The Project Gutenberg EBook of Trolus et Cressida, by William Shakespeare

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Trolus et Cressida

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: May 4, 2006 [EBook #18313]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TROLUS ET CRESSIDA ***




Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica))







  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 4

    Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira.
    Le conte d'hiver.--Trolus et Cressida.

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1863


    ==========================================================




                         TROLUS ET CRESSIDA

                              TRAGDIE



                               NOTICE
                                SUR
                         TROLUS ET CRESSIDA


Si, dans _Trolus et Cressida_, le pote traite un peu lestement les
hros de l'_Iliade_, si ces grands noms lui ont si peu impos qu'il est
douteux que cette composition dramatique ne soit pas une parodie, ne
croyons pas que Shakspeare ait blasphm contre la divinit d'Homre;
rappelons-nous que nos anciens romanciers avaient fait des demi-dieux
et des hros de l'antiquit de vritables chevaliers errants, et
qu'Hercule, Thse, Jason, Achille, conservaient, pendant dix gros
volumes, les mmes moeurs que les Lancelot, les Roland, les Olivier, et
d'autres paladins chrtiens.

C'est  Chaucer que Shakspeare nous semble en grande partie redevable de
l'ide de _Trolus et Cressida_; mais les grands traits avec lesquels
il dessine les caractres de ses autres hros, Hector, Achille, Ajax,
Diomde, Agamemnon, Nestor, le lche et satirique Thersite, l'amiti
d'Achille et de Patrocle, l'loquence d'Ulysse, que la Minerve d'Homre
n'et pas si bien inspir; enfin, quelques traits historiques qu'on ne
trouve ni dans Chaucer, ni dans Caxton, ni dans aucun des romanciers du
moyen ge, font conjecturer que Shakspeare aurait bien pu connatre par
la traduction quelques livres de l'_Iliade_.

Quoi qu'il en soit, jamais Shakspeare ne s'est moins occup de l'effet
thtral que dans cette pice. Nous passons en revue avec lui tous ces
hros, que nos souvenirs classiques nous rendent sacrs, sans pouvoir
rsister  la tentation de les trouver parfois ridicules, et cependant
naturels.

Hector, qui parat d'abord digne de concentrer sur lui tout l'intrt,
parce qu'il est reprsent comme le plus aimable, nous surprend tout 
coup en refusant de se battre avec Ajax, parce qu'il est son cousin.
On ne pardonnerait point  Shakspeare cette excuse, s'il ne faisait en
quelque sorte rparation d'honneur  ce hros en le faisant prir d'une
mort sublime.

Ajax est un des caractres les plus originaux de la pice, et s'accorde
assez bien avec celui de l'_Iliade_. Il forme avec Achille un
contraste habilement mnag. On trouverait encore de nos jours  faire
l'application de son portrait tel que l'esquisse Alexandre.

Achille est bien aussi l'Achille de l'_Iliade_; mais il se dshonore en
excitant les bouffonneries de Patrocle et la mchancet de Thersite; et
il y a quelque chose de rvoltant dans la froide frocit avec laquelle
il gorge Hector.

Le vieux roi de Pylos ne parat que pour nous montrer sa barbe blanche
et recevoir les compliments d'Ulysse. Celui-ci possde  lui seul
l'loquence et la raison de la pice; mais il faut bien que ses discours
soient sublimes, car il ne fait que des discours. Les autres hros de
Troie et du camp des Grecs jouent un rle encore moins important, et
pour la prise de Troie, et pour l'intrigue des deux amants.

Trolus lui-mme a pour caractre de n'en point avoir. Sa patience nous
fait sourire; on a peine  croire  ses emportements qui, du reste,
comme l'observe Schlegel, ne font mal  personne. Mais les caractres
de Cressida et de Pandarus sont frappants de vrit et d'originalit; le
nom de celui-ci est devenu dans la langue anglaise un mot honnte pour
exprimer un mtier qui ne l'est gure, et qui n'a point d'quivalent
dans la ntre; car le _Bonneau_ de _la Pucelle_ de Voltaire n'est pas
encore proverbial parmi nous.

Cressida nous amuse par son tourderie; elle devient amoureuse de
Trolus par dsoeuvrement, et le quitte par pure lgret. Sa passion
pour Diomde n'est pas plus srieuse que la premire; un troisime
galant n'aurait qu' s'offrir pour le supplanter aussi facilement que
l'a t Trolus.

On peut lui appliquer le vers de lord Byron:

  _Thou art not false, but thou art fickle_.
  Tu n'es point perfide, tu n'es que lgre.

Si cette pice n'est pas une des plus morales et des plus fortement
conues de Shakspeare, elle n'est pas une des moins amusantes et des
moins instructives. Naturellement, Shakspeare ne se passionne pour aucun
de ses personnages; nulle part, peut-tre, il n'est entirement srieux
ou entirement comique; mais c'est ici surtout qu'il s'est fait un jeu
du caprice de ses ides, et qu'il semble avoir voulu donner un double
sens  sa composition.

Johnson observe que le style de Shakspeare, dans _Trolus et Cressida_,
est plus correct que dans la plupart de ses pices; on doit y remarquer
aussi une foule d'observations politiques et morales, cachet d'un gnie
suprieur.

Dryden a refait cette tragdie avec des changements. Il a donn au
fond une nouvelle forme; il a omis quelques personnages, et ajout
Andromaque: en gnral, il y a plus d'ordre et de liaison dans ses
scnes, et quelques-unes sont neuves et du plus bel effet.

Selon Malone, Shakspeare aurait compos _Trolus et Cressida_ en
1602[1].

[Note 1: _Trolus and Cressida, or Truth found too late_ (ou la
_Vrit connue trop tard)._ London, 1679.]



TROLUS ET CRESSIDA

TRAGDIE



  PERSONNAGES

  PRIAM, roi de Troie.
  HECTOR,     )
  TROLUS,    )
  PARIS,      )  ses fils.
  DIPHOBE,   )
  HLNUS,    )

  NE,       )
  ANTNOR,    )  chefs troyens.

  PANDARE, oncle de Cressida.
  CALCHAS, prtre troyen du parti des Grecs.
  MARGARLON, fils naturel de Priam.
  AGAMEMNON, gnral des Grecs.
  MNLAS, son frre.

  ACHILLE,    )
  AJAX,       )
  ULYSSE,     )   chefs des Grecs.
  NESTOR,     )
  DIOMDE,    )
  PATROCLE,   )

  THERSITE, Grec difforme et lche.
  ALEXANDRE, serviteur de Cressida.
  UN SERVITEUR DE TROLUS.
  UN SERVITEUR DE PARIS.
  UN SERVITEUR DE DIOMDE.
  HLNE, femme de Mnlas.
  ANDROMAQUE, femme d'Hector.
  CASSANDRE, fille de Priam, proph.
  CRESSIDA, fille de Calchas.--SOLDATS GRECS ET TROYENS, etc.

La scne est tantt dans Troie, et tantt dans le camp des Grecs.




                              PROLOGUE.


Troie est le lieu de la scne. Des les de la Grce, une foule de
princes enflamms d'orgueil et de courroux ont envoy au port d'Athnes
leurs vaisseaux chargs de combattants et des apprts d'une guerre
cruelle. Soixante-neuf chefs, rois couronns d'autant de petits empires,
sont sortis de la baie athnienne et ont vogu vers la Phrygie, tous
lis par le voeu solennel de saccager Troie. Dans ses fortes murailles,
Hlne, l'pouse du roi Mnlas, dort en paix dans les bras de son
ravisseur Pris; et voil la cause de cette grande querelle. Les Grecs
abordent  Tndos, et l leurs vaisseaux vomissent de leurs larges
flancs sur le rivage tout l'appareil de la guerre. Dj les Grecs,
pleins d'ardeur et fiers de leurs forces encore entires, plantent leurs
tentes guerrires sur les plaines de Dardanie. Les six portes de la cit
de Priam, la porte Dardanienne, la Thymbrienne, l'Ilias, la Chtas, la
Troyenne et l'Antnoride, avec leurs lourds verroux et leurs barres de
fer, enferment et dfendent les enfants de Troie.--Maintenant l'attente
agite les esprits inquiets dans l'un et l'autre parti; Grecs et Troyens
sont disposs  livrer tout aux hasards de la fortune:--Et moi je viens
ici comme un Prologue arm;--mais non pas pour vous faire un dfi dans
la confiance que m'inspire la plume de l'auteur, ou le jeu des acteurs,
mais simplement pour offrir le costume assorti au sujet, et pour vous
dire, spectateurs bnvoles, que notre pice, franchissant tout l'espace
antrieur et les premiers germes de cette querelle, court se placer au
milieu mme des vnements, pour se replier ensuite sur tout ce qui peut
entrer et s'arranger dans un plan. Approuvez ou blmez, faites  votre
gr; maintenant, bonne ou mauvaise fortune, c'est la chance de la
guerre.




                             ACTE PREMIER


SCNE I

La scne est devant le palais de Priam.

_Entrent_ TROLUS _arm et_ PANDARE.


TROLUS.--Appelez mon varlet[2]; je veux me dsarmer. Eh! pourquoi
ferais-je la guerre hors des murs de Troie, lorsque j'ai  soutenir de
si cruels combats ici dans mon sein? Que le Troyen qui est matre de son
coeur aille au champ de bataille: le coeur de Trolus, hlas! n'est plus
 lui.

[Note 2: Ci-gt Hakin et son varlet Tout darm et tout dfaict Avec
son espe et sa loche.]

PANDARE.--N'y a-t-il point de remde  toutes ces plaintes?

TROLUS.--Les Grecs sont forts, habiles autant que forts, fiers autant
qu'habiles, et vaillants autant que fiers. Mais moi, je suis plus faible
que les pleurs d'une femme, plus paisible que le sommeil, plus crdule
que l'ignorance. Je suis moins brave qu'une jeune fille pendant la nuit,
et plus novice que l'enfance sans exprience.

PANDARE.--Allons! je vous en ai assez dit l-dessus: quant  moi, je
ne m'en mlerai plus. Celui qui veut faire un gteau du froment doit
attendre la mouture.

TROLUS.--Ne l'ai-je pas attendu?

PANDARE.--Oui, la mouture; mais il faut attendre le blutage.

TROLUS.--N'ai-je pas attendu?

PANDARE.--Oui, le blutage: mais il vous faut attendre la levure.

TROLUS.--Je l'ai attendue aussi.

PANDARE.--Oui, la levure: mais ce n'est pas tout, il faut encore ptrir,
faire le gteau, chauffer le four, cuire; et il faut bien attendre
encore que le gteau se refroidisse, ou vous risquez de vous brler les
lvres.

TROLUS.--La patience elle-mme, toute desse qu'elle est, supporte la
souffrance moins paisiblement que moi. Je m'assieds  la table royale
de Priam, et lorsque la belle Cressida vient s'offrir  ma pense,--que
dis-je, tratre, quand elle vient?--Quand en est-elle jamais absente?

PANDARE.--Eh bien! elle tait plus belle hier au soir que je ne l'ai
jamais vue, ni elle ni aucune autre femme.

TROLUS.--J'en tais  vous dire...--Quand mon coeur, comme ouvert
par un violent soupir, tait prt  se fendre en deux; dans la crainte
qu'Hector, ou mon pre, ne me surprissent, j'ai enseveli ce soupir dans
le pli d'un sourire, comme le soleil lorsqu'il claire un orage: mais
le chagrin, que voile une gaiet apparente, est comme une joie que le
destin change en une tristesse soudaine.

PANDARE.--Si ses cheveux n'taient pas d'une nuance plus fonce que ceux
d'Hlne, allons, il n'y aurait pas plus de comparaison  faire entre
ces deux femmes... mais, quant  moi, elle est ma parente: je ne
voudrais pas, comme on dit, trop la vanter.--Mais je voudrais que
quelqu'un l'et entendue parler hier, comme je l'ai entendue, moi... Je
ne veux pas dprcier l'esprit de votre soeur Cassandre.--Mais...

TROLUS.--O Pandare, je vous le dclare... Pandare, quand je vous dis
que l sont ensevelies toutes mes esprances, ne me rpliquez pas, pour
me dire  combien de brasses de profondeur elles sont plonges. Je vous
dis que je suis fou d'amour pour Cressida; vous me rpondez qu'elle est
belle, vous versez dans la plaie ouverte de mon coeur tout le charme de
ses yeux, de sa chevelure, de ses joues, de son port, de sa voix. Vous
parlez de sa main! auprs de laquelle toutes les blancheurs sont de
l'encre qui trahit elle-mme sa noirceur; auprs de la douceur de
son toucher, le duvet du cygne mme est rude, et la sensation la plus
exquise est grossire comme la main du laboureur.--Voil ce que vous me
dites. Et tout ce que vous me dites est la vrit, comme lorsque je dis
que je l'aime.--Mais en me parlant ainsi, au lieu de baume et d'huile,
vous plongez dans chaque blessure que m'a faite l'amour le couteau qui
les a ouvertes.

PANDARE.--Je ne dis que la vrit.

TROLUS.--Vous n'en dites pas encore assez.

PANDARE.--Ma foi, je ne veux plus m'en mler: qu'elle soit ce qu'elle
voudra; si elle est belle, tant mieux pour elle; si elle ne l'est pas,
elle a le remde dans ses propres mains.

TROLUS.--Bon Pandare! eh bien! Pandare?

PANDARE.--J'en suis pour mes peines: je suis mal vu d'elle et mal vu de
vous: je me suis ml de ngocier entre vous deux, mais on me sait fort
peu gr de mes soins.

TROLUS.--Quoi! seriez-vous fch, Pandare? Le seriez-vous contre moi?

PANDARE.--Parce qu'elle est ma parente, elle n'est pas aussi belle
qu'Hlne. Si elle n'tait pas ma parente, elle serait aussi belle le
vendredi qu'Hlne le dimanche. Mais qu'est-ce que cela me fait  moi?
Ft-elle noire comme un ngre, peu importe: cela m'est bien gal.

TROLUS.--Est-ce que je dis qu'elle n'est pas belle?

PANDARE.--Peu importe que vous le disiez ou que vous ne le disiez pas;
c'est une sotte de rester ici sans son pre, qu'elle aille trouver les
Grecs; et je le lui dirai, la premire fois que je la verrai; pour ce
qui est de moi, c'est fini, je ne m'en mlerai plus.

TROLUS.--Pandare...

PANDARE.--Non, jamais.

TROLUS.--Mon cher Pandare...

PANDARE.--Je vous en prie, ne m'en parlez plus, je veux tout laisser l,
comme je l'ai trouv; et tout est fini.

(Pandare sort.)

(Bruit de guerre.)

TROLUS.--Silence, odieuses clameurs! silence, rudes sons! insenss des
deux partis! Il faut bien qu'Hlne soit belle, puisque vous la fardez
tous les jours de votre sang. Moi, je ne puis combattre pour un pareil
sujet: il est trop chtif pour mon pe. Mais Pandare... O dieux, comme
vous me tourmentez! Je ne puis arriver  Cressida que par Pandare; et il
est aussi difficile de l'engager  lui faire la cour pour moi, qu'elle
est obstine dans sa vertu contre toute sollicitation. Au nom de ton
amour pour ta Daphn, dis-moi, Apollon, ce qu'est Cressida, ce qu'est
Pandare, et ce que je suis. Le lit de cette belle est l'Inde: elle est
la perle qui y repose; je vois l'errant et vaste Ocan, dans l'espace
qui est entre Ilion et le lieu de sa demeure: moi, je suis le marchand,
et ce Pandare, qui vogue de l'un  l'autre bord, est ma douteuse
esprance; mon remorqueur et mon vaisseau.

(Bruit de guerre. Entre ne.)

NE.--Quoi donc, prince Trolus! pourquoi n'tes-vous pas sur le champ
de bataille?

TROLUS.--Parce que je n'y suis pas; cette rponse de femme est 
propos, car c'est pour une femme que l'on sort de ces murs. Quelles
nouvelles, aujourd'hui, ne, du champ de bataille?

NE.--Que Pris est rentr bless dans la ville.

TROLUS.--Par qui, ne?

NE.--Par Mnlas, Trolus.

TROLUS.--Que le sang de Pris coule: c'est une blessure  ddaigner.
Pris a t perc par la corne de Mnlas.

NE.--coutez, quelle belle chasse on donne aujourd'hui hors de la
ville!

TROLUS.--Il y en aurait une plus belle dans la ville si _vouloir_ tait
_pouvoir_.--Mais allons  la chasse de la plaine!--Vous y rendez-vous?

NE.--En toute hte.

TROLUS.--Venez, allons-y ensemble.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une rue de Troie.

_Entrent_ CRESSIDA et ALEXANDRE[3].

[Note 3: Alexandre est ici un valet, ce n'est pas Alexandre Pris,
il est vrai que Pandare va tout  l'heure lui dire bonjour, mais les
gens comme Pandare sont les plus affables du monde.]


CRESSIDA.--Qui taient celles qui viennent de passer prs de nous?

ALEXANDRE.--La reine Hcube et Hlne.

CRESSIDA.--Et o vont-elles?

ALEXANDRE.--Elles vont voir la bataille, de la tour de l'Orient, dont la
hauteur commande en souveraine toute la valle; Hector, dont la patience
est inbranlable, comme la vertu mme, tait mu aujourd'hui. Il a
grond Andromaque et frapp son cuyer; et comme s'il tait question
d'conomie de mnage dans la guerre, il s'est lev avant le soleil pour
s'armer  la lgre et se rendre sur le champ de bataille dont chaque
fleur pleurait, comme si elle pressentait prophtiquement les effets du
courroux d'Hector.

CRESSIDA.--Et quel tait le sujet de sa colre?

ALEXANDRE.--Voici le bruit qui s'est rpandu. Il y a, dit-on, parmi les
Grecs, un hros du sang troyen, neveu d'Hector: on le nomme Ajax.

CRESSIDA.--Fort bien; et que dit-on de lui?

ALEXANDRE.--On dit que c'est un homme _perse_, et qui se tient tout
seul[4].

[Note 4: _Stands alone, stat solus_, prominent; _to stand_ veut
dire aussi se tenir debout, de l l'quivoque.]

CRESSIDA.--On en peut dire autant de tous les hommes,  moins qu'ils ne
soient ivres, malades, ou sans jambes.

ALEXANDRE.--Cet homme, madame, a vol  plusieurs animaux leurs qualits
distinctives. Il est aussi vaillant que le lion, aussi grossier que
l'ours, aussi lent que l'lphant: c'est un homme en qui la nature a
tellement accumul les humeurs diverses, qu'en lui la valeur se mle 
la folie, et que la folie est assaisonne de prudence: il n'y a pas un
homme qui ait une vertu dont il n'ait une tincelle, un dfaut dont
il n'ait quelque teinte. Il est mlancolique sans sujet et gai 
rebrousse-poil. Il a des jointures pour tous ses membres; mais tout en
lui est si dmanch, que c'est un Briare goutteux avec cent bras dont
il ne peut faire usage, un Argus aveugle avec cent yeux dont il ne voit
pas clair.

CRESSIDA.--Mais comment cet homme, qui me fait sourire, peut-il exciter
le courroux d'Hector?

ALEXANDRE.--On dit qu'il a lutt hier avec Hector dans le combat et
qu'il l'a terrass. Furieux et honteux depuis cet affront, Hector n'en a
ni mang ni dormi.

(Entre Pandare.)

CRESSIDA.--_Qui_ vient  nous?

ALEXANDRE.--Madame, c'est votre oncle Pandare.

CRESSIDA.--Hector est un brave guerrier.

ALEXANDRE.--Autant qu'homme au monde, madame.

PANDARE.--Que dites-vous l? que dites-vous l?

CRESSIDA.--Bonjour, mon oncle Pandare.

PANDARE.--Bonjour, ma nice Cressida. De quoi parlez-vous?--Ah! bonjour,
Alexandre.--Eh bien! ma nice, comment vous portez-vous? Depuis quand
tes-vous  Ilion[5]?

[Note 5: Ilion tait le palais de Troie.]

CRESSIDA.--Depuis ce matin, mon oncle.

PANDARE.--De quoi parliez-vous quand je suis arriv?--Hector tait-il
arm et sorti avant que vous vinssiez  Ilion? Hlne n'tait pas leve?
n'est-ce pas?

CRESSIDA.--Hector tait parti; mais Hlne n'tait pas encore leve.

PANDARE.--Oui, Hector a t bien matinal.

CRESSIDA.--C'tait de lui que nous causions, et de sa colre.

PANDARE.--Est-ce qu'il tait en colre?

CRESSIDA.--Il le dit, lui.

PANDARE.--Oui, cela est vrai. J'en sais aussi la cause; il en couchera
par terre aujourd'hui, je peux le leur promettre; et il y a aussi
Trolus qui ne le suivra pas de loin: qu'ils prennent garde  Trolus;
je peux leur dire cela aussi.

CRESSIDA.--Quoi! est-ce qu'il est en colre aussi?

PANDARE.--Qui, Trolus? Trolus est le plus brave des deux.

CRESSIDA.--O Jupiter, il n'y a pas de comparaison.

PANDARE.--Comment! pas de comparaison entre Trolus et Hector?
Reconnatriez-vous un homme si vous le voyiez?

CRESSIDA.--Oui, si je l'avais jamais vu auparavant et si je le
connaissais.

PANDARE.--Eh bien! je dis que Trolus est Trolus.

CRESSIDA.--Oh! vous dites comme moi; car je suis sre qu'il n'est pas
Hector.

PANDARE.--Non; et Hector n'est pas Trolus,  quelques gards.

CRESSIDA.--Cela est exactement vrai de tous deux: il est lui-mme, et
pas un autre.

PANDARE.--Lui-mme? Hlas! le pauvre Trolus! je voudrais bien qu'il le
ft.

CRESSIDA.--Il l'est aussi.

PANDARE.--S'il l'est, je veux aller nu-pieds jusqu' l'Inde.

CRESSIDA.--Il n'est pas Hector.

PANDARE.--Lui-mme? Oh! non, il n'est pas lui-mme.--Plt au ciel qu'il
ft lui-mme! Allons, les dieux sont au-dessus de nous; le temps amne
les biens ou finit les maux. Allons, Trolus, allons... je voudrais que
mon coeur ft dans son sein!--Non, Hector ne vaut pas mieux que Trolus.

CRESSIDA.--Pardonnez-moi.

PANDARE.--Il est plus g.

CRESSIDA.--Pardonnez-moi, pardonnez-moi.

PANDARE.--L'autre n'est pas encore parvenu  son ge; vous m'en direz
des nouvelles quand il y sera venu: Hector n'aura jamais son esprit de
toute l'anne.

CRESSIDA.--Il n'en aura pas besoin s'il a le sien.

PANDARE.--Ni ses qualits.

CRESSIDA.--N'importe.

PANDARE.--Ni sa beaut.

CRESSIDA.--Elle ne lui sirait pas; la sienne lui va mieux.

PANDARE.--Vous n'avez pas de jugement, ma nice: Hlne elle-mme jurait
l'autre jour que Trolus, pour un teint brun (car son teint est brun, il
faut que je l'avoue), et pas brun, pourtant...

CRESSIDA.--Non; mais brun.

PANDARE.--D'honneur, pour dire la vrit, il est brun et pas brun.

CRESSIDA.--Oui, pour dire la vrit, cela est vrai et n'est pas vrai.

PANDARE.--Enfin elle vantait son teint au-dessus de celui de Pris.

CRESSIDA.--Mais Pris a assez de couleurs.

PANDARE.--Oui, il en a assez.

CRESSIDA.--Eh bien! en ce cas, Trolus en aurait trop. Si elle l'a mis
au-dessus de Pris, son teint est plus vif que le sien; si Pris a assez
de couleurs et Trolus davantage, c'est un loge trop fort pour un beau
teint. J'aimerais autant que la langue dore d'Hlne et vant Trolus
pour un nez de cuivre.

PANDARE.--Je vous jure que je crois qu'Hlne l'aime plus qu'elle n'aime
Pris.

CRESSIDA.--C'est donc une joyeuse Grecque?

PANDARE.--Oui, je suis sr qu'elle l'aime. Elle alla l'aborder l'autre
jour dans l'embrasure de la fentre.--Et vous savez, qu'il n'a pas plus
de trois ou quatre poils au menton.

CRESSIDA.--Oh! oui, l'arithmtique d'un garon de cabaret peut trouver
le total de tout ce qu'il en possde.

PANDARE.--Il est bien jeune, et cependant,  trois livres prs, il
enlve autant que son frre Hector.

CRESSIDA.--Quoi! si jeune et dj si vieux voleur[6]?

[Note 6: _Lifter_, voleur. _Illistus_, en langue gothique, voulait
dire voleur; quivoque sur le mot.]

PANDARE.--Mais pour vous prouver qu'Hlne est amoureuse de lui, elle
l'aborda, et elle lui passa sa main blanche sous la fente du menton.

CRESSIDA.--Que Junon ait piti de nous! comment! a-t-il le menton fendu?

PANDARE.--H! vous savez bien qu'il a une fossette: je ne crois pas
qu'il y ait un homme, dans toute la Phrygie,  qui le sourire aille
mieux.

CRESSIDA.--Oh! il a un fier sourire.

PANDARE.--N'est-ce pas?

CRESSIDA.--Oh! oui; c'est comme un nuage en automne.

PANDARE.--Allons, poursuivez.--Mais pour prouver qu'Hlne aime
Trolus...

CRESSIDA.--Trolus acceptera la preuve, si vous voulez en venir l.

PANDARE.--Trolus? Il n'en fait pas plus de cas que je ne fais d'un oeuf
de serpent.

CRESSIDA.--Si vous aimiez un oeuf de serpent autant que vous aimez une
tte vide, vous mangeriez les petits dans la coque.

PANDARE.--Je ne peux m'empcher de rire, quand je songe comme elle lui
chatouillait le menton.--Il est vrai qu'elle a une main d'une blancheur
divine, il faut en faire l'aveu.

CRESSIDA.--Sans qu'il soit besoin de vous donner la question pour cela.

PANDARE.--Et elle voulait  toute force dcouvrir un poil blanc sur son
menton.

CRESSIDA.--Hlas! pauvre menton: il y a mainte verrue plus riche que lui
en poils.

PANDARE.--Mais, on se mit tant  rire.--La reine Hcube en a tant ri,
que ses yeux en pleuraient.

CRESSIDA.--Des meules de moulin!

PANDARE.--Et Cassandre riait!

CRESSIDA.--Mais c'tait un feu plus doux qu'on voyait dans le creux de
ses yeux: ses yeux ont-ils pleur aussi?

PANDARE.--Et Hector riait...

CRESSIDA.--Et pourquoi tous ces clats de rire?

PANDARE.--Eh!  cause du poil blanc qu'Hlne avait dcouvert sur le
menton de Trolus.

CRESSIDA.--Si 'avait t un poil vert, j'en aurais ri aussi.

PANDARE.--Ils n'ont pas tant ri du poil que de la jolie rponse de
Trolus.

CRESSIDA.--- Quelle fut sa rponse?

PANDARE.--Elle lui dit: Il n'y a que cinquante et un poils sur votre
menton, et il y en a un de blanc.

CRESSIDA.--C'tait l le propos d'Hlne?

PANDARE.--Oui, n'en doutez pas. Cinquante et un poils, rpond Trolus,
et un blanc? Ce poil blanc est mon pre, et tous les autres sont
ses enfants.--Jupiter! dit-elle, lequel de ces poils est Pris, mon
poux?--Le fourchu, rpliqua-t-il: arrachez-le, et le lui donnez. Mais
on en rit tant, on en rit tant! et Hlne rougit si fort, et Pris fut
si courrouc, et toute l'assemble poussa tant d'clats de rire, que
cela passe toute ide.

CRESSIDA.--Allons, laissons cela: car il y a longtemps que cela dure.

PANDARE.--Eh bien! ma nice; je vous ai dit quelque chose hier,
pensez-y.

CRESSIDA.--C'est ce que je fais.

PANDARE.--Je vous jure que c'est la vrit, il vous pleurerait comme
s'il tait n en avril.

CRESSIDA.--Et moi je pousserais sous ses larmes comme si j'tais une
ortie du mois de mai.

(On entend rsonner la retraite.)

PANDARE.--coutez, les voil qui reviennent du champ de bataille: nous
tiendrons-nous ici, pour les voir passer et dfiler vers Ilion? Restons,
ma chre nice, ma bonne nice Cressida.

CRESSIDA.--Comme cela vous fera plaisir.

PANDARE.--Oh! voici, voici une place excellente: nous pouvons d'ici voir
 merveille; je vais vous les nommer l'un aprs l'autre,  mesure qu'ils
vont passer. Mais surtout remarquez bien Trolus.

(ne passe le premier sur le thtre.)

CRESSIDA.--Ne parlez pas si haut.

PANDARE.--Voil ne. N'est-ce pas un bel homme? C'est une des fleurs de
Troie. Je puis vous dire....--Mais remarquez Trolus: vous allez le voir
bientt.

