The Project Gutenberg EBook of Le roi Lear, by William Shakespeare

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Title: Le roi Lear

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: May 4, 2006 [EBook #18312]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR ***




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Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 5

    Le roi Lear. Cymbeline.--La mchante femme mise  la raison.
    Peines d'amour perdues.--Pricls.

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1862


    ==========================================================

                             LE ROI LEAR

                               TRAGDIE




                        NOTICE SUR LE ROI LEAR


En l'an du monde 3105, disent les chroniques, pendant que Joas rgnait
 Jrusalem, monta sur le trne de la Bretagne Leir, fils de Baldud,
prince sage et puissant, qui maintint son pays et ses sujets dans une
grande prosprit, et fonda la ville de Caeirler, maintenant Leicester.
Il eut trois filles, Gonerille, Rgane et Cordlia, de beaucoup la
plus jeune des trois et la plus aime de son pre. Parvenu  une grande
vieillesse, et l'ge ayant affaibli sa raison, Leir voulut s'enqurir
de l'affection de ses filles, dans l'intention de laisser son royaume 
celle qui mriterait le mieux la sienne. Sur quoi il demanda d'abord
 Gonerille, l'ane, comment bien elle l'aimait; laquelle appelant ses
dieux en tmoignage, protesta qu'elle l'aimait plus que sa propre
vie, qui, par droit et raison, lui devait tre trs-chre; de laquelle
rponse le pre, tant bien satisfait, se tourna  la seconde, et
s'informa d'elle combien elle l'aimait; laquelle rpondit (confirmant
ses dires avec de grands serments) qu'elle l'aimait plus que la langue
ne pouvait l'exprimer, et bien loin au-dessus de toutes les autres
cratures du monde. Lorsqu'il fit la mme question  Cordlia, celle-ci
rpondit: Connaissant le grand amour et les soins paternels que vous
avez toujours ports en mon endroit (pour laquelle raison je ne
puis vous rpondre autrement que je ne pense et que ma conscience me
conduit), je proteste par-devant vous que je vous ai toujours aim et
continuerai, tant que je vivrai,  vous aimer comme mon pre par
nature; et si vous voulez mieux connatre l'amour que je vous porte,
assurez-vous qu'autant vous avez en vous, autant vous mritez, autant je
vous aime, et pas davantage. Le pre, mcontent de cette rponse,
maria ses deux filles anes, l'une  Henninus, duc de Cornouailles, et
l'autre  Magtanus, duc d'Albanie, les faisant hritires de ses tats,
aprs sa mort, et leur en remettant ds lors la moiti entre les mains.
Il ne rserva rien pour Cordlia. Mais il arriva qu'Aganippus, un des
douze rois qui gouvernaient alors la Gaule, ayant entendu parler de la
beaut et du mrite de cette princesse, la demanda en mariage;  quoi
l'on rpondit qu'elle tait sans dot, tout ayant t assur  ses deux
soeurs; Aganippus insista, obtint Cordlia et l'emmena dans ses tats.

Cependant les deux gendres de Leir, commenant  trouver qu'il rgnait
trop longtemps, s'emparrent  main arme de ce qu'il s'tait rserv,
lui assignant seulement un revenu pour vivre et soutenir son rang; ce
revenu fut encore graduellement diminu, et ce qui causa  Leir le
plus de douleur, cela se fit avec une extrme duret de la part de ses
filles, qui semblaient penser que tout ce qu'avait leur pre tait
de trop, si petit que cela ft jamais; si bien qu'allant de l'une 
l'autre, Leir arriva  cette misre qu'elles lui accordaient  peine un
serviteur pour tre  ses ordres. Le vieux roi, dsespr, s'enfuit du
pays et se rfugia dans la Gaule, o Cordlia et son mari le reurent
avec de grands honneurs; ils levrent une arme et quiprent une
flotte pour le reconduire dans ses tats, dont il promit la succession
 Cordlia, qui accompagnait son pre et son mari dans cette expdition.
Les deux ducs ayant t tus et leurs armes dfaites dans une bataille
que leur livra Aganippus, Leir remonta sur le trne et mourut au bout de
deux ans, quarante ans aprs son premier avnement. Cordlia lui succda
et rgna cinq ans; mais dans l'intervalle, son mari tant mort, les
fils de ses soeurs, Margan et Cunedag, se soulevrent contre elle, la
vainquirent et l'enfermrent dans une prison, o, comme c'tait une
femme d'un courage mle, dsesprant de recouvrer sa libert, elle prit
le parti de se tuer[1].

[Note 1: _Chroniques de Hollinshed, Hist. of England_, liv. II, ch.
V, t. I, p. 12.]

Ce rcit de Hollinshed est emprunt  Geoffroi de Monmouth, qui a
probablement bti l'histoire de Leir sur une anecdote d'Ina, roi des
Saxons, et sur la rponse de la plus jeune et de la plus sage des
filles de ce roi, qui, dans une situation pareille  celle de Cordlia,
rpond de mme  son pre que, bien qu'elle l'aime, l'honore et rvre
autant que le demandent au plus haut degr la nature et le devoir
filial, cependant elle pense qu'il pourra lui arriver un jour d'aimer
encore plus ardemment son mari, avec qui, par les commandements de Dieu,
elle ne doit faire qu'une mme chair, et pour qui elle doit quitter
pre, mre, etc. Il ne parat pas qu'Ina ait dsapprouv le sage dire
de sa fille; et la suite de l'histoire de Cordlia est probablement un
dveloppement que l'imagination des chroniqueurs aura fond sur cette
premire donne. Quoi qu'il en soit, la colre et les malheurs du roi
Lear avaient, avant Shakspeare, trouv place dans plusieurs pomes, et
fait le sujet d'une pice de thtre et de plusieurs ballades. Dans une
de ces ballades, rapporte par Johnson sous le titre de: _A lamentable
song of the death of king Leir and his three daughters_, Lear, comme
dans la tragdie, devient fou, et Cordlia ayant t tue dans la
bataille, que gagnent cependant les troupes du roi de France, son pre
meurt de douleur sur son corps, et ses soeurs sont condamnes  mort par
le jugement des lords et nobles du royaume. Soit que la ballade ait
prcd ou non la tragdie de Shakspeare, il est trs-probable que
l'auteur de la ballade et le pote dramatique ont puis dans une source
commune, et que ce n'est pas sans quelque autorit que Shakspeare, dans
son dnoment, s'est cart des chroniques qui donnent la victoire 
Cordlia. Ce dnoment a t chang par Tatel, et Cordlia rtablie dans
ses droits. La pice est demeure au thtre sous cette seconde forme,
 la grande satisfaction de Johnson, et, dit M. Steevens, des
dernires galeries _(upper gallery)_. Addison s'est prononc contre ce
changement.

Quant  l'pisode du comte de Glocester, Shakspeare l'a imit de
l'aventure d'un roi de Paphlagonie, raconte dans l'_Arcadia_ de Sidney;
seulement, dans le rcit original, c'est le btard lui-mme qui fait
arracher les yeux  son pre, et le rduit  une condition semblable 
celle de Lear. Lonatus, le fils lgitime, qui, condamn  mort, avait
t forc de chercher du service dans une arme trangre, apprenant les
malheurs de son pre, abandonne tout au moment o ses services allaient
lui procurer un grade lev, pour venir, au risque de sa vie, partager
et secourir la misre du vieux roi. Celui-ci, remis sur son trne par le
secours de ses amis, meurt de joie en couronnant son fils Lonatus; et
Plexirtus, le btard, par un hypocrite repentir, parvient  dsarmer la
colre de son frre.

Il est vident que la situation du roi Lear et celle du roi de
Paphlagonie, tous deux perscuts par les enfants qu'ils ont prfrs,
et secourus par celui qu'ils ont rejet, ont frapp Shakspeare comme
devant entrer dans un mme sujet, parce qu'elles appartenaient  une
mme ide. Ceux qui lui ont reproch d'avoir ainsi altr la simplicit
de son action ont prononc d'aprs leur systme, sans prendre la peine
d'examiner celui de l'auteur qu'ils critiquaient. On pourrait leur
rpondre, mme en parlant des rgles qu'ils veulent imposer, que
l'amour des deux femmes pour Edmond qui sert  amener leur punition, et
l'intervention d'Edgar dans cette portion du dnoment, suffisent pour
absoudre la pice du reproche de duplicit d'action; car, pourvu que
tout vienne se runir dans un mme noeud facile  saisir, la simplicit
de la marche d'une action dpend beaucoup moins du nombre des intrts
et des personnages qui y concourent que du jeu naturel et clair des
ressorts qui la font mouvoir. Mais, de plus, il ne faut jamais oublier
que l'unit, pour Shakspeare, consiste dans une ide dominante qui, se
reproduisant sous diverses formes, ramne, continue, redouble sans cesse
la mme impression. Ainsi comme, dans _Macbeth_, le pote montre l'homme
aux prises avec les passions du crime, de mme dans _le Roi Lear_, il le
fait voir aux prises avec le malheur, dont l'action se modifie selon les
divers caractres des individus qui le subissent. Le premier spectacle
qu'il nous offre, c'est dans Cordlia, Kent, Edgar, le malheur de la
vertu ou de l'innocence perscute. Vient ensuite le malheur de
ceux qui, par leur passion ou leur aveuglement, se sont rendus les
instruments de l'injustice, Lear et Glocester; et c'est sur eux que
porte l'effort de la piti. Quant aux sclrats, on ne doit point
les voir souffrir; le spectacle de leur malheur serait troubl par le
souvenir de leur crime: ils ne peuvent avoir de punition que par la
mort.

De ces cinq personnages soumis  l'action du malheur, Cordlia, figure
cleste, plane presque invisible et  demi voile sur la composition
qu'elle remplit de sa prsence, bien qu'elle en soit presque toujours
absente. Elle souffre, et ne se plaint ni ne se dfend jamais; elle
agit, mais son action ne se montre que par les rsultats; tranquille
sur son propre sort, rserve et contenue dans ses sentiments les plus
lgitimes, elle passe et disparat comme l'habitant d'un monde meilleur,
qui a travers notre monde sans subir le mouvement terrestre.

Kent et Edgar ont chacun une physionomie trs-prononce: le premier est,
ainsi que Cordlia, victime de son devoir: le second n'intresse d'abord
que par son innocence; entr dans le malheur en mme temps, pour ainsi
dire, que dans la vie, galement neuf  l'un et  l'autre, Edgar s'y
dploie graduellement, les apprend  la fois, et dcouvre en lui-mme,
selon le besoin, les qualits dont il est dou;  mesure qu'il avance,
s'augmentent et ses devoirs, et ses difficults, et son importance: il
grandit et devient un homme; mais en mme temps, il apprend combien il
en cote; et il reconnat  la fin, en le soutenant avec noblesse et
courage, tout le poids du fardeau qu'il avait port d'abord presque avec
gaiet. Kent, au contraire, vieillard sage et ferme, a, ds le premier
moment, tout su, tout prvu; ds qu'il entre en action, sa marche est
arrte, son but fix. Ce n'est point, comme Edgar, la ncessit qui
le pousse, le hasard qui vient  sa rencontre; c'est sa volont qui
le dtermine; rien ne la change ni ne la trouble; et le spectacle du
malheur auquel il se dvoue lui arrache  peine une exclamation de
douleur.

Lear et Glocester, dans une situation analogue, en reoivent une
impression qui correspond  leurs divers caractres. Lear, imptueux,
irritable, gt par le pouvoir, par l'habitude et le besoin de
l'admiration, se rvolte et contre sa situation et contre sa propre
conviction; il ne peut croire  ce qu'il sait; sa raison n'y rsiste
pas: il devient fou. Glocester, naturellement faible, succombe  la
misre, et ne rsiste pas davantage  la joie: il meurt en reconnaissant
Edgar. Si Cordlia vivait, Lear retrouverait encore la force de vivre;
il se brise par l'effort de sa douleur.

A travers la confusion des incidents et la brutalit des moeurs,
l'intrt et le pathtique n'ont peut-tre jamais t ports plus loin
que dans cette tragdie. Le temps o Shakspeare a pris son action semble
l'avoir affranchi de toute forme convenue; et de mme qu'il ne s'est
point inquit de placer, huit cents ans avant Jsus-Christ, un roi de
France, un duc d'Albanie, un duc de Cornouailles, etc., il ne s'est pas
proccup de la ncessit de rapporter le langage et les personnages
 une poque dtermine; la seule trace d'une intention qu'on puisse
remarquer dans la couleur gnrale du style de la pice, c'est le
vague et l'incertitude des constructions grammaticales, qui semblent
appartenir  une langue encore tout  fait dans l'enfance; en mme temps
un assez grand nombre d'expressions rapproches du franais indiquent
une poque, sinon correspondante  celle o est suppos exister le roi
Lear, du moins fort antrieure  celle o crivait Shakspeare.

Le roi Lear de Shakspeare fut jou pour la premire fois en 1606, au
moment de Nol. La premire dition est de 1608, et porte ce titre:
Vritable Chronique et Histoire de la Vie et de la Mort du Roi Lear et
de ses Trois Filles, par M. William Shakspeare. Avec la Vie infortune
d'Edgar, Fils et Hritier du Comte de Glocester, et son Dguisement sous
le nom de Tom de Bedlam:--Comme elle a t joue devant la Majest du
Roi,  White Hall, le soir de Saint-tienne, pendant les Ftes de Nol,
par les Acteurs de Sa Majest, jouant ordinairement au Globe, prs de la
Banque.




PERSONNAGES

  LEAR, roi de la Grande-Bretagne.
  LE ROI DE FRANCE.
  LE DUC DE BOURGOGNE.
  LE DUC DE CORNOUAILLES.
  LE DUC D'ALBANIE.
  LE COMTE DE GLOCESTER.
  LE COMTE DE KENT.
  EDGAR, fils de Glocester.
  EDMOND, fils btard de Glocester.
  CURAN, courtisan.
  UN VIEILLARD, vassal de Glocester.
  UN MDECIN.
  LE FOU du roi Lear.
  OSWALD, intendant de Gonerille.
  UN OFFICIER employ par Edmond.
  UN GENTILHOMME attach  Cordlia.
  UN HRAUT.
  SERVITEURS du duc de Cornouailles.
  GONRILLE,
  RGANE,
  CORDLIA, filles du roi Lear.
  CHEVALIERS DE LA SUITE DU ROI LEAR, OFFICIERS, MESSAGERS, SOLDATS ET
          SERVITEURS.

La scne est dans la Grande-Bretagne.




                             ACTE PREMIER


SCNE I

Salle d'apparat dans le palais du roi Lear.

_Entrent_ KENT, GLOCESTER, EDMOND.


KENT.--J'avais toujours cru au roi plus d'affection pour le duc
d'Albanie que pour le duc de Cornouailles.

GLOCESTER.--C'est ce qui nous avait toujours paru; mais aujourd'hui,
dans le partage de son royaume, rien n'indique quel est celui des deux
ducs qu'il prfre: l'galit y est si exactement observe, qu'avec
toute l'attention possible on ne pourrait faire un choix entre les deux
parts.

KENT.--N'est-ce pas l votre fils, milord?

GLOCESTER.--Son ducation, seigneur, a t  ma charge; et j'ai tant de
fois rougi de le reconnatre, qu' la fin je m'y suis endurci.

KENT.--Je ne saurais concevoir...

GLOCESTER.--C'est ce qu'a trs-bien su faire, seigneur, la mre de ce
jeune homme: aussi son ventre en a-t-il grossi, et elle s'est trouve
avoir un fils dans son berceau avant d'avoir un mari dans son lit.
Maintenant entrevoyez-vous la faute?

KENT.--Je ne voudrais pas que cette faute n'et pas t commise, puisque
l'issue en a si bien tourn.

GLOCESTER.--Mais c'est que j'ai aussi, seigneur, un fils lgitime qui
est l'an de celui-ci de quelques annes, et qui cependant ne m'est pas
plus cher. Le petit drle est arriv,  la vrit, un peu insolemment
dans ce monde avant qu'on l'y appelt; mais sa mre tait belle; j'ai
eu ma foi du plaisir  le faire, et il faut bien le reconnatre, le
coquin[2]!--Edmond, connaissez-vous ce noble gentilhomme?

[Note 2: _The whoreson_.]

EDMOND.--Non, milord.

GLOCESTER.--C'est le lord de Kent.--Souvenez-vous-en comme d'un de mes
plus honorables amis.

EDMOND.--Je prie Votre Seigneurie de me croire  son service.

KENT.--Je vous aimerai certainement et chercherai  faire avec vous plus
ample connaissance.

EDMOND.--Seigneur, je mettrai mes soins  mriter votre estime.

GLOCESTER.--Il a t neuf ans hors du pays, et il faudra qu'il s'absente
encore. _(Trompettes au dehors.)_--Voici le roi qui arrive.

(Entrent Lear, le duc de Cornouailles, le duc d'Albanie, Gonerille,
Rgane, Cordlia; suite.)

LEAR.--Glocester, vous accompagnerez le roi de France et le duc de
Bourgogne.

GLOCESTER.--Je vais m'y rendre, mon souverain.

(Il sort.)

LEAR.--Nous cependant, nous allons manifester ici nos plus secrtes
rsolutions. Qu'on place la carte sous mes yeux. Sachez que nous avons
divis notre royaume en trois parts, tant fermement rsolu de soulager
notre vieillesse de tout souci et affaire pour en charger de plus jeunes
forces, et nous traner vers la mort dlivr de tout fardeau.--Notre
fils de Cornouailles, et vous qui ne nous tes pas moins attach, notre
fils d'Albanie, nous sommes dtermins  rgler publiquement, ds cet
instant, la dot de chacune de nos filles, afin de prvenir par l tous
dbats dans l'avenir. L'amour retient depuis longtemps dans notre cour
le roi de France et le duc de Bourgogne, rivaux illustres pour
l'amour de notre plus jeune fille: je vais ici rpondre  leur
demande.--Dites-moi, mes filles (puisque nous voulons maintenant nous
dpouiller tout  la fois de l'autorit, des soins de l'tat et de tout
intrt de proprit), quelle est celle de vous dont nous pourrons
nous dire le plus aim, afin que notre libralit s'exerce avec plus
d'tendue l o elle sera sollicite par des mrites plus grands?--Vous,
Gonerille, notre ane, parlez la premire.

GONRILLE.--Je vous aime, seigneur, de plus d'amour que n'en peuvent
exprimer les paroles; plus chrement que la vue, l'espace et la libert;
au del de tout ce qui existe de prcieux, de riche ou de rare. Je vous
aime  l'gal de la vie accompagne de bonheur, de sant, de beaut, de
grandeur. Je vous aime autant qu'un enfant ait jamais aim, qu'un pre
l'ait jamais t. Trouvez un amour que l'haleine ne puisse suffire, et
les paroles parvenir  exprimer; eh bien! je vous aime encore davantage.

CORDLIA,  _part_.--Que pourra faire Cordlia? Aimer et se taire.

LEAR.--Depuis cette ligne loigne jusqu' celle-ci, toute cette
enceinte riche d'ombrageuses forts, de campagnes et de rivires
abondantes, de champs aux vastes limites, nous t'en faisons matresse,
qu'elle soit  jamais assure  votre prosprit,  toi et au duc
d'Albanie.--Que rpond notre seconde fille, notre bien-aime Rgane,
l'pouse de Cornouailles? Parle.

RGANE.--Je suis faite du mme mtal que ma soeur, et je m'estime 
sa valeur. Dans la sincrit de mon coeur, je trouve qu'elle a dfini
prcisment l'amour que je ressens: seulement elle n'a pas t assez
loin; car moi, je me dclare ennemie de toutes les autres joies
contenues dans le domaine des sentiments les plus prcieux, et ne puis
trouver de flicit que dans l'affection de Votre chre Majest.

CORDLIA, _ part_.--Ah! pauvre Cordlia! Mais non, cependant, puisque
je suis sre que mon amour est plus riche que ma langue.

LEAR, _ Rgane_.--Toi et les tiens vous possderez hrditairement ce
grand tiers de notre beau royaume, portion gale en tendue, en valeur,
en agrment,  celle que j'ai assure  Gonerille.--Et vous maintenant,
qui pour avoir t ma dernire joie n'en ftes pas la moins chre, vous
dont les vignobles de la France et le lait de la Bourgogne sollicitent 
l'envi les jeunes amours, qu'avez-vous  dire qui puisse vous attirer un
troisime lot, plus riche encore que celui de vos soeurs? Parlez.

CORDLIA.--Rien, seigneur.

LEAR.--Rien?

CORDLIA.--Rien.

LEAR.--Rien ne peut venir de rien, parlez donc.

CORDLIA.--Malheureuse que je suis, je ne puis lever mon coeur jusque
sur mes lvres. J'aime Votre Majest comme je le dois, ni plus ni moins.

LEAR.--Comment, comment, Cordlia? Corrigez un peu votre rponse, de
peur qu'elle ne ruine votre fortune.

CORDLIA.--Mon bon seigneur, vous m'avez donn le jour, vous m'avez
leve, vous m'avez aime: je vous rends en retour tous les devoirs qui
me sont justement imposs; je vous obis, je vous aime et vous rvre
autant qu'il est possible. Mais pourquoi mes soeurs ont-elles des maris,
si elles disent n'aimer au monde que vous? Il peut arriver, quand je me
marierai, que l'poux dont la main recevra ma foi emporte la moiti de
ma tendresse, la moiti de mes soins et de mes devoirs. Srement je ne
me marierai jamais comme mes soeurs, pour n'aimer au monde que mon pre.

LEAR.--Mais dis-tu ceci du fond du coeur?

CORDLIA.--Oui, mon bon seigneur.

LEAR.--Si jeune et si peu tendre!

CORDLIA.--Si jeune et si vraie, mon seigneur.

LEAR.--A la bonne heure. Que ta vracit soit donc ta dot; car, par les
rayons sacrs du soleil, par les mystres d'Hcate et de la Nuit, par
les influences de ces globes clestes par lesquels nous existons et nous
mourons, j'abjure ici tous mes sentiments paternels, tous les liens,
tous les droits du sang, et je te tiens de ce moment et  jamais pour
trangre  mon coeur et  moi. Le Scythe barbare, et celui qui fait de
ses enfants l'aliment dont il assouvit sa faim, seront aussi proches de
mon coeur, de ma piti et de mes secours, que toi qui as t ma fille.

KENT.--Mon bon matre...

LEAR.--Taisez-vous, Kent; ne vous mettez point entre le dragon et sa
colre. Je l'ai aime plus que personne, et je voulais confier mon
repos aux soins de sa tendresse.--Sors d'ici, et ne te prsente pas  ma
vue.--Puiss-je trouver la paix dans le tombeau, comme je lui retire
ici le coeur de son pre!--Qu'on fasse venir le roi de
France.--M'obit-on?--Appelez le duc de Bourgogne.--Cornouailles,
Albanie, avec la dot de mes filles acceptez encore ce tiers. Que cet
orgueil qu'elle appelle franchise serve  la marier. Je vous investis en
commun de ma puissance, de mon rang, et de ces vastes prrogatives qui
accompagnent la majest royale. Nous et cent chevaliers que nous nous
rservons, entretenus  vos frais, nous vivrons alternativement durant
un mois chez chacun de vous, retenant seulement le nom de roi et
les titres qui s'y rattachent. Nous vous abandonnons, fils chris,
l'autorit, les revenus et le soin de rgler _tout_ le reste, et, pour
le prouver, partagez entre vous cette couronne. _(Il leur donne sa
couronne_.)

KENT.--Royal Lear, vous que j'ai toujours honor comme mon roi, aim
comme mon pre, suivi comme mon matre, et rappel dans mes prires
comme mon puissant patron...

LEAR.--L'arc est band et tir; vite le trait.

KENT.--Qu'il tombe sur moi, dt le fer pntrer dans la rgion de mon
coeur! Kent peut manquer au respect quand Lear devient insens.--Que me
feras-tu, vieillard?--Penses-tu que le devoir puisse craindre de parler
quand le devoir flchit devant la flatterie? L'honneur est tenu  la
franchise, quand la majest souveraine s'abaisse  la dmence. Rtracte
ton arrt; rpare, par une plus mre dlibration, ta monstrueuse
prcipitation. Que ma vie rponde ici de mon jugement: ta plus jeune
fille n'est pas celle qui t'aime le moins; ce ne sont pas des coeurs
vides, ceux dont le son peu lev ne retentit point d'un bruit creux.

LEAR.--Kent, sur ta vie, pas un mot de plus.

KENT.--Je n'ai jamais regard ma vie que comme un pion[3]  hasarder
contre tes ennemis; je ne crains pas de la perdre, si c'est pour te
sauver.

LEAR, _en colre_.--Ote-toi de ma vue.

KENT.--Regardes-y mieux, Lear, et laisse-moi demeurer devant tes yeux
comme leur fidle point de vue[4].

[Note 3: _Pawn_, pion, allusion aux pices de l'chiquier.]

[Note 4: _See better, Lear, and let me here remain the true blank
of thine eye_. Il y a lieu de souponner ici un jeu de mots sur le mot
_blank_, blanc des yeux, ou _blank_, but. Il ne pouvait tre rendu dans
une traduction littrale.]

LEAR.--Cette fois, par Apollon!...

KENT.--Cette fois, par Apollon,  roi, tu prends le nom de tes dieux en
vain.

LEAR, _mettant la main sur son pe_.--Vassal! mcrant!

ALBANIE ET CORNOUAILLES.--Cher seigneur, arrtez.

KENT.--Continue, tue ton mdecin, et donne le salaire  ta funeste
maladie. Rvoque tes dons, ou, tant que mes cris pourront s'chapper de
ma poitrine, je te dirai que tu fais mal.

LEAR.--coute-moi, faux tratre, sur ton allgeance, coute-moi: comme
tu as tent de nous faire violer notre serment, ce que nous n'avons
encore jamais os, et que les efforts de ton orgueil ont voulu se placer
entre notre arrt et notre pouvoir, ce que notre caractre ni notre rang
ne nous permettent pas d'endurer, notre pouvoir ayant son plein effet,
tu vas recevoir la rcompense qui t'est due. Nous t'accordons cinq
jours pour arranger tes affaires de manire  te mettre  couvert
des dtresses de ce monde; le sixime, tourne  notre royaume ton dos
dtest; si, le dixime de ceux qui suivront, ton corps proscrit est
trouv dans l'tendue de notre domination, ce moment sera celui de ta
mort. Va-t'en; par Jupiter! cet arrt ne sera pas rvoqu.

KENT.--Adieu, roi. Puisque c'est ainsi que tu te montres, la libert
vit loin d'ici, et l'exil est ici. _(A Cordlia_.)--Jeune fille, que les
dieux te prennent sous leur puissante protection, toi qui penses juste
et qui as parl avec tant de sagesse!--_(A Rgane et Gonerille_.) Vous,
puissent vos actions justifier vos magnifiques discours, afin que de ces
paroles d'affection puissent natre des effets salutaires!--C'est ainsi,
princes, que Kent vous fait  tous ses adieux. Il va continuer son
ancienne conduite dans un pays nouveau.

(Il sort.)

(Rentre Glocester, avec le roi de France, le duc de Bourgogne, et leur
suite.)

GLOCESTER.--Voici, mon noble matre, le roi de France et le duc de
Bourgogne.

LEAR.--Mon seigneur de Bourgogne, c'est  vous que nous adresserons le
premier la parole, vous qui vous tes dclar le rival du roi dans
la recherche de notre fille: quel est le moins que vous me demandiez
actuellement pour sa dot, si je ne veux voir cesser vos poursuites
amoureuses?

LE DUC DE BOURGOGNE.--Royale Majest, je ne demande rien de plus que ce
que m'a offert Votre Grandeur, et vous ne voudrez pas m'offrir moins.

LEAR.--Trs-noble duc de Bourgogne, tant qu'elle nous fut chre, nous
l'avions estime  cette valeur; mais aujourd'hui elle est dchue de
son prix.--Seigneur, la voil devant vous: si quelque chose dans cette
petite personne trompeuse, ou sa personne entire avec notre dplaisir
par-dessus le march, et rien de plus, parat suffisamment agrable 
Votre Seigneurie, la voil, elle est  vous.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Je ne sais que rpondre.

LEAR.--Telle qu'elle est avec ses dfauts, sans amis, tout rcemment
adopte par ma haine, dote de ma maldiction, et tenue pour trangre
par mon serment, voulez-vous, seigneur, la prendre ou la laisser?

LE DUC DE BOURGOGNE.--Pardonnez, seigneur roi; mais un choix ne se
dtermine pas sur de pareilles conditions.

LEAR.--Laissez-la donc, seigneur; car, par le matre qui m'a fait, je
vous ai dit toute sa fortune.--_(Au roi de France.)_ Pour vous, grand
roi, je ne voudrais pas abuser de votre amour au point de vous unir  ce
que je hais: ainsi, je vous en conjure, tournez votre inclination vers
quelque autre objet qui en soit plus digne qu'une malheureuse que la
nature a presque honte d'avouer pour sienne.

LE ROI DE FRANCE.--C'est quelque chose de bien trange, que celle
qui tait, il n'y a qu'un moment encore, le premier objet de votre
affection, le sujet de vos louanges, le baume de votre vieillesse, ce
que vous aviez de meilleur et de plus cher, ait pu, dans l'espace d'un
clin d'oeil, commettre une action assez monstrueuse pour tre dpouille
de tous les replis de votre faveur! Sans doute il faut que son offense
blesse la nature  tel point qu'elle en devienne un monstre; ou bien
l'affection que vous lui aviez tmoigne devient une tache pour Votre
Majest, ce que ma raison ne saurait m'obliger de croire sans le secours
d'un miracle.

CORDLIA, _ son pre.--Je_ supplie Votre Majest, bien que je manque
de cet art onctueux et poli de parler sans avoir dessein d'accomplir,
puisque je veux excuter mes bonnes intentions avant d'en parler, de
vouloir bien dclarer que ce n'est point une tache de vice, un meurtre
ou une souillure, ni une action contre la chastet, ni une dmarche
dshonorante, qui m'a prive de votre faveur et de vos bonnes grces,
mais que c'est pour n'avoir pas possd, et c'est l ma richesse, cet
oeil qui sollicite toujours, et cette langue que je me flicite de ne
pas avoir, quoique pour ne l'avoir pas j'aie perdu votre tendresse.

LEAR.--Il vaudrait mieux pour toi n'tre jamais ne que de n'avoir pas
su me plaire davantage.

LE ROI DE FRANCE.--N'est-ce que cela? une lenteur naturelle qui souvent
nglige de raconter l'histoire de ce qu'elle va faire?--Monseigneur de
Bourgogne, que dites-vous  cette dame? L'amour n'est point l'amour ds
qu'il s'y mle des considrations trangres  son vritable objet. La
voulez-vous? elle est une dot en elle-mme.

