Project Gutenberg's Histoires incroyables, Tome II, by Jules Lermina

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Title: Histoires incroyables, Tome II

Author: Jules Lermina

Release Date: May 18, 2006 [EBook #18416]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES INCROYABLES, TOME II ***




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                           HISTOIRES INCROYABLES

                                    PAR

                               JULES LERMINA


                               TOME DEUXIME


                        PARIS, L. BOULANGER, DITEUR
                       90, boulevard Montparnasse, 90

                                COLLECTION
                            LECTURES POUR TOUS
                           AVENTURES ET VOYAGES
                La liste des volumes composant cette collection
                     se trouve  la fin de l'ouvrage.




                            LA CHAMBRE D'HTEL




                                     I


J'ai toujours eu, je ne sais pourquoi, une tendance  m'intresser aux
procs de cours d'assises. Je ne suis certes pas seul  nourrir cette
curiosit, et je ne prtends point non plus par l justifier
l'tranget--d'autres disent l'inconvenance--de ce got exagr. Je le
constate, et rien de plus. Pas un procs de quelque importance ne se
plaide sans que je sois immdiatement  l'afft des moindres dtails,
des plus insignifiantes particularits. Ds que l'affaire est entame,
je me forme une opinion, je discute l'accusation, j'tablis les
plaidoiries, je devance le verdict, et ce m'est une relle satisfaction
d'amour-propre lorsque je ne me suis pas tromp.

--Voici une affaire, disais-je ce soir-l  mon ami Maurice Parent, qui
ne donnera pas grand'peine  messieurs de la cour...

--De quoi s'agit-il?

--coute le rcit sommaire. Un tudiant, nomm Beaujon, a assassin, par
jalousie, un de ses camarades d'tude, Defodon. La justice a retrouv
tous les fils de l'affaire; c'tait mieux que jamais le cas de dire: O
est la femme? Et il n'a pas t difficile de la dcouvrir.

Je jetai  mon ami le journal que je tenais  la main, en ajoutant:

--Procs banal!

Maurice regarda ces quelques lignes, concernant l'affaire; puis,
repliant le journal:

--Ainsi, me dit-il, pour toi, ces renseignements, donns peut-tre  la
lgre, te suffisent, et ton opinion est faite?...

--Puisque le doute n'est pas possible! Je ne m'en proccupe d'ailleurs
pas. C'est l un de ces accidents de trop peu d'importance pour qu'ils
s'imposent  mon attention.

Maurice rflchit un moment:

--Voil, reprit-il, une des plus singulires dispositions de l'esprit
humain. Ds qu'un vnement se produit, un point frappe, commande
aussitt l'attention, et de ce point, souvent secondaire en ralit, on
fait le pivot de toute une argumentation. Il suffit qu'un souverain ait
une fois laiss chapper un mot de bienveillance, pour que le surnom de
juste ou de gnreux s'attache  son nom: c'est ainsi qu'Henri IV est
devenu le _pre du peuple_ de par la poule au pot. Et de mme en toutes
choses. Cette observation s'applique tout particulirement aux procs
criminels. Sur une circonstance qui ne prsente le plus souvent aucun
intrt srieux, vous btissez tout un systme de dductions, et votre
dcision rpond, non pas  l'ensemble des faits vritables, mais  la
suite d'ides qu'un simple dtail a veilles en vous...

--Il est cependant des cas o l'vidence est telle que ce serait une
folie que de se refuser  la constater.

--L'vidence prtendue est la source mme de toutes les erreurs.

Ces affirmations me piquaient au vif. J'en sentais la justesse, mais ne
voulais point m'y rendre. Si bien que je proposai  Maurice d'assister
au procs de Beaujon, certain que j'tais de rduire ses thories 
nant par la simplicit mme de l'affaire et l'impossibilit o il se
trouverait ncessairement de discuter cette vidence qu'il niait.

Pendant que nous nous rendions au Palais, j'escomptais dj le plaisir
que j'aurais plus tard  confondre ses thories. Il m'couta longtemps;
seulement un sourire soulevait sa lvre. Je m'impatientais de cette
ironie latente; il reprit tout  coup sa physionomie srieuse.

--Mon cher ami, me dit-il, je vous affirme que dans la plupart des cas
les accuss sont condamns ou acquitts, non en raison des circonstances
relles de l'vnement auquel ils se sont trouvs mls, mais bien
d'aprs un systme que btit  son propre usage soit l'accusation, soit
la dfense. L'esprit humain est ainsi fait que l'accus, alors mme que
son sort dpend d'une franchise absolue, cache volontairement une srie
de dtails qui, pour paratre insignifiants, ne constituent pas moins le
plus souvent le canevas rel de l'affaire. L'amour-propre est le plus
fort, mais un amour-propre mesquin et troit. L'homme avouera avoir
frapp sa victime, mais niera par exemple qu'elle lui ait reproch sa
laideur ou un dfaut cach de constitution; jamais il ne fera connatre
de lui-mme une circonstance qui le rendrait ridicule. Il prfre
s'avouer criminel. Ceci est un des cts de la question; il peut arriver
encore, et le fait se produit frquemment, que ces circonstances soient
inconnues  l'accus lui-mme aussi bien qu'au ministre public. Dans
tout fait, quel qu'il soit, il se trouve des points accessoires, dont
l'influence latente n'en a pas moins de puissance. Les acteurs du drame
la subissent sans l'analyser, sans en avoir mme conscience...

--D'o vous concluez?...

--D'o je conclus que, si le coupable est condamn pour le fait
matriel, brutal, la connaissance de la vrit complte pourrait le plus
souvent modifier le verdict du jury, soit dans le sens de l'aggravation,
soit, au contraire, dans le sens de l'acquittement. Encore un mot: en
France, le systme des circonstances attnuantes n'est point bas sur un
autre raisonnement. On a laiss  la conscience des jurs l'apprciation
de circonstances dont la _matrialit_ ne s'impose pas...

Nous tions arrivs  la cour d'assises.

Maurice redevint grave et silencieux. Je me laissai guider.

Nous tions entrs des premiers: aussi pmes-nous choisir nos places.
Ainsi qu'on le sait, le tribunal tant rang sur une estrade, au fond de
l'hmicycle, l'accus se place  droite, ayant devant lui son avocat; 
gauche, le procureur gnral ou son substitut; plus en avant, les jurs;
devant la cour, l'enceinte rserve aux tmoins. Au milieu de cet espace
laiss libre, la table charge des pices dites  conviction.

Maurice se fit expliquer ces dtails avant l'ouverture des dbats.

--Plaons-nous de telle sorte que nous puissions voir et l'accus et les
tmoins, seuls acteurs dont l'observation nous soit utile. Il est
malheureux que les tmoins ne doivent nous apparatre que de dos. Mais
cet empchement ne constitue pas une difficult aussi importante qu'elle
le parat au premier coup d'oeil. Dans une affaire d'o la passion
semble devoir tre exclue, le seul point  noter--quant aux tmoins--est
leur degr d'ducation et d'intelligence. Nous devons pouvoir jeter un
regard sur leur physionomie au moment o ils se rendent  la barre; puis
l'examen de leur costume fera le reste.

Nous nous installmes donc,  gauche du tribunal, auprs de la tribune
des jurs. De l, nous pouvions voir en plein le visage de l'accus.

Aprs les prliminaires d'usage, l'assassin fut introduit. Le mouvement
ordinaire, partie de curiosit, partie d'intrt, se manifesta dans
l'assistance, compacte et compose en majorit de dames, dont
quelques-unes appartenaient  ce qu'on est convenu d'appeler la plus
haute socit.

Rien de plus insignifiant d'ailleurs que l'accus: il se pouvait dfinir
d'un mot: un beau garon. Des cheveux chtains bouclant naturellement,
pommads et spars par une raie irrprochable. De grands yeux, trop
bien fendus,  cils longs: regard sans expression particulire. Une
barbe d'un beau chtain, taille en ventail, peigne et frise. Le nez
droit, un peu fort. La bouche encadre par une moustache assez fournie.
La lvre infrieure un peu paisse. Le teint trs clair. En rsum une
de ces ttes comme on en rencontre  chaque pas. Rien  signaler au
point de vue de l'expression, ni en bien ni en mal. Pour costume,
redingote noire, gilet montant, linge trs blanc, col rabattu, dgageant
le cou. Bonne tenue, point de fanfaronnade, mais aussi peu de fermet.
Sur tous ses traits, dans tous ses gestes, une sorte d'inquitude
tonne. Grande politesse pour les gendarmes. L'avocat s'tant retourn
pour lui parler, l'accus rougit comme s'il et t surpris de cette
condescendance.

Le silence tabli, le jury constitu, le greffier donna lecture de
l'acte d'accusation.

                           ACTE D'ACCUSATION

Le 23 avril dernier,  neuf heures du soir, des cris se faisaient
entendre dans une chambre garnie de l'htel de Bretagne et du Prigord
situ rue des Grs, n 27. Cette chambre, au deuxime tage, tait
occupe par un jeune homme de vingt-six ans, Jules Defodon. En mme
temps que retentissaient les cris, le bruit d'une lutte violente
attirait l'attention des voisins. Un instant aprs, la porte de la
chambre s'ouvrait vivement, et Pierre Beaujon s'lanait dans
l'escalier, poussant des cris inarticuls, et se prcipitait vers la
rue. Le concierge de la maison, M. Tremplier, surpris de ces allures,
proccup des cris entendus, s'opposait  sa sortie, et, malgr ses
efforts, le maintenait avec nergie. En mme temps, les voisins
pntraient dans la chambre d'o les bruits taient partis. L un
terrible spectacle frappait leurs regards. Jules Defodon gisait sur le
plancher, sur le dos, la face contracte, la physionomie convulse comme
s'il et, jusque dans la mort, jet  son meurtrier une dernire et
suprme imprcation. Un homme de l'art, demeurant dans la maison, fut
aussitt appel.

Le corps n'tait vtu que d'une chemise de nuit. Il portait au cou des
empreintes de doigts fortement serrs. Le nomm Pierre Beaujon, ramen
dans la chambre, ne put regarder en face le cadavre encore chaud de sa
victime. Il s'vanouit. Le commissaire de police du quartier vint faire
les premires constatations; puis l'autorit judiciaire se livra  une
longue et minutieuse enqute qui a rvl les faits suivants; les
dtails recueillis jettent sur cette mystrieuse affaire une lumire qui
ne laisse aucune circonstance dans l'ombre.

Jules Defodon est n  Rennes, le 1er mai 184... Il appartient  l'une
des meilleures familles du pays, et son pre a occup un sige lev
dans la magistrature; il fut envoy  Paris, il y a six ans, pour
achever ses tudes de droit. Sa conduite fut pendant longtemps
exemplaire. Mais peu  peu il se lia avec des jeunes gens de son ge, et
ses habitudes devinrent moins rgulires. Nerveux et maladif, il se
laissa entraner  des excs qui, sans cependant compromettre
srieusement son avenir, influrent sur la marche de ses tudes. Au
nombre de ces connaissances nouvelles, l'accusation signale Pierre
Beaujon.

L'homme qui est assis en ce moment sur le banc des accuss est n 
Paris; il est g de trois ans de moins que Defodon. tudiant en droit,
il s'est signal par son inexactitude aux cours, et ses checs ont t
nombreux dans les examens qu'il a subis. Orphelin ds son enfance, il
n'a pas reu les enseignements prcieux de la famille. Rien cependant
n'et prouv en lui les tendances perverses qui devaient l'entraner
jusqu'au crime, si une de ces liaisons, malheureusement trop frquentes
dans le monde des jeunes gens, ne ft venue veiller en lui des passions
violentes.

Une de ces femmes qui se font un jeu de l'honneur des familles, Annette
Gangrelot, connue dans la socit interlope sous le nom de _la Bestia_,
attira les hommages de Beaujon qui en devint perdument amoureux.

Une rencontre fortuite la mit en relations avec Defodon, et elle ne
tarda pas  s'abandonner galement  lui.

De l surgit entre les deux jeunes gens une haine sourde, peu apparente
et qui devait clater dans toute sa violence  la soire du 23 avril.

Annette Gangrelot partageait ses faveurs entre ses deux amis, qui se
cachaient l'un de l'autre avec un soin gal. Cependant Beaujon semble
s'tre aperu le premier des infidlits de sa matresse; le 15 mars,
dans un caf du quartier latin, il s'criait en parlant  cette fille:
Si tu me trompais, je te tordrais le cou et puis ensuite  ton amant!

Une scne de violence se passa dans le mme tablissement quelques
jours aprs. Beaujon, tant ivre, voulut frapper la Gangrelot, et lui
tint ce langage odieux dont nous devons adoucir les termes: Si _tu as
des relations_ avec quelqu'un, j'aime mieux que ce soit avec Defodon
plutt qu'avec tout autre. Mais en prononant ces paroles il tait dans
un tel tat d'exaspration, que ses amis durent intervenir pour viter
un _malheur_, c'est l'expression employe par un des tmoins.

Les explications donnes par l'accus peuvent se rsumer ainsi:

Ni lui, ni Defodon n'prouvaient pour la fille Gangrelot d'affection
srieuse. Chacun d'eux connaissait parfaitement les relations que cette
femme avait avec son camarade, et c'tait d'un commun accord qu'ils
s'amusaient, dit Beaujon,  feindre une jalousie qu'ils ne ressentaient
pas.

Sans nous arrter  l'immoralit profonde que rvlerait une pareille
entente, d'ailleurs si peu naturelle et si invraisemblable, il convient
d'arrter son attention sur quelques dtails probants.

Lors d'une perquisition faite dans la chambre de Beaujon, il a t
dcouvert une photographie de la fille Gangrelot, dont la tte avait t
 demi lacre  coups de canif; de plus, une lettre, trouve sur son
bureau, porte ces mots inachevs: Tu m'enlves la _Bestia_... tu me le
payeras! Cette lettre tait videmment destine  Defodon.

Chez Defodon se trouvait une autre photographie de la mme personne,
avec ces mots crits de la main de la victime:  toi mon coeur!  toi
ma vie! Il est donc indiscutable que ces deux jeunes gens prouvaient
pour la Gangrelot une passion relle et que la jalousie les animait.
Quelques jours avant le crime, ils eurent une discussion assez vive dans
la pension o ils prenaient leurs repas; et Beaujon, saisissant un
couteau, s'cria en s'adressant  Defodon: Je vais te dpouiller comme
un lapin! Cette discussion semblait d'ailleurs n'avoir pour prtexte
qu'une plaisanterie; mais elle est videmment l'indice d'un antagonisme
toujours prt  clater et  se traduire en violences.

Que s'est-il donc pass dans la soire du 23 avril? Defodon et Beaujon
taient alls dner ensemble  leur pension bourgeoise. Rien ne
paraissait indiquer une msintelligence plus grande qu' l'ordinaire. La
conversation roula sur divers sujets insignifiants. Defodon semblait mal
 l'aise; il parlait peu et se plaignait d'une sorte de faiblesse
gnrale. tait-il sous le coup d'un de ces pressentiments
inexplicables, dont le secret n'a pu encore tre saisi par la science? 
la fin du dner, il manifesta l'intention de rentrer chez lui pour se
mettre au lit. Un de ses amis, le nomm Singer, proposa de l'accompagner
et de passer la soire avec lui. Mais Beaujon intervint vivement, en
disant:

--Mais, ne suis-je pas l? Je lui suffirai bien.

L'vnement a prouv combien ces derniers mots, sous leur insignifiance
apparente, cachaient d'ironie et de menaces.

Un tmoin rapporte encore ce propos. Au moment o Defodon et Beaujon se
retiraient, quelqu'un dit au premier:  demain!--Oh!  demain! fit
Beaujon, je ne crois pas. Il a besoin de repos.

Les deux jeunes gens rentrrent  l'htel. Que s'est-il pass de huit 
neuf heures? c'est ce que l'accusation n'a pu tablir de faon certaine.
Ils taient seuls, et rien n'a t entendu jusqu' la scne suprme.
videmment une discussion s'engagea entre Defodon et son meurtrier.
Defodon tait couch. Attaqu par le meurtrier, il se leva pour se
dfendre et vint tomber au milieu de la chambre, tandis que Beaujon le
serrait  la gorge.

Les explications fournies par Beaujon ne prsentent aucune
vraisemblance. Selon lui, son ami causait avec lui de la faon la plus
calme, lorsque tout  coup son visage, sans raison apparente, aurait
exprim la plus grande terreur. Il se serait lev de son lit, en proie 
une inexprimable frayeur, et se serait jet sur Beaujon, qu'il aurait
treint fortement. L'accus a montr  l'appui de son dire une ecchymose
 l'paule, qui semblait en effet produite par les ongles de sa victime.
Ce serait alors pour se dfendre que Beaujon aurait saisi Defodon  la
gorge; involontairement, il aurait exerc une pression plus violente
qu'il ne le croyait. Puis, quand il aurait vu son ami tomber sans vie,
il aurait t pris d'une terreur si vive qu'il se serait enfui, ainsi
qu'il a t dit.

Ce systme, que tout contredit, a t soutenu par l'accus avec une
rare tnacit; il n'en est pas moins inacceptable. Et toutes les
circonstances, soigneusement groupes par l'instruction, prouvent qu'une
fois de plus la socit a  dplorer un de ces crimes enfants par la
jalousie et les passions mauvaises...

En consquence, Beaujon (Pierre-Alexis) est accus d'avoir, dans la
soire du 23 avril, volontairement et avec prmditation, donn la mort
 Defodon (Jules-Franois-mile), crime prvu et puni..., etc.




                                    III


Les dductions de l'acte d'accusation parurent si concluantes 
l'assistance que, de prime abord, l'opinion fut forme, et le murmure
contenu qui s'leva indiqua une sorte de dsappointement. On s'tait
attendu  des dtails plus mouvants; le bruit qui avait couru de
dngations persistantes de l'accus avait fait esprer des
complications inextricables. On se trouvait au contraire en face d'un
crime banal; l'lment amour, si puissant dans les causes judiciaires,
tait en quelque sorte relgu au second plan par l'indignit du sujet,
dont le nom de Gangrelot avait excit quelques sourires. L'attitude de
l'accus n'tait point d'ailleurs de nature  veiller les sympathies.
Il avait cout l'acte d'accusation sans un geste, sans un mouvement
quelconque d'motion. Deux ou trois fois seulement on l'avait vu sourire
et mme hausser imperceptiblement les paules. Puis, peu  peu son
visage avait pris une expression d'insouciante assurance. Le vritable
dfaut de cette physionomie tait dans l'absence de tout caractre
frappant et original.

Les dames qui frquentent les cours d'assises aiment  trouver dans les
traits du coupable quelque singularit en sens quelconque. L'abruti
froce tonne et effraye; l'homme fatal intresse; le fanfaron exaspre;
mais se peut-on intresser  un assassin qui n'effraye ni n'exaspre?

L'interrogatoire de l'accus commena: il rpondait  voix basse; son
accent tait ferme, sans aucun clat. Dcidment cet homme tait
l'insignifiance mme.

LE PRSIDENT.--Expliquez-nous ce qui s'est pass le 23 avril?

BEAUJON.--Je vais rpter les explications que j'ai donnes au
commissaire de police, au juge d'instruction,  tous ceux enfin qui
m'ont interrog depuis cette triste affaire. Defodon et moi nous avons
quitt la pension vers sept heures; il se disait un peu malade. En
gnral, il n'tait pas d'une bonne sant; de plus, il s'coutait
beaucoup. Nous nous moquions mme souvent de lui  ce sujet, en
l'appelant la petite dame. Et c'tait une plaisanterie ordinaire que
de lui demander: As-tu tes nerfs? Enfin, ce soir-l, il paraissait assez
agit; il tait ple, et je crus que le mieux tait pour lui de prendre
un peu de repos.  sept heures et demie, il tait couch; et il me
demanda de rester auprs de lui pour lui tenir compagnie...

LE PRSIDENT.--Mais n'aviez-vous pas dit  la pension mme que vous
passeriez la soire avec lui? Cela impliquerait une contradiction avec
cette demande dont vous parlez pour la premire fois.

BEAUJON.--Le dtail n'a pas d'importance... Je ne me le rappelle pas
exactement. Toujours est-il que je restai.

LE PRSIDENT.--Encore un mot: le croyiez-vous assez malade pour que son
indisposition pt se prolonger plusieurs jours?

BEAUJON.--Je ne comprends pas le sens de cette question.

LE PRSIDENT.--Je m'explique. Comme un de ses amis lui disait:  demain!
vous avez rpondu: Oh! je ne crois pas... il a besoin de repos.

BEAUJON.--Ai-je dit cela? c'est possible. Je ne m'en souviens pas.

LE PRSIDENT.--Messieurs les jurs entendront le tmoin. Continuez,
Beaujon.

BEAUJON.--S'il fallait se rappeler tous les mots sans importance...
enfin! Je disais donc que je m'installai auprs de son lit...

LE PRSIDENT.--Dcrivez-nous la chambre o vous vous trouviez.

BEAUJON.--C'est bien facile. C'est une chambre d'htel, pareille 
toutes les autres; le mobilier se compose d'un lit  rideaux blancs,
d'un secrtaire, d'une table recouverte d'un tapis et formant bureau,
une table de nuit, quelques chaises et un fauteuil. Le lit fait face 
la fentre. J'tais assis dans le fauteuil, devant la chemine dans
laquelle il n'y avait pas de feu. Je voyais Defodon de trois quarts. Il
tait trs gai, et nous nous mmes  causer.

LE PRSIDENT.--Quel tait le sujet de votre conversation?

BEAUJON.--Il me serait assez difficile de vous le retracer avec ordre.
Nous avons parl thtre; nous tions alls trois jours auparavant voir
 l'Odon la pice nouvelle de George Sand. Puis nous causmes voyages.
Nous avions envie de partir tous les deux pour quelque pays loign...
vous savez, un de ces projets comme on en fait tous les jours et qu'on
n'excute pas, faute d'argent.

LE PRSIDENT.--N'avez-vous pas parl aussi de la fille Gangrelot?

BEAUJON.--De la _Bestia_? Ah! ma foi non.

LE PRSIDENT.--Je vous interrogerai tout  l'heure sur vos relations
avec cette fille; achevez votre rcit.

BEAUJON.--Mais vous m'interrompez  chaque instant... J'aurais dj
fini. Je vous disais donc que nous causions de toutes sortes de choses,
en trs bons amis, je vous assure. La nuit tait tout  fait venue,
j'allumai une lampe  l'huile de ptrole qui, par parenthse, n'avait ni
globe, ni abat-jour. Je la mis sur la chemine. Elle clairait en plein
le lit et le visage de Defodon. C'est alors que se passa la scne
inexplicable qui m'a amen ici... Ah! je me souviens, nous nous
rappelions  ce moment un vieux souvenir de Bullier, une noce de l'anne
dernire... Ce qui suit a t si rapide que j'ai eu beaucoup de peine 
ressaisir quelques dtails. Defodon me parut proccup; le regard fixe,
il ne me rpondait que par monosyllabes... Tout  coup son visage s'est
contract; je ne sais pas; mais il me semble avoir vu sur sa figure,
auprs de la bouche, quelque chose de noir comme une tache... Il a bondi
sur lui-mme en poussant un cri rauque, touff, comme si le larynx et
t violemment serr. Il a tendu les bras en l'air et battu l'air de
ses mains... puis il a saut en bas de son lit, en chemise, et s'est
jet sur moi. Je me suis lev et l'ai repouss, mais il s'est accroch 
moi, m'a serr le cou d'une main, l'paule de l'autre. Il semblait se
dbattre contre un horrible cauchemar. J'ai cru qu'il devenait fou; pour
le faire reculer je lui ai port la main  la gorge, videmment; dans ma
surprise, je n'ai pas mesur la force de la pression... j'ai d serrer
trs fort. Il a port la tte en arrire, je l'ai lch; il est tomb de
toute sa hauteur. Je me suis baiss vers lui... sa face tait
horriblement convulse. C'est alors que je l'ai cru mort... j'ai eu peur
et me suis sauv en criant.

LE PRSIDENT.--Comment votre premire pense tait-elle de vous enfuir
plutt que d'appeler du secours?

BEAUJON.--J'ai perdu la tte.

D.--Ainsi, vous prtendez que c'est Defodon qui vous a attaqu, sans
aucune provocation de votre part, et que vous vous tes seulement
dfendu?

R.--Attaqu ne me parat pas le mot propre. Il n'avait pas plus de
raison de m'attaquer que je n'en avais moi-mme pour lui faire du mal.
Je croirais plutt  un accs de fivre chaude.

LE PRSIDENT (aux jurs).--Nous entendrons les mdecins  ce sujet.--(
l'accus:) Expliquez-nous quelles taient vos relations avec la fille
Gangrelot. (Mouvement d'attention dans l'auditoire.)

L'accus sourit.

--En vrit, dit-il, je ne comprends gure l'importance que l'on attache
 ces dtails. La _Bestia_ est une bonne fille, qui aime tout le monde
et, par consquent, n'aime personne. Il est trs vrai que j'ai eu des
relations avec elle, un peu comme la plupart de mes camarades. Defodon
aussi. Mais de l  une passion, de l  de la jalousie, il y a loin.
Pour tre jaloux de la Bestia, il y aurait eu trop  faire...

LE PRSIDENT.--Accus, je vous invite  vous exprimer convenablement et
 quitter ce ton ironique qui n'est pas en rapport avec la gravit de
votre situation. Ainsi, vous niez qu'il y ait eu jalousie entre vous et
Defodon au sujet de cette fille?

BEAUJON.--Je le nie absolument. Nous avons fait sa connaissance
ensemble, un jour que nous tions  Bullier. Nous tions un peu _partis_
tous les deux et nous invitmes la Bestia  venir avec nous.

--Avec qui des deux? demanda-t-elle.

--Attends, lui dit Defodon, nous allons jouer cela au piquet. Et en
effet, nous l'avons joue en cent cinquante lis. C'est moi qui ai
gagn.

On comprend facilement l'impression dfavorable produite sur l'auditoire
et le jury par ces explications inconvenantes. Le prsident, en quelques
paroles bien senties, invite l'accus  se respecter lui-mme et 
respecter le tribunal.

--Qu'est-ce que vous voulez? reprend Beaujon, vous me demandez la
vrit, je vous la dis. Vous avez affaire  des tudiants, qui ne valent
pas moins que d'autres, qui sont de trs honntes garons, mais ne sont
point des vestales.

D.--Vous cherchez  jeter sur la victime une dfaveur qui rejaillit sur
vous-mme. Je vous engage  changer de systme. La seule excuse de
l'acte commis est, au contraire, dans une passion violente pour une
crature qui,  tous gards, en parat peu digne. Il est d'ailleurs
tabli par l'instruction que vous et Defodon cachiez avec le plus grand
soin vos relations avec cette personne.

R.--Nous nous cachions si peu qu'on nous a vus,  tous moments, dnant
soit  trois, soit en partie carre.

D.--Prtendez-vous que vous n'ignoriez pas les infidlits de la fille
Gangrelot?

R.--Le mot est bien grand pour une bien petite chose. La _Bestia_ tant
de nature infidle, nul n'a jamais eu la prtention de compter sur sa
fidlit.

D.--Vous persistez dans ce systme: et vous oubliez que toutes les
circonstances dmentent cette indiffrence prtendue. Le 15 mars, vous
vous criez: Si la Bestia me trompait, je lui tordrais le cou...

R.--En effet, je crois me souvenir que je lui ai dit quelque chose comme
cela. Mais vous pourrez lui demander  elle-mme si jamais elle a
considr ces paroles comme une menace srieuse. C'est l une de ces
plaisanteries dont je ne prtends pas affirmer le bon got, mais qui
s'entendent tous les jours au quartier Latin.

D.--On pourrait admettre cette explication, tout trange qu'elle
paraisse, si le mme fait ne s'tait plusieurs fois renouvel.
N'avez-vous pas eu, quelques jours plus tard, avec cette fille, une
discussion des plus violentes? Vous avez voulu frapper celle que vous
appelez la Bestia?

R.--J'tais un peu gris. Elle m'aura dit quelque impertinence, genre
d'amnits dont ces dames ne sont pas avares, et, n'ayant pas bien la
tte  moi, j'ai voulu la corriger un peu vivement...

D.--Je vous le rpte, c'tait videmment par jalousie...

R.--Je vous rpte  mon tour que c'est une erreur. Jamais je n'ai de ma
vie t jaloux de cette brave fille, qui tait bien libre de faire ce
qu'elle voulait. Est-ce que d'ailleurs je pouvais l'entretenir? Elle
venait nous trouver quand elle n'avait rien de mieux  faire...

D.--Ces expressions et ces explications tmoignent d'une telle absence
de moralit que je vous adjure pour la dernire fois d'abandonner ce
systme qui, pour votre dignit personnelle, est inacceptable et
rpugnant...

R.--Mon Dieu, monsieur le prsident, je n'ai pas la moindre intention de
blesser qui ce soit: je ne fais pas l'apologie de nos moeurs. Il y a
videmment l un laisser-aller regrettable, et, comme vous le dites, un
manque de dignit: je suis le premier  le reconnatre. Mais, je
l'avoue, j'aime mieux cent fois, en disant la vrit, m'exposer  un
blme mrit, que de donner corps, par des aveux fictifs,  une
accusation monstrueuse et que je repousse de toutes mes forces...

D.--Comment expliquez-vous la prsence chez vous d'une carte
photographique, portrait de la fille Gangrelot, dont le visage tait en
partie lacr  coups de canif?--Greffier, faites passer cette
photographie  messieurs les jurs...

R.--Si j'avais eu pour la _Bestia_ la passion que vous m'attribuez,
croyez-vous donc que je l'aurais ainsi traite?...

D.--Justement, la jalousie explique cette violence.

R.--La jalousie... mais, encore une fois, je n'tais ni assez amoureux,
ni assez niais pour tre jaloux de cette fille.

D.--En admettant que vous fussiez aussi indiffrent que vous le dites,
il est nanmoins de la dernire vidence que l'affection de Defodon pour
elle tait relle: il avait crit sur une photographie ces mots
explicites:  toi mon coeur!  toi ma vie!

R.--C'tait une plaisanterie.

D.--Dans une scne qui a prcd le crime de quelques jours, vous avez
menac Defodon; vous tant empar d'un couteau, vous vous tes cri: Je
vais te _dpioter_ comme un lapin.

R.--S'il est des tmoins qui donnent une importance quelconque  ce
propos, ils sont fous ou de mauvaise foi: ce n'tait l qu'une menace
faite en riant et dont, je vous l'affirme, Defodon n'tait nullement
effray.

D.--Malgr ces explications, il ressort de l'enqute que vous avez
toujours t d'un caractre violent.

R.--Je ne suis pas un mouton, mais je ne suis pas un tigre.

D.--Je fais encore une fois appel  votre franchise: dans la soire du
23 avril, une discussion s'est-elle, oui ou non, leve entre vous et
Defodon?...

R.--Non.

D.--Vous persistez  dire qu'il s'est jet sur vous sans provocation, et
que c'est seulement en vous dfendant que vous lui avez donn la mort?

R.--Je le jure.

LE PRSIDENT.--Messieurs les jurs apprcieront. Nous allons entendre
les tmoins.




                                    IV


L'interrogatoire avait produit sur l'auditoire une pnible impression;
plusieurs fois des murmures s'taient levs aux rponses de l'accus,
qui, d'ailleurs, protestait sans nergie contre l'accusation; il
semblait n'attacher au drame qu'une importance secondaire et paraissait
ressentir pour la victime l'indiffrence qu'il s'attachait  montrer
pour sa matresse. Il n'y avait aucune forfanterie dans la faon dont il
s'exprimait. Il rpondait avec la prcipitation d'un homme  qui il
tarde d'chapper  une formalit ennuyeuse.

Pendant la courte suspension d'audience qui suivit l'interrogatoire, je
demandai  Maurice ce qu'il pensait de tout cela.

--Oh! oh! me dit-il, vous allez vite en besogne. Ne pensons jamais si
promptement. Laissons-nous d'abord entraner  l'impression du moment.

--J'avoue, interrompis-je, que cette premire impression est absolument
dfavorable  l'accus...

--Qui vous dit que je ne sois pas de votre avis? Nous avons choisi cette
affaire au hasard; sa simplicit peut rendre inutiles toutes recherches
de notre part. En tout cas, nous ne perdons pas notre temps. coutons et
attendons.

L'audition des tmoins commena.

TREMPLIER, concierge de la maison, rpta les dtails dj consigns
dans l'acte d'accusation; il avait vu Beaujon s'lancer, nu-tte, hors
de la maison. Un mouvement irraisonn l'avait port  l'arrter au
passage. Il n'avait d'ailleurs aucun soupon. Mais l'attitude de Beaujon
lui paraissait extraordinaire.

D.--N'a-t-il prononc aucune parole au moment o vous l'avez arrt?

R.--Non, il se dbattait en poussant des cris inarticuls. Je le croyais
fou.

D.--Quel tait le caractre de Defodon?

R.--C'tait un brave jeune homme, mais un peu trop _noceur_, d'autant
qu'il tait d'une mauvaise sant; il avait  tout moment des mouvements
nerveux, quand une porte se fermait trop fort, au moindre bruit... mais
c'tait un bon garon, et pas _chiche_ du tout...

D.--Que savez-vous sur les relations de l'accus avec la fille
Gangrelot?

R.--Ah! a, c'est une _trane_ comme il y en a beaucoup (ici quelques
expressions trop pittoresques qui excitent l'hilarit et que nous nous
abstenons de reproduire).

D.--Les deux jeunes gens se cachaient-ils l'un de l'autre dans leurs
relations avec elle?

R.--Pour a, je n'en sais rien... je crois pourtant qu'elle aimait mieux
M. Defodon.

Trois personnes avaient entendu du bruit dans la chambre de Defodon et
taient accourues les premires aux cris pousss par Beaujon.

LA DEMOISELLE RATEAU (milie), dix-neuf ans, sans profession, tait
_occupe_, dit-elle, lorsque des cris s'chapprent de la chambre qui
n'est spare de la sienne que par une cloison. La personne qui tait
avec elle s'lana au dehors et elle la suivit.

Elle a trouv Defodon tendu par terre en chemise. Il ne remuait plus.

D.--Avez-vous entendu parler haut... quelque chose comme une querelle?

La demoiselle Rateau hsite, puis rpond en baissant la voix, qu'elle ne
faisait pas attention,  ce moment-l,  ce qui se passait  ct.

Le sieur BARNIOLI (Giacomo), rentier, quarante-cinq ans, tait en visite
chez la fille Rateau. Il affirme avoir entendu des clats de voix qui
lui semblent, bien qu'il ne puisse l'affirmer, indiquer une querelle.
Puis une porte s'tait ouverte violemment, et quelqu'un s'tait lanc
sur l'escalier. Il a cru alors  un accident, et obissant  une
premire impulsion, s'est lanc pour porter secours si cela tait
ncessaire.

 une question du prsident, qui insiste sur le point de savoir s'il y
avait ou non querelle, le sieur Barnioli rpond qu'il n'a pas bien
remarqu, mais que cependant les clats de voix ne lui ont pas paru
rsulter d'une conversation amicale.

