Project Gutenberg's Brancas; Les amours de Quaterquem, by Alfred Assollant

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Title: Brancas; Les amours de Quaterquem

Author: Alfred Assollant

Release Date: June 14, 2006 [EBook #18583]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRANCAS; LES AMOURS DE QUATERQUEM ***




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                             1--BRANCAS

                    2--LES AMOURS DE QUATERQUEM



                                PAR

                         ALFRED ASSOLLANT




PARIS
E. DENTU, DITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL

1888




                                  I


Un matin, M. Charles Brancas, avocat  Paris (rue de Tournon, 43,
au premier, la porte  gauche), reut d'un ami de province la lettre
suivante:

  Vieilleville, 6 mai 1845.

  Mon cher ami,

Si tu ne me prtes pas ton loquence pour huit jours, je suis ruin.
Voici l'affaire:

Jean-Pierre-Hippolyte Ripainsel (en 1793 Caus-Gracchus Ripainsel), mon
oncle, ancien garon meunier, vient de mourir laissant deux millions.
Je passe sur la douleur que ce funeste vnement a cause  ses nombreux
amis. Entre nous, le dfunt tait un ladre vert qui n'a jamais donn un
centime  qui que ce soit, mais qui obligeait volontiers le premier venu
 vingt, trente ou quarante pour cent. Il s'est acquis par l, dans le
pays, la plus grande considration. L'histoire dit que le vieux retre,
qui fut, je ne sais comment, d'abord commis aux vivres, puis fournisseur
gnral, a fait jener plus d'une fois les soldats de la Rpublique
et de l'Empire, qu'il les a vtus de draps  demi-brls, chausss
de souliers de carton, et abreuvs de piquettes horribles o les eaux
potiques du Rhin, du Tage et du Garigliano entraient pour une bonne
moiti; mais ce sont des commrages qui ne mritent pas qu'on les
relve.

Tout cancre qu'il tait, Caus-Gracchus Ripainsel (_alias_
Jean-Pierre-Hippolyte) a trouv bon de restituer, aprs dcs, bien
entendu, car le brave homme de son vivant, n'aurait pas lch la plus
petite obole. Restituer, c'est une ide assez naturelle, pourvu qu'on
restitue  ceux qu'on a dpouills, ou aux pauvres; mais Caus-Gracchus
ne l'entend pas ainsi. Il lgue ses deux millions  la clbre
communaut de P...., _afin, dit-il, de donner aux saintes femmes qui
habitent ce couvent la richesse dont elles sont si dignes_. Cet acte de
sa dernire volont me plonge dans la misre.

Quand je dis que le testament me ruine, tu entends bien que c'est une
figure de rhtorique, car j'ai du foin dans mes bottes, et n'tais pas
si sot que d'attendre pour vivre l'hritage de Caus-Gracchus; mais
c'est une brche. Deux millions! d'un seul coup! La captation est
notoire. De sa vie, le dfunt ne mit le pied dans une glise.

Le couvent,  qui cette aubaine n'a cot que quelques tasses de
tisane, s'est ht de mettre la main sur le mobilier du dfunt, et
particulirement sur un _Claude Lorrain_, jusqu'ici inconnu, et dont
le Louvre, j'ose le dire, n'a jamais vu l'gal. Imagine, toi qui es
connaisseur, un paysage d'Armnie o les eaux, le soleil, la verdure,
les animaux, les ruines, les arbres et les hommes sont rpartis 
souhait pour le plaisir des yeux. Peut-tre n'as-tu jamais vu l'Armnie;
il n'importe. Au premier coup d'oeil tu reconnatras sans peine qu'elle
doit tre ainsi faite ou qu'elle a tort de ne pas l'tre. Pour moi, j'en
suis encore bloui.

Or, sans parler des deux millions de Caus-Gracchus, puis-je laisser
un pareil chef-d'oeuvre enseveli au fond d'une cellule, si toutefois
il n'est pas vendu  quelque lord de passage? Vendu aux Anglais! quel
opprobre! Un Claude Lorrain que Caus-Gracchus avait achet d'un prince
italien en dconfiture! Tu vois d'ici mon dsespoir.

Donc, pour l'ter aux Anglais et  la communaut de P..., pour le
rendre au Louvre, qui me le payera bien, j'espre, et qui est la seule
galerie digne d'un tel chef-d'oeuvre, enfin, pour ravoir les deux
millions du vieux Ripainsel et ne pas donner d'armes aux jsuites, je
compte sur ton loquence. Un petit entrefilet de tes amis du _National_
et du _Constitutionnel_, sur l'avidit des lgataires de mon oncle,
ferait grand effet dans ce pays-ci et seconderait  merveille ton
plaidoyer.

Je t'attends  Vieilleville dans une semaine. L'affaire sera plaide le
25 mai; mais il faut que tu connaisses d'avance toutes les circonstances
du procs et toutes les intrigues qui ont amen la donation du vieux
Ripainsel. Ce n'est pas trop d'un mois.

Vieilleville est d'ailleurs un trs joli sjour, o tu trouveras en
abondance tout ce que les Parisiens vont chercher en Suisse et dans
la Fort-Noire. La ville est situe sur le penchant d'une colline, 
l'entre de la plaine, prs d'une petite rivire qui va se jeter dans
la Loire. Le pays est un des plus fertiles de France, et le paysage,
lorsqu'on entre dans les gorges qui aboutissent  la ville, du ct
de l'ouest, est aussi dsert, quoique moins sauvage, que la valle de
l'Arve et les environs de Chamounix. Tu pourras y rver  l'aise si
c'est ta fantaisie.

Les habitants sont les meilleures gens du monde. Assez d'esprit, peu
de mchancet, un grand soin de leur enveloppe charnelle, nulle tude du
pass, nul souci de l'avenir, une avarice admirable qu'ils dcorent du
nom de sage conomie, voil les traits qui distinguent la race. Vrais
bourgeois du sicle pass, qui seraient honteux de dpenser le tiers de
leur revenu. Au reste, point de got pour les aventures de la guerre
et de l'industrie, fuyant tous les hasards, hormis ceux du loto et (les
plus tmraires) ceux du baccarat, ils vivent heureux, serrs les uns
contre les autres comme un tas de Ripainsels. Caus-Gracchus, qui fut
leur chef et leur modle, prtendait qu'en dix-huit sicles, il ne
s'est pas perdu une pingle dans tout l'arrondissement. J'en crois le
bonhomme, car il s'y connaissait.

Adieu, mon cher ami, je t'attends au plus tard vers le 15 mai. Ma
maison, qu'on appelle ici chteau, est meuble  la mode du pays:
c'est--dire que le meilleur du mobilier est dans la cave. Mes pres
m'ont laiss force _pure septembrale_, comme dit Rabelais, et des
meilleurs crus. Je laisse aux gens du pays le soin de boire le vin de
leurs vignobles, et j'envoie le mien  Paris; mais je garde pour mes
amis quelques milliers de bouteilles d'un vin de Bourgogne qui ne
dparerait pas la table du roi Louis-Philippe. Quant  ma cuisinire,
elle a servi dix ans l'vque d'A..., et tu connais la dlicatesse
ecclsiastique.

  Salut et fraternit,

  ATHANASE RIPAINSEL.

Tout Paris a connu Charles Brancas, le hros de cette histoire. Grand,
bien fait, de belle structure, d'un visage intelligent et doux, presque
clbre  trente ans, assez riche pour ne pas voir de bornes  son
ambition, assez dsintress pour faire un choix parmi les moyens de
pousser sa fortune, il tait dans ce milieu admirable qui fait l'envie
des sages. Un certain got pour le romanesque et l'imprvu, dont rien
n'avait pu le dfendre, ne drangeait pas trop ce bel quilibre de
qualits naturelles ou acquises.

Comme il rflchissait, son oncle entra. M. Louis Graindorge,
fonctionnaire prudent, tait l'un des plus parfaits modles de cette
race heureuse et placide qui sert avec un dvouement inbranlable toutes
les dynasties et toutes les rpubliques. Il tait n fonctionnaire,
et il fonctionnait de son mieux,  vingt mille francs par an, toujours
mdiocre et toujours lou de ses chefs qui ne craignaient pas sa
supriorit; au reste, inoffensif et facilement abordable, s'il n'et
t trop fier d'assister le roi en son conseil.

Eh bien, dit-il en posant son chapeau, c'est une affaire conclue.

--Quelle affaire?

--Ton mariage, parbleu!

--Je me marie donc? cher oncle; il fallait me prvenir plus tt; je n'ai
pas eu le temps de faire ma barbe. Avec qui, s'il vous plat?

--Avec Mlle Oliveira.

--Une blonde?... Euh!

--Un million de dot! deux millions d'esprances!

--Oui, mais une blonde!

--Vingt ans.

--Une blonde!

--Des yeux de saphir.

--Une blonde!

--Un nez retrouss et gracieux qui n'a pas son pareil.

--Une blonde!

--Des lvres de rose, des dents blanches, un sourire charmant et le plus
heureux caractre.

--Ah! cher oncle! une fille si parfaite doit tre bgue ou bossue?

--Ni bgue ni bossue.

--Dj! Vous menez rondement les choses, cher oncle.

--Parbleu! la vie est si courte! Au reste, rien n'est plus facile que de
me dsavouer et de n'tre pas dput.

--Plat-il? Que dites-vous?

--Je dis qu'il est facile de n'tre pas dput.

--Le pre Oliveira est donc dput?

--De l'arrondissement de Vieilleville, oui, mon cher.

--Ah! de Vieilleville... Et il cderait la dputation  son gendre?

--Par contrat de mariage pass devant notaire, oui, mon enfant.

--Et les lecteurs ratifieraient le contrat?

--Je voudrais bien que quelqu'un d'eux le trouvt mauvais! Ds demain,
le chemin de fer qu'on leur a promis, et qui, grce aux savantes
combinaisons de l'ingnieur, doit traverser tout l'arrondissement, ne
passerait plus qu' dix lieues de l. Plus de garnison, point de lyce;
Vieilleville serait trait comme un chef-lieu de canton. Conois-tu la
douleur des honntes cabaretiers et marchands d'avoine de Vieilleville,
si la clientle de deux cents hussards et de leurs chevaux venait  leur
manquer? Ce serait une vraie catastrophe.

--Oliveira s'ennuie donc beaucoup de sa dputation ou de sa fille?

--Pas le moins du monde. C'est un homme prvoyant, qui veut se mettre
 l'abri des coups du sort et des caprices du scrutin. Il a promesse du
roi d'tre fait pair de France dans la premire fourne, et il grille de
s'asseoir parmi les ducs et les comtes de la fabrique de Napolon ou de
ses prdcesseurs.

--Eh bien! dit l'avocat, je rflchirai.

--Tu rflchiras! Crois-tu qu'il soit si ais de rencontrer ensemble une
dot d'un million et un mandat de dput? Rflchir! Crois-tu qu'Oliveira
soit en peine de marier sa fille? Je connais un petit duc, malmen par
les rvolutions et par le lansquenet, qui la ferait volontiers duchesse;
mais Oliveira craint de jouer chez son gendre le rle de pre aux cus,
qu'on exploite et dont on rit, et il s'est dclar contre le faubourg
Saint-Germain.

--Diable! mon futur beau-pre ne manque pas de bon sens.

--Tu acceptes donc?

--Est-ce que je puis vous refuser quelque chose, cher oncle?

--Et tu te souviendras toujours que je t'ai mis la dputation  la main?

--Jusqu' la consommation des sicles. Mais quel besoin pouvez-vous
avoir de moi? N'tes-vous pas riche, n'tes-vous pas bien en cour? Que
vous reste-t-il  dsirer?

--Une misre,  laquelle je ne tiens que pour avoir la paix dans mon
mnage; mais ta tante le veut, et je n'ose rien lui refuser.

--Voyons cette misre.

--Une commanderie dans la Lgion d'honneur et la prsidence d'une
section du conseil d'tat; ma femme prtend que cela fait bien au bas
d'une carte.

--Eh bien, cher oncle, ce n'est pas cela qui nous empchera d'pouser
Mlle Oliveira aux yeux de saphir. Mais est-ce  moi de distribuer des
croix et de rgler les rangs au conseil d'tat?

--Pourquoi non? Tu parles comme un Dmosthnes et tu sais te faire
entendre. Crois-tu que ce soit un mrite si commun  la Chambre des
dputs? Va, va, je connais plus d'un ministre qui serait en peine
d'en faire autant. Si tu veux seulement nouer ta cravate avec moins de
ngligence, ne faire aucun geste, n'tre mu de rien, avoir la tte et
les yeux dans la position du soldat sans armes (_les yeux  quinze
pas devant toi, la tte fixe et mobile_), ne te permettre aucune
plaisanterie, ce qui choque toujours les niais (c'est--dire les trois
quarts de toutes les Assembles), et citer avec respect les divins
axiomes de M. Royer-Collard; si  tous ces mrites tu ajoutes celui
de voter _bien_, c'est--dire tantt avec la gauche et tantt avec le
centre, suivant les intrts du jour, je te prdis la plus brillante
fortune. Tu seras premier ministre avant dix ans, et je serai, moi,
grand-croix, ce qui fera plaisir  ma femme et honneur  la famille.

--Accord. Laissez-moi seulement le temps de faire restituer  mon ami
Ripainsel un ou deux millions que la communaut de P.... a eu l'adresse
de se faire lguer par son oncle:  mon retour, je vous suivrai chez le
pre Oliveira.

--Que veux-tu dire avec ton Ripainsel?

--Lisez cette lettre.

--Laisse-moi l ce Ripainsel, dit l'oncle aprs avoir lu, et prends
l'occasion par son unique cheveu. Viens voir Oliveira; c'est un bon
homme qui a fait fortune dans le commerce des bottes perces et des
vaudevilles culs, et qui n'en est pas plus fier.

--Il fait des vaudevilles?

--Il n'en fait plus depuis qu'il est homme politique; mais il en a
fabriqu,  vingt ans, cinq ou six douzaines qui n'taient, ma foi, ni
meilleurs ni pires que tous ceux qu'on applaudit et qu'on siffle. Tu ne
connais donc pas ton futur beau-pre?

--Je ne l'ai jamais vu.--Vous dites qu'il est millionnaire et dput,
cela me suffit.

--Oh! c'est quelque chose de plus. Tu vas voir un petit homme tout rond,
riant, fleuri, bavard, spirituel, inventif, caressant, poli, cordial,
empress, obligeant, indiffrent  tout, except  ses intrts, sachant
amasser, sachant dpenser, sachant promettre et oublier sa promesse,
homme d'affaires qui serait un grand personnage s'il voulait prendre
intrt  la politique, sceptique au point de ne pas savoir s'il est
baptis ou circoncis, honnte homme au demeurant, autant que peut
l'tre un spculateur de profession, et ami des arts comme ces banquiers
illustres de Venise et de Florence pour qui peignaient et sculptaient
Titien et Michel-Ange. Nous irons chez lui ce soir.

--Ce soir, puisque vous le voulez, dit l'avocat.




                                  II

                               Prodomus.


Oliveira les reut avec cette politesse aimable et simple qui est la
plus utile et la moins provinciale de toutes les vertus. Dj les
vieux colonels de l'Empire, les potes chauves et les jeunes magistrats
taient assis et jouaient au whist. Oliveira conduisit ses deux htes
dans un salon particulier rempli de crics malais, d'pes du moyen ge
et de toute la menue ferraille qu'il est convenable d'avoir au-dessus de
sa tte quant on veut fumer un cigare.

D'o vient cette dague florentine? demanda Brancas  son hte.

--La poigne, rpondit ngligemment Oliveira, est de Benvenuto Cellini,
qui la cisela tout exprs pour Franois Ier; la lame est du senor
Bermudez de Tolde.

--Quoi? de Bermudez lui-mme, dit l'avocat d'un air d'admiration.

--Je le crois. Cette dague a son histoire comme un cheval arabe ou
comme un prince. M. de Loignac le reut d'Henri III et l'enfona dans
la poitrine du duc de Guise. Voyez  la pointe cette tache qu'on a
respecte. C'est une goutte du sang du Balafr. Un petit neveu de M.
de Loignac, migr vers 1792, vendit sa dague  un boyard russe dont le
fils est mort  Clichy. C'est de lui que je tiens cette lame admirable,
dont Bermudez emprunta le secret aux fabricants d'Alep et de Damas.

--Pardonnez-moi mon ignorance, dit l'avocat, et dites-moi, je vous prie,
qui tait ce merveilleux Bermudez?

--C'tait un alchimiste de Valence qui cherchait la pierre philosophale
en Orient, vers 1520. Suivant l'usage, il donna son me au diable
et reut en change par l'entremise d'un fabricant d'Alep, l'art de
combiner le platine avec l'acier, ce qui donne aux sabres une trempe
irrsistible. Il apporta ce secret en Europe, avec beaucoup d'autres, et
s'acquit une grande rputation. Par malheur, la sainte inquisition, le
voyant peu assidu  la messe, car les voyages et les sciences occultes
profitent rarement  la pit, le fit brler en grande pompe  Valence
l'an 1536 de notre re.

--Il faut avouer, monsieur, dit l'avocat, que vous tes un savant homme.

--Je cherche  me faire pardonner mes millions, rpliqua Oliveira.
Au reste, vous trouverez ce rcit tout au long dans l'_Histoire des
alchimistes, sorciers et autres suppts du diable dans les royaumes de
Valence et d'Aragon_, par le P. Bunardez, in-4. Sgovie, 1640. Le
seul exemplaire qui existe en France est dpos  la bibliothque de
Vieilleville, sous la garde du sieur Krantz, ancien artilleur, le plus
hargneux des hommes.

--Quoi! parmi tant d'affaires vous trouvez le temps de lire les
histoires du P. Bunardez?

--Oh! je n'ai pas t toujours l'homme affair que vous voyez. Quand
j'tais clerc d'huissier j'avais bien des loisirs.

Le conseiller d'tat sourit en regardant son neveu.

Comment peut-on tre clerc d'huissier! reprit Oliveira. N'est-ce pas ce
que vous voulez dire? Je vous jure, messieurs, qu'il n'y avait pas de
ma faute; j'aurais beaucoup mieux aim tre duc et pair. J'ai quitt
le mtier aussitt que je l'ai pu; mais enfin il fallait vivre, et
je recevais de mon patron, tous les jours, une crote de pain et une
tranche de saucisson, qui m'aidaient merveilleusement  supporter la
vie. Entre deux assignations j'allais  la Bibliothque et au Muse.

J'admirais la Vnus de Mdicis, si frle et si dlicate, et je
regardais avec tonnement la Vnus de Milo qu'on fait semblant d'admirer
et qui n'est qu'une grande femme assez mal proportionne. Je lisais
Winckelman dans une traduction et _Clarisse Harlowe_ en anglais,
sans oublier pour cela les livres du bon Rollin et la mtaphysique
de Schelling; enfin j'envoyais des rbus au journal de Vieilleville.
J'acquis en peu de temps la rputation d'un savant et d'un
esprit bizarre, incapable de faire fortune dans les _citations_,
_notifications_ et _significations_.

Je fus mis  la porte de l'huissier et perdis ainsi le pain et le
saucisson. Le soir mme je reus la maldiction de mon pre et l'ordre
de m'enrler dans l'arme franaise. J'avais alors dix-huit ans, nulle
ressource et un apptit froce. Qu'auriez-vous fait  ma place?

--J'aurais obi, dit le conseiller d'tat et port le sac avec
rsignation.

--Et vous, monsieur?

--Je ne sais, rpondit Brancas; peut-tre aurais-je essay de planter
des choux.

--On voit bien que vous n'avez jamais t expos  cette infortune. Pour
moi, qui sentais mon gnie, tre ouvrier ou soldat, c'tait la mort.
Un vieux professeur de latin, sous qui j'avais dchiffr Tite-Live,
me donna vingt francs et le _Prodomus philosophi instaurand_, de
Campanella, qui tait son auteur favori. Muni de ces deux viatiques,
j'entrai dans Paris le 8 dcembre 1819.

--Voil un magnifique prsent, dit en riant le conseiller d'tat.

--C'taient toutes les conomies du vieux latiniste, et la moiti de
sa bibliothque, dont un _Anacron_ d'Henri Estienne formait l'autre
moiti. Il vivait de pain et d'eau, comme presque tous ses confrres,
en comparaison de qui les nes et les chameaux du dsert de Msopotamie
sont des goinfres. Du reste, gai et sans souci, comme s'il et t
propritaire des mines de Potosi. Je voulus le remercier--Prends donc,
me dit-il brusquement,  quoi ces vingt francs peuvent-ils me servir?
C'est trop peu pour jouir, c'est assez pour entreprendre. J'embrassai
tendrement le vieux latiniste et je partis nu-pieds pour mnager mes
souliers.

--C'est avec le _Prodomus philosophi instaurand_ que vous avez fait
fortune?

--Oui, messieurs, dit Oliveira. Rappelez-vous le cordier des _Mille et
une Nuits_. On lui donna un morceau de plomb. Ce morceau de plomb servit
 raccommoder le filet d'un pcheur; le pcheur prit un esturgeon et
le donna au cordier; l'esturgeon avait aval un diamant qui valait cent
mille pices d'or, et le cordier devint l'un des plus riches seigneurs
de Bagdad. C'est mon histoire. En quinze jours je dpensai mes vingt
francs, et me retrouvai seul avec mon Campanella, sans travail et sans
asile. Le seizime jour, j'errais  jeun le long des quais, feuilletant
tous les bouquins et mesurant de l'oeil la profondeur de la Seine. Tout
en feuilletant et en soufflant dans mes doigts, car il faisait grand
vent, je fus remarqu d'un bouquiniste, petit vieillard trs-vert, au
nez pointu, aux lvres minces et serres, au front rejet en arrire,
assez semblable au clbre portrait que David a laiss de Robespierre.

C'est un Campanella que vous tenez sous le bras, me dit-il d'un air de
convoitise.

--Oui, monsieur, c'est le _Prodomus philosophi instaurand_, livre
rare, dition _princeps_.

--Oh! moins rare que vous ne croyez, me dit-il.

 ce trait, je reconnus un acheteur, et je me tins sur mes gardes.

Cela vaut bien trente sous, continua-t-il en mettant la main dans son
gousset.

--Trente sous! m'criai-je en riant avec mpris, une dition _princeps_!

--Trois francs si vous voulez, dit-il, et n'en parlons plus.

Je haussai les paules et je fis mine de partir.

Mon livre n'est pas  vendre. Il me saisit le bras, et, d'un air
suppliant:

Voyons c'est une fantaisie ruineuse, mais enfin c'est une fantaisie,
voil trente francs, laissez-moi le livre.

Je lui donnai le _Prodomus_.

Bon! lui dis-je, j'ai de quoi vivre trois semaines.

Il se retourna stupfait.

Comment! c'est votre dernire ressource, et vous avez su m'arracher
trente francs! Jeune homme, vous avez le gnie du commerce, restez
avec moi, je vous formerai, et vous ne me quitterez que pour devenir
millionnaire.

J'acceptai. Le petit vieillard ne mentait pas. En peu de temps, je
connus tous les secrets du mtier, et je commenai  rver d'autres
destines. Une fois, je vis reprsenter un vaudeville, et je m'criai,
comme le Corrge: Moi aussi je suis peintre! Six mois aprs, mes
vaudevilles se comptaient par douzaines, et par douzaines aussi
mes succs.  vingt francs cinquante centimes de droit d'auteur par
reprsentation, le thtre ne se ruinait pas, et je commenais  faire
fortune. Je n'ai jamais eu moins de trente ou quarante reprsentations.
J'avais trouv la recette du vaudeville. Vous la connaissez, je pense?

--Assurment, dit le conseiller d'tat, mais nous serons bien aises de
l'apprendre d'un matre de l'art.

--Mon Dieu! reprit modestement Oliveira, ce n'est pas plus difficile que
de faire du cassis ou du sirop de groseilles. Voyez plutt: Un homme met
son paletot sur une table et sort: un autre arrive, qui est matre de
la maison et mari. Ce paletot lui donne  penser. Voil, dit-il
naturellement, un paletot qui est l'amant de ma femme. Le paletot,
le mari, la femme, la servante, le petit clerc si le mari est avou,
entrent, sortent, se croisent, s'expliquent, se querellent, se choquent,
se heurtent pendant un, deux ou trois actes au gr de l'auteur.
Quelques-uns ont pouss jusqu' cinq actes, mais c'est une tmrit
qui russit rarement. Ajoutez-y des couplets, des grimaces et des
calembours, et extirpez soigneusement toute trace de bon sens, vous
aurez un excellent vaudeville.

 ce mtier, j'amassai promptement une dizaine de mille francs, et
je renvoyai  mon vieux professeur ses vingt francs et une pipe turque
garnie d'argent cisel qui venait de feu Baractar, Grand vizir de la
Sublime-Porte. Devinez je vous prie, quelle fut la rponse du bonhomme.

--Il refusa net?

--Non. Il garda la pipe du vizir et renvoya les vingt francs avec cette
rponse.

Mon cher enfant, ces vingt francs ne peuvent appartenir ni  moi qui
les ai donns, ni  toi qui n'en as plus besoin. Donne-les au premier
pauvre diable que tu rencontreras,  condition qu'il les donnera
lui-mme  un autre, et cet autre  un troisime, ds qu'il sera sorti
d'embarras. Par l, nous serons, toi et moi, bienfaiteurs  bon march
jusqu' la fin des sicles. Adieu, porte-toi bien, ne fais pas trop de
vaudevilles, car il n'est pas toujours sain de faire rire le public; ne
t'enrichis pas trop vite, et si tu trouves quelques pinces de bon tabac
d'Argos pour bourrer la pipe du seigneur Baractar, n'oublie pas ton
vieil ami.

En ce moment, un domestique s'approcha d'Oliveira et lui dit quelques
mots  voix basse. Oliveira sortit.

Eh bien! que penses-tu de ton beau-pre? dit le conseiller d'tat.

--Ses cigares sont excellents, dit l'avocat, mais son rcit tait un peu
long.

--Il aime  se vanter. Les parvenus d'autrefois cachaient leur origine
comme le Nil cache ses sources. Ceux d'aujourd'hui mettraient volontiers
dans leurs armes les savates qu'ils ont raccommodes. Tout est vanit,
comme dit Salomon. Au reste, Oliveira ne s'en fait pas trop accroire.
Il a fait des journaux, il a fait la banque, il a fait le commerce des
cuirs de la Plata et des _Mditations_ de Lamartine; enfin, il a fait
fortune et je te jure qu'il a bien gagn ses millions. Voici Mlle Rita
qui s'avance portant deux tasses de th. Passons au salon. Le moment
est favorable pour entrer en matire et faire ta cour. Va donc, et bonne
chance; ma commanderie est dans tes mains, et ton portefeuille aussi.




                                 III


Marguerite Oliveira, blonde aux yeux de saphir, que ses amies de pension
appelaient Rita, avait toute la grce et la simplicit qu'on ne trouve
qu'au deux ples de la civilisation, chez les sauvagesses d'Otati et
dans quelques salons de Paris. Grande, assez instruite au besoin pour
tout comprendre et parler de tout sans affectation, elle plaisait 
tout le monde et ne s'imposait  personne. Son me tait limpide et
sans mystre comme son regard. Peut-tre n'tait-elle pas faite pour les
grandes passions; bien faite, riante, pleine de douceur et de charme,
pour parler comme Chateaubriand, elle n'avait pas t mouille par la
pluie des orages du coeur.

Rita offrit du th au conseiller d'tat qui s'empressa d'accepter.
L'avocat fit un geste de refus.

Mademoiselle, dit-il, je vous remercie, je n'aime pas le th.

--Ce n'est pas une raison, monsieur, rpliqua-t-elle. Qui est-ce qui
aime le th? Personne; car je ne compte pas deux ou trois cents
millions de Chinois, qui en boivent par patriotisme, et trente millions
d'Anglais, par enttement. C'est une tisane des plus mdiocres, mais
accepte par les honntes gens. Il faut bien faire comme tout le monde.
Prenez donc, monsieur, prenez et buvez!

Pendant ce temps, le conseiller d'tat se retirait sous prtexte d'aller
au whist, et les deux jeunes gens se trouvrent, non sans quelque
embarras,  peu prs seuls dans un coin du salon.

Mademoiselle, dit l'avocat en feuilletant un album, vous avez l de
fort beaux paysages. Quel est ce large fleuve qui coule entre deux
chanes de montagnes escarpes? Est-ce une vue d'Allemagne ou de Suisse?

--Ceci monsieur? c'est une vue du Delaware que j'ai visit l'an dernier
avec mon pre. Ces montagnes sont les Alleghanys, et ce pont qui
s'enfonce dans le fleuve sous le poids d'un convoi de chemin de fer,
c'est un pont du _Pensylvanian Rail-Rand_  qui cet accident est arriv
pendant que nous allions de Philadelphie  Pittsbourg. Ce bateau 
vapeur que vous voyez un peu plus loin, appartient au constructeur du
pont; il sert  repcher les trains qui tombent  l'eau, et je vous
assure qu'au dire des voisins, il ne manque pas d'occupation.

--Vous avez vu les tats-Unis? dit l'avocat tonn.

--Oui, monsieur, et le Canada. Cela n'est pas dans les rgles, je le
sais bien, et mon pre aurait d me conduire en Suisse ou en Italie
comme toutes les petites filles qui sortent de pension; mais alors,
pourquoi se dranger? Pour voir des sites que tout le monde connat,
des auberges que tout le monde dcrie, et des voyageurs qu'on rencontre
partout? autant vaut rester chez soi. Mon pre l'a bien compris, et m'a
mene du premier coup  la cataracte du Niagara, qui est la plus belle
chose de la cration...




                                  IV

                        Rflexion inattendue.


J'avais pens d'abord  rapporter mot  mot la conversation de Rita et
de l'avocat, esprant qu'elle servirait de modle aux jeunes gens des
deux sexes qui veulent s'engager dans les doux liens de l'hymne: dj
mon sige tait fait, et mon hros comme on doit s'y attendre, n'aurait
prononc que des discours graves, senss, spirituels, philosophiques,
moraux, harmonieux et doux, tels enfin que dans les romans anglais
du genre _high life_ en dbitent d'une voix pose et mlodieuse
ces gentilshommes dont les favoris pais et bien brosss, la taille
perpendiculaire et les grces inimitables font les dlices du peuple
parisien; mais le hasard ayant fait tomber dans mes mains une lettre
de Mlle Rita Oliveira  Mlle Claudie Bonsergent, o le mme sujet est
trait avec une grande supriorit, j'ai cru devoir laisser la parole
 Mlle Rita, meilleur juge que moi, sans contredit, des grces et
de l'loquence de son fianc. Voici cette lettre, ou plutt le
_post-scriptum_.




                                   V

                            Rita  Claudie.


.......................... ..........................
_P. S._ Grande nouvelle. On me marie. _On_, c'est--dire mon pre. La
femme tant au dire des potes, le chef-d'oeuvre de la cration, comment
se fait-il, trs-chre, que tout bon pre de famille n'ait pas d'autre
inquitude que de se dbarrasser du dit chef-d'oeuvre en faveur du
premier venu? Les potes se moqueraient-ils de nous, par hasard? Rponds
 cela, subtile raisonneuse. Pour moi, j'en suis toute humilie.

Hier matin, j'tais en tte--tte avec Julie, cette adorable Julie
qui me peigne si bien, et que tu m'as envie si souvent. Je me regardais
assez complaisamment dans la glace, adoucissant mes yeux et essayant mes
sourires, ainsi que tu fais sans doute en pareille circonstance, lorsque
mon pre est entr.--Bravo! Rita, m'a-t-il dit en m'embrassant, tu
aiguises tes armes,  ce que je vois. (J'ai rougi un peu.)--Papa,
tu sais bien qu'il ne faut pas entrer chez les dames sans les faire
avertir.--Le mal n'est pas grand, je n'ai rien vu. As-tu donn les
ordres, pour ce soir? (Il faut te dire que mon pre offre tous les
mardis du th, du punch et des cigares  trente ou quarante personnes
qui se divisent en trois catgories: les gens riches, les gens d'esprit
et les gens bien cravats. Quand la conversation est engage et qu'on
s'chauffe, quand on partage l'Orient, donnant l'gypte aux Anglais,
Constantinople aux Russes, le reste  je ne sais qui, et  la France la
Gloire de prsider au partage; je m'esquive doucement sur la pointe du
pied.)--Tout est prt, papa, ai-je dit. Il m'a regarde dans les yeux,
m'a embrasse une seconde fois trs-tendrement, s'est assis prs de
moi et m'a demand d'un air mystrieux: Penses-tu quelquefois au
mnage?--Pas encore. C'tait presque vrai. Je n'y pense qu' mes
moments perdus, et je t'assure que ma toilette, les emplettes du matin,
les promenades au bois de Boulogne dans l'aprs-midi, quelques visites
 mes bonnes amies, les leons de chant, l'Opra, et l'difiante lecture
des romans de M. Jules Sandeau, ne me laissent gure de loisirs. J'en
suis fch, a-t-il repris, car j'avais justement  te proposer un mari
trs-prsentable; mais, puisque le mariage te dplat, n'en parlons
plus.--Oh! je n'ai ni sympathie ni antipathie pour le mariage; je n'y
pense pas. Voyons un peu ton mari trs-prsentable.--Non, mon enfant,
je ne veux pas gner tes gots ni tes habitudes....--Mais, papa, tu ne
gnes rien ni personne, je t'assure.--Non, Rita, je connais le danger
des unions mal assorties....--Mais papa, cette union n'est ni bien ni
mal assortie, puisqu'elle n'est pas assortie du tout.--Non, mon enfant,
je ne suis pas de ces pres barbares!... (Plus j'insistais, plus il
reculait et s'amusait  irriter ma curiosit.)--Eh bien garde ton
secret, ai-je dit avec impatience. Il s'est dcid  parler: Que dis-tu
du nom de Brancas?--Duc de Brancas?--Non, non, Brancas avocat.--Il y a
tant d'avocats!--Pas plus que de ducs.--Oh! je ne tiens pas aux ducs.
Comment est-il fait ton M. Brancas, qui n'est pas duc?--Je ne sais pas,
je le connais  peine, mais on le dit assez riche, fort loquent, et
du bois dont on fait les ministres, qui sont plus rares sur la place et
plus recherchs que les ducs.--Voyons-le donc. Tu l'attends ce soir?--Tu
l'as devin. Viens djeuner.

Les pdants nous accusent d'tre surtout bavardes: ce sont de sottes
gens qui n'entendent rien aux femmes: nous sommes mille fois plus
curieuses. Je t'avoue que la journe m'a paru longue et qu'il me tardait
de voir le mortel tmraire que ma dot a sduit; car, pour mes yeux,
il n'y faut pas penser: o les aurait-il rencontrs? tait-il blond
ou brun? grand ou petit, aquilin ou camus? Dans cette incertitude,
les minutes coulaient avec la lenteur des sicles. Pour moi, un brun,
aquilin, non sans moustaches et un peu farouche, me convenait assez.

Enfin le dsir Brancas a paru. Ma chre, c'est un blond. J'aurais d
m'en douter. Le destin n'en fait pas d'autres.  cela prs, il a
bonne apparence: il n'est ni fat ni impertinent, ni trop content de sa
personne, ni ddaigneux, ni bavard, ni empes, ni froid. Tout dans ses
manires respire la politesse, la franchise et la bienveillance: tu peux
croire que si j'ai mal vu, ce n'est pas faute d'avoir bien regard. En
entrant, il m'a fait un trs-court compliment auquel j'ai rpondu par un
sourire; puis mon pre s'est empar de lui et l'a conduit dans un petit
salon que le sexe malpropre se rserve pour fumer et cracher tout
 l'aise. L ils ont caus de ne je sais quoi qui devait tre fort
intressant, si j'en juge par l'air attentif de notre avocat. Mon pre
l'a quitt tout ravi. On ne peut pas avoir plus d'esprit, m'a-t-il
dit en passant prs de moi. Ma chre, cet homme est sans dfaut; il
est avocat, et il coute; n'est-ce pas un prodige dans son mtier? Il a
devin le faible de mon pre, qui est de parler, et il n'a pas dit
six paroles. Curieuse  mon tour de contempler ce prodige, je me suis
avance sous prtexte d'offrir du th, et un conseiller d'tat, qui
est son oncle, a eu la discrtion de se retirer et de nous mnager un
tte--tte dans l'embrasure d'une fentre.

Claudie, c'est  n'y pas croire: il parle encore mieux qu'il n'coute.
Il est d'un naturel parfait, il ne s'chauffe pas, il ne gesticule pas,
il ne cherche pas ses phrases, il ne s'efforce pas d'avoir de l'esprit
et il en a, il ne se moque ni des prsents ni des absents, il ne
discute jamais, il ne cite personne, d'un mot il dit une histoire, il
n'interrompt jamais et il se laisse interrompre; je ne crois pas qu'il
ait du gnie, bien que mon pre assure qu'il est l'un des trois premiers
avocats de Paris, mais c'est l'homme le plus aimable que j'aie jamais
vu.

 ce mot tu vas rire, et je t'entends dj. L'homme le plus aimable
ne tardera gure  tre le plus aim. Mademoiselle, vous pourriez vous
tromper. Il est trs-aimable, je l'avoue, mais ce n'est pas mon idal.
Tu entends bien ce que je veux dire, toi qui cherches encore cet idal
et qui le cherchais ds la pension, tantt dans le matre de chant,
tantt dans le matre d'italien. Mon idal, c'est le beau Tnbreux,
c'est Amadis de Gaule sur la Roche-Pauvre, c'est je ne sais quoi de
mystrieux, d'hroque, d'incomprhensible, qu'un avocat ne saurait
avoir. As-tu vu quelque part l'histoire du premier roi de Portugal?
C'tait un brave gentilhomme, aim des dames, et que sa matresse voulut
obliger de lui conqurir un royaume.--N'est-ce que cela? dit-il
en montant  cheval, eh! je vous en donnerai, s'il le faut, une
demi-douzaine.--Il partit pour l'Espagne, et tua tant de Sarrasins
que ceux qui restaient, pour obtenir quelque rpit, lui offrirent
le Portugal, dont il fit, ma foi, prsent  sa dame comme il l'avait
promis. Voil un homme! Mais ceux d'aujourd'hui ne savent que s'injurier
de vive voix ou par crit, suivant leur profession.

Pour revenir au sieur Brancas, qui ne conquerra jamais rien, si ce
n'est peut-tre le droit de s'asseoir avec quatre ou cinq cents bavards,
dans une grande salle assez mal btie qui est au bout du pont de la
Concorde, nous avons caus de toutes sortes de choses, et d'abord
de voyages. J'ai dclar, non sans quelque fiert, que j'avais vu la
cataracte du Niagara. Cette nouvelle a paru lui faire grand plaisir.
Espre-t-il, le voyage tant fait, n'avoir pas  le recommencer, ou bien
a-t-il admir mon intrpidit? Ce point est encore indcis.

Du Niagara nous passmes au Rhin, et du Rhin aux Alpes et  la posie.
Ma chre, croirais-tu qu'il ne lit jamais les potes? C'est  faire
frmir; on n'est pas avocat  ce point. Monsieur s'excusa sur ce qu'il
est hgelien. Hgel! Qui est cette bte-l? Tu as vu sans doute des
loups, des ours, des renards et des lphants blancs; mais peut-tre
n'as-tu jamais vu des hgeliens. Ma chre, rien n'est plus joli. Vois
un peu: _Tout ce qui est rationnel est rel; tout ce qui est rel est
rationnel_. Exemple: Tu n'as jamais vu d'homme  trois ttes, mais tu
as l'ide d'un homme et d'une tte et par consquent de deux et de trois
ttes. Or, tout ce qui est rationnel est rel; donc l'homme  trois
ttes,  cent ttes,  trente mille ttes existe, et s'il n'existe
pas, c'est la faute de la Providence, de la nature ou de n'importe qui;
n'est-ce pas clair? Eh bien, ma chre, il m'a dbit cela couramment,
sans broncher, comme un hgelien qu'il est. De Victor Hugo, de Lamartine
ou de Musset, pas un mot. Messieurs les hgeliens ne se drangent pas
pour si peu. Oh! s'il s'agissait d'objectif ou de subjectif, c'est une
autre affaire. J'ai voulu pousser celui-ci:

Mais, monsieur, si toute ide rationnelle devient aussitt une ralit,
vous avez assurment l'ide que vous pouvez mourir; donc vous tes
mort?--Vous avez raison, m'a-t-il rpondu avec gravit.... (Vis-tu
jamais, Claudie, un hgelien de cette force?) Tous les jours il se joue,
dans le fond de mon me, des symphonies aussi relles et mille fois plus
belles qu'aucune symphonie de Beethoven. J'en ai l'ide, donc je les
entends quand il me plat et sans crainte de devenir jamais sourd. De
mme en amour: j'aime sans crainte, je suis sr d'tre aim.

--Vous aimez? dis-je un peu tonne et encore plus curieuse.

--Je veux dire: s'il me plaisait d'aimer.

--Et... vous plat-il quelquefois?

En faisant cette question d'un air fort dtach, je rougissais malgr
moi.

--Je n'en ai pas encore fait l'exprience.... ( trente ans, Claudie!
le crois-tu?) J'attends encore mon idal. (Ma chre, il a un idal, cet
hglien!)

--Et votre idal a sans doute une forme ravissante?

--Vous me feriez tort d'en douter, mademoiselle. C'est une blonde aux
yeux de saphir, qui a bien de l'esprit et qui parle philosophie comme
un platonicien. (Avoue qu'il cause bien, cet hgelien; et si tu voyais
comme ses yeux expliquent ses paroles.)

La conversation a continu quelque temps sur ce ton, et il ne tient qu'
moi de penser que j'ai fait sa conqute. Quant  lui, mon pre n'avait
pas tort, il est trs-prsentable.

Au reste, pour que tu puisses en juger, je vais te l'envoyer lui-mme.
Cela t'tonne. Apprends donc, chre belle, que mon hgelien va partir
pour Vieilleville; c'est lui qui plaidera je ne sais quoi contre je ne
sais qui. Cette indication doit te suffire. Il m'a gracieusement offert
de se charger de tous mes paquets, messages et commissions, et, ma foi,
j'en profite pour te le montrer. Il te remettra un bracelet qu'a demand
pour toi  Froment Meurice ta meilleure amie et ton humble servante.

  RITA.

Comment se porte le seigneur Audinet, ton futur propritaire? Je
ne sais pourquoi sa figure ne me revient pas, et je ne donne pas mon
consentement au mariage. Oui, je t'entends, une fille sans dot ne fait
pas ce qu'elle veut. Eh! mon enfant, est-il si dur de mourir fille?
Coquette, je lis dans tes yeux que tu ne manques pas de maris. Au moins,
ne me prends pas mon Hgelien. Ce n'est pas que j'y tienne, mais un
Hgelien est un oiseau rare  Paris.




                                  VI


Eh bien! dit le conseiller d'tat  son neveu, es-tu content de ta
future?

--Oui.... assez.

--Est-elle jolie?

--Charmante.

--A-t-elle de l'esprit?

--Trop.

--Comment trop!

--Eh! oui, rien ne l'tonne.

--Ah! tu aimes mieux le mystre et les petites filles qui baissent
modestement les yeux et regardent les hommes  travers leurs doigts
carts.  ton aise, mon ami, la province est pleine de ces ingnues. Va
en province.

--J'y vais.

--Ainsi, tout est rompu?

--Vous m'entendez mal, cher oncle. Rita est tout  fait sduisante,
mais....

--Mais elle ne te sduit pas.

--Oui, elle me plat beaucoup; mais je la trouve trop raisonnable, trop
gaie; j'ai pour elle beaucoup d'amiti, je n'aurai jamais d'amour.

--Jamais d'amour!  douleur! Tu comptais donc sur un mariage d'amour?

--Pourquoi non?

--Trs-bien, mon ami. Ce _pourquoi non_? est sublime. Est-ce que
l'amour est de ton ge? L'amour, c'est l'Inconnu. Quand on a pntr cet
Inconnu, tout est fini. Toutes les femmes se ressemblent. Les grimaces
changent un peu, le son de voix est plus doux ou plus rude, la feuille
de figuier est plus ou moins bien taille, mais le fond est toujours le
mme. Clopatre ou Goton, c'est tout un. Oh! si tu n'avais jamais aim,
je comprendrais ton dsir.

--J'ai aim.

--Qui?

--Ni Goton ni Clopatre assurment, mais de fort aimables cratures qui
m'ont t tantt cruelles, tantt compatissantes, suivant l'humeur du
jour ou les conseils de la nuit, je vous jure qu'aucune d'elles ne m'a
ennuy ni fait voir deux fois le mme spectacle. L'amour est infini et
vari comme ce vaste univers. Cher oncle, vous n'entendez plus rien 
ces questions. Vous tes comme un brave vtran qui a cent fois affront
le feu dans sa jeunesse, mais qui ne connat plus la manoeuvre.

--En rsum, dois-je demander la main de Mlle Oliveira, ou faut-il
attendre qu'un rayon d'amour t'illumine?

--Demandez toujours, cher oncle. Vous pourriez avoir une pire nice.



Deux jours aprs, Brancas partit pour Vieilleville. En ce temps-l, qui
dj pour nous se confond avec celui o No jeta l'ancre sur le mont
Ararat, les convois du chemin de fer s'arrtaient  Orlans, et toute
la France qui est entre la Loire et les Pyrnes ne connaissait qu'en
peinture cette manire de voyager. Il fallut donc monter en diligence
 Orlans. Il tait minuit, et Brancas, un manteau sous le bras et
les mains dans les poches, attendait patiemment dans le bureau que le
conducteur donnt le signal du dpart.  ce moment, deux dames entrrent
suivies de onze malles, caisses et cartons  chapeau. Cette vue fit
blasphmer le facteur, qui croyait son travail termin. Le conducteur
leva les paules, et Brancas regarda les dames. La plus ge paraissait
avoir cinquante ans et n'avait rien de remarquable qu'une maigreur assez
rare et des grces pleines d'affectation. Ce n'tait pas de quoi sduire
le voyageur. En revanche la plus jeune avait les plus beaux yeux noirs
qu'on pt voir, et son visage rgulier et doux, mais un peu altier,
tait de ceux qu'on n'oublie pas. Le Parisien en fut bloui, et se
rangea respectueusement pour lui faire place prs du bureau. Elle le
remercia par un salut et un demi-sourire auquel Brancas, fin connaisseur
en sourires, devina qu'elle avait le sentiment de sa propre supriorit.

Parbleu! se dit-il, en sortant du bureau de la diligence, voil une
petite personne  qui il ne doit pas tre facile de baiser le bout des
doigts. Mais qu'elle est belle! Rita est  cent piques au-dessous.

Sur cette rflexion, il fit le tour de la place du Martroi, en regardant
les toiles, et revint  la diligence au moment o le conducteur, ayant
dj termin l'appel des voyageurs, criait  tue-tte:

Monsieur Brancas! en voiture!

Il se hta de monter dans le coup, o dj les deux dames l'avaient
prcd, et s'installa dans un coin avec le soin d'un homme qui remplit
scrupuleusement tous ses devoirs envers lui-mme. Le postillon fit
claquer son fouet, et les quatre chevaux s'lancrent au galop sur la
route de Vieilleville.

Le temps tait sombre et pluvieux. La dame maigre, qui occupait l'autre
coin du coup, avana bientt la tte, et dit d'une voix cadence:

Monsieur, voulez-vous avoir la bont de relever le carreau de votre
ct? ma poitrine est si dlicate qu'elle ne peut supporter la fracheur
de l'air ambiant.

Le Parisien, dj plong dans les dlices du premier sommeil, ne
rpondit rien. La dame irrite se pencha vers lui de nouveau.

Monsieur, dit-elle avec aigreur, voulez-vous relever le carreau?

Brancas ouvrit les yeux.

Plat-il, madame? que dsirez-vous?

--Monsieur, dit poliment la jeune dame, ma mre qui est malade, vous
prie de vouloir bien relever le carreau.

L'avocat s'empressa de s'excuser et d'obir. Il est des voix fortes,
il en est de sourdes, de claires, d'agrables, de discordantes,
d'harmonieuses; il en est qui vont au coeur, il en est qui dchirent le
tympan, il en est qui donnent envie de biller, il en est qui donnent
envie de rire, il en est qui commandent, il en est qui supplient; celle
de la jeune dame tait mlodieuse et souple, mais un peu saccade, signe
certain d'un esprit pntrant et gracieux, et d'une rare fiert. Aprs
quelques instants de silence, Brancas regarda sa voisine  la clart
de la lune qui commenait  dissiper les nuages, et s'aperut qu'elle
dormait. Une respiration calme soulevait  intervalles gaux son sein,
et de toute sa personne s'exhalait ce divin parfum que donnent la
jeunesse, la sant et la grce. L'avocat se sentit mu.

Diable! pensa-t-il, deviendrais-je par hasard amoureux de ma compagne
de voyage! Ce serait curieux,  la veille d'pouser Rita. Ne faisons pas
cette folie.

Cette sage rsolution dura quelques minutes, mais la belle dormeuse fut
bientt la plus forte, et Brancas reprit le cours de ses rveries.

Est-elle marie? Non.... Son mari ne la laisserait pas voyager ainsi.
D'ailleurs, elle est bien jeune. On n'est pas plus belle! Voil une main
ravissante.