LE DUC DE BOURGOGNE,  _Lear_.--Royal Lear, donnez-moi seulement la part
que vous aviez d'abord offerte de vous-mme; et ici,  l'instant mme,
je prends la main de Cordlia comme duchesse de Bourgogne.

LEAR.--Rien; je l'ai jur: je suis inbranlable.

LE DUC DE BOURGOGNE,  _Cordlia_.--Je suis vraiment fch que vous ayez
perdu votre pre  tel point qu'il vous faille aussi perdre un poux.

CORDLIA.--La paix soit avec le duc de Bourgogne. Puisque ces
considrations de fortune faisaient tout son amour, je ne serai point sa
femme.

LE ROI DE FRANCE.--Belle Cordlia, toi qui n'en es que plus riche parce
que tu es pauvre, plus prcieuse parce que tu es dlaisse, plus aime
parce qu'on te mprise, je m'empare de toi et de tes vertus: que le
droit ne m'en soit pas refus; je prends ce qu'on rejette.--Dieux,
dieux! n'est-il pas trange que leur froid ddain ait donn  mon amour
l'ardeur d'une brlante adoration?--Roi, ta fille sans dot, et jete au
hasard de mon choix, sera reine de nous, des ntres, et de notre belle
France. Tous les ducs de l'humide Bourgogne ne rachteraient pas de moi
cette fille si prcieuse et si peu apprcie.--Cordlia, fais-leur
tes adieux malgr leur duret. Tu perds ce que tu possdais ici pour
retrouver mieux ailleurs.

LEAR.--Elle est  toi, roi de France; qu'elle t'appartienne; cette fille
n'est pas  moi, je ne reverrai jamais son visage: ainsi, va-t'en sans
notre faveur, sans notre affection, sans notre bndiction.--Venez,
noble duc de Bourgogne.

(Fanfares.--Sortent Lear, les ducs de Bourgogne, de Cornouailles,
d'Albanie, Glocester et suite.)

LE ROI DE FRANCE.--Faites vos adieux  vos soeurs.

CORDLIA.--Vous, les joyaux de notre pre, Cordlia vous quitte les
yeux baigns de larmes. Je vous connais pour ce que vous tes, et, comme
votre soeur, je n'en ai que plus de rpugnance  appeler vos dfauts par
leurs noms. Soignez bien notre pre; je le confie  vos coeurs qui ont
profess tant d'amour. Mais, hlas! si j'tais encore dans ses bonnes
grces, je voudrais lui donner un meilleur asile. Adieu  toutes les
deux.

RGANE.--Ne nous prescrivez pas notre devoir.

GONERILLE.--tudiez-vous  contenter votre poux, qui vous a prise quand
vous tiez  la charit de la fortune. Vous avez t avare de votre
obissance, et ce qui en a manqu mritait bien ce qui vous a manqu.

CORDLIA.--Le temps dveloppera les replis o se cache l'artifice:
la honte vient enfin insulter  ceux qui ont des fautes  cacher.
Puissiez-vous prosprer!

LE ROI DE FRANCE.--Venez, ma belle Cordlia.

(Le roi de France et Cordlia sortent.)

GONERILLE.--Ma soeur, je n'ai pas peu de chose  vous dire sur ce qui
nous touche de si prs toutes les deux. Je crois que mon pre doit
partir d'ici ce soir.

RGANE.--Rien n'est plus certain; il va chez vous: le mois prochain ce
sera notre tour.

GONERILLE.--Vous voyez combien sa vieillesse est pleine d'inconstance,
et nous venons d'en avoir sous les yeux une assez belle preuve. Il avait
toujours aim surtout notre soeur: la pauvret de sa tte se montre trop
visiblement dans la manire dont il vient de la chasser.

RGANE.--C'est la faiblesse de l'ge. Cependant il n'a jamais su que
trs-mdiocrement ce qu'il faisait.

GONERILLE.--Dans son meilleur temps, et dans la plus grande force de son
jugement, il a toujours t trs-inconsidr. Il faut donc nous attendre
qu'aux dfauts invtrs de son caractre naturel l'ge va joindre
encore les humeurs capricieuses qu'amne avec elle l'infirme et colre
vieillesse.

RGANE.--Il y a toute apparence que nous aurons  essuyer de lui, par
moments, des boutades pareilles  celle qui lui a fait bannir Kent.

GONERILLE.--Il est encore occup  prendre cong du roi de France. Je
vous en prie, concertons-nous ensemble. Si notre pre, avec le caractre
qu'il a, conserve quelque autorit, cet abandon qu'il vient de nous
faire ne sera qu'une source d'affronts pour nous.

RGANE.--Nous y rflchirons  loisir.

GONERILLE.--Il faut faire quelque chose, et dans la chaleur du moment.

(Elles sortent.)


SCNE II

Une salle dans le chteau du duc de Glocester.

EDMOND _tenant une lettre_.


EDMOND.--Nature, tu es ma divinit; c'est  toi que je dois mon
obissance. Pourquoi subirai-je la maladie de la coutume, et
permettrai-je aux ridicules arrangements des nations de me dpouiller,
parce que je serai de douze ou quatorze lunes le cadet d'un frre? Mais
quoi, je suis un btard! pourquoi en serais-je mprisable, lorsque mon
corps est aussi bien proportionn, mon esprit aussi lev, et ma figure
aussi rgulire que celle du fils d'une honnte dame? Pourquoi donc nous
insulter de ces mots de vil, de bassesse, de btardise? Vils! vils! nous
qui, dans le vigoureux larcin de la nature, puisons une constitution
plus forte et des qualits plus nergiques qu'il n'en entre dans un
lit ennuy, fatigu et dgot, dans la gnration d'une tribu entire
d'imbciles engendrs entre le sommeil et le rveil! Ainsi donc,
lgitime Edgar, il faut que j'aie vos biens: l'amour de notre pre
appartient au btard Edmond comme au lgitime Edgar. Lgitime! le beau
mot! A la bonne heure, mon cher lgitime; mais si cette lettre russit
et que mon invention prospre, le vil Edmond passera par-dessus la
tte du lgitime Edgar.--Je grandis, je prospre! Maintenant, dieux!
rangez-vous du parti des btards.

(Entre Glocester.)

GLOCESTER.--Kent banni de la sorte, et le roi de France parti en
courroux! et le roi qui s'en va ce soir! qui dlaisse son autorit!...
rduit  sa pension! et tout cela fait bruyamment!--_(Il aperoit
Edmond_.) Edmond! Eh bien! quelles nouvelles?

EDMOND, _cachant la lettre_.--Sauf le bon plaisir de Votre Seigneurie,
aucune.

GLOCESTER.--Pourquoi tant d'empressement  cacher cette lettre?

EDMOND.--Je ne sais aucune nouvelle, seigneur.

GLOCESTER.--Quel est ce papier que vous lisiez?

EDMOND.--Ce n'est rien, seigneur.

GLOCESTER.--Rien? Et pourquoi donc cette terrible promptitude  le faire
rentrer dans votre poche? Rien n'est pas une qualit qui ait si grand
besoin de se cacher. Voyons cela; allons, si ce n'est rien, je n'aurai
pas besoin de lunettes.

EDMOND.--Je vous en conjure, seigneur, excusez-moi; c'est une lettre de
mon frre que je n'ai pas encore lue en entier; mais j'en ai lu assez
pour juger qu'elle n'est pas faite pour tre mise sous vos yeux.

GLOCESTER.--Donnez-moi cette lettre, monsieur.

EDMOND.--Je commettrai une faute, soit que je vous la refuse, soit que
je vous la donne. Son contenu, autant que j'en puis juger sur ce que
j'en ai lu, est blmable.

GLOCESTER.--Voyons, voyons.

EDMOND.--J'espre, pour la justification de mon frre, qu'il n'a crit
cette lettre que pour sonder, pour prouver ma vertu.

GLOCESTER _lit_.--Cet assujettissement, ce respect pour la vieillesse,
rendent la vie amre  ce qu'il y a de meilleur de notre temps; ils nous
retiennent notre fortune jusqu' ce que l'ge nous te les moyens
d'en jouir. Je commence  trouver bien sotte et bien dbonnaire cette
soumission  nous laisser opprimer par la tyrannie des vieillards,
qui gouvernent non parce qu'ils ont la force, mais parce que nous le
souffrons. Viens me trouver afin que je t'en dise davantage. Si mon
pre voulait dormir jusqu' ce que je le rveillasse, tu jouirais 
perptuit de la moiti de son revenu, et tu vivrais le bien-aim de
ton frre Edgar.--Hom, une conspiration! _Dormir jusqu' ce que je
le rveillasse... Tu jouirais de la moiti de son revenu_...--Mon fils
Edgar! Il a pu trouver une main pour crire ceci, un coeur et un cerveau
pour le concevoir!--Quand avez-vous reu cette lettre? qui vous l'a
apporte?

EDMOND.--Elle ne m'a point t apporte, seigneur. Voici la ruse qu'on a
employe: je l'ai trouve jete par la fentre de mon cabinet.

GLOCESTER.--Vous connaissez ces caractres pour tre de votre frre?

EDMOND.--Si c'tait une lettre qu'on pt approuver, seigneur, j'oserais
jurer que c'est son criture; mais pour celle-ci, je voudrais bien
croire qu'elle n'est pas de lui.

GLOCESTER.--C'est son criture!

EDMOND.--Oui, c'est sa main, seigneur; mais j'espre que son coeur n'a
point de part  ce que contient cet crit.

GLOCESTER.--Ne vous a-t-il jamais sond sur cette affaire?

EDMOND.--Jamais, seigneur: seulement, je l'ai souvent entendu soutenir
qu'il serait  propos, lorsque les enfants sont parvenus  la maturit,
et que les pres commencent  pencher vers leur dclin, que le pre
devnt le pupille du fils, et le fils administrateur des biens du pre.

GLOCESTER.--O sclrat! sclrat! voil son systme dans cette lettre.
Odieux sclrat! fils dnatur, excrable, bte brute! pire encore
que les btes brutes!--Allez, s'il vous plat, le chercher. Je veux
m'assurer de sa personne. Le sclrat abominable! o est-il?

EDMOND.--Je ne le sais pas bien, seigneur. Mais si vous consentiez 
suspendre votre indignation contre mon frre jusqu' ce que vous pussiez
tirer de lui des preuves plus certaines de ses intentions, ce serait
suivre une marche plus sre: au lieu que si, en procdant violemment
contre lui, vous veniez  vous mprendre sur ses desseins, ce serait une
plaie profonde  votre honneur et vous briseriez un coeur soumis. J'ose
engager ma vie pour lui, et garantir qu'il n'a crit cette lettre que
dans la vue d'prouver mon attachement pour vous, et sans aucun projet
dangereux.

GLOCESTER.--Le crois-tu?

EDMOND.--Si vous le jugez  propos, je vous placerai en un lieu d'o
vous pourrez nous entendre confrer ensemble sur cette lettre, et vous
satisfaire par vos propres oreilles; et cela, pas plus tard que ce soir.

GLOCESTER.--Il ne peut pas tre un pareil monstre!

EDMOND.--Il ne l'est srement pas.

GLOCESTER.--Pour son pre qui l'aime si tendrement, si
compltement!--Ciel et terre! Edmond, trouvez-le; amenez-le par ici, je
vous en prie; arrangez les choses selon votre prudence. Je donnerais ma
fortune pour savoir la vrit.

EDMOND.--Je vais le chercher  l'instant, seigneur. Je conduirai la
chose comme je trouverai moyen de le faire, et je vous en rendrai
compte.

GLOCESTER.--Ces dernires clipses de soleil et de lune ne nous
prsagent rien de bon. La raison peut bien, par les lois de la sagesse
naturelle, les expliquer d'une ou d'autre manire; mais la nature
ne s'en trouve pas moins trs-souvent victime de leurs fatales
consquences. L'amour se refroidit, l'amiti s'teint, les frres
se divisent: dans les villes, des rvoltes; dans les campagnes, la
discorde; dans les palais, la trahison; et le noeud qui unit le pre et
le fils, bris. Mon sclrat rentre dans la prdiction: c'est le fils
contre le pre. Le roi s'carte du penchant de la nature: c'est le pre
contre l'enfant.--Nous avons vu notre meilleur temps: les machinations,
les trames obscures, les trahisons, et tous les dsordres les
plus funestes vont nous suivre en nous tourmentant jusqu' nos
tombeaux.--Edmond, trouve-moi ce misrable, tu n'y perdras rien; agis
avec prudence.--Et le noble et fidle Kent banni! Son crime, c'est la
probit! trange! trange!

(Il sort.)

EDMOND _seul_.--Voil bien la singulire impertinence du monde! Notre
fortune se trouve-t-elle malade, souvent par une plnitude de mauvaise
conduite, nous accusons de nos dsastres le soleil, la lune et les
toiles, comme si nous tions infmes par ncessit, imbciles par une
imprieuse volont du ciel; fripons, voleurs et tratres, par l'action
invincible des sphres; ivrognes, menteurs et adultres, par une
obissance force aux influences des plantes; et que nous ne fissions
jamais le mal que par la violence d'une impulsion divine. Admirable
excuse du libertin, que de mettre ses penchants lascifs  la charge
d'une toile!--Mon pre s'arrangea avec ma mre sous la queue du dragon,
et ma naissance se trouva domine par l'_Ursa major_, d'o il s'ensuit
que je suis brutal et dbauch. Bah! j'aurais t ce que je suis quand
la plus vierge des toiles du firmament aurait scintill sur le moment
qui a fait de moi un btard. (_Entre Edgar_.)--Edgar! il arrive  point
comme la catastrophe d'une vieille comdie. Mon rle  moi, c'est une
mlancolie perfide, et un soupir comme ceux de Tom de Bedlam.--Oh! ces
clipses nous prsageaient ces divisions: _fa, sol, la, mi_[5].

[Note 5: Il paratrait qu'on accordait aux dissonances en musique
une sorte d'influence magique, ou au moins mystrieuse. Les moines qui,
dans le moyen ge, ont crit sur la musique, ont dit: Mi _contra_ fa
_est diabolicus_.]

EDGAR.--Qu'est-ce que c'est, mon frre Edmond? nous voil dans une
srieuse contemplation.

EDMOND.--Je rvais, mon frre,  une prdiction que j'ai lue l'autre
jour sur ce qui doit suivre ces clipses.

EDGAR.--Est-ce que vous vous inquitez de cela?

EDMOND.--Je vous assure que les effets dont elle parle ne
s'accomplissent que trop malheureusement.--Des querelles dnatures
entre les enfants et les parents, des morts, des famines, des ruptures
d'anciennes amitis, des divisions dans l'tat, des menaces et des
maldictions contre le roi et les nobles, des mfiances sans fondement,
des amis exils, des cohortes disperses, des mariages rompus, et je ne
sais quoi encore.

EDGAR.--Depuis quand tes-vous devenu sectateur de l'astronomie?

EDMOND.--Allons, allons; quand avez-vous vu mon pre pour la dernire
fois?

EDGAR.--Eh bien! hier au soir.

EDMOND.--Avez-vous caus avec lui?

EDGAR.--Oui, deux heures entires.

EDMOND.--Vous tes-vous quitts en bonne intelligence? N'avez-vous
remarqu dans ses paroles ou dans son air aucun signe de mcontentement?

EDGAR.--Aucun.

EDMOND.--Rflchissez, en quoi vous avez pu l'offenser, et, je vous en
conjure, vitez sa prsence jusqu' ce qu'un peu de temps ait modr
la violence de son ressentiment, si furieux en ce moment, qu'en vous
faisant du mal il serait  peine apais.

EDGAR.--Quelque misrable m'aura calomni.

EDMOND.--C'est ce que je crains. Je vous en prie, tenez-vous  l'cart
jusqu' ce que la fougue de sa colre soit un peu ralentie; et, comme
je vous le dis, retirez-vous avec moi dans mon appartement: l, je vous
mettrai  porte d'entendre les discours de mon pre. Allez, je vous en
prie, voil ma clef; et si vous sortez, sortez arm.

EDGAR.--Arm, mon frre!

EDMOND.--Mon frre, ce que je vous dis est pour le mieux: allez arm.
Que je ne sois pas un honnte homme si l'on a de bonnes intentions
 votre gard. Je vous dis ce que j'ai vu et entendu, mais bien
faiblement, et rien qui approche de la ralit et de l'horreur de la
chose. De grce, loignez-vous.

EDGAR.--Aurai-je bientt de vos nouvelles?

EDMOND.--Je vais m'employer pour vous dans tout ceci. _(Edgar
sort_.)--Un pre crdule, un frre gnreux dont le naturel est si loin
de toute malice qu'il n'en souponne aucune dans autrui, et dont mes
artifices gouverneront  l'aise la sotte honntet: voil l'affaire. Le
bien me viendra sinon par ma naissance, du moins par mon esprit. Tout
m'est bon, si je puis le faire servir  mes vues.

(Il sort.)


SCNE III

Appartement dans le palais du duc d'Albanie.

GONERILLE, OSWALD.


GONERILLE.--Est-il vrai que mon pre ait frapp mon cuyer parce qu'il
rprimandait son fou?

OSWALD.--Oui, madame.

GONERILLE.--Par le jour et la nuit! c'est m'insulter. A chaque instant,
il s'emporte de faon ou d'autre  quelque norme sottise qui nous
met tous en dsarroi: je ne l'endurerai pas. Ses chevaliers deviennent
tapageurs, et lui-mme il se fche contre nous pour la moindre
chose.--Il va revenir de la chasse; je ne veux pas lui parler. Vous lui
direz que je suis malade, et vous ferez bien de vous ralentir dans votre
service auprs de lui: j'en prends sur moi la faute.

OSWALD.--Le voil qui vient, madame; je l'entends.

(On entend le son des cors.)

GONERILLE.--Mettez dans votre service tout autant d'indiffrence et de
lassitude qu'il vous plaira, vous et vos camarades. Je voudrais qu'il
s'en plaignt. S'il le trouve mauvais, qu'il aille chez ma soeur, son
intention, je le sais, et la mienne, s'accordant parfaitement en ce
point que nous ne voulons pas tre matrises. Un vieillard inutile qui
voudrait encore exercer tous ces pouvoirs qu'il a abandonns!--Sur ma
vie, ces vieux radoteurs redeviennent des enfants, et il faut les
mener par la rigueur: quand ils se voient caresss ils en abusent[6].
Souvenez-vous de ce que je vous ai dit.

[Note 6: _As flatteries_--_when they are seen abused_. Les
commentateurs n'ont pu s'accorder sur ce passage, et aucun ne parat
l'avoir entendu dans son vrai sens, que je crois tre mot  mot
celui-ci: _puisque les flatteries_ ou _les caresses, quand ils les
voient ils en abusent_. Cette version serait incontestable s'il y avait
un second tiret entre _seen_ et _abused_:--_when they are seen_--se
trouverait ainsi entre deux tirets formant parenthse; mais le mot
_are_, qui s'applique en mme temps  _seen_ et  _abused_, n'aura
probablement pas permis d'isoler ainsi cette partie de la phrase o il
se trouve contenu. Le vague des constructions et des expressions dans
le _Roi Lear_ oblige souvent de dcider sur le sens d'aprs les
vraisemblances morales, plutt que d'aprs aucune rgle ou mme aucune
habitude grammaticale.]

OSWALD.--Trs-bien, madame.

GONERILLE.--Et traitez ses chevaliers avec plus de froideur: ne vous
inquitez pas de ce qui pourra en arriver. Prvenez vos camarades d'en
agir de mme. Je voudrais trouver en ceci, et j'en viendrai bien  bout,
une occasion de m'expliquer. Je vais tout  l'heure crire  ma soeur,
et lui recommander la mme conduite.--Qu'on serve le dner.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Une salle du palais.

_Entre_ KENT _dguis_.


KENT.--Si je puis seulement russir  emprunter des accents qui
dguisent ma voix, il se peut faire que les bonnes intentions qui m'ont
engag  dguiser mes traits obtiennent leur plein effet. Maintenant,
Kent le banni, si tu peux te rendre utile dans ces lieux o tu vis
condamn, (et puisse-t-il en tre ainsi!) ton matre chri te retrouvera
plein de zle.

(Cors de chasse. Lear parat avec ses chevaliers et sa suite.)

LEAR.--Qu'on ne me fasse pas attendre le dner une seule minute: allez,
servez-le. _(Sort un domestique_.)--Ah! ah! qui es-tu, toi?

KENT.--Un homme, seigneur.

LEAR.--Qu'est-ce que tu sais faire? Que veux-tu de nous?

KENT.--Je sais n'tre pas au-dessous de ce que je parais; servir
fidlement celui qui aura confiance en moi; aimer celui qui est honnte;
converser avec celui qui est sage et qui parle peu; redouter les
jugements; me battre quand je ne peux pas faire autrement; et ne pas
manger de poisson[7].

[Note 7: _And to eat no fish_. Manger du poisson tait en
Angleterre, du temps d'lisabeth, un signe de catholicisme, et par
consquent rprouv par l'opinion. La phrase populaire pour dsigner
un vrai patriote tait: _C'est un honnte homme, il ne mange pas
de poisson_. Il fallut, pour soutenir les pcheries, qu'un acte du
parlement ordonnt pendant quelques mois l'usage du poisson: cela
s'appela le _carme de Ccil (Cecil's fast)_. Dans _l'nide travestie_,
la sibylle dit  Caron, pour l'engager  passer ne, qu'il est _Point
Mazarin_, fort honnte homme.]

LEAR.--Qui es-tu?

KENT.--Un trs-honnte garon, aussi pauvre que le roi.

LEAR.--Si tu es aussi pauvre pour un sujet qu'il l'est pour un roi, tu
es assez pauvre. Que veux-tu?

KENT.--Du service.

LEAR.--Qui voudrais-tu servir?

KENT.--Vous.

LEAR.--Me connais-tu, maraud?

KENT.--Non, seigneur; mais vous avez dans votre physionomie quelque
chose qui fait que j'aimerais  vous dire: _Mon matre_.

LEAR.--Qu'est-ce que c'est?

KENT.--De l'autorit.

LEAR.--De quel service es-tu capable?

KENT.--Je puis garder d'honntes secrets; courir  cheval,  pied; gter
une histoire intressante en la racontant, et rendre platement un simple
message. Je suis propre  tout ce que peut faire le commun des hommes.
Ce que j'ai de mieux, c'est l'activit.

LEAR.--Quel ge as-tu?

KENT.--Je ne suis pas assez jeune, seigneur, pour m'amouracher d'une
femme  l'entendre chanter, ni assez vieux pour en raffoler n'importe
pour quelle raison. J'ai sur les paules quelque quarante-huit ans.

LEAR.--Suis-moi, tu vas me servir: si aprs le dner tu ne me dplais
pas plus qu' prsent, je ne te congdierai pas de sitt.--Le dner,
hol! le dner.--O est mon petit drle, mon fou? Allez me chercher mon
fou. _(Entre Oswald_.)--Eh! vous, l'ami, o est ma fille?

OSWALD.--Avec votre permission...

(Il sort.)

LEAR.--Qu'est-ce qu'il a dit l? Rappelez-moi ce manant.--O est mon
fou? Hol! je crois que tout dort ici.--Eh bien! o est-il donc ce
mtis?

UN CHEVALIER.--Il dit, seigneur, que votre fille ne se porte pas bien.

LEAR.--Pourquoi ce gredin-l n'est-il pas revenu sur ses pas quand je
l'ai appel?

LE CHEVALIER.--Seigneur, il m'a dclar tout bonnement qu'il ne le
voulait pas.

LEAR.--Qu'il ne le voulait pas!

LE CHEVALIER.--Seigneur, je ne sais pas quelle en est la raison; mais,
 mon avis, Votre Grandeur n'est pas accueillie avec cette affection
respectueuse qu'on avait coutume de vous montrer. J'aperois une grande
diminution de bienveillance chez tous les gens de la maison, aussi bien
que chez le duc lui-mme et chez votre fille.

LEAR.--Vraiment! le penses-tu?

LE CHEVALIER.--Je vous prie de me pardonner, seigneur, si je me suis
tromp; mais mon devoir ne peut se taire quand je crois Votre Majest
offense.

LEAR.--Tu ne fais que me rappeler mes propres ides. Je me suis bien
aperu depuis peu de beaucoup de ngligence; mais j'tais dispos plutt
 m'accuser moi-mme d'une exigence trop souponneuse, qu' y voir
une conduite et une intention dsobligeantes. J'y regarderai de plus
prs.--Mais o est mon fou? Je ne l'ai pas vu depuis deux jours.

LE CHEVALIER.--Depuis que ma jeune matresse est partie pour la France,
seigneur, votre fou a bien dpri.

LEAR.--En voil assez l-dessus. Je l'ai bien remarqu. Allez, et dites
 ma fille que je veux lui parler. _(Sort un chevalier.)_--Vous, allez
me chercher mon fou. _(Sort un chevalier; rentre Oswald_.)--Eh! vous,
l'ami! l'ami! approchez. Qui suis-je, s'il vous plat?

OSWALD.--Le pre de ma matresse.

LEAR.--Le pre de ma matresse! et vous le valet de votre matre. Chien
de btard! esclave! mtin!

OSWALD.--Je ne suis rien de tout cela: je vous demande pardon, seigneur.

LEAR.--Je crois que tu t'avises de me regarder en face, insolent!

(Il le frappe.)

OSWALD.--Je ne veux pas tre battu, seigneur.

KENT.--Ni donner du nez en terre non plus, mauvais joueur de ballon[8].

[Note 8: _Base foot-ball player_. Allusion aux mauvais joueurs de
ballon,  qui le pied manque en courant.]

(Il le prend par les jambes et le renverse.)

LEAR.--Je te remercie, ami; tu me rends service, et je t'aimerai.

KENT.--Allons, relevez-vous, mon matre, et dehors. Je vous apprendrai
votre place. Hors d'ici! hors d'ici! Si vous voulez prendre encore la
mesure d'un lourdaud, restez ici. Mais, dehors! allons, y pensez-vous?
Dehors!

(Il pousse Oswald dehors.)

LEAR.--Tu es un garon dvou; je te remercie. Voil les arrhes de ton
service.

(Il lui donne de l'argent.)

(Entre le fou.)

LE FOU, _ Lear_.--Laisse-moi le prendre aussi  mes gages.--Tiens,
voici ma cape[9].

(Il donne  Kent son bonnet.)

[Note 9: _Coxcomb_, nom du bonnet que portaient les fous, parce
qu'il tait surmont d'une crte de coq, _cock's comb_.]

LEAR.--Eh bien! pauvre petit, comment vas-tu?

LE FOU, _ Kent_.--Tu ferais bien de prendre ma cape.

KENT.--Pourquoi, fou?

LE FOU.--Pourquoi? parce que tu prends le parti de celui qui est dans
la disgrce. Vraiment, si tu ne sais pas sourire du ct o le vent
souffle, tu auras bientt pris froid. Allons, mets ma cape.--Eh! oui,
cet homme a loign de lui deux de ses filles, et a rendu la troisime
heureuse bien malgr lui. Si tu t'attaches  lui, il faut de toute
ncessit que tu portes ma cape.--_(A Lear_.) Ma foi, noncle[10], je
voudrais avoir deux capes et deux filles.

[Note 10: _Nuncle_, par contraction pour _mine uncle_, oncle  moi.]

LEAR.--Pourquoi, mon garon?

LE FOU.--Si je leur donnais tout mon bien, je garderais pour moi mes
deux capes. Mais tiens, voil la mienne; demandes-en une autre  tes
filles.

LEAR.--Prends garde au fouet, petit drle.

LE FOU.--La vrit est le dogue qui doit se tenir au chenil, et qu'on
chasse  coups de fouet; pendant que _Lady_, la chienne braque, peut
venir nous empester au coin du feu.

LEAR.--C'est une peste pour moi que ce coquin-l.

LE FOU.--Mon cher, je veux t'enseigner une sentence.

LEAR.--Voyons.

LE FOU.--coute bien, noncle.

  Aie plus que tu ne montres;
  Parle moins que tu ne sais;
  Prte moins que tu n'as;
  Va plus  cheval qu' pied;
  Apprends plus de choses que tu n'en crois;
  Parie pour un point plus bas que celui qui te vient;
  Quitte ton verre et ta matresse,
  Et tiens-toi coi dans ta maison;
  Et tu auras alors
  Plus de deux dizaines  la vingtaine.

LEAR.--Cela ne signifie rien, fou.

LE FOU.--C'est, en ce cas, comme la harangue d'un avocat sans salaire:
vous ne m'avez rien donn pour cela. Est-ce que vous ne savez pas tirer
parti de rien, noncle?

LEAR.--Non, en vrit, mon enfant; on ne peut rien faire de rien.

LE FOU, _ Kent_.--Je t'en prie, dis-lui que c'est  cela que se monte
le revenu de ses terres; il n'en voudrait pas croire un fou.

LEAR.--Tu es un fou bien mordant.

LE FOU.--Sais-tu, mon garon, la diffrence qu'il y a entre un fou
mordant et un fou dbonnaire?

LEAR.--Non, petit; apprends-le moi.

LE FOU.

  Ce lord qui t'a conseill
  De te dpouiller de tes domaines,
  Viens, place-le ici prs de moi;
  Ou bien toi, prends sa place.
  Le fou dbonnaire et le fou mordant
  Seront aussitt en prsence:
  L'un ici en habit bigarr,
  Et on trouvera l'autre l.

LEAR.--Est-ce que tu m'appelles fou, petit?

LE FOU.--Tu as cd tous les autres titres que tu avais apports en
naissant.

KENT.--Ceci n'est pas tout  fait de la folie, seigneur.

LE FOU.--Non, en vrit; les lords et les grands personnages ne veulent
rien me concder. Si j'avais un monopole, il leur en faudrait leur part,
et aux dames aussi: elles ne me laisseront pas les sottises  moi tout
seul, elles en tireront leur lopin.--Donne-moi un oeuf, noncle, et je te
donnerai deux couronnes.

LEAR.--Qu'est-ce que ce sera que ces deux couronnes?

LE FOU.--Voil, quand j'aurai coup l'oeuf par le milieu et mang tout
ce qui est dedans, je te donnerai les deux couronnes de l'oeuf[11].
Lorsque tu as fendu ta couronne par le milieu, et que tu as donn 
droite et  gauche les deux moitis, tu as port ton ne sur ton dos,
au milieu de la fange. Tu n'avais gure de cervelle dans la _couronne_
chauve de ton crne, lorsque tu as laiss aller ta couronne d'or. Si je
parle ici comme un fou que je suis, que le premier qui le trouvera soit
fouett.