(Antnor suit.)

CRESSIDA.--Quel est celui-l?

PANDARE.--C'est Antnor: il a l'esprit fin, je puis vous dire, et c'est
un homme d'assez de mrite: c'est une des ttes les plus solides qu'il y
ait dans Troie; et il est bien fait de sa personne.--Quand donc viendra
Trolus? Je vais tout  l'heure vous montrer Trolus. S'il m'aperoit,
vous le verrez me faire un signe de tte.

CRESSIDA.--Vous donnera-t-il un signe de tte.

PANDARE.--Vous verrez.

CRESSIDA.--Alors le moins fou en donnera  l'autre[7].

[Note 7: Jeu de mots sur _noddy_, niais, et nod, signe de tte,
etc.]

(Suit Hector.)

PANDARE.--Voil Hector; le voil: c'est lui, lui; regardez, c'est lui.
Voil un homme!--Va ton chemin, Hector.--Voil un brave homme, ma nice!
O brave Hector! Voyez son regard! Voil une contenance! N'est-ce pas un
brave guerrier?

CRESSIDA.--Oh! trs-brave!

PANDARE.--N'est-il pas vrai? cela fait du bien au coeur de le voir.
Regardez combien d'entailles il y a sur son casque. Voyez l-bas:
voyez-vous? Regardez bien! il n'y a pas  plaisanter: ce n'est pas un
jeu; ce sont des coups, les tera qui voudra, comme on dit: mais ce sont
bien l des entailles.

CRESSIDA.--Sont-ce des coups d'pe?

(Pris passe.)

PANDARE.--D'pe? de quelque arme que ce soit, il ne s'en embarrasse
gure. Que le diable l'attaque, cela lui est bien gal. Par la paupire
d'un dieu, cela met la joie au coeur, de le voir.--L-bas, c'est Pris
qui passe.--Regardez l-bas, ma nice. N'est-ce pas un beau cavalier
aussi? N'est-ce pas?... H! c'est bon, cela.--Qui donc disait qu'il
tait rentr bless dans la ville aujourd'hui? Il n'est pas bless.
Allons, cela fera du bien au coeur d'Hlne. Ah! je voudrais bien voir
Trolus  prsent: vous allez voir Trolus tout  l'heure.

CRESSIDA.--Quel est celui-l?

(Hlnus passe.)

PANDARE.--C'est Hlnus.--Je voudrais bien savoir o est Trolus:--C'est
Hlnus.--Je commence  croire que Trolus ne sera pas sorti des murs
aujourd'hui.--C'est Hlnus.

CRESSIDA.--Hlnus est-il homme  se battre, mon oncle?

PANDARE.--Hlnus? Non,--oui, il se bat passablement bien.--Je me
demande o est Trolus.--Ah! coutez, n'entendez-vous pas le peuple
crier, _Trolus_?--Hlnus est un prtre.

CRESSIDA.--Quel est ce faquin qui vient l-bas?

(Trolus passe.)

PANDARE.--O? l-bas? C'est Diphobe. Oh! c'est Trolus! Voil un homme,
ma nice! Hem! le brave Trolus: le prince des chevaliers!

CRESSIDA.--Silence; de grce, silence!

PANDARE.--Remarquez-le: considrez-le bien.--O brave Trolus!
Regardez-le bien, ma nice: voyez-vous comme son pe est sanglante, et
son casque hach de plus de coups que celui d'Hector! Et son regard, sa
dmarche! O admirable jeune homme! il n'a pas encore vu ses vingt-trois
ans! Va ton chemin, Trolus, va ton chemin. Si j'avais pour soeur une
grce, ou pour fille une desse, il pourrait choisir. O l'admirable
guerrier! Pris... Pris est de la boue au prix de lui; et je gage
qu'Hlne, pour changer, donnerait un oeil par-dessus le march.

(Suivent une troupe de combattants, soldats, etc.)

CRESSIDA.--En voici encore.

PANDARE.--nes, imbciles, bents, paille et son, paille et son! de la
soupe aprs dner. Je pourrais vivre et mourir sous les yeux de Trolus:
ne regardez plus, ne regardez plus: les aigles sont passs; buses et
corbeaux, buses et corbeaux! J'aimerais mieux tre Trolus qu'Agamemnon
et tous ses Grecs.

CRESSIDA.--Il y a Achille parmi les Grecs. C'est un hros qui vaut mieux
que Trolus.

PANDARE.--Achille? un charretier, un crocheteur, un vrai chameau.

CRESSIDA.--Bien, bien.

PANDARE.--Bien, bien?--Avez-vous quelque discernement? Avez-vous des
yeux? Savez-vous ce que c'est qu'un homme? La naissance, la beaut, la
bonne faon, le raisonnement, le courage, l'instruction, la douceur, la
jeunesse, la libralit et autres qualits semblables; ne sont-elles pas
comme les pices et le sel, qui assaisonnent un homme?

CRESSIDA.--Oui, un homme en hachis, pour tre cuit sans dattes[8] dans
le pt; car alors la date de l'homme ne compte plus.

PANDARE.--Vous tes une drle de femme; on ne sait pas sur quelle garde
vous vous tenez[9].

[Note 8: Pour comprendre ce jeu de mots, il faut savoir qu'autrefois
les dattes taient un ingrdient qui entrait dans les pts.]

[Note 9: Expression emprunte  l'escrime; mais il y a le verbe
_to lie_, qui est employ dans un sens trs-tendu ici, comme presque
toujours quand Shakspeare a quelque calembour en tte.]

CRESSIDA.--Je me tiens sur mon dos pour dfendre mon ventre; sur mon
esprit pour dfendre mes ruses; sur mon secret pour dfendre ma vertu;
sur mon masque pour dfendre ma beaut, et sur vous pour dfendre tout
cela; je me tiens enfin sur mes gardes, et je ne cesse de veiller.

PANDARE.--Nommez-moi une de vos gardes.

CRESSIDA.--Je m'en garderai bien, et c'est l une de mes principales
gardes. Si je ne puis garder ce que je ne voudrais pas laisser toucher,
je puis bien me garder de vous dire comment j'ai reu le coup,  moins
que l'enflure ne soit si grande que je ne puisse le cacher, et alors il
est impossible de s'en garder.

PANDARE.--Vous tes de plus en plus trange.

(Entre le page de Trolus.)

LE PAGE.--Seigneur, mon matre voudrait vous parler  l'instant mme.

PANDARE.--O?

LE PAGE.--Chez vous. Il est l qui se dsarme.

PANDARE.--Bon page, va lui dire que je viens. _(Le page sort.)--_Je
crains qu'il ne soit bless. Adieu, ma chre nice.

CRESSIDA.--Adieu, mon oncle.

PANDARE.--Je vais venir vous rejoindre tout  l'heure, ma nice.

CRESSIDA.--Pour m'apporter, mon oncle...

PANDARE.--Oui, un gage de Trolus.

CRESSIDA.--Par ce gage!... vous tes un entremetteur. (_Pandare sort_.)
Promesses, serments, prsents, larmes, et tous les sacrifices de
l'amour, il les offre pour un autre que lui. Mais je vois plus de mrite
dans Trolus, dix mille fois, que dans le miroir des loges de Pandare:
et pourtant je le tiens  distance. Les femmes sont des anges quand on
leur fait la cour; sont-elles obtenues, tout finit l. L'me du plaisir
est dans la recherche mme. La femme aime ne sait rien, si elle ne
sait pas cela: les hommes prisent l'objet qu'ils ne possdent pas bien
au-dessus de sa valeur: jamais il n'exista de femme qui ait connu
tant de douceurs dans l'amour satisfait qu'il y en a dans le dsir.
J'enseigne donc cette maxime d'amour: la servitude suit la conqute;
l'humble prire accompagne la recherche.--Ainsi, quoique mon coeur
satisfait lui porte un amour inbranlable, aucun indice ne s'en
manifestera dans mes yeux.

(Elle sort.)


SCNE III

Le camp grec devant la tente d'Agamemnon. Les trompettes sonnent.

_Paraissent_ AGAMEMNON, NESTOR, ULYSSE MNLAS _et autres chefs_.


AGAMEMNON.--Princes, quel chagrin jaunit ainsi vos visages? Dans toutes
les entreprises commences sur la terre, les vastes promesses que fait
l'esprance ne sont jamais compltement remplies; les obstacles et les
revers naissent du sein mme des actions les plus leves: comme les
noeuds forms par la rencontre de la sve dforment le pin robuste,
et dtournent du cours naturel de sa croissance sa veine errante et
tortueuse. Il n'est pas nouveau,  nos yeux, princes, de nous tre si
fort tromps dans nos conjectures, qu'aprs sept annes de sige, les
murs de Troie sont encore debout. Dans toutes les entreprises qui
nous ont devanc, dont nous avons la tradition, l'excution a toujours
rencontr des obstacles et des traverses, et n'a point rpondu au but
qu'on se proposait, ni  cette vague figure imaginaire  laquelle
la pense avait donn une forme imaginaire. Pourquoi donc, princes,
contemplez-vous notre ouvrage d'un front si constern? Pourquoi
voyez-vous autant d'affronts dans ce qui n'est en effet qu'une preuve
prolonge par le grand Jupiter, pour trouver la constante persvrance
chez les hommes? Ce n'est point dans les faveurs de la fortune que la
trempe de cette vertu se reconnat; car alors le lche et le brave,
le sage et l'insens, le savant et l'ignorant, l'homme dur et l'homme
sensible, paraissent tous se ressembler et tre de la mme famille.
C'est dans les vents d'orage qu'excite son courroux que la Gloire, arme
d'un large van, spare et rejette toute la balle; mais ce qui a de la
consistance et du corps reste seul riche en vertu et sans mlange.

NESTOR.--Avec le respect qui est d  votre place suprme, illustre
Agamemnon, Nestor fera l'application de vos dernires paroles. Les
vicissitudes de la fortune sont la vritable preuve des hommes. Lorsque
la mer est calme, combien de lgers esquifs osent se hasarder sur son
sein patient, et faire route  ct des vaisseaux de haut bord[10].
Mais que l'imptueux Bore vienne  courroucer la paisible Thtis, voyez
alors les vaisseaux aux robustes flancs fendre les montagnes liquides,
et, comme le coursier de Perse[11], bondir entre les deux humides
lments. O est alors la prsomptueuse nacelle dont la faible structure
osait, il n'y a qu'un moment, rivaliser avec la grandeur? Elle a fui
dans le port, ou bien elle est dj engloutie par Neptune. De mme,
c'est dans les orages de l'adversit que la valeur apparente et la
valeur relle se distinguent. Sous l'clat brillant de ses rayons, le
troupeau est plus tourment par le taon que par le tigre; mais,
lorsque le vent destructeur fait ployer le genou au chne noueux et que
l'insecte se met  l'abri, l'animal courageux[12], excit par la fureur
de la tempte, s'irrite avec elle, et rpond sur le mme ton  la
fortune ennemie.

[Note 10: Stace a la mme comparaison.]

  Sic ubi magna novum Phario de littore puppis
  Solvit iter jamque innumeros utrinque rudentes
  Lataque veliferi porrexit brachia mali,
  Invasitque vias, it eodem angusta Phalesus
  quore, immensi partem sibi vindicat Austri.

[Note 11: Allusion  la fable des ailes prtes  Perse par
Minerve.]

[Note 12: On dit que le tigre redouble de fureur dans les temptes;
cette opinion n'est nullement fonde.]

ULYSSE.--Agamemnon, illustre gnral, toi qui es les os et les nerfs
de la Grce, le coeur de nos soldats, l'me et l'esprit dans lesquels
doivent se concentrer tous les caractres et toutes les volonts,
coute ce que dit Ulysse.--D'abord je dois donner l'approbation et les
applaudissements qui sont dus  vos harangues,  la tienne,  toi le
plus puissant par ton rang et ton autorit, et  la tienne, Nestor,
vnrable par tes longues annes. Il faudrait les graver sur une table
de bronze que montreraient Agamemnon et la main de la Grce. Nestor
aussi mriterait d'tre reprsent sur l'argent, enchanant toutes les
oreilles des Grecs  sa langue loquente par un lien d'air aussi fort
que le pivot sur lequel tourne le ciel[13]. Cependant, sous votre bon
plaisir  tous deux, toi, puissant roi, et toi, sage vieillard, daignez
couter Ulysse.

[Note 13: Le bronze est le symbole de la force et de la dure,
l'argent celui de la douceur; on dit en anglais une _bouche d'argent_,
comme en grec, en latin et en franais une _bouche d'or_; _Chrysostme_:
il y a dans le texte le verbe _to hatch_ (hacher), ancienne expression
de graveur. Les commentateurs ont pris ce passage pour texte de leurs
dissertations, et ont fini par n'tre plus d'accord.]

AGAMEMNON.--Parle, prince d'Ithaque; nous sommes bien plus certains
que tu ne prends pas la parole pour traiter des sujets inutiles et sans
importance, que nous ne le sommes de n'entendre aucun trait d'ingnieuse
loquence, ni aucun oracle de sagesse, quand le grossier Thersite ouvre
sa mchoire de dogue.

ULYSSE.--Troie, debout encore sur ses fondements, serait en ruines, et
l'pe du grand Hector n'aurait plus de matre, sans les obstacles que
je vais nommer. La rgle et les droits de l'autorit ont t mpriss:
voyez combien de tentes grecques s'lvent sur cette plaine; eh bien,
comptez autant de factions. Lorsque celle du gnral ne ressemble pas
 la ruche, o doivent revenir toutes les abeilles disperses dans les
champs, quel miel peut-on esprer? Quand la distinction des rangs est
mconnue, le plus indigne parat beau sous le masque. Les cieux mmes,
les plantes et ce globe, centre de l'univers[14], observent les degrs,
les prminences et les distances respectives; rgularit dans leurs
cours divers, marche constante, proportions, saisons, formes, tout
suit un ordre invariable. Et c'est pourquoi le soleil, cette glorieuse
plante, sur son trne, brille en roi au milieu des autres qui
l'environnent: son oeil rparateur corrige les malins aspects des
plantes malfaisantes, et son influence souveraine, telle que l'ordre
d'un monarque, agit et gouverne, sans obstacle ni contradiction, les
bonnes et les mauvaises toiles.--Mais lorsque les plantes, troubles
et confondues, sont errantes et en dsordre, alors que de pestes, que de
prestiges, que de sditions! La mer est furieuse, la terre tremblante et
les vents dchans; les terreurs, les changements, les horreurs brisent
l'unit, dchirent et dracinent de fond en comble la paix des tats
arrachs  leur repos. De mme, quand la subordination est trouble,
elle qui est l'chelle de tous les grands projets, alors l'entreprise
languit. Par quel autre moyen, que par la subordination, les degrs
dans les coles, les communauts et les corporations dans les villes, le
commerce paisible entre des rivages spars, les droits de la naissance
et de la primogniture, les prrogatives de l'ge, des couronnes,
des sceptres et des lauriers peuvent-ils tre maintenus  leur rang
lgitime? Otez la subordination, mettez cette corde hors de l'unisson,
et coutez quelle dissonance va suivre. Toutes choses se rencontrent
pour se combattre: les eaux renfermes dans leur lit enflent leur sein
plus haut que leurs bords et trempent la masse solide de ce globe: la
force devient la matresse de la faiblesse, et le fils brutal va tendre
son pre mort  ses pieds. La violence s'rige en droit, ou plutt le
juste et l'injuste, que spare la justice assise au milieu de leur choc
ternel, perdent leurs noms, et la justice anantie prit aussi; alors
chacun se revt du pouvoir, le pouvoir de la volont, la volont de la
passion, et la passion, ce loup insatiable, ainsi seconde du pouvoir
et de la volont, doit ncessairement faire sa proie de toutes choses et
finir par se dvorer elle-mme. Grand Agamemnon, voil le chaos qui est
invitable, lorsque la subordination est touffe; c'est ce mpris de
la subordination qui fait reculer d'un pas, lorsqu'on a le projet
de monter. Le gnral est mpris par l'officier qui est  un pas
au-dessous de lui, celui-ci par le suivant, le suivant par celui qui est
au-dessous de lui, ainsi chacun suivant l'exemple du premier, qui
s'est dgot de son suprieur, est pris d'une fivre d'envie et d'une
mulation ple et sans nergie: c'est cette fivre qui maintient Troie
sur sa base, et non pas sa propre puissance. Pour conclure ce discours
dj trop long, Troie subsiste par notre faiblesse et non par sa force.

[Note 14: Le systme de Ptolme tait alors en vogue.]

NESTOR.--Ulysse a parl avec sagesse, il a dcouvert le mal dont toute
notre arme est infecte.

AGAMEMNON.--La nature du mal tant connue, Ulysse, quel en est le
remde?

ULYSSE.--Le grand Achille, que l'opinion couronne, comme la force et
le bras droit de notre arme, ayant l'oreille remplie du bruit de sa
renomme, devient dlicat sur son propre mrite, et reste tendu dans sa
tente  se moquer de nos desseins. A ses cts, nonchalamment couch sur
un lit, Patrocle, tout le long du jour, fait assaut avec lui de propos
bouffons; et ce calomniateur appelle imitation les traits ridicules
et gauches sous lesquels il prtend nous contrefaire. Tantt, illustre
Agamemnon, il se met  jouer ta mission souveraine; semblable  un
acteur affect, dont tout le mrite est dans son jarret, et qui croit
que c'est une merveille d'entendre les planches retentir et rpondre
 l'impulsion de son pied tendu; c'est par cette farce charge et
dplorable qu'il contrefait ta majest.--Lorsqu'il parle, c'est comme un
carillon qu'on raccommode; et il exhale des termes si outrs que,
dans la bouche mugissante de Typhon mme, ils paratraient encore des
hyperboles. A ces mauvaises plaisanteries, le vaste Achille, tendu
sur son lit gmissant, applaudit en tirant de sa poitrine profonde
un bruyant clat de rire, et s'crie: Excellent! c'est Agamemnon au
naturel.--Allons, joue-moi Nestor  prsent; fais hem! hem! et caresse
ta barbe[15] comme le vieillard, lorsqu'il se prpare  nous dbiter
sa harangue. Patrocle obit, et se rapproche de Nestor comme les
extrmits de deux lignes parallles[16], il lui ressemble comme Vulcain
 sa femme. Cependant le bon Achille s'crie toujours: Excellent!
c'est Nestor en personne! allons, reprsente-le-moi, Patrocle, lorsqu'il
s'arme pour rpondre  une alarme nocturne. Et alors, les infirmits
mmes de la vieillesse deviennent un objet de rise; Patrocle
de tousser, de cracher, de ttonner d'une main paralytique son
gorgerin[17], sans pouvoir en ajuster l'agrafe; et  ce jeu, notre
chevalier La Valeur de mourir de rire et de s'crier: Oh! assez,
Patrocle, ou donne-moi des ctes d'acier: je briserai les miennes en me
dilatant la rate[18]. C'est de cette manire que tous nos talents, nos
facults, nos caractres, nos personnes, toutes nos qualits les plus
estimables, nos exploits, nos inventions, nos ordres, nos dfenses, nos
dfis au combat, ou nos ngociations pour les trves, nos succs ou nos
pertes, ce qui est et ce qui n'est pas sert de matire aux bouffonneries
de ces deux personnages.

[Note 15: Tange manu inentum, tangunt quo more precantes. Optabis
merito cum mala multa viro. (OVIDE.)]

[Note 16: Les parallles dont il s'agit semblent tre les lignes
parallles des cartes gographiques. (JOHNSON.)]

[Note 17: Pice d'armure pour dfendre la gorge.]

[Note 18: La rate est, disait-on, l'organe du rire.]

NESTOR.--Et l'exemple de ce couple, que l'opinion, comme l'a dit Ulysse,
proclame de sa voix souveraine, infecte beaucoup de gens. Ajax est
devenu volontaire; il porte la tte tout aussi haut que le grand
Achille: comme lui, il garde sa tente, il y donne des festins sditieux,
il raille nos plans de guerre avec la hardiesse d'un oracle, et il
excite Thersite, ce vil esclave, dont le fiel forge sans cesse des
calomnies comme une monnaie,  nous comparer  la fange,  rabaisser et
discrditer notre conduite et nos actions, de quelque imminent pril que
nous soyons environns.

ULYSSE.--Ils blment notre prudence et la taxent de poltronnerie;
ils tiennent la sagesse comme inutile  la guerre, ils ddaignent la
prvoyance et n'estiment d'autres actes que ceux de la main. Les calmes
facults intellectuelles qui rglent le nombre de ceux qui doivent
frapper, quand une occasion favorable les appelle, qui savent, par les
travaux de l'observation et de la pense, peser les forces de l'ennemi,
tout cela ne vaut pas un seul doigt de la main: ils appellent tout cela
des ouvrages de lit, fatras gographique, guerre de cabinet: en sorte
que le blier qui renverse les murailles par le grand lan et la force
de ses coups passe  leurs yeux avant la main qui a cr cette machine
et avant l'me intelligente qui en guide  propos le mouvement.

NESTOR.--Si on accorde cela, bientt le cheval d'Achille vaudra
plusieurs fils de Thtis.

(On entend une trompette.)

AGAMEMNON.--Quelle est cette trompette? Voyez, Mnlas.

MNLAS.--Elle vient de Troie.

(Entre ne.)

AGAMEMNON.--Qui vous amne devant notre tente?

NE.--Est-ce ici la tente du grand Agamemnon, je vous prie?

AGAMEMNON.--Ici mme.

NE.--Un guerrier, prince et hraut  la fois, peut-il faire entendre
un message loyal  son oreille royale?

AGAMEMNON.--Il le peut avec plus de sret que n'en pourrait garantir
le bras d'Achille  la tte de tous les Grecs, qui, d'une voix unanime,
nomment Agamemnon leur chef et leur gnral.

NE.--Noble permission et scurit tendue. Mais comment un tranger
pourra-t-il reconnatre les regards souverains de cet illustre chef et
le distinguer des yeux des autres mortels?

AGAMEMNON.--Comment?

NE.--Oui, je le demande pour veiller mon respect et tenir mes joues
prtes  se colorer d'une rougeur modeste, comme celle de l'Aurore
quand elle regarde d'un oeil chaste le jeune Phoebus, qui est ce dieu
en dignit qui guide ici les hommes? qui est le grand et puissant
Agamemnon?

AGAMEMNON.--Ce Troyen se rit de nous, ou les guerriers de Troie sont de
crmonieux courtisans.

NE.--Dsarms, ils sont des courtisans aussi francs et aussi doux que
des anges qui s'inclinent; telle est leur renomme dans la paix; mais
ds qu'ils prennent le maintien des guerriers, ils sont pleins de fiel,
ils ont des bras robustes, des jarrets fermes et des pes fidles; et
Jupiter sait que nul n'a plus de coeur. Mais silence, ne; silence,
Troyen: pose ton doigt sur tes lvres. L'loge perd son lustre et son
mrite, lorsqu'il sort de la bouche mme de l'homme qui en est l'objet:
la seule louange que la renomme publie est celle que l'ennemi accorde
avec peine: voil la seule louange pure et transcendante.

AGAMEMNON.--Seigneur, qui tes de Troie, vous vous appelez ne?

NE.--Oui, Grec; tel est mon nom.

AGAMEMNON.--Quelle affaire vous amne, je vous prie?

NE.--Pardonnez: mon message est pour les oreilles d'Agamemnon.

AGAMEMNON.--Agamemnon ne donne point d'audience particulire  ceux qui
viennent de Troie.

NE.--Et je ne viens pas non plus de Troie pour murmurer  son oreille.
J'apporte avec moi une trompette pour le rveiller, pour exciter ses
sens  une attention profonde, et alors je parlerai.

AGAMEMNON.--Parle aussi librement que les vents. Ce n'est pas ici
l'heure o Agamemnon est endormi: et pour te convaincre, Troyen, qu'il
est veill, c'est lui-mme qui te le dclare.

NE.--Trompette, retentis: que ta voix d'airain rsonne dans toutes
ces tentes oisives, et que tout Grec courageux sache que les loyales
propositions offertes par Troie seront offertes tout haut. (_La
trompette sonne._) Illustre Agamemnon, nous avons  Troie un prince
nomm Hector, fils de Priam, qui se rouille dans l'inaction d'une trve
trop prolonge. Il m'a ordonn d'amener avec moi un trompette, et de
vous parler ainsi:--Rois, princes et chefs! si parmi les premiers de la
Grce, il en est un qui estime son honneur plus que son repos, qui soit
plus jaloux de gloire qu'alarm des dangers, qui connaisse sa valeur et
ne connaisse pas la peur, qui aime sa matresse d'un amour plus vrai
que de simples protestations faites avec de vains serments aux lvres
de celle qu'il aime, et qui ose soutenir sa beaut et sa vertu dans
d'autres bras que les siens,  lui ce dfi: Hector,  la vue des Troyens
et des Grecs, prouvera (ou du moins il fera tous ses efforts pour le
faire) que sa dame est plus sage, plus belle, plus fidle, que jamais
Grec n'en ait enlace de ses bras; et demain matin, s'avanant 
mi-chemin des murs de Troie, il provoquera  son de trompe un Grec
fidle en amour.--Si quelqu'un se prsente, Hector l'honorera: s'il ne
vient personne, rentr dans Troie, il y publiera que les dames grecques
sont toutes brles par le soleil, et que pas une ne vaut la peine qu'on
brise une lance pour elle. J'ai dit.

AGAMEMNON.--ne, on annoncera ce dfi  nos amants. Si aucun d'eux n'a
le courage d'y rpondre, nous les aurons laisss tous dans notre patrie.
Mais nous sommes soldats, et qu'il ne soit jamais qu'un lche, le soldat
qui n'a pas t, qui n'est pas, ou qui ne se promet pas d'tre amoureux.
S'il s'en trouve un seul qui soit, qui ait t ou qui se promette d'tre
amoureux, c'est lui qui se mesurera avec Hector: s'il n'y en a aucun, ce
sera moi.

NESTOR.--Parle-lui aussi de Nestor, d'un vieillard qui tait dj homme,
lorsque l'aeul d'Hector ttait encore. Il est vieux  prsent; mais
s'il ne se trouvait pas dans notre arme un noble Grec qui et une
tincelle de courage pour rpondre pour sa dame, dis  Hector, de
ma part, que je cacherai ma barbe argente sous un casque d'or, que
j'enfermerai ce bras dcharn dans mon armure, et qu'acceptant son dfi,
je lui dclarerai que ma dame tait plus belle que son aeule, et aussi
chaste que qui que ce soit au monde. C'est ce que je prouverai  sa
jeunesse bouillante, avec les trois gouttes de sang qui me restent dans
les veines.

NE.--Que le ciel ne permette pas une si grande disette de jeunes
guerriers!

ULYSSE.--Ainsi soit-il.

AGAMEMNON.--Noble seigneur, laissez-moi vous toucher la main: je veux
vous conduire  notre tente. Achille sera inform de ce message, ainsi
que tous les chefs de la Grce, de tente en tente. Il faut que vous
soyez de nos festins avant votre dpart, et vous recevrez de nous
l'accueil d'un noble ennemi.

(Ils sortent tous, except Ulysse et Nestor.)

ULYSSE.--Nestor?

NESTOR.--Que dit Ulysse?

ULYSSE.--Mon cerveau vient de concevoir un germe d'ide: soyez pour moi
ce qu'est le temps pour les projets, aidez-moi  la faire clore.

NESTOR.--Quelle est-elle?

ULYSSE.--La voici: les coins pais fendent les noeuds les plus durs.
L'orgueil a atteint toute sa maturit dans le vain coeur d'Achille,
il est mont en graine: il faut l'abattre maintenant, ou bien il va
rpandre sa semence et enfanter une ppinire de maux semblables dont
nous serons tous accabls.

NESTOR.--Sans doute; mais comment?

ULYSSE.--Ce dfi qu'envoie le brave Hector, quoique offert en gnral 
tous les Grecs, s'adresse pourtant en intention au seul Achille.

NESTOR.--L'intention est aussi claire que l'est aux yeux l'tat d'une
fortune dont un petit nombre de chiffres expose le total. Et ne doutez
pas qu' la publication de ce dfi, Achille, son cerveau ft-il aussi
aride que les sables de la Libye (quoique, Apollon le sait, il soit
peu fertile), ne manquera pas de concevoir, d'un jugement rapide et
trs-vite, qu'il est le but auquel vise Hector.

ULYSSE.--Et cela l'excitera-t-il  lui rpondre, croyez-vous?

