The Project Gutenberg EBook of Romo et Juliette, by William Shakespeare

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Title: Romo et Juliette
       Tragdie

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: April 10, 2006 [EBook #18143]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROMO ET JULIETTE ***




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 Note du transcripteur.
    =====================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 3
    Timon d'Athnes
    Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vrone.
    Romo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d't.
    Tout est bien qui finit bien.

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1864
    =====================================================


                          ROMO ET JULIETTE

                              TRAGDIE




                    NOTICE SUR ROMO ET JULIETTE


Deux grandes familles de Vrone, les Montecchi et les Capelletti
(les _Montaigu_ et les _Capulet_), vivaient depuis longtemps dans une
inimiti qui avait souvent donn lieu, dans les rues,  des combats
sanglants. Alberto della Scala, second capitaine perptuel de Vrone,
avait inutilement travaill  les rconcilier; mais du moins tait-il
parvenu  les contenir de telle sorte que lorsqu'ils se rencontraient,
dit l'historien de Vrone, Girolamo della Corte, les plus jeunes
cdaient le pas aux plus gs, ils se saluaient et se rendaient le
salut.

En 1303, sous Bartolommeo della Scala, lu capitaine perptuel aprs
la mort de son pre Alberto, Antonio Cappelletto, chef de sa faction,
donna, dans le carnaval, une grande fte,  laquelle il invita une
partie de la noblesse de Vrone. Romo Montecchio, g de vingt  vingt
et un ans, et l'un des plus beaux et des plus aimables jeunes gens de
la ville; s'y rendit masqu avec quelques-uns de ses amis. Au bout de
quelque temps, ayant t son masque, il s'assit dans un coin d'o il
pouvait voir et tre vu. On s'tonna beaucoup de la hardiesse avec
laquelle il venait ainsi au milieu de ses ennemis. Cependant, comme il
tait jeune et de manires agrables, ceux-ci, dit l'historien, n'y
firent pas autant d'attention qu'ils en auraient fait peut-tre s'il et
t plus g. Ses yeux et ceux de Juliette Cappelletto se rencontrrent
bientt, et, frapps galement d'admiration, ils ne cessrent plus de se
regarder. La fte s'tant termine par une danse appele chez nous, dit
Girolamo, la danse du chapeau (_dal cappello_), une dame vint prendre
Romo, qui, se trouvant ainsi introduit dans la danse, aprs avoir fait
quelques tours avec sa danseuse, la quitta pour aller prendre Juliette,
qui dansait avec un autre. Aussitt qu'elle l'et senti lui toucher la
main, elle lui dit: Bnie soit votre venue! Et lui, lui serrant la
main, rpondit: Quelles bndictions en recevez-vous, madame? Et elle
reprit en souriant: Ne vous tonnez pas, seigneur, si je bnis votre
venue; M. Mercutio tait l depuis longtemps  me glacer, et par votre
politesse vous tes venu me rchauffer. (Ce jeune homme, qui s'appelait
Mercutio, dit le louche, et que l'agrment de son esprit faisait aimer
de tout le monde, avait toujours eu les mains plus froides que la
glace.) A ces mots, Romo rpondit: Je suis grandement heureux de vous
rendre service en quoi que ce soit. Comme la danse finissait, Juliette
ne put dire que ces mots: Hlas! je suis plus  vous qu' moi-mme.

Romo s'tant rendu plusieurs fois dans une petite rue, sur laquelle
donnaient les fentres de Juliette, un soir elle le reconnut  son
ternuement ou  quelque autre signe, et elle ouvrit la fentre. Ils
se salurent trs-poliment (_cortesissimamente_), et, aprs s'tre
longtemps entretenus de leurs amours, ils convinrent qu'il fallait
qu'ils se mariassent, quoi qu'il en pt arriver; et que cela devait se
faire par l'entremise du frre Lonardo, franciscain, thologien, grand
philosophe, distillateur admirable, savant dans l'art de la magie, et
confesseur de presque toute la ville. Romo l'alla trouver, et le frre,
songeant au crdit qu'il acquerrait, non-seulement auprs du capitaine
perptuel, mais dans toute la ville, s'il parvenait  rconcilier les
deux familles, se prta aux dsirs des deux jeunes gens. A l'poque de
la Quadragsime, o la confession tait d'obligation, Juliette se rendit
avec sa mre dans l'glise de Saint-Franois, dans la citadelle, et
tant entre la premire dans le confessionnal, de l'autre ct duquel
se trouvait Romo, galement venu  l'glise avec son pre, ils reurent
la bndiction nuptiale par la fentre du confessionnal, que le frre
avait eu soin d'ouvrir; puis, par les soins d'une trs adroite vieille
de la maison de Juliette, ils passrent la nuit ensemble dans son
jardin.

Cependant, aprs les ftes de Pques, une troupe nombreuse de Capelletti
rencontra,  peu de distance des portes de Vrone, quelques Montecchi,
et les attaqua, anime par Tbaldo, cousin germain de Juliette, qui,
voyant que Romo faisait tous ses efforts pour arrter le combat,
s'attacha  lui, et, le forant  se dfendre, en reut un coup d'pe
dans la gorge, dont il tomba mort sur-le-champ. Romo fut banni, et,
peu de temps aprs, Juliette, prs de se voir contrainte d'en pouser un
autre, eut recours au frre Lonardo, qui lui donna  avaler une poudre
au moyen de laquelle elle devait passer pour morte, et tre porte dans
la spulture de sa famille, qui se trouvait place dans l'glise du
couvent de Lonardo. Celui-ci devait venir l'en retirer et la faire
passer ensuite, dguise,  Mantoue, o tait Romo, qu'il se chargeait
d'instruire de tout.

Les choses se passrent comme l'avait annonc Lonardo; mais Romo ayant
appris indirectement la mort de Juliette avant d'avoir reu la lettre du
religieux, partit sur-le-champ pour Vrone avec un seul domestique, et,
muni d'un poison violent, se rendit au tombeau, qu'il ouvrit, baigna
de larmes le corps de Juliette, avala le poison et mourut. Juliette,
rveille l'instant d'aprs, voyant Romo mort et ayant appris du
religieux, qui venait d'arriver, ce qui s'tait pass, fut saisie d'une
douleur si forte que, sans pouvoir dire une parole, elle demeura morte
sur le sein de son Romo[1].

[Note 1: Voyez _Istorie di Verona del sig. Girolamo della Corte_, etc.,
t. Ier, p. 589 et suiv. dit. de 1594.]

Cette histoire est raconte comme vritable par Girolamo della Corte; il
assure avoir vu plusieurs fois le tombeau de Juliette et de Romo, qui,
s'levant un peu au-dessus de terre et plac prs d'un puits, servait
alors de lavoir  la maison des orphelins de Saint-Franois, que l'on
btissait en cet endroit. Il rapporte en mme temps que le cavalier
Gerardo Boldiero, son oncle, qui l'avait men  ce tombeau, lui avait
montr dans un coin du mur, prs du couvent des Capucins, l'endroit d'o
il avait entendu dire qu'un grand nombre d'annes auparavant on avait
retir les restes de Juliette et de Romo, ainsi que de plusieurs
autres. Le capitaine Brval, dans ses voyages, dit galement avoir vu
 Vrone, en 1762, un vieux btiment qui tait alors une maison
d'orphelins, et qui, selon son guide, avait renferm le tombeau de Romo
et de Juliette; mais il n'existait plus.

Ce n'est probablement pas sur le rcit de Girolamo della Corte que
Shakspeare a compos sa tragdie; elle fut d'abord reprsente,  ce
qu'il parat, en 1595, chez lord Hundsdon, lord chambellan de la reine
lisabeth, et imprime pour la premire fois en 1597. Or, l'ouvrage
de Girolamo della Corte, qui devait avoir vingt-deux livres, se trouve
interrompu au milieu du vingtime livre et  l'anne 1560 par la maladie
de l'auteur. On voit de plus, dans la prface de l'diteur, que cette
maladie fut longue et amena la mort de l'historien, que la ncessit de
revoir le travail auquel Girolamo n'avait pu mettre lui-mme la dernire
main prit un temps considrable, et enfin que les procs, tant civils
que criminels, dont fut tourment l'diteur, ne lui permirent pas de
mener  fin son entreprise aussi promptement qu'il l'aurait dsir; en
sorte que l'ouvrage de Girolamo ne put tre publi que longtemps aprs
sa mort: l'dition de 1594 est donc, selon toute apparence, la premire,
et ne pouvait gure, en 1595, tre dj venue  la connaissance de
Shakspeare.

Mais l'histoire de Romo et de Juliette, sans doute trs-populaire 
Vrone, avait dj fait le sujet d'une nouvelle, compose par Luigi da
Porto, et publie  Venise en 1535, six ans aprs la mort de l'auteur,
sous le titre de la _Giulietta_. Cette nouvelle, rimprime, traduite,
imite dans plusieurs langues, fournit  Arthur Brooke le sujet d'un
pome anglais, publi en 1562[2], et o Shakspeare a certainement puis
le sujet de sa tragdie. L'imitation est complte. Juliette, dans le
pome de Brooke ainsi que dans la nouvelle de Luigi da Porto, se tue
avec le poignard de Romo, au lieu de mourir de douleur comme dans
l'histoire de Girolamo della Corte; mais ce qu'il y a de singulier,
c'est que le pome d'Arthur Brooke, et Shakspeare qui l'a suivi, fassent
mourir Romo comme dans l'histoire, avant le rveil de Juliette, tandis
que, dans la nouvelle de Luigi da Porto, il ne meurt qu'aprs l'avoir
vue se rveiller et avoir eu avec elle une scne de douleur et
d'adieux. On a reproch  Shakspeare de ne s'tre pas conform  cette
circonstance qui lui fournissait une situation trs-pathtique, et on
en a conclu qu'il ne connaissait pas la nouvelle italienne, bien que
traduite en anglais. Cependant quelques circonstances donnent lieu de
croire que Shakspeare connaissait cette traduction. Quant  ses motifs
pour prfrer le rcit du pote  celui du romancier, il peut en avoir
eu plusieurs: d'abord, pour s'tre cart en un point si important de la
nouvelle de Luigi da Porto, qu'il a suivie scrupuleusement sur presque
tous les autres, peut-tre Arthur Brooke, l'auteur mme du pome,
avait-il eu quelques renseignements sur l'histoire vritable, telle que
l'avait raconte Girolamo della Corte, contemporain de Shakspeare;
il aura pu les lui communiquer, et l'exactitude de Shakspeare  se
rapprocher, autant qu'il le pouvait, de l'histoire ou des rcits reus
comme tels, ne lui aura pas permis d'hsiter dans le choix. D'ailleurs,
et c'est probablement ici la vraie raison du pote, Shakspeare ne fait
presque jamais prcder une rsolution forte par de longs discours:
Les discours, dit Macbeth, jettent un souffle trop froid sur l'action.
Quelques angoisses que la rflexion ajoute  la douleur, elle porte
l'esprit sur un trop grand nombre d'objets pour ne pas le distraire de
l'ide unique qui conduit aux actions dsespres. Aprs avoir reu les
adieux de Romo, aprs avoir pleur sa mort avec lui, il et pu arriver
que Juliette la pleurt toute sa vie au lieu de se tuer  l'instant.
Garrick a refait cette scne du tombeau d'aprs la supposition adopte
par la nouvelle de Luigi da Porto; la scne est touchante, mais, comme
cela tait peut-tre invitable dans une situation pareille, impossible
 rendre par des paroles; les sentiments en sont trop et trop peu
agits, le dsespoir trop et trop peu violent. Il y a dans le laconisme
de la Juliette et du Romo de Shakspeare,  ces derniers moments, bien
plus de passion et de vrit.

[Note 2: Sous le titre de: _l'Histoire tragique de Romo et Juliette,
contenant un exemple rare de vraie fidlit, avec les subtiles
inventions et pratiques d'un vieux moine, et leur fcheuse issue._
Ce pome a t rimprim  la suite de _Romo et Juliette_, dans les
grandes ditions de Shakspeare, entre autres dans celle de Malone.]

Ce laconisme est d'autant plus remarquable que, dans tout le cours de
la pice, Shakspeare s'est livr sans contrainte  cette abondance de
rflexions et de paroles qui est l'un des caractres de son gnie. Nulle
part le contraste n'est plus frappant entre le fond des sentiments que
peint le pote et la forme sous laquelle il les exprime. Shakspeare
excelle  voir les sentiments humains tels qu'ils se prsentent, tels
qu'ils sont rellement dans la nature, sans prmditation, sans travail
de l'homme sur lui-mme, nafs et imptueux, mls de bien et de mal,
d'instincts vulgaires et d'lans sublimes, comme l'est l'me humaine
dans son tat primitif et spontan. Quoi de plus vrai que l'amour de
Romo et de Juliette, cet amour si jeune, si vif, si irrflchi, plein
 la fois de passion physique et de tendresse morale, abandonn sans
mesure et pourtant sans grossiret, parce que les dlicatesses du coeur
s'unissent partout  l'emportement des sens! Il n'y a rien l de subtil,
ni de factice, ni de spirituellement arrang par le pote; ce n'est ni
l'amour pur des imaginations pieusement exaltes, ni l'amour licencieux
des vies blases et perverties; c'est l'amour lui-mme, l'amour tout
entier, involontaire, souverain, sans contrainte et sans corruption, tel
qu'il clate  l'entre de la jeunesse, dans le coeur de l'homme, 
la fois simple et divers, comme Dieu l'a fait. _Romo et Juliette_ est
vraiment la tragdie de l'amour, comme _Othello_ celle de la jalousie,
et _Macbeth_ celle de l'ambition. Chacun des grands drames de Shakspeare
est ddi  l'un des grands sentiments de l'humanit; et le sentiment
qui remplit le drame est bien rellement celui qui remplit et possde
l'me humaine quand elle s'y livre; Shakspeare n'y retranche, n'y ajoute
et n'y change rien; il le reprsente simplement, hardiment, dans son
nergique et complte vrit.

Passez maintenant du fond  la forme et du sentiment mme au langage
que lui prte le pote; quel contraste! Autant le sentiment est vrai
et profondment connu et compris, autant l'expression en est souvent
factice, charge de dveloppements et d'ornements o se complat
l'esprit du pote, mais qui ne se placent point naturellement dans la
bouche du personnage. _Romo et Juliette_ est peut-tre mme, entre
les grandes pices de Shakspeare, celle o ce dfaut abonde le plus. On
dirait que Shakspeare a voulu imiter ce luxe de paroles, cette facilit
verbeuse qui, dans la littrature comme dans la vie, caractrisent en
gnral les peuples du midi; il avait certainement lu, du moins dans les
traductions, quelques potes italiens; et les innombrables subtilits
dont le langage de tous les personnages de _Romo et Juliette_ est, pour
ainsi dire, tissu, les continuelles comparaisons avec le soleil, les
fleurs et les toiles, quoique souvent brillantes et gracieuses, sont
videmment une imitation du style des sonnets et une dette paye  la
couleur locale. C'est peut-tre parce que les sonnets italiens sont
presque toujours sur le ton plaintif que la recherche et l'exagration
de langage se font particulirement sentir dans les plaintes des deux
amants; l'expression de leur court bonheur est, surtout dans la bouche
de Juliette, d'une simplicit ravissante; et quand ils arrivent au terme
extrme de leur destine, quand le pote entre dans la dernire scne
de cette douloureuse tragdie, alors il renonce  toutes ses vellits
d'imitation,  toutes ses rflexions spirituellement savantes; ses
personnages,  qui, dit Johnson, il a toujours laiss un _concetti_
dans leur misre, n'en retrouvent plus ds que la misre a frapp ses
grands coups; l'imagination cesse de se jouer; la passion elle-mme
ne se montre plus qu'en s'unissant  des sentiments solides, graves,
presque svres; et cette amante si avide des joies de l'amour,
Juliette, menace dans sa fidlit conjugale, ne songe plus qu' remplir
ses devoirs et  conserver sans tache l'pouse de son cher Romo.
Admirable trait de sens moral et de bon sens dans le gnie adonn 
peindre la passion!

Du reste, Shakspeare se trompait lorsqu'en prodiguant les rflexions,
les images et les paroles, il croyait imiter l'Italie et ses potes. Il
n'imitait pas du moins les matres de la posie italienne, ses pareils,
les seuls qui mritassent ses regards. Entre eux et lui, la diffrence
est immense et singulire: c'est par l'intelligence des sentiments
naturels que Shakspeare excelle; il les peint aussi vrais et aussi
simples, au fond, qu'il leur prte d'affectation et quelquefois de
bizarrerie dans le langage; c'est au contraire dans les sentiments
mmes que les grands potes italiens du XIVe sicle, Ptrarque surtout,
introduisent souvent autant de recherche et de subtilit que d'lvation
et de grce; ils altrent et transforment, selon leurs croyances,
religieuses et morales, ou mme selon leurs gots littraires, ces
instincts et ces passions du coeur humain auxquels Shakspeare laisse
leur physionomie et leur libert natives. Quoi de moins semblable que
l'amour de Ptrarque pour Laure et celui de Juliette pour Romo? En
revanche, l'expression, dans Ptrarque, est presque toujours aussi
naturelle que le sentiment est raffin; et tandis que Shakspeare
prsente, sous une forme trange et affecte, des motions parfaitement
simples et vraies, Ptrarque prte  des motions mystiques, ou du moins
singulires et trs-contenues, tout le charme d'une forme simple et
pure.

Je veux citer un seul exemple de cette diffrence entre les deux potes,
mais un exemple bien frappant, car c'est sur la mme situation, le mme
sentiment, presque sur la mme image que, dans cette occasion, ils se
sont exercs l'un et l'autre.

Laure est morte. Ptrarque veut peindre,  son entre dans le sommeil
de la mort, celle qu'il a peinte, si souvent et avec tant de passion
charmante, dans l'clat de la vie et de la jeunesse:

  Non come fiamma che per forza  spenta,
  Ma che per se medesma si consume,
  Sen' and in pace l'anima contenta,
  A guisa d'un soave e chiaro lume,
  Cui nutrimento a poco a poco manca,
  Tenendo al fin il suo usato costume.
  Pallida n, ma pi che neve bianca
  Che senza vento in un bel colle fiocchi,
  Parea posar come persona stanca.
  Quasi un dolce dormir ne' suoi begli occhi,
  Sendo lo spirto gi da lei diviso,
  Era quel che morir chiaman gli schiocchi.
  Morte bella parea nel suo bel viso[3].

[Note 3: _Rime di Petrarca, Trionfo della morte_, c. I.]

Comme un flambeau qui n'est pas teint violemment, mais qui se consume
de lui-mme, son me sereine s'en alla en paix, semblable  une lumire
claire et douce  qui l'aliment manque peu  peu, et qui garde jusqu'
la fin son apparence accoutume. Elle n'tait point ple, mais, plus
blanche que la neige qui tombe  flocons, sans un souffle de vent, sur
une gracieuse colline, elle semblait se reposer, comme une personne
fatigue. L'esprit s'tant dj spar d'elle, ses beaux yeux semblaient
dormir doucement de ce sommeil que les insenss appellent la mort, et la
mort paraissait belle sur son beau visage.

Juliette aussi est morte. Romo la contemple dans son tombeau, et lui
aussi il la trouve toujours belle:

               ... O, my love, my wife!
  Death, that has suck'd the honey of thy breath,
  Has had no power yet upon thy beauty;
  Thou art not conquer'd; beauty's ensign yet
  Is crimson in thy lips and in thy cheeks;
  And death's pale flag is not advanced there!

O mon amour, ma femme! la mort, qui a suc le miel de ton haleine, n'a
point eu encore de pouvoir sur ta beaut; tu n'es pas sa conqute; la
couleur de la beaut, l'incarnat brille encore sur tes lvres et sur tes
joues, et la mort n'a pas plant ici son ple drapeau!

Je n'ai garde d'insister sur la comparaison. Qui ne sent combien la
forme est plus simple et plus belle dans Ptrarque? C'est la posie
suave et brillante du Midi  ct de l'imagination forte, rude et
heurte du Nord.

L'amour de Romo pour Rosalinde est une invention de Luigi da Porto,
conserve dans le pome d'Arthur Brooke. Cette invention jette si peu
d'intrt sur les premiers actes de la pice, que Shakspeare ne l'a
probablement adopte que pour faire mieux ressortir ce caractre de
soudainet propre aux passions du climat. Le personnage de Mercutio lui
a t indiqu par ces vers du pome anglais:

  A courtier that eche where was highly had in price,
  For he was courteous of his speech, and pleasant of devise.
  Even as a lyon would among the lambs be bold,
  Such was among the bashful maydes Mercutio to behold.

Un courtisan que, quelque part qu'il se trouvt, chacun tenait en
trs-haute estime, car il tait courtois dans ses discours et devisait
plaisamment; autant un lion serait hardi au milieu des agneaux, autant
Mercutio le paraissait au milieu des jeunes filles timides.

Tel tait sans doute le bel air du temps de Shakspeare, et c'est comme
le type de l'homme aimable et amusant qu'il a peint Mercutio. Cependant,
si la hardiesse lui a manqu pour attaquer, comme Molire, les ridicules
de la cour, il laisse assez souvent entrevoir que le ton lui en tait
 charge. Le rle de Mercutio parat avoir cot  son got et  la
justesse de son esprit. Dryden rapporte, comme une tradition de son
temps, que Shakspeare disait qu'il avait t oblig de tuer Mercutio au
troisime acte, de peur que Mercutio ne le tut. Cependant Mercutio a
conserv en Angleterre de zls partisans; Johnson entre autres, 
cette occasion, traite assez durement Dryden pour quelques paroles
irrvrentes sur cet aimable Mercutio, dont les saillies, dit-il, ne
sont peut-tre pas toujours  sa porte. L'loignement de Shakspeare
pour le genre d'esprit qu'il a prodigu dans _Romo_ est, du reste,
suffisamment prouv par l'injonction du frre Laurence  Romo, lorsque
celui-ci commence  lui expliquer ses affaires en style de sonnet: Mon
fils, lui dit-il, parle simplement. Le frre Laurence est l'homme sage
de la pice, et ses discours sont en gnral aussi simples que de son
temps il tait permis  un philosophe de l'tre.

Le rle de la nourrice de Juliette offre galement peu de ces subtilits
que Shakspeare parat, dans cet ouvrage, avoir rserves aux gens de la
haute classe, et quelquefois aux valets qui les imitent. Ce caractre
de la nourrice est indiqu dans le pome d'Arthur Brooke, o il est
loin cependant d'avoir la mme vrit grossire que dans la pice de
Shakspeare.

Partout o ils chappent aux concetti, les vers de _Romo et Juliette_
sont peut-tre les plus gracieux et les plus brillants qui soient
sortis de la plume de Shakspeare; ils sont en grande partie rims, autre
hommage rendu aux habitudes italiennes.

_Romo et Juliette_ fut joue pour la premire fois, en 1596, par _les
serviteurs de lord Hundsdon_, les grands seigneurs ayant joui jusqu'au
rgne de Jacques Ier d'une libert illimite quant  la protection
qu'ils accordaient aux acteurs. Un acte du Parlement y apporta alors
quelque restriction.




ROMO ET JULIETTE




PERSONNAGES


  ESCALUS, prince de Vrone.
  PARIS, jeune seigneur, parent du prince.
  MONTAIGU, CAPULET, chefs des deux maisons ennemies.
  UN VIEILLARD, oncle de Capulet.
  ROMO, fils de Montaigu.
  MERCUTIO, parent du prince et ami de Romo.
  BENVOLIO, neveu de Montaigu et ami de Romo.
  TYBALT, neveu de la signora Capulet.
  FRERE LAURENCE, franciscain.
  FRERE JEAN, religieux du mme ordre.
  BALTHASAR, domestique de Romo.
  SAMSON, GREGOIRE, domestique de Capulet.
  ABRAHAM, domestique de Montaigu.
  UN APOTHICAIRE.
  TROIS MUSICIENS.
  UN VALET.
  UN PAGE de Pris.
  PIERRE.
  UN OFFICIER.
  CHOEUR.
  LA SIGNORA MONTAIGU, femme de Montaigu.
  LA SIGNORA CAPULET, femme de Capulet.
  JULIETTE, fille de Capulet.
  LA NOURRICE de Juliette.

  CITOYENS DE VRONE, PLUSIEURS HOMMES ET FEMMES DES DEUX FAMILLES,
  MASQUES, GARDES, GENS DU GUET ET SERVITEURS.

La scne est pendant presque toute la pice  Vrone.

Au cinquime acte elle est une fois  Mantoue.




                              PROLOGUE


Dans la belle Vrone, o nous plaons notre scne, l'antique haine de
deux maisons gales en dignit vient d'clater par de nouveaux troubles,
o le sang des citoyens a souill les mains des citoyens. De la race
funeste de ces deux ennemis a pris naissance, sous des toiles funestes,
un couple d'amants infortuns dont les malheurs et la ruine dplorable
enseveliront avec eux les luttes de leurs parents. L'pisode terrible
de cet amour marqu de mort, l'obstination de leurs parents dans des
fureurs dont la mort de leurs enfants peut seule terminer le cours,
vont pendant ces deux heures occuper notre scne. Si vous nous prtez
la faveur d'une oreille attentive, nous travaillerons par nos efforts 
perfectionner ce qui pourrait manquer ici.





ACTE PREMIER


SCNE I

Une place publique.

_Entrent_ SAMSON et GRGOIRE, _arms d'pes et de boucliers._


SAMSON.--Tiens, Grgoire, sur ma parole, on ne nous
fera plus avaler de pilules[4].

[Note 4:
SAMSON. _Gregory, o'my word, we'll not carry coals._
GREGORY. _No, for then we should be colliers._
SAMSON. _I mean, an we be in choler we'll draw._
GREGORY. _Ay, while you live, draw your neck out, o'the collar._

_Carry coals_ (porter du charbon) tait, du temps de Shakspeare, une
expression proverbiale en anglais pour dire _supporter des injures_.
Samson, jouant sur les deux sens de cette expression, rpond: _Non, car
nous serions des charbonniers._ Il a fallu changer cette rplique de
Samson pour qu'elle se rapportt  l'expression _avaler des pilules_,
la seule qui, en franais puisse rendre _carry coals_. On a t de mme
oblig  quelques lgres altrations dans les deux rpliques suivantes,
dont la plaisanterie porte sur la consonance des mots _choler_ (colre)
et _collar_ (collier, collier de fer). La mme libert, et de plus
grandes encore seront souvent indispensables dans le cours de cette
pice, pour donner un sens quelconque  cette suite de jeux de mots,
de calembours, de quolibets, dont se compose, durant les deux premiers
actes, la conversation de presque tous les personnages, et aussi pour
viter ou adoucir quelques plaisanteries trop grossires. C'est un
travail ingrat autant que rebutant de chercher dans la partie burlesque
de notre langue de quoi travestir convenablement des bouffonneries o
l'esprit ne peut dcouvrir d'autre mrite que celui qu'elles empruntent
de ce grotesque attirail, et o l'on est  chaque instant tent de
demander pardon au lecteur de la peine qu'on prend pour lui transmettre
ces purilits: mais c'est Shakspeare qu'il s'agit de faire connatre,
ou du moins le got de ce temps d'o est sorti Shakspeare.]

GRGOIRE.--Non, car elles pourraient bien nous donner la colique.

SAMSON.--Je veux dire que, si on nous fche, il faudra tre francs du
collier.

GRGOIRE.--Franc pour toute ta vie du collier du bourreau, n'est-ce pas?

SAMSON.--Je suis prompt  taper quand je me mets en train.

GRGOIRE.--Mais tu n'es pas prompt  te mettre en train de taper.

SAMSON.--La vue d'un de ces chiens de Montaigu me remue tout le corps.

GRGOIRE.--On se remue pour courir; quand on est brave, on tient ferme:
c'est pour cela que, lorsqu'on te remue, tu te sauves.

SAMSON.--Un chien de cette maison me remuera de telle sorte que je
tiendrai ferme: je prendrai le ct du mur avec tout homme ou femme des
Montaigu.

GRGOIRE.--C'est ce qui prouve que tu n'es qu'un faible esclave, car ce
sont les plus faibles qu'on met au pied du mur[5].

[Note 5: _The weakest goes to the wall_ (le plus faible va contre le
mur). Il a fallu changer un peu le sens de la phrase pour qu'elle se
prtt  la suite de la plaisanterie. Samson rpond que les femmes tant
_the weaker vessels_ (les vases les moins solides), expression emprunte
 l'criture, sont toujours (_thrust to the wall_) jetes contre le mur,
au coin du mur.]

SAMSON.--Oui, c'est vrai; et voil pourquoi les femmes tant des
vaisseaux plus fragiles, on les met toujours au pied du mur. Je prendrai
le ct du mur sur les serviteurs de la maison de Montaigu; et pour les
filles, je les mettrai au pied du mur.

GRGOIRE.--La querelle est entre nos matres et nous, leurs hommes.

SAMSON.--Cela m'est gal, je veux me montrer tyran. Quand je me serai
battu avec les hommes, je serai cruel envers les filles: je leur
couperai la tte.

GRGOIRE.--La tte des filles?

SAMSON.--Oui, la tte des filles, ou bien....[6]: arrange cela comme tu
voudras.

[Note 6: _Or their maidenheads; take it in what sense thou wilt._--GREG.
_They must take it in sense that feel it._--SAMS. _Me they shall feel,
while I am able to stand._ Le jeu de mots roule sur les ttes des filles
(_the heads of the maids_) ou leur virginit (_maidenhead_); il est
impossible  rendre en franais.]

GRGOIRE.--C'est  celles qui le sentiront  s'en arranger.

SAMSON.--Elles me sentiront tant que le courage me tiendra; et on sait
que je suis un gaillard bien en chair.

GRGOIRE.--Oui, tu n'es pas poisson: si tu l'tais, tu serais un hareng
de deux liards. Allons, tire ta flamberge; en voil deux de la maison
des Montaigu.

(Entrent Abraham et Balthasar.)

SAMSON.--Voil mon pe hors du fourreau. Cherche-leur querelle, je
t'paulerai.

GRGOIRE.--Comment, en tournant les paules et en te sauvant?

SAMSON.--Ne crains rien de mon courage.

GRGOIRE.--Moi, craindre ton courage! non, vraiment.

SAMSON.--Mettons la loi de notre ct; laissons-les commencer.

GRGOIRE.--Je vais froncer le sourcil en passant devant eux; qu'ils le
prennent comme ils voudront.

