The Project Gutenberg EBook of Notes d'une mre, by Louise d'Alq

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Title: Notes d'une mre
       Cours d'ducation maternelle

Author: Louise d'Alq

Release Date: April 18, 2006 [EBook #18197]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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NOTES D'UNE MRE

COURS D'DUCATION MATERNELLE

PAR

MADAME Louise d'Alq

NOUVELLE DITION CORRIGE ET AUGMENTE

LA SEULE AUTORISE PAR L'AUTEUR

PARIS

BUREAUX DES _CAUSERIES FAMILIRES_

1883

       *       *       *       *       *

AVIS IMPORTANT

_Extrait de la Gazette des Tribunaux du 28 mars 1881_:

2e CHAMBRE DU TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE.--Prsidence de M.
Cazanave.--_Jugement du 24 juillet 1880_:

Attendu... le Tribunal dclare que la dame Louise d'Alq reprendra la
libre disposition de ses ouvrages, sans que F. Ebhardt, son ancien
diteur, avec lequel ses traits se trouvent rsilis, puisse en faire
usage ni en tirer profit, etc., etc.

1re CHAMBRE DE LA COUR D'APPEL DE PARIS.--Prsidence de M.
Larombire.--_Arrt du 22 mars 1881_:

Aprs avoir entendu les plaidoiries de Me Georges Lachaud pour Mme
Louise d'Alq, Me Beaupr pour M. Ebhardt; la Cour, considrant et
adoptant les motifs des premiers juges, etc., etc.; confirme le jugement
et _notamment en ce qui concerne l'interdiction faite  Ebhardt de
vendre aucun exemplaire des OEuvres de la dame Louise d'Alq, du jour du
prsent arrt._

CHAMBRE DES RFRS.--_Ordonnance du 30 juin 1881_:

Attendu que M. Rozez, de Bruxelles, a fait dposer pour tre vendus chez
un intermdiaire,  Paris, des milliers de volumes achets  Ebhardt
depuis l'arrt; attendu que Mme Louise d'Alq les a fait saisir, sur la
demande en rfr du sieur Rozez, prtendant qu'ils sont sa proprit,
M. le prsident Vannier, aprs avoir entendu Me Martin du Gard, avou de
Mme d'Alq, a rendu _ordonnance qu'il n'y avait pas lieu  lever la
saisie_, et que les parties devront se pourvoir au fond, etc.

De ces divers jugements, arrts et rfrs, il s'ensuit que Mme L. d'Alq
a seule le droit d'diter ses oeuvres, et peut poursuivre tout dtenteur
des ditions interdites ci-dessus. En consquence, elle fait paratre
une _nouvelle dition_ de ces oeuvres, _corrige_, _remanie_ et
_augmente_, que le public a tout intrt  se procurer en place des
anciens volumes.

Le public est donc prvenu, afin qu'on ne puisse l'induire en erreur,
que tout volume de Mme L. d'Alq, _non revtu_ de la _signature
autographe_ de l'auteur, fait partie des ditions _belges_,
_incompltes_ et _surannes_, dont la vente a t interdite par l'arrt
de la Cour d'appel du 22 mars, prononc en faveur de Mme L. d'Alq contre
son ancien diteur. Il est facile de vrifier le lieu de l'impression 
la fin des volumes.

Le public est en droit d'_exiger la signature autographe_ de l'auteur et
de refuser tout autre exemplaire qui lui serait prsent.

       *       *       *       *       *

Je vous ai amen ma fillette, me dit aprs un bout de conversation
gnrale, et comme d'autres visiteurs venaient de sortir, une charmante
et aimable jeune femme; voyez comme elle est grande, elle a dix ans et
demi!

--C'est une bien belle enfant, l'oeil veill, bien frache! Je suis sre
qu'elle est bonne aussi, studieuse, et ne fait jamais de peine  sa
maman! dis-je en attirant la petite pour l'embrasser.

Je n'avais pas beaucoup remarqu l'enfant lors de son entre dans le
salon, entoure que j'tais de nombreuses visites masculines et
fminines, et maintenant il me revenait tout  coup que nous avions
parl en gens du monde de choses et d'autres, et qu'il avait bien pu se
glisser des phrases peu faites pour l'oreille d'une enfant, et surtout
d'une enfant intelligente.

--Oh! oui, elle est assez bien; elle fait mes dlices par ses beaux
cheveux! je la peigne du matin au soir; voyez, me rpondit la mre en
faisant retourner sa fille et en soulevant  poigne une superbe
chevelure ondule avec soin qui recouvrait les paules de l'enfant.

Je dois ajouter que celle-ci parut se prter avec complaisance et non
sans vanit  l'exhibition.

--Cependant, d'un autre ct, elle me dsespre, reprit la jeune mre:
elle n'aime pas l'tude, elle ne pense qu' aller au thtre, aux
matines d'enfants; elle n'a pas de got pour la musique;... elle est
trs en retard, elle n'apprend pas..., on me dit que a lui passera!...

Et elle s'interrompit en me regardant, attendant videmment que, selon
l'usage, je rpondisse par les banalits ordinaires:--Certainement! a
lui passera, laissez-la donc s'amuser... Elle en saura toujours assez,
etc.

Et tout au contraire, je dis:

--a dpend de vous de le lui faire passer, ma chre amie; c'est  vous
de la diriger.

A cette rponse, si peu conforme  _l'esprit de socit_, je l'avoue, la
mre ne put retenir un mouvement, et l'enfant elle-mme me lana un
regard tonn. Je me mis  rire.

--Voyons, ma chre, vous vous tes fort rvolte la semaine dernire
contre un article dans mes _Causeries familires_ sur l'_esprit de
socit_, o j'ose mettre que dans le monde on dit rarement la vrit,
ou du moins toute la vrit, et mme qu'il n'est pas possible de la
dire. Je sais bien qu'en ne tombant pas dans votre sens je me mets tout
 fait en dehors des usages, et je deviens une personne qui ne connat
rien au savoir-vivre... C'est une ide qui me passe par la tte,
maintenant que je suis assez vieille pour me passer du monde et pour
voir les choses de haut, d'essayer d'user de l'influence de ma position
et de mes cheveux blancs pour moraliser un peu. Tant que j'ai t jeune,
j'ai fait comme les autres, j'ai toujours approuv, flatt; cela finit
par devenir coeurant!--Pauvre chre dame! combien je vous plains d'avoir
un mari pareil!--Ah! chre, vous tes en effet bien malheureuse d'avoir
une telle belle-mre!--Oui, c'est bien terrible pour vous, qui tes
jeune et jolie, de ne pouvoir prendre tous les plaisirs de votre
ge!--Et ce sont des serrements de mains compatissants, des exclamations
lamentables; on signale les torts de la partie adverse qui pourraient
passer inaperus, on excite ainsi encore davantage  la rbellion et 
la rvolte la personne qui nous fait ses plaintes, tandis qu'on se dit 
soi-mme:--Bah! son mari n'a pas tous les torts.--Allons donc, c'est
bien naturel que sa belle-mre agisse ainsi!--Est-elle goste! elle
voudrait tout pour elle! Et ainsi de suite... Et je me demande si l'on
ne devient pas complice ainsi des aggravations de malheur qui rsultent
de cette condescendance; si l'on n'en portera pas, au jugement dernier,
une sorte de responsabilit? Que de fois une observation raisonnable et
sincre pourrait ramener une tte lgre  de meilleurs sentiments,
tandis qu'au contraire elle s'affirme dans son erreur sous l'gide de
votre approbation!

Et comme ma jeune amie me regardait d'un air profondment dsappoint,
je continuai en riant:

--Allons! voil que vous vous dites: Je suis joliment mal tombe
aujourd'hui! elle a l'esprit de travers, ma vieille amie, elle est
grincheuse, on voit bien qu'elle vieillit!

--Mais non! Mais non! protesta la jeune femme.

--Et maintenant, voil que vous faites de l'_esprit de socit_!

--Ah! vous tes taquine! quand je vous dis que non! au contraire, votre
critique me plat; je veux absolument que vous me donniez des conseils
sincres sur l'ducation de ma fille... Je suis gte; vous avez raison;
ces banalits qu'on dbite nous gtent, nous droutent; c'est un service
que vous me rendrez... Vous savez que j'ai t prive d'une ducation
maternelle; mettez votre exprience  ma disposition, je vous en
supplie... J'adore ma fillette: je ne sais peut-tre pas m'y prendre,
donnez-moi vos conseils!

--Soit!... quand je vous ai dit tout  l'heure que je me proposais
maintenant de morigner le monde, ne me prenez pas exactement au mot.
D'abord, je n'ai pas envie de me faire prendre en grippe par l'humanit
entire, mais encore il y a parfois de la cruaut  dessiller les
yeux... En rsum, je ne m'arrogerai jamais le droit de critique svre;
mais  ceux qui font appel  mes conseils et  ma sincrit,  ceux
qu'il me semblera qu'il est un devoir pour moi d'clairer, eh bien, je
tenterai l'essai, au risque d'encourir leur courroux, et si je vois
qu'on se regimbe trop, je m'arrterai et je les abandonnerai  leur
sort, reprenant les phrases banales de l'esprit de socit.

--Non, je ne me fcherai pas, je ne vous en voudrai pas... J'insiste de
toutes mes forces pour que vous me disiez comment je dois faire pour
faire de ma fille une femme, une vraie femme... Vous avez votre
exprience personnelle...

--C'est--dire, je suis un peu, comme dit Chateaubriand dans son _Gnie
du Christianisme_, le grand nombre d'exemples que j'ai sous les yeux me
rendent habile sans exprience.

J'embrassai la charmante petite mre et je continuai ma morale.

--Apprendre  tre mre, apprendre  lever ses enfants, voil un cours
qu'il y aurait bien lieu d'ouvrir dans les nouveaux lyces de filles
entre le cours de cuisine et le cours de couture! Il semble mme que ces
trois cours pourraient suffire  l'ducation des femmes. Grce aux
oeuvres et au journal du docteur Brochard qui s'est dvou  ce thme,
les jeunes femmes maintenant ne peuvent plus ignorer les soins corporels
 donner  leurs bbs; c'est un trs grand rsultat, mais ce n'est pas
tout. Dans le corps de ce bb, il y a une me  former, un coeur 
guider, une intelligence  dvelopper. Comment s'y prendre? J'ai vu de
bonnes et tendres mres bien embarrasses; je ne parle pas des mauvaises
mres, mais de celles qui chrissent leurs enfants et s'en occupent
comme vous le faites de votre fillette.

Je connais intimement une femme dont les amies envient beaucoup
certaines russites dans la vie; l'accusant surtout d'avoir t
favorise d'une chance norme. Vous la connaissez aussi, c'est Mme X***.

--Est-elle heureuse! Voil une femme qui a de la chance, tout lui
russit! s'crie aussitt mon interlocutrice.

--Jamais vous ne diriez: qu'a-t-elle fait pour avoir cette chance? Ne
dpend-elle pas de ses mrites? Je choisis un type que je connais, que
vous connaissez, je le rpte, pour le dpeindre; mais ce type existe 
beaucoup d'exemplaires, et si vous ne connaissiez pas celle dont je
parle, vous en avez de pareilles dans votre entourage, et je pourrais
vous citer des centaines de noms clbres qui se trouvent dans le mme
cas. Les femmes qui russissent et les hommes qui atteignent les sommets
 l'aide de leurs capacits seules, ont bien des talents que les autres
n'ont pas. Mme X. que je prends pour modle connat  fond cinq langues
trangres; elle est musicienne consomme et peintre; aucun ouvrage
d'aiguille ne lui est inconnu; et les devoirs de la femme d'intrieur ne
l'effraient pas.

--Oui, je le sais, Mme X. est universelle, c'est une nature
exceptionnellement doue... elle avait un cerveau exprs pour apprendre!

--Vous tes dans l'erreur; Mme X. tait une enfant trs ordinaire, elle
a eu certainement plus de mal que votre Odette  apprendre... Elle n'a
appris ce qu'elle sait que parce qu'elle a pris la peine de l'apprendre.

--Encore a-t-il fallu qu'elle voult prendre cette peine... Odette ne
veut pas travailler!

--Mais elle non plus n'aurait pas voulu travailler... C'est sa mre qui
l'y a oblige.

--Oh! la svrit! la duret! jamais je ne pourrai rendre ma fille
malheureuse...

--Mon amie n'a pas rendu sa fille malheureuse et n'a jamais t une mre
svre!

--Je ne vous comprends pas alors.

La jeune mre paraissait vivement s'intresser  ma _leon_ dans cet art
d'tre mre; j'avais envie d'envoyer l'enfant dans la pice voisine,
mais je rflchis qu'elle en avait dj tant entendu qu'il n'y avait pas
danger  ce qu'elle connt la suite, car c'est une erreur de croire
qu'une enfant de dix ans ne comprend pas, quoiqu'elle comprenne souvent
mal.

--Ses parents se sont donn la peine de la dgourdir, repris-je. Sa mre
s'est dvoue  son ducation ds sa premire enfance; elle lui ouvrait
l'intelligence, non par des morales au-dessus de son ge, ni en lui
laissant couter les conversations des personnes plus ges, ni en
confiant ces soins intellectuels  une bonne, pas plus que les soins
physiques. Elle inventait pour son bb des petits contes, ayant
toujours une morale directe pour l'enfant. Il n'y tait pas question des
minerais que l'on trouve dans la terre, ni des constellations des
toiles, mais de petites filles obissantes, savantes, qui faisaient le
bonheur de leur maman, mises en opposition avec d'autres petites filles
mchantes, ignorantes, mprises de tout le monde, et n'arrivant  rien.
Et, selon les circonstances, la maman crait des aventures et des
pripties, o il n'tait pas question de prince Charmant venant
dlivrer sa belle ni des habits de peau d'ne. Raconte encore... et
qu'est-elle devenue aprs, la mchante petite fille? demandait l'enfant
avec de grands yeux terrifis, car elle saisissait bien la ressemblance
avec elle, mais la maman ne faisait pas semblant de le faire exprs;
c'tait une histoire qu'elle racontait avec indiffrence; alors elle lui
disait comment la petite fille tait devenue bonne, et combien sa maman
avait de bonts pour elle, et combien elle lui devait de la
reconnaissance. Et la petite fille grandissait avec l'ide de
s'instruire, de travailler pour devenir l'orgueil et la joie de ses
parents, de les soigner quand ils seraient vieux en change de ce qu'ils
faisaient pour elle, elle tant jeune.

Ds l'ge de quatre ans, sa mre lui apprit  lire sans qu'elle s'en
doutt; elle lui fit dsirer de savoir lire. Elle entendait tant parler
autour d'elle du bonheur de faire de la musique et d'tre instruit,
qu'elle ne rvait  cinq ans que de pouvoir mettre les doigts sur le
piano et avoir un professeur d'criture. Ces premires leons lui furent
promises comme une rcompense. Et cependant elle tait si enfant, qu'
la premire visite de ce professeur d'criture tant dsir, elle ne
voulut jamais consentir  le regarder, tenant la tte cache dans les
jupes de sa mre comme une petite sauvage; mais l'envie de tenir une
plume dans ses mains vainquit sa timidit. Quel bonheur de pouvoir
crire  ses petites amies,  son papa, quand elle serait  la campagne!
En trois semaines, elle sut crire; en quelques mois elle jouait des
petites ariettes sur le piano et faisait ses gammes de ses petits doigts
frles; mais c'tait sa mre qui lui inculquait chaque jour dans la tte
quelques lignes de cette thorie musicale si abstraite, s'arrtant 
tout moment pour ne pas la fatiguer; et, sans s'en apercevoir, l'enfant
apprenait. A cinq ans et demi, elle conjuguait ses verbes comme une
grande demoiselle; la gographie l'intressait fort; comme il lui
tardait de pouvoir entreprendre un grand voyage sur la carte! Et les
exploits de Clovis la ravissaient!

--C'tait un prodige! une enfant tiole!

--Mme X. une enfant tiole! vous n'y pensez pas! Elle a toujours eu la
plus belle sant du monde. Elle tait plus que potele, frache sans
tre rouge, gaie et rieuse comme pas une... C'est que sa mre la
soignait autant au physique qu'au moral. De bonnes panades faites par la
maman, et non par une bonne qui aurait pris le beurre, des petites
ctelettes grilles  point, et si elle ne voulait pas manger, une
histoire venait l'exciter, un baiser tait promis en rcompense. Aucune
influence trangre ne venait entraver la mre; l'enfant n'tait pas
fatigue par des veilles inutiles; elle n'tait point trane  des
thtres ou  des bals; elle n'avait non plus le crve-coeur de voir sa
mre sortir sans elle.

A huit heures du soir, elle s'endormait dans son petit berceau, ses
parents veillant dans la pice voisine, seuls ou avec quelques intimes:
elle se rveillait frache et dispos,  six heures du matin, et se
mettait au travail pour surprendre son papa, en sachant sitt sa leon.
N'tant point excite par les mauvaises passions, la vanit, la
jalousie, les fatigues mondaines, qui dveloppent une intelligence
maladive chez les enfants que l'on appelle petits prodiges, elle
apprenait peu  peu, sans soubresaut.

La mre n'excitait pas son esprit inutilement en applaudissant  ses
saillies, aussi aurait-elle paru un peu bta auprs de ces petites
poupes qui scrutent dj les grandes personnes d'un oeil investigateur,
et savent les tourner en ridicule avec un esprit bien au-dessus de leur
ge, mais qui sauront  peine crire, et n'auront aucune disposition
pour une tude srieuse.

L'enfant s'habituait  une existence rgulire, faite de travail et de
jeux, jeux bruyants, exercices de corps, la changeant du tout au tout de
ses tudes; et toujours, la mre  son ct, lui montrant le but 
atteindre, la ncessit d'tre instruite, autant pour pouvoir faire face
 un revirement de fortune que pour tenir sa place au foyer domestique.

Aprs sa premire communion, accomplie avec cette pit, cette foi,
cette candeur qui n'est pas hlas! le partage de bien des petites filles
sottes, ignorantes et mal leves, elle fut mise au courant des soins de
la maison. Sa mre se faisait remplacer par elle  la lingerie, dans
tous les comptes avec les domestiques. Toujours leve ds six heures du
matin, se couchant  neuf heures, la journe tait occupe dans ses
moindres minutes. Mais ces travaux taient rendus amusants; c'taient
des rcrations pour elle que de compter les bottes de foin  l'curie,
de distribuer l'avoine pour les chevaux, de donner le linge  la femme
de chambre, et de vrifier le livre de la cuisinire: car les parents de
Mme X. avaient de la fortune et un certain train de maison.

A quinze ans, elle avait termin ses tudes franaises et pouvait passer
ses examens. Elle tenait en partie double les livres de compte de son
pre, car une grande fortune exige une certaine comptabilit. Il faut se
rendre compte des oprations de l'agent de change, des paiements faits
par tels fermiers, des ventes  crdit, des coupes de bois, savoir ce
qu'on aura  toucher chez son banquier  telle poque, les versements 
faire sur les souscriptions aux emprunts d'tat et ne pas oublier
l'affaire en commandite avec celui-ci et celui-l. Il faut vrifier les
comptes, les notes d'impositions et les polices d'assurances.

Elle n'en apprciait pas moins une bonne partie de cache-cache ou de
quatre coins, et elle serait alle au bout du monde pour jouer au volant
avec une camarade. Quant au bal, au bal o il y aurait des jeunes gens,
elle ne comprenait pas encore le plaisir que l'on peut y trouver. Elle
dansait avec ses amies, cela lui suffisait.

Il est vrai que ses dernires annes s'taient coules  la campagne,
en dehors des sductions de la ville; comme elle atteignait l'ge de
seize ans, ses parents jugrent opportun de venir passer l'hiver 
Paris: ils comprenaient que l'imagination de la jeune fille commenait 
demander de nouveaux aliments, et, n'en trouvant pas, elle tombait dans
le mysticisme:  tort ou  raison, son pre ne dsirait pas qu'elle
entrt dans la vie religieuse.

Le monde et bientt fait raison de ces aspirations! Aux parties de
cache-cache succdrent les petites runions et les soires au Thtre
Franais et au Thtre Italien.

La mre de Mme X. n'tait point austre: nous ne demandons pas, ma chre
enfant, la mort du pcheur! elle tait trs fire de la beaut de sa
fille, qui tait  peu de chose prs celle que vous et moi avons eue, et
que toutes les jeunes filles ont  cet heureux ge; elle ne demandait
pas mieux que sa fille connt ces jouissances phmres, dont on
n'apprcie bien le vide que lorsqu'on les a prouves... elle jouissait
de ses succs de toute sa force.

Moi, qui ai suivi Mme X. pas  pas, pendant son stage dans le monde, je
puis vous dire qu'elle tait rpute pour aider admirablement sa mre 
recevoir. Ce qui faisait son grand charme, c'tait son absence de
coquetterie. Trs sensible aux hommages, aussi flatte qu'une autre de
plaire et d'tre aime, elle prfrait la qualit  la quantit, et
c'est peut-tre pour cela qu'elle tait si gnreuse de ses danseurs
envers ses amies; elle n'a jamais su qu'on pouvait prouver quelque
plaisir  craser une amie...

--Enfin, vous convenez qu'elle a eu le bonheur immense d'avoir une
jeunesse brillante, et de jouir des plaisirs du monde que procure une
grande fortune!

--Oui! Elle a eu ce bonheur, puisque bonheur il y a, mais elle le
gagnait, elle le mritait. Aprs tre reste quatre heures devant son
chevalet, de huit heures du matin  midi, aprs avoir pris ses leons
d'allemand, d'italien et d'accompagnement, avoir arrang elle-mme ses
chapeaux et ses toilettes, contrl les domestiques, elle allait au Bois
vers cinq heures avec sa mre, et deux ou trois soires par semaine
taient consacres au monde. Elle jouissait de tous ces plaisirs avec
dlices, mais comme on jouit du parfum d'un bouquet, momentanment.

--Mme X. est une femme du monde accomplie... une parfaite matresse de
maison...

--Sa mre lui a enseign autre chose encore, cependant, que vous ne
souponnez pas: c'est l'nergie et le contentement de peu...

--Le contentement de peu? comment, puisqu'elle avait tout ce qu'elle
pouvait dsirer?

--A-t-on jamais tout ce qu'on peut dsirer? Que vous tes enfant de dire
cela!

--Enfin, elle avait une voiture!

--Une voiture! Ignorez-vous que ceux qui ont une voiture voudraient en
avoir deux, trois, quatre? Un coup ne fait la plupart du temps que
rendre trs malheureuse une femme du monde, car elle ne rve ds lors
que le dorsay  huit ressorts.

--Je m'en contenterais bien, moi!

--Vous dites cela aujourd'hui parce que vous n'en avez pas... mais le
luxe est comme la gangrne, il ne sait pas s'arrter, et c'est l que le
proverbe est vrai plus que jamais: l'apptit vient en mangeant.

--Bref, ma fille ne connatra jamais le plaisir d'tre recherche dans
le monde et d'tre admire dans une loge de l'Opra!

--Pourquoi?

--Vous tes agaante, ma bonne amie, avec vos pourquoi? Vous le savez
bien! Il faut de la fortune et elle n'en aura pas!

--Duss-je vous irriter encore, je vais rpter: pourquoi la fortune
est-elle indispensable? et pourquoi d'ailleurs n'en aurait-elle pas?

La jeune femme me jeta un regard de courroux et de dcouragement.

--Ne vous fchez pas contre moi, continuai-je toujours en souriant, car
je ne pouvais m'empcher de m'amuser un peu de lui tenir ce langage si
nouveau pour elle. Mais si votre fille devenait une artiste, comme Mme
Massart, professeur de piano au Conservatoire, ou Mme Mirbel, la clbre
miniaturiste, pu encore un crivain comme Mme Guizot (je vous cite les
premiers noms qui me viennent en tte, mais combien de femmes se font
une position par leur talent: Mme Pape-Carpentier, Mme Deslignires et
tant d'autres), n'acquerrait-elle pas une rputation, sinon de la
fortune, qui la ferait rechercher, ou au moins amliorerait sa position?

La jeune femme me regardait comme si je lui eusse parl grec.

--Mais pour cela, se dcida-t-elle  dire, il faut du talent, du gnie!

--Eh! bien, votre fillette n'est-elle pas aussi intelligente que bien
d'autres?

--Certes! mais elle ne travaille pas!

--Faites-la travailler; stimulez-la; donnez-lui de l'ambition. Au lieu
de vous lamenter devant elle de votre manque de fortune, faites-lui
comprendre qu'elle peut en acqurir par son travail, et si elle n'arrive
pas  ce rsultat, au moins vous atteindrez un but bien dsirable, celui
qu'elle apprenne  se satisfaire de la destine qui lui est chue, si
elle n'a pas l'nergie de la changer!... Quand on est mre, il ne suffit
pas de dire: L'enfant est paresseux ou n'a pas de gnie! Il faut tcher
de vaincre ses dfauts et d'ouvrir la porte  ses qualits. C'est  cela
qu'une bonne mre comme vous excelle quand on lui montre le chemin, si
elle ne le voit pas.

Une visite arriva qui nous interrompit.

--Je voudrais bien reparler avec vous encore de tout cela, me dit la
jeune mre, en se levant; ce que vous me dites m'intresse vivement, je
vous assure; vous m'ouvrez de nouveaux aperus!

--Eh! bien, je suis  votre disposition! Mais je ne vous parlerai de la
sorte que lorsque vous viendrez chez moi me le demander. Je n'irai
jamais vous imposer ce qu'on appelle en anglais des _lectures_ et en
franais des _sermons_!

--Je reviendrai... et j'amnerai, si vous voulez, mon amie de pension,
la richissime Agla que vous connaissez; je crois qu'elle aura besoin
passablement de vos conseils, quoiqu'elle soit dans une position bien
diffrente.

--Bah! ce sera un vrai cours, alors!

--C'est vous qui l'avez dit!

La mre d'Odette et son amie Agla revinrent, ainsi qu'on le verra dans
quelques-uns des chapitres du livre. Mais les vnements de la vie les
empchrent aussi bien que moi de venir avec une assiduit rgulire.

Nanmoins, je pensai utile de poursuivre l'ide d'un Cours d'ducation
maternelle, et de runir, de classer sous cette rubrique, les nombreux
articles ayant trait  l'ducation des enfants que j'ai crit dans mes
journaux, dont les collections sont puises pour la plupart. Tour 
tour, j'emploierai la forme conversation, la forme personnelle, la forme
srieuse de la morale gnrale, car il faut pouvoir, dt l'attrait de la
lecture en souffrir, tre utile  tous, et non  quelque cas
particulier, comme peut l'tre une histoire suivie.

Quoique je n'aie pas divis ce livre, il pourrait l'tre en trois
parties, car j'ai suivi un classement progressif autant que possible. Je
commence par l'ducation du bb, pour le suivre dans son dveloppement
physique et intellectuel; aprs l'ducation, je m'occupe de
l'instruction  donner aux garonnets et fillettes, et je termine enfin
par l'ducation de l'adolescent, qui conduit  son entre dans le monde.




CHAPITRE I

LES ENFANTS D'AUJOURD'HUI. L'DUCATION.


Je ne suis pas encore, cependant, tout  fait une vieille femme, eh
bien, c'est trange, je me prends souvent  dire: c'tait mieux il y a
vingt ans!

Mais si je le dis, je crois que c'est aussi la vrit, et les affreux
rsultats de cette diffrence, ceux qui en sont cause, les subiront dans
une vingtaine d'annes; je veux parler de l'ducation des enfants.

Il faut une priode de quarante ans, environ, un demi-sicle, pour que
des changements bien radicaux se produisent dans les moeurs et les
allures, changements qui ne peuvent arriver qu'insensiblement. C'est
pourquoi on a entendu et entendra les grands parents de tout temps
rcriminer; c'est que toujours tout a chang, et  mesure que nous avons
avanc dans la civilisation, comme l'ancienne Rome, nous avons avanc
dans la connaissance de l'arbre du mal; ne s'appelle-t-il pas aussi
l'arbre de la science? Hlas! oui, la science, que l'on reoit
aujourd'hui en lieu d'ducation, sans parvenir  remplacer celle-ci.
S'il tait dvolu  l'homme d'tre parfait, il les possderait toutes
les deux; on en trouve des exemples, mais rares: la science touffe les
sentiments.

Je me demande aussi si le bien n'est pas plus tendu qu'on ne le croit.
Le mal fait tant de bruit, comme toutes les minorits, qu'on n'entend
que lui, parce que la majorit, le Bien, est calme. Je me pose cette
question devant les lettres si nombreuses que je reois, exprimant comme
une soif de morale.

Si je m'en rapportais aux rcriminations qui courent, je m'arrterais,
hsitante, me demandant si je ne hasarde pas trop, et si grand nombre de
mes lectrices ne jetteront pas loin d'elles ces feuilles o elles
trouvent une critique si svre de leur conduite. Mais il parat qu'il y
a encore assez de femmes vertueuses et sincres, grce au Ciel, pour
fournir  une oeuvre morale un contingent de lecteurs; et certes, sans
tapage, en catimini, que de volumes essentiellement moraux et devant
leur principal succs  ce mrite positif, se publient  un nombre
d'exemplaires que n'ont jamais atteint ces ouvrages  scandale dont on
crie si haut le succs!

Il est difficile de parler ducation sans s'attaquer, indirectement, il
est vrai, aux parents; ce sont des conseils qu'on leur offre, mais
parfois ces conseils peuvent les choquer comme un blme, s'ils se
sentent en faute, c'est--dire, ont l'ide invtre de ne pas changer
de manire d'agir.

La fureur, maintenant, est de gter les enfants, de les laisser
indpendants. a viendra tout seul, il a le temps! Jamais on ne m'a
rien dit, et je ne suis pas plus mal pour cela. Ah! voil, la grande
phrase! le grand dada. C'est l'orgueil, la personnalit qui domine!
Quelques parents ont le bon sens de dire: J'ai t mal lev, je ne
veux pas que mes enfants soient comme moi. Beaucoup d'autres pensent
qu'il suffit qu'on leur ressemble.

Cela me rappelle une Amricaine que je rencontrai  une table d'hte,
pendant la guerre de 1870,  Bruxelles; elle tait phtisique au dernier
degr, sa figure tait recouverte d'une paisse couche de blanc et de
rouge, afin de lui enlever l'aspect cadavrique naturel et que l'on
pouvait apercevoir sur son long cou dcharn. Elle mlangeait  tous ses
aliments du poivre rouge, du gingembre, du vinaigre et autres
assaisonnements piments  l'excs; elle ne se couchait jamais avant
deux heures du matin; elle engageait ses voisines  l'imiter, et comme
nous rpondions que ce rgime abmait la sant, elle nous rpondit:

--C'est une erreur; voyez, moi!

En mme temps, une forte quinte la secouait, ses yeux fivreux et
bistrs s'enfonaient, sa frle taille s'branlait. Il tait difficile
de se retenir de lui rpondre: Je serais bien fche de vous
ressembler!

Que de parents disent: Voyez, moi! J'ai toujours t mauvaise tte
comme mon fils; je n'ai jamais voulu rien apprendre!... Eh bien, je m'en
suis sorti tout de mme!

--Moi, je n'ai jamais aim le mnage; ma fille me ressemble! Il m'a t
impossible de tout temps de coudre un point, et de rester un jour sans
sortir...

--Elle est un peu moqueuse, c'est vrai, reprend une autre, c'est un
dfaut qu'elle tient de famille; nous avons trop d'esprit. Elle ne fait
pas grand mal!

Que dire? que rpondre? sinon s'incliner bien bas en parodiant la
chanson de Nadaud:

... Vous avez raison!

L'erreur greffe sur l'orgueil humain est indracinable, et voil
pourquoi le mal fait sans cesse des progrs.

Il est donc rsolu de laisser les enfants s'lever eux-mmes;  eux de
choisir la religion qu'ils veulent suivre, la carrire, les sentiments!

Aussi, dans toutes les classes, chez le millionnaire comme chez
l'ouvrier, l'enfance se gangrne; l'enfance n'existe plus; il n'y a que
de petits hommes, de petites femmes, sauf la raison que donne
l'exprience des annes.

Voyez le gamin de la rue, non pas le voyou seulement dont le dfaut
d'ducation pourrait servir d'excuse, mais l'enfant des commerants, ds
le plus bas ge: il est hardi et insolent; il ne connat pas le respect
qu'il doit aux gens gs et qui sont ses suprieurs! il est impossible
de lui en imposer, s'il lui plat de vous insulter. Il se sait soutenu
par ses parents. Que sera sa hardiesse  vingt ans?

Et la fillette qu'un quipage fringant va promener, sa morgue, son
impertinence n'ont pas de limites; elle parle argot et affecte les
allures de l'actrice... Sa mre, son pre mme, l'adorent ainsi! Les
parents sont beaucoup trop aveugles, mais c'est l'amour-propre et non
l'amour paternel qui leur met un bandeau sur les yeux. Cet enfant, qui
est  eux, fait  leur image, ne peut tre, ne doit tre qu'une
perfection!

Certes, il y a des exceptions, beaucoup d'exceptions; si, autour de moi,
je connais bon nombre d'enfants mal levs, je pourrais prendre modle
sur d'autres bien charmants; je n'aurais qu' jeter les yeux sur telle
ou telle famille que je connais, dans le commerce, dans la bourgeoisie,
o une mre sense, industrieuse et active a su lever ses filles  son
ct, les accoutumer au travail,  la docilit, leur faire conserver la
simplicit, la douceur, la modestie de la jeunesse, et leur a appris 
respecter la vieillesse,  couter ceux qui en savent plus qu'elles.

Oui! il y a encore des pres qui savent dresser leurs fils, quoiqu'il
puisse leur en coter  rester svres, sans cesser d'tre tendres; qui
lvent leurs enfants en vue du bonheur de ces enfants et non du leur;
et ces fils, enseigns  aimer le foyer domestique,  tre prudents dans
leurs amitis et dans leurs affaires, se laissent guider par une main
exprimente et arrivent aux meilleures positions.

Mais, pour obtenir ces rsultats, il faut se vaincre, se donner de la
peine, voir le devoir avant tout, et mettre souvent de ct le plaisir,
la lassitude... et surtout le faux amour-propre.




CHAPITRE II

NOTES D'UNE MRE SUR L'DUCATION DES ENFANTS.


L'ducation de l'enfant commence, on peut dire, ds sa naissance; il est
mme avr que, dans le lait de sa nourrice, l'enfant suce avec la force
et la sant, au physique, une certaine dose de qualits morales et
d'intelligence; cette pense devrait faire rflchir les mres avant de
confier leurs enfants  des mains mercenaires.

Je m'merveille toujours quand je vois des pres avoir plus de confiance
dans des nourrices dont ils ne connaissent les antcdents matriels ni
intellectuels que dans leurs propres femmes. Avouons que ce n'est pas
flatteur! Cela provient de ce qu'on est toujours port  admirer ce
qu'on ne connat pas!

Il n'y a qu'un cas o une femme est oblige de renoncer  nourrir son
enfant, c'est celui de maladie srieuse, avre. Mais il n'entre pas
dans mon plan de traiter ce sujet, pas plus que celui de l'hygine de
l'enfance; je laisse ce soin au docteur Brochard, connu de la plupart de
mes lectrices, et dont c'est la comptence; je me rserve  l'ducation
spciale et, sur les demandes de mes correspondantes, je voudrais leur
dire comment doit tre une petite fille de cinq ou six ans, bien
leve, puisque c'est ainsi que m'est pose la question.

Il est bien difficile d'indiquer une mthode pour bien lever les
enfants, car cela dpend du caractre de l'enfant, des caractres des
parents et des circonstances dans lesquelles on se trouve.

Il y a des parents qui semblent incapables de bien lever les enfants,
et cependant ils en font des perfections, tandis que d'autres, ayant
tudi le sujet sous tous ses aspects, et se croyant bien forts,
russissent fort mal, tellement le caractre humain dfie tous les
partis pris.

Une petite fille bien leve ne doit tre ni sauvage ni trop hardie, je
dirai presque trop aimable.

Je crois qu'une enfant un peu sauvage est prfrable, car cette
sauvagerie, cette timidit se dissiperont avec le temps, tandis que la
hardiesse s'accrotra et deviendra insupportable.

Ce qu'on appelle une enfant terrible, est, en gnral, une enfant gte,
que sa mre emmne partout avec elle, sans se contraindre ni la
contraindre,  la moindre gne. L'enfant entend tout, voit tout,
s'habitue  parler de tout; elle dit des choses drles que l'on
applaudit, ce qui l'encourage  parler encore davantage,  dire tout ce
qui lui passe par l'esprit, et elle s'habitue  ce qu'on admire tout ce
qu'elle dit. Si, parfois, on la fait taire, comme elle n'en pense pas
moins, elle devient hypocrite, dissimule, menteuse...

Ce qu'il faut obtenir, c'est que l'enfant reste nave, qu'elle ne pense
pas  ce qu'elle ne doit pas penser.

J'ai connu bien des enfants terribles, bien des enfants dsagrables, et
d'autres aussi bien levs, du moins qui en avaient l'apparence; car la
bonne ducation n'est pas toujours sincre.

Marie,  six ans, lit et crit et commence  conjuguer ses verbes; elle
commence aussi le piano, joue dj un grand morceau, et dchiffre
l'album de Bleuettes, de M. Schmoll; c'est une petite fille bien
portante, sans tre d'une sant exubrante; elle a bon apptit aux
heures voulues, car les rgles d'hygine sont exactement suivies: elle
se couche  huit heures du soir, sans exception, se lve  six heures du
matin, mme en hiver; les ablutions sont toujours faites  l'eau froide;
en t, la promenade a lieu  huit heures du matin, en mangeant la
tartine qui compose le premier djeuner; cette promenade consiste 
aller au bon air, en jouant au cerceau et au ballon dans les prs, o se
cueillent des pquerettes; puis, quand le soleil monte, on apprend sa
leon au grand air; on rentre  onze heures et du meilleur apptit on
djeune d'un beefteak ou d'une ctelette saignante. Le piano vient comme
recration aprs le djeuner; l'aprs-midi se passe,  l'abri de la
chaleur,  faire les devoirs et prendre les leons; le goter consiste
en un morceau de pain sec ou une tartine trs lgre de fromage blanc ou
de confitures, ou encore en _bons_ fruits, cerises, groseilles, etc.
Vers cinq heures, rcration jusqu'au dner. Aprs dner, promenade ou
jeux et coucher  huit heures.

En hiver, les leons se prennent le matin; la promenade a lieu aprs le
djeuner de midi; cette promenade se passe en jeux de corps; Marie a
surtout cette navet, cette fracheur d'impression qui fait le charme
de l'enfance et aussi de l'adolescence. Les parents, les professeurs,
les gens gs quels qu'ils soient, sont,  ses yeux, des tres
suprieurs avec lesquels elle ne discute pas; tout ce qu'ils font est
bien. Devant eux, elle n'ose bouger ni parler; elle coute, questionne
peu, et rpond quand on la questionne; elle se tient tranquille et
respectueuse. La toilette se rsume pour elle dans la propret; et
lorsqu'on lui demande si une autre petite fille est bien gentille, c'est
pour elle le synonyme de bonne. Sa pense srieuse est de satisfaire ses
parents, de les rendre heureux; ses projets sont d'arriver  tre trs
savante,  bien travailler; son grand dsir est de bien jouer, bien
s'amuser. Quant  faire de l'esprit,  critiquer, elle n'y songe pas.

Julie a tous les dehors de Marie, sauf qu'elle est ple et mince et a un
petit air rus et concentr; elle sait faire la dame, et bien se tenir,
mais ce n'est que par hypocrisie; a lui est impos. C'est une sournoise
qui attend que sa mre ou sa bonne ne soient pas l pour pincer sa soeur.

Fanny n'est pas leve du tout; pas de tenue, pas d'heures d'tude; elle
a six ans, elle ne sait pas lire; elle voudrait bien jouer du piano,
mais elle ne peut arriver  apprendre les principes. Elle est grande et
forte et parat dix ans. Elle est d'une sant exubrante; sa mre craint
de la fatiguer, et lui fait prendre un exercice qui ne fait que
l'enforcir au physique, et l'abrutir au moral. Elle ne peut supporter
aucune gne, aucune contrarit; elle sera toujours trs en retard dans
ses tudes; elle n'a aucun maintien; elle est fort belle enfant, et,
comme on le lui rpte  l'envi, elle sait fort bien montrer ses jambes,
et sauter trs haut devant les messieurs. C'est un garon en jupon.

Alix est une fute; avec ses grands yeux enfivrs, son petit corps
mignon, la petite gte est un vrai dmon d'esprit, elle saisit tout et
apprend tout, caresse tout le monde et passe de main en main comme un
petit chien ou un bibelot curieux; il est impossible d'avoir une
conversation srieuse en sa prsence, sans qu'elle vienne vous
interrompre; il faut toujours s'occuper d'elle et l'admirer. Elle
cherche, cherche, et vous lance au visage une observation, souvent plus
impertinente et dsagrable que spirituelle.

--Madame, pourquoi tu portes un chignon noir quand hier tu avais des
cheveux blancs?

La mre gronde.

--Veux-tu bien te taire!

Mais quand la dame est partie et que le mari rentre, elle lui raconte en
riant comme la petite est observatrice, et elle embrasse l'enfant, en
lui disant:--Tu as bien fait, va, ma chrie, de lui dire cela! Elle a
t bien attrape!

L'oncle, le parrain, le vieux cousin, tous gtent l'enfant  l'envi,
l'excitant  dire des mots drles, et le soir, lorsqu'il y a du monde,
on a toute la peine du monde  obtenir qu'elle aille se coucher  dix ou
onze heures du soir; il faut l'emporter moiti en pleurs, moiti
endormie; on la lve  huit heures le lendemain, ple, fatigue; le
djeuner succulent la tente peu; on ne sait que lui offrir pour veiller
son apptit; c'est une petite femme en herbe, dj nerveuse,
capricieuse, coquette, mais que la fivre dvore avant l'ge.

Il serait bien difficile de dire ce que deviendront ces petits
caractres, quand ils se dvelopperont; mais quand on fait parler un
enfant, qu'on l'observe, qu'on l'tudie avec l'intention d'en dduire
son caractre futur, on trouve si rarement la fleur d'innocence et le
caractre sincre et bien intentionn, qui sont les bases d'une
existence vertueuse et bonne, qu'on n'est plus tonn de toutes les
vilenies qu'on rencontre dans le monde. En tudiant l'enfance, on peut
prdire ce que sera l'avenir.

Il n'y a rien de plus dlicieux au monde et qui ne vous ouvre l'me 
plus de dlices qu'une enfant telle qu'elle doit tre.




CHAPITRE III

LES BESOINS ET LES PLAISIRS DE L'ENFANCE.


La plupart des parents de la gnration actuelle ne comprennent pas les
besoins de l'enfance.

Ils rptent  satit que leur pre et leur mre ne se souviennent pas
d'avoir t jeunes, et eux-mmes ne se souviennent pas d'avoir t
enfants, ne se rappellent pas les soins que l'on a pris d'eux; on ne
peut nier que l'ducation des enfants a subi des modifications
importantes, quelques-unes au grand avantage de ceux qui en sont
l'objet, d'autres provenant de l'gosme le mieux entendu. Le
dmaillottage, pratiqu d'ailleurs de longue date par les mres
intelligentes, se propage heureusement, et les prjugs nuisibles se
dtruisent; mais du dsir de fortifier l'enfant en lui faisant une
ducation physique un peu forte, on tombe dans l'gosme en dlaissant
de s'en occuper.

Rien n'est meilleur pour un enfant qu'une forte ducation au physique
comme au moral, mais elle n'imprime nullement qu'on le dlaisse pour
cela  lui-mme, pas plus au moral qu'au physique.

Le dveloppement physique ne consiste pas  devenir agile comme un petit
singe,  monter dans un omnibus et  en descendre pendant qu'il marche,
avec des jambes grles, de mme que je ne regarde pas comme un
dveloppement moral bien utile celui de donner des reparties
malicieuses, de se moquer plus ou moins spirituellement de choses
respectables.

Il est vident qu'aujourd'hui on ne comprend pas les besoins de
l'enfance, pas plus que ses plaisirs. Pour qu'un livre pour enfants ait
du succs, on exige d'abord que les parents le puissent lire avec
plaisir; or, il est absolument impossible que ce qui a de l'attrait pour
un esprit de trente ans, en ait pour une intelligence vieille de six
annes, et non seulement de l'attrait, mais de l'utilit.

On se figure moraliser par une histoire romanesque, o tous les
personnages sont revtus de la plus haute vertu  peu d'exceptions, et
lesquelles absolument abhorres; il en rsulte que les enfants sont
appels  faire des comparaisons trs fcheuses  l'gard de leurs
parents.

Ils s'aperoivent des dfauts de ceux-ci, se regardent trs malheureux
pour ce motif, et de l la leon est compltement perdue. Dans les
contes de Mmes Guizot, de Bouilly, de Berquin, etc., on s'y occupait
bien davantage des enfants que des parents; les premiers seuls taient
en scne avec leurs dfauts  corriger, leurs qualits  acqurir,
dfauts et qualits d'enfants. C'tait l'histoire de la _petite fille
presse_, de la _petite gourmande_, de la _dsobissante_, etc. Les
enfants trouvaient  chaque ligne des morales contre leurs dfauts; 
force de vouloir raffiner et perfectionner, on tombe dans l'excs
contraire.

A l'gard des plaisirs, les enfants ambitionnent d'imiter les grands, il
faut leur laisser ce plaisir, tout en le comprimant dans ce qui pourrait
tre nuisible. L'enfant qui ne dsire pas tre grand et vieillir, n'est
plus un enfant, car pour connatre le prix du jeune ge, il faut tre
dj dsabus, dsillusionn de la vie. Maintenant bien des enfants, des
fillettes surtout, apprcient parfaitement la valeur d'tre jeunes, et
ne souhaitent en aucune faon quitter leur fourreau court pour la robe 
panier ou la trane de la soeur ane. C'est vers douze ans que cette
science prcoce commence, eh bien! les plus jeunes, qui heureusement ne
la possdent pas encore, conservent ce dsir d'imiter papa et maman.
Pour les satisfaire, maman consent  leur mettre de la poudre de riz, 
flatter leur amour-propre, par des vtements aussi riches que les siens,
et en leur passant des caprices comme les siens aussi; imitations fort
nuisibles.

Quant  celles qui ne le sont pas, on les supprime parce qu'on ne les
comprend pas; exemple: il existe aux Champs-Elyses des petites voitures
tranes par des chvres qui font le bonheur des bbs; il y avait jadis
un petit omnibus, une petite calche, et c'tait un grand bonheur pour
les enfants d'avoir  leur taille ce que leurs parents ont. J'ai connu
une toute mignonne petite fille, encore  l'ge o l'on porte la petite
douillette bleue et la petite capote  bavolet;  peine si elle
commenait  marcher, et le secret dsir de ce petit tre tait de
monter dans le petit omnibus; elle allait dans de grandes calches avec
ses parents, mais on la tenait sur les genoux; dans les grands omnibus,
si elle y avait t, cela aurait t dans les bras de sa bonne; mais
quel plaisir de monter dans le petit omnibus aux chvres! On acquiesce
avec plaisir  sa demande; elle va donc enfin jouir de la douce
sensation de passer sur ces marches, d'entrer par cette petite porte, de
marcher entre les deux rangs jusqu'au fond; quelle volupt!

--Prs de la porte, n'est-ce pas fillette? lui dit son pre.

--Non, au fond! balbutie l'enfant qui parle  peine.

Alors, il enlve le bb dans ses bras, et le passe en riant  travers
la fentre de l'omnibus. Oh! dsespoir concentr de la pauvrette, qui
retient ses larmes pour ne pas faire voir  son pre qu'il lui a gt
son plaisir; entrer par la fentre, quelle honte! entrer comme une
poupe, au lieu de faire la grande demoiselle! Eh! bien, aujourd'hui, on
a voulu raffiner ce plaisir charmant des enfants, on a remplac
l'omnibus et la calche par une corbeille, o l'on assied en rond les
voyageurs; cette corbeille est orne de fleurs, et l'aspect des bbs
dans une corbeille de fleurs est ravissant de posie, mais je doute fort
que les bbs y trouvent autant de plaisir!

Les parents commencent par se satisfaire  eux-mmes. Ils emmneront
leurs enfants au thtre avec eux, mais ne les accompagneront pas 
Robert Houdin. Ils les rendront agiles, afin de n'avoir pas  s'occuper
d'eux, mais non dans le but de les rendre forts et courageux. Ils leur
donneront de la science et non du coeur; puis ils se plaindront, quand
ils seront vieux, de les trouver, gostes, durs ingrats.

La plupart du temps, ce sont les domestiques qui sont chargs de la
premire ducation; quel triste exemple dans ces affaires juges par les
tribunaux! Cette bonne qui martyrisait les enfants que sa matresse lui
laissait du matin au soir, pendant qu'elle-mme allait  son travail!
Mais gagnait-elle seulement de quoi payer sa bonne? C'est qu'elle
prfrait ses travaux qui lui apportaient de la distraction  s'occuper
de sa maison et de ses enfants; ce qui et t plus triste, plus terre 
terre.

Il est vraiment triste qu'une femme ayant des enfants soit oblige
d'aller travailler au dehors; il semble que si son mari n'est pas assez
fort pour subvenir aux besoins de sa famille, elle pourrait trouver un
travail  faire chez elle. Mais on n'aime pas  se gner, mme pour ses
enfants.

Telle autre mre dont la lamentable histoire s'est droule aussi devant
les tribunaux, ayant une conduite fautive, faisait lever sa fille loin
d'elle, pour qu'elle n'et pas son mauvais exemple. Pourquoi ne se
rangeait-elle plutt?

