The Project Gutenberg EBook of La cathdrale de Strasbourg pendant la
Rvolution. (1789-1802), by Rodolphe Reuss

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Title: La cathdrale de Strasbourg pendant la Rvolution. (1789-1802)

Author: Rodolphe Reuss

Release Date: April 9, 2006 [EBook #18133]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                                  LA
                       CATHDRALE DE STRASBOURG
                         PENDANT LA RVOLUTION



           tudes sur l'histoire politique et religieuse
                              de l'Alsace

                              (1789-1802)



                                  PAR

                             RODOLPHE REUSS

                                  1888



                                 PRFACE.


La plupart de nos lecteurs connaissent, au moins dans ses traits
gnraux, l'histoire des difices religieux de Strasbourg pendant la
crise rvolutionnaire. Changs en magasins de fourrages, en ateliers
militaires, voire mme en tables, aprs la suppression du culte, ils
furent tous plus ou moins maltraits par l'administration terroriste et
ses adhrents, de 1793  1794. Ornements extrieurs, vitraux, pierres
tombales, inscriptions funraires, mobilier d'glise, furent enlevs
ou dtruits, l o ne se trouva point quelque citoyen habile et
courageux, pour empcher, du moins partiellement, ces actes de violence
et de profanation. La cathdrale devait tre tout naturellement
expose, plus que toute autre glise,  des attentats de ce genre.
Le sort de cet difice pendant la dure de la Rvolution n'est pas
inconnu, sans doute, le rcit des scnes tour--tour mouvantes
et tumultueuses, dont il fut alors le thtre, a t sommairement
retrac dans la plupart des descriptions archologiques consacres
 ce monument de l'art, depuis un demi-sicle et plus. Mais notre
cathdrale est si chre  tout enfant de Strasbourg, quelles que
soient du reste ses opinions politiques et religieuses, elle tient
une si grande place dans ses impressions artistiques et ses souvenirs
d'enfance, qu'on ne verra pas sans quelque intrt, je l'espre, un
tableau plus tendu des vnements qui se rapportent, de prs ou de
loin,  son histoire d'alors.

Ce sera retracer d'ailleurs en mme temps quelques-unes des pages les
plus instructives et les plus curieuses de l'histoire gnrale de
Strasbourg, pendant cette priode si trouble de son existence. On
connat la lutte acharne qui suivit partout la promulgation de la
malencontreuse Constitution civile du clerg. En Alsace, comme dans
les autres provinces du royaume, l'antagonisme entre les prtres
rfractaires et les prtres asserments vint compliquer la situation
politique, dj si tendue, et contribua, plus que tout le reste, 
faire dvier la Rvolution. Cette lutte, encore aujourd'hui peu connue
dans ses dtails, se rattache d'une faon trop intime  l'histoire
matrielle et morale de la cathdrale, pour que nous puissions nous
dispenser de la raconter ici. Elle forme le prologue douloureux du
drame terroriste de 1793, et nous arriverons par elle aux saturnales
qui suivirent l'crasement et la disparition, au moins momentane,
des deux partis prtendant galement reprsenter l'Eglise catholique.
Quand une fois le prpos constitutionnel du diocse du Bas-Rhin eut
d suivre dans la retraite le fastueux prince-vque mis au ban de
la Nation, la cathdrale s'appela bientt le Temple de la Raison, sans
que, pour cela, l'auguste desse y vint lire domicile. Quelques jours
avant la chute de Robespierre, un nouveau baptme en fit le sanctuaire
de l'Etre Suprme et ce n'est que six ans plus tard, dans la dernire
anne du XVIIIe sicle, que la basilique du moyen ge redevint une
glise chrtienne.

Les deux dates de 1789  1802 nous fourniront donc les limites
extrmes du cadre de ces nouvelles causeries strasbourgeoises, pour
lesquelles j'ose rclamer un peu de la bienveillance que le public
a bien voulu montrer  ses devancires. Fidle au systme suivi
jusqu'ici, nous nous efforcerons, cette fois encore, de ne pas charger
ces pages d'une rudition fatigante, sans nous carter en rien de la
plus scrupuleuse exactitude dans les dtails de notre rcit. Il sera
bas tout entier sur les sources authentiques qui existent en si
grand nombre pour l'histoire de cette poque. Nous avons utilis
les procs-verbaux manuscrits des Conseils de la Commune, ceux de la
_Socit des Amis de la Rvolution_, que la Bibliothque municipale
possde en partie, les milliers de brochures et de feuilles volantes,
qui inondrent notre ville de 1789  1795, et parlrent  notre
population, si paisible en gnral, le langage de toutes les passions,
au nom de tous les partis. Nous tenons  signaler en particulier les
renseignements puiss dans les papiers de feu M. Louis Schnegans,
le savant conservateur des archives municipales, mort il y a bientt
trente ans. M. L. Schnegans avait vou un vrai culte  notre
cathdrale, et son ambition suprme tait de lui consacrer une oeuvre
dfinitive, base sur tous les documents originaux encore accessibles
et qui nous aurait fait assister au dveloppement graduel de cette
cration magistrale  travers les ges. Pendant vingt ans il fouilla
sans relche les dpts publics et les collections particulires,
entassant avec une activit fivreuse des matriaux toujours plus
nombreux. Puis la mort vint et l'enleva avant mme qu'il et pu
commencer l'ouvrage qui lui tenait  coeur. Ses papiers, lgus  la
Bibliothque de la Ville par sa veuve, tmoignent seuls aujourd'hui de
ce long et fatigant labeur. C'est en les mettant en ordre nagure, en
y retrouvant les extraits des pices officielles de l'poque de la
Terreur, que l'ide nous est venue de traiter cette matire tout en
largissant notre cadre, et c'est un devoir pour nous de payer ici
notre tribut de reconnaissance  la mmoire du dfunt.

Un mot encore, avant de terminer cette courte prface. Nous ne saurions
nous flatter de contenter tout le monde, en entrant dans le vif de
notre sujet et en traitant avec certains dtails des questions aussi
dlicates que celles que nous rencontrerons sur notre chemin. La
Rvolution est trop prs de nous, ou plutt, tous, tant que nous
sommes, que nous le voulions ou non, nous sommes encore trop plongs
dans le grand courant historique, n de 1789, pour que les ides
et les impressions si contradictoires d'alors ne soient pas toujours
vivantes parmi nous. Toutes les motions, douces ou violentes,
par lesquelles ont pass nos grands-pres, tous les sentiments
d'enthousiasme, de haine ou d'effroi qu'ils ont ressentis au spectacle
des scnes que nous allons voir ensemble, vibrent encore dans nos
mes, et les malheurs communs eux-mmes n'ont pu faire disparatre
encore chez tous cet antagonisme bientt sculaire. Je dois donc
forcment me rsigner  choquer une partie de mes lecteurs, soit
en jugeant autrement certains hommes et leurs actions, soit en
n'apprciant pas comme eux certains vnements historiques.
Peut-tre mme aurai-je le malheur de mcontenter  la fois
les partisans de l'ancien rgime et ceux des ides nouvelles, les
adhrents de l'unit catholique et ceux de la libre pense, en
m'efforant de rester quitable pour les uns et pour les autres. Je
tcherai du moins de ne froisser, de parti pris, aucune conviction
sincre, et de ne jamais oublier qu'il y a sans doute parmi mes
lecteurs plus d'un descendant des personnages qui figureront dans mon
rcit. Mais je revendique en mme temps pour moi le droit le plus
vident de l'historien, celui de signaler avec franchise les erreurs
et les fautes du pass, d'autant que c'est le seul moyen parfois d'en
empcher le retour. On voudra donc bien m'accorder  l'occasion
le bnfice de cette parole bien connue d'un orateur clbre:
"L'histoire doit des gards aux vivants; elle ne doit aux morts que
la vrit!"




                                 NOTES
                       POUR SERVIR A L'HISTOIRE
                                 DE LA
                       Cathdrale de Strasbourg
                        pendant la Rvolution.




                                   I.


Au moment o s'ouvrait l'anne 1789, la Cathdrale de Strasbourg,
autour de laquelle allaient s'engager tant de comptitions, puis des
luttes si violentes, semblait devoir jouir en toute tranquillit des
hommages que les touristes de l'Europe entire venaient payer  ses
splendeurs. Jamais ses visiteurs n'avaient t plus nombreux, ainsi
que l'attestent encore tant de noms, obscurs ou connus, gravs avec
plus ou moins d'art sur les pierres mmes du vieil difice. Il avait
t dbarrass depuis peu des misrables choppes et boutiques,
groupes autour de sa base et que nous reprsentent les gravures du
dix-huitime sicle. L'architecte de la Cathdrale, Jean-Georges
Goetz, les avait remplaces par ces arcades no-gothiques, d'un got
remarquablement pur pour l'poque, qui lui forment encore aujourd'hui
comme une ceinture. On l'avait enlaidie, par contre, il faut bien
l'avouer, en dressant sur la plate-forme cette lourde et massive demeure
des gardiens, que cent ans d'existence n'ont pas rendue plus attrayante
 nos yeux. Fire de ses richesses artistiques, elle l'tait
plus encore de ses richesses matrielles et du nombreux et brillant
tat-major ecclsiastique group dans son choeur et tout autour de
ses autels.

Dans cette France de l'ancien rgime, o foisonnaient les grands noms
nobiliaires, il n'y avait point de chapitre qui pt rivaliser, mme de
loin, avec celui de l'Eglise Cathdrale de Strasbourg. Son chef
tait  la fois prince de la trs sainte Eglise romaine et prince
du Saint-Empire romain-germanique. Il avait t grand-aumnier de
France, ambassadeur  Vienne, et, malgr les rvlations fcheuses
du procs du Collier, le dernier des Rohan qui ait port la mtre
strasbourgeoise, continuait  tenir le premier rang dans la province.
Autour de lui venaient se ranger vingt-quatre prlats, chanoines
capitulaires ou domiciliaires, presque tous princes, soit en France,
soit en Allemagne, ou du moins comtes du Saint-Empire. Trois Rohan,
quatre Hohenlohe, un Croy, un La Trmoille s'y rencontraient avec
deux Truchsess, six Koenigsegg et quatre princes ou comtes de Salm. Les
autres stalles capitulaires taient vacantes en 1789 et ne devaient
plus tre occupes.

Au-dessous de ces grands seigneurs, richement dots et splendidement
logs pour la plupart, se trouvaient les vingt prbendiers
bnficiaires du Grand-Choeur, le personnel de la matrise, le
clerg sculier, attach  la paroisse de Saint-Laurent et toute une
srie de fonctionnaires ecclsiastiques accessoires. Privilgis
de l'ordre des choses existant, ils devaient perdre forcment  tout
changement politique ou social. Aussi ne pouvaient-ils tre qu'hostiles
aux ides nouvelles qui allaient enfin bouleverser l'Etat, aprs
avoir, depuis longtemps dj, travaill les esprits. Ds l'aurore
de la Rvolution, c'est  l'ombre de la Cathdrale que viennent
se grouper les lments de rsistance et ce que nous appellerions
aujourd'hui le parti ractionnaire.

Une ordonnance royale avait convoqu, le 7 fvrier 1789, les
diffrents ordres en Alsace afin de nommer leurs dputs respectifs
aux Etats-Gnraux de Versailles. Le 10 mars suivant, le Magistrat de
Strasbourg prenait un arrt qui fixait la nomination des lecteurs
primaires de la ville au 18 de ce mois et prescrivait en mme temps de
donner lecture de ce long document au prne du dimanche, 15 mars, afin
que nul des citoyens ou habitants de la cit ne pt en ignorer.
C'est donc  cette date du 15 mars 1789 que commence,  vrai dire,
l'histoire de la Cathdrale pendant la priode rvolutionnaire,
et que sous ses votes retentirent pour la premire fois des
dclarations d'ordre politique, bien diffrentes de celles qui
venaient les frapper d'ordinaire. Le 18 mars suivant, les vieilles
cloches, qui jadis appelaient, au dbut de chaque anne, la
bourgeoisie de la petite Rpublique au _Schwoertag_ traditionnel,
convoqurent pour la premire fois les citoyens au scrutin gnral
de la nation franaise.

Avant mme que les _reprsentants_ de la bourgeoisie de Strasbourg,
lus en ce jour, eussent nomm, dans un second scrutin, les deux
dputs de la ville,  la date du 8 avril, le prince-vque avait
vu sortir, lui aussi, son nom de l'urne lectorale. Dans l'assemble
du clerg des districts runis de Wissembourg et de Haguenau, le
cardinal de Rohan avait t choisi comme l'un des dputs de cet
ordre. Sans doute il ne se souciait point alors de reparatre  la
cour, ou plutt il craignait que Louis XVI ne voult point reprendre
l'ordre d'exil qu'il lui avait intim quelques annes auparavant.
Il refusa donc de quitter son fastueux palais de Saverne, et c'est son
grand-vicaire, l'abb d'Eymar, qui fut nomm  sa place et joua plus
tard, comme nous le verrons, un rle assez actif parmi les _droitiers_
de la Constituante.

Nous n'avons rien trouv dans nos sources qui nous permette de
rattacher, de prs ou de loin, l'histoire spciale de la Cathdrale
 celle des vnements qui se droulrent d'une faon si
vertigineuse, dans les mois qui suivirent, sous les yeux de l'Europe
tonne, soit  Paris, soit  Versailles, et dont le contre-coup
se fit rapidement sentir  Strasbourg. L'illumination spontane d'une
partie de la ville, dans la soire du 18 juillet, quand arriva la
nouvelle de la prise de la Bastille, ne s'tendit pas, naturellement,
aux difices publics, et bien qu'elle "dt tre gnrale s
jours suivants", comme le dit Rochambeau dans ses Mmoires, rien ne
prouve qu'on ait trouv le temps de garnir la tour de ses lumignons
traditionnels avant le soulvement de la populace et le sac de
l'Htel-de-Ville (19-21 juillet 1789), qui portrent un instant le
dsordre des esprits  leur comble. L'meute militaire de la garnison
de Strasbourg, qui vint se greffer d'une manire inattendue sur ces
premiers troubles, ds le dbut du mois suivant, la nouvelle des
dcisions de l'Assemble Nationale prises dans la nuit fameuse du 4
aot, poussrent, on le sait, l'ancien Magistrat  se dmettre de
ses fonctions et  remettre le pouvoir aux _reprsentants_ lus de la
bourgeoisie. Ceux-ci, dsireux de rformes, mais voulant mnager les
transitions, formrent un Magistrat intrimaire, compos de citoyens
ayant la confiance gnrale, et qui devait rester en fonctions
jusqu'au rglement dfinitif de la constitution municipale.

Jusqu' ce moment la concorde avait t  peu prs gnrale dans
les rangs de la population strasbourgeoise. Si la misre trop relle
des classes pauvres; si les excitations de certains agents secrets,
encore mal connus aujourd'hui, avaient amen des dsordres
regrettables, la grande masse de la bourgeoisie urbaine, rallie
autour de ses reprsentants librement choisis au mois de mars, s'tait
prononce, d'une part, pour l'abolition du gouvernement de l'oligarchie
patricienne, mais n'entendait pas renoncer non plus  certains de
ses privilges,  une situation particulire au sein de la nation
franaise. Par suite de l'abolition de tous les droits fodaux, cette
situation devait forcment se modifier. L'extension de plus en plus
grande donne par la majorit de l'Assemble Nationale aux dcrets
du 4 aot tendait  priver la ville de Strasbourg de tous les droits
et revenus rgaliens de son petit territoire et  bouleverser de fond
en comble non seulement l'administration de nos finances, mais encore
son organisation judiciaire, ecclsiastique et politique tout entire.
Il ne pouvait convenir aux chefs nouveaux de la cit, dsigns par
la confiance publique, de dlaisser, sans effort pour le sauver,
le dpt des franchises sculaires hrites de leurs pres. La
correspondance du Magistrat avec MM. Schwendt et de Trckheim, nos
dputs  Versailles, nous montre en effet qu'ils ne faillirent
point  cette tche. Le 1er octobre 1789 ils votrent mme une
_Dclaration de la ville de Strasbourg_  la Constituante, qu'on peut
regarder comme les dernires paroles de la "ci-devant Rpublique
souveraine". Le Magistrat y dclarait "renoncer avec empressement
 tous ceux de ses droits dont il croit le sacrifice utile 
l'Etat", mais faire ses rserves les plus claires et les plus
prcises au sujet des autres, et il demandait en concluant que la
"prosprit d'une des parties du territoire national ne ft
pas sacrifie  l'apparence d'une amlioration et  un systme
d'uniformit".

Ces dolances, qui donnrent lieu, selon Schwendt,  "un peu de
murmure" quand on les rsuma, selon l'usage parlementaire d'alors,
devant la Constituante, taient assurment,  ce moment prcis de
notre histoire locale, l'expression sincre de l'opinion professe
par l'immense majorit des _bourgeois_ de la ville. Mais elles ne
rpondaient nullement, par contre, aux sentiments du grand nombre des
_habitants_ non admis au droit de bourgeoisie, qui formaient alors une
partie notable de la socit strasbourgeoise. Cet lment, plus
spcialement franais de la population, compos de fonctionnaires
royaux, d'officiers, de professeurs, d'artistes, de commerants,
n'avait rien  perdre et tout  gagner  la chute dfinitive de
l'ancien rgime local. Ce n'tait donc pas une rforme, mais une
rvolution complte qu'il appelait de ses voeux. Comme ce groupe
comptait bon nombre d'esprits distingus, des parleurs diserts, des
hommes actifs et remuants, comme il rpondait d'ailleurs aux tendances
du jour, il sut s'emparer peu  peu d'une partie de l'opinion
publique, grce  la presse, grce  la _Socit des Amis de
la Rvolution_, qu'il fonda d'abord  lui seul. Puis, gagnant des
adhrents chaque jour plus nombreux dans les couches populaires de
langue allemande, galement tenues  l'cart et sans influence, il
forma comme une _gauche_ militante  ct, puis en face de la
masse plus calme de la haute et moyenne bourgeoisie, librale et
conservatrice  la fois.

Presque au mme moment s'oprait une scission analogue eu sens
oppos. Parmi les grands propritaires terriens, les princes
trangers possessionns en Alsace, qui venaient protester l'un aprs
l'autre contre une interprtation trop large des dcrets du 4 aot,
il y avait un groupe tout particulirement menac, le clerg, dont
les biens avaient en Alsace une tendue si considrable. Pour les
seigneurs ecclsiastiques la ngation de leurs droits seigneuriaux
n'tait pas seulement une perte grave, mais la ruine  peu prs
complte. Quand on regarde sur une carte d'Alsace de ce temps
l'tendue des territoires du prince-vque de Strasbourg et du
prince-vque de Spire, du Grand-Chapitre, des abbayes de Marmoutier
et de Neubourg, des chapitres de Murbach et de Neuwiller, sans compter
des seigneuries de moindre importance; on comprend l'anxit profonde
qui travaillait le haut clerg de la province. Il tait vident,
alors dj, que la Constituante finirait par prendre une dcision
radicale pour parer  la banqueroute, et que les biens du clerg
seraient employs  combler le gouffre bant, sauf  ddommager, le
plus modestement possible, les usufruitiers de ces immenses richesses.
Cette perspective, si tourmentante pour tout le clerg franais,
devait particulirement mouvoir le monde ecclsiastique d'Alsace.

A Strasbourg, o la prsence d'une nombreuse population protestante
avait tenu de tout temps en veil le sentiment catholique, o
d'incessantes immigrations, habilement favorises, et des conversions
nombreuses avaient russi  faire prdominer le culte romain, banni
jusqu'en 1681, sur l'ancienne bourgeoisie luthrienne, ces sentiments
de crainte et de mcontentement, faciles  comprendre, taient
partags par un grand nombre d'habitants. On n'a qu' parcourir l'un
des petits _Almanachs d'Alsace_ d'avant 1789, pour se rendre compte
du grand nombre de fonctionnaires judiciaires, financiers et
ecclsiastiques, attachs et vivant du clerg, qui se trouvaient
alors  Strasbourg. Ils avaient jusqu'ici laiss passer sans
se rvolter le mouvement politique qui entranait les esprits;
quelques-uns mme s'y taient associs avec un enthousiasme un peu
naf, mais assurment sincre. Mais quand ils virent se dessiner
 l'horizon ce qu'ils regardaient comme une spoliation de l'Eglise,
l'indiffrence des uns, la sympathie des autres s'vanouirent. Des
sentiments hostiles commencrent  se glisser dans les coeurs et 
y faire lever les premiers germes d'une dissidence que nous verrons
s'affirmer plus tard. Et c'est ainsi que, ds la fin de 1789, nous
voyons se dessiner, vaguement encore, mais dj perceptibles pour
l'observateur attentif, trois groupes distincts dans la population de
Strasbourg. Jouant pour le moment le rle le plus en vidence, nous
trouvons d'abord le gros de la bourgeoisie protestante et catholique,
sincrement librale, aux aspirations humanitaires et rformatrices,
mais non encore entirement dcide  s'absorber entirement, 
se perdre joyeusement dans l'unit constitutionnelle de la France
de demain. A ct de lui, plus  gauche, le groupe de plus en
plus nombreux des Franais de l'intrieur, des enthousiastes, des
impatients, des politiques ambitieux au flair subtil, attirant 
lui les couches populaires, comprimes jusqu'ici par le rgime
oligarchique, et visant avant tout  ce but dsir. Vers la droite
enfin, un troisime groupe, presque exclusivement catholique, se
mfiant ds lors de toute proposition novatrice et chez lequel les
atteintes portes  la proprit ecclsiastique allumaient dj
bien des colres, que les questions religieuses proprement dites
allaient singulirement aviver l'anne suivante.




                                  II.


Il a pu sembler  quelques-uns de nos lecteurs que cet expos
gnral de la situation des esprits  Strasbourg, nous entranait
bien loin de la Cathdrale et de notre sujet plus restreint. Mais ils
comprendront bientt, j'espre, que cet aperu, rsum dans les
limites du possible, tait ncessaire pour les orienter sur ce qui
va suivre. Si l'on ne parvenait  se rendre nettement compte des
dispositions morales de la population strasbourgeoise, ds le dbut
de la crise, tout le cours subsquent de la Rvolution dans nos
murs risquerait fort de rester une nigme ou de donner naissance 
d'tranges malentendus.

Le prince Louis de Rohan, l'un des plus menacs, il est vrai, puisqu'il
avait sept cent mille livres de rente  perdre, fut aussi l'un des
premiers  se rendre compte de la gravit du danger. On se rappelle
qu'il avait refus d'abord de siger  la Constituante. Quand il vit
que l'Assemble Nationale entamait srieusement la discussion sur les
moyens de combler le dficit, il profita de la mort de l'abb Louis,
l'un des dputs du clerg alsacien, pour se faire envoyer 
sa place  Versailles. Il y parut dans la sance du 12 septembre,
s'excusant sur sa mauvaise sant d'avoir tant tard  paratre
 son poste et faisant l'loge du patriotisme de ses collgues; il
prta mme avec une bonne grce parfaite le serment civique, exig
des dputs. Mais il ne lui servit  rien d'avoir "nonc son
hommage et son respect", comme Schwendt l'crivait le lendemain au
Magistrat de Strasbourg, et ce n'est pas de pareilles dmonstrations
qui pouvaient dtourner la majorit de l'Assemble du vote final du
2 novembre, qui mettait les biens du clerg  la disposition de la
Nation. A partir de ce moment le cardinal se retourne franchement vers
la droite et devient bientt l'un des plus fougueux, comme l'un
des plus directement intresss parmi les protestataires, qui font
entendre  Versailles leurs dolances contre cette mesure radicale.
Pour un temps les rcriminations bruyantes du prince-vque s'y
mlrent aux plaintes plus discrtes de la ville de Strasbourg. Car,
en novembre encore, nous voyons M. Schwendt, l'un de nos dputs, se
dbattre contre les dcisions du Comit fodal de l'Assemble et
tcher de persuader  ses collgues qu'il fallait laisser au
moins certains de leurs droits exceptionnels  ses commettants. Il
s'appuyait, nous dit-il, dans cette discussion, bientt oiseuse, "sur
les motifs noncs galement par M. le cardinal de Rohan, fortifis
encore par notre capitulation particulire."

Mais il tait trop tard pour qu'on pt s'arrter  des
considrations de ce genre. Surtout aprs les tristes journes du 5
et 6 octobre, aprs la translation force de la famille royale dans la
capitale, o les dputs de la nation s'installrent  sa suite,
il n'y avait rien  esprer dsormais pour le maintien des droits
historiques qui choquaient l'esprit gomtrique de la Constituante.
On y tait rsolu  "ne pas se relcher sur la rigueur des
principes", comme l'crivait M. Schwendt, et son collgue, M. de
Trckheim, l'avait si bien compris, qu'il donna sa dmission, sous
prtexte de maladie, mais en ralit pour ne pas assister, le coeur
bris,  la chute dfinitive du vieux rgime strasbourgeois qui
l'avait vu natre et dont il fut l'un des derniers et plus honorables
reprsentants. Il avait raison; au point o en tait la Rvolution
franaise, c'tait une illusion de croire que quelques articles du
trait de Munster ou de la capitulation de 1681 empcheraient les
consquences logiques des postulats de la raison pure, auxquels
l'Assemble constituante dut ses plus beaux lans civiques, mais aussi
ses fautes politiques les plus dplorables.

Bientt cependant la diffrence d'attitude s'accentua; les autorits
municipales, contenues, diriges, calmes par l'habile commissaire du
roi, Frdric de Dietrich, que ses gots, son ambition lgitime, ses
talents naturels poussaient du ct des novateurs, se rsignrent
peu  peu au cataclysme invitable. Le clerg, au contraire, auquel
manquait une influence modratrice pareille, leva de plus en plus la
voix, ce qui n'tait pas le moyen de se faire couter de bonne grce.
Qu'on lise plutt ce que disait le Grand-Chapitre de la Cathdrale
dans un mmoire, imprim chez Levrault, avant la translation mme
de la Constituante  Paris. Aprs avoir rappel aux lgislateurs de
Versailles que "le respect des proprits tait une des premires
lois que l'auguste assemble a prononc", et que "priv de
ses dmes, de ses droits seigneuriaux, le Grand-Chapitre serait
ananti", le document dclarait que cette ruine "se ferait
amrement sentir au grand nombre de familles qui doivent leur existence
ou leur bien-tre  la magnificence des seigneurs qui le composent."
Il ajoutait encore qu'il "serait impossible que le culte divin se
ft dornavant avec la magnificence imposante que les trangers ont
toujours admire." Si de pareils arguments n'taient pas de nature
 faire grande impression sur les jansnistes et les voltairiens de la
majorit de l'Assemble nationale, elle devait ressentir d'autant plus
vivement la menace qui se cachait sous les formes polies du mmoire.
"Le Prince-Evque, y lisait-on, et le Grand-Chapitre de la ville de
Strasbourg se sont soumis volontairement au roi; ils l'ont reconnu
pour souverain seigneur et protecteur, _ condition que la France les
maintiendra dans leurs droits, leurs privilges, leurs proprits._
Sa Majest le leur a promis. _Les puissances trangres ont garanti
l'inviolabilit de ce pacte_..." Ce n'tait qu'une figure de
rhtorique sans consquence, que l'affirmation dans une phrase
finale, de la confiance du Grand-Chapitre en la "sagesse et la sainte
quit" de l'Assemble, qu'elle se hterait de prouver par ses
actes "_aux puissances garantes_" et  la France elle-mme"[1].

[Note 1: _Pour le Grand-Chapitre de la Cathdrale de Strasbourg_.
Strasb., Levrault, 1789, 4 pages in-4.]

Plus tard, alors qu'on eut quelque peu perdu l'espoir d'intimider
l'Assemble Nationale, on essaya de la gagner. Le 30 novembre, un
grand nombre de dignitaires du clerg diocsain se runissaient 
Strasbourg pour signer, d'accord avec son chef, une dclaration portant
abandon au trsor royal de la moiti des revenus d'une anne
entire au nom de l'Eglise d'Alsace,  condition que la Constituante
confirmerait ses droits et privilges. Cette dmarche, appuye par
des centaines de signatures, eut naturellement aussi peu de succs que
la premire [2].

[Note 2: Rclamations et protestations du Clerg du diocse de
Strasbourg et de celui de toute la Basse-Alsace. S. 1. 1790, in-18.]

On pense bien que des dlibrations de ce genre et des documents
pareils provoquaient une motion passablement vive dans la population
strasbourgeoise. Si c'tait l le langage des pices officielles, sur
quel ton ne devait-on pas parler dans les _poles_ des tribus, dans les
cafs et les tavernes? A coup sr, l'attitude du clerg, comme celle
plus calme du Magistrat, y suscitaient des attaques fort vives et des
applaudissements non moins nergiques. La libert de presse, quoique
existant de fait, tait alors encore une conqute trop rcente pour
que nous puissions suivre,  ce moment dj, par les journaux locaux
et les feuilles volantes, les fluctuations de l'opinion publique. Ce
n'est que quelques mois plus tard que commence la vritable bataille
et l'closion de ces innombrables pices de tout genre qui font le
bonheur et plus souvent encore le dsespoir du collectionneur et
de l'historien. Nous pouvons deviner cependant que le clerg
strasbourgeois ne ngligea rien pour se concilier l'opinion publique.
C'est ainsi qu'au moment o s'accentuait le dbat sur les biens
ecclsiastiques, nous voyons paratre dans les journaux un _Avis aux
pres de famille,_ manant de la matrise des enfants de choeur de
la Cathdrale. Il annonait l'ouverture prochaine, rue Brle, d'une
"Acadmie en faveur des enfants de la ville, o l'on enseignera les
langues allemande, franaise et latine, la gographie, l'histoire,
la musique, le dessin et la danse", et o l'on "attachera tout
particulirement  la formation du caractre, des moeurs et de la
religion des enfants"[3]. L'ouverture d'un tablissement de ce
genre,  cet instant prcis, ne devait-elle pas rfuter l'accusation
courante que les richesses de la Cathdrale ne concouraient  aucune
oeuvre mritoire, et bien constater devant tous "le dsir de se
rendre utile aux citoyens de Strasbourg"?

[Note 3: Affiches de Strasbourg, 5 septembre 1789.]

De pareilles dmarches ne pouvaient manquer d'atteindre, au moins
partiellement, le but propos, c'est--dire de provoquer un courant
sympathique aux intrts de l'Eglise dans la population de la ville.
Ce qui devait galement faciliter la tche des chefs du parti,
c'tait le mcontentement, fort explicable, de la population
catholique, en prsence des dcrets, annoncs dj, de l'Assemble
Nationale (et qui devaient en effet intervenir plus tard), qui
exceptaient les biens ecclsiastiques protestants d'Alsace de la vente
des biens nationaux, comme ayant t sculariss ds le temps de
la Rforme. Aussi, quand on dut procder, en fvrier 1790, aux
premires lections municipales, d'aprs les lois dictes par
l'Assemble Nationale, on put constater dj les fruits de cet
antagonisme  la fois politique et religieux. Le parti libral
modr prsentait comme maire au suffrage des lecteurs le
commissaire du roi, Frdric de Dietrich, qui, depuis le mois de
juillet 1789, se montrait infatigable  maintenir l'ordre public,
habile  mnager les transitions ncessaires et se prononait pour
la fusion complte des dissidences locales dans un mme sentiment
de dvouement  la grande patrie. Cette candidature fut vivement
combattue par le parti catholique; l'un de ses chefs, le baron de
Schauenbourg, essaya mme de faire dclarer Dietrich inligible,
comme n'ayant point rsid assez longtemps  Strasbourg. D'autres
membres influents du parti, l'abb Rumpler, le fantastique auteur de
la _Tonnide_ et de l'_Histoire vritable de la mort d'un chanoine
qui vit encore_; Ditterich, professeur de droit canon  l'Universit
catholique; le mdecin Lachausse, s'taient employs, parat-il, 
la mme besogne. A la candidature de Dietrich ils opposaient celle de
l'ex-ammeister Poirot, trs habilement choisie. Il pouvait symboliser
en effet l'ancien rgime local, encore cher  bien des coeurs, sans
cependant appartenir aux familles rgnantes proprement dites et sans
veiller par suite les ressentiments populaires. Bon catholique, comme
il le prouva bientt, on savait qu'on pouvait compter sur lui dans
les crises futures, qui dj venaient assombrir l'horizon. Aussi le
scrutin du 8 fvrier ne donna-t-il que 3312 suffrages  Dietrich,
tandis que 2286 voix se portrent sur le nom de Poirot. On tait loin
de l'unanimit des suffrages qui se serait manifeste sans doute, si
le vote avait eu lieu six mois auparavant. La liste tout entire des
officiers municipaux et des notables, qui, d'aprs l'organisation
nouvelle, constituaient le Conseil gnral de la commune, tait
trangement panache et, dans son ensemble, donnait entire
satisfaction aux _modrs_ de toutes les nuances, car elle renfermait
l'tat-major du futur parti constitutionnel, avec une prdominance
assez sensible de l'lment catholique. Pour s'en assurer, on n'a
qu' parcourir la liste des lus, o figuraient, par exemple,
 ct de Poirot, Franois Brunon de Humbourg, syndic du
Grand-Chapitre; Franois-George Ditterich, professeur de droit canon;
Franois-Antoine Koegelin, cur de Saint-Etienne; Christophe-Louis
Daudet, receveur de l'OEuvre Notre-Dame; Franois-Louis Frischhelt,
receveur du Grand-Chapitre; Joseph-Ulrich Zaigulius, cur de
Saint-Pierre-le-Vieux; Franois-Louis Rumpler, chanoine, sans compter
d'autres noms connus encore aujourd'hui, les Zaepffel, les Kentzinger,
les Herv, etc. Sur les cinquante-huit noms de cette liste, trente
et un au moins appartiennent  des catholiques; mais cette imposante
majorit n'tait qu'apparente. Elle allait se diviser, presque au
dbut, en deux fractions de plus en plus hostiles. L'une comprendra des
hommes trs modrs, pour ne pas dire trs tides dans leur foi et
plus attachs  leurs convictions politiques qu' leurs obligations
religieuses; l'autre les reprsentants militants de la doctrine
ecclsiastique, dcids  lui rester fidles, mme dans son
conflit avec le pouvoir civil.




                                 III.


Mais avant d'entrer dans le rcit de ces conflits dplorables qui
devaient si profondment affecter le sort des difices religieux
catholiques de notre ville et tout particulirement celui de la
Cathdrale, il nous reste encore quelques instants de calme et de paix
publique, o nous pourrons rencontrer le vieux sanctuaire du moyen
ge sous un autre aspect que celui d'une citadelle prise d'assaut et
occupe par une garnison trangre. La municipalit nouvelle, sortie
du scrutin de fvrier, avait dcid de clbrer son entre en
fonctions par des crmonies civiles et religieuses, et d'appeler
sur sa gestion future les bndictions divines, par la bouche des
prdicateurs de tous les cultes. Aussi la voyons-nous,  la date du
18 mars, se rendre en cortge  l'Htel-de-Ville, pour y recevoir les
pouvoirs des mains du Magistrat intrimaire, rest jusqu' ce jour en
fonctions. De l le cortge officiel se dirige vers la place d'Armes,
o l'on avait rig une immense estrade et que couvrait une foule
compacte. C'est devant cette masse d'auditeurs que M. de Dietrich,
aprs avoir prt le serment civique, ainsi que ses collgues,
fit un appel chaleureux  la concorde de tous les bons citoyens.
"Sacrifions, leur dit-il, tout esprit de parti; runissons-nous
pour toujours! Que la France apprenne que les Strasbourgeois ne forment
qu'une seule famille de citoyens; embrassons-nous comme des frres. Je
vais le premier vous en donner l'exemple. On verra que nous n'avons plus
qu'un mme coeur, que nous sommes indissolublement lis par les
liens sacrs de la libert et du patriotisme." Et le procs-verbal
officiel de la fte continue en ces termes: "Le respectable maire
s'est alors livr  la douce effusion de son coeur;  l'instant
mme, chacun prouvant le mme sentiment, on a vu le spectacle
touchant des citoyens de tout ge, de toute qualit, de tout culte,
confondus dans les bras les uns des autres, les coeurs aussi vivement
affects. Ce ne fut qu'au milieu des sanglots que les citoyens purent
s'crier: Vive la Nation, Vive le Roi, Vive la Constitution, notre
Maire et la Municipalit!"

C'est au milieu de l'enthousiasme trop passager de cette scne
fraternelle que le cortge, suivi par des milliers de citoyens, se
remit en marche pour se rendre  la Cathdrale, au son de toutes les
cloches de la ville, au bruit de l'artillerie de la place,  travers
les rangs de la garde nationale qui formait la haie le long des rues et
prsentait les armes, en battant aux champs. Le suisse et le bedeau de
la Cathdrale vinrent recevoir les autorits  la grande porte de
la nef et les menrent aux bancs prpars devant la chaire, o
les officiers municipaux et les notables prirent place, tandis que les
dtachements de la garde nationale se rangeaient sur les bas-cts
et qu'entre eux se groupaient les orphelins, les enfants trouvs, les
pensionnaires de la maison des pauvres des diffrents cultes. "Un
peuple immense" remplissait le reste de l'glise. M. l'abb de
Kentzinger, prtre du diocse de Strasbourg et secrtaire de la
lgation de France  la cour lectorale de Trves, monte alors en
chaire et prononce un discours sur ce verset du cent quarante-troisime
psaume: "Bienheureux est le peuple dont Dieu est le Seigneur!" Ce
qui caractrise cette homlie  la fois religieuse et politique,
ce qui fait que l'on doit s'y arrter un instant, c'est le souffle
patriotique qui l'anime, c'est l'affirmation rpte de la
ncessit de l'accord entre la religion et la loi civile, c'est
l'assurance donne au maire que "tous les citoyens de la croyance de
l'orateur" sauront reconnatre son zle, et apprcier ses talents
"avec autant d'empressement que si vous tiez n dans notre
Eglise". "Il existera parmi nous, j'aime  le croire, un change
mutuel de franchise, de loyaut, de confiance, et quand il s'agira du
salut de la patrie, nous penserons tous de mme." L'orateur terminait
en insistant sur le respect d  la religion, mre de toutes les
vertus. "Nous lui conserverons, s'criait-il, la majest et le
respect que les peuples les plus clairs se sont fait une gloire
de lui accorder; en un mot, nous serons chrtiens, frres, amis.
Franais, nous crierons tous: Vive la Nation, vive la Loi, vive le
Roi!" On ne pouvait parler en termes plus convenables et mme plus
chaleureux, dans une glise catholique, en une pareille occurence, et
rien ne nous autorise  douter de la sincrit de l'orateur au moment
o il faisait entendre ces appels  la concorde et au respect des
choses les plus respectables. Nous apprenons cependant, par une note
du procs-verbal officiel, qu' ce moment dj, des fidles,
"en trs petit nombre,  la vrit et d'une conscience plus que
timore" (ce sont les propres expressions de l'abb de Kentzinger)
avaient dsapprouv le cri final du prdicateur, estimant "que la
maison du Seigneur devait retentir uniquement de ses louanges". Aussi
celui-ci dut-il ajouter une note apologtique au bas de son discours
pour expliquer  ces mcontents que "la majest de notre Seigneur
Jsus-Christ ne pouvait tre blesse par l'expression des voeux que
forme en sa prsence, pour la prosprit publique, tout un peuple
assembl. "N'est-ce pas  lui, dit l'orateur, que ces voeux
sont adresss? N'est-ce point  lui encore que j'ai demand ces
bndictions? Oui, ces sentiments taient dans mon coeur et je
croirai toujours rendre un hommage agrable  la divinit quand
je publierai hautement et en tous lieux mon amour pour la Nation
franaise, mon obissance  la Loi, mon profond respect pour le Roi
et mon dsir ardent de le voir heureux; c'est l'Evangile surtout qui
m'a rendu bon citoyen".

Ce cri, dont s'taient offusqus quelques-uns des auditeurs, mille
fois rpt par les voix de la foule, "retentit jusqu'aux votes
de ce superbe difice, de mme que celui de: Vive la Constitution!"
Puis le maire et ses nouveaux collaborateurs quittrent leur banc et
montrent au choeur, o le matre des crmonies les installa sur
des bancs couverts de tapisseries. "M. le maire, dit gravement le
procs-verbal, avait le fauteuil et le carreau". Les membres du
Grand-Chapitre et du Grand-Choeur avaient pris place dans leurs stalles
armories; prs d'eux se tenaient les chapitres des collgiales de
Saint-Pierre-le-Vieux et de Saint-Pierre-le-Jeune; plus en arrire le
clerg des paroisses et les communauts religieuses. Le commandant
de Strasbourg, les officiers de la garnison, les professeurs des deux
Universits strasbourgeoises faisaient face au Conseil de la Commune,
sur la gauche du choeur. C'est en prsence de cette imposante
assemble, o les fidles se confondaient pour la premire fois avec
les hrtiques, que le _Te Deum_ fut entonn par le prince Franois
de Hohenlohe, chanoine, comte officiant, et chant  grands choeurs
par l'orchestre de la Cathdrale. Combien, parmi tous les assistants
de cette crmonie religieuse, sans prcdent dans l'histoire de
Strasbourg, se doutaient-ils que ce serait aussi la dernire o se
manifesterait de la sorte l'entente cordiale de tous les citoyens? Et
cependant quelques mois  peine les sparaient du moment fatal o la
discorde allait diviser les esprits et envenimer ces mmes coeurs qui
s'panchaient  cette heure en de douces esprances, destines 
n'tre que des illusions fugitives. Dans l'adresse  l'Assemble
Nationale, propose par Dietrich  la foule assemble sur la place
d'Armes et vote d'acclamation, il tait dit: "Runis sur cette
place o nos pres ne se donnrent qu' regret  la France, nous
venons de cimenter par nos serments notre union avec elle. Nous avons
jur d'obir avec respect aux lois que vous aurez dcrtes et qui
auront t sanctionnes ou acceptes par le Roi. Nous avons jur
et nous jurons de verser jusqu' la dernire goutte de notre sang
pour maintenir la Constitution. Si la ville de Strasbourg n'a pas eu la
gloire de donner, la premire, l'exemple aux autres villes du royaume,
elle aura du moins celle, d'tre, par l'nergie du patriotisme de
ses habitants, un des boulevards les plus forts de la libert
franaise!"

Dans la sance du 30 mars M. Schwendt dposa cette adresse sur le
bureau de l'Assemble Nationale, qui "applaudit  l'expression des
sentiments et au patriotisme du maire, officiers municipaux et habitants
de la ville de Strasbourg et par mention faite  son procs-verbal,
en a tmoign sa satisfaction." Qui donc aurait pu se douter que
l'accord entre eux n'tait point parfait? Qui donc aurait os soutenir
alors que beaucoup d'entre les citoyens de Strasbourg deviendraient
bientt infidles  leur serment de respect aux lois dcrtes
par l'Assemble Nationale, et que cette dernire aurait sous peu
des rsolutions bien diffrentes  prendre au sujet de la
"patriotique" cit? Mais la Constituante n'avait point encore rendu
le dcret malencontreux qui devait branler, plus que tout autre, la
royaut constitutionnelle et saper par la base la partie politique de
son oeuvre; et d'ailleurs, nul, parmi les plus sagaces observateurs
des vnements du jour, ne pouvait se douter alors des consquences
incalculables qu'aurait pour la France et la monarchie la Constitution
civile du clerg.




                                  IV.


La sagesse des nations a proclam depuis des sicles "qu' chaque
jour suffit sa tche", et ce prcepte s'applique aux peuples
tout autant qu'aux individus. Malheur aux pouvoirs souverains, qu'ils
s'appellent monarques absolus ou Conventions rpublicaines, s'ils
prtendent doubler les tapes et devancer le dveloppement naturel
des masses, en les entranant de force vers un but peut-tre
dsirable, mais qu'ils sont encore seuls  dsirer atteindre! Les
intentions les plus pures ne les prserveront ni des dsordres
ni mme de la rvolte des foules qu'ils violentent, et dont la
rsistance provoquera chez eux-mmes de nouvelles violences. Ce fut
l cependant la faute grave que commit l'Assemble Nationale. Dans
sa hte  proclamer partout des principes abstraits et surtout 
les mettre en pratique, elle ne se rendit pas un compte suffisant des
dangers qu'elle se crait elle-mme, des ferments de discorde
qu'elle semait  pleines mains, et qui rendirent impossible en France
l'organisation d'un rgime plus stable, librement accept par la
majorit des citoyens du pays.

Un mmorable et tout rcent exemple aurait d cependant ouvrir les
yeux aux lgislateurs de la Constituante. L'empereur Joseph II, le plus
novateur et le plus humain des princes de son temps, venait de mourir,
le coeur bris, poursuivi jusqu' son heure dernire par les
accusations mensongres et les cris de haine de ses sujets, qu'il avait
tch pourtant de rendre heureux. Et c'taient les privilgis de
l'Eglise et de la noblesse qui avaient russi  soulever les masses
aveugles contre leur bienfaiteur. La tche de mettre  excution les
dcrets du 4 aot et du 2 novembre 1789 tait dj bien dlicate,
en dehors de toute complication nouvelle. Priver une aristocratie
puissante de ses privilges sculaires, saisir aux mains du clerg de
France ces millions de biens-fonds qu'il possdait alors, c'tait
une de ces entreprises politiques qui absorbent,  elles seules, toute
l'nergie et toute l'habilet des premiers hommes d'Etat d'un royaume.
Elle tait ralisable pourtant, parce que les ordres privilgis
taient dtests ou craints par la majorit du pays, et parce que
tout le monde, au sein de cette majorit, pouvait se rendre compte que
c'tait la lsion de ses intrts matriels surtout qui soulevait
les clameurs de la minorit dpouille par la lgislation nouvelle.
Encore aurait-il fallu s'appliquer, pour russir,  bien expliquer aux
masses rurales, restes trs accessibles  l'influence du clerg,
que la religion n'tait pas en jeu dans la mise en circulation des
vastes domaines, si longtemps immobiliss par la main-morte. Les
paysans l'auraient compris  la longue, et l'immense majorit du
clerg lui-mme, reste trs pauvre, au milieu du luxe de ses
chefs, n'avait aucun motif pour protester indfiniment contre la
scularisation des biens ecclsiastiques.

Mais loin d'agir de la sorte, l'Assemble Nationale, tout imbue
d'ides philosophiques, indiffrente aux questions religieuses ou
n'en souponnant point l'importance, sembla vouloir, comme  plaisir,
veiller les pires soupons, et lgitimer d'avance les accusations
les plus violentes. Elle manifesta de bonne heure l'intention de ne
pas se borner  la saisie des proprits ecclsiastiques ou 
la rglementation des moluments du clerg, mais de retoucher
l'organisation mme de l'Eglise de France. Longtemps avant la date
 laquelle parut le dcret sur la Constitution civile du clerg, il
avait pu servir d'pouvantail aux sacristies, pour agiter les masses
et pour leur inspirer des sentiments profondment hostiles aux
lgislateurs et aux lois nouvelles.

Nulle part cette disposition si contradictoire des esprits, chez les
lgislateurs parisiens et chez les populations rurales, ne se montra
plus accentue que dans les contres catholiques de l'Alsace. Chez
nous, le dcret du 2 novembre 1789 suffit,  lui seul,  mettre
le feu aux poudres. Il y avait  cela plusieurs raisons; d'abord la
richesse exceptionnelle des domaines ecclsiastiques menacs, puis
la proximit de la frontire trangre, assurant l'impunit par la
fuite aux meneurs hostiles, la qualit de prince du Saint-Empire que
possdait toujours l'vque de Strasbourg, la prsence en Alsace
d'autres territoires princiers sur lesquels la souverainet de
l'Assemble Nationale pouvait sembler ne pas devoir s'tendre. La plus
importante pourtant des causes qui amenrent les mouvements dont nous
allons avoir  nous entretenir, ce fut la docilit confiante et nave
des populations rurales catholiques de la Haute-et de la Basse-Alsace,
vis--vis de leurs conducteurs spirituels, non seulement dans le
domaine religieux, mais sur le terrain conomique et politique
lui-mme. Et le jour o les agents officiels ou secrets du cardinal
et des princes purent par surcrot lancer dans la foule l'accusation
terrible qu'on en voulait  la foi de l'Eglise, le courant
contre-rvolutionnaire se dessina dans toute la province avec une
violence qui permettait de prvoir les plus redoutables conflits.

Dans la sance du 14 avril 1790, l'abb d'Eymar, grand-vicaire de
l'vch et l'un des dputs du clerg de la Basse-Alsace, avait
prononc un long discours, assez habilement tourn d'ailleurs, pour
demander  l'Assemble que les biens ecclsiastiques de la province
fussent, provisoirement au moins, distraits de ceux qui devraient tre
mis en vente au profit de la nation. Il n'avait rien obtenu cependant,
si ce n'est un dcret qui renvoyait la discussion de sa motion 
une date indtermine et refusait par consquent de protger
les domaines d'Alsace contre la mesure gnrale vote par la
Constituante.

Cette motion de l'abb d'Eymar et l'accueil qui lui fut fait  Paris,
encouragea nanmoins la Chambre ecclsiastique de l'Evch de
Strasbourg  envoyer  tous les bnficiaires ou fermiers de biens
ecclsiastiques dans notre province, une circulaire imprime, signe
de M. Zpffel, secrtaire de ladite Chambre, et qui les engageait 
s'opposer nergiquement  toute tentative de dresser inventaire, au
nom du gouvernement, du mobilier ou des titres des chapitres, corps
et communauts ecclsiastiques d'Alsace. Un modle de protestation
formelle contre toute opration de ce genre accompagnait la circulaire
du 29 avril, qu'un correspondant strasbourgeois anonyme signalait
 l'indignation publique ds le 6 mai et qui figure au _Moniteur
universel_ du 20 mai suivant. Le maire de Strasbourg, M. de Dietrich,
crut galement de son devoir de saisir l'Assemble de ces menes
illgales, et dans sa sance du mardi soir, 18 mai, la Constituante
se livra sur la situation ecclsiastique et politique de l'Alsace  un
dbat approfondi, que l'abb d'Eymar essaya vainement d'esquiver,
en affirmant que l'Assemble tait trop peu nombreuse pour discuter
efficacement. Reubell, le dput de Colmar, appartenant  la gauche
avance d'alors, incrimina tout spcialement son collgue, en
signalant la protestation du chapitre de Neuwiller, rdige par
d'Eymar lui-mme, dnona non moins vertement l'un des notables du
Conseil gnral de Strasbourg, le professeur Ditterich, dj nomm,
pour avoir prsent la protestation de l'vque de Spire contre les
mmes dcrets. Il accusait en outre le clerg d'empcher de toutes
ses forces l'organisation des nouvelles municipalits, parce qu'elles
seraient plus favorables, vraisemblablement,  la vente des biens
ecclsiastiques.

L'Assemble Nationale, facilement convaincue de la vrit de ces
assertions, difficiles d'ailleurs  nier, dcrte aussitt que son
prsident "se retirera auprs du Roi pour le supplier de donner
incessamment tous les ordres ncessaires pour maintenir le calme et
la tranquillit dans les dpartements du Haut-et Bas-Rhin". Elle
dclare en outre qu'elle "improuve la conduite tenue tant par le
sieur Ditterich, notable de la commune de Strasbourg, que par le
sieur Bnard, bailli de Bouxwiller", accus d'avoir organis des
runions illgales.

Deux jours plus tard, Louis XVI sanctionnait le dcret et mandait aux
corps administratifs des deux dpartements de le publier et de s'y
conformer en ce qui les concerne; le 30 mai 1790, la proclamation royale
tait affiche sur les murs de Strasbourg et de la banlieue. Mais
si la grande majorit des populations urbaines, de la bourgeoisie
protestante et catholique tait dvoue aux ides nouvelles, et si
par consquent l'Assemble Nationale pouvait compter sur elle, il n'en
tait pas de mme chez les populations de la campagne. On en eut la
preuve au commencement de juin, alors que les lecteurs, appels 
constituer le Conseil gnral du nouveau dpartement du Bas-Rhin,
procdrent  leurs choix. Il est impossible de ne pas voir
l'influence dominante du clerg dans la liste des lus; en fait
de noms strasbourgeois, elle ne portait que ceux de personnalits
entirement acquises  sa cause: l'ex-ammeister Poirot, Ditterich,
Lacombe, de Schauenbourg, Kentzinger, Zaepffel, Weinborn, etc. Les
lections pour le Conseil du district de Strasbourg furent au contraire
franchement constitutionnelles, et ds ce moment l'administration
dpartementale fut dirige dans un esprit nettement oppos  celui
du Directoire du district et  la majorit du Conseil gnral de la
Commune de Strasbourg. Aussi n'allons-nous pas tarder de les voir entrer
en conflit; mais, ds ce moment, la violence des polmiques engages
 l'occasion de ces lections diverses, violence atteste par le
ton des pamphlets allemands et franais changs  Strasbourg,
montrrent qu'un accord sincre n'tait plus gure possible.

L'illusion de la concorde cependant devait durer quelque temps encore,
tant elle est naturelle au coeur de l'homme et tant il paraissait
pnible aux meilleurs esprits d'alors de ne pas continuer  marcher
vers la libert, la main dans la main de leurs frres. C'est ce qu'on
vit bien lors de la grande fte patriotique des gardes nationales
d'Alsace, de Lorraine et de Franche-Comt, qui eut lieu chez nous du
12 au 14 juin 1790. Ces journes de la _Confdration de Strasbourg_
furent clbres dans la plaine des Bouchers, au milieu d'un
enthousiasme gnral, dbordant et sincre. Peu de ftes populaires
ont t plus belles et plus pures dans la longue srie de celles que
notre ville a vues pendant des sicles, et si les rcits contemporains
en paraissent aujourd'hui lgrement emphatiques et dclamatoires, du
moins on y sent palpiter l'me d'une population heureuse de se sentir
libre et fire de son bonheur. Cette fois-l, le concours d'une
immense population du dehors ne permit pas de clbrer, mme
les crmonies ecclsiastiques, dans l'intrieur d'un difice
religieux. La Cathdrale ne joua donc qu'un rle assez insignifiant
dans ces ftes. Il faut mentionner pourtant que, le 11 juin 1790, la
garde nationale "obtint la permission de pavoiser les tourelles et
la pointe de la flche de pavillons aux couleurs de la Nation". M.
Frdric de Dietrich les reut sur la plate-forme et fit dresser ces
premiers drapeaux tricolores, dploys  Strasbourg, aux acclamations
gnrales. "Ce spectacle vu des rives opposes du Rhin, dit le
procs-verbal officiel, apprit  l'Allemagne que l'empire de
la libert est fond en France." Puis le 13 juin, au soir, la
municipalit, "pour donner  cette fte tout l'clat dont elle
tait digne", fit illuminer  grands frais (l'illumination cota
1798 livres) la flche de la Cathdrale. Cette illumination de
l'difice se rpta dans la soire du lendemain.

Dans la plaine des Bouchers, devant l'autel de la Patrie, tous les
gardes civiques avaient solennellement jur d'tre fidles  la
nation, d'obir  la loi, et "de faire excuter, toutes les fois
qu'ils en seraient requis lgalement, les dcrets de l'Assemble
Nationale, accepts ou sanctionns par le Roi, comme tant
l'expression de la volont gnrale du Peuple franais." L'un
des chanoines de Saint-Pierre-le-Vieux, M. de Weitersheim, frre du
commandant en chef de la garde nationale de Strasbourg, avait bni
les drapeaux de "l'arme citoyenne"  l'autel de la plaine des
Bouchers et s'tait cri vers la fin de son discours: "Camps
autour de l'arche d'union, comme jadis les Isralites, nous
consommerons le pacte solennel avec Dieu, la Nation, la Loi et le Roi...
Venez, amis de Dieu, venez, zls dfenseurs de la patrie... vous
anantirez les complots des dtracteurs de la Constitution, vous serez
les soutiens de l'Etat, les dfenseurs de la libert et la gloire de
la Nation. Aprs avoir combattu avec courage et fermet les ennemis
intrieurs et extrieurs, vous entrerez triomphants au sjour
cleste des hros de l'ternit!"[4]

[Note 4: _Procs-verbal de la Confdration de Strasbourg_, chez
Dannbach, 1790, in-8.]

Ces paroles semblaient assurment carter toute ide de lutte et de
conflit srieux. Mais  ce moment la vente des biens ecclsiastiques
n'avait point encore commenc en Alsace; le dcret de l'Assemble
Nationale y restait toujours lettre morte, et c'tait pour proroger
peut-tre cette trve dernire avant la lutte, que le haut clerg
protestait aussi haut de son attachement  la Constitution de l'Etat.
Bientt un fait nouveau devait se produire. Le cardinal de Rohan
donnait sa dmission de dput  la Constituante et, pour diriger
plus  l'aise la rsistance du clerg d'Alsace et de ses ouailles,
lisait domicile dans son chteau d'Ettenheim, en terre d'Empire,
sur la rive droite du Rhin. C'tait le commencement de la
contre-rvolution.




                                  V.


C'tait le 13 juin 1790 que le prince-vque de Strasbourg arrivait
 sa rsidence d'Ettenheimmnster, accompagn d'une suite de
soixante personnes. Il n'y trouva sans doute pas tout le confort auquel
il tait habitu dans son palais somptueux de Saverne, car, ds
les premiers jours de juillet, il s'adressait  la municipalit de
Strasbourg pour la prvenir de son intention de passer "quelque
temps"  Ettenheim, terre d'Empire, et d'y faire transporter des
meubles par eau et par voiture. M. de Dietrich lui fit rpondre
verbalement qu'il ne connaissait aucune dfense s'opposant  la
sortie des meubles, autres que l'argenterie, et qu'on lui fournirait un
laisser-passer ds que le jour de ces envois serait fix. Aprs
mre rflexion cependant, le dpart et le dmnagement du prlat
parurent suspects au maire et, pour mettre sa responsabilit 
couvert, il saisit de la question,  la date du 11 juillet, les
administrateurs du district, plus spcialement chargs par la loi de
la surveillance des biens ecclsiastiques. Les membres du district,
runis quatre jours plus tard, arrtaient d'crire  la
municipalit "que les meubles qui appartiennent  l'Evch de
Strasbourg, tant dvolus  la Nation, leur transport en terre
trangre ne peut tre tolr, mais que la libre disposition
de ceux qui appartiennent au cardinal de Rohan ne peut lui tre
conteste." Le Directoire du district chargeait par consquent les
officiers municipaux de s'opposer provisoirement " l'extraction et
transport de tous les meubles, tant du palais piscopal que des maisons
de plaisance dont jouissaient les vques de Strasbourg," puis de
procder sans dlai " l'inventaire du mobilier, comme aussi des
titres et papiers dpendants de tous les bnfices, corps, maisons et
communauts situs dans l'tendue de la banlieue."

Ds le 17 juillet, le corps municipal mettait  excution la
premire partie de ce mandat. Quant aux mesures d'inventaire, le
Conseil gnral de la Commune montra d'abord quelque hsitation.
Dans sa sance du 21 juillet, on dcida d'interroger tout d'abord
les comits de l'Assemble Nationale, afin de prier cette dernire
d'interprter elle-mme ses dcrets des 14 et 20 avril dernier,
les biens du Grand-Chapitre et ceux de l'Evch de Strasbourg
"ne pouvant tre regards comme purement nationaux, les sujets de
l'vch de l'autre ct du Rhin ayant contribu, ainsi que ceux
d'Alsace,  la btisse du palais piscopal et  l'acquisition de
ses meubles, et l'Assemble Nationale elle-mme ayant considr les
vques en Alsace, pour raison de possession, sous la double
qualit d'vques et de princes du Saint-Empire." Evidemment la
municipalit de Strasbourg ne tenait pas  prendre l'initiative du
squestre des biens nationaux et prfrait agir seulement en vertu
d'un ordre suprieur.

Le Directoire du district, auquel revint l'affaire, s'empressa en effet
de saisir de la question le Comit ecclsiastique, formulant ainsi
sa demande: "Le cardinal de Rohan doit-il tre considr comme
bnficier franais, possdant des biens dans l'tranger, ou
doit-il l'tre comme prince tranger, possdant des biens en
France?" La rponse ne pouvait tre douteuse, puisqu'il s'agissait
d'un membre de la reprsentation nationale elle-mme. L'Assemble
n'tait pas d'ailleurs favorablement dispose pour l'vque
migr. Dj dans la sance du 27 juillet, au soir, le ministre des
affaires trangres, M. de Montmorin, avait averti les comits que le
cardinal, fix  demeure sur la rive droite du Rhin, se coalisait avec
ceux des princes allemands qui refusaient d'accepter de la France une
indemnit pcuniaire pour leurs territoires annexs. Aussi dans la
sance du 30 juillet, fut-il rsolu,  une forte majorit, sur le
rapport de M. Chasset, que le relev des meubles, effets, titres et
papiers de l'Evch et du Grand-Chapitre serait fait incessamment, 
la diligence de la municipalit de Strasbourg, et qu'aucun enlvement
de meubles ne serait permis avant la clture de l'inventaire. Au cours
de son discours, le rapporteur avait exprim tout son tonnement de
ce que l'tat de sant du cardinal, qui l'empchait d'assister aux
sances de l'Assemble, lui permettait de siger  la Dite de
Ratisbonne. Aussi le dcret de la Constituante portait-il en outre
"que M. le cardinal de Rohan viendra, dans le dlai de quinzaine,
prendre sa place dans l'Assemble Nationale et y rendre compte de sa
conduite, s'il y a lieu"[5].

[Note 5: Toutes les pices officielles de cette correspondance sont
reproduites dans la _Strassburger Chronik_ de Saltzmann, du 13 aot
1790, ou dans le _Nationalblatt_ d'Ehrmann,  la mme date.]

On a pu voir, par ce qui prcde, qu'aucune mesure n'avait encore
t prise en juillet 1790, pour mettre  excution dans notre
province le dcret du 2 novembre 1789, bien qu'il et t confirm
depuis par celui du 18 mars 1790. Les administrateurs locaux, choisis
par le suffrage des lecteurs, mme les plus dvous au nouvel
ordre de choses, ne se souciaient pas de brusquer les vnements,
en prsence des dispositions de la majeure partie de la population
catholique d'Alsace. Mille petits incidents, insignifiants en
eux-mmes, permettaient de prsager une vive rsistance, le jour o
la lutte s'engagerait, et se produisaient jusque dans Strasbourg mme.
C'est ainsi que dans les premiers jours de juillet les lves du
Collge royal (piscopal) avaient assailli la boutique d'un marchand
d'estampes venu de Paris, qui avait garni sa devanture de gravures
satiriques contre la noblesse et le clerg, comme il s'en produisait
alors en grand nombre. Ils les avaient mis en pices, la garde
nationale avait d intervenir, et le tribunal de police, dsireux de
calmer tout le monde, avait condamn les jeunes dlinquants  payer
le dgt et frapp le marchand d'une amende pour exhibition d'images
non autorises par la police[6].

[Note 6: _Politisch-Litterarischer Kurier_ du 15 juillet 1790.]

La bonne harmonie n'tait pourtant pas encore trouble partout, et
dans maints districts ruraux l'accord entre les protestants et les
catholiques tait parfait, la question des biens ecclsiastiques
n'ayant point encore t pose au fond de nos campagnes. C'est ainsi
que lors de la fte de la Fdration, clbre le 14 juillet 
Plobsheim, les paysans protestants de la localit avaient invit le
cur, qui tait en mme temps le maire lu du village,  venir
assister  leur culte, puis s'taient joints  leurs concitoyens
catholiques pour la clbration de la messe. A la fin de cette
double crmonie, les ecclsiastiques des deux cultes s'taient
fraternellement embrasss au milieu des acclamations joyeuses de leurs
ouailles. Le mme accord touchant se manifestait encore dans une fte
patriotique, clbre  Barr, le 25 aot, et vers la mme date
les curs de Northeim, Schnersheim, Kuttolsheim s'entendaient avec les
pasteurs de Hrtigheim, Ittenheim, Quatzenheim, etc... pour procder
en commun  la bndiction des drapeaux des villages protestants et
catholiques du Kochersberg[7]. A Strasbourg aussi, dans la journe du
9 septembre, toutes les autorits constitues, sans distinction
de culte, assistaient  la messe funbre dite  la Cathdrale en
mmoire des victimes du massacre de Nancy et en l'honneur du jeune
Desilles, tomb ce jour-l, comme hros du devoir, dans les rues
ensanglantes de la capitale lorraine.

[Note 7: _Nationalblatt fr den Niederrhein_, 30 juillet, 3 septembre
1790.]

Mais cet accord ne devait plus subsister longtemps. La presse
_patriotique_ commenait  se plaindre de l'inexcution de la plupart
des dcrets de la Constituante relatifs au clerg. La totalit des
journaux, allemands pour la plupart, qui paraissaient  Strasbourg,
tait du ct de la reprsentation nationale, bien qu'avec des
nuances trs varies; chose curieuse, ils taient rdigs  peu
prs tous par des journalistes protestants. A ct de l'ancienne
_Strassburgische privilegirte Zeitung_, antrieure  la Rvolution,
taient venus se placer la _Strassburger Chronik_ et la _Chronique de
Strasbourg_, journal bilingue de Rodolphe Saltzmann, le _Patriotisches
Wochenblatt_ de Simon, le _Politisch-Litterarischer Kurier_, publi
chez Treuttel, le _Nationalblatt fr das niederrheinische Dpartement_
de Jean Ehrmann, les _Woechentliche Nachrichten fr die deutschredenden
Bewohner Frankreich's_. Un peu plus tard allaient surgir encore la
_Geschichte der gegenwrtigen Zeit_ de Simon et Meyer, le _Courrier
de Strasbourg_ de Laveaux, et d'autres feuilles radicales, que nous
rencontrerons sur notre chemin. Le parti plus spcialement catholique,
qui allait devenir tout  l'heure le parti contre-rvolutionnaire,
n'avait pas  ce moment d'organe attitr dans nos murs; on s'y
abonnait sans doute  l'une ou l'autre des feuilles royalistes de
la capitale, mais on s'y servait galement--mme plus activement
peut-tre--d'officines secrtes, pour entretenir l'agitation dans
les esprits  la ville et  la campagne, pour organiser partout
une propagande  outrance, d'autant plus dangereuse qu'elle tait
clandestine et partant presque insaisissable pour les organes de la loi.

Tous ces journaux taient  peu prs unanimes  dfendre la mise en
vente des _biens nationaux_; ils diffraient seulement par le plus ou
moins de hte qu'ils mettaient  rclamer l'excution des lois. Leur
influence se faisait naturellement sentir  peu prs exclusivement
dans les sphres protestantes; c'est ainsi que nous avons relev une
adresse de communes rurales de la Basse-Alsace, lue  l'Assemble
Nationale dans la sance du 27 juillet, l'assurant de leurs sentiments
patriotiques et s'offrant  acheter les biens du clerg situs
dans leur banlieue. Tous ces villages, sans exception, Rittershofen,
Oberbetschdorf, Pfulgriesheim, Mundolsheim, Schiltigheim, etc., ont une
population protestante. Des tirages  part d'articles de journaux, des
brochures spciales en langue allemande taient rpandus gratuitement
dans les campagnes, et la _Socit des Amis de la Constitution_ de
Strasbourg travaillait tout particulirement  stimuler de la sorte
les esprits quelque peu rtifs de la population rurale.

Les partisans du clerg rpondaient, soit par des protestations
ouvertes, annonant carrment du haut de la chaire une
contre-rvolution prochaine, dans les centres propices, comme Obernai
ou Trkheim, soit par des brochures imprimes outre-Rhin et virulentes
au possible. C'est ainsi qu'un homme, appel plus tard  jouer un
rle marquant dans l'histoire du clerg catholique d'Alsace, l'abb
Liebermann, crivait en rponse  une brochure anonyme de Hans
Wohlgemeint, qui engageait les paysans d'Alsace  participer  l'achat
des biens nationaux, une autre brochure, galement anonyme, intitule
_Hans Bessergemeint an das liebe Landvolk_ et qui dbutait
ainsi: "Est-il permis d'acheter des biens
ecclsiastiques?--Non.--Pourquoi?--La rponse est inscrite au
septime commandement: Tu ne voleras point!"

Naturellement les patriotes s'indignaient de tous ces pamphlets qui
niaient si catgoriquement les droits souverains de l'Assemble
Nationale. De temps  autre, ils essayaient de les atteindre par la
vindicte publique. C'est ainsi que le 16 septembre, Xavier Levrault, le
prsident de la _Socit des Amis de la Constitution_, dnonait
l'une d'elles au procureur-gnral-syndic du dpartement comme
absolument inconstitutionnelle. Le lendemain, M. de Schauenbourg
lui faisait parvenir une rponse trs courtoise, pour remercier
la Socit de son zle pour le bien public, et annonait que le
Directoire du dpartement allait lancer une proclamation "afin
de montrer au public combien nous dtestons les efforts de ceux qui
veulent contrecarrer l'Assemble Nationale." Mais c'tait eau
bnite de cour et l'affaire en restait l, les sympathies de
l'autorit dpartementale tant notoirement du ct de l'ancien
ordre de choses. Si la situation finit par changer, c'est que le
cardinal de Rohan lui-mme, las sans doute de temporiser, adressa le
23 aot, depuis Ettenheimmnster, une lettre au prsident de
l'Assemble Nationale, lettre qui fut lue dans la sance du 1er
septembre, et dont les formes polies voilaient  peine les intentions
ironiques et l'absolue fin de non-recevoir. En voici les principaux
passages:

"Monsieur le prsident,

"Les affaires les plus graves, les intrts les plus prcieux
m'ont forc  me rendre dans mon diocse. Il s'agissait de calmer
des troubles ns dans la partie situe de l'autre ct du Rhin. Ma
sant affaiblie depuis longtemps m'a forc d'avertir le clerg de
mon diocse que je ne pourrais plus le reprsenter... J'ai appris
avec douleur que ma conduite a t travestie aux yeux de l'Assemble
Nationale et qu'elle a dsir ma prsence pour me justifier. Je
voudrais que ma sant me permt de partir sur-le-champ, mais il m'est
impossible de supporter la voiture. J'envoie en attendant un prcis
justificatif... Je n'ai pu me refuser, mme pendant mon sjour 
Versailles et  Paris,  former les mmes demandes que la noblesse
et le clerg d'Alsace. Ma qualit de prince de l'Empire m'a oblig de
joindre mes rclamations  celles des autres princes de l'Allemagne...
Il n'y a rien que de lgal dans ma conduite." Le cardinal ajoutait
qu'un autre motif pour lequel il ne se rendrait point  Paris, c'tait
la crainte de compromettre sa dignit de dput en s'exposant aux
plaintes et  la mauvaise humeur de ses nombreux cranciers, n'tant
pas en tat de les satisfaire depuis la perte des revenus qu'il leur
avait abandonns. Il exprimait, en terminant, l'espoir que l'Assemble
"trouverait dans sa sagesse les moyens d'acquitter des dettes aussi
lgitimes."

L'effet ne fut pas absolument celui qu'avait espr peut-tre le
cardinal en appelant les bndictions divines sur les travaux de
ses collgues. L'Assemble Nationale refusa en effet la dmission
qu'offrait Rohan, et renvoya finalement sa lettre au Comit des
rapports, "aprs que diffrents autres comits, mme celui de
mendicit, eurent t proposs."




                                  VI.


Pendant que le cardinal de Rohan refusait ainsi de revenir de
l'tranger, les membres du Grand-Choeur de la Cathdrale de
Strasbourg, enhardis sans doute par la longanimit du gouvernement et
de l'administration dpartementale, poussaient l'audace jusqu' faire
tenir  leurs fermiers une circulaire, date du 18 septembre, qui
portait "que le dcret du 2 novembre et tous ceux qui en sont la
suite, ne peuvent concerner les biens ecclsiastiques des glises
catholiques et luthriennes d'Alsace." Aussi l'on "conseillait
srieusement" aux paysans, non seulement de ne pas acheter des biens
appartenant au Grand-Choeur, mais "de continuer  livrer aux vrais
propritaires desdits biens... les canons et redevances ordinaires...
Ce ne sera que par ruse et finesse, par force et par violence, y
disait-on, que les biens que vous tenez  ferme vous seront ts."

Une pice plus explicite encore, imprime sans lieu ni date, mais
appartenant videmment  ces mmes semaines d'automne 1790, tait
intitule: "A tous les habitans des Villes, Bourgs et Villages des
seigneuries du Prince-Evque et du Grand-Chapitre de la Cathdrale
et principalement aux fermiers des terres de l'Eglise de Strasbourg."
Elle tait signe du Grand-Ecoltre de la Cathdrale, prince Joseph
de Hohenlohe, vque de Lros _i. p._, coadjuteur de l'Evch et
principaut de Breslau. "Elev en Alsace, disait le rdacteur de
ce document curieux, cette province depuis quarante ans est devenue ma
patrie. Je l'ai toujours aime; les Alsaciens sont mes compatriotes.
L'avis que j'adresse dans ces circonstances aux habitants des lieux qui
appartiennent au Prince-Evque ou au Grand-Chapitre, peut tre utile
 tous les Alsaciens. C'est cet espoir qui me dtermine  donner 
cet avis la plus grande publicit.

Le moment o vous reconnatrez son importance, o vous vous
fliciterez d'y avoir dfr, n'est pas loign. Ceux que cet
avertissement aura garanti du pige, raconteront  leurs enfants
quelles sductions, quels mensonges on avait mis en usage pour
compromettre leur fortune; le spectacle de leur bonheur sera le prix des
soins que je me serai donn pour les sauver......"

Suit un tableau des plus idylliques, dpeignant le bonheur, vrai ou
suppos, des paysans qui, depuis des sicles, ont cultiv les terres
de l'Evch, sans voir augmenter la modique redevance qu'ils payaient
 l'Eglise. "Ce qui mettait le comble au bonheur de vos pres,
c'tait l'assurance que rien ne pourrait l'interrompre. Votre sort
semble attach  celui de la Cathdrale... Les traits solennels
qui garantissent les droits, les privilges du Prince-Evque et
du Grand-Chapitre, ceux du Clerg..., ces traits, mes chers
compatriotes, subsistent dans toute leur force; ils sont la base sur
laquelle repose votre bonheur: rien ne peut l'branler. L'Empire et son
auguste Chef, ainsi que toutes les Couronnes garantes ne le permettront
pas. On se garde bien de vous le dire. On ne vous dit pas non plus,
qu'en dehors de cette redoutable sauvegarde, les biens de l'Eglise sont
inalinables, que personne au monde n'a le droit de les envahir ou d'en
disposer.... De l cet anathme du Concile de Trente prononc contre
tous ceux qui oseraient vendre ou acheter ces biens, ou mme seulement
prter leur ministre  ce commerce sacrilge.

"D'aprs ces vrits, jugez, mes chers compatriotes, ce que vous
devez penser des gens qui font tant d'efforts pour vous engager 
acqurir des biens ecclsiastiques. J'apprends avec joie que tous les
bons laboureurs, coutant la voix de leur conscience, de l'honneur,
de leur vritable intrt, se sont refuss  ces perfides
sollicitations. C'est donc  ceux qui pourraient se laisser tromper que
j'adresse cet crit. Je les avertis solennellement que ces biens,
pour lesquels on excite leur cupidit, ne peuvent tre vendus, que
l'Assemble, qui se dit Nationale, n'a pas le droit d'en disposer; que
ceux qui auront l'imprudence d'en acqurir quelques parties, perdront
le prix qu'ils en auront donn; qu'ils le perdront sans ressource,
sans recours. La grande publicit de cet avertissement ne leur laissera
mme pas le faible prtexte de dire: Je l'ignorais."

Quelle que puisse tre l'opinion du lecteur sur le fond mme de la
question, il avouera qu'il est difficile d'imaginer une attaque plus
directe contre une loi vote par la reprsentation nationale et
sanctionne par le roi. L'immense publicit donne aux deux pices
que nous venons d'analyser, ne pouvait donc manquer d'exciter une
fermentation gnrale dans les dpartements du Rhin. M. de Dietrich,
ds qu'il eut connaissance de la notification du Grand-Chapitre,
colporte  travers la ville par le bedeau de Saint-Pierre-le-Jeune,
se hta de l'expdier  Paris, o l'on en donna lecture dans la
sance du 15 octobre suivant. Elle provoqua, comme on le pense bien, un
vif mouvement d'indignation dans la majorit, qui la renvoya d'urgence
au Comit des biens nationaux. Celui-ci prsenta son rapport dans
la sance de l'Assemble Nationale du 17 octobre; on vota des
remercments  la municipalit de Strasbourg, et le prsident
en fonctions fut charg de se retirer auprs du roi, pour le prier
d'envoyer sur-le-champ les ordres ncessaires en Alsace, afin d'en
faire excuter enfin les dcrets du 2 novembre. En vain l'abb
d'Eymar, le dfenseur habituel des privilgis d'Alsace  la
Constituante, qui n'avait point assist  la sance, adressait-il
de Strasbourg un mmoire justificatif, fort habilement rdig, au
prsident de l'Assemble Nationale. S'il russissait  se disculper
(et ce nous semble avec bonheur) de l'accusation de faux lance contre
lui par quelques-uns des orateurs de la gauche, il devait chouer
forcment dans sa tentative de reprsenter les dispositions de ses
collgues du clerg comme minemment pacifiques et conciliantes.
"Je supplie, disait-il, l'Assemble Nationale d'tre en garde contre
ceux qui, faisant parade d'un faux zle, excitent  chaque instant ses
inquitudes, provoquent ses rigueurs contre de prtendus ennemis de
ses dcrets et lui peignent les ecclsiastiques de cette province sans
cesse occups  soulever le peuple. Ce qui serait le plus propre  le
soulever, monsieur le prsident, c'est s'il voyait de telles calomnies
accueillies, car il sait bien qu'elles sont sans fondement[8]..." Il
fallait une assurance rare pour parler ce langage  la reprsentation
nationale au moment o l'on faisait distribuer dans tous les villages
du Haut-et du Bas-Rhin les objurgations politiques et les anathmes
ecclsiastiques que nous avons fait passer tout  l'heure sous les
yeux du lecteur. Aussi la lettre de M. d'Eymar ne produisit-elle aucun
effet sur ses collgues, et lui-mme en infirmait singulirement la
valeur en donnant sa dmission de dput ds le mois de novembre et
en allant rejoindre  l'tranger le prlat migr, dont il tait
le vicaire-gnral.

[Note 8: _Lettre de M. l'abb d'Eymar, dput du clerg d'Alsace_.
(Strasbourg, 31 octobre 1790.) S. lieu ni date. 4 pages in-4.]

Cependant les ordres, sollicits par la Constituante, taient arrivs
en Alsace et le 5 novembre, le Directoire du district de Strasbourg, le
plus dvou de tous aux ides nouvelles, rpondait indirectement
aux manifestes de l'vque et du Grand-Chapitre en faisant afficher
la mise en vente des premiers biens nationaux dans le dpartement du
Bas-Rhin. Mais, mme dans notre ville, personne n'osa s'exposer aux
revendications futures du clerg et pendant plusieurs semaines aucun
acqureur ne se prsenta. Cette dmarche provoqua seulement des
protestations nouvelles de la part de l'vque de Spire, dont le
diocse s'tendait sur la partie septentrionale de notre dpartement,
puis de celle du Grand-Chapitre de la Cathdrale, qui dposait ses
dolances au pied du trne dans le langage suivant:

    "Sire,

    "C'est avec la plus profonde douleur que le Grand-Chapitre
    de la Cathdrale de Strasbourg se voit contraint de porter
     Votre Majest des plaintes de l'oppression inoue qu'il
    prouve. Certes, il est affreux d'ajouter une peine, une
    inquitude  toutes celles dont le coeur paternel de Votre
    Majest est assig. Tant qu'il a t possible d'esprer
    que l'Assemble Nationale, mieux informe, aurait gard aux
    rclamations de l'Eglise de Strasbourg, que le temps et la
    rflexion l'claireraient sur leur justice et leur importance,
    et sur les consquences de la violation clatante de tant de
    traits, nous avons souffert, avec une rsignation digne
    de notre amour pour Votre Majest, les procds les plus
    rvoltants.

    "Depuis que nous avons uni nos justes rclamations des droits
    les plus sacrs  celles que les autres princes et Etats de
    l'Empire ont portes  la dite de Ratisbonne, on a mis
    le comble  cette tonnante spoliation. Les effets de la
    Cathdrale inventoris, le scell appos aux archives, les
    maisons estimes et mises en vente, ne nous laissent plus
    de doute sur le projet de notre destruction. La nouvelle
    organisation du clerg y met le sceau; elle troublera les
    consciences, elle portera un coup mortel  la religion
    elle-mme dans ces provinces.

    "Le devoir le plus saint et le plus imprieux nous oblige
    donc de protester solennellement au pied du trne contre ces
    excs et nous force d'invoquer la mdiation et la protection
    de l'Empire et des couronnes garantes des traits qui assurent
    notre existence.

    "Nous admirons, Sire, nous invoquons vos vertus, et la
    confiance qu'elles nous inspirent nous fait esprer que Votre
    Majest daignera prendre sous sa sauvegarde la rserve de tous
    nos droits."

    Le 13 novembre 1790 le mme corps ecclsiastique faisait
    parvenir galement au Directoire du dpartement du Bas-Rhin la
    protestation suivante:

    "Lorsqu'au mpris des traits garantis par les premires
    puissances de l'Europe, sans gard aux rclamations du
    Grand-Chapitre de la Cathdrale de Strasbourg, il se
    voit dpouill de ses possessions, de ses droits, de ses
    privilges, et qu'il est au moment de se voir chass de son
    glise; lorsque l'trange organisation qu'on prtend donner
    au clerg de la Basse-Alsace, aprs l'avoir dpouill de
    ses biens, malgr ces mmes traits, prpare la ruine de la
    religion dans cette province, l'honneur et les intrts les
    plus saints nous commandent de protester  la face de l'Europe
    contre les dcrets spoliateurs et destructeurs de l'Assemble
    Nationale.

    "Nous venons de porter au pied du trne nos plaintes
    respectueuses. Nous avons suppli Sa Majest de prendre sous
    sa sauvegarde la rserve de nos droits. Nous invoquons la
    protection de Sa Majest impriale et royale, celle de tout
    l'Empire et des hautes puissances garantes. Nous dclarons
    solennellement par les prsentes au Directoire sant 
    Strasbourg que nous protestons contre tout ce qui s'est fait
    et tout ce qu'on pourrait encore entreprendre contre le
    prince-vque et le Grand-Chapitre de la Cathdrale de
    Strasbourg, et nous ajoutons  cette dclaration solennelle
    celle de notre amour, de notre dvouement et de notre profond
    respect pour la personne sacre de Sa Majest.

    "Sign de la part et au nom du Grand-Chapitre de la
    Cathdrale de Strasbourg,

    "JOSEPH, prince de Hohenlo-Bartenstein,

    "_pro tempore senior_, coadjuteur de Breslau."

Ce qui montre bien combien les foules sont crdules, c'est qu'au moment
mme o des actes aussi explicites faisaient clater  tous les yeux
la disposition vritable du haut clerg de notre province, des
bruits circulaient en ville affirmant des vues et des sentiments tout
contraires. On prtendait que le cardinal allait revenir  Strasbourg,
qu'il y avait mme repris domicile, qu'il allait administrer son
diocse en se conformant aux lois nouvelles; on racontait que deux
ecclsiastiques marquants, Zaigulius et Brendel, venaient de prter
le serment civique  l'installation du tribunal de district, etc. Les
coeurs flottaient entre la colre et la crainte, entre l'espoir d'une
rconciliation au moins passagre et le dsir d'en venir une bonne
fois aux mains avec l'adversaire intraitable. Cet quilibre instable
des esprits dans la population strasbourgeoise,  ce moment prcis de
notre histoire, se marque d'une faon curieuse dans les lections qui
eurent lieu en novembre pour le renouvellement des officiers municipaux
et des notables de la commune. Il ne fut possible  aucun parti
d'organiser des listes assures d'un succs immdiat. Les scrutins
se prolongrent pendant plusieurs jours, et deux ou trois noms  peine
russissaient  sortir  la fois, avec une majorit suffisante, de
l'urne lectorale. Mais en dfinitive les lments progressistes
triomphrent, non sans peine,  Strasbourg.

Un pisode singulier s'tait produit au cours du scrutin. Dans les
douze sections on distribua des placards, allemands et franais,
adresss _aux citoyens de Strasbourg_, et proposant d'lire comme
notable "M. Louis-Regnard-Edmond Rohan[9], vque de Strasbourg et
cardinal". On y lisait aussi que "M. Rohan tait prt  signer la
formule du serment civique"[10]. C'tait une fausse nouvelle,  coup
sr, mais il serait intressant de savoir si l'on avait  faire dans
ce cas aux naves chimres de quelques conciliateurs  outrance, ou
plutt  quelque mystificateur mrite, qui se gaussait aux dpens
de la crdulit de nos bons anctres. En prsence de l'aigreur
croissante qui perait de toutes parts, c'est sans contredit  cette
dernire hypothse qu'il convient de donner la prfrence. Personne
ne pouvait plus attendre alors srieusement un vnement pareil ni
se bercer d'esprances si trompeuses. Aussi la mauvaise humeur du parti
vaincu dans la lutte se manifesta-t-elle d'une faon visible jusque
dans la dlibration du Conseil gnral du dpartement, prise sur
la rquisition de son procureur-syndic, le lendemain mme du scrutin.
Allguant l'audace irrligieuse de certaines polmiques dans la
presse, et notamment un article des _Affiches de Strasbourg_, du 19
novembre, "dans lequel le divin Auteur de la religion chrtienne et
ses aptres sont compars  des sectaires", cette pice officielle
invitait la municipalit de Strasbourg "d'enjoindre aux auteurs des
papiers publics d'tre plus circonspects  l'avenir, de porter  la
religion les respects dont nos lgislateurs nous ont donn l'exemple,
et dont l'amour de l'ordre et de la tranquillit aurait d leur faire
une loi, sous peine d'tre poursuivis comme perturbateurs du repos
public". Des "perturbateurs" autrement inquitants que quelques
journalistes constitutionnels allaient cependant entrer en scne et
faire clater l'orage qui menaait depuis de longs mois les masses
rcalcitrantes et leurs hardis meneurs en Alsace.

[Note 9: Le dcret du 19 juin 1790 avait aboli les titres de noblesse.]

[Note 10: _Geschichte der gegenwartigen Zeit_ et _Pol. Litt. Kurier_ du
19 novembre 1790.]




                                 VII.


En effet, vers l'automne, la situation s'aggrave et la lutte s'accentue,
la question de la Constitution civile du clerg venant se greffer sur
la question des biens ecclsiastiques. On sait que les jansnistes de
l'Assemble Nationale, croyant briser ainsi plus facilement l'influence
de l'Eglise dans l'Etat, avaient imagin de refondre l'organisation
ecclsiastique de la France tout entire. Ils se flattaient
d'liminer de la sorte les lments les plus rcalcitrants au point
de vue politique, sans s'apercevoir qu'ils faisaient surgir une crise
infiniment plus grave dans le domaine religieux. Sans s'inquiter de
savoir si leur comptence en droit canon serait admise par l'Eglise,
sans rechercher une entente pralable sur la matire avec le
Saint-Sige, ils avaient entran dans cette voie fatale leurs
collgues de la Constituante, aussi bien les voltairiens sceptiques
que les distes, disciples de Rousseau. Le 12 juillet 1790 avait vu
s'achever la Constitution civile du clerg, que Louis XVI, malgr
ses rpugnances intimes, dut sanctionner le 24 aot suivant. La lutte
autour de l'ordre de choses nouveau avait t des plus vives,
et aujourd'hui encore la loi du 12 juillet compte des dfenseurs
convaincus et des adversaires acharns.

Nous n'avons point  discuter ici la valeur intrinsque de la
Constitution civile du clerg et  examiner, par exemple, s'il tait
possible d'tablir le gouvernement d'une Eglise infaillible sur des
bases dmocratiques. Il est positif que certaines de ses prescriptions
taient puriles et mme absurdes; il est galement certain que
d'autres principes, proclams par elle et combattus  outrance par le
clerg, furent admis en fin de compte par lui quand les temps furent
changs. L'Eglise, qui refusait tout aux sollicitations peu sincres
du faible Louis XVI, cda sur bien des points, dix ans plus tard, 
l'nergique pression de Bonaparte.

Mais l n'est pas la question, qui, du moins  notre avis, doit seule
proccuper l'histoire impartiale. La Constitution civile du clerg ne
fut pas seulement une usurpation de pouvoir, si l'on se place au point
de vue de l'Eglise, ce fut avant tout une faute impardonnable au point
de vue politique. L'histoire universelle est l pour nous prouver
qu'on n'a jamais renvers d'une faon durable que ce que l'on a su
remplacer. Les rvolutions religieuses ne sont donc lgitimes que
lorsqu'elles sortent d'un grand mouvement d'opinion publique, d'un
irrsistible lan de la conscience religieuse, comme le christianisme
au premier et la Rforme au seizime sicle. Alors ces mouvements
sont fconds en consquences heureuses et leurs adversaires eux-mmes
en profitent  la longue. Mais comment un mouvement pareil aurait-il pu
se produire en France,  la fin du dix-huitime sicle, si corrompu
dans ses moeurs et si blas sur toute ide religieuse? Ce qui
restait alors de religion dans le pays se concentrait dans des mes
gnralement hostiles  tout changement, mme extrieur, et
l'organisation nouvelle ne comptait parmi ses clients qu'une minorit
infime d'esprits vivant d'une vritable vie religieuse.

L'acceptation de la Constitution civile du clerg par l'Assemble
Nationale conduisait donc forcment  l'tablissement d'un culte
ddaign, ds l'abord par l'immense majorit des mes pieuses, et
soutenu, pour des motifs politiques seulement, par une minorit
qui n'en usait gure elle-mme au fond. La nouvelle Eglise tait
condamne ainsi d'avance  prir, mme si elle avait trouv un
plus grand nombre de dfenseurs vraiment dignes de dfendre une cause
religieuse. On pouvait bien runir autour des urnes un certain nombre
d'lecteurs pour lire, d'aprs la nouvelle loi, des curs, voire
mme des vques, mais ils se dispensaient ensuite d'assister au
prne et, le plus souvent, ne russissaient pas  y faire aller leurs
familles. Tandis que, jusqu' ce moment, les membres du bas clerg,
sortis du peuple, avaient t, du moins en majeure partie, dvous
 la cause populaire, ils se voyaient maintenant placs entre la loi
et leur conscience, qui, faonne par l'ducation de l'Eglise, devait
naturellement leur dfendre toute dsobissance aux vques et au
Saint-Pre sur le terrain religieux. Les dfenseurs de la Constitution
civile du clerg avaient beau jurer qu'ils ne touchaient en rien
aux questions dogmatiques, que la foi de l'Eglise restait entire.
A strictement parler, ils disaient vrai; beaucoup de bons catholiques
l'admettent aujourd'hui, et des croyants sincres le reconnurent mme
alors.

Mais il n'en restait pas moins vrai que la loi nouvelle proclamait le
schisme, en sparant l'Eglise de France du chef de la chrtient
catholique, en brisant la puissante hirarchie sur laquelle elle
s'appuyait jusque-l. A moins d'tre volontairement aveugle, on ne
pouvait se dissimuler le formidable conflit qui claterait, de Bayonne
 Landau, dans chaque paroisse du royaume, du moment qu'on passerait
de la thorie pure dans le domaine des faits. C'est cet aveuglement,
volontaire ou non, qui constitue l'un des griefs les plus srieux
contre les orateurs et les philosophes de la Constituante. L'ignorance
ou la lgret sont galement coupables chez ceux qui dcident des
destines d'un grand peuple, et l'on ne peut pargner l'une au moins
de ces pithtes aux reprsentants de la France quand on les voit
jeter un pareil ferment de discorde nouvelle dans les masses
dj surexcites par la crise politique. Ce ne fut pas l'oeuvre
particulire de l'Assemble Nationale seulement qui fut dtruite dans
les convulsions de cette seconde rvolution, greffe sur la premire,
c'est l'ensemble mme des ides librales de 1789 qui faillit y
prir tout entier.