Il faut dire que la main tait expose en pleine lumire, blanche, fine,
transparente, un peu longue et d'une beaut parfaite.

Un grave accident mit fin aux rflexions sentimentales de l'avocat. La
diligence descendait alors le long d'une cte escarpe; le conducteur
dormait, et le postillon, ivre ou maladroit, poussait aveuglment ses
chevaux. La route, borde d'un ct par la montagne, de l'autre par un
prcipice, tournait brusquement vers le milieu de la descente. Tout
 coup les chevaux s'emportrent, prirent le mors aux dents et se
prcipitrent au galop. Les deux premiers, dans leur lan, franchirent
le parapet peu lev qui servait de garde-fou le long du prcipice, et
la diligence elle-mme demeura comme suspendue et prte  se jeter dans
l'abme. Le postillon, renvers par le choc, tomba de son sige; les
voyageurs poussaient des cris, cherchant  ouvrir les portires et
s'embarrassant mutuellement dans leurs efforts. Tout paraissait perdu.

Seul, l'avocat gardait son sang-froid. Sans s'mouvoir du tumulte
et aussi libre d'esprit que s'il et t dans un salon, il ouvrit
promptement la portire et dit  sa voisine toute tremblante:

Ne craignez rien. Suivez-moi. Je rponds de vous.

En mme temps il sauta  terre et se trouva hors de danger; mais le
plus difficile tait encore  faire. La dame sche criait de toutes ses
forces:

Sauvez-moi! sauvez Claudie! et lui tendait les bras.

Brancas, mettant le pied sur la roue de la diligence, malgr le danger
d'tre renvers et cras sous les pieds des chevaux, dit d'une voix
forte:

Donnez-moi la main, ou vous tes perdue.

En mme temps, les chevaux firent un violent effort pour se dgager, et
la voiture recula. Claudie, perdue, s'lana dans les bras du Parisien,
qui l'enleva rapidement et la mit en sret.

Monsieur, sauvez ma mre! s'cria-t-elle.

Dj la diligence, penche sur le talus, perdait l'quilibre et allait
rouler au fond du prcipice; la dame sche, pouvante, sortait  demi
du coup sans oser sauter  terre et poussait des cris pouvantables.
Le Parisien la saisit brusquement  bras le corps, l'enleva et la remit,
non sans danger, aux mains de sa fille.

Au mme moment, un grand cri se fit entendre. La diligence et les
chevaux roulrent et se brisrent au fond de la valle. Heureusement,
le conducteur et le postillon, qui s'taient relevs sans graves
contusions, avaient eu le temps de dgager les autres voyageurs. Tout le
monde frmit, et Claudie s'cria:

Ah! monsieur, nous vous devons la vie!

Brancas reut avec modestie ce remercment et ceux de sa mre.

Le danger pass, on tint conseil. Les voyageurs taient  deux lieues
du relai le plus proche. Le conducteur, forc d'annoncer cette triste
nouvelle, fut couvert de maldictions, aussi bien que le postillon
malencontreux.

Qu'allons-nous faire? disait en gmissant la dame sche. Il est trois
heures du matin; nous glerons. Ce conducteur veut nous faire prir.
J'crirai  l'administration des Messageries, et je le ferai destituer.
Brrr! qu'il fait froid!

--Madame, dit Brancas, je vais descendre et chercher votre chle qui est
rest dans la voiture.

--Monsieur, dit la dame sche en minaudant, je ne sais si je dois....

Au fond, elle brlait d'envie de le voir descendre. Brancas le comprit,
et, s'accrochant avec les mains aux arbustes, posant le pied avec
prcaution dans les moindres saillies du rocher,  la clart de la lune,
il commena cette prilleuse descente.

Laissez le chle! lui cria le conducteur, vous allez vous casser le
cou!

Mais Brancas ne l'coutait pas. Tout  coup, une grosse pierre sur
laquelle ses pieds taient appuys glissa, et il parut prs de rouler
la tte la premire dans le prcipice. Heureusement il vit le danger et,
par un effort dsespr, il reprit l'quilibre et parvint sans accident
au fond de la valle.

Les voyageurs rests sur la route le regardaient avec une inquitude
mle d'admiration.

Voil un gaillard qui ne manque pas de sang-froid, dit le conducteur.
Au diable si je risque jamais ma peau et mes os pour aller chercher un
chle.

La dame sche l'entendit et rpliqua sur-le-champ:

Ces hommes sont gostes et lches!

Le conducteur vit bien qu'il n'tait pas de force  soutenir une
conversation qui dbutait si vivement, et, ramassant le sac de dpches
qu'il s'tait ht de jeter hors de la diligence, il se mit  la tte
de la caravane et prit le chemin du relais. Les voyageurs le suivirent
clopin-clopant, demi-endormis, demi-veills, mais grognant tous avec un
parfait ensemble.

Enfin, l'avocat reparut, charg de vtements de toute espce, parmi
lesquels le chle de la dame sche et ses socques. La dame sche se
confondit en remercments auxquels il rpondit de son mieux.

Aprs quelques minutes, que les trois voyageurs employrent  se rouler
dans leurs chles et leurs manteaux, la vieille dame prit le bras de
l'avocat et ils se htrent de rejoindre les pauvres diables moins
heureux qui taient dj en marche.

Vous tes Parisien, monsieur? dit la dame sche.

--Oui, madame, et vous aussi, sans doute? rpondit Brancas.

--Non, monsieur, rpliqua firement la dame sche, mais il n'a tenu qu'
moi d'habiter Paris, et nous y avons des amis haut placs. M. Duverney,
mon cousin, qui est chef de bataillon dans la garde nationale, dne avec
Louis-Philippe trois fois par an.

--Diable! dit le Parisien, c'est un heureux homme que M. Duverney;
est-ce qu'il est fonctionnaire public?

--Non, monsieur, il est bottier, dit Claudie.

--Il est bottier, reprit la mre; mais il n'tait pas n pour faire des
bottes. Il a publi, en 1835, un pome dramatique intitul: _la
Danse macabre_, que Victor Hugo appelait le monument imprissable du
dix-neuvime sicle. Je me rappelle encore les derniers mots de la
lettre de Victor Hugo:

_Lisez la Bible et Homre, mon cher Duverney. Nourrissez-vous de cette
moelle de lion._

--Peste! dit l'avocat, c'est un brevet d'immortalit, cela.

--N'est-ce pas, monsieur? Eh bien! le public est si peu connaisseur
qu'il ne s'en est pas vendu six exemplaires, et cependant je vous jure
qu'il n'y manquait aucune des pices de la vraie posie. On y voyait
des femmes sduites par des gnmes, des potes plus beaux que le jour
assassins la nuit par de jeunes princesses mal leves, des rois qui
s'embusquaient au dtour des rues pour poignarder lchement de sublimes
boulangers. Monsieur, c'tait une bndiction. J'ai compt vingt-cinq
personnes qui mouraient de mort violente en six mille vers. Notez que je
laisse de ct les menus crimes, les petites trahisons, les viols, les
adultres et autres incidents tragiques.

--Six exemplaires vendus!

--Oui, monsieur, six.

--Au moins Louis-Philippe avait achet l'un des six, puisqu'il a tant
d'amiti pour M. Duverney?

--Sa Majest se soucie bien de posie! La premire fois que M. Duverney
dna aux Tuileries, Louis-Philippe lui parla de ses bottes pendant un
quart d'heure. Pas plus de _Danse macabre_ que sur la main. Monsieur,
mon cousin tait si outr qu'il allait voter pour le candidat de
l'opposition. Heureusement le ministre de l'intrieur l'apprit et
lui envoya la croix. Depuis ce temps, mon cousin est tout dvou  la
dynastie, et le roi ne fait rien sans lui demander conseil. Oh! c'est un
homme de caractre que mon cousin Duverney. Il l'a dit souvent au
roi: Sire, tenez tte aux Anglais, dveloppez le commerce, encouragez
l'industrie, rendez le peuple heureux, et je rponds de tout. On
ne connat ses vrais amis que dans l'adversit; mais si vous tes
malheureux quelque jour, j'irai vous consoler dans votre exil. Vos
pairs et vos dputs pourront vous trahir, mais jamais Duverney ne vous
manquera.

--Et qu'a rpondu le roi?

--Ma foi, le roi en est trs-flatt; c'est que Duverney le ferait comme
il le dit.

Le Parisien s'amusait fort de l'histoire du sieur Duverney, chef de
bataillon dans la garde nationale, et ami dvou mais indpendant, du
roi Louis-Philippe. Il n'eut pas de peine  reconnatre dans la dame
sche un des individus les plus distingus de cette belle famille de
vertbrs, mammifres, bipdes, imberbes, aux doigts unguiculs, aux
dents incisives, canines et molaires, qui, sous prtexte de posie, ont
agac, depuis trente ans, un nombre considrable de maris de province.
Il devina qu'elle devait tre pote, et moiti pour entretenir la
conversation, moiti pour gagner sa confiance:

Vous aimez la posie, madame? dit-il.

--Qui ne l'aimerait, s'cria-t-elle avec enthousiasme. N'est-ce pas
aux potes que nous devons les jouissances les plus pures et les plus
sublimes? Le pote n'est-il pas le matre souverain de la nature? Sur sa
palette magique le bleu de cobalt se fond avec le blanc d'argent, et le
carmin avec la terre de Sienne. La posie, c'est l'azur du ciel o
se perdent des millions d'toiles; c'est la profondeur insondable de
l'Ocan qui cache  nos yeux des amas innombrables d'tres anims, comme
nous fils de l'ternel.

--Maman, interrompit Claudie, marchons plus vite, il fait froid.

La dame sche jeta sur elle un regard courrouc.

Ma chre enfant, rpliqua-t-elle d'un ton aigre-doux, je marche comme
il me plat. Ce n'est pas  mon ge qu'on reoit des leons de sa fille.

--Permettez-moi mademoiselle, de vous offrir mon manteau, dit Brancas.

--Vous tes bien bon de faire attention aux discours de cette petite
sotte, reprit la dame sche. Elle n'a parl que pour m'interrompre....
O donc en tais-je, s'il vous plat?

--Vous faisiez, madame, l'loge de la posie, dit le Parisien qui se
mordait les lvres pour ne pas rire.

--C'est cela; j'y suis.... Mais que dire des mains o la posie est
tombe? O trouver cette magnifique desse  la dmarche majestueuse, 
la robe flottante, au visage mobile, tour  tour riant et sombre, doux
et terrible, joyeux et mlancolique, qui se plat aux festins, aux
combats, aux discours des sages et au tumulte des multitudes, qui
souffle  son gr l'amour ou la haine, qui tient dans sa main le coeur
des hommes et la destine des empires? O trouver ce gnie si souple,
si tendu, si sublime, si profond et si vari que la posie demande
au pote? Les hommes avec leurs froids calculs, leur strile bon sens,
l'horreur qu'ils ont de l'idal, peuvent-ils atteindre  ce sommet? Ils
ne le peuvent pas, ils reculent pouvants, et, dcourags eux-mmes,
ils cherchent  dcourager les plus braves. Trop faibles pour tenter
l'escalade, ils renversent  coups de sottes plaisanteries les chelles
dj dresses contre le rempart, ils tirent par les pieds ceux qui de la
tte touchent dj les crneaux! Ah! monsieur, que de gnies inconnus,
que de grands esprits vgtent en province,  qui l'occasion seule a
manqu pour soulever le monde! Que de femmes, peut-tre gales par la
pense  cette femme illustre qui est l'un des premiers crivains de
ce sicle, s'teignent tous les jours dans la mort lente des travaux
domestiques, des bas  tricoter et des chemises  recoudre! Ah! qu'il
est dur d'habiter Vieilleville!

Pendant cette tirade, le Parisien regardait la belle Claudie qui donnait
des signes non quivoques d'impatience. Tout  coup, il se retourna,
frapp des derniers mots qu'avait prononcs la dame sche.

Vous allez  Vieilleville, madame? demanda-t-il.

--Oui, monsieur, et vous?

--Moi aussi, madame. Est-ce un beau pays?

--Vous ne le connaissez pas! C'est inconcevable. On m'avait bien dit
que les Parisiens n'taient pas forts en gographie, mais cela passe
les bornes. Vieilleville, monsieur, est une grande ville de trente mille
mes, perche sur une colline assez leve. Les Romains l'ont btie, les
Anglais l'ont prise, les protestants l'ont brle, la cour royale y rend
ses arrts, l'vque y fait ses mandements, le recteur ses circulaires,
et le prfet y trne. Avez-vous des amis  Vieilleville?

--Je n'ai, madame, d'autre ami que mon client, M. Athanase Ripainsel.

--Vous tes avocat, monsieur?

--Oui, madame.

La conversation devint bientt plus intime. La dame sche apprit 
Brancas tonn qu'elle s'appelait Mme Bonsergent, que Mlle Claudie tait
l'amie de pension de Mlle Rita, et qu'elles venaient de visiter un oncle
 succession qui habitait Orlans.

Enfin, l'on atteignit le relais, et les voyageurs fatigus et  demi
gels purent s'asseoir et se reposer au coin d'un bon feu. Le reste
du voyage se fit sans accident, et une nouvelle diligence, charge des
bagages de l'ancienne qu'on retrouva en fort mauvais tat au fond du
prcipice, dposa Brancas  la porte de son ami Ripainsel. Au moment de
quitter les dames, il demanda poliment  Mme Bonsergent la permission
de se prsenter chez elle et de lui porter le bracelet que Mlle Rita
envoyait  son amie. La permission fut accorde avec empressement, et le
Parisien entra gaiement dans la maison de son hte.




                                  VII


Celui-ci l'attendait sur le seuil et lui ouvrit les bras avec effusion.
C'tait un grand et gros garon de magnifique encolure, fort comme le
Grand Turc en personne, cavalier achev, fantassin mdiocre, enrag
chasseur, ami de bonne chre et des festins, bien portant, content de
vivre, riche et, partant, recherch des filles  marier, mais inclinant
par got vers les cuisinires, dont la conqute est plus facile et moins
embarrassante.

Aprs les premiers embrassements:

Avant tout, dit-il, il est tard, allons souper; nous causerons
d'affaires aprs boire, c'est la bonne manire.

La maison d'Athanase Ripainsel, vaste, antique, orne de deux tourelles
et d'un parc immense, mritait le nom de chteau. Elle fut construite
vers 1512, par un compagnon d'armes de Bayard et de La Palisse,
demi-hros, demi-sacripant, qui avait fait de bonnes affaires dans
les guerres d'Italie. Riche du pillage de Brescia, il fit desscher, 
grands renforts d'argent, d'immenses marais, et fit riger ses
domaines en baronnie. Le pre d'Athanase, associ de son frre dans les
fournitures des armes impriales, acheta la plus grande partie de ce
domaine et le chteau acquis  la nation par la fuite du propritaire,
qui fut tu en 1795 dans les rangs de l'arme de Cond. Le vieux
Ripainsel, qui visait au solide, vendit les grilles de bronze dor qui
remplaaient les vieux remparts et dfendaient, depuis 1750, l'entre de
la grande cour du chteau. Les oies, les canards et les poules prirent
possession de la pelouse, et les vieux bahuts indestructibles du
seizime sicle, qui n'taient pas encore  la mode  Paris, furent le
seul ornement de cette antique demeure.

Athanase et le Parisien s'assirent seuls devant une table somptueusement
servie. La province, o tout abonde et  bon march, entend mieux la vie
confortable que Paris, o tout est sacrifi  la mode et  l'apparence.
Aprs souper, lorsque les deux convives, pleins de cette voluptueuse
satisfaction que donne la conscience du devoir accompli et de l'apptit
satisfait, eurent allum des cigares et mis les coudes sur la table,
Ripainsel expliqua son affaire. L'avocat l'couta attentivement,
fit quelques questions, prit des notes, et conclut, au bout d'une
demi-heure, en disant:

Ton affaire est sre. Nous prouverons la captation, et nous reprendrons
les deux millions. Parlons maintenant d'autre chose. Connais-tu Mlle
Claudie Bonsergent?

--La fille du major Coupe-en-Deux? Parbleu! si je la connais? c'est la
merveille de Vieilleville; une jolie fille, noire de cheveux, blanche
de peau, droite, gracieuse, un peu maigre, fort spirituelle, lgante
au suprme degr, qui lit des romans et qui rve, dit-on, d'en tre
l'hrone; en un mot, la digne hritire de la rveuse et sensible
lodie. Mais toi-mme, o l'as-tu rencontre?

Brancas raconta les malheurs de ses compagnons de voyage.

D'o vient ce nom de major Coupe-en-Deux? dit-il en terminant.

--Je ne sais trop. Le vieux major, qui a fait depuis Austerlitz toutes
les guerres de Napolon, tait, dit-on, l'une des premires lames de
l'arme. Il ne se donnait pas un coup de sabre au rgiment o il ne ft
juge, acteur ou tmoin. C'tait la manie de ce brave homme, aujourd'hui
pacifique et doux comme un marguillier de paroisse. Ses camarades disent
qu' l'espadon il tait sans pareil et citent des bras enlevs, des
jambes coupes, des ttes fendues jusqu' l'paule comme au temps des
paladins. Ce vieux-l et le colonel Audinet, surnomm Malaga, ont bris
plus de cervelles autrichiennes, turques, russes, anglaises, espagnoles,
qu'il n'y a de jours dans l'anne.

--Le rcit de leurs campagnes doit tre amusant.

--Oui, pendant une heure. Ces vieux braves ont vu toute l'Europe sans
s'tonner, mais aussi sans y rien comprendre. Le colonel Audinet peut te
dire,  un centime prs, ce que cotent les tables d'hte de Madrid, de
Badajoz, d'Oporto, de Vienne, de Berlin et du Caire, o se mangent les
meilleurs melons, o se vend le vin le moins cher; mais l s'arrte sa
science. C'est un spectacle curieux que de les entendre discuter les
mrites compars de l'infanterie et de la cavalerie. Chacun d'eux
tient que son arme a dcid de tout dans toutes les batailles. Quant
 l'artillerie et au gnie, tu devines que ce sont les goujats de
l'arme... Quel intrt peux-tu prendre  ces braves gens?

--Moi! aucun, dit Brancas d'un air dtach. Que ferais-je d'un vieux
soudard, de sa fille qui est jolie, c'est vrai, mais qui n'a pas dit six
paroles, et de sa femme pour qui _Valentine_, _Indiana_, _Jacques_ et
_Mauprat_ sont les quatre vanglistes?

Athanase prit un air mystrieux.

coute, dit-il, tu es mon ami et mon hte, je dois te prvenir des
piges qu'on peut te tendre. Dfie-toi d'lodie.

--Qu'est-ce qu'lodie?

--C'est le petit nom de Mme Bonsergent, la femme la plus potique et
la plus insupportable de l'arrondissement. lodie sera une effrayante
belle-mre, si jamais elle devient belle-mre, et tout le monde en
doute. lodie est rveuse, lodie a des spasmes nerveux, lodie a de
l'esprit, de la bont mme et du dvouement pour ses amis; elle a de
tout, except du bon sens. Je parie qu'elle t'a parl posie?

--Tu l'as devin.

--Parbleu! elle ne fait pas autre chose. La pauvre femme, qui peut-tre
avait l'toffe d'une Sapho, mourra de dsespoir en raccommodant les
vieux habits du major Coupe-en-Deux. Que veux-tu? Sapho n'a jamais
repris la tunique du beau Phaon; je ne sais qui faisait le mnage;
peut-tre en ce temps-l ne dnait-on pas. On vivait de pain et d'olives
ou de raisins confits; mais le major Coupe-en-Deux n'entend pas de cette
oreille-l. Le vieux brave aime  bien vivre, et s'il laisse en toute
chose le ministre de l'intrieur  la sensible lodie, c'est  la
condition de bien dner.

--Qu'ai-je  craindre d'lodie?

--D'elle seule, rien; de sa fille, tout. Claudie est d'autant plus
dangereuse, qu'on trouverait difficilement une femme plus aimable 
Vieilleville. C'est un mlange de grce, de hauteur, de franchise et
d'impertinence qui ne laisse indiffrent aucun de ceux qui l'approchent.

--Ah! ah! tu t'es trahi, dit le Parisien. Ce portrait est d'un amoureux
ddaign.

--Ddaign, c'est possible, rpliqua Ripainsel, car je crois que la
petite personne se regarde comme trs-suprieure au reste de l'univers,
mais amoureux, oh! non. Athanase Ripainsel n'est pas homme  perdre son
temps et  pousser d'inutiles soupirs. Grce au ciel, ajouta-t-il en
frisant sa moustache entre ses doigts, je n'en suis pas rduit  me
morfondre aux pieds d'une coquette, et qui pis est, d'une fille sans
dot.

--Sans dot?

--Qu'est-ce que deux cent mille francs, dont un tiers  peine comptant?

--N'es-tu pas riche, toi? demanda, aprs un instant de silence, l'avocat
 son ami.

--Bah! un pauvre million, est-ce de quoi faire figure? Supposons trois
enfants dans le mnage, c'est une moyenne raisonnable. Que je vive
encore trente ou quarante ans, eux et ses enfants tireront la langue; il
faudra retenir des places  l'hpital.

--Eh bien, ils travailleront. Est-ce une perspective si alarmante?

--Travailler, travailler! tu parles de cela fort  l'aise. Quel travail
peut-on faire, je te prie, quand on a t berc dans un million?
Plaider? ne plaide pas qui veut. Juger, ou demander en patois judiciaire
la tte des gens? Veux-tu prendre en main la cause de la Providence, qui
seule, en ce monde, distingue le juste de l'injuste? Ouvrir boutique,
acheter, vendre, amorcer le public, ruiner ses concurrents, mentir,
faire des prospectus, ctoyer cent fois le Code et se garder de
ses prcipices? J'aimerais autant greffer des roses, comme le major
Coupe-en-Deux.

--Le major est jardinier?

--Jardinier passionn. lodie lui permet les choux en faveur des
tulipes, des camlias et des rhododendrons.

--Et Claudie?

--Bon! dit Ripainsel en riant, je vois l'effet de mes avertissements. Tu
vas, comme les enfants, te brler les doigts  la chandelle.  ton aise,
mon ami.

--Quelle folie! je la connais  peine.

--Prends garde d'apprendre trop tt  la connatre. Si lodie te guette,
tu es un homme perdu. Tu ne connais pas la force d'attraction de la
dame.

--Va, je ne risque rien. Je serai mari dans trois mois.

-- qui?

-- la fille de M. Oliveira.

--Le dput de Vieilleville?

--Lui-mme. Le connais-tu?

--Si je le connais! Je suis le chef de l'opposition dans ce pays et son
successeur dsign.

--Diable! nous sommes rivaux.

--Rivaux! Tu veux tre dput  Vieilleville, toi qui peux tre lu 
Paris!

--Paris est plus beau, mais Vieilleville est plus sr.

--Et c'est ta raison principale pour pouser Mlle Oliveira?

--Principale, non, mais c'est une des meilleures.

--Pauvre Rita! dit Athanase d'un air mlancolique.

--Est-ce que tu la connais? demanda Brancas tonn.

--Sacrifie aux calculs du pre Oliveira!...

--Comment! sacrifie?...

--Immole  l'ambition d'un avocat!

--Immole?

--Brle comme Iphignie sur le bcher de l'amour filial?...

--Ah ! que veux-tu dire? et quelle preuve as-tu du sacrifice? Es-tu
son confident?

--Moi! non.

--Son ami?

--Non.

--Son pre? son frre?

--Non, j'ai dans avec elle chez le prfet.

--Je respire.... Eh bien! me crois-tu  l'abri des regards de la belle
Claudie!

--Il ne faut jurer de rien. Heureusement, l aussi, la place est prise.

--Elle a un amant?

--Un amant? Non, mais un mari dsign.

--Quelle espce d'homme est-ce!

--Ah! ah! pour un homme  demi mari, tu es bien curieux, mon gaillard.

--C'est l'influence de la province. Continue.

--D'un cuistre  ce mari dsign la distance est petite. C'est le sieur
Audinet, secrtaire gnral de la prfecture, fils an du colonel
Malaga, menteur, rogue, insolent avec les faibles, pliant les paules
devant les forts, vil partout, auteur prsum de vingt lettres anonymes,
collectionneur de soufflets qui tombent sur sa joue plus dru que grle,
homme d'esprit d'ailleurs ( ce que disent les dames, car pour moi je
n'y connais rien), mais l'un des plus lches coquins qui dshonorent ce
pays.

--Et elle l'aime?

--Non; mais elle le supporte, et l'pousera, je le crains.

--Comment! il ne se trouve personne pour faire concurrence  cet aimable
garon?

--Il s'en trouvera mille ds qu'elle sera marie: mais on n'pouse pas
une fille trop bien leve, trop jolie, trop lgante, et de qui
la toilette seule cotera peut-tre quinze cents francs par an;
c'est--dire le revenu de la dot. C'est un diamant, mais la monture
est trop chre. Les femmes sont devenues des objets de luxe comme les
chevaux anglais. Elles jouent du piano comme Thalberg, elles chantent en
montrant le blanc des yeux, elles se coiffent tous les jours _ l'instar
de Paris_, elles rcitent George Sand et cachent sous leur chevet
les posies d'Alfred de Musset; elles s'habillent  trois heures de
l'aprs-midi pour faire des visites et mdire du prochain. O veux-tu
qu'elles prennent le temps de faire le mnage? Aujourd'hui, le mariage
est un casse-cou. Aussi, vois-tu comme il est pass de mode?

--Pas trop. On se marie quelquefois  Paris.

--Parbleu! et  Vieilleville aussi; tmoin lodie. Mais lodie s'est
marie  trente ans, et par quel heureux hasard! Le major Bonsergent,
us par quinze campagnes et par dix ans de vie de garnison, poli par le
frottement comme un caillou de grand chemin, jauni, bruni, rid, mais
ferme encore sur les arons et astiqu comme un fourniment les jours
de parade, la vit  la messe, la demanda le soir en mariage et l'obtint
sur-le-champ, l'heureux gaillard. Mais ce sont l des coups de fortune
sur lesquels il est imprudent de compter. Ces vieux soldats de Napolon
sont d'une navet incomparable. Habitus  obir sans raisonner,
ils ont port au logis cette habitude des camps, et les femmes en ont
profit; elles ont mis sur leur dos tout le fardeau de la vie, et se
sont occupes  soigner les poules, opration qui ne les fatigue pas
beaucoup.

--Tu n'es gure indulgent pour le sexe enchanteur!

--Eh! mon ami, de qui dit-on du mal si ce n'est de ceux qu'on aime?

--Voil une maxime bien relche, dit Brancas. Bonsoir, je vais dormir.

Ripainsel le conduisit lui-mme dans la chambre qui lui tait destine.
Des fentres de cette chambre, situe au second tage,  cinquante
pieds du sol, on apercevait au loin par-dessus les arbres du parc qui
descendait en pente rapide vers la rivire, les lumires des maisons de
Vieilleville.

La ville, dit Athanase  son hte, est  une lieue d'ici. Tu trouveras
dans mes curies un tilbury et deux chevaux, l'un de selle, et l'autre
de voiture, dont je te prie d'user et abuser.

--Et toi?

--Il me reste encore trois chevaux pour moi seul.

--Le neveu de Caus-Gracchus est un grand seigneur, dit en riant
Brancas, qui s'endormit en rvant de la belle Claudie.




                                 VIII


Vieilleville, que peu de voyageurs ont visite, est l'ancienne
capitale d'une des plus belles provinces de l'Ouest. Des rues troites,
tortueuses et sales, des magasins o l'acheteur ne voit goutte, une
cathdrale assez laide, o l'on trouve le portrait de saint Prtextat,
le galant chapelain de sainte Aldegonde, de vieilles glises moisies que
les antiquaires gardent religieusement par amour de ce qui est malpropre
et de ce qui encombre la voie publique, voil les monuments qui
recommandent Vieilleville  la curiosit des Anglais.

La maison du major Bonsergent tait situe dans le faubourg au del de
la rivire,  quelques pas de l'octroi. Le major, amateur passionn
de l'horticulture, l'avait fait btir lui-mme  l'entre d'un grand
jardin, qui tait, avec sa fille, son amour et sa joie. La faade, par
une bizarrerie d'homme de got, qui n'est pas rare en province, tait
tourne vers le jardin. Du reste, expose au midi et revtue des fleurs
bleues de la clmatite, du liseron aux fleurs campanules o le jaune,
le blanc et le bleu s'unissent dans une admirable harmonie, et des
grappes rouges de la glycine carlate, elle annonait  tous les yeux la
maison d'un vieux soldat de Napolon,  qui le repos tait devenu cher
aprs tant de combats livrs et tant de courses inutiles de Cadix 
Moscou.

Un rez-de-chausse, lev d'une marche au-dessus du jardin, un premier
tage et un grenier composaient toute la maison. Elle tait partage
en deux parties gales par la porte d'entre.  droite, on trouvait la
cuisine, commode et spacieuse, avec une grande chemine sous le manteau
de laquelle on pouvait se runir en hiver et causer gaiement  la lueur
du foyer; plus loin, la salle  manger, lambrisse de bois de chne et
garnie d'immenses armoires.  gauche taient le salon et la chambre 
coucher du vieux Bonsergent. Au-dessus, les deux chambres de la belle
Claudie et de sa mre. Partout,  profusion, entraient l'air et le
soleil.

Dis-moi o tu loges, je te dirai qui tu es. Cette maison, unique 
Vieilleville et reluisant d'une propret hollandaise, tait le fruit des
mditations runies du major et de sa femme que tout le monde appelait
la rveuse lodie. Mme Bonsergent, avant son mariage, avait bauch
bien des romans sans en terminer aucun.  la fin de l'Empire, les maris
taient rares, et les guerres du grand Napolon avaient si fort clairci
les rangs des hommes nubiles qu'un mari bien portant, bien constitu, ni
trop gras, ni trop maigre, ni trop grand, ni trop petit, ni trop
froid, ni trop jaloux, ne s'obtenait qu'au poids de l'or. lodie, trop
enorgueillie de son gnie et de sa beaut pour comprendre ce simple
calcul de statistique, se trouva, vers 1825, comme la fille dont
parle La Fontaine, fort aise et fort contente d'pouser.... le major
Bonsergent. En huit jours, l'affaire fut bcle et le major s'aperut,
un peu tard, que la posie est le plus dangereux de tous les ingrdients
qui entrent dans la composition d'un mnage.

Ce n'est pas que le brave homme et  se plaindre de la fidlit de sa
femme. Non, grce au ciel, lodie, sans tre exempte de coquetterie,
n'eut jamais d'amant. Ft-ce pit, mpris du sexe masculin, crainte
du redoutable major dont la rputation de sabreur effrayait les plus
braves, ou ces trois motifs ensemble, Bonsergent vita le triste sort
dont le menaaient les aspirations potiques de sa femme.

Mais de quelles angoisses paya-t-il cette fidlit? Avec l'ge,
l'imagination ardente et rveuse de la belle lodie tournait  l'aigre,
comme le lait trop longtemps conserv; son caractre imprieux et
violent ne supportait plus aucune rsistance, et les discours les
plus tranges retentissaient du matin au soir dans la maison du major.
Celui-ci, toujours impassible et calme dans la tempte, haussait les
paules, allumait sa pipe et cherchait un asile au jardin.

Ce sang-froid du vtran accoutum au bruit du canon et au sifflement de
la mitraille exasprait la nerveuse lodie. Pourquoi ne pas l'avouer?
Le major n'avait rien d'idal. Il ne souponnait mme pas la vraie
cause des colres toujours renaissantes de sa femme. Philosophe
patient, endurci au malheur par les secousses de la guerre des gurillas
d'Espagne, toujours sur ses gardes et prt  tous les prils, mais
positif et sage, proccup de la ralit prsente et non des rveries
fminines, il excitait, sans se douter de rien, l'indignation de Mme
Bonsergent. Cet enfant du dix-huitime sicle, qui avait sabr sans
relche de 1798  1815, ne se doutait pas des ravages que la lecture de
Byron et de Chateaubriand avait faits dans l'me de sa femme. Il n'avait
jamais lu _Ren_ ni le _Corsaire_, et s'il les avait lus, il n'aurait
rien compris  ces tourments imaginaires. Il considrait la _Henriade_
comme le plus beau des pomes piques et le plus durable monument de la
langue franaise; il dclamait avec complaisance ces beaux vers:

  Je chante ce hros qui rgna sur la France
  Et par droit de conqute et par droit de naissance.

Et le reste. La _Henriade_ et les tragdies de Racine et de Corneille
taient pour lui le sommet de toute littrature et de toute posie. En
vrit, je vous le dis, ce Franais de la vieille roche tait un homme
de sens. Qu'avons-nous gagn  peler Shakespeare et Goethe, ces fils
d'une race trangre? Sommes-nous bien srs d'entendre _Hamlet_ et
de dchiffrer _Faust_ ou _Wilhelm Meister_? De bonne foi, est-il un
Franais qui puisse se flatter de pntrer ces imaginations germaniques?

Au reste, on se tromperait si l'on croyait que le major Bonsergent ft
inquiet des rveries potiques de sa femme. Le vieux guerrier n'tait
pas de cette race hroque et nave qui, sans savoir pourquoi, embota
le pas derrire Napolon depuis Ina jusqu' Waterloo. Sous le voile
d'une tendresse conjugale qui avait pass en proverbe  Vieilleville,
il cachait cet gosme savant, dli, poli, dlicat, bienveillant,
circonspect qui est la plus utile de toutes les vertus sociales.
Attentif  ne blesser personne, parce que la vue d'un visage attrist
aurait troubl sa douce quitude, plus attentif encore  n'couter
jamais les discours de ses voisins, il feignait de croire  l'amiti de
tout le monde, et passait pour un bon homme simple et doux qu'on se
ft fait scrupule de tromper. De plus, sa fermet connue inspirait le
respect, et sa rserve loignait la familiarit. Habile  gouverner sa
fortune aussi bien qu' en user, il jouissait de la considration que
la province accorde si volontiers aux gens qui n'ont besoin de personne.
Son ami le plus intime tait le colonel Audinet, surnomm _Malaga_, du
pays o il avait fait sa fortune.

Le colonel Audinet tait un grand diable osseux, sec, dont la face
triangulaire, pourvue de deux yeux gris, brillants et durs, enfoncs
sous d'pais et noirs sourcils, effrayait tous ses compatriotes. Les
moines espagnols pris les armes  la main et fusills taient le moindre
de ses exploits. Aprs tout, c'taient des ennemis et des ennemis
froces; mais le colonel ne revint pas les mains vides de ce pays de
l'or. Les bons habitants de Vieilleville qui l'avaient vu, tout enfant,
rder pieds nus dans la rue de _la Queue-des-Vaches_ furent merveills
de le revoir, aprs vingt ans de combats, acheter, comme le lieutenant
de la _Dame-Blanche_, un chteau et une terre de huit cent mille francs
sur ses conomies. Encore vit-on bientt qu'il n'avait pas vid son sac.
Il prtait sans faon  quinze ou vingt pour cent, sur bonne hypothque.
Terrible aux Franais comme  l'ennemi, il conduisait ses huissiers 
la bataille et expropriait impitoyablement ses dbiteurs. Un de ces
malheureux, cruellement poursuivi, mit le feu  l'un de ses bois. Le
colonel, prvenu  temps, l'teignit seul avec ses domestiques. Pas un
habitant de Vieilleville n'avait voulu lui porter secours, quoique le
bois ft voisin de la ville. Le colonel, sans s'mouvoir ni daigner
demander justice aux magistrats, se mit lui-mme  la recherche de
l'incendiaire, le joignit et le btonna de telle sorte que le pauvre
homme mourut  l'hpital deux jours aprs. L'affaire n'eut pas de
suites, et ce terrible chtiment fit trembler tous les ennemis du vieux
_Malaga_.

Ces deux hommes, si diffrents l'un de l'autre, dont la fraternit
d'armes expliquait seule l'intimit, se promenaient cte  cte dans le
jardin du major.

Eh bien! dit le colonel, quand ferons-nous ce mariage?

--Quel mariage? rpondit Bonsergent.

--Parbleu! celui de nos enfants. L'as-tu oubli?

--Claudie est si jeune!

--Elle est grande comme pre et mre!

Le major, sans rpliquer, tira de sa poche une petite serpe et se mit 
tailler un glantier.

Voyons, reprit le colonel, laisse l ta serpe et rponds-moi. J'ai
huit enfants, chacun desquels recevra cent mille francs le jour de son
mariage. Mon fils Audinet est secrtaire gnral de prfecture.

--Vois-tu ceci? interrompit le major.

--Oui! c'est un bourgeon. Aprs?

--Un bourgeon! c'est bientt dit; mais quel bourgeon?

--Qu'en sais-je?

Bonsergent leva le bourgeon  la hauteur de ses yeux, le tourna et le
retourna, le contempla quelque temps avec amour, et se penchant vers le
colonel:

C'est le _gant des batailles_! dit-il.

--Ah! tant mieux.... Il sera prfet avant deux ans.

--Qui? le _gant des batailles_?

--Non, non, mon fils Audinet!

--Oui, c'est un garon d'avenir, et je ne suis pas inquiet de son
avancement.... O diable vais-je le placer?

--Audinet?

--Eh! tu ne parles que de ton Audinet. Je te parle de mon _gant des
batailles_. Tiens, voici la rose jaune  fleurs doubles d'un vermeil
orang  l'intrieur, _rosa sulphurea_, n'est-ce pas joli? Mais ce
jaune ferait tort au rouge carlate de mon beau gant. Ah! vois-tu
ma _pimprenelle  fleurs de ciste?_ Ses larges fleurs blanches feront
valoir le _gant_.... Tu hausses les paules? Ignorant! Comme si ma
_pimprenelle_ ne valait pas toutes les prfectures de France! Voyons, tu
disais que ton Audinet sera prfet dans deux ans?

--Prfet ou dput.

--Dput! voil qui va bien. Dans quel arrondissement, je te prie?

-- Vieilleville.

--De mieux en mieux. Tu lui donnes ta voix, je pense?

--Parlons srieusement, dit le colonel. Audinet devait avoir cent mille
francs le jour de son mariage avec Claudie; mais en ta faveur et pour
qu'il soit dput, je doublerai la dose; cela te convient-il?

--Vrai? tu feras cette belle action, mon vieux Malaga? Eh bien! tu vaux
mieux que ta rputation, et mieux que ton fils. Cela te fche. Eh! mon
ami, depuis soixante ans que nous avons ensemble roul  travers
le monde, nous devons nous connatre  fond, et nous pouvons parler
franchement.

--Voyons. Que lui reproches-tu? Il n'est pas prodigue.

--Pas assez. J'aimerais mieux qu'il jett l'argent par les fentres.

--Un argent si durement gagn!

--Je le crois bien! Tu as eu assez de peine  desceller cette sainte
Vierge en or massif dans la chapelle des dominicains de Malaga! Dieu!
qu'elle tait lourde! Deux hommes avaient peine  la soulever. T'en
souviens-tu?

--Bonsergent! dit le colonel d'un ton svre.

--Que crains-tu? Personne n'coute. Et ce martyr de Velasquez dont le
gouvernement t'offrit vingt mille francs l'an dernier, que de peine t'a
cot l'emballage!

--On me l'a vendu, tu le sais bien.

--Parbleu! puisque j'assistais  la vente. Je ris encore de la drle de
mine que faisait le prieur des Franciscains quand, le pistolet sur la
gorge, tu lui fis signer l'acte de vente et lui jetas gnreusement une
piastre. Mais, comme dit Sancho,  tout pch misricorde. Si tu
donnes deux cents mille francs comptants  Audinet, la prescription est
acquise, et je te donne Claudie en toute proprit, son consentement
rserv, bien entendu.

--Et cent mille francs!

--Va pour cent mille francs, bien que cela me gne un peu, car je ne
suis pas un Crsus comme toi. Les saints et la Vierge n'ont rien fait
pour moi.

--Encore! dit Malaga avec impatience.

--Toujours, mon vieux.  quoi sert l'amiti, si ce n'est  nous
permettre d'tre francs avec scurit?

--Eh bien! l'affaire est bcle, dit le colonel.

--Bcle, c'est le mot, comme la Charte de 1830 et la royaut citoyenne.

--Allons, tout va bien. Il ne s'agit plus que de dmolir Oliveira.

--C'est difficile.

--Pas trop. Oliveira fait l'homme d'esprit, le frondeur, l'indpendant;
il est  demi brouill avec le prfet dont il croit n'avoir plus besoin.
Mon Audinet, qui a la souplesse du serpent et l'astuce du chat-tigre,
va les brouiller tout  fait. Ce sera l'affaire d'un quart d'heure. Tous
les gens riches et bien pensants vont dner chez le prfet; les vieux
de la vieille ne connaissent que toi; les pres de famille qui veulent
pousser leurs fils dans la magistrature, ou dans l'enregistrement, ou
dans les aides et gabelles, qu'on appelle aujourd'hui, par politesse,
impts indirects (comme s'il y avait quelque chose d'indirect en matire
d'impts), tout ce monde fait bien au moins cent quatre-vingts citoyens
clairs, patriotes, vertueux et dlicats qui aiment  tremper leur
cuiller dans la marmite du budget. Cent quatre-vingts lecteurs sur
trois cents, c'est une belle majorit, et je connais bien des gens qui
s'en accommoderaient assez.

--Bon! j'accorde qu'Audinet sera nomm. Trois cent mille francs, ce
n'est pas de quoi faire figure  Paris.

--Bien rpliqu. Et ses appointements de conseiller d'tat les
comptes-tu pour rien?

--Conseiller d'tat! que ne t'expliquais-tu? _Manibus et pedibus
descendo in sententiam tuam_, comme disait aprs boire notre dfunt
cur.

--Oui, certes, conseiller d'tat! Qui l'en empcherait?

--Pas moi,  coup sr.

--Audinet est homme d'esprit. Il sait le mtier, il connat les
affaires, il a de l'aplomb, de l'audace, une lgitime confiance dans ses
forces, et il n'est attach qu' sa propre fortune. Avec tant de belles
qualits s'il ne russit pas, qui donc russira? Va, nous le verrons
ministre.

--Que le ciel t'entende! dit Bonsergent. Voici ma Claudie. Bonjour,
Claudie.

La belle Claudie entrait en ce moment dans le jardin. Si j'tais n
pote (et plt aux dieux immortels qu'ils m'eussent fait ce don divin
de la posie!) j'aurais essay de peindre cette beaut admirable o
la nature et l'art avaient runi toutes leurs grces. Fi de la beaut
grecque et de la fameuse Hlne, pouse incomprise du roi Mnlas! fi
du masque indiffrent et froid de la Vnus de Milo! Claudie tait mille
fois plus belle. Son front, ses yeux, sa bouche et son sourire taient
ce que les dieux ont fait de plus exquis. Ses cheveux noirs, fins et
soyeux, naturellement boucls, retombaient librement sur ses paules
soulevs par le plus lger souffle du vent. Ses yeux avaient la douceur,
la force et la srnit; ses paules, un peu maigres encore, taient
lgrement arrondies, et son corps, dlicatement sculpt, mais non
pas frle, offrait toutes les sinuosits qu'on admire dans les jolies
statuettes de Pradier.

tre belle, c'est tout et ce n'est rien. C'est la puissance invincible,
c'est la gloire, c'est le gnie; mais il faut savoir manier cette arme
dangereuse. Un proverbe invent par les laides qui font la majorit du
beau sexe, veut que les belles n'aient pas d'esprit. Pourquoi donc, s'il
vous plat? la nature est-elle si avare de ses dons? Claudie avait de
l'esprit je vous le garantis, et du plus dlicat, et du plus cultiv,
un esprit gracieux, attrayant, plein de charmes, un esprit d'une forme
toute divine et qui n'avait d'autre dfaut qu'une fiert sans gale,
que la jeune fille ne prenait aucun soin de dissimuler. Elle se laissait
adorer et jetait  peine un regard distrait sur les fidles prosterns
dans le temple. Combien d'autres ont le mme orgueil sans avoir la mme
excuse!

La province, qui vaut bien Paris, n'est cependant pas tout  fait
parfaite. Entre voisins, les relations sont souvent _trs-tendues_,
pour parler comme messieurs les diplomates, qui connaissent mieux, je
l'espre, le droit des gens que la langue franaise. Certes, le merle
blanc est un animal extraordinaire et rarement entrevu; mais un groupe
de dix ou douze personnes qui se voient avec plaisir, qui causent sans
se quereller, qui discutent sans se battre, qui ne disent pas de mal des
absents, qui n'changent, suivant les traditions de l'ancienne et
noble politesse franaise, que des paroles amies ou courtoises, ou
instructives, ou gaies, qui ont de la bienveillance pour le prochain et
qui ne calomnient pas l'ennemi, ce groupe, j'ose le dire et ne crains
que de rpter une vrit trop connue, est tout  fait introuvable. Ce
n'est pas la faute des provinciaux qui ne sont  coup sr, ni plus btes
ni plus mchants que les Parisiens; c'est la faute du divin Jupiter,
qui n'a pas pris soin d'ajuster les angles saillants des uns aux angles
rentrants des autres, et qui leur a mnag trop d'occasions de se
choquer rciproquement. On se laisse volontiers coudoyer par un passant
qu'on ne reverra jamais; mais si le passant revient chaque jour, s'il
prend plaisir  vous heurter, si sa fentre a vue sur votre jardin, si
sa femme tend son linge sur votre haie, si ses enfants montent sur
vos pruniers et mangent vos meilleures prunes, si ses poules viennent
becqueter votre salade et son chien vous mordre aux jambes, il est clair
qu'au bout d'un mois vous penserez au moyen de l'gorger secrtement et
de vous faire un tambour de sa peau. De l, ces haines immortelles
qui s'teignent parfois de la mme manire que celle de Montague et de
Capulet, mais avec un dnoment plus heureux. La coupe empoisonne tombe
encore pleine des mains de Juliette, et Romo remet  temps l'pe dans
le fourreau.

Est-il besoin de dire aprs ce prambule que Mlle Claudie Bonsergent
tait la personne la plus brillante, la plus envie et la plus dteste
de Vieilleville! Sa beaut excitait la jalousie des femmes, et son
orgueil offensait le sexe barbu, qui n'aime pas qu'on ddaigne de lui
plaire. Elle entrait au bal indiffrente et superbe, recevant tous les
hommages sans en dsirer aucun.  l'glise, o de temps immmorial se
runit la _bonne socit_ de Vieilleville, tous les yeux taient tourns
sur elle. Ses chapeaux, qui venaient de Paris, avaient je ne sais quoi
de victorieux et d'imprvu, que tout le monde se htait d'imiter. On
copiait ses airs de tte, mais vainement. Elle gardait le secret de sa
beaut.

Telle tait la fille unique et l'hritire prsomptive du vieux
Bonsergent. Elle entra dans le jardin du pas lger de la belle Camille,
dont les pieds ne courbaient mme pas la tige des bls, donna son front
 baiser au major et tendit gracieusement la main au colonel qui la
baisa avec la galanterie des marquis du sicle dernier.

Plus belle que l'Aurore! dit le colonel.

--Je m'en doutais, rpondit-elle en souriant.

--Vous avez bien dormi, ma chre Claudie, reprit Malaga, car vous avez
ce matin le plus beau teint du monde.

--Oui. J'ai fait des rves d'or.

--Des rves d'or! Contez-nous cela, je vous prie.

--Oh! c'est bien simple, et mon imagination n'a pas fait grand effort
pour trouver ces belles choses. Figurez-vous que je me promenais dans
une magnifique fort, tout  fait semblable  la fort de Saint-Germain.
Le soleil traversait  grand'peine les feuilles des arbres et clairait
ma route. J'tais seule, et je voyais au loin la valle de la Seine et
le dme du Panthon.

--Oh! je tremble, dit le colonel.

--Et vous avez raison. Tout  coup un loup affam sort du fond de la
fort et s'lance pour me dvorer. Je prends la fuite.  terreur! mes
pieds sont clous au sol...

--Je frmis, dit Malaga. Achevez. Vous me faites mourir de frayeur...

--Le loup arrivait au grand trot, les yeux tincelants, la gueule
bante. Dj je faisais une dernire prire et je me recommandais 
Dieu. Heureusement...

--Eh bien! votre histoire est finie? Continuez donc, je vous prie.
Heureusement...

--Mon cher colonel, dit Claudie, le djeuner est servi, et ma mre me
charge de vous inviter. Vous apprendrez le reste au dessert.

L-dessus, elle fit la rvrence et rentra dans la maison.

--Ma foi, dit le colonel, je donnerais de bon coeur mes huit enfants
pour une fille de ce caractre.

--Parbleu! rpliqua Bonsergent, tu n'es pas dgot, camarade.

--Mitraille, enfer et catapulte! Audinet n'est pas malheureux.

--Tu sais, dit Bonsergent, que je ne me mle de rien.

--Que dit ta femme de nos projets!

--Ma femme! Oh, je sais bien ce qu'elle dit, mais pour ce qu'elle pense,
si tu es curieux de l'apprendre, va le lui demander toi-mme.

--Bon! et que dit-elle?

--Que ce parti est trs convenable, qu'il resserrera l'union des deux
familles, qu'Audinet a beaucoup d'esprit, qu'il ira loin, mais qu'il
n'entend rien  l'idal, et qu'il a, sur le rle d'un mari dans son
mnage, des thories dplorables.