Les jeunes femmes ont facilement confiance. Dernirement je fus tmoin
de la scne suivante:

C'tait une jeune gouvernante; elle avait de doux yeux bleus, des
cheveux blonds soyeux, son petit chapeau noir ferm la coiffait
gentiment, un voile loup tombait un peu plus bas que sa bouche, tir
soigneusement sur son visage; elle retenait gracieusement d'une main sa
mantille, dans l'autre elle avait pris la main d'un bb ravissant, g
de quatre ans environ, pendant que l'an, qui n'avait certainement pas
six ans, donnait la main  son petit frre; elle se disposait 
traverser ainsi en courant le large boulevard Haussmann, au carrefour de
l'glise Saint-Augustin, sillonn en cet endroit par des tramways venant
de tous cts, de nombreuses lignes d'omnibus, des charrettes, des
voitures en multitude. D'ailleurs, la raret des voitures ne fait
quelquefois qu'augmenter le danger, car elle endort les prcautions. Une
voiture arrive rapidement par un tournant ou sort d'une porte, on court,
on s'affole et le malheur est arriv. Un homme d'un certain ge, sur le
refuge en face, examinait  travers son binocle la jeune fille, qui,
parfaitement consciencieuse de cet examen, rougissait, se troublait et
se proccupait beaucoup plus du monsieur et d'elle-mme que des enfants.
La mre qui lui confie ses deux bbs, sait qu'elle est incapable de
leur faire du mal; elle est bonne, pure, une vraie perle; mais si,
pendant qu'ils vont traverser, une voiture survient trop vite, qu'un
passant se jette brutalement dans le petit groupe, les mains des deux
enfants se sparent, et le bb perdu est renvers sous la voiture; ah!
certes, la pauvre gouvernante est dsespre, elle souffre sincrement,
elle s'vanouit, car elle se demande comment elle affrontera la vue de
sa matresse! mais le malheur n'en est pas moins arriv.

Journellement on voit les mmes imprudences se renouveler; les bonnes,
les gouvernantes, et, faut-il l'ajouter, les mres parfois, ne
comprennent pas ce que c'est qu'un enfant. On veut qu'il ait de la
raison.

La plupart du temps, aujourd'hui, on ne donne plus la main aux enfants;
vous voyez des petites filles de cinq et six ans courir dans les rues de
Paris, devant et derrire leurs mres, leur petit parapluie  la main,
s'il pleut.

--Il est bon que les enfants apprennent de bonne heure  se suffire 
eux-mmes, dit-on.

Oui! mais il faut le leur apprendre, et on ne fait rien pour cela. Il
faut se donner la peine de les gronder en temps opportun et pour des
faits qui les concernent bien eux-mmes et ne servent pas seulement 
nos aises.

lever les enfants est certainement une tche difficile sous bien des
rapports; et pour former un caractre, que de peine doit-on prendre! Je
me dis cela souvent, en regardant jouer des petites filles avec leurs
compagnes. Quelle diffrence dans les caractres, et comme on peut tirer
de petits faits de grandes dductions!

Voici Juliette et Gabrielle qui sautent et gambadent; mais,  terreur!
elles glissent sur l'asphalte et s'talent, s'entranant l'une l'autre,
car Juliette s'est cramponne  Gabrielle; celle-ci est tombe sur les
genoux et a d se faire du mal, cependant elle se relve prcipitamment,
regarde autour d'elle pour voir si on l'a vue.

La mre, qui tait devant, se retourne et la voit dj debout:

--Tu es tombe! s'crie-t-elle alarme.

--Oh!  peine ai-je touch la terre, s'crie l'enfant en riant, quoique
des larmes de douleur brillent dans ses yeux.

--Tu t'es fais mal, dis-moi o.

--Mais non, mre, je t'assure! Ne dis donc rien!... tout le monde nous
regarde. Allons-nous-en vite!

Et elle s'chappe en courant dans une alle latrale; arrive derrire
un gros arbre, auprs d'une fontaine, elle soulve le bord de son
pantalon et dcouvre une bosse rouge, sur laquelle elle applique de
l'eau frache, en se cachant.

Il est vident que le caractre de Gabrielle est nergique, fier et bon;
il n'est ni goste, ni mou.

Qu'a fait Juliette pendant ce temps? Elle s'est laisse aller assise, et
comme elle n'a que six ans, de mme que sa compagne elle n'est pas
tombe de bien haut et ne s'est pas fait grand mal. Cependant elle
pousse des cris perants et reste  terre.

Tout le monde s'empresse autour d'elle. Sa mre la prend par un bras et
la relve rondement.

--Allons, maladroite, sotte! relve-toi!

--Mais elle s'est peut-tre blesse grivement, ma chre, fait observer
la maman de Gabrielle, qui juge par sa fille: o t'es tu fait mal, mon
enfant?

Et comme la petite continue  hurler sans rpondre:

--Voyons, o? rpte la dame alarme;  la hanche?

--Je ne sais pas! hi! hi!

--Vous ne la connaissez pas, ma chre, elle pleure pour un rien, ne
faites donc pas attention... Allons, viens; tu vois, on fait cercle
autour de nous! dit la mre.

Et elle cherche  l'entraner.

--Hi! hi!

--Tu ne peux donc pas marcher?

--Je ne sais pas! hi! hi!

--Essaie.

Juliette avance un pied, puis l'autre, et parat tout tonne de pouvoir
marcher; mais elle se suspend au bras de sa mre et ne veut plus courir
avec sa compagne, qui lui demande avec intrt o elle a mal.

On rencontre  la porte de la maison le papa de Juliette, qui arrivait.

--Papa! papa! hi! hi!

--Qu'est-ce qu'il y a, ma chrie?

--Je suis tombe!

--Tu es tombe!... oh!... tu t'es fait mal?

--Oh! oui! hi! hi!

--Tu ne la tiens donc pas par la main! dit le pre  sa femme d'un ton
de reproche; tu ne surveilles pas assez cette enfant, il lui arrivera
malheur!

Il prend la petite dans ses bras et la monte l'escalier.

Il l'assied sur le canap.

--O t'es-tu fait mal, dis-le  papa, ma chrie? Nous allons y mettre
des compresses; o, o?

--a ne me fait plus bien mal, dit l'enfant, qui ne se soucie pas de
compresses; mais... j'ai un peu mal l, et elle montre son estomac.

--Prpare-lui le quart d'un verre d'eau de fleurs d'oranger avec
beaucoup de sucre, Thrse, a la remettra.

Un clair de joie brilla dans les yeux de Juliette; elle se coucha sur
la poitrine de son pre et se fit cliner.

--Gabrielle aussi est tombe, fit observer Mme Thrse, en mettant du
sucre dans un verre.

--Oh! madame! s'cria Gabrielle d'un air fch; il n'y avait pas besoin
de le dire! Je ne suis presque pas tombe, vous n'avez mme pas eu le
temps de me voir  terre!

--Vous tes-vous fait du mal?

--Jamais je ne me fais du mal, moi! je tombe, me relve; a ne vaut pas
la peine qu'on y fasse attention.

--Oui! elle est robuste comme un petit cheval, cette petite Gabrielle!
remarqua le pre de Juliette.

Cependant Gabrielle tait mignonne et ple auprs de sa fille, si forte
et si rouge.

--Qu'est-ce que je vois donc l, cependant? fit la mre de Gabrielle, en
soulevant du bout de son ombrelle le bord de la jupe courte de sa fille,
laquelle, assise sur une chaise haute, laissait un peu voir ses jambes
nues au-dessus des chaussettes. Une large tache violace apparaissait
au-dessous du genou.

--Oh! ce n'est rien! un petit bleu, dit-elle en ramenant sa jupe bien
vite.

--Comment donc! un petit bleu! Mais vous auriez pu vous faire beaucoup
de mal! dit le pre; _vous auriez pu_ vous casser la jambe! _vous auriez
pu_ vous luxer le genou... Prenez garde! je vous engage  veiller 
cela, il _pourrait bien_ se former un phlegmon... c'est excessivement
grave... Quand j'tais au collge, j'ai eu un de mes camarades qui a
fait une chute de ce genre, et il a fallu lui faire l'amputation... il
en est mort!

La mre de Gabrielle tait devenue triste et ple en entendant ces
fcheux pronostics.

--Gabrielle, je veux que tu te soignes!

--Mre! j'y ai dj mis de l'eau frache...je veux bien en mettre
encore, mais je t'assure que je ne sens plus rien et il ne vaut pas la
peine de tant s'occuper de moi!

--Je ne sais pas pourquoi tu ne veux jamais qu'on s'occupe de toi quand
tu tombes!

--Je suis en colre contre moi! c'est si bte! si maladroit!... Montre
donc tes bleus, Juliette?

--Non! rpondit la petite gte en se pressant contre son pre; c'est
bien laid ton bleu! je ne voudrais pas l'avoir!

--Voulez-vous un peu d'eau de fleurs d'oranger, Gabrielle?

--Oh! merci, madame... je vais boire de l'eau pure et tremper mon
mouchoir dans le restant du verre pour faire une compresse... C'est-y
bte de se jeter par terre comme a! Imbciles de jambes, va!--et elle
tapait sur ses mollets--je vous apprendrai  ne pas mieux vous tenir!...
encore, c'tait un chemin tout uni!

--Comme ce doit tre froid! dit Juliette en regardant la compresse que
sa petite amie s'appliquait, et tout en sirotant le sucre dans l'eau de
fleurs d'oranger.

De tels caractres sont difficiles  mtamorphoser par l'ducation; on
peut cependant y arriver. Livres  elles-mmes, Juliette et Gabrielle
deviendront, il est facile de le deviner, la premire une
petite-matresse goste et toujours geignante, l'autre une fille
dvoue, nergique, ne s'occupant jamais d elle.




CHAPITRE IV

LES BONNES.


Que d'abus, que de victimes les illusions, la lgret, l'ignorance,
peuvent occasionner, mais non excuser! Malheureusement tout concourt
souvent  entretenir et  confirmer ces illusions et ces ignorances.

Une voix s'lve-t-elle de temps  autre pour combattre les erreurs,
elle est touffe ou oublie bientt.

Le docteur Brochard a dit et rpt combien les nourrices et les bonnes
maltraitaient ou pervertissaient les pauvres petits enfants qui leur
taient confis; pour moi, je voudrais pouvoir inculquer cette mfiance
dans le coeur de toutes les mres; au risque de me rpter encore, je
veux faire une nouvelle campagne  ce sujet.

Existe-t-il une cause plus intressante que celle de ces pauvres bbs?
Oh! je ne viens pas, mesdames, vous parler des malheureux petits
Chinois, que leurs parents jettent  la voirie, ni des enfants orphelins
 recueillir par la charit et si dignes de piti; je veux seulement
attirer votre attention sur vos propres enfants, ceux qui sont ns de
votre chair et de votre sang, ceux qui sont l tout auprs de vous,
tendant leurs petites lvres roses toutes gonfles, et leurs petits bras
blancs potels vers vous, et qui voudraient vous dire s'ils le
pouvaient:

--Maman! donne de l'argent pour sauver les petits Chinois, tant mieux!
que le bon Dieu me le rende, mais donne ton temps  la surveillance de
ton bb... et n'accorde pas ta confiance illimite en la nourrice ou en
la bonne.

Je ne voudrais pas m'attirer l'aversion des bonnes, et paratre chercher
 dnigrer cette classe de femmes, parmi lesquelles il peut y avoir,
comme dans toutes les classes, mais moins dans celle-ci que dans
d'autres par suite des circonstances, des coeurs d'or et dvous. Mais,
en ne prenant mme que ces derniers, vous ne pouvez nier que par le
dfaut d'ducation, par le milieu gnralement campagnard, sinon
vicieux, o la bonne et la nourrice ont t duques, enfin par la force
des choses, la meilleure de toutes est brutale sans en avoir conscience,
dnue de dlicatesse dans ses paroles et dans ses actions, et votre
enfant, ce trsor, n de parents citadins, fortuns, c'est--dire
dlicats, ne peut supporter sans mauvais rsultats d'tre trait comme
un enfant n dans d'autres conditions, et pour lesquelles la nature
l'aurait dou d'une constitution _ad hoc_ et dont l'ducation doit
rpondre  l'avenir.

C'est pourquoi la meilleure des bonnes ou des nourrices ne peut lever
un bb comme le ferait sa mre. Le plus que vous pouvez exiger d'elle,
sans mme l'esprer, est qu'elle agisse comme s'il s'agissait de son
propre enfant; or, regardez autour de vous, et voyez comme elles
agissent envers leurs propres enfants!

Citer des exemples entranerait trop loin, mais l'imagination ne pourra
jamais exagrer ce qui se passe entre les bonnes et les enfants.
J'aurais presque crainte, sinon horreur, de raconter certains faits, de
peur d'en suggrer l'ide! On a vu des bonnes adorant les enfants qui
leur taient confis, leur donner l'habitude de boire des liqueurs pour
les satisfaire...!

Une, qui buvait de l'eau-de-vie en cachette de sa matresse, en frottait
lgrement les lvres de l'enfant, qui y prenait grand plaisir et lui
fit ainsi contracter le vice de l'alcoolisme!

Il serait  dsirer que les maris et les mres n'apprhendassent pas
autant de dvoiler aux jeunes femmes certains vices, afin de les
clairer sur les dangers  viter.

Mais j'entends ici maintes voix s'lever:

--Oh! j'ai une excellente vieille bonne! je puis avoir la plus grande
confiance en elle!

--La mienne est une fille douce et honnte, qui n'a aucun vice.

--Celle-ci a lev des enfants dans les meilleures maisons!...

Les jeunes femmes ont facilement confiance, d'abord parce qu'elles n'ont
pas l'exprience du mal, triste exprience, hlas! qu'on acquiert avec
les ans et toujours trop tard! ensuite, elles ont le caractre indcis
et faible; quittant la tutelle paternelle pour entrer sous le joug
conjugal, l'obissance, la douceur sont de leurs principales qualits;
leur bonne, leur nourrice sont plus ges qu'elles, en savent plus
qu'elles sur bien des points: elles cdent et se laissent dominer.
Ensuite encore, la confiance s'accorde d'autant plus facilement que
c'est un soulagement pour les caractres lgers qui aiment bien  se
dcharger des corves ennuyeuses.

La jeune femme donne un coup d'oeil de temps  autre  la _nursery_; elle
aperoit tout bien en rgle. Plus une bonne est une matresse femme,
plus elle a d'aptitude pour rglementer seule, sans surveillance, plus
elle est  craindre pour l'enfant.

Comment une mre peut-elle souffrir qu'on morigne, qu'on caresse son
enfant  sa place? Comment peut-elle renoncer pour... pour qui? grand
Dieu! pour un monde... indiffrent!  essuyer ces grosses larmes que les
gronderies font couler,  entendre cette petite voix implorer son
pardon;  donner une petite correction mme, toujours mesure par
l'amour maternel, puis  voir ces ris faire des fossettes aux joues
roses,  dmler ces fins cheveux encore si faibles,  chausser ces
pieds si mignons et si vifs!

Petite fille, cette femme a aim  habiller sa poupe,  la bercer, et
aujourd'hui que Dieu met entre ses mains une poupe vivante bien
autrement intressante que celle aux yeux d'mail, o il y a plus qu'un
corps  soigner, mais une me  former, elle s'empresse de confier ce
prcieux trsor  une femme  laquelle elle n'aurait certainement pas
voulu confier sa poupe de bois!

Pour se rendre compte du peu de confiance qu'il faut mettre dans les
domestiques mme les plus prouvs, il n'y a qu' parcourir les jardins
publics, et on s'tonnera que l o il y a des gardiens pour empcher de
maltraiter les chevaux, on ne songe pas  en mettre pour empcher de
maltraiter les enfants!

Que d'accidents funestes sont dus, sans qu'on le sache jamais,  la
malveillance ou simplement  l'ignorance des domestiques auxquels on
confie les bbs! Lsion du cerveau, idiotisme, dviation de l'pine
dorsale, bras et jambes dmis, mort souvent, hlas! anmie, fivres
typhodes, maladies diverses et horribles, dartres, etc., puis
infirmits morales, caractres fausss, pervertis ds l'enfance,
dpravation de moeurs et de sentiment, etc.!

Tout petit, l'enfant est terriblement expos loin des yeux vigilants de
sa mre, clairs par cet amour instinctif qui surpasse tous les autres.

Un peu plus g, il rclame, je ne dirai pas davantage, mais tout autant
la surveillance continuelle de la mre, et il n'y a qu'une institutrice
tout  fait d'lite qui puisse _ peu prs_, mais _jamais tout  fait_,
la remplacer entirement.

Heureux les bbs de parents de position mdiocre, o la mre peut
s'occuper d'eux et les environner de ses soins! Heureux les bbs qui ne
sont pas entours de valets, et qui s'battent sous la sauvegarde
maternelle, recevant les gronderies et les baisers de leur mre!




CHAPITRE V

LE DVELOPPEMENT DE L'ENFANT.




I


Voil un bien grand mot, pour l'associer  la personne mignonne de
l'enfance! mais il exprime si bien l'action de la croissance qui se
produit dans la premire partie de la vie humaine! des changements qui
surviennent!

Parmi toutes les sciences sur lesquelles on appelle l'attention des
jeunes filles, au nombre de tous les arts qu'on leur apprend, au milieu
des talents qu'on leur donne, des prceptes qu'on leur inculque, pour
les rendre des pouses modles, des matresses de maison capables, des
femmes instruites et mondaines, il y a un chapitre sur lequel on nglige
de les clairer, c'est sur les soins  donner aux enfants, quoique
cependant ce soit un des vnements les plus prvus de la vie que
d'avoir une famille  lever.

La jeune fille la mieux duque, la plus instruite, la plus capable pour
diriger sa maison, s'en remettra du soin d'lever son enfant, au
physique comme au moral,  sa nourrice et  sa bonne.

Certes il arrive que la nourrice ou la bonne peut tre capable et
experte, mais n'est-ce pas triste d'entendre un mari oblig de dire  sa
jeune femme: Laisse donc faire ta nourrice, elle en sait plus que toi 
ce sujet?  N'est-ce pas humiliant?

Ah! je sais bien, et l-dessus j'aurai beaucoup  dire; c'est une
habitude dans beaucoup de familles de tenir les enfants sous la tutelle
des domestiques, d'en faire leurs suprieurs, jusqu'au moment o l'ge
leur fait secouer une partie de cette dpendance et conserver la plus
fcheuse.

La supriorit d'un infrieur, d'un subordonn, est nfaste, car elle
intervertit les rles. Il est trs commode pour une mre frivole et
mondaine de se dbarrasser du poids de l'ducation de ses enfants sur
les autres. Mais elle ne rflchit pas si les gens auxquels elle donne
cette effrayante responsabilit en sont dignes. Je sais bien qu'elle
nous assurera que les domestiques sont de vritables perfections.

Que j'en ai connu de jeunes femmes, qui ont gard ainsi, plus ou moins
d'annes, des domestiques prcieux, faisant un loge pompeux de leurs
qualits minentes, consentant  peine  leur reconnatre quelques
imperfections insignifiantes... puis, un beau jour, patatras! on
dcouvrait qu'il n'y avait pas de monstres pareils!

La domesticit,  la ville, est presque fatalement voue  sa perte;
mais, en mettant les choses au mieux, en admettant que ceux  qui vous
confiez vos enfants soient braves, ils ne sont pas moins sans ducation.

Malheureusement, les pres ne s'inquitent pas des bbs, et les femmes
sont bien entranes sur cette pente par leurs maris. Le bb est _une
chose_; il sera temps de s'occuper de lui quand il aura six ou sept
ans... Mais alors on se trouve en prsence d'une nature qu'on doit se
fliciter si elle n'est qu'hbte et si elle n'est pas vicie.

Lorsqu'une mre dit  son bb, g de quatre ou cinq ans: Obis  ta
bonne... Si elle t'a grond, c'est que tu le mritais... Ce sont des
mensonges que tu me fais; elle donne  cette bonne le droit de torturer
son enfant, et elle brise le germe de la dignit et de la justice qui
naissait dans l'esprit de cet enfant...

Entre autres, je connaissais une lgante jeune femme... mais j'en ai
connu et en connais des centaines dans le mme cas... elle avait une
adorable petite fille qu'elle adorait, et une femme de chambre des plus
adroites, un phnix de femme de chambre... qui embrassait constamment
l'enfant,  en user la peau de ses petites joues... (Encore une triste
habitude de laisser embrasser ses enfants! Dans les maisons riches, les
pauvres bbs n'arrivent dans les bras de leurs parents que chauds des
baisers de l'office!) La jeune mondaine ne pouvait toujours suivre son
enfant. Ne fallait-il pas, le matin, trouver, bien sauvegarde de tous
bruits, dans un sommeil rparateur, le repos des fatigues du bal de la
veille? ne fallait-il pas faire des visites, aller chez sa couturire,
etc.? L'enfant et t bien  plaindre si elle avait d attendre que sa
mre et le temps de s'occuper d'elle!

--Oui! on m'a dit que ma femme de chambre brutalise ma fille... quand
elle est seule avec elle, me disait-elle en rponse  une observation...
Je ne peux pas le croire..., je la surveille beaucoup...; j'arrive 
toute heure, au moment qu'elle ne m'attend pas, aux Champs-Elyses par
derrire les buissons... Je la surprends... Un jour, il est vrai, j'ai
trouv l'enfant qui pleurait pitoyablement sur un bout du banc, pendant
qu'Eudoxie causait, avec d'autres gouvernantes. Je l'ai rprimande
vertement et cela n'est plus arriv!

--Comment le savez-vous, que ce n'est plus arriv?

--Je ne l'ai plus surprise en faute.

--Mais la petite est toujours si rouge qu'on dirait qu'elle vient de
pleurer!

--La petite est capricieuse, nerveuse, elle crie et pleure pour un rien.
Elle a besoin d'tre corrige.

--Elle ne pleure jamais quand elle est avec vous!

--C'est vrai... Ma femme de chambre me raconte toutes les mchancets
qu'elle lui fait. C'est un diable...

La petite fille, lorsqu'elle eut huit ans, eut le caractre dissimul,
l'intelligence obtuse, les sentiments corrompus, le parler vulgaire...
Ce fut toute une ducation  refaire, et cette premire empreinte
s'efface difficilement  fond.

En revanche, elle avait un grand respect pour les domestiques. L'opinion
de la femme de chambre avait beaucoup plus d'influence sur elle que
celle de sa mre. Cette femme de chambre tait vritablement la
matresse de la maison. Cependant elle la dtestait; la haine s'tait
accumule dans son coeur avec la fourberie, et il lui tardait d'tre
elle-mme marie pour se soustraire  cette dpendance.

Mais lorsqu'elle sera marie, elle s'empressera, au contraire, d'y
retomber, afin de se dcharger de ses devoirs, elle aussi.

Ce ne sont pas seulement les femmes qui ont de la fortune qui devraient
apprendre  tre mres, mais il faudrait que dans les coles primaires
on rservt quelques heures  cette tude.

Dans le peuple on traite les enfants un peu plus mal que les animaux, et
telle concierge qui sacrifiera son lait  son chat, et le couchera sur
son lit dans son dredon, sautant  la gorge de celui qui se permettrait
le geste d'un coup de pied, brutalisera son enfant, ne lui donnera pas
une nourriture convenable, le couchera dans un placard humide, et ne
saura en aucune faon former son caractre! elle n'en comprendra mme
pas l'obligation. En corrigeant son enfant, elle n'a en vue, la plupart
du temps, que sa satisfaction personnelle; en tous cas, elle ne sait
gure comment s'y prendre.

L'amour maternel, dit-on, est instinctif  la mre et lui apprend 
soigner son enfant; qui enseigne aux oiseaux  donner la becque  leurs
petits? Oui, ce serait trs vrai, si nous tions laisss  l'tat
naturel, comme les oiseaux. Mais la civilisation est prcisment l pour
nous enlever nos instincts, et c'est l'ducation qui doit nous les
rendre. Le coeur pris intellectuellement et l'instinct sont deux organes
diffrents.

Des animaux ont de l'instinct, ils n'ont pas de coeur. Ensuite, le coeur
ne suffit pas  tout dans la vie, et s'il est indispensable pour aimer
et bien lever ses enfants, il faut aussi en avoir la science.

Il n'y a pas  nier que le coeur puisse jusqu' un certain degr suppler
 la science qui manque et inspire une sorte de devination indiquant ce
qui doit tre fait. Une mre qui s'adonne de tout coeur  l'ducation de
son enfant peut arriver, certainement,  possder cette science
d'intuition, mais  ces caractres lgers si nombreux tant soit peu
qu'ils soient distraits et loigns du point de vue unique qu'il faut
avoir pour arriver  ce degr,  ceux-l il faut enseigner les soins 
apporter pour dvelopper l'enfant au moral comme on le dveloppe au
physique.

Les hommes pour la plupart, je le rpte, ne s'intressent pas plus aux
bbs qu'aux petits chiens. De ce que l'enfant ne les comprend pas tout
de suite, ils assurent qu'il n'a pas d'me, et que la nourriture
corporelle seule lui est ncessaire. Le corps seul selon eux a  se
dvelopper pendant les premires annes de sa vie; encore le
dveloppement du corps doit-il se faire n'importe dans quelle condition,
et la croyance est invtre qu'un enfant de faible constitution sera
fortifi en tant lev par une paysanne et, si l'on peut, au milieu de
paysans.--Voyez comme leurs enfants sont robustes! s'crie-t-on 
l'appui; ils ne sont ni anmiques ni tiols!

Il n'y a pas de rgles sans exception, et un enfant peut devenir trs
robuste lev par une paysanne  la campagne, mais il est ncessaire
qu'il soit lui-mme d'une origine robuste, et c'est bien pour cela qu'il
meurt en si grande quantit des petits citadins en nourrice; qui ne
connat le proverbe  brebis tondue Dieu mesure le vent? aux poumons
faibles et dlicats il faut un climat doux, l'air vif les tue.

Dieu, dans sa sagesse infinie, a gradu la force du lait maternel,
proportionnellement au nombre de jours de l'enfant, ce qui n'empche pas
que l'on donne frquemment des nourrices qui ont dj nourri deux ou
trois bbs, c'est--dire qui ont du lait de deux ou trois ans [J'ai vu
ce fait dans une des premires familles de France. La fille du duc de
M., aujourd'hui marquise de B., a t nourrie en quatrime nourrisson
par une robuste femme de quarante-deux ans, une matresse femme! la
jeune femme n'en est pas moins anmique.]. L'enfant du paysan hrite de
la force musculaire de ses parents et il peut supporter les brutalits,
tandis que l'enfant d'une femme frle aura les membres abms, mais non
enforcis, par ces brutalits; on peut refaire une seconde nature, mais
par des soins bien entendus. La mortalit des enfants est bien plus
considrable  la campagne qu' la ville, ou plutt dans la classe
populaire, parce que le faible y est condamn d'avance. Le fort seul
peut rsister et subsister.

Les parents ne se douteront jamais, parce qu'ils loignent autant que
possible de leurs yeux et de leur pense ce spectacle et cette ide
dsagrables, que de fois leurs enfants meurent, ou sont malades, mal
btis, abrutis ou pervertis par la faute de ceux qui ont t chargs 
leur place, moyennant une rcompense pcuniaire, de remplir leurs
devoirs.

Le dveloppement intellectuel demande au moins autant d'attention;
certainement, on redressera le caractre, les habitudes, l'intelligence,
comme on redressera les jambes, c'est--dire,  grand renfort de peine,
et si l'on peut, et si cette intelligence n'est pas tue comme il arrive
du corps. Pour se dvelopper, l'intelligence doit tre exerce, mais
d'une faon salutaire et entendue. Une jeune mre doit savoir qu'il lui
appartient de former, de dvelopper peu  peu, sans fatigue et avec
douceur, l'intelligence de son enfant, en s'occupant de lui, en ne le
laissant pas  lui-mme, sans le gter et sans le rudoyer, afin que
cette intelligence se dveloppe, droite et vigoureuse, pure de toute
souillure, comme le corps. Alors seulement que les jeunes femmes seront
elles-mmes des mres parfaites, connaissant leur devoir et le
remplissant, on pourra esprer une gnration meilleure.




II


Je n'en ai pas fini avec ce sujet, et ce qu'il me reste  dire, qui est,
je crois, le plus important, ne concerne pas seulement les bbs, les
grands peuvent aussi en faire leur profit.

Constamment l'on entend dire, aussi bien chez les riches que dans les
classes pauvres: Cet enfant ne doit pas travailler: il est trs
intelligent, mais nous sommes obligs de le retenir dans ses tudes; le
docteur recommande de ne point trop le tenir au travail.

Ici, j'ouvre une parenthse  l'gard des propos de docteurs; loin de
moi l'ide d'attaquer un corps aussi honorable; il n'en est pas moins
vrai que la Facult tient souvent des propos un peu jets  la lgre et
dont elle ne pse pas toute l'importance. Il est de ces conseils qui
sont bientt donns et qui dbarrassent d'une grande responsabilit. Un
mdecin qui conseille  un pauvre hre du repos, une bonne nourriture,
du bon air, des toniques, a bien plutt fait que d'crire une
ordonnance.

Un mdecin est appel auprs d'un enfant fivreux au teint excit, 
l'oeil brillant; cet enfant a des reparties vives, des rires et des
gestes nerveux; il parat plus avanc que son ge ne le comporte. Le
docteur l'entend parler de ses tudes, raisonner d'une faon tonnante;
il en conclut que l'enfant est surmen et il recommande de ne pas le
fatiguer. Il est indispensable de s'entendre: est-ce bien l'tude qui
fatigue les enfants? Parents, rappelons nos souvenirs et jugeons par
nous-mmes.

Nous souvenons-nous avoir jamais t fatigus par l'tude? par le
travail? Nous avons t fatigus et nervs quand on nous a mens au
thtre, au cirque, aux bals costums; aprs une veille prolonge,
aprs avoir sirot un peu de caf noir, got  de bonnes liqueurs; le
lendemain nous avons d nous remettre, la tte pleine de nouvelles
images,  l'tude; et notre petite intelligence aussi bien que nos
membres ont t las!

La nourriture pimente ou trop sucre, le farniente nervant des
vacances, les courses forces du dimanche, les habillements gnants, les
conversations intrigantes des grandes personnes, les excitations hlas!
que trop d'enfants rencontrent dans leur entourage, voil qui les
fatigue et les nerve; mais ce n'est ni le travail ni l'tude; bien au
contraire, l'tude calme les effervescences de la nature.

Prenez un enfant aussi nerveux, aussi dlicat de physique, aussi vif
d'intelligence qu'il soit: placez-le dans un milieu d'hygine parfait,
au bon air; donnez-lui une nourriture essentiellement saine et
rgulire, procurez-lui une existence calme, mthodique, vous pouvez le
faire avancer dans ses tudes autant qu'il vous plaira, vous ne lui
verrez jamais les yeux enfivrs, ni la tte exalte.

Que ses rcrations se passent  des exercices du corps, qu'il se lve
de bonne heure et se couche tt, qu'il soit prserv des commotions
humaines.

Le travail calme, mate les nerfs et ne les excite pas, c'est donc  tort
qu'un mdecin dit: Ne faites pas travailler cet enfant, il doit dire
plutt: Ne le fatiguez pas, ce qui est tout autre chose. Il ne faut
pas confondre; or les parents, dans la croyance de faire reposer leur
enfant parce qu'ils ne lui feront rien faire d'utile, se mettent la
plupart du temps  le surmener de plaisirs, de courses, de veilles.

Je le rpte, je rappelle mes souvenirs et il ne me revient pas que
l'tude m'ait excite, tandis que je l'tais fort aprs des parties de
plaisir.

Ce qui rend les enfants incapables de travail, ce qui affaiblit leur
constitution, c'est la vie excitante de la ville d'une part, pour ceux
qui ont de l'intelligence naturelle, c'est le manque d'encouragement
pour ceux qui sont apathiques. En ayant peur de fatiguer les enfants par
une contrainte quelconque, en ne craignant pas de les laisser se
fatiguer, toujours par le mme motif, c'est--dire en contraignant pour
le bien, en laissant faire pour le mal, l'ducation ne peut aller que de
mal en pis. Le fait est qu'avec la mthode de vouloir enseigner les
sciences aux bbs ds le berceau, d'applaudir  leurs reparties
spirituelles, et en les condamnant au repos pour ce qui est d'une tude
suivie, on arrive  une instruction irrgulire.

J'ai dit que je m'adressais aussi bien aux grands qu'aux petits, parce
qu' tout ge on peut rparer le mal, et puis les jeunes filles qui me
liront et qui ont pu se croire trs maltraites parce qu'on les forait
 travailler, verront que leurs parents n'taient que justement
proccups de leur avenir; celles qui ont t gtes n'en voudront pas 
leurs parents et essaieront de rparer le mal sans crainte de se
fatiguer.

Jamais on ne doit exprimer devant un enfant un sentiment qui puisse le
retarder en quoi que ce soit. On ne doit pas le consulter, ce n'est pas
 lui  juger de ses forces. Les parents sont l pour le diriger, le
guider, l'envoyer coucher, le faire lever, travailler et se reposer, non
pas selon leur bon plaisir  eux, mais selon ce qui est bon pour
l'enfant. La rgularit est un des meilleurs principes hyginiques de la
sant, ainsi que le calme et l'absence des motions malsaines; mais si
l'enfant nerveux est guri par le travail rgulier, une nourriture
saine, des exercices de corps, l'enfant apathique et engourdi sera
dvelopp et fortifi de mme par un travail continu, un rgime
hyginique, une volont au-dessus de la sienne; il devra tre secou.

Les vices, le manque de soin, les plaisirs hors d'ge, l'indiffrence
qu'il rencontre, le manque de direction, voil ce qui tiole l'enfant et
le rend incapable de travail.

Et c'est pourquoi l'intelligence, l'adresse, le jugement doivent
toujours tre dvelopps chez les enfants; il faut les habituer 
compter sur eux-mmes,  savoir se retourner, juger d'une position, ne
pas tre timors, esclaves d'habitudes qui les rendraient maniaques. Au
physique comme au moral, ils doivent tre dgourdis, quand mme,
c'est--dire en dpit de leur position de fortune, et d'autant plus que
leur caractre naturel peut tre port, davantage  l'apathie.

Ce qui engourdit beaucoup les enfants, c'est d'tre servis, et vraiment
je me demande comment des mres intelligentes elles-mmes peuvent
supporter chez leurs filles certaines manires...

--Vous avez un exemple au bout de la langue, dites-le, me dit la mre
d'Odette.

--Eh bien, oui! l'autre jour je regardais sortir de chez moi une dame
avec sa fille, jolie personne de dix-sept  dix-huit ans; la porte de la
rue tait ferme; la fille avait les mains dans son manchon, elle se mit
un peu de ct; la mre ouvrit la porte qui est assez lourde, la fille
passa, la mre la suivit et ferma la porte, pendant que la premire
faisait demi-tour, toujours les mains dans son manchon, d'un air
parfaitement stupide. Comment une mre peut-elle tolrer cela?

--Et comment une personne intelligente peut-elle se contenter d'tre une
poupe?

--J'en connais d'autres dont les mres portent toujours les paquets
quand elles vont faire des emplettes!

--Ah! oui, voil encore o l'on aperoit l'adresse; Mme X*** a, vous le
savez, des mains d'enfant, encore d'enfant qui les a petites; elles sont
blanches, frles, ravissantes; eh bien, elle est d'une adresse
remarquable; de ses mains mignonnes, elle porte des multitudes de
paquets, dont mme de forts lourds, sans avoir l'air gne; on se
demande comment elle s'y prend, tandis, que vous voyez d'autres femmes
embarrasses aussitt qu'elles ont deux choses  porter; on est sr
qu'elles en laisseront tomber une, ou la perdront; elles auront un air
gauche et maladroit.

--Ce ne sera pas la petite fille de Mme C., car elle n'a que huit ans et
elle suit dj sa mre dans les rues de Paris sans donner la main,
portant son rouleau de musique, son buvard plein de cahiers, son petit
parapluie, que sais-je encore?

--Mme C. a sept enfants, elle n'a donc pas le temps de s'occuper  les
gter. Elle pousse peut-tre les choses  l'excs, et il ne faut pas
tourner  la ngligence ou  la cruaut: cependant, dans les pays
trangers, on enseigne bien plus qu'en France aux enfants  se tirer
d'affaire eux mmes. En Angleterre, en Amrique, en Allemagne, une
fillette de douze ans est une petite mre pour ses jeunes frres, et
elle pense srieusement en allant  ses cours  se chercher un mari,
mais cela d'une faon trs sense.

--Certainement; et, sans sortir de France, je vous assure que le nombre
d'enfants intelligents, de jeunes filles adroites, de femmes actives et
dvoues que l'on rencontre est bien plus grand qu'on ne le croit
gnralement. Je connais une femme du monde lgant--Mais je vous
raconterai cela une autre fois.




III


Mes amies me quittrent  regret; la conversation est toujours si anime
quand il s'agit de parler du prochain et d'en dvoiler les faiblesses!
surtout s'il peut y avoir corrlation avec nous.

Mais la mre d'Odette revint peu de jours aprs et ramena la
conversation sur le mme chapitre.

--Figurez-vous que ce que vous avez dit devant ma fille, il y a trois
semaines, lui a fait beaucoup de bien. Elle ne fait que rpter qu'elle
veut acqurir en travaillant cette fortune qui lui fait tant dfaut!...
Mais n'est-ce pas trop l'exciter  l'ambition?

--Je suis trs contente de ce rsultat; l'ambition n'est pas encore 
craindre  son ge. Cependant je prfrerais lui voir l'ambition du
talent, de la rputation,  celle des richesses.

--C'est que la fortune, voyez-vous, est la source de tous les bonheurs!

--Comment vous, d'un naturel si aimant, si potique, qui apprciez si
bien les dlicatesses du coeur et les bienfaits d'une intelligence
claire, pouvez-vous avancer un tel paradoxe? Est-ce avec de l'argent
que vous remplaceriez votre enfant, si Dieu vous l'enlevait? La femme la
plus riche arrive-t-elle  mieux conserver l'amour de son poux? Au
contraire, bien des maris mnent fort bon mnage tant qu'ils sont
pauvres et doivent travailler aux cts de leurs femmes; lorsqu'ils ont
de l'argent, ils ont l'occasion de prendre des plaisirs qui les
dtournent de leur intrieur; que de femmes ai-je connues qui
regrettaient le temps de leur pauvret! La jeune fille qui a une belle
dot ne peut jamais se flatter d'tre aime pour elle-mme; sa dot lui
fera trouver un mari, mais ne la fera pas aimer de ce mari!

--Ce sera la chance, ma chre! Aprs tout, son mari pourra l'aimer,
quoiqu'elle soit riche.

--Certes! Et si elle a des vertus et des talents, du bon sens, du coeur,
et une foule de qualits domestiques, il l'aimera encore plus srement.

--Tout le monde ne peut pas avoir du gnie!

--Non; mais chacun peut tre heureux en sachant se contenter de sa
position,  la condition qu'il n'ait pas de peines de coeur, que sa sant
soit  peu prs bonne, je dis  peu prs, parce qu'il ne faut jamais
demander la perfection!... Vous vous plaignez toujours de votre manque
de fortune... Nous ne nous entendrons jamais  cet gard. Je ne
consentirai jamais  trouver que vous tes malheureuse par le seul motif
que vous n'tes point fortune, tes oblige de vous servir vous-mme,
ne pouvez aller en loge  l'Opra. Vous n'avez perdu ni mari ni enfants,
pas mme vos parents; ils sont tous, ainsi que vous, en jouissance de
leurs quatre membres et de leurs cinq sens; le dshonneur, Dieu merci,
n'a pas pntr dans votre maison; la concorde y rgne. Toutes ces
choses sont autant de bonheurs dont vous devez remercier la Providence,
au lieu de vous plaindre de ne pouvoir avoir le luxe que possde telle
ou telle de vos amies. Que diriez-vous donc si vous tiez comme la
petite miss O'k, qui devient aveugle et ne pourra plus travailler pour
gagner sa vie? ou comme Mme ***, qui est tendue sur son lit, raide
depuis cinq mois? ou encore comme telle autre, dont le mari vient de se
suicider, la laissant dans la misre et la douleur?

--Je ne pourrais pas supporter de tels chagrins!

--Pourquoi? les autres les supportent bien! et il faut bien les
supporter! Croyez-vous donc que vous tes la seule  souffrir et 
ressentir, non seulement les peines cruelles et terribles, mais mme les
piqres continuelles de la vie quotidienne? Ah! chre amie, regardez
donc tous ceux qui souffrent autour de vous, et ne vous croyez pas d'une
nature plus dlicate.

Mais voil, que vous me trouvez, dure, dans votre for intrieur! C'est
que moi je connais les vritables peines de la vie! Vous tes jeune
encore, vous voudriez voir tout vous sourire, et la fortune qui vous
tient rigueur vous fait envie. Hlas! je vous souhaite seulement de ne
jamais avoir de plus grands motifs de chagrin que ceux que vous avez en
ce moment! Quand vous serez vieille, vous jugerez la vie diffremment,
et vous verrez que la part vous a encore t faite belle et que le
bonheur peut exister, aussi bien dans une mansarde, que d'ailleurs vous
tes bien loin d'habiter, que sous des lambris... quand on a jeunesse,
sant et famille! Remarquez bien que je ne vous blme pas d'essayer par
tous les moyens dont vous disposez d'amliorer votre position; fondez un
cours un pensionnat; utilisez votre talent de pianiste, surtout levez
votre fille dans ces sentiments; demandez  vos amis de vous tre
utiles, s'ils le peuvent, mais ne vous estimez pas malheureuse!

--Mais voyez comme Agla a eu plus de chance que moi!

--Agla a t pouse pour sa dot, et son mari est occup  la manger!
Il n'est un mystre pour personne que le bonheur du foyer n'existe pas
dans cette maison.

--Elle va  l'Opra toutes les semaines, et presque tous les soirs dans
le monde montrer ses diamants.

--Et vous enviez cette occupation spirituelle de montrer ses diamants?
Pendant qu'elle est dans le monde, son mari se dshabitue de sa socit,
et sa fille prend, en compagnie de la femme de chambre, ces jolies
manires, ces sentiments, ces principes qui nous promettent en elle une
mre de famille encore pis que sa mre!... Dieu prserve nos fils de ses
filles!

--Je ne sais si elle est heureuse dans le fond, mais elle prend bien du
plaisir!

--Eh! bien, elle n'en a pas l'air! Et je l'ai surprise bien des fois
avec une expression amre et dcourage sur la figure en mettant sa
sortie de bal!... En admettant qu'elle fasse consister son bonheur dans
ses succs dans le monde, je la plains! Oui! je la plains plus que
vous!... Nous avons autre chose  faire ici-bas qu' nous dorloter dans
la fortune ou  nous rendre heureux par des satisfactions de vanit; et
cette tche, dans quelque humble position que nous soyons, elle existe;
elle n'est pas toujours facile et agrable, mais o serait le mrite si
elle l'tait? Ce qui nous la facilite, c'est la conviction de faire
notre devoir, de faire quelque chose d'utile, pas seulement  nous, mais
 l'humanit, de contribuer, ne serait-ce que pour un atome,  la grande
machine humaine.

Et ce n'est pas en s'occupant de futilits, de toilettes, de valses,
d'intrigues, de succs de beaut qu'on y apporte un mouvement bien
utile.

A ce moment, le timbre de la porte de l'escalier se fit entendre, et une
voix d'enfant clata dans l'antichambre.

--Voil une visiteuse qui vous amne son bb! Je ne pus retenir un
mouvement d'ennui.

--Comment! a vous contrarie qu'on vous amne les enfants, vous qui
dites toujours qu'une mre ne doit pas les quitter? Vous ne les aimez
donc pas?

--J'adore les enfants bien levs, et j'ai reconnu la voix de celui-ci;
vous allez voir!

Une charmante jeune femme, alerte et frache, entra vivement, et, avec
elle, fit irruption dans le salon un beau petit garon de six ans
environ, aux grands yeux noirs et brillants, comme ceux de sa mre,
plein de gat et de sant. Il tenait une baguette  la main;  peine
avions-nous chang quelques paroles qu'il nous interrompait:

--Donnez-moi de la ficelle, madame, je veux de la ficelle pour faire un
fouet!

--Reste donc tranquille, mon enfant! lui dit sa mre.

--Je veux faire un fouet avec ma baguette; je veux de la ficelle!

--Je vais sonner la bonne, dis-je en me levant pour atteindre le cordon.

--Je vais sonner, madame! je veux sonner! s'cria aussitt le petit
garon en se prcipitant vers le coin de la chemine, et avec la
ptulance de mouvement qui distingue les enfants... intelligents et
robustes, je le reconnais, le voil qui se cramponne comme aprs une
chelle  une petite tagre, afin d'atteindre le cordon de sonnette;
sous les petits pieds chausss de souliers forts et ferrs, l'tagre de
peluche chancelle et s'effondre; encrier, livres, papiers, corbeilles
qui se trouvaient dessus roulent  terre avec le petit garon! Brouhaha
gnral! tout le monde se rcrie et environne le dsastre!

Heureusement il n'y avait pas de bimbelots prcieux sur mon tagre;
j'en riais donc, en voyant que l'enfant, relev par sa mre, n'avait
aucun mal.

--Je vais sonner, repris-je, la bonne ramassera tout cela.

Mais aussitt le petit diable de se dbattre et de crier de nouveau:

--C'est moi qui sonnerai; attendez, je veux sonner!

Et la mre, complaisante, me dit en levant son fils dans ses bras:

--Pardonnez-le, Madame, c'est un enfant gt! Une fois qu'il aura sonn,
il se tiendra tranquille!

Le petit garon saisit le cordon de ses deux mains et le tira avec
violence. Un violent coup de sonnette fut entendu  travers les
murailles, pendant qu'un bruit comme le cinglement d'un fouet
retentissait dans le salon et que la maman avec son enfant tombait
renverse sur un fauteuil qui se trouvait heureusement l! il avait
arrach le cordon de sonnette! En le voyant dans ses mains, il voulut
bien s'arrter de crier, un peu penaud.

Mais la honte du petit garon ne dura pas longtemps et il se mit  crier
en s'chappant des bras de sa mre et en gambadant:

--C'est moi qui ai sonn! c'est moi qui ai sonn!

Nous nous attendions  ce que sa mre le grondt, mais elle se contenta
de me regarder d'un air moiti suppliant, moiti rieur, guettant mon
indulgence.

--C'est un enfant terrible! lui dis-je en riant.

Quand elle vit que je riais, elle se remit tout--fait.

--Ah! oui! rpondit-elle; il est si fort, si vigoureux qu'on ne peut le
tenir! Il est excessivement intelligent, comme vous voyez, et il faut
toujours qu'il en arrive  son but.

L'enfant, qui avait d'abord accompagn la bonne au dehors, tait revenu
et s'accoudait pensif, maintenant, sur les genoux de sa mre. Il avait
laiss la porte du salon ouverte. Je fis un mouvement pour me lever afin
de l'aller fermer; puis, me reprenant, je dis:

--Tenez, mon petit homme, allez fermer la porte comme un grand monsieur.

Mais la jeune mre courut aussitt la fermer, en disant:

--Tu vois comme tu dranges!

L'enfant aurait trs bien pu aller fermer la porte, puisqu'il tait si
intelligent et si fort; mais c'est ainsi que les parents pratiquent la
plupart du temps. Sous le prtexte de sant, de dveloppement, ils
laissent faire le mal et ne pensent pas  l'utile et au bien.

--Je ne doute pas que ce petit garon, de mme qu'Odette, dis-je  la
mre de celle-ci quand les autres furent partis, ne deviennent, elle une
jeune femme et lui un jeune homme charmants, par la suite des annes;
mais ils n'en comporteront pas moins en eux-mmes les dfauts que leurs
parents laissent prendre pied en eux, tandis qu'il aurait t facile de
les dtruire  l'tat de germe.




CHAPITRE VI

PUNITIONS ET RCOMPENSES.


Il faut avouer que dans la science d'lever les enfants, on rencontre
des questions terriblement difficiles  rsoudre, et sur lesquelles les
conseils les plus divers se trouvent galement bons et mauvais. J'avoue
que, pour mon compte, je trouve que la meilleure ducation (non pas
instruction) est celle que la mre donne avec son coeur, sans principes
arrts, et en en modifiant ainsi le mode, suivant les circonstances
innombrables qui se prsentent et la nature de l'enfant. Pour obtenir un
rsultat satisfaisant, il est indispensable que le coeur de la mre soit
droit et sain, ainsi que son jugement; mais l'instinct maternel est si
puissant, que les rgles dfinies doivent tre laisses aux personnes
qui lvent des enfants trangers.

Sur le chapitre des punitions et des rcompenses, les donnes sont assez
certaines, et peuvent s'appliquer  peu prs  toutes les natures;
cependant il en est sur lesquelles bien des parents ou des matres font
facilement fausse route. Il est des rcompenses nuisibles, des punitions
que les enfants dsirent, et alors le but se trouve compltement manqu.
Il faut se garder, par-dessus tout, de se servir d'un dfaut de l'enfant
pour le corriger d'un autre. Le remde serait souvent, dans ce cas, pire
que le mal; et c'est une erreur dans laquelle il est facile de tomber.
L'autre jour, une belle petite fille, capricieuse comme un petit dmon,
pleurait devant moi pour un bobo insignifiant. Sa mre, afin d'obtenir
qu'elle se tt, lui dit: Tu n'es pas jolie, va, quand tu pleures; si tu
savais comme tu deviens laide!

L'enfant scha ses larmes  l'instant, et se mit de suite  sourire en
faisant briller ses yeux. Il est vident que cette petite fille sera
d'une coquetterie effrne, si on continue  la menacer de devenir
laide. A huit ans, une enfant ne doit pas savoir ce que c'est que la
beaut, et je me rappellerai toujours cette rponse pleine de candeur
que j'ai entendue, de la part d'une fillette de douze ans, fort avance
pour son g dans ses tudes, mais  l'me nave comme une enfant la
conserve naturellement si elle est bien leve par une mre tendre et
pieuse.

--Cette petite amie dont vous nous parlez tant, et qui a quatorze ans,
est-elle bien? lui demandait une jeune femme du monde,  qui _tre
bien_, semblait le point le plus important.

--Oh! oui, elle est trs bonne! rpondit l'enfant.

--Mais est-elle bien physiquement?

--Elle a l'air trs doux et trs aimable.......

--Oui, certainement, mais je vous demande si elle est jolie?

--Ah! je ne sais pas, dit la petite interloque, je crois que oui; elle
est si bonne, si instruite, si sage, que, bien sr, elle doit tre
jolie!

Pour cette candide enfant, la beaut ne pouvait marcher sans la sagesse.

Menacer une enfant, lorsqu'elle fait mal ses devoirs, de ne pas lui
mettre sa robe neuve, ou de lui donner du pain sec, c'est l'exciter  la
vanit et  la gourmandise; si elle n'est pas encline  ces dfauts,
c'est la porter  rpondre: a m'est gal.