LAVORIT (Gustave), tudiant, vingt-trois ans, travaillait dans sa
chambre, au-dessus de celle qu'occupaient en ce moment ces deux jeunes
gens. Il a entendu du bruit et est rapidement descendu. Il a trouv
Defodon sans mouvement.

Le DOCTEUR MERCIER, trente ans, habite la maison. On est all aussitt
le chercher, et il a tent de donner  Defodon les premiers soins. Mais
il a reconnu aussitt que tout effort tait inutile. Les marques des
doigts taient trs visibles sur le cadavre. Defodon tait vtu
seulement de sa chemise, les jambes et les pieds nus. videmment, il
s'tait lev prcipitamment ou avait t tir de son lit. Les
couvertures taient rejetes, le tapis drang.

Lorsque Beaujon est remont, ramen par le concierge, il tait
extrmement ple, et, au premier coup d'oeil jet sur le cadavre, il est
tomb en faiblesse, sans profrer une parole. Le tmoin connaissait fort
peu les deux jeunes gens et ne peut fournir sur leur caractre aucun
renseignement.




                                     V


Aprs la dposition de M. de Lespriot, commissaire de police, dont les
constatations ne prsentent aucun intrt nouveau, on appelle la fille
Gangrelot (Annette).

Vive motion dans l'auditoire; plusieurs personnes montent sur les bancs
pour voir l'hrone. On crie de toutes parts: Assis! assis! Les
huissiers ont peine  rtablir l'ordre. Le prsident rappelle
l'assistance aux convenances, et menace, au cas o semblable tumulte se
renouvellerait, de faire vacuer la salle.

Annette Gangrelot, dit la _Bestia_, est ge de vingt-huit ans. C'est
une grande fille, assez forte, aux allures dcides. Elle est trs
brune. Ses cheveux sont plants bas sur le front. Le visage est commun,
quoique assez beau. Elle a de grands yeux, la bouche paisse, le nez
fort et les narines ouvertes. On voit sur ses lvres des rudiments de
moustaches.

Elle est vtue d'une robe de soie,  carreaux rouges et noirs. On voit
qu'elle s'est mise en toilette. Un chapeau  peine visible est camp en
avant sur son crne, et laisse dborder un chignon monstrueux. Elle ne
porte pas de gants, ses mains, assez blanches d'ailleurs, sont couvertes
de mitaines de dentelle noire. De taille leve, elle porte en outre de
hauts talons effils et, en approchant de la barre, elle trbuche. Ses
souliers dcouverts laissent voir un bas trs blanc et un pied un peu
fort. Un _caraco_ de soie noire complte cette toilette de mauvais got.
L'accus, en la voyant s'approcher, ne peut rprimer un sourire. Quant 
elle, elle parat, malgr son assurance, un peu dcontenance et, pour
la prestation de serment, elle lve d'abord la main gauche, puis les
deux mains  la fois. Enfin, les formalits remplies, le prsident
l'interroge.

D.--Veuillez, mademoiselle, de la faon la plus nette, et en respectant
les convenances, expliquer  MM. les jurs la nature des relations qui
vous unissaient  la victime.

Un huissier lui ayant indiqu o se trouve le jury, elle tourne
absolument le dos  l'accus. Puis elle garde le silence. Le prsident
se voit dans la ncessit de procder par voie d'interrogatoire:

D.--Depuis combien de temps connaissez-vous Beaujon?

R.--Depuis deux mois  peu prs.

D.--O avez-vous fait sa connaissance?

R.-- Bullier, o il tait avec son ami.

D.--Quelle est la circonstance qui vous a mis en relation avec ces
messieurs?

R.--Oh! rien de particulier: a s'est fait tout bonnement.

D.--N'est-ce pas Beaujon qui a t le premier votre amant?

La femme semble hsiter et chercher  rassembler ses souvenirs; puis:

--Je ne me rappelle pas trop bien. Pourtant, je crois que c'est Beaujon.

D.--Ne vous rappelez-vous aucune circonstance, par exemple une partie de
piquet dont vos faveurs auraient t l'enjeu?

R.--Oh! pour a, non. Je n'aurais pas voulu d'abord. 'aurait t
_m'insolenter_.

Le prsident, s'adressant alors  l'accus.

--Vous voyez. Le tmoin dment votre rcit.

BEAUJON.--Ce n'est pas pour rien qu'on l'appelle la _Bestia_; elle
n'aura pas compris.

LE PRSIDENT,  la fille Gangrelot.--Ces messieurs ne jouaient-ils pas
au piquet?

R.--Je crois que oui; mais ils jouaient _la consomm_.

BEAUJON, vivement et en souriant.--Tout compris.

LE PRSIDENT.--Voyons, mademoiselle, continuez.

LA GANGRELOT, avec colre.--Tout a, c'est trs dsagrable. Est-ce que
je sais rien de rien dans toutes ces affaires-l? C'est pour faire
arriver des dsagrments  quelqu'un qui ne leur a rien fait...

LE PRSIDENT.--Je vous prie de vous calmer. Beaujon ne vous
tmoignait-il pas une grande affection?

R.--C'est vrai; il tait bien gentil.

D.--Et Defodon?

R.--Oh! trs gentil aussi.

D.--N'aviez-vous pas une prfrence pour l'un ou pour l'autre? Je
regrette d'tre oblig d'entrer dans de semblables dtails, mais
messieurs les jurs comprennent toute l'importance de ce tmoignage.
Donc, fille Gangrelot, rpondez franchement. Nous faisons la part de
votre embarras. Cependant, il est ncessaire que vous ne cachiez aucune
des circonstances qui ont marqu ces relations?

R.--Beaujon tait plus aimable que Defodon. Il me disait toujours qu'il
m'aimait bien: mme une fois il m'a donn une bague. Pour Defodon, il
tait un peu ours, et puis c'tait pas un homme.

D.--Qu'entendez-vous par l?

R.--Une mauviette; pas plus de mchancet qu'un mouton. Il avait comme
qui dirait un tremblement continuel...

D.--Beaujon ne vous a-t-il pas paru tre jaloux de vos complaisances
pour Defodon?

R.--Dame, quelquefois a ne lui allait pas. Mais moi, je fais ce que je
veux, et ce n'est pas un homme qui me mnera.

D.--Ne l'avez-vous pas entendu profrer des menaces contre Defodon?

R.--Non, jamais... si, pourtant! une fois, dans le caf, o il a voulu
me _ficher_ des coups, il voulait tout casser.

D.--Parlait-il de Defodon?

R.--Je ne me rappelle pas bien; mais s'il l'avait eu sous la main, il
lui aurait tordu le cou comme  un poulet.

Quelques murmures clatent dans l'auditoire.

D.--Les deux jeunes gens s'taient-ils disputs en votre prsence?

R.--Oh! plusieurs fois; mais, vous savez, pour des btises. D'abord, il
y avait Beaujon qui me faisait toujours des scnes et se moquait de moi.

LE PRSIDENT,  l'accus.--Il y a loin de ces affirmations  vos
dclarations d'indiffrence.

BEAUJON.--La malheureuse ne comprend pas l'importance de ses paroles.
Elle me charge sans le vouloir.

LA GANGRELOT, vivement.--Comment! Comment! Je ne comprends pas! Pourquoi
dis-tu toujours que je ne suis qu'une bte? Je suis aussi maligne que
toi, et, de plus, je n'ai tu personne.

Le prsident l'invite au calme, puis poursuit cet interrogatoire, d'o
il semble ressortir que Beaujon lui a souvent tmoign une jalousie
exagre. Quant  Defodon, il tait trs doux et n'a jamais prononc une
parole malsonnante.

La fille Gangrelot va s'asseoir au banc des tmoins, trs satisfaite
d'elle-mme et paraissant attribuer  la sympathie qu'elle inspire les
marques de curiosit railleuse de l'auditoire.




                                      VI


Plusieurs tmoins sont encore entendus. Mais ils ne font que confirmer
les dtails consigns dans l'acte d'accusation au sujet des propos tenus
par Beaujon.

Deux dpositions ont le privilge de rveiller l'attention. On appelle
M. Defodon pre.

M. Defodon est un vieillard, de taille moyenne, mais d'une maigreur
effrayante. Il est atteint d'un tic nerveux auquel son motion donne
videmment une force nouvelle. Sa tte et ses mains tremblent
continuellement, il ne peut se tenir sur ses jambes. On est oblig de
lui donner une chaise. Il parle  voix basse et par saccades.

Il pleure et, aux questions toutes bienveillantes du prsident, rpond
par une peinture rapide et affectueuse du caractre de son fils.
C'tait, dit-il, le meilleur enfant que l'on pt trouver; doux,
bienveillant, charitable. Il ne lui a jamais caus aucun chagrin. Le
pre ne tient aucun compte des quelques folies de jeunesse qu'on pouvait
reprocher  son fils. C'est une monstruosit d'avoir tu un bon garon
comme cela.

Dans un lan fbrile, il adjure le tribunal de le venger et de se
montrer impitoyable.

On comprend l'effet que produisent sur l'auditoire ces quelques phrases,
empreintes de la passion paternelle. L'accus lui-mme, pour la premire
fois, semble en proie  une vive motion et se cache la tte dans les
mains.

Aprs M. Defodon, on entend le mdecin charg de l'autopsie du corps.

D'aprs lui, le sujet tait faible; le systme nerveux excitable. Une
pression violente a t exerce sur le cou, mais il pense que cette
pression n'a pas t assez forte pour dterminer la mort. Le cerveau
prsentait des signes non quivoques de congestion. Le mdecin pense
qu'il y a eu simultanit entre la congestion et les violences exerces,
sans que cependant la connexion soit vidente; la strangulation semble
avoir t la cause dterminante de la congestion, mais non la seule
cause de la mort.

Quelques tmoins sont rappels et entendus de nouveau au sujet des
propos tenus par Beaujon dans plusieurs discussions. Ils affirment la
sincrit de leurs premires dclarations.

La parole est ensuite donne au ministre public.

Je ne reproduirai pas ce discours, habilement compos, groupant avec
intelligence et d'une faon dramatique tous les faits tablissant la
culpabilit de Beaujon.

Il termine ainsi:

Depuis quelque temps les attentats contre les personnes viennent chaque
jour effrayer la socit: hier encore, un joueur assassinait un de ses
compagnons de dbauche. Aujourd'hui, c'est un crime d  la jalousie, 
un amour forcen, aveugle, et pour qui? Vous avez entendu, messieurs les
jurs, vous avez entendu ces propos, empreints  la fois de cynisme et
d'insensibilit absolue. Les mauvaises passions ne reculent devant
aucune violence pour obtenir satisfaction. C'est alors, messieurs les
jurs, que doit intervenir la socit, sans crainte comme sans
faiblesse. Un crime a t commis, sans excuse: car la passion inspire
par la fille Gangrelot est de celle qu'on ne saurait trop fltrir; un
jeune homme, dont tous ceux qui le connaissent se plaisent  affirmer la
douceur, l'intelligence, un jeune homme dont vous avez vu le pre 
cette barre, honorable vieillard que la mort de son fils a bris, un
jeune homme a t assassin... il vous appartient de frapper le
coupable, il vous appartient de relever le respect de la vie humaine et,
avec lui, le respect de tout ce qui lve l'me, le travail et la
religion.

L'avocat de l'accus portait un grand nom; il ne faillit pas  sa tche.
Sans s'arrter outre mesure aux dclarations mme de Beaujon, qu'il
considrait comme empreintes d'une trop grande exagration dans le sens
de l'attnuation, il tablissait que la scne avait d ainsi se
dvelopper:

videmment il ne s'tait lev--ce soir-l--aucune discussion entre les
deux amis; mais certains ressouvenirs donnaient  leurs rapports une
sorte d'acrimonie dont ni l'un ni l'autre ne se rendait suffisamment
compte. Defodon tait dans un tat de surexcitation maladive; un mot
prononc par Beaujon, mot involontaire puisque rien ne le lui rappelle,
a d exciter la colre du malade, qui s'est lanc de son lit sous
l'empire d'une colre inconsciente, pour frapper celui qu'il considrait
comme son insulteur. tonn de cette attaque que rien ne lui faisait
prvoir, Beaujon s'est dfendu. Ainsi que l'a constat le praticien qui
a procd  l'autopsie, ce n'est pas la pression exerce sur le cou de
Defodon qui a dtermin la mort, mais bien une congestion crbrale
produite par la colre et procdant d'une prdisposition morbide.
Beaujon est donc absolument innocent, et il n'y a pas lieu de le
condamner. L'avocat croit ne pas devoir insister. Les faits sont clairs,
patents, il n'y a eu ni assassinat ni intention d'assassinat. Il n'y a
l qu'un accident triste, pnible, douloureux, mais auquel la
condamnation d'un innocent donnerait un caractre plus douloureux
encore.

L'avocat termine en dclarant qu'il se confie  la haute sagesse du
jury, auquel font dfaut les lments les plus simples d'une conviction
contraire  l'accus.

--Pas une preuve, s'cria-t-il, songez-y bien, messieurs les jurs, pas
un indice certain. Au contraire, entre ces deux jeunes gens, amiti
constante, dvouement mutuel. Ne faisons pas  la nature humaine cette
injure de croire que le meilleur peut devenir tout  coup le plus cruel
des assassins. Vous avez devant vous un jeune homme auquel s'ouvre
l'avenir; certes, il a quelques fautes  rparer, mais rien n'entache
son honneur. Une condamnation, si lgre qu'elle ft, briserait sa vie
tout entire. Non, il n'a pas tu, non, Beaujon n'est pas un meurtrier,
et vous rendrez, j'en ai la conviction, un verdict d'acquittement.

Aprs le rsum du prsident, le jury entre en dlibration.




                                    VII


--Eh bien, demandai-je  Maurice pendant la suspension d'audience, que
pensez-vous de tout cela? Pouvez-vous au moins prvoir le verdict?

Maurice me regarda en souriant:

--Dcidment, me rpondit-il, vous tenez  voir en moi un sorcier, et je
ne dsespre pas de vous entendre me demander un jour de lire l'avenir
dans le marc de caf ou dans le creux de votre main.

--De fait, repris-je, vous aviez raison. En dpit du mystre qui rgne
et rgnera toujours dans cette affaire, il est impossible de nier qu'il
y ait eu violence exerce par Beaujon sur la victime. Nous avons mal
choisi notre problme...

--Vous croyez, n'est-ce pas?

--J'en suis persuad, repris-je avec nergie, c'est l une cause toute
secondaire, sans intrt comme sans importance. Et je ne vous demanderai
mme pas de vous en proccuper plus longtemps...

--Dites-moi, reprit Maurice sans me suivre sur le mme terrain, j'ai
entendu dire que le mort avait t photographi. Pouvez-vous me procurer
cette photographie?

--Vous entendez la photographie aprs dcs...

--Certes.

--Vous l'aurez... Mais vous n'tes donc pas de mon avis, vous croyez
qu'il y a ici quelque chose  rechercher?...

--Je ne crois rien... je vous ai fait une question, vous m'avez rpondu.
Ne voyez rien de plus...

--Vous dissimulez. Mais je vous le pardonne en raison du dpit qu'a d
vous causer l'absence d'intrt de ce procs. Pour ma part, je suis
dsol de n'tre pas mieux tomb...

--Chut! le jury, fit Maurice.

En effet, les jurs, aprs une demi-heure de dlibration, rentraient en
sance. Un silence profond rgna dans l'auditoire.

Les questions poses avaient trait: la premire  la question d'homicide
volontaire, la seconde  la prmditation.

Les rponses furent celles-ci:

Sur la question d'homicide: OUI.

Sur la question de prmditation: NON.

Et enfin:

Admission de circonstances attnuantes.

Beaujon fut ramen. Au moment o le greffier lui donna connaissance du
verdict, il devint pourpre; ses yeux s'injectrent:

--C'est impossible! cria-t-il.

Le prsident lui demanda s'il avait quelques observations  faire sur
l'application de la peine.

--Je m'en f...! hurla le malheureux hors de lui. Je suis innocent!

Aprs une courte dlibration, le prsident lut l'arrt qui,
reconnaissant l'accus coupable d'homicide volontaire, le condamnait, en
tenant compte des circonstances attnuantes,  dix ans de rclusion.

Beaujon poussa un cri terrible, et menaa du poing le tribunal, le bras
tendu. Au lieu de se retirer, il rsista aux gendarmes qui voulaient
l'entraner. Il y eut un moment de lutte affreuse. Le condamn se
dbattait, frappait, hurlait. On parvint enfin  l'arracher  son banc.

La foule s'coula, douloureusement impressionne. Mais ce dernier
incident affirmait la justice de l'arrt rendu:

--Hein? disait une jeune femme, lui qui avait l'air si doux tout le
temps? Est-il assez rageur?

Le lendemain paraissait dans le journal judiciaire une note ainsi
conue:

 peine rentr dans sa cellule, Beaujon a t en proie  de tels accs
de fureur et de dsespoir qu'un instant on a d craindre pour sa raison.
Le fait est d'autant plus remarquable que, lors de son arrestation et
pendant toute la dure de sa dtention prventive, il n'a cess de
montrer la plus parfaite insouciance. Des soins lui ont t prodigus;
il est enfin revenu  lui et a longuement pleur. Il proteste de son
innocence. Beaujon a dj demand  se pourvoir en cassation contre
l'arrt qui l'a frapp.


Maurice m'avait quitt aussitt que l'audience avait t termine, en me
rappelant ma promesse relative  la photographie de la victime; j'avais
remarqu chez mon ami une certaine agitation; aux questions que je lui
avais adresses, il n'avait rpondu que par monosyllabes.

Malgr moi, lorsque je fus seul, je ne pus m'empcher de rflchir au
drame qui venait de se drouler sous mes yeux.




                                  VIII


--Voyons, me disais-je, est-il possible qu'il y ait l une erreur
judiciaire? Voici un homme, il est vrai, dont rien n'a indiqu jusque-l
les penchants pervers. Mais en tenant seulement compte des circonstances
matrielles de l'acte en lui-mme, il est vident qu'il est coupable. Il
tait seul avec la victime; dans aucune des dpositions il n'a t
question de la prsence d'une tierce personne. Le concierge s'est oppos
 la sortie de Beaujon; il se trouvait donc  la porte extrieure de la
maison et aurait vu tout tranger qui aurait tent de s'enfuir. Pourquoi
cette hypothse, d'ailleurs? Beaujon n'et pas manqu de rvler cette
circonstance. Il reconnat lui-mme qu'il tait seul, absolument seul
avec Defodon. Bien mieux, tout en donnant une explication particulire
de la scne de violence, il n'en avoue pas moins avoir port ses mains
au cou de Defodon.

Dans mon dsir de trouver quelque point trange dans cette affaire, je
ne sais o je me serais laiss entraner dans la voie des hypothses.

Tout  coup,  la lecture du paragraphe de journal rapport plus haut,
une lueur subite s'leva dans mon esprit.

--La folie! m'criai-je, oui, c'est videmment cela. Ce jeune homme ne
se trouve-t-il pas dans la premire priode d'invasion de cette terrible
maladie, n'est-il pas prdestin par son organisation mme 
l'alination mentale, et l'acte qui lui est reproch ne serait-il pas la
premire manifestation de cette disposition morbide?

Ds que cette ide eut envahi mon cerveau, je l'tudiai soigneusement et
il me parut que tous les dtails se rapportaient  cette hypothse.

Je me complaisais dans cette douce persuasion que Maurice avait sans
doute entrevu ce ct de la vrit. Pour m'affermir moi-mme, j'allai
voir l'avocat de Beaujon. Je le trouvai seul, nous tions assez lis
pour que je pusse entamer avec lui une conversation tout amicale.

--Eh bien! lui dis-je, vous avez obtenu un beau succs.

--Vous avez raison, me rpondit-il, jamais je n'ai rencontr cause plus
embarrassante; et j'ai russi au del de mes esprances. Je savais bien
que je lui viterais la peine de mort. Aussi me suis-je particulirement
attach  l'arracher aux travaux forcs. Malgr sa violence, c'est un
homme de bonne compagnie, trop jeune encore pour se rendre matre de
lui-mme, et c'est ce qui l'a perdu. Au bagne, il et t horriblement
malheureux, et le dsespoir l'et amen  quelque acte d'insubordination
qui et  jamais t tout espoir de grce... il fera, au contraire, cinq
ou six ans de rclusion et nous obtiendrons remise du reste de la
peine...

--Donc, selon vous, c'est bien dans un accs de violence qu'il a
assassin son ami?...

--Diable! croiriez-vous par hasard qu'il l'a saisi au cou dans un accs
d'affectueuse amabilit?...

--Mais ne vous est-il pas venu  l'ide une autre hypothse?

--Laquelle?

--Celle de la folie.

--Je ne vous comprends pas.

--Je m'explique. Je suis absolument de votre avis quant au fait mme,
quant  l'acte commis... mais, o je crois que tout le monde a fait
fausse route, c'est en ne tenant compte que du pass et en rien de
l'avenir...

--Vous devenez de plus en plus obscur...

--Dans quelques cas, disent les alinistes, la folie clate brusquement;
mais en gnral le dbut est lent, graduel. Il y a une sorte de priode
d'incubation pendant laquelle on voit survenir divers changements dans
le caractre et les habitudes du malade... ces changements surprennent,
tonnent et (ce n'est pas moi, c'est le docteur G... qui parle), si le
malade n'a pas dj t alin, il est rare qu'on les attribue  un
drangement mental. Cette priode d'incubation peut durer non seulement
des mois, mais mme des annes entires...

--Si bien que vous croyez...

--Laissez-moi achever. L'hallucination est un des symptmes les plus
communs de l'alination mentale; il l'est  un point tel qu'Esquirol
affirme qu'on le rencontre au moins quatre-vingts fois sur cent alins.
Les hallucins, ne l'oubliez pas, croient  la ralit de leurs visions;
elles deviennent pour eux le mobile de certaines actions, inexplicables
en elles-mmes. Or, il est impossible, impossible, entendez-vous, de ne
pas considrer ces personnes comme ayant, si je puis m'exprimer ainsi,
dj franchi le seuil de la folie: un pas de plus, et il n'y aura aucune
diffrence entre eux et ceux qu'on enferme. Voir des choses qui
n'existent pas, tre convaincu de la ralit de ces visions, c'est un
trouble qui indique ncessairement une modification morbide du cerveau.

--Tous ces principes, reprit l'avocat, me paraissent absolument justes.
Mais quelle application en voulez-vous faire au cas qui nous proccupe?

--Ne l'avez-vous pas dj devin? Souvenez-vous des dtails donns par
Beaujon sur la scne  laquelle Defodon a d sa triste fin. Il n'a
jamais vari dans son rcit. Il a vu le visage de Defodon prendre une
expression de terreur et de menace, il a vu l'homme se lever de son lit
pour se jeter sur lui. Et alors, songeant  sa sret personnelle, il
s'est dfendu, il a tu. Eh bien! pour moi, Beaujon tait  ce moment
hallucin, Defodon tait videmment dans son tat normal; s'il s'est
lev, c'est sans aucune intention mauvaise. Notez encore ce point trs
curieux: Si Beaujon avait joui de toute sa raison et qu'il et voulu se
dfaire de Defodon, n'aurait-il pas eu  sa disposition mille moyens
plus ingnieux? ne pouvait-il pas susciter une querelle? Mais, allons
encore plus loin. Je suis persuad que dans la narration faite par
Beaujon, il est d'une bonne foi absolue. Oui, sans quoi il dirait que
Defodon l'a insult, l'a provoqu, lui a crach au visage, que sais-je?
Mais rien de tout cela; il raconte ce que rellement il a vu, ressenti
ou plutt _cru voir_ ou ressentir.

--Vous pouvez avoir raison, dit l'avocat. J'y avais bien song un
moment, mais pour plaider l'alination mentale devant un jury il faut de
tous autres indices: on aurait pris mon argumentation pour l'effort du
dsespoir... et entre nous, avouez qu'il faut une grande bonne volont
pour appliquer votre thorie au cas actuel.

--Aussi vous dis-je qu'on n'a tenu compte que du pass, et qu'il nous
faut tenir compte de l'avenir; je suis persuad que dans un temps donn
Beaujon sera atteint de dlire, et que l'alination mentale se dclarera
d'effrayante faon. Alors on comprendra combien sa condamnation tait
immrite...

--Je vous ferai cependant une observation: il est bien singulier--mme
pour nous qui discutons ici avec le seul dsir de connatre la vrit et
ne tenons pas, bien entendu,  nous convaincre l'un l'autre, par amour
propre--il est bien singulier, dis-je, que ces hallucinations ne se
soient jamais manifestes avant la soire du crime.

--videmment. Seulement  cela je rpondrai par cette vrit  la _La
Palice_, c'est qu'il faut commencer par le commencement; il faut une
premire hallucination...

--En tout cas, ce fut une chance malheureuse pour tous deux... Mais
admettons votre systme; que croyez-vous utile de faire?

--Rien que de suivre la marche ordinaire. Le condamn va se pourvoir en
cassation. Y a-t-il quelque espoir?

--Ici, nous rentrons dans le droit. Oui, il y a presque certitude de
cassation; dans le tirage au sort des jurs, il s'est produit une
irrgularit telle que le rejet du pourvoi me semble impossible...

--Eh bien! ma thorie pourra se vrifier d'elle-mme. En supposant que
l'arrt soit cass, quel dlai cela vous donne-t-il?

--Deux mois environ.

--Pendant ce temps, la dtention influant sur le sujet, l'alination
mentale ne peut manquer de se dvelopper.

--Vous avez raison.

Nous nous sparmes enchants l'un de l'autre. Et moi, trs fier de
moi-mme, je me dis que dcidment j'tais digne de mon matre Maurice
Parent.

Qu'avait-il fait pendant ce temps?




                                   IX


Ds que Maurice m'aperut:

--Eh bien! me dit-il, m'apportez-vous ma photographie?

Je la lui remis aussitt. Ce portrait avait t tir quelques heures
aprs le crime; la tte de la victime respirait la terreur, les traits
taient convulss, les yeux  demi ferms. Du reste, je ne comprenais
gure de quel intrt pouvait tre cette pice dans la recherche de la
vrit.

Maurice y jeta d'abord un regard distrait; puis tout  coup je vis son
regard prendre cette trange fixit dont j'ai parl. Il s'absorba
pendant prs d'un quart d'heure dans une contemplation muette que je
n'osai pas troubler, bien que je brlasse de lui faire part de mes
observations.

Il se leva, alla  sa bibliothque, prit un livre que je reconnus pour
le trait de Lavater, nota un passage, puis ferma le livre et se tourna
vers moi:

--Ah! me dit-il, je vous demande pardon.

--Eh bien! avez-vous quelque indice?

--Mon cher, reprit Maurice, vous avez la curiosit des enfants. Depuis
l'affaire de Lambert, vous me prenez pour une sorte d'escamoteur qui va
faire disparatre une muscade sous un gobelet.

--Ne le croyez pas.

--Je ne vous en blme pas. Ce sentiment est essentiellement naturel.
Souvenez-vous seulement de ce que je vous ai dit. Les causes attribues
 un fait, vous ai-je expliqu, ne sont gnralement que des causes
secondaires; on passe presque toujours  ct de la vrit.

--Et dans l'affaire Beaujon?...

--Dans cette affaire plus que dans toute autre on a fait fausse route,
j'en ai l'intime conviction...

--Beaujon est-il donc innocent,  votre avis?

--Je ne dis ni oui ni non; d'abord il faudrait nous entendre sur ce que
vous appelez son innocence...

--A-t-il, oui ou non, commis le crime pour lequel il a t condamn?

--Modifiez votre question. Dites: A-t-il commis l'acte? Ici je puis dj
vous rpondre: Oui, il a trangl Defodon...

--Est-il coupable?

--Ceci est  discuter.

--Voulez-vous que je vous explique mes ides  ce sujet?

--Certes.

Je racontai alors toutes les circonstances de mon entretien avec
l'avocat. Maurice m'couta avec le plus grand soin sans m'interrompre.
J'aurais voulu provoquer un geste, un mot, une exclamation. J'avoue mme
que je comptais sur une approbation nergique.

Maurice resta parfaitement froid. J'eus quelque peine  dissimuler mon
dpit, et dans mon for intrieur j'attribuai cette indiffrence  une
certaine jalousie de mtier.

--Eh bien? demandai-je.

--C'est ingnieux, rpondit Maurice.

--Est-ce l tout? m'criai-je avec une certaine impatience.

Maurice ne put s'empcher de sourire.

--Mon cher ami, reprit-il, permettez-moi de vous expliquer en quoi et
pourquoi vous n'avez ralis aucune dcouverte utile. Vous vous tes
bas dans vos recherches sur la seule question de sentiment. Si vous
n'aviez pas assist avec moi  ce procs, autrement dit si vous n'tiez
point venu au tribunal avec cette ide prconue qu'il _fallait_
absolument dcouvrir un mystre, vous ne vous seriez pas mme pos le
problme. Aujourd'hui il vous faut  tout prix une solution, et c'est
sur cette _ncessit_, que vous vous tes forge vous-mme, que vous
btissez un systme de toutes pices. Votre systme d'alination
mentale,  sa priode d'incubation, est curieux et sduisant  premire
vue; ds que cette ide a surgi en vous, vous vous tes dit: Cela
pourrait tre vrai, donc cela doit tre vrai, donc cela est vrai. Alors
vous avez lev votre petit monument en l'adaptant  des bases de
fantaisie. Comprenez-moi bien. Si dans certains faits de la cause, vous
aviez vu poindre cette ide de folie; si alors, saisissant en main ce
fil, si tnu qu'il part, vous vous tiez engag dans le labyrinthe des
circonstances accessoires et que peu  peu ces points de repre se
fussent rangs d'eux-mmes sur votre route, vous conduisant
insensiblement  la certitude, alors je vous dirais que vous avez
raison, et je n'aurais pas assez de flicitations  vous adresser. Mais
laissez-moi vous dire que vous avez agi de faon toute diffrente. Vous
avez admis _d'abord_ l'alination mentale et vous avez fait entrer
l'affaire Beaujon dans votre cadre, la torturant au besoin comme sur un
lit de Procuste.

Je baissai la tte, sentant toute la justesse de ces observations.

--Et en rsum, continua l'impitoyable analyste, sur quoi comptez-vous
pour tablir la vracit de votre hypothse? Sur un dlai lui-mme
hypothtique, sur une chance plus ou moins probable que la folie se
dveloppera par la rclusion, que l'accs qui se serait dj produit se
reproduirait. Mais supposez un instant que, ainsi que le fait s'est dj
prsent, l'hallucination tout accidentelle ne se renouvelle point;
supposez encore que la secousse mme produite par la condamnation ait
amen la gurison, o en sera votre dmonstration?

--Assez! m'criai-je, je me rends.

--Vous vous rendez aussi vite que vous avez su triompher. Croyez-moi,
cher ami, pas plus de dcouragement que d'entranement irrflchi...

--Laissons cela. J'ai fait un _impair_, comme l'on dit.

--Du moins votre erreur n'est-elle pas dangereuse et ne fera-t-elle de
tort  personne. Donc ne vous dsolez point, vos recherches mme
tmoignent d'une grande volont. Mais, comme vous le dites, laissons
cela. J'ai besoin de vous.

--Je suis tout  vous, mais du moins ne me tiendrez-vous point au
courant du rsultat de vos recherches?

--Si fait, mais laissez-moi me livrer d'abord  ces recherches.
Pourriez-vous savoir si jamais Defodon a t malade, et retrouver le
mdecin qui l'aurait soign?

--C'est facile.

--Comme nous n'avons pas de temps  perdre, j'abuserai de votre
complaisance. Veuillez aller immdiatement  l'htel de Bretagne et du
Prigord demander si la chambre occupe par Defodon est libre et
louez-la aussitt pour moi. Surtout que l'on ne touche  rien et qu'on
la laisse exactement en l'tat o elle se trouve...

--Cela sera fait.

--Bien. Maintenant, je vais vous demander quelque chose qui psera 
votre amiti. J'ai besoin de quinze jours d'absolue solitude.
Voulez-vous me les donner?...

--Oui, grand alchimiste. Je ne viendrai pas troubler le grand oeuvre!

--Pour vous remercier, je vous dirai ceci: _Beaujon a trangl Defodon.
Son rcit est absolument vrai. Donc Beaujon est innocent_.

--Et il n'est pas fou?

Maurice se leva, me serra la main et me dit en souriant:

--C'est aujourd'hui mardi, donc d'aujourd'hui en quinze jours, je vous
attends.




                                    X


On comprendra si je devais tre exact au rendez-vous. J'avoue trs
franchement--dt-on me taxer de vanit ou d'inconsquence--que, pendant
toute cette quinzaine, je me creusai la tte pour trouver la solution du
problme dont je m'tais promis, dont je m'tais impos d'tudier les
termes. J'avais d,  mon grand regret, abandonner l'hypothse de
l'alination mentale. En effet, groupant  nouveau les diverses
circonstances du procs, je n'avais rien trouv qui pt produire en
moi--je ne dirai pas une certitude, mais seulement une probabilit
relle.

Quelle tait donc la voie suivie par Maurice? Cet homme commenait 
veiller en moi une surprise profonde. Dix fois j'tais all frapper 
sa porte, dix fois il m'avait t rpondu qu'il tait  la campagne.
Aucun de nos amis ne l'avait rencontr, il tait devenu compltement
invisible. tait-il absent de Paris? Pour moi je ne le croyais pas. Je
comptais les jours, et l'affaire Beaujon tait devenue pour moi une
sorte de cauchemar. Maurice n'avait-il pas dit qu'il tait innocent?

Certes, l'opinion publique est facile  contenter. Quand un homme est
sous le coup d'une accusation capitale et qu'il chappe  la peine de
mort, alors mme qu'il est frapp d'une terrible condamnation,
l'impression gnrale est celle-ci: Il est bien heureux de _s'en tirer_
 ce prix.

On ne songe pas  plaindre l'homme dont la vie est perdue, qui a devant
lui dix longues et mortelles annes de dtention, qui voit tout son
avenir dtruit, toutes ses esprances brises. Il est si heureux de
_s'en tre tir_  ce prix! Passionn pour les condamns  mort, pour
les coupables frapps d'une peine perptuelle, le public est indiffrent
pour les condamnations _ temps_, sans rflchir que les premires
annes sont aussi horribles et aussi douloureuses, quelle que soit la
dure de la peine  subir. L'esprance ne vient que bien longtemps aprs
l'puisement du dsespoir.