NESTOR.--Oui, et il le faut; car quel autre guerrier, capable d'enlever
 Hector l'honneur de ce dfi, pourriez-vous lui opposer, si ce n'est
Achille? Quoique ce combat ne soit qu'un jeu, cependant cette preuve
est fort importante: par l, les Troyens veulent apprcier notre mrite
le plus renomm par celui d'entre eux qui peut le mieux en juger; et
croyez-moi, Ulysse, notre valeur sera trangement pese d'aprs la
fortune de ce combat isol. Car le succs, bien qu'appartenant  un
individu, servira de mesure au bon ou au mauvais succs gnral. Quoique
de semblables index ne soient qu'un point en comparaison des volumes qui
vont suivre, on y dcouvre pourtant le tableau abrg de la masse des
choses qui vont tre dveloppes. On supposera que celui qui lutte avec
Hector est le champion de choix, et ce choix, tant l'acte unanime de
tous les Grecs, tombe sur le mrite d'un homme qui semble extrait de
chacun de nous et compos de toutes nos vertus. S'il choue, quel coeur
en recevra un pressentiment de victoire, pour affermir son opinion
avantageuse de lui-mme? Et c'est cette opinion de soi, dont les membres
ne sont que les instruments; ils agissent sous son impulsion, comme
l'arc et l'pe sont dirigs par le bras.

ULYSSE.--Pardonnez le discours que vous allez entendre.--C'est pour
cela qu'il n'est pas  propos que ce soit Achille qui combatte Hector.
Imitons les marchands; montrons d'abord nos marchandises les plus
mdiocres, en esprant qu'elles se vendront peut-tre, sinon l'clat
de ce qu'il y a de mieux en ressortira davantage, aprs avoir expos
d'abord le rebut. Ne consentons jamais qu'Hector et Achille soient
aux prises ensemble, car du sort de ce combat sortiront deux tranges
consquences pour notre honneur ou notre honte.

NESTOR.--Mes yeux, affaiblis par l'ge, ne les voient pas: quelles
sont-elles?

ULYSSE.--La gloire que notre Achille obtiendrait sur Hector, nous la
partagerions avec lui s'il n'tait pas si orgueilleux: mais il est
dj trop insolent. Et il vaudrait mieux tre brls par les ardeurs du
soleil d'Afrique, que d'avoir  soutenir les ddains insultants de son
oeil superbe, s'il chappait au bras d'Hector, s'il tait vaincu,
alors nous verrions tomber l'estime de nous-mmes avec notre meilleur
guerrier. Non: faisons une loterie et combinons-la de faon que le sort
nomme le stupide Ajax pour combattre Hector. Entre nous, donnons-lui
notre aveu comme  notre plus vaillant hros: ces loges serviront 
gurir le hautain Mirmidon qui s'chauffe par les applaudissements; ils
feront tomber son cimier qui se balance avec plus de fiert que l'arc
azur d'Iris. Si le stupide et cervel Ajax s'en tire, nous le
parerons de nos loges; s'il succombe, nous restons toujours  l'abri de
l'opinion que nous avons de plus vaillants guerriers. Mais, vainqueur ou
vaincu, toujours nous atteindrons notre but; notre projet aura cet effet
salutaire, c'est qu'employant Ajax on tera quelques plumes  Achille.

NESTOR.--Ulysse, je commence  goter ton avis, et je vais  l'instant
en donner le got  Agamemnon. Allons le trouver, sans diffrer. Les
deux dogues s'apprivoiseront l'un l'autre: l'orgueil est l'os qu'il faut
leur jeter pour les exciter.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                             ACTE DEUXIME


SCNE I

Camp des Grecs.

_Entrent_ AJAX et THERSITE.


AJAX.--Thersite?

THERSITE.--Agamemnon...--S'il avait des boutons par tout le corps,
gnralement?

AJAX.--Thersite?

THERSITE.--Et si ces boutons donnaient? Supposons que cela ft, le
gnral ne donnerait-il pas, alors? Ne serait-ce pas un amas d'ulcres?

AJAX.--Chien!

THERSITE.--Alors il sortirait de lui du moins quelque chose, et jusqu'
prsent je ne lui vois rien produire.

AJAX.--Toi, fils d'un chien-loup, ne peux-tu pas m'entendre? Eh bien,
voyons si tu me sentiras.

(Il le frappe.)

THERSITE.--Que la peste de Grce te saisisse, seigneur, mtis  l'esprit
de boeuf.

AJAX.--Parle donc, levain chanci, rponds; je te battrai jusqu' ce que
tu deviennes un bel homme.

THERSITE.--C'est moi plutt qui te raillerai jusqu' ce que tu aies
de l'esprit et de la pit; mais je crois que ton cheval aura plus tt
appris une oraison par coeur, que tu n'auras pu apprendre une prire
sans livre. Tu peux frapper, le peux-tu? Que la rouge peste te saisisse
pour tes neries!

AJAX.--Excrment de crapaud, apprends-moi l'objet de la proclamation.

THERSITE.--Penses-tu que je sois sans sentiment pour me frapper de la
sorte?

AJAX.--La proclamation!

THERSITE.--Tu es, je crois, proclam fou.

AJAX.--Ne me.... Porc-pic, ne me.... La main me dmange.

THERSITE.--Je voudrais que tu fusses tourment de dmangeaisons de la
tte aux pieds, et que ce ft moi qui fusse charg de te gratter; je
ferais de toi le plus dgotant galeux de la Grce. Quand tu es sorti
pour quelque expdition, tu es aussi lent  frapper qu'un autre.

AJAX.--La proclamation, te dis-je.

THERSITE.--Tu murmures et tu t'emportes  chaque instant contre Achille;
et tu es aussi plein d'envie contre sa grandeur, que Cerbre contre la
beaut de Proserpine; oui, voil ce qui te fait aboyer aprs lui.

AJAX.--Madame Thersite!

THERSITE.--Tu devrais le battre, lui.

AJAX.--Masse lourde et informe[19]!

[Note 19: _Cob loaf_, pain lourd et raboteux.]

THERSITE.--Il te mettrait en miettes avec son poing, aussi aisment
qu'un matelot brise son biscuit.

AJAX, _en le frappant de nouveau_.--Comment! infme mtin?

THERSITE.--Courage! courage!

AJAX.--Sellette  sorcire[20]!

[Note 20: Une manire de donner la question  une sorcire, c'tait
de la placer sur une sellette les jambes lies en croix: la circulation
s'embarrassait au bout de quelque temps dans cette position o tout le
poids du corps portait sur le mme point; souvent aprs vingt-quatre
heures d'abstinence, les malheureuses s'avouaient sorcires.]

THERSITE.--Oui, va, va, seigneur  l'esprit dtremp: tu n'as pas
plus de cervelle dans la tte, qu'il n'y en a dans mon coude. Un non
pourrait t'en remontrer, mchant et vaillant baudet; tu es venu ici pour
rosser les Troyens, et tous ceux qui ont quelque esprit te vendent et
t'achtent comme un esclave de Barbarie; si tu prends l'habitude de me
battre, je commencerai  t'anatomiser depuis les talons, et je te dirai
ce que tu es, pouce par pouce, masse sans entrailles, oui!

AJAX.--Chien!

THERSITE.--Mchant seigneur!

AJAX, _le battant_.--Roquet!

THERSITE.--Idiot de Mars! continue, brutal, continue, chameau! continue.

(Entrent Achille et Patrocle.)

ACHILLE.--Quoi, qu'y a-t-il donc, Ajax? pourquoi le maltraiter ainsi?
Thersite, voyons, de quoi s'agit-il?

THERSITE.--Vous le voyez l, n'est-ce pas?

ACHILLE.--Oui; de quoi s'agit-il?

THERSITE.--Voyons, regardez-le.

ACHILLE.--Oui, eh bien! de quoi s'agit-il?

THERSITE.--Mais considrez-le bien.

ACHILLE.--Eh bien! c'est ce que je fais.

THERSITE.--Mais non, vous ne le considrez pas bien; car, pour qui que
vous le preniez, c'est Ajax.

ACHILLE.--Je le sais bien, fou.

THERSITE.--Oui, mais ce fou ne se connat pas lui-mme.

AJAX.--C'est pour cela que je te bats.

THERSITE, _riant_.--L, l, l! les petites preuves d'esprit qu'il
donne! voil comme ses saillies ont les oreilles longues. Je lui ai
rogn le cerveau, comme il a battu mes os. J'achterai neuf moineaux
pour un sou; eh bien! sa pie-mre[21] ne vaut pas la neuvime partie
d'un moineau. Ce seigneur, Achille, cet Ajax..., qui porte son esprit
dans son ventre et ses boyaux dans la tte, je vais vous dire ce que je
dis de lui.

[Note 21: _Pie-mre, pia mater_, sorte de membrane trs-fine qui
revt immdiatement le cerveau.]

ACHILLE.--Eh bien! quoi?

THERSITE.--Je dis que cet Ajax...

(Ajax s'avance pour le frapper de nouveau; Achille se met entre eux
deux.)

ACHILLE.--Allons, bon Ajax...

THERSITE.--N'a pas autant d'esprit...

(Ajax veut se dbarrasser des bras d'Achille.)

ACHILLE.--Allons, je vous tiendrai.

THERSITE.--... Qu'il en faudrait pour boucher le trou de l'aiguille
d'Hlne, pour laquelle il vient combattre.

ACHILLE.--Paix, fou.

THERSITE.--Je voudrais avoir la paix et le repos; mais ce fou ne le veut
pas: tenez, c'est lui, le voil; voyez-le bien.

AJAX.--O damn roquet! je te...

ACHILLE.--Voulez-vous lutter d'esprit avec un fou?

THERSITE.--Non, je vous en rponds; car l'esprit d'un fou ferait honte
au sien.

PATROCLE.--Point d'injures, Thersite.

ACHILLE.--Quel est donc le sujet de la querelle?

AJAX.--J'ai dit  cette vile chouette de m'apprendre l'objet de la
proclamation, et il se met  me railler.

THERSITE.--Je ne suis pas ton valet.

AJAX.--Allons, va, va.

THERSITE.--Je sers ici en volontaire.

ACHILLE.--Ton dernier service tait un service de patience; il n'tait
certainement pas volontaire; il n'y a point d'homme qui soit battu
volontairement; c'tait Ajax qui tait ici le volontaire, et toi tu
tais comme sous presse[22].

THERSITE.--Oui-da?--Une grande partie de votre esprit gt aussi dans vos
muscles, ou bien il y a des menteurs[23]. Hector sera une bonne capture,
s'il vous fait sauter la cervelle; il gagnerait autant  casser une
grosse noix moisie sans amande.

[Note 22: _Under an impress_, soumis  la presse militaire.]

[Note 23: Encore le verbe _to lie_ qui sert  l'quivoque _to lie_
tre couch, mentir.]

ACHILLE.--Quoi!  moi aussi, Thersite?

THERSITE.--Il y a Ulysse et le vieux Nestor, dont l'esprit tait moisi
avant que vos grands-pres eussent des ongles  leurs orteils..., qui
vous accouplent au joug comme deux boeufs de charrue, et vous font
labourer cette guerre.

ACHILLE.--Quoi? que dis-tu l?

THERSITE.--Oui, vraiment. Ho! ho! Achille! ho! ho! Ajax! ho! ho!

AJAX.--Je te couperai la langue.

THERSITE.--Peu m'importe: je parlerai encore autant que vous aprs.

PATROCLE.--Allons, plus de paroles, Thersite; paix!

THERSITE.--Moi, je me tiendrai en paix, quand le braque d'Achille me
dira de me taire.

ACHILLE.--Voil pour vous, Patrocle.

THERSITE.--Je veux vous voir pendus, comme deux bourriques, avant que
je rentre jamais dans vos tentes; je me tiendrai l o il y a un peu
d'esprit, et je quitterai la faction des fous.

(Il sort.)

PATROCLE.--Un bon dbarras.

ACHILLE.--Voici ce qu'on a publi dans toute l'arme: qu'Hector, demain
vers la cinquime heure du soleil, viendra, avec un trompette, entre nos
tentes et les murs de Troie, dfier au combat quelque chevalier qui aura
du coeur et qui osera soutenir,... je ne sais quoi. C'est de la sottise,
adieu!

AJAX.--Adieu? Qui lui rpondra?

ACHILLE.--Je n'en sais rien; on l'a mis en loterie, autrement il
connatrait dj son homme.

AJAX.--Ah! vous voulez parler de vous.--Je vais en apprendre davantage.


SCNE II

Troie.--Appartement du palais de Priam.

PRIAM, HECTOR, TROLUS, PARIS et HLNUS.


PRIAM.--Aprs la perte de tant d'heures, de discours et de sang, Nestor
vient encore nous dire au nom des Grecs: Rendez Hlne, et tous les
dommages: honneur, perte de temps, voyages, dpenses, blessures, amis,
et tout l'amas de biens prcieux que cette guerre vorace a consums dans
son sein brlant, seront mis de ct.--Hector, qu'en dites-vous?

HECTOR.--Quoiqu'aucun homme ne craigne moins les Grecs que moi, quant 
ce qui me touche particulirement, nanmoins, vnrable Priam, il n'y
a pas de dame parmi celles dont les entrailles sont les plus tendres
et les plus susceptibles de concevoir des craintes, qui soit plus prte
qu'Hector  s'crier: Qui peut prvoir la suite? Le mal de la paix,
c'est la scurit, une scurit trop confiante. Mais une dfiance
modeste est nomme le fanal du sage, la sonde qui pntre jusqu'au fond
de tout ce qu'il y a de pire. Qu'Hlne parte. Depuis que la premire
pe a t tire pour cette querelle, parmi les milliers de guerriers
gorgs, chaque dixime victime nous tait aussi prcieuse qu'Hlne: je
parle des ntres; si nous avons perdu tant de fois le dixime des ntres
pour conserver un bien qui ne nous appartient pas, ce bien porterait mon
nom qu'il n'aurait pas la valeur du dixime. Sur quoi se fonde le motif
qui nous fait refuser de la rendre?

TROLUS.--Fi donc! fi donc! mon frre. Pesez-vous le prix et l'honneur
d'un roi, d'un aussi grand roi que notre auguste pre, dans la balance
qui sert aux intrts vulgaires? Voulez-vous calculer avec des jetons la
valeur inapprciable de son mrite infini et entourer un corps immense
d'une ceinture aussi troite que les craintes et les raisons? Fi donc!
ayez honte, au nom des dieux!

HLNUS.--Il n'est pas tonnant que vous attaquiez si rarement la
raison, vous qui en tes si dpourvu. Faudrait-il donc que notre pre
gouvernt les affaires de son empire sans le secours de la raison, parce
que votre discours, qui le lui conseille, en est dnu?

TROLUS.--Vous tes pour le sommeil et les songes, mon frre le prtre;
vous garnissez vos gants de raisons. Les voici, vos raisons: vous savez
qu'une pe est dangereuse  manier; et la raison fuit tout objet qui
prsente un danger. Qui donc s'tonnera qu'Hlnus, lorsqu'il aperoit
devant lui un Grec et son pe, ajuste promptement les ailes de la
raison  ses talons, et s'enfuie aussi vite que Mercure grond par
Jupiter, ou qu'une toile lance hors de sa sphre? Si nous voulons
parler de raison, fermons donc nos portes, et dormons; le courage et
l'honneur auraient bientt des coeurs de livre, s'ils se farcissaient
seulement leurs penses de cette grasse raison; La raison et la prudence
rendent le foie blanc[24] et abattent la force.

[Note 24: _Make livers pale_ (rendent le foie blanc). La blancheur
du foie tait regarde comme une preuve de lchet, ainsi dans Macbeth
_thou lily livered_.]

HECTOR.--Mon frre, Hlne ne vaut pas ce qu'il nous en cote pour la
garder.

TROLUS.--Quel objet a d'autre valeur que celle qu'on y attache?

HECTOR.--Mais cette valeur ne dpend pas d'un caprice particulier;
l'estime et le cas qu'on fait d'un objet viennent autant de son prix
rel que de l'opinion de celui qui le prise. C'est une folle idoltrie,
que de rendre le culte plus grand que le dieu; c'est un dlire que
de vouloir attribuer  un objet des qualits qu'il s'arroge bientt
lui-mme sans avoir l'ombre du mrite auquel il prtend.

TROLUS.--J'pouse aujourd'hui une femme, et mon choix est dirig par
mon penchant: mon inclination s'est enflamme par mes oreilles et mes
yeux, deux pilotes naviguant entre le dangereux rivage du caprice et
du jugement. Comment puis-je me dgager de la femme que j'ai choisie,
quoique ma volont vienne  se dgoter de son propre choix? Il n'y a
aucun moyen d'chapper  ceci, tout en restant ferme dans la route de
l'honneur. Nous ne renvoyons pas au marchand ses soieries, aprs que
nous les avons salies, et nous ne jetons pas les restes d'un festin dans
le panier de rebut, parce que nous nous trouvons rassasis. On a trouv
 propos que Pris tirt des Grecs quelque vengeance; c'est le souffle
de vos suffrages unanimes qui a enfl ses voiles: les vents et la mer,
suspendant leur antique querelle, ont fait une trve pour seconder
ses desseins; enfin il a touch au port dsir; et pour une vieille
tante[25], que les Grecs retenaient captive, il a enlev une reine de
Grce, dont la jeunesse et la fracheur fltrissent les traits d'Apollon
mme, et font plir l'Aurore. Pourquoi la gardons-nous? Les Grecs
gardent notre tante.--Mrite-t-elle d'tre garde? Oh! Hlne est une
perle dont la conqute a fait lancer mille vaisseaux, et a converti en
marchands des rois couronns. Si vous accordez une fois que Pris fit
sagement de partir (comme vous tes forcs d'en convenir, vous tant
tous cris: Partez, partez); si vous avouez qu'il a ramen chez nous
une noble conqute, comme vous tes aussi forcs de l'avouer, aprs
avoir frapp des mains, et cri inestimable! pourquoi donc blmez-vous
aujourd'hui les suites de vos propres conseils, et faites-vous une chose
que n'a pas faite encore la fortune, en ravalant l'objet que vous avez
vous-mme estim au-dessus des richesses de la mer et de la terre?
O quel vil larcin que de voler un bien que nous tremblons de garder!
Voleurs, indignes du trsor que nous avons enlev, lorsqu'aprs
avoir fait aux Grecs cet affront dans le sein mme de leur pays, nous
craignons d'en dfendre la possession dans notre ville natale!

[Note 25: _Hsione_, soeur de Priam.]

CASSANDRE, _de l'intrieur du thtre_.--Pleurez, Troyens, pleurez!

PRIAM.--Quel est ce bruit? d'o viennent ces cris sinistres?

TROLUS.--C'est notre folle de soeur: je reconnais sa voix.

CASSANDRE, _dans l'intrieur_.--Pleurez, Troyens!

HECTOR.--C'est Cassandre.

CASSANDRE _entre en dlire_.--Pleurez, pleurez, Troyens! Prtez-moi dix
mille yeux, et je les remplirai de larmes prophtiques[26].

[Note 26: Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris Ora, dei jussu
non unquam credita Teucris.

_(nide,_ l. II, v. 246-47.)]

HECTOR.--Paix, ma soeur; paix!

CASSANDRE.--Jeunes filles, jeunes garons, adultes et vieillards rids,
tendres enfants qui ne pouvez que pleurer, secondez tous mes clameurs.
Payons d'avance la moiti du tribut immense de gmissements que nous
prpare l'avenir. Pleurez, Troyens, pleurez. Accoutumez vos yeux aux
larmes. Troie ne sera plus, et le superbe palais d'Ilion va tomber.
Pris, notre frre, est la torche embrase qui nous consume. Pleurez,
Troyens; criez: Hlne! Malheur! pleurez, pleurez: Troie est en feu, si
Hlne ne s'en va!

(Elle sort.)

HECTOR.--Eh bien! jeune Trolus, ces accents prophtiques de notre
soeur n'excitent-ils aucun remords? Ou votre sang est-il si follement
bouillant, que les conseils de la raison, ni la crainte d'un mauvais
succs dans une mauvaise cause, ne puissent le modrer?

TROLUS.--Quoi! mon frre Hector, nous ne pouvons juger de la justice
d'une entreprise sur l'issue que pourront lui donner les vnements, ni
laisser abattre le courage de nos mes, parce que Cassandre est folle.
Les transports de son cerveau malade ne peuvent pas dnaturer la bont
d'une cause que notre honneur  tous s'est engag  faire triompher.
Pour ma part, je n'y ai pas plus d'intrt que tous les fils de Priam;
mais que Jupiter ne permette pas qu'il soit pris parmi nous aucune
rsolution qui laisse au plus faible courage de la rpugnance  la
soutenir et  combattre pour elle!

PARIS.--Autrement le monde pourrait taxer de lgret mes entreprises
aussi bien que vos conseils; mais j'atteste les dieux que c'est votre
plein consentement qui a donn des ailes  mon inclination, et qui a
touff toutes les craintes attaches  ce fatal projet; car que peut,
hlas! mon bras isol? Quelle dfense y a-t-il dans la valeur d'un seul
homme, pour soutenir le choc et la vengeance des ennemis que devait
armer cette querelle? Et cependant, je proteste que si je devais moi
seul en subir les prils, et que mon pouvoir galt ma volont,
jamais Pris ne rtracterait ce qu'il a fait, ni ne faiblirait dans sa
poursuite.

PRIAM.--Pris, vous parlez comme un homme enivr de volupts: vous avez
le miel, vous; mais ils gotent le fiel: ainsi vous n'avez pas de mrite
 tre vaillant.

PARIS.--Seigneur, je n'ai pas seulement en vue les plaisirs qu'une
pareille beaut apporte avec elle: je voudrais aussi effacer la tache de
son heureux enlvement, par l'honneur de la garder. Quelle trahison ne
serait-ce pas contre cette princesse enleve, quel opprobre pour votre
gloire, quelle ignominie pour moi, de cder aujourd'hui sa possession,
lchement et par contrainte? Se peut-il qu'une ide aussi basse puisse
prendre pied un moment dans vos mes gnreuses? Parmi les plus faibles
courages de notre parti, il n'en est pas un qui n'ait un coeur pour
oser, et une pe  tirer, quand il est question de dfendre Hlne:
il n'en est pas un, si grand, si noble qu'il soit, dont la vie ft
mal employe, ou la mort sans gloire, lorsqu'Hlne en est l'objet: je
conclus donc que nous pouvons bien combattre pour une beaut, dont la
vaste enceinte de l'univers ne peut nous offrir l'gale.

HECTOR.--Pris, et vous, Trolus, vous avez tous deux bien parl;
et vous avez raisonn sur l'affaire et la question maintenant en
discussion; mais bien superficiellement, et comme des jeunes gens
qu'Aristote[27] jugerait incapables d'entendre la philosophie morale.
Les raisons que vous allguez conviennent mieux  l'ardente passion d'un
sang bouillant, qu' un libre choix entre le juste et l'injuste: car le
plaisir et la vengeance ont l'oreille plus sourde que le serpent  la
voix d'une sage dcision. La nature veut qu'on rende tous les biens
au lgitime possesseur; or quelle dette plus sacre y a-t-il, parmi le
genre humain, que celle de l'pouse envers l'poux? Si cette loi de
la nature est enfreinte par la passion, et que les grandes mes lui
rsistent par une partiale indulgence pour leurs penchants inflexibles,
il y a, dans toute nation bien gouverne, une loi pour dompter ces
passions effrnes qui dsobissent et se rvoltent. Si donc Hlne est
la femme du roi de Sparte (comme il est notoire qu'elle l'est), ces
lois morales de la nature et des nations crient hautement qu'il faut
la renvoyer  son poux. Persister dans son injustice, ce n'est pas la
rparer; c'est au contraire l'aggraver encore. Voil quel est l'avis
d'Hector, en ne consultant que la vrit; nanmoins, mes braves frres,
je penche de votre ct dans la rsolution de garder Hlne: c'est
une cause qui n'intresse pas mdiocrement notre dignit gnrale et
individuelle.

[Note 27: On ne s'attendait gure A voir _Aristote_ en cette
affaire. (La Fontaine.)]

TROLUS.--Vous venez de toucher l'me de nos desseins. Si nous
n'tions pas plus jaloux de gloire que nous ne le sommes d'obir  nos
ressentiments, je ne souhaiterais pas qu'il y et une goutte de plus du
sang troyen vers pour la dfense d'Hlne. Mais, brave Hector, elle
est un objet d'honneur et de renomme; un aiguillon puissant aux actions
courageuses et magnanimes; notre valeur peut aujourd'hui terrasser nos
ennemis, et la gloire dans l'avenir peut nous sanctifier. Car je prsume
que le brave Hector ne voudrait pas, pour les trsors du monde entier,
renoncer  la riche promesse de gloire qui sourit au front de cette
guerre.

HECTOR.--Je suis des vtres, valeureux fils de l'illustre Priam.--J'ai
lanc un audacieux dfi au milieu des Grecs factieux et languissants; il
portera l'tonnement au fond de leurs mes assoupies. J'ai t inform
que leur grand gnral sommeillait, tandis que la jalousie se glissait
dans l'arme. Ceci, je prsume, le rveillera.

(Ils sortent.)


SCNE III

Le camp des Grecs.--L'entre de la tente d'Achille.

_Entre_ THERSITE.


THERSITE.--Eh bien! Thersite? Quoi! tu te perds dans le labyrinthe de ta
colre? Cet lphant d'Ajax en sera-t-il quitte  ce prix?--Il me bat,
et je le raille: vraiment, belle satisfaction! Je voudrais changer de
rle avec lui; moi, pouvoir le battre, et en tre raill. Par le diable,
j'apprendrai  conjurer,  voquer les dmons, plutt que de ne pas voir
quelque rsultat aux imprcations de ma colre. Et puis cet Achille:
un fameux travailleur! Si Troie n'est prise que lorsque ces deux
assigeants auront min ses fondements, ses murs tiendront jusqu' ce
qu'ils tombent d'eux-mmes.--O toi, grand lance-tonnerre de l'Olympe,
oublie donc que tu es Jupiter, le roi des dieux, et toi, Mercure, oublie
toute l'astuce des serpents enlacs  ton caduce, si vous n'achevez pas
d'ter  ces deux champions la petite, la trs-petite dose de bon sens
qui leur reste encore. Et l'ignorance elle-mme,  la courte vue, sait
que cette dose est si excessivement mince qu'elle ne leur fournirait pas
d'autre expdient, pour dlivrer un moucheron des pattes d'une araigne,
que de tirer leur fer pesant et de couper la toile. Aprs cela,
vengeance sur le camp entier: ou plutt, le mal des os[28]; car
c'est, je crois, le flau attach  ceux qui font la guerre pour une
jupe.--J'ai dit mes prires: que le dmon de l'envie rponde, _amen_!
Hol! ho! seigneur Achille.

[Note 28: _Bone-Ache,_ soit que l'on regarde ces douleurs ostocopes
comme un symptme de la maladie ou comme la maladie elle-mme, il est
certain que Shakspeare a voulu parler ici du mal de Vnus.]

(Entre Patrocle.)

PATROCLE.--Qui appelle? Thersite! bon Thersite, entre donc, et viens
railler.

THERSITE.--Si j'avais pu me souvenir d'une pice d'or fausse, tu
n'aurais pas chapp  mes rflexions. Mais peu importe: je te laisse 
toi-mme. Que la commune maldiction du genre humain, l'ignorance et la
folie, abondent en toi! Que le ciel te fasse la grce de te laisser sans
mentor, et que la discipline n'approche pas de toi! Que la fougue de
ton sang soit ton seul guide jusqu' ta mort! Et alors, si celle qui
t'ensevelira dit que tu es un beau corps, je veux jurer et jurer encore
qu'elle n'a jamais enseveli que des lpreux. _Amen!_--O est Achille?

PATROCLE.--Quoi, es-tu devenu dvot? tais-tu l en prire?

THERSITE.--Oui; et que le ciel veuille m'entendre!

(Achille sort de sa tente.)

ACHILLE.--Qui est l?

PATROCLE.--Thersite, seigneur.

ACHILLE.--O, o?--Te voil venu? Pourquoi, toi, mon fromage, mon
digestif, pourquoi ne t'es-tu pas servi sur ma table depuis tant de
repas?--Allons; dis-moi ce qu'est Agamemnon?

THERSITE.--Ton commandant, Achille.--Allons, Patrocle, dis-moi ce qu'est
Achille?

PATROCLE.--Ton chef, Thersite: dis-moi  ton tour, qu'es-tu, toi?

THERSITE.--Ton connaisseur, Patrocle: et dis-moi, Patrocle, qu'es-tu,
toi?

PATROCLE.--Tu peux le dire, toi qui te dis connaisseur.

ACHILLE.--Oh! dis-le, dis-le.

THERSITE.--Je vais dcliner toute la question: Agamemnon commande
Achille; Achille est mon chef; je suis le connaisseur de Patrocle, et
Patrocle est un fou.

PATROCLE--Comment, misrable!

THERSITE.--Tais-toi, fou. Je n'ai pas fini.

ACHILLE.--Allons, c'est un homme privilgi.--Continue, Thersite.

THERSITE.--Agamemnon est un fou; Achille est un fou; Thersite est un
fou; et, comme je l'ai dit ci-devant, Patrocle est un fou.

ACHILLE.--Prouve cela, allons!