Mais, dira-t-on, que faire? Priver une enfant de sortir peut nuire  sa
sant; lui faire faire des pensums la dgotera du travail.

Tout cela dpend beaucoup des circonstances et des dispositions de
chaque enfant; une mre srieuse et attentive sentira instinctivement ce
qui peut tre utile au sien. Si ce dernier a t bien lev, il suffira
de le prendre par le coeur, par les sentiments; de lui faire sentir
combien sa conduite est ingrate envers ses parents, comme il les
afflige, au lieu d'tre leur consolation, et lui inculquer qu'on n'est
quelque chose dans le monde que par les bonnes qualits et le savoir.

Si l'enfant a du coeur, c'est--dire si l'gosme des parents ne l'a pas
dessch, cela suffira la plupart du temps; sinon, il faudra user d'une
grande fermet. Si tu ne veux rien faire pour tes parents, si tu es
mauvais contre toi-mme, lui dira-t-on, moi je veux accomplir mon
devoir, je ne veux pas tre une mre coupable, et c'est pourquoi je ne
te cderai pas.

Mais il ne faut pas faire durer le chtiment plus que la faute; il faut,
au contraire, accorder bien vite le pardon comme la meilleure
rcompense.

Il est vident que, pour cela, il faut s'occuper de son enfant, et ne
point l'abandonner aux mains de _bonnes_, dcores du titre de
gouvernante, comme cela arrive souvent pour imiter les _nurseries_
anglaises; dans ces familles o l'on veut singer le luxe, et o, ne
pouvant le possder  fond, on se contente de l'corce, les enfants sont
plus souvent  l'office qu'au salon.

De l viennent les ducations dplorables que nous avons sous les yeux;
nos enfants ne se donnent mme plus la peine de dissimuler leurs
dfauts, et ce sont les manires et les propos de la cuisine et de
l'curie que nous voyons introduits dans nos salons.

La privation de rcration est la meilleure punition sans contredit; je
ne dis pas la privation de _sortie_, mais celle de _jouer_. La mre qui
laissera son enfant seule, pour la punir, pendant qu'elle-mme sortira,
fera natre dans ce petit coeur de l'aigreur et de l'envie; lorsqu'elle
rentrera, l'enfant n'aura rien fait, se sera peut-tre, au contraire,
amuse. La priver de jouer est une vraie punition.--Mais il y a des
enfants qui n'aiment point le jeu.--C'est un malheur. Un enfant
n'aimant point  jouer m'a toujours sembl une anomalie; c'est un cas
fort rare, sinon nul, provenant de la nature; mais la mauvaise ducation
actuelle le fait natre souvent. Ces petites filles dont on fait de
vritables poupes, qu'on pare comme de petites cocodettes, qui savent,
au sortir du berceau, endurer des chaussures troites, et se priver de
sauter  la corde pour ne point faire craquer leurs corsages, prfrent
ne point jouer et se pavaner comme des dames. C'est, je le crains bien,
perdre son temps, que de dire: Habillez vos enfants simplement,
laissez-les _jeunes_, _candides_, tant que vous pourrez, car ces
mauvaises habitudes sont invtres partout maintenant.

Comment des parents qui osent dire souvent que la sagesse et le savoir
viendront  leurs enfants tout seuls avec l'ge, sans les corriger ni
les forcer  travailler, comment ne pensent-ils pas alors que les gots
de coquetterie et les ides du mal et du luxe sauront bien aussi venir
aussi vite et sans encouragement?

Il existe une grande controverse sur la question de savoir si l'on doit
frapper les enfants. Certaines personnes y sont compltement hostiles;
d'autres, en ayant vu d'excellents rsultats, soutiennent ce systme. Il
est bon dans certaines donnes trs restreintes. Une claque, une
fouette, sont, dans bien des cas, le meilleur et l'unique moyen pour
venir  bout, je ne dirai pas d'une mauvaise nature, car c'est
prcisment avec celles-l qu'il faut employer le plus de douceur, mais
d'une nature apathique, indiffrente, comme on en rencontre quelquefois.
Premirement, l'enfant ne doit jamais tre frapp par des trangers ou
des subalternes; ensuite, c'est sur le moment mme, cdant 
l'impatience, qu'on administrera une calotte, mais je dsapprouve
absolument cette mre de ma connaissance, qui disait  une gouvernante:
Demain vous donnerez le fouet  Charles, parce qu'il m'a dsobi ce
matin. C'est l'humiliation, la crainte de se trouver en face d'une
colre plus grande, qui produit une motion salutaire dont l'enfant ne
se rend pas compte et qui l'impressionne. Ensuite, on ne doit jamais
frapper un enfant aprs huit ans. A cet ge, le raisonnement que, plus
jeune, il ne pouvait comprendre, doit suffire.

Bien des parents disent:--Voyez mon enfant, je ne l'ai jamais frapp,
jamais puni,--et on est tent de leur rpondre:--Il est facile de s'en
apercevoir, car il en aurait bien besoin.--Certes, avec l'ge, tous ces
dfauts, ces caprices de l'enfant qu'on n'a jamais puni, s'aplanissent
aux yeux des indiffrents, mais ils n'ont point disparu du naturel;
l'hypocrisie, l'usage du monde seuls les recouvrent, et on peut dire
d'eux: Grattez le Russe, vous retrouverez le Tartare.

On doit aviser que les rcompenses aient toujours un ct utile. Ainsi
on promettra  l'enfant de lui laisser lire une histoire qu'on aura
choisie instructive, de lui laisser faire une robe pour sa poupe; la
mre qui aura su inspirer  sa fille de regarder ses leons de piano et
de dessin comme des rcompenses, et l'en privera en punition, aura
obtenu un excellent rsultat.




CHAPITRE VII

JE SUIS COMME A!


Que voulez-vous! je suis comme a! Il n'y a rien  faire; je le sais
bien, je suis mchante, je suis entte, paresseuse, borne, mauvaise
tte, etc., mais c'est dans ma nature!--Elle est comme a! Elle
ressemble  son pre, il faut tcher de s'en arranger! ajoute la mre.

Entre les dfauts et les petits travers qu'il est bon de corriger dans
les enfants, et de se dfendre quand on est  l'ge de raison, le pis
est celui de se rsigner  ses dfauts. C'est d'un orgueil inique
d'avouer sa faute avec ostentation; c'est d'une indiffrence coupable
que de s'y rsigner au lieu de chercher  s'en dfendre.

A aucun prix, il ne faut permettre  un enfant de dire et de penser une
chose pareille.

Trs souvent,  force de rpter  un enfant: Tu es un niais, tu seras
toute ta vie un imbcile, il arrive qu'au lieu de le stimuler, on le
paralyse. Il s'entte dans ses mauvaises dispositions, il en prend son
parti, et arrange sa petite vie avec son dfaut.

Tous les caractres ne sont pas nergiques; il y en a qui sont
apathiques et n'aiment pas la lutte: d'ailleurs, il est bien plus facile
de s'abandonner  ses dfauts que de lutter avec eux.

--Que voulez-vous? J'ai toujours t paresseux et ivrogne: je tiens cela
de mon pre; on n'a jamais rien pu faire des garons dans notre famille:
misrable je suis, misrable je resterai...  quoi bon me donner de la
peine; je n'y arriverai pas. Ainsi parle celui qui prfre ne pas se
corriger.

Certes, il n'est pas toujours facile de vaincre ses habitudes ou ses
instincts, de se refaire une seconde nature; c'est d'autant plus
difficile qu'on n'a pas t habitu ds l'enfance  considrer les
difficults en face. Ensuite, c'est l une excuse si facile pour ne pas
se contraindre et pour se laisser aller!

Mais c'est surtout ds l'enfance qu'il faut prvenir l'homme de cette
faiblesse et ne pas la lui permettre. Pour bien lever un enfant, il
faut tudier son caractre, non pour s'y conformer, mais pour savoir
comment le redresser.

Il y a des natures qui sont faites pour la lutte, et qui n'ont pas
besoin d'tre stimules; en piquant lgrement leur amour-propre, en les
humiliant, on les rveille, ne serait-ce que par esprit de
contradiction. D'autres, au contraire, se dcouragent par les reproches,
prennent les choses pour dfinitives et irrvocables, se buttent,
s'habituent au mal, deviennent indiffrents. Ceux-l ont besoin d'tre
soutenus par des loges, d'tre encourags, secous.

--Tu n'es ni plus maladroit ni plus stupide qu'un autre, et tu peux
russir aussi bien; seulement la volont te manque; Dieu t'a dou comme
ses autres cratures, mais c'est  toi de te dvelopper, de te ciseler;
tu ne veux pas prendre autant de peine que ton voisin; c'est une
mauvaise paresse dont il faut que tu te corriges, et dont tu te
corrigeras, je le veux!

Ainsi parlait une mre  son enfant, qui se hasardait  lui tenir le
langage d'une rsignation feinte et ridicule.

C'est de la lchet de se laisser aller  l'existence passive. Et
combien de gens se persuadent qu'ils ne peuvent pas faire telle ou telle
chose, simplement parce qu'ils ne se donnent pas la peine de l'essayer!

Il est vrai qu'il y a des aptitudes, des vocations; mais la plupart du
temps ces aptitudes proviennent encore plus de la direction donne par
l'ducation que du naturel. Que de dfauts proviennent de l'ducation et
combien d'autres sont supprims aussi par l'ducation!

Le naturel existe videmment, mais il peut tre modifi, et il demande 
tre combattu, dirig et mis  profit avec opportunit.

N'est-il pas prouv qu'un fieff voleur peut devenir un excellent
surveillant? La plupart du temps, nous allons vers le mal faute de
savoir nous diriger dans la voie du bien.

En rsum, si notre prochain est forc de nous accepter comme nous
sommes et de s'arranger de notre caractre et de nos dfauts, nous, nous
devons travailler sans nous laisser  nous amliorer, et non nous
considrer, avec un fanatisme oriental, comme une chose indpendante de
notre propre volont.

Combien il est d'un esprit faible et troit de renier ainsi l'tincelle
si noble et si curieuse de la volont que la Providence a mise en nous,
et qui nous permet de nous diriger selon notre guise! La devise
belliqueuse vouloir c'est pouvoir est parfaitement vraie dans ce qui
concerne ce qui est rellement en notre pouvoir, ce qui nous appartient
en propre. Ainsi, nous voulons faire mouvoir notre bras, nous le
pouvons; nous voulons modrer notre colre, il sufft d'y penser, pour
nous calmer.

Avec une attention continue, un exercice constant, nous pouvons aussi
bien rendre nos doigts agiles que plier notre caractre.

Cela ne dpend absolument que de notre volont, et il est absurde et
faux de dire: Je suis comme a! je n'y puis rien!




CHAPITRE VIII

RGLEMENT DE LA JOURNE D'UN ENFANT A L'POQUE DE SON INSTRUCTION.


Je ne saurais trop le rpter il ne faut pas songer  lever un enfant
sans s'en occuper beaucoup, et c'est bien l le motif qui dcide tant de
mres  mettre leurs enfants en pension. Elles ne veulent ou ne peuvent
s'en occuper. Les mres qu'un travail matriel ou intellectuel, mais
ncessaire, retient, sont tout  fait excusables; et ce n'est pas elles
que nous blmerons. Mais je ne puis m'empcher de m'tonner, et de juger
un peu svrement, ces jeunes femmes instruites, possdant tous les
talents et toutes les connaissances utiles, n'ayant rien  faire, toute
la journe, que pianoter, broder, faire des visites et en recevoir, et
qui se drobent au soin d'lever leurs enfants, de les instruire, sous
le prtexte qu'elles n'ont pas le temps ou que leurs enfants ne leur
obiraient pas et qu'elles n'obtiendraient aucun bon rsultat. C'est un
peu vrai, parce qu'elles ne sauraient pas ou ne voudraient pas s'y
prendre comme il le faut.

Une des principales causes rside dans l'irrgularit que les mres, les
femmes du monde, apportent, ou apporteraient  l'instruction de leurs
enfants; il est indispensable, pour obtenir un bon rsultat, que les
heures du travail soient absolument rgulires; pour n'importe quel
motif on ne doit permettre de drogation  ce principe. Oh! maman, je
t'en prie, une toute petite fois... laisse-moi sortir  cette heure-ci;
je ferai mon devoir quand je rentrerai, ou demain. Il faut savoir tre
inflexible. C'est l'heure du travail, elle doit tre observe; mais pour
cela il faut aussi que la mre elle-mme soit exacte. Si, par exemple,
elle drange l'enfant dans sa rcration pour lui donner sa leon, sous
prtexte qu'une occupation quelconque l'empchera plus tard, ou si elle
n'est pas prte  l'heure fixe et qu'elle fasse attendre son lve,
elle n'aura jamais qu'une enfant grognon, inattentive, fatigue. Le
caprice gte le caractre d'un enfant.

Les enfants doivent se lever matin, et, sous aucun prtexte, on ne doit
les faire ou les laisser veiller. Je blme nergiquement les parents
conduisant aux thtres des fillettes au-dessous de quatorze ans, et
mme toutes celles qui n'ont pas fini leur ducation. Au reste, c'est
une erreur de croire que les enfants s'amusent au spectacle; ils croient
qu'ils s'y amuseront, parce que c'est le fruit dfendu; mais une fois
qu'ils y sont, ils s'y ennuient, ne comprenant pas les finesses de la
pice; ils luttent en vain contre la fatigue et finissent par s'endormir
sur le rebord de la loge. Il n'est rien de plus triste, de plus anormal
que de voir s'endormir,  un grand thtre, un pauvre enfant qui
dormirait bien mieux dans son lit, et qui en revient blas sur un
plaisir dont il se promettait tant de bonheur avant de l'avoir got.
N'oublions pas qu'il vaut mieux dsirer qu'tre rassasi!

Voici un rglement pour la journe d'une fillette, que j'ai vu suivre
avec d'excellents rsultats, et dont la plupart des articles sont
indispensables  une bonne ducation:

Lever  six heures du matin en t, sept heures en hiver, dans une
chambre sans feu. L'enfant fait son lit et sa chambre ou aide  les
faire dans la mesure de ses forces. Ablutions  l'eau froide ou, par les
grands froids, lgrement dgourdie.--Djeuner lger, pain rassis, lait
chaud ou bouillon.

--L'enfant doit se mettre  l'tude  huit heures du matin en t et 
huit heures et demie en hiver. Commencer par apprendre les leons par
coeur. Bien des personnes prtendent qu'on retient mieux en apprenant
avant de se coucher et en dormant par-dessus; d'autres que la mmoire
est moins fatigue le matin. On peut essayer et mme employer les deux
moyens, mais le matin l'emporte gnralement. En t, les enfants
peuvent apprendre leurs leons au jardin, au grand air, c'est encore
meilleur; les tudes srieuses durent jusqu' dix heures et demie. Puis
une heure et demie d'arts d'agrment: dessin, langues trangres ou
piano, en alternant un jour sur deux.--A midi, djeuner  la fourchette
et rcration. Le djeuner doit se composer d'une ctelette ou beefteak
grill, oeuf, lgumes verts, puis d'un fruit pour dessert. Jamais de vin
pur ni caf. Le chocolat quotidien ou trop frquent chauffe.--De une 
deux heures, piano, puis devoirs crits; au moment de goter,  3
heures, une demi-heure de repos; le goter se compose d'une tartine de
fromage blanc ou de confiture et d'un verre d'eau.--Reprise des devoirs
jusqu' 6 heures. Dner, menu des parents ou  peu prs. Le soir, piano,
travail  l'aiguille; lectures, dictes.--Neuf heures sonnant, coucher
dans une chambre sans feu, aussi froid qu'il fasse; l'enfant sera bien
couvert dans son lit, qui ne sera jamais chauff. Avant de se coucher,
il peut boire un verre d'eau sans sucre, mais avec de la rglisse ou une
pastille  la menthe.

Les heures de la promenade et des diffrentes tudes seront changes
selon les saisons. En t, la sortie aura lieu de prfrence entre 8 et
11 heures du matin; bien des leons peuvent se donner dehors, comme
celle du travail  l'aiguille; en vue des leons dehors, on prolonge la
dure de la sortie. En hiver, la sortie aura lieu aprs le djeuner de
midi. Pour les enfants qui sont levs en pension, la promenade est
remplace par la rcration, ce qui vaut beaucoup mieux. Les mres qui
lvent leurs enfants chez elles doivent s'efforcer d'tablir cet tat
de choses; c'est--dire ne pas habituer leurs enfants  la promenade
tous les jours, mais les mener jouer et courir une heure avec de
petites compagnes.

Les jeunes femmes  Paris ne deviennent si coureuses, c'est le mot, que
parce que leurs mres ont cru obligatoire de les faire promener des
heures entires avec leurs gouvernantes. Elles ne peuvent plus se passer
des promenades sempiternelles. Jouer, c'est encore s'occuper; se
promener, arpenter dix fois les Champs-Elyses, les bras ballants, c'est
tre oisif; de plus, c'est reintant, les promenades tant rarement
plates. Il ne faut pas qu'une enfant regarde la promenade comme
indispensable  sa sant, autrement elle se croira perdue ds qu'elle ne
pourra pas sortir.

Je connais une jeune femme qui a t tellement habitue  sortir tous
les jours quelque temps qu'il fasse, pendant qu'elle tait enfant,
qu'une fois jeune fille elle a cru cette promenade indispensable  sa
sant; le mdecin avait rpt tant de fois devant elle qu'il fallait
qu'elle ft un exercice quotidien au grand air, qu'elle s'est persuade
qu'elle tait trs malade quand elle ne le faisait pas et que sa vie
tait en pril. Elle fourbissait, s'il est possible de s'exprimer ainsi,
toutes les institutrices, gouvernantes, femmes de chambre qu'on mettait
pour l'accompagner, car sa mre avait d renoncer  cette tche.
Maintenant qu'elle est marie, prcisment avec un homme peu marcheur,
du matin au soir elle est dehors, par tous les temps, seule, sous le
prtexte de faire de l'exercice. Mais, chose trange, ces jeunes femmes
si sorteuses, si marcheuses, ne le sont plus, ou du moins ne sont pas
disposes  l'tre lorsqu'il s'agit de promener leurs enfants! Elles
courent de ct et d'autre,  tous les points de la ville, toute la
journe, pendant qu' une trangre sont confis ces prcieux trsors!

Mais revenons  notre rglement. Il ne faut pas trop morceler les heures
de travail, sous prtexte de repos; autrement l'enfant a  peine le
temps de se mettre au travail qu'il se trouve drang. Les heures les
plus mauvaises, car on est accabl par la chaleur et la fatigue, sont de
quatre  six heures; aussi doit-on rserver un travail peu fatigant pour
ces heures, la musique par exemple. Le dessin, demandant un grand jour,
doit se faire plus tt. Il suffit de travailler les arts d'agrment tous
les deux ou trois jours; le piano seul demande  tre pratiqu tous les
jours. Trois heures d'tude bien employes suffisent pour faire une
virtuose, et une heure  la fois seulement, si l'on veut. Une heure de
gammes, une heure d'tude, une heure de morceaux d'agrment. De chacune
de ces deux dernires heures, une demi-heure sera consacre 
dchiffrer.

Le piano est trs hyginique avant et aprs le repas; il repose
l'intelligence, dont une occupation trop active fatiguerait la
digestion. Bien des jeunes filles font des gammes en lisant. C'est trop
machinal, et aucune des deux choses ne profite. D'autres se font coiffer
pendant qu'elles font des gammes. Comme une jeune fille doit se coiffer
elle-mme selon notre manire d'lever les enfants, ceci n'est donc pas
admissible.

La gymnastique et la danse se placent dans les heures de rcration.

Les enfants que l'on mne au cours n'ont pas besoin de sortie spciale,
mais il leur faut nanmoins une rcration avec des camarades.

Les langues trangres peuvent en partie s'apprendre en mme temps que
le travail  l'aiguille ou les ouvrages de main. Les enfants ont tant de
choses  apprendre qu'il faut utiliser les moindres minutes. Les
Anglaises et les Allemandes sont trs adroites en matire de petits
ouvrages; une gouvernante charge d'apprendre ces langues pourra donc,
en mme temps, dmontrer les travaux et aussi promener les enfants. A
Paris, on a, pour les fillettes leves dans leurs familles, presque
universellement adopt les cours. Une gouvernante trangre, connaissant
assez le franais pour servir de rptiteur, est parfaite, si la mre ne
veut pas se consacrer entirement  l'ducation de ses filles.

Car il n'y a pas de milieu: ou il faut s'en occuper presque
exclusivement et renoncer au monde,  ses plaisirs, ou ne pas s'en
mler.

Comme il est impossible d'apprendre tout  la fois et que les heures du
jour n'y suffiraient pas, il faut savoir faire un choix dans les tudes
qui doivent marcher de front, ensuite le travail doit augmenter
progressivement. A cinq ans, une enfant de force ordinaire peut
commencer en mme temps la lecture, l'criture et la musique: la mmoire
s'exercera sur de petites fables. Aussitt qu'elle saura crire, on
commencera les petits devoirs, la grammaire, l'histoire, la gographie,
un peu de calcul, un peu de travail  l'aiguille et une langue
trangre. Une fois entr en pleine priode de l'instruction,
c'est--dire de huit  quatorze ans, on appuiera surtout sur la langue
franaise, l'histoire; la prparation  la premire communion prend
beaucoup de temps, s'il est permis d'appeler temps perdu les leons
qu'on reoit au catchisme; les analyses sont d'excellents devoirs de
style.

Les arts d'agrment doivent tre de prfrence laisss de ct pendant
cette priode. Les quelques heures consacres au dessin, par exemple,
risqueraient fort d'tre perdues. On peut  tout ge apprendre 
dessiner ou  parler l'anglais; il serait ridicule de ne pas connatre
la grammaire  quinze ans, et le mcanisme du piano s'obtiendrait
difficilement  cet ge. Lorsque la fillette est devenue jeune fille,
qu'elle a franchi les principales difficults de l'instruction, que son
intelligence dveloppe, son jugement form, lui permettent de saisir
plus promptement, de travailler plus srieusement, alors de pianiste
elle devient musicienne, ses doigts ont conquis l'agilit ncessaire au
mcanisme, son got va se former. Elle apprend la peinture, elle se
perfectionne dans les langues trangres et dans les branches de
l'instruction si intressantes qu'elle a effleures surtout pendant les
vacances, la botanique, l'histoire naturelle, les littratures
trangres, etc.

Je termine ce long chapitre, dont le sujet est cependant bien loin
d'tre puis et sur lequel j'aurai occasion de revenir, en appuyant
surtout sur la ncessit d'apprendre  la jeune fille  rester chez
elle,  s'occuper chez elle,  savoir se dispenser de sortir, mme
pendant plusieurs jours de suite! Pour combien de femmes ceci semblera
une normit! Combien j'en connais  Paris, qui me disent d'un air tout
 fait candide:

--Oh! moi, je sors trs peu; il m'arrive trs frquemment de ne sortir
que deux fois par jour!

Le rglement que j'ai donn pour la journe d'une petite fille a pu
paratre svre, et cependant je dois reconnatre qu'il n'est que juste,
et la plupart des parents senss le reconnatront tel. On ne saurait
trop appuyer sur un rgime hyginique trs svre.

Il y a surtout quelques points prcisment hyginiques sur lesquels il
est ncessaire de revenir, afin d'attirer de nouveau l'attention sur
leur urgence: le lever tt et le coucher tt, les soins de la chambre,
et l'loignement du feu. Un enfant qui se remue n'a jamais froid;
d'ailleurs, il est prfrable de le couvrir chaudement, de lui mettre de
bons bas fourrs et des corsages de laine, que de l'habituer 
s'approcher du feu, si l'on ne veut avoir un petit tre tiol, fan et
rid.

Aussitt qu'une temprature modre arrive, un enfant doit aller bras,
jambes, cou et tte nus. La tte principalement doit tre tenue  l'air
autant que le soleil le permet, et le chapeau doit tre aussi lger que
possible. Un pantalon court et ferm est indispensable  toute petite
fille, autant par hygine que par dcence. On peut le faire en flanelle
ou en finette en hiver. Il n'est rien de plus sale et qui indique un
enfant mal tenu que les bas mal tirs; cependant il arrive souvent qu'on
doive entamer une vraie lutte avec ces chers petits dmons pour obtenir
ce rsultat. Mais l'on doit tre inflexible sur ce point. La jarretire
doit tre en lastique et mise au-dessus du genou; mais un moyen trs
employ et prfrable, c'est d'attacher le bas au corsage de dessous, au
moyen d'un long ruban. Les chaussures fortes,  semelles paisses
surtout, ni larges ni troites, maintiennent le pied et empchent qu'il
ne se dforme. Si l'on permet des talons, ils doivent tre trs peu
hauts et plats.

On ne doit pas permettre  une petite fille de rester en robe de chambre
et en pantoufles pour prendre ses leons.

La nourriture d'un enfant doit tre simple et fortifiante, jamais
excitante ni stimulante; les piments en sont exclus, ainsi que le caf,
le th, le vin pur, les liqueurs. Les sucreries mritent aussi
l'expulsion et les farineux s'y trouveront mlangs en petite quantit.
De la viande rouge saignante, un peu de viande blanche et du poisson,
des lgumes aqueux et rafrachissants, du bon bouillon, du bouillon
froid en t, du pain, de bons fruits, jamais ou fort rarement de la
charcuterie... On voit qu'ils ne sont pas trs  plaindre et que leur
menu est dj assez vari.

Le grand air est leur meilleur apritif, et ils ne doivent pas en avoir
besoin d'autres. Au reste l'ducation est pour beaucoup dans la sant
d'un enfant, l'ducation morale aussi bien que l'ducation physique. Les
enfants deviennent souvent irritables, nerveux, souffreteux, parce
qu'ils sont entours de trop de soins, qu'ils entendent trop rpter
autour d'eux: Il est si dlicat! a lui fera mal! Il ne faut pas le
contrarier, il est nerveux! Il faut lui cder!

L'enfant qui entend ces choses est perdu comme caractre; il ne gurira
jamais de la maladie morale qu'on lui inculque; il se croira tout
permis, colre, attaque de nerfs, vapeurs, il deviendra bientt une
vritable petite-matresse, un tyran. En ducation, le mal est difficile
 rparer; on compare souvent l'enfance  une jeune plante, c'est tant
qu'elle est jeune qu'il faut la redresser, le moindrement qu'on attende
ce sera trop tard, il y aura  craindre de la briser, et il faudra bien
plus de mnagement et de temps.

L'habitude a une grande influence sur la sant. On s'habitue au froid, 
la chaleur,  la fatigue, au repos. Habituez donc vos enfants de bonne
heure  une vie dure, mais qui ne leur semblera pas telle.

A propos de gymnastique, sujet toujours actuel quand il s'agit
d'enfants, il est quelques rgles hyginiques qu'il est bon de connatre
pour les observer. On doit se livrer  cet exercice de prfrence avant
le repas, afin de ne pas troubler la digestion et en mme temps
d'exciter l'apptit. Il faut remarquer que la large ceinture qui
accompagne le costume  cet usage, n'est pas simplement un ornement
dict par la mode; elle doit serrer la taille pour maintenir les reins
de faon  prserver de faux mouvements. La personne prsidant aux
exercices de gymnastique doit les faire ralentir et modrer vers la fin
du temps qui leur est consacr, au lieu de s'arrter brusquement, afin
que l'effervescence dans laquelle les enfants se trouvent se calme peu 
peu. Si les enfants sont en transpiration, on les fera changer de linge
aprs un moment de repos, et s'tre essuys, frotts fortement mme,
avec une serviette spongieuse.




CHAPITRE IX

ESSAIS SUR L'DUCATION DES GARONS.




I


Presque tout ce qu'on a crit sur l'ducation des enfants concerne notre
sexe; le chef-d'oeuvre de Fnelon n'est-il pas encore intitul
_l'ducation des filles_? C'est qu'on prtend,  juste titre, que ce
sont elles qui sont appeles  lever les hommes; mais ne serait-il pas
bon alors de se proccuper, non seulement de leur en fournir les moyens,
mais encore de leur apprendre  s'en servir?

Lorsqu'il nat un petit garon dans une famille, c'est toujours une
grande joie; souvent mme on voit les jeunes mres en concevoir plus de
plaisir que de la naissance d'une petite fille, et reporter sur lui la
plus grande part de leur affection. Cependant, depuis son enfance, o la
mre est oblige de _masculiniser_ son propre caractre pour ne pas lui
donner une ducation effmine, jusqu' l'poque o il s'mancipera tout
 fait, elle aura  subir des apprhensions continuelles.

Pour l'ducation physique d'un garon, il faut qu'elle s'arme d'nergie
et de courage; ds son bas ge, il est essentiel de l'habituer aux
exercices du corps, et aussi aux luttes et aux prils. Il arrive presque
toujours malheur aux enfants qu'on entoure sans cesse de prcautions et
de craintes. Il ne faut jamais les arrter dans un acte de bravoure et
de tmrit, et plutt leur apprendre  _se dfendre qu' viter_; car
une ducation mle, en formant des membres robustes, une forte sant,
formera aussi un caractre droit et nergique; il est rare de voir des
hommes grands, agiles et bien portants, ne pas tre francs, loyaux et
fiers, tandis que les corps chtifs, effmins, mal conforms,
renferment pour la plupart des esprits tortueux, timors, enclins  la
bassesse et  la platitude. Une mauvaise sant produit gnralement un
caractre inquiet et indcis. L'homme doit pouvoir rsister aux attaques
de tous genres que la vie lui rserve, et c'est  son ducation qu'il
devra les forces morales et physiques qui lui permettront de supporter
la lutte. La mre doit donc se rsigner  le voir s'exposer  certains
prils,  se sparer de lui,  le confier  des mains qui lui paratront
bien rudes.

L'instruction hors le toit paternel est indispensable pour les garons.
Quelque fortune qu'ils aient, il faut absolument qu'ils s'habituent aux
pousses des camarades, aux lgres humiliations, aux privations qui
leur seraient pargnes  la maison.

Dans un bon collge, l'galit rgne en souveraine, aucune distinction
n'est tolre, except celle du savoir aux salles d'tude, et celle de
la force et du bon naturel aux rcrations. Les bouderies, la vanit,
n'y sont point supportes. Les angles d'un caractre aigu s'moussent
forcment au contact journalier des indiffrents. Les plaintes sans
motifs, les exigences, les dolances inspires par la paresse et l'amour
du bien-tre ne rencontrent point l'oreille indulgente de la tendre
mre, toujours prte  s'effrayer. La nature de l'enfant se conforme 
ce rgime au physique comme au moral, et il n'en apprcie que mieux les
douceurs de la maison paternelle lorsqu'il y revient; il n'en chrit que
davantage ses parents, parce qu'il a t priv de leurs soins et de leur
affection. Un jour viendra o l'enfant devenu homme prouvera de tout
autres sentiments, jour nfaste, o son coeur semblera pour quelque temps
se fermer  l'amour filial pour s'ouvrir  une autre affection, qu'il
regrettera plus tard, mais qui pour le moment semble absorber son tre
tout entier. C'est celui o des trangres quelconques, d'autant plus
aimes qu'elles en sont moins dignes, accapareront sa confiance, son
argent. La pauvre mre, ayant  peine le droit alors de donner un
conseil, sera oblige de feindre, d'ignorer, et n'osera plus demander 
son fils: D'o viens-tu? pour ne pas le forcer au mensonge.

Avec sa fille, la mre prouve l'ineffable consolation de diriger ses
affections, d'tre la confidente du rveil de son coeur, d'assister aux
douces motions d'un amour pur et avouable. Et cependant les conseils
maternels sont aussi ncessaires au fils qu' la fille, car il est
expos  autant de dangers, quoiqu'ils ne soient pas du mme genre.

Savoir conserver de l'influence sur son fils est, sans contredit, le but
 quoi tendent toutes les mres; peu russissent  l'atteindre, quelques
moyens qu'elles emploient pour y arriver, et celles qui l'atteignent
savent rarement s'en servir pour le bonheur de leur enfant.

Lorsque le petit garon est encore tout jeune, la mre doit commencer 
s'en faire tendrement aimer. Au pre, qui doit conserver intacte son
autorit, est rserve la svrit quelquefois inflexible. La mre, au
contraire, reprsente l'indulgence, la mansutude; c'est elle qui
implore le pardon, adoucit les rigueurs paternelles; c'est elle qui
console l'colier, qui fait parfois les pensums, qui accueille les
confidences de l'adolescent. C'est  elle, si elle tient  bien diriger
son fils, qu'il appartient de prparer le terrain o viendront s'battre
les passions humaines.

Bien des mres s'imaginent mieux conserver leur fils pour elles, ou
contribuer davantage  son bonheur futur, en agissant comme cette
_Nany_, dans la pice de ce nom, reprsente au Thtre-Franais;
c'est--dire en faisant un goste, incapable d'un attachement profond;
en brisant son coeur, en dtruisant ses illusions et son enthousiasme
pour notre sexe. Le rsultat le plus prompt de cette ducation est de
faire des parents les premires victimes; chaque fois qu'ils dtruisent
le coeur de leur enfant, ce sont eux qui sont appels  en souffrir le
plus.

Combien de mres croient, en enseignant  leur fils le mpris des
femmes, lui assurer la conqute de lui-mme et annuler tout empire du
sexe fminin sur lui! ces mres ne songent pas que les passions
subsistent toujours; et que si, guides par le coeur, elles peuvent tre
nobles et avoir un but lev, sans coeur, elles deviennent viles, et
descendent sur les objets les plus bas. Pourquoi voit-on si souvent des
hommes gostes, d'une avance sordide, n'ayant jamais prouv
d'affection pour qui que ce soit, incapables de bons sentiments, se
ruiner et commettre les plus grandes folies pour des cratures abjectes?
On se dit avec stupfaction: C'est tonnant, il n'aurait point fait
cela pour sa mre, ou pour une honnte femme, comment peut-il aimer
cette crature et tout sacrifier pour elle?

L'explication en est bien simple. Non, ils n'aiment pas; un faux
amour-propre et leurs passions sont seuls en jeu. Ces hommes n'ont point
de coeur; leurs mauvais instincts, dpourvus de guide, les gouvernent
seuls; et les cratures qui dominent de tels hommes, ne pouvant y
arriver que par des moyens pernicieux, ne sont que des tres pervertis.

Il est donc deux choses qu'une mre doit s'appliquer  dvelopper en son
fils: le coeur et l'estime de la femme. Au lieu de lui en montrer la
perversit, en croyant l'en dgoter, elle doit lui faire considrer les
tres mprisables qui dshonorent notre sexe, comme des exceptions, trop
hideuses pour s'y arrter longtemps, et diriger sans cesse ses regards
sur celles qui sont chastes et vertueuses comme tant les seules dignes
d'attention.

S'il est besoin, pour les enfants des deux sexes, que les parents soient
infaillibles, c'est encore plus indispensable, s'il est possible, pour
la mre qui dsire conserver quelque ascendant sur son fils. Il est
essentiel qu' ses yeux elle soit entoure d'une aurole de saintet et
de vertu, afin qu'il ne perde pas toute confiance dans le bien; mais il
ne faut pas qu'elle soit trop svre, de peur qu'il ne craigne de
s'pancher dans son sein.

--S'il a un coeur sensible, il souffrira, m'objectera-t-on.

Non; souffrir de trop aimer est encore jouir; combien seraient heureux
de sentir leurs coeurs palpiter au prix mme de quelques souffrances!
Quelle mulation pour de nobles ambitions on y puise! quel intrt pour
la vie!

Et lorsqu'il rapportera  sa mre son pauvre coeur meurtri, ce sera le
moment de lui faire comprendre que, parce qu'il a rencontr une femme
mprisable, elles ne le sont point toutes; qu'avec une pouse chaste et
pure il n'aura point de dceptions ni de dsillusions, car le but
principal d'une mre doit tre d'amener son fils au mariage; non  un
mariage de convenance, qui laisserait son coeur inoccup, et lui
apporterait seulement plus de fortune et de libert pour satisfaire des
gots de dissipation, mais vers un mariage d'inclination, qui le
retiendra  son foyer. Que de mres imprudentes, n'ayant en vue que leur
ambition, loignent leurs fils de celle qu'ils choisiraient, et les
jettent ainsi, par l'isolement de sentiments purs o elles les forcent 
vivre, dans le libertinage et la dpravation! Il est  remarquer, quoi
qu'en puissent dire quelques esprits forts, que les jeunes gens maris
de bonne heure et suivant leur coeur, sont les plus rangs et les plus
heureux, tandis que ceux qui ont t contraris dans leur premire
inclination, qui d'ordinaire est toujours honorable, ou se sont jets
dans la dbauche, ou bien ont fait des mariages d'argent et n'y ont
trouv ni bonheur ni gloire. Que de malheurs irrparables, que de crimes
mme, arrivent par suite d'unions mal assorties!

Pour prserver son fils de la mauvaise socit, une mre saura sacrifier
ses gots, ses habitudes les plus chres; elle rendra son intrieur
aussi gai que possible, afin qu'il s'y plaise; elle fera bon accueil aux
amis de son fils, attirera de jolies et vertueuses jeunes filles, des
femmes aimables et distingues. Les relations avec les femmes du monde
n'ont jamais, en les mettant mme au pis, des suites aussi nfastes pour
l'avenir d'un jeune homme que celles avec la mauvaise compagnie, sans
parler des habitudes vulgaires et triviales qu'il puise dans cette
dernire.

De mme que j'ai dit au commencement qu'un homme doit apprendre plutt 
vaincre le danger qu' l'viter, il faut aussi lui enseigner plutt 
gagner de l'argent qu' l'pargner. La gnrosit et le courage, l'amour
et le travail marchent de pair. N'est-il pas odieux de voir des hommes
lsiner et rapiner quelques sous sur les besoins de leurs familles ou
sur leurs aumnes, et passer leur vie, les bras croiss, sans utiliser
cette force et cette intelligence que Dieu leurs a donnes! L'occupation
est une loi pour un jeune homme, quelque fortune qu'il ait.

La tche des mres est donc dlicate et difficile  remplir, autant que
noble et douce; s'il est vrai que ce soient elles qui lvent les
hommes, que devons-nous penser, en voyant notre gnration actuelle de
jeunes gens? pres au gain et dbauchs en mme temps, reniant la vertu
de notre sexe, sans s'apercevoir qu'ils blasphment, qu'ils oublient
qu'ils ont une mre et des soeurs, qu'ils auront une pouse et des
filles; effmins, fanfarons du vice, blagueurs devant les faibles,
plats et vils devant ceux qui crient plus fort qu'eux, ne croyant qu'au
mal, regardant le bien comme une illusion; voil les plaies hideuses
qu'il appartient aux jeunes mres de gurir, en levant leurs fils en
vritables hommes, lesquels,  leur tour, par leur contact, rgnreront
les femmes; car tout se suit et s'enchane en ce monde. Les mauvais
hommes font les mauvaises femmes; mais les mauvaises mres font les
mauvais hommes. Ce sont ces mres inconsquentes, ne voulant droger en
rien  leurs prjugs,  leurs manies,  leur gosme, qui nous lvent
ces poux sans coeur, lesquels cherchent en vain le bonheur o leur mre
le leur a montr, uniquement dans l'amour d'eux-mmes, et ne l'y
trouvent pas.

Quand un fils dlaisse sa mre, c'est toujours de la faute de celle-ci;
c'est souvent parce qu'elle a trop brusqu ses inclinations, et qu'il
reconnat plus tard l'gosme des doctrines dont elle l'a imbu, et qui
ont caus son malheur. La mre a donc le plus grand intrt  marier de
bonne heure son fils avec une jeune fille aux habitudes simples; il lui
sera plus facile alors de le retenir prs d'elle; les petits-enfants
arrivent bientt, et forment l'entourage le plus charmant et le plus
doux auquel une femme ge puisse aspirer, en place de l'isolement o
les plaisirs du jeune homme la laisseraient indubitablement.

Pendant que le professeur cultive l'esprit du jeune garon, que le pre
lui apprend ses devoirs envers la socit et envers lui-mme, c'est  la
mre qu'est dvolue la tche de lui former, ds son enfance, un corps
robuste, et plus tard une me nergique et sensible qui lui permette
d'tre heureux toute sa vie, que la fortune lui rserve ses sourires ou
ses rebuts.




II


Pendant que le ministre de l'instruction publique et les savants
s'occupent de rformer l'instruction de nos fils au lyce et de modifier
les mthodes,  nous, mres, il appartient de nous occuper de leur
ducation, et non seulement de leur former le coeur, mais aussi les
manires, la tenue, le caractre; c'est  nous de leur apprendre  vivre
dans le monde, dans celui de la famille et dans celui de la socit.

J'ai connu un homme, a dit Diderot, qui savait tout, except dire
bonjour et saluer; il vcut pauvre et mpris. Cet exemple se retrouve
tous les jours. Chaque tre humain n'est pas dou au mme point d'un
esprit analysateur; le temps manque parfois aussi souvent que le moyen,
et c'est pour cela qu'on aime  trouver dans un livre, un journal, une
publication quelconque, le rsum, la quintessence des observations que
l'crivain a faites  votre place. En rencontrant des jeunes gens aux
manires polies et rserves,  l'abord sympathique,  l'extrieur je ne
dirai pas beau, car la perfection des traits ne fait rien  la
distinction, mais soign et lgant, n'importe dans quelle position ils
se trouvent, aux habitudes nobles, aux sentiments chevaleresques, et en
voyant d'autres,  leur ct, sauvages, gauches, butors, malpropres, je
me suis enquise de la cause de cette diffrence et je l'ai toujours
trouve dans l'ducation maternelle qu'ils avaient reue.

Le jeune garon lev par une mre qui s'en occupe, lorsqu'il est
enfant, puis pendant les sorties du collge, chaque fois qu'il revient 
la maison, est toujours plus doux et moins brutal qu'un autre.

C'est  tort qu'on s'imagine qu'une ducation par les femmes effmine un
homme; cela n'a pas lieu, du moins lorsqu'elle est bien dirige. C'est
une erreur de croire qu'un jeune homme, parce qu'il jurera, cravachera
sans piti son cheval ou son chien, boira de l'absinthe et toute espce
de liqueurs fortes, ne frquentera que les estaminets, les clubs, en
aura plus de courage et d'nergie.

Les femmes n'empcheront jamais un garon de devenir fort et courageux,
car elles dtestent la pusillanimit. Sans tre ni une Spartiate, ni une
mre des Gracques, je ne crois pas qu'il y ait eu, pendant la dernire
guerre, une mre qui ait empch son fils d'aller se joindre  ses
frres d'armes. La mre endure mille douleurs, son coeur saigne par mille
plaies, mais elle aime mieux donner sa propre vie que de voir le fruit
de son sein atteint dans son honneur! Quelle est la mre, la soeur ou
l'pouse qui voudrait que son fils, son frre, ou son mari ft un lche?
Qui plus que nous mprise les hommes qui ne savent pas tre fermes et
nergiques, lors mme que nous profitons de leur faiblesse? Les femmes
aiment et cherchent instinctivement dans tout homme, mme dans leur
fils, soutien et protection. Et c'est sur la mre qui agirait autrement
que retomberait plus tard en grande partie le malheureux rsultat de
cette ducation dplorable.

Mais c'est elle aussi qui a  souffrir cruellement d'une ducation
abandonne entirement aux mains masculines.

L'homme, qu'il soit enfant ou adolescent, qu'il ait atteint la maturit
ou la vieillesse, a toujours besoin de la femme prs de lui, pour le
soigner et pour le civiliser. L'homme, loin de la femme, s'abrutit; il
devient froce, sans tre plus brave pour cela. Dieu,  la prvoyance de
qui rien n'a chapp dans la cration, n'a pas plac sans motifs un tre
faible et doux prs de l'tre fort et rude.

Une mre doit donc s'appliquer, chaque fois qu'elle a son fils auprs
d'elle,  le civiliser,  lui faire envisager la frquentation du sexe
fminin sous un point de vue chevaleresque et respectueux, 
l'accoutumer  la bonne socit, de faon qu'il trouv triviale, sotte
et insupportable celle qui ne pourrait que causer sa perte.

Ces dernires vacances, j'ai eu occasion de voir de jeunes collgiens de
quatorze ans ne pouvant parler sans accentuer leurs phrases de jurons,
incapables de saluer poliment, de se tenir avec dcence, et d'avoir pour
leurs mres la moindre attention dlicate. On se demande avec terreur
quels maris ces jeunes garons feront plus tard; quelle dsillusion
prouveront les jeunes filles qu'ils auront pouses, lorsqu'au
lendemain de leur mariage ils se comporteront vis--vis d'elles avec un
manque total d'gards et de bonne ducation? Si celles-ci sont aimantes,
douces, rserves, bien leves, quelle existence mneront-elles?

La mre est faible; elle rit d'abord de voir jouer au _sacripant_ son
fils encore baby; on lui dit: laissez-le faire; ne doit-il pas devenir
un homme? Lorsqu'il est plus g, elle en a dj peur, et plus tard il
devient son tyran et cause sa dsolation.

Une femme d'esprit et du monde me disait dernirement: Je ne donnerai
jamais mes filles  des hommes qui n'aient t levs par une mre ou
une soeur. Je me permettrai d'ajouter: Encore faut-il que celles-ci se
soient donn la peine de faire leur devoir!

Un jeune garon lev ainsi est accoutum  avoir mille petites
condescendances,  remplir une infinit de petits soins,  subir une
masse de petits caprices qu'un autre ignore. Supposons, au contraire, un
orphelin, ayant pass de bruyantes rcrations avec ses camarades aux
salles d'tude, prs de professeurs raides, secs et parfois vulgaires;
si ce pauvre enfant a vu ses vacances s'couler dans le prau solitaire
et silencieux du collge, chang plus tard contre les coles
suprieures et les cours, o, sans guide, il a pu souvent se trouver en
contact avec des tres pervertis, certes celui-l qui n'a eu pour foyer
que le restaurant, pour runion de famille que la table d'hte, pour le
conseiller et l'aimer que des indiffrents et des intresss, est
pardonnable de manquer de douceur et de distinction. Et souvent il est
le meilleur des deux, parce qu'il sent plus que l'autre le besoin
d'inspirer de l'affection.

C'est  la mre qu'il appartient d'apprendre  son fils  saluer,  se
prsenter devant le monde,  faire sa cour aux dames; qui le lui
apprendra, si ce n'est elle? Consentirait-elle, d'ailleurs, que d'autres
se chargeassent de ce soin?

C'est elle qui, ds son jeune ge, doit policer son langage, sa tenue,
son caractre; c'est  elle qu'il revient de diriger ses gots vers ce
qui est bon et noble; de lui inspirer l'horreur de ces piliers
d'estaminet, de ces buveurs d'absinthe, de cette hardiesse grossire
envers le sexe fminin que la gnration masculine actuelle tend 
substituer  l'ancienne galanterie franaise si chevaleresque et si
rpute! Ah! il est vrai que celles qui l'ont laiss se perdre en ont
t les premires punies; et pour rparer ce tort, elles ont cru que ce
qu'il y avait de mieux  faire tait de mettre l'ducation des filles 
la hauteur de celle des garons; et afin qu'elles ne fussent plus
choques par la brutalit et le sans-gne de ceux-ci, de les rendre
elles-mmes cavalires et vulgaires.

Si nous n'opposons une digue nergique  ce torrent de laisser-aller et
de mauvaises faons qui nous envahit, la politesse, la galanterie, le
bel esprit, qualits minemment franaises et que nous nous
enorgueillissions tant de possder, cesseront bientt de briller parmi
nous. Ce sont elles, cependant, qui firent du sicle de Louis XIV le
plus grand de l're chrtienne, en nous amenant des moeurs douces et
civilises, en produisant les plus grands gnies littraires et
artistiques, et en rendant nos armes victorieuses. Oui, mme cela, et
surtout cela, j'ose l'affirmer, car le soldat chevaleresque qui veut se
rendre digne des loges de sa dame, fait des prouesses de valeur; il
craint moins la mort lorsqu'il sait qu'il sera pleur et regrett.

Je connais plusieurs jeunes femmes de la mme famille; distingues et
remarquables sous tous les rapports, qui ont form une ligue contre
l'envahissement dans les salons et la famille des moeurs d'estaminet. Le
cigare est loign, les expressions trop nergiques sont soigneusement
prohibes. Elles ne supportent aucun laisser-aller en leur prsence;
elles admettent la repartie fine, spirituelle, le demi-sourire, mais
jamais elles ne permettront devant elles une plaisanterie dont la
crudit puisse les faire rougir, une pose qui leur fasse baisser les
yeux; il n'est point besoin pour elles d'entrer sur ce sujet dans des
discussions pnibles  soutenir et d'argumenter; le silence gard 
propos, un froncement de sourcils, un plissement de lvres ddaigneux,
un regard d'tonnement, sont de suffisantes protestations, le but de
tout homme tant de plaire aux femmes prsentes; elles ont su persuader
leurs maris par la douceur, l'affection, le raisonnement, et surtout par
le contact de leur distinction. Elles lvent leurs fils dans ces mmes
principes, ceux de l'homme qui se respecte.

Je n'ai jamais vu personne fuir leurs maisons  cause des obligations
qu'elles imposent; au contraire, leurs rceptions sont suivies et
recherches du sexe masculin, qui les respecte, les estime et les aime
davantage pour leur retenue et leur dignit, lesquelles ne diminuent en
rien leur grce et leur esprit. J'ai eu occasion de remarquer que des
jeunes gens, aprs les avoir frquentes quelque temps, taient
singulirement transforms  leur avantage, tellement l'influence d'une
matresse de maison est indniable sur ce point.

Il est ncessaire de vaincre autant que possible la timidit d'un jeune
garon, car elle se changerait plus tard en gaucherie lorsqu'il
s'agirait d'tre poli, et en effronterie pour se conduire
malhonntement; il est bon, au contraire, d'accoutumer les enfants  ne
jamais manquer d'aplomb, except pour mal agir.

Pour les petites filles, la socit des garons est parfois 
apprhender; pour ceux-ci, celle des filles est, au contraire, 
dsirer; si ce rapprochement risque d'veiller chez les premires des
ides de coquetterie dangereuse, il ne peut dvelopper chez les autres
que d'excellents penchants; mais il serait bien prfrable qu'on arrivt
 ce que cette frquentation ne pt, comme en Amrique, amener de
rsultat nuisible pour aucun des deux sexes.