Par exception, le silence ne s'tait pas fait immdiatement autour de
l'affaire Beaujon; et ce regain de popularit tait d  l'tranget du
personnage qui avait comparu devant les assises sous le nom de fille
Gangrelot. Cette aventure l'avait mise  la mode et, pour tout dire,
avait fait sa fortune. La voiture et les promenades au Bois ne s'taient
pas fait attendre; les viveurs l'avaient appele  leurs soupers et
leurs raouts; sa btise mme faisait sa force. Elle tait passe 
l'tat d'toile; on parlait de son prochain engagement dans un thtre
de genre. Enfin, il ne lui manquait plus pour arriver  l'apoge de sa
gloire phmre, que le mariage obligatoire avec quelque Anglais
excentrique.

L'attention avait donc t ramene vers Beaujon, qui, on le sait,
s'tait immdiatement pourvu en cassation.

 la suite des accs de colre dont il avait t saisi lors de sa
rintgration dans la prison, Beaujon avait t en proie  une fivre
ardente qui avait mis ses jours en danger.

 cet tat avait succd une prostration gnrale. On redoubla de
surveillance  l'gard du condamn, auquel on supposait des ides de
suicide.

Les petits journaux s'taient empars de la _Bestia_ et lui avaient fait
une popularit de mauvais aloi  la Nina Lassave. L'ancienne matresse
de l'assassin Beaujon endossait quotidiennement des mots que lui
attribuaient les faiseurs ordinaires. Sa btise, exagre  dessein,
menaait de devenir lgendaire. Elle faisait concurrence  La Palice et
 Calino, ces deux types de la navet inintelligente.

Je notais soigneusement tous ces dtails; la pense m'tait venue un
instant que la _Bestia_ pouvait fournir quelques renseignements; je
l'avais surveille, pie. J'esprais qu'un mot lui chapperait me
mettant sur la trace de quelque observation jusqu'alors nglige. Mais
en vain.

Je n'avais pas cess un seul jour de voir l'avocat de Beaujon; je lui
avais fait part de mes perplexits. Mais aprs avoir accueilli d'abord
avec complaisance mon hypothse d'alination mentale, l'homme de loi
tait promptement revenu  sa conviction premire, la culpabilit
relle, absolue, complte de Beaujon, pour accepter dans son intgrit
le systme de l'accusation; sans attribuer  la jalousie seule le
mouvement de violence de l'assassin, l'avocat pensait qu'un motif
accidentel avait donn lieu  la querelle  la suite de laquelle Defodon
avait succomb.

--Vous devriez connatre mieux les jeunes gens, me disait-il. Ils ont
souvent des pudeurs inoues, et la crainte du ridicule peut les amener 
de vritables aberrations. Il y a eu querelle, ceci ne fait pas pour moi
l'ombre d'un doute. Mais cette querelle procde peut-tre d'un de ces
mots sans importance qui chappent parfois dans la conversation, et
c'est la banalit mme de ce point de dpart qui s'oppose  ce que
Beaujon le fasse connatre. Je suis convaincu de plus qu'il n'avait pas
l'intention de tuer. Dans cette courte lutte, le mme accident aurait pu
se produire en sens contraire; Defodon aurait pu tuer Beaujon sans plus
de prmditation.

En somme, le verdict du jury a tenu compte de ces circonstances. Si la
conduite de Beaujon est satisfaisante, comme je l'espre, on lui
procurera quelques adoucissements dans sa captivit. Il pourra tre
bibliothcaire, comptable, que sais-je? Enfin, d'ici  quelques annes,
on obtiendra remise d'une partie de sa peine. Croyez-moi, ne vous
proccupez plus de cette affaire. Il en est malheureusement trop qui
sont plus terribles et par consquent plus intressantes.

Je me serais peut-tre rendu  ces raisons. Le dlai fix par Maurice
tait sur le point d'expirer. Il ne m'avait pas donn signe de vie... Je
pensais parfois qu'il n'avait absolument rien dcouvert, que peut-tre
mme ds le premier jour il savait exactement  quoi s'en tenir et que
seul l'amour-propre l'avait engag  retarder cet aveu.

Mais, malgr, moi, je ne pouvais arracher ces proccupations de mon
esprit. J'tais littralement obsd; mon imagination me reprsentait
Beaujon dans sa cellule, songeant  cette horrible condamnation, se
demandant par quel enchanement de circonstances la fatalit l'avait
pouss dans cet abme... J'accusais Maurice de lenteur, d'insouciance.
Je voulais me persuader qu'avec ses facults extraordinaires il aurait
d russir plus vite et plus tt.

Un matin, vers sept heures, on frappa  ma porte. J'ouvris
prcipitamment:

C'tait Maurice.

Une demi-obscurit rgnait dans ma chambre; je tirai les rideaux et me
retournai en tendant les bras  mon ami. Mais je reculai
involontairement en poussant un cri de surprise.

J'ai dans un autre rcit (_le Clou_) esquiss la physionomie de Maurice
Parent. C'tait, ai-je dit, un homme d'environ trente-trois ou
trente-cinq ans, de taille moyenne, mince et bien proportionn. Son
visage, peu frappant  premire vue, attirait bientt l'attention par la
singularit de ses yeux, dont le regard semblait avoir des proprits
toutes particulires. Ils taient vifs, mobiles, enfoncs sous l'arcade
sourcilire. Lorsqu'ils se fixaient sur un point quelconque, ou lorsque
la mditation s'emparait de lui, ils dviaient sous l'influence d'un
strabisme passager, si bien que les rayons des deux yeux _convergeaient_
sur l'objet examin. Lorsque cette attention avait pour objectif une
pense intrieure, les yeux s'immobilisaient, se ptrifiaient, se
cristallisaient pour ainsi dire, et il m'et t impossible d'expliquer
comment ses regards semblaient se diriger _au dedans_, et non plus au
dehors. Et cependant c'tait bien l'impression que ses yeux me causaient
alors.

Maurice tait ordinairement ple, mais d'une pleur _saine_. Son teint
uni avait la couleur mate et uniforme qui tient plus au grain mme de
l'piderme qu' l'tat de la sant.

Mais ce matin-l, Maurice tait  peine reconnaissable. Il tait livide,
amaigri comme un anachorte sortant de sa Thbade; les ombres de son
visage s'accentuaient de touches de bistre; ses yeux, entours d'un
cercle noirtre, brillaient comme ces anthracites qui ressemblent aux
diamants de la nuit.

--Qu'avez-vous? m'criai-je, que vous est-il arriv?

Il me regarda avec surprise, et ses lvres amincies bauchrent un
sourire.

--Que signifie cette question? me rpondit-il.

--Mais... continuai-je en hsitant, n'tes-vous pas malade?

--Nullement.

--Regardez-vous donc, fis-je en l'amenant devant la glace qui surmontait
la chemine.

Il s'examina longuement.

--Je comprends, murmura-t-il.

Puis, de sa voix claire et nette:

--Ne vous effrayez pas, je suis aussi bien portant que jamais. Un peu de
fatigue, voil tout. Mais laissez-moi m'asseoir, nous avons  causer.

En l'entendant s'exprimer avec cette aisance et cette parfaite libert,
je sentis mes craintes s'vanouir. Nous nous installmes au coin de la
chemine. J'allais de nouveau lui adresser la parole. Il m'arrta d'un
geste.

--Ne m'interrogez pas, dit-il. Depuis quinze jours, je n'ai pas une
seule minute, une seule seconde, laiss chapper le fil de ma pense;
j'ai suivi sans hsiter, sans chanceler, ma route droite et inflexible.
Le temps n'est pas encore venu o je puis rendre  mon esprit sa libert
d'action. Il faut que je le maintienne, immobile sur le chevalet o je
l'ai couch... je n'ai pas entendu la voix d'un tre humain. Si je suis
venu ici, c'est que je sais que peu  peu je pourrai couter la vtre
sans que la transition soit trop brusque. Il y a longtemps que je suis
habitu  vous entendre: votre _note_ ne _dsharmonisera_ pas ma
pense... cela peut vous sembler trange. Il faut que je m'explique
mieux. Envoyez chercher du caf noir, et dans dix minutes je vous
parlerai. Pendant ce temps, laissez-moi seul. Il faut aussi que je
m'habitue, que je me _rhabitue_ aux objets qui m'entourent ici.

Je sortis aussitt.

En dpit de moi-mme, je me sentais inquiet. tait-ce donc l'affaire
Beaujon qui avait amen chez mon ami cet incroyable changement? Ou
quelque vnement inconnu, quelque malheur l'avaient-ils frapp tout 
coup? Cette admirable intelligence avait-elle donc t branle par un
choc soudain?

Lorsque je rentrai dans ma chambre, Maurice tait debout devant la
chemine: son visage s'tait clairci, ses yeux avaient repris leur
vitalit, son sourire avait retrouv cette expression  la fois douce et
profonde qui donnait  son regard une beaut exceptionnelle. Il me
tendit la main:

--L! dit-il, me voil _nivel_, tu vois que cela n'a pas t long.

On remarquera que nous employions indistinctement le _tu_ ou le _vous_.
Lorsque Maurice se trouvait dans ce que j'appelais la priode
_mditative_, alors, involontairement et comme  notre insu, de part et
d'autre, nous perdions les formules de la familiarit. Le tutoiement par
lequel il m'accueillit me parut de bon augure, et je lui serrai la main
avec effusion.

--Puis-je parler maintenant? lui demandai-je en souriant.




                                     XI


--Je te pardonne l'pigramme, rpondit-il. Car, en vrit, je dois te
paratre bizarre. Tu ne me connais pas encore compltement; je ne sais
d'ailleurs si je me connais bien moi-mme. Mais, avec ta bonne volont,
nous allons tcher de nous rendre un compte exact de l'tat dans lequel
je me trouve. Et d'abord, pour ne pas laisser plus longtemps ta
curiosit en suspens, je te dirai que, depuis la dernire fois que nous
nous sommes vus, je n'ai pas cess un seul instant de m'occuper de
l'affaire Beaujon...

--Ah! fis-je dans un lan de joie involontaire. Et tu as russi?

--Pas d'impatience: j'y viendrai tout  l'heure. Je dois te dire que,
ds le principe, j'avais un plan presque compltement trac. Mais l'ide
mme qui avait surgi en moi impliquait de telles difficults que les
simples procds de l'induction, applicables  l'affaire Lambert que tu
n'as pas oublie, taient ici tout  fait insuffisants. Il ne s'agissait
plus dans le cas actuel de faits matriels, palpables, de circonstances,
si petites qu'elles fussent, qui pussent me servir de jalons dans mes
recherches. Dans l'affaire Lambert, le mari avait assassin sa femme. Il
_savait_ lui-mme comment le fait s'tait pass, il ne s'agissait donc
en quelque sorte que de le faire parler, d'interroger les vnements
eux-mmes, de retrouver, si je puis dire ainsi, la trace physique qu'ils
avaient ncessairement laisse de leur passage. Tu comprends toute
l'importance de ce point: le meurtrier _savait_, il fallait se
substituer  lui, entrer dans sa pense, l'tudier dans ses moindres
mouvements, dans les plus insignifiantes manifestations de sa
conscience. Pour tout dire, le problme _existait_, les termes en
taient poss. On tait  la recherche d'une inconnue, mais au moins on
tait en possession des premiers termes de l'quation. Ici, au
contraire, coute bien ceci et que cela te serve de renseignement sur
l'utilit des moyens barbares employs au moyen ge pour parvenir  la
dcouverte de la vrit, Beaujon et-il t appliqu  la torture,  la
question ordinaire et extraordinaire, et-on bris ses membres, dchir
son corps, jamais on n'aurait pu lui arracher un aveu rel.

Peut-tre se serait-il avou coupable, peut-tre et-il bti une fable
pour donner corps  l'accusation et par consquent faire cesser ses
tourments. Mais il aurait menti, par cette raison effrayante,
incroyable, qu'il ne _connaissait_ pas, qu'il ne _connat_ pas la
vrit. Ceci semble insens; ce n'est rien encore. Beaujon tait seul
avec Defodon, nul n'a pntr dans la chambre; c'est bien Beaujon qui a
tu Defodon, et Beaujon ne sait ni comment ni pourquoi le fait s'est
produit. Chose plus effrayante encore: il peut croire qu'une partie du
systme d'accusation est fonde; il _peut_ supposer que Defodon s'est
jet sur lui dans un accs de jalousie. En un mot, ni commissaire de
police, ni juge d'instruction, ni procureur gnral, ni jurs, ni
prsident, ni accus ne savent la vrit...

Maurice s'arrta. J'tais atterr.

--Ainsi, m'criai-je, sans toi... (et j'appuyai fortement sur ces mots),
sans toi, jamais on n'aurait connu cette vrit...

--Je n'y mets aucune vanit, crois-le bien. Mais ce que tu viens de dire
est exact. _Sans moi_, ce problme ft rest  jamais insoluble. Il
fallait ce concours de circonstances inoues, que tu me fisses la
proposition dont tu te souviens, que certains mots dans l'acte
d'accusation et les rponses des accuss me donnassent l'veil, et
qu'enfin je fusse venu assister  ces dbats, moi que l'insoluble
attire, que l'inconnu subjugue, que l'impossible fascine. Il fallait en
outre que je ne fisse pas fausse route une seule minute, et maintenant,
je vais t'expliquer le sens de mes premires paroles, je vais
t'expliquer pourquoi tu ne m'as pas vu, pourquoi tu n'as pas entendu
parler de moi depuis ces quinze jours....

En vrit, dans ce moment o, matre de lui-mme, Maurice, de sa voix
calme, exposait lentement, sans emphase, sans entranement, la
philosophie de cette incroyable affaire, je me sentais saisi pour lui
d'une admiration sans bornes; sa tte s'tait rejete en arrire, son
regard avait pris cette fixit qui le rendait si remarquable: on
comprenait ce qu'avait t au temps antique la Pythie sur son trpied.

--Tu as donc bien saisi, continua-t-il, ce fait important. Tout point de
repre me manquait. Il fallait reconstruire le drame de toutes pices,
non en ce qui constituait la scne mme du meurtre, mais dans ses
antcdents, dans ses causes. C'est d'ailleurs ce qu'avait tent de
faire l'accusation en s'attachant  la prtendue passion de ces jeunes
gens pour la Gangrelot. Or, voici quel a t mon premier mode de
procder. tudiant avec la plus minutieuse attention, je dirais presque
 la loupe, les termes de l'acte d'accusation, les rponses de Beaujon,
les dpositions des tmoins, je me suis demand si des dtails n'taient
point passs inaperus qui comportassent un examen plus srieux. Et tout
d'abord, j'ai acquis une conviction absolue, procdant d'une
constatation dont tu vas toi-mme reconnatre l'exactitude. Dans toute
cette affaire, on s'est proccup du pass de l'accus ou des tmoins,
on a group, aprs les avoir recherches, toutes les circonstances de
nature  clairer l'opinion sur leur caractre, sur leurs sentiments
probables. On a fait, en un mot, sur Beaujon, sur _la Bestia_, une
enqute soigneuse. Mais on a compltement nglig de faire le mme
travail au sujet d'un des acteurs de ce terrible drame; on n'a pas un
seul instant recherch qui tait moralement et physiquement Defodon, la
victime, le mort. D'enqute  son sujet, il n'en a pas t question.
Ainsi agit toujours la justice, obissant  l'une des infirmits de la
nature humaine. Elle se donne un objectif; elle dlimite d'abord la
route qu'elle devra suivre et ne s'en carte  aucun prix. Pour elle, le
raisonnement a t celui-ci: Beaujon est coupable; il ne peut pas ne pas
tre coupable; il faut donc justifier l'accusation. Tous ces
raisonnements sont de bonne foi.

Alors on cherche, on btit un systme sur un plan donn d'avance, on
nglige ce qui ne parat pas concluant, on donne une importance norme 
des faits qui ne seraient point remarqus si, de prime abord, on n'avait
pas la conviction de la culpabilit, et c'est ainsi qu'on voit produire
devant les jurs ces conversations qui n'avaient aucune valeur, qu'on
rappelle ces mots qui n'avaient aucun sens prcis. On pressure, on
torture les moindres dtails pour les ajuster au moule construit par la
prvention. Dans le cas actuel, il est facile de reconnatre les traces
de ce travail. Les lments runis par l'enqute n'ont convaincu
personne; le verdict mme du jury en est la preuve. Que sont en ce cas
les circonstances attnuantes, sinon la constatation d'un doute?...

Maintenant, continua Maurice, venons  ceci: nous sommes en prsence de
trois systmes diffrents: l'un, formul par l'accusation, attribuant le
meurtre de Defodon  un acte volontaire de Beaujon, non prmdit, mais
dtermin par une explosion irrsistible de colre et de jalousie. Le
second systme, si toutefois il mrite ce nom, est celui de Beaujon. Je
ne sais rien, dit-il; Defodon s'est jet sur moi, j'ignore pour quelle
raison. Je me suis dfendu et j'ai eu le malheur de le tuer. J'arrive,
moi, avec le troisime systme qui est la vrit...

--Beaujon est innocent, m'criai-je.

--Absolument.

--Alors, il est fou!

--Non pas. Tu tombes toi-mme dans le dfaut que je te signalais. N'y
a-t-il donc, en dehors de Beaujon, personne dont l'tat ait d influer
sur l'vnement?...

--Defodon!

--Enfin, tu as bien voulu penser  lui. Remarque combien cette ide a
t lente  se produire sur toi...

--Alors, selon toi, Defodon, dans un accs de folie, s'est jet sur
Beaujon... oui, en effet, rien de plus rationnel, rien de plus
plausible. Qu'il est trange que cette pense ne soit venue 
personne!...

--Fort heureusement! reprit Maurice en souriant. Car d'un seul bond tu
vas aux dernires limites du possible. Je ne t'ai pas amen  ce point
de ma dmonstration pour te dclarer que tel ou tel tait l'tat de
Defodon, mais uniquement pour que tu comprisses qu'il y avait l toute
une voie nouvelle,  savoir l'tude de l'tat de Defodon. Comprends-tu
la faute commise par tous? L'acte de Beaujon a violemment attir
l'attention sur lui; c'est donc lui qui, ds le principe, est devenu le
point de mire de toutes les recherches. Or, je dis que c'tait sur
Defodon que devait se diriger l'enqute... c'est cette tche que j'ai
assume.

J'coutais avec une attention croissante. C'tait tout une rvlation,
et je sentais instinctivement que Maurice tait sur la vritable piste.
Il continua:

--Tu dois comprendre maintenant comment pendant quinze jours je me suis
absolument squestr du monde: j'avais besoin de m'identifier  la
nature d'un homme que je n'avais pas connu, de reconstituer pice par
pice un caractre que je n'avais jamais t  porte d'apprcier, et je
n'avais d'autres donnes que quelques mots saisis  et l dans des
actes et des pices o quelques points de repre s'taient glisss par
hasard et comme  l'insu de tous. Ces quinze jours, je les ai passs
dans la chambre o le crime a t commis... je dis _crime_ pour me
conformer au verdict rendu; mais je prouverai qu'il y eut purement et
simplement accident. Oui, pendant quinze jours, dormant  peine, ne
mangeant que tout juste assez pour ne pas mourir de faim, j'ai vcu de
la vie de Defodon, j'ai surexcit ma propre nature pour la mettre au
diapason de la sienne, et... j'ai russi...

--Eh bien! m'criai-je en voyant qu'il s'arrtait.

--Je ne veux point t'en dire plus. Aujourd'hui,  trois heures, viens 
l'htel de France et du Prigord, rue des Grs, tu y trouveras quelques
autres personnes que j'ai convoques, et l je vous dirai tout. Alors,
du reste, aura lieu une preuve suprme qui prouvera la ralit de mes
dductions...  trois heures donc!

-- trois heures.

Et Maurice sortit.




                                    XII


L'htel de la rue des Grs tait une de ces vieilles maisons,  l'allure
lourde et respectable, comme il n'en reste gure aujourd'hui. On
devinait que des gnrations d'tudiants avaient pass par l, et que
sur ce palier plus d'un avait frissonn sous son habit rp, qui,
aujourd'hui, occupait une place parmi les privilgis de la Facult;
plus d'un s'tait ht, devant la loge du concierge, craignant une
rclamation, qui, aujourd'hui, comptait les revenus d'une clientle
srieuse; plus d'un enfin tait sorti, la tte haute et le front
tincelant d'esprance, qui tait mort dans quelque coin, rongeant sa
dernire dsillusion avec son dernier morceau de pain.

Au rsum, maison mal tenue, d'apparence morne et _grognon_. Sa faade
semblait dire: Je suis ce que je suis. Qui ne veut de moi peut passer.

C'tait l qu'avaient demeur Beaujon et Defodon. Je m'enquis auprs de
la propritaire qui occupait le bureau. Elle m'indiqua la chambre. J'y
montai rapidement, par un vieil escalier, large et solide,  rampe
firement campe,  balustrade massive, surcharge de poussire, o mes
doigts tmoignrent par crit qu'on n'avait gure pousset.

Je frappai  une lourde porte, qui s'ouvrit aussitt. Maurice tait
seul. Je regardai autour de moi avec curiosit.

--Voici la chambre, me dit Maurice.

La description qui avait t faite par Beaujon  l'audience tait
exacte. C'tait une grande pice, d'anciennes construction et
disposition, comme toute la maison, une de ces chambres comme on n'en
trouve plus qu'au Marais ou dans le faubourg Saint-Germain. Les murs
taient couverts d'un papier autrefois dcor de fleurs, mais
aujourd'hui de couleur si ternie, si fane, que tout disparaissait sous
une mme teinte gristre. Il tait dchir en plusieurs endroits,
notamment au-dessus de la plinthe.

En entrant on avait  sa droite la fentre haute et large ouvrant sur la
rue;  sa gauche, occupant presque toute la largeur du panneau, un lit,
forme dite bateau. De grands rideaux de calicot blanc, bords d'une
bande de jaconas  fleurs jaunes, pendaient d'une flche fixe au mur et
enveloppaient le lit; trop courts cependant pour toucher le parquet, ils
s'arrtaient  mi-hauteur du bateau.  la tte du lit, un de ces
meubles, connus de nos pres sous le nom de _servantes_, faisait office
de table de nuit. En face de la porte, une chemine surmonte d'une
glace faite de deux morceaux, encadre de bois peint en blanc: dans ce
cadre, au-dessus du miroir, les restes d'une vieille peinture qui au
temps jadis avait eu la prtention de reprsenter des amours lutinant
une nymphe. Auprs de la chemine un fauteuil en velours d'Utrecht,
forme dite _bergre_;  terre, devant le lit, une descente de lit coupe
dans quelque ancienne tapisserie. En face de la chemine, c'est--dire
auprs de la porte d'entre, un bureau en bois noirci.

Maurice avait fait disposer devant la fentre une table ronde recouverte
d'un drap vert, sorte de bureau autour duquel des fauteuils semblaient
attendre un conseil d'administration.

--Je t'ai fait venir le premier, me dit Maurice, afin que tu pusses
m'aider dans mes dernires dispositions.

--Qui attends-tu?

--Trois personnes d'abord, qui prendront place avec nous  cette table,
puis quelques tmoins, et parmi eux, le pre de Defodon. C'est  son
sujet que je dois te faire quelques recommandations. La propritaire a
mis  ma disposition la chambre d' ct. C'est l que restera M.
Defodon pre, jusqu' ce que j'aie besoin de lui. Tu iras le chercher
lorsque je te le dirai.

--C'est bien. Mais quelles sont les trois personnes qui doivent
constituer notre tribunal, car je devine que ton intention est de
refaire l'instruction et le procs?...

Au mme instant, on frappa  la porte. Maurice ouvrit. Je reconnus B...,
l'avocat de Beaujon; il tait accompagn d'un vieillard.

--Je vous remercie de votre exactitude, dit Maurice en serrant la main
de B... et en saluant le vieillard.

Il me prsenta  ce dernier, puis m'apprit que c'tait le prsident du
jury qui avait condamn Beaujon.

Un instant aprs arriva la troisime personne. Je ne pus retenir un
geste de surprise: c'tait l'avocat gnral qui avait requis dans
l'affaire.

--Monsieur, dit-il  Maurice, vous avez fait appel  mon impartialit et
 mon honneur de magistrat; l'estime toute particulire que m'inspire
votre caractre a fait taire en moi toute hsitation. Quelque trange
que puisse paratre cette dmarche, j'ai la conviction qu'un homme de
votre intelligence apprcie toute l'estime dont lui tmoigne ma
prsence.

Comment Maurice avait-il pu dcider l'avocat gnral et le prsident du
jury  cette revision intime d'une affaire dj juge, c'est ce qu'il
serait difficile de comprendre, si l'on ne tenait compte de l'ascendant
extraordinaire qu'il savait prendre sur les hommes avec lesquels il se
mettait en relation. Ancien employ de ministre, sans grande fortune,
sans titre officiel, Maurice tait partout accueilli avec la
considration que mritait et que lui conciliait sa grande intelligence.

En ce moment, j'tais fier de lui, et malgr moi je ne pouvais me
dfendre d'un certain mouvement d'inquitude. Je le regardai, il tait
calme, quoique plus ple qu' l'ordinaire. Mais ses yeux parlaient,
vivaient, imposaient la confiance. Je lui serrai vivement la main, comme
 la drobe. Il se retourna, me regarda avec douceur, me fit un petit
signe comme pour me rassurer, puis invita ses htes  prendre place
autour de la table.

--Ah! fit tout  coup Maurice en se tournant vers moi, j'attends aussi
un mdecin; ds qu'il sera arriv, tu le placeras  ct de M. Defodon
pre, dans l'autre chambre. Il sait ce qu'il a  faire. Maintenant,
messieurs, continua-t-il en s'inclinant lgrement devant ses htes, je
suis  vous.

Il plaa sur la table divers objets, des papiers, une petite bote, et,
assis sur le fauteuil qui s'adossait  la fentre:

--Messieurs, commena-t-il, il y a en ce moment, dans une cellule de
prison, un homme qui a t condamn  dix annes de rclusion; cet homme
a failli tre condamn  mort. Eh bien! je vous affirme, et vous serez
bientt de mon avis, que cet homme est absolument innocent. Loin de moi
la pense d'accuser ici ceux qui ont contribu de prs ou de loin  sa
condamnation; car, lorsque vous saurez la vrit, vous comprendrez qu'il
tait impossible  la justice de connatre les incroyables circonstances
de cet accident.

Je regardai l'avocat gnral et le prsident du jury; ils ne firent pas
un seul geste de protestation ni d'incrdulit. Ils attendaient.

Maurice ouvrit une petite bote plate qui se trouvait  porte de sa
main.

--Ceci, dit-il, est le portrait de Defodon fait aprs dcs; veuillez le
regarder avec soin, vous bien pntrer des traits de cette
physionomie...

Le portrait passa dans chaque main.

--Vous comprenez, reprit Maurice, que ce portrait est le premier tmoin
dont l'examen puisse apporter ici quelque lumire. En effet, l'homme est
mort rapidement, la photographie a t tire presque aussitt, la
physionomie de la victime a gard l'empreinte des sentiments qui
clatrent dans ce cerveau au moment mme de la commotion mortelle.
Interroger ce portrait, c'est donc le seul moyen qui soit en notre
pouvoir d'tablir une communication quelconque entre la victime et nous,
et sinon le seul, comme je vous le prouverai, du moins le premier, le
plus simple et le mieux  notre porte. Ne croyez pas d'ailleurs que je
joue sur les mots. Il est possible d'interroger une chose inerte. La
regarder rapidement, d'un coup d'oeil inattentif, irrflchi, si je puis
dire, c'est ne lui rien demander. Au contraire, tendez votre esprit sur
cet examen, tudiez une  une toutes ses lignes et vous serez surpris de
voir l'ide se dgager peu  peu et s'imposer  votre conscience.

--Cette physionomie, continua Maurice, porte un caractre saillant,
vident. Quel est-il  votre avis, monsieur l'avocat gnral?

--C'est videmment la terreur, rpondit le magistrat.

Maurice ne put rprimer un sourire.

--Permettez-moi de vous arrter  cette premire apprciation. Non,
cette physionomie n'exprime pas la terreur; examinez avec moi, et vous
allez en tre convaincu. Prenez cette glace et regardez-vous bien. Bien,
maintenant donnez  votre physionomie l'expression de l'effroi. C'est
cela, mais accentuez... accentuez encore.

Le magistrat, obissant au dsir de Maurice, s'efforait de traduire sur
son visage le sentiment de la terreur la plus profonde. Il tenait  la
main une petite glace ovale et tudiait curieusement les contractions
qui se produisaient sur son visage.

--Fort bien, s'cria Maurice, une seconde de patience. Remarquez ces
points principaux. Vos yeux sont dmesurment ouverts, les sourcils
relevs, le front est pliss. La bouche est ouverte, les joues sont
tendues sans un seul pli, les rides mme qui contournent la bouche  la
commissure des lvres ont disparu. Caractre gnral, extension de la
face... maintenant, regardez encore cette photographie et dites-moi si
votre ide subsiste.

--C'est vrai, s'cria l'avocat, aucun de ces caractres ne se reproduit
sur ce visage...

--Encore un dtail important: dans la tension des traits sous
l'impression de la terreur, les lvres, notamment, sont dpourvues de
toute espce de pli ou de contraction... regardez les lvres du mort...

L'observation tait juste. La lvre infrieure du portrait tait tordue
et en quelque sorte convulse.

--Vous me pouvez faire observer que la mort, quoique rcente lorsque ce
portrait a t fait, peut avoir modifi certains traits... je serais de
votre avis si nous constations une _absence_ de contractions. La mort
peut produire le repos et la distension des muscles. Mais toutes les
contractions qui ont subsist pendant la premire heure qui a suivi le
dcs ont videmment, ncessairement, prexist  la mort ou plutt se
sont produites simultanment avec la catastrophe finale. tudions
maintenant le caractre de ces contractions qui, jusqu'ici, vous
paraissent, comme  moi, ne pas tre expliques par l'effroi. Certes, je
sais que rien ne pouvait venir plus naturellement  l'esprit que cette
premire hypothse. Une lutte s'engage, le plus faible succombe. Au
moment o il sent que sa force est en dfaut, il est saisi d'une terreur
folle... oui, cela est vrai,  moins (coutez bien ceci), _ moins qu'un
sentiment plus violent, plus imprieux, n'absorbe toutes ses facults et
ne le rende inconscient d'un danger que rien ne lui fait prvoir..._

Nous respirions  peine, dans la crainte de troubler Maurice dans sa
dmonstration. Nous pressentions que la vrit allait se dgager de ces
prliminaires.

--Or, le caractre typique, absolu, vident de cette physionomie, c'est
le _dgot_, un dgot intense, profond, norme. Vrifions le fait. Le
signe caractristique du dgot, c'est la contraction de la lvre
infrieure, dont les extrmits s'abaissent tandis que le milieu de
cette lvre se recourbe sur lui-mme et fait, selon une expression
vulgaire, mais d'une clart complte, bourrelet.

Nous excutmes tous instinctivement le mouvement.

--Voyez, la lvre suprieure remonte violemment, la lvre infrieure
s'abaisse. Sous la pression exerce sur les joues par la motion de la
lvre suprieure, les deux plis dont je parlais tout  l'heure et qui
sillonnent le visage des narines aux coins de la bouche s'accentuent
vigoureusement et se creusent. En mme temps, le nez se relve et il se
forme des plis transversaux  la jonction des sourcils. Les yeux, au
lieu de s'ouvrir dmesurment, comme dans la terreur, se rapetissent au
contraire sous le gonflement des paupires. La peau du front, tire en
bas, est sans rides... Regardez ce portrait. C'est le type du dgot...
et voil ce qu'il nous rpond lorsque nous l'interrogeons: L'homme est
mort dans un accs de dgot terrible, irrsistible... Ce que je vous
dis n'est-il qu'une hypothse plus ou moins ingnieuse? La rponse est
dans la contraction de la lvre infrieure. _Aucune sensation_, je dis
aucune, n'a pour caractre accessoire ce trait qui est inhrent au
dgot. Le premier degr du dgot est le ddain; ici la langue
elle-mme nous aide. Lvre _ddaigneuse_, la formule existe, c'est la
lvre infrieure qui avance, tandis que la lvre suprieure s'y appuie
fortement.

--Toutes ces dductions, dit le jur, sont d'une justesse admirable. Il
est vident que, lors de la crise fatale, Defodon tait sous l'empire du
dgot; mais allierez-vous le dgot, sentiment tout rpulsif et de
_retraite_, si je puis dire, avec cette action violente qui aurait port
la victime  se jeter sur Beaujon?...




                                     XIII


--Votre observation, reprit Maurice, vient elle-mme au secours de la
vrit; vous verrez comment, tout  l'heure. Je retiens le mot, et,
comme on dit au Palais, j'en prends acte. Dgot, sentiment qui a pour
rsultat le dsir de s'loigner, de faire _retraite_, comme vous l'avez
si bien dit. Or, se retirer _d'ici_, n'est-ce pas aller _l_,
c'est--dire se mouvoir en un sens oppos  l'objet qui cause le dgot?
Plus le dgot sera violent, plus l'objet qui l'aura caus inspirera la
rpulsion, et plus sera vif le mouvement de _retraite_, d'loignement,
c'est--dire de tendance vers un point loign de celui o se trouve
l'objet en question. Supposons que j'aie horreur des crapauds. Je marche
dans un pr. Vous tes derrire moi. J'aperois  mes pieds un de ces
horribles animaux, je fais un mouvement de recul, de retraite, et je
vous heurte violemment.

Je ne sais quelle ide surgit  ce moment dans mon esprit. Il me sembla
entrevoir le but vers lequel tendait cette dmonstration; mais je me
contins. Au mme instant, on m'avertit que les tmoins attendus taient
arrivs. J'allai prendre les dispositions dont m'avait parl Maurice,
puis je revins, aprs avoir plac le mdecin auprs de M. Defodon pre.

Ds que je fus rentr, Maurice reprit la parole:

--Ce premier rsultat obtenu, je crois ncessaire de le laisser
provisoirement de ct et d'tudier maintenant le caractre et la nature
mme de la victime. Ici encore les documents semblent nous faire dfaut.
Mais vous reconnatrez avec moi de quelle importance vont tre pour nous
certains mots, certaines opinions qui se retrouvent dans les diverses
dpositions apportes au procs, importance qui se double par cette
considration, que ces manifestations n'ont t provoques par aucune
question et ne se rapportent pas  un systme conu d'avance. Je
m'explique: Tous ceux qui ont t amens, par la logique mme de leurs
rponses,  parler du caractre de Defodon, ont appuy sur sa
sensibilit nerveuse. Cette sensibilit tait telle qu'on l'avait
surnomm _la petite dame_; vous n'avez pas oubli ce mot. D'autres fois,
on lui demandait, en plaisantant, _s'il avait ses nerfs_. La fille
Gangrelot nous a dit, dans son langage trop nergique pour n'tre pas
exact: Ce n'tait pas un homme. Dans sa pense, ce mot s'applique  une
sensibilit peu apprcie de ce genre de femmes, et aussi  une
faiblesse d'organisation sur laquelle il est inutile d'appuyer. Vous
allez entendre  ce sujet les explications donnes par la femme qui, 
la pension bourgeoise, servait ordinairement Defodon.