--Total?

--Sa fille est bien jeune. Elle ne veut pas s'en sparer. Elle est
d'avis qu'on attende, etc., etc.

--Sait-elle, reprit le colonel, qu'Audinet aura deux cent mille francs
le jour de son mariage?

--Non.

--Eh bien, dis-le lui. Cette nouvelle lvera, je crois, bien des
scrupules.

--Tu parles comme un livre. Allons djeuner.

Mme Bonsergent reut le colonel avec la cordialit d'un vieil ami. On se
mit  table, et, vers le milieu du djeuner, les convives dont la faim
tait  demi calme, commencrent une conversation suivie.

Vous avez fait un bon voyage? dit le colonel.

--Trs-bon, rpondit Mme Bonsergent, puisque, la diligence ayant roul
dans un prcipice, nous n'avons perdu qu'un ou deux flacons d'eau de
Cologne.

En mme temps elle raconta tous les dtails de l'accident.

Par bonheur, ajouta-t-elle, un Parisien se trouvait l, sans qui nous
aurions eu peine  nous tirer d'affaire.

--Connaissez-vous ce Parisien? demanda le colonel.

--C'est un avocat, rpondit Claudie, qui vient  Vieilleville pour
plaider la cause de M. Athanase Ripainsel. C'est l'ami de mon amie Rita.

--Il doit venir nous voir aujourd'hui, ajouta Mme Bonsergent.

--Sous quel prtexte? demanda le major.

--Rita, dit la jeune fille en rougissant, l'a charg de m'apporter un
bracelet de Froment-Meurice, dont elle me fait prsent.

Les deux vieillards se regardrent.

Ce doit tre un beau parleur, dit le colonel, un de ces idologues qui
ont perdu la France avant et aprs Napolon.

--Bah! dit Bonsergent, Napolon est mort et nous ne nous en portons que
mieux. Buvons  la sant des vivants et ne mprisons personne. La France
est faite pour parler et pour sabrer, alternativement. Quand elle sabre,
elle se tait; quand elle parle, elle met son sabre au clou. C'est toute
l'histoire de France. Eh bien, le tour des avocats est  la fin venu.

--Trs-bien, dit le colonel, mais voil trente ans qu'ils parlent;
sacrebleu! la luette doit leur faire mal.

--Prends patience, dit Bonsergent, le tour des autres ne peut pas tarder
beaucoup. Je vois en Algrie des gaillards qui s'escriment de la
belle faon et qui dcoupent trs-proprement les enfants du Prophte.
Laisse-les prendre Abd-el-Kader, et tu verras de quel air ils vont
rentrer en France, et comme ils sauront se faire place. Souviens-toi du
mot de Bugeaud: _Le futur matre de la France fume en ce moment sa pipe
dans quelque bivouac de l'Atlas_.

On versa le caf.

Comment s'appelle ton avocat, Claudie? demanda le colonel.

--Mon avocat, qui est  vous autant qu' moi, rpondit la jeune fille,
est M. Brancas.

--C'est ce fameux Brancas qui a plaid l'autre jour pour un petit coquin
qui avait gorg son pre?

--Oui, colonel.

--Je ne lui en fais pas mon compliment. Faire acquitter ce sclrat,
quand tout le condamnait! Voil un vilain tour de force.

--Qu'en sais-tu? dit le major. Qui te dit que ce malheureux n'avait pas
t exaspr jusqu' la folie par de longues souffrances? On coupe le
cou aux parricides, c'est fort bien; mais que fait-on aux parents qui
gorgent leurs enfants ou qui les squestrent? Presque rien. Le jury est
plein d'indulgence pour eux.

--Bon! ne vas-tu pas dmolir l'autorit paternelle dj si brche? dit
Malaga.

--L'autorit paternelle n'est pas un droit, c'est un devoir. Les parents
sont la proprit des enfants.

--Bravo! papa, s'cria Claudie en battant des mains, voil qui est bien
dit, et je suis bien fche que tu n'aies pas rdig le Code.

--Tais-toi, petit serpent, dit le major; on ne te demande pas ton avis.

--Mais je l'offre, papa, et je veux que tu l'entendes. Et pour
commencer, puisque tu es ma proprit, je ne veux pas qu'on dtriore
mon bien. Prends-moi cette calotte de velours pour te garantir du vent
frais du soir, et allons au jardin. Venez-vous, colonel?

Les deux anciens soldats obirent.

 propos, dit Malaga, raconte-nous donc la fin de ton rve.

--O en tais-je?

--Au loup qui allait te dvorer. Heureusement....

--Eh bien! un guerrier plus beau que le jour est venu l'pe en main,
et, comme un vrai Saint-Georges, il a jet le loup par terre d'un coup
de pointe.

--Aprs quoi l'on vous a mens tous deux  l'autel? dit le colonel en
riant.

--Tiens, comment le savez-vous? demanda Claudie.

--Parbleu! depuis ve les jeunes filles ne rvent pas d'autre chose.

En ce moment, on annona Brancas.

Le Parisien tait en grande tenue. Ds le matin il avait fait une course
 cheval dans les bois de son hte et pris langue dans le pays. Comme
tous les gens que leur mtier condamne  vivre entre quatre murs, il
n'aspirait qu'au grand air. Un secret sentiment, voisin de l'amour et
 coup sr fort loign de l'indiffrence, le poussait  s'acquitter au
plus vite de sa commission et  rendre visite  la famille Bonsergent.
Ripainsel, qui devina l'impatience de l'avocat, se plut  l'exciter par
toutes sortes de lenteurs calcules; enfin il fallut le laisser partir.

Va o les destins t'appellent, dit-il en riant.

Brancas ne se le fit pas dire deux fois. Il sella et brida lui-mme son
cheval, et partit au galop. Vingt minutes aprs, il descendait devant
la maison du major Bonsergent, et attachait la bride de son cheval 
l'anneau de fer qui, de temps immmorial, est scell dans le mur des
maisons confortables de province.

Il s'avana vers Mme Bonsergent, la salua avec une politesse exquise et
chercha des yeux Claudie qui s'tait hte de monter dans sa chambre et
de donner un dernier coup d'oeil  son miroir. lodie prsenta le jeune
homme  son mari et au colonel Malaga. Le major le reut avec un sourire
et une poigne de main, et Malaga s'inclina avec une certaine roideur
que le Parisien feignit de ne pas apercevoir. On s'assit au fond du
jardin dans un kiosque aux verres coloris qui tait en t le salon de
la famille Bonsergent.

Aprs les premiers compliments:

Comment trouvez-vous notre pays? demanda Mme Bonsergent. Il n'a pas
les grands aspects de la Suisse, ni les infinis de l'Ocan, ni la beaut
rgulire des parcs de Saint-Cloud, de Saint-Germain et de Meudon. Notre
nature,  nous, est une nature de province.

Brancas devina le danger. Tous les provinciaux feignent une modestie
exagre en parlant de leur province, et ils sont tous intrieurement
de l'avis du Gascon, qui trouvait le Louvre semblable aux curies de
son pre. Cette petite vanit dont on se moque est faite des mmes
sentiments que l'amour de la patrie que nous trouvons si beau chez les
Grecs et chez les Romains. Vieilleville rit des barbares d'Angoulme, de
Carpentras et de Lons-le-Saulnier, comme Athnes riait des barbares de
Suze, d'Ecbatane et de Perspolis; et Paris, arbitre suprme du got,
entre Vieilleville et Lons-le-Saulnier, se moque de tous deux. Au fond,
l'amour de la patrie n'est pas autre chose que l'amour de soi, agrandi
et doubl de la haine du prochain.

Madame, rpliqua modestement le Parisien, j'ai trop peu vu votre pays
pour en parler, mais ce que j'en ai vu est admirable. Les glaciers de la
Suisse sont faits pour les Anglais et les chamois; le Righi ressemble au
Mont-Blanc, le Mont-Blanc au Mont-Genvre, le Mont-Genvre au Mont-Rosa,
et tous ensemble n'ont rien de merveilleux. Ce sont d'normes amas de
rochers sans perspective, au bas desquels sont de profondes valles que
n'claire jamais le soleil; au-dessus de ces valles et sur la pente de
la montagne s'lvent des sapins dont le feuillage sombre attriste les
yeux et le coeur; de quelque ct qu'on se tourne, on ne voit que des
objets effrayants ou tristes. Les potes sont convenus de trouver cela
beau. Je le veux bien, ils s'y connaissent  coup sr mieux que moi,
mais cette convention est de date bien rcente. Croyez-vous que le sage
Homre se ft fort accommod de la valle de Chamounix, lui qui
avait tant de peine  supporter la vue de l'Ida, six fois moins lev
au-dessus de la plaine que la butte Montmartre? Et le doux Virgile,
 qui fait horreur l'Eridan, roi des fleuves parce qu'il dgrade
quelquefois les murs des mtairies de Mantoue? Et Fnelon, qui, pour
tout paysage, se contente d'un bois d'orangers, d'un ruisseau qui coule
dans une prairie, d'une petite le borde de tilleuls, et d'une grotte
d'o l'on dcouvre la mer? La grotte de Calypso n'est pas autre chose,
et remarquez, je vous prie, que c'est la demeure d'une desse; jugez si
de simples mortels doivent se contenter  moins. Vous avez de l'eau, de
l'herbe, des forts et des collines couvertes de pampre vert qui pend
en festons. Que pouvez-vous dsirer de plus? Bien des gens ont fait le
tour du monde et souffl dans leurs doigts sur le sommet du Chimborazo,
qui sont trop heureux aujourd'hui de s'asseoir paisiblement au coin du
feu entre leur femme et leurs enfants, et d'entendre, le verre en main,
l'pre sifflement de la bise dans les serrures.

--Mais, dit la potique lodie, Chateaubriand avait-il tort de vanter
les merveilles du Niagara, les forts immenses, les savanes et le soleil
 demi englouti dans les vagues de l'Atlantique? Byron n'est-il pas
inspir lorsqu'il chante la terre du myrte et du citronnier, ou le
Mont-Blanc, ce roi des montagnes?

--Ta, ta, ta! dit le major Bonsergent, ton Chateaubriand est un
habile homme; mais, que le diable m'emporte si je vois goutte dans ses
tonnantes histoires! Tantt c'est une soeur qui prend son frre pour
son cousin, et, pour expier son erreur, s'amuse  chanter _De profundis_
pendant que ce frre qui, de son ct, n'a pas la cervelle bien
saine, se promne, matin et soir, sur le bord de la mer retentissante,
insensible  tous les rhumatismes et  toutes les pleursies; tantt
c'est une aimable sauvagesse qui court le guilledou dans la fort avec
un sauvage des plus civiliss, et qui s'empoisonne juste au moment o
un trs-sage vieillard dont le nez s'incline vers la tombe lui fait
comprendre qu'elle ferait mieux de se marier. Est-ce qu'un paysage
normand, breton ou poitevin pourrait suffire  ces belles imaginations?

--Profane! s'cria lodie, secrtement irrite des discours bourgeois de
son mari. Tu voudrais peut-tre qu'on peignt des boeufs, des moutons,
des bergres assises sur l'herbe et tressant des chapeaux de paille, ou
que l'art suprme et le chef-d'oeuvre du pote ft la conversation d'un
aubergiste et de sa femme qui compte, les jours de foire, le gain de la
journe?  coup sr, il n'est pas ncessaire de mler les temptes de
l'Ocan  la peinture des motions d'un herboriste.

Bonsergent haussa les paules sans parler et alluma sa pipe. Malaga
suivit son exemple. Brancas, qui comprit que cette discussion littraire
ennuyait les deux soldats de Napolon, se hta d'y mettre un terme.

Nous avons tous raison, dit-il....

--Voil bien une conclusion d'avocat, interrompit le colonel.

--Oui, monsieur, dit Brancas, nous avons tous raison. N'est-il qu'une
route pour le gnie? Byron et Chateaubriand ont eu raison d'emboucher
la trompette pique; Virgile et Fnelon ont eu raison de chanter sur un
mode plus doux le bonheur des champs: l'Anglais et le Breton plaisent
aux mes troubles et violentes; le Franais et le Lombard, aux mes
douces, humaines et pacifiques. Aux premiers, les Alpes et leurs sombres
glaciers; aux seconds, le Poitou et les prairies toujours vertes.

--Sacrebleu! dit Bonsergent, c'est plaisir de vous entendre, monsieur le
Parisien, si je suis bien fch de ne pas connatre votre mthode, pour
tablir dans mon mnage une paix perptuelle. Jamais ma femme n'a voulu
croire que j'eusse raison contre elle ou en mme temps qu'elle, et je
mourrai sans le lui persuader.

--Pour moi, dit Malaga, je suis plus heureux, ma femme marche au doigt
et  l'oeil.

--Fi donc! l'horreur, s'cria Mme Bonsergent. Ne parlez jamais de choses
pareilles, colonel, si vous voulez conserver mon amiti.

Malaga se mordit les lvres.

Tu vas gter nos affaires, dit tout bas Bonsergent  son ami; tais-toi,
je t'en supplie, veux-tu te brouiller avec Claudie?

--Oh! pour Claudie, c'est une autre affaire, rpliqua sur le mme ton le
colonel. Tu sais bien que je l'aime comme ma fille.

Au mme moment, Claudie se prsenta et salua le Parisien d'une gracieuse
rvrence. Bonsergent et Malaga se levrent tous deux.

Mon cher monsieur, dit Bonsergent, aprs le service que vous m'avez
rendu, ma maison est  vous tout entire. J'espre que j'aurai souvent
le plaisir de vous y voir.

--O va donc M. Bonsergent? demanda Brancas en le voyant sortir du
jardin en mme temps que Malaga.

--Il va faire le tour de la ville et jouer sa partie de billard avec le
colonel, rpondit Mme Bonsergent. Les maris de ce pays-ci ne peuvent pas
supporter la socit des femmes. Toute l'aprs-midi se passe au caf, o
ils boivent, jouent, fument, se querellent et crachent tout  leur
aise. Triste infortune que celle d'une femme dlicate et ne pour de
meilleures destines, qu'une loi absurde attache pour la vie  ces tres
brutaux.

--Oh! maman, s'cria Claudie, que, dis-tu l? Mon pre est si bon et si
doux!

--Ton pre! Dieu seul sait, Claudie, combien de fois je me suis fait
violence pour.... Mais ce n'est pas aux yeux de ma fille que je voudrais
dprcier son pre.

La pauvre lodie tait le type le plus parfait de ces femmes incomprises
qui, pendant quelque temps ont t  la mode en province. Tous ses
chagrins, pour la plupart imaginaires, naissaient d'un immense orgueil.
Quelques vers trop vants par le rdacteur idoltre de la gazette de
Vieilleville, une beaut longtemps clbre, un esprit souple et facile
et un caractre despotique avaient fait de Mme Bonsergent la reine de
la mode dans tout le dpartement. Elle rva Paris et la gloire; mais le
sage major, peu soucieux de la rputation qui s'attache aux maris
des femmes trop clbres, s'y opposa formellement, et passa aux yeux
d'lodie pour le plus froce tyran qui jamais et tortur un pauvre
coeur de femme. Ce fut un moment critique dans le mnage. Heureusement,
nul clibataire n'osa profiter de la fureur de Mme Bonsergent qui se ft
fait enlever de bon coeur et conduire  Paris. Les dfenseurs des belles
opprimes taient glacs d'effroi au souvenir de l'aventure du pauvre
Varambon. Ce jeune homme, capitaine dans la garde royale en 1829,
s'avisa, tant en cong, d'envoyer une lettre et un bouquet de fleurs
rares  Mme Bonsergent. La lettre fut intercepte par le major, qui fit
prier Varambon de venir dans son jardin. Celui-ci vint sans dfiance
et se trouva face  face avec deux sabres de cavalerie et forc de se
battre.  la seconde passe, Bonsergent lui coupa le poignet droit sous
les yeux mmes de sa femme qui tait attire par le bruit. Varambon
ramassa son poignet tomb  terre, et partit le soir mme pour l'Italie,
dgot de toutes les bonnes fortunes.

L'impuissance de se venger augmentait la rage d'lodie. En 1845, elle
avait atteint l'ge o la vengeance est impossible aux femmes; mais
elle se consolait en dcriant son mari et en faisant  elle-mme un
pidestal.

Voil une terrible mre! pensa Brancas, mais dj il n'avait plus
d'yeux que pour Claudie, et l'arrive d'un nouveau visiteur lui permit
de la considrer  son aise. Ce visiteur tait M. Audinet, secrtaire
gnral de la prfecture, le propre fianc de Mlle Bonsergent.

Une figure plate, un nez de Kalmouk, un front large mais fuyant en
arrire, une large bouche semblable  celle des batraciens, un Marat
en cravate blanche, voil la physionomie de M. Audinet, fils an du
colonel Malaga. Les yeux taient jaunes et fixes comme dans la race
fline; tout annonait chez lui l'intelligence, la ruse et une basse
frocit.

Il s'avana comme un chat, en faisant un dtour, prit un fauteuil et
s'assit en face de Brancas, en ayant soin de tourner le dos au jour.
L'avocat,  sa vue, ressentit une impression pnible, et comme une
secousse lectrique. Il se souvint que c'tait le mari dsign de
Claudie et l'examina sans affectation.

Vous venez bien tard aujourd'hui, dit Mme Bonsergent au nouveau venu.

--Madame, rpondit-il d'un ton grave et doctoral, je ne connais que mon
devoir. La vie est une srie de devoirs  remplir. J'ai d remplacer
le prfet, qui fait sa tourne, et signer pour lui un certain nombre
d'arrts.

En mme temps il regarda Brancas d'un air qui n'ajouta rien aux
dispositions amicales de celui-ci. lodie s'en aperut et se hta de les
prsenter l'un  l'autre.

Monsieur Brancas, M. Audinet, secrtaire gnral de la prfecture et
notre ami particulier.

Brancas s'inclina poliment, mais avec froideur.

Monsieur Audinet, M. Brancas, l'un des plus clbres avocats du barreau
de Paris.

--Ah! c'est monsieur qui a eu le bonheur de vous sauver la vie, dit
Audinet avec une feinte chaleur; monsieur, permettez-moi de vous en
remercier particulirement.

 ces mots, il se leva d'un air empress et serra la main de Brancas.
L'avocat s'aperut que la main d'Audinet tait froide et gluante comme
la peau d'un serpent, ce qui est, pour les physiologistes, un signe
de bassesse et d'hypocrisie. Il se hta de retirer la sienne, sans
affectation nanmoins; mais il fut bless de l'air assur dont Audinet
paraissait prendre possession de Claudie.

Vous venez plaider la cause de M. Ripainsel? demanda le secrtaire
gnral.

--Oui, monsieur.

--Vous avez beaucoup  faire pour gagner votre procs. Tout le monde est
d'accord que le testament est tout  fait valable.

--J'espre, dit l'avocat, prouver le contraire et forcer la communaut
de P....  une restitution.

--Je sais, monsieur, reprit Audinet, qui parut prendre plaisir  irriter
son interlocuteur, que rien n'est impossible  votre loquence; mais je
doute fort que le tribunal consente  dpouiller ces pauvres religieuses
en faveur de votre client.

Le Parisien comprit la tactique d'Audinet, qui, d'instinct et sans le
connatre, le traitait en ennemi. Il sentit que le secrtaire gnral
voulait l'exciter  parler et le forcer  se dcouvrir, il para le coup.

Je craindrais d'ennuyer ces dames, rpliqua-t-il, en exposant tous les
moyens de droit dont je dispose; mais soyez sr que l'vidence est
pour mon client et qu'on dpouillera, comme vous dites, ces pauvres
religieuses en sa faveur, si c'est tre dpouill que de restituer le
bien d'autrui.

Ainsi finit la premire escarmouche. Brancas sortit quelques minutes
aprs, et eut le plaisir d'tre invit par Mme Bonsergent  revenir tous
les jours.

Quand il fut parti:

Tout Parisien est un fat, dit Audinet. Celui-ci ne fait pas exception 
la rgle.

--Et vous, monsieur, toute parole que vous dites est une mchancet,
interrompit vivement Claudie, d'un ton moiti srieux, moiti plaisant.
En cette occasion vous ne faites pas, vous non plus, exception  la
rgle.

--Claudie! s'cria Mme Bonsergent avec svrit.

--J'aime cette aimable franchise, dit Audinet. Il parat que vous prenez
grand intrt  ce bel tranger?

--Je me soucie de ce _bel tranger_ aussi peu que des pyramides
d'gypte; mais je n'aime pas que vous disiez devant moi du mal d'un
homme qui nous a sauv la vie.

--Bah! dit Audinet, qui n'en ferait autant? Donner la main aux dames
pour descendre de voiture, voil qui est bien prilleux et bien
difficile.

La dispute se prolongea encore quelque temps, mais il ne se dit plus
rien qui mrite d'tre rapport.




                                  IX


Brancas, semblable au jeune Hippolyte, reprit tout pensif le chemin du
chteau de son ami Ripainsel. Sa main sur son coursier laissait flotter
les rnes, et le coursier en profita pour faire la route au petit pas,
comme le sage bidet d'un cur de campagne. Le Parisien tait bloui de
la beaut de Claudie.

Cette jeune fille est charmante, se disait-il, et Rita est bien
imprudente de me la montrer  la veille de notre mariage. Elle n'est pas
riche, c'est vrai, mais je plaiderai par ncessit au lieu de plaider
par plaisir; voil tout. Une fois la vie assure, qu'importe qu'on ait
deux, quatre, six ou dix chevaux? mener quatre chevaux  la fois est un
plaisir de postillon.

Cette rverie le mena trs loin.

Parbleu! continua-t-il, je suis bien bon de m'inquiter du mnage. Elle
est  demi marie; et si j'en crois la physionomie de cet Audinet, c'est
un gaillard  ne pas lcher prise aisment. Et Rita? et la dputation?

Cette dernire rflexion le rveilla tout  fait. Il poussa son cheval
au galop et arriva au chteau.

Athanase l'attendait et lui dit en riant:

Eh bien! tu as vu cette petite sirne. Qu'en dis-tu?

--Qu'elle est fort au-dessous de sa rputation, rpondit l'avocat d'un
air indiffrent.

--Peste! tu es difficile. Les Parisiennes t'ont gt,  ce que je vois.

--Moi! non. Mais Mme Bonsergent me parat une provinciale trs
prtentieuse.

--Bon! je te parle de la fille et non de la mre. Est-ce que les mres
existent?

--Quelquefois,  Paris surtout, o la beaut est si rare qu'on y supple
 force d'esprit, de tact et d'usage du monde. C'est un article du code
fminin que les mres ont seule la parole. Par l, on vite les dangers
que peut causer l'indiscrtion d'une fille trop sincre ou trop mal
style. Bien des maris ont pris femme qui se seraient gards du mariage
comme de la peste s'ils avaient pu souponner ce que recouvrait ce
silence pudique et mystrieux dont s'enveloppent toutes les filles d've
qui veulent faire une fin.

--Sceptique malhonnte! Tu ne crois donc pas  la vertu des dames?

--J'y crois si bien, que mon oncle va me faire pouser Mlle Oliveira
avant que trois rvolutions de la lune se soient accomplies.

--Ainsi, quand je te demande ce que tu penses de Claudie, tu me rponds
que sa mre est prtentieuse?

--N'est-ce pas rpondre clairement?

Ripainsel n'en put pas tirer autre chose; mais pendant toute la soire
le Parisien, sous divers prtextes, essaya d'obtenir toutes sortes de
renseignements sur M. Bonsergent et sur sa femme.

 la fin, Athanase appuya ses coudes sur la table, son menton dans ses
mains, en regardant son ami dans les yeux:

Sais-tu, dit-il, quelle est la meilleure de toutes les dfinitions?

--Je n'y ai jamais pens, mais tu me feras plaisir de me l'apprendre.

--C'est celle qui dfinit par le genre prochain et par la diffrence
spcifique. Par exemple: l'homme est un animal raisonnable; c'est une
dfinition, n'est-ce pas?

--Oui, et mme assez mauvaise, il me semble.

--Je te l'abandonne. Elle est de Descartes, Malebranche, Leibnitz ou
Cicron, et n'en vaut pas mieux pour cela. Bonne ou mauvaise, c'est une
dfinition.

--Bien. Aprs?

--L'homme est un animal; voil le genre prochain. Ainsi, tu es un
animal, Audinet est un animal.

--Et toi?

--Moi aussi, si tu veux. C'est par respect pour Audinet et pour toi que
je n'osais me mettre en si bonne compagnie. Donc, l'homme est un animal,
voil le genre prochain; mais c'est un animal raisonnable, voil la
diffrence spcifique, celle qui distingue toi et moi de mon cheval et
de mon chien.

--Conclus.

--Or, quel est l'objet d'une dfinition?

--C'est de faire connatre la nature d'une chose.

--Ami, viens sur mon coeur. Tu as trs-bien rpondu. On voit que tu
connais  fond la logique de Port-Royal.

--Achve donc, dit l'avocat. Au palais nous ne mettrions pas plus de
temps  nous expliquer, et cependant nous parlons  l'heure.

--Prends patience, avocat. Tiens, voici des noisettes pour tuer le
temps, et du vin de Vouvray pour digrer les noisettes. Je veux dire
que depuis une heure tu cherches, sans en avoir l'air,  obtenir une
dfinition passable de la belle Claudie.

--Moi!

--Oh! ne t'en dfends pas. Elle en vaut la peine, et si je n'avais pas
contre les femmes potiques une antipathie de naissance, je saurais 
quoi m'en tenir sur son compte.

--Et que ferais-je d'une dfinition?

--Je n'en sais rien, mais tu la cherches. Tu connais dj son pre et
sa mre, c'est--dire le genre prochain; quant  son esprit et 
son caractre, c'est--dire  la diffrence spcifique, personne 
Vieilleville ne peut la deviner. C'est  toi de la chercher.

Le Parisien tendit les bras en billant.

Biller au nez des gens n'est pas poli, continua l'impitoyable
Athanase; mais je te pardonne. Au reste, cela ne te sauvera pas de mes
conseils. Va dormir.

Le lendemain, ds neuf heures du matin, le major Bonsergent se prsenta
au chteau. Brancas, un peu tonn d'une visite si matinale, conduisit
le major dans le parc.

Je vois, dit Bonsergent qu'on ne se lve pas de bonne heure  Paris.
Pour moi, je suis sur pied depuis quatre heures du matin. C'est
une bonne habitude, saine au corps et  l'esprit.... Voil de beaux
espaliers.

--Oui, ce jardin est magnifique, rpliqua l'avocat.

--Par saint Christophe! dit Athanase qui parut en robe de chambre et
qui vint rejoindre les deux promeneurs, croyez-vous, major, tre le
seul jardinier du pays? Voyez-moi ces pchers, je vous prie! Quel est
celui-ci aux feuilles longues, aigus et dentes, aux fleurs petites et
d'un ronge vif?

--C'est la _Chevreuse htive_.

--Et cet autre aux feuilles planes et troites, aux fleurs petites et
d'un rose ple?

--Parbleu! c'est le pcher de Troyes. Un enfant vous le dirait comme
moi.

--Ma foi dit Brancas, qui voulut gagner les bonnes grces du pre de
Claudie, je vous admire, moi qui ne sais mme pas ce que c'est que la
greffe.

--Ce n'est pas faute de connatre les greffiers, rpliqua le major.

--Ah! ah! ah! dit Athanase en riant aux clats, le calembour est joli.

--Euh! dit modestement le major.

--Ne dites pas, euh! Il est charmant.

--Vous tes trop bon, reprit Bonsergent.

--Je ne suis pas trop bon. Je dis ce que je pense. Voil un calembour
sans pareil.

--Ma foi, si vous le voulez absolument....

--Je le veux! Tenez, major, vous savez si je tiens  mon vin de
Clos-Vougeot. J'en ai douze bouteilles dans ma cave, et qui datent de
1811. C'est un titre de noblesse, cela. Eh bien, je donnerais tout
mon Clos-Vougeot pour le mot que vous venez de dire. La greffe! les
greffiers! Parole d'honneur, c'est ravissant! Vous avez enlev le mot 
la pointe de la langue, comme autrefois vous enleviez les Autrichiens 
la pointe de la baonnette.

--Hum! hum! dit Bonsergent, que tant d'loges mettaient en dfiance, si
nous parlions d'autre chose, qu'en dites-vous?

--Comme il vous plaira.

--Mais non! dit Brancas, revenons  la greffe, et enseignez-moi, je vous
prie, monsieur, le grand art de greffer.

--On ne greffe donc pas  Paris?

--Pas beaucoup, rpondit l'avocat.

--Eh!  quoi peut-on passer le temps, grand Dieu!

--Ma foi, je n'en sais rien, on parle, on crie, on vend, on achte, on
fabrique, on imprime, on gouverne, on boit, on mange, on dort et l'on va
au Pre-Lachaise sans savoir pourquoi, ni comment.

--Oh! ce n'est pas toute la vie de Paris, je pense?

--Peu s'en faut. Vous entendrez dire quelquefois qu'il s'y fait des
rvolutions. C'est la querelle des gens qui impriment et des gens qui
jugent, qui sabrent et qui gouvernent: grand procs plusieurs fois
plaid et qui n'est pas encore dcid. Les gens qui impriment disent
pis que pendre des gens qui gouvernent: les gens qui gouvernent, de leur
ct, mettent en prison et  l'amende ceux qui impriment, et les gens
qui sabrent, et qui sont tout  fait impartiaux entre les uns et les
autres, font pencher la balance tantt d'un ct et tantt de l'autre,
suivant qu'il leur plat ou qu'il plat aux spectateurs.

--De sorte qu'il reste trs peu de temps aux Parisiens pour greffer?

--Vous l'avez dit.

--Eh bien, monsieur, je vais, si cela vous fait plaisir, vous donner une
premire leon.

--Avant toute chose, interrompit Athanase, ne ferions-nous pas bien de
djeuner? Qu'en dites-vous major? J'ai reu de la Rochelle, ce matin,
une langouste dont vous me direz des nouvelles.

--Une langouste,  ciel! s'cria Bonsergent.

--Bon! c'est convenu, dit Athanase, et je vais faire mettre votre
couvert. Vous, cependant, enseignez  ce jeune homme cette science
admirable o le pre Hardy lui-mme oserait  peine vous tenir tte. Je
vous le confie. Faites-lui goter les plaisirs purs et innocents de la
campagne.

 ces mots il s'esquiva, laissant Brancas aux mains du major.

Rpondez, je vous prie, comme au catchisme, dit Bonsergent. Qu'est-ce
que la greffe?... Vous vous taisez! Quoi! vous ne savez mme pas que la
greffe est l'art de changer un sauvageon en arbre d'espce cultive?

--Oui, j'en ai entendu quelque chose, dit Brancas.

--Entendu quelque chose! Oh! ces Parisiens, on ne peut pas se faire
une ide de leur ignorance! Sachez donc, mon cher monsieur, que la
reproduction des vgtaux ne diffre pas sensiblement de celle des
animaux, et qu'on peut croiser entre elles les races de rosiers, de
pchers, de pommiers, tout comme on croise un basset avec un lvrier, et
une brebis mrinos avec un blier dishley. Vous comprenez, je pense.

--Parfaitement. Il me semble mme que le monde, bien que compos d'un
nombre infini d'espces d'animaux, est soumis nanmoins  un trs-petit
nombre de lois gnrales, et peut-tre oserais-je en conclure que ces
lois, dj si peu nombreuses, se confondront toutes, quand la science
sera plus avance, en une seule: l'_attraction_, dont la formule et les
divers modes sont encore inconnus.

La profondeur de cette hypothse tonna le major. Ce vieux soldat,
us dans les batailles, avait pass la plus grande partie de sa vie 
observer de petits faits sans en chercher les causes. Une pomme, pour
lui, tait une pomme, c'est--dire un fruit de couleur verte, jaune
ou rouge, de forme sphrique, aplati sur son axe, creus  sa base,
et propre  faire du sirop ou de la marmelade. Il n'en demandait pas
davantage. Cependant, il ne se laissa pas dconcerter, et continua en
ces termes:

Combien comptez-vous d'espces de greffe?

--J'allais vous le demander, dit le Parisien.

--Ah! jeune homme, vous irez loin, c'est moi qui vous le dis.

--J'en accepte l'augure.

--Oui, vous irez loin. Vous savez couter, vous, et respecter la
vieillesse. Votre ami n'est qu'un tourdi, incapable de soutenir
pendant dix minutes une conversation srieuse. Ce n'est pas lui qui
s'informerait du nombre des greffes ou de leurs diffrences. Ce n'est
pas lui qui...

--Eh bien! eh bien! s'cria Athanase qui reparut au dtour d'une alle,
on dit du mal de moi dans ce pays. Est-ce vous, mon cher major? Vous
dites que je suis un ignorant?

--Oui, oui quelque chose de cela, rpliqua Bonsergent.

--En vrit! Et si je vous disais, moi, qu'il y a quatre sortes de
greffes: la greffe par approches, la greffe par scions, la greffe par
gemmes, et la greffe herbace; que la premire est celle qui..., la
seconde, celle que..., la troisime, celle dont..., et la quatrime,
celle  laquelle..., que rpondriez-vous major? Me traiteriez-vous
encore d'ignare et d'homme insensible aux beauts de la nature?

--J'avoue, dit Bonsergent en souriant, que vous dpassez toutes mes
esprances et que je vous croyais moins fort.

--Ne faites plus de jugement tmraire, et venez boire avec moi  la
sant de la vieille garde, la _vieille des vieilles_, celle qui n'a
jamais recul ni devant les canons de l'Europe, ni devant un verre de
bon vin. Par file  droite; en avant, marche! Brancas a bien le temps
d'apprendre  remuer une brouette.

Le major et le Parisien suivirent Athanase; et la conversation prit un
autre cours. Vers la fin du repas:

Gotez-moi ce vin-l, major, dit Ripainsel en dbouchant une bouteille
de vin de Champagne, et dites-moi si ce n'est pas un malheur public que
d'en laisser boire aux Anglais?

--Pourquoi aux Anglais plutt qu'aux Chinois? demanda Bonsergent.

--Parce qu'ils ont gard Napolon  Sainte-Hlne. Eh! quoi, major,
votre coeur ne saigne pas  ce souvenir?

--Oui, assez.

--Comment! assez! Il devait saigner trop! et ce ne serait pas encore
assez! Pensez donc  tout ce qu'a souffert le grand homme! et vous
rpterez avec moi.

  Jamais, jamais en France,
  Jamais l'Anglais ne rgnera!

Et ne boira notre vin de Champagne.

--Pour moi, dit Brancas, je suis toujours tonn de la stupidit des
gouvernants.

--Pas moi! interrompit Athanase. Qui est-ce qui gouverne? Les dputs.
Que font les dputs? rpondez, major.

--Ils reprsentent les lecteurs.

--Trs-bien. Or, celui qui reprsente doit reprsenter  un degr
suprme ceux qui l'ont choisi pour les reprsenter.

--C'est clair, dit Bonsergent.

--Or, les lecteurs sont idiots. C'est un aphorisme qui ne souffre pas
un pli, n'est-ce pas, Brancas?

--Euh! euh! dit l'avocat.

--Bon! c'est  cause de M. Bonsergent que tu fais la petite bouche. Eh!
tu sais bien que les personnes prsentes sont toujours exceptes. Toi,
le major et moi, nous avons du gnie. Le reste est sans cervelle. Est-ce
vrai, oui ou non?

--Il en est quelque chose, dit Brancas en riant.

--Parfait. Suivez bien mon raisonnement, et d'abord tendez vos verres.
Un verre vide me donne du vague  l'me.

--Plus prs des bords! dit Bonsergent en avanant son verre.

--Bien parl, major! Sur ma parole vous tiez n orateur, mais vous avez
chou par la jalousie de Napolon, qui n'aimait pas les bavards.... O
donc en tais-je!

--Tu disais, dit Brancas, que les reprsentants doivent, pour bien
faire, reprsenter  un degr suprme les reprsents; c'est--dire, je
suppose, que le dput des bossus doit tre bossu, et celui des boiteux,
brancroche.

--Oui, c'est cela. J'ai ajout que tous les lecteurs sont idiots.

--Mme ceux qui ont vot pour toi aux dernires lections?

--Ceux-l, surtout. Tire maintenant la conclusion.

--C'est facile. L'lecteur est idiot, donc le dput est idiot; mais que
dire de celui qui, n'ayant pas t trouv assez idiot pour obtenir au
premier scrutin, les suffrages de ces idiots, s'occupe de les mriter?

--Mon cher ami, dit Athanase, je respecte la logique. C'est l'art de
dire de grandes sottises qu'on aurait de la peine  trouver sans elle.
Ne pousse pas trop loin cet art admirable. Maintenant je reviens  nos
moutons. Tu tais tonn de la stupidit de nos gouvernants.  propos de
quoi, je te prie?

-- propos du vin de Champagne.

--Qu'y a-t-il de commun entre le vin de Champagne et le gouvernement?

--Tu vas voir. Connais-tu l'conomie politique?

--Oui, de rputation. Et toi?

--Intimement. Sais-tu ce que c'est qu'exporter?

--C'est, je crois, porter son vin, son boeuf ou son drap chez le voisin,
et lui en faire prsent moyennant beaucoup d'argent.

--Trs-bien. Tu parles comme un dictionnaire de Guillaumin. Et importer?

--C'est faire le contraire.

--De mieux en mieux. Lequel est prfrable, je te prie?... Major, ne le
soufflez pas.

--Ma foi, dit Athanase, je suis de ton avis.

--De mon avis?

--De celui que tu vas mettre.... Major, le caf est-il assez chaud?...
Va toujours, je t'coute.

--Quand tu as soif, dit Brancas, aimes-tu mieux donner ton vin  un
autre et prendre son argent, ou donner ton argent et prendre son vin?

--J'aime mieux boire, rpondit Athanase. Et vous, major?

--Moi aussi, rpliqua Bonsergent.

--Eh bien, reprit l'avocat, nos gouvernants font justement le contraire.
Non seulement ils donnent notre vin pour recevoir de l'argent et nous
laissent mourir de soif, mais encore ils donnent une prime  ceux qui
nous enlvent notre vin et qui le portent aux Anglais. Est-ce juste,
cela?

--C'est inique, dit Bonsergent.

--C'est vexatoire, dit Ripainsel.

--Aussi, continua Brancas, que font les Anglais?

--Je ne veux pas le savoir, dit Athanase.

--Que font les Anglais? rpta Brancas. Mes gaillards, qui sont
russ....

--Ce sont des brigands, interrompit le major.

--Et qui voient que notre vin nous gne....

--Il ne nous gne pas, dit Athanase.

  Vive le vin,
  Vive ce jus divin...

--Mes gaillards, continua Brancas sans se soucier d'tre cout, font
les dgots. Ils font des faons pour recevoir nos barriques. Ils se
font payer des droits d'entre....

--Auras-tu bientt fini ton histoire? dit Ripainsel.

--Dans deux minutes.

--Allons, dit Athanase en offrant des cigares  ses htes, ne vous
impatientez pas trop, mon cher major, et laissez parler ce bavard.
Songez que Napolon en a bien vu d'autres,  Sainte-Hlne.

--Ma conclusion, dit Brancas, c'est qu'au lieu de payer une prime  ceux
qui nous enlvent notre vin, nous devrions mettre sur leur dos tous les
impts. De deux choses l'une: ou les Anglais ont besoin de notre vin,
et ils le payeront aussi cher qu'il nous plaira; ou ils sont trop ladres
pour le payer, et c'est nous qui le boirons.

--_Amen_, dit le major. Et maintenant, messieurs, permettez-moi de vous
inviter  dner chez moi mardi prochain. C'tait le but de ma visite.

Les trois convives, anims par le vin allrent se promener dans le
parc et se sparrent quelques heures aprs, fort contents les uns des
autres, particulirement M. Bonsergent qu'merveillait la docilit du
Parisien.

Entre nous, le pre d'une jolie fille est rarement ennuyeux.




                                   X


Le mardi suivant, aprs dner, Athanase Ripainsel, Brancas, le colonel
Malaga, son fils Audinet et trois notables de Vieilleville gotaient le
frais dans le jardin du major Bonsergent, et parlaient politique selon
l'usage.

Que pensez-vous d'Abd-el-Kader? demanda le Parisien  Audinet.

--Abd-el-Kader n'a pas dit son dernier mot, rpondit le secrtaire
gnral.

Tous les assistants furent frapps de la profondeur de cette rponse.

Vous croyez que le pre Bugeaud n'en viendra pas  bout?

--On ne sait pas jusqu'o Bugeaud peut aller! rpliqua Audinet d'un air
sombre.

Les trois notables se regardrent en souriant. Ce sourire signifiait
clairement:

Quel homme?

Le peuple franais tant de tous les peuples le moins port  faire
des sentences, est aussi celui qui les respecte le plus. Avec
quelques sentences et un habit noir, le premier venu peut se faire une
rputation. Le secrtaire gnral, mdiocre, du reste, en toute autre
chose, avait eu le gnie de comprendre la btise publique et de la faire
servir  son profit. Les sentences, d'o il tirait toute son autorit,
avaient l'antiquit, mais non pas la gaiet des proverbes de Sancho
Pana. Il s'tait acquis par l, dans Vieilleville, une rputation que
Siys et Montesquieu lui auraient envie.

Le Parisien, ennemi des sentences, et d'ailleurs mal dispos pour le
fianc de Claudie, tourna le dos  Audinet et, par une manoeuvre
habile, alla se placer auprs de Mlle Bonsergent. De son ct, Athanase
Ripainsel offrit son bras  la mre de Claudie et les deux couples, 
quelque distance l'un de l'autre, allrent se promener dans la partie la
plus recule du jardin.

Voil un beau bracelet! dit l'avocat en regardant le bras blanc et nu
de la belle Claudie.

--C'est celui que vous m'avez apport, rpondit-elle. Rita ne fait pas
les choses  demi.

--C'est le prsent de Mlle Oliveira? Il est d'un got et d'un travail
exquis. Vous la connaissez depuis longtemps, mademoiselle?

--Depuis l'enfance. Nous avons rcit ensemble la grammaire franaise
de Nol et Chapsal. C'est un lien que rien ne peut rompre. N'est-ce pas
qu'elle est bien belle?

--Oui, dit Brancas un peu embarrass, elle est fort aimable.

--Fort aimable! Vous ne l'avez donc pas regarde? Le prfet de
Vieilleville a fait des vers en son honneur.

--Oh! c'est une raison sans rplique. Un prfet!

--Monsieur, dit Claudie en faisant une petite moue fort agrable, je
vois bien que vous me prenez pour une provinciale qu'blouit l'habit
dor d'un prfet; mais vous vous trompez.

--Oh! mademoiselle! pouvez-vous croire!

--Apprenez, monsieur, que je ne me soucie nullement des prfets.

--Celui de Vieilleville est-il mari?

--Non, monsieur.

--Ah! Et il fait des vers?

--Oui, monsieur, pour mes amies.

--Et il n'en fait pas pour vous?

--Je n'en sais rien, mais j'espre que non.

--Pourquoi non?

--Parce que j'aime mieux la prose.

--Est-ce la posie que vous hassez, ou le pote?

--Ni l'un ni l'autre. Je les regarde tous deux avec la mme
indiffrence.

--Mademoiselle, dit Brancas, voulez-vous me permettre une question?

--Je permets.

--M. le secrtaire gnral de la prfecture fait-il aussi des vers?

--Je l'ignore; mais vous pouvez le lui demander.

--Oui, je le sais bien, mais je n'ose pas; il est si imposant!

--N'est-ce pas? dit Claudie. On dirait qu'il demande la tte des gens 
qui il parle. Il porte en lui des sentences comme un pommier porte des
pommes. C'est lui je crois, qui a dit que la vapeur ira plus loin qu'on
ne pense.

--Diable! a-t-il mis sa tte dans ses mains pour trouver cette pense?

--Probablement.

--J'ai peur que vous ne vous ennuyiez beaucoup.

--Pourquoi, monsieur, s'il vous plat?

--Parce qu'il a l'air bien ennuyeux.

--Eh bien, aprs?

--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en feignant d'hsiter, je
viole peut-tre un secret de famille.

--Quel secret de famille?

--Oh! rien. Je ne veux pas pousser plus loin l'indiscrtion.

--Poussez-la jusqu'au bout, monsieur, et dites-moi, je vous prie, le
fameux secret que tout le monde parat connatre, except moi.

--Vous le voulez?

--Je le veux.

--Vous n'en serez pas fche?

--Je vous l'ordonne.

--Eh bien! le bruit court que vous allez pouser M. le secrtaire
gnral.

Claudie rougit.

Je l'ignorais, dit-elle.

--En vrit! Voyez  quoi l'on est expos. Et vous tes bien sre de ne
pas avoir donn votre consentement?

Elle fit un geste d'impatience.

On ne me l'a pas demand, dit-elle.

--Et si l'on vous le demandait?

--Monsieur, vous tes bien curieux.

--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Brancas en s'excusant, d'oser
m'intresser si vivement au sort d'une personne....

-- qui vous avez sauv la vie, interrompit-elle vivement.

--Ce n'est pas ce que je voulais dire.

--Oh! dites, monsieur, je ne suis pas ingrate, et je sais tout ce que je
vous dois.

--Ainsi, vous n'tes pas marie?

--Non, non, mille fois non!

--Eh bien! mademoiselle, j'en suis personnellement ravi.

--Plat-il, monsieur? dit-elle avec quelque hauteur.

--Oui, mademoiselle, reprit gaiement l'avocat, tant que vous ne serez
ni marie, ni prs de l'tre, il me sera permis, je crois, de vous dire
combien vous tes belle.

--Monsieur, dit Claudie d'un air rserv, voyez-vous ceci?

--Votre bras, mademoiselle? il est plus beau que le marbre.

--Ce n'est pas mon bras que je vous prie de regarder, c'est mon
bracelet.

--C'est un chef-d'oeuvre, nous l'avons dj dit. _Remember_.

--Oui, justement. Que veut dire ce mot?

--_Souviens-toi_.

--Vous traduisez  merveille.

--Eh bien, monsieur, souvenez-vous.

--De quoi?

--De la fidlit que vous devez  Rita.

Le Parisien se mordit les lvres.

Je ne dois rien  personne, dit-il.

--Vraiment! Vous n'tes pas fiancs?

--Pas le moins du monde. Mon oncle, conseiller d'tat, m'a prsent chez
M. Oliveira, o j'ai eu l'honneur de causer une seule fois avec Mlle
Rita.

--Rien de plus?

--Rien de plus.

--Que signifie donc la lettre de Rita?

--Mlle Rita vous a crit?

--Une longue lettre o il est fort question de vous.

--Je ne me croyais pas si heureux, dit Brancas en souriant.

--Oh! ne vous enorgueillissez pas trop, monsieur. Il est vrai qu'il
est fort question de vous, mais je n'ai pas dit que la lettre ft votre
loge.

--Tant pis. Et que dit Mlle Rita de son serviteur?

--C'est un mystre.

--Bon! les mystres sont faits pour tre dvoils.

--Oui, les mystres diplomatiques; mais celui-l?

--C'est donc un mystre bien mystrieux?

--Un mystre mystrieux; c'est cela mme. Vous avez trouv le mot.

--Au nom du ciel, mademoiselle, dites-moi la premire syllabe du secret.
Je tcherai de deviner le reste.

--Mais, monsieur, dit Claudie, pour un homme qui n'a vu Rita qu'une
fois, et qui ne lui doit aucune fidlit, vous tes bien curieux, ce me
semble?

--Oh! mademoiselle, rpliqua Brancas, pouvez-vous ainsi mconnatre la
puret de mes intentions? Si je veux connatre ce secret, c'est pour
vous aider  le porter.

--Je le porterai bien toute seule.

-- deux, il sera mieux gard.

--Avez-vous lu le Coran? demanda Claudie.

--Jamais. Et vous?

--Pas davantage. C'est gal. Ouvrez-le. Verset 24, chapitre.... Ah! j'ai
oubli le chapitre. Au reste, peu importe. Vous y verrez cette belle
sentence:

Si tu veux qu'on garde ton secret, garde-le toi-mme.

Au mme moment, M. Audinet parut au bout de l'alle et se dirigea vers
les jeunes gens.

Mademoiselle, dit Brancas, je vous quitte; mais s'il est permis de
vous parler sans porter atteinte aux droits de M. le secrtaire gnral,
j'ose me dire, non le plus ancien, mais le plus passionn de vos amis.

--_Remember_! lui dit tout bas Claudie avec une menace pleine de
coquetterie. Je le dirai  Rita. La politique vous occupe donc beaucoup,
monsieur Audinet? continua-t-elle en s'adressant au nouveau venu.

Audinet voulut sourire et fit une laide grimace.

Qui s'occupe aujourd'hui de politique? rpondit-il. La politique est
encore dans l'enfance, comme la chimie.

--Raison de plus, dit Brancas pour chercher la formule.

--Les ressources de la science sont innombrables, mais il faut laisser
la science aux savants; il faut relever l'autorit.

--L'autorit de qui? demanda le Parisien. L'autorit des hommes, ou
l'autorit des lois?

--Ni l'une ni l'autre. C'est le principe d'autorit qu'il faut relever.

--Hum! ceci n'est pas clair, dit Brancas.

--Ni amusant, ajouta Claudie. Monsieur Audinet, voyez donc ce bracelet,
je vous prie.