Un des grands cueils, en province, pour les jeunes gens, c'est d'abord
l'ennui qu'ils rencontrent dans les socits, la plupart soumises  la
monotonie d'habitudes routinires et dpourvues de tout attrait
intellectuel; puis l'espce de cordon sanitaire que les mres forment
autour de leurs filles, qui ajoute, parfois,  l'insipidit de ces
dernires. Les jeunes gens ne trouvant dans le monde aucun intrt,
aucune bienveillance, aucun plaisir, prennent en dgot les visites et
les soires, et se rejettent sur une compagnie plus quivoque, mais qui
leur offre plus de gaiet et un meilleur accueil.

Une mre devra donc faire un choix, et conduire son fils o il puisse
trouver de l'agrment en mme temps que la respectabilit. Nul doute,
s'il est bien lev, empress, galant, dans le bon sens du mot, dou de
petits talents de socit, s'il a appris  se rendre utile et agrable
auprs des femmes, nul doute, dis-je, que les familles les plus prudes
ne soient enchantes de pouvoir admettre un lment masculin convenable
dans le cercle de leurs filles, et le jeune homme, y trouvant alors
distraction et attrait, s'habitue ainsi aux moeurs du foyer domestique et
de la famille.

Il faut que les mres inspirent  leur fils un grand respect de
lui-mme, qu'elles lui inculquent de bonne heure que la jalousie et
l'envie seules font natre cette fanfaronnade du vice si pernicieuse, et
qui fait tant de victimes; il faut que le jeune homme se sente avili 
ses propres yeux de se montrer dans une tenue dlabre et en mauvaise
compagnie.

J'ai toujours vu que les mres les plus chries de leurs fils, et qui en
recevaient le plus de satisfaction, taient celles qui avaient t les
plus fermes pendant la jeunesse de ceux-ci et avaient su en faire des
hommes du monde.

Pour mon compte, je ne crois pas aux mauvaises natures dans les enfants,
ou plutt je crois que nous portons tous, en naissant, le germe des bons
et des mauvais instincts, des bons et des mauvais sentiments; il ne
s'agit que de dvelopper les uns aux dpens des autres; et ce rsultat
drive de la premire ducation; les personnes qui affirment qu'un
enfant se corrigera en grandissant sont dans la plus grande erreur. Plus
le mauvais penchant sera dvelopp, plus on aura de peine  le rprimer.

Souvent les dfauts d'un enfant sont veills par la nourrice, puis par
la bonne; et si,  la place de celles-ci, c'tait une mre intelligente
et dvoue qui prsidt au rveil de son intelligence, ce seraient des
qualits qu'on verrait clore  la place des dfauts.

C'est ds le plus bas ge, on ne saurait trop le rpter, que doit
commencer l'ducation d'un enfant. Les premires impressions que cette
nature mallable reoit sont ineffaables, et cela prouve derechef
l'erreur de ceux qui disent: Cet enfant est trop jeune pour comprendre
ceci ou cela. Il ne comprend pas, il ne raisonne pas, il ne peut juger
ni discuter ce que vous lui dites, ce que vous exigez de lui! C'est trs
vrai, mais ce n'est qu'un motif de plus pour que _cela_ s'imprime en lui
d'une manire indlbile. Les habitudes du collge, et plus tard de
l'tudiant, viendront essayer de chasser les premiers principes, mais
ils trouveront ceux-ci enracins; ensuite la mre continuera son oeuvre,
sans relche,  chaque vacance,  chaque retour du jeune homme auprs
d'elle et elle restera victorieuse, comme me le prouvent nombre
d'exemples que j'ai sous les yeux; lorsque le contraire arrive, c'est
toujours  la ngligence,  la faiblesse ou  l'incapacit maternelle
qu'il faut l'attribuer.




III


Il rgne une singulire ostentation: l'orgueil du mal, l'amour propre du
vice; nous aimons  taler,  exagrer nos dfauts; puis nous faisons
une pirouette, un calembour, et nous nous admirons nous-mmes en nous
rptant: Quel esprit nous avons! Pauvres gens qui oublient ce qu'un
vritable grand homme a dit: L'esprit sans le bon sens ne sert  rien.

Nous croyons tout sauv quand nous avons rpondu par une saillie ou mme
tout bonnement par un mot d'argot entendu dans telle ou telle comdie.
Que de cervelles vides se figurent s'instruire et apprendre le beau
langage en retenant les phrases et les reparties qui se rcitent au
thtre!

Nos jeunes gens se corrompent le coeur autant qu'ils le peuvent, et s'ils
n'y parviennent pas, ils feignent d'y tre arrivs. Ils rougissent de la
vertu; ce qui doit tre une honte pour tout homme raisonnable leur
parat le _nec plus ultra_ du bon genre. Ils ne s'aperoivent pas qu'ils
n'inspirent que de la piti aux gens srieux, et qu'on a envie de leur
rpondre:

--Si vous tes rellement aussi perverti, tant pis pour vous, ayez au
moins le tact de nous dissimuler ces plaies de votre nature vicieuse;
mais si vous vous plaisez  vous faire croire plus mauvais que vous ne
l'tes, vous tes un fameux idiot.

Ils ne s'aperoivent pas qu'ils ne s'attirent l'admiration que de plus
sots qu'eux et ne sont applaudis que par les jaloux et les envieux,
enchants de leur voir perdre le prestige qu'ils conserveraient
au-dessus d'eux.

Il fait piti, et c'est grand dommage de voir, au milieu de ces ombres
d'adolescents sans cervelles, sans coeur, sans me, sans physique mme,
de voir, dis-je, s'garer parmi cette plbe une belle et forte
organisation qui se laisse envahir et ronger par cette vermine! C'est
prcisment aux plus magnifiques natures, aux coeurs d'lite, que le
dmon du mal s'acharne, les considrant comme une proie, sans nul doute,
plus digne de ses efforts, et il lance aprs elles une arme de lutins
qui en deviennent d'autant plus facilement vainqueurs, qu'elles n'ont
pas les ruses et les fourberies qui pourraient les garantir contre les
attaques de leurs ennemis. Ils ne combattent pas  armes gales. Ils
pourraient dominer; tout leur est donn par le ciel pour avoir un avenir
illustre: fortune, jeunesse, physique, intelligence, savoir, position,
tout, et ils perdent, ils jettent au vent toutes ces richesses, pour
tomber dans les lacets tendus par quelques marsouins!

Nous venons de traverser une poque o le bon ton, grce  certaines
pices en vogue, a t mis  la porte de la socit franaise, mme la
plus aristocratique, et il serait facile de citer telle duchesse, dont
les anctres furent au nombre des croiss et dont la noblesse remonte 
un trne, qui, la voix haute et la _canne_  la main, faisait des,
_fromages_ en plein Champs-Elyses. C'tait  qui aurait le plus mauvais
genre. Il est triste de l'avouer, le sexe fminin s'est laiss entraner
dans ce prcipice avec une promptitude tenant du vertige. Qui avait t
cause de cet entranement? videmment des jeunes gens mal duqus, aux
sentiments bas,  l'intelligence borne. Cette mode, car c'en tait une,
a eu son temps; esprons qu'elle est tombe, remplace; rptons-le bien
haut, afin que tous ses enthousiastes le sachent bien. Avec les chignons
boucls, les gardnias  la boutonnire, les vestons courts, la mode de
l'air impertinent a cess d'exister; ceux chez qui elle a laiss
subsister quelques lueurs d'esprit se htent de l'abandonner, afin de ne
pas tre en retard, et d'ici peu ils nargueront qui la suivront encore.
Le bon ton, les manires distingues, le respect de ce qui est vnrable
et sacr va donc revenir. L'influence du bon reprendra le dessus. Nous
ne nous laisserons plus mener par des tres qui valent moins que nous.

Mais de la gnralit descendons aux dtails et tudions quelques moyens
pour commencer  amliorer ces manires si sacrifies.

Lorsque nos yeux, notre oue, sont agrablement frapps, il est trs
difficile que nous ne soyons pas favorablement impressionns et
influencs. Ce n'est pas un bel extrieur, un joli visage, mais surtout
la distinction et la convenance de cet extrieur qui sduisent le plus
dans un homme. Il est de ces mouvements, de ces gestes qui classent de
suite un homme encore plus vite qu'une femme dans la socit. Celles-ci
s'assimilent vite toutes les positions; il n'en est pas de mme du sexe
masculin. Or, quelle est la mre qui n'aspire pas aux plus hautes
situations sociales pour son fils? quelle est la mre qui ne dsire
qu'il en soit digne? Qu'elle ne nglige donc pas cette partie de
l'ducation de son enfant.

Il ne s'agit pas de leons d'un jour, mais de conseils persvrants.
S'il faut commencer, ds ses premires annes, l'_ducation_ du petit
garon, il faut aussi la continuer, mme lorsqu'il est homme. C'est l
prcisment que la tche devient difficile; que de fois voit-on de
jeunes garons tout  fait charmants pendant leur adolescence, dont on
augure mille biens pour leur avenir, et qui, une fois chapps  la
sainte influence de la mre, perdent peu  peu toutes leurs qualits et
ne font que des _fruits secs!_

Je me bornerai  signaler d'une faon spciale aux mres qui ont des
fils, deux gestes, dont l'un est  propager, autant que l'autre est 
viter.

Le premier est un certain mouvement des jambes rapprochant les talons,
qui n'est d'ailleurs que le pas de la valse. Ce mouvement est
excessivement lgant et gracieux. Ainsi, pour saluer, un homme ne doit
pas plier la jambe, courber le corps; au contraire, il redresse la tte,
rapproche les deux talons comme s'il se mettait au port d'armes et
prsente lgrement le buste en avant. Tout jeune homme ayant appris la
danse, la gymnastique, et ayant de la grce, de la dsinvolture dans les
mouvements, saluera de cette faon. Ce rapprochement des pieds a
l'avantage de rehausser la stature (chacun sait qu'en loignant les
jambes l'une de l'autre, on perd plusieurs centimtres de hauteur). En
rsum, ce mouvement dnote l'homme de bonne socit. Ce serait une
erreur de croire qu'il est dvolu particulirement aux tailles leves;
il sied et est propre  tous, depuis le bambin de cinq ans jusqu'
l'homme g, tant qu'il a assez de force dans ses nerfs pour le faire.
Certes, l'homme de haute taille possde toujours une facilit et une
grce de mouvement qui lui est absolument propre, et l'on ne saurait
trop la mettre en oeuvre pour dvelopper le physique d'un jeune garon.
Mais cette distinction inne, l'homme de petite taille peut parfaitement
l'acqurir; il ne faut jamais oublier que _tout_ dpend de la volont,
et que _tout_ le bien et le mal surtout est toujours en notre pouvoir.
Il en cote parfois de la peine et de la persvrance, mais le succs
qui vient couronner nos efforts est un ample ddommagement. L'tre le
plus laid, le plus commun, peut, en s'tudiant, en se rformant, arriver
 tre beaucoup mieux que celui qui se fie sur les dons de la nature et
croit qu'il ne lui reste rien  faire.

Le geste  viter,--j'ai dj eu occasion de le signaler, mais je suis
heureuse de trouver celle d'en parler encore,--c'est cette habitude du
sexe masculin de mettre la main dans la poche du pantalon.

On peut tre un trs brave garon et avoir cette habitude, mais on ne
saurait tre un homme de bonne socit; de plus, n'oublions pas que les
gestes vulgaires dnotent ncessairement une certaine vulgarit dans
l'esprit et dans les relations.

Je connais un jeune homme tout  fait charmant, et qui tient  l'tre,
ayant l'excellente ambition de frquenter le monde de la famille. Il
s'applique, et l'on ne saurait que l'en louer,  avoir une bonne tenue;
il y arrive. Chacun l'aime, le recherche et le prfre  ses camarades,
malgr quelques dfauts de caractre qui pourraient le rendre infrieur
 eux, mais qui disparaissent derrire son abord agrable.
Malheureusement lorsque, surtout, il est sous l'empire d'une grande
proccupation, qu'il discute, par exemple, il s'oublie et plonge avec
frnsie la main dans la poche de son pantalon. Un jour qu'il dployait,
au milieu d'un salon, ses petits talents oratoires et qu'il se livrait
avec succs  une improvisation russie, il se laissa aller, sans s'en
douter,  ce mouvement peu gracieux. Peu s'en fallut qu'il ne perdt
aussitt tout son prestige. Hommes et femmes s'entre-regardaient tout
tonns de trouver des manires si peu conformes aux rgles de la bonne
socit dans un jeune homme  l'extrieur si distingu et si capable,
car le monde est port  blmer chez les autres ce qu'il pratique
lui-mme. Tout  coup un petit garon de six ans vient se camper devant
l'orateur et le considre fixement. Le jeune homme s'arrte en riant
devant ce petit observateur en herbe.

--Qu'as-tu  me regarder, mon petit ami?

--Mais, Monsieur, tu n'as donc pas de maman? lui rpond l'enfant d'un
air courrouc et srieux.

--Pourquoi cette question? repartit l'autre, un peu interloqu.

--Parce que, si tu en avais une, elle te dirait que ce n'est pas beau,
dans un salon, de mettre la main dans la poche de son pantalon.

Je n'essaierai pas de dire quelle fut la honte, le courroux du pauvre
jeune homme, si justement et si vertement tanc. Le petit garon avait
tort, sans doute, dans sa franchise, mais nous lui pardonnons, dans
l'espoir qu'elle aura servi  corriger notre jeune hros.




IV


S'il n'est pas bon, s'il n'est pas possible mme, dans l'ducation des
enfants, de suivre un systme relativement  leurs caractres, puisqu'il
faut ncessairement modifier les moyens  employer selon ces caractres
mmes, il n'en est pas de mme de la direction  donner  l'ducation
concernant leur avenir et leur position sociale. Le choix d'une
carrire, pour un garon, est une affaire srieuse; pour une fille, on
voudrait bien qu'elle n'et que celle de mre de famille, qui est sans
contredit celle qui lui revient de droit.

Il est excessivement difficile, et presque impossible, de prvoir, ds
son jeune ge, quelle carrire l'enfant embrassera; on fait des projets,
on a une prfrence, et la plupart du temps, lorsque l'ge est arriv,
les circonstances sont changes, la roue de la fortune a tourn; toutes
les prcautions, les prparations, les plans se trouvent djous et sont
devenus inutiles.

Ensuite, tel enfant qui semble turbulent, imptueux, et qu'on destinera,
sur cet chantillon de son caractre,  l'tat militaire, peut se
modifier, sa sant devenir faible et ne plus le rendre apte au mtier
des armes. Tel autre qu'on voudra consacrer aux sciences ne sera dou
que d'une intelligence mdiocre, et toute tude trop soutenue menacera
d'altrer sa sant.

Il est certain, cependant, qu'on peut disposer un enfant  la carrire
que l'on dsire en s'y prenant de bonne heure. On dveloppera en lui
certaines facults, on restreindra les autres.

Pour arriver  ce but, il est indispensable, ainsi que dans toute
ducation, de s'occuper d'lever ses enfants; il ne suffit pas de les
faire instruire. Les malheureuses thories sur la libert individuelle
qu'on met tant en avant, portent beaucoup maintenant  respecter la
soi-disant libert de l'enfant! Pauvre petit tre! mais si on lui
laissait ainsi sa libert physique et matrielle, il se tuerait bientt,
n'est-il pas vrai? puisqu'il serait sans exprience pour se prmunir du
danger. De mme il se tue au moral, si on le laisse libre. Il ne suffit
pas de le guider, il faut vouloir pour lui.

Si on laisse germer les dfauts, comment l'en accuser?

Il est vrai qu'il faut les touffer, ces dfauts, d'une certaine faon;
c'est l que gt la science de l'ducation. La rpression demande  tre
faite de telle ou telle manire, suivant la nature de l'enfant, et
suivant la nature du dfaut  rprimer.

Comment se fait-il que les pres avares ont presque toujours des fils
prodigues? Parce qu'ils ne procdent pas par le raisonnement, par la
persuasion. Ils laissent grandir l'enfant sans lui inculquer les lois de
l'conomie; ils se bornent  le sevrer de toute jouissance, sans lui
donner aucune compensation.

Ensuite, le prestige de l'autorit tombe, lorsque celui qui l'exerce ne
sait pas se faire estimer et respecter en tous points. Pour conserver du
pouvoir sur un enfant, il faut rester pour lui sur les hauteurs de la
perfection. Il ne faut pas qu'un fils puisse accuser son pre
d'injustice, d'avidit dans le gain, d'gosme, etc. C'est pourquoi le
pre conome et rang aura un fils conome  son tour, et le pre avare
aura un fils prodigue.

Dans une famille de mes connaissances, il se trouvait un jeune homme de
vingt ans que son pre obligeait de s'habiller avec la plus stricte
simplicit, ou, pour mieux dire, presque avec pauvret, quoiqu'il et
une fort belle fortune. Le pauvre enfant, d'un caractre un peu
orgueilleux, prfrait souvent ne pas aller dans un endroit public que
s'y montrer ainsi vtu; et lorsque son pre le forait  aller dans le
monde, comme il ne s'y rendait qu' contre-coeur, il y tait gauche,
timor, morose. Rien ne donne de l'aisance et de l'aplomb comme de se
sentir au niveau des gens qui vous entourent.

On peut juger facilement de toutes les dissensions qui devaient exister
entre le pre et le fils, lesquelles, depuis l'adolescence de celui-ci,
ne faisaient que s'aggraver; le pre redoublant de svrit, le fils
finissant par se rjouir de la perspective de libert que lui montrait
pour un temps peu loign l'ge avanc de l'auteur de ses jours.

Ce triste vnement arriva plus tt qu'on ne s'y attendait; mis en
possession de la part d'hritage qui lui revenait, il n'eut rien de plus
press que d'avoir des habits venant du tailleur en renom et de mener
cette vie dispendieuse dont il avait t tenu si loign. De regrets, il
ne pouvait en avoir. Il ne connaissait pas la valeur de l'argent,
prcisment parce qu'en ne lui en laissant jamais, il n'avait pas pu
apprendre  la connatre. Son pre avait toujours paru regarder cent
francs une si grosse somme qu'il crut qu'un billet de mille francs
devait tre ternel; bientt les dettes et la ruine s'amoncelrent
autour de lui.

Il est vident que c'est la valeur de l'argent qu'il faut apprendre  un
enfant, et non l'conomie, pas plus que la prodigalit. Car celui qui
n'a pas conscience de cette valeur versera aussi bien sa bourse pour une
superfluit, qu'il la fermera devant un besoin rel.

Mais je m'aperois que je me suis un peu loigne du sujet primitif de
ma causerie.

Parfois, une dcision prise trop tt au sujet de la carrire d'un enfant
peut touffer une vocation vritable, un talent rel; il est difficile
de reconnatre les vritables vocations, et il arrive souvent qu'on
sacrifie un avenir srieux  une chimre purement fantaisiste.

Un enfant saisit-il par hasard quelques notes d'une chansonnette,
montre-t-il quelque sensibilit  la musique: aussitt on dclare qu'il
a des millions dans le gosier. Dclame-t-il gentiment une petite fable,
nul doute qu'il ne puisse devenir un Talma, et s'il barbouille quelques
bonshommes, il est clair qu'il possdera le talent de Rubens. Il
s'ensuit souvent des discussions entre les membres de la famille,
discussions qui toujours, plus ou moins comprises du petit hros,
produisent sur lui l'effet le plus pernicieux. Ne cde-t-on pas, il se
croit incompris, ne se met qu'avec dgot au travail qu'on lui impose,
et ne produit gnralement qu'un _fruit sec_. Donne-t-on, au contraire,
libre cours  cette prtendue vocation, le premier enthousiasme
s'vanouit bientt et il ne reste rien. On s'aperoit trop tard de
l'erreur dans laquelle on est tomb.

Le premier point  considrer pour dcider de la direction  donner 
l'ducation d'un enfant, est qu'elle puisse lui servir en mettant au pis
les circonstances de sa vie. L'lever dans l'espoir qu'il jouira de la
fortune, lors mme qu'on en possde au moment o l'on prend cette
dcision, est un leurre; l'lever dans la conviction qu'il saura s'en
faire une, conduira au mme rsultat.

Si l'on est dans une position mdiocre ou infrieure, on doit viter,
n'importe  quel sexe il appartienne, de lui donner une ducation
tendant  l'exciter  sortir de sa sphre, ce qui n'arriverait qu' en
faire un dclass. C'est un but pratique et non chimrique qu'il faut
poursuivre avant tout; les circonstances suppleront au reste.

L'ambition de chacun dans sa sphre: voil ce qu'il faut inspirer, sans
chercher  ouvrir des horizons plus larges avant que le caractre ait
assez de poids pour savoir en faire une juste apprciation. Ceci est
plus spcial  l'instruction qu' l'ducation.

Bien des pres veulent lever leurs fils au-dessus de leur niveau  eux;
ils croient les rendre plus heureux en leur donnant les moyens de
pntrer dans un monde qui n'a pas t le leur. Ils n'arrivent qu' se
faire mpriser de leurs enfants, et  les exposer aux railleries de ceux
qui se croient leurs suprieurs.

Le mrite personnel seul, avr et positif, peut remplacer la naissance;
une instruction incomplte mais prtentieuse qui ne sert qu' vous faire
duper, ne suffit pas, mme accompagne de la fortune.

Il est des natures exceptionnelles,--on en voit des exemples assez
frquents en Angleterre,--qui savent, tout en restant dans leur sphre,
s'lever par leurs aptitudes et leurs sentiments. Le type du gentilhomme
campagnard, cultivant ses terres, aimant et gotant les beaux-arts,
s'instruisant tous les jours par les lectures srieuses,  la piste de
nouvelle dcouvertes pour perfectionner les instruments servant 
l'agriculture, mais ne cherchant pas  aller briller  la ville ni 
faire partie de la Chambre des lords, est digne d'tre cit. Le
ngociant, qui dpense gnreusement sa fortune  se former une galerie
des chefs-d'oeuvre de nos peintres contemporains, qui fonde des prix et
des pensions de retraite pour les artistes, qui possde des collections
 faire plir d'envie des bibliophiles, mais qui passe une partie de sa
journe derrire le guichet de sa caisse, sans jamais songer  toucher
lui-mme le crayon ou l'archet, et sans avoir la moindre prtention 
envoyer sa prose pour prendre place dans les colonnes d'un journal
politique, voil un bel exemple  suivre.

Donnons donc  nos enfants une profession quelconque, serait-ce celle de
sabotier, mais que ce soit une profession pratique, un mtier dont ils
puissent se servir en toute occasion; un jour ou l'autre, ils nous en
sauront gr.




CHAPITRE X

SUR LE CHOIX DES MOYENS D'INSTRUCTION.


Ds qu'un jeune mnage voit poindre l'espoir d'avoir  lever une petite
famille, la question des moyens d'ducation ou plutt d'instruction 
employer est dbattue et mise  l'tude. La mre penche pour garder ses
enfants auprs d'elle, le pre craint la faiblesse du coeur maternel et
veut les loigner. La plupart du temps ces beaux projets et ces grandes
dcisions sont changes lorsque arrive le moment de commencer 
instruire l'enfant. Chacun prne son dieu; les uns affirment, non sans
raison, que l'instruction en commun est ncessaire au dveloppement du
caractre; d'autres vantent l'avantage de l'ducation en famille, et ils
n'ont pas tort; une _bonne_ ducation eh commun est excellente, mais
comme il est trs difficile de l'avoir bonne, celle de la famille est
alors de beaucoup suprieure. Je pense qu'on doit essayer de runir les
deux, et cela n'offre pas autant de difficults qu'il le parat au
premier abord. Le garon sera gard  la maison jusqu' l'ge de dix
ans, mais envoy comme demi-interne au collge; de cette faon il
bnficiera des deux avantages. Plus tard, il est indispensable, pour
qu'il apprenne  tre homme, de le mettre absolument hors de la maison
paternelle, sans l'en loigner totalement cependant, quoique cela puisse
paratre un contresens, tellement la nuance est dlicate.

La petite fille a moins besoin de s'habituer  se passer des siens, mais
il est bon aussi qu'elle soit initie  la vie commune; on lui fera
suivre les cours, ou bien on la placera, de neuf  douze ans, dans une
bonne maison d'ducation. Aprs cet ge, elle ne doit plus quitter sa
mre, et les cours qu'on pourra lui faire suivre suffiront parfaitement.

On peut aussi procurer  son enfant les avantages de l'ducation en
commun en runissant chez soi quelques enfants de ses amis. Je connais
une famille trs estimable et jouissant d'une jolie aisance, o se
trouvent une fille de dix-huit ans et un petit garon de dix ans. Les
parents ont pris chez eux le fils d'un de leurs amis, qui est du mme
ge que le leur, et on leur amne chaque jour un autre enfant du
voisinage. Ils reoivent tous les trois les mmes leons, travaillent et
prennent leurs rcrations ensemble. En outre, la jeune fille est
charge des fonctions de rptiteur et de surveillante, ce qui lui
permet de complter ses tudes et l'oblige  occuper son temps d'une
manire utile. Elle prend, en assistant aux leons, quelques notions de
langues mortes et des sciences positives; cette ducation par la soeur
ane prsente, ainsi que je viens de le dire, plusieurs avantages, dont
les principaux sont l'initiation de la jeune fille aux devoirs de mre
de famille et un but srieux  ses travaux de chaque jour.

Il est vident qu'il est fastidieux de travailler sans but; c'est un peu
l le malheur des jeunes filles en gnral et ce qui les entrane vers
les futilits et le monde. On tudie lorsqu'on est enfant afin de ne pas
tre ignorant plus tard. Les jeunes gens poursuivent une carrire dans
leurs tudes. Mais la jeune fille de dix-huit  vingt ans, dont
l'instruction est tout  fait suffisante pour une femme,  qui mme il
est interdit d'en acqurir davantage, de franchir des chelons plus
levs sans prendre rang parmi les bas-bleus et la femme savante, quel
but, quel encouragement a-t-elle? Elle tudie son piano pour briller en
socit; elle peint si elle veut devenir une artiste; autrement, tout ce
qu'elle fait n'est gure qu'en vue de passer son temps, en attendant...
quoi? qu'elle se marie ou que sa vie s'coule peu  peu. On se fatigue
vite de travailler et mme de vivre en vue d'un espoir chimrique;
combien plus grand est l'encouragement, lorsque le but est l tout prs,
et qu'on voit le rsultat chaque jour!

Mais la dcision sur la faon d'instruire un enfant tant prise, on
n'est pas encore dlivr de tout embarras; il faut choisir des
professeurs ou une maison d'ducation. Dans le premier cas, une mre,
ayant surtout plusieurs enfants, ne peut, quel que soit son dvouement
et sa bonne volont, les instruire elle-mme. La direction d'une maison
dans tous ses dtails, la surveillance de sa famille, de ses domestiques
et forcment ses devoirs d'pouse, ne peuvent laisser  une femme le
temps de s'occuper srieusement de l'instruction de ses enfants.

Je suis loin d'approuver celle qui les abandonne du matin au soir  une
institutrice, ou  un prcepteur; les rcrations, les promenades, les
soires, appartiennent  la famille, mais les leons ont plutt  gagner
 tre donnes par des trangers; premirement, aussi capables que
soient les parents, ne s'tant pas consacrs  l'instruction, ils ne
peuvent connatre les secrets du mtier de professeur; devant les
enfants, il ne faut jamais faillir, hsiter, ni se tromper. Ensuite, le
professorat exige une certaine habitude. Il faut d'abord une grande
patience, une prcision, une certaine exprience de l'enfance et des
mthodes. C'est pour ainsi dire une vocation demandant des aptitudes
spciales. Les utopistes, en voulant que la mre instruise ses filles,
sont donc dans l'erreur. Sauf de rares cas, le rsultat ne sera jamais
aussi complet que lorsque la mre s'occupe beaucoup de l'instruction et
surtout de l'ducation, mais se fait aider par d'habiles professeurs.

On comprend facilement, d'ailleurs, ainsi que le dit vulgairement le
proverbe, qu'il y a plus dans deux ttes que dans une; quelle que soit
l'initiative que le coeur maternel puisse avoir pour former le caractre
de ses enfants et pour les lever, il peut ne pas trouver les arides
combinaisons ncessaires  l'instruction. Ces deux genres sont trs
distincts. Ensuite il y a le prestige de l'autorit, de l'intimidation,
de la svrit. La mre sera l comme rptiteur; elle attnuera les
fautes, elle encouragera dans les moments de faiblesse; elle achvera,
parfois, le _devoir_ au risque d'encourir la colre du professeur, et
c'est pourquoi la mre et l'instituteur ne peuvent tre une seule et
mme personne.

Par suite de ces considrations, il est prfrable de choisir une
personne s'tant dj occupe d'ducation et ayant fait  ce sujet des
tudes entires et compltes. Une novice en cette matire, aussi
instruite et capable qu'elle soit, ne vaudra jamais ceux ayant de
l'exprience. J'ai eu occasion de vrifier _de visu_ cette assertion.

On me donna, tant jeune fille, un professeur de littrature et un
professeur de musique; le premier, homme trs savant et trs rudit,
avait rempli de hauts emplois ncessitant beaucoup de savoir, mais
n'avait jamais exerc le professorat; le second tait excellent
compositeur, grand artiste, mais dans le mme cas que le premier, eu
gard  ses nouvelles fonctions. Je perdais totalement mon temps avec
eux, et on dut les changer. J'ai connu une illustre matresse de piano,
donnant d'excellentes leons, faisant d'habiles lves, mais incapable
d'excuter un morceau par elle-mme. Elle tait suprieure dans sa faon
d'enseigner. Pour tre professeur, il ne suffit pas de savoir, il faut
encore savoir enseigner, et en outre savoir suivre le caractre de
l'lve.

Il n'y a l ni manuel, ni trait qui puissent donner des rgles, et
dire: aujourd'hui telle leon, demain telle autre. Il faut, avant tout,
se conformer aux aptitudes des enfants, les aider, les encourager;
parfois, forcer le ct faible. Ce qu'aucun livre n'apprendra non plus,
c'est la patience, c'est la faon d'expliquer pour se faire comprendre
des jeunes imaginations, c'est la manire de s'occuper de son lve, de
prendre de l'autorit sur son esprit. Certains professeurs obtiennent
souvent des mmes enfants ce que d'autres n'ont jamais pu obtenir. Cela
vient de la manire d'enseigner.

L'ge prfr pour une institutrice ou un prcepteur est de vingt-six 
trente-cinq ans. Plus jeunes, ils n'ont pu acqurir assez d'exprience;
plus gs, ils sont souvent aigris sur leur position, malades, fatigus,
maniaques, etc. Il ne faut pas exiger qu'ils sachent tout, de crainte
qu'ils ne sachent rien  fond. Or, il ne faut pas oublier que, pour
enseigner, il est ncessaire de savoir dix fois plus que ce qu'on doit
dmontrer. Il est impossible qu'une jeune fille ayant pass ses trois
examens  la Sorbonne ait pu trouver le temps d'tudier quatre ou cinq
heures par jour, au moins, le piano, pour devenir une musicienne de
premire force, puis de consacrer des journes entires  la peinture,
et en outre d'avoir pu s'exercer suffisamment dans les langues
trangres, avoir mme fait les voyages ncessaires pour les connatre
vritablement. C'est demander l'impossible. Une institutrice universelle
peut _commencer_ un enfant, mais bientt des leons spciales sur chaque
branche seront beaucoup plus fructueuses. L'institutrice restera comme
rptitrice, si ce n'est pas la mre qui joue ce rle.

Elle doit tre choisie assez distingue dans son extrieur, afin que son
lve puisse la respecter et ne pas prendre de mauvais exemples; mais
ses principes et ses moeurs doivent surtout tre de la plus grande
rigidit. La moindre coquetterie de sa part serait funeste  l'lve; un
caractre lger, peu srieux, n'est pas compatible non plus avec ces
fonctions.

Ce n'est donc pas chose facile que le choix d'un professeur  admettre
dans l'intimit de la famille. Lorsqu'on habite la ville, le mieux est
qu'il soit _externe_, c'est--dire, arrive le matin et parte  l'heure
du dner. Et si la mre pouvait prendre sur ses autres occupations de se
consacrer  son enfant depuis sept heures du matin jusqu' cinq heures
du soir, il serait encore mieux de se contenter des cours et des leons
spciales. C'est aussi le cas des familles auxquelles leurs ressources
ne permettent point de trop fortes dpenses.

Quant au choix d'une maison d'ducation, le choix est encore plus
difficile. On veut l'air des champs pour les petits tres qu'on se
propose d'y enfermer, et on veut en mme temps la proximit de la ville,
pour que l'enfant puisse jouir des leons spciales qui, l aussi, sont
indispensables. On cherche les soins maternels, l'instruction solide et
l'ducation du monde, tout  la fois.

Il y a  Paris des maisons laques et religieuses runissant toutes ces
diverses qualits.

Les bonnes maisons d'ducation acceptent difficilement des lves
sortant d'une autre maison.

Il est excessivement important d'ailleurs de ne point changer, autant
que possible, les professeurs; c'est toujours trs nuisible aux progrs
de l'enfant aussi bien qu' son caractre.

Recommandons aussi  nos lectrices, quoiqu'il puisse y avoir de
nombreuses exceptions, de se mfier des petites pensions, aux lves peu
nombreux, dites de famille. Gnralement l'conomie s'y mtamorphose en
mesquineries.




CHAPITRE XI

DE L'INSTRUCTION.




I


Il y a quelques annes, il s'est produit un fait trs singulier et qui,
probablement, a pass inaperu pour bien du monde; il avait t donn
pour sujet au concours d'un prix de l'Acadmie, _l'Instruction des
femmes en gnral_. Chose trange, personne ne s'est prsent, ou plutt
n'a envoy de travail, et l'Acadmie a t oblige de changer le sujet
du concours afin de pouvoir dcerner le prix.

Il semble, cependant, qu'il y ait beaucoup  dire aussi bien que
beaucoup  faire sur ce sujet. C'est une tude encore neuve, car il ne
faut pas remonter bien loin les sicles passs, pour trouver les femmes
relgues dans l'ignorance. Je ne parle ici qu'en gnral, car de tout
temps il y en eut exceptionnellement de trs instruites. Depuis les
_htares_ de la Grce, qui apprenaient les langues trangres, la
musique, les beaux-arts, et tout ce qui est susceptible de rendre leur
conversation attrayante et intressante pour les hommes, dont elles
taient surnommes les _amies_ [En grec _htare_ signifie amie de
l'homme.], et en passant par Marguerite de Valois, qui jouait de
l'pinette, faisait  onze ans de petits discours en latin, et crivait
des lettres si charmantes  son royal frre, alors que les plus grands
seigneurs se piquaient de ne pas savoir signer leurs noms, nous arrivons
vite aux salons de Mlle Scudry et de l'htel Lafayette. Mais ce ne sont
l que des exceptions, je le rpte, rserves  des femmes d'une
certaine socit et dans certaines positions.

Les Athniens tenaient leurs femmes et leurs filles soigneusement
enfermes dans le gynce, o l'instruction ne pouvait leur arriver;
dans le tiers-tat du moyen-ge, et dans la bourgeoisie du XVIIIe
sicle, on s'occupait peu d'initier les femmes aux sciences et aux
beaux-arts, dont l're ne faisait que commencer  ouvrir rellement ses
portes.

Maintenant, tout le monde a un droit gal de s'abreuver aux sources de
l'instruction; la femme de la cour ne jouit pas de plus de privilges
que la simple boutiquire, et c'est cette instruction qui est le grand
niveleur de toutes les classes.

Mais, depuis qu'on est plus instruit, en est-on meilleur? Je crains
qu'il faille, malheureusement, rpondre non. Pourquoi? C'est qu'on
semble avoir pour objet de remplir la tte et d'isoler le coeur;
l'intelligence absorbe l'me, et de cet tat de choses il ne faut
attendre que des dsastres.

De la culture de l'esprit des femmes, a dit Shridan, dpend la sagesse
des hommes;  c'est pourquoi cette instruction des femmes mrite de nous
proccuper  un si haut degr.

L'instruction pour les deux sexes, dans quelque position qu'on soit,
n'est jamais trop grande, mais c'est  la condition d'tre bien dirige.

Il semble, et on affirme, que plus on sait, plus on s'aperoit de la
profondeur de son ignorance. La jeune fille qui sort de pension 
dix-huit ans s'crie: Je n'ai plus rien  apprendre, je sais tout;
n'ai-je pas remport tous les premiers prix? Le savant de
soixante-quinze ans, sur le bord de la tombe, aprs avoir travaill
toute sa vie, se dit: Que de choses j'ignore encore! une nouvelle vie
devant moi pour apprendre suffirait  peine.

Mais, pour arriver  confesser cette grande vrit, il faut avoir pu
acqurir cette profonde instruction qui la dcouvre  nos yeux, et que
la mdiocrit couvre d'un voile; tout le monde n'est pas dans la
position matrielle aussi bien que morale d'y arriver; c'est donc  ceux
qui _savent_ qu'il appartient de dispenser cette richesse morale 
chacun selon sa position, son degr d'intelligence et l'existence 
laquelle il est destin. C'est une erreur trop rpandue de croire que
cette demi-instruction qu'on reoit au pensionnat nivelle et aplanisse
tous les chemins; qu'elle donne accs dans les salons de l'aristocratie,
et remplit la bourse au besoin. Ce demi-savoir ne fait, au contraire,
que dclasser ceux qui l'ont acquis, les placer dans une fausse position
et les mettre hors d'tat d'en acqurir une meilleure.

Il est impossible que l'instruction soit la mme pour tous; il est des
portes qu'il vaut mieux ne jamais voir ouvertes, lorsqu'on ne doit pas
les franchir; il est des horizons tellement grands que certains esprits
ne peuvent les embrasser. L'galit n'est pas plus possible en
instruction qu'en fortune. Le jour o l'ouvrire jouera du piano et ira
aux cours de la Sorbonne, elle rougira d'avoir les mains rouges et ne
travaillera plus le soir. Or, les mains rouges et le travail du soir,
c'est la vertu de l'ouvrire. Le jour o la femme du commerant, croyant
que l'instruction nivelle tout, voudra aller chanter dans le salon de la
duchesse, ou _causer_ chez le savant de l'Acadmie, elle ngligera les
livres de compte de son mari et recevra mal les clients.

Envisage d'une faon gnrale, la femme n'a pas besoin d'une grande
rudition; notre sexe possde une intelligence bien plus vive et plus
perante que celle de l'homme, elle sait s'approprier merveilleusement
et tirer parti des moindres choses; il suffit de nous ouvrir quelques
aperus pour que, plus tard, au besoin, nous puissions acqurir ce qui
pourra nous manquer; ce qu'on doit s'efforcer de nous donner,  cause
prcisment de nos aptitudes  tout saisir avec ardeur, c'est le
contentement de notre position et la modration de nos dsirs ambitieux.
Ceux qui nous dirigent doivent mettre  profit nos dispositions pour
nous faire approfondir une branche quelconque, qui ne soit pas seulement
une futilit, mais qui puisse nous offrir un gagne-pain en cas de
besoin.

Ce qui donne le plus de poids  un caractre, c'est de se savoir capable
de quelque chose, c'est de sentir qu'il peut se passer des autres.

Si une instruction diffrente dans les dtails doit tre attribue 
chaque classe, il est cependant possible de la rsumer dans son
ensemble: la femme de tout rang, celle qui vient au monde dans une
chaumire aussi bien que celle qui nat dans un palais, outre des
principes inbranlables de vertu et de religion, doit apprendre, avec
les notions plus ou moins lmentaires des sciences et des arts, 
travailler  l'aiguille,  faire le mnage et la cuisine, et avoir une
profession en rapport avec ses habitudes.

J'ai connu un pre de famille qui possdait une trs belle, sinon une
grande fortune; sa femme savait ordonner  ses domestiques, mais non
excuter ni commander, car pour bien commander quelque chose, il faut
savoir le faire par soi-mme, au besoin, pouvoir le dmontrer et se
faire voir  l'oeuvre. Comment une pauvre paysanne saura-t-elle
pousseter et soigner de beaux meubles, si personne ne le lui apprend? A
la campagne surtout on est expos  avoir des serviteurs qui ne
connaissent pas bien le service; comment les reprendre, si l'on ne sait
pas soi-mme d'o vient le mal? Chez M. B. (la famille vivait alors 
Paris),  un dner de crmonie, le _cordon-bleu_, servit un jour une
volaille rtie qui n'avait pas t vide. Mme B. n'y connaissait rien;
elle tmoignait sans cesse d'une ignorance terrible, indiquant  sa
cuisinire des moyens ridicules d'accommoder certains plats, lui
adressant des reproches hors de propos, etc. Des incidents de ce genre
amenaient souvent des discussions entre elle et son mari, quoique sous
tous les rapports, ils fissent trs bon mnage. Ayant, plus tard, achet
une magnifique proprit  une vingtaine de lieues de Paris, ils se
trouvrent parfois, par suite de divers incidents, sans cuisinire; et
Mme B. tait dans l'impossibilit d'y suppler, mme par conseils  sa
femme de chambre. Ce n'tait pas sa faute, mais celle de son ducation.

Elle reconnaissait ses torts, seulement elle tait trop ge pour y
remdier, car ce n'est pas lorsque les maladies et les soucis de la vie
et de la famille sont arrivs qu'on peut changer ses habitudes et
s'assujettir  des occupations qu'on n'a jamais pratiques. Elle tait
parfaitement d'accord avec son mari pour lever sa fille autrement
qu'elle ne l'avait t elle-mme: le pre voulut, ds que l'enfant eut
fait sa premire communion, qu'elle s'occupt de la maison, travaillant
avec les domestiques dans la mesure de ses forces, et voyant ainsi par
elle-mme les amliorations qu'il serait bon d'introduire; on fit venir
un cuisinier pour lui donner des leons: Je veux que ma fille, disait
M. B., puisse faire une omelette  son mari, et quelques plats
recherchs, s'il est malade, et prfre que la main blanche de sa femme
les apprte; puis encore qu'elle sache commander ses domestiques et les
enseigner.

Il y des pensions en Belgique et en Allemagne, je crois mme qu'on le
fait dans quelques couvents de France, o, tour  tour, par semaine, les
lves passent  la lingerie,  la buanderie,  la cuisine, 
l'infirmerie. Voil la vraie instruction des femmes dans toutes les
conditions, je le rpte, avec quelques lments d'rudition et une
occupation principale pouvant leur tre d'une utilit srieuse.

Telle est, en rsum, l'instruction que doit recevoir notre sexe en
gnral: le sujet est si grave que, pour l'approfondir, il faudrait y
consacrer, non un chapitre dtach, mais un volume entier; nanmoins on
peut essayer de donner un expos succinct de l'instruction particulire
inspire par le bon sens et l'exprience, pour les filles, depuis celle
de l'ouvrier jusqu' celle du duc.

Ayant tabli que l'instruction de toute femme,  quelque degr de
l'chelle sociale qu'elle appartienne, doit se composer d'un peu
d'rudition, des soins du mnage, et d'une profession lui permettant de
gagner sa vie au besoin, il reste  dfinir les limites auxquelles ces
diffrentes parties doivent s'arrter, suivant les positions de fortune
de chacune.

Nous nous occuperons, d'abord, de la classe moyenne, comme tant la plus
nombreuse, et  laquelle il est laiss assez de loisir pour cultiver son
esprit, tout en s'occupant d'conomie domestique.

En quoi fait-on consister gnralement ce qu'on appelle une belle
ducation pour une jeune fille appartenant  la bourgeoisie?

On lui apprend comme principes solides de bonne conduite et de vertu, 
assister machinalement, le dimanche, aux offices religieux, en toilette
tapageuse, et  s'incliner imperceptiblement devant les jeunes gens de
sa connaissance; puis on lui enseigne  se faire obir et servir des
domestiques, sous le prtexte de gouverner sa maison; et aussi 
contraindre son caractre en socit, afin de paratre une femme du
monde.

Quand elle a appris,  la pension, un peu d'anglais, quelques morceaux
de piano trs bruyants, voire mme des notions de dessin, et les petits
ouvrages de main en vogue, on se dclare hautement satisfait, ne
paraissant pas se douter que la femme pendant son sjour sur cette
terre, ait un autre rle  remplir que celui de briller et rgner, et
que les preuves peuvent lui tre prodigues.

Hlas! chaque anne a son hiver, chaque existence sa saison de
tristesse; nous autres, parents, ne sommes-nous pas pays pour ne pas
l'oublier?

Cette ducation ressemble beaucoup  celle que reoit la jeune fille
riche. On pousse celle-ci quelquefois un peu plus du ct des arts
d'agrment; comme principes, on lui inculque, srement, une plus forte
dose de vanit d'elle-mme et de mpris pour son prochain. En gravissant
le marchepied de sa calche  huit ressorts, la petite personne est bien
prte  se croire trs suprieure  l'espce humaine qui vgte autour
d'elle. Cette instruction ne prsente que des surfaces polies et
glissantes  celle qu'on a place au sommet; rien n'est l pour lui
permettre de se raccrocher; fatalement elle doit tomber dans le gouffre
du vide qui l'entoure.

Il est vrai qu'on se trouve pris souvent entre deux dilemmes: entre la
femme savante qui se masculinise et devient pdante, ridicule, veut
dominer le sexe fort, et la femme ignorante qui est sotte, frivole, et
incapable d'tre une socit et une compagne pour son mari, un guide
pour ses enfants, un soutien pour elle-mme.

Mais entre ces deux exagrations n'est-il donc pas un juste milieu? Par
une instruction srieuse, la femme ne peut-elle tre initie aux tudes
des hommes, de faon  les comprendre et  pouvoir les couter avec
plaisir? Ne peut-elle surtout tre apprise  savoir supporter
l'adversit et  aider les siens  la supporter?

Ce n'est pas vers les sciences abstraites qu'il faut diriger les ttes,
dj si exaltes naturellement et si impressionnables, du sexe fminin.
La femme doit tre instruite, mais non savante. L'rudition donne, mme
 la femme la plus aimable, une teinte apparente, parfois relle, de
philosophie hommasse qui loigne d'elle, a dit je ne sais quel grand
moraliste.

En l'entranant dans la politique, dans les controverses religieuses,
dans le baccalaurat, comme quelques-uns veulent le faire, suivant de
rares exemples d'outre-mer, c'est l'enlever  son mnage; c'est la
masculiniser. Il ne faut pas confondre ces diffrentes directions avec
la profession que je demande qu'on lui donne. Celle-ci la laisse toute 
ses devoirs fminins. Elle lui est un point d'appui sur le terrain
glissant de l'oisivet dont je parlais tout  l'heure. Elle la protge
et lui offre un crampon, non seulement dans ces heures o la monotonie
et la rgularit de sa vie la livrent  l'ennui, mais encore au jour,
qui arrive tt ou tard presque dans chaque existence, o la roue de la
fortune s'loigne de sa route.

La femme qui semble appele  vivre dans une sphre trs leve doit,
plus que toute autre, recevoir une instruction excessivement profonde; 
celle-l mme, on pourra permettre d'tre savante, car c'est elle
surtout qu'il faut prserver de cette oisivet qui la jetterait dans la
frivolit et la nullit la plus complte. Puisqu'on ne peut la stimuler
en la faisant travailler pour vivre, il faut la faire travailler, si ce
n'est pour son prochain, au moins pour la gloire;  tout prix il faut
lui imposer une tche, un but, lui montrer quelque chose de plus srieux
dans la vie que s'habiller, faire des visites et en rendre. A tout prix,
il faut remplir le vide que laisseraient tous ses dsirs satisfaits et
le bien-tre matriel, autour de son imagination et de son coeur; vide
qui ne tarderait pas  tre rempli par des caprices malsains, des
nervements sans motifs, des rves exalts, finissant par conduire au
mal ou au spleen.

A la fille de l'ouvrier, de l'artisan, du petit commerant mme, rien
n'est plus funeste qu'une grande instruction, restant fatalement
incomplte, laquelle est juste suffisante  lui ouvrir les yeux sur des
fleurs aux corolles magiques, sans lui donner la perspicacit de percer
jusqu'au prcipice qu'elles recouvrent. L'instruction, comme tous les
biens, veut n'tre dispense qu'avec sobrit, prudence, presque
parcimonie et discernement.

Un homme dou d'une intelligence suprieure, de talents extraordinaires,
peut, on a vu des exemples, s'lever au premier rang; une femme jamais!
ou  de si rares exceptions qu'elles ne sont l que pour confirmer la
rgle; encore a-t-elle d pour cela abandonner les privilges de son
sexe. La femme ne peut changer de position que par le mariage. L est un
grand cueil pour les jeunes imaginations.

Imbues de cette ide, les jeunes filles croient avoir le droit, ou
veulent, par leur instruction, l'acqurir, de trouver ce prince des
contes de fes, qui les sortira de leur position. L'ouvrire aspire
aprs un _monsieur_; la bourgeoise, aprs un gentilhomme, et ainsi de
suite.

En attendant ce bienheureux librateur, on se pose en femme incomprise,
on mprise ceux qui vous entourent, se croyant appele  une destine
bien suprieure; en un mot, on est malheureuse dans sa position. On se
trouve _dclasse_. Il m'a t donn de voir cependant, je le constate
avec plaisir, au milieu de cette fivre d'ambition qui est close dans
les cerveaux fminins d'abord, comme de juste, pour pntrer ensuite
dans ceux des hommes, de mme que notre mre ve a mang du fruit
dfendu avant Adam, quelques caractres qu'elle n'avait point atteints.

J'ai vu des commerants, donnant par extraordinaire  leurs filles une
instruction commerciale, dont les beaux-arts n'taient pas absolument
exclus, mais qui ne les enlevait pas  leur milieu; ds leur enfance,
elles taient nourries de l'ide qu'elles pouseraient un ngociant
comme leur pre, qu'elles l'aideraient dans son bureau, qu'elles
contribueraient  la prosprit de la famille, etc.

Elles ne regardaient point d'un oeil d'envie les clientes qui
contribuaient  leur fortune, et ne croyaient point droger en faisant
acte de prsence au magasin. Celles-l ont t vraiment gaies et
heureuses toute leur vie, car il est toujours heureux celui qui sait se
contenter de ce qu'il a.

L'ambition est un noble sentiment quand il est bien dirig et qu'il ne
dpasse pas le but qu'il est donn d'atteindre en faisant le bien.