[Note 11: Les extrmits de la coquille de l'oeuf se nomment, en
anglais, _the crowns of the egg_, les couronnes de l'oeuf.]

(Il chante.)

  Jamais les fous n'ont eu moins de vogue que cette anne;
  Car les sages sont devenus des cervels;
  Ils ne savent que faire de leur bon sens,
  Tant leur conduite est baroque.

LEAR.--Et depuis quand, je vous en prie, tes-vous si bien fourni de
chansons, maraud?

LE FOU.--C'est mon usage, noncle, depuis que par ta grce tes filles
sont devenues ta mre, quand tu leur as donn les verges et que tu as
mis bas tes culottes.

(Il chante.)

  Alors, saisies de joie, elles ont pleur;
  Et moi, j'ai chant dans mon chagrin
  De ce qu'un roi tel que toi jouait  cligne-musette,
  Et s'allait mettre avec les fous.

Je t'en prie, noncle, prends un matre qui puisse enseigner  ton fou 
mentir: je voudrais bien apprendre  mentir.

LEAR.--Si vous mentez, vaurien, vous serez fouett.

LE FOU.--Je me demande quelle parent tu as avec tes filles. Elles
veulent qu'on me fouette quand je dis la vrit, et toi tu veux me faire
fouetter si je mens; et quelquefois encore je suis fouett pour n'avoir
rien dit. J'aimerais mieux tre tout autre chose qu'un fou, et cependant
je ne voudrais pas tre toi, noncle: tu as rogn ton bon sens des deux
cts, sans rien laisser au milieu.--Tiens, voil une des rognures.

(Entre Gonerille.)

LEAR.--Eh bien! ma fille, pourquoi as-tu mis ton bonnet de travers[12]?
Depuis quelques jours, je vous trouve un peu trop refrogne.

[Note 12: _What makes frontlet on_? Que fait l ce bandeau sur ton
front? _Frontlet_ servait,  ce qu'il parat, mtaphoriquement pour
exprimer l'air de mauvaise humeur.]

LE FOU.--Tu tais un joli garon, quand tu n'avais pas besoin de
t'inquiter si elle fronait le sourcil; mais aujourd'hui te voil un
zro en chiffres: je vaux mieux que toi maintenant; je suis un fou,
et toi tu n'es rien.--Allons, par ma foi, je vais tenir ma langue. (_A
Gonerille_.) Car votre figure me l'ordonne, quoique vous ne disiez rien,
chut! chut!

  Celui qui ne garde ni mie ni crote,
  Las de tout se trouvera pourtant manquer de quelque chose.

(_Montrant Lear_.) C'est une gousse de pois cosss.

GONERILLE.--Seigneur, ce n'est pas seulement votre fou  qui tout est
permis, mais d'autres encore de votre insolente suite, qui censurent et
se plaignent  toute heure, levant sans cesse d'indcents tumultes qui
ne sauraient se supporter. J'avais pens que le plus sr remde tait de
vous faire bien connatre ce qui se passe; mais je commence  craindre,
d'aprs ce que vous avez tout rcemment dit et fait vous-mme, que vous
ne protgiez cette conduite, et que vous ne l'encouragiez par votre
approbation: si cela tait, un pareil tort ne pourrait chapper  la
censure, ni laisser dormir les moyens de rpression. Peut-tre dans
l'emploi qu'on en ferait pour le rtablissement d'un ordre salutaire,
vous arriverait-il de recevoir quelque offense dont on aurait honte
dans tout autre cas, mais qu'on serait alors forc de regarder comme une
mesure de prudence.

LE FOU.--Car vous savez, noncle,

  Que le moineau nourrit si longtemps le coucou,
  Qu'il eut la tte enleve par les petits.

Ainsi la chandelle s'est teinte, et nous sommes rests dans
l'obscurit.

LEAR, _ Gonerille_.--tes-vous notre fille?

GONERILLE.--Allons, seigneur, je voudrais vous voir user de cette raison
solide dont je sais que vous tes pourvu, et vous dfaire de ces humeurs
qui depuis quelque temps vous rendent tout autre que ce que vous tes
naturellement.

LE FOU.--Un ne ne peut-il pas savoir quand c'est la charrette qui
trane le cheval?--Dia, hue! cela va bien.

LEAR.--Quelqu'un me connat-il ici? Ce n'est point l Lear. Lear
marche-t-il ainsi? parle-t-il ainsi? Que sont devenus ses yeux? Ou
son intelligence est affaiblie, ou son discernement est en
lthargie.--Suis-je endormi ou veill?--Ah! srement il n'en est pas
ainsi.--Qui pourra me dire qui je suis?--L'ombre de Lear? Je voudrais
le savoir, car ces marques de souverainet, ma mmoire, ma raison,
pourraient  tort me persuader que j'ai eu des filles.

LE FOU.--Qui feront de vous un pre obissant.

LEAR.--Votre nom, ma belle dame?

GONERILLE.--Allons, seigneur, cet tonnement est tout  fait du genre de
vos autres nouvelles facties. Je vous conjure, prenez mes intentions
en bonne part: vieux et respectable comme vous l'tes, vous devriez
tre sage. Vous gardez ici cent chevaliers et cuyers, tous gens si
dsordonns, si dbauchs et si audacieux, que notre cour, corrompue par
leur conduite, ressemble  une auberge de tapageurs: leurs excs et leur
libertinage lui donnent l'air d'une taverne ou d'un mauvais lieu[13],
beaucoup plus que du palais royal. La dcence elle-mme demande un
prompt remde: laissez-vous donc prier, par une personne qui pourrait
bien autrement prendre ce qu'elle demande, de consentir  diminuer un
peu votre suite; et que ceux qui continueront  demeurer  votre service
soient des gens qui conviennent  votre ge, et qui sachent se conduire
et vous respecter.

[Note 13: _A brothel._]

LEAR.--Tnbres et dmons!--Sellez mes chevaux. Appelez ma
suite.--Btarde dgnre, je ne te causerai plus d'embarras.--Il me
reste encore une fille.

GONERILLE.--Vous frappez mes gens, et votre canaille dsordonne veut se
faire servir par ceux qui valent mieux qu'elle.

(Entre Albanie.)

LEAR.--Malheur  celui qui se repent trop tard! _(A Albanie.)_--Ah! vous
voil, monsieur! Sont-ce l vos intentions? parlez, monsieur.--Qu'on
prpare mes chevaux.--Ingratitude! dmon au coeur de marbre, plus
hideuse quand tu te montres dans un enfant que ne l'est le monstre de la
mer[14]!

[Note 14: _Sea monster_, hippopotame.]

ALBANIE.--De grce, seigneur, modrez-vous.

LEAR, _ Gonerille_.--Vautour dtest, tu mens: les gens de ma suite
sont des hommes choisis et du plus rare mrite, soigneusement instruits
de leurs devoirs, et de la dernire exactitude  soutenir la dignit
de leur nom.--Oh! combien tu me parus laide  voir, faute lgre de
Cordlia, qui, semblable  la ghenne[15], fis tout sortir dans la
structure de mon tre de la place qui lui tait assigne, retiras tout
amour de mon coeur, et vins grossir en moi le fiel. O Lear, Lear, Lear!
_(Se frappant le front_.) Frappe  cette porte, qui a laiss chapper la
raison et entrer la folie.--Partons, partons, mes amis.

[Note 15: _Like an engine. Engine_ (engin, machine) tait le nom
de l'instrument ordinaire de la torture. _Ghenne_ vient de la mme
source.]

ALBANIE.--Seigneur, je suis aussi innocent qu'ignorant de ce qui vous a
mis en colre.

LEAR.--Cela se peut, seigneur.--Entends-moi,  nature! entends-moi,
divinit chrie, entends-moi! Suspens tes desseins, si tu te proposais
de rendre cette crature fconde: porte dans son sein la strilit,
dessche en elle les organes de la reproduction, et qu'il ne naisse
jamais de son corps dgnr un enfant pour lui faire honneur!--Ou s'il
faut qu'elle produise, fais natre d'elle un enfant de tristesse; qu'il
vive pervers et dnatur pour tre son tourment; qu'il imprime ds la
jeunesse des rides sur son front; que les larmes qu'il lui fera rpandre
creusent leurs canaux sur ses joues; que toutes les douleurs de sa mre,
tous ses bienfaits, soient tourns par lui en drision et en mpris,
afin qu'elle puisse sentir combien la dent du serpent est moins cruelle
que la douleur d'avoir un enfant ingrat!--Allons, partons, partons.

(Il sort.)

ALBANIE.--Mais, au nom des dieux que nous adorons, d'o vient donc tout
ceci?

GONERILLE.--Ne vous tourmentez pas  en savoir la cause, et laissez-le
radoter en pleine libert au gr de son humeur.

(Rentre Lear.)

LEAR.--Comment! cinquante de mes chevaliers d'un seul coup, et cela au
bout de quinze jours?

ALBANIE.--De quoi s'agit-il, seigneur?

LEAR.--Je te le dirai.--Mort et vie! (_A Gonerille_.) Je rougis que
tu puisses  ce point branler ma force d'homme, et que tu sois digne
encore de ces larmes brlantes qui m'chappent malgr moi. Que les
tourbillons et les brouillards t'enveloppent! que les incurables
blessures de la maldiction d'un pre frappent tous tes sens! Yeux d'un
vieillard trop prompt  s'attendrir, encore des pleurs pour un pareil
sujet, je vous arrache, et vous irez avec les larmes que vous laissez
chapper amollir la duret de la terre.--Ah! en sommes-nous venus
l?--Eh bien! soit; il me reste encore une fille qui, j'en suis sr,
est tendre et secourable: quand elle apprendra ce que tu as fait, de ses
ongles elle dchirera ton visage de louve; tu me verras reparatre sous
cette forme dont tu crois que je me suis dpouill pour jamais; tu le
verras, je t'en rponds.

(Sortent Lear, Kent et la suite.)

GONERILLE.--Remarquez-vous ceci, seigneur?

ALBANIE.--Gonerille, tout l'amour que j'ai pour vous ne peut me rendre
assez partial...

GONERILLE.--De grce, soyez tranquille.--Hol, Oswald! (_Au
fou_.)--Vous, l'ami, plus coquin que fou, suivez votre matre.

LE FOU.--Noncle Lear, noncle Lear, attends-moi, et emmne ton fou avec
toi.

  Un renard qu'on a pris
  Et une fille de cette espce
  Seraient bientt dpchs,
  Si de ma cape je pouvais acheter une corde.
  C'est ainsi que le fou vous quitte le dernier.

(Il sort.)

GONERILLE.--Cet homme a t bien conseill. Cent chevaliers! il
serait en effet politique et prudent de lui laisser sous la main cent
chevaliers tout prts; oui, afin qu' la moindre chimre, pour un mot,
une fantaisie, au plus lger sujet de plainte ou de dgot, il puisse,
protgeant son radotage par ces forces, tenir nos vies  sa merci.
Oswald, m'a-t-on entendu?

ALBANIE.--Vous pourriez pousser trop loin vos craintes.

GONERILLE.--Cela est plus sr que de s'y fier. Laissez-moi continuer 
tenir loigns les maux que je crains, plutt que de craindre toujours
d'en tre surprise. Je connais son coeur. Tout ce qu'il a dit l, je
l'ai mand  ma soeur. Si elle veut le soutenir lui et cent chevaliers,
maintenant que je lui en ai montr tous les inconvniens... (_Entre
Oswald_.)--Eh bien! Oswald, avez-vous crit cette lettre pour ma soeur?

OSWALD.--Oui, madame.

GONERILLE.--Prenez avec vous quelque suite, et montez promptement 
cheval. Instruisez ma soeur tout au long de mes craintes particulires,
et ajoutez-y les raisons que vous jugerez convenables pour leur donner
plus de consistance. Allons, partez, et pressez votre retour. (_Oswald
sort._)--(_A Albanie_.) Non, non, seigneur, cette pacifique douceur et
conduite que vous tenez, bien que je ne la blme pas, vous attire
plus souvent, souffrez que je vous le dise, le reproche de manquer de
sagesse, qu'elle ne vaut d'loges  votre dangereuse bont.

ALBANIE.--Jusqu'o s'tend la porte de votre vue, c'est ce que
j'ignore. En nous agitant pour trouver le mieux, nous gtons souvent le
bien.

GONERILLE.--Mais en ce cas...

ALBANIE.--Bien, bien; on verra l'vnement.

(Ils sortent.)


SCNE V

Une cour devant le palais d'Albanie.

_Entrent_ LEAR, KENT, LE FOU.


LEAR, _ Kent_.--Prenez les devants, et rendez-vous  Glocester avec
cette lettre. N'informez ma fille de ce que vous pouvez savoir qu'autant
qu'elle vous questionnera sur ma lettre. Si vous ne faites pas la plus
grande diligence, j'y arriverai avant vous.

KENT.--Je ne dormirai point, seigneur, que je n'aie remis votre lettre.

(Il sort.)

LE FOU.--Si la cervelle d'un homme tait dans ses talons, ne
courrait-elle pas risque de gagner des engelures?

LEAR.--Oui, mon enfant.

LE FOU.--Alors tiens-toi en gaiet, je te conseille, car ton esprit
n'ira pas en pantoufles.

LEAR.--Ha, ha, ha!

LE FOU.--Tu verras comme ton autre fille se conduira tendrement avec
toi, car, bien qu'elle ressemble autant  celle-ci qu'une pomme sauvage
 une reinette, cependant je puis dire ce que je puis dire.

LEAR.--Qu'as-tu  dire, mon enfant?

LE FOU.--Il n'y aura pas dans ce cas-ci plus de diffrence de got entre
elles deux qu'entre une pomme sauvage et une pomme sauvage. Saurais-tu
me dire pourquoi on a le nez au milieu du visage?

LEAR.--Non.

LE FOU.--Eh! vraiment, c'est pour qu'il y ait un oeil de chaque ct du
nez, afin que ce qu'un homme ne peut pas flairer, il puisse le regarder.

LEAR.--C'est moi qui l'ai mise dans son tort[16].

[Note 16: _I did her wrong_. Les commentateurs veulent comprendre
ces _mots_ dans le sens de _je lui ai fait tort_, et supposent que Lear,
en ce moment, songe  Cordlia; mais rien dans le reste de la scne
n'annonce que cette ide se prsente  son esprit; elle ne se retrouve
mme pas une seule fois ensuite, jusqu'au moment o il se runit
 Cordlia: en ce moment, tout occup de ce qui lui arrive
personnellement, il est plus naturel que Lear s'accuse du tort qu'il
a eu de tout donner  Gonerille, que de celui d'avoir tout retir 
Cordlia: cette pense est mme en rapport avec ce qu'il vient de lui
dire, et si les paroles du fou ne servent pas  diriger les penses de
Lear, du moins peut-on supposer que, dans l'intention du pote, elles
sont quelquefois destines  les expliquer. Les sentiments et les
projets qu'il va exprimer ensuite ne sont qu'une continuation naturelle
de cette marche de ses ides; le souvenir de Cordlia n'en serait qu'une
interruption, et l'esprit de Lear n'a pas encore donn et ne donnera
encore de quelque temps aucun indice du dsordre que commencerait
 annoncer une pareille incohrence. L'explication donne par les
commentateurs n'aurait qu'une prsomption en sa faveur: Shakspeare
aurait-il voulu, par ce mot jet en passant, prparer les remords de
Lear quand il retrouvera Cordlia? Le reste de la scne ne rend pas la
chose probable. Nous croyons donc donner  ces mots: _I did her wrong_,
un nouveau sens: _c'est mot qui l'ai mise dans son tort_.]

LE FOU.--Peux-tu me dire comment une hutre fait son caille?

LEAR.--Non.

LE FOU.--Ni moi non plus, mais je te dirai pourquoi un limaon a une
maison.

LEAR.--Pourquoi, mon enfant?

LE FOU.--Eh bien! c'est pour y mettre sa tte, et non pas pour
l'abandonner  ses filles et laisser ses cornes sans abri.

LEAR.--J'oublierai ma bont naturelle.--Un si bon pre!--Mes chevaux
sont-ils prts?

LE FOU.--Tes nes se sont mis aprs.--La raison qui fait que les sept
toiles ne sont pas plus de sept est une bien bonne raison!

LEAR.--Parce qu'elles ne sont pas huit?

LE FOU.--Prcisment. Tu serais un trs-bon fou.

LEAR.--Le reprendre de force[17]!--Monstrueuse ingratitude!

[Note 17: _To take it again perforce_! Johnson pense que Lear
s'occupe ici du projet de reprendre ce qu'il a donn; les autres
commentateurs appliquent ces paroles aux cinquante chevaliers supprims
par Gonerille; mais il me parat clair que cela se rapporte  la menace
qu'elle lui a faite _de prendre d'autorit ce qu'elle demande par
prires_.]

LE FOU.--Si tu tais mon fou, noncle, je t'aurais fait battre pour tre
devenu vieux avant le temps.

LEAR.--Comment cela?

LE FOU.--Tu n'aurais pas d tre vieux avant d'tre sage.

LEAR.--Oh! que je ne devienne pas fou! que je ne sois pas fou! Ciel
misricordieux, conserve-moi de la modration. Je ne voudrais pas
devenir fou. (_Entre un gentilhomme_.)--Eh bien! mes chevaux sont-ils
prts?

LE GENTILHOMME.--Tout prts, mon seigneur.

LEAR.--Viens, mon enfant[18].

[Note 18: FOOL. _She that is maid now and laughs at my departure_
_Shall not be a maid long, unless things be cut shorter._]

FIN DU PREMIER ACTE.




                            ACTE DEUXIME


SCNE I

Une cour dans le chteau du duc de Glocester.

_Entrent_ EDMOND ET CURAN, _par diffrents cts_.


EDMOND.--Dieu te garde, Curan.

CURAN.--Et vous aussi, monsieur. J'ai vu votre pre, et je lui ai
annonc que le duc de Cornouailles et Rgane son pouse arriveront ici
ce soir.

EDMOND.--Et pourquoi cela?

CURAN.--Vraiment, je n'en sais rien. Vous avez su les nouvelles qui
circulent, j'entends celles qu'on dit tout bas, car ce ne sont encore
que des propos  l'oreille.

EDMOND.--Non: dites-moi, je vous prie, quelles sont ces nouvelles?

CURAN.--Vous est-il parvenu quelque chose de ces bruits tranges d'une
guerre prochaine entre le duc d'Albanie et le duc de Cornouailles?

EDMOND.--Pas un mot.

CURAN.--Vous en entendrez parler avec le temps. Adieu, monsieur.

(Il sort.)

EDMOND.--Le duc ici ce soir!--Trs-bien, c'est au mieux, voil qui entre
de toute ncessit dans l'enchanement de mes projets. Mon pre a plac
des gardes pour arrter mon frre.--J'ai  excuter ici quelque chose
d'assez dlicat. Clrit, fortune,  l'ouvrage!--Mon frre; un mot,
mon frre; descendez, vous dis-je. (_Entre Edgar_.)--Mon pre vous fait
observer,  seigneur: fuyez de ce chteau; on lui a dcouvert le lieu
o vous tes cach. Dans ce moment vous pouvez profiter de la
nuit.--N'avez-vous point parl contre le duc de Cornouailles? Il arrive
ds ce soir, en grande diligence, et Rgane avec lui. N'avez-vous rien
dit de ses prparatifs contre le duc d'Albanie? Pensez-y bien.

EDGAR.--Pas un mot, j'en suis sr.

EDMOND.--J'entends venir mon pre. Pardonnez; pour mieux dissimuler
il faut que je tire l'pe contre vous; tirez, ayez l'air de vous
dfendre.--Allons, battez-vous bien.--Rendez-vous! venez devant mon
pre!--Hol! des lumires ici.--Fuyez, mon frre.--Des torches, des
torches! _(_Edgar s'enfuit._)_--Bon, adieu.--Un peu de sang tir
donnerait bonne ide de la terrible dfense que j'ai faite. (_Il
se blesse au bras_.) J'ai vu des ivrognes en faire davantage pour
plaisanter.--Mon pre! mon pre!--Arrte! arrte! Quoi! point de
secours!

(Entrent Glocester et des domestiques avec des torches.)

GLOCESTER.--Eh bien! Edmond, o est ce sclrat?

EDMOND.--Il tait ici cach dans les tnbres, son pe bien affile
hors du fourreau, murmurant de mchants charmes, et conjurant la lune de
lui tre favorable, comme sa divinit.

GLOCESTER.--Mais o est-il?

EDMOND.--Voyez, seigneur, mon sang coule.

GLOCESTER.--O est ce misrable, Edmond?

EDMOND.--Il s'est enfui de ce ct, voyant qu'il ne pouvait par aucun
moyen...

GLOCESTER.--Qu'on le poursuive. Hol! courez aprs lui. (_Sort un
domestique._)--Qu'il ne pouvait... quoi?

EDMOND.--Me persuader d'assassiner Votre Seigneurie, mais que je lui
parlais des dieux vengeurs qui dirigent tous leurs foudres contre
les parricides; que je lui disais de combien de noeuds puissants et
redoubls les enfants sont lis envers leur pre; en un mot, seigneur,
voyant avec quelle aversion je combattais ses projets dnaturs, dans un
froce transport il m'a attaqu avec l'pe qu'il tenait  la main, et,
avant que j'eusse eu le temps de me mettre en garde, il m'a perc le
bras. Mais lorsqu'il m'a vu reprendre mes esprits, et qu'encourag par
la justice de ma cause j'avanais sur lui, peut-tre aussi effray par
le bruit que j'ai fait, il a pris tout soudainement la fuite.

GLOCESTER.--Qu'il fuie tant qu'il voudra, il ne pourra dans ce pays se
drober  la poursuite; et une fois pris, ce sera vite fait. Le noble
duc mon matre, mon digne chef et patron, vient ici ce soir: sous
son autorit je ferai publier que celui qui pourra dcouvrir ce lche
assassin et l'amener  la potence peut compter sur ma reconnaissance; et
pour celui qui le cachera, la mort.

EDMOND.--Lorsque j'ai cherch  le dissuader de son dessein, le trouvant
rsolu  l'excuter, je l'ai menac, avec des maldictions, de tout
dcouvrir. Il m'a rpondu: Toi, un btard, qui n'as rien au monde,
penses-tu, si je voulais te dmentir, qu'aucune opinion qu'on et pu
se former de ta probit, de ta vertu, de ton mrite, pt suffire pour
donner confiance en tes paroles? Eh! non, ce que je voudrais nier (et
je nierais ceci, dusses-tu me montrer prcisment tel que je suis)
tournerait  mon gr contre toi; j'imputerais tout  tes suggestions, 
tes complots,  tes damnables artifices: il faudrait que tu parvinsses 
rendre les gens imbciles, pour les empcher de penser que les avantages
que tu dois tirer de ma mort ont t un aiguillon actif et puissant pour
t'engager  la chercher.

GLOCESTER.--Sclrat endurci et consomm! Dsavouerait-il son
criture?--Je ne l'ai jamais engendr.--coutez, voici la trompette
du duc: j'ignore pourquoi il vient.--Je vais faire fermer tous les
ports.--Le sclrat n'chappera pas: il faut bien que le duc m'accorde
cette grce.--D'ailleurs je vais envoyer son signalement au loin et au
prs, afin que dans tout le royaume on puisse le reconnatre.--Et toi,
mon loyal et vritable fils, je vais m'occuper de te rendre apte 
possder mes biens.

(Entrent Cornouailles, Rgane, suite.)

CORNOUAILLES.--Eh bien! mon noble ami, depuis un instant seulement que
je suis arriv ici, j'ai appris d'tranges nouvelles.

RGANE.--Si elles sont vraies, de toutes les vengeances qui peuvent
atteindre le coupable, il n'en est point qui gale son crime. Mais
comment vous trouvez-vous, seigneur?

GLOCESTER.--Oh! madame, mon vieux coeur est bris, il est bris!

RGANE.--Quoi! le filleul de mon pre attenter  vos jours! celui que
mon pre a nomm! votre Edgar!

GLOCESTER.--Oh! madame, madame, ma honte voudrait le cacher.

RGANE.--Ne vivait-il pas en compagnie de ces libertins de chevaliers
qui composent la suite de mon pre?

GLOCESTER.--Je n'en sais rien, madame. C'est trop mal, trop mal, trop
mauvais!

EDMOND.--Oui, madame, il tait avec eux.

RGANE.--Je ne m'tonne plus de ses mchantes inclinations. C'est eux
qui l'auront engag  se dfaire de ce vieillard, pour avoir  dpenser
et  dissiper ses revenus. Ce soir j'ai t bien instruite sur leur
compte par ma soeur, et j'ai pris mes mesures. S'ils viennent pour
sjourner dans ma maison, ils ne m'y trouveront point.

CORNOUAILLES.--Ni moi non plus, Rgane, je t'assure. Edmond, j'apprends
que vous avez rempli envers votre pre le rle d'un fils.

EDMOND.--C'tait mon devoir, seigneur.

GLOCESTER.--Il a mis au jour les projets de ce misrable; il a mme reu
la blessure que vous voyez, en cherchant  se saisir de lui.

CORNOUAILLES.--Le poursuit-on?

GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur.

CORNOUAILLES.--S'il est arrt, il n'y a plus  craindre aucun mal de sa
part. Faites-en ce que vous voudrez, et employez-y mon autorit comme
il vous plaira.--Quant  vous, Edmond, qui venez de faire clater si
hautement votre vertu et votre obissance, vous serez  nous. Nous
avons grand besoin de caractres sur qui l'on puisse reposer une entire
confiance; et d'abord nous nous emparons de vous.

EDMOND.--Je vous servirai fidlement, seigneur, quoi qu'il arrive[19].

[Note 19: _However else_.]

GLOCESTER.--Je remercie pour lui Votre Grce.

CORNOUAILLES.--Vous ne savez pas pourquoi nous sommes venus vous voir?

RGANE.--A cette heure extraordinaire, cherchant notre chemin sous
l'oeil tnbreux de la nuit?--Noble Glocester, ce sont des affaires de
quelque importance, et sur lesquelles nous pouvons avoir besoin de vous
consulter. Notre pre nous a crit, et notre soeur aussi, sur quelques
diffrends, et j'ai pens qu'il valait mieux rpondre de tout autre
lieu que de notre maison. Leurs divers messagers attendent ailleurs nos
dpches. Mon bon vieux ami, reprenez courage, et donnez-nous vos
utiles conseils dans l'affaire qui nous occupe et qui demande d'tre
promptement dcide.

GLOCESTER.--Madame, disposez de moi: Vos Seigneuries sont les
trs-bienvenues.

(Ils sortent.)


SCNE II

Devant le chteau de Glocester.

_Entrent_ KENT ET OSWALD, _de diffrents cts_.


OSWALD.--Je te souhaite le bonjour[20], l'ami. Es-tu de la maison?

[Note 20: _Good dawning_. (bon point du jour.) Il y a en anglais des
souhaits pour toutes les heures du jour.]

KENT.--Oui.

OSWALD.--O pourrons-nous mettre nos chevaux?

KENT.--Dans le bourbier.

OSWALD.--Je t'en prie, si tu m'aimes, dis-le-moi.

KENT.--Je ne t'aime pas.

OSWALD.--A la bonne heure, je ne m'en soucie gure.

KENT.--Si je te tenais dans le parc de Lipsbury[21], je t'obligerais
bien  t'en soucier.

[Note 21: Les commentateurs ignorent ce qu'tait ce parc de
Lipsbury.]

OSWALD.--Et pourquoi me traites-tu ainsi? Je ne te connais pas.

KENT.--Et moi, compagnon, je te connais.

OSWALD.--Et pour qui me connais-tu?

KENT.--Pour un fripon, un bltre, un mangeur de restes, un vil et
orgueilleux faquin, un mendiant, habill gratis[22],  cent livres de
gages; un drle aux sales chausses de laine, un poltron, une espce
qui porte ses querelles devant le juge; un dli fripon de btard[23],
officieux, soigneux; un coquin qui hrite d'un coffre, un gredin qui
serait entremetteur par manire de bon service, qui n'a en lui que de
quoi faire un maraud, un pleutre, un lche, un pendard[24]; le fils et
hritier d'une chienne dgnre, et que je ferai geindre  coups de
fouet si tu t'avises de nier la moindre syllabe de ce que j'ajoute  ton
nom.

[Note 22: _Three suited_ (qui a trois habits complets). Tout porte 
croire que cette expression, presque toujours injurieuse, s'applique aux
gens de livre,  qui l'usage, dans les grandes maisons, pouvait tre de
donner trois habillements complets par an. Edgar, dans sa feinte folie,
se vante d'avoir t un homme de service, _serving man,_ et d'avoir
possd _three suits_.]

[Note 23: _Whoreson_.]

[Note 24: _A pandar_, un entremetteur.]

OSWALD.--Quelle trange espce d'homme es-tu donc, de venir accabler
d'injures quelqu'un qui ne te connat pas et que tu ne connais pas?

KENT.--Et toi, quel effront valet es-tu donc, de dire que tu ne me
connais pas? Est-ce qu'il s'est pass deux jours depuis que je t'ai pris
aux jambes et que je t'ai battu en prsence du roi?--L'pe  la main,
fripon. Il est nuit, mais la lune brille: je vais te tailler en soupe
au clair de la lune. L'pe  la main, indigne canaille de btard[25];
l'pe  la main. (Il tire son pe.)

[Note 25: _Whoreson commonly barbermonger_.]

OSWALD.--Laisse-moi, je n'ai rien  dmler avec toi.

KENT.--Tirez donc, gredin. Vous venez apporter des lettres contre le
roi, et prenez le parti de mademoiselle _Vanit_[26] contre son royal
pre. L'pe  la main, drle, ou je vais taillader vos mollets de telle
faon... L'pe  la main, gredin;  la besogne.

[Note 26: Allusion  certains personnages des _moralits_ o les
vices et les vertus taient personnifies.]

OSWALD.--Au secours! au meurtre! au secours!

KENT, _en le frappant_.--Pousse donc, lche; tiens ferme, gredin, tiens
ferme, franc misrable; frappe donc.

OSWALD.--Au secours! au meurtre!  l'assassin!

(Entrent Edmond, Cornouailles, Rgane, Glocester et des domestiques.)

EDMOND.--Eh bien! qu'est-ce? Sparez-vous!

KENT.--Avec vous, mon petit bonhomme, si cela vous convient; je vous en
montrerai. Avancez, mon jeune matre.

GLOCESTER.--Des pes, des armes? De quoi s'agit-il?

CORNOUAILLES.--Arrtez, sur votre vie.--Si quelqu'un frappe un coup de
plus, il est mort.--De quoi s'agit-il?

RGANE.--C'est le messager de notre soeur et celui du roi.

CORNOUAILLES.--Quelle est la cause de votre querelle? Parlez.