SAMSON.--C'est--dire comme ils l'oseront. Moi, je vais leur mordre mon
pouce[7]; s'ils le supportent, ils sont dshonors.

[Note 7: Mordre son pouce tait, du temps de Shakspeare, une des
insultes les plus en usage pour commencer une querelle.]

ABRAHAM.--Est-ce  notre intention, monsieur, que vous mordez votre
pouce?

SAMSON.--Je mords mon pouce, monsieur.

ABRAHAM.--Est-ce  notre intention, monsieur, que vous mordez votre
pouce?

SAMSON.--Aurons-nous la loi de notre ct si je rponds oui?

GRGOIRE.--Non pas.

SAMSON.--Non, monsieur, ce n'est pas  votre intention que je mords mon
pouce; mais je mords mon pouce, monsieur.

GRGOIRE.--Cherchez-vous querelle, monsieur?

ABRAHAM.--Querelle, monsieur? Non monsieur.

SAMSON.--Si vous cherchez querelle, monsieur, je suis bon pour vous; je
sers un aussi bon matre que vous.

ABRAHAM.--Pas un meilleur.

SAMSON.--Soit, monsieur.

GRGOIRE.--Dis meilleur. (_A part,  Samson_.) J'aperois un des parents
de mon matre[8].

[Note 8: Il faut que cette phrase de Grgoire se rapporte  Tybalt,
qu'il aperoit apparemment de loin, car Benvolio est parent des
Montaigu.]

(On voit de loin entrer Benvolio.)

SAMSON.--Oui, meilleur, monsieur.

ABRAHAM.--Vous mentez.

SAMSON.--Tirez, si vous tes des hommes.--Grgoire, n'oublie pas ce coup
qui fait tant de bruit.

(Ils se battent.)

BENVOLIO, _accourant l'pe nue pour les sparer_.--Sparez-vous,
imbciles. Remettez vos pes; vous ne savez ce que vous faites. (_Il
abaisse leurs pes_)

(Entre Tybalt.)

TYBALT.--Quoi! tu tires l'pe contre cette lche canaille! Tourne-toi,
Benvolio; regarde ta mort en face.

BENVOLIO.--Je ne veux que rtablir la paix ici. Remets ton pe, ou
sers-t'en pour m'aider  sparer ces hommes.

TYBALT.--Quoi! l'pe est tire et tu parles de paix! Je hais ce mot
comme je hais l'enfer, tous les Montaigu et toi. Dfends-toi, lche.

(Ils se battent.)

(Entrent des partisans des deux maisons qui se joignent  la mle.
Entrent ensuite des citoyens avec de gros btons.)

PREMIER CITOYEN.--Prenez vos btons, vos piques, vos pertuisanes.
Frappons, faisons-les tomber  terre:  bas les Capulet!  bas les
Montaigu!

Entrent le vieux Capulet, en robe de chambre, et la signora Capulet.

CAPULET.--Quel est ce bruit? Hol! Donnez-moi mon pe de combat.

LA SIGNORA CAPULET.--Votre bquille, votre bquille! Que voulez-vous
faire d'une pe?

CAPULET.--Mon pe! vous dis-je, j'aperois le vieux Montaigu: il fait
briller sa lame en l'air pour me braver.

(Entrent Montaigu et la signora Montaigu.)

MONTAIGU.--C'est toi, tratre de Capulet!--Ne me retenez pas,
laissez-moi aller.

LA SIGNORA MONTAIGU.--Je ne vous laisserai pas faire un pas pour
chercher un ennemi.

(Entrent le prince et sa suite.)

LE PRINCE.--Sujets rebelles, ennemis de la paix, profanateurs de ce fer
souill du sang de vos voisins...--Ne m'couteront-ils donc pas?--Hol!
comment! Hommes ou btes que vous tes, qui ne savez teindre les
flammes de votre rage pernicieuse que dans des flots de sang tirs de
vos propres veines; sous peine de la torture, jetez  terre de vos mains
sanglantes ces armes forges par la colre[9], et coutez la sentence
de votre prince irrit.--Dj par votre fait, vieux Capulet, et vous
Montaigu, trois querelles intestines ont, sur une parole en l'air,
troubl trois fois la tranquillit de nos rues, et fait quitter aux
anciens de Vrone les graves ornements qui leur conviennent, pour manier
de vieilles pertuisanes dans de vieilles mains ronges par la paix, afin
de rprimer les violences de la haine qui vous ronge. Si jamais vous
troublez encore nos rues, vous payerez de votre vie la violation de la
paix. Pour cette fois, que tous se retirent, except vous, Capulet, qui
me suivrez; et vous, Montaigu, rendez-vous cette aprs-midi  l'antique
manoir de Villafranca[10], o nous tenons notre cour publique de
justice, pour y apprendre nos intentions ultrieures sur ce qui vient de
se passer. Encore une fois, sous peine de mort, que tous se retirent.

[Note 9: _Mis-tempered weapons_, ce qui signifie  la fois armes d'une
mauvaise trempe et armes forges dans une mauvaise intention, forges 
mal.]

[Note 10: _Villafranca_, que Shakspeare appelle _Free town_, tait,
selon la nouvelle originale, une proprit des Capulet.]

(Sortent le prince, sa suite, Capulet, la signora Capulet, Tybalt, les
citoyens et les domestiques.)

LA SIGNORA MONTAIGU.--Qui donc a de nouveau ranim cette ancienne
querelle? Rpondez, mon neveu; y tiez-vous lorsqu'elle a commenc?

BENVOLIO.--Les domestiques de votre ennemi et les vtres taient dj
ici  se battre chaudement quand je suis arriv: j'ai tir l'pe pour
les sparer. En ce moment est survenu, l'pe  la main, le bouillant
Tybalt, qui, tout en me jetant des dfis aux oreilles, s'est mis  faire
le moulinet au-dessus de sa tte, et  pourfendre les vents, qui, n'en
recevant pas le moindre mal, ont siffl de mpris. Pendant que nous
faisions change d'estocades et de coups, venaient  tout moment de
nouveaux combattants pour l'un et l'autre parti, jusqu' ce qu'enfin est
arriv le prince, qui les a spars.

LA SIGNORA MONTAIGU.--Oh! o est Romo? l'avez-vous vu aujourd'hui? Je
suis bien heureuse qu'il ne se soit pas trouv  cette bagarre.

BENVOLIO.--Ce matin, madame, une heure avant que le divin soleil lant
son premier regard  travers la fentre d'or de l'orient, le trouble de
mon me m'a pouss  sortir hors de chez moi; et l, sous le bosquet de
sycomores qui s'lve  l'ouest de la ville, aussi matinal que moi dans
sa promenade, j'ai vu votre fils. J'ai march vers lui; mais il m'a
aperu, et s'est gliss dans l'paisseur du bois. Jugeant de ses
sentiments par les miens, qui ne sont jamais plus actifs que dans la
solitude, j'ai suivi mon humeur en ne poursuivant pas la sienne, et j'ai
vit avec plaisir celui qui me fuyait avec plaisir.

MONTAIGU.--Plus d'une fois avant le jour on l'a vu dans ce lieu
augmenter de ses pleurs la frache rose du matin, accrotre les nuages
des nuages qu'levaient ses profonds soupirs; mais aussitt qu' la
dernire extrmit de l'orient le soleil, qui gaye toutes choses,
commence  tirer les obscurs rideaux du lit de l'Aurore, mon fils
accabl rentre pour se drober  sa lumire, se retire seul dans sa
chambre, ferme les fentres, et, interdisant tout accs au doux clat
du jour, se forme ainsi une nuit artificielle. Cette disposition le
conduira ncessairement  une mlancolie noire et funeste, si de bons
conseils n'en cartent la cause.

BENVOLIO.--Mon noble oncle, en savez-vous la cause?

MONTAIGU.--Je ne la sais point, et ne puis l'apprendre de lui.

BENVOLIO.--L'avez-vous press par quelques moyens?

MONTAIGU.--Il l'a t par moi-mme et par beaucoup d'autres amis; mais,
n'coutant que lui-mme sur ses propres sentiments, il se garde, je ne
saurais dire quelle fidlit, mais du moins un secret complet et absolu;
aussi rebelle  toute tentative pour sonder ce mystre, que le bouton
piqu par un ver envieux avant d'avoir pu dployer  l'air ses ptales
odorants et livrer ses beauts au soleil. Si nous pouvions seulement
savoir d'o provient son chagrin, nous serions aussi empresss de le
gurir que de le connatre.

(Romo parat dans l'loignement.)

BENVOLIO.--Tenez, le voil qui vient. Veuillez vous loigner; il faudra
qu'il me refuse bien obstinment si je ne parviens pas  savoir ce qui
l'afflige.

MONTAIGU.--Je dsire bien que tu sois assez heureux pour obtenir par ton
insistance une sincre confession.--Venez, madame, retirons-nous.

(Sortent Montaigu et la signora Montaigu.)

BENVOLIO.--Bonjour, mon cousin.

ROMO.--Le jour est-il donc si jeune encore?

BENVOLIO.--Neuf heures viennent de sonner.

ROMO.--Hlas! les heures tristes paraissent longues. tait-ce mon pre
que j'ai vu s'loigner si vite?

BENVOLIO.--C'tait lui.--Quel est donc le chagrin qui allonge les heures
de Romo?

ROMO.--La privation de ce qui les rendrait courtes si je le possdais.

BENVOLIO.--Amoureux?

ROMO.--Accabl[11].

[Note 11: BENV. _In love?_

ROM. Out.

BENV. _Of love?_

ROM. _Out of her_... etc.

_Out of love_ signifie ici par amour. Benvolio, selon l'usage des jeunes
gens de cette pice de ne parler presque jamais srieusement, veut
tourner en plaisanterie la rponse de Romo, en lui faisant dire qu'il
est _amoureux par amour_. Cela ne pouvait se rendre.]

BENVOLIO.--D'amour?

ROMO.--De la rigueur de celle que j'aime.

BENVOLIO.--Hlas! faut-il que l'Amour, aux regards si doux, soit 
l'preuve si dur et si tyrannique?

ROMO.--Hlas! faut-il que l'Amour, avec ses yeux toujours couverts
d'un bandeau, trouve sans voir des chemins pour faire sa volont! O
dnerons-nous?--O dieux!--Quel tait donc ce tumulte?--Mais, non, ne me
le dis pas; j'ai tout entendu.--Il y a bien  faire avec la haine, mais
plus encore avec l'amour.--O amour querelleur,  haine amoureuse, toi
qui es tout et nais d'abord de rien, chose lgre qui nous accable,
vanit srieuse, chaos difforme des plus sduisantes apparences, plume
de plomb, fume brillante, feu glac, sant malade, sommeil toujours
veill qui n'est point le sommeil! voil l'amour que je sens, sans y
sentir l'amour. Cela ne te fait-il pas rire?

BENVOLIO.--Non, cousin; bien plutt pleurer.

ROMO.--Tendre coeur, et de quoi?

BENVOLIO.--De voir ton tendre coeur si oppress.

ROMO.--Eh bien! telle est l'erreur de l'affection. Mes chagrins
demeuraient appesantis dans mon sein; tu les forces  se rpandre en les
pressant sous le poids du tien, et l'affection que tu me montres ajoute
une peine de plus  cet excs de peine que je ressens dj. L'amour est
une fume qu'lve la vapeur des soupirs: libre de s'chapper, c'est un
feu qui clate dans les yeux des amants; rprim, une mer que les amants
nourrissent de leurs larmes. Qu'est-ce encore autre chose? une
folie raisonnable, une bile amre qui suffoque, un doux parfum qui
conserve.--Adieu, mon cousin.

(Il veut sortir.)

BENVOLIO.--Doucement, je veux vous accompagner, et c'est me manquer que
de me quitter ainsi.

ROMO.--Eh! je ne me retrouve plus moi-mme: je ne suis point ici; ce
n'est point Romo que tu vois, il est quelque part ailleurs.

BENVOLIO.--Dites-le-moi dans votre tristesse; quelle est celle que vous
aimez?

ROMO.--Quoi! faut-il te le dire en gmissant?

BENVOLIO.--En gmissant? Non, pas tout  fait; mais dites-le-moi
tristement: qui est-ce?

ROMO.--Demandez  un malade de faire avec tristesse son testament!
Oh! qu'il est mal d'importuner d'un tel mot celui qui est si
mal!--Tristement, cousin, j'aime une femme.

BENVOLIO.--J'tais arriv juste en supposant que vous aimiez.

ROMO.--Un bien bon tireur! Et elle est belle celle que j'aime.

BENVOLIO.--Un beau but, beau cousin, est plus facile  frapper.

ROMO.--Eh bien!  ce coup-ci, vous manquez, on ne pourrait l'atteindre
avec l'arc de Cupidon, car elle est anime de l'esprit de Diane, et
solidement arme d'une chastet  l'preuve; elle vit invulnrable aux
faibles coups de l'arc enfantin de l'Amour; elle ne se laissera point
assiger par d'amoureuses ngociations, ne supportera pas la rencontre
des yeux qui l'assaillent, n'ouvrira point le pan de sa robe  l'or qui
sduit mme les saints. Oh! elle est riche en beaut, pauvre seulement
en ceci, qu'en mourant son trsor de beaut mourra avec elle.

BENVOLIO.--A-t-elle donc jur de vivre dans la chastet?

ROMO.--Elle l'a jur; et cette parcimonie produira un immense dgt,
car la beaut rduite par sa svrit  mourir de faim prive de beaut
toute postrit. Elle est trop belle, trop sagement belle, pour mriter
le bonheur en me mettant au dsespoir. Elle a fait un voeu contre
l'amour; et sous ce voeu ma vie est une mort  moi qui vis pour te le
dire.

BENVOLIO.--Suivez mon conseil, oubliez de penser  elle.

ROMO.--Oh! apprends-moi donc comment je pourrai oublier de penser.

BENVOLIO.--En donnant  tes yeux quelque libert: considre d'autres
beauts.

ROMO.--Ce serait le moyen de me faire penser plus souvent  son exquise
beaut. Ces masques fortuns, qui caressent le front de nos belles
dames, ne font par leur noirceur que nous rappeler la beaut qu'ils
cachent. Celui qui est frapp d'aveuglement ne peut oublier le
prcieux trsor de la vue qu'il a perdu. Montre-moi une matresse belle
par-dessus toutes les autres, que me sera sa beaut, sinon un livre
de souvenirs o je lirai le nom de celle qui surpasse cette beaut
incomparable? Adieu, tu ne peux m'apprendre  oublier.

BENVOLIO.--Tu recevras de moi cette doctrine, ou j'en mourrai ton
dbiteur.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une rue.

_Entrent_ CAPULET, PARIS, UN DOMESTIQUE.


CAPULET.--Montaigu est li par la mme dfense que moi, et sous des
peines semblables; et il ne sera pas difficile, je pense,  deux
vieillards comme nous de vivre en paix.

PARIS.--Vous jouissez tous d'une existence honorable, et c'est piti
que vous ayez t si longtemps ennemis. Mais parlez, seigneur, que
rpondez-vous  ma demande?

CAPULET.--En rptant ce que je vous ai dj dit. Mon enfant est encore
trangre dans le monde; elle n'a pas vu s'accomplir la rvolution de
quatorze annes: laissons encore plir l'orgueil de deux ts avant de
la croire mre pour tre une pouse.

PARIS.--De plus jeunes qu'elles sont devenues d'heureuses mres.

CAPULET.--Mais elles se fltrissent trop tt, ces mres prmatures.--La
terre a englouti toutes mes autres esprances; elle est en esprance
la matresse de mes terres. Mais faites-lui votre cour, aimable
Pris; gagnez son coeur; ma volont n'est qu'une dpendance de son
consentement: si elle vous agre, c'est dans les limites de son choix
que rside mon aveu, et que ma voix vous sera loyalement accorde.--Ce
soir je donne une fte dont j'ai depuis longtemps l'usage; j'y ai invit
beaucoup de convives, tous mes amis; et parmi eux, je vous verrai
avec trs-grande joie, comme un de plus, en augmenter le nombre.
Attendez-vous  voir ce soir dans ma pauvre maison des toiles qui
foulent aux pieds la terre, clipsent la lumire des cieux; cette joie
bienfaisante que ressent le jeune homme plein d'ardeur lorsqu'avril,
dans toute sa parure, marche sur les talons de l'hiver chancelant,
vous l'prouverez ce soir parmi ces jeunes fleurs de beaut prtes 
s'panouir; coutez-les toutes, voyez-les toutes, et prfrez celle
dont le mrite sera le plus grand. Au milieu du spectacle d'une telle
runion, ma fille, rduite  elle-mme, pourra faire nombre, mais non
pas attirer l'attention.--Allons, venez avec moi.--(_A un domestique_.)
Toi, maraud, trotte dans la belle Vrone; trouve toutes les personnes
dont les noms sont crits ici (_il lui donne un papier_), et dis-leur
que la maison et le matre attendent leur bon plaisir.

(Sortent Capulet et Pris.)

LE DOMESTIQUE.--Trouver ceux dont les noms sont crits, ici! Il est
crit que le cordonnier se servira de sa toises et le tailleur de
pierres de sa forme; le pcheur de son pinceau, et le peintre de ses
filets. Mais on m'envoie chercher les personnes dont les noms sont
inscrits l-dessus, et je ne pourrai jamais trouver les noms que
l'crivain a crits l-dessus. Il faut que je m'adresse aux savants...
dans un moment...

(Entrent Benvolio et Romo.)

BENVOLIO.--Allons, mon cher, la flamme est un remde  la brlure qu'a
faite une autre flamme; une douleur est diminue par l'angoisse d'une
autre; tournez jusqu' vous tourdir et vous vous remettez en tournant
dans l'autre sens; un chagrin dsespr se gurit par la langueur d'un
nouveau chagrin. Laisse entrer dans tes yeux un nouveau poison, et
l'ancien venin perdra toute son cret.

ROMO.--Votre feuille de plantain est excellente pour cela.

BENVOLIO.--Pour quel mal, je t'en prie?

ROMO.--Pour vos os briss?

BENVOLIO.--Allons, Romo, es-tu fou?

ROMO.--Non, pas fou, mais li plus que ne le serait un fou, tenu en
prison, priv d'aliments, fustig, tourment, et..... Bonsoir, mon bon
garon.

LE DOMESTIQUE.--Dieu vous donne le bonsoir.--Je vous en prie, monsieur,
savez-vous lire?

ROMO.--Oui, c'est un bonheur que j'ai dans ma misre.

LE DOMESTIQUE.--Peut-tre l'avez-vous appris sans livres: mais, je vous
prie, pouvez-vous lire tout ce que vous voyez?

ROMO.--Oui, si je connais les caractres et la langue.

LE DOMESTIQUE.--C'est rpondre sincrement; tenez vous en joie.

ROMO.--Arrtez, mon ami, je sais lire. (_Il lit_.) Le seigneur
Martino, sa femme et sa fille; le comte Anselme et ses charmantes
soeurs; la dame veuve de Vitruvio; le seigneur Placentio et ses aimables
nices; Mercutio et son frre Valentin; mon oncle Capulet, sa femme et
ses filles; ma jolie nice Rosaline; Livia; le seigneur Valentio et son
cousin Tybalt, Lucio et l'agrable Hlne. C'est une belle assemble.
(_Il lui rend le papier_.) O doit-elle se runir?

LE DOMESTIQUE.--L-haut.

ROMO.--O, l-haut?

LE DOMESTIQUE.--A souper,  la maison.

ROMO.--A la maison de qui?

LE DOMESTIQUE.--De mon matre.

ROMO.--Au fait, c'est ce que j'aurais d vous demander d'abord.

LE DOMESTIQUE.--Maintenant je vous dirai, sans que vous me le demandiez,
que mon matre est le puissant et riche Capulet; et si vous n'tes pas
de la maison de Montaigu, je vous invite  venir avaler un verre de vin.
Tenez-vous en joie.

(Il sort.)

BENVOLIO.--A cette ancienne fte des Capulet soupera Rosaline, celle que
tu aimes tant: avec toutes les beauts qu'on admire  Vrone. Viens-y,
et d'un oeil sans prvention compare sa figure avec quelques autres que
je te montrerai, et ton cygne ne te paratra plus qu'une corneille.

ROMO.--Quand la religieuse dvotion de mes yeux pourra me soutenir
un pareil mensonge, que mes larmes se changent en flammes, et que ces
hrtiques diaphanes, si souvent noys sans pouvoir mourir, soient
brls comme imposteurs. Une femme plus belle que mon amante! Le soleil
qui voit tout n'a jamais vu son gale depuis le commencement du monde.

BENVOLIO.--Bon, vous l'avez vue belle parce qu'il n'y avait personne
autre  ct; elle se balanait elle-mme dans vos deux yeux: mais pesez
dans ces balances de cristal la dame de vos penses avec telle autre
jeune fille que je vous montrerai brillant  cette fte, et  peine
trouverez-vous bien celle qui vous parat maintenant la plus belle de
toutes.

ROMO.--J'irai, non pour y voir un semblable objet, mais pour m'y
pntrer de plaisir dans la splendeur de celui qui m'est cher.

(Ils sortent.)


SCNE III

Un appartement de la maison de Capulet.

LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE de Juliette.


LA SIGNORA CAPULET.--Nourrice, o est ma fille? Appelle-la, qu'elle
vienne.

LA NOURRICE.--Dans l'instant, sur mon honneur[12].....  l'ge de douze
ans--Je lui ai dit de venir.....--Quoi, mon agneau, mon oiseau du
bon Dieu..... Dieu nous prserve..... O est donc cette petite fille?
Juliette!

[Note 12: _By my maidenhead_.]

(Entre Juliette.)

JULIETTE.--Allons, qui m'appelle?

LA NOURRICE.--Votre mre.

JULIETTE.--Me voici, madame; que voulez-vous?

LA SIGNORA CAPULET.--Voici de quoi il s'agit.--Nourrice, laisse-nous un
moment, nous avons  parler en secret.--Non, reviens, nourrice, je me
suis ravise; tu entendras notre entretien.--Tu sais que ma fille est
d'un ge raisonnable.

LA NOURRICE.--Ma foi, je puis vous dire son ge  une heure prs.

LA SIGNORA CAPULET.--Elle n'a pas quatorze ans.

LA NOURRICE.--J'y mettrais quatorze de mes dents qu'elle n'a pas encore
quatorze ans..... (et cependant  mon grand chagrin, je vous dis,
je vous douze[13] qu'il ne m'en reste plus que quatre).... Combien
avons-nous d'ici  la Saint-Pierre?

LA SIGNORA CAPULET.--Une quinzaine et quelques jours par-dessus[14].

[Note 13: _And yet to my teen be it spoken I have four. Teen_ est un
vieux mot qui signifie _chagrin_, il se prononce  peu prs comme _ten_,
dix. Il a fallu, pour conserver le jeu de mots, employer le quolibet de
madame Jourdain.]

[Note 14: _A fortnight and odd days._ Une quinzaine et quelques jours
hors de compte. Odd signifie tout ce qui ne rentre pas dans une unit,
une mesure, une rgle commune. Il signifie aussi impair. La nourrice le
prend dans ce sens et rpond: _Even or odd_ (pair ou impair).]

LA NOURRICE.--Par-dessus ou par-dessous, c'est prcisment ce jour-l.
Vienne la veille de la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze
ans.--Suzanne et elle (Dieu fasse paix  toutes les mes chrtiennes!)
taient du mme ge....--C'est bien; Suzanne est avec Dieu; elle tait
trop bonne pour moi.--Mais, comme je disais, la veille au soir de la
Saint-Pierre, elle aura quatorze ans; elle les aura, sr; je me le
rappelle  merveille. Il y a  prsent onze ans du tremblement de terre,
et elle fut sevre, jamais je ne l'oublierai, prcisment ce jour-l
parmi tous les jours de l'anne; car j'avais frott d'absinthe le bout
de mon sein, j'tais assise au soleil contre le mur du colombier; mon
matre et vous tiez alors  Mantoue...--Oh! j'ai de la mmoire; et
comme je vous disais, ds qu'elle eut got de l'absinthe sur le bout
de mon sein, et qu'elle l'eut trouve amre, il fallait la voir, pauvre
petite, se fcher et se mettre en colre contre le sein. Comme je
disais, voil le colombier qui tremble. Oh! il ne fut pas besoin, je
vous jure, de me dire de trotter, et depuis ce temps-l, il y a onze
ans, car elle se tenait dj seule; quoi! avec le bout de la baguette
elle courait et roulait tout partout: car, tenez, c'tait la veille
qu'elle s'tait cass la tte; et alors mon mari, Dieu veuille avoir son
me, c'tait un drle de corps! il releva l'enfant: Comment, dit-il, tu
te laisses tomber sur le nez! quand tu auras plus d'esprit, tu tomberas
en arrire; n'est-ce pas, Jules? et, par Notre-Dame, la petite coquine
cessa de pleurer, et dit: Oui. Voyez pourtant ce que c'est qu'une
plaisanterie. J'en rponds, je vivrais mille ans que je ne l'oublierais
jamais: N'est-ce pas, Jules? dit mon mari: et la petite morveuse finit
tout de suite et dit: Oui...

LA SIGNORA CAPULET.--En voil assez; je t'en prie, tais-toi.

LA NOURRICE.--Oui, madame; et pourtant je ne peux pas m'empcher de rire
quand je pense comme elle cessa de crier et dit: Oui... Et pourtant,
je vous jure, elle avait sur le front une bosse aussi grosse que
la coquille d'un poulet. C'tait un coup terrible, et elle pleurait
amrement. Comment, dit mon mari, tu te laisses tomber sur le nez! Tu
tomberas en arrire quand tu seras plus grande; n'est-ce pas, Jules?
Elle finit tout de suite et dit: Oui.

JULIETTE.--Finis, nourrice, finis, je t'en prie, quand je te le dis.

LA NOURRICE.--Allons, j'ai fini. Que Dieu te marque de sa grce! Tu
tais la plus jolie petite enfant que j'aie jamais nourrie: si je peux
vivre assez pour te voir marie, je n'en demande pas davantage.

LA SIGNORA CAPULET.--Et le mariage est justement le sujet dont je suis
venu causer avec elle.--Dites-moi, ma fille Juliette, avez-vous envie de
vous marier?

JULIETTE.--C'est un honneur auquel je n'ai jamais pens.

LA NOURRICE.--Un honneur! Si je n'avais pas t ta seule nourrice, je
dirais que tu as suc la sagesse avec le lait.

LA SIGNORA CAPULET.--Eh bien! pensez maintenant au mariage. Il y a dans
Vrone des femmes plus jeunes que vous, considres et dj mres; et
moi, je m'en souviens bien, j'tais dj votre mre longtemps avant
l'ge o vous voil fille encore; enfin, en un mot, le brave Pris vous
adresse ses voeux.

LA NOURRICE.--C'est un homme, jeune dame... madame, c'est un homme comme
tout le monde... Vraiment, il semble moul en cire.

LA SIGNORA CAPULET.--L't de Vrone n'a pas une fleur qui puisse lui
tre compare.

LA NOURRICE.--Oh! vraiment, c'est une fleur; ma foi, oui, une vraie
fleur.

LA SIGNORA CAPULET.--Qu'en dites-vous? Vous sentez-vous du got pour
ce gentilhomme? Ce soir, vous le verrez  notre fte. Parcourez tout le
livre[15] de la figure du jeune Pris, et vous y apercevrez le plaisir
crit avec la plume de la beaut. Examinez ces traits si bien d'accord,
et vous verrez comme ils s'expliquent l'un l'autre; et ce que peut
encore offrir d'obscur ce charmant volume, vous le trouverez crit dans
la marge de ses yeux. Ce prcieux livre d'amour, cet amant encore sans
liens ne demande, pour complter sa beaut, que l'ornement dont il va se
couvrir. C'est la mer qui fait vivre le poisson; et la beaut doit tre
orgueilleuse de donner asile  la beaut. Le livre qui sous ses fermoirs
d'or enserre la lgende dore en partage la gloire aux yeux de tous:
ainsi, en le possdant, vous partagerez tout ce qui lui appartient sans
rien diminuer du vtre.

[Note 15: De toutes ces mtaphores sur Pris, compar  un livre, une
seule a paru impossible  rendre, c'est celle o la signora Capulet
l'appelant _unbound lover_, en fait  la fois _un amant sans liens et un
amant sans reliure_.]

LA NOURRICE.--Diminuer! non, en vrit; elle grossira plutt: les femmes
grossissent par le moyen des hommes.

LA SIGNORA CAPULET.--Rpondez-moi en un mot: l'amour de Pris
pourrait-il vous plaire?

JULIETTE.--Je verrai  le trouver agrable si le voir peut faire qu'il
m'agre. Mais mon regard ne pntrera pas plus avant que le point o
votre consentement lui donnera la force de se lancer.

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.--Madame, les convives sont arrivs, le souper est servi,
on vous attend; on demande ma jeune matresse; on jure, dans l'office,
aprs la nourrice; toutes choses sont  point. Il faut que j'aille
servir, je vous en prie, venez sur-le-champ.

LA SIGNORA CAPULET.--Nous te suivons. Allons, Juliette, le comte nous
attend.

LA NOURRICE.--Allez, ma fille, chercher ce qui donnera d'heureuses nuits
 vos heureux jours.

(Elles sortent.)


SCNE IV

Une rue.

_Entrent_ ROMO, MERCUTIO, BENVOLIO, _avec cinq ou six autres masques et
des porteurs de flambeaux._


ROMO.--Eh bien! est-ce l ce que nous dirons pour notre excuse, ou
entrerons nous sans apologie?

BENVOLIO.--Tous ces bavardages-l sont du temps pass[16].

[Note 16: Il parat qu'autrefois il arrivait souvent qu'on vnt  une
fte sans y tre invit; alors on paraissait en masque et prcd
d'une espce de hrault, galement dguis et qui prononait par forme
d'excuse un compliment prpar. Apparemment que, du temps de Shakspeare,
la mode de ces compliments commenait  passer.]

Nous n'aurons point de Cupidon avec son bandeau et son charpe, portant
un arc  la tartare fait de latte peinte, pour effrayer les dames au
hasard, comme un homme qui chasse les corneilles; nous n'aurons pas non
plus de ces prologues sans livres rpts en tranant aprs le souffleur
au moment de notre entre. Qu'ils nous mesurent des yeux comme il leur
plaira, nous leur mesurerons une mesure de danse, et nous voil partis.