La partie de l'instruction concernant le mnage comprend la couture, le
repassage, la cuisine, le soin des malades et des enfants, la
connaissance de la viande pour l'alimentation, celle des problmes de
l'conomie domestique, etc.

La jeune fille, leve par sa mre  s'occuper dans la maison, se trouve
insensiblement initie  ces travaux. Malheureusement, il arrive souvent
que les mres, soit par faiblesse, soit par ambition mal-place de
rester matresses souveraines de leur intrieur, soit, la plupart du
temps, par amour-propre maternel, pour laisser  leurs filles plus de
loisir  jouer la femme du monde, se rservent ces occupations
prosaques, et lorsque la jeune personne se trouve subitement, par le
mariage,  la tte d'une maison et d'une famille, tout est  refaire
dans son ducation et ses habitudes.

L'rudition fminine doit porter spcialement sur l'arithmtique,
gnralement trop nglige; sans repousser l'tude de l'histoire et de
la gographie, ainsi que celle de la littrature, on devrait appuyer
plus qu'on ne le fait sur la botanique, enseigner un peu de mdecine, un
peu de chimie au point de vue domestique; ces notions seraient bien
utiles  une mre de famille ou  une matresse de maison, que l'art de
pianoter trs imparfaitement, ou de savoir analyser les matires qui
composent le soleil ou la lune, ainsi qu'on l'enseigne dans tous les
cours de physique spciaux aux jeunes personnes.

J'ai dj eu l'occasion d'entretenir mes lectrices sur l'ducation
professionnelle des femmes. Je pense donc inutile de rpter ce qui a
t dit  ce sujet. La profession faisant partie de toute instruction
fminine bien entendue, ne doit pas tre purement nominale, de sorte
que, lorsqu'il s'agit d'en faire usage, elle s'vanouisse en fume et en
projets; telle jeune fille se croit capable, parce qu'elle chante
agrablement, de pouvoir, le jour qu'elle le voudra, aborder l'Opra et
gagner cent mille francs par an. Telle autre, qui russit assez joliment
la copie d'un petit tableau, ne doute pas que dans son pinceau, elle ne
possde une fortune, et considre ses moindres esquisses comme des
objets prcieux.

Les personnes qui n'ont jamais travaill pour de l'argent sont
gnralement imbues de l'ide que rien n'est plus facile que d'en
gagner, et c'est une chose extraordinaire combien les dbutants ont
d'exigence et de prtentions exorbitantes.

Je n'entends pas non plus pour les femmes de ces professions masculines,
comme certains conomistes voudraient leur en faire prendre, professions
les entranant dans un milieu hors des attributions de leur sexe.

Il faut leur enseigner des professions pratiques, vritables, n'existant
pas que dans l'imagination, susceptibles de leur tre utiles d'un jour 
l'autre, n'exigeant ni bassesse, ni aptitudes exceptionnelles, ni
protections spciales, mais seulement du travail, comme il en faut pour
tout.

Il leur faut, surtout, apprendre  ne point rougir de les avouer,  se
faire honneur d'tre capables de quelque chose d'utile.

Il serait trop long, et je sortirais du cadre que je me suis trac, si
je voulais entrer ici dans les dtails de l'ducation de l'me et du
coeur, appele  tenir bien plus de place dans la vie d'une femme et 
avoir bien plus d'influence sur son existence que l'instruction:
ducation qui ne doit pas se borner, ainsi que je l'ai fait entendre au
commencement de ce chapitre,  leur donner de la pit et de la vertu en
apparence seulement, mais  pratiquer le bien dans la solitude comme
devant la foule, et  avoir horreur et rpulsion pour tout ce qui est
mal, plutt pour l'acquit de leur conscience que pour le _qu'en
dira-t-on_ du monde.




CHAPITRE XII

LES ARTS D'AGRMENT.




I

_La musique au point de vue de l'instruction masculine._


Est-il utile que mes fils apprennent la musique? demande une mre.

Oui, certainement oui. Faites tout votre possible, employez toute votre
autorit, pour que vos fils soient aussi musiciens que vos filles, et
apprennent un instrument quelconque.

Quelle jouissance, quel agrment, quel bienfait pour leur avenir cela
peut leur procurer, de quelle utilit, de quelle ressource cela peut
leur devenir, vous ne vous en faites pas une ide, puisque vous posez
cette question.

Dans le monde,  part la petite satisfaction de vanit, ce talent, aussi
petit qu'ils l'aient, les fera rechercher et aimer de leurs suprieurs;
un aide-de-camp, un secrtaire, un fonctionnaire de l'administration, un
jeune magistrat, arrivant dans une petite ville, prsent dans une
socit, se voit de suite agr, accueilli d'une manire bien
diffrente, s'il est prcd d'une rputation de musicien. Il sera donc
bon  autre chose qu' danser, qu' dire des niaiseries, qu' stationner
devant le buffet, se dit-on, et on en conclut, avant mme de le voir,
qu'il doit tre un homme distingu, ou du moins qu'il en a reu
l'ducation. Il trouve plus facilement accs dans les familles et prs
des femmes de la bonne socit; tant plus  mme qu'un autre de se
plaire avec ces dernires, d'apprcier leurs distractions et d'en jouir,
il est, par ces motifs, loign des compagnies communes et perverses.

Car, en laissant de ct la considration que cela puisse contribuer,
dans bien des cas,  l'avancement d'un jeune homme et  sa position dans
le monde, l'influence que la connaissance de cet art a sur ses
sentiments et sur ses habitudes, est incontestable. Dieu nous a donn
la musique pour calmer nos passions, a dit Platon. Lorsqu'on est initi
aux penses sublimes et leves des grandes conceptions musicales,
lorsqu'on est sensible aux accents de la divine harmonie, on ne saurait
tre vulgaire, ni mauvais. Mme regarde comme purile, la musique offre
 l'homme, aussi bien qu' la femme, un dlassement noble et pur, au
lieu des dlassements trivials dans lesquels le sexe masculin est oblig
de se jeter, pour se reposer des luttes et des travaux positifs de la
vie.

Pourquoi, ce qu'on apprend  la fille, ne pas l'apprendre au garon, qui
doit devenir son compagnon plus tard? Quelle jouissance, s'ils sont tous
deux musiciens, le mari et la femme goteront ensemble! Ce sera une
puissante raison qui le retiendra  la maison, que la plupart du temps
il quitte parce qu'il ne sait qu'y faire. C'est une similitude de gots
qui les rapprochera (il n'en existe jamais trop), qui leur rendra courts
et agrables les moments qu'ils ont  passer ensemble; d'un autre ct,
combien de jeunes femmes vont chercher au dehors un auditoire qu'elles
ne trouvent pas dans leurs maris! Et encore, quels compagnons pour la
solitude, quelle consolation pour les moments de dcouragement, existent
dans Mozart et ses mules.

Tout homme insensible  la musique n'est homme qu' demi; la musique est
la langue des dieux, elle est un bienfait du ciel dont elle est
descendue. Mais, pour la goter, il est  peu prs indispensable d'tre
musicien soi-mme. Quelques parents objecteront que les jeunes gens sont
obligs, dans les lyces, de sacrifier leurs heures de rcration 
cette tude, et que cela peut nuire  leur sant!

Et comment fait-on dans les autres pays? car, il faut bien l'avouer,
l'ducation masculine sous le rapport des arts d'agrment est
singulirement nglige en France; cependant, les tudes de philosophie
et de sciences ne sont pas infrieures aux ntres  l'tranger, et les
hommes n'en sont pas moins forts et robustes, adroits  la gymnastique
et  tous les exercices du corps qui ont dvelopp leurs facults
physiques, sans avoir exig qu'on ngliget le dveloppement de leurs
facults morales.

Il ne peut pas tre donn  tous d'acqurir un grand talent musical; il
faut d'ailleurs, pour cela, une disposition particulire; pourvu qu'ils
en sachent assez pour cultiver leur voix s'ils en ont, et pour jouer une
valse ou un accompagnement, ce sera suffisant pour avoir quelque
influence sur leurs moeurs et leurs ides.

A une certaine poque de ses tudes scolaires, le jeune garon sera
oblig d'abandonner momentanment cet art, du moins en partie; mais le
connaissant dj, il y reviendra aprs, avec d'autant plus de dlices.
Dans l'enfance, le petit garon se prte volontiers, comme tous les
enfants,  apprendre la musique. Il appartient alors  la mre de lui en
inculquer, lorsqu'il est encore tout jeune, le got et les principes
lmentaires. C'est un prcieux fondement que vous jetez pour plus tard.
Avant que le latin et le grec viennent s'emparer de lui, faites
commencer le violon  votre enfant, si vous lui voyez les moindres
dispositions. Si vous ne lui en voyez pas, tchez de les lui faire
natre, de les dvelopper, par tous les moyens possibles; qu'il
apprenne, surtout,  en faire un dlassement, et point un travail.
Autrement; lorsqu'il entrerait au collge, la force de l'ge, les heures
sdentaires que rclament les tudes, le poussant aux exercices
turbulents, s'il fallait qu'il comment la musique, l'y feraient
renoncer ou la prendre en dgot. La connaissant dj, il ne se refusera
pas  la continuer. Ds l'ge de dix-huit ans, parfois plus tt, le
jeune homme s'aperoit de tout le plaisir qu'il peut en retirer et il ne
regrette plus le temps qu'il y a pass, ni les rcrations qu'il y a
sacrifies. Il n'y a pas d'exemple d'un jeune homme de cet ge qui ne
soit satisfait d'tre musicien, ou qui ne regrette de ne pas l'tre.
Avec les annes, cette satisfaction ne fait que s'accrotre, ou ces
regrets ne deviennent que plus amers; j'en ai t tmoin, maintes fois,
chres lectrices, et c'est par exprience que je vous parle.

Parfois, des personnes qui, soit par la ngligence de leurs parents,
soit par nonchalance ou inaptitude totale de leur part, ne possdent pas
telles ou telles connaissances, ont le mauvais got, comme fiche de
consolation, d'en faire fi, de les ddaigner, devant ceux mmes qui ont
le bonheur de les possder. A quoi bon jouer du piano ou du violon,
savoir la musique! on en fera toujours bien assez sans moi! disent-ils;
les soucis de la vie vous forcent souvent  abandonner a! A quoi bon
apprendre les langues trangres? dans tous pays, on trouve des gens qui
parlent le franais!

Pauvres gens! l'ignorance, la fatuit et la jalousie les font parler
ainsi, et ils en sont les premires victimes; ils ne s'aperoivent pas
qu'ils se couvrent de ridicule aux yeux des gens senss! Alors mme que
cela ne leur serait d'aucune utilit, le fait seul d'acqurir une
amlioration quelconque est un devoir pour nous. Autant vaudrait-il
qu'ils dissent: A quoi bon distinguer, le ciel des tnbres, penser et
aimer, avoir un coeur, une intelligence, on peut remplacer tout cela...
avec de l'argent peut-tre? Ne nous laissons pas influencer par des
raisonnements aussi absurdes, provenant d'esprits borns et envieux;
contentons-nous de leur rpondre:

Vous parlez ainsi, mes bons amis, parce que vous tes comme le renard
de la fable de Lafontaine, qui, regardant les raisins qu'il ne pouvait
atteindre, disait qu'il les trouvait trop verts. Les raisins sont trop
verts pour vous, voil tout!




II

_Les langues trangres._


Quel est le meilleur moyen pour apprendre les langues trangres aux
enfants?

Il est en trs grand usage maintenant de donner aux enfants en bas ge
des bonnes trangres pour leur apprendre les langues. Cet usage offre
des inconvnients, si les parents ne connaissent pas la langue qu'ils
font apprendre  leurs enfants.

Les bonnes trangres ont, comme celles de France, des accents, des
prononciations vicieuses, et emploient des mots vulgaires, grossiers, et
des locutions peu grammaticales. Imaginez un enfant qui apprendrait le
franais avec une Provenale, ou une Alsacienne! ou encore avec une
Auvergnate, et qui rpterait, d'aprs sa bonne:--_Fouchtra!... j'avons
ben faim  c'te heure!_--C'est exactement le mme cas. Dans les pays
trangers, comme dans le ntre, chaque province a son patois et chaque
classe a ses expressions de politesse. Si des domestiques franais
apprennent  votre enfant des mots insolites, vous vous en apercevez de
suite, et le reprenez. S'il vient vous dire: _C'est-y-embtant_, ou
bien: _Ma bonne m'a dit que la dame d'en face est une....._ vous le
faites taire, et vous rprimandez la bonne; vous ne laissez pas aux
mauvaises habitudes le temps de s'invtrer, et vous tes  mme de
juger du degr d'ducation morale de votre domestique. Mais s'il s'agit
d'une langue que vous ne compreniez pas, tout moyen de contrle vous
chappe.

On se rserve, il est vrai, de faire prendre plus tard des leons 
l'enfant, mais il aura beaucoup de mal, alors,  renoncer aux travers
qu'il aura contracts; il faudra qu'il passe du temps  les perdre,
comme il aura pass du temps  les prendre. Je connais un Anglais du
meilleur monde, qui a appris le franais avec une bonne, et qui n'a
jamais pu perdre la prononciation de:_ Mam'zelle, et qu que vous
v'lez._

Il est des nuances dlicates qui dnotent la bonne socit. On entend
souvent des trangers de distinction, des princes russes, etc., dire:
_a m'embte!_ Ce sont des domestiques qui leur ont appris cette
expression lgante! et personne n'ose et n'a le courage de les avertir.

Il en sera de mme pour vos enfants, si vous les faites examiner par
quelqu'un connaissant la langue qu'on leur a apprise de cette manire.
Il est bien difficile de se rapporter  des jugements, la plupart du
temps trop indiffrents ou trop intresss, pousss  la flatterie par
le dsir de plaire ou  la dnigration par la jalousie.

Une de mes amies m'assurait, dernirement, que son fils, ayant appris
l'anglais avec une bonne anglaise, le parlait parfaitement. Comment le
savait-elle? elle ne pouvait en tre juge. En Angleterre l'usage, le bon
ton, ne permettent pas qu'on emploie souvent les mots _monsieur_ ou
_madame_; on dit: _oui_, _non_, ou _merci_, tout court. Les infrieurs,
les boutiquiers seuls rptent,  tout propos et  chaque minute: _Yes,
sir, yes sir_. Le fils de cette personne avait contract cette habitude,
ainsi que celle d'abrviations qui ont lieu dans la langue anglaise
parle familirement et vulgairement, et il laissait  tous les Anglais
avec lesquels il causait l'impression qu'il tait un valet.

Mais, en admettant mme que l'accent soit bon, le langage correct,
devez-vous consentir que la premire venue puisse dire  votre petite
fille, et mme  votre petit garon, des choses dont vous ne pouvez
apprcier l'opportunit; veiller des ides, inculquer des prtextes,
prcisment  l'ge o les enfants, comme de la cire molle, reoivent la
moindre empreinte qui passe sur eux, et d'autant plus vite qu'elle
rpond davantage aux instincts pernicieux que dame Nature jette au fond
de tout tre humain? Naturellement, je ne m'adresse pas ici aux mres
frivoles, qui abandonnent la premire ducation de leurs enfants  des
mains mercenaires; celles-l ne se donneront pas d'ailleurs la peine de
me lire; d'autres occupations, hlas! rclament leur temps et leur
attention. Je parle  ces bonnes et tendres mres de famille qui se
proccupent du dveloppement, autant au moral qu'au physique, des petits
tres que Dieu leur a envoys.

Si vous ne pouvez donner  vos enfants une _gouvernante_, c'est--dire,
une personne possdant une certaine instruction, et sur la moralit de
laquelle vous puissiez avoir les meilleurs renseignements, ainsi que sur
son accent, ne leur donnez pas de bonne trangre ordinaire;
permettez-moi cet avis. On peut parfaitement apprendre une langue sans
cela; j'en vois constamment d'excellents exemples.

Voici la mthode que j'ai vu russir, qui est simple et  la porte de
tout le monde. En mme temps que les autres branches de la science, et
avec l'aide d'un bon professeur, l'enfant apprend grammaticalement la
langue trangre, c'est--dire qu'il apprend  la lire et  l'crire;
des dictes et des lectures  haute voix le familiarisent dj avec la
prononciation; il est vident que l'lve ne parlera et ne comprendra
que fort peu, mais il pourra, je le rpte, lire et crire; c'est la
mthode Robertson. Quand l'instruction est finie, instruction, si c'est
un garon, dans laquelle il a acquis la connaissance du latin et du
grec, qui facilite normment l'tude des langues vivantes, vous le
conduisez ou l'envoyez passer six mois dans le pays mme, en pension,
dans une famille particulire et distingue (il s'en trouve beaucoup en
Angleterre et en Allemagne qui prennent des pensionnaires; ce sont
surtout des familles de pasteurs); et aprs quelques semaines, comme si
un voile se dchirait tout d'un coup, il comprendra et il parlera; mais
alors il le fera correctement et avec lgance, ses prcdentes tudes
grammaticales et littraires, son jugement ainsi que ses habitudes de la
bonne socit l'y ayant prpar.

Si vous ne pouvez procurer ce sjour, ou si c'est d'une jeune fille
qu'il s'agit, qui ne puisse s'loigner, vous lui donnez deux ou trois
heures par jour, pour converser avec elle dans la langue dsire, une
institutrice capable, qui ne parle pas un mot de franais. Je vous
garantis qu'on apprend tout aussi bien de cette manire et avec moins de
risque.

On objecte que le jeune homme a tant de choses  tudier au collge,
qu'il n'a que peu de temps  consacrer aux langues trangres. Dans ce
cas, il oubliera ce qu'il en aura appris, tant enfant, car rien ne
s'oublie aussi facilement qu'une langue qu'on ne parle pas, pour ainsi
dire, journellement, et j'en connais des cas; mais s'il veut plus tard
reprendre l'tude de cette langue, il russira en peu de temps  se
familiariser avec elle.

Mon opinion est diffrente si vous parlez la langue que vous voulez
enseigner  votre enfant; alors, donnez-lui une bonne du pays, et qu'il
l'apprenne en mme temps que le franais; cela ne prsente plus les
mmes inconvnients; il en sera de mme, si vous le conduisez ds son
enfance dans le pays o, entendant parler la langue par un grand nombre
de personnes, il n'est pas soumis  une influence unique.

En Allemagne, les accents diffrent, suivant les provinces, encore
davantage peut-tre qu'en France. Celui du Hanovre est le meilleur et le
plus pur; il quivaut  notre accent de Touraine, qui est suprieur 
celui de Paris, o l'on grasseie; l'accent berlinois est  celui de
Hanovre ce que celui de Paris est  celui de Tours; ensuite, vient
l'accent silsien, qui est bon aussi; mais vitez  tout prix de prendre
pour gouvernante une Bavaroise, une Saxonne ou une Autrichienne; votre
enfant apprendrait un allemand presque incomprhensible; dans le duch
de Bade, il est corrompu par le voisinage de la Suisse, et dans les
provinces du Rhin il n'est pas non plus trs pur.

Pour la langue italienne, c'est l'accent florentin qui est le meilleur,
le seul bon; le romain est peut-tre plus doux, mais tourne au patois,
ainsi que celui de Venise, les canzonnetas n'en ont que plus la couleur
locale; mais nous ne nous occupons pas ici de la fantaisie, qui vient
toujours assez facilement ensuite, si on le veut.

Quant  la langue anglaise, c'est la prononciation de la province de
Galles qui est la plus claire, ainsi que celle de la Louisiane en
Amrique. L'anglais de Boston, et de presque toutes les provinces
amricaines, est corrompu par l'migration allemande, si abondante. Le
vrai Anglais chante, bredouille, et mange toutes ses paroles en parlant;
aussi, en arrivant en Angleterre, un tranger, connaissant bien
d'ailleurs cette langue, mais dont les oreilles ne sont pas habitues 
ce mlange, prouve une vritable difficult  comprendre.

Les Irlandais et les Ecossais ne parlent que des patois, lesquels sont
excessivement pittoresques dans les ballades et les romans, mais
manqueraient totalement de charme dans la bouche de nos enfants, et
quand on pense que les bonnes anglaises sont la plupart irlandaises!

L'tude des langues s'est tellement propage tout d'un coup en France,
qu'avec cet enthousiasme, peut-tre un peu trop entranant et
superficiel qui distingue notre caractre, nous nous sommes empars 
tout prix de cette ide, et quelques personnes ont imagin de faire
faire les premires tudes scolaires en langues trangres. A premire
vue, cette ide parat sublime; en y rflchissant cependant, on trouve
que nos enfants franais sont, aprs tout, destins  vivre en France, 
faire leur carrire en France,  parler,  crire en franais; or, notre
belle langue, chacun le sait, est d'une difficult extrme; elle
renferme des rgles et des exceptions innombrables, des dlicatesses et
des nuances infinies; peu mme de ceux qui consacrent leur vie 
l'tudier peuvent se flatter de s'en servir dans toute sa puret et sa
correction; on ne saurait donc apporter trop de soins, trop de temps, ni
commencer trop tt  en inculquer les principes. Au contraire, pour une
langue trangre, il suffit de pouvoir se faire comprendre, de
l'entendre, de la lire et l'crire assez convenablement pour des
relations d'affaires ou d'amiti; on ne prtendra jamais remplir la
carrire d'avocat ou de littrateur en pays tranger; une connaissance
plus superficielle est donc suffisante.




III

_La peinture._


L'tude de la peinture se divise en deux catgories; la premire
comprend le dessin et l'aquarelle, la seconde le pastel et l'huile. On
pourrait encore en admettre une troisime, la peinture industrielle;
mais cette dernire ne rentre pas absolument dans l'ducation des
enfants, tandis qu'au contraire la premire surtout en fait partie
essentiellement.

Il est trs utile et trs agrable pour tout le monde, lors mme qu'on
ne se sent pas de dispositions, ou qu'on n'a pas le loisir d'apprendre
la peinture, de connatre au moins le _dessin_ et l'_aquarelle_. C'est
une tude qui ne demande pas beaucoup de temps et qui est plutt un
dlassement qu'un travail. Au contraire des autres branches de
l'ducation, elle n'exige pas d'tre inculque ds l'enfance, le
jugement en tant la principale base.

Certainement, il en est  peu prs de mme pour tout, et la musique peut
 peine tre comprise et interprte avec sentiment par un adolescent.
Mais le mcanisme du piano et du violon exige imprieusement qu'on
commence de bonne heure l'tude de ces instruments; de mme que les
doigts, la mmoire doit aussi tre exerce, lorsqu'on est encore tout
jeune, et les noms, les dates, les rgles, tout ce qui est routine, en
un mot, se retient alors bien plus facilement.

Pour le dessin, c'est tout diffrent, il n'y a ni mcanisme ni routine;
tout y est sentiment et jugement, et,  moins de dispositions
particulires, on n'entreprend gure cette tude avec fruit, avant l'ge
de quinze ans.

Si l'on se borne  l'tude du paysage au crayon ou  l'aquarelle, il
n'est pas besoin de longues annes de travail, pour y trouver une source
de jouissances infinies, particulirement pour les personnes qui
habitent la campagne ou qui voyagent.

Quel dlassement plus charmant, en se reposant d'une longue marche, 
l'ombre d'un arbre touffu, que de prendre l'esquisse d'un point de vue
prfr! quel plus gracieux souvenir  envoyer aux parents,  l'amie
loigne, que le croquis de l'endroit o leur pense s'efforce de nous
voir! et quoi de plus agrable que de pouvoir rapporter dans notre album
les vues de sites qui nous rappellent une sensation ou un souvenir? de
fixer les couleurs chatoyantes de ces fleurs que la saison va nous
enlever! et, par ce moyen, tre  mme, plus tard, de les reproduire
avec notre aiguille et de varier ainsi  l'infini nos tapisseries! Il
est impossible d'numrer tous les cts utiles et agrables du dessin.
Les notions du dessin sont exiges maintenant dans tous les examens de
jeunes filles comme de jeunes gens.

Les Anglais, sous le rapport de l'aquarelle, ont toujours t trs
suprieurs, et dans toutes les pensions des Iles Britanniques les jeunes
_misses_ apprennent les _water-colours_, et arrivent facilement  un
degr de perfection tonnant. Ils ont une manire  eux de saisir un
paysage et de l'esquisser; j'ai vu des aquarelles faites par de jeunes
lves anglaises, qui ont tonn des peintres franais. Un professeur
anglais, pour ce genre de peinture, serait donc  prfrer.

Le petit bagage de l'aquarelliste n'est pas bien embarrassant. Il
consiste en un _block_ et une petite bote de fer-blanc formant palette,
et contenant couleurs et pinceaux. Ces matriaux nous viennent
d'Angleterre; les botes franaises, gnralement, ne sont point
commodes, et les couleurs pas aussi bonnes. Quant au _block_, tout 
fait d'importation anglaise, c'est ce qu'on peut imaginer de plus
confortable pour dessiner ou peindre en plein vent. C'est une espce
d'album dont toutes les feuilles colles ensemble forment un pupitre
rsistant pour placer sur les genoux; une case est rserve aux crayons,
et on n'a pas besoin de s'embarrasser de carton, ni de craindre de
chiffonner son papier. Quand le travail est fini,  l'aide de la lame
d'un canif, on dcolle la feuille de Bristol.

Certes, si vous en avez le loisir, l'tude de la peinture srieuse, et 
l'huile, est bien celle dont on retire le plus de jouissances
personnelles, et qu'on pourrait, en quelque sorte, qualifier d'goste,
si rien de ce qui touche  l'art pouvait mriter cette atroce
qualification. Quoique nous rservant les plus pures sensations, mme
lorsque nous en faisons seuls, la musique nous laisse toujours une
impression mondaine, et nous ne pouvons nous dfendre de dsirer un
auditoire. Pour la peinture, au contraire, on n'prouve le besoin de
personne, on peut passer des journes entires devant son chevalet sans
s'apercevoir qu'on est seul. Crer est un plaisir de Dieu! a dit un
homme illustre.

Mais, que de temps et de travail il faut pour arriver  un rsultat
passable! Que de menus frais  faire qui finissent par devenir onreux,
que de choses  abandonner! car, pour peindre, la tranquillit d'esprit
et de longues heures sans drangement sont de toute ncessit.

Les femmes ne peuvent arriver que difficilement  bien dessiner, et
cependant le dessin est la base essentielle de la bonne peinture. Le
motif en est qu'elles ne peuvent aller dans les ateliers et dans les
muses faire des _acadmies_ et tudier le _nu_; elles ne peuvent non
plus apprendre l'anatomie; il faut donc qu'elles renoncent aux figures
d'ensemble, et se contentent d'tudes de la tte et de copies.

Je m'arrte, car je n'ai pas la prtention de faire ici un cours de
peinture, mais simplement, comme le titre que j'ai choisi l'indique, de
communiquer quelques ides sur certaines branches de l'instruction,
ides qui puissent ou claircir des doutes ou ouvrir des aperus.

La peinture s'apprend  tout ge; et ceux qui prtendent s'ennuyer  la
campagne ou  la ville, qui ont des loisirs dont ils ne savent que
faire, peuvent y chercher le plus noble dlassement manuel et
intellectuel. Le simple dessin linaire, le paysage  l'aquarelle, je le
rpte, est indispensable  toute ducation un peu complte. Quant  la
troisime catgorie, la peinture industrielle, au point de vue
utilitaire, elle devrait tenir la premire place dans l'instruction de
toutes les jeunes filles. Tout en tant un art charmant de pouvoir
dessiner sur bois et graver, faire une eau-forte comme la reine
d'Angleterre, peindre sur toffe et sur porcelaine, comme Mme Sardou, la
femme de l'auteur minent, le faisait avant son mariage, on peut faire
des objets utiles, lors mme qu'on n'a pas besoin d'y chercher un gain,
tandis que dans la peinture artistique on n'arrive le plus souvent qu'
faire des _crotes_ bonnes  mettre au grenier.




CHAPITRE XIII

EXERCICES DE CORPS.


L'ducation physique des enfants mrite autant d'attention que celle de
leur intelligence. La _gymnastique_, la _danse_, la _natation_,
l'_quitation_, les _armes_ sont des moyens agrables pour dvelopper la
sant et la force corporelle de nos enfants, lesquels moyens ne sont pas
dpourvus d'influence sur leur moral. Une nature tiole ne pourra
jamais trouver la somme d'nergie ncessaire  supporter les preuves de
la vie, et un caractre timor ayant peur de l'eau, d'un saut prilleux,
d'un animal ombrageux, n'osera jamais non seulement faire une action
courageuse, mais mme soutenir ses opinions; son caractre sera bas et
vil.

La danse est certainement un exercice qui donne de la grce et de
l'aisance aux mouvements; cependant je ne conseillerai pas  une mre de
famille de la faire apprendre de trop bonne heure  ses filles, car elle
dveloppe en mme temps les gots de la coquetterie et des plaisirs du
monde; gots qui s'veillent toujours assez vite, surtout dans le sexe
fminin, et qui tent  l'enfance cette navet, ce naturel si charmant
 voir. Pour les mmes motifs je me dclare tout  fait hostile aux bals
d'enfants, que je regarde comme pernicieux, et ne pouvant que vicier
leurs natures. Pourrait-on me citer quel bien nos enfants en retirent?
Qu'ils dansent en rond ou  la corde, sans faon, avec la gaiet et le
sans-souci de leur ge,  la bonne heure! mais qu'ils dansent les
lanciers et la polka srieusement, comme de grandes personnes, gns et
guinds dans leurs habillements, et que leurs petits traits soient
altrs par le dpit, la jalousie et l'envie, insparables de ces
runions, o l'amour-propre est toujours en jeu peu ou prou, c'est ce
que je ne puis tolrer. loignons le plus qu'il est en notre pouvoir, de
ces chers petits tres, la coupe d'amertume, que le monde prsente 
ceux qui veulent prendre part  son festin!

De toutes faons, cela ne peut avoir qu'un rsultat funeste. Si vous
n'tes pas dans une grande position de fortune, vous risquez d'veiller
en eux des gots que vous ne serez pas en mesure de satisfaire plus
tard, et dans le cas contraire ces gots prendront toujours d'eux-mmes
une telle extension que vous ne devez vous proccuper que de les
modrer.

Les leons de danse ne sont donc utiles qu' l'poque o la jeune fille
et le jeune homme vont faire leur entre dans le monde. Dans certaines
maisons d'ducation, on les remplace par des cours de maintien et de
dmarche, qui peuvent n'tre que profitables.

La _gymnastique_ est l'exercice le plus indispensable et le plus utile.
Tout s'y trouve runi; amusement, dploiement des forces et des grces
du corps, intrpidit, utilit.

Les heures de rcration passes au gymnase sont des heures utilement
employes. Quant  moi, j'prouve un vritable plaisir  assister aux
cours de gymnastique dans un tablissement bien mont. Ce qui est
excessivement intressant, c'est d'y suivre les progrs d'un enfant qui
arrive; les premires fois, chtif, nerveux, plissant de frayeur devant
le plus petit saut, accompagn de sa mre qui lui recommande sans cesse
la prudence et stimule ses craintes par ses prcautions, poussant des
cris lorsqu'elle voit le matre le lancer sur l'chelle de cordes. Puis,
progressivement, si elle est vraiment anime du dsir de faire le
bonheur de son enfant, si c'est une femme de bon sens, ou si une volont
plus ferme et au-dessus d'elle l'oblige  la persvrance, la mre et
l'enfant se transforment au bout de quelques mois; elle est joyeuse
d'avoir su vaincre ses apprhensions ridicules et de lui voir des joues
fraches et roses, des membres robustes; lui, aussi vigoureux maintenant
au physique qu'au moral, est tout fier de ses exploits, de sa tmrit,
et raille les nouveaux arrivants.

La gymnastique dveloppe les membres, la taille, et, en donnant de
l'assurance aux mouvements, en donne aussi au caractre. Cet exercice
est minemment salutaire de toute faon pour la femme. De quelle utilit
immense il peut lui tre en cas d'incendie, de guerre, de dsastre
quelconque, de pouvoir se sauver et sauver les autres! En voyage, en
excursion, combien il est agrable de ne pas connatre le vertige et de
possder de l'agilit! Au reste, tous ces avantages sont maintenant
tellement reconnus partout, qu'on voit peu de jardins et mme de maisons
o il y ait des enfants, qui ne soient munis d'un appareil de
gymnastique.

La natation est aussi excellente au point de vue de la sant qu'au point
de vue de l'utilit, et aucun parent ne doit ngliger d'y habituer ses
enfants pendant les chaudes journes d't. Il est ncessaire de
commencer jeune ces exercices, afin que les membres et l'organisation
s'y accoutument; plus tard, il serait difficile de remdier  des
habitudes de mollesse invtre, et aux vices de conformation intrieurs
et extrieurs qui en rsultent.

L'quitation, les armes, rentrent dans la catgorie de l'tude de la
danse. Il est excellent de les connatre, pour les hommes surtout, mais
ils ne peuvent tre recommands qu'aux familles jouissant d'une grande
fortune, et dont les enfants peuvent disposer de loisirs et d'argent. En
un mot, ils ne sont point indispensables et leur utilit est
contestable.

Beaucoup de jeux se rapprochent de la gymnastique, et les parents
doivent les choisir de prfrence pour rcrer leurs enfants. Le ballon,
le jeu de grce, le volant, le criquet, sont bien prfrables aux
simples jeux de cache-cache, de colin-maillard, de quatre-coins, etc.,
qui n'exercent que les jambes, tandis que les autres, outre les
mouvements divers qu'ils exigent des bras et de la taille, mettent 
contribution l'adresse, le coup d'oeil, le jugement en mme temps que
l'agilit.

Les personnes entre les mains desquelles repose le soin d'lever des
hommes et des femmes futures, doivent naturellement s'efforcer  ce
qu'une seule heure mme de l'existence de l'enfant ne soit pas perdue
inutilement; c'est pendant ces courtes annes de l'ducation qu'il
s'agit de former leur corps et leur intelligence, ainsi que de leur
donner de quoi les mettre  mme de fournir une carrire longue et
brillante. Si les bons professeurs ont le talent de rendre intressantes
et attrayantes des tudes arides et abstraites, il faut une certaine
aptitude pour savoir diriger les heures de rcration, de faon  ce
qu'il en sorte un enseignement utile sans que ce jeune monde s'en
aperoive, et sans tre oblig de les tenir dans le srieux
indispensable aux heures d'tude. Rien de plus funeste que de les faire
promener, roides et silencieux au ct de leurs gouvernantes, au lieu de
laisser un peu la nature  elle-mme, tout en sachant, je le rpte, y
trouver un avantage pour eux.

Je crois donc qu'on ne saurait trop insister pour procurer aux enfants
levs chez leurs parents, des rcrations utiles, prises en commun: au
gymnase, en hiver,  l'cole de natation, en t.

Le dveloppement de la taille a chez les enfants une importance
considrable, non seulement au point de vue de la beaut, mais  celui
de la sant, et il doit tre l'objet de la sollicitude constante des
mres.

Ds l'ge le plus tendre, l'enfant doit s'battre en plein air, en toute
libert, et les mouvements de ses membres ne doivent pas tre gns par
des vtements trop troits. A la campagne surtout, on doit laisser les
enfants se livrer  la gymnastique naturelle, si ncessaire  leur ge,
courir, sauter, grimper aux arbres: par ces exercices, ils acquirent de
la force et de l'adresse.

Certains parents timors qui retiennent toujours leurs enfants et, dans
la crainte d'un danger imaginaire, les empchent de courir, de sauter,
de grimper, leur rendent le plus mauvais service; ils se dveloppent
lentement ou mal et deviennent d'une grande maladresse. Ds qu'ils
veulent se mler aux jeux des autres enfants, ils tombent et souvent se
blessent malheureusement, l o un autre enfant en et t quitte pour
une bosse ou une lgre corchure.

Laissez donc les enfants s'battre en libert et suivre gnralement
leur volont, tant qu'elle n'est pas contraire  l'accroissement de leur
corps ou de leur esprit. Une bonne gymnastique bien dirige, suivant les
principes de l'art, est encore prfrable  celle que font
instinctivement les enfants; pour les filles comme pour les garons,
elle aura les plus heureux rsultats; pour les filles surtout,
auxquelles elle fera perdre cette sotte timidit, ces peurs ridicules
qui leur font pousser des cris au moindre accident et les mettent hors
d'tat de se tirer du moindre mauvais pas auquel elles peuvent se
trouver exposes. La gymnastique est donc absolument indispensable; mais
on n'a pas toujours sous la main un tablissement bien mont et des
professeurs. Quelques notions et conseils sur cette tude pourront donc
rendre service  bien des mres.

La _gymnastique_ comprend l'enseignement pratique d'exercices
particuliers propres  dvelopper la force et la souplesse du corps;
c'est un art prcieux, non seulement  cause des heureux effets qu'il
produit sur la sant des jeunes gens des deux sexes, mais encore par la
confiance qu'il leur inspire dans certaines circonstances difficiles.

Mais on doit bannir de l'enseignement de la gymnastique tout exercice
dangereux qui expose les enfants  des efforts, des foulures ou des
entorses; avant tout, il importe de donner aux enfants de bonnes
habitudes et d'aider au dveloppement de leur force et de leur adresse;
tels sont, les exercices sur place qui ont pour but d'assouplir les bras
et les jambes; la course, le saut, les exercices du trapze, du cheval
de bois, des cordes  noeuds, des mts, des chelles, etc.

Quels que soient les exercices gymnastiques que l'on fasse faire aux
enfants, il faut toujours observer certaines rgles hyginiques et
certaines prcautions. Les meilleures heures pour se livrer  ces
exercices sont celles qui prcdent les repas; car ils pourraient
troubler la digestion. Il ne faut pas non plus excder les forces de
l'enfant, le surmener; on le fatiguerait sans profit.

Les vtements dont on se sert pour faire la gymnastique doivent tre
larges et lgers, ne gner en rien les mouvements et ne serrer trop
nulle part. Une large ceinture qui serre un peu la taille est cependant
utile pour maintenir le ventre et le prserver de faux mouvements.

Il est prudent de se modrer vers la fin des exercices, de manire  ne
pas se trouver trop en sueur au moment o l'on se reposera, mais il ne
faut pas non plus s'arrter brusquement, de crainte de s'exposer  un
refroidissement subit, ce qui est toujours dangereux.

Si les vtements sont mouills, on aura soin d'en changer et de
s'essuyer parfaitement avec une serviette bien sche; mais il faudra
surtout viter de se laver  l'eau froide, de se coucher par terre ou de
boire frais.

Il existe une gymnastique, que j'appellerai une gymnastique maternelle,
qui se fait sans appareils, base sur un ensemble de mouvements
rationnels; on la prtend mme prfrable  celle qui s'excute avec des
instruments; elle seule peut donner  l'homme le _summum_ de ses forces
et le maintenir dans un tat constant de sant et de souplesse.

Que les mres soient bien persuades que faire faire  leurs enfants
pendant cinq minutes quelques exercices libres bien ordonns, est plus
salutaire que de les promener pendant une demi-heure. Rien n'gale ces
exercices pour mettre le corps en activit, pour le prparer aux
mouvements quelquefois brusques et toujours beaucoup plus violents aux
engins. Puis enfin beaucoup de familles ne peuvent, ou faire la dpense
de tous les instruments de gymnastique, ou trouver assez de place pour
les installer chez elles.

Je ne puis ici indiquer ces mouvements rationnels, limits de faon  ce
qu'on puisse les excuter chez soi sans aucun inconvnient; mais il
existe des livres spciaux faciles  se procurer. Les formes des
mouvements, les exercices sont en gnral coordonns de manire 
pouvoir s'adapter  toutes les circonstances,  toutes les conditions
d'ge et de sexe. Il va sans dire que les exercices doivent tre rejets
dans tous les tats inflammatoires et fbriles bien dclars.

Il est trs important de faire des exercices tous les jours, autant que
possible  la mme heure et avant un repas, en ayant bien soin de
laisser un intervalle d'une demi-heure entre la fin des exercices et le
repas.

Il faut avoir soin de se dbarrasser des parties du vtement qui peuvent
serrer, soit au ventre, soit au cou, soit  la poitrine.

Les exercices devront tre excuts lentement, sans hte ni brusquerie,
en ayant soin de mnager des intervalles de repos convenables; cependant
il faut y mettre de la vigueur et toute la plnitude de la force de
tension des muscles.




CHAPITRE XIV

LES VACANCES.


Au lieu de rpter ces vieux clichs, clbrant le retour des enfants au
foyer et le bonheur des parents  les embrasser, je veux envisager cette
priode de l'anne sous un aspect plus srieux et plus important. Le
temps des vacances, qui semble n'offrir  l'esprit que plaisir et joie,
constitue nanmoins des devoirs spciaux aux parents et aux enfants, que
les uns et les autres sont coupables de ne pas remplir et qui ont
l'influence la plus grave sur leur existence.

Bien des parents, dans leur bonheur de possder prs d'eux ces tres
chris, dont les circonstances les forcent  se sparer le reste de
l'anne, se laissent aller  les soustraire  toute contrainte; ils
s'efforcent de leur procurer le plus d'amusement possible, de leur
donner du _bon temps_, comme ils disent.

On les dorlote, on les laisse dormir la matine (c'est de rigueur; ne
faut-il pas les ddommager de se lever matin toute l'anne au lyce ou 
la pension?). Ensuite, on laisse paresser l'enfant en dshabill, aussi
longtemps qu'il le dsire; on ne l'assujettit  aucune tude, on
supporte tous ses caprices: pauvres petits, il faut bien les laisser
faire un peu ce qu'ils veulent, ils sont si tenus le restant de l'anne!
Quel est le rsultat de ce rgime? Premirement, qu'avant que la
premire quinzaine des vacances soit coule, les parents sont
littralement harasss de la prsence de leurs enfants, et qu'ils
appellent de tous leurs voeux le terme du laps de temps dont ils
s'taient promis tant de jouissances. Les enfants, de leur ct,
s'ennuient bientt de ce _farniente_, tout en tant trop jeunes et trop
faibles pour avoir le courage d'y remdier eux-mmes; ils deviennent de
plus en plus dsagrables, et finissent parfois par arriver au mme
rsultat que les parents, c'est--dire  dsirer revoir leurs
professeurs et leurs camarades. Mais tout cela n'est encore que le
moindre malheur. Ce qui est bien plus grave et mrite une srieuse
considration, c'est que par ce moyen on dtruit en quelques semaines
tout le bien qu'une anne d'efforts de part et d'autre a pu faire.

L'enfant qui ne se lve de bonne heure, qui ne consent  travailler
rgulirement,  avoir de l'ordre, etc., que parce que la rgle de la
maison d'ducation o il est l'y oblige, qui n'est pas _convaincu_ qu'il
faut que les choses marchent ainsi dans la vie, et qui sait que ses
parents l'autoriseront  faire autrement, cet enfant prend en haine
d'abord la vie de la pension, et ensuite il ne vit qu'avec l'espoir que,
lorsqu'il sera son matre, il pourra suivre tous ses penchants. Sa
soumission, ses bonnes habitudes ne sont que factices; il brle de s'y
soustraire, et il le fera  la premire occasion. On voit des jeunes
filles consentant  se marier avec le premier venu, afin de pouvoir
faire leur volont: djeuner au lit, par exemple, ce qui est le rve de
tout pensionnaire  quelque sexe qu'il appartienne, et rester couch
jusqu' onze heures,  lire paresseusement quelque niaiserie. Ils
veulent ainsi ragir contre ce qu'ils appellent les exigences de ceux
qui les ont levs; ils ne comprennent pas qu' n'importe quel ge et
dans quelque position qu'on se trouve, il ne faut jamais perdre son
temps inutilement, et que, toute la vie, on est oblig de pratiquer la
soumission les uns envers les autres, si l'on veut vivre avec ses
semblables.

Autre inconvnient de ce changement de vie: non seulement il leur est
dur,  la rentre, de reprendre leurs anciennes habitudes, mais leur
sant est presque toujours atteinte: les pidmies de fivres, de
bronchites, de cholrine, etc., qui clatent dans les maisons
d'ducation, arrivent d'ordinaire  la rentre de vacances quelconques,
courtes ou longues. L'organisme, l'estomac de l'enfant sont gts de
mme que son caractre.

Le devoir des parents pendant les vacances est de continuer et mme de
perfectionner l'oeuvre d'ducation et d'instruction commence  la
pension. Les habitudes des enfants doivent, autant que possible, rester
les mmes; leurs travaux seuls sont modifis; ils se lveront de bonne
heure, mais au lieu d'aller  la salle d'tude, ils iront faire une
longue promenade  la campagne, en compagnie de gens instruits, si c'est
possible, herborisant, tudiant la botanique, l'histoire naturelle; dans
la journe, aprs avoir appris les leons que les professeurs leur
donnent toujours pour ces quelques semaines, ils consacreront leurs
heures de loisir aux arts d'agrment, qu'ils sont obligs, par leurs
tudes plus srieuses, de ngliger dans le courant de l'anne. La
musique, le dessin, auxquels ils ne peuvent ordinairement donner plus
d'une demi-heure par jour au lyce, doivent tre leur grande occupation
pendant les vacances; n'est-ce pas, en effet, une distraction et une
rcration?

Il faut se rappeler que dans la vie d'un enfant une heure ne doit pas
tre perdue. Les promenades auront toujours un but instructif. On les
mnera visiter les muses, les monuments publics, o l'on trouvera moyen
d'exercer leur mmoire et d'accrotre leurs connaissances historiques.

Je conseille de mener rarement les enfants au thtre, mais beaucoup 
la campagne. Pour la premire distraction, si on en use, il faut faire
un choix scrupuleux, et s'en tenir exclusivement aux oeuvres classiques.
Il ne faut pas croire que ce qui nous ennuie ne soit pas capable
d'amuser un lycen. Il sera heureux d'y retrouver des rapprochements
avec ce qu'il sait dj; entendre dire sur le thtre de ces beaux vers
qu'on lui fait apprendre au collge, ne fera que l'encourager et lui
tre profitable; de mme pour les jeunes musiciennes, elles auront un
double plaisir  entendre avec orchestre et chant ce qu'elles jouent sur
le piano. Les tableaux reprsentant les faits de l'histoire les
intresseront vivement, et une visite au Jardin des plantes, au Jardin
d'acclimatation, etc., les amusera bien autrement qu'une longue station
sur une promenade publique. Un voyage, outre son utilit pour la sant
et son agrment, peut tre un excellent sujet d'tude, s'il est fait
dans de bonnes conditions; mais il ne faut pas qu'il consiste simplement
 introduire la jeune pensionnaire dans la vie des htels et des
casinos. Le bord de la mer est une cole o l'on peut agrandir le cercle
de ses connaissances. Les collections minralogiques, les herbiers
trouvent largement  s'y complter, et instruisent en amusant.

Aprs les arts d'agrment qui, dans leur genre, exercent l'esprit et
meublent l'intelligence, les sports fortifient le corps et dveloppent
les forces musculaires. Il ne faut pas craindre d'y consacrer un temps
convenable. Les bains froids, la gymnastique, l'quitation, s'il est
possible, le cricket, sont des amusements utiles. C'est ainsi que tout
est gain pour les jeunes gens, que tout doit avoir un but d'utilit. On
ne leur permettra surtout, sous aucun prtexte, de _balandrer_.

Combien voit-on d'enfants passer leurs vacances, les traits alanguis et
plis par le dsoeuvrement,  torturer des animaux,  passer de fauteuil
en fauteuil, s'endormant sur un livre  moiti lu, ne retrouvant leur
nergie qu' l'heure d'aller se coucher, afin de solliciter une
prolongation de veille qui ne leur sera d'aucune utilit.

Tous les jours, ils promettent de travailler le lendemain, et ce
lendemain, comme celui de l'aubergiste qui avait crit sur son enseigne:
_Demain je donnerai  boire pour rien_; ce lendemain est toujours pour
le jour suivant!

Mais ce n'est pas seulement  orner leur esprit que nous devons nous
appliquer, ou  maintenir leur sant dans un tat florissant, il est
encore un point que les mres ne sauraient ngliger pendant les
vacances, et sur lequel elles ont une influence toute-puissante: c'est
l'ducation du coeur et la culture des bonnes manires. Cette partie de
l'ducation d'un enfant est malheureusement trop souvent nglige dans
les institutions; il est peut-tre mme impossible qu'il en soit
autrement l o le nombre des lves ne permet pas de s'occuper de
chaque nature en dtail, et o la multitude de choses arides et sches 
enseigner rend forcment les rapports entre matres et lves moins
affectueux et plus raides.

Mais s'il incombe aux parents des devoirs srieux, parfois pnibles mme
 remplir, de leur ct, les enfants doivent songer  leur faciliter la
tche; car, outre tout le bien qui leur en revient, ne doivent-ils pas
laisser  ces pauvres parents, si heureux de leur prsence, un bon
souvenir de ce court espace de temps pass auprs d'eux? Si les enfants
sont dsagrables, taquins, volontaires, capricieux, les parents se
sentiront comme dlivrs par leur dpart et de cette faon l'amour de la
famille se trouve peu  peu amoindri, effac, pour faire bientt place 
l'indiffrence, sinon  pis encore!

Pour l'enfant, qui est en pension, comme pour celui lev  la maison,
le temps des vacances le rapproche toujours de sa mre par les loisirs
qu'il lui donne; c'est donc une occasion qui se prsente  elle de
prodiguer plus largement ses conseils et ses soins.

Il est toujours dommage de s'arrter pendant cette vie qui est si
courte, et les temps d'arrt sont encore plus  viter pendant
l'enfance; si l'homme mr et le vieillard peuvent se permettre de
chercher dans les vacances qu'ils prennent, comme magistrats,
fonctionnaires, administrateurs, travailleurs; en un mot, de la grande
machine du monde, un repos absolu, un dlassement complet de la facult
qu'ils exercent sans relche et qui a besoin de se reposer par
intermittence, il n'en est pas de mme de l'enfant, lequel ne doit pas
plus s'arrter dans son ducation qu'il ne s'arrte dans sa croissance.

Mettre un enfant au repos intellectuellement, sous le prtexte qu'il a
le temps, qu'il apprendra plus tard, c'est comme si on voulait
l'empcher de grandir, en disant: Il grandira plus tard. On ne grandit
plus aprs un ge  peu prs fixe, on n'apprend plus certaines choses
avec la mme facilit  un certain ge.