Maurice me fit un signe, et j'introduisis Mlle Annette, fille de salle
au restaurant: cette brave servante semblait surprise au dernier point
de cet appareil si peu usit dans une chambre d'htel. Maurice l'invita
 s'asseoir.

--Mademoiselle, dit-il, vous avez sans doute t surprise de la lettre
que vous avez reue. Pour des raisons importantes je ne vous ai point
vue avant aujourd'hui. Vous le reconnaissez, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur. Je ne vous connais pas.

--C'est  votre patron que je suis all parler, et c'est lui qui a bien
voulu me permettre de vous appeler ici. Serez-vous assez bonne pour nous
donner quelques renseignements?

--Sur quoi, monsieur?

--Vous connaissiez bien Defodon?

--Le pauvre garon. Ah! je le crois! On a joliment bien fait de
condamner l'autre; on a t trop doux, voil tout...

--C'tait un bien charmant garon, n'est-ce pas, ce Defodon?

--Ah! monsieur, et doux comme une fille; qui n'aurait pas fait de mal 
une mouche!

--Il n'tait pas fort, je crois?

--Pour a, non; et puis, voyez-vous, on sentait qu'une _pichenette_
l'aurait tu, ce garon.  la moindre chose, il tremblait comme une
feuille...

--Ah! il tremblait?

--Quelquefois c'tait si fort qu'il pouvait  peine tenir son verre...

--Mais ce tremblement n'avait-il pas t la suite d'excs?

--Des excs? N'en dites donc pas de mal... Si c'est pour a que vous
m'avez fait venir, ce n'tait pas la peine... Tenez, je me rappelle
qu'une fois il a eu presque une crise de nerfs... savez-vous pourquoi,
le pauvre chri? Parce qu'il avait trouv un _cricri_ dans son pain.

--Un _cricri_?

--Oui, une de ces btes noires qui sont chez les boulangers... Je le
vois encore: il est devenu tout ple... puis il s'est lev de sa chaise,
tout brusquement... mme qu'il a manqu de tomber en arrire...

--Il tait nerveux?

--Nerveux, oui, c'est a, et puis... dgot, oh! dgot comme une
petite matresse...

Nous nous regardmes avec un signe d'intelligence. Cet interrogatoire,
si habilement et si patiemment conduit, corroborait de la faon la plus
frappante et la plus inattendue les dductions de Maurice.

Il remercia Annette, qui se retira trs tonne de l'importance que l'on
paraissait attacher  ses dclarations.

--D'aprs ces renseignements, dit Maurice, vous apprciez comme moi
combien l'organisation de Defodon tait susceptible d'excitation. La
moindre commotion l'branlait, et j'appelle votre attention sur le
dtail du _cricri_. Nous allons entendre maintenant M. Lafond, vieux
jardinier de la famille Defodon, dont la dposition, je l'espre, aura
la plus grande importance au point de vue qui nous occupe.

Le pre Lafond tait un vieillard de soixante ans, robuste et bien
portant. Aux premires paroles qui lui furent adresses, il se mit 
sangloter.

--Mon pauvre jeune matre, s'cria-t-il, si vous saviez combien je
l'aimais!

--C'est vous qui l'avez lev?

--Si vrai que j'ai plant un orme le jour de sa naissance et que c'est
aujourd'hui un grand et bel arbre.

--Vous vous souvenez de son enfance, quand il courait  travers le
jardin...

--Oui, oui. C'tait un si gracieux petit enfant, tout doux, tout gentil.
On le prenait pour une petite fille, mmement qu'il en avait tous les
gots... un petit peu peureux. Le _noir_ lui faisait grande crainte. Et
puis, surtout, oh! a, je m'en souviens comme si c'tait hier, il
dtestait les insectes, les _bbtes_ comme il disait.

--Ah! il dtestait les insectes, les papillons?...

--Les papillons moins, parce qu'ils taient jolis. Mais c'taient les
bourdons, les gupes, les araignes... a le dgotait, le pauvre
innocent. Et quand, par hasard, une de ces vilaines btes le cognait
dans le jardin, il devenait tout ple et faisait une grosse moue toute
dgote...

--Vous ne vous rappelez pas quelque fait particulier  ce sujet?

--Non... je ne crois pas!... Ah! tiens, si fait... je me rappelle que
pendant prs de quinze jours, il ne voulait pas passer par une alle,
pourtant bien jolie, sous bois et ombreuse... Moi, je lui disais comme
a: Mais viens donc, petit!--Non, non! et il criait et il trpignait.
Alors je l'ai pris dans mes bras et j'ai voulu passer avec lui. Il s'est
dbattu en criant: La _bbte_! la _bbte_! Croiriez-vous a? C'tait
parce qu'une grosse araigne avait fait sa toile juste  l'entre de
l'alle, la pauvre bte. Ma foi, je l'ai tue. Du reste, a tenait de
famille. M. Defodon est comme cela...

Le jardinier fut congdi. Maurice me pria d'appeler le mdecin. C'tait
un de nos amis, le docteur R...

--Mon cher, lui dit Maurice, tu as bien examin M. Defodon?

--Oui. Tu peux tenter l'exprience.

--Tu es sr que la commotion n'offre aucun danger?

--Aucun danger srieux, j'en rponds. Malgr son tat d'excitation
nerveuse, il est trs fort et j'affirme qu'il n'y a rien  craindre...

--Mais qu'allez-vous faire? s'cria l'avocat.

--Je vais tenter une exprience dcisive; la scne qui va se passer vous
difiera compltement sur les faits qui vous intressent, et quelques
dernires explications seront  peine ncessaires. J'ai d seulement
prendre certaines prcautions afin que la sant de M. Defodon n'et pas
 souffrir d'une preuve qui aurait pu tre dangereuse dans son tat.
Vous avez entendu la rponse du docteur; je crois que nous pouvons agir.

--Faites donc, rpondmes-nous.

M. Defodon pre entra: c'tait, on ne l'a pas oubli, un vieillard
petit, trs maigre et agit d'une sorte de tremblement continuel. Ses
jambes paraissaient avoir peine  le soutenir. Maurice le fit asseoir
sur un fauteuil.

--Monsieur, lui dit-il, quelle que soit la douleur que vous ait fait
prouv la perte de votre fils, j'espre que vous serez assez bon pour
bien vouloir rpondre aux quelques questions que je vais vous adresser
et qui n'ont d'autre but que la recherche de la vrit.

Maurice s'tait assis auprs du vieillard, devant la table. Il attira
lentement  lui une petite bote carre et posa le doigt sur le
couvercle.

--Peut-tre ma demande vous paratra-t-elle trange. Vous souvenez-vous
de l'histoire de Pellisson?

--De Pellisson!

--Emprisonn, Pellisson, dans sa solitude, eut la singulire ide
d'apprivoiser un animal qui ordinairement inspire  tous la rpulsion la
plus grande... Il trouva une araigne, dans un coin de sa prison, une
_grosse horrible_ araigne...

Maurice appuyait sur les mots, et regardant fixement Defodon pre:

--Oui, il eut le courage de la prendre entre ses doigts... de
l'approcher de son visage, tandis que ses longues pattes... remuaient...

--Assez, monsieur, s'cria le vieillard... c'est rpugnant.

--Rpugnant! et pourquoi? L'astronome Lalande mangeait... bien les
araignes... vivantes...

--Ignoble! murmura le vieillard en frissonnant.

--Mais oui, il portait sur lui une petite bote... semblable  celle-ci.

Il montrait la bote dont j'ai parl.

Il la tournait dans ses doigts comme il et fait d'une bonbonnire...
puis  certains intervalles, il l'ouvrait...

M. Defodon pre avait les yeux fixs, sur la bote, son visage se
dcomposait, devenait livide...

--Et il en tirait... tenez comme ceci!

Maurice ouvrit la bote, y plongea les doigts et en retira une araigne
norme qu'il approcha vivement du vieillard. Celui-ci, comme frapp
d'une commotion lectrique, bondit sur sa chaise, se redressa de toute
sa hauteur, et, poussant un cri rauque, se rua sur le mdecin, comme le
noy qui s'accroche  une planche de salut, et lui jeta ses bras au cou.
Le mdecin, par un mouvement rapide, lui mit au front une serviette
mouille qu'il tenait prpare. Le vieillard s'affaissa... il tait
vanoui.

Il y eut un long moment de silence.

Le mdecin ttait le pouls du vieillard; il nous rassura d'un geste.

--Rien  craindre, il se remet.

L'avouerai-je, nous tions tous horriblement ples. Le hideux animal se
dbattait entre les doigts de Maurice et sa laideur dgotante nous
fascinait. Nous ne pouvions en arracher nos regards. Maurice s'en
aperut, le replaa dans la bote et s'approcha du vieillard. Celui-ci
revenait peu  peu  son tat normal. Le mdecin lui donna le bras, et
tous deux sortirent.

--Avez-vous enfin compris? s'cria Maurice: le coupable est l, dans
cette bote, c'est ce hideux animal qui a tout fait. Lorsque, sur le
visage du mort, j'ai lu cette expression de dgot, je me suis rappel
les explications de Beaujon. Defodon tait dans son lit. Tout  coup son
regard est devenu fixe, il a battu l'air de ses mains.

Beaujon a vu _quelque chose de noir_ sur son visage, _comme une tache_.
L'homme s'est jet  bas de son lit et s'est lanc vers Beaujon qu'il a
treint de ses bras... Donc un objet, un tre capable d'exciter le
dgot, voil ce qu'il fallait trouver... Eh bien! messieurs, regardez.

Maurice carta le rideau du lit, et nous vmes, se collant du plafond 
la flche, une norme toile d'araigne, grise, paisse...

--C'est  cette toile que j'ai arrach l'animal. Que s'est-il donc
pass? La lampe tait sur cette chemine, sans globe ni abat-jour,
jetant la clart blafarde du ptrole... l'animal tait sorti de sa
toile... il tait sur le rideau, sa teinte noirtre tranchant d'autant
plus sur la blancheur du tissu... Par un accident dont nous n'avons pas
 rechercher la cause, tandis que Defodon, fascin  sa vue, fixait sur
l'araigne son regard effray, l'animal est tomb sur son visage. C'est
la tache noire. Defodon a battu l'air de ses mains, comme pour carter
l'ennemi rpugnant... puis, dans le paroxysme du dgot, il s'est
enfui... il a fait _retraite_ et s'est jet sur Beaujon. Le reste
s'explique de soi-mme. Au moment o il saisissait Beaujon au cou,
celui-ci s'est dgag par un mouvement brutal. La commotion a dtermin
la mort immdiate de Defodon... Mais Beaujon n'tait-il pas innocent?

Maurice avait vaincu.

.....................................................................

Le jugement fut cass par la Cour et renvoy devant d'autres assises.

Maurice fut appel  titre d'expert. Beaujon fut acquitt...

--Eh bien! me dit Maurice, qu'en dites-vous?

--Il vous reste un devoir  accomplir, lui rpondis-je, faites des
lves.


FIN DE LA CHAMBRE D'HTEL




                                   LA PEUR




                                      I


Le docteur posa son cigare sur la table et nous regarda en souriant,
sans dire mot. Vous l'avez tous connu: c'tait un homme de taille
moyenne, au visage maigre et anguleux, aux cheveux noirs,  la parole
cassante et saccade.

Il souriait rarement, tant homme de travail et de mditation: et
lorsque ses lvres se relevaient pour laisser apercevoir ses dents
blanches et fines, c'est que le docteur sentait au fond du coeur un
besoin froce de raillerie.

--Mieux vaut, lui dis-je, s'expliquer franchement. Quelle phrase de
notre conversation a donc pu exciter ainsi votre ddain?

--Du ddain! vous ne me connaissez gure. Le ddain touche au mpris et
le travailleur ne mprise personne...

--Mais encore?

--Je m'explique, ne voulant pas vous laisser sous cette fcheuse
impression. Voici: Depuis tantt une heure, vos esprits, emports dans
le vague, s'garent dans des thories absolument fausses... vous parlez
fantastique, et vous croyez trs ingnieux d'voquer des fantmes
couverts de linceuls d'un blanc plus ou moins douteux, des gnomes
horribles, des lmures dont la Thessalie aurait honte. Assez de ces
billeveses. Voyons, entre nous, s'il entrait ici quelqu'un de ces
animaux ridicules et grotesques, vous ririez comme des fous, et c'est 
qui le renverrait, aux coups de son propre balai, au prtendu Sabbat
qu'il n'a jamais frquent...

--Trve de railleries, expliquez-vous...

--Vous tes presss, messieurs! Je vous disais donc que ce qui vous
parat fantastique, c'est--dire effrayant, est en ralit enfantin,
banal et ridicule. Quel sentiment prtendez-vous exciter? La peur! Eh
bien! permettez-moi de vous le dire, ou vous n'tes pas de bonne foi ou
vous avez la conviction que rien de ce que vous racontez ne peut amener
la terreur, sinon chez les enfants et les niais. Non, vous n'tes pas de
bonne foi. Vous vous surexcitez vous-mmes, et vous vous forgez des
chimres dont vous vous persuadez que vous devez avoir peur. Qui d'entre
vous croit encore que les goules viennent la nuit sucer le sang des
jeunes hommes, ou que les vudoklaks s'accroupissent la nuit au sein des
jeunes filles? Voyons, sans rire... l... personne. Or, je vous affirme,
moi, que la peur est un sentiment minemment naturel qui ne peut tre
excit que par des sentiments naturels. Il est dans l'ordre
psychologique ou physiologique des phnomnes tellement tranges que
sous leur influence l'organisme humain est branl comme les harpes
oliennes dont parle Ossian. Tout l'tre vibre  ce souffle qui vient on
ne sait d'o... alors se dveloppe en nous une vitalit de surexcitation
dont l'effet n'est plus factice, comme dans ces cas o vous inventez des
impossibilits... ici, le fait est tangible, le fait est patent... il y
a eu nervement, c'est--dire doublement d'une des facults-mres de
notre organisme physique et moral.

Ces thories m'impatientaient, j'interrompis brusquement le docteur:

--Assez, m'criai-je, concluez, ou donnez-nous des exemples!

--Les exemples, reprit-il en souriant de son sourire sarcastique, vous
voulez des histoires. Eh bien! je suis votre homme. Nous disons donc que
le but de tout ceci est de vous faire comprendre ce qu'est rellement ce
sentiment trange, enivrant, qui s'appelle la peur, et surtout ce que
peuvent tre les consquences de ce sentiment lorsque, dvelopp en
quelque sorte _extra-humainement_, il arrive  son complet
panouissement...

--Nous vous coutons, effrayez-nous si vous le pouvez.

--Si je le puis... Entendez alors ce qui suit. J'ai assist aux scnes
que je vais dire, et si ma voix traduit exactement mes impressions, je
veux vous voir frissonner et plir.

......................................................................

Elle tait tendue sur son lit de douleur, la douce enfant, la pauvre
Mary. Pourquoi? Sait-on d'o vient le mal? Elle a souffert, elle a
pleur, elle a touss, une cume rougetre est monte  ses lvres et,
ple, elle s'est vanouie; sa tte ple et fltrie creusait dans
l'oreiller un trou plein d'ombre, ses yeux ont paru s'agrandir, un
cercle s'est arrondi au-dessus de ses pommettes saillantes et
rubfies...

Elle s'appelait Mary.

Si vous saviez comme Edwards l'aimait! Toute jeune il l'avait connue,
il l'avait suivie alors qu'elle entrait dans la vie, comme un enfant
entr'ouvrant une porte derrire laquelle se cache l'inconnu. Il l'avait
vue courir joyeuse  travers les bls, couronner sa tte blonde de
bluets et de coquelicots, rire  tout venant, tre ou chose: amiti
d'abord, puis amour. Comment cette transformation? trange effet de
l'ge. Pourquoi, alors qu'il l'aimait bonnement comme une soeur, a-t-il
senti tout  coup qu'il la dsirait comme femme? Pourquoi, ce matin-l,
alors que, comme tous les matins, elle abandonnait sa main  sa main,
a-t-elle rougi--charmante! elle tait charmante--et baiss les
yeux--longs cils qui voilaient un regard tonn? Pourquoi cette
transformation de l'enfant en femme? Nul ne le sait et tous l'ont senti.

Bref, le _je t'aime!_ qu'il lui adressait est devenu tout  coup
timide, doux et attendri. Et elle, elle n'a pas os rpondre, timidit,
douceur et attendrissement plus mouvants encore.

Ils se sont maris, c'est--dire qu'un beau jour ils ont compris que la
vie n'tait possible qu' deux; ils ont devin cet gosme admirable qui
n'admet qu'un seul intrt sous deux formes distinctes.

Avoir trouv la compagne!... la compagne! quel rve! s'avancer  deux
sur cette route qui s'appelle la vie, se heurtant aux mmes pierres et
cueillant les mmes fleurs!

Quel est le danger? Ne pas se connatre. Or ils ont vcu la mme vie,
depuis longues annes. Ils savent chacun le fort et le faible de
l'autre. Ils ont la notion des concessions ncessaires, ils savent
qu'ici il faut cder, que l il faut tre ferme... Union vraie parce
qu'elle est raisonne.

Et voici que, sournoisement, la maladie, tapie au coin de quelque mur
voisin, a profit d'un entre-billement de la porte pour se glisser au
chevet de Mary... elle, si forte, si rose, si jeune, voil qu'elle est
malade, voil que, voulant se redresser, elle est retombe faible et
immobile, tonne de cette lassitude...

On m'envoya chercher. Mes amis, je me crois savant. J'ai beaucoup
travaill, j'ai consacr toute ma vie  l'tude, j'ai scrut dans leurs
replis les plus cachs les secrets de l'organisme humain... Eh bien! je
l'avoue, je ne comprenais pas ce mal.

tait-ce puisement? tait-ce excs de vitalit? tait-ce la flamme trop
vive qui brlait l'enveloppe? Je ne le savais pas. J'aimais tant Edwards
qu'il me semblait que sa cause ft la mienne. Je cherchais, j'tudiais,
j'auscultais, et souvent, tenant dans ma main la main de la pauvrette,
je rflchissais profondment...

Les jours passaient. Puis les semaines, puis les mois. tait-ce la
phtisie? l'anmie? Aucun des caractres symptomatiques ne me paraissait
concluant... J'avais peur... Je n'osais procder  quelque exprience
dont le rsultat peut-tre et t fatal... Ah! c'est une horrible
situation! Que jamais le mdecin ne soigne ceux qu'il aime!

Et pourtant que faire? Confier la cause  un confrre... J'appelai
quelques praticiens  ce chevet o se mourait Mary... nes! sur mon
honneur, ils ne dirent que des sottises. J'aurais voulu faire rentrer
leurs paroles dans leur gorge maudite...

Encore passaient les jours, les semaines et les mois.

Un soir, regardant la malade, je portai la main  mon front. Ce que je
pressentais tait au-dessus de mes forces... Il n'y avait pas
d'illusions  se forger... Le ton de la peau tait mat... les yeux
taient brillants... les mains avaient cette moiteur qui procde de la
fracheur du tombeau. Elle tait perdue.

Je serrai la main d'Edwards...

--Je reviendrai demain, lui dis-je.

Demain! mot trange. Entre ces deux formules--aujourd'hui et demain--se
plaait dans ma prvision ce fait atroce--la mort. Elle vivait, elle
remuait, elle pensait, elle parlait. Demain la trouverait immobile, sans
pense, muette, morte...

Je sortis de la chambre, paraissant calme jusqu'au seuil. Puis je
m'enfuis en courant, touffant un sanglot.

Edwards avait entendu ce mot--demain--- et m'avait remerci d'un
sourire. Demain, c'tait l'espoir. Douze heures de vie!...

Je rentrai chez moi, fivreux, affol...

Je ne pouvais dormir.--Il tait trois heures, lorsque j'entendis frapper
violemment  la porte.

--Qu'y a-t-il?

--Venez vite, cria une voix, Mary a t trangle et M. Edwards est fou.

Je m'lanai dehors.




                                    II


Les mots qui avaient frapp mon oreille, continua le docteur,
retentissaient dans mon cerveau sans veiller la notion d'une
signification prcise. Lorsqu'ils avaient t prononcs, j'avais eu le
sentiment d'un malheur, comme la sensation glace d'une douche d'eau qui
tomberait on ne sait d'o.

En me htant pour arriver au domicile d'Edwards, je me surpris 
rechercher dans ma mmoire les termes prcis de l'avis que j'avais reu,
et ce fut avec une sorte de terreur stupide, bientt combattue par
l'incrdulit, que je reconstruisis ces deux phrases:

--Mary a t trangle et M. Edwards est fou.

Avez-vous remarqu cette singulire tendance de notre esprit 
s'efforcer de prvoir l'avenir, de construire d'avance toute une srie
de circonstances, alors que le fait lui-mme est ou va tre  porte de
notre entendement et de notre connaissance? Vous recevez une lettre,
elle est dans votre main, vous n'avez qu' briser le cachet pour savoir
ce qu'elle contient. Au lieu de cela, vous examinez l'criture avec
soin, vous tudiez le cachet postal, vous discutez la nature du papier,
la forme du cachet; vous perdez votre temps  sonder un mystre qui dj
devrait ne plus exister pour vous...

Ainsi faisais-je. Je marchais rapidement. Il me fallait dix minutes 
peine pour atteindre la demeure d'Edwards; et pendant cette course,
quoique certain d'tre tir du doute dans un temps des plus courts, je
m'vertuais  btir des hypothses et  chercher  _deviner_.

--Mary trangle, Edwards fou.

Et naturellement je ne trouvais aucune explication qui me satisft.

J'arrivai; la domestique m'attendait devant la porte:

--Oh! prenez bien garde, me dit-elle, M. Edwards n'a plus sa tte... je
n'ose pas entrer dans la chambre.

--Mais tes-vous sre de ce que vous m'avez dit?

--Oh! monsieur, c'est bien facile  voir...

--Un seul mot: Comment avez-vous appris... l'accident?

--J'ai entendu du bruit... et je suis monte.

--Vous n'avez rien drang?

--Rien.

La chambre dans laquelle j'avais laiss la pauvre Mary mourante tait
situe au premier tage; je montai rapidement.

Il tait alors quatre heures du matin.

Je poussai la porte avec un battement de coeur qui me faisait mal. Et
cependant j'esprais encore.

Le tableau qui frappa mes regards tait bien fait pour augmenter
l'motion dont j'avais peine  me rendre matre.

La pice o je pntrais tait trs spacieuse, haute de plafond: le
parquet tait couvert d'un tapis dont la couleur sombre faisait
ressortir la blancheur des murs et la teinte ple des meubles de bambou
et des rideaux.

Le lit se trouvait au milieu de la chambre, adoss au mur: c'tait une
sorte de divan bas et large. Les draps taient rejets au pied, et le
corps de la jeune femme, comme tordu violemment sur lui-mme, pendait 
demi, les bras en arrire. La tte tait tourne vers le matelas, les
admirables cheveux blonds formaient une sorte de touffe retombante aux
reflets dors...

Puis, dans un coin auprs de la fentre, une masse accroupie dans
laquelle je ne pouvais distinguer aucune forme. Je m'approchai. La masse
fit un mouvement, puis une tte se redressa: c'tait Edwards.

Je constatai,  la couleur terne du regard,  l'impassibilit des
traits, que le malheureux ne se rendait pas compte de ce qui se passait
autour de lui...

Je compris alors que le plus urgent tait de donner des soins, s'il en
tait temps encore,  la pauvre femme.

Je la relevai vivement et appelai la domestique pour m'aider.

Chre, chre enfant! Hlas! toute ma science tait impuissante. Pour le
mdecin, il sort du visage d'une morte je ne sais quel rayonnement qui
est  la fois un dfi et une menace. Il semble que la _mort_ vous
regarde  travers ce masque, raillant le tmraire qui prtendrait la
combattre. Mary avait t trangle. Cela ne pouvait faire doute pour
moi: une tresse de ses cheveux blonds tait roule fortement autour de
son cou et y avait creus un sillon violac.

L'homme tait l,  quelques pas, insensible, immobile. Il jetait de
temps  autre sur nous ces regards inquiets et sournois que laissent
chapper les yeux des fous. videmment il s'tait pass dans cette nuit
sinistre une scne dont les dtails m'chappaient absolument.

En vain je m'efforais de rchauffer les membres dj raidis de l'enfant
aime. En vain je plaais un miroir devant ses lvres: pas un souffle.
En vain je posais la main sur son coeur, pas un battement.

--Eh bien! me demanda la domestique anxieuse.

--Elle est morte, rpondis-je tristement.

Et d'o venait cette tristesse qui m'envahissait? Lorsque je l'avais
quitte, la veille au soir, j'tais convaincu que la nuit ne se
passerait pas sans amener la crise fatale. Cette mort ne devait donc pas
me surprendre. Mais il y avait un surcrot de douleur, en quelque sorte,
dans la situation d'Edwards.

Certes, connaissant tout l'amour qu'il portait  sa femme, j'avais prvu
une prostration complte, un dsespoir comportant une crise violente
suivie d'affaissement. Mais tandis que l'une gisait sans vie et sans
souffle sur sa couche blanche, l'autre semblait s'tre tendu lui aussi
dans cette tombe qui s'appelle la folie. Je rflchissais encore  ce
que pouvait tre mon devoir en semblable circonstance.

La strangulation tait vidente: et cependant j'avais la certitude qu'un
crime ne pouvait avoir t commis. Je connaissais Edwards, je l'ai dit,
depuis sa plus tendre enfance. Je le savais doux et bon, timide mme. Je
savais de quel amour dvou il avait entour la compagne choisie,
j'avais apprci ses douleurs et ses inquitudes. Il y avait toute une
rvlation d'affection dans la terreur contenue avec laquelle Edwards me
demandait chaque jour ce que je pensais de l'tat de sa chre
bien-aime.

Elle tait jeune, elle tait belle: elle avait toutes les douceurs et
tous les charmes. Jamais, en aucun cas, un souffle n'avait terni le pur
miroir de leur union. Et, rflexion horrible, en supposant mme
qu'Edwards et form, hypocritement, l'infme dessein de se dbarrasser
de sa femme, avait-il besoin de recourir au crime? Le mal et achev
l'oeuvre sans qu'une main criminelle et besoin de l'aider. Il le
savait, je ne lui avais pas dissimul le danger trs rel que courait la
chre enfant. N'et-il pas en outre pris quelques prcautions?

Que supposer? C'tait peut-tre dans un accs de folie qu'il avait
commis cet acte inconscient; ou bien la folie n'avait-elle t que la
consquence du crime? Je me perdais dans toutes ces conjectures...

Pendant que je mditais, appuy au chevet de la morte et la regardant
comme on regarde les morts, c'est--dire avec cette surprise
involontaire que cause la cessation de mouvement dans cet organisme hier
encore mobile et agissant, j'entendis un froissement du ct o Edwards
tait rest accroupi.

Il avait chang de place, et, la tte tendue en avant, les mains
diriges vers le lit, il semblait attendre... quoi? Il y avait dans ses
yeux de l'tonnement, de l'hsitation et en mme temps comme une
esprance.

Je m'avanai vers lui et lui pris la main.

Il se laissa faire sans rsistance. Puis, brusquement, comme si les
paroles qu'il prononait rpondaient  une proccupation vague, mais
persistante:

--Elle ne remue plus? me demanda-t-il.

--Hlas! non, lui dis-je.

 ma grande stupfaction, une expression de joie complte claira ce
visage encore contract; il y eut distension des muscles. Et, tout 
coup, des larmes jaillirent des yeux d'Edwards; il se redressa et, se
jetant dans mes bras, se mit  sangloter.

--Qu'y a-t-il? qu'prouvez-vous? m'criai-je.

Mais sans rpondre, il s'lana vers le lit, prit le corps dans ses deux
bras et, le soulevant comme une plume, couvrit de baisers le visage de
la morte.

Cela rendait un son mat qui tait horriblement pnible.

Je voulus le dtacher du cadavre:

--Non, non, murmurait-il d'une voix touffe; je lui demande pardon!...
pardon!... pardon!...

Et il baisait ce visage dcolor sur lequel ses lvres faisaient des
trous bruns; il serrait ces mains longues et amaigries...

--Mary! Mary! cria-t-il encore, je t'aime!...

Le laissant  son dsespoir, je m'occupai de tous les dtails de
l'inhumation. Je comprenais que cette crise de larmes tait salutaire.
Lorsque je revins, il tait plus calme; il tait assis au pied du lit,
la tte dans ses mains, regardant Mary  travers ses doigts carts...

Je voulus l'interroger.

--Demain, fit-il en me faisant signe de le laisser en repos.

Le corps de Mary fut rendu  la terre: il suivit le triste cortge en
silence, puis quand chacun se fut loign:

--coutez, me dit-il, il faut maintenant que je me confesse... Mon ami,
mon ami, savez-vous ce que c'est que... LA PEUR?




                                  III


Edwards hsitait. Je devinais que ses aveux lui cotaient horriblement.
Je l'encourageai de mon mieux.

--coutez, cher ami, me dit-il: vous tes-vous trouv jamais dans
quelque circonstance imprvue o, malgr vous, vous vous soyez senti
envahir par un sentiment dont vous ne pouviez vous rendre matre... et,
quoique trs courageux, trs hardi, trs ardent, n'avez-vous jamais eu
peur... oui, peur? J'ai dit le mot... Je me suis battu, j'ai lutt
contre des hommes dont la force tait dix fois suprieure  la mienne...
et, sur l'honneur!... je n'ai pas prouv la moindre hsitation. J'tais
anim, excit, il se peut mme que dans l'lan de la colre rsistante,
j'aie, comme on dit communment, perdu la tte, mais je n'ai pas eu
_peur_. Oh! mot horrible! d'autant plus horrible pour celui qui en
saisit toute la vritable signification...

Je voulais calmer Edwards. Il m'imposa silence d'un geste...

--Oh! laissez-moi parler... j'ai besoin de me donner...  moi-mme...
des explications, d'tudier l'incroyable phnomne qui s'est produit en
moi... Tenez, mon ami, il y a dix ans de cela, j'tais dans l'Inde, je
traversais une sorte de bois... tout  coup un animal bondit vers moi.
C'tait un tigre. Involontairement, et sans aucune raison de vanit...
puisque j'tais seul... je souris, j'armai mon revolver... et en une
seconde je renversai l'animal sur le sol. Dans le moment prcis, je ne
me rendais pas compte de mes impressions... Mais depuis, m'interrogeant
moi-mme, j'ai acquis l'absolue conviction que je n'avais pas eu _peur_
un seul instant, d'o la conservation complte de mon sang-froid.

--Que voulez-vous me prouver? lui demandai-je avec une certaine
impatience; je sais tout ce que vous me pouvez dire au sujet de votre
courage que jamais je n'ai mis en doute...

--Je vous ennuie, peut-tre... je l'admets. Et cependant vous me savez,
d'une part, assez intelligent pour que vous admettiez la ncessit de
mon argumentation... d'autre part, je comprends votre impatience.
coutez-moi donc complaisamment, j'arrive au rcit de cette terrible
nuit...

Et, comme si le malheureux et aperu dans un coin sombre quelque
spectre invisible pour tous, il frissonna de tous ses membres.

--Je vous coute, lui dis-je en lui prenant la main.

--Vous vous souvenez, reprit-il, de l'tat dans lequel vous aviez laiss
ma pauvre et chre Mary lorsque vous l'avez quitte... J'avoue que,
quoique ayant perdu tout espoir, j'ai bu avidement, comme une rose de
bonheur, votre affirmation de visite pour le lendemain... Vous tes
habiles, vous autres mdecins,  tromper vos clients... Oh! je dis
clients! car pour tous, amis ou indiffrents, vous avez, en tant que
praticiens, les mmes procds, vous souriez du mme sourire, vous
possdez le mme calme imperturbable... acteurs qui jouez une scne
mondaine au pied d'un lit de mort...

Il s'arrta sans que je l'interrompisse. Il s'exaltait et mon devoir
d'ami tait de ne point paratre m'apercevoir de l'aigreur de ses
paroles.

--Donc, reprit-il aprs un moment, j'esprais... et c'est peut-tre cet
espoir mme qui est cause de tout... Vous m'avez laiss seul, seul
auprs de la mourante. Il tait, vous ne l'avez pas oubli, onze heures
 peine... Elle, l'adore, ne parlait plus, ne se plaignait plus, ne
semblait plus souffrir... toute blanche, couche dans son lit blanc,
elle avait les yeux  demi ferms... J'entendais distinctement sa
respiration, un peu sifflante, saccade, et cependant non sans une
certaine rgularit. coutant ce soupir intermittent qui n'avait rien du
rle, je me rappelais une certaine fois dans ma vie m'tre occup 
caler une pendule, j'entends,  tenter de la remettre dans la position
d'quilibre... Le balancier avait des heurtements irrguliers, ingaux;
puis, tout  coup,  je ne sais quel mouvement tent par moi, la
rgularit s'tablit tout  coup. Tic, tac, tic, tac... c'tait fait. La
pendule marchait. Et je me disais que dans ce frle organisme que la
nature tenait en sa main, un accident pouvait tout  coup se produire
qui rgularist cette respiration, tic, tac, tic, tac, rgularit qui
indiquerait la reprise normale du mouvement vital... Je songeais, je
tenais dans ma main la main de la malade, elle avait une fracheur moite
qui me semblait de bon augure; vous savez, nous autres, nous ne sommes
pas des savants, et la main brlante nous effraye... Je parlais  Mary,
lui prodiguant les noms les plus doux et qui rappelaient nos plus
charmantes intimits... elle ne rpondait pas, et toujours cette
respiration... puis il y eut un soupir plus long que les autres et... un
temps d'arrt. Je la crus morte, et me penchai vers elle. Les pommettes
de ses joues taient violettes, d'un violet doux et ple... j'appliquai
mes lvres sur les siennes, comme si sous mon aspiration le souffle
pouvait revenir plus promptement. Il revint en effet, et l'intermittence
reparut pendant un quart d'heure  peu prs... puis nouvelle
interruption, plus longue cette fois... la main que je tenais se
contracta quelque peu... elle se desserra... le souffle recommena son
mouvement de va-et-vient... une heure se passa ainsi. Je retenais
moi-mme ma respiration, je craignais de ne pas entendre ce qui tait,
pour moi, la preuve de la persistance vitale. Je pensais  tout autre
chose: c'est singulier, ma mmoire s'tait arrte  un souvenir de
jeunesse et de joie. C'tait une fte de mariage dans laquelle, en
vrit, j'avais dans comme pas un des jeunes gens les plus rputs pour
leur activit... Je revoyais les lustres chargs de bougies, laissant
tomber leurs taches blanches sur les habits des danseurs... j'entendais
les accords de l'orchestre qui se rptaient avec monotonie, frappant
mon oreille de leur rythme cadenc... rythme... mesure... rgularit...
respiration... cet enchanement d'ides se fit... j'coutai... Je
n'entendis ni rythme, ni mesure, ni respiration... Elle ne respirait
plus... elle... pendant que je m'garais dans les ddales de la mmoire
et du pass... elle tait morte... morte! Avez-vous compris? tant l,
auprs d'elle,  son chevet, je l'avais absolument abandonne...
j'coutais les mlodies d'un orchestre du pass... et le prsent,
c'est--dire ELLE, ma Mary, ma femme, mon amour... Mary tait morte.
Misrable que j'tais! je l'avais laisse mourir _seule_...  ce moment
suprme, elle m'avait peut-tre cherch du regard, elle m'avait
peut-tre appel mentalement. Elle tait morte... croyant  mon oubli...
tonne de ne pas sentir ma main serrer la sienne...