ROMO.--Donnez-moi une torche; ces gambades ne me vont pas. Sombre[17]
comme je le suis, c'est  moi  porter le flambeau.

[Note 17: Chaque troupe de masques tait prcde d'un homme portant une
torche qui entrait dans l'assemble, mais ne se mlait point  la fte.]

MERCUTIO.--Vraiment, mon cher Romo, il faudra bien que vous dansiez.

ROMO.--Non pas moi, croyez-moi. Vous autres, vous avez des souliers
 danser et le pied lger; moi, j'ai une me de plomb qui me cloue
tellement  terre que je ne saurais remuer.

MERCUTIO.--Vous tes amoureux, empruntez les ailes de l'Amour pour vous
lancer au del des hauteurs ordinaires.

ROMO.--Il m'a lanc un dard qui me perce trop cruellement pour que
je puisse me lancer sur ses ailes lgres; et enchan[18] comme je le
suis, je ne puis m'lever au-dessus de ma sombre tristesse: je succombe
sous le pesant fardeau de l'Amour.

[Note 18: Il y a ici abondance et complication de jeux de mots entre
_sore_ (cruel) et _soar_ (prendre l'essor), _bound_ (enchan) et
_bound_ (bond). On en a indiqu ce qui a t possible.]

MERCUTIO.--Et en succombant vous craserez l'Amour: vous tes un poids
trop fort pour quelque chose de si dlicat.

ROMO.--L'Amour dlicat! il est dur, rude, ingouvernable, piquant comme
l'pine.

MERCUTIO.--Si l'Amour vous mne rudement, menez rudement l'Amour; s'il
vous pique, donnez de l'peron et vous le mettrez  bas. Allons, une
bote pour mon visage; c'est un masque pour un masque. (_Il met son
masque_.) Que m'importe  prsent quel oeil curieux remarque mes
difformits? Voici un front refrogn qui rougira pour moi.

BENVOLIO.--Allons, frappe, et entrons; et aussitt entrs, que chacun
ait recours  ses jambes.

ROMO.--Donnez-moi une torche. Que des tourdis lgers de coeur
effleurent de leurs pieds les joncs insensibles[19]. Pour moi, je
tiendrai, comme on dit, la chandelle, et je regarderai. Ce qui me
convient, c'est le proverbe des grand'mres: La fte n'a jamais t si
belle, et je m'en vas[20].

[Note 19: Avant de connatre l'usage des tapis, on couvrait de joncs le
sol des appartements; de l _joncher_.]

[Note 20: MERCUT.

    _The game was never so fair and I am done.
    Tut, dun's the mouse, the constable's word,
    If thou art dun, we'll draw thee from the mire_, etc.

Il y a ici entre _done_ et _dun_ un jeu de mots intraduisible. _Dun's
the mouse_ (la souris est grise) serait, selon les commentateurs, un
proverbe quivalent  notre proverbe: _A la nuit, tous chats sont gris._
Mais ils se trouvent hors d'tat d'expliquer suffisamment l'allusion
contenue dans ces mots _the constable's word_. En adoptant dans la
traduction leur version sur le _dun's the mouse_, je serais plutt tent
d'y voir un jeu de mots employ par quelque constable dans une occasion
o, ayant  se saisir d'un malfaiteur, il aura employ, pour avertir ses
gens sans alarmer celui qu'il cherchait, ces mots insignifiants, _dun's
the mouse_ (la souris est grise), pour ceux-ci, _done's the mouse_ (la
souris est prise, c'en est fait de la souris). Quoi qu'il en soit, cette
explication n'est pas plus mauvaise qu'aucune de celles qu'ont donnes
les commentateurs. _Dun out from the mire_ tait une ancienne chanson:
on a substitu  cette allusion impossible  rendre un jeu de mots sur
ces deux sens du mot _gris_, qui n'est point dans Shakspeare,  charge
de revanche.]

MERCUTIO.--Bon, bon,  la nuit tous chats sont gris; c'est le mot du
constable: et si tu es gris, nous te tirerons, sauf respect, de la mare
o cet amour t'a enfonc jusqu'aux oreilles. Venez, nous brlons le
jour[21]. Hol!

[Note 21: _We burn day light_, expression proverbiale commune 
l'anglais et au franais.]

ROMO.--Cela n'est pas ainsi.

MERCUTIO.--Je veux dire, mon cher, qu'en nous arrtant ainsi nous
dpensons notre lumire sans profit, comme des lampes qui brleraient le
jour. Il faut voir dans ce que nous disons ce que nous avons intention
de dire, car c'est l que la raison se trouvera cinq fois plutt qu'une
seule dans nos cinq sens.

ROMO.--Oui, nous avons bonne intention en allant  cette mascarade;
mais il n'est pas raisonnable d'y aller.

MERCUTIO.--Peut-on te demander pourquoi?

ROMO.--J'ai fait un songe cette nuit.

MERCUTIO.--Et moi aussi.

ROMO.--Eh bien! qu'avez-vous rv?

MERCUTIO.--Que ceux qui rvent mentent souvent[22].

[Note 22: Jeu de mots intraduisible entre (lie) mentir, _et (lie)_ tre
couch.]

ROMO.--Oui, lorsqu'endormis dans leur lit ils rvent des choses vraies.

MERCUTIO.--Oh! je vois que la reine Mab vous a visit cette nuit: c'est
la fe sage-femme[23]. Elle vient, petite et lgre comme l'agate place
 l'index d'un alderman, trane par un attelage de minces atomes, et
parcourt le nez des hommes pendant leur sommeil. Les rayons de ses roues
sont faits de longues pattes de faucheur; l'impriale de sa voiture
d'ailes de sauterelles; ses traits de la plus fine toile d'araigne; ses
harnais des rayons humides d'un clair de lune. Le manche de son fouet
est un os de grillon, et la mche une mince pellicule. Son postillon est
un petit moucheron vtu de gris, pas  moiti si gros que le petit ver
rond retir avec la pointe d'une aiguille du doigt d'une jeune fille.
Son chariot est une coquille de noisette vide travaille par l'cureuil,
ouvrier en bois, ou par le vieux ver, de temps immmorial associ des
fes. C'est dans cet quipage qu'elle galope toutes les nuits au travers
du cerveau des amants, et ils rvent d'amour; sur les genoux des hommes
de cour, et ils rvent aussitt de rvrences; sur les doigts des gens
de loi, et sur-le-champ ils rvent d'pices; sur les lvres des dames,
et  l'instant elles rvent de baisers: mais souvent Mab irrite les
punit par des boutons d'avoir empest leur haleine en mangeant des
confitures[24]. Quelquefois elle galope sur le nez d'un courtisan, et il
rve qu'il flaire une place  solliciter. Quelquefois elle vient, avec
la queue d'un pourceau de dme, chatouiller le nez d'un prbendaire
endormi, et il rve d'un second bnfice. Tantt elle dirige son char
sur le cou d'un soldat, et il rve d'ennemis qu'il pourfend, de brches,
d'embuscades, de coutelas d'Espagne, de rasades profondes de cinq
brasses: alors elle bat le tambour  son oreille; il s'veille en
sursaut, et dans sa frayeur il jure une ou deux invocations, puis se
rendort. C'est cette mme Mab qui pendant la nuit mle la crinire des
chevaux et la frise en sales tampons de crins ensorcels, qui, une fois
dbrouills, prsagent de grands malheurs. C'est la sorcire qui
pse sur le sein des jeunes filles tendues dans leur lit, pour leur
apprendre  supporter et en faire des femmes fortes[25]. C'est elle
qui...

[Note 23: _She is the fairies midwife_, ce qui ne signifie point _la
sage-femme des fes_, mais _la sage-femme entre les fes_. On ne
voit nulle part que l'emploi de la reine Mab, la fe des songes, ft
d'accoucher les fes; mais c'tait elle qui enlevait  leur mre,
au moment de leur naissance, les enfants ns pendant la nuit pour y
substituer un enfant tranger.]

[Note 24: _Sweet meats_, espce de confitures parfumes, connues alors
sous le nom de _kissing comfits_, et dont les femmes faisaient un grand
usage]

[Note 25:

  _This is the hag, when maids lie on their backs,
  That presses them, and learn them first to bear,
  Making them women of good carriage._

La phrase tait impossible  rendre exactement.]

ROMO.--Paix, paix, Mercutio, paix; ce sont des riens que tu nous dis
l.

MERCUTIO.--Tu as raison, car je parle de songes, enfants d'un cerveau
oisif, produit de quelques vaines chimres, d'une substance aussi lgre
que l'air, et plus inconstante que le vent, qui, caressant le sein glac
du nord, s'irrite soudain, et, par une bouffe contraire, tourne sa face
vers le midi qui verse la rose.

BENVOLIO.--Ce vent dont vous nous parlez nous rejette loin de
nous-mmes. Le souper est fini et nous arriverons trop tard.

ROMO.--Trop tt, au contraire, j'en ai peur. Un pressentiment funeste
semble me dire qu'au milieu des rjouissances de cette nuit quelque
vnement encore suspendu dans les astres va commencer son cours
terrible, et amener, par le tratre coup d'une mort prmature, le terme
de cette vie mprise que je renferme en mon sein. Mais, que celui qui
gouverne ma course dirige ma voile! Allons, joyeux seigneurs.

BENVOLIO.--Battez, tambours.

(Ils sortent.)


SCNE V

Une salle de la maison de Capulet, garnie de musiciens.

_Entrent des_ DOMESTIQUES.


PREMIER DOMESTIQUE.--O est Potpan, qu'il ne m'aide pas  desservir?
Lui, manier le tranchoir! jouer du tranchoir!

SECOND DOMESTIQUE.--Quand le bon air d'une maison est remis dans les
mains d'un ou deux hommes, et des mains sales encore, cela fait mal au
coeur[26].

[Note 26: _Tis a foul thing. A foul thing_ signifie une chose
_malpropre_ et une chose _fcheuse, coupable_, etc.]

PREMIER DOMESTIQUE.--Emporte les pliants, drange le buffet, aie
l'oeil  la vaisselle. Mon cher, mets de ct pour moi un morceau de
massepain[27]; et si tu veux me faire plaisir, tu diras au portier de
laisser entrer Suzanne Grindstone et Nell.--Antoine! Potpan!

[Note 27: Les massepains taient alors d'normes gteaux, dont nos
_macarons_, dit l'un des commentateurs de Shakspeare ne sont qu'un
_diminutif dgnr_.]

SECOND DOMESTIQUE.--Oui, mon garon, nous voil.

PREMIER DOMESTIQUE.--On a besoin de vous, on vous appelle, on vous
demande, on vous cherche dans la grande salle.

SECOND DOMESTIQUE.--Nous ne pouvons pas tre ici et l en mme temps.
Allons, gai, mes amis; soyons vifs un moment, et que celui qui vivra le
dernier emporte tout.

(Ils se retirent.)

(Entrent Capulet, les convives et les masques.)

CAPULET.--Cavaliers, soyez les bienvenus. Voil des dames  qui les
cors ne font pas mal au pied, et qui vous donneront bien un tour
de danse.--Ah, ah! mesdames, laquelle de vous refusera de danser
maintenant? Celle qui fera la dgote, je protesterai qu'elle a des
cors aux pieds. Est-ce l vous serrer de prs?--Cavaliers, soyez les
bienvenus. J'ai vu le temps o je portais un masque aussi, et o je
pouvais conter mes histoires tout bas  l'oreille d'une belle dame,
et de manire  ne pas lui dplaire. Ce temps est pass; il est
pass, pass.--Vous tes les bienvenus, cavaliers.--Allons, musiciens,
commencez. En cercle, en cercle, faites place; et vous, jeunes filles,
sautez. (_Les instruments jouent et l'on danse_.) Hol! valets, encore
des lumires, relevez les tables contre le mur; teignez le feu, la
salle devient trop chaude.--Allons, mon cher, voil un divertissement
imprvu qui ne prend pas mal. Asseyez-vous, asseyez-vous, bon cousin
Capulet; car vous et moi nous avons pass nos jours de danse. Combien
y a-t-il de temps que vous et moi nous avons port un masque pour la
dernire fois?

SECOND CAPULET.--Par Notre-Dame, il y a trente ans.

CAPULET.--Comment donc, mon cher? il n'y a pas tant, il n'y a pas tant.
C'tait  la noce de Lucentio: il y aura, vienne la Pentecte quand elle
voudra, quelque vingt-cinq ans; nous y allmes en masque.

SECOND CAPULET.--Il y a davantage, davantage: son fils est plus g que
cela; son fils a trente ans.

CAPULET.--Vous me direz cela,  moi? Il y a deux ans que son fils tait
encore mineur.

ROMO.--Quelle est cette dame dont s'est enrichie la main de ce
cavalier?

UN DOMESTIQUE.--Je ne la connais pas, monsieur.

ROMO.--Oh! c'est d'elle que la flamme de ces flambeaux doit apprendre 
briller. Sa beaut prs de ce visage semblable  la nuit ressemble  un
joyau attach  l'oreille d'un thiopien: beaut trop brillante pour
les usages de la vie, trop prcieuse pour la terre! Telle une blanche
colombe parmi les corbeaux, telle parat cette dame auprs de ses
compagnes. Quand la danse aura cess, j'observerai o elle se tient; et
je rendrai heureuse ma main tmraire en touchant la sienne. Mon coeur
a-t-il aim jusqu' ce moment? Protestez du contraire, mes yeux, car
jusqu' cette nuit je n'avais jamais vu la vritable beaut.

TYBALT.--A sa voix, cet homme doit tre un Montaigu. Garon, donne-moi
ma rapire. Comment, ce misrable osera venir ici, cach sous un masque
grotesque, pour dnigrer et ridiculiser notre fte! Par la tige et
l'honneur de ma race, je ne crois pas pcher en lui donnant le coup de
la mort.

CAPULET.--Qu'est-ce que c'est, mon neveu? Pourquoi temptez-vous ainsi?

TYBALT.--Mon oncle, cet homme est un Montaigu, notre ennemi; un tratre
qui est venu ici ce soir, en haine de nous, pour se moquer de notre
fte.

CAPULET.--Est-ce le jeune Romo?

TYBALT.--C'est lui-mme, ce tratre de Romo.

CAPULET.--Modre-toi, mon cher neveu; laisse-le en paix, il a l'air d'un
noble cavalier; et, pour dire la vrit, tout Vrone le vante comme un
jeune homme vertueux et d'une conduite honorable. Je ne voudrais pas,
pour tous les trsors de cette ville, lui faire ici, dans ma maison, la
moindre insulte. Sois donc patient, ne fais pas attention  lui: c'est
ma volont; et si tu la respectes, tu prendras un visage gracieux et
quitteras cet air de mauvaise humeur qui sied mal dans une fte.

TYBALT.--Il sied trs-bien quand un pareil tratre devient votre
convive: je ne le souffrirai pas.

CAPULET.--Vous le souffrirez vraiment, mon petit ami! Je vous dis que
vous le souffrirez. Allons donc; est-ce moi qui suis le matre ici, ou
bien vous? Allons donc, vous ne le souffrirez pas? Dieu me pardonne!
vous allez mettre le trouble parmi mes htes, vous prendrez les airs
d'un coq sur son panier[28]! vous ferez le matre!....

[Note 28: _You will set cock-a-hoop_: un coq sur un cerceau.]

TYBALT.--Mais, mon oncle, c'est une honte....

CAPULET.--Allez, allez, vous tes un jeune insolent.... Nous verrons
vraiment.... Cette farce pourrait bien vous tourner mal. Je sais ce que
je dis. Il faudra que vous veniez ici me contrarier! En vrit, vous
prenez bien votre temps.--A merveille, mes enfants.--Vous n'tes qu'un
fat, allez; tenez-vous tranquille, ou....--Encore des lumires; encore
des lumires. N'avez-vous pas de honte?--Je vous forcerai bien  tre
tranquille. Comment!--Allons, gai, mes enfants.

TYBALT.--Cette patience force, et la colre  laquelle je voudrais
m'abandonner, font, en se heurtant, trembler tout mon corps des assauts
qu'elles se livrent. Je m'en irai; mais cette intrusion qui semble douce
maintenant, se changera en fiel amer.

(Il sort.)

ROMO, _ Juliette_.--Si d'une main trop indigne j'ai profan la
saintet de l'autel, voici la douce expiation de ma faute: mes lvres,
plerins rougissants, sont prtes  adoucir par un tendre baiser la rude
impression de ma main.

JULIETTE.--Bon plerin, vous faites injure  votre main, qui n'a montr
en ceci qu'une dvotion pleine de convenance; car les saints ont des
mains que peuvent toucher celles des plerins; et joindre les mains est
le baiser du pieux voyageur en terre sainte.

ROMO.--Les saints n'ont-ils pas des lvres? et les pieux voyageurs
aussi?

JULIETTE.--Oui, plerin, des lvres qu'ils doivent employer  prier.

ROMO.--Oh! s'il en est ainsi, chre sainte, permets aux lvres de faire
l'office des mains: elles te prient, exauce leur prire, de peur que ma
foi ne se change en dsespoir.

JULIETTE.--Les saints ne bougent pas, bien qu'ils exaucent la prire qui
leur est faite.

ROMO.--Alors ne bougez pas, tandis que je vais recueillir le fruit de
ma prire: ainsi vos lvres auront purifi les miennes de leur pch.

(Il lui donne un baiser.)

JULIETTE.--Alors mes lvres doivent avoir pris le pch dont elles ont
dcharg les vtres.

ROMO.--Pris le pch de mes lvres!  faute doucement punie! Rendez-moi
mon pch.

JULIETTE.--Vous donnez des baisers avec mthode[29].

[Note 29: _By the book_.]

LA NOURRICE.--Madame, votre mre veut vous dire un mot.

ROMO.--Quelle est sa mre?

LA NOURRICE.--Vraiment, jeune homme; sa mre est la matresse de la
maison, et c'est une bonne dame, sage et vertueuse. J'ai nourri sa fille
avec qui vous causiez; et je dis que celui qui mettra la main dessus
aura du comptant.

ROMO.--C'est une Capulet!--Oh! qu'il va m'en coter cher! ma vie est
engage  mon ennemie.

BENVOLIO.--Allons, Romo, partons, la fte est  son plus beau moment.

ROMO.--Oui, j'en ai peur, et mon tourment n'en est que plus grand.

CAPULET.--Arrtez, cavaliers, ne songez pas encore  nous quitter: nous
avons l une ridicule petite collation sans crmonie.--Vous le voulez
donc absolument? Allons, je vous remercie tous; je vous remercie,
honntes cavaliers; bonne nuit.--Encore des torches par l!--Allons,
allons donc chercher nos lits. Ah! par ma foi, mon cher (_au second
Capulet_), il se fait tard. Je vais aller me reposer.

(Ils sortent.)

JULIETTE.--Approche, nourrice; dis-moi, quel est ce cavalier?

LA NOURRICE.--C'est le fils et l'hritier du vieux Tibrio.

JULIETTE.--Quel est celui qui sort actuellement?

LA NOURRICE.--Je crois, ma foi, que c'est le jeune Ptruccio.

JULIETTE.--Et celui qui le suit, qui ne voulait pas danser?

LA NOURRICE.--Je ne le connais pas.

JULIETTE.--Va, demande son nom.--S'il est mari, il est probable que mon
tombeau sera mon lit nuptial.

LA NOURRICE.--Son nom est Romo: c'est un Montaigu, le fils unique de
votre grand ennemi.

JULIETTE.--Mon unique amour li de l'unique objet de ma haine!....
Je l'ai vu trop tt sans le connatre! et je l'ai connu trop tard!
O prodige de l'amour qui vient de natre en moi, que je sois force
d'aimer un ennemi dtest!

LA NOURRICE.--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?

JULIETTE.--Un vers que je viens d'apprendre de quelqu'un avec qui j'ai
dans.

(Une voix dans l'intrieur appelle Juliette.)

LA NOURRICE.--Tout  l'heure, tout  l'heure. (_A Juliette_.) Venez,
allons-nous-en; tous les trangers sont partis.

(Elles sortent.)

(Entre le choeur.)

LE CHOEUR.--Une ancienne passion languit maintenant sur son lit de mort,
et de jeunes dsirs soupirent aprs son hritage. Cette beaut pour qui
l'amour gmissait et demandait  mourir, compare  la tendre Juliette,
a maintenant cess d'tre belle. Maintenant Romo est aim, et il aime 
son tour; la magie des regards a jet sur eux le mme charme. Cependant
il faut qu'il se plaigne  celle qu'il croit son ennemie, et qu'elle
drobe sur de cruels hameons le doux appt de l'Amour. tant tenu pour
un ennemi, il ne pourra avoir accs prs d'elle pour exprimer ces voeux
que les amants ont accoutum de jurer; tandis qu'elle, aussi presse
d'amour, aura bien moins de moyens encore de chercher  rencontrer celui
qu'elle aime depuis un moment, mais la passion leur prte sa puissance,
l'occasion leur fournira les moyens de se rapprocher, et temprera leur
dtresse par une douceur extrme.

(Il sort.)

FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE DEUXIME


SCNE I

Un lieu ouvert touchant le jardin de Capulet.

_Entre_ ROMO.


ROMO.--Puis-je aller plus loin lorsque mon coeur est ici? Marche, terre
insensible, et retourne vers ton centre.

(Il escalade le mur et saute dans le jardin.)

(Entrent Benvolio et Mercutio.)

BENVOLIO.--Romo! cousin Romo!

MERCUTIO.--Il a fait sagement, et, sur ma vie, il s'est chapp pour
aller trouver son lit.

BENVOLIO.--Il a couru de ce ct, et a saut par-dessus le mur de ce
verger. Appelle-le, bon Mercutio.

MERCUTIO.--Oui, et je vais mme le conjurer.--Romo! caprice! insens!
passion! amant! apparais-nous sous la forme d'un soupir; dis-nous
seulement un vers, et je serai satisfait.--Crie-nous seulement un
_hlas!_ Fais seulement rimer _tendresse_ et _matresse_; dis quelques
mots de douceur  ma commre Vnus, un petit sobriquet  son fils et
hritier le jeune aveugle Adam Cupidon[30], qui tira si proprement quand
le roi Cophetua devint amoureux de la fille du mendiant[31].--Il ne
m'entend point, il ne bouge point, il ne remue point; il faut que ce
magot-l soit mort, et je vais l'voquer.--Je te conjure par les yeux
brillants de Rosaline, par son front lev, par l'incarnat de ses
lvres, par son joli pied, par sa jambe bien faite, et tout ce qui
s'ensuit[32], de nous apparatre sous ta propre ressemblance.

[Note 30: _Adam Cupid_. Adam Bell tait le nom d'un archer fameux auquel
on a d supposer que Shakspeare voulait faire allusion. C'est ce qui a
engag les critiques  adopter cette leon  la place d'_Abraham Cupid_,
que portent les premires ditions.]

[Note 31: Allusion  un vers d'une ancienne ballade:

    _The blinded boy that shoots so trim_,

(L'enfant aveugle qui tire si proprement). La ballade a pour titre:
_King Cophetua and the beggar maid_, et se trouve dans le recueil
intitul _Relics of ancient english poetry_, rassembl par le docteur
Percy.]

[Note 32:

  _By her fine foot, straight leg, and quivering thigh_
  _And the demesnes that there adjacent lie_.
]

BENVOLIO.--S'il t'entend, tu le fcheras.

MERCUTIO.--Ce que je dis ne peut l'offenser; ce qui pourrait l'offenser
serait d'voquer quelque esprit trange dans le cercle de sa matresse,
et de l'y laisser jusqu' ce qu'elle l'et conjur et fait rentrer
dans l'abme; cela pourrait l'irriter; mon invocation est honnte et
obligeante, et je ne conjure au nom de sa matresse que pour le faire
apparatre.

BENVOLIO.--Viens, il se sera enfonc sous ces arbres pour l'amour de la
nuit; ils sont faits l'un pour l'autre[33]: son amour est aveugle; les
tnbres seules lui conviennent.

[Note 33: _To be consorted with the humorous night, humorous_ veut dire
ici _d'une humeur assortie  la sienne._]

MERCUTIO.--Quand l'amour est aveugle, il ne peut toucher le
but[34].--Romo, je te souhaite une bonne nuit; moi, je vais gagner mon
alcve. Ce lit de camp est trop froid pour que j'y puisse dormir.--Eh
bien! partons-nous?

[Note 34: Il a fallu passer ces cinq vers:

  _Now will he sit under a medlar tree
  And wish his mistress were that kind of fruit
  As maid call medlars, when they laugh alone.
  O Romo, that she were, ah that she were
  An open_ et ctera, _thou a propin pear._

Ces deux derniers vers, dont les commentateurs ne sont pas trop parvenus
 saisir le sens, leur ont cependant paru d'une telle indcence qu'ils
n'ont os les insrer dans le texte, et les ont rejets dans une note o
ils nous apprennent que _l'et ctera_ est l'indication d'une obscnit
encore plus grossire, l'usage, du temps de Shakspeare tant, lorsque
quelque expression prononce sur la scne paraissait trop indcente pour
l'impression, de la suppler par un _et ctera_.]

BENVOLIO.--Allons, car il serait fort inutile de le chercher ici,
puisqu'il ne veut pas qu'on le trouve.

(Ils sortent.)


SCNE II

Le jardin de Capulet.

_Entre_ ROMO.


ROMO.--Il se rit des cicatrices, celui qui n'a jamais reu une
blessure. (_Juliette parat  une fentre._)--Mais doucement! Quelle
lumire brille soudain  travers cette fentre? C'est l'Orient; Juliette
est le soleil.--Lve-toi, soleil de beaut; tue la lune jalouse, dj
malade et ple de douleur de ce que toi, sa servante, es bien plus belle
qu'elle. Ne sois pas sa servante, puisqu'elle est jalouse. La couleur
dont se revtent ses vestales est une couleur malade et livide; on ne la
voit qu'aux imbciles, rejette-la loin de toi. Oui, c'est ma dame;
oui, ce sont mes amours: oh! si elle pouvait savoir ce qu'elle est
pour moi!--Elle parle, et cependant elle ne fait entendre aucun son.
Qu'importe! ses yeux ont un langage; je veux leur rpondre.--Je
suis trop tmraire; ce n'est pas  moi qu'elle parle. Deux des
plus brillantes toiles du ciel, appeles ailleurs par quelque soin,
conjurent ses yeux de briller dans leur sphre jusqu' leur retour. Mais
quoi? si ses yeux taient au ciel, et que les toiles fussent dans sa
tte, l'clat de ses joues leur ferait honte comme le jour  une lampe;
et ses yeux, de la vote du ciel, verseraient  travers les rgions
thres des flots si brillants de lumire, que les oiseaux chanteraient
pensant qu'il n'est pas nuit!--Voyez comme elle appuie sa joue sur sa
main. Oh! que ne suis-je un gant plac sur cette main, pour toucher
cette joue!

JULIETTE.--Hlas!

ROMO.--Elle parle.--Oh! parle encore, ange radieux! car tu parais aussi
resplendissant au sein de cette nuit tendue sur ma tte qu'un messager
ail du ciel, lorsqu'aux regard tonns des mortels, qui, les yeux
levs de tout leur effort, se renversent en arrire pour le contempler,
il fend le cours paresseux des nuages et vogue au sein des airs.

JULIETTE.--O Romo! Romo!--Pourquoi es-tu Romo?--Renie ton pre et
rejette ton nom; ou, si tu ne le veux pas, jure seulement de m'aimer, et
je cesse d'tre une Capulet.

ROMO, _ part_.--Dois-je l'couter plus longtemps, ou rpondrai-je 
ceci?

JULIETTE.--Il n'y a que ton nom qui soit mon ennemi. Tu es toujours
toi-mme, non un Montaigu. Qu'est-ce ce que c'est que Montaigu? Ce n'est
ni la main, ni le pied, ni le bras, ni le visage, ni aucune des autres
parties qui appartiennent  un homme. Oh! sois quelque autre chose. Qu'y
a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose, sous tout autre nom
sentirait aussi bon. Ainsi Romo, ne se nommt-il plus Romo, garderait
en perdant ce nom ses perfections chries. Romo, dpouille-toi de ton
nom; et pour ce nom, qui ne fait pas partie de toi-mme, prends-moi tout
entire.

ROMO.--Je te prends au mot. Appelle-moi ton amant, et je reois un
nouveau baptme, je cesse  jamais d'tre Romo.

JULIETTE.--Qui es-tu, toi qui, couvert par la nuit, viens ainsi
t'emparer de mes secrets?

ROMO.--Je ne sais de quel nom me servir pour t'apprendre qui je suis.
Mon nom,  ma sainte chrie[35], m'est odieux, puisqu'il est pour toi
celui d'un ennemi. S'il tait crit, je le mettrais en pices.

[Note 35: _Ma sainte_ tait  cette poque le nom que les amants
donnaient le plus habituellement  leur matresse.]

JULIETTE.--Mon oreille n'a pas encore aspir cent paroles prononces par
cette voix, et cependant j'en reconnais les sons.--N'es-tu pas Romo, un
Montaigu?

ROMO.--Ni l'un ni l'autre, ma charmante sainte, si l'un ou l'autre te
sont odieux.

JULIETTE.--Comment es-tu arriv jusqu'ici, dis-le moi, et qu'y viens-tu
faire? Les murs du verger sont levs et difficiles  escalader. Songe
qui tu es; ces lieux sont pour toi la mort si quelqu'un de mes parents
vient  t'y rencontrer.

ROMO.--Des ailes lgres de l'amour j'ai vol sur le haut de ces
murailles; car des barrires de pierre ne peuvent exclure l'amour; et
tout ce que l'amour peut faire, l'amour ose le tenter: tes parents ne
sont donc point pour moi un obstacle.

JULIETTE.--S'ils te voient, ils te tueront.

ROMO.--Hlas! tes yeux sont pour moi bien plus dangereux que vingt de
leurs pes. Donne-moi seulement un doux regard, et je suis  l'preuve
de leur inimiti.

JULIETTE.--Je ne voudrais pas pour le monde entier qu'ils te vissent
ici.

ROMO.--Le manteau de la nuit me drobe  leurs regards. A moins que tu
ne m'aimes, laisse-les me surprendre: il me vaut mieux perdre la vie par
leur haine que mourir lentement sans ton amour.

JULIETTE.--Qui t'a appris  trouver ce lieu?