Les vacances ne doivent donc tre qu'un changement de travail, mais non
pas un arrt; et si l'on en profite pour s'occuper davantage des
exercices du corps, si l'on recherche l'amlioration physique, c'est
toujours un progrs, et il ne faut pas oublier que, dans ce qui est
humanit, ce qui ne progresse plus recule, puisque rien ne reste
stationnaire. De l'instant o la lumire ne crot plus, elle baisse;
aussi les jeunes gens, et mme les hommes, dont je parlais tout 
l'heure, profitent-ils des vacances simplement pour s'adonner  d'autres
tudes que leurs occupations ordinaires ne leur laissent pas le temps de
pratiquer dans le cours de l'anne.

Pendant les vacances, au lieu de travailler dans les livres imprims,
devant une table d'tude, l'enfant travaille dans le grand livre de la
nature ouvert devant lui, en plein air, sous la vote cleste; au lieu
de s'astreindre aux dfinitions abstraites, il a les dmonstrations
matrielles, au lieu de la rigidit de la leon du professeur, il reoit
les doux conseils de sa mre.

Pendant les quelques semaines que dure ce laps de temps consacr 
renouveler nos forces, afin de ne pas reculer, les enfants doivent
toujours travailler un peu  leurs tudes habituelles, de faon qu'au
retour des classes, qu'il s'agisse des bancs du collge, du couvent ou
de ceux des cours, ils aient plutt gagn des places que d'en perdre.

Mais ce  quoi la mre doit s'attacher particulirement, c'est 
profiter de l'occasion o l'enfant lui appartient plus spcialement pour
lui inculquer cette ducation spciale du coeur et de l'me que personne,
sauf elle, peut lui donner.

En voyageant avec lui aux bords de la mer, ou dans les montagnes, en sus
des enseignements gographiques et topographiques, elle lui apprendra,
s'il est en ge,  observer les moeurs et les coutumes,  apprcier les
gens et les choses; elle formera son jugement par les comparaisons et la
vue des choses nouvelles.

Il est vrai que pour cela la mre doit avoir elle-mme du discernement,
cette qualit si rare et si prcieuse; elle doit surtout se dvouer et
penser au plaisir et au bien des autres, de prfrence  son agrment
personnel; mais il faut esprer que nous possdons encore parmi les
femmes de France grand nombre de ce cas!

Les familles sont fortement motionnes souvent par les concours: ce
sont l de ces solennits importantes dans la priode de la vie que l'on
appelle la jeunesse. Que de gros chagrins, et aussi que de joie, selon
que l'on reoit la rcompense ou la semonce justement mrite!

On est port un peu trop souvent  accuser l'impartialit des
professeurs; certes, c'est une bien grande dception pour celui qui a
conscience de sa valeur, de se voir mconnu et prfr un rival moins
digne! L'injustice est ce qu'il y a de plus cruel au monde pour un coeur
droit et sincre.

Mais, bien souvent aussi, les enfants, et les parents encore davantage,
sont aveugls par l'orgueil, et se figurent lss parce qu'ils ne
s'aperoivent pas de la valeur relle de leurs concurrents, au lieu de
puiser dans la prfrence donne un nouveau motif d'mulation.

Tous ne peuvent avoir les premiers prix, mme tous les mritants, et
s'il s'en trouve forcment parmi eux d'vincs; c'est une raison de plus
pour ceux-l de s'efforcer de dmontrer par l'avenir l'erreur qu'on a pu
commettre en ne les plaant pas au premier rang.

Les vacances sont pour beaucoup aussi, chaque anne, la rentre
dfinitive dans la famille; l'instruction, appele  tort l'ducation,
est termine... pour la partie indispensable  toute personne qui ne
veut pas se distinguer des autres par une honteuse ignorance. Mais ce
sont l deux appellations fausses. L'instruction n'est  proprement
parler que commence. Et, tandis que le jeune homme ne quitte les bancs
du collge que pour s'adonner  des tudes plus srieuses, soit qu'il
fasse son droit, soit qu'il se dispose  entrer dans des coles
spciales, soit encore qu'il se destine aux affaires commerciales, la
jeune fille ne doit pas oublier que c'est bien  tort et doublement 
tort que l'usage autorise  dire qu'elle a termin son ducation; c'est
l l'expression consacre, mais qu'il faut avoir soin d'interprter avec
une signification tout autre que littrale.

C'est de son instruction et non de son ducation qu'il s'agit; cette
dernire, qu'il ne faut pas confondre avec l'autre, peut tre  peu prs
termine, car l'enfant est _lev_, est duqu, mais l'instruction est
bien loin d'tre termine.

C'est  elle,  elle seule qu'il appartient de complter les deux, qui
doivent faire d'elle une femme accomplie. Les moyens un peu obligatoires
employs jusqu'alors, ne sont plus de mise; l'tude n'est plus par elle
considre comme un travail dsagrable, mais comme un besoin
ncessaire, un emploi utile de son temps; on lui a donn des lments,
on lui a ouvert la voie; c'est  elle  se perfectionner librement et
sans y tre force; elle est en ge d'en comprendre la ncessit.

Comme ducation, elle a aussi  se perfectionner dans les usages du
monde, dans les obligations et les devoirs de la matresse de maison, de
la mre de famille; il lui reste donc encore beaucoup  faire, beaucoup
 apprendre sous d'autres formes, et dans d'autres branches peut-tre;
et srement elle n'a pas termin... Ses vacances, qu'elle a cru en songe
devoir tre dsormais perptuelles, ont de quoi tre bien employes, car
c'est le vritable travail de la vie qui commence.




CHAPITRE XV

DE L'UTILIT DES VOYAGES POUR LA JEUNESSE.


J'ai quelque peine  me dcider  rsoudre cette question, parce que
j'ai pour principe de ne jamais donner de ces conseils, bons seulement
pour ceux qui ont de la fortune, et ne servant qu' donner des regrets 
ceux qui ne peuvent les suivre, parce qu'il leur en manque les moyens
pcuniers, mais qui sont nanmoins susceptibles de les apprcier et de
les envier.

Les voyages, il faut bien l'avouer, sont indispensables  former les
hommes,  ouvrir l'intelligence,  permettre les comparaisons,  donner
du jugement,  instruire,  enseigner.

Cependant, si les voyages lointains ont cette utilit, j'ajouterai que
mme le plus petit dplacement porte son fruit.

Pour la jeune fille, le voyage, le dplacement, n'est pas aussi
indispensable que pour le jeune homme. A quoi bon lui ouvrir tant
d'horizons qu'elle ne saurait jamais atteindre? et combien en voit-on,
au retour, ne plus trouver autour d'elles assez d'espace pour leurs
aspirations!

Il faut lever les enfants pour le milieu o ils doivent vivre, si l'on
ne veut pas courir la chance de les dclasser. Le sexe masculin peut
toujours changer de milieu; il dpend de lui d'en sortir, de s'lever,
et il n'a jamais trop d'ambition, si cette ambition est soutenue par de
l'nergie et des capacits. De la femme il n'en est pas ainsi;  moins
de faire partie de la brillante cohorte des artistes, o, s'il est
beaucoup d'appeles, il y a peu d'lues, la femme ne peut changer de
position que par le mariage; et c'est une bien grande exception que
celle-l.

J'ai connu plusieurs jeunes filles appartenant au commerce ou  la
petite bourgeoisie, n'ayant que des dots modestes, chaleureusement
encourages par leurs parents  tendre leur esprit et leurs
connaissances. Pas une de mes lectrices qui n'ait aussi de ces exemples
dans son entourage. Bientt leur intelligence dveloppe, les talents
qu'elles acquirent, les placent en dehors de leur cercle, au-dessus des
autres membres de leur famille; leur donnent le droit d'aspirer  un
cadre plus large; les parents en sont fiers, les louanges ne manquent
pas, elles sont recherches, attires, reues l o leurs parents sont 
peine tolrs  cause d'elles.

Vient le moment de les marier; les pouseurs, en rapport avec leurs dots
et leurs naissances, ne leur paraissent plus dignes d'elles; peut-tre
eux-mmes en auraient-ils peur, et cependant elles ne peuvent esprer en
trouver l o elles ne sont regardes que comme des intrus. Elles
luttent quelque temps, se figurent qu'elles sont au-dessus de leur
entourage et, en dfinitive, finissent par devenir des incomprises;
elles murmurent contre leur destine qui les entoure d'un cercle de fer.
C'est pourquoi,  moins d'tre bien sr de pouvoir lui faire franchir le
cercle qui l'enserre, il n'est pas ncessaire de donner  la jeune fille
des aperus qui ne seraient cause que de regrets et de dceptions.

Cette doctrine semblera peut-tre un peu troite; elle est le fruit de
l'exprience faite _de visu!_--Que de jeunes filles les parents font
lever  Paris, dans de grands pensionnats, et qui, lorsqu'elles doivent
rentrer dans leurs villages, ne rvent qu'aux succs de Paris, et
s'tiolent ou s'aigrissent et deviennent malheureuses! Elles sentent en
elles les moyens, le savoir; mais qu'en faire? D'autres essaient de
briser le fameux cercle, et elles ne russissent qu' se mettre entre
deux fers.

Pour la jeune fille qui a de la fortune, qui est destine  voir le
monde, ou  combattre par une profession librale, les voyages sont trs
utiles.

Mais pour le jeune homme ils sont le complment indispensable, et je
regarde comme trs fortuns ceux que les vnements entranent au loin.

J'ai connu une pauvre mre, veuve, isole, qui travaillait pour nourrir
et lever son fils. Elle ne vivait que pour lui... je n'oserais ajouter
qu'il ne vivait que pour elle, car il n'en tait malheureusement rien!
Les plus grands soins, l'ducation la plus tendre, l'instruction la plus
svre, n'avaient donn que les rsultats les plus pitres; c'tait une
mauvaise nature.

A l'ge de dix-huit ans, petit employ de commerce, il ne pouvait
arriver  se suffire; sa mre travaillait toujours pour lui!... On lui
proposa une position excessivement avantageuse, mais il fallait faire un
voyage au Japon.

Le Japon, ce pays si diffrent du ntre! Puis l'inconnu, l'imprvu qui
pouvait en rsulter, n'tait-ce pas fait pour tenter l'esprit aventureux
d'un jeune garon lger, un peu indolent, aimant le plaisir, dtestant
le travail? Ce qu'il aurait trouv... peut-tre pas ce qu'il croyait! et
une fois loin de sa mre, n'ayant plus  compter que sur lui, sa nature
se serait transforme! Les trangers n'auraient pas support ses
caprices, ses humeurs; combien son caractre aurait pu y gagner!

La pauvre mre ne vit qu'une chose, la sparation; son fils sans elle,
elle sans son fils. Elle n'tait pas personnelle, car le jeune homme ne
lui rendait aucun soin, ne lui causait que des ennuis, mais son amour
tait goste en cela qu'elle songeait davantage au bonheur qu'elle
prouvait  le voir,  s'occuper de lui, qu'au bien qui pourrait
rsulter pour lui de son loignement.

Il ne partit pas... Quelques mois aprs, il se laissait entraner par
ses camarades dans une orgie, et ivre il roulait sous une voiture qui
l'crasait; on rapportait son cadavre  la pauvre mre; je n'ai jamais
connu une infortune plus grande!... Pourquoi ne l'avait-elle pas laiss
partir?

Nous avons, il est vrai, cette autre infortune illustre, cette mre qui
a t pleurer son fils sur sa tombe, au Zululand! mais il n'est pas
besoin d'aller s'exposer chez les sauvages pour se former, et un tour
d'Europe est dj suffisant.

Pour un jeune homme destin au commerce, rien n'est meilleur, quelque
haute position qu'il occupe, de le placer pendant une anne chez un
ngociant d'un pays tranger, o il se perfectionne dans la langue et
apprend les affaires. Nos commerants notables ne manquent pas de le
faire pour leurs fils.

Il n'y a pas d'argent mieux employ que celui consacr  un voyage; la
preuve en est: les sjours  Rome accords comme rcompense aux
artistes.

Aussi je me permettrai de signaler aux oncles et aux parents gnreux,
et je suis persuade que mon avis recevra un assentiment enthousiaste de
la part des jeunes gens, comme un excellent encouragement, un cadeau
utile, de payer un voyage pour les vacances  l'tudiant ou au collgien
studieux.

Je ne m'oppose pas  ce que les jeunes filles voyagent, seulement il est
positif que la vie d'htel et des grands chemins ne leur est pas aussi
indispensable qu'au sexe masculin, mais les voyages n'en restent pas
moins le plaisir le plus utile pour l'un et pour l'autre sexe.

A dfaut de voyage lointain, le dplacement est dj un avantage autant
intellectuel que physique, dont on ne doit pas ngliger de faire jouir
mme les enfants.

Sous le rapport de l'utilit, je ne recommande pas l'installation dans
une ville d'eaux en vogue, o l'on recommence  peu de chose prs
l'existence oisive et lgante des villes, avec la facilit en plus de
faire des connaissances  la lgre, et de prendre de mauvaises
habitudes.

La villgiature dans la campagne vritable, le sjour sur une plage
agreste o les sorties consistent  aller en robe de toile, sur les
falaises, cueillir les plantes marines et dans les galets chercher le
coquillage, et non pas  poser, serre en une toilette de satin et de
gaze, au milieu du sable, autour du kiosque de musique, voil ce qui est
profitable  la sant et mme  l'esprit, quand on ne peut ou ne
prfre, avide de nouveau, parcourir les pays trangers, tudier les
moeurs, visiter les monuments, admirer les muses, se repatre d'objets
inconnus  nos yeux et qui prsentent  l'intelligence ouverte, 
l'imagination vive et impressionnable, un charme dont on ne se fatigue
jamais.

Voyagez et faites voyager les vtres, donc, autant que possible, ne
serait-ce que quelques journes par anne; mais si des devoirs imprieux
vous attachent  la maison, lisez des livres de voyages, des livres
ayant rapport aux pays trangers, car on ne peut bien s'apprcier
soi-mme qu'en apprenant  connatre les autres.




CHAPITRE XVI

LE CHOIX D'UNE PROFESSION.


On peut dire que ce chapitre fait suite en quelque sorte  ceux sur le
dveloppement de l'enfant, et quoique le choix d'une profession ne soit
mis en question qu' l'ge de l'adolescence, il est, selon le systme
que je vais expliquer, indispensable de s'y prparer  l'avance. Je veux
parler spcialement des professions  donner  une enfant riche, parce
que c'est principalement pour les filles que la solution de cette
question prsente des difficults, et ce sont toujours des questions
difficiles que je dois m'occuper, les autres n'ayant pas besoin d'tre
approfondies; ensuite parce que l'embarras est double quand il s'agit de
filles de familles aises ou riches.

C'est maintenant un fait avr qu'on peut tre certain de ne pas
conserver toute sa vie la mme position de fortune.

Parmi un nombre assez considrable de personnes qu'il m'a t donn de
connatre directement ou indirectement, je puis dire qu' quelques rares
exceptions prs, je les ai toutes vues dans un espace de vingt annes
changer de position du tout au tout. Ceux-ci, en petit nombre, que
j'avais laisss dans une humble position, dsols, sinon dsesprs, je
les ai retrouvs superbes et brillants. Ceux-l, toute une pliade, que
j'ai vus planer dans les hautes rgions de l'opulence et des honneurs,
sont descendus dans la plus obscure pauvret.

Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai eu un nouvel exemple
frappant. Il y a quelque dix ans  peine, dans la cour d'un splendide
htel du boulevard Haussmann, vous eussiez vu monter dans son landau
confortable superbement attel, une belle femme de quarante ans environ,
le vritable portrait de la matrone antique; il n'tait que deux heures
de l'aprs-midi, car ce n'tait pas aux heures prfres de la foule
lgante qu'elle se rendait au Bois, mais aux heures o le soleil est le
plus doux  respirer, o les alles dsertes permettaient  ses cinq
petits garons qui faisaient chelon depuis l'ge de dix ans jusqu'
deux ans, de s'battre sous ses yeux.

Ce landau tait donc plein de ttes blondes et enfantines. Le dimanche
on prenait deux voitures; dans le clarence, taient une gouvernante et
une bonne avec les deux plus jeunes bbs; dans le landau, sur le
devant, se plaaient les trois ans; dans le fond l'heureuse mre, ne
laissant  personne le soin de bercer son sixime, nouveau-n, une
mignonne fillette qu'elle nourrissait; le pre tait assis  ct.
Quelle belle famille! Quelle bonne mre! Quelle union parfaite! Jamais
elle n'allait au thtre ni au bal, pour ne pas quitter ses enfants.
Elle prsidait  leurs tudes,  leurs jeux,  leur toilette, malgr le
nombreux personnel de domestiques qui l'entourait.

Elle avait droit dans ses armes  une couronne ferme par son pre,  un
manteau de lord par sa mre... Le bonheur, la fortune, les honneurs,
tout lui souriait... Aujourd'hui, c'est dans une petite ruelle, 
Montrouge, que l'on habite! Quel vent de malheur a souffl sur tout
cela? et la petite fille berce dans le landau, quelle va tre sa
destine de jeune fille?

Les fortunes sont tellement peu sres, que personne ne se fait mme
illusion. Il est impossible de prvoir les vnements, et de dire ce
qu'on sera demain; aussi c'est une proccupation constante de tous les
parents srieux, de mettre leurs enfants  mme de pouvoir, en cas de
besoin, trouver des ressources en eux-mmes.

Il y a aussi une classe plus modeste qui se proccupe de la mme
question, c'est cette classe o le chef de la famille gagne, chaque
anne, de quoi faire mener aux siens une existence tout juste
convenable, mais qu'il laissera sans ressources, le jour qu'il tombera
malade. C'est une misre dore avec un prcipice au bout.

Ce que je reois de demandes, d'avis, de ces deux positions, on peut se
l'imaginer. Une mre jouissant d'une fortune moyenne me dit: J'ai envie
de faire apprendre  mes filles l'tat de modiste ou de couturire.

Une autre m'crit: Je donne  mon enfant une profonde instruction; il
me semble que je ne puis lui laisser une fortune plus solide. Avec de
l'instruction on arrive  tout.

Cette autre encore: Parmi les beaux-arts que ma fille apprend, je veux
qu'elle en approfondisse un, sous le rapport industriel. C'est une sorte
de mtier artistique qu'elle aura toujours sous la main.

Je rponds, en prenant les demandes  reculons, et je commence par la
dernire solution:

--Si votre fille a besoin de gagner sa vie ds  prsent ou du moins
dans un court dlai, vous avez pleinement raison de choisir un art
industriel, celui le plus en vogue pour le moment. On ne peut gure
faire un tel choix quand il s'agit d'un avenir incertain et loign,
parce que la mode change;  un moment donn, la peinture sur porcelaine
et la peinture sur ventail taient d'un bon rapport; aujourd'hui elles
rapportent  peu prs de quoi mourir de faim.

Le dessin sur bois est beaucoup plus recherch; on fait tant de
publications illustres que l'on manque d'artistes. Ici, on se trouve
devant une difficult: les matres en ce genre ne veulent pas faire
d'lves. Ils ont peur des concurrents. Mais la mode, la science, les
dcouvertes peuvent changer tout cela, et, d'ici quelques annes, un
autre art viendra dtrner celui-l. La miniature sur ivoire s'est vue
ruine par la photographie, quoiqu'il ne puisse y avoir rivalit ni
comparaison. Mais il est bien rare maintenant qu'on fasse faire un
portrait  la miniature.

A la premire question je rpondrai:

--Madame, il n'y a que les petites filles de classes ouvrires qui vont
 l'apprentissage, puis en journe. Ce n'est pas  un si maigre rsultat
que vous songez. Si vos filles taient rduites par une immense
adversit  tre ouvrires (cela s'est vu), elles sauraient mieux
travailler que des ouvrires de profession, rien qu'en sachant ce que
toute jeune fille de famille sait. Il n'y en a pas une, aujourd'hui, qui
ne sache tailler et coudre, monter un chapeau aussi bien qu'une ouvrire
de profession; du moins, il lui manquerait peu pour se perfectionner.
Mais si vous entendez qu'elle soit capable de fonder une maison de modes
ou une maison de couture, cela est diffrent: il n'est pas ncessaire
d'avoir t  l'apprentissage, et je vais vous rpondre, en mme temps
qu' la seconde maman, qui pense que l'instruction peut tenir lieu de
tout: celle-ci se rapproche du but.

Il y a quelque chose de plus  enseigner  un enfant qu'un mtier, sans
contester que la connaissance approfondie d'un mtier soit excellente:
c'est  tre intelligent, c'est  savoir employer, mettre  profit son
savoir, son talent. En un mot, pour employer une expression vulgaire, il
doit apprendre  savoir se retourner.

D'o vient que l'on rencontre frquemment des gens d'un talent
incontestable qui restent en route et qu'on voit arriver des personnes
bien moins capables professionnellement que les premiers? Elles savent
mieux s'y prendre; leur intelligence a t plus dveloppe, et si,
parfois, c'est par un don naturel, trs souvent aussi cela provient du
dveloppement que l'on a donn  l'intelligence pendant leur enfance.
L'intelligence vaut encore mieux qu'un mtier, que du talent; elle leur
supplera, mais si elle est seconde par eux, elle aidera  sortir du
milieu ordinaire.

Vous donnez une profession  un jeune homme; vous apprenez un mtier
artistique ou un art industriel, comme vous voudrez,  une jeune fille,
le gouvernement se renouvelle, les temps changent, la mode fuit, il faut
qu'ils sachent aussi changer et se modifier. Les circonstances de la vie
sont si diverses que la premire chance pour russir est de savoir s'y
plier, s y conformer.

L'nergie et l'intelligence, voil deux soutiens puissants pour le
malheur. Je n'admets le suicide dans aucun cas. Je puis le comprendre
par dshonneur, encore mme du dshonneur on peut se racheter; mais le
suicide par misre, je ne le comprends pas; les peines de coeur peuvent
abattre, tuer, parce qu'elles sont souvent irrmissibles; les pertes
d'argent peuvent toujours se rparer.

Un enfant, aussi fortun qu'il soit, doit s'habituer  l'ide que cette
fortune, dont il _jouit_, ne lui appartient pas, qu'il n'en a qu'une
jouissance temporaire, momentane, et il doit se tenir prt aux revers
et  gagner sa vie. Un jeune homme doit tre convaincu qu'il est
absolument dshonorant de vivre aux crotes de ses parents.

Je connais des jeunes gens dont les parents sont dans l'aisance,
d'autres qui sont excessivement riches, et qui, en attendant que leurs
fils aient atteint l'poque o la profession qu'ils ont choisie leur
rapporte, leur font gagner leur vie par des rptitions, des articles
dans les journaux, etc. Par exemple, un jeune stagiaire, en attendant
que les causes lui arrivent se met secrtaire d'une illustration du
barreau, etc.

Une femme peut possder un talent  fond, un homme choisir une carrire;
mais en outre ils doivent avoir l'intelligence de savoir se plier aux
circonstances.

La plupart du temps, on arrive prcisment par la voie  laquelle on
pensait le moins.

On retrouve des exemples  chaque pas. Un tel qui avait t lev pour
les arts, o il vgtera toute sa vie, serait arriv s'il s'tait mis
dans le commerce. Tel autre s'obstine  ne pas vouloir accepter une
position qu'il croit au-dessous de lui.

Quand on se trouve dans l'adversit, il y a mille moyens de se
retourner. On parle toujours que la femme seule est misrable, mais j'en
connais des quantits qui se sortent parfaitement d'affaires. Ce sont
des femmes intelligentes qui ne se laissent pas abattre. Un exemple
entre autres: Une femme de ma connaissance et du meilleur monde, par
suite du dcs d'un parent g qui mourut sans avoir fait de testament,
se trouva sans fortune; elle avait un mobilier assez complet; au lieu
d'attendre dans l'inaction d'avoir mang son modeste pcule et d'tre
force de vendre son mobilier, elle loua un petit appartement, le
choisissant avec deux sorties sur l'escalier; elle le disposa le plus
coquettement possible, faisant des rideaux avec une robe de bal,
habillant un pouf d'une jupe de satinette broche; ne craignant pas de
grimper sur une chaise pose sur une table, pour atteindre le haut des
fentres, ni de se taper sur les doigts avec le marteau, car il ne
fallait pas penser  prendre un tapissier; elle se renferma dans la plus
petite pice, et sous-loua les deux autres; ayant trouv  louer le tout
ensemble, elle se transporta autre part, o elle recommena; l'anne
d'aprs elle avait lou peu  peu la maison entire, et faisait des
affaires prospres.

Bien des personnes choisissent une profession et ne savent pas ou ne
veulent pas se sortir de l. Elles se lamentent, implorent tous les
chos, accusent le ciel de les oublier, mais elles ne feraient pas le
moindre effort; cela leur parat impossible mme; n'ayant jamais fait
attention  rien qu' ce qui se trouvait sous leur nez, elles n'ont
jamais vu au del, et, il faut bien le dire, leurs parents ne les ont
pas secous, dvelopps.

En gnral, les personnes qui ont joui rellement de la fortune, sont
intelligentes, et savent mettre de ct un faux amour-propre qui les
empcherait de chercher  se relever. Mais il y en a une foule qui n'ont
fait que ctoyer cette fortune, la voyant assez de prs pour pouvoir en
parier, et elles se trouvent dplaces et malheureuses.

Une femme qui se trouve dans ces conditions, vient de temps en temps me
demander de lui indiquer une occupation. Depuis plusieurs annes, elle
est  la recherche d'un emploi, et chaque fois qu'on lui en indique un,
quelque chose, oh! toujours un excellent motif, l'empche d'accepter.
L'autre jour, elle me racontait que l'an dernier, aprs avoir implor le
baron de R., elle en avait reu un secours de cinquante francs, et
qu'elle compte en faire autant cette anne. Je me sentais vraiment
saisie de commisration pour elle, je ne l'en pensais pas l,
lorsqu'elle continua ses dolances, disant:

--On me dit: Travaillez, travaillez! C'est bientt dit: il faut des
aptitudes, je n'en ai pas; je ne peux cependant pas aller balayer la
rue!

Je restai stupfaite. Voil une femme qui aurait t humilie de gagner
sa journe en balayant la rue, et qui ne rougissait pas de recevoir une
aumne du baron R.! Mais si elle avait eu rellement un peu de fiert
vraie, avant d'implorer un secours, elle aurait d'abord t se mler 
l'escouade des balayeurs, qui ont certainement des sentiments de fiert
que n'a pas celle qui mange le pain de l'infirme, du vieillard, quand
elle a en elle des facults suffisantes  se suffire.

Ce qu'il faut enseigner aux enfants, outre un mtier, ou un talent,
c'est  savoir s'en servir, c'est  connatre la vie, la valeur des
mots, la consquence des choses.

Les enfants riches sont mieux  mme d'apprendre tout cela et d'avoir
leur intelligence ouverte, parce qu'ils reoivent plus d'instruction,
voyagent, lisent, entendent raisonner; et le jour o l'infortune arrive,
ils ne sont pas aussi malheureux d'tre obligs de droger, que
d'autres, levs en regardant en haut et qui se morfondent d'envie.

Dans la plus haute socit, on voit se donner des ftes o les convives
se plaisent  s'habiller en paysans, en grisettes, en ouvriers. La
grande dame est heureuse d'chapper au poids des grandeurs, et de
courir, une journe entire, inconnue comme une petite bourgeoise.

Observez les jeux des enfants. Les bbs de parents trs riches jouent 
la bonne,  la marchande,  la ruine; ceux des pauvres, joueront au
grand seigneur, au carrosse.

Enseignez donc  votre enfant ce que vous voudrez, mais enseignez-lui,
surtout,  ne pas regarder le travail comme indigne de lui. Qu'il soit
bien persuad de la vracit de ce proverbe: il n'y a pas de sots
mtiers, il n'y a que de sottes gens.

C'est par son mrite et ses capacits, par la manire suprieure dont il
s'en acquittera, qu'il prouvera que la tche entreprise est au-dessous
de lui.

Avec du travail, de la persvrance, de l'intelligence, on peut toujours
se sortir d'affaire; il faut compter sur soi, sur ses efforts personnels
et matriels, et non sur des protections, des passe-droits.

On peut reconnatre le vrai riche qui a eu des revers,  ce qu'il ne
parle jamais de son temps de splendeur. Le pauvre, qui a eu soi-disant
des malheurs, est _chipie_ et _pimbche_  l'excs (pardon, mais ces
deux mots n'ont pas de masculin, ces dfauts tant trs particuliers aux
femmes); il tient  faire sentir  tout instant qu'il vaut mieux que sa
position, tellement il a peur qu'on ne s'en aperoive pas!

Il y a des personnes auxquelles il manque toujours quelque chose pour
russir; la plupart du temps, elles se plaignent de ne pas avoir de
fonds; ceux qui en ont, s'empressent de les perdre; d'autres russissent
sans capitaux, ou avec capitaux!

--C'est la chance! disent les premires.

C'est--dire, c'est de savoir saisir la chance quand elle passe et de
savoir aussi la retenir.

Ce que je vois de bonnes occasions auprs desquelles passent quantit de
gens qui ne les voient pas parce qu'ils regardent trop haut ou qui ne
veulent pas prendre la peine de se baisser!

Aujourd'hui, le commerce, les affaires, sont, peut-on dire,  la mode;
nous ne sommes plus au temps o l'on ddaignait de gagner de l'argent.
Mais malheur  l'incapable!

L'autre jour, on introduisit auprs de moi une lgante visiteuse, une
femme du grand monde; elle voulait me demander des conseils. Elle
dsirait vendre un secret de parfumerie, puis elle me raconta qu'elle
allait gagner de l'argent cet hiver. Elle allait s'occuper de placer du
vin parmi ses connaissances. Le marchand lui avait promis une belle
commission, mais elle ne voulait pas qu'on le st.

J'avoue que je n'approuve pas tout  fait ce mange, parce que j'aime
que l'on ait le courage de son opinion. Les personnes qui sont obliges
de chercher de cette faon  se procurer de l'argent sont  plaindre,
car elles souffrent rellement; il faut les plaindre d'autant plus que,
la plupart du temps, l'argent qu'elles cherchent ainsi  se procurer ne
servira qu' leur fournir des satisfactions d'amour-propre, bientt
suivies de dceptions cruelles.

Pour en revenir au choix d'une profession, une instruction complte
donnant la connaissance d'une foule de choses pratiques, c'est--dire ne
se bornant pas aux tudes scientifiques et aux beaux-arts superficiels,
mais ayant enseign aussi une partie commerciale et, avec cela, la
volont et l'intelligence des choses, voil la meilleure profession.




CHAPITRE XVII

L'AGE INGRAT.


Cet ge (de onze  dix-huit ans) rclame, pour les deux sexes, une
attention particulire sous tous les rapports, mme sous celui de la
toilette; nanmoins, c'est l'ge dont on se proccupe le moins d'une
faon spciale. Il est souvent question de l'enfant, du bb; on parle
frquemment de la jeune fille, mais la fillette et le garonnet sont
laisss dans l'ombre. Il est vident qu'en perdant ses dents de lait,
l'enfant acquiert sa premire laideur. Sa croissance, en le rendant
disproportionn, lui te les grces poteles du premier ge; les tudes
auxquelles on le soumet, le travail de la nature qui s'opre en lui avec
force et rapidit, le rendent maussade et mchant parfois. Voil pour le
physique; au moral, sans pouvoir offrir les compensations de la
communion d'ides, il comprend trop et gne les conversations. En somme,
c'est l'ge ingrat, et cependant c'est  cet ge que nous commenons 
juger ce qui nous entoure, c'est  cet ge que nos convictions se
forment, que tout nous frappe, que des impressions ineffaables se
gravent en nous; c'est  cet ge que notre coeur comme notre intelligence
se dveloppent en mme temps que nos membres; et qu'avides de les
exercer, nous nous jetons sur tout ce qui se prsente, nous nous en
emparons, et nous nous l'approprions pour notre vie entire
gnralement.

Ces quelques annes exigent une surveillance de tous les instants, et
lorsqu'on a pris toutes les prcautions possibles pour que le petit tre
ait t bien entour dans ses premiers pas dans la vie, matriellement
et intellectuellement, afin qu'il n'arrive aucun accident  ses frles
petits membres, et que sa frache mmoire ne soit pas souille de mots
impropres ou de mauvaises impressions, il ne faut pas se lasser, car le
moment important arrive seulement. Le corps et l'me doivent tre plus
que jamais prservs, sous peine de les voir l'un et l'autre s'tioler.
La sant pour le physique, la toilette et les manires pour l'extrieur,
l'me et le coeur, le jugement et l'intelligence pour le moral, voil
toutes les choses importantes qu'il s'agit de diriger et sur lesquelles
il est indispensable d'attirer l'attention des parents.

Par la sant, j'entends aussi le dveloppement et la conformation du
corps de dix  dix-huit ans. Le temprament se constitue, les membres se
forment  peu prs tels qu'ils doivent rester toute la vie. Aussi les
prcautions qu'on a prises pendant l'enfance ne doivent-elles tre
continues qu'avec plus d'attention pendant l'adolescence. La
gymnastique pour les deux sexes est indispensable; elle est prfrable 
tout autre exercice du corps, car elle ne rend pas seulement fort et
alerte, elle rend aussi adroit et agile.

Gnralement on fait beaucoup _sortir_ les enfants; c'est un tort,
vis--vis surtout des petites filles. (Les garons sont d'ordinaire au
collge  cet ge, et je parle des filles leves par leurs mres.)
C'est pourquoi l'ducation de la pension ou du couvent peut tre
prfrable. La fillette y joue, y court, mais ne _sort_ pas,
c'est--dire ne prend pas l'habitude de se parer tous les jours, et
d'aller faire de grandes courses, silencieuse et guinde,  ct de sa
mre ou de son institutrice.

Je connais des femmes qui ont t tellement accoutumes ds leur enfance
 _sortir_,  aller arpenter les boulevards et les Champs-Elyses, que,
jeunes filles, un jour de rclusion les rend dj malades, et, jeunes
femmes, elles ne peuvent supporter leur intrieur. La femme doit vivre
chez elle, et comme le temprament se plie aux habitudes de longue date,
il n'y a qu' lui donner celle-ci pour qu'il s'y conforme.

L'estomac a besoin aussi d'tre form, mais non _gt_. Peu  peu, il
arrivera  supporter tous les bons aliments, mais jamais les mauvais, ni
l'irrgularit des repas.

Le sommeil est ncessaire aux jeunes gens. Le sommeil du soir, qui est
dans l'ordre de la nature, rpare les forces, tandis que celui du matin,
au moment o la terre se rveille, nerve et alanguit. Se lever tard est
une habitude perverse qu'il ne faut pas laisser prendre; et pour cela il
faut viter avec soin d'en faire une rcompense, ainsi que cela a lieu
trs souvent. Je connais une mre prudente, pour les enfants de laquelle
la plus grande punition qu'on puisse leur infliger est de les obliger 
rester tard au lit.

Il est vrai que c'est souvent de nos propres dfauts qu'hritent ces
petits tres, et nous croyons, nouvelle erreur, y trouver un titre 
notre indulgence; tandis que nous devrions n'y voir qu'une leon et un
ordre svre, pour nous qui les avons expriments  nos dpens, de les
en prserver. Mais l'amour-propre est l pour nous aveugler! Que de
parents se mirent avec complaisance dans les dfauts de leurs enfants!

Pour bien lever un enfant, surtout  l'ge o il est _clairvoyant_, il
faudrait tre parfait, et je connais bien des parents qui ont plutt
l'hrosme d'une sparation qu'ils reconnaissent ncessaire que celui de
se corriger!

Comme toilette et comme manires, la dmarcation est bien tranche.
Depuis la premire communion jusqu' son entre dans le monde,
c'est--dire de onze  dix-huit ans, la fillette et la jeune fille
doivent s'abstenir de tout ce qui est trop recherch, trop compliqu,
sous peine de paratre, non pas de petites femmes en miniature, comme
lorsqu'elles avaient six ans, et que leurs mres se plaisaient  modeler
leurs toilettes sur les leurs propres, mais  de petites bonnes femmes;
car,  quinze ans, si l'on s'affuble trop, on peut trs facilement en
paratre vingt ou davantage.

Il faut aussi viter de tomber dans l'excs contraire, ce qui arrive
frquemment aujourd'hui: pour une raison ou pour une autre, coquetterie
de mre, de soeur, ou de jeune fille mme, est maintenu l'habillement de
la fillette, jusqu' l'entre dans le monde; la jupe reste courte, les
cheveux onduls flottant dans le dos, et l'on supprime ainsi ces
quelques annes si suaves et si pleines de charme de l'adolescence;
restons dans la rgle commune; suivons les usages reus par la majorit
et bons  suivre par les gens senss. Ds que la petite fille atteint sa
douzime anne, on supprime les falbalas, les bijoux, les plumes, les
corsages dcollets et  manches courtes. La jupe doit s'allonger et ne
plus dcouvrir le mollet, les cheveux sont natts ou relevs dans un
rseau.

Les manires et le langage subissent la mme transformation. La dmarche
devient moins libre, plus pose; les reparties, les saillies d'enfant,
qu'on appelle spirituelles, et qui sont toujours, d'ailleurs, ridicules
dans la bouche d'un enfant, ne sont absolument plus tolres; en un mot,
la fillette doit rentrer dans l'ombre, comme la fleur, qui est son
emblme, se cache sous les feuilles.

Les bonnes habitudes, avons-nous dit, se prennent  cet ge,
physiquement aussi bien que moralement. La jeune fille, prenant
l'habitude de se tenir courbe, la gardera, de mme si elle contracte
celle de la paresse. Le caractre demande  tre form ds la premire
enfance, et il est presque impossible de transformer,  douze ans,
l'enfant colre, gourmande, menteuse, dont les dfauts n'ont pas t
rprims plus jeune. Il faut alors la _briser_, la contraindre, et la
tche est devenue excessivement difficile; il s'agit de ne pas laisser
perdre les bons fruits que la premire enfance donne, ou plutt ces
fleurs que le printemps fait clore. Il nous appartient de les cultiver
pour qu'elles se changent en fruits; ces fruits eux-mmes doivent
arriver  la maturit, sans qu'aucun insecte vienne y mordre et
s'introduire jusqu'au coeur.

N'arrive-t-il pas parfois que dans notre verger nous trouvons notre plus
beau fruit attaqu? et ne sommes-nous pas obligs de veiller sans cesse?
Nous craignons, au moindre coup de vent, que le faible lien qui le
retient  l'arbre et lui donne la vie ne vienne  se briser; mais ce qui
est plus pnible encore, n'est-ce pas de le voir ronger par un ver que
nous ne pouvons extraire, si nous ne nous y prenons  temps? Rien ne
peut mieux donner l'ide de l'me d'un enfant. Il faut veiller, jusqu'
ce qu'elle soit forme, et si la moindre gele peut perdre la fleur, une
main trangre peut nous ravir le fruit.

Le genre d'ducation se modifie totalement lorsque commence l'ge de
raison.

Les corrections, les caresses, les choses palpables, pour ainsi dire,
ont seules le dessus dans le bas ge; le raisonnement, la persuasion n'y
peuvent rien. Mais quand arrive l'poque dont je m'occupe, ce n'est au
contraire qu' la persuasion et au raisonnement qu'on doit recourir. Et
c'est pourquoi la tche devient de plus en plus difficile et se
restreint davantage dans le cercle maternel. Il ne suffit plus
d'exprimer sa volont, de la faire obir, il faut l'expliquer, la
dterminer, savoir s'adresser  l'entendement de l'enfant et s'appliquer
 le lui former.

Mais ce qui offre une double difficult, c'est que dans les choses mmes
qu'il faut lui apprendre, il est ncessaire de lui en cler une partie;
c'est une pierre d'achoppement que bien des mres ne savent pas tourner.
Sous le prtexte de conserver la candeur de la fillette, elles lui
interdisent toute lecture; elles ne veulent rien lui faire connatre de
la vie ou du monde; puis, l'ge venu, sans prparation aucune, elles lui
ouvrent toutes les portes et lui permettent, elles y sont bien obliges
d'ailleurs, toutes les lectures. C'est par paresse, la plupart du temps,
et simplement pour se dispenser de prendre une peine, un soin
quelconque. Une mre qui entend bien sa mission et son devoir initie peu
 peu sa fille  la vie; elle la lui explique, la lui analyse, lui ouvre
le chemin, la guide par la main, non en en loignant compltement les
ronces pour ne lui laisser que les fleurs, mais en lui apprenant  les
viter elle-mme ou  les supporter; car l'existence est pleine
d'entraves, d'pines, et la jeunesse ne doit pas l'ignorer.

De douze  quinze ans, les jeunes imaginations veulent tout saisir; le
mal surtout les attire comme l'abme qui donne le vertige; essayer de le
leur dissimuler tout  fait est impossible. Leur apprendre  le regarder
froidement,  l'envisager avec horreur, est un grand bienfait.
L'ignorance n'empche pas de tomber; au contraire, elle prcipite 
mesure que l'entendement se dveloppe, que l'intelligence arrive sans la
science; on doit donc insensiblement dmontrer le bien du mal.

Aussi, c'est prcisment  cet ge si intressant o la petite personne
devient fillette, que la mre doit quitter le moins son enfant. C'est
alors que les impressions sont les plus fortes, d'autant plus qu'elle
croit savoir et ne sait rien.

La tche devient aussi plus difficile, parce que l'enfant veut dj
essayer son jugement, et, l'exprience ainsi que la science lui
manquant, elle est entrane  juger  faux. C'est une grande victoire
de lui enseigner  se dfier de son propre jugement et de lui laisser
apercevoir l'tendue de son ignorance.

Les liaisons, les frquentations sont d'une haute importance  cette
poque de la vie. Elles s'emparent de nous avec une intensit telle,
qu'elles sont la source souvent de bien des entranements et de bien des
malheurs. Essayer d'y soustraire la jeunesse est presque impossible sans
froisser son coeur. Seulement, la vigilance doit redoubler. Il faut
surtout viter d'exiger de brusques ruptures, qui font tourner en
intrigues un simple engouement qui serait tomb de lui-mme. Le meilleur
moyen, l'unique, pour garantir la jeunesse de toute influence, est de
l'occuper, de la fatiguer, physiquement et moralement; lui donner le
moyen de dpenser amplement l'exubrance de forces que lui donne son
ge, et qui, concentre, ne manquerait pas de se dverser d'un autre
ct.

Les jeunes filles s'prennent les unes pour les autres de vives amitis;
elles se figurent bientt qu'elles sont victimes et tyrannises, si on
veut les priver de voir celles qu'elles ont choisies pour amies; elles
trouvent aisment des personnes qui croient bien faire en facilitant un
rapprochement  l'insu de la mre, entre les jeunes amies, comme si tout
ce qu'on dissimule aux parents ne soit pas dj une faute par cela mme,
et qu'ils n'aient pas des motifs puissants pour dsirer tre obis.

Malheureusement, on est toujours tent de penser que les parents ont
tort; on n'a pas assez de confiance dans leur morale, et c'est l que se
trouvent le danger et la cause de l'indiscipline, de l'insubordination.
Les jeunes n'ont plus foi aux vieux. Hlas! on est forc d'avouer que
c'est un peu la faute de ceux-ci; s'ils ne se montraient pas aussi
souvent fautifs et rprhensibles, la jeunesse s'habituerait  les
respecter davantage et  s'en rapporter  leurs dcisions.

Il y a cependant des enfants bien levs qui ne se permettent pas de
juger leurs parents et agissent comme Sem envers No. Cela dpend encore
de l'ducation qu'on leur a donne.

Pour en revenir aux mauvaises liaisons, je rpte et j'insiste, comme
tant un point important, pour qu'on ne brusque pas les ruptures, 
moins qu'on puisse mettre une distance matrielle entre les deux amies
et opposer une forte distraction  l'ennui qui rsulterait de la
sparation. Dans le cas contraire, il faut se contenter de veiller, de
persuader doucement, et d'attendre, ce qui ne tarde souvent pas, que les
circonstances de la vie viennent dnouer d'elles-mmes les liens
qu'elles ont forms.

Si la jeune fille arrivait  voir son amie en cachette de sa mre, mme
rarement, cela pourrait lui tre beaucoup plus nuisible que de la voir
souvent en sa prsence. Le fruit dfendu possde un attrait puissant.
Puis on prend l'habitude des cachotteries, des intrigues, et tout cela
dcline en besoin, qui se rejette plus tard sur des objets o le pril
est plus grand.




CHAPITRE XVIII

NOTES D'UNE MRE DE FAMILLE.




I

_Le monde de province._


Mon mari vient d'obtenir d'tre nomm directeur d'une mine importante,
dont la socit a son sige  Paris; nous allons donc quitter notre
tranquille appartement de l'avenue de Neuilly o nous jouissions du
voisinage de la grande ville et des liberts qu'elle donne, en mme
temps que de l'air de la campagne et aussi des liberts de celle-ci!
Ici, comme  Paris, on connat  peine ses voisins; on va, on vient,
sans se proccuper de personne! Il parat que D. o nous allons est une
ville charmante; il y a de belles promenades, de l'animation, une
garnison trs forte... Il faudra tenir nos filles! a dit mon mari. Une
prfecture... il y aura des bals! qui sait? Notre ane, Berthe, est
jolie... elle trouvera l plus facilement  se marier que dans ce grand
Paris o l'on vit si isol! C'est l'indpendance, dit-on; j'en conviens,
mais c'est aussi l'isolement!

Ainsi pensais-je et crivais-je sur mes tablettes, il y a un an  peine,
et aujourd'hui que je connais la vie  D., qu'est-ce que j'y ai trouv?
mes esprances de mre se sont-elles ralises? Par quel moyen suis-je
arrive  les raliser?

Arrivant dans une ville o l'on ne connat personne, il n'est pas facile
d'tablir des relations. Mon mari, excessivement occup de son
installation, tait aux mines du matin au soir. Mes filles, impatientes
de voir et de se faire voir, me tourmentaient, et nous allmes, le
premier dimanche, entendre la musique sur le Cours. Quelle foule! On
nous regardait avec une certaine curiosit, car nous tions _nouvelles_
et nous n'tions connues de personne! Aussi je ne pourrais pas affirmer
que cette curiosit ft tout  fait bienveillante. Les femmes paraissant
appartenir  la haute socit de la ville nous jetaient  la drobe des
regards ddaigneux et scrutateurs, comme si nous tions des btes
dangereuses (mes filles peut-tre leur semblaient  craindre, avec leur
expression spirituelle, simple, naturelle  la fois, que donne la vie de
Paris); les bourgeoises et les commerants ne se gnaient pas pour nous
examiner. Les hommes paraissaient plus discrets et plus bienveillants en
mme temps; des jeunes filles jolies, bien mises, l'air point sottes,
attirent toujours la sympathie du sexe masculin, ce qui leur vaut,
immdiatement la haine de l'autre sexe. Il est vraiment prilleux d'tre
d'une supriorit trop crasante, et je crois prfrable pour une femme
de rester un peu dans l'ombre que de faire plir tout autour d'elle par
son clat.

Il n'en est pas moins vrai que, le premier moment de curiosit pass,
nous allions avoir l'air, si nous restions sans socit, de gens mis en
quarantaine. Or, les connaissances qui s'offraient  nous nous auraient
placs dans un milieu d'o plus tard nous n'aurions jamais pu sortir.

Il faut avoir bien soin, en province, de ne pas se dclasser et de se
mettre de prime abord  la place que l'on veut tenir.

A Paris on peut frquenter un peu de tous les mondes; sans appartenir 
l'aristocratie, on a parmi ses relations bon nombre de familles titres
qui ne vous ddaignent pas; on les reoit en mme temps que des
ngociants, toujours trs estims; on mlange les opinions politiques et
religieuses. Chacun s'enquiert peu, dans un salon, de ce que peut tre
son voisin. C'est le cas de le dire, le pavillon couvre la
marchandise; du moment qu'on se rencontre sous le toit d'un ami commun,
c'est qu'on se vaut. D'ailleurs, on ne se retrouve gure autre part, et
il n'y a pas de consquence  craindre de s'tre rencontrs.

Ainsi que me l'expliqurent le docteur en renom que j'appelai sous le
plus petit prtexte et afin de faire une connaissance, et aussi le cur
de la paroisse  qui j'allai faire une visite de nouvelle paroissienne,
dans cette petite ville de D., de mme que dans la plupart des villes de
province, il y a quatre ou cinq socits parfaitement distinctes qui ne
se frquentent jamais l'une l'autre: celle des commerants; celle de la
noblesse, qui est clricale et lgitimiste, qui se croirait dshonore
de mettre le pied  la prfecture, et ne sort gure de ses htels que
pour aller  l'glise; la bourgeoisie, compose de la magistrature et du
haut ngoce, et le monde officiel. Malheureusement, chacune de ces
socits se subdivise en deux ou trois partis politiques ou religieux.
Il y a les lgitimistes, qui sont admis  cause de leurs opinions dans
les salons de la noblesse; les partisans du gouvernement actuel, qui
composent plus essentiellement le monde officiel; les rpublicains; puis
les protestants qui forment  part un clan rigide et puritain, et encore
les isralites, socit riche, brillante et gaie... J'en oublie, bien
sr!

Mon mari est rpublicain libral;... mais ce serait nous fermer bien des
portes que d'embrasser trop chaudement ce parti;... quand on a des
filles  marier, est-il permis d'avoir une opinion politique? La
majorit serait contre nous. Le parti dit de l'opposition donne bien un
bal par cotisation chaque hiver, mais ce ne sont pas l les rceptions
ncessaires pour trouver un mari!

Le cur m'a reu avec beaucoup de bienveillance; il avait dj remarqu
depuis huit jours que nous tions des paroissiennes assidues, et il a
bien voulu m'admettre, ainsi que mes filles, membre dans une socit de
dames patronnesses, o, moyennant une lgre cotisation et certaines
dmarches et visites, nous parviendrons  faire un peu de bien 
quelques familles pauvres de la ville, et en mme temps nous nous
trouverons en contact avec les femmes les plus distingues de D.

Le mdecin (en province les mdecins ont le temps de devenir des amis de
leurs malades), qui est le mdecin du prfet, et va beaucoup dans le
monde officiel o il est protg par sa famille et par ses opinions
calmes et raisonnables (il est toujours, parat-il, pour le
gouvernement, quel qu'il soit, m'a-t-il dit; c'est un homme qui a la
bosse du droit et de la discipline); il doit nous prsenter au maire, au
receveur, et se flicite dj d'avoir une nouvelle maison pour passer
ses soires, car j'ai annonc hautement l'intention de recevoir.