THERSITE.--Agamemnon est un fou de prtendre commander Achille; Achille
est un fou de se laisser commander par Agamemnon: Thersite est un fou de
rester au service d'un pareil fou, et Patrocle est absolument fou.

PATROCLE.--Pourquoi suis-je fou?

THERSITE.--Demande-le  celui qui t'a fait: moi, il me suffit que tu le
sois.--Regardez, qui vient  nous?

(Agamemnon, Ulysse, Nestor, Diomde et Ajax s'avancent vers la tente
d'Achille.)

ACHILLE.--Patrocle, je ne veux parler  personne.--Viens avec moi,
Thersite.

(Achille rentre dans sa tente.)

THERSITE.--Que de sottise, de jonglerie et de friponnerie il y a dans
tout ceci! le sujet de la question est un homme dshonor et une
femme perdue. Une belle querelle, vraiment, pour exciter ces factions
jalouses, et verser son sang jusqu' la dernire goutte!--Que le
serpigo[29] dessche le sujet de ces dbats!--et que la guerre et la
dbauche dtruisent tout.

[Note 29: Ulcre qui sillonne en zigzag la peau.]

(Il s'en va.)

AGAMEMNON.--O est Achille?

PATROCLE.--Dans sa tente: mais il est indispos, seigneur.

AGAMEMNON.--Faites-lui savoir que nous sommes ici: il a brusqu nos
dputs; et nous mettons de ct nos prrogatives pour venir le visiter.
Dites-le-lui, de crainte qu'il ne s'imagine peut-tre que nous n'osons
pas rappeler les droits de notre place, ou que nous ne savons pas ce que
nous sommes.

PATROCLE.--Je lui dirai.

(Il sort.)

ULYSSE.--Nous l'avons vu  l'entre de sa tente; il n'est point malade.

AJAX.--Il l'est, mais du mal de lion; il est malade d'un coeur
enfl d'orgueil: vous pouvez appeler cela mlancolie, si vous voulez
l'excuser; mais, sur ma tte, c'est de l'orgueil. Et pourquoi donc,
pourquoi donc? Qu'il nous en donne la raison.--Un mot, seigneur.

(Agamemnon et Ajax vont se parler  l'cart.)

NESTOR.--Quel est donc la cause qui excite Ajax  aboyer ainsi contre
lui?

ULYSSE.--Achille lui a dbauch son fou.

NESTOR.--Qui? Thersite?

ULYSSE.--Lui-mme.

NESTOR.--Voil donc Ajax qui va manquer de matire, s'il a perdu le
sujet de son discours.

ULYSSE.--Non, vous voyez qu'Achille est devenu son sujet,  prsent
qu'il lui a pris le sien.

NESTOR.--Tant mieux, leur sparation entre plus dans nos voeux que leur
faction, puisqu'un fou a pu la rompre!

ULYSSE.--L'amiti, dont la sagesse n'est pas le noeud, est aisment
dsunie par la folie; voici Patrocle qui revient.

(Patrocle revient.)

NESTOR.--Point d'Achille avec lui.

ULYSSE.--L'lphant a des jointures, mais point pour la politesse: ses
jambes sont pour son besoin, et non pour flchir.

PATROCLE.--Achille me charge de vous dire qu'il est bien fch, si
quelque autre objet que celui de votre dissipation et de votre plaisir
a port Votre Grandeur, et sa noble suite,  venir  sa tente: il se
flatte que tout le but de cette visite est votre sant, que c'est une
promenade de l'aprs-dner pour aider  la digestion.

AGAMEMNON.--coutez, Patrocle.--Nous ne sommes que trop accoutums  ces
rponses. Mais cette excuse qu'il nous envoie sur les ailes rapides du
mpris n'chappe point  notre intelligence. Il a beaucoup de mrite, et
nous avons beaucoup de raisons de lui en attribuer: cependant toutes ses
vertus, que lui-mme ne montre pas dans un jour glorieux, commencent 
perdre de leur clat  nos yeux; c'est un beau fruit servi dans un plat
malsain, et qui pourrait bien se gter sans qu'on en gote. Allez, et
rptez-lui que nous sommes venus pour lui parler; et vous ne ferez pas
mal de lui dire que nous l'accusons d'un excs d'orgueil, et d'un dfaut
d'honntet. Il se croit plus grand dans son opinion prsomptueuse
qu'il ne le parat au jugement du bon sens. Dites-lui que de plus
dignes personnages que lui tolrent la sauvage solitude qu'il affecte,
dissimulent la force sacre de leur autorit, souscrivent avec une
humble dfrence  sa bizarre supriorit, et pient ses mauvaises
lunes, le flux et le reflux de son humeur, comme si tout le cours
de cette entreprise devait suivre la mare de ses caprices. Allez,
dites-lui cela; et ajoutez que, s'il se met  un prix trop haut, nous
nous passerons de lui; que, semblable  une machine de guerre qu'on ne
peut transporter, il reste gisant et charg de ce reproche public: il
faut ici du mouvement: cette machine ne peut aller  la guerre. Nous
prfrons un nain actif  un gant endormi.--Dites-lui cela.

PATROCLE.--Je vais le faire, et je rapporterai sa rponse sur-le-champ.

(Patrocle sort.)

AGAMEMNON.--Sa seconde rponse ne nous satisfera pas. Nous sommes venus
pour lui parler.... Ulysse, pntrez dans sa tente.

(Ulysse sort.)

AJAX.--H! qu'est-il plus qu'un autre!

AGAMEMNON.--Il n'est pas plus qu'il ne se croit tre.

AJAX.--Est-il autant? Ne pensez-vous pas qu'il croit valoir mieux que
moi?

AGAMEMNON.--Sans aucun doute.

AJAX.--Et souscrirez-vous  cette opinion, et direz-vous: cela est vrai?

AGAMEMNON.--Non, noble Ajax; vous tes aussi fort, aussi vaillant, aussi
sage, aussi noble, beaucoup plus doux et beaucoup plus traitable que
lui.

AJAX.--Comment un homme peut-il tre orgueilleux? Comment vient
l'orgueil? Je ne sais pas ce que c'est que l'orgueil.

AGAMEMNON.--Votre jugement en est plus net, Ajax, et vos vertus en sont
plus belles. L'homme orgueilleux se dvore lui-mme. L'orgueil est son
miroir, son hraut, son historien: et toute belle action qu'il vante
lui-mme, il en engloutit le mrite par sa louange mme.

AJAX.--Je hais un homme orgueilleux, comme je hais la gnration des
crapauds.

NESTOR, _ part._--Et cependant il s'aime lui-mme: cela n'est-il pas
trange?

(Ulysse revient.)

ULYSSE.--Achille n'ira point au combat demain matin.

AGAMEMNON.--Quelle est son excuse?

ULYSSE.--Il n'en allgue aucune: mais il suit le penchant de sa
propre humeur, sans attention, ni gard pour personne, obstin dans sa
prsomption et sa propre volont.

AGAMEMNON.--Pourquoi ne veut-il pas, cdant  notre honnte prire,
sortir de sa tente et respirer l'air avec nous?

ULYSSE.--Il donne de l'importance aux plus petites choses, pour cela
mme qu'il se voit pri. Il est possd de sa grandeur, et il ne se
parle  lui-mme qu'avec un orgueil mcontent de ses propres louanges.
L'ide qu'il a de son mrite fait bouillir son sang avec tant de chaleur
qu'au milieu de ses facults actives et intellectuelles, le royal
Achille se mle en furieux  la commotion et se renverse lui-mme: que
vous dirai-je? Il est tellement infect de la peste d'orgueil, que les
symptmes mortels crient: Il n'y a point de remde[30].

[Note 30: Allusion aux taches mortelles des pestifrs.]

AGAMEMNON.--Qu'Ajax aille le trouver.--Mon cher seigneur, allez, et
saluez-le dans sa tente; on dit qu'il fait cas de vous; et  votre
prire il se laissera dtourner un peu de son obstination.

ULYSSE.--O Agamemnon, n'en faites rien. Nous consacrerons tous les pas
d'Ajax quand ils s'loigneront d'Achille. Ce chef altier qui nourrit
son arrogance de sa propre substance et qui ne souffre jamais que les
affaires du monde entrent dans sa tte  l'exception de celles qu'il
conoit et rumine lui-mme, sera-t-il vnr par un hros que nous
honorons plus que lui? Non, il ne faut pas que ce vaillant seigneur
trois fois illustre prostitue ainsi sa palme, si noblement acquise; ni,
suivant mon avis, qu'il asservisse son mrite personnel, aussi riche en
titres que peut l'tre celui d'Achille, en allant trouver Achille. Cette
complaisance ne ferait qu'enfler[31] son orgueil dj trop bouffi;
ce serait ajouter des feux au Cancer, lorsqu'il est embras, et qu'il
entretient les feux du grand Hyprion. Qu'Ajax aille le trouver! O
Jupiter, ne le souffre pas, et rponds au milieu du tonnerre: Achille,
va le trouver!

[Note 31: Il y a dans le texte _engraisser son orgueil_.]

NESTOR, _ part_.--A merveille: il touche l'endroit sensible!

DIOMDE, _ part_.--Et comme le silence d'Ajax savoure ces louanges!

AJAX.--Je vais  lui, je veux lui frapper le visage de mon gantelet.

AGAMEMNON.--Oh! non, vous n'irez pas.

AJAX.--S'il veut faire le fier avec moi, je lui frotterai son
orgueil.--Laissez-moi y aller.

ULYSSE.--Non, pour toute la valeur de ce qui dpend de cette guerre.

AJAX.--Un insolent, un misrable!

NESTOR, _ part_.--Comme il se dpeint lui-mme!

AJAX.--Ne peut-il donc tre sociable?

ULYSSE, _ part_.--C'est le corbeau qui crie contre la couleur noire.

AJAX.--Je tirerai du sang  ses humeurs.

AGAMEMNON, _ part_.--C'est le malade qui se fait ici le mdecin.

AJAX.--Si tout le monde pensait comme moi....

ULYSSE, _ part_.--L'esprit ne serait plus  la mode.

AJAX.--Il n'en serait pas quitte  ce prix: il lui faudrait avaler nos
pes auparavant. L'orgueil remportera-t-il la victoire?

NESTOR, _ part_.--Si cela tait, vous en remporteriez la moiti.

ULYSSE, _ part_.--Il en aurait dix parts.

AJAX.--Je le ptrirai comme il faut, et je le rendrai souple.

NESTOR, _ part,  Ulysse_.--Il n'est pas encore assez chauff:
farcissez-le d'loges, versez, versez, son ambition a soif.

ULYSSE, _ Agamemnon_.--Seigneur, vous vous tourmentez trop longtemps de
ce dsagrment.

NESTOR.--Notre illustre gnral, ne songez plus  cela.

DIOMDE.--Il faut vous prparer  combattre sans Achille.

ULYSSE.--Et c'est de l'entendre nommer qui lui fait du mal. Voici un
vrai hros.--Mais ce serait le louer en face: je me tais.

NESTOR.--Et pourquoi cela? Il n'est pas jaloux comme Achille.

ULYSSE.--Le monde entier sait qu'il est aussi vaillant que lui.

AJAX.--Un infme chien se jouer de nous! Oh! que je voudrais qu'il ft
Troyen!

NESTOR.--Maintenant quel vice serait-ce dans Ajax....

ULYSSE.--S'il tait orgueilleux.

DIOMDE.--Ou avide de louanges.

ULYSSE.--Oui, ou d'une humeur colre?

DIOMDE.--Ou bizarre et plein de lui-mme.

ULYSSE.--Rends-en grce au ciel, Ajax, ton caractre est form: loue
celui qui t'a engendr, celle qui t'a allait: gloire  ton prcepteur;
et que les dons que tu as reus de la nature soient renomms au del,
bien au del de la science. Mais celui qui a instruit tes bras aux
combats.... que Mars partage l'ternit en deux, et lui en donne la
moiti! et quant  ta force, Milon, porte-taureau[32], le cde au
nerveux Ajax. Je ne vanterai point ta sagesse, qui, comme une borne, un
poteau, un rivage, limite et termine l'tendue de tes grandes facults.
Voici Nestor.--Instruit par le temps coul, il doit tre, il est en
effet, et il est impossible qu'il ne soit pas sage.--Mais pardonnez, mon
pre Nestor, si vos annes taient aussi jeunes que celles d'Ajax,
et votre cerveau de la mme trempe que le sien, vous n'auriez pas la
prminence sur lui, mais vous seriez ce qu'est Ajax.

AJAX.--Vous appellerai-je mon pre[33]?

[Note 32: Milon peut bien tre cit ici aprs Aristote.]

[Note 33: Shakspeare suit ici la coutume de son temps, Ben Johnson
avait plusieurs amis qui s'appelaient ses fils.]

NESTOR.--Oui, mon cher fils.

DIOMDE.--Laissez-vous guider par lui, seigneur Ajax.

ULYSSE.--Il est inutile de rester ici plus longtemps; le cerf Achille
reste dans les taillis. Qu'il plaise  notre illustre gnral de
convoquer son conseil de guerre. De nouveaux rois sont entrs dans
Troie. Demain, nous devons faire face avec nos principales forces;
et voici un guerrier!--Qu'il vienne des chevaliers de l'Orient et de
l'Occident, et qu'ils choisissent entre eux la fleur de leur hros, Ajax
fera raison au meilleur.

AGAMEMNON.--Allons au conseil.--Laissons dormir Achille, les barques
lgres volent sur l'onde, tandis que les gros vaisseaux s'engravent.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




                            ACTE TROISIME


SCNE I

Troie.--Appartement du palais de Priam.

PANDARE, UN VALET.


PANDARE.--Ami! je vous prie, un mot, n'tes-vous pas de la suite du
jeune seigneur Pris?

LE VALET.--Oui, monsieur, quand il marche devant moi.

PANDARE.--Vous dpendez de lui, veux-je dire?

LE VALET.--Monsieur, je dpends de mon seigneur.

PANDARE.--Vous dpendez d'un noble seigneur, il faut que je fasse son
loge.

LE VALET.--Le seigneur soit lou!

PANDARE.--Vous me connaissez: n'est-ce pas?

LE VALET.--Ma foi, monsieur, trs-superficiellement.

PANDARE.--Ami, connaissez-moi mieux, je suis le seigneur Pandare.

LE VALET.--J'espre que je connatrai mieux votre honneur.

PANDARE.--C'est ce que je dsire.

LE VALET.--tes-vous en tat de grce?

PANDARE.--_Grce_[34]? Non, mon ami, honneur, seigneurie, voil mes
titres.--Quelle est cette musique?

(On entend une musique dans l'intrieur.)

[Note 34: Jeu de mots sur _grce_, titre que prennent les ducs en
Angleterre.]

LE VALET.--Je ne la connais qu'en _partie_, seigneur, c'est une musique
en parties.

PANDARE.--Connaissez-vous les musiciens?

LE VALET.--En entier, monsieur.

PANDARE.--Pour qui jouent-ils?

LE VALET.--Pour ceux qui les coutent, monsieur.

PANDARE.--Pour le _plaisir_ de qui, ami?

LE VALET.--Pour le mien, monsieur, et celui des amateurs de musique.

PANDARE.--Par les ordres de qui, veux-je dire, ami?

LE VALET.--A qui donnerais-je des ordres, seigneur[35]?

[Note 35: quivoque sur le verbe _command_, commander et
commandement, si _command_ est substantif.]

PANDARE.--Ami, nous ne nous entendons pas l'un l'autre; je suis trop
poli, et toi trop malin;  la requte de qui les musiciens jouent-ils?

LE VALET.--Voil une question qui va droit au but, celle-l; ma foi,
monsieur,  la requte de Pris mon matre, qui est l en personne; et
avec lui, la Vnus mortelle, le coeur de la beaut, l'me invisible de
l'amour.

PANDARE.--Qui, ma nice Cressida?

LE VALET.--Non, monsieur:--Hlne, n'avez-vous donc pu la reconnatre 
ses attributs?

PANDARE.--Il me parat, l'ami, que tu n'as pas vu la belle Cressida.--Je
viens pour parler  Pris de la part du prince Trolus; je lui ferai un
assaut de politesses et de compliments; car mon affaire bout.

LE VALET.--Une affaire bouillie! C'est une phrase  l'tuve, ma foi!

(Entrent Pris et Hlne. Suite.)

PANDARE.--Bel avenir  vous, seigneur et  toute cette belle compagnie!
Que de beaux dsirs, dans une belle mesure, les accompagnent tous! et
surtout vous, belle reine! Que de beaux songes soient le doux oreiller
de votre sommeil!

HLNE.--Cher seigneur, vous tes plein de belles paroles.

PANDARE.--C'est votre beau plaisir de le dire, aimable princesse.--Beau
prince, voil de la bonne musique interrompue.

PARIS.--C'est vous qui l'avez interrompue, cousin, et sur ma vie, vous
en renouerez le fil de nouveau; vous la raccommoderez avec une pice de
votre invention.--Hlne, il a une voix pleine d'harmonie.

PANDARE.--Non, madame, en vrit.

HLNE.--Oh! seigneur...

PANDARE.--Rauque, en vrit; rauque, vraiment.

PARIS.--Bien dit, seigneur.--Oui, je sais que c'est l votre excuse de
temps en temps.

PANDARE.--Chre princesse, j'aurais affaire au seigneur Pris.--(_A
Pris_.) Seigneur, voulez-vous m'accorder la faveur de vous dire un mot?

HLNE.--Non; cette dfaite ne nous conduira pas: nous vous entendrons
chanter, certainement.

PANDARE.--Allons, belle princesse, vous me raillez.--(A Pris.) Mais
vraiment, comme je vous le dis, seigneur,--mon cher seigneur, mon
estimable ami, votre frre Trolus...

HLNE.--Seigneur Pandare, mon doux seigneur...

PANDARE.--Allons, poursuivez, charmante princesse, poursuivez.--(_A
Pris_)...se recommande  vous dans les termes les plus affectueux.

HLNE.--Vous ne nous priverez pas de notre mlodie.--Si vous le faites,
que notre mlancolie retombe sur votre tte.

PANDARE.--Douce princesse, chre princesse; oh! c'est une charmante
princesse, en vrit!

HLNE.--...Et rendre triste une douce princesse, c'est une grande
insulte. Non, vous aurez beau faire, cela est inutile; vous n'y gagnerez
rien, en vrit; oh! je ne m'embarrasse pas de ces propos. Non, non.

PANDARE, _ Pris_.--...Et, seigneur, il vous prie, si le roi l'invite
au souper, de vous charger de l'excuser.

HLNE.--Seigneur Pandare...

PANDARE.--Que dit mon aimable reine, ma trs-aimable reine?

PARIS.--Quel projet a-t-il en tte? O soupe-t-il ce soir?

HLNE.--Non; mais, seigneur...

PANDARE.--Que dit ma belle reine? Mon cousin se brouillera avec vous; il
ne faut pas que vous sachiez o il soupe.

HLNE.--Je gagerais ma vie que c'est avec Cressida l'usurpatrice.

PANDARE.--Oh! non, non, vous n'y tes pas; vous en tes bien loin;
allez, l'usurpatrice est malade[36].

[Note 36: Hlne appelle Cressida l'usurpatrice, parce que sa beaut
lui fait tort.]

PARIS.--Eh bien! je ferai ses excuses au roi.

PANDARE.--Oui, mon noble seigneur.--_(A Hlne_.) Pourquoi disiez-vous
Cressida? Oh! non, la pauvre usurpatrice est malade.

PARIS.--Ah! je devine.

PANDARE.--Vous devinez? eh! que devinez-vous? Donnez-moi un
instrument.--Allons, voyons, belle princesse.

HLNE.--Oh! cela est bien bon de votre part.

PANDARE.--Ma nice est horriblement amoureuse d'une chose que vous
possdez, belle reine.

HLNE.--Elle est  elle, seigneur, pourvu que ce ne soit pas mon
seigneur Pris.

PANDARE.--Lui? non, elle ne veut pas de lui. Elle et lui font deux[37].

[Note 37: C'est--dire ils sont brouills.]

HLNE.--Une rconciliation, aprs une brouillerie, pourrait des deux en
faire trois.

PANDARE.--Allons, allons, je ne veux pas en entendre davantage
l-dessus; je vais vous chanter une chanson.

HLNE.--Oui, oui, je vous en prie; sur mon honneur, mon digne seigneur,
vous prludez bien.

PANDARE.--Oui, oui, vous pouvez, vous pouvez...

HLNE.--Que l'amour soit le sujet de votre chanson. Ah! l'amour nous
perdra tous. O Cupidon! Cupidon! Cupidon!

PANDARE.--L'amour! oui, ce sera lui, d'honneur.

PARIS.--Oh! oui, bon; l'amour, l'amour, rien que l'amour.

PANDARE.--En vrit, cela commence ainsi...

  L'amour, l'amour, rien que l'amour, toujours l'amour,
  Car, oh! l'arc de l'amour
  Perce chevreuils et chevrettes;
  Le trait tue
  Lorsqu'il blesse;
  Mais il chatouille toujours la blessure.

  Ces amants s'crient: Oh! oh! Ils meurent;
  Mais ce qui semble blesser  mort
  Se change en oh! oh! en ah! ah! eh!
  De sorte que l'amour mourant vit toujours,
  Oh! oh! un moment; mais ah! ah! ah!
  Oh! oh! on gmit en disant: Ah! ah! ah!
  Eh! oh!

HLNE.--De l'amour, vraiment jusqu'au bout du nez.

PARIS.--Il ne se nourrit que de colombes, l'Amour; et cela chauffe
le sang, et le sang chaud engendre de brlants dsirs, et les brlants
dsirs produisent de brlants effets, et ces brlants effets sont
l'amour.

PANDARE.--Est-ce l la gnration de l'Amour? Un sang chaud, de chauds
dsirs, de chauds effets; comment donc? ce sont des vipres; l'amour
est-il une gnration de vipres?--Mon cher seigneur, qui est-ce qui est
en campagne aujourd'hui?

PARIS.--Hector, Diphobe, Hlnus, Antnor, et tous les braves de Troie.
J'aurais bien dsir m'armer aussi aujourd'hui; mais mon Hlne ne l'a
pas voulu.--Comment se fait-il que mon frre Trolus n'y ait pas t?

HLNE.--Il y a quelque chose qui lui fait faire la moue.--Vous savez
tout, seigneur Pandare.

PANDARE.--Non, ma tendre et douce reine.--Je brle de savoir quel succs
ils ont eu aujourd'hui.--_(A Pris.)_ Vous vous rappellerez les excuses
de votre frre.

PARIS.--Ponctuellement.

PANDARE.--Adieu, belle princesse.

(Il sort.)

(On sonne la retraite.)

HLNE.--Ne m'oubliez pas auprs de votre nice.

PANDARE.--Je m'en souviendrai, belle princesse.

PARIS.--Ils sont revenus du champ de bataille: allons au palais de
Priam complimenter les guerriers. Chre Hlne, il faut que je vous prie
d'aider  dsarmer notre Hector; les boucles rebelles de son armure, une
fois touches de cette charmante main blanche, obiront plus vite qu'au
tranchant de l'acier, ou  la force des muscles grecs. Vous serez plus
puissante que tous ces rois insulaires pour dsarmer le grand Hector.

HLNE.--Je serai fire, Pris, de le servir: oui, ce qu'il recevra de
moi en hommages me donnera plus de droits au prix de la beaut que ce
que j'en possde, et mme m'embellira encore.

PARIS.--O ma chre, je t'aime au del de toute ide.

(Ils sortent.)


SCNE II

Troie.--Les jardins de Pandare.

PANDARE, UN VALET DE TROLUS.


PANDARE.--Eh bien, o est ton matre? est-il chez ma nice Cressida?

LE VALET.--Non seigneur, il vous attend pour l'y conduire.

(Entre Trolus.)

PANDARE.--Ah! le voil qui vient.--Eh bien? eh bien?

TROLUS, _au valet_.--Drle, loigne-toi.

(Le valet sort.)

PANDARE.--Avez-vous vu ma nice?

TROLUS.--Non, Pandare, je me promne auprs de sa porte, comme une
ombre trangre sur les bords du Styx en attendant la barque. O vous,
soyez mon Caron, et transportez-moi rapidement  ces champs fortuns, o
je pourrai me reposer mollement sur ces couches de lis destines  celui
qui en est digne. O cher Pandare, arrachez  l'amour ses ailes peintes,
et volez avec moi vers Cressida.

PANDARE.--Promenez-vous dans ce verger. Je vais l'amener ici 
l'instant.

(Pandare sort.)

TROLUS, _seul_.--Je suis tout tourdi; l'attente me donne des vertiges.
Le plaisir que je gote dj en imagination est si doux qu'il enchante
tous mes sens. Qu'arrivera-t-il donc lorsque je m'abreuverai  longs
traits du cleste nectar de l'amour? La mort, je le crains; une mort
d'vanouissement, une volupt trop exquise, trop pntrante, trop
exalte dans sa douceur pour la capacit de mes facults grossires.
Je le crains beaucoup; je crains aussi de perdre le sentiment net de
ma joie, comme dans une bataille o l'on charge ple-mle l'ennemi en
droute.

(Pandare rentre.)

PANDARE.--Elle s'apprte, elle va tre ici tout  l'heure. C'est 
prsent qu'il faut vous aider de tout votre esprit: elle rougit aussi
fort, sa respiration est aussi courte que si elle tait pouvante
par un esprit. Je vais l'aller chercher. Oh! c'est la plus jolie
friponne.--Elle ne respire pas plus qu'un moineau qu'on vient de saisir.

(Pandare sort.)

TROLUS.--Le mme trouble s'empare de mon sein: mon pouls bat plus vite
que le pouls de la fivre; et toutes mes facults perdent leur usage,
comme un vassal en rencontrant  l'improviste les yeux du monarque.

(Pandare vient avec Cressida.)

PANDARE, _ sa nice_.--Allons, venez. Pourquoi rougissez-vous? La
pudeur est un enfant.--La voil; rptez-lui maintenant tous les
serments que vous m'avez faits  moi.--Quoi, vous voil dj repartie?
Il faudra donc vous priver de sommeil, pour vous apprivoiser[38]? dites,
le faudra-t-il? Allons, venez, avancez; ou si vous reculez, nous vous
placerons entre les brancards.--Pourquoi ne lui adressez-vous pas la
parole? Allons, levez ce voile, et laissez voir votre portrait. Allons
donc! quelle rpugnance vous avez  offenser la lumire du jour! S'il
tait nuit, je crois que vous vous rapprocheriez plutt.--Allons,
allons, veillez-vous et embrassez la demoiselle. Comment, comment?
c'est un baiser infini comme un fief perptuel: btis ici, charpentier,
l'air y est doux. Oh! vous vous direz tout ce que vous avez sur le
coeur avant que je vous spare. Oh! le faucon vaut le tiercelet[39], je
gagerais tous les canards de la rivire: allez, allez.

[Note 38: Voyez _l'Art du Fauconnier_.]

[Note 39: Le tiercelet est le mle du faucon; du moins, en
Angleterre, on entend toujours par faucon la femelle du tiercelet.]

TROLUS.--Vous m'avez t l'usage de la parole, madame.

PANDARE.--Les paroles ne payent aucune dette: donnez-lui des effets.
Mais elle vous en terait aussi les facults, si elle mettait leur
activit  l'preuve. Quoi! on se becqute encore? Nous y voil.--_En
tmoignage de quoi, les deux parties mutuellement_... Entrez, entrez: je
vais faire faire du feu.

(Pandare sort.)

CRESSIDA.--Voulez-vous vous promener, seigneur?

TROLUS.--O Cressida! oh! combien de fois je me suis souhait o je
suis!

CRESSIDA.--Souhait, seigneur? Les dieux le veuillent!  seigneur!

TROLUS.--Qu'ils veuillent quoi? O tend cette jolie apostrophe? quel
limon ma douce dame aperoit-elle dans la source de notre amour?

CRESSIDA.--Plus de limon que d'eau pure, si ma crainte a des yeux.

TROLUS.--La crainte fait un dmon d'un chrubin; jamais la crainte ne
voit la vrit.

CRESSIDA.--L'aveugle crainte, quand la raison clairvoyante la guide,
marche d'un pas plus sr que l'aveugle raison, qui, sans crainte,
trbuche. En craignant le dernier des malheurs, on s'en prserve
souvent.

TROLUS.--Ah! que ma belle Cressida ne conoive aucune alarme! Dans
toutes les scnes de l'amour on ne reprsente point de monstre[40].

[Note 40: Allusion aux thtres d'alors.]

CRESSIDA.--Non? ni rien de monstrueux?

TROLUS.--Rien, si ce n'est nos projets. Lorsque nous faisons voeu
de verser des torrents de larmes, de vivre au milieu des flammes, de
dvorer les rochers, d'apprivoiser les tigres, croyant qu'il est plus
difficile  notre amante d'imaginer des preuves assez fortes, qu' nous
de triompher des travaux qu'elle nous impose; voil, madame, ce qu'il y
a de monstrueux dans l'amour: c'est que la volont est infinie, et que
le pouvoir est born; le dsir est immense, et l'excution esclave des
limites.