Quand le vote dcisif eut eu lieu, quand la Constituante eut dclar
dmissionnaires tous les vques et curs qui ne prteraient pas le
nouveau serment impos par la loi, elle eut elle-mme comme une vision
fugitive des difficults du lendemain. Longtemps aprs avoir reu
la sanction royale, le dcret du 12 juillet resta lettre morte.
Ceux d'entre les ecclsiastiques qui sigeaient comme dputs
et refusaient le serment ne songrent pas  quitter l'Assemble
Nationale, et continurent  occuper leurs siges piscopaux, leurs
cures de ville ou de campagne, exerant leur ministre au milieu de
l'approbation de leurs ouailles. Cette priode d'hsitation ne
pouvait durer pourtant. Ayant dcrt la rvolution thorique dans
l'Eglise, il tait dans la logique des faits que l'Assemble Nationale
dcrtt galement sa mise en pratique. C'est ce qu'elle fit enfin
dans sa sance du 27 novembre, et c'est  ce moment aussi que la
question de la Constitution civile du clerg, qui n'avait encore gure
proccup les esprits dans notre province, devint subitement aigu
pour l'Alsace.

Le cardinal de Roban, dsormais  l'abri de toute atteinte des lois
dans la partie transrhnane de son diocse, fut l'un des premiers
parmi les hauts dignitaires de l'Eglise  prendre la parole pour
protester contre les mesures de la Constituante, au moment o celle-ci
libellait son dcret du 27 novembre. Dans les derniers jours du
mois, l'imprimeur de l'Evch, Le Roux, publiait  Strasbourg une
_Instruction pastorale_ dtaille de Son Altesse minentissime,
Monseigneur le cardinal de Rohan, prince-vque de Strasbourg, signe
 Ettenheimmnster, le 28 novembre 1790.

Le cardinal y fulminait avec vigueur contre "les hommes pleins
d'amour-propre, ennemis de la paix, enfls d'orgueil, plus amateurs de
la volupt que de Dieu" qui "travaillent de concert pour miner le
trne et l'autel." Il se dclarait "prt non seulement  parler,
mais  verser son sang pour la cause de Dieu et de son Eglise", et
procdait ensuite  l'numration de tous les motifs qui devaient
empcher les fidles d'accepter "l'organisation du clerg par des
personnes trangres au ministre saint." Aprs avoir rappel
les doctrines constantes de l'Eglise  ce sujet, il affirmait, non sans
contredire de la sorte certaines protestations antrieures, qu'il ne
se plaignait pas des dcrets qui dpouillent le clerg, et qu'il
"serait mme au comble de ses voeux si ce dpouillement gurissait
les plaies de l'Etat." Il concluait en disant que tout chrtien
"peut faire serment d'observer les lois, en tant qu'elles ne sont
pas contraires aux objets qui concernent essentiellement la religion et
l'autorit spirituelle que Dieu a confi  son Eglise." Mais comme
les chrtiens "ne peuvent reconnatre pour pasteurs lgitimes
que ceux que leur donne l'Eglise", il rsultait de l'_Instruction
pastorale_ l'obligation pour tout ecclsiastique de refuser le serment,
sous peine d'tre considr comme schismatique et d'encourir les
punitions rserves  de pareils coupables.

Le cardinal de Rohan ordonnait en mme temps que ce mandement serait
lu au prne du dimanche suivant par tous les curs, vicaires et
prdicateurs de son diocse. C'tait une dclaration de guerre au
pouvoir civil qui allait tre promulgue de la sorte dans toutes les
paroisses catholiques d'Alsace. Le manifeste piscopal se terminait
bien par des paroles onctueuses sur la douceur de "vivre dans la
paix" et par l'invocation du "Dieu d'amour et de paix", mais cette
phrasologie de convention ne pouvait faire illusion sur la vritable
porte du document. Il faut bien avouer, d'autre part, qu'on se figure
difficilement,  cette date, un prince de l'Eglise usant d'un langage
diffrent de celui que nous venons d'entendre. La gnration d'alors
allait se trouver en prsence d'une de ces antinomies, insolubles en
thorie, et qui provoquent des conflits grandioses, comme l'histoire
en a dj tant vu entre l'Eglise et l'Etat, conflits de principes
galement exclusifs et qui se terminent d'ordinaire au moyen de quelque
coup de force brutale, sauf  renatre plus tard avec une nouvelle
violence. Quand un souffle puissant d'indpendance et de foi libre
agite les esprits, c'est l'Eglise qui recule et plie; quand au contraire
ce souffle fait dfaut, l'Etat autocratique ou rvolutionnaire, les
politiques souples et dlis, ou terrifiants, finissent d'ordinaire
par avoir le dessous, parce que du ct de l'Eglise on invoque un
principe qui, mme gar, mme allgu sans raison, reste toujours
auguste et sacr, celui de la libert des consciences.

Il n'en est point d'autre qui permette de juger avec quelque justice les
partis ennemis dans une lutte religieuse pareille. C'est  sa lumire
que nous tcherons d'apprcier les vnements qui vont se drouler
en Alsace et tout particulirement  Strasbourg. Nous honorerons la
libert de conscience chez le prtre rfractaire, qui sacrifie sa
position mondaine, et bientt la scurit de son existence, aux
exigences de sa foi religieuse. Nous la respecterons aussi chez le
prtre asserment sincre, qui ne croit pas impossible d'unir les
vertus ecclsiastiques  la pratique des devoirs du citoyen, et quand
nous verrons bientt les partis se dchirer avec rage et se couvrir
d'injures, nous tcherons de rendre  chacun d'eux la justice qu'ils
se refusent l'un l'autre, sans voiler les fautes et les excs que
l'histoire est oblige de leur reprocher  tous.




                                VIII.


La dclaration du cardinal de Rohan fut immdiatement dnonce  la
Socit des Amis de la Constitution de notre ville. Dans sa sance
du 30 novembre, un membre appela l'attention de ses collgues sur
cette "insolente protestation" et demanda qu'on la signalt 
l'Assemble Nationale. La runion fut unanime  "tmoigner son
horreur pour un crit dont chaque phrase est un monument de calomnie
et d'hypocrisie intresse", et adopta la proposition, qui fut
galement vote, deux jours plus tard, par la municipalit, sur la
proposition du procureur-syndic de la commune. Dj le maire avait
fait saisir chez l'imprimeur et chez un relieur les formes et de
nombreux exemplaires de l'_Instruction pastorale_. Les journaux
strasbourgeois applaudissaient  ces actes de rigueur et se plaisaient
 faire ressortir la diffrence marque entre l'attitude du clerg
catholique et celle des ministres du culte protestant. Ils rapportaient
tout au long les prires patriotiques prononces chaque jour au
Sminaire protestant pour appeler les bndictions divines sur les
travaux de l'Assemble Nationale, et signalaient l'entrain avec lequel
les jeunes thologiens de l'Internat de Saint-Guillaume se faisaient
inscrire sur les listes de la garde nationale. La Socit populaire
dcidait, quelques jours plus tard, qu'elle ne s'en tiendrait pas 
cette mesure plus ngative, mais qu'elle chargerait des commissaires
de faire des extraits des Canons de l'Eglise et de les traduire dans les
deux langues, afin de les rpandre parmi le peuple, pour lui montrer
que les plus anciennes constitutions ecclsiastiques elles-mmes
prescrivaient l'lection des vques par tout le peuple
chrtien[11]. Elle esprait les meilleurs rsultats de cette campagne
thologique.

[Note 11: Procs-verbaux manuscrits de la Socit des Amis de la
Constitution, sance du 3 dcembre 1790.]

Cependant le clerg n'avait point os suivre jusqu'au bout, du moins
 Strasbourg, les instructions du prince de Rohan et donner lecture de
son mandement aux fidles. Quelque bien dispose que ft la majorit
du Directoire du dpartement, elle avait craint pourtant d'exciter le
mcontentement public en connivant  pareille transgression de la loi.
Saisi d'ailleurs par une dnonciation formelle des administrateurs du
district, le prsident du Directoire, l'ex-ammeister Poirot, avait
pris un arrt dfendant toute communication officielle du factum
piscopal. Cette soumission apparente du clerg strasbourgeois fit
mme natre chez certains observateurs superficiels des esprances
tout  fait illusoires quant aux sentiments intimes et  l'attitude
future de l'immense majorit des ecclsiastiques d'Alsace. Trop
semblable en son optimisme  la majorit de l'Assemble Nationale,
la bourgeoisie librale de Strasbourg ne se rendait que fort
imparfaitement compte de la vritable disposition d'esprit des masses
catholiques.

Elle s'exagrait volontiers des faits sans importance majeure, comme
la rception,  la Socit populaire, d'un recollet dfroqu,
dont les effusions patriotiques taient vivement acclames[12]. Elle
applaudissait aux attaques virulentes contre la ladrerie de l'vque
fugitif, quand, dans la mme sance o le P. David avait pris la
parole, un jeune peintre, nomm Guibert, dnonait Rohan comme
refusant d'acquitter une vieille dette de cinq cents livres, et faisait
le rcit de son plerinage  Ettenheim pour obtenir au moins un
-compte, plerinage dont il tait revenu sans le sol. Ce n'tait
pas cependant par des pigrammes, par des attaques personnelles de
ce genre, quelque justifies qu'elles pussent tre, qu'on pouvait
esprer vider la question religieuse. Le cardinal, tout cribl de
dettes peu honorables, n'en restait pas moins le chef obi du parti
catholique en Alsace, et ceux qui en doutaient encore allaient tre
forcs d'en convenir tout  l'heure eux-mmes.

[Note 12: Procs-verbaux de la Socit, 14 dcembre 1790.]

A la campagne, en effet, les dolances de l'vque taient prises
fort au srieux; le bas clerg rpandait  pleines mains les
protestations de ses suprieurs; les colporteurs juifs taient
chargs (chose bizarre!) de la propagande des crits sditieux et
l'indignation contre les perscutions infliges  la religion tait
gnrale. C'tait un cas bien exceptionnel quand on pouvait annoncer
au club strasbourgeois le triomphe des principes constitutionnels,
comme son correspondant de Brckenwald prs Wasselonne, qui se vantait
d'avoir facilement dtruit l'effet du prne chez ses concitoyens par
quelques observations calmes et senses[13]. Comment d'ailleurs
cela aurait-il t possible autrement chez des populations assez
arrires et naves pour qu'on pt leur expdier, sous le cachet
(naturellement falsifi) de l'Assemble Nationale, des ballots entiers
de pamphlets incendiaires, imprims dans les officines d'outre-Rhin!
Les maires eux-mmes, auxquels parvenaient ces envois, les
distribuaient avec empressement  leurs administrs comme documents
officiels et n'y mettaient peut-tre aucune malice[14]. On ameutait
surtout les paysans contre les acqureurs de biens ecclsiastiques;
dans certains villages les officiers municipaux annonaient de
confiance que ces ventes taient dfendues par le gouvernement[15],
et cela encore ne paraissait pas extraordinaire  ces pauvres cervelles
troubles et mises  l'envers par le prodigieux bouleversement des
deux dernires annes.

[Note 13: Procs-verbaux du 10 dcembre 1790.]

[Note 14: _Wchentliche Nachrichten fr die deutschredenden Bewohner
Frankreichs_, du 10 dcembre 1790.]

[Note 15: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 18 dcembre 1790.]

La vente des biens nationaux se poursuivait en effet avec une lenteur
dsesprante en Alsace. Les journaux du chef-lieu annonaient, il est
vrai, le 22 novembre, la mise en vente de quelques-unes des principales
maisons ecclsiastiques de Strasbourg, l'Htel de Neuwiller (mise
 prix 60,000 livres), l'Htel d'Andlau (26,000 livres), celui de
Massevaux (32,000 livres), etc. Mais ce ne fut que le 17 dcembre que
l'administration du district russit enfin  trouver des acqureurs
pour quelques biens nationaux  la campagne. Ce fut l'ancien
_schultheiss_ de Kuttolsheim qui, le premier, s'enhardit  payer
4000 livres pour les biens curiaux de son village, et cet acte de
"patriotisme" parut tellement extraordinaire que la Socit des
Amis de la Constitution rsolut de le fter par un grand banquet,
dont la description remplit plusieurs colonnes des feuilles publiques
d'alors. Ngociants et soldats, fonctionnaires, ouvriers et paysans y
participrent, et le prsident du district offrit au dessert un fusil
au hros de la fte, pour se dfendre contre les agressions
des mauvais citoyens, dtail significatif et qui montre bien la
surexcitation des esprits  ce moment de notre histoire locale[16]. Une
fois la glace rompue, les acqureurs se prsentrent en plus grand
nombre, surtout  Strasbourg, o, ds le 20 dcembre, nous voyons
MM. Charpentier et Nagel se rendre acqureurs des maisons de deux
chanoines de Saint-Pierre-le-Jeune, MM. de Rgemorte et Jeanjean.

[Note 16: Prcaution parfaitement justifie d'ailleurs, il faut
l'avouer, par les infmes excitations que ne cessaient de faire
entendre alors certains pamphltaires, comme par exemple l'auteur de
l'crit _Lieber Herr Mayer und Mitbrder_, condamn par jugement
du tribunal de Strasbourg, du 30 dcembre 1790, et qui proposait
"d'assommer en masse ceux qui achteraient pour un florin de biens
ecclsiastiques". On trouvera des extraits de ce factum, sur lequel
nous aurons  revenir, dans Heitz, _Contre-Rvolution en Alsace_, p.
46 et suiv.]

Mais la lutte allait clater, plus violente encore, sur un terrain
moins accessible  des considrations d'ordre matriel et plus
favorable par suite  l'attitude intransigeante du clerg! Nous avons
vu que l'Assemble Nationale avait prescrit, depuis de longs mois,
d'inventorier les biens des chapitres et collgiales et de runir
leurs archives  celles des districts. En vertu de cette loi,
le transfert des dossiers et parchemins du chapitre de
Saint-Pierre-le-Jeune avait t fix par les autorits comptentes
au 3 janvier 1791. A peine cette mesure avait-elle t dcide,
qu'on vit se rpandre en ville des bruits de nature  exciter les
alarmes de la population catholique du quartier. Des fauteurs de
troubles y couraient les rues et les maisons, annonant la suppression
du culte, affirmant que les administrateurs du district avaient donn
l'ordre d'enlever tous les vases sacrs et de procder  la fermeture
de l'glise. De pareilles excitations devaient porter leurs fruits. Une
foule de curieux, entremls de fanatiques, parmi lesquels les
femmes du peuple se distinguaient par leurs intemprances de langage,
accoururent vers quatre heures et demie du soir, se rurent dans le
sanctuaire et quelques forcens se mirent  sonner le tocsin. L'moi
fut grand par toute la ville; M. de Dietrich runit  la hte le
corps municipal, fit prendre les armes  la garde nationale et la
dirigea, renforce par plusieurs pelotons de la garnison, vers le lieu
du tumulte. Mais la prsence des troupes ne fit qu'irriter encore la
colre toute gratuite des meutiers en jupon; elles se mirent  jeter
du gravier et des pierres  la tte des soldats et l'on eut beaucoup
de peine  dissiper l'attroupement  la tombe de la nuit et sans
effusion de sang. Le transfert des archives ne put tre opr que le
jour suivant, et se fit alors sans encombre.

L'opinion publique avait t vivement frappe par cette prise
d'armes, par ce "tumulte ourdi par les bonzes, avec le concours de la
pire canaille", comme l'crivait le lendemain l'un des journaux de
Strasbourg. La municipalit tcha de prvenir le retour de pareils
excs, en affichant, ds le 4 janvier, une proclamation chaleureuse 
tous les habitants de la ville, les suppliant de ne pas prter la main
" des desseins criminels, des erreurs bien graves ou des impostures
bien coupables." Elle s'adressait en particulier aux ecclsiastiques
de tous les cultes pour leur demander leur concours: "Lorsque le
peuple se trompe, c'est  eux  lui montrer les premiers chrtiens,
sujets fidles, n'oser tirer le glaive que pour la patrie, martyrs pour
leur Dieu, quand il les appelait  ce sanglant hommage, mais toujours
soumis  l'autorit. C'est  eux  sauver  la religion des
horreurs qui effrayent et dgradent l'humanit." M. de Dietrich
promettait en terminant le plus entier respect pour les intrts
religieux de ses administrs: "Tous les membres (du corps municipal)
sacrifieront leur vie avant de laisser outrager la religion ou violer
les loix, qu'ils ont jur de respecter, la religion qui est chre 
tous les bons citoyens, les loix dont l'observance est ncessaire pour
le bonheur de celui-mme qui croit qu'elles blessent ses intrts,
car leur mpris serait le commencement de l'anarchie la plus
cruelle." Il tait malheureusement plus facile de runir ainsi ces
deux principes hostiles dans une mme priode que de les amener 
coexister pacifiquement dans la vie politique; c'est parce qu'elle n'a
pas su rsoudre le problme pos par ce redoutable dilemme, que
la Rvolution franaise, aprs avoir donn de si magnifiques
esprances, a fini par un avortement si tragique.

Le lendemain, 5 janvier, le maire adressait encore une circulaire
spciale  tous les curs et pasteurs de la ville, au sujet de ces
troubles regrettables, avec prire d'en donner lecture au prne du
dimanche suivant. Mais ce n'taient pas les circulaires patriotiques
de quelques autorits municipales qui pouvaient arrter l'essor des
parties adverses, qui se croyaient dornavant tout permis. Pendant
qu'on enflammait le zle contre-rvolutionnaire des campagnes, dans
les villes mmes les garnisons taient sollicites, soit par leurs
officiers nobles eux mmes, soit par des missaires clandestins
subalternes,  faire cause commune avec les champions du trne et de
l'autel. On distribuait  celle de Strasbourg de l'argent, des cocardes
blanches, des brochures royalistes, cadeaux qui n'taient pas toujours
bien reus, puisqu'on nous assure que les grenadiers de l'un des
rgiments de notre ville, aprs avoir bu l'argent offert  la
sant de la Nation, avaient arbor ladite cocarde....au fond de leurs
hauts-de-chausses[17].

[Note 17: _Geschichte der gegenw. Zeit_, du 14 janvier 1791.]

Quant  la population civile, on tchait de la mettre galement
en moi par les inventions les plus absurdes; tmoin la pice
intitule: _Dnonciation; on veut donc encore nous dsunir?_ qui
rpondait  ces bruits calomnieux et qui date de ces premiers jours
de janvier. "Les bons citoyens de Strasbourg, y tait-il dit,
catholiques et protestants, viennent d'apprendre qu'on va de maison en
maison pour insinuer aux hommes simples et crdules que les protestants
sont prts  s'emparer de la Cathdrale, des deux glises de
Saint-Pierre et de celles des Capucins. Ils s'empressent de manifester
l'indignation qu'excite dans toute me honnte ces coupables intrigues
et ces menes tnbreuses, que les ennemis de la paix et du bon ordre
osent voiler du prtexte de la religion. Les protestants dclarent que
jamais ils n'ont pu concevoir un semblable projet, et les catholiques
dvous  la chose publique protestent de leur ct..... qu'ils
doivent  la justice de reconnatre que les protestants se sont
toujours montrs incapables de pareilles actions, que le soupon mme
serait une injure pour ceux-ci, et que ce bruit, que l'on cherche
 accrditer, ne peut tre que le fruit de l'imposture et de la
calomnie."

Si une partie au moins de la population strasbourgeoise se laissait
prendre  d'aussi ridicules mensonges, on devine quel accueil faisaient
certains groupes, plus particulirement intresss, aux mesures
ncessites par la mise en pratique des articles de la Constitution
civile du clerg. Le 4 janvier 1791, la Constituante avait enfin exig
de ses propres membres ecclsiastiques le serment prescrit par la loi
nouvelle, sous peine d'tre dclars dchus des fonctions qu'ils
avaient occupes jusque-l. On dut alors procder galement en
province  la ralisation des dcrets, toujours diffre dans un
esprit de modration peut-tre excessive, puisqu'on avait laiss le
temps  l'opinion contraire de s'aigrir par de longues polmiques
et de se fortifier en mme temps par le manque, au moins apparent,
d'nergie gouvernementale. Mais on s'y prit maladroitement 
Strasbourg. Le 14 de ce mois le procureur-gnral syndic du
dpartement, M. de Schauenbourg, adressait  Mgr. Lanz, vque de
Dora _i.p._ et suffragant du cardinal, ainsi qu' MM. Donery et de
Martigny, prvots des chapitres secondaires, une copie officielle
des dcrets de l'Assemble Nationale, afin d'empcher "que les
ci-devant chapitres, ignorant la rigueur des lois, ne s'exposassent
 quelques scnes scandaleuses en continuant leurs fonctions." La
lettre tait quelque peu quivoque; elle avait l'air de viser toutes
les fonctions ecclsiastiques en gnral, alors qu'elle ne devait que
notifier la cessation des crmonies canoniales, et nullement celle
du culte public de ces trois glises. L'tait-elle  dessein? Les
chanoines se mprirent-ils, de propos dlibr, sur le sens de
l'injonction que leur transmettait l'autorit civile? Beaucoup le
crurent alors[18], et plusieurs, sachant de quelles petites perfidies
sont capables les partis en temps de lutte, pencheront sans doute 
le croire encore aujourd'hui. Toujours est-il que le rsultat de cette
dmarche, dont la municipalit n'avait reu aucune notification
pralable, faillit tre dsastreux; les chanoines des trois
chapitres, touchs de la notification, firent cesser brusquement
tous les offices, tant  la Cathdrale qu'aux deux glises de
Saint-Pierre, sous prtexte de se montrer soumis  la loi, qui
pourtant ne visait que les collgiales pour l'heure prsente.

[Note 18: Voy. par exemple le _Pol. Litt. Kurier_ du 17 janvier 1791.
Dans la _Dclaration du procureur-gnral syndic du dpartement_,
etc. (s. l. ni d.), publie quelques jours plus tard, M. de
Schauenbourg n'explique aucunement son attitude ambigu, mais nous
fournit d'abondants tmoignages de son antipathie pour M. de Dietrich.
Il va jusqu' affecter de croire que les pices officielles,
imprimes par ordre du maire, sont supposes!]

Quand le lendemain, les cloches, qui depuis tant d'annes appelaient
les fidles au culte, ne se firent point entendre, l'motion fut
grande dans le public, on le croira sans peine. On avait donc eu raison
de dire que la loi nouvelle en voulait  la religion mme et que
l're des perscutions allait s'ouvrir! Le ressentiment du maire et
des administrateurs du district est galement facile  comprendre. Ils
taient officiellement responsables de la tranquillit publique et se
voyaient brusquement  la veille de troubles nouveaux, sans avoir t
prvenus des mesures qui vraisemblablement allaient les faire natre.

M. de Dietrich crivit encore  la hte, le 15 au soir, aux
curs des paroisses de Saint-Laurent, de Saint-Pierre-le-Vieux et
de Saint-Louis, pour les inviter  clbrer le service divin, le
lendemain, comme  l'ordinaire; et pour les prier de passer le
soir mme  l'Htel-de-Ville, afin de s'entendre avec eux sur la
rglementation des offices dans les paroisses catholiques. Il envoyait
en mme temps  M. Dupont, le remplaant temporaire d'Ignace
Pleyel, comme matre de chapelle de la Cathdrale, l'ordre formel de
fonctionner le lendemain  la grand'messe de la Cathdrale, avec tous
ses acolytes, afin de remplacer les chantres du Grand-Choeur. Il fallait
en effet montrer aux bonnes mes, inquites par les bruits rpandus
dans le public, qu'on ne songeait aucunement  supprimer les services
des paroisses, en prononant la suspension des chapitres conformment
 la loi.

Mais en mme temps que la municipalit essayait de rassurer ainsi
les catholiques de la ville, elle voulut marquer aussi son entire
obissance  l'Assemble Nationale, en faisant afficher, ce mme
samedi, 15 janvier, un arrt qui enjoignait aux ecclsiastiques
fonctionnaires publics de prter le serment, selon la formule vote le
26 dcembre 1790, dans les lieux indiqus par ladite loi, et ce, dans
le dlai de huitaine. Deux jours au plus tard avant l'expiration de ce
dlai, les ecclsiastiques devraient venir dclarer  la Mairie
leur intention de prter le serment, et se concerter avec le maire pour
fixer le moment de la prestation solennelle. L'arrt du 15 janvier
n'avait rien  voir, au fond, avec la suppression des chapitres; mais
sa publication n'en fut pas moins malencontreuse, car elle contribua
pour sa part  entretenir l'agitation dans les esprits. Depuis si
longtemps on parlait du serment obligatoire sans qu'on l'et rclam
du clerg; celui-ci s'tait habitu  croire qu'on n'oserait plus le
lui demander. Cette brusque invitation  se dcider dans la huitaine,
montrait tout  coup aux plus insouciants combien la crise devenait
aigu et rclamait une dcision immdiate de la part de tous ceux
qui voulaient continuer  figurer parmi les salaris de l'Etat. Aussi
les meneurs du parti, voyant le dsarroi gnral, pensrent sans
doute qu'autant valait entamer de suite le combat que de recommencer 
nouveaux frais huit jours plus tard. Ils dcidrent donc de maintenir
ds ce jour la grve du clerg sculier, qui pourtant aurait pu
fonctionner tranquillement une semaine de plus, avant de se prononcer,
au voeu de la municipalit, pour ou contre l'acceptation des lois
ecclsiastiques nouvelles.

Le maire avait fait imprimer, ds le soir mme du 15 janvier, la
lettre adresse par lui aux administrateurs du district, les lettres
crites aux diffrents curs, la rponse du Directoire du district,
toutes les pices officielles en un mot, qui devaient permettre au
public de juger en connaissance de cause le prologue du grand conflit
qui allait s'engager  Strasbourg, comme dans la France entire. La
bourgeoisie claire des deux cultes se pronona, comme on pouvait
le prvoir, en grande majorit, d'une manire approbative. Pour elle,
les ecclsiastiques taient avant tout, selon la phrase consacre
d'alors, des "officiers de morale publique", salaris par l'Etat,
et comme tels, devant obissance aux prescriptions lgales, plus
encore que les simples citoyens.

Mais le petit peuple catholique et les femmes de toutes les classes ne
jugeaient pas la question  ce point de vue juridique ou philosophique.
Ces groupes nombreux se sentaient lss dans leurs intrts
religieux, et leurs consciences s'alarmaient  l'ide de perdre
bientt les conducteurs spirituels dont ils avaient suivi jusqu'ici
docilement les conseils. Leur mcontentement s'exhalait en plaintes
plus ou moins violentes; on avait beau leur dire que la Constituante
ne voulait nullement expulser brutalement les curs et vicaires en
fonctions, ni interrompre en aucun lieu l'exercice salari du culte
public. Ceux-l mme qui refuseraient le serment seraient admis 
continuer leurs fonctions jusqu'aprs l'lection de leurs successeurs
[19]. Les masses n'entrent jamais dans l'examen des nuances, qu'il
s'agisse de questions politiques ou religieuses. Il leur faut des
drapeaux aux couleurs bien voyantes, mme un peu criardes, des
professions de foi bien explicites et bien ronflantes, et le clerg
disposait pour la bataille d'un signe de ralliement et d'un mot d'ordre,
 nuls autres pareils, le maintien de l'unit de l'Eglise et de la
libert des consciences.

[Note 19: Copie d'une lettre du Comit ecclsiastique  MM. les
officiers municipaux de Strasbourg, du 16 janvier 1791. Strasb.,
Dannbach, 1791, 4 pages in-4.]

Aussi le dimanche, 16 janvier, vit-il les diffrentes glises
catholiques de Strasbourg remplies d'une foule compacte de fidles des
deux sexes, venus les uns pour voir s'il se passerait quelque chose, ou
ce qui allait se passer, les autres pour supplier le Ciel d'intervenir
en faveur de la bonne cause. Tout ce monde tait mu, plus bruyant que
recueilli, et des voix s'levaient parfois pour accuser la tyrannie du
gouvernement et la municipalit. Cela se faisait avec d'autant moins
de gne que les prtres ne se montraient nulle part, ce jour l, soit
pour viter, comme ils le dirent plus tard, les insultes de quelques
exalts, soit encore pour rveiller dans les mes dvotes le
sentiment attristant de leur futur abandon spirituel. Des groupes de
soldats et de gardes nationaux stationnaient dans l'enceinte sacre,
suivant de l'oeil les manifestants les plus exalts et procdant, le
cas chant,  leur arrestation provisoire.

Nous avons conserv un tableau assez fidle de la disposition des
esprits dans le parti catholique  Strasbourg en cette journe, dans
une lettre crite sur les lieux, le lendemain mme, par un membre du
Conseil gnral du Haut-Rhin, bon catholique, qui sjournait pour
affaires dans notre ville. Voici quelques passages de cette lettre de M.
Mueg:

"... Il y a beaucoup de fermentation  Strasbourg par rapport aux
lois de la Constitution civile du Clerg et le serment qu'on exige des
prtres; les Collgiales et le Grand-Choeur ont cess samedi
dernier leurs heures canoniales; mais ils ont dpos au Directoire du
dpartement des protestations trs nergiques contenant le motif de
leur obissance, qui est de prvenir les troubles. En effet, le peuple
catholique a vu cette diminution trop sensible de l'clat du service
divin avec le plus grand chagrin. On se porte avec empressement dans les
glises pour y faire des prires publiques, auxquelles les prtres
n'assistent point, parce qu'ils n'oseraient le faire sans s'exposer 
tre poursuivis comme perturbateurs du repos public... Hier, dimanche,
dans l'aprs-dner, un insolent qui s'est trouv  ces prires
publiques,  la Cathdrale, s'est permis de dire tout haut qu'il
n'y aura point de repos jusqu' ce qu'on ait massacr ces gueux de
prtres. Cela a excit une rumeur. Des soldats d'artillerie prsents
lui ont mis la main sur le corps. La soeur de ce particulier, qui se
trouvait aussi  l'glise, voyant son frre aux prises, s'est jet
entre lui et les soldats, et je crois qu'il leur est chapp [20].
Cela a fait tant de train que le maire en a t averti... On a envoy
un ou plusieurs dtachements aux portes de la Cathdrale, et pendant
le reste de la soire et toute la nuit, la ville a t croise par
nombre de patrouilles. On craint le moment de la prestation du serment
des prtres, fix  dimanche prochain, et plus encore le jour de
l'lection des nouveaux fonctionnaires,  laquelle il faudra en venir,
si l'Assemble Nationale persiste dans la rigueur de ses dcrets....
Le Directoire du dpartement est dans le plus grand embarras; il en a
crit  l'Assemble Nationale [21]....

[Note 20: Nous devons faire remarquer qu'il y a une version infiniment
plus vraisemblable de cet pisode de la Cathdrale dans la _Geschichte
der gegenwrtigen Zeit_ (17 janvier 1791). D'aprs ce journal, cet
interrupteur aurait demand, sur un ton sditieux et usant de paroles
inconvenantes, la rouverture du choeur et aurait t empoign
l-dessus par quelque artilleurs _patriotes_ et conduit  la Mairie.]

[Note 21: _Nouvelle Revue catholique d'Alsace_. Rixheim 1886, p. 118.]




                                  IX.


Mais ce n'taient pas ces agitations, purement extrieures, qui
proccupaient le plus les dpositaires de l'autorit publique. La
population strasbourgeoise n'a jamais montr beaucoup de got pour les
brutalits rvolutionnaires, et mme aux heures les plus troubles
de notre histoire moderne, la guerre des rues n'y a point traduit en
pratique, comme autre part, l'anarchie des esprits. Le danger de la
situation semblait ailleurs; les chefs du parti constitutionnel le
voyaient dans la tentative d'une organisation plus complte du parti
catholique et contre-rvolutionnaire, opposant club  club, tribune
 tribune, et dchanant sur Strasbourg et sur l'Alsace, si agits
dj, toutes les horreurs de la guerre civile, au moment prcis
o l'attitude des puissances trangres commenait  inspirer des
craintes srieuses aux patriotes.

Pour nous, qui tudions aujourd'hui les choses  distance, ces
craintes peuvent paratre exagres, quand nous considrons quels
faits leur donnrent naissance; mais il ne faut point oublier dans quel
tat d'excitation continuelle se trouvait alors l'esprit public. Voici
donc ce qui avait motiv les inquitudes et les soupons du parti
constitutionnel: Dans la journe du samedi, 15 janvier, quinze citoyens
catholiques avaient fait au Bureau municipal la notification, exige
par le dcret du 14 dcembre 1789, sur les runions publiques, de
leur intention de s'assembler paisiblement et sans armes, le lendemain,
dimanche,  deux heures de releve, dans la chapelle du Sminaire.
Ils avaient dclar verbalement qu'on discuterait dans cette runion
la circonscription des paroisses, et qu'on rdigerait une adresse, soit
au Roi, soit au Corps lgislatif,  ce sujet.

Le lundi matin, le maire, qui n'avait encore reu que des
renseignements assez vagues sur la runion de la veille, recevait une
seconde notification de la part des mmes citoyens, portant que ladite
assemble serait continue le jour mme,  une heure, au Sminaire,
la ptition n'ayant pu tre acheve. Le Bureau municipal enregistra
cette dclaration, conformment  la loi, mais le maire fit observer
en son nom aux commissaires de la runion qu'ils taient responsables
des dcisions qui seraient prises; qu'on avait le droit de rclamer
communication de leurs procs-verbaux, et qu'on esprait d'ailleurs de
leur attachement  leur devoir qu'ils ne dlibreraient pas sur des
objets proscrits par la loi.

Peu aprs le dpart de ces dlgus, deux dpositions furent
faites, l'une au procureur de la commune, l'autre au secrtariat de la
Mairie, constatant qu'une grande fermentation rgnait dans la runion
du Sminaire et que les dlibrations y avaient port sur des
matires directement contraires aux dcrets de l'Assemble Nationale.
Sur le vu de ces pices, M. de Dietrich fit convoquer immdiatement
le Conseil gnral de la commune, pour lui faire part de ses
apprhensions. On dcida de mander immdiatement  la barre le
prsident, Jean-Franois Mainoni, marchand-picier dans la Grand'Rue,
 l'enseigne de l'_Aigle Noir_, et le premier secrtaire, Jean-Nicolas
Wilhelm, homme de loi, afin de les interroger  ce sujet. Au moment o
ils arrivaient  l'Htel-de-Ville, le secrtaire du conseil donnait
lecture d'une troisime notification, manant de l'assemble du
Sminaire. Se disant "compose de la presque totalit des citoyens
catholiques" de Strasbourg, elle avait arrt "qu'elle aurait
dornavant des sances rgulires, tous les dimanches et jeudis,
 une heure", assurant d'ailleurs qu'elle "s'occupait surtout
 maintenir la paix, l'union et le bon ordre." En d'autres termes,
l'assemble des catholiques du Sminaire, toute fortuite d'abord,
entendait se transformer en club politique, comme il en existait alors
des milliers dans le royaume.

Le maire, ayant courtoisement fait prendre place au bureau aux
personnages cits devant le conseil, demanda tout d'abord communication
des procs-verbaux de la runion, afin qu'on pt se rendre compte de
l'esprit qui y avait rgn. Mainoni rpondit, non sans embarras, que
celui de la premire sance avait seul t rdig, que celui de
la seconde n'tait pas encore mis au net. Le secrtaire Wilhelm dut
partir alors pour produire au moins la pice existante, mais il resta
si longtemps absent qu'on envoya l'un des sergents de la municipalit
 sa recherche pour le ramener avec son procs-verbal. Quand ce
dernier fut lu, on constata qu'il ne mentionnait absolument que la
nomination d'un prsident et de ses assesseurs. De l'objet des dbats,
pas un mot. Il tait vident qu'on cachait quelque chose; il y avait
donc quelque chose  cacher. Vivement interpell, le prsident
Mainoni dut avouer "qu'il y avait t question ensuite de laisser
tout ce qui concerne la religion, notamment les paroisses et le culte,
sur l'ancien pied", et qu' la sance de ce jour on avait arrt
de prsenter  ces fins une adresse au Roi Trs-Chrtien, un
mmoire au Dpartement, et une lettre au Pape, pour le prier de faire
part aux catholiques de Strasbourg de sa manire de voir sur le serment
impos aux ecclsiastiques[22]. Il dit encore qu'on avait dcid de
continuer les sances "pour dlibrer sur des objets relatifs 
la conservation de la religion." Le secrtaire Wilhelm ajoutait, pour
pacifier les esprits, que les sances seraient publiques et que les
citoyens de tous les cultes pourraient y venir.

[Note 22: La _Lettre des citoyens catholiques de Strasbourg  N.S.
Pre le pape Pie VI_ (s. lieu ni date, 4 p. in-4), signe Wilhelm,
et date du 19 janvier, fut imprime  part et rpandue dans les
deux langues en nombreux exemplaires. Elle est d'ailleurs rdige en
termes nullement hostiles dans la forme au gouvernement. Mais c'tait
le fait mme de la correspondance avec un souverain tranger que
frappait la loi.]

Aprs cet expos des faits, qui ne s'tait produit qu'avec quelque
rpugnance, le procureur de la Commune prit la parole. La loi du 26
dcembre 1780 porte, dit-il en substance, que toutes les personnes
ecclsiastiques ou laques qui se coaliseront pour combiner un refus
d'obir aux dcrets seront poursuivies comme perturbateurs du repos
public. Il priait en consquence le Conseil gnral de retirer
aux membres de l'association du Sminaire le droit de s'assembler
dsormais, "sauf aux dits membres  se runir pour dlibrer
sur tout autre objet non contraire  la loi." Il proposait en outre
d'envoyer un courrier  l'Assemble Nationale pour lui faire part
des faits qui venaient de se passer  Strasbourg. Aprs une courte
discussion, le Conseil gnral de la Commune dcidait en effet
d'envoyer un exprs  Paris pour solliciter l'envoi de commissaires
dans le Bas-Rhin, afin d'y faire mettre  excution les dcrets de
l'Assemble sur la Constitution civile du clerg; en attendant les
instructions demandes  Paris, l'assemble du Sminaire tait
autorise provisoirement  continuer ses sances,  charge des
particuliers qui la composent "d'tre responsables des vnements
qui pourront rsulter de leurs dlibrations." En mme temps on
dcidait de demander  la Constituante que le nombre des paroisses
de la ville et de la citadelle resterait le mme; c'tait montrer aux
catholiques qu'on entendait protger leurs droits dans la mesure du
possible.

Au moment o le Conseil gnral prenait ces dcisions, que l'on ne
saurait qualifier d'illibrales, un nouvel incident se produisit, qui
devait singulirement envenimer les choses. Un membre de la Socit
populaire, le ngociant Michel Rivage, qui assistait  la sance, se
prsenta tout  coup  la barre, demandant  faire une communication
d'importance, intressant l'ordre et la tranquillit publique. "Vu
les circonstances", le maire lui donna la parole. Il raconta alors,
pour employer ses propres expressions, "la dmarche indcente que
quelques habitantes de cette ville se sont permises ce matin, en allant
porter un crit de caserne en caserne", et pria le Conseil gnral
de mander par devers lui ces dames pour les interroger et connatre
les instigateurs de cette trange et coupable dmarche. En mme temps
qu'il mettait sa dnonciation par crit, on apportait en sance
un exemplaire de la pice dnonce, expdie par M. de Klinglin,
commandant des troupes de ligne,  M. de Dietrich.

Voici en effet ce qui s'tait pass: Trois voitures charges de dames
appartenant  la bonne socit catholique, et dputes, disait la
rumeur publique, par six cents autres, runies  cet effet, taient
parties de l'htel du dpartement;  la tte de ces dames se
trouvaient Mme Poirot en personne et Mme Mainoni, la femme du prsident
de l'assemble du Sminaire. Elles s'taient fait conduire au
quartier de Royal-Infanterie, y avaient demand l'adjudant Migniot,
et quand il s'tait prsent  la portire du carrosse, les
occupantes, fort excites, lui avaient demand protection pour la
religion catholique et remis des paquets d'imprims  distribuer
parmi ses camarades. L'adjudant s'tait empress de les porter  ses
suprieurs, et ces dames n'avaient pas t plus heureuses dans les
autres casernes. Elles coururent mme grand risque d'tre maltraites
par les soldats, gagns  la cause populaire, et l'on nous
raconte--esprons que le bruit tait faux--qu'au poste de la place
d'Armes on avait dj prpar des verges pour les fouetter, si elles
avaient pass par l [23].

[Note 23: _Geschichte der gegenw. Zeit_, 19 janvier 1791.]

C'tait donc, en somme, une quipe ridicule et manque, mais qui
n'en contribua pas moins  chauffer les esprits.

Le Conseil gnral se spara, le 17 au soir, aprs avoir approuv
une "proclamation  tous les citoyens amis de la religion, de la
loi et de l'ordre", qui recommandait le calme et la concorde. Les
catholiques s'tant plaint de ce que les protestants s'exprimaient
d'une faon blessante sur leur compte, le maire pria les pasteurs
de travailler tout spcialement  l'apaisement des esprits, et pour
rpondre  ce voeu, Blessig, le plus loquent et le plus populaire
d'entre eux, rdigea le lendemain une brochure allemande "Les
protestants de Strasbourg  leurs frres catholiques", pour
tmoigner du bon vouloir de ses coreligionnaires. Mais ce mme
jour aussi, la Socit des amis de la Constitution, runie sous la
prsidence de Le Barbier de Tinan, votait l'envoi d'une adresse au
Conseil gnral, pour rclamer la rvocation de la permission
provisoirement accorde  la Socit des catholiques romains--c'est
ainsi qu'elle s'appelait maintenant elle-mme--de continuer ses
sances. Elle dcidait en outre de dnoncer  l'Assemble Nationale
les femmes sorties du dpartement pour rpandre parmi les troupes
des crits insidieux et contraires aux lois. Enfin des dlgus
spciaux devraient dclarer aux divers corps de la garnison "que la
faon dont ils ont reu ces dames fait autant honneur  leurs moeurs
qu' leur patriotisme".

D'autres esprits, moins enflamms, se contentrent de dcocher des
pigrammes plus ou moins spirituelles contre l'immixtion du beau sexe
dans les luttes politiques. Il circula en ville une "Chanson sur les
extravagances catholiques du beau sexe de Strasbourg",  chanter sur
l'air de _Calpidgi_, qui commenait ainsi:

  Quelle est donc cette bande joyeuse?
  Ce sont des dames scrupuleuses,
  Qui s'en vont en procession
  Epauler la religion (_bis_),
  Et dans ce pieux exercice
  Les vieilles, jeunes et novices
  Vont demander soulagement
  A messieurs du dpartement.

Bien que la pice soit rare, il nous serait impossible d'en citer la
plupart des couplets, un peu trop lestement trousss  la hussarde,
pour prendre place autre part que dans un _Recueil de chansons
historiques strasbourgeoises_ qui se fera peut-tre quelque jour. On
ne se borna point  des chansons. Les soldats, encourags par les
allocutions des patriotes irrits et par la licence gnrale qu'on ne
rprimait gure dans les rangs de l'arme, allrent, dans la nuit
du 19 au 20 janvier, donner une srnade aux principales d'entre
les ambassadrices clricales, accompagns de la musique du corps
d'artillerie, et chantrent sous leurs fentres le _a ira_ et une
autre chanson, sans doute populaire  ce moment: _O allez-vous,
Monsieur l'abb?_ Le lendemain encore, mis sans doute en verve par ce
premier exploit, des dputations des rgiments circulaient en ville,
distribuant chez ces dames des cartes de visite, avec enjolivement
d'pigrammes. Elles "sentaient le corps de garde[24], de l'aveu d'un
des journalistes les plus zls  suivre la campagne contre cette
manifestation fminine, et qui eut  en souffrir personnellement de
son activit patriotique un peu trop intemprante, Mme Mainoni lui
ayant intent un procs en diffamation, dont nous ignorons d'ailleurs
l'issue[25].

[Note 24: "_Im Grenadierton geschrieben_." _Gesch. der gegenw.
Zeit_, 21 janvier 1791.]

[Note 25: Simon, le rdacteur en chef de la _Geschichte der
gegemvrtigen? Zeit_. Nous devons dire d'ailleurs, pour avoir parcouru,
la plume  la main, tous ces journaux de Strasbourg, que leur ton, sans
tre toujours poli (il est parfois brutal), n'offre rien de semblable
aux attaques vraiment ignobles que nous aurons  signaler
tantt contre la vie prive des adversaires, dans les pamphlets
contre-rvolutionnaires, rien de cet art savamment perfide de
dshonorer sans scrupule un adversaire politique ou religieux, que
nous constatons dans la presse bien pensante ou rvolutionnaire de
nos jours. C'tait alors l'enfance de l'art, et d'ailleurs l'exiguit
seule de leur format (4 pages petit in-4) aurait oblig nos feuilles
locales  n'tre au fond que des recueils de faits divers.]

Dans la sance du Conseil gnral de la Commune, tenue deux jours
plus tard, le 20 janvier,  9 heures, M. de Dietrich commena par
annoncer que la municipalit avait dnonc les sditieuses 
l'accusateur public; puis il donna lecture de plusieurs dpositions
et tmoignages, recueillis dans l'intervalle, et qui donnaient
aux assembles du Sminaire un tout autre cachet que celui d'une
inoffensive runion occupe  dbattre "la circonscription des
paroisses". Il y tait dit que le sieur Wilhelm, secrtaire de
la Socit, avait dclar  la tribune que la religion tait
en danger, et qu'il fallait envoyer un pressant appel aux curs
des villages catholiques voisins. Puis l'ancien notable Ditterich,
professeur  l'Universit piscopale, s'tait,  son tour, dans un
discours pathtique, lament sur les perscutions qui menaaient la
foi, et avait dclar parjures et dignes du mpris de leurs ouailles
tous les prtres qui prteraient le serment. Nous savons mme que
plusieurs des plus exalts proposrent de rclamer (auprs des
puissances garantes?) l'excution stricte des traits de Westphalie et
de faire ainsi appel  l'tranger. Ce dtail, qui, mieux que tout
le reste, marque la surexcitation des esprits dans cette runion
du Sminaire, fut, il est vrai, soigneusement dissimul dans les
dpositions des citoyens appels  la barre, mais il est avou par
un des pamphlets contre-rvolutionnaires les plus haineux, crits 
ce moment, le _Junius Alsata_[26].

[Note 26: Junius Alsata aux membres des dpartements, districts et
municipalits du Haut-et Bas-Rhin. S. l. 1791, p. 13.]

Des faits plus graves encore furent allgus. Un nomm Kaetzel, de
Gambsheim, vint attester qu'un missaire de la runion catholique
tait venu, le mardi, 18,  5 heures du matin, dans son village,
situ  quelques lieues de Strasbourg, pour appeler les habitants
au secours de leur religion, menace  Strasbourg. On affirmait que
quatre-vingt-trois villages de l'vch s'taient clandestinement
coaliss pour prendre les armes au premier signal, et toute part faite
 l'exagration naturelle de ces temps troubls, ce que nous verrons
plus tard, rend trs probable l'existence de conciliabules destins,
ds ce moment,  s'opposer  l'excution des lois sur le clerg.

Une discussion des plus vives s'engage alors au sein de la
reprsentation municipale. Les uns plaident la thorie rpressive,
les autres parlent en faveur de la libert, mme pour ceux qui en
abusent; on se croirait transport dans une des enceintes lgislatives
o se discutent encore aujourd'hui ces graves problmes. La discussion
durait encore, quand on apporta dans la salle un factum imprim, _Avis
au public_, que l'assemble du Sminaire venait de mettre au jour. Cet
_Avis_ contient en appendice deux pices, une _Adresse au Roi_, qui lui
demande de suspendre la Constitution civile du clerg, une _Lettre 
N.S.P. le pape Pie VI_, qui l'interroge sur la valeur du serment impos
aux ecclsiastiques fonctionnaires publics et promet d'obir  sa
dcision souveraine.

La production de cette pice fit pencher la balance du ct de la
rigueur. La majorit du Conseil trouva sditieuse une adresse qui
s'opposait  la mise en vigueur des lois du royaume, sanctionnes par
le roi, et plus encore l'invitation adresse  un prince tranger
 s'immiscer dans les affaires de la nation. Elle dclare par suite
absolument dfendues les runions du Sminaire; elle intime au
prsident et  ses assesseurs l'ordre de ne plus se runir pour
dlibrer, mme entre eux seuls, et les prvient que la force
publique sera mise en mouvement pour empcher toute tentative
semblable. Le Directoire du dpartement et celui du district seront
avertis de ce qui s'est pass et pris d'employer toute leur influence
pour calmer l'agitation suscite dans les campagnes. Une dputation,
compose de six membres, dont un seul protestant, leur est envoye 
cet effet.

On peut se figurer quelle dut tre, de part et d'autre, la
surexcitation de nos bourgeois, ractionnaires ou constitutionnels,
quand ils entendirent battre la gnrale, quand ils virent amener des
canons sur les principales places publiques, accourir les dputations
des gardes nationales de Schiltigheim, Westhoffen, Wasselonne, et autres
communes patriotiques, mettant leurs bayonnettes  la disposition des
autorits municipales.

Les adversaires de la Constitution civile du clerg ne se tinrent pas
nanmoins pour battus. Le soir mme du 20 janvier, une dputation de
la "Socit romaine-catholique-apostolique" prsentait au bureau
municipal une ptition nouvelle pour obtenir le droit de se runir,
offrant de rviser les adresses incrimines et d'en effacer tout ce
qui pouvait leur donner une apparence de rvolte. Ce motif, allgu
fort habilement, ne put convaincre la municipalit. Elle rpondit que
la loi ne connaissait pas de _Socit romaine-catholique-apostolique_,
mais seulement des _citoyens_, sans distinction de culte, et qu'elle ne
pourrait rpondre qu' une association qui n'afficherait pas ainsi ses
tendances confessionnelles. "Qu' cela ne tienne, rpondirent les
catholiques; nous changerons de nom." Et ds le 22 janvier, douze
citoyens dposaient  la mairie une notification, portant qu'ils
"sont dans l'intention de former une socit paisible et tranquille,
que la loi autorise qu'ils verront avec plaisir MM. les officiers
municipaux honorer les sances de leur surveillance, et qu'ils ont fait
choix du Pole des Charpentiers pour y tenir leurs assembles sous le
nom d'_Amis de l'Union_, le mardi et le samedi de chaque semaine."

Le mme jour encore, le Conseil gnral leur donnait acte de leur
dclaration; il ne leur refusait pas la permission d'user d'une
libert constitutionnelle, "mais, attendu le dommage dont a menac
rcemment la chose publique une socit, qui, aprs avoir invoqu
la loi pour se former, s'est bientt permis d'attaquer la loi-mme",
il rendait personnellement responsables les signataires de tous les
vnements qui pourraient arriver de leur runion, et enjoignait
au corps municipal de faire surveiller la nouvelle socit de trs
prs.

Le tribunal du district, saisi par rquisitoire de M. Franois-Joseph
Krauss, accusateur public, ne se montra pas fort svre non plus
contre MM. Mainoni et Wilhelm, accuss, "d'un mpris trop marqu
pour la loi." Sur le rapport du juge, M. Louis Spielmann, le tribunal,
considrant l'imprim _Avis au public_ "comme une dmarche
illgale, d'autant plus rprhensible qu'elle peut compromettre
la tranquillit publique", dclarait que cet crit serait et
demeurerait supprim comme dangereux, et que tous les citoyens seraient
tenus de rapporter au greffe les exemplaires dj distribus.
Dfense tait faite d'en colporter ou vendre aucun exemplaire. Pour le
surplus, M. Louis Zaepffel, juge, est charg d'en informer et de faire
plus tard le rapport qu'il appartiendra.

Mais la Socit des Amis de l'Union n'tait pas destine  vivre
plus longtemps que son ane. Le 24 janvier, au moment o le Conseil
gnral de la commune allait lever la sance, on introduisit dans
son sein le procureur-syndic du district qui venait l'alarmer par la
perspective de dangers nouveaux. Il avait reu la visite des sieurs
Belling et Widenloecher, maire et procureur de la commune de Molsheim,
arrivs en toute hte pour lui faire part de l'tat d'esprit de leurs
administrs. Des instigateurs, envoys "par les gens du Sminaire,
renaissant de leurs cendres sous le nom captieux de Socit de
l'Union", avaient provoqu  Molsheim une vritable leve de
boucliers contre les dcrets de l'Assemble Nationale. Les ultras
de la vieille ville piscopale avaient forc par leurs menaces les
officiers municipaux eux-mmes  signer les protestations envoyes de
Strasbourg, etc.[27].

[Note 27: Nous devons faire observer que ce maire, Belling, loin d'tre
un _patriote_ fougueux, fut plus tard accus de connivence avec les
non-jureurs.]

A l'audition de ce rapport, le Conseil gnral dcida, sance
tenante, que le Pole des Charpentiers serait ferm, et la Socit
suspendue jusqu' l'arrive des commissaires de l'Assemble
Nationale, dont la municipalit avait instamment demand la venue.

On peut juger de l'irritation des chefs du parti catholique de
Strasbourg par un curieux pamphlet, imprim, comme toutes ces
pices, sans indication de lieu, ni nom d'imprimeur, et contenant une
soi-disante _Lettre crite de Pont--Mousson_, dont l'auteur demande
 son correspondant ce qui se passe dans notre cit. L'ami rpond de
Strasbourg,  la date du 25 janvier: "Si vous arriviez en ce
moment, ne rencontrant que des patrouilles, voyant toutes les avenues
hrisses de bayonnettes, le canon braqu sur la place d'Armes, des
postes d'observation sur la plate-forme de la Cathdrale, vous diriez
que vos concitoyens ont rellement chapp aux horreurs d'une guerre
civile..." Et cependant quelle a t la cause innocente de tout ce
tumulte? "Nos concitoyens catholiques se sont runis pour rdiger
des adresses  l'Assemble Nationale et au roi, aux fins de conserver
leurs paroisses et tous les ornements ncessaires  la majest de
leur culte."

On a vu par ce qui prcde qu'on s'tait occup de bien autre chose
encore au Sminaire. C'est ce qu'avoue d'ailleurs le pamphltaire
anonyme en ajoutant: "Dans le premier mouvement de leur zle
irrflchi, ces citoyens se sont permis dans leurs dlibrations,
qui ont t imprimes, des rflexions trs hasardes sur les
dcrets.... A l'instant M. le maire a cri  la coalition.... On
a imagin de faire courir le bruit que pass 80 communauts se
disposaient  entrer en ville pour massacrer les luthriens. Le maire
a fait le mme roman  l'Assemble Nationale.... Chacun se regarde et
se demande ce que cela signifie; on se demande si le crdit dont M.
le maire jouit, peut lui permettre de pareilles farces.... Le fait est
encore que si l'on avait quelque trouble  essuyer, on ne pourrait
que l'attribuer  l'indignation qu'excitent depuis longtemps parmi
les catholiques, les rflexions indcentes, les calomnies atroces,
l'insolence peu commune des trois gazetiers luthriens, les sieurs
Salzmann, Meyer et Simon, vritables brigands, que depuis six mois
les luthriens sages auraient d faire prir eux-mmes sous le
bton."

Disons encore, pour n'avoir plus  revenir sur ce sujet, que la
_Socit des Amis de l'Union_ fit une dernire tentative pour sauver
son existence, quand les commissaires royaux furent effectivement
arrivs en Alsace. Quelques notables se firent recommander  eux par
leurs amis du Directoire du dpartement, et leur prsentrent une
requte tendant  lever la suspension provisoire de leurs sances.
Mais les reprsentants du roi ne firent pas bon accueil  cette
demande. "Reconnaissant, d'aprs les propres termes de la ptition,
que la Socit qui demande  se former est la mme qui est
provisoirement interdite par la commune et le district" et
"considrant que cette reproduction d'un dlit, qui a t dj
poursuivi, est un outrage direct  la loi", ils refusrent non
seulement d'accorder l'autorisation demande, mais saisirent encore de
"l'expos inconstitutionnel de ces citoyens" l'accusateur public
du tribunal du district, afin qu'il le joignt au dossier de sa
plainte "contre les ci-devant membres de la Socit des
catholiques-romains."

Ainsi se termina ce curieux pisode des luttes politico-religieuses de
notre cit, que nous avons racont avec quelque dtail, parce qu'il
est mal et peu connu, et qu'il permet de saisir sur le vif l'attitude et
les dispositions des deux partis, qui vont s'entre-dchirer en Alsace.
Les catholiques y ont le beau rle; ils invoquaient les liberts
constitutionnelles, solennellement garanties  tous. Ils voulaient s'en
servir--cela est incontestable pour tout esprit impartial--pour attaquer
les lois et pour battre en brche les pouvoirs constitus. Mais cela
tait  prvoir ds l'abord, et leur attitude hostile n'aurait pas
d effaroucher  ce point les partisans de l'Assemble Nationale,
qu'ils succombassent  la tentation de supprimer la libert des uns
pour garantir le respect de l'autre. Ils auraient pu se souvenir du mot
de l'historien romain qu'il faut toujours prfrer une libert, mme
prilleuse,  la tutelle du pouvoir, impose dans les intentions les
plus pures. Que gagnait-on d'ailleurs  la suppression des associations
catholiques? La municipalit aurait plus facilement surveill des
menes ouvertes; elle n'empchait pas,  coup sr, les menes
souterraines qui reprirent de plus belle. Par sa manire d'agir, elle
donnait au contraire aux catholiques le droit de se proclamer victimes
de l'arbitraire, de se dire plus maltraits que tous les radicaux et
jacobins du royaume. Sans doute, il est toujours difficile, et surtout
en temps de rvolution, de maintenir les esprits rcalcitrants,
sans paratre sortir soi-mme de la lgalit. Mais tout tait
prfrable  la violation, au moins apparente, d'un droit reconnu
par l'Etat, puisque elle permettait aux pires ennemis de toute libert
vritable,  ceux qui ne l'ont jamais voulue sincrement que pour eux
seuls, de se poser en martyrs de la libert pour tous.




                                  X.


Pendant les quelques jours qui sparrent les dbats orageux,
relats tout  l'heure, de la dissolution dfinitive de l'Association
catholique, les autorits du dpartement, du district et de la cit
avaient galement pris en main la question du serment civique. Elle
tait de la dernire urgence, car l'Assemble Nationale, obtemprant
au voeu du Conseil gnral de la commune, avait demand au roi,
dans sa sance du 20 janvier, l'envoi immdiat de trois commissaires
spciaux en Alsace, afin d'y calmer l'effervescence des esprits et d'y
faire observer les lois.

Il importait que les reprsentants de l'autorit suprme pussent,
ds leur arrive, constater que tout au moins les autorits
municipales n'taient point rcalcitrantes. Aussi le maire
adressa-t-il  chacun des ecclsiastiques, fonctionnaires publics 
Strasbourg, un exemplaire de l'arrt du 15 janvier, avec une lettre
circulaire, rclamant une rponse immdiate. Mais dans la sance
du Conseil, tenue le 22 janvier suivant. M. de Dietrich tait oblig
d'avouer que les rponses reues taient fort peu satisfaisantes.
Un trs petit nombre d'ecclsiastiques avait consenti  prter le
serment, et encore en l'entourant de rserves et de restrictions que la
loi dfendait d'accepter. Plusieurs avaient cru devoir immdiatement
publier leur rponse. Le plus remarquable peut-tre de ces crits,
tant par l'habile modration dans la forme que par son ton digne et
rsign, tait la _Rponse de Joseph-Charles-Antoine Joegl, cur
de Saint-Laurent de la Cathdrale,  la lettre de M. le maire_,
etc. [28]. Il y dclarait ne pas pouvoir, en conscience, adhrer aux
dcrets, sans dplaire  son Dieu, ne reconnatre que le cardinal de
Rohan pour son vque, et proclamait d'avance la nullit radicale de
tous les actes ecclsiastiques de son successeur ventuel.

[Note 28: S. l. ni nom d'impr., 4 p. 4.]

Une adhsion se produisit cependant  la sance du 22 janvier. On y
donna lecture d'une lettre de l'abb Brendel, professeur de droit
canon  l'Universit catholique et membre du Conseil gnral de
la commune, qui annonait tre prt  obir  la loi, et
faisait remarquer seulement qu'il avait dj prt le serment
constitutionnel en substance, lors de son installation comme notable, en
novembre dernier. Ce n'est pas sans une certaine hsitation que Brendel
avait pris son parti, car on affirme (sans que nous ayions pu vrifier
le fait) qu'il s'tait joint d'abord  ses collgues universitaires
pour repousser la Constitution civile du clerg.

Le conseil de la Commune fut si satisfait de cette adhsion presque
inespre qu'il dcida sur-le-champ de faire exprimer  Brendel,
par une dputation de quatre membres, toutes ses flicitations sur ce
"qu'il avait donn l'exemple honorable et glorieux de la soumission
 la loi." Il fixa en mme temps la prestation du serment au
lendemain mme, dimanche, 23 janvier, afin qu'on pt connatre
enfin, d'une faon nette et prcise, les amis et les ennemis de la
Constitution nouvelle.

Ce jour mme, un personnage que nous avons dj nomm, que nous
nommerons souvent encore, l'un des types les plus originaux de ce
temps, fantasque, excentrique, craint de ses amis plus encore que de ses
adversaires, mais au demeurant assez sympathique  cause de son courage
et de sa franchise, le chanoine Rumpler, en un mot, avait essay de
concilier les lments inconciliables en dressant une formule de
serment que la municipalit consentait  recevoir comme annexe au
procs-verbal officiel [29], mais qui ne put tre employe, puisque
les ecclsiastiques rcalcitrants en exigeaient l'insertion dans le
procs-verbal lui-mme.

[Note 29: Formule d'une dclaration dont le projet a t conu par
un prtre vertueux, fonctionnaire de la Commune, etc. S. l. ni nom
d'imprim., 3 p. 8.]

En publiant quelques jours plus tard cette pice dsormais inutile,
pour constater ses tentatives civiques, l'abb Rumpler ajoutait: "Il
est  prsumer d'aprs cela que l'loignement de ces messieurs
pour tous les moyens propres  maintenir l'ordre et la paix, sans
compromettre la religion, ne part nullement du fond de leur coeur, et
que c'est plutt l'effet de quelque impulsion _trangre_. "Il
voulait dsigner par l les efforts de plus en plus fructueux du
cardinal de Rohan pour hter la crise religieuse et politique en
Alsace, et bientt il put constater lui mme avec quelle docilit
l'on obissait dans les cercles bien pensants  cette influence
trangre. Pour avoir voulu jouer le rle malencontreux de
conciliateur, il fut mis  l'index dans les socits qu'il
frquentait de prfrence. Il nous a donn, dans une nouvelle
brochure, une description bien amusante de ses msaventures chez M.
de Martigny, ci-devant doyen de Saint-Pierre-le-Vieux, chez Mme de
Loyaut, Mme de Pithienville, femme du major de la place, et autres
dvotes aristocratiques de Strasbourg[30].

[Note 30: Lettre au rdacteur de la _Chronique de Strasbourg_. S.l. ni
nom d'impr., 7 p. 8.]

Pendant la nuit du samedi au dimanche, les postes de la garnison et de
la garde nationale furent partout sous les armes, et les libations des
dfenseurs de l'ordre et de la loi durent tre nombreuses, car ils
affirmrent le lendemain avoir vu apparatre les trois couleurs
nationales sur la face de la lune. Ce ne furent pas, dit navement un
journal, quelques sentinelles isoles, mais des chambres entires
qui constatrent ce miracle constitutionnel: un cercle d'un rouge
intense, puis un autre d'un bleu sombre autour du noyau, d'une blancheur
argente, de l'astre nocturne[31]. Et l'estimable gazetier d'ajouter
que "troupes de ligne et gardes nationaux avaient t touchs
jusqu'aux larmes  l'aspect de cette lune patriotique, transforme en
une gigantesque cocarde nationale."

[Note 31: C'tait, on le sait, la disposition primitive de la cocarde
tricolore.]

Aprs tout ce que nous venons de dire sur la situation des esprits 
Strasbourg, on ne s'tonnera gure en voyant le rle prpondrant
jou par la force militaire dans la crmonie plus ou moins
religieuse du lendemain. Quelle diffrence entre cette prestation de
serment  la Constitution civile du clerg et l'enthousiasme qui
avait enflamm les coeurs lorsqu'on avait prt, le 14 juillet, d'une
bouche unanime, le serment patriotique dans la plaine des Bouchers!
Aujourd'hui l'aspect des rues tait morne; sur les principales places
de la ville on avait amen des canons, on les avait chargs 
mitraille devant les curieux; videmment la municipalit craignait des
mouvements populaires, soit de la part des habitants mme de la ville,
soit de celle des paysans catholiques du dehors.

Ce fut entour de bayonnettes que le corps municipal se rendit 
l'glise Saint-Louis, dont le cur Valentin avait, seul de tous les
titulaires de Strasbourg, fait connatre son intention de prter le
serment. Aprs l'avoir reu, le cortge se rendit  la citadelle,
dont le cur, le Pre capucin Ambroise Hummel, avait, il est vrai,
fourni une rponse semblable, mais qui s'en repentit au dernier moment.
Car il ajouta, parat-il, quelques restrictions  mi-voix, lorsqu'il
pronona la formule du serment  l'autel, et le greffier n'ayant
pas voulu les insrer au procs-verbal officiel, dress dans la
sacristie, il crivit le lendemain une lettre au maire, qui fut
rpandue  profusion dans la ville et les campagnes, et dans laquelle
il rtractait solennellement son serment, "le coeur navr de
douleur", et le dclarait nul et non avenu. On peut suivre chez
cet humble capucin tout le dveloppement, pour ainsi dire, du drame
psychologique qui a d se passer alors dans l'me de milliers de
prtres. Ils sont tiraills en sens contraire par leurs devoirs
ecclsiastiques et le dsir de conserver leur place au milieu de leurs
ouailles, par l'obissance  leurs suprieurs hirarchiques et la
peur du chtiment cleste d'une part, par leurs sentiments de citoyen
d'autre part et la crainte des punitions lgales, de l'exil et de
la misre. Comme aux plus sombres jours du moyen ge, o s'tait
droule la grande lutte entre l'Empire et la Papaut, nous voyons
reprendre le duel gigantesque entre le pouvoir civil et le pouvoir
religieux et les peuples, comme les individus, en devenir les victimes.

Quelques bons plaisants pouvaient bien imaginer une transaction
bouffonne entre l'Ancienne et la Nouvelle Loi, tmoin le feuille
volante, rarissime, imprime alors  Strasbourg, qui prsente un sens
bien diffrent selon qu'on en lit le contenu en une colonne, de gauche
 droite, ou bien en deux colonnes, de haut en bas, et qui paratra
peut-tre curieuse  nos lecteurs; la voici:

                           Serment civique
                              deux faces
          trouv chs un frippier, dans la poche d'un habit,
                  achet  l'encan d'un impartial.


  A la nouvelle Loi              je veux tre fidle,
  Je renonce dans l'me          au rgime ancien,
  Comme article de foi           je crois la Loi nouvelle,
  Je crois celle qu'on blme     oppos  tout bien.
  Dieu vous donne la paix,       Messieurs les dmocrates,
  Noblesse dsole,              au diable allez-vous en;
  Qu'il confonde  jamais        tous les aristocrates,
  Messieurs de l'Assemble       ont seuls tout le bon sens.

En ralit aucune transaction n'tait plus possible, puisqu'il
fallait prendre immdiatement et dfinitivement parti pour
l'Assemble Nationale ou le pape.

On a vu dans quel sens l'immense majorit du clerg catholique de
Strasbourg s'tait prononce. Le parti contre-rvolutionnaire aurait
d tre ravi des rsultats obtenus, puisqu'un si faible contingents
"d'apostats" avait seul os rester fidle aux lois de la patrie.
Mais ce serait mal connatre les partis extrmes que d'attendre jamais
d'eux qu'ils apportent quelque bon sens, mme en leurs triomphes.
Ce qu'on entendit chez lui furent bien moins des cris de joie que des
imprcations contre les quelques prtres qui se dtachaient de la
masse compacte du clerg refusant le serment. C'est qu'on avait compt
d'abord sur une abstention complte, sur une grve totale, amene
par l'unanime coalition de tous les laques et les ecclsiastiques
fidles. Et maintenant l'on voyait que non seulement de nombreux
laques dsertaient la bonne cause, mais que des thologiens mme
comme Brendel, un homme qui pourtant, depuis vingt ans, enseignait le
droit canon  tous les prtres du diocse, dclaraient ne rien
voir de contraire  la foi religieuse dans la Constitution civile du
clerg. Une pareille attitude, le langage d'un Rumpler, la conduite
d'un Gobel, vque _in partibus_ de Lydda, et dput de l'Alsace,
faisaient craindre des dfections nouvelles, et avivaient les
haines religieuses dont nous allons voir clater tout  l'heure les
explosions violentes.

Le 27 janvier 1791, les trois commissaires du Roi, dlgus dans les
dpartements du Rhin, arrivaient  Strasbourg, vers quatre heures du
soir. C'taient MM. J. J. Foissey, premier juge au tribunal de Nancy,
plus tard membre obscur de l'Assemble lgislative; Mathieu Dumas,
ancien adjudant de La Fayette, directeur du Dpt de la guerre,
et plus tard comte de l'Empire; Jean-Marie Hrault-de-Schelles,
commissaire du Roi prs le tribunal de cassation, le futur
conventionnel, ami de Danton, avec lequel il prit sur l'chafaud.
Toutes les cloches taient en branle et les drapeaux tricolores
flottaient sur les tourelles de la Cathdrale quand la voiture
des reprsentants, escorte par la garde nationale de Wasselonne,
d'Ittenheim et de Schiltigheim, fit son entre en ville et s'arrta
 l'ex-Htel du Gouvernement de la province. Les dputations de la
Municipalit, du District, de la Socit populaire les y attendaient,
mais MM. du Dpartement s'taient tous fait excuser pour cause de
maladie. "Oui, c'est vrai, disait une feuille locale; ils sont tous
malades; esprons que l'nergie de MM. les commissaires saura les
gurir!"

L'arrive des reprsentants de l'autorit monarchique
constitutionnelle irrita les reprsentants de l'ancien rgime
jusqu' la folie. Ce mot n'est pas trop fort quand on parcourt certains
pamphlets anonymes, publis alors soit en franais, soit en allemand,
et qui prchent non seulement la dsobissance et la rvolte, mais
l'assassinat. Ds leur arrive, les commissaires avaient fait afficher
une proclamation, date du 30 janvier 1791, et qui faisait appel 
l'obissance de tous les citoyens  la loi, promettant d'ailleurs
"le plus profond respect pour la religion et ses dogmes" et
s'engageant  "remplir avec ardeur le ministre de paix et de
surveillance dont un citoyen couronn a daign revtir des citoyens
pleins de zle." Voici comment on rpondait dans le parti des ultras
 ces paroles conciliantes. Prenons d'abord une brochure intitule
_Coup d'oeil alsatien sur la lettre des Commissaires_, etc.[32]. Les
commissaires du Roi y sont qualifis de "jacobins auxquels il ne
manque que la considration publique, que les qualits qui obtiennent
la considration" et "leur proclamation offre tout ce que le
charlatanisme a d'impudence." On y parle de M. de Dietrich, en des
termes galement choisis; c'est "le digne chef de ces barbares,
l'me de ces assembles, le dtestable agent des Jacobins, de ces
monstres qui dchirent la France et qui la dvorent, un homme not,
tar, dnonc  toute l'Europe, ce maire dont le nom sera dsormais
la seule injure, dont rougiront les plus grands sclrats."

[Note 32: S. l. ni nom d'impr., 18 p. 8. Pour cette pice, comme
pour beaucoup d'autres, le nombre de fautes d'impression dont elles
fourmillent doit faire admettre une impression  l'tranger, soit 
Kehl, soit  Offembourg, Ettenheim, etc.]

Plus brutal encore est le ton d'une pice analogue, _A MM. les trois
dogues, attaqus d'une rage lente et arrivs en Alsace peur s'y faire
gurir_, etc.[33]. "Nos sollicitudes, y est-il dit aux trois dogues
(les commissaires du Roi!), pour la gurison de vos chres
sants sont sans bornes. Nous dsirons ardemment qu'elles soient
_exhausses_; nous n'en dsesprons pas. Jusqu'ici notre prudence
nous a prserv du venin qui circule dans les veines de notre maire
nomm Le Boeuf[34]  plus d'un titre."

[Note 33: Imprim dans la cave du maire de Strasbourg, fvrier 1791,
seconde anne du rgne de la rage, 2 p. 4.]

[Note 34: Mme de Dietrich tait une demoiselle Ochs, de Ble.]

Pour gurir les commissaires, il faut les faire fouetter d'abord par un
vigoureux suisse, puis leur appliquer sur l'paule un fer rouge
marqu d'un V majuscule, premier voyelle d'un saint qui prside 
la gurison de la maladie, etc., etc. Nous rpugnons  transcrire la
suite de cette rhapsodie, qui semble avoir servi de modle  certaines
polmiques contemporaines nes dans les mmes milieux.

Un pamphlet allemand, _Bericht an alle Strassburger... welche in dieser
Stadt das Jagdrecht haben_[35], n'y va pas par d'aussi longs dtours.
"Trois btes fauves, un lion, un tigre, un lopard, sont arrives
ici; elles sont avides de carnage et de sang humain. Partout o elles
ont pass, elles ont laiss des traces de leur cruaut naturelle...
La rage clate en eux, leurs yeux tincellent, leur bouche cume,
leur langue distille le poison... Tous les bons chasseurs sont invits
 se mettre en chasse... leur parcours journalier est dj connu;
presque chaque soir ils se glissent de leur repaire dans le trou
pestilentiel des Constitutionnels. On promet de la part du Comit de
police un notable pourboire  qui dlivrera la ville de ces trois
btes immondes."

[Note 35: Une page 4. En tte, comme dans les publications
officielles, _Gesetz_, puis un prtendu article de loi: "Chaque
propritaire est autoris  abattre ou faire abattre sur ses terres
toute espce de gibier quelconque."]

Nous prfrons encore la prose de Junius Alsata[36], qui, toute
perfide qu'elle est, tmoigne du moins d'une certaine culture d'esprit,
bien qu'elle soit inspire par des passions galement intransigentes.
Ecoutez sur quel ton il s'adresse aux administrateurs de la cit:
"Vous aussi vous ne craignez pas d'exiger de vos pasteurs un
excrable serment, vous aussi vous torturez leurs consciences. Tantt
vous ne rougissez pas de les entourer de sductions pour les faire
succomber, tantt vous leur permettez les restrictions que leur
prescrit le devoir, mais votre dloyaut omet ces restrictions dans un
procs-verbal infidle et travestit des officiers publics en insignes
faussaires, tantt les menaces triomphant de la pusillanimit, et les
bayonnettes extorquent ce serment. Partout vous tenez vos malheureux
pasteurs en suspens entre l'apostasie et la faim, entre l'infamie et la
mort... Il en est parmi vous qui ont bu jusqu' la lie dans la coupe
de la dmagogie et se sont enivrs de toutes ses fureurs. Implacables
destructeurs, tigres altrs de sang, sont-ils en tat d'couter la
voix de l'honneur?... Mais il en est plusieurs dont j'entends vanter la
prudence et les bonnes intentions. C'est--dire qu'on doit vous savoir
gr de n'tre pas des cannibales; mais n'est-ce pas un moyen perfide
d'excuter plus srement les lois de nos tyrans? Je vois ici, comme
dans le reste de la France, les proprits envahies, les fortunes
renverses, la religion en pleurs, ses ministres perscuts et
avilis... Quels plus grands maux pourriez vous faire si vous tiez
imprgn de tout le venin des enrags?"

[Note 36: Junius Alsata aux membres des dpartements, districts, etc.,
8.]

Le nouveau Junius fait appel, lui aussi, comme d'autres auparavant, 
l'intervention trangre. "Il est donc abrog, ce trait, par la
toute-puissante autorit de la toute-puissante Assemble?... Soyez
tranquilles, citoyens; il sera observ, ce trait, sinon de gr, du
moins de force. L'Europe saura venger des traits solennels de l'injure
qui leur est faite par d'impuissants dcrets forgs dans l'ivresse et
le dlire."

Nous parlions tout  l'heure de la retenue au moins relative de ce
dernier pamphlet; cependant l, comme dans les autres, l'invective et
la calomnie personnelle atteignent les dernires limites. Que dire, par
exemple, de cet ignoble portrait de M. de Dietrich, la bte noire des
fanatiques religieux et des ractionnaires d'alors, avant qu'il
ne montt lui-mme comme contre-rvolutionnaire sur l'chafaud?
Assurment on peut juger son rle et son caractre de faons fort
diverses; mais  quel degr le fanatisme politique et religieux
devait-il possder un homme pour qu'il pt tracer un pareil croquis du
maire de Strasbourg:

"Un infme surtout est ce vil insecte, qui doit la vie au souffle
impur de Mirabeau. Sditieux comme lui, lche et perfide comme lui,
comme lui ingrat et parjure, comme lui livr par got  une basse
crapule,  un libertinage honteux, tranger  tout principe de
morale,  tout sentiment religieux comme lui. S'il lui cde en
talents, il l'gale en perversit.... Le pillage de l'Htel-de-Ville,
la destitution d'honntes et vertueux magistrats, l'intrusion de sujets
aussi mprisables que lui dans l'administration, la dilapidation
des fonds publics, la ruine du commerce, la fuite de la noblesse,
l'anantissement de la religion, tels sont ses hauts faits. Ses
moyens sont la corruption, l'intrigue, l'affectation d'une indcente
popularit, l'espionnage et la dlation. Hardi jusqu' l'impudence,
il accuse, il accuse encore; somm de fournir ses preuves, il recule en
lche et dsavoue sans pudeur. Il serait trop redoutable sans la peur,
qui monte en croupe et galope avec lui. C'est elle qui le rend bas
et rampant; c'est elle qui a dict ses lettres infmes.... La peur
n'est-elle pas toujours la compagne du crime?"

Nous arrterons ici ces extraits. Quelques-uns de nos lecteurs
penseront mme peut-tre que nous nous y sommes attard trop
longtemps. On nous permettra de n'tre pas de cet avis. Il faut tre
juste pour tout le monde; il faut l'tre surtout pour ceux qu'on sera
forcment amen  condamner plus tard. Or, si l'on veut comprendre
les pires excs de l'poque rvolutionnaire, si l'on veut apprcier
avec quit la conduite de ceux qui figurrent dans ces scnes
nfastes de notre histoire, il n'est pas permis de faire abstraction de
ces provocations continuelles, de ces excitations  la guerre
civile, et jusqu' l'assassinat des autorits lgales, qui devaient
exasprer le parti adverse et dont le rsultat invitable et fatal
devait tre la Terreur. Aprs avoir harcel de toutes manires le
taureau populaire, de quel droit vous plaignez-vous si la bte affole
vous renverse et vous crase? Nous avons promis de parler avec respect
et sympathie de ces prtres qui, fidles  leur foi, refusrent
le serment et souffrirent pour elle. Mais ce n'est pas aux tristes
pamphltaires anonymes, prtres on laques, qui viennent de passer
sous nos yeux, que nous rendrons jamais un pareil hommage; instruments
de haine religieuse et de discorde civile, ils ont t tout  la fois
mauvais citoyens et mauvais chrtiens.




                                  XI.


Ds le 28 janvier, M. de Dietrich, agissant sans doute par l'ordre
des commissaires royaux, s'tait adress au cardinal de Rohan, en
personne, pour le sommer de se dclarer d'une faon catgorique
relativement  ses intentions futures, et pour l'avertir que l'on
procderait  l'lection d'un nouvel vque s'il ne donnait sa
rponse avant l'expiration des dlais fixs par la loi. Le cardinal
la tenait prte depuis longtemps, car, ds le 29, il envoyait
d'Ettenheim une dclaration hautaine. Il s'tonnait qu'aprs sa
lettre pastorale, suffisamment claire pourtant, on lui demandt des
explications nouvelles, affirmait que ses dcisions taient immuables
comme les principes de la Sainte-Eglise-catholique-romaine, et se
flicitait de ce que ses subordonns restassent, fermes comme lui,
dans leur devoir et leur foi.

Il fallait donc procder  la nomination d'un autre vque pour le
dpartement du Bas-Rhin, appel dornavant  former  lui seul
un diocse. A vrai dire, c'est pour cette grave affaire surtout que
l'Assemble Nationale avait envoy ses dlgus  Strasbourg.
Des curs, on allait en trouver un certain nombre, plus ou moins
recommandables assurment, mais qui n'taient pas, en somme,
infrieurs de beaucoup au bas-clerg dpossd par la loi nouvelle.
Mais dcouvrir en Alsace un vque acceptable et surtout accept des
fidles, tait chose autrement difficile. La situation se compliquait
d'ailleurs visiblement dans les campagnes et les petites villes rurales,
 mesure qu'on y faisait mine d'excuter enfin les dcrets de la
Constituante. Ds le 1er fvrier les journaux annonaient l'envoi
de troupes de ligne  Molsheim, Obernai, Rosheim, pour "rprimer le
fanatisme surexcit par des prtres indignes" et le "paysan bon
catholique", dont on allait citant le mot: "Nous pouvons trs bien
nous passer de M. le cardinal, peut-il aussi bien se passer de nous?"
ne semble pas avoir compt beaucoup de confrres, s'il a jamais
exist[37].

[Note 37: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 2 fvrier 1791.]

Les commissaires du Roi eux-mmes ne savaient  quoi se rsoudre en
prsence de cette effervescence religieuse,  laquelle on ne croyait
gure  Paris. Dans une lettre adresse aux officiers municipaux
de Strasbourg, ils adoptaient l'chappatoire puril de parler
d'une lettre _suppose_ du pape, et d'un avis _suppos_ du
ci-devant-vque, alors que personne autour d'eux n'avait de doutes
au sujet de l'authenticit des dclarations cites plus haut, et
rpandues dans les villes et les campagnes[38]. Bientt les menaces ne
suffirent plus pour maintenir dans l'obissance les esprits chauffs
de part et d'autre. Ds le 8 fvrier, on amenait de Molsheim deux
prtres, Hirn et Cyriaque Sick, pour les incarcrer dans les prisons
du chef-lieu comme perturbateurs du repos public. Les journaux libraux
de Strasbourg racontaient mme avec indignation que "quelques
misrables canailles" avaient cri: Vive l'empereur Lopold! 
Colmar[39].

[Note 38: _Affiches de Strasbourg_, 3 fvrier 1791.]

[Note 39: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 14 fvrier 1791.]

Sur le rapport de ses envoys, l'Assemble Nationale prit, dans sa
sance du 11 fvrier, de nouvelles mesures de rigueur contre les
rcalcitrants. Elle suspendit le Directoire du dpartement tout
entier[40], prescrivant que la conduite du procureur-gnral-syndic,
M. de Schauenbourg, serait particulirement examine; elle ordonna
qu'on procdt sans dsemparer  l'lection d'un nouvel vque.
La conduite de la municipalit et du district recevait de vifs loges.
Le professeur Ditterich et l'homme de loi Wilhelm, les plus compromis
dans les dbats inconstitutionnels au Sminaire, taient sous le coup
d'un mandat de comparution depuis quelques jours dj. Il fut chang
en un mandat d'arrt le 28 fvrier suivant; mais quand les agents de
la justice se prsentrent au domicile des inculps, ils durent se
borner  constater leur absence. Tous deux s'taient enfuis de l'autre
ct du Rhin et nous retrouverons la signature de Wilhelm sous plus
d'un manifeste contre-rvolutionnaire de l'entourage de Rohan.

[Note 40: La suspension de ce corps fut chansonne par un _patriote_
inconnu, d'une verve potique d'ailleurs douteuse, dans la _Complainte
sur la mort tragique du Trs-Haut, Trs-Puissant, Trs-Bigot et Trs
Aristocratique Seigneur Dpartement du Bas-Rhin_. S.l., 2 p. 8.]

Quant  Ditterich, disons seulement qu'il alla s'tablir en Bavire,
o il obtint de l'Electeur le titre de _Wirklicher Regierungsrath_,
et fut dcor de l'ordre du Christ, par le Saint-Pre, pour services
rendus  la cause catholique[41].

[Note 41: _Strassburgische Zeitung_, 27 janvier 1792.]

Le nouveau Directoire provisoire du dpartement tait compos
d'hommes dvous au parti constitutionnel, quoique trs modrs
encore, comme Jacques Brunck, Jacques Mathieu, etc. Seul Rhl y
reprsentait les partisans futurs de la Rpublique  venir, mais
lui-mme,  cette date, ne se disait pas encore rpublicain. Quand
cette mesure prliminaire eut t prise, on convoqua les lecteurs
du Bas-Rhin, chargs par la Constitution du soin de choisir l'vque.
Le nouveau procureur-gnral-syndic, M. Mathieu, les invita par une
lettre circulaire, date du 21 fvrier,  venir accomplir le grand
acte civique et religieux, devenu si tranger aux moeurs chrtiennes
depuis les temps de la primitive Eglise. Il y incriminait "la
rsistance opinitre de M. le cardinal de Rohan, ci-devant vque de
Strasbourg,  l'excution des dcrets de l'Assemble Nationale, son
absence inexcusable qui laisse son Eglise cathdrale prive de son
premier pasteur, son refus ritr et constant de prter le serment
prescrit par la loi  tous les ecclsiastiques fonctionnaires publics,
l'audace et la perfidie de ses prtendues instructions pastorales,
qu'il a fait rpandre dans son diocse et qui y ont port des
terreurs, vaines,  la vrit, mais des troubles trop rels."

La circulaire se terminait par ces mots: "L'lection aura lieu le
dimanche, 6 du mois prochain, en l'Eglise cathdrale de cette ville,
 l'issue de la messe paroissiale. Vous voudrez bien vous trouver
 Strasbourg, le samedi, 5,  dix heures du matin, pour constituer
l'assemble lectorale, en choisir le prsident, le secrtaire et
les scrutateurs[42]."

[Note 42: Cette pice, lgrement ampoule, selon le got de
l'poque, qui s'imposait dans les camps les plus opposs, provoqua
de la part du parti clrical un pamphlet d'une violence extrme, la
"Lettre familire de Mathieu l'an  Jacques Mathieu. S.l. ni nom
d'imprim., 8 p. 4," dans laquelle on faisait dire, entre autres, au
procureur par son frre, qu'il tait "un petit fripon, qui ne croit
ni  Dieu ni au diable, qui n'a pas plus de religion qu'un chien, et
qui est persuad que la nature lui a refus une me"]

Le candidat du parti constitutionnel tait dsign depuis longtemps
par cette fraction de l'opinion catholique, qui consentait 
reconnatre la validit des dcrets de l'Assemble Nationale:
c'tait l'abb Brendel, professeur de droit canon  l'Universit
catholique et membre du Conseil gnral de la Commune. Bien connu 
Strasbourg, il s'agissait de le recommander aux lecteurs patriotes du
dehors. Le dimanche, 20 fvrier, il vint donc  la Cathdrale,  dix
heures du matin, pour y prter solennellement le serment civique devant
les commissaires du Roi et le Conseil de la Commune. Le procs-verbal
officiel de la crmonie nous montre qu'un grand nombre des
catholiques, bons patriotes d'ailleurs, qui sigeaient dans cette
assemble, s'abstinrent en cette occasion de figurer parmi leurs
collgues; les noms des Herv, Levrault, Arbogast et Lachausse s'y
trouvent seuls parmi les noms des notables protestants.

Avant de prter le serment, Brendel monta en chaire et pronona un
discours dans les deux langues, pour expliquer sa conduite aux fidles.
Il y dclarait "qu'il aimait sa religion au-dessus de tout, qu'il
tait aussi invariablement et inviolablement attach  ses saintes
lois qu' celles de la patrie, et que rien ne pourrait jamais le
sparer de son divin Sauveur." Mais il ajoutait ensuite: "Soutenir
que le dogme coure le moindre risque, que la religion va prir par la
Constitution civile du clerg, est un blasphme. C'est injurier, c'est
calomnier le Roi qui a sanctionn ces dcrets; c'est injurier, c'est
calomnier nos augustes reprsentants qui les ont ports; c'est enfin
un crime de lse-nation."... Le pape, "notre Saint-Pre", n'en
reste pas moins "la pierre fondamentale de l'difice mystique de la
religion de Jsus-Christ; il reste le point de ralliement de tous les
fidles, le centre de l'humanit."[43]

[Note 43: Discours prononc par M. Brendel avant de prter son serment
dans l'Eglise cathdrale, etc. Strasb., s. nom d'impr., 1791 12 p.
8.]

Il est plus que douteux qu'il ait russi  convaincre un seul parmi
ses auditeurs, j'entends de ceux qui n'taient pas convaincus d'avance.
Sans doute un pote inconnu lui adressait une ode chaleureuse, et plus
longue encore, imprime aux frais des contribuables, et dans laquelle
Brendel tait l'objet des plus pompeux loges:

  "O d'un Dieu bienfaisant le ministre et l'image,
  Toi qui sers  la fois et pares les autels,
  De tous les vrais Franais reois le juste hommage,
  La vertu sur leurs coeurs a des droits immortels...."

Mais l'inquitude perait mme l, parmi les fleurs de rhtorique
prodigues  foison:

  "Que lui rpondrez-vous, trop coupables pasteurs,
  Aveugles ou mchants, gars ou perfides,
  D'une idole brise adorateurs stupides
  Et d'un rang qui n'est plus, lches adulateurs?
  Laissez-l vos vains syllogismes
  Et vos criminelles noirceurs;
  Ses vertus condamnent vos moeurs
  Et ses lumires vos sophismes...."

Elle est plus visible encore, cette inquitude, dans le procs-verbal
officiel, dress  la Mairie, quand le cortge eut quitt la
Cathdrale. Nous y voyons les commissaires du Roi inviter Brendel 
venir prendre son logement en leur htel, et  quitter le Sminaire,
o l'on craignait pour lui les attentats ou du moins les insultes de
quelques fanatiques.

Le maire,  son tour, insiste sur ce dplacement, "non qu'on croie
qu'il y ait pour lui le moindre danger  rester dans son ancienne
demeure, mais pour prvenir toute altration d'accord que la
diversit d'opinions pourrait, dans ces premiers instants, faire
natre entre ses confrres et lui".[44]

[Note 44: Procs-verbaux des dlibrations du Conseil, etc., 1791, p.
116.]

On sentait donc bien que le schisme se consommait par la prestation
mme du serment civique et que les "schismatiques" officiels
taient aux yeux de l'Eglise et des masses les croyants vritables.
Les rponses nombreuses des non-jureurs et leurs rfutations du
discours de Brendel allaient d'ailleurs en fournir une preuve nouvelle
et convaincante.[45] Le clerg d'Alsace, considr dans son ensemble,
refuserait de lui obir, et la population catholique avait manifest
presque partout,  ce moment mme, son antipathie pour les principes
des constitutionnels.

[Note 45: L'une des meilleures parmi ces rponses, rdige par un
polmiste habile auquel l'arme de l'ironie tait familire, est
intitule: _Remarques sur le discours prononc par M. l'abb
Brendel.... par un de ses confrres_. S.l.,16 p. 8.]

Le mme dimanche o Brendel avait pris la parole  la Cathdrale, on
avait d lire dans toutes les glises du dpartement l'instruction de
l'Assemble Nationale sur la Constitution civile du clerg. La presque
totalit des prtres en exercice s'tant refus  le faire, des
officiers municipaux, ceints de leur charpe, avaient donn lecture
de ce document du haut de la chaire! Dans la Cathdrale on avait mass
des troupes sous les armes, et non sans raisons, parat-il.

"Un tas de femmelettes et de bonshommes, dit un journal de la
localit, ont essay de s'y conduire d'une manire inconvenante et
ont t conduits au poste de la Mairie. Cela a quelque peu calm le
reste et l'on a chant gament dans les rues et les casernes le: a
ira!"

Malgr cette exprience dcourageante, le Directoire du dpartement
dcidait le 22 fvrier qu'on enverrait  chaque municipalit du
Bas-Rhin deux exemplaires du discours de Brendel, et que l'un d'eux
serait lu au prne par le cur. S'il s'y refuse, les officiers
municipaux donneront publiquement lecture de l'autre  tous les
citoyens runis  la maison commune.

Les commissaires du Roi avaient tout particulirement enjoint qu'on
surveillt cette distribution dans les campagnes avec le plus grand
soin et qu'on y employt, s'il le fallait, des moyens extraordinaires,
afin que "le bienfait de la vrit ne soit pas dtourn par des
mains ennemies et corruptrices."