OSWALD.--Je puis  peine respirer, seigneur.

KENT.--Cela n'a rien d'tonnant; votre valeur a tellement fait rage!
Lche coquin, la nature te renie, c'est un tailleur qui t'a fait!

CORNOUAILLES.--Tu es un singulier corps. Un tailleur faire un homme!

KENT.--Oui, seigneur, un tailleur: un tailleur de pierres ou un peintre
ne l'aurait pas si mal fait, n'et-il mis que deux heures  l'ouvrage.

CORNOUAILLES.--Mais rpondez donc: comment s'est leve cette querelle?

OSWALD.--Seigneur, ce vieux brutal dont j'ai mnag la vie par
considration pour sa barbe grise...

KENT.--Toi, btard! Z dans l'alphabet[27]! zro en
chiffre!--Monseigneur, laissez-moi faire; je vais piler en mortier ce
sale vilain, et j'en repltrerai les murs d'un cabinet.--_pargner ma
barbe grise!_ toi, espce de pierrot?

[Note 27: _Thou whoreson zed! Thou unnecessary letter_! Le _z_,
qu'en anglais on avait supprim en beaucoup d'endroits, tait devenu un
symbole d'inutilit.]

CORNOUAILLES.--Paix, insolent. Brutal coquin, ne savez-vous pas le
respect...

KENT.--Si fait, seigneur; mais la colre a ses privilges.

CORNOUAILLES.--Et pourquoi es-tu en colre?

KENT.--De ce qu'un misrable comme celui-l a une pe quand il n'a pas
d'honneur. Ces drles  la face riante, semblables aux rats, rongent
les saints noeuds qui sont serrs pour les pouvoir dlier; ils caressent
toutes les passions rvoltes dans le coeur de leurs matres; ils
apportent au feu de l'huile, de la neige aux froideurs glaces; ils
renient, affirment, et tournent leur bec d'alcyon  tous les vents et
 toutes les variations de l'humeur de leurs matres, n'ayant, comme
le chien, d'autre instinct que de suivre.--La peste sur ton visage
d'pileptique! Penses-tu rire de mes discours comme de ceux d'un
fou? Oison que tu es, si je te tenais dans la plaine de Sarum, je te
ramnerais devant moi en criant jusqu'aux marais de Camelot.

CORNOUAILLES.--Eh quoi! es-tu fou, vieux bonhomme?

GLOCESTER.--Comment s'est leve cette querelle? Explique-toi?

KENT.--Il n'y a pas plus d'antipathie entre les contraires qu'entre moi
et ce coquin.

CORNOUAILLES.--Pourquoi l'appelles-tu coquin? quel est son crime?

KENT.--Sa figure ne me plat pas.

CORNOUAILLES.--Ni la mienne peut-tre, ni celle de Glocester et de
Rgane?

KENT.--Seigneur, je fais profession d'tre un homme tout uni: j'ai vu
dans mon temps de meilleures figures que je n'en vois sur les paules
actuellement devant mes yeux.

CORNOUAILLES.--Ce sera quelque gaillard qui, lou une fois pour la
rondeur de ses manires, a depuis affect une insolente rudesse, et
qui se force  un personnage tout  fait diffrent de ses faons
naturelles.--- Il ne sait pas flatter, lui; c'est un honnte homme,
tout franc; il faut qu'il dise la vrit: si elle est bien reue, tant
mieux; si elle dplat, c'est un homme tout uni...--Oh! je connais ces
drles-l: sous leur rondeur ils cachent plus de ruses et des desseins
plus pervers que vingt sots faiseurs de rvrences attentifs  dployer
l'exactitude de leur civilit.

KENT.--Seigneur, en bonne foi, dans la pure vrit, avec la permission
de votre prsence auguste, dont l'influence, comme les feux rayonnants
dont se couvre le front flamboyant de Phbus...

CORNOUAILLES.--Que veux-tu dire par l?

KENT.--C'est pour changer de style, puisque le mien vous dplat si
fort.--Je sais, seigneur, que je ne suis pas un flatteur; celui qui vous
a tromp avec l'accent de la franchise tait un franc fripon, et c'est
pour ma part ce que je ne ferai point, duss-je y tre convi par la
crainte d'encourir votre ressentiment.

CORNOUAILLES.--En quoi l'avez-vous offens?

OSWALD.--Jamais en rien. Dernirement il plut au roi son matre de
me frapper sur un malentendu: alors celui-ci se mit de la partie, et,
flattant sa colre, me prit aux jambes par derrire, et lorsque je fus
 terre, m'insulta, m'injuria, et se donna tellement les airs d'un homme
de courage, qu'il se fit honneur et s'attira les loges du roi, pour
s'tre attaqu  un homme qui cdait lui-mme; et, tout fier de ce
redoutable exploit, il est venu tirer l'pe contre moi!

KENT.--Il n'y a pas un seul de ces fripons, de ces poltrons-l, prs de
qui Ajax ne soit un imbcile.

CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps. Vieux coquin d'entt, vnrable
vantard, nous vous apprendrons...

KENT.--Seigneur, je suis trop vieux pour apprendre. Ne faites pas
apporter des ceps pour moi; je sers le roi; c'est lui qui m'a envoy
vers vous; et c'est rendre peu de respect et montrer une trop audacieuse
malveillance  la personne auguste de mon matre, que de mettre son
envoy dans les ceps.

CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps.--Comme j'ai vie et honneur, il y
restera jusqu' midi.

RGANE.--Jusqu' midi? Jusqu' la nuit, seigneur, et toute la nuit
aussi.

KENT.--Eh quoi! madame, si j'tais le chien de votre pre, vous ne me
traiteriez pas ainsi.

RGANE.--Mais pour son coquin, mon cher, je n'y manquerai pas.

CORNOUAILLES.--C'est tout  fait un drle de l'espce de ceux dont nous
parle notre soeur.--Allons, qu'on apporte les ceps.

(On apporte des ceps.)

GLOCESTER.--Permettez-moi de prier Votre Altesse de n'en pas agir ainsi.
Sa faute est grande, et le bon roi son matre saura l'en punir; mais
la peine que vous voulez lui faire subir ne s'applique qu'aux petits
larcins et aux dlits vulgaires des misrables les plus vils et les plus
mpriss. Le roi prendrait srement en mauvaise part que vous l'eussiez
assez peu considr dans la personne de son messager pour mettre
celui-ci dans les ceps.

CORNOUAILLES.--Je le prends sur moi.

RGANE.--Et ma soeur pourrait trouver bien plus mauvais qu'un de ses
gentilhommes et t insult, attaqu, parce qu'il excutait les
ordres dont elle l'a charg.--Allons, entravez-lui les jambes. (_Au
duc_.)--Venez, mon bon seigneur, allons.

(On met Kent dans les ceps.--Rgane et Cornouailles sortent.)

GLOCESTER.--J'en suis bien fch pour toi, mon ami: c'est la volont du
duc, et tout le monde sait qu'il ne faut pas chercher  l'adoucir ni 
le retenir. Mais j'intercderai pour toi.

KENT.--N'en faites rien, seigneur, je vous prie. J'ai veill, j'ai
beaucoup march; je vais dormir quelque temps, et puis je sifflerai: la
fortune d'un honnte homme peut sortir de ses talons. Je vous souhaite
le bonjour.

GLOCESTER.--Le duc est  blmer en ceci: on prendra mal la chose.

(Il sort.)

KENT.--Bon roi, tu vas, suivant le proverbe populaire, quitter la
bndiction du ciel pour la chaleur du soleil[28].--Approche-toi,
flambeau de ce globe infrieur, afin qu' tes rayons vivifiants je
puisse lire cette lettre.--Les miracles n'apparaissent presque jamais
qu'aux malheureux. Je le vois, c'est de Cordlia: elle a t fort
heureusement instruite de ma marche mystrieuse.--Elle trouvera moyen
d'intervenir dans ces monstrueux dsordres, et s'occupe  remdier aux
pertes qui ont t faites.--Je me sens excd de fatigues et de veilles:
profitez-en, mes yeux appesantis, pour ne pas voir cette honteuse
demeure.--Fortune, bonsoir; souris encore une fois, et fais tourner ta
roue. (Il s'endort.)

[Note 28: _Thou out of heaven's benediction comest To the warm sun_.
Vieux dicton qui rpond  celui-ci: Tomber de Charybde en Scylla.]


SCNE III

Une partie de la bruyre.

_Entre_ EDGAR.


EDGAR.--J'ai entendu qu'on proclamait mon nom, et bien heureusement
le creux d'un arbre m'a drob  leur poursuite. Il n'y a plus un
port libre, pas un lieu o l'on n'ait plac des soldats, et o la plus
extraordinaire vigilance n'pie l'occasion de me saisir. Tandis que je
puis encore m'chapper, je veillerai  ma conservation.--Il me vient
dans l'ide de me dguiser sous la forme la plus abjecte et la plus
pauvre par o la misre, au mpris de l'homme, l'ait jamais rapproch de
la brute. Je souillerai mon visage de fange, je m'envelopperai les reins
d'une couverture, je nouerai mes cheveux en tampons[29], et ma nudit
expose aux regards affrontera les vents et la rage des cieux. J'ai pour
exemple  me donner crdit dans la campagne ces mendiants de Bedlam[30]
qui, avec des hurlements, enfoncent dans les ulcres de leurs bras nus
engourdis et morts des pingles, des morceaux de bois pointus, des clous
et des brins de romarin, et par ce hideux spectacle soutenu quelquefois
par des blasphmes forcens, quelquefois par des prires, extorquent
les aumnes des petites fermes, des pauvres misrables villages, des
bergeries, des moulins: le pauvre Turlupin[31], le pauvre Tom! Encore
est-ce quelque chose: en restant Edgar, je ne suis plus rien. (Il sort.)

[Note 29: _Elf all my hairs in knot_, proprement j'_ensorcellerai_
mes cheveux comme les fes ensorcellent les crins des chevaux.]

[Note 30: Ces sortes de mendiants, qui se disaient chapps de
Bedlam, taient connus en Angleterre sous le nom d'_Abraham men_.]

[Note 31: _Poor Turly good_. Warburton regarde ce mot comme une
corruption de _Turlupin_. Les Turlupins taient une confrrie de
mendiants qui se rpandirent en Europe au XIVe sicle, et que l'on a
considr tantt comme des sectaires, tantt comme des vagabonds.]


SCNE IV

Devant le chteau de Glocester.

KENT _dans les ceps. Entrent_ LEAR, LE FOU, UN GENTILHOMME.


LEAR.--Il est bien trange qu'ils soient partis de chez eux sans me
renvoyer mon messager.

LE GENTILHOMME.--D'aprs ce que j'ai appris, la veille au soir, ils
n'avaient aucun projet de s'loigner.

KENT.--Salut  mon noble matre.

LEAR.--Comment! te fais-tu un divertissement de la honte o je te vois?

KENT.--Non, mon seigneur.

LE FOU.--Ah! ah! vois donc: il a l de vilaines jarretires[32]! On
attache les chevaux par la tte, les chiens et les ours par le cou, les
singes par les reins, et les hommes par les jambes: quand un homme a de
trop bonnes jambes, on lui met des chausses de bois.

[Note 32: _Cruel garters_, jeu de mots entre _cruel garters_
(cruelles jarretires) et _crewel garters_ (jarretires de laine).]

LEAR.--Quel est celui qui s'est assez mpris sur la place qui te
convient pour te mettre ici?

KENT.--C'est lui et elle, votre fils et votre fille.

LEAR.--Non!

KENT.--Ce sont eux.

LEAR.--Non, te dis-je!

KENT.--Je vous dis que oui.

LEAR.--Non, non, ils n'en auraient pas t capables!

KENT.--Si vraiment, ils l'ont t.

LEAR.--Par Jupiter, je jure que non!

KENT.--Par Junon, je jure que oui!

LEAR.--Ils ne l'ont pas os, ils ne l'ont pas pu, ils n'ont pas voulu
le faire.--C'est plus qu'un assassinat que de faire au respect un
si violent outrage.--Explique-moi promptement, mais avec modration,
comment, venant de notre part, tu as pu mriter, ou comment ils ont pu
t'infliger ce traitement.

KENT.--Seigneur, lorsqu'arriv chez eux je leur eus remis les lettres
de Votre Majest, je ne m'tais pas encore relev du lieu o mes genoux
flchis leur avaient tmoign mon respect, lorsqu'est arriv en toute
hte un courrier suant, fumant, presque hors d'haleine, et qui leur a
halet les salutations de sa matresse Gonerille: sans s'embarrasser
d'interrompre mon message, il leur a remis des lettres qu'ils ont lues
sur-le-champ; et, sur leur contenu, ils ont appel leurs gens, sont
promptement monts  cheval, m'ont command de les suivre et d'attendre
qu'ils eussent loisir de me rpondre: je n'ai obtenu d'eux que de froids
regards. Ici j'ai rencontr l'autre envoy dont l'arrive plus agrable
avait, je le voyais bien, empoisonn mon message: c'est ce mme coquin
qui dernirement s'est montr si insolent envers Votre Altesse. Plus
pourvu de courage que de raison, j'ai mis l'pe  la main. Il a alarm
toute la maison par ses lches et bruyantes clameurs. Votre fils et
votre fille ont jug qu'une telle faute mritait la honte que vous me
voyez subir.

LE FOU.--L'hiver n'est pas encore pass, si les oies sauvages volent de
ce ct.

  Le pre qui porte des haillons
  Rend ses enfants aveugles;
  Mais le pre qui porte la bourse
  Verra ses enfants affectionns.
  La Fortune, cette insigne prostitue,
  Ne tourne jamais sa clef pour le pauvre.

De tout cela tu recevras de tes filles autant de douleurs[33] que tu
pourrais en compter pendant une anne.

[Note 33: Le mme jeu de mot que dans la Tempte entre _dolours_ et
_dollars_.]

LEAR.--Oh! comme la bile se gonfle et monte vers mon coeur! _Hysterica
passio_[34]! amertume que je sens s'lever, redescends; tes lments
sont plus bas.--O est cette fille?

[Note 34: Lear se sert ici des mots _mother, hysterica passio_. La
premire de ces deux expressions tait le nom populaire, la seconde, le
nom savant de la maladie hystrique, qu'on regardait dans les deux sexes
comme la source de toutes les maladies hystriques, _hysterics_, en
anglais, veut encore dire _maux de nerfs_.]

KENT.--L-dedans, seigneur, avec le comte.

LEAR.--Ne me suivez pas, restez ici.

(Il sort.)

LE GENTILHOMME.--N'avez-vous point commis d'autre faute que celle dont
vous venez de parler?

KENT.--Aucune. Mais pourquoi le roi vient-il avec une suite si peu
nombreuse?

LE FOU.--Si l'on t'avait mis dans les ceps pour cette question, tu
l'aurais bien mrit.

KENT.--Pourquoi, fou?

LE FOU.--Nous t'enverrons  l'cole chez la fourmi, pour t'apprendre
qu'on ne travaille pas l'hiver.--Tous ceux qui suivent la direction de
leur nez sont conduits par leurs yeux, except les aveugles; et il n'y a
pas un nez sur vingt qui ne puisse sentir ce qui pue.--Quand une grande
roue descend en roulant le long de la montagne, lche prise, de peur,
en la suivant, de te rompre le cou: mais quand la grande roue remonte
la montagne, laisse-toi tirer aprs elle. Quand un sage te donnera un
meilleur conseil, rends-moi le mien: je voudrais que ce conseil ne fut
suivi que des gredins, puisque c'est un fou qui le donne.

  Celui, monsieur, qui sert et cherche son intrt
  Et ne suit que pour la forme,
  Pliera bagage ds qu'il commencera  pleuvoir;
  Et te laissera expos  l'orage;
  Mais je demeurerai: le fou restera
  Et laissera le sage s'enfuir,
  Gredin devient le fou qui s'enfuit;
  Mais ce n'est pas un fou que le gredin, pardieu[35].

[Note 35: _The knave turns fool; that runs away The fool no knave,
perdy_.

Le sens naturel de ces deux vers parat contraire  celui qu'on lui a
donn dans la traduction; mais ce dernier sens a paru de beaucoup, et
avec raison, le plus vraisemblable aux commentateurs; en sorte qu'ils
ont t tous d'avis qu'il devait y avoir altration du texte, et qu'il
fallait au moins changer ainsi le premier vers:

_The fool turns knave, that runs away_.

Mais peut-tre l'irrgularit de langage qui se fait remarquer dans
_le Roi Lear_ dispense-t-elle de recourir  une altration du texte; du
moins est-il certain que c'est en conservant la construction des deux
vers anglais qu'on a pu leur donner un sens contraire  celui qu'ils
paraissent d'abord prsenter.]

KENT.--O as-tu appris tout cela, fou?

LE FOU.--Ce n'est pas dans les ceps, fou.

(Rentre Lear avec Glocester.)

LEAR.--Refuser de me parler! Ils sont malades, ils sont fatigus, ils
ont voyag rapidement toute la nuit...--Purs prtextes o je vois la
rvolte et l'abandon.--Rapportez-moi une meilleure rponse.

GLOCESTER.--Mon cher matre, vous connaissez le caractre violent du
duc, combien il est inbranlable et obstin dans ses propres ides.

LEAR.--Vengeance, peste, mort, confusion!--Violent? Qu'est-ce que c'est
que cela?--Allons?--Glocester, Glocester, je voudrais parler au duc de
Cornouailles et  sa femme.

GLOCESTER.--Eh! mon bon seigneur, je viens de les en informer.

LEAR.--Les en informer? Me comprends-tu, homme?

GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur.

LEAR.--Le roi voudrait parler  Cornouailles. Le pre chri voudrait
parler  sa fille; il exige d'elle son obissance. Sont-ils informs de
cela?--Par mon sang et ma vie! violent? le duc violent? dites  ce duc
si colre...--Mais non, pas encore; il se pourrait qu'il ft indispos.
La maladie a toujours nglig tous les devoirs auxquels est soumise la
sant: nous ne sommes plus nous-mmes quand la nature accable commande
 l'me de souffrir avec le corps. Je veux me calmer, et j'ai  me
reprocher, dans l'imptuosit de ma volont, d'avoir pris un tat
d'indisposition et de maladie pour l'homme en sant, pour une complte
sant. Maldiction sur mon tat!--Mais pourquoi est-il l? (_Montrant
Kent_.)--Une telle action me donne lieu de penser que ce dpart du duc
et d'elle est un subterfuge.--Rendez-moi mon serviteur.--Va, dis au
duc et  sa femme que je veux leur parler  prsent,  l'heure
mme.--Ordonne-leur de sortir et de venir m'entendre; ou bien je vais
battre la caisse  la porte de leur chambre, jusqu' ce qu'elle rponde:
Endormis dans la mort.

GLOCESTER.--Je voudrais voir la bonne intelligence entre vous.

(Il sort.)

LEAR.--Oh!... las!  mon coeur! comme mon coeur se soulve!... mais 
bas!

LE FOU.--Il faut lui dire, noncle, comme la cuisinire[36] aux anguilles
qu'elle mettait vivantes dans la pte; elle les frappait d'un bton sur
la tte, en criant: _A bas, polissonnes!  bas!_ C'tait le frre de
celle-l qui, par grand amour pour son cheval, lui mettait du beurre
dans son foin.

[Note 36: _The cockney_. Les commentateurs, on ne sait pourquoi, ont
paru trs-embarrasss du sens de ce mot _cockney_, auquel on donne en
gnral la signification du mot _badaud_; autrefois il parat s'tre
pris dans le sens de _cuisinier, marmiton_.]

(Entrent Cornouailles, Rgane, Glocester, des domestiques.)

LEAR.--Bonjour  tous deux.

CORNOUAILLES.--Salut  Votre Seigneurie.

RGANE.--Je suis joyeuse de voir Votre Altesse.

(On met Kent en libert.)

LEAR.--Rgane, je crois que vous l'tes, et je sais la raison que j'ai
de le croire. Si tu n'tais pas joyeuse de me voir, je ferais divorce
avec le tombeau de ta mre, o ne reposerait plus qu'une adultre.--(_A
Kent_.) Ah! vous voil libre? Nous parlerons de cela dans quelque autre
moment.--Ma bien-aime Rgane, ta soeur est une indigne:  Rgane, elle
a attach la duret aux dents aigus ici, comme un vautour (_montrant
son coeur_);  peine puis-je te parler... Non, tu ne pourras pas le
croire, de quel caractre dprav....  Rgane!

RGANE.--Je vous en prie, seigneur, modrez-vous. J'espre que vous ne
savez pas apprcier ce qu'elle vaut plutt que de la croire capable de
manquer  ses devoirs.

LEAR.--Comment cela?

RGANE.--Je ne puis penser que ma soeur et voulu manquer le moins du
monde  ce qu'elle vous doit: s'il est arriv, seigneur, qu'elle ait mis
un frein  la licence de vos chevaliers, c'est par de telles raisons et
dans des vues si louables qu'elle ne mrite pour cela aucun reproche.

LEAR.--Ma maldiction sur elle!

RGANE.--Ah! seigneur, vous tes vieux; la nature, en vous, touche au
dernier terme de sa carrire; vous devriez vous laisser conduire et
gouverner par quelque personne prudente, qui comprt votre situation
mieux que vous-mme. Ainsi donc, je vous prie de retourner vers ma
soeur, et de lui dire que vous avez eu tort envers elle.

LEAR.--Moi, lui demander son pardon! voyez donc comme cela conviendrait
 la famille! (_Il se met  genoux_.) Ma chre fille, j'avoue que
je suis vieux; la vieillesse est inutile; je vous demande  genoux de
vouloir bien m'accorder des vtements, un lit et ma nourriture.

RGANE.--Cessez, mon bon seigneur; c'est l un badinage peu convenable.
Retournez chez ma soeur.

LEAR _se levant_.--Jamais, Rgane. Elle m'a priv de la moiti de ma
suite; elle m'a regard d'un air sombre, et de sa langue, semblable
 celle du serpent, m'a bless jusqu'au fond du coeur. Que tous les
trsors de la vengeance du ciel tombent sur sa tte ingrate! Vents qui
saisissez les sens, frappez de paralysie ses jeunes os.

CORNOUAILLES.--Fi! seigneur! fi!

LEAR.--clairs agiles, lancez pour les aveugler vos flammes dans ses
yeux ddaigneux; empoisonnez sa beaut, vapeurs que du fond des marais
aspire le puissant soleil, pour tomber sur elle et fltrir son orgueil!

RGANE.-- dieux bienheureux! vous m'en souhaiterez autant quand vos
accs vous prendront.

LEAR.--Non, Rgane, jamais tu n'auras ma maldiction: ton coeur
palpitant de tendresse ne t'abandonnera jamais  la duret; ses yeux
sont farouches; mais les tiens consolent et ne brlent pas. Il n'est pas
dans ta nature de me reprocher mes plaisirs, de diminuer ma suite, de
contester avec moi d'un ton d'emportement, de rduire ce que tu me
dois, et enfin d'opposer des verrous  mon entre. Tu connais mieux
les devoirs de la nature, les obligations des enfants, les rgles de
la courtoisie, les droits de la reconnaissance: tu n'as pas oubli la
moiti de mon royaume que je t'ai donne.

RGANE.--Mon bon seigneur, au fait.

(On entend une trompette derrire le thtre.)

LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps?

(Entre Oswald.)

CORNOUAILLES.--Quelle est cette trompette?

RGANE.--Je la reconnais, c'est celle de ma soeur. Sa lettre m'apprenait
en effet qu'elle serait bientt ici.--Votre matresse est-elle arrive?

LEAR, _regardant l'intendant_.--Voil un esclave qui se revt  peu de
frais d'un orgueil fond sur la fragile faveur de sa matresse.--Hors
d'ici, valet, loin de ma prsence.

CORNOUAILLES.--Que veut dire Votre Seigneurie?

LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps? Rgane, je me flatte que
tu n'en as rien su. _(Entre Gonerille.)_--Qui vient ici?--O cieux,
si vous aimez les vieillards, si votre douce autorit recommande
l'obissance, si vous-mmes vous tes vieux, faites de ceci votre cause;
faites descendre votre puissance sur la terre, et prenez mon parti.
_(A Gonerille.)_--Tu n'as pas honte de voir cette barbe?--O Rgane! lui
prendras-tu la main?

GONERILLE.--Eh! pourquoi ne prendrait-elle pas ma main, seigneur? Quelle
offense ai-je commise? N'est pas offense tout ce que l'indiscrtion
tourne de cette manire, tout ce que le radotage peut nommer ainsi.

LEAR.--O mes flancs, vous tes trop solides! Pourquoi ne rompez-vous
pas?--Comment se fait-il qu'on ait mis un de mes gens dans les ceps?

CORNOUAILLES.--C'est moi, seigneur, qui l'y ai fait mettre. Ses sottises
ne mritaient pas  beaucoup prs tant d'honneur.

LEAR.--C'est vous, vous qui l'avez fait?

RGANE.--Je vous en prie, mon pre, puisque vous tes faible, prenez-en
votre parti.--Si, jusqu' l'expiration de votre mois, vous voulez
retourner chez ma soeur et demeurer avec elle, en congdiant la moiti
de vos gens, venez ensuite chez moi: je n'y suis point  prsent, et
n'ai pas fait les prparatifs ncessaires pour vous recevoir.

LEAR.--Retourner chez elle, et cinquante de mes chevaliers congdis!
Non, j'abjure plutt les toits, et je prfre m'exposer  la haine des
vents; je deviendrai le compagnon du loup et de la chouette!--Poignantes
treintes de la ncessit!--Retourner chez elle! Quoi! on obtiendrait
aussi bien de moi de me prosterner devant le trne de ce bouillant roi
de France, qui a pris sans dot notre plus jeune fille, et de solliciter
comme un cuyer une pension pour soutenir ma pauvre vie! Retourner chez
elle! Que ne me persuades-tu plutt d'tre l'esclave, la bte de somme
_(montrant Oswald_) de ce valet dtest.

GONERILLE.--A votre choix, seigneur....

LEAR.--Je t'en prie, ma fille, ne me fais pas devenir fou. Je ne veux
pas te dranger, mon enfant. Adieu, nous ne nous rencontrerons plus,
nous ne nous reverrons plus. Mais cependant tu es ma chair, mon sang,
ma fille; ou plutt tu es une maladie engendre dans ma chair, et que je
suis oblig d'appeler mienne; tu es un abcs, un ulcre douloureux, une
tumeur enflamme, produit de mon sang corrompu.--Mais je ne veux pas te
faire de reproches: que la honte tombe sur toi quand il lui plaira;
je ne l'appelle pas. Je n'invoque pas les coups de Celui qui porte le
tonnerre; je ne fais point de rapports contre toi  Jupiter, notre
juge suprme. Corrige-toi quand tu le pourras, deviens meilleure  ton
loisir; je puis prendre patience: je puis rester chez Rgane, moi et mes
cent chevaliers.

RGANE.--Non, il n'en peut tre tout  fait ainsi, seigneur. Je ne vous
attendais pas encore, et je n'ai rien prpar pour vous recevoir comme
il convient. Prtez l'oreille aux propositions de ma soeur. Ceux dont la
raison est capable de modrer votre passion doivent prendre leur parti
de songer que vous tes vieux, et qu'ainsi... Mais elle sait bien ce
qu'elle fait.

LEAR.--Est-ce l bien parler?

RGANE.--J'ose le soutenir, seigneur. Quoi! cinquante chevaliers,
n'est-ce pas assez? Qu'avez-vous besoin d'un plus grand nombre, ou mme
d'en avoir autant, s'il est vrai que l'embarras, le danger, tout parle
contre une suite si nombreuse? Comment, dans une seule et mme maison,
tant de personnes soumises  deux matres peuvent-elles vivre en bonne
intelligence? Cela est bien difficile, cela est impossible.

GONERILLE.--Eh quoi! seigneur, ne pourriez-vous pas tre servi par ceux
qui portent le titre de ses serviteurs ou par les miens?

RGANE.--Eh! pourquoi pas, seigneur? S'il leur arrivait de se relcher
 votre gard, nous saurions y mettre ordre. Si vous voulez venir chez
moi, car je commence  entrevoir un danger, je vous prie de n'en amener
que vingt-cinq: je n'ai point de place ni d'attention  donner  un plus
grand nombre.

LEAR.--Je vous ai tout donn....

RGANE.--Et vous l'avez donn  temps.

LEAR.--Je vous ai fait mes gardiennes, mes dpositaires, mais j'ai mis
la rserve de me faire suivre par un nombre de chevaliers. Quoi! je n'en
pourrais amener chez vous que vingt-cinq? Rgane, est-ce vous qui l'avez
dit?

RGANE.--Et qui le rpte, seigneur: pas un de plus chez moi.

LEAR.--Les mchantes cratures se prsentent encore  nous sous un
aspect favorable, quand il s'en trouve de plus mchantes qu'elles: c'est
avoir quelque titre aux loges que de n'tre pas ce qu'il y a de pis.
_(A Gonerille.)_--J'irai chez toi. Tes cinquante sont le double de
vingt-cinq: tu as le double de sa tendresse.

GONERILLE.--coutez-moi, mon seigneur: qu'avez-vous besoin de vingt-cinq
personnes, de dix, de cinq, pour vous suivre dans une maison o deux
fois autant ont ordre de vous servir?

RGANE.--Qu'avez-vous mme besoin d'une seule?

LEAR.--Ne calcule pas le besoin: le plus vil mendiant a du superflu dans
ses plus misrables jouissances. N'accorder  la nature que ce que la
nature demande pour ses besoins, c'est mettre la vie de l'homme  aussi
bas prix que celle des btes. Tu es une grande dame. Eh quoi! si la
magnificence consistait seulement  se tenir chaudement, la nature
a-t-elle besoin de ces vtements magnifiques que tu portes, et qui
peuvent  peine te tenir chaud? Mais quant aux vrais besoins.....--Ciel!
donne-moi patience; c'est de patience que j'ai besoin. Vous me voyez
ici,  dieux! un pauvre vieillard, aussi combl de douleurs que
d'annes, misrable par tous les deux! Si c'est vous qui excitez le
coeur de ces filles contre leur pre, ne m'abaissez pas au point de le
supporter patiemment; animez-moi d'une noble colre. Oh! ne souffrez pas
que des pleurs, armes des femmes, souillent mon visage d'homme!--Non,
sorcires dnatures, je tirerai de vous une telle vengeance, que le
monde entier saura....--Je ferai de telles choses.... Ce que ce sera,
je ne le sais pas encore; mais ce sera l'pouvante de la terre.--Vous
croyez que je pleurerai; non, je ne pleurerai pas. J'ai bien amplement
de quoi pleurer; mais ce coeur clatera par cent mille ouvertures avant
que je pleure.--O fou, je perdrai la raison!