--Je le vois.

--Comment le trouvez-vous?

--Trop moderne. Le beau, c'est l'antique.

--Et ce que nous faisons aujourd'hui ne vaut rien? demanda Brancas.

--Rien ou peu de chose, rpliqua Audinet.

--Et dans dix sicles, ajouta Claudie, on s'arrachera nos moindres
brimborions? Voil qui est bien encourageant pour nos artistes.

--Les artistes meurent; l'art est immortel, dit Audinet d'un ton
solennel.

--Ma foi, monsieur, reprit Brancas, j'ai grande envie de dire de la
science ce que vous disiez tout  l'heure d'Abd-el-Kader, qu'elle n'a
pas dit son dernier mot.

Audinet lui lana un regard plein de haine. Heureusement pour la paix
publique, le major Bonsergent et ses htes s'avanaient  la rencontre
de Claudie.

Eh bien! messieurs, dit le major, vous laissez les vieilles
perruques ensemble, et vous vous cachez dans les petits coins avec les
demoiselles? Que disiez-vous tout  l'heure de si intressant? Audinet
parat tout mu.

--M. Audinet parlait de relever le principe d'autorit, rpondit
Brancas.

--Bigre! dit le major. Cet Audinet n'en fait jamais d'autres. Tu ne sais
donc pas, camarade, ajouta-t-il en lui mettant familirement la main sur
l'paule, qu'il n'y a rien de plus malsain aprs un bon dner. Et toi,
Claudie, que dis-tu de l'autorit?

--De l'autorit des prfets?

--Oui.

--Je n'en pense rien.

--Et de celle de leurs secrtaires gnraux?

--Pas davantage.

--Et de celle des parents sur leurs enfants?

--Qu'elle est contre nature.

--Et de celle des enfants sur leurs parents?

--Qu'il n'est rien de plus beau.

--Admirablement parl, ma chre enfant. Voil justement l'opinion des
prfets sur leur propre autorit. Juge si leurs administrs doivent
tre contents. Laissons cela, et venez ici, monsieur le Parisien.
Nous allons, si vous le voulez bien, reprendre notre petite leon
d'horticulture.

Il fallut quitter Claudie et suivre le major. Brancas, faisant contre
mauvaise fortune bon coeur, suivit tristement son professeur. La jeune
fille et le secrtaire gnral restrent seuls. Il y eut un moment de
silence. Chacun d'eux sentait l'approche d'une crise.

Audinet n'tait pas un amoureux vulgaire. La beaut de Claudie,
qui tait vraiment ravissante, le fascinait, son esprit hautain lui
plaisait, l'orgueil de la jeune fille tait une garantie de sa vertu, et
l'ambitieux voyait en elle un instrument ncessaire  sa fortune. Il est
tant de femmes qui gnent leurs maris au lieu de les seconder!

Le secrtaire gnral regarda Brancas que le major emmenait et dit 
Claudie:

Je ne sais pourquoi ce monsieur me dplat.

--Je le sais bien, moi, rpondit-elle.

--Dites-le-moi.

--Parce que vous tes malveillant.

--Qui? moi!

--Oui, vous!... Qui aimez-vous, hors vous-mme?

--Tout le monde et vous en particulier, mademoiselle.

--Je vous suis bien oblige.

--Oh! trs-peu! dit galamment Audinet. Cet amour est si involontaire!

--C'est donc de l'amour?

--Vous le savez bien, cruelle!

--Moi je ne m'en doutais pas, je vous jure.  quoi reconnat-on l'amour,
s'il vous plat?

--Claudie! s'cria Audinet.

--Monsieur! reprit-elle.

--Je vous aime, votre pre le sait et l'approuve; le mien vous regarde
dj comme sa fille; voulez-vous tre ma femme?

Claudie garda le silence.

Vous ne rpondez pas?

--Puis-je rpondre? rpliqua la jeune fille. Vous me tirez une
dclaration  brle-pourpoint, comme un coup de pistolet, et vous voulez
qu'on vous rponde dans la mme minute. Cela n'est pas raisonnable.
Laissez aux gens le temps de rflchir.

--Est-ce qu'on rflchit quand on aime?

--Oui, mais quand on n'aime pas?

--Qui vous aimera, Claudie, si ce n'est moi?

--Mon Dieu! je vous crois; mais prenez patience et laissez-moi consulter
ma mre.

--Votre mre y consent.

--Eh bien, laissez-moi me consulter moi-mme.

Il y eut un instant de silence. Claudie, qui n'aimait pas Audinet, ne
se htait pas de se prononcer et ne voulait ni l'encourager ni le
dcourager. Celui-ci, de son ct, rflchissait, et commenait 
souponner Brancas de n'tre pas tranger  cette rsistance inattendue.
La situation devenait trs-embarrassante. Tout  coup Audinet rompit le
silence.

Avez-vous remarqu la figure de cet avocat? dit-il.

--Non.

--Sa physionomie est effrayante.

--Effrayante! et pourquoi?

--Elle annonce un naturel pervers.

--Tant pis, car c'est un assez joli garon. Est-ce que vous tes
physiologiste, par hasard?

--Je le suis.

--Et la physiologie dnonce sa perversit?

--Elle la dnonce, dit gravement Audinet.

-- quoi le voyez-vous?

--C'est le secret de la science.

--Mystre incomprhensible! dit Claudie en riant. Vous me faites frmir.

--Vous riez!

--Oui, j'ai l'audace de rire.

--Avez-vous vu Lacenaire, mademoiselle?

--Lacenaire? non, jamais.

--Eh bien! regardez cet avocat; c'est son vivant portrait.

--Je remarque, dit Claudie, que tous ceux qui vous dplaisent
ressemblent soit  Lacenaire, soit  Castaing, soit  Papavoine, soit 
quelque autre aimable brigand.

--Quel intrt aurais-je  le dcrier?

--Je ne sais; mais, du premier coup, le comparer  Lacenaire, c'est bien
fort!

--Je n'ai pas dit que ce ft un sclrat.

--Non, mais vous dites que c'est le vivant portrait de Lacenaire. De l
 dire qu'il a tu son pre et sa mre, la distance n'est pas grande.
Dfaites-vous, mon cher monsieur, si vous voulez me faire plaisir, de
cette mauvaise habitude de mdire du prochain.

--Que vient-il faire ici? demanda Audinet irrit de ce petit sermon.

--Qui? _Il_.

--Votre avocat.

--Mon avocat, puisqu'il vous plat de l'appeler ainsi, vient voir mon
pre  qui il a eu le bonheur de rendre service en sauvant la vie de
sa femme et de sa fille. Permettez-moi de vous quitter un instant. Ces
messieurs prennent leurs chapeaux et vont partir.

Audinet resta seul et de fort mauvaise humeur. Claudie arriva assez 
temps pour entendre les dernires paroles du major  Brancas.

C'est en pleine terre, disait Bonsergent.

-- la fin d'avril, rpliquait le Parisien.

--Oui ou bien au commencement de mai, dans des trous.

--De quel diamtre?

--De cinquante centimtres.

-- quelle distance l'un de l'autre?

--Entre quarante et quatre-vingt-dix centimtres.

--De quoi parlez-vous? demanda Claudie.

--Du melon, mademoiselle, rpondit Brancas. Le melon, _melon cucumis_,
genre concombre, famille des cucurbitaces, est l'ami de l'homme.

--Et l'homme est l'ami du melon, rpliqua Bonsergent. Prenez-moi un bon
cantalop, semez-moi ses graines dans des pots remplis de bon fumier,
recouvrez-moi cela d'une terre meuble, c'est--dire laboure, ptrie,
concasse avec soin, arrosez-moi le tout, couvrez-le d'une cloche pour
le garantir du soleil, et vous m'en direz des nouvelles.

--Mademoiselle, dit Brancas, monsieur votre pre est un puits de
science.

--Puisez toujours, jeune homme, rpliqua Bonsergent, et ne craignez pas
de tarir la source.

 ces mots, Ripainsel et le Parisien prirent cong de leurs htes, et
montrent dans un tilbury que conduisait Athanase. Brancas tait plong
dans une profonde rverie.

Il faut avouer, dit Ripainsel, que j'tais n pour jouer les rles de
confidents.

--Aimerais-tu mieux jouer les tyrans que les confidents?

--Les tyrans, non; mais les jeunes-premiers.

--Qui t'en empche?

--Toi, parbleu! qui me jettes Mme Bonsergent sur les bras, et qui prends
la fuite.

--La conversation a d tre intressante?

--D'un intrt palpitant, comme disent les rclames. lodie m'a racont
ses malheurs.

--Pauvre femme!

--Oh! oui, pauvre femme! C'est un rcit  faire dresser les cheveux sur
la tte.

--Bon! Rien n'est plus agrable que de sentir ses cheveux se dresser en
bonne compagnie. C'est marque qu'on n'est pas chauve. La lune sort des
nuages et claire la valle sombre. Voici de bons cigares, le cheval
va de lui-mme et connat sa route. Tout se tait, c'est  peine si
l'on entend cette dlicieuse harmonie des sphres qui faisait pmer
Pythagore. Commence ton rcit; j'coute.

--Tu sauras d'abord, dit Athanase, qu'lodie est d'illustre naissance.

--Je m'en doutais.

--Son pre, qui fut chapelier, avait l'me d'un roi.

--D'un roi en fonctions ou d'un roi dtrn? Les rois dtrns sont
ordinairement de fort mchante humeur.

--Il avait l'me d'un trs-grand roi, une me noble et belle. Sa
mre....

--La mre du roi?

--Non. La mre d'lodie, belle comme Vnus, sage comme Minerve, potique
comme Apollon....

--.... Filait comme Arachn?

--Non c'tait une mdiocre fileuse, mais une parleuse de premier ordre.

--Tant pis. La soupe ne devait pas tre bonne.

--Que parles-tu de soupe, me grossire et livre aux apptits des sens?
La mre d'lodie ne sut jamais de quoi se faisait la soupe.

--Je plains le chapelier, dit Brancas.

--Or, continua Ripainsel, cette mre accomplie ne souffrit pas que sa
fille ft oeuvre de ses dix doigts; d'o il suit qu'elle comprit de
bonne heure que le lot du sexe barbu tait d'apporter  boire et 
manger au sexe timide, lequel, en change, consentait  recevoir avec
bont les hommages du dit sexe barbu: Cela dura trente ans, pendant
lesquels le sexe barbu, comme tu penses, ne faisait pas queue  la porte
d'lodie.

--Elle te l'a dit?

--Non; mais je l'ai devin. Dieu merci, ce n'tait pas difficile. On
sait assez ce que signifient ces amours trompes, ces esprances dues,
ces soupirs, ces yeux levs au ciel. Ce n'est pas tout d'ailleurs. J'ai
des faits plus positifs.

--Des faits!

--Quel hros c'tait?

--Qui? Le major Bonsergent?

--Il est bien question de Bonsergent! Je te parle de ce hussard qui fut
tu  Waterloo....

--Quel hussard?

--Celui d'lodie, qui unissait la grce  la force, le gnie  la
beaut, et qui n'ignorait pas le respect qu'on doit aux dames. C'tait
un homme, celui-l!

--Et nous, qui sommes-nous donc?

--Des gens mal levs, je suppose.

--Continue. Ton rcit m'intresse.

--Aprs dix ans passs  pleurer le hussard, Bonsergent se prsenta....

--Et fut accept d'emble? dit le Parisien.

--Que de larmes versa la triste lodie avant d'unir son sort  celui
de cet homme vulgaire! Mais quoi! Le chapelier ordonnait. Par pit
filiale, elle obit.

--Triste victime!

--Oh! oui, triste victime! Le chapelier n'eut pas plutt pass l'onde du
Styx qu'on ne repasse plus, _irremeabilis unda_, comme dit Virgile, que
l'affreux Bonsergent dvoila toute sa perfidie.

--Je t'avertis, dit Brancas, que tu mnages trop tes effets de scne. Tu
_prends des temps_ comme un acteur, et le public finira par te tourner
le dos.

--Patience! dit Athanase. La patience, c'est la force continue. En deux
mots, la dame s'est fort ennuye, et je la souponne d'crire en secret
ses mmoires pour servir  l'instruction et  l'dification de son sexe.

--Voil ce qu'elle t'a cont pendant une heure et demie?

--Oh! mon Dieu, oui. Je croyais entendre Esther raconter  la jeune
lise comment, avec la protection du Dieu d'Isral, elle parvint 
devenir l'une des cinq cents femmes du sultan Assurus, et je repassais
involontairement tous les rcits fameux des vieilles tragdies.... Or
, j'espre que tu as t plus heureux que moi?

--Oui, Bonsergent m'a donn de bons conseils sur la culture des melons.

--Ne fais donc pas le rserv. Tu as vu Claudie?

--Mon cher ami, dit Brancas, es-tu capable de garder ton srieux pendant
quelques instants?

--Toute l'ternit, s'il le faut.

--Et bien, je l'aime.

--Toi! Effectivement, il n'y a pas de quoi rire.

--N'est-ce pas?  la veille de mon mariage!

--Ma foi, ce serait bien plus triste le lendemain.

--Que faire?

--Te voil bien embarrass! Aime-la quinze jours si tu veux, et cela se
passera. C'est une petite fivre qui n'a rien d'inquitant et qu'il faut
traiter par les sdatifs.

--Mauvais plaisant!

--Parbleu! je ne vois pas l de quoi s'arracher les cheveux. Claudie est
charmante, et tu fais preuve de got.

--N'est-ce pas qu'elle est belle? dit l'avocat.

--Oh! ravissante, rpliqua Ripainsel.

--Crois-tu qu'elle aime cet Audinet?

--Qui sait! On voit tant de rencontres bizarres! Audinet est un homme,
aprs tout.

--Lui, un homme! c'est un babouin.

--Mon ami, dit Athanase, la douleur t'gare. Audinet n'est pas un
babouin, c'est un vilain animal, je l'avoue; il est d'une capacit
mdiocre, mais il est homme et secrtaire gnral, et, ce qui vaut mieux
encore, il est le fils du colonel Malaga. Or, tu sauras qu'il n'est
personne  Vieilleville qui ose dplaire au terrible colonel. Quiconque
l'a fait, s'en est toujours repenti.

--Je me moque de tous les Malaga du monde. Ce colonel est fait de chair
et d'os, je suppose?

--Oui, mais sa chair et ses os sont taills dans l'acier le mieux
tremp. Il est homme  tuer pour une pingle, pour un salut manqu, pour
un sourire douteux. Aprs 1815, il tait la terreur des officiers de la
garde royale.

--Diable! voil qui met le comble  mon amour.

--Tu vas faire la cour  Mlle Bonsergent?

--Pourquoi non?

--Et t'en faire aimer?

--Si c'est possible.

--Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.

--Jupiter se soucie trs peu de mes affaires. Quant au colonel, je
l'engage  ne pas faire le mchant, car je retroussais fort bien, dans
l'occasion, ma robe d'avocat et mes manches, et tu verrais une belle
bataille.

--Est-ce que tu sais manier une pe?

--Oui.

--Et un pistolet?

--Encore mieux.

--C'est gal, sois prudent, et si tu vois venir Malaga sur le trottoir
de droite, prends le trottoir de gauche; cde-lui le haut du pav,
ne lui pargne pas les saluts, et ne te fais pas embrocher comme une
mauviette.

--J'y veillerai.

--Un mot encore. Avant toute chose, gagne-moi mon procs et fais-moi
rendre l'hritage du vieux Caus-Gracchus Ripainsel, mon oncle vnr;
car il n'est pas juste que je ptisse de tes fredaines.

--Tu auras tes deux millions et le plaisir de voir donner une leon  ce
vieux rodomont.

En mme temps, les deux amis entraient dans la cour du chteau.




                                  XI


Un domestique remit  Brancas une lettre de son oncle; il la lut
sur-le-champ, et frappa du pied avec impatience.

Qu'as-tu donc? demanda Ripainsel.

--Une tuile sur la tte! Ah! que la divine Providence est dure aux
pauvres gens! coute ceci:

Mon cher ami,

Tout est conclu. La dot est d'un million. Oliveira te trouve charmant.
Miss Rita ne dit mot et ne parat pas moins bien dispose. Ton bonheur
est assur. Oliveira s'engage  donner sa dmission  la fin de l'anne.
Il a parole du ministre d'tre pair de France  cette poque. Pour
un ancien marchand de cuirs, c'est assez joli. Ma future nice a de
l'esprit, du bon sens, et, ce qui est plus prcieux que tout, elle a le
romanesque en horreur. Ta tante la trouve admirable. Allons, tu as le
pied  l'trier, monte  cheval et galope.

Oliveira et sa fille vont passer deux mois  Vieilleville pour faire
dner les lecteurs. Je n'ai pas besoin de te recommander l'assiduit.
Une fille de ce caractre et une dot d'un million ne se trouvent pas
dans le pas d'une mule.

Adieu, mon cher ami; mille prosprits.

  GRAINDORGE.

--Suis-je assez malheureux? dit l'avocat.

--Toi! rpliqua Ripainsel, tu es n coiff. Rita et un million, et
monsieur se fait prier, monsieur fait le difficile. C'est  hausser les
paules, parole d'honneur.

--Et Claudie?

--Ton amour s'en ira comme il est venu, en une soire.  premire vue,
tu t'enflammes, et tu te crois pris pour l'ternit.

--Diable d'oncle! s'cria Brancas. De quoi se mle-t-il?

--Ton oncle est un sage, dit Athanase, et toi un cervel, malgr
tes pais favoris et ton air d'homme grave. Il sait qu'on ne vit pas
seulement d'amour et d'eau frache, mais de bon potage, comme dit le
bonhomme Chrysale; il te sauve, sans le savoir, des griffes du vieux
Malaga, et il te donne pour femme la plus dlicieuse Rita, qui jamais
ait vu le jour, soit  Paris, soit  Vieilleville.

--Mon ami, dit Brancas aprs un long silence, c'en est fait, je l'aime.

--Qui? Rita?

--Non, Claudie.

--Tu fais une sottise.

--Je m'en moque.

--Et tu t'en repentiras.

--Soit. Je m'en repentirai, mais je l'aime.

--Ah! dit Athanase, si je n'avais pas fait concurrence au pre Oliveira
dans les dernires lections!

--Achve.

--Eh bien! je ferais ma cour  Rita, qui vaut une vingtaine de Claudies.

--Fais-la, tu me rendras service.

--Bien vrai?

--Je te le jure!

--Eh bien! prsente-moi  la premire occasion.

--C'est convenu. Et toi, aide-moi  bourrer cet Audinet qui m'agace
cruellement les nerfs.

--Quoi! vraiment! tu veux pouser Claudie?

--Je n'en sais rien, mais je veux chasser l'Audinet.

--Qu'il soit fait suivant ta parole! dit Athanase.

L'avocat se coucha fort agit. La pense des obstacles qu'il aurait
 surmonter excitait son ardeur, car les mes nobles et courageuses
n'aiment pas  triompher sans pril; mais il se voyait prt  sacrifier
tous ses rves  l'amour, et, pour un ambitieux, c'tait un cruel
sacrifice. Avant d'pouser Claudie, avant mme de savoir s'il en serait
aim, il fallait dsavouer son oncle, rompre avec Oliveira, et se fermer
probablement le chemin de la dputation de Vieilleville. Cependant, il
n'hsita pas un instant, et, prenant la plume, il crivit  son oncle
la rsolution qu'il avait prise, en le priant de dgager sa parole.
Ce devoir accompli, il se coucha, et dormit assez bien, berc dans des
rves d'azur et d'or. La belle Claudie, impratrice des les Fortunes,
lui offrait son trne et sa main.

Athanase, de son ct, rvait  Mlle Oliveira. Ce n'est pas qu'il ft au
fond de l'me ni trs-ambitieux ni trs-amoureux. Non. La dputation lui
semblait tre le complment naturel et ncessaire de son chteau, de ses
cinquante mille livres de rente et du bien-tre qui l'entourait. Comme
il avait toujours t heureux, il tait optimiste. Il aimait son ami,
mais il n'oubliait pas le soin de ses intrts, et il voyait avec
plaisir cet amour naissant qui allait brouiller Brancas avec le pre
Oliveira. De plus, Rita le sduisait avec sa grce toute parisienne, et
le gentilhomme campagnard n'avait pu rester insensible  sa beaut. Que
Brancas poust ou non Claudie, il s'en souciait peu, pourvu qu'il pt
lui-mme approcher de la belle Rita, et satisfaire en mme temps deux
passions de force gale, la passion d'pouser une femme aimable et la
passion de reprsenter le peuple franais.

Pendant ce temps, la famille Bonsergent tait runie en conseil et
dlibrait sur les plus graves questions. Lorsque Claudie, tenant 
la main une bougie, s'approcha de son pre pour l'embrasser, suivant
l'usage de chaque soir, et se retirer dans sa chambre, le major la
retint par la main et la fit asseoir  ses cts.

Ma fille, dit lodie d'un ton solennel, reste un moment; il s'agit de
ta destine.

--Ma chre enfant, dit le major, es-tu heureuse?

--Assurment, papa, rpondit-elle, tonne de cet exode et commenant 
deviner ce qu'on allait lui dire.

--S'il se prsentait un bon mari, sage, prudent, avec une belle fortune,
une belle position sociale et un nom honorable, qui voult vivre avec
nous, et qui ft notre ami, que ferais-tu?

--Je ferais, dit Claudie, ce que vous auriez jug convenable.

Le major l'attira doucement sur ses genoux et l'embrassa.

Il est trouv, dit-il. C'est notre ami Audinet.

Claudie, qui s'attendait  ce nom, ne put cependant s'empcher de se
mordre les lvres.

Eh bien, qu'en dis-tu? demanda lodie.

--Moi, maman je n'en dis rien.

--Et qu'en penses-tu?

--Pas davantage.

--Diable! dit le major entre ses dents, cela va mal... Comment! tu n'as
pas d'opinion sur un homme que tu vois tous les jours!

Claudie garda le silence.

Est-ce que tu ne veux pas te marier?

--Je n'ai pas dit cela, papa.

--N'est-ce pas un homme intelligent?

--Assurment, quoique son esprit consiste surtout  mdire du prochain.

--Son pre lui donnera deux cent mille francs le jour de son mariage.

--Eh! papa, n'avons-nous pas de quoi vivre?

--Il sera prfet ou dput  son choix.

--Tant mieux pour la France.

--Il est estim de tout le monde.

--Pas trop, dit Claudie, qui fut heureuse de trouver ce prtexte, et
voil ce qui me fche.

--Hum! hum! dit le major, le temps est  l'orage.

Au fond du coeur, il tait de l'avis de sa fille. Un homme tant de
fois soufflet lui semblait un gendre mdiocre; mais, comme beaucoup
d'honntes gens, avec un gosme assez naturel, il s'tourdissait
volontairement sur l'insolence et la lchet d'Audinet, et voyait, avant
tout, dans ce mariage, la certitude de garder sa fille prs de lui et de
plaire  son ami Malaga.

Cependant l'attaque de Claudie tait si directe qu'il n'osa insister.
Par malheur, Mme Bonsergent, fort engoue d'Audinet, qui divaguait avec
elle pendant des heures entires sur des subtilits de mtaphysique,
et flatte d'entendre vanter son gnie par le secrtaire gnral, prit
vaillamment la dfense de son favori.

Mademoiselle, vous tes une sotte, dit-elle tout d'abord. M. Audinet
est un homme de la plus haute intelligence et du plus grand avenir.
Peut-tre ne le trouvez-vous pas assez beau?

--Ma foi, dit bonnement Claudie, je n'y pensais pas, mais, puisque tu
m'en parles, je t'avouerai qu'il est plus laid qu'une chenille.

--Comme une chenille, c'est le mot, rpta le major en clatant de rire.

--Bon! encouragez-la dans sa dsobissance, rpliqua d'un ton amer Mme
Bonsergent.

--Je ne l'encourage pas, dit le major.

--Mais, dit Claudie, je n'ai pas  dsobir; vous ne m'avez rien
ordonn.

--C'est vrai, cela, dit Bonsergent, qui voulut mettre fin  la
discussion et surtout ne pas attrister sa fille. Elle est libre de ses
actions.

--Le devoir d'une mre, dit lodie avec solennit, est de prparer
l'avenir et le bonheur de sa fille. Il faut que la prvoyance d'une mre
supple  l'aveuglement de ses enfants. Il faut...

--Il faut que tu te taises, interrompit Bonsergent d'un ton ferme et
sans rplique. C'est assez caus d'affaires pour ce soir. Nous ferions
prendre ce pauvre Audinet en grippe  Claudie. En attendant, qu'il
vienne ici comme  l'ordinaire, et tu le recevras de ton mieux.

--Oh! de grand coeur, dit la jeune fille, pourvu que cela ne m'engage 
rien.

--Bonsoir, mon enfant, dit le major; va dormir. Et toi, ma femme,
fais-moi prparer un lait de poule, car j'ai gagn un mal de gorge au
jardin ce soir.

Mme Bonsergent sortit et appela la servante.

Catherine! Catherine!

Personne ne rpondit.

lodie cria plus fort:

Catherine!

--Elle est couche, sans doute, dit le major. Laisse-la dormir.

Mme Bonsergent entra dans la cuisine o se trouvait le lit de Catherine,
et vit que le lit tait vide. Au mme instant, Catherine accourut
prcipitamment, les joues et les oreilles rouges, et les cheveux  demi
dnous. C'tait une jeune fille assez belle et trs-bien faite.

D'o venez-vous? demanda Mme Bonsergent, et que faites-vous dehors 
onze heures du soir?

L'apostrophe tait foudroyante.  onze heures, en province, tous les
gens paisibles dorment du plus profond sommeil. Cependant Catherine
rpondit avec assurance:

Madame, j'tais au fond du jardin et je fermais la porte du kiosque.

Sa matresse la blma svrement de n'avoir pas ferm plus tt cette
porte, et toutes deux se htrent de prparer le lait de poule du major.

Pendant ce temps, M. le secrtaire gnral de la prfecture sortait
tranquillement du jardin au moyen d'un passe-partout, prsent d'amour de
la tendre Catherine.

Cette petite scne de la vie intime, qui se renouvelle souvent en
province, devait avoir sur la suite de cette histoire et sur le sort de
la belle Claudie la plus tragique influence.

Un matin, M. Graindorge conseiller du roi Louis-Philippe en son
conseil d'tat, commandeur de la Lgion d'honneur et de l'Aigle noir,
grand-croix de l'ordre de Charles III, et officier de celui d'Isabelle
la Catholique, djeunait tte  tte avec sa femme et dcachetait
rapidement ses lettres, lorsque l'criture de son neveu attira plus
particulirement son attention. Il se hta de lire la lettre et la jeta
sur la table avec colre.

De qui? dit sa femme.

C'tait une Anglaise laconique, sche comme les vieilles femmes de son
pays, laide et sans enfants, dont la dot avait tripl la fortune de son
mari. Rousse, du reste, avare et revche, elle jouissait dans son mnage
d'une influence toute-puissante.

De cet cervel de Brancas, rpondit le conseiller d'tat.

--Quelle nouvelle?

--Lis.

  Vieilleville, mai 1845.

Vous avez trop russi, cher oncle. Je n'accuse que moi-mme de ma
msaventure, mais il faut rompre  tout prix. Courez, je vous en
conjure, chez M. Oliveira, et dites-lui.... non, ne lui dites rien.
J'aime une fille adorable, une perle de beaut, un ange, une pri,
tout ce qui vous plaira, mais j'aime. Son pre est un vieux soldat de
Napolon, sa mre est une ancienne jolie femme; mais elle! oh! elle!
c'est une fleur, c'est un bouton de rose, c'est une grce, c'est....
tout ce qu'il faut pour devenir votre nice. M'aimera-t-elle? Voil la
question. Un orang-outang,  demi prfet, la garde  vue comme les
muets du srail. Le monstre la convoite, mais la divine Providence
ne permettra pas que le crime s'accomplisse, et, au besoin, mon bras
aiderait la Providence.

Bonsoir, cher oncle. Je tourne au mlodrame; c'est vous dire jusqu'o
va mon amour. Adieu, adieu. Je vous quitte pour penser  ma Claudie.

Mettez-moi aux pieds de mon adorable tante, et soyez indulgent pour ma
folie. Il est si rare et si doux de perdre le sens pour ce qu'on aime.
J'en ferai quelque jour, s'il n'est dj fait, un opra sous ce beau
titre: _Il pazzo der amore. Le Fou par amour_, pour faire pendant au
chef-d'oeuvre de Cimarosa.  Claudie, toile populaire, axe du monde,
mon coeur est  toi.

Adieu, oncle chri. Si vous la voyiez, vous voudriez tre neveu.

   vous,

  BRANCAS.

--Eh bien? dit Graindorge aprs la lecture.

--Eh bien?

--Est-il assez fou?

--Trop.

--Que faire? Je ne puis aller chez Oliveira et lui dire: mon cher, je
me suis tromp. Cela n'est pas admissible. Que le diable emporte sa
Claudie!

--Une petite provinciale!

--Un bouton de rose!

--Quelque sotte!

--Une perle de beaut!

--Voil ma commanderie  bas!

--Est-ce que tu vas consentir  ce sot mariage?

--Il le faut bien. Il a pass l'ge des lisires.

--Il faut le dshriter.

--Tu ne le connais pas, rpliqua l'oncle. Il ne tient pas  l'argent, et
toutes les successions du monde ne le feront pas changer d'avis. Il va
manquer par sa faute le plus beau mariage du monde.

Oliveira n'est pas embarrass de sa fille. Rita est femme d'esprit; elle
mnera trs-bien la barque de son mari.

--Rien n'est perdu, dit l'Anglaise. S'il est amoureux, c'est de frache
date, car il n'en parlait pas le jour de son dpart. Ce feu de paille
se consumera et s'teindra tout naturellement. Trane l'affaire
en longueur. Suis Oliveira, qui t'a invit  voir sa maison de
Vieilleville; tu sonderas le terrain, tu verras toi-mme sa Claudie. Il
faudrait tre bien malheureux ou bien maladroit pour ne pas lui trouver
quelque dfaut ou quelque vice.

--Rdhibitoire!

--Voil, dit schement l'Anglaise, une plaisanterie de gentilhomme ou de
palefrenier que le conseil d'tat ne devrait pas connatre.

Graindorge s'inclina humblement. Il courut chez Oliveira, se hta de se
faire inviter, et cacha soigneusement le but de son voyage.

Trois jours aprs, M. Oliveira, sa fille et Graindorge partaient
pour Vieilleville. Oliveira pensait  ses lecteurs, Graindorge  sa
commanderie, et Rita  son mariage. Cette dernire n'tait que curieuse
de revoir son fianc. Brancas ne lui dplaisait pas, mais c'est un
phnomne connu au moral, comme au physique, que les fluides de mme
nature se repoussent et que les fluides contraires s'attirent. L'avocat
et la jeune Parisienne taient tous les deux trop spirituels, trop
raisonnables et trop civiliss pour s'accrocher fortement. Entre deux
corps parfaitement ronds, il y a trop peu de points de contact. De l
vient que certains mnages, composs d'ailleurs de deux individus,
homme et femme, parfaitement aimables, sont mdiocrement heureux et
mdiocrement unis. Saint Pierre ne put jamais s'accommoder de Saint
Paul, bien qu'ils fussent saints tous deux au mme degr.

Quand les trois voyageurs entrrent  Vieilleville, toute la ville tait
en rumeur. On devait plaider le lendemain le fameux procs pour lequel
Ripainsel avait fait venir son ami. Deux partis s'taient forms, comme
il arrive dans toutes les causes de ce genre, et soutenaient, l'un la
validit du testament et les droits de la communaut de P***, et
l'autre les droits de Ripainsel. La politique s'en mlait. Le journal de
l'vch ne tarissait pas sur l'loge de ces saintes femmes qui avaient
renonc au monde pour ne relever que de Jsus-Christ; c'taient les
soeurs des pauvres, les mres des orphelins, les anges de Dieu sur la
terre. Allait-on dpouiller encore l'glise catholique, si honteusement
pille en 1789, et achever l'oeuvre sacrilge des rvolutionnaires? Et
pour qui, grand Dieu! violer ce testament? Pour ajouter au luxe et 
la richesse de l'un des hommes les plus riches de tout le pays, pour
entretenir des chevaux et peut-tre pis que cela. Ce dernier point
n'tait pas clairement exprim, mais on l'entendait du reste.

De son ct, le journal de l'opposition, ami de Ripainsel, qui tait le
plus riche actionnaire du journal, dclamait vigoureusement contre les
envahissements du clerg, et citait Grgoire VII qui dposait les rois,
Alexandre VI qui empoisonnait ses propres cardinaux, et tous les
mauvais prtres dont l'histoire a parl. Pour qui ces trsors arrachs 
l'aveugle pit des mourants? Pour les jsuites, pour les vques, pour
les congrgations de toutes sortes. Rien n'tait plus loquent que ce
rdacteur temptant pour son actionnaire.

Seul, le journal de la prfecture gardait le plus profond silence et
enrageait tout bas de ne pouvoir prendre part  la bataille. Tout n'est
pas roses dans le mtier de journaliste officiel. Comment avoir un avis
quand le prfet n'en a pas? Ce serait une impit. Or, le prfet, bon
homme d'ailleurs, et assez embarrass de son rle, n'tait occup que de
vivre en bonne harmonie avec tout le monde, de peur d'tre en butte aux
foudres du _National_.

Oliveira eut grand'peine  pntrer chez le prsident du tribunal, qui
distribuait  son gr ou refusait les billets d'entre. On faisait queue
chez lui comme au bureau d'un thtre.

C'tait un grand vieillard,  la parole lourde et indistincte,
bredouillant, nonnant, ne comprenant rien, honnte homme du reste et
incapable de faire tort  son prochain. Le hasard, et une fortune dont
l'origine se perdait dans la nuit des temps, l'avaient fait nommer
prsident; l'inamovibilit l'avait maintenu sur son sige, et l'usage
s'opposait  ce qu'on lui donnt sa retraite. Cette espce de magistrats
n'est pas la plus mauvaise; ils valent bien les gens plus subtils
qui cherchent moins le sens de la loi qu'une opinion singulire et
paradoxale, et qui s'enttent d'autant plus volontiers dans cette
opinion qu'elle n'appartient qu' eux seuls. Entre un juge trop subtil
et un juge qui l'est trop peu, le plaideur est fort embarrass.

Le prsident se leva ds qu'il vit entrer le dput, et le fit asseoir.

Mon cher prsident, dit Oliveira, je venais vous demander trois places.

--Je n'en ai plus, interrompit le vieillard.

--Pour ma fille?

--Oh! c'est une autre affaire. Je lui cderais mon sige plutt que
de lui refuser quelque chose.... C'est donc un bien grand avocat,
continua-t-il, que ce M. Brancas?

--C'est une merveille, dit Oliveira qui crut devoir faire l'loge du
futur poux de Rita.

--Pantalon, ce jour est un beau jour pour toi, dit la prsidente,
jusque-l tapie et silencieuse dans un coin de la salle. Faut-il faire
repasser ta cravate blanche?

--Fais, ma chre Lonide, rpliqua-t-il avec une certaine majest.

--J'espre, ajouta-t-elle, que ce M. Ripainsel recevra sur les doigts,
et qu'il laissera dsormais tranquilles nos bonnes soeurs de P...

--J'espre, dit Pantalon en bgayant, que Caton d'Utique, s'il vient
par hasard  l'audience, sera content de moi. Va faire repasser ma
cravate, va Lonide.

Lonide sortit en grognant un peu.

Ah! monsieur, dit le prsident  Oliveira qui souriait, un pauvre homme
a bien de la peine  faire son mtier en conscience. Ma femme et mes
cinq enfants ont pris parti, trois contre trois, dans cette affaire, et
m'ennuient tout le jour de leurs exhortations  bien faire, c'est--dire
 juger en faveur de leurs protgs. C'est un vacarme  ne pas
s'entendre. Heureusement, je suis  moiti sourd, et le partage gal des
voix dans ma famille maintient ma neutralit.

Oliveira sortit avec ses trois billets qui lui assuraient des places
rserves derrire les juges. Vieilleville, o les vnements sont
rares, tait tout mu de l'espoir d'entendre un de ces fameux avocats de
Paris auxquels les journaux font un pidestal. De toutes les parties
du dpartement, de nombreuses dputations d'oisifs s'taient donn
rendez-vous  l'audience, et l'on s'attendait, vu la renomme de
Brancas,  des effets de scne merveilleux. Son adversaire, venu de
Paris, lui aussi, tait un homme illustre  qui il n'a manqu peut-tre,
pour galer les plus grands orateurs, que de dfendre une cause plus
sympathique  la nation franaise. C'tait le plus brillant reprsentant
du parti lgitimiste.

Ds le soir mme, Brancas reut la visite de son oncle, mais il ne
fut question ni d'Oliveira ni de sa fille dans la conversation. Le
conseiller d'tat sentait assez la ncessit de ne troubler, par aucune
proccupation, l'esprit de son neveu.  la veille d'une grande bataille,
on ne songe qu' l'ennemi.

Souviens-toi, dit Graindorge, que du haut de ce prtoire trois cents
lecteurs te contemplent.

--Je m'en souviendrai, rpliqua laconiquement l'avocat,  qui il
tardait d'tre seul.

Ds que son oncle fut parti, il fit atteler un tilbury et descendit au
grand trot du ct de Vieilleville pour aller voir Claudie, suivant
son usage. En trs peu de jours il tait devenu l'ami intime du major
Bonsergent, et la rveuse Claudie prparait pour lui ses phrases les
plus potiques et ses discours les plus exquis. Personne ne se dfiait
de ses visites, si ce n'est peut-tre le souponneux Audinet; quant 
la jeune fille, si elle avait devin l'amour de l'avocat (et comment ne
l'aurait-elle pas devin?) elle n'en laissait rien paratre. Elle tait
secrtement flatte de plaire  un homme aimable, dj clbre, et qui
devait tre si bon juge du mrite et de la beaut. Nulle femme n'est
exempte de vanit, et la belle Claudie l'tait moins que toute autre.
Audinet, qu'elle avait toujours vu avec indiffrence, lui devenait peu 
peu odieux, car en amour l'indiffrence n'est pas loin du mpris, ni le
mpris de la haine.

Il faut avouer aussi que le secrtaire gnral tait l'amant le plus
incommode du monde. En garde contre Brancas, dont il avait devin la
rivalit, il surveillait jour et nuit les dmarches du Parisien et
s'offensait, non sans raison, des frquentes visites que celui-ci
faisait  la famille Bonsergent. Ses relations avec Catherine lui
permettaient de savoir, heure par heure, tout ce que faisait sa
matresse et de le lui rpter. De son ct, Claudie, irrite de cette
surveillance continuelle, recevait fort mal les plaintes d'Audinet, et
semblait, contre le gr de ses parents, prte  tout rompre.

Ce soir-l, Audinet tait assis dans un coin, prs de sa fiance,
pendant que le major et sa femme, discrtement retirs  l'autre bout du
salon, laissaient au secrtaire gnral la facult de faire librement
sa cour. Claudie brodait, et sa main impatiente cassait souvent ou
arrachait les fils, signe prcurseur d'un orage prochain.

Vous tes agite, ce soir, dit Audinet.

--Je ne suis pas agite, rpliqua-t-elle.

--Ou ennuye?

--Oui, je suis ennuye.

--Pourquoi?

--Que sais-je! Probablement parce que vous tes l.

--Ou parce que _quelqu'un_ n'y est pas?

--Que voulez-vous dire? dit imprieusement Claudie. Qui est ce
_quelqu'un_?

--_Quelqu'un_, dit froidement Audinet c'est quelqu'un; cela s'entend du
reste.

--Cela ne s'entend pas du tout, monsieur. Dites-moi, je vous prie, qui
c'est.

Audinet, comme tous les jaloux, ne pouvait cacher sa jalousie. Rien
n'tait plus maladroit que d'en parler, mais rien n'tait aussi plus
naturel. Cependant, il sentit qu'il allait trop loin, et voulut sortir
d'un mauvais pas.

C'est peut-tre une femme? dit-il ngligemment.

--Non, ce n'est pas une femme, rpta vivement Claudie, que cette
question irritait.

--C'est donc un homme? Vous en convenez?

--Ce n'est ni un homme ni une femme, dit Claudie.

-- moins que ce ne soit un avocat, reprit Audinet, je ne sais qui ce
pourrait tre.

Claudie rougit lgrement.

Eh bien, dit-elle, supposons que ce soit un avocat; que voulez-vous
dire?

--C'est donc un avocat? Bon. Je suis bien aise de le savoir. Justement,
il est sept heures du soir, et M. Brancas, contre son usage, n'a pas
encore paru.

--Vous tes bien au courant des habitudes de M. Brancas.

--Je le crois bien, dit Audinet. Un homme si clbre! Il n'est question
que de lui  Vieilleville et de son prochain mariage.

--Ah! dit la jeune fille qui se sentit plir. Avec qui, s'il vous plat?

--Je savais bien, dit Audinet, que je finirais par vous dire des choses
intressantes. Oh! je connais mon mtier de narrateur.

--Et de faiseur de cancans.

--De cancans, si vous voulez. Mais quel mal y a-t-il, s'il vous plat,
 dire que M. Brancas, avocat, pouse prochainement Mlle Marguerite
Oliveira, votre amie d'enfance?

--Comment le savez-vous?

--Parbleu! ce n'est pas difficile. Toute la ville en est informe.
La femme de chambre de Mlle Oliveira le dit  qui veut l'entendre.
L'affaire est arrange, et M. Graindorge, conseiller d'tat, oncle du
futur, est venu en poste tout exprs pour assister  la noce.

--Vous ne perdez pas de temps, dit amrement Claudie et vous tes fort
au courant des affaires du prochain.

En mme temps, elle se leva.

O donc allez-vous? demanda Audinet.

--Je me sens un lger tourdissement, et je vais dans ma chambre. Cela
se passera. Excusez-moi, cher monsieur, et allez, je vous prie, tenir
compagnie  ma mre.

Comme elle finissait de parler, Brancas entra, Claudie hsita et revint
sur ses pas.

Eh bien, dit Audinet, vous n'tes pas encore partie?

--Vous tes insupportable.

--Merci.

Claudie reprit sa place, et Brancas vint les saluer. Le secrtaire
gnral rpondit au salut de l'avocat par un mouvement de tte froid et
crmonieux, auquel le Parisien ne fit aucune attention.

--C'est demain, dit le major Bonsergent, que nous allons entendre
Dmosthnes et Cicron.

Le Parisien s'inclina en souriant.

Je ne sais de quoi vous voulez parler, dit-il, mon cher monsieur; mais
vous aurez le plaisir d'entendre l'un des plus grands avocats de ce
sicle. Ce n'est pas moi que je veux dire.

--Est-ce que vous allez  l'audience? demanda Audinet au major. Je ne
vous connaissais pas tant de got pour les procs.

--Ma foi! rpondit simplement Bonsergent, je vais o Claudie me mne. Tu
sais bien que c'est mon chef de file.

--Ah! dit Audinet d'un air fin, c'est Mlle Claudie....

--Oui, monsieur le secrtaire gnral, rpondit la jeune fille, qui
sentit le coup. C'est moi-mme.

Le Parisien les observait tous deux sans rien dire et commenait 
concevoir de grandes esprances. Audinet sortit plein de fureur contre
son rival et contre Claudie. C'tait un entt mortel que le fils an
du colonel Malaga; il aimait Claudie, et il tait prt  la disputer 
son rival par tous les moyens que le Code tolre, faute de pouvoir s'y
opposer.

La conversation devint gnrale aprs le dpart du secrtaire gnral,
et ne fut interrompue que par l'arrive du colonel Malaga et de quelques
voisins  qui Mme Bonsergent offrit du th. On dressa une table de
whist, les gens graves commencrent  jouer, et Brancas s'assit  ct
de Claudie.

Il y eut d'abord un assez long silence, que Claudie interrompit en
demandant d'une voix brusque et saccade:

 quelle poque est fix votre mariage?

Brancas tressaillit.

Quel mariage? dit-il. On me marie donc?

--Pourquoi rougissez-vous? dit Claudie. Il n'y a pas de honte  se
marier. Le mariage n'est-il pas le plus beau de tous les sacrements?

--Je ne rougis pas, rpliqua le Parisien, et je tiens comme vous que le
mariage est le plus beau des sacrements; mais encore, pour se marier,
faut-il tre deux, et je ne sais pas mme si nous sommes un.

--Vous tes deux, Rita et vous. Ne niez pas, je le sais.

--Alors vous tes plus savante que moi, car je ne le sais pas.

--En vrit?

--En vrit.

--Dites-moi, reprit Claudie, ce que vient faire  Vieilleville M.
Graindorge, conseiller d'tat, votre oncle?

--Il vient se promener, je suppose.

--Chez M. Oliveira?

--Oui, chez M. Oliveira. Ce sont deux vieux amis.

--Ah!... Rita et vous, n'tes-vous pas aussi de vieux amis?

--Je le voudrais, dit Brancas, mais je n'ose m'en flatter. Je n'ai vu
Mlle Rita qu'une fois.

--Eh bien, voyez la calomnie. On dit que vous l'pousez, et que votre
oncle vient ici pour assister au mariage.

--Qui? on.

--Tout le monde.

--Ne serait-ce pas plutt M. le secrtaire gnral, qui prend beaucoup
d'intrt  mes affaires?

--Aprs tout, dit Claudie d'une voix un peu altre, je vous prie
d'excuser, monsieur, ma curiosit. Je n'ai, certes, aucun droit 
connatre vos secrets.

La jeune fille avait le coeur ulcr. Le Parisien s'en aperut et
devina la cause de cette sourde colre. Il comprit en mme temps que la
jalousie maladroite d'Audinet lui fournissait une occasion qu'il aurait
longtemps et vainement cherche de dclarer son amour. Il regarda autour
de lui. Tout le monde jouait au whist. Deux vieilles femmes, relgues
dans un coin, disaient du mal de leur prochain, Mme Bonsergent tait
absente et dirigeait la confection du th, le major dormait comme un
loir, il vit le moment favorable, il prit la main de Claudie et lui dit
 voix basse:

Mademoiselle, on vous a menti. Je n'pouserai jamais Mlle Oliveira, car
je n'ai aim, je n'aime et n'aimerai jamais qu'une seule femme: c'est
vous.

Claudie retira sa main sans colre. Elle vit dans les yeux de l'avocat
qu'il disait vrai, et elle sentit au fond de l'me les tressaillements
de l'amour. Elle n'osa rpondre: Et moi aussi, je vous aime, mais ses
yeux le dirent assez clairement  dfaut de sa bouche. Cependant, elle
s'effora de composer son visage et son maintien.

Monsieur, dit-elle en feignant de rire, j'entends trs-bien la
plaisanterie et je vous remercie de ne pas punir plus svrement ma
curiosit. Veuillez croire, cependant, que l'amiti de Rita me donnait
quelques droits  votre confiance.

--Claudie, rpta le Parisien d'un ton passionn, m'entendez-vous? Je
vous aime.

--Si vous m'aimez, rpliqua-t-elle, que vient faire ici M. Graindorge?

Brancas vit bien qu'il fallait parler avec franchise. Il raconta les
projets de mariage que son oncle avait forms pour lui et qu'il avait
lui-mme approuvs, jusqu'au jour o il entrevit la belle Claudie.

Ce jour, continua-t-il, a dcid de ma destine. Je vous aime.

Il peignit cet amour des couleurs les plus passionnes. Il tait
sincre, et il tait avocat; aussi fut-il loquent: son amour passait
avec ses paroles dans le coeur de la jeune fille. Elle se sentit vaincue
et fit un dernier effort.

Vous arrivez trop tard, dit-elle.

--Trop tard! s'cria Brancas dcourag. Quoi! votre mariage est-il
dcid et irrvocable?

--Il l'est.

--Quoi! vous allez devenir madame Audinet?

--Il le faut.

--Vous l'aimez?

Un profond soupir fut la seule rponse de Claudie. Brancas se hta de
l'interprter en sa faveur.

Mais, dit-il, si vous ne l'aimez pas, qui vous force de l'pouser?

J'essayerais vainement de rapporter cette conversation. L'amour ne se
dcrit ni ne s'explique. Il suffira de dire qu'aprs deux heures de
protestations, de serments et de reproches, Brancas obtint ce seul mot
qui tait pour lui la plus clatante victoire:

Esprez.

Au mme moment le major s'veilla; en voyant les joueurs de whist dj
levs, il s'avana vers le groupe que formaient Brancas et Claudie, et
dit gaiement au Parisien:

Que dites-vous donc de si intressant  ma chre enfant? Ses yeux
brillent ce soir comme deux charbons allums.

--Papa, rpliqua Claudie, M. Brancas me faisait l'honneur de me rpter
le plaidoyer qu'il va prononcer demain.

--Et tu en es contente?

--Ravie. Je suis sre qu'il gagnera son procs.

--Tant mieux, dit le major; je n'aime pas les jsuites.

Sur ce mot, Brancas partit aprs avoir salu toute l'assemble, y
compris le colonel Malaga, qui le regarda de travers et lui rendit 
peine son salut.

Quand tous les visiteurs furent partis, Malaga et un signe de l'oeil au
major, qui embrassa tendrement sa fille et lui dit:

Va te coucher, ma chre enfant, il est tard. Malaga et moi, nous allons
rester ici et fumer une pipe en buvant un verre de Xrs.