Il s'arrta et essuya son front inond de sueur.

--Comprenez-vous bien maintenant les impressions qui suivirent? Oh!
j'tais fou, fou, si vous voulez, en ce sens que mon dsespoir tait si
complet, si profond, qu'il n'admettait aucune consolation possible...
Une seule... elle n'tait pas morte... elle ne pouvait tre morte... je
ne voulais pas qu'elle ft morte... Avez-vous jamais prouv cette
impression?... Elle est bien trange et bien vraie; vous tes l auprs
d'un cadavre... vous savez que c'est un cadavre... mais vous refusez
d'accepter cette certitude. Savez-vous ce que j'ai fait, moi?... J'ai
cri  son oreille, je l'ai appele: Mary! Mary! de toute la force de ma
voix, m'efforant d'envoyer le son droit et direct dans son oreille...
Elle n'a pas boug!... J'ai gliss ma main sous les draps... Je l'ai
pince, oui, pince, meurtrie de mes ongles, esprant qu'un cri de
douleur rvlerait la vie dans ce corps inanim... Rien... rien... J'ai
tout tent, tout! Elle est reste immobile, inerte... morte! car elle
tait morte! Alors il y a eu en moi comme un croulement... j'ai senti
s'effondrer tout mon tre intrieur... et je suis rest, stupide,
stupfi, veux-je dire, regardant cette chair que j'avais aime et que
n'animait plus l'esprit que j'avais ador... Je ne puis insister, ce
sont de ces impressions qui semblent durer un sicle et qui se
traduisent en une minute... Je me disais: Elle est morte! morte!
morte!... L o tait le mouvement est maintenant l'immobilit... C'est
la fin, la nullit, l'annihilation! La nuit passait, j'tais _abruti_,
le mot est dur, mais vrai... Je regardais toujours... je voyais le drap
s'abaisser sur les membres de la morte... Il se formait des plis rectes,
anguleux, pointus... et une sorte d'ivresse s'emparait de moi, atonie,
impuissance, folie d'immobilit et d'anantissement... Il tait alors
trois heures et demie Le jour venait. tait-ce le jour? Une sorte de
lueur ple, blafarde, comme ce rayon qui sort de l'oeil d'un mort ou
d'un fou... et la blancheur du lit paraissait plus blanche, et la pleur
du visage plus ple... Je regardais la morte! j'tais habitu  cette
ide que tout tait fini, et pour jamais, pour jamais... Tout  coup...

Ici Edwards me prit la main et me la serra comme entre des tenailles de
fer.

--Tout  coup... elle remua... Comprenez-vous?... elle remua... tait-ce
une convulsion dernire?... je n'en sais rien; mais voir ce cadavre,
cette immobilit anime tout  coup de mouvement... Il n'y avait pas 
douter, elle avait tendu les bras en avant... Ce que j'ai cru, je ne le
sais pas... mais j'ai eu peur..._peur_, PEUR!

Elle avait remu, tout tait l... Je me suis jet sur elle pour la
forcer  rester immobile!... Aprs, je ne sais plus!...

....................................................................

--Maintenant, dit le docteur, savez-vous, comprenez-vous ce que c'est
que _la peur!_ et admettez-vous que vos contes d'enfants soient purement
et simplement ridicules!

FIN DE LA PEUR




                                 LE TESTAMENT




                                       I


--Ah!

--Quoi?

--Vous ne savez pas la nouvelle?

--Non, vraiment!

--Alors, vous n'avez pas lu?

--Lu?

--Le _Sunday Herald?_

--Non, sur ma foi!

--Alors, je comprends que vous ayez l'air indiffrent... mais quand vous
saurez...

--Voyons, j'ai des occupations... Ne me retenez pas inutilement.

--Inutilement! (Aprs une pause.) IL est mort!

Il n'y a dans aucune casse d'imprimerie de lettres assez fortes, assez
grasses, assez monumentales pour accentuer cet IL. IL... vous comprenez
bien, il ne s'agit pas du premier venu, de celui-ci ou de celui-l, de
vous, de moi, de l'homme qui passait hier dans la rue. Cet IL constitue
 lui seul tout un drame, il rsume toute une situation... IL est comme
le Dieu des chrtiens, IL est celui qui est ou plutt qui a t, celui
qui seul proccupe, qui seul intresse, dont le nom seul vibre au
moindre effort dans celui qui l'a entendu...

IL... c'est celui dont nos deux interlocuteurs sont les hritiers. Oh!
point n'a t besoin de le nommer. Il est mort. Eh! qui donc peut tre
mort, sinon LUI? Que le ciel tombe sur la tte de toute l'humanit, que
m'importe? mais qu'une chiquenaude l'ait bless, LUI! Vous n'aurez pas
besoin de me raconter le fait. L'indiquer suffira, je devinerai tout,
plus encore mme. J'inventerai, je supposerai. IL est mort!... et
enterr, n'est-ce pas? Il n'y a pas  revenir l-dessus? C'est bien
fait, bien achev, bien complet? Et l'hritier ferme  demi les yeux;
gourmet qui dguste, il rpte tout bas ces trois mots: _Il... est...
mort!... mort! mort!_

Comme il est possible--voire mme probable--que le lecteur n'est pas
dou de cette facult toute spciale  cet animal qui a nom: hritier,
je ne le tiendrai pas en suspens.

IL, c'est Arthur Simpson, du Kentucky, grand propritaire, riche de
trois millions de dollars... Des deux hritiers, l'un a dit d'abord:
_Ah!_ et l'autre a rpondu: _Quoi?_ _Ah!_ s'appelle Georgy Simpson,
c'est le propre cousin d'Arthur. _Quoi?_ c'est master Julius Tiresome,
cordonnier, et non moins propre cousin du mort. Point cousins d'un mort
quelconque, d'un mort de contrebande, d'un mort de mdiocre catgorie.
Loin de l, le mort appartient  une classe superfine... c'est le mort
aux trois millions. Et, se disent-ils, nous sommes _son cousin!_

Et comme Georgy Simpson, picier, tait sr de son effet! Comme il
s'est, du premier saut, lev aux plus hauts sommets de l'art
_loquentiel!_ Il a gradu ses effets. Un homme qui se sentait dj
propritaire de quelques centaines de mille dollars, ne dit pas
brusquement, navement: Eh! vous savez, le cousin Simpson est mort! Fi
donc! cela est bon pour les petites gens. Hier, oui, mais aujourd'hui
c'est crit en toutes lettres dans le _Sunday Herald_. Voyez plutt.

L'honorable Arthur Simpson, du Kentucky, est mort subitement ce matin.
On attribue son dcs  la rupture d'un anvrisme. On se rappelle que M.
Simpson tait l'ami de notre regrett Turnpike, auquel la jeune Amrique
est redevable de tant de progrs industriels et qui, dans sa
reconnaissante affection, avait laiss  Arthur Simpson sa fortune,
value  un capital d'au moins trois millions de dollars.

Trois millions! c'est imprim, nous ne l'inventons pas! Et... et nous
sommes _son cousin!_




                                   II


Ils sont en face l'un de l'autre. Il y a un moment d'arrt. Qui parlera
le premier, maintenant? et que dira-t-il? Il serait peut-tre convenable
de prononcer quelques paroles de regrets... car, aprs tout, _quoique
nous soyons ses hritiers_, ce n'en tait pas moins un homme... et puis,
de son vivant, nous n'avons jamais eu  nous plaindre de lui... et
puis... et puis...

Mais ces deux hommes se regardent. Un mme sentiment les agite, les
envahit, et ils partent tous les deux d'un clat de rire. La glace est
rompue. Sans dire un mot, ils rient et se serrent les mains. N'insistez
pas, ils danseraient...

Un nuage sur ces deux fronts. Une pense nouvelle et attristante.
Serait-ce donc un remords de cette joie inconvenante? Aprs tout, ce
premier mouvement tait peut-tre involontaire, _nerveux_, comme l'on
dit. On a vu les plus grandes douleurs se manifester par le rire... Mais
ne croyez point cela. C'est plus naturel, et la pense qui jette sur
leur visage cette teinte gristre et mlancolique, ombre qui voile un
soleil nagure si radieux, se formule ainsi:

Il y a d'autres parents!

Cette pense fait lame. Elle tombe sur le gteau d'hritage comme un
couteau  plusieurs tranchants, et le divise en tranches qui, au premier
coup d'oeil, paraissent imperceptibles. Ils ne se sont rien dit, ces
deux hommes, et ils se rpondent: Oui, il y a Smithlake!--Et miss
Stroke!--Et Steney! Calcul rapide. Trois et deux font cinq. Trois
millions diviss par cinq, restent  chacun six cent mille dollars. Eh!
eh! en somme, six cent mille dollars! c'est encore un chiffre. Pas vrai,
compre?--Mais, oui... Et le nuage s'carte et le soleil reparat.

Ces intrus,--intrus est le mot,--savent-ils la nouvelle?... Non,
videmment. Si on pouvait la leur cacher! Ah! ce serait une victoire...
Mais, bast! les solicitors vont prendre l'affaire en main, et ils
chercheront et ils trouveront... Il est donc inutile d'y songer,  moins
que... dame! on ne sait pas, nous sommes tous mortels... Depuis combien
de temps les avez-vous vus, compre?... Si peu de temps que cela! Ah!
c'est fcheux... Du moins, il y aurait eu quelque intrt  prendre des
informations. Voyez! il ne peut y avoir de satisfaction complte... et
puis miss Stroke avait une si mauvaise sant... Vous verrez qu'elle
mourra dans quelques mois... Et ce seront de nouveaux embarras, des
drangements... elle aurait bien mieux fait... Enfin, encore des ennuis
en perspective.




                                     III


Mais d'autre part, s'ils ne savent pas le fait, ils ne vont pas se
dranger, ils ne se hteront pas... et qui portera la peine de leur
lenteur? Nous encore. Examinez cela! voil des gens qui ne songent 
rien, qui ne lisent seulement pas les journaux, et grce  leur incurie,
 leur inintelligence,  leur btise, nous serons obligs d'attendre...
leur bon plaisir. On ne va pas s'tablir si loin que cela, quand on est
cohritier d'un homme qui peut... qui doit mourir, en vous laissant six
cent mille dollars. On s'occupe de ses affaires, _by God!_ On n'est pas
l, stupidement,  attendre que les grogs au rhum vous arrivent tout
sucrs!

Enfin, ils sont comme cela. Nous ne les changerons pas. Il n'y a qu'une
chose  faire, compre! Eh oui! il faut les avertir, et le plus vite
possible. Nous porterons le timbre-poste en dpense... crire! et si les
lettres se perdaient, si seulement elles prouvaient du retard.
Dcidment le mieux est d'aller les chercher... Peuh! un voyage de
quelques jours! ce n'est pas une affaire! Puis, ainsi, ils n'hsiteront
pas... nous leur montrerons le journal, ils monteront immdiatement en
chemin de fer... nous les ramnerons de gr ou de force. Ils n'ont aucun
droit de rsister. Ils nous appartiennent... ils font partie de
nous-mmes. Convenu, compre, rentrez chez vous, prenez un gros paletot,
et partons.

Une heure aprs, Georgy Simpson et Julius Tiresome se rencontrent  la
gare du Midland Railway. Et chacun jette sur son compagnon de voyage un
regard rapide... Pourquoi regrette-t-il de le voir si bien envelopp?




                                      IV


 chaque pas, l'homme trbuche dans l'imprvu. Voyez la face de Georgy
Simpson? Ses yeux se sont dmesurment ouverts... videmment, il y a
quelque chose. Voil qu'il pousse du coude Julius Tiresome... et ce ne
sont plus deux yeux... mais bien quatre, qui dardent sur un mme point
leurs regards atterrs. Suivons le rayon lumineux qui s'lance de ces
quatre prunelles et converge en un mme centre... Au bout de ce regard,
une porte... sur cette porte, deux mots: _Way out_, c'est--dire:
sortie, arrive.

La porte fait cadre; dans ce cadre, trois tres humains.

Trois noms prononcs par nos deux regardeurs:

--Smithlake! miss Stroke! Steney!

Puis fusion de ces cinq personnages en un seul groupe. Deux disent:
--Nous aillions vous chercher! Et les trois autres rpondent: --Nous
venions vous avertir!

--Vous savez donc?

--Parbleu! pourquoi pas? Est-ce que vous avez la science infuse!

Qu'ils se disputent ou non, peu nous importe. En vrit, ces hritiers
semblent d'assez bonne composition. Ils rentrent en ville, et trouvent
au domicile de Simpson une lettre ainsi conue:

Les hritiers de sir Arthur Simpson, du Kentucky, dcd le..., sont
invits  se prsenter lundi prochain, en l'office de Thomas Eater,
solicitor,  dix heures du matin, pour assister  l'ouverture du
testament olographe laiss par le dfunt.

_Sign_: Thomas EATER, _solicitor_.




                                      V


Ils n'ont eu garde--comme bien on peut le penser--de manquer au
rendez-vous assign par l'homme de loi. Est-il rien de plus intressant
que l'ouverture d'un testament pour des hritiers? Pour le testament,
l'amant--s'il tait hritier--dserterait le premier rendez-vous accord
par la matresse.

Le commis a dsign du doigt les pices.

Mais il est bien volumineux, ce testament! Voyez donc: c'est une sorte
de livre, les feuilles s'ajoutent aux feuilles. Diable de bavard! il
tait si simple d'crire trois lignes: --Je lgue, etc., avec
l'indication des biens,  mes hritiers ci-dessous dnomms--et puis
une liste des parents. Si quelques lignes de plus taient ncessaires,
c'et t pour des dispositions particulires, l'indication d'une faveur
faite  l'un des hritiers. Mon Dieu! on en serait encore pass par l.

Mais il y a au moins cent pages. Cent pages pour cinq hritiers, et
trois malheureux millions de dollars. Prodigalit! Et il va nous falloir
entendre tout cela! Des phrases! des phrases! comme dit le pote. Aprs
tout, c'est l'affaire de deux heures, peut-tre trois. Mais encore,
c'est du temps perdu. Et ils ont  faire, ces hritiers. Un hritier
n'est donc plus un homme! Il ne s'appartient donc plus! Il est donc
devenu la proprit, la chose du mort, que celui-ci puisse ainsi
disposer de son temps, d'une portion de son existence...! Vraiment, ces
morts ont d'incroyables faons d'agir.

Chut! le moment est solennel. Le solicitor, assist d'un de ses
confrres, est entr dans son office. Il a salu en rond les hritiers
qui se sont inclins jusqu' terre, devant le reprsentant,--non du
testateur,--mais du testament.

Il a un singulier visage, Master Thomas Eater: il est ple, alors que
ses confrres sont d'ordinaire gras et roses. Ses yeux sont caves et
cercls de noir, comme le bout d'une lorgnette. Sa lvre a des plis
incomprhensibles. Ce n'est pas le sillon du rire, non plus que le
rictus de la souffrance. Cet homme est funbre...

videmment, il n'a pas lu le testament: il ne l'a pas pu, puisqu'il
tait cachet. Et cependant les hritiers interrogent ce visage, comme
si une impression fugitive pouvait tre surprise. Mais voil qu'il s'est
assis...

Il est dix heures du matin; c'est un jour sombre, que d'pais rideaux
rendent plus obscur encore. Comment pourra-t-il lire? En vrit, il
semble qu'il lui manque la clart ncessaire... et cependant il ne
parat point s'en proccuper. Il prend le manuscrit, dchire
l'enveloppe, le pli de sa lvre se dessine plus profond et plus
inexplicable... Ses yeux se portent sur la premire page... Il commence.




                                    VI


Il lit:

            _Ceci est la dernire volont de M. Arthur Simpson,
                                du Kentucky_.

Dernire volont. En ralit, le mot est comique, et j'ai presque ri en
l'crivant. Volont! mais je ne _veux_ rien, ou, du moins, je ne veux
plus rien... En trente annes, j'ai puis tout ce qui tait en moi de
force _volitive_... et j'ai _voulu_... oh! n'en doutez pas! plus et plus
prement que jamais homme n'a _voulu_ en ce monde...

Dernire volont! non, une simple narration, un rcit... dirai-je une
_confession_? Oh! ce mot serait encore plus burlesque que le
prcdent... Confession, contrition, repentir... repentir! vilaine et
petite chose!... amoindrissement du _moi_, comme si _aujourd'hui_ je ne
ferais pas encore ce que j'ai fait autrefois!... Ah! en vrit!  cette
pense, je me sens plein de je ne sais quel satanique orgueil. Me
repentir! Allons donc! J'ai agi parce qu'il m'a _plu_ d'agir, parce que
toutes les forces de mon tre convergeaient vers un but, et cette
action, je l'ai accomplie lentement--avec prmditation, comme disent
les juristes--cette action, je l'ai tudie avant de la commettre, je
l'ai recherche comme un alchimiste cherchait l'or dans ses creusets...
Puis, une fois dcouverte, fixe, rsolue, je l'ai prpare avec amour,
avec passion, avec rage... rage froide et calcule... et, enfin...
enfin, je l'ai excute... mais l, alors que tout tait fini, alors que
j'avais russi--pleinement russi, je vous jure,--est-ce que tout s'est
born l pour moi? Non, il y a eu rpercussion de joie en tout mon tre,
en toute ma vie, et aujourd'hui encore, alors que je suis assez matre
de moi pour comprendre que la mort va venir, je sens une jouissance
indicible  tracer ces lignes,  me baigner de nouveau dans les ondes
funbres du souvenir,  entendre--rsonnant dans mon cerveau--des cris
et des rles qui sont mon oeuvre... et c'est au milieu de ces clats
bruyants pour moi seul que viendrait lourdement tomber le mot:
_repentir!_

Mot nul, pais, ridicule... tu sonnes faux et froid. Repentir! Qu'est-ce
que cela? Que viens-tu faire ici, alors que toute ma vie est
l'expression de ce qui est absolument contraire au repentir... de la
dgustation de l'acte accompli? Cet acte criminel--, selon vous,
justicier,--selon moi, c'est ma vie, c'est mon bien,--c'est
l'panouissement de mon tre, je n'ai vcu que pour lui. Je meurs avec
lui, le conservant dans son intgrit, le berant dans ma conscience
comme fait une mre de son enfant aim... Me repentir, ce serait le
renier. Et la mre ne renie jamais son enfant...

.....................................................................

... Je l'aimais bien, Turnpike. Nous avions t levs ensemble. Ces
souvenirs de joies augmentent ma satisfaction actuelle... Nul de vous ne
l'a aussi bien connu que moi... et je ne puis en dire de mal! Oh! pas un
reproche  lui adresser... Il avait toutes les qualits, toutes les
dlicatesses. Je me rappelle encore... nous avions vingt ans tous deux,
il tait grand, brun, son oeil tait ouvert, bien fendu, ruisselant de
franchise et de probit courageuse... non pas un joli garon, mieux que
cela, une beaut forte et mle. Il bondissait comme le cheval en
libert... Dans nos chasses, il franchissait les prcipices, ne reculait
devant aucun obstacle, et, aprs quelque difficult vaincue, il
m'adressait un sourire... franc et large sourire,  dents blanches et 
lvres rouges.

Il brisait entre ses mains la branche la plus grosse, et avec cette
force, doux comme un faon... timide mme. En vrit, il n'osait pas
regarder une femme, et c'est lui qui rougissait le premier. Savant, il
travaillait, toujours, toujours. Il avait l'esprit ouvert  ces sortes
d'tudes, et il poursuivait aussi vigoureusement le problme que
l'auroch dans la plaine. Tous deux, il les atteignait, les saisissait,
les domptait.

Tout le monde s'intressait  lui, et il le mritait... de cent faons.
Jamais d'orgueil; devant le plus ignorant il inclinait sa science. Au
plus faible appartenait sa force, au plus pauvre il et sacrifi sa
richesse...

Comment m'aimait-il? Pourquoi m'aimait-il? Pour cela mme: j'tais le
plus faible, j'tais le plus ignorant, j'tais le plus pauvre. Je
n'avais rien fait pour mriter son amiti; loin de l! Un jour, j'avais
failli tre entran dans l'engrenage d'une machine en mouvement. Il
s'tait lanc, gnreux, au risque de se faire briser... et il m'avait
sauv... Je lui devais tout; donc il m'aimait.

Moi, il m'tonnait. C'est cet tonnement que je traduis par le mot
affection; moi, petit, je m'tonnais de cette taille suprieure; faible,
de cette nergie dominatrice; paresseux, de cette obstination au
travail... L'homme se sent cras par les amoncellements sauvages de la
nature... L'aime-t-il? J'aimais Turnpike comme le voyageur aime le
gouffre... Lorsque je regardais _en cet homme_, je me sentais pris de
vertige... Effet d'loignement. Et je me disais: Je l'aime!

Du reste, il prenait soin de me dissimuler  moi-mme mes
imperfections... Un pre n'et pas t plus indulgent, plus attentif...

Vrai! tant il tait habile dans sa bont, j'en tais arriv  ce point
de ne me plus croire laid, quoique j'eusse une petite face ple et
terreuse,  ne me plus croire chtif, quoique dix livres me
fatiguassent... Je ne voulais point travailler; avec lui, j'apprenais
sans travail... c'est par lui qu'insensiblement je devins nergique et
tenace... ce qui tait patience chez lui fut enttement chez moi...
J'tais un reflet--non, plutt une _dviation_ de cet homme.

Je me repais de ces souvenirs... je suis heureux de dire qu'il tait
beau, bon, parfait... et quand je me rpte  moi-mme ces mots: Je
l'aimais! cet cho rveille en moi des jouissances inassouvies... Car
ces mots, ces _vocables_ qui sont le _bien_ se heurtent  d'autres
penses, normes, sinistres, hideuses, qui sont en moi, aussi
profondment enracines que l'arbre le plus vieux de la plus antique
fort, penses qui sont le _mal_.

Je l'ai aim! Disant cela, il me semble que je l'ai d'autant mieux
ha!... Ha! oh! quel mot froid et terne! Si je pouvais entasser toutes
les exasprations, toutes les rages, toutes les fureurs, toutes les
tortures rves, toutes les infamies projetes par moi contre lui, jeter
en un creuset cette sueur de haine qui pendant trente annes est tombe
goutte  goutte de mon cerveau, et de tous ces ingrdients produire un
compos qui ft un mot, quintessence de ces rages et de ces fureurs...
oh! alors, comme le mot haine paratrait nul!

Sait-on seulement ce que c'est que _har_ un homme! Vouloir non pas
seulement qu'il souffre et sanglote, mais vouloir tre l, compter une 
une les pulsations du tortur!... Le bourreau qui brisait les membres du
questionn et t bien heureux, s'il l'et ha, et encore il obissait
 quelqu'un,  des juges qui pouvaient crier: Assez!

Cesser! quand je tiens, quand je puis _moduler_ ses souffrances, les
dcupler pour les annihiler ensuite, les faire petites d'abord, si
petites qu'il les peroive  peine, puis, sur cet horrible clavier,
hausser insensiblement le son par quart de ton, par dixime de
vibration, si bien qu'il puisse parvenir  une puissance,  peine rve
dans les sphres infernales!

J'ai su _har!_ Attendez!




                                     VII


La haine--je n'ai pas encore tout dit--doit, pour tre relle, ne pas
procder de la colre... Frapper dans un accs de fureur c'est, ou ne
pas har, ou se retirer bnvolement la jouissance de la longue
sensation de cette haine satisfaite... Oh! la premire fois que je me
dis: Je hais cet homme! j'_coutai_ ce mot comme pour en bien saisir
toute la signification. Je me le rptai lentement. D'abord, il ne
rsonna dans mon cerveau que comme une expression banale, antithse du
mot _amour_. Il impliquait alors un _simple_ dsir de vengeance.
J'entends par _simple_ le dsir d'une vengeance brusque, lmentaire...
quoi? un empoisonnement, un coup de couteau bien dirig, fouillant en un
lan jusqu'aux sources de la vie... Mais ds lors, je me dis: Ce ne
peut tre l ce que je veux. Je sens que cette satisfaction serait
incomplte. Alors, raisonnant par assimilation, j'tudiai le mot
_amour_... et la multiplicit des jouissances contenues dans
l'assouvissement d'un dsir--pass  l'tat de besoin
inluctable,--m'apparut dans toute sa nettet.

Toutes les passions sont adquates l'une  l'autre, me disais-je,
toutes peuvent, procdant d'une mme cause, atteindre au mme
paroxysme... Celui qui veut jouir de la satisfaction passionnelle dans
toute son tendue doit, avant tout, tudier l'organe qui est en quelque
sorte le _moyen_ de cette satisfaction, et le dvelopper autant que la
nature humaine le peut supporter.

L'amant banal obtient sa matresse, en frappant ds l'abord les plus
grands coups: il se laisse entraner par l'attraction qui l'attire, et
lorsqu'il arrive  son but, il ne possde pas l'objet de son dsir: il
est possd par lui. D'o jouissance incomplte...Celui-l est _artiste_
qui sait, tudiant les nuances de sa propre passion, la retenant
habilement, la comprimant, lui ouvrant une issue au moment choisi,
profiter d'une concentration de forces obtenue artificiellement...

Et je voulus, prenant une  une mes facults comme un ouvrier prend ses
outils, tudier quel parti j'en pouvais tirer au point de vue de ma
passion haineuse... Il ne fallait perdre aucun des moyens de l'assouvir,
et au contraire _affiler_ chacune de ces facults, afin de la rendre
plus aigu, et au moment dcisif, moment choisi par moi, achever
l'oeuvre dans son perfectionnement. Autrefois on demandait  l'ouvrier
un chef-d'oeuvre: il y rvait d'abord, puis il faisait des conomies
pour acheter des outils du plus fin acier, et encore, les ayant achets,
il les _revoyait_, les tudiait, les essayait, les pesait dans sa main
pour que ses doigts s'y habituassent, afin que nul ne pt glisser plus
vite que sa volont... et lorsque tout tait prpar, lorsqu'aucun
dtail n'tait nglig, il se mettait au travail... et le chef-d'oeuvre
tait fait.

J'ai voulu faire, moi, mon chef-d'oeuvre de haine.

L'ouvrier doit encore choisir la matire sur laquelle va s'exercer son
habilet, la prparer, tudier si toutes les parties sont galement
aptes  recevoir le coup de ciseau...

Moi, j'ai ptri cette matire pendant dix ans avant d'y enfoncer mon
scalpel. Elle tait apte  souffrir.

.....................................................................

Pourquoi l'ai-je ha? Il faut que je me souvienne; il faut que je
retrouve, brlante, l'tincelle qui alluma l'incendie dvorant... Sur
mon me, j'hsite  tout dire. Car ceux qui m'coutent diront: Quoi? ce
n'tait que cela! Et lorsque je compterai une  une les tortures qui
ont t ma vengeance, ils trouveront cela plus grand que ceci.

Eh! que m'importe? aprs tout! Je suis _moi_, dans toute la plnitude
de ma vitalit, et je sens encore aujourd'hui une main de fer qui me
dchire la poitrine... Oh! cette nuit! cette nuit!

Allons! ai-je donc encore un coeur! Si tu existes en moi, viscre lche
et pleurard, tais-toi, et laisse-moi parler. Et pour quelques
contractions que rveille encore le souvenir de _son_ crime, je te
promets les cres panouissements du souvenir vengeur.

Est-ce qu'il n'y a pas balance entre le mal qu'il t'a fait et le _mal_
que je lui ai fait? Sois franc, mon coeur; s'il y a dfaut d'quilibre,
n'est-il pas tout  mon avantage?

Nous vivions  Green-House, tous deux: lui, bon; moi dans l'attente, ne
connaissant pas encore ma destine, frappant en vain mon cerveau pour en
faire jaillir la pense matresse... _Elle_ vint!

Elle! Elle! Il faut que je parle d'elle, il faut que je la nomme...
Clary! belle, oui, belle, oh! plus qu'il n'est permis  une crature
humaine, bonne, adorable, que sais-je? Est-ce que je trouve des mots,
stupides adjectifs, eunuques baveux devant la reine du srail? Puis,
avez-vous besoin de savoir quelle elle tait? Vous auriez l'audace,
plats valets, de _crer_ cette reine dans votre imagination d'idiots...
La crer! vous! mais la mouler dans votre cerveau, ce serait la
profaner! Il ne faut pas, je ne veux pas que votre pense mme la
touche... Ce contact--immatriel--la souillerait. Je vous ai dit son
nom... j'aurais d le taire. Qui sait s'il ne vous a pas rappel quelque
ridicule beaut qu'hier encore vous avez honore de vos regards!




                                  VIII


--Je te prsente ma fiance, dit Turnpike en souriant.

Mieux et valu pour lui que sa bouche et t  jamais cousue avec des
cordes de fer... il avait bien prononc le mot: fiance! Et une ide
jaillit aussitt de mon cerveau, de ma conscience, de mon tre tout
entier:

--Et moi?

Comprenez-vous ce que cela signifiait? Elle est l, elle... et un autre
ose dire qu'elle est sa fiance, c'est--dire qu'elle sera  lui. Et
moi? que suis-je? que serai-je? que sera-t-il fait de moi? ne suis-je
donc rien? n'ai-je donc droit  rien? croulement...

Quand je l'avais vue, instantanment il s'tait lev en moi comme un
difice d'avenir, et ce mot: _fiance_, tait le marteau qui brisait cet
avenir. Je ne rpondis pas, je levai les yeux vers elle... Elle souriait
aussi. Elle n'avait pas bondi sous l'injure... car c'tait une injure de
la dire _sienne_ quand je l'avais, dans ma conscience, dclare _
moi_... Elle souriait, comprenez-vous cela? Donc c'tait vrai, quoique
incroyable. Elle acceptait, elle consentait, elle tait complice de ce
vol qui m'tait fait, complice de cet assassinat accompli sur moi...




                                    IX


Je souris... et, rentrant dans ma chambre, j'coutai ce bouillonnement
qui murmurait en moi... Rien de plus trange, en vrit, que d'couter
son me... Tenez, j'ai not tous les bruits, toutes les pulsations...

Il y eut d'abord un silence mat, froid, sombre... quelque chose de
comparable  l'extinction subite des lumires dans une salle de
thtre... passage rapide de l'blouissement  la nuit, du _tout_ au
_rien_... puis ce fut comme un bruissement, rveil partiel de la vie et
du mouvement... mon me avait reu le coup en plein, elle avait
chancel, puis tait tombe tourdie. Maintenant voil qu'elle se
rveillait, mais avec ces sensations chaudes et touffantes, prouves
par l'apoplectique, que le mdecin vient de saigner. Elle s'agitait dans
le rve engourdissant, sans conscience d'elle-mme, du lieu, du temps,
de la cause, du fait... et en mme temps vint un tintement bruyant,
heurtement de toutes les facults de mmoire ou de raisonnement, tentant
de se redresser en mme temps... Pour moi qui observais, il me semblait
que mon me et un corps, et ft compose de parties comme la matire;
il me semblait avoir sous les yeux un cadavre se ranimant par degrs,
les yeux injects, les tempes violaces... Ce cadavre dans lequel la vie
s'infusait  nouveau, c'tait mon me; elle ouvrit les yeux. C'est
trange, ce que je dis l, mais c'est bien rellement ce que je vis en
me regardant moi-mme... Cette me-corps se haussa sur le coude et se
prit  rver... elle cherchait, quoi? Ce que cherche l'homme qu'un coup
de massue a renvers.

Elle tentait, par un effort de prhension, de saisir le rel nageant
dans le vague, ce point sur lequel son attention tait toujours fixe,
mais qui disparaissait et reparaissait sans cesse, ballott par des
flots intangibles.

Tout  coup, il y eut comme un cartement de voiles, violent, subit,
sans transition. Les ides clatrent autour de mon me comme une
lumire trop vive, se pressant, rayons de feu se confondant et
s'annihilant par leur splendeur non quilibre... mais c'tait le
dernier effort... Le _rel_ apparut enfin, sous sa double forme, nette,
admirablement modele: _Elle, Lui_.

Antithtiques l'un  l'autre. _Elle_, veillant toutes les forces de la
vie; _Lui_, m'crasant tout entier, comme un insecte sous le pied trop
large du gant... _Elle_ et _Lui_ avaient d'autres noms que ceux-l, ces
deux expressions avaient leurs expressions corrlatives... j'en devinais
une, celle qui correspondait  _elle_... C'tait ce mot que mon me
prononait en s'ouvrant tout entire comme une bouche empourpre...
Amour! amour! amour! Oh! qui pourra jamais dire ce mot comme le dit une
me qui souffre?... C'est un son plein, unique et cependant modul... ce
n'est pas une mlodie  sons successifs, c'est l'panouissement
synthtique d'une harmonie contenant tout ce qui est, tout ce qui peut
tre harmonique... c'est un faisceau de sons, formant bouquet... Amour!!

Puis, en le regardant, lui, cette me se rtrcissait, se
recroquevillait sur elle-mme... les lvres se serraient comme les deux
branches d'un tau, laissant dans le pli une ligne mathmatique,
impossible  dcrire ni  tracer; et de ce _serrement_, de cette issue
_inexistante_ s'chappait une sorte de sifflement que j'coutais! Oh!
comme je cherchais  le percevoir,  saisir sa signification. Je ne
compris pas tout d'abord, je crus que c'tait le mot: Colre! le mot:
Vengeance! Erreur, l aussi. C'tait, en un son unique, le rsum de
toute une harmonie infernale...




                                      X


Ils sont partis! Car ce n'est pas  Green-House qu'ils se marieront...
Moi, j'ai refus de les suivre. J'ai prtext une indisposition... pas
de banalits! Je serais all au temple, je les aurais accompagns
jusqu'au seuil de la chambre nuptiale... tout cela m'aurait proccup,
dtourn de mon but... Car j'ai un but aujourd'hui, je le connais... et
nul que moi ne le connatra, _tant que je vivrai_, except _lui_, mais
alors _vivra-t-il?_

Non, je suis rest  Green-House... Je suis bien inform... c'est
aujourd'hui qu'ils se marient... et je veux, seul avec moi-mme, causer
encore avec mon me et tudier une  une ces hideuses sensations que je
prvois, et dont pas un frissonnement ne doit m'chapper. J'ouvre un
grand livre, et la journe et la nuit qui vont s'couler doivent tre
inscrites  la page du _dbit_.  la page du _crdit_, je ne mets qu'un
mot: _Haine!!_ C'tait l ce que disait mon me en un son unique
rsumant toute la symphonie de l'enfer...