ROMO.--L'amour, qui m'a d'abord excit  le chercher: il m'a prt son
intelligence, et je lui ai prt mes yeux.--Je ne suis point un pilote;
mais fusses-tu aussi loin de moi que ce vaste rivage baign des mers les
plus loignes, pour un tel chargement j'aventurerais tout.

JULIETTE.--Tu le sais, la nuit tend son masque sur mon visage, sans
quoi ce que tu viens de m'entendre dire colorerait devant toi mes joues
de la rougeur qui convient  une jeune fille. Je voudrais bien pouvoir
conserver encore les apparences; je voudrais, je voudrais pouvoir nier
ce que j'ai dit. Mais, adieu tous ces compliments.--M'aimes-tu? Je sais
que tu vas me rpondre _oui_, et j'en recevrai ta parole.... Cependant,
si tu le jures, tu peux devenir perfide: On dit que Jupiter se rit
des parjures des amants. O cher Romo, si tu m'aimes, dis-le-moi
sincrement; ou bien, si tu me trouves trop prompte  me rendre, je
prendrai un visage svre, je me montrerai irrite, et je te dirai
_non_; et alors tu me feras la cour: mais autrement je n'en voudrais
rien faire pour le monde entier.--En vrit, beau Montaigu, je t'aime
trop, et tu peux trouver ma conduite lgre. Mais crois-moi, cavalier,
tu me trouveras plus fidle que celles qui ont plus que moi l'art de
dguiser. J'aurais t plus rserve, il faut que je l'avoue, si tu
n'avais entendu, avant que je pusse m'en apercevoir, les expressions
passionnes de mon sincre amour. Pardonne-moi donc, et n'impute point 
la lgret de mon amour cette faiblesse que t'a dcouverte l'obscurit
de la nuit.

ROMO.--Madame, par cette heureuse lune qui touche d'une lueur argente
les cimes de ces arbres fruitiers, je jure.....

JULIETTE.--Ah! ne jure point par la lune, l'inconstante lune, qui
chaque mois change la forme de son disque; de peur que ton amour ne soit
variable.

ROMO.--Par quoi jurerai-je?

JULIETTE.--Ne jure point du tout; ou si tu le veux, jure par ta personne
gracieuse, toi, le dieu de mon culte idoltre, et je te croirai.

ROMO.--Si le cher amour de mon coeur.....

JULIETTE.--C'est bien; ne jure point. Bien que ma joie soit en toi, je
ne ressens point de joie cette nuit de notre engagement: il est trop
prcipit, trop inconsidr, trop soudain, trop semblable  l'clair,
qui a cess d'tre avant qu'on ait pu dire: Il claire! Mon doux ami,
bonne nuit. Dvelopp par l'haleine de l't, ce bouton d'amour peut,
quand nous nous reverrons, tre devenu belle fleur. Bonne nuit! bonne
nuit! Qu'un repos, un calme aussi doux que celui qui remplit mon sein
arrive  ton coeur!

ROMO.--Oh! me laisseras-tu si peu satisfait?

JULIETTE.--Et quelle satisfaction peux-tu obtenir cette nuit?

ROMO.--L'change de tes fidles serments d'amour contre les miens.

JULIETTE.--Je t'ai donn mon amour avant que tu l'eusses demand, et je
voudrais tre encore  te le donner.

ROMO.--Voudrais-tu me le retirer? et pourquoi, mon amour?

JULIETTE.--Seulement pour avoir le plaisir d'tre franche avec toi, et
de te le donner de nouveau. Mais ce que je dsire, je le possde dj:
ma libralit envers toi est sans bornes comme la mer; mon amour est
aussi profond: plus je te donne, et plus il me reste; car tous les deux
sont infinis.--J'entends du bruit l-dedans. Cher amour, adieu.
(_La nourrice appelle de l'intrieur._)--Tout  l'heure, bonne
nourrice.--Doux Montaigu, sois fidle. Demeure un moment encore, je vais
revenir.

(Elle sort.)

ROMO.--O bienheureuse, bienheureuse nuit! Je crains, comme c'est la
nuit, que tout ceci ne soit un songe, trop doucement flatteur pour tre
rel.

(Juliette reparat  la fentre.)

JULIETTE.--Trois mots, cher Romo, et puis bonne nuit pour tout de bon.
Si les vues de ton amour sont honorables, si le mariage est ton but,
fais-moi savoir demain matin, par quelqu'un que je trouverai le moyen de
t'envoyer, en quel lieu, en quel temps tu veux accomplir la crmonie,
et j'irai mettre  tes pieds toute la fortune de ma vie, et je te
suivrai comme mon seigneur jusqu'au bout de l'univers.

LA NOURRICE, _dans la maison_.--Madame!

JULIETTE.--Je viens, tout  l'heure.--Mais si tes intentions ne sont pas
bonnes, je te conjure...

LA NOURRICE, _dans la maison_.--Madame!

JULIETTE.--Dans l'instant, je viens.--De cesser tes poursuites, et de me
laisser  ma douleur. Demain j'enverrai.

ROMO.--Que mon me prospre.....

JULIETTE.--Mille fois bonne nuit.

(Elle sort.)

ROMO.--Mille fois mauvaise nuit, du moment o lui manque ta lumire!
l'Amour court vers l'amour, comme l'colier loin de ses livres; mais
l'amour s'loigne de l'Amour comme l'enfant retourne  l'cole, les yeux
chargs de tristesse.

(Il se retire  pas lents.)

(Juliette revient encore  la fentre.)

JULIETTE.--St! Romo! St!--Oh! que n'ai-je la voix du fauconnier pour
ramener cet aimable faucon! L'esclavage a la voix teinte, il ne peut
parler haut; autrement je percerais les cavernes o se retire l'cho, et
je fatiguerais sa voix arienne  rpter le nom de mon Romo jusqu' ce
que les sons en fussent plus affaiblis que les miens.

ROMO.--C'est mon me qui m'appelle par mon nom! Oh! que les sons
argentins de la voix des amants portent, durant la nuit, une dlicieuse
musique  l'oreille qui les attend!

JULIETTE.--Romo!

ROMO.--Ma douce amie!

JULIETTE.--A quelle heure demain matin enverrai-je vers toi?

ROMO.--A neuf heures.

JULIETTE.--Je n'y manquerai pas: d'ici  ce moment il y a vingt
annes..... J'ai oubli pourquoi je t'ai rappel.

ROMO.--Laisse-moi demeurer ici jusqu' ce que tu t'en souviennes.

JULIETTE.--Je l'oublierais pour te faire rester ici, et ne songerais
qu'au plaisir que me fait ta prsence.

ROMO.--Et moi je veux rester avec toi pour te faire tout oublier, et
oublier moi-mme toute autre demeure que celle-ci.

JULIETTE.--Le jour est prt  poindre. Je voudrais que tu fusses parti;
mais pas plus loin de moi que l'oiseau d'un enfant capricieux, qui
le laisse sautiller  quelque distance de sa main, comme un pauvre
prisonnier retenu dans sa chane entortille, puis d'un coup de son
fil de soie le retire vers lui, tant son amour lui plaint un moment de
libert.

ROMO.--Je voudrais tre ton oiseau!

JULIETTE.--Je le voudrais aussi, mon doux ami; cependant je te ferais
mourir  force de caresses.--Bonne nuit, bonne nuit! Se quitter est un
si doux chagrin, que je dirais bonne nuit jusqu' ce qu'il ft jour.

(Elle sort.)

ROMO.--Que le sommeil descende sur tes yeux, et la paix dans ton coeur!
Que ne suis-je le sommeil et la paix, pour obtenir un si doux lieu
de repos!--Je vais chercher dans sa cellule mon pre spirituel pour
implorer son assistance et lui apprendre mon heureuse chance.

(Il sort.)


SCNE III

La cellule de frre Laurence.

_Entre_ FRRE LAURENCE avec un panier.


FRRE LAURENCE.--Le matin, de ses yeux gristres, sourit sur le
front tnbreux de la nuit, rayant de traits de lumire les nuages de
l'orient. La Nuit au teint verget s'loigne, en chancelant comme
un ivrogne, de la route du jour et des roues enflammes du char de
Titan[36]. Maintenant, avant que le Soleil ait avanc sur l'horizon son
oeil brlant pour gayer le jour et scher l'humide rose de la nuit, il
faut que je remplisse l'osier de cette corbeille d'herbes malfaisantes
et de fleurs d'un suc prcieux.--La terre, cette mre de la nature, est
aussi son tombeau; et le spulcre de la mort renferme aussi le germe de
la vie. Nous trouvons des enfants de diverses sortes ns de ses flancs
et nourris sur son sein maternel, nombre d'entre eux excellent en
nombreuses vertus, aucun qui n'en possde quelques-unes, et cependant
tous diffrents. Quelle abondance de puissants bienfaits sont dposs
dans les plantes, les pierres, et dans leur vritable destination! car
il n'existe sur la terre rien de si mprisable que la terre n'en reoive
quelque bienfait spcial, et rien de si bon qui, s'il est dtourn de ce
lgitime usage, infidle  sa vraie source, ne se prcipite dans
l'abus. Mal applique, la vertu mme se change en vice; et le vice est
quelquefois purifi par l'action. Dans l'enveloppe naissante de
cette petite fleur, le poison a tabli son sjour, et la mdecine sa
puissance; offerte  l'odorat, elle le rveille et tous les sens  la
fois; si on la gote, elle paralyse en mme temps les sens et le coeur.
Ainsi, de mme que dans les plantes, demeurent toujours en prsence
dans le sein de l'homme deux ennemis en lutte, la grce et la volont
grossire; et l o domine le principe pervers, l'ulcre de la mort a
bientt dvor le germe vital.

[Note 36: _From forth day's path way, and Titan's fiery wheels_. On
a suivi la version des anciennes ditions adoptes par M. Malone, M.
Steevens a prfr celle des ditions modernes: _From forth day's path
way made by Titan's wheels_, parce que _from forth_ signifiant _hors_,
on peut s'carter _hors du chemin_, et non pas _hors des roues_; mais de
pareilles irrgularits ne sont pas rares dans Shakspeare, et la version
la plus vraisemblable est toujours celle qui prsente l'image la plus
complte et la plus suivie dans ses dtails et ses consquences: ainsi
la Nuit, reprsente comme un ivrogne, doit, selon toute apparence,
chercher  s'carter des roues du char qui la poursuit.]

(Entre Romo.)

ROMO.--Bonjour, pre.

FRRE LAURENCE.--_Benedicite_.--Quelle voix matinale me salue avec tant
de douceur?--Jeune fils, cela indique une tte malade de dire sitt
bonjour  ton lit. Les soucis font sentinelle dans les yeux du
vieillard; et, au lieu qu'habitent les soucis, le sommeil ne reposera
plus. Mais le sommeil dor rgne sur la couche o vient s'tendre la
jeunesse, la tte libre et les membres exempts de douleur. Ainsi donc,
c'est, je m'assure, quelque maladie qui t'a fait lever si matin; ou
bien, devinai-je juste, et notre Romo ne serait-il pas entr cette nuit
dans son lit?

ROMO.--Cette dernire conjecture est la vraie, et mon repos n'en a t
que plus doux.

FRRE LAURENCE.--Dieu pardonne au pch! tais-tu avec Rosaline?

ROMO.--Avec Rosaline? Non, mon pre spirituel: j'ai oubli ce nom, et
les douleurs attaches  ce nom.

FRRE LAURENCE.--Tu es mon bon fils. Mais o donc as-tu t?

ROMO.--Je te le dirai sans me le faire redemander. J'ai t  une fte
chez mon ennemi, et l j'ai tout  coup reu une blessure de quelqu'un
que j'ai bless. Notre gurison  tous deux dpend de tes secours et de
ta sainte mdecine; je ne ressens point de haine, saint homme, car tu le
vois, je te prie galement en faveur de mon ennemi.

FRRE LAURENCE.--Parle simplement, mon bon fils, et va au but sans
dtour: une confession vague ne reoit qu'une absolution vague.

ROMO.--Sache donc clairement que la charmante fille du riche Capulet
est l'objet de mes plus chres amours; et de mme que je lui ai donn
mon coeur, elle m'a donn le sien, et tout est conclu, sauf ce que tu
dois conclure par un saint mariage. Quand, o, comment nous nous sommes
vus, nous nous sommes parls d'amour, nous avons chang nos serments,
c'est ce que je te dirai avec le temps; mais ce que je te demande, c'est
de consentir  nous marier aujourd'hui.

FRRE LAURENCE.--Bienheureux saint Franois, quel changement est ceci?
Rosaline, que vous aimiez si chrement, est-elle donc si promptement
abandonne? L'amour des jeunes gens n'est pas vritablement dans le
coeur, il n'est que dans les yeux. _Jsus Maria!_ quelle abondance de
larmes a lav tes joues ples pour Rosaline! que d'eau sale prodigue
en vain pour assaisonner un amour que tu ne goteras pas! Le soleil
n'a pas encore clairci le ciel charg de tes soupirs; tes gmissements
passs rsonnent encore  mon oreille vieillie; tiens, voil encore sur
ta joue la trace d'une ancienne larme que tu n'as pas efface. Si
jamais tu fus toi-mme, si ces douleurs ont exist pour toi, toi et tes
douleurs, tout tait pour Rosaline, et tu es chang! Prononce donc cet
arrt: il est permis aux femmes de faillir, puisque les hommes manquent
de force.

ROMO.--Tu m'as souvent grond d'aimer Rosaline.

FRRE LAURENCE.--D'idoltrer, mon fils, non pas d'aimer.

ROMO.--Tu m'ordonnais d'ensevelir mon amour.

FRRE LAURENCE.--Non pas de mettre l'un en terre pour en faire sortir un
autre.

ROMO.--Je t'en prie, ne me gronde pas; celle que j'aime maintenant
me rend bonheur pour bonheur, m'accorde amour pour amour; l'autre n'en
usait pas ainsi.

FRRE LAURENCE.--Oh! qu'elle savait bien que ton amour lisait par coeur,
et ne savait pas peler!--Viens, jeune inconstant, viens avec moi: un
motif m'engage  te secourir. Peut-tre cette alliance sera-t-elle
assez heureuse pour changer en affection vritable la haine de vos deux
familles.

ROMO.--Oh! partons: je tiens  ce que nous nous htions au plus vite.

FRRE LAURENCE.--Sagement et lentement: qui court trbuche.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Une rue de Vrone.

BENVOLIO, MERCUTIO.


MERCUTIO.--O diable ce Romo peut-il tre? N'est-il pas rentr chez lui
cette nuit?

BENVOLIO.--Il n'est pas rentr chez son pre; j'ai parl  son
domestique.

MERCUTIO.--C'est toujours cette ple cruelle, cette Rosaline, qui le
tourmente tant que pour sr il deviendra fou.

BENVOLIO.--Tybalt, le neveu du vieux Capulet, a envoy une lettre  la
maison de son pre.

MERCUTIO.--C'est un cartel, sur ma vie.

BENVOLIO.--Romo y rpondra.

MERCUTIO.--Tout homme qui sait crire peut rpondre  une lettre.

BENVOLIO.--Mais il rpondra  l'auteur de la lettre dfi pour dfi.

MERCUTIO.--Hlas! le pauvre Romo! il est dj mort; assassin par les
yeux noirs d'une fille blanche, l'oreille traverse d'un chant d'amour,
le coeur perc au beau milieu par le trait du petit archer aveugle,
est-ce l un homme en tat de faire tte  Tybalt?

BENVOLIO.--Quel homme est-ce donc que ce Tybalt?

MERCUTIO.--Autre chose que le roi des chats[37], je vous en rponds; le
plus fier champion de la courtoisie: il se bat comme vous chantez un air
sur la note; il garde les temps, la mesure, les distances; il prend le
repos d'une note noire, une, deux, et la troisime dans le corps; il
vous perce  mort un bouton de soie. Un duelliste, un duelliste; un
gentilhomme de la premire main, ferme sur la premire et la seconde
cause[38]: _Ah! la botte immortelle, le revers, le ha!_

[Note 37: On trouve dans de vieux contes un Tybalt, roi des chats.]

[Note 38: _A gentleman of the very first cause, of the first and second
cause._ Il y avait des livres o taient traites les rgles du point
d'honneur, et les diverses causes de querelles, qu'on appelait la
premire, la seconde, la troisime cause.]

BENVOLIO.--Que veux-tu dire?

MERCUTIO.--La peste soit de ces fats ridicules et prtentieux, avec leur
grasseyement et leur manire de changer la prononciation. Par Jsus!
_une excellente lame! un homme de fort belle taille! une trs-bonne
crature[39]!_ N'est-ce pas, mon cher grand-pre, une chose dplorable,
que nous soyons affligs de ces insectes trangers, ces colporteurs de
nouvelles modes, ces _pardonnez-moi_, si attachs aux formes actuelles
qu'ils ne sauraient plus se trouver  l'aise sur nos vieux bancs? Ah!
leurs _os_, leurs os[40]!

[Note 39: _A very good whore._]

[Note 40: O _their_ bons! _their_ bons! et dans l'ancienne dition
_their bones! their bones_. Il est clair que Mercutio veut jouer sur
le mot _bones_ (os) et sur le mot franais _bon_ employ par ceux qui
prtendaient aux belles manires.]

(Entre Romo.)

BENVOLIO.--Voici Romo! voici Romo!

MERCUTIO.--Tout vid comme un hareng sec. Oh! chair, chair, comme tu
ressembles  du poisson! Le voil pour toute nourriture aux vers qui
coulaient de la veine de Ptrarque; mais auprs de sa dame, Laure
n'tait qu'une servante de cuisine, quoiqu'elle et un amoureux plus
habile  rimer pour elle; Didon n'tait qu'une dondon; Cloptre qu'une
gyptienne; Hlne et Hro, des cratures, des courtisanes; Thisb un
oeil gris ou quelque chose comme cela. Mais ce n'est pas de cela qu'il
s'agit.--Seigneur Romo, _bonjour_: voil un salut  la franaise en
l'honneur de vos hauts-de-chausses franais. Vous nous avez joliment
donn le change hier au soir.

ROMO.--Bonjour, vous deux. Comment vous ai-je donn le change[41]?

[Note 41: _The slip, sir, slip._ Jeu de mots qui roule sur _the slip_,
qui veut dire s'chapper, et est aussi le nom d'une pice de monnaie
souvent fausse _(counterfeit.)_]

MERCUTIO.--Une escapade, une escapade, mon cher. Vous ne comprenez pas.

ROMO.--Pardon, cher Mercutio, j'tais fort occup; et, dans ma
position, il est permis de faillir  quelques rvrences[42].

[Note 42: ROMO._--Pardon, good Mercutio, my business was great; and in
such case as mine, a man may strain courtesy._

MERCUTIO.--_That's as much as to say--such a case as yours constrains a
man to bow in the hams._

ROMO.--_Meaning to courtesy._

MERCUTIO.--_Thou hast most kindly hit it._

ROMO.--_A most courteous exposition._

MERCUTIO.--_Nay, I am the very pink of courtesy._

ROMO.--_Pink for flower._

MERCUTIO.--_Right._

ROMO--_Why, then is my pump well flowered._

MERCUTIO.--_Well said: follow me this jest now, till thou hast worn thy
pump; that, when the single sole of it is worn, the jest may remain,
after the wearing, solely singular._

ROMO.--_O single-soled jest, solely singular for the singleness!_

MERCUTIO.--_Come between us, good Benvolio; my wits fail._

ROMO.--_Switch and spurs, switch and spurs, or I'll cry a match._

MERCUTIO.--_Nay, if thy wits run the wild goose chace, I have done, for
thou hast more of the wild goose in one of thy wits, than, I am sure, I
have in my whole five: Was I with you there for the goose?_

ROMO.--_Thou wast never with me for anything, when thou wast not there
for the goose._

MERCUTIO.--_I will bite thee by thee ear for that jest._

ROMO.--_Nay, good goose, bite not._

MERCUTIO.--_Thy wit is a very bitter sweeting; it is a most sharp
sauce._

ROMO.--_And is it not well served in to a sweet goose?_

MERCUTIO.--O, _here's a wit of cheverel, that stretches from an inch
narrow to an ell broad!_

ROMO.--_I stretch it out for that word--broad: which added to the
goose, proves thee far and wide a broad goose._

Il a fallu, en traduisant, se contenter de l' peu prs, la libert de
quelques-unes des plaisanteries, et la purile recherche de jeux de mots
qui fait le sel de presque toutes, les rendant impossibles  traduire
exactement.

La premire de ces plaisanteries porte sur le mot _courtesy_, qui
signifie _rvrence_ et _politesse_.

Pour entendre la seconde, il faut savoir que les danseurs portaient
des souliers brods en fleurs ou attachs avec des rubans en forme de
fleurs.

La chasse _de l'oie sauvage_ fait allusion  une espce de course de
chevaux qu'on nommait ainsi, et qui consistait  attacher deux chevaux
ensemble avec une longe: celui qui gagnait les devants obligeait l'autre
 le suivre partout o il lui plaisait; et, lorsque l'un des deux
coureurs avait mis son compagnon dans l'impossibilit de le suivre, il
tait regard comme vainqueur.]

MERCUTIO.--C'est comme si vous disiez qu'un homme dans votre position
est oblig de flchir du jarret.

ROMO.--Vous voulez dire faire la rvrence.

MERCUTIO.--Tu as trs-obligeamment devin.

ROMO.--C'est l une explication fort polie.

MERCUTIO.--Oh! je me pique de politesse.

ROMO.--Tu en es la fleur.

MERCUTIO.--Assurment.

ROMO.--La fleur de chardon qui se pique  mes souliers.

MERCUTIO.--Bien rpondu. Maintenant c'est une pointe qu'il te faut
suivre jusqu' ce que tes souliers soient uss, parce qu'au moins, quand
les souliers seront partis de la semelle, il t'en restera la pointe qui
sera seule de son espce.

ROMO.--Tu conviendras qu'elle est boiteuse, celle-l: tout son mrite,
c'est de n'avoir pas sa pareille.

MERCUTIO.--Benvolio, viens nous sparer; mon esprit est rendu.

ROMO.--Donne du fouet et de l'peron, du fouet et de l'peron, ou je
demande un autre coureur.

MERCUTIO.--Oh! ma foi, si tu cours la chasse de l'oie sauvage, j'ai
fini, car tu tiens plus de l'oie sauvage dans un seul de tes sens, que
moi, j'en suis sr, dans tous les cinq.--Est-ce donc la course de l'oie
que je faisais avec vous?

ROMO.--Je ne t'ai jamais vu avec moi nulle part que ce ne ft pour
faire l'oie.

MERCUTIO.--Je vais te mordre l'oreille pour cette mauvaise plaisanterie.

ROMO.--Non, bonne oie, ne mords pas.

MERCUTIO.--C'est ton esprit qui a du mordant; il fait la sauce un peu
pre.

ROMO.--Il n'en vaut que mieux pour une oie douce.

MERCUTIO.--Oh! pour celui-l, il prte comme une peau de chevreuil, de
la largeur d'un pouce  la longueur d'une demi-toise.

ROMO.--Ce qui veut dire qu'en long et en large tu n'es autre chose
qu'une grosse oie.

MERCUTIO.--Eh bien, ceci ne vaut-il pas mieux que de gmir d'amour? Te
voil sociable maintenant, te voil Romo; te voil tel que tu es par
ducation et par nature; car cet imbcile d'Amour ressemble  un grand
nigaud qui court niaisement  et l pour trouver o cacher sa marotte
dans un trou[43].

[Note 43: _That runs lolling up and down to hide his bauble in a hole._]

BENVOLIO.--Allons, allons, ne va pas plus loin.

MERCUTIO.--Ne voil-t-il pas que tu me coupes la parole au beau milieu
de l'histoire?

ROMO.--Tu allais l'tendre  n'en pas finir.

MERCUTIO.--Oh! tu te trompes, j'aurais t fort court; j'avais trait la
matire  fond, et ne prtendais pas occuper le tapis plus longtemps.

(Entrent la nourrice et Pierre.)

ROMO.--Voil une bonne figure.

MERCUTIO.--Une voile! une voile! une voile!

BENVOLIO.--Il y en a bien deux, une jupe et un caleon[44].

[Note 44: _A shirt and a smock_, une chemise de femme et une chemise
d'homme.]

LA NOURRICE.--Pierre!

PIERRE.--Me voil!

LA NOURRICE.--Pierre, mon ventail.

MERCUTIO.--Je t'en prie, donne-le-lui, Pierre, pour cacher son visage:
son ventail est le plus beau des deux.

LA NOURRICE.--Dieu vous donne le bonjour, cavaliers.

MERCUTIO.--Dieu vous donne le bonsoir[45], belle dame.

[Note 45: _God ye good den, fair gentlewoman._

NURS.--_Is it good den?_

MERC.--_It is no less, I tell you, for the hand of the dial is now upon
the first of noon; good den_ s'employait quelquefois pour _goodeven_
(bonsoir).]

LA NOURRICE.--Sommes-nous dj au soir?

MERCUTIO.--Assurment; la main impudente du cadran est sur le point de
midi.

LA NOURRICE.--tez-vous de mon chemin. Quel homme tes-vous donc?

ROMO.--Un homme, ma bonne, ma bonne dame, que Dieu a cr pour se faire
tort  lui-mme.

LA NOURRICE.--Bien dit, par ma foi.--Pour se faire tort  lui-mme,
dit-il?--Cavaliers, quelqu'un de vous saura-t-il me dire o je pourrais
trouver le jeune Romo?

ROMO.--Je puis vous le dire; mais je vous prviens que le jeune Romo
sera plus vieux quand vous l'aurez trouv qu'il ne l'tait quand vous
vous tes mise  le chercher. Je suis le plus jeune du nom, faute de
pis.

LA NOURRICE.--Vous dites fort bien.

MERCUTIO.--Quoi, le pis est bien? C'est le bien prendre, ma foi,
sagement, sagement.

LA NOURRICE.--Si vous tes Romo, seigneur, je voudrais vous entretenir
un instant en particulier.

BENVOLIO.--Elle veut l'inviter __ quelque souper.

MERCUTIO.--Une entremetteuse! une entremetteuse! une entremetteuse[46]!
hol, h!

[Note 46: _So ho!_ Cri des chasseurs quand ils ont fait lever le
livre.]

ROMO.--Qu'as-tu donc trouv?

MERCUTIO.--Ce n'est pas un livre, mon cher,  moins que ce ne soit un
livre dans un pt de carme, quelque peu pass et moisi avant qu'on
puisse le finir.

    Un vieux livre moisi
    Et un vieux livre moisi
    Est un trs-beau plat pour le carme;
    Mais dans un livre moisi
    Il y a trop  manger pour vingt personnes
    S'il est moisi avant d'tre fini.

Romo, rentrez-vous chez votre pre? Nous y dnerons.

ROMO.--Je vais vous suivre.

MERCUTIO.--Adieu, vieille madame; adieu, madame, madame, madame[47].

[Note 47: _Ladies, ladies, ladies_, refrain d'une vieille chanson.]

(Mercutio et Benvolio sortent.)

LA NOURRICE.--Adieu, de tout mon coeur.--Qu'est-ce donc, s'il vous
plat, seigneur, que ce marchand d'insolences qui tait si plein de ses
sottises?

ROMO.--C'est un homme, nourrice, qui aime  s'entendre parler, et qui
en dit plus en une minute qu'il n'en fait en un mois.

LA NOURRICE.--S'il s'avise de rien dire contre moi, je le ferai bien
taire, voyez-vous, ft-il plus fort qu'il ne l'est, lui et vingt
gamins de son espce; et, si je ne pouvais pas, je trouverais bien qui
m'aiderait. Vilain polisson! Je ne suis pas de ses coureuses, moi, je ne
suis pas de ses camarades de couteau.--Et toi aussi, il faut que tu
te tiennes l et que tu laisses le premier polisson user de moi  son
plaisir!

PIERRE.--Je n'ai vu personne user de vous  son plaisir; si je l'avais
vu, mon pe aurait t bientt dehors, je vous en rponds; je dgaine
aussi vite qu'un autre quand je vois l'occasion d'une bonne querelle et
que j'ai la loi de mon ct.

LA NOURRICE.--En vrit, je le dis devant Dieu, je suis si en colre que
je tremble de tous mes membres. Vilain polisson!--Seigneur, un mot, je
vous prie. Comme je vous l'ai dit, ma jeune matresse m'a envoye vous
chercher: ce qu'elle m'a charge de vous dire je le garderai pour moi.
Mais laissez-moi vous dire d'abord que si vous aviez l'intention de la
mener dans le paradis des fous, comme on dit, ce serait un bien vilain
procd, comme on dit; car la demoiselle est jeune, et par consquent si
vous tiez double avec elle, ce serait une chose qui n'est pas  faire
vis--vis d'une jeune demoiselle, et une conduite fort mprisable.

ROMO.--Nourrice, recommande-moi  ta dame et matresse. Je te
proteste...

LA NOURRICE.--Bon coeur! oui, ma foi, je lui dirai tout cela. Seigneur,
seigneur! qu'elle va tre une femme contente!

ROMO.--Que lui diras-tu, nourrice? Tu ne m'coutes pas.

LA NOURRICE.--Je lui dirai, seigneur, que vous _protestez_; et c'est l,
je le vois bien, parler en gentilhomme[48].

[Note 48: _Je vous proteste_ tait,  ce qu'il parat, une des locutions
franaises les plus indispensables  un homme du bel air.]

ROMO.--Dis-lui de trouver quelque prtexte pour aller  confesse
cette aprs-midi; elle viendra  la cellule de frre Laurence, qui la
confessera et la mariera. Voil pour ta peine.

LA NOURRICE.--Non, en vrit, seigneur, pas une obole.

ROMO.--Allez, allez, je vous dis que vous l'accepterez.

LA NOURRICE.--Cette aprs-midi, seigneur? Bien, elle s'y trouvera.

ROMO.--Et toi, bonne nourrice, va attendre derrire le mur de l'abbaye;
avant une heure mon domestique t'y rejoindra et te portera des cordes
tresses en chelle, qui, dans le mystrieux silence de la nuit,
m'lveront au dernier degr du plus glorieux bonheur. Adieu, sois
fidle, et je reconnatrai tes soins. Adieu! recommande-moi  ta
matresse.

LA NOURRICE.--Que le Dieu du ciel vous bnisse!--Un mot, seigneur.

ROMO.--Que me veux-tu, chre nourrice?