CRESSIDA.--On dit que les amants jurent d'excuter plus de choses qu'ils
ne peuvent en accomplir, et cependant qu'ils tiennent en rserve un
pouvoir qu'ils n'emploient jamais, jurant de faire dix fois plus qu'un
homme et n'accomplissant pas la dixime partie de ce que fait un homme.
Ceux qui ont la voix des lions et la lchet des livres ne sont-ils pas
des monstres?

TROLUS.--Y a-t-il des gens pareils? Nous n'en sommes pas. Mesurez vos
louanges sur l'preuve que vous faites de nous, accordez-nous le degr
de mrite que nous tmoignons; notre tte restera nue jusqu' ce que
le mrite la couronne; nulle perfection  venir ne recueillera d'loges
anticips; ne nommons point le mrite avant sa naissance; et lorsqu'il
sera n, ses titres seront modestes; peu de paroles et beaucoup de foi.
Voil ce que Trolus sera pour Cressida, tout ce que l'envie pourra
inventer de plus noir sera de ridiculiser ma constance, et tout ce que
la vrit pourra dire de plus vrai ne sera pas plus sincre que Trolus.

CRESSIDA.--Voulez-vous entrer, seigneur?

(Pandare revient.)

PANDARE.--Quoi, vous rougissez encore? N'avez-vous donc pas fini de
jaser ensemble?

CRESSIDA.--Eh bien! toutes les folies que je fais, je vous les consacre.

PANDARE.--Je vous en rends grces: oui, si le seigneur Trolus a un fils
de vous, vous me le donnerez: soyez-lui fidle; et s'il vous dlaisse,
c'est moi que vous gronderez.

TROLUS.--Vous connaissez  prsent nos otages; la parole de votre oncle
et ma foi constante.

PANDARE.--Oh! j'engagerai sans crainte ma parole pour elle aussi: les
filles de notre famille sont longtemps  se laisser faire l'amour; mais
une fois gagnes, elles sont constantes; ce sont de vrais glouterons, je
puis vous l'assurer; elles s'attachent l o on les jette.

CRESSIDA.--La hardiesse commence  me venir, et me rend le courage,
prince Trolus; je vous ai aim nuit et jour depuis de bien longs mois.

TROLUS.--Pourquoi donc ma Cressida a-t-elle tard si longtemps  se
laisser vaincre?

CRESSIDA.--Dites  paratre vaincue; mais j'tais vaincue, seigneur,
depuis le premier coup d'oeil que je... Pardonnez-moi... Si j'en avoue
trop, vous deviendrez tyran. Je vous aime  prsent; mais jusqu'
prsent, pas au point de n'tre pas matresse de mon amour.--Ah!
d'honneur, je ne dis pas vrai; mes penses taient comme des enfants
sans lisire, devenus trop mutins pour obir  leur mre.--Voyez comme
nous sommes folles! Pourquoi ai-je bavard? Qui sera discret pour nous,
lorsque nous ne pouvons pas nous garder le secret  nous-mmes? Mais,
quoique je vous aimasse bien, je ne vous recherchais pas, et cependant,
je le jure, je souhaitais alors tre un homme, ou bien que les femmes
eussent le privilge qu'ont les hommes de parler les premiers. Mon ami,
dites-moi de me taire, car dans l'enchantement o je suis, je dirai
vivement des choses dont je me repentirai aprs. Voyez, voyez: votre
silence, adroit dans sa discrtion, surprend  ma faiblesse le secret le
plus profond de mon me.--Fermez-moi la bouche.

TROLUS.--Je le veux bien _(il l'embrasse),_ quoiqu'il en sorte une
douce musique.

PANDARE.--C'est fort joli, en vrit.

CRESSIDA.--Seigneur, je vous en conjure, pardonnez-moi. Je n'avais pas
l'intention de demander un baiser. Je suis honteuse.--O ciel! qu'ai-je
fait?--Pour cette fois, je veux prendre cong de vous, seigneur.

TROLUS.--Cong, chre Cressida?

PANDARE.--Cong! Oh! si vous prenez cong avant demain matin...

CRESSIDA.--Je vous en prie, permettez-moi...

TROLUS.--Qui est-ce qui vous importune, madame?

CRESSIDA.--Seigneur, ma propre compagnie.

TROLUS.--Vous ne pouvez pas vous fuir vous-mme.

CRESSIDA.--Laissez-moi m'en aller et essayer: j'ai une partie fcheuse,
qui s'abandonne elle-mme pour tre la dupe d'un autre.--Je voudrais
m'en aller! O est donc ma raison? Je ne sais ce que je dis.

TROLUS.--On sait bien ce qu'on dit quand on parle avec tant de sagesse.

CRESSIDA.--Peut-tre, seigneur, que j'ai montr plus de finesse que
d'amour: et que je vous ai fait sans dtour de si grands aveux pour
amorcer vos dsirs.--Mais vous n'tes pas sage, ou vous n'aimez pas.
Unir la sagesse et l'amour surpasse le pouvoir de l'homme[41]: ce
prodige est rserv aux dieux.

[Note 41: _Amare et sapere vix  Deo conceditur_. (Publius Syrus.)]

TROLUS.--Ah! que je voudrais pouvoir penser qu'il est au pouvoir
d'une femme (et si cela est possible, je le crois de vous) d'entretenir
toujours son flambeau et les feux de l'amour; de conserver sa constance
pleine de vigueur et de jeunesse, afin qu'elle survive  sa beaut
extrieure par une me qui se renouvelle plus promptement que le sang
ne s'appauvrit! ou si je pouvais tre convaincu que mon dvouement et ma
fidlit pour vous peuvent rencontrer leur gale dans une tendresse pure
sans alliage; oh! que je serais alors lev au-dessus de moi-mme! Mais,
hlas! je suis aussi vrai que la simplicit de la vrit, et plus simple
que la vrit dans son enfance.

CRESSIDA.--Je lutterai de constance avec vous.

TROLUS.--O combat vertueux, lorsque la vertu lutte avec la vertu,  qui
vaudra le mieux! Les vrais amants, dans les sicles futurs, attesteront
leur foi par le nom de Trolus. Lorsque dans leurs vers, remplis de
protestations, de serments et de grandes comparaisons, ils auront puis
toutes les figures, qu'ils les auront uses  force de les rpter;
aprs qu'ils auront jur que leur coeur est aussi fidle que l'acier,
aussi constant que les plantes le sont  la lune, que le soleil l'est
au jour, la tourterelle  sa compagne, le fer  l'aimant, la terre  son
centre; aprs toutes ces comparaisons, je serai cit comme le modle le
plus clbre de fidlit: Fidle comme Trolus, telle sera la conclusion
de leurs vers pour les rendre sacrs.

CRESSIDA.--Puissiez-vous tre prophte! Si je suis perfide, ou que
je m'carte de la fidlit de l'paisseur d'un cheveu, quand le temps
vieilli se sera oubli lui-mme, quand les gouttes de pluie auront us
les murs de Troie, que l'aveugle oubli aura englouti les cits, et que
des tats puissants seront effacs de la terre et rduits  la poussire
du nant, qu'alors la mmoire, remontant au milieu des filles infidles,
d'infidlit en infidlit, me reproche ma perfidie. Lorsqu'on aura
dit: Aussi perfide que le renard l'est  l'agneau, le loup au veau de la
gnisse; le lopard au chevreuil, ou la martre  son fils, qu'alors
on ajoute, pour toucher au coeur mme de la perfidie: Aussi perfide que
Cressida!

PANDARE.--Allons, voil un march fait: scellez-le, scellez-le; je
servirai de tmoin. Je tiens ici votre main, et voici celle de ma nice:
si jamais vous devenez infidles l'un  l'autre, aprs toutes les
peines que j'ai prises pour vous rapprocher, que tous les malheureux
entremetteurs soient jusqu' la fin du monde appels de mon nom; qu'on
les appelle tous des Pandares, que tous les hommes inconstants soient
appels des Trolus, toutes les femmes perfides des Cressida, et tous
les intrigants d'amour des Pandare! dites tous deux: _Amen_!

TROLUS.--_Amen_!

CRESSIDA.--_Amen_!

PANDARE.--_Amen_!--Et l-dessus, je vais vous montrer une chambre 
coucher: et comme le lit ne parlera jamais de vos tendres combats,
pressez-le  mort: allons, venez; et que Cupidon veuille procurer 
toutes les filles qui sont ici bouche close, un lit, une chambre, et un
Pandare pour tout prparer!

(Ils sortent.)


SCNE III

Le camp des Grecs.

AGAMEMNON, ULYSSE, DIOMDE, NESTOR, AJAX, MNLAS et CALCHAS.


CALCHAS.--Princes, les circonstances prsentes m'autorisent  parler
et  rclamer la rcompense du service que je vous ai rendu. Je dois
remettre devant vos yeux, que, d'aprs mon talent de lire dans l'avenir,
j'ai abandonn Troie  Jupiter; j'ai quitt mes biens, et encouru le nom
de tratre, je me suis expos  un sort incertain, au lieu des avantages
et de la fortune dont j'tais possesseur assur; sparant de moi tout
ce que l'habitude, les liaisons, la coutume et mon tat avaient rendu
agrable, familier  ma nature; pour vous rendre service, je suis devenu
ici tranger, tout nouveau dans le monde, sans amis ni connaissances.
Je vous prie donc de m'accorder aujourd'hui une lgre faveur prise
 l'avance sur les nombreuses promesses qui subsistent toujours,
dites-vous, pour m'enrichir  l'avenir.

AGAMEMNON.--Que dsires-tu de nous, Troyen? Expose ta demande.

CALCHAS.--Vous avez un prisonnier troyen, nomm Antnor, pris d'hier.
Troie attache un grand prix  sa personne. Vous avez plusieurs fois (et
je vous en ai souvent remerci) demand ma fille Cressida en change de
prisonniers illustres, et Troie l'a toujours refuse; mais cet Antnor,
je le sais, est tellement ncessaire[42]  leurs ngociations que,
prives de sa direction, elles doivent chouer; et ils nous donneraient
presque un prince du sang, un des fils de Priam, en change.
Renvoyez-le, illustres princes, pour la ranon de ma fille, dont la
prsence vous acquittera entirement envers moi de tous les services
que j'ai pu vous rendre, dans les entreprises qui vous intressaient le
plus.

[Note 42: Il y a dans le texte: _Such a wrest in their affairs;
wrest_, instrument pour accorder les harpes, dit un commentateur.]

AGAMEMNON.--Que Diomde le conduise  Troie et nous ramne Cressida:
Calchas aura ce qu'il nous demande.--Noble Diomde, apprtez-vous
convenablement pour cet change; et de plus, annoncez  Troie que si
Hector veut demain qu'on rponde  son dfi, Ajax est tout prt.

DIOMDE.--Je me charge de tout ceci, et c'est un fardeau que je suis
fier de porter.

(Diomde et Calchas sortent.)

(Achille et Patrocle sortent et paraissent devant leur tente.)

ULYSSE.--J'aperois Achille  l'entre de sa tente. Qu'il plaise  notre
gnral de passer prs de lui, d'un air indiffrent, comme s'il l'avait
oubli: et vous, princes, jetez tous sur lui un coup d'oeil vague et
inattentif. Je passerai le dernier; il est probable qu'il me demandera
pourquoi on le regarde d'un air si ddaigneux, pourquoi ces froids
regards. S'il le fait, je saurai, par une drision salutaire, expliquer
vos ddains  son orgueil qui sera naturellement avide de m'couter;
cela peut tre bon.--L'orgueil n'a pour se montrer d'autre miroir que
l'orgueil: la souplesse des genoux entretient l'arrogance, et c'est le
salaire de l'homme orgueilleux.

AGAMEMNON.--Nous allons excuter votre dessein, et affecter un visage
indiffrent en passant devant lui. Que chacun de vous en fasse autant;
et que personne ne le salue, ou plutt qu'on le salue avec ddain; ce
qui l'irritera bien plus que si on ne le regardait pas. Je vais passer
le premier.

(Ils marchent tous.)

ACHILLE.--Quoi! le gnral vient-il me parler? Vous savez ma rsolution;
je ne combattrai plus contre Troie.

AGAMEMNON.--Que dit Achille? Nous veut-il quelque chose?

NESTOR, _ Achille_.--Voudriez-vous, seigneur, parler au gnral?

ACHILLE.--Non.

NESTOR, _ Agamemnon_.--Rien, seigneur.

AGAMEMNON.--Tant mieux.

ACHILLE, _ Mnlas_.--Bonjour, bonjour.

MNLAS.--Comment vous portez-vous? comment vous portez-vous?

(Mnlas sort.)

ACHILLE.--Quoi! cet homme dshonor me mpriserait-il!

AJAX.--Comment vous va, Patrocle?

ACHILLE.--Bonjour, Ajax.

AJAX.--Hein!

ACHILLE.--Bonjour.

AJAX.--Oui, et bon lendemain aussi.

(Ajax sort.)

ACHILLE.--Que veulent dire ces gens-l? Est-ce qu'ils ne connaissent pas
Achille?

PATROCLE.--Ils passent devant nous d'un air bien indiffrent: ils
avaient coutume de saluer, d'envoyer devant eux leurs sourires vers
Achille, de lui adresser de gracieux sourires, et de l'aborder avec
l'humilit qu'ils montrent au pied des saints autels.

ACHILLE.--Quoi! suis-je devenu pauvre tout  coup? Il est certain que
la grandeur, une fois qu'elle est brouille avec la fortune, doit se
brouiller aussi avec les hommes. L'homme ruin lit sa chute dans les
yeux d'autrui aussitt qu'il la sent lui-mme; car les hommes, comme
les papillons, ne dploient leurs ailes poudreuses que pendant l't; et
l'homme qui n'est que simplement homme ne reoit aucun honneur; il n'est
honor que pour ses honneurs extrieurs, comme sa place, ses richesses,
sa faveur, avantages dus au hasard aussi souvent qu'au mrite. Quand ces
honneurs, tais glissants d'une amiti glissante comme eux, viennent
 tomber, les uns entranent l'autre, et tout prit ensemble dans la
chute. Mais il n'en est pas ainsi de moi; la fortune et moi nous sommes
amis; je jouis au plus haut degr de tout ce que je possdais, except
des regards de ces hommes qui,  ce qu'il me parat, trouvent en moi
quelque chose qui n'est plus digne de ces regards complaisants qu'ils
m'ont si souvent accords. Voici Ulysse; je veux interrompre sa
lecture.--Ulysse?

ULYSSE.--Eh bien! illustre fils de Thtis?

ACHILLE.--Que lisez-vous l?

ULYSSE.--Un trange mortel m'crit ici qu'un homme, quelque richement
dou qu'il soit, quels que soient ses avantages intrieurs ou
extrieurs, ne peut se vanter d'avoir ce qu'il a, et qu'il ne sent ce
qu'il possde qu'en le voyant par autrui: ses vertus en brillant devant
les autres les chauffent, et ils rendent  leur tour cette chaleur 
l'homme dont elle est mane.

ACHILLE.--Il n'y a rien d'trange  cela, Ulysse. La beaut du visage
n'est pas connue de celui qui le porte. C'est des yeux d'autrui qu'il
apprend son prix; et l'oeil mme, l'organe le plus pur du sentiment, ne
peut se voir sans sortir de lui-mme; mais oeil contre oeil se saluent
l'un l'autre de leur forme respective; car la vue ne veut se replier sur
elle-mme qu'aprs avoir travers l'espace; c'est l qu'elle s'unit  un
miroir o elle peut se contempler: cela n'a rien d'trange, Ulysse.

ULYSSE.--Je n'ai pas d'objections  la proposition, elle est familire;
mais je m'tonne des consquences qu'en tire l'auteur. Dans le
dveloppement de ses preuves, il dmontre que l'homme ne possde rien
en matre (quelles que soient ses richesses extrieures et intrieures)
jusqu'au moment o il les communique aux autres; par lui-mme il ne leur
connat aucun prix qu'aprs qu'il les a vues emprunter leur forme et
leur valeur de l'approbation de ceux auxquels elles s'tendent: ainsi la
voix est rpercute d'une vote sonore; ainsi une porte d'acier place
en face du soleil reoit et renvoie son image et sa chaleur. J'tais
plong l dedans, et j'en ai fait sur-le-champ l'application  Ajax;
il est encore ignor. Mais  ciel, quel homme c'est! un vrai cheval qui
porte un trsor qu'il ne connat pas. O nature, que de choses qui sont
viles  nos yeux, et qui deviennent prcieuses par l'usage! Que de
choses, au contraire, si fort estimes et qui sont d'une mince valeur!
C'est demain que nous verrons par un exploit que le hasard du sort a
fait tomber sur lui, Ajax devenu clbre. O ciel, que de choses font
quelques mortels, tandis que d'autres les laissent faire! Combien
d'hommes se glissent dans le palais de la Fortune inconstante, tandis
que d'autres font les idiots sous ses yeux! Ainsi un homme prospre aux
dpens d'un autre, dont l'orgueil se repat de lui-mme dans une molle
indolence! Il faut voir les chefs grecs! Ils frappent dj sur l'paule
du lourd Ajax comme s'il avait le pied sur la gorge du brave Hector et
si la fameuse Troie s'croulait.

ACHILLE.--Je crois ce que vous dites l, car ils ont pass prs de moi
comme feraient des avares devant un mendiant; ils ne m'ont adress ni
une bonne parole, ni un regard. Quoi! mes exploits sont-ils oublis?

ULYSSE.--Le Temps, seigneur, a sur son dos une besace, o il jette les
aumnes qu'il va recueillant pour l'Oubli, qui est un gant, monstre
d'ingratitude. Ces aumnes sont les bonnes actions passes; dvores
presque aussitt qu'elles sont accomplies, oublies ds qu'elles sont
finies: la persvrance seule, cher seigneur, entretient l'honneur dans
son clat; avoir fait, c'est tre pass de mode et suspendu  l'cart,
ainsi qu'une cotte d'armes rouille dans une dcoration ridicule. Prenez
le chemin qui s'offre  vous, car l'honneur voyage dans un dfil si
troit, qu'il n'y peut passer qu'un homme de front avec lui: gardez donc
le sentier. L'mulation a mille enfants, qui se suivent et se pressent
l'un l'autre. Si vous cdez, et que vous vous rangiez de ct hors de
la route directe, semblables au flux qui entre dans le port, ils se
prcipiteront tous ensemble et vous laisseront derrire; vous resterez
comme un brave cheval de bataille tomb au premier rang, et qui, foul
par l'arrire-garde, reste gisant et cras sous les pieds. Ainsi ce
que les autres font dans le prsent, quoique au-dessous de vos exploits
passs, les surpassera ncessairement; car le Temps ressemble  un hte
du grand monde, qui serre froidement la main  l'ami qui s'en va, et
qui, les bras tendus, comme s'il voulait prendre son vol, embrasse
le nouveau venu. Toujours l'arrive sourit, et l'adieu soupire en s'en
allant. Oh! que la vertu ne cherche jamais la rcompense de ce qu'elle
a t. Beaut, esprit, naissance, force du corps, mrite des services,
amour, amiti, bienfaisance, tout cela est le sujet du temps envieux
et calomniateur. Un trait commun de la nature fait du monde entier une
seule famille; tous, d'un accord unanime, prisent les hochets nouveaux,
quoiqu'ils soient faits et forms avec les choses qui ne sont plus, et
donnent plus de louanges  la poussire qui est un peu dore qu' l'or
pur couvert de poussire. L'oeil prsent admire l'objet prsent;
ainsi ne t'tonne pas, hros illustre et accompli, si tous les Grecs
commencent  adorer Ajax: les objets en mouvement attirent bien plus la
vue que ce qui ne remue pas. Tous les cris s'adressaient jadis  toi;
ils te suivraient encore et pourraient te revenir encore si tu ne
voulais pas t'ensevelir tout vivant, et enfermer ta rputation dans ta
tente, toi dont les glorieux exploits, dans ces derniers combats encore,
firent descendre de l'Olympe les dieux jaloux et ennemis, et rendirent
le grand Mars sditieux.

ACHILLE.--J'ai de fortes raisons pour rester retir dans ma tente.

ULYSSE.--Mais les raisons qui condamnent votre retraite sont encore plus
puissantes et plus dignes d'un hros. On sait, Achille, que vous tes
amoureux d'une des filles de Priam.

ACHILLE.--Ah! on le sait?

ULYSSE.--Et cela doit-il vous tonner? La Providence qui, dans un tat
bien gouvern, connat presque chaque grain d'or de Plutus, trouve le
fond des plus insondables profondeurs; elle va se placer  ct de la
pense, et comme les dieux, elle dvoile celles qui sont muettes encore
dans leur berceau. Il est dans l'me d'un tat un mystre o n'ose
jamais pntrer l'oeil de l'histoire, et qui a une opration, une
influence plus divine que la voix ou la plume ne peuvent l'exprimer.
Toute la correspondance que vous avez eue avec Troie nous est aussi
parfaitement connue qu' vous-mme, seigneur; et il sirait beaucoup
mieux  Achille de terrasser Hector que Polyxne; mais ce qui affligera
le jeune Pyrrhus rest dans vos foyers, c'est, lorsque la renomme ira
sonner la trompette dans nos les, de voir toutes les jeunes Grecques
chanter en dansant: _Achille a sduit la soeur du grand Hector, mais
notre illustre Ajax a bravement terrass Hector._ Adieu, seigneur, je
vous parle en ami; un fou glisse sur la glace que vous devriez rompre.

(Ulysse sort.)

PATROCLE.--Je vous ai donne le mme conseil, Achille. Une femme
impudente et masculine n'inspire pas plus de dgot et de mpris qu'un
homme effmin au moment de l'action. Et moi, on me blme de cela; les
Grecs s'imaginent que c'est mon peu d'ardeur pour la guerre, et votre
grande amiti pour moi, qui vous retiennent ainsi. Ami, rveillez-vous,
et bientt le faible et foltre Cupidon dtachera de votre cou ses bras
amoureux, et vous le secouerez loin de vous comme le lion secoue de sa
crinire une goutte de rose.

ACHILLE.--Est-ce qu'Ajax combattra Hector?

PATROCLE.--Oui, et peut-tre en recueillera-t-il beaucoup d'honneur.

ACHILLE.--Je le vois, ma rputation est en pril; ma renomme est
dangereusement atteinte.

PATROCLE.--Prenez-y donc bien garde. Les blessures que l'homme se fait
lui-mme gurissent difficilement. L'omission d'un devoir indispensable
nous met en butte aux coups du danger; et le danger, comme une
fivre contagieuse, nous saisit subtilement, mme lorsque nous sommes
nonchalamment assis au soleil.

ACHILLE.--Va, cher Patrocle; appelle Thersite. J'enverrai ce bouffon
vers Ajax, et le chargerai d'inviter les chefs troyens  venir, aprs le
combat, nous voir ici dsarms. J'ai une envie de femme, un dsir dont
je suis malade; c'est de voir le grand Hector dans ses habits de paix,
de causer avec lui, et de contempler  satit son visage.--(_Apercevant
Thersite_.) Voici une peine pargne.

(Entre Thersite.)

THERSITE.--Un prodige!

ACHILLE.--Quoi?

THERSITE.--Ajax erre  et l dans la plaine, se cherchant lui-mme.

ACHILLE.--Comment cela?

THERSITE.--Il doit se battre demain en combat singulier avec Hector; et
il est si fier d'avance d'une bastonnade hroque, qu'il extravague en
ne disant rien.

ACHILLE.--Comment cela peut-il tre?

THERSITE.--Eh! il marche  pas poss en long et en large comme un paon:
il fait un pas, puis une pause. Il rumine, comme une htesse qui n'a
d'autre arithmtique que sa tte pour inscrire son compte. Il se mord
la lvre avec un regard malin, comme s'il voulait dire: Il y aurait de
l'esprit dans cette tte, s'il en voulait sortir: et oui, il y en a;
mais il y est aussi cach, aussi froid que l'tincelle dans le caillou,
dont elle ne jaillit que lorsque le caillou a t frapp. C'est un homme
perdu sans ressource; car si Hector ne lui rompt pas le cou dans le
combat, il se le rompra lui-mme  force de vaine gloire. Il ne me
reconnat plus; je lui ai dit: Bonjour, Ajax. Il m'a rpondu: Merci,
Agamemnon. Que dites-vous de cet homme, qui me prend pour le gnral?
Il est devenu un vrai poisson de terre, sans voix, un monstre muet. La
peste soit de l'opinion! Un homme peut la porter dans les deux sens, 
l'endroit et  l'envers, comme un pourpoint de cuir.

ACHILLE.--Il faut que tu sois mon ambassadeur prs de lui, Thersite.

THERSITE.--Qui, moi?--Eh mais! il ne veut rpondre  personne; il fait
profession de ne pas rpondre: parler est bon pour la canaille; lui, il
porte sa langue dans son bras.--Je veux le contrefaire devant vous: que
Patrocle me questionne; vous allez voir la scne d'Ajax.

ACHILLE.--Questionne-le, Patrocle; dis-lui: Je prie humblement le
vaillant Ajax d'inviter le trs-valeureux Hector  venir dsarm dans
ma tente, et de lui procurer un sauf-conduit pour sa personne, du
trs-magnanime, trs-illustre, et six ou sept fois honorable gnral de
l'arme grecque, Agamemnon, etc.... Dis cela.

PATROCLE.--Que Jupiter bnisse le grand Ajax!

THERSITE.--Hom!

PATROCLE.--Je viens de la part du brave Achille.

THERSITE.--Ah!

PATROCLE.--Qui vous prie humblement d'inviter Hector  venir sous sa
tente.

THERSITE.--Hom?

PATROCLE.--Et d'obtenir pour lui un sauf-conduit d'Agamemnon!

THERSITE.--Agamemnon?

PATROCLE.--Oui, seigneur.

THERSITE.--Ah!

PATROCLE.--Quelle est votre rponse?

THERSITE.--Dieu soit avec vous: de tout mon coeur.

PATROCLE.--Votre rponse, seigneur?

THERSITE.--S'il fait beau demain, vers les onze heures, le sort se
dcidera pour l'un ou pour l'autre; mais il me payera cher avant de me
tenir.

PATROCLE.--Votre rponse?

THERSITE.--Adieu, de tout mon coeur.

ACHILLE.--Mais il ne chante pas sur ce ton-l, n'est-ce pas?

THERSITE.--Non; il est hors de tous les tons, comme je vous le dis. Je
ne sais pas quelle musique on trouvera dans son individu, quand Hector
lui aura bris la cervelle; mais je suis sr qu'on n'en tirera rien,
 moins que le mntrier Apollon ne prenne ses nerfs pour en faire des
cordes pour son luth.

ACHILLE.--Allons, il faut que tu lui portes une lettre sur-le-champ.

THERSITE.--Donnez-m'en donc une autre pour son cheval; car il est le
plus intelligent des deux.

ACHILLE.--Mon me est mue comme une fontaine trouble, et moi-mme je
n'en puis voir le fond.

(Achille et Patrocle sortent.)

THERSITE, _seul_.--Plt aux dieux que la fontaine de votre me redevnt
claire, pour qu'on pt y abreuver un ne; j'aimerais mieux tre une
tique sur un mouton que d'avoir cette stupide bravoure.

(Il sort.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                            ACTE QUATRIME


SCNE I

Rue de Troie.

NE _entre d'un ct, avec un valet portant une torche; de l'autre
entrent_ PARIS, DIPHOBE, ANTNOR, DIOMDE ET AUTRES, _avec des
torches_.


PARIS.--Voyez, qui est-ce que j'aperois l-bas?

DIPHOBE.--C'est le seigneur ne.

NE, _reconnaissant Pris_.--Quoi, prince, vous tes ici en personne?
Si j'avais d'aussi bonnes raisons, prince Pris, de rester longtemps au
lit, il n'y aurait qu'un ordre des cieux qui pt me sparer de ma belle
compagne.

DIOMDE.--Je pense comme vous.--Salut, seigneur ne!

PARIS.--Un vaillant Grec, ne! Prenez-lui la main: j'en atteste votre
rcit mme, le jour que vous nous disiez comment Diomde s'tait,
pendant une semaine entire, jour par jour, attach  vous sur le champ
de bataille.

NE, _ Diomde_.--Portez-vous bien, brave guerrier, tant que
dureront les rapports de ce paisible armistice; mais, lorsque je vous
rencontrerai en armes, je vous adresserai le dfi le plus sanglant que
le coeur puisse concevoir ou le courage excuter.

DIOMDE.--Diomde accepte l'un et l'autre. Notre sang est calme
maintenant; et tant qu'il le sera, portez-vous bien, ne: mais ds
que les combats m'offriront l'occasion de vous joindre, par Jupiter! je
deviendrai le chasseur de ta vie, et j'y dvoue toutes mes forces, toute
ma vitesse et toute mon adresse.