Claudie, qui avait hte de rester seule avec ses penses, ne se fit pas
prier et sortit.

Qui pourrait dire la couleur des rves d'une jeune fille qui aime et qui
est aime pour la premire fois; quelle divine symphonie s'lve dans
cette me vierge; quels chos de la musique des anges retentissent! Pour
la premire fois, Claudie gotait un bonheur parfait et sans mlange;
elle ne voyait plus dans la vie que des sujets de se rjouir et de
remercier le Crateur de toutes choses; elle rvait de mener avec
Brancas cette vie pure, innocente, exempte de trouble et de malheur que
Milton a peinte dans l'Eden, et qui fut le partage du premier homme et
de la premire femme. Elle aimait! Qu'il est doux d'aimer! Hlas! aucun
bonheur n'est de longue dure, et la flicit parfaite est toujours
voisine des pouvantables prcipices du malheur.

Mon cher ami, dit Malaga en allumant sa pipe, il est temps de conclure.

--Hum! dit Bonsergent, il est dangereux de trop prcipiter les choses.

--Est-ce que Claudie n'est pas dcide? demanda le colonel.

--Je n'en sais rien. Les petites filles n'ont pas l'habitude de faire
des confidences  nos vieilles moustaches.

--Si ce mariage ne se fait pas tout de suite, dit le colonel, il ne se
fera jamais.

--Est-ce que tu retires la parole? demanda le major. En ce cas, ds 
prsent, tu es libre.

--Tu m'entends mal, rpliqua le colonel. Audinet ne peut plus attendre;
Audinet est jaloux.

Le major haussa les paules.

De qui?

--De ce Parisien qui vient si complaisamment, tous les jours, te
demander une leon d'horticulture.

--Quelle folie! dit Bonsergent. Ma fille m'a dit qu'il doit pouser Mlle
Oliveira.

--Folie ou non, ce garon-l vient trop souvent ici; ce n'est pas
pour tes beaux yeux, camarade,  moins que ce ne soit pour ceux de Mme
lodie.

--Oh! pour ceux-l, dit le major en riant, je les lui abandonne. Le
temps des fredaines est pass.

--En deux mots, reprit le colonel, quel jour veux-tu faire le mariage?

--Eh bien! quand tu voudras.

--Dans trois semaines.

--C'est convenu.

Les deux amis se donnrent la main, fumrent encore quelques pipes et
s'en allrent dormir comme deux braves qui ont souvent dormi au bruit du
canon.

Pendant ce temps l'heureux Brancas retournait de cent mille manires
le dernier mot de Claudie: _Esprez_, et repassait dans son esprit les
priodes qu'il devait prononcer le lendemain devant les juges.




                                  XII


Le jour suivant, ds neuf heures du matin, tout ce qui s'appelle 
Vieilleville la _haute socit_ avait envahi le prtoire. Les avocats,
coiffs de leurs toques et vtus de vastes robes noires sans grce, mais
non pas sans trous, disputaient leurs bancs aux dames, et les rejetaient
brutalement hors de l'enceinte. De leur ct, deux ou trois comtesses
sur le retour glapissaient contre l'huissier et contre les avocats, et
rpandaient autour d'elles des odeurs de musc et de patchouli capables
d'effrayer le gendarme qui commena le supplice du criminel Jean Hiroux.
Derrire les juges sur des fauteuils rservs, taient assises une
douzaine de personnes que recommandaient au prsident leur beaut,
les liens de famille ou le dsir de plaire aux puissants. Parmi ces
privilgis on distinguait le dput Oliveira, sa fille, Claudie
Bonsergent, sa mre, le vieux major et le conseiller d'tat.

Rita et Claudie se rencontrrent dans un couloir troit, et Rita se
jeta tout d'abord au cou de son amie. Claudie, bien qu'elle et quelque
remords d'avoir enlev Brancas  Mlle Oliveira, ne se fit pas trop prier
et lui tmoigna la plus vive tendresse. De son ct, le dput se montra
fort poli pour le vieux major, qui tait l'un des lecteurs les plus
influents de l'arrondissement. Le conseiller d'tat entendant nommer
Claudie, se douta qu'il avait sous les yeux la rivale de Mlle Oliveira,
et couta trs attentivement la conversation des deux amies.

Que tu es belle aujourd'hui, dit Rita. Comment se fait-il que je sois
oblige de te chercher dans les couloirs d'un palais de justice.

--Au moins, dit le major qui voulut placer son mot, n'est-ce pas dans la
salle des Pas-Perdus.

Les deux jeunes filles poussrent des clats de rire que les rossignols
leur auraient envis, si les rossignols, ces chanteurs de gnie,
pouvaient tre jaloux.

Rita rpondit qu'elle tait arrive la veille, et qu'elle n'avait pas eu
le temps de faire visite  son amie.

Dis-moi, ajouta-t-elle, quel est ce jeune homme  la barbe large et
blonde qui nous regarde si obstinment?

--Qui te regarde, veux-tu dire, car il n'a pas la moindre attention pour
ton humble servante.

--Oh! toi ou moi, peu importe.

--C'est le bel Athanase.

--Athanase qui? Athanase quoi? Quel ge? Quel sexe? Quelle profession?

--Curieuse!

--Le spectacle n'est pas prs de commencer. Que pouvons-nous faire en
attendant si ce n'est de dvisager le prochain?

--C'est le bel Athanase Ripainsel, ge, trente ans; sexe: beau garon,
trop content de lui; profession: millionnaire et plaideur.

--Quoi! c'est lui qu'on va juger?

--C'est lui-mme.

--Je le reconnais, dit tout  coup Rita.

--Tu l'as dj vu?

--Oui.

--O?

--Chez le prfet. Nous avons vals ensemble. N'est-ce pas un
rpublicain?

--Je n'entends rien  ces choses-l, dit Claudie. Adresse-toi  mon
pre.

--Que dsirez-vous, mademoiselle? se hta de dire le major.

--Monsieur, dit Rita, nous voudrions savoir si M. Athanase Ripainsel
ici prsent, et dont vous pouvez voir la barbe blonde  gauche prs du
pilier, est un rpublicain?

--Ma foi, dit le major, je n'en sais rien; mais je crois qu'il veut tre
dput.

--Hein? plat-il? dit Oliveira; qui veut tre dput, je vous prie?

--M. Ripainsel, rpondit Rita.

Athanase, se voyant regard, se mit  lorgner les dames.  dfaut
des grces civilises de son ami Brancas, il possdait la plupart des
qualits qui sduisent le sexe timide. Sa poitrine large, sa figure
nergique, rgulire et gaie, attiraient les regards de la foule.
Son habit de velours  larges boutons, signe distinctif de tous les
gentilshommes campagnards ou de ceux qui les imitent, tait crois sur
sa poitrine, et sa main large, mais blanche, ouverte et sympathique,
faisait sauter un lger binocle. Assis  ct de la place rserve  son
avocat, il attendait patiemment l'arrive des juges et le commencement
du procs.

Enfin les deux avocats entrrent. Un murmure flatteur s'leva dans la
foule; les dames se penchrent et chuchotrent. Brancas s'assit, regarda
autour de lui, vit Claudie et la salua. Rita s'en aperut:

Tu connais donc mon hglien? dit-elle  son amie.

--Un peu. Je l'ai vu quelquefois  la maison, rpondit Claudie, qui se
sentait rougir.

--Pourquoi rougis-tu? dit Rita tonne.

--Quelle ide! C'est la chaleur de la salle. On touffe ici.

Et ce moment, le prsident entra avec les juges.

Il s'assit carrment dans son fauteuil, se coiffa de sa toque, ouvrit
son canif, billa posment, sans se presser, comme un homme qui
prvoit qu'il billera plus d'une fois, tailla sa plume, la trempa dans
l'encrier, esquissa lgrement un front, un nez, une bouche, et prs
d'arriver au menton, voyant ses collgues bien assis et en train de
bien faire, il donna la parole  Brancas, qui demandait la nullit du
testament de Caus Gracchus Ripainsel.

On ne s'attend pas, sans doute,  voir ici les dtails du procs. Tous
les journaux de France en ont donn un compte rendu fidle, suivant leur
habitude. Les journaux lgitimistes supprimrent le discours de Brancas,
et donnrent en change quelques phrases trs mal faites et sans suite.
Quant  l'avocat de P..., on publia tout au long tous ses arguments, on
corrigea ses fautes de franais, dfaut assez commun aux improvisateurs,
et l'on vanta l'enthousiasme de l'assemble. De leur ct, les journaux
de la gauche montrrent l'ineptie de l'avocat des religieuses, le vide
de ses raisons, et firent entendre qu'il parlait du nez et faisait de
pitoyables calembours. Brancas, au contraire, avait mis la plus parfaite
loquence au service de la cause la plus juste et faisait retentir dans
la salle une voix plus sonore que la trompette Sax et plus douce que la
flte de Tulou.

D'o vous conclurez, je pense, que tous les abonns furent
trs-contents, ayant t servis selon leur got, et ayant entendu dire
beaucoup de bien de leurs amis et beaucoup de mal de leurs ennemis.
C'est ce qui maintient l'quilibre dans le monde.

Les juges taient fort embarrasss, et vous l'auriez t comme eux.
Quand on voit deux honntes gens, qui ont de l'esprit, du jugement, de
l'loquence, qui connaissent la loi, et qui ne voudraient pas faire
de tort  leur prochain, soutenir avec une assurance gale deux thses
contradictoires, et d'un air poli s'envoyer des dmentis qui n'offensent
personne, on a beau avoir l'habitude de juger, on ne peut gure
s'empcher d'hsiter.

Ils hsitaient donc, et le coeur d'Athanase battait fortement. Toute
l'assemble, partage entre deux orateurs d'une puissance presque gale,
car Brancas n'tait gure infrieur  son adversaire, attendait en
silence les conclusions de M. le procureur du roi, organe de la loi et
dfenseur de la socit.

Enfin ce magistrat se leva, retroussa ses manches d'un air noble
et gracieux, jeta un coup d'oeil sur Rita et Claudie, un autre sur
lui-mme, un troisime sur la foule, et content de lui, content des
autres, et content de l'loquence qu'il allait dployer, il ouvrit la
bouche.

C'tait, du reste, un homme assez grand, de belles proportions, d'une
figure douce, de favoris larges, de menton carr, de nez grand et
saillant, un vrai modle de procureur du roi. Ses cheveux noirs et
pais taient relevs sur le sommet de la tte  l'instar du roi
Louis-Philippe, et son front, saillant au-dessus des yeux, mais rejet
en arrire comme la plupart des fronts limousins, indiquait un parfait
magistrat et un redoutable parleur. Aussi tait-il n  Limoges, la
ville de France, aprs Bordeaux, qui a fourni le plus d'orateurs  nos
assembles dlibrantes.

Son discours, mdit avec soin et dbit avec lgance, fut fort cout,
et, chose plus rare, emporta la balance encore indcise entre Brancas et
son rival. Le procureur conclut en faveur de Brancas  l'annulation du
testament, fit ressortir les vices de forme, dmontra la captation et
dcida, sinon l'auditoire, lequel en majorit tait dcid avant les
plaidoiries des avocats, du moins les juges.

Il y parut bientt. Le prsident se leva, et, tout bgayant, dicta de
son mieux au greffier un jugement qui n'aurait pas excit la jalousie
du roi Salomon, le plus illustre des jugeurs du temps pass. Au moins,
l'essentiel y tait, et Athanase tait mis en possession de l'hritage
de son oncle.

De nombreux applaudissements accueillirent cet arrt et chacun alla
dner.

Que dites-vous de mon neveu? dit le conseiller d'tat, tout fier du
succs de Brancas.

--Il parle assez bien, rpondit Mlle Oliveira.

--Tu fais la modeste, dit tous bas Claudie  l'oreille de son amie.

Rita se mit  rire.

C'est assez joli, dit-elle, ces boutons de couleur bronze sur le
velours noir.

--De qui parles-tu? demanda Claudie.

--De ce binocle  gauche du pilier.

--Pour moi, dit Claudie, j'aimerais mieux une belle veste, sans boutons,
rattache seulement par des aiguillettes  la faon de Van Dyck.

La foule s'tait coule, et les personnages de distinction, qui nulle
part moins qu' Vieilleville n'aiment  tre confondus avec le
vulgaire, sortirent  leur tour. Sur le grand escalier, Rita et Claudie
rencontrrent le bel Athanase et Brancas, dj dpouill de sa robe et
de sa toque. Oliveira serra les mains de l'avocat et le complimenta sur
son succs avec la politesse enthousiaste qu'on ne trouve qu' Paris et
qui est peut-tre la rcompense la plus envie des artistes.

Je n'ai rien entendu de plus beau, de plus simple, de plus clair et de
plus juste, mme  la Chambre des dputs, dit Oliveira.

L'avocat s'inclina en signe de remercment et salua Claudie et Rita.
Claudie lui tendit la main et le regarda d'un air d'admiration que son
amie et le conseiller d'tat remarqurent seuls.

Pendant ce temps, Athanase, assez embarrass de sa personne, recevait
les flicitations du major Bonsergent. Brancas profita de l'occasion et
dit  Oliveira:

Permettez-moi, monsieur, de vous prsenter M. Ripainsel, mon ami, et
votre ancien rival.

--Rival infortun! se hta de dire Athanase, mais qui ne vous garde pas
rancune de son chec.

--Vous avez reu aujourd'hui une belle fiche de consolation, dit
Oliveira.

--Bah! deux millions, tout au plus! Qu'est-ce que cela quand on est dj
riche?

Graindorge haussa les paules.

Ce niais de Brancas, pensait-il, va tresser lui-mme la corde qui le
pendra. Quel besoin avait-il d'amener ici cet Athanase?

--Viendrez-vous ce soir prendre une leon d'horticulture? dit le major.

--Non... je ne pense pas... rpondit l'avocat d'un air embarrass.

Rita fut tonne de cet embarras et regarda Claudie qui paraissait
trs-mcontente.

Mon neveu, dit vivement Graindorge, m'a promis de passer la soire avec
nous chez M. Oliveira.

--Eh bien!  demain, dit Bonsergent en partant avec sa fille.

Brancas tait fort embarrass de son rle. Malgr sa franchise
ordinaire, il ne savait comment sortir du mauvais pas o la dmarche de
son oncle, qu'il ne pouvait dsavouer, l'avait engag. Il est fort ais
de ne pas demander une fille en mariage; mais quand on l'a demande et
obtenue, il n'est pas poli de se retirer en disant: Mademoiselle,
je vous prie d'excuser ma distraction. Ce n'est pas votre main que je
voulais demander, c'est celle de votre voisine.

Messieurs, dit Oliveira en se retirant avec sa fille, quelques amis
me font l'honneur de venir me voir ce soir; si vous voulez tre de
ce nombre, vous me ferez le plus grand plaisir. On ne parlera pas
politique.

Brancas et Ripainsel acceptrent tous deux, l'un avec quelque ennui,
l'autre avec une joie qui n'chappa point aux yeux de la clairvoyante
Rita. Graindorge, rest en arrire, prit son neveu  part, et lui dit:

 nous deux maintenant. C'est ce soir qu'il faut te dclarer.

--Je me dclarerai, rpondit froidement Brancas.

--Et la noce se fera dans un mois.

--Quelle noce?

--La tienne.

--Je vous ai dit qu'il fallait y renoncer.

--tourdi! Tu lches la proie pour l'ombre.

--J'aime.

--Tu aimes! la belle affaire! C'est une marque certaine que tu as
le coeur bien plac et une grande sensibilit. C'est l'essentiel.
Qu'importe aprs cela que tu aimes la brune ou la blonde!

--Il importe beaucoup. Je veux aimer ma femme et je sens que je mourrais
si Claudie passait aux bras d'un autre.

--Tu as vu cela dans les romans.

--Peut-tre.

--Est-ce qu'on meurt de dsespoir?

--Quelquefois.

--Oui. Une petite fille s'en va tous les matins acheter un boisseau de
charbon et s'asphyxier un peu parce que son amant l'abandonne; mais tu
dois voir que les sergents de ville s'en aperoivent toujours  temps et
ouvrent les fentres. C'est le prfet de police qui fait courir ce bruit
pour montrer combien sa police est vigilante. Au fond, le charbon ne
sert qu' faire cuire les beefsteaks.

--Je vous crois, mais je n'aime pas Rita.

--Tu l'aimeras. N'est-elle pas aimable?

--Elle est charmante.

--Eh bien! force-toi un peu. L'amour viendra ou l'habitude, qui en tient
lieu si souvent. Crois-tu que je fusse passionnment amoureux de ta
tante quand je l'pousai?

--Que sais-je! Vous aimiez peut-tre les rousses?

--Non, j'aimais le repos, la richesse, le confortable, ce bonheur que
rien ne peut ter, et qui nous console de tous nos malheurs. Je vis miss
Evelina Shenectady: elle avait un million, elle tait grande, un peu
maigre....

--Trs-maigre.

--Trop maigre, si tu veux, un peu rousse...

--Trop rousse.

--Un peu ingale d'humeur...

--Le respect m'empche de vous approuver, cher oncle.

--Je ne te demande pas de m'approuver, mais de m'couter, interrompant
son neveu..... un peu ingale d'humeur.

--Vous l'avez dit.

--Assez insupportable...

--Oh! Oh!

--Et folle des puddings et des roatsbeefs, que je dteste.

--Et vous l'avez accepte?

--Accepte! Je l'ai choisie! Un million de dot?

--Un million! s'cria Brancas.

--Et feu sir Gaspardus Shenectady, ancien receveur des finances de
Bnars, lui gardait deux autres millions.

--Vous m'en direz tant!...

--Oui, mais l'animal...

--Qui?

--Shenectady...

--Votre honor beau-pre?

--Eut la sotte ide de prter ses deux millions au shah de Perse...

--Diable!

--Oh!  cent pour cent.

--Sur hypothque?

--Diable! l'hypothque tait la ville de Candahar.

--Eh bien! dit Brancas, l'hypothque devait tre bonne. Candahar est une
ville admirable, l'or ruisselle dans les bazars, et les diamants, et les
perles brillent au cou de toutes les femmes. Je m'en rapporte  Chardin.

--Or, le shah de Perse, continua Graindorge, a eu l'infamie de chercher
querelle aux Afghans.

--En vrit?

--Tu connais les Afghans?

--Pas beaucoup.

--Eh bien! les Afghans sont des gens trs-mal levs qui n'aiment pas le
shah de Perse.

--Pourquoi?

--Je te l'expliquerai un autre jour.

--Non, aujourd'hui.

--Ah! tu m'ennuies, n'as-tu pas assez parl aujourd'hui, et n'est-ce pas
mon tour?

Brancas s'inclina respectueusement.

Donc, continua le conseiller d'tat, les Afghans ont pris Candahar, et
brl l'hypothque.

--Oh! c'est mal.

--N'est-ce pas! Shenectady, qui se promenait aux environs de la ville,
fut saisi, pendu par les pieds et corch vif. Ces gredins se firent un
tambour de sa peau.

--Mais, dit l'avocat, cette tragique histoire nous enseigne, il me
semble,  ne pas faire trop de fonds sur les millions.

--Shenectady pendu ne prouve rien. Tout le monde ne prte pas son argent
au shah de Perse, et il est bien doux d'tre riche sans se donner de
peine.

--En deux mots, cher oncle, vous voulez que j'pouse Rita?

--Oui.

--Et moi, je ne le veux pas.

--Mais malheureux, tu ne seras jamais dput.

--Je serai heureux.

--Tu me fais manquer  ma parole. C'est un affront qu'Oliveira ne me
pardonnera jamais.

--Et si je lui prsentais un autre gendre?

--Qui?

--Mon ami Athanase.

L'oncle haussa les paules.

Prsente qui tu voudras. Je ne serai pas complice de ta folie.  ce
soir.

Le conseiller d'tat quitta les deux amis et retourna chez Oliveira.

Il me semble, dit Athanase qui s'tait loign par discrtion, que vous
n'tes pas trop d'accord, ton oncle et toi. De quoi s'agit-il?

--D'une niaiserie. Il veut me faire pouser Rita.

--Et tu refuses?

--D'emble.

-- grand Jupiter! s'cria Ripainsel, fut-il jamais un ami plus aimable?
Il refuse Rita!

--Tu ne la refuserais donc pas?

--Moi! je donnerais pour tre aim d'elle les deux millions que tu m'as
gagns ce matin. As-tu vu comme elle tait belle?

--Je n'ai vu que Claudie.

--Allons dner, dit Ripainsel. Je suis riche, et j'ai vu Rita. Mon me
est dans les toiles.




                                 XIII


De graves vnements se prparaient dans la maison Bonsergent. Le major
sentait que le moment tait venu de tenir la parole donne au colonel
Malaga, et, prvoyant la rsistance de Claudie, il se prparait 
la lutte. Mme Bonsergent, toute dvoue  Audinet, se tenait prte 
soutenir le corps de bataille, et mme, au besoin,  commencer le feu.
Claudie, tout entire aux souvenirs de la veille, tait loin de se
douter qu'elle approchait du moment dcisif.

Mon enfant, dit le major, je suis vieux.

--Bon! dit Claudie, tu n'as que soixante ans et tu marches comme un
Basque.

--J'ai soixante-trois ans, reprit Bonsergent, et j'ai vu Novi,
Austerlitz, Leipsick et Waterloo. Cela fait dix-sept campagnes qui
peuvent aisment compter pour quarante, car je ne compte pas le
Trocadro o nous montmes aprs avoir brl six cartouches. Je suis
vieux et je voudrais te voir heureuse.

--Je suis trs-heureuse, rpliqua Claudie.

--Ce bonheur ne peut pas durer toujours, dit le pre. Il faut qu'une
fille se marie.

--Eh bien! mariez-moi, pourvu qu'il ne soit plus question d'Audinet.

--Claudie! s'cria Mme Bonsergent d'un ton svre.

--Maman, il m'ennuie; ce n'est pas ma faute. Je n'aime pas les
sentences.

--Il t'aime tant! dit le major, et le colonel te regarde comme sa fille.

Claudie garda le silence.

--Tu refuses? dit Mme Bonsergent.

Mme silence.

Aimes-tu quelqu'un? demanda le major.

Mme silence.

Malheureuse enfant! s'cria lodie dans un transport tragique, faut-il
que tu sois ne pour notre dsespoir!

Bonsergent secouait les cendres de sa pipe d'un air irrsolu.

Dcidment, dit-il, tu ne veux pas d'Audinet?

--Non, papa.

--Eh bien, enfonc l'Audinet, et qu'il n'en soit plus question! Aprs
tout, ma fille est ma fille; Malaga le comprendra, ou, s'il ne le
comprend pas, il ira....

--Oh! papa, comme tu es bon! interrompit  propos Claudie en lui sautant
au cou.

--Comme je suis bonasse! veux-tu dire.

--Oh! papa, comment peux-tu penser?

--Va, va, ne te gne pas. Il y a longtemps que je l'ai dit: les pres
sont la proprit de leurs enfants.

--C'est fort bien, interrompit lodie; mais qui se chargera d'conduire
Audinet?

Le major se gratta la tte.

Je ne sais pas..., dit-il, le premier venu.... toi, moi ou Claudie.

--Je me rcuse, dit Mme Bonsergent.

--C'est dommage, dit le major, tu parles si bien!

Cette basse flatterie ne drida pas le front d'lodie.

Non, dit-elle. M. Audinet est un excellent parti, le colonel est notre
ami, je puis tolrer, mais non pas approuver ce refus.

--Tolrer! approuver! Qui te demande ta tolrance ou ton approbation?
s'cria le major en colre; nous ferons bien nos affaires sans toi,
n'est-ce pas, Claudie?

--Voici le moment de les faire, dit Mme Bonsergent avec un sourire amer;
je vois d'ici M. le secrtaire gnral qui s'avance.

--Claudie, soutiens-moi, dit le major.  nous deux, nous en viendrons
peut-tre  bout.

En effet, Audinet ne tarda pas  paratre, vtu de noir et cravat de
blanc, enferm dans un faux-col dont les pointes lui sciaient les deux
oreilles. On le reut d'un air contraint. Le major cherchait la formule
d'un refus, Claudie n'osait l'expliquer, et Mme Bonsergent, qui n'avait
pas perdu tout espoir, jouissait secrtement de l'embarras de son mari
et de sa fille. Claudie sortit et se retira dans sa chambre sous un
prtexte. Mme Bonsergent allgua une visite qu'elle devait depuis
longtemps  Mme la receveuse gnrale, et le pauvre major, pestant
contre la destine, se vit forc de tenir compagnie  Audinet. Celui-ci
remarqua ce froid accueil, et d'une voix altre:

Ces dames vont faire des visites? demanda-t-il.

--Ou se fourrer de la pommade dans les cheveux, dit Bonsergent exaspr.
lodie remplit la maison d'onguents de toute espce; sa chambre est une
pharmacie.

Il y eut un assez long silence.

Mon pre est venu hier? dit le secrtaire gnral.

--Oui, rpliqua le major, et, puisqu'il faut en parler, viens au jardin
avec moi, nous causerons plus librement.

Audinet plit. Le dbut ne prsageait rien de bon.

Vous me refusez! dit-il.

--Eh non! s'cria le major en arpentant l'alle  grands pas; non, je
ne te refuse pas. Je fais au contraire le plus grand cas de toi, de ton
pre, de ta mre, de toute ta famille et de tes deux cent mille francs;
mais....

--Mais? demanda Audinet.

--Mais Claudie est trop jeune.

--Trop jeune!

--Elle a pour toi l'affection d'une soeur. Cela lui ferait de la peine
d'en changer....

--Ah!

--Et tiens, pour tout dire d'un mot, car on me fait faire des discours
longs d'une aune, Claudie ne le veut pas.

--Ah! dit Audinet, je l'avais bien prvu....

--Si tu l'avais prvu, dit Bonsergent, pourquoi t'y es-tu expos?

--Je l'avais bien prvu, continua Audinet, que ce maudit Parisien nous
porterait malheur.

--Quel Parisien?

--Ce Brancas, qui vient ici tous les jours.

--Tu n'as pas le sens commun. On dit qu'il pouse Mlle Oliveira.

--Je me soumets au destin, dit le secrtaire gnral, mais je veux
savoir pourquoi Mlle Claudie me repousse. Mon cher major, vous ne pouvez
pas me refuser cette consolation.

--Ma foi, dit le major, je ne m'y oppose pas. Le ciel m'est tmoin que
j'ai souhait ce mariage autant que toi-mme; mais Claudie ne le veut
pas, et l'on ne met plus au couvent les filles dsobissantes. Reste
ici, je vais chercher Claudie.

Audinet entra dans le kiosque. Il tait rempli de fureur contre Claudie,
contre Brancas et contre le major mme. Tout lche et insolent qu'il
tait, il aimait Claudie, et cet amour tromp lui causait de cruelles
tortures. En un instant, mille projets sinistres se croisrent dans
sa cervelle. Il voulait se venger, mais il hsitait sur le choix de la
vengeance. Il voulait surtout contraindre Claudie  l'pouser, dt-il
pour cela commettre un crime.

Vous m'avez demande, monsieur Audinet, dit la jeune fille en entrant;
que me voulez-vous?

Elle rassemblait tout son courage pour une explication dcisive.

--C'est donc fini, dit le secrtaire gnral d'une voix rauque, et vous
ne m'aimerez jamais!

--Je suis votre amie, rpondit-elle; ne me demandez rien de plus.

--Claudie! je vous aime tant!

--Je ne vous ai pas encourag, dit-elle.

--Vous l'aimez, lui!

--Qui? _Lui_.

--Brancas.

--Je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais, rpliqua-t-elle
firement. Cela doit suffire.

--Cruelle! dit Audinet en s'agenouillant devant elle.

Claudie cherchait vainement  se dgager. Tout  coup Brancas parut et
demeura stupfait sur le seuil de la porte.

Levez-vous donc! s'cria Claudie, honteuse et irrite de cette
surprise.

Audinet se leva, et d'un geste railleur:

Monsieur, dit-il au Parisien, je vous cde la place.

Puis il sortit sans que personne chercht  le retenir. L'avocat n'eut
pas le temps de demander une explication  Claudie, car le major entra
presque aussitt.

Vous n'tes pas encore chez Oliveira? dit-il.

--Non, rpondit le Parisien; mon ami Ripainsel n'tait pas prt quand
je suis parti, et faisait encore un choix entre dix-sept cravates
diffrentes; j'ai perdu patience, et j'ai cru bien faire en venant vous
demander quelques conseils.

--Sur quoi, mon cher monsieur? Ma vieille exprience est  votre
service. Est-ce sur les poires de _beurr gris, rouge, d'Amboise_, ou
sur les _doyenn_? Rien n'est plus simple. Vous mettez vos poiriers
 huit ou dix mtres de distance, en espaliers, exposs surtout au
couchant, quoique l'orient et le midi ne soient gure moins favorables,
sauf dans les ts trs-chauds. Vous supprimez les branches parasites
qui ne donneront jamais de fruits et qui consomment la sve; vous...

--Papa, dit Claudie, veux-tu faire ta toilette? Tu ne seras jamais prt.

--Prt  quoi?

-- faire visite  M. Oliveira.

-- quelle occasion? dit le major.

--Il t'a invit ce matin  passer la soire chez lui. Tu n'as donc pas
entendu?

--Non, le diable m'emporte.

--Je l'ai entendu, moi, et Rita m'a jur qu'elle ne me reverrait de sa
vie si j'y manquais.

--Oh! si Mlle Rita l'a jur, c'est chose rsolue. Attendez-moi ici mon
cher monsieur, je vais me faire la barbe et nous partirons ensemble.

 ces mots, Bonsergent sortit. Brancas, tonn, regarda Claudie, qui se
mit  rire et lui dit:

--Je ne veux pas que vous alliez chez Rita sans moi. Comprenez-vous?
Je vais me faire coiffer. Prenez ce _Wilhelm Meister_, et lisez en
m'attendant. Cela vous distraira.

En mme temps elle lui donna sa main  baiser, et s'chappa, plus lgre
qu'une hirondelle.

Que faisait cet Audinet aux pieds de Claudie? pensait l'avocat.
Aimerais-je une coquette?

Ce soupon s'enfona dans son me comme un fer aigu. Les mes dlicates
sont lentes  souponner, mais le soupon les dchire de blessures
ingurissables. Brancas ignorait tout de Claudie, sinon qu'il l'aimait
et que pour elle il aurait donn sa vie.

Elle me dit d'esprer, et elle souffre que cet Audinet se mette  ses
genoux! pensa-t-il. Elle se mnage un mari!

Cette pense fut pour lui un trait de lumire. Il estima moins Claudie,
sans pouvoir cesser de l'aimer; car l'amour ne se mesure pas toujours
 l'estime, et l'histoire d'Adam qui renonce au Paradis pour ne pas
abandonner ve est ternellement vraie.

Mon oncle avait raison, dit-il, d'pouser une Anglaise rousse et de
mauvaise humeur. Il ne craint pas, lui, qu'on se jette aux pieds de la
fille de sir Gaspardus Shenectady.

Au milieu de ces rflexions, Claudie entra.

Venez, dit-elle, nous sommes prts.

Brancas se leva sans dire un mot.

Voyons, dit-elle en se regardant dans la glace, je veux savoir si vous
avez du got. Me trouvez-vous belle ce soir?

--Admirable.

--Vous dites cela du bout des lvres, comme un mari de quinze ans. Que
dites-vous de ces fleurs rouges dans mes cheveux?

--Que je vous aime.

--Je le sais bien, dit-elle avec une moue charmante. Rpondez  ma
question. Que dites-vous de ces fleurs rouges?

--Claudie, Claudie, la coquetterie vous perdra!

--Et vous, monsieur, la gravit. Venez-vous d'un enterrement par
hasard?

Brancas poussa un profond soupir.

Allons, monsieur, continua-t-elle, donnez-moi la main s'il vous plat
et quittez cet air de saule pleureur qui vous va fort mal, je vous en
avertis. Voici mon pre.

Le major entra bott, cravat, pingl, habill, et donnant le bras
 Mme Bonsergent. Elle s'avanait toute dcollete, les bras nus, et
enferme dans une robe de velours rouge que Vieilleville admirait depuis
dix ans.




                                 XIV


Partons-nous? dit Bonsergent. Il est dj neuf heures. La moiti de la
ville est couche, et l'autre,  coup sr, se dshabille.

Cette remarque, qui fit hausser les paules  lodie, fort ddaigneuse
pour les habitudes rgulires de la province, tait parfaitement vraie
en temps ordinaire. Heureusement, la fte improvise par Oliveira, le
dsir de recommander ses parents et soi-mme  un dput influent,
le secret espoir d'un bon souper (qui n'tait pas annonc dans le
programme, mais que tout le monde prvoyait), et enfin le dsir de voir
Brancas, que les trois journaux de Vieilleville avaient tour  tour
reprsent comme le plus farouche des dmagogues ou comme le plus
brillants des orateurs, tout cela avait runi dans le salon d'Oliveira
la plus grande partie des habits noirs et des robes de soies de
l'arrondissement. Une dizaine d'officiers d'infanterie et de cavalerie
tous semblables par leurs manires, sinon par l'uniforme, se promenaient
dans le salon en retroussant leurs moustaches aussi cires que leurs
bottes. Deux ou trois des plus jeunes et des plus hardis se glissaient
prs de quelques dames relgues dans un coin du salon, et qui, comme
eux avaient vu le feu.

Parmi les personnages, aprs le matre de la maison, brillaient au
premier rang le conseiller d'tat, le prfet, le gnral, le secrtaire
gnral et le colonel Malaga. Rita, assise au coin de la chemine, et
vtu d'une simple robe blanche  peine dcollete, o sa beaut brillait
sans l'aide de l'art, recevait d'un air gracieux tous ses invits,
attentive  les appeler par leurs noms et  leur montrer la plus active
sollicitude. Elle pratiquait  merveille le mtier si difficile de
matresse de maison, sans distraction, sans oubli, pleine de prsence
d'esprit et de sang-froid, regardant  la fois tous les visiteurs,
souriant  tous et ne rpondant qu' un seul. Cependant elle tait
proccupe d'une pense secrte. Sans connatre encore l'amour de
Brancas et de Claudie, elle avait remarqu l'admiration de son amie pour
l'avocat, et elle s'tonnait qu'il s'empresst aussi peu de venir lui
faire sa cour.

Le conseiller d'tat, qui devinait sa pense, regardait la pendule avec
impatience. Quand neuf heures sonnrent, Athanase Ripainsel parut seul,
semblable au fils de Ple, le plus beau des Grecs. Il traversa le salon
d'un air ais, la tte haute et sans saluer personne comme il convient 
un jeune homme bien portant, riche et clibataire, donna une poigne de
main  M. Oliveira, marcha droit  Rita, qui l'attendait avec quelque
motion, lui dbita un petit compliment prpar d'avance, et s'adossant
 la chemine, prs d'elle, promena sur l'assemble le plus fier des
binocles. Graindorge, tonn de le voir entrer seul, allait lui parler
de son neveu, mais Rita le prvint.

O donc est monsieur votre ami? dit-elle.

--Je ne sais, rpondit Athanase. Il est sorti pour donner la main  Mlle
Bonsergent et l'amener ici.

--Ah! dit Rita rveuse.

Oliveira, qui causait dans un groupe de la chert toujours croissante
des cuirs et de l'influence des vents aliss sur la fabrication des
tiges de bottes, se retourna et dit:

Eh bien, monsieur, vous n'amenez pas M. Brancas?

--Il est all chercher Claudie, rpliqua Rita d'un ton significatif.

Au mme moment, le Parisien parut donnant le bras  la rveuse lodie
qu'il essayait d'adoucir et de gagner par cette politesse mritoire.
Claudie les suivait avec son pre.

Claudie n'avait jamais t plus belle. Sa physionomie tait souriante,
ses yeux rayonnaient d'une joie douce. Elle gotait sans mlange le
plaisir d'aimer et d'tre aime. La moiti de l'assemble la regardait
avec une admiration non dguise, pendant que l'autre moiti, plus
circonspecte, se pressait autour de Rita comme pour lui faire un
bouclier contre son amie.

Rita le sentit, et, quoiqu'elle et assez d'esprit et de conscience de
sa beaut pour ne craindre aucune rivalit, elle se sentit assez mal
dispose pour la nouvelle venue. L'amiti, qu'on croit si immuable,
n'est gure moins mobile que l'amour. Un professeur du Jardin des
Plantes, homme doux, pacifique, et sens, jeta l'an dernier son ami
du troisime tage dans la rue, uniquement pour vrifier si les amis
jouissent de la facult des chats, qui, dit-on, de quelque hauteur
qu'ils tombent, se trouvent toujours sur leurs pattes en arrivant 
terre. Un autre, plus curieux encore et plus dvou  la science, coupa
son ami par tranches, le sala et le hacha menu comme chair  saucisses,
dsireux d'introduire un mets nouveau dans la _Cuisinire bourgeoise_,
et de remdier aux disettes de viande pendant les pizooties. Celui-l
tait un utilitaire. Un troisime, chimiste distingu, mais conome,
essayait sur ses amis la force de ses poisons. Un ami, disait-il, en ces
temps malheureux est moins rare et moins cher qu'un petit chien. Ce
fut sa seule dfense devant le juge ignorant qui l'envoya  la potence.
Hlas! on a si peu d'gards pour les savants!

Ceci vous fera comprendre comment l'aimable Rita, qui sentait le sceptre
chapper de ses mains, eut un vague dsir d'trangler la belle Claudie.
Au reste, ce dsir dura peu, et la muette contemplation d'Athanase
Ripainsel, qui paraissent bloui de toute les paroles et de tous les
gestes de Rita, ne servit pas peu  ramener le calme dans l'me de la
jeune Parisienne. Claudie, sre d'elle-mme, et sre de Brancas,
ne s'aperut pas de la froideur de son amie, et crut qu'il fallait
l'attribuer aux proccupations habituelles d'une matresse de maison.

Oliveira fit grand accueil au major, et, tendant la main  Brancas:

Mon cher monsieur, dit-il, nous commencions dj  dsesprer de vous.
Il ne faut pas que vos succs oratoires vous fassent ngliger vos amis.

Brancas rpondit une phrase polie qu'Oliveira, dj occup ailleurs,
couta d'un air distrait, et suivit son oncle, qui le regardait avec des
yeux flamboyants.

Malheureux! dit Graindorge, tu veux donc te perdre? Que fait ici ce
Ripainsel qui se pose de trois quarts en regardant Mlle Rita, comme
une gazelle qui mange des confitures? C'est toi qui nous amnes ce
prtendant? Car c'est un prtendant.

--Dieu le veuille! dit Brancas.

--Et la dputation?

--Je me prsenterai  Paris. N'est-il que Vieilleville au monde?

--Va, je te sauverai malgr toi, dit l'oncle.

--Gardez-vous en bien, rpliqua Brancas. Un bonheur d'oncle ressemble
rarement  un bonheur de neveu, et ce serait un trs-mauvais calcul de
mettre l'un  la place de l'autre. Laissez-moi tre heureux  ma guise,
s'il vous plat, ou vous ne serez jamais commandeur.

Cette menace apaisa le conseiller d'tat, qui n'en rsolut pas moins de
brouiller  tout prix Brancas avec Claudie.

La soire se passa comme toutes les soires. On chanta beaucoup, on joua
beaucoup du piano, on but du punch, du sirop, on avala des glaces, on
joua le whist; des jeunes gens de famille, cachs dans un rduit cart,
perdirent au lansquenet quelques milliers de francs; des mchoires
se dsarticulrent  force de biller; et dj les goutteux et les
asthmatiques cherchaient  grand bruit leurs chapeaux, lorsque M.
Oliveira rendit  tout le monde la joie la plus vive en offrant son bras
 Mme Bonsergent et en annonant qu'on allait souper.

Ce fut un coup de thtre. Des cinq sens que l'avare nature nous a
donns, le seul qui naisse et ne meure qu'avec nous, c'est le sens du
got. De plus, l'exprience a prouv que de toutes les varits connues
de la race humaine, l'lecteur tait la plus vorace. Cette remarque,
faite il y a soixante ans par le clbre Cabanis fondateur de la
physiologie, et mise  profit par Oliveira, tait le fondement de sa
politique.

On se prcipita dans la salle  manger avec une impatience mal contenue.
Quelques coudes exercs frayrent rapidement un large passage  leurs
propritaires; quelques bottes crasrent quelques souliers de satin;
quelques sacrebleu! dominrent le bruit des gmissements; mais, enfin,
il y eut de la place et du jambon pour tous: c'tait le problme 
rsoudre.

Un hasard, qu'Athanase avait savamment prpar, lui permit d'offrir
son bras  Rita et de la prserver, grce  ses larges paules et  ses
poignets robustes, de toute atteinte. Il s'assit prs d'elle et tout
d'abord s'cria:

Mademoiselle, que vous tes belle!

Ce compliment, qui ne demandait pas un grand effort d'esprit, fit
sourire Rita.

Voulez-vous du poulet? dit-elle.

Athanase avana son assiette.

Oui, mademoiselle, dit-il avec sensibilit, de quelle ardeur
j'attendais votre retour!

--Vous ne buvez pas, dit Rita en remplissant son verre jusqu'aux bords.

Athanase le vida d'un trait.

Ce vin est excellent, rpliqua-t-il. C'est du Volnay premier cru.....
Ah! dit-il en soupirant, vous n'avez pas besoin de ce vin pour
m'enivrer! Vous souvenez-vous, mademoiselle, de ce jour fortun o j'eus
le bonheur de valser.....

--Avec moi? o donc? dit Rita, qui s'en souvenait fort bien.

--Au bal de la prfecture, il y a dix-huit mois. Cet heureux souvenir ne
sortira jamais de mon coeur.

La plupart des autres convives taient groups au hasard, et des
conversations s'engageaient d'un bout  l'autre de la vaste table.

Messieurs, dit Oliveira d'une voix qui domina toutes les autres, je
bois  la prosprit de la France, notre belle patrie!

--Et  la confusion des Anglais! ajouta le major Bonsergent en levant
son verre.

--Cela va sans dire, ajouta le receveur des finances.

--La France, poursuivit Oliveira, est le vrai peuple de Dieu.

--C'est l'Angleterre qui fait tous les trous, dit le receveur.

--Et c'est la France qui les bouche, dit Athanase.

--La France est le pays des grands hommes, dit Oliveira.

--Mieux que cela, monsieur, dit Brancas, la France est un grand homme.

--Oh! oh! dit le receveur des finances, un peu tonn d'une ellipse
aussi forte.

Plusieurs lecteurs prtrent l'oreille. On suivait sur leurs figures
naves le progrs de la discussion. Quelques verres et quelques
fourchettes restrent levs.

Oui, reprit Brancas, le peuple franais tout entier est un grand homme.

--Grand homme quand il fend du bois? demanda Audinet.

--Oui, monsieur, et quand il fait des souliers, et quand il balaye les
rues, et quand il fait le pain, et quand il gche le pltre; grand homme
en tout, grand homme toujours.

--C'est la thse des dmagogues et des flatteurs du peuple, dit Audinet,
qui voulut compromettre son adversaire aux yeux de l'assemble. Or, le
nom de dmagogue, comme tous ceux qu'on tire du grec, meut toujours les
lecteurs. Si tout le monde en France est grand homme, continua Audinet,
il n'y a plus de grands hommes; si tout le monde est hros, il n'y a
plus de hros.

--Justement. C'est ce que je voulais dire, rpliqua Brancas; il n'y a
plus ni hros ni grands hommes: nous sommes tous debout sur la colonne
Vendme, les bras croiss.

--Avec Napolon? dit le colonel Malaga.

--Avec Napolon, la redingote grise et le petit chapeau.

--Oh! oh! s'cria le directeur de l'enregistrement, le nez dans son
assiette.

--Voil qui est fort, dit le receveur des finances, la bouche pleine.

--Ces avocats n'ont pas leur langue dans leur poche, dit un voisin.

--L'arme franaise est invincible, reprit Brancas, qui entrana toute
l'assemble et surtout les officiers.

--Jamais on n'a vaincu les Franais que par trahison, ajouta un
sous-lieutenant.

--Vive l'arme franaise! dit un lecteur un peu chauff par le vin.

-- la sant de l'arme franaise!

--Messieurs, dit le prfet se levant  son tour,  la sant du roi.....

--De la charte et de son auguste famille! interrompit un convive.

Tout le monde clata de rire. Le convive, par modestie, se cacha le nez
dans sa serviette.

Oui, tous les Franais sont des hros! reprit Brancas.

--Hum! hum! grommela le colonel.

--C'est fort simple, dit l'avocat. N'tes-vous pas vous-mme un hros?
J'en appelle  toute l'assemble. N'avez-vous pas, quinze ans durant,
sabr  droite et  gauche, et perc, fendu, cass ou cras des
centaines de ttes, de bras ou de jambes dont vous n'aviez jamais connu
les propritaires? N'est-ce pas l ce qui fait le hros? Vous tes
un hros monsieur, le major Bonsergent est un hros; qu'on vous donne
l'arme  commander, vous vaincrez  Ina,  Wagram, et vous entrerez
dans Moscou comme dans un moulin. J'en jurerais. N'tes-vous pas
franais; n'tes-vous pas invincibles? Si Napolon seul a pris place sur
la colonne, c'est qu'on ne pouvait pas y mettre toute la grande arme.

--Quelle nation nous sommes! dit un marchand de soieries.

Les lecteurs taient charms. Oliveira s'en aperut et dit tout bas au
conseiller d'tat:

Mon gendre est un peu froid, mais il va bien. Athanase qui vit le
triomphe de son ami, voulut en prendre sa part.

L'empire du monde est  la France, dit-il d'une voix sonore et
imposante. Les druides mme l'ont prdit.

Toute l'assemble resta indcise, croyant  une plaisanterie.

Que veut-il dire, avec ses druides? demanda le marchand de soieries.

--Tu ne comprends donc pas? lui rpondit sa femme, il parle des truites.
C'est pour se moquer de nous.

--Ma foi, dit Oliveira en riant, si les druides l'ont prdit.....

--Buvons aux druides! interrompit Audinet.

--Oui, dit Athanase avec force, buvons  la France! buvons  ces druides
qui sous le couteau de Csar, osrent annoncer l'immortalit et la
mission divine de leur race. Tous les autres peuples sont puiss: la
France seule est encore jeune et forte. L'Orient est fini, la Jude est
morte, la Grce est enterre depuis vingt sicles, Rome tombe en ruines,
la France seule sent, prvoit, juge, travaille et combat. D'une main,
elle montre aux nations les tables de la loi nouvelle; de l'autre, elle
tient le glaive. Que l'Antechrist se lve, qu'il marche contre elle,
qu'il porte la main sur le soldat de Dieu, et vous verrez rouler sa tte
au pied de l'autel. De quelque ct que la France se tourne, sa voix se
fait entendre aux extrmits du monde, et des quatre points de l'horizon
les peuples voient flotter au vent les plis de son drapeau sacr.  qui
s'adressent les opprims de toutes les parties de la terre?  Dieu et 
la France! Je bois  la France et aux druides!

--Je t'assure, dit le marchand de soieries  sa femme, qu'il a parl des
druides et non pas des truites; mais qu'est-ce qu'un druide?

--Je ne sais pas, dit la femme; mais c'est bien beau, ce qu'il dit l.

--Est-ce que tu comprends?

--Non, et toi?

--Pas davantage.

--C'est gal, dit la femme, il parle bien, et c'est un bien bel homme.

--Est-ce une nouvelle religion que vous nous apportez l? demanda
Audinet d'un ton railleur. Nous avions dj bien des cultes reconnus;
celui de Mahomet, celui de Brahma, celui de Mose, celui de Calvin et
mille autres, sans compter le culte catholique. Est-ce que nous aurons
aussi le culte des druides, et reviendrons-nous  la fort d'Inminsul?

--Ma foi, dit Athanase, je ne suis pas trop ferr sur les dogmes de
cette religion, mais je l'ai entendu enseigner par quelques-uns des plus
grands esprits et des plus honntes gens de France, et je sais fort bien
qu'elle ne rapportera jamais  ses aptres ni places ni argent. C'est un
signe certain qu'ils ont cherch la vrit, s'ils ne l'ont pas trouve.

--Je crois que vous avez raison, dit  voix basse Rita, que les
dernires paroles d'Athanase avaient surprise et charme.

Elle devina qu'il cachait sous sa gaiet picurienne un esprit lev et
capable d'enthousiasme, quoique la jouissance d'une grande fortune et
l'apathie naturelle de la province eussent un peu rouill les ressorts
de cette me nergique. Sa galanterie un peu cavalire, mais non pas
gauche ou maladroite, ne dplaisait pas  la jeune Parisienne ennuye
des froids discours de ces jeunes gens  la mode qui ont transport 
Paris toutes les grces de l'Angleterre et du Jockey-club. Un peu
de dpit contre Brancas, qui dissimulait mal sa froideur, servait
puissamment les intrts d'Athanase; et, sans y penser, elle reut avec
tant de bonne grce et de reconnaissance les empressements de Ripainsel,
qu'il en conut les plus grandes esprances.