Le premier  ouvrir le feu contre "l'usurpation" menaante du
gouvernement, fut le cardinal de Rohan en personne. Il lanait, sous la
date du 21 fvrier, de sa rsidence d'Ettenheim, un _Mandement pour
le carme de 1791_, par lequel il donnait ses ordres et prescriptions
ecclsiastiques, comme seul vrai chef des fidles d'Alsace, sans se
proccuper si ses droits y taient encore reconnus.[46] Il sait qu'il
peut compter--on le voit suffisamment  son langage--sur sa milice
sacre. La plus grande partie de ce document est remplie par un tableau
de la dsolation qui rgne dans l'Eglise de France et surtout dans
celle de notre province. Ce tableau ne manque pas d'une certaine
grandeur, bien qu'il soit fortement entach de rhtorique. Nous en
citerons seulement le passage relatif  la Cathdrale, "qu'une
antiquit respectable destina  tre la mre-glise de ce vaste
diocse, o trois fois au moins par jour, on entendait retentir,
depuis dix  douze sicles, l'harmonie difiante des chants et des
cantiques divins, o des ministres de diffrents grades taient
vous successivement  continuer, selon l'esprit des canons, le
service majestueux du culte et ses crmonies augustes.... aujourd'hui
dpouille de ses ornements prcieux, nue et muette, pour ainsi dire,
et ne recueillant plus sous ses votes interdites que les pleurs et les
gmissements des fidles,  la place de cette psalmodie perptuelle
que nos pres n'ont cess d'envisager comme un commerce incessant
entre le ciel et la terre, comme une source abondante de grces et de
bndictions".[47]

[Note 46: On le reconnaissait si bien encore comme vque de
Strasbourg que les diteurs d'almanachs eux-mmes,  Strasbourg,
dont plusieurs taient pourtant _patriotes_, n'osaient le rayer de
leur calendrier, ni comme vque ni comme prince souverain. On s'en
plaignait amrement dans certaines sphres. (_Gesch. der gegenw.
Zeit_, 2 mars 1791.)]

[Note 47: Mandement pour le carme de 1791. S. loc., 10 p. in-fol.]

Mais Rohan crut devoir prendre une seconde fois la parole quand il vit
qu'on passait outre  ses protestations et que l'lection d'un
nouvel vque devait avoir lieu, malgr ses anathmes. Il fit
donc paratre une dclaration nouvelle, adresse  tous les
ecclsiastiques du diocse, et date du 2 mars [48]. Il y protestait
derechef contre l'introduction du schisme en Alsace, contre ceux qui
veulent "dchirer la robe de Jsus-Christ" et lancent des lettres
de convocation, absolument illgales, puisque "le peuple n'est
comptent, ni dans le droit ni dans le fait,  nous lire un
successeur, en supposant mme que notre sige ft vacant.... Il
est impossible de dposer arbitrairement _ceux que le Saint-Esprit
a tablis_.... [49] Toute personne qui aurait la tmrit de
prtendre  notre sige, n'est pas un vritable pasteur; il n'est
qu'un intrus, et, selon l'expression de l'Ecriture, un larron et un
voleur.... Nous dclarons intrus et schismatiques tous les prtres
qui voudraient exercer la juridiction spirituelle autrement que par
les pouvoirs reus de nous." Mais c'taient aux fidles laques
surtout que s'adressaient les sombres perspectives d'avenir droules
 la fin de cette pice. "Ha, mes frres, nous vous le disons dans
l'amertume de notre me, vous n'auriez plus de vritables pasteurs,
vous n'auriez plus les sacrements de l'Eglise, vous seriez privs enfin
de tous les moyens de salut et de consolation.... Celui d'entre vous qui
concourrait par son suffrage  l'lection d'un faux vque, ou qui
communiquerait avec cet vque des schismatiques, lverait un mur
de sparation entre l'Eglise et lui" [50]. On esprait videmment
terrifier ainsi tous les lecteurs catholiques et les loigner du
scrutin qui devait s'ouvrir dans la huitaine. Jusqu' quel point ces
esprances allaient-elles se raliser? C'est ce qu'amis et adversaires
des lois nouvelles auraient t bien empchs de prciser d'une
faon tant soit peu vraisemblable, tant les opinions divergrent
l-dessus jusqu'au moment dcisif.

[Note 48: Dclaration de S.A.E. Mgr le cardinal de Rohan,
prince-vque de Strasbourg,  tous les curs, vicaires, etc. S.
loc, 8 p. 4.]

[Note 49: C'est Rohan lui mme, le hros du procs du Collier et
de tant d'aventures scandaleuses, qui souligne sa vocation par le
Saint-Esprit.]

[Note 50: En France il ne manque jamais d'esprits prts  rire de
tout. Aussi ne faut-il point s'tonner si les protestations solennelles
de Rohan provoqurent des rponses plus frivoles que ne le comportait
la situation. Nous mentionnerons, entre autres, un _Cantique spirituel
sur le mandement trs peu spirituel du ci-devant vque de
Strasbourg_ (S.l., 2 p. 8), qui commence ainsi: "A ses curs
ignorants, Rohan encore s'adresse", mais dont les couplets sont trop
grivois pour tre cits ici.]

Un point des instructions dresses par l'Assemble Nationale au sujet
de l'lection des curs et des voques proccupait surtout l'opinion
publique  Strasbourg. Par une inattention singulire,  moins
qu'elle ne ft voulue, tous les citoyens actifs pour les premiers, tous
les lecteurs du dpartement [51] pour les seconds, taient appels
au scrutin sans distinction de culte. En Alsace, o le nombre des
protestants tait considrable, la question prsentait une gravit
exceptionnelle et deux courants d'opinion trs contradictoires s'y
pouvaient observer depuis des semaines et des mois, sur la matire.
L'un, que nous appellerons plus particulirement ecclsiastique,
protestait contre l'immixtion d'lments trangers dans une lutte
purement confessionnelle. Ds novembre 1790, un des journaux de
Strasbourg avait publi un dialogue trs sens pour engager les
protestants  ne pas intervenir dans les affaires intrieures de
l'Eglise catholique, puisqu'ils n'entendaient pas sans doute permettre
 leurs concitoyens romains de leur octroyer un jour des ministres
luthriens de leur choix [52]. Nous ajouterons que le corps pastoral
de Strasbourg partageait tout entier cette manire de voir, la seule
quitable et rationnelle en dfinitive.

[Note 51: C'est--dire les lecteurs du _second degr_, lus dans
les assembles primaires par tous les citoyens _actifs_, pour choisir
 leur tour les dputs.]

[Note 52: _Pol. Litt. Kurier_, 16 novembre 1790.]

Mais il y avait aussi bon nombre de citoyens qui, se plaant  un
point de vue spcialement politique, arrivaient  des conclusions fort
diffrentes; on les aurait appels sans doute des opportunistes,
dans le langage semi-barbare invent par la presse contemporaine.
Les protestants, disaient-ils, sont presque tous de sincres
constitutionnels; s'ils abandonnent les catholiques  eux-mmes,
peut-tre bien que l'lection ne pourra point se faire, une partie au
moins des lecteurs catholiques refusant de participer au vote. Il faut
donc prendre part au scrutin, par patriotisme et pour faire triompher la
loi, dont la lettre (et peut-tre l'esprit) sont en notre faveur[53].
Pour tre exact, il nous faut ajouter que certains catholiques
eux-mmes parlaient, et trs nergiquement, dans ce sens. L'auteur
ecclsiastique d'une brochure allemande anonyme s'crie en s'adressant
aux lecteurs protestants: "Est-ce que le fardeau du mcontentement
de tous les rcalcitrants doit donc peser uniquement sur les paules
de vos concitoyens catholiques, fidles  la loi? Sans vous, il
n'y aura pas de majorit suffisante pour en imposer  nos
adversaires"[54].

[Note 53: _Pol. Lit. Kurier_, 5 mars 1791.]

[Note 54: _Schreiben eines katholischen Geistlichen an die
protestantischen Wahlmanner des Nieder-Rheinischen Dpartements_. S.
loc. 20 p. 8.]

A la sance de la Socit des Amis de la Constitution, tenue le
2 mars, un membre avait galement donn lecture d'une adresse aux
lecteurs protestants, les invitant  participer  l'lection, et
"leur faisant envisager toute indiffrence de leur part dans cette
importante opration comme un crime envers leurs commettants." La
Socit avait approuv le document et en avait vot l'impression
dans les deux langues. Mais ces arguments eux-mmes, quelque facile
qu'il soit d'en saisir la valeur au point de vue politique, ne font que
mieux ressortir tout ce que la situation avait d'anormal et de faux, et
l'on ne peut que regretter, au point de vue des principes, le concours
d'un certain nombre d'lecteurs protestants dans un vote de ce genre.
Il faut que le parti des asserments se soit senti bien faible pour
tenir  ce concours, qui devait fournir pourtant aux adversaires un
argument si victorieux dans la campagne dirige contre "l'vque
luthrien" futur.

C'est le 6 mars, on se le rappelle, que les lecteurs du Bas-Rhin
devaient se runir  la cathdrale pour procder au choix d'un
nouvel vque. Afin de les amener au chef-lieu en nombre plus
considrable--du moins il est permis de supposer une arrire-pense
 cet arrangement--on avait fix au mme jour l'lection par ces
mmes lecteurs d'un juge au tribunal de cassation du royaume. Ds le
5, la plupart taient arrivs  Strasbourg, et dans l'aprs-midi la
Socit des Amis de la Constitution avait tenu  leur intention une
de ses sances allemandes, afin de leur mieux inculquer sans doute
leurs devoirs patriotiques. On les avait harangus jusqu'au moment
o la cloche de la cathdrale vint les appeler  l'opration
prliminaire de la constitution du bureau, afin d'empcher que des
influences contraires ne les dtournassent de voter le lendemain.
Mais il ne faudrait pas supposer que les lecteurs bons catholiques
se fussent rendus au "repaire" en question, ni fussent demeurs
accessibles aux thories constitutionnelles. Le clerg non asserment
travaillait trop nergiquement pour que pareille dfection ft
possible, et sans doute il y eut ce soir-l d'autres conciliabules,
dont les journaux ne parlrent point et dont on ne publiera jamais les
procs-verbaux.

Le matin du 6 mars, vers dix heures, le bureau nomm la veille ouvrit
la sance. Ni la municipalit strasbourgeoise ni les commissaires du
Roi n'avaient voulu y tre reprsents, pour n'avoir pas l'air
de peser sur la dcision des lecteurs. Par contre, quelques
ecclsiastiques (auxquels un caprice bizarre de la loi ne permettait
d'intervenir  aucun degr dans les oprations du scrutin) avaient
russi  s'introduire dans la nef de la cathdrale, pour distribuer
aux citoyens runis la dclaration du cardinal de Rohan. Elle avait
t lue, le matin mme, au prne de toutes les glises, sauf 
celle de Saint-Louis, o le cur Valentin avait su djouer cette
lecture manifestement illgale[55]. Cinq cent vingt lecteurs 
peu prs taient prsents, autant qu'on peut en juger par
l'tude contradictoire des tmoignages contemporains. En effet, les
procs-verbaux officiels ne nous donnent pas, je le crains, une image
absolument exacte de ce qui se passa ce jour-l sous les votes de
notre vieille cathdrale. A les lire, on dirait une crmonie des
plus calmes, des plus sereines, entremle seulement d'motions
gnreuses et se terminant par les embrassades obligatoires de ce
temps. Si nous consultons au contraire certaines correspondances de
journaux trangers, la discussion aurait t vive, les dbats fort
orageux, la rupture entre les diffrentes tendances politiques plus que
bruyante et "les plus grandes indcences se seraient commises dans
le temple du Seigneur." Le _Ristretto_ de Francfort-sur-le-Mein,
par exemple, racontait que certains lecteurs avaient rclam tout
d'abord la rintgration du Directoire suspendu; que d'autres avaient
somm le prsident de l'assemble de leur exhiber un certificat de
dcs du cardinal de Rohan, puisqu'on voulait leur faire nommer
un nouvel vque. Le maire Dietrich et les commissaires n'auraient
russi  arracher un vote  la majorit qu'en les tenant pour
ainsi dire, en chartre prive, comme un jury d'Angleterre, etc. Pour
exagrs que soient des rcits de ce genre, ils doivent contenir une
part de vrit, sauf le dernier point cependant qu'on peut hardiment
qualifier d'absurde, puisque les tmoignages catholiques eux-mmes
constatent que quatre-vingt-dix lecteurs, d'aprs les uns, plus
de cent, d'aprs les autres, sortirent avant le vote et sans tre
aucunement molests. Il appert aussi d'une discusion postrieure
engage  la Socit constitutionnelle qu'un des lecteurs fit, 
l'glise mme, "un discours insinuant", mais qui manqua son effet;
pour dterminer les protestants  ne pas prendre part au vote[56].
Quatre cent dix-neuf lecteurs restrent en sance, aprs le dpart
des opposants, et dposrent leurs bulletins dans l'urne. Sur ce
nombre, 317 voix se portrent sur l'abb Brendel. Les autres se
dispersrent sur d'autres candidats; quelques-unes churent
au chanoine Rumpler, qui, d'avance, avait protest contre toute
candidature, assurant "qu'il avait dj bien assez de peine 
sauver sa pauvre me et qu'il croirait celles de ses concitoyens en
fort mauvaises mains, s'il devait tre leur pasteur[57]". Il avait
mme pouss la prcaution jusqu' faire distribuer la veille aux
visiteurs du club une feuille volante par laquelle il promettait de
payer comptant mille louis aux pauvres, si un seul citoyen venait
affirmer qu'il avait sollicit ses suffrages.

[Note 55: Dlibrations de 1791, II, p. 142.]

[Note 56: Procs-verbaux manuscr., 6 mars 1791.]

[Note 57: Lettre au Chroniqueur de Strasbourg, p. 6-7.]

Il nous manque malheureusement un chiffre important pour apprcier
avec exactitude la signification de ce vote, au point de vue de
la disposition gnrale des esprits: celui du nombre lgal des
lecteurs du second degr dans le Bas-Rhin. Cependant les pamphlets
contre-rvolutionnaires ne soulvent jamais la question d'illgalit
au point de vue du nombre absolu. L'anonyme qui nous a dcrit cette
lection avec l'animosit la plus marque, dans sa _Manire nouvelle
d'lire les vques en France_, est le seul  prtendre qu'il n'y
a pas eu plus de _cinquante_ lecteurs catholiques au scrutin de la
cathdrale. Il prtend aussi qu'on a trouv dans l'urne "au moins
cent suffrages de plus qu'il n'y avait d'lecteurs". Mais si l'on
ajoute  ces "quelques mauvais catholiques, mes vnales", la
"poigne de luthriens" et les "quelques calvinistes" qui
ont jet "dans l'urne fatale leurs billets souills du nom de
Brendel[58]"; on sera loin du compte fourni par le procs-verbal
officiel, qui ne pouvait essayer de cacher le nombre des votants
vritable.

[Note 58: De la manire nouvelle d'lire les vques en France.
S.l. 23 p. 4. La mme brochure a aussi paru en allemand _Von der
neumodischen Art_, etc.]

On voit combien la passion entranait, loin de la vrit, ceux-mmes
qui prtendaient la dfendre et  quoi se rduit, mme dans
leurs dclamations les plus violentes, l'influence des lecteurs
hrtiques. Ils furent au plus une centaine de votants[59], et si leur
participation fut regrettable (mais non illgale), elle ne put en
aucun cas dcider du rsultat du vote, puisque Brendel tait le
seul candidat srieux, et qu'il et obtenu, mme sans une seule voix
protestante, la grande majorit des suffrages. Nous avons retrouv
une autre preuve premptoire de la fausset des allgations du
pamphltaire anonyme, cit  l'heure, dans les procs-verbaux
manuscrits de la Socit des _Amis de la Constitution_. Dans ses
sances des 5, 6 et 7 mars on peut relever sur les registres _cent
quatre-vingt-cinq_ demandes d'lecteurs, sollicitant leur affiliation
comme correspondants de la Socit.

[Note 59: _Strassb. Zeitung_, 19 mars 1791.]

A en juger par leurs noms et celui du lieu de leur rsidence, l'immense
majorit de ces visiteurs est catholique. On y rencontre les noms
des Gerber, des Humbourg et des Freppel, et s'ils se sont fait
volontairement inscrire au foyer mme de la rvolution locale, ils
ont rempli,  coup sr, leurs obligations civiques au scrutin de la
Cathdrale.

Il n'tait pas encore midi que dj le prsident de l'assemble
lectorale rendait visite au maire  l'Htel-de-Ville, pour lui
communiquer le rsultat du vote et lui annoncer que ses collgues et
lui dsiraient qu'il ft chant, le jour mme, aprs vpres, un
_Te Deum_ solennel en action de grces pour clbrer cette heureuse
lection, "qui contribuera  calmer les esprits agits et 
rtablir la tranquillit dans le dpartement." M. de Dietrich
requit sur-le-champ M. Jgl, non encore remplac dans ses fonctions
de cur de Saint-Laurent, de faire les prparatifs ncessaires  cet
objet; mais, comme il fallait bien le prvoir aprs la lettre de cet
ecclsiastique, cite dans un chapitre prcdent, cette demande
se heurta au refus de concours le plus absolu. Il aurait donc t
beaucoup plus simple et plus logique  la fois de ne pas rclamer
les services d'un rfractaire avr, mais de le considrer, ds ce
jour, comme dmissionnaire. Le maire s'adressa alors  M. Valentin,
cur de Saint-Louis, et celui-ci promit de venir officier au _Te Deum_,
assist de ses vicaires.

M. de Dietrich invitait en mme temps le Conseil gnral de la
Commune  se rendre en corps  la Cathdrale "pour y fliciter M.
l'vque, un de ses collgues, aussi respectable par son civisme que
par ses principes de religion." Mais d'abord, runi  la hte
dans la salle de ses sances, il prenait connaissance de la lettre
de Jgl "se refusant  tout ce qui pourrait faire souponner sa
soumission  l'vque que l'Assemble Nationale venait de crer",
et dcidait que le cur de Saint-Laurent serait dnonc 
l'accusateur public comme rfractaire  la loi.

Sur ces entrefaites, l'abb Brendel arrivait lui-mme  la sance et
se voyait salu par des "applaudissements universels". Il prenait
place  la droite du maire, tandis que les commissaires du Roi
sigeaient  sa gauche; puis le procureur de la Commune demandait la
parole pour requrir l'enlvement des armoiries des Rohan ainsi que de
celles des diffrents chanoines du ci-devant Grand-Chapitre, sculptes
sur le trne piscopal et sur les stalles du choeur. Le Conseil
dcida que tous ces restes de la fodalit, contraires au dcret
du 23 juin, seraient enlevs avant la clbration de la messe
d'intronisation du nouvel vque. Dbut bien timide encore, mais
effectif pourtant, de cette triste campagne contre les souvenirs
du pass, qui allait se poursuivre avec une vhmence croissante
jusqu'au triomphe des iconoclastes stupides de 1793 et 1794! Sans
doute nul ne songeait encore, parmi les bourgeois modrs du Conseil
gnral de 1791, aux saturnales qui devaient dshonorer notre ville
quelques annes plus tard. Mais ils ont fray la voie, tabli le
principe, et c'est aux principes faux qu'il faut s'opposer le plus
nergiquement, en politique comme ailleurs, si l'on ne veut pas en
subir plus tard,  son corps dfendant, les pires consquences.

Certes nul d'entre les mandataires de la cit ne songeait  de
pareilles scnes de tristesse et d'horreur en se dirigeant en cortge
vers la Cathdrale, suivis des officiers de la garde nationale, et
voyant, au dire des journaux, les patriotes accourir de toutes parts, en
faisant retentir les airs de leurs cris de joie[60]. Il tait touchant
de voir, selon le _Courrier politique et littraire_, tous ces
lecteurs, sans diffrence de religion, se pressant au culte de
la Cathdrale et suppliant le Trs-Haut de bnir leurs efforts.
"L'aristocratisme, dit un autre, a reu aujourd'hui le coup de
grce; nos lecteurs ont remport une victoire qui fonde la paix
intrieure d'une faon inbranlable." Illusions singulires et
bien peu flatteuses pour l'intelligence politique de l'crivain, si
rellement elles taient sincres! Les corps de musique militaire qui
faisaient retentir la nef du bruit sonore de leurs instruments pendant
qu'on prsentait au peuple le nouvel vque, pouvaient bien touffer
un instant les rflexions fcheuses, mais le soir,  la Socit
constitutionnelle, les discours prononcs prouvaient bien que le
sentiment de scurit n'tait pas si gnral, la certitude de la
victoire pas si grande qu'on avait bien voulu l'afficher. On y dressait
la liste des lecteurs qui avaient quitt l'assemble; on proposait
de l'envoyer aux communes du dpartement pour que chaque citoyen st
lesquels d'entre eux avaient trahi la confiance des patriotes. Une
grande dputation de vingt-quatre membres tait envoye cependant
 Brendel pour fliciter "l'vque-aptre" de son clatant
succs[61].

[Note 60: _Strassb. Zeitung_. 8 mars 1791.--_Pol. Litt. Kurier_, 7 mars
1791.]

[Note 61: Procs-verbaux manuscr., 6 mars 1791.]




                                  XII.


Le lendemain, 7 mars, une nouvelle crmonie religieuse ramenait la
foule  la Cathdrale. Aprs avoir dit une messe solennelle,
Brendel, se conformant aux prescriptions de la loi, prtait le serment
piscopal prescrit par la Constituante, devant les commissaires du
Roi, les autorits constitues et le peuple. Les lecteurs, encore
prsents  Strasbourg, occupaient des siges rservs dans le
choeur, et les bons bourgeois, attirs en foule par un spectacle
nouveau, contemplaient avec curiosit les paysans endimanchs qui
se prlassaient dans les hautes stalles, sculptes avec art, o
sigeaient nagure encore les princes et les comtes du Saint-Empire.
Comme on n'avait pu enlever leurs armoiries  si brve chance,
elles avaient t caches sous les amples draperies du choeur.

L'homme qui ouvrait, ce jour l, la srie des vques
constitutionnels du Bas-Rhin, qu'il devait clre aussi plus tard,
Franois Antoine Brendel[62], habitait notre ville depuis un quart de
sicle dj. Fils d'un marchand de bois du Spessart, il tait n 
Lohr, en Franconie, en 1735, et avait t lev pour la prtrise 
Haguenau et Pont--Mousson, puis au Sminaire de Strasbourg. En 1765
il avait dbut comme prdicateur  la Cathdrale, et quatre ans
plus tard ses suprieurs l'appelaient  la chaire de droit canon
de l'Universit piscopale. Quoiqu'il et t accus dj
de vellits schismatiques, lors des querelles qui agitrent le
catholicisme allemand, vingt ans auparavant,  propos de la publication
du livre de Fbronius contre l'autocratie pontificale, Brendel n'avait
absolument rien d'un novateur ni d'un chef de parti religieux. On
affirme qu'il avait associ d'abord ses protestations contre la
loi nouvelle  celles de ses collgues du Sminaire. Cdait-il
maintenant aux sollicitations de Dietrich et de ses amis, aux
conseils d'une ambition, aprs tout, permise, ou bien ses convictions
religieuses intimes furent-elles la cause finale et dterminante qui
le rallirent au schisme? Nul ne pourrait se flatter de rpondre  ce
sujet d'une faon impartiale et compltement satisfaisante.

[Note 62: M. l'abb Gloeckler a dmontr que son nom de famille
tait proprement Braendtler. (_Gesch. des Bisth. Strassburg_, II, p.
60.)]

Brendel nous apparat ds lors, et nous apparatra de plus en
plus, dans la suite de ce rcit, comme un homme correct, instruit, ne
mritant aucunement les calomnies lances par les non-jureurs contre
sa vie publique et prive, mais aussi comme une nature inquite, sans
lan, sans enthousiasme sincre pour les principes qu'il est charg
de dfendre. Quelle diffrence entre lui et l'abb Grgoire, ce
cur de la Constituante, devenu, lui aussi, vque dans la nouvelle
Eglise, mais qui se refuse, en pleine Convention nationale,  dposer
sa soutane et  renier sa foi, tandis que Brendel, aux dbuts de la
Terreur, se hte d'envoyer sa dmission de conducteur suprme de son
diocse, au moment prcis o il y aurait eu quelque grandeur  la
refuser aux puissants du jour!

Ce n'tait pas avec un chef d'un caractre aussi mal tremp et d'une
constitution physique aussi maladive, que les constitutionnels pouvaient
esprer gagner une partie, presque perdue d'avance, par la force mme
des choses, mais qu'on pouvait du moins contester avec honneur. Dans les
crises religieuses surtout, il faut aux groupes rebelles  l'autorit
de la tradition, des gnies puissants ou des dvouements  toute
preuve. Assurment Brendel tait meilleur prtre et mme plus
intelligent que le cardinal de Rohan, mais il n'avait pas derrire lui,
comme son rival, l'Eglise universelle tout entire et ne songea pas un
seul instant  se produire comme aptre ou martyr.

Il lui aurait fallu pourtant un courage  toute preuve, rien que pour
affronter le flot d'invectives et de calomnies qui se dversa sur lui
ds que son lection fut connue. Dans un crit dirig contre Brendel
et qu'on trouva spirituel d'endosser au grand fournisseur isralite,
Cerf-Beer, on peut lire des phrases comme la suivante: "La couleur de
ses cheveux, la coupe de son visage, sa salet et ses gots le font
paratre juif. Il a deux ctes enfonces, une hernie, beaucoup de
service (_sic_) et les infirmits qui en sont la suite"[63]. A ces
prtendues rvlations intimes, les constitutionnels essayaient
de riposter en rpandant une gravure satirique, intitule la
_Contre-Rvolution_, et sur laquelle "Rohan-Collier" figure comme
tambour-major; Mme de La Motte, son "aide-de-lit-de-camp", galoppe
sur un ne aux cts de Son Eminence, dont les oreilles sont
dissimules par celles de matre Aliboron; suivent d'autres
personnages, et l'abb d'Eymar ferme comme porte-bannire cette
difiante procession[64].

[Note 63: Cerf-Behr aux Trois-Rois (les trois commissaires du Roi). S.
1. 10 p. 8. M. le chanoine Guerber, dans son pangyrique de l'abb
Liebermann, n'a pas trouv ce texte suffisamment significatif; il
l'a aggrav en imprimant, p. 93: "la salet de ses gots." On
apprciera le raffinement du pieux hagiographe.]

[Note 64: _Geschichte der geg. Zeit_, 5 avril 1791.]

Au dbut de ces virulentes polmiques, le nouveau dignitaire de
l'Eglise n'tait pas  Strasbourg. Ds le 8 mars il tait parti pour
Paris, afin de recevoir la conscration canonique des mains des trois
vques que la Constituante avait russi  grand peine  trouver
pour cette crmonie juge, mme par elle, indispensable. Il s'y
montrait le 14 mars aux Jacobins, accompagn de son collgue Gobel,
dput du Haut-Rhin, vque de Lydda, puis archevque de Paris,
et de Victor de Brogie, et prononait dans cette enceinte, depuis
si fameuse, une harangue patriotique, vivement applaudie par les
assistants[65].

[Note 65: _Pol. Litt. Kurier_, 23 mars 1791.]

Ce mme jour on signalait dans notre ville une tentative nouvelle
de l'ancien vque pour agiter les esprits. Six gardes nationaux
amenaient  la Mairie, au milieu des quolibets populaires, une
demoiselle arrte au pont de Kehl et sous les jupes de laquelle
on avait dcouvert un paquet d'crits incendiaires, adresss 
un citoyen strasbourgeois. Un comte inconnu, dclarait-elle au
commissaire, l'avait pri de remettre ce paquet au destinataire; mais
ne sachant pas l'allemand, elle n'avait pu deviner si la transmission
de la missive prsentait quelque danger. Au moment o elle protestait
ainsi de son ignorance de la langue allemande, un quidam, assistant
 l'interrogatoire, s'crie en allemand: "Je la connais
bien, celle-l; elle a maugr devant moi contre l'Assemble
Nationale!"--"_Eyewohl, ich bin die nit_!" rplique, dans un
moment d'oubli, la donzelle, dont la voix est touffe par les clats
de rire[66]. Mais  quoi servaient au fond toutes les mesures de
rigueur et comment mme les employer avec suite, puisqu'on n'avait
personne pour remplacer ceux qui refusaient toute obissance!
On imprimait gnreusement aux frais de la commune les discours
d'adhsion des rares ecclsiastiques qui daignaient se rallier[67],
afin que leur exemple donnt du courage aux autres, et cependant
la premire liste des prtres asserments, mise au jour par les
autorits dpartementales, ne comptait pas plus de _quarante-huit_
noms, en y consignant tous les ex-religieux des couvents supprims
en Alsace, et qui sollicitaient une cure[68]. Pourtant le nouveau
Directoire avait itrativement fix la date du 20 mars comme terme
de rigueur pour la prestation du serment. Pass ce dlai, tous les
non-jureurs devaient tre expulss de leur presbytre, comme ayant
cess d'tre fonctionnaires publics.

[Note 66: _Geschichte der geg. Zeit_, 15 mars 1791.]

[Note 67: Discours prononc par M. l'abb Petit dans la cathdrale de
Strasbourg. Str. Dannbach, 15 p. 8.]

[Note 68: _Namen der Rmisch-Apostolisch-Katholischen Priester, welche
den Eyd, u.s.w._ S. l. ni date, 1 p. fol.]

Afin de dterminer sans doute un courant de civisme parmi les
populations rurales rcalcitrantes, les commissaires du Roi
adressrent,  la date du 18 mars, une _Proclamation aux Franais
habitant le dpartement du Bas-Rhin_, relative  la _Dclaration_
de Rohan. "C'est le cri expirant du fanatisme", disaient-ils de
ce document. "Dans le dlire le plus grossier, un vque appelle
tratre, voleur, assassin, apostat, le pasteur qui lui succde.
Pontife dserteur, il voudrait remonter par des anathmes sur un
sige qui n'est plus donn qu'aux vertus." Puis ils faisaient un
pompeux loge de Brendel, "ce pasteur digne des premiers sicles et
des plus beaux jours de l'Eglise par ses vertus, nouvel Ambroise, qui,
demand  la fois par deux religions, a paru confondre un instant tous
les cultes dans des acclamations universelles." La pice se terminait
par cet lan lyrique d'une emphase ridicule en tout temps, mais
tout particulirement absurde  l'heure prsente: "L'Eglise de
Strasbourg, cette vnrable mre des glises du dpartement, cet
antique difice, qui annonce de si loin la majest du Dieu qu'on
y rvre, ce temple national, va briller d'un nouvel clat. La
religion, la loi, la paix garantissent votre flicit sous leur triple
tutelle. Nos coeurs se plaisent  s'arrter  cette douce ide. O
jours de prosprit prochaine! O sort meilleur des hommes vertueux!
Confusion des pervers! Rtablissement, stabilit de la concorde!
Triomphe de la justice!"

De pareilles effusions prtaient trop  la satire et  l'attaque
pour qu'elle ne se produist pas de toutes parts, tantt habile et
chaleureuse, loquente parfois, tantt aussi compltement brutale et
calomnieuse. Il serait oiseux d'entrer dans de longues citations 
ce sujet, mais nous choisirons un seul passage dans l'un des meilleurs
d'entre ces pamphlets, pour montrer l'animosit croissante qui
travaillait les esprits. C'est la _Lettre des soi-disant frres et
concitoyens des prtendus commissaires du Roi_, qui porte comme
devise significative: "Notre Religion et nos Traits de paix,
nos Privilges et le Roi" et qui est ouvertement dirige contre
"l'infme libell" des trois envoys de la Constituante. Voici
sur quel ton l'on s'adressait  la reprsentation nationale: "Le
bref du Pape est arriv; la foudre va clater. Commissaires
scandaleux et profanes, infmes agents de l'impit, du schisme et de
l'imposture, vous voudriez, en renversant nos tabernacles, y poser vos
idoles.... Notre Evque n'est pas dserteur comme vous osez l'avancer
insolemment, il peut lancer l'anathme; qu'il fulmine et que ce coup de
foudre vous anantisse!... Bientt notre vque lgitime nous sera
rendu. Celui que vous avez fait lire par un groupe de protestants
forcens sera jet dans les fers, indigne usurpateur qui aura encore
t puiser quelques nouveaux vices dans une capitale corrompue."

On avouera que, venant de la part des dfenseurs de l'ex-ambassadeur
 Vienne et de l'ancien grand-aumnier de la Cour de France, cette
accusation dnote une audace superbe. Mais le trait final est plus
significatif encore. "Doubles camlons, imposteurs atroces, ne
croyez plus nous voir obir. Votre rgne est pass... Servez-vous, si
vous l'osez, de la prtendue autorit dont l'Assemble Nationale et
le Roi vous ont investis, mais tremblez, oui, tremblez! Nous appellerons
 notre secours toutes les puissances garantes de nos traits de paix
et de nos privilges. Nous les seconderons, nous ouvrirons nos portes
 nos librateurs, et nous livrerons les auteurs infmes de nos
maux aux supplices qu'ils mritent, s'il en est toutefois qui puissent
galer leurs forfaits!"

Donc encore et toujours, comme argument dcisif et menace dernire,
l'appel  l'tranger, la trahison de la patrie, qui n'existe plus pour
ces mes enfielles. En faut-il davantage pour expliquer toutes les
haines qui se manifesteront plus tard? Un pareil aveuglement devait
amonceler contre ceux qui profraient de semblables paroles des
ressentiments irrpressibles, dont la pousse formidable allait
bientt craser l'Eglise, entranant, hlas, des milliers
d'innocents avec des milliers de coupables.




                                 XIII.


La puissance de l'Eglise catholique, comme celle de toute Eglise,
rside, en dernire analyse, dans sa force d'action sur l'opinion
publique. C'est une cause de grandeur, mais c'est aussi, par moments,
une cause de faiblesse. Aux heures de foi complte, absolue, elle a
pu renverser d'une parole les empereurs et les rois, tant les peuples,
courbs sous sa main, croyaient non seulement leurs destines
terrestres, mais leur flicit ternelle attaches  la plus humble
obissance vis--vis du Vicaire du Christ. Mais quand vinrent les
rvoltes heureuses du XVe sicle, quand, au sicle suivant, le grand
mouvement religieux de la Rforme eut conquis la moiti de l'Europe,
cette puissance formidable, branle par tant d'assauts, diminua
l-mme o elle ne disparut pas compltement. La lutte acharne
des confessions hostiles au XVIIe sicle ne se termina point par son
triomphe, et la priode suivante sembla mme devoir marquer sa ruine
dfinitive. L'esprit nouveau qui envahit alors les couches suprieures
de la socit sapait par la base les enseignements et l'autorit
de l'Eglise, et pour beaucoup d'observateurs superficiels le fameux:
"Ecrasez l'infme!" a d retentir comme un hallali suprme. Les
papes eux-mmes avaient travaill dans ce sens, en dtruisant de leur
main leur plus puissant appui, la Compagnie de Jsus. Un clerg de
campagne, ignorant et misrable, des abbs spirituels et libertins
 la ville, des prlats grands seigneurs qui ne rougissaient pas de
mendier les faveurs de la Du Barry dans les boudoirs de Versailles, ne
semblaient pas des champions capables de relever jamais le prestige si
profondment dchu de l'Eglise universelle. Pourrait-elle rsister
longtemps encore  l'attaque combine des gouvernants schismatiques,
des philosophes et bientt aussi des despotes athes?

Parmi ses dfenseurs officiels eux-mmes, beaucoup ne l'espraient
gure malgr leurs fires paroles, et parmi ses adversaires, la
plupart taient convaincus que "le rgne de la superstition"
allait enfin finir. Et c'est cependant cette grande, cette effroyable
crise des dernires annes du sicle, qui sauva pour longtemps
l'Eglise catholique. C'est de cette poque de souffrances que date le
renouveau de sa vigueur, c'est la proscription qui a fait remonter
dans ce tronc antique la sve longtemps engourdie. Elle rveille les
dvouements, surexcite les courages anoblit pour un moment jusqu' ces
figures convulses par la haine et ces bouches vomissant l'injure que
nous venons de voir et d'entendre. Aussi l'Eglise sort-elle de cette
crise, rpute mortelle, matriellement amoindrie, mais infiniment
suprieure, au point de vue moral,  ce qu'elle tait nagure, et
bientt mme infiniment plus puissante. Malheureusement elle en sort
aussi, remplie d'une haine profonde pour toutes les ides librales,
pour les aspirations les plus gnreuses de la nature humaine. Les
premiers germes du Syllabus ont surgi dans ces mes de prtres,
traqus partout au nom des principes de la Constitution civile du
clerg, et qui ne pouvaient pas ne pas maudire des doctrines qui les
jetaient dans l'exil et les prisons, et jusque sur l'chafaud.

Grce  la diffrence des langues, grce  la tenue relativement
correcte d'un clerg vivant entour d'hrtiques, grce  la
simplicit d'esprit de nos populations, effrayes de toute nouveaut,
l'Alsace avait peu souffert, dans son ensemble, du contact avec les
dmolisseurs du XVIIIe sicle. Aussi n'y eut-il point de province
du royaume, sans en excepter les contres de l'ouest, o la lutte
religieuse fut plus pre que chez nous. Ceux qui croyaient le
catholicisme mort ou mourant, durent en faire bientt la rude
exprience, et constater, une fois de plus, qu'on n'abat pas les
convictions religieuses  coups d'arrts ou de dcrets.

Nous venons de voir les colres suscites parmi les catholiques par
l'lection de Brendel qu'ils avaient crue impossible. A ct de ces
attaques anonymes, il faut placer les protestations officielles, plus
dignes assurment dans la forme, mais non moins vhmentes pour
le fond. Ds le 12 mars, le Grand-Chapitre de la Cathdrale avait
dclar nulle et non avenue la nomination de Brendel, par l'organe de
son doyen, le prince Joseph de Hohenlohe, rfugi  Lichtenau dans le
pays de Bade. Le 21 mars suivant Rohan signait  son tour une _Monition
canonique_, adresse  "F.A. Brendel, prtre naturalis du
diocse de Strasbourg, se portant pour vque dudit diocse",
ainsi qu'au clerg rgulier et sculier et  tous les fidles.

Cette immense pancarte, surmonte des armes piscopales, tait
destine  tre affiche dans chaque commune d'Alsace, et le style
en tait calcul pour jeter la terreur et la colre dans l'me des
naves populations rurales de notre province. Le cardinal y racontait
d'abord,  sa manire, la nomination de Brendel; puis il dclarait
que, voulant montrer "sa tendresse paternelle" au coupable, il
ne lui lanait pas immdiatement l'anathme, mais lui accordait un
dlai de huit jours pour "confesser ses torts et rparer le scandale
public de son intrusion". S'il ne le fait pas, il sera sous le coup de
l'excommunication majeure; la clbration des saints mystres lui
est interdite; tous les sacrements qu'il administrera seront des
profanations et des sacrilges; tous les curs et les vicaires qui
lui obiront seront des schismatiques et leur absolution nulle et sans
aucune valeur. Tout cur dpos par lui, reste seul lgitime pasteur
de sa paroisse. Rohan frappe ensuite d'interdiction la Cathdrale et
notamment le choeur, en n'exceptant que la chapelle Saint-Laurent, aussi
longtemps qu'elle sera desservie par le cur actuel. Enfin "comme les
temps deviennent, hlas, de plus en plus mauvais, et que nous touchons
peut-tre au moment o les prtres fidles  la conscience seront
obligs de se cacher dans les antres et forts, et ne pourront
administrer les sacrements de l'Eglise qu'au pril de leur vie,
nous dclarons le temps pascal ouvert ds  prsent pour tous les
fidles du diocse et leur permettons de recevoir la communion pascale
de la main de tout prtre qui ne sera pas souill par la prestation
du serment abominable exig des ecclsiastiques fonctionnaires
publics."

Ce monitoire devait tre non seulement affich aux portes de chaque
glise, mais publi au prne et port de la sorte  la connaissance
de tous les fidles. Ce fut comme un trange souhait d bienvenue
de l'Alsace catholique  Brendel, quand il revint, le 21 mars, 
Strasbourg. Dans les village du Kochersberg qu'il traversa, les femmes
entourrent, en pleurant et en criant, sa voiture, lui demandant pour
quels motifs il voulait abolir les processions, la confession, etc.
Voil ce que les non-jureurs avaient russi  faire croire  ces
pauvres dvotes, mais la situation ne laissait pas d'tre singulire
pour un vque; aussi se hta-t-il de les rassurer en promettant de
rendre au culte toute son ancienne splendeur[69].

[Note 69: _Geschichte der geg. Zeit_, 23 mars 1791.]

Brendel avait charm les loisirs de son voyage de Paris  Strasbourg
en composant sa premire lettre pastorale, qui fut immdiatement
mise sous presse et livre  la publicit, le 23 mars. Le ton en
est autrement modeste que celui du manifeste de Rohan. Il y parle de
la puissance divine qui se manifeste  certaines poques, et qui le
soutiendra maintenant qu'il vient d'accepter un si redoutable fardeau.
Il raconte  ses ouailles qu'il "a reu l'huile sainte de la
conscration dans la capitale de l'Empire franais, de la main des
pontifes, successeurs des aptres..., qui pouvaient seuls nous revtir
de l'institution canonique et du caractre sacr de l'piscopat."

Il terminait en annonant  ses ouailles la maladie et le
rtablissement du roi, et ordonnait qu'on chantt un _Te Deum_ en
action de grces pour clbrer cette convalescence, le vendredi
prochain, 25 du mois,  trois heures de l'aprs-midi, dans la
Cathdrale, en prsence de tout le clerg de Strasbourg et des
citoyens convis  cette fte. On devait en agir de mme, le
dimanche suivant, dans toutes les paroisses du diocse[70].

[Note 70: Mandement. Franois-Antoine Brendel, par la misricorde
divine, etc. S. 1. 3 p. fol.]

La rdaction de cette premire communication directe adresse aux
fidles pouvait sembler habile, en ce sens qu'elle impliquait de la
part des non-jureurs dsobissants, non seulement un affront au nouvel
vque, mais  la majest royale, et qu'elle les mettait par suite
dans une situation fausse, qu'ils fonctionnassent ou non dans leurs
paroisses.

Mais d'autre part, les intentions de l'auteur taient si videntes,
que sa lettre, fort applaudie  la Socit constitutionnelle, ne
trouva que peu d'cho dans les campagnes et fut mme ignore de la
majorit des communauts rurales. Aussi bien, cette pice manquait
absolument de nerf. Son rdacteur ne pouvait esprer convaincre les
autres, puisqu'il n'avait pas, trop visiblement, foi en lui-mme. On ne
peut donc s'empcher de trouver passablement ridicule l'ode pindarique
que lui remettait le lendemain l'un des membres de la Socit des
Amis de la Constitution, M. Claude Champy, pour le fliciter de son
loquence et pour clbrer d'avance son intronisation solennelle. Le
pote s'criait dans un transport de lyrisme exubrant:

  "O suis-je et quel jour magnifique
  Luit sur cette heureuse cit?
  Quelle est cette fte civique
  Et cette auguste solennit?
  Dans nos temples sacrs quelle foule se presse.
  Dans les airs branls l'airain tonne sans cesse:
  Tout d'un jour de triomphe tale la splendeur.
  Peuple, j'prouve aussi le transport qui t'inspire.
  Et je vais sur ma lyre
  Clbrer avec toi notre commun bonheur."

Aprs ce pompeux exorde, M. Champy s'adressait au cardinal de Rohan:

  "Esclave dcor d'une pourpre vnale,
  De ce peuple indign la fable et le scandale.
  Tes impudiques mains profanaient l'encensoir.
  Vois tomber aujourd'hui tes grandeurs usurpes,
  Vois tes fureurs tombes
  Et de les assouvir perds le coupable espoir!"

La pice, fort tendue, et que nous n'infligerons pas plus longuement
au lecteur, se termine naturellement par la glorification du successeur
de Rohan:

  "De ses prdcesseurs effaant les injures
  Au Dieu qu'ils outrageaient, ses mains simples et pures
  Offriront un encens digne de sa grandeur.
  Sa voix dsarmera la cleste colre;
  Du ciel et de la terre
  Un vertueux pontife est le mdiateur"[71].

[Note 71: Ode sur l'installation de l'vque de Strasbourg. S. 1. 4 p.
4.]

Mais ces hommages, assurment sincres, n'apportaient au nouvel
vque que l'adhsion politique d'un nombre restreint de citoyens
fort peu religieux de temprament, et ne pouvaient mme lui garantir
la scurit complte et le respect de sa personne au sein de la
ville la moins fanatise de son diocse. En effet, les journaux de
Strasbourg avaient beau s'crier que la journe du 25 serait "un
jour inoubliable dans les annales de la cit"[72]. L'intronisation
de Brendel, malgr la pompe officielle dont elle avait t entoure,
donna lieu pourtant  des manifestations significatives que ne
pouvaient affecter d'ignorer les dpositaires de l'autorit publique.
La municipalit avait rsolu de clbrer dignement l'avnement
d'un ancien collgue. Aussi la Cathdrale tait-elle pavoise,
les cloches sonnaient  toute vole, quand le Conseil gnral se
prsenta en corps au Sminaire pour escorter l'vque  son
glise paroissiale. Les commissaires du roi, les administrateurs du
dpartement et du district s'taient joints au cortge, en tte
duquel marchait Brendel en rochet et camail.

[Note 72: _Strasb. Zeitung_, 26 mars 1791.]

Arriv dans le choeur, l'vque se rendit devant le matre-autel,
aprs avoir revtu les habits pontificaux, prcd de l'abb
Neuville, qui lui portait la mitre. L il prta le serment prescrit
aux vques par la loi nouvelle, puis il clbra la grand'messe.
Les curieux ne manquaient pas, assurment, au service, mais le
procs-verbal dress  l'Htel-de-Ville,  l'issue de la
crmonie, ne portait que treize signatures d'ecclsiastiques.
C'est tout ce qu'on avait pu runir en cette occasion pourtant
solennelle[73]. Aucun de ses propres lves du Sminaire n'avait
consenti  reconnatre l'autorit du nouvel vque; tous avaient
prfr quitter l'cole plutt que d'adhrer au schisme. Partout
l'on constatait cette mme rsistance dans les rangs du clerg,
dirige par d'habiles organisateurs et qui rpondait si bien au
gnie souple et tenace de l'Eglise catholique. Les femmes elles-mmes
s'affichaient dans l'entrain de la lutte. Malgr l'ordre formel du
maire, les soeurs grises refusaient d'accompagner les Enfants trouvs,
dont elles dirigeaient l'ducation,  la messe pontificale de Brendel.
Bien plus, quand le receveur de l'hospice les eut ramens  leur
domicile, elles s'emparrent des enfants pour les conduire  la messe
de l'Eglise des Rcollets; parce qu'elles ne jugeaient pas la premire
valable. Le Conseil gnral punit leur dsobissance en les
renvoyant sur-le-champ de la maison des Enfants trouvs[74].

[Note 73: Procs-verbal dress sur la prestation du serment, etc.
Strasb., Dannbach, 1791, 13 p. 8.]

[Note 74: Dlibrations du Conseil gnral, 1791. p. 159-160.]

L'aprs-midi du mme jour devait tre clbr le _Te Deum_ pour la
convalescence du roi. Toute la garnison tait sous les armes et formait
la haie, depuis la Mairie jusqu' l'entre de la Cathdrale, sur le
parcours des corps constitus, qui faisaient pour la seconde fois
en douze heures ce pieux plerinage. Les Amis de la Constitution
remplaaient dans le cortge les ecclsiastiques non asserments,
qui brillaient par leur absence. Le _Te Deum_ fut chant avec
accompagnement de toutes les musiques militaires, au milieu d'un
concours prodigieux de populaire; puis les autorits continurent
leur marche processionnelle vers le Temple-Neuf, et de l vers
l'Eglise rforme pour y assister  des services d'actions de grces
analogues. Le soir, les difices publics et la Cathdrale furent
illumins. Mais ds le lendemain on avait  signaler de divers
cts des agissements contre-rvolutionnaires nouveaux. Une femme,
nomme Barbe Zimber, pouse d'un chantre de la Cathdrale, tait
arrte dans le courant de la journe au pont de Kehl, essayant
d'introduire en fraude, sous ses larges jupes, un ballot d'exemplaires
du _Monitoire_ de Rohan[75]. Puis, vers le soir, un fait infiniment plus
grave se produisait dans l'enceinte sacre elle-mme.

[Note 75: On en fit une chanson grivoise: Excommunication trouve sous
les jupes d'une femme. Anecdote strasbourgeoise. S.l., 2 p. 8.]

Encourag sans doute par l'accueil de la veille, Brendel avait voulu
entonner lui-mme le _Salve Regina_  l'autel. Tout  coup le cur
Jgl surgit  ses cts et dclare que c'est  lui seul que
revient le droit d'officier  Saint-Laurent. L'vque refuse d'abord
de cder la place au prtre non asserment, qu'entoure une foule de
femmes surexcites; puis, pour viter un scandale public, il invite
Jgl  le suivre  la sacristie. Quand ils furent en face l'un
de l'autre, le dialogue devint plus que vif entre eux, et Jgl ne
craignit pas d'accabler Brendel de reproches et le somma mme de
se dmettre. Dsesprant de convaincre un interlocuteur aussi peu
matre de lui-mme, Brendel ressort de la sacristie, se dirige vers
l'autel et s'y met en prire. Mais les mgres qui l'entourent
s'exaltent de plus en plus: "Oh, le vilain roux! oh, le Judas!"
crient-elles, et finalement elles le bousculent et frappent de plusieurs
coups sa jambe gauche, pendant qu'il leur tourne le dos, agenouill
devant l'autel. Sans l'intervention fort opportune de quelques gardes
nationaux accourus en entendant ce vacarme, l'vque aurait t
rou de coups dans sa propre Cathdrale[76].

[Note 76: C'est l sans doute ce qu'un crivain rcent appelle, la
larme  l'oeil, "_die Rohheiten Brendel's gegen den wurdigen Pfarrer
Joegl_"; exemple topique de la faon dont on crit l'histoire dans
un certain parti.--Voy. sur ces scnes les Dlibrations du Conseil
gnral, p. 166-172, _Strasb. Zeitung_, 29 mars 1791, et _Lettre 
L. Ed. de Rohan soi-disant landgrave d'Alsace, qui a t vque de
Strasbourg et qui enrage de ne l'tre plus_, etc. Strasb., 1er avril, 8
p. 4.]

On le reconduisit  son domicile, au milieu des clameurs de la foule
ameute, et non sans qu'il subt en chemin de nouvelles insultes. La
Socit constitutionnelle tait en sance au moment o l'on vint y
raconter ces vnements si regrettables. Elle jura solennellement de
dfendre l'vque, lui envoya sur-le-champ des dputs pour lui
tmoigner ses regrets et dnona Jgl  la municipalit comme
principal auteur de ces troubles. Le lendemain le Conseil gnral se
runissait en sance extraordinaire, et le maire lui rendait compte
des scnes survenues  la Cathdrale. Les reprsentants de la
cit, considrant que "l'impunit plus longtemps prolonge ne fait
qu'enhardir les infractions  la loi, et que c'est  une trop longue
indulgence que l'on doit attribuer les crits scandaleux qui tendent
 soulever le peuple contre l'autorit lgitime", arrtaient qu'on
"inviterait le corps municipal  faire mettre le sieur Jgl en
tat d'arrestation, qu'il serait dnonc  l'accusateur public comme
rfractaire  la loi et perturbateur de la tranquillit publique,
pour lui tre son procs fait et parfait". Ils dclaraient en outre
"scandaleux, sditieux, attentatoire  l'autorit souveraine de la
nation et  celle du roi" l'crit imprim du ci-devant vque de
Strasbourg et demandaient qu'on le mt sous les yeux de l'Assemble
Nationale, avec les autres pices "qui ont dcel la perfide
coalition dont M. le cardinal de Rohan s'est dclar le chef.
L'Assemble Nationale sera prie de le dclarer dchu de
l'inviolabilit que la loi assure aux reprsentants de la nation, pour
lui tre son procs fait par la Haute-Cour nationale comme criminel de
lse-nation."

Le Conseil gnral avait de bonnes raisons pour rendre l'accusateur
public "personnellement responsable" de tous les dlais de la
procdure et pour "inviter le tribunal  s'occuper promptement, par
tous les moyens que les lois ont mis  sa disposition", de l'affaire
Jgl, car ces honorables magistrats ne firent aucune diligence
pour instruire sur des faits de notorit publique, mme aprs des
injonctions aussi formelles. Quand enfin le tribunal rendit son arrt,
le 7 avril, il dclara Jgl "insuffisamment convaincu d'avoir
t le fauteur des troubles" et pronona son acquittement,  la
grande indignation des journaux patriotes[77]. Le cur de Saint-Laurent
n'osa pas cependant affronter plus longtemps l'orage, et quitta la
ville pour se rfugier de l'autre ct du Rhin. Il fit bien, car le
lendemain de sa fuite clandestine arrivait  Strasbourg le dcret de
l'Assemble Nationale qui le renvoyait devant la Haute-Cour d'Orlans.

[Note 77: _Gesch. der geg. Zeit_, 13 avril 1791.]

La procdure suivie contre Barbe Zimber, la femme de Blaise Brkner,
chantre de la Cathdrale, sur laquelle on avait saisi dix-sept
exemplaires du _Monitoire_ de Rohan, amena des rsultats plus
pratiques. Comme la prisonnire avouait avoir reu ces papiers de
Jean-Nicolas Wilhelm, l'homme de loi contumace, dj souvent nomm,
le tribunal dcida que les papiers du fugitif seraient mis sous
scells, lui-mme apprhend au corps et le procs continu  la
fois contre lui et sa complice.

Mais toutes ces mesures ne suffisaient plus pour enrayer le fanatisme
religieux dchan. Ds le 30 mars un nouveau scandale se produisait
 la Cathdrale. Un instituteur, nomm Gabriel Gravier, y tait
mis en arrestation pour avoir tenu une conduite indcente et troubl
l'ordre public au moment o l'un des prtres asserments donnait la
bndiction aux fidles. Le corps municipal, "considrant que ce
citoyen tait parfaitement libre de ne pas assister  la clbration
du culte, s'il choquait ses convictions religieuses, et que sa conduite
malhonnte tait d'autant plus rprhensible qu'il tait un
ducateur de la jeunesse", le condamna  huit jours de prison, 
l'affichage du jugement  cent exemplaires, dans les deux langues,
et le menaa d'interdiction, s'il se laissait aller jamais  la
rcidive[78].

[Note 78: Extrait des registres de police. Strasb. Dannbach, placard
in-fol.]

Le 31 mars, le Directoire du dpartement entrait  son tour dans la
lice en dcidant que, dans la quinzaine, tous les religieux du Bas-Rhin
quitteraient l'habit monastique pour ne plus se distinguer des autres
citoyens. Le dcret de l'Assemble Nationale, qui prescrivait cette
mesure, datait du 14 octobre 1790! Pour viter une rptition du
scandale Jgl dans les glises de la ville, on faisait procder
ensuite au scrutin pour la nomination des six nouveaux curs de
Strasbourg. Elus le 3 avril, ils taient solennellement prconiss
le lendemain par Brendel  la Cathdrale[79], et leur activit, pour
restreinte qu'elle ft, ne laissait pas d'irriter au plus haut point
les rfractaires. Les violences sont dsormais  l'ordre du jour;
dans les rues mme de notre ville on voit un ecclsiastique non-jureur
frapper l'abb Led, pour avoir prt le serment et tre dnonc
pour ce fait  l'accusateur public[80]. Dans les campagnes, les
lecteurs _patriotes_ sont perscuts par le clerg et ses
adhrents. C'est ainsi qu' Woerth le cur et son vicaire
excommunient le reprsentant de la commune qui avait vot pour
Brendel[81], et les journaux du temps sont remplis de dtails
analogues[82].

[Note 79: On en trouvera la liste dans la _Gesch. der geg. Zeit_, 5
avril 1791.]

[Note 80: Procs-verbaux de la Socit des Amis de la Constitution,
27 fvrier 1791.]

[Note 81: _Strasb. Zeitung_, 5 avril 1791.]

[Note 82: Ces excommunications rptes montrent bien combien peu les
protestants seuls avaient nomm Brendel. On ne se serait pas donn le
ridicule gratuit d'excommunier des hrtiques qui ne s'en portaient
pas plus mal.]

Les professeurs du Collge royal, suivant l'exemple de ceux du
Sminaire, avaient galement refus tous le serment. On dcida
que le mathmaticien Arbogast, professeur  l'Ecole militaire, en
prendrait la direction provisoire, et que l'un des rares jureurs,
l'abb Petit, y serait plac comme vice directeur. Il fallait pourtant
encore trouver des matres, et pour avoir le loisir d'en dcouvrir, on
licencia pendant quelques semaines les lves. A l'oppos des grands
sminaristes, qui suivirent dans l'exil leurs professeurs, les petits
collgiens, moins solidement infods  l'autel, ne purent rsister
 l'annonce de trois semaines de vacances extraordinaires. "Eux,
nagure encore aristocrates dcids, se mirent  crier: Vive la
Nation! et  chanter _a ira!_"[83].

[Note 83: _Strassb. Zeitung_, 5 avril 1791.]

Pendant ce temps, le rcit des troubles religieux, toujours croissants,
qui dsolaient l'Alsace, avait enfin produit quelque impression sur les
esprits de la capitale. L'Assemble Nationale avait charg Victor de
Broglie de lui prsenter un rapport  ce sujet. Sur l'audition de ce
rapport, et aprs avoir pris l'avis des cinq comits runis, elle
avait dcrt, le 4 avril, "qu'il y avait lieu  accusation, tant
contre le cardinal de Rohan, ci-devant vque de Strasbourg, comme
prvenu principalement d'avoir tent, par diverses menes et
pratiques, de soulever les peuples dans les dpartements du Haut
et Bas-Rhin et d'y exciter des rvoltes contre les lois
constitutionnelles, que contre les sieurs Jgl, ci-devant cur de
Saint-Laurent de Strasbourg; Zipp, cur de Schierrheit; Ignace Zipp,
son neveu, vicaire audit lieu; Jean-Nicolas Wilhelm, homme de loi;
Etienne Durival, se disant ingnieur, et la nomme Barbe Zimber, femme
du sieur Biaise Brkner, chantre  la Cathdrale de Strasbourg, tous
prvenus d'tre les agents, complices, fauteurs et adhrents du sieur
Louis-Ren-Edouard de Rohan."

L'Assemble demandait en consquence au roi de donner ses ordres pour
faire arrter les personnes susnommes et les faire transfrer sous
bonne garde dans les prisons d'Orlans, o l'officier charg des
fonctions d'accusateur public prs la Haute-Cour nationale provisoire
devrait instruire leur procs. Louis XVI ne se fit pas prier pour
donner la sanction constitutionnelle  cette mesure, dirige contre
un homme qu'il dtestait, et pour cause. Il promulgua la loi ds le 6
avril[84], et l'on ne risque rien  supposer qu'il aurait appris sans
chagrin que "l'officier de la gendarmerie nationale", auquel tait
confi le soin d'excuter ces arrestations, avait russi dans sa
mission. Pour le moment, cela va sans dire, la loi restait  l'tat
de lettre morte, puisque tous les coupables principaux se trouvaient en
dehors du territoire franais et sous la protection des baonnettes
de la lgion de Mirabeau. On ne pouvait gure mettre la Haute-Cour en
mouvement pour juger la bonne femme d'un chantre de la Cathdrale!

[Note 84: Loi qui ordonne l'arrestation du sieur L. R. Ed. de Rohan,
etc. S. l. 3 p. 4.]

M. de Dietrich et ses amis politiques avaient rclam d'autres mesures
encore de la Constituante. Dus dans leur espoir de rallier une
fraction notable du clerg aux lois nouvelles, et comprenant qu'il
fallait essayer du moins de crer un clerg asserment, si l'on ne
voulait renoncer ds le dbut  gagner du terrain dans les campagnes,
ils avaient sollicit quelques modifications aux articles de la loi
qui rglait les conditions exiges des candidats  des fonctions
publiques ecclsiastiques. Pour rpondre  leurs voeux, qu'elle
reconnut lgitimes, l'Assemble Nationale rendit un dcret
qui accordait des dispenses d'ge et de stage pralable pour la
conscration sacerdotale, mais qui devait surtout allger la tche
des autorits constitutionnelles dans les dpartements bilingues et
frontires, en leur permettant d'appeler chez eux des ecclsiastiques
trangers. Pendant un an, provisoirement, tout prtre pouvait tre
admis  fonctionner dans les paroisses abandonnes, soit comme cur,
soit comme vicaire, sans avoir  justifier de la qualit de Franais.
Allemands, Suisses et Luxembourgeois viendraient-ils remplacer les
ecclsiastiques nationaux, qui restaient introuvables? Viendraient-ils
surtout en assez grand nombre, en qualit suffisamment respectable
aussi, pour qu'on pt organiser une Eglise srieuse? C'tait l
le noeud de la question vitale qui proccupait si fort, et non sans
raison, les chefs du parti constitutionnel en Alsace.

Il n'y avait plus  s'y tromper, en effet. Le 20 mars avait pass,
comme toutes les dates fixes antrieurement par le gouvernement, sans
lui amener autre chose que de bien rares transfuges. La perspective de
vivre au milieu de populations hostiles, excites sous main, n'tait
gure attrayante, et ceux-l mme qui prtaient le serment pour
trouver de quoi vivre, ne se souciaient pas d'aller prcher au fond des
campagnes. Dans les villes, grce aux socits populaires, qui
alors soutenaient encore les reprsentants du culte, les curs
constitutionnels avaient, sinon de nombreux auditoires, du moins
une scurit matrielle  peu prs complte. L'incartade des
satellites de Jgl ne se renouvela plus  Strasbourg, puisque les
patriotes veillaient dsormais sur leurs prtres et promettaient
d'user de moyens violents pour rprimer  l'avenir des scnes
pareilles. Lors de l'installation des nouveaux curs de la ville, le
journal de Simon et Meyer disait d'avance: "Tous les nerfs de boeuf
de Strasbourg sont achets, et une bonne portion de verges est toute
prte, ainsi que les pompes  feu, pour calmer nos femmelettes
exaltes.[85]" Et le parti clrical rpondait sur le mme ton dans
le pamphlet le _Dner patriotique_, en faisant dire  Brendel: "Sans
la garde nationale protestante et les troupes de ligne, vous auriez vu
comme ces nouveaux curs eussent t reus, puisque moi-mme j'ai
manqu d'tre cross, mais cross  coups de pied[86]."

[Note 85: _Gesch. der geg. Zeit._ 10 avril 1791.]

[Note 86: Le _Dner patriotique_ (S. 1. 24 p. 8) est une satire,
ignoble  bien des gards, mais compose par un esprit mordant et
sagace qui a bien vu le faible d'adversaires dtests. On nous y
montre Dietrich, Levrault, Brendel et Mathieu s'entretenant  coeur
ouvert, aprs boire, sur la situation du pays et de leur parti et s'y
disant de dures vrits. Brendel surtout y est outrageusement tran
dans la boue.]

C'est toujours, on le voit, le mme esprit brutal qui rgente les
masses, sans acception de parti, que ce soit le fanatisme religieux
ou anti-religieux qui les enflamme, qu'ils s'appellent jacobins ou
clricaux, royalistes ou rpublicains de toute nuance. L'aveuglement
volontaire des partis est tel qu'aujourd'hui mme vous rencontrerez
des hommes "honntes" se lamentant sur les traitements
rvolutionnaires subis par quelques dvotes exaltes, tandis qu'ils
trouveront naturelles les cruants exerces sur les huguenots du
seizime sicle, ou riront mme des femmes des jacobins publiquement
fouettes par la jeunesse dore aprs thermidor. Il serait si simple
pourtant, alors qu'on ne peut empcher toujours de pareilles violences,
de s'entendre au moins pour les fltrir avec un gal mpris, d'o
qu'elles viennent et sous quelque drapeau qu'elles se produisent!

Le 16 avril un nouveau renfort arrive aux rcalcitrants: _Roma locuta
est_, Rome a parl. On se rappelle que l'assemble des catholiques
runis au Sminaire avait demand au Saint-Pre ce qu'il fallait
penser des nouvelles lois ecclsiastiques. Pie VI rpondit enfin 
"ses chers fils, les habitants catholiques de Strasbourg". Il leur
tmoignait toute son estime pour le courage hroque, la sagesse et
la constance de Rohan, seul pasteur lgitime de ce troupeau, l'autre
n'tant qu'un odieux intrus. Le cardinal s'empressa de porter ce bref
 la connaissance de _son_ clerg, par mandement du 2 mai, l'on pense
avec quelle satisfaction profonde. Dsormais Brendel a beau se dire
"en communion avec le Saint-Sige apostolique", il n'est plus aux
yeux de la foule qu'un apostat et un mcrant. Tous les catholiques un
peu fervents, qui avaient hsit encore entre leur foi religieuse et
leurs devoirs civiques, se retirent d'un mouvement o leur situation
devient dornavant impossible. C'est ainsi que M. de Humbourg, l'ancien
syndic du chapitre de la Cathdrale, tait rest jusqu' ce jour
officier municipal; ds qu'il apprend que la sentence papale va tre
rendue, il donne sa dmission d'lu de la cit, pour aller rejoindre
les membres du chapitre  Offembourg[87]. Rohan lui-mme prenait une
attitude plus aggressive, si possible. On racontait qu'il allait fonder
 Oberkirch un journal allemand  l'usage des campa pagnes, intitul
_Der Wahrheitsfreund_, et dirig par Nicolas Wilhelm[88]. Des lettres
anonymes arrivaient de tous les cts au nouvel vque, le menaant
des vengeances clestes, lui fixant comme dernier terme pour venir
 rsipiscence le jeudi-saint, et veillant tout autour de lui
l'apprhension de scnes de dsordre nouvelles, jusque dans
l'enceinte de la Cathdrale[89]. C'est que les esprances des
contre-rvolutionnaires s'exaltaient,  ce moment dj, dans la
contemplation des chances d'une lutte intrieure, appuye sur le
dehors, et que le spectre de la guerre trangre et civile montait,
menaant,  l'horizon.

[Note 87: _Strassb. Zeitung_, 16 avril 1791.]

[Note 88: _Pol. Litt. Kurier_, 19 avril 1791.]

[Note 89: _Strassb. Zeitung_, 21 avril 1791.]




                                 XIV.


Escomptant les dispositions bien connues de quelques-uns des principaux
souverains de l'Europe qu'effrayait la rapide propagation des ides
rvolutionnaires, l'migration commenait ds lors  rver la
revanche par les armes et  travailler les cours trangres pour y
trouver un appui. Parmi tous ceux que nous voyons s'agiter alors pour
organiser  bref dlai l'action contre-rvolutionnaire, le cardinal
de Rohan fut un des plus fougueux. Il est vrai qu'il tait aussi de
ceux qui avaient le plus perdu et qui supportaient le plus impatiemment
cette perte. Prince souverain de l'Empire, il tait galement
plus libre de ses mouvements que les migrs vivant sur territoire
d'antrui. Sans doute il n'tait plus le bnficier richissime que
nous avons connu au dbut de la Rvolution; ses quelques bailliages
d'outre-Rhin n'taient pas de taille  lui fournir des revenus trs
considrables. Par arrt du 18 fvrier 1791, la cour suprme de
Wetzlar l'avait bien autoris  contracter un emprunt forc de 45,000
florins, avec les cinq villages du bailliage d'Oberkirch, mais un arrt
supplmentaire du 30 mars l'obligeait  donner d'abord aux communes
elles-mmes les garanties de remboursement ncessaires[90]. D'ailleurs
ce n'est pas avec des sommes pareilles qu'on pouvait soutenir une
guerre. Il commena cependant  runir des recrues, aid par le
frre migr de Mirabeau, le fameux vicomte, qu' cause de l'ampleur
de ses formes, ses anciens collgues de la Constituante avaient appel
Mirabeau-Tonneau.

[Note 90: _Strassb. Zeitung_, 19 avril 1791.]

Mais les ngociants badois ne se soucirent pas d'abord de fournir les
uniformes ncessaires, parce que Rohan prtendait ne payer qu'un quart
des dpenses au comptant et prendre le reste  crdit[91]. Cette
gne ne dura pas, il est vrai, et, de quelque ct qu'il l'ait reu,
l'argent finit par arriver. Ds le 26 avril on crivait d'Ettenheim 
la _Gazette de Strasbourg_ que l'ex-vque avait maintenant une garde
bien organise de trois cents hommes, bien uniforms, portant l'habit
noir  revers jaunes, au brassard brod d'une tte de mort avec cette
devise: La victoire ou la mort[92]!

[Note 91: _Pol. Litt. Kurier_, 18 avril 1791.]

[Note 92: _Strassb. Zeitung_, 27 avril 1791.]

Les troupes runies depuis longtemps dj par le prince de Cond,
et principalement formes par les dserteurs qui passaient en masse
la frontire[93], se rapprochaient  ce moment de Strasbourg et les
bruits les plus alarmants circulaient dans notre ville. On y affirmait
que les forces de l'migration allaient franchir le fleuve prs de
Rhinau marcher directement sur Obernai, Rosheim, Molsheim et Mutzig,
centres du "fanatisme", pour pntrer par la valle de la Bruche
en Lorraine et susciter partout la contre-rvolution. On racontait que
les ecclsiastiques renvoys de leurs cures n'avaient donn qu'un
cong de quelques jours  leurs domestiques, que des notabilits bien
connues (on dsignait notamment Poirot et Zpffel) circulaient dans
les campagnes pour exciter les esprits, etc. Sans doute les rdacteurs
des journaux patriotes essayaient d'enflammer le courage de leurs
lecteurs en leur montrant les feux s'allumant partout sur la crte des
Vosges, et "l'arme noire et jaune" crase dans les gorges
de nos montagnes[94]. Mais les riverains du territoire allemand n'en
taient pas plus rassurs pour cela. Heureusement que, pour le moment,
tout n'tait qu'un faux bruit. Il importait de le mentionner cependant,
puisque l'agitation profonde qu'il excita chez les amis comme chez
les ennemis du nouveau rgime en Alsace, amena de part et d'autre une
recrudescendence d'inimitis sur le terrain religieux.

[Note 93: Pour ne citer qu'un exemple, tous les officiers du rgiment
de Beauvaisis, en garnison  Wissembourg, dsertrent le 17 avril.
Quinze cents hommes de troupe ne conservrent qu'un capitaine et quatre
lieutenants officiers de fortune. _Strassb. Zeitung_, 20 avril 1791.]

[Note 94: _Strassb. Zeitung_, 25 avril 1791.]

Les commissaires du Roi avaient quitt Strasbourg dans les derniers
jours d'avril, esprant bien  tort que leur prsence ne serait plus
ncessaire pour contenir les rcalcitrants, ou desesprant peut-tre
aussi de les ramener  l'obissance[95]. Aprs leur dpart les
autorits du dpartement et du district continurent  procder
 l'puration des non-jureurs. Pour montrer que leur justice tait
gale pour tous, elles avaient galement rclam le serment
civique de tous les pasteurs, professeurs et ministres luthriens et
rforms, et le 1er mai, les membres du Convent ecclsiastique,
les professeurs de l'Universit protestante, ceux du Gymnase et les
matres d'coles avaient prt le serment requis devant le corps
municipal[96], puis le dimanche, 7 mai suivant, 'avait t le tour
des "ministres de la Confession helvtique." Le chanoine Rumpler
avait protest, non sans malice, ni sans raison, contre cette ide
bizarre, d'assermenter des hrtiques  la Constitution civile du
clerg, et il avait demand qu'on insrt ses protestations
au procs-verbal. Mais Richard Brunck, le fameux hellniste, lui
rpondit brusquement qu'en ce cas on y insrerait des sottises[97].
Et cependant l'ancien commissaire des guerres tait un modle
d'urbanit. C'est  ce diapason que se maintenait dsormais la
discussion entre adversaires politiques, quand on consentait encore 
discuter, s'entend.

[Note 95: Foissey quitta Strasbourg le 25 avril, ses collgues le 27.
_Pol. Lit. Kurier_, 25 avril 1791.]

[Note 96: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 2 mai 1791.]

[Note 97: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 4 mai 1791.]

Si les protestants n'prouvaient aucune rpugnance  se rallier
ainsi au nouvel ordre des choses, les "cclsiastiques" non
asserments, les membres des ordres religieux dissous, faisaient
partout leurs prparatifs de dpart. Le 2 mai, les Capucins du grand
clotre de Strasbourg passaient le Rhin avec une longue srie de
fourgons bien remplis[98]; deux jours plus tard, leurs confrres
du couvent des Petits-Capucins suivaient leur exemple. L'migration
faisait ainsi d'incessants progrs parmi la population _clricale_
de la ville et des campagnes, et il devenait urgent de trouver les
ecclsiastiques patriotes ncessaires pour le service des paroisses
rurales, si le culte officiel ne devait tre partout interrompu. C'est
pourquoi le Directoire du district convoqua les lecteurs pour le 8
mai,  huit heures du matin, dans l'ancien palais piscopal des Rohan,
afin de continuer les lections relatives  la nomination des curs
constitutionnels. Le district de Strasbourg avait compt jusque-l,
sur une population catholique de 71,240 mes, 109 prtres sculiers
en fonctions[99]. Il n'aurait pu tre question de conserver un pareil
chiffre de fonctionnaires, qu'on n'avait aucun espoir d'atteindre
jamais, mme si la Constitution nouvelle n'avait pas expressment
diminu le nombre des curs et des desservants. A l'heure indique,
l'assemble lectorale se runit sous la prsidence de M. Thomassin;
elle comptait un peu plus de cent membres. Plusieurs lecteurs avaient
crit pour excuser leur absence, en l'expliquant par les menaces
dont ils avaient t l'objet de la part de leurs coreligionnaires
fanatiss par les prtres rfractaires. Aussi la runion
dcida-t-elle, avant d'aborder son ordre du jour, de formuler
une vhmente protestation contre les agissements du clerg non
asserment; elle est trop longue pour que nous la rapportions ici, mais
nous en citerons la conclusion pratique. On y demandait  l'Assemble
Nationale l'loignement de leur domicile de tous les prtres qui se
seraient refuss  prter le serment, "afin de soustraire leurs
anciennes ouailles  leurs excitations incendiaires et de les empcher
eux-mmes de maltraiter leurs successeurs." Puis les scrutins pour
une vingtaine de cures se succdrent sans incident notable pendant
toute la journe, et se terminrent le lendemain, 9 mai, par la
proclamation solennelle du nom des nouveaux lus, qui se fit  la
Cathdrale, avant la clbration de la messe[100]. Un tiers d'entre
eux taient d'anciens capucins; aucune des cures n'avait t
dispute par deux concurrents, tant la pnurie de candidats tait
grande. Ce n'est pas du Bas-Rhin que venaient les rares dclarations
d'adhsion d'ecclsiastiques demandant " tre mis dans la
prochaine gazette" comme ayant prt le serment, "_antern zu einem
exembel des gehorsams_[101]" Quand, par hasard, il surgissait quelque
recrue inattendue, on s'empressait d'annoncer le fait dans tous les
journaux, et de fliciter les nouveaux arrivants comme des hros
patriotes. Ce fut le cas, par exemple, pour les trois sminaristes
alsaciens, Joseph Parlement et les deux frres Roch, qui
s'chapprent du sminaire du prince-vque de Spire  Bruchsal
et traversrent le Rhin dans une barque de pcheur pour revenir 
Strasbourg et se mettre aux ordres de Brendel[102].

[Note 98: Ils emportaient, disait-on, mille muids de vin, 125 quartauds
de bl, 7 quintaux de lard, 5 quintaux de beurre fondu et 150,000
livres en numraire. _Strassb. Zeitung_, 4 mai 1791.]

[Note 99: On comptait alors dans la ville mme 35,000 catholiques
contre 20,000 protestants, dans les villages du district, 36,240
catholiques contre 18,520 protestants. Il y avait de plus 2830
isralites. _Affiches de Strasbourg_, 9 avril 1791.]

[Note 100: _Verbal Prozess der Wahlversammlung der Wahlmnner u. s. w.
vom 8. Mai 1791._ S. 1. 14 p. 8.]

[Note 101: Voy. le numro du _Pol. Lit. Kurier_, 14 avril 1791. Cette
pice manant de quelques curs, vicaires et religieux de Dannemarie,
Altkirch, Hagenbach, etc., crite dans un allemand inou, tait
adresse: "_An Herren Zeitungsschreiber Augsburgiseher Profession zu
Strassburg_."]

[Note 102: _Strassb. Zeitung_, 16 mai 1791.]

On comprend d'ailleurs que l'enthousiasme ft mdiocre et le dsir
d'exercer l'apostolat de "la religion nouvelle" au sein de nos
populations rurales peu rpandu. On avait fait circuler sur le compte
des prtres asserments de tels mensonges[103] que, dans certaines
communes au moins, leur vie n'tait pas en sret. C'est ainsi que le
nouveau cur de Bischheim, l'abb Gelin, dnonait deux paysans de
Suffel-Weyersheim comme ayant voulu le tuer dans la nuit du 12 au 13
mai; mais comme le seul tmoin  charge tait la soeur de Gelin et
qu'ils protestrent de leur innocence, le tribunal du district les
acquitta quelques jours plus tard, bien que leur apparition nocturne
au presbytre dt paratre bien trange[104]. Les journaux tout
spcialement fonds pour clairer les paysans n'taient pas lus par
eux, et certains d'entre eux, au moins, comme le journal allemand:
_Le Franc, feuille patriotique populaire alsacienne_, n'taient pas
rdigs de manire  pouvoir tre compris par les masses,
peu accessibles aux dductions abstraites et aux raisonnements
philosophiques[105]. Elles voyaient mettre aux enchres les biens
de l'Eglise, vendre au plus offrant le mobilier de leur vque, ses
tapisseries de haute-lisse, ses somptueuses porcelaines de Chine et
ses urnes du Japon[106], elles entendaient leurs conducteurs spirituels
maudire les perscuteurs et les vouer aux tourments ternels; cela
faisait sur elle une toute autre impression que la lecture d'une
dissertation sur les droits de l'homme et du citoyen.

[Note 103: Le 10 mai, le vicaire piscopal Taffin, le futur juge au
tribunal rvolutionnaire, sortait de la Cathdrale aprs avoir dit
la messe, quand un paysan l'arrte et le prie de lui dire la formule du
serment civique. Un peu tonn, Taffin satisfait  son dsir et
le paysan de s'en aller, l'air tout joyeux.--Pourquoi me demandez-vous
cela? dit l'ex-chanoine messin.

--"Notre cur nous a dit qu'en le prtant on abjurait la
Sainte-Vierge, le pape et toute l'Eglise catholique. Mais je vois bien
maintenant qu'il a menti. Nous le chasserons." Malheureusement
ces paysans  l'esprit investigateur taient fort rares. _Strassb.
Zeitung_, 17 mai 1791.]

[Note 104: _Strassb. Zeitung_, 16 mai, 6 juin 1791.]

[Note 105: _Dev Franke, ein patriotisches Volksblatt_, commena 
paratre en mars 1791. mais ne vcut pas trs longtemps.]

[Note 106: _Affiches_, 16 mai 1791.]

Ce qui rendait les dispositions des populations rurales plus dangereuses
encore, c'taient les esprances contre-rvolutionnaires qui
se rattachaient  leurs antipathies religieuses. Plus on tudie
l'histoire de cette poque, plus on se rend compte de la faute immense
commise par l'Assemble Nationale, en ajoutant cet lment fatal de
discorde  toutes les causes de dsunion qui travaillaient le royaume
et menaaient surtout les dpartements sur la frontire. C'est par
haine des _jureurs_ que les paysans catholiques d'Alsace devinrent en
partie les allis des Rohan, des Mirabeau, des Cond, menaant ds
lors le sol de la patrie, et servirent d'intermdiaires et d'espions
aux tratres, qui attendaient le signal de la lutte ouverte pour
dserter  l'tranger.

Tout indiquait, vers la fin de mai 1791, qu'une crise terrible allait
clater, soit  l'intrieur, soit au dehors. En Alsace, le nouveau
commandant de la province, M. de Gelb, tait un militaire, longtemps
retrait, cass par l'ge, sans autorit sur ses troupes et
souponn ds lors d'incivisme, soupon que son migration devait
justifier plus tard. Quoique Strasbourgeois de naissance, on avait t
fort mcontent chez nous de lui voir confi un poste aussi difficile;
ses adversaires l'avaient mme accus de travailler en secret 
la destruction du nouvel ordre des choses[107]. En tout cas, il ne
surveillait pas ses officiers et sans cesse on en voyait circuler
quelques-uns, avec ou sans dguisements, sur le chemin d'Ettenheim
 Strasbourg[108]. Sous ses yeux, on recrutait dans la garnison des
volontaires pour la lgion de Mirabeau[109]. Des espions de Rohan
sillonnaient le pays dguiss en mendiants, en maquignons, etc., pour
distribuer des appels  la rvolte et entraner la jeunesse au del
du Rhin[110]. On en arrtait un  Habsheim et son arrestation tait
suivie de celle du cur du village, ainsi que de son collgue de
Krembs[111]. Les municipalits des localits qu'on croyait douteuses
taient bombardes de lettres pastorales, dclarations, bulles et
autres imprims qui arrivaient non-affranchis. Celle de Mutzig se
plaignit d'avoir  payer en un jour trente-six sols de port pour
des envois postaux de ce genre[112]! Dans la Socit des Amis de la
Constitution, on donnait lecture d'une correspondance change
entre le procureur-syndic du district, Acker, et le prince Joseph de
Hohenlohe, du Grand-Chapitre de la Cathdrale. Le procureur ayant
rclam les titres et pices relatives aux proprits du
Chapitre, le prince lui rpondait que, dans peu de jours, l'arme
contre-rvolutionnaire allemande passerait le Rhin, rinstallerait
l'ancien ordre de choses et remettrait chacun  sa place[113].

[Note 107: On disait qu'il avait un dpt d'crits incendiaires
dans sa campagne  l'le des Epis. _Gesch. der gegenw. Zeit_, 26 mars
1791.]

[Note 108: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 20 mai 1791.]

[Note 109: _Strassb. Zeitung_, 18 mai 1791.]

[Note 110: Un agent de Bernhardswiller amenait, en huit jours, vingt-six
jeunes gens de Bernhardswiller et d'Obernai  Ettenheimmnster.
_Strassb. Zeitung_, 1er juin 1791.]

[Note 111: _Pol. Litt. Kurier_, 9 juin 1791.]

[Note 112: _Strassb. Zeitung_, 30 mai 1791.]

[Note 113: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 24 mai 1791.]

A Strasbourg mme, les partisans de l'ancien rgime semblaient
esprer et prparer un prompt revirement. Les journaux signalaient
les distributions d'argent (fort modestes d'ailleurs,  ce qu'il nous
semble, et peu dangereuses) du chirurgien Marchal  de vieilles
femmes dvotes[114]. Ils racontaient aussi comment le receveur de
l'OEuvre-Notre-Dame, M. Daudet, ayant  payer leurs gages quotidiens de
huit sols aux six gardiens de la Cathdrale, avait tendu  l'un
deux un assignat de quatre-vingt livres, total _nominal_ exact de leur
salaire mensuel  tous, en criant d'un air moqueur: Vive la Nation!
Quand le pauvre gardien l'avait suppli de le satisfaire en monnaie, il
l'avait renvoy, disant qu'il n'avait pas d'autre argent[115]. Sans
une veuve, bonne patriote, qui leur versa le montant de l'assignat,
les modestes fonctionnaires de l'OEuvre auraient perdu douze livres en
changeant le papier chez un banquier. "Mais Daudet n'est-il pas
un coquin?" disait la _Gazette de Strasbourg_ en manire de
proraison[116]. Rodolphe Saltzmann, son rdacteur, tait pourtant
l'un des plus modrs parmi les dfenseurs des ides nouvelles, et
figurera bientt parmi les _ractionnaires_ les plus has.

[Note 114: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 24 mai 1791.]

[Note 115: Dans la justification, passablement embarrasse, que M. de
Trckheim, administrateur des oeuvres charitables de la Ville, fit de
son subordonn (_Strassb. Zeitung_, 13 juin), il dut reconnatre que
Daudet avait  ce moment plusieurs centaines de francs en numraire
dans sa caisse; ce qui semble bien indiquer qu'il voulait narguer et
punir le civisme des gardiens de la Cathdrale.]

[Note 116: _Strassb. Zeitung_, 10 juin 1791.]

Dans les environs les rixes se multipliaient entre les habitants des
villages catholiques et les soldats cantonns chez eux ou dans leur
voisinage. A Oberschaeffolsheim, ils attaqurent un dtachement du
13e de ligne (ancien Bourbonnais) et blessrent grivement deux des
soldats. Le cur non asserment qui les avait pousss, dit-on, 
cet acte de sauvagerie, fut arrt et conduit en ville sur une voiture
dcouverte; en y arrivant  dix heures du soir, il fut reu 
la porte par une foule en moi, qui se prcipita sur l'escorte, en
criant:  la lanterne! Sans l'nergique intervention de la garde
nationale, le malheureux aurait t charp[117]. Le lendemain, le
mme Saltzmann, dont nous venons de parler, "protestait au nom des
vritables amis de la libert contre ce cri sanguinaire, qui est le
contraire de la justice"[118]; mais les esprits, emports par la
passion, n'taient plus capables d'couter d'aussi sages conseils.
Il semblerait que la ralit, pourtant bien triste dj, ne leur
fournissait pas de scnes assez lugubres. L'imagination surexcite des
_patriotes_ hante par des visions terrifiantes, inventait des projets
de meurtre et d'assassinat, auxquels elle croyait sans doute elle-mme.
Un journal affirmait qu'un ecclsiastique rfractaire de Strasbourg
avait engag l'une de ses jeunes pnitentes  demander  se
confesser  l'vque Brendel, puis  tuer l'intrus d'un bon coup
de couteau, dans le confessionnal[119]. Le rle des Judith et des
Charlotte Corday n'est pas, fort heureusement, dans le temprament de
nos jeunes Alsaciennes, et l'anecdote tout entire nous semble de la
fabrique du journaliste radical qui l'offrit au public.

[Note 117: _PoL Litt. Kurier_, 24 juin 1791.]

[Note 118: _Strassb. Zeitung_, 23 juin 1791.]

[Note 119: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 7 juin 1791.]

Mais si l'on pouvait hardiment absoudre le beau sexe, et mme le sexe
fort, de toute intention relle d'homicide contre le chef de diocse,
il n'en tait pas de mme, ni pour l'un ni pour l'autre, quant aux
dlits de police correctionnelle. L'histoire particulire de la
Cathdrale nous offre,  ce moment, quelques curieux exemples de
l'irrvrence brutale ou raffine des fervents catholiques 
l'gard des mystres de leur propre religion et des indcences
auxquelles les entranait dans leurs propres lieux de culte une trop
fervente dvotion. La premire en date de ces affaires est celle
du sieur Julien d'Espiard, lieutenant au rgiment de ci-devant
Bourbonnais, qui pntra le 12 mai dans la Cathdrale pendant qu'on y
clbrait le culte et s'y conduisit d'une faon bruyante, sifflotant
et rpondant  la sentinelle qui le rappelait au respect du saint
lieu: "Il n'y a plus de religion; il n'y a donc plus rien 
respecter!"[120] Arrt par la force arme et conduit devant
le maire, il fut condamn par le corps municipal  "tenir prison
pendant deux fois vingt-quatre heures pour avoir manqu de respect
dans l'Eglise cathdrale au respect que tous doivent aux lieux
saints[121]." Six semaines plus tard, le mme individu se faisait
encore remarquer pour avoir tenu aprs boire dans un endroit public
"des propos incendiaires et despectueux contre la Nation", et la
municipalit le condamnait derechef  huit jours de prison[122]. Exclu
de son rgiment, ce singulier dfenseur de la foi terminait dignement
sa carrire en se rendant  Ettenheim et en affirmant l-bas
en justice que Dietrich et ses collgues l'avaient salari pour
assassiner Rohan[123].

[Note 120: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 27 mai 1791.]

[Note 121: Extrait des registres de police de la municipalit, du 17
mai 1791. Dannbach, placard in-fol.]

[Note 122: Extrait des registres de police, etc., du 11 juillet 1791.]

[Note 123: Extrait des dlibrations du corps municipal, du 6
septembre 1791. Dannbach. 7 p. 4.]

L'autre incident se produisit quelques semaines plus tard, lors de la
fte des Rogations. Brendel avait annonc pour ce jour la procession
usuelle dans l'intrieur et sur le parvis de la Cathdrale. La
municipalit craignait des troubles pour cette fte, les radicaux
aussi, tmoin la brutale invitation de Simon aux bons patriotes, de
mettre pour ce jour-l quelques bons nerfs de boeuf en saumure, afin
de calmer les dmangeaisons des jeunes et vieilles bigotes qui seraient
tentes de dranger les offices[124]. La garde-nationale tait sur
pied; il se trouva nanmois une jeune personne assez dsireuse
de faire parler d'elle (car elle ne pouvait esprer la couronne du
martyre), pour profrer  haute voix quelques sarcasmes blessants sur
la procession qui dfilait devant elle. Son zl dfenseur, dont
nous allons entendre tout  l'heure les accents passionns, dclare
bien que cette procession "n'tait effectivement compose que de
deux pels, quatre tondus et six pouilleux, bien faits pour accompagner
F. A. Brendel," mais on avouera que ce n'est pas une excuse.

[Note 124: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 1er juin 1791.]

La jeune fille fut arrte par le piquet de garde  la Cathdrale
et conduite devant le maire, qui la tana vertement sans lui infliger
d'ailleurs,  notre s, de peine lgale quelconque. Or voici quel
accs de folie furieuse cette scne de gaminerie provoqua dans le
cerveau d'un trop effervescent ami de l'Eglise et de l'ancien rgime.
"Elle fut enleve, dit-il, par ces infmes satellites aux trois
couleurs, par ces cannibales, qui, non contents de l'arracher  son
foyer, l'ont meurtrie de coups, et l'ont trane, le visage tout
ensanglant,  la municipalit. Cette pauvre fille, indigne du
traitement affreux que cette canaille nationale exerait sur elle,
appelait les honntes gens  son secours... Elle n'en fut pas moins
mene devant le Grand-Inquisiteur. Cet oiseau de proie se rjouissait
d'avance de la capture et esperait, la tenant sous ses griffes, d'en
faire une victime de sa rage constitutionnelle.... N'y aura-t-il jamais.
disais-je  deux de mes voisins, un homme assez ami du bien et de
l'humanit, pour brler la cervelle ou pour enfoncer le fer vengeur
dans le coeur de ce sclrat?--Nous le jurons, diront-ils[125]"...

[Note 125: Lettre  M. le maire de Strasbourg. 3 juin 1791. S. 1. 4 p.
8.]

On se demande, en lisant des appels au poignard pareils,  propos de
si mesquines affaires, si leurs auteurs anonymes taient dans leur bon
sens, s'ils taient de pauvres fous ou de misrables sclrats.
Un sceptique nous rpondra qu'ils taient sans doute fort lucides et
n'auraient pas fait tort peut-tre au voisin d'un centime, mais qu'ils
taient "sous l'influence des passions politiques."

C'tait sous l'influence aussi de ces mmes passions que les
autorits du district envoyaient aux sacristains des diffrentes
glises l'ordre direct d'avoir  faire abattre les armoiries
sculptes qui se trouvaient dans ces glises; en d'autres termes,
c'tait la destruction, la mutilation du moins, des nombreux
monuments funraires conservs alors dans nos difices religieux.
La municipalit fut saisie de cette rquisition singulire dans sa
sance du 12 mai. Elle avait sacrifi nagure aux tendances du jour
en proscrivant les cussons armoris de la Cathdrale; elle resta
plus fidle maintenant aux vrais principes: "Sur le rapport de
l'administrateur des tablissements publics,... considrant que cet
ordre, de quelque part qu'il soit man, s'loigne du dcret du
19 juin 1790, parce que ces armoiries dans les glises constatent un
tribut de vnration pay  des familles qui ont bien mrit de la
patrie, intressent des familles rgnicoles et trangres et sont
le plus souvent lies  des dcorations et forment des monuments
publics, vu le dcret et ou le procureur de la Commune, le Bureau
municipal arrte qu'il n'y a pas lieu de donner suite  la destruction
des armoiries dans les glises"[126].

[Note 126: Dlibration du Conseil gnral. 12 mai 1791.]

Des gens auxquels il ne fut pas ncessaire de donner des ordres
premptoires pour faire disparatre les emblmes de l'ancien rgime,
furent les Isralites de Mutzig. Lorsque Rohan tait revenu en Alsace,
aprs le procs du Collier, ils avaient orn leur synagogue de
l'cusson des Rohan et y avaient plac de plus un grand cadre
contenant une prire pour leur illustre protecteur, le cardinal. Ils se
htrent maintenant de briser l'cusson, mais, en gens pratiques, ils
conservrent la prire calligraphique, encadre dans leur temple,
en y substituant seulement le nom de Brendel  celui de l'vque
proscrit[127].

[Note 127: _Strassb. Zeitung_. 30 mai 1791.]