Ce jour commence. Je n'ai pas voulu en perdre une seconde. Car je _sais_
qu'en ces heures je vivrai toute ma vie passe et tout mon avenir. Je me
suis lev avant l'aube, seul, dans la grande maison. Je me suis mis  la
fentre, la nuit va finir. Le ciel a des teintes d'azur sombre, dernier
effort des tnbres contre la lumire invitable. Les toiles plissent,
parce que l'ennemi vient, le soleil qui les absorbe toutes, tyran
jaloux, dans son rayonnement...

 cette heure, que font-ils?... Ils ne sont pas encore unis. Ils
forment encore deux personnalits distinctes, physiquement et moralement
spares. L'un ici, l'autre l, loigns l'un de l'autre au moins de
l'paisseur d'une cloison..., d'un mur peut-tre. Grand point. Je ne
perdrai pas un atome des sensations que je veux tudier... Je me promne
dans le parc, j'ai besoin de cette fracheur, car tout  l'heure encore
je me suis aperu que ma tte brlait. Et je ne le veux pas. Toute
surexcitation irait en ce moment contre mon but... je sais que je vais
souffrir. _Il faut_ que mon cerveau soit froid, que toutes mes facults
d'examen soient  l'tat normal, afin que je puisse suivre les
convulsions de mon me, comme le chirurgien pench sur le corps du
patient. C'est un terrible et difficile _ddoublement_  accomplir...
j'y parviendrai...

_Huit heures_. Ils sont levs, ceci ne fait pas doute. Quoique je ne
_voie_ pas, je _sais_. Car il y a quelques minutes, il s'est produit un
choc en moi. Ce qui s'explique. Une partie de ma force initiative est
dirige vers lui, l'autre vers elle. Quand ils se sont serr la main, il
s'est trouv que ces deux parties du _moi_ se sont touches, combines.
Maintenant l'objet de l'tude, quoique double en essence, est simple en
pratique... mes dents se sont serres, le sang a battu mes tempes. Ceci
est mauvais. Je ne veux pas que mon corps partage les angoisses de mon
me. Oh! ce ne sera ainsi que pendant les premires heures; peu  peu je
me dominerai mieux. Il ne s'agit pas seulement ici de sourire tandis que
mon coeur clate, il faut que mon corps tout entier soit indiffrent,
neutre. Plus encore, il faut que de mon cerveau je fasse deux parts,
l'une conservant intactes, calmes, ses facults analystes; l'autre, au
contraire, livre  la douleur comme le corps d'un ngre aux dents de la
bte froce. Le cerveau analyste regardera le cerveau tortur. C'est une
division de fibres qu'il s'agit d'accomplir...

Cette lutte est terrible... l'quilibre s'tablit difficilement.

_Midi_... Je me relve, mcontent de moi-mme... Tout  l'heure, j'ai
senti qu'ils entraient au temple, et je suis tomb  terre comme une
masse... Je n'ai pas t matre de mon sang, qui a afflu au cerveau
comme si la digue,--ma volont,--se ft tout  coup rompue. Il faut
avoir recours  des moyens humains. De l'eau sur la tte, sur le front,
sur tout le corps... Si cet vanouissement avait dur, comprenez-vous
que _je ne me serais pas senti souffrir?_... et c'est justement cette
sensation que je veux... Cette eau m'a fait du bien. tudions
maintenant... Ah! mon me, je vois ce qui t'a frappe, je comprends le
choc qui s'est rpercut sur mon corps... Quand on monte une cte
leve, l'ascension est lente, on va pniblement, on monte, on monte
encore. Puis, tout  coup en un point... point unique... on se trouve
sur un plan. L'ascension est finie, la descente va commencer. En ce seul
point, on ne montait, ni on ne descendait... Au moment o le pasteur les
a unis, j'ai achev de monter la cte, je me suis trouv sur ce point
mathmatique qui spare les deux dclivits.

En ce lieu, il y avait pour moi fin du pass, commencement de l'avenir.
Je ne suis plus l'homme que j'tais tout  l'heure... L'avouerai-je?
Tout  l'heure, il y avait encore en moi je ne sais quelle folle lueur
d'espoir... Si cela n'tait pas!... Or, cela est. J'tais le tortur qui
doute, alors mme qu'il voit les instruments grincer devant lui de leurs
dents de fer... qu'on applique sur le chevalet... qui doute encore! Mais
tout  coup une vis a tourn, il a senti le croc mordre sa chair... il
s'est dit, dans une pense  peine saisissable: C'est fait! Or, le croc
m'a mordu.

Eh bien! les martyrs chrtiens, au milieu des tourments, par une
opration d'hypnotisme inconscient, ne sentaient plus la torture, et,
regardant leur corps dchiquet, pensaient au ciel en qui ils
croyaient... Moi, je regarde mon me pantelante sous ce brisement, et je
pense... Pas au ciel, je vous jure!




                                   XI


Ah! que cette journe passe lentement! Il est des minutes o je me sens
lche... je voudrais crier. Eh bien! non, je ne crierai pas, je ne
pleurerai pas... Que d'autres enfoncent dans leur poitrine leurs ongles
qui s'ensanglantent: moi, je veux tre le Spartiate dont le renard
dvorait les entrailles... je compte ses griffes qui fouillent dans mes
viscres... et je ris! oui, sur mon me, je ris, heureux de
l'_effroyabilit_ de ma souffrance. Tant mieux, par l'enfer! Crispe-toi
dans les angoisses,  mon me! Chacun de ces plis, sillons creuss par
la douleur, restera comme une ligne de plus au livre des souvenirs!...
Et quels souvenirs!

Nage dans cet ocan de dsespoir. N'oublie rien. Songe  ces serrements
de main, songe  ces regards changs, songe  son _espoir_  lui,  sa
_crainte_ pudique  elle... songe... mais songes-y bien... que dans
quelques heures la nuit viendra... tu sais ce que cela signifie, mon
me. Repais-toi de cette attente... prpare-toi... car je ne te ferai
pas grce d'un seul de leurs baisers...




                                    XII


Elle est venue, enfin, cette nuit attendue. Je suis aussi calme que
possible. Tenez, je tiens la plume, et elle ne tremble pas dans ma
main... la volont a triomph compltement, orgueilleusement. Je regarde
presque avec piti cette me qui se tord et veut chapper  l'horrible
treinte. Non, non. Viens ici et regarde! La vois-tu, _elle_... comme
elle est belle! Reconnais-tu ce regard qui t'a fait comprendre la vie?
Et _lui_, comme il est beau aussi! Comme ils sont faits l'un pour
l'autre! On vient de les laisser seuls. Elle rougit, lui se tient 
l'cart. Il la regarde, et ses yeux semblent deux phares d'amour. Il
semble lui demander pardon de la possder. Et son regard,  elle,
rpond: Comme je suis heureuse d'tre  toi!.. Oh! ne crains pas, mon
doux fianc!... je me suis donne librement... je t'aime!

Quelle voix pntrante! coute bien cela, mon me! Jamais tu
n'entendras semblable mlodie! ple ces trois mots! Je... t'...aime! Il
est venu tomber  ses pieds, et _elle_, mettant ses deux belles mains
sur ses cheveux, a doucement relev son front et l'a bais... Savoure
bien ce baiser, mon me. As-tu compris ce qu'il signifie?... Mais oui,
oui, tu auras beau te dbattre... il faudra bien que tu voies tout...
tout. Prte l'oreille  ces doux murmures qu'changent les lvres qui se
joignent, sens la caresse de ces deux souffles qui se confondent...
aspire cet amour... Sont-ils assez proches l'un de l'autre? Hein?... Il
a dtach son peigne et ses admirables cheveux blonds sont tombs sur
ses paules... et encore elle a souri...

L, mon me, en face de cet amour, commences-tu  savoir ce que c'est
que la HAINE!!

Regarde, regarde encore!...

......................................................................

Le matin est venu!




                                   XIII


Il y a un mois que nous vivons ensemble. Tous les trois. Car je suis un
ami, et pour rien au monde, Turnpike ne se serait spar de moi. Il est
devenu plus affectueux encore. Son bonheur s'pand sur moi.

Chose trange, mais vraie: je ne suis pas jaloux. Pourquoi et comment?

Parce qu'_elle_ m'est indiffrente... je ne l'aime point, je ne la
regrette pas, je ne la hais pas. Cela est bizarre. Quand je la regarde,
je la vois toujours aussi belle... mais je ne me souviens plus... Le
jour du mariage, tout s'est bris. Le lien qui s'tait form--que
j'avais form--entre elle et moi s'est rompu. Il me semble qu'elle ne
vit pas, qu'elle est morte ce jour-l, et qu'il a pous un cadavre.
_Celle_  laquelle ma pense s'tait rive a cess de vivre ce
jour-l... celle-ci n'est plus celle-l.

Et c'est justement cette morte que j'ai  venger.

Tenez, elle vient de me serrer la main. Les doigts d'une statue
m'auraient fait plus d'effet. Et je souris en la regardant.
Artistiquement parlant, elle est vraiment fort jolie. Elle est bonne,
spirituelle. Je regarde et j'coute froidement. Pas une fibre ne
tressaille en moi.

Encore... il vient de l'embrasser devant moi. J'ai trouv qu'il avait
bien fait. Le baiser m'a mme sembl froid. Est-ce qu'il saurait que,
croyant donner un baiser  une femme vivante, il n'embrasse qu'un
cadavre!... Je ne le voudrais pas. Sois heureux, trs heureux! aime-la
de toutes les forces de ton me... Le jour de l'expiation sera d'autant
plus terrible que ta joie aura t plus longuement profonde.

Premier point acquis: je ne puis empcher ce bonheur... Certes, il me
serait facile de jouer cette partie ridicule de troubler sa confiance.
Que ce serait mesquin! Combien je prfre qu'il _se complaise_ dans sa
flicit... Second point! je ne suis pas prt... Ah! c'est que haine a
pour corrlatif vengeance. La vengeance est  la haine ce qu'est la
possession  l'amour... c'est l'panouissement du _moi_ dans la
plnitude de la passion assouvie... et je ne sais point encore comment
je me vengerai. Non, sur mon me, je n'en sais absolument rien. Plus
encore, je n'y veux point songer. Ce serait trop tt, en vrit... je
risquerais de me laisser entraner  une exaltation qui serait
nuisible... Pas de zle! comme disait je ne sais quel ministre franais,
pas de zle dans ses propres affaires. Se hter, c'est se tromper... Oh!
j'y rflchirai longuement... je suis encore sous l'empire d'une
certaine colre. Mauvaise condition. J'ai besoin d'tudier _la
vengeance_, d'en saisir le vritable esprit, l'essence, de bien
comprendre ce qu'elle est et ce qu'elle peut tre... j'y arriverai. Mais
je ne me livrerai  ce travail d'analyse que le jour ou, pensant  _ce
qui s'est pass_, je trouverai mon pouls calme et ma tte froide.

Je n'ai rien oubli. J'cris aujourd'hui seulement ces scnes
d'autrefois... et je me repais de ces souvenirs... Dire que je trace ces
lignes ayant entre mes mains la plume qu'il tenait, _lui_, quand il m'a
laiss sa fortune... que je suis assis dans _son_ fauteuil,  _lui_...
que je m'accoude sur _sa_ table... que tout  l'heure je vais me coucher
dans _son_ lit... que je mourrai calme et souriant dans des draps  _sa_
marque...

Songer  tout cela! puis, par un retour subit, me rappeler _ma_
vengeance... Allons! je me sens heureux... sur ma parole.

Mais reprenons. Que disais-je? Ah!... nous vivions  trois! Cela dura
deux ans! J'tais calme... un matin, je m'interrogeai moi-mme, j'tais
mr pour l'tude projete... je me _permettais_ de songer  la
vengeance. J'y pensai.




                                     XIV


Qui m'et regard ne m'et plus reconnu... Il est une prcieuse facult
que peu d'hommes possdent  un degr utile; il s'agit, tant donne une
proccupation douloureuse qui vous envahit et vous obsde, de vous
dbarrasser tout  coup, par un effort de volont, de cette obsession,
de secouer cette proccupation et de dire: Pour cet instant, _je n'y
veux plus songer!_. Aux premiers temps, cette _abstraction_ de soi-mme
est difficile  oprer. Voici comment je procdai: Alors que la pense
haineuse avait rong mon coeur durant toute la journe, je me disais,
quand la nuit venait: Je _veux_ carter cette pense jusqu'au matin.
Au bout de quelques jours de persistance, j'avais russi. Le soir venu,
cette pense disparaissait, s'assoupissait, pour s'veiller de nouveau
le lendemain  heure fixe. Lorsque j'eus obtenu ce premier rsultat, je
provoquai cet oubli pour une, pour deux journes, pour une semaine, pour
un mois. Et matre de ma mmoire, comme si j'eusse pouss un ressort
ouvrant ou fermant  mon signal une case de mon cerveau, je restai aussi
longtemps que je le voulais dbarrass de cette obsession...

Pourquoi ai-je tent cela? Sur mon me, c'tait bien calcul! J'avais
compris--ceci tait facile  prvoir--que la pense obsdante entrerait
peu  peu, tarire invisible, dans tous les recoins de ma nature
physique, que corps et coeur, comme le bois rong par les termites, se
cribleraient de blessures imperceptibles, et qu'un jour viendrait
o--maladie ou folie--tout l'tre tomberait en poussire...

Malade! faible! incapable! impuissant! Oh! lorsque cette pense me
vint, j'eus un effroyable frissonnement... Si j'allais mourir avant de
m'tre veng! Non, cela n'tait pas possible, cela ne _devait_ pas tre.
Je n'avais pas le _droit_ de mourir, c'et t dserter. Ou bien, si
j'tais devenu fou, si les parois de mon cerveau s'taient effondres
sous la pression du dsespoir... alors, qui sait? J'aurais peut-tre
oubli, c'est--dire pardonn... Par l'enfer! cette ide de folie tait
sinistre...

Aujourd'hui, je suis tranquille. Il y a une ANNE, oui, douze longs
mois que je n'ai _pens_... Pas une fois l'aile du souvenir n'est venue
effleurer mon cerveau; pas une fois en _le_ regardant, en _la_ voyant
prs de lui, je ne me suis rappel... puissance de l'homme sur l'homme!
et quel admirable triomphe!

Mais aussi, quel rsultat! Ce matin, j'ai entr'ouvert doucement--oh! si
doucement!--la porte de mes souvenirs... Savez-vous? j'avais presque
peur de le trouver mort, ce souvenir qui, depuis toute une anne,
n'avait pu s'battre  l'aise... Oh! non, sur ma vie, il n'est pas mort,
je l'ai trouv accroupi sur lui-mme dans une des cases les plus
obscures de mon cerveau... Sur un signe il s'est lev... mieux, il a
bondi! Il est debout, il se dresse, pouvantable de haine et de
rsolution... et il semble me demander: --Est-ce que l'heure est
venue?

--Peut-tre.

Ces douze mois de repos--voulu--ont fait de moi un autre homme; je suis
fort, en vrit, j'ai engraiss! Mon pouls a cette rgularit
mathmatique qui sonne juste au cadran de la sant.

Ma tte est calme, mon cerveau est froid. Je suis apte  commencer
l'oeuvre de vengeance. Sois tranquille,  souvenir, ds aujourd'hui tu
ne me quitteras plus.

Allons, je me suis convaincu que cette mort doit tre _effroyable_. Il
s'agit de commencer l'tude. Par quoi? par le sujet d'abord... Il est
vident que je dois avant toutes choses savoir s'il est apte  souffrir,
et jusqu' quel degr il peut supporter la souffrance... Bourreau d'un
homme, je ne puis commettre cette imprudence de l'tendre sur le
chevalet avant de m'tre assur de la puissance de sa force de
rsistance... Voyez-vous, s'il mourait au premier tour d'crou? La belle
affaire! Et comme, alors, je retournerais contre moi-mme cette nergie
de tortionnaire qui triple aujourd'hui ma vitalit...

Quelle parole viens-je de prononcer? Mon nergie de tortionnaire! Mais
je ne la connais pas. Nouvelle tude  faire. Oui, il y a en moi le
_dsir_ du mal, mais il me manque la _notion_ de ce mal et la
_certitude_ de ma propre force. Autrement dit, qu'est-ce que le mal, au
point de vue de la douleur humaine? Quelle est la tnacit de mes nerfs
et de mon cerveau en face de la souffrance d'autrui?

D'o dcomposition ncessaire de la tche  accomplir.

Que _peut-il_ souffrir?

Que _puis-je_ faire souffrir?

Quelle est la souffrance  appliquer?

Mais, procdant ainsi par analyse, je ne puis faire fausse route...




                                     XV


Ah! l'enfer vient  mon aide... Sur mon me! je ne croyais pas qu'il me
ft donn de pouvoir si rapidement procder  une premire exprience.
Oh! il souffre, il va souffrir, je vais assister  ses premires
palpitations, prter l'oreille  ces premiers grsillements de son me
sous le fer rouge de la douleur... ELLE se meurt et il l'aime!




                                    XVI


Comment ai-je su cela? Qui me l'a dit? Personne, et cependant,--alors
que seul je rflchissais, la tte plonge dans mes deux mains,
calculant et rvant,--j'ai tout  coup su qu'_elle_ se mourait, qu'_il_
souffrait... et puis, chose trange, cette ide de _grsillement_ qui
subitement avait surgi dans mon cerveau!...

M par une force dont je ne pourrais, malgr toute ma puissance de
concentration, analyser l'essence, je me suis lanc hors de ma
chambre... j'ai bondi sur l'escalier... et l, au premier tage, j'ai
ouvert la porte!...

Horrible! Il n'y avait pas un cri, pas un souffle... mais un groupe de
dsesprs... Elle tait tendue  terre; lui, accroupi, les deux bras
serrs autour d'elle... Quand il m'entendit: Vite, me dit-il, une
couverture! Une horrible odeur de chair brle et de vtements roussis
me saisit  la gorge... J'obis cependant, et lui jetai une couverture
de laine... Il l'enveloppa et la serra fortement... Je voulus
m'approcher: Laisse-moi faire, reprit-il d'une voix creuse qui
semblait n'avoir plus rien d'humain. Alors, avec une force qui ne
m'tonna pas, il souleva ce pauvre corps inanim et vint le dposer sur
le lit... Puis il se redressa, regarda cette femme et tomba foudroy sur
le parquet... Elle tait morte, sans doute.

Scne trange. C'tait le soir, la nuit n'tait pas encore compltement
venue, combattant cette obscurit grandissant  chaque minute... mais,
dans ce foyer, de la houille... un monceau... la flamme jauntre lchant
des angles noirs et jetant sa lueur fauve sur ce plancher o je voyais
un homme renvers... sur le lit, une forme que je ne distinguais pas,
mais que je savais tre _elle_.

Je voulus _voir_ cette scne terrible, et, en une minute, j'allumai une
lampe... Dans ce court intervalle, je raisonnais et me disais: Il doit
y avoir l _quelque chose_ d'effroyable. Songe  ne pas frissonner!




                                  XVII


Approchant la lampe, je regardai le visage de la femme... et je ne
frissonnai pas. tait-ce bien un visage? Non, une boursouflure, une
tumfaction sanguinolente... J'arrachai la couverture... et je compris
tout. Elle tait morte... morte brle. Elle tait vtue d'une robe de
chambre lgre... videmment, elle tait  sa toilette... mais de cette
robe, il ne restait que des lambeaux... Le feu avait saisi cela par le
bas, l'avait happ, lch, dvor en une seconde, et en une autre
seconde, la fournaise faite masque s'tait applique sur ce beau
visage... devenu chose hideuse. Les yeux disparaissaient sous la
turgescence des paupires bouffies en cloques... les deux lvres, les
joues, le front n'taient qu'ampoules; les ailes du nez s'taient
recroquevilles, sous le baiser de la flamme, et les dents
apparaissaient  travers les crnelures de la bouche pate!...

Et du bas des vtements, de cette masse noirtre de vtements
carboniss, sortaient deux pieds nus, blancs comme s'ils eussent t
taills dans le plus pur marbre de Carrare, deux pieds d'enfant... qu'on
et baiss... que je baisai, moi, en m'inclinant doucement et souriant 
cette suprme jouissance de lui donner,  elle le dernier embrassement
qu'elle dt recevoir... car nul ne songerait qu'au visage... et chacun
reculerait pouvant; comme un voleur tremblant d'tre surpris, je
rejetai la couverture sur ce corps dtruit... et je ne frissonnai pas!

J'appelai un domestique et envoyai chercher un mdecin... puis je
restai debout auprs de ce lit, regardant toujours ce visage turgide,
cette effroyable grimace qui semblait s'tre ptrifie dans une suprme
crispation... lui, toujours tendu sans mouvement, frapp, mais non pas
_ mort!_ Oh! je m'en tais assur, son sang courait comme un flot dans
ses artres... la vie se rvoltait contre la prostration... je _savais_
qu'il allait revivre pour souffrir, d'abord par elle, puis par moi! car
j'tais bien dcid, et, l'oeil fix sur ce cadavre informe, je me
demandais ce que pouvait tre la torture du feu; et si je ne la lui
appliquerais pas. Preuve vidente que je ne faiblissais ni ne voulais
faiblir.

J'eus d'abord l'ide de le rappeler  lui-mme, pour qu'il comment
plus tt  souffrir... mais je renonai  cette pense. Une secousse
aurait pu--en dtendant trop brusquement les ressorts de son
organisme--provoquer des larmes. Et les larmes soulagent. Je ne tenais
pas tant  ce qu'il souffrt qu' ce qu'il me montrt _de quelle
manire_ se comportait--et se comporterait, par consquent--chez lui la
facult souffrante. Il tait de mon intrt de suivre les phases de la
crise, en la laissant se dvelopper naturellement...

Tout  coup, il fit un mouvement. Un de ses bras se dtendit et battit
le vide, puis retomba sur le bord du lit... Or, un bras de la morte
pendait le long de ce lit, et justement--hasard que j'observai--sa main
 lui, froide et sche, saisit la main sanglante de la femme... Ses
doigts  elle avaient t rongs par la flamme, et des lambeaux de chair
se dtachaient de l'os... Il sentit cela, et une commotion convulsive
l'agita des pieds  la tte... un souvenir intuitif l'avait envahi. Il
ouvrit les yeux, regarda cette main d'un air hbt, puis il se dressa
sur ses pieds, comme si ses reins eussent t d'acier, et se jeta sur le
corps... je levai la lampe. Au moment o son visage,  lui, s'approcha
de son visage,  elle, son cou se rejeta en arrire... il eut horreur!
il jeta un cri, un rle... se recula, bondit  travers la chambre, se
jeta contre les murs, frappa les meubles... cette nature forte tait en
proie  l'pilepsie de la douleur. Il cumait, meurtrissait ses poings
aux sculptures de chnes, brisait les chaises, tout cela inconsciemment,
hystriquement... il se trouva en face de moi et me regarda en face.
Dchiffra-t-il un instant--un seul--l'hiroglyphe de ma pense? Sans
doute, car il leva le poing comme pour m'craser... J'avais failli me
trahir! je n'tais pas encore arriv  touffer absolument la vrit
sous un masque d'emprunt... ou plutt  rattacher assez rapidement les
cordons de ce masque dnou par la main de l'imprvu...... mais je
criai: Mon ami! mon ami!... Il reconnut ma voix... et se jeta dans mes
bras en sanglotant!...

Moi, sans avoir l'air d'y prendre garde, je me drangeai doucement, de
telle sorte que son regard se trouvt dans l'axe du visage effroyable;
puis, doucement encore, je lui relevai le front... il vit encore cette
chose; je sentis tout son corps se tordre sous cette impression dont
rien ne pouvait rendre l'horreur.

Le mdecin entra... Turnpike se calma tout  coup et regarda le
praticien, qui marcha vers le lit, puis s'cria:

--Mais cette femme est morte! il n'y a rien  faire!

--Rien! rpta machinalement Turnpike.

--Comment cela est-il arriv? demanda le mdecin.

Je pris la parole, racontai ce que j'avais vu, et expliquai ce que je
supposais.

--Voil! dit Turnpike. (Oh! comme je l'coutais! Sa voix ne
parcourait-elle pas toute la gamme du dsespoir, et ne rvlait-elle pas
la contexture intime de l'instrument?) J'tais l... dans mon cabinet de
travail,  ct... la porte tait entr'ouverte... la nuit venait, je
cessai de lire, et, machinalement mes yeux se portrent sur
l'entrebillement de la porte entr'ouverte... Je vis une lueur rouge...
Je ne compris pas d'abord. J'entendais dans cette pice un
trpignement... rien de plus... Je l'avais laisse, un quart d'heure
auparavant, se mettant  sa toilette... Tout  coup une horrible ide
traversa mon cerveau... le feu! Je m'lanai! Ah! monsieur, jamais je
n'oublierai cela... Au milieu de cette chambre, tenez, l, il y avait
une colonne de feu qui tournait, tournait, tournait rapidement sur
elle-mme... au milieu de la flamme un corps qui se dbattait contre le
feu qui mordait et dchirait... Pas un cri! pas un bruit... deux pieds
qui battaient le plancher, c'tait tout... Je bondis... Comment je fis!
je ne saurais le dire... Je ne voyais pas, je sentais la flamme qui
brlait mes mains et mon visage... L'horrible lueur s'teignit... la
femme tait  terre, et j'touffais de mon corps les derniers
soubresauts de la flamme... Alors j'aperus que Simpson tait entr...
je portai le corps sur le lit... Depuis ce moment, je ne sais plus...
non... non!

Le mdecin rpondit d'une voix calme (oh! que c'est beau d'avoir cette
habitude d'tre calme!):

--Cela arrive souvent, la pauvre femme se sera trop approche de la
chemine, et le feu aura pris  ses vtements... Il faut aller dclarer
le fait  la police.

Turnpike mit ses mains sur son visage; alors je vis que le sang coulait
entre ses doigts:

--Tu es bless? m'criai-je.

--En effet, fit le mdecin.

Et sans plus s'mouvoir il demanda de l'huile, des bandes de toile, et
fit un pansement. Turnpike semblait ne rien sentir, il tourna la tte
vers le cadavre et sa poitrine se soulevait en contractions
spasmodiques.

--Monsieur, me dit le mdecin  voix basse tandis que je le
reconduisais, seriez-vous assez bon pour me faire payer ma visite? Vous
savez que je ne suis pas le mdecin de la maison.

Je lui mis cinq dollars dans la main. Il regarda, sourit et s'en alla.




                                  XVIII


Dcidment, il sera difficile de faire souffrir cet homme... Quelle
force! Aprs les premires convulsions de la douleur, son tre a ragi,
son nergie a eu raison de ses tortures... Il est calme.  l'enqute il
rpond froidement, donne les dtails d'une voix assure, douce mme...
il a pass la nuit auprs du cadavre. Il n'a pas voulu qu'on couvrt son
visage et a sembl se complaire  rechercher sous la dvastation de la
mort les souvenirs radieux de la vie... J'ai veill aussi. Par amiti,
a-t-il cru. Tant mieux! il ne faut pas qu'il doute de moi, car il
m'appartient tout entier. J'ai repris moi-mme toutes les circonstances
de l'accident, je l'ai interrog, j'ai insist sur les points les plus
pnibles, j'ai press tous les ressorts de ces lames  mille
tranchants... il est rest impassible. Et cependant il souffre
horriblement... Je vois cela dans certains tressaillements de ses
fibres.

C'est ce qu'il faut. Le sujet est bon. Il est apte  souffrir, parce
qu'il peut beaucoup endurer... j'ai en face de moi un adversaire digne
de ma haine et de ma volont...




                                    XIX


On a emport la femme. Ce qui est vraiment curieux, c'est que je n'ai
pas senti passer en moi le moindre souffle de regret. Regretter quoi?
Est-ce que cette femme tait  moi? Est-ce qu'il y avait entre nous
aucun lien commun _aujourd'hui?_ Non, non, ce n'est pas aujourd'hui
qu'elle est morte pour moi, il y a deux ans que je l'ai couche de mes
deux mains, dans la tombe de mes souvenirs, que je lui ai fait de mes
larmes un suaire et que mon serment de vengeance a t son hymne de
deuil.

... Nous rentrons  Green-House, seuls tous deux. Oh! sur mon me, que
je ressens une forte tentation de le tuer!... Il faut que je fasse appel
 toute ma raison... Il est assis en face de moi, la tte dans ses
mains. Il ne parle pas. videmment, il se trouve dans cet tat
d'engourdissement qui accompagne la plthore de la douleur.

trange situation en vrit et dont je me souviens avec une cre
jouissance! Il tait l, sous mes yeux,  porte de mes mains. Je
pouvais le saisir  la gorge, enfoncer mes ongles dans ses chairs... et
je ne l'ai pas fait. Et j'ai permis que, revenu  lui, il me parlt
d'elle, il me dtaillt ses perfections, qu'il me dt combien elle tait
belle, combien ses baisers taient doux, qu'il voqut dans cette
chambre, encore murmurante de leurs mots d'amour, ces rves qui sont la
vie... J'ai permis tout cela. Je suis rest souriant. J'ai approuv de
la tte et du regard et du geste. Comme si je ne savais pas ce qu'elle
tait--ce qu'elle et t--pour moi! Non, il faut bien que vous me
croyiez, je ne l'ai pas tu... Mais comme je me cramponnais  l'avenir
compromis, comme je notais une  une mes propres tortures, semblable 
l'usurier avare qui inscrit les billets  ordre qu'on lui a souscrits!




                                    XX


... Six mois s'taient passs. Nous nous disposions  partir pour un
long voyage. Turnpike avait besoin de se distraire. La douleur s'tait
dj mousse... dj! insulte nouvelle qui m'tait faite. Car toute ma
vie,  moi, appartenait  celle qui n'tait plus l. Et lui, au bout de
six mois, il y songeait  peine et cherchait les moyens de n'y plus
songer du tout!

Quelques jours avant notre dpart, nous fmes tmoins d'une scne
trange, et si je la relate ici, c'est qu'elle provoqua de la part de
mon _ami_ une phrase  laquelle je ne pris pas garde tout d'abord, mais
qui me revint en mmoire, plus tard, alors qu'approchait l'chance
terrible.

Voici ce qui se passa. Nous nous trouvions  Lexington. Or, ce jour-l,
on jugeait un grand criminel. Le crime tait horrible par lui-mme, mais
l'esprit public tait d'autant plus excit contre le coupable, qu'il
appartenait  la race ngre. Sam Wretch tait depuis sa naissance
esclave dans la plantation de M. Timber, l'un des plus clbres
ngociants du Kentucky. L'esclave avait, parat-il, t cruellement
frapp par la femme de Timber, il y avait de cela quelques dix ans.
Cette femme tait alle depuis cette poque en Europe. Mais son mari
tait mort, et avait par son testament donn la libert  un certain
nombre d'esclaves parmi lesquels Sam Wretch. Sam accepta ce bienfait
avec indiffrence, et, quoique libre, il resta sur la plantation. On n'y
prit point garde, attribuant  la force de l'habitude cette insouciance
de la libert. Mais Sam obissait  une pense longuement prmdite. La
veuve de Timber, avise  Paris du dcs de son mari, revint en toute
hte.

Sam se fit dsigner au nombre des esclaves qui devaient aller au-devant
de l'arrivante; et au moment o elle descendit de voiture, Sam s'avana
respectueusement, le dos  demi-courb, puis, quand il fut auprs
d'elle, il se redressa et levant le bras au-dessus de sa tte, d'un seul
coup de son poing ferm, il assomma la femme qui tomba... morte. C'tait
un athlte que Sam Wretch.

On s'empara de lui aussitt. On ne pouvait pas croire que la femme et
succomb; lui riait en montrant ses dents blanches et disait en
ricanant: Massa est morte, elle m'avait frapp, je l'ai frappe!

On l'enferma dans la prison de Lexington. Puis on lui fit son procs.
Quoique affranchi, ce n'en tait pas moins un ngre, et la justice
pouvait et devait tre expditive. Elle le comprit. Huit jours aprs le
crime, le juge se couvrait la tte du bonnet noir, et Sam Wretch tait
condamn  tre pendu, _jusqu' ce que mort s'ensuive_.

L'arrt devait tre excut le lundi suivant, et le jugement avait t
rendu le mardi. C'est ce jour-l que nous tions  Lexington, pour
affaires.

On ne s'entretenait que de Sam Wretch. Une vague agitation courait dans
l'air, comme un souffle de colre mal contenue... Six heures sonnrent.
Alors, du haut de la rue o se trouvait notre htel, nous entendmes
surgir tout  coup une rumeur vague, longue, sinistre. Il faisait nuit;
mais des torches jetaient sur les maisons leur lueur jauntre et
lugubre. Puis un cri: Lynch! lynch!

J'avais compris. Turnpike me secoua fortement le bras. C'tait la foule
qui courait  la prison. Au nom de la loi de Lynch, elle allait, sans se
proccuper des dlais lgaux, excuter l'arrt de mort. La prison tait
 quelques yards de notre habitation. Machinalement nous descendmes.
Alors passa devant nous une trombe humaine, masse noire, d'o
s'chappaient des hurlements, houle obscure que dominaient les torches,
comme des langues de feu. C'tait un vertige qui roulait, tout cela se
poussait, se heurtait, se renversait, meute ardente, lance  la cure
de mort.

La prison dressait sur la place ses murs muets et lugubres. Inexorable,
impassible, elle gardait le prisonnier. Puis, sa faade sembla s'animer,
vivre, comme ces corps corrompus sur lesquels courent des milliers de
vermicules. C'taient les hommes qui, des ongles, des poings, des haches
et des pioches, s'attaquaient aux pierres immobiles. Une fentre
s'ouvrit: le gardien parlementa. Que voulait la foule? Le prisonnier!
mais il tait en sret, et au jour dit, il subirait son chtiment! 
mort!  mort! hurlrent les forcens. Le gardien, qu'on n'entendait
plus, protesta du geste; puis la fentre se referma.

--La porte! La porte! le feu!

L'autorit restait neutre; mais il fallait se hter d'agir. On entassa
des broussailles devant la porte barde de fer, puis on y mit le feu.
Une paisse fume s'leva devant la prison, mur contre mur. Une haute
langue de flamme lcha l'difice. Alors de l'intrieur s'levrent des
hurlements et des imprcations. C'taient les autres prisonniers qui
croyaient, eux aussi, que la foule voulait les massacrer: Sam Wretch!
Sam Wretch! Ils se sentirent rassurs. Seul, le misrable, effar, se
blottissait au fond de son cachot, insultant  ces murailles qui
n'taient pas assez paisses,  ces verrous qui n'taient pas assez
forts.

Quelques minutes aprs, la prison tait envahie et Sam Wretch
apparaissait sur le seuil, tenu par dix hommes qui le menaaient du
poing. La flamme tait teinte. Mais dans la porte baient des
ouvertures calcines. Un homme lana sa torche au visage du malheureux,
qui se rejeta en arrire...