D'un autre ct de la table, les destins jaloux avaient troubl le
bonheur de Brancas et de la belle Claudie. D'abord, Mme Bonsergent
s'tait assise entre eux, et, en face de Claudie, le livide Audinet,
dont les yeux ternes et fixes ne quittaient pas un instant ceux de Mlle
Bonsergent.  ct d'Audinet, le colonel Malaga regardait de travers le
Parisien, dans l'esprance de l'intimider et de l'loigner de Claudie.
Brancas, indiffrent aux regards menaants du colonel, se sentait
nanmoins gn et troubl comme un orateur siffl par un auditoire.
Pour sortir d'embarras, il essaya de gagner Mme Bonsergent, tche assez
difficile.

lodie n'tait pas une mchante femme, quoique son esprit imprieux et
subtil la rendit incomprhensible aux neuf diximes des habitants de
Vieilleville, et insupportable au dernier dixime. Partout elle voulait
rgner, par la beaut comme par l'esprit, et elle souffrait impatiemment
les atteintes de l'ge. Secrtement choque de l'attention exclusive que
Brancas donnait  Claudie, qu'elle ne pouvait se rsoudre  traiter en
fille raisonnable et nubile, elle regardait l'avocat avec malveillance.
Comme elle avait t jolie, elle avait trouv beaucoup de flatteurs, qui
lui persuadrent sans peine que son gnie tait le plus beau et le plus
sublime qu'on et vu en ce sicle. Au premier rang de ces flatteurs
tait le secrtaire gnral qui, de bonne heure, devina sa faiblesse.

Il est ais de comprendre que le Parisien ne pouvait pas lutter contre
Audinet dans le coeur de Mme Bonsergent. Tout poli et bien lev qu'il
ft, il avait trop peu de temps pour faire sa cour  une vieille femme
prtentieuse qui levait les yeux au ciel vingt fois par minute, et que
ses amis appelaient la muse tragique du dpartement. Brancas, simple
et franc comme tous les bons esprits, lev d'ailleurs  Paris, o
le mouvement imprieux des affaires rompt  tout moment les intrigues
longues et compliques, n'entendait rien  cette stratgie de province.

Mlle Claudie est, ce soir, d'une beaut admirable, dit-il  Mme
Bonsergent.

--Que dites-vous de moi, monsieur? demanda Claudie.

--Quelque chose que vous ne devez pas couter, rpliqua Brancas en
riant.

Toute autre mre et t flatte des paroles du Parisien, mais lodie
fut blesse au fond du coeur qu'il n'et d'attention que pour sa fille.
Elle rpondit schement. Brancas, tonn, regarda le secrtaire gnral
et le vit sourire d'un air de triomphe. Il devina la pense d'Audinet,
et, pour rparer sa faute:

C'est tout votre portrait, madame, dit-il d'un air srieux.

--J'tais moins brune autrefois, dit Mme Bonsergent en minaudant.

--Moins brune? rpondit le Parisien, est-ce possible? Les lis et les
roses ne sont rien auprs de vous.

lodie sourit.

C'est  ma fille qu'il faut dire ces belles choses, dit-elle.

Effectivement, la mre de sa fille tait couperose; mais Brancas n'en
voulut pas dmordre.

Avez-vous vu au Louvre le portrait de Jeanne d'Aragon?

--J'ai d le voir, rpondit Mme Bonsergent.

--C'est un des plus beaux ouvrages de Raphael, dit Brancas, et le modle
tait digne du peintre. Jeanne d'Aragon a t l'une des plus belles
princesses du seizime sicle. Je trouve en vous, madame, quelques-uns
de ses traits et surtout cette physionomie fire et douce qui annonce la
puissance et le gnie.

Audinet, qui suivait attentivement la conversation du Parisien et de Mme
Bonsergent, frona le sourcil. Il sentait que son rival allait le gagner
de vitesse, et il se hta d'interrompre le cours des flatteries de
Brancas. Peu de moments aprs, le souper finit, et chacun se leva pour
rentrer dans le salon. L'avocat alla s'asseoir prs de Rita.

Eh! bien monsieur, dit celle-ci, comment trouvez-vous Mlle Bonsergent?
Il parat que la province ne vous fait pas peur.

--Je la trouve trs-digne de votre amiti, rpondit Brancas.

--Elle a de l'esprit?

--Un esprit charmant. Je n'aurais pas cru qu' Vieilleville.....

--Sa mre, interrompit Rita, est une vritable perle.

--Euh! euh! dit le Parisien d'un air indcis, comment l'entendez-vous?

--Comme il faut l'entendre, rpliqua Mlle Oliveira. N'est-ce pas le
devoir des mres de faire ressortir le mrite de leurs filles?

--Assurment.

--Eh bien, le ridicule de Mme Bonsergent ne donne-t-il pas un nouveau
prix  la simplicit charmante de Claudie?

--Savez-vous, mademoiselle, dit Brancas, qu'on n'gorge pas plus
agrablement ses amis que vous ne faites?

--Moi, gorger! Vous me faites tort, je vous assure. J'aime mes amies
de tout mon coeur, mais je puis bien remarquer que Mme lodie est
sotte, qu'elle croit avoir tout le gnie de monde, qu'elle ennuie de ses
prtentions potiques tous ceux qu'elle rencontre, et qu'elle choque les
esprits les plus indulgents. Qu'en pensez-vous, monsieur? ajouta-t-elle
en se tournant vers Athanase.

--Je pense que vous avez raison, comme toujours, rpondit Ripainsel.

--Monsieur Ripainsel, continua Rita, restez prs de moi, je vous prie.
Vous tes un juge prcieux. Personne n'opine du bonnet avec plus de
bonne grce que vous.

La conversation continua quelque temps sur ce ton; mais dj il tait
trois heures du matin, et la plupart des gens n'aspiraient qu' dormir
et digrer en paix. Les plus gs donnrent le signal du dpart et
furent bientt suivis de la foule des invits.

Quand Athanase se retira avec son ami Brancas:

Monsieur, lui dit Oliveira, j'espre que vous me ferez le plaisir de
revenir ici?

Athanase regarda Rita.

Monsieur, dit-il, j'allais vous en demander la permission.

Mlle Oliveira sourit, et, se tournant vers Claudie, lui dit tout bas:

Chre belle, j'ai tout un monde de choses  te dire. Ferme ta porte
demain; j'irai passer l'aprs-midi avec toi.

Les deux amies s'embrassrent, et tout le monde prit cong d'Oliveira.

Brancas et Ripainsel accompagnrent la famille Bonsergent. L'avocat
donnait le bras  Claudie, Athanase  sa mre, et le major marchait
devant et portait le menu bagage, je veux dire les morceaux de musique,
Brancas, rest un peu en arrire, dit  Claudie:

Je vais partir dans trois jours pour Paris.

--Qu'allez-vous faire  Paris? demanda-t-elle inquite.

--Claudie, continua l'avocat, m'aimez-vous?

--Qu'allez-vous faire  Paris?

--Ordonnez-moi de rester ici, et j'y resterai.

--Que voulez-vous que j'ordonne? Ai-je des droits sur vous?

--Claudie, je vous aime.

--Que sais-je? Vous m'aimez, et votre oncle demande pour vous une autre
femme!

--Vous savez bien que je ne l'aime pas.

--Que sais-je? Rompez d'abord avec M. Oliveira, et nous verrons.

Quelque effort que fit l'avocat, il n'en put tirer d'autre rponse.

Et vous, dit-il, que fait  vos genoux cet insupportable Audinet?

Claudie clata de rire.

M. Audinet, rpondit-elle, est  la maison par la volont de mon pre
et de ma mre, et il n'en sortira que.....

--Par la force des baonnettes!

--Prcisment.

--Eh bien! nous aurons recours aux baonnettes.

--N'en faites rien, si vous m'aimez, dit Claudie d'un ton suppliant.
Vous ne connaissez pas le colonel Malaga?

--Ce n'est pas au colonel que j'ai affaire, mais  son fils.

--Le colonel n'est jamais bien loin, dit Claudie, et M. Audinet, qui
n'est pas brave, vous le jettera dans les jambes  la premire occasion.

--Bah! dit Brancas d'un air chevaleresque, le colonel, aprs tout, ne
m'assassinera pas, et s'il faut se battre....

--Je ne sais, dit Claudie, mais je tremble, et, s'il faut tout avouer,
je crains encore plus le fils que le pre. Vous ne savez pas de quelles
calomnies M. Audinet est capable.

On tait arriv  la porte de la maison Bonsergent. Athanase et le
Parisien prirent cong du major et des dames, et allrent se coucher.

Es-tu content de ta journe? dit Brancas.

--Content! Je suis ravi!

--De qui? de Mme Bonsergent?

--Mauvais plaisant!

--Ravi d'avoir gagn ton procs?

--Oui, d'abord. Sais-tu que je suis maintenant beaucoup plus riche
qu'elle?

--Elle? Qui, elle?

--Rita, parbleu! Est-ce qu'il y a deux femmes au monde?

--Parle plus respectueusement, je te prie, dit le Parisien. Claudie est
un ange.

--Et Rita, une divinit. Quels yeux! que d'esprit! Jure-moi que tu ne
l'aimes pas.

--Je te le jure.

--Et que tu ne l'pouseras jamais, ou je t'tends sur la poussire.

--Ma foi! dit le Parisien, l'amour est dangereux dans ce pays, s'il faut
que je choisisse entre le glaive du colonel Malaga et le tien.

--Malaga! s'cria Athanase. Je te plains. C'est le bourreau des crnes.
Il n'a jamais manqu son coup.

--Bah! dit le Parisien, c'est qu'il n'a rencontr que des maladroits.
Aprs tout, quel prtexte a-t-il pour me couper la gorge?

--Quel prtexte? Tu crois que ce vieux matre d'armes a besoin d'un
prtexte. Je te garantis qu'il trouvera, si tu lui dplais, mille moyens
de t'amener sur le terrain, et son fils mille moyens pour ne pas s'y
laisser traner.

Brancas se coucha, l'esprit rempli des plus douces images; cependant une
vague inquitude troublait ses rves de bonheur.

Pourquoi cet Audinet est-il aux genoux de Claudie! pensait-il toujours.
Et pourquoi ne veut-elle pas me dire qu'elle m'aime, sans avoir pris ses
prcautions?

En cherchant inutilement une rponse  ces deux questions, il
s'endormit.




                                  XV


Le lendemain, ds deux heures de l'aprs-midi, Mlle Oliveira rendit
visite  son amie. Le major Bonsergent, galant comme on l'tait au
sicle dernier la conduisit au jardin o dj Claudie l'attendait.
Les deux amies, restes seules, changrent d'abord quelques paroles
insignifiantes qui n'avaient pour but que de prparer, ou, si l'on veut,
de retarder l'explication dcisive.

Ce jardin est magnifique, dit Rita.

--Oui, assez beau, rpondit ngligemment Claudie.

--Cela vaut mieux qu'un salon. On reoit son monde sous la vote azure
des cieux, parmi les fleurs et les fruits, en vue d'une verte valle.
C'est un cadre qui fait mieux ressortir les personnages.

--Oui, dit Claudie en riant, mais quand ces personnages sont des niais
ou des ennuyeux?

--Il y a bien autre chose que des ennuyeux  Vieilleville, dit Rita. On
y voit des trangers, des Parisiens, des....

--Des avocats! interrompit Claudie toujours en riant.

--Oui, des avocats. Mon philosophe, par exemple n'est pas trop ennuyeux.

--C'est vrai.

--Je parie qu'il vient souvent te voir.

--Tous les jours, dit Claudie, qui sentit que la lutte s'engageait, et
qui l'accepta bravement.

--Tous les jours!

--Mon Dieu, oui; mon pre assure qu'il aime passionnment
l'horticulture.

--L'horticulture seulement? dit Rita d'un air assez froid.

--Que veux-tu qu'il aime de plus? demanda Claudie.

--Ton pre, peut-tre, qui la lui enseigne.

--Tu m'y fais penser, dit Claudie. Peut-tre aussi aime-t-il l'histoire
de la guerre d'Espagne, car mon pre la sait sur le bout de son doigt,
pour l'avoir apprise sur place et  ses dpens; aussi je t'assure qu'il
ne se fait pas faute de la raconter.

--Et ton pre, comment l'aime-t-il?

--Que veux-tu dire?

--L'aime-t-il un peu? beaucoup? passionnment?

--Est-ce que je suis juge de ces choses-l? demanda Claudie.

--Parlons franchement, dit Rita. On m'a dit que M. Brancas ne quittait
pas ta maison.

--Tu vois bien qu'on s'est tromp, puisqu'il n'est pas l.

--On m'a dit qu'il t'aimait. Est-ce vrai?

--Qu'en sais-je? dit Claudie rougissant.

--Tu rougis; donc, c'est vrai. Pourquoi m'en faire un mystre?

--Et toi, un interrogatoire?

--Il est tout naturel que j'interroge. Supposons que j'aie un oison, un
seul; qu'il aille chez mon voisin, et que mon voisin le tue et le mange;
n'ai-je pas le droit de faire des rclamations?

--Trs-bien, dit Claudie, si le voisin l'a attir chez lui; mais si tu
l'as envoy chez le voisin?

--Tu avoues donc que tu l'as mang?

--Mang? Non, mais il est  la broche.

--Ah! Claudie, c'est mal. Comment! Je n'ai qu'un hgelien, un seul, un
oison d'une espce rare et hors de prix, et tu l'enlves sous mes yeux.
Claudie, Claudie! c'est une noirceur abominable.

--Tu tiens donc beaucoup  ton hgelien? demanda Claudie.

--Beaucoup? Non. Ce serait trop. Mais j'y tiens assez pour vouloir le
garder dans ma mnagerie.

--Et l'pouser?

--Oh! non. Ce mariage est une invention de mon pre et de M. Graindorge,
ce conseiller d'tat au crne beurre frais que tu as vu chez nous.

--Tu as tout Paris et tu m'envies un avocat!

--Envies! Quel vilain mot! Sache, mon enfant, que je n'envie jamais. Je
suis comme Csar, qui n'enviait rien....

--Mais qui prenait tout, dit Claudie.

--Parfait.... Donc, tu le prends?

--Oui.... non.... peut-tre.... je ne sais pas....

--Que fais-tu de ton Audinet?

--Rien de bon. M. le secrtaire gnral, sous ombre que mes parents
l'autorisent, est venu se jeter  mes pieds, en plein kiosque, hier.

--Et tu ne l'as pas pri de ne plus revenir?

--J'allais lui parler, et d'un bon style, lorsque l'avocat a eu la
maladresse d'entrer.

--C'est fcheux! et qu'as-tu fait?

--J'ai mis l'Audinet  la porte, et dit  l'autre: Je vais me faire
coiffer, attendez-moi, s'il vous plat.

--Claudie! s'cria Rita d'un air solennel, tu es une forte tte.

--Je le crois.

--Et tu iras loin, c'est moi qui te le prdis.  propos, dis-moi:
Connais-tu ce fier binocle qui nous contemplait hier avec tant
d'assurance, et que l'hgelien m'a prsent hier?

--Ah! ah! dit Claudie en riant, je vois que tu ne porteras pas longtemps
le deuil de l'avocat.

--Coquette! tu voudrais, pour ta gloire, que je mourusse de jalousie.
Quant au binocle, que tu appelles, je crois, Rouxpainsel ou Ratpainsel,
ou je ne sais comment, quel homme est-ce, je te prie?

--C'est un druide.

--Claudie, ma petite Claudie, ne me fais pas languir, je t'en conjure,
pense  l'hgelien que je t'ai cd de si bon coeur, et parle-moi
franchement.

--Eh bien, c'est un druide blond.

--Je l'ai vu. Aprs?

--C'est, dit Mlle Bonsergent, le meilleur garon du monde et le plus
gai; mais il a le got de tous les gentilshommes de campagne; il adore
les cuisinires.

--Fi donc!

--J'ai cru que tu voulais savoir la vrit vraie; si tu n'as demand que
la vrit officielle, excuse ma sincrit.

 ce moment, Catherine parut et annona M. Brancas. Rita voulut se
lever.

Non, reste, dit Claudie. Sa visite ne sera pas longue.

Le Parisien parut surpris et gn de la rencontre de Mlle Oliveira;
cependant, comme ils avaient tous deux beaucoup d'usage du monde, cet
embarras rciproque cessa bientt. Brancas aprs rflexion, fut content
d'avoir trouv l'occasion de mettre fin  une situation ridicule.
Il dploya la plus rare habilet pour faire entendre  Rita, sans
l'offenser qu'il aimait Claudie; et Mlle Oliveira, qui riait de ses
efforts pour expliquer une chose qu'elle entendait si bien et qui lui
tait indiffrente, s'amusait  le pousser et  l'embarrasser.

Aprs une heure de cet exercice fatiguant, Brancas puis et dsesprant
de se faire comprendre, allait prendre cong des deux jeunes filles,
lorsque la malicieuse Rita l'arrta court.

Monsieur, dit-elle, je vous entends, vous aimez Claudie et vous n'osez
me le dire. Suis-je donc si terrible? Eh! mon Dieu, rien n'est plus
simple, ma franchise vous paratra peut-tre extraordinaire, et je ferai
peut-tre mieux, suivant les rgles de la _civilit purile et honnte_,
de paratre ignorer les conventions de mon pre et de M. Graindorge:
mais quoi! je suis seule sur la terre, car un pre est un pre et ne
peut se charger de certaines ngociations difficiles et dlicates. Vous
tes libre, monsieur, et je me charge de le dire  mon pre. Claudie
vous aime, je le sais....

--Je n'ai rien dit de pareil, s'cria Claudie.

--Bon! je l'ai devin.

--Invent!

--Devin. Au reste, le mot ne fait rien  la chose. Je m'offre  vous
servir de tmoin.

--Mademoiselle, dit le Parisien en lui baisant la main, vous avez la
grce et l'esprit d'un ange.

--Mais, dit Claudie, si Rita est un ange, que me reste-t-il  moi?

--Tu seras une divinit, dit Rita en riant. Adieu mes amis, je vous
quitte. Mariez-vous et soyez heureux, c'est le mieux que vous puissiez
faire.

L-dessus, remettant son chle et son chapeau, elle sortit.

Vous m'aimez donc? dit Brancas  Claudie.

--Puisqu'elle le dit! rpliqua-t-elle en souriant.

Comment peindre les transports et la joie de ces deux amants? Claudie
tait la plus heureuse des femmes. Elle oubliait Audinet, elle
s'enivrait du bonheur prsent et du bonheur  venir. Heureux moments,
trop rares dans la vie de l'homme, et qui devaient tre suivis d'un
triste rveil!

Il fut convenu que Brancas, press de revenir  Paris, la demanderait en
mariage le jour mme, et que la noce se ferait le plus tt possible, en
dpit de tous les Audinet.

Le major Bonsergent, consult, n'osa ni donner ni refuser son
consentement. Comment violer la parole donne au colonel Malaga? Comment
rompre une amiti de cinquante ans? Cependant Claudie n'eut pas trop de
peine  le dterminer.

Eh bien! dit-il, si ma femme y consent....

Mais lodie rpondit par un refus net et catgorique. Les empressements
de Brancas, les prires et les larmes de Claudie ne purent la flchir.

Faites ce qu'il vous plaira, dit-elle, vous le pouvez, mais ma volont
est immuable. J'ai l'me assez nave encore pour ne pas comprendre qu'on
manque  sa parole.

En ralit, elle voulait se donner le temps de consulter Audinet.

Ne la pressez pas trop, dit  voix basse le major  Brancas, vous
la feriez butter comme un ne sur un caillou. Au reste, je rponds de
tout.

Brancas partit le coeur plein d'un bonheur infini. Son cheval fit en dix
minutes le trajet entre Vieilleville et la maison d'Athanase.

Je me marie! j'aime! je suis aim! dit le Parisien en sautant dans les
bras de son ami.

--Cela se voit, dit Athanase, mon pauvre _clair_ est fourbu.
Maintenant, dfie-toi du colonel Malaga, et souviens-toi de cet illustre
_blagueur_ qui disait que le Capitole est voisin de la roche Tarpienne.




                                  XVI


Audinet tait rentr chez lui plein de rage. La froideur presque
mprisante de Claudie le dsesprait. Le lendemain de la demande de
mariage faite par Brancas, il alla chez le major Bonsergent et ne
rencontra qu'lodie. Il apprit d'elle le nouveau et irrparable malheur
dont il tait menac, et sortit plein de fureur.

Je l'aime assez, dit-il, pour la har jusqu' la mort. Oh! je me
vengerai.

Tout  coup une ide infernale se prsenta  lui, et il l'adopta
sur-le-champ.

Le soir mme, vers six heures, Brancas reut un billet anonyme ainsi
conu:

On vous trompe. La personne que vous aimez en aime un autre, et tous
les soirs,  onze heures, le reoit dans sa chambre. Vous pouvez vous en
assurer vous-mme,

  UNE AMIE INCONNUE.

L'criture tait contrefaite. Brancas plit de colre et de douleur.
Audinet aux genoux de Claudie lui revint  l'esprit.

Quoi! ce misrable!... pensa-t-il indign.

On a beaucoup mdit des lettres anonymes. Il est vrai pourtant qu'elles
produisent gnralement plus d'effet que les lettres signes des noms
les plus respectables, et la marque la plus certaine de leur utilit est
l'usage constant qu'en font un si grand nombre de gens dans toutes
les petites villes de province. Le Parisien, entran par une force
invincible, prit le chemin de Vieilleville, et, sans se montrer 
personne, se mit  rder aux environs de la maison Bonsergent.

Il n'attendit pas longtemps.  onze heures, Audinet parut,
reconnaissable seulement  sa dmarche, car la nuit tait noire et
claire seulement de la ple lueur des toiles. Le coeur de l'avocat
battit violemment.

Le secrtaire gnral ouvrit avec un passe-partout la porte du jardin,
voisine du kiosque, que longeait une rue dserte, et la referma avec
soin. L'avocat, dj branl par la vue de ce passe-partout, voulut
vrifier son malheur jusqu'au bout. S'aidant des pieds et des mains,
il grimpa sur le mur, et de l, sans trop d'effort, descendit dans le
jardin. Il suivit avec prcaution les traces d'Audinet, et parvint 
quelques pas de la maison. L, il vit le secrtaire gnral escalader,
au moyen d'une chelle de cordes, la fentre de Claudie, qui tait au
premier tage,  ct de celle de sa mre, et se jeter dans les bras
d'une femme vtue de blanc qui tenait l'chelle.

Brancas demeura atterr. Aucun doute n'tait possible. Il connaissait
cette chambre et celle qui l'habitait. Dans la fureur dont il tait
anim, il eut envie de grimper lui-mme aprs Audinet, de surprendre
la perfide, de la confondre et de la tuer. Heureusement, Audinet avait
retir l'chelle de cordes, et le jeune homme se trouvait sans armes et
sans moyens de vengeance!

Quelle cole! pensait-il les dents serres. Voil une vertu de
province! Et moi qui ai ddaign pour elle Rita, un million et la
dputation. Amour, richesse, ambition, tout m'chappe!

Il attendit Audinet. Il voulait le forcer  se battre et le tuer 
tout prix; mais une pluie violente le fora de sortir du jardin et
de chercher asile sous un toit qui s'avanait en saillie dans la rue
voisine. Cet incident changea le cours de ses ides; la pluie et le
froid le glaaient; il se sentit pris d'une fivre violente et rentra
chez Athanase, qui ne s'tait aperu ni de son dpart ni de son retour.

Le lendemain, malgr la fivre, l'avocat rsolut de partir. Son ami
essaya de l'en dtourner.

Non, dit Brancas, j'ai reu des lettres d'un client dont le procs va
se juger dans trois jours. Il faut que je parte.

--Eh! pourquoi ne m'en as-tu pas parl plus tt?

--Je l'avais oubli, dit Brancas. Envoie, je te prie, un exprs porter
cette lettre  Mlle Bonsergent.

--Pourquoi n'y vas-tu pas toi-mme?

--Je suis press. Je veux faire ma malle. Ne m'interroge pas.

--Hum! ceci est bien extraordinaire, dit Ripainsel; mais il ne fit
aucune question.

Claudie tait de la plus belle humeur du monde lorsqu'elle reut la
lettre de son amant. Elle chantait, elle riait, elle faisait mille
caresses au major. Elle prit la lettre et monta dans sa chambre pour la
lire plus  l'aise. D'une main lgre, elle rompit le cachet, la lut et
tomba vanouie. Voici ce terrible billet:

Claudie, j'ai vu cette nuit,  onze heures, Audinet monter dans votre
chambre; vous teniez l'chelle de cordes. Ne mentez pas; je l'ai vu. Je
voulais d'abord vous tuer et lui avec vous, et punir votre infamie.
Il vaut mieux que je parte. Adieu, vivez heureuse, si votre crime vous
laisse sans remords.

Celui qui vous aimait, qui vous hait et qui vous maudit.

  BRANCAS.

Quelques instants aprs, elle reprit ses sens, vit la lettre et comprit
tout son malheur.

Est-ce que je rve? dit-elle; il m'a vue! il a vu Audinet! Il me croit
criminelle; et, sans me laisser le temps de me justifier, il part!....
C'est impossible. O donc tais-je cette nuit? Ma mre tait malade; on
m'avait fait un lit prs du sien; j'ai dormi dans sa chambre. Qui donc
a pu tenir une chelle de cordes et faire monter cet homme!.... Ah!
malheureuse que je suis! Et Catherine?

Elle sonna. La servante parut.

Catherine, dit imptueusement Claudie, qu'avez-vous fait cette nuit?

--J'ai dormi, mademoiselle, rpondit-elle un peu trouble.

--Vous dormiez  onze heures du soir?

Catherine garda le silence.

Vous n'avez fait entrer personne dans ma chambre? Rpondez-moi
sincrement, ou je vous fais interroger par mon pre.

--Mademoiselle, dit Catherine effraye, pardonnez-moi, c'est lui qui l'a
voulu.

--Qui, lui?

--M. Audinet. Il me dit que c'tait une pure plaisanterie, et comme
mademoiselle couchait depuis deux jours dans la chambre de sa mre, je
ne crus pas mal faire....

--C'est bien, Catherine. Si pareille chose se renouvelle, je le dirai
 mon pre, qui vous tuera comme deux chiens, vous et votre complice.
Restez, je vous pardonne,  condition que vous allez faire porter ceci 
M. Brancas, chez M. Ripainsel.

--Oh! c'est facile, dit Catherine, charme d'en tre quitte  si bon
compte. Le garon boulanger du coin, qui me fait les doux yeux, prendra
le cheval de son patron et fera votre commission en vingt minutes.

Voici la lettre de Claudie:

Vous m'accusez d'infamie! Vous me condamnez sans m'entendre et vous
partez! Je vous le dfends, monsieur! Je veux que vous connaissiez les
vrais coupables! Aprs, vous partirez, car je ne vous reverrai jamais:
vous avez dout de moi.

  CLAUDIE.

Brancas lut ces lignes et se sentit branl. Comme tous les amants, il
dsirait trouver sa matresse innocente.

Cependant, j'ai vu! se dit-il. Que va-t-elle inventer pour sortir
d'affaire. Cet Audinet est capable de tout, mais qui donc tenait
l'chelle? Mme Bonsergent est malade et ne quitte pas le lit.... Suis-je
aveugle ou insens? Aprs tout, il sera toujours temps de partir?

Sur ces sages rflexions, il fit seller un cheval, partit au galop et
descendit  la porte du major. Claudie l'attendait, le prit par la main,
et, sans dire un mot, le mit en prsence de Catherine, qui rpta les
explications qu'elle avait donnes.

Eh bien? dit Claudie, reste seule avec le Parisien.

Il se jeta  ses genoux et demanda pardon dans les termes les plus
loquents. Claudie demeura inflexible. C'tait une me fire, hautaine
et obstine, qui aimait mieux tre brise que plier, et qui ne
pardonnait pas  son amant d'avoir dout d'elle.

Claudie! s'cria Brancas, je vous adore. Qui n'et dout comme moi
devant ce terrible tmoignage? Claudie, ayez piti de mon dsespoir.

--Adieu! dit-elle.

Brancas, dsespr, se mit  la recherche du secrtaire gnral. Il
voulait venger sur lui toutes ses douleurs. Audinet le vit entrer
en tremblant dans son cabinet de travail. Le visage du Parisien,
ordinairement doux et poli, tait en ce moment-l contract par une
fureur froide qui glaa le sang dans les veines du secrtaire gnral.

Monsieur, dit Brancas sans le saluer, connaissez-vous cette criture?

Il montrait le billet anonyme.

Non, dit Audinet, qui recula instinctivement dans un coin de la
chambre.

--Vous tes un infme menteur et un misrable coquin! s'cria Brancas
d'une voix tonnante.

Au bruit, le colonel Malaga entra.

Qui se permet de parler ainsi chez moi? dit le colonel.

--Moi! rpliqua Brancas furieux. Moi! qui parle  monsieur votre fils.

--Qui? vous! reprit le colonel d'une voix insolente. Et d'abord, mon
petit monsieur, commencez par ter votre chapeau. Je suis chez moi et je
veux qu'on me respecte.

--Monsieur, dit Brancas, je crois parler  un homme d'honneur.

--C'est fort heureux! interrompit Malaga.

--Et je viens vous dire que votre fils est un misrable!...

--Encore! dit le colonel. Est-ce que vous avez fait votre testament,
monsieur le Parisien?

--On m'avait bien prvenu, dit amrement Brancas, qu'offens par le fils
j'aurais  me battre avec le pre.

--Eh bien, il fallait profiter de l'avis, dit le colonel. Quelle est
votre arme?

--Le pistolet.

--Trs-bien, monsieur. Demain matin,  sept heures, je vous attends.

Audinet sourit d'un air de mauvais augure. Brancas sortit de la maison,
et sans reprendre haleine, retourna chez Ripainsel. Celui-ci tait le
plus heureux des hommes.

Tiens, lis, dit-il.

M. Oliveira prie M. Athanase Ripainsel de lui faire l'honneur de dner
avec lui lundi prochain.

--Je parie, ajouta-t-il d'un air fat, que miss Rita ne ddaigne pas ton
serviteur.... Tous les bonheurs  la fois!

--Tant pis! rpliqua Brancas, que la vue de cet homme heureux
contrariait secrtement.

--Comment, tant pis!

--Eh oui, tant pis pour toi, tant pis pour Rita, tant pis pour le Grand
Turc et pour le Grand Mogol! Toutes les femmes ne valent pas le diable!

--Oh! oh! dit Ripainsel, le vent souffle-t-il de ce ct-l, mon
compre?....  propos tu ne pars plus?

--Non. Je vais demain couper la gorge au colonel Malaga.

--Qu'est-ce que je te disais? Je parie que tu as cras la patte de son
chien? Vieux soudard, va! J'espre bien qu'il ne mourra pas dans son
lit.

--Veux-tu tre mon tmoin?

--Parbleu! Quelle est ton arme?

--Le pistolet.

--Tu es habile?

--Oui, assez.

--Allons, tant mieux, rpliqua Ripainsel qui cacha son inquitude sous
un air de bonne humeur. Tire le premier, si tu peux, et coupe-lui le
nez proprement. Veux-tu te faire la main d'avance? J'ai l d'excellents
pistolets de tir.

La soire se passa en exercices de cette espce. Brancas cherchait 
tromper sa colre et son dsespoir. Il ne put s'empcher de confier
 son ami la querelle qu'il avait eue le matin avec Claudie, et le
fcheux rsultat de sa crdulit. Athanase haussa les paules.

--C'est un orage qui passera, dit-il. Claudie veut se faire valoir.
C'est fort bien fait. Cela t'apprendra  ne jamais croire ce que tu
vois, et  obir; disposition excellente pour entrer en mnage. Je veux
qu'on m'empale si jamais il m'arrive de souponner Rita.

--Tu es donc bien avant dans ses bonnes grces?

--Aussi avant qu'on puisse l'tre, ami de mon coeur, rpondit Athanase.
Tous les jours je la vois, je lui dis que je l'aime, elle rit; que je
veux l'pouser, et elle refuse en riant; hier, en parlant, j'ai bais la
main qu'elle me tendait  l'anglaise pour la serrer. Elle m'a ferm
la porte au nez. Si ce n'est pas l de l'amour je ne m'y connais plus.
Oliveira ne voit rien ou ne veut rien voir, et ton oncle lui-mme, le
conseiller au crne beurre frais, en prend son parti et ne me fait plus
mauvais accueil.

--Heureux garon! dit Brancas en soupirant.

--Va, ton tour reviendra, dit Athanase; en attendant, buvons frais; la
joie est au fond des pots.

Brancas suivit son conseil, mais la tristesse le gagnait.

Si je ne t'avais vu brave en plusieurs occasions, dit Athanase,
j'aurais peur pour toi de quelque faiblesse.

--Je ne suis pas faible, rpondit Brancas, et je ne crains pas la mort;
mais puis-je me consoler d'avoir perdu Claudie?

--Bah! dit Athanase, qu'est-ce que l'amour? Je ne sais plus qui l'a dit:
C'est le contact de deux pidermes. Que l'piderme soit brun, rose ou
blanc, ou rance et jauni comme un vieux parchemin, c'est toujours un
piderme, et la nature n'en suit pas moins ses lois ternelles.

--Impie! s'cria Brancas, est-ce que Rita n'est qu'un piderme?

--Les personnalits sont interdites, dit gravement Athanase.

--Je plains le major Bonsergent, dit Brancas aprs un long silence; il
perd un lve qui tait prs de lui faire honneur.

--Eh! tu n'es pas perdu, j'espre.

--Je l'espre aussi, si tu veux dire que je ne suis pas mort, mais mon
coeur est dchir de regrets, et je bnirai la balle qui m'tera la vie.

--Quel charmant convive tu fais? dit Athanase. La vie! la mort! Eh! tu
ne rabches que ces deux mots! Aprs tout, la vie, c'est peut-tre la
mort; la mort, c'est peut-tre la vie.

--Mon cher ami, dit Brancas, ayons le courage de contempler la mort en
face. Ce n'est rien ou peu de chose. C'est le passage d'une existence 
une autre.

--On change de chemise, dit Athanase; voil tout.

--Qu'est-ce que le globe terrestre? continua l'avocat; un amas de
matires en dcomposition et en recomposition continuelle, un tas de
dtritus immondes, un sjour malsain, une table o tous les animaux
de la cration se vautrent  l'envi, une goutte de substance en fusion
dtache du soleil par un coup de tte de comte aventureuse, un je ne
sais quoi dont la petitesse doit faire rire les habitants de Saturne et
de Jupiter. C'est bien la peine de regretter ce logement? Quelque part
que m'envoie la Providence, je ne saurais trouver pire sjour.

--Trs bien! dit Athanase. Il est neuf heures. Allons-nous nous coucher.
Il faut avoir l'oeil clair, la main sre et l'esprit net, et par ce
moyen, camper une balle dans le nez du sieur Malaga, qui ressemble  une
trompe.

Le mme soir, le colonel alla rendre visite au major Bonsergent. Son air
grave et farouche tonna Claudie qui sortit sur un signe de son pre.

Veux-tu me servir de tmoin? demanda le colonel.

--Tu te bats? dit le major tonn.

--Oui.

--Contre qui?

--Contre ce maudit Parisien.

--Il t'a offens?

--Moi? non. Je l'ai entendu se quereller avec Audinet, et....

-- quel propos?

--Je l'ignore. Audinet n'a pas voulu me le dire.

--Et l'autre?

--Je ne lui ai pas demand.

--Il fallait les laisser se quereller.

--Mon cher ami, dit le colonel avec effort, tu connais ce pauvre
Audinet. Sa place l'oblige  beaucoup de mnagements, et....

--Il t'envoie ferrailler  sa place? Brave garon! va. Entre nous, plus
je le vois, plus je me flicite que Claudie n'en ait pas voulu.

--Ne parlons plus de cela, dit le colonel avec impatience. Veux-tu, oui
ou non, me servir de tmoin?

--Contre mon futur gendre? C'est impossible; mais toute la garnison se
fera un plaisir de me remplacer.  quel heure est le duel?

-- sept heures du matin.

Le colonel sortit brusquement, et sur son passage heurta Catherine, qui
prtait l'oreille suivant l'usage de son mtier et qui se hta d'avertir
sa matresse. Cette terrible nouvelle branla la fire Claudie. Elle
sentit  ce coup combien son amant lui tait cher, et, malgr l'orgueil
qui luttait dans son coeur contre l'amour, elle crivit  Brancas ces
deux mots:

Aimez-moi et vivez.

  CLAUDIE.

Elle passa toute la nuit dans une inquitude mortelle, rvant toute
veille, et croyant voir le corps sanglant de Brancas. Elle pria Dieu
avec une ferveur extraordinaire.

Hlas! pensait-elle, c'est mon orgueil qui l'a perdu.

Le matin, ds six heures, elle vit son pre prendre sa canne et sortir.

O vas-tu? dit-elle.

--Me promener dans la campagne.

--Tche d'empcher cet affreux duel! s'cria-t-elle.

--Qui te l'a dit? demanda le vieillard tonn.

--Qu'importe? Je le sais.

Et elle se hta de lui raconter la perfidie d'Audinet, sa querelle
avec Brancas, et le refus qu'elle avait fait de se rconcilier, et les
raisons probables du duel.

--Ah! le lche coquin! s'cria le major en pensant  Audinet.

Il courut chez le colonel Malaga. Celui-ci tait dj sorti avec ses
tmoins. Le major prit des informations dans le voisinage, et suivant
toujours le colonel comme  la piste, il parvint  l'apercevoir. Mais
dj il tait trop tard. Le combat tait commenc.

Brancas et Ripainsel, accompagns d'un officier de la garnison de
Vieilleville, qui servait de second tmoin  l'avocat, arrivrent les
premiers sur le terrain. Peu aprs parut le colonel. On se salua,
on chargea les armes, on mesura quinze pas de distance et les deux
adversaires se mirent en ligne. Le hasard favorisa Brancas, qui tira le
premier.

La balle effleura seulement le front du colonel et coupa une touffe de
cheveux.

Bien vis! dit Malaga, mais voici qui est mieux...

Au mme moment arrivait le major tout essouffl.

Ne tire pas! s'cria-t-il.

Malaga baissa son pistolet, dj lev et attendit.

Malaga, dit Bonsergent, coute-moi deux minutes, et tu feras aprs cela
ce que tu voudras.

Le colonel y consentit, et les tmoins s'tant carts par discrtion,
le major lui rpta le rcit de Claudie. Malaga frmit de rage.

Et c'est l mon fils! s'cria-t-il. Mais, pour mon honneur, il faut que
ce jeune homme me fasse des excuses.

--Des excuses de quoi? dit le major.

--De tout ce qu'il lui plaira. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'on
m'aura brav impunment.

Bonsergent haussa les paules.

Non, point d'excuses! dit Brancas. J'ai tir sur lui qu'il tire sur
moi. Plus tard, nous verrons.

Le major lui remit le billet de Claudie. Brancas le lut, et lui sautant
au cou:

Ah! mon pre! s'cria-t-il, que je suis heureux!

--tes-vous prt? dit le colonel.

--Je le suis.

Le coup partit, et Brancas, frapp dans la poitrine, tomba sanglant sur
le gazon. Ripainsel et le major coururent  lui et le relevrent. Il
essaya de parler et s'vanouit. Le colonel voulut s'approcher.

Va-t'en! lui cria Bonsergent d'une voix terrible, va-t'en! Il ne tient
presque  rien que je prenne sa place.

Malaga partit, et  trois cents pas de l il rencontra son fils Audinet,
qui rdait, attendant l'issue du combat. Ce ft une fcheuse ide, car
le colonel, exaspr par les rvlations de Bonsergent, lui brisa sa
canne sur les paules, et l'aurait assomm, sans l'intervention des
tmoins.

Comment peindre la douleur de Claudie! Heureusement, on ne meurt pas de
toutes les balles. Celle-ci fut extraite assez habilement, et l'histoire
de ces deux amants a fini comme les contes de fes. Ils se marirent,
ils vivront longtemps, et ils ont beaucoup d'enfants. Si ce n'est l le
bonheur, je ne m'y connais pas. Brancas, devenu sage, et riche de ses
plaidoyers et de la succession de l'oncle Graindorge, voyage  travers
le monde avec sa femme, ses enfants et son yacht, libre et heureux comme
un Anglais hors de son le. Sa dernire lettre que j'ai reue il y a
trois jours, est date de Borno.

Rita, qui a pous le bel Athanase, aujourd'hui dput au Corps
lgislatif, est heureuse comme toutes les Parisiennes.

Malaga vit encore.

Audinet remplit je ne sais quelles fonctions, je ne sais o.





                                 LES

                        AMOURS DE QUATERQUEM




                                  I


Oui, dit Quaterquem en posant sa plume sur la table, le problme
est rsolu, et le ballon va voler comme l'hirondelle et remplacer la
diligence. J'aurai des millions.... (Dieu! que ce pain est dur!) et les
duchesses se rouleront  mes pieds.... (ce sale Auvergnat devrait
me donner de l'eau mieux filtre); le monde est  moi.  propos, que
vais-je en faire?

 ce moment le portier entra.

Monsieur, dit-il, c'est aujourd'hui le 15 avril!

--J'en suis bien aise. Fait-il chaud?

--Oui, monsieur, assez. Je vous apporte la petite quittance....

--Les feuilles commencent  pousser?

--Oui, monsieur. Le propritaire....

--Et les oiseaux chantent dans les bois?

--Monsieur, je le prsume. J'tais venu....

-- puissante nature, toujours belle et toujours riante dans sa jeunesse
immortelle!

--Monsieur, c'est deux cents francs....

--Que tu m'apportes? Sois le bien venu, mon brave. Et quel est l'homme
gnreux?...

--Monsieur, c'est le propritaire....

--Qui me les envoie? Oh! digne homme!

--Non, monsieur....

--Comment ton propritaire n'est pas un digne homme?

--Je ne dis pas cela.

--Mais tu l'as dit.

--Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, je ne l'ai pas dit!

--J'ai donc menti? dit Quaterquem en se levant d'un bond.

 cette vue, le portier ouvrit la porte et recula sur le palier.

Monsieur, dit-il, au nom du ciel, ne vous fchez pas. Je veux dire que
mon propritaire m'envoie, non pas vous donner, mais vous demander deux
cents francs.

--Ouf! dit Quaterquem. Et  quelle occasion, je te prie? Est-ce
aujourd'hui sa fte?

--Non, monsieur.

--Ou celle de sa femme, qui a le nez fait comme une vitelotte et rouge
comme un homard cuit?

--Non, monsieur, c'est....

--Croit-il que je prte de l'argent  la petite semaine?

--Monsieur vous lui devez un terme.

--Dj?

--Oui, monsieur; vous tes entr ici le 15 janvier 1859: cela fait
aujourd'hui trois mois.

--Trois mois! Comme le temps passe vite!

     La vie est un vase fragile;
     Le briser, hlas! est facile.

La vie, mon pauvre ami, est comme un mur dans lequel on enfonce quelques
clous de distance en distance. Ces clous, ce sont les jours heureux.
De loin, ils paraissent innombrables; arrachez-les, il n'y en pas assez
pour remplir la main. Sais-tu qui a dit cela?

--Non, monsieur.

--C'est Bossuet. As-tu lu Bossuet?

--Non, monsieur.

--Tant pis. C'tait un grand homme, un beau gnie, un aigle de Meaux.

--Monsieur, je suis press. Si vous vouliez....

--Te payer? Si je le veux? Eh! mon pauvre ami, que ne parlais-tu plus
tt.

Quaterquem tira de sa poche la clef de son secrtaire. Au moment de la
mettre dans la serrure, il se retourna. Le portier frmit d'impatience.

Es-tu bien sr, dit-il, que nous sommes au 15 avril?

--Monsieur, voici l'almanach.

--Tu sais le proverbe: Menteur comme un almanach. Je me dfie des
almanachs.

--Voici le journal de ce matin.

--Est-ce que tu crois tout ce que dit un journal?

--Oui, monsieur; je crois tout ce qu'on imprime.

--Eh bien! mon cher ami, je vais te donner une preuve certaine que le
journal a menti. Assieds-toi sur cette chaise et prte-moi une oreille
attentive. Mon histoire ne sera pas trop longue.

--Monsieur, le propritaire m'attend.

--Va lui dire qu'il dbouche une bouteille de vin de Sauterne. Cela lui
fera prendre patience.

--Monsieur....

--Ah! tu m'ennuies,  la fin. Veux-tu m'couter, oui ou non?

--Monsieur je veux tre pay.

--Eh! je ne suis pas sourd. coute d'abord mon histoire. Elle a plus de
rapport que tu ne crois avec ta demande. Je suis n sur les bords de la
Rance, qui est la plus belle rivire de la Bretagne, et, par suite, du
monde entier. Mon pre, qui est mort l'an dernier, m'a laiss huit ou
dix hectares de landes que j'ai vendues six mille francs. J'attendais
l'argent le 14 avril. Or, il n'est pas arriv. Donc, nous ne sommes pas
encore au 15. Donc, il faut prendre patience, et revenir ici quand le 15
avril sera arriv, c'est--dire quand j'aurai reu mes six mille francs.
As-tu compris?

--Oui, monsieur; et je m'en vais.

--Bonsoir, mon ami.

--Je vais chez le propritaire.

--Prsente-lui mes compliments.

--Oui, monsieur; et je lui dirai que vous refusez de payer votre terme,
et il vous fera mettre  la porte.

--Plat-il?

-- la porte; oui, monsieur,  la porte, dit le portier en prenant la
fuite.

Quaterquem ne le poursuivit pas. Il s'assit dans son fauteuil, les bras
croiss, les jambes tendues, et rflchit profondment.

Dcidment, dit-il, la condition de locataire est insupportable. Il
faut que je me fasse btir une maison.... Bah!  quoi bon? Quand on peut
fendre l'air comme une hirondelle, faut-il se mettre en cage comme un
serin?... Conoit-on ce notaire qui garde mes six mille francs?

Trois coups frapps  la porte interrompirent les rflexions de notre
ami.

Entrez! dit-il.

Aussitt un homme de mine douce et polie se prsenta.

Monsieur, dit-il en refusant la chaise que Quaterquem lui offrait,
c'est  monsieur Yves Quaterquem, professeur de physique et de chimie,
que j'ai l'honneur de parler?

--Oui, monsieur,  lui-mme.

--Monsieur, je suis charm de faire votre connaissance. C'est vous qui
avez fait des recherches trs-savantes sur la manire de diriger les
arostats?

--Oui, monsieur, et ces recherches viennent d'aboutir aujourd'hui mme
 la solution du problme. Depuis une heure, je suis certain du succs.
Est-ce  un confrre que j'ai l'honneur de parler?

--Pas tout  fait, monsieur, bien que je fasse grand cas des sciences et
que j'honore particulirement les savants. Votre rputation, monsieur,
est venue jusqu' moi.

--Monsieur!...

--Dans la pratique de ma profession, j'ai souvent affaire aux hommes de
votre gnie, aux inventeurs, et j'ose dire qu'ils n'ont jamais eu qu'
se louer de moi.

--Monsieur, je vous crois. Quelle est votre profession, s'il vous plat?

--Monsieur, je suis connu par mes exploits.

--Vous tes officier?

--Oui, monsieur, officier public, ou si vous voulez, jurisconsulte
charg de citer, notifier et signifier, au plus juste prix, les
ordonnances de justice, jugements et arrts de messieurs de la cour et
du tribunal civil.

--Ah! vous tes huissier, mon cher monsieur; j'en suis bien aise. J'ai
toujours aim les huissiers. Asseyez-vous donc, je vous en prie.

--Monsieur je ne saurais....

Ici l'homme tira de sa poche un papier timbr, parfaitement illisible.

Croyez, continua-t-il, que j'accomplis  regret un pnible devoir. M.
Mardoche, mon client, vous fait rclamer la petite somme de quinze
cent trente-cinq francs quarante-trois centimes, composant en principal,
intrts et frais, le montant de sa crance.

--Ah! oui, je me souviens. Il me vendit il y a six mois, trois ou quatre
instruments de physique. Cela faisait sept cents francs, si je ne me
trompe.

--Oui, monsieur, et les frais de recouvrement de ladite crance font le
reste. Vous avez t condamn par dfaut.

--Et si je ne paye pas aujourd'hui, qu'arrivera-t-il?

--Monsieur, j'ai regret de le dire, mais je me verrai forc de saisir
vos meubles, vos papiers et vos instruments.

--Saisir!... Qui parle de saisir? cria-t-on du corridor. Les meubles
sont  moi et garantissent le payement du loyer.

Au mme moment, un grand et gros homme entra dans la chambre.

Ma foi, dit Quaterquem en s'asseyant dans un fauteuil, voyons qui
l'emportera. Nous allons rire. Mon cher propritaire, ajouta-t-il, je
vous prsente mon huissier; mon cher huissier, je vous prsente mon
propritaire.

--Monsieur, dit le propritaire, on ne se joue pas de moi. Je veux de
l'argent!

--Parbleu! dit Quaterquem, vous n'tes pas dgot. J'en demande au ciel
tous les jours, et je ne sais comment l'obtenir. Croiriez-vous qu'hier
mme j'attendais six mille francs, et que je n'ai pas reu une seule
guine, une seule piastre, un seul petit cu!

L'huissier tait assis et griffonnait en silence.

Que faites-vous l? demanda le propritaire.