Brendel cependant faisait tous les efforts possibles pour organiser
le clerg constitutionnel de son diocse; les recrues dsires
arrivaient peu  peu, surtout des contres rhnanes, en moins grand
nombre assurment qu'on ne l'avait espr d'abord, mais en nombre et
surtout en qualit suffisante pour lui constituer un tat-major trs
prsentable, auquel il ne manquait que les soldats. Dans le courant
des mois de juin et de juillet on voyait dbarquer  Strasbourg les
professeurs J.-J. Kmmerer, de Heidelberg et Antoine Dereser, de Bonn,
puis encore Joseph Dorsch et le plus connu, le plus tristement clbre
de tous, Euloge Schneider. Docteurs et professeurs en thologie des
universits piscopales rhnanes, leur libralisme religieux ou le
besoin de libert politique les avait rendus suspects dans leur pays
et ils venaient chercher une sphre d'activit plus vaste, un air plus
respirable, sous le ciel de la France. Reus  bras ouverts par
le parti constitutionnel, ils se voyaient bientt installs comme
matres dans les chaires abandonnes du grand Sminaire et comme
vicaires piscopaux  la Cathdrale. Natures exaltes pour la
plupart, ces hommes taient d'une valeur morale trs diverse. Il y en
avait de profondment pieux et honntes, comme le bon Dereser, dont la
conduite pendant la Terreur mrite toutes nos sympathies; il y en avait
aussi que le besoin d'aventures amenait parmi nous, bien plus que la
soif d'indpendance religieuse. Parmi ces derniers il faut nommer avant
tout Euloge Schneider, que sa faconde oratoire et des vers rotiques
mdiocres, doublement choquants sous la plume d'un ancien moine,
avaient fait connatre dj dans certains milieux lettrs
d'Allemagne[128]. Le 6 juin dj, Kmmerer avait paru  la Socit
des Amis de la Constitution, pour y prter le serment civique et pour
annoncer la publication d'un journal de langue allemande, consacr
spcialement aux affaires ecclsiastiques d'Alsace. Le 30 juin,
les journaux de Strasbourg annonaient l'arrive de Schneider, le
professeur dmissionnaire de l'acadmie de Bonn, et sa nomination
comme vicaire piscopal[129].

[Note 128: _Gedichte von Eulogius Schneider, 2te Auflage, Frankfurt am
Main_, 1790, p. 40, 45, 73, 74, 91, 127.]

[Note 129: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 30 juin 1791.]

Comme l'entre en fonctions des nouveaux venus vint concider avec la
fuite de Varennes et que durant plusieurs jours les esprits surexcits
ne s'occuprent pas d'autre chose que de la "grande trahison" du
malheureux Louis XVI, ils n'attirrent pas d'abord sur eux l'attention
du public. Le moyen de s'intresser  quelques prtres schismatiques
trangers, alors que le sort du royaume tait en suspens et que
la guerre civile semblait devoir clater  nos portes! Une plume
lgante et habile a trop bien racont cet pisode clbre de la
Rvolution au point de vue de notre histoire locale, il y a quelques
annes dj, pour que nous songions  nous y arrter ici[130]. Il
fallait seulement le mentionner en passant, car il acheva d'aigrir les
esprits les plus modrs en Alsace, pour peu qu'ils eussent  coeur
de conserver les conqutes librales des dernires annes. On ne se
contenta pas de brler en effigie Bouill, Klinglin et Heywang, les
gnraux dserteurs, sur la place d'Armes[131], on demanda hautement
la dchance du souverain, tratre  tous ses serments[132],
et l'attachement monarchique, trs marqu jusqu'ici, du parti
constitutionnel alsacien s'effaa devant le sentiment suprieur de
l'attachement  la patrie[133].

[Note 130: G. Fischbach, La fuite de Louis XVI. Strasbourg, 1878, 8.]

[Note 131: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 30 juin 1791.]

[Note 132: _Strassburg. Zeitung_, 7 juillet 1792.]

[Note 133: On peut se rendre compte de cette disposition des esprits
les plus modrs en lisant la posie d'Auguste Lamey _An Frankreich's
Schutzgeist_, insre dans la _Gesch. der gegenw. Zeit_ du 29 juin
1791.]

La crise religieuse devait forcment se ressentir, elle aussi, de cette
tentative de raction politique, et la haine anti-religieuse du parti
radical trouva un nouvel aliment dans la persuasion que c'tait surtout
l'influence du clerg qui avait pouss le faible Louis XVI  cette
dmarche, dont la duplicit ne fut dpasse que par le complet
insuccs.

On n'tait pas encore revenu de cette chaude alarme, quand les nouveaux
vicaires piscopaux dbutrent successivement  la Cathdrale, dans
le courant de juillet et d'aot. Ce fut d'abord le chantre de Minette,
Nannette et Babette, Euloge Schneider, qui, le 10 de ce mois, vint
y prononcer un sermon sur _l'Accord de l'Evangile avec la nouvelle
Constitution franaise_[134]; plus tard Antoine Joseph Dorsch y prcha
sur _la Libert_[135], etc. Vers la mme poque aussi paraissaient
les premiers numros du journal dirig par Kmmerer,
devenu suprieur du grand Sminaire, intitul _Die neuesten
Religionsbegebenheiten in Frankreich_[136], et destin  devenir le
moniteur officiel de l'Eglise schismatique. Les uns et les autres, parmi
ces trangers, montraient un enthousiasme, sans doute sincre  ce
moment, pour toutes les conqutes de la Rvolution et tchaient d'y
dcouvrir la ralisation des promesses de l'Evangile. Les uns et les
autres parlaient en termes chaleureux de la ncessit de lutter
contre le "fanatisme" des prtres et les tendances
contre-rvolutionnaires des masses, et gagnaient ainsi l'appui des
journaux et des socits patriotiques, sans cependant que leur
auditoire habituel en ft notablement accru.

[Note 134: _Die Uebereinstimmung des Evangeliums mit der neuen
Staatsverfassung der Franken_. Strassb., Lorenz, 1791. 16 p. 8.]

[Note 135: _Ueber die Freiheit. eine Predigt._ Strassb., Treuttel. 1791,
16 p. 8.]

[Note 136: Depuis le 1er juillet 1791.]

Autant la crainte avait t vive au moment de la fuite de Louis XVI,
autant la raction avait sembl relever partout la tte, quand le
faux bruit de la russite de ce projet avait couru l'Alsace, autant
la colre contre les fauteurs, plus ou moins authentiques, de ces
dsordres perptuels fut profonde aprs cette vive alerte. C'est 
partir de cette poque que nous voyons se multiplier les expditions
"nationales" contre les bourgs et villages rfractaires, les
poursuites contre les prtres non-jureurs, contre les correspondants
ouverts et secrets de l'migration. "Il est temps d'en finir avec
l'aristocratie dans notre dpartement", disait la _Gazette de
Strasbourg_, en numrant une srie d'attentats commis contre les
_patriotes_[137]. Elle rptait en termes plus convenables ce que
le "Vritable Pre Duchne" disait sur un ton plus ordurier:
"Toujours en Alsace, toujours du grabuge et des prcautions maudites
dans cette contre, o il y a tout autant d'aristo-jeanfoutres que
de poux dans la culotte d'un gueux. Est-ce qu'on ne rduira pas cette
engeance insolente"[138]?

[Note 137: _Strassb. Zeitung_, 15 juillet 1791.]

[Note 138: Quarante-quatrime lettre bougrement patriotique. Paris,
Chlon, 1791. 8 p. 8.]

Le _Courrier politique et littraire_ lui-mme, si pacifique
d'ordinaire, publiait des traductions allemandes du _a ira_ et
annonait, en assez mauvais vers, que le jour tait proche o tous
"les tyrans par la grce de Dieu, les calotins, les aristocrates
et leurs matresses, ne se nourriraient plus de la graisse du
pays"[139].

[Note 139: _Pol. Litt. Kurier_, 15 juillet 1791.]

L'Assemble Nationale donnait un encouragement officiel  ces
sentiments d'irritation en faisant partir de nouveaux commissaires pour
l'Alsace, chargs de concerter avec les autorits dpartementales des
mesures de rpression plus efficaces contre les fauteurs de dsordres
publics. MM. Rgnier, Chasset, de Custine, arrivrent  Strasbourg
dans la premire semaine de juillet, et le 12 du mois avait lieu une
runion gnrale de tous les membres du Directoire du dpartement,
de ceux du Directoire du district et de ceux du Conseil gnral de
la Commune, pour aviser  la situation trouble de la province. Les
commissaires de l'Assemble Nationale s'y rendirent, accompagns des
commandants militaires, et en leur prsence, les chefs des diffrents
corps numrs tout  l'heure prsentrent un nouveau compte rendu
de la situation du dpartement par rapport au clerg. "Aprs la
discussion la plus srieuse et la plus approfondie", voici les faits
qui furent reconnus, au dire du procs-verbal officiel, auquel nous
empruntons les lignes suivantes[140]:

[Note 140: Dlibration du Directoire du dpartement du Bas-Rhin, du
12 juillet 1791. Strasb. Levrault.]

"Le cardinal de Rohan, ci-devant vque de Strasbourg, et les
membres des ci-devant chapitres, s'opposent ouvertement, de concert avec
l'vque de Spire et l'Electeur de Mayence,  l'tablissement
dans les dpartements du Haut et du Bas-Rhin, de la Constitution
franaise....

"Cette opposition est tablie par les protestations signifies de
leur part au dpartement du Bas-Rhin, qu'ils ont prsentes  la
Dite de Ratisbonne, en rclamant l'appui et les forces des princes
trangers...

"Ils sont dtermins  soutenir cette opposition  main arm.
Dj un corps de troupes est arm; ce corps est plac sur la rive
droite du Rhin, depuis Ettenheim jusqu' Kehl, et journellement il
insulte et maltraite les Franais, particulirement les citoyens de
Strasbourg que leurs affaires obligent de passer le Rhin....

"Pour propager ce systme d'opposition et de rbellion, ils
emploient non seulement une partie des chanoines, mais encore les
ecclsiastiques fonctionnaires publics, rfractaires au serment et un
grand nombre de religieux."

Le procs-verbal relate  la suite de cet expos gnral une foule
d'exemples particuliers de l'insubordination des prtres rfractaires,
de leurs appels  la rvolte, des brutalits exerces par
les paysans fanatiss sur les ecclsiastiques constitutionnels.
Malheureusement cette liste ne renferme ni noms propres ni noms de lieux
et, par suite, l'intrt historique qu'elle prsenterait pour nous,
dans le cas contraire, est diminu dans une forte mesure[141].

[Note 141: Nous devons dire cependant qu'il n'est pas permis pour cela
de mettre ces faits en doute, car un certain nombre au moins d'entre eux
se trouvent mentionns, avec indications prcises, dans les feuilles
publiques et surtout dans le journal de l'abb Kmmerer.]

L'expos des motifs de la dlibrations du 12 juillet poursuit ainsi:
"Il se prsente (donc) dans le dpartement du Bas-Rhin deux partis
trs prononcs et extrmement opposs, dont l'un tient fortement
 toutes les parties de la Constitution dcrte par l'Assemble
Nationale et l'autre fait les plus grands efforts pour en empcher
l'tablissement.... On reconnat que la plus grande partie des villes,
et trs minemment celle de Strasbourg, animes du plus brlant
patriotisme, ont accueilli avec transport la Constitution et sont
dtermines  la soutenir jusqu' la mort. Un bon nombre de villages
sont dans les mmes dispositions, mais dans la majorit de la campagne
on ne rencontre presque pas un partisan de l'heureuse rgnration de
la France....

"Les mal-intentionns sont en partie composs des personnes qui
vivaient des abus normes dont cette contre tait opprime
plus particulirement qu'aucune province du royaume; mais les
ecclsiastiques, tant sculiers que rguliers,  quelques exceptions
prs, sont les plus nombreux, les plus ardents dtracteurs, les
ennemis les plus acharns de la Constitution.

"Les excs auxquels ils se livrent viennent de deux causes:
l'ignorance extrme du plus grand nombre et l'attachement du surplus
aux principes ultramontains et aux princes trangers..... La seconde
cause ne permet pas de diffrer un seul instant de garantir ce
dpartement du danger imminent qui le menace.

"Ce danger rsulte de la correspondance tantt ouverte, tantt
cache, que les ecclsiastiques, tant rguliers que sculiers,
entretiennent, soit gnralement avec les Franais fugitifs et
devenus indignes de ce nom, soit particulirement avec ceux d'entre eux
qui, dans une rbellion dclare, sont dj frapps de l'anathme
de la patrie et justement livrs aux tribunaux, soit avec ceux des
princes trangers, possessionns dans cette contre... qui, sous des
prtextes odieux,... font les plus grands efforts pour susciter des
ennemis  la France....

"Dans cette position... il est d'une indispensable ncessit de
prendre, sans le moindre dlai, une mesure qui puisse intercepter
sur-le-champ cette correspondance.... Pour arriver  ce but,... il n'y
a qu'un moyen; il consiste  runir tous les ecclsiastiques, tant
sculiers que rguliers, en un seul et mme lieu, dans lequel on soit
 mme de s'assurer de la conduite des mal-intentionns, ou de les
carter des frontires  une distance telle qu'ils ne puissent tre
nuisibles."

Les corps administratifs et dlibrants, qui dclaraient cette mesure
indispensable "pour le salut de tous", ne se dissimulaient pas
qu'elle "semblait contraire aux lois et  la libert." Un pareil
internement tait, en effet, contraire au principe de la libert
individuelle, proclam par la Constituante. Serait-il au moins
efficace? Cette mesure franchement rvolutionnaire, qui en appelait
de la lgalit au salut public, empcherait-elle ces menes
incontestables et si dangereuses pour le pays, ou ne ferait-elle
qu'exasprer encore des adversaires dj redoutables? Evidemment les
hommes modrs et prudents, amis d'une sage libert, qui mirent leurs
signatures au bas de la dlibration du 12 juillet, espraient un
rsultat pareil. C'tait leur excuse, quand ils foraient tous les
curs, vicaires, suprieurs, professeurs et rgents des collges,
les chanoines et les religieux de tout ordre, qui n'avaient pas
encore prt le serment,  se rendre dans le dlai de huitaine
 Strasbourg, sauf  y tre mens par la force publique s'ils
refusaient, pour y tre interns dans les locaux communs, s'ils ne
prfrent loger en ville  leurs frais. On leur permettait nanmoins
d'y continuer leurs exercices religieux; ceux qui prteraient le
serment aprs s'tre rendus  Strasbourg, taient libres d'aller o
bon leur semblerait. Enfin il restait loisible  tout ecclsiastique
non asserment d'chapper  l'internement en se retirant dans
l'intrieur du royaume,  quinze lieues des frontires.

Pour une loi des suspects, c'tait assurment une loi bien modre,
bien inoffensive, et certes ceux qui l'avaient provoque par leurs
excitations incendiaires n'avaient pas le droit de s'en plaindre. Il
faut nanmoins regretter profondment que les circonstances aient paru
telles  ses promoteurs qu'ils n'aient pas cru pouvoir s'en passer,
car enfin, quoi qu'on puisse plaider en sa faveur, c'tait une loi des
suspects.

L'Assemble Nationale ne ratifia pas seulement dans leur ensemble les
mesures extraordinaires prises le 12 juillet. Dans sa sance du 17,
elle tendit de quinze  trente lieues de la frontire l'loignement
forc des prtres non-jureurs. L'un des plus clbres et des plus
loquents parmi les orateurs de la droite, Malouet, avait demand que
l'on ne prt point ainsi de mesure de sret gnrale, mais qu'on
ft leur procs individuellement  ceux qui dsobiraient aux lois.
C'tait conforme aux vrais principes; mais un des dputs alsaciens,
Reubell, rpondit que tous les moines et les curs rcalcitrants
des deux dpartements ne valaient pas les frais d'un seul procs
criminel[142]. Cette violente boutade termina la discussion et la loi
fut vote.

[Note 142: _Strassb. Zeitung_, 22 juillet 1791.]




                                  XV.


Au milieu d'un pareil antagonisme des esprits, on comprend que la
fte annuelle de la prise de la Bastille ft clbre dans des
dispositions moins pacifiques et moins gnreuses que l'anne
prcdente. Les cloches de la Cathdrale, sonnant  toute vole,
soir et matin, les drapeaux tricolores qui en ornaient la pyramide ne
pouvaient ramener la concorde chasse de tant de coeurs aigris. Aussi
les crmonies officielles de la journe durent-elles sembler bien
froides  tous ceux qui se rappelaient l'enthousiasme de 1790. La fte
en question eut au moins une consquence inattendue, qui se rattache
directement  l'histoire de la Cathdrale. Pour bien marquer les
sentiments fraternels de tous les citoyens, sans distinction de cultes,
en ce jour solennel, la Socit des Amis de la Constitution
avait demand qu'on cesst de sonner, chaque soir, du haut de la
plate-forme, l'antique cor d'airain, nomm le _Kroeuselhorn_, et qui,
de temps immmorial, avertissait les juifs de passage  Strasbourg
qu'ils devaient quitter la ville. "C'est une honte pour nous qu'on
l'entende encore, s'tait cri l'un des orateurs du club; c'est une
plus grande honte qu'on exhibe chaque jour cette pice  l'appui de la
barbarie de nos moeurs aux visiteurs trangers"[143]. Sans doute,
la municipalit n'aurait pas mieux demand que d'obtemprer  cette
demande si lgitime, mais ses dlibrations furent devances par un
acte de souverainet populaire, d'autant plus fait pour tonner que la
petite bourgeoisie de notre ville n'tait alors gure tendre pour les
juifs. Peut-tre aussi l'enlvement dont il s'agit, fut-il motiv
moins par une impulsion humanitaire que par quelque pari fait aprs
boire. Quels qu'aient t d'ailleurs les motifs vritables qui l'ont
inspir, toujours est-il que, dans la matine du 17 juillet, l'un des
gardiens de la tour, nomm Jean-Melchior Kuhn, se prsentait fort mu
 la Mairie. Il racontait  M. de Dietrich que trois inconnus,
"qui lui ont paru tre des garons bouchers", avaient fait leur
apparition sur la plate-forme, s'taient empars "de la corne dite
_Griselhorn_", et avaient disparu avec elle. Dans sa sance du 18, le
Corps municipal arrta que ladite dclaration serait communique 
la police,  telle fin que de raison; "que cependant la sonnerie
de la corne, dite _Griselhorn_, sur la tour de la Cathdrale, sera
supprime  l'avenir, que celle restante des deux cornes sera
dpose au cabinet de l'Universit, et que l'autre, si elle est
retrouve, sera laisse auxdits gardes pour pouvoir la montrer comme
un objet de curiosit aux personnes qui viendront visiter la tour de la
Cathdrale"[144]. Il faut bien croire que les patriotes exalts qui
avaient commis ce dtournement finirent par arriver  rsipiscence
et restiturent leur butin, car les deux cors d'airain figurrent plus
tard parmi les curiosits entasses dans le choeur du Temple-Neuf.
Retrouvs sous les dcombres de nos collections scientifiques, on peut
les voir encore aujourd'hui  la nouvelle Bibliothque municipale,
mais notre gnration chtive aurait bien de la peine, je le crains,
 leur arracher un son quelconque.

[Note 143: _Strassb. Zeitung_, 18 juillet 1791.]

[Note 144: Bureau municipal, procs-verbaux manuscrits, II, p. 636.]

Les mesures approuves par l'Assemble Nationale  l'gard du
clerg non asserment allaient tre mises en vigueur. Il tait
difficile d'en contester l'urgence en prsence des faits. En attendant
la guerre trangre, la guerre civile avait commenc. Des lgions
de moines d'outre-Rhin, Franciscains de Rastatt et autres, pntraient
chaque jour dans les districts de Wissembourg et Haguenau pour y dire
la messe, procder aux actes d'tat civil, et faire de fructueuses
tournes dans les villages; ils revenaient au bercail, chargs de
beurre, de fromages et d'oeufs, offerts par les mes pieuses[145]. Les
autorits civiles, effrayes ou de connivence, laissaient faire.
"Ne se trouvera-t-il donc pas un seul maire, s'criait la _Gazette
de Strasbourg_, pour prendre ces gaillards au collet et les fourrer
en prison?" Mais c'tait l chose facile  dire au chef-lieu,
difficile  mettre en pratique  la campagne. Tmoin ce qui se
passait, quelques jours plus tard,  Sessenheim. Les administrateurs de
cette commune, en majeure partie protestants, avaient arrt, sur
la rquisition des autorits comptentes, quelques curs, qui
tchaient d'exporter du numraire de l'autre ct du Rhin. Un de
leurs collgues, le cur de Soufflenheim, apprend cette arrestation
dans la journe du 24 juillet. Aussitt il fait battre la gnrale
au village, arme ses paroissiens, se met  leur tte et marche sur
Sessenheim, pour dlivrer les prisonniers. Il avait fait annoncer, par
le crieur public, avant de se mettre en campagne, que tous les gens de
Soufflenheim qui ne se joindraient pas  l'expdition, seraient jets
en prison et punis!

[Note 145: _Strassb. Zeitung_, 20 juillet 1791.]

Plusieurs citoyens de Sessenheim furent plus ou moins grivement
blesss par les assaillants; mais les prtres arrts taient
dj partis, sous escorte, pour Fort-Louis, de sorte que l'attaque
n'eut pas d'autres rsultats. Ce qu'il y a de plus caractristique
pour la situation, c'est, qu'en revenant chez eux, les habitants de
Soufflenheim furieux incarcrrent en effet plusieurs _patriotes_ de
leur commune. On comprend que de pareils actes de dsobissance
aux lois poussassent les esprits les plus pacifiques aux mesures
violentes[146].

[Note 146: _Strassb. Zeitung_, 27 juillet 1791.]

Pendant ce temps, l'organisation de l'Eglise nouvelle n'avanait
gure. L'vque Brendel avait beau promettre au Directoire du
dpartement que le culte ne chmerait nulle part[147], il avait beau
dtacher la plupart de ses vicaires piscopaux  l'administration de
communes de son diocse, Kmmerer  Bouxwiller, Euloge Schneider 
Oberbronn, etc. On recevait si mal ses curs, quand on ne les expulsait
pas de leur presbytre sans autre forme de procs, qu'ils restaient
le moins longtemps possible, ne ft-ce que pour ne pas mourir de
faim[148]. A Strasbourg seul, et dans deux ou trois centres plus
importants, l'opinion publique tait encore favorable aux jureurs et
de plus en plus monte contre les ecclsiastiques rfractaires au
serment. Elle accueillait avec sympathie la fte de la bndiction
des nouveaux drapeaux de l'arme qu'on clbrait  la Cathdrale,
le 7 aot[149]; elle applaudissait le lendemain  l'achat de la
rsidence piscopale, du palais somptueux des Rohan, par la Commune,
pour une somme de 129,000 livres en assignats[150]. Ce qui causait
cette joie dans la population strasbourgeoise, ce n'tait pas tant
la satisfaction de possder un Htel-de-Ville plus vaste et plus
majestueux, mais le contentement de voir, une fois de plus, les
reprsentants de la cit affirmer leur indiffrence pour les
foudres sacerdotales et verser un appoint respectable dans les caisses
appauvries de l'Etat. La majorit des habitants du chef-lieu se
proccupaient peu des clameurs affirmant que "dans la chaire de
la Cathdrale on ose ouvertement prcher des hrsies, invectiver
contre la confession, et de cette chaire consacre  la vrit faire
une chaire vendue  la calomnie et  l'impit"[151].

[Note 147: _Ibid._, 1er aot 1791.]

[Note 148: Les municipalits ractionnaires employaient d'ordinaire
le truc de refuser le certificat du serment de civisme aux curs et
desservants qui l'avaient prt devant elles. Sans ce certificat, ils
ne pouvaient toucher leur traitement officiel. Voy. l'ouvrage dj
cit de l'abb Schwartz, II, p. 276.]

[Note 149: Dlibrations du Conseil gnral, II, p. 384.]

[Note 150: _Strassb. Zeitung_, 9 aot 1791.]

[Note 151: Contrepoison de la lettre pastorale de Franois-Antoine
Brendel. S. d. ni d. (1791), 8, p. 6.]

Cependant  Strasbourg mme, la municipalit, d'accord avec
l'vque constitutionnel, dt prendre une srie de mesures pour
empcher l'animosit religieuse de se manifester davantage. Dans
les premiers jours d'aot elle dcida, sur l'ordre du Directoire
dpartemental, qu' partir du 7 de ce mois, il serait dfendu au
public de pntrer dans les glises de Saint-Etienne, Sainte-Barbe,
Sainte-Marguerite et Saint-Jean;  partir du 4, on ne sonnerait
plus les cloches de ces glises. Seuls, les deux sanctuaires des
Petits-Capucins et de la Toussaint resteraient dornavant ouverts
aux prtres non asserments, qui y "diront la messe,  l'heure
indique par M. l'vque". En outre, tous les prtres, sans
exclusion des rfractaires, taient admis  dire des messes basses
dans les glises paroissiales, s'ils s'entendaient pralablement 
ce sujet avec les titulaires de chaque paroisse. Les membres des ordres
monastiques des deux sexes sont autoriss  se faire dire la messe par
un prtre de leur choix, mais il leur est dfendu de laisser entrer
des trangers dans leurs maisons pour assister  ce culte[152].

[Note 152: _Pol. Lit. Kurier_, 5 aot 1791.]

En fermant ces quatre glises, on voulait empcher les prtres
non-jureurs d'exciter encore davantage leurs ouailles, la partie
fminine surtout; l'on esprait sans doute aussi faire refluer une
fraction au moins de leur auditoire vers les crmonies du culte
schismatique et dans les lieux saints frapps d'interdit. On ne faisait
malheureusement qu'exasprer les dvotes et pousser aux extrmes les
ecclsiastiques eux-mmes, tandis que les radicaux auraient dsir
la fermeture de _toutes_ les glises aux dissidents et trouvaient qu'on
montrait encore beaucoup trop d'gards pour le cardinal de Rohan et
ses sides[153]. Ce dernier faisait, de son ct, sans doute, de bien
mlancoliques rflexions en lisant  Ettenheim le rcit des ftes
donnes par la municipalit aux lecteurs du Bas-Rhin dans les
vastes salons de son ancienne rsidence et la description du banquet
patriotique, clbr sur la terrasse du bord de l'eau. Il devait
soupirer au tableau des farandoles populaires qui s'taient droules
dans la splendide salle d'honneur, tapisse de glaces, orne des
portraits de ses prdcesseurs, et dans laquelle le galant prlat
lui-mme avait admir jadis des toilettes plus lgantes et des
paules plus aristocratiques que celles auxquelles la Rvolution
frayait maintenant un passage[154].

[Note 153: _Pol. Lit. Kurier_, 7 sept. 1791.]

[Note 154: _Strassb. Zeitung_, 16 sept. 1791.]

Une fois encore, les bourgeois paisibles et les politiques  courte vue
purent croire qu'aprs tant de discussions fcheuses et tant d'orages,
la paix allait renatre. Ce fut le jour o l'on clbra dans nos
murs la proclamation de la Constitution nouvelle, qui sortait enfin
des dlibrations de l'Assemble Nationale, amende dans un sens
dmocratique, aprs la fuite de Varennes. Caduque mme avant sa
naissance, la Constitution de 1791 ne satisfaisait ni les libraux
modrs ni les progressistes radicaux, sans parler, bien entendu, des
_ultras_ politiques et des fidles dvous  l'Eglise. Cependant le
fait mme de son achvement semblait promettre l'avnement d'une re
nouvelle aux esprits altrs de repos. On pensait, dans les classes
bourgeoises du moins, que les mcontents finiraient par reconnatre
les faits accomplis, que l'antagonisme de l'ancien et du nouveau
rgime s'effacerait avec le temps et que la crise religieuse, dont on
continuait  mconnatre l'importance politique et sociale, finirait,
elle aussi, par s'apaiser. La fte du 25 septembre fut donc accepte
chez nous comme l'inauguration d'une priode plus calme et plus
heureuse, et les autorits elles-mmes eurent soin de la prsenter
sous cet aspect  la population strasbourgeoise[155].

[Note 155: Voy. le prambule de la dlibration du Corps municipal du
23 septembre, au sujet de la fte. _Pol. Lit. Kurier_, 24 sept. 1791.]

Le samedi, 24 septembre, une sonnerie gnrale annonait l'ouverture
de la fte; l'artillerie des remparts tonnait au loin, les
tendards nationaux flottaient sur les quatre tourelles, et devant
l'Htel-de-Ville on hissait le drapeau de la fdration et le
drapeau blanc, symboles de l'union de tous les Franais et de la paix
universelle.

Un dtachement de gardes nationaux, escortant le secrtaire de police
et les huissiers municipaux, se portait successivement aux diffrents
carrefours de la ville, pour inviter tous les citoyens  participer
le lendemain  l'allgresse commune,  renoncer pour toujours aux
dissensions fcheuses,  se rallier autour de la loi, en vivant
dsormais comme des frres. Le lendemain matin,  six heures,
nouvelle sonnerie des cloches de toutes les glises de la ville et
de la banlieue. Les troupes de ligne et la garde nationale runies se
formaient en bataille sur la place de la Cathdrale et sur la place
d'Armes. A neuf heures prcises, on procdait devant le nouvel Htel
de-Ville  la premire lecture de la Constitution, accueillie par des
cris de Vive la Nation! Vive le Roi!, prvus dj dans le programme
officiel. Puis le cortge civique se mettait en marche, musique
et carabiniers en tte, le maire suivant les quatre fonctionnaires
municipaux qui portaient un exemplaire de la Constitution sur un
riche coussin de velours. Longeant la faade de la Cathdrale, les
autorits de tout rang suivaient la rue des Hallebardes, puis les
Grandes-Arcades, pour dboucher sur la place d'Armes, o se dressait
l'estrade destine  les recevoir. Un dtachement de la garde
nationale tait all prendre dj l'vque Brendel et le clerg
de la Cathdrale, revtus de leurs habits sacerdotaux, pour les
conduire galement au centre de ralliement de la fte, tandis qu'une
autre escouade faisait le mme service d'honneur pour les ministres
protestants runis au Temple-Neuf. Du haut de l'estrade de la place
d'Armes, il tait donn lecture pour la seconde fois de l'acte
constitutionnel, puis l'vque entonnait le _Te Deum_, accompagn
par la matrise du choeur de la Cathdrale, les musiques militaires de
tous les rgiments en garnison  Strasbourg et les cloches de toutes
les glises.

Le soir, les maisons particulires taient illumines pour la plupart
et la pyramide en feu de la Cathdrale tincelait au loin; des bals
populaires taient organiss au Miroir, au pole des Pcheurs, etc.,
tandis que des bandes de jeunes gens des deux sexes s'battaient en
rondes joyeuses sur la place du Broglie et sur la terrasse de l'ancien
chteau. Les amateurs de comdie pouvaient entrer gratis  la salle
de spectacle, o l'on jouait une pice de circonstance[156]. Un
journal avait mme invit la population strasbourgeoise  dner, ce
jour-l, tout entire dans la rue, "afin de rendre plus palpable 
tous l'unit de la grande famille franaise", mais nous doutons fort
que cette invitation ait trouv grand cho[157].

[Note 156: _Strassb. Zeitung_, 26 et 27 sept. 1791. Tout le monde
fut content ce jour-l, sauf un grincheux qui se plaignait dans les
feuilles publiques que le rgiment suisse de Vigier n'et pas mis ses
gutres blanches de gala pour une crmonie pareille.]

[Note 157: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 22 sept. 1791.]

L'appel que les autorits civiles et les journaux constitutionnels
adressaient  cette occasion  la "petite minorit jusqu'ici
mcontente", de ne pas continuer les hostilits, tait certainement
sincre; cette sincrit se dmontre aisment par le fait qu'en ce
moment mme le Directoire du dpartement cherchait, comme nous allons
le voir,  organiser un _modus vivendi_ ecclsiastique, qui, sans
infraction  la Constitution, permt aux catholiques strasbourgeois de
prier Dieu  leur faon. Il n'tait pas moins lgrement naf
de croire qu'on apaiserait toutes ces haines si vivaces en
disant: "Dornavant tout doit tre oubli et rciproquement
pardonn"[158]. "Nous n'avons rien  nous faire pardonner,
rpondaient les non-jureurs; nous n'avons que faire de votre pardon.
Rendez-nous nos biens, nos glises, notre clerg; nous verrons
ensuite". A leur point de vue, cette rponse tait aussi logique
que lgitime. Mais elle devait forcment provoquer l'indignation des
constitutionnels, qui se voyaient traits de voleurs pour prix de leurs
paroles conciliantes; elle devait enfin attirer sur les imprudents qui
jouaient avec le danger, un effrayant orage. Ds le mois de juin, un
correspondant de Waldersbach au Ban-de-la-Roche, que nous pensons tre
le vnrable Oberlin lui-mme, crivait  propos d'un acte de
violence niaise commis l-bas par quelques fanatiques: "Est-ce que
les ractionnaires ne voient donc pas le terrible danger dans lequel
ils se jettent de gait de coeur[159]?" Leur malheur et le ntre
voulut qu'ils s'obstinassent  la braver.

[Note 158: _Ibid._, mme numro.]

[Note 159: _Pol. Lit. Kurier_, 11 juin 1791.]

Nous avons dit tout  l'heure que le Directoire du dpartement tait
dsireux de prouver aux catholiques strasbourgeois qu'il entendait leur
laisser une libert de culte complte, pourvu qu'ils se rsignassent
 respecter galement le clerg constitutionnel. Par arrt du 29
septembre, il concdait  plusieurs notables l'usage de la ci-devant
glise des Petits-Capucins pour y organiser des services religieux
non-conformistes,  la seule condition de prendre  bail ladite
glise quand la nation la ferait mettre en vente. Le 1er octobre,
elle tait ouverte aux fidles et bientt un public considrable
se pressait aux crmonies qu'y clbraient des prtres non
asserments.

Tout le monde cependant n'avait pas approuv cette concession; on
avait cri que le moment tait bien mal choisi pour introduire, sous
l'gide des autorits, une secte nouvelle, etc. Mais le gros du parti
constitutionnel avait nergiquement soutenu le Directoire en cette
occurence. Rodolphe Saltzmann rpondait aux mcontents dans la
_Gazette de Strasbourg_: "Chaque citoyen a le droit de rclamer un
culte libre, conforme  ses croyances particulires; il n'y a point
d'ailleurs de moyen plus sr de combattre le fanatisme que la libert,
car il ne vit que par la perscution" [160]. Simon lui-mme,
infiniment plus radical, disait le mme jour dans son journal: "Il ne
s'agit pas ici de prtres rcalcitrants et rfractaires, devant tre
renvoys  trente lieues de la frontire. Celui qui refuse uniquement
de prter le serment civique, s'il est pour le reste un citoyen
paisible, ne peut, il est vrai, rester ou devenir fonctionnaire salari
de l'Etat, mais tous ceux qui ont confiance en lui, peuvent librement
recourir  son ministre en particulier. Cela est aussi lgal que
tout autre culte protestant, juif, turc ou payen"[161].

[Note 160: _Strassb. Zeitung_, 3 octobre 1791.]

[Note 161: _Gesch. der gegenw. Zeit._, 3 octobre 1791.]

Mais si l'on avait espr gagner de la sorte la masse des catholiques
rcalcitrants, on dt constater bientt combien l'on s'tait
tromp. Ds le 3 octobre, le corps municipal se vit oblig de svir
derechef contre les agissements illgaux des prtres non asserments
et de leurs partisans. Les ecclsiastiques des diffrentes confessions
fonctionnaient encore  ce moment, provisoirement, comme officiers de
l'tat civil. Naturellement le maire n'en pouvait reconnatre d'autres
que ceux que rtribuait la nation. Quand donc un dcs avait lieu
dans une famille d'opposants, on ne pouvait s'y dispenser de faire venir
un cur ou un vicaire constitutionnel pour constater le dcs et en
dresser acte. Mais au moment o ces fonctionnaires se prsentaient
pour faire l'inhumation des personnes dcdes, certains citoyens,
dit la dlibration municipale, s'absentaient avec affectation,
laissant ignorer au prtre clbrant les noms, ges et qualits du
dfunt, ce qui le mettait dans une situation tout  fait illgale et
de plus foncirement ridicule. L'arrt du maire enjoignait donc
de ne plus prvenir  l'avenir les curs et vicaires, sans faire en
mme temps la dclaration d'tat civil dtaille, relativement aux
personnes dcdes. Les prtres, de leur ct, taient tenus de
dnoncer dornavant toute contravention semblable au procureur de la
Commune, pour tre punie comme "propre  entretenir la dsunion et
comme attentatoire au respect des autorits constitues"[162].

[Note 162: Dlibration du Corps municipal du 3 octobre 1791. Strasb.,
Dannbach, placard in-fol.]

Le clerg constitutionnel ne gagnait pas grand'chose  de pareilles
mesures prises par ses amis; ni ses revenus matriels ni son autorit
morale ne pouvaient crotre dans une atmosphre aussi peu faite pour
la discussion calme et raisonne des principes opposs, qui n'est
possible d'ailleurs qu'entre gens qui se respectent. Il avait beau
faire connatre, de temps  autre, l'arrive de champions nouveaux
et proclamer le nom des chanoines et professeurs allemands qui
venaient "se ranger sous le bienheureux drapeau des liberts
franaises"[163]; ces noms taient inconnus pour la plupart aux
Strasbourgeois et la scne mme de leur prestation de serment  la
Cathdrale n'attirait plus qu'un auditoire minime. Il n'y avait 
cela rien d'tonnant; les constitutionnels modrs taient pour la
plupart protestants et les catholiques de naissance parmi eux, passaient
de plus en plus au parti avanc, qui voyait plus d'inconvnients que
d'avantages  s'unir  un parti religieux quelconque[164]. Mais ce
qui tait plus grave pour l'avenir du clerg constitutionnel, c'est la
scission qui se prparait dans son sein mme. Pour maintenir tous ces
lments htrognes, moins mauvais assurment que leurs
ennemis ne se sont plu  le dire, mais chez lesquels l'enthousiasme
vanglique ne dominait pas,  coup sr, il aurait fallu un esprit
suprieur, un caractre nergique, un homme ayant foi en sa mission
difficile. Or Brendel, nous l'avons dit, n'avait rien de tout cela;
aussi ne trouve-t-on nulle part la trace d'une influence srieuse
de cet vque sur son clerg. Ses propres vicaires piscopaux
s'mancipaient sans crainte, jusqu' formuler des voeux et des
principes htrodoxes qui auraient suffi  aliner  la nouvelle
Eglise les rares sympathies qu'elle pouvait encore conserver dans les
masses catholiques. C'est ainsi qu'Euloge Schneider, devenu l'un des
orateurs habituels du Club du Miroir, o sa faconde s'talait plus
 l'aise que dans la chaire de la Cathdrale, avait rclam plus
ou moins ouvertement le mariage des prtres. Quelque partisan que l'on
puisse tre d'une mesure de ce genre, il faut avouer que le moment
tait on ne peut plus mal choisi pour la prconiser en public. On ne
s'tonnera donc pas d'apprendre que l'vque, suivi par la grande
majorit de ses vicaires, ait protest contre les thories de son
subordonn.[165] Kmmerer, le rdacteur de cette affiche,
ayant dclar que la manire de voir de Schneider avait excit
"l'extrme mcontentement" des signataires, la colre des
radicaux, allis au vicaire dissident, se fit jour non seulement par
de violentes attaques dans les journaux, mais encore ce "chiffon
inconstitutionnel" fut arrach des murs par les _patriotes_
ardents. Quant  Schneider, perdant toute retenue, il rpondit  son
suprieur, dans une sance du club, par la tirade suivante: "Il y
a un proverbe latin qui dit: Celui qui veut viter Charybde, tombe
en Scylla. C'est  dire: J'ai t perscut en Allemagne.--Par
qui?--Par les prtres.--Pourquoi?--A cause de mes opinions politiques
et religieuses.--Je cherche un asile en France. J'y suis encore
perscut.--Par qui?--Par les prtres.--Pourquoi?--A cause de mes
opinions politiques et religieuses. Messieurs, on connat l'esprit des
prtres; ces messieurs sont partout les mmes. Pour moi, je ne leur
oppose que le mpris et la loi. Je demande qu'on passe  l'ordre du
jour"[166].

[Note 163: Cet avis tait dat du 22 octobre 1791.]

[Note 164: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 17 octobre 1791. _Neueste
Religionsbegebenheiten_, 15 octobre 1791.]

[Note 165: On peut tudier les premiers germes de cette dissidence dans
une polmique entre Simon et l'abb Kmmerer. _Gesch. der gegenw.
Zeit_, 8 octobre 1791.]

[Note 166: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 1er nov. 1791.]

On pense bien quelles gorges chaudes on faisait de ces quereller
intestines dans le camp des rfractaires et combien elles devaient
servir leur cause. Comment imposer en effet le respect de gens qui ne se
respectent pas eux-mmes? Aussi le calme relatif, qui avait rgn
en Alsace dans les dernires semaines, fit-il place bientt  une
recrudescence d'agitations et de violences dont on trouvera l'difiant
dtail dans les feuilles locales de la fin d'octobre et du mois de
novembre. Ce n'tait pas seulement au point de vue religieux que la
situation se rembrunissait. Dans la foule des gens qui s'en allaient
chaque dimanche,  pied ou en voiture,  Kehl[167], pour y assister au
service non conformiste[168], artisans ou bourgeois, plus d'un menait
de front avec sa dvotion des intrigues politiques. On allait jusqu'
Offembourg porter des missives secrtes; on buvait tout au moins
dans les auberges de la petite ville badoise  la sant de
Mirabeau-Tonneau, etc., et les noms de ces piliers d'glise taient
nots par les patriotes et livrs dans les journaux  l'indignation
publique. L'un d'eux, le boucher Pulvermller, ayant os, le lendemain
d'une pareille escapade, se montrer aux Grandes-Boucheries, la cocarde
nationale au chapeau, faillit passer un mauvais quart d'heure au
milieu de ses collgues ameuts.[l69] Rohan, lui aussi, reprenait
l'offensive. Pour exasprer ses adversaires plutt que dans un but
pratique--il ne pouvait gure se faire d'illusions  ce sujet--il
frappait d'opposition la vente de ses domaines et de son palais
piscopal, et son charg d'affaires, n'ayant trouv aucun huissier
pour signifier cette protestation au Directoire, avait l'audace de
rclamer un ordre formel au prsident du tribunal de district, nomm
Fischer, afin qu'il enjoignt  l'un des huissiers d'accepter cette
mission. Ce qu'il y a de plus trange, c'est que M. Fischer, obissant
 cette mise en demeure, signa l'ordre requis, mettant de la sorte
en suspicion la loi formellement vote par l'Assemble Nationale et
sanctionne par Louis XVI. Aussi fut-il dnonc par le Dpartement
pour excs de pouvoir au gouvernement central[170].

[Note 167: Kehl tait d'autant plus mal not aux yeux des patriotes
que, ds le mois de juin, le _Postamt_ de cette localit avait fait
savoir aux journaux avancs de Strasbourg qu'il n'expdierait plus
leurs numros en Allemagne. _Gesch. der gegenw. Zeit_, 30 juin 1791.]

[Note 168: Le cur de Kehl, nomm Stebel, tait connu comme un
fanatique de la plus belle eau. Voy. _Pol. Lit. Kurier_, 3 sept. 1791.]

[Note 169: _Gesch. der gegenw. Zeit,_ 20 octobre 1791.]

[Note 170: _Strassb. Zeitung_, ler novembre 1791.]

Ce qui tait plus grave encore, plus insultant en tout cas, pour les
chefs de la municipalit strasbourgeoise, c'est que le cardinal faisait
trs srieusement continuer la procdure au sujet de la prtendue
tentative d'assassinat dirige contre lui par le dserteur d'Espiard,
tentative dj mentionne plus haut. Le bailli Stuber d'Ettenheim
citait devant lui M. de Dietrich, le procureur de la Commune, Xavier
Levrault, et Gaspard Noisette fils, comme accuss d'avoir salari
d'Espiard pour commettre ce crime, et s'indignait qu'on refust
d'obtemprer  ses citations et qu'on ne qualifit Rohan ni de prince
ni d'vque, dans le refus qu'on lui faisait parvenir[171].

[Note 171: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 16 octobre 1791.]

Pendant qu'il accusait ainsi les Strasbourgeois de crimes imaginaires,
l'ex-prlat ne cessait d'exposer ses anciennes ouailles  toutes les
brutalits des bandes runies sur ses territoires d'outre-Rhin[172].
Dj, dans les derniers jours d'aot, l'arrestation d'un candidat en
thologie, natif de Schiltigheim, et nomm Frhinsholz, saisi par les
soldats de Mirabeau et mis sous les verrous  Ettenheim, alors qu'il
allait visiter paisiblement un sien ami badois, le pasteur Lenz, de
Meisenheim, avait caus une vive motion dans notre ville. La garde
nationale de Schiltigheim tait descendue en corps  Strasbourg,
criant vengeance; les bataillons civiques, dont Frhinsholz faisait
partie, s'armaient eux aussi, sans attendre des ordres suprieurs. On
aurait pu craindre, un instant, une invasion spontane du margraviat,
si le captif n'avait paru subitement, dlivr de ses chanes et
n'avait calm ses amis[173]. En octobre, de nouvelles violences
ayant t signales  la municipalit, celle-ci fit dresser
procs-verbal, le 10 octobre, des svices subis par deux citoyens
actifs, Jean-Daniel Grimmeissen et Jean-Louis Kiener, aubergiste 
la _Ville de Vienne_, sur les terres do l'vch de Strasbourg, 
Oberkirch. Y joignant toute une srie de procs-verbaux antrieurs,
relatant des mfaits analogues, le Directoire du dpartement adressa
ces pices  l'Assemble Nationale, par lettre du 18 octobre, et
rclama l'appui du gouvernement contre "des furieux sans aveu, sans
patrie, perdus pour la plupart de dettes et d'infamie, qui voudraient
immoler le repos de la France et de l'Allemagne  leur ambition et 
leur orgueil"[174].

[Note 172: Une correspondance date d'Annweiler, dans le Palatinat,
relate que Rohan vient d'y faire enrler une bande de tsiganes, hommes
et femmes, tres sauvages au possible, pour renforcer sa petite arme.
_Pol. Lit. Kurier._ 3 octobre 1791.]

[Note 173: On pourrait recommander l'tude dtaille de cet pisode
hro-comique  quelque jeune rudit _schilikois_. Voy. surtout
_Strassb. Zeitung_ du 1er et 6 sept. 1791.]

[Note 174: Dlibration du Directoire du Bas-Rhin, du 10 octobre 1791.
S. I., 18 p. 4.]

En mme temps, les ecclsiastiques rfractaires, qui s'taient
expatris dans les mois prcdents, rentraient en foule, obissant
sans doute  un mot d'ordre secret, et chassaient en maint endroit
les desservants constitutionnels. C'tait en vain que les autorits
dpartementales renouvelaient l'ordre de faire rtrograder les
non-jureurs, soit au del du Rhin, soit  trente lieues de la
frontire. Que pouvaient-elles faire, l o les autorits locales
taient terrorises ou, plus souvent encore, complices? Aussi les
dispositions bienveillantes des constitutionnels s'vanouissaient-elles
forcment et l'ancienne colre se rveillait de plus belle, d'autant
plus intense, que le parti libral se sentait impuissant en faveur de
la loi, du moment qu'il ne voulait pas renoncer  se servir uniquement
de moyens lgaux. "C'est une admirable chose que la libert des
cultes, disait la _Gazette de Strasbourg_, aprs avoir cit toute une
srie de mfaits commis par les "fanatiques"; mais elle ne saurait
en dfinitive aller jusqu' troubler la paix publique. Si vous voulez
jouir des avantages d'un pays libre, supportez-en les inconvnients. On
ne saurait tolrer que quelqu'un vive dans un pays sans obir  ses
lois"[175].

[Note 175: _Strassb. Zeitung_, 21 octobre 1791.]

Cette indignation tait d'autant plus naturelle que bien peu parmi les
prtres rfractaires se donnaient la peine de distinguer entre leurs
devoirs religieux et leurs antipathies politiques, comme ce bon cur
d'Erstein, qui, lors de la clbration de la fte de la Constitution
dans cette ville, demanda la permission d'entonner tout le premier le
_Te Deum_ officiel[176], bien qu'il et toujours refus le serment. Si
l'on avait t partout aussi rassur sur leurs sentiments civiques,
la tension des esprits aurait t infiniment moindre. Ce fut un
grand malheur pour l'Eglise--et non pas  cette poque seulement--de
s'infoder volontairement  la raction politique et de soulever
contre elle le seul sentiment qui puisse lutter dans les masses contre
le sentiment religieux, la passion de l'indpendance nationale et
l'amour de la patrie. Sous ce rapport, le clerg constitutionnel,
quoique compos pour un tiers au moins d'trangers, comprit infiniment
mieux ce qu'il devait au pays et ce qu'il se devait  lui-mme. On lit
avec une vritable satisfaction, par exemple, le rcit de la fte de
la Constitution, clbre  Bischheim. Le cur constitutionnel et
le rabbin juif s'y runirent pour une mme crmonie religieuse,
haranguant alternativement leurs ouailles, puis s'embrassrent devant
l'autel de la patrie, aux applaudissements de la foule, qui clbra
ce beau jour par un banquet fraternel, afin d'effacer le souvenir des
antipathies et des superstitions rciproques de deux cultes et de deux
races. Sans doute certains dtails de ces rcits de fte nous font
sourire aujourd'hui et nous paraissent suranns[177]. N'importe, on
aura beau dclamer contre la Rvolution et ses nombreux excs; des
scnes pareilles nous la feront toujours aimer, car elles contrastent
singulirement avec les excitations haineuses qui retentissent  nos
oreilles, et l'humble desservant schismatique de ce village d'Alsace
nous semble avoir mieux compris, du moins ce jour-l, le fond mme du
christianisme que les prlats illustres dont s'inspirent _le Monde_ ou
_l'Univers_ et tant d'autres feuilles de combat.

[Note 176: _Strassb. Zeitung_, 9 novembre 1791.]

[Note 177: _Strassb. Zeitung_, 22 octobre 1791.--_Gesch. der gegenw.
Zeit._ 26 octobre 1791.]

La fin de l'anne 1791 se passa relativement sans grands troubles 
Strasbourg. D'abord les lections municipales occuprent les esprits
et l'antagonisme entre libraux et radicaux s'y donna libre carrire.
Le 14 novembre, M. de Dietrich tait renomm maire, le lendemain
Michel Mathieu tait port aux fonctions de procureur de la Commune et
la plupart des officiers municipaux, comme des notables, appartenaient
 la fraction modre du parti constitutionnel. Mais malgr les
pangyriques de la _Gazette de Strasbourg_[178], leur popularit
n'tait plus la mme, et des attaques journalires, diriges contre
leur politique ecclsiastique et civile, allaient prouver bientt aux
coryphes du parti que les beaux jours des applaudissements unanimes
taient passs pour toujours. Des lments nouveaux se joignaient
sans cesse  la population strasbourgeoise et y acquraient une
situation prpondrante. L'esprit _rfugi_, si je puis m'exprimer
de la sorte, y dominait de plus en plus, et l'impulsion gnrale de la
Rvolution allait amener bientt, ou du moins faciliter beaucoup des
crises d'ailleurs invitables. Comme nous n'avons  nous occuper ici
que des faits se rattachant  l'histoire religieuse de Strasbourg, nous
serons bientt au bout de ce chapitre.

[Note 178: _Strassb. Zeitung_, 15, 16 novembre 1791.]

Vers la fin de l'anne, Brendel, dsireux de faire oublier les
frasques d'Euloge Schneider, nommait vicaires piscopaux trois
hommes de mrite, Dereser, ancien professeur  Bonn; Dorsch, ancien
professeur  Mayence, et Schwind, ancien professeur  Trves, aprs
que ceux d'entre eux qui n'taient point encore asserments, eussent
prt le serment civique. Cela se faisait  la Cathdrale, dans
la journe du 27 novembre[179]. Deux jours plus tard, l'Assemble
lgislative, pousse par le dsir de mter le clerg rebelle,
dcidait qu' l'avenir les prtres non-asserments ne pourraient
plus fonctionner dans les glises loues par des citoyens isols ou
des associations, pour leur servir de lieux de culte. C'tait enlever
aux non-jureurs la possibilit d'un culte public; c'tait faire perdre
sa raison d'tre  cette organisation toute rcente, imagine
pour sauvegarder  la fois les droits de l'Etat et la libert des
consciences[180]. Aussi peut-on dire que le dcret du 29 novembre
marque le commencement de la perscution vritable pour l'Eglise
catholique, le moment o le gouvernement, jusque-l sur la dfensive,
outrepasse dcidment la limite qui devrait toujours tre respecte,
empruntant  l'Eglise le systme de tyrannie spirituelle qu'elle avait
exerc depuis tant de sicles, et sans aucun scrupule, partout o ses
moyens le lui avaient permis.

[Note 179: _Pol. Lit. Kurier_, 29 novembre 1791.]

[Note 180: _Gesch. der geg. Zeit_, 6 dcembre 1791.]

Bientt aprs, l'Assemble renforait galement le dcret contre
les prtres inserments rebelles, en ajoutant une aggravation de peine
 l'internement dj prononc contre eux. Le roi se refusa d'abord
 sanctionner ce nouveau dcret, mais les associations patriotiques du
royaume le pressrent de s'excuter, par un ptitionnement gnral,
auquel se joignit galement la Socit des Amis de la Constitution
de Strasbourg, dans sa sance du 13 dcembre. Elle fit tenir en
mme temps une adresse  l'Assemble lgislative, pour la remercier
d'avoir veill de la sorte au respect des lois, et elle demanda au
Directoire du dpartement de s'associer  cette dmarche[181].

[Note 181: _Strassb. Zeitung_, 16 dcembre 1791.]

Toutes ces mesures eurent un effet  peu prs nul sur la situation
peu prospre de l'Eglise constitutionnelle  Strasbourg. En vain
les feuilles dvoues se rjouissaient-elles du dpart forc
des anciens fonctionnaires du culte, "bourrs de prjugs
ultramontains", et de leur remplacement par des prtres venus
d'Allemagne, si dcids  combattre "l'indicible et barbare
ignorance qui rgne dans une grande partie de l'Alsace"[182]. Pour
clairer et convertir ces "barbares", il aurait fallu pouvoir s'en
faire entendre; malheureusement le public en question se refusait avec
une obstination de mauvais got  se laisser difier par tous les
orateurs distingus auxquels Brendel avait ouvert la chaire de la
Cathdrale, et qui, chaque dimanche et jour de fte, se faisaient
entendre en franais et en allemand, sous des votes  peu prs
dsertes[183]. Nous avons retrouv dans un recoin des _Affiches_
d'alors un relev de qutes qui en dit plus long  ce sujet que bien
des dveloppements oratoires. Chaque anne, l'on procdait dans les
paroisses catholiques et luthriennes de Strasbourg  une qute en
faveur de la Maison des Orphelins, qute qui se faisait d'ordinaire
le jour de la Toussaint. Or voici le relev des dons verss dans les
sachets des six paroisses catholiques officielles, en 1791:

  Cathdrale.......... 5 livres    3 sols.
  Ste-Madeleine....... 2    --     18  --
  St-Pierre-le-Jeune.. "    --     11  --
  St-Pierre-le-Vieux.. "    --     7   --
  St-Jean............. "    --     2   --
  Citadelle........... "    --     1   --

[Note 182: _Strassb. Zeitung_, 21 dcembre 1791.]

[Note 183: Cette rorganisation des services religieux est date du 23
dcembre. Le sermon allemand tait prch  la Cathdrale de 10-11
heures du matin, le sermon franais de 2-3 heures de l'aprs-midi.]

Pour qui connat l'esprit inn de charit des Strasbourgeois de tous
les cultes, un pareil chiffre est assurment caractristique et prouve
le manque  peu prs complet d'adhrents du culte constitutionnel
dans notre ville[184].

[Note 184: _Affiches_, 5 novembre 1791. Cherchant un point de
comparaison, nous avons constat qu'en 1790 la qute avait encore
produit 49 livres.]

C'tait donc avec des sentiments de haine rciproque, sous l'influence
d'un sourd malaise, qu'on quittait cette anne "s'chappant 
l'horizon, enveloppe dans les voiles flottants du ple crpuscule,
tandis que le bruit de ses pas se perd au firmament assombri"[185].
Elle avait vu s'vanouir dj tant de belles esprances, tant de
rves gnreux, mais nul plus beau ni plus tristement dmenti que
le rve d'une paix religieuse universelle fonde sur la tolrance
fraternelle de tous. Bien peu d'entre ceux qui saluaient parmi nous
l'anne nouvelle de leurs lucubrations lyriques[186] se doutaient
assurment de ce qu'elle leur apportait dans son sein, de tristesses et
de maux; mais c'tait un esprit de combat qui les animait bien plutt
qu'un esprit de paix, du moins sur le terrain religieux. Et cependant
gouvernants et gouverns auraient pu faire galement leur profit de
ce qu'crivait, quelques semaines auparavant, le sagace correspondant
colmarien d'un des journaux modrs de Strasbourg: "Neuf diximes
des catholiques de notre district--il aurait pu dire aussi de l'Alsace
entire--sont non-conformistes. On ne saurait le rpter assez, ni
trop haut, que les remdes hroques ne servent absolument  rien
dans des maladies aussi graves. Puisque la Constitution nous promet une
tolrance absolue, il faudrait que l'administration vitt jusqu'
l'ombre de toute perscution. Nous ne saurions nous cacher que nos
agissements ecclsiastiques n'aient caus de nombreuses dfections
parmi les amis de la Constitution. Il n'y a qu'un moyen de rparer
les tristes suites de cette dsertion fcheuse, c'est de toujours
se conduire en sorte que tous soient obligs de renoncer  l'erreur
funeste qu'on veut les perscuter"[187].

[Note 185: Cette citation est emprunte  une trs belle pice de
vers du _Pol. Lit. Kurier_, 31 dcembre 1791.]

[Note 186: _Neujahrswunsch eines Nachtwoechters, Gesch. der geg. Zeit_,
30 dcembre 1791, etc.]

[Note 187: _Pol. Lit. Kurier_, 15 novembre 1791.]

Sages paroles, mais plus inutiles encore, car dans les poques de
crise, ce ne sont pas les modrs, mais les violents qui dominent,
et dans le double courant, qui va se choquer en sens contraire, nous
verrons sombrer  la fois l'Eglise et la libert.




                                  XVI.


L'anne 1792 ne marque d'une faon bien dcisive, ni dans l'histoire
de la Cathdrale de Strasbourg, ni dans celle, plus gnrale, de la
lutte religieuse en Alsace. Nous avons dj dit pourquoi. Si elle
voit se continuer la lutte entre les deux clergs qui se disputent
les mes, la violence de la crise politique dtourne peu  peu
l'attention des questions ecclsiastiques. La guerre extrieure
d'abord, puis la rvolution du 10 aot, la chute de la Constitution,
l'invasion trangre, offrent aux simples curieux de plus piquants
spectacles, des sujets d'tude plus varis, aux masses indcises
de bien autres terreurs. Les plus acharns aux querelles religieuses,
frapps comme par un vague pressentiment, semblent mettre parfois une
sourdine  leurs clameurs, rprimer par moments leurs antipathies si
profondes, pour prter l'oreille  l'orage grondant au loin, qui, dans
un avenir prochain, balayera de sa toute-puissance brutale, et l'Eglise
rfractaire et l'Eglise assermente.

Cette situation nettement tablie, maintenant qu'une tude attentive
et minutieuse--trop minutieuse peut-tre, au gr de certains
lecteurs--nous a fait connatre les diffrents partis, leur
antagonisme et leur manire d'agir, nous pourrons donner  notre
rcit une allure un peu plus rapide.

Les premires semaines et les premiers mois de l'anne nouvelle nous
montrent la situation religieuse en Alsace sensiblement la mme, et
diffrant seulement par le dtail de celle qui se prsentait  nous
vers la fin de l'anne prcdente. Nous y voyons la population de
Strasbourg proccupe de tous les bruits qui viennent d'Ettenheim et
des environs, suivant anxieusement les menes de l'_arme noire_ de
Rohan et de Mirabeau, accueillant, avec trop de crdulit peut-tre,
tous les rcits de trahison circulant sur le compte des autorits
municipales et autres, qui, le long de la frontire rhnane,
conspirent, dit-on, avec l'ancien prince-vque Strasbourg[188]. Cette
anxit continuelle se change par moments en motion profonde, comme
tel jour o les incendiaires gags doivent venir mettre le feu  la
ville, pour faciliter l'invasion ennemie[189].

[Note 188: _Strassb. Zeitung_, 5, 6 janvier 1792.]

[Note 189: Ce devait tre dans la nuit du 18 janvier. (_Strassb.
Zeitung_, 19 janvier 1792.)]

Au dedans l'agitation contre les prtres asserments, loin de diminuer
dans les campagnes, se traduit par des attentats de plus en plus
nombreux. Le cur de Trckheim est assailli la nuit, dans sa maison,
par un homme masqu, qui se donne pour le diable en personne[190];
le desservant de Roedern inquit par des coups de feu[191]; le
desservant d'Oberbronn galement canard pendant qu'il traverse la
fort pour visiter une annexe[192]; le desservant d'Esch, saisi  la
gorge par un de ses paroissiens et presque trangl  l'autel, au
milieu des clats de rire de ses "pieuses" ouailles[193].

[Note 190: _Ibid_., 21 janvier 1792.]

[Note 191: _Ibid_., 31 janvier 1792.]

[Note 192: _Ibid_., 23 fvrier 1792.]

[Note 193: _Ibid. cod. loco_ Voy. encore sur des faits analogues,
_Strassb. Zeitung_, 19 juin 1792.]

L'audace des prtres rfractaires, qui savent que la guerre va venir
ajouter encore aux embarras du gouvernement, ne connat plus de bornes.
Le cur d'Erstein, par exemple,--le non-conformiste, dchu de
son emploi, bien-entendu--force un patriote mourant d'abjurer la
Constitution _par devant les officiers municipaux_, et lui arrache la
promesse de rendre ses biens nationaux, enlevs  l'Eglise, avant de
lui donner l'absolution[194]. Dans cette mme localit arrive un peu
plus tard un desservant constitutionnel; la municipalit n'ose pas
dsobir au Directoire du dpartement et l'installe; mais aprs
avoir reu son serment, elle se sauve en corps de l'glise, laisse
le pauvre homme dire la messe tout seul et ne revient qu'aprs pour le
conduire au presbytre[195]. Il y a mieux encore. A Bischheim, le cur
rfractaire pntre au village, escort par quatre gendarmes, et
devant ces quatre reprsentants de la loi, qui auraient d l'arrter
sur l'heure comme un fauteur de troubles, il fait arracher la serrure
de l'glise et y clbre la messe, "sur l'invitation des gendarmes
nationaux",  ce qu'il prtendra plus tard[196].

[Note 194: _Strassb. Zeitung_, 23 janvier 1792.]

[Note 195: _Ibid_., 8 fvrier 1792.]

[Note 196: _Ibid_., 9 fvrier 1792.]

Rien d'tonnant  ce que le clerg constitutionnel ft rellement
effray par une attitude aussi provoquante,  laquelle ne
s'attendaient en aucune faon les nombreux prtres trangers
qui venaient d'Allemagne pour entrer au service du schisme, et qui
s'taient attendus  trouver chez leurs nouveaux paroissiens un peu de
l'enthousiasme facile qui les animait eux-mmes. Les plus srieux,
les plus dignes d'estime, en devenaient inquiets au fond de leurs
consciences, et se demandaient comment agir sur des foules si
rcalcitrantes  leurs paroles. Nous avons un tmoignage trs
curieux, je dirais volontiers trs touchant, de cette disposition
de certains esprits dans un sermon sur la _tolrance religieuse et
politique_, prch par Antoine Dereser, le professeur d'exgse au
Sminaire,  la Cathdrale, dans les premiers jours de fvrier. Il
y renonce, pour ainsi dire,  sparer ds maintenant, l'ivraie du bon
grain. "Ne jugeons personne, ne condamnons personne. Abandonnons ce
soin  Dieu qui sera notre juge suprme. Un prtre tranquille, qui
refuse le serment pour obir  sa conscience, est aussi respectable
que moi, qui l'ai prt pour obir  la mienne." Coeur tendre et
mystique, on voit qu'il regrette dj, dans le tumulte des discussions
religieuses et politiques, "les jours bienheureux" o il a pu
enseigner, prier et prcher paisiblement dans cette ville de Bonn, 
laquelle il ddie son sermon[197].

[Note 197: _Ueber religioese und politische Toleranz, eine Amtspredigt_.
Strassburg, Heitz. 1792, 20 p. 8.]

D'autres, plus actifs, plus remuants, moins chrtiens aussi, comme
son collgue l'abb Philibert Simond, Savoyard d'origine et vicaire
gnral du diocse, se lancent dans la politique, comme l'avait
dj fait Euloge Schneider, et deviennent ses mules au Club du
Miroir. Ils y dissertent avec une faconde qui n'a rien d'vanglique,
sur des sujets qu'ils peuvent difficilement connatre et visent,
ds maintenant, au del de la chaire sacerdotale, la tribune d'une
Assemble Nationale[198].

[Note 198: Nous songeons surtout, en parlant de la sorte, au singulier
_Discours sur l'ducation des femmes_ prononc par Philibert Simond
dans la sance du 10 janvier 1792, au Club des Amis de la Constitution.
(Strasb., Heitz. 20 p. 8).]

Eux, du moins, parlaient et faisaient parler d'eux. Pour leur vque,
il continue  s'effacer dans la pnombre.

C'est  peine si l'on trouve  glaner  et l quelques menus
faits sur son compte. Le 12 fvrier, il bnissait en grande pompe les
nouveaux drapeaux de la garnison, devant les corps administratifs,
la magistrature et l'tat-major runis dans la nef de la
Cathdrale[199]. Le lendemain, il disait au mme endroit une messe
solennelle pour le repos de l'me de son pre, le vieux ngociant
en bois de Franconie, dcd nonagnaire  Weinoldsheim, dans
le district de Wissembourg. Fidle  l'amour paternel, plus encore
peut-tre qu' des convictions religieuses bien arrtes, le
vieillard avait refus, sur son lit de mort, le concours d'un prtre
non asserment[200].

[Note 199: _Strassb. Zeitung_, 14 fvrier 1792.]

[Note 200: _Neueste Religionsnachrichten_, 17 fvrier 1792.]

Deux jours plus tard, paraissait le mandement de carme du cardinal de
Rohan, "prince-vque de Strasbourg, landgrave d'Alsace, proviseur
de Sorbonne"[201]. Cette pice est d'un ton plus doux et d'un style
plus terne que les manifestes prcdents du mme personnage, sans
exprimer naturellement des ides bien diffrentes de celles qu'il
avait proclames dans des occasions analogues. Le Directoire du
dpartement arrta sur-le-champ que ce document illgal serait
confisqu, et que le cardinal et son secrtaire Weinborn seraient
dnoncs par le procureur-gnral-syndic comme rebelles  la loi.
Il enjoignit  toutes les municipalits et procureurs des communes de
dnoncer galement ceux qui distribueraient ce factum, comme aussi les
ecclsiastiques qui en donneraient lecture  leurs ouailles. En mme
temps qu'il faisait afficher cet arrt dans toutes les localits
du Bas-Rhin, il donnait avis  l'Assemble lgislative de cette
tentative ritre d'immixtion dans les affaires ecclsiastiques du
pays[202].

[Note 201: _Bischoefliche Verordnung die Fasten des Jahres 1792
betreffend_. S. loc., 10 p. 4.]

[Note 202: _Gesch. der geg. Zeit_, 27 fvrier 1792.]

Mais Rohan se proccupait fort peu de ces dnonciations et ses curs
gure davantage. Ils lisaient le mandement de Rohan, dchiraient celui
de Brendel sous les yeux mmes du messager officiel[203], levaient la
dme ecclsiastique dans quelques recoins de nos montagnes, comme
si la Constituante n'avait jamais exist[204], frappaient des impts
bnvoles sur leurs paysans obissants[205], qu'ils surexcitaient par
leurs prdications et par leurs miracles[206], sans que les autorits
civiles pussent ou voulussent intervenir. Toutes les municipalits
ne se tiraient pas, comme celle de Soultz, par un trait d'esprit, des
difficults multiples que faisait surgir une situation pareille[207].
Pendant ce temps la duret des temps se faisait sentir de plus en plus.
Epuises par les dpenses ncessaires pour la rorganisation d'une
arme qui manquait de tout, les caisses publiques taient vides. Le
commerce et l'industrie ne marchant plus, l'enthousiasme de 1789 tant
tomb, les contributions patriotiques volontaires ne faisaient
plus rentrer d'argent dans le Trsor. Il en fallut donc venir aux
rquisitions de tous les mtaux, susceptibles d'tre transforms en
monnaie, et les cloches des glises furent naturellement vises tout
les premires. Dj en novembre 1791, les administrateurs du district
de Strasbourg avaient invit les officiers municipaux  faire remettre
au directeur de la monnaie de notre ville "le bouton de cuivre, qui
jadis tait plac sur la tour de la Cathdrale et qui se trouve
aujourd'hui dans les greniers de la fondation Notre-Dame"; le corps
municipal s'tait empress de dcider, le 3 novembre, "qu'on ferait
dudit bouton l'emploi indiqu par ladite lettre, _s'il existe_"[208].
En mars 1792, les journaux annoncent que l'glise mtropolitaine a d
sacrifier sur l'autel de la patrie quelques-unes de ses treize cloches,
et que Saint-Thomas aussi a laiss partir pour la monnaie l'une des
siennes, pesant 15 quintaux[209]. Le 20 avril suivant, le Directoire du
dpartement, se conformant au dcret de l'Assemble Nationale du 16
mars, adresse un appel nergique  toutes les communes du Bas-Rhin,
les invitant  "faire transporter  l'Htel national de la monnaie
de Strasbourg toutes celles des cloches de leurs paroisses, dont l'usage
ne serait pas de ncessit indispensable pour tablir les signaux
publics." Outre les cloches de la Cathdrale et de Saint-Thomas,
la dlibration mentionne encore avec reconnaissance les paroisses
protestantes de Saint-Pierre-le-Jeune, Saint-Pierre-le-Vieux,
Saint-Guillaume et Sainte-Aurlie, comme lui ayant dj fait parvenir
des secours[210].

[Note 203: _Strassb. Zeitung_, 20 mars 1792.]

[Note 204: Le cur Rumpler, de Mhlbach, dans la valle de la Bruche.
_Strassb. Zeitung_, 20 mars 1792.]

[Note 205: Le cur Grumaich, de Gundershoffen, _Strassb. Zeitung_, 20
mars 1792.]

[Note 206: Le grand crucifix dans le rfectoire des Capucins de
Blotzheim se mit  pleurer des larmes de sang. La municipalit fit
placer le crucifix au milieu de la salle et les pleurs cessrent
aussitt de couler. _Strassb. Zeitung_, 2 mars 1792.]

[Note 207: Un citoyen de cette localit vendait  ses concitoyens
de l'eau bnie par un prtre non asserment,  quatre sols la
bouteille, et faisait ainsi d'excellentes affaires. Le maire, loin
d'inhiber ce pieux trafic, dclara vouloir le lgitimer, en lui
faisant prendre une patente de commerant. _Strassb. Zeitung_, 2 mars
1792.]

[Note 208: Procs-verbaux manuscrits du corps municipal, II, p. 902.]

[Note 209: _Strassb. Zeitung_, 10 mars 1792.]

[Note 210: Dlibration du Directoire du Bas-Rhin, du 20 avril 1792.
Strasb., Levrault, 4 p. 4.]

La guerre prochaine est dornavant la proccupation dominante des
administrateurs du dpartement, du district et de la commune. Si l'on
parvient  repousser l'invasion menaante, on en finira, du coup, avec
les rfractaires religieux, privs de l'appui du dehors. A quoi
bon, ds lors, se fatiguer, avant le conflit suprme, par des luttes
partielles avec toute cette masse de citoyens rcalcitrants aux lois de
l'Etat? C'est cette manire de voir qui l'emporte, videmment, dans la
pratique, quand bien mme on ne l'aurait jamais ainsi formule d'une
faon thorique. L'vque du Bas-Rhin a beau soumettre son projet
dfinitif sur les circonscriptions paroissiales aux autorits civiles;
il a beau leur demander qu'on procde aux lections pour les cures
vacantes; elles n'ont ni le temps ni l'argent ncessaires pour
s'occuper de choses aussi secondaires. Les candidats ne sont pas
nombreux, nous l'avons vu, et pourtant Brendel se voit oblig
d'annoncer dans les journaux qu'il ne pourra se servir de ceux qui
n'auraient pas d'excellents tmoignages  produire, tant sous le
rapport du savoir que des moeurs, afin de diminuer encore le nombre
des postulants qui encombrent son antichambre et qu'il ne sait o
placer[211]. Le 21 mars il se voit oblig, malgr son flegme habituel,
de protester formellement contre ce manque de concours de la part des
corps administratifs[212]. Ce qui est autrement grave encore, c'est
que l'opinion publique se dtache de plus en plus de cette phmre
cration, qui n'a point obtenu les rsultats qu'en attendaient les
_politiques_. Sans doute le caractre personnel de plus d'un parmi les
reprsentants de l'Eglise constitutionnelle a dplu, a choqu les
meneurs des patriotes modrs strasbourgeois. Mais ce n'est pas
cependant  ces rancunes personnelles qu'il faut rattacher le
changement de ton, assez subit, que nous remarquons alors dans les
feuilles locales. On se rend compte,  contrecoeur, un peu tard, mais
on se rend compte, du peu d'appui que le libralisme politique peut
tirer de son alliance avec le culte schismatique. C'est lui qu'il faut
soutenir sans cesse, au lieu d'tre soutenu par lui. Ds lors il
devient une machine de guerre suranne, qu'on abandonne  son triste
sort et qui n'inspire plus,  beaucoup du moins d'entre ses protecteurs
d'autrefois, qu'un mdiocre intrt.

[Note 211: _Gesch. der geg. Zeit_, 5 mars 1792.]

[Note 212: _Neueste Religionsnachrichten_, II. p. 93.]

On pourra se rendre compte, fort exactement, de cette disposition
nouvelle des esprits en prenant connaissance de la polmique qui
s'lve au mois de mars et d'avril entre Rodolphe Saltzmann, le
rdacteur de la _Gazette de Strasbourg_ et l'abb Kmmerer, le
directeur des _Neueste Religionsnachrichten_, au sujet de la mission
temporaire que Kmmerer avait remplie, l'automne prcdent, 
Bouxwiller, et durant laquelle il avait manifest des tendances
passablement intolrantes et dominatrices[213]. Mme le gouvernement
central croit devoir reporter son attention, de prfrence, sur les
protestants d'Alsace, plus nombreux, plus capables de l'aider et plus
disposs  le faire. Dans la sance du 13 mars, le ministre de
l'intrieur recommande  l'Assemble Nationale de secourir "les
prtres protestants des dpartements du Rhin", qui vivaient
principalement du revenu de leurs dmes, aujourd'hui disparues, et qui
mritent d'autant plus la bienveillance des reprsentants du peuple
que, malgr ces pertes, ils sont rests chauds partisans de la
Constitution et poussent leurs ouailles  s'engager dans l'arme[214].

[Note 213: _Strassb. Zeitung_, 26 mars 1792. Voy. aussi _Ueber die
Aristokratie von Buchsweiler, Vikar Kmmerers Schelten, und Vikar
Schneider's Bericht in der Konstitutions-Gesellschaft_. 1792. S. loc.,
12 p. 4.]

[Note 214: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 20 mars 1792.]

La consquence naturelle d'un pareil abandon, de la part des modrs,
devait tre une conversion trs accentue vers la gauche, de la
part des reprsentants de l'Eglise schismatique, en tant qu'ils ne se
dcourageaient pas entirement, et se retiraient de la lutte. Les uns
dsavouaient leurs faiblesses, comme le cur Krug de Bergbietenheim
qui, sur son lit de mort, signait devant le maire, le 29 mars, une
rtractation complte de ses erreurs[215], ou, comme le cur Maire
de Dachstein, rvoquaient solennellement  l'glise, devant leurs
ouailles runies, un serment d'iniquit[216]. D'autres crivaient 
leurs amis d'Allemagne, qu'ils taient dsesprs d'tre tombs
dans un gupier pareil, et les suppliaient de ne pas venir, , "s'ils
ne voulaient pas tre ruins de corps et d'me"[217]. D'autres
se retiraient dans le Haut-Rhin; les plus militants, au contraire,
foraient la note pour plaire aux Jacobins et pour regagner de leur
ct un appui, dsormais perdu du ct de Dietrich et de ses
amis[218]. On sait que le maire, attaqu par les radicaux de toute
nuance et de toute nationalit, coaliss contre lui, avait t
moralement forc de sortir avec ses amis de la Socit des Amis de la
Constitution, sant au _Miroir_, et que les vritables fondateurs de
cette association, les patriotes de 1789, avaient fond en fvrier
1792 une autre socit, sigeant  l'Auditoire du Temple-Neuf et
dcrie bientt comme le point de ralliement des aristocrates et des
_feuillants_. Les grands-vicaires et les vicaires de Brendel, affilis
 la socit primitive, restrent tous au _Miroir_; lorsque quelques
esprits vraiment patriotiques proposrent d'oublier les dissidences
intrieures en prsence des dangers du dehors, et de fusionner
les deux associations, ce furent Simond et Euloge Schneider qui se
montrrent les plus violents pour la ngative, dans la sance du 1er
avril o fut discute la motion, et qui la firent enfin rejeter[219].
Mais aussi la _Gazette de Strasbourg_ parlait-elle, quelques jours plus
tard, avec une amertume visible, de "M. l'vque du Bas-Rhin qui
ne nous fait pas l'honneur d'envoyer ses vicaires  l'Auditoire" et
constatait-elle que dornavant "le club du _Miroir_ est la colonne
sur laquelle s'appuient les prtres asserments"[220].

[Note 215: _Strassb. Zeitung_, 6 avril 1792.]

[Note 216: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 14 avril 1792.]

[Note 217: _Ibid._, mme date.]

[Note 218: Euloge Schneider a publi dans son _Argos_ (2, 5, 9 octobre
1792) un tableau de l'tat du clerg constitutionnel au printemps
1792, que nous croyons trs vrai dans son ensemble, surtout au point de
vue de sa misre matrielle.]

[Note 219: _Strassb. Zeitung_, 3 avril 1792.]

[Note 220: _Ibid._, 12 avril 1792.]

Il fallait payer un pareil appui, quelque prcaire qu'il pt tre, en
forant la note schismatique, pour se mettre au diapason des sentiments
jacobins d'alors. Ce n'tait pas chose facile; pourtant nous nous
figurons qu'il n'y eut pas de mcontents dans le parti, le jour o le
professeur Schwind, vicaire piscopal, vint prcher  la Cathdrale
son sermon sur les _Papes dans toute leur nudit, parallle entre la
vie de Jsus et celle de ses successeurs_[221]. Nous ne pensons pas
que jamais, dans une chaire, catholique de nom, l'on ait parl dans des
termes pareils des pontifes qui se sont succds sur le Saint-Sige;
nous doutons mme fort, qu'au temps des luttes les plus pres de
la Rforme "contre la grande prostitue de Babylone", on ait
reproduit devant les oreilles de fidles quelconques, un aussi long
catalogue de mfaits et de crimes. Nous ne discutons pas les faits
allgus dans les notes de cette oeuvre oratoire; si quelques-uns sont
apocryphes, la plupart sont malheureusement bien et dment constats
par des tmoignages irrcusables. Leur numration, leur discussion
serait  sa place dans une oeuvre d'histoire ou de controverse. On a
quelque peine cependant  croire qu'elles puissent contribuer en rien
 l'dification des mes chrtiennes, et ce n'est pas la prose
ampoule de l'orateur qui pourrait rendre plus attrayante  nos
yeux cette polmique massive et mdiocrement vanglique[222].
Ce n'tait pas, en tout cas, par des lucubrations pareilles
qu'on pouvait esprer ramener  soi les catholiques dissidents de
Strasbourg, plus que jamais dociles  leurs directeurs secrets[223].

[Note 221: _Die Poepste in ihrer Bloesse,... vorgestellt am Ostermontag
in der Kathedralkirche..._ von F. K. Schwind. Strassburg, Levrault,
1792, 24 p. 8.]

[Note 222: C'est ainsi qu'il appelle quelque part (p. 23) notre globe
terrestre "les latrines de l'univers".]

[Note 223: On nous en cite, pour ce moment prcis, un curieux exemple.
Le 29 mars, un fonctionnaire municipal, bon patriote, aborde dans la rue
l'abb Bigaut, ci-devant vicaire  Saint-Etienne, et voulant juger
de la vrit des instructions reues par le clerg rfractaire,
demande  se confesser  lui. L'autre y consent et notre homme lui
raconte qu'il s'est mari et que son union a t bnie par un
prtre asserment. L'abb lui dclare alors qu'il commet un pch
mortel chaque fois qu'il use de ses droits conjugaux, et lui refuse
l'absolution, lui dclarant en outre que, s'il ne rtracte le serment
civique prt comme fonctionnaire, il serait damn pour toute
l'ternit. C'est ce qu'on osait dclarer,  Strasbourg mme,  un
reprsentant de l'autorit civile! (_Gesch. der gegenw. Zeit, 14 avril
1792_.)]

Depuis quelques mois le parti radical  Strasbourg s'tait accru d'une
individualit qui mriterait bien d'attirer un jour l'attention
d'un historien local, car sa carrire ne manque pas de pripties
intressantes, et le personnage lui-mme est un type caractristique
des poques de rvolution. M. Charles de Laveaux, avait commenc sa
carrire comme matre de langues  Berlin, et y avait publi, sous
le titre de _Nuits champtres_, des idylles dans le genre de Gessner,
qui n'avaient rien de subversif[224]. Appel comme professeur  la
fameuse _Karlsschule_ de Stouttgart, il s'y tait pris de querelle
avec un officier suprieur de l'arme wurtembergeoise, et n'ayant
pu obtenir justice d'un soufflet reu dans la bagarre[225], il avait
donn sa dmission et s'en tait venu chez nous,  Strasbourg, qui
paraissait alors aux bonnes mes d'outre-Rhin le vritable Eldorado de
la libert[226].

[Note 224: Les _Nuits champtres_, par M. de Laveaux, 2e dition.
Berlin 1784, 1 vol. in-18.]

[Note 225: On trouvera un rcit trs dtaill de cette scne dans
la _Strassb. Zeitung_ du 7 mars 1791.]

[Note 226: _Strassb. Zeitung_, 7 juillet 1791.]

Mais il n'avait pas trouv chez la population strasbourgeoise l'accueil
empress sur lequel il comptait sans doute comme martyr de la bonne
cause. Son caractre, naturellement caustique, s'tait aigri et il
avait fond deux journaux, le _Courrier de Paris_ et le _Courrier de
Strasbourg_, qui, seuls rdigs alors en franais, exeraient
une influence assez considrable sur l'opinion publique 
l'intrieur[227]. Il se donna pour tche de harceler incessamment
les modrs et M. de Dietrich, leur chef, et de dclamer contre la
tolrance accorde par eux aux perturbateurs du repos public. Fort
li, pour le moment, avec Euloge Schneider et quelques-uns de ses
collgues, il soutenait la cause du clerg constitutionnel du ton
tranchant et violent qu'il portait en toute affaire.

[Note 227: L'un de ces journaux apportait aux lecteurs franais de
Strasbourg le sommaire des feuilles parisiennes; l'autre envoyait 
Paris le rcit, trs fantaisiste souvent, de ce qui se passait sur les
bords du Rhin. Malheureusement le _Courrier de Strasbourg_ ne comptait
que peu d'abonns  Strasbourg mme et les numros de ce journal
sont devenus excessivement rares aujourd'hui. Il parut de janvier 
dcembre 1792.]

Un incident particulier lui sembla propre  forcer la main aux
administrateurs du dpartement et  les entraner  sa suite. Le
cur constitutionnel de Boersch, M. Schaumas, avait t maltrait de
la faon la plus indigne, par quelques paysans fanatiss, en prsence
de prtres rfractaires, qui riaient de son supplice, et laiss pour
mort sur la grande route[228]. Les autorits dpartementales n'ayant
pris que mollement en main cette affaire, Laveaux avait propos le 18
avril, au matin, dans une sance extraordinaire du Club du _Miroir_, de
se runir  main arme et de faire la chasse aux non-jureurs et aux
aristocrates dans tout le Bas-Rhin, pour les exterminer. Un
auditeur plus timide ayant insinu qu'il fallait demander pour cela
l'autorisation de l'Assemble Nationale, Laveaux aurait rpondu qu'on
en agirait certes ainsi, mais seulement quand l'expdition serait
mene  bonne fin. Le cur de Boersch, produit devant la runion,
le corps couvert de plaies encore saignantes, excita l'indignation de la
socit, qui vota son approbation, au moins thorique,  la croisade
contre les _noirs_, et une dnonciation contre le Directoire qui
manquait  tous ses devoirs en ne poursuivant pas les prtres
fanatiques[229].

[Note 228: _Strassburger Zeitung_, 19 avril 1792.--_Neueste
Religionsbegebenheiten_, 20 avril 1792.]

[Note 229: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 25 avril 1792.--_Strassb.
Zeitung_, 3 mai 1792.]

Les autorits s'murent du discours incendiaire de Laveaux. Le maire
convoqua les corps constitus  l'Htel-de-Ville pour le 21 avril,
et l'on y dcida de dnoncer l'orateur au juge de paix, comme ayant
troubl le repos public. En mme temps on dlibrait une adresse aux
citoyens, qui commenait par ces mots: "Citoyens, le crime veille, il
souffle la discorde. Des esprits pervers redoutent leur nullit dans
le rgne de l'ordre. Ils entretiennent sans relche les passions
inquites, etc.[230]." Cette proclamation rappelait le texte de la
loi du 18 juillet 179l: "Toutes personnes qui auront provoqu
le meurtre, le pillage, l'incendie ou conseill formellement la
dsobissance  la loi, soit par placards,... soit par des discours
tenus dans des lieux et assembles publiques, seront regardes comme
sditieuses et les officiers de police sont autoriss  les arrter
sur-le-champ." Le marchal Luckner, commandant l'arme du Rhin,
tait pri de ne plus laisser dornavant frquenter les clubs 
ses soldats, les pasteurs et curs invits  lire la proclamation
municipale du haut de la chaire et le dimanche, 22 avril,  sept heures
du matin, Laveaux, arrt  son domicile, tait conduit en prison.
Ds le lendemain, on tirait au sort le jury d'accusation, qui, le 28,
autorisait la poursuite. Mais le jury de jugement, runi le 15
mai, acquittait l'orateur, son intention dlictueuse n'tant pas
suffisamment prouve[231].

[Note 230: Dlibration du corps municipal du 20 avril 1792. Strasb.,
Dannbach, placard in-fol.]

[Note 231: _Strassb. Zeitung_, 3 mai, 18 mai 1792. Euloge Schneider
avait vivement pris sa dfense dans une brochure: _Ein Wort im Ernst
an die Brger Strassburg's_, date du 27 avril 1792. (Strasb., s. nom
d'imprim., 8 p. 8.)]

Nous n'aurions point parl si longuement de cette procdure, si
la motion de Laveaux n'avait amen le Directoire du dpartement 
prendre, le lendemain mme de son arrestation, une dlibration
des plus importantes, relativement  la question religieuse. Il est
probable qu'il voulut se laver par l de l'accusation porte contre
lui, de ne point faire observer les dcrets de l'Assemble Nationale
contre les prtres rfractaires, tout en affirmant, une fois de
plus, les sentiments de tolrance animant ce corps administratif.
Les considrants de cette dlibration sont des plus optimistes.
"S'tant fait reprsenter les plaintes... sur les dissensions
qu'occasionne _dans quelques communes_ la diversit des opinions
religieuses; instruits que des gens malintentionns... ont cherch
 troubler _la tranquillit qui a rgn jusqu'ici dans le
dpartement_;

"Considrant que la Constitution garantit la libert de tous
les cultes dans l'empire, qu'en consquence celui qui prtexte
les intrts de sa religion et le sentiment de sa conscience pour
provoquer les esprits faibles et crdules  la sdition et  la
dsobissance aux lois, est un imposteur, un tratre  la patrie...

"Voulant, sans gner la libert des opinions ni l'exercice d'aucun
culte, prvenir et empcher l'intolrance d'une part, l'incivisme et
le fanatisme de l'autre,... les administrateurs du dpartement

"Arrtent:

"Toute personne qui aura outrag les objets d'un culte quelconque,
soit dans un lieu public, soit dans les lieux destins  l'exercice de
ce culte, ou insult les ministres en fonctions, ou interrompu par
un trouble public les crmonies religieuses de quelque culte que ce
soit, sera saisie sur-le-champ, et condamne  une peine qui pourra
tre de 500 livres d'amende et d'une dtention d'un an.....

"Tous prtres non asserments, ainsi que les curs ou vicaires
qui se permettraient d'exercer des fonctions publiques seront......
dnoncs  l'accusateur public pour tre punis conformment  la
loi du 28 juin 1791.

"Le dfaut de prestation du serment, prescrit par la loi du
26 dcembre 1790, ne pourra tre oppos  aucuns prtres se
prsentant dans une glise paroissiale, succursale ou oratoire
national, seulement pour y dire la messe, pourvu toutefois qu'ils
en aient prvenu la municipalit et le cur ou desservant de la
paroisse, et soient convenus avec eux de l'heure  laquelle ils
pourront dire leurs messes sans gner le culte de paroisse....

"Les difices consacrs  un culte religieux par des socits
particulires et portant l'inscription qui leur sera donne, seront
ferms aussitt qu'il y aura t fait quelques discours contenant
des provocations directes contre la Constitution.... En consquence, si
quelques prtres non asserments, cherchant  garer la multitude,
traitaient d'intrus, de sacrilges et schismatiques les ministres qui
ont prt le serment prescrit par la loi, et reprsentaient comme
nuls les sacrements qu'ils administrent, les municipalits seront
tenues... de dnoncer les dlinquants  l'accusateur public pour...
tre poursuivis criminellement et punis comme perturbateurs de l'ordre
public.

"Lorsqu' la rquisition du Directoire, l'vque du dpartement
enverra dans une commune un desservant ou un vicaire, la municipalit
sera tenue de convoquer dans les vingt-quatre heures le conseil de
la commune pour qu'il soit procd, en sa prsence,  son
installation....

"Elles seront en outre tenues de faire toutes les dispositions
convenables pour le protger et lui assurer le libre exercice des
fonctions que la loi lui attribue."

A la suite de cet arrt, les administrateurs dpartementaux ont
plac une proclamation aux citoyens pour leur dire que, dcids 
faire respecter la loi, ils se refusaient  aller plus loin; que jamais
ils n'attenteraient  la libert d'une classe de citoyens, qui vit,
comme les autres, sous la protection des mmes lois, pour obir aux
dclamations de quelques ambitieux, qui sans cesse, le mot de peuple
 la bouche, croient s'riger en aptres de la libert, en flattant
bassement ses passions. "Fidles  leurs serments, ils sont rsolus
de prir  leur poste plutt que d'ordonner, d'autoriser ou de
tolrer aucune mesure ni violence qu'ils regarderaient comme une
atteinte porte  la Constitution"[232]. On ne se trompera pas
en reconnaissant dans le libell de cette nergique rponse
aux objurgations de Laveaux la plume de Xavier Levrault, alors
procureur-gnral-syndic, et l'un des plus marquants parmi les
libraux strasbourgeois de l'poque.

[Note 232: Dlibration du Directoire du 23 avril 1792. Strasb.,
Levrault, 8 p. 8.]