LA NOURRICE.--Votre domestique est-il discret? Vous avez peut-tre ou
dire que deux personnes peuvent garder un secret quand on en a mis une 
la porte?

ROMO.--Je te garantis mon domestique fidle comme l'acier.

LA NOURRICE.--Bien, seigneur. Ma matresse est la plus douce
crature..... Oh! seigneur, seigneur, lorsqu'elle tait encore une
petite babillarde...--Il y a dans la ville un noble cavalier, un certain
Pris qui voudrait bien en tter; mais elle, la bonne me, aimerait
autant voir un crapaud, oui, un crapaud, que de le voir. Pour la mettre
en colre, je lui dis quelquefois que Pris est le plus joli garon
des deux; mais je vous rponds que, quand je lui dis cela, elle devient
aussi blanche que quelque linge qui soit au monde.--_Romarin_ et _Romo_
ne commencent-ils pas tous deux par la mme lettre[49]?

[Note 49: Le romarin tait un emblme de fidlit, mais l'R s'appelait
la lettre de chien, parce qu'ils paraissent la prononcer ds qu'ils
commencent  montrer les dents, et la nourrice, qui ne sait pas lire,
croit que Romo veut se moquer d'elle en lui disant que son nom commence
par un R.]

ROMO.--Oui, nourrice; pourquoi? Tous deux commencent par un R.

LA NOURRICE.--Ah! moqueur que vous tes! c'est le nom du chien. R est
pour le chien. Non, cela commence par une autre lettre, je le sais bien,
et elle a fait de a la plus jolie petite versification de vous et de
_Romarin_, a vous ferait plaisir  entendre.

ROMO.--Parle de moi  ta matresse.

LA NOURRICE.--Oui, mille et mille fois. Pierre!

(Romo sort.)

PIERRE.--Me voil.

LA NOURRICE.--Prends mon ventail et marche devant.

(Ils sortent.)


SCNE V

Le jardin de Capulet.

JULIETTE.


JULIETTE.--Neuf heures sonnaient quand j'ai envoy la nourrice: elle
m'avait promis qu'elle serait de retour au bout d'une demi-heure;
peut-tre n'aura-t-elle pu le trouver. Non, ce n'est pas cela.--Oh! elle
est boiteuse! La messagre de l'Amour devrait tre la pense, dix fois
plus rapide que les rayons du soleil lorsqu'ils chassent les ombres des
sombres collines. Aussi l'Amour est-il tran par des colombes aux ailes
agiles; aussi, prompt comme le vent, Cupidon porte-t-il des ailes.--Dj
le soleil arrive au point le plus lev de sa course journalire, et
depuis neuf heures jusqu' midi il s'est coul trois longues heures, et
cependant elle ne revient pas. Si elle avait les affections et le sang
brlant de la jeunesse, son mouvement serait aussi prompt que celui
d'une balle; d'un mot je la ferais bondir vers mon tendre amant, et un
mot de lui me la renverrait. Mais ces vieilles gens, il semble qu'ils
soient morts; on ne saurait les remuer; ils sont d'une lenteur! lourds
et ples comme le plomb! (_Entrent la nourrice et Pierre._)--O Dieu!
la voil qui revient. O ma douce nourrice! quelle nouvelle? l'as-tu vu?
L'as-tu trouv? Renvoie ton valet.

LA NOURRICE.--Pierre, restez  la porte.

JULIETTE.--Eh bien, bonne, chre nourrice?--O Dieu! pourquoi cet air
triste? Eusses-tu de mauvaises nouvelles, annonce-les moi gaiement; si
elles sont bonnes, c'est faire honte  la musique des douces nouvelles
que de me les dire sur un air si discordant.

LA NOURRICE.--Je suis fatigue; laissez-moi me reposer un moment. Fi
donc! comme les os me font mal! Ai-je assez couru!

JULIETTE.--Je voudrais que tu eusses mes os et moi tes nouvelles..... Je
t'en prie, allons, parle; bonne, bonne nourrice, parle.

LA NOURRICE.--Jsus! que vous tes presse! ne pouvez-vous pas attendre
un instant? Ne voyez-vous pas que je suis hors d'haleine?

JULIETTE.--Comment peux-tu tre hors d'haleine, puisque tu en as assez
pour me dire que tu es hors d'haleine? Les raisons que tu me donnes pour
me faire attendre sont plus longues que le rcit que tu me refuses. Tes
nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises? Rponds  cela _oui_ ou _non_,
et aprs j'attendrai patiemment les dtails. Contente-moi; sont-elles
bonnes ou mauvaises?

LA NOURRICE.--Eh bien! vous avez fait le choix d'une sotte; vous
n'entendez rien  choisir un homme. Romo! Non, ce n'est pas
a.--Quoiqu'il soit plus beau de visage que personne, malgr cela, il
a la jambe mieux faite que tous les autres. Pour la main, le pied, la
taille, il n'en faut pas parler; cependant a n'a pas son pareil. Il
n'est pas la fleur de la politesse!... non! mais, j'en rponds, il a la
douceur d'un agneau. Va ton chemin, jeune fille, et sers Dieu.--Comment!
est-ce qu'on a dn ici?

JULIETTE.--Non, non, mais je savais dj tout cela. Que dit-il de notre
mariage? qu'en dit-il?

LA NOURRICE.--Ah Dieu! que la tte me fait mal! Quelle tte j'ai! elle
me bat comme si elle allait se fendre en mille pices; et mon dos, de
l'autre ct! oh! le dos! le dos! Vous devriez vous maudire d'avoir eu
le coeur de m'envoyer comme cela me tuer  courir de tous cts.

JULIETTE.--En vrit, je suis bien fche de te voir souffrir. Chre,
chre, chre nourrice, rponds; que dit mon amant?

LA NOURRICE.--Votre amant parle comme un honnte gentilhomme, poli,
obligeant, gracieux, et, j'en rponds, plein de vertu.--O est votre
mre?

JULIETTE.--O est ma mre? Eh bien! elle est l dedans. O veux-tu
qu'elle soit? Que tu me rponds singulirement! _Votre amant parle comme
un honnte gentilhomme... O est votre mre?_

LA NOURRICE.--Oh! bonne sainte Vierge! est-ce que le feu y est? Ma foi!
comme vous voudrez; si c'est l l'empltre que vous mettez sur mes os
malades, vous pourrez dornavant faire vos commissions vous-mme.

JULIETTE.--Est-ce donc la peine de se fcher ainsi? Allons! que dit
Romo?

LA NOURRICE.--Avez-vous obtenu la permission d'aller  confesse
aujourd'hui?

JULIETTE.--Oui.

LA NOURRICE.--Eh bien! dpchez-vous de vous rendre  la cellule du pre
Laurence; il y a l un mari qui va vous rendre femme. A prsent, voil
le sang lger qui vous monte aux joues: elles deviennent carlates  la
moindre nouvelle. Dpchez-vous d'aller __ l'glise; moi, il faut que
j'aille d'un autre ct chercher une chelle au moyen de laquelle votre
amant grimpera aussitt qu'il fera nuit, pour vous dnicher un oiseau.
J'ai toute la peine, et je travaille pour votre plaisir; mais bientt,
ce soir, vous aurez votre part du fardeau. Allez, je vais dner;
dpchez-vous de vous rendre  la cellule.

JULIETTE.--De voler au plus beau sort.--Excellente nourrice, adieu.

(Elles sortent.)


SCNE VI

La cellule du frre Laurence.

_Entrent_ FRRE LAURENCE et ROMO.


FRRE LAURENCE.--Veuille le ciel, souriant  notre crmonie sainte, ne
pas envoyer le chagrin nous la reprocher dans les heures  venir!

ROMO.--_Amen, amen._ Mais viennent les chagrins qui pourront, ils ne
suffiront pas  payer le bonheur que me donne un seul et court instant
de sa vue. Unissez seulement nos mains au son des paroles sacres, et
qu'ensuite la mort, qui dvore l'amour, fasse tout ce qu'elle peut oser;
c'en est assez pour moi d'avoir pu la nommer mienne.

FRRE LAURENCE.--Ces violents transports ont une fin violente au milieu
de leur triomphe, comme la poudre et le feu, que le mme instant voit
s'unir et s'puiser. Le miel le plus doux rassasie par sa dlicieuse
saveur, et dans les plaisirs du got s'teint l'apptit. Aimez donc avec
modration; ainsi font les longues amours: qui va trop vite arrive aussi
tard que qui va trop lentement. _(Entre Juliette.)_--Voici la dame.
Oh! un pied si lger n'usera jamais ces pierres inaltrables. Un amant
monterait  cheval sur ces fils qui l't flottent dans le vague de
l'air, qu'il ne tomberait point  terre, tant sont lgres les vanits
de ce monde.

JULIETTE.--Je souhaite le bonjour  mon vnrable confesseur.

_FRRE_ LAURENCE.--Romo, ma fille, te remerciera pour nous deux.

JULIETTE.--Je lui en souhaite autant  lui-mme, sans quoi ses
remerciements seraient un prix trop lev.

ROMO.--Ah! Juliette, si la mesure de ta joie est comble comme la
mienne, et que tu aies plus de talent pour la peindre, parfume de ton
haleine l'air qui nous environne, et que la brillante harmonie de ta
voix dploie les images du bonheur que nous recevons l'un de l'autre en
une si chre entrevue.

JULIETTE.--Il est des penses qui sont plus riches de fond que de
paroles, et qui se sentent de leur trsor et non de leur parure. Ils
sont dans la misre ceux qui peuvent calculer ce qu'ils possdent. Mais
tel est l'excs de fortune o s'est lev mon sincre amour, que je ne
saurais compter seulement jusqu' moiti la valeur de mes richesses.

FRRE LAURENCE.--Allons, allons, venez avec moi, et nous aurons bientt
fait; car, avec votre permission, vous ne resterez pas seuls jusqu' ce
que la sainte glise ait fait de vous deux une seule chair.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




ACTE TROISIME


SCNE I

Un lieu public.

_Entrent_ BENVOLIO, MERCUTIO, UN PAGE _et des_ VALETS.


BENVOLIO.--Je t'en prie, cher Mercutio, retirons-nous. Le jour est
brlant, les Capulet sont dehors, si nous venons  les rencontrer,
jamais nous n'viterons une querelle, car dans ces chaleurs o nous
sommes le sang bouillonne avec furie[50].

[Note 50: _In the warm time the people for the most part be more
unruly._

P. Smith, _Commonwealth of England_.]

MERCUTIO.--Tu ressembles  ces hommes qui, en entrant dans une taverne,
vous campent leur pe sur la table en disant: Dieu me fasse la grce
de n'avoir pas besoin de toi, et qui n'ont pas plutt senti l'effet du
second verre de vin qu'ils la tirent contre le cabaretier, lorsqu'il n'y
en a rellement aucun besoin.

BENVOLIO.--Moi! je ressemble  ces gens-l?

MERCUTIO.--Allons, allons, tu es dans ton espce un gaillard aussi
bouillant que personne en Italie, aussi prompt  t'emporter et aussi
emport dans ta promptitude.

BENVOLIO.--Et  quoi revient ceci?

MERCUTIO.--C'est que, s'il y en avait deux comme toi, bientt nous
ne les aurions plus, car ils se tueraient l'un l'autre. Toi, tu te
prendrais de querelle avec un homme pour un poil de plus ou de moins
 la barbe; tu te prendrais de querelle avec un homme parce qu'il
casserait des noisettes, sans autre raison, si ce n'est que tu as les
yeux couleur de noisette. Quel autre oeil qu'un oeil ainsi fait pourrait
dcouvrir un pareil sujet de querelle? Ta tte est pleine de querelles,
comme l'oeuf est plein de nourriture; cependant elle a t rendue, 
force de querelles et de coups, aussi vide qu'un oeuf clos. N'as-tu pas
cherch dispute  un homme sur ce qu'il toussait dans la rue, parce que
cela veillait ton chien qui dormait au soleil;  un tailleur, parce
qu'il portait son habit neuf avant les ftes de Pques;  un autre
encore, parce qu'un vieux ruban nouait ses souliers neufs? Et tu veux me
faire la leon pour m'empcher de quereller?

BENVOLIO.--Si j'tais aussi querelleur que toi, le premier que je
rencontrerais pourrait acheter le revenu de toute ma vie pour le prix
d'une heure et quart.

MERCUTIO.--De toute ta vie, imbcile[51]!

[Note 51: _The fee simple of my life_! BENV.

_The fee simple; oh! simple_, MERCUT.

Ce jeu de mots de Mercutio a t impossible  rendre.]

(Entrent Tybalt et plusieurs autres.)

BENVOLIO.--Par mon chef, voici venir les Capulet.

MERCUTIO.--Par mon talon, je m'en moque.

TYBALT.--Tenez-vous prs de moi, je veux leur parler.--Cavaliers,
bonsoir; un mot avec un de vous.

MERCUTIO.--Rien qu'un seul mot avec un de nous? Accouplez quelque chose
avec, que cela fasse un mot et un coup.

TYBALT.--Vous m'y trouverez assez dispos, mon gentilhomme, pour peu que
vous m'en donniez l'occasion.

MERCUTIO.--Ne pouvez-vous prendre l'occasion sans qu'on vous la donne?

TYBALT.--Mercutio, tu es de concert avec Romo.

MERCUTIO.--De concert? Comment! nous prend-il pour des mntriers, c'est
que si nous tions des mntriers, faites attention que vous ne nous
trouveriez pas d'accord avec vous. Voil mon archet, voil qui vous fera
danser. Corbleu, de concert!

BENVOLIO.--Nous parlons ici dans un lieu frquent de tout le monde: ou
retirons-nous en quelque lieu cart, ou raisonnez tranquillement sur
vos griefs, ou bien allons-nous-en; tous les yeux se fixent sur nous.

MERCUTIO.--Les hommes ont des yeux pour regarder. Qu'ils nous regardent,
si cela leur plat; pour moi, je ne bouge pas d'ici pour faire plaisir 
qui que ce soit.

(Entre Romo.)

TYBALT.--Eh bien! la paix soit avec vous, cavalier. J'aperois mon
homme.

MERCUTIO.--Que je sois pendu pourtant, mon gentilhomme, s'il porte votre
livre. Par ma foi, vous pouvez marcher devant sur le pr, il vous y
suivra; et dans ce sens votre seigneurie peut dire qu'elle a trouv son
homme.

TYBALT.--Romo, la haine que je te porte ne me permet pas un mot plus
doux: tu es un tratre.

ROMO.--Tybalt, les raisons que j'ai de t'aimer me font pardonner  la
fureur qu'annonce un pareil salut. Je ne suis point un tratre: ainsi
donc, adieu, je vois que tu ne me connais pas.

TYBALT.--Jeune homme, cela ne rpare point les outrages que tu m'as
faits: ainsi reviens et mets l'pe  la main.

ROMO.--Je proteste que je ne t'ai jamais offens, et que je t'aime plus
que tu ne saurais le penser jusqu' ce que tu connaisses les motifs de
mon affection. Ainsi, brave Capulet, dont le nom m'est aussi cher que le
mien, accepte cette satisfaction.

MERCUTIO.--Oh! lche sang-froid! dshonorante soumission!--_A la
stoccata_, pour effacer cela. Tybalt, le preneur de rats, voulez-vous
faire un tour avec moi?

TYBALT.--Que veux-tu de moi?

MERCUTIO.--Bon roi des chats, rien du tout qu'une de vos neuf vies, afin
d'en faire ce qu'il me plaira; et ensuite, selon que vous en userez 
mon gard, je pourrai bien battre  plat les huit autres. Veuillez donc
prendre votre pe par les oreilles pour la faire sortir de son tui,
et dpchez-vous; ou bien, avant qu'elle soit dehors, la mienne sera sur
vos oreilles.

TYBALT, _tirant l'pe._--Je suis  vous.

ROMO.--Cher Mercutio, remets ton pe.

MERCUTIO.--Allons, mon gentilhomme, votre passade.

(Il se battent.)

ROMO.--Tire ton pe, Benvolio, dsarmons-les.--Gentilshommes, c'est
une honte: ne tombez pas dans une pareille dsobissance.--Tybalt,
Mercutio, le prince a expressment dfendu toute querelle dans les rues
de Vrone.--Tybalt, arrtez.--Cher Mercutio.....

(Sortent Tybalt et ses partisans.)

MERCUTIO.--Je suis bless! Maldiction sur les deux maisons! me voil
expdi!--Est-ce qu'il est parti, et sans rien avoir?

BENVOLIO.--Quoi, tu es bless?

MERCUTIO.--Oui, oui, une gratignure: par ma foi, c'est assez. O est
mon page?--Drle, va chercher un chirurgien.

(Le page sort.)

ROMO.--Prends ton courage, ami, ta blessure ne peut tre grave.

MERCUTIO.--Non, elle n'est pas aussi profonde qu'un puits, ni aussi
large que la porte d'une glise; mais c'en est assez, elle suffira.
Venez me voir demain matin, et vous me trouverez tomb[52] dans le
srieux. Je suis poivr, j'en rponds, du moins pour ce monde-ci.
Maldiction sur vos deux maisons! Corbleu! un chien, un rat, une souris,
un chat, gratigner un homme  mort! un bravache, un faquin, un tratre,
qui ne combat que par rgles d'arithmtique! pourquoi diable tes-vous
venu vous jeter entre nous deux? J'ai reu le coup par-dessous votre
bras.

[Note 52: _A grave man_, un homme grave et un homme bon pour le
tombeau.]

ROMO.--Je faisais pour le mieux.

MERCUTIO.--Aidez-moi, Benvolio,  entrer dans quelque maison voisine,
ou bien je vais m'vanouir. Maldiction sur vos deux maisons! elles ont
fait de moi une pture  vers. Oh! j'ai la botte et bien  fond. Ah! vos
deux maisons!

(Mercutio et Benvolio sortent.)

ROMO.--C'est pour moi que ce gentilhomme, le proche parent du prince,
mon intime ami, a reu cette blessure mortelle: ma rputation est
entache par l'affront que m'a fait Tybalt; Tybalt, mon parent depuis
une heure! O chre Juliette! ta beaut a fait de moi un homme effmin,
elle a amolli la trempe vigoureuse de mon courage.

(Entre Benvolio.)

BENVOLIO.--O Romo, Romo! le brave Mercutio est mort: cette me
gnreuse, ddaignant trop tt la terre, s'est leve vers les nuages.

ROMO.--Les noires destines de ce jour vont s'tendre sur des jours
nombreux: celui-ci commence seulement les malheurs, d'autres les
finiront.

(Rentre Tybalt.)

BENVOLIO.--Voici le furieux Tybalt qui revient.

ROMO.--Vivant, triomphant, et Mercutio est tu! Retourne dans les
cieux, prudente douceur, et toi, fureur  l'oeil enflamm, sois
maintenant mon guide.--A prsent, Tybalt, reprends pour toi ce nom de
tratre que tu me donnais tout  l'heure: l'me de Mercutio, arrte 
peu de distance au-dessus de nos ttes, attend que la tienne vienne lui
tenir compagnie. Il faut que toi ou moi, ou tous les deux, nous allions
le rejoindre.

TYBALT.--C'est toi, qui tais ici-bas de son parti, misrable enfant,
qui dois l'aller trouver.

ROMO.--Voici qui en dcidera.

(Ils se battent. Tybalt tombe.)

BENVOLIO.--Fuis, Romo; va-t'en: les citoyens sont en alarme, et Tybalt
est tu. Ne reste point ainsi dans la stupeur. Le prince va te condamner
 mort si tu es pris. Fuis, sauve-toi, va-t'en.

ROMO.--Oh! je suis le jouet de la fortune[53].

[Note 53: _I am fortune's fool._]

BENVOLIO.--Pourquoi es-tu encore ici?

(Romo sort.)

(Entrent des citoyens, etc.)

UN CITOYEN.--Par quelle rue s'est-il enfui, celui qui a tu Mercutio?
Tybalt, cet assassin, par o s'est-il sauv?

BENVOLIO.--Le voil tendu l, ce Tybalt.

LE CITOYEN.--Levez-vous, seigneur, suivez-moi, je vous somme au nom du
prince; obissez.

(Entrent le prince et sa suite, Montaigu, Capulet, leurs femmes et
autres personnages.)

LE PRINCE.--O sont les vils auteurs de ce tumulte?

BENVOLIO.--Noble prince, je puis raconter toutes les malheureuses
circonstances de cette fatale querelle. Voil celui que le jeune Romo a
tu, et qui avait tu ton parent le brave Mercutio.

LA SIGNORA CAPULET.--Tybalt! mon neveu!  fils de mon frre! Cruelle
vue! hlas! le sang de mon cher neveu tout rpandu!--Prince, si tu
es juste, pour notre sang, le sang des Montaigu doit tre vers.--Mon
neveu, mon neveu!

LE PRINCE.--Benvolio, qui a commenc cette rixe sanglante?

BENVOLIO.--Tybalt, que vous voyez ici tu de la main de Romo. Romo lui
a parl raisonnablement; il l'a pri de considrer combien la querelle
tait lgre; il lui a reprsent en outre quel serait votre courroux.
Tout cela dit d'un ton plein de douceur, d'un regard tranquille, et mme
dans l'humble attitude d'un suppliant, n'a pu faire trve  la violence
dsordonne de Tybalt, qui, sourd aux paroles de paix, tourne la pointe
de son pe contre le sein du brave Mercutio: celui-ci, tout aussi
bouillant que lui, engage le fer homicide contre le fer, et, avec un
ddain martial, d'une main carte la froide mort, et de l'autre la
renvoie  Tybalt, qui par son adresse la repousse vers lui. Romo crie
de toutes ses forces: Arrtez, amis; sparez-vous; et d'un bras
plus prompt que sa parole, il abaisse leurs pointes meurtrires et se
prcipite entre eux deux: mais un coup cruel de Tybalt se fait
jour par-dessous le bras de Romo, et atteint aux sources de la vie
l'intrpide Mercutio. Alors Tybalt se sauve; mais quelques moments
aprs il revient vers Romo, chez qui venait de natre le dsir de la
vengeance: tous deux y courent comme la foudre; car avant que j'eusse eu
le temps de tirer mon pe pour les sparer, le courageux Tybalt tait
tu. Romo l'ayant vu tomber a pris la fuite. Voil la vrit, ou
Benvolio consent  mourir.

LA SIGNORA CAPULET.--Il est parent des Montaigu; l'affection le rend
imposteur: il ne dit pas la vrit. Prs de vingt d'entre eux ont
combattu dans cette odieuse rencontre, et les vingt ensemble n'ont pu
tuer qu'un seul homme. Je demande justice; et toi, prince, tu nous la
dois: Romo a tu Tybalt; Romo ne doit plus vivre.

LE PRINCE.--Romo a tu Tybalt, mais Tybalt a tu Mercutio: qui de vous
payera le prix d'un sang si cher?

LA SIGNORA MONTAIGU.--Ce n'est pas Romo, prince; il tait l'ami de
Mercutio: sa faute a seulement termin la vie de Tybalt, comme l'aurait
fait la loi.

LE PRINCE.--Et pour cette offense, nous l'exilons sur l'heure. Je
suis intress dans l'effet de vos haines: mon sang coule ici pour vos
querelles froces; mais je saurai vous imposer une si forte amende
que je vous ferai tous repentir de mes pertes. Je serai sourd  toute
dfense et  toute excuse; ni larmes ni prires ne pourront racheter de
pareils dlits: ne songez donc point  en faire usage. Que Romo quitte
ces lieux en toute hte, ou l'heure qui l'y verra surprendre sera la
dernire de sa vie. (_A sa suite._)--Emportez ce corps, et attendez mes
ordres: la clmence devient meurtrire quand elle pardonne  l'homicide.

(Ils sortent.)


SCNE II

Un appartement dans la maison de Capulet.

_Entre_ JULIETTE.


JULIETTE.--Qu'un galop rapide, coursiers aux pieds brlants, vous
emporte vers le palais du Soleil: de son fouet, un conducteur tel que
Phaton vous aurait prcipits vers le couchant et aurait ramen la
sombre Nuit. tends ton pais rideau. Nuit qui couronne l'amour; ferme
les yeux errants, et que Romo puisse voler dans mes bras sans qu'on le
dise et sans qu'on le voie. La lumire de leurs mutuelles beauts suffit
aux amants pour accomplir leurs amoureux mystres; ou si l'Amour
est aveugle, il ne s'en accorde que mieux avec la Nuit. Viens, Nuit
obligeante, matrone aux vtements modestes, tout en noir, apprends-moi
 perdre au jeu de qui perd gagne, o l'enjeu est deux virginits sans
tache; couvre de ton obscur manteau mes joues o se rvolte mon sang
effarouch, jusqu' ce que mon craintif amour, devenu plus hardi dans
l'preuve d'un amour fidle, n'y voie plus qu'un chaste devoir.--Viens,
 Nuit; viens, Romo; viens, toi qui es le jour au milieu de la nuit;
car sur les ailes de la nuit tu arriveras plus clatant que n'est sur
les plumes du corbeau la neige nouvellement tombe. Viens, douce nuit;
viens, nuit amoureuse, le front couvert de tnbres: donne-moi mon
Romo; et quand il aura cess de vivre, reprends-le, et, partage-le
en petites toiles, il rendra la face des cieux si belle, que le monde
deviendra amoureux de la nuit et renoncera au culte du soleil indiscret.
Oh! j'ai achet une demeure d'amour, mais je n'en suis pas encore en
possession, et celui qui m'a acquise n'est pas encore en jouissance. Ce
jour est aussi ennuyeux que la veille d'une fte pour l'enfant qui a
une robe neuve et qui ne peut encore la mettre.--Oh! voil ma nourrice.
(_Entre la nourrice avec une chelle de cordes._) Elle m'apporte des
nouvelles, et la bouche qui prononce seulement le nom de Romo devient
l'organe d'une loquence cleste.--Eh bien! nourrice, quelles nouvelles?
Qu'as-tu l? l'chelle que Romo t'a dit d'apporter?

LA NOURRICE.--Oui, oui, l'chelle.

(Elle la jette  terre.)

JULIETTE.--Ah ciel! quelles nouvelles? Pourquoi tordre ainsi tes mains?

LA NOURRICE.--O jour de malheur! il est mort, il est mort, il est mort!
Nous sommes perdues, madame, nous sommes perdues. O malheureux jour! il
n'est plus, il est tu, il est mort!

JULIETTE.--Le ciel a-t-il pu tre si cruel?

LA NOURRICE.--Ce n'est pas le ciel, non; c'est Romo. O Romo!  Romo!
qui l'aurait jamais pens? Romo!....

JULIETTE.--Quel dmon es-tu, pour me tourmenter ainsi? L'horrible
enfer devrait seul retentir des hurlements d'un pareil supplice. Romo
s'est-il tu lui-mme? Dis seulement _oui_, et ce simple monosyllabe
_oui_ renfermera plus de poison que l'oeil empoisonn du basilic.
L'existence de ce _oui_[54] terminera la mienne; ou ferme ces yeux qui
me rpondent _oui_, ou s'il est mort dis _oui_, et s'il ne l'est pas dis
_non_: qu'un mot bien court dcide de mon bonheur ou de mon malheur.

[Note 54: Juliette joue sur le mot _I_, qui signifiait alors galement
_moi_ et _oui_, _I_ pour _yes_.]

LA NOURRICE.--J'ai vu la blessure, je l'ai vue de mes yeux, Dieu me
pardonne! l, sur sa mle poitrine. Un pauvre cadavre, un pauvre cadavre
tout sanglant, ple, ple comme les cendres, tout souill de sang, d'un
sang tout noir. A cette vue je me suis vanouie.

JULIETTE.--Oh! manque, mon coeur! Pauvre banqueroutier, manque pour
toujours[55]; emprisonnez-vous, mes yeux; ne jetez plus un seul regard
sur la libert. Terre vile, rends-toi  la terre; que tout mouvement
s'arrte, et qu'une mme bire presse de son poids et Romo et toi.

[Note 55: _O break my heart, poor bankrupt, break at once; break_
signifie se briser et faire banqueroute.]

LA NOURRICE.--O Tybalt, Tybalt! le meilleur ami que j'eusse! O aimable
Tybalt, honnte cavalier, faut-il que j'aie vcu pour te voir mort!

JULIETTE.--Quelle est donc cette tempte qui souffle ainsi dans les deux
sens contraires? Romo est-il tu, et Tybalt est-il mort? Mon cousin
chri et mon poux plus cher encore? Que la terrible trompette sonne
donc le jugement universel. Qui donc est encore en vie, si ces deux-l
sont morts?

LA NOURRICE.--Tybalt est mort, et Romo est banni: Romo, qui l'a tu,
est banni.

JULIETTE.--O Dieu! la main de Romo a-t-elle vers le sang de Tybalt?

LA NOURRICE.--Il l'a fait, il l'a fait! O jour de malheur! il l'a fait!

JULIETTE.--O coeur de serpent cach sous un visage semblable  une
fleur! jamais dragon a-t-il choisi un si charmant repaire? Beau tyran,
anglique dmon, corbeau couvert des plumes d'une colombe, agneau
transport de la rage du loup, mprisable substance de la plus divine
apparence, toi, justement le contraire de ce que tu paraissais  juste
titre, damnable saint, tratre plein d'honneur! O nature, qu'allais-tu
donc chercher en enfer, lorsque de ce corps charmant, paradis sur la
terre, tu fis le berceau de l'me d'un dmon? Jamais livre contenant une
aussi infme histoire porta-t-il une si belle couverture? et se peut-il
que la trahison habite un si brillant palais?

LA NOURRICE.--Il n'y a plus ni sincrit, ni foi, ni honneur dans les
hommes; tous sont parjures, corrompus, hypocrites. Ah! o est mon valet?
Donnez-moi un peu d'_aqua vit_..... Tous ces chagrins, tous ces maux,
toutes ces peines me vieillissent. Honte soit  Romo!

JULIETTE.--Maudite soit ta langue pour un pareil souhait! Il n'est pas
n pour la honte: la honte rougirait de s'asseoir sur son front; c'est
un trne o on peut couronner l'honneur, unique souverain de la terre
entire. Oh! quelle brutalit me l'a fait maltraiter ainsi?

LA NOURRICE.--Quoi! vous direz du bien de celui qui a tu votre cousin?