--.... O tant et parlant  sa personne.... dit l'huissier. Vous le
voyez bien, j'instrumente et je dresse un procs-verbal de saisie.

--Ces meubles sont  moi! cria le propritaire.

--Aussitt que mon client sera pay, oui, monsieur.

La querelle allait s'chauffer. Heureusement le facteur monta l'escalier
et parut tenant  la main une lettre charge. Quaterquem brisa le cachet
et en tira six billets de banque de mille francs.

Sauv! dit-il;  facteur chri, porteur de la bonne nouvelle, prends
cette pice de cinq francs, la dernire qui orne mon porte-monnaie, et
va boire  ma sant.

Le facteur salua en mettant la main sur son coeur et partit.

Et vous, amis gnreux qui ne m'avez pas abandonn dans le malheur,
soyez bnis! (Voici votre argent; rendez-moi la monnaie.)  celui qui a
tout perdu, il reste toujours une dernire consolation, c'est le visage
afflig de son crancier. Ses amis peuvent l'oublier, son chien peut
chercher un autre matre, mais son crancier, toujours fidle et dvou,
ne le quittera que sur le seuil du cimetire.

Quand le propritaire et l'ambassadeur de Mardoche furent partis,
Quaterquem devint rveur.

, dit-il, me voil riche! De six mille francs tez dix-sept cent
trente-cinq francs quarante-trois centimes dont j'ai fait prsent  ces
braves gens, il me reste quatre mille deux cent soixante-quatre francs
et cinquante-sept centimes pour dner ce soir. C'est un beau denier, et
le fils de mon pre est un puissant seigneur. Comment viendrai-je  bout
d'une pareille somme?

Tout en parlant, il regardait la pendule.

Tiens, dit-il, il est trois heures, et je n'ai pas djeun. C'est
l'effet des motions violentes. Sortons. La promenade est la mre des
ides, et le boulevard des Italiens est leur pre.

L-dessus, il prit le chemin du boulevard. Il ne devinait gure quelle
influence cette promenade aurait sur sa destine.




                                  II


Yves Quaterquem tait l'un des savants les plus civiliss qui aient
jamais mont l'escalier de l'Institut. Son pre, vieux marin breton,
ayant gagn quelque argent  pcher la morue sur les ctes de
Terre-Neuve, l'avait fait lever avec soin, et le jeune Quaterquem,
qui joignait  la ferme volont de sa race une intelligence pntrante,
devint en peu d'annes l'un des mcaniciens les plus distingus de
France; mais toujours occup d'inventer des machines nouvelles et
ngligeant le soin de sa fortune, il vivait  grand'peine, sans
argent et presque sans dettes, au sixime tage d'une maison de la rue
Montmartre. Souvent il rvait la gloire et quelque dcouverte qui devait
rendre son nom immortel: c'est ce rve qui nourrit les hommes de gnie
inconnus.

Dieu sait, dit un jour Quaterquem, tout ce que le genre humain doit 
l'inventeur des diligences; la vapeur et les chemins de fer civilisent
l'Europe et peuplent l'Amrique; avec les ballons, qui sait? je
dfricherai peut-tre l'Ocanie! Or, que manque-t-il aux ballons?
Ce n'est pas le point d'appui, ce n'est pas le moteur: c'est le
gouvernail.... Voil ce qu'il faut chercher. Si je le trouve, Christophe
Colomb, prs de moi, ne sera qu'un marin d'Asnires.

Et il chercha pendant deux ans.

Le 15 avril 1858, jour o commence cette histoire, le problme, aprs
mille expriences, se trouva rsolu, et Quaterquem se vit en passe de
faire le tour du monde en vingt-quatre heures et de cracher sans effort
sur la plus haute cime des Andes. Il avait alors vingt-six ans. C'est
l'ge d'aimer la gloire et d'en jouir.

Il est des hommes de gnie qui frappent les yeux tout d'abord et qui
se promnent dans Paris avec la majest des dieux immortels. Notre ami
Quaterquem n'tait pas de ceux-l. Les mains croises derrire le dos,
le chapeau rejet en arrire, il marchait lentement, plein d'un calme
admirable et sans regarder personne.

Au coin du boulevard et de la rue Vivienne, il fit une rflexion.

En vrit, pensa-t-il, je suis un terrible goste.  trois heures
j'ai fait fortune, il est trois heures et quart, et j'ai dj oubli mes
amis; il faut que ce maudit argent ait des charmes bien extraordinaires.
Si je leur offrais un bol de punch pour rparer ma faute? Eh! parbleu!
voil justement le bol.

Il entra dans un de ces brillants magasins de bric--brac qu'on vient
voir des extrmits du monde civilis, et o l'on rencontre ple-mle
les armures, les casques, les sabres, les dagues, les pes, les
cafetires, les vases du Japon et tous les brillants joujoux qui sont la
spcialit de l'industrie parisienne.

Combien vaut ce vase de Svres? demanda-t-il au marchand.

--Trois mille francs, monsieur.

Quaterquem se mordit les lvres.

Monsieur, dit le marchand, pensez que le vase est unique en Europe.
Aussitt qu'il fut fait, on en brisa le moule. Voyez la peinture, c'est
une copie de la Jeune fille  la cruche casse, de Greuse. Cette copie
est admirable. Elle fut faite sur l'ordre du grand Napolon.

Quaterquem se mit  rire.

Vous en doutez, peut-tre? continua le marchand. tes-vous du mtier?

--Non; je suis gomtre.

--Justement, monsieur; Napolon en fit prsent  M. Monge, comte de
Pluze, qui tait un fameux gomtre et son grand ami, comme vous savez;
et les hritiers de M. le comte de Pluze l'ont vendu  un prince russe,
de qui je le tiens.

--Je vous crois, dit Quaterquem; mais c'est bien cher, trois mille
francs!

--Monsieur, reprit le marchand, nous avons de la porcelaine de Limoges
toute neuve  meilleur march.

Cela ne faisait pas le compte de l'acheteur. Il fit le tour du magasin;
mais il ne pensait qu'au vase de Svres. Enfin il le paya, l'emporta
chez lui, et crivit  dix-sept de ses plus intimes amis la
lettre-circulaire que voici:

  Mon cher ami,

Archimde ne demandait qu'un levier pour soulever l'univers. J'ai
trouv mieux; je conduis les ballons comme un cocher conduit un omnibus.
Dans un mois j'irai voir Pkin. Prpare tes commissions pour le chef du
Cleste-Empire, frre de la lune et cousin germain du soleil.

Un bonheur ne vient jamais seul; l'or ruisselle dans mes poches, et je
viens d'acheter un ancien plat  barbe de Napolon, n  Svres; c'est
l que nous ferons le punch. Je t'attends ce soir  neuf heures.

Tout  toi:

  YVES QUATERQUEM.

Quand les dix-sept lettres furent crites, il se leva pour chercher un
bton de cire  cacheter. Dans ce brusque mouvement, le vase de Svres,
heurt, tomba sur le plancher et se brisa en plusieurs morceaux.

Quaterquem demeura quelque temps immobile. La surprise, le dsespoir, le
regret de l'argent perdu et du chef-d'oeuvre bris l'accablaient en mme
temps. Enfin il prit son parti, et tristement crivit au bas de toutes
ses lettres ce post-scriptum.

P. S. Enfer et damnation! Je viens de casser le plat  barbe de
Napolon. Ne te drange pas. Le punch est remis  des temps meilleurs.
Au diable le vase, l'ouvrier qui le fit, Napolon qui le donna  Monge,
Monge qui le lgua  ses neveux, les neveux, qui l'ont vendu au prince
russe, et le prince russe qui eut la sotte ide de s'en dfaire! Adieu.
Je vais  l'Opra-Comique.

Puis il cacheta et mit  la poste ses dix-sept lettres.  huit heures
il entrait  l'Opra-Comique. Par hasard, il ne trouva de place que dans
une loge, et se plaa au premier rang. Ce hasard devait dcider de sa
vie.

La loge tait vide; mais un quart d'heure aprs, un Anglais entra,
flanqu de deux Anglaises: l'une blonde et mre comme une vieille pomme
ride par le froid de l'hiver; l'autre, non moins blonde, mais belle
comme un lis et charmante comme une hrone de Walter Scott. C'taient
la mre et la fille.

Quant  l'Anglais, c'tait un Anglais. Tout le monde connat cette race
nergique, gauche, intelligente, goste, formaliste et dsagrable, qui
remplit pendant six mois de l'anne les htels du continent. L'Anglais
de la loge tait un des plus beaux chantillons de la race.

Quaterquem, poli comme un Franais du sicle dernier, se leva pour cder
sa place  la jeune Anglaise. Dj la mre tait assise, et notre ami
fut rcompens d'un sourire et d'un: Je vous remercie, auquel l'accent
britannique le plus pur donnait de nouveaux charmes. L'Anglais, roide
comme un pieu, s'assit sans daigner regarder le Breton qui ne s'en
souciait gure, et se pencha vers la jeune fille.

Ma chre Alice, dit-il en anglais, connaissez-vous ce gentleman?

--Non, dit-elle.

--Personne ne vous l'a prsent?

--Personne.

--S'il n'est pas prsent, c'est comme s'il n'existait pas; s'il
n'existe pas, pourquoi l'avez-vous remerci?

Alice leva les paules.

Et s'il n'existe pas, dit-elle, pourquoi me parlez-vous de lui?
Supposons que j'aie remerci le vide, un pur nant: seriez-vous jaloux
du vide?

--Ma chre Alice, dit l'Anglais, vous savez bien que je ne suis pas
jaloux....

--Tant pis.

--Mais....

--Taisez-vous. Voici l'ouverture.

On prludait en effet  l'ouverture du Chalet.

Quaterquem, qui savait un peu d'anglais et qui devinait le reste,
n'avait pas perdu un mot de cette conversation faite  demi-voix. Il
regarda miss Alice et la trouva plus belle que le jour. La musique du
Chalet y perdit quelque chose.

Voil une jolie Anglaise, pensa-t-il. Est-ce la fiance ou la femme de
ce grand garon si roux et si mal lev?

Pendant ce temps, la belle Alice coutait fort attentivement l'opra.
Elle pleura sur le sort des fantassins de l'Autriche quand elle apprit
de Max:

  Qu'au service de l'Autriche
  Le militaire n'est pas riche.

Elle rit aux clats quand elle les vit jouer  la drogue et se pincer
le nez avec des chevilles de bois. Enfin elle scandalisa compltement sa
mre et l'Anglais aux favoris roux. Pendant l'entr'acte, la mre prit la
parole.

Ma chre Alice, y pensez-vous? Vous riez comme une petite Franaise
vapore. Cela est tout  fait choquant.

--Choquant et inconvenable, ajouta l'Anglais.

--Monsieur, dit Alice d'un air assez srieux, je fais grand cas de votre
prudence, et je sais que vous ne seriez pas dplac  la chambre des
communes. Mon pre le dit, et mon pre s'y connat, assurment. Mais, de
grce, n'usez pas cette prcieuse loquence pour une petite vapore.
La nation anglaise y perdrait trop, et je craindrais de n'y pas gagner
assez. Laissez-moi rire et chanter  mon aise, au moins jusqu' ce que
je sois votre femme. Plus tard, nous verrons.

--Alice! dit la mre d'un ton svre.

--Chre mre, dit la jeune fille en lui prenant la main, pourquoi M.
Harrison me fait-il la leon  tout propos? Croit-il que j'ignore les
convenances, et qu'il est parfaitement improper de tmoigner par ses
gestes ou par ses paroles une motion quelconque? Cela est fort bon
dans Oxford-Street, mais nous sommes  Paris et non plus  Londres;
nous sommes au spectacle et non pas au temple, et je n'ai que faire des
sermons de M. Harrison.

Ce discours, qui ne fut pas long, acheva la conqute de Quaterquem. Il
est des jours o les savants aiment comme des ignorants. Ce jour-l,
c'tait le tour de notre ami. Justement son coeur tait vide, car la
science est une matresse jalouse qui ne laisse pas de place  d'autres
amours, et depuis deux ans, Quaterquem, tout occup de ses recherches
sur les arostats, avait men la vie d'un anachorte au dsert. En
quelques instants, ce feu longtemps teint se ralluma et brla le coeur
du pauvre mcanicien.

Quelle folie, pensait-il, d'aimer cette petite fille, dj fiance  un
autre! Je vais me consumer  poursuivre ce rve et livrer au hasard une
dcouverte qui peut-tre doit changer la face du monde!

La rflexion tait aussi inutile que sage. Quaterquem, emport par son
ardeur, ne songea plus qu' se rapprocher de la jeune Anglaise;
mais comment franchir la barrire et violer toutes les convenances
britanniques? Cependant l'entr'acte allait finir; dj la salle se
remplissait de spectateurs; il fit un effort de gnie et trouva cette
question:

Pardon, mademoiselle, n'avez-vous pas nomm M. Harrison?

La jeune Anglaise le regarda d'un air tonn.

Oui, monsieur, dit-elle.

L'Anglais rougit jusqu'aux oreilles; mais Quaterquem tait dcid  ne
pas s'en apercevoir.

Monsieur, dit-il en s'adressant directement  lui, permettez-moi
de vous demander si vous n'tes pas mon cousin James Harrison, du
Devonshire.

--Je n'ai pas de cousin en France, et je ne suis pas du Devonshire, mais
du Lancashire, rpliqua l'Anglais d'un air rogue.

--Lancashire ou Devonshire, c'est tout un. Au reste, je vous flicite,
car le cousin dont je vous parle est, dit-on, un gentleman assez mal
lev.

La jeune Anglaise clata de rire et M. Harrison frona le sourcil.

Bon! pensa Quaterquem, la glace est rompue et la prsentation est
faite. Au reste, monsieur, continua-t-il, la famille Harrison  laquelle
je suis alli est une fort bonne famille  laquelle tout homme d'honneur
pourrait tre fier d'appartenir. Ma tante, mistress Margaret Harrison,
tait l'une des plus belles personnes d'Angleterre. J'ai vu son
portrait, peint par Lawrence; c'est un vritable chef-d'oeuvre. Ce qui
m'tonne le plus, c'est sa ressemblance parfaite avec miss Alice: on
dirait sa mre ou sa soeur.

Tout cela fut dbit d'une haleine avec une simplicit parfaite. Miss
Alice sourit avec grce et fut flatte du compliment. Sa mre coutait
le Franais sans dire un mot, ni remuer seulement la paupire: on et
dit la statue de la Pruderie. Le seul Harrison, hriss comme un dogue,
touffait de colre de ne pouvoir chercher querelle  un homme si poli.

Monsieur, dit Alice, qui prenait plaisir  se moquer de Harrison,
tes-vous d'origine anglaise?

--Pas tout  fait, rpondit Quaterquem. Mon pre tait bas Breton et
ma mre basse Brette, mais une cousine de mon pre, au quinzime degr,
pousa vers 1803, un Anglais qui s'appelait Harrison, et c'est de l que
vient notre parent avec tous les Harrison du Lancashire. En Bretagne,
les cousins, des cousins sont tous cousins entre eux.

--Vous n'avez jamais vu M. James Harrison, votre cousin? demanda miss
Alice.

--Non; mais j'irai le voir ds que ma grande entreprise sera termine.

--Excusez ma curiosit, monsieur, dit Alice, quelle est donc cette
grande entreprise qui vous empche de faire visite  M. James?

--Alice, dit la mre en regardant avec ses yeux rigides, la curiosit
est une chose _improper_.

--Oh! madame, il n'y a nulle curiosit, se hta de rpondre Quaterquem.
Dans un mois le monde entier saura de quoi il s'agit. Je veux donner 
la France l'empire du monde.

--Oh! s'cria la vieille Anglaise, vous en laisserez bien une part 
l'Angleterre.

--Moi! rpondit Quaterquem enchant de son succs, je ne lui laisserai
pas un continent, pas une le, pas un comt.

--Monsieur, dit Alice en riant, vous venez d'indigner ma mre au point
de lui faire parler franais, ce qu'elle avait jur de ne jamais faire,
par patriotisme.

Quaterquem s'excusa poliment. La toile se leva, et le _Domino noir_
interrompit la conversation.

Tout va bien, pensa notre hros, Alice est tonne, sa mre est
indigne, Harrison grince des dents et voudrait mordre.

Il attendit avec confiance la fin du premier acte et parut uniquement
occup du spectacle. Il ne se trompait pas dans ses calculs.  peine la
toile tait-elle baisse que la vieille Anglaise se tourna vers lui et
commena l'attaque en ces termes:

Monsieur, vous avez entendu parler de lord Nelson!

--Celui que mon pre a tu!

--Comment! c'est votre pre qui a tu ce hros!

--Ma foi, dit Quaterquem, ce n'est pas sa faute. Nelson faisait tirer
sur lui, il a tir sur Nelson. Mon pre tait un brave matelot qui
faisait son mtier  bord du _Redoutable_,  Trafalgar. Quand le
_Victory_ que montait Nelson aborda le _Redoutable_, mon pre qui tait
dans les hunes, aperut l'amiral, le visa et, comme il tait bon tireur,
il le tua d'un coup de fusil.

La vieille Anglaise poussa un soupir et se couvrit les yeux de son
mouchoir. Les yeux d'Alice brillaient d'impatience. On y lisait
clairement: Mon cher monsieur, vous venez de dire une sottise.
Quaterquem s'en aperut et perdit contenance. Heureusement, la jeune
fille vint  son secours.

Consolez-vous, chre mre, dit-elle, nous sommes tous mortels, et ce
hros invincible, s'il avait chapp aux balles franaises, n'aurait pu,
nanmoins, vivre ternellement. Sa mort fut bien venge!

--Hlas! ma chre Alice, tu sais aussi bien que moi combien toute notre
famille a perdu dans cette mort funeste.

--Pardonnez-moi, dit Quaterquem, si je vous rappelle sans le savoir un
souvenir douloureux.

--Monsieur, dit Alice, vous ne pouvez pas comprendre le chagrin de ma
mre. C'est un secret de famille.

--Mon pauvre pre avait bien besoin, pensa Quaterquem, de tirer un coup
de fusil  ce chien d'Anglais pour que ce malheureux coup de fusil me
brouillt ds les premiers mots avec une vieille folle!

Il y eut un silence de quelques minutes. Quaterquem, fort embarrass
de sa personne, feignait de lorgner toutes les loges. Tout  coup, la
vieille dame reprit l'entretien.

Monsieur, dit-elle, vous m'accorderez, je crois, que la patrie de
Nelson et de Wellington sera toujours le premier pays du monde.

L'obstination de l'Anglaise fit sourire Quaterquem et lui rendit quelque
esprance.

Prenez garde, monsieur, dit Alice en riant, ma mre va vous arracher
votre secret pour en faire prsent  l'Angleterre. Soyez discret, ou
vous tes perdu, et l'empire du monde passe aux enfants d'Albion.

--Alice, dit la mre, n'interrompez pas notre discussion. Rpondez  ma
question, monsieur, s'il vous plat.

--Ne dites rien, monsieur, reprit la jeune fille en riant encore plus
fort, si vous ne voulez pas voir votre secret publi dans le _Times_
avant quarante-huit heures.

--J'espre, dit la vieille Anglaise, que ce n'est pas une machine
infernale pour faire sauter Londres et notre reine bien-aime?

--Non, madame, rpondit Quaterquem tout  fait rassur, c'est une
invention des plus simples, qui fera de Paris le centre de la terre
et qui rendra inutiles tous les arsenaux de Portsmouth et toutes les
flottes de Spithead.

--Je suis curieux de voir ce merveilleux secret, dit la vieille
Anglaise.

--Rien n'est plus facile, rpliqua Quaterquem. J'ai invent le
ballon-omnibus. Dsormais, on ira de France en Angleterre par le chemin
des oiseaux, o l'on ne rencontre ni marins, ni soldats, ni douaniers.
Je planterai le drapeau tricolore sur le clocher de Saint-Paul, et avec
ce drapeau j'apporterai la justice, l'galit, la fraternit, que vous
ne connaissez que de nom, et je vous emprunterai quelques petites choses
que nous ne connaissons plus. Au moyen de ces emprunts rciproques, tous
les peuples seront amis, et il n'y aura plus de hros, ce qui cote fort
cher et ne rapporte pas grand'chose.

--Vous savez diriger les ballons? dit l'Anglaise.

--Je le sais.

--Depuis longtemps?

--Depuis trois heures de l'aprs-midi.

--Vous allez faire sans doute une grande fortune?

--Je ne sais pas, dit Quaterquem, je n'y ai jamais pens.

Elle le regarda avec admiration.

En Angleterre, reprit-elle, on ferait de vous un lord et un
millionnaire.

--Franchement, dit le Breton, mon invention vaut mieux que cela.

--Vous voulez tre ministre?

--Non.

--Roi ou empereur?

--Dieu m'en garde! Je crois qu'un peu de gloire serait bien mieux
mon fait. Nous sommes vaniteux, nous autres Franais, et nous aimons
par-dessus tout qu'on nous admire.

--Je regrette bien, dit Alice, que mon pre soit rest ce soir 
l'htel.

Quaterquem n'eut pas le temps d'en demander la raison. Le second acte du
_Domino noir_ commenait. Pendant l'entr'acte suivant on causa de tout,
et Quaterquem sut plier son langage aux opinions de la vieille Anglaise.
En peu d'instants ils devinrent les meilleurs amis du monde. Le
Franais, toujours complaisant et poli, sut flatter dlicatement ses
gots et ses prjugs. Il dploya dans toute son tendue cet art,
inconnu ailleurs qu'en France, de caresser sans bassesse l'esprit le
plus rtif et le plus opinitre. Il se donna moins de peine pour sduire
Harrison, qui regardait la salle sans parler, les mains sur les genoux,
les yeux fixes, bien rsolu  ne pas rpondre  ses avances.

Cependant le spectacle finit sans que l'amoureux Quaterquem et trouv
un moyen de revoir sa matresse. Les dames se levrent et sortirent de
la loge accompagnes de Harrison. Il les regarda monter dans une voiture
de place, esprant qu'il apprendrait au moins leur adresse; mais la
fortune, acharne  le perscuter, ne le permit pas. Harrison, qui
se doutait de son dessein, donna l'adresse  voix basse au cocher.
Cependant la voiture s'branlait, et Quaterquem se disposait  la suivre
 pied, lorsque des cris de joie clatrent autour de lui.

Le voil! s'crirent  la fois dix-sept voix.

Le malheureux se trouva pris entre ses dix-sept amis qui l'entouraient,
le retenaient de force, et lui demandaient compte de sa conduite.

O est le punch, homme sans foi, sans consistance ni substance? dit le
choeur des amis.

--Au nom du ciel, lchez-moi! s'cria Quaterquem. Je suis press.

--O est le plat  barbe de Napolon?

--Lchez-moi!

--O est le ballon-omnibus?

--Lchez-moi!

Pendant ce dbat, la voiture d'Alice avait disparu au coin du boulevard.

Eh bien, dit Quaterquem dsespr, venez avec moi puisqu'il le faut;
noyons dans les flots du punch mes infortunes et mon amour.

Tout le monde le suivit jusqu'au caf le plus proche. Dj l'on
teignait le gaz, et les garons fatigus faisaient leurs prparatifs de
dpart. Il fit apporter le punch, prit en main la cuiller, et, au milieu
de l'attente gnrale, pronona le discours suivant:

Manants et gentilshommes de ma bonne ville de Paris, vous voyez en moi
le plus heureux des hommes et le plus infortun....

--Bravo! trs-bien! dit le choeur des amis.

--Mon bonheur est sans limites, comme l'Ocan, et mon infortune est sans
fin, comme l'ternit....

--Tu l'as dj dit! cria le choeur.

--Eh bien! je le rpte, ne m'interrompez pas, ou je ne dirai rien....
J'aime la plus belle des femmes....

--coutez! coutez! cria le choeur.

--Elle est blonde, avec des yeux d'meraude, des lvres de corail, et
des dents qui sont blanches comme les perles fines qu'on pche aux les
Bahrein....

--Eh bien! pouse-la, dit le choeur.

--Elle ignore que je l'aime....

--Dis-le lui.

--Je ne puis pas lui parler....

--cris.

--Je ne sais pas o elle demeure....

--Cherche-la.

--Je ne sais pas son nom....

--Es-tu fou? dit le choeur. Tu nous contes des histoires  dormir
debout, et le punch refroidit.

Quaterquem versa le punch en soupirant.

Hlas! dit-il, je ne la reverrai jamais. Elle va retourner 
Londres....

 ces mots le choeur, qui dj portait son verre  sa bouche, le remit
sur la table.

C'est une Anglaise! s'cria-t-il tout d'une voix.

--Je l'avoue...

--Pauvre garon! dit le choeur.

--Elle est  Paris, reprit Quaterquem.

--Qu'en sais-tu?

--Elle tait  l'Opra-Comique ce soir, et sans vous je l'aurais suivie;
sans vous, barbares, je connatrais sa demeure et son nom. C'est vous
qui m'avez retenu....

--Eh bien! dit le choeur, je vais rparer ma faute. Buvons, et
dispersons-nous pour chercher son adresse.  quel signe reconnat-on ta
bien-aime?

-- sa beaut sans rivale....

--Ce signalement est un peu vague. Est-elle seule?

--Elle donne le bras  sa mre et  un bouledogue aux favoris roux qu'on
appelle Hercules Harrison, et qui est son futur mari....

--Trs-bien! cria le choeur. Trois grognements pour Hercules et trois
hourras pour Quaterquem!




                                  III


Miss Alice tait la fille unique de M. Cornelius Hornsby, principal
associ de la maison Hornsby, Harrison et Cie, dont les toiles peintes
couvrent les marchs de l'Allemagne et des tats-Unis. Hercules
Harrison, le futur mari d'Alice, tait le fils de son associ, et les
deux ngociants, pour ne pas sparer leurs intrts, avaient depuis
longtemps arrt ce mariage.

Cet arrangement dplaisait fort  miss Hornsby. Le pauvre Hercules,
quoiqu'il ne ft ni laid, ni mchant, ni sans intelligence, n'tait
pas un hros de roman. C'tait un bon gentleman roide, orgueilleux,
silencieux, presque brutal, comme l'Angleterre en fabrique chaque anne
des centaines de mille, et pour qui la principale affaire de la vie
tait de gagner de l'argent, et, quand il en avait beaucoup gagn, d'en
gagner encore davantage. Au reste, solidement bti, boxeur distingu,
perpendiculaire au moral comme au physique, il tait de ceux qui
plaisent  la plupart des filles. Cependant, tel qu'il tait, et faute
de mieux, Alice ne refusait pas de l'pouser, et se contentait de
retarder le mariage sous divers prtextes. Elle attendait cet amant
imaginaire et parfait, ce gentilhomme accompli, au regard byronien, que
toute jeune fille a droit de rver et qu'elle rve en effet au fond du
coeur.

Ce jour-l, au retour de l'Opra-Comique, elle fredonnait le fameux Rule
Britannia.... Comme, entre toutes ses perfections, elle chantait assez
mal, on l'entendait rarement, et cette envie subite de chanter tonna
mistress Hornsby.

Tu es bien gaie ce soir, dit-elle  sa fille. Qu'est-il donc arriv?

--Je pense, dit Alice,  la prsomption de ce Franais qui veut, avec
ses ballons, ter l'empire du monde  l'Angleterre. Comme vous avez
rappel  propos, pour le confondre, Nelson et Wellington! J'ai bien ri
de ses arostats!

Il est vrai qu'Alice pensait  Quaterquem, mais elle dguisait un peu la
vrit en disant qu'elle se moquait de lui. Toute vrit n'est pas
bonne  dire, et la vrit vraie, c'est qu'elle en tait fort occupe.
Quaterquem, avec sa figure riante, sa gaiet, sa bonhomie et ses
manires aises, tait aussi peu semblable que possible au triste
Hercules; et celui-ci ne gagnait rien  la comparaison. De plus, elle
voyait Hercules tous les jours depuis quinze ans, et une si longue
familiarit n'tait pas propre  faire natre l'amour.

Mistress Hornsby prit le parti de Quaterquem.

Tu as tort de rire, dit-elle  sa fille. C'est peut-tre un homme de
gnie, bien qu'il ne soit pas n en Angleterre.

-- ma mre, que dites-vous l? Un homme de gnie qui n'a mme pas de
gants, qui noue sa cravate comme une corde, et qui ne boutonne qu' demi
son gilet?

--Il faut que vous l'ayez regard bien attentivement, Alice, dit
Hercules avec sa gaucherie accoutume.

Elle se mordit les lvres.

Qu'entendez-vous par l, Harrison? demanda-t-elle vivement. Ai-je dit
encore quelque chose d'improper? Cherchez-vous le texte d'un nouveau
sermon?

Harrison, profondment bless, garda le silence, et tous trois
descendirent bientt aprs devant l'htel Meurice.

M. Cornelius Hornsby les attendait. C'tait un grand et gros gentleman
dont la dmarche imposante annonait  tous les passants le propritaire
de plusieurs millions. Lui-mme et son argent excepts, il n'aimait rien
au monde autant que sa fille, et aprs sa fille, ce qu'il prfrait 
toutes choses, c'tait son muse.

Car il avait un muse. En Angleterre, c'est  ce signe qu'on reconnat
le vrai gentleman et le vrai millionnaire. Aux pes des anctres (quand
on a des anctres) on joint les crocodiles empaills du Nil, les vieux
tableaux noircis des peintres italiens, les vieilles poteries trusques,
les vieux bahuts sculpts, les vieux maux, les vitraux coloris, les
missels et tout ce pieux bric--brac que vingt-cinq ou trente peuples
disparus ont laiss dans les ruines de Babylone, de Ninive, d'Athnes et
de Rome.

M. Cornelius Hornsby tait venu en France pour augmenter sa collection
et promener Alice. Ce jour-l, justement, le dsir d'acheter une vieille
inscription persane grave sur un pan de muraille du grand temple de
Perspolis, l'avait empch de conduire lui-mme sa femme et sa fille au
thtre. Par malheur, un amateur plus heureux avait enlev l'inscription
et allait l'enfouir dans son propre muse; de sorte que M. Cornelius
Hornsby tait le fabricant de toiles peintes le plus malheureux qu'il y
et ce soir-l en Europe.

Il se promenait gravement, de long en large, sous les arcades de la rue
Rivoli quand il vit mistress Hornsby descendre de voiture avec sa fille
et le triste Harrison.

Vous arrivez bien tard, dit-il.

Pour toute rponse, sa fille lui sauta au cou.

Cher pre, dit-elle, j'espre que tu as achet ton inscription et
qu'elle est encore plus cuniforme que toutes celles de Korsabad. Je
lis dans tes yeux que le colonel Rawlinson en mourra de jalousie.....
Hercules, je vous remercie. Bonsoir.

Harrison prit tristement la main qu'elle lui tendait et s'en alla,
dsesprant de rien comprendre aux caprices de sa matresse. Ds qu'il
fut parti:

Tu l'as bien maltrait ce soir, dit Mme Hornsby.

--En revanche, dit Alice, il m'a fort ennuye: nous sommes quittes.

--Alice! dit M. Hornsby.

--Mon Dieu! cher pre, ne faites pas le svre et ne froncez pas le
sourcil. Je ne suis pas matresse de mes impressions. Il m'ennuie. C'est
un trs-honnte homme, un trs-bon citoyen, une homme trs-riche et
qui le sera encore davantage par la suite; je vous accorde tout cela.
Accordez-moi qu'il est ennuyeux. Ds qu'il parle, il dit une chose
dplaisante, et les jours de pluie, le seul son de sa voix m'agace les
nerfs.

--Veux-tu l'pouser, oui ou non? demanda Cornelius Hornsby.

--Assurment, je le veux, puisque cela est invitable, mais ne me
pressez pas. Qui sait, si,  force de temps et de patience, je ne
parviendrai pas  aimer Hercules? Il ne faut jurer de rien. Le grand
Turc peut se faire chrtien et devenir pape. Je puis aussi aimer
ailleurs.

--Y penses-tu? dit le pre. Veux-tu que je manque de parole  mon
associ, et que, pour la premire fois de sa vie, Cornelius Hornsby,
de la maison Harrison, Hornsby et Cie, ne fasse pas, honneur  sa
signature!

--Eh! mon cher pre, Hercules est honnte homme et vous rendrait votre
parole.

--Ne pensons pas  cela, dit le vieux gentleman. Prends un dlai, si tu
veux, et dcide-toi. Il est temps que Harrison retourne en Angleterre;
nos affaires vont mal en son absence.

--Eh bien, laissez-le partir et restons en France. Paris me plat; j'y
perds l'habitude de biller, et vous-mme, vous tes tout rajeuni par
l'air des boulevards. J'aime les Parisiens, moi; on ne voit pas chez eux
ces longues figures puritaines qui abondent dans les rues de Londres.

--Alice, dit Mme Hornsby, tu te gtes sur le continent; tu prends le
langage et les manires de cette nation vapore. Vois avec quelle
lgret tu as li connaissance, ce soir, avec ce jeune homme qui tait
au spectacle dans la mme loge que nous.

--Mais, dit Alice, fallait-il prendre sa place et ne pas le remercier?
Vous-mme, maman, vous l'avez trouv trs-aimable et trs-poli.

--Qui est ce jeune homme dont vous parlez? demanda M. Hornsby.

--C'est un physicien qui a trouv le moyen de diriger les arostats, dit
la jeune fille, et qui veut donner l'empire du monde au peuple franais.
Concevez-vous cette folie? Maman lui a bien dit son fait!

--C'est un extravagant, dit le pre.

--Le pire, ajouta Mme Hornsby, c'est que son pre, qui assistait  la
bataille de Trafalgar, est le propre matelot qui a tu Nelson d'un coup
de fusil.

--Et il a os s'en vanter?

--Il ne savait pas  quel point cette mort a t funeste  notre
famille.

--Parbleu! dit Cornelius, il ne m'a pas demand ma fille en mariage,
mais j'aurais plaisir  la lui refuser. Le fils du meurtrier de Nelson!

--Et si je l'aimais? dit Alice.

--Si tu l'aimais? Est-ce qu'on peut aimer le fils de?...

--Mais enfin, si je l'aimais?

--Allons donc, c'est absurde! Tu ne l'aimes pas.

--Non; mais si je l'aimais!

--Eh bien, tu te souviendrais que tu es ma fille, et tu pouserais
Harrison.

Alice tomba dans une profonde rverie.

--Il est temps de dormir, dit la mre, et Cornelius se retira dans une
chambre voisine.

Ds qu'elle fut couche, Alice rva de Quaterquem, tout veille.




                                 IV


Les dix-sept amis de Quaterquem passrent la journe du lendemain 
chercher la demeure de la jeune Anglaise. Le soir,  huit heures, ils se
runirent chez le physicien, et dirent:

Elle s'appelle Alice Hornsby.

--Alice!  le doux nom! s'cria Quaterquem.

--Son pre est le noble Cornelius qui donne au monde, en change de
beaucoup d'argent, plusieurs millions de mtres de cotonnades pour obir
au catchisme, accomplir l'une des sept oeuvres de pnitence, et vtir
ceux qui sont nus.

--Va pour Cornelius.

--Sa mre est la digne Kate, et son futur, le seigneur Hercules, un
brave homme, trs-entt, trs-amoureux, et trs-fort au pistolet.

--Je tire assez bien, dit Quaterquem, et la partie est gale.

--Toute la famille part demain.

-- ciel! dit Quaterquem en plissant.

--Ils vont  Tours, ville trs-renomme.

--C'est bien. Je pars. Que vont-ils faire  Tours?

--Le vieux Cornelius, qui est antiquaire, va chercher le champ de
bataille o se livra la bataille entre les Sarrasins et Charles Martel.
Un mauvais plaisant lui a montr  Londres le casque d'Abdrame; il veut
trouver son cimeterre.

--Qui vous l'a dit?

--La femme de chambre, qui coute aux portes tout le long du jour.

--Malheureux! Vous l'avez sduite!

--Oh! si peu, dit le choeur. Je l'ai  peine embrasse.

--Encore un mot. O loge la belle Alice?

-- l'htel Meurice.

--Merci,  mes amis, soyez bnis, s'cria Quaterquem, et venez tous sur
mon coeur.... (On va vous vous apporter du jambon...) Jamais mon coeur
n'oubliera....

On l'interrompit tout d'une voix.

Et du vin?

--Bacchus et Crs ne seront pas oublis.  table! Je bois  mon
prochain mariage avec Alice.

Le lendemain de grand matin, Quaterquem en tenue de voyage se promenait
dans la rue de Rivoli. Le choeur des dix-sept amis le suivait  quelque
distance. L'un d'eux, dtach en claireur, apporta la nouvelle que les
Anglais montaient en voiture et allaient partir.

Le moment est venu, dit Quaterquem, de vous rendre  jamais immortels
par votre dvouement  l'amiti. Gardez qu'Harrison ne parte.

--Sois tranquille, dit le choeur, Hercules est  nous.

On arriva au chemin de fer. Quaterquem, venu sans bagages pour tre plus
agile, se hta de s'asseoir dans la salle d'attente. Derrire lui, mais
sans le voir, s'avanaient M. Mme et Mlle Hornsby. Hercules, charg de
faire peser les bagages, tait rest en arrire.

Tout  coup la cloche sonna le dernier appel, Hercules, troubl, se
prcipite pour aller dans la salle d'attente. Par malheur, il heurte
brusquement un jeune homme, et veut continuer sa route.

Faites donc attention, monsieur, s'il vous plait, dit l'autre avec
hauteur.

Hercules suivit son chemin sans rpondre; mais le passant qu'il avait
heurt, fit un dtour et se plaa en avant de la porte de la salle
d'attente.

En France, ajouta-t-il, quand on a fait une sottise, on s'excuse.

L'Anglais rougit et voulut carter de la main son adversaire; mais un
voisin de celui-ci lui retint le bras. En une minute il se forma un
groupe autour d'eux.

Qu'est-ce qu'il y a? dit le choeur.

--C'est un Anglais qui m'a cherch querelle, rpondit l'adversaire
d'Hercules, qui m'a heurt, et qui ne veut pas me faire d'excuses.

--Qu'il fasse des excuses, dit une voix.

--Non, qu'il se batte, reprit une autre voix.

Harrison serrait les poings avec fureur.

Messieurs, dit-il, je n'ai cherch querelle  personne. Lchez-moi. La
cloche sonne et le train partira sans moi.

Mais il ne pouvait sortir du cercle o on le tenait enferm. Dans sa
fureur, il saisit son adversaire au collet pour l'trangler; celui-ci se
dgagea, et d'un coup dans la poitrine lui fit lcher prise.

Bon! voil que l'Anglais boxe maintenant, dit un des assistants.

--Non, il rue, dit un autre.

--Il faut aller chercher le sergent de ville, suggra un troisime.

Comme il parlait, cet utile et modeste fonctionnaire parut et demanda
des explications. L'Anglais ouvrit la bouche, mais dix-sept voix
s'levrent  la fois pour couvrir la sienne. Ce tapage dura quelques
minutes, et le sergent de ville eut grand'peine  comprendre de quoi
il s'agissait. Ds qu'il eut compris, il mit la main sur le pauvre
Harrison, qui se dbattait comme un diable.

Vous vous expliquerez devant le commissaire de police, dit le sergent.

Le choeur des amis riait et chantait:

    Jamais en France,
  Jamais l'Anglais ne rgnera.

Chez le commissaire de police l'explication ne fut ni longue ni
orageuse. Le principal adversaire de l'Anglais avait disparu. Tous les
autres dclarrent qu'ils n'avaient rien vu ni entendu, et le pauvre
Hercules fut mis en libert; mais le train tait parti, et le perfide
Quaterquem ourdissait tranquillement sa trame.




                                    V


Le physicien vit entrer dans le salle d'attente Cornelius Hornsby avec
sa femme et sa fille, et rsista au dsir violent qu'il avait de saluer
Alice; mais la prudence l'emporta. Il se tourna du ct du mur, et
lut avec intrt le catalogue de la Bibliothque des chemins de fer.
Cependant il regardait la jeune Anglaise du coin de l'oeil, et il eut le
plaisir de voir qu'il en tait fort regard.

Ds qu'on ouvrit la double porte de la salle d'attente, Cornelius
s'avana le premier vers un wagon vide, et tout d'abord s'installa
confortablement dans un coin. En face de lui tait sa femme, et  ct
de lui, sa fille. Une quatrime place restait vide, rserve  Hercules.

Quaterquem avana d'un air insouciant la tte dans l'intrieur du wagon.

Entrez vite, monsieur, dit un employ en le poussant. Le convoi va
partir.

--La place est garde pour un ami, s'cria Cornelius Hornsby.

--Votre ami entrera dans un autre wagon, dit l'employ qui crut que
l'Anglais usait de ruse pour mnager de la place  son manteau. Et vous,
monsieur, dpchons.

Quaterquem se hta d'entrer, et l'employ ferma la portire.

Excusez-moi, dit gracieusement notre ami en prenant la place
d'Hercules, si je vous cause quelque gne. Tous les autres wagons
sont remplis. L'administration du chemin de fer est d'une ngligence
impardonnable.

Cornelius Hornsby grommela quelques mots que Quaterquem feignit de
prendre pour un assentiment poli. Pendant ce temps, Mme Hornsby le
regardait avec attention, et Alice, les yeux baisss, lisait avec
recueillement un livre ouvert sur ses genoux. Tout  coup notre ami
parut les reconnatre.

Par quelle heureuse rencontre est-ce que je vous trouve ici, madame?
dit-il  Mme Hornsby. Je ne m'attendais gure au plaisir de vous revoir
sitt.

 ces mots Alice leva les yeux et sourit. Quaterquem vit qu'on l'avait
devin et que sa hardiesse ne dplaisait pas. Il en conut un heureux
augure.

Nous allons entre Tours et Poitiers chercher le cimeterre d'Abdrame,
dit mistress Kate Hornsby, qui, n'ayant pas grand crdit dans la maison,
n'tait pas fche de s'amuser aux dpens de son seigneur et matre
Cornelius.

Le Breton remarqua cette nuance, mais il ne voulut pas fournir des armes
 l'un des deux poux contre l'autre. C'tait un jeu trop dangereux.

L'archologie, dit-il d'un ton srieux, est une science admirable, et
j'ai regret de dire qu'elle doit ses plus grands progrs au gnie de
votre nation.

Le front de Cornelius se drida.

Bon, je le tiens, pensa Quaterquem.  qui devons-nous, continua-t-il
avec enthousiasme, les statues de Rome, les bas-reliefs du Parthnon
d'Athnes et tous ces dbris des plus beaux monuments de l'antiquit?
 qui, si ce n'est  des mains anglaises, remplies d'argent anglais et
diriges par le gnie anglais?

Le plus gracieux des sourires errait sur les lvres de Cornelius.

Eh bien, monsieur, dit-il en interrompant Quaterquem, on nous dispute
cette gloire. Je connais un Normand qui se vante d'avoir moul toutes
les inscriptions de Korsabad, et il y en a trente mille, monsieur,
trente mille, c'est--dire de quoi couvrir tout le British Museum de la
tte aux pieds. Vous ne sauriez croire jusqu'o va la prsomption de ces
gens l.

--Avez-vous visit Ninive? dit Quaterquem. On dit que M. Place, le
consul de France, n'a laiss rien  faire  ses successeurs.

--Rien  faire! dit Cornelius indign. Monsieur, tout est  faire. Oui,
j'ai vu Ninive, ses palais et ses temples en briques qui couvrent de
leurs dbris trois ou quatre lieues carres de terrain. J'ai fait mieux,
monsieur, j'ai vu Ecbatane, la ville du fameux Djokh, la ville aux sept
enceintes, derrire lesquelles se trouvait le palais du roi.

--Ecbatane! dit Quaterquem frapp d'admiration. Est-ce possible?

--Tout est possible  un Anglais, dit Cornelius en se rengorgeant avec
fiert. En 1857, j'tais  Khiva et je dnais chez le khan des Tartares
avec le prince Barowsky, gouverneur d'Arkhangel. Tout  coup, j'aperois
parmi les esclaves qui nous servaient un grand diable au visage basan
que je crois reconnatre. Je lui fais signe de s'approcher, et je lui
dis: Bourdak Pharana, c'est--dire: N'es-tu pas un ancien serviteur
anglais? Il me rpond: Krack, c'est--dire: Je suis Franck. Vous
pensez bien que nous parlions le turcoman le plus pur. Burnes perodh
barnai, continua-t-il, c'est--dire: J'ai servi le colonel Burnes, qui
fut massacr dans ce chien de pays par le Tartare chez qui vous dnez
aujourd'hui, et je suis esclave de ce froce gredin. Il faut vous dire
que le turcoman est la langue la plus nergique et la plus concise de
l'univers.

--Je le vois bien, rpliqua Quaterquem. Continuez ce rcit, je vous en
prie, je suis curieux d'en connatre la suite.

--La confidence de ce pauvre diable, car il m'avait parl tout bas, me
coupa l'apptit. Je replaai sur mon assiette un morceau de cheval rti,
qui tait la meilleure partie du festin, et je rvai aux moyens de lui
rendre la libert.

Justement, le khan qui tait en face de moi remarqua que je ne mangeais
plus. Or, chez ces braves gens c'est un outrage impardonnable de laisser
le matre de la maison boire et s'enivrer seul. Vous ne buvez pas,
dit-il; est-ce que vous n'aimez pas le lait de jument? Je m'en dfendis
fort et vidai  la sant du khan et des sultanes quatre ou cinq cornes
de taureau. Aprs dner, le khan, dj tout attendri par le lait de
jument et par l'eau-de-vie que Barowsky avait apporte en prsent, donna
la libert  mon protg, et je partis sur-le-champ pour ne pas lui
laisser le temps de se repentir de sa gnrosit.

--Comment s'appelait l'esclave? demanda Quaterquem.

--Mahmoud. C'tait un lascar, n d'une Indienne et d'un Anglais. Il
avait, sous la direction de Burnes, visit toute l'Asie centrale, le
Khoran, le Mazanderan et les bords de la mer Caspienne. Il me fit
voir Ecbatane. Moi seul en Europe, monsieur, ai vu les ruines de cette
superbe ville, en comparaison de qui Londres mme n'est qu'une vaste
fourmilire. J'ai retrouv le titre prliminaire du code du fameux roi
Djemschid, cet abrg de toute sagesse.

--Et vous n'avez rien publi?

-- quoi bon? Aurais-je dpens deux cent mille francs, expos ma vie,
pass les mers, travers les plus hautes montagnes du globe, err dans
le dsert de Gobi et dans cette vaste solitude de l'ancienne Arie;
aurais-je brav le sable des Tartares, la soif, la faim, la fatigue et
le soleil brlant pour donner  des millions d'oisifs le plaisir d'tre,
moyennant trois francs et la lecture de mon livre, aussi savants que
moi? Non, non. S'ils veulent connatre Ecbatane, qu'ils partent, qu'ils
dpensent leur argent et leur sant; alors ils recevront le prix de
leurs fatigues.

--Parbleu! dit Quaterquem, je vous admire.

--Vous tes bien bon. Je me soucie, non pas d'tre admir, mais d'agir
 ma fantaisie, et ma fantaisie est de retrouver les monuments de
l'antique histoire. Feu Napolon nous appelait des boutiquiers: pour
moi, ce nom est un titre de gloire. Je veux prouver qu'avec mon argent
je puis avoir de tout, mme du got pour les arts, si cela me plat. Le
boutiquier dans sa boutique est roi, et tous les jours il reoit  son
comptoir les hommages des artistes et des faiseurs de livres. Il remue
l'or dans ses tiroirs, et  ce bruit tous s'inclinent. S'il le voulait,
il serait dieu.

La conversation continua quelque temps sur ce ton. Quaterquem eut grand
soin de ne contredire que faiblement Cornelius, de manire  lui laisser
le plaisir de prorer et de vaincre. Il eut le plaisir de voir que la
belle Alice comprenait cette tactique et lui en savait gr. La digne
Kate, ennuye d'Ecbatane et d'une discussion trop dtaille sur les
divers genres de cruches de l'antiquit, s'endormit du sommeil des
justes.

Sur ces entrefaites, on arrivait  tampes, et le train s'arrta
pendant quelques minutes. La jeune Anglaise voulut descendre de wagon
et marcher. Cornelius et sa femme restrent assis, et Quaterquem suivit
Alice. Son coeur battait violemment. C'tait l'heure dcisive.

Miss Hornsby,... dit-il.

--Vous savez mon nom? s'cria-t-elle tonne.

--Oh! je sais beaucoup d'autres choses. Je sais que vous tes fiance 
M. Hercules Harrison, le gentleman aux favoris roux qui vous donnait le
bras avant-hier; c'est de lui qu'il faut que je vous parle.

--Lui serait-il arriv quelque accident?

--Oh! peu de chose. Il a manqu le convoi; mais vous le reverrez demain.
Il s'est pris de querelle avec dix-sept de mes meilleurs amis, et on l'a
conduit au poste.

--Avec dix-sept de vos meilleurs amis?

--La cloche va sonner, dit Quaterquem, et je n'ai pas le temps de vous
expliquer ce mystre. Sachez seulement que c'est par mes ordres qu'on
l'a retenu  Paris.

--Mais, monsieur, quelle est cette folie? Que vous a fait Hercules?

--Il vous aime.

La jeune Anglaise rougit, abaissa son voile sur sa figure, et remonta en
wagon sans dire un mot.