NE.--Et tu chasseras un lion qui fuira en retournant la tte.--Sois
le bienvenu  Troie, et reois-y un bon accueil: oui, par les jours
d'Anchise! tu es le bienvenu. Je jure par la main de Vnus qu'il n'est
point d'homme vivant qui puisse mieux aimer celui qu'il a l'intention de
tuer.

DIOMDE.--Nous sympathisons.--Grand Jupiter, qu'ne vive, si son trpas
ne doit rien ajouter  la gloire de mon pe! Qu'il voie le soleil
remplir mille fois le cercle complet de son cours! Mais en faveur de
mon honneur jaloux, qu'il meure, que chacun de ses membres porte une
blessure; et cela demain!

NE.--Nous nous connaissons bien l'un l'autre.

DIOMDE.--Oui, et nous dsirons nous connatre plus mal.

PARIS.--Voil le compliment le plus ml de vengeance et de paix,
d'amiti et de haine hroque, que j'aie jamais entendu.--Quelle
affaire, seigneur, vous fait lever de si grand matin?

NE.--Je suis mand par le roi, j'ignore pour quel motif.

PARIS.--Je vous apporte ses ordres. C'tait pour vous charger de
conduire ce Grec  la maison de Calchas, et de lui faire rendre la belle
Cressida en change d'Antnor. Daignez nous accompagner; ou plutt, s'il
vous plat, htez-vous de nous y prcder. Je pense certainement, ou
plutt ma pense peut s'appeler une certitude, que mon frre Trolus y
a pass cette nuit. veillez-le, et donnez-lui avis de notre approche,
avec les dtails de notre message: je crains que nous ne soyons fort mal
reus.

NE.--Oh! cela, je vous en rponds. Trolus aimerait mieux voir
emporter Troie en Grce, que de voir emmener de Troie sa Cressida.

PARIS.--Il n'y a pas de remde. Ce sont les cruelles conjonctures des
temps qui le veulent ainsi.--Allez, seigneur, nous vous suivons.

NE.--Salut  tous.

(ne sort.)

PARIS.--Et dites-moi, noble Diomde, soyez de bonne foi; dites-moi
la vrit, parlez-moi avec la franchise d'une bonne amiti: lequel de
Mnlas ou de moi jugez-vous le plus digne de la belle Hlne?

DIOMDE.--Tous les deux galement. Il mrite bien de l'avoir, lui qui,
sans s'inquiter de sa souillure, la cherche  travers un enfer de
peines et un monde d'obstacles. Et vous, vous mritez autant de la
garder, vous qui, insensible  son dshonneur, la dfendez au prix de la
perte immense de tant de richesses et d'amis. Lui, misrable gmissant,
boirait jusqu' la lie impure d'un vin pass et sans saveur; et vous, en
vrai dbauch, il vous plat d'engendrer vos hritiers dans les flancs
d'une prostitue: dans le vrai, vos deux mrites balancs ne psent ni
plus ni moins l'un que l'autre; mais vous tes gaux, puisqu'il s'agit
entre vous d'une femme infme.

PARIS.--Vous tes trop amer pour votre compatriote.

DIOMDE.--C'est elle qui est bien amre pour son pays. coutez-moi,
Pris: pas une goutte de sang qui remplit ses veines impures qui n'ait
cot la vie  un Grec; pas une drachme dans tout le poids de son corps
avili et prostitu qui n'ait cot la mort  un Troyen: depuis qu'elle a
su parler, elle n'a pas prononc autant de bonnes paroles qu'il est mort
pour elle de Grecs et de Troyens.

PARIS.--Beau Diomde, vous en usez comme les chalands qui dprcient
le bijou qu'ils ont envie d'acheter; mais nous, nous nous contentons
d'estimer en silence son mrite, et nous ne vanterons point ce que nous
n'avons pas envie de vendre. Voici notre chemin.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une cour devant la maison de Pandare.

TROLUS et CRESSIDA.


TROLUS.--Ma chre, ne te tourmente pas, la matine est froide.

CRESSIDA.--Alors, mon cher seigneur, je vais faire descendre mon oncle:
il nous ouvrira les portes.

TROLUS.--Non, ne le drange pas. Au lit! au lit! Que le sommeil ferme
ces jolis yeux, et plonge tous tes sens dans un repos aussi profond que
le sommeil des enfants, qui est vide de toute pense!

CRESSIDA.--Adieu donc.

TROLUS.--Je t'en prie, remets-toi au lit.

CRESSIDA.--tes-vous las de moi?

TROLUS.--O Cressida! si le jour actif, veill par l'alouette, n'avait
pas rveill les hardis corbeaux et chass les songes et la nuit, qui ne
peut plus couvrir de son ombre nos plaisirs, je ne me sparerais pas de
toi.

CRESSIDA.--La nuit a t trop courte.

TROLUS.--Maudite soit la sorcire! Elle demeure auprs des enchanteurs
nocturnes jusqu' les lasser autant que l'enfer; mais elle fuit les
embrassements de l'amour d'une aile plus rapide que le vol de la
pense.--Vous prendrez froid, et vous me le reprocherez.

CRESSIDA.--Je vous en conjure, restez encore: vous autres hommes, vous
ne voulez jamais rester. O folle Cressida!--Je pouvais vous tenir encore
loin de moi, et vous seriez rest alors. coutez, il y a quelqu'un de
lev.

PANDARE, _ haute voix, dans l'intrieur de la maison_.--Quoi! toutes
les portes sont-elles donc ouvertes ici?

TROLUS.--C'est votre Oncle. (Entre Pandare.)

CRESSIDA.--La peste soit de lui! Il va se moquer de moi, je vais mener
une vie...

PANDARE.--Eh bien, eh bien! comment vont les virginits?--Vous voil,
jeune vierge! O est ma nice Cressida  prsent?

CRESSIDA.--Allez vous pendre, mon oncle, mchant moqueur. Vous me
conseillez de faire... et ensuite vous me raillez.

PANDARE.--De faire quoi? de faire quoi? Voyons, qu'elle dise quoi....
Que vous ai-je conseill de faire?

CRESSIDA.--Allons, maudit soit votre coeur! Vous ne serez jamais bon, et
vous ne souffrirez jamais que les autres le soient.

PANDARE.--Ha, ha! hlas! la pauvre petite! la pauvre innocente! Tu n'as
pas dormi cette nuit? Est-ce que ce mchant ne t'a pas laisse dormir?
Qu'un fantme l'emporte!

(On frappe  la porte.)

CRESSIDA, _ Trolus_.--Ne vous l'avais-je pas dit? Je voudrais qu'on
lui casst la tte!--Qui est  la porte? Mon bon oncle, allez voir.--(_A
Trolus_.) Seigneur, rentrez dans ma chambre: vous souriez et vous vous
moquez de moi, comme si j'avais des intentions malicieuses.

TROLUS, _riant_.--Ha, ha!

CRESSIDA.--Allons, vous vous trompez; je ne songe  rien de semblable.
(_On frappe encore_.)--Avec quelle force ils frappent!--Je vous en prie,
rentrez. Je ne voudrais pas, pour la moiti de Troie, qu'on vous vit
ici.

(Ils rentrent tous les deux.)

PANDARE.--Qu'y est l? qu'y a-t-il? Voulez-vous donc enfoncer les
portes? Eh bien, de quoi s'agit-il?

(Entre ne.)

NE.--Bonjour, seigneur, bonjour.

PANDARE.--Qui est l?--Quoi! c'est vous, seigneur ne? Sur ma parole,
je ne vous ai pas reconnu. Quelles nouvelles apportez-vous si matin?

NE.--Le prince Trolus n'est-il pas ici?

PANDARE.--Ici? H! qu'y ferait-il?

NE.--Allons, il est ici, seigneur; ne nous le clez pas: il est
trs-important pour lui que je lui parle.

PANDARE.--Il est ici, dites-vous? C'est plus que je n'en sais, je vous
le jure.--Quant  moi, je suis rentr tard.--H! que ferait-il ici?

NE.--Quoi? rien.--Allons, allons, vous lui feriez beaucoup de tort,
sans vous en douter; j'espre que vous lui serez assez fidle pour le
trahir;  la bonne heure, ignorez qu'il est ici; mais allez toujours le
chercher. Allez.

(Pandare va sortir, Trolus entre.)

TROLUS.--Quoi? Qu'y a-t-il?...

NE.--Seigneur,  peine ai-je le temps de vous saluer, tant mon message
est press. Voici  deux pas Pris votre frre, et Diphobe, le Grec
Diomde, et notre Antnor qui nous est rendu; mais, en change de sa
libert, il faut que sur-le-champ, dans une heure et avant le premier
sacrifice, nous remettions dans les mains de Diomde la jeune Cressida.

TROLUS.--Est-ce une chose arrte?

NE.--Oui, par Priam, et le conseil de Troie; ils me suivent et sont
prts  l'excuter.

TROLUS.--Comme mes projets se jouent de moi!--Je vais aller les
joindre; et vous, seigneur ne, nous nous sommes rencontrs par hasard;
vous ne m'avez pas trouv ici..

NE.--Bon, bon, seigneur; les secrets de la nature ne sont pas gards
dans un plus profond silence.

(Trolus et ne sortent.)

PANDARE.--Est-il possible? Pas plutt gagne qu'elle est perdue! Que le
diable emporte Antnor! Le jeune prince en perdra la raison; la peste
soit d'Antnor! Je voudrais qu'ils lui eussent cass le cou.

CRESSIDA.--Eh bien, de quoi s'agit-il? Qui donc tait ici?

PANDARE.--Ah! ah!

CRESSIDA.--Pourquoi soupirez-vous si profondment? O est mon seigneur?
De grce, mon cher oncle, dites-moi ce que c'est.

PANDARE.--Je voudrais tre enfonc de toute ma hauteur sous la terre!

CRESSIDA.--O dieux! qu'y a-t-il donc?

PANDARE.--Je te prie, rentre. Plt aux dieux que tu ne fusses jamais
ne! Je savais bien que tu serais cause de sa mort! O pauvre prince! la
peste soit d'Antnor!

CRESSIDA.--Mon cher oncle, je vous en conjure  genoux, je vous en
conjure, qu'y a-t-il?...

PANDARE.--Il faut que tu partes, ma pauvre fille, il faut que tu partes;
tu es change avec Antnor: il faut que tu retournes vers ton pre, et
que tu te spares de Trolus: ce sera sa mort, son poison; il ne pourra
jamais le supporter.

CRESSIDA.--O dieux immortels!--Je ne partirai pas.

PANDARE.--Il le faut.

CRESSIDA.--Je ne le veux pas, mon oncle. J'ai oubli mon pre, je ne
connais aucun sentiment de parent. Non, il n'est point de parents, de
tendresse, de sang, de coeur, qui me touchent d'aussi prs que mon cher
Trolus. O dieux du ciel! faites du nom de Cressida le symbole de la
perfidie, si jamais elle abandonne Trolus. Temps, violence, mort,
portez-vous sur ce corps  toutes les extrmits; mais la base solide
sur laquelle mon amour est affermi est comme le centre mme de la terre,
il attire tout  lui.--Je vais rentrer et pleurer.

PANDARE.--Oui, va, va.

CRESSIDA.--Et arracher mes beaux cheveux, et gratigner ces joues si
vantes, briser ma voix  force de sanglots, et briser mon coeur  force
de crier: Trolus! Je ne veux pas sortir de Troie.

(Ils sortent.)


SCNE III

La scne se passe devant la maison de Pandare.

PARIS, TROLUS, NE, DIPHOBE, ANTNOR, DIOMDE.


PARIS.--Il est grand jour, et l'heure fixe pour la remettre  ce
vaillant Grec s'avance  grands pas.--Mon cher frre Trolus, allez dire
 Cressida ce qu'il faut qu'elle fasse, et dterminez-la promptement  y
consentir.

TROLUS.--Entrez dans sa maison. Je vais l'amener dans un instant  ce
Grec; et lorsque vous me verrez la remettre entre ses mains, croyez voir
un autel, et dans votre frre Trolus le prtre qui immole son propre
coeur.

(Il sort.)

PARIS.--Je sais ce que c'est que d'aimer; et je voudrais pouvoir le
secourir comme je le plains.--Entrez, je vous prie, seigneurs.

(Ils sortent.)


SCNE IV

On voit un appartement de la maison de Pandare.

PANDARE, CRESSIDA.


PANDARE.--De la modration, de la modration.

CRESSIDA.--Que me parlez-vous de modration? Ma douleur est complte,
parfaite, et extrme comme l'amour qui l'a produite; et elle m'agite
avec la mme force invincible que lui. Comment puis-je la modrer? Si
je pouvais composer avec ma passion, ou la refroidir et l'affaiblir,
je pourrais temprer de mme mon chagrin: mais mon amour n'admet point
d'alliage qui le modifie, et mon chagrin n'en admet pas davantage dans
une perte aussi chre.

(Entre Trolus.)

PANDARE.--Le voici qui vient, le voici.--Ah! mes pauvres poulets[43]!

[Note 43: _Sweet ducks!_]

CRESSIDA _l'embrassant_.--O Trolus, Trolus!

PANDARE.--Quel couple d'objets infortuns j'ai devant les yeux! Que je
vous embrasse aussi. O coeur! comme on l'a si bien dit:

  O coeur,  triste coeur!
  Pourquoi soupires-tu sans te briser?

Et  cela il rpond:

  Parce que tu ne peux soulager ta cuisante douleur
  Ni par l'amiti, ni par les paroles[44].

Jamais il n'y eut rime plus vraie. Ne faisons ddain de rien, car nous
pourrions vivre assez pour avoir besoin de ces vers; nous le voyons,
nous le voyons... Eh bien! mes agneaux?

[Note 44: Citation de quelque ancienne ballade.]

TROLUS.--Cressida, je t'adore d'un amour si pur que les dieux
bienheureux, comme s'ils taient jaloux de ma passion plus fervente dans
son zle que la dvotion que respirent pour leurs divinits des lvres
glaces, te sparent de moi.

CRESSIDA.--Les dieux sont-ils sujets  l'envie?

PANDARE.--Oui, oui, oui; en voil la preuve bien vidente.

CRESSIDA.--Et est-il vrai qu'il me faille quitter Troie?

TROLUS.--Odieuse vrit!

CRESSIDA.--Quoi? et Trolus aussi?

TROLUS.--Troie, et Trolus!

CRESSIDA.--Est-il possible?

TROLUS.--Et si soudainement que la cruaut du sort nous ravit le temps
de prendre cong l'un de l'autre, brusque tous les dlais, frustre avec
barbarie nos lvres de la douceur de s'unir, interdit violemment nos
troits embrassements, touffe nos tendres voeux  la naissance mme
de notre haleine laborieuse. Nous deux, qui nous sommes achets l'un
l'autre au prix de tant de milliers de soupirs, nous sommes forcs de
nous vendre misrablement aprs un seul soupir fugitif et imparfait! Le
temps injurieux, avec la prcipitation d'un voleur, entasse ple-mle et
au hasard tout son riche butin. Nous nous devons autant d'adieux qu'il
est d'toiles dans le firmament, tous bien articuls, et scells d'un
baiser: eh bien! il les amoncelle tous en un seul adieu vague, et nous
rduit  un seul baiser affam, gt par l'amertume de nos larmes.

NE, _derrire le thtre_.--Seigneur, la dame est-elle prte?

TROLUS.--coutez! c'est vous qu'on appelle... On dit que c'est ainsi
que le Gnie crie: Viens!  celui qui va mourir.--Dites-leur d'avoir
patience; elle va venir  l'instant.

PANDARE.--O sont mes larmes? Pluie, coulez pour abattre ce vent, sans
quoi mon coeur va tre dracin.

(Pandare sort.)

CRESSIDA.--Faut-il donc que j'aille chez les Grecs?

TROLUS.--Il n'y a point de remde.

CRESSIDA.--La malheureuse Cressida au milieu des Grecs joyeux!--Quand
nous reverrons-nous?

TROLUS.--coute-moi, ma bien-aime; garde-moi seulement un coeur
fidle...

CRESSIDA.--Moi! fidle?--Quoi donc? quelle est cette mauvaise pense?

TROLUS.--Allons, il faut user doucement des plaintes, car c'est
l'instant de notre sparation.--Je ne te dis pas, sois fidle, parce que
je doute de toi; car je jetterais mon gant  la Mort elle-mme, pour la
dfier de prouver qu'aucune tache ait souill ton coeur; mais si je dis,
sois fidle, c'est uniquement pour amener la protestation que je vais te
faire; sois fidle, et j'irai te voir.

CRESSIDA.--O prince! vous serez expos  des dangers aussi nombreux que
pressants; mais je serai fidle.

TROLUS.--Et moi, je me ferai un ami du danger.--Porte cette manche.

CRESSIDA.--Et vous ce gant. Quand vous verrai-je?

TROLUS.--Je corromprai les sentinelles des Grecs, pour te rendre visite
la nuit: mais, sois fidle.

CRESSIDA.--O ciel! encore: Sois fidle!

TROLUS.--coute pourquoi je parle ainsi, mon amour: les jeunes Grecs
sont remplis de qualits; ils sont amoureux, bien faits, riches des
dons de la nature et perfectionns par les arts et les exercices. La
nouveaut fait impression quand les talents sont unis aux grces de la
personne!... Hlas! une sorte de jalousie cleste (que je vous conjure
d'appeler une erreur vertueuse) m'inspire des craintes.

CRESSIDA.--O ciel! vous ne m'aimez pas.

TROLUS.--Que je meure en lche si je ne vous aime pas! Si je vous parle
ainsi, c'est bien moins de votre fidlit que je doute que de mon propre
mrite: je ne sais point chanter, ni danser la volte, ni parler avec
douceur, ni jouer  des jeux d'adresse, autant de talents brillants,
naturels et familiers aux Grecs: mais je puis vous dire que sous les
grces de ces dons sduisants est cach un dmon dangereux qui parle
sans rien dire, et tente avec un art extrme: ne vous laissez pas
tenter.

CRESSIDA.--Croyez-vous que je me laisse tenter?

TROLUS.--Non, mais nous faisons quelquefois des choses que nous ne
voulons pas; nous sommes nos propres dmons  nous-mmes, lorsque nous
voulons tenter la fragilit de nos forces, en prsumant trop de leur
puissance variable.

NE, _en dehors_.--Allons, mon bon seigneur.

TROLUS.--Allons, embrassons-nous, et sparons-nous.

PARIS, _en dehors_.--Mon frre Trolus!

TROLUS.--Mon cher frre, entrez ici, et amenez ne et le Grec avec
vous.

CRESSIDA.--Seigneur, serez-vous fidle?

TROLUS.--Qui, moi? hlas! c'est mon vice, c'est mon dfaut. Tandis
que les autres savent gagner par adresse une haute estime, moi, par mon
excs d'honntet, je n'obtiens qu'une simple approbation. Tandis que
d'autres dorent avec art leurs couronnes de cuivre, j'offre la mienne
nue avec franchise et sincrit. Ne craignez rien de ma fidlit:
franchise et bonne foi, c'est l toute ma morale. (_Entrent ne, Pris,
Antnor, Diphobe et Diomde_.) Soyez le bienvenu, noble Diomde: voici
la dame que nous rendons  la place d'Antnor. Aux portes, seigneur,
je la remettrai dans vos mains, et, chemin faisant, je vous ferai
comprendre ce qu'elle vaut. Traitez-la avec distinction; et, par mon
me, beau Grec, si jamais tu te trouvais  la merci de mon pe, nomme
seulement Cressida, et ta vie sera aussi en sret que Priam dans Ilion.

DIOMDE.--Belle Cressida, dispensez-vous, je vous prie, des remercments
que ce prince attend de vous; l'clat de vos yeux et la beaut cleste
de vos traits vous assurent tous les gards: vous serez la souveraine de
Diomde; il est tout entier  vos ordres.

TROLUS.--Grec, tu ne me traites pas avec courtoisie, de faire honte
 l'ardeur de ma prire, en louant Cressida. Je te dis, prince grec,
qu'elle est aussi fort au-dessus de tes louanges, que tu es indigne de
porter le nom de son serviteur: je te recommande de la bien traiter, 
ma seule considration; car, j'en jure par le redoutable Pluton, si
tu ne le fais pas, quand le gant Achille serait ton gardien, je te
couperai la gorge.

DIOMDE.--Ah! point de courroux, prince Trolus; qu'il me soit permis,
par le privilge de mon rang et de mon message, de parler en libert:
quand je serai sorti de cette ville, je suivrai ma volont; et sachez,
seigneur, que je ne ferai rien sur vos ordres; elle sera apprcie
suivant son propre mrite; mais lorsque vous direz: que cela soit, je
vous rpondrai dans toute la fiert du courage et de l'honneur: non.

TROLUS.--Allons, marchons vers les portes.--Je te dis, moi, Diomde,
que cette bravade te forcera plus d'une fois  cacher ta tte.--Belle
Cressida, donnez-moi la main, et, en marchant, achevons ensemble un
entretien ncessaire et qui ne regarde que nous.

(Trolus, Cressida et Diomde sortent.)

(On entend une trompette.)

PARIS.--coutez; c'est la trompette d'Hector.

NE.--A quoi avons-nous pass cette matine? Le prince doit me croire
paresseux et ngligent, moi qui lui avais jur d'tre sur le champ de
bataille avant lui.

PARIS.--C'est la faute de Trolus. Allons, allons, rendons-nous sur le
champ de bataille avec lui.

DIPHOBE.--Faisons diligence.

NE.--Oui, marchons avec le joyeux empressement d'un jeune poux,
et volons sur les traces d'Hector: la gloire de notre Troie dpend
aujourd'hui de sa noble valeur et de ce combat singulier.

(Ils sortent.)


SCNE V

Le camp des Grecs, une lice a t prpare.

AJAX _s'avance arm_, AGAMEMNON, ACHILLE, PATROCLE, MNLAS, ULYSSE,
NESTOR _et autres chefs_.


AGAMEMNON.--Te voil dj compltement vtu de ta brillante armure et
devanant le temps dans l'impatience de ton courage. Redoutable Ajax,
ordonne  ton hraut d'envoyer jusqu' Troie le signal clatant de sa
trompette, et que l'air pouvant frappe l'oreille du grand champion et
l'appelle ici.

AJAX.--Trompette, voil ma bourse. Maintenant crve tes poumons et brise
ta trompe d'airain. Souffle, coquin, jusqu' ce que tes joues arrondies
se gonflent plus que celles de l'aquilon essouffl. Allons, enfle ta
poitrine, et que le sang jaillisse de tes yeux; c'est Hector que tu
appelles.

(La trompette sonne.)

ULYSSE.--Aucune trompette ne rpond.

ACHILLE.--Il est bien matin encore.

AGAMEMNON.--N'est-ce pas Diomde qu'on aperoit l-bas, avec la fille de
Calchas?

ULYSSE.--C'est lui-mme; je le reconnais  sa tournure: il marche en
s'levant sur la pointe du pied; c'est son ambitieuse fiert qui l'lve
ainsi au-dessus de la terre.

(Diomde s'avance avec Cressida.)

AGAMEMNON.--Est-ce l la jeune Cressida?

DIOMDE.--Oui, c'est elle.

AGAMEMNON.--Vous tes la bienvenue chez les Grecs, belle dame.

NESTOR.--Notre gnral vous salue d'un baiser.

ULYSSE.--Ce n'est l qu'une courtoisie particulire: il vaudrait bien
mieux qu'elle ft baise par tous en gnral[45].

[Note 45: Notre gnral et en gnral, jeu de mots.]

NESTOR.--Et c'est l un conseil bien galant. Allons, c'est moi qui
commencerai.--Voil pour Nestor.

ACHILLE.--Je veux chasser l'hiver de vos lvres, belle dame. Achille
vous souhaite la bienvenue.

MNLAS.--J'avais jadis de bonnes raisons pour mes baisers.

PATROCLE.--Mais ce n'est pas une raison pour baiser aujourd'hui; Pris
est arriv tout d'un coup si effrontment qu'il vous a spars, vous et
vos raisons?

ULYSSE.--Amre pense, sujet de tous nos affronts; nous perdons nos
ttes pour dorer ses cornes.

PATROCLE.--Le premier tait le baiser de Mnlas, celui-ci est le mien;
c'est Patrocle qui vous embrasse.

MNLAS.--Oh! cela est joli!

PATROCLE.--Pris et moi, nous baisons toujours pour Mnlas.

MNLAS.--Je veux avoir le mien, seigneur; belle dame, permettez....

CRESSIDA.--En embrassant, donnez-vous, ou recevez-vous?

MNLAS.--Je prends, et je donne.

CRESSIDA.--Je veux faire un march o je puisse gagner ma vie. Le baiser
que vous prenez vaut mieux que celui que vous donnez; ainsi point de
baiser.

MNLAS.--Je vous payerai l'excdant; je vous en donnerai trois pour un.

CRESSIDA.--Donnez juste autant, ou n'en donnez point. Vous tes un homme
impair.

MNLAS.--Un homme impair, dites-vous, belle? tout homme l'est.

CRESSIDA.--Non, Pris ne l'est pas; car vous savez qu'il est trs-vrai
que vous tes impair, et que lui est au pair avec vous.

MNLAS.--Vous me donnez des chiquenaudes sur le front.

ULYSSE.--La partie ne serait pas gale, votre ongle contre sa corne.
Puis-je, belle dame, vous demander un baiser?

CRESSIDA.--Vous le pouvez.

ULYSSE.--Je le dsire.

CRESSIDA.--Allons, demandez-le.

ULYSSE.--Eh bien! pour l'amour de Vnus, donnez-moi un baiser, quand
Hlne sera redevenue vierge, et en sa possession.

(Montrant Mnlas.)

CRESSIDA.--Je suis votre dbitrice: rclamez votre payement quand il
sera chu.

ULYSSE.--Jamais le jour n'arrivera, ni votre baiser.

DIOMDE.--Madame, un mot.--Je vais vous conduire  votre pre.

(Diomde emmne Cressida.)

NESTOR.--C'est une femme d'un esprit vif.

ULYSSE.--Fi donc, fi donc! tout parle en elle, ses yeux, ses joues,
ses lvres, jusqu'au mouvement de son pied. Ses penchants drgls se
dclent dans tous ses muscles, dans tous les mouvements de sa personne.
Oh! ces hardies assaillantes, si libres de la langue, qui vous font
ainsi les premires avances, et qui ouvrent les tablettes de leurs
penses toutes grandes au premier venu qui les flatte, regardez-les
comme la proie complaisante de la premire occasion, et de vraies filles
du mtier.

(On entend une trompette au dehors.)

TOUS.--La trompette du Troyen.

AGAMEMNON.--Voil sa troupe qui vient.

(Entrent Hector arm, ne, Trolus, d'autres Troyens et suite.)

NE.--Salut! vous tous, princes de la Grce. Quel sera le prix de
celui qui remportera la victoire? ou vous proposez-vous de dclarer
un vainqueur? voulez-vous que les deux champions se poursuivent l'un
l'autre jusqu' la dernire extrmit: ou seront-ils spars par quelque
voix, quelque signal du champ de bataille? Hector m'a ordonn de vous le
demander.

AGAMEMNON.--Quel est le dsir d'Hector?

NE.--Cela lui est indiffrent: il obira aux conventions.

ACHILLE.--C'est bien l Hector; mais il agit bien tranquillement,
avec un peu de fiert et il ne fait pas grand cas du chevalier son
adversaire.

NE.--Si vous n'tes pas Achille, seigneur, quel est votre nom?

ACHILLE.--Si je ne suis pas Achille, je n'en ai point.

NE.--Eh bien, Achille soit: mais qui que vous soyez, sachez ceci: que
les deux extrmes en valeur et en orgueil excellent chez Hector: l'un
monte presque jusqu' l'infini; l'autre descend jusqu'au nant. Faites
bien attention  ce hros, et ce qui en lui ressemble  de l'orgueil
est courtoisie. Cet Ajax est  demi-form du sang d'Hector, et par amour
pour ce sang la moiti d'Hector reste  Troie: c'est la moiti de
son courage, de sa force, la moiti d'Hector, qui vient chercher ce
chevalier de sang ml, moiti Grec et moiti Troyen.

ACHILLE.--Ce ne sera donc qu'un combat de femme?--Oh! je vous comprends.

(Diomde revient.)

AGAMEMNON.--Voici Diomde.--Allez, noble chevalier: tenez-vous prs de
notre Ajax. Il en sera comme vous dciderez, vous et le seigneur ne,
sur l'ordre du combat; soit que vous arrtiez qu'ils doivent se battre
 outrance ou que les deux champions pourront reprendre haleine: les
combattants tant parents, leur combat est  moiti arrt avant que les
coups aient commenc.

(Ajax et Hector entrent dans la lice.)

ULYSSE.--Les voil dj prts  en venir aux mains.

AGAMEMNON.--Quel est ce Troyen qui a l'air si triste?