JULIETTE.--Eh! dirai-je du mal de celui qui est mon mari? Ah! mon pauvre
poux, quelle langue soignera ton nom, lorsque moi, ta femme depuis
trois heures, je l'ai ainsi dchir? Mais pourquoi, tratre, as-tu tu
mon cousin? Ah! ce tratre de cousin a voulu tuer mon poux.--Rentrez,
larmes insenses, rentrez dans votre source; c'est au malheur
qu'appartient ce tribut que par mprise vous offrez  la joie. Mon
poux vit, lui que Tybalt aurait voulu tuer; et Tybalt est mort, lui
qui aurait voulu tuer mon poux. Tout ceci est consolant, pourquoi donc
pleur-je? Ah! c'est qu'il y a l un mot, plus fatal que la mort de
Tybalt, qui m'a assassine.--Je voudrais bien l'oublier; mais,  ciel!
il pse sur ma mmoire comme une offense digne de la damnation sur l'me
du pcheur. _Tybalt est mort, et Romo est..... banni!_ Ce _banni,_ ce
seul mot _banni_, a tu pour moi dix mille Tybalt. La mort de Tybalt
tait un assez grand malheur, tout et-il fini l; ou si les cruelles
douleurs se plaisent  marcher ensemble, et qu'il faille ncessairement
que d'autres peines les accompagnent, pourquoi, aprs m'avoir dit:
Tybalt est mort, n'a-t-elle pas continu: ton pre aussi, ou ta mre,
ou tous les deux? cela et excit en moi les douleurs ordinaires[56].
Mais par cette arrire-garde qui a suivi la mort de Tybalt, _Romo est
banni_; par ce seul mot, pre, mre, Tybalt, Romo, Juliette, tous
sont assassins, tous morts. Romo banni! Il n'y a ni fin, ni terme, ni
borne, ni mesure dans la mort qu'apporte avec lui ce mot, aucune parole
ne peut sonder ce malheur.--Mon pre, ma mre, o sont-ils, nourrice?

[Note 56: _Modern lamentation_ (douleurs d'usage).]

LA NOURRICE.--Pleurants et gmissants sur le corps de Tybalt.
Voulez-vous aller les trouver? Je vais vous y conduire.

JULIETTE.--Ils lavent donc ses blessures de leurs larmes! Quand elles
se scheront, les miennes seront finies par le bannissement de
Romo.--Remporte ces cordes.--Pauvre chelle, te voil trompe comme
moi, car Romo est exil. Il t'avait faite pour lui servir de route vers
mon lit; et moi, fille encore, je meurs fille et veuve.--Viens, chelle;
viens, nourrice; je vais  mon lit nuptial: c'est  la mort, et non 
Romo qu'appartient ma virginit.

LA NOURRICE.--Htez-vous de vous rendre  votre chambre: je trouverai
Romo pour vous consoler; je sais bien o il est. coutez-moi, votre
Romo sera ici _ce _soir; je vais le trouver; il est cach dans la
cellule du frre Laurence.

JULIETTE.--Oh! trouve-le. Donne cet anneau  mon fidle chevalier, et
dis-lui de venir recevoir mon dernier adieu.

(Elles sortent.)


SCNE III

La cellule du frre Laurence.

_Entrent_ FRRE LAURENCE et ROMO.


FRRE LAURENCE.--Romo, sors de ta retraite: viens ici, homme craintif;
l'affliction s'est prise de tes mrites, et la calamit t'a pous.

ROMO.--Mon pre, quelles nouvelles? quel est l'arrt du prince? quelle
infortune encore inconnue demande  s'attacher  moi?

FRRE LAURENCE.--Mon cher fils n'est que trop accoutum  cette cruelle
socit. Je t'apporte la nouvelle de l'arrt du prince.

ROMO.--Eh bien! le jugement du prince est-il plus doux que le jour du
jugement?

FRRE LAURENCE.--Un arrt moins rigoureux s'est chapp de sa bouche: ce
n'est pas la mort de ton corps, mais son bannissement.

ROMO.--Ah! le bannissement! aie piti de moi; dis la mort. L'aspect de
l'exil porte avec lui plus de terreur, beaucoup plus que la mort. Ah! ne
me dis pas que c'est le bannissement.

FRRE LAURENCE.--Tu es banni de Vrone. Prends patience; le monde est
grand et vaste.

ROMO.--Le monde n'existe pas hors des murs de Vrone; ce n'est plus
qu'un purgatoire, une torture, un vritable enfer. Banni de ce lieu,
je le suis du monde, c'est la mort. Oui, le bannissement, c'est la mort
sous un faux nom; et ainsi, en nommant la mort un bannissement, tu me
tranches la tte avec une hache d'or, et souris au coup qui m'assassine.

FRRE LAURENCE.--O mortel pch!  farouche ingratitude! Pour ta faute,
notre loi demandait la mort; mais le prince indulgent, prenant ta
dfense, a repouss de ct la loi, et a chang ce mot funeste de _mort_
en celui de _bannissement_: c'est une rare clmence, et tu ne veux pas
la reconnatre.

ROMO.--C'est un supplice et non une grce. Le ciel est ici, o vit
Juliette: les chats, les chiens, la moindre petite souris, tout ce qu'il
y a de plus misrable vivra ici dans le ciel, pourra la voir; et Romo
ne le peut plus! La mouche qui vit de charogne jouira d'une condition
plus digne d'envie, plus honorable, plus releve que Romo; elle pourra
s'battre sur les blanches merveilles de la chre main de Juliette, et
drober le bonheur des immortels sur ces lvres o la pure et virginale
modestie entretient une perptuelle rougeur, comme si les baisers
qu'elles se donnent taient pour elles un pch; mais Romo ne le peut
pas, il est banni! Ce que l'insecte peut librement voler, il faut que
je vole pour le fuir; il est libre et je suis banni[57]; et tu me diras
encore que l'exil n'est pas la mort!... N'as-tu pas quelque poison tout
prpar, quelque poignard affil, quelque moyen de mort soudaine, ft-ce
la plus ignoble? Mais banni! me tuer ainsi! banni! O moine, quand ce mot
se prononce en enfer, les hurlements l'accompagnent.--Comment as-tu le
coeur, toi un prtre, un saint confesseur, toi qui absous les fautes,
toi mon ami dclar, de me mettre en pices par ce mot _bannissement_?

  [Note 57:_They may do this, when I am from this must fly
  They are free men, but I am banished._

Le jeu de mots du premier de ces deux vers est entre _fly_ (mouche)
et _fly_ (fuir); celui du second entre _free-men_ (hommes libres) et
_freaming_ (bourdonnant), qui se prononcent  peu prs de mme, a t
impossible  rendre.]

FRRE LAURENCE.--Amant insens, coute seulement une parole.

ROMO.--Oh! tu vas me parler encore de bannissement.

FRRE LAURENCE.--Je veux te donner une arme pour te dfendre de ce mot:
c'est la philosophie, ce doux baume de l'adversit; elle te consolera,
quoique tu sois exil.

ROMO.--Encore l'exil! Que la philosophie aille se faire pendre:  moins
que la philosophie n'ait le pouvoir de crer une Juliette, de dplacer
une ville, ou de changer l'arrt d'un prince, elle n'est bonne  rien,
elle n'a nulle vertu; ne m'en parle plus.

FRRE LAURENCE.--Oh! je vois maintenant que les insenss n'ont point
d'oreilles.

ROMO.--Comment en auraient-ils, lorsque les hommes sages n'ont pas
d'yeux?

FRRE LAURENCE.--Laisse-moi discuter avec toi ta situation.

ROMO.--Tu ne peux parler de ce que tu ne sens pas. Si tu tais aussi
jeune que moi, amant de Juliette, mari seulement depuis une heure,
meurtrier de Tybalt, perdu d'amour comme moi, et comme moi banni, alors
tu pourrais parler; alors tu pourrais t'arracher les cheveux et te jeter
sur la terre comme je fais, pour prendre la mesure d'un tombeau qui
n'est pas encore ouvert.

FRRE LAURENCE.--Lve-toi, on frappe; bon Romo, cache-toi.

(On frappe derrire le thtre.)

ROMO.--Me cacher? Non,  moins que la vapeur des gmissements de mon
coeur malade, m'enveloppant comme un brouillard, ne me drobe aux yeux
qui me cherchent. (On frappe.)

FRRE LAURENCE.--coute comme ils frappent.--Qui est l?--Romo,
lve-toi; tu seras pris.--Attendez un instant.--Lve-toi, fuis dans
mon cabinet.--_(On frappe.)_ Dans un moment.--Volont de Dieu! quelle
obstination est la tienne?--J'y vais, j'y vais.--_(On frappe.)_ Qui
frappe si fort? D'o venez-vous? que demandez-vous?

LA NOURRICE, _en dehors_.--Laissez-moi entrer, et vous apprendrez mon
message. Je viens de la part de la signora Juliette.

FRRE LAURENCE.--En ce cas, soyez la bienvenue.

(Entre la nourrice.)

LA NOURRICE.--O saint frre, oh! dites-moi, saint frre, o est l'poux
de ma matresse? o est Romo?

FRRE LAURENCE.--Le voil tendu sur la terre, ivre de ses propres
larmes.

LA NOURRICE.--Oh! il est dans le mme tat que ma matresse, juste dans
le mme tat.

FRRE LAURENCE.--O funeste sympathie, dplorable situation!

LA NOURRICE.--Voil comme elle est tendue, pleurant et sanglotant,
sanglotant et pleurant.--Levez-vous, levez-vous, levez-vous, si vous
tes un homme. Pour l'amour de Juliette, pour l'amour d'elle, levez-vous
et soutenez-vous. Comment pouvez-vous tre tomb si bas?

ROMO.--O nourrice!

LA NOURRICE.--Ah! seigneur, seigneur!--Eh bien! la mort est la fin de
tous.

ROMO.--Parles-tu de Juliette? En quel tat est-elle? Ne me
regarde-t-elle pas comme un assassin de profession, depuis que j'ai
souill l'enfance de notre bonheur d'un sang qui tient de si prs au
sien? O est-elle? comment est-elle? que dit ma secrte pouse du lien
qui a scell nos amours[58]?

[Note 58:                  _What say
My conceal'd lady to our cancell'd love_?]

LA NOURRICE.--Ah! elle ne dit rien, seigneur; mais elle pleure, et puis
elle pleure: tantt elle tombe sur son lit, tantt elle se relve en
sursaut et elle appelle Tybalt, et puis elle appelle en criant Romo; et
puis elle retombe.

ROMO.--Comme si ce nom, parti d'une arme meurtrire, la tuait, comme
la main maudite de celui qui le porte a tu son parent.--Dis-moi, frre,
dis-moi en quelle vile partie de mon corps habite ce nom; dis-le moi,
pour que j'en ravage l'odieuse demeure.

(Il tire son pe.)

FRRE LAURENCE.--Arrte ta main dsespre. Es-tu un homme? Ta figure
crie que tu en es un; mais tes pleurs sont d'une femme, et tes actions
dsordonnes indiquent la fureur d'une bte prive de raison. Femme
dpourvue de grces, homme seulement en apparence, n'es-tu donc sous la
ressemblance de tous les deux qu'un animal difforme? Tu m'as confondu.
Par mon saint ordre, j'avais cru ton me mieux trempe. Aprs avoir tu
Tybalt, veux-tu te tuer toi-mme, et, par le coup d'une damnable haine
contre toi-mme, tuer aussi ton pouse qui ne vit qu'en toi? Pourquoi
t'emporter ainsi contre ta naissance, le ciel et la terre? Ta naissance,
le ciel et la terre se sont runis pour avoir part  ton existence,
et tu veux tout perdre  la fois! Fi donc! fi donc! tu dshonores
ta personne, ton amour, ton intelligence; toi qui, riche de ces dons
prcieux, comme l'avare, n'en emploies aucun  son vritable usage, seul
capable de donner du lustre  ta personne,  ton intelligence,  ton
amour. Ta noble figure devient un simulacre de cire dpouill de ce qui
fait la valeur d'un homme: tes serments du plus tendre amour ne sont
qu'un noir parjure, lorsque tu dtruis cet amour que tu avais fait
voeu de chrir: ton intelligence, cet ornement de ta personne et de ton
amour, trompe elle-mme dans la rgle qu'elle doit leur prescrire 
tous deux, de mme que la poudre dans le carnier d'un soldat maladroit,
prend feu par ton impritie et te met en pices par les moyens destins
 ta dfense.--Allons, homme, relve-toi, ta Juliette est vivante, ta
Juliette pour l'amour de qui tu tais mort, il n'y a qu'un moment. Tu es
heureux par l, Tybalt voulait te tuer, et c'est toi qui as tu Tybalt;
l encore tu es heureux. La loi, qui te menaait de la mort, devenue
ton amie, n'a prononc que l'exil; en cela tu es heureux; un amas de
bndictions est descendu sur ta tte; le bonheur s'empresse autour de
toi dans ses plus doux atours; et toi, comme une jeune fille obstine et
perverse, tu boudes avec humeur ta fortune et ton amour. Prends-y garde,
prends-y garde; c'est ainsi qu'on meurt misrable. Allons, va rejoindre
ton amante, comme il a t convenu; monte dans sa chambre; pars et va
la consoler. Mais souviens-toi de la quitter avant que la garde soit
place; car alors tu ne pourrais plus arriver  Mantoue, o tu dois
rester jusqu' ce que nous puissions trouver l'occasion d'annoncer votre
mariage, de rconcilier vos parents, d'obtenir ta grce du prince, et de
te rappeler, cinq cent mille fois plus transport de bonheur que tu n'as
rpandu de lamentations en partant.--Va devant, nourrice; parle de moi
 ta matresse; dis-lui de hter dans toute la maison le moment de se
mettre au lit: le chagrin dont ils sont accabls doit les y disposer.
Romo va venir.

LA NOURRICE.--O Seigneur mon Dieu, je resterais ici toute la nuit pour
entendre ces bons avis. Oh! ce que c'est que la science!--Mon cher
matre, je vais annoncer  ma matresse que vous allez venir.

ROMO.--Va, et dis  ma douce amie de se prparer  me gronder.

LA NOURRICE.--Voici, seigneur, un anneau qu'elle m'a charg de vous
donner. Htez-vous, ne perdez pas de temps, car il se fait dj bien
tard.

(Elle sort.)

ROMO.--Comme ce don a ranim mon courage!

FRRE LAURENCE.--Partez, bonne nuit. Toute votre destine dpend de
ceci: ou sortez de la ville avant que la garde soit poste, ou au point
du jour sortez dguis. Restez  Mantoue; je trouverai votre domestique;
de temps en temps, il vous instruira de tout ce qu'il arrivera de
favorable pour vous ici. Donne-moi ta main; il est tard; adieu, bonne
nuit.

ROMO.--Si je n'tais appel par une joie au-dessus de toutes les joies,
ce serait un chagrin de me sparer de toi si brusquement. Adieu!

(Ils sortent.)


SCNE IV

La maison de Capulet.

CAPULET, LA SIGNORA CAPULET, PARIS.


CAPULET.--Il est arriv, seigneur, des choses si malheureuses, que nous
n'avons pas eu le temps de disposer notre fille. Voyez-vous, elle aimait
chrement son cousin Tybalt, et moi je l'aimais bien aussi. Enfin, nous
sommes ns pour mourir.--Il est trs-tard, elle ne descendra pas ce
soir; et je vous rponds que, sans votre compagnie, il y a une heure que
je serais au lit.

PARIS.--Ces moments amers ne sont pas des moments d'amour[59].--Bonne
nuit, madame; prsentez mes hommages  votre fille.

[Note 59: _Those times of woe afford no time to woo._]

LA SIGNORA CAPULET.--Je n'y manquerai pas, et demain, ds le matin, je
saurai sa pense: pour ce soir, son accablement l'a force  se retirer.

CAPULET.--Moi, Pris, je veux tmrairement vous rpondre de l'amour de
ma fille. Je pense bien qu' tous gards elle se laissera gouverner par
moi; je dis plus, je n'en doute pas.--Ma femme, allez la trouver avant
de vous mettre au lit, instruisez-la de l'amour de mon fils Pris, et
donnez-lui ordre, faites-y bien attention, pour mercredi prochain. Mais
doucement: quel jour est-ce aujourd'hui?

PARIS.--Lundi, seigneur.

CAPULET.--Lundi? Ah ah! mercredi est trop tt: ce sera donc pour jeudi.
Dites-lui que jeudi elle sera marie  ce noble comte.--Serez-vous prt?
Cette prcipitation est-elle de votre got? Nous ne ferons pas grand
embarras. Un ami ou deux; car, coutez donc, le meurtre de Tybalt tant
si rcent, on pourrait trouver que pour un parent, nous en faisions
bien peu de cas, si nous donnions de grands divertissements. Ainsi nous
inviterons quelque demi-douzaine d'amis, et voil tout.... Mais que
dites-vous de jeudi?

PARIS.--Seigneur, je voudrais que jeudi vnt demain.

CAPULET.--Fort bien; allons, retirez-vous.--Ainsi, jeudi.--Vous, ma
femme, voyez Juliette avant de vous mettre au lit; prparez-la au jour
de ses noces.--Adieu, seigneur.... Hol! de la lumire dans ma chambre;
marchez devant moi.... Il est si tard que bientt l'on pourra dire qu'il
est de bonne heure.--Bonne nuit.

(Ils sortent.)


SCNE V

La chambre de Juliette.

_Entrent_ ROMO et JULIETTE.


JULIETTE.--Veux-tu donc dj me quitter? le jour n'est pas encore prt
de paratre: c'est le rossignol, et non l'alouette, dont la voix a
pntr ton oreille inquite; toute la nuit il chante l-bas sur ce
grenadier. Crois-moi, cher amour, c'tait le rossignol.

ROMO.--C'est l'alouette qui proclame le matin, et non pas le rossignol.
Vois, ma bien-aime, ces traits d'une lumire jalouse qui traversent
les nuages entr'ouverts  l'orient: tous les flambeaux de la nuit sont
consums; et au sommet des montagnes couvertes de brouillards s'lve
sur la pointe du pied le joyeux matin. Il me faut partir et vivre, ou
rester et mourir.

JULIETTE.--Cette lumire n'est point la lumire du jour, je le sais
bien, moi: c'est quelque mtore qu'exhale le soleil pour te servir de
flambeau cette nuit, et t'clairer dans ta route vers Mantoue. Reste
donc, il n'est pas encore ncessaire que tu t'en ailles.

ROMO.--Qu'on me surprenne ici, qu'on me mette  mort, je suis content
si tu le veux ainsi. Je dirai que cette teinte gristre n'est pas l'oeil
du matin, mais le ple reflet du front de Cynthie, et que ce n'est pas
l'alouette dont les accents vont frapper la vote des cieux, si haut
au-dessus de nos ttes. J'ai bien plus de penchant  rester que de
volont de partir.--Viens, Mort, et sois la bienvenue; Juliette le veut
ainsi.--Que dis-tu, mon amour? causons, ce n'est pas le jour.

JULIETTE.--C'est le jour, c'est le jour: hte-toi de partir, va-t'en.
C'est l'alouette qui chante si faux, qui roule des sons si pniblement
discordants, et d'une aigreur si dsagrable. On prtend que l'alouette
sait observer dans son chant de gracieuses sparations; cela n'est pas
vrai, puisqu'elle nous spare[60]. Quelques-uns disent que l'alouette
a chang d'yeux avec le crapaud dgotant: oh! que je voudrais qu'ils
eussent aussi chang de voix, puisque cette voix nous arrache des bras
l'un de l'autre, et te chassent d'ici par ces sons qui appellent le
jour. Oh! maintenant, va-t'en; le ciel s'claircit de plus en plus.

  [Note 60:_Some say the lark makes sweet division,
  It is not so for she divideth us._]

ROMO.--Le ciel s'claircit de plus en plus, et de plus en plus notre
sort s'obscurcit.

(Entre la nourrice.)

LA NOURRICE.--Madame!

JULIETTE.--Qu'y a-t-il, nourrice?

LA NOURRICE.--Madame votre mre vient  votre chambre: le jour parat;
prenez garde; ayez l'oeil au guet.

(Elle sort.)

JULIETTE.--Eh bien! fentre, laisse entrer le jour et sortir ma vie.

ROMO.--Adieu, adieu! Un baiser, et je vais descendre.

(Romo descend.)

JULIETTE.--Te voil donc parti, mon amant, mon matre, mon ami! Il me
faut de tes nouvelles  chaque jour de chacune de mes heures, car dans
chaque minute il y aura pour moi plus d'un jour. Oh! qu' ce compte je
serai charge d'annes avant de revoir mon Romo!

ROMO.--Adieu! je ne laisserai chapper aucune occasion de te faire
passer,  ma bien-aime! l'expression de mes voeux.

JULIETTE.--Ah! crois-tu que nous nous revoyions jamais?

ROMO.--Je n'en doute point, et toutes tes peines serviront de sujet aux
entretiens de nos jours  venir.

JULIETTE.--O Dieu! j'ai dans l'me un funeste prsage: il me semble que
je te vois, maintenant que tu es descendu, comme un mort couch au fond
d'un tombeau; ou ma vue se trouble, ou tu me parais ple.

ROMO.--Je vous assure, mon cher amour, que vous paraissez de mme  mes
yeux.--Le chagrin dvorant dessche notre sang. Adieu, adieu!

(Romo sort.)

JULIETTE.--O Fortune, Fortune! les hommes te nomment inconstante. Si tu
es inconstante, qu'as-tu  faire avec lui, qui est connu pour garder
sa foi? Sois inconstante,  Fortune! car alors j'espre que tu ne me le
garderas pas longtemps, mais que tu le renverras bientt.

LA SIGNORA CAPULET, _derrire le thtre_.--H! ma fille! tes-vous
leve!

JULIETTE.--Qui m'appelle? Est-ce madame ma mre? Quoi! si tard
n'est-elle pas couche, ou bien est-elle leve si matin? Quelle cause
extraordinaire l'amne ici?

LA SIGNORA CAPULET.--Eh bien! Juliette, comment cela va-t-il maintenant?

JULIETTE.--Madame, je ne suis pas bien.

LA SIGNORA CAPULET.--Toujours pleurant la mort de ton cousin? Eh quoi!
tes larmes le laveront-elles de la poussire du tombeau? et quand tu
y parviendrais, tu ne pourrais le faire revivre. Finis-en donc: une
certaine douleur montre beaucoup d'affection; mais beaucoup de douleur
montre toujours un dfaut de jugement.

JULIETTE.--Laissez-moi pleurer encore une perte aussi sensible.

LA SIGNORA CAPULET.--De cette manire, vous sentirez la perte, mais ne
jouirez pas de l'ami que vous pleurez.

JULIETTE.--Sentant aussi vivement sa perte, je ne puis m'empcher de le
pleurer toujours.

LA SIGNORA CAPULET.--Je le vois bien, mon enfant, ce qui te fait
pleurer, ce n'est pas tant sa mort que de savoir vivant le misrable qui
l'a tu.

JULIETTE.--Quel misrable, madame?

LA SIGNORA CAPULET.--Le misrable Romo.

JULIETTE.--Un misrable et lui sont  bien des lieues de distance. Que
Dieu lui pardonne; moi, je lui pardonne de tout mon coeur; et cependant
nul homme n'afflige mon coeur comme lui.

LA SIGNORA CAPULET.--Oui, vous souffrez de voir que ce perfide meurtrier
respire.

JULIETTE.--Oui, madame, de ce qu'il respire hors de la porte de mes
mains. Je voudrais tre seule charge de venger la mort de mon cousin.

LA SIGNORA CAPULET.--Nous en aurons vengeance, sois tranquille: ne
pleure donc plus. J'enverrai  Mantoue, o est maintenant cet apostat
de banni: il y a l quelqu'un qui lui donnera un breuvage si efficace,
qu'il ira bientt tenir compagnie  Tybalt; et alors j'espre que tu
seras satisfaite.

JULIETTE.--En vrit, je ne serai jamais satisfaite de Romo, que je ne
le voie..... mort.--Mon pauvre coeur est si cruellement afflig pour mon
cousin!--Madame, si vous pouviez seulement trouver un homme pour porter
le poison, je le prparerais, et de manire  ce que Romo, aprs
l'avoir reu, dormt bientt en paix.--Oh! comme mon coeur abhorre de
l'entendre nommer..... et de ne pouvoir aller le joindre..... et venger
l'amiti que je portais  mon cousin Tybalt sur la personne de celui qui
l'a tu!

LA SIGNORA CAPULET.--Trouve les moyens, et moi je trouverai
l'homme.--Mais je vais, mon enfant, _t'_apprendre de joyeuses nouvelles.

JULIETTE.--La joie vient  propos dans un temps o nous en avons si
grand besoin. De grce, madame, quelles sont ces nouvelles?

LA SIGNORA CAPULET.--Oui, oui, tu as un pre soigneux, mon enfant, un
pre qui, pour te tirer de ton accablement, t'a prpar tout de suite
un heureux jour auquel tu ne t'attends pas, et dont je n'avais pas eu la
pense.

JULIETTE.--Madame,  la bonne heure: quel est ce jour?

LA SIGNORA CAPULET.--Vraiment, ma fille, jeudi prochain, de bon matin,
un brillant, jeune et noble cavalier, le comte Pris, dans l'glise de
Saint-Pierre, aura le bonheur de faire de toi une joyeuse pouse.

JULIETTE.--Ma foi! par l'glise de Saint-Pierre, et par saint Pierre
lui-mme, il ne fera point de moi une joyeuse pouse. Je suis tonne
de cette prcipitation, et qu'il me faille pouser avant que l'homme qui
doit tre mon mari vienne me faire sa cour. Je vous prie, madame, dites
 mon seigneur et pre que je ne veux pas me marier encore, et que quand
je me marierai, je jure que j'pouserai Romo, que vous savez que je
hais, plutt que Pris.--Ce sont l des nouvelles, en vrit!

LA SIGNORA CAPULET.--Voil votre pre qui vient: faites-lui cette
rponse vous-mme, et voyez comment il la recevra de votre part.

(Entrent Capulet et la nourrice.)

CAPULET.--Lorsque le soleil est couch, l'humidit de l'air se rpand en
gouttes de rose; mais pour le couchant du fils de mon frre, il pleut
tout  fait.--Comment, une gouttire, jeune fille! Quoi, toujours en
larmes! toujours des torrents! Tu fais  la fois de ta petite personne
une barque, une mer, un ouragan; car je vois dans tes yeux, que je peux
appeler la mer, un flux et reflux perptuel de larmes; ton corps est la
barque qui flotte dans ces ondes sales; les vents sont tes soupirs, qui
font avec tes larmes un mutuel assaut de violence; en sorte que, s'il
ne survient un calme soudain, ils feront chavirer ton corps battu de
la tempte.--O en sommes-nous, ma femme? Lui avez-vous annonc ma
rsolution?

LA SIGNORA CAPULET.--Oui, seigneur, mais elle ne veut pas; elle vous
remercie. Je voudrais que l'insense ft marie  son tombeau.

CAPULET.--Attendez, ma femme, j'en suis, j'en suis. Comment, elle ne
veut pas! Elle ne nous remercie pas, elle n'est pas fire, elle ne se
trouve pas bien heureuse de ce que, tout indigne qu'elle est, nous lui
avons mnag pour poux un si digne gentilhomme!

JULIETTE.--Non, je n'en suis pas fire, mais j'en suis reconnaissante.
Je ne peux jamais tre fire de ce que je dteste; mais je puis tre
reconnaissante mme de ce que je dteste, lorsque c'est l'affection qui
l'a fait faire.

CAPULET.--Comment, raisonneuse, qu'est-ce que cela veut dire?--Fire,...
et je vous remercie,... et je ne vous remercie pas,... et pourtant je
ne suis pas fire--Eh bien! madame la mignonne, je ne me soucie point
d'tre remerci par vos remerciements, ni que vous me fassiez firement
de la fiert: mais prparez vos petites jambes  aller jeudi prochain
avec Pris  l'glise de Saint-Pierre; ou je t'y tranerai, moi, sur une
claie. Va-t'en, charogne moisie; va-t'en, malheureuse, face de suif!

LA SIGNORA CAPULET.--Fi! fi! tes-vous fou?

JULIETTE.--Mon bon pre, je vous en conjure  genoux; coutez-moi avec
patience, seulement un mot.

CAPULET.--Va te faire pendre, petite drlesse, dsobissante coquine. Je
te le rpte: ou rends-toi  l'glise jeudi, ou ne me regarde jamais
en face. Pas un mot, pas une rponse, pas une rplique. Les doigts me
dmangent....--Eh bien! ma femme, nous nous tenions  peine pour heureux
parce que Dieu ne nous avait donn que cette unique enfant: maintenant
je vois que c'est encore trop d'un, et que nous avons reu en elle une
maldiction.--Qu'elle s'en aille, la malheureuse!

LA NOURRICE.--Que le Dieu du ciel la bnisse! vous avez tort, seigneur,
de la maltraiter ainsi.

CAPULET.--Et pourquoi, madame la Sagesse? Tenez votre langue, mre
Prudence, allez bavarder avec vos commres.

LA NOURRICE.--Je ne fais pas un crime en parlant.

CAPULET.--Oh! que Dieu nous soit en aide!

LA NOURRICE.--Est-ce qu'on ne peut pas parler?

CAPULET.--Taisez-vous, sotte bougonneuse; allez dbiter vos maximes sur
la tasse de votre commre; nous n'en avons que faire ici.

LA SIGNORA CAPULET.--Vous tes trop vif.

CAPULET.--Paix de Dieu! j'en deviendrai fou: le jour, la nuit, le matin,
le soir, chez moi ou dehors, seul ou en compagnie, dormant ou veillant,
j'ai toujours pens  la marier! et aujourd'hui, aprs l'avoir pourvue
d'un gentilhomme de famille princire, ayant de beaux domaines, qui est
jeune, de belles manires, regorgeant, comme on dit, des qualits les
plus avantageuses, fait en tout  plaisir, il faut qu'une malheureuse
petite sotte de pleurnicheuse, une poupe gmissante, vienne,  cette
bonne fortune qui lui arrive, vous rpondre: Je ne ne veux pas me
marier;... je ne peux aimer;... je suis trop jeune;... je suis trop
jeune, pardonnez-moi....--Mais si vous ne voulez pas vous marier,
je vous pardonnerai: allez patre o vous voudrez; vous n'habiterez
toujours pas avec moi. Faites attention  ce que je vous dis; songez-y
bien; je n'ai pas l'habitude de plaisanter; jeudi est prs, mettez la
main sur votre coeur; avisez-y. Si vous tes ma fille, je vous donnerai
 mon ami. Si tu ne l'es pas, va te faire pendre, mendier, prir
de faim, mourir dans les rues; car, sur mon me, jamais je ne te
reconnatrai, jamais rien de ce qui m'appartient ne te fera du bien.
Comptez l-dessus; faites vos rflexions, car je vous tiendrai parole.