Mais cette nergie dans la modration ne faisait l'affaire ni des
radicaux ni d'une partie au moins des prtres asserments. Au moment
mme o la dclaration de guerre contre Franois de Hongrie arrivait
 Strasbourg et y tait solennellement proclame dans tous les
carrefours[233], la curiosit de la bourgeoisie strasbourgeoise tait
tenue en veil par une querelle violente qui s'tait leve
entre Kmmerer et Saltzmann, puis entre le bouillant abb et la
municipalit en personne. La cause premire de cette nouvelle prise
de bec avait t aussi purile que possible. Il parat que depuis
longtemps les lves du Collge National (l'ancien collge des
Jsuites) taient en tat d'hostilit avec leurs voisins, les
lves du Sminaire piscopal, changeant avec eux des grimaces,
voire mme des horions occasionnels. Un jour que l'abb Schwind
conduisait les sminaristes  la promenade, un des lves du
collge lui tira la langue en passant, et le rvrend professeur
du Sminaire, dsesprant d'obtenir du principal la punition du
coupable, se rsigna  le chtier lui-mme en lui donnant un
"lger" soufflet. L-dessus, le principal du Collge, nomm
Chayron, accourt, une canne  pe  la main, suivi de plusieurs
sous-matres, saisit Schwind au collet, le secoue en agrmentant son
allocution d'pithtes fort malsonnantes,  ce qu'il parat, et
soutenu par ses lves qui "faisaient chorus en possds contre
les prtres", il force le Sminaire et son reprsentant  une
fuite plus rapide qu'honorable. L'abb Kmmerer, suprieur
du Sminaire, crivit _ab irato_, de sa meilleure encre,  la
municipalit, la menaant de la colre du peuple, si elle ne faisait
prompte et entire justice de cet attentat[234]. Schneider, de son
ct, prit fait et cause pour ses collgues et voulut profiter de
l'occasion pour _tomber_ Saltzmann, devenu sa bte noire. Mais les deux
vicaires piscopaux n'eurent pas  se fliciter de leur campagne. Le
rdacteur de la _Gazette de Strasbourg_, qui ne manquait pas de verve
 ses heures, malmena fort l'ex-professeur de Bonn, prenant texte
des attaques mme contre sa personne pour le tourner  son tour
en ridicule. Schneider avait dclar qu'il ne frquentait pas de
conventicules de vieilles filles et de matrones dvotes, comme son
adversaire pitiste. "Certes non, rplique Saltzmann; on vous croira
l-dessus sur parole, car chacun sait que M. Schneider prfre la
socit des jeunes filles et des femmelettes complaisantes et qu'il
sait fort bien o les trouver."--"Je n'voque pas d'esprits,"
avait crit le prdicateur de la Cathdrale, faisant allusion aux
convictions mystiques de son adversaire.--"Nous le savons trop
bien, rpond l'autre; votre philosophie ne dpasse pas les limites
sensuelles. De tout temps vous avez prfr avoir  faire avec les
corps."--"Je reconnais maintenant combien je me suis tromp sur
votre compte; les cailles me tombent des yeux", s'tait exclam
Schneider.--"Et nous donc? combien plus profonde a t notre
ccit  nous! C'est maintenant seulement que nous comprenons tout
ce que nous disaient sur votre compte tant de lettres reues
d'Allemagne." Et mlant le ton grave au plaisant, Saltzmann ajoutait:
"Si MM. les ecclsiastiques asserments ne lanaient pas toujours
l'injure contre leurs collgues rfractaires, s'ils prchaient
l'Evangile et la pure morale, s'ils donnaient l'exemple des vertus
civiques, s'ils ne se mlaient pas de tant d'intrigues, jamais le
fanatisme n'aurait fait parmi nous autant de progrs, et, malgr
tous les talents  la Schneider, leurs glises ne seraient pas si
vides"[235].

[Note 233: C'tait le 25 avril au soir. _Gesch. der gegenw. Zeit_, 26
avril 1792.]

[Note 234: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 23 avril 1792.]

[Note 235: _Strassb. Zeitung_, 24 avril 1792.]

Quant  l'abb Kmmerer, plus malheureux encore, il se voyait cit
devant le juge de police correctionnelle, pour avoir menac l'autorit
d'un soulvement populaire, trop heureux d'en tre quitte pour un
avertissement svre et la condamnation aux frais, aprs avoir d
humblement demander pardon de son intemprance de langage et avoir
promis de mieux se surveiller dsormais[236]. Il s'en ddommagea en
publiant, quelques jours plus tard, une brochure pour expliquer
aux fidles que l'excommunication lance par le pape contre les
schismatiques tait sans force et nulle en droit. Sur ce sujet du
moins, il pouvait donner cours  son loquence sans se brouiller avec
quelque nouvel ennemi[237].

[Note 236: _Strassb. Zeitung_, 30 avril 1792.]

[Note 237: _Abhandlung ber die Exkommunikation oder den Kirchenbann,
von J. J. Kmmerer._ Strassburg, Levrault, 1792, 36 p. 8.]

Cependant cette conversion de l'opinion publique, autrefois si favorable
et maintenant indiffrente, sinon franchement hostile, ne laissait pas
de tourmenter les plus sincres, comme aussi les plus habiles parmi les
reprsentants de l'Eglise constitutionnelle. Dans les mois qui suivent,
ils semblent avoir pris particulirement  coeur de rpondre aux
accusations de haine et d'intolrance portes contre eux. Les sermons
prchs  la Cathdrale dans le courant de mai  juillet, pour
autant qu'ils ont t publis alors, roulent  peu prs tous sur
le thme de la charit chrtienne. Euloge Schneider prche avec
une onction quelque peu factice, le cinquime dimanche aprs la
Pentecte, sur _la conduite de Jsus vis--vis de ses ennemis_[238];
Dereser examine la question: _Un homme raisonnable et connaissant
Jsus, peut-il perscuter ses semblables au nom de la religion?_[239],
et conclut naturellement  la ngative. Peut-tre ne crut-on pas
suffisamment  leurs belles paroles, dmenties, chez Schneider au
moins, par bien des actes contraires. Toujours est-il que la sympathie
publique et celle des pouvoirs constitus ne leur revient gure. On
le vit  l'occasion des processions annuelles, qui s'taient produites
jusqu' ce jour  l'extrieur des difices sacrs. Mais cette
anne, quand Brendel saisit le corps municipal de la question, dans
la sance du 12 mai, rappelant que son clerg avait t hu
et insult par une foule ameute contre lui, et demandant si la
municipalit peut lui garantir pour cette fois une protection efficace,
sans dploiement militaire, la rponse est ngative. On lui conseille
de rester chez soi et le corps municipal finit par dcrter qu'en
principe, toutes les processions se feront  l'intrieur des
glises[240].

[Note 238: _Das Betragen Jesu gegen seine Feinde, eine Amtspredigt_.
Strassb., Stuber, 1792, 14 p. 8.]

[Note 239: _Kann ein vernnftiger Mensch... seine Mitmenschen um der
Religion willen... verfolgen? Eine Amtspredigt_. Strassb. Heitz, 1792,
16 p. 8. Voy. encore _Das Bild eines guten Volkslehrers, entworfen von
E. Schneider_. Strassb., Lorenz, 16 p. 8.]

[Note 240: _Strassb. Zeitung_, 14 mai 1792.]

La mme rponse est donne, un peu plus tard, au chanoine Rumpler,
l'ancien notable, qui a rclam galement pour le clerg non
asserment la permission de fter processionnellement la Fte-Dieu
en circulant autour de l'glise des Petits-Capucins[241]. Le seul
privilge laiss au culte officiel semble avoir t la permission
accorde au moniteur du schisme de profrer un mensonge pieux, en
annonant que la procession n'tait pas sortie de la Cathdrale
" cause du mauvais temps[242]." Rumpler tant all porter ses
rclamations jusqu'au Directoire du dpartement, ce dernier corps
avait d prendre galement position. Il s'tait dclar
d'une faon plus catgorique encore contre une faveur faite aux
constitutionnels. Ou bien _tous_ les cultes circuleront en pleine rue,
ou bien _aucun_, car la loi prescrit l'galit de _tous_ les cultes.
Puis il avait, il est vrai, conduit le chanoine, mais par l-mme
renferm Brendel et les siens sous les votes de Notre-Dame[243]. Ce
manque d'harmonie entre les autorits civiles et religieuses se montre
encore le dimanche, 3 juin, lors de la fte funbre clbre en
l'honneur de Simonneau, le malheureux maire d'Etampes, massacr par
la populace et les soldats qu'il voulait rappeler au devoir. Le conseil
gnral, en discutant le programme de la fte, avait dcid tout
d'abord qu'elle n'aurait point lieu  la Cathdrale mme, comme
autrefois la fte en l'honneur de Desilles, mais sur la place, devant
l'difice, vis--vis de la maison commune. Puis on avait vot qu'on
n'y inviterait pas spcialement les ecclsiastiques, "la loi n'en
connaissant plus". Ceux d'entre eux qui voudront y assister, ne seront
plus en costume[244]. Il est donc incontestable qu'il y a, ds lors,
une tendance raisonne de la part de l'autorit civile  s'affranchir
de toute collaboration avec un lment spcifique religieux, soit
que l'attitude du clerg constitutionnel,  la fois intolrante et
lche[245], la froisse et la dgote, soit qu'elle ait perdu tout
espoir de s'en servir comme d'un auxiliaire utile. Mais les libraux
modrs, en prenant cette attitude si nouvelle, ne s'en dissimulent
pas les dangers. Ils comprennent que les schismatiques vont se runir
aux rfractaires et aux jacobins pour tenter de les craser. "Nous
marchons entre deux abmes, le despotisme et l'anarchie, crit alors
Saltzmann. On veut nous jeter dans l'anarchie pour nous ramener plus
tt au despotisme"[246]. Ce mot prophtique embrassait et rsumait
en effet la longue priode de notre histoire qui s'tend de la chute
de la royaut  la proclamation de l'Empire.

[Note 241: _Neueste Religionsnachrichten_, 1er juin 1792.]

[Note 242: _Ibid_., 8 juin 1792.]

[Note 243: _Strassb. Zeitung_, 1er juin 1792.--Aveuglement ternel
des partis! Au moment o les non-conformistes sollicitaient ainsi une
faveur, ils se montraient d'une violence fatale  leurs plus chers
projets. Un jeune homme, passant devant leur glise, au moment du
culte, fut assailli, frapp par eux, vit ses habits mis en pices,
puisqu'il n'avait pas t son chapeau dans la rue. (_Strassb.
Zeitung_, 11 juin 1792.)]

[Note 244: _Strassb. Zeitung_, 2 juin 1792.]

[Note 245: Le mot peut sembler dur et peut-tre mme contradictoire;
je ne le crois pas nanmoins injuste. Dans tous les cas de violences,
si nombreux, relevs  l'gard des prtres asserments du Bas-Rhin,
nous n'en avons pas rencontr un seul qui ait su faire face virilement
 l'ennemi. Ce sont des victimes, assurment, de la brutalit
fanatique des autres, mais des victimes rarement sympathiques. Quant
 leur intolrance, en voici encore un exemple: Le 7 juin, le cur
constitutionnel de Belfort empchait l'inhumation d'un jeune volontaire
protestant du bataillon du Bas-Rhin, qui venait d'y mourir. Il refusait
de lui ouvrir le cimetire commun et on dut conduire le corps 
Hricourt. (_Strassb. Zeitung_, 16 juin 1792.)]

[Note 246: _Strassb. Zeitung_, 4 juin 1792.]




                                 XVII.


Le premier document dont nous ayons  parler en entrant dans la
priode de la grande lutte dcennale qui va ravager l'Europe, c'est la
lettre pastorale de l'vque du Bas-Rhin, adresse, le 11 juin
1792,  ses "vnrables cooprateurs et  tous les fidles
du diocse", afin "d'indiquer des prires publiques pour
la prosprit des armes de la Nation". Cette pice curieuse,
passablement longue et travaille avec soin, est avant tout politique.
C'est le pangyrique de "ces droits imprescriptibles et sacrs que
la Providence a donns  l'homme en le crant et dont la stipulation
est consigne dans le livre de la nature et dans celui de notre saint
Evangile". Pour dfendre ses conqutes les plus lgitimes, la
libert, l'galit, la France s'arme, combat et saura maintenir ses
droits. C'est en vain que ses adversaires, "spculant sur l'ignorance
et la docilit superstitieuse des esprits, publient, par l'organe
d'imposteurs  gages, que la religion est dtruite, tandis qu'en
respectant ses dogmes, en la rendant  son ordre primitif, nos sages
lgislateurs n'ont touch qu' ses abus, qu' ce qui en faisait la
douleur et le scandale."

Cette guerre, "la premire peut-tre en France, remplira les vues
paternelles de l'Auteur de la Nature. Il verra d'un oeil satisfait ses
enfants dfendre leur hritage man du ciel, que des despotes en
chef ou subalternes n'avaient usurp sur nous qu'en faisant blasphmer
sa sagesse. L'humanit ne regardera pas comme un flau une guerre
qui doit faire cesser les plus grands des flaux, la tyrannie et la
guerre.... Cette guerre est sainte; elle affermira chez un peuple et
propagera chez d'autres ces lois sacres de la nature, ces touchantes
maximes de l'Evangile, qui tendent  faire d'une socit d'hommes une
famille de frres. Cette guerre enfin, nous oserons le dire, fera la
joie du genre humain et l'objet de son espoir chri." Le chef du
diocse encourage ensuite tous les chrtiens dont la Providence
l'a fait pasteur,  l'union des coeurs,  la paix,  la concorde.
"Patriotes ou aristocrates, conformistes ou non-conformistes, eh
qu'importent  la Religion,  la Patrie, de striles dnominations?
Vainement vous nous vanterez, les uns votre dvouement  la
Constitution, les autres votre zle pour la foi de vos pres. Avant
tout, manifestez par des faits, montrez par des vertus, vous, votre
civisme, vous, votre conformit avec l'Evangile. Le patriotisme ne se
prouve point par un refrain; l'opinion seule ne forme pas le disciple de
Jsus-Christ."

Et s'adressant tout particulirement  ceux de ses concitoyens
qu'il supposait  bon droit faire des voeux pour l'ennemi, dans
leur fanatisme religieux, Brendel leur parlait ainsi: "Et vous, qui
pourtant prtendez que le Dieu des chrtiens se complat en vous
seuls, vous n'tes pas chrtiens si, perdant de vue l'Evangile pour
y substituer des erreurs anti-sociales, vous hassez votre frre,
si vous le perscutez, si, dans vos dcisions risibles, vous le
proscrivez mme au del du tombeau, parce qu'il a accueilli l'heureuse
rgnration de la patrie et les salutaires rformes que sollicitait
l'intrt du christianisme. Vous n'tes pas chrtiens, si vos voeux
ou vos trames appellent ou prparent l'invasion de nos ennemis,
les divisions et la guerre entre Franais, et la dsolation de la
patrie...."

La lettre pastorale se terminait par l'annonce d'une messe votive _pro
tempore belli_, clbre solennellement  la Cathdrale, le 24 juin
prochain, avec exposition du saint-sacrement et bndiction, et
de prires spciales qui commenceront dans toutes les glises du
diocse, aprs rception de la prsente circulaire[247].

[Note 247: Lettre pastorale de l'vque du Bas-Rhin, etc. Strasb.,
Levrault, 10 p. 4.]

Cette circulaire, l'une des meilleures, assurment, que Brendel ait
signes, ne dut faire nanmoins qu'une impression mdiocre sur
l'esprit des masses. Les patriotes n'avaient pas besoin de la parole du
prtre pour enflammer leur courage; les autres restrent indiffrents
et beaucoup sans doute, parmi les populations rurales, ne la connurent
jamais. Quel qu'ait t d'ailleurs son effet, la lettre piscopale
est, pour de longues semaines, le dernier cho religieux qui vienne
frapper nos oreilles. Strasbourg est tout  la double anxit des
rumeurs de la guerre civile au dedans, de la lutte qui va commencer
au dehors. La majorit de sa population bourgeoise, les chefs de ses
administrations locales apprennent avec indignation les saturnales qui
dshonorent Paris, l'invasion des Tuileries au 20 juin, prludant
 celle du 10 aot. Leur libralisme sincre et calme s'meut au
spectacle de cette licence, dcore du nom de libert.

Dans sa sance du 26 juin, le Conseil gnral de la commune vote
une adresse  l'Assemble Nationale, demandant la punition des
perturbateurs du 20 juin, exemple trop peu suivi, hlas! de mle
indpendance, vis--vis des meneurs de la capitale[248]. Quelques
jours plus tard, il dcide de poursuivre le vicaire piscopal Simond
devant le tribunal correctionnel, pour insultes et calomnies contre le
maire, et de donner de la sorte un avertissement srieux aux jacobins
locaux[249].

[Note 248: _Strassb. Zeitung_, 28 juin 1792.]

[Note 249: _Strassb. Zeitung_, 6 juillet 1792.]

Le _Chant de guerre pour l'arme du Rhin_ parat dans les _Affiches_
du 7 juillet, sans nom d'auteur[250]; le camp de Plobsheim est
renforc, la discipline, fort relche, rtablie par quelques
exemples svres[251]. Le pont de bateaux sur le Rhin est enlev
en partie par les Autrichiens[252], dont on signale la prsence 
Friesenheim, Emmendingen, Willstaett, etc. On interdit l'accs de la
plate-forme de la Cathdrale  tout le monde, sauf aux sentinelles
et aux citoyens munis d'un permis de la main du maire[253]. Les esprits
craintifs voient dj les armes ennemies ravageant l'Alsace, et
l'on se raconte qu'il en est d'assez ineptes pour courir  Kehl, o
fonctionne un bureau d'assurances, auprs duquel, et moyennant douze 
quinze louis, on peut se procurer une sauvegarde valable pour le moment
prochain du sac de Strasbourg![254] Les esprits caustiques et frivoles
au contraire fredonnent la _marche des troupes aristocrates_, sur un air
des _Petits Savoyards_:

  ....Sur le front de la colonne
  Marche notre cardinal.
  On dirait Mars en personne;
  C'est un nouveau Loewendal.
  Frappant, taillant, battant, criant, jurant, sacrant.
  Vl comme il arrive:
  "Oui, j'aurai mon Episcopat,
  "Car je suis sr de mes soldats;
  "Allons, marchons, doublons le pas,
  "Frappons, coupons, taillons des bras.
  "Oui, j'aurai mon Episcopat!"[255]

[Note 250: _Affiches de Strasbourg_, 1792, p. 322. Ce n'est qu'en
octobre que parat chez Storck et Stuber le _Chant de guerre des
Marseillais_ avec musique et la traduction allemande d'Euloge Schneider.
(_Affiches_ 27 octobre 1792.)]

[Note 251: Le cafetier Blessig qui a profr des paroles injurieuses
pour Louis XVI est condamn  deux ans de fers. (_Strassb. Zeitung_,
11 juillet 1792.)]

[Note 252: Il tait rtabli momentanment quelques jours plus tard.
(_Strassb. Zeitung_, 21 juillet 1792.)]

[Note 253: Procs-verbaux manuscrits du Corps municipal, 12 juillet
1792. Vol. III, p. 610.]

[Note 254: _Strassb. Zeitung_, 5 juillet 1792.]

[Note 255: La marche des troupes aristocrates, S. l. ni d., 2 p. 8.]

Il y a recrudescence de dnonciations contre tous les prtres
rfractaires et tous les _fanatiques_ qui servent d'espions sur
les deux rives du Rhin[256]. Mais d'autre part aussi, l'enthousiasme
patriotique s'veille, les volontaires accourent; dans la journe du
29 juin, 591 jeunes Strasbourgeois se font inscrire dans les bataillons
de marche  l'Htel-de-Ville, et c'est  bon droit que les feuilles
strasbourgeoises sont fires d'un aussi brillant lan[257]. Parmi eux,
quatre sminaristes, trop jeunes pour tre dj consacrs et qui
s'enrlent avec l'autorisation de Brendel[258]. Toutes les communes du
Bas-Rhin ne suivent pas d'ailleurs un si bel exemple, et les feuilles
du jour nous racontent qu'Obernai, Kosheim, Molsheim ne montrent aucun
enthousiasme, que les jeunes gens du district de Haguenau se sauvent
dans les forts, videmment sous l'influence et sur l'ordre du
clerg rfractaire, tandis que la plupart des cantons protestants se
distinguent par leur ardeur[259]. La prsence de la Prusse dans
les rangs de la coalition cause galement quelque stupeur  nos
journalistes: "Que Rohan et son _arme noire_ soient furieux contre
nous, qu'ils nous accusent d'avoir fait la Rvolution, cela se comprend
encore; mais que le roi de Prusse, le chef du protestantisme allemand,
joigne ses armes  celles des catholiques fanatiques, c'est ce qui nous
parat incomprhensible"[260].

[Note 256: _Strassb. Zeitung_, 25 juillet 1792.--_Argos_, 27 juillet
1792.]

[Note 257: _Strassb. Zeitung_, 31 juillet 1792.]

[Note 258: _Ibid_., 6 aot 1792.]

[Note 259: _Ibid_., 10 aot 1792.--Le maire de Dorlisheim, ayant reu
le manifeste de Brunswick, y rpondit  sa faon, en levant le double
de volontaires dans son village. (_Strassb. Zeitung_, 20 aot 1792.)]

[Note 260: _Strassb. Zeitung_, 25 juillet 1792.]

Mais au milieu de cet lan mme du sentiment patriotique 
Strasbourg, la discorde se maintient et continue son oeuvre. Euloge
Schneider, qui possde enfin dans l'_Argos_ un organe, qu'il peut
remplir  sa guise de dclamations haineuses, attaque avec violence
les modrs, qui lui reprochent-- tort assurment--d'tre un
Autrichien masqu, et se plaint qu'on ait manqu le jeter par
les fentres dans la chaleur des discussions qui se succdent 
l'Htel-de-Ville. Plus au courant que les autres de ce qui se prpare
 Paris, il peut firement affirmer que la Providence ne le laissera
point succomber  la cabale de Dietrich[261]. Son collgue Kmmerer
endosse l'uniforme de la garde nationale et dans une brochure, _Le
prtre au corps de garde_, explique  ses collgues du troisime
bataillon, qu'ils ne doivent pas s'tonner de le voir un fusil  la
main. "Les vieux canons de l'Eglise n'ont plus d'autorit l o
commandent la nature et la religion"[262]. Laveaux et l'abb Simond,
qui s'taient rendus  Paris pour dnoncer  Roland le maire et le
Conseil municipal, reviennent galement le 9 aot  Strasbourg[263],
pour recommencer leurs attaques contre le _tratre_ Dietrich. Il ne
s'en dbarrasse pour un instant qu'en obtenant du vieux commandant de
Strasbourg, du gnral La Morlire, un arrt d'expulsion contre
ces deux remuants personnages, dont les amis dnoncent chaque jour de
nouveaux complots, toujours imaginaires[264].

[Note 261: _Argos_, 31 juillet 1792. Schneider en avait fait paratre
le premier numro le 3 juillet. Il n'avait d'ailleurs, de son propre
aveu, que 200 abonns  la fin de l'anne.]

[Note 262: _Der Priester auf der Wache, etwas fr das Publikum_.
Strassb., Stuber, 1792, 8 p. 8.]

[Note 263: _Strassb. Zeitung_, 13 aot 1792.]

[Note 264: Ainsi l'on fouillait les couvents de femmes  Strasbourg,
pour y trouver des amas de munition de guerre qui n'existaient pas
naturellement. (_Strassb. Zeitung_, 13 aot 1792.)]

Mais ce n'est pas  Strasbourg que va se dnouer la crise
rvolutionnaire et que se joue la grande partie, toujours perdue par
les modrs contre les violents, depuis que le monde existe et que les
Etats se fondent et s'croulent. Ds les premiers jours d'aot, des
rumeurs plus ou moins vagues, prcurseurs des vnements eux-mmes,
annoncent que la chute du trne se prpare  Paris, et que
les lments avancs de l'Assemble Nationale l'emportent
dfinitivement, avec l'aide du peuple de la capitale, sur la faible
majorit hsitante et divise des constitutionnels. C'est alors que
Dietrich, runissant  l'Htel-de-Ville les corps constitus de
la commune, du district et du dpartement, leur inspire cette adresse
courageuse, mais imprudente en son langage et qui lui cotera la tte.
On la connat. Les signataires y dclarent  l'Assemble Nationale
qu'ils n'obiront qu' la Constitution, "mconnaissant toute
autorit qui ne s'exprime pas en son nom", et que "le jour o elle
sera viole, leurs liens seront briss et qu'ils seront quittes de
leurs engagements". Mme avant que la lettre soit parvenue entre les
mains des destinataires, avant qu'on sache  Strasbourg ce qui
s'est pass dans la capitale durant la journe du 10 aot, Euloge
Schneider, s'emparant de cette phrase malencontreuse, qui ne rpondait
 rien de prcis dans la pense du rdacteur, mais qu'on pouvait
interprter comme l'annonce d'une rvolte ouverte, prononait 
la "Socit des amis de la Constitution", dans la journe du 11
aot, un discours menaant contre les ptitionnaires, ses collgues:
"Eh bien, leur demandait-il, quand demain, quand aprs-demain, un
courrier nous annoncera que l'Assemble Nationale a dpos le Roi,
que ferez-vous?... Vous rigerez-vous en rpublique? Renoncerez-vous
aux liens qui vous unissent  la France? Ouvrirez-vous la porte aux
Autrichiens?"--"Oh non, continuait-il, il est impossible que vous
ayez conu ce projet infernal; il est impossible que vous ayez calcul
toutes les suites de votre proposition sinistre. Non, vous tes
Franais, vous resterez Franais. Le peuple qui vous a lus n'a
pas confi sa libert  des monstres, il l'a confie  des hommes
sujets  l'erreur,  la vrit, mais incapables de trahir la
patrie"[265].

[Note 265: Rflexions sur la ptition du Conseil gnral de la
commune contre la destitution de Louis XVI. Strasb., s. nom d'impr., 16
p. 8.]

Le fougueux vicaire piscopal, tout en pressentant l'issue des
vnements, n'en est pas encore sr; il daigne encore, on le voit,
ne pas mettre en doute le patriotisme de ses adversaires[266], et
l'attitude ferme des autorits civiles et militaires ne laisse pas
d'en imposer aux plus bruyants parmi leurs dtracteurs. Dans sa
dlibration du 13 aot, le Conseil gnral du dpartement
interdit tout rassemblement qui n'aurait pas pour objet l'exercice d'un
culte religieux. Il prescrit aux administrations communales de veiller
 ce que, sous prtexte d'assembles religieuses, il ne se forme pas
de coalitions contre la Constitution; en cas de provocations pareilles,
les difices religieux devront tre immdiatement ferms[267]. Les
Braun, les Mathieu, les Saltzmann, les Levrault qui signaient cette
pice, devaient bien savoir, au fond, que ce n'taient pas les
prtres rfractaires qui menaaient le plus  ce moment la
Constitution de 1791, et que leurs ennemis ne songeaient pas  se
grouper en "assembles religieuses" pour comploter leur perte.
Mais, paralyss par la perspective du sort qui les attend, ils n'osent
plus protger, pour ainsi dire, la Constitution que par ce bizarre
dtour.

[Note 266: Il ne leur rendait d'ailleurs que stricte justice. Rpondant
 la _Gazette de Carlsrouhe_, du 5 septembre, R. Saltzmann disait:
"Si mme il y a dans Strasbourg des citoyens mcontents de tout ce
qui vient d'arriver, ils n'en sont pas moins dvous  leur patrie et
 la nation franaise et rsolus  verser leur dernire goutte de
sang contre les ennemis du dehors. Ils mprisent l'exemple des citoyens
de Longwy, Verdun, etc." (_Strassb. Zeitung, 24 sept. 1792.)]

[Note 267: Dlibration du Conseil gnral du Bas-Rhin, du 13 aot
1792. Strasb., Levrault. 4 p. 4.]

Nous n'avons pas  raconter le contrecoup local des vnements du
10 aot, aprs la suspension de Louis XVI et la convocation d'une
Convention nationale; cela rentrerait dans l'histoire gnrale de
Strasbourg, qui ne nous occupe point ici. Les traits principaux en sont
connus d'ailleurs de tous nos lecteurs. Des commissaires de l'Assemble
Nationale, Lazare Carnot, Ritter, du Haut-Rhin, Coustard et Prieur,
furent envoys en Alsace munis de pleins pouvoirs pour dposer les
autorits rcalcitrantes. Ils arrivrent  Strasbourg le 20 aot.
La majorit du Conseil gnral du dpartement, se refusant 
ratifier les faits accomplis, fut casse et treize jacobins, dsigns
par les commissaires, remplacrent les administrateur expulss[268].
Le corps municipal se soumit, comme on pouvait s'y attendre, et fut
provisoirement conserv[269]. Mais ce n'tait qu'un rpit. Ds le
22 aot, au matin, arrivrent  Strasbourg des dpches du
gouvernement excutif provisoire. Roland envoyait  l'un des membres
de la minorit du Conseil, au docteur Lachausse, le dcret destituant
Dietrich et les autres membres du bureau, et le chargeant lui-mme de
l'administration provisoire de la cit. Convoquant immdiatement
le Conseil gnral de la commune, Dietrich lui donna lecture de ces
documents officiels et dposa ses pouvoirs entre les mains de son
successeur, au milieu de ses collgues en larmes et des nombreux
citoyens accourus  la triste nouvelle. C'est en sortant de cette
sance, que le vieux Brunck, le clbre hellniste, tourment par
un pressentiment funeste, s'approche du maire en rptant le vers
clbre:

    Le crime fait la honte et non pas l'chafaud[270].

[Note 268: Proclamation des commissaires, 21 aot 1792. Strasb.,
Levrault, fol. Parmi les nouveaux venus nous trouvons encore un vicaire
piscopal, Dorsch, le citoyen Engel, "ministre franais du culte
luthrien", puis les premiers hommes de la Terreur, Monet, Bentabole,
etc.]

[Note 269: Les commissaires de l'Assemble Nationale lui demandrent
seulement, par lettre du 22 aot, que la place du Broglie ft appele
promenade de l'Egalit et le Contades promenade de la Libert, ce qui
fut immdiatement dcrt. (_Strassb. Zeitung_, 23 aot 1792.)]

[Note 270: _Strassb. Zeitung_, 24 aot 1792.]

La _rgnration_, comme on disait alors, des autres corps
constitus du dpartement devait suivre naturellement; nous n'avons 
nous en occuper ici que pour montrer, par un nouvel exemple, comment
le clerg constitutionnel s'engageait de plus en plus dans le parti
radical. Le directoire du district de Haguenau "notoirement dsign
pour tre contraire  la Rvolution" et convaincu de "n'avoir
point excut les lois qui dfendent aux prtres inserments
d'exercer aucunes fonctions publiques" ayant t cass tout entier,
ce fut encore un des vicaires de Brendel, l'ex-chanoine Taffin, de
Metz, qui fut nomm prsident provisoire de l'administration du
district[271].

[Note 271: Dlibration du Conseil gnral du Bas-Rhin, du 28 aot
1792. Strasb., Levrault, 7 p. 4.]

L'activit du clerg schismatique est plus visible encore dans les
jours suivants, alors qu'il s'agit de procder dans les assembles
primaires au choix des lecteurs qui nommeront  leur tour les
dputs  la Convention nationale. A Strasbourg, o la lutte fut
chaude entre les radicaux et les modrs, les premiers remportrent
la victoire;  ct de quelques noms comme ceux de Thomassin[272],
du professeur Oberlin, et autres, figurent ceux de Monet, de Tterel
et autres jacobins, et toute une srie de prtres asserments, 
commencer par Brendel lui-mme, Taffin, les curs Valentin et Litaize,
etc., etc.[273]. Kmmerer, infatigable la plume  la main, publie un
pangyrique spcial du 10 aot, _La patrie sauve ou l'Assemble
Nationale dans toute sa grandeur_, pour exciter le zle des
citoyens[274]. Schneider, dans son _Argos_, gourmande les localits
o le choix des lecteurs s'est port sur des hommes modrs ou
ractionnaires. Il avertit les "dmagogues et laquais clricaux",
qu'il ne leur servira  rien d'envoyer un couple d'imbciles ou de
coquins  Paris, o la majorit sera toujours saine, et s'indigne
qu' Schlettstadt, par exemple, et  Molsheim, on ait jug bon
d'expdier "l'cume de la population" au congrs lectoral de
Haguenau[275].

[Note 272: Encore Thomassin venait-il de faire paratre un mmoire
justificatif. _A mes concitoyens_ (S. l. ni date, 11 p. 4), o il
affirmait ses sentiments "d'adorateur de la libert".]

[Note 273: _Strassb. Zeitung_, 30 aot 1792.]

[Note 274: _Das gerettete Vaterland oder die Nationalversammlung in
ihrer Groesse dargestellt_. Strassb., Stuber, 1792. 16 p. 8.]

[Note 275: _Argos_, 31 aot 1792.]

Cependant sa confiance en la "majorit saine" de la population,
mme d'Alsace, n'est point trompe. L'effervescence des esprits est
trop vive, les dangers extrieurs semblent trop grands  plusieurs
pour leur permettre encore le luxe de luttes intestines; la publication
de la correspondance secrte de Louis XVI, trouve dans la fameuse
armoire de fer aux Tuileries, a trop justement indign beaucoup de
patriotes, mme modrs, pour que le scrutin ne tourne pas en faveur
des partisans dcids de la Rpublique. Euloge Schneider nous a
laiss le journal dtaill des oprations lectorales de Haguenau
dans plusieurs numros de son _Argos_. L'vque Brendel est nomm
prsident de l'Assemble contre Thomassin, le candidat des _noirs_.
Ses deux vicaires, Simond et Schneider, sont lus scrutateurs. Le jour
du vote, Brendel ouvre la sance en exhortant les lecteurs  ne pas
nommer des "camlons politiques", mais "des hommes marchant
courageusement dans les sentiers de la Rvolution". Trois fois les
amis de Dietrich, pour le couvrir de l'immunit parlementaire, mettent
son nom dans l'urne; trois fois il reste en minorit contre Rhl,
Laurent et Bentabole. Parmi les autres lus, nous rencontrons l'abb
Philibert Simond, enfin rcompens de tant d'intrigues, en attendant
qu'il porte sa tte sur l'chafaud, puis encore le pasteur Dentzel, de
Landau, que les vicissitudes rvolutionnaires transformeront plus tard
en gnral de brigade[276].

[Note 276: _Strassb. Zeitung_, 7 sept. 1792.--_Argos_, 7 et 11 sept.
1792.]

Schneider lui-mme, de plus en plus entran par le tourbillon
rvolutionnaire et dgot, semble-t-il, de ses fonctions
sacerdotales, aspire  les quitter. Aprs les massacres de
Septembre[277], il ne craint pas d'en prsenter l'apologie, tout en
esprant qu'ils ne seront pas ncessaires  Strasbourg, afin de se
recommander ainsi aux puissants du jour. N'est-il pas naturel que
le peuple perde patience, quand il voit comment les juges ordinaires
traitent les patriotes? A-t-on puni jusqu'ici un seul des agresseurs du
cur Henkel, de Dppigheim, ou du cur Schaumas, de Boersch? Comment
donc Acker, l'accusateur public dpartemental, l'ennemi des jacobins,
exerce-t-il ses fonctions? Il faut qu'il y ait dans chaque dpartement
un bon accusateur public, sans quoi les administrateurs restent
impuissants  faire le bien. "L'accusateur public est l'me mme de
la justice"[278]. Il pose de la sorte,  l'avance, sa canditature 
la magistrature terroriste qui sera la dernire tape de sa curieuse
carrire. Mais, pour le moment, Acker ne songe pas  lui cder
la place, et c'est dans la carrire administrative civile que doit
dbuter Schneider. Il va rejoindre son ex-collgue Taffin  Haguenau,
en qualit d'administrateur municipal de cette pauvre ville, prive
successivement de toutes ses autorits lectives. Il y resta plus de
trois mois[279], bien qu'il revnt par intervalles  Strasbourg, pour
y prcher.

[Note 277: Un des anciens membres du Directoire du dpartement du
Bas-Rhin. M. Doyen, avait t massacr  l'Abbaye, o il tait
prisonnier.]

[Note 278: _Argos_, 14 sept. 1792.]

[Note 279: _Ibid._, 21 sept. 1792.]

Au milieu de ce bouleversement du personnel suprieur de l'Eglise
constitutionnelle, les quelques mes vraiment religieuses qu'elle
renfermait,  coup sr, dans son sein, devaient se livrer  de bien
tristes rflexions. On s'occupait de moins en moins de leurs besoins
spirituels, et, parmi leurs nouveaux allis eux-mmes, il y en
avait qui leur faisaient brutalement comprendre qu'il serait temps
d'abandonner toutes ces simagres et ces crmonies, les aumusses,
surplis et soutanes, les ciboires, les ostensoirs et les cierges, les
rosaires et les madones habilles  la dernire mode, les processions
et le confessional, en un mot, tout ce qui constitue l'ensemble des
crmonies du culte catholique[280]. On comprend combien ce
langage devait froisser des pratiquants sincres. Ce qu'il y a de
caractristique, c'est qu'on put attribuer alors une pareille manire
de voir  un dignitaire mme de l'Eglise constitutionnelle et qu'un
autre dignitaire de cette Eglise crut ncessaire de protester contre
une affirmation de ce genre[281].

[Note 280: _Priester, Tempel und Gottesdienst der Katholiken, eine hurze
Betrachtung von einem franzsischen Brger in Strassburg_. Strassb.,
Stuber. 1792, 8 p. 8.]

[Note 281: C'est ce que fit le bon Dereser dans les notes d'un sermon
bien curieux: _Darf ein katholischer Christ dem Gottesdienst eines
geschworenen Priester's beiwohnen?_, prch le 3 septembre 1792.
(Strassb., Heitz, 16 p. 8.) L'excellent homme y raconte qu'il a
conseill  plus d'une personne, hommes, femmes, enfants, domestiques,
venus pour le consulter au confessionnal, de suivre de prfrence au
sien, le culte non-conformiste, pour conserver la paix et l'accord
dans les familles. "Bonnes gens, leur disais-je, la larme  l'oeil,
continuez plutt  accompagner vos frres, plus faibles dans la foi,
dans leurs temples, pourvu que vous aimiez votre patrie et obissiez 
ses lois. Que nos glises restent vides, pourvu que les familles
soient unies et que la loi divine de l'amour fraternel rgne dans vos
coeurs!" (p. 15).]

Le nouveau Conseil gnral du dpartement avait commenc par
enlever, par arrt du 31 aot, les registres de baptme, de mariage
et de dcs, aux mains des ecclsiastiques non asserments, pour
les confier exclusivement  la municipalit de chaque commune. Il
autorisait seulement les curs, desservants et pasteurs, reconnus par
l'Etat ou non,  se transporter au greffe de la mairie pour y inscrire
les actes en question, sous les yeux du greffier, sans pouvoir dplacer
jamais les registres[282]. On peut supposer que cette demi-mesure fut
prise dans un intrt pratique, bon nombre de communes n'ayant sans
doute personne sous la main, capable de rdiger lui-mme les actes en
question. Mais cette _lacisation_ de l'tat civil, qui les frappait,
eux aussi, dans une certaine mesure, ne suffisait pas au zle
intolrant de quelques uns des reprsentants du clerg
constitutionnel. Maintenant qu'ils taient au pouvoir, ils entendaient
faire marcher leurs collgues administratifs. "Est-il vrai, demandait
Schneider dans son _Argos_, que les glises, dshonores par des
non-jureurs, ne sont pas encore fermes? Est-il possible que le
prsident du dpartement s'intresse  ce culte, dont le principe
est de ne pas reconnatre d'autres prtres que ceux ennemis de
la nation? N'a-t-on donc pas assez d'une seconde rvolution? En
dsire-t-on,  tout prix, une troisime? Eh bien, malheur  ceux
qui la provoqueront!... Nous dmontrerons prochainement que tous les
dfenseurs des prtres rfractaires sont ou bien des imbciles, ou
bien des coquins"[283].

[Note 282: Dlibration du 31 aot 1792. Strasb., Levrault, 4 p.
4.]

[Note 283: _Argos_, 25 sept. 1792.]

Les sommations d'Euloge Schneider taient dornavant de celles qu'on
ne pouvait plus ngliger sans danger. Aussi ne s'tonnera-t-on point
de voir le Conseil gnral du dpartement prendre,  trois jours de
l, le 28 septembre, l'arrt suivant:

"Le Conseil gnral,

"Considrant que les prtres inserments n'ont profit du droit
qu'a tout citoyen d'honorer l'Etre suprme de la manire qu'il juge
le plus convenable, que pour saper insensiblement les fondements de la
libert;

"Considrant encore qu'il ne s'est runi autour des autels, dont
les prtres inserments ont t les ministres, que ceux des citoyens
dont l'aristocratie a fait suspecter les intentions; que les glises
qui leur ont servi de refuge ont constamment retenti de maximes
inciviques, mme sditieuses; que ces motifs, dvelopps en la
prsence des commissaires du pouvoir excutif,  la sance du 22
de ce mois, les ont ports  requrir la fermeture de l'glise des
ci-devant Petits-Capucins de Strasbourg;

"Considrant enfin que ces mmes motifs sont applicables  toutes
les glises du dpartement, arrte, comme mesure gnrale de
police, que toutes les glises et chapelles desservies par des prtres
inserments resteront fermes quant  prsent, mme celles des
ordres non encore supprims....

"Autorise nanmoins les prtres qui ne seraient pas loigns du
royaume[284] en vertu de la loi du 26 aot dernier[285]  se vouer 
l'exercice de leur culte dans les glises de ceux qui sont salaris
par le Trsor public, en se concertant avec eux, enjoint aux
municipalits de veiller, sous leur responsabilit,  l'excution du
prsent arrt"[286].

[Note 284: Singulire inadvertance de rdaction pour un arrt dat
de "l'an premier de la Rpublique franaise"!]

[Note 285: La loi du 26 aot bannissait prcisment du territoire
franais tous les prtres non asserments. Il ne reste donc que
les prtres jureurs, mais pensionns ou momentanment sans
position officielle, auxquels puisse s'appliquer cette autorisation du
Directoire.]

[Note 286: Extrait du registre des dlibrations du Conseil gnral,
du 28 sept. 1792. Strasb., Levrault, 4 p. 4.]

Dornavant les prtres non asserments sont donc hors la loi: l'un
des derniers actes de l'Assemble lgislative, suivie bientt dans
cette voie par la Convention nationale, leur a impos, pour punition
du seul refus de serment, l'exil loin de la terre natale. Mais comment
excuter cette mesure rigoureuse, dernier legs de la monarchie dj
dtruite[287]  la Rpublique qui va natre? Ce n'est pas dans les
villes, o rsident des forces militaires suffisantes et une garde
nationale dvoue, qu'il sera difficile de saisir ces malheureux,
coupables d'obir  leur conscience, et de les enfermer ensuite dans
des lieux de rclusion dsigns d'avance. Mais  la campagne, mais
sur les frontires,  proximit des armes trangres, il sera
bien difficile de les surprendre au milieu de leurs ouailles dvoues,
qui ne veulent pas s'en sparer, et mme  Strasbourg il y en a qui
rsident encore dans leur domicile particulier, au lieu d'tre reclus
au Sminaire, et qui "continuent  se faufiler dans les rues, en
semant partout leur venin mortel"[288].

[Note 287: La loi est du 26 aot; la proclamation de la Rpublique se
fit  Strasbourg le 26 septembre. (_Strassb. Zeitung._ 28 sept. 1792.)]

[Note 288: _Argos_, 23 oct. 1792.]

C'est le moment o la perscution vritable commence qu'Euloge
Schneider choisit pour revenir de Haguenau et prcher  la Cathdrale
sur la _vengeance du sage et du chrtien_. Vraiment,  l'entendre,
on est profondment difi de sa charit chrtienne. "Il faut
pardonner  ceux qui nous maudissent, il faut aimer ceux qui nous
perscutent; il faut imiter Jsus implorant le pardon de son Pre
cleste pour ses assassins. Effaons la dernire tincelle de haine
dans nos coeurs, aimons nos frres gars de toute notre me;
alors seulement nous serons les enfants de Dieu"[289]. Cependant,
en examinant de plus prs cette prose onctueuse, on aperoit bien le
vague de ces exhortations vangliques. On l'aperoit encore mieux
en parcourant un sermon analogue, prch par le mme orateur,
presque jour par jour, un an plus tt, et traitant de _la conduite d'un
patriote clair et chrtien vis--vis des non-conformistes_.
L aussi il enjoint de ne pas har ceux qui ne partagent pas notre
manire de voir. Il dclare  ses auditeurs que, de mme qu'il n'y
a point d'uniformit dans la cration divine, il ne saurait y en avoir
dans la nature humaine. Chaque homme est libre de se crer sa religion
lui-mme, et les lois n'ont rien  y voir. Mais il ajoute:

"Comment pourrions-nous dtester des frres qui adorent le mme
Dieu, qui confessent le mme Evangile, qui reconnaissent le mme
vque suprme, le mme pontife que nous? Si seulement ils
obissent  la loi, s'ils satisfont  leurs obligations civiques,
qu'ils aient leurs temples particuliers, leurs opinions personnelles,
leurs runions religieuses spares. Nous leur montrerons que nous
connaissons la Constitution et l'Evangile.... La maladie de nos frres
est le fanatisme, et jamais le fanatisme n'a t guri par la
perscution. Perscuter les fanatiques, c'est verser de l'huile dans
le feu; vouloir les craser, c'est leur infuser une vie nouvelle.
Parcourez l'histoire de tous les temps, c'est la leon qu'elle vous
enseignera, mes frres"[290].

[Note 289: _Die Rache des Weisen und des Christen, eine Amtspredigt._
Strassb., Lorenz u. Schuler, 1792, 14 p. 8. Dans la prface,
Schneider nous raconte qu'il a publi ce sermon uniquement pour
rpondre  une calomnie dirige contre lui. Des ennemis  lui, trop
lches pour l'attaquer directement, avaient, dit-il, persuad  des
volontaires logs chez eux que je monterais ce dimanche en chaire pour
dmontrer que Dieu n'existait pas. Justement irrits, ces jeunes gens
vinrent  la Cathdrale, jurant qu'ils me _descenderaient_ de chaire
 coups de fusil. Qu'on juge maintenant mes calomniateurs! Voy. aussi
l'_Argos_ du 2 novembre 1792.]

[Note 290: _Das Betragen eines aufgekloerten und christlichcn Palrioten
gegen die sogenannten Nichtconformisten_. Strassb., Lorenz, im dritten
Jahre der Freiheit, 14 p. 8.]

A coup sr, on ne peut qu'applaudir  ces paroles; mais l'orateur qui
les prononait le 11 octobre 1791, sous les votes de la Cathdrale,
n'apparat-il pas  nos yeux comme un comdien mprisable quand
soudain nous nous rappelons les dnonciations postrieures du
journaliste de l'_Argos_ et la situation lgale faite  ces "frres
fanatiques" dont il parlait avec une charit vraiment difiante? Il
ne songe plus aujourd'hui  leur offrir des temples particuliers et
des runions religieuses indpendantes; d'une anne  l'autre, ses
convictions--si jamais il en eut de bien arrtes--ont flchi, et
pour se mettre au niveau des haines de son nouveau parti, il oublie la
justice des demandes qu'il accueillait nagure et se contente de vagues
dclamations sans aucune sanction effective. Nous prfrons encore
la haine farouche et franche des terroristes que nous allons voir 
l'oeuvre,  cette phrasologie doucereuse qui, par de plus longs
dtours, aboutira finalement  la mme guillotine. Et cependant, 
la date o nous sommes arrivs, Euloge Schneider appelait encore Marat
un incendiaire et le dsignait avec Robespierre comme "les aptres
de l'assassinat"[291].

[Note 291: _Argos_, 30 oct. 1792. Il faut remarquer cependant que ds
lors, depuis son sjour  Haguenau, Schneider se faisait aider dans
la rdaction de l'_Argos_ par un rfugi holsteinois, nomm
Butenschoen, nature fort exalte, mais moralement bien suprieure 
l'ancien professeur de Bonn. On ne sait donc pas s'il faut porter au
crdit de l'un ou de l'autre ces protestations indirectes contre les
hros de la Terreur.]

Cette phrasologie religieuse, dernier souvenir de son ducation
monastique, finit d'ailleurs assez rapidement par peser  Schneider.
Dans un discours prononc quelques jours plus tard seulement, 
Haguenau, pour clbrer la conqute de la Savoie, il s'criait:
"Quoi? des hommes libres s'arrteraient encore  des disputes
de thologie,  des sophismes de prtre,  des subtilits
scolastiques?... Aimons les hommes, faisons le bien et laissons les
disputes aux prtres. Puisse cette grande vrit pntrer dans tous
les coeurs!"[292].

[Note 292: Discours prononc  l'occasion de la fte civique
clbre  Haguenau le 4 novembre 1792. Haguenau, Koenig, 1792, 8 p.
8.]

Entre temps, la Rpublique nouvelle s'organisait de plus en plus comme
un gouvernement de combat. Les "fanatiques" continuaient  tenir
leur place  ct des aristocrates et des _feuillants_ dans la srie
des monstres qu'un "vrai patriote" jurait d'exterminer  tout
propos. C'est aussi contre eux que "les citoyennes de la commune
de Strasbourg"--elles n'taient que soixante-quinze ce
jour-l!--venaient rclamer des piques au Conseil gnral
du Bas-Rhin, afin de combattre ces "ternels ennemis de la
patrie"[293]. Mais le clerg constitutionnel ne bnficiait en
aucune manire de ces colres croissantes; il tait, tout comme
l'autre, mis en suspicion. Nous savons qu'un arrt du dpartement
avait enlev l'tat civil aux prtres non asserments; un nouvel
arrt de la municipalit de Strasbourg, en date du 24 octobre, en
dchargeait galement les prtres asserments, sous le prtexte
d'viter les difficults surgissant sans cesse entre eux et la
population strasbourgeoise[294]. Comme ils ne prchaient gure et
confessaient aussi peu, on allait bientt pouvoir dmontrer que ces
"officiers de morale publique" taient parfaitement inutiles. Ils
remplissaient moins encore les fonctions de missionnaires politiques,
que semblait leur proposer Roland, le ministre de l'intrieur, dans
une circulaire curieuse, adresse "aux pasteurs des villes et des
campagnes" et date du 6 novembre 1792; non pas assurment qu'ils
refusassent cette mission, mais puisqu'ils ne trouvaient pas, du moins
en Alsace, les auditeurs qu'il leur aurait fallu pour la remplir avec
fruit.

[Note 293: Extrait des dlibrations du Conseil gnral, du 22
octobre 1792. Strasb., Levrault, 4 p. 4. Le citoyen Didier fut charg
de fournir le plus promptement possible des piques aux ptitionnaires.]

[Note 294: _Strassb. Zeitung_, 1er nov. 1792.]

Ils s'cartaient d'ailleurs, dans leurs sermons et leurs doctrines,
de plus en plus du terrain o la conciliation aurait t possible.
Aprs avoir sincrement protest au dbut qu'ils ne songeaient
pas  bouleverser les prescriptions de l'Eglise, ils en
venaient--quelques-uns du moins-- rclamer des changements,
lgitimes en eux-mmes, mais qui logiquement devaient les faire sortir
du catholicisme. On se rend compte du chemin parcouru par les novateurs
quand on lit, par exemple, le sermon prononc par Schwind  la
Cathdrale, le jour de la fte de l'Immacule Conception. Il
traite _des voeux monastiques, du clibat des prtres et autres
mortifications volontaires_[295]. Nous n'avons rien  redire, si ce
n'est au point de vue du got, au tableau retrac par l'orateur, de
la misre de ces "myriades d'eunuques lgaux" qui peuplent les
empires catholiques; nous comprenons  la rigueur sa colre en parlant
"des dcrets insenss que le tigre Hildebrand, l'ami de la comtesse
Mathilde, si loin de la puret anglique lui-mme", imposa jadis 
tous les prdicateurs de l'Evangile. Seulement nous avons quelque peine
 comprendre qu'une harangue pareille ait pu tre prononce dans une
glise catholique et par le remplaant d'un homme qui se disait
en "communion avec le Saint-Sige apostolique". Quelques mois
auparavant, Brendel--on s'en souvient peut-tre--avait solennellement
protest contre des doctrines analogues dans la bouche de Schneider;
elles avaient t mises au club pourtant et non pas, comme ici,
dans l'enceinte sacre. Mais les vnements ont march; mais il faut
rester en faveur auprs des puissants du jour, et Brendel se tait.

[Note 295: _Rede ber Gelbde, Ehelosigkeit der Geistlichen und andre
Selbstpeinigungen_. Strassb., Levrault, 1792, 19 p. 8.]

Cependant un moment d'arrt semble se produire dans le dveloppement
du radicalisme en Alsace. La population de ces contres, sincrement
patriotique dans sa majorit, mais calme et rflchie, a retrouv
son quilibre, perdu dans la tourmente qui suivit le 10 aot. Les
dangers extrieurs sont momentanment carts, l'arme prussienne
est en retraite, les armes de la Rpublique sont entres  Mayence
et  Francfort, et quand le corps lectoral du Bas-Rhin se runit
en novembre,  Wissembourg, pour dsigner des supplants 
la Convention nationale, pour renouveler le Conseil gnral du
dpartement et les autres fonctionnaires dont le mandat est expir,
la majorit penche visiblement du ct des modrs. Malgr les
efforts d'Euloge Schneider, qui s'y dmne avec violence, la grande
majorit du Conseil gnral leur est acquise; deux amis de
Dietrich, alors en prison, sont dsigns comme supplants pour la
reprsentation nationale, et si Monet passe comme procureur-syndic du
Bas-Rhin, Schneider, port pour le poste vacant d'accusateur public
par les radicaux, ne parvient pas  l'emporter sur le candidat des
libraux et des conservateurs runis [296].

[Note 296: Schneider nous a donn un compte rendu fort dtaill et
naturellement trs partial aussi, mais bien vivant, de ces luttes dans
les numros de l'_Argos_ du 20, 27, 30 novembre 1792.]

Bientt aprs, le 6 dcembre, le succs de ce que les jacobins
appellent "l'hydre ractionnaire" s'accentue davantage encore,
lors des lections municipales de Strasbourg. Les chefs du parti
constitutionnel sont  peu prs tous lus; Dietrich lui-mme figure
parmi les notables [297], sans qu'aucun des noms sortis de l'urne puisse
donner srieusement ombrage  un patriote sincre et clair.
Pas un partisan de l'ancien rgime, pas un citoyen qui n'accepte
franchement la Rpublique, pourvu qu'elle soit raisonnable et librale
[298]. Le nouveau Conseil le dclare dans une adresse  la Convention
Nationale. D'ailleurs les corps nouvellement lus s'empressent de
fournir des preuves convaincantes de leur civisme. Le Conseil
gnral du Bas-Rhin, inform dans sa sance du 12 dcembre qu'en
contravention  la loi du 26 aot, "des prtres rebelles 
la patrie fomentent dans diffrents endroits,  l'abri de leurs
travestissements, l'incivisme et le dsordre; que d'autres, qui avaient
quitt la Rpublique, s'empressent d'y revenir en foule pour
dchirer de nouveau son sein", arrte en sance publique que
les municipalits dans lesquelles se trouvent encore des prtres
inserments seraient tenues de les faire saisir  l'instant et de les
livrer aux organes de la loi pour leur faire subir leur peine, 
savoir la dtention pendant dix ans. Il dclare les municipalits
personnellement responsables de leur ngligence  remplir leurs
devoirs, et invite tous les bons citoyens  dnoncer aux autorits
les prtres rfractaires et ceux qui leur ont donn une retraite,
s'exposant de la sorte  tre punis comme leurs complices [299].

[Note 297: Pourtant Laveaux venait d'crire dans le _Courrier de
Strasbourg_ du 12 novembre que Dietrich avait reu de Berlin six
millions pour gagner les Strasbourgeois  la Prusse!]

[Note 298: Liste du Conseil gnral de la commune, publie le 22
dcembre 1792. Placard in-fol.]

[Note 299: Dlibration du Conseil gnral du 12 dcembre 1792.
Strasb., Levrault, 4 p. 4.]

Dj, quelques semaines auparavant, le Directoire du dpartement
avait fait emprisonner le chanoine Rumpler "pour dsordres notoires
causs par cet ecclsiastique." Rumpler, toujours intrpide et
gouailleur, en avait appel de cette condamnation administrative 
Roland; le ministre de l'intrieur, convaincu par son ptre du
civisme de cet ecclsiastique--et certainement avec raison--avait
ordonn de suspendre cette incarcration. Cette simple mesure de
justice lui avait valu de violentes attaques de Laveaux, nagure encore
son admirateur, et qui maintenant lui dclare qu'"inviolablement
soumis  la loi, les amis de la libert  Strasbourg ne
reconnatraient jamais de dictateur"[300].

[Note 300: _Courrier de Strasbourg_, 13 nov. 1792.]

La municipalit, de son ct, remplissait tous ses devoirs. Elle
faisait afficher rgulirement sur la voie publique la liste des biens
d'migrs confisqus au profit de la nation; on y voit figurer, en
novembre et dcembre, ceux du prince Auguste-Godefroy de la Trmoille,
ci-devant grand-doyen du chapitre de Strasbourg; de N. Lantz,
suffragant du ci-devant vch de Strasbourg; du prince Chrtien de
Hohenlohe-Waldenbourg-Bartenstein, autre grand dignitaire de l'glise
cathdrale, etc. Mais les esprits s'enflammaient de plus en plus dans
la capitale; la lutte entre la Gironde et la Montagne s'engageait 
propos de la politique extrieure et du procs de Louis XVI, et
les plus modrs eux-mmes y perdaient la tte dans la fivre
universelle, quand ils sjournaient quelques mois dans cette fournaise.
Il tait donc invitable que la municipalit nouvelle, comme
l'ancienne, ft dnonce  la Convention pour cause de
_modrantisme_, et cela par les mmes hommes qui avaient jur de
perdre Dietrich et qui russirent dans leur projet. Les dputs
de Strasbourg eux-mmes contriburent  la calomnier devant leurs
collgues. Lasse devant ces accusations perptuelles, une partie du
Conseil gnral du Bas-Rhin demanda l'envoi de commissaires pour
les examiner et les rduire  nant. Le 25 dcembre, au soir, les
dputs Reubell, Hausmann et Merlin arrivaient en effet  Strasbourg,
se montrant disposs  faire bonne justice et  reconnatre le
patriotisme de la cit [301]. Mais ils allaient tre remplacs
bientt. La ville de Strasbourg, elle aussi, avait demand des juges,
et dans la sance du 23 dcembre la Convention avait entendu les
discours des deux dlgus, Rolle-Baudreville et Mathias Engel
[302]. Mais l'effet de leurs assurances fut dtruit par les dputs
du Bas-Rhin, chargs par leurs amis, les jacobins de Strasbourg,
de rclamer des commissaires plus nergiques, c'est--dire plus
prvenus. Ils n'pargnrent rien pour arriver au but. Laurent, en
particulier, dclara que l'esprit public tait si malade  Strasbourg
que, si l'on ne se htait pas, dans six semaines les Autrichiens y
seraient reus  bras ouverts [303]. La majorit de la Convention
n'avait pas mieux demand que l'en croire sur parole, et trois nouveaux
dlgus, Rhl, Dentzel et Couturier, taient dsigns aussitt
pour faire une enqute sur place et suspendre, le cas chant, toutes
les autorits constitues [303].

[Note 301: _Strassb. Zeitung_, 26 dc. 1792.]

[Note 302: Discours prononcs  la barre de la Convention nationale,
le 23 dcembre, etc. S.l. ni d., 6 p. 8.]

[Note 303: Ce mme Laurent avait sign, comme notable, la protestation
de Dietrich contre la dchance de Louis XVI. _Quatre mois_ plus tard,
il crivait: "Louis Capet est trs malade, et, malgr l'intrigue de
ses mdecins, il n'en reviendra pas. Ce sera probablement le remde
de M. Guillotin qui terminera la crise". C'est la lchet de
pareils hommes, plus encore que l'audace des jacobins, qui seule a rendu
possible la Terreur.]

[Note 304: _Strassb. Zeitung_, 29 dc. 1792.]

C'est dans l'attente de cette visite omineuse que devaient s'couler,
pour les habitants de Strasbourg, les derniers jours de l'anne. Au
moment d'en voir s'vanouir les heures finales, dans sa sance du 31
dcembre, le Conseil gnral du dpartement avait tenu  montrer
qu'il continuait vaillamment la croisade contre le _fanatisme_.
Constatant que, dans nombre de communes, les matres d'cole
inserments excitaient la jeunesse  la dsobissance aux lois,
et aprs avoir t les complices des prtres, taient devenus
eux-mmes les principaux agents du fanatisme, il dcrtait que tous
les instituteurs qui refuseraient le serment seraient immdiatement
destitus et ports sur la liste des suspects. On invitera en mme
temps la Convention nationale  tendre aux matres d'cole la loi
du 26 aot dernier, "afin de purger la Rpublique du poison de la
doctrine pernicieuse qu'ils y perptuent"[305].

[Note 305: Extrait des dlibrations du Conseil gnral, du 31
dcembre 1792. Strasb., Levrault, 8 p. 4.]

Un autre vote pris le 31 dcembre est non moins caractristique dans
un autre sens; c'est celui par lequel le corps municipal refusait de
payer une somme de 700 livres que le Directoire du dpartement voulait
imputer au budget de l'OEuvre Notre-Dame, et qui avait t dpense
dans l'anne pour la dcoration intrieure du choeur de la
Cathdrale, aprs qu'on y et enlev les armoiries des vques et
des chanoines [306]. Les modrs se dclaraient bien prts 
payer les dpenses ordinaires du culte constitutionnel [307], mais
ils jugeaient superflu de solder les tentures et les draperies de leurs
anciens allis, passs maintenant au club des jacobins. Ce fut l'un
des rares points sur lesquels ils devaient se trouver d'accord avec
leurs successeurs, comme nous le verrons bientt.

[Note 306: Procs-verbaux manuscrits du Corps municipal, 31 dc.
1792.]

[Note 307: Les traitements des prtres constitutionnels de Strasbourg,
acquitts en dcembre 1792, ne forment plus qu'un total de 4210 livres
15 sols. La plupart des vicaires de Brendel taient  d'autres postes,
et ses curs aussi.]

Pour ce qui est de l'histoire de l'difice lui-mme, dont le pass
sert de cadre et de centre de ralliement  ces tableaux historiques, il
n'y a qu'un fait unique  mentionner. La loi du 14 aot avait ordonn
la conversion de tous les monuments publics de bronze en canons. En
portant cet ordre de l'Assemble lgislative  la connaissance du
public, la municipalit provisoire dcrtait en mme temps que tous
les restes de la fodalit, tous les emblmes du fanatisme, qui se
trouvaient encore dans les temples ou sur d'autres difices publics,
seraient dtruits sans dlai [308]. C'est en excution, sans doute,
de cet arrt municipal qu'on enlevait, le 25 octobre 1792, avec
des mnagements qui firent dfaut plus tard, leurs sceptres et leurs
couronnes de pierre aux trois statues questres de Clovis, de Dagobert
et de Rodolphe Ier, qui ornaient la faade principale de notre
Cathdrale[309]. Les tristes mutilations de l'anne suivante font
paratre celle-ci bien inoffensive.

[Note 308: _Affiches_, 13 oct. 1792.]

[Note 309: Hermann, _Notices_, I, 384.]




                                 XVIII.


L'anne 1793 marque une poque de crise violente dans les destines
de la Cathdrale de Strasbourg, comme aussi dans l'histoire religieuse
de l'Alsace. Dans la premire moiti de l'anne, les luttes des
partis au sein de la Convention nationale, la guerre trangre et
la guerre civile grandissante dtournent l'attention des masses
des questions religieuses proprement dites. L'Eglise catholique
_conformiste_ essaie encore de lutter pour l'existence contre
l'indiffrence et le mauvais vouloir croissant des autorits civiles;
mais, dlaisse de tous les cts  la fois, elle perd bientt
toute raison d'tre. Quand la tourmente rvolutionnaire pousse enfin
les vrais meneurs des clubs et de la plbe radicale au pouvoir, le
clerg asserment ne tente mme pas de rsister  l'orage; il
s'effondre et disparat. Comme la dissidence catholique est depuis
longtemps proscrite et que les cultes protestants sont galement
supprims, le christianisme tout entier semble avoir sombr dans
la tourmente. Un court moment le nant seul rgne dans nos glises
jusqu'au jour o des fanatiques d'un genre nouveau viennent inaugurer
sur leurs autels le culte de la desse Raison.

A notre point de vue spcial, l'histoire de cette anne fatidique
peut donc se partager en deux chapitres distincts. Le premier comprendra
l'histoire de la lente et peu glorieuse agonie du catholicisme officiel
et devra forcment rapporter en rsum les principaux moments de
l'histoire politique de Strasbourg, afin de permettre au lecteur de
s'orienter au milieu des dtails qui suivront dans le second chapitre.
Celui-ci sera consacr au tableau de la religion hbertiste dans nos
murs et aux exhibitions bizarres qu'il provoquera sous les votes de
"l'ex-Cathdrale". Nous avons vu tout  l'heure que, ds les
derniers mois de l'anne 1792, la municipalit strasbourgeoise
tmoignait une grande froideur pour les intrts et les besoins
du clerg constitutionnel. On en trouve une preuve nouvelle dans la
manire dont elle accueille une ptition, prsente le 23 dcembre,
par le "citoyen vque du Bas-Rhin", les curs et les prposs
laques des paroisses catholiques au corps municipal. C'tait une
protestation motive contre le dcret de l'Assemble lgislative du
4 septembre prcdent, qui mettait les frais du culte  la charge des
communauts religieuses. Les ptitionnaires exposaient que le nombre
des conformistes tait bien trop faible  Strasbourg pour y subvenir
 de pareilles dpenses, et que les fidles se sentiraient lss
dans leurs droits si on les abandonnait de la sorte  leurs ressources
insuffisantes.

Mais la municipalit ne s'occupa de cette demande que dans la sance
du 7 janvier 1793 et passa, sans longues discussions,  l'ordre du
jour, bien que la somme rclame par Brendel pour "un culte modeste
et dcent  la Cathdrale et dans les autres glises paroissiales"
ne dpasst pas le chiffre de trois mille livres assignats[310].

[Note 310: Corps municipal, procs-verbaux manuscrits, 7 janvier 1793.]

L'attitude de la presse radicale rpondait  celle des corps
constitus. L'_Argos_ d'Euloge Schneider est rempli de rcriminations
violentes contre les ecclsiastiques asserments des deux cultes. Il
leur reproche de ne point travailler  rpandre la vraie religion
et l'amour de la Rpublique, comme c'est leur devoir, et se plaint
amrement d'avoir t perscut par ses suprieurs chaque fois
qu'il a voulu ouvrir les yeux aux masses ignorantes. "C'est si
commode, s'crie-t-il, de n'avoir d'autre occupation que de faire le
signe de la croix, de dire la messe, de porter des vtements brods
d'or et de brailler des psaumes latins, sans tre oblig de
rien penser, de rien sentir et de rien enseigner." Les ministres
protestants taient confondus par lui dans un mme anathme.
Aprs le premier lan du seizime sicle, eux aussi sont rests
stationnaires et retardent maintenant de trois sicles sur le progrs
gnral des lumires[311].

[Note 311: _Argos_, 29 janvier 1793. Une preuve de l'antipathie
profonde de Schneider pour les protestants, qui l'avaient, croyait-il,
abandonn, en mme temps qu'un spcimen curieux de son talent dans
le genre satirique, c'est le rcit intitul: _Das Froschkloster zu
Abdera_, imit de Wieland, et dans lequel il ridiculise le Chapitre de
Saint-Thomas et l'Internat de Saint-Guillaume (_Argos_, 4 mai 1793.)]

C'tait, pour le dire en passant, une injustice criante  l'gard
de certains au moins des ministres protestants de Strasbourg que de
les accuser de n'tre pas au niveau des sentiments patriotiques de la
nation, prise dans son ensemble. En ce moment mme le prdicateur de
la paroisse franaise de Saint Nicolas, Mathias Engel, composait et
faisait distribuer  ses ouailles des "cantiques" qui devaient
rjouir le coeur de tout bon rpublicain, et o on pouvait lire des
vers comme ceux-ci:

  Auteur de nos jours, Dieu suprme...
  Reois notre serment civique:
  Certains de l'immortalit,
  Nous vivrons pour la Rpublique,
  Nous mourrons pour la Libert! [312]

[Note 312: Cantique sur la libert, par le citoyen Enguel. S. lieu ni
date, 7 p. 8.]

Ce qui, plus que tout le reste, irritait Schneider, c'est que les curs
et desservants d'origine alsacienne avaient si peu fait pour combattre
les superstitions du pass. Plus intelligents et plus cultivs, les
prtres venus d'Allemagne avaient aussi montr plus de bonne volont
pour rpandre la bonne semence, mais pour cette raison mme ils
avaient veill les sourdes rancunes de l'vch. N'avait-on pas
os offrir  deux savants professeurs, venus d'outre-Rhin, de modestes
places de vicaire? Et quand ils se plaignaient de l'exigut de leurs
traitements, on leur rpondait par des sarcasmes. C'est ainsi que
l'ex-procureur Levrault avait dit un jour: "Les aptres n'taient
pas non plus salaris par l'Etat, et quand ils taient perscuts,
nul n'envoyait la troupe  leur aide"[313].

[Note 313: _Argos_, 5 fvrier 1793.]

Le clerg constitutionnel ne remplissait donc pas, aux yeux des bons
patriotes, le rle qu'ils avaient rv pour lui; on lui donna ds
lors des auxiliaires, qu'il ne vit sans doute pas fonctionner avec
plaisir  ses cts. A Strasbourg du moins, les officiers municipaux
furent chargs de lire et de commenter en chaire, une fois par semaine,
devant les fidles assembls, les crits dont la Convention avait
ordonn l'impression et l'envoi aux dpartements. Le citoyen Lanfrey
fut charg de ce service  la Cathdrale[314]. On tchait galement
de suppler  l'apathie des curs en encourageant le zle des
matres d'cole, chargs de rpandre les principes civiques parmi
la jeune gnration. C'est ainsi que le corps municipal accordait au
sieur Nicolas, matre d'cole de la Cathdrale, un supplment de
chandelles pour tenir une classe du soir[315].

[Note 314: Corps municipal, procs-verbaux manuscrits du 28 janvier
1793.]

[Note 315: _Ibid._, 11 fvrier 1793.]

Pendant ce temps aussi la mise en vente des immeubles du Grand-Chapitre
et des dignitaires de l'Eglise, des vins et des meubles de l'ancien
prince-vque allaient bon train, et les feuilles publiques taient
remplies d'annonces judiciaires  cet effet, comme aussi les coins
des rues orns de placards qui mettaient tous ces biens, _intra_ comme
_extra muros_,  la disposition des capitalistes patriotes[316].

[Note 316: _Affiches de Strasbourg_, 12 janvier, 26 janvier, 22 juin,
27 juillet 1793, et les nombreux placards avec les _premires_,
_deuximes_ et _troisimes_ proclamations relatives aux biens
d'immigrs, du 23 fvrier, 4 mars, 23 mars, etc., etc.]

L'excitation des esprits, naturellement croissante avec l'approche
des dangers du dehors, tait encore augmente par les dnonciations
incessantes des jacobins de Strasbourg; ils provoquaient  Paris
des inquitudes qui se traduisaient par des mesures aussi violentes
qu'elles taient inutiles. Ds fvrier, la Convention Nationale,
cdant aux appels de la Socit du Miroir, avait envoy de nouveaux
commissaires dans le Bas-Rhin, munis de pouvoirs extraordinaires.
Ceux-ci, les reprsentants Couturier et Dentzel, l'ex-ministre de
Landau, s'adressaient  la municipalit, le 11 fvrier 1793, et, pour
obvier aux "manoeuvres tnbreuses qui s'opposent au succs de la
rvolution sur cette frontire", ils ordonnaient l'expulsion de la
ville et l'internement loin des frontires d'une srie de notables
strasbourgeois, que nous connaissons comme d'excellents patriotes et
parmi lesquels nous citerons seulement Michel Mathieu, l'hellniste
Richard Brunck et "le gazetier Saltzman". Bon nombre aussi
recevaient un avertissement svre et se voyaient somms "d'tre
plus circonspects  l'avenir et de baisser devant la loi un front
respectueux"[317].

[Note 317: Lettre des citoyens commissaires, dputs de la Convention
Nationale...  la Municipalit de Strasbourg. Strasb., Levrault, 1793,
8 p. 4.]

C'tait le commencement de ces proscriptions rptes qui allaient
svir bientt  Strasbourg contre les lments modrs de notre
ville et frapper indistinctement les rares partisans de l'ancien rgime
et les adhrents sincres des liberts nouvelles.

On ne saurait douter qu'Euloge Schneider n'ait t l'un des plus
zls  charger ses anciens protecteurs et amis; il entrait, de la
sorte, dans l'esprit de ses fonctions nouvelles. Le 3 fvrier, il avait
gravi, pour la dernire fois, les marches de la chaire, illustre
par Geiler,  la Cathdrale, et prch sur les _opinions de Jsus
relativement aux feuillants et aux fanatiques de son temps_[318]; sur la
couverture de la brochure imprime, il ne s'intitulait plus "vicaire
piscopal", mais "professeur de religion rpublicaine". Peu
de jours aprs, les commissaires de la Convention Nationale le
dsignaient pour le poste d'accusateur public auprs du tribunal
criminel du Bas-Rhin, et le 18 fvrier, il adressait un rquisitoire
officiel au corps municipal pour tre install dans ses
fonctions[319]. En effet, le lendemain les autorits constitues
procdaient  son installation solennelle, et l'ex-professeur de Bonn,
l'ex-vicaire de Brendel, prononait, devant un auditoire sans doute
partag dans ses impressions intimes, un discours dans lequel il
s'expliquait sur la faon dont il entendait sa terrible mission[320].

[Note 318: _Die Aeusserungen Jesu ber die Fanatiker und Feuillants
seiner Zeit, eine Predigt_. Strassb., Stuber, 1791, 16 p. 8.]

[Note 319: Procs-verbaux mss. du Corps municipal, 18 fvrier 1793.]

[Note 320: _Argos_, 28 fvrier 1793.]

Un autre de ses collgues ecclsiastiques  la Cathdrale avait
quitt, encore avant lui, la carrire sacerdotale qui n'offrait plus
grand avenir  tant d'ambitions remuantes. Le "citoyen" Dorsch
avait t appel  Mayence, conquise par le gnral Custine, comme
l'un des administrateurs provisoires de cette cit, et y avait port,
comme le montre une lettre, reproduite par l'_Argos_, toute la haine
des prtres asserments radicaux pour les modrs strasbourgeois
vaincus[321].

[Note 321: _Argos_, 21 fvrier 1793.]

Sans doute les Strasbourgeois de vieille roche n'avaient pas accept
sans protestations les mesures dictatoriale des commissaires de
la Convention; ils taient amis de la libert, mais se sentaient
profondment froisss de voir une tourbe d'aventuriers trangers,
accourus de l'intrieur et du dehors, s'abattre sur leur ville et
vouloir les dominer. La majorit des douze sections de la commune avait
envoy  Paris les citoyens Lauth et Philippe Liebich, pour
rclamer le rapport de ces mesures extraordinaires, outrage gratuit au
patriotisme de Strasbourg. Ceux-ci parlrent avec nergie  la barre
de la Convention Nationale, dans sa sance du 5 avril, essayant de
dmasquer leurs calomniateurs, "les matres d'arithmtique, les
rgents de collge, les matres de langue qui voudraient tre les
matres de la ville"[322], et malgr les efforts des porte-voix de
la Socit des Jacobins, galement prsents  Paris, ils avaient
sembl l'emporter un instant; des Montagnards avrs comme Rhl
avaient pris leur dfense, et le prsident les avait admis aux
honneurs de la sance. Mais la lutte entre la Gironde et la Montagne
prenait chaque jour un caractre plus aigu, et les exalts, d'avance
assurs de la victoire, continurent, sans trop s'inquiter de cet
chec passager, leur lutte  outrance contre les personnes et les
institutions qui leur taient odieuses. Ils pressentaient, dirait-on,
que, le lendemain de la crise, la bourgeoisie de Strasbourg, toujours
malhabile  flatter les pouvoirs du jour ou ceux du lendemain, se
trouverait, au moins de coeur, non du "ct du manche", mais avec
ceux qu'aurait balays le mouvement rvolutionnaire.

[Note 322: Paroles d'un dput  la Convention, cites dans
l'_Extrait d'une lettre de Paris_ du 5 avril 1793. S. lieu d'impression
ni nom d'imprimeur, 4 p. 4.]

C'est  ce mois d'avril, prcdant l'tablissement de la Terreur,
qu'appartient aussi la premire saisie d'immeubles ecclsiastiques
rquisitionns pour les besoins de la Nation. On entasse des
provisions de fourrages  la Toussaint; on dcharge des grains au
Temple-Neuf; on avertit l'vque qu'il faut changer l'glise de
Saint-Jean en magasin pour l'arme et qu'il ait  pourvoir, comme
il l'entend,  ce que le service de la paroisse ne soit pas
interrompu[323]. Un peu plus tard, le corps municipal dcide de faire
dcrocher le grand tableau, symbolisant l'union de Strasbourg et de la
France, qui se trouve dans la salle de ses sances et de se concerter
avec le citoyen Melin, peintre, pour y faire disparatre les fleurs
de lys sur le manteau de la figure symbolique de la France. Il s'occupe
galement de faire remplacer les boutons de mtal qui se trouvent
encore sur l'uniforme d'un certain nombre de gardes nationaux, et sur
lesquels se lit encore le mot prohib de _Roi_[324]; il dlgue
un commissaire de police, assist de deux tmoins, pour enlever
les armoiries du citoyen Arroi, ci-devant attach au Grand-Chapitre,
sculptes, contrairement  la loi, sur le fronton de sa demeure[325].

[Note 323: Procs-verbaux du Corps municipal, 9 avril 1793.]

[Note 324: Corps municipal, procs-verbaux du 13 mai 1793.]

[Note 325: _Ibid._, 22 avril 1793.]

Entre temps, le tribunal criminel du Bas-Rhin commence  prononcer ses
arrts sur les rquisitoires de Schneider. Par un curieux hasard, l'un
des premiers--l'un des premiers que nous connaissions, au moins,--dat
du 3 mai, concerne une accusation pour insultes, adresses au clerg
constitutionnel, intente  Martin Maurer, vigneron  Reichsfelden,
dans le district de Barr. Le 16 avril, travaillant dans son vignoble,
ce pauvre homme s'est cri, parat-il: "Que la foudre crase les
_patriotes_ et les prtres asserments! Ils sont tous des hrtiques
et ont trahi leur religion!" Pour ce grave mfait, Maurer est
condamn par le tribunal  faire amende honorable, tte nue et 
genoux, sous l'arbre de la libert  Reichsfelden,  y rtracter
publiquement ses blasphmes, et  en demander pardon  la
Rpublique,  la municipalit et aux prtres constitutionnels. Puis
il sera conduit  Schlestadt, expos durant deux jours au pilori,
orn de l'inscription suivante: "Aristocrate et fanatique", et
finalement reconduit  Strasbourg, pour y rester en prison jusqu'au 10
aot[326].

[Note 326: _Argos_, 7 mai 1793.]

C'tait prendre peut-tre bien  coeur la considration du clerg
conformiste, au moment o l'on se prparait  le dclarer inutile,
mais enfin c'tait une condamnation rgulire et lgale, prononce
par des jurisconsultes de profession, les Elwert, les Silbernad, etc.,
qui passaient dj pour modrs et ractionnaires.

Voil sans doute pourquoi ces procdures semblaient encore trop
longues et trop compliques  l'accusateur public du Bas-Rhin. Quinze
jours plus tard, il rclamait dans l'_Argos_ des pro cds plus
sommaires contre les ennemis de la patrie, l'tablissement d'un
_tribunal rvolutionnaire_ qui s'affranchirait de toutes les formes
et arguties lgales. "Qui donc entrave notre unit, s'criait
Schneider.--Les aristocrates et les fanatiques. Ce sont eux qu'il faut
dompter. Et par quel moyen?--Par la guillotine, par rien d'autre que la
guillotine"[327].

[Note 327: _Argos_, 23 mai 1793.]

L'crasement de la Gironde, opr dans les journes du 31 mai et du
1er juin, grce  la coopration de la Montagne et de la Commune
de Paris, allait lui donner la joie de voir se raliser bientt ce
dernier souhait. Il ne se doutait pas, le malheureux, qu'il serait
lui-mme, un peu plus tard, victime de ce mpris pour toutes les
formes protectrices de la justice, qu'il appelait de tous ses voeux!

L'exaspration de l'ancien vicaire piscopal n'tait pas d'ailleurs
sans motifs. L'accueil favorable fait par la majorit de la Convention
nationale aux rpublicains modrs, en avril, avait raviv pour un
temps le courage de la bourgeoisie de Strasbourg. Dans les runions des
douze sections de la ville une lutte des plus vives s'tait engage
entre les jacobins et leurs adversaires, lutte dirige par le comit
central des douze sections, form de modrs, auxquels s'taient
mme rallis quelques-uns des chefs de l'ancien parti catholique.
Euloge Schneider s'tait jet dans la bataille avec toute
l'imptuosit de sa nature fougueuse et mobile, et dans la sance du
club du 7 mai, il tait all jusqu' dclarer que le comit central
tait d'accord avec les Autrichiens et les Prussiens.

Ripostant  cette insinuation ridicule et perfide par une
contre-accusation non moins absurde, la huitime section, dont
Schneider faisait partie, se runissait le 12 mai pour examiner
l'attitude du nouvel accusateur public. Aprs une discussion des plus
animes, visant "les calomnies profres par le prtre allemand
Schneider" et constatant que "ledit prtre ne cherche qu' semer
la discorde entre les citoyens; vu qu'il est Allemand de Cologne et
domicili depuis deux ans seulement  Strasbourg, et qu'il
semble pay par les ennemis extrieurs et intrieurs du pays",
l'assemble dcidait de rclamer auprs du gouvernement la
dportation de Schneider hors des frontires de la Rpublique. afin
de rtablir la paix et la tranquillit dans les esprits[328].

[Note 328: _Argos_, 4 juin 1793.]

Cette dcision, appuye par la signature des citoyens Wehrlen, Grn,
Stromeyer, Spielmann, Schatz, etc., trouva de nombreux approbateurs 
Strasbourg. Le comit des sections runies, prsid par le sieur
Metz, "chef des fanatiques" lev par les feuillants  cette
dignit pour gagner le concours du parti catholique, au dire de
Schneider[329], laborait mme,  la date du 23 mai, une protestation
des plus nergiques contre l'influence montante du jacobinisme dans
la capitale et l'envoyait  Rhl pour la dposer sur le bureau de
la Convention nationale. Mais ce document parvint  Paris au moment
prcis o les amis d'Euloge Schneider l'emportaient sur toute la
ligne, et ne servit qu' incriminer d'une faon plus spcieuse la
population si loyale et si patriotique de la cit frontire.

[Note 329: _Argos_, 18 juillet 1793.]

Aussi faut-il voir avec quelle jubilation l'_Argos_ accueille la
nouvelle des vnements qui viennent de s'accomplir dans la capitale
et l'ordre d'arrter les chefs des sections _modres_ de Strasbourg,
les Thomassin, les Schoell, les Ulrich, les Noisette et autres. Il
applaudit aux avertissements donns aux Beyckert, aux Metz, aux Edel,
aux Fries, aux Mosseder, etc., signals comme _suspects_. Seulement il
trouve qu'on est peut-tre trop svre pour ceux des non-conformistes
qui se dtournent de l'Eglise constitutionnelle par pure ignorance, et
qu'il faut "les duquer et non les tourmenter". C'est aux riches
protestants qu'il faut s'en prendre avant tout; il n'y en a pas un seul
sur la liste des suspects[330], et cependant "c'est l le noeud de
la situation"[331]. Schneider se livre ensuite  une caractristique
perfide de tous ces adversaires qui l'avaient si longtemps tenu en
chec et qui sont enfin  terre: Metz, Ostertag, Lacombe, les meneurs
des _fanatiques_; Fries, le pdagogue de Saint-Guillaume, qui a
foment, selon la faible mesure de ses forces, la haine de la libert
chez ses lves. Mais c'est surtout contre "Salzmann, ce _bon_
Salzmann", que s'panche le courroux du moine dfroqu. "A mon
avis, s'crie-t-il, il a plus nui  la Rpublique que toute une
arme ennemie. Sans sa feuille infernale, l'esprit public dans les
deux dpartements du Rhin ne serait peut-tre jamais tomb aussi
bas[332]."

[Note 330: C'tait l un mensonge gratuit de la part de Schneider; il
savait fort bien que Beyckert, Schoell, Fries, Edel, Weiler, Mosseder,
etc., taient protestants.]

[Note 331: "_Man vergesse nicht die Pfrndner des reichen
Thomasstiftes; hier, hier ist der Knoten!_" (_Argos_, 11 juin 1793.)]

[Note 332: _Argos_, 18 juin 1793.]

Ces dnonciations haineuses, qui appelaient comme sanction la
guillotine, maintenant qu'on entrait sous le rgime de la Terreur,
n'empchaient pas Euloge Schneider de parler par moments d'un ton plus
conforme aux vrais principes. "Nous respectons, tait-il dit dans une
adresse de la _Socit des Amis de la libert_, signe par lui comme
vice-prsident, nous respectons la libert des opinions, mais nous
condamnons les menes des hypocrites et des tratres. Nous distinguons
entre un frre gar et ceux qui l'ont perdu. Nous voulons instruire
l'un et dmasquer l'autre. Notre religion commune est l'amour des
hommes, notre temple la patrie, nos offrandes l'obissance  la loi.
Nous ne reconnaissons pas de patriotisme qui ne soit fond sur la
vertu, pas de politique qui ne s'appuie sur la morale"[333]. Mais ces
dclarations de tolrance abstraite ne tiraient pas  consquence;
en admettant mme qu'elles fussent sincres, la force des choses
poussait les exalts en avant et, comme le disait un jour M. Renan,
"la rvolution ne permet  personne de sortir du branle qu'elle
mne. La terreur est derrire les comparses; tour  tour exaltant les
uns et exalts par les autres, ils vont jusqu' l'abme. Nul ne peut
reculer, car derrire chacun est une pe cache, qui, au moment o
il voudrait s'arrter, le force  marcher en avant."

[Note 333: _Die Gesellschaft der Freunde der Freiheit und Gleichheit an
die Brger der zwoelf Sektionen Strassburg's_, 14. Juin 1793. S. nom de
lieu ni d'imprim., 7 p. in-18.]

La rvolution du 31 mai n'eut pas d'effet immdiat apparent sur la
situation ecclsiastique, du moins en Alsace. Les cultes continurent
 tre clbrs comme  l'ordinaire dans les mois qui suivirent.
Que leur libert d'allures ft encore pleinement respecte  la
veille mme de ces vnements, nous le voyons par l'autorisation
accorde au cur de la Robertsau, l'abb Chrtien Gillot, de
clbrer le dimanche de l'octave de la Fte-Dieu, par une procession
solennelle en dehors de son glise.[334] La circulaire du citoyen
Garat, ministre de l'intrieur, date du 1er juin 1793 et adresse
aux administrateurs des dpartements, doit tre mise sans doute encore
 l'actif de l'ancienne majorit girondine et n'est point attribuable
aux nouveaux dtenteurs du pouvoir, bien que sa publication concide
avec les dbuts du nouveau rgime.

[Note 334: Procs-verbaux du Corps municipal, 27 mai 1793.]

Cette circulaire ritrait l'interdiction du port des vtements
ecclsiastiques en dehors des fonctions sacerdotales, interdiction
prononce depuis de longs mois dj. Mais le ton en tait pre et
tristement significatif. "Les ecclsiastiques amis de l'ordre et de
la rvolution, y disait le ministre, sentiront combien il importe  la
manifestation de leurs principes qu'ils ne conservent pas plus longtemps
un vtement que persistent encore  porter des prtres ennemis de la
Rpublique, qui cherchent par de vains efforts  faire de ce vtement
l'tendard et l'aliment de la rvolte (_sic_)... S'il est quelque
reste de raison dans les hommes avides du sang de leurs concitoyens et
de l'anantissement de leur patrie, l'intrt personnel doit
leur dire que cet habit distinctif appelle sur eux  tout moment
l'indignation et la colre des bons citoyens, et qu'aux jours d'une
effervescence qu'ils auraient sans doute eux-mmes excite dans
d'autres intentions, ce moyen de reconnaissance pourrait en faire de
malheureuses victimes"[335]. Le Directoire du dpartement faisait
afficher partout la lettre ministrielle, par arrt du 5 juin; c'est
douze jours plus tard seulement que la municipalit faisait  son tour
dfense aux curs et aux ministres de se montrer dans les rues avec
les insignes distinctifs de leurs fonctions[336].

[Note 335: Dlibration du Directoire du dpartement du Bas-Rhin, du
5 juin 1793. S. lieu ni nom d'imprim., 4 p. fol.]

[Note 336: Corps municipal, procs-verbaux du 17 juin 1793.]

Disons tout de suite que l'vque Brendel reut cette notification
le 20 juin et qu'il s'empressa de protester contre l'ordre reu, en
allguant que le dcret de la Convention n'tait applicable qu'aux
ci-devant congrgations religieuses, mais non aux prtres asserments
et fidles  la nation. Du reste, en sa qualit d'vque charg
de l'administration de tout un diocse, il se regardait comme tant
toujours et partout dans l'exercice de ses fonctions; il demandait donc
au corps municipal de revenir sur son vote. Mais celui-ci, ayant pris
connaissance de sa lettre, dcida, dans sa sance du 11 juillet,
sans longs dbats, qu'il n'y avait pas lieu  dlibrer[337]. Les
reprsentants de la cit faisaient bientt aprs un accueil tout
aussi peu favorable aux rclamations des anciens fonctionnaires du
culte catholique, qui demandaient  la municipalit leurs indemnits
arrires. On avait, il est vrai, charg le compositeur Pleyel,
alors directeur de l'orchestre de la Cathdrale, de dresser un tat
nominatif de tous les employs des diffrentes paroisses, et la
municipalit avait ensuite transmis cette pice au Directoire du
district. Mais, soit que celle-ci se ft perdue en chemin, soit que,
dans la confusion croissante de tous les services publics, il n'y
et plus d'ordre ni de responsabilit nulle part, aucune rponse
ne venait, et finalement on renvoyait le rglement de la question au
dpartement, qui ne s'en occupa pas sans doute avec plus de zle que
la commune ou le district[338].

[Note 337: Corps municipal, procs-verbaux du 11 juillet 1793.]

[Note 338: Corps municipal, procs-verbaux du 29 juillet 1793.]

Cette attitude peu sympathique du corps municipal vis--vis des
questions religieuses ne l'empchait pas toutefois de conserver avec le
clerg des deux cultes des rapports occasionnels et mme courtois, si
son rpublicanisme ombrageux n'y trouvait point  redire. C'est ainsi
que nous le voyons adresser des flicitations officielles au pasteur
Jean-Georges Eissen, du Temple-Neuf, ancien aumnier de Royal-Sudois,
au sujet de son opuscule: _Galerie de la Rpublique franaise ou
Collection de quelques faits et dits mmorables des Franais libres,
 l'usage de la jeunesse_. Il dcide mme d'en acheter un certain
nombre d'exemplaires et de les distribuer aux coles franaises de
Strasbourg[339].

[Note 339: Corps municipal, procs-verbaux du 27 juin 1793.]

Pendant ce temps la Convention nationale mutile avait rapidement
achev la discussion de la Constitution nouvelle, cette Constitution de
1793 qui ne fut jamais mise en vigueur, parce que les utopistes
radicaux eux-mmes, qui l'avaient rclame, puis vote, la jugeaient
inapplicable dans la situation dsastreuse du pays. Elle devait tre
envoye solennellement aux dpartements pour tre sanctionne par le
vote populaire, et l'un des reprsentants du Bas-Rhin fut charg de
la porter  Strasbourg. Ce fut le 8 juillet 1793 que Dentzel, muni des
pouvoirs extraordinaires, arrivait dans notre ville et descendait  la
Maison-Rouge, au son des cloches de toutes les glises et au bruit
du canon, "porteur du nouveau Livre de vie"[340]. Immdiatement
conduit  l'Htel-de-Ville par une dputation des corps
administratifs, il y donna lecture,  la foule assemble, de l'acte
constitutionnel, "fruit incorruptible de la Montagne".

[Note 340: _Argos_, 11 juillet 1793.]