ULYSSE.--C'est le plus jeune des fils de Priam, un vrai chevalier; il
n'est pas mr encore et il est dj sans gal: ferme dans sa parole,
parlant par ses actions et sans langue pour les vanter; lent 
s'irriter, mais lent  se calmer quand il est provoqu: son coeur et
sa main sont tous deux ouverts et tous deux francs; ce qu'il a, il le
donne, ce qu'il pense, il le montre: mais il ne donne que lorsque son
jugement claire sa bienfaisance, et il n'honore jamais de sa voix
une pense indigne de son caractre: courageux comme Hector et plus
dangereux que lui. Hector, dans la fougue de sa colre, cde aux
impressions de la tendresse: mais lui, dans la chaleur de l'action, il
est plus vindicatif que l'amour jaloux: on le nomme Trolus, et Troie
fonde sur lui sa seconde esprance, avec autant de confiance que sur
Hector mme: ainsi le peint ne, qui connat ce jeune homme de la tte
aux pieds, et tel est le portrait qu'il m'a fait de lui en confidence,
dans le palais d'Ilion.

(Bruit de guerre. Hector et Ajax combattent.)

AGAMEMNON.--Les voil aux prises.

NESTOR.--Allons, Ajax, tiens-toi bien sur tes gardes.

TROLUS.--Hector, tu dors; rveille-toi.

AGAMEMNON.--Ses coups sont bien ajusts.--Ici, Ajax.

DIOMDE, _aux deux champions_.--Il faut vous en tenir l.

(Les trompettes cessent.)

NE.--Princes, c'est assez, je vous prie.

AJAX.--Je ne suis pas encore chauff. Recommenons le combat.

DIOMDE.--Comme il plaira  Hector.

HECTOR.--Eh bien! moi, je veux en rester l.--Noble guerrier, tu es le
fils de la soeur de mon pre, cousin-germain des enfants de l'auguste
Priam. Les devoirs du sang dfendent entre nous deux une mulation
sanguinaire. Si tu tais mlang d'lments grecs et troyens, de
manire  pouvoir dire: Cette main est toute grecque et celle-ci toute
troyenne: les muscles de cette jambe sont de Troie et les muscles de
celle-ci sont de la Grce: le sang de ma mre colore la joue droite, et
dans les veines de cette joue gauche bouillonne le sang de mon pre,
par le tout-puissant Jupiter, tu ne remporterais pas un seul de tes
membres grecs, sans que mon pe y et marqu l'empreinte de notre
haine irrconciliable; mais que les dieux ne permettent pas que mon pe
homicide rpande une goutte du sang que tu as emprunt de ta mre, la
tante sacre d'Hector.--Que je t'embrasse, Ajax! par le Dieu qui tonne,
tu as des bras vigoureux, et voil comme Hector veut qu'ils tombent sur
lui. Cousin, honneur  toi!

AJAX.--Je te remercie, Hector: tu es trop franc et trop gnreux.
J'tais venu pour te tuer, cousin, et pour remporter, par ta mort, de
nouveaux titres de gloire.

HECTOR.--L'admirable Noptolme lui-mme, dont la renomme montre le
panache brillant, criant de sa voix clatante: c'est lui, ne pourrait
pas se promettre d'ajouter  sa gloire un laurier de plus enlev 
Hector.

NE.--Les deux partis sont dans l'attente de ce que vous allez faire.

HECTOR.--Nous allons y satisfaire. L'issue du combat est notre
embrassement. Adieu, Ajax.

AJAX.--Si je puis me flatter d'obtenir quelque succs par mes prires,
bonheur qui m'arrive rarement, je dsirerais voir mon illustre cousin
dans nos tentes grecques.

DIOMDE.--C'est le dsir d'Agamemnon, et le grand Achille languit de
voir le vaillant Hector dsarm.

HECTOR.--ne, appelez-moi mon frre Trolus; et allez annoncer  ceux
du parti troyen qui nous attendent cette entrevue d'amiti; priez-les
de rentrer dans Troie.--(_A Ajax.)_ Donne-moi ta main, cousin, je veux
aller dner avec toi, et voir vos guerriers.

AJAX.--Voil l'illustre Agamemnon qui vient au-devant de nous.

HECTOR.--Nomme-moi l'un aprs l'autre les plus braves d'entre eux: mais
pour Achille, mes yeux le chercheront et le reconnatront seuls  sa
haute et robuste taille.

AGAMEMNON.--Digne guerrier, soyez le bienvenu autant que vous pouvez
l'tre d'un homme qui voudrait tre dlivr d'un tel ennemi. Mais ce
n'est pas l un bon accueil; coutez ma pense en termes plus clairs.
Le pass et l'avenir sont couverts d'un voile et des ruines informes de
l'oubli: mais dans le moment prsent, la foi et la franchise,
purifies de toute intention dtourne, t'adressent, grand Hector, avec
l'intgrit la plus divine, un salut sincre, du plus profond du coeur.

HECTOR.--Je te rends grces, royal Agamemnon.

AGAMEMNON, _ Trolus_.--Illustre prince de Troie, soyez aussi le
bienvenu.

MNLAS.--Laissez-moi confirmer le salut du roi mon frre; noble couple
de frres belliqueux, soyez les bienvenus ici.

HECTOR.--A qui avons-nous  rpondre?

MNLAS.--Au noble Mnlas.

HECTOR.--Ah! c'est vous, seigneur? Par le gantelet de Mars, je vous
remercie. Ne vous moquez pas de moi si je choisis ce serment peu
ordinaire. Celle qui fut nagure votre femme jure toujours par le gant
de Vnus: elle est en pleine sant; mais elle ne m'a point charg de
vous saluer de sa part.

MNLAS.--Ne la nommez pas: c'est un sujet fatal d'entretien.

HECTOR.--Ah! pardon, je vous offense.

NESTOR.--Brave Troyen, je vous avais vu souvent, travaillant pour la
destine, ouvrir un chemin sanglant  travers les rangs de la jeunesse
grecque; je vous avais vu, ardent comme Perse, pousser votre coursier
phrygien, mais ddaignant bien des exploits et bien des dfaites quand
une fois vous aviez suspendu votre pe en l'air, et ne la laissant
point retomber sur ceux qui taient tombs, voil ce qui me faisait dire
 ceux qui taient prs de moi: Voyez Jupiter qui distribue la vie!
je vous avais vu, enferm dans un cercle de Grecs, vous arrter et
reprendre haleine, comme un lutteur dans les jeux olympiques. Voil
comme je vous avais vu. Mais je n'avais pas encore vu votre visage,
qui tait toujours cach par l'acier. J'ai connu votre aeul et j'ai
combattu une fois contre lui, c'tait un bon soldat; mais j'en jure
par le dieu Mars, notre chef  tous, il ne vous fut jamais comparable.
Permettez qu'un vieillard vous embrasse; venez, digne guerrier, soyez le
bienvenu dans notre camp.

NE, _ Hector_.--C'est le vieux Nestor.

HECTOR.--Laisse-moi t'embrasser, bon vieillard, chronique antique, qui
as si longtemps march en donnant la main au temps; vnrable Nestor, je
suis heureux de te serrer dans mes bras.

NESTOR.--Je voudrais que mes bras pussent lutter contre les tiens dans
le combat, comme ils luttent avec toi d'amiti.

HECTOR.--Je le voudrais aussi.

NESTOR.--Ah! par cette barbe blanche, je combattrais contre toi ds
demain. Allons, sois le bienvenu: j'ai vu le temps, o...

ULYSSE.--Je suis tonn que cette ville l-bas soit encore debout,
lorsque nous avons ici prs de nous sa colonne et sa base.

HECTOR.--Je reconnais bien vos traits, seigneur Ulysse. Ah! seigneur, il
y a bien des Grecs et des Troyens de morts; depuis que je vous vis pour
la premire fois avec Diomde dans Ilion, lorsque vous y vntes dput
par les Grecs.

ULYSSE.--Oui; je vous prdis alors ce qui devait arriver. Ma prophtie
n'est encore qu' la moiti de son cours; car ces murs que nous voyons
l-bas entourer firement votre Troie, et les cimes de ces tours
ambitieuses qui vont baiser les nuages devront bientt baiser leur base.

HECTOR.--Je ne suis pas oblig de vous croire. Les voil encore debout;
et je crois, sans vanit, que la chute de chaque pierre phrygienne
cotera une goutte de sang grec. La fin couronne l'oeuvre. Et cet
antique et universel arbitre, le temps, amnera un jour la fin.

ULYSSE.--Oui; abandonnons-lui les vnements.--Noble et vaillant Hector,
soyez le bienvenu: je vous conjure de venir dans ma tente, de m'honorer
de votre seconde visite, en quittant notre gnral, et d'y partager mon
repas.

ACHILLE.--Je passerai avant vous, seigneur Ulysse; avant vous.--A
prsent, Hector, mes yeux sont rassasis de te considrer: je t'ai
examin en dtail, Hector, et j'ai observ jointure par jointure.

HECTOR.--Est-ce Achille?

ACHILLE.--Je suis Achille.

HECTOR.--Tiens-toi droit, je te prie, laisse-moi te regarder.

ACHILLE.--Regarde tant que tu voudras.

HECTOR.--J'ai dj fini.

ACHILLE.--Tu vas trop vite: moi je veux encore une fois te contempler
membre par membre, comme si je voulais t'acheter.

HECTOR.--Tu veux me parcourir tout entier, comme un livre d'amusement;
mais il y a en moi plus de choses que tu n'en comprends: pourquoi
m'opprimes-tu de tes regards?

ACHILLE.--Ciel! montre-moi dans quelle partie de son corps je dois le
dtruire; si c'est ici, ou l, ou l? afin que je puisse donner un nom 
la blessure suivant son lieu, et rendre distincte la brche par laquelle
aura fui la grande me d'Hector. Ciel! rponds-moi.

HECTOR.--Les dieux bienheureux se dshonoreraient en rpondant 
une pareille question; homme superbe, arrte encore: penses-tu donc
conqurir ma vie si facilement que tu puisses nommer d'avance avec une
exactitude si prcise, l'endroit o tu veux me frapper de mort?

ACHILLE.--Oui, te dis-je!

HECTOR.--Tu serais un oracle que je ne t'en croirais pas: dsormais,
sois bien sur tes gardes, car moi je ne te tuerai pas ici, ou l, ou
l; mais par les forges qui ont fabriqu le casque de Mars, je te
tuerai partout ton corps; oui, partout ton corps.--Vous, sages Grecs,
pardonnez-moi cette bravade, c'est son insolence qui arrache des folies
 mes lvres; mais je tcherai que mes actions confirment mes paroles;
ou puiss-je ne jamais...

AJAX.--Ne vous irritez point, cousin.--Et vous, Achille, laissez-l vos
menaces jusqu' ce que l'occasion o votre volont vous mettent  porte
de les excuter. Vous pouvez chaque jour vous rassasier d'Hector, si
vous en avez tant d'envie; et le conseil de la Grce, j'en ai peur,
aurait quelque peine  obtenir de vous d'en venir aux mains avec lui.

HECTOR.--Je vous prie, qu'on vous voie sur le champ de bataille:
nous n'avons livr que des combats insignifiants depuis que vous avez
abandonn la cause des Grecs.

ACHILLE.--M'en pries-tu, Hector? Demain, je te rencontrerai, cruel comme
la mort; ce soir nous sommes tous amis.

HECTOR.--Donne-moi ta main pour gage de ta promesse.

AGAMEMNON.--D'abord, vous tous, nobles Grecs, venez dans ma tente et
livrons-nous ensemble  la joie des festins; ensuite, ftez Hector,
chacun  votre tour, suivant son loisir et votre libralit. Que les
tambours battent, que les trompettes sonnent, et que ce grand guerrier
sache qu'il est le bienvenu.

(Ils sortent, except Trolus et Ulysse.)

TROLUS.--Seigneur Ulysse, dites-moi, je vous prie, dans quelle partie
du camp se trouve Chalcas?

ULYSSE.--Dans la tente de Mnlas, noble Trolus. Diomde y soupe avec
lui ce soir: Diomde ne regarde plus ni le ciel ni la terre; toute son
attention et ses amoureux regards sont fixs sur la belle Cressida.

TROLUS.--Aimable seigneur, vous aurais-je l'obligation infinie de m'y
conduire au sortir de la tente d'Agamemnon?

ULYSSE.--Je serai  vos ordres, seigneur: rpondez  ma complaisance
en me disant quelle considration l'on avait  Troie pour Cressida? N'y
avait-elle pas un amant qui pleure  prsent son absence?

TROLUS.--Ah! seigneur, ceux qui, pour se vanter, montrent leurs
cicatrices, mritent qu'on se moque d'eux. Voulez-vous que nous
marchions, seigneur? Elle tait aime, elle aimait: elle est aime, elle
aime; mais le tendre amour est toujours la proie de la fortune.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                            ACTE CINQUIME


SCNE I

Le camp des Grecs.--La scne se passe devant la tente d'Achille.

ACHILLE, PATROCLE.


ACHILLE.--Je vais lui chauffer le sang ce soir avec du vin grec; et
demain je le lui rafrachirai avec mon pe.--Patrocle, ftons-le 
toute outrance.

(Entre Thersite.)

PATROCLE.--Voici Thersite.

ACHILLE.--Eh bien! coeur de l'envie, pte mal ptrie par la nature,
quelles nouvelles?

THERSITE.--Allons, toi, portrait de ce que tu parais, idole adore par
des imbciles, voil une lettre pour toi.

ACHILLE.--De la part de qui, avorton?

THERSITE.--De Troie, plat de fou.

PATROCLE.--Qui garde la tente maintenant?

THERSITE.--L'tui du chirurgien, ou la blessure du patient[46].

[Note 46: _Tent_, appareil de chirurgie et tente.]

PATROCLE.--Bien dit, seigneur contrariant. Et quel besoin avons-nous de
ces tours d'esprit?

THERSITE.--Je t'en prie, tais-toi, mon garon: je ne gagne rien  tes
propos: tu passes pour tre le varlet mle d'Achille.

PATROCLE.--Varlet mle! Insolent que veux-tu dire par l?

THERSITE.--Eh bien! que tu es sa concubine mle. Que toutes les
gangrnes du Midi, les coliques, les hernies, les catarrhes, la gravelle
et les sables des reins, les lthargies, les froides paralysies, la
chassie des yeux, la pourriture du foie, l'enrouement des poumons, les
apostumes, les sciatiques, les calcinantes ardeurs dans la paume des
mains, l'incurable carie des os, et les rides de la lpre soient la
punition de ces horribles inventions!

PATROCLE.--Dtestable bote  envie, qui prtends-tu maudire ainsi?

THERSITE.--Est-ce que je te maudis, toi?

PATROCLE.--Non, borne en ruine; non, chien difforme, fils de prostitue.

THERSITE.--Non! Alors pourquoi t'emportes-tu, toi, cheveau lger de
soie floche, bandeau de taffetas vert pour un oeil malade, glands de
la bourse d'un prodigue! Ah! comme le pauvre monde est importun de ces
moucherons d'eau, atomes de la nature!

PATROCLE.--Va-t'en, fiel!

THERSITE.--Va-t'en, oeuf de chardonneret[47]!

[Note 47: On ne sait trop quel sens injurieux Shakspeare attachait 
cette dnomination.]

ACHILLE.--Mon cher Patrocle, me voil travers dans mon grand projet de
combat pour demain. Voici une lettre de la reine Hcube, et un gage de
sa fille, ma belle matresse, qui m'imposent et m'adjurent de tenir un
serment que j'ai fait. Je ne veux pas le violer: tombez, Grecs; gloire,
clipse-toi: honneur, fuis ou reste; mon premier voeu est engag ici;
c'est  lui que je veux obir.--Allons, allons, Thersite, aide  parer
ma tente; il faut passer toute cette nuit dans les festins.--Viens,
Patrocle.

(Ils sortent.)

THERSITE.--Avec trop de sang, et trop peu de cervelle, ces deux
compagnons peuvent devenir fous; mais s'ils le deviennent jamais par
trop de cervelle, et par trop peu de sang, je consens  me faire mdecin
de fous.--Voici Agamemnon, un assez honnte homme, et grand amateur de
cailles[48]. Mais il n'a pas autant de cervelle qu'il a de cire dans
l'oreille; et cette belle mtamorphose de Jupiter qui est l, son frre,
le taureau, patron primitif et emblme des hommes dshonors, maigre
chausse-pied dans une chane, pendant  la jambe de son frre, sous
quelle autre forme que celle qu'il a, l'esprit lard de malice, ou la
malice farcie d'esprit, le mtamorphoseraient-ils? En ne? ce ne serait
rien; il est  la fois ne et boeuf. En boeuf? ce ne serait rien encore;
il est  la fois boeuf et ne. tre chien, mulet, chat, putois,
crapaud, lzard, chouette, buse, ou un hareng sans laite; je ne m'en
embarrasserais pas: mais tre un Mnlas, oh! je conspirerais contre la
destine. Ne me demandez pas ce que je voudrais tre, si je n'tais pas
Thersite; car je consens  tre le pou d'un mendiant, pourvu que je ne
sois pas Mnlas.--Ouais! Esprits et feux[49]!

[Note 48: La caille est un oiseau trs-lascif; _caille coiffe_,
sobriquet qu'on donne aux femmes. En vieux franais, _caille_ signifiait
fille de joie.]

[Note 49: Exclamation de Thersite en apercevant les torches dans le
lointain.]

(Entrent Hector, Trolus, Ajax, Agamemnon, Ulysse, Nestor, Mnlas et
Diomde, avec des flambeaux.)

AGAMEMNON.--Nous nous trompons, nous nous trompons.

AJAX.--Non, c'est l-bas, o vous voyez de la lumire.

HECTOR.--Je vous drange.

AJAX.--Non, non, pas du tout.

ULYSSE.--Le voil, qui vient lui-mme nous guider.

(Entre Achille.)

ACHILLE.--Soyez le bienvenu, brave Hector: soyez tous les bienvenus,
princes.

AGAMEMNON.--A prsent, beau prince de Troie, je vous souhaite une bonne
nuit. Ajax commande la garde qui doit vous escorter.

HECTOR.--Merci, et bonne nuit au gnral des Grecs.

MNLAS.--Bonne nuit, seigneur.

HECTOR.--Bonne nuit, aimable Mnlas.

THERSITE, _ part_.--Aimable! Est-ce aimable qu'il a dit? Aimable gout,
aimable cloaque!

ACHILLE.--Bonne nuit, et salut  ceux qui s'en vont, ou qui restent.

AGAMEMNON.--Bonne nuit.

(Agamemnon et Mnlas s'en vont.)

ACHILLE.--Le vieux Nestor reste, et vous aussi Diomde, tenez compagnie
 Hector, une heure ou deux.

DIOMDE.--Je ne le puis, seigneur. J'ai une affaire importante dont
voici l'heure. Bonne nuit, brave Hector.

HECTOR.--Donnez-moi votre main.

ULYSSE, _ part,  Trolus_.--Suivez sa torche; il va  la tente de
Calchas. Je vais vous accompagner.

TROLUS.--Aimable seigneur, vous me faites honneur.

HECTOR.--Adieu donc, bonne nuit.

(Diomde sort suivi d'Ulysse et de Trolus.)

ACHILLE.--Allons, allons, entrons dans ma tente.

(Achille sort avec Hector, Ajax et Nestor.)

THERSITE.--Ce Diomde est un misrable au coeur faux, un sclrat sans
foi; je ne me fie pas plus  lui quand il vous regarde de travers,
qu' un serpent quand il siffle. Il fera grand bruit de paroles et de
promesses, comme un mauvais limier; mais lorsqu'il les tient, oh! les
astronomes l'annoncent, c'est un prodige, cela doit amener quelque
rvolution: le soleil emprunte sa lumire de la lune, quand Diomde
tient sa parole. J'aime mieux manquer de voir Hector que de ne pas le
suivre: on dit qu'il entretient une fille troyenne, et qu'il emprunte la
tente du tratre Calchas; je veux le suivre. Il n'y a que des dbauchs
ici: ce sont tous des valets incontinents.


SCNE II

Devant la tente de Calchas.

_Entre_ DIOMDE.


DIOMDE.--Est-on lev ici? Hol, rpondez.

CALCHAS.--Qui appelle?

DIOMDE.--Diomde.--C'est Calchas, je crois.--O est votre fille?

CALCHAS.--Elle vient  vous.

(Trolus et Ulysse arrivent  quelque distance, Thersite est derrire
eux.)

ULYSSE.--Tenons-nous  l'cart pour que la torche ne nous fasse pas
apercevoir.

(Cressida entre.)

TROLUS.--Cressida va au-devant de lui!

DIOMDE.--Comment allez-vous, mon joli dpt?

CRESSIDA.--Et vous, mon cher gardien? coutez, un mot en secret.

(Elle lui parle  l'oreille.)

TROLUS.--Ah! tant de familiarit!

ULYSSE.--Elle chantera de mme au premier venu,  premire vue.

THERSITE, _ part_.--Et tout homme la fera chanter s'il peut saisir sa
clef; elle est note.

DIOMDE.--Vous souvenez-vous?...

CRESSIDA.--Si je m'en souviens! Oui.

DIOMDE.--Eh bien! faites-le donc, et que les effets rpondent  vos
paroles.

TROLUS.--De quoi doit-elle se souvenir?

ULYSSE.--coutez!

CRESSIDA.--Grec doux comme le miel, ne me tentez pas davantage de faire
une folie.

THERSITE, _ part_.--Sclratesse!

DIOMDE.--Quoi! mais...

CRESSIDA.--Je vous dirai comment...

DIOMDE.--Bah! bah! allons, je m'en soucie comme d'une pingle, vous
tes parjure...

CRESSIDA.--En bonne foi, je ne le puis! Que voulez-vous que je fasse?

THERSITE, _ part_.--Un tour d'escamotage... se faire ouvrir
secrtement.

DIOMDE.--Qu'avez-vous jur de m'accorder?

CRESSIDA.--Je vous prie, ne me forcez pas  tenir mon serment;
commandez-moi toute autre chose, doux Grec.

DIOMDE.--Bonsoir.

TROLUS.--Allons, patience!

ULYSSE.--Eh bien! Troyen?

CRESSIDA.--Diomde...

DIOMDE.--Non, non, bonsoir: je ne serai plus votre dupe.

TROLUS.--Meilleur que toi l'est bien.

CRESSIDA.--coutez: un mot  l'oreille.

TROLUS.--O peste et fureur!

ULYSSE.--Vous tes mu, prince! Partons, je vous en prie, de peur que
votre ressentiment n'clate en paroles forcenes: ce lieu est dangereux:
le moment est mortel: je vous en conjure, partons.

TROLUS.--Voyons, je vous prie.

ULYSSE.--Seigneur, allons-nous-en: vous volez  une mort certaine;
venez, seigneur.

TROLUS.--Je vous prie, demeurez.

ULYSSE.--Vous n'avez pas assez de patience: venez.

TROLUS.--De grce, attendez: par l'enfer, et par tous les tourments de
l'enfer, je ne dirai pas une parole.

DIOMDE.--Et l-dessus, bonne nuit.

CRESSIDA.--Oui, mais vous me quittez en colre.

TROLUS.--C'est donc l ce qui t'afflige! O foi corrompue!

ULYSSE.--Eh bien! seigneur, vous allez...

TROLUS.--Par Jupiter, je serai patient.

CRESSIDA.--Mon gardien!... Eh bien! Grec?

DIOMDE.--Bah! bah! adieu. Vous me jouez.

CRESSIDA.--En vrit, non: revenez ici.

ULYSSE.--Quelque chose, seigneur, vous agite: voulez-vous partir? Vous
allez clater.

TROLUS.--Elle lui caresse la joue!

ULYSSE.--Venez, venez.

TROLUS--Non, attendez: par Jupiter, je ne dirai pas un mot: il y a
entre ma volont et tous les outrages un rempart de patience.--Restons
encore un moment.

THERSITE, _ part_.--Comme le dmon de la luxure avec sa croupe arrondie
et ses doigts de pommes de terre les chatouille tous les deux[50]!
Multiplie, luxure, multiplie!

[Note 50: Les pommes de terre passaient alors pour porter 
l'incontinence.]

DIOMDE.--Mais vraiment, vous le ferez?...

CRESSIDA.--Sur ma foi, je le ferai, l, ou ne vous fiez jamais  moi.

DIOMDE.--Donnez-moi quelque gage pour sret de votre parole.

CRESSIDA.--Je vais vous en chercher un.

(Cressida sort.)

ULYSSE.--Vous avez jur d'tre patient.

TROLUS.--Ne craignez rien, seigneur: je ne serai pas moi-mme, et
j'ignorerai ce que je sens. Je suis tout patience.

(Cressida rentre.)

THERSITE, _ part_.--Voil le gage! voyons, voyons!

CRESSIDA.--Tenez, Diomde: gardez cette manche.

TROLUS.--O beaut, o est ta foi?

ULYSSE.--Seigneur...

TROLUS.--Je serai patient: je le serai du moins extrieurement.

CRESSIDA.--Vous regardez cette manche! Considrez-la bien.--Il
m'aimait!... O fille perfide!... Rendez-la moi.

DIOMDE.--A qui tait-elle?

CRESSIDA.--Peu importe, je la tiens: je ne vous recevrai pas demain. Je
vous en prie, Diomde, cessez vos visites.

THERSITE, _ part_.--Voil qu'elle aiguise son dsir.--Bien dit, pierre
 aiguiser.

DIOMDE.--Je veux l'avoir.

CRESSIDA.--Quoi, ce gage?

DIOMDE.--Oui, cela mme.

CRESSIDA.--O dieux du ciel!... O joli, joli gage! ton matre maintenant
est dans son lit songeant  toi et  moi; et il soupire, il prend mon
gant, et le baise doucement en souvenir de moi, comme je te baise ici...
Non, ne me l'arrachez pas: celui qui m'enlve ceci doit m'enlever mon
coeur en mme temps.

DIOMDE.--J'avais votre coeur auparavant: ce gage doit le suivre.

TROLUS.--J'ai jur que je serais patient.

CRESSIDA.--Vous ne l'aurez pas, Diomde: non, vous ne l'aurez pas: je
vous donnerai quelque autre chose.

DIOMDE.--Je veux avoir ceci.--A qui tait-ce?

CRESSIDA.--Peu importe.

DIOMDE.--Allons, dites-moi  qui cela appartenait.

CRESSIDA.--Cela appartenait  un homme qui m'aimait plus que vous ne
m'aimerez.--Mais, maintenant que vous l'avez, gardez-le.

DIOMDE.--A qui tait-ce?

CRESSIDA.--Par toutes les suivantes de Diane qui brillent l-haut, et
par Diane elle-mme, je ne vous le dirai pas!

DIOMDE.--Demain je veux le porter sur mon casque, et tourmenter le
coeur de son matre, qui n'osera pas le revendiquer.

TROLUS.--Tu serais le diable, et tu le porterais sur tes cornes, qu'il
serait revendiqu.

CRESSIDA.--Allons, allons, c'est fait, c'est fini... Et cependant non,
pas encore.--Je ne veux pas tenir ma parole.

DIOMDE.--En ce cas, adieu donc. Tu ne te moqueras plus de Diomde.

CRESSIDA.--Vous ne vous en irez pas.--On ne peut dire un mot, que vous
ne vous courrouciez.

DIOMDE.--Je n'aime point toutes ces plaisanteries.

THERSITE, _ part_.--Ni moi, par Pluton: mais c'est ce que vous n'aimez
pas, qui me plat le plus.

DIOMDE.--Eh bien! viendrai-je? A quelle heure?

CRESSIDA.--Oui, venez... O Jupiter!... Oui, venez... Que je vais tre
tourmente!

DIOMDE.--Adieu, jusque-l.

(Il sort.)

CRESSIDA.--Bonne nuit. Je vous en prie, allons... _(Diomde sort_.)
Adieu, Trolus! Un de mes yeux te regarde encore, mais c'est par l'autre
que mon coeur voit. O notre pauvre sexe! Je sens que c'est notre dfaut,
de laisser guider notre me par l'erreur de nos yeux, et ce que l'erreur
guide doit s'garer. Oh! concluons donc que les coeurs, dirigs par les
yeux, sont pleins de turpitude!

(Elle sort.)

THERSITE, _ part_.--Elle ne pouvait pas donner une preuve plus forte, 
moins de dire: Mon me est maintenant change en prostitue.

ULYSSE.--Tout est fini, seigneur.

TROLUS.--Oui.

ULYSSE.--Pourquoi restons-nous alors?

TROLUS.--Pour repasser dans mon me chaque syllabe qui a t prononce.
Mais si je raconte la manire dont ils se sont concerts, ne mentirai-je
pas en publiant la vrit! Car il est encore une foi dans mon coeur, une
esprance si fatalement obstine qu'elle renverse le tmoignage de mes
oreilles et de mes yeux: comme si ces organes avaient des fonctions
trompeuses, cres uniquement pour la calomnie. tait-ce bien Cressida
qui tait ici?