(Sortent Lear, Glocester, Kent et le fou.)

CORNOUAILLES.--Retirons-nous; il va faire de l'orage.

(On entend dans le lointain le bruit du tonnerre.)

RGANE.--Cette maison est petite; le vieillard et sa suite ne peuvent
s'y loger commodment.

GONERILLE.--C'est sa propre faute; il a quitt de lui-mme le lieu o il
pouvait tre tranquille: il faut qu'il porte la peine de sa folie.

RGANE.--Pour lui personnellement, je le recevrai avec plaisir; mais pas
un seul de ses serviteurs.

GONERILLE.--C'est aussi mon intention.--Mais o est lord Glocester?

CORNOUAILLES.--Il a suivi le vieillard.--Mais le voil qui revient.

(Glocester rentre.)

GLOCESTER.--Le roi est dans une violente fureur.

CORNOUAILLES.--O va-t-il?

GLOCESTER.--Il ordonne qu'on monte  cheval, mais il veut aller je ne
sais o.

CORNOUAILLES.--Le mieux est de lui cder; il se conduira lui-mme.

GONERILLE.--Milord, ne le pressez nullement de rester.

GLOCESTER.--Hlas! la nuit approche; un vent glac agite violemment les
airs,  plusieurs milles aux environs  peine se trouve-t-il un buisson.

RGANE.--Oh! seigneur! il faut bien que les hommes opinitres reoivent
quelques leons des maux qu'ils se sont attirs  eux-mmes. Fermez
vos portes. Il a avec lui une suite de gens dtermins  tout: facile
 tromper comme il l'est, la sagesse nous ordonne de redouter ce qu'ils
pourraient obtenir de sa colre.

CORNOUAILLES.--Fermez vos portes, milord.--Il fera mauvais temps cette
nuit; ma chre Rgane est de bon conseil: mettons-nous  l'abri de
l'orage.

(Ils sortent.)

FIN DU SECOND ACTE.




                            ACTE TROISIME


SCNE I

Une bruyre.--On entend le bruit d'un orage accompagn de tonnerre et
d'clairs.

KENT ET UN GENTILHOMME se _rencontrant_.


KENT.--Qui est ici malgr le mauvais temps?

LE GENTILHOMME.--Un homme dont l'me est, comme le temps, pleine
d'agitation.

KENT.--Ah! je vous reconnais. O est le roi?

LE GENTILHOMME.--Luttant contre les lments irrits, il conjure les
vents de prcipiter la terre dans les flots, ou de soulever les vagues
gonfles au-dessus de leurs rivages, afin que les choses changent
ou s'anantissent. Il arrache ses cheveux blancs que les tourbillons
imptueux, dans leur aveugle rage, saisissent et font aussitt
disparatre. De toutes les forces de cet troit univers renferm en
lui-mme, il insulte aux vents et  la pluie qui se combattent dans tous
les sens. Dans cette nuit horrible o l'ourse mme, puise de lait par
ses petits, demeure dans sa tanire; o le lion et le loup, au ventre
vide, tiennent leur fourrure  sec, il court tte nue, et appelle toutes
les chances de la mort.

KENT.--Mais qui est avec lui?

LE GENTILHOMME.--Personne que son fou, qui tche, par des bouffonneries,
de distraire son coeur navr d'injures.

KENT.--Je vous connais, monsieur, et, sur la foi de mon discernement,
j'ose vous confier une affaire d'un bien cher intrt. Il y a de la
msintelligence entre les ducs d'Albanie et de Cornouailles, quoiqu'elle
se cache encore sous le voile d'une dissimulation rciproque: ils ont
(et qui n'en a pas parmi ceux que la supriorit de leur toile a placs
sur le trne et dans la grandeur?), ils ont des serviteurs non moins
dissimuls qui servent  la France d'espions et de miroirs intelligents
de notre situation, ce qu'on a vu des aversions ou des manoeuvres
secrtes des deux ducs, ou la duret avec laquelle ils se sont gouverns
 l'gard du bon vieux roi, ou quelque chose de plus profond dont tout
ceci n'est que l'apparence extrieure. Ce qu'il y a de certain, c'est
qu'une arme envoye par la France va entrer dans ce royaume divis.
Dj les ennemis, profitant sagement de notre ngligence, se sont assur
un accs secret dans quelques-uns de nos meilleurs ports, et sont sur le
point de dployer ouvertement leurs bannires.--Voici maintenant ce que
j'ai  vous dire: Si j'ai pu vous inspirer assez de confiance pour
vous y rendre promptement; vous trouverez une personne qui recevra avec
reconnaissance le rcit fidle des outrages dsesprants et dnaturs
dont le roi a sujet de se plaindre. Je suis un gentilhomme bien n et
bien lev; et c'est parce que je vous connais et me fie  vous que je
vous propose cette mission.

LE GENTILHOMME.--Nous en reparlerons.

KENT.--Non, c'est assez de paroles. Afin de vous prouver que je suis
beaucoup plus que je ne parais, ouvrez cette bourse et prenez ce qu'elle
contient. Si vous voyez Cordlia, et soyez certain que vous la verrez,
montrez-lui cet anneau; vous saurez d'elle quel est celui que vous
avez eu pour compagnon, et que vous ne connaissez pas encore.--Infme
tempte! je vais chercher le roi.

LE GENTILHOMME.--Donnez-moi votre main. N'avez-vous plus rien  me dire?

KENT.--Peu de mots, mais au fait plus importants que tout le reste:
veuillez bien prendre ce chemin, je vais suivre celui-ci. Le premier de
nous deux qui trouvera le roi en avertira l'autre par un cri.

(Ils sortent.)


SCNE II

La tempte redouble.

LEAR, LE FOU.


LEAR.--Soufflez, vents, jusqu' ce que vos joues en crvent. Ouragans,
cataractes, versez vos torrents jusqu' ce que vous ayez inond nos
clochers, noy leurs coqs! Feux sulfureux, rapides comme la pense,
bruyants avant-coureurs des coups de foudre qui brisent les chnes,
venez roussir mes cheveux blancs. Et toi, tonnerre, qui branles tout,
aplatis le globe du monde, brise tous les moules de la nature, disperse
d'un seul coup tous les germes qui produisent l'homme ingrat!

LE FOU.--O noncle, de l'eau bnite de cour dans une maison bien sche
vaut mieux que cette eau de pluie quand on est dehors. Bon noncle,
rentrons et implorons la bonne volont de tes filles. Voil une nuit qui
n'a piti ni du fou, ni du sage.

LEAR.--Gronde tant que tes entrailles y pourront suffire. clate, feu!
jaillis, pluie! la pluie, le vent, le tonnerre, les feux, ne sont point
mes filles; lments, je ne vous accuse point d'ingratitude; je ne vous
ai point appels mes enfants; vous ne me devez point de soumission:
laissez donc tomber sur moi votre horrible plaisir: me voici votre
esclave, un pauvre et faible vieillard infirme, mpris. Mais non, je
vous traiterai de lches ministres, vous dont les armes sont venues des
hauts lieux de leur naissance s'unir  deux filles dtestables, contre
une tte aussi vieille et aussi blanche que la mienne.--Oh! oh! cela est
odieux!

LE FOU.--Celui qui a une maison pour y mettre sa tte a une tte bien
garnie.

  Celui qui veut avoir une femme
  Avant que sa tte ait une maison,
  Perdra et tte et tout:
  Ainsi se sont maris beaucoup de mendiants.
  Celui qui fait pour son orteil
  Ce qu'il devrait faire pour son coeur,
  Criera bientt misre des cors aux pieds
  Et changera son sommeil en veilles.

Car il n'y a jamais eu une belle femme qui n'ait fait la grimace devant
la glace.

(Entre Kent.)

LEAR, _au fou_.--Non, je veux tre un modle de toute patience; je ne
dirai plus rien.

KENT.--Qui est l?

LE FOU.--Une seigneurie et un malotru, c'est--dire, un sage et un fou.

KENT.--Hlas! seigneur, vous voil donc! Rien de ce qui aime la nuit
n'aime de pareilles nuits. Les cieux en colre ont effray jusqu'aux
htes errants des tnbres, et les forcent  se tenir dans leurs
cavernes. Depuis que je suis un homme, je ne me souviens pas d'avoir vu
de telles nappes de feu, d'avoir entendu d'aussi effroyables clats
de tonnerre, de telles plaintes, de tels mugissements du vent et de la
pluie. La nature de l'homme n'en saurait supporter ni les souffrances ni
les terreurs.

LEAR.--Que les dieux puissants, qui font natre au-dessus de nos ttes
cet pouvantable tumulte, distinguent en ce moment leurs ennemis!
Tremble, toi, misrable qui renfermes dans ton sein des crimes ignors
qui ont chapp  la verge de la justice; cache-toi, main sanglante; et
toi, parjure; et toi, hypocrite, qui du masque de la vertu as couvert
un inceste. Tremble et meurs de peur, sclrat, qui, en secret et
sous d'honorables semblants, as dress des piges  la vie de l'homme.
Forfaits soigneusement envelopps, dchirez le voile qui vous cache et
demandez grce  ces voix terribles qui vous appellent.--Moi, je suis un
homme  qui l'on a fait plus de mal qu'il n'en a fait.

KENT.--Hlas! tte nue? Mon bon matre, tout prs d'ici est une hutte;
elle vous prtera quelque abri contre la tempte. Allez vous y reposer,
tandis que moi je vais retourner  cette dure maison, plus dure que
la pierre de ses murailles, et qui tout  l'heure, quand je vous
ai demand, m'a refus l'entre; et je forcerai la main  son avare
hospitalit.

LEAR.--Ma raison commence  revenir.--Viens, mon enfant; comment te
trouves-tu, mon enfant? As-tu froid; j'ai froid aussi. O est cette
paille, mon ami? Que la ncessit est trangement habile  nous rendre
prcieuses les choses les plus viles!--Montrez-moi votre hutte.--Pauvre
fou, pauvre garon, j'ai encore dans mon coeur une place qui souffre
pour toi.

LE FOU.

  Celui qui a un petit peu de bon sens
  Doit recevoir en chantant le vent et la pluie,
  Et se contenter de sa situation,
  Car la pluie tombe tous les jours.

LEAR.--Oui, tu as raison, mon bon garon. Allons, conduisez-nous  cette
hutte.

(Lear et Kent sortent.)

LE FOU.--Voil une honnte nuit pour rafrachir une courtisane. Il faut
qu'avant de m'en aller je fasse une prdiction.

  Quand les prtres auront plus de paroles que de science;
  Quand les brasseurs gteront leur bire avec de l'eau;
  Quand les nobles donneront des ides  leurs tailleurs;
  Quand les hrtiques ne seront plus brls, mais bien ceux
  qui suivent les filles;
  Quand tous les procs seront bien jugs;
  Qu'il n'y aura pas d'cuyers endetts,
  Ni de chevaliers pauvres;
  Quand les langues ne rpandront plus la mdisance;
  Que les coupeurs de bourses ne chercheront plus la foule;
  Que les usuriers compteront leur or en plein champ;
  Que les entremetteurs et les prostitues btiront des glises;
  Alors le royaume d'Albion
  Tombera en grande confusion,
  Alors viendra le temps, qui vivra verra,
  O l'usage sera de marcher sur ses pieds.

Merlin fera un jour cette prdiction, car je vis avant lui.

(Il sort.)


SCNE III

Une salle du chteau de Glocester.

_Entrent_ GLOCESTER, EDMOND.


GLOCESTER.--Hlas! hlas! Edmond, cette conduite dnature me dplat.
Quand je leur ai demand la permission d'avoir piti de lui, ils m'ont
interdit l'usage de ma propre maison; ils m'ont dfendu, sous peine de
leur ternel ressentiment, de leur parler de lui, de solliciter pour
lui, et de le soulager en rien.

EDMOND.--Cela est bien cruel et dnatur!

GLOCESTER.--Allez, ne dites rien: il y a une msintelligence entre les
deux ducs; il y a pis encore. J'ai reu cette nuit une lettre.... Il
serait dangereux seulement d'en parler.... J'ai enferm la lettre
dans mon cabinet. Le roi va tre veng des injures qu'il souffre en ce
moment. Dj une arme est en partie dbarque. Il faut nous attacher
au roi. Je vais le chercher et le consoler en secret. Vous, allez
entretenir le duc, pour qu'il ne s'aperoive pas de mes charitables
soins. S'il me demande, je suis malade et je suis all me
coucher.--Quand j'en devrais mourir, et l'on ne m'a pas menac de moins
que cela, il faut que je secoure le roi mon vieux matre.--Il va
arriver quelque chose d'extraordinaire, Edmond; je vous en prie, soyez
circonspect.

(Il sort.)

EDMOND.--En dpit de toi, le duc va tre instruit  l'heure mme de
cette courtoisie, et de cette lettre aussi. Ce sera, ce me semble, assez
bien mriter de lui, et j'y dois gagner tout ce que va perdre mon pre;
oui, tout, sans exception: les jeunes gens s'lvent quand les vieux
s'en vont.

(Il sort.)


SCNE IV

Une partie de la bruyre o l'on voit une hutte.--L'orage continue.

_Entrent_ LEAR, KENT, LE FOU.


KENT.--Voici l'endroit, mon seigneur. Mon bon seigneur, entrez: une nuit
si rigoureuse passe en plein air est trop rude pour les forces de la
nature.

LEAR.--Laisse-moi tranquille.

KENT.--Mon bon matre, entrez.

LEAR.--Veux-tu briser mon coeur?

KENT.--Je briserais plutt le mien. Mon bon seigneur, entrez.

LEAR.--Tu crois que c'est grand'chose que cette tempte mutine qui nous
pntre jusqu'aux os. C'est beaucoup pour toi; mais l o s'est
fixe une plus grande douleur, une moindre se fait  peine sentir. Tu
chercherais  viter un ours; mais si ta fuite te conduisait vers la
mer en furie, tu reviendrais affronter l'ours en face. Quand l'me est
libre, le corps est dlicat; mais la tempte qui agite mon me ne laisse
 mes sens aucune autre impression que celles qui se combattent au
dedans de moi.--L'ingratitude de nos enfants!.... n'est-ce pas comme si
ma bouche dchirait ma main pour lui avoir port la nourriture? Mais je
punirai bientt.--Non, je ne veux plus pleurer.--Par une nuit semblable,
me mettre  la porte!--Verse tes torrents, je les supporterai.--Dans
une nuit semblable!--O Rgane! Gonerille! votre bon vieux pre, dont le
coeur sans mfiance vous a tout donn!--Oh! c'est de ce ct qu'est la
folie; vitons-le, n'en parlons plus.

KENT.--Mon bon seigneur, entrez ici.

LEAR.--Je te prie, entre toi-mme; et cherche tes aises. Cette tempte
ne me laisse pas le temps de m'arrter sur des choses qui me feraient
bien plus de mal.--Cependant je vais entrer. _(Au fou_.)--Va, mon
enfant, entre le premier.--Va, indigence sans asile!--Allons, entre
donc. Je vais prier, et je dormirai aprs. _(Le fou entre.)_--Pauvres
misrables privs de tout, quelque part que vous soyez, qui endurez les
coups redoubls de cet orage impitoyable, comment vos ttes sans abri,
vos flancs vides de nourriture, vos haillons ouverts de toutes parts, se
dfendront-ils contre des temps aussi cruels? Ah! je n'ai pas pris
assez de soin de cela! Orgueil somptueux, viens essayer de ce remde;
expose-toi  sentir ce que sentent les malheureux, afin d'apprendre 
leur jeter tout ton superflu, et  nous montrer les cieux plus justes.

EDGAR, _derrire le thtre_.--Une brasse et demie, une brasse et demie!
Le pauvre Tom!

LE FOU, _sortant de la hutte avec prcipitation_.--N'entrez pas, noncle;
il y a l un esprit. Au secours! au secours!

KENT.--Donne-moi ta main. Qui est l!

LE FOU.--Un esprit, un esprit: il dit qu'il s'appelle le pauvre Tom.

KENT.--Qui es-tu, toi qui es l  grommeler dans la paille? Sors.

(Entre Edgar vtu comme un fou.)

EDGAR.--Va-t'en; le malin esprit me suit. A travers l'aubpine piquante
souffle le vent froid. Hum! va  ton lit tout froid, et rchauffe-toi.

LEAR.--As-tu donn tout  tes deux filles? en es-tu rduit l?

EDGAR.--Qui donne quelque chose au pauvre Tom, que le malin esprit a
promen  travers les feux et les flammes,  travers les gus et les
tourbillons, sur les marais et les tangs? Il a mis des couteaux sous
son oreiller, des cordes sur son banc, et de la mort aux rats prs de sa
soupe. Il l'a rendu orgueilleux de monter un cheval bai qui trottait sur
des ponts de quatre pouces de large, pour courir aprs son ombre qu'il
prenait pour un tratre.--Dieu te conserve tes cinq sens.--Tom a froid;
oh! oh! oh! oh! euh! euh!--Que le ciel te prserve des ouragans, des
astres malfaisants et des rhumatismes.--Faites quelque charit au pauvre
Tom que tourmente le malin esprit. Oh! si je pouvais le tenir ici, et
l,--et l,--et encore l,--et puis encore l!

(La tempte continue.)

LEAR.--Quoi! ses filles l'ont-elles rduit  cette extrmit?--N'as-tu
pu rien garder? leur as-tu donn tout?

LE FOU.--Non, il s'est rserv une couverture; autrement nous aurions
tous honte de le regarder.

LEAR.--Puissent tous les flaux que, dans les airs flottants, une
fatale destine tient suspendus sur les crimes des hommes, se prcipiter
aujourd'hui sur tes filles!

KENT.--Il n'avait pas de filles, seigneur.

LEAR.--Par la mort! tratre! rien dans le monde que des filles ingrates
ne pouvait rduire la nature  ce point de dgradation. Est-ce donc la
coutume aujourd'hui que les pres chasss trouvent si peu de piti pour
leur corps?--Juste chtiment! c'est ce corps qui a engendr ces filles
de plican.

EDGAR.--Pillicock[37] tait sur la montagne de Pillicock. Hol! hol!
ho! ho!

[Note 37: Nom d'un dmon. Edgar en nommera encore plusieurs autres,
qu'on reconnatra sans qu'il soit ncessaire de l'indiquer.]

LE FOU.--Cette froide nuit fera de nous tous des fous et des
frntiques.

EDGAR.--Garde-toi du malin esprit; obis  tes parents; garde loyalement
ta foi; ne jure point; ne commets point le pch avec celle qui a promis
 un autre homme la fidlit d'pouse; ne donne point de vaine parure 
ta matresse.--Tom a froid.

LEAR.--Qui tais-tu?

EDGAR.--Un homme de service, vain de coeur et d'esprit: je frisais mes
cheveux, je portais des gants  mon chapeau[38]; je servais les ardeurs
de ma matresse, et commettais avec elle l'acte de tnbres.--Je
profrais autant de serments que de mots, et je me parjurais  la face
dbonnaire du ciel. J'tais un homme qui s'endormait dans des projets de
volupt, et se rveillait pour les excuter. J'aimais passionnment
le vin, les ds avec ardeur; et quant aux femmes, j'avais plus de
matresses qu'un Turc: faux de coeur, l'oreille crdule, la main
sanguinaire, pourceau pour la paresse, renard pour la ruse, loup pour
la voracit, un chien dans ma rage, un lion pour saisir ma proie. Ne
permets pas que le bruit d'un soulier ou le frlement de la soie livre
ton pauvre coeur aux femmes. Tiens ton pied loign des mauvais lieux,
ta main des collerettes[39], ta plume des livres des prteurs, et dfie
le malin esprit.--Mais toujours  travers l'aubpine souffle la bise
aigu. Elle fait _mun... zuum_... Ah! non, nenni, dauphin, mon garon,
cesse, laisse-le passer[40].

[Note 38: On portait  son chapeau ou le gant qu'on avait reu de
sa matresse, ou celui qu'un ennemi vous avait jet comme un gage de
combat. Probablement les domestiques des grandes maisons imitaient en
cela les manires de leurs matres.]

[Note 39: _Plackets_.]

[Note 40: _Ah no nonny, dolphin my boy, my boy sessa; let him
trot by_. Jargon ml d'anglais et de franais: c'est le refrain d'une
vieille ballade, o l'on suppose que, dans un combat entre les Anglais
et les Franais, le roi de France ne se souciant pas d'exposer  des
hasards trop difficiles la valeur de son fils le dauphin, lui cherche un
adversaire dont il puisse triompher facilement. Tous les chevaliers qui
se prsentent successivement sur le champ de bataille lui paraissent
trop forts, et chaque fois il rpte le refrain. Enfin il ne trouve pas
de meilleur expdient que de faire tenir sur les pieds,  l'aide d'un
arbre, un mort contre lequel il envoie le dauphin exercer sa prouesse.]

(L'orage continue.)

LEAR.--Tu serais mieux dans ton tombeau qu'ici le corps nu en butte 
toutes ces violences du ciel. L'homme est-il donc si peu de chose que
cela? Considrons-le bien.--Tu ne dois point de soie aux vers, de peaux
aux btes sauvages, de parfums  la civette.--Ah! trois de nous ici sont
dguiss; toi, tu es la chose comme elle est. L'homme rduit  lui-mme
n'est autre chose qu'un pauvre animal nu, fourchu comme toi.--Loin de
moi, apparences empruntes; allons, dfaites-vous.

(Il arrache ses habits.)

LE FOU.--Noncle, je te prie, calme-toi; c'est une mauvaise nuit pour y
nager. Maintenant un peu de feu dans une plaine sauvage ressemblerait
bien au coeur d'un vieux dbauch; une lgre tincelle, et le reste du
corps glac.--Regardez, regardez; voici un feu qui marche.

EDGAR.--Oh! c'est le malin esprit Flibbertigibbet; il commence sa course
 l'heure du couvre-feu, et rde jusqu'au premier chant du coq: c'est
de lui que viennent la taie et la cataracte; il fait loucher les yeux et
donne le bec-de-livre; il jette la nielle sur le froment et endommage
le pauvre enfant de la terre.

  Saint Withold parcourut trois fois la plage;
  Il rencontra le cauchemar et ses neuf lutins;
  Il lui ordonna de rentrer en terre,
  Et lui en fit jurer sa foi.
  Et dcampe, sorcire, dcampe.

KENT.--Comment se trouve Votre Seigneurie?

(Entre Glocester avec un flambeau.)

LEAR.--Quel est cet homme?

KENT.--Qui est l? que cherchez-vous?

GLOCESTER.--Qui tes-vous? vos noms?

EDGAR.--Le pauvre Tom, qui mange la grenouille nageuse, le crapaud, le
ttard, le lzard de murailles et le lzard d'eau. Quand le malin esprit
fait rage, il mange, dans la furie de son coeur, la bouse de vache en
guise de salade; il avale le vieux rat et le chien jet dans le foss;
il boit le manteau verdtre des eaux stagnantes; il est chass  coups
de fouet de district en district; il est mis dans les ceps, puni,
emprisonn; lui qui a eu jadis trois habits sur son dos, six chemises 
son corps, un cheval entre ses jambes et une pe  son ct.

  Mais les souris et les rats, et tout ce menu gibier,
  Ont t la nourriture de Tom depuis sept longues annes.

Prenez garde  celui qui est auprs de moi.--Paix, Smolkin; paix, dmon.

GLOCESTER.--Quoi! Votre Seigneurie n'a pas meilleure compagnie?

EDGAR.--Le prince des tnbres est gentilhomme: on l'appelle Modo et
Mahu.

GLOCESTER.--Seigneur, notre chair et notre sang se sont tellement
pervertis, qu'ils prennent en haine ceux qui les ont engendrs.

EDGAR.--Pauvre Tom a froid.

GLOCESTER.--Venez avec moi; mon devoir ne peut me permettre d'obir en
tout aux ordres cruels de vos filles. Quoiqu'elles m'aient enjoint de
fermer les portes de ma maison, et de vous laisser  la merci de cette
cruelle nuit, je me suis pourtant hasard  venir vous chercher, pour
vous conduire dans un lieu o vous trouverez du feu et des aliments.

LEAR.--Laissez-moi d'abord m'entretenir avec ce philosophe.--Quelle est
la cause du tonnerre?

KENT.--Mon bon matre, acceptez son offre, rendez-vous dans cette
maison.

LEAR.--J'ai un mot  dire  ce savant Thbain.--Quelle est votre tude?

EDGAR.--D'chapper au malin esprit et de tuer la vermine.

LEAR.--Laissez-moi vous dire un mot  part.

KENT, _ Glocester_.--Pressez-le encore une fois de venir, milord; sa
raison commence  se troubler.

GLOCESTER.--Peux-tu le blmer? ses filles veulent sa mort.--Ah! ce brave
Kent, il avait bien prdit qu'il en serait ainsi. Pauvre banni! Tu
dis que le roi devient fou. Ami, je te dirai que je suis presque fou
moi-mme. J'avais un fils que j'ai proscrit de mon sang: dernirement,
tout dernirement il a cherch  m'assassiner. Je l'aimais, mon ami:
jamais un pre n'aima plus chrement son fils. Pour te dire la vrit,
le chagrin a affaibli ma raison.--Quelle nuit! (_A Lear_.)--Je conjure
Votre Seigneurie...

LEAR.--Oh! je vous demande pardon.--Noble philosophe, honorez-moi de
votre compagnie.

EDGAR.--Tom a froid.

GLOCESTER, _ Edgar_.--Va, l'ami. A ta hutte; va t'y rchauffer.

LEAR.--Allons, entrons-y tous.

KENT.--C'est par ici, seigneur.

LEAR.--Avec lui: je veux rester avec mon philosophe.

KENT.--Mon bon seigneur, calmez-le; laissez prendre cet homme avec lui.

GLOCESTER.--Emmenez-le.

KENT, _ Edgar_.--Allons, l'ami, viens avec nous.

LEAR.--Venez, bon Athnien.

GLOCESTER.--Silence! silence! chut.

EDGAR.

  Le jeune chevalier Roland vint  la tour tnbreuse;
  Il disait toujours, fi! foh! fum!
  Je sens ici le sang d'un Breton.

(Ils sortent.)


SCNE V

Un appartement du chteau de Glocester.

_Entrent_ CORNOUAILLES, EDMOND.


CORNOUAILLES.--Je serai veng avant de quitter sa maison.

EDMOND.--Mais, seigneur, je pourrai tre blm d'avoir ainsi fait cder
la nature  la fidlit: je m'effraye un peu de cette pense.

CORNOUAILLES.--Je vois maintenant que ce n'tait pas uniquement le
mauvais naturel de votre frre qui le portait  en vouloir  la vie de
son pre, mais que les vices de celui-ci ont provoqu la condamnable
mchancet de l'autre.

EDMOND.--Que ma destine est cruelle, qu'il faille me repentir
d'tre juste!--Voici la lettre dont il m'a parl, et qui prouve ses
intelligences avec le parti qui sert les intrts de la France. Oh!
cieux! s'il avait t possible que cette trahison n'existt pas ou ne
ft pas dcouverte par moi!

CORNOUAILLES.--Suivez-moi chez la duchesse.

EDMOND.--Si le contenu de cette lettre est vritable, vous avez de
grandes affaires sur les bras.

CORNOUAILLES.--Faux ou vrai, il t'a fait comte de Glocester. Dcouvre o
peut tre ton pre, afin que je n'aie qu' le faire prendre.

EDMOND, _ part_.--Si je le trouve assistant le roi, cette circonstance
augmentera encore les soupons. (_Haut_.)--Je continuerai de vous tre
fidle, quoique j'aie un rude combat  soutenir entre vous et la nature.

CORNOUAILLES.--Va, je mets toute ma confiance en toi, et mon affection
te rendra un meilleur pre.

(Ils sortent.)


SCNE VI

Une chambre dans une ferme joignant au chteau.

_Entrent_ GLOCESTER, LEAR, KENT, LE FOU ET EDGAR.


GLOCESTER.--Il fait meilleur ici qu'en plein air: sachez-m'en quelque
gr. Je vais vous fournir autant que je pourrai les moyens de rendre
ceci plus commode. Je ne vous quitte pas pour longtemps.

KENT.--Toutes les puissances de la raison ont cd en lui  la violence
du chagrin.--Que le ciel rcompense votre bont.

(Glocester sort.)

EDGAR.--Ratrent m'appelle: il me dit que Nron joue du triangle dans le
lac de tnbres[41]. Priez, innocents, et gardez-vous du malin esprit.

[Note 41: Selon Rabelais, c'est du violon que Nron joue en enfer et
Trajan du triangle.]

LE FOU.--Noncle, dis-moi, je t'en prie, un fou est-il noble ou roturier?

LEAR.--C'est un roi, c'est un roi.

LE FOU.--Non, c'est un roturier qui a pour fils un gentilhomme; car
c'est un fou que le roturier qui consent  voir devant lui son fils
gentilhomme.

LEAR.--Il m'en faut faire venir mille avec des broches rougies au feu
qui siffleront contre eux.

EDGAR.--Le malin esprit me mord dans le dos.

LE FOU.--Il est fou celui qui se fie  la douceur d'un loup apprivois,
 la sant d'un cheval,  l'amiti d'un jeune homme et au serment d'une
prostitue.

LEAR.--Cela sera; je vais les sommer de comparatre  l'instant.--(_A
Edgar_.) Viens, assieds-toi l, trs-savant justicier.--(_Au fou_.) Et
toi, sage seigneur, assieds-toi l.--Eh bien! tratresses...

EDGAR.--Voyez comme il reste l, comme il fixe ses yeux ardents...
Dsires-tu des spectateurs  ton procs, madame?...

  Viens  moi en traversant le ruisseau, Bessy.

LE FOU.

  Elle a une fente  son bateau,
  Et ne peut pas dire
  Pourquoi elle n'ose venir  toi.

EDGAR.--Le malin esprit poursuit le pauvre Tom avec la voix d'un
rossignol. Hopdance crie dans le ventre de Tom pour avoir deux harengs
blancs. Cesse de croasser, ange noir; je n'ai rien  manger pour toi.

KENT, _ Lear_.--Eh bien! comment vous trouvez-vous, seigneur? Ne
demeurez pas ainsi dans la stupeur. Voulez-vous vous coucher et reposer
sur ces coussins?

LEAR.--Voyons d'abord leur procs.--Qu'on amne les tmoins. (_A
Edgar_.)--Toi, juge en robe, prends ta place; et toi qui es
accoupl avec lui au joug de l'quit, prends sige  ses cts. (_A
Kent_.)--Vous tes de la commission; asseyez-vous aussi.

EDGAR.--Procdons avec justice.