On l'entrana. Il grinait des dents et criait:

--Voleurs! hurlait-il, voleurs de vie! J'ai sept jours, je veux sept
jours. On n'a pas le droit de me tuer. Assassins! lches!

Mais on tirait sur ce corps condamn, et il tait oblig de courir...
il tomba. Quelqu'un le saisit par les cheveux et voulut le relever. Il
resta  terre. Alors dix mains s'avancrent, le prenant au buste, aux
paules, au visage. Une de ces mains glissa dans la bouche de Sam qui
mordit... le doigt se dchiqueta, et la main sanglante le souffleta.
C'tait bizarre, ce sang rouge et frais, sur ce visage noir!

Il tait debout: il lui fallut encore courir. Nous suivions. La foule
sortit de la ville, et s'arrta  un bouquet de bois.

La lune s'tait leve, une lune radieuse, souriant ironiquement de son
masque blafard  cette scne d'assassinat:

Une corde! Une corde! Sam entendit ce cri, son corps se tordit. Il
tait vigoureux, le ngre. Il luttait. Un instant, des pieds et des
poings, il fit un cercle autour de lui. Une seconde, oh! rien qu'une
seconde! il dut avoir l'enivrante sensation de la libert. Mais la meute
se rejeta sur lui; il sentit que tout tait fini, il devint inerte. Une
sorte de grondement rauque sortait de son gosier serr.

Quelque chose tomba auprs de lui, c'tait le bout de la corde o se
trouvait le noeud coulant. Un homme tait mont sur l'arbre, avait pass
la corde dans la fourche que formaient deux branches normes, avait
enlev l'corce pour que cette corde pt glisser... on mit le noeud au
cou du patient. L'autre bout de la corde, passant par la fourche,
tranait  terre de l'autre ct.

--C'est fait? demanda une voix.

--_All right!_ rpondirent ceux qui avaient assujetti le noeud.

--Enlevons!

Et dix hommes se pendirent  l'autre extrmit de la corde, qui glissa
sur la fourche de l'arbre comme sur une poulie... Le corps de Sam
s'tait affaiss, il tait tendu  terre... Alors on vit, sous la
traction de la corde, la tte quitter le sol, puis les paules, puis les
cuisses. L, le corps tourna sur lui-mme...

--Hardi! crirent les voix.

Le corps lcha terre, et se haussa dans l'air. Il tournait toujours. La
corde tait passe au cou, par une main inexprimente, car le ngre se
sentait mourir et battait l'air de ses mains... Mais sous le poids du
corps, on vit le noeud se resserrer par une secousse brusque, comme pour
se mettre en la place ncessaire...

--_Stop!_ dit quelqu'un.

Sam Wretch tait pendu...sa face se congestionnait et de ses lvres
paissies sortait une sanie rougetre...

--Quand dtachera-t-on cet homme? me demanda Turnpike.

--Dans dix minutes ou un quart d'heure.

--Mais, reprit-il en frissonnant, s'il n'tait pas mort... si on
l'enterrait vivant!

Je le regardai, il tait livide.




                                     XXI


... Nous voyageons. Turnpike s'est lanc dans les grandes affaires
industrielles. Il est trs ingnieux, en vrit, et il rendra, je n'en
doute pas, d'immenses services au commerce des tats-Unis. Il a dj
invent une machine propre  la prparation du coton, trs curieuse
rellement, et qui lui a attir de tous les points de l'Union les loges
les plus mrits. Sa fortune s'accrot. Il a en lui un besoin d'activit
qui le dvore. Souvent dj il m'a dit: Maintenant que je suis seul, je
vais m'adonner tout entier  la science!... Il est seul! Sur mon me, je
ne sais s'il ne dit pas cela avec une certaine sensation de soulagement.
On dirait parfois que l'accident qui l'a fait libre a combl l'un des
secrets dsirs de son coeur. Ainsi, cet homme aurait tu mon avenir,
aurait bris toute ma vie, et il n'aurait pas mme eu conscience de la
valeur du trsor qu'il me drobait... Mais non, c'est la prvention qui
m'gare. Je l'ai surpris souvent, alors qu'il se croyait  l'abri des
regards indiscrets, laissant couler le long de ses joues de grosses
larmes et regardant  travers l'infini un point obscur, lointain comme
le souvenir.

Je ne le quitte plus, il ne peut se passer de moi. Et je ne puis me
sparer de lui. Je le _couve_ du regard. Parfois, tandis qu'il rve 
ses combinaisons, je me place de telle sorte que je puisse, dans une
glace, tenir mes regards fixs sur lui... et par l'exercice d'une
trange facult, tandis que la vie de cet homme me ramne au point de
dpart de mon existence nouvelle, je btis machinalement mon avenir tel
qu'il et t, s'il ne m'avait dit un jour: Je te prsente ma fiance.

Oh! quel resplendissement de joies! Quelle lumire pleine et sereine
s'pand alors sur toute cette vie rve! Il me semble que je l'entends,
elle, me dire: Je t'aime! Il me semble qu' force de soumissions, de
soins, de dvouement, je l'ai rendue digne de moi! Dans ces extases
momentanes je vis double; il me parat que mon tre a grandi, que mes
sensations sont quintessencies, je marche tout entier dans cet
insondable abme, dont tous les chos redisent: Amour! Amour!

Mais cette impression ne dure pas. Par un violent effort, je me dgage
de ces liens qui m'enchaneraient, qui annihileraient ma volont, ma
force, mon nergie, et je le revois, tel qu'il est, je me revois, tel
que je suis, et je la revois, elle aussi, se tordant dans les suprmes
souffrances de l'agonie.

Et par bonheur, je me souviens qu'il n'est pas permis  un tre humain
de torturer un de ses semblables comme cet homme m'a tortur; je me
souviens que j'ai une crance  recouvrer, que j'ai une balance 
tablir.

Je me souviens que ma vie n'a qu'un but, qu'un objectif, qu'une raison
d'tre, la vengeance!




                                    XXII


Nous voyageons! Nous visitons l'Europe; lui, plein d'enthousiasme, moi,
froid et raisonnant; lui, rapportant tout spectacle au besoin d'idal
qui l'treint, moi, ramenant toute sensation au but unique qui s'impose
 mon me. Il admire la cathdrale de Strasbourg; moi, je mesure du
regard la hauteur de la flche, et je me demande quelle doit tre la
souffrance de l'homme qu'un hasard prcipite  travers l'espace, et qui
sent, dans sa chute vertigineuse, que ses membres se vont briser, au
pied de l'immense basilique... Dans Cheapside, de Londres, dans la rue
Montmartre, de Paris, alors qu'il admire cette activit fivreuse de
mille vhicules, se croisant, se heurtant, se frlant; alors qu'il songe
 la dpense de forces intellectuelles et physiques que reprsente ce
mouvement incessant, moi, je rve  ce que souffrirait l'homme jet sous
les pieds de ces chevaux, cras par le roulement de ces mille roues,
bless, meurtri, pantelant...

Dans les hauts fourneaux, je rflchis  ce que ressentirait le corps
humain, jet vivant dans les flammes inextinguibles; dans les
manufactures, je vois des membres dchiquets, tressautant par lambeaux,
aux lans de toutes ces roues, dbris sanglants, crass sous ces
balanciers de fonte ou broys sous ces leviers de fer...

Dans les profondeurs des mines sombres, je devine le porion surpris par
l'inondation, fuyant devant le flot qui fait irruption  travers les
fissures du granit, s'lanant vers l'chelle de salut et sentant alors
le flot qui lche ses pieds, bondit  ses cuisses, grimpe  sa poitrine,
puis bondit au-dessus de la tte, l'arrachant de son dernier asile pour
le prcipiter  la mort. Ou bien, je le vois, le mineur, confiant et
frappant de son pic la pierre qui tincelle, redressant la tte au bruit
sourd d'une explosion encore incomplte, comprenant que le grisou est
l, invisible, menaant, ouvrant ses bras de fer pour l'craser,
apprtant ses tenailles de fer pour le martyriser... tout  coup
effondrement, croulement. L'explosion a eu lieu. La pierre a clat
comme la coquille d'une noix dans un brasier... et, se jetant au-devant
du fuyard, s'est faite muraille... clotr dans cet _in pace_ du
travail, il mourra de faim, de soif, d'puisement.

Voyant tout cela, je m'adresse cette question: Que lui ferai-je
souffrir?




                                  XXIII


J'tudie la littrature et l'histoire de tous les pays, au point de vue
des tortures. Quel autre sujet m'intresse? Le grand pote de la France,
Hugo, eut une ide splendide. Son Claude Frollo, prcipit des tours de
Notre-Dame! Que serait-ce s'il tombait tout droit, et que son crne se
brist sur la dalle des rues? Ce qui est vraiment admirable, c'est
l'homme se raccrochant aux saillies de l'architecture, suspendu par un
coin de sa soutane  la gouttire qui plie... admirable, ce passage.

Quasimodo n'et eu, pour le tirer du gouffre, qu' lui tendre la
main... l'archidiacre haletait. Son front chauve ruisselait de sueur,
ses ongles saignaient sur la pierre. Ses genoux s'corchaient au mur. Il
entendait sa soutane accroche  la gouttire craquer  chaque secousse
qu'il lui donnait... il se disait, le misrable, que, quand ses mains
seraient brises de fatigue, quand sa soutane serait dchire, quand ce
plomb serait ploy, il faudrait tomber, et l'pouvante le prenait aux
entrailles...

Oh! grande et puissante haine que celle de ce nain bossu et louche.

Quasimodo le regarda tomber!

Jouissance profonde, complte, immesure! Le voir se tordre dans
l'impuissance, dsesprer avant la mort, c'est alors que le sonneur dut
vivre dans la plnitude de sa haine assouvie.

Bien curieuse aussi la vengeance de ce ngre, dans le roman d'Eugne
Sue, _Atar-Gull_, je crois. Tenir l'ennemi l, sous ses yeux, sous sa
main, l'insulter, le martyriser, et  l'heure suprme, lui cracher au
visage... tandis que le monde ne sait rien, que la foule applaudit au
_dvouement_ du tortionnaire.

J'ai lu encore le _Monte-Cristo_ franais: j'y ai not plus d'un
incident intressant. Mais ce n'est point l de la vengeance humaine; et
puis, la puissance du bourreau rapetisse la vengeance. Ce qui est
vraiment beau, c'est le petit, l'humble, le mesquin, le dshrit,
s'attaquant des ongles et des dents  celui qui croit le dominer, qui,
jusqu' la dernire heure, se suppose le matre... et qui n'est,  un
moment dcisif, que le misrable sanglotant sous la griffe de son
ennemi...

L'histoire n'est pas sans enseignements. Je n'ai point d la
ngliger... J'aime la mort de Math, dans le livre de Flaubert.
Seulement l'atrocit mme du supplice va contre son but.

--Math paraissait insensible; puis, tout  coup, il prit son lan et
se mit  courir au hasard, en faisant avec ses lvres le bruit des gens
qui grelottent par un grand froid...

Il a l'ivresse de la torture, comme ces martyrs chrtiens qui, le
sourire aux lvres, chantaient sous le fer des bourreaux. Ceci est
mauvais.

L'Orient est matre en l'art des supplices, mais il ne tient pas
suffisamment compte des souffrances morales. Dchiqueter un corps, c'est
bien. Taillader une me, c'est mieux. Il faut que le supplice remplisse
cette double condition; il faut que des excs mme s'lve,
inextinguible jusqu' la dernire seconde, la lueur d'esprance qui
rafrachit et rconforte l'me du patient... voici ce que l'histoire m'a
prsent de plus complet.

Mathias, empereur d'Allemagne, abolit dans ses tats la peine de mort.
Le condamn tait conduit hors de la ville et l, attach  un poteau,
les bras et les jambes lis. La tte tait libre. Mais, du reste du
corps, aucun mouvement n'tait possible. Matin et soir, un gardien
apportait la nourriture du misrable et la lui faisait prendre; on
dfendait l'homme contre toute attaque de btes fauves ou des insectes.
Mais il restait l, immobile, impuissant, jusqu' ce que cette
immobilit et cette impuissance l'eussent tu...

Si ce Mathias hassait le condamn, il devait tre heureux.




                                   XXIV


Et c'tait auprs de lui, auprs de ce prdestin de la souffrance, que
j'tudiais ces rves effroyables. C'est en lui serrant la main que je me
demandais, sentant le sang battre dans ses artres, comment
j'utiliserais cette vitalit au profit de ma haine.

Bientt, je sus tout, dans l'art infernal des tortures; j'tudiai
successivement les auges de Perse, et les tenailles de Damiens, et
l'cartlement de Ravaillac. Je fouillai les archives de l'Inquisition
et vis,  Sarragosse, les dbris de la vierge de fer, qu'on accouplait
au condamn; je touchai les chevalets, les brodequins et les poids de
l'estrapade...

Tout cela ne me satisfaisait pas. Je rsolus de me concentrer en
moi-mme et de demander aux surexcitations de l'ivresse la perfection du
supplice.




                                    XXV


L'ivresse peut-elle tre utilement applique  une question de
recherches: voici ce que j'eus tout d'abord  dterminer. Si l'homme, 
l'tat sain, peut, grce  une longue tude, concentrer sur un seul
point toutes ses facults, lui est-il possible de surexciter ces mmes
facults de telle sorte que leur acuit se dcuple, de donner au
mcanisme intellectuel une telle force, une telle rapidit de mouvement
qu'un travail extraordinaire soit accompli?

Mon but tait celui-ci: tandis que certains hommes boivent pour
s'tourdir, pour oublier, je voulais, moi, boire pour me mieux souvenir,
pour mieux diriger ma pense sur le fait qui m'intressait. Il
s'agissait donc non seulement de rsister  l'engourdissement qui
s'empare de l'homme ivre, mais encore de transformer cet engourdissement
en exaltation. Ici encore tait un cueil  viter. L'exaltation de
l'ivresse est inconsciente; le plus souvent, l'homme, en tat d'brit,
oublie qui il est, ce qu'il veut, ce qu'il fait. Son intelligence, noye
dans la fume de l'alcool, n'est plus matresse d'elle-mme. La _bte_,
selon l'expression d'un Franais, Xavier de Maistre, domine absolument
le moi. Et des actes de la bte le moi n'est plus responsable, parce
qu'il en a perdu la direction. Il n'en est pas moins vrai que chez
l'homme, exalt par l'ivresse, se dploie une force inconnue  lui-mme,
que ses muscles, que ses nerfs acquirent une vigueur bien suprieure 
celle qu'ils possdaient  l'tat normal. Tel homme ivre brisera une
barre de fer sur laquelle, au repos, il n'et mme pas os porter la
main. Il y a donc l preuve vidente que, par l'absorption de l'alcool,
le corps humain se trouve momentanment dou d'un ressort plus
nergique, que la dtente des forces se fait plus violente. Et c'tait
de cette nergie, de cette violence artificielle que je me proposais de
tirer parti.

Mais non pas au hasard. Non pas en permettant  mon me d'abandonner,
ne ft-ce qu'un instant, la direction de ces efforts. Au contraire, je
voulais que cette plnitude de forces exert son action principale sur
le cerveau, que sous l'action de l'alcool les fibres pensantes
acquissent cette vigueur et cette nergie dont je devinais le
dveloppement, et qu'alors la pense, applique uniquement au sujet
auquel j'avais vou ma vie, s'lant plus vive et plus ardente sur la
route qui m'tait trace. J'avais tudi la vengeance, il me restait 
la rver.




                                    XXVI


Voici comme je fis: j'tais rest dans un petit village du midi de la
France, dont le nom importe peu. J'avais prtext une indisposition et
une grande fatigue, et Turnpike, sur mes instances, avait d me laisser
seul. Il partait pour l'Espagne; il tait dsespr de ne pouvoir
m'emmener avec lui. Mais je rsistai, il fallait que je fusse seul, il
fallait que je pusse tudier sur moi-mme, sans qu'un tmoin indiscret
pt me voir ni m'entendre, les effets du vin ou de l'eau-de-vie. Je ne
savais pas encore si, dans cet tat intermdiaire entre la raison et la
folie, je pouvais rester assez matre de moi-mme pour ne point laisser
chapper mon secret.

Enfin, un soir, la tte libre, le coeur ferme, je m'enfermai dans ma
chambre: j'avais devant moi six bouteilles d'un cru que j'avais choisi
entre tous, le Clos-Rondet[1]. Vin lger, d'un rouge ple, coulant net
et sec, tamisant la lumire en rayons roses. Au got, un peu pre en
touchant le palais, mais d'un bouquet s'panouissant tout  coup comme
une fleur qui s'ouvre.

[Note 1: L'auteur indique un vin inconnu en France; c'est videmment
avec intention. En tous cas, nos vignes sont riches en produits,
possdant les qualits dont suit l'numration.]

Pourquoi l'avais-je choisi? Voici. Les vins du Midi sont lourds; ils
chargent l'estomac, et les fumes se dgagent lentement, pendant que le
travail de digestion fatigue l'oesophage. Ce que je voulais, c'tait que
le liquide par lui-mme s'vaport en quelque sorte au moment de la
dgustation, et que sa volatilisation se traduist rapidement par
l'envoi des fumes au cerveau. Le Clos-Rondet, que j'avais longuement
tudi, rpondait absolument  ces thories. J'tais prt.

J'avais pris plusieurs prcautions importantes: Ma porte tait
solidement ferme: la chambre que j'occupais se trouvait dans une partie
retire de la maison, auprs d'une longue salle dans laquelle jamais
personne ne pntrait le soir, il tait environ huit heures, tout tait
calme autour de moi.

J'avais prpar un criteau de papier blanc, sur lequel j'avais inscrit
deux mots: _TURNPIKE.--VENGEANCE_. Parce que je craignais que, dans la
priode violente de l'ivresse, le souvenir ne me ft dfaut. Alors
m'tant install dans un large fauteuil, la tte appuye de telle sorte
qu'elle ne pt vaciller  droite ni  gauche, j'avais fix l'criteau
juste en face de moi. En admettant mme que l'ivresse me ft perdre le
souvenir, il tait bien certain qu' un moment donn mes yeux se
porteraient sur l'criteau, plac comme un point de repre sur la route
du souvenir. J'tais moi-mme rest dans l'ombre, et l'criteau tait
clair de chaque ct par une lampe, munie d'un rflecteur dirigeant
tous les rayons de lumire sur le papier blanc.

Donc, toutes mes prcautions taient bien prises; je me repliai sur
moi-mme et me mis  penser.  quoi? Au but.  qui?  lui et  elle.
Puis je dbouchai les six bouteilles places  porte de ma main, et le
regard attach  l'criteau, je commenai  boire. J'avais consult les
palpitations de mon bras. J'tais absolument calme.

Je buvais lentement, en gourmet. Le vin tombait goutte  goutte dans mon
gosier. Je n'avais pas voulu qu'une absorption trop brusque dtermint
des dsordres crbraux trop rapides. Lorsque la seconde bouteille fut
vide, je sentis un vague engourdissement s'emparer de moi, je ne
rsistai pas tout d'abord. _Quelque chose_ en moi ne subissait pas
l'influence du vin, et comme je l'avais dj constat, suivant
curieusement les premiers dveloppements du phnomne qui se produisait.
 la troisime bouteille, un bourdonnement tinta dans mes oreilles... il
y eut une minute, oh! minute terrible, o je sentis que je m'abandonnais
moi-mme. Une prostration gnrale me brisa, je perdis le sens de ma
propre existence. Mais un ressort se tendit violemment, c'tait en
quelque sorte instinctif. C'tait une dernire lueur de volont qui
protestait contre l'obscurit qui m'envahissait et m'entourait.

J'ouvris violemment les yeux. L'criteau tait devant moi, mais non plus
blanc comme je l'avais tout  l'heure, mais rouge. J'tendis la main et
je bus encore. Alors les deux mots: _TURNPIKE, VENGEANCE_, se tordirent
comme des serpents de feu au milieu d'une plaque de sang. Je voulais
ressaisir les lettres, les replacer dans leur position normale, elles
glissaient, tortilles en couleuvres, les mots s'allongeaient  perte de
vue, et de chaque ct de la ligne brillante que formaient les traits,
deux ruisseaux de sang coulaient, roulaient et glissaient.

J'aurais voulu m'lancer, une force invincible me poussait en avant, mes
ongles se crisprent sur les bras du fauteuil, et je dis  haute voix,
par un dernier effort d'nergie.

--Quelle sera ma vengeance?

Et je bus encore. Alors devant mes yeux tourbillonnrent de nouvelles
vagues de sang; c'tait un _rhombus_ vertigineux, rouge, rouge, ardent;
il me semblait que ce sang et une odeur et m'enivrt lui-mme, et quand
je portai  mes lvres la dernire bouteille, j'aspirai voluptueusement
le liquide qui avait un got de sang...

Quand je revins  moi, j'tais toujours assis dans le fauteuil, la tte
penche en arrire.

L'criteau tait toujours blanc, les lettres toujours noires...

--Le vin ne vaut rien, me dis-je, j'essaierai l'eau-de-vie!




                                  XXVII


L'eau-de-vie! je ne sais pas de mot qui sonne plus effroyablement  mon
oreille; et aprs si longtemps--oh! si longtemps--je ne songe point sans
terreur  cette nuit d'angoisses sinistres et d'blouissements lugubres.
De quelles treintes poignantes fut encercl mon cerveau! Des griffes de
fer dchirrent ma poitrine. Mais il faut mieux que je vous dise ce que
je ressentis.

J'avais devin ce qu'tait cette horrible ivresse. Je ne doutais pas
que, malgr ma force, il ne me ft impossible de garder la libre
conscience de mes actes. J'avais vu ces brutes ivres, que l'alcool a
rendus semblables aux fous des cabanons, qui, saturs d'eau-de-vie,
branlent la tte  droite et  gauche et disent des mots sans suite,
l'oeil fixe et terne.

Je pressentais que je serais ainsi: je me voyais glissant sur la pente
dclive qui mne  la folie ou gravissant les cimes folles du _delirium
tremens_.

Il ne suffisait plus de placer  porte de mes yeux un point de repre
sur lequel doivent, dans toutes les priodes de l'brit, retomber mes
regards... il fallait donner  cet appel du souvenir une forme plus
matrielle, plus frappante, plus attirante. Et voici ce que j'imaginai.

Je fis fabriquer un timbre, large coupe de bronze au son long, mat et
lourd.  ce timbre muni d'un marteau fut adopt un mcanisme
d'horlogerie pouvant marcher vingt-quatre heures. Le marteau se
soulevait toutes les deux minutes et retombait sur le bronze; le son
clatait, vibrant et fort, puis s'tendait en nappes larges pour
s'teindre peu  peu, comme s'efface sur la mer le sillage d'une norme
vague. Mais,  ce moment, le marteau frappait encore, voix toujours
prte, jamais fatigue, qui, semblable  un glas funbre, me criait:
Songe  ta vengeance.

Et je saisis le flacon d'eau-de-vie.

J'tais debout, la chambre avait t dgarnie de meubles; je pouvais
avoir besoin de mouvement. Les murs taient couverts de tapisserie. Il
fallait que je pusse bondir, tomber, me rouler sur le sol... c'tait
dans l'accs mme que l'ide de la vengeance-type devait surgir.

Je bus.

Mmes effets d'abord qu'avec le vin. Un engourdissement, le
bourdonnement aux oreilles. Cependant la bouche tait brlante, la
langue se schait, la gorge se crispait sous le liquide. Mais la tte
tait libre, l'intelligence vivace, l'oreille nette, le bruit du timbre
lui parvenait clair et rgulier.

Je bus encore. Ce fut une trange sensation. Il me sembla que sur les
parois de ma poitrine, le liquide coulait en rapides gouttelettes,
traant dans la chair vive un sillon corrosif. Ce fut une douleur, et
malgr moi je portai les mains  mon cou. Un hoquet convulsif
contractait mon gosier... le monstre eau-de-vie posait sa main de fer
sur mon tre tout entier.

Aprs, je ne sus plus rien. Je buvais cependant, et vaguement, je
regardais avec hbtement ma main qui allait de la bouteille au verre et
portait le verre  mes lvres. Je ne savais plus o tait tout cela et
de ma main tremblotante, j'tais oblig de chercher sur la table le
flacon qui me fuyait... Puis je tournai sur moi-mme. Il me semblait ne
plus rien entendre. Le timbre se serait-il arrt?

Non, tout  coup... bien loin, comme si quelque forgeron inconnu et
battu son enclume  une lieue de moi, je perus le glas... mais si
faiblement, si faiblement que je ne compris pas tout d'abord d'o venait
ce bruit. Tous les sons me parvenaient-ils? Je ne le crois pas. Car, il
me paraissait que de longues, bien longues minutes se passaient. Le
temps se doublait, comme l'espace qui me sparait du son.

Et le _moi_ physique tait dans un tel tat de fatigue et de
surexcitation, que l'_me_ restait sourde, muette, sans pense, sans
dessein... Je bus encore.

Alors il se fit en moi comme un dchirement. Quelque chose comme une
corce fut arrache de mon cerveau. Tout mon tre sortit de la chape de
plomb qui l'crasait, comme les damns du Dante... je voyais,
j'entendais clairement, librement. Je voyais plus juste et plus loin
qu' l'tat sain, les murs s'taient reculs. J'entendais plus prcipit
le tintement du timbre; videmment, ce n'taient plus deux minutes qui
s'coulaient entre les sons.  peine quelques secondes. _Bm! Bm! Bm!_
Et ce n'tait plus sur le bronze que frappait le marteau, mais l, sur
mon crne, et les effluves de l'eau-de-vie, montant violemment, frappent
_en dedans_ mon crne, qui s'branle sous cette double pression...

Je tourne sur moi-mme. Pourquoi? je ne le sais pas. Je suis _quelque
chose_ qui m'chappe sans cesse dans un mouvement giratoire. Du reste,
mes pieds ne touchent pas la terre... Oh! non, je ne sens pas le sol, je
ne pse point sur le parquet... Je marche sur de l'toupe qui s'enfonce
sous moi. Sorte d'enlisement. Je veux retirer mes jambes de ce terrain
mouvant... et mes pieds sont trop lourds... je trbuche et je tombe.

Immobilit! apaisement! je ne sens plus, je ne vois plus, je suis tu...
non, le glas retentit  mes oreilles. Le glas! oh! je sais ce que cela
veut dire! La vengeance! la vengeance! Il me faut trouver des moyens
ignors, des tortures inconnues... C'est l ce que je cherche, c'est
pour cela que j'ai bu de l'eau-de-vie... c'est pour cela que je suis
effroyablement ivre...

Effroyablement, oui. Car ici commence la vision effroyable. J'ai ferm
les yeux pour me recueillir. Ce n'est plus du sang qui coule dans mes
veines, c'est du feu... du feu! du feu partout! la flamme m'environne,
elle brle mes yeux, ma tte, ma poitrine... d'immenses vagues de
flammes m'entourent et m'emprisonnent; elles ont la couleur de
l'eau-de-vie.

De leurs langues jauntres, elles me lchent et me happent. Et le
timbre, le timbre! _Bm! Bm!_ Vengeance! Oui, c'est cela, voici que du
milieu de ces flammes sortent des bras hideux qui se terminent par des
fourches de fer, des tridents rougis... Comme cela trouerait bien des
chairs et dchirerait hideusement un corps humain... Puis des roues 
dents aigus qui tournent, tournent avec une rapidit vertigineuse,
emportant aux angles de leurs crocs des lambeaux pantelants,.. Puis
d'normes _moutons_ de fonte qui se soulvent, se suspendent un instant
dans l'air et tombent, se relvent et retombent... sur quelque chose de
spongieux comme la chair humaine. C'est un clapotement... il doit y
avoir bien du sang qui coule sous cette pression norme!

Et la flamme tourbillonne sans cesse. Elle a des lames acres et des
pointes qui dchirent... Je suis au milieu de tout cet arsenal de
tortionnaire... S'il m'allait toucher, si l'un de ces engins diaboliques
effleurait mon corps... J'ai peur... et je bois pour n'avoir plus peur.
Et j'entends le glas: Bm! Bm!

Ah! que n'est-il l! je le jetterais vivant dans ces engrenages qui se
croisent, et je le retiendrais pour que le dchirement ne se ft pas
trop vite... Oui, c'est l la torture, c'est l la mort horrible que je
n'ai pas entrevue dans mes rves.

Un dernier verre: je me dresse, raide, automatique... et de toute ma
hauteur je tombe sur le parquet.

Nuit horrible! Dlire inutile! Comme le vin, l'eau-de-vie a t
muette... J'ai menti tout  l'heure: non, il n'y a pas une seule de ces
tortures que je n'aie rve...

Et ce n'est point cela qu'il me faut!

L'ivresse ne serait-elle pas la vraie conseillre de l'horrible! Si
fait! Il reste encore une tentative  faire.




                                   XXVIII


C'est une trange chose, en vrit, que cette chasse  l'horrible, dans
laquelle le gibier fuit sans cesse devant moi sans que je le puisse
atteindre. Et cependant, il le faut. Oh! dois-je encore me rappeler les
horribles souffrances que cet homme m'a fait endurer? Faut-il me
souvenir de ce que je suis et de ce que _j'aurais pu tre_ si _elle_
m'avait aim, moi. Et pourquoi ne m'a-t-elle pas aim? En vrit, la
question vaut qu'on l'tudie. Elle ne m'a pas aim, parce que _lui_
s'tait empar d'elle, et que, jaloux de ce trsor, dont il ne
comprenait pas la richesse, il s'est ht de mettre entre lui et moi une
barrire infranchissable... Mais aprs qu'il l'et seulement regarde,
aprs qu'il et murmur  son oreille les premiers mots d'amour, est-ce
que le vol n'tait pas consomm... est-ce que, ds lors, je n'tais pas
trahi? Lui disait qu'il m'aimait. Mensonge! Aimer un ami, c'est
s'identifier tellement  lui que l'on ressent en soi-mme les
impressions qu'il ressentirait lui-mme, non pas gostement, mais  son
profit. Lorsqu'il la vit pour la premire fois, est-ce qu'il n'aurait
pas d comprendre qu'il avait devant les yeux un dpt sacr, sorte de
fidicommis qui m'appartenait et me devait tre restitu...

Il n'a pas fait cela... il m'a vol, vol sciemment, avec prmditation;
il ne peut exciper de son ignorance; puisqu'il se dit mon ami, il devait
sentir mon me palpiter dans la sienne... il a feint de ne rien voir, de
ne rien comprendre, il a t mon assassin et je l'pargnerais! Non, non,
je veux qu'il souffre, je veux qu'il crie, je veux qu'il sache bien que
ces tortures viennent de moi...

L'heure est propice. Jamais il n'a t plus heureux, le temps a effac
sur son coeur la dernire ride du regret, et mme, me disait-il nagure
encore, il trouve une certaine jouissance  rveiller l'amertume de ses
souvenirs. Il est plus riche que jamais: tout lui a russi. Ses
dcouvertes industrielles ont eu un immense retentissement, il est
estim, honor... Bonheur complet. Oui, mais nul ne voit dans l'ombre
l'ennemi qui veille, silencieux, implacable, l'ennemi dont la haine
grandit de toute l'tendue de son bonheur,  lui, et qui ressent une
joie pre  se rpter tout bas: Quand je le voudrai, tombera ce
bonheur, tombera tout cet chafaudage d'orgueil.

Mais comment? Comment? Le moyen d'assouvir ma haine! Je ne le vois pas,
je ne le pressens pas, je ne le devine pas.




                                    XXIX


Engourdissement dlicieux! Plnitude de l'tre adorablement ressentie!
Toutes les forces de mon organisme se sont voluptueusement panouies...
Je rve et il me semble que ce rve est la vie. Je n'oublie rien, non,
mais je sens que la satisfaction infinie de mon dsir est proche...
J'entends des voix qui me parlent, non des voix haineuses et enfivres;
leur accent est plein d'encouragement et de promesses...

Et dans ma tte tourne une ronde, tresss de robes blanches et de
paillettes d'argent... tout est pur, tout est serein. Je me sens pntr
d'un indicible repos.

Salut  toi, liqueur bnie, qui m'a rendu  moi-mme; salut, antidote de
la douleur, salut, absinthe meraude, dont les premires gouttes ont
ouvert le calice de mon me, comme la perle de rose tombant sur la
fleur endolorie.

Tu es venue  mon appel, fe  la robe verte; tu m'as souri de tes
lvres ples, mais que seul a plies le baiser. Tu n'es pas la vierge
froide qui se dtourne, honteuse et rougissante, ignorant et le bonheur
qui l'attend et les joies qu'elle peut donner... Non, je te reconnais,
tu es la sibylle ardente qui a puis toutes les coupes, nerv toutes
les vigueurs, mordu  toutes les grappes, et qui, jamais lasse, retrouve
une force toujours nouvelle pour treindre l'amant qui l'adore...
D'autres diront peut-tre que tes joues sont fltries et ton front sans
fracheur; moi, j'y retrouve la trace de brlures enfivres... C'est la
passion inextinguible qui a blanchi ton teint et serr tes lvres, et
dans tes yeux dont l'atonie promet l'clair, comme le nuage sombre que
va tout  l'heure transpercer la foudre, je lis toutes les ardeurs
endormies... Viens, pythonisse de l'amour, tu dois connatre des secrets
ignors; oui, tu sais des mots que nulle oreille humaine n'a entendus...
tu es la reine, tu es le dmon, tu es Smarra-Cauchemar, accroupie sur la
poitrine de l'homme endormi, et te penchant  son oreille, tu prononces
des paroles dont le son est si trange que nul,  son rveil, ne s'en
est jamais souvenu.

Salut! je t'appelle, je te veux, je t'adore!  moi, ce verre  demi
plein d'absinthe, et quand j'y trempe mes lvres, je sens que je m'abme
tout entier dans ce baiser d'amour...

Merci! Maintenant la scne change... Tu t'es lance devant moi, souple
et bondissante; tu m'as entour des plis de ton charpe, et je me sens
emport avec toi  travers les espaces immenses... Tantt nous perons
le ciel au-dessus des plus hautes cimes; tantt, nous prcipitant dans
les abmes insonds, nous roulons  travers l'infini sans limite... O
sommes-nous? Je vois des portiques normes, soutenus par des colonnades,
tresses de filigranes d'or... ce sont des lignes si fines, si fines que
l'oeil en peut  peine suivre les contours... et les arches d'or
succdent et se superposent aux arches d'argent tincelant... De toutes
parts surgissent des flches, qui semblent de diamant et autour
desquelles s'enroulent, gracieuses et vaporeuses, des bannires
ensoleilles... clatement de lumire, tourbillon de splendeur... au
fond, une roue faite de rayons, et tournant avec une rapidit
stupfiante... puis ces rayons prennent un corps; incarnations de
clart, je vois des femmes qui, les pieds au centre de la roue, tendent
en avant leurs bras enguirlands... des fleurs tombent, fleurs toiles,
pluie de rubis et de saphirs... puis la fleur se fane... rien!... il
reste encore sur l'arbuste des feuilles d'un vert tincelant... elles
jaunissent. Non... ceci n'est pas l'effet de l'automne! Que se
passe-t-il donc?