La lecture acheve, l'assemble tout entire se lve au bruit
des salves d'artillerie et des sonneries des grandes cloches de la
Cathdrale, et, "les mains tendues vers le ciel, jure l'unit et
l'indivisibilit de la Rpublique, l'adhsion la plus entire 
la Constitution rpublicaine et la mort des conspirateurs et des
tyrans". Puis le maire Monet prononce un discours emphatique sur
la situation prsente,  la fin duquel il convie les citoyens "
dlibrer en philanthropes sur des lois douces et philosophiques,
posant avec sagesse les fondements d'une gloire imprissable et d'un
bonheur ternel". Ces paroles sont accueillies aux cris de: Vive la
Rpublique! vive l'galit! et "portent dans tous les coeurs, au
dire du procs-verbal officiel, l'amour de l'union, annonant une
rconciliation parfaite et l'aurore d'un bonheur qui ne doit plus avoir
de terme". Le procureur de la commune, Hermann, homme trs modr
de caractre et d'opinions, mais que la municipalit pure avait
maintenu jusqu' ce jour en fonctions, puisqu'il lui fallait au
moins _un_ fonctionnaire au courant des services administratifs et des
comptences lgislatives[341], vient s'associer, lui aussi,  ces
manifestations d'un enthousiasme naf ou forc, et dclarer que la
libert remportera sous peu la victoire sur les esclaves du fanatisme,
et que l'hydre de la guerre civile sera touffe dans son propre sang.
Enfin l'on introduit dans l'enceinte une dputation des coliers du
Gymnase, et le jeune Ehrenfried Stoeber, le futur pote et polmiste
libral du temps de la Restauration, harangue Dentzel et l'assure que
la jeunesse de la cit partage les transports des autres citoyens et
que la postrit la plus loigne bnirait ce jour comme le
plus beau de ceux qu'a vus la commune de Strasbourg[342]. Affirmation
sincre sans doute dans la bouche de l'adolescent exalt, mais
trop souvent rpte depuis quatre annes dans tant d'occasions
solennelles, au milieu de scnes trop contradictoires, pour ne
pas provoquer maintenant chez les esprits plus rassis, soit des
apprhensions nouvelles, soit au moins un triste sourire!

[Note 341: Rien ne donne une ide plus singulire et plus affligeante
 la fois de la faon dont on _administrait_ alors les affaires de
la ville, au milieu des agitations quotidiennes de la politique, que
certains faits relats aux procs-verbaux du Corps municipal, p.
ex. sur la gestion de la citoyenne Demart, directrice de la Maison des
Enfants-Trouvs, de connivence avec le garon-chirurgien Schmidt, son
amant (18 mars 1793).]

[Note 342: Procs-verbal de la sance publique du Conseil gnral de
la Commune de Strasbourg, du lundi 8 juillet 1793. Strasbourg, Dannbach,
14 p. 8.]

Le soir,  la sance du club des Jacobins, les citoyennes des tribunes
entonnrent la _Marseillaise_, puis Euloge Schneider pronona le
pangyrique de la Constitution nouvelle, qui, "du coup, termine tous
nos diffrends et qui, de mme que la loi de Jhovah, est ne sur
la sainte Montagne, au milieu du grondement de la colre populaire, du
tonnerre des armes et des clairs". La sanction de la Constitution
par le vote populaire n'tait et ne pouvait tre, dans les
conjonctures prsentes, qu'une vaine formalit. Le 9 juillet le corps
municipal annonait aux citoyens de Strasbourg que la grande cloche de
la Cathdrale[343] les appellerait, le 14 juillet,  ratifier l'acte
"qui doit anantir l'anarchie, teindre les torches de la guerre
civile et fixer  jamais les destines de la France"[344]. Ceux
d'entre les habitants qui rpondirent  l'appel vinrent en effet
dposer dans l'urne des votes approbatifs, et, ds le soir du 14
juillet, une nouvelle sonnerie des cloches et les salves d'artillerie
tires sur les remparts annonaient l'adhsion presque unanime des
sections de la commune. "Partout, dit la _Gazette de Strasbourg_ (que
Saltzmann ne rdige plus), partout on ne voit que rjouissances et
gat, et tout le monde s'panouit  la douce perspective
d'un avenir heureux"[345]. Quelques-uns cependant devaient tre
mcontents au fond, puisqu'on vit paratre immdiatement aprs une
brochure, prudemment anonyme et ne dcelant pas son lieu d'impression,
intitule: _Euloge Schneider, prtre, puis accusateur public et
bientt... rien_, dans laquelle l'ex-vicaire piscopal tait livr
 la rise publique. Schneider, qui attribuait, nous ne savons
pourquoi, ce factum aux commis de l'administration dpartementale, y
rpondit avec une verve  la fois rageuse et sentimentale dans un des
prochains numros de l'_Argos_[346].

[Note 343: Ce fut  ce moment aussi, le 12 juillet, qu'on installa le
tlgraphe optique des frres Chappe sur la coupole du choeur de la
Cathdrale. X. Kraus, _Kunst und Alterthum in Elsass-Lothringen_, I, p.
423.]

[Note 344: Procs-verbaux du Corps municipal, 9 juillet 1793.]

[Note 345: _Strassb. Zeitung_, 15 juillet 1793.]

[Note 346: _Argos_, 27 juillet 1793.]

Pendant ce temps, la crise s'accentuait  Paris, comme en province.
Les armes de la Rpublique rtrogradaient sur le Rhin, et le
gouvernement, craignant de plus en plus "les complots liberticides"
des ennemis de l'intrieur et du dehors, redoublait de violences, sur
les frontires surtout. C'est par son ordre, sans doute, que, le 29
juillet, le Conseil gnral du dpartement allait jusqu' interdire
et supprimer provisoirement toutes les correspondances avec l'tranger,
comme tant "le plus grand aliment des tratres"[347]. Bientt
aprs, les papiers du gnral Custine, dposs chez le citoyen
Zimmer, notaire, taient mis sous scells[348] et les proprits
de Dietrich confisques comme biens d'migr[349]. Puis c'tait
Edelmann, le facteur d'orgues et le compositeur, l'un des plus
estimables pourtant parmi les jacobins de la municipalit, qui
proposait de dresser  Strasbourg une liste complte des citoyens
suspects[350].

[Note 347: Dlibration du Conseil gnral du Bas-Rhin, du 29
juillet 1793. placard in-folio.--Dj le 11 juin, le Directoire
du dpartement avait dfendu les correspondances en "langue
hbraque".]

[Note 348: Corps municipal, procs-verbaux du 5 aot 1793.]

[Note 349: Corps municipal, procs-verbaux du 3 aot 1793.]

[Note 350: Corps municipal, procs-verbaux du 12 aot 1793.]

En mme temps, la chasse aux symboles de l'ancien rgime, dlaisse
pendant quelque temps, reprenait de plus belle. On dnonait au corps
municipal les lys en fer forg de la grille de l'glise Saint-Louis,
la "figure de pierre du ci-devant ordre des Rcollets" sur le
portail de leur glise, les armoiries subsistant encore sur la faade
de la "maison Darmstadt, vers la promenade de l'Egalit"[351]. Les
administrateurs de Saint-Thomas se htaient de signaler eux-mmes, 
qui de droit, la prsence des armes de Courlande et de fleurs de lys
sur le monument du marchal de Saxe, et priaient le Conseil de prendre
lui-mme les mesures qu'il jugera bonnes, dans sa sagesse, pour
concilier le dcret qui demande la destruction des symboles de
la royaut avec cet autre qui prescrit le respect des monuments
historiques. Le corps municipal se montra raisonnable dans sa rponse;
il enjoint aux chanoines de Saint-Thomas de ne rien faire qui
puisse dgrader un monument national, mais d'attendre un dcret
interprtatif qu'il a demand lui-mme  la Convention, ds
l'anne dernire[352].

[Note 351: Corps municipal, procs-verbaux du 22 juillet 1793.]

[Note 352: Corps municipal, procs-verbaux du 14 aot 1793.]

Pour exalter encore les esprits, la Socit des Jacobins dcidait de
fter, le 10 aot, l'unit et l'indivisibilit de la Rpublique;
mais elle n'osa point encore, comme cela devait arriver bientt,
clbrer la fte dans une enceinte sacre. Le cortge solennel,
prcd d'un grand char, sur lequel trnait la Libert, entoure
de six jeunes filles costumes en Grces, se dirigea depuis le Miroir
jusqu' la Finckmatt. Les Jacobins, le bonnet rouge sur la tte,
suivaient le char, assez nombreux; mais, au tmoignage d'Euloge
Schneider lui-mme, l'lment fminin faisait un peu dfaut. Les
"aristocrates strasbourgeoises" avaient prfr voir passer le
cortge sous leurs fentres que de s'y mler. Et quand, aprs avoir
dans la Carmagnole  la Finckmatt, on s'assit "sur la terre du bon
Dieu" pour prendre part  un modeste banquet, l'entrain ne fut
pas grand, car "seuls, les vrais sans-culottes taient rellement
joyeux"[353].

[Note 353: _Argos_, 17 aot 1793.]

Ces ftes bruyantes  ce moment critique, cette joie qui s'harmonisait
si facilement avec la guillotine, exaspraient la majorit de
la population de Strasbourg. Dans la soire du 19 au 20 aot,
l'instrument du supplice fut assailli par la foule au moment o il
passait sous les fentres de Schneider, et renvers par elle, pendant
qu'elle poussait des clameurs violentes contre l'accusateur public, le
traitant de va-nu-pieds, venu du dehors [354], et demandant sa
tte. Les autorits militaires et municipales ne se pressrent pas
prcisment de rtablir l'ordre, et l'ex-vicaire piscopal, qui ne
brillait point par son courage, dt ressentir cette nuit-l les affres
de la mort. Dans le numro suivant de son journal, il s'criait: "La
Providence m'a protg jusqu'ici; mais s'il faut que les feuillants
trempent leurs lvres altres dans mon sang, je ne forme qu'un
voeu, c'est qu'on pargne ma soeur, et que ma mort soit utile 
la patrie!"[355]. Quelques mois plus tard, la prophtie s'tait
accomplie, mais ce n'taient pas les feuillants qui s'taient chargs
de la raliser.

[Note 354: "_So ein Hergelaufener_"; les mots sont rapports par
Schneider lui-mme, _Argos_, 24 aot 1793.]

[Note 355: _Argos_, 24 aot 1793.]

Le lendemain soir, une certaine fermentation se manifestait dans
les rues, sillonnes de jeunes gens dont plusieurs taient arms;
quelques citoyennes, faisant partie du Club du Miroir, taient
arrtes au sortir de la sance, pour avoir mal parl de la garde
nationale, et chties avec des verges de bouleau "sur une partie
de leur personne que la municipalit ne protge pas encore par ses
arrts"[356]. C'tait une gaminerie peu dcente, mais rien de
plus. Le nouveau commandant de la place de Strasbourg, le gnral
Diche, y rpondit nanmoins par une mesure dictatoriale, expulsant
en masse tous les anciens membres des Conseils de la ville libre, des
corps ecclsiastiques, des fonctionnaires de l'Etat, en un mot, tout
ce qui touchait  l'ancien rgime[357]. Schneider, de son ct,
promptement revenu de sa terreur, se rpandit en menaces: "Mon coeur
est sans fiel, je le dclare en prsence de l'Etre suprme! mais je
poursuivrai le feuillantisme, le fdralisme, le royalisme, l'usure,
la fourberie, jusqu' la mort. Paix aux bons citoyens, mort aux
fdralistes et aux tratres!"[358].

[Note 356: _Strassb. Zeitung_, 23 aot 1793.]

[Note 357: Proclamation: Les circonstances, etc., du 26 aot 1793. Un
placard in-folio dans les deux langues.]

[Note 358: _Argos_, 29 aot 1793.]

Au milieu de tous ces bruits de guerre et de discorde civile, les
questions religieuses semblaient reculer bien  l'arrire-plan. Les
membres du clerg rfractaires, cachs ou en fuite, espraient
que leur rentre s'oprerait prochainement sous la protection des
baonnettes autrichiennes ou prussiennes. Ils n'essayaient plus de
grouper leurs adhrents, du moins  Strasbourg, o leur ancien lieu
de culte, l'glise des Petits-Capucins, tait occupe par quatre
cents prisonniers de guerre[359]. Quant au clerg constitutionnel, il
tait en pleine dissolution. De l'vque Brendel on n'entend plus
parler, et ses curs et vicaires s'occupent de tout autre chose que de
prcher. Les uns sont commissaires du gouvernement rvolutionnaire,
comme Anstett, charg de surveiller les "fanatiques" du
Kochersberg, et que nous entendons dclarer que la compassion n'est pas
une vertu rpublicaine. D'autres, comme Taffin, dclarent hautement
que lorsqu'il n'y aura plus de prtres, il n'y aura plus de
sclrats. Euloge Schneider lui-mme nous raconte une anecdote
singulirement difiante au sujet de la manire dont cet ex-chanoine
de Metz entend la cure d'me. Les paysans de Niederschffolsheim sont
venus lui demander un nouveau vicaire. Il leur rpond: "A quoi bon?
Ils seront pourtant prochainement abolis tous ensemble." Les braves
gens insistent nanmoins et vont jusqu' l'vque, qui leur adresse
un desservant. Mais Schramm, un autre dfroqu, va les relancer jusque
chez eux, les traite d'imbciles, et leur dclare que ce "jupon
noir" ne pourra leur servir  rien. Effrays par ces menaces, les
bons paysans dcident, en gens prudents, de ne plus mettre le pied
 l'glise, et c'est ainsi que s'teint l'une des paroisses
constitutionnelles du Bas-Rhin[360].

[Note 359: Corps municipal, procs-verbaux du 29 aot 1793.]

[Note 360: _Argos_, 14 et 17 septembre 1793.]

Ceux mme d'entre les prtres asserments qui restent  leur poste,
ou bien s'occupent de chants guerriers et d'hymnes politiques, plus que
de leur prne[361], ou bien ils dshonorent les derniers moments de
leur existence en se dchirant entre eux. C'est encore Schneider
qui nous montre ce malheureux clerg, si dcim dj par les
dfections antrieures, se rjouir des blessures que des frres
reoivent dans la lutte, et les jureurs d'origine alsacienne saluer
avec une joie indcente le dcret de la Convention Nationale
loignant du territoire ou condamnant  la prison les trangers ns
dans l'un des territoires actuellement en guerre avec la Rpublique,
parce qu'ils espraient tre dbarrasss de la sorte de leurs
confrres immigrs d'Allemagne.

[Note 361: _Lied am Abend vor einer Schlacht, mit Musik_, de Svrin
Averdonk, cur d'Uffholz, ddi  ses frres sans-culottes.
(_Argos_, 15 aot 1793.)]

"Comme vous vous lamentiez dj, s'crie le rdacteur de l'_Argos_
avec une amre ironie; vos larmes coulaient  la pense de vous
sparer de ces amis des lumires, qui vous tenaient tant  coeur, 
cause de tous vos jours fris, de vos messes grassement payes, de
vos servantes-matresses! Calmez-vous.... les reprsentants du peuple
ont dcid que ce dcret ne les regardait en aucune faon. Il faut
en effet avoir des oreilles fort longues pour croire pareilles choses,
et un vrai coeur de prtre pour les dsirer!"[362].

[Note 362: _Argos_, 15 aot 1793.]

La Convention Nationale avait contribu puissamment elle-mme 
renverser l'difice de l'Eglise constitutionnelle par son dcret du 19
juillet, dclarant qu'aucune loi ne pouvait priver de leur traitement
les ministres du culte catholique qui voudraient contracter mariage. Les
vques qui apporteraient un obstacle au mariage de leurs subordonns
seront dports hors du territoire de la Rpublique[363]. Pour hter
encore l'mancipation sacerdotale, un nouveau dcret, du 7 septembre
1793, promettait un traitement d'office  tous les prtres inquits
par leurs communes pour raison de mariage[364]. La tentation devenait
trop grande pour maint ecclsiastique, de jouir ouvertement des
plaisirs de ce monde, tout en conservant un salaire officiel. Quant aux
communauts constitutionnelles, elles ne voulaient point,  de rares
exceptions, d'un sacerdoce aussi profane; elles refusrent de le
reconnatre plus longtemps, et c'est peut-tre ce que dsiraient au
fond les promoteurs de cette trange mesure.

[Note 363: Ce dcret du 19 juillet fut promulgu par le Directoire du
dpartement du Bas-Rhin, le 21 aot 1793.]

[Note 364: La promulgation de ce second dcret eut lieu  Strasbourg,
le 17 septembre 1793.]

On n'en tait pas encore, en effet,  ce moment prcis,  vouloir
rompre dj nettement avec tout culte public. On peut s'en rendre
compte en tudiant les articles de Schneider dans l'_Argos_. Ballott
entre les dernires rminiscences de son tat primitif et le dsir
de rester dans le courant rvolutionnaire, il louvoyait, incertain de
son attitude future. Dans un travail intitul de: _De l'tat religieux
du Bas-Rhin_, il affirmait que dans tout Etat vraiment libre l'exercice
de tout culte devait tre absolument libre aussi. Seulement il
dclarait qu'un culte, employant d'autres moyens de propagande que la
persuasion par la raison, commettait un crime contre la loi. Dans ces
questions religieuses tout dpend de la bonne volont des masses; les
prtres n'ont absolument rien  leur ordonner. "Nous ne voulons
pas dire cependant par l qu'il ne doive plus y avoir ni religion ni
prtres. La religion chrtienne reste sans contredit un auxiliaire
puissant pour le perfectionnement de la race humaine. Tout bon chrtien
sera un vritable patriote. Quiconque essaie de dtruire la religion
est,  mon avis, un homme dangereux et nuisible. Mais il faut
absolument qu'elle soit enseigne dans toute sa puret"[365]. Et
il partait de l pour dmontrer que ni le catholicisme actuel ni le
protestantisme (bien que ce dernier ft d'essence rpublicaine) ne
rpondaient  cette religion idale. Plus tard encore, en octobre,
il se proposait de composer un livre de prires rpublicain, pour bien
tablir que son Dieu tait un sans-culottes et non un ci-devant[366].

[Note 365: _Argos_, 5 septembre 1793. Ce qu'il entendait par la puret
de sa morale, il le montrait quelques jours plus tard par ses articles
sur Marat: "Un temps viendra o sa tombe,  Paris, sera regarde
avec une reconnaissance respectueuse; suis ses traces, jeune homme, et
l'immortalit t'attend!" (_Argos_, 19 septembre 1793.)]

[Note 366: _Argos_, 12 octobre 1793.]

Un seul prtre de l'Eglise constitutionnelle semble avoir fait alors 
Strasbourg oeuvre d'honnte homme et de croyant: c'est le bon Dereser,
que nous avons eu dj plusieurs fois l'occasion de nommer, et dont la
sympathique physionomie repose un peu de tant de types d'aventuriers
et de rengats. Dans une brochure non date, mais publie sans
doute vers la fin de septembre, il tente un dernier effort pour
ramener l'entente entre les catholiques de Strasbourg, entre tous ceux
"auxquels la conservation de leur religion tient  coeur[367].

[Note 367: _Einladung zur Wiedervereinigung an die katholischen Brger
Strassburg's, denen die Erhaltung ihrer Religion am Herzen liegt._
Strassburg, Heitz und Levrault. 1793, 16 p. 8.]

Cet crit, qui constitue en mme temps une espce d'autobiographie,
renferme une srie de considrations dveloppes avec beaucoup de
force, pour engager _tous_ les catholiques de la ville  se grouper en
face des dangers qui les menacent _tous ensemble_. Cette rconciliation
est _ncessaire_ si nous voulons continuer d'exister; elle est
_possible_ si nous voulons tre chacun de bonne foi. On travaille
activement, dans la nouvelle Rpublique,  la chute du christianisme;
Dereser le prouve par des citations nombreuses de journaux et d'orateurs
populaires de la capitale. Il faut protester contre cette _spoliation
de l'Eglise_,  laquelle on a pris ses _biens patrimoniaux_ contre un
_salaire perptuel_, et dont on voudrait confisquer maintenant jusqu'
ce modeste salaire. En prsence de cette situation, il faut nous unir
pour supporter fraternellement les dpenses de notre culte, sans
quoi on fermera nos glises, nous serons obligs de nous cacher dans
quelque obscure chapelle, et bientt dans les maisons; l'Eglise de
nos pres aura vcu. Pour gagner les catholiques rfractaires 
sa cause, il affirme qu'il reconnat le pape Pie VI comme le pre de
l'Eglise universelle, qu'il n'a cess de prier pour lui, qu'il baptise,
enterre et bnit les mariages au nom de la foi catholique, apostolique
et romaine. "Venez m'entendre; assistez  mes instructions
religieuses, que je fais rgulirement  la Cathdrale, tous les
dimanches, de deux  trois heures; vous verrez que je suis aussi
bon catholique que vous. Fixez-moi le jour et l'heure o je devrai
solennellement affirmer devant vous la suprmatie spirituelle du
Saint-Pre, dans les limites de sa puissance lgitime, et je le ferai
par serment, avec une grande joie. Mais runissez-vous pendant qu'il
en est temps encore, avant que l'ennemi commun triomphe. Je parle
uniquement par amour pour vous. Que peut m'apporter,  moi, cette
runion si dsire? Rien qu'un surcrot de travail, alors que je
succombe dj presque  la tche; rien que des calomnies des ultras
contre mon patriotisme, des dnonciations auprs des commissaires
de la Convention Nationale. Ecoutez donc ma voix, ne laissez pas vos
enfants sans instruction chrtienne, sans leons de morale. Venez me
causer en amis, exaucez ma confiance en Dieu et votre bon coeur et notre
rconciliation feront rougir les ennemis de notre sainte religion!"

C'tait sans doute une utopie de croire possible alors une runion
pareille, mme  la veille d'une chute commune, mais c'tait au moins
une pense gnreuse de vouloir la tenter et de s'occuper encore avec
une conviction profonde de ces graves questions, alors que tant
d'autres dsertaient le sanctuaire et se prparaient  le couvrir
de blasphmes. Aussi le nom de Dereser mrite-t-il de rester dans la
mmoire de tous ceux parmi nous, qui ne croient pas impossible, malgr
tant d'checs, l'alliance de la religion et de la libert.

Mais le moment n'tait pas propice  de pareilles effusions, et les
esprits n'taient plus disposs  les comprendre. Le 23 aot 1793,
la Convention Nationale dcrtait la leve en masse, et chargeait
ses commissaires d'aller veiller  l'excution de la loi. Les
reprsentants Milhaud et Lacoste, en tourne  Strasbourg, y
promulgurent le dcret le 8 septembre et le 9, une dlibration
du Directoire du dpartement annonait au public que les cloches de
toutes les glises allaient sonner durant quarante-huit heures, pour
avertir les citoyens que la patrie tait en danger. Tous les habitants
mles, gs de plus de 18 ans et de moins de 45, devaient se rendre
immdiatement  Haguenau, emportant pour huit jours de vivres. Le
premier bataillon de la garde nationale devait partir dans les douze
heures pour le Fort-Vauban, sur les bords du Rhin[368]. La _Gazette de
Strasbourg_ s'criait: "Hier,  cinq heures, le tocsin national
a commenc de sonner; tous les citoyens taient sous les armes.
Puisse-t-il sonner le glas funbre de tous nos ennemis, ouverts ou
cachs!"[369]. Le lendemain, les canons de la ville et ceux de la
citadelle commenaient le bombardement de Kehl, et peu de jours aprs,
le dcret du 17 septembre sur les suspects remplissait d'un nombre
croissant de prisonniers le vaste Sminaire piscopal, construit en
1769,  l'aide des contributions de l'Alsace catholique tout entire,
par le cardinal-vque de Rohan, deuxime de ce nom[370].

[Note 368: Corps municipal, procs-verbaux du 11 septembre 1793.]

[Note 369: _Strassb. Zeitung_, 19 septembre 1793.]

[Note 370: Gloeckler, _Geschichte des Bisthums Strassburg_, II, p. 21.]

Enfin, cdant  leurs propres craintes,  la pression du dehors, aux
clameurs des Jacobins avides de places ou voyant partout des tratres,
les reprsentants sjournant  Strasbourg, Milhaud et Guyardin,
procdaient, le 6 octobre 1793,  une puration gnrale de
toutes les autorits constitues. Directoire et Conseil gnral
du dpartement, Directoire et Conseil gnral du district, corps
municipal et notables de la Commune de Strasbourg sont galement
expurgs. Dix-huit citoyens sont exclus et dclars suspects, les uns
comme feuillants et agioteurs, les autres comme ci-devant ou protecteurs
d'aristocrates, d'autres encore comme ayant appartenu  la faction
de Dietrich, ou comme fanatiques ayant recel des prtres
rfractaires[371]. Des autorits municipales, sorties en majeure
partie des "couches sociales nouvelles", ramoneurs, bateliers,
marchands de vin, cafetiers, tonneliers et baigneurs, furent installs
 l'Htel-de-Ville[372], un Comit de surveillance et de sret
gnrale de huit membres, choisis parmi les plus purs des Jacobins,
fut nomm et install le 8 octobre, sous la prsidence de Monet.
Ceux-l mme qui, comme Schneider, avaient nagure encore trouv
que "la conduite des reprsentants du peuple vis--vis des
administrateurs du dpartement frisait, sinon le despotisme, au moins
la folie"[373], applaudirent  ce coup de force nouveau, car il leur
donnait enfin le pouvoir, ce pouvoir entier, absolu, qu'ils rvaient
d'exercer depuis si longtemps dj, pour craser les ennemis de la
Rpublique et leurs propres adversaires.

[Note 371: Liste des personnes destitues par arrt du 6 octobre
1793. Un placard grand in-folio, dans les deux langues, sans lieu
d'impression.]

[Note 372: Conseil gnral de la Commune de Strasbourg, publi par
ordre de la municipalit, 8 octobre 1793.]

[Note 373: _Argos_, 1er octobre 1793.]

Non pas qu'il n'y ait eu, mme alors, parmi les hommes ports
subitement au pinacle, des caractres honntes et des patriotes
dvous. Mais, instruments inconscients ou dociles entre les mains des
meneurs, ils vont laisser s'accomplir les saturnales de la Rvolution,
quand ils ne s'y associeront pas eux-mmes. Remplis d'une haine
profonde pour l'Eglise catholique, bien que la moiti, pour le moins,
soient catholiques de nom, les dpositaires nouveaux de l'autorit
municipale vont inaugurer leur carrire en chassant les derniers
catholiques de leurs temples, en attendant que la Convention nationale
leur dnie jusqu'au droit mme  l'existence.




                                  XIX.


C'est dans les premiers jours d'octobre seulement que commence 
Strasbourg la vritable Terreur, jusque-l passablement bnigne,
malgr l'exemple encourageant donn par la capitale. Nous n'avons pas
 la raconter ici dans sou ensemble; il nous suffira de voir comment
ses reprsentants autoriss parmi nous inaugurent dans nos murs le
culte de la Raison, tout en exerant leur zle aveugle d'iconoclastes
contre les plus beaux monuments du pass.

La Convention nationale n'a pas tout d'abord donn dans les
dplorables excs auxquels l'entranera plus tard le fanatisme
politique; mme aprs la chute de la Gironde, le dcret du 6 juin
1793 venait punir de deux ans de fers la dgradation des monuments
nationaux quelconques, parmi lesquels on comptait aussi les
glises[374]. A Strasbourg l'administration de l'OEuvre Notre-Dame
continuait  fonctionner comme par le pass, et bien que le receveur
de cette oeuvre, M. Daudet de Jossan, ft connu comme fort peu
sympathique au rgime rpublicain, nous ne voyons pas, dans les
dlibrations du Corps municipal, qu'on ait song, soit 
ngliger les soins dus  l'entretien de la Cathdrale[375], soit
 l'inquiter dans sa propre gestion. Encore au mois d'aot
l'administration discute longuement et paternellement une ptition des
six gardiens de la tour, rclamant une augmentation de traitement, vu
la chert des vivres et la perte de tout casuel, cause par l'absence
complte d'trangers[376]. On expose  cette occasion, au sein du
conseil, que " la vrit le service des gardiens est augment
par la sonnerie de la cloche du Conseil gnral et des assembles
primaires, et par la vigilance  laquelle ils sont astreints pour
obvier aux dgts de la jeunesse irrflchie qui afflue depuis
quelques annes sur la tour; que leur casuel est rduit  rien, parce
qu'on y monte gratuitement; mais qu'ils supplent  cela par un dbit
de vin, de bire et autres rafrachissements; que d'ailleurs ils
peuvent aussi bien travailler sur la tour que chez eux, parce qu'on
choisit toujours des bonnetiers pour cette place." On finit cependant
par leur rendre les moluments de 1781, mi-argent, mi-denres, ce qui,
vu la situation du march, constituait une amlioration positive de
leur situation[377].

[Note 374: Ce dcret fut promulgu par l'administration du Bas-Rhin le
15 juillet 1793.]

[Note 375: Nous le voyons par le rglement des comptes du citoyen
Streissguth, chaudronnier, et du citoyen Mathieu Edel, fondeur,
approuv par la municipalit, bien qu'ils montassent  plus de 7000
livres, somme considrable pour des finances embarrasses comme celles
de Strasbourg. (Corps municipal, procs-verbaux mscr., 18 juillet
1793.)]

[Note 376: Nous apprenons par cette ptition que le traitement des
gardiens avait consist, jusqu'en 1781, en 144 livres en numraire,
huit sacs de grains, quatre cordes de bois et six cents fagots. A cette
date le service, qui tait de vingt-quatre heures, fut diminu de
moiti, et le traitement port  400 livres, en retranchant toute
autre _comptence_. Depuis 1781, le traitement n'avait t augment
que de 24 livres.]

[Note 377: Corps municipal, procs-verbaux, 5 aot 1793.]

Les premires atteintes portes  la proprit de l'OEuvre
Notre-Dame et le premier dpouillement de la Cathdrale se justifient
aisment par les ncessits pressantes de la dfense nationale, et
ne sauraient provoquer d'objections srieuses. Le 11 septembre 1793, le
Corps municipal tait saisi d'une rquisition des citoyens Barbier et
Tirel, dlgus par le Comit du Salut public pour l'excution des
dcrets du 23 juillet et du 3 aot, relatifs  la fonte des cloches,
ordonne par toute la rpublique. Les deux commissaires demandaient
les ouvriers ncessaires pour faire dmonter et transporter 
l'Arsenal les vingt-sept cloches disponibles dans les diffrentes
glises de la ville, chaque difice religieux ne devant conserver
qu'une cloche unique. Aprs que l'administrateur charg des travaux
publics a fait des rserves au sujet des cinq cloches de la flche de
la Cathdrale, ncessaires aux divers services municipaux, le Conseil
arrte que les vingt-sept cloches seront dmontes sans retard et
livres contre reu au citoyen Lpine, directeur de l'artillerie
 l'Arsenal. Les prposs de chaque paroisse seront invits
 dsigner eux-mmes la cloche qu'ils dsirent garder pour les
sonneries religieuses. Les cloches de la Cathdrale seront dmontes
par les ouvriers de l'OEuvre Notre-Dame, sauf recours au Trsor
national, et le corps municipal se rserve formellement le droit de
demander,  qui de droit, le payement des cloches de la Cathdrale et
de celles des paroisses protestantes qui ne sont pas proprit de la
nation[378].

[Note 378: Corps municipal, procs-verbaux, 11 septembre 1793.]

Mais quelques jours plus tard, les prescriptions vexatoires commencent,
sans qu'on soit encore en droit cependant d'accuser les administrateurs
de la cit d'un vandalisme volontaire. Le 19 septembre 1793, le
Directoire du Bas-Rhin promulguait le dcret de la Convention
nationale, du 2 de ce mois, ordonnant aux corps administratifs de
dtruire partout les portraits et effigies des rois. De ce moment la
Cathdrale tait directement menace, puisque sa faade portait les
statues questres de plusieurs monarques; il ne semble pas pourtant
que la municipalit d'alors ait song  s'en prvaloir pour faire
du zle. Puis on vint dranger les morts dans leurs tombeaux. Les
quantits de plomb ou d'tain que pouvaient fournir les cercueils
dposs dans les caveaux de nos glises taient certainement
minimes, car ce luxe tait peu usit  Strasbourg, et d'ailleurs,
depuis 1529, les inhumations dans l'enceinte de la ville n'taient
plus autorises que fort rarement et pour de trs hauts personnages.
Nanmoins le Directoire du dpartement adressait, le 28 septembre,
 la municipalit un ordre relatif aux cercueils de cette catgorie,
l'invitant " mettre sur-le-champ ces monuments de l'orgueil  la
disposition du gnral Lpine, afin d'tre convertis en canons et
balles." Le Corps municipal, allant aux informations, apprend que
tous les cercueils de Saint-Thomas sont dj livrs, sauf celui
du marchal de Saxe, et dlgue l'un de ses membres pour faire les
perquisitions ncessaires dans les autres glises[379].

[Note 379: Corps municipal, procs-verbaux, 30 septembre 1793.]

C'est seulement dans la sance du 10 octobre, alors que la
municipalit a t dj _rgnre_, que ce dlgu, le
citoyen Edelmann, prsente  ses collgues le procs-verbal sur
l'enlvement desdits cercueils et les reus du citoyen Jacquinot,
garde d'artillerie. Dans l'un de ces cercueils (il n'est pas dit
dans quelle glise on l'a trouv) des bracelets en or ont t
dcouverts. Le Corps municipal dcide qu'ils seront estims par un
orfvre et que le produit de la vente sera vers en monnaie de cuivre
dans le tronc des pauvres[380].

[Note 380: _Ibid._, 10 octobre 1793.]

Toutes ces mesures devaient laisser, et laissaient en effet le gros
du public assez indiffrent. Il n'en fut pas de mme pour un nouvel
arrt du Directoire du Bas-Rhin, portant la date du 14 octobre,
et rendant excutoire pour le dpartement le dcret du 5 octobre
prcdent sur l're rpublicaine. Cette injonction ne se rapportait
plus  quelques privilgis, morts ou vivants, de l'ancien rgime;
elle atteignait tout le monde, l'humble artisan, le ngociant, comme
l'homme d'affaires et l'agriculteur indiffrent  la politique. Si les
mes pieuses taient indignes de cette rupture officielle de l'Etat
avec le christianisme, les esprits pratiques taient agacs par les
nologismes bizarres qui venaient compliquer inutilement leurs affaires
au dedans et surtout au dehors. Aussi bien l'on peut affirmer que
l'introduction d'un nouveau calendrier ne fut possible en France
que parce qu'elle tait alors en guerre, partant sans relations
de commerce, avec l'Europe presque tout entire. Mme ainsi, la
rsistance latente du public et jusqu' celle des autorits locales
demeur sensible. C'est ainsi qu' Strasbourg l're chrtienne reste
en usage sur les documents officiels eux-mmes, jusqu'au 1er novembre,
concurremment avec l're nouvelle, et, prs d'un mois plus tard,
le Corps municipal est oblig de ritrer aux imprimeurs l'ordre
pressant de supprimer les indications de l'ancien calendrier en tte
des journaux, sur les annonces des ventes, affiches de spectacles,
etc.[381].

[Note 381: Corps municipal, procs-verbaux, 11 novembre 1793.]

L'introduction de la chronologie rpublicaine concide pour
notre ville avec les semaines les plus agites de la priode
rvolutionnaire. On sait que, le 13 octobre 1793, Wurmser, Brunswick et
Cond, forant les lignes de Wissembourg, pntrrent en Alsace, et
s'avancrent, les jours suivants, jusqu'aux bords de la Moder. Le 16,
les migrs entrent triomphalement dans Haguenau, o l'lment
contre-rvolutionnaire domine, o des villages catholiques tout
entiers viennent  leur rencontre, drapeau blanc en tte, et de
nombreux jeunes gens s'engagent dans les rgiments de Cond. De toutes
parts on y voit accourir moines et curs, dsireux de rentrer dans
leurs couvents et leurs presbytres sous la protection des bayonnettes
ennemies. Le 17, les corps franais, rejets encore plus en arrire,
se retranchent  Schiltigheim et Hoenheim, presque sous le canon de
Strasbourg; Wurmser tablit son quartier-gnral  Brumath, et ses
avants-postes, dirigs par le prince de Waldeck, occupent la Wanzenau
et poussent jusqu' la _Cour d'Angleterre_. En mme temps la garde
nationale de Strasbourg est requise d'urgence pour occuper les batteries
du Rhin et pour rpondre  la cannonade furieuse qui part des
retranchements autrichiens prs de Kehl (12-15 octobre[382]). On se
figure aisment quelle devait tre la surexcitation des esprits dans
nos murs; et nous n'avons qu' nous reporter  nos propres souvenirs,
 ce lendemain de la dfaite de Froeschwiller, au spectacle
inoubliable qui se droula devant nos yeux dans la matine du 7 aot
1870, pour nous faire une ide exacte du dsarroi de Strasbourg en ces
journes terribles.

[Note 382: Ajoutons  tout cela que l'lite de la jeunesse
strasbourgeoise tait cerne dans le Fort-Vauban (Fort-Louis), et
qu'elle allait tre oblige de capituler quelques semaines plus
tard. Voy. pour tous ces dtails le rcit dtaill de Strobel et
Engelhardt, ou celui de M. Seinguerlet.]

A cette crise dangereuse devait correspondre et correspond en effet
une recrudescence de mesures rvolutionnaires. Huit reprsentants en
mission, runis momentanment  Strasbourg, y crent, le 15 octobre,
le fameux tribunal rvolutionnaire, que prsidera l'ex-chanoine
Tanin, et prs duquel Euloge Schneider fonctionnera comme commissaire
civil[383]. Quelques jours plus tard, nous voyons introduire les
cartes de civisme, obligatoires pour tous les citoyens; on dcrte
l'arrestation de tous les suspects et les visites domiciliaires
nocturnes. Puis, le 1er novembre, Saint-Just et Lebas frappent un impt
forc de neuf millions de livres sur les riches; ils rquisitionnent
deux mille lits, dix mille paires de souliers, dix mille manteaux, qui
vont pourrir, en majeure partie, dans les magasins de l'Etat, quand
ils ne sont pas scandaleusement dilapids par des fonctionnaires
infidles. Dans leur frnsie dictatoriale, les proconsuls de la
Convention, multipliant les mesures de rigueur, vont jusqu' menacer
les citoyens qui leur adresseraient des suppliques de plus de dix
lignes, de les traiter "comme suspects de vouloir interrompre le
cours de la Rvolution"[384]. La terreur des uns, la bonne volont
patriotique des autres mettaient ainsi des ressources prcieuses au
service de la rpublique en danger; mais la plupart de ces exorbitants
arrts et de ces proclamations emphatiques taient parfaitement
inutiles pour atteindre ce rsultat, en mme temps qu'injurieux au
dernier point pour le civisme des habitants de Strasbourg; ils ne les
ont jamais pardonn  leurs auteurs et ils avaient raison. Quand
on tudie de plus prs et de sang-froid toutes ces agitations
thtrales, on s'affermit toujours davantage dans la conviction que ce
n'est pas  elles que la France dut alors son salut; l'on prouve
le besoin de protester, au nom de la vrit historique, contre
la lgende toujours encore rpte, qui, de ces pileptiques
rvolutionnaires, a fait des hros antiques ou de grands hommes
d'Etat.

[Note 383: _Livre Bleu_, I: Copie exacte du soi-disant protocole, etc.]

[Note 384: _Livre Bleu_, I, n XXXV.]

Parmi les mesures, dcrtes alors par les commissaires de la
Convention, ou prises sous leur impulsion directe, nous n'avons 
mentionner que celles qui se rapportent aux questions ecclsiastiques.
Dans la matine du 15 octobre, le nouveau maire, le Savoyard Monet,
faisait fermer le Temple-Neuf, pour le transformer en magasin
de fourrages[385]; puis, quelques jours aprs, l'glise de
Saint-Guillaume et celle de Saint-Pierre-le-Jeune taient saisies 
leur tour, sous des prtextes analogues. Une interdiction formelle
du culte n'avait pas encore eu lieu, mais elle ne devait pas se faire
attendre. Ne se sentant pas absolument sr de pouvoir manier  son
gr la majorit des Jacobins de Strasbourg, puisqu'il ne comprenait
ni ne pouvait parler leur langue, Monet avait conu le projet, fort
got des reprsentants en sjour, d'amener  Strasbourg un corps
de _missionnaires_ de la Rvolution, qui chaufferaient l'esprit public
et lui serviraient, personnellement, de gardes-du-corps dvous. Il
recruta, sans grandes difficults, dans les clubs patriotiques de la
Moselle, de la Meurthe, des Vosges, du Doubs, de la Haute-Sane et
autres dpartements limitrophes, une soixantaine d'individus, attirs
par l'appt d'une haute-paye, d'un bon logis et d'un couvert assur,
comme aussi par l'honneur d'un rle politique  remplir. Tterel
(le ci-devant M. de Lettre), de Lyon; Moreau dit Marat, Richard,
l'ex-prtre Delattre, de Metz, et l'ex-prtre Dubois, de Beaune,
taient les plus marquants d'entre les personnages de la _Propagande_.
"Affubls d'un costume particulier, disait d'eux quelques mois plus
tard un homme qui les connaissait bien, l'un des plus ardents jacobins
de Strasbourg, le "sans-culotte" Mass, en grande robe, longs
sabres attachs par-dessus, en moustaches et en bonnets rouges, ils
se promenaient dans les rues, passaient les troupes en revue, les
haranguaient et se proclamaient partout les patriotes par excellence,
la crme des rvolutionnaires et les sauveurs du dpartement du
Bas-Rhin"[386]. On les logea au ci-devant Collge national,
le gnral Diche leur fournit une garde de douze hommes, des
ordonnances  cheval pour leurs dpches, et la municipalit se fit
un devoir de satisfaire aux rquisitions multiples adresses par ces
aptres gourmands  l'Htel-de-Ville[387].

[Note 385: Fries (V, p. 268) raconte cette fermeture comme tmoin
oculaire.]

[Note 386: _Livre Bleu_, I, p. 187, n CII: Histoire de la Propagande
et des miracles qu'elle a faits.]

[Note 387: Le texte mme d'un certain nombre de ces rquisitions est
reproduit au _Livre Bleu_, T. I, n XLII.]

Cette troupe de zlotes devait poursuivre  Strasbourg une double
mission. D'abord ils voulaient nationaliser ou, comme on disait alors,
_franciliser_ l'Alsace, encore beaucoup trop allemande au gr de
certains conventionnels[388]. Mais, en second lieu, ils venaient
travailler  "draciner le fanatisme",  faire disparatre les
derniers restes de l'exercice public d'un culte antrieur, pour les
remplacer tous par celui de la Nature et de la Raison. Ils firent, ds
leur arrive, les motions les plus singulires et les plus violentes
au Club des Jacobins. Les uns d'entre les _propagandistes_ voulaient
oprer l'union rapide des races et des religions en forant juifs
et chrtiennes  s'pouser; les autres demandaient que tout
ecclsiastique qui ne se _dprtriserait_ pas dans les vingt-quatre
heures ft mis au cachot; d'autres encore se rpandaient en
violentes invectives contre le fondateur du christianisme. Les Jacobins
strasbourgeois d'origine protestante, politiques exalts, mais n'ayant
pas absolument dsavou tout sentiment religieux, taient choqus
de ces dclamations  la fois grossires et frivoles. Le brave
cordonnier Jung, quoique nouvellement appel au Conseil municipal par
les commissaires de la Convention eux-mmes, ne put s'empcher
de prendre contre eux, en plein club, la dfense de l'honnte
sans-culotte Jsus-Christ[389].

[Note 388: Dissertation sur la francilisation de la ci-devant Alsace,
par Rousseville. (Strasbourg) Levrault, 1er ventse an II, 16 p. 8.
C'est une des plus curieuses et des plus caractristiques productions
de ce temps.]

[Note 389: Butenschoen, le collaborateur de Schneider, l'applaudissait
dans l'_Argos_ du 22 brumaire (12 nov. 1793) et dclarait que "le
Christ tait aussi honnte et loyal que le citoyen Jung."]

Sans doute qu'au fond du coeur, Euloge Schneider lui-mme tait
exaspr d'avoir  renier des croyances si hautement affirmes par
lui, nagure encore, pour rester au niveau de son ancienne popularit.
Mais il lui tait difficile de ne pas s'excuter, car ces dmagogues
nouveaux-venus le dpassaient dj, malgr les loges qu'il
prodiguait aux immolations les plus inutiles[390]. Aussi ce serait trop
dire que d'affirmer que l'ex-vicaire piscopal essaya de lutter contre
le courant anti-religieux qui dominait alors  Strasbourg; il tait
trop pusillanime et trop ambitieux pour remonter un courant quelconque.
Pendant quelques semaines, il se borne pourtant  traiter les questions
politiques, ttant, pour ainsi dire, le pouls  l'opinion publique et
ne voulant pas se compromettre ou se dshonorer par une abjuration
sans retour. Il masque, il est vrai, ses hsitations par des sorties
violentes. "On ne peut pas dompter les tigres, crivait-il dans
l'_Argos_. Et nos tigres qui sont-ils? Ah, ce sont les prtres, les
ci-devant, les gostes! Mais votre heure dernire est arrive,
prtres fanatiques! Le Dieu, que depuis si longtemps vous provoquiez,
a remis sa foudre vengeresse entre les mains du peuple, et celui-ci vous
traitera avec justice, mais sans piti"[391]. Il hsite toujours;
racontant, par exemple, dans son journal comment le conventionnel
Fouch, l'ex-oratorien trop connu, en mission dans la Nivre, vient
d'y dfendre tout culte public, et de faire dtruire images
saintes, crucifix et confessionnaux, il se demande bien: "Strasbourg
imitera-til cet exemple?" mais il ne s'explique nullement  ce
sujet[392].

[Note 390: Le 22 octobre 1793, il s'criait en parlant de
Marie-Antoinette, dans l'_Argos_, avec une joie sinistre: "Elle doit
tre arrive actuellement aux Enfers!"]

[Note 391: _Argos_, 10 du 2e mois (31 octobre) 1793.]

[Note 392: _Argos_, 26 octobre 1793.]

Plus curieuse encore par ses rticences est,  cet gard, la
correspondance qu'il imagine entre la Cathdrale de Strasbourg et
celle de Fribourg. "Pourquoi fais-tu tant de vacarme? demande la
tour brisgovienne, en entendant rsonner le tocsin strasbourgeois qui
dclare la patrie en danger. Le Roi Trs Chrtien est-il venu
chez vous? Ou bien est-ce notre Saint-Pre le Pape? Vos juifs et
vos protestants se sont-ils convertis? Toutes les jeunes filles de
Strasbourg sont-elles devenues religieuses ou bien encore les femmes ne
prennent-elles plus leur caf l'aprs-midi?" Voici ce que rpond 
ces questions saugrenues la vieille basilique alsacienne:

    "Citoyenne Cathdrale[393],

    "J'ai carillonn parce que je suis rpublicaine et tu ne
    m'as pas comprise parce que tu es esclave. Voici ma rponse 
    tes sottes questions: Le roi trs-chrtien n'a plus de tte,
    le saint-pre plus de mains; non seulement les juifs et les
    protestants, mais la nation tout entire s'est convertie aux
    _Droits de l'Homme_. Nos filles, grce  Dieu, n'ont aucun
    penchant pour la vie monastique... Mais j'ai carillonn aussi
    pour l'enterrement de tous les despotes; j'ai annonc notre
    Rvolution  l'Allemagne et quand je prendrai de nouveau
    la parole, toute la terre tremblera. Par les cendres du grand
    Erwin, qui nous cra toutes deux, je te somme d'veiller les
    peuples de la Germanie, de les appeler  revendiquer leurs
    droits ternels. L'heure est venue; pourquoi tardent-ils
    encore?"

[Note 393: Dans l'original allemand, la lettre est adresse au _Brger
Mnsterthurm_. (_Argos_, 12 du 2e mois [2 novembre] 1793.)]

Il n'y a pas, dans tout cet article, qui s'y prtait pourtant, une
allusion  la situation religieuse. Encore le 9 novembre, dans un
autre travail, intitul: "Est-il possible aux prtres de devenir
raisonnables?" Schneider, tout en usant d'un langage brutal dans
son dialogue, probablement fictif, avec l'abb Kaemmerer, son ancien
collgue, essaie plutt d'engager les exalts  conserver les
prtres vraiment clairs et vraiment patriotes[394]. Son travail est
presque une apologie, quand on le compare au langage qui se tenait 
ce mme moment au Club des Jacobins, tel que le rapporte leur
procs-verbal: "Un membre monte  la tribune et annonce que la
dernire heure des prtres constitutionnels est venue. La Socit,
impatiente depuis longtemps de voir le sol de la libert purg de
cette vermine, s'associe aux vues de l'orateur et approuve les moyens
proposs par lui"[395]. Ces moyens proposs pour la destruction
de la "vermine", nous allons les voir  l'oeuvre; ils peuvent
d'ailleurs se rsumer en un seul: l'abus de la force brutale.

[Note 394: _Argos_ du 19 brumaire (9 novembre 1793). Schneider rencontre
Kaemmerer venant du corps-de-garde en uniforme, et le suprieur du
Sminaire dit en riant  son collgue: "J'ai le bon Dieu dans ma
giberne", puisqu'il veut aller porter le viatique  un mourant. A la
fin de la conversation, Schneider dit  Kaemmerer: "Je te pardonne
d'tre prtre; si nous devons on avoir, je souhaite qu'ils te
ressemblent tous!"]

[Note 395: Heitz, Socits politiques, p. 291.]

Les reprsentants du peuple prs l'arme du Rhin ouvrirent
l'attaque par un arrt du 17 brumaire (7 novembre), qui ordonnait
la destruction de tous les symboles religieux. Deux jours plus tard, la
Commission provisoire du dpartement du Bas-Rhin interdisait tout acte
d'un culte quelconque "pendant la guerre"[396]. Les autorits se
sentaient encourages  des actes de ce genre par les dmarches d'une
partie du clerg lui-mme. Voici, par exemple, ce que l'abb Jean
Scherer, vicaire constitutionnel de Bischheim-au-Saum, crivait 
l'vque Brendel,  la date du 7 novembre: "Citoyen, trop longtemps
j'ai appartenu, contre mon gr,  la horde noire des prtres; il
est temps que je m'en arrache pour devenir tout  fait homme. Je vous
invite donc  me rayer de la liste de vos aveugles idoltres. Votre
concitoyen Jean Scherer"[397]. Nous allons en entendre encore bien
d'autres, parlant le mme langage, et si l'on ne savait pas toute
l'influence du milieu sur les esprits vulgaires et les volonts
faibles, on serait saisi d'un violent mpris pour la majorit de ce
clerg constitutionnel, si prt  se stigmatiser lui-mme comme un
troupeau des pires hypocrites. Mais il est permis de croire que beaucoup
de ses membres n'ont t que lches et que, s'ils renirent si
bruyamment leurs convictions antrieures, c'tait pour carter
plus srement de leur ct les dangers nullement imaginaires qui
menaaient alors tout ce qui, de prs ou de loin, avait vcu de
l'autel.

[Note 396: On peut voir dans ces derniers mots comme un sentiment de
pudeur, empchant de nier d'une faon dfinitive une des liberts
lmentaires garanties par la Constitution rpublicaine.]

[Note 397: _Argos_, 29 brumaire (19 nov. 1783). On y cite aussi quelques
passages, vraiment topiques, de son dernier sermon.]

L'un des administrateurs du district de Strasbourg, nomm Daum,
publiait galement, en ces jours agits, une _Instruction aux gens
de la campagne sur l'arrt du 17 brumaire_, qui montre bien l'esprit
dominant dans le parti victorieux. Aprs s'tre flicit d'abord
de la disparition de "Louis le Rogn" (_der Abgekiirzte_), Daum
continuait en ces termes: "Maintenant c'est le tour des calotins et
de toutes les belles choses qui viennent de ces tristes sires. Tous les
hommes raisonnables se refusent  tolrer plus longtemps des prtres
et veulent dtruire les derniers restes d'un fanatisme scandaleux.
Toutes les personnes intelligentes rient au nez d'un calotin et lui
dclarent catgoriquement que son mtier consistait surtout 
tricher les gens et  changer ses ouailles en btes brutes.... Il faut
bien que vous compreniez tout cela, puisque les citoyens instruits vous
rpteront tous cette mme vrit, puisqu'ils vous la crieront aux
oreilles, et qu'au besoin l'on raccourcira les ttes trop ttues pour
vouloir la saisir. Il n'y a qu'une seule religion, qui est de ressembler
 Dieu, en faisant le bien, d'aimer ses frres, de ne point tromper ni
mentir, de dfendre la libert et l'galit; il n'est pas d'autres
autels que celui de la patrie. Toutes les simagres (_Firlefanz_)
ecclsiastiques doivent cesser, les prtres doivent devenir de bons
pres de famille, des hommes. J'inviterai prochainement tous les
prtres du district  se marier[398]. S'il surgissait des obstacles de
ta part (Daum parle au peuple des campagnes), ou de celle des calotins,
la guillotine, le tribunal rvolutionnaire et l'arme rvolutionnaire
te mettraient bien vite au pas!"[399].

[Note 398: Un dcret de la Convention du 25 brumaire allait dclarer
que les prtres maris n'taient exposs ni  la rclusion ni 
la dportation. Ce dcret, promulgu  Strasbourg, le 14 frimaire,
dtermina plus d'une vocation matrimoniale.]

[Note 399: _Unterricht ber den Schluss der Reprsentanten... fr
die Leute auf dem Lande_, 20 brumaire. Placard in-folio sans nom
d'imprimeur.]

Au moins les paysans de nos campagnes ne pouvaient se plaindre
dsormais qu'on leur parlt un langage inintelligible. Ces paroles
taient suffisamment claires; mais qu'elles devaient navrer les esprits
modrs et confiants qui avaient travaill nagure  gagner les
populations rurales rfractaires aux ides nouvelles et qui voyaient
maintenant se raliser  la lettre toutes les prdictions pessimistes
des dfenseurs de l'ancien rgime! S'il est un motif qui doive rendre
odieux aux partisans de la libert vritable, tous ces extravagants
rvolutionnaires, c'est l'acharnement aveugle avec lequel ils se
sont appliqus  raliser les pires prophties des champions de la
contre-rvolution, et par consquent  justifier toutes ses paroles
haineuses et  rhabiliter, pour ainsi dire, ses actes les plus
provocateurs.

Le 25 brumaire (15 novembre) le corps municipal reproduisait la dfense
du dpartement relative  l'exercice d'un culte quelconque; il
interdisait notamment les sonneries des trompettes sur la plate-forme de
la Cathdrale et l'emploi des cloches restes dans les glises[400].
Bientt aussi les presbytres des communes qui ont renonc au culte
public, sont "consacrs au culte de l'humanit souffrante"[401].
Le 21 brumaire, un article de l'_Argos_, intitul _Les Prtres
salaris_, marquait le passage dfinitif de Schneider dans le camp
des novateurs. "Le culte et la morale, disait cet article, n'ont
absolument rien de commun. Ces messieurs noirs devraient avouer
eux-mmes que la pure morale est tout et que le reste n'est que
tromperies et simagres ridicules.... Gardons donc la morale et que le
reste s'en aille  tous les diables! Venez, prtres, dpouillez
le vieil Adam et devenez hommes! La nature vous rcompensera de vos
sacrifices, sinon, restez des btes brutes et dvorez la paille et le
foin thologiques jusqu' ce que les ncessits de l'existence aient
eu raison de votre obstination!"[402].

[Note 400: Corps municipal, procs-verbaux, 25 brumaire an II.] [Note
401: Dcret de la Convention promulgu  Strasbourg, le 11 frimaire
an II.]

[Note 402: _Argos_, 26 brumaire an II. Il est vrai qu'on ne sait pas
si l'article est de Schneider ou de Butenschoen, mais la suite de notre
rcit montrera que Schneider avait pris son parti.]

Tout ce que nous venons de voir et d'entendre jusqu'ici sont les
dclarations d'une guerre  mort aux diffrentes formes du
christianisme, plutt que des tentatives d'organisation d'une religion
nouvelle. Ces tentatives se produisent pour la premire fois dans une
sance de la municipalit du 27 brumaire (17 novembre). Le maire Monet
y propose  ses collgues d'annoncer solennellement aux citoyens
qu' l'avenir le _decadi_ sera le seul jour de repos, et de destiner
un btiment public  la clbration du culte national. Le
decadi prochain, 30 de ce mois, lui semble tout dsign pour cette
crmonie, et il demande au Conseil de choisir dans son sein
une commission pour fixer les dtails de la crmonie. Le corps
municipal, "applaudissant  la proposition du maire, arrte que
l'difice de l'glise cathdrale sera destin  servir  la
clbration du culte national, et que cette fte sera notifie aux
citoyens par un avis imprim dans les deux langues. Les commissaires
dsigns pour ordonner la fte sont les citoyens Martin et
Bierlyn"[403].

[Note 403: Corps municipal, procs-verbaux, 27 du 2e mois, an II.]

Le procs-verbal de cette sance, qui marque une date mmorable dans
les annales religieuses de Strasbourg, porte les signatures autographes
des citoyens Butenschoen, Gerold, Grimmer, Martin, Mertz, Schatz et du
greffier Rumpler[404]. Monet, quoique prsent  la sance, ne l'a
point sign.

[Note 404: Il ne faut pas confondre le greffier Henri-Ignace Rumpler
avec son fougueux homonyme, l'abb Rumpler, dont nous avons dj
souvent parl.]

Les meneurs du club des Jacobins avaient pris leurs mesures pour mettre
immdiatement  profit ce vote, facile d'ailleurs  prvoir.
Il s'agissait en effet de ne pas manquer l'effet de la fte du 30
brumaire, et, pour cela, de gagner d'avance les uns et d'effrayer les
autres par un dploiement considrable des forces rvolutionnaires.
Les dputs plus ou moins rguliers d'une srie de socits
populaires, celles de Beaune, Chalon-sur-Sane, Lunville, Phalsbourg,
Pont--Mousson, Nancy, Sarrebourg, etc., sjournaient alors 
Strasbourg. Ils avaient demand dj la convocation d'une assemble
gnrale des autorits constitues et de la Socit des Jacobins,
dans le plus vaste local de la cit, pour y procder  une de ces
scnes de fraternisation thtrales que la Fdration de 1790 avait
mises autrefois  la mode, mais qui contrastaient maintenant d'une
faon si lugubre avec la haine profonde des partis, acharns 
s'entre-dtruire. Le moment sembla propice aux meneurs pour s'emparer
de la Cathdrale. Le mot d'ordre circule dans les sections, et, 
trois heures de l'aprs-midi, quelques heures seulement aprs le vote
du corps municipal, le tocsin convoque les citoyens de Strasbourg en
assemble gnrale. La nef de la Cathdrale se remplit d'une foule
d'adeptes et de simples curieux, et  quatre heures les autorits,
la Propagande, le Club, ouvrent la sance "au milieu de la masse du
peuple, qui se presse dans l'enceinte de cet difice"[405].

[Note 405: Tous les dtails qui suivent sont tirs du
"Procs-verbal de l'Assemble gnrale... runie au Temple de
la Raison, le 27 jour (_sic_) de l'an II." Strasbourg, Dannbach, 8 p.
8.]

Monet commence par remercier les frres des dpartements voisins
"d'tre venus partager les dangers de cette frontire et
nous dvelopper les principes de la Rvolution pour porter les
dpartements du Rhin  la hauteur des circonstances." Puis les
orateurs du dehors et ceux de la Socit populaire alternent
"pour prsenter au peuple des considrations patriotiques sur les
garements du despotisme et de l'ignorance, sur les attentats des
meneurs perfides qui le conduisent  sa perte. Pour rendre ce peuple 
la raison,  la philosophie, il faut dchirer le bandeau du fanatisme
dont l'ignorance ceint doublement les esprits sur cette frontire. Le
prtre a toujours t d'accord avec le tyran pour enchaner le genre
humain, abusant du nom du ciel pour empcher l'homme d'user des droits
de la nature. L'ambition et l'intrt ont cr tous les dogmes dont
les prtres ont fascin l'imagination des hommes. Il n'en est aucun
qui soit de bonne foi,  moins qu'il ne soit un imbcile; tous ne sont
que d'habiles charlatans dont il est temps de dtruire le prestige;
celui du prtre asserment n'est pas plus respectable que celui du
rfractaire. Le ministre d'aucun culte ne pourra prouver qu'il est
vraiment l'ami de la Libert et de l'Egalit qu'en apportant sur
l'autel de la Raison et de la Philosophie les titres que la superstition
avaient invents et en faisant l'aveu que leurs dogmes sont autant
d'impostures."

Ces vrits, "dveloppes avec le caractre brlant du
patriotisme, ont t vivement applaudies", dit le procs-verbal
officiel. Les orateurs franais, affirme-t-il, ont t souvent
interrompus par les acclamations du Peuple. Un officier municipal s'est
fait entendre ensuite en allemand. Il a veill le mme enthousiasme
en affirmant que l'Etre suprme n'a d'autre temple digne de lui que
l'Univers et le coeur de l'homme de bien. Si rellement les mmes
acclamations ont salu la profession de foi du Vicaire Savoyard
et l'expos des doctrines matrialistes d'un Helvtius et d'un
d'Holbach, nous en devrons conclure que le bon "Peuple" de
Strasbourg avait encore fort  faire pour dbrouiller le chaos des
systmes philosophiques qui devaient assurer son bonheur.

Toutes ces belles harangues n'taient cependant que le prlude
de l'action vritable, la _parade_ extrieure, s'il est permis de
s'exprimer avec autant d'irrvrence sur le compte d'aussi marquants
personnages. On visait, en effet, un but prcis, et la foule une fois
_allume_, les meneurs du club allaient l'atteindre. L'un des membres
de la Propagande se lve et demande "que le Peuple nonce son
voeu sur les prtres". Le procs-verbal raconte qu'il "a t
consult dans les deux langues et que des acclamations gnrales ont
annonc qu'il n'en voulait plus reconnatre". Le citoyen maire monte
 la tribune pour recevoir ce serment au milieu des cris de joie, et
il augmente encore l'enthousiasme en annonant qu'au prochain jour
dcadaire on consacrerait le lieu de la sance  un Temple de la
Raison. La partie est gagne dsormais, et le prsident peut mme
se hasarder jusqu' demander "si quelqu'un avait  proposer des
rclamations".--"Personne n'a voulu en faire", raconte navement
le procs-verbal, et nous ne serons pas assez cruels pour nous tonner
de sa candeur.

On comprend qu'aprs avoir fait de si bonne besogne, l'Assemble se
soit leve remplie d'allgresse et que son "cortge majestueux"
se soit droul, au chant de l'Hymne  la Libert,  travers les
rues de Strasbourg, jusqu'au local de la Socit populaire, o les
discours reprennent et o "l'on a rpt les maximes ternelles
qui avaient lectris le Peuple au Temple de la Raison". Les
transports de la joie y ont t si violents--c'est toujours notre
procs-verbal qui l'affirme--"qu'il n'a t possible de suivre
aucune dlibration, et que tous se sont retirs chez eux avec la
joie qu'inspire un vnement aussi important. Elle s'est termine
par une illumination gnrale et spontane qui a termin cette belle
journe".

C'est ainsi que se passa "le grand jour de la prparation" et cette
"fte comme jamais encore Strasbourg n'en avait clbr dans le
domaine religieux"; pour la premire fois "les votes de l'antique
Cathdrale avaient retenti de paroles inspires parla Raison pure",
et les plus endurcis avaient vers des larmes quand au milieu des
tnbres, rendues plus opaques par un petit nombre de lumires,
des milliers de voix avaient entonn le refrain: Amour sacr de la
patrie![406]. Il y a quelque trace d'un vritable enthousiasme dans
ce compte rendu de l'_Argos_, rdig sans doute par Butenschoen, et
l'historien scrupuleux ne se permettra pas de nier absolument la bonne
foi d'un certain nombre de ceux qui versrent ces larmes de joie en
croyant assister  la "chute dfinitive du fanatisme". Pour les
principaux meneurs du parti cependant, l'excuse d'une "foi athe"
et d'un "apostolat de la Raison" parat bien difficile  soutenir;
ils ne voyaient dans ces scnes  effet qu'un moyen d'tablir ou
de consolider leur pouvoir, et leurs convictions philosophiques
d'aujourd'hui ne furent ni plus fermes ni plus constantes que n'avaient
t leurs convictions religieuses de la veille.

[Note 406: _Argos_, 29 brumaire (19 nov. 1793).]

C'est avec une confiance entire dans la russite de son oeuvre,
que la commission charge d'organiser la fte du 18 brumaire pouvait
dsormais se livrer  son travail. Elle dcida d'abord que les
autorits constitues n'y assisteraient pas comme telles; sans doute
qu'on craignait trouver dans leurs rangs trop de rcalcitrants, mme
parmi les Jacobins convaincus[407]. Elle arrte de plus que les murs
de la Cathdrale seraient orns des tableaux allgoriques que "les
sans-culottes de Zrich ont envoy, il y a trois cents ans, aux
sans-culottes de Strasbourg". Bizarre rminiscence du _Hirsebrei_
historique, apparaissant au milieu de scnes si diffrentes![408].

[Note 407: En parcourant les signatures du procs-verbal que nous avons
largement extrait tout  l'heure, on constate combien grand est le
nombre des absents parmi les reprsentants du Dpartement, du District
et de la Municipalit.]

[Note 408: Corps municipal, procs-verbaux, 28 brumaire an II (18 nov.
1793).]

Le corps municipal, de son ct, employa les quelques jours qui le
sparaient de la grande manifestation dont s'entretenait la ville
entire, pour frapper un coup, destin  impressionner vivement les
masses populaires, tant de la ville que de la campagne. Le 28 brumaire,
il prenait connaissance d'un rquisitoire du procureur-syndic
provisoire du district, rclamant des punitions svres contre les
imprimeurs Lorenz et Schuler, dont le calendrier pour 1794 renfermait
encore la phrase strotype: "Par ordre suprieur on clbrera
dans toute l'Alsace les grandes ftes suivantes"[409]. L'imprimeur
J.-H. Heitz est galement incrimin et mrite, lui aussi, une
rprimande svre, puisque dans son almanach il emploie encore les
termes prohibs de Haute et de Basse-Alsace[410]. Le procureur de la
commune, le citoyen Schatz, annonce qu'il a fait saisir dj par la
police toute l'dition de l'almanach de Schuler, soit environ douze
mille exemplaires. Le Corps municipal, aprs avoir approuv cette
premire saisie, arrte qu'on fera confisquer galement les almanachs
de Heitz, qui donnent l're ancienne et que, par affiches apposes
dans les rues, on invitera les citoyens  rapporter  la Mairie les
exemplaires de ces calendriers dj achets par eux, afin qu'ils
y soient immdiatement dtruits[411]. En effet, le citoyen Grimmer,
administrateur de la police, faisait afficher, le jour mme, un avis
dans les deux langues, portant cet ordre  la connaissance des bons
bourgeois et des bonnes femmes de Strasbourg, qui ne s'taient pas
encore aperus sans doute du danger que leur _Messager boiteux_ faisait
courir  la chose publique[412].

[Note 409: Le calendrier publi par Lorenz et Schuler tait l'ancien
Almanach de Welper.]

[Note 410: Le calendrier publi par Heitz tait le _Alter und neuer
Schreibkalender_, qui datait, lui aussi, du XVIIe sicle, et avait
t imprim jusqu'en 1740 par la veuve Pastorius.]

[Note 411: Corps municipal, 28e du 2e mois (19 nov. 1793).]

[Note 412: Placard petit in-fol. dans les deux langues, sans nom
d'imprimeur.]

Enfin le grand jour arriva. "Le peuple de Strasbourg avait abjur
dans une assemble publique toutes les superstitions; il avait
dclar solennellement et librement qu'il ne voulait plus reconnatre
d'autre culte que celui de la Raison, d'autre religion que celle de
la Nature. Il annona  ses magistrats que son intention tait
de clbrer la divinit qu'il venait de substituer  ses idoles
anciennes et ridicules"[413]. Ds le matin, les jacobins ardents
affluaient au local de leurs sances, accompagns de citoyennes,
"amies de la Rpublique", vtues de blanc et portant le bonnet de
la libert. "Cet habillement simple rendait chez elles les charmes
de la nature bien plus puissants que les ornements emprunts d'un luxe
corrupteur."

[Note 413: Cette citation et toutes les suivantes sont prises dans le
procs-verbal officiel, intitul: "Description de la fte de la
Raison, clbre pour la premire fois  Strasbourg, le jour de
la 3e dcade de brumaire de l'an II de la Rpublique." Strasbourg,
Dannbach, 16 p. 8.]

Vers neuf heures du matin, le cortge se mit en marche. A sa tte on
portait le buste de Marat, entour de faisceaux et de piques, ornes
de rubans tricolores. Les "citoyennes" ouvraient le dfil,
suivies par les patriotes de tout rang et les dlgus des Socits
populaires du dehors. En passant devant la demeure des reprsentants en
mission, le citoyen Baudot vint se mler  la foule pour "participer
 l'un des premiers hommages rendus, depuis l'existence du monde, 
la Vrit". Aprs avoir encore pris  la Mairie les autorits
constitues, tant civiles que militaires, la foule se porta, "au son
d'une musique guerrire et en rptant mille fois les chants de la
libert", vers la Cathdrale, ou, pour parler d'une faon plus
correcte, vers le Temple de la Raison.

"Ce temple, dit le rcit officiel, avait t pendant quinze
sicles le thtre de l'imposture. A la voix de la Philosophie,
il fut purifi en trois jours de tous les ornements ridicules qui
servaient aux crmonies du fanatisme. On ne voyait plus la moindre
trace de superstition." Il n'en cota pas trop cher  la caisse
de "la fondation ci-devant Notre-Dame", car les frais de cette
destruction systmatique de tous les ornements d'glise de la
Cathdrale ne s'levrent qu' la somme de 393 livres 10 centimes,
certifie exacte par les inspecteurs des btiments de la Commune[414].
Mais qui saura jamais exactement pour combien de milliers de livres
furent alors briss, dmolis ou vols des objets d'arts et des
antiquits prcieuses!

[Note 414: Corps municipal, procs-verbaux, 21 frimaire (11 dcembre
1793).]

Sur le grand portail de la faade, dont les statues n'avaient pas
encore disparu, on avait dress un criteau portant ces mots: "La
lumire aprs les tnbres." Un gigantesque drapeau droulait
ses plis au-dessus de l'entre[415]. Au fond du choeur s'levait un
chafaudage en planches, reprsentant, plus ou moins exactement, une
montagne. Au sommet de celle-ci se trouvait la statue de la Nature et
celle de la Libert qui s'lanait vers elle. "A leur ct l'on
voyait deux gnies dont l'un foulait aux pieds des sceptres briss
et l'autre tenait un faisceau, li par un ruban tricolore, symbole
des quatre-vingt-cinq dpartements runis, appuy sur la tte du
fanatisme, tendu  ses pieds."

[Note 415: Il devait tre de bonne taille, puisqu'on paya 76 livres
15 sols au citoyen Jean Krafft, tapissier, et 12 livres au citoyen
Jean-Jacques Krieg, menuisier, qui l'avaient fourni. Corps municipal,
procs-verbaux, 21 frimaire (11 dcembre 1793).]

"La montagne tait escarpe de rochers; quelques-uns semblaient
s'tre dtach tout rcemment de sa cme et on voyait que quelque
catastrophe terrible s'tait nouvellement passe dans son sein.
Des monstres  face humaine, des reptiles  demi ensevelis sous les
clats de rocher, semblaient se dbattre sous ces ruines de la nature.
Ces monstres portaient avec eux les attributs de ce qu'ils furent
autrefois, des livres o on lisait des erreurs, des encensoirs, des
poignards. L on voyait des prtres de toutes les sectes: des rabbins
avec les feuilles lacres du Talmud, des ministres catholiques
et protestants qui semblaient se charger encore de leurs anathmes
rciproques. Parmi ces prtres on en remarquait un surtout, couvert
d'un costume religieux, cachant la perversit de son me sous les
dehors de la pnitence et cherchant  sduire l'innocence d'une jeune
vierge qu'il voulait corrompre. Plus bas les mmes hommes taient
encore dsigns sous la figure d'un animal immonde, couch dans la
fange et levant cependant une tte altire.

"Au bas de la montagne tait un marais d'o semblaient s'lever
des exhalaisons impures. On y remarquait deux autres monstres au visage
abattu,  l'oeil tincelant, qui jetaient des regards terribles vers
le sommet de la montagne, comme pour l'accuser de leur malheur. L'un
d'eux portait dans ses mains une couronne teinte de sang, l'autre
cachait un livre ouvert o on lisait,  travers ses doigts, des
mensonges et des horreurs."

Nous avons reproduit dans son ensemble la description du procs-verbal
officiel, n'ayant trouv nulle part des renseignements plus clairs
sur cette bizarre peinture, qui caractrise admirablement, par ses
dtails, la haine anti-religieuse et le mauvais got des organisateurs
de la fte. Evidemment il ne saurait tre question ici d'une
cration _plastique_, qui aurait cot un temps infini et des sommes
considrables. Mme si l'on admet qu'il s'agit uniquement d'une
espce de dcor de thtre, bross rapidement par quelques-uns
des artistes jacobins que possdait alors Strasbourg[416], il faudrait
admettre qu'on y travailla longtemps avant la dcision officielle de la
municipalit, relative  la fte. Ce serait une preuve de plus que le
coup ft mont de longue main.

[Note 416: On peut admettre aussi, si la tche artistique paraissait
trop complique pour nos futurs iconoclastes, une espce de tableaux
vivants, tous ces personnages allgoriques tant reprsents par des
figurants de bonne volont.]

L'intrieur de la nef tait orn de drapeaux tricolores. La chaire
de Geiler avait t dmolie--heureusement avec les prcautions
ncessaires--et remplace par une large tribune o flottaient
galement des bannires nationales. L'une portait en lettres d'or
cette sentence: "Le trne et l'autel avaient asservi les hommes",
l'autre: "La raison et la force leur ont rendu leurs droits." Quand
la foule se fut groupe sur de vastes gradins tags le long des
murs, un orchestre nombreux se fit entendre, puis le "Peuple"
entonna l'_Hymne  la Nature_:

  "Mre de l'Univers, ternelle Nature,
  Le Peuple reconnat ton pouvoir immortel:
  Sur les pompeux dbris de l'antique imposture

  Ses mains relvent ton autel,
  Par ton culte fleurit la vertu, le gnie,
  Et l'homme n'est heureux que par tes douces lois;

  Conduit par la douleur au terme de la vie.
  Il renat encore  ta voix.

  Venez, juges des rois, l'Europe vous contemple;
  Venez, sur les erreurs tendez vos succs:
  La sainte Vrit vous conduit en ce temple
  "Et s'y fixera pour jamais"[417].

[Note 417: Culte de la Raison. Hymne  la Nature. Strasb., Dannbach, 4
p. in-18.]

Quand les dix mille chanteurs--c'est le chiffre indiqu par notre
procs-verbal--eurent termin ce chant "d'un accord majestueux et
sublime", le maire Monet gravit les degrs de la tribune pour
leur exposer le vritable esprit du culte qu'ils devaient professer
dsormais, maintenant qu'ils taient affranchis de l'esclavage,
aprs avoir t si longtemps "enterrs vivants dans une tombe
cadavreuse", maintenant que "le souffle de la libert purifie
une enceinte, o, depuis des sicles, le prtre faonnait l'homme au
crime,  la stupidit,  l'ignorance."

Nous ne saurions reproduire ici ce long et sentimental discours, o
se reflte tout l'incroyable dsordre d'ides et la phrasologie
ridicule qui marqua trop souvent la fin du dix-huitime sicle. Qui
sait pourtant si ce tyran imberbe, qui le prenait si haut avec les
meilleurs citoyens de Strasbourg, ne fit pas verser de douces larmes 
ses auditrices, en suppliant la Nature "de rallumer dans nos coeurs la
flamme expirante de la sensibilit", et en lui demandant que "les
noms attendrissants de pre, d'enfant, d'pouse n'abordent dsormais
qu'avec un doux frmissement sur nos lvres"?

Aprs lui, le citoyen Adrien Boy, chirurgien en chef de l'arme
du Rhin, prend la parole pour dire son fait au fanatisme: "L'union
fraternelle du despotisme avec les prtres est l'infme lien qui nous
a tenu pendant des sicles sous la verge de nos oppresseurs.... Mais le
jour des restitutions est enfin arriv; il faut que les fripons de
tous les genres disparaissent; il faut que les prtres rentrent dans le
nant; car, en deux mots,  quoi serviraient-ils dsormais?... Ce ne
sont plus des prtres, ce ne sont plus des dogmes religieux qu'il nous
faut, ce ne sont plus des pratiques superstitieuses, ce sont des vertus
sociales.... Que des hypocrites intolrants ne souillent plus de leur
prsence la terre des hommes libres. C'est en les chassant dans les
rgions trangres, c'est en extirpant jusqu'au dernier rejeton
de cette race infernale que nous pourrons parvenir  clairer nos
frres.... Il est temps de demander  la Convention nationale qu'elle
consacre ce principe: "Il ne peut exister, dans un Etat libre, un
culte salari par l'Etat. Ceux qui veulent des prtres peuvent les
payer, ceux qui veulent des autels et des saints de bois, peuvent en
faire fabriquer et les loger dans leurs maisons...."

Le citoyen Boy s'adresse ensuite aux prtres rpublicains, les
engageant  se hter d'abjurer "un mtier devenu en xcration
 tous les amis du bon sens et de la vrit"! les jeunes doivent
prendre un fusil et courir  la frontire, les vieux doivent tcher
au moins de se rendre dignes par leur attitude de vivre parmi des
rpublicains. "Quant  vous, qui, quoique prtres constitutionnels,
n'tes ni plus tolrants ni plus vertueux que vos prdcesseurs,
prenez garde: La guillotine est en permanence... Unissez-vous  nous,
citoyens de Strasbourg, nous voulons vous rendre libres. Il faut le
dire, vous vous tes tenus couchs jusques  prsent. Eh bien,
levez-vous en rvolutionnaires et marchez avec nous! Point de grce
aux fripons, aux aristocrates, aux intrigants et aux modrs!
S'ils sont connus, la fille de Guillotin leur tend les bras; nous le
demandons, nous le voulons[418]".

[Note 418: Discours prononc dans le Temple de la Raison, le 30
brumaire, par le citoyen Boy. Strasb., Dannbach, 13 p. in-18.]

Devant des sommations aussi menaantes et catgoriques, il fallait
avoir un courage vritable pour ne pas y obir. Aussi Schneider
n'hsita-t-il pas  faire en ce jour le dernier sacrifice qui
lui restait  faire, pour se rendre propices les dmagogues
rvolutionnaires; mais il le fit sans doute avec une honte secrte,
avec la crainte, trop justifie, que ce reniement un peu tardif ne
suffirait pas  le sauver. Lui-mme n'a point jug  propos de nous
conserver le texte de son discours dans l'_Argos_, et Monet, son rival
et son ennemi personnel, ne lui accorde que peu de lignes dans son
procs-verbal officiel. "L'accusateur public, dit-il, aprs
avoir fait sentir le ridicule de toutes les religions qui se disent
rvles, adressa ces paroles  l'assemble: Peuple, voici en trois
mots toute ta religion: adore un Dieu, sois juste et chris ta
patrie! Il donna quelques dveloppements de ces principes de la morale
universelle, et finit par abdiquer l'tat de prtre qu'il embrassa par
sduction et comme victime de l'erreur"[419].

[Note 419: On le voit, mme  ce moment, Euloge Schneider se refusait
 quitter le terrain d'un vague disme; les metteurs en scne du
culte de la Raison ne le lui pardonnrent pas.]

De nouveaux chants se firent entendre, en l'honneur de la Raison, de
la Morale sainte et de l'Etre suprme, puis commena le dfil des
prtres, curs et vicaires constitutionnels, moines dfroqus, etc.,
"qui vinrent abjurer leurs erreurs et promettre de ne plus tromper
le peuple, en lui annonant des mensonges auxquels ils dclarrent
n'avoir jamais cru eux-mmes."

Ceux qui ne pouvaient percer la foule, ou qui--nous permettrons-nous
d'ajouter--ne se souciaient pas de pousser jusqu'au bout leurs tristes
palinodies, remettaient aux reprsentants de l'autorit leurs
dclarations signes et leurs lettres de prtrise. Parmi ces derniers
se serait trouv l'vque lui-mme, si nous en croyons une allusion
de l'_Argos_: "Brendel, l'vque, remit galement ses ridicules
paperasses (_papierene Narrenpossen_) pour qu'on les brlt, mais les
folies accumules sous son crne ne seront peut-tre calmes que par
un changement d'air"[420].

[Note 420: _Argos_, 2 frimaire (22 nov. 1793).]

Le programme de la fte ne semblait pas puis cependant et la
Propagande murmurait. "Aucun ministre du culte de Mose ou de
Luther n'a encore paru  la tribune, pour y renoncer  ses pratiques
superstitieuses!" s'crie l'un de ses membres. Le fait tait exact;
peu d'ecclsiastiques protestants se trouvaient ce jour-l dans
l'enceinte de la Cathdrale[421] et nul d'entre eux ne se sentait
pouss vers l'apostasie. Il y en eut un pourtant--et nous regrettons de
ne pas connatre le nom de cet homme de coeur--qui n'y put tenir,
quand ces cris se firent entendre. Au risque de se faire charper, il
s'lance  la tribune, o sa prsence est salue d'abord par
des applaudissements vigoureux. Mais ils s'teignent comme par
enchantement, quand il "prend la parole, non pas pour abjurer les
principes monstrueux de l'imposture, mais pour se rcrier contre
l'intolrance et pour en appeler  l'Evangile, dont le fourbe, dit
notre procs-verbal, avait pendant quarante ans dfigur la morale
sublime."

[Note 421: _Ibid_. "_Die grossen Thiere kamen gar nicht, die kleinen
sprachen solchen Unsinn dass man sie von der Kanzel jagte_."]

"Cet outrage fait  la vrit dans son temple, au moment de
l'inauguration de ses autels, ce blasphme contre la raison, prononc
par une bouche accoutume au sacrilge, fut veng sur-le-champ. Le
dclamateur sditieux fut couvert des hues du peuple, qui, d'une
voix unanime, lui cria qu'il ne voulait plus entendre ses maximes
erronnes, et le fora d'abandonner un lieu qu'il profanait par sa
prsence."

Tous les hommes de bonne volont ayant enfin abjur, le reprsentant
du peuple Baudot voulut contribuer aussi, pour sa part,  rehausser
l'clat de la fte. Aprs avoir "flicit le peuple d'tre
arriv  cette poque heureuse, o tout charlatanisme, sous quelque
forme qu'il voult se reproduire, devait disparatre, il annona que
lui-mme, en sa qualit de mdecin, abjurait une profession qui ne
tenait son crdit que de la crdulit et de l'imposture." Inutile
d'ajouter que des acclamations ritres salurent cette clture
inattendue de la fte de la Raison.

Aprs qu'on et encore brl devant l'autel de la desse "des
ossements de saints batifis par la cour de Rome et quelques
parchemins gothiques", le Peuple, lgrement fatigu par cette
sance de trois heures, quitta "l'enceinte sacre, o il venait
d'exprimer ses voeux religieux sans hypocrisie et sans ostentation",
pour se rendre sur la place de la Cathdrale, qui allait s'appeler
maintenant la place de la Responsabilit. On y avait dress un immense
bcher "qui consumait, au milieu des cris d'allgresse, les sottises
crites par la folie humaine". Quinze charretes de titres et de
documents tirs des archives de l'Evch, servirent  alimenter les
flammes, dans lesquelles fut jete aussi "l'effigie des despotes
et des tyrans ecclsiastiques qui avaient rgn dans la ville de
Strasbourg et souill une atmosphre que cet autodaf vient de
purifier". On ne saura jamais tout ce que cet acte "symbolique" a
dtruit de documents prcieux pour notre histoire d'Alsace.

Le reprsentant Baudot, s'arrachant non sans peine  ce spectacle
plein d'attraits, se rend encore  la Maison commune o, dans la
salle des sances, il procde  l'installation solennelle du buste
de Marat. Il y cite aux magistrats prsents l'exemple mmorable du
dvouement de ce grand homme et les invite  sacrifier leur vie, s'il
le faut, pour le bonheur public. Puis la foule, suffisamment harangue,
se rpand en chantant dans les rues; elle danse gaiement sur les places
publiques, une illumination "spontane" tmoigne partout de
la satisfaction gnrale des citoyens, et dans cette masse immense
d'hommes runis, "l'humanit n'eut pas une larme  rpandre et
le magistrat ne trouva pas l'occasion de faire usage des pouvoirs de la
loi." Ce que le procs-verbal n'ose pas nous raconter, mais ce que
nous rvle l'_Argos_, c'est que "l'enthousiasme du Peuple" alla
jusqu' illuminer la guillotine sur la place d'Armes, et que c'est
autour de l'instrument terrible, clair par les lampions, que
jacobins et jacobines dansrent la Carmagnole jusque bien avant dans la
nuit[422], terminant ainsi "cette journe mmorable qui fera poque
dans les annales de la philosophie et dans l'histoire du monde".

[Note 422: _Argos_, 2 frimaire (22 nov. 1793).]

Il n'est pas difficile de deviner les sentiments qu'prouvait en
ralit la majorit de la population strasbourgeoise en prsence
de scnes pareilles, mais elle se gardait bien de les manifester, en
prsence de la "fille de Guillotin" qui lui tendait les
bras[423]. Quant  la petite glise des novateurs, elle tait dans
l'enchantement. "Le voici donc arriv, s'criait Butenschoen, ce
jour que rvaient tous les bons citoyens, devant lequel tremblaient
les sots et les mchants! Jamais journe ne fut plus sainte, ni plus
grande. La seule religion digne d'tres raisonnables, la religion de
la Raison, vient d'tre proclame par un peuple rgnr. Soyez
raisonnables et vous serez heureux!" Puis il ajoute cette prophtie,
dont il a d bien rire ou rougir, dix ans plus tard, alors qu'il
tait recteur de l'Universit impriale de Mayence, pour Sa Majest
Napolon Ier: "Quand un voyageur allemand visitera Strasbourg et
demandera o se trouve la Cathdrale, chacun lui rpondra avec
un sourire: Nous ne connaissons plus ni Cathdrale ni Chapitre de
Saint-Thomas; nous frquentons seulement le Temple de la Raison et
la Socit populaire. S'il demande: o demeure M. l'vque, M. le
pasteur?, on lui rpondra: Nous ne connaissons pas ces bipdes-l;
mais si vous voulez faire la connaissance des ducateurs du peuple,
voici une douzaine de braves sans-culottes! Et je parie que si ce
voyageur tait le Christ ou Martin Luther, il verserait des larmes
de joie et dirait: Voil ce que je dsirais! Voil ce qui doit
tre!"[424].

[Note 423: Il est intressant de constater la proportion tout  fait
anormale de noms trangers qui ont sign le procs-verbal officiel de
la _Description_; immigrs de l'Allemagne et immigrs de l'intrieur
y dpassent de beaucoup le nombre des Strasbourgeois de naissance.
Parmi les premiers, un Prussien, le baron de Clauer; un Holsteinois,
Butenschoen; Cotta, de Stuttgart, etc. Pour les seconds, on aurait
l'embarras du choix parmi une vingtaine de noms.]

[Note 424: _Argos_, 2 frimaire an II.]




                                  XX.


L'un des anciens collaborateurs les plus actifs de Brendel et de
Schneider  la Cathdrale, l'abb Kmmerer, ne se contenta pas
d'abjurer ses anciennes erreurs, mais, d'une plume toujours facile,
entreprit de se faire le journaliste du culte nouveau, comme il avait
t celui des thories constitutionnelles. A quelques jours de l,
il lanait dans le public le premier numro d'une revue allemande,
intitule: _La Religion de la Vertu et de la Raison_, consacr presque
exclusivement  la fte du Dcadi, "qui doit seule rester sacre
pour nous, le dimanche tant adapt au climat et au caractre de
l'Oriental au sang chaud, et non pas au ntre." L'ex-professeur
y dclarait aussi que "quiconque ne renonce pas de coeur  la
clbration du dimanche, mprise la loi et blesse la divinit, qui
veut l'ordre et l'harmonie"[425].

[Note 425: _Die Religion der Tugend und Vernunft ber die Feier der
Decaden_. Erstes Heft, von J.-J. Kmmerer. Strassburg, Pfeiffer, 32 p.
18.]

Si ses explications ne satisfirent pas tout le monde, elles parurent
du moins plus que suffisantes aux pouvoirs publics. Dans la sance du
duodi, 2 frimaire an II (22 novembre), le corps municipal prenait la
dlibration suivante:

"Vu la dlibration de la commission provisoire du dpartement, du
jour d'hier, par laquelle ladite commission, considrant que la veille
la majorit du peuple de Strasbourg a solennellement et librement mis
son voeu pour ne plus reconnatre et vouloir d'autre culte que celui
de la Raison, d'autre temple que celui qui lui est consacr, et que,
laisser exister dans cette cit d'autre culte public que celui de la
Raison, serait vouloir propager l'erreur et derechef vouloir asservir un
peuple libre sous le despotisme le plus monstrueux, celui du fanatisme;
considrant en outre qu'il existe encore diffrents temples dans cette
commune, dans lesquels des sectaires des diffrents cultes se rendent
pour y couter la doctrine impure et mensongre de prtres imposteurs
et de ministres fourbes; que tolrer plus longtemps des abus aussi
criminels et aussi prjudiciables au triomphe de la libert, assise
sur la base fondamentale de la Raison, serait se rendre complice de
nouveaux attentats ports  la libert du peuple rgnr; a
arrt que la municipalit de cette ville sera invite  faire
clore tous les temples de cette commune, hormis celui consacr 
la Raison et de disposer de ces btiments pour le service de la
Rpublique.

"Ou le procureur de la commune, la commission a ordonn la
communication de la dlibration ci-dessus  l'administrateur de la
police et  celui des travaux publics, en chargeant le premier de faire
clore incessamment les glises, temples, synagogues et autres lieux
destins  un culte public dans cette ville,  l'exception du temple
de la Raison...

"Sur l'observation que, pour affermir le culte de la Raison, il serait
ncessaire d'tablir une instruction suivie, o les citoyens puissent
apprendre  connatre et  respecter leurs droits et leurs devoirs,
il a t arrt qu'il sera nomm un comit charg de proposer un
mode d'instruction publique pour les citoyens..." Sont nomms dans ce
but les membres du corps municipal Martin, Bierlyn et Butenschoen[426].

[Note 426: Corps municipal, procs-verbaux manuscrits, 2 frimaire an
II]

Dans cette mme sance de la municipalit provisoire, Monet
communique  ses collgues les dclarations remises jusqu' ce jour
par les citoyens ci-aprs dnomms, et par lesquelles ils abdiquent
leur qualit d'ecclsiastiques et de ministres du culte, et renoncent
aux fonctions qu'ils ont jusqu'ici exerces. Sur cette liste deux noms
seuls nous intressent, ceux de deux ci-devant vicaires piscopaux
attachs au service de la Cathdrale, les citoyens Lex et Gross. "Et
le maire ayant dit que quelques-unes de ces dclarations renfermaient
des passages dont la publication pourrait servir  extirper ce qui
pourrait rester encore de fanatisme et de superstition.

"Vu un exemplaire du dcret du 23 du 2e mois, relatif aux abdications
des ministres de tout culte,

"Ou le procureur de la commune,

"La commission municipale fait consigner les dclarations
mentionnes sur ses registres; elle invite le maire  en envoyer la
liste certifie  la Convention nationale,  continuer  faire de
mme tous les quinze jours pour les dclarations du mme genre qu'il
recouvrera  l'avenir; autorise le maire  faire extraire, imprimer et
distribuer les passages les plus marquants de ces dclarations, dont il
croira la publication utile  l'entire destruction du fanatisme et de
la superstition"[427].

[Note 427: Corps municipal, procs-verbaux manuscrits. 2 frimaire an
II.]

C'est en vertu de ce vote que Monet publia, quelques semaines plus tard,
une brochure reste clbre dans les annales de la rvolution
 Strasbourg, intitule: _Les prtres abjurant l'imposture_, et
contenant les lettres de dmission et d'abjuration d'un certain nombre
d'ecclsiastiques des deux cultes[428]. Nous nous abstiendrons d'en
faire usage, puisque aprs la Terreur plusieurs des personnages dont on
y citait les lettres, dclarrent que Monet avait, en maint endroit,
travesti leur style et leur pense, sans qu'ils eussent alors le
courage de produire une rclamation, qui les aurait conduits sans doute
 l'chafaud[429]. Mais mme dans les textes, tels qu'ils taient
donns par le maire, il y en avait bien peu dont les auteurs
"dvoilassent les fourberies de leurs ministres", comme il
l'affirmait dans sa prface, calomniant de propos dlibr des gens
fort pusillanimes, bien plutt qu'apostats honts. Les malheureux
qui consentirent alors  dclarer qu'ils n'avaient t membres du
sacerdoce que pour le terrasser et l'avilir, furent en petit nombre
parmi nous, malgr les applaudissements et les honneurs que pouvait
leur valoir ce surcrot d'ignominie[430].