Enfin mon mari, par ses rapports d'affaires, a eu bientt quelques amis
dans son parti, ce qui va nous permettre d'avoir un pied dans tous les
clans. Il ne me dplat pas de passer pour ne pas tre de l'avis de mon
mari en matire politique, cela autorise tous les genres de relations.

--M. un tel y va?

--Oh! c'est le mari qui l'attire! n'y faites pas attention; la femme le
reoit  contre-coeur.

--Mais une telle y est toujours fourre?

--Peu importe! c'est une amie de madame; mais monsieur saura y mettre
bon ordre, si cela devient trop fort!

Aussitt notre salon arrang, j'ai annonc que je donnerais le th le
mercredi de chaque semaine; je n'ai invit personne directement et tout
le monde est venu. J'avais assur le cur qu'il trouverait sa table de
whist installe, mais il a eu peur de manquer de partner et a cru
prudent d'amener un vieux colonel retrait et une vieille baronne, qui a
coiff Sainte-Catherine une cinquantaine de fois au moins. Notre premier
th n'tait pas trs brillant; mes filles, auxquelles j'ai appris 
aimer,  respecter la vieillesse et  s'amuser de peu, ont t ravies de
la distraction qui leur tait apporte par cette soire. Le docteur
ayant prouv qu'il tait un excellent partner, le colonel lui a vou sa
sympathie, et ils se sont promis de se retrouver chez nous chaque
semaine, comme sur un terrain neutre, o l'on peut se rencontrer sans se
compromettre.

Avais-je donc russi  constituer d'emble un _salon_, ce qui se forme
si difficilement en province, un salon neutre o je pourrais recevoir
tout le monde? Je n'osais l'esprer.

La baronne prit vite ma fille ane en amiti; elle voulait la donner
pour amie et modle  ses nices; je me tenais un peu sur la dfensive,
car je me mfie beaucoup des amitis fminines, spontanes surtout,
provenant de femmes dans une position plus leve; elles sont portes 
prendre avec vous certains tons protecteurs qui vous dplacent bien
vite.

Je ne dsirais recevoir de femmes que ce qu'il tait ncessaire pour
prouver que l'_on peut nous voir_, et aussi pour tre invites aux
grandes rceptions; quant  aller jouer les comparses dans des runions
intimes, j'tais dcide  l'viter.

Le colonel, qui trouve ma cadette un charmant dmon, veut absolument
la faire danser, et comme j'ai object que nous ne connaissions pas de
danseurs, il a amen trois de ses protgs, le dessus du panier des
officiers de la garnison. Le docteur n'a pas voulu tre en reste, et
lorsque les mres de filles  marier ont su que nous avions des
cavaliers, elles ont dsir vivement faire partie de notre coterie.

Nos petits ths, commencs en dcembre avec quatre joueurs de whist,
taient devenus de vrais bals de cinquante personnes au moment du
carnaval!

Il ne s'est pas donn une fte  laquelle nous n'ayons t invites.
J'ai surtout tenu  ne jamais donner  mes rceptions un cachet trop
crmonieux, mais j'ai eu beaucoup de peine, car, soit par flatterie,
soit par ironie, on voulait  toute force les dcorer du nom de bal, et
quelques femmes y arrivaient en toilettes pares; mais on me trouvait
toujours en robe de soie noire montante, et mes filles en robe de
cachemire gris avec de simples rubans bleus ou roses dans les cheveux.
En revanche, le ct _rafrachissements_ a sans cesse t l'objet de mes
soins d'une faon particulire; mon punch (rien n'anime une soire comme
du bon punch), le chocolat, le th et les petits fours servis en
abondance et de premier choix m'ont toujours valu des remerciements.

Par exemple, j'ai vit les grands dners si dispendieux et si
drangeants; mais le cur et le docteur avec autorisation d'amener un de
leurs jeunes amis, ont toujours eu leur couvert mis.

Pour aller dans le monde, mes filles n'ont eu qu'une robe blanche avec
fleurs varies; les envieuses les ont surnommes les _demoiselles
blanches_; on leur a demand sournoisement si elles taient voues au
blanc; ce qui n'empche pas qu'avec peu de frais elles n'ont jamais t
fanes comme les autres. Je n'ai souffert, de leur part, aucune
prfrence pour un danseur plus que pour un autre.

Enfin, j'ai essay de raliser ce problme difficile d'tre trs stricte
sans pruderie. Mais j'tais bien dcide  ne pas recommencer l'hiver
prochain, si je n'avais pas russi; il faut vaincre ou mourir dans ces
cas difficiles! Si j'eusse chou, j'aurais envoy la plus jeune passer
l'hiver chez sa grand-mre et j'aurais tent un voyage avec l'ane.

Il n'y a rien qui fasse plus mauvais effet que de mener plusieurs hivers
de suite deux soeurs dans le monde. Heureusement, la nouveaut a un si
grand charme et un si grand attrait, que plusieurs jeunes gens de la
ville s'enthousiasmrent pour les Parisiennes et, au grand dsespoir et
 la profonde dception des familles du cr, eurent le mauvais got de
prfrer des _trangres_. C'est cependant ce qui arrive le plus
communment, et, de mme, les jeunes filles pousent le plus souvent des
jeunes gens trangers que des jeunes gens de la ville. En province on se
voit si souvent, on vit si troitement ensemble, que l'on est un peu
comme frres et soeurs.

Un des protgs du docteur, jeune avocat de belle esprance, a demand
ma fille ane en mariage vers la fin de l'hiver; c'est un honnte
homme, d'un caractre gal et bon, aimant la vie de famille, aspirant
aprs un foyer  lui. Un jeune homme qui a de tels sentiments fera un
bon mari, quelle que soit sa fortune. Nous ne donnons qu'une petite
rente pour dot  nos filles; les jeunes poux auront un peu de peine 
joindre les deux bouts dans le commencement; mais on s'aime mieux quand
on a souffert et lutt ensemble. J'ai pour principe, lorsque l'on a des
filles  marier, qu'il ne faut pas laisser chapper le premier honnte
homme que l'on rencontre.

Maintenant je n'ai plus  m'inquiter du monde. Notre famille agrandie
possde de bons amis  D., et nous commenons  ne plus tre considrs
en trangers. J'occupe une place qui tait vacante; je tiens le milieu
entre les diverses socits; je suis reste la _Parisienne_, comme on
m'a surnomme. J'espre bien marier ma cadette l'hiver prochain; elle a
un caractre veill et aventureux, qui fait que j'aimerais assez lui
voir pouser un brave officier qui l'emmnerait voyager un peu. Je la
suivrai volontiers en Afrique, et lorsque je reviendrai, je resterai
encore plus la Parisienne que jamais, car n'ayant plus  observer
certaines considrations  cause de mes filles, je me donnerai le
plaisir de ne recevoir que ceux qui me plairont; je me consacrerai
autant qu'une mre peut le faire  l'tablissement et  l'ducation de
mes deux fils, dont l'un va arriver de l'cole polytechnique, et l'autre
du collge.




II

_La veille du jour de l'an._


Le jour de l'an est une de ces phmrides qui restent dans le souvenir
et se reprsentent  la pense chaque fois que l'poque les renouvelle.

Lorsqu'on est enfant, le jour de l'an est un grand jour, on vit de
longues heures dans l'esprance de ce qu'il vous apportera, et d'aussi
longues heures dans le souvenir de ce qu'il vous a apport.

Peu  peu on grandit, et chaque anne enlve un nom des nombreux
donataires;  vingt ans, on reoit peu d'trennes, du moins elles ont
perdu du caractre de surprise qui a tant de charme.

On sait trs bien que M. un tel va apporter un sac de bonbons, c'est
obligatoire; une dizaine d'autres jeunes gens en feront autant; ce sont
les habitus des quinzaines, les danseurs de l'hiver; c'est comme une
carte de visite, et l'on n'y ajoute pas plus d'importance.

Lorsque nous sommes maries et que nous avons des bbs, les jours de
l'an redeviennent des journes mmorables, nous revivons dans les
autres. Les bbs pensent encore  nous; ce sont de petites fables
copies  grande peine en cachette, des broderies faites dans des coins
noirs  des heures indues, que les chers petits tres vous apportent la
joue empourpre, le coeur battant bien fort, puis se sauvent tout honteux
et suffoqus par le rire, aprs avoir dpos leur offrande nave sur vos
genoux; mais l'motion que l'on prouve n'est rien en comparaison de la
leur  eux, car  tout ge il est bien vrai que celui qui donne jouit
plus que celui qui reoit!

Ensuite les enfants deviennent grands, et... c'est une grande tche
d'essayer de runir la famille autour de soi, au moins une fois l'an,
lorsque les ailes ont pouss aux oisillons et leur ont permis de voleter
hors du nid!

Cette anne est la premire que je vais commencer, depuis plus de vingt
ans, sans avoir ma niche autour de moi! C'est vraiment une anne
infortune qui s'annonce!

Mon mari est si occup, qu'il se doute  peine que c'est demain le
premier jour de l'an. Depuis longtemps, nous nous sommes blass sur ces
petites attentions en les reportant sur nos enfants. Mais Berthe est
marie, et... son mari l'a emmene passer les vacances de la
magistrature dans sa famille  lui. La vieille tante va avoir un jeune
mnage pour lui fter ses quatre-vingt-deux ans, et moi... moi, je perds
ma fille!

Mon fils an, ce brave et loyal Gustave... s'est laiss entraner par
son coeur! Il a prt  un ami inconsquent deux mois de sa pension et
les petites conomies que je lui envoyais pour ses plaisirs du dimanche.
Son pre a t inexorable: il le condamne  ne pas faire le voyage de D.
pour les ftes! Pauvre enfant! Son jour de l'an va tre bien sombre,
dans les rues de Paris, pleines de boue et de brouillard!

Il fera des visites officielles! Cela ne lui nuira pas et le formera! Il
commencera  midi, en grande tenue, et cela ira encore bien jusqu'au
soir! Mais la soire? Il n'y a que des dners et des runions de
famille, ce jour-l; les thtres mme sont dserts! C'est alors qu'il
sentira le vide et l'isolement autour de lui, en se voyant seul, sans
une table o son couvert soit mis, sans une famille pour le fter et
l'accueillir!

Bernard, lui aussi, ne sera pas prs de nous, mais il ne sera pas seul.
Il a t dcid que pour le rcompenser des bonnes tudes qu'il a
faites, il irait passer les vacances de Nol et du nouvel an chez un de
ses bons amis, o il y a de belles chasses. C'est drle! Nous punissons
Gustave en le tenant loign de nous, et nous rcompensons Bernard de la
mme faon... Mais Bernard sera dans une famille qui l'entourera
d'affection!... Cela ne fait rien; je suis jalouse de ce genre de
rcompense o nous sommes si peu en cause!

_Le jour de l'an_. Jeanne est donc seule auprs de moi. Nous avons
commenc la journe par nos visites  l'glise, au Seigneur, puis  son
vicaire notre bon cur, et  quelques pauvres malades, ou invalides,
mais qui n'auraient os venir  nous. Ce sont l nos visites
officielles,  nous autres femmes, ai-je dit  Jeanne.

Je l'ai envoye ensuite avec la femme de chambre rendre ses devoirs  la
vieille baronne, et la petite sournoise a remis en passant un petit
paquet chez son vieil ami le colonel. Le paquet contenait une blague 
tabac joliment brode.

Je ne l'en blme pas, et ce qui prouve qu'elle n'a pas eu tort, c'est la
concidence des deux penses. Pendant son absence, son vieil ami a fait
porter ici par son ancien planton deux fort beaux bouquets; l'un tait
enfonc dans un grand sac de bonbons  double fond, l'autre, plus
mignon, paraissait avoir une bien grosse queue; un ruban frang d'argent
en sortait, et quand Jeanne le tira, il amena un petit crin, dans
lequel se trouvait une parure en turquoise, formant des myosotis. Un
homme de soixante-dix ans peut se permettre une telle libert envers une
petite amie de vingt! Jeanne avait dit, il y a quelques jours, devant
lui, sans penser  rien, qu'en fait de bijoux elle n'aimait que ceux qui
reprsentaient des fleurs, et en fleurs que le myosotis!

C'est une attention dlicate qui quadruple la valeur du moindre petit
prsent que de chercher  raliser un dsir exprim. Le bouquet se
composait de myosotis, de roses blanches et de rsda.

Allons! ma Jeanne sera encore heureuse comme un enfant ce nouvel an!

Mon bouquet  moi se compose de camlias rouges et blancs, entours d'un
cordon de primevres mlanges d'azalas et de gardnias; les chocolats
 la crme, qui sont au pied, ont la meilleure mine. C'est ce qui peut
s'offrir  tout le monde, surtout  une femme.

Mais le timbre de la porte retentit; les visites vont commencer. Depuis
que les usages parisiens s'introduisent partout,  D. comme ailleurs,
les femmes restent chez elles, le jour de l'an, ce qui fait qu'on ne
reoit que des hommes.

M. le cur ne me rendra sa visite que demain, car, de mme que les
personnages officiels, il reoit lui aussi.

Mon mari fait sa tourne en habit noir et en cravate blanche; une vraie
corve! s'inscrivant ou laissant un petit morceau de bristol glac, sur
lequel son nom est crit, et qu'on a convenu d'appeler carte de visite,
dans les rares maisons o il ne trouve personne.

Notre mdecin et le colonel arrivent les premiers. Jeanne saute sans
faon au cou du colonel pour le remercier. Un petit gland rouge sort de
sa poche; c'est la _blague_ de Jeanne qu'il porte sur son coeur! Le
docteur est un peu gn, car il n'a pas pens qu'il ft ncessaire de
nous donner des trennes.

Mais voil les jeunes de l'arme et de la magistrature qui font
irruption; les mieux renseigns offrent en entrant un lgant sac de
bonbons.

--Madame, vous permettez... cette anne qui commence... mon modeste sac
sera bien heureux que vous daigniez... balbutie-t-on.

--Monsieur... c'est bien aimable d'avoir pens  nous, dis-je en venant
au secours de l'arrivant.

--Mademoiselle, veuillez me permettre de dposer  vos pieds mon modeste
tribut... avec mes souhaits de bonne sant...

--Oh! monsieur! vous tes bien aimable...

--Que tous vos voeux soient exaucs, mademoiselle, dans cette anne qui
commence...

--Et qu'il y ait beaucoup de bals, que nous dansions beaucoup de
cotillons, n'est-ce pas, monsieur?

--Madame, je vous prsente mes hommages... voulez-vous me permettre, 
mes souhaits sincres, d'ajouter le sac traditionnel?

Et a dure comme a plusieurs heures. Les uns balbutient des phrases de
l'incohrence desquelles on ne s'aperoit pas, car la formule varie si
peu, qu'on la devine ds le premier mot et qu'on ne laisse pas finir.

Cependant vers trois heures arrive le receveur; c'est un gros galantin
de quarante ans aux allures conqurantes, qui cherche toujours  se
distinguer et ne fait rien comme tout le monde. Il tient  passer pour
un original; il a fait un mystrieux voyage la semaine dernire, et tout
le monde est persuad qu'il a achet ses cadeaux  Paris! C'est du plus
grand genre! Entre nous soit dit, il fait une cour assidue  Jeanne, qui
l'a piqu un peu par un ddain  peine nuanc.

Il arrive les mains vides... c'est surprenant! il a dn chez nous et
pris le th une vingtaine de fois!

Mais il jette des yeux tonns sur tous les meubles et parat en faire
l'inspection; serait-il indiscret? Ses paroles sont entrecoupes, il
rpond d'un air distrait... qu'a-t-il? il ouvre la bouche et il la
referme comme s'il voulait dire quelque chose.

Enfin, il parat faire un effort comme quelqu'un qui va briser ses
vaisseaux.

--Est-ce que ma petite bote a eu le bonheur de vous plaire? dit-il 
demi-voix  Jeanne.

--Votre bote? s'crie-t-elle en rougissant, se troublant et jetant des
regards dsesprs autour d'elle. Mais, je n'ai rien reu de vous, on ne
m'a rien remis de vous!

--Comment! vous n'avez rien reu?... oh! quel dsagrment! Voil de ces
choses qui n'arrivent qu' moi!

Et le pauvre monsieur de se dsoler.

--Comment!... Vous m'aviez fait envoyer quelque chose? Comme c'est
gracieux de votre part! a se sera perdu! Quel malheur! Je vous en sais
toujours bien gr!

Et ma gentille fille dbitait toute cette menue monnaie de paroles
aimables en vraie femme du monde, tandis que je devinais, moi, pour qui
le fond de ses yeux est visible comme celui d'un lac limpide,  la
malice qui les animait, qu'elle doutait bien un peu de la sincrit du
visiteur.

Eh bien, non, elle avait tort! Mais aussi quelle msaventure! Aprs nous
avoir quitts tout penaud, il revint encore plus penaud vers la fin de
l'aprs-midi; il avait dcouvert d'o venait l'erreur. En se prsentant
chez la femme de son payeur, sa dernire visite, il fut reu par les
plus vives dmonstrations de joie et de gratitude.

La mre et la fille le remerciaient  qui mieux mieux!

--Vous nous gtez! Une bote  gants et une bote  mouchoirs! Cette
dernire tant la plus belle, je l'ai prise pour moi, disait la mre.

--Et quels dlicieux bonbons! ajoutait la fille; dans la bote de maman
il y en a qui sont de vrais objets d'art!

En effet, sur la table s'talaient deux coffrets: l'un simple; l'autre,
celui qui tait destin  Jeanne, plus riche.

Que faire? Avouer que le marchand s'tait tromp, qu'on avait eu
l'intention de ne donner qu'un seul prsent? Ce n'et pas t d'un
galant homme. Mais il ne pouvait s'empcher de faire une mine assez
piteuse. En revenant nous conter l'explication qui avait eu des tmoins,
il s'arrta au tlgraphe pour expdier l'ordre d'un nouvel envoi 
notre adresse, car il ne voulait pas avoir le dmenti d'offrir des
nouveauts parisiennes.

Je le consolai de mon mieux en lui contant l'histoire du cheval de bois
qui arriva, un jour de l'an, chez un grave savant du premier tage, au
lieu d'aller chez la jeune mre de l'entresol. Le grave savant crut
qu'on se moquait de lui, et ferma la porte pour toujours  l'envoyeur...

Enfin, la voil termine cette journe! Je suis littralement harasse;
j'ai la langue sche et l'me dessche de rpter les mmes phrases, le
cerveau fatigu de chercher  varier les formules. Sans l'incident du
receveur, c'et t bien monotone!

Jeanne est un peu ple et ses yeux sont cerns, maintenant que
l'animation cause par les visites est tombe. Elle n'est pas aussi
lasse que moi, parce qu'elle est soutenue par les illusions si vivaces
de la jeunesse. Tant mieux pour elle, puisse-t-elle les conserver
longtemps! Mais c'est bien difficile quand une fille est instruite,
point sotte, qu'elle lit et comprend ce qu'elle lit, qu'elle sait lire
autre part que dans des livres, surtout sur les figures et dans les
coeurs! Elle ne tardera pas  se dtourner, lasse et ennuye, de ces
masques souriants, aussi ennuys qu'elle, qui viennent, comme ils l'ont
fait aujourd'hui, sans but, se suivant comme des moutons de Panurge,
rptant les mmes mots comme des perroquets!

Heureusement que, de mme que dans le ciel le plus nuageux il y a des
claircies, quelques bons amis, quelques coeurs sincres viennent nous
rchauffer de leur soleil!

Le jour de l'an, ce jour de corve est pass, et c'est dans la vie calme
quotidienne qu'on a bien plus le temps et l'occasion d'en jouir et de
les apprcier!




III

_Le rve et la ralit._


Une anne s'est encore coule, et mon projet de marier Jeanne ne s'est
pas ralis. Mademoiselle embellit de jour en jour; elle a vingt-deux
ans, et l'on comprend qu'elle sera encore plus jolie quand elle en aura
vingt-quatre, quoiqu'elle soit dj mieux qu'elle ne l'tait  dix-huit.
Ses succs dans le monde augmentent, car  sa beaut vient s'ajouter
l'esprit, l'instruction, l'aplomb, la science de la toilette qu'une
toute jeune fille ne peut possder. Elle est plus clatante; mais je ne
vois pas que ce soit l un motif pour ne pas se marier! Cependant, je
l'ai remarqu trs souvent, ce sont les filles les plus doues qui ne se
marient pas, pourquoi? Parce que, comme ma Jeanne, elles ont le travers
d'tre trop difficiles! Sous le prtexte que sa soeur a pous un homme
qui n'est pas prcisment un hros, ce qui ne l'empche pas d'tre un
excellent mari et de faire ses affaires, ma cadette s'est mise dans la
tte de ne devenir la femme que d'un homme suprieur! Elle est si
entoure et si recherche, qu'elle ne doute pas, avec le temps, pouvoir
arrter l'attention de quelque grand personnage, un prince
peut-tre,--Dieu sait jusqu'o vont les jeunes imaginations!--tout au
moins un prince dans le royaume des arts ou des lettres.

Aussi que de frais me fait-elle faire! et o ne me conduit-elle pas,
croyant toujours rencontrer son prince charmant? et en attendant se
prodiguant, rivalisant, combattant, l'emportant dans tous les endroits
de la ville o une jeune fille du monde peut se montrer, toujours sous
les armes, mise  ravir, l'oeil ouvert, l'esprit prsent! Puisse son coeur
n'y pas recueillir de l'amertume pour plus tard!

Ce n'tait pas l le but que je poursuivais; j'avais toujours tenu 
faire de mes filles plutt de bonnes mnagres, des pouses srieuses,
que de brillantes femmes du monde. Comment un rsultat si diffrent
s'est-il produit pour Jeanne? Je me le demande avec anxit... hlas! je
n'ai pas assez veill, ma dfiance a t endormie un seul instant, et il
a suffi pour laisser introduire dans la bergerie... non, chez moi,
veux-je dire... le loup... non, une femme charmante (style masculin).

Il m'tait revenu quelques commrages sur ce que nous ne recevions pas
de jolies femmes par jalousie. Je voulus prouver le contraire et
j'accueillis la personne qui a fait tant de ravages chez nous. Mme
Bathilde ne s'occupe gure de son mari, ni de ses enfants. Du mauvais
ct de la quarantaine, elle voit le monde s'loigner d'elle, et elle a
trouv bon de s'emparer de Jeanne pour la sauver de son isolement. Elle
a tout  fait russi. Lasse et un peu souffrante, j'ai consenti  lui
laisser chaperonner ma fille une fois ou deux... C'tait trop! Elle lui
mit en tte une foule de sottises beaucoup trop enrubannes et
enfleuries pour que l'enfant n'en ft pas charme, et si la mre veut
souffler dessus avec sa svrit et sa morale, on lui rpond:

--Mais vous ne vous souvenez donc pas que vous avez t jeune?

--Mais si, je me souviens, et c'est prcisment pour cela! Je me
souviens trop, peut-tre... je sais que ce que vous dites est faux, et
je voudrais que mes filles profitassent de mon exprience!

Mais allez donc lutter contre les sductions et l'attrait du flatteur
avenir que l'on fait luire  ses yeux! Je me briserais comme le pot
d'argile contre le pot de fer! Je me ferais dtester de mon enfant! Je
l'loignerais de moi! Il vaut donc mieux user d'indulgence et rester 
son ct pour veiller!

Lui faire briser ses relations immdiatement avec Mme Bathilde, c'et
t exciter la rbellion, et de la femme vince me faire une ennemie.
Le mal est fait; il faut en tirer le meilleur parti possible; tout en
essayant de l'enrayer peu  peu. Ce n'est pas en administrant un kilo de
quinine  la fois que l'on gurit la fivre, mais par de petites doses
donnes avec persvrance chaque jour.

Ma chre Jeanne n'est d'ailleurs pas pervertie, Mme Bathilde n'en a pas
eu le temps; elle a seulement pris des ides extravagantes que je
n'aurais pas voulu lui voir. Peut-tre en reconnatra-t-elle  temps
l'abus!

Je me trouve donc lance bien plus dans le monde que je ne me le
proposais. D'un ct, je ne le regrette pas, car j'en profite pour y
entraner mes fils autant qu'il est en mon pouvoir.

Gustave, sorti de l'cole, reste avec nous, dans l'administration, o il
a trouv un emploi avantageux; et Bernard va faire son droit  D. mme,
ce qui est une grande chance pour moi de pouvoir guider mon jeune fils
ds ses premiers pas dans le monde.

Je sais bien que les hommes graves, et mon mari tout le premier,
trouvent trs ridicule la prtention des mres de vouloir bien duquer
leurs fils;  quoi bon les bonnes manires? Il semble qu'un homme sache
toujours faire ce qu'il veut! Oui! un homme d'une nature trs suprieure
sait se donner plus tard le vernis qui peut lui manquer par la faute de
son ducation; d'ailleurs, dans les hommes suprieurs dont je parle, qui
apprennent tout, connaissent tout, comprennent tout, dont l'esprit
embrasse les dtails aussi bien que les gnralits, les bonnes manires
sont d'intuition; ils aiment le beau, le grand, le noble
instinctivement, et ils ne veulent pas rester au-dessous de leur propre
apprciation. Mais d'autres natures, moins richement doues, ne
reconnaissent le besoin de l'ducation qu'en acqurant l'exprience 
leurs dpens, en faisant ce qu'on appelle des coles. Alors, ils
dplorent les circonstances qui les ont privs, dans leur jeunesse, de
cette prcieuse ducation, et ce n'est qu'au prix de grands efforts
qu'ils parviennent  la remplacer. Souvent ils se rebutent, deviennent
sauvages, se persuadent qu'ils n'ont rien  faire dans le monde polic,
et s'abrutissent de plus en plus dans une socit au-dessous du niveau
social qu'ils pourraient frquenter, mais avec laquelle ils n'ont pas
besoin de se gner.

J'ai lu quelque part que les lutteurs et les combattants de la vie
n'avaient point le temps d'apprendre les belles manires! Quelle
rhapsodie! Est-ce que l'on perd du temps  lever son chapeau un peu plus
haut en saluant (on remarquera que je ne dis pas le tenir plus bas!), ou
 se tenir en quilibre sur sa chaise?

Les jeunes gens ne s'imaginent pas quelle autorit les bonnes manires
donnent sur ceux qui vous entourent! Loin de moi l'ide d'lever mes
fils pour en faire des hommes fats et banals, recherchant les succs de
salon! Mais la distinction, la rserve, le bon ton procurent une
influence extrme  un homme, dans le monde qu'il frquente; ses
infrieurs, et mme ses suprieurs, le respectent davantage; il leur
impose, et il s'impose!

On n'ose pas lui manquer, se permettre devant lui des incartades; on le
respecte; la familiarit amne le mpris; j'ajoute: la politesse
tient  distance. J'ai vu des gens grossiers et insolents se calmer et
cder devant les manires distingues de leur adversaire.

D'ailleurs les bonnes manires et le bon ton influent aussi normment
sur le caractre, et si je cherche tant  faire prendre  mes fils le
got de la bonne compagnie, c'est que je suis certaine de les loigner
ainsi de la mauvaise! A ceux qui sont habitus de respirer le parfum des
roses, le fumier rpugne toujours plus qu' ceux qui vivent dans les
tables; je ne nie pas qu'il y ait des exceptions, des anomalies, qui ne
font que confirmer la rgle, des instincts pervers qui, comme dans
certaines maladies, ont le got des acides et des pourritures.

Oui! le bon ton, de mme que la vertu, impose le respect  ceux qui nous
frquentent. Il est rarement le partage du vice abject.

Ainsi, un ivrogne, un homme rus, cruel, violent, peut difficilement
conserver les manires lgantes d'un homme sobre, doux, bienveillant et
franc. Notre me se reflte toujours sur notre extrieur.

Voil ce que je rpte  mes fils et ce qui est trs vrai. En leur
enseignant et en les habituant  tre soigns dans leur mise, 
pratiquer cette propret exquise qui est le plus grand luxe d'un homme,
je leur inspire l'horreur des gens vulgaires; en leur faisant frquenter
des femmes du monde spirituelles, lgantes, j'espre les loigner d'une
classe de femmes o ils ne pourraient trouver d'pouses dignes d'eux.

Gustave se prte facilement  mes ides, et m'a dj rpt souvent
qu'il ne comprend pas comment un homme qui a de l'instruction, qui est
habitu  une atmosphre spirituelle, artistique et lgante, puisse
prouver un sentiment rel pour une femme, laissant,  chaque parole
qu'elle prononce, chapper une si grande discordance avec ce qu'il est
habitu  entendre.

Ce n'est pas par un orgueil malentendu que je me rjouis de voir mon
fils penser ainsi, et je puis ajouter qu'il s'y mle une pense trs
charitable envers les femmes de position infrieure. Ne seraient-elles
pas rellement plus  plaindre encore que lui, puisque invitablement il
arriverait toujours un moment o il s'apercevrait de sa mprise et o la
femme qu'il aurait entrane d'autant plus facilement qu'il l'aurait
blouie, se trouverait dclasse et dlaisse?

Chacun doit rester  sa place; l'ouvrire qui cherche  se faire
distinguer d'un jeune homme d'une classe plus leve que la sienne perd
sans s'en douter tout au moins le bonheur de sa vie, lors mme qu'il
viendrait  l'pouser et  l'introduire au sein d'une famille qui la
considrerait comme une intruse, tandis qu'elle pourra tre une petite
reine en restant dans son monde!

De mme, ma petite Jeanne, en cherchant un mari trop au-dessus de sa
position, ne se dclassera pas, parce qu'elle est auprs de sa mre;
mais elle joue aussi le bonheur de son existence en risquant fort
d'essuyer bien des dsillusions et des dceptions pour finalement rester
vieille fille!

Mais,  son ge, on ne s'imagine pas encore combien le temps marche
vite; on trouve la jeunesse si longue que l'on croit avoir le temps de
trouver ce que l'on cherche; et on se laisse ainsi surprendre par les
annes qui fondent sur nous au galop.




IV

_Mes fils._


Bernard est tout l'oppos de Gustave, comme caractre, et un peu aussi
comme physique.

Celui-ci influe-t-il sur celui-l? On serait port  le croire. Trs
brun, pas grand, trapu, une figure tiole quoique intelligente, mon
pauvre Bernard est brusque, timide, peu communicatif; il aime  se
vanter du mal qu'il ne serait pas capable de faire.

Il est vraiment des moments o une mre ne reconnat pas ses enfants,
ses propres enfants qu'elle a levs!

J'aime mes quatre enfants galement. Je les ai chris, choys, duqus
avec la mme tendresse et le mme zle... mais quels rsultats
diffrents! Lorsqu'ils taient petits, je ne constatais pas une grande
dissemblance; il a fallu des circonstances, presque des vnements,
maintenant qu'ils ne sont plus des enfants, pour me la montrer. Berthe
et Gustave, les ans, sont bien tels que je les dsirais; Jeanne et
Bernard me droutent.

Hier, nous allions au bal du gnral.

Ce n'est pas qu' mon ge on tienne beaucoup au bal; j'avoue que ce
n'est pas sans un soupir qu' huit heures du soir j'ai quitt mon feu...
et mon mari, pour aller m'habiller.

Mon mari... mais oui... qui peut satisfaire son got pour le coin du
feu! Je suis triste de l'y laisser seul! Mais une mre a des devoirs!

Je sais le danger qu'il y aurait  tenir Jeanne sevre des plaisirs
mondains qu'elle a gots.

Mon mari ne se croit pas oblig de se dvouer!

Tant que je n'avais pas mes fils, il endossait l'habit noir en
rechignant, et il venait promener une figure ennuye aux portes des
salons. Le fait est que ce que les pres viennent faire dans un bal
n'est gure amusant! Ils ont mille affaires en tte dont ils voudraient
parler, et ils doivent causer de futilits; ils auraient des lettres 
crire, des journaux  lire, et ils doivent s'asseoir  une table de
whist!

Ils aimeraient  se dlasser des corves de la journe en robe de
chambre et en pantoufles, ils doivent chausser l'escarpin et mettre le
menton dans le faux-col! Mon pauvre mari est d'ailleurs tellement
accabl d'affaires, qu'il est devenu lgrement morose depuis quelque
temps; en tout cas, il parat prfrer aller au caf ou se coucher, que
causer et rire. La maison n'est donc pas gaie le soir, et il est de mon
devoir de saisir les occasions de distraire mes enfants, afin qu'ils ne
cherchent pas eux-mmes leurs distractions.

Jeanne et moi, nous sortons (ensemble)  dix heures de notre cabinet de
toilette commun. Nous nous servons mutuellement de femme de chambre, et
nous sommes assez vite prtes, parce que nos toilettes sont toujours
prpares d'avance. Hier, Jeanne portait une toilette d'ondine qui ne
nous avait pas cot cher! Sur de la tarlatane vert-d'eau nous avions
dispos des charpes en tarlatane blanche un peu dfrachie, mais dont
le vert du dessous faisait ressortir la blancheur. De longues
algues-marines faisaient l'office de rubans pour draper les charpes.
Une longue guirlande de nnuphars blancs, entremls d'herbes, prenant
dans sa coiffure, venait s'attacher sur l'paule, faisait le tour du
dcollet de la robe, traversait le corsage en sautoir et se terminait
aprs avoir travers la jupe. C'tait excessivement frais. Cette
guirlande avait t cueillie dans la matine par Gustave, qui nous a
mme aides  l'pingler. Il aime beaucoup sa soeur, et tait tout
heureux de la voir jolie. C'est lui aussi qui lui avait dict sa
coiffure. Ses cheveux diviss en deux parties, onduls et friss par le
bout, taient un peu soulevs devant par des peignes poss en dessous,
puis runis derrire par une broche catogan.

J'oubliais de mentionner que des ruches panaches blanches et vertes en
tarlatane ornaient le bord infrieur de la jupe. Ces ruches mme nous
avaient donn assez de mal pour les poser, comme nous n'avions pas
beaucoup de temps.

De ma toilette je ne dirai pas grand'chose, se composant invariablement
d'une robe de velours noir en hiver et de soie en t, accompagne d'une
mantille de dentelle noire.

Quoique bien des femmes de mon ge posent encore pour trouver des
danseurs, je trouve que lorsqu'on a une fille qui danse, c'est le comble
du ridicule d'avoir l'air de se mettre pour ainsi dire en concurrence
avec elle.

Gustave est habill en un tour de main, et s'applique, en galant
cavalier,  ne jamais nous faire attendre. Bernard flne, il veut finir
sa lecture, fumer sa cigarette au jardin; bah! la toilette d'un homme,
a marche bien plus vite que celle d'une femme! Il sera encore prt
avant nous... il faudra qu'il attende!... Enfin il monte dans sa
chambre, lambine, ne se presse pas, essaie tel ou tel vtement; descend
faire faire le noeud de sa cravate par sa soeur, remonte, le dfait parce
qu'il ne le trouve pas bien, redescend, veut visiter la bote de poudre
de riz de sa soeur et la rpand sur son pantalon noir! Il faut brosser
pendant une demi-heure! Il met trop de cosmtique  ses moustaches
naissantes et se tache les joues; il doit se dbarbouiller de nouveau,
mais comme il dfrachit ses manchettes, je remonte lui en donner
d'autres! Bref, la toilette de Bernard, c'est un drangement perptuel
pour toute la maison. Il est d'une coquetterie, ce petit sauvage, dont
on ne peut se faire une ide. Il ne se trouve jamais suffisamment bien;
il nous accuse d'gosme, si nous ne l'admirons pas avec enthousiasme,
et en mme temps si nous ne paraissons pas assez difficiles dans ce qui
le concerne.

Aprs environ une heure de retard, pouss par Gustave, il finit par
descendre dfinitivement comme un ouragan en mettant ses gants.

--Partons-nous? s'crie-t-il; allons! il va encore falloir une
demi-heure  Jeanne pour mettre sa sortie de bal! Oh! les femmes! les
femmes!

En disant ces mots, il se prcipite vers sa soeur pour qu'elle lui
boutonne ses gants, dont il enfile le dernier avec prcipitation. En ce
moment prcisment, Jeanne se pliait gracieusement en arrire pour que
Gustave lui plat son manteau sur les paules, ce qui faisait traner
sa robe un peu plus... crac... crac!

--Ma robe!

--Mon gant!

--Maladroit!

--Au diable les femmes avec leurs queues! voil mon gant crev!

Le groupe se divise... Que vois-je? Hlas! les pauvres ruches gisant
pantelantes sur le parquet, dtaches de la jupe; la main de Bernard
sortant par la dchirure faite au gant, en voulant passer le pouce trop
vite!... Allons! il faut se mettre  faufiler ou  pingler; la bonne
n'est pas encore couche, elle aidera; mais voil un nouveau retard qui
ne serait rien sans les petites choses peu avenantes que l'on change.

--Tu ne sauras donc jamais faire glisser tes pieds sous les tranes?

--Elles sont ridicules, tes tranes; voil! qui m'a achet ces gants-l?

--C'est moi, mon frre!

--Eh bien! ils ne sont pas bons.

--Ils vont avec le caractre de celui qui les porte, rplique Jeanne qui
tait irrite.

--Ne l'excite pas, lui dit Gustave tout bas, ou nous allons avoir une
scne.

--Mais voici le pre qui rentre du caf, car il est prs de onze heures
et demie.

--Comment! pas encore partis? Vous devriez tre rentrs! Eh bien, par
exemple, c'est insens de sortir  cette heure!... moi, je vais au lit!

J'avoue que j'aurais bien envie d'en faire autant, et j'ai le coeur
lgrement meurtri par ces petites escarmouches. Jeanne voit la
lassitude peinte sur ma figure et ses yeux deviennent humides.

Je devine qu'elle craint que je renonce... Non, je suis trop bon soldat
pour reculer! Le retard ne fait pas peur  Jeanne, qui sait au contraire
qu'on fait plus d'effet en arrivant tard.

Le bal est dans tout son essor quand nous arrivons; j'entre au bras de
Gustave, Bernard donne le bras  sa soeur, je m'efface pour laisser voir
ma fille, si jolie; elle est immdiatement enleve par un danseur. Le
matre de la maison, me voyant revenir de saluer sa femme, m'offre son
bras pour me trouver un sige; de cette faon Gustave peut s'envoler, et
je le vois bientt tournoyer avec une des plus lgantes jeunes femmes
de la ville.

Je me retourne... o est Bernard? J'aperois sa figure rechigne dans le
chambranle de la porte. Je l'appelle d'un signe.

--Pourquoi ne danses-tu pas?

--Gustave a prcisment pris la seule danseuse que j'aurais voulue.

--Bah!... il y a cent jolies personnes ici... Vois l-bas cette jeune
fille en rose!

--C'est a! un paquet! Personne n'en a voulu, puisqu'elle est sur sa
banquette! J'aime mieux aller boire du punch au buffet!

Or, quand Bernard commence  boire du punch au buffet... il ne quitte
gure ce coin-l. Que faire? il faudrait lui trouver une femme qui lui
plt pour le former un peu, ce pauvre enfant! Prcisment je vois Mme
Bathilde qui s'avance... Pourquoi pas elle?  l'ge qu'elle a, plein de
prestige pour tous les jeunes gens, on aime  faire des ducations! Elle
n'a pas de danseur. Mais, si je lui dis de l'inviter, ce sera un motif
pour qu'il ne veuille pas!

--Eh bien, monsieur le tnbreux, vous vous en allez quand j'arrive! Mon
valseur vient de se fouler le pied! voulez-vous que nous finissions la
danse ensemble? Je vous prends votre fils! conclut-elle, en me jetant un
regard vainqueur.

Je m'empresse de faire un signe d'assentiment trs prononc.

--Mais je danse mal, madame, dit Bernard se dfendant, ma soeur me dit
toujours que je suis un valseur dtestable.

--Eh bien, je vous apprendrai, venez donc!

Elle brlait de faire voir qu'elle trouvait des cavaliers! Je la
connaissais assez pour savoir qu'elle ne le lcherait pas si vite,
saurait se faire offrir le bras pour aller au buffet, puis pour danser
un quadrille, et je la pensais mme capable de se faire inviter pour le
cotillon. Je n'avais donc pas  m'occuper de mon Bernard de toute la
soire. Quelques bonnes amies s'approchrent pour voir ce que je dirais
des uns et des autres, mais je les laissai parler et je me renfermai
dans des rponses monosyllabiques qui durent leur donner une pauvre
opinion de mon esprit; je prfrais observer... d'abord ma fille, ma
jolie Jeanne, si fte, si adule, qui se posait  mes cts entre les
danses comme une libellule, repartant aussitt, et dont les succs
cependant me laissaient triste et le coeur serr... puis mon beau
Gustave, empress, galant avec toutes les femmes, ne mprisant pas les
paquets, comme avait dit son frre, les faisant danser au contraire, ce
qui les rendait fort enthousiastes de lui... mais ayant cependant une
prfrence, oh, oui! sans cela, il et t banal et j'en aurais t
afflige! n'oubliant pas de venir m'offrir son bras et de s'informer de
mes besoins de temps en temps.

Je me plaisais aussi  examiner les physionomies si singulires qu'ont
le plus grand nombre des femmes en toilette de bal.

Il faut tre jeune, et surtout jolie, bien faite, distingue, et
habille avec beaucoup de got; faute de runir ces conditions, une
femme est tout simplement grotesque en toilette de bal; aussi que de
caricatures voit-on! Le rang des mres est tout  fait curieux 
lorgner! Que d'paules anguleuses ou de rotondits trop prononces! Que
de coiffures ressemblant  tout ce que l'on peut imaginer! La mre avec
des panaches, des couronnes, accompagnes de robes de couleurs inoues!

Il est si facile de s'abstenir de toutes prtentions, d'avoir une mise
simple et peu voyante; de passer, inaperue quand on a un certain ge!
Mais c'est prcisment ce que l'on ne veut pas, en gnral, et on
recherche le contraire. On l'obtient, mais  quel prix?

       *       *       *       *       *

Les _notes personnelles d'une mre de famille_ s'arrtent ici, car notre
livre n'est pas un roman, l'histoire d'une seule famille, limite par de
certaines circonstances; il doit convenir  tout le monde, et ne perdre
son ton de gnralit que partiellement pour des sortes de citations.




CHAPITRE XIX

L'INITIATIVE.


L'initiative est certainement une fille de l'intelligence. Comme
celle-ci, elle demande  tre dveloppe chez les enfants.
Malheureusement on tombe souvent dans les excs; tantt, sous prtexte
de donner  l'enfant de la dcision de caractre, on voit des parents
encourager la hardiesse, l'impertinence, les sentiments d'une
indpendance allant jusqu' la licence, tantt on voit au contraire
l'initiative compltement supprime, et l'enfant presque rduit 
l'idiotisme.

On croit donner du caractre  un enfant en lui accordant une entire
libert dans tout; on oublie combien il a besoin d'tre guid. On
n'arrive nullement au rsultat dsir; un enfant ainsi habitu est
indisciplin, volontaire, et malgr cela peut avoir parfaitement un
caractre faible et indcis. Le caractre doit tre form, dress, et
non pas laiss  lui-mme. Les digues qu'on peut lui imposer ne nuisent
en rien  l'initiative ni  la fermet.

Il y a des parents trs brusques, trs autoritaires, qui paralysent les
caractres. Ils arrtent l'lan, l'enthousiasme, les efforts. Ceci est
trs malheureux pour l'enfant; cependant, lorsque l'apathie n'est pas
naturelle, une fois la pression loigne, on voit bientt l'intelligence
instinctive se rveiller.

Il est donc trs essentiel de ne pas confondre l'initiative avec la
hardiesse et l'indpendance; je connais une mre qui tient sa fille dans
une complte ignorance des choses de la vie, sous le prtexte de ne pas
lui donner le got de l'indpendance; elle lui a fait une rgle de
conduite, de tenue, dont elle ne doit pas se dpartir. Or, quelle est la
rgle qui puisse tre suivie sans exception? Il n'y a rien d'absolu dans
le monde. Par exemple: Sous aucun prtexte tu ne feras ceci ou cela!
Mais il peut se prsenter une circonstance imprieuse qui oblige 
enfreindre cette rgle. Il est vrai que la jeune fille a l'esprit trs
troit et elle prend  la lettre ce qui lui est dit. Elle n'a aucune
timidit vraie, mais elle est timore  l'excs.

Tout en enseignant  une jeune fille  ne pas faire certaines choses,
par exemple, stationner sur la porte, courir dans la rue, sortir sans
que son manteau soit boutonn, parler  un monsieur dans la rue et mille
autres choses, il faut cependant lui faire comprendre qu'il y a mille
circonstances dans la vie o il est, au contraire, ncessaire de faire
ces choses. D'abord, cela dpend de la position que l'on occupe; ainsi,
vous tes riche, mademoiselle, vous avez des domestiques, vous vous
faites servir, cependant au besoin vous vous servez trs bien vous-mme;
mais venez-vous  perdre votre fortune, aussitt sachez abandonner vos
grands airs, et mettez-vous au niveau de votre position; laissez de ct
vos dlicatesses et vos susceptibilits intempestives. Dans certains
moments, dans certaines occasions, telles choses sont  propos qui ne le
sont pas dans d'autres. Il faut savoir distinguer; mais ici nous
retombons dans le discernement, dans le jugement, qui est sans contredit
la qualit la plus utile  possder, la mre de toutes, pourrait-on
dire.

L'initiative ne doit pas tre inspire par l'orgueil, mais par une
certaine confiance en soi-mme, qui n'enlve cependant la modestie en
quoi que ce soit. Ce n'est pas la confiance en ses talents que l'on a,
mais la foi en sa persvrance et dans les tudes que l'on a faites.

Que de jeunes filles sont pleines de bonne volont, mais persuades
qu'elles sont incapables de faire telle ou telle chose par elles-mmes!
elles ne veulent mme pas essayer. Elles manquent d'ide, d'activit,
d'ingniosit. Elles paraissent intelligentes, car elles raisonnent sur
toutes les choses de la vie, mais elles ne savent rien faire par
elles-mmes; elles n'osent pas; elles hsitent si elles doivent ou non.
Elles n'ont pas soif d'apprendre et de se rendre utiles.

Un exemple bien frappant que l'on voit  tout propos: un membre d'une
famille se sent-il indispos, la premire pense est d'aller qurir le
mdecin; celui-ci n'est pas chez lui, on l'attend avec impatience, mais
on ne songe pas  ce qui pourrait tre fait. Le mdecin arrive, il
ordonne la moindre chose, des serviettes chaudes, un cataplasme; mais la
domestique n'est pas l; impossible de faire sans elle; on serait tent
de croire que la jeune fille est une enfant ignare.

J'ai vu une jeune marie, qui avait reu une ducation de ce genre,
terriblement embarrasse.

Elle et son mari passaient seuls leur premier mois de noces dans l'htel
de leurs parents  la ville, ceux-ci tant  la campagne. Un jour, ils
avaient dn dehors, et les domestiques en avaient profit pour sortir.
Le mari fut pris d'une gastrite; ils montrent dans une voiture et en
route s'arrtrent chez un pharmacien pour acheter du tilleul.

C'tait amusant de voir cette jeune femme embarrasse avec son petit
paquet de tilleul dans les mains, effraye  l'ide que son mari tait
malade. Elle n'avait pas eu la prcaution de prendre avec elle une clef
de l'appartement. Elle n'avait pas l'habitude!... Quant aux malades,
jamais elle ne s'tait occupe de les soigner; sa mre l'avait toujours
soigne, elle, et lui avait vit les moindres soucis avec soin. Le
concierge fut oblig de passer par une fentre pour s'introduire dans
l'appartement et ouvrir la porte en dedans. Puis, il s'agit d'allumer le
feu, de faire bouillir de l'eau; jamais de la vie elle ne s'tait
occupe de tout cela, elle ne savait par quel bout s'y prendre. Elle fut
oblige de descendre rclamer le service de la concierge, qui tait une
frache brune aux yeux pers, et qui soigna le mari avec des attentions
de toute espce, pendant que la jeune inutile fut engage  rester dans
sa chambre, pour ne pas se fatiguer.

On n'apprendra jamais assez aux enfants, non seulement en bas ge, mais
surtout dans l'adolescence,  savoir ce qu'on appelle en langage
vulgaire, _se retourner_: faire usage de leurs dix doigts en temps
opportun, utiliser leurs capacits selon les circonstances et les
occasions.

Une fois, j'allais rejoindre une amie avec laquelle je devais me rendre
 Saint-Germain, pour visiter une maison de campagne. Sa fille venait
avec nous: c'tait une jolie personne de dix-huit ans. Ses grands yeux
noirs brillaient comme des diamants, et un gracieux sourire tait
strotyp sur ses lvres.

Il tait convenu que nous partirions par le train d'une heure, afin
d'avoir l'aprs-midi  nous, mais Laure n'est pas prte, me dit la
mre quand j'arrivai chez elle pour les chercher. La femme de chambre
tait occupe  l'habiller. A vrai dire, cela m'et tonne qu'il en ft
autrement, car je connais Mme C. de longue date et je sais qu'elle
attend toujours aprs sa fille. Le train d'une heure fut bientt manqu,
et je prvoyais dj que nous manquerions le train de 2 heures, ce qui
me donnait grande envie de renoncer  l'excursion pour ce jour-l, quand
Mme C., s'tant absente du salon, vint annoncer que nous pouvions
descendre, Laure tait prte; la jeune fille sortit enfin du corridor
qui conduisait  sa chambre du pas gal et mesur qui lui est
particulier. Rien au monde ne peut la sortir de sa placidit immuable.
Pendant que nous pitinions sur place, et que nous avancions sur le
palier pour devancer le moment de monter dans la voiture, Mlle Laure,
tenant absolument  ne pas franchir la porte sans avoir mis le dernier
bouton de ses gants, s'tait arrte pour accomplir ce travail de haute
importance.

--Viens donc, lui dit sa mre; nous allons encore manquer ce train: tu
mettras tes gants dans la voiture.

Je regardais Mme C., elle tenait ses gants  la main; il lui semblait
ainsi entraner plus vite sa fille. Elle lut sans doute dans mes yeux,
car elle me dit d'un ton d'excuse:

--C'est dans sa pension qu'on l'a rendue chipie comme cela! Elle
croirait commettre une faute norme d'tre vue dans la rue sans ses
gants!

Enfin nous tions sur le trottoir, sa mre la poussa dans la voiture.

--N'as-tu rien oubli, au moins? As-tu ton parapluie, ton mouchoir?