Quaterquem la suivit, un peu inquiet du succs de son audace. Sans tre
tout  fait inexpriment en amour, ce n'tait pas non plus un don Juan,
et il tait dj trop amoureux pour ne pas craindre. Heureusement le
premier regard qu'il jeta sur sa compagne de voyage lui fit voir qu'elle
ne gardait aucun ressentiment d'une dclaration si hardie et si brusque.

As-tu vu Hercules dans le convoi? demanda Cornelius  sa fille.

--Non mon pre.

Et elle sourit en regardant Quaterquem.

Bon! pensa celui-ci, elle n'aime pas le sieur Harrison. Tout va bien,
j'ai gagn la moiti de mon procs.

Pendant ce temps, le vieil Hornsby, charm de trouver un auditeur si
complaisant, avait form le projet, rare et extraordinaire pour un
Anglais, de faire plus ample connaissance avec Quaterquem, et il prit un
dtour adroit.

Monsieur, dit-il, je vois bien  vos discours que vous tes un
archologue trs-distingu; avez-vous voyag en Orient?

--Non, dit le Breton, mais je suis all plusieurs fois de Saint-Malo 
Paris et de Paris  Saint-Malo. Cela suffit  mon bonheur.

--Vous devez tre tout au moins un des membres de l'Institut, ou l'un
des correspondants?

--Je n'en suis pas mme le portier, dit Quaterquem. Je suis un pur X,
et j'ai dans mon portefeuille un millier de francs qui forme le plus
clair de mon bien.

Tout en parlant, il examinait la physionomie de la jeune Anglaise pour
savoir si cette nouvelle ne l'abaisserait pas dans son esprit; mais
Alice, bien qu'tonne d'une confidence si inattendue, ne parut pas s'en
mouvoir beaucoup. M. Hornsby ne fut pas aussi satisfait, et son
visage tmoigna clairement qu'il avait cru parler  un gentleman plus
respectable, c'est--dire plus riche. Alice devina au fier regard de
Quaterquem qu'il mprisait Cornelius; elle se hta d'intervenir.

Monsieur, dit-elle, qu'est-ce qu'un X, s'il vous plat?

--Ouvre ton dictionnaire de poche, rpliqua Cornelius.

Quaterquem sourit.

Miss Hornsby, dit-il, ne trouvera pas ce renseignement dans son livre.
On ne trouve dans les dictionnaires que ce qu'on n'a pas besoin d'y
chercher. Un X, mademoiselle, est un homme ennuyeux comme tous les
hommes utiles, et qui fait toutes les besognes difficiles de la
cration. Un gomtre est un X; un physicien est un X; un chimiste est
un X; un naturaliste, un algbriste, voil des X. C'est un X qui inventa
les bateaux  vapeur; c'est un autre X qui inventa les chemins de fer;
c'est un troisime X qui inventa l'imprimerie. Partout o il s'est fait
quelque chose de grand et d'utile, vous trouvez un X. Hiram, le fameux
architecte qui btit le temple de Salomon tait un X, comme Albert
le Grand, qui trouva le secret de transmuer en or un rayon de soleil
enferm dans un tombeau.

--Avez-vous longtemps vcu  Saint-Malo? demanda miss Hornsby.

--Jusqu' l'ge de quinze ans, et depuis dix ans je suis  Paris. Le nom
de Quaterquem est bien connu  Saint-Malo.

--Quaterquem! s'cria Cornelius tonn. Quel singulier nom!

--C'est un des plus nobles de France, rpliqua le Breton, bien que
mon pre, qui ne savait pas lire, ait t matelot toute sa vie. Notre
noblesse date du feu roi saint Louis. Pendant la croisade d'gypte, mon
grand-pre, qui tait un brave paysan breton, assomma dans une seule
bataille trente ou quarante douzaines de Sarrasins. Quatre fois les
mamelucks le criblrent de coups de sabre et le foulrent sous les pieds
des chevaux, quatre fois il se releva et se remit  les assommer de plus
belle sous les yeux du roi merveill. Saint Louis, qui tait savant
comme un clerc, se tourna vers son chapelain et lui dit en bon latin:
Iste Quaterquem vidimus occisum fortior renascitur. Le chapelain
rpta les paroles du roi, et toute l'arme appela mon grand-pre
Quaterquem. Le roi le cra baron et lui fit prsent d'une belle
baronnie, qui se fondit, il y a plus d'un sicle, entre les mains des
usuriers. Depuis ce temps l mon grand-pre et mon pre ont pch la
morue  Terre-Neuve, ce qui n'est pas droger, et pass leur vie sur
l'Ocan; et moi, pour ne pas tre indigne d'eux, je cherche un moyen de
naviguer dans l'air.

--Comment! s'cria M. Hornsby, c'est de vous que ma fille m'a parl
toute la journe d'hier?

--Oh! quelque peu moins, mon pre, dit Alice rougissant.

Quaterquem tait le plus heureux des hommes. Elle avait parl de lui
toute la journe; donc elle avait pens  lui; donc elle l'aimait
ou l'aimerait un jour; donc..... son imagination prsomptueuse ne
s'arrtait plus dans la srie de ces donc.

Oui, dit-il, j'ai trouv le moyen de diriger les ballons.

--Un moyen sr?

--Parfaitement sr. J'en ai fait l'exprience avant-hier.

--Monsieur, dit l'Anglais, si votre secret est prouv, s'il est
infaillible, je vous l'achte un million.

--Pour l'exploiter?

--Oui, et pour y mettre mon nom. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'une
pareille dcouverte n'a pas t faite par un Anglais.

Quaterquem se mit  rire.

Un milliard ne payerait pas ce secret, rpliqua-t-il. En dix ans le
genre humain fera la besogne de vingt sicles. L'Angleterre, dont
toute la force est dans ses vaisseaux, ses mines de fer et ses mines de
houille, ne sera plus qu'un petit coin de la terre habitable. Ses
ports seront dserts; ses chantiers dserts; ses ateliers dserts.
Les corbeaux viendront croasser dans la chambre des lords, et les pies
babiller dans la chambre des communes.

Un regard de miss Hornsby l'arrta  temps. Il sentit qu'il se
fourvoyait. Cornelius tait indign de son audace; mais il dsirait le
confondre, et il continua la conversation. Quaterquem sut regagner ses
bonnes grces et parla d'archologie tant que l'Anglais le voulut.

Cependant on approchait d'Orlans. Kate ouvrit les yeux et la bouche.

 quel htel descendons-nous? dit-elle.

M. Hornsby ouvrit le guide Bradshaw.

 l'htel du Loiret, dit-il. C'est celui que prfre Sa Grce, le duc
de Bedford, et Hercules sait que nous devons nous y arrter.

--Parbleu! dit Quaterquem, la rencontre est heureuse. J'avais justement
dessein de faire halte  Orlans; Je vous montrerai, si vous voulez, les
antiquits du voisinage.

--J'en suis ravi, rpliqua Cornlius qui faisait grand cas du Breton
depuis qu'il le voyait propritaire d'un secret si prcieux.

Miss Hornsby ne dit mot; mais Quaterquem vit bien qu'il faisait du
chemin dans le coeur de la jeune Anglaise. La digne Kate, muette comme
un poisson, n'tait occupe que de l'esprance de bien dner.

Cette esprance ne fut pas trompe, et deux bouteilles d'excellent vin
portrent au comble la joie de M. Hornsby.

Ma foi, dit-il en mettant les coudes sur la table, vous tes un bon
compagnon, cher monsieur Quaterquem, et je suis enchant de vous voir.
J'avais pour vous, sans vous connatre, une antipathie extrme, et je
suis bien aise de voir que je m'tais tromp.

--Vraiment, vous me hassiez? dit Quaterquem. Et pour quelle raison,
s'il vous plat?

--Parce que, sans votre pre, je serais  la chambre des lords.

--Eh! dans quel pays l'avez-vous connu, s'il vous plat?

--Je ne l'ai jamais vu, mme en peinture; mais coutez mon histoire. En
1806, mon pre, Lucius Hornsby, tait l'ami intime et le bras droit de
Nelson. Il commandait sous lui l'un des vaisseaux de l'escadre, et avait
promesse de Nelson qu'il serait fait vice-amiral  la premire vacance,
par malheur, votre pre a tu Nelson et dchir le brevet promis 
Lucius. Les lords de l'amiraut le mirent  la retraite au lieu de lui
donner le commandement d'une escadre. Mon pre, furieux, se maria au
Northumberland, et ne voulut plus entendre parler de pairie; et moi, qui
devrais tre lord et secrtaire d'tat, je suis  peine cinq ou six fois
millionnaire.

--Il est vrai, dit Quaterquem, que c'est un sort dplorable et que
vous avez raison d'accuser le destin, pour moi, je n'essayerai pas
de justifier mon pre. Il est inexcusable d'avoir tu Nelson et gn
l'avancement de M. Lucius Hornsby. Cependant, rflchissez que nous
sommes tous mortels et que Nelson, s'il et chapp  mon pre, aurait
sans doute pri d'une autre main.

--Je le sais bien, s'cria M. Hornsby; et c'est ce qui m'indigne
contre toute votre nation. Aussi j'ai jur que ma fille, quoi qu'il pt
arriver, n'pouserait jamais un Franais.

--C'est fort sagement pens, dit Quaterquem, et je vous approuve,
surtout si vous avez un bon gendre anglais tout prpar.

--J'ai mon ami Hercules, qui serait la perle des gendres s'il ne
billait pas si fort quand je parle d'archologie.

--Parlez-vous de M. Harrison?

--Oui; est-ce que vous le connaissez?

--Je le crois. N'est-ce pas un grand jeune homme roux qui se dbattait
de toutes ses forces sous le vestibule quand le convoi est parti? Entre
nous, et sauf l'honneur qu'il a d'tre le fianc de miss Hornsby, je
crois qu'il tait entre deux vins.

--Entre deux vins! C'est impossible, monsieur, Hercules ne boit que du
Porto. Vous vous trompez,  coup sr.

--Admettons, si vous voulez, qu'il ne boive que du Porto.  coup sr
il a le Porto trs dangereux. Je l'ai vu chercher querelle  quinze ou
vingt personnes qui s'efforaient vainement de le calmer.

--En effet, dit Cornelius, son absence est fort singulire, il faut
qu'il lui soit arriv quelque accident. Au reste, je suis tranquille; il
nous aura bientt rejoints.

--Qu'allons-nous faire ici en l'attendant? demanda Alice.

--Si nous commencions une partie de whist, dit la paisible Kate.

Quaterquem frmit. Parmi plusieurs belles qualits, ce pauvre garon
avait le terrible dfaut de ne pas savoir s'ennuyer. Or, le whist est,
comme on sait, la plus brillante incarnation de l'ennui. Je n'en dis
rien de plus pour ne pas contrarier plusieurs de mes amis qui n'ont pas
su s'en garantir; mais je tiens tout joueur de whist pour un mauvais
coeur et un goste froce.

Heureusement, Cornelius Hornsby, aussi effray que son nouvel ami de la
pense du whist, se hta de prendre son chapeau.

Il fait beau temps, dit-il, allons voir les environs. Venez-vous avec
nous, monsieur?

Quaterquem ne se le fit pas rpter et offrit son bras  la belle Alice.

On prit le chemin d'Olivet.  peine tait-on arriv au pont d'Orlans,
lorsque le garon de l'htel courut sur les pas de M. Hornsby et lui
remit une dpche tlgraphique. L'Anglais rompit le cachet et lut ce
qui suit:

    Paris, 17 avril 1859, onze heures du matin.

Mon cher Hornsby, une sotte querelle que je viens d'avoir avec je ne
sais qui, m'a fait retenir sous les verrous pendant une heure, et m'a
fait manquer le convoi. Maintenant je suis libre, et je vais intenter un
procs au sergent de ville pour arrestation illgale. Je veux apprendre
 ces Franais qu'on ne met pas impunment la main sur un citoyen
anglais. Tout  vous et  ma chre Alice.

  HERCULES HARRISON.

_P. S._ Ce procs m'oblige de rester  Paris jusqu' demain.

Quaterquem eut beaucoup de peine  ne pas clater de rire en voyant
l'heureux effet de ses intrigues. Quant  miss Hornsby, elle se moqua
franchement de son fianc.

Hercules, dit-elle, n'est gure press de nous rejoindre.

--Il a raison, ma chre, rpondit M. Hornsby; il ne faut pas qu'un
pareil attentat contre les droits et la libert d'un citoyen anglais
demeure impuni.

L'incident n'eut pas de suite. Le Breton, ravi de son bonheur, et voyant
qu'il n'avait pas de temps  perdre, rsolut d'aller droit au fait. Il
pressa le pas, et, laissant M. Hornsby et Kate  quelque distance, il
put enfin causer librement avec sa matresse.

Est-ce que tous les amants anglais sont faits sur ce modle? dit-il en
riant.

-- peu prs, rpondit Alice. Ces messieurs sont si parfaitement matres
de leurs passions, qu'on ne les voit jamais quitter un rendez-vous
d'affaires pour un rendez-vous d'amour. Harrison ne pense  rien
aujourd'hui, si ce n'est  se venger du sergent de ville qui lui a
mis la main au collet. Il mnera ce sergent de ville devant tous les
tribunaux de France, jusqu' ce qu'il l'ait fait condamner  la prison
et  l'amende.

--Pauvre sergent de ville! dit Quaterquem; il a mis la main sur un vrai
porc-pic. Heureusement il n'a rien  craindre de ses poursuites, et M.
Harrison en sera pour ses frais.

--Mais vous, monsieur, qui vous vantez  moi d'avoir jou ce mauvais
tour  mon futur mari, que diriez-vous si je rptais cette confidence 
mon pre et  ma mre?

Quaterquem vit bien, au ton et  la gaiet de miss Hornsby, qu'elle
n'tait pas fche de son audace, et il rpondit gaiement:

J'avoue, mademoiselle, que mon crime est impardonnable; mais j'espre
que vous me ferez grce en faveur de l'intention.

--Et quelle est cette belle intention? dit-elle d'un ton demi-lger,
demi-srieux.

--Je n'ose ni parler ni me taire. Je crains que ma franchise ne vous
dplaise.

Quelque effort qu'il ft pour paratre calme, son coeur battait si
violemment qu'elle s'en aperut, et qu'elle sentit cette douce motion
de l'amour se communiquer  elle. Cependant, elle voulut soutenir ce ton
de plaisanterie.

Parlez donc, monsieur; suis-je si redoutable?

--Mille fois plus que vous ne pensez.

--Vous me faites mourir d'impatience et de curiosit. Quoi que ce soit,
monsieur, parlez, je vous pardonne d'avance.

--Eh bien! miss Hornsby, permettez-moi une question.

--Interrogez si vous voulez; mais je ne m'engage pas  rpondre.

--Avez-vous lu des romans?

--Oh! bien peu; deux ou trois milles tout au plus.

--Ce n'est pas trop.

--N'est-ce pas, monsieur! Hlas! la vie est si courte.

--Croyez-vous qu'un homme sincre et passionn puisse aimer une femme
tout  coup, en une minute, pour l'avoir rencontre au bal ou  l'Opra?

--Je ne sais pas, monsieur. Ma cousine Charlotte s'est fait enlever il y
a cinq ans par un lieutenant de hussards avec qui elle avait vals deux
fois la veille.

--Et leur amour dure encore?

--Assurment. Est-ce qu'en France on se lasse quelquefois d'aimer?

--Je ne dis pas cela. On peut donc aimer du premier coup et pour toute
la vie; c'est vous qui l'avouez.

--Que voulez-vous que je vous dise, monsieur? je n'en sais rien. Je n'ai
pas l'exprience de ces choses-l.

--Eh bien! mademoiselle, supposons qu'on vous aime de cette manire,
que l'homme qui vous aime soit prt  donner sa vie pour vous; supposons
qu'il n'ait aim que vous seule, et que, malgr des obstacles de
toutes sortes qui devraient le dcourager, il ose vous le dire, que
rpondrez-vous?

--Monsieur, dit Alice mu, je n'aime pas  examiner de pures hypothses.

--Mais enfin si tout cela tait vrai; si la vie, l'avenir, et peut-tre
la gloire de cet homme dpendaient de vous seule?

--Vous oubliez M. Harrison.

--Je ne l'oublie pas. C'est lui qui vous oublie pour un procs ridicule.

--Il est vrai qu'il aurait mieux fait de nous suivre; mais vous,
monsieur,  moins que vous n'ayez pour l'archologie et les vieilles
dagues rouilles autant de passion que mon pre, que faites-vous ici?

--Vous ne le devinez pas?

--Non, je vous jure.

--Eh bien, vous le voyez, j'examine avec vous des hypothses.

--Et vous dites du mal de mon pauvre Hercules. Que vous a-t-il fait?

--Tenez, mademoiselle, dit Quaterquem, parlons srieusement. Je vous
aime et je sens que je vous aimerai toute ma vie....

--Vous tes bien prompt, et vous auriez d me consulter avant de
faire cette folie. Srieusement cher monsieur, et tout en parlant
elle s'appuya doucement sur le bras de Quaterquem, vous ne pouvez pas
m'aimer. Sans parler de moi-mme, que penserait et que ferait mon pre,
qui a donn sa parole  Harrison, et qui a pour vous et pour votre
nation une antipathie invincible?

--Bah! le plaisir de parler archologie l'emportera sur le dsespoir de
donner sa fille au meurtrier de Nelson.

--Mais, monsieur, pour qu'il me donne  vous, il faut que je me sois
donne moi-mme, et j'en suis encore fort loin.

--Vous n'aimez pas Harrison.

--Qu'en savez-vous? c'est un excellent homme dont je fais tout ce que je
veux et qui m'aime  la folie.

--Le beau mrite de vous aimer et de vous obir! Le soleil, la lune et
les toiles en feraient bien autant, si vous daigniez le leur commander.

--Je n'en doute pas; mais qui leur portera mes ordres? et en attendant,
n'est-il pas bien commode d'avoir sous la main un bon mari tout prt,
accoutum  mes caprices, qui connat mes dfauts comme je connais les
siens, et qui m'aimera tranquillement et ternellement?

--Bien tranquillement, en effet!

--Mon Dieu! ce n'est pas l'idal, je le sais bien, et les hros de
lord Byron sont d'un tout autre style; mais cet honnte Anglais, sans
passions, sans faiblesses, sans vices....

--Et sans vertus...

--Ajoutons, si vous voulez, sans vertus, remplira fort bien son rle de
mari  Londres.

--Oui, il aura de l'argent, du crdit, de l'importance, de la rputation
peut-tre; mille autres en ont qui ne valent pas mieux que lui, mais il
vous donnera le spleen. Vous serez pour lui comme un beau meuble, vous
prsiderez les ftes qu'il donnera (s'il en donne), vous serez envie
pour votre beaut, votre grce irrsistible, votre esprit plein de
charmes; mais vous scherez intrieurement d'ennui et de dgot, et vous
maudirez mille fois le jour o vous aurez accept un mari anglais de la
main de votre pre.

--Peut-tre; mais qui me rpond que vous m'aimerez davantage, et que
cette dclaration si galante et si imprvue n'est pas l'effet d'un rayon
de soleil, du printemps qui s'avance, ou du chant des rossignols dans
les bois, et que votre amour ne sera pas court et fugitif comme ce grand
rveil de la nature qui l'excite aujourd'hui?

--Alice, dit Quaterquem en lui prenant la main avec motion, je jure de
vous aimer ternellement.

Ds le premier jour que je vous ai vue, mon me a t  vous tout
entire; je n'ai plus de pense qui ne soit la vtre. Vous serez ma
femme, ou je mourrai.

--Vous oubliez M. Harrison et mon pre.

--Harrison! Je le tuerai. Votre pre, je le convertirai, et, s'il le
faut, je lui cderai mon secret et ma gloire!

--Votre gloire! si vous le faites, je saurai que vous m'aimez, et ce
jour-l?...

--Achevez! Ce jour-l?...

--Eh bien, je vous permettrai d'esprer.

Quaterquem, ravi de joie, lui baisa la main avec passion.

Prenez garde, dit-elle vivement en retirant sa main, mon pre se
retourne et va nous voir.

Si quelqu'un trouve que miss Hornsby est un peu prompte  disposer de
son coeur et de sa main; qu'il et t plus convenable d'attendre le
consentement de son pre et de sa mre et qu'une pareille prcipitation
ne fait pas grand honneur  l'ducation si parfaite que lui avait donne
la digne Kate, je rpondrai  ce critique impertinent que miss Hornsby
est Anglaise, c'est--dire fort libre de ses actions, qu'elle aime
Quaterquem (ce qui aprs tout n'est ni _improper_ ni sans exemple dans
les annales des nations), qu'elle n'aime pas Harrison, qu'elle a pour
ce pauvre homme l'loignement bien naturel qu'une jeune fille riche,
spirituelle, jolie et volontaire ne peut pas manquer d'avoir pour
un automate savant tel que le brave Hercules; j'ajouterai qu'un mari
prsent par un pre n'a pas,  beaucoup prs, la mme saveur et le mme
attrait qu'un mari qui se prsente tout seul et qu'il faut faire entrer
par la porte drobe; enfin je conviendrai, si vous voulez, que mon
hrone n'est pas parfaite et qu'elle ferait bien mieux de lire la Bible
ou d'couter les pieux discours du rvrend Spurgeon, que d'accueillir
si favorablement les discours d'un garon fort sincre, fort amoureux,
fort honnte homme, et en mme temps fort tourdi, tel que notre ami
Quaterquem. Au reste, quelque jugement qu'on en puisse porter, le fait
est certain, l'histoire est authentique. Ce n'est donc pas  moi
qu'il faut reprocher la conduite un peu lgre de l'aimable miss Alice
Hornsby, fille unique du docte Cornelius.




                                  VI


Aucun incident ne marqua la fin de la promenade. Cornelius Hornsby et
la paisible Kate se rapprochrent, et la conversation devint gnrale.
Quaterquem, ivre de joie, rpondait au hasard  toutes les questions. On
remonta le Loiret jusqu' sa source; il prit les rames et conduisit la
barque avec une telle adresse, que l'Anglais lui fit compliment.

C'est mon premier mtier, rpondit-il simplement. Tout jeune j'allais 
la pche avec mon pre, et je faisais manoeuvrer la barque pendant qu'il
tendait les filets.

Le soir, les quatre voyageurs dnrent  la mme table, et Quaterquem
eut le bonheur de presser, en se retirant, les doigts divins de la belle
Alice. L'amour, dans ses commencements est timide et se contente de peu.
Cependant, notre ami sentait bien que cette vie trop heureuse ne pouvait
pas durer longtemps, qu'Harrison allait revenir et reprendrait son
bien. Il frmissait de colre  la pense qu'un autre vivait dans une
familiarit presque intime avec celle qu'il aimait plus que la vie, et
comme il n'tait pas homme  dlibrer longtemps, il rsolut de demander
 M. Hornsby la main de sa fille ds le lendemain.

Malheureusement, la premire personne qu'il aperut fut le jaloux
Hercules, qui passa prs de lui sans le saluer.

Voil une rencontre de mauvais augure, pensa le Breton.

Quelques instants aprs, parut la belle Alice qui tendit la main aux
deux rivaux et qui sourit fort gracieusement  Quaterquem.

Dj revenu! dit-elle  Hercules. Vous n'avez donc pas fait de procs
au sergent de ville? Vous avez laiss outrager impunment le nom
anglais?

--Il n'y a rien  faire; les avocats eux-mmes disent que je perdrais
mon procs.

--C'est gal, il et t beau d'essayer.... Nous nous sommes fort amuss
hier, dit-elle, et nous avons fait, avec M. Quaterquem, une charmante
promenade.... Monsieur Quaterquem, M. Harrison; Hercules, M.
Quaterquem.

Tous deux se salurent avec une froide politesse. La situation devenait
embarrassante, et miss Hornsby ne savait plus que dire, lorsque le vieux
Cornelius entra dans le salon, tout heureux d'avoir touch quarante ou
cinquante rotules et tibias de moines qui remplissent les caveaux de
l'glise Saint-Aignan et dont la vue fait plaisir  tous les Anglais.

Monsieur, dit Quaterquem au vieil Anglais, j'ai dcouvert, de l'autre
ct de la Loire,  trois lieues d'ici, un vieux chteau qui est une
merveille. Voulez-vous venir le voir avec moi?

--Je suis prt. Venez-vous, Hercules?

--Non, je suis fatigu, rpondit-il, je reste avec les dames.

Cornelius et Quaterquem montrent seuls en voiture, et prirent le chemin
de la Sologne.

Eh bien, dit Cornelius, quel est ce beau chteau? de quelle date? de
quel style? byzantin ou gothique?

Quaterquem tait mu au point de ne pouvoir rpondre.

Voil donc, pensait-il, le matre de ma destine. Par quels arguments
pourrai-je le convaincre ou le toucher! Monsieur, dit-il, je ne veux pas
vous cacher plus longtemps la vrit. Ce voyage est une ruse que j'ai
imagine pour vous parler librement. Le chteau n'existe pas.

--En vrit! dit Cornelius qui crut avoir affaire  un fou; et  quoi
pensez-vous?

--Monsieur, j'aime passionnment votre fille et je vous la demande en
mariage.

L'Anglais clata de rire.

C'est pour ce beau dessein que vous m'amenez en pleine Sologne! Cher
monsieur, vous pouviez vous en pargner la peine. Primo, ma fille n'est
pas  marier: secundo, quelque cas que je fasse de vos rares talents,
quelque estime et mme quelque sympathie que j'aie pour votre caractre,
j'ai jur de ne marier ma fille qu' un Anglais, et je tiendrai ma
promesse.

--Mais....

--Voyons, monsieur, raisonnons un peu, si vous voulez. Vous aimez ma
fille, dites-vous; en conscience, croyez-vous tre le seul! et faut-il
que je la donne en mariage au premier venu sous prtexte qu'il l'aime.
tes-vous Anglais, d'abord?

--Non.

--tes-vous riche, au moins?

--J'ai mille francs dans mon portefeuille, et une invention qui peut
faire la fortune d'un peuple.

--Oui, mais qui n'a pas fait la vtre. tes-vous noble?

--Je vous l'ai dit, ma noblesse date de la croisade de saint Louis.

--Trs-bien; mais votre pre tait matelot, et votre grand-pre aussi?

--C'taient de trs honntes gens, rpliqua firement Quaterquem, et qui
ont servi leur patrie avec courage.

--Je ne vous blme pas, dit l'Anglais, d'tre fier de leur nom; mais en
bonne justice, pensez-vous que ma fille et moi nous en soyons charms?
Est-ce chose  dire dans un salon de Paris ou de Londres: Mon beau-pre
tait matelot.

--Oh! les parisiens se moqueront fort de cela.

--Peut-tre, surtout si vous tes riche; mais  Londres?... Ce n'est pas
tout. Vous demandez la main de ma fille,  quel titre? Votre pre a tu
Nelson et m'a, du mme coup, enlev la Pairie,  laquelle je pouvais
lgitimement aspirer si Lucius Hornsby tait devenu amiral. Voil
une chose que je ne pardonnerai jamais et qu'aucun Anglais ne vous
pardonnerait. Croyez-moi, cher monsieur, restons bons amis, oubliez
cette ide bizarre qui vous est venue en tte, je ne sais pourquoi, et
allons djeuner. Il fait un peu froid, et l'air des bords de la Loire
m'a donn de l'apptit.

--C'est toute votre rponse, monsieur? dit Quaterquem.

--C'est tout; que voulez-vous de plus? Vous n'tes pas un enfant  qui
l'on prsente une drage pour lui faire avaler une tisane amre; vous
tes un homme d'esprit et de coeur, et vous saurez prendre votre parti
des maux invitables.

--Monsieur, dit Quaterquem, j'aime miss Hornsby jusqu' la mort, et je
vous jure qu'elle n'aura pas d'autre mari que moi.

--Mon cher monsieur, vous tes fou! Ma fille pousera Harrison.

--Elle ne l'pousera pas!

--Elle l'pousera! et pour plus de sret, je vais l'emmener en
Angleterre ds demain.

--Emmenez-la si vous voulez; je vous suivrai et je provoquerai Hercules.

--Quel enrag! Et si vous tuez Hercule, je vous refuserai bien plus
srement la main d'Alice.

--Je l'enlverai. Vous ne voudrez pas faire son malheur, et vous
consentirez au mariage.

--Je ne consentirai  rien; j'ai promis ma fille  Harrison, et il
l'aura.

--Harrison est un sot, qui ennuiera votre fille et qui l'ennuie dj.

--Qu'en savez-vous?

--Elle me l'a dit.

--C'est impossible! Alice sait qu'elle doit l'pouser, et elle l'aime.

--Elle ne l'aime pas!

--Elle l'aime!

--Elle ne l'aime pas! vous dis-je.

--Eh bien, l'amour n'est pas ncessaire en mnage. Alice est une fille
vertueuse et bien leve qui m'obira volontiers.

--Elle est vertueuse et bien leve mais elle n'obira pas!

Peu  peu Cornelius s'chauffait, et la discussion allait dgnrer en
querelle, lorsque Quaterquem, qui s'en aperut, tourna bride et reprit
le chemin d'Orlans.

C'est assez pour une fois, pensa-t-il; il ne faut pas faire buter ce
vieil entt.

Au fond, il n'tait pas trop dcourag. Il s'tait attendu et prpar
d'avance  la rponse de l'Anglais, aussi ne chercha-t-il plus qu'un
moyen de tourner la difficult. En arrivant  l'htel, il alla trouver
Hercules.

Le digne gentleman, vtu d'une jacquette cossaise et coiff d'une
casquette sans visire, avait la grce, la dsinvolture, l'aisance et la
noblesse des palefreniers anglais. Ds qu'il aperut Quaterquem, il
leva les yeux vers le plafond et parut en contempler les moulures avec
beaucoup d'attention.

Monsieur, dit Quaterquem, voulez-vous, je vous prie, vous promener
un quart d'heure avec moi? j'ai  vous entretenir d'une affaire
trs-importante.

--Je n'ai point d'affaire avec vous, dit l'Anglais.

--C'est possible, dit Quaterquem, mais j'en ai avec vous, moi. Venez.

Hercules le suivit, non sans peine, et tous deux allrent se promener
sur les bords de la Loire.

Aimez-vous beaucoup miss Hornsby? dit Quaterquem.

L'Anglais le regarda sans rpondre.

Je vois bien, continua Quaterquem, que ma question vous tonne un peu.
Il faut que vous sachiez que j'aime passionnment miss Hornsby et que je
veux, moi aussi l'pouser. Or M. Hornsby s'est mis dans la cervelle
de vous donner la prfrence, et cette ide bizarre s'est visse si
profondment dans son crne que je ne viendrais jamais  bout de la
dvisser sans votre aide. Voyons, parlez sincrement: aimez-vous miss
Hornsby?

--De quoi vous mlez-vous? dit Hercules.

--Enfin, vous persistez  vouloir l'pouser?

--Parbleu! et je vous trouve hardi, monsieur, de me parler de ce ton.

--Quant  cela, dit Quaterquem, on parle comme on peut; l'essentiel est
qu'on s'explique. En bon franais, vous ennuyez miss Hornsby.

--Elle vous a charg de me le dire?

--Pas tout  fait; mais je l'ai devin, et j'ai cru bien faire de vous
en prvenir.

--Monsieur, dit Harrison, cherchez-vous une querelle?

--Point du tout. J'ai reconnu  des signes certains que vous ennuyez
miss Hornsby; de plus, je l'aime, et je lui plais....

--Vous lui plaisez!

--Je lui plais. Elle ne me l'a pas dit encore, mais c'est visible. Eh
bien! je vous avertis charitablement, et dans votre intrt, de faire
une retraite honorable. Est-ce l un mauvais procd, je vous le
demande?

--Monsieur, dit l'Anglais, savez-vous que vous commencez  m'chauffer
les oreilles?

--Je l'ignorais, rpondit Quaterquem; mais je vous crois. Une dernire
fois, renoncez-vous  pouser miss Hornsby?

L'Anglais haussa les paules sans parler.

Savez-vous, reprit Quaterquem, qu'on s'est moqu de vous  Paris?

Hercules rougit de colre.

Quel est l'insolent qui l'a os? s'cria-t-il.

--L'insolent, dit le Breton, c'est moi-mme.

Et il lui expliqua la mystification dont il avait t victime.

Monsieur, dit l'Anglais, vous m'en rendrez raison.

--Allons donc! ce n'est pas sans peine, s'cria Quaterquem. Quel jour
aura lieu notre rencontre?

--Demain.

-- quelle heure?

-- six heures du matin.

--O?

--Ici mme. M. Hornsby sera mon tmoin.

Les deux amis se sparrent. Quaterquem, rentr  l'htel, crivit  ses
dix-sept amis la lettre suivante:

  Orlans, 18 avril 1859.

Chers Dix-Sept,

Aprs-demain,  six heures du matin, il faut que j'envoie le noble, le
sage, l'aimable Harrison dans un monde meilleur, ou que j'aille moi-mme
y prendre place. Croiriez-vous que ce Saxon mal lev a le mauvais got
de ne disputer le coeur et la main de la plus belle des filles d'Albion?
C'est incroyable, en vrit!

Vous pensez bien que je suis trop sage pour me laisser tuer comme un
livre dans un sillon; mais il faut tout prvoir. Je vous envoie sous ce
pli toutes les figures, toutes les planches et toutes les explications
ncessaires  la construction de mon arostat-omnibus. Il ne faut
pas que le genre humain ptisse de mes folies. Je n'ai pas le droit
d'emporter en mourant ma gloire et mon secret avec moi.

Adieu, mes chers et bien-aims Dix-Sept, mes seuls amours aprs la
divine Alice. Admirez comme tout s'enchane en ce monde. Si je n'avais
pas reu d'argent le 15 avril, je n'aurais pas achet le plat  barbe du
grand Napolon; si je n'avais pas eu le plat  barbe, je ne l'aurais pas
cass et je ne serais pas all  l'Opra-Comique; si je n'tais pas all
 l'Opra-Comique, je n'aurais pas vu miss Alice Hornsby, fille du docte
Cornelius; si je ne l'avais pas vue, je ne serais pas amoureux; si je
n'tais pas amoureux, j'aurais laiss tranquille le bourru Harrison de
la maison Hornsby, Harrison et Co, et finalement, je ne serais pas en
danger d'tre mis prochainement au Panthon, car je compte bien, mes
chers et fidles Dix-Sept, que vous prendrez soin de ma gloire, s'il
m'arrive de passer le Styx.

Venez tous sur mon coeur.

Vtre, Yves QUATERQUEM.

Notre ami passa le reste de la journe fort tristement. Alice ne parut
pas au dner et resta dans sa chambre avec la paisible Kate. Cornelius
essaya de parler archologie; mais Quaterquem ne l'coutait pas, et
billait impitoyablement au nez de la maison Hornsby, Harrison et Co.
Quant  Harrison, il ne prononait pas une syllabe. Le soir, comme le
Breton cherchait partout un tmoin pour son duel, il entra dans un
caf o l'arme franaise jouait au billard en buvant de l'absinthe, et
discutant le mrite de la jeune Jenny, qui n'est pas la mme que:

              ....Jenny l'ouvrire,
  Au coeur content, content de peu.

Jenny tait une aimable Solognote qui faisait le bonheur des officiers,
sous-officiers et soldats du 75e de ligne, et qui jouissait  ce titre
d'une grande popularit dans ce noble rgiment.

De tous les officiers qui taient dans le caf, un seul ne prenait
aucune part  la conversation. C'tait un jeune homme  la moustache
blonde,  la figure mlancolique, qui tait assis les pieds appuys sur
la table, au niveau de son menton. Il fumait doucement en regardant le
ciel, c'est--dire le plafond noirci qui tait au-dessus de sa tte.

Bon! voil mon homme, pensa Quaterquem.

Et il alla droit  lui.

Monsieur, dit-il en le saluant poliment, voulez-vous me permettre de
vous demander un petit service?

Le jeune officier mit pied  terre, le regarda pendant quelques
secondes, et, content sans doute de la physionomie de Quaterquem, lui
rpondit avec la mme politesse:

Asseyez-vous, monsieur, je vous prie, et contez-moi votre affaire.

--Monsieur reprit le Breton, voulez-vous avoir la bont d'tre mon
tmoin? Je me bats en duel demain matin avec un Anglais.

--Trs-volontiers, monsieur. L'affaire peut-elle s'accommoder?

--En aucune faon.

--Encore mieux. Et, sans tre trop curieux, pourrais-je vous demander...

--Pourquoi je veux tuer cet Anglais? coutez, je vous prie, et soyez
juge entre nous.

--Garon! cria l'officier, deux verres d'absinthe et des cigares.
Monsieur, je suis  vous.

--L'Anglais et moi nous aimons la mme femme. Or, ledit Anglais, qui est
le premier en date, veut absolument l'pouser. Je l'ai pri poliment de
partir. Il tient bon et ne veut pas lcher prise. Que feriez-vous  ma
place?

--Prcisment ce que vous allez faire. Je le prierais de s'aligner avec
moi et d'en dcoudre.

--Eh bien! monsieur, voil toute la question. Avez-vous besoin de
quelque autre claircissement?

-- quoi bon?

--Je compte sur vous pour demain matin.

--C'est convenu.

Le lendemain les deux combattants et les deux tmoins parurent sur le
champ de bataille. M. Hornsby voulut rconcilier les deux adversaires
et s'approcha de Quaterquem. Aux premires ouvertures de paix, l'entt
Breton se contenta de rpondre:

Cela dpend de vous. Donnez-moi miss Alice en mariage, et je rponds de
tout. Au fond je ne hais pas Harrison. Qu'il s'en aille et qu'il renonce
 votre fille; je vous garantis que nous serons les meilleurs amis du
monde.

--Je ne veux pas payer les frais de la guerre, dit Cornelius.

--Comme il vous plaira.

--J'ai jur de ne jamais donner ma fille  un Franais.

--Et moi, j'ai jur de l'pouser.

--Mais, monsieur aprs tout, charbonnier est matre dans sa loge.
Harrison me plat.

--Eh bien! n'en parlons plus.

--C'est mon meilleur ami.

--Tant mieux. Chargeons les pistolets.

--Ce mariage est dcid depuis deux ans.

--Chargeons les pistolets!

--Et, pour me faire manquer  ma parole, il faudrait qu'Harrison et
commis envers moi la plus horrible trahison.

--Chargeons les pistolets!

--Enfin, monsieur, quoi qu'il arrive, je ne vous reverrai jamais.

--Au nom du ciel, chargeons les pistolets!

Cette fois il fallut cder; et les deux adversaires furent mis en face
l'un de l'autre  vingt pas de distance. Harrison, favoris par le sort,
tira le premier.

La capsule, mal assujettie sur le chien, n'clata pas.

Goddam! s'cria Harrison furieux.

Et il jeta son pistolet  terre avec dsespoir.

Par malheur, le premier choc avait mis la capsule  sa place, le second
la fit clater; le coup partit, et si malheureusement, que la balle alla
frapper le pied de Cornelius Hornsby qui regardait tranquillement le
combat.

Cornelius poussa un cri de rage.

Animal! maladroit! butor! imbcile! assassin! imbcile! ne bt!
s'cria-t-il d'abord.

Harrison se prcipita vers lui pour le soutenir dans ses bras; mais le
vieux gentleman, outr de sa blessure, le repoussa violemment et s'assit
sur l'herbe en poussant des gmissements.

Ae! triple brute qui va tirer sur moi au lieu de tirer sur son
adversaire! Ae! ae! vit-on jamais une buse pareille?

--Mais, mon cher ami..... disait le dsol Harrison.

--Toi, mon ami! double tratre!

--De grce, mon cher beau-pre....

--Beau-pre, moi! Ah! tu peux chercher femme ailleurs, je te le
garantis; beau-pre! Tu comptais sur ma succession, je parie; et tu
tais press de m'assassiner; beau-pre! Il te faut un beau-pre pour
tirer  la cible! Et moi qui allais donner ma fille  mon meurtrier!
Grand Dieu, je vous remercie de m'avoir pargn ce remords!

Pendant ce discours, Quaterquem et son tmoin, qui avaient grand'peine
 s'empcher de rire, donnaient des soins au bless. Harrison tait
immobile et comme tourdi de sa disgrce. Il tournait et retournait dans
tous les sens le fatal pistolet, et oubliait compltement le duel mme
qui l'avait amen sur le terrain. Malheureusement, le vieil Anglais s'en
aperut.

Eh bien! dit-il  Quaterquem, qu'attendez-vous pour continuer
l'affaire? c'est  vous de tirer; faites moi justice de ce misrable qui
a voulu m'assassiner!

Harrison reprit son sang-froid, et se posta de nouveau en face du
Breton, tout prt  essuyer stoquement son feu; mais Quaterquem dsarma
son pistolet et lui tendant la main:

Mon cher monsieur, dit-il, vous pouvez partir.

--Je ne veux pas de grce, dit l'Anglais.

--Non, pas de grce pour cet assassin! cria Cornelius en tant sa botte.
Brlez-lui la cervelle comme il faut.

--Allez au diable, vieux fou! s'cria Harrison exaspr. Pour une balle
qui se trompe de chemin et qui peut-tre lui a chatouill le pied, il
fait un tapage d'enfer!

--Monsieur, dit Quaterquem  Hercules, allez-vous-en; vous ferez votre
paix une autre fois. Il n'est pas en tat de vous entendre.

--Je ne partirai pas, rpliqua l'entt Hercules, avant que vous ayez
tir sur moi.

--Vous moquez-vous du monde, et croyez-vous que j'aie soif de votre
sang? Votre mariage est rompu et ne se renouera pas. C'est tout ce
qu'il me faut. Adieu, cher monsieur; si vous voyez la reine Victoria
prsentez-lui, je vous prie, mes respects.

L'Anglais s'en alla sans rpondre.

Mon Dieu, que ce pauvre garon est mal lev! dit Quaterquem  son
tmoin. Il s'agit maintenant de transporter M. Hornsby  l'htel.

Ils le prirent chacun par un bras et le conduisirent, clopin clopant,
jusqu' sa chambre. Arriv l, l'officier salua, changea une poigne de
main avec le Breton et partit.

Alice et Mme Hornsby eurent grand'peine  comprendre ce qui s'tait
pass, et, suivant l'usage, versrent des larmes abondantes, ce
qui consola fort le malheureux Cornelius. Ds le premier examen le
chirurgien rassura les dames, et s'engagea  remettre le bless sur pied
dans un mois. Harrison, qui se tenait cach dans l'antichambre, et qui
attendait timidement la rponse du chirurgien, entr'ouvrit la porte avec
prcaution, et, croyant le moment favorable:

Ce ne sera rien, dit-il avec sa gaucherie habituelle. Vous avez en plus
de peur que de mal.

 ces mots, le bless bondit si brusquement hors de son lit que
l'infortun Harrison recula.

Plus de peur que de mal! s'cria-t-il. Bourreau, tu veux donc
m'achever? Va-t'en, sclrat! va-t'en! va-t'en!

Alice lui fit signe de sortir de la chambre et le suivit.

Contez-moi donc, s'il vous plat, mon cher Harrison, dit-elle, pourquoi
vous cherchez querelle  M. Quaterquem?

--Je n'ai pas cherch cette querelle, dit Hercules, je l'ai subie.

Et il rpta la conversation qu'il avait eue avec son adversaire.

Vous tes deux rares extravagants, dit-elle en riant; je vous pardonne
parce qu'il n'y a pas eu de sang vers, mais ne reparaissez plus devant
moi.

--Alice, vous m'aiderez  apaiser votre pre?

--C'est impossible; il est trop irrit contre vous.

--Ou vous tes trop prvenue en faveur de ce Franais.

--Moi, dit-elle en rougissant. O prenez-vous cela, je vous prie!

--C'est lui qui me l'a dit.

--Belle autorit? M. Quaterquem est un fat; et vous tes un impertinent
de prtendre deviner qui j'aime ou que je hais.

--Alice, je vous aime tant et je suis malheureux! Au nom du ciel,
obtenez ma grce de votre pre.

Elle garda le silence. Hercules tait condamn. Il le sentit; et, sans
insister davantage, il partit le soir mme pour Calcutta.

Le lendemain, Quaterquem reut de ses amis la lettre suivante:


    Homme de gnie!

    Laisse l les Anglais et leurs filles, et monte en wagon. Ne
    t'arrte pas  couper en morceaux le bourru Harrison. C'est du
    temps perdu, et tu te dois au genre humain. Ton invention est un
    coup de gnie, que tous les gens du mtier trouvent sublime. Ton
    arostat-omnibus va dans moins d'un moins porter aux extrmits
    du monde la gloire de ta patrie et la tienne.

    Ne dis pas que tu manques d'argent. Cent mille francs suffisent
     ton premier omnibus arien et nous avons dj plus de six cent
    mille francs  t'offrir. La somme est prte et dpose chez le
    notaire.

    Ce soir, immense gnie  la cheville de qui n'irait pas
    Christophe Colomb, nous t'attendrons  la gare du chemin de fer
    d'Orlans.

     toi, LES DIX-SEPT.

Aussitt, il se prsenta chez le vieil Hornsby. Sa fille le reut seule.

Alice, dit-il, je vais partir  midi, et ne vous reverrai peut-tre
jamais. M'aimez-vous?

--Et vous? rpondit-elle.

--Jusqu' la mort.

--Eh bien, ayez confiance en moi, et revenez. Quoi qu'il arrive, je
n'aurai pas d'autre mari que vous.... Mais qui vous force  partir?

Quaterquem lui montra la lettre de ses amis. Elle la lut et lui dit:

Vous avez raison, il faut partir. Fiez-vous  moi du soin de flchir
mon pre.

Elle lui tendit la main, Quaterquem partit plein d'amour et d'espoir,
et plusieurs jours s'coulrent sans que miss Hornsby entendit parler
de lui. Pendant ce temps, le vieil Anglais gurissait  vue d'oeil, et
s'tonnait du silence mlancolique de la belle Alice.

--Est-ce que tu regrettes Harrison, dit-il un jour.

--Pas le moins du monde, cher pre, rpondit-elle.

--Est-ce que tu t'ennuies en France?

--Encore moins.

--Veux-tu aller  Naples et voir le Vsuve?

--Non.

--Veux-tu revenir  Londres?

--Non, mon pre, Londres m'ennuie.

--Ah!

Il garda le silence, devinant la pense de sa fille.

--Est-ce que vraiment elle aimait ce Franais? pensait-il. pouser le
fils du meurtrier de Nelson, ce serait un sacrilge! Ah! que les pres
sont malheureux!

Dans cette extrmit, il rsolut de retourner  Londres, et partit pour
Paris le soir mme. Comme il arrivait, il trouva dans un journal du soir
la note suivante:

    On parle d'une immense dcouverte qui est due au gnie d'un de
    nos professeurs les plus distingus, M. Yves Quaterquem. C'est
    un ballon-omnibus qu'on dirige  volont, et qui parcourt en peu
    d'instants des distances prodigieuses. La premire exprience
    faite hier devant une commission de l'Acadmie des sciences,
    a parfaitement russi. Jamais le gnie humain n'a fait de
    dcouverte plus utile et plus belle. Adieu les diligences et les
    chemins de fer. En quelques heures, l'homme va faire le tour de
    la plante.

Le journal tomba de ses mains et fut ramass par Alice.

Eh bien, dit-elle, ai-je tort de l'aimer?

--Tu l'aimes donc?

Pour toute rponse elle lui sauta au cou et lui prodigua les plus
tendres caresses. Il se laissa toucher, car, aprs tout, le vieil
Hornsby, de la maison Hornsby, Harrison et Co, n'est pas un mchant
homme, ni un pre barbare, ni un calculateur maladroit, et il sait trs
bien que l'inventeur des ballons-omnibus ne restera pas longtemps pauvre
et obscur. Or, que veulent tous les pres? S'enrichir et chercher pour
leurs filles des maris plus riches qu'eux-mmes: c'est l'vangile de
toutes les familles.

C'est pourquoi, ayant bien pes et calcul les avantages et les
inconvnients, il crivit, le 6 mai dernier,  notre ami Quaterquem le
billet suivant:

    M. Hornsby, de la maison Hornsby, Harrison et Co, a l'honneur
    de prier M. Yves Quaterquem de le favoriser d'une visite demain
    matin  onze heures.

    Son tout dvou,


    Cornelius HORNSBY.


Quaterquem n'eut garde de manquer au rendez-vous. Vous devinez le reste.
Ils se marieront le 25 mai prochain  la mairie du 2e arrondissement,
 huit heures du soir. Leur bonheur est sans nuages. Dans un an,
Quaterquem sera l'homme le plus illustre des deux hmisphres. Son
ballon est admirable et marche  merveille. Le 26 mai, aussitt aprs la
crmonie nuptiale, notre ami doit prendre, avec sa femme, le chemin
de la Chine, o il arrivera le soir mme, et passera dans une maison de
campagne, loue d'avance, le temps de la lune de miel.



__________________________________
Imp. G. Saint-Aubin et Thevenot,
Saint-Dizier, 30, Passage Verdeau,
Paris.





  Librairie E. DENTU


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  L'Aventurier. 2 volumes.
    I.--Un amour rpublicain.
    II.--Un Duel sous l'Empire.
  La Croix des Prches. 2 volumes.
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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*** END: FULL LICENSE ***