[Note 428: _Les prtres abjurant l'imposture_. Strasbourg Dannbach,
s.d., 29 p. 18. La brochure a aussi paru dans une traduction allemande
_Die Priester wollen Menschen werden_.]

[Note 429: Voy. p. ex. l'opuscule de Philippe-Jacques Engel, pasteur 
Saint-Thomas, _Beytrag zur Geschichte der neuesten Religions-Revolution_
u. s. w. Strassb., Lorenz u. Schuler, im dritten Jahr, 16. Le pasteur
Petersen, de la paroisse rforme, proteste, ds le 8 nivse,
contre l'abus fait de son nom. (Procs-verbaux manuscrits de la
municipalit.)]

[Note 430: Une foule de ces curs constitutionnels dfroqus furent
placs par Schneider dans l'administration rvolutionnaire. La
Convention votait d'ailleurs, le 22 novembre 1793, des secours  tous
les vques, curs, vicaires qui abdiqueraient leur tat. Ce dcret
fut promulgu  Strasbourg le 8 dcembre suivant.]

Les isralites ne furent pas mieux traits que les chrtiens. Leurs
synagogues taient fermes par ordre suprieur, leurs livres saints
runis pour en faire un "autodaf  la Vrit". La circoncision
mme tait dfendue, "loi inhumaine qui opre sanguinairement
sur l'enfant mle qui nat, comme si la nature n'tait point
parfaite"[431]. Le 12 frimaire le procureur de la commune requrait
le corps municipal d'abolir les bouchers isralites (_schchter_),
"cette superstition religieuse tant entirement contraire aux
principes de la Raison, et d'autant plus que plusieurs des citoyens
dudit culte tant, ainsi qu'il est notoire, constamment attaqus de
la gale, les parties de la viande manie par eux pourraient tre
nuisibles  la sant d'autres citoyens". La commission crut devoir
passer  l'ordre du jour sur cette proposition spciale, mais elle
dcida que quatre de ses membres, Bierlyn, Cotta, Mertz et Butenschoen,
lui ferait incessamment rapport sur tous les actes ou signes d'un culte
extrieur quelconque qui pourraient encore exister dans la commune et
sur les moyens de les abolir[432].

[Note 431: Je me permets de renvoyer, pour plus de dtails,  mon
opuscule _Seligmann Alexandre ou les tribulations d'un Isralite
pendant la Terreur_, Strasb., 1880, in-16.]

[Note 432: Corps municipal, procs-verbaux manuscrits, 12 frimaire (2
dc.) an II.]

C'est peut-tre en apprenant ce vote du corps municipal qu'un
brave batelier, nomm Jean Drr, craignant d'tre dnonc comme
"fanatique", s'empressa d'annoncer dans les journaux que l'un de
ses bateaux, qui avait t autrefois baptis le _Saint-Pierre_,
s'appelait dornavant le _Rpublicain franais_, et que les _clefs_
du prince des aptres, qui lui servaient d'armoiries, s'taient
mtamorphoses en un couple de _poissons_[433].

[Note 433: _Affiches de Strasbourg_, 1793, p. 437. Le citoyen Fietta
s'adresse au corps municipal pour demander ce qu'il doit faire avec
les estampes et les livres orns de fleurs de lys. (Procs-verbaux, 5
frimaire an II.)]

Quelque zls cependant qu'ils fussent pour la propagation du culte
nouveau, ni les anciens habitants de Strasbourg ni la plupart des
immigrs d'outre-Rhin, qui composaient la commission provisoire
municipale, n'auraient song d'eux-mmes  pousser la "propagande
par le fait" jusqu'au point extrme o nous allons la voir arriver,
grce  l'impulsion des commissaires de la Convention nationale,
aids de la cohue propagandiste, accourue dans nos murs. Les faits
que nous avons  raconter maintenant resteront la honte ternelle des
barbares qui les ont ordonns ou commis, et montrent, mieux que tout le
reste, jusqu' quel degr d'inintelligente sauvagerie le fanatisme 
la fois politique et anti-religieux a pu faire descendre les Saint-Just,
les Lebas et leurs tristes acolytes.

Nous avons dit que la Cathdrale n'avait point encore subi de
dgradations srieuses au moment o l'on y avait inaugur le culte
de la Raison. Dans la sance du 9 brumaire (30 octobre) la socit
des Jacobins avait bien dcid qu'on enlverait les belles grilles
de fer places entre le choeur et la nef, mais la proposition tait
motive par l'intention patriotique de forger des armes avec le mtal
refondu et ne semble avoir vis aucune destruction ultrieure. C'est
le 4 frimaire (24 novembre) seulement que les reprsentants en mission
"chargent la municipalit de Strasbourg de faire abattre dans la
huitaine toutes les statues de pierre qui sont autour du temple de la
Raison et d'entretenir un drapeau tricolore sur la tour du temple".
Cet ordre laconique et brutal, plus digne d'un mule de Mummius que
d'un ex-noble raffin de l'ancien rgime, cra, nous n'en saurions
douter, une vive motion  l'Htel-de-Ville. L'influence de Monet
n'y tait pas encore absolument prpondrante dans la commission
municipale, aux sances de laquelle il assistait d'ailleurs avec
une irrgularit que nous avons pu constater en parcourant les
procs-verbaux dposs aux archives de la ville. On n'osa pas
dsobir ouvertement aux terribles proconsuls qui faisaient trembler
les dpartements du Rhin. L'administrateur des travaux publics, le
citoyen Gerold, transmit encore le jour mme le rquisitoire de
Saint-Just et de Lebas au matre serrurier Sultzer, pour qu'il
procdt  l'enlvement des portes de bronze de la faade. On
les croyait massives, et c'est cette supposition errone qui fit
probablement commencer la destruction par elles. Il y avait en outre
un prtexte de dfense patriotique  invoquer dans l'espce. Mais
l'attente des ordonnateurs de la mesure, comme celle des travailleurs,
fut compltement due; les battants taient en bois, recouverts
seulement d'une mince couche de bronze, " peine plus paisse qu'une
feuille de papier  lettre", au dire de l'un des spectateurs de cette
scne douloureuse du 24 novembre. Ce fut un maigre butin de 137 livres
de mtal seulement que l'on put remettre,  la fin de l'opration, au
garde de l'arsenal, le citoyen Jacquinot[434].

[Note 434: L. Klotz, Recherches sur un bas-relief en bronze. (_Bulletin
de la Socit des monuments historiques_, IX, p. 235.)]

Dans les jours suivants, quelques-unes des statues les plus
compromettantes furent encore enleves, mais en petit nombre seulement.
Il est permis de croire que les images questres des "tyrans"
Clovis, Dagobert et Rodolphe de Habsbourg furent des premires 
tomber. Puis l'on s'en tint l. Dans sa sance du 12 frimaire (2
dcembre) la majorit du corps municipal, compose des citoyens
Butenschoen, Gerold, Grimmer, Cotta, Birckicht, Merz et Schatz, osa
mme prendre une dlibration qui la plaait en contradiction
formelle avec l'arrt du 4 du mme mois, qu'elle visait:

"Sur le rapport de l'administrateur des travaux publics, que le
drapeau tricolore tait dj arbor sur ladite tour, qu'il avait
aussi donn les ordres pour faire abattre toutes les statues isoles,
places  l'extrieur dudit temple; qu'une partie en tait
actuellement abattue et que l'autre le serait aussi vite que la raret
actuelle des ouvriers le permettait; que, quant au grand nombre des
statues qui font partie de l'architecture mme, et qui ne pourraient
tre enleves sans dgrader l'difice, il croyait que la loi
s'opposait  leur dmolition;

"Vu encore le dcret de la Convention nationale du 6 juin 1793, qui
prononce la peine de deux annes de fers contre quiconque dgradera
les monuments nationaux, et ou le procureur.

"La commission municipale a approuv les mesures susdites prises par
l'administrateur des travaux publics; elle a arrt qu'il en sera fait
part auxdits reprsentants du peuple, et qu'il leur sera observ en
mme temps que l'difice de la Cathdrale tenant un rang distingu
parmi les monuments nationaux, la commission municipale croit que ce
serait contrevenir  la susdite loi en abattant les statues qui font
partie de l'architecture dudit difice"[435].

[Note 435: Corps municipal, procs-verbaux manuscrits, 12 frimaire an
II.]

Un seul des membres prsents, le citoyen Bierlyn, refusa de s'associer
 cette manifestation de dsobissance. Dans le cours de la sance,
Monet tant survenu, le maire fit la motion de rapporter cette partie
de l'arrt, en se bornant  demander aux reprsentants de
conserver les ornements dont la dmolition nuirait  la _solidit_
de l'difice. Mais, malgr ces efforts, ses collgues repoussrent
cette attnuation de leur pense, et l'on doit leur savoir gr de
cette rsistance honorable, quoique vaine en dfinitive. Elle
tait d'autant plus caractristique pour l'amour traditionnel des
Strasbourgeois pour leur Cathdrale, qu'il ne s'y mlait aucune trace
de sentiment religieux. Ces mmes hommes venaient de baptiser dans la
mme sance plusieurs des rues de la ville de faon  satisfaire les
terroristes les plus orthodoxes[436], et ils terminaient leur besogne
administrative de ce jour en dcidant qu'on choisirait quatre lieux de
runion pour clbrer dans les diffrents quartiers le culte de la
Raison, o des instituteurs volontaires dvelopperont, chaque dcadi,
 leurs auditeurs, "les premires bases de la morale et tout ce qui
a rapport aux principes de libert"[437].

[Note 436: La rue Saint-Louis devenait rue de la Guillotine, la rue
des Serruriers la rue de la Propagande rvolutionnaire, le quai
Saint-Nicolas le quai du Bonnet-Rouge; ayant t remplacs, peu de
semaines plus tard, par d'autres dnominations, quand la ville tout
entire subit un baptme de ce genre, ces noms sont peu connus.]

[Note 437: Corps municipal, procs-verbaux, 12 frimaire an II.]

Le lendemain, 13 frimaire, les membres de la commission municipale
communiquaient aux reprsentants, absents pour quelques jours de
Strasbourg, la dcision qu'ils venaient de prendre, en insistant sur
ce que toutes les statues places  l'extrieur du temple, "qui
auraient pu nous rappeler le souvenir de notre esclavage ou rveiller
nos anciens prjugs", taient dj renverses ou allaient
l'tre incessamment[438].

[Note 438: Livre Bleu, I, pices  l'appui, p. 36.]

Mais les reprsentants n'eurent pas mme  intervenir directement
pour rprimer ces vellits de rsistance. Monet, furieux de n'avoir
pu convaincre ses collgues la veille, adressait  Grerold la pice
suivante:

"L'administrateur des travaux publics est requis de faire enlever dans
le plus bref dlai, en consquence de l'arrt des reprsentants du
peuple Saint-Just et Lebas, toutes les statues du temple de la Raison;
en consquence de requrir non seulement les ouvriers, mais les
citoyens en tat de se servir d'un marteau, pour les abattre le plus
promptement possible. L'administrateur me donnera reu des prsentes.
Le 14 frimaire an II[439].

"P. F. Monet, maire."

[Note 439: _Ibid_., p. 37.]

Il n'y avait plus qu' s'excuter, puisque aussi bien, au refus
des officiers municipaux, les "citoyens en tat de se servir d'un
marteau" n'auraient pas moins excut leur oeuvre de Vandales.
On commena le 17 frimaire. L'administrateur des travaux publics
fit nanmoins un dernier effort pour arracher  la destruction tant
d'oeuvres d'art, cres par la foi nave des sculpteurs du moyen
ge. Second par quelques ouvriers honntes, il fit desceller d'abord
avec prcaution, et non pas briser, comme on le lui prescrivait, les
statues qui couvraient la faade. Soixante-sept statues furent ainsi
conserves, puis caches par ses soins; mais bientt il ne fut plus
possible de procder avec ces mnagements contre-rvolutionnaires.
Les ouvriers furent surveills, on leur adjoignit des gens moins
scrupuleux, qui culbutrent de haut et firent voler en clats une
foule de statuettes et mme des ornements qui n'avaient  coup sr
rien de blessant pour le plus farouche jacobin. C'est ainsi qu'on
abattit les pommes de pin qui terminaient les tourelles et les
arabesques de la prtendue croix, au sommet de la flche. Il est vrai
que les destructeurs les prenaient pour des fleurs de lys!

L'intrieur de la Cathdrale ne fut pas pargn davantage; le
matre-autel, la clbre chaire de Geiler, les fonts baptismaux, de
magnifiques boiseries, furent dmolis ou briss; les pitaphes de
tant d'hommes clbres grattes ou marteles. Nous ne saurions
entrer dans l'numration des dtails; ils furent consigns, aprs
la Terreur, dans un procs-verbal officiel, dat du 6 germinal an
III, et dress par des architectes experts,  ce commis par le nouveau
corps municipal[440]. Ce procs-verbal constate la disparition de deux
cent trente-cinq statues, sans compter les autres objets mutils
ou dtruits. On peut trouver que c'est peu en fin de compte. Il ne
faudrait pas pourtant attribuer la conservation du reste 
quelque repentir soudain des iconoclastes strasbourgeois. Ils ont
consciencieusement abattu ce qu'ils pouvaient atteindre; mais les
ouvriers de l'OEuvre Notre-Dame, seuls initis au mtier dangereux
de grimpeurs dans cette montagne immense de pierres de taille, ne
mettaient, on le pense bien, aucune bonne volont  leur travail de
dmolisseurs, et les autres, manoeuvres improviss, ne se souciaient
nullement de risquer leur peau. Ce fut donc  ras du sol seulement
que la destruction fut complte, au moins en apparence. Une partie des
statues du grand portail fut conserve nanmoins, comme nous venons
de le dire, grce  la connivence de l'honnte Gerold, et put tre
replac plus tard dans les niches qu'elles remplissaient autrefois.
Le 19 frimaire, le travail prescrit par Saint-Just et Lebas tait
dclar termin, quoiqu'il y et certes encore moyen de dtruire
bien des choses.

[Note 440: Ce procs-verbal est condens dans Hermann, _Notices_, I, p
382-384.]

Un savant renomm, le professeur Hermann, le fondateur de notre Muse
d'histoire naturelle, le frre de l'ancien procureur de la commune, du
futur maire de Strasbourg, avait suivi, le coeur serr, ces mutilations
indignes. D'accord sans doute avec une partie de la commission
municipale, il adressait, pendant que l'opration durait encore, la
demande suivante aux membres du district:

"Citoyens administrateurs,

"Les statues que vous faites ter de la ci-devant Cathdrale,
aujourd'hui temple de la Raison, se dtachent assez entires. Elles
mriteraient d'tre conserves dans le cabinet national, servant 
l'histoire de l'art de la sculpture, du costume des temps o elles
ont t faites et  l'histoire en gnral; plusieurs tant
allgoriques et expriment le gnie et les ides de ces sicles
reculs. La volont de la Convention nationale tant d'ailleurs
que les pices de l'art et de la curiosit qui pourront servir 
l'instruction soient conserves, je vous invite de recommander aux
ouvriers de mnager ces statues le plus possible et de leur faire
assigner une place o elles soient  l'abri de toutes injures,
jusqu' ce qu'elles puissent en trouver une o elles seront disposes
d'une manire qui rponde aux vues de la Convention nationale.
Strasbourg, le 18 frimaire l'an II de la Rpublique franaise une et
indivisible.

"Hermann, professeur[441]."

[Note 441: _Bulletin de la Socit des monuments historiques_, 2e
srie, vol. I, p. 88.]

Un certain nombre de ttes mutiles furent recueillies galement par
le savant naturaliste et dposes  la Bibliothque de la ville,
ornes d'pigrammes latines contre Monet, Tterel et Bierlyn, les
chefs des iconoclastes; il savait bien que ceux-ci ne pourraient rien
y comprendre[442].Bizarre destine des choses d'ici-bas! Transmis
aux gnrations suivantes, ces restes de la sculpture du moyen ge
reposaient encore au rez-de-chausse du choeur du Temple-Neuf quand le
bombardement de 1870 vint les envelopper dans un autre cataclysme, plus
destructeur encore que celui de la Terreur. Et cependant ils ont
surgi de nouveau, effrits et demi-calcins, de cet immense amas
de dcombres. L'on peut contempler encore aujourd'hui ces ttes de
Christs, d'anges et d'aptres  la nouvelle Bibliothque municipale,
et les rflexions surgissent d'elles-mmes, graves et mlancoliques,
en face de ces crations mutiles d'poques si lointaines, qui,
d'ge en ge, ont t les tmoins inconscients et les victimes des
passions sauvages et de la barbarie des hommes.

[Note 442: Hermann, _Notices_, I, p. 393.]




                                  XXI


Les symboles du culte chrtien tant ainsi proscrits et le culte
nouveau inaugur dans toute sa splendeur, la municipalit se mit 
veiller avec une sollicitude paternelle  ce que les prescriptions
lgales du calendrier nouveau fussent soigneusement observes,  ce
que rien, chez les Strasbourgeois, ne vnt rappeler les errements de
l'ancien rgime. Une _Instruction sur l're des Franais_, date
du Sextidi, 16 frimaire, et signe des officiers municipaux Grimmer
et Cotta, nous reste comme tmoignage de ce zle civique. Elle est
adresse " nos concitoyens qui habitent Strasbourg ou y font des
voyages" et mle, de la faon la plus nave, les considrations
politiques aux dtails du mnage. "Il est nommment dfendu, sous
l'animadversion la plus svre, de laisser subsister dans l're des
Franais, en quelle manire que ce soit, l'abus des lundis bleus."
Les citoyens sont derechef invits  rapporter  la Mairie tous les
calendriers _vieux style_, et les mnagres auront  procder "au
nettoyement de la vaisselle et au balayage des chambres", non plus le
samedi, mais "le dernier jour ouvrier de la dcade"[443].

[Note 443: Instruction sur l're des Franais, du 16 frimaire (6
dcembre 1793). Strasbourg, Dannbach, texte franais et allemand, 8 p.
4.]

On voulait--cela se voit dans toutes les manifestations des pouvoirs
publics d'alors--touffer par la crainte ce qui restait de sentiments
religieux dans les masses. Les journaux se taisaient ou s'associaient
aux attaques de la Propagande; seul l'_Argos_, exclusivement dirig
par Butenschoen, pendant qu'Euloge Schneider promenait la guillotine 
travers l'Alsace, conservait une attitude moins agressive vis--vis
des ides vaincues. Cet Allemand libre-penseur ne pouvait se dfaire,
presque malgr lui, des rminiscences chrtiennes de sa jeunesse;
il lui rpugnait de se joindre  la cure des propagandistes, qui
rvaient d'implanter l'athisme par la terreur et aspiraient bien plus
 la domination terrestre qu'au royaume des cieux. Le 22 frimaire,
il publiait encore une posie du pote alsacien Th.C. Pfeffel,
toute empreinte d'un vritable sentiment religieux, bien qu'elle
fut destine, elle aussi,  servir aux crmonies du culte de la
Raison[444].

[Note 444: _O Vernunft in deren Strahlen_, etc. _Argos_, 22 frimaire (12
dcembre 1793).]

Mais lui mme et la fraction plus modre de son parti tout entire,
allaient tre frapps d'un coup terrible, qui devait paralyser pour
longtemps leur influence. Le 23 frimaire, son ami, son rdacteur en
chef, Euloge Schneider,  peine rentr dans Strasbourg avec sa jeune
pouse barroise, tait arrt par ordre des commissaires de
la Convention; conduit, le 25 au matin, sur la place d'Armes, il y
subissait la honte d'une exposition publique sur la guillotine, au
milieu des hues et des outrages de la foule, et se voyait ensuite
dirig sur Paris, pour y connatre toutes les angoisses d'une longue
attente de la mort. Son propre journal n'osa point mentionner d'abord
la brusque catastrophe qui frappait ainsi l'ex-vicaire de Brendel; ni le
numro du 24 ni celui du 26 frimaire ne mentionnent son nom, et c'est
le 28 seulement que Butenschoen mettait cette dclaration significative
en tte du journal de ce jour: "Si Schneider est criminel, que
sa tte tombe sur l'chafaud! C'est la sentence impitoyable que je
prononcerais si j'tais juge"[445]. Nous n'avons pas  nous arrter
plus longuement sur cet pisode, qui ne touche qu'indirectement 
notre sujet. Mais Euloge Schneider a tenu pendant trois ans une
place trop considrable dans l'histoire religieuse de Strasbourg et
particulirement dans celle de la Cathdrale, pour qu'il ne faille
pas mentionner au moins cette disparition subite d'un homme qui n'tait
point sans talents et que nous avons vu tomber de plus en plus bas, sous
l'influence des passions les plus diverses. De nos jours certains de
ses compatriotes ont tent de rhabiliter sa mmoire et de rendre
intressant et sympathique ce prtre dvoy que ses convoitises et
ses rancunes changrent en pourvoyeur de la guillotine. On nous vantait
nagure encore sa modration relative, on supputait le nombre des
existences qu'il et pu dtruire et qu'il a consenti  ne point
abrger. On n'oublie qu'une chose, c'est qu'il les aurait sacrifies
de grand coeur, si, de la sorte, il avait pu sauver la sienne. Tmoin
la rage aveugle avec laquelle il chargeait le malheureux Dietrich, alors
qu'il tait dj lui-mme prisonnier  l'Abbaye! Assurment la
Terreur ne diminua point  Strasbourg quand Schneider captif eut t
entran loin de nos murs, aussi peu qu'elle cessa dans Paris
aprs le meurtre de Marat; mais, dans l'une et l'autre occurence, les
honntes gens eurent au moins la consolation de reconnatre un effet
de la justice divine dans cette fin tragique et mrite. Nature
vaniteuse et sensuelle, rancunire et lche, Schneider fut toujours un
instrument du parti qui dominait  l'heure prsente. S'il a succomb
finalement aux accusations, reconnues aujourd'hui calomnieuses, de
rivaux jaloux et non moins criminels que lui, il n'a point bnfici
dans l'avenir de la haine lgitime qu'inspirrent ces hommes de
sang[446]. La conscience publique supporte, hlas, bien des ignominies,
mais il en est qu'elle ne saurait amnistier et l'une des plus odieuses
 contempler c'est,  coup sr, de voir les reprsentants attitrs
d'une religion d'amour gorger leurs frres pour leurs opinions
politiques. Aussi les noms des Joseph Lebon, des Chabot, des Fouch,
des Euloge Schneider, sont-ils et resteront-ils  bon droit parmi les
plus excrs de cette poque nfaste de la Terreur.

[Note 445: _Argos_, 28 frimaire an II (18 dcembre 1793). Peut-tre
aussi les deux numros prcdents taient-ils dj composs au
moment de l'arrestation de Schneider.]

[Note 446: Il y a beaucoup de vrits dans la feuille volante
que Schneider fit imprimer en prison (_Euloge Schneider, ci-devant
accusateur public, aujourd'hui dtenu  la prison de l'Abbaye, 
Robespierre l'an, reprsentant du peuple_. S. lieu d'impr., 4
p. 4) et qui est date du 18 pluvise; les accusations de ses
adversaires taient absurdes en partie, en partie fort exagres.
Mais cette mme pice suffirait  le faire condamner au point de
vue moral, car elle fait ressortir, bien malgr l'auteur, toute la
versatilit de cette nature ambitieuse et mal quilibre.]

Le jour mme o l'_Argos_ annonait enfin le sort de Schneider  ses
lecteurs, le Conseil municipal, prsid par son infatigable adversaire
Monet, prenait connaissance d'une nouvelle liste d'cclsiastiques
_dprtriss_; nous relevons dans le nombre les noms du
"ci-devant vque Brendel" et de Laurent, "ci-devant vicaire
piscopal"[447]. Dans cette mme sance le maire saisissait ses
collgues d'une ptition du citoyen Freiesleben qui rclamait quatre
cents livres pour avoir compos quatre grands choeurs et deux duos,
le tout  grand orchestre, en l'honneur de la fte d'inauguration
du Temple de la Raison. Le citoyen Ingweiler, de son ct, demandait
quarante-huit livres pour avoir copi ladite musique. Le Conseil
dcide "d'accorder les fonds sur la caisse o il appartiendra",
c'est--dire sans doute sur celle de l'OEuvre-Notre-Dame. Ce n'taient
pas l d'ailleurs les plus grosses sommes  payer; le vritable quart
d'heure de Rabelais ne sonne pour le Corps municipal que dans une des
sances suivantes, quand le peintre Heim, le graveur Gurin et le
menuisier Stroh eurent prsent leurs comptes "pour ouvrages et
fournitures faites pour l'lvation d'un monument de la Nature au
Temple de la Raison de cette commune", ledit mmoire se montant
 1340 livres. Gurin, l'artiste bien connu, et le citoyen Bernard,
imprimeur en taille-douce, firent parvenir en outre  nos diles une
seconde facture, "pour une planche reprsentant ledit monument et
pour cinq cents preuves de cette preuve"; cot: 233 livres. Le
Conseil arrta que ces deux sommes seraient payes "sur les fonds
assigns par les reprsentants du peuple pour tre employs aux
rparations civiques qui doivent donner les formes rpublicaines aux
anciennes empreintes de cette commune" (_sic_)[448].

[Note 447: Procs-verbaux manuscrits du 28 frimaire an II (18 dcembre
1793).]

[Note 448: Procs-verbaux manuscr. du 24 nivse (13 janvier 1794).]

Le 2 nivse, c'est une troisime srie de simples dmissionnaires
ou de bruyants apostats que le Conseil municipal consigne avec mention
honorable dans ses procs-verbaux. Beaucoup de ces malheureux font
du zle anti-religieux pour chapper d'autant plus srement  la
guillotine, comme ce cur qui dclarait  la Convention elle-mme,
en lui envoyant ses lettres de prtrise, "qu'au lieu d'envoyer des
mes au ciel, il voulait donner dornavant de solides dfenseurs 
la patrie et  la Rpublique"[449]. A cette mme date on entend
aussi le rapport des citoyens Monet et Sarez, envoys  Paris pour
prsenter  la Convention les vases sacrs des glises et temples de
Strasbourg et "pour lui faire agrer l'hommage de la reconnaissance
de la municipalit pour ses glorieux travaux". Les dlgus
dposent sur la table du Conseil les "quittances pour les vases en
vermeil et en argent, les pierreries et les ornements fins" [450].

[Note 449: _Strassburg. Zeitung_, 3 pluvise (22 janvier 1794).]

[Note 450: Procs-verbaux manuscrits, 2 nivse (22 dcembre 1793).]

Le 5 nivse, la municipalit dcidait que la lecture des lois
nouvelles, promulgues par la reprsentation nationale, serait faite
dornavant au Temple de la Raison, chaque dcadi,  neuf heures du
matin, par le maire, ou,  son dfaut, par un officier municipal.
"Soyez fidles, concitoyens, disait l'affiche,  entendre
l'expression de la Volont Nationale; soyez-le de mme  la remplir
exactement. Le rpublicain franais ne voit au-dessus de lui que la
Loi; son premier devoir est de la respecter et de lui obir" [451].

[Note 451: Les officiers municipaux de la Commune  leurs concitoyens,
5 nivse (25 dcembre). Dannbach, placard in-fol.]

Ce fut le lendemain de ce jour, le 26 dcembre 1793, que le premier
membre de l'ancien clerg non jureur de la Cathdrale monta sur
l'chafaud. Enfant de Strasbourg, l'abb Jean-Louis-Frdric Beck,
avait appartenu comme vicaire  la paroisse de Saint-Laurent. Docile
aux ordres de son vque, il avait migr de bonne heure en
Allemagne, aprs avoir refus le serment. Lorsque les Autrichiens
occuprent la Basse-Alsace, aprs la prise des lignes de Wissembourg,
Beck tait rentr dans le pays  leur suite, avec tant d'autres
prtres rfractaires et avait accept des fonctions ecclsiastiques
comme aumnier de l'hpital de Haguenau. Malade au moment de
l'vacuation subite de cette ville par les Impriaux, ses amis avaient
essay de le soustraire  la vindicte des pouvoirs publics en le
transportant en voiture du ct du Rhin. Mais il avait t arrt
par une patrouille dans la fort de Haguenau, le jour de Nol et
dirig sur-le-champ sur sa ville natale. Son sort ne pouvait tre
douteux d'aprs les lois terribles promulgues contre les migrs
par la Convention nationale. Quarante-huit heures aprs son
arrestation, le jeune prtre expirait courageusement sous le couperet
de la guillotine. Il avait du moins eu la consolation suprme de
pouvoir clbrer une dernire fois la messe dans son cachot, grce
 la connivence de son pre et du gelier de la prison [452].

[Note 452: Schwartz, II, p. 351. Winterer, _La perscution religieuse_,
etc., p. 262.]

Un pasteur protestant, le vieux ministre de Dorlisheim, nomm Fischer,
l'avait prcd sur l'chafaud. Il avait t condamn 
mort ds le 4 frimaire (24 novembre), par Euloge Schneider et ses
collgues, comme "ayant tenu des propos inciviques et entrav les
progrs de la Rvolution" [453].

[Note 453: Livre Bleu, T.I. Copie exacte du soi-disant protocole du
tribunal rvolutionnaire, p. 36.]

Dans cette crise d'irrligion, o le nom de Dieu est proscrit, o
les prceptes de pure morale, les plus respectables en eux-mmes,
affectent un ton dclamatoire et prudhommesque  la fois [454], on
doit une mention particulire et rpte  l'honntet courageuse
de Butenschoen, le successeur de Schneider  la direction de l'_Argos_.
Quels qu'aient t, en d'autres circonstances, les torts de ce
Holsteinois gar sur les rives de l'Ill, on ne peut qu'applaudir 
l'nergie dont il fait preuve,  ce moment, en s'opposant au club et
dans son journal, aux dclamations furibondes des propagandistes et
surtout de Delattre, ex-cur de Metz, contre "le grand charlatan
Jsus-Christ". Il faut lire dans l'_Argos_ du 8 nivse sa
protestation, comme aussi celle du cordonnier Jung, jacobin convaincu
s'il en ft, mais coeur par l'impit bruyante des apostats
dfroqus qui dominaient alors Strasbourg. "Je dclare avoir
infiniment plus appris du "grand charlatan", disait ce dernier, que
du jeune insolent qui a os l'insulter. Ah, que ce doit tre une me
petite et vile que celle de l'homme qui a pu bafouer ainsi le meilleur,
le plus respectable des hommes! On aurait d touffer ce misrable au
berceau, car il me semble irrmdiablement perdu pour tout ce qui est
noble, honnte et bon" [455].

[Note 454: On en peut citer comme exemple _Les vingt-cinq prceptes de
la Raison_, imprims  Strasbourg chez Treuttel et Wrtz (4 p.
8), o "les sans-culottes" sont invits " inspirer  leurs
femmes, avec amnit, les vertus sociales et rpublicaines", et
 se souvenir que "la Montagne, centre des vertus, est le point de
ralliement de tout bon citoyen".]

[Note 455: _Argos_, 8 nivse an II (28 dcembre 1793).]

Arrt bientt aprs, comme suspect, et peut-tre pour cette
franchise mme, sur l'ordre des reprsentants Baudot et Lacoste, dans
la nuit du 10 janvier 1794, Butenschoen ne fut pas transfr, comme
ses compagnons d'infortune, dans les prisons de Dijon. Il resta 
Strasbourg, nous ne savons grce  l'intervention de qui, et put mme
continuer  faire paratre son journal, dans lequel il ne cessa
de proclamer les principes d'un disme honnte, voire mme un
peu mystique [456]. Courage doublement honorable alors que les
reprsentants en mission venaient de nommer son principal adversaire,
le citoyen Delattre, prsident d'une commission rvolutionnaire,
charge de "juger, d'une faon plus acclre, tous les suspects
qui encombrent les maisons d'arrt et lieux de dtention de la
ci-devant Alsace"! [457].

[Note 456: _Die Bergpredigt Christi erklrt von einem Republikaner_,
_Argos_, 4 pluvise an II (23 janvier 1794).]

[Note 457: J.B. Lacoste et M. Baudot, reprsentants du peuple prs
les armes du Rhin, etc. Strasbourg, 6 pluvise an II, S. lieu
d'impression, 4 p. 4.]

C'est au moment o les reprsentants et les adhrents de tous les
cultes taient ainsi traqus et poursuivis  Strasbourg, que l'agent
national du district, le citoyen Maynoni, s'adressait, avec un  propos
rare,  ses concitoyens, pour porter  leur connaissance une
pompeuse circulaire du Comit de salut public, qui recommandait aux
reprsentants de l'autorit centrale dans les dpartements de veiller
avec sollicitude  la libert des cultes. "Le fonctionnaire public,
tait-il dit dans cette pice, signe par Robespierre, Couthon,
Barre et leurs collgues, n'appartient  aucune secte, mais il sait
qu'on ne commande point aux consciences; il sait que l'intolrance et
l'oppression fait des martyrs, que la voix seule de la raison fait des
proslytes... Il est de ces impressions tellement enracines que le
temps seul peut les dtruire... La politique ne marche pas sans la
tolrance, la philosophie la conseille, la philanthropie la commande...
Bientt le fanatisme n'aura plus d'aliments. A le bien prendre,
ce n'est dj plus qu'un squelette qui, rduit chaque jour en
poussire, doit insensiblement tomber sans efforts et sans bruit, si,
assez sage pour ne pas remuer ces restes impurs, on vite tout ce qui
peut lui permettre d'exhaler tout  coup des miasmes pestilentiels et
orageux qui, inondant l'atmosphre politique, porteraient en tous lieux
la contagion et la mort!" [458].

[Note 458: L'agent national du district de Strasbourg  ses
concitoyens. Strasbourg, le 14 pluvise an II (2 fvrier 1794). S.
lieu d'impression, texte franais et allemand, 10 p. 4.]

Cette ligne de conduite prudente, bien que trace dans le langage
emphatique de l'poque, avait-elle quelque chance d'tre suivie par
les hommes actuellement au pouvoir dans notre ville, ces conseils de
modration allaient-ils tre suivis? Les scnes nouvelles auxquelles
nous allons assister dans le Temple de la Raison permettront  chaque
lecteur d'en juger par lui-mme.




                                 XXII.


Ce fut dans sa sance du 18 pluvise que la Socit des Jacobins
dcida de clbrer, le dcadi prochain, une fte en l'honneur de la
mort de Louis XVI, invitant tous les bons citoyens  se joindre  elle
dans le Temple de la Raison, "pour se rjouir d'avoir vu luire
ce beau jour o le dernier tyran de France a port sa tte sur
l'chafaud" [459]. Aussi voyons-nous dans la matine du 20 pluvise
(8 fvrier 1794), une foule de curieux, sinon de patriotes bien
convaincus, se presser dans la nef de la Cathdrale pour couter la
harangue solennelle que le citoyen Boy, ce chirurgien de l'arme du
Rhin, que nous avons entendu dj, avait t charg de prononcer
"pour clbrer l'anniversaire de la mort du tyran Capet."
Les paroles qui retentirent, ce jour-l, sous les vieilles votes
gothiques, durent rveiller d'une faon bien singulire les chos
endormis de tant de _Te Deum_ chants, rcemment encore, en l'honneur
et pour la gloire des Bourbons. Rien ne peut donner une impression plus
saisissante des vicissitudes humaines que d'entendre ces dclamations
furibondes, succdant, dans l'enceinte sacre, aux hymnes liturgiques
et aux priodes onctueuses des orateurs chrtiens, et dans lesquelles
on promet "d'amener le rgne paisible de la philosophie et de la
vrit" par les canons et par l'chafaud.

[Note 459: _Strassb. Zeitung_, 18 pluvise an II (6 fvrier 1794).]

"La rpublique, disait Boy, va clbrer  jamais l'anniversaire
d'un si beau jour: la mort d'un roi est la fte d'un peuple libre...
C'est la plus belle poque de la rvolution franaise; c'est en ce
jour que le peuple rassembl dans toutes les communes renouvellera avec
enthousiasme le serment de mourir libre et sans roi, et, par le rcit
des crimes de Capet, enracinera dans l'me des jeunes citoyens cette
haine implacable pour la royaut, ce monstre qui causa trop longtemps
les malheurs de la France... C'est par l'histoire des rois que les mes
rpublicaines s'affermissent; c'est par l'histoire des rois que l'on
apprend  les dtester."

Aprs avoir trac, d'un pinceau rapide et quelque peu fantaisiste, le
tableau des bouleversements par lesquels avait pass la France, de 1789
 1794, l'orateur officiel s'crie dans un nouvel accs de lyrisme:
"O jour  jamais mmorable! jour heureux d'o date la libert
franaise, oui tu seras toujours prsent dans nos coeurs. Capet n'est
plus! Quel hommage rendu  la justice,  l'humanit! Les grands
coupables sont donc atteints par le fer vengeur du peuple! Le crime
sur le trne est donc aussi la proie de l'chafaud! Raison, justice,
libert, voil votre ouvrage!... Voyez le gnie triomphant de la
France tenant en ses mains la tte ensanglante de Capet. Ne craignez
pas, citoyens, de jeter les yeux sur cette image terrible; votre
sensibilit ne peut en tre mue: c'est la tte d'un roi et vous
tes rpublicains. Venez voir aussi, excrables tyrans, monstres
ns pour le malheur du monde, nobles, prtres, princes et rois, venez!
Voil le sort qui vous est d; voil le sort qui vous attend!"

Le citoyen Boy continuait longtemps encore sur le mme ton, mis  la
mode par Robespierre, Saint-Just et Barre, poussant, dans le style
le plus fleuri. aux violences les plus accentues contre
"les intriguants, les lches, les ambitieux, les
contre-rvolutionnaires", dont il faut faire vanouir les
criminelles esprances.

Son long discours, prononc du haut d'une chaire, "jadis le sige
impur du mensonge et de l'erreur", et pour l'dification d'un peuple,
qui "veut venir  l'cole des rpublicains et non pas  l'cole
des prtres", qui "veut des dcades et non pas des dimanches",
se termine par un sauvage appel aux armes contre la perfide Albion.
"Guerre, guerre ternelle aux ennemis du genre humain, guerre
ternelle surtout aux Anglais! Que l'odieux rivage o tant de crimes
ont t mdits, voie au printemps prochain nos flottes formidables
aborder et rduire par le fer et le feu cette infme cit, sjour
des courtisans et des rois, et que dans la place o Londres est btie,
il ne reste plus que ces mots terribles, crits en caractres de sang:
La nation franaise a veng l'humanit sur les froces Anglais. Vive
la Rpublique! Vive la Libert!" [460].

[Note 460: Discours prononc dans le Temple de la Raison, le dcadi 20
pluvise... par le citoyen Boy. Strasbourg, Levrault, 15 p. 80.]

Quelques jours aprs cette fte, une nouvelle attaque se produisit
contre la Cathdrale et vint troubler le repos des morts qui y
sommeillaient depuis plus ou moins longtemps dj. Une dlibration
du Directoire du district de Strasbourg, en date du 15 pluvise,
enjoignait au corps municipal d'excuter une rquisition du ministre
de la guerre, relative  tous les matriaux renferms dans les
caveaux funraires et pouvant tre utiliss pour le service de
l'artillerie. "Considrant, disait cette dlibration, qu'il est du
devoir des municipalits de dtruire les monuments que le fanatisme
a rig  l'orgueil des despotes et de leurs cratures,... tous les
matriaux qui ont servi aux cercueils des anciens vques, seigneurs,
etc., seront enlevs et ports  l'Arsenal. Pour ne point faire
courir de dangers  la sant publique, on dposera les cercueils dans
des endroits bien ars, on les y fondra en barres de plomb de vingt
 vingt-cinq livres et l'on calcinera les cadavres avec de la chaux
vive"[461]. Nous n'avons pu retrouver malheureusement d'indication
plus dtaille sur les violations de spultures qui durent tre
la consquence des mesures ordonnes par les citoyens Didierjean,
Brndl, Schatz, Christmann et Mainoni; mais il y a tout lieu
d'admettre qu'elles ont t mises  excution dans toutes les
glises de la ville, et principalement  la Cathdrale, la seule qui
contint des tombes piscopales.

[Note 461: Nous n'avons pu retrouver le texte franais de cette
dlibration; nous la traduirons de la _Strassb. Zeitung_, 27
pluvise (15 fvrier 1794).]

Le 28 pluvise, les autorits civiles et militaires installaient
solennellement dans le Temple de la Raison, la nouvelle Commission
rvolutionnaire, prside par l'ex-cur Delattre. Elle se composait,
en dehors de ce personnage, des citoyens Mulot, juge  Bitche; Adam
an, juge militaire  l'arme de la Moselle; Neumann, accusateur
public du Bas-Rhin; Fibich fils, de Strasbourg, et Altmayer, accusateur
public de la Moselle.

Les Strasbourgeois ne restrent pas longtemps dans l'ignorance sur
les motifs qui avaient amen la constitution de ce nouveau tribunal de
sang. On les exposa devant eux avec une franchise qui ne laissait
rien  dsirer dans sa brutalit. Ce fut encore Adrien Boy, le
reprsentant attitr de l'loquence jacobine du moment, qui se
chargea de cette tche dans un discours, prononc dans la Cathdrale,
le dcadi, 30 pluvise, et qui traitait surtout de la corruption des
moeurs et de l'esprit public. "Egostes, s'criait-il, agioteurs,
accapareurs, fanatiques, modrs, aristocrates, et toute la race
infernale des ennemis du lieu public, vous qui, depuis l'aurore de notre
sainte Rvolution, avez t assez imbciles, assez lches, ou
assez pervers pour ne pas abjurer vos dtestables principes,... si vous
n'tes pas assez vertueux pour aimer la patrie, soyez du moins assez
prudents pour craindre les supplices qu'elle rserve  ses indignes
enfants... Chaque goutte de sang verse par les dfenseurs de la
libert, servira un jour  imprimer votre arrt de mort. Citoyens
du Haut-et Bas-Rhin, c'est  vous en particulier que ceci s'adresse...
Dj le fanatisme, ce monstre arm par les prtres, frmissant
et confus  la voix de la raison, cache dans la poussire sa tte
hideuse, il rugit en secret, mais... le gnie de la libert le
tient enchan... Le peuple se passe ici de prtres; il s'habituera
insensiblement  les dtester tous..."

A la suite de ce prambule, venait se placer une accusation en rgle,
aussi violente que mensongre, contre le patriotisme de la grande
majorit de la population alsacienne. "Si le fanatisme est dans les
fers, en revanche l'gosme domine insolemment. L'apathie naturelle
au caractre allemand lui a donn naissance; il sera difficile de le
dtruire, il sera donc difficile de former l'esprit public dans ces
dpartements. Citoyens, faut-il que vos frres vous adressent
sans cesse des reproches mrits? Ne voulez-vous jamais tre
rpublicains?... Que voulez-vous enfin? Qu'esprez-vous?... La
contre-rvolution? Elle est impossible, vous n'tes pas assez
insenss pour en douter. Le rtablissement de la royaut? Nous
pririons plutt et vous pririez avec nous. Ne pensez pas tre plus
forts que le reste de la Rpublique. Vous n'tes rien quand elle a
dit: Je veux. Si vous rsistez, des millions de bras sont prts 
vous anantir."

Suit une tirade enflamme contre les "charlatans ecclsiastiques",
o l'exagration de la haine aboutit au grotesque. "En vain la
raison essayait de vous clairer sur les crimes de ces imposteurs; en
vain vous tiez tmoins de leur vie impudique et licencieuse: il vous
tait dfendu de voir, de sentir et de parler... Vous payiez pour
venir au monde; vous payiez pour vous marier; vous payiez pour tre
enterrs; vous payiez pour ne pas tre damns... Depuis que vous
n'en avez plus (de prtres), tes-vous plus  plaindre? L'ordre des
saisons est-il drang? Etes-vous moins aims de vos pouses,
moins caresss par vos enfants? Les infirmits vous assigent-elles
davantage?..."

Voici enfin quelques passages de la proraison: "Le nouveau tribunal
rvolutionnaire a mis la justice  l'ordre du jour. Citoyens des
dpartements du Rhin, je vous en conjure encore, soyez Franais, soyez
rpublicains. Il est si doux de n'avoir aucun reproche  se faire.
L'homme vertueux, le bon citoyen regarde la guillotine sans plir;
l'goste, l'accapareur, l'agioteur, l'aristocrate frmit  chaque
instant du jour. Citoyens, que cette comparaison, simple mais vraie,
vous serve de leon!... L'humanit, dans une crise rvolutionnaire,
ne consiste pas  tre avare de sang, mais bien  rpandre tout
celui des coupables. J'aime mieux que l'on guillotine dix mille
aristocrates, dix mille sclrats, que de voir prir un bon, un
vertueux rpublicain. Anantir le crime, c'est assurer le rgne de la
vertu... Hommes pusillanimes, hommes sentimentals de l'ancien rgime,
vous allez crier que je suis un tigre, un barbare, un cannibale enfin.
Non, je suis un homme juste et peut-tre plus sensible que vous; mais
est-il question d'couter sa sensibilit quand la patrie est au
bord de l'abme?... Par les moyens indispensables de rigueur, les
dpartements du Rhin seront convertis  la Rpublique... mais
si, contre toute attente, l'habitude de l'esclavage, le pouvoir du
fanatisme, la corruption enfin taient tels, que la Rpublique ne pt
confier une de ses frontires les plus importantes aux citoyens de
ces dpartements, vous concevez, citoyens, quel est le sort qui vous
attend. Le sol fertile que vous habitez deviendra le partage des braves
sans-culottes, et vous en serez chasss avec ignominie"[462].

[Note 462: Discours prononc dans le Temple de la Raison... le 30
pluvise... par le citoyen Boy. Strasbourg, sans nom d'impr., 15 p.
4.]

C'tait un langage d'une insolence pareille qu'on osait tenir  la
population de notre ville! Pourtant, ds les premiers jours, elle
s'tait, dans sa grande majorit, prononce pour les ides de
libert et, dans le moment mme, elle donnait les preuves les plus
convainquantes d'un ardent patriotisme[463]. Aussi l'on comprend
aisment combien les dclamations furibondes de ces rhteurs de bas
tage ont d exasprer les Strasbourgeois d'alors, et leur ont fait
saluer avec enthousiasme le jour heureux qui les dlivra des tyrans,
dont le contrle inquisiteur et les dnonciations incessantes
s'tendaient aux plus mesquins dtails de leur existence prive.
C'est ainsi qu'on dnonait en ces jours mmes, "certaine classe
vapore d'tres du sexe fminin, _was man gewhnlich Jungfern in
Strassburg nennt_" qui, malgr l'arrt fameux de Saint-Just, s'est
remise  porter les vieilles coiffures locales. "Ces cratures,
s'crie la _Gazette de Strasbourg_, veulent prouver par leur costume
surann, gothique et servile qu'elles ne veulent pas tre des
rpublicaines. Fi!"[464]. Peu aprs, les autorits enjoignent
 tout propritaire d'un jardin de luxe d'avoir  ensemencer ses
plates-bandes et ses massifs de pommes de terre, d'orge ou de trfle,
sous peine d'tre trait de suspect[465]. Un autre jour on va jusqu'
dfendre de "fabriquer toute espce de ptisserie, sous peine de
confiscation, d'amende et d'tre en outre dclar suspect et trait
comme tel"[466].

[Note 463: Rien de plus caractrisque d'ailleurs que les contradictions
perptuelles des personnages officiels de l'poque  ce sujet. Ainsi
les administrateurs du Bas-Rhin vantent au Comit de salut public ce
"peuple docile et bon", au moment mme o Boy le dnonce. (Copie
de la lettre crite le 8 ventse, an II, en rponse aux mensonges...
d'un crit intitul: _Euloge Schneider_, etc. Strasb., Levrault, 7 p.
4.)]

[Note 464: _Strassb. Zeitung_, 7 ventse (25 fvrier 1794). Bientt
les rigueurs de l'autorit suivirent les dnonciations bnvoles.
Le directoire du district frappait d'une prison de huit jours les
femmes qui n'auraient point honte de sortir sans cocarde, et, en cas de
rcidive, les dclarait suspectes. (_Strassb. Zeitung_, 21 germinal,
an II)]

[Note 465: Dlibration du directoire du district de Strasbourg, 19
ventse (9 mars 1794). Heitz, 8 p., 4.]

[Note 466: Dlibration du directoire du dpartement, 21 germinal,
placard in-fol., sans nom d'impr.]

Heureusement que le vieux sanctuaire du moyen ge n'tait pas toujours
occup par des orateurs aussi sanguinaires que celui qu'on vient
d'entendre, ni aussi hostiles  tout sentiment religieux. On y
runissait, par exemple, le 8 germinal, les dfenseurs invalides de la
patrie, et les familles de ceux d'entre eux qui avaient pri, afin
que l'officier municipal, commissaire aux secours, leur donnt les
renseignements ncessaires pour tre admis au bienfait de la loi du
21 pluvise[467]. On y faisait entendre peut-tre "la prire
du rpublicain dans le Temple de la Raison" que publiait alors
l'_Argos_[468], toujours encore prt, malgr les msaventures de
Butenschoen,  prendre le parti du "dfenseur des droits de l'homme,
du confident des sans-culottes, de l'ennemi des prtres, victime des
despotes, du sage de Palestine, dont le coeur dbordait d'un amour
ardent pour ses frres" et qu'il prsentait comme "le modle des
rpublicains"[469]. Mais cette tendance diste, qui allait triompher
bientt  Paris et par suite  Strasbourg, et marquer l'apoge de
la puissance de Robespierre, n'avait pas encore pour elle l'appui des
puissants du jour et ses partisans strasbourgeois ne pouvaient donc
empcher l'oeuvre de vandalisme de suivre son triste cours. Dans les
derniers jours de mars les administrateurs du district envoyaient une
lettre  la municipalit, "portant qu'il existe plusieurs btiments
publics en cette commune, qui blessent la vue du patriote par les signes
de fodalit et de superstition qui les dshonorent; que la
sphre de l'horloge du btiment ci-devant Saint-Guillaume est encore
surmonte d'une fleur de lys pour marquer les heures, que le Temple
de la Raison mme en offre de trop marquants du ct de la chapelle
ci-devant Saint-Laurent, pour ne pas choquer l'oeil du rpublicain;
qu'enfin la tour est surmonte d'une croix qui ne peut convenir qu'aux
temples du fanatisme."

[Note 467: Dlibration du corps municipal, 8 germinal, an II (28 mars
1794), placard in-fol.]

[Note 468: _Gebet fr Republikaner im Tempel der Vernunft, Argos_ 6
germinal (26 mars 1794). Nous disons peut-tre, car dans la lettre des
"sans-culottes", Mass, Jung, Vogt et Wolff, qui se trouve au Livre
Bleu, I, p. 192, la Propagande est catgoriquement accuse d'avoir
proscrit la langue allemande au Temple de la Raison.]

[Note 469: Argos, 24 ventse (14 mars 1794).]

Le corps municipal, videmment partag entre la crainte de se
compromettre et le dsir de ne pas mutiler davantage la Cathdrale, si
prouve dj, rpondit par une dlibration presque vasive.

"Sur le rapport fait par l'administration des travaux publics...,
que les ouvriers sont continuellement occups  enlever les croix des
ci-devant glises, que pourtant il est trs possible qu'il s'en trouve
encore," la municipalit dclare qu'il "est trs injuste de taxer
l'administration de ngligence"; qu'il a t adress copie de
la lettre du district  l'administrateur de la ci-devant fondation
Notre-Dame, et que ce dernier a prsent des observations concernant
l'enlvement, observations approuves par l'architecte inspecteur des
travaux de la commune. Le corps municipal arrte en consquence "que
les inspecteurs des btiments de la commune seront de nouveau invits
 faire les recherches les plus exactes et les plus scrupuleuses,
pour dcouvrir tout ce qui pourrait se trouver en cette commune
reprsentant des signes de superstition et de fodalit, et renvoie
au District les pices et le plan concernant l'enlvement de la croix
sur la flche du Temple de la Raison, aux fins de dcider si, d'aprs
la loi sur la conservation des monuments qui intressent les
arts, ladite flche doit rester intacte ou bien si la partie
de l'architecture au-dessous du bouton est dans le cas d'tre
enleve"[470].

[Note 470: Procs-verbaux manuscrits, 12 germinal an II (1er avril
1794).]

Un court sursis fut obtenu de la sorte; il ne s'tait pas encore
trouv d'nergumne dans le Conseil pour proposer d'abattre cette
flche splendide, l'orgueil de notre cit. Mais le moment tait
proche o de pareilles discussions allaient tre possibles, car
un premier renouvellement du Conseil gnral de la Commune avait
introduit, le 11 pluvise, Tterel parmi les nouveaux officiers
municipaux, et celui du 4 floral allait lui donner pour un instant
dans ce corps une influence considrable[471].

[Note 471: Listes officielles du Conseil gnral de la Commune de
Strasbourg, signes Rumpler. Strasbourg, 11 pluvise, 4 floral an
II, placards in-fol.]




                                 XXIII.


L'nergumne dont nous venons de transcrire le nom, et qui faillit
tre plus nfaste  notre Cathdrale que tous les terroristes
runis, tait un des nombreux aventuriers que la crise
rvolutionnaire avait attirs dans notre province. Antoine Tterel,
n, dit-on, vers 1759 dans le Lyonnais, tait un sminariste
dfroqu qui s'installa comme professeur de franais et de
mathmatiques  Strasbourg, en 1789. Il s'appelait alors M. de Lettre,
nom qui ne lui appartenait pas davantage, peut-tre, que tant d'autres
dsignations nobiliaires usurpes par les hommes de lettres de
l'poque[472].

[Note 472: Voy. les Notices de M. E. Barth dans la _Revue d'Alsace_,
1882, p. 540.]

Intimement li avec les Laveaux, les Monet, les Simond, il devint, pour
ainsi dire, leur commissionnaire attitr au club des Jacobins de
Paris, ainsi qu' la barre de la Convention Nationale. Son zle
fut rcompens par les reprsentants en mission et,  partir de
l'automne 1793, nous le voyons figurer,  divers titres, dans la
nomenclature administrative et judiciaire du Bas-Rhin.

Il tenait  faire preuve de civisme et, par des propositions
extraordinaires,  se distinguer, mme en pareil moment, parmi les
extrmes. C'est pouss sans doute par ce sentiment de vanit froce
qu'il en vint  faire dans la sance des Jacobins du 24 novembre
1793, la motion qui conservera son souvenir parmi nous, d'une faon peu
flatteuse d'ailleurs. "Tterel, dit le procs-verbal, fait la motion
de faire abattre la tour de la Cathdrale jusqu' la plate-forme. Les
Reprsentants et Bierlin, membre du club, appuient cette motion, par
la raison que les Strasbourgeois regardent avec fiert cette pyramide,
leve par la superstition du peuple, et qu'elle rappelle les
anciennes erreurs"[473]. Cependant, malgr l'appui des reprsentants
du peuple, la motion ne fut pas adopte dans son ensemble. On se
contenta, nous l'avons vu, de dtruire les statues qui couvraient la
faade de l'difice.

[Note 473: Heitz, Socits politiques de Strasbourg, p. 302.]

D'aprs une tradition constante[474], Tterel, nomm officier
municipal, aurait repris la proposition, faite cinq mois auparavant au
club, en modifiant quelque peu les considrants de sa motion sauvage.
Devant ses collgues du Conseil municipal il ne pouvait dcemment
allguer, comme un motif de dmolition, l'amour des Strasbourgeois
pour leur Cathdrale. On nous dit qu'il prtendit que l'existence
de cette flche altire blessait profondment le sentiment de
l'_galit_. Un seul membre l'appuya, au dire du bon Fries,
peut-tre ce mme Bierlin, qui dj s'tait proclam son sde.
Cependant les autres lus de floral n'osrent pas repousser
purement et simplement la demande de ce nouvel Erostrate. On ne
saurait prtendre avec justice qu'ils ne s'intressaient pas  la
Cathdrale; nous en avons la preuve certaine dans un arrt qu'ils
prirent durant les derniers jours d'avril, sur la rquisition du
Directoire du district, pour carter de ses fonctions Daudet de Jossan,
le receveur de l'administration de l'OEuvre Notre-Dame.

[Note 474: D'aprs les rcits de Fries (V. 330), Schnegans,
Strobel, etc. Mais nous devons dire, pour rendre hommage  la vrit
historique, que nous n'avons point trouv trace de cette nouvelle
motion dans les procs-verbaux da Corps municipal, conservs aux
Archives de la Mairie. Cela ne veut pas dire qu'elle n'ait point t
faite, mais la preuve authentique n'en existe point.]

L'arrt continuait en ces termes: "Considrant que la conservation
du btiment de la ci-devant Cathdrale, aujourd'hui Temple de
la Raison, exige par la nature de sa construction, une suite non
interrompue de travaux et de soins,  quelles fins il existe un atelier
particulier sous la surveillance d'un architecte-inspecteur, le Corps
municipal arrte que, pour ne pas exposer  la dgradation ce
monument de l'art, le Directoire du district sera invit  continuer
cet atelier et cette surveillance de l'inspecteur, jusqu' ce qu'il
ait pris, aux mmes fins, telles autres mesures qu'il jugera
convenables"[475]. Nanmoins ils eurent recours  un subterfuge
pour sauver l'difice du danger dont le menaait Tterel. Ils lui
rpondirent qu'une mesure de ce genre coterait trop cher et ferait
peu d'effet, et qu'on rveillerait bien autrement le civisme des
populations en plantant le symbole de la libert sur cette pyramide
gigantesque, pour annoncer au loin la fin de l'esclavage aux populations
rhnanes. Cette motion prvalut; il fut dcid que le bonnet des
Jacobins serait arbor sur la croix, surmontant la lanterne, et vers
la mi-mai, on hissa, non sans causer de nombreux dgts, l'immense
coiffure phrygienne en tle, badigeonne d'un rouge vif, jusqu'au
sommet de l'difice[476]. Les bras de la croix furent dissimuls
derrire d'immenses guirlandes de feuilles de chne, fabriques
du mme mtal. Pendant de longs mois, ce bizarre couvre-chef domina
Strasbourg et les campagnes environnantes. Plus tard, aprs la Terreur,
il fut rclam par J.-J. Oberlin, l'infatigable bibliothcaire de la
ville, et conserv parmi les curiosits historiques de la cit,
 ct de la marmite des Zurichois et la vieille bannire
strasbourgeoise. Beaucoup de nos contemporains l'ont encore contempl
sans doute, dans une salle du second tage du Temple-Neuf, avant qu'il
ne s'abimt, comme maint autre souvenir, infiniment plus prcieux, du
pass, dans l'immense brasier du 24 aot 1870.

[Note 475: Procs-verbaux du Corps municipal, 11 floral (30 avril
1794).]

[Note 476: Hermann (Notices, I, p. 387) indique trs catgoriquement
la date du 4 mai comme celle o le bonnet rouge fut plac sur la
Cathdrale; Schnegans et d'autres ont rpt cette date. Mais les
procs-verbaux du Conseil municipal disent non moins catgoriquement
que ces travaux ont t faits du 23 floral au 5 prairial,
c'est--dire du 12 mai au 13 juin. (Procs-verbaux manuscrits, 9
thermidor an II.)]

Cependant une raction sensible allait se produire contre les
saturnales du culte de la Raison. Le 24 fvrier 1794, Hbert, le
principal crateur de ce culte, Anacharsis Clootz, et leurs amis plus
proches, prirent sur l'chafaud. Ils furent suivis, le 5 avril, par
Danton, Camille Desmoulins, Chaumette et leurs partisans, sacrifis
comme les premiers,  la jalousie toujours en veil de Robespierre.
Dans sa chute, le fougueux tribun du club des Cordeliers entrana
l'un des anciens vicaires de l'vque constitutionnel du Bas-Rhin,
le dput Philibert Simond, accus d'avoir voulu "renverser la
Rpublique et lui donner un tyran pour matre." Traduit devant le
tribunal rvolutionnaire, le 21 germinal, il fut guillotin trois
jours plus tard avec un autre membre de l'ancien clerg d'Alsace, l'ex
constituant Gobel, vque dmissionnaire de Paris, et le gnral
Beysser, de Ribeauvill[477]. Pour mieux faire ressortir la turpitude
de ses adversaires, pour faire diversion peut-tre au sombre effroi qui
saisit la Convention elle-mme  cette recrudescence de la Terreur,
Robespierre choisit ce moment pour organiser un culte nouveau. Dans la
sance du 17 germinal, Couthon venait annoncer le dpt prochain
de rapports relatifs  la reconnaissance d'un Etre suprme, et
Butenschoen s'criait d'un ton lyrique, en donnant cette nouvelle aux
lecteurs de l'_Argos_: "Je puis annoncer l'heureuse nouvelle que la
Convention nationale s'est occupe de la cration d'un culte divin,
digne de citoyens libres; maintenant je puis m'crier avec le vieillard
Simon: Seigneur, laisse partir ton serviteur en paix!"[478]. Le
rdacteur de la _Gazette de Strasbourg_ crivait, lui aussi, quelques
semaines plus tard, en parlant du rapport de Robespierre  la sance
du 18 floral: "La faction hbertiste, dont Schneider et ses
acolytes taient les partisans fanatiques, voulaient abrutir la nature
humaine; cette faction infme voulait abolir toute morale et arracher
aux mes toute pense d'immortalit"[479].

[Note 477: _Strassburger Zeitung_, 27 germinal (16 avril 1794). Le Corps
municipal dcida, le 5 floral, qu'on lirait, le dcadi prochain, au
temple de la Raison, le rapport fait  la Convention sur la conjuration
de Danton, Desmoulins et leurs complices.]

[Note 478: _Argos_, 24 germinal (13 avril 1794).]

[Note 479: _Strassburger Zeitung_, 23 floral (12 mai 1794).]

Puis des voix officielles, plus autorises que celles de simples
journalistes, se font entendre. C'est ainsi, pour ne citer qu'un
exemple, que les administrateurs du district de Strasbourg s'adressent
 la Convention pour "mler leurs hommages  ceux de tous les
bons citoyens", pour la fliciter "d'avoir consolid  jamais
l'difice majestueux de la Rpublique" en reconnaissant l'Etre
suprme, et d'avoir "terrass, du sommet de la montagne, le monstre
hideux de l'athisme et ses dhonts partisans, qui voulaient laisser
le crime sans frein et sans remords, la vertu sans rcompense, le
malheur sans consolations et sans espoir d'un meilleur avenir"[480].

[Note 480: Les administrateurs du district de Strasbourg  la
Convention nationale. S. date ni nom d'impr., 4 p., 4, dans les deux
langues.]

Dans sa sance du quintidi, 5 prairial (24 mai), le Corps municipal
dcidait que "vu l'arrt du Comit de Salut public du 18
floral, qui ordonne que l'inscription _Temple de la Raison_ au
frontispice des difices ci-devant consacrs au culte, sera remplace
par les mots de l'article Ier du dcret de la Convention nationale
du 18 floral: "Le Peuple franais reconnat l'Etre suprme et
l'immortalit de l'me", le rapport et le dcret du 18 floral
seront lus publiquement les jours de dcade pendant un mois dans ces
difices"[481].

[Note 481: Procs-verbaux du Corps municipal, 5 prairial (24 mai
1794).]

En attendant qu'une grande crmonie officielle vnt inaugurer
cette quatrime transformation du culte public  la Cathdrale et
rinstaller sous ses votes l'Etre suprme, ce "bon Dieu, auquel on
permettait de nouveau d'exister", selon la spirituelle pigramme
de Pfeffel, son nom s'y voyait invoqu dj, lors de la fte
clbre le 12 prairial, pour commmorer la chute de la Gironde,
qui "permit de respirer aux dignes reprsentants sigeant sur la
montagne." Ds la veille, une sonnerie de trompettes avait annonc,
du haut de la plate-forme, cette rjouissance jacobine et le bonnet
rouge au sommet de l'difice avait "constern les vils esclaves de
l'Autriche"[482]. Une tentative d'assassinat, plus ou moins avre,
avait t faite nagure contre l'incorruptible idole des clubs;
c'est ce qui explique comment les patriotes runis  la Cathdrale
jurrent ce jour-l, sur la proposition de leur prsident,
Lespomarde, de "surveiller de plus prs les conspirateurs, les
tratres et les assassins", et remercirent en mme temps l'Etre
suprme d'avoir protg Robespierre et Collet d'Herbois "contre un
monstre pay par Pitt, pour ravir au genre humain deux de ses amis les
plus dvous et les plus clairs[483]."

[Note 482: _Strassburger Zeitung_, 13 prairial (1er juin 1794).]

[Note 483: Heitz, Socits politiques, p. 355.]

C'est au moment o le culte national, rcemment institu, allait
entrer en vigueur, que nous rencontrons sur notre chemin un nouveau
tmoin de la foi catholique. Parmi ceux qui, jadis, avaient offici
dans l'enceinte de la basilique strasbourgeoise, se trouvait un jeune
prtre, natif de Chtenois, Henri-Joseph-Pie Wolbert, vicaire de la
paroisse de Saint-Laurent et chapelain du Grand-Choeur. Bien que soumis
 la dportation pour refus de serment, Wolbert avait refus de
quitter Strasbourg pendant la Terreur, pour y continuer en secret
l'exercice de son ministre. Arrt pendant la visite qu'il faisait
 l'une de ses ouailles, traduit devant le tribunal rvolutionnaire
et condamn, sans dbats, il mourut avec le courage serein d'un
martyr[484]. Deux pauvres femmes, deux laveuses, qui l'avaient
gnreusement cach chez elles, Marie Nicaise et Catherine Martz,
furent guillotines le mme jour que lui, comme ses complices; une
troisime, plus heureuse, la couturire Marie Feyerschrod, ne fut
condamne qu' la prison[485].

[Note 484: Schwartz, II, p. 354. Winterer, p. 254.]

[Note 485: _Strassburger Zeitung_, 16 prairial (4 juin 1794).]

Mais l'attention publique ne s'arrtait pas longtemps, alors,  ces
douloureux spectacles; c'est  peine si les journaux les mentionnaient
en passant et les larmes qu'ils arrachaient sans doute aux mes pieuses
taient obliges de couler en secret. D'ailleurs, tout se prparait
pour la grande fte officielle, qui devait se clbrer  Strasbourg,
comme  Paris, o Robespierre et ses adhrents intimes faisaient, on
le sait, tous leurs efforts pour lui donner de l'clat. Les autorits
civiles et militaires de notre ville n'auraient pas mieux demand que
de "faire grand", elles aussi. Seulement l'argent manquait quelque
peu dans les caisses publiques. Un des membres du Conseil municipal eut
alors une ide lumineuse, ainsi rapporte dans les procs-verbaux:
"Un membre ayant prsent une adresse aux citoyens de la commune,
relative aux frais que pourraient occasionner les rparations et
les dcorations rpublicaines du temple de l'Etre suprme et le
dpouillement des ornements ridicules de la superstition, le Corps
municipal a approuv cette rdaction et en a ordonn l'impression
dans les deux langues et l'affichage"[486]. En mme temps les potes
se mettaient  l'oeuvre; Auguste Lamey composait, sur la mlodie
de vieux cantiques luthriens, ses _Chants dcadaires_ et faisait
recommander par les journaux la vente du premier d'entre eux, _A la
fte de l'Etre suprme_, aux habitants des communes rurales,  trois
sols l'exemplaire[487]. Butenschoen, lui aussi, faisait imprimer un
cantique, surmont du bonnet phrygien et orn de la devise: Libert,
Egalit[488]. Dans l'_Argos_, un troisime versificateur entonnait
un _Hymne_ plus ou moins potique, suivi d'exhortations en prose, d'un
style fleuri, o l'on pouvait lire, entre autres, des phrases comme
celle-ci: "Voyez ces sauveurs de l'humanit, levez vos regards vers
Jsus et Socrate, vers Rousseau et Marat, tous ces grands coeurs dont
vous connaissez le nom!"[489].

[Note 486: Procs-verb. manuscr, 16 prairial an II.]

[Note 487: _Strassb.Zeitung_,12 prairial (31 mai 1794).]

[Note 488: _Zu Ehren des Hchsten_, Strassburg, Lorenz und Schuler, 4
p., 18.]

[Note 489: _Argos_, 18 prairial (6 juin 1794).]

Une autre manire de diminuer les frais de la fte, dont s'avisa
la municipalit, fut d'inviter tous les citoyens  offrir  leurs
frres indigents les moyens de se rjouir, eux aussi, durant le
grand jour qui s'approche. Il faut avouer malheureusement que les
procs-verbaux ne tmoignent pas d'un grand empressement de la
population plus aise  rpondre  cette invitation charitable. Une
seule offre un peu considrable,  mentionner; c'est celle du citoyen
J.-H. Weiler, qui envoie  l'Htel-de-Ville une lettre "portant que
le Corps municipal ayant pris les mesures les plus sages pour rendre
la fte consacre  l'Etre suprme qui sera clbre dcadi
prochain, la plus pompeuse et la plus touchante, et qu'il voit que les
citoyens de cette commune qui depuis longtemps sont livrs  la dure
privation de la viande, s'empressent de rpondre  ces vues, et de
reconnatre avec la municipalit l'Etre suprme et ses bienfaits;
qu'il croit pouvoir augmenter l'allgresse de cette fte en s'offrant
de distribuer gratuitement deux livres de viande  chaque famille,
d'aprs le mode qui sera adopt par le Corps municipal, pourvu que
cette distribution tourne au profit des seuls patriotes"[490]. Le
Conseil accepte naturellement cette offre gnreuse et charge le
citoyen Grimmeisen de surveiller la distribution. Une mention honorable
encore aux citoyens Dalmer et Weishaar, qui offrent quarante mesures
de bire, devant tre distribues, par portions gales, au pied des
quatre arbres de la libert de la commune. Quant  des distributions
de victuailles, faites par la municipalit elle-mme, nous n'en avons
point trouv d'autre trace qu'une dcision au sujet de trente livres
de fromage offertes aux "enfants orphelins et  ceux de la Patrie,
pour les faire participer  l'allgresse de la fte"[491].

[Note 490: Procs-verbaux du Corps municipal, 19 prairial (7 juin
1794).]

[Note 491: Procs-verbaux du 19 prairial an II.]

Le peu d'empressement du public ais n'a point troubl cependant
l'enthousiasme du rdacteur du procs-verbal officiel de la
description de la fte de l'Etre suprme; il n'a aucun doute au sujet
de la sincrit de l'lan gnral qui se manifeste dans cette
journe du 20 prairial, et nous allons le suivre, en rsumant son
rcit, afin de voir quel rle la Cathdrale eut  y jouer. Ds
l'aurore, une dcharge d'artillerie annonce ce jour "d'allgresse
publique". A huit heures, une seconde dcharge donne aux citoyens le
signal de se runir  la Maison commune, pour aller de l au Temple
de l'Etre suprme. "Une foule innombrable se pressait  l'envi de
partager l'hommage sincre rendu au Pre de l'espce humaine, qui put
en ce jour abaisser un regard de confiance sur des enfants tous dignes
de lui, sur un culte, o son essence n'tait point dgrade, qui
n'tait pas souill par les mystres, la doctrine absurde et la
coupable hypocrisie des prtres." Des vtrans cartaient la foule
compacte des spectateurs sans violence et "par le seul respect port
 la vieillesse par le Franais rgnr." Une musique militaire
ouvrait le cortge, puis marchait un "bataillon scolaire", form
de "jeunes citoyens"[492], puis encore de "jeunes citoyennes"
vtues de blanc, aux charpes tricolores, des adolescents arms de
sabres, les orphelins de la Patrie, et une foule immense de matrones,
couronnes de fleurs, avec leurs enfants portant des bouquets et
chantant des hymnes patriotiques.

[Note 492: Extrait des registres du Corps municipal du 12 messidor.
Placard in-folio, imprim dans les deux langues, avec remercment
spcial  ces jeunes citoyens et portant organisation de leur
bataillon.]

La masse des citoyens, dont les rangs taient unis entre eux par des
guirlandes de feuillage, tait suivie par toute une srie de groupes
professionnels ou politiques distincts. Des cultivateurs conduisaient
une charrue, attele de deux boeufs "au front panach de rubans
tricolores." Quatre citoyennes reprsentant les quatre Saisons, en
guidaient une cinquime, la desse de l'Abondance. Des militaires de
toute arme portaient une petite Bastille, et "les citoyens occups 
l'extraction du salptre, des emblmes annonant que le ciel protge
le peuple qui prpare la chute des rois et des oppresseurs de la
terre." Plus loin l'on aperoit la France, la Suisse, la Pologne et
l'Amrique, reprsentes par des citoyens vtus des costumes
propres  ces pays, et "paraissant dans leur allgresse, nourrir
l'esprance certaine du bonheur qui plane sur ces contres." En
avant de la Socit populaire marchent, portant des branches de
laurier, "les citoyennes occupes  la confection des effets de
campement des armes", puis des femmes encore, la Libert, la
Justice, l'Egalit, la Flicit publique. Les Jacobins suivaient,
portant les bustes des martyrs glorieux de la libert, et accompagns
des "citoyennes habitues  frquenter leurs tribunes." Le
cortge tait termin par les autorits civiles et militaires, qui
s'avanaient, au milieu d'une double range de canonniers,  travers
les rues ornes de banderolles tricolores et de guirlandes de
fleurs, "formant un coup d'oeil que l'me attendrie savourait avec
dlices."

C'est ainsi que le peuple de Strasbourg se portait vers le Temple de
l'Etre suprme, "dpouill des vestiges impies du sacerdoce." La
place et les portails avaient t orns d'arbres et l'intrieur
de la Cathdrale tait arrang en vaste amphithtre, capable de
recevoir une foule immense. Au milieu s'levait sur une montagne
un autel de forme antique, o taient graves en bas-relief les
principales poques de la Rvolution. Sur cette montagne "les jeunes
citoyennes viennent dposer leurs fleurs, leurs gerbes et leurs fruits,
mais elles en sont elles-mmes le plus bel ornement. Un parfum
suave, jet par leurs mains pures, s'lve vers la vote; un doux
saisissement, un saint respect prparaient le silence ncessaire dans
une aussi nombreuse assemble..." Une fanfare de trompettes annonce
alors l'ouverture de la crmonie, puis "une symphonie mlodieuse
lve les mes vers l'auteur des tres", et un pote, inconnu
pour nous, vient dclamer une _Ode  L'Etre suprme_:

  ...Etre infini, ton culte est le rgne de l'homme.
  Tu voulus sa grandeur, non le pouvoir de Rome;
  L'homme libre levant vers toi son front serein
  T'offre le pur encens des vertus de sa vie.
         Lorsque l'esclave impie
  Rampe au pied de Terreur, du marbre et de l'airain...

  Dieu de la libert, du peuple et du courage.
  Les prtres et les rois nous voilaient ton image;
  Nous voulons t'adorer loin des prtres, des rois.
  Nous avons retrouv tes traits dans la nature;
         Sa voix fidle et pure
  A dict nos devoirs, notre culte et nos lois!

Esprons que la musique d'Ignace Pleyel, l'ex-matre de chapelle de
la Cathdrale, prsentait plus d'attraits que ces vers mdiocres. Il
avait t mis  contribution, lui aussi, pour la crmonie de ce
jour. "Pleyel, dit notre procs-verbal, devenu agriculteur depuis que
la Rvolution a ramen l'amour des champs..., inspir par un sujet
aussi beau, avait compos une pice brillante et majestueuse, dont les
paroles, extraites de la _Journe de Marathon_, taient chantes par
un choeur nombreux de jeunes citoyennes, unissant les grces de leur
ge au civisme et  la vertu."

Ces "harmonieux accords" sont interrompus par le discours d'un
orateur, galement anonyme, qui dpeint  la foule "les dangers
de la doctrine aride de l'athisme, en intressant tous les coeurs
sensibles  l'existence de la divinit." Mais nous ne nous
arrterons pas aux flots de rhtorique dont il inonda son auditoire,
non plus qu' la harangue analogue du reprsentant du peuple Lacoste.
De nouveaux choeurs se font entendre et les masses qui se pressaient
sous la vote du temple, se sparent enfin "dans un enthousiasme
gnral"[493] en entonnant cette dernire strophe:

  "Potentats, qui sur la terre
  Tremblez ds l'aube du jour,
  Votre impuissante colre
  Va vous perdre sans retour;

  Vous voulez rduire en cendre
  Le sol de la Libert;
  Dans la tombe il faut descendre
  Et croire  l'Egalit."

[Note 493: Sur cet enthousiasme, plus ou moins gnral, voy. aussi la
_Strassburger Zeitung_, 21 prairial (9 juin 1794).]

Ce que fut la fte, au sortir de la Cathdrale, nous ne le savons
que par les derniers mots du procs-verbal. "L'indigence, dit-il, en
rentrant dans ses foyers, y trouva un repas frugal.... le civisme fit
couler, sur le soir, une boisson saine aux pieds des divers arbres de
la libert. Une partie de la nuit se passa encore en fte et en
allgresse. Le bonnet rouge plac sur la pointe extrme de la tour du
temple, que l'on avait illumine, paraissait dans l'ombre une toile
flamboyante, proclamant les droits du peuple et le bonheur du monde"
[494].

[Note 494: Procs-verbal et description de la fte de l'Etre suprme
clbre le 20 prairial. Strasbourg, Dannbach, 16 p., 8. Sign par
le maire et tout le Corps municipal, ce document a t rdig sans
doute par le citoyen Doron, secrtaire-greffier adjoint.]

Ds le lendemain, le corps municipal tait mis en devoir d'examiner la
carte  payer. Deux mmoires, l'un de 130 livres 60 centimes,
l'autre de 1377 livres 35 centimes, lui taient prsents par les
entrepreneurs chargs de "dpouiller le Temple de l'Etre suprme
des ornements ridicules de la superstition" [495]. Le 24 prairial
paraissait un nouvel appel du comit charg de runir les fonds
pour couvrir cette dpense et pour orner la Cathdrale "d'emblmes
rpublicains" [496]. Les citoyens Labeaume, Zabern, Fischer, Dietsch,
Chenevet et Lmmermann y exprimaient leur vive douleur de ce que
"beaucoup de citoyens restent froids vis--vis de l'motion
universelle produite par la fte dcadaire... Voulez-vous tre
gostes? Non, alors dposez votre offrande sur l'autel de la
patrie!" Personne n'aimait alors  passer pour goste; trop de
gens avaient t conduits dans les prisons strasbourgeoises comme
suspects de ce crime. Aussi finalement la souscription volontaire
atteignit-elle le total fort honnte de 34,406 livres en assignats
[497]. C'est sur ce fonds patriotique que furent rgls les mmoires
mentionns plus haut; c'est avec cet argent aussi que l'horloger
Maybaum dut construire l'horloge dcadaire rclame par Tterel pour
la tour de la Cathdrale [498] et que furent renouvels les quatre
drapeaux tricolores, fort uss dj, ornant les tourelles de la
flche. Ils furent choisis "de l'toffe la plus solide" pour
pouvoir "continuer  annoncer les victoires que remportent
les troupes de la Rpublique sur les esclaves des despotes
coaliss"[499]. Enfin, plus tard encore, le jour mme o tombait
Robespierre, le Conseil municipal soldait un dernier compte, et le plus
considrable de tous, toujours sur le mme fonds des contributions
volontaires. "Vu, disait la dlibration, l'tat des frais
occasionns par la construction d'un bonnet rouge et de quatre
guirlandes, servant d'ornement  la tour du temple ddi  l'Etre
suprme, ouvrages faits depuis le 23 floral dernier jusqu'au 25
prairial, appuys des pices justificatives ncessaires, ledit tat
prsent par Burger, maon, spcialement charg de l'inspection
desdits ouvrages, qui se monte  la somme de 2991 livres 68 centimes.

[Note 495: Procs-verbaux manuscrits, 21 prairial (9 juin 1794).]

[Note 496: Procs-verbaux du Corps municipal.]

[Note 497: Strassburger Zeitung,29 prairial (17 juin8 prairial (27 mai
1794). Maybaum s'engagea 1794).] la livrer en quatre ou cinq mois, si
on lui fournissait des ouvriers et les matires premires.]

[Note 498: Friese, V. p. 330.]Tterel fut dlgu pour lui fournir
du fer et du charbon. (Procs-verbaux, 1er messidor [19 juin 1794]).]

[Note 499: Procs-verbaux du Corps municipal, 15 messidor (3 juillet
1794).]

"Et sur les observations faites par l'administrateur des biens publics
que les citoyens Karth, ngociant, Galre, tapissier, et Burger,
maon, satisfaits d'avoir contribu  la dcoration dudit temple,
renoncent au payement qu'ils auraient  rclamer; ou l'agent
national,

"le Corps municipal arrte qu'il sera pay audit citoyen Burger le
montant de l'tat, portant la somme de 2991 livres 68 centimes, contre
quittance valable, sur les fonds provenant des dons des habitants de
cette commune, pour dcorations rpublicaines du Temple ddi
 l'Eternel; arrte en outre qu'il sera fait mention civique au
procs-verbal du don gnreux des citoyens Burger, Galre et
Karth"[500].

[Note 500: Procs-verbaux du Corps municipal, 9 thermidor (27 juillet
1794).]

Nous ne nous arrterons pas longuement aux ftes civiques qui
suivirent celle du 20 prairial. Il semblerait que durant cette poque
immdiatement antrieure  la fin de la Terreur, on ait tent
d'touffer la conscience publique rvolte, sous le bruit des
acclamations officielles et des rjouissances publiques et de cacher
ainsi le spectacle hideux de la guillotine fonctionnant sans relche
sur la place de la Rvolution. Le 20 messidor, la Cathdrale
tait illumine pour clbrer les victoires de la rpublique aux
Pays-Bas[501] et l'on dansait au Broglie ou plutt sur la place de
l'Egalit. Six jours plus tard, les autorits civiles et militaires
convoquaient la population strasbourgeoise au temple de l'Etre suprme
pour clbrer l'anniversaire du 14 juillet 1789. Un cortge, analogue
 celui que nous venons de dcrire, partait du champ de la Montagne,
vulgairement dit Finckmatt, portant les bustes de Marat, de Chlier
et de Lepelletier, pour aboutir  la Cathdrale, o les discours
alternrent avec des chants patriotiques et un hymne spcial du
citoyen Labartasse. Un banquet frugal tait offert ensuite aux
dfenseurs de la patrie, mutils dans les combats, et la fte se
terminait par une reprsentation gratuite au thtre[502].

[Note 501: _Strassburger Zeitung_, 22 messidor (10 juillet 1794).]

[Note 502: Plan de la fte du 26 messidor, Strasbourg, Dannbach, 8
p., 8.--Voy. aussi le compte rendu de la _Strassburger Zeitung_, 28
messidor (16 juillet 1794).]

Cette mise en scne d'un lyrisme aussi froid que pompeux, n'empchait
pas le sang de couler en province, tout comme  Paris. Le lendemain
mme du jour o les "groupes d'adolescents" de Strasbourg avaient
chant:

  "Nourris de civisme et de gloire,
  Notre coeur n'est pas corrompu.
  Nous croissons prs de la victoire,
  Parmi des leons de vertu,
  Affranchis de l'horreur profonde
  Qu'prouvaient nos tristes ayeux..."

ils pouvaient assister, sur la place d'Armes, au spectacle de
l'excution d'une vieille femme de soixante-quatre ans, nomme
Franoise Seitz, traduite devant le tribunal rvolutionnaire pour
avoir distribu des brochures royalistes  des soldats de l'arme du
Rhin, et condamne, puis guillotine, le jour mme,  cinq heures
du soir. C'taient l sans doute aussi les "leons de vertu"
chantes par le pote![503].

[Note 503: _Strassburger Zeitung_, 29 messidor (17 juillet 1794).]

Mais c'est surtout dans le langage des reprsentants du peuple
en mission dans nos dpartements, que l'on pouvait constater la
recrudescence terroriste de ces dernires semaines qui prcdent la
chute de Robespierre[504]. La proclamation du 4 thermidor, publie
 Strasbourg par Hentz et Goujon, atteint, si elle ne dpasse pas en
violence, les arrts de Lebas et Saint-Just: "Instruits par leurs
propres yeux de l'tat dplorable o se trouve l'esprit public
dans les dpartements du Haut et Bas-Rhin... que l... les prtres
exercent un empire rvoltant, tiennent les citoyens dans une oisivet
scandaleuse, pendant plusieurs jours des dcades, sous prtexte
du culte religieux, tandis que la terre demande des bras...; qu'ils
profitent de cette oisivet qu'ils commandent, pour prcher la
rvolte, corrompre les moeurs et exciter le dsordre[505].

[Note 504: Il faut dire qu'ils taient stimuls par les Jacobins de
Strasbourg. La lettre des administrateurs du dpartement du Bas-Rhin,
date du 14 messidor (Livre Bleu, I, p. 169), rclamait prcisment
la mesure prise par les reprsentants.]

[Note 505: Le motif principal de la colre des reprsentants tait le
renversement d'un arbre de la libert  Hirsingen, dans le Haut-Rhin.]

"Que l'ignorance et la superstition sont telles dans ces dpartements
que le peuple est toujours sous le despotisme et mconnat la
rvolution... qu'il est prouv par une foule de renseignements que les
prtres conspirent contre la patrie... qu'ils sduisent les femmes et
corrompent les moeurs, qu'ils machinent en secret la contre-rvolution,
qu'ils ont tous dans le coeur, mme quand ils parlent de leur
attachement aux lois, langage quivoque dans leur bouche...

"Que le rsultat de leurs manoeuvres dans ces dpartements est une
ignorance totale des lois de la libert... qu'un autre rsultat non
moins funeste de ces prdications audacieuses et fanatiques est un
relchement de l'esprit public...

"Les reprsentants du peuple arrtent: Tous les prtres des
dpartements ci-dessus dsigns seront sur-le-champ mis en
arrestation et conduits  la citadelle de Besanon, o ils seront
enferms et traits comme gens suspects"[506]...

[Note 506: Les reprsentants du peuple envoys prs les armes du
Rhin et de la Moselle. Strasbourg, 4 thermidor, grand placard in-folio,
dans les deux langues, s. nom d'impr.]

Cet arrt qui, d'un trait de plume, et sans examiner la situation
personnelle des individus qu'il frappait, dclarait suspects tous les
ministres des cultes, les protestants et les isralites aussi bien que
les prtres constitutionnels, est la mesure la plus radicale peut-tre
qui ait t prise dans notre province contre la libre manifestation
d'un sentiment religieux quelconque. La chute inopine des terroristes
 Paris empcha de mettre partout  excution la mesure ordonne
par Hentz et Goujon et confie par eux aux bons soins du gnral
Diche, le piteux ivrogne auquel tait confie pour lors la
scurit de Strasbourg. Mais de nombreux ecclsiastiques de tous les
cultes furent trans nanmoins dans les cachots de la citadelle de
Besanon[507].

[Note 507: Voy. Winterer, p. 183-188, et pour les pasteurs protestants
et les ministres officiants isralites les lettres du pasteur Gerold.
de Boofzheim, l'une des victimes, publies par nous. _Bilder aus der
Schreckenszeit_. Strassburg, Bull, 1883, 18.]

La seule chose qui puisse nous tonner dans le langage des deux
proconsuls, c'est qu'ils reprochent aux autorits dpartementales
une "honteuse inertie" vis--vis de ces dsordres imaginaires ou
rels, et les accusent de ne pas "appesantir la hache vengeresse des
lois sur le mchant qui conspire." Les administrateurs du Bas Rhin,
tout au moins, ne mritaient pas ce reproche; leur langage tait d'un
jacobinisme  satisfaire les plus exigeants, du moins dans le domaine
religieux. Qu'on coute plutt ce qu'ils crivaient  Hentz et 
Goujon, en date du 7 thermidor:

"L'ancien orgueil des jongleurs chrtiens avait fait lever des
clochers insolents sur les difices consacrs  leurs billeveses
religieuses. L'oeil stupide du peuple s'tait accoutum  voir
avec respect ces monuments de la superstition et de son esclavage.
Aujourd'hui... rien de ce qui peut en perptuer le souvenir ne doit
exister dans une terre libre. Ordonnez donc, citoyens reprsentants que
tous les clochers et tours soient abattus, except cependant ceux
qui, le long du Rhin, seront reconnus tre utiles aux observations
militaires, et celui du temple ddi  l'Etre suprme, 
Strasbourg, qui prsente un monument aussi hardi que prcieux et
unique de l'ancienne architecture[508]...

[Note 508: Tterel dut tre furieux de cette restriction, faite par
des hommes qu'il regardait comme ses mules; elle s'explique par
le fait qu'il y avait au Directoire quelques administrateurs,
Strasbourgeois de naissance.]

"Cette opration fera le plus grand bien au moral des citoyens...
elle purera l'horizon devant les mes fortes qui ne voient que la
puret du culte de l'Etre suprme, elle portera un dernier coup
 l'aristocratie, et au prestige funeste des prtres.... Plus de
clochers, plus d'insultes  l'galit, plus d'aliment  la faiblesse
ou au crime!"[509].

[Note 509: Livre Bleu I. p. 172.]

Cette pice tait signe Ulrich, prsident, Sagey, Carey, Rivet
et Barbier, secrtaire gnral. Peut-tre bien les dputs de la
Convention auraient-ils tch de satisfaire les ptitionnaires, si
le temps ne leur avait manqu. On sait ce qui arriva. Le 10 thermidor,
alors qu'on clbrait  Strasbourg la fte de Barra et Viala,
conformment au dcret de la Convention du 23 messidor[510], la tte
de Robespierre tombait  Paris sous le couperet de la guillotine, et
sa mort mettait fin  la crise terroriste, contre le gr de bon
nombre d'entre ceux qui s'taient coaliss contre la dictature et le
dictateur. La nouvelle en arriva relativement tard  Strasbourg ou, du
moins, n'y fut regarde comme authentique qu'aprs des hsitations
prolonges; ainsi c'est le 15 thermidor seulement (2 aot) que la
_Gazette de_ _Strasbourg_ enregistra la condamnation de Robespierre et
de ses "complices"[511].

[Note 510: Hymnes qui se chanteront  la fte de Barra et Viala,
clbre  Strasbourg, le 10 thermidor. Strasbourg, Dannbach,8 p.,
8.]

[Note 511: _Strassburger Zeitung_, 15 thermidor (2 aot 1794).--Il
courait alors  Strasbourg des bruits insenss sur Robespierre.
Le mme journal, dans son numro du 26 thermidor, racontait qu'il
"avait voulu obtenir de force la main de la jeune Capet, pour tre
plus facilement reconnu par les puissances trangres."]

Monet, le fervent admirateur du hros jacobin vivant, s'empressa de
joindre ses imprcations contre le "monstre" terrass,  celles
de tant d'autres, terroristes comme lui. Ds le 14 thermidor, il
runit le Conseil gnral de la commune de Strasbourg en sance
publique extraordinaire, pour lui faire voter une adresse  la
Convention nationale, fltrissant "les complots liberticides" des
tratres qui avaient prtendu "asseoir leur tyrannie sur les dbris
sanglants de l'autorit nationale." Les citoyens des tribunes furent
invits  signer galement cette adresse et "se prcipitant dans
l'enceinte, prsentrent dans cet accord civique, le spectacle le plus
touchant aux rpublicains, qui y trouvrent dans ce moment de crise un
dlassement pour leur me affaisse"[512]...

[Note 512: Extrait des registres du Conseil gnral, 14 thermidor,
Strasbourg, Dannbach, 4 p., 4.]

Ce n'tait pas sans raison que les citoyens de Strasbourg tmoignaient
d'une joie assurment sincre en flicitant la Convention de la chute
du "tyran". Ils pressentaient que le chef de la Montagne une fois
abattu, ses sectateurs en province tomberaient bientt  leur tour et
que Robespierre, Saint-Just et Lebas entraneraient  leur suite leurs
valets et leurs courtisans locaux, les Honet, les Tterel, les Mainoni
et tous les hros de la Propagande. Cet espoir ne devait pas les
tromper.




                                 XXIV.


La journe du 10 thermidor ne changea pas d'abord les destines de
la Cathdrale. Comme pour faire oublier les vnements accomplis 
Paris, et qui allaient avoir leur contre-coup  Strasbourg, le maire
Monet et la municipalit organisrent, quelques jours plus tard, une
nouvelle et grande fte populaire, dont le point de ralliement devait
tre galement le temple de l'Etre suprme. Dans sa sance du 18
thermidor, le corps municipal dlibra longuement sur l'organisation
d'un cortge rpublicain, destin  fter l'anniversaire du 10
aot, "le jour de cette explosion terrible o le Franais donna 
la terre outrage l'exemple d'un roi marchant du trne au supplice",
et le programme, arrt ce jour-l, fut exactement suivi[513].