  Dors-tu ou veilles-tu, gentille pastourelle?
  Tes brebis sont dans le bl.
  Un souffle seulement de ta petite bouche,
  Et tes brebis sont prserves de mal.

  Pouff! le chat est gris!

LEAR.--- Citez d'abord celle-ci; c'est Gonerille. J'affirme ici par
serment, devant cette honorable assemble, qu'elle a chass  coups de
pied le pauvre roi son pre.

LE FOU.--Avancez, matresse; votre nom est-il Gonerille?

LEAR.--Elle ne peut pas le dsavouer.

LE FOU.--Je vous demande pardon; je vous prenais pour un escabeau.

LEAR.--Tenez, en voici une autre dont les yeux hagards annoncent de
quelle trempe est son coeur. Arrtez-la ici: aux armes! aux armes, fer,
flamme!--La corruption est entre ici.--Juge inique, pourquoi l'as-tu
laisse chapper?

EDGAR.--Dieu bnisse tes cinq sens!

KENT.--O piti! Seigneur, o est donc maintenant cette patience que vous
vous tes vant si souvent de conserver?

EDGAR, _ part_.--Mes larmes commencent  se mettre tellement de son
parti, qu'elles vont gter mon personnage.

LEAR.--Les petits chiens tout comme les autres: voyez, Tray, Blanche,
Petit-Coeur; les voil qui aboient contre moi.

EDGAR.--Tom va leur jeter sa tte.--Allez-vous-en, roquets.

  Que ta gueule soit blanche ou noire,
  Que tes dents empoisonnent quand tu mords,
  Mtin, lvrier, mtis hargneux,
  Chien courant ou pagneul, braque ou limier,
  Mauvais petit chien  la queue coupe ou la queue en trompette,
  Tom les fera tous hurler et gmir;
  Car lorsque je leur jette ainsi ma tte,
  Les chiens sautent par-dessus la porte et tous se sauvent.

Don don don do. C'est . Allons aux veilles, aux foires, aux villes de
march. Pauvre Tom, ta corne est  sec.

LEAR.--Maintenant qu'on dissque Rgane.--Voyez de quoi se nourrit son
coeur. Y a-t-il dans la nature quelques lments qui puissent former des
coeurs si durs? (_A Edgar._)--Vous, mon cher, je vous prends au nombre
de mes cent chevaliers: seulement la mode de votre habit ne me plat
point. Vous me direz peut-tre que c'est un costume persan; cependant
changez-en.

KENT.--Maintenant, mon bon matre, couchez-vous ici, et prenez un peu de
repos.

LEAR.--Point de bruit, point de bruit. Tirez les rideaux; ainsi, ainsi,
ainsi, nous irons souper dans la matine; ainsi, ainsi, ainsi.

LE FOU.--Et je me coucherai  midi.

(Entre Glocester.)

GLOCESTER.--Approche, ami. O est le roi, mon matre?

KENT.--Le voil, seigneur; mais ne le troublez pas; sa raison est
perdue.

GLOCESTER.--Mon bon ami, je te conjure, prends-le dans tes bras: je
viens d'entendre un complot pour le mettre  mort. Il y a ici une
litire toute prte: porte-le dedans, et conduis-le promptement vers
Douvres, ami, o tu trouveras un bon accueil et des protecteurs. Enlve
ton matre: si tu diffres seulement d'une demi-heure, lui, toi et
quiconque osera prendre sa dfense, tes assurs de prir.--Prends-le,
prends-le, et suis-moi. Je vais le conduire en peu d'instants au lieu o
j'ai tout fait prparer.

KENT.--La nature puise s'est assoupie. Le sommeil aurait pu remettre
quelque baume dans tes organes blesss. Si les circonstances ne le
permettent pas, ta gurison sera difficile. (_Au fou_.) Allons, aide-moi
 porter ton matre; il ne faut pas que tu restes en arrire.

GLOCESTER.--Allons, allons, partons.

(Sortent Kent, Glocester et le fou, emportant le roi.)

EDGAR.--Quand nous voyons nos suprieurs endurer les mmes maux que
nous,  peine conservons-nous quelque amertume sur nos misres. Celui
qui souffre seul souffre surtout dans son me, en laissant derrire lui
des tres libres et le spectacle du bonheur. Mais l'me surmonte bien
plus facilement la douleur, quand le malheur a des compagnons, et que
l'on souffre en socit. Que mes peines me semblent maintenant lgres
et supportables, quand je vois le roi inclin sous le mme poids qui me
fait courber. Il a des enfants comme moi j'ai un pre.--Tom, pars;
sois attentif  ces grands vnements, et dcouvre-toi quand l'opinion
trompeuse qui te fltrit de ses injurieuses penses, dtruite  bon
droit par tes actions, rapportera son jugement et reconnatra ton
innocence. Arrive ce qui pourra cette nuit, si du moins le roi se
sauve!--Cachons-nous, cachons-nous.

(Il sort.)


SCNE VII

Un appartement du chteau de Glocester.

_Entrent_ CORNOUAILLES, RGANE, GONERILLE, EDMOND, DES DOMESTIQUES.


CORNOUAILLES, _ Gonerille_.--Partez promptement; allez trouver le
duc votre poux, et montrez-lui cette lettre. L'arme franaise est
dbarque. Qu'on cherche ce tratre de Glocester.

(Quelques domestiques sortent.)

RGANE.--Qu'on le pende  l'instant.

GONERILLE.--Qu'on lui arrache les yeux.

CORNOUAILLES.--Laissez-le  mon ressentiment.--Edmond, accompagnez notre
soeur; il ne convient pas que vous soyez tmoin de la vengeance que nous
sommes obligs de tirer de votre perfide pre. Avertissez le duc chez
qui vous allez vous rendre de hter le plus possible ses prparatifs.
Nous, nous nous engageons  en faire autant: nous tablirons entre nous
des courriers rapides et intelligents. Adieu, chre soeur; adieu, comte
de Glocester. (_Entre Oswald_.)--Eh bien! o est le roi?

OSWALD.--Le comte de Glocester vient de le faire partir d'ici;
trente-cinq ou trente-six de ses chevaliers qui le cherchaient avec
ardeur l'ont joint  la porte, et ils sont tous partis pour Douvres avec
quelques-uns des gens du comte. Ils se vantent d'y trouver des amis bien
arms.

CORNOUAILLES.--Prparez des chevaux pour votre matresse.

GONERILLE.--Adieu, cher lord; adieu, ma soeur.

(Gonerille et douard sortent.)

CORNOUAILLES.--Adieu, Edmond.--Qu'on cherche le tratre Glocester.
Garrottez-le comme un voleur, et amenez-le devant nous. (_Sortent encore
quelques domestiques_.)--Quoique nous ne puissions pas trop disposer
de sa vie sans les formes de la justice, notre pouvoir fera une grce
 notre colre. On peut nous en blmer, mais non pas nous en empcher.
(_Rentrent les domestiques avec Glocester_.) Qui vient ici? Est-ce le
tratre?

RGANE.--C'est lui-mme.--Fourbe ingrat!

CORNOUAILLES.--Serrez-bien ses bras de lige.

GLOCESTER.--Que veulent dire Vos Seigneuries? Mes bons amis, considrez
que vous tes mes htes; ne me faites point d'indignes traitements,
amis.

CORNOUAILLES.--Liez-le, vous dis-je.

(Les domestiques le lient.)

RGANE.--Ferme, ferme.--O l'infme tratre!

GLOCESTER.--Impitoyable dame, je ne suis point un tratre.

CORNOUAILLES.--Attachez-le  cette chaise.--Sclrat, tu verras...

(Rgane lui arrache la barbe.)

GLOCESTER.--Par les dieux propices, c'est me traiter bien indignement
que de m'arracher ainsi la barbe.

RGANE.--L'avoir si blanche, et tre un pareil tratre!

GLOCESTER.--Mchante dame, ces poils dont tu dpouilles mon menton
s'animeront pour t'accuser. Je suis votre hte: devriez-vous ainsi
d'une main dloyale insulter  ma bienveillance hospitalire? Que
prtendez-vous?

CORNOUAILLES.--Voyons, mon gentilhomme; quelles lettres avez-vous
dernirement reues de France?

RGANE.--Rpondez franchement, car nous savons la vrit.

CORNOUAILLES.--Quelle intelligence avez-vous avec les tratres qui
viennent de dbarquer dans ce royaume?

RGANE.--A quelles mains envoyez-vous remettre votre lunatique de roi?

GLOCESTER.--J'ai reu une lettre o l'on m'entretient de conjectures:
elle me vient d'une personne tout  fait neutre, et non d'aucun de vos
ennemis.

CORNOUAILLES.--Artifice.

RGANE.--Mensonge.

CORNOUAILLES.--O as-tu envoy le roi?

GLOCESTER.--A Douvres.

RGANE.--Pourquoi  Douvres? N'tais-tu pas charg, sous peine...

CORNOUAILLES.--Pourquoi  Douvres?--Qu'il rponde d'abord  cela.

GLOCESTER.--Je suis attach au poteau; il me faut soutenir l'attaque.

RGANE.--Pourquoi  Douvres?

GLOCESTER.--Parce que je ne voulais pas voir tes ongles cruels arracher
ses pauvres vieux yeux, et ta soeur froce enfoncer dans sa chair sacre
ses dfenses de sanglier. Par une tempte semblable  celle que sa tte
nue a supporte pendant cette nuit noire comme l'enfer, la mer souleve
serait alle teindre et entraner les feux des toiles; et cependant
son pauvre vieux coeur secondait encore la pluie du ciel.--Si dans
cette rude nuit les loups avaient hurl  ta porte, tu aurais dit: Bon
portier, tourne-leur la clef.--Tout ce qu'il y a de cruel, except
vous, avait cd.--Mais je verrai les ailes de la vengeance atteindre de
pareils enfants.

CORNOUAILLES.--Tu ne le verras jamais.--Vous autres, tenez bien cette
chaise.--J'craserai tes yeux sous mon pied.

(On tient Glocester retenu sur la chaise, tandis que le duc lui arrache
un oeil et l'crase avec son pied.)

GLOCESTER.--Que celui qui espre parvenir  la vieillesse me donne
quelque secours!--O cruels! O dieux!

RGANE.--Un ct se moquerait de l'autre: l'autre aussi.

CORNOUAILLES.--Si tu vois la vengeance...

UN DES DOMESTIQUES.--Arrtez, seigneur: je vous sers depuis mon enfance;
mais je ne vous rendis jamais un plus grand service qu'en vous priant de
vous arrter...

RGANE.--Qu'est-ce que c'est, chien que vous tes?

LE DOMESTIQUE.--Si vous portiez barbe au menton, je la secouerais dans
cette occasion.--Que prtendez-vous?

CORNOUAILLES.--Quoi! un vilain qui est  moi!

(Il tire son pe et court sur lui.)

LE DOMESTIQUE.--Eh bien! avancez donc, et subissez les hasards de la
colre.

(Ils se battent et le duc est bless.)

RGANE, _ un autre domestique_.--Donne-moi ton pe.--Un paysan tenir
tte ainsi!

(Elle se saisit d'une pe et le frappe par derrire.)

LE DOMESTIQUE.--Oh! je suis mort!--Milord, il vous reste encore un oeil
pour voir quelque malheur tomber sur lui.

(Il meurt.)

CORNOUAILLES.--De peur qu'il n'en voie davantage encore, il faut le
prvenir. (_Il lui arrache l'autre oeil et le jette  terre_.)--A terre,
vile marmelade; o est maintenant ton clat?

GLOCESTER.--Plus rien que tnbres et affliction! O est mon fils
Edmond?--Edmond, allume en toi toutes les tincelles de la nature pour
payer cette horrible action.

RGANE.--Va-t'en, tratre, sclrat! Tu appelles  ton secours celui qui
te hait: c'est lui-mme qui nous a dvoil tes trahisons; il est trop
honnte homme pour avoir piti de toi.

GLOCESTER.--O insens que j'tais! j'ai donc fait injure  Edgar! Dieux
clments, pardonnez-le-moi, et le rendez heureux.

RGANE.--Allez, jetez-le hors des portes, et qu'il flaire son chemin
d'ici  Douvres.--Qu'est-ce donc, seigneur? Qu'avez-vous?

CORNOUAILLES.--Je suis bless.--Venez avec moi, madame.--Qu'on mette
dehors ce coquin aveugle.--(_Montrant le corps du domestique_.)
Jetez-moi cet esclave sur le fumier.--Rgane, mon sang coule en
abondance: cette blessure est venue mal  propos. Donnez-moi votre bras.

(Il sort en s'appuyant sur le bras de Rgane.)

(Les domestiques dlient Glocester et le conduisent dehors.)

PREMIER DOMESTIQUE.--Si cet homme vient  bien, je ne m'embarrasse plus
de toutes les mchancets que je pourrai faire.

SECOND DOMESTIQUE.--Si elle vit longtemps et  la fin trouve une mort
naturelle, toutes les femmes vont devenir des monstres.

PREMIER DOMESTIQUE.--Suivons le vieux comte, et chargeons le mendiant de
Bedlam de le conduire o il voudra: la folie de ce drle-l se prte 
tout.

SECOND DOMESTIQUE.--Va, toi: je vais chercher un peu de filasse et de
blanc d'oeuf pour mettre sur son visage tout ensanglant; et puis, que
le ciel ait piti de lui.

(Ils sortent chacun de leur ct.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                            ACTE QUATRIME


SCNE I

Une vaste campagne.

EDGAR, _seul_.


EDGAR.--Encore vaut-il mieux tre comme je suis, et me savoir mpris,
que d'tre  la fois mpris et flatt. Quand on a vu le pire, au
degr le plus abject, le plus abandonn de la fortune, la vie est toute
d'esprance, exempte de crainte: un changement lamentable, c'est celui
qui nous fait descendre du mieux; une fois au pis, nous retournons vers
le rire. Sois donc le bienvenu, air insaisissable; je me livre  toi:
le misrable que ton souffle a jet au plus bas ne doit plus rien 
tes coups.--Mais qui vient ici? (_Entre Glocester conduit par un
vieillard_.)--C'est mon pre, bien misrablement accompagn. O monde,
monde, monde! si tes tranges vicissitudes ne nous foraient pas de te
har, la vie ne voudrait pas cder au cours des ans.

LE VIEILLARD.--O mon bon matre, je suis depuis quatre-vingts ans le
vassal de votre pre et le vtre.

GLOCESTER.--Va, va-t'en, mon bon ami, retire-toi: tes secours ne peuvent
me faire aucun bien et pourraient te nuire.

LE VIEILLARD.--Hlas! seigneur, vous ne pouvez pas voir votre chemin.

GLOCESTER.--Je n'ai plus de chemin devant moi; je n'ai pas besoin
d'yeux: je suis tomb lorsque je voyais. Cela se voit souvent que notre
moyenne condition fait notre scurit, et nos privations nous deviennent
des avantages.--O mon cher fils Edgar, toi que dvorait le courroux de
ton pre abus, si je pouvais seulement vivre assez pour te voir encore
en te touchant, je dirais que j'ai retrouv mes yeux.

LE VIEILLARD.--Je vois quelqu'un. Qui est l?

EDGAR, _ part_.--O dieux! qui peut dire: _Je suis au pis_?  Me voil
plus mal que je n'ai jamais t.

LE VIEILLARD.--C'est Tom, le pauvre fou.

EDGAR, _ part_.--Et je puis tre plus mal encore.--Le pire n'est point
arriv tant qu'on peut dire: _Ceci est le pire._

LE VIEILLARD,--O vas-tu, l'ami?

GLOCESTER.--Est-ce un mendiant?

LE VIEILLARD.--Fou et mendiant aussi.

GLOCESTER.--Il lui reste donc un peu de raison; autrement il ne serait
pas en tat de mendier. Pendant la tempte de la nuit dernire, j'ai vu
un de ces malheureux, et en le voyant j'ai considr un homme comme
un ver de terre. Mon fils en cet instant m'est venu dans l'esprit, et
cependant mon esprit ne lui tait gure favorable alors. J'ai appris
bien des choses depuis! Nous sommes aux dieux ce que sont les mouches
aux foltres enfants: ils nous tuent pour s'amuser.

EDGAR, _ part_.--Comment dois-je faire? C'est un mauvais mtier que
de faire le fou prs du chagrin, on irrite les autres et soi-mme.
_(Haut.)_--Dieu te garde, mon matre.

GLOCESTER.--Est-ce l ce malheureux tout nu?

LE VIEILLARD.--Oui, seigneur.

GLOCESTER.--Alors, je t'en prie, va-t'en. Si pour l'amour de moi tu
peux nous rejoindre  un ou deux milles d'ici, sur le chemin de Douvres,
fais-le en considration de ton ancien attachement, et apporte avec
toi quelque chose pour couvrir la nudit de cette pauvre crature que
j'engagerai  me conduire.

LE VIEILLARD.--Hlas! seigneur, il est fou.

GLOCESTER.--C'est le malheur du temps; les fous conduisent les aveugles.
Fais ce que je te demande, ou plutt fais ce que tu voudras; mais
surtout va-t'en.

LE VIEILLARD.--Je vais lui apporter le meilleur habit que je possde,
arrive ce qui pourra.

(Il sort.)

GLOCESTER.--Mon garon, pauvre homme tout nu.

EDGAR.--Pauvre Tom a froid. _(A part_.)--Je ne saurais le tromper plus
longtemps.

GLOCESTER.--Viens prs de moi, ami.

EDGAR.--Et cependant il le faut encore.--Que le ciel gurisse tes chers
yeux; ils saignent.

GLOCESTER.--Sais-tu le chemin de Douvres?

EDGAR.--Grille ou barrire, grand chemin ou sentier. Le pauvre Tom a t
priv de son bon sens; cinq dmons sont entrs  la fois dans le pauvre
Tom. Que l'honnte homme soit prserv du malin esprit _Obbidicut_, le
dmon de la luxure; _Hobbididance_, le prince des muets; _Mahu_, le
dmon du vol; _Modo_, celui du meurtre; et _Flibbertigibbet,_ celui
des contorsions et des grimaces, qui maintenant possde les femmes de
chambre et les suivantes. Sur ce, bni sois-tu, matre.

GLOCESTER.--Tiens, prends cette bourse, toi que les flaux du ciel ont
accabl de tous leurs traits: mon infortune va te rendre plus heureux.
Dieux, agissez toujours ainsi: que celui qui regorge de biens et se
nourrit de volupts, qui met vos commandements sous ses pieds, et ne
voit pas parce qu'il ne sent pas, sente promptement votre puissance.
Ainsi une juste distribution dtruirait l'excs, et chaque homme aurait
le ncessaire.--Connais-tu Douvres?

EDGAR.--Oui, matre.

GLOCESTER.--L s'lve un rocher dont la haute tte s'avance et se
regarde avec terreur dans la mer retenue  ses pieds; conduis-moi
seulement  la pointe de sa cime, et j'ai sur moi quelque chose d'assez
prcieux pour te sortir de la misre que tu endures: une fois l, je
n'aurai plus besoin de guide.

EDGAR.--Donne-moi ton bras; le pauvre Tom va te conduire.

(Ils sortent.)


SCNE II

Devant le palais du duc d'Albanie.

_Entrent_ GONERILLE, EDMOND, OSWALD _venant  leur rencontre_.


GONERILLE.--Soyez le bien arriv, seigneur. Je m'tonne que mon
dbonnaire poux ne soit pas venu au-devant de nous sur le chemin. (_A
Oswald_.)--O est votre matre?

OSWALD.--Il est ici, madame; mais jamais homme ne fut si chang. Je lui
ai parl de l'arme qui vient de dbarquer; il a souri  cette nouvelle.
Je lui ai dit que vous veniez; il m'a rpondu: Tant pis. Je l'ai
inform de la trahison de Glocester et des loyaux services de son fils;
il m'a appel sot, et m'a dit que je prenais les choses  l'envers. Ce
qui devrait lui dplaire lui devient agrable, et ce qui devrait lui
faire plaisir l'offense.

GONERILLE, _ Edmond_.--En ce cas, vous n'irez pas plus loin. Il est
troubl par les pusillanimes terreurs de son esprit qui n'ose rien
entreprendre. Il ne voudra pas sentir les injures qui l'obligent  y
rpondre.--Les voeux que nous formions sur la route pourraient bien
s'accomplir. Retournez, Edmond, vers mon frre; htez la runion de
ses troupes, et mettez-vous  leur tte. Il faut que chez moi les armes
changent de mains et que je remette la quenouille entre celles de mon
mari. Ce fidle serviteur sera notre intermdiaire. Si vous savez oser
pour votre propre avantage, vous recevrez probablement sous peu les
ordres d'une matresse. Portez ceci. (_Elle lui donne un gage d'amour_.)
pargnez les paroles; baissez la tte.... Ce baiser, s'il osait parler,
lverait ton esprit hors de lui-mme. Comprends, et prospre.

EDMOND.--Tout  vous, jusqu'au sein de la mort.

(Il sort.)

GONERILLE.--Cher, cher Glocester! Oh! quelle diffrence entre un homme
et un homme! C'est  toi qu'appartiennent les devoirs d'une femme: mon
imbcile usurpe mon lit.

OSWALD.--Madame, voici mon seigneur.

(Il sort.)

(Entre Albanie.)

GONERILLE.--Je valais jadis la peine de m'appeler[42].

ALBANIE.--O Gonerille, vous ne valez pas la poussire que le vent
importun chasse dans votre visage. Votre caractre m'effraye: la nature
qui mprise la source d'o elle est sortie ne peut plus tre contenue
dans un cours rgl; celle qui volontairement se spare et s'arrache
du tronc qui la nourrit de sa sve doit ncessairement se fltrir, et
servir bientt  des usages funestes[43].

[Note 42: _I have been worth of the whistle_: J'ai t digne du coup
de sifflet, allusion au vieux proverbe: _C'est un pauvre chien que celui
qui n'est pas digne du coup de sifflet_.]

[Note 43: Les plantes fltries taient en grande rquisition pour
les oprations de sorcellerie.]

GONERILLE.--En voil assez: ce texte est absurde.

ALBANIE.--La sagesse et la bont paraissent viles  l'me vile: la
corruption ne se complat qu'en elle-mme.--Qu'avez-vous fait, tigresses
et non pas filles, qu'avez-vous fait? Un pre, un vieillard si bon, que
l'ours  la tte pendante et lch par respect, barbares, dnatures
que vous tes, vous l'avez rendu fou. Comment mon bon frre, un homme,
un prince combl de ses bienfaits, a-t-il pu vous le permettre? Ah! si
les cieux ne se htent pas d'envoyer sur la terre des esprits
visibles pour imposer  ces crimes odieux, les hommes vont bientt
s'entre-dvorer comme les monstres de l'Ocan.

GONERILLE.--Homme dont le coeur contient du lait, qui as bien une joue
pour recevoir les coups, une tte pour soutenir les affronts, mais point
d'yeux pour discerner ton honneur de ta honte; qui ne sais pas qu'aux
imbciles seulement il appartient de plaindre le misrable qui reoit la
punition avant d'avoir commis le crime! O sont tes tambours? La
France dploie ses enseignes dans nos champs silencieux: dj celui qui
t'apporte la mort, le casque couvert de plumes, commence  te menacer;
et toi, vertueux imbcile, tu demeures tranquille  crier: _Hlas!
pourquoi se conduit-il ainsi?_

ALBANIE.--Regarde-toi, furie! La difformit des dmons ne parat pas
aussi horrible en eux que dans une femme.

GONERILLE.--Oh! quel fou ridicule!

ALBANIE.--tre mensonger, et qui te sers  toi-mme de masque, prends
garde que tes traits ne deviennent ceux d'un monstre: si je voulais
permettre  mes mains de suivre le mouvement de mon sang, elles ne
seraient que trop disposes  briser,  dchirer ta chair et tes os;
mais, quoique tu sois un dmon, la figure d'une femme te protge.

GONERILLE.--Vraiment, vous voil du courage maintenant!

(Entre un messager.)

ALBANIE.--Quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--O mon bon seigneur, le duc de Cornouailles est mort: il
a t tu par un de ses serviteurs au moment o il allait crever l'oeil
qui restait au comte de Glocester.

ALBANIE.--Les yeux de Glocester!

LE MESSAGER.--Un serviteur qu'il avait lev, saisi de compassion,
a voulu s'opposer  ce dessein, en tirant l'pe contre son puissant
matre, qui, furieux, s'est lanc sur lui: ils l'ont perc  mort, mais
non pas avant que le duc et reu le coup funeste qui l'a enlev bientt
aprs.

ALBANIE.--Ceci montre que vous tes l-haut, justiciers qui vengez si
promptement les crimes commis par nous sur la terre! Mais ce pauvre
Glocester, a-t-il perdu son autre oeil?

LE MESSAGER.--Tous les deux, tous les deux, mon seigneur.--Cette lettre,
madame, exige une prompte rponse; elle est de votre soeur.

GONERILLE, _ part_.--D'un ct, ceci me plat assez.--Mais  prsent
que la voil veuve, et mon Glocester auprs d'elle, tout l'difice que
j'ai bti dans mon imagination peut se renverser sur mon odieuse vie.
Sous un autre rapport, cette nouvelle n'est pas si dsagrable.--Je vais
lire la lettre et y rpondre.

(Elle sort.)

ALBANIE.--Et o tait son fils, tandis qu'ils lui arrachaient les yeux?

LE MESSAGER.--Il tait venu ici avec Milady.

ALBANIE.--Mais il n'est pas ici.

LE MESSAGER.--Non, mon bon seigneur; je viens de le rencontrer comme il
s'en retournait.

ALBANIE.--Sait-il cette mchancet?

LE MESSAGER.--Oui, mon bon seigneur: c'est lui qui a dnonc son pre,
et il n'a quitt le chteau que pour laisser un plus libre cours  la
punition.

ALBANIE.--O Glocester, je vis pour te remercier de l'attachement que
tu as montr au roi, et pour venger tes yeux!--Viens, ami, viens
m'instruire de ce que tu peux savoir de plus.

(Ils sortent.)


SCNE III

Le camp franais prs de Douvres.

_Entrent_ KENT ET LE GENTILHOMME.


KENT.--Pourquoi le roi de France est-il reparti si promptement? En
savez-vous la raison?

LE GENTILHOMME.--On a pens, depuis son arrive,  des choses qu'il
avait laisses imparfaites dans ses tats et qui menaaient la France
d'un si grand danger qu'elles demandaient imprieusement qu'il y
retournt en personne.

KENT.--Et qui a-t-il laiss  sa place pour gnral?

LE GENTILHOMME.--Le marchal de France monsieur Le Fer.

KENT.--La reine, en lisant les lettres que vous avez apportes, a-t-elle
donn quelque signe de chagrin?

LE GENTILHOMME.--Oui, seigneur, elle les a prises et les a lues en ma
prsence, et de temps en temps une grosse larme coulait sur sa joue
dlicate. Cependant elle semblait demeurer matresse de sa douleur,
qu'on voyait se rvolter et vouloir prendre l'empire sur elle.

KENT.--Oh! elle a donc t mue!

LE GENTILHOMME.--Non pas jusqu' la violence.... La patience et la
douleur disputaient  qui la montrerait sous une forme plus touchante.
Vous avez vu le soleil et la pluie paratre  la fois: son sourire
et ses pleurs offraient l'image d'un jour plus doux encore. Le tendre
sourire, errant sur ses lvres vermeilles, semblait ignorer quels htes
remplissaient ses yeux, d'o les larmes s'chappaient comme des perles
dtaches de deux diamants: en un mot, la douleur serait une beaut rare
et adore, si elle syait aussi bien  tous les visages.

KENT.--Ne vous a-t-elle point fait de question?

LE GENTILHOMME.--Oui, une ou deux fois elle a soupir le nom de _pre_
en haletant, comme si ce nom et oppress son coeur. Elle s'est crie:
_Mes soeurs!  mes soeurs! quelle honte pour des femmes! Mes soeurs!
Kent! mon pre! Mes soeurs! Quoi! pendant l'orage, pendant la nuit!
qu'on ne croie plus  la piti!_ Alors elle a secou l'eau sainte qui
remplissait ses yeux clestes; les larmes se sont mles  ses cris, et
soudain elle s'est loigne pour se livrer seule  sa douleur.

KENT.--Ce sont les astres, ces astres placs au-dessus de nos ttes, qui
rglent nos destines; autrement deux poux ne pourraient engendrer des
enfants si divers.--Lui avez-vous parl depuis?

LE GENTILHOMME.--Non.

KENT.--tait-ce avant le dpart du roi que vous l'avez vue?

LE GENTILHOMME.--Non, c'est depuis.

KENT.--C'est bien, monsieur.--Le pauvre malheureux Lear est dans la
ville: quelquefois, dans ses meilleurs moments, il se rappelle fort bien
quel motif nous a fait venir ici, et refuse absolument de voir sa fille.

LE GENTILHOMME.--Pourquoi, mon bon monsieur?

KENT.--Une honte insurmontable l'y pousse: la duret avec laquelle il
lui a retir sa bndiction l'a abandonne  la merci du sort dans une
contre trangre, et a transport ses droits les plus prcieux  ses
filles au coeur de chien; toutes ces penses dchirent son me de traits
si empoisonns, qu'une brlante confusion le tient loign de Cordlia.

LE GENTILHOMME.--Hlas! pauvre gentilhomme!

KENT.--Savez-vous quelques nouvelles de l'arme des ducs d'Albanie et de
Cornouailles?

LE GENTILHOMME.--Oui, elle est en marche.

KENT.--Allons, monsieur, je vais vous conduire  notre matre Lear, et
vous laisser avec lui pour l'accompagner. Un important motif me retient
encore pour quelque temps sous le dguisement qui me cache. Quand je me
ferai connatre, vous ne vous repentirez pas des renseignements que vous
m'avez donns. Je vous prie, venez avec moi.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Toujours dans le camp.--Une tente.

_Entrent_ CORDLIA, UN MDECIN, _des Soldats_.


CORDLIA.--Hlas! c'est lui-mme: on vient de le rencontrer furieux
comme la mer agite, chantant de toute sa force, couronn de fumeterre
rampante et d'herbes des champs, de bardane, de cigu, d'ortie, de
coquelicot, d'ivraie, et de toutes les herbes inutiles croissant dans le
bl qui nous sert d'aliment. Envoyez une compagnie[44]; qu'on parcoure
chaque acre dans ces champs couverts d'pis, et qu'on l'amne devant nos
yeux. (_Un officier sort_.)--Que peut la sagesse humaine pour rtablir
en lui la raison dont il est priv? Que celui qui pourra le secourir
prenne tout ce que je possde.

[Note 44: _A century_.]