(Il sort.)

JULIETTE.--N'y a-t-il donc plus pour moi un regard de piti, qui, du
haut des nuages, pntre les profondeurs de mon chagrin? O ma tendre
mre, ne me rejetez pas loin de vous; diffrez ce mariage d'un mois,
d'une semaine; ou si vous ne le voulez pas, faites donc dresser mon lit
nuptial dans le sombre monument o l'on a dpos Tybalt.

LA SIGNORA CAPULET.--Ne me parle pas, car je ne te rpondrai pas un mot.
Fais ce que tu voudras, je ne me mle plus de ce qui te regarde.

(Elle sort.)

JULIETTE.--O Dieu!.... O ma nourrice, comment prvenir ceci? Mon
poux est sur la terre, ma foi est dans le ciel; comment cette foi
reviendra-t-elle sur la terre,  moins que mon poux ne quitte la terre
et ne me la renvoie des cieux? Console-moi, conseille-moi.--Hlas!
hlas! comment le ciel peut-il entourer d'embches une crature aussi
faible que moi!--Que dis-tu? N'as-tu pas un seul mot de joie, quelque
consolation, nourrice?

LA NOURRICE.--Ma foi, je n'en connais qu'une: Romo est banni, et
je gagerais le monde contre rien qu'il n'osera jamais revenir vous
rclamer; ou, s'il le fait, il faudra que ce soit en cachette. Alors,
les choses tant comme elles sont, je pense que ce que vous avez de
mieux  faire c'est d'pouser le comte. Oh! c'est un aimable cavalier!
Romo n'est qu'un torchon auprs de lui. Un aigle, ma dame, n'a pas un
oeil aussi clair, aussi perant, aussi beau que celui de Pris. Que
mal m'advienne si je ne pense pas que vous tes heureuse de trouver ce
second parti! car il est bien au-dessus du premier: et d'ailleurs, quand
cela ne serait pas, votre premier mari est mort, ou il vaudrait autant
qu'il le ft que de l'avoir vivant sans en profiter.

JULIETTE.--Parles-tu du fond du coeur?

LA NOURRICE.--Du fond de l'me aussi, ou que je sois maudite dans tous
les deux!

JULIETTE.--_Amen_.

LA NOURRICE.--Et  quoi?

JULIETTE.--Eh bien! tu m'as merveilleusement console. Rentre, et dis
 ma mre qu'ayant fch mon pre, je suis alle  la cellule de frre
Laurence m'en confesser et demander l'absolution.

LA NOURRICE.--Vraiment, je vais le lui aller dire, et vous prenez un
parti trs-sage.

(Elle sort.)

JULIETTE.--Vieille rprouve! dmon maudit! je ne sais quel est ton plus
grand pch, ou de souhaiter que je me parjure ainsi, ou de dprcier
mon poux avec cette mme langue qui l'avait tant de milliers de fois
exalt au-dessus de toute comparaison. Va, conseillre: mon coeur et
toi sommes dsormais spars. Je vais trouver le frre, savoir quel
expdient il aura  m'offrir; et si tout le reste me manque, moi, j'ai
le pouvoir de mourir.

(Elle sort.)

FIN DU TROISIME ACTE.




ACTE QUATRIME


SCNE I

La cellule du frre Laurence.

_Entrent_ FRRE LAURENCE ET PARIS.


FRRE LAURENCE.--Quoi! jeudi, seigneur? le terme est bien court.

PARIS.--Mon pre Capulet le veut ainsi, et je n'irai pas refroidir son
empressement par des retards.

FRRE LAURENCE.--Vous dites que vous ne connaissez pas les dispositions
de la dame: cette conduite n'est pas rgulire; je ne l'approuve point.

PARIS.--Elle pleure sans mesure la mort de Tybalt, et voil pourquoi je
l'ai si peu entretenue de mon amour: Vnus n'ose sourire dans une maison
de larmes. Son pre voit du danger  laisser le chagrin prendre sur elle
tant d'empire; et, dans sa sagesse, il hte notre mariage, pour arrter
ce dluge de pleurs. La socit d'un poux pourra loigner d'elle un
souvenir devenu trop puissant dans la solitude. Vous concevez maintenant
le motif de cette prcipitation.

FRRE LAURENCE, _ part_--Je voudrais ignorer le motif qui devrait la
ralentir.--Tenez, seigneur, voici la dame qui vient  ma cellule.

(Entre Juliette.)

PARIS.--Quelle heureuse rencontre, ma souveraine, ma femme!

JULIETTE.--Tout cela sera peut-tre, seigneur, quand je pourrai tre
votre femme.

PARIS.--Cela peut tre et doit tre, mon amour, jeudi prochain.

JULIETTE.--Ce qui doit tre sera.

FRRE LAURENCE.--Ceci est une sentence certaine.

PARIS.--Venez-vous vous confesser  ce pre?

JULIETTE.--Si je vous rpondais, ce serait me confesser  vous.

PARIS.--N'allez pas lui nier que vous m'aimerez.

JULIETTE.--Je vous confesserai  vous que je l'aime.

PARIS.--Et vous lui confesserez aussi, j'en suis sr, que vous m'aimez.

JULIETTE.--Si je le fais, cela aura plus de prix quand vous aurez le dos
tourn qu'en votre prsence.

PARIS.--Chre me, ton visage est bien terni de larmes.

JULIETTE.--Elles n'ont pas remport l une grande victoire; il n'tait
dj pas trop beau avant qu'elles l'eussent gt.

PARIS.--Tu lui fais, par cette rponse, plus de tort que par tes pleurs.

JULIETTE.--Je ne le calomnie point, seigneur: c'est une vrit; et ce
que je dis l, je me le suis dit en face.

PARIS.--Ton visage est  moi, et tu l'as calomni.

JULIETTE.--Cela peut tre, car il ne m'appartient pas.--Saint pre,
tes-vous de loisir  prsent, ou reviendrai-je vous trouver  la messe
du soir?

FRRE LAURENCE.--J'ai tout loisir, ma triste fille.--Seigneur, je dois
vous prier de nous laisser seuls.

PARIS.--Dieu me prserve de troubler la dvotion! Juliette, je vous
rveillerai jeudi de grand matin: jusqu' ce jour, adieu, et recevez ce
saint baiser.

(Il sort.)

JULIETTE.--Oh! ferme la porte, et ensuite viens pleurer avec moi: je
suis sans espoir, sans ressource, sans secours.

FRRE LAURENCE.--Ah! Juliette, je connais dj tes chagrins: et ma tte
n'est pas assez forte pour les supporter. J'apprends que tu dois, sans
que rien puisse le retarder, tre marie  ce comte jeudi prochain.

JULIETTE.--Frre, ne me dis point que tu le sais sans me dire en mme
temps comment je puis l'empcher. Si dans ta sagesse tu n'as pas les
moyens de me secourir, dis-moi seulement que tu approuves ma rsolution,
et de ce poignard je vais moi-mme me secourir sur-le-champ. Dieu a uni
mon coeur  celui de Romo; tu as joint nos mains; et avant que cette
main, qui a scell par toi mon union avec Romo, devienne le sceau d'un
autre titre, avant que mon coeur fidle, par une dloyale trahison, se
dclare pour un autre, ceci les fera prir tous deux. Ainsi, cherche
dans l'exprience de ta longue vie un conseil  me donner pour le
moment, ou bien, vois, ce poignard sanglant deviendra mdiateur entre
moi et l'extrmit o je suis; il dcidera en arbitre de ce que tes
lumires et tes annes runies n'auront pu conduire  une issue digne
du vritable honneur. Ne sois pas si lent  me rpondre: il me tarde de
mourir si ta rponse ne me parle pas de moyens de salut.

FRRE LAURENCE.--Arrte, ma fille, j'entrevois une sorte d'esprance,
qui demande une excution aussi dsespre qu'est dsespr le cas que
nous voulons prvenir.--Si, plutt que d'pouser le comte Pris, tu as
la force de vouloir te tuer toi-mme, il est vraisemblable que toi, qui
recherches la mort pour viter cette ignominie, tu entreprendras bien
pour y chapper une chose qui ressemble  la mort. Si tu as ce courage,
je te donnerai un moyen.

JULIETTE.--Oh! plutt que d'pouser Pris, commande-moi de me prcipiter
du haut des remparts de cette tour, ou d'aller par les chemins
frquents par les voleurs; ordonne-moi de me glisser au milieu des
serpents; enchane-moi avec des ours rugissants; ou enferme-moi la nuit
dans un cimetire, entirement couvert d'os de morts s'entre-choquant,
de jambes encore infectes, de crnes jaunis et informes; ou commande-moi
d'entrer dans un tombeau nouvellement creus, et de me cacher avec un
mort dans son linceul, choses qui me faisaient trembler, seulement 
en entendre parler; j'obirai sans crainte ou hsitation, pour demeurer
l'pouse sans tache de mon cher bien-aim.

FRRE LAURENCE.--Eh bien! retourne chez toi, montre un air joyeux,
consens  pouser Pris. C'est demain mercredi: demain au soir fais en
sorte de coucher seule; que ta nourrice ne couche point dans ta chambre.
Prends cette fiole, et quand tu seras dans ton lit, avale cette
liqueur distille: soudain coulera dans toutes tes veines une froide et
assoupissante humeur; les artres, interrompant leur mouvement naturel,
cesseront de battre; nulle chaleur, nul souffle n'attestera que tu
vis encore; les roses de tes lvres et de tes joues se faneront et
deviendront ples comme la cendre; les rideaux de tes yeux s'abaisseront
comme  l'instant o la mort les ferme  la lumire de la vie; chaque
partie de ton corps, prive de la souplesse qui te permet d'en disposer,
paratra roide, inflexible et froide, comme dans la mort. Tu demeureras
quarante-deux heures sous cette apparence emprunte d'une mort glace,
aprs quoi tu te rveilleras comme d'un sommeil agrable. Le lendemain,
ton nouvel poux viendra ds le matin pour te faire sortir de ton lit;
tu seras morte. Alors, suivant l'usage de notre pays, pare dans ton
cercueil de tes plus beaux atours, et le visage dcouvert, tu seras
porte dans cet antique tombeau o reposent tous les descendants des
Capulet. Cependant, avant que tu sois rveille, Romo, instruit par mes
lettres de notre entreprise, viendra ici; lui et moi nous pierons le
moment de ton rveil, et cette nuit-l mme Romo t'emmnera d'ici 
Mantoue. Voil l'expdient qui te prservera de l'ignominie dont tu
es menace, si aucun caprice d'inconstance, aucune crainte de femme ne
vient dans l'excution abattre ton courage.

JULIETTE.--Donne, oh! donne-moi! Ne me parle pas de crainte.

FRRE LAURENCE.--Tiens, et va-t'en: sois forte et prospre dans cette
rsolution! J'enverrai en hte  Mantoue un moine porter mes lettres 
ton poux.

JULIETTE.--Amour, donne-moi la force, et la force me sauvera. Adieu, mon
bon pre.

(Ils se quittent.)


SCNE II

Un appartement de la maison de Capulet.

_Entrent_ CAPULET, LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE _et des_ DOMESTIQUES.


CAPULET.--Invite toutes les personnes dont le nom est crit l-dessus.
(_Le domestique sort_.)--Toi, drle, va m'arrter vingt habiles
cuisiniers.

SECOND DOMESTIQUE.--Vous n'en aurez pas un mauvais, seigneur, car je
verrai s'ils se lchent les doigts.

CAPULET.--Et qu'est-ce que tu verras par-l?

SECOND DOMESTIQUE.--Vraiment, seigneur, c'est un mauvais cuisinier que
celui qui ne se lche pas les doigts. Ainsi, celui qui ne se lche pas
les doigts ne viendra pas avec moi.

CAPULET.--Va vite. (_Le domestiqua sort_.) Nous serons bien mal
prpars pour cette noce.--Est-ce que ma fille est all trouver le frre
Laurence?

LA NOURRICE.--Oui, vraiment.

CAPULET.--Bon, il lui fera peut-tre un peu de bien. C'est une insolente
petite coquine bien entte.

(Entre Juliette.)

LA NOURRICE.--Tenez, voyez comme elle revient de confesse avec un visage
riant.

CAPULET.--Eh bien! obstine, o avez-vous t courir?

JULIETTE.--O j'ai appris  me repentir du pch d'une dsobissante
rsistance  vous et  vos ordres. Le saint frre Laurence m'a enjoint
de tomber ici  vos genoux, et de vous demander pardon. Pardon, je vous
en conjure; dsormais je me laisserai toujours gouverner par vous.

CAPULET.--Envoyez chercher le comte: allez et qu'on l'instruise de ceci.
Je veux que ce noeud soit form ds demain matin.

JULIETTE.--J'ai rencontr le jeune comte  la cellule du frre Laurence,
et je lui ai accord ce qui se peut accorder des droits de l'amour sans
passer les bornes de la pudeur.

CAPULET.--Allons, j'en suis bien aise, tout va bien, relevez-vous; les
choses vont comme elles doivent aller.--Il faut que je voie le comte;
oui vraiment, allez, je vous dis, et amenez-le ici. En vrit, devant
Dieu, toute notre ville a de grandes obligations  ce respectable
religieux.

JULIETTE.--Nourrice, voulez-vous venir avec moi dans mon cabinet?
Vous m'aiderez  assortir la parure que vous croirez convenable pour
m'habiller demain.

LA SIGNORA CAPULET.--Non, pas avant jeudi. Nous avons le temps.

CAPULET.--Allez, nourrice, allez avec elle; nous irons  l'glise
demain.

(Juliette et la nourrice sortent.)

LA SIGNORA CAPULET.--Nous serons bien  court pour nos prparatifs: il
est dj presque nuit.

CAPULET.--Bon, bon; je me donnerai du mouvement et tout ira bien, je te
le garantis, ma femme. Va rejoindre Juliette, aide-la  se parer; je ne
me coucherai point cette nuit. Laisse-moi tranquille: pour cette fois,
c'est moi qui ferai la mnagre.--Hol! mon chapeau.--Ils sont tous
sortis. Allons, je vais aller moi-mme chez le comte Pris, et le
disposer  la crmonie de demain.--Mon coeur est merveilleusement lger
depuis que cette fille entte est rentre dans son devoir.

(Ils sortent.)


SCNE III

La chambre de Juliette.

_Entrent_ JULIETTE ET LA NOURRICE.


JULIETTE.--Oui, cet ajustement est celui qui conviendra le mieux; mais,
bonne nourrice, je t'en prie, laisse-moi seule cette nuit: j'ai besoin
de bien des oraisons pour obtenir du ciel un regard propice dans l'tat
o je suis, qui est plein, comme tu sais, d'irrgularits et de pch.

(Entre la signora Capulet.)

LA SIGNORA CAPULET.--Eh bien! tes-vous bien occupe? Avez-vous besoin
que je vous aide?

JULIETTE.--Non, madame; nous avons fait un choix de tout ce qui est
ncessaire pour paratre convenablement  la crmonie de demain. Si
c'est votre bon plaisir, permettez qu'on me laisse seule maintenant, et
que ma nourrice veille cette nuit avec vous; car, j'en suis sre, vous
devez avoir des affaires par-dessus les yeux pour une chose qui se fait
si prcipitamment.

LA SIGNORA CAPULET.--Bonne nuit, va te mettre au lit et te reposer, tu
en as besoin.

(La signora Capulet et la nourrice sortent.)

JULIETTE.--Adieu.--Dieu sait quand nous nous reverrons. (_Elle ferme la
porte._) Je sens courir dans mes veines un frisson de peur, qui glace
presque en moi la chaleur de la vie. Il faut que je les rappelle pour me
rassurer.--Nourrice! Ah! que ferait-elle ici? il faut que je joue seule
ma scne funbre.--Viens, fiole.--Mais si ce breuvage n'oprait aucun
effet, serais-je donc marie de force au comte? Non, non, ceci me
prservera. Repose ici. (_Elle place un poignard  ct d'elle._)--Mais
si c'tait un poison que le frre m'et adroitement fourni pour me faire
mourir, dans la crainte de se voir dshonor par ce mariage, lui qui m'a
marie avec Romo... Je crains qu'il n'en soit ainsi, et cependant quand
j'y songe, cela ne doit pas tre, car il a toujours t reconnu pour
un saint homme. Je ne veux pas entretenir une si mauvaise pense.--Mais
quoi! si, aprs que je serai dpose dans le tombeau, j'allais me
rveiller avant le moment o Romo doit venir me dlivrer... C'est l
une chose bien effrayante. Ne serais-je pas alors suffoque sous cette
vote dont la sombre entre ne reoit aucun air salutaire, et touffe
avant que mon Romo arrivt? ou, si je suis vivante, n'est-il pas
vraisemblable que l'horrible ide de la mort et de la nuit jointe  la
terreur du lieu, sous cette vote, antique rceptacle o depuis tant
de sicles sont entasss les ossements de mes anctres qu'on y a tous
ensevelis; o Tybalt, tout sanglant et encore tout frais enterr, est l
 se corrompre dans son linceul; o l'on dit que les spectres nocturnes
viennent s'assembler  certaines heures de la nuit?... Hlas! hlas!
n'est-il pas probable que, trop tt veille, au milieu de ces odeurs
infectes, de ces cris semblables  ceux de la mandragore[61] qu'on
arrache de la terre, et qui font, dit-on, perdre la raison  ceux qui
les entendent... Oh! si je m'veille, ne pourra-t-il pas arriver que ma
tte s'gare, assige de ces hideuses terreurs? Ne puis-je pas dans ma
folie aller me jouer avec les restes de mes aeux, et arracher de son
linceul Tybalt tout dfigur; ou, dans cette frnsie, me servir,
comme d'un bton, de quelque os d'un de mes grands-pres pour briser
ma cervelle dsespre?--Oh! regardez! Il me semble voir l'ombre de
mon cousin chercher Romo, qui a enfonc dans son corps la pointe d'une
pe.... Arrte, Tybalt, arrte!--Romo, je viens. Je bois ceci  ta
sant.

(Elle se jette sur le lit.)

[Note 61: On attribuait  la mandragore, entre autres proprits
singulires, celle de pousser, lorsqu'on l'arrachait, des cris qui
faisaient perdre la raison  ceux qui les entendaient. On prtendait
qu'elle croissait sur la fosse des hommes mis  mort pour quelque crime,
et qu'elle tait le produit de la corruption de leur corps; aussi la
regardait-on comme doue de vie.]


SCNE IV

Une salle dans la maison de Capulet.

_Entrent_ LA SIGNORA CAPULET et LA NOURRICE.


LA SIGNORA CAPULET.--Nourrice, prenez ces clefs et allez chercher encore
des pices.

LA NOURRICE.--Ils demandent des dattes et des coings  l'office.

(Entre Capulet.)

CAPULET.--Allons, levez-vous, levez-vous, levez-vous; le coq a chant
pour la seconde fois; la cloche du couvre-feu a sonn; il est trois
heures.--Ayez l'oeil au four, bonne Anglique; qu'on n'pargne rien.

LA NOURRICE.--Et vous, allez, tracassier, allez, allez vous mettre au
lit; en vrit, vous serez malade demain pour avoir pass la nuit.

CAPULET.--Non, pas du tout. Bon, j'ai bien veill d'autres nuits pour
moins que cela, et je n'en ai jamais t incommod.

LA SIGNORA CAPULET.--Oui, vous avez t, de votre temps, un coureur
d'aventures[62]; mais je veillerai  ce que vous ne fassiez plus de ces
sortes de veilles.

[Note 62: _A mouse hunt_ (un chasseur de souris).]

CAPULET.--Jalouse! jalouse! (_Entrent des domestiques avec des broches,
du bois, des corbeilles._) Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon ami?

PREMIER DOMESTIQUE.--Ce sont des affaires pour le cuisinier, seigneur,
mais je ne sais pas ce que c'est.

CAPULET.--Dpche-toi, dpche-toi. (_Le domestique sort._) Toi, apporte
des fagots plus secs; appelle Pierre, et il te dira o ils sont.

LE DOMESTIQUE.--Ah! j'ai dans ma tte, seigneur, des fagots tout
trouvs, sans dranger Pierre pour cela.

(Il sort.)

CAPULET.--Par la messe, c'est bien dit; tu es un joyeux compre[63]! Ah!
je te fagoterai.--Par ma foi! voil le jour. Le comte ne tardera pas 
venir ici avec la musique; il me l'a dit. (_On entend des instruments._)
Mais je l'entends qui s'approche.--Nourrice! ma femme! allons. Eh
bien, nourrice! Allons, dis-je. (_Entre la nourrice._) Allez veiller
Juliette; allez, habillez-la: je vais, moi, causer avec Pris....
Allons, dpchez-vous, dpchez-vous; voil le mari dj arriv:
dpchez-vous, vous-dis-je.

(Ils sortent.)

[Note 63:

  SERVANT. _I have a head, sir, that will find out logs
           And never trouble Peter for the matter_.

  CAPULET. _'Mass, and well said; a merry whoreson! ha!
           Thou shalt be logger-head._

_Logs_ et _Logger-head_ (bches, ttes de bois). Il a fallu trouver un
quivalent.]


SCNE V

La chambre de Juliette.--Juliette est sur son lit.

_Entre_ LA NOURRICE.


LA NOURRICE.--Ma matresse! allons, ma matresse! Juliette!... Ma
foi, pour elle, elle dort profondment.--Eh bien! mon agneau; eh bien,
madame! Fi! paresseuse! Allons, mon amour, levez-vous, dis-je. Madame!
mon cher coeur, allons, madame la marie...--Quoi, pas le mot! Vous vous
en donnez pour quatre sous maintenant[64], vous dormez pour huit jours;
car la nuit prochaine, j'en rponds, le comte Pris a gag son repos que
vous ne sommeilleriez gure.... Dieu me pardonne (ma foi, _amen_)! Comme
elle dort profondment! Il faut absolument que je l'veille.--Madame,
madame, madame! Voulez-vous que le comte vous surprenne au lit[65]? Vous
vous lveriez bien vite, de frayeur, j'en suis sre, n'est-ce pas?...
Comment! tout habille! vous n'avez pas quitt votre robe, et vous
voil encore couche! il faut absolument que je vous rveille.--Madame,
madame, madame!... Hlas! au secours! au secours! ma matresse
est morte. Oh! malheureux jour, faut-il que je sois jamais ne! De
l'eau-de-vie! oh! seigneur! oh! madame!

[Note 64: _You take your penny-worths now._]

[Note 65: Il paratrait que l'usage tait alors que le mari allt
chercher sa fiance dans son lit, si elle n'avait pas le soin de le
prvenir par sa diligence.]

(Entre la signora Capulet.)

LA SIGNORA CAPULET.--Quel bruit fait-on ici!

LA NOURRICE.--O journe lamentable!

LA SIGNORA CAPULET.--Qu'est-ce que c'est?

LA NOURRICE.--Voyez, voyez. O funeste jour!

LA SIGNORA CAPULET.--O malheureuse, malheureuse que je suis! Mon enfant,
mon unique vie! Reviens  la vie, rouvre tes yeux ou je mourrai avec
toi. Au secours! au secours! que tout le monde vienne au secours!

(Entre Capulet.)

CAPULET.--Fi donc! amenez Juliette, son poux est arriv.

LA NOURRICE.--Elle est morte, dcde; elle est morte, O jour maudit!

LA SIGNORA CAPULET.--Hlas! hlas! elle est morte, elle est morte, elle
est morte.

CAPULET.--Ah! laissez-moi la voir...--Hlas! elle est dj froide; son
sang est arrt et ses muscles roides: il y a dj longtemps que la
vie a abandonn ses lvres. La mort pse sur elle comme une gele
intempestive sur la plus douce des fleurs de toute la prairie.

LA NOURRICE.--O dplorable jour!

LA SIGNORA CAPULET.--O temps de dsastres!

CAPULET.--La mort, qui l'a enleve pour me faire gmir, enchane ma
langue et m'te la parole.

(Entrent frre Laurence et Pris, avec les musiciens.)

FRRE LAURENCE.--Eh bien! la marie est-elle prte  aller  l'glise?

CAPULET.--Elle est prte  y aller, mais pour n'en revenir jamais.--O
mon fils, dans la nuit qui prcde tes noces, la mort a envahi la couche
de ton pouse. Vois, elle est l tendue, cette jeune fleur qu'elle a
dfleure;[66] c'est le trpas qui est mon gendre. Le trpas est mon
hritier; il a pous ma fille; je mourrai et lui laisserai tout: quand
on meurt, tout appartient  la mort.

[Note 66: _Flower as she was, deflowered by him._]

PARIS.--N'ai-je donc si longtemps dsir de voir le visage de ce jour
que pour qu'il m'offrt un pareil spectacle!

LA SIGNORA CAPULET.--O jour malheureux et maudit! jour de misre, jour
odieux! O heure la plus dplorable que le temps ait jamais rencontr
dans les travaux ternels de son plerinage! N'avoir qu'une seule,
une pauvre et seule enfant qui m'aimait, mon unique joie, ma seule
consolation; et la cruelle mort la ravit  ma vue!

LA NOURRICE.--O malheur! O malheureux, malheureux, malheureux jour! jour
lamentable! le plus malheureux que j'aie jamais encore vu! O jour! O
jour! jour, jour odieux! Jamais on n'a vu un jour si cruel que celui-ci.
O malheureux jour!  malheureux jour!

PARIS.--Tromp, divorc, outrag, dchir, assassin par toi, 
dtestable mort! par toi, toi, cruelle, perdu sans ressource. O amours,
 vie! non plus la vie, mais l'amour dans la mort.

CAPULET.--Avili, dsespr, ha, martyris, tu! O heure de dsolation,
pourquoi es-tu venue frapper de mort, de mort, notre fte solennelle?
O mon enfant, mon enfant! mon me et non plus mon enfant..... te voil
morte, morte! Hlas! mon enfant est morte, et avec mon enfant sont
ensevelies toutes mes joies.

FRRE LAURENCE.--Paix, silence! n'avez-vous pas de honte? Le remde au
dsespoir n'est pas dans le dsespoir.--Le ciel et vous aviez une part
dans cette belle enfant: maintenant le ciel la possde tout entire, et
ce n'en est que mieux pour elle. Vous ne pouviez sauver de la mort cette
part qui en elle vous appartenait, mais le ciel garde sa part dans la
vie ternelle. Le comble de vos voeux tait son bonheur; c'tait votre
paradis de la voir s'lever; et maintenant pleurerez-vous en la voyant
leve au-dessus des nuages,  la hauteur du ciel mme! Oh! dans votre
amour vous savez si mal aimer votre enfant, que vous voil hors de
sens de la voir heureuse. Ce n'est pas la mieux marie celle qui vit
longtemps marie; la mieux marie est celle qui meurt marie jeune.
Schez vos larmes; attachez vos branches de romarin sur ce beau cadavre,
et, suivant l'usage, portez-la  l'glise pare de ses plus brillants
atours. Bien que les tendres faiblesses de la nature nous contraignent
tous  nous plaindre, les larmes de la nature excitent le sourire de la
raison.

CAPULET.--Tout ce que nous avions prpar pour une fte change d'objet
et va servir  de sombres funrailles, nos instruments seront des
cloches lugubres; le festin des noces va devenir un triste banquet
funraire;  nos hymnes solennels seront substitus des chants funbres;
et ces bouquets de noces vont servir  un cadavre enseveli; toute chose
s'est convertie en la chose contraire.

FRRE LAURENCE.--Rentrez, seigneur... et vous, madame, avec lui.
Seigneur Pris, allez. Que chacun se prpare  accompagner ce beau
cadavre  son tombeau. Le ciel, pour quelque offense, s'est assombri
pour vous: ne l'irritez pas davantage en rsistant  sa volont suprme.

(Sortent Capulet, la signora Capulet, Pris et le frre Laurence.)

PREMIER MUSICIEN.--Ma foi, nous pouvons serrer nos fltes et nous en
aller.

LA NOURRICE.--Ah! serrez-les, serrez-les, mes bons et honntes amis; car
vous voyez que c'est une aventure bien triste.

(Elle sort.)

PREMIER MUSICIEN.--Oui, par ma foi! il y aurait mieux  faire.

(Entre Pierre)

PIERRE.--O musiciens, musiciens! _O contentement du coeur, contentement
du coeur!_[67] Si vous voulez me rendre la vie, jouez _Contentement du
coeur_.

[Note 67: _Heart's ease_, air d'une ballade.]

PREMIER MUSICIEN.--Et pourquoi _Contentement du coeur_?

PIERRE.--O musiciens, parce que mon coeur joue de lui-mme _Mon coeur
est plein de tristesse_[68]. Jouez-moi quelque complainte un peu gaie
pour me rconforter.

[Note 68: _My heart is full of woe_, refrain d'une autre ballade.]

SECOND MUSICIEN.--Nous ne vous jouerons pas de complainte; ce n'est pas
le moment de jouer.

PIERRE.--Vous ne voulez donc pas?

SECOND MUSICIEN.--Non.

PIERRE.--Eh bien, je vous en donnerai, moi, et qui sonnera.

PREMIER MUSICIEN.--Qu'est-ce que vous nous donnerez?

PIERRE.--Pas d'argent, sur ma foi[69], mais une danse. Vous aurez de ma
musique.

[Note 69: PETER. _No money on my faith; but the gleek: I will give you
the minstrel._

1 MUS. _Then I will give you the serving creature_.

PETER. _Then will I lay the serving creature's dagger on your pate. I
will carry no crotchets: I'll_ re _you, I'll_ fa _you; do you note me._

1 MUS. _An you_ re _us, and_ fa _us, you note us._

2 MUS. _Pray you, put up your dagger, and put out your wit._

PETER. _Then have at you with my wit: I will dry-beat you with an iron
wit, and put up my iron dagger_.

Presque toutes les plaisanteries de ce dialogue portent sur des
locutions et des manires de parler tellement hors d'usage, que les
commentateurs sont fort embarrasss  en rendre raison. Il a fallu
chercher des quivalents.]

PREMIER MUSICIEN.--Oh bien! je vous ferai aller en mesure, moi.