[Note 513: Plan de la fte du 23 thermidor, clbre  Strasbourg,
l'an II. Strasb., Dannbach, 13 p. in-8.]

Le 22 thermidor,  six heures du soir, des officiers municipaux
grimprent aux tourelles de la Cathdrale, pour y fixer, au bruit
des trompettes et des cymbales, quatre piques, surmontes de bonnets
rouges, et autant de drapeaux tricolores, offerts la veille par le 3e
et le 6e bataillon de la garde nationale[514]. Le lendemain matin, ds
cinq heures, les mmes trompettes sonnent "la terreur des rois et
le rveil du peuple", puis les curieux voient se former lentement
le cortge aux seize groupes, qui doit aller de la maison commune
au temple de l'Etre suprme, accompagn de citoyennes costumes,
"reprsentant les deux sublimes passions des Franais, la Libert
et l'Egalit." Nous ne nous arrterons pas  dtailler ce
spectacle; toutes ces processions rvolutionnaires se ressemblent et
la description de l'une peut dispenser de refaire celle des autres.
La foule des acteurs et des spectateurs s'tant engouffre sous les
votes de la Cathdrale, une grande symphonie d'Ignace Pleyel en
rveille tous les chos. Musique singulirement expressive, il faut
le croire, car, au dire du procs-verbal, elle ne dcrit pas seulement
les bruits de la lutte  main arme, mais "laisse entrevoir, dans
le lointain, le conciliabule secret des rpublicains conspirant
avec nergie contre la monarchie homicide, pendant que les citoyens
incertains se dbattent dans de douloureuses angoisses." Un citoyen
gravit ensuite les degrs de la nouvelle tribune des orateurs,
construite en bois de chne[515], et prononce un discours "analogue
 la circonstance", puis commencent les chants des solistes,
rpondant aux choeurs de la foule. Une mre qui a perdu son fils,
vient dclamer des vers qui se terminent ainsi:

"Mon fils vient d'expirer, mais je n'ai plus de roi."

[Note 514: Procs-verbaux manuscrits du corps municipal, 21 thermidor
(8 aot 1794).]

[Note 515: Elle cota 2368 livres  la municipalit. Procs-verbaux
manuscrits, 1er jour complmentaire an II (17 septembre 1794).]

Puis un citoyen, debout sur les marches de l'autel, dress au milieu
du temple, adresse  la Libert des couplets, mis en musique par
Franois Reinhard. Assise sur une estrade, au milieu des guerriers
blesss, la Libert se lve alors et rpond par d'autres couplets,
dont nous ne citerons que le dernier:

  "O vous, peuples de tout pays,
  Soyez un, comme est un le jour qui vous claire,
  Formez autour du globe une chane d'amis,
  Que cette chane soit la seule sur la terre.
                L'acier luit,
                L'airain gronde,
              Et tout Franais dit:
  Je ferai mon bonheur par le bonheur du monde."

Le soir, la tour de la Cathdrale est brillamment illumine, des
banquets populaires et des danses publiques animent les rues et les
places de la cit.

La masse d'attributs et de dcors de toute espce que ncessitait la
mise en scne de ces rjouissances officielles amena, quelques jours
plus tard, la cration de fonctions administratives nouvelles. Par
dlibration du corps municipal, le citoyen Ferdinand Berger fut
charg de crer, au temple de l'Etre suprme, "un magasin de tous
les objets de reprsentation pour orner les ftes publiques". Il
devait exercer en mme temps la surveillance  l'intrieur du temple,
y entretenir la propret et y faire les arrangements ncessaires pour
les ftes dcadaires et nationales. Un traitement de six cents livres
lui tait accord[516]. On doit supposer que Berger fut impuissant 
maintenir,  lui seul, l'ordre dans l'enceinte sacre; en effet, dans
sa sance du 12 fructidor, le corps municipal, "instruit du dsordre
qui rgne au temple de l'Etre suprme, les jours de fte",
arrtait que cinq citoyens, nomms _censeurs_, veilleront au maintien
du bon ordre, vu "que dans un lieu consacr  la divinit, il doit
tre observ la plus grande dcence". Ils seront assists de trois
gardes de police et porteront  leur boutonnire, durant leur
service, une carte avec l'inscription: Surveillance du temple de l'Etre
suprme[517].

[Note 516: Procs-verbaux manuscrits du 2 fructidor (19 aot 1794).
Le 4 floral an III, le corps municipal supprimait ces fonctions et
attribuait la surveillance de l'difice au concierge du temple.]

[Note 517: Procs-verbaux du corps municipal, 12 fructidor (29 aot
1794).]

Mais malgr tous les soins apports par les meneurs du jour 
l'organisation de ces ftes, malgr l'attrait que leur pompe
extrieure devait forcment exercer sur l'imagination des masses,
l'heure de la raction allait sonner bientt pour tout ce qui
rappellerait, de prs ou de loin, le rgne de Robespierre. Le
reprsentant Foussedoire, envoy en mission  Strasbourg, n'osa pas
encore, il est vrai, rompre ouvertement avec les Jacobins, et se laissa
mme guider par eux dans plusieurs de ses mesures politiques; mais il
s'empressa du moins d'inviter tous les bons citoyens  se rassurer
et  reprendre confiance; il entrouvrit la porte des prisons[518], il
accorda la parole aux patriotes rpublicains, tyranniss par Monet et
ses acolytes. Ce n'tait plus l le ton des Saint-Just et des Lebas,
des Baudot et des Lacoste, des Hentz et des Goujon[519]. Le sans-culotte
Mass, revenu de Besanon, put dclarer  la Socit populaire,
dans la sance du 17 fructidor, qu'il y avait  Strasbourg "un tas
de sclrats encore impunis", et s'il rclamait, avec la mme
ardeur, le chtiment des feuillants et des "valets de Dietrich", il
insista surtout pour la nomination de commissaires qui rechercheraient
les auteurs de tous les actes arbitraires et de tous les abus
d'autorit qui avaient eu lieu dans notre ville "sous la dictature
de l'infme Robespierre"[520]. Aussi, quand Foussedoire quitta notre
ville, la majorit de la population, habitue de longue date aux
traitements les plus durs et les plus injustes, de la part de la
Convention nationale, conserva-t-elle un souvenir reconnaissant  ce
"messager de paix"[521].

[Note 518: Soixante-seize suspects furent relchs par lui (_Strassb.
Zeitung_, 17 sept. 1794); mais les derniers prisonniers du Sminaire ne
sortirent que le 5 novembre suivant. (_Strassb. Zeitung_, 16 brumaire an
III, 6 nov. 1794.)]

[Note 519: Voy. sa lettre dans la _Strassb. Zeitung_ du 15 fructidor
(1er sept. 1794).]

[Note 520: Discours prononc  la Socit populaire dans sa sance
du 17 fructidor. Strasb. s. date, 15 p. 8]

[Note 521: _Strassb. Zeitung_, 5 brumaire III (26 octobre 1794).]

Ce fut sous l'inspiration du reprsentant en mission, dsireux de se
concilier les masses populaires, que le corps municipal rorganisa les
ftes dcadaires au temple de l'Etre suprme, de manire  rendre
 la population de langue allemande, si nombreuse  Strasbourg, la
part lgitime que les terroristes de la Propagande avaient su lui
enlever d'une manire absolue. Il fut dcid que l'on inviterait tous
les bons citoyens  prononcer alternativement des discours dans les
deux langues aux ftes dcadaires du temple de l'Etre suprme; un
registre fut ouvert  la mairie pour que les orateurs de bonne volont
pussent s'y inscrire d'avance[522]. En prenant cette dcision, le corps
municipal rpondait assurment au voeu public, ainsi qu'en tmoigne
cette correspondance de la _Gazette de Strasbourg_: "Chaque fois que
nous visitons, le jour de dcade, le temple de l'Etre suprme, pour
y recevoir l'enseignement d'une morale pure de toute superstition,
nous regrettons qu'un si grand nombre de nos citoyens et citoyennes,
qui ne comprennent pas la langue franaise, n'y puissent participer,
et pourtant ce sont prcisment ces gens-l qui en auraient le plus
besoin. On leur a pris leurs vieilles idoles, on leur a dit que l'Etre
suprme n'exige point de la part du premier des tres crs,
l'hommage d'un esclave, et,  peine se sont-ils montrs disposs 
accepter cet enseignement, qu'il ne leur est plus inculqu que dans
une langue dont ils comprennent  peine quelques phrases d'un usage
journalier. Sans doute on s'efforce de leur enseigner la langue d'un
peuple libre, mais on ne peut l'enseigner  des vieillards de soixante
ans. Et le paysan qu'absorbe la culture de son champ, comment doit-il
s'y prendre?"[523].

[Note 522: Procs-verbaux du corps municipal, 5 vendmiaire III (26
sept. 1791).]

[Note 523: _Strassb. Zeitung_, 12 vendmiaire an III (3 octobre 1794).]

L'appel de la municipalit fut entendu; un certain nombre d'orateurs
se firent inscrire, et ds le 10 vendmiaire la srie de ces
"prdications laques" allemandes  la Cathdrale commenait
par un discours d'un rfugi allemand, nomm Lehne, "citoyen
franais de Mayence", empreint d'un sentiment religieux sincre,
bien que fort anticatholique et d'un style trs dclamatoire. Il fut
imprim avec ce vers de Voltaire pour devise: "Dieu ne doit point
ptir des sottises du prtre"[524]. Un autre rfugi, Frdric
Cotta, de Stuttgart, ex-officier municipal  Strasbourg, et arrt
comme suspect aprs la chute de Schneider, prit la part la plus active
 la rorganisation de ce culte de langue allemande. Il venait d'tre
acquitt par le tribunal rvolutionnaire de Paris[525], et tenait 
faire preuve d'un rpublicanisme militant et sincre, peut-tre aussi
 venger ses amis et lui-mme sur le maire et les siens. Il nous reste
de lui bon nombre de harangues, prononces alors  la Cathdrale,
et dont quelques-unes sont des documents historiques importants
pour l'histoire contemporaine de Strasbourg[526]. Nous citerons tout
spcialement le "discours sur _l'amour de la patrie_, prononc
devant les citoyens de Strasbourg rassembls pour l'adoration de l'Etre
suprme" le 2e dcadi de brumaire[527], discours qui respire un
enthousiasme gnreux pour la libert et dfend la mmoire des
amis de Cotta, Jung, Edelmann, Martin, victimes des dnonciations
calomnieuses des Tterel et des Monet. Euloge Schneider lui-mme y
est l'objet d'une tentative de rhabilitation, qui nuisit beaucoup
 l'effet des autres parties du discours et valut  l'orateur des
attaques virulentes, dont la publication, mme clandestine, tait,
elle aussi, un "signe des temps"[528].

[Note 524: _Rede auf das Fest des hoechsten Wesens... von Lehne.
froenkischem Brger aus Mainz_. Strassb., Treuttel u. Wrtz, 16 p.
8.]

[Note 525: _Strassb. Zeitung_, 2 vendmiaire an III (23 sept. 1794).]

[Note 526: Voy. p ex. le discours: _Es geht, es wird gehen, Gott ist mit
uns, Rede fr das Fest des Frankenvolkes_. Strassb. Stuber, 3. Dcadi
des Vendemiaire, am 3ten Jahr, 8.]

[Note 527: _Die Flle der Vaterlandsliebe, zum Andenken der
Freiheitsmrtyrer_, u. s. w. Strassb., Treuttel, 15 p. 8. Les notes
de ce discours sont fort curieuses pour l'histoire de la priode de la
Terreur  Strasbourg.]

[Note 528: Dans une feuille volante allemande de la municipalit de
Wasselonne date du 30 novembre 1794, o l'on rappelle les faits et
gestes de Cotta comme commissaire rvolutionnaire dans cette commune et
o l'on proteste contre l'loge de cette bte enrage
(_Bluthund_) de Schneider dans un discours "patriotico-moralisant et
schneidrien-liberticide". Le ton de cette pice, imprime sans
doute outre-Rhin, rappelle dj tout--fait le ton des pamphlets
clrico-royalistes de 1791.]

Vers la mme poque, en octobre 1794, le citoyen Auguste Lamey,
alors secrtaire de la justice de paix du troisime arrondissement de
Strasbourg, terminait la publication de ses _Chants dcadaires pour
les Franais du Rhin_, qui avaient paru dj, pour la plupart,
en feuilles volantes, et offrait ainsi un recueil de cantiques
rpublicains aux fidles de langue allemande, assidus au culte du
dcadi; recueil d'autant plus facile  utiliser que la plupart des
chants du jeune pote s'adaptaient  des mlodies de cantiques bien
connues, au moins de la population protestante d'Alsace[529].

[Note 529: _Dekadische Lieder fur die Franken am Rheinstrom_. Strassb.
Zeitungscomptoir, 3tes Jahr der Republik, 18. Ajoutons que ce culte
dcadaire ne se clbrait pas seulement dans les grandes villes. Nous
avons p. ex. un discours analogue, tenu en l'honneur des martyrs de la
libert  Barr, par Jacques Dietz, teinturier (Strasb., Stuber, 30
messidor an II).]

En mme temps renaissait le respect pour les monuments du culte
indignement mutils nagure, et les administrateurs jacobins
eux-mmes se croyaient obligs de formuler  ce sujet des professions
de foi qui contrastaient singulirement avec leurs agissements les plus
rcents. Les citoyens formant le directoire du district de Strasbourg
s'criaient avec onction: "Inscrivons sur tous les monuments et
gravons dans tous les coeurs cette sentence: Les barbares et les
esclaves dtestent les sciences et dtruisent les monuments des arts;
les hommes libres les aiment et les conservent"[530]. Un peu plus
tard, un vritable rquisitoire tait dress contre les iconoclastes
qui avaient dtruit, autant qu'ils avaient pu, la faade de la
Cathdrale. L'abb Grgoire avait prsent, le 20 octobre 1794,
un rapport  la Convention nationale sur les outrages subis pendant
la Terreur par les monuments publics et les oeuvres d'art et y avait
mentionn, mais en passant, les mutilations de la "pyramide
de Strasbourg"[531]. Dans une lettre adresse au clbre
conventionnel. un autre Allemand rfugi  Strasbourg, George
Wedekind, entreprit d'clairer ce dernier et le public cultiv en
gnral, sur la gravit des actes de vandalisme commis a Strasbourg
et sur la conduite des meneurs jacobins du dedans et du dehors, 
l'occasion de ces actes[532]. De pareilles attaques, qui n'taient
point encore sans danger, prparaient,  cour chance, la chute
dfinitive des personnages politiques contre lesquels elles taient
diriges. Quand enfin Monet fut cart du pouvoir, dont il avait tant
abus, et disparut de Strasbourg pour n'y plus reparatre[533], on put
s'crier, en empruntant les paroles d'une des feuilles locales, "la
joie clate sur le visage de chaque citoyen, la justice, la libert,
l'humanit sont de nouveau  l'ordre du jour"[534]. Quelles haines
profondes le jeune jacobin savoyard avait suscites dans les coeurs,
on le peut voir encore aujourd'hui en parcourant le cruel portrait qu'a
retrac de lui l'un de ses anciens administrs dans la _Gazette de
Strasbourg_ du 26 novembre 1794[535]. Le contentement devint plus
grand encore quand les Comits de la Convention prononcrent, le 8
dcembre, la fin de l'tat de sige et la destitution du gnral
Diche, l'inepte et brutal commandant de la place, qui s'tait
montr, ds l'origine, l'instrument docile des pires terroristes[536].

[Note 530: L'administration du District  ses concitoyens. Strasb., 7
vendmiaire an III, 7 p. 4.]

[Note 531: _Strassb. Zeitung_, 14 brumaire an III (4 nov. 1794).]

[Note 532: _Etwas vom Vandalismus in Strassburg. im andern Jahre der
Republik verbt, Schreiben an Brger Grgoire_. Strassb., Treuttel u.
Wrtz, 16 p. 8.]

[Note 533: On sait que ses protecteurs furent assez puissants pour le
soustraire  toute punition pour ses actes arbitraires et pour lui
procurer une place dans les bureaux du Ministre de la guerre,
place qu'il occupait encore en 1814, docile instrument du despotisme
imprial, aprs l'avoir t du despotisme jacobin.]

[Note 534: _Strassb. Zeitung_, 15 brumaire an III (5 nov. 1794).]

[Note 535: _Strassb. Zeitung_, 6 frimaire (26 nov. 1794). On l'y
dpeint comme le sultan de Strasbourg, impitoyable pour les enfants
gmissants qui demandent  voir un pre, se mourant en prison, mais
jetant volontiers le mouchoir aux belles, imberbe, aux yeux baisss
vers terre,  l figure fminine, comme lady Milwood, la clbre
favorite du prince, dans _Amour et Cabale_, de Schiller.]

[Note 536: _Strassb. Zeitung_, 24 frimaire (14 dc. 1794).]

Un des domaines de la vie publique et prive o la raction contre
l'exorbitante compression subie par l'opinion, se fit le plus rapidement
sentir, fut assurment le domaine religieux. Les meneurs de la
Convention qui s'taient flatts de dtruire ou du moins de modifier
profondment la foi de l'immense majorit de la nation franaise,
durent s'avouer bientt qu'ils connaissaient mal la nature humaine.
Partout les convictions, nagure encore proscrites, recommenaient 
s'affirmer sans crainte,  Strasbourg, comme  Paris et dans le
reste de la France. En vain la Convention, profondment irrite de
ce rveil de "l'hydre du fanatisme", qu'elle croyait dompte,
refusait-elle encore de s'associer  ce mouvement irrsistible. Quand,
dans la sance du 1er nivse, Grgoire rclame  la tribune la
libert des cultes, l'Etat n'en salariant aucun, mais les protgeant
tous, et prononce ce mot clbre et tristement prophtique: "Un
peuple qui n'a pas la libert du culte, sera bientt un peuple sans
liberts", des murmures violents interrompent le courageux vque
de Blois, et, sur la motion de Legendre, l'assemble passe  l'ordre
du jour aux cris de: Vive la Rpublique![537].

[Note 537: _Strassb. Zeitung_, 7 nivse III (27 dc. 1794).]

Mais de pareils votes importaient peu  l'opinion publique, qui
se prononait, presque unanimement, pour la reprise des anciennes
habitudes, qu'elles fussent contraires ou non aux lois nouvelles. Ds
le 8 nivse, le nouveau maire provisoire de Strasbourg, le citoyen
Andr, et ses collgues du corps municipal taient obligs de
rappeler officiellement  leurs concitoyens la dfense de chmer et
de fermer les magasins un autre jour que le dcadi. Mais--symptme
significatif!--ils le faisaient sur un ton doux et paternel, rclamant
l'obissance, comme un devoir "prescrit imprieusement par les
circonstances, puisqu'il en rsulterait la perte d'un temps qui n'a
jamais t plus prcieux, et que cette perte nuirait essentiellement
 la chose publique"[538]. Un magistrat mme, l'un des juges au
tribunal criminel de Strasbourg, le citoyen Albert, de Schlestadt,
publiait  ce moment un calendrier populaire, rempli non seulement
d'anecdotes des plus violentes contre les Jacobins (ce qui tait
de mode alors), mais renfermant le vieux calendrier chrtien,
paralllement au calendrier rpublicain, ce qui tait positivement
illgal[539].

[Note 538: Dlibration du corps municipal de la commune de
Strasbourg, du 8 nivse an III. placard in-folio.]

[Note 539: _Neuer und aller Kalender fr das dritte Jahr der Republik_
(alte Zeitrechnung 1794-1795), 26 p. 4. S. lieu d'impression ni nom
d'imprimeur.]

Ce mouvement prit une intensit plus grande encore, quand, dans les
premiers jours de janvier 1795, le reprsentant Edme-Barthlemy Bailly
fut envoy en mission  Strasbourg, pour y examiner de plus prs les
griefs des _modrs_ contre les Jacobins, toujours encore influents
dans certains milieux, surtout au Dpartement, et dont se plaignaient
amrement les notables de notre ville. Le 20 nivse (9 janvier),
cet ancien oratorien, ex-professeur au collge de Juilly, prtre
asserment d'ailleurs, et, qui plus est, mari, runit les citoyens
de la commune au temple de l'Etre suprme pour leur exposer, dans une
longue harangue, ses ides sur les vrais principes de la justice et
de la libert[540]. Il y invita les patriotes prsents  revenir
le lendemain dans la mme enceinte, pour y choisir une commission qui
l'aiderait  _purifier_ les administrations civiles et militaires.
Bailly tait engag, bien plus avant que Foussedoire, dans la
raction thermidorienne; son modrantisme frisait d'assez prs les
opinions royalistes pour qu'il faillt tre dport au 18 fructidor
de l'an V, et son temprament placide en faisait d'ailleurs l'ennemi
de toutes les violences. Entour et dirig par les anciens
constitutionnels et les rpublicains modrs,  peine sortis de
prison, il rsolut, ds son arrive, de mettre fin aux menes
rvolutionnaires de leurs implacables adversaires, non sans employer,
 son tour, des mesures passablement dictatoriales.

[Note 540: _Strassb. Zeitung_, 22 nivse III (11 janvier 1795).]

Ce fut entour d'un "Conseil du reprsentant du peuple" dans
lequel figuraient des hommes comme J. J. Oberlin, Laquiante, Schoell
et Mayno, des _suspects_ de la veille, que Bailly se prsenta le
lendemain, 21 nivse,  la Cathdrale, pour y prsider l'assemble
gnrale, convoque vingt-quatre heures auparavant. On peut se
figurer dans quel sens se firent les dsignations des commissaires
purateurs, qui devaient exclure les citoyens indignes de la confiance
publique et proposer au reprsentant des fonctionnaires nouveaux. Le
28 nivse, leur besogne tait acheve, et Bailly, revenant
une troisime fois au temple de l'Etre suprme, exprimait aux
Strasbourgeois, charms d'entendre un pareil langage, tous ses regrets
sur leurs maux passs. "En proie, leur dit-il, aux calomnies les plus
atroces, vous avez gmi plus d'un an sous l'oppression la plus cruelle.
La Commune de Strasbourg, qui a fait tant de sacrifices pour la patrie,
a t prsente  la France comme foyer de contre-rvolution.
Des brigands trangers, se disant patriotes exclusifs, ont voulu la
rduire au dsespoir pour la perdre et l'anantir plus srement."

L'orateur, faisant ensuite appel au calme et  la concorde entre tous
les citoyens, donna lecture de la liste des citoyens proposs pour
la rorganisation des autorits constitues, et consulta, dit le
procs-verbal, le peuple sur chaque individu prsent. Le mme
"peuple" peut-tre, qui nagure acclamait les noms de Tterel,
Bierlyn ou Monet, salua non moins chaleureusement celui des nouveaux
membres de la Commune, du District, du Dpartement, etc., qui
reprsentaient des tendances opposes. Avec des hommes comme Koch au
Dpartement, ou Schertz au District, avec Mathieu et Brackenhoffer au
Corps municipal, Frd. Herrmann comme agent national, Schweighuser,
Momy, Zimmer comme notables, Laquiante et Spielmann aux tribunaux, Mayno
 la prsidence du tribunal de commerce, Eschenauer et Schtzenberger
comme chefs de bataillon de la garde nationale, les _modrs_ taient
absolument les matres de la situation  Strasbourg, et rentraient, le
front haut, dans toutes les positions lectives dont les Jacobins les
avaient expulss en octobre 1793.

Le mme jour, la Socit populaire, dernier refuge des _montagnards_
strasbourgeois, tait pure de mme. "Il est temps que la Terreur
finisse, avait dit Bailly  ses membres; le char de la Rvolution ne
doit plus marcher sur des cadavres; il doit rouler sur une terre pure et
rgnre." Elle fut si bien pure qu'elle en mourut;  partir
de janvier 1795, elle n'a plus d'histoire.

Les nouveaux tribunaux inaugurrent leurs travaux par une mesure de
clmence, en prononant l'acquittement de cent soixante-deux pauvres
paysans du Bas-Rhin, migrs pendant la Terreur et tenus en prison
depuis leur retour, dans l'attente journalire de la dportation,
sinon de la peine capitale[541].

[Note 541: _Strassb. Zeitung_, 3 pluvise III (22 janvier 1795).]

Bien que mdiocres rpublicains, sans doute, ils voulurent payer leur
dette de reconnaissance  la Rpublique en se joignant au cortge des
reprsentants du peuple, Bar et Bailly, quand ceux-ci se rendirent 
la Cathdrale, le 2 pluvise, pour y clbrer l'anniversaire de la
mort de Louis XVI. L'difice tait rempli, depuis neuf heures, d'une
foule immense, malgr le froid rigoureux; elle couta la harangue
de Bailly qui se termina par le cri de: Guerre  mort  la
royaut![542], et quand il eut fini, "dix mille citoyens, les bras
levs vers le ciel, jurrent haine ternelle aux rois et  toute
espce de tyrannie." Puis l'orchestre, rorganis par les soins de
l'un des officiers municipaux, nomm Hubschmann, joua la symphonie
de Pleyel, compose pour la fte du 10 aot[543], tandis que
"le peuple contemplait avec complaisance les nouvelles autorits
constitues.... C'tait la fte du coeur et le triomphe de la vertu
et de la justice"[544].

[Note 542: Circonstance curieuse et qui devait nuire quelque peu au
srieux de l'orateur lui-mme, Bailly avait vot contre la peine de
mort, lors du procs de Louis XVI devant la Convention.]

[Note 543: Cette musique rorganise cotait 15.000 livres  la
ville. Procs-verbaux du 13 pluvise (1er fvrier 1795). On trouvera
les noms de tous les membres de l'orchestre dans le procs-verbal du 28
ventse (18 mars 1795.)]

[Note 544: Discours prononcs par le reprsentant du peuple Baillv...,
suivi du procs-verbal, etc. Strasb., Treuttel et Wrtz, 19 p. 4.]

Tout le monde, naturellement, ne partageait pas cette allgresse.
Le reprsentant Foussedoire incriminait mme,  la tribune de la
Convention, les oprations de Bailly comme "dangereuses pour la
libert", dans la sance du 7 pluvise, et s'attirait une rplique
violente de la part d'un notable strasbourgeois[545]. Quelques-uns des
nouveaux administrateurs eux-mmes, effrays du bruit qui se faisait
autour de leur nom, et craignant un retour offensif des Jacobins, se
drobaient aux honneurs et  la gestion des affaires publiques. C'est
ainsi que le nouveau maire, Mathieu, qualifi "d'homme dangereux"
 la tribune de la capitale, prfra cder la place au citoyen
Keppler, d'Andlau, qui fut alors nomm maire provisoire. Mais la grande
majorit de la bourgeoisie strasbourgeoise n'tait gure tourmente
de craintes semblables; elle se rveillait de sa longue torpeur;
chacun parlait librement, attaquait l'adversaire d'hier ou songeait 
prsenter sa propre apologie. La vrit sur le rgime de la Terreur
se faisait jour de toutes parts. Le pasteur Philippe-Jacques Engel
en dvoilait les iniquits religieuses[546], Ulrich annonait
l'apparition prochaine de son fameux _Livre Bleu_, qui nous a conserv
tant de documents curieux sur cette poque nfaste[547]; le 25
ventse enfin (15 mars 1795), Frdric Hermann, le nouvel agent
national de la commune, dposait sur le bureau du corps municipal son
rapport sommaire relatif aux dgradations subies par la Cathdrale et
aux auteurs et provocateurs prsums de ces actes coupables. Quelques
jours plus tard, la municipalit dcida que ces pices seraient
transmises  l'accusateur public prs le tribunal du dpartement,
pour qu'il en prt connaissance, et qu'on dresserait un procs-verbal
dtaill sur l'tat actuel de la Cathdrale[548].

[Note 545: Gaspard Noisette, dput supplant du Bas-Rhin aux
rdacteurs du _Narrateur_. Paris, s. nom d'imprim., 1 feuille 4, en
franais et en allemand.]

[Note 546: _Beytroege zur Geschichte der neuesten Religionsrevolution
in Strassburg_. Voy. _Strassburger Zeitung_, 21 pluvise (9 fvrier
1795).]

[Note 547: _Strassb. Zeit._, 16 ventse (6 mars 1795).]

[Note 548: Procs-verbaux manuscrits du corps municipal, 25 ventse
(15 mars), 2 germinal (22 mars), 15 germinal (4 avril 1795).]

Pendant ce temps c'tait,  Paris, un change continuel de
compliments entre la majorit de la reprsentation nationale et la
population de Strasbourg. Dans la sance du 24 pluvise, Bailly en
avait fait le plus complet loge; un de ses collgues, Richou, vint
galement tmoigner de son patriotisme[549]. Quatre jours plus
tard, ce sont des dputs de la ville qui viennent exprimer leur
reconnaissance  la barre de la Convention et remercier Bailly de
son oeuvre d'apaisement; puis encore c'est Dentzel, l'ex-pasteur de
Wissembourg, le futur gnral de brigade, qui prononce un pangyrique
en leur honneur, aprs les avoir bien rudoys jadis[550]. Et pourtant,
 ce moment prcis de notre histoire, la raction s'annonait
dj; ainsi les femmes strasbourgeoises, ne "voulant pas passer pour
Jacobines", supprimaient la cocarde tricolore, ornement obligatoire
jusque-l, et se faisaient rappeler svrement  l'ordre par la
municipalit pour cette infraction aux lois, passible de six annes de
rclusion, en cas de rcidive![551].

[Note 549: _Strassb. Zeitung_, 2 ventse (20 fvrier 1795).]

[Note 550: _Strassb. Zeitung_, 4 ventse (22 fvrier 1795).]

[Note 551: Dlibration du Corps municipal du 22 pluvise an III (10
fvrier 1795). Strasb., Dannbach, 4 p. 4, franais et allemand.]

C'est au beau milieu de cet change de flicitations que la Convention
nationale rendit, le 3 ventse (21 fvrier 1795), le clbre dcret
qui mit fin  l'arbitraire lgal sur le terrain religieux. Elle
dclarait dans ce document que la nation ne salarierait aucun culte,
mais qu'elle n'en troublerait dornavant aucun; qu'elle ne fournirait
de locaux officiels  aucun d'entre eux; que les crmonies publiques
et les costumes sacerdotaux ne seraient pas tolrs. Les inscriptions
extrieures, relatives au culte taient galement dfendues, et
pour empcher la reconstitution de la main-morte, les donations par
testament et la constitution de rentes aux paroisses nouvelles taient
prohibes. Mais la loi permettait la vente ou la location des anciennes
glises  des particuliers; elle autorisait les collectes prives
pour l'entretien du culte, et donnait ainsi, si non la libert dans
son sens le plus large, du moins la possibilit de vivre,  toutes
les communauts religieuses vraiment vivaces, comptant des adhrents
sincres et un clerg dvou.

Qu'on l'eut prvu ou non, la loi du 3 ventse donna le signal de la
rsurrection gnrale du catholicisme. Immdiatement des lieux de
culte furent ouverts  Paris et la messe y fut dite "sans produire
aucune motion dans le peuple", ainsi que le constatait un
correspondant de la _Gazette de Strasbourg_, ds le 7 ventse[552].
"Le peuple veut son dimanche; eh bien, qu'on le lui laisse, et: Vive
la Rpublique! Il ne l'en aimera que mieux. Serait-ce bien raisonnable
de s'exposer  des troubles pour un calendrier?" Cette parole,
ajoute d'un air dtach par le journaliste local, montre avec quelle
rapidit l'opinion publique s'apprtait  revenir en arrire, du
moins  Strasbourg. Aussi l'effet de la loi de ventse fut-il presque
instantan dans les dpartements du Rhin. Au bout de peu de jours
les prtres y afflurent en masse. Dans une correspondance, date
de Neuchtel, une de nos feuilles strasbourgeoises racontait que,
sur douze cents prtres rfugis dans ce canton, les trois-quarts
taient dj rentrs en France[553]. Ils revenaient d'autant plus
volontiers d'outre-Rhin qu'ils y avaient bien de la peine  vivre[554].
Les fugitifs laques suivirent les membres du clerg rfractaire
dans ce retour de l'exil. Dix mille citoyens, dit-on, avaient franchi le
Rhin, prs de Lauterbourg, soit en barques, soit sur des radeaux,
dans une seule quinzaine, vers la fin de ventse[555]. Les glises
se repeuplaient partout dans les campagnes:  Strasbourg mme, les
fournisseurs du clerg rouvraient leurs magasins et annonaient dans
les journaux leurs surplis, leurs nappes d'autel et leurs toles[556].
Les prtres non asserments reprenaient mme possession de leurs
presbytres avec un sans-gne tel que l'agent national du district
de Strasbourg, le citoyen Ferat, se vit oblig de rappeler  ses
administrs que tous les prtres, ayant refus le serment prescrit
par la loi, "ne sauraient se prsenter impunment, et bien moins
encore reprendre l'exercice de leurs fonctions. La loi qui les frappe
de mort n'est point rapporte... ils doivent, au moment qu'il seront
dcouverts, tre envoys  la maison de justice du dpartement
pour tre, dans les vingt-quatre heures, livrs  l'excuteur
des jugements criminels... La loi du 22 germinal, rendue contre les
receleurs d'ecclsiastiques sujets  la dportation, et qui prononce
contre eux la peine de mort, est encore en pleine vigueur et n'est
nullement rvoque ou attnue par le dcret du 3 ventse. Ce
dernier dcret assure la libert de tous les cultes exercs dans
des lieux privs sous les yeux de la police; il n'accorde point  des
hommes qui ont renonc aux droits des citoyens, et que les lois ont
condamns comme ennemis de la patrie, la facult de reparatre sur le
sol rpublicain"[557].

[Note 552: _Strassb. Zeitung_, 7 ventse (25 fvrier 1795).]

[Note 553: _Strassb. Zeitung_, 7 germinal (27 mars 1795).]

[Note 554: Un bailli wurtembergeois en offrait comme jardiniers et
domestiques pour les empcher de mourir de faim. _Strassb. Zeitung_,
1er vendmiaire (22 sept. 1794).]

[Note 555: _Strassb. Zeitung_, 11 germinal (10 avril 1795).]

[Note 556: Les citoyens Jggi, prs du pont Saint-Guillaume, et Nagel,
au Luxhof. _Strassb. Zeitung_, 18 germinal (11 messidor an III).]

[Note 557: L'agent national du district de Strasburg  ses concitoyens,
7 germinal an III (27 mars 1795). Strasb., Lorenz, placard in-folio,
dans les deux langues.]

Mais ces avertissements et ces menaces restent  peu prs sans effet;
le culte dcadaire est abandonn de plus en plus, malgr les efforts
de la municipalit strasbourgeoise pour y attirer le public[558], et
bientt celle-ci est oblige de supprimer les sances d'aprs-midi
au temple de l'Etre suprme, sances consacres  la lecture et
 l'exposition des lois nouvelles, personne ne se rendant plus  ces
runions dcadaires[559]. Quand le reprsentant Richou arrive
 Strasbourg, dans les premiers jours de mai, et qu'il exprime aux
officiers municipaux l'espoir trompeur que le culte dcadaire n'est pas
nglig dans cette commune, on se hte d'insrer dans les journaux
que le reprsentant du peuple viendra demain  la Cathdrale, afin
qu'il y trouve un auditoire de curieux  qui parler[560]. La mme
prcaution est ncessaire pour amener un public  la sance
dans laquelle il raconte aux citoyens "les derniers forfaits des
Jacobins", lors de cette journe du 2 prairial[561], dont l'issue
provoquait le suicide de Rhl, l'un des derniers dputs montagnards
du Bas-Rhin[562].

[Note 558: Elle dcide p. ex. de faire excuter au temple de l'Etre
suprme un Hymne  la Vertu, compos  Paris par le citoyen
Jacques-Philippe Pfeffinger. Procs-verbaux du 29 germinal (18 avril
1795).]

[Note 559: Procs-verbaux du 8 floral (27 avril 1795).]

[Note 560: Procs-verbaux du 19 floral (8 mai 1795).]

[Note 561: Procs-verbaux du 8 prairial (27 mai 1795).]

[Note 562: Voy. sur la fin de Rhl le livre de M.J. Claretie intitul:
_Les derniers Montagnards._]

Nul doute que la tentative suprme des Jacobins du faubourg
Saint-Antoine pour ressaisir le pouvoir, n'ait prcipit dans une
certaine mesure le mouvement de la raction religieuse, malgr
les sentiments intimes de la majorit des conventionnels. Cherchant
dsormais son point d'appui dans la bourgeoisie, pour rsister
au sourd mcontentement des proltaires aigris et fanatiques,
l'assemble dt lui payer son concours par la loi du 11 prairial (30
mai 1795), qui rendait provisoirement l'usage des difices nationaux,
non encore alins, aux fidles, avec l'autorisation de s'en
servir comme de lieux de culte. Or, dans la plupart des communes, et
spcialement  Strasbourg, aucune vente d'glise, encore consacre
au culte, n'avait eu lieu jusqu' ce jour, pour des motifs faciles
 comprendre. L'article IV de loi de prairial portait que si les
adhrents de diffrents cultes voulaient se servir d'une mme
glise, la municipalit devrait veiller  ce que les usagers communs
se comportent entre eux avec dcence et s'y rendent  des heures
convenables, pralablement fixes par elle. Cet article tait
n sans doute du dsir de concilier les exigences probables et
contradictoires des sectataires du culte dcadaire, de ceux de l'Eglise
constitutionnelle et de ceux d'entre les catholiques-romains qui
se rsigneraient  reconnatre les lois de la Rpublique. Cette
dernire clause tait obligatoire en effet; l'article V portait:
"Nul ne pourra exercer le ministre, s'il ne fait devant la
municipalit de sa rsidence acte de soumission aux lois de la
Rpublique." C'tait un frein, bien faible il est vrai, mais
c'tait un frein pourtant contre les prtres rfractaires qui ne
rentreraient au pays que pour y semer la discorde et pour tramer des
complots contre-rvolutionnaires. La Convention, se sachant prs de sa
fin et visant le suffrage des masses, en vue des lections prochaines,
alla mme bientt encore plus loin dans ses concessions. Dans une
circulaire du 29 prairial, son comit de lgislations dclarait que
cette "soumission aux lois" ne se rapportait pas au pass, qu'elle
n'impliquait point, par consquent, d'adhsion  la Constitution du
clerg, loi prime depuis, l'tablissement de la Rpublique. Cette
dclaration tait habile autant que juste au point de vue lgal. A
vrai dire, elle offrait  tous les ecclsiastiques, fidles  leur
foi religieuse, et uniquement proccups de la garantir, une amnistie
complte. On ne leur demandait que d'adhrer aux lois de l'Etat,
et l'Etat n'ayant plus de lgislation religieuse, ils pouvaient les
reconnatre sans aucun scrupule de conscience. Si jamais moment fut
propice  une rconciliation entre le gouvernement et les membres du
clerg, ce fut le printemps de 1795. Un peu de prudence et de douceur
chez les uns rpondant  une tolrance toute nouvelle chez l'autre,
en aurait facilement fait les frais.

Malheureusement, il faut bien l'avouer, la majorit des membres du
clerg catholique, du moins en Alsace, ne sut pas prendre l'attitude
que lui commandait son intrt bien entendu. Les prtres revenus au
pays se croyant certains d'une victoire prochaine, plus complte,
se montrrent insoumis aux lois, trop souvent haineux contre les
constitutionnels, prchrent contre les lois sur le divorce, contre
la suppression des ordres monastiques, et prtrent mme la main
aux menes des migrs politiques. On leur demandait simplement
d'affirmer, en honntes gens, leur soumission au rgime existant pour
participer ensuite aux liberts communes. A peu d'exceptions prs--et
leurs plus chaleureux dfenseurs n'osent pas le nier--ils refusrent
cette adhsion, condition de leur sjour pacifique en Alsace; ils
disaient la messe en cachette, distribuaient clandestinement les
sacrements et violaient ainsi la condition pralable de l'engagement
tacite, impliqu par leur retour. Quand par hasard ils consentaient 
prter le serment, ils l'entouraient de restrictions si bien combines
que l'acte demeurait sans signification relle, leur soumission "ne
devant tre prjudiciable en aucune faon  la doctrine et  la
discipline de l'Eglise catholique"[563].

[Note 563: Gyss, _Histoire d'Obernai_, II, p. 416. Avec une formule
pareille on niait,  mots couverts, toute la lgislation nouvelle,
issue de la Rvolution.]

C'est donc arms en guerre, et non pas disposs  la soumission, que
nous voyons rentrer dans le Haut et le Bas-Rhin la foule des prtres
rfugis en Suisse ou en Allemagne; on ne saurait s'tonner de
remarquer bientt aprs, parmi nos populations rurales, une agitation
qui rappelle l'effervescence de 1791  1793. Il tait impossible que
la Convention ne s'en apert pas, et s'en tant aperue, qu'elle ne
ft pas tente de les rprimer avec vigueur. Aussi quand nous verrons
succder une raction violemment anticlricale  une re fort
courte d'apaisement et de calme, nous la regretterons  coup sr,
au nom de la libert, mais nous la trouverons explique par les lois
mme de l'histoire.




                                 XXV.


Pour le moment, ces perspectives plus lointaines ne troublaient pas
encore les esprits, du moins  Strasbourg. Le dcret du 11 prairial y
avait t promulgu quatre jours plus tard, et, ds le 22 de ce mois
(10 juin 1795), les catholiques de Strasbourg, habilement groups par
quelques-uns de leurs conducteurs spirituels qui ne les avaient point
dlaisss durant la tourmente[564], venaient rclamer aux autorits
civiles le bnfice de cette loi nouvelle. Une dlgation de
citoyens laques prsenta requte pour prendre possession de
quelques-uns des sanctuaires dlaisss et le Corps municipal, en
majorit protestant, s'empressa d'accder  leur demande[565]. La
dlibration du 22 prairial est trs caractristique, au point de
vue des dispositions religieuses de la majorit strasbourgeoise et
marque un chapitre nouveau dans l'histoire de la Cathdrale. Nous en
donnons par consquent les principaux passages:

[Note 564: Parmi eux il faut nommer en premire ligne l'abb Colmar,
le futur vque de Mayence, qui se promenait dans les rues de
Strasbourg, au plus fort de la Terreur, dguis en gnral de
brigade, faisant ses instructions religieuses dans les mansardes, etc.
Voy. Winterer, p. 254.]

[Note 565: D'aprs M. l'abb Guerber, le premier culte catholique
strasbourgeois aurait t clbr de nouveau  Saint-Louis,  la
Pentecte 1795. (Vie de Liebermann. p. 137.)]

"Vu une ptition revtue de 2014 signatures et portant que les
catholiques de Strasbourg, toujours fidles  leur sainte religion,
viennent de nouveau promettre  la municipalit la soumission la plus
entire aux lois et au gouvernement, et demandent qu'il lui plaise
mettre  leur disposition le temple dit de l'Etre suprme ou
Cathdrale, pour y exercer leur culte, comme du pass, en se
conformant en tous points au dcret du 11 de ce mois,

"Vu aussi ledit dcret et ou l'agent national,

"Le Corps municipal arrte ce qui suit: Le Temple de l'Etre suprme,
ci-devant Eglise cathdrale, sera mis  la disposition des citoyens
catholiques de cette commune, pour l'exercice de leur culte, sous les
conditions prescrites par le dcret susdit.

"Le Bureau des travaux publics fera enlever l'amphithtre construit
dans l'intrieur du Temple, qui barre le choeur et gnerait l'exercice
du culte[566].

[Note 566: Ces changements furent passablement onreux, puisque le
peintre Heim,  lui seul, recevait 600 livres pour sa part dans
les travaux de restauration de la nef. Procs-verbaux manuscrits, 4
vendmiaire (26 sept. 1795).]

"Le Corps municipal rappelle aux citoyens auxquels l'usage dudit
temple est accord, les dispositions de la loi sur le libre exercice
des cultes et notamment aussi la peine qu'ils encourraient d'aprs
l'article V du dcret du 11 courant, s'ils admettaient ou appellaient
au ministre de leur culte un citoyen qui ne se serait pas fait
donner acte par la municipalit de sa soumission aux lois de la
Rpublique."

Mais ce n'est l que la premire moiti de cette dlibration
d'une si haute importance. Elle ne rend pas seulement la Cathdrale aux
catholiques: elle montre la municipalit se prononant ds le premier
jour, pour les anciens rfractaires et contre les constitutionnels.
En effet la ptition, dont nous venons de parler, n'tait pas seule
parvenue  la maison commune, et d'autres fidles rclamaient, eux
aussi, l'usage du Temple de l'Etre suprme. A leur tte se trouvait
l'abb Rumpler, et la dlibration du Conseil nous renseigne sur la
teneur de sa demande.

"Vu la dclaration du citoyen Rumpler, dit-elle, prenant la qualit
de prtre catholique, apostolique et romain, portant qu'il dclare et
en demande acte  la municipalit: 1 qu'il veut tre constamment
soumis aux lois de la Rpublique franaise, dont il est membre, et
qu'il est pleinement convaincu que par cette soumission au gouvernement
politique de sa patrie, il ne fait que remplir le devoir d'un chrtien
en mme temps que celui d'un citoyen; 2 qu'il dclare aussi qu'il
entend exercer dsormais son culte dans le temple principal de la
cit, qui, suivant le dcret du 11 courant, doit tre incessamment
restitu  son usage primitif, aprs qu'il aura t purg et
vacu des chaffaudages y tablis par les agents de Robespierre,
 moins qu'il ne plaise  la municipalit lui abandonner, aux termes
dudit dcret, ce temple dans l'tat o il se trouve, auquel cas le
dclarant le fera vacuer  ses frais et emploiera le produit net
des bois de charpentes qui y sont, tant  la reconstruction des
autels qu'au rtablissement des autres parties ncessaires au service
divin...

"Le Corps municipal donne acte au citoyen Rumpler de sa soumission
aux lois de la Rpublique... et considrant que le Temple ci-devant
Cathdrale, a t mis  la disposition des citoyens catholiques
de cette commune, c'est  ces citoyens qu'il appartient d'appeler ou
d'admettre des ministres pour leur culte,

"Le Corps municipal arrte qu'il n'y a lieu de dlibrer sur le
surplus de ladite dclaration."

En mme temps qu'il rclamait la Cathdrale, le comit des bourgeois
catholiques avait demand sans doute  la municipalit d'enlever
les inscriptions places au fronton de l'difice, au moment o l'on
proclamait l'existence de l'Etre suprme. Celle-ci n'osa pourtant
rpondre  ce voeu avant d'avoir interrog  ce sujet le
reprsentant en mission dans le Bas-Rhin. Le citoyen Richou rpondit
de Schlestadt, le 19 prairial, que la loi, ordonnant l'tablissement
d'une inscription sur le portail de la Cathdrale, n'tant pas
rapporte, il serait prmatur de la faire disparatre. Mais il
autorisait l'enlvement des inscriptions places au-dessus des portes
latrales de l'difice et le Corps municipal s'empressa d'en voter
l'loignement[567].

[Note 567: Procs-verbaux manuscrits du corps municipal, 22 prairial
an III (10 juin 1795). Les membres prsents  cette sance dcisive
furent les citoyens Keppler, maire; Dmichel, Ehrmann, Ehrlenholtz,
Fischer, Reichardt, Saum, Schnegans, Hbschmann, officiers
municipaux, et Hermann, agent national.]

Dsireux de prouver sa bonne volont  ses concitoyens catholiques,
le Conseil fit commencer en outre immdiatement la transformation de
la Cathdrale. Tout l'appareil des ftes civiques en fut loign et
c'est  peine si l'on y laissa subsister pour le moment la tribune
des orateurs, o devait continuer  se faire la lecture des lois
nouvelles, mais de manire  ne pas troubler l'exercice du culte.
Un arrt municipal du 28 prairial rtablissait les dnominations,
chres aux fidles, de rue du Dme et de place du Dme, au lieu
des noms rvolutionnaires de rue de la Philosophie et de place de la
Responsabilit[568].

[Note 568: Dlibration du corps municipal du 28 prairial an III,
Strasbourg, Dannbach, 4 p. 4.]

Le 12 messidor (30 juin), une autre dlibration ordonnait
l'enlvement de l'inscription du portail principal, pargne d'abord,
sur l'ordre de Richou; poussant la condescendance jusqu'aux dernires
limites, les administrateurs de la cit votrent, ce mme jour, sur
la demande des "commissaires prposs catholiques", la dmolition
d'un monument dress dans la chapelle (Saint-Laurent?) "aux mnes
des Franais morts pour la patrie", sous prtexte qu'il encombrait
le local. On ajoutait bien, pour excuser cette destruction peu
patriotique, que le monument n'tait pas digne de ceux qu'il devait
honorer et qu'on l'lverait plus tard, avec des matriaux plus
choisis, sur une des places de la cit[569]. Mais ce fut un des
innombrables monuments, pompeusement dcrts par les autorits de
l'poque rvolutionnaire, qui ne virent jamais le jour.

[Note 569: Procs-verbaux manuscrits du 12 messidor (30 juin 1795).]

Le 15 messidor, pour bien marquer que l'autorit civile ne prtend
plus rien  la Cathdrale, on licencie l'orchestre des musiciens du
Temple de l'Etre suprme, en les avertissant _rtrospectivement_,
qu'ils ne seront plus salaris depuis le premier du mois[570]; le
25 messidor enfin, l'on accorde aux "citoyens catholiques" la
dmolition de la tribune aux orateurs qui les gne, en dcidant que
la promulgation des lois se fera dornavant  l'Htel-de-Ville[571].
On leur en donne mme les bois de charpente, afin qu'ils puissent
se construire une nouvelle chaire, "l'ancienne ayant t
vandalise"[572]. On le voit  ces concessions successives, nous
sommes  la lune de miel des rapports entre l'Eglise et la Commune; que
de chemin parcouru depuis dix mois!

[Note 570: Corps municipal, procs-verbaux du 15 messidor (3 juillet
1795).]

[Note 571: Procs-verbaux manuscrits du 25 messidor (13 juillet 1795).]

[Note 572: Corps municipal, procs-verbaux du 19 thermidor (30 juillet
1795).--L'ancienne chaire n'avait pas t dtruite, on le sait,
puisque nous l'admirons encore aujourd'hui, mais dmolie soigneusement
au dbut de la Terreur. Les catholiques ne voulaient sans doute pas
l'exposer  des dangers nouveaux en la remettant ds alors en place.]

Cependant--il faut bien signaler le fait pour rester fidle  la
vrit historique,--toutes ces avances, toutes ces faveurs
mme n'engagent gure les anciens rfractaires  se montrer
reconnaissants. Nous avons recherch, avec une curiosit fort
naturelle, les noms des ecclsiastiques catholiques qui, conformment
aux lois, seraient venus prter serment d'obissance  la
Rpublique, pour exercer librement ensuite leur ministre. Eh bien,
tandis que la liste des ministres protestants, des Blessig, des
Eissen, des Oertel, etc., est passablement fournie, les procs-verbaux
officiels n'ont conserv trace d'aucune autre dclaration
d'allgiance catholique que prcisment de celle de l'abb Rumpler,
enregistre plus haut. Il faut donc en conclure que les membres du
clerg catholique, prsents  Strasbourg, acceptrent tous les
bnfices du dcret de prairial sans se soumettre aux obligations
pralables exiges par lui, et que la municipalit de Strasbourg,
entrane par le courant de l'opinion publique, a sciemment ferm les
yeux  cette infraction si grave  la loi. Nous savons, en effet,
que le nouveau maire Keppler, natif d'Andlau, passait dans les cercles
rpublicains de Strasbourg pour un "archifanatique". On
nous raconte, par exemple, qu'il avait plac, contrairement aux
prescriptions lgales, un poste d'honneur  l'entre de la
Cathdrale, ds la rouverture du culte, avec la consigne d'arrter
immdiatement l'vque Brendel ou l'abb Rumpler, s'ils osaient
se montrer dans l'intrieur de l'difice[573]. Il n'est donc point
tonnant qu'un fonctionnaire aussi bien pensant ait nglig les
formalits que ses fonctions officielles l'appelaient  surveiller de
trs prs. Il est moins tonnant encore que ses collgues et
lui, saisis d'une protestation de Rumpler contre leur dcision du 22
prairial, comme ayant "affect de vouloir lui contester la qualit
de prtre catholique" et comme ayant, "d'aprs les caquets des
malveillants, cru devoir prendre parti contre lui," aient pass
derechef  l'ordre du jour sur ses plaintes et sa demande ritre.
Pour ne pas accorder  l'imptrant le lieu de culte qu'il rclamait,
le Conseil allgua qu'il n'avait point  prendre parti dans
les disputes intrieures ecclsiastiques et les "querelles
d'orthodoxie" de ses administrs[574]. Manire de voir assurment
louable et tout  fait digne d'approbation! Malheureusement pour nos
magistrats municipaux, ils avaient commenc tout d'abord  la mettre
en oubli, au dtriment de ceux auxquels ils donnaient une si belle
rponse.

[Note 573: _Unpartheyische Grundsoetze und Warnungen fr die
Wahlmoenner des Niederrhein's von einem Republikaner_. Strassb., im 4zen
Jahr, 8, p. 32. On trouve dans cette brochure une caractristique
dtaille et fort curieuse de tous les personnages ractionnaires
d'alors dans le Bas-Rhin.]

[Note 574: Corps municipal, procs-verbaux manuscrits du 28 messidor
(16 juillet 1795).]

Un pisode caractristique de la hardiesse avec laquelle les prtres
non-jureurs essayaient de reprendre possession de leur ancienne
situation, se produisait,  ce moment mme, aux portes de Strasbourg,
 Wolfisheim[575], o certains exalts voulurent arracher par leurs
menaces, une rtractation du serment civique au cur constitutionnel
qui se trouvait depuis quatre ans dans la paroisse. Sur son refus, on
en vint aux coups et l'on se battit,  coups de serpette, sur le seuil
mme du sanctuaire[576].

[Note 575: _Strassb. Zeit._, 23 thermid. (10 aot 1795).]

[Note 576: On peut se rendre compte des dispositions du clerg
rfractaire d'alors en lisant la curieuse biographie de Liebermann
par M. l'abb Guerber; Liebermann tait alors cur d'Ernolsheim et
_commissaire piscopal_ dans le Bas-Rhin, de 1795  1798.]

Cette disposition des esprits tant assez gnrale dans les villes et
surtout dans les campagnes alsaciennes, on comprend facilement que les
assembles primaires du Bas-Rhin, runies le 20 fructidor (7 septembre
1795) pour voter sur l'acceptation de la nouvelle constitution,
labore par la Convention nationale, aient accept,  la majorit,
le gouvernement directorial, mais aient repouss, avec un rare
ensemble, l'article additionnel qui prescrivait de choisir deux tiers
des dputs nouveaux parmi les anciens conventionnels, afin de
protger la stabilit des institutions rpublicaines. Les lecteurs
du second degr, choisis  Strasbourg, sont tous des _modrs_,
protestants ou catholiques; on n'a qu' citer le nom des Metz, des
Lauth, des Levrault, des Brunck, des Koch, etc.[577]. Mais la Convention
n'entendait pas recevoir son cong de la part des lecteurs franais
et n'attribuait pas sans raison, peut-tre, leurs dispositions hostiles
 l'influence grandissante du clerg rfractaire. Aussi le dcret du
20 fructidor (6 septembre) bannit-il  perptuit tous les prtres
dports et rentrs sur le territoire franais, comme moteurs des
mouvements qui menacent la paix publique. Ils ont quinze jours pour
passer la frontire. S'ils reviennent, ils seront traits comme
migrs, c'est--dire condamns  mort, sans autre forme de
procs. Tous les corps administratifs sont rendus responsables de
l'excution de ces mesures. Les prtres qui, tout en faisant
leur soumission, ajouteraient des restrictions  leur serment et
exerceraient le culte dans les maisons particulires ou les locaux
publics, seront mis en prison; les propritaires de ces locaux payeront
cent livres d'amende.

[Note 577: _Strassb. Zeitung_, 21, 22 fructidor (8, 9 septembre 1795).]

En mme temps, de nouveaux reprsentants, envoys en mission dans
les dpartements, devaient veiller  l'excution de ces ordres et
travailler l'esprit public. C'est ainsi que le premier jour de l'an IV,
le reprsentant du peuple Fricot runissait les citoyens de Strasbourg
au Temple-Neuf pour leur exposer la ncessit d'un contrle svre
sur les prtres et les migrs, comme "missaires de l'ennemi et
adversaires de la Rpublique". La _Gazette de Strasbourg_ affirmait
que ce discours avait t "entendu avec approbation"[578], mais
l'attitude gnrale de la population nous permet d'en douter quelque
peu. Les autorits municipales, en tout cas, se montraient on ne peut
plus accommodantes dans leurs rapports avec les anciens fonctionnaires
et mandataires du cardinal de Rohan[579].

[Note 578: _Strassb. Zeitung_, 23 septembre 1793.]

[Note 579: Nous faisons allusion aux dnonciations de Rumpler contre
les sieurs Zpffel et Weinborn, chefs de la communaut catholique,
prsentes au District, et discutes par le corps municipal. Ce
dernier "considrant qu'aucun fait prcis n'tait articul",
passa  l'ordre du jour, le 5 vendmiaire an IV (27 sept. 1795).
Quinze jours plus tard il n'aurait plus os agir ainsi. Nous savons
d'ailleurs aujourd'hui que tout ce clerg tait en rapports constants
avec l'migr Rohan. (Guerber, Liebermann, pages 143-159.)]

La Convention ne pouvait cependant fermer les jeux  l'vidence et
mconnatre entirement la puissance du mouvement religieux qui
menaait de s'insurger contre elle. Afin de garder de son ct les
lecteurs qui ne mlaient pas d'arrire-penses politiques  leurs
proccupations ecclsiastiques, elle rsolut de confirmer, une
fois de plus, les concessions faites sur le terrain de la libert
religieuse. Dans la sance du 6 vendmiaire, le reprsentant
Gnissieux proposait et dfendait une srie de mesures formant une
espce de code de droit ecclsiastique, et qui furent votes par
la majorit de l'assemble. Le dcret du 6 vendmiaire donnait 
chaque citoyen le droit d'exercer librement son culte en se soumettant
aux lois. La Rpublique n'en salariait aucun et nul citoyen n'tait
oblig de s'y associer. Chaque runion de culte tait soumise 
la surveillance de l'autorit civile, charge de garantir la paix
publique. Si quelque malveillant drangeait ou troublait l'une de ces
runions, il tait passible au maximum de 500 livres d'amende et
de deux ans de prison. Aucun ministre des cultes ne peut entrer en
fonctions s'il n'a sign une dclaration expresse de soumission
aux lois de la Rpublique. Si elle ne contient pas explicitement
la reconnaissance de la souverainet du peuple, l'autorisation de
fonctionner sera nulle et non avenue. Le prtre qui rtracte sa
dclaration sera banni  perptuit du territoire franais. Aucun
ecclsiastique ne pourra porter en public un costume distinctif; aucun
objet de culte ne pourra tre expos en dehors de l'glise ou
des muses publics. Les donations perptuelles sont dfendues aux
fidles, les attaques contre la Rpublique, faites dans une runion
religieuse, punies de mort[580]. Les principaux points, prcdemment
acquis par la loi de prairial n'taient donc pas remis en question.

[Note 580: _Strassb. Zeitung_, 13 vendmiaire (5 octobre 1795).]

Mais c'tait autre chose, c'tait beaucoup plus, que rclamait une
partie notable de l'opinion publique. L'insurrection royaliste de
Paris se chargea de le dmontrer. Nous n'avons pas  raconter ici la
journe du 13 vendmiaire, dont l'insuccs raffermit pour un temps
les anciens montagnards, pour autant qu'il en restait, et valut au
gnral Bonaparte, vainqueur des sections royalistes, le commandement
de l'arme d'Italie. Constatons seulement qu'une nouvelle raction,
mais en sens contraire, suivit, sur le terrain religieux, l'chec
politique des partisans de l'ancien rgime. Le gouvernement directorial
vit ds lors dans le clerg un dangereux ennemi; il devait surtout
le considrer comme tel dans les dpartements frontires, o
les intrigues de tout genre, les conspirations, les trahisons mme
pouvaient sembler plus faciles, et o les sympathies publiques se
manifestaient plus vivement qu'ailleurs pour un rgime modrateur et
modr.

L'Alsace rentrait alors tout particulirement dans cette catgorie; 
Strasbourg, par exemple, les choix obligatoires pour les ex-dputs
 la Convention, taient tous tombs sur les plus marquants des
adversaires du jacobinisme, sur un Boissy d'Anglas, un Lanjuinais,
un Bailly, un Henri Larivire, etc.[581]. Aussi les autorits
suprieures avaient-elles l'oeil sur la municipalit et, ds les
premiers jours de novembre, le District la sommait-elle d'excuter
dans les vingt-quatre heures les lois contre les prtres sujets 
la dportation. Dans sa sance du 6 novembre, le Corps municipal, ne
pouvant gure se refuser  obir aux lois, dcida de faire constater
tout d'abord par l'administrateur de la police si des prtres de
cette catgorie sjournaient dans la commune[582]. Le fait tait de
notorit publique; il fallut cependant quatre jours (temps plus
que suffisant pour faire chapper les plus menacs) jusqu' ce que
l'autorit municipale ft saisie d'une liste nominale des citoyens
soumis  la rigueur des lois. Cette liste portait, comme sujets 
la dportation: Louis Colmar, ex-rgent de troisime au Collge
national; Jean-Louis Kuffer, prtre sculier; Jean-Guillaume-Ren
Videlange, ex-prbendaire de Saint-Pierre-le-Vieux, et Franois-Xavier
Schweighuser, "qui n'ont jamais prt les serments exigs."
Sont sujets  rclusion: Franois Vacquerie, ex-jsuite, g
de quatre-vingt-seize ans; Joseph Jung, rcollet; Jacques Sigel,
ex-chanoine  Saverne. Quelques autres ecclsiastiques semblent
galement placs dans une situation plus ou moins irrgulire et
l'on devra consulter l'administration suprieure  leur gard; ce
sont les abbs Rumpler[583], Rauscher, Bourste et Hobron. Celui dont on
s'occupe surtout, est un personnage qui fut trs influent,
semble-t-il, dans le sein de la communaut catholique d'alors, l'abb
Montflambert[584]. Sorti de France longtemps avant la Rvolution,
Montflambert avait t ordonn prtre  Paderborn en Westphalie,
aprs avoir sjourn comme prcepteur dans une famille polonaise
pendant dix ans. Chass de Varsovie par l'invasion russe en mai 1794,
il tait rentr en France en prairial de l'an III (juin 1795) et
n'ayant jamais exerc le ministre dans sa patrie, n'avait pas t
dans le cas de prter ou de refuser le serment prescrit au clerg
constitutionnel[585]. Mais il n'avait pas non plus rempli les conditions
imposes par les lois du 11 prairial et du 6 vendmiaire; tait-il
passible pour cela de la dportation comme prtre rfractaire?

[Note 581: _Strassb. Zeitung_, 16 octobre 1795.]

[Note 582: Procs-verbaux du corps municipal, 15 brumaire (6 novembre
1795).]

[Note 583: On ne peut voir dans la mention de ce nom qu'une malice
individuelle du rapporteur ou l'expression d'un mauvais vouloir plus
gnral du conseil; Rumpler avait prt serment, on le sait, et sa
situation n'tait donc nullement irrgulire.]

[Note 584: Procs-verbaux du corps municipal, 19 brumaire (10 novembre
1795).]

[Note 585: Procs-verbaux manuscrits, 7 frimaire an IV (28 novembre
1795).]

L'administration dpartementale, moins bienveillante ou plus soumise 
la loi, transmit, le 27 brumaire (18 novembre 1795),  la municipalit
l'ordre de dporter Colmar, Schweighuser, Kuffer et Videlange et
de soumettre  une surveillance minutieuse les nomms Jung, Sigel
et Vacquerie. Le corps municipal n'avait qu' s'incliner devant cette
injonction, mais il s'arrangea sans doute de manire  laisser chap
per les proscrits[586]. Le 7 frimaire (28 novembre 1795) il annonait
au Dpartement que les quatre prtres s'taient absents de la
commune avant qu'on et pu les saisir, mais cet insuccs ne semble
lui causer aucun regret[587]. Aussi cette apathie de la municipalit
parut-elle dangereuse  l'administration dpartementale; le 21
dcembre 1795, elle prenait la dlibration suivante:

Considrant que la loi du 3 brumaire dernier, concernant les prtres
qui sont dans le cas de la dportation, a t dicte par les dangers
de la patrie, qu'elle est le rsultat du voeu bien prononc, de
l'arracher aux trames liberticides... considrant que l'insouciance ou
la malveillance de quelques fonctionnaires, ouvre  ces hommes, que la
loi proscrit, des asyles srs contre son excution; considrant enfin
qu'il est temps de prendre des mesures svres qui atteignent tous les
coupables,

Arrte, que dans les communes o se trouvent des prtres sujets 
la dportation ou  la rclusion, sans que les agents municipaux
les aient fait arrter... ainsi que ceux qui leur donnent asyle...
ces fonctionnaires seront sur-le-champ livrs au tribunal criminel
du dpartement, pour leur faire appliquer la peine de deux annes
de dtention prononce par la loi du 3 brumaire; charge surtout les
commissaires du pouvoir excutif prs les administrations municipales
de tenir la main  l'excution de cette loi... et dans le cas o
l'administration dpartemantale serait instruite que ces commissaires
ne remplissent pas leurs devoirs  cet gard... elle provoquera
leur destitution prs du Directoire excutif et leur punition comme
complices"[588].

[Note 586: Procs-verbaux manuscrits du 4 frimaire an IV (25 novembre
1795).]

[Note 587: Procs-verbaux du 7 frimaire an IV.]

[Footenote 588: Dlibration de l'administration du dpartement du
Bas-Rhin, du 30 frimaire an IV, placard in-fol. dans les deux langues.]

En prsence de pareils ordres, qui s'appuyaient sur une lettre du
ministre de l'intrieur, il n'tait plus possible de tourner ou
de mettre absolument de ct la loi. Tous les prtres refusant le
nouveau serment civique durent tre carts du ministre et--fait
caractristique!--ds ce jour les catholiques romains de Strasbourg
n'eurent plus de sacerdoce. Nous n'avons pas  rechercher quelles
purent tre en d'autres rgions les dispositions morales du clerg
vis--vis du gouvernement lgal du pays. Il est certain qu'ici du
moins, ces dispositions taient absolument hostiles, puisqu'il ne
se trouva personne, parmi tous les prtres habitant Strasbourg, pour
s'engager  respecter les lois de l'Etat, comme le demandaient les
dcrets de prairial et de vendmiaire. Le 26 dcembre 1795, l'abb
Montflambert prsidait une dernire runion de prires  la
Cathdrale, puis il partait, lui aussi, pour l'exil[589]. Les
catholiques romains de notre ville se voyaient, une fois de plus, sans
conducteurs spirituels et la compression lgale remplaait derechef la
bienveillance et la tolrance qu'ils avaient fait si peu d'efforts pour
conserver  leur parti.

[Note 589: _Protokol und Verbalpvocess der teutschen Herren Brgern in
Strassburg, welche den Gottes Dienst im Mnster... wieder eingefhrt,
u. s. w._, publi par extraits dans le _Katholisches Kirchen--und
Schulblatt_, de Strasbourg (anne 1855, p. 9), par M. l'abb Fues. Les
descriptions du chapitre suivant sont empruntes principalement  ce
curieux document qu'on devrait bien faire connatre _in extenso_.]




                                 XXVI.


Le dpart des prtres, et la crainte d'tre mal vus ou peut-tre
mme emprisonns, empchrent ds lors beaucoup de fidles
d'assister aux runions de prires  la Cathdrale ou de venir s'y
runir le dimanche  leurs coreligionnaires. Ils renfermrent les
manifestations de leur foi dans leurs maisons et une administration
municipale moins sympathique aurait pu arguer du dlaissement de
l'difice pour l'employer  d'autres usages. Cela n'tait point 
craindre, il est vrai, pour le moment, mais rien ne garantissait la
stabilit de fonctionnaires aussi mal nots et les chefs, intelligents
autant qu'nergiques, de la communaut catholique rsolurent de
conclure, pour ainsi dire, un nouveau bail avec la municipalit, afin
de s'assurer, en tout tat de cause, la possession de la Cathdrale.
Il existait  Strasbourg, depuis la fin du dix-septime sicle,
une _Confrrie marianique des bourgeois allemands_, qui se recrutait
principalement parmi les artisans catholiques de notre ville et
jouissait d'une haute considration dans les sphres de la petite
bourgeoisie. C'est dans les rangs de cette confrrie que furent choisis
douze citoyens, fervents croyants tout d'abord, mais sans doute aussi
peu compromis que possible dans les affaires politiques du temps. Ils
se prsentrent comme dlgus de tous les autres catholiques de la
ville devant les administrateurs des difices publics et demandrent
l'autorisation d'organiser  la Cathdrale des runions de
prire exclusivement laques, tous les dimanches,  deux heures de
l'aprs-midi[590].

[Note 590: _Kathol. Kirchen--und Schulblatt_, 1855, p. 9-10. Les noms de
ces douze citoyens taient Xavier Antoine, Valentin Koehren, Franois
Lazar, Franois Kieffer, Arbogast Heim, Nicolas Varin, Antoine Wescher,
Etienne Hatter, Joseph Studer, Michel Schweighuser, Michel Starck,
Laurent Detterer.]

Cette demande fut accorde sans peine et ds lors on vit 
Strasbourg, grce  l'inclmence des temps, ce spectacle si curieux
et si contraire  l'esprit du catholicisme, la foi des fidles se
passant de prtres pour parler  Dieu et des runions de culte,
considres comme orthodoxes, et prsides pourtant par de simples
laques. Ce fut le 10 janvier 1796 que furent inaugurs ces services
religieux, placs sous l'invocation des souffrances mortelles du
Christ[591]. L'un des Douze dirigeait les chants qu'accompagnaient les
orgues, et rcitait les prires au nom des croyants assembls. Le 12
fvrier, on clbra la fte de la purification de la Sainte-Vierge,
et aprs une confession gnrale des pchs commis contre la mre
de Dieu, les nombreux assistants des deux sexes se prosternent  ses
pieds et l'un des directeurs la proclame  haute voix comme patronne et
protectrice de la cit[592]. Le 4 mars commence une neuvaine spciale
en l'honneur de Saint-Franois-Xavier, institue pour implorer la
misricorde divine en faveur des prtres perscuts [593]. Le
25 mars enfin, les crmonies de la semaine de Pques commencent,
malgr l'absence de prtres. Un des Douze a compos une exhortation
aux fidles, dont on donne lecture; les tableaux des quinze stations
de la croix, ayant appartenu jadis aux Pres franciscains, sont placs
contre les colonnes de la nef et la procession des fidles se dirige de
station en station, au milieu du chant des cantiques, pour prier et pour
baiser la croix[594].

[Note 591: _Kirchen--und Schulblatt_, p. 47.]

[Note 592: _Kirchen--und Schulblatt_, p. 48]

[Note 593: _Ibid_., p. 49.]

[Note 594: _Ibid_., p. 129-130.]

Nous n'avons voulu qu'esquisser ici quelques-uns des principaux traits
de ce culte laque, qui semble avoir eu d'autant plus de succs
qu'il rpondait  de profonds besoins religieux chez une partie de la
population strasbourgeoise[595]. Ceux qu'intresserait le dtail des
crmonies, devront se reporter au document dont nous avons tir les
quelques renseignements fournis plus haut. Ce mmorial lui-mme n'a
pas t, malheureusement, publi tout entier et ne saurait d'ailleurs
tout nous apprendre. Il est muet, par exemple--et nous comprenons le
silence prudent de ses rdacteurs--sur l'attitude du clerg proscrit
vis--vis de ces manifestations clatantes, mais lgrement
insolites, de la pit catholique. Cependant on a peine  croire que
le crmonial de toutes ces runions religieuses n'ait pas t le
rsultat de sa collaboration discrte. Les Douze ne furent sans doute
que les diteurs, responsables vis--vis du pouvoir civil, de ce qui
s'est dit alors  la Cathdrale, et non les vritables auteurs des
sermons laques prononcs par ces honorables citoyens.

[Note 595: Les prposs du culte catholique procdaient aussi  de
frquentes qutes  la Cathdrale, dont ils envoyaient le produit
 la municipalit pour l'Hospice des orphelins. Voy. p. ex. le
procs-verbal du 17 nivse (7 janvier 1796).]

Le 2 janvier 1796, l'administration municipale avait d enregistrer la
loi portant que les agents qui ne dnonceraient pas les prtres
soumis  la dportation seraient sur-le-champ livrs au tribunal
criminel[596], mais elle n'en restait pas moins favorable, au fond
de l'me, aux nouveaux proscrits. Le 9 janvier, elle accueillait
favorablement une ptition de la citoyenne Marie-Reine Montflambert,
qui demandait pour son frre, l'abb, la permission de revenir
 Strasbourg[597]. Puis, quand le Directoire du dpartement eut
itrativement ordonn son arrestation, elle osa dclarer nulle et non
avenue cette mesure du Directoire, Montflambert tant couvert par une
des exceptions de la loi sur les migrs. Cette opposition n'empcha
pas que le nom du prtre fugitif ne ft port sur la liste des
migrs; mais jusqu'au bout, le Corps municipal persista dans sa
manire de voir et dclara que "l'arbitraire prenait la place de la
justice"[598].

[Note 596: Procs-verbaux du Corps municipal, 12 nivse (2 janvier
1796).]

[Note 597: Procs-verbaux du 19 nivse (9 janvier 1796).]

[Note 598: Procs-verbaux du 25 ventse an IV (15 mars 1796). Il
semblerait pourtant que Montflambert ait fini par tomber entre les
mains de la police, car nous connaissons une dlibration de
l'administration dpartementale du 5 vendmiaire an V, qui ordonne son
largissement provisoire de la maison de rclusion. (Procs-verbaux
du corps municipal. 8 vendmiaire, 29 sept. 1796.)]

Les mmes procs-verbaux, auxquels nous empruntons ces dtails,
nous ont conserv la liste des lieux de culte ouverts  Strasbourg au
commencement de l'anne 1796. Le culte "connu sous la dnomination
de culte catholique, apostolique et romain", occupait l'difice de
la ci-devant Cathdrale et l'glise Louis; les protestants officiaient
aux temples Aurlie, Thomas, Nicolas, Guillaume, Pierre-le-Vieux,
l'Eglise-neuve (Temple-Neuf), la Ruprechtsau, et  l'auberge de la
Charrue, au faubourg de Pierres. Les isralites se runissaient chez
Scheyen Netter, rue de la Lune; Abraham Auerbach, rue Sainte-Elisabeth;
Mose Isaac, Vieux-March-aux-Vins, et Joseph Lehmann, rue du
Jeu-des-Enfants[599]. Il n'est pas fait mention ici d'un lieu de culte
pour les constitutionnels, mais il est cependant hors de doute qu'ils
clbraient leur culte  part, avant mme d'tre admis au partage
de la Cathdrale, comme nous le verrons bientt.

[Note 599: Procs-verbaux du 12 nivse an IV.]

Pendant ce temps la lutte s'engageait, avec un redoublement de violence,
entre le nouveau gouvernement de la Rpublique et les membres du
clerg pnitent, rentrs en foule dans leurs anciennes paroisses,
dans l'attente de jours meilleurs. Plus la connivence tacite des
autorits avait t grande durant de longs mois, plus la rpression
dut sembler cruelle quand on se remit  svir. Les municipalits
favorables au clerg furent frappes, comme les prtres eux-mmes.
La municipalit de Truchtersheim fut destitue pour avoir laiss
fonctionner des ecclsiastiques non-asserments[600]; le prsident
de celle d'Obernai, le citoyen Apprdris, se vit casser pour en avoir
hberg dans sa demeure[601], et les malheureux eux-mmes furent
traqus partout, jusque dans les hautes valles des Vosges, pour
"craser les ennemis de la Rpublique"[602]. Ces poursuites ne
restrent pas infructueuses, et plusieurs de ceux qu'on recherchait,
furent en effet arrts. C'est ainsi que le tribunal criminel du
Bas-Rhin condamnait  la dportation sur les ctes de la Guyane le
cur Kappler, de Beinheim[603], puis l'abb Heckel, ancien desservant
de Grossendorf[604]. Les armes les plus terribles, forges pour
combattre l'Eglise hostile, devaient tre employes elles-mmes
dans l'ardeur de la lutte et sous l'influence funeste des haines
renaissantes. Dans les premiers jours de fvrier on amenait captif aux
prisons de Strasbourg un prtre condamn jadis  la dportation
et qui, avec un faux passe-port[605], tait revenu dans sa paroisse;
c'tait l'abb Antoine-Franois Stackler, desservant de Neuve-Eglise.
Son identit sommairement reconnue, le tribunal pronona contre lui la
peine capitale et, le 3 fvrier 1796, le jeune ecclsiastique montait
courageusement les marches de l'chafaud, dress sur la place d'Armes,
salu comme un martyr par l'immense majorit de ses coreligionnaires,
quoique jug plus svrement par les feuilles rpublicaines[606].

[Note 600: _Strassburger Weltbote_ (c'est le nouveau titre de la
_Strassburger Zeitung_, du futur _Courrier du Bas-Rhin_), 28 janvier
1796.]

[Note 601: _Strassb. Weltbote_, 15 fvrier 1796.]

[Note 602: _Strassb. Weltbote_, 10 fvrier 1796.]

[Note 603: _Strassb. Weltbote_, 19 mars 1796.]

[Note 604: _Strassb. Weltbote_, 11 avril 1796.]

[Note 605: La falsification frquente de ces passe-ports est galement
avoue par M. Guerber dans sa _Vie de Liebermann_, p. 137.]

[Note 606: _Strassb. Weltbote_, 4 fvrier 1796. Voy. aussi sur Stackler
l'article de M. l'abb Sifler dans la Revue catholique d'Alsace,
1868, p. 372--Nous rencontrons un trait de fanatisme religieux
pouvantable--s'il est authentique--chez l'une des paroissiennes de
Stackler, dans le _Strassb. Weltbote_ du 15 fvrier 1796.]

Toutes les rgions de notre province ne supportrent pas avec un calme
rsign cette recrudescence dans la perscution religieuse; dans le
Kochersberg, par exemple, presque aux portes de Strasbourg, les paysans
catholiques profraient des paroles menaantes et l'on y armait,
disait-on, jusqu'aux garons de douze ans, pour dfendre les prtres
rfractaires qui s'y tenaient cachs[607]. Huit demi-brigades de
gendarmes durent tre tablies  Dachstein, Molsheim, Mutzig,
Wasselonne, Westhoffen, Schirmeck et lieux environnants, pour y faire
respecter les arrts relatifs au clerg non-asserment[608], et
surtout aussi celui du 13 ventse, qui ordonnait d'enlever partout, sur
les glises, dans les cimetires, aux maisons particulires et sur
les grands chemins, les symboles religieux, croix, images des saints,
inscriptions diverses, ayant chapp jusqu'ici au marteau des
dmolisseurs. Le pidestal mme des crucifix devait tre
immdiatement enlev[609]. On peut se figurer aisment quelles
colres veillaient d'aussi tyranniques dcrets dans le coeur de nos
populations rurales. Il va sans dire que la dfense de se servir des
cloches pour la clbration du culte, trs rapidement tombe en
dsutude, du moins  la campagne, tait ritre sous les peines
les plus svres[610].

[Note 607: _Strassb. Weltbote_, 17 mars 1796.]

[Note 608: _Strassb. Weltbote_, 26 mars 1796.]

[Note 609: _Strassb. Weltbote_, 25 mars 1796.]

[Note 610: Procs-verbaux du Corps municipal, 22 germinal (11 avril
1796) et 30 messidor (18 juillet 1796).]

Dans cette lutte, qui renaissait de la sorte pre et passionne, le
gouvernement devait ncessairement chercher  gagner des allis,
dont l'intrt immdiat les pousserait, non pas  s'associer 
des mesures perscutrices, mais  donner au moins l'exemple d'un
_loyalisme_ patriotique et de l'obissance aux lois. Il tait d'une
importance suprme pour lui de pouvoir montrer aux masses des groupes
religieux se disant et se croyant bons catholiques et se montrant bons
citoyens. La situation gnrale du pays devait amener et amena en
effet un rapprochement sensible entre les autorits civiles et l'ancien
clerg constitutionnel. Celui-ci n'avait pas attendu, pour organiser
son culte, supprim par la Terreur, que le pouvoir lui devnt
favorable; au contraire. C'est au moment o la Convention nationale
semblait se dsintresser entirement de la question religieuse,
pour gagner le clerg rfractaire, que les constitutionnels, sous la
conduite de Grgoire, avaient refait leurs cadres, par la clbre
circulaire du 15 mars 1795[611]. Au mois de septembre, les anciens
curs asserments du Haut-Rhin s'taient runis pour se donner une
organisation synodale dans le _presbytre_ de Soultz, avec le concours
de l'abb Maudru, vque constitutionnel des Vosges. Le 24 avril
suivant on avait procd dans le mme dpartement  l'lection
d'un nouvel vque et sur 12.800 suffrages exprims--chiffre minime
quand on songe aux masses catholiques de la Haute-Alsace!--7000 voix
environ avaient port l'abb Berdolet au sige piscopal[612].

[Note 611: Voy. sur cette question plus gnrale, que nous ne pouvons
aborder ici, le remarquable travail de M. Gazier, charg de cours 
la Facult des lettres de Paris, qui vient de paratre: _Etudes
religieuses sur la Rvolution franaise._ Paris, 1887, 8.]

[Note 612: On peut consulter sur ce mouvement dans la Haute-Alsace, mais
avec une dfiance permise vis--vis d'un adversaire mortel de l'Eglise
constitutionnelle, l'ouvrage de M. Winterer, souvent dj cit.]

Tandis que l'Eglise constitutionnelle du Haut-Rhin tmoignait ainsi
d'une certaine vitalit, les prtres asserments ne faisaient gure
parler d'eux dans le dpartement voisin, si l'on en excepte Strasbourg
mme. On n'a pas oubli que bon nombre des membres du clerg dans le
Bas-Rhin, compatriotes et partisans de Schneider, avaient abandonn,
comme lui, le ministre, ou bien taient retourns dans leur pays,
dus dans leurs esprances religieuses et matrielles[613]. On se
rappelle aussi ce que nous avons dit du caractre apathique et de la
sant chancelante de l'vque Brendel, et l'on ne s'tonnera
donc pas s'il ne s'est que faiblement associ au mouvement de
rorganisation provoqu par Grgoire et ses amis. Les mois de
captivit, passs au Sminaire, pendant la Terreur, avaient bris le
peu de ressort qui pouvait rester  un homme, nullement fait pour agir
en temps rvolutionnaire. Aussi n'est-ce pas Brendel, mais un
autre personnage,  nous bien connu, l'abb Rumpler, qui travaille
indirectement  Strasbourg  la rsurrection du mouvement
constitutionnel. Ce singulier original n'avait pas,  vrai dire,
d'antcdents qui l'appelassent  jouer ce rle. Il n'avait jamais
fait partie du clerg asserment; il avait t enferm plus tard
pour avoir dit la messe en cachette et avait lutt, du fond de sa
prison, plus courageusement que bien d'autres, contre la tyrannie
de Monet et de Schneider[614]. Mais c'tait une nature belliqueuse,
toujours en moi, ulcre par le souvenir de maintes avanies,  lui
faites par le haut clerg de l'ancien rgime. Il tait de plus bon
patriote et il se croyait en droit de reprocher  ses adversaires de ne
point l'tre du tout. Peut-tre aussi son amour-propre avait-il
t bless de se voir cart, lors de la rorganisation du
culte catholique, par les mandataires secrets du cardinal de Rohan,
Louis-Gilles Zpffel et Claude Weinborn, l'un cousin germain du
promoteur de l'vch, l'autre frre de l'ex-secrtaire de
l'officialit strasbourgeoise. Toujours est-il que Rumpler a
contribu, plus que tout autre,  travailler l'opinion publique contre
les rfractaires et contre la communaut catholique libre,
groupe soit  Saint-Louis, soit  la Cathdrale. En criblant
les "successeurs des douze aptres de ses sarcasmes", avec une
acrimonie peu chrtienne, il a plus fait pour soutenir les faibles
restes de l'Eglise constitutionnelle que celle-ci n'a fait elle-mme,
sans cependant se dclarer catgoriquement pour elle. Combien faible
tait cette Eglise  Strasbourg, on le voit par le petit nombre
des signataires qui viennent, une fois de plus, demander  la
municipalit, le 12 avril, l'usage de la Cathdrale pour les
citoyens Brendel, Kirchhoffer, Rosswag et Gross, "ci-devant prtres
constitutionnels"[615].

[Note 613: Ceux qui restaient taient devenus suspects au gouvernement;
ainsi, dans une lettre du 5 germinal an IV, le ministre de la police
s'informait du "prtre autrichien" Kmmerer, et demandait en vertu
de quels titres il rsidait encore en France, o, "sous le masque
d'un patriotisme exalt, il s'occupe d'anantir le gouvernement".
Procs-verbaux du Corps municipal, 23 germinal (12 avril 1796).]

[Note 614: Pour apprcier l'nergie morale de Rumpler, il faut lire
les lettres virulentes et gouailleuses qu'il adressait, du fond de
sa prison, aux autorits dpartementales, pour protester contre la
tyrannie de "l'adolescent d'Annecy, du _mineur_ du Mont-Blanc". Le
courage assurment ne lui faisait pas dfaut. (Actes d'un bon aptre,
Strasb., Dannbach et Gay, dix cahiers divers, p. 454-495.)]

[Note 615: Ils n'taient que quarante-sept.]

La municipalit se voyait fort embarrasse, car, au point de vue
lgal, sinon en quit, la Cathdrale tait vacante. Il ne s'tait
pas prsent, on le sait, un seul prtre pour prter le
serment pralable, exig de tous les ministres d'un culte, et les
ptitionnaires pouvaient prtendre, avec assez de logique, qu'en
l'absence d'un clbrant, toute crmonie religieuse tait
impossible, et que le culte catholique ne se comprenait pas sans
un sacerdoce. Mais la municipalit ne songeait pas  expulser du
sanctuaire les prposs de la congrgation catholique, qui venaient
d'tre renouvels par le suffrage des lecteurs[616]. Elle dclara
donc aux ptitionnaires qu'elle ne serait dans l'obligation d'accorder
l'usage commun d'un mme difice  des citoyens exerant des cultes
diffrents ou prtendus tels, que si cet difice tait le seul dont
on put disposer, et sur la demande qui lui en serait faite, de _part
et d'autre_, par les intresss. "Considrant que l'difice connu
sous la dnomination de l'Eglise cathdrale a t rclame, en
vertu de la loi, par un grand nombre de citoyens pour l'exercice du
culte dit catholique-apostolique-romain, et qu'il a t remis  leur
usage,... que ces citoyens sont encore aujourd'hui en possession de cet
difice, o ils continuent d'exercer le culte qu'ils ont adopt et
qui parat diffrer de celui qui convient aux ptitionnaires,... que
c'est sur l'assurance lgale d'y tre maintenus, qu'ils ont fait les
dpenses ncessites par la nouvelle destination de l'difice,..."
le Conseil finit par "estimer qu'il n'y a pas lieu de dlibrer
sur la ptition susdite". Il invite seulement l'administration
dpartementale  fournir aux imptrants l'une des autres glises
catholiques places sous squestre[617].

[Note 616: Procs-verbaux du Corps municipal, 17 germinal (6 avril
1796).]

[Note 617: Corps municipal, procs-verbaux manuscrits, 23 germinal (12
avril 1796).]

Le 8 floral (27 avril), le Dpartement accorde en effet
aux constitutionnels l'glise de Saint-Louis, qu'on prend aux
catholiques-romains. Ceux-ci rclamrent sans doute, car, le 20 du
mme mois (9 mai), on transfrait les ptitionnaires de Saint-Louis
 Saint-Pierre-le-Vieux[618]. Ce local ne suffit pas  la longue; le
24 mai treize citoyens demandrent encore Saint-Pierre-le-Jeune pour
y clbrer un culte constitutionnel et cette demande dut
tre accorde[619]. Comment finit-on par tablir une espce
d'_alternative_ dans le principal sanctuaire de la cit? C'est ce
que nous ne saurions dire, malgr nos recherches; cependant la chose
elle-mme ne semble pas douteuse, puisque le _Journal de la confrrie
marianique_ mentionne,  la date du 3 juillet 1796, un "culte
latin", clbr par un prtre constitutionnel, dans le choeur de
la Cathdrale[620].

[Note 618: Procs-verbaux manuscrits, 23 floral (12 mai 1796).]

[Note 619: Corps municipal, procs-verbaux du 2 prairial (21 mai
1796).]

[Note 620: _Kath. Kirchen--und Schulblatt_, 1855, p. 132.]

Peut-tre doit-on voir l le rsultat des attaques de Rumpler,
qui, prcisment  cette poque, harcelait les prposs du culte
catholique avec une grande vhmence. "Vous tes reconnus pour des
intriguants dans la bergerie du Seigneur, et pour des intrus dans
une _prpositure_ usurpe, dont les catholiques raisonnables vous
chasseront pour avoir la paix, s'ils consultent un peu le voeu des
citoyens catholiques, apostoliques et romains de la cit et des
fauxbourgs"[621]. Quand on le voit maltraiter ainsi "messieurs
les frres et cousins des docteurs d'outre-Rhin", on devine que
l'antagonisme politique et le sentiment national entrent en jeu,
dans ces luttes intimes,  nous si mal connues, du catholicisme
strasbourgeois d'alors. On s'expliquerait assez bien que la
municipalit n'ost plus sacrifier entirement les constitutionnels
 des gens aussi vivement accuss et mal nots sans doute auprs du
gouvernement de la Rpublique.

[Note 621: Appel pour les citoyens et citoyennes romano-vangliques,
catholiques, apostoliques de la confession de Saint-Louis  Strasbourg,
25 juillet, fte du P. Jacob. Voy. aussi la prface de la _Tonnide_,
de Rumpler (Argentcourt, Dannbach, an VII), ironiquement ddie 
Zpffel et Weinborn.]

Malheureusement nous savons trs peu de chose sur cette seconde
priode de l'histoire du culte constitutionnel  Strasbourg,
l'attention publique se dtournant vers d'autres sujets et la
littrature des brochures et des pamphlets, si riche pour les annes
1790  1795, nous faisant maintenant  peu prs dfaut. Brendel
fonctionna pour la dernire fois comme vque  la conscration
du nouvel vque du Haut-Rhin, Berdollet, crmonie qui se fit
 Colmar, le 15 aot 1796. Il y pronona un "discours plein
d'onction" et qui fit couler des larmes, au dire du rapport officiel.

Mais, depuis ce jour, il n'a plus accompli d'actes ecclsiastiques, et
de fait, la juridiction de Berdollet s'tendit, dans les annes qui
suivirent, aux dpartements du Bas-Rhin et du Mont-Terrible. Nous ne
savons pas exactement quand Brendel rsigna ses fonctions piscopales,
mais ce dt tre bientt aprs la date indique tout  l'heure.
Quant au motif de sa dcision, il ne l'a dpos dans aucun document
rendu public; un contemporain nous affirme que Brendel "ne donna 
la municipalit sa dmission de la juridiction piscopale que pour
oprer la runion des diffrents partis"[622]. Il aurait donc
cru que, lui parti, les catholiques dissidents et les constitutionnels
pourraient s'entendre fraternellement sur la nomination d'un nouvel
vque, moins compromis dans les luttes antrieures? On a quelque
peine  penser qu'il ait pu se livrer  de pareilles illusions.
Quoiqu'il en soit de cette runion des diffrentes fractions
religieuses rve par Brendel, "mais  laquelle les fanatiques se
sont opposs", nous voyons l'ancien vque accepter bientt les
fonctions, modestement rtribues[623], d'archiviste dpartemental. A
partir de ce moment, il disparat forcment des pages de ce rcit.
Il ne survcut pas longtemps d'ailleurs  l'abandon de ses fonctions
piscopales, ayant succomb, ds le 22 mai 1799, aux maladies qui
le minaient depuis longtemps dj. Un "cortge de trois cents
patriotes, spontanment runis", l'accompagna jusqu' sa dernire
demeure, tandis que des mgres, "gares par un fanatisme hideux,
se pressaient dans les rues o le convoi devait passer, dirigeant
sourdement des imprcations et des injures grossires vers le
cercueil". L'orateur qui parla sur sa tombe put affirmer que le mort
avait "constamment repouss avec piti toutes les tentatives que