LE MDECIN.--Madame, il y a des moyens. Le sommeil est le pre
nourricier de la nature; c'est de sommeil qu'il a besoin: pour le
provoquer en lui, nous avons des simples dont la vertu puissante
parviendra  fermer les yeux de la douleur.

CORDLIA.--Secrets bienfaisants, vertus caches dans le sein de la
terre, sortez-en, arroses par mes larmes; secondez-nous, portez remde
aux souffrances de ce bon vieillard. Cherchez, cherchez, cherchez-le, de
peur que sa fureur, abandonne  elle-mme, ne brise les liens d'une vie
qui n'a plus les moyens de se diriger.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Des nouvelles, madame: l'arme anglaise s'avance.

CORDLIA.--On le savait dj; nos prparatifs sont faits pour la
recevoir.--O pre chri, c'est pour toi seul que je travaille: le
puissant roi de France a eu piti de ma douleur et de mes larmes
importunes. Ce n'est point enfls par l'ambition que nous avons t
excits  prendre nos armes; c'est l'amour, le tendre amour et les
droits de notre vieux pre... Puiss-je bientt avoir de ses nouvelles
et le voir!


SCNE V

Un appartement dans le chteau de Glocester.

RGANE ET OSWALD.


RGANE.--Mais l'arme de mon frre, est-elle en marche?

OSWALD.--Oui, madame.

RGANE.--Y est-il en personne?

OSWALD.--Oui, madame,  grand'peine: votre soeur est le meilleur soldat
des deux.

RGANE.--Lord Edmond n'a-t-il pas vu votre matre chez lui?

OSWALD.--Non, madame.

RGANE.--Et que peut contenir la lettre que lui crit ma soeur?

OSWALD.--Je l'ignore, madame.

RGANE.--Au fait, c'est pour des soins bien importants qu'il est parti
d'ici en diligence. 'a t une grande imprvoyance, aprs avoir arrach
les yeux  Glocester, de le laisser en vie: partout o il arrive, il
soulve tous les coeurs contre nous. Edmond est parti, je pense, pour
l'aller, par piti, dlivrer des misres de la vie plonge dans les
tnbres: il doit aussi reconnatre les forces de l'ennemi.

OSWALD.--Il faut que je le suive, madame, avec ma lettre.

RGANE.--Nos troupes se mettent en marche demain: restez ici; les
chemins ne sont pas srs.

OSWALD.--Je ne le puis, madame, ma matresse m'a impos le devoir
d'excuter cet ordre.

RGANE.--Mais pourquoi crit-elle  Edmond? Ne pouvait-elle vous
charger verbalement de ses ordres? Peut-tre...--Je ne sais quoi...--Je
t'aimerai de tout mon coeur...--Laisse-moi dcacheter cette lettre.

OSWALD.--Madame, j'aimerais mieux...

RGANE.--Je sais que votre matresse n'aime point son mari; j'en suis
sre: la dernire fois qu'elle vint ici, elle lanait au noble Edmond
d'tranges oeillades et des regards bien significatifs. Je sais que vous
tes dans son intime confiance.

OSWALD.--Moi, madame?

RGANE.--Oui, je sais ce que je dis; vous y tes, je le sais: ainsi
je vous en avertis, faites bien attention  ceci.--Mon poux est
mort: Edmond et moi nous nous sommes parl; il est beaucoup plus  ma
convenance qu' celle de votre matresse. Vous pouvez comprendre le
reste. Si vous le trouvez, donnez-lui ceci, je vous prie; et quand
vous rendrez compte de tout ce que je vous dis  votre matresse,
conseillez-lui, s'il vous plat, de rappeler  elle sa raison.
Maintenant adieu.--Si vous entendez par hasard parler de cet aveugle
tratre, la faveur sera pour celui qui nous en dfera.

OSWALD.--Je voudrais pouvoir le rencontrer, madame, et je vous
prouverais  quel point je suis dvou.

RGANE.--Je te souhaite le bonjour.


SCNE VI

Dans la campagne prs de Douvres.

GLOCESTER, EDGAR, _vtus en paysans_.


GLOCESTER.--Quand arriverons-nous donc au sommet de cette montagne que
tu sais?

EDGAR.--Vous commencez  la gravir  prsent: voyez combien nous
fatiguons.

GLOCESTER.--Il me semble que le terrain est uni.

EDGAR.--Oh! l'horrible cte! coutez; n'entendez-vous pas la mer?

GLOCESTER.--Non, en vrit.

EDGAR.--Il faut donc que la douleur de vos yeux ait affaibli en vous les
autres sens.

GLOCESTER.--Cela pourrait tre. Il me semble que ta voix est change: tu
parles aussi en meilleurs termes et d'une manire plus raisonnable que
tu ne faisais.

EDGAR.--Vous vous trompez tout  fait; il n'y a de chang en moi que
l'habit.

GLOCESTER.--Il me semble bien que vous parlez mieux.

EDGAR.--Avancez, seigneur; voici l'endroit; ne bougez pas.--Oh! comme
cela fait tourner la tte! comme cela est effrayant de regarder ainsi
l-bas! La corneille et le choucas qui volent dans les airs, vers
le milieu de la montagne, paraissent  peine de la grosseur des
cigales.--Sur le penchant,  mi-cte, est suspendu un homme qui cueille
du fenouil marin. Le dangereux mtier! Il me semble qu'il ne parat
pas plus gros que sa tte.--Ces pcheurs qui marchent sur la grve
ressemblent  des souris.--Ce grand vaisseau l-bas  l'ancre parat
petit comme sa chaloupe, et sa chaloupe comme une boue que la vue peut
 peine distinguer.--On ne saurait entendre de si haut le murmure
des vagues qui se brisent en cumant sur les innombrables et striles
cailloux du rivage.--Je ne veux plus regarder de peur que le vertige me
prenne et que ma vue se trouble, je tomberais la tte la premire.

GLOCESTER.--Placez-moi  l'endroit o vous tes.

EDGAR.--Donnez-moi votre main: vous voil maintenant  un pied du bord.
Pour tout ce qu'il y a sous la lune, je ne voudrais pas seulement sauter
sur place.

GLOCESTER.--Lche ma main. Tiens, mon ami, voil une autre bourse; il
y a dedans un joyau qui vaut bien la peine d'tre accept par un homme
pauvre: que les fes et les dieux le fassent prosprer entre tes mains.
loigne-toi, dis-moi adieu; que je t'entende partir.

EDGAR, _feignant de se retirer_.--Adieu donc, mon bon seigneur.

GLOCESTER--De tout mon coeur.

EDGAR.--Si je me joue ainsi de son dsespoir, c'est pour l'en gurir.

GLOCESTER.--O vous, dieux puissants, je renonce au monde, et sous votre
regard je vais sans murmure me dlivrer de ma profonde affliction. Si
je pouvais la supporter plus longtemps sans me rvolter contre votre
suprme et insurmontable volont, cette mche use, cette portion
mprise de mon tre, irait brlant jusqu'au bout.--Si Edgar vit encore,
 bnissez-le.--Maintenant, ami, adieu.

(Il saute et tombe de sa hauteur sur la plaine.)

EDGAR.--C'est donc fini, seigneur, adieu! Et cependant je ne conois pas
comment la volont peut parvenir  drober le trsor de la vie, lorsque
la vie elle-mme cde et se laisse drober. S'il avait t o il le
pensait, en ce moment toute pense serait finie.--tes-vous vivant ou
mort?... H! monsieur!... l'ami! m'entendez-vous?... parlez.--Serait-il
possible qu'il et pass de cette manire? Mais non, il revient 
lui.--Qui tes-vous, monsieur?

GLOCESTER.--Va-t'en, et laisse-moi mourir.

EDGAR.--Si tu avais t autre chose qu'un fil de la Vierge[45], une
plume ou un souffle d'air, en te prcipitant d'une hauteur de tant de
brasses, tu te serais cras comme un oeuf. Cependant tu respires, tu
as un corps pesant, et ton sang ne coule point! et tu parles! et tu n'es
pas bless! Dix mts l'un au bout de l'autre n'atteindraient pas 
cette hauteur d'o tu viens de tomber perpendiculairement. Ta vie est un
miracle; parle donc encore.

[Note 45: _Gossamer_. Ce sont ces fils blancs que l'on voit voltiger
en automne.]

GLOCESTER.--Mais suis-je tomb ou non?

EDGAR.--De l'effroyable cime de cette montagne de craie.--Regarde cette
hauteur d'o l'alouette  la voix perante ne pourrait tre ni vue ni
entendue.--Regarde seulement en l'air.

GLOCESTER.--Hlas! je n'ai plus d'yeux.--Le malheur est-il donc priv
du bienfait de pouvoir par la mort se dlivrer de lui-mme? Il restait
encore quelque consolation quand la misre pouvait tromper la rage d'un
tyran et se soustraire  ses orgueilleuses volonts.

EDGAR.--Donnez-moi votre bras; allons, levez-vous.--Bon.--Comment
tes-vous? Sentez-vous vos jambes, pouvez-vous vous tenir debout?

GLOCESTER.--Trop bien, trop bien.

EDGAR.--C'est la chose la plus miraculeuse!--Qu'est-ce donc que j'ai vu
s'loigner de vous au sommet de la montagne?

GLOCESTER.--Un pauvre malheureux mendiant.

EDGAR.--Ici, d'en bas o j'tais ses yeux m'ont paru comme deux pleines
lunes, il avait un millier de nez, des cornes contournes, et ondulait
comme la mer en furie: c'tait quelque esprit.--Ainsi, heureux
vieillard, tu dois penser que les dieux trs-grands, qui font leur
gloire de ce qui est impossible aux hommes, ont voulu te sauver.

GLOCESTER.--Je me rappelle maintenant. Dsormais je supporterai
l'affliction jusqu' ce qu'elle crie d'elle-mme: Assez, assez,
meurs.--Celui dont tu me parles, je l'ai pris pour un homme; il ne
cessait de rpter: L'esprit, l'esprit! C'est lui qui m'avait conduit 
cet endroit.

EDGAR.--Cherche la libert d'esprit et la patience. (_Entre Lear,
bizarrement par de fleurs_.)--Qui vient ici? Une tte en bon tat
n'arrangerait jamais ainsi celui qui la porte.

LEAR.--Non, ils ne peuvent me rien faire pour avoir battu monnaie: je
suis le roi en personne.

EDGAR.--O spectacle qui me perce le coeur!

LEAR.--En cela la nature est suprieure  l'art.--Venez, voil l'argent
de votre engagement. Ce drle tient son arc comme un pouvantail 
corbeaux.--Lancez-moi l une flche d'une aune.... Regardez, regardez,
une souris! paix, paix; ce morceau de fromage grill fera l'affaire....
Voil mon gantelet; j'en veux faire l'essai sur un gant.--Apportez
les haches d'armes.... Il vole bien l'oiseau. Dans le but! dans le
but!--Hol! le mot d'ordre.

EDGAR.--Marjolaine.

LEAR.--Passe.

GLOCESTER.--Je connais cette voix.

LEAR.--Ah! Gonerille!--Avec une barbe blanche!--Ils me flattaient comme
un chien; ils me disaient que j'avais des poils blancs dans ma barbe,
avant seulement que les noirs eussent pouss.... Rpondre ainsi oui et
non  tout ce que je disais!--Oui, et non aussi, cela n'tait pas d'une
bonne thologie.... Quand un jour la pluie est venue me tremper, et le
vent faire claquer mes dents; quand le tonnerre n'a pas voulu se taire
 mon ordre, c'est alors que je les ai connus, que j'ai senti ce qu'ils
taient. Allez, allez, ce ne sont pas des hommes de parole. Ils me
disaient que j'tais tout ce que je voulais tre: c'est un mensonge....
je ne suis pas  l'preuve de la fivre.

GLOCESTER.--L'accent de cette voix m'est bien connu. N'est-ce pas le
roi?

LEAR.--Oui, des pieds  la tte un roi.--Quand je prends un air svre,
vois comme mes sujets tremblent.--Je fais grce  cet homme de la
vie.--Quel tait son crime? l'adultre? Tu ne mourras point. Mourir
pour un adultre? Non, non; le roitelet et la petite mouche dore vont
libertinant sous mes yeux. Encouragez les accouplements. Le fils btard
de Glocester a t plus tendre pour son pre que ne l'ont t pour moi
mes filles, engendres entre les draps d'un lit lgitime. A la besogne,
luxure, ple-mle; j'ai besoin de soldats.--Voyez cette dame au sourire
ingnu, dont la physionomie vous ferait supposer qu'elle cache la neige
sous sa robe, qui raffine sur la vertu, et hoche la tte au seul nom de
plaisir: le chat sauvage et l'talon enferm dans l'curie n'y courent
pas avec un apptit plus dsordonn. A partir de la taille ce sont des
centaures, quoique tout le haut soit d'une femme; les dieux ne possdent
que jusqu' la ceinture, tout ce qui est au-dessous appartient
aux dmons; l est l'enfer, l'abime sulfureux, brlant, bouillant;
infection, corruption!... Fi! fi! fi! pouah! pouah!--Honnte
apothicaire, donne-moi une once de musc pour purifier mon imagination.
Voil de l'argent pour toi.

GLOCESTER.--Oh! laissez-moi baiser cette main.

LEAR.--Que je l'essuie d'abord, elle sent la mortalit.

GLOCESTER.--O ruines de l'oeuvre de la nature! Ce grand univers aussi
finira par se rduire au nant.--Me reconnais-tu?

LEAR.--Je me rappelle assez bien tes yeux. Je crois que tu me regardes
de travers. Fais du pis que tu pourras, aveugle Cupidon; non, je
n'aimerai plus.--Lis ce cartel; remarques-en seulement les caractres.

GLOCESTER.--Quand toutes les lettres seraient autant de soleils, je n'en
pourrais pas voir une seule.

EDGAR.--Je n'avais pu y croire sur le rcit d'autrui; cela est bien
vrai, et cela me brise le coeur.

LEAR.--Lis donc.

GLOCESTER.--Comment, avec l'orbite de l'oeil?

LEAR.--Oh! oh! est-ce bien vous qui tes ici avec moi? et point d'yeux 
votre tte, point d'argent dans votre bourse?--Vos yeux sont dans un cas
trs-grave, et l'tat de votre bourse est lger[46]; et cependant vous
voyez comme va le monde.

[Note 46: _Your eyes are in a heavy case, your purse in a light._
Il y a ici un triple jeu de mots sur _case_ (cas, bote, case) et sur
_light_ (lger, lumire). Cela tait impossible  rendre.]

GLOCESTER.--Je le vois parce que je le sens.

LEAR.--Quoi! es-tu fou? Un homme n'a pas besoin de ses yeux pour
voir comment va le monde: regarde avec tes oreilles. Vois ce juge qui
gourmande si svrement ce simple voleur. Un mot  l'oreille: change-les
de place, et dis  pair ou non: Qui est le juge? qui est le voleur?
As-tu vu le chien d'un fermier aboyer aprs un mendiant?

GLOCESTER.--Oui, seigneur.

LEAR.--Et la pauvre crature fuir devant le mtin? Eh bien! tu as vu
l'image parlante de l'autorit: on obit  un chien quand il est en
fonction. Coquin de sergent, retiens ta main sanguinaire. Pourquoi
frappes-tu  coups de fouet cette fille de joie? Dpouille donc tes
propres paules, car tu brles de commettre avec elle le pch pour
lequel tu la chties. L'usurier fait pendre l'escroc. Les petits vices
paraissent  travers les haillons de la misre; mais la robe, la simarre
fourre cachent tout. Couvre le pch d'une armure d'or, et la lance
vigoureuse de la justice viendra s'y briser sans l'entamer: mais qu'il
n'ait pour se dfendre que des haillons, un pygme va le percer d'une
paille.--Personne ne fait de mal, personne, je dis personne: je les
soutiendrai. Ami, tiens cela de moi, qui ai le pouvoir de fermer
la bouche de l'accusateur.--Prends des lunettes, et, comme un malin
politique, fais semblant de voir ce que tu ne vois pas.--Allons, allons,
vite, vite, tez-moi mes bottes. Ferme, ferme; bon.

EDGAR.--Mlange de bon sens et d'extravagance! De la raison au milieu de
la folie!

LEAR.--Si tu veux pleurer mes malheurs, prends mes yeux. Je te connais
bien; tu te nommes Glocester. Il faut que tu prennes patience. Nous
sommes venus dans ce monde en pleurant; tu le sais bien, la premire
fois que nous aspirons l'air, nous crions, nous pleurons. Je vais te
prcher, coute-moi bien.

GLOCESTER.--Hlas! hlas!

LEAR.--Lorsque nous naissons, nous pleurons d'tre arrivs sur ce
grand thtre de fous.--Voil un bon chapeau. Ce serait un stratagme
ingnieux que de ferrer un _escadron_ de cavalerie avec du feutre. J'en
ferai l'essai; et quand j'aurai ainsi surpris ces gendres, alors tue,
tue, tue, tue, tue, tue!

(Entre un gentilhomme avec des valets.)

LE GENTILHOMME.--Oh! le voil! Mettez la main sur lui.--Seigneur, votre
chre fille....

LEAR.--Quoi, point de secours? Comment! moi prisonnier? je suis donc n
pour tre toujours le jouet de la fortune!--Traitez-moi bien, je vous
payerai une ranon. Qu'on me donne des chirurgiens; j'ai la cervelle
blesse.

LE GENTILHOMME.--Vous aurez tout ce qu'il vous plaira.

LEAR.--Quoi! personne qui me seconde? On me laisse  moi seul? Eh quoi!
cela rendrait un homme, un homme de sel, capable de faire de ses yeux
des arrosoirs, et d'en abattre la poussire d'automne.

LE GENTILHOMME.--Mon bon seigneur...

LEAR.--Je mourrai bravement comme un poux  la noce. Allons!--Je serai
jovial; venez, venez: je suis un roi, savez-vous cela, mes matres?

GLOCESTER.--Vous tes une personne royale, et nous sommes tous  vos
ordres.

LEAR.--Alors il y a encore quelque chose  faire. Mais si vous
l'attrapez, ce ne sera qu' la course. Zest, zest.

(Il sort en courant.--Les valets le poursuivent.)

LE GENTILHOMME.--Spectacle digne de compassion dans le plus pauvre des
misrables; au del de toute expression dans un roi.--Tu as une fille
qui sauve la nature de la maldiction gnrale que les deux autres ont
attire sur elle.

EDGAR.--Salut, mon bon monsieur.

LE GENTILHOMME.--Htez-vous; que voulez-vous?

EDGAR.--Avez-vous entendu dire, seigneur, qu'une bataille se prpare?

LE GENTILHOMME.--Certainement, c'est public: il ne faut qu'avoir des
oreilles pour en tre inform.

EDGAR.--Mais faites-moi le plaisir de me dire si l'autre arme est bien
loigne.

LE GENTILHOMME.--Non, elle s'avance en diligence; on s'attend  chaque
instant  voir paratre le corps d'arme.

EDGAR.--Je vous remercie, monsieur; c'est tout.

LE GENTILHOMME.--Bien que des raisons particulires arrtent ici la
reine, son arme est en mouvement.

EDGAR.--Je vous remercie, monsieur.

(Le gentilhomme sort.)

GLOCESTER.--Vous,  dieux toujours clments, retirez-moi la vie, et ne
permettez pas que mon mauvais gnie vienne encore me tenter de mourir
avant que ce soit votre bon plaisir.

EDGAR.--Vous priez bien, mon pre!

GLOCESTER.--Mais vous, mon bon monsieur, qui tes-vous?

EDGAR.--Le plus pauvre des hommes, dompt par les coups de la fortune,
et que l'apprentissage des chagrins qu'il a connus et ressentis a rendu
susceptible d'une douce piti. Donnez-moi votre main; je vous conduirai
vers quelque asile.

GLOCESTER.--Je te remercie du fond du coeur: puissent la bont et la
bndiction du ciel te le rendre.

(Entre Oswald.)

OSWALD.--Ah! voici une heureuse capture! Il a t mis  prix.--La chair
et les os de ta tte aveugle ont t fabriqus, je crois, pour faire ma
fortune.--Vieux, malheureux tratre, recueille-toi bien vite; l'pe qui
doit te dtruire est leve.

GLOCESTER.--Que ta main secourable lui prte pour cela la force
ncessaire.

(Edgar se met entre eux deux.)

OSWALD.--Pourquoi, rustre audacieux, oses-tu soutenir un tratre mis 
prix? Ote-toi de l, de peur que la contagion de sa destine ne s'empare
galement de toi. Quitte son bras.

EDGAR, _en langage gallois_.--Che n'le quitterai pas, monchieur, sans en
savouer des meilleures rsons.

OSWALD.--Quitte-le, misrable, ou tu es mort.

EDGAR.--Mon pon chentilhomme, llez vout' chmin, et laissez psser le
pouv' monde. Si ch' vais t pour cder cm' a ma vie  ces ceux-l
qui font tu pruit, a s'rait tj moins lonque qu'a ne l'a t de quince
chours. Allons, n'approuche pas de ce vieux hmme: ein peu loin, che
vous avertis, ou nous verrons ce qui y a de pu dur de vout' caboche ou
t' mon gourdin. Che vous parle tout bonnement, oui.

OSWALD.--Retire-toi, ordure.

EDGAR.--Che vous csserai vos dents, monchieur; avancez.--Ch'
m'embarrasse bien de vos pottes.

(Ils se battent. Edgar abat Oswald d'un coup de bton.)

OSWALD.--Esclave, tu m'as tu. Prends ma bourse, vilain: si tu veux
prosprer en ce monde, enterre mon corps, et remets la lettre que tu
trouveras sur moi  Edmond, comte de Glocester: cherche-le dans l'arme
anglaise.--O mort malencontreuse!

(Il meurt.)

EDGAR.--Oh! je te connais bien, officieux vilain, aussi dvou aux vices
de ta matresse que le pouvait dsirer sa mchancet.

GLOCESTER.--Quoi! est-il mort?

EDGAR.--Asseyez-vous, vieux pre, reposez-vous.--Cherchons dans ses
poches: ces lettres dont il parle peuvent m'tre trs-utiles.... Il est
mort: je suis seulement fch qu'il n'ait pas eu un autre bourreau que
moi.--Voyons.... Permets, cire complaisante, et vous, bonnes manires,
ne nous blmez pas: pour savoir le secret de nos ennemis, nous leur
ouvririons bien le coeur; ouvrir leurs papiers est plus lgitime.

(Il lit la lettre.)

Rappelez-vous nos serments mutuels; vous avez mille occasions de vous
en dfaire. Si la volont ne vous manque pas, le temps et le lieu vous
offriront des occasions dont vous saurez profiter. Il n'y a rien de fait
s'il revient vainqueur: alors je serai sa captive, et son lit sera
ma prison. Dlivrez-moi du dgot que j'y prouve[47], et, pour votre
salaire, prenez-y place. Votre pouse (voudrais-je dire) et affectionne
servante.

GONERILLE.

[Note 47: _From the loathed warmth_.]

Oh! combien insensible est l'espace qui spare les diverses volonts
d'une femme!--Un complot contre les jours de son vertueux poux, et mon
frre pris en change!... L, je vais te cacher dans le sable, message
impie de deux impudiques assassins.--Quand il en sera temps, ce fcheux
papier frappera les yeux du duc dont on machine la perte. Il est heureux
pour lui que je puisse lui apprendre  la fois et ta mort et l'affaire
dont tu tais charg.

(Edgar sort tranant dehors le corps d'Oswald.)

GLOCESTER.--Le roi est fou. Oh! combien est donc tenace mon odieuse
raison, puisque je rsiste et que j'ai le sentiment bien net de mes
normes chagrins! Il vaudrait bien mieux avoir perdu l'esprit: mes
penses alors seraient spares de mes peines; et les erreurs de
l'imagination tent aux douleurs la connaissance d'elles-mmes.

(Rentre Edgar.)

EDGAR.--Donnez-moi votre main: il me semble entendre au loin le bruit
des tambours.--Venez, vieux pre, je vais vous confier  un ami.


SCNE VII

Une tente dans le camp des Franais.--Lear est endormi sur un lit; prs
de lui sont un mdecin, le gentilhomme et plusieurs autres personnes.

_Entrent_ CORDLIA ET KENT.


CORDLIA.--O toi, bon Kent, comment ma vie et mes efforts pourront-ils
suffire  m'acquitter de tes bienfaits? Ma vie sera trop courte, et tous
mes moyens sont faibles pour y atteindre.

KENT.--Voir mes soins reconnus, madame, c'est en tre trop pay. Tous
mes rcits sont d'accord avec la simple vrit: je n'ai rien ajout,
rien retranch; je vous ai dit les choses comme elles sont.

CORDLIA.--Prenez de meilleurs vtements; ces habits me rappellent trop
des heures cruelles. Je t'en prie, quitte-les.

KENT.--Excusez-moi, ma chre dame: tre reconnu m'arrterait dans
les projets que j'ai forms.--Accordez-moi cette grce de ne me point
reconnatre jusqu' ce que le temps et moi nous le trouvions bon.

CORDLIA.--Qu'il en soit donc ainsi, mon bon seigneur. (_Au mdecin_.)
Comment va le roi?

LE MDECIN.--Madame, il dort toujours.

CORDLIA.--Dieux bienfaisants, rparez cette grande plaie que lui ont
faite les injures qu'il a souffertes; rtablissez les ides dranges et
discordantes de ce pre mtamorphos par ses enfants.

LE MDECIN.--Votre Majest permet-elle qu'on veille le roi? Il y a
longtemps qu'il repose.

CORDLIA.--Suivez ce que vous prescrit votre science, et faites ce que
vous croyez  propos de faire.--Est-il habill?

LE GENTILHOMME.--Oui, madame;  la faveur d'un sommeil profond, nous
l'avons chang de vtements.

LE MDECIN.--Ma bonne dame, soyez auprs de lui quand nous
l'veillerons: je ne doute pas qu'il ne soit calme.

CORDLIA.--Trs-bien!

LE MDECIN.--Veuillez bien vous approcher.--Plus fort la musique.

CORDLIA.--O mon cher pre! Gurison, suspends tes remdes  mes lvres,
et que ce baiser rpare le mal violent que mes deux soeurs ont fait
tomber sur ta tte vnrable!

KENT.--Bonne et chre princesse!

CORDLIA.--Quand vous n'auriez pas t leur pre, ces mches blanches
rclamaient leur piti. tait-ce l un visage qui dt tre expos 
la fureur des vents, supporter les profonds roulements du tonnerre
aux coups redoutables, et les traits perants et terribles des rapides
clairs qui se croisaient dans tous les sens? Te fallait-il affronter la
nuit, pauvre aventurier[48], couvert d'une si lgre armure?--Le chien
de mon ennemi, m'et-il mordue, aurait pass cette nuit-l auprs de mon
feu; et toi, mon pauvre pre, tu devais tre forc  chercher un abri
parmi les pourceaux, les misrables abandonns du ciel, sur la paille
brise et fangeuse!--Hlas! hlas! c'est un miracle que tout n'ait pas
fini  la fois, ta raison et ta vie.--Il s'veille; parlez-lui.

[Note 48: _Poor perdu_ (enfant perdu); on sait que l'on donnait ce
nom  des soldats plus aventureux ou plus exposs que les autres.]

LE MDECIN.--Parlez, madame, cela vaut mieux.

CORDLIA.--Comment se trouve mon royal seigneur? comment se porte Votre
Majest?

LEAR.--Vous me faites bien du tort de me tirer du tombeau.... Toi, tu
es une me bienheureuse; mais je suis attach sur une roue de feu, mes
larmes brlent comme du plomb fondu.

CORDLIA.--Me reconnaissez-vous, seigneur?

LEAR.--Vous tes un esprit, je le sais: quand tes-vous morte?

CORDLIA.--Toujours, toujours aussi gar.

LE MDECIN.--Il est  peine veill; laissons-le un instant tranquille.

LEAR.--O ai-je t? o suis-je?... Est-ce la belle lumire du jour?--Je
suis cruellement maltrait: je mourrais vraiment de piti de voir un
autre souffrir ainsi.--Je ne sais que dire.... Je ne jurerais pas que
ce soient l mes mains.--Voyons, je sens cette pingle me piquer.--Je
voudrais bien tre certain de mon tat.

CORDLIA.--Oh! regardez-moi, seigneur: tendez sur moi vos mains pour me
bnir.--Non, seigneur, il ne faut pas vous mettre  genoux.

LEAR.--Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi. Je suis un pauvre bon
radoteur de vieillard; j'ai plus de quatre-vingts ans, et, pour parler
sincrement, je crains de n'tre pas tout  fait dans mon bon
sens.... Il me semble que je devrais vous connatre, et connatre cet
homme.--Cependant je doute; car je ne sais pas du tout ce que c'est que
ce lieu-ci, et j'ai beau faire, je ne me rappelle pas ces vtements; je
ne sais pas non plus o j'ai log la nuit dernire.... Ne vous moquez
pas de moi; car, aussi vrai que je suis un homme, je crois que cette
dame est ma fille Cordlia.

CORDLIA.--C'est moi! c'est moi!

LEAR.--Vos larmes mouillent-elles? Oui, en vrit.--Je vous en prie, ne
pleurez pas. Si vous avez du poison pour moi, je le prendrai. Je sais
bien que vous ne m'aimez pas; car vos soeurs, autant que je me le
rappelle, m'ont fait du mal. Vous avez des raisons de ne pas m'aimer;
elles n'en avaient pas.

CORDLIA.--Pas une raison, pas une seule.

LEAR.--Suis-je en France?

KENT.--Vous tes dans votre royaume, seigneur.

LEAR.--Ne me trompez point.

LE MDECIN.--Consolez-vous, ma bonne dame; les accs de fureur, vous le
voyez, sont passs; cependant il y aurait encore du danger  le ramener
sur les temps dont il a perdu la mmoire. Engagez-le  rentrer; ne
l'agitons plus jusqu' ce que ses organes soient raffermis.

CORDLIA.--Plairait-il  Votre Altesse de marcher?

LEAR.--Il faut que vous me souteniez.--Je vous prie, maintenant oubliez
et pardonnez; je suis vieux, et ma raison est affaiblie.

(Sortent Lear, Cordlia, le mdecin et la suite.)

LE GENTILHOMME.--Est-il vrai, monsieur, que le duc de Cornouailles ait
t tu de cette manire?

KENT.--Trs-vrai, monsieur.

LE GENTILHOMME.--Et qui commande ses gens?

KENT.--On dit que c'est le fils btard de Glocester.

LE GENTILHOMME.--On assure qu'Edgar, le fils que le comte a chass, est
en Germanie avec le comte de Kent.

KENT.--Les ou-dire sont variables. Il est temps de regarder autour de
soi: les armes du royaume approchent  grands pas.

LE GENTILHOMME.--Il y a lieu de croire que l'affaire qui va se dcider
sera sanglante. Adieu, monsieur.