PIERRE.--Prenez garde que mon poignard ne batte la mesure sur votre
tte, et je ne m'arrterai pas aux paroles, voyez-vous; et si je veux
que vous me fassiez une fugue, j'aurais bientt dit _ut_: mettez cela en
note.

PREMIER MUSICIEN.--C'est vous qui donnez la note avec votre _ut_.

SECOND MUSICIEN.--Je vous en prie, mettez votre poignard dans le
fourreau et votre esprit en dehors.

PIERRE.--Eh bien! garde  vous contre mon esprit. Mon esprit a le fil,
il va vous percer  jour; ainsi, je puis vous faire grce du fil de mon
poignard. Rpondez-moi en hommes de tte:

  Quand le chagrin poignant a bless le coeur
  Et que l'esprit est accabl d'une douloureuse tristesse,
  La musique aux sons argentins...

Pourquoi _sons argentins_? pourquoi _la musique aux sons argentins_?
Qu'en dites-vous, Simon Corde--boyau?

PREMIER MUSICIEN.--Vraiment, c'est que l'argent a un son trs-agrable.

PIERRE.--Joli! Et vous, qu'en dites-vous, Hugues Rebec[70]?

[Note 70: _Rebec, rebecquin_, nom d'un ancien violon  trois cordes.]

SECOND MUSICIEN.--Je dis moi, que _sons argentins_, cela veut dire des
sons qui nous valent de l'argent.

PIERRE.--Joli aussi!--Et qu'en dites-vous, Jacques Du Son?

TROISIME MUSICIEN.--Ma foi, je ne sais que dire.

PIERRE.--Ah! pardon; j'oubliais que vous tes le chanteur.--Eh bien! je
rpondrai pour vous. On dit _la musique aux sons argentins_, parce que
ce n'est pas ordinairement avec de l'or qu'on paye des gaillards comme
vous de leur musique.

  La musique aux sons argentins
  Apporte promptement un remde  leurs maux.

(Il sort en chantant.)

PREMIER MUSICIEN.--Quel malin diable est-ce l?

SECOND MUSICIEN.--Qu'il s'aille faire pendre. Venez entrons l dedans;
nous y attendrons le retour du convoi et nous resterons  dner.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE CINQUIME


SCNE I

Une rue de Mantoue.

_Entre_ ROMO.


ROMO.--Si l'oeil du sommeil ne m'a pas tromp par de flatteuses
illusions, mes songes m'annoncent prochainement d'heureuses nouvelles.
Le matre de ma poitrine sige lgrement sur son trne, et une humeur
inaccoutume m'a, durant toute cette journe, lev au-dessus de la
terre dans des penses joyeuses. J'ai rv que mon pouse arrivait et
me trouvait mort (trange songe, qui laisse  un mort la facult de
penser!) et que ses baisers communiquaient  mes lvres un tel souffle
de vie, que je me suis ranim et me suis vu empereur. O ciel! quelle est
donc la douceur des jouissances relles de l'amour, puisque l'ombre de
l'amour seulement est si riche de bonheur? (_Entre Balthasar._)--Des
nouvelles de Vrone!--Eh bien! Balthasar, ne m'apportes-tu pas des
lettres du frre Laurence? Comment se porte ma Juliette? Mon pre
jouit-il d'une bonne sant? Comment se porte ma Juliette? C'est cela que
je te redemande, car rien ne peut tre mal si ma Juliette est bien.

BALTHASAR.--Elle est bien; ainsi rien ne peut tre mal... Son corps
sommeille dans le tombeau des Capulet, et l'immortelle partie de son
tre vit avec les anges. Je l'ai vu dposer dans le tombeau de sa
famille, et j'ai pris sur-le-champ la poste pour venir vous l'apprendre.
Oh! pardonnez si je vous apporte ces funestes nouvelles, puisque c'est
la mission que vous m'aviez laisse, seigneur.

ROMO.--En est-il ainsi?--A prsent, astres contraires, je vous
dfie.--Tu connais ma demeure. Va, procure-moi de l'encre et du papier;
arrte des chevaux de poste, je veux partir cette nuit.

BALTHASAR.--Pardonnez-moi, seigneur, mais je ne puis vous laisser seul;
vous tes ple, et votre air gar annonce quelque malheur.

ROMO.--Allons donc, tu te trompes. Laisse-moi, et fais ce que je
t'ordonne.--N'as-tu point de lettres pour moi du frre Laurence?

BALTHASAR.--Non, mon cher matre.

ROMO.--N'importe. Va-t'en, et arrte-moi ces chevaux; je te rejoins 
l'instant. (_Balthasar sort._)--C'est bien, Juliette; je reposerai avec
toi cette nuit; occupons-nous d'en trouver les moyens.--O mal, tu es
prompt  entrer dans les penses de l'homme au dsespoir! Je me souviens
d'un apothicaire que j'ai remarqu dernirement ici aux environs,
couvert de vtements dchirs, le regard sombre, et pluchant des
simples; son aspect tait celui de la maigreur; la misre dvorante
l'avait rong jusqu'aux os. Du plafond de son indigente boutique
pendaient une tortue, un crocodile empaill et d'autres peaux de
poissons difformes; et le long de ses rayons des tiroirs vides
annonaient par leurs tiquettes ce qui leur manquait; des pois de terre
verte, des vessies et des graines moisies, des restes de ficelle et
de vieux pains de roses, taient clair-sems  et l pour servir de
montre. En voyant sa misre, je me dis  moi-mme: Si un homme avait
besoin de quelque poison dont la vente ft punie d'une mort certaine
 Mantoue, voil un malheureux coquin qui lui en vendrait. Oh! cette
pense n'a fait que prvenir mes besoins: il faut que ce misrable m'en
vende.--Autant que je m'en souviens, ce doit tre ici sa demeure.--Comme
c'est aujourd'hui fte, la boutique du pauvre hre est ferme.--Hol,
hol, apothicaire!

(Entre l'apothicaire.)

L'APOTHICAIRE.--Qui appelle donc si fort?

ROMO.--Viens ici, mon ami. Je vois que tu es pauvre, tiens, voil
quarante ducats; donne-moi une drachme de poison qui expdie si
promptement qu'aussitt qu'elle se sera rpandue dans les veines, celui
qui, las de la vie, en aura fait usage tombe mort sur-le-champ, et que
son corps perde la respiration avec la mme rapidit qu'en met la poudre
enflamme  s'chapper des fatales entrailles du canon.

L'APOTHICAIRE.--J'ai de ces poisons mortels, mais la loi de Mantoue
punit de mort quiconque en dbite.

ROMO.--Quoi! si dnu de tout, si plein de misre, et tu as peur de
mourir! La famine est sur tes joues; le besoin et la souffrance ont
peint la mort dans tes yeux; sur ton dos trane la misre en haillons.
Le monde ne t'est point ami, ni la loi du monde; le monde n'a point de
loi qui puisse t'enrichir; cesse donc d'tre pauvre; enfreins seulement
la loi, et prends cet or.

L'APOTHICAIRE.--C'est ma pauvret et non pas ma volont qui consent.

ROMO.--C'est ta pauvret que je paye, et non ta volont.

L'APOTHICAIRE.--Mettez ceci dans un liquide quelconque, celui que vous
voudrez; avalez-le, et eussiez-vous la force de vingt hommes ensemble,
il vous aura expdi sur-le-champ.

ROMO.--Tiens, voil ton or, poison plus funeste pour la vie des hommes,
et qui commet bien plus de meurtres dans ce monde odieux que ces pauvres
compositions que tu n'as pas la permission de vendre. C'est moi qui te
vends du poison; toi tu ne m'en as pas vendu.--Adieu, achte de quoi
manger et te remettre en chair.--Viens, cordial et non pas poison, viens
avec moi au tombeau de Juliette: c'est l que tu dois me servir!

(Il sort.)


SCNE II

La cellule du frre Laurence.

_Entre_ FRRE JEAN.


FRRE JEAN.--Saint franciscain, mon frre, hol!

(Entre frre Laurence.)

FRRE LAURENCE.--Je crois entendre la voix du frre Jean.--Soyez le
bienvenu de Mantoue. Que dit Romo? ou bien, s'il a crit ce qu'il
pensait, donnez-moi sa lettre?

FRRE JEAN.--Cherchant pour m'accompagner un frre dchauss, membre de
notre ordre, qui visitait les malades de cette ville, au moment o je
le trouvai, les inspecteurs de la cit, souponnant que nous tions
tous deux entrs dans une maison infecte de la contagion, ont ferm les
portes et n'ont jamais voulu nous laisser sortir. Ma course vers Mantoue
a t arrte l.

FRRE LAURENCE.--Qui donc a port ma lettre  Romo?

FRRE JEAN.--Je n'ai pu l'envoyer, la voil. Je n'ai pas mme pu trouver
de messager qui te la rapportt, tant ils redoutaient la contagion!

FRRE LAURENCE.--Funeste circonstance! Par notre communaut, cette
lettre n'tait pas indiffrente; elle portait un message de la plus
grande importance, et ce retard peut tre d'un grand danger.--Frre
Jean, va me chercher un levier de fer, et me l'apporte promptement dans
ma cellule.

FRRE JEAN.--Frre, je vais te l'apporter.

(Il sort.)

FRRE LAURENCE.--Maintenant il faut que je me rende seul au monument.
Dans trois heures la belle Juliette s'veillera. Elle va me maudire en
apprenant que Romo n'a pas t instruit de ce qui vient d'arriver. Mais
j'crirai de nouveau  Mantoue, et je garderai Juliette dans ma cellule
jusqu' l'arrive de Romo.--Pauvre cadavre vivant enferm dans la tombe
d'un mort!

(Il sort.)


SCNE III

Un cimetire dans lequel se voit un monument appartenant  la famille
des Capulet.

_Entre_ PARIS _et son_ PAGE _qui porte une torche et des fleurs._


PARIS.--Page, donne-moi ton flambeau. loigne-toi et te tiens 
l'cart.--Non, teins-le; je ne veux pas tre vu. Va te coucher sous
ces cyprs, et applique ton oreille contre le sol creus: les nombreux
tombeaux qu'on y a ouverts ont tellement branl sa solidit que
personne ne pourra marcher dans le cimetire que tu ne
l'entendes: alors, siffle pour m'avertir que tu entends approcher
quelqu'un.--Donne-moi ces fleurs; fais ce que je t'ordonne: va.

LE PAGE.--Je suis presque effray de rester seul ici dans ce cimetire,
cependant je vais m'y aventurer.

(Il s'loigne.)

PARIS.--Douce fleur, je sme de fleurs ton lit nuptial. Tombeau
chri, qui renferme dans ton enceinte la plus parfaite image des tres
ternels; belle Juliette, qui habites avec les anges, accepte cette
dernire marque d'amour. Vivante, je t'honorai; morte, mes hommages
funraires viennent orner ta tombe. (_Le page siffle._)--Mon page a fait
le signal; quelqu'un approche: quel pied sacrilge erre dans ces lieux
pendant la nuit, pour troubler mes tristes fonctions et le culte d'un
fidle amour? Quoi! avec un flambeau!--Nuit, couvre-moi un moment de ton
voile.

(Il se retire.)

(Entrent Romo et Balthasar qui le prcde avec une torche, une pioche,
etc.)

ROMO.--Donne-moi cette pioche et ce croc de fer. Prends cette lettre,
et demain de bonne heure aie soin de la remettre  mon seigneur et pre.
Donne-moi la lumire. Sur ta vie, je t'enjoins, quoi que tu
puisses entendre ou voir, de rester au loin  l'cart, et de ne pas
m'interrompre en ce que je veux faire. Si je descends dans ce lit de
la mort, c'est en partie pour contempler encore les traits de ma
bien-aime; mais surtout pour ter de son doigt insensible un anneau
prcieux, un anneau dont j'ai besoin pour un usage qui est cher  mon
coeur. Ainsi, loigne-toi; va-t'en.--Si, pouss par quelque inquitude,
tu reviens pier ce que je veux faire ensuite, par le ciel, je te
dchirerai morceau par morceau, et je joncherai de tes membres ce
cimetire affam. La circonstance, mes projets sont sauvages et
farouches, plus terribles, plus inexorables que les tigres  jeun ou la
mer en furie.

BALTHASAR.--Je m'en vais, seigneur, et ne vous troublerai point.

ROMO.--C'est ainsi que tu me prouveras ton attachement. Prends cela.
Vis et sois heureux, honnte serviteur.

BALTHASAR.--Prcisment cause de tout cela, je veux me cacher ici
 l'entour. Ses regards me font peur, et j'ai mes doutes sur ses
intentions.

(Il sort.)

ROMO.--Toi, gouffre de mort, ventre dtestable assouvi du plus prcieux
repas que pt offrir la terre, c'est ainsi que je saurai forcer tes
mchoires pourries  s'ouvrir, et que dans ma haine je veux te gorger
d'une nouvelle proie.

(Il enfonce la porte du monument.)

PARIS.--C'est cet orgueilleux Montaigu, ce banni, qui a tu le cousin de
ma bien-aime, dont le chagrin,  ce qu'on croit, a caus la mort de la
belle Juliette. Il vient ici faire aux cadavres quelque infme outrage.
Je vais l'arrter. (_Il s'avance._)--Suspends tes efforts sacrilges,
vil Montaigu: peut-on poursuivre la vengeance au del de la mort?
Sclrat condamn, je t'arrte: obis et suis-moi, car il faut que tu
meures.

ROMO.--Oui, il le faut, et c'est pour cela que je suis ici. Bon et
noble jeune homme, ne tente point un homme dsespr; fuis loin d'ici,
et laisse-moi. Pense  ceux qui sont l morts, et qui t'effrayent. Je
t'en conjure, jeune homme, ne charge point ma tte d'un nouveau pch
en me poussant  la fureur. Oh! va-t'en. Par le ciel, je t'aime plus que
moi-mme, car c'est contre moi-mme que je viens arm dans ce lieu. Ne
t'arrte pas ici plus longtemps; va-t'en; vis, et tu diras que la piti
d'un furieux t'a command de fuir.

PARIS.--Je dfie tes conjurations, et je t'arrte comme tomb en flonie
par ton retour.

ROMO.--Tu veux donc me provoquer? Eh bien! songe  te dfendre, jeune
homme.

(Ils se battent.)

LE PAGE.--O ciel! ils se battent. Je vais chercher la garde.

(Il sort.)

PARIS.--Oh! je suis mort! (_Il tombe._) Si tu es capable de piti, ouvre
la tombe; et couche-moi prs de Juliette.

ROMO.--Sur ma foi, je le ferai.--Il faut que je contemple ces
traits.--Le parent de Mercutio, le noble comte Pris.--Que m'a dit
Balthasar tandis que nous cheminions ensemble? Mon me en tumulte ne
lui prtait aucune attention. Il m'a dit, je crois, que Pris avait d
pouser Juliette. Ne me l'a-t-il pas dit? ou l'aurais-je rv? ou bien
est-ce dans un moment de folie, tandis qu'il me parlait de Juliette, que
je l'aurai imagin ainsi?--Oh! donne-moi ta main, toi dont le nom est
crit avec le mien dans le funeste livre du malheur. Je vais t'ensevelir
dans un tombeau glorieux. Un tombeau! Oh! non, c'est un dme brillant,
jeune homme assassin, car Juliette y repose, et sa beaut fait de cette
vote un sjour de fte plein de clart. Mort, sois dpos ici par les
mains d'un homme mort. (_Il couche Pris dans le monument._)--Combien de
fois des hommes,  l'article de la mort, ont eu un rayon de joie! C'est
ce que ceux qui les soignent appellent un clair avant la mort. Mais
comment puis-je appeler ceci un clair?--O mon amante, ma femme! la
mort, qui a suc le miel de ton haleine, n'a pas encore eu de pouvoir
sur ta beaut: tu n'es pas vaincue; les couleurs de la beaut brillent
encore de tout leur vermillon sur tes lvres et tes joues, et le ple
tendard de la mort n'en a pas encore pris la place.--Tybalt, es-tu
l couch dans ton drap sanglant? Quelle faveur plus grande puis-je te
faire que d'abattre, de la mme main qui a moissonn ta jeunesse, la
jeunesse de celui qui fut ton ennemi?--Pardonne-moi, cousin.--O chre
Juliette, pourquoi es-tu si belle encore? Dois-je croire que ce fantme
appel la Mort est amoureux, et que cet odieux monstre dcharn te garde
ici dans l'obscurit pour faire de toi sa matresse? De peur qu'il n'en
soit ainsi, je resterai toujours avec toi, et ne sortirai plus jamais
de ce palais de la sombre nuit. Je demeurerai avec les vers qui sont tes
femmes de chambre. Ici je veux tablir mon ternel repos, et dbarrasser
du joug des toiles funestes cette chair fatigue du monde. Mes yeux,
regardez pour la dernire fois; mes bras, pressez-la pour la dernire
fois; et vous, mes lvres, portes de la respiration, scellez d'un
baiser lgitime un march sans terme avec la mort qui possde sans
partage.--(_Au poison._) Viens, amer conducteur, guide rebutant, pilote
dsespr; lance maintenant tout d'un coup, sur les rochers qui vont la
briser en clats, ta barque fatigue du travail de la mer. Voici que
je bois  mes amours! (_Il boit le poison._)--O fidle apothicaire, tes
remdes sont actifs.--Avec ce baiser, je meurs.

(Il meurt.)

(Entre dans le cimetire frre Laurence avec une lanterne, un levier et
une bche.)

FRRE LAURENCE.--O saint Franois, sois mon guide. Combien de fois cette
nuit mes pieds vieillis ont-ils chancel, en se heurtant contre des
tombeaux!--Qui est l?

BALTHASAR.--Celui qui est ici est un ami, et un homme qui vous connat
bien.

FRRE LAURENCE.--Que la bndiction repose sur vous.--Dites-moi, mon
bon ami, quel est ce flambeau l-bas, qui prte en vain sa lumire  des
vers et  des crnes sans yeux? Il brle,  ce qu'il me semble, dans le
monument des Capulet.

BALTHASAR.--Oui, pre vnrable, c'est l qu'il brle; et dans ce
monument est mon matre, un homme que vous aimez.

FRRE LAURENCE.--Qui est votre matre?

BALTHASAR.--Romo.

FRRE LAURENCE.--Y a-t-il longtemps qu'il est l?

BALTHASAR.--Une grande demi-heure.

FRRE LAURENCE.--Entrez avec moi sous la vote.

BALTHASAR.--Je n'ose, mon pre. Mon matre ignore que je n'ai pas quitt
ce lieu; et avec un accent terrible il m'a menac de la mort si je
demeurais pour pier ses desseins.

FRRE LAURENCE.--Eh bien! reste donc ici; j'irai seul. La crainte
s'empare de moi. Oh! je crains bien qu'il ne soit arriv quelque
accident funeste.

BALTHASAR.--Comme je dormais sous ce cyprs que vous voyez, j'ai rv
que mon matre se battait avec un autre homme, et que mon matre l'avait
tu.

FRRE LAURENCE.--Romo! (_Il s'avance._)--Hlas! hlas! quel est ce sang
qui souille les pierres de l'entre du caveau? Que signifient ces pes
sanglantes et sans matres, que je vois  terre teintes de sang dans
ce sjour de paix? (_Il entre dans le monument._)--Romo! Oh! qu'il
est ple!--Et qui encore? Quoi! Pris aussi, baign dans son sang! Ah!
quelle heure cruelle est coupable de ce lamentable vnement!--Juliette
se remue!

(Juliette se rveille et se soulve.)

JULIETTE.--O frre secourable, o est mon seigneur? Je me rappelle bien
o je devais me trouver, et m'y voil. O est mon Romo?

(Bruit derrire le thtre.)

FRRE LAURENCE.--J'entends du bruit.--Madame, sortez de cet antre de
la mort, de la contagion, et d'un sommeil contre nature. Une puissance
suprieure  toutes nos rsistances a travers nos desseins.
Venez, sortez d'ici; votre poux est l, mort  vos cts, et Pris
aussi.--Suivez-moi, je vous placerai dans une communaut de saintes
religieuses. Ne vous arrtez pas  me faire des questions: la garde
approche; venez, venez, chre Juliette, je n'ose rester plus longtemps
ici. (_Il s'loigne._)

JULIETTE.--Va, sors d'ici, car je ne veux pas m'en aller.--Qu'est-ce que
cela! Une coupe que serre la main de mon bien-aim! C'est le poison, je
le vois, qui a termin sa vie avant le temps.--Quoi! goste! avoir tout
bu, sans m'en laisser une seule goutte amie pour me secourir aprs toi!
Je veux baiser tes lvres; peut-tre y recueillerai-je quelques restes
du poison, suffisants pour me faire mourir au moyen d'un cordial. (_Elle
l'embrasse._)--Tes lvres sont chaudes encore!

PREMIER SOLDAT, _derrire le thtre_.--Conduis-nous, jeune homme. Par
quel chemin?

JULIETTE.--Oui vraiment, du bruit? Alors j'aurai bientt fait. Oh!
bienheureux poignard (_elle saisit le poignard de Romo_), voici ton
fourreau (_elle se frappe_), tu peux t'y rouiller; laisse-moi mourir.

(Elle tombe sur le corps de Romo et meurt.)

(Entre la garde avec le page de Pris.)

LE PAGE.--Voil l'endroit; l, o brle ce flambeau.

PREMIER SOLDAT.--La terre est ensanglante. Cherchez autour du
cimetire: allez quelques-uns de vous, et qui que vous rencontriez,
saisissez-le. (_Sortent quelques soldats._) Oh! spectacle pitoyable!
Ici le comte tu, et Juliette sanglante, chaude encore et morte il n'y
a qu'un moment, elle qui est enterre depuis deux jours. Allez instruire
le prince; courez chez les Capulet; avertissez les Montaigu. Allez
chercher encore quelques autres personnes. (_Sortent les autres
soldats._) Nous voyons bien le lieu o se sont accumuls tant de
malheurs; mais pour expliquer ce qui a donn lieu[71]  ces malheurs si
dplorables, il nous en faut connatre les circonstances.

[Note 71: _We see the ground whereon these woes do lie; but the true
ground of all these piteous woes, we cannot_, etc. _Ground_ (lieu,
endroit), et _ground_ (fondement).]

(Rentrent quelques soldats avec Balthasar.)

SECOND SOLDAT.--Voici le domestique de Romo, nous l'avons trouv dans
le cimetire.

PREMIER SOLDAT.--Gardez-le en sret jusqu' l'arrive du prince.

(Un autre soldat arrive avec le frre Laurence.)

TROISIME SOLDAT.--Voici un religieux qui tremble, soupire et pleure.
Nous lui avons pris cette bche et ce levier comme il venait de cette
partie du cimetire.

PREMIER SOLDAT.--Cela est trs-suspect. Retenez aussi ce religieux.

(Entre le prince avec sa suite.)

LE PRINCE.--Quel malheur s'est donc veill si matin, qu'il nous oblige
avant le jour d'interrompre notre sommeil?

(Entrent Capulet, sa femme et plusieurs autres personnes.)

CAPULET.--Qui est-ce qui se passe donc qu'on crie ainsi dehors?

LA SIGNORA CAPULET.--Le peuple crie dans les rues, Romo! d'autres,
Juliette! d'autres, Pris! et tous courent en poussant des clameurs,
vers notre monument.

LE PRINCE.--Quelle est donc cette alarme dont le bruit a frapp nos
oreilles?

PREMIER SOLDAT.--Mon souverain, ici est le comte Pris tu, et Romo
mort, et Juliette, morte depuis deux jours, qui n'est pas froide encore,
et vient d'tre tue.

LE PRINCE.--Regardez, cherchez, et tchez de dcouvrir d'o viennent ces
meurtres horribles.

PREMIER SOLDAT.--Voici un religieux et le domestique de Romo qui est l
assassin; ils avaient sur eux des instruments propres  ouvrir la tombe
qui renferme ces morts.

CAPULET.--O ciel!  ma femme! voyez comme notre fille est sanglante!
Ce poignard s'est mpris: hlas! en voil le fourreau sur le corps de
Montaigu; et le fer s'est gar dans le sein de ma fille.

LA SIGNORA CAPULET.--O malheureuse! ce spectacle de mort est comme la
cloche qui appelle ma vieillesse au tombeau.

(Entre Montaigu.)

LE PRINCE.--Approche, Montaigu. Tu t'es lev de bonne heure pour voir
ton fils et ton hritier couch l de meilleure heure encore.

MONTAIGU.--Hlas! prince, ma femme est morte cette nuit, la douleur de
l'exil de mon fils l'a suffoque. Quels malheurs nouveaux conspirent
encore contre ma vieillesse?

LE PRINCE.--Regarde, et tu verras.

MONTAIGU.--O fils mal-appris, o est le respect de te presser ainsi
d'arriver avant ton pre au tombeau?

LE PRINCE.--Ferme pour un moment ta bouche  l'outrage, jusqu' ce que
nous ayons pu claircir ces mystres et en dcouvrir la source, la
cause et la marche vritable. Alors je me mets  la tte de vos communes
douleurs, et vous conduirai, s'il le faut,  la tombe. En attendant,
contenez-vous, et que le malheur subisse le joug de la patience. (_Aux
gardes._)--Qu'on amne devant moi tous ceux que l'on souponne.

FRRE LAURENCE.--Je suis le plus considrable, le moins capable
d'action, et cependant, comme le temps et le lieu dposent contre moi,
le plus souponn de cet horrible meurtre; et je comparais ici pour
m'accuser et me justifier, me condamner et m'absoudre.

LE PRINCE.--Alors, dites tout de suite ce que vous savez de ceci.

FRRE LAURENCE.--Je serai court, car je n'ai plus l'haleine aussi longue
que le serait un ennuyeux rcit.--Romo, que vous voyez mort, tait
l'poux de Juliette; et cette Juliette, que vous voyez morte, l'pouse
fidle de Romo. Je les avais maris, et le jour de leur mariage secret
fut le jour fatal de Tybalt, dont la mort prmature a banni de cette
ville le nouvel poux de Juliette. C'tait  cause de cela, et non 
cause de la mort de Tybalt, que dprissait Juliette.--Vous, Capulet,
pour loigner le chagrin qui la tenait assige, vous l'avez fiance
et vous vouliez la marier de force au comte Pris. Alors elle vint me
trouver, et, les yeux gars, elle me pressa de trouver les moyens de
la garantir de ce second mariage, sans quoi elle allait se tuer dans ma
cellule. Alors, usant des secrets de mon art, je lui donnai un breuvage
assoupissant qui et pour effet, comme je me l'tais propos, de
produire en elle les apparences de la mort. Cependant j'crivis  Romo
de revenir ici dans cette fatale nuit, pour m'aider  la retirer de
sa tombe emprunte: c'tait le terme o la force du breuvage devait
expirer. Mais celui qui portait ma lettre, le frre Jean, a t retenu
par un accident, et me l'a rendue hier au soir: alors tout seul, 
l'heure marque pour son rveil, je suis venu dans l'intention de la
tirer du tombeau de sa famille, et de la tenir cache dans ma cellule
jusqu' ce que j'eusse une occasion favorable d'envoyer vers Romo. Mais
 mon arrive ici, qui a prcd de quelques moments celui o elle s'est
rveille, j'y ai trouv le noble Pris couch avant le temps, et le
fidle Romo mort. Elle s'veille, et je la pressais de sortir, et de
supporter avec patience cette oeuvre du ciel; mais en cet instant un
bruit est venu m'effrayer et m'carter du tombeau: elle, livre au
dsespoir, n'a pas voulu me suivre, et, selon toute apparence, elle a
elle-mme attent  ses jours. C'est l tout ce que je sais: sa nourrice
est instruite de son mariage. Si dans tout ceci il est arriv quelque
malheur par ma faute, que ma vieille existence soit, quelques heures
avant le temps, sacrifie  la rigueur des lois les plus svres.

LE PRINCE.--Nous t'avons toujours connu pour un saint homme. O est le
domestique de Romo? Qu'a-t-il  nous apprendre l-dessus?

BALTHASAR.--Je portai  mon matre la nouvelle de la mort de Juliette.
Aussitt il partit de Mantoue en poste pour venir  ce lieu mme,  ce
monument. L, il m'ordonna de remettre de bonne heure cette lettre  son
pre, et, entrant sous cette vote, me menaa de la mort si je ne m'en
allais pas et ne le laissais seul.

LE PRINCE.--Donne-moi la lettre, je veux la lire. O est le page du
comte, qui est all chercher la garde? (_Au page._)--Maraud, que faisait
ton matre en ce lieu?

LE PAGE.--Il y est venu avec des fleurs pour les jeter sur le tombeau
de la signora, et il m'a ordonn de me tenir  l'cart: je lui ai
obi. Dans ce moment, un homme avec une torche est venu pour ouvrir le
monument; et bientt aprs mon matre s'est lanc sur lui l'pe  la
main: alors j'ai couru avertir la garde.

LE PRINCE.--Cette lettre confirme le rcit du religieux: elle contient
le rcit de leurs amours, les nouvelles qu'il a reues de la mort de
Juliette: il dit qu'il a achet du poison d'un pauvre apothicaire,
et qu'il est venu  ce monument pour y mourir et reposer auprs de
Juliette.--O sont ces deux ennemis, Capulet, Montaigu?--Voyez quelle
verge s'est tendue sur vos haines. Le ciel a trouv le moyen de
dtruire votre bonheur par l'amour; et moi, pour avoir ferm les yeux
sur vos querelles, j'ai perdu deux parents. Nous sommes tous punis.

CAPULET.--O mon frre Montaigu, donne-moi ta main; ce sera le douaire de
ma fille: je ne peux rien te demander de plus.

MONTAIGU.--Et moi je puis te donner davantage, car je ferai lever sa
statue en or pur, et tant que Vrone sera connue sous ce nom, nulle
statue n'approchera du prix de celle de la tendre et fidle Juliette.

CAPULET.--Romo, aussi riche que son pouse, reposera prs d'elle:
chtives expiations de nos inimitis!

LE PRINCE.--L'aurore de ce jour apporte avec elle une sombre paix, et de
douleur le soleil a cach son visage. Sortez de ce lieu, et allez vous
entretenir de ces tristes aventures. Quelques-uns auront leur pardon,
quelques-uns aussi seront punis, car il n'y eut jamais une histoire plus
douloureuse que celle de Juliette et de son Romo.

(Ils sortent.)

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.











End of Project Gutenberg's Romo et Juliette, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROMO ET JULIETTE ***

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