Encore un verre.  moi, fe adorable! Me voici, rpond sa voix. Mais
elle est devenue plus ple, son regard est sinistre maintenant, elle se
dresse devant moi, elle me touche, elle lve les mains... des mains? non
pas, ce sont des branches. Terreur! tout le corps se fond en une teinte
noirtre... je touche sa robe... non, c'est une corce! Qu'est ceci? la
fe s'est faite arbre...! Oui, voil bien dans la nuit un arbre immense
dont les racines s'accrochent au sol et dont les branches dchirent le
ciel... Il fait nuit! la lune blafarde laisse filtrer sa lueur
agonisante.

Il y a quelque chose au bout de cette branche... cela pend, cela est
noir... c'est un corps humain... Ah! je me souviens! le ngre! le ngre!
Oui, j'entends les clameurs du peuple qui, d'en bas, jette des cris de
haine et grince des dents... la loi de Lynch! Je me souviens! Pourquoi
m'as-tu jet devant les yeux ce sinistre gibet?...

Quelqu'un est auprs de moi... je ne le vois pas. Mais ce doit tre lui.
Il me semble que l'arbre du pendu a un visage et me regarde en
ricanant... Une de ses branches se fait bras et me montre l'homme qui
m'accompagne... pourquoi? Je n'ose le regarder, mais je sens son bras
sur le mien; il m'entrane et en m'entranant me dit:

--Mais s'il n'tait pas mort!... si on l'enterrait vivant?

L'arbre ricane plus fort... des bouches s'ouvrent  toutes ses branches
et rptent deux mots:

--Enterr vivant! enterr vivant!




                                     XXX


C'est dans trois mois que seront couls les dix ans que je lui ai
accords.

Ainsi, il y a neuf ans et neuf mois que le crime a t commis. Je me
regarde et je suis tonn de constater combien peu j'ai chang. Pas une
ride, pas un cheveu blanc. C'est que je n'ai pas vcu; je me suis
renferm dans ma haine comme dans une forteresse inattaquable... Seule,
ma tte a vieilli: le cerveau a tant travaill! Quels efforts et quelles
recherches! Mais tout cela est oubli, tout cela s'est vanoui. Il me
semble que ces dix annes ont pass comme une heure, et je me retrouve
au lendemain de cette nuit terrible... cette nuit o elle est devenue sa
femme.

Ma haine a-t-elle diminu, s'est-elle amortie? Non, oh! non. Je la sens
vivace, jeune. Elle n'a pas grandi, elle ne le pouvait pas. En vrit,
je suis heureux de me retrouver face  face avec le pass. Je n'ai pas
faibli, et l'homme d'aujourd'hui est digne de venger les injures de
l'homme d'autrefois.

Quant  lui, je le retrouve aprs dix annes plus fort, plus vigoureux;
cette nature s'est panouie dans la vie; l'activit a aid  son double
dveloppement moral et physique. Il est vritablement beau, sa chevelure
noire s'est raye de quelques lignes d'argent... Il est revenu d'un long
voyage, il est devant moi, accoud sur une table. La lune claire en
plein son visage; il consulte et classe les notes recueillies; ses
traits sont calmes, nets, bien dessins. Jamais je ne l'ai si bien
regard... Il lve les yeux vers moi, il me sourit, puis il prend la
parole et m'explique ses plans, me raconte ses projets.

Ses projets! Va, parle, songe  l'avenir, songe aux annes qui vont
suivre... Tu ne vois pas, sur ta route heureuse, la pierre  laquelle
ton pied trbuchera; tu ne distingues pas la fosse bante dans laquelle
tu seras prcipit... par moi,  qui tu souris, que tu aimes, par moi,
qui te hais!...

Admirable chose, en vrit, que de savoir ainsi attacher un masque sur
son visage! Comment se peut-il faire que mon oeil ne trahisse pas la
pense intime de mon cerveau? que cet oeil soit calme alors que l'ide
bouillonne dans mon crne?

Trois mois! trois mois encore! et tout sera fini. L'chance fatale
approche. Le jour est fix o je te prsenterai la traite que j'ai tire
sur ta vie. Et il te faudra payer sans dlai, sans retard possible.




                                     XXXI


J'ai trouv le moyen, reste  prparer l'excution. J'ai bien raisonn.
Du reste, l'expiation ne sera pas au-dessous du crime. Elle sera
complte, odieuse, effroyable. Oh! je n'ai rien nglig, il souffrira
autant qu'il m'a fait souffrir... il mourra... mais comme je comprends
que meure l'ennemi. Il se verra, il se sentira mourir longuement. Ce ne
sera pas un passage brusque de la plnitude de l'existence  l'inanit
du nant, du jour splendide  la nuit muette.

Il mourra... Mais j'y songe, sa disparition n'tonnera-t-elle pas ses
amis, tous ceux qui s'intressent  lui?... j'ai dit sa disparition et
je me comprends. Il faut que je les prpare peu  peu  cette pense, il
faut que lui-mme me serve d'interprte auprs d'eux...

Comment agir? N'oublions pas ce dtail, un jour on le verra plein de
vie, plein de sant, souriant... _vivant_ pour tout dire, puis tout 
coup, il sera sous les yeux de tous  l'tat de cadavre, immobile,
insensible. La mort subite tonne toujours, il ne faut pas qu'elle
tonne...

Ah! j'ai trouv.




                                 XXXII


Cette nuit-l, Turnpike s'tait endormi d'un sommeil profond; nous
avions beaucoup march; j'avais mon projet, je voulais qu'il dormt
bien...

Il est l, dans la chambre attenante  la mienne... Minuit, il y a deux
heures qu'il n'a pas remu... rien  craindre. J'entr'ouvre sa porte,
doucement, oh! si doucement, que moi-mme je n'entends pas le bruit des
gonds qui roulent.

Rien!... le silence... J'ai l sous la main les fleurs les plus
odorantes, aux parfums les plus subtils; je les ai choisies moi-mme. Ma
main ne tremble pas. Je suis calme. Qu'est-ce que cela, auprs de ce que
je ferai dans trois mois? Jeu d'enfant. Je jette les fleurs sur le tapis
de sa chambre gerbe par gerbe... tout est bien ferm. J'y ai veill
moi-mme. Des fleurs, des fleurs encore! Je regarde par la porte
entr'ouverte l'amas parfum, qui s'lve, s'lve. Encore, encore. Il y
en a assez...

Puis je referme la porte, et debout, l'oreille colle au bois, j'coute.
Une heure se passe, dj il a remu plusieurs fois. Oh! si j'osais
regarder! Je retire la clef, le trou de la serrure me sert de point
d'observation... Il est tendu dans son lit. Une lampe accroche  son
chevet claire en plein son visage et sa poitrine... je vois le drap se
soulever sous l'oppression qui gonfle son sein... C'est bien cela, il
respire avec difficult. Ce sont les parfums qui montent  son cerveau.
Ses yeux se sont ouverts. Voit-il? Non, ils sont fixes, ils sont mornes.
Son front est horriblement ple... des gouttelettes de sueur le
mouillent et brillent sous la lueur de la lampe...

Tout  coup ses bras se tendent en avant, il se dresse sur son sant...
puis il retombe. Un ronflement sourd s'chappe de sa gorge, quelque
chose comme un rle.

Oh! sois tranquille, je ne veux pas que tu meures... Le poison, quel
enfantillage! Te tuer ainsi, ce serait te tuer par le bonheur, et je
veux que tu meures dans une affreuse torture...

Assez! assez! il ne bouge plus. Oh! si j'avais trop tard! s'il
m'chappait! Pense horrible! J'attire la porte vivement, insoucieux du
bruit. Il ne m'entend pas! Hors d'ici, fleurs maudites! Ah! cette
fentre! de l'air, de l'air!

Je me penche sur lui et je souffle sur son front. De l'eau. En voici. Je
suis sauv! il a tressailli!

Alors, j'ai russi!

--Qu'y a-t-il? me demande-t-il d'une voix faible. Je ne sais ce que
j'prouve...

--Mon ami, lui dis-je (oh! comme ma voix doit sonner sympathiquement 
son oreille), votre teint est livide. Qu'avez-vous? que ressentez-vous?

Il se dresse, me regarde:

--Mon cerveau est obstru, mes ides sont troubles... Ce sont tous les
symptmes de la congestion...

Le lendemain, on savait que Turnpike avait t frapp d'un coup de sang,
qu'il tait absolument rtabli...

Il a le cou si court, disaient les niais.

Et moi je murmurais:

--Je puis le tuer, maintenant.




                                    XXXIII


--coutez, me dit Turnpike, l'accident du mois dernier m'a caus
quelques inquitudes, non pour moi... car je ne crains pas la mort!...
Mais je ne considre rien comme aussi ridicule que de disparatre
brusquement, brutalement et de laisser toutes ses affaires en suspens.

--Que veux-tu dire?

--Voici. Si je mourais intestat, toute ma fortune, et elle est
considrable, tu le sais, retournerait  l'tat... Je n'ai pas
d'hritiers directs, et je ne connais aucun parent. Mais si je n'ai pas
vcu seul, si mon existence ne s'est pas coule dans l'isolement, aprs
le malheur terrible qui m'a frapp, c'est que j'avais auprs de moi un
ami sr, sincre, au dvouement infatigable... Cet ami, c'est toi.

--Ne mrites-tu pas d'tre aim! Et les douleurs qui t'ont accabl
t'ont rendu  mes yeux encore plus digne d'affection.

--Je sais que tu es bon, et que ton coeur est plein de dlicatesse...
Laisse-moi donc achever. Je n'ai point peur, tu le sais. J'admets
parfaitement que l'indisposition  laquelle je faisais allusion tout 
l'heure ait t tout  fait accidentelle. Cependant le propre de l'homme
vraiment fort est de ne jamais se laisser surprendre. J'ai donc rsolu
de faire mon testament.

--Ne parle point ainsi. Peux-tu bien, toi, heureux, riche, peux-tu bien
songer  la mort?

--Je ne songe pas  elle, mais il se pourrait qu'elle songet  moi,
reprit-il en souriant. Ma rsolution est d'ailleurs irrvocable et, pour
te le prouver, sache que je suis all hier chez mon agent d'affaires et
que j'ai dpos entre ses mains l'acte qui te constitue mon seul et
unique hritier...?  toi, aprs ma mort, tout ce que je possde, tout
sans exception, sans en distraire mme le portrait de la bien-aime...
Je veux qu'elle reste sous tes yeux et que, la regardant, tu te
souviennes des jours les plus heureux que ton ami Turnpike ait passs
sur cette terre...

Je protestai. Point n'est besoin de le dire. Pourquoi me tout donner, 
moi? tait-il sr que je n'en fusse pas indigne? Et puis, pouvais-je
bien accepter un don aussi considrable, qui semblerait un payement de
mon amiti?...

Il persista. Je n'en avais jamais dout. Ainsi l'homme qui allait
mourir par moi avait jusqu' la dernire minute une profonde confiance
en moi seul... et j'tais heureux d'avance en songeant  ce que serait
le rveil, lorsque me pressant  son chevet, je lui dirais: Tu m'aimes
et je te hais. Tu m'appelles ton ami et je suis ton assassin!

Nul ne saura jamais quelle pre jouissance j'ai ressentie dans ces
mille dtails, circonstances futiles en apparence, et qui semblent
aujourd'hui si insignifiantes...




                                   XXXIV


Est-ce que j'hsiterais au moment suprme? Mes nerfs seraient-ils moins
forts que ma volont? Non, cela n'est pas possible! Et cependant, si,
pour assouvir ma haine, je le tuais simplement, par ce poison qui est l
sous ma main...; que j'ajoute  la matire vnneuse plus ou moins
d'eau, et le problme est rsolu. Peu d'eau, et il meurt... il tombe
foudroy. Beaucoup d'eau... et je le tiens sous ma main de tortionnaire,
il est  moi me et corps... nul ne peut me l'arracher...

J'ai besoin de me recueillir. Le bourreau passe en prires la nuit qui
prcde l'excution... Je ne prie pas, moi, mais j'rige un autel sur
lequel, idole effroyable, je place mes souvenirs et ma haine, et dans
cette contemplation j'abme toutes les facults de mon me...

Allons!




                                    XXXV


C'est fait... la maison est pleine de cris, de gmissements et de
sanglots. Ils sont nombreux, les serviteurs. Et ils aimaient Turnpike.
mes basses et serviles qui n'ont jamais eu la force de har le
matre... sous ce prtexte qu'il tait bon...  chaque minute tinte la
cloche de la grille... Green-House est encombr de visiteurs... Chose
bizarre! Ces hommes ne sont pas des hypocrites. Non, la douleur qu'ils
ressentent est bien relle...

--Un caractre si lev! dit l'un.

--Une si grande intelligence! rpond l'autre.

--Et qui a rendu tant de services  la science...

--Mais de quoi est-il mort... si subitement?

--Une congestion crbrale, videmment...

--En effet, il y a trois mois dj...

Oui, il travaillait trop... la lame a us le fourreau. C'est une grande
perte.

Moi, je me suis assis au pied du lit o il est tendu. Son visage est
dcouvert, je le regarde... la mort a donn  ses traits la rigidit
marmorenne. La mort!... ce mot m'effraie. Est-ce que?... non, je suis
certain de ce que j'ai fait, je n'ai rien  craindre... et, pensant
cela, je couve des yeux ce corps qui m'appartient, ce corps dans lequel
ils croient qu'il n'y a plus d'me... car seul je sais...

Je suis seul en ce moment... voyons ses bras... ils ont la raideur
ttanique du cadavre... j'applique mon oreille sur sa poitrine. Oh! ce
coeur est bien immobile, pas le moindre tressautement...

On frappe. Entrez! C'est le mdecin. Je le reconnais, il est
expditif, c'est dj lui qui a constat le dcs de celle...  cette
seule pense, tout mon sang se porte  mon coeur, et je regarde le
cadavre... le cadavre de l'assassin. Car c'est lui qui l'a tue, comme
il m'avait tu moi-mme...

--Docteur, dis-je au mdecin, un triste soin vous amne encore dans
cette demeure.

--Oui, je me souviens, murmure-t-il en jetant sur le corps un coup
d'oeil distrait.

--La congestion ne pardonne pas, et mon pauvre ami...

Le mdecin prend un air entendu:

--Monsieur, l'afflux de sang dans un organe, sain d'ailleurs, provient
d'un trouble permanent ou momentan dans le centre d'impulsion
circulatoire. Les organes les plus vasculaires, tels que le poumon, la
rate, le foie, le cerveau, sont ceux dans lesquels on remarque le plus
souvent ce phnomne... Ici (et il se baisse sur le cadavre) la
congestion de sang a eu lieu dans l'encphale. C'est ce que nous
appelons apoplexie... Chez le sujet le temprament tait sanguin,
plthorique; la tte tait volumineuse, le col ouvert...

Je tire de ma poche une vingtaine de dollars en or. Il continue sans
paratre y prendre garde, de la mme voix monotone:

--L'excs des travaux intellectuels est aussi une cause dterminante de
l'apoplexie sanguine... Quoiqu'elle soit ordinairement soudaine, la
maladie est souvent annonce par des maux de tte, des blouissements...

Je lui glisse dans la main les vingt pices d'or; il prend un morceau
de papier, l'enflamme au feu d'une allumette, le fait ngligemment
passer sous les narines du cadavre.

--Hlas! lui dis-je, il n'y a aucun espoir?

Il me regarda d'un air tonn:

--Hlas! cher monsieur, aucun. La mort remonte dj  plus de douze
heures...

--En effet!

Et je le reconduis jusqu' la porte. Je lui serre la main. De par la
science Turnpike est mort.




                                   XXXVI


L'heure fatale a sonn. On a couch le cadavre dans sa bire, une bire
luxueuse, en vrit, et d'un travail admirable. Sa tte repose sur un
coussin de satin noir. Turnpike parat dormir.

Belle tte, dit un des hommes.

Puis ils ajustent le couvercle et serrent les vis qui l'adaptent au
corps du cercueil.

Ils se retirent en disant: Dans une heure.

Ils sont partis. J'coute  la porte si leurs pas s'loignent. Puis je
m'lance vers un petit meuble, j'ouvre un tiroir, je saisis un
tourne-vis, et rapidement je donne deux tours... le couvercle est soulev
d'un millimtre... Oh! d'un millimtre  peine. C'est assez... l'air
circulera.

Une heure aprs, dans la chapelle du parc, o se trouve un caveau
souterrain, le cercueil est plac auprs de celui qui renferme les
restes de la femme _qu'il a aime_.

Les nombreux amis s'loignent, aprs m'avoir serr la main en
m'adressant d'excellentes paroles de consolation...

Je suis seul... enfin! Je suis matre, je me sens grandir... toutes les
forces vitales se doublent en moi... Je vais me venger!




                                   XXXVII


Il y a six heures que le _cadavre_... a t renferm dans le caveau...
six heures! La crise a commenc il y a justement trente-deux heures...
Comme j'ai bien calcul! Il y a cette nuit mme dix ans que je pleurais
et me rongeais les poings. Au jour de l'chance, je suis venu... et je
vais tre pay... je tiens mon dbiteur et je serai crancier
impitoyable. Je jure que je ne lui ferai pas grce d'une obole.

Trente-deux heures. J'ai encore huit heures devant moi. La nuit est
venue, je me promne dans le parc, seul, bien seul. Tous les domestiques
sont congdis... je veux que personne ne puisse troubler notre lugubre
tte--tte.

Je rde comme un malfaiteur autour de la chapelle. Il est l, dans sa
mort profonde, ignorant et inconscient. Moi, je vis, mais que cette vie
est lente! Que je voudrais abrger ces instants, si longs au gr de mon
impatience!...

J'ai la cl. Oui. Mes outils sont l en un paquet bien ficel. Je n'ai
rien oubli. Combien de temps cela durera-t-il? Je ne sais pas. Mais peu
m'importe. J'ai amass dix annes de force pour ce moment suprme...

Et si cela n'tait pas! Si cette heure que j'appelle de toutes les voix
de ma haine ne m'apportait point ce que j'attends d'elle! Si ma science
du mal m'avait tromp! Si le poison... Oh! non! ce n'est point possible!
Je n'y veux point songer...

En vrit, je deviendrais fou, et me briserais la tte sur les
dalles...




                                     XXXVIII


Minuit... oui, douze! Je ne me suis pas tromp. Vite, plus vite... 
mon poste.

Me voici l'oreille colle  la porte de la chapelle,  demi courb. Oh!
comme j'coute! Comme j'aspire  ce premier son qui doit vibrer dans mon
me comme le premier signal de la vengeance!...

Rien!... rien encore; le vent dans les arbres. La lune s'est dgage
des nuages, et des ombres noires m'environnent, tranchant avec nettet
sur la lumire ple et blanche...




                                    XXXIX


Chut! oh! taisez-vous, murmures de la nuit! taisez-vous, bruissement
des tnbres...

coutez... _Ha!_... non, cet _Ha!_ n'est pas un cri ordinaire... non,
ce n'est pas la voix de la nuit... c'est sa voix...  lui...  lui! Cri
long, sombre, sourd, quelque chose comme la plainte du condamn au fond
de l'_in pace_... cri lugubre  toute autre oreille que la mienne, cri
joyeux pour moi...

J'ai bien entendu... Voil la troisime fois qu'il crie!

Oh! je le savais bien, lorsque je lui ai inocul le poison! Je savais
bien qu'il se rveillerait, mais trop tard, lorsque la science l'aurait
frapp de son verdict de mort, lorsque tous auraient pleur sur lui,
lorsque tous se seraient loigns, lorsqu'il m'appartiendrait tout
entier et  moi seul.

Ah! tu esprais _tre mort!_ Tu croyais que tout tait fini pour
toi!... Non, tu es vivant, bien vivant, et tu es enterr!...
comprends-tu?... tu es enterr vivant... seul, je le sais, je suis l
pour achever l'oeuvre. En ce moment tu t'veilles. L'engourdissement
serre encore ton cerveau; tu n'as pas encore compris, mais tu sens une
lourdeur insupportable peser sur tout ton tre... c'est la lourdeur du
linceul serr autour de toi. Tu as voulu l'carter de tes bras, dans un
mouvement convulsif, et tes mains se sont heurtes  quelque chose... ce
quelque chose, c'est le cercueil...

Tes yeux n'ont rencontr que l'obscurit, tu as lev la tte, et ton
front s'est heurt au couvercle de la bire... c'est alors que tu as
cri: Ha!

Ce _Ha!_ c'est la rvlation, c'est la lumire qui se fait, c'est le
frissonnement horrible dans tout ton tre... c'est cette pense qui te
cingle le cerveau comme un coup de fouet...

Enterr vivant!

... Et c'est le dbut de mon oeuvre sinistre.




                                      XL


Premier mouvement: La terreur, terreur effroyable, immense... tre
enterr vivant. Au rveil, comprendre cela et se dire: Je suis perdu: je
vais prir lentement, misrablement, dans des tortures indicibles,
paralys, touff... la faim va crisper mes entrailles... Se souvenir
que des tres, prcipitamment inhums, se sont rong les bras, et frmir
tout entier  cette hideuse pense...

Deuxime mouvement: La rsistance folle, irraisonne... la protestation
contre cette hideuse erreur... protestation de la pense, protestation
de la chair... se dbattre instinctivement, sans raisonner, chercher 
arracher le suaire,  briser le cercueil... Folie, impuissance.

Troisime mouvement: La prostration. Inutile de rsister. La tombe ne
rend pas sa proie... Ne pouvoir remuer... se sentir emprisonn,
incapable d'un effort violent... Alors retomber sur soi-mme et se dire:
C'est la fin! attendons!

Quatrime priode: L'espoir: Si je criais! La voix n'est pas
prisonnire... elle peut porter au dehors... au loin. Dans le parc, le
hasard peut amener quelqu'un... sinon tout de suite, dans une heure,
dans six heures... demain!

Et l'enterr crie. Sa voix porte, quoique le poids du couvercle touffe
son intensit: c'est une ululation longue, lugubre...

Sois tranquille! ta voix a t entendue... mais par nul autre que par
moi!... Je mets la clef dans la serrure... c'est une vieille porte de
fonte expose  la pluie,  l'humidit... la serrure est rouille et
rouills sont les gonds... Je tourne la clef bien lentement... je tiens
 ce que le fer grince. C'est la premire rponse  son appel... puis je
pousse la porte... lentement, toujours. Les gonds crient avec un
hurlement aigu.

Lui s'est tu. Il n'a pas cru d'abord que ce ft un _vrai_ son parvenant
 son oreille... si tt et si vite... au premier appel. Mais si! c'est
bien rel. C'est bien le bruit de la clef... c'est bien la porte qui
tourne.

Le mort n'ose pas crier encore... il retient son souffle! Puis
involontairement, quand il s'est bien persuad que le bruit n'tait pas
une illusion, un nouveau _Ha!_ s'chappe de sa poitrine...

Oh! comme le son s'est modifi! C'est un mot articul... Il a dit: 
moi! au secours!

Je n'ai rien rpondu... je l'coute. Et dans cette voix j'tudie les
modulations de sa pense... je me suis arrt tout  coup... j'ai
abandonn la porte. Aucun bruit! Lui crie plus fort:  moi!  moi!

Mme silence. J'ai produit l'effet dsir. De ce premier espoir, il va
retomber dans les profondeurs du dsespoir muet... et, tranquille, je
tire la porte  moi, je mets la clef dans ma poche... et je me donne une
heure pour faire le tour du parc.

Dans une heure, je reviendrai!




                                    XLI


L'heure est coule... j'approche du mausole sur la pointe des
pieds... si lgrement que le sable mme ne craque pas. Je me penche en
avant. Que _fait-il_ maintenant? Que pense-t-il?... Pas un bruit, pas un
souffle. S'il s'tait chapp? Non, la porte est bien close, la serrure
intacte. Il est l! Mais s'il tait mort! Si l'horrible ralit l'avait
tout  coup cras comme un poids trop lourd!...

Je ne puis rester dans cette perplexit... De la clef, je frappe sur la
porte, qui rend un son clatant... trois fois, pour qu'il soit bien
prouv que ce heurt n'est pas l'effet du hasard. Puis j'coute...
videmment il a d tressaillir...

Trois fois encore! Ah! il a entendu! Il a cri d'une voix forte, comme
si dans cet appel il avait concentr tout ce qui lui reste de vitalit
et d'nergie... Il est vivant bien vivant, toujours.

Je rouvre la porte qui grince; mais, cette fois, je ne m'arrte pas.
J'entre rsolument et d'un pas sonore dans la chapelle...




                                    XLII


videmment, dans l'horrible situation o il se trouve, nul bruit ne
peut tre plus suave  l'oreille que celui d'un pas humain... Aussi, ne
serai-je pas si cruel que de le priver immdiatement de cette
jouissance.

La bire est l, devant moi, au milieu du caveau... Un espace libre
rgne alentour... et je marche, je marche, frappant du talon la dalle
qui rsonne. Je me suis ordonn de faire douze tours, je les ferai, mais
sans prcipitation. Je veux qu'il compte les pas, un  un. Comme cela
doit lui paratre trange! ce pas qui ne vient de nulle part et ne va
pas vers lui, et qui cependant retentit bien rellement... qui provient
certainement du fait d'un tre vivant; ce pas qui tourne, tourne
toujours gal. Ne s'arrtera-t-il jamais? L'homme peut-il ne pas avoir
vu le cercueil, peut-il ne pas avoir entendu les cris? Ce n'est pas
possible... Toutes ces penses doivent bouillonner dans son cerveau,
oppress par la nuit du tombeau. Et comme il ne comprend pas, il crie.
Mais, dans cette explosion atroce du dsespoir, le cri est rauque...
comme le rle d'un catarrheux.

Je marche encore... cette monotonie doit tre sinistre.

Ah! il s'impatiente. Voil que ses cris deviennent plus prcipits. Il
veut tre fix, cette incertitude est plus terrible que la ralit...
Pas si vite! Je m'arrte brusquement en retenant mon souffle, je
m'assieds sur une pierre devant le cercueil, immobile, silencieux. Je
l'entends qui se tord dans sa bote spulcrale, il cherche  se
raccrocher  ce dernier espoir... il a entendu quelqu'un. Il n'a pas
entendu la porte se refermer. Donc, le _sauveur_ est proche.

Moi, je comprends cette torture... et je ne bouge point.




                                   XLIII


Il me vient d'horribles imaginations... Quelle force me donnent ces dix
annes d'attente! Tandis qu'il est l, dans cette bote carre, tandis
que tout son tre se contracte dans des convulsions hideuses, je suis l
et je songe aux _niches_ que je puis lui jouer... je joue avec cette
effroyable situation. Combien de temps durera-t-elle? Combien de temps
rsistera-t-il  cette torture?... Quoi qu'il en soit, je ne ferai rien
pour hter le dnouement...

Alternative terrible d'espoir et de dsesprance.  chacun de mes
mouvements, toutes les fois qu'un bruit frappe son oreille, il suppose
que le salut est proche... et j'emploie le mme moyen _qui ne s'use
point_. Aprs le bruit, le silence prolong, complet, sinistre... Un
moment j'ai jet sur le sol du caveau les instruments de fer dont je me
suis muni. L il ne peut plus douter; videmment la bire va s'ouvrir,
c'est la libert... c'est la vie!

En effet, il doit le croire. J'ai mis le tourne-vis dans les vis qui
retiennent le couvercle, je les ai serres, puis desserres. Le
couvercle se soulve et s'abaisse comme la poitrine d'un homme qui
respire... Tantt par l'_entr'ouverture_, sa voix me parvient claire et
nette... puis les vis se serrent, les ais se rapprochent comme une
mchoire qui se ferme, et je n'entends plus qu'un murmure touff; ou
bien, le couvercle semble devoir cder sous le moindre effort... il
s'arcboute au fond de son cercueil, et appuy sur les coudes, il pousse
avec ses mains la planche qui suit _un peu_ l'impulsion. Mais l'effort
est vain... le bois rsiste. Ses mains glissent sur la surface polie du
chne... et voil qu'il passe dans la fissure ses doigts crisps et
envelopps du suaire blanc...

En me penchant, je puis apercevoir son visage hideux, contract, pli,
creus, convuls... Oui, sa souffrance est horrible!

Un instant je passe entre les ais un ciseau, et je donne une pese...
le bois craque. videmment, se dit-il, le bois va se briser, se dsunir,
le cercueil va s'ouvrir... Non, j'ai mesur mon effort... et le bois est
solide.

Souffre, souffre, misrable! Qu'as-tu dit? J'ai faim! Ah! le monstre
torture tes entrailles maintenant... Il devient fou. Les dents grincent,
sa poitrine laisse chapper des cris rauques et sans suite qui
voudraient tre des mots...

Allons! il faut en finir.

--Turnpike, dis-je  haute voix.

Il se tait. Il croit avoir mal entendu.

--Turnpike?

Il a frissonn. Mais oui, il a bien reconnu la voix d'un ami...

--Sauv! sauv! Vite, vite, mon bon Simpson... ouvre, ouvre cette bote
infme... J'touffe, je meurs... Oh! si tu n'tais pas venu? Hte-toi,
hte-toi donc!

--Pauvre ami! Comment! tu es enterr vivant! Ah! l'horrible chose!

--Ne parle pas... mais fais vite! Dj la mort... une mort
effrayante... me saisit  la gorge!... Il doit y avoir des instruments,
l, sur les dalles,  ct de toi! Vite... vite!

--Des instruments! mais je n'en vois pas! je ne puis ouvrir la bire!

--Tu ne peux pas... Oh! ce n'est pas possible! Cherche, l,  tes
pieds!

--Oui, oui, tu as raison... Voici le tourne-vis.

--Vite! vite!... Mais tu ne te htes pas... Voyons, je t'ai laiss
toute ma fortune... Si tu te htes, je t'en donne la moiti... de mon
vivant!

--Ah! ah! excellent ami!

 ce moment,  cette suprme insulte, la fureur s'empare de moi; je
m'lance sur la bire, je m'y accroupis... Je place l'instrument dans
les pas de vis, et je commence  serrer... mais lentement, bien
lentement...

Il s'en aperoit. Sa voix parvient encore  mon oreille.

--Tu te trompes! Pas dans ce sens-l! Tu fermes... je suffoque.

Le couvercle s'abaisse lentement et je m'crie:

--Et tu vas mourir! comprends-tu? mourir... tu par moi, tortur,
puni... Ah! tu m'as vol toute ma vie, tu as bris tout mon bonheur...
et tu comptes sur ma piti... En vrit, c'est  n'y pas croire!

Il pousse un dernier rle... le dernier que j'entendrai. Les vis se
serrent... les deux lignes se rejoignent hermtiquement, j'entends
encore le tressaillement convulsif de ce corps qui se dbat sous la
suprme treinte de la mort, tressaillement dont le contrecoup frappe
mes genoux et dont je ris... sur ma parole...

Puis plus rien... un frissonnement... et l'immobilit...

Je me relve... c'est la fin. Je sors de la chapelle, je referme la
porte dont la serrure grince et dont les gonds hurlent... Je suis veng!

.....................................................................

Il y a vingt ans de cela. Je meurs content... J'ai gard ce souvenir de
vengeance comme l'avare garde son trsor. Je ddie ce rcit  mes
hritiers.

             _Ainsi finit le testament d'Arthur Simpson_.




                                   XLIV


Les hritiers sont ples, atterrs.

Georgy Simpson n'entend plus, ses bras pendent le long de son corps.
Master Julius Tiresome, cordonnier, a les yeux ferms; il est
insensible, sans mouvement. Smithlake regarde devant lui d'un air
hbt. Steney soutient miss Stroke qui s'est vanouie...

--Et, dit Thomas Eater, solicitor, comme on ne peut hriter de l'homme
que l'on a assassin, Arthur Simpson n'tant pas l'hritier lgal de
Turnpike, la fortune de ce dernier revient  ses hritiers naturels, ou,
 leur dfaut,  l'tat.

Les hritiers entendent cela, c'est le dernier coup. Pris de vertige,
ils se prcipitent vers la porte et roulent  travers l'escalier, se
heurtant et se bousculant... Tiresome pousse Georgy qui entrane miss
Stroke revenue  elle. Steney bouscule Smithlake qui trbuche...

Et le solicitor referme soigneusement le manuscrit qui sera transmis aux
autorits comptentes...

FIN DU TESTAMENT




TABLE DES MATIRES


LA CHAMBRE D'HTEL
LA PEUR
LE TESTAMENT.


                 FIN DU TOME DEUXIME DES HISTOIRES INCROYABLES





                                COLLECTION
                            LECTURES POUR TOUS
                           AVENTURES ET VOYAGES

                Liste des volumes composant cette Collection


1. _Terres de glace et terres de feu_, par J. LERMINA, 3 vol.

2. _La Reine des lacs_, par le capitaine MAYNE REID, traduit pour la
premire fois par E. MOUREAUX, 2 vol.

3. _Le Mousse de l'amiral Courbet_, rcit dramatique, dsopilant et
pourtant vridique, 2 vol.

4. _La Fille du rgisseur_, par ROBIN GRAY, traduit par M. GAUTHIER, 2
vol.

5. _Les Tribulations d'un docteur en droit dans l'Amrique du Sud_, par
FLIX ROCROY, 1 vol.

6. _La Bataille de Strasbourg_, par J. LERMINA, 2 vol.

7. _Au pays des dollars_, par le Dr MARIUS BERNARD, 2 vol.

8. _La Prise de Londres au XXe sicle_, par P. FERROL, 2 vol.

9. _Ralph le Rouge, aventures d'un Parisien en Floride_, par J. LERMINA,
2 vol.

10. _Autour du lac Tchad_, par Mme MARIA DE GROOTE, 2 vol.

11. _Belle Sauvage_, par Ch. SIMOND, 2 vol.

12. _Histoires incroyables_, par J. LERMINA, 2 vol.

13. _Les Drames de Constantinople_, par VOGHI AGHA, 2 vol.

14. _Au del de l'Atlantique_, par le Dr MARIUS BERNARD, 2 vol.

15. _Charletto_, par G.-V. LENNEP, 1 vol.

16. _Un hros de seize ans_, par Ch. SIMOND, 3 vol.

17. _L'Oncle Cabassol_, par L. HUARD, 4 vol.

18. _Comment nous avons pris le Dahomey_, par un MARSEILLAIS, 1 vol.

19. _Le Secret de l'alchimiste_, par Ch. SIMOND, 2 vol.

20. _Tout seul_, par E. CADOL, 2 vol.

21. _Les Aventures de Bonaventure Marjolin_, par E. FORCADE et L.
GARDETTE, 1 vol.

22. _L'Ile de Corail_, par PIERRE DURANDAL, 1 vol.


CHAQUE VOLUME BROCH: 75 CENTIMES, FRANCO PAR POSTE: 1 FRANC


_______________________________________
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End of Project Gutenberg's Histoires incroyables, Tome II, by Jules Lermina

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES INCROYABLES, TOME II ***

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Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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