(Il sort.)

KENT.--Mon entreprise et mes travaux vont avoir leur fin, bonne ou
mauvaise selon l'issue de cette bataille.

(Il sort.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                            ACTE CINQUIME


SCNE I

Le camp des Anglais, prs de Douvres.

_Entrent, avec tambours et enseignes_, EDMOND, RGANE, DES OFFICIERS,
_des soldats et autres_.


EDMOND, _ un officier_.--Sachez si le duc persiste dans son dernier
projet, ou si quelque nouvelle ide l'a fait changer de plan. Il est
plein d'irrsolutions et sans cesse en contradictions avec lui-mme.
Allez, et nous rapportez sa rsolution dcisive.

RGANE.--Le mari de notre soeur a certainement tourn tout  fait.

EDMOND.--Il n'y a pas  en douter, madame.

RGANE.--Maintenant, mon doux seigneur, vous savez tout le bien que
je vous veux: dites-moi, mais franchement, mais bien en vrit,
n'aimez-vous point ma soeur?

EDMOND.--D'une affection respectueuse.

RGANE.--Mais n'avez-vous point trouv la route des lieux dfendus 
tout autre qu' mon frre[49]?

[Note 49: _My brother's way to the forefended place_.]

EDMOND.--Cette pense vous abuse.

RGANE.--J'ai peur que vous n'ayez t uni bien troitement avec elle,
et autant que cela puisse tre.

EDMOND.--Non, sur mon honneur, madame.

RGANE.--Je ne pourrai plus la souffrir.--Mon cher lord, point de
familiarits avec elle.

EDMOND.--Soyez tranquille.--Mais la voici avec le duc son poux.

(Entrent Albanie, Gonerille, soldats.)

GONERILLE, _ part_.--J'aimerais mieux perdre la bataille que de
supporter que ma soeur nous dsunt, lui et moi.

ALBANIE.--Ma trs-chre soeur, soyez la bien rencontre.--Monsieur, je
viens d'apprendre que le roi est all rejoindre sa fille avec plusieurs
personnes que la rigueur de notre gouvernement force d'appeler au
secours.--Je n'ai jamais encore t brave, lorsque je n'ai pu l'tre en
conscience. Cette guerre nous regarde parce que le roi de France envahit
nos tats, et non parce qu'il soutient le roi et les autres personnes
armes contre nous, je le crains, par de bien justes et de bien
puissants motifs.

EDMOND.--C'est parler noblement, seigneur.

RGANE.--Et  quoi bon ce raisonnement?

GONERILLE.--Runissons-nous contre l'ennemi: ce n'est pas le moment de
s'occuper de ces querelles domestiques et personnelles.

ALBANIE.--Allons arrter avec les plus anciens guerriers les mesures que
nous devons prendre.

EDMOND.--Je vais vous rejoindre dans l'instant  votre tente.

RGANE.--Ma soeur, vous venez avec nous?

GONERILLE.--Non.

RGANE.--Cela vaut mieux: je vous en prie, venez avec nous.

GONERILLE, _ part_.--Oh! oh! je devine l'nigme...--Je viens.

(Au moment o ils sont prts  sortir, entre Edgar dguis.)

EDGAR.--Si jamais Votre Seigneurie s'est entretenue avec un homme aussi
pauvre que moi, coutez seulement un mot.

ALBANIE.--Je vous rejoins.--Parle.

(Sortent Edmond, Rgane, Gonerille, les officiers, les soldats et la
suite.)

EDGAR.--Avant de livrer la bataille, ouvrez cette lettre. Si vous
remportez la victoire, faites appeler  son de trompe celui qui vous l'a
remise. Quelque misrable que je paraisse, je puis produire un champion
qui soutiendra ce qu'elle contient; si l'vnement tourne contre vous,
votre affaire est faite dans ce monde, et tout complot cesse.--Que la
fortune vous soit amie!

ALBANIE.--Attends que j'aie lu cette lettre.

EDGAR.--On me l'a dfendu. Quand il en sera temps, que le hraut
m'appelle, et je reparatrai.

ALBANIE.--Soit, adieu, je lirai ce papier.

(Edgar sort.)

(Rentre Edmond.)

EDMOND.--L'ennemi est en vue; prparez vos forces. Voici un aperu pris
avec soin du nombre et des moyens de nos ennemis: mais on vous demande
de vous hter.

ALBANIE.--Nous serons prts  temps.

(Il sort.)

EDMOND.--J'ai jur  ces deux soeurs que je les aimais: elles sont en
mfiance l'une avec l'autre, comme l'est de la vipre celui qu'elle a
mordu. Laquelle des deux prendrai-je? Toutes les deux? l'une des deux?
Ni l'une ni l'autre?--Tant qu'elles seront toutes les deux en vie, je
ne puis possder ni l'une ni l'autre.--Prendre la veuve, c'est rendre
furieuse sa soeur Gonerille; et le mari de celle-ci vivant, j'aurai
de la peine  me maintenir. Commenons toujours par nous servir de son
appui dans le combat; et, aprs, que celle qui a tant d'envie de se
dbarrasser de lui trouve les moyens de l'expdier promptement.--Quant 
ses projets de clmence pour Lear et Cordlia, la bataille finie.... et
eux entre nos mains, ils ne verront pas son pardon: mon rle  moi est
de me tenir sur la dfensive, et non de discuter.

(Il sort.)


SCNE II

Un espace entre les deux camps.

(Bruits de combat.--Lear et Cordlia et leurs troupes entrent et sortent
avec enseignes et tambours.)

_Entrent_ EDGAR ET GLOCESTER.


EDGAR.--Vieux pre, prenez ici l'hospitalit que vous offre l'ombrage
de cet arbre; priez le ciel que la bonne cause l'emporte. Si jamais je
reviens encore vers vous, je vous apporterai des nouvelles consolantes.

(Il sort.)

GLOCESTER.--La grce du ciel vous accompagne, ami!

(Bruits de combat, puis une retraite.)

(Rentre Edgar.)

EDGAR.--Fuis, vieillard; donne-moi ta main: fuyons, le roi Lear a
perdu la bataille; lui et sa fille sont prisonniers: donne-moi la main,
marchons.

GLOCESTER.--Non, pas plus loin, mon cher: un homme peut pourrir mme
ici.

EDGAR.--Quoi! encore de mauvaises penses! Il faut que les hommes
subissent en ce monde l'ordre du dpart comme celui de l'arrive. Il ne
s'agit que d'tre prt; venez.

GLOCESTER.--Vous avez raison.

(Ils sortent.)


SCNE III

Le camp anglais, prs de Douvres.

_Entrent_ EDMOND _triomphant, avec des enseignes et des tambours;_ LEAR
ET CORDLIA _prisonniers_, DES OFFICIERS, _des Soldats, etc_.


EDMOND, _ des officiers_.--Que quelques officiers se chargent de les
emmener: bonne garde jusqu'au moment o ceux  qui il appartient de
disposer de leur sort auront fait connatre leurs volonts.

CORDLIA.--Nous ne sommes pas les premiers qui, avec la meilleure
intention, ont eu le plus mauvais sort. Je suis abattue pour toi,
roi opprim: il me serait autrement bien ais de rendre  la fortune
infidle mpris pour mpris.--Ne verrons-nous point ces filles, ces
soeurs?

LEAR.--Non, non, non, non, viens: allons  la prison; seuls ensemble,
nous deux, nous y chanterons comme des oiseaux en cage. Quand tu me
demanderas ma bndiction, je me mettrai  genoux et je te demanderai
pardon: nous vivrons ainsi en priant, en chantant; nous conterons de
vieilles histoires, nous rirons des papillons dors, et aussi d'entendre
de pauvres diables s'entretenir des nouvelles de la cour; nous en
causerons avec eux; nous dirons celui qui gagne, celui qui perd; qui
entre, qui sort; nous expliquerons le secret des choses comme si nous
tions les espions des dieux; et, de dedans les murs d'une prison,
nous verrons passer les ligues et les partis des grands personnages qui
fluent et refluent au gr de la lune.

EDMOND.--Emmenez-les.

LEAR.--Sur de tels sacrifices, ma Cordlia, les dieux eux-mmes viennent
jeter l'encens. T'ai-je donc retrouve? Celui qui voudra nous sparer,
il faudra qu'il apporte une des torches du ciel, et nous chasse d'ici
par le feu comme des renards. Essuie tes yeux; la peste[50] les dvorera
tous, chair et peau, avant qu'ils nous fassent verser une larme; nous
les verrons auparavant mourir de faim: viens.

[Note 50: _The goujeers_, maladie honteuse suivant les uns, la peste
suivant d'autres.]

(Lear et Cordlia sortent, accompagns de gardes.)

EDMOND.--Ici, capitaine, un mot. Prends ce papier. (_Il lui donne un
papier_.) Suis-les  la prison. Je t'ai avanc d'un grade: si tu obis
aux instructions contenues l-dedans, tu t'ouvres le chemin  une
brillante fortune. Sache bien que les hommes sont ce que les fait la
circonstance: un coeur tendre ne va pas avec une pe; cette grande
mission ne souffre pas de discussion. Ou dis que tu le feras, ou cherche
d'autres moyens de fortune.

L'OFFICIER.--Je le ferai, seigneur.

EDMOND.--A l'oeuvre alors, et tiens-toi pour heureux du moment que tu
l'auras accomplie. Mais fais-y bien attention: c'est dans l'instant
mme, et il faut excuter la chose comme je l'ai crit.

L'OFFICIER.--Je ne peux pas traner une charrette, ni manger l'avoine;
si c'est l'ouvrage d'un homme, je le ferai.

(Il sort.)

Fanfares.--Entrent Albanie, Gonerille, Rgane, officiers, suite.

ALBANIE.--Seigneur, vous avez montr aujourd'hui votre courage, et
la fortune vous a bien servi. Vous tenez captifs ceux qui nous ont
combattus dans cette journe: nous vous requrons de nous les remettre,
pour disposer d'eux selon qu'en ordonneront  la fois notre sret et la
justice qui leur est due.

EDMOND.--Seigneur, j'ai cru  propos d'envoyer ce vieux et misrable roi
dans un endroit sr o je le fais garder. Son ge, et plus encore son
titre, ont un charme pour attirer vers lui le coeur des peuples, et pour
tourner les lances que nous avons leves pour notre service contre les
yeux de ceux qui les commandent. J'ai envoy la reine avec lui pour les
mmes raisons: ils seront prts  comparatre demain ou plus tard aux
lieux o vous tiendrez votre cour de justice. En ce moment nous sommes
couverts de sueur et de sang; l'ami a perdu son ami; et les guerres les
plus justes sont, dans la chaleur du moment, maudites par ceux qui en
ressentent les maux.... La dcision du sort de Cordlia et de son pre
demande un lieu plus convenable.

ALBANIE.--Avec votre permission, monsieur, je vous regarde ici comme un
soldat  mes ordres, et non pas comme un frre.

RGANE.--C'est prcisment le titre dont il nous plat de le gratifier:
il me semble qu'avant de vous avancer si loin vous auriez pu vous
informer de notre bon plaisir. Il a conduit nos troupes, il a t revtu
de mon autorit, il a reprsent ma personne, ce qui lui permet bien de
prtendre  l'galit et de s'appeler votre frre.

GONERILLE.--Ne vous chauffez pas tant. C'est par ses talents qu'il
s'est lev, beaucoup plus que par vos faveurs.

RGANE.--Investi par moi de mes droits, il va de pair avec les
meilleurs.

GONERILLE.--Ce serait tout au plus s'il devenait votre mari.

RGANE.--Badinage est souvent prophtie.

GONERILLE,--Hol! hol! l'oeil qui vous a fait voir cela voyait un peu
louche.

RGANE.--Madame, je ne me sens pas bien; autrement je vous dirais tout
ce que j'ai sur le coeur. (_A Edmond_.)--Gnral, prends mes soldats,
mes prisonniers, mon patrimoine; dispose d'eux, de moi-mme; la place
t'est rendue. Je prends ici le monde  tmoin que je te fais mon
seigneur et matre.

GONERILLE, _ Rgane_.--Prtendez-vous le possder?

ALBANIE.--Une telle dcision ne dpend pas de votre bon plaisir.

EDMOND.--Ni du tien, seigneur.

ALBANIE.--Certes si, vil mtis.

RGANE, _ Edmond_.--Fais battre le tambour, et prouve que mes droits
sont les tiens.

ALBANIE.--Attendez encore; coutez la raison.--Edmond, je t'accuse ici
de haute trahison, et dans l'accusation je comprends ce serpent dor
(_montrant Gonerille_).--Quant  vos prtentions, mon aimable soeur,
je m'y oppose dans l'intrt de ma femme: elle a sous-trait avec ce
seigneur, et moi, comme son mari, je mets opposition  vos bans: si vous
voulez vous marier, c'est  moi qu'il vous faut faire l'amour; madame
lui est promise.

GONERILLE.--C'est une comdie!

ALBANIE.--Tu es arm, Glocester; que la trompette sonne; et si personne
ne parat pour prouver contre toi tes trahisons odieuses, manifestes,
accumules, voil mon gage. (_Il jette son gant_.) Avant que j'aie mang
un morceau de pain, je prouverai dans ton coeur que tu es tout ce que je
viens de te proclamer.

RGANE.--Oh! je me sens mal, trs-mal.

GONERILLE, _ part_.--Si tu ne l'tais pas, je ne me fierais jamais plus
au poison.

EDMOND, _jetant son gant_.--Voil mon gant en change. Qui que ce soit
au monde qui me nomme tratre, il en a menti comme un vilain. Fais
appeler  son de trompe, et si quelqu'un ose s'approcher: contre lui,
contre toi, contre tout venant, je maintiendrai fermement ma loyaut et
mon honneur.

ALBANIE.--Hol! un hraut!

EDMOND.--Un hraut! hol! un hraut!

ALBANIE.--N'attends rien que de ta seule valeur, car tes soldats, levs
en mon nom, ont en mon nom reu leur cong.

RGANE.--La souffrance triomphe de moi.

ALBANIE.--Elle n'est pas bien; conduisez-la dans ma tente. (_Rgane
sort accompagne. Entre un hraut_.)--Approche, hraut: que la trompette
sonne, et lis ceci  haute voix.

UN OFFICIER.--Sonnez, trompette.

LE HRAUT _lit_.--S'il est dans l'arme quelque homme de rang et de
qualit convenable qui veuille soutenir contre Edmond, soi-disant
comte de Glocester, qu'il est plusieurs fois tratre, qu'il paraisse au
troisime son de la trompette: Edmond soutient hardiment le contraire.

EDMOND.--Sonnez.

(Premier ban de la trompe.)

LE HRAUT.--Encore.

(Deuxime ban.)

--Encore.

(Troisime ban.--Un moment aprs une autre trompette rpond du dehors.)

(Edgar entre arm, prcd d'un trompette.)

ALBANIE, _au hraut_.--Demande-lui quel est son dessein, et pourquoi il
parat  l'appel de la trompette.

LE HRAUT.--Qui tes-vous? votre nom, votre qualit, et pourquoi
rpondez-vous  cette sommation?

EDGAR.--Sachez que j'ai perdu mon nom, mordu d'un cancre et rong par
la dent aigu de la trahison: cependant je suis noble tout autant que
l'adversaire que je viens combattre.

ALBANIE.--Quel est cet adversaire?

EDGAR.--Quel est-il celui qui parle pour Edmond, comte de Glocester?

EDMOND.--Lui-mme! Qu'as-tu  lui dire?

EDGAR.--Tire ton pe, afin que si mon langage offense un noble coeur,
ton bras puisse te faire justice. Voici la mienne. C'est le privilge
de mon rang, de mon serment et de ma profession. Je proteste, malgr
ta force, ta jeunesse, ton rang, ta situation, en dpit de ton pe
victorieuse, de ta nouvelle fortune toute chaude encore, de ton courage
et de ton coeur, que tu n'es qu'un tratre, dloyal envers tes dieux,
ton frre, ton pre; que tu conspires contre les jours de ce haut et
puissant prince, et que tu es depuis le sommet de ta tte, dans tout
ton corps, et jusqu' la poussire qui est sous tes pieds, un tratre
souill comme un crapaud. Si tu dis non, cette pe, ce bras, et tout ce
que j'ai de courage, sont disposs  prouver dans ton coeur, auquel je
parle, que tu en as menti.

EDMOND.--En bonne prudence, je devrais te demander ton nom. Mais comme
tu te montres sous les apparences d'un franc et brave chevalier, que tes
discours ont quelque saveur de bonne ducation, je ddaigne et repousse
ces formalits de prcaution que, dans les rgles et par les lois de
la chevalerie, j'aurais le droit d'exiger. Je te rejette  la tte ces
trahisons, j'crase ton coeur sous ton odieux mensonge infernal; et
comme les injures ne font que passer  ct de ton corps sans le briser,
mon pe va leur ouvrir la route du lieu o elles disparatront pour
toujours.--Sonnez, trompettes.

(Ils se battent.--Edmond tombe.)

ALBANIE.--O pargnez-le, pargnez-le.

GONERILLE.--C'est une trahison.--Glocester, par la loi des armes, tu
n'tais pas oblig de rpondre  un adversaire inconnu: tu n'es pas
vaincu; tu es tromp, pris dans un pige.

ALBANIE.--Fermez la bouche, Madame, ou je vais la clore avec ce
papier.--Tenez, monsieur. (_Il donne le papier  Edmond_.)--Et toi, pire
que tous les noms qu'on pourrait te donner, lis tes propres crimes....
Ne le dchirez pas, madame: je vois que vous le connaissez.

GONERILLE.--Eh bien! dis: si je le reconnais, les lois sont  moi et non
pas  toi, qui me citera en justice?

ALBANIE.--Monstrueuse audace! Connais-tu ce papier?

GONERILLE.--Ne me demandez pas ce que je connais.

(Elle sort.)

ALBANIE, _ un officier_.--Suivez-la; elle est furieuse: veillez sur
elle.

EDMOND.--Tout ce que vous m'avez imput je l'ai fait, et plus, et
beaucoup plus encore.--Le temps mettra tout  dcouvert.--Tout cela est
pass.... et moi aussi!--Mais qui es-tu, toi, qui as eu le bonheur de
l'emporter sur moi? Si tu es noble, je te le pardonne.

EDGAR.--Faisons change de misricorde. Mon sang n'est pas moins noble
que le tien, Edmond; et s'il l'est davantage, tu n'en as que plus de
tort envers moi. Mon nom est Edgar; je suis le fils de ton pre. Les
dieux sont justes; ils font de nos vices chris la verge dont ils nous
chtient; le lieu de tnbres et de vices o il t'a engendr lui a cot
les yeux.

EDMOND.--Tu as raison, c'est vrai: la roue a achev son tour, et me
voici!

ALBANIE.--Il m'avait bien sembl que ton maintien annonait un sang
royal.--Il faut que je t'embrasse! Que le chagrin brise mon coeur si
j'ai jamais ha ni toi ni ton pre.

EDGAR.--Digne prince, je le sais bien.

ALBANIE.--O vous tes-vous cach? Comment avez-vous connu les malheurs
de votre pre?

EDGAR.--En le secourant, seigneur. coutez un court rcit; et quand
j'aurai fini, oh! si mon coeur pouvait alors se rompre!....--Pour
chapper  la sanglante proscription qui menaait ma tte de si prs (
douceur de la vie! qui nous fait prfrer de mourir  chaque instant des
angoisses de la mort, plutt que de mourir une fois!) j'ai imagin de me
dguiser sous les haillons d'un mendiant insens, et de me revtir
d'une apparence que les chiens eux-mmes mprisaient. C'est dans ce
travestissement que j'ai rencontr mon pre, les anneaux de ses yeux
tout saignants; il venait d'en perdre les prcieuses pierres. Je suis
devenu son guide, je l'ai soutenu, j'ai mendi pour lui, je l'ai sauv
du dsespoir. Jamais, oh! quelle faute! je ne me suis dcouvert  lui,
jusqu' cette dernire demi-heure, lorsque tout arm, et non pas sr du
succs, bien que plein d'espoir, je lui ai demand sa bndiction, et
depuis le commencement jusqu' la fin je lui ai racont mon plerinage.
Mais, bris entre deux passions contraires, l'excs de la joie et celui
de la douleur, son coeur, hlas! trop faible pour supporter ce combat,
s'est rompu avec un sourire.

EDMOND.--Votre rcit m'a touch, et peut-tre produira-t-il quelque
bien. Parlez encore; vous avez l'air d'avoir quelque chose de plus 
dire.

ALBANIE.--Oh! s'il y a quelque chose de plus dplorable encore,
gardez-le; je me sens dj mourir pour en avoir tant entendu.

EDGAR.--A celui qui craint l'affliction, ceci en aurait pu paratre le
terme; mais un autre trouvera encore de quoi l'augmenter et arriver 
son dernier degr.--Tandis que j'clatais en cris douloureux, survient
un homme qui, m'ayant vu jadis dans la plus mauvaise situation, fuyait
mon odieuse socit; mais, reconnaissant alors quel tait celui qui
avait tant souffert, il se jette  mon cou, me serre dans ses bras
vigoureux, et semblant de ses hurlements vouloir percer les cieux, il
se prcipite sur le corps de mon pre, et me fait sur lui et sur Lear le
plus dplorable rcit que l'oreille ait jamais entendu. A mesure qu'il
racontait, sa douleur devenait plus puissante, les fils de la vie
commenaient  se rompre....--La trompette a sonn pour la seconde fois:
je l'ai laiss vanoui.

ALBANIE.--Et qui tait cet homme?

EDGAR.--Kent, seigneur; Kent banni, et qui, dguis, avait suivi le roi
son ennemi, et lui avait rendu des services qui n'eussent pas convenu 
un esclave.

(Entre prcipitamment un gentilhomme un poignard sanglant  la main.)

LE GENTILHOMME.--Au secours! au secours! Oh! du secours!

EDGAR.--Quel genre de secours?

ALBANIE.--Homme, parle.

EDGAR.--Que veut dire ce poignard sanglant?

LE GENTILHOMME.--Il est chaud encore, il est fumant; il sort du
coeur....

ALBANIE.--De qui? parle.

LE GENTILHOMME.--De votre pouse, seigneur, de votre pouse; et sa soeur
a t empoisonne par elle: elle l'a avou.

EDMOND.--J'tais engag  l'une et  l'autre; et dans un mme instant
nous voil maris tous trois!

ALBANIE.--Qu'on apporte leurs corps, vivants ou morts.--Ce jugement du
ciel nous pouvante, mais ne nous touche d'aucune piti.

(Le gentilhomme sort.)

(Entre Kent.)

EDGAR.--Voil Kent qui vient, seigneur.

ALBANIE.--Oh! est-ce lui?--Les circonstances ne permettent pas ici les
formes que demanderait la politesse.

KENT.--Je suis venu souhaiter le bonsoir pour toujours  mon matre et 
mon roi. N'est-il point ici?

ALBANIE.--Quel soin important nous avions oubli!--Parle, Edmond: o est
le roi? o est Cordlia?--Vois-tu ce spectacle, Kent?

(On apporte les corps de Rgane et de Gonerille.)

KENT.--Hlas! et pourquoi?

EDMOND.--Eh bien! pourtant Edmond tait aim! L'une a empoisonn l'autre
par amour pour moi, et s'est poignarde aprs.

ALBANIE.--C'est la vrit.--Couvrez leurs visages.

EDMOND.--La respiration me manque, je me meurs.... Je veux faire un
peu de bien en dpit de ma propre nature.... Envoyez promptement....
htez-vous.... au chteau: mon ordre crit met en ce moment en danger la
vie de Lear et de Cordlia.... Ah! envoyez  temps.

ALBANIE.--Courez, courez; oh! courez.

EDGAR.--Vers qui, monseigneur? qui en est charg?--Envoie donc ton gage
de sursis.

EDMOND.--Tu as raison. Prends mon pe; remets-la au capitaine.

ALBANIE.--Hte-toi, sur ta vie!

(Edgar sort.)

EDMOND.--Il a t charg par ta femme et par moi d'trangler Cordlia
dans la prison, et d'accuser de sa mort son propre dsespoir.

ALBANIE.--Que les dieux la dfendent!--Emportez-le  quelque distance.

(On emporte Edmond.)

(Entrent Lear, tenant Cordlia morte dans ses bras, Edgar, l'officier et
d'autres.)

LEAR.--Hurlez, hurlez, hurlez, hurlez! Oh! vous tes des hommes de
pierre. Si j'avais vos voix et vos yeux, je m'en servirais  fendre la
vote du firmament. Oh! elle est partie pour jamais.--Je vois bien
si quelqu'un est vivant ou s'il est mort.--Elle est morte comme la
terre.--Prtez-moi un miroir: si son haleine en obscurcit ou en ternit
la surface, alors elle vivrait encore.

KENT.--Est-ce donc la fin du monde?

EDGAR.--Ou l'image de l'abomination de la dsolation?

ALBANIE.--Que tout tombe et s'arrte!

LEAR.--La plume remue: elle vit.--Oh! si elle vit, c'est un bonheur qui
rachte tous les chagrins que j'aie jamais sentis.

KENT, _se mettant  genoux_.--O mon bon matre!

LEAR.--Laisse-moi, je te prie.

EDGAR.--C'est le noble Kent, votre ami.

LEAR.--Maldiction sur vous tous, assassins, tratres que vous tes. Je
l'aurais pu sauver; maintenant elle est partie pour toujours.--Cordlia,
Cordlia, attends un moment.--Ah! que dis-tu?--Sa voix tait toujours
douce, pure et calme, chose excellente chez une femme.--J'ai tu
l'esclave qui l'tranglait.

LE GENTILHOMME.--Cela est vrai, milords, il l'a fait.

LEAR.--N'est-ce pas, ami?--J'ai vu le jour o, avec ma bonne pe
tranchante, je les aurais tous fait danser. Je suis vieux  prsent, et
toutes ces preuves m'achvent. (_A Kent_.)--Qui tes-vous? Mes yeux ne
sont pas des meilleurs: je vais vous le dire tout  l'heure.

KENT.--S'il est deux hommes que la fortune se vante d'avoir aims et
has, chacun de nous en voit un.

LEAR.--Ma vue est bien mauvaise.--N'tes-vous pas Kent?

KENT.--Lui-mme, Kent votre serviteur. O est votre serviteur Caus?

LEAR.--C'est un bon garon, je peux vous l'assurer: il sait frapper, et
preste encore. Il est mort et pourri.

KENT.--Non, mon bon matre: c'est moi-mme.

LEAR.--Je vais voir cela tout  l'heure.

KENT.--C'est moi qui, depuis le commencement de vos vicissitudes et de
vos pertes, ai suivi vos tristes pas.

LEAR.--Vous tes ici le bienvenu.

KENT.--Ni moi, ni personne: tout est ici triste, sombre et dans le
deuil. Vos filles anes ont prvenu leur arrt, et ont pri d'une mort
dsespre.

LEAR.--Oui, je le crois bien.

ALBANIE.--Il ne sait pas ce qu'il dit, et c'est en vain que nous nous
offrons  ses yeux.

EDGAR.--Oh! trs-inutilement.

(Entre un officier.)

L'OFFICIER.--Seigneur, Edmond est mort.

ALBANIE.--Ce n'est qu'une bagatelle ici.--Vous, seigneurs et nobles
amis, coutez nos intentions. Tout ce qui sera en notre pouvoir pour
rparer ce grand dsastre, nous le ferons. Pour nous, durant la vie
du vieux roi, nous lui remettons l'absolu pouvoir. (_A Edgar et 
Kent_.)--Nous vous rtablissons dans tous vos droits, en y ajoutant de
nouveaux honneurs que votre noble conduite a plus que mrits. Tous nos
amis recevront la rcompense de leurs vertus, et nos ennemis boiront
dans la coupe amre qui leur est due.--Oh! voyez! voyez!

LEAR.--Et ils ont trangl mon pauvre fou[51]! Non, non, non, plus
de vie. Quoi! un chien, un chat, un rat ont de la vie; et toi pas la
moindre haleine! Oh! tu ne reviendras plus, jamais, jamais, jamais,
jamais!--Dfaites ce bouton, je vous en prie.--Je vous remercie,
monsieur.--Voyez-vous cela?.... regardez-la.... regardez.... ses
lvres.... regardez.... regardez....

(Il meurt.)

[Note 51: _And my poor fool is hanged!_

On n'a jamais pu s'accorder en Angleterre sur le sens de ces paroles de
Lear: les uns ont voulu supposer qu'on avait aussi trangl le fou, ce
que rien n'indique dans la pice, et ce que rien ne permet de supposer;
d'autres ont cru que _my poor fool_, expression de tendresse quelquefois
employe, s'adresse ici  Cordlia; mais Lear ne s'en est pas servi une
seule fois envers elle, et les expressions de son amour pour elle ont,
en gnral, quelque chose de plus exalt: cependant il est vident que
c'est d'elle qu'il s'occupe. N'est-il pas vraisemblable que dans son
garement ses ides se confondent, et que la perte de son fou, qu'il a
aim, qu'il a plaint dans sa folie, vient se mler  celle de Cordlia
qu'il pleure? Du reste, cette explication est arbitraire comme
la plupart de celles qu'on peut vouloir essayer de donner sur les
obscurits de cette pice; c'est ce qui fait qu'on n'a pas cru devoir
multiplier les notes.]

EDGAR.--Il perd connaissance.... Seigneur, seigneur!

KENT.--Brise-toi, mon coeur; je t'en prie, brise-toi.

EDGAR.--Seigneur, ouvrez les yeux.

KENT.--Ne tourmentez pas son me; laissez-le s'en aller. C'est le har
que de vouloir l'tendre plus longtemps sur le chevalet de cette rude
vie.

EDGAR.--Oh! il est mort en effet.

KENT.--Ce qui m'tonne, c'est qu'il ait pu souffrir si longtemps: il
usurpait la vie.

ALBANIE.--Emportez ces corps: le malheur commun est l'objet qui rclame
nos soins. (_A Kent et  Edgar_.)--Vous, amis de mon coeur, commandez
tous deux dans ce royaume, et rendez des forces  l'tat ensanglant.

KENT.--J'ai bientt un voyage  faire, seigneur: mon matre m'appelle,
et je ne puis lui dire non.

ALBANIE.--Il faut subir le poids de ces temps d'affliction, dire ce que
nous sentons, et non tout ce qu'il y aurait  dire. Le plus vieux est
celui qui a le plus souffert. Nous qui sommes jeunes, nous ne verrons
jamais ni tant de maux, ni tant de jours.

(Ils sortent au son d'une musique funbre.)



FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.






End of the Project Gutenberg EBook of Le roi Lear, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI LEAR ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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