ULYSSE.--Je n'ai pas le pouvoir d'voquer des fantmes, prince.

TROLUS.--Elle n'y tait pas, j'en suis sr.

ULYSSE.--Trs-certainement elle y tait.

TROLUS.--En le niant, je ne parle point en insens.

ULYSSE.--Ni moi, en l'affirmant, seigneur; Cressida tait ici, il n'y a
qu'un moment.

TROLUS.--Que l'on ne le croie pas pour l'honneur du sexe! Pensez que
nous avons eu des mres. Ne donnons point cet avantage  ces censeurs
acharns et enclins, sans aucune cause et par dpravation,  juger de
tout le sexe sur l'exemple de Cressida. Croyons plutt que ce n'est pas
l Cressida.

ULYSSE.--Ce qu'elle a fait, prince, peut-il dshonorer nos mres?

TROLUS.--Rien du tout,  moins que ce ne ft elle.

THERSITE, _ part_.--Quoi! veut-il donc braver le tmoignage de ses
propres yeux?

TROLUS.--Elle, Cressida? Non, c'est la Cressida de Diomde; si la
beaut a une me, ce n'est point l Cressida: si l'me dicte les voeux,
si ces voeux sont des actes sacrs, si ces actes sacrs sont le
plaisir des dieux, s'il est vrai que l'unit soit une, ce n'tait point
Cressida. O dlire de raisonnements, par lesquels l'homme plaide pour et
contre soi-mme: autorit quivoque, o la raison peut se soulever sans
se perdre, et o la raison perdue peut se croire sagesse! C'est et
ce n'est pas Cressida. Il s'lve dans mon me un combat d'une nature
trange, qui spare une chose indivisible par un espace aussi immense
que celui qui spare la terre et les cieux. Et cependant la vaste
largeur de cette division ne laisse pas d'ouverture  une pointe aussi
fine que la trame rompue d'Arachn. O preuve! preuve forte comme les
portes de Pluton! Cressida est  moi, elle tient  moi par les noeuds du
ciel. O preuve! preuve forte comme le ciel mme! Les noeuds du ciel sont
relchs et dnous; et, par un autre noeud que ses cinq doigts viennent
de former, les restes de sa foi, les fragments de son amour, les dbris
et les rebuts graisseux de sa fidlit sont attachs  Diomde.

ULYSSE.--Le sage Trolus peut-il prouver rellement la moiti des
sentiments qu'exprime ici sa passion?

TROLUS.--Oui, Grec; et cela sera divulgu en caractres aussi rouges
que le coeur de Mars enflamm par Vnus. Jamais jeune homme n'aima
d'une me aussi constante, aussi fidle. Grec, coutez: autant j'aime
Cressida, autant, par la mme raison, je hais Diomde. Cette manche,
qu'il veut porter sur son cimier, est  moi; et son casque, ft-il
l'ouvrage de l'art de Vulcain, mon pe saura l'entamer; et le terrible
ouragan, que les marins appellent trombe, condens en une masse par le
tout-puissant soleil, n'tourdit pas l'oreille de Neptune d'un bruit
plus retentissant, que ne le fera mon pe en tombant  coups presss
sur Diomde.

THERSITE, _ part_.--Il le chatouillera pour le punir de sa paillardise.

TROLUS.--O Cressida!  perfide Cressida! perfide, perfide, perfide!
Qu'on place toutes les faussets  ct de ton nom souill, elles
paratront glorieuses.

ULYSSE.--Ah! de grce, contenez-vous. Votre fureur attire les oreilles
de notre ct.

(ne entre.)

NE.--Je vous cherche depuis une heure, seigneur. Hector,  l'heure
qu'il est, s'arme dans Troie. Ajax, votre gardien, attend pour vous
reconduire dans la ville.

TROLUS.--Je suis  vous, prince.--Adieu, mon courtois seigneur.--Adieu,
beaut parjure! Et toi, Diomde, sois ferme et porte un chteau[51] sur
ta tte.

[Note 51: _Castle_, espce de casque juste qui enfermait toute la
tte.]

ULYSSE.--Je veux vous accompagner jusqu'aux portes du camp.

TROLUS.--Agrez des remerciements troubls.

(Trolus, ne et Ulysse sortent.)

THERSITE.--Je voudrais rencontrer ce vaurien de Diomde; je croasserais
comme un corbeau; je lui prsagerais malheur. Patrocle me donnera
tout ce que je voudrai si je lui fais connatre cette prostitue.
Un perroquet n'en ferait pas plus pour une amande, que lui, pour se
procurer une courtisane facile. Luxure, luxure! Toujours guerre et
dbauche: rien autre ne reste  la mode! Qu'un diable brlant les
emporte!

(Il sort.)


SCNE III

Troie.--Devant le palais de Priam.

HECTOR, ANDROMAQUE.


ANDROMAQUE.--Quand donc mon seigneur fut-il d'assez mauvaise humeur
pour fermer son oreille aux conseils? Dsarmez-vous, dsarmez-vous: ne
combattez point aujourd'hui.

HECTOR.--Vous me poussez  vous offenser: rentrez. Par tous les dieux
immortels, j'irai!

ANDROMAQUE.--Mes songes, j'en suis sre, sont aujourd'hui des prsages
certains.

HECTOR.--Cessez, vous dis-je.

(Entre Cassandre.)

CASSANDRE.--O est mon frre Hector?

ANDROMAQUE.--Le voici, ma soeur, tout arm, et ne respirant que le
carnage. Unissez-vous  mes cris et  mes tendres prires: conjurons-le
 genoux; car j'ai rv de combats sanglants, et toute cette nuit je
n'ai vu que des spectres de mort et de carnage.

CASSANDRE.--Oh! c'est la vrit.

HECTOR.--Allez, dites  mon hraut de sonner la trompette.

CASSANDRE.--Oh! qu'elle ne sonne point le signal d'une sortie, au nom du
ciel, mon cher frre.

HECTOR.--Retirez-vous, vous dis-je; les dieux ont entendu mon serment.

CASSANDRE.--Les dieux sont sourds aux voeux d'une tmrit obstine; ce
sont des offrandes impures, plus abhorres du ciel que les taches sur le
foie des victimes.

ANDROMAQUE.--Ah! laissez-vous persuader: ne croyez pas que ce soit un
acte pieux de faire le mal par respect pour un serment; il serait aussi
lgitime pour nous de donner beaucoup au moyen de violents larcins, et
de voler au profit de la charit.

CASSANDRE.--C'est l'intention qui fait la force du serment; mais tous
les serments ne doivent point s'accomplir. Dsarmez-vous, cher Hector.

HECTOR.--Tenez-vous tranquilles, vous dis-je! c'est mon honneur qui
rgle mes destins. Tout homme tient  la vie; mais l'homme vertueux
attache plus de prix  l'honneur qu' la vie. _(Entre Trolus_.) Eh
bien! jeune homme, as-tu l'intention de combattre aujourd'hui?

ANDROMAQUE.--Cassandre, va chercher mon pre pour persuader Hector.

(Cassandre sort.)

HECTOR.--Non, en vrit, jeune Trolus; dpouille ton armure, jeune
homme, je suis aujourd'hui en veine de courage; laisse grossir tes
muscles jusqu' ce que leurs noeuds soient robustes, et ne risque
pas les chocs terribles de la guerre; dsarme-toi, va, et n'aie pas
d'inquitude, brave jeune homme, je combattrai aujourd'hui pour toi,
pour moi, et pour Troie.

TROLUS.--Mon frre, vous avez en vous un vice de gnrosit qui sied
mieux  un lion qu' un homme.

HECTOR.--Quel est ce vice, cher Trolus? reproche-le-moi.

TROLUS.--Mille fois, quand les Grecs captifs tombent au seul sifflement
de votre belle pe, vous leur ordonnez de se lever et de vivre.

HECTOR.--Oh! c'est le franc jeu!

TROLUS.--Un jeu d'insens, par le ciel, Hector!

HECTOR.--Comment donc? pourquoi?

TROLUS.--Pour l'amour de tous les dieux, Hector, laissons la compassion
 nos mres; et lorsqu'une fois nous avons revtu nos armures, que la
vengeance la plus envenime chevauche sur nos glaives; poussons-les aux
actes sanguinaires, et dfendons-leur la piti.

HECTOR.--Fi donc, barbare! fi!

TROLUS.--Hector, c'est ainsi qu'on fait la guerre.

HECTOR.--Trolus, je ne veux pas que vous combattiez aujourd'hui.

TROLUS.--Qui pourrait me retenir? Ni la destine, ni l'obissance, ni
le bras de Mars, quand il me donnerait le signal de la retraite avec son
glaive enflamm, ni Priam ni Hcube  mes genoux, les yeux rougis par
les pleurs; ni vous, mon frre, avec votre fidle pe nue et pointe
contre moi pour m'en empcher, vous ne pourriez arrter ma marche, qu'en
me tuant.

(Cassandre revient avec Priam.)

CASSANDRE.--Emparez-vous de lui, Priam, retenez-le. Il est votre bton
de vieillesse; si vous le perdez, vous qui tes appuy sur lui, et Troie
entire qui l'est sur vous, vous tombez tous ensemble.

PRIAM.--Allons, Hector, allons, reviens sur tes pas; ta femme a eu des
songes, ta mre des visions. Cassandre prvoit l'avenir, et moi-mme je
me sens saisi soudain d'un transport prophtique, pour t'annoncer que ce
jour est sinistre; ainsi rentre.

HECTOR.--ne est au champ de bataille, et ma parole est engage 
plusieurs Grecs, sur la foi de la valeur, de me prsenter ce matin
devant eux.

PRIAM.--Tu n'iras point.

HECTOR.--Je ne dois pas violer ma parole. Vous me savez soumis: ainsi,
pre chri, ne me forcez pas  outrager le respect, mais accordez-moi la
grce de suivre avec votre suffrage et votre consentement, le chemin que
vous voulez m'interdire,  roi Priam!

CASSANDRE.--O Priam, ne lui cdez pas.

ANDROMAQUE.--Oh! non, mon bon pre.

HECTOR.--Andromaque, je suis fch contre vous; au nom de l'amour que
vous me portez, rentrez.

(Andromaque sort.)

TROLUS, _montrant Cassandre_.--Cette fille insense, superstitieuse,
occupe de songes, cre tous ces vains prsages.

CASSANDRE.--Adieu, cher Hector. Vois, comme te voil mourant! comme tes
yeux s'teignent! comme ton sang coule par mille blessures! coute les
gmissements de Troie, les sanglots d'Hcube: comme la pauvre Andromaque
exhale sa douleur dans ses cris aigus! Vois, le dsespoir, la frnsie,
la consternation s'abordent comme des acteurs ignorants, tous crient:
Hector, Hector est mort!  Hector!

TROLUS.--Va t'en! va t'en!

CASSANDRE.--Adieu!... Non, arrtons-nous. Hector, je prends cong de
toi; tu te trompes toi-mme, et notre Troie...

(Elle sort.)

HECTOR, _ Priam_.--Vous tes constern, mon pre, de ses exclamations.
Rentrez, et rassurez les habitants: nous allons sortir pour combattre,
et faire des exploits dignes de louanges, que nous vous raconterons ce
soir.

PRIAM.--Adieu, que les dieux t'environnent et protgent tes jours!

(Priam sort, ainsi qu'Hector d'un ct oppos.--On entend des bruits
d'armes.)

TROLUS.--Les voil  l'action, coutez!--Prsomptueux Diomde, sois sr
que je viens pour perdre ce bras, ou regagner ma manche.

(Comme Trolus va pour sortir, Pandare entre du ct oppos.)

PANDARE.--Entendez vous, seigneur? entendez-vous?

TROLUS.--Quoi donc?

PANDARE.--Voici une lettre de cette pauvre fille.

TROLUS.--Lisons.

PANDARE.--Une misrable phthisie, une coquine de phthisie me tourmente
horriblement, et de plus, la fortune de cette sotte fille; et soit une
chose, soit une autre, je vous ferai mes adieux un de ces jours; j'ai
encore une humeur dans les yeux et un tel mal dans les os, que je ne
sais qu'en penser,  moins qu'on ne m'ait jet un sort.--Eh bien! que
dit-elle l-dedans?

TROLUS.--Des mots, des mots, rien que des mots; rien qui vienne du
coeur. (_Il dchire la lettre_.) L'effet est le contraire de ce qu'elle
croit. Allez, vent, avec le vent; changez et tournez ensemble. Elle
nourrit mon amour de paroles et de perfidies, mais elle consacre ses
actions  un autre.

(Ils sortent sparment.)


SCNE IV

Plaine entre Troie et le camp des Grecs.

(Bruits d'armes; mouvements de troupes.)

THERSITE _entre_.


THERSITE.--Maintenant ils sont  se tarabuster l'un l'autre; je veux
aller voir cela. Cet abominable hypocrite; ce faquin de Diomde a plant
sur son casque la manche de ce jeune imbcile de Troie, de cet amoureux
extravagant; je serais curieux de les voir aux prises, et que ce jeune
non de Troyen, qui aime cette prostitue-l, pt envoyer ce matre
fourbe de Grec dbauch avec sa manche, vers sa courtisane, lui porter
un message sans manche. D'un autre ct, la politique de ces russ et
dtermins coquins... de Nestor, ce vieux morceau de fromage sec et
rong des rats, et de ce renard d'Ulysse... ne vaut pas une mre de
haie. Ils ont, par finesse, oppos ce roquet mtis, Ajax,  cet autre
roquet d'aussi mauvaise race, Achille: le roquet Ajax est aussi fier que
le roquet Achille, et ne s'armera pas aujourd'hui. Les Grecs mcontents
commencent  tre tents d'invoquer la barbarie; la politique a bien
perdu dans leur esprit. Doucement.--Doucement, voici la manche, et
l'autre aussi.

(Entrent Diomde et Trolus.)

TROLUS.--Ne fuis pas, car tu passerais le fleuve du Styx que je me
jetterais  la nage sur ta trace.

DIOMDE.--Tu donnes  tort le nom de fuite  ma retraite; je ne fuis
pas: c'est le soin de mon avantage qui m'a fait viter la mle:  toi!

THERSITE, _ part_.--Garde ta prostitue, Grec!... Allons, bravo pour ta
prostitue, Troyen!... allons, la manche, la manche!

(Diomde et Trolus sortent en combattant.)

(Hector survient.)

HECTOR.--Qui es-tu, Grec? Es-tu fait pour te mesurer avec Hector? es-tu
d'un sang noble? as-tu de l'honneur?

THERSITE.--Non, non; je suis un misrable, un pauvre bouffon qui n'aime
qu' railler, un vrai vaurien.

HECTOR.--Je te crois; vis.

(Il sort.)

THERSITE.--Les dieux soient lous de ce que tu veux bien m'en croire;
mais que la peste t'trangle pour m'avoir effray! Que sont devenus ces
champions de filles? Je crois qu'ils se sont avals l'un l'autre: je
rirais bien de ce miracle. Cependant, en quelque faon, la dbauche se
dvore elle-mme. Je vais les chercher.

(Il sort.)


SCNE V

Une autre partie du champ de bataille.

DIOMDE, UN VALET.


DIOMDE.--Va, va, mon valet, prends le cheval de Trolus; prsente ce
beau coursier  madame Cressida; songe  vanter mes services  cette
belle; dis-lui que j'ai chti l'amoureux Troyen, que je suis son
chevalier par mes preuves.

LE VALET.--Je pars, seigneur.

(Le valet sort.)

(Entre Agamemnon.)

AGAMEMNON.--De nouveaux guerriers! de nouveaux guerriers! Le fougueux
Polydamas a terrass Menon. Le btard Margarelon a fait Dorus
prisonnier; et debout comme un colosse, il brandit sa lance sur les
corps dfigurs des rois pistrophe et Cedius; Polixne est tu;
Amphimaque et Thoas sont mortellement blesss; Patrocle est pris ou tu;
Palamde est cruellement bless et meurtri; le terrible Sagittaire[52]
pouvante nos soldats: htons-nous, Diomde, de voler  leur secours, ou
nous prirons tous.

[Note 52: C'tait, suivant le roman de la _guerre de Troie_, une
bte prodigieuse qui avait le buste de l'homme et la croupe du cheval,
et qui tirait de l'arc  merveille.]

(Entre Nestor.)

NESTOR.--Allez, portez  Achille le corps de Patrocle; et dites  cet
Ajax, lent comme un limaon, de s'armer s'il craint la honte. Il y a
mille Hector dans le champ de bataille. Ici, il combat sur son coursier
galate, et bientt il manque de victimes; il combat ailleurs  pied, et
tous fuient ou meurent comme des poissons fuyant par troupes devant la
baleine vomissante. Il reparat plus loin; et l, les Grecs lgers et
mrs pour son glaive tombent devant lui comme l'herbe sous la faux; il
est ici, l et partout, quitte et revient avec une dextrit si fidle
 sa volont, que tout ce qu'il veut il le fait; et il en fait tant, que
ce qu'il a excut parat encore impossible.

(Entre Ulysse.)

ULYSSE.--Courage, courage, princes! le grand Achille s'arme en pleurant,
en maudissant, en jurant vengeance. Les blessures de Patrocle ont
rveill son sang assoupi, ainsi que la vue de ses Myrmidons, qui,
mutils, hachs et dfigurs, sans nez, sans mains, courent  lui en
criant aprs Hector. Ajax a perdu un ami, et il est tout cumant de
rage; il est arm, et il est  l'oeuvre, rugissant aprs Trolus, qui a
fait aujourd'hui des prodiges de tmrit et d'extravagance, s'engageant
sans cesse dans la mle et s'en retirant toujours avec une fougue
insouciante et une prudence sans force, comme si la fortune, en dpit de
toute prcaution, lui ordonnait de tout vaincre.

(Entre Ajax.)

AJAX.--Trolus! lche Trolus!

(Il sort.)

DIOMDE.--Oui, par l, par l.

NESTOR.--Allons, allons, nous serons ensemble.

(Ils sortent.)

(Entre Achille.)

ACHILLE.--O est cet Hector? allons, viens, meurtrier d'enfants,
montre-moi ton visage! Apprends ce que c'est que d'avoir affaire 
Achille irrit. Hector! o est-il, Hector? Je ne veux qu'Hector.


SCNE VI

Une autre partie du champ de bataille.

AJAX _reparat_.--Trolus, lche Trolus, montre donc ta tte!


DIOMDE _arrive_.--Trolus, dis-tu? o est Trolus?

AJAX.--Que lui veux-tu?

DIOMDE.--Je veux le chtier.

AJAX.--Je serais le gnral que tu m'arracherais ma dignit avant que je
te laissasse ce soin... Trolus! dis-je; Trolus!

(Entre Trolus.)

TROLUS.--O tratre Diomde! tourne ton visage perfide, tratre, et
paye-moi ta vie, que tu me dois pour m'avoir enlev mon cheval!

DIOMDE.--Ah! te voil?

AJAX.--Je veux le combattre seul, arrte, Diomde.

DIOMDE.--Il est ma proie; je ne veux pas vous regarder faire.

TROLUS.--Venez tous deux, Grecs perfides[53], voil pour tous les deux.

[Note 53: _Grcia mendax_. (Cicron.)]

(Ils sortent en combattant.)

(Entre Hector.)

HECTOR.--Ah! c'est toi, Trolus! oh! bien combattu, mon jeune frre.

(Achille parat.)

ACHILLE.--Enfin, je t'aperois.--Allons, dfends-toi, Hector.

(Ils combattent.)

HECTOR.--Arrte, si tu veux.

ACHILLE--- Je ddaigne ta courtoisie, orgueilleux Troyen. Tu es heureux
que mes armes soient hors d'usage; ma ngligence et mon repos te servent
en ce moment, mais bientt tu entendras parler de moi; en attendant, va,
suis ta fortune.

(Il sort.)

HECTOR.--Adieu. Je t'aurais offert un adversaire plus frais et plus
dispos, si je t'eusse attendu. (_Trolus parat_.) Eh bien! mon frre?

TROLUS.--Ajax a pris ne. Le souffrirons-nous? Non, par les feux de ce
ciel glorieux, il n'emmnera pas son prisonnier; je serai pris aussi,
ou je le dlivrerai.--Destin, coute ce que je dis: peu m'importe que ma
vie finisse aujourd'hui.

(Il sort.)

(Parat un autre guerrier revtu d'une armure somptueuse.)

HECTOR.--Grec, arrte: tu es un beau but.--Non, tu ne veux pas? Je suis
pris de ton armure; je veux la briser et en faire sauter toutes les
agrafes jusqu' ce que j'en sois matre. (_L'autre fuit_.) Tu ne veux
pas rester, animal? Eh bien! fuis donc, je vais te faire la chasse pour
avoir ta dpouille.

(Il le poursuit.)


SCNE VII

La scne est dans une autre partie de la plaine.

ACHILLE, _suivi de ses Myrmidons_.


ACHILLE.--Venez ici, autour de moi, mes Myrmidons, et faites attention
 ce que je dis. Suivez mon char. Ne frappez pas un seul coup, mais
tenez-vous en haleine; et lorsqu'une fois j'aurai trouv le sanglant
Hector, environnez-le de vos armes: soyez cruels et ne mnagez
rien.--Suivez-moi, amis, et voyez-moi agir. C'est dcrt; il faut que
le grand Hector prisse.

(Ils sortent.)


SCNE VIII

Un autre ct de la plaine.

MNLAS ET PARIS _entrent en combattant, puis vient_ THERSITE.


THERSITE.--Ah! Mnlas et celui qui lui a fait cadeau de ses cornes
sont aux prises. Allons, taureau! allons, dogue! allons Pris! allons,
courage, moineau  double femelle: allons, Pris! allons. Le taureau a
l'avantage: gare les cornes. Hol!

(Pris et Mnlas sortent.)

MARGARLON _survient_.--Tourne-toi, esclave, et combats.

THERSITE.--Qui es-tu?

MARGARLON.--Un fils btard de Priam.

THERSITE.--Je suis btard aussi. J'aime les btards: je suis btard
de naissance, btard d'ducation, btard dans l'me, btard en valeur,
btard en tout. Un ours n'en mord pas un autre; pourquoi donc les
btards se feraient-ils du mal? Prends-y garde, la dispute nous serait
fatale. Si le fils d'une femme perdue combat pour une femme perdue, il
appelle le jugement. Adieu, btard.

MARGARLON.--Que le diable t'emporte, lche!

(Ils sortent.)


SCNE IX

Le thtre reprsente une autre partie de la plaine.

_Entre_ HECTOR.


HECTOR.--Coeur gangren, sous de si beaux dehors, ta belle armure t'a
cot la vie! A prsent ma tche de ce jour est finie, je vais reprendre
haleine. Repose-toi, mon pe: tu es rassasie de sang et de carnage.

(Il te son casque et suspend son bouclier derrire lui.)

(Achille survient  la tte de ses Myrmidons.)

ACHILLE.--Regarde, Hector, vois: le soleil est prt  se coucher;
vois comme la nuit hideuse suit la trace de l'astre au moment o il va
s'abaisser sous l'horizon, et faire place aux tnbres pour terminer le
jour: la vie d'Hector est finie.

HECTOR.--Je suis dsarm. N'abuse pas de cet avantage, Grec.

ACHILLE.--Frappez, soldats, frappez! c'est lui que je cherche. (_Hector
tombe_.) Ilion, tu vas tomber aprs lui; Troie, tombe en ruines! ici
gisent ton coeur, tes os et tes muscles.--Allons, Myrmidons; et criez
tous de toutes vos forces: Achille a tu le puissant Hector! (_On sonne
la retraite_.) coutez: on sonne la retraite du ct des Grecs.

UN MYRMIDON.--Les trompettes de Troie la sonnent aussi, seigneur.

ACHILLE.--Les dragons de la nuit tendent leurs ailes sur la terre et
sparent les deux armes comme les juges du combat; mon pe  demi
rassasie, qui aurait volontiers achev son repas, charme de ce
morceau friand, rentre ainsi dans son lit. (_Il remet son pe dans le
fourreau_.)--Allons, liez son corps  la queue de mon cheval: je veux
traner ce Troyen le long de la plaine.

(Ils sortent.)


SCNE X

Toujours entre la ville et le camp des Grecs.

AGAMEMNON, AJAX, MNLAS, NESTOR, DIOMDE _et les autres guerriers en
marche_.--_Acclamations_.


AGAMEMNON.--coutez, coutez! Quelles sont ces clameurs?

NESTOR.--Silence, tambours.

UN CRI.--Achille! Achille! Hector est tu! Achille!

DIOMDE.--On crie: Hector est tu, et par Achille!

AJAX.--Si cela est, qu'il ne s'en enorgueillisse pas. Le grand Hector
tait un aussi brave guerrier que lui.

AGAMEMNON.--Marchons avec ordre.--Qu'on dpche quelqu'un pour prier
Achille de venir nous trouver dans notre tente. Si les dieux nous ont
tmoign leur faveur par la mort d'Hector, la fameuse Troie est  nous,
et nos sanglantes guerres sont finies.

(Ils sortent.)


SCNE XI

Une autre partie du champ de bataille.

NE, _suivi des Troyens_.


NE.--Arrtez, nous sommes matres du champ de bataille; ne rentrons
pas chez nous; restons ici toute la nuit.

(Trolus arrive.)

TROLUS.--Hector est tu.

TOUS LES TROYENS.--Hector!--Que les dieux nous en prservent!

TROLUS.--Il est mort; et, attach  la queue du cheval de son
meurtrier, comme le plus vil des animaux, il est honteusement tran le
long de la plaine. Cieux! courroucez-vous, htez-vous d'accomplir votre
vengeance. Asseyez-vous, dieux, sur vos trnes, et souriez  Troie;
oui, montrez votre clmence dans la rapidit de nos dsastres, et ne
prolongez point notre destruction invitable.

NE.--Seigneur, vous dcouragez toute l'arme.

TROLUS.--Vous qui me parlez ainsi, vous ne me comprenez pas. Je ne
parle pas de fuite, de crainte ou de mort; mais je brave tous les
dangers, tous les maux dont nous menacent les hommes et les dieux.
Hector n'est plus! Qui l'annoncera  Priam ou  Hcube? Que celui qui
veut tre appel un hibou sinistre aille  Troie, et dise: Hector est
mort! Ce mot changera Priam en pierre, et les pouses et les jeunes
filles en fontaines et en Niobs, fera de froides statues des jeunes
gens, et, en un mot, jettera Troie entire dans la consternation. Mais
allons, marchons! Hector est mort, il n'y a rien de plus  dire: arrtez
cependant... Excrables tentes, firement plantes sur nos plaines
phrygiennes, que Titan se lve aussitt qu'il l'osera, je vous
traverserai de part en part. Et toi, lche gant, nul espace de terre ne
sparera nos deux haines: je t'obsderai comme une conscience coupable
qui cre des spectres aussi vite que la fureur enfante des penses.
Donnez le signal de la marche vers Troie; prenons courage et marchons;
l'espoir de la vengeance couvrira notre douleur intrieure.

(ne sort avec les Troyens.)

(Au moment o Trolus va sortir, Pandare entre de l'autre ct.)

PANDARE.--coutez donc, coutez donc!

TROLUS.--Loin d'ici, vil entremetteur! que l'ignominie et la honte
poursuivent ta vie et accompagnent  jamais ton nom!

(Trolus sort.)

PANDARE.--Voil un excellent topique pour mes douleurs. O monde!
monde! monde! c'est ainsi que le pauvre agent est mpris! O fourbes et
entremetteurs, comme  force de protestations on vous presse d'agir, et
comme on vous en rcompense mal! Pourquoi donc nos efforts sont-ils
si recherchs et nos succs si ddaigns! Quels vers citer  ce sujet?
quels exemples? Voyons.

  Le bourdon chante joyeusement
  Tant qu'il conserve son miel et son aiguillon;
  Mais une fois qu'il a perdu sa queue arme,
  Adieu son miel et ses doux bourdonnements.

Bonnes gens qui faites le commerce de la chair, crivez cette leon sur
vos tapisseries.

Vous tous qui dans cette assemble tes du chteau de la complaisance,
que vos yeux,  demi sortis de leur orbite pleurent la chute de
Pandare; ou, si vous ne pouvez pleurer, du moins donnez-lui quelques
gmissements; si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour les douleurs de
vos os malades, vous frres et soeurs, qui faites mtier de veiller 
la porte. Dans deux mois d'ici environ, mon testament sera fait; il le
serait mme dj, sans la crainte que j'ai que quelque maligne oie
de Winchester[54] ne le sifflt: jusqu' ce moment je transpirerai et
chercherai mes aises; et, l'instant venu, je vous lgue mes maladies.

(Il sort.)

[Note 54: Les filles de joie taient anciennement sous la
juridiction de l'vque de Winchester.]

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.







End of Project Gutenberg's Trolus et Cressida, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TROLUS ET CRESSIDA ***

***** This file should be named 18313-8.txt or 18313-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/8/3/1/18313/

Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica))


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