--J'ai oubli mon mouchoir, rpondit Laure.

--Ah! quelle enfant! Fanny, vite, montez chercher le mouchoir que
mademoiselle a oubli, dit la mre  la femme de chambre qui tait
descendue nous aider.

En ce moment deux jeunes gens passaient sur le trottoir, et plongeaient
leurs regards dans la voiture. J'entendis qu'ils disaient:

--Jolie personne! Quels yeux expressifs!... Quel vif esprit ils
refltent!...

Enfin, nous partons; en chemin, Mme C., selon une excellente mthode,
apprte l'argent pour pouvoir payer le cocher en descendant sans perdre
de temps; mais il lui manquait de la monnaie; j'en tais munie;
auparavant je voulus voir un peu ce que ferait Laure, et je lui demandai
si elle n'avait pas sa bourse. Elle me rpondit qu'elle n'avait jamais
plus de cinquante centimes dans sa poche.

Sa mre prit la parole:

--Si je lui laissais de l'argent, elle le perdrait; elle a seulement
quelques sous pour donner aux pauvres. Comme elle ne sort jamais sans
moi ou son institutrice, elle n'en a pas besoin.

--Oui, mais vous pensez  la marier, elle est en ge; elle sortira
seule; il faudra bien qu'elle s'habitue  avoir de l'argent!

--Bah! son mari en aura pour elle!

--Mais son mari ne sera pas toujours cousu  sa jupe!

Pendant ce temps, je comptai ma monnaie.

--Il manque pour le pourboire, dis-je; eh bien, mademoiselle Laure, nous
allons utiliser vos sous.

--Combien faut-il? dit-elle.

--Cinq sous.

--On ne donne que cinq sous de pourboire?

--Comment! tu trouves que ce n'est pas assez? dit sa mre.

--Moi, je ne sais pas!

--Alors, si vous prenez une voiture, quelques jours aprs vos noces,
vous ne saurez pas combien il faut donner de pourboire  votre cocher?

--Oh! mon Dieu, non! je lui donnerai aussi bien un franc que deux sous!

Quelle ducation!

Nous arrivions  la gare; l'heure sonnait, il n'y avait pas une minute 
perdre. Malheureusement Mme C. et moi tions peu ingambes, lourdes,
paisses; il et fallu courir pour arriver  temps au guichet; Laure y
serait arrive en une seconde; prcisment une jeune fille comme elle
nous dpassa, alerte et vive, envoye par sa mre; elle prit ses
billets, tandis que nous n'arrivmes que pour voir le guichet se fermer
 notre nez, pendant que Laure nous suivait de son petit pas. Quel
dsappointement! Attendre une heure et partir par le train de trois
heures pour arriver  quatre, c'tait  y renoncer! Heureusement qu'un
vieux monsieur qui se trouvait l vit notre ennui; il venait prcisment
de prendre des billets pour des amis qui n'taient pas arrivs, et comme
on sonnait pour la dernire fois et qu'on allait fermer les portes, il
nous les cda obligeamment, attendu qu'il avait une heure pour en
prendre d'autres.

Une fois dans le wagon, un peu reposes de nos motions, je dis  Mme
C.:

--Et vous auriez vu inconvnient  faire courir Laure devant nous
prendre les billets tout  l'heure?

--Elle n'aurait pas su... Ensuite, on lui a appris  la pension  ne
jamais presser le pas dehors... Puis, voyez-vous, je ne tiens pas  ce
qu'elle s'mancipe trop... Elle ne songe pas, comme d'autres jeunes
filles,  avoir de l'indpendance, elle ne saurait qu'en faire! Elle est
incapable de rien faire par elle-mme!

Franchement, je ne savais trop que rpondre  de telles raisons. En ce
moment, je vis que la figure de Laure s'tait assombrie. Elle venait de
faire sauter un bouton de son gant; il est bien vrai que rien n'est laid
comme des gants non boutonns qui retombent sur le poignet; mais
ncessit fait loi! Voyant son ennui je sortis de ma poche une toute
mignonne mnagre, dont j'ai l'habitude de me munir quand je vais en
excursion.

--Tenez, lui dis-je en la lui passant, vous trouverez l de quoi rparer
l'accident.

--Coudre en wagon? fit-elle avec des yeux tonns.

--Pourquoi pas? C'est peut-tre un peu plus difficile.

--C'est que ce n'est pas moi qui raccommode mes gants; c'est ma femme de
chambre.

J'avais presque envie de dire: Il faudra aussi choisir un mari qui
sache coudre les boutons!

--Vous trouvez Laure peu dgourdie, me dit la mre qui lisait mes
penses sur mon visage. Il est vrai que, de son naturel, timore et un
peu lente de perception, il n'a rien t fait pour la secouer, parce que
nous avons longtemps pens qu'_elle se ferait_. D'ailleurs ce n'est pas
amusant de gronder une enfant! Je crois que le mariage la dveloppera.

--C'est ainsi qu'on a fait pour vous?

--Oh! non. J'tais aussi un peu engourdie, mais j'avais une mre qui ne
m'aurait pas supporte telle que, et il faut bien avouer que j'ai t
rudoye et ai reu bien des sermons peu agrables.

--Vous vous en tes mal trouve? Vous regrettez d'tre intelligente,
active?

--Oh! non. Je bnis tous les jours le souvenir de ma mre pour cela;
mais, sur le moment mme, je vous assure que je ne l'aimais pas! Les
circonstances de la vie m'ont appris combien il est agrable de savoir
un peu de tout!

Que pouvais-je rpondre  cela? Mettre davantage les points sur les _i_
et t absolument contraire  l'esprit de socit.




CHAPITRE XX

LES JEUNES FILLES DANS LE MONDE.


Tout change... il y a aussi des choses qui ne changent point! Tous, tant
que nous sommes, nous rions de nos parents qui disent: Autrefois, quand
nous tions jeunes, il n'en tait pas ainsi! Nous,  notre tour, nous
rptons bientt: Quand nous tions enfants, il n'en tait pas ainsi!

En effet, des femmes encore jeunes, mres actuellement, peuvent se
rappeler combien il leur tardait de vieillir, alors qu'elles avaient
quatorze ans! On avanait de tous ses voeux le jour o la robe
s'allongerait enfin un peu; on htait par maintes tentatives le moment
o la coiffure pourrait prendre un aspect plus srieux; on anticipait
sur le temps, en laissant volontiers croire  quelques annes de plus,
quand il tait question d'ge. Quel bonheur de passer pour avoir
dix-huit ans, quand on n'en avait que quinze!

Il n'en est plus de mme aujourd'hui; la plupart du temps la jeune fille
de quinze ans sait parfaitement ce que lui enlve chaque jour; elle
prolonge autant que possible son adolescence; elle ne quitte qu'
regret,  dix-huit ans, la coiffure de cheveux pars (encore tente-t-on
d'introduire l'usage de la porter mme par de jeunes femmes), elle se
garderait d'changer sa frange sur le front en bandeaux onduls; la robe
courte ne peut pas s'allonger, puisque la maman la porte courte aussi.
Le chapeau ferm n'est plus  envier, mais plutt  craindre; en un mot,
qui rsume tout, peut-on dire, le cachemire n'est plus de mode! La jeune
fille d'il y a vingt ans aspirait  se marier pour porter un cachemire.
Aujourd'hui, elle aimerait mieux renoncer au mariage, si c'tait  ce
prix? Ce qu'elle craint, avant tout, c'est de se vieillir, c'est de
perdre le moindre de ses avantages.

La fillette de douze ans commence  se rajeunir, afin de paratre plus
avance dans ses tudes; elle connat dj cette terrible valeur du
temps, et ds lors plus de candeur, plus de navet; elle n'est plus
presse de jouer  la maman et prfre prolonger la dure de la
flirtation en la commenant tt.

Ceci provient videmment de la faute des mres; prcisment parce
qu'elles ont eu le tort de se vieillir trop vite ds l'abord, elles se
rattrapent dans une seconde jeunesse  laquelle, pour la faire durer, il
est ncessaire de ne point produire de grandes filles.

La grande proccupation de ces quelques mres est de tenir leurs filles
jeunes, fillettes le plus longtemps possible; ne croyez pas que ce soit
dans le but unique de se rajeunir elles-mmes, c'est bien dans l'intrt
de ces chres filles, assurent-elles; elles oublient que le temps est ce
qui chappe le plus  la volont humaine.

Nous pouvons nous prserver du soleil et de la pluie, nous pouvons faire
de la clart en pleine nuit, nous pouvons disperser les nuages  l'aide
du canon, commander aux vagues, au feu, grce aux perfectionnements de
la science, mais devant le temps qui s'coule nous restons impuissants.
En vain nous cherchons  nous tromper nous-mmes par de fausses
apparences, en vain nous nous figurons arrter les annes en les
empchant de marquer sur nous et nos filles l'empreinte de leurs
griffes; un peu plus tt, un peu plus tard, le temps reprend ses droits,
car il ne nous a pas fait grce d'une minute.

Que vous introduisiez votre fille dans le monde  dix-sept ou  vingt
ans, sa trentime anne arrivera toujours  son heure. Elle aura eu dix
ans ou treize ans de jeunesse selon votre volont.

Chaque chose a son opportunit dans la vie. Il y a l'ge de l'tude,
l'ge des plaisirs mondains, l'ge de l'ambition, l'ge du calme. Il est
bon de ne pas empiter; on n'arrive qu' supprimer.

La fillette doit passer sa tendre adolescence  l'abri du monde et des
ides de coquetterie, afin de se donner sans distraction  l'tude, afin
de ne pas avancer trop vite dans la connaissance des dsillusions.

Mais lorsque l'ge de vivre humainement est arriv, lorsqu'il est temps
de goter des plaisirs doux et permis, puis de songer  devenir pouse
et mre de famille, pourquoi en retarder l'instant? Pendant un trs
petit nombre d'annes seulement, il est possible de danser avec ce
bonheur pur et sans mlange, qui est l'apanage de la jeunesse!

Il n'y a qu'un ge pour croquer les pommes vertes  belles dents;
certes, il ne faut pas en abuser au point d'abmer son estomac; de mme,
des petites sauteries, des petits bals, des petits plaisirs qu'on ne
saurait plus goter  cinquante ans, doivent tre permis  la jeunesse,
lorsque l'tude ne rclame plus aussi strictement l'attention, et avant
que les grands devoirs de la famille ne viennent nous accaparer.

En ne contrecarrant pas, pour des motifs d'un intrt relatif, ce que la
nature a en quelque sorte institu, on vite bien des heurts. Pourquoi
voyons-nous tant de femmes d'un certain ge ridiculement coquettes et
avides de plaisirs mondains? parce qu'elles ont t contrecarres 
l'poque o il aurait t rationnel pour elles de les prendre.
Maintenues en arrire svrement par une mre trop coquette ou trs
rigide, du couvent elles ont pass dans la maison du mari o les
douceurs de la maternit leur ont fait l'effet de devoirs amers, parce
qu'elles les privaient de cette libert chrie si vivement attendue et
espre. Ces dsirs, cette soif inassouvie se concentrent, s'attirent et
font explosion enfin, prcisment au moment o il serait temps de se
retirer.

Que de femmes je connais dans ce cas, et que de maris dus! Ils ont
pous des jeunes filles aux yeux baisss, n'tant jamais sorties, ne
connaissant rien du monde, et qui, secrtement, dans le fond de leur
me, n'avaient que le dsir de le connatre; maries, elles se sont
mtamorphoses en les cratures les plus mondaines. Au contraire, une
jeune fille qui est alle deux ou trois ans dans le monde ne demande pas
mieux que de vivre un peu retire, sans tre pour cela blase.

Il ne faut rien exagrer, et c'est l cependant ce qui a lieu le plus
souvent.

Il y a deux courants trs diffrents dans la manire de diriger les
jeunes filles dans le monde; tous les deux exagrs, l'un o, copiant
les Amricaines, les artistes, la jeune fille s'mancipe beaucoup trop;
l'autre o sa retenue devient une pruderie gauche, maladroite; parfois
mme on trouve les deux excs runis dans la mme personne.




II


Les jeunes filles ont beaucoup de peine  rester dans un juste milieu:
ou elles sont trop raides, ou elles ont trop d'abandon, c'est le naturel
qui manque. La femme cherche toujours  poser quand elle est dans le
monde, et c'est ce qui lui te son plus grand charme. Que de fois
prend-on une fausse opinion de telle et telle personne, sur laquelle on
a beaucoup  revenir quand on les frquente dans l'intimit! Que de fois
une jeune fille diffre de ce qu'on la voit dans le monde!

Celle-ci parat froide et compasse, elle ne rpond que par monosyllabes
et sans lever les yeux; ses cheveux sont mis en bandeaux plats, sa mre
rpte qu'elle n'a pas encore port de robe en soie; elle tudie,
dit-on, du matin au soir, mais son savoir ne perce pas. On ne la laisse
lire ni journal, ni revue; mme l'innocente nouvelle de son journal de
modes est prohibe; le thtre, la valse, lui sont dfendus. En sa
prsence, sa mre fait baisser la voix des visiteuses au moindre mot
risqu. Mais pntre-t-on dans son intimit, on la trouve tout autre,
elle ne se contient plus; si elle ne parlait pas, c'est qu'elle ne sait
rien dire; quand elle se laisse aller  parler, son langage est commun
et vulgaire, sa dmarche guinde dissimule une ignorance complte des
usages du monde et de vilains gestes sur lesquels sa mre la sermonne
sans cesse; elle est colre, fausse, menteuse, gourmande, curieuse, et
cache tous ses dfauts sous ses paupires baisses. La simplicit de sa
mise lui est impose et elle brle du dsir de la remplacer par les plus
lgantes futilits; on la croit occupe  tudier, tandis qu'elle passe
son temps  de mauvaises lectures, que sa femme de chambre lui passe en
cachette, mais dont elle a bien soin de feindre l'ignorance la plus
complte, afin de ne pas se dvoiler.

Telle autre, au contraire, a le nez au vent et l'oeil ouvert; sa tte
tourne dix fois en une seconde, elle parle  tort et  travers, disant
tout ce qui lui passe par la tte, croyant avoir de l'esprit; elle
s'habille autrement que tout le monde, afin d'tre remarque, elle se
vante d'tre incapable de tenir une aiguille, elle se vante de tout
savoir, de parler de tout, prcisment parce qu'elle ignore tout ce que
cette connaissance avance lui imposerait, et chez elle, douce,
mlancolique, elle travaille tous les matins  coudre sa toilette du
soir; elle est beaucoup moins pervertie qu'elle ne le dit, et en somme
est un excellent coeur.

Telle encore pose pour ne pas vouloir se marier, et en meurt d'envie,
tandis que telle autre pose pour la franchise et la flirtation
amricaine et ne se tourmente pas de rester fille.

Une jeune fille bien leve doit s'tudier  ne pas poser,  tre simple
et naturelle sans excs; afficher un grand dsir de se marier peut tre
naturel, mais ce n'est pas modeste, et puis c'est poser pour tre
naturelle, et il faut l'tre sans poser; rpter  tout instant qu'on ne
veut pas se marier, n'a pas l'air sincre, quand mme a le serait;
affecter une simplicit outre dans sa mise et ne porter que de la bure
est aussi excentrique que de ne porter que du velours.

Une jeune fille, dans le monde, doit s'attacher  passer inaperue...
Voil certes une phrase qui va appeler des larmes dans bien des yeux,
quoique toutes les bouches doivent s'empresser de dire que c'est leur
avis et leur dsir.

Je sais bien que passer inaperue, c'est donner le pas  des rivales qui
sont loin de mriter la prfrence; passer inaperue, c'est renoncer 
des succs bruyants, mais aussi  des dfaites cruelles,  des
dceptions blessantes.

Pour cela aussi, il ne faut pas poser. J'ai connu une mre qui
prtendait dsirer que ses filles ne se fissent pas remarquer; elle
l'assurait  tout propos et elle les menait  outrance dans le monde
avec de nouvelles toilettes chaque fois, toujours fort remarquables. Ses
filles, fort jolies, taient fort recherches; mais on ne pouvait
s'empcher de rire au nez de cette mre, qui aurait pu se contenter
d'assurer qu'elle cherchait  ce que ses filles ne fussent remarques
qu'en bien, ce qui tait vrai, et au moins n'aurait pas avou
l'exagration et la pose.

La timidit est l'un des plus grands charmes de la jeunesse, mais il ne
faut pas la confondre avec la gaucherie ou la pruderie.

Vous voyez entrer dans un salon des jeunes filles, le front haut, le
regard hardi, raides, ayant crainte de rpondre au salut d'un homme, ce
n'est pas par timidit; la rougeur ne leur monte pas au visage, elles ne
ressentent aucune motion, elles sont parfaitement matresses
d'elles-mmes, mais elles sont retenues par la crainte d'tre trop
aimables;  un moment donn, elles mettent cette morgue de ct, et
elles deviennent alors beaucoup trop familires, et manquent absolument
de tenue.

_La tenue_, voil le grand mot, et Gondinet, dans sa pice des _Braves
Gens_, nous l'explique par la bouche du colonel (l'excellent Landrol).

Il reproche  ses officiers de trop aimer l'habit civil, en place de la
_tenue_, ou plutt l'uniforme qui les obligerait  avoir de la tenue!

Dans le monde une jeune fille doit avoir une tenue trs rserve, mais
non pas tre malhonnte; jamais elle ne doit tre familire avec un
jeune homme, lui parler avec laisser aller, ou paratre le rechercher,
mais il ne lui est pas interdit d'tre polie et gracieuse.

Une jeune fille ne fera pas un profond salut  un homme, surtout  un
homme jeune; elle ne le fera pas passer devant elle, elle ne lui offrira
pas une chaise; mais, si lui, lui fait ces politesses, elle l'en
remerciera avec grce, sans un empressement intempestif.

Sans tre coquette, on peut tre aimable, et il vaut mieux l'tre
convenablement avec tous que d'avoir des prfrences. C'est l ce qu'une
jeune fille doit viter. Rserver meilleur accueil aux plus riches, aux
mieux poss, tre fire avec les petits, est le meilleur moyen de se
crer des ennemis mortels et de faire mal parler de soi.

Il est reu que les jeunes filles se laissent tantt secouer la main par
les jeunes gens, et tantt font une inclination absolument
imperceptible, lorsqu'un homme les salue. Il vaudrait beaucoup mieux ne
pas donner sa main  serrer, et incliner la tte ou le corps un peu
plus. Le moyen d'empcher ces dmonstrations familires? me dira-t-on;
une femme peut-elle refuser nettement la main  un homme qui lui tend la
sienne? Un refus catgorique serait difficile et impoli; j'ai vu mainte
fois des jeunes filles et des jeunes femmes tre bien ennuyes dans de
telles circonstances, et obliges de surmonter leur rpugnance; le seul
moyen est d'observer l'tiquette, d'en imposer par le crmonial, de ne
pas accepter ce laisser aller, cette camaraderie qui annule presque les
sexes et enlve par consquent  la femme son plus grand avantage, celui
que lui donne le respect de son sexe; savoir se faire respecter, garder
sa dignit fminine, voil ce qu'il faut inculquer  une jeune fille;
pour cela, il n'est pas besoin d'tre raide, il suffit par son bon ton
personnel, une dignit gracieuse, de conserver comme une aurole de
supriorit sur les esprits vulgaires qui oseraient se permettre trop de
familiarit. C'est ainsi que, tout en tant bonnes, affectueuses avec
les pauvres et les domestiques, les femmes de la vritable aristocratie,
c'est--dire celles qui en font partie, non pas uniquement par leurs
aeux, mais par leurs sentiments, savent en imposer  leurs subalternes.

La vogue du moment est aux airs cassants,  la dmarche hardie, aux
allures provoquantes, comme aux chapeaux tapageurs; au gymnase, au
mange, aux bains froids, puis aux eaux en t, les fillettes prennent
de bonne heure des faons peu compatibles avec la pudeur de la jeune
fille. Les cheveux pars sur les paules, les jupes courtes y
contribuent pour leur part; les pres (le sexe masculin, en somme), sont
la cause de ce mal qu'ils sont les premiers  dplorer plus tard; ils
s'amusent de ces mines diaboliques, et cette petite fille singeant le
garonnet ou l'actrice en vogue est amusante au possible, rien n'est
plus vrai... et cependant qu'il apparaisse une fillette aux allures
modestes,  la toilette vaporeuse comme celle d'une petite vierge, 
l'expression candide et timide, osant  peine lever ses grands yeux,
rpondant d'une voix presque basse, rougissant quand on s'adresse 
elle, ne sachant pas tout, questionnant encore, se troublant lorsque les
regards se fixent sur elle, eh! bien, cette apparition effacera
immdiatement les autres, et les mmes hommes ne pourront s'empcher de
la prfrer.

Je connais bien des hommes, et des hommes dont le haut mrite et la
grande position ont d leur donner l'habitude d'tre en vue, qui ne
laissent pas d'prouver une certaine motion au moment o les deux
battants de la porte d'un salon s'ouvrent devant eux, o ils se sentent
le point de mire d'une assemble; et de toutes jeunes filles bravent
avec le plus superbe aplomb cette terrible critique fminine! L'aplomb
ne doit venir qu'avec l'ge, ou ce n'est plus que de la hardiesse. Aprs
la vingtime anne, la timidit de la jeune fille de quinze ans serait
de la gaucherie ou de la stupidit, mais il faut laisser un changement 
venir pour la femme, la jeune mre de trente ans, et enfin pour la
matrone de quarante. Ce sont ces transformations successives qui font le
charme de chaque ge.




III


Autant il est mauvais de retarder jusqu' l'ge de vingt ans l'entre
d'une jeune fille dans le monde, autant il est peu rationnel de l'y
mener tant fillette. Les bals d'enfants, avec leur cortge de vanits
et de prtentions, sont les cauchemars des gens senss.

La fillette a besoin d'avoir des amies; il est obligatoire qu'elle joue,
s'amuse avec des compagnes, mais comme on le fait dans les pensions,
pour la fte de sainte Catherine, en robe de tous les jours,  sauter et
 faire la dnette, voire mme  jouer des charades ou des proverbes,
seules ou devant les parents. Mais ces matines pour lesquelles il y a
lutte de toilettes, o les enfants arrivent empess, se toisant les uns
les autres, pars par leurs mres comme de petites chsses; o les
petits garons sont styls  ne danser qu'avec les petites filles les
plus lgantes, et o la pauvrette qui n'est pas jolie ou bien habille
se voit dlaisse et prend un avant-got des amertumes que le monde
futile nous rserve, ces runions sont des plus immorales, et ne
contribuent qu' pervertir les enfants.

Pour qu'une ducation puisse tre mene  bien, il faudrait que les
enfants fussent persuads que leur mrite seul peut leur obtenir une
prfrence, et au premier pas qu'ils font dans le monde, ils
s'aperoivent du contraire; pour qu'ils puissent rsister au choc, ils
doivent tre dj bien forts, et c'est pourquoi il faut retarder ce
moment.

A dix-sept ou dix-huit ans, selon qu'elle est avance dans ses tudes,
une jeune fille peut tre conduite  quelques bals,  quelques dners,
et aux sauteries, aux huitaines. Mais il faut en viter l'abus. Cet abus
donne un des deux rsultats suivants: ou il sature, il blase, il fatigue
l'me et le corps, ou le plus souvent, tout en blasant et fatiguant, il
donne une telle habitude du monde que l'on ne sait plus s'en passer.

Les visites, les ftes, ne doivent tre qu'un accessoire, qu'une
distraction nullement indispensable; une femme doit tre habitue  se
suffire elle-mme et  aimer son intrieur. Ce n'est pas un dfaut dans
une jeune fille, si elle n'est pas toujours dsireuse de sortir
n'importe par quel temps ni  quel moment; cependant elle doit toujours
tre prte, si c'est une ncessit ou si ses parents le lui demandent.

Les quelques annes s'coulant entre l'adolescence et le mariage doivent
prparer la jeune fille  devenir pouse et mre de famille,
c'est--dire  faire trs rarement sa volont;  sortir ou  rester  la
maison, non pas selon son bon plaisir, mais selon que ses devoirs ou les
dsirs de son mari et les besoins de ses enfants le lui imposeront.
C'est ce que les jeunes filles ne s'imaginent jamais assez.




CHAPITRE XXI

LE RGLEMENT DE LA JOURNE D'UNE JEUNE FILLE.


Ceci m'a t demand par quelques correspondantes, dont les filles ont
fini leur instruction, c'est--dire ne rentrent pas en pension, car,
ainsi que j'ai eu occasion de l'expliquer dans un article prcdent,
c'est  tort qu'on dit avoir fini ou son instruction ou son ducation,
quand on sort de pension; il reste encore beaucoup de choses 
apprendre.

J'ai donn le rglement de la journe d'une petite fille. Pour la jeune
fille de quatorze  dix-huit ans, c'est--dire alors qu'elle n'est pas
encore d'ge  aller partout dans le monde avec sa mre, il y a quelques
diffrences  introduire.

La jeune fille continuera  se lever  la mme heure qu' la pension ou
au couvent, c'est--dire trs matin, mettons sept heures, au plus tard,
en hiver. Sous aucun prtexte, on ne doit lui permettre de lire au lit,
pas plus le matin que le soir; je m'lve absolument contre cette
fcheuse habitude qui entrane, entre autres inconvnients trs graves,
de s'enrhumer, de mettre le feu et d'alanguir l'esprit en mme temps que
le corps. De mme, celle de djeuner au lit. J'avoue que j'aimerais bien
voir les parents prcher d'exemple.

La jeune fille se lvera, et fera sa chambre elle-mme, sans feu, bien
entendu; je proteste encore contre le feu, surtout le matin et le soir.
Si la jeune fille travaille dans sa chambre ou y reoit ses amies, on
peut permettre un petit feu de bois dans l'aprs-midi.

J'insiste pour un djeuner trs matinal, presque en se levant, et
_chaud_; il ne faut jamais sortir sans avoir pris quelque chose de
chaud, lait, caf, chocolat, soupe, etc.

Une jeune fille ne doit pas flner la matine en robe de chambre et
dcoiffe. Elle ne doit mme pas avoir de robe de chambre, mais des
sauts de lit ou peignoirs pour se coiffer. A neuf heures du matin, elle
doit tre prte, corsete, coiffe, la chambre faite, tout mis en ordre.
Elle se met alors au travail jusqu'au djeuner, travail srieux,
perfectionnant ses tudes en littrature, botanique, physique, langues,
etc. L'tude des arts d'agrment est rserve pour l'aprs-midi et la
soire, parce que les visiteurs peuvent l'interrompre. C'est aussi le
matin qu'elle s'occupe de mnage et de toilette.

L'tude du piano est rserve pour avant et aprs les repas, et sert 
utiliser les moments perdus que l'on a souvent  cette heure. Par
exemple, on fait des gammes, au moment du crpuscule, en attendant que
les lampes soient allumes; au contraire, on dessine  l'heure du plus
beau jour.

Je n'aime pas beaucoup voir une jeune fille prendre l'habitude de sortir
tous les jours  heure fixe. Une jeune fille ne doit pas prendre
d'habitudes; il faut laisser cela aux vieilles routinires. Elle doit
toujours tre prte  tout, et surtout toujours _visible_, toujours
propre, _nette_, mais simple et sans prtention.

Elle doit beaucoup s'occuper de la confection et des rparations de sa
toilette, mais sans ostentation, sans en tirer vanit, sans l'afficher
et jamais au salon,  moins que ce ne soit tout  fait entre intimes.
Par contre, elle doit toujours avoir sous la main un ouvrage d'aiguille
pour s'occuper, ne jamais rester oisive.

La lecture est rserve pour le soir; je n'ose interdire la broderie le
soir, surtout lorsqu'il y a un petit cercle, et que l'on cause ou qu'un
membre fait la lecture  haute voix, mais c'est fatigant pour la vue.

Bien remarquer que les ouvrages de main sont surtout bons en causant,
mais non dans la solitude. Comme lecture, des livres et des journaux
choisis soigneusement; pas de journaux politiques; amis et connaissances
doivent tre aussi trs limins. Les mres ne sauraient prendre trop de
prcautions sur l'entourage de leurs filles, femmes de chambre,
institutrices, fournisseurs, etc. Je voudrais bien que la mre pt
accompagner sa fille partout, et vivre avec elle constamment; ce n'est
pas toujours possible!

La jeune fille  quelquefois besoin d'tre laisse seule avec ses amies.
Comme celles-ci sont choisies a peut tre tolr, mais chez la mre
mme; viter de la laisser seule chez ses amies.

La jeune fille devant aussi tre initie aux soins du mnage, au
gouvernail de la maison, on voit qu'il ne lui restera pas beaucoup de
temps de loisir; c'est ce qu'il faut: ce qu'il y a de plus  craindre
pour elle, c'est le temps de rver!

Il est dommage si la mre va beaucoup dans le monde et au thtre et est
oblige de laisser sa fille seule le soir! Une mre doit un peu se
sacrifier pendant ces quelques annes o une tche si prcieuse lui est
dvolue. Une mre doit se sacrifier  son enfant, principalement  deux
poques de sa vie, sinon toujours; pendant la premire enfance jusqu'
l'ge de cinq ans, o les soins mercenaires sont si prilleux, puis
pendant l'entre dans l'adolescence, o le pril est d'un autre genre,
mais non moins grand.




CHAPITRE XXII

SUR LA MANIRE DE VIVRE D'UNE JEUNE FILLE.


En indiquant succinctement le rglement de la journe d'une jeune fille,
je n'ai pas fait de distinction de fortune. Autant que possible, les
jeunes gens des deux sexes doivent tre tenus loigns des douceurs du
luxe. Peu de parents, cependant, savent tre assez fermes contre leur
propre tendance; que de mres se complaisent, au contraire,  orner
leurs idoles!

Une fillette,  partir de douze ou quatorze ans, peut avoir sa chambre,
ne serait-ce qu'un petit cabinet, auprs de celle de sa mre; si elle a
une soeur, elle partagera la chambre avec elle. La porte, donnant dans la
chambre de la mre, restera ouverte le plus souvent possible. La fentre
sera aussi ouverte frquemment.

Les meubles d'une chambre de jeune fille se composent d'un lit, d'un
chiffonnier ou d'une commode, d'une table  toilette,  moins que la
commode puisse en servir; d'un petit bureau, auquel le chiffonnier peut
suppler s'il forme secrtaire, d'une table  ouvrage, d'une table de
nuit; on peut ajouter un guridon ou table de milieu et une armoire 
glace, mais ces derniers meubles ne sont pas indispensables.

La mre tchera de pouvoir lui donner un placard pour suspendre ses
robes. On s'efforce d'installer ainsi confortablement une fillette, afin
de lui apprendre  avoir de l'ordre,  ranger elle-mme ses affaires, 
aimer son chez elle.

Ces douces motions si pures qu'prouve une jeune fille  avoir une
gentille chambre, aussi petite que soit celle-ci, ne se retrouvent gure
dans la vie, et alors qu'elle aura un appartement en entier, tant dor
qu'il puisse tre, elle prouvera une jouissance bien moins vive et
moins bonne que dans la possession de sa simple chambrette. Quelle est
celle de nous qui ne me comprendra, en se reportant en arrire par la
pense dans sa chambre de jeune fille? C'est la seule qui ait t
vraiment  elle!

En siges: un prie-Dieu, une ou deux chauffeuses, deux chaises volantes;
je prohibe absolument la chaise longue; tout au plus, dans une chambre
grande et luxueuse, un petit tte--tte et deux petits fauteuils.

J'oubliais une petite bibliothque ou tagre, pour les livres d'tudes
et de prires.

Sur la chemine,  la place d'une pendule, une statue de pit ou une
corbeille de fleurs, des flambeaux, un bougeoir, des vases, un
porte-montre, car c'est encore l une des grandes jouissances de la
fillette que de possder une montre; elle n'a donc pas besoin de
pendule, quoique ce soit tout  fait facultatif.

Les meubles seront en tapisserie faite de sa main; elle pourra ainsi, 
peu de frais, embellir sa chambre par des coussins en application, des
petits tapis, des voiles de fauteuil en filet, etc.

Aussi riche qu'elle soit, une jeune fille doit tre apprise  ranger ses
affaires elle-mme,  se coiffer,  s'habiller et se dshabiller seule.
Elle raccommodera ses gants, brossera ses manteaux, rafrachira un
chapeau, et fera encore bien d'autres travaux de ce genre, selon le
temps que peuvent lui laisser ses tudes et autres occupations. Une
excellente habitude est de ranger sa toilette le soir avant de se
coucher, mme aussi tard que l'on puisse revenir du bal et aussi
fatigue que l'on soit.

Des habitudes de la jeunesse et surtout de la plus tendre jeunesse,
dpendent les forces de l'avenir; mais ces habitudes, il ne faut pas
qu'elles soient imposes, il faut qu'elles soient prises simplement, par
le contact de l'exemple, par le raisonnement, la persuasion.

Bien des jeunes filles ne font que subir, et de mauvaise grce, le
rglement un peu svre impos par leurs mres, ne voient pas le moment
de se marier pour rester au lit jusqu' dix heures, y djeuner, y lire,
etc. comme leurs mres. Elles ne comprennent pas que leurs mres ont
souvent la sant branle, et ce n'est pas toujours par plaisir qu'elles
agissent ainsi.

Voici un petit tableau journalier des heures que les enfants, suivant
leur ge, doivent consacrer au sommeil,  l'exercice,  l'tude et au
repos.

Il est dress par le docteur Friedlander, et s'applique aux enfants des
deux sexes, de sept  quinze ans, qui se trouvent dans des conditions
normales.

Age     sommeil    exercice    tude    repos

7 ans   9 h.       9 h.        2 h.     4 h.
8--     9--        9--         2--      2--
9--     9--        8--         3--      4--
10--    8--        7--         3--      4--
11--    8--        7--         5--      4--
12--    8--        6--         6--      4--
13--    8--        5--         7--      4--
14--    7--        5--         8--      4--
15--    7--        4--         9--      4--

J'avoue que je ne partage pas en tous points l'avis de ce docteur. Je
crois qu'il faut  l'enfance plus de sommeil.

A un adulte, mme, selon moi, pour ne pas s'user trop vite, huit heures
de sommeil sont indispensables; en revanche, je sais par exprience
qu'un enfant de sept ans peut travailler plus de deux heures, et que
neuf heures d'exercice peuvent l'puiser. Le tableau suivant me parat
plus normal pour les jeunes Franais et surtout les jeunes Franaises.

Age     sommeil    exercice    tude   repos

7 ans   10 h.      6 h.        4 h.     4 h.
8--     10--       6--         4--      4--
9--     10--       6--         4--      4--
10--    9--        6--         5--      5--
11--    9--        5--         6--      4--
12--    9--        5--         6--      4--
13--    9--        4--         7--      4--
14--    9--        4--         7--      4--
15--    8--        4--         8--      4--

Ainsi, jusqu' dix ans, l'enfant se levant  six heures du matin sera
couch  huit heures du soir;  dix ans, on commencera  le laisser
veiller jusqu' neuf heures, et  quinze ans seulement il lui sera
permis d'attendre dix heures.

Les heures de repos sont consacres aux repas et  la toilette, bains,
etc. Les heures d'exercice comprennent la promenade, les leons de
gymnastique, de danse, de natation, etc.




CHAPITRE XXIII

PARALLELE ENTRE JEUNES FILLES.


J'ai eu hier la visite de deux jeunes abonnes bien dissemblables, et je
pourrais dire que si la premire pouvait s'appeler comme il faut tre,
la seconde serait dsigne comme il ne faut pas tre.

Toutes les deux avaient dix-huit ans, mais leur ducation a t bien
diffrente, ou plutt le principe, l'ide qui y a prsid, car toutes
les deux ont t leves en pension; toutes les deux ont d'excellents
parents qui les aiment tendrement, toutes les deux sont de familles
respectables, quoique n'appartenant pas  la mme position sociale.

Eudoxie est hritire d'une fortune immense; fille unique d'un pre qui
a gagn des millions dans la manipulation des cuirs, elle a t gte 
l'excs. Sa grosse maman n'a d'yeux que pour elle, et son papa n'a
jamais voulu admettre que l'on pt contrarier sa fillette. Elle a t
leve dans la premire maison d'ducation de Paris, c'est--dire
qu'elle a la rputation d'y avoir t leve parce qu'elle y est reste
une anne  l'poque de sa premire communion, et y va faire une petite
retraite tous les ans  la mme poque. Le reste du temps, elle l'a
pass chez ses parents,  tre tour  tour gourmande ou gte avec
excs par sa mre, flatte par son pre, tiraille par une miss anglaise
qui essayait en vain de la faire travailler. Elle est trs mal leve;
sa voix est rude et forte, son geste beaucoup trop violent et libre,
elle a le ton cassant qu'elle a emprunt aux pices de thtre o sa
mre la conduit depuis son enfance, sous le prtexte de ne pas la
laisser avec les domestiques.

Elle a l'habitude de prendre part  la conversation, de couper la parole
 son pre quand il parle, et de dire au nez des gens tout ce qui lui
passe par la tte,  tort et  travers, enfin une vraie enfant terrible.
Elle se croit fort spirituelle parce qu'on rit lorsqu'elle parle, et
qu'on s'crie: Est-elle drle! oh! oh!... ah! ah! est-elle amusante!
Ne voulant pas faire un mauvais compliment  ses parents, on ajoute
quelquefois: Elle a bien raison! Elle est franche!... ah! c'est
charmant... Vous avez une charmante fille... un vrai petit dmon!

Et le papa et la maman se rengorgent de fiert.

--Tiens-toi donc! lui dit sa mre, un peu honteuse de temps en temps de
son laisser-aller.

Elle est du reste trs jolie, piquante, brunette, et a l'air fort
intelligente. Elle a touch  tout chez moi, a essay tous les siges de
mon salon, feuillet les livres et albums, remu les objets d'tagre,
demand ce qu'il y avait de l'autre ct des portes, et finalement, pour
avoir un prtexte  changer de place, demand un verre d'eau! Elle a
laiss tomber trois fois son ombrelle, m'a pos des questions qui, pour
tre ingnues, n'en taient pas moins assez embarrassantes, et comme je
finissais par ne plus trop faire attention  elle, elle a pos
clinement la tte sur l'paule de son pre, tmoignant son dsir de
voir la visite se terminer, ce qui m'a rappel certain petit chien de ma
connaissance, lequel, quand une visite se prolonge trop, s'asseoit
devant la personne, et aboie de faon  interrompre la conversation.

Pendant cette visite, elle avait fait,  diverses reprises, des
remarques pleines de franchise, de beaucoup trop de franchise, mme sur
certaines personnes de connaissance commune.

A un moment donn, elle s'est mise  se regarder dans la glace, et 
faire la bouche en coeur,  glisser ses yeux en coulisse; en somme, je
lui crois bon coeur, mais c'est une petite prtentieuse insupportable.

Jeanne, au contraire, est tout l'oppos. Elle a t leve, cependant,
dans la mme maison d'ducation, mais y a rest huit annes
conscutives, ayant eu le malheur de perdre sa mre en bas ge.

Son pre prtend, et sa fille en est un exemple, que l'ducation est
instinctive. Je crois qu'il y est pour beaucoup. Je ne sais si sa
fortune est aussi grande que celle des parvenus dont je viens de parler,
mais il appartient  la haute aristocratie, et sa fille, gracieuse et
mignonne, a surtout un cachet de distinction exquise et du plus parfait
comme il faut.

Elle apporte dans la conversation la timidit et la candeur de son ge,
ne parle que lorsqu'on l'interroge et rpond avec bon sens, coute
attentivement sans remuer, n'ose toucher  rien, et ne pose jamais une
question; sa mise est simple et sans prtention, elle sait se suffire 
elle-mme, en s'occupant de mille petits travaux; la musique et tous les
arts d'agrment font ses dlices; elle travaille, non en vue du monde,
mais pour elle-mme et les siens.

Si elle juge, elle ne se permet pas de faire connatre son jugement;
mais je crois plutt qu'elle ne s'arroge pas ce droit, elle respecte
trop les personnes plus ges et plus exprimentes qu'elle pour oser
les juger; elle accepte ce qu'on lui dit et n'est pas habile  dcouvrir
les ridicules; elle a encore l'enthousiasme et les illusions de la
jeunesse qui font trouver tout beau et sans dfaut; elle admire, elle
s'tonne, elle souhaite, trois sentiments que la vieillesse exprimente
et blase ne sait plus prouver. Quel charme une jeune fille bien leve
apporte dans l'intrieur o un mari l'introduira! Et combien l'homme qui
se marie doit tudier le caractre et le genre de l'ducation reue par
la femme qu'il va prendre!

Ce qui distinguait en outre mes deux visiteuses, c'est que Jeanne se
possde parfaitement. Sans affecter en aucune faon, elle se retient,
elle subit l'influence de la personne en prsence de laquelle elle se
trouve; elle sait respecter et tenir sa place. C'est l une qualit
beaucoup plus rare que l'on ne croit. La plupart des jeunes filles ou
jeunes gens se laissent emporter par la force de l'habitude, la fougue,
le naturel peut-tre; et les gestes, les clats de voix, l'abandon
indiscret, la familiarit prennent le dessus bien vite. On ne leur en
impose pas longtemps. Mais, eux aussi, ils perdent leur prestige, et on
voit bientt ce qu'ils valent.

En habituant les enfants  se contenir, non seulement devant les
trangers mais aussi en famille, on obtient de grands succs de raction
sur une mauvaise ducation.




XXIV

LES JEUNES MRES DE GRANDES FILLES.


J'ai trente-cinq ans; puis-je me permettre le chapeau Gainsborough
plac crnement? Mon mari trouve que c'est trop jeune pour moi, que j'ai
l'air de la soeur de ma fille (est-ce donc un malheur, madame?); mon mari
ne montre-t-il pas par l qu'il ne tient pas  moi? Si je paraissais
vieille, il ne m'aimerait plus peut-tre, et il m'en veut de mon air
jeune dont je suis si fire! Mme S..., la femme du sous-prfet, qui a
quarante-cinq ans au moins, vient de faire venir de Paris un chapeau
caboss, avec un gros noeud alsacien devant, en ruban cossais, que ma
fille qui a dix-sept ans, oserait  peine mettre au jardin! Veuillez
donc me conseiller, madame; forte de votre appui, votre rponse  la
main, je me prsenterai devant mon mari, et il lui sera bien difficile
d'aller contre!...

Hlas! chre madame, au risque de m'attirer votre courroux et celui de
bien d'autres lectrices, je suis force de vous dire que votre mari a
raison, en paraissant croire que c'est un malheur de paratre la soeur
de sa fille!

Il est des grces de profession comme il est des grces d'tat.
Seulement ici le sens est pris en sens contraire, ou plutt
d'obligations.

Une mre doit imposer du respect; la question n'est pas si elle est
jolie ou non, si elle a la chance de conserver une beaut ternelle; une
mre qui veut tre mre ne peut pas paratre la soeur de sa fille, sans
risquer de perdre aux yeux de celle-ci le prestige d'autorit qui lui
est donn par son ge.

Si votre fille voit en vous une soeur, une compagne, elle ne pourra avoir
cette confiance que l'on a en celui dont l'ge et la gravit,
l'exprience et la connaissance des choses paraissent au-dessus des
siens propres, et produisent ainsi l'impression salutaire.

L'habit ne fait pas le moine, est un proverbe faux et vrai tour  tour
comme tous les proverbes; l'habit ne change pas le coeur de l'hypocrite,
c'est vrai, mais l'habit non seulement mtamorphose tellement la
physionomie que l'tre beau et distingu peut devenir commun et laid, et
celui qui est affreux s'amliorer beaucoup, mais encore l'habit
mtamorphose le moral. Osez donc avoir le mme maintien, la mme tenue
avec certains vtements comme avec d'autres? Et il est impossible de
soutenir que l'habillement n'ait une influence norme sur les moeurs et
sur les ides.

Pourquoi est-ce l'usage de s'envelopper de crpe noir quand on a eu la
douleur de perdre un tre aim? Parce qu'il semblerait incompatible de
se revtir de rose quand on a le coeur triste. La couleur des habits
est-elle donc l'interprte des sentiments? Pourquoi se moque-t-on d'une
vieille femme qui s'habille de nuances claires? Parce qu'il semble
incompatible d'allier le caractre srieux de la vieillesse avec un
vtement jeune, parce qu'il semble que la personne qui le porte doit
avoir le caractre de son vtement. Donc, si l'habit ne fait pas
toujours l'homme, l'homme choisissant l'habit d'aprs son caractre, on
peut presque toujours le juger d'aprs cet habit, et souvent on peut
dire que la personne fait la toilette.

La femme qui conserve, en dpit d'un certain ge, une taille mignonne,
une expression juvnile et riante, conserve aussi la plupart du temps un
caractre gai et enfantin.

Ne l'aurait-elle pas, on est tent de le lui supposer. D'ailleurs,
elle-mme, en passant, se regarde dans une glace, elle aperoit cette
image gentille, et elle sent poindre en elle les ides et les sentiments
de son allure. Avec une robe courte et un chapeau rond, on se sent, plus
lgre, plus porte  courir,  se dissiper.

Comment voulez-vous que votre fille vous obisse si elle ne voit en vous
qu'une soeur? si votre extrieur ne lui en impose pas? Comment serez-vous
son chaperon, son porte-respect auprs d'autrui, si votre attitude,
votre mise, donnent le droit de vous adresser les mmes paroles qu'
elle?

Vous paraissez croire qu'il est trs avantageux pour vous de paratre
jeune! Je ne saisis pas bien  quel point de vue vous vous placez. Il
est trs avantageux, certes, d'tre jeune; il est trs avantageux de
conserver les symptmes de la jeunesse, parce qu'ils sont synonymes de
force, de sant, mais il n'est pas absolument utile de conserver les
apparences d'une jeune femme quand on est mre d'une fille de dix-sept
ans; cela ne vous empche pas de garder un aspect trs agrable dans
votre intrieur, aux yeux de votre mari; mais aprs une vingtaine
d'annes de mariage, lorsqu'on a surtout des enfants grands, il ne
dplat pas  un mari que sa femme prenne un air tant soit peu imposant
et autoritaire, de faon qu'elle puisse supporter avec lui une partie de
la grande responsabilit qui lui incombe comme chef de famille.

Certes,  trente-cinq ans, une femme, et surtout certaines femmes, pas
principalement les grandes beauts, mais plutt les figures chiffonnes,
sont encore jeunes d'aspect. Cependant, tes-vous bien sre que vous
paraissez rellement aussi jeune que vous croyez? Peut-tre la manire
dont vous vous habillez y contribue; vous pouvez faire illusion, mais ne
supporteriez pas un examen attentif.

Quant  la femme du sous-prfet que vous me citez, il y a plusieurs
motifs pour lesquels vous ne devez pas l'imiter aveuglment.

D'abord, parce que les autres commettent des erreurs, nous ne sommes pas
obliges de les suivre dans cette voie; ensuite, et surtout, cette femme
n'a pas d'enfants, et par consquent elle n'a pas besoin d'avoir l'air
d'une matrone.

En outre, elle occupe dans le monde une position qui lui fait presque
une obligation d'tre coquette, de reprsenter. Nanmoins, j'insiste sur
ce que, si elle avait une grande fille, elle devrait tre plus
circonspecte.

Les mamans de garons ne sont pas tenues  autant de svrit que celles
des fillettes.

Vous tes appele  rencontrer bientt un futur gendre: il faut qu'il
puisse vous distinguer de sa fiance! Appele au rle de mentor, vous ne
pouvez pas avoir l'air d'en avoir besoin d'un vous-mme.

Et puis, voyez quel malheur! si vous alliez tre plus jolie que votre
fille!... Cela peut trs bien arriver!... Une femme de trente-cinq ans,
attife avec science, ajoutant  une beaut savante et tudie le charme
de l'esprit et de l'exprience du monde, peut effacer facilement une
jeune fille modeste et retenue!

Donc, ne vous en dplaise, vitez de paratre la soeur de votre fille; ni
chapeaux cabosss, ni toques sur le front. Le chapeau tricorne, avec
pointe abaisse sur le front, garni de deux longues plumes, vous offrira
l'lgance et la majest runies, sans tomber dj dans la coiffure de
la femme ge; comme formes, comme nuances, sparez-vous bien de ce que
vous adoptez pour votre fille, tout en conservant l'harmonie.

Au reste,  votre ge, les vtements amples et majestueux rajeunissent
plutt, parce qu'ils dissimulent, encadrent les petites dfectuosits
qui commencent  se laisser apercevoir, tandis que les vtements jeunes
les dvoilent.

Gardez-vous avec soin de vous mettre sur le mme rang que votre fille
dans les runions et les lieux publics; poussez-la en avant, faites-la
valoir; une mre doit s'oublier elle-mme, vous gagnerez en influence,
en hommages respectueux, en dignit, ce que votre coquetterie pourra
perdre; et je ne crois pas que vous perdiez au change, car les succs de
la jeunesse n'ont qu'une dure trs phmre et trs relative, tandis
que l'influence acquise par l'estime et la vnration ne fait que
s'accrotre avec le temps.

Tout le monde, votre fille la premire, vous sauront gr de ce lger
sacrifice, seulement anticip, puisque le moment o vous seriez oblige
 le faire ne tarderait pas, et vous en rcompenseront largement.




DDICACE

_A MA MRE_


C'est le livre termin que l'on voit ce qu'il est, car par l'ensemble il
se complte; d'ailleurs, les prfaces et les ddicaces, que l'on place
au commencement du volume, sont toujours crites et imprimes quand il
est termin. Je trouve donc plus logique de mettre ces quelques mots 
la fin.

Une famille qui possde un vieillard possde un trsor, dit un proverbe
chinois.

C'est ce trsor prcieux qui m'a inspir, dans sa grande exprience, ce
_Cours d'ducation maternelle_, auquel j'ai essay d'enlever l'aridit
du sujet par des exemples pris sur le vif, _vcus_, et par cela mme
intressants, car chacun s'y retrouve ainsi que son entourage et peut en
tirer profit, s'il veut.

Fnelon a crit _l'ducation des filles_, beaucoup d'autres crivains
fminins se sont occups de cette question; mon plan a t _de former
des mres qui sachent lever des garons_, tche autrement difficile que
d'lever des filles. Je n'ai pas l'ambition d'une russite complte; je
me contente d'apporter ma goutte d'eau au petit ruisseau qui va 
l'ocan.

L. D'ALQ.





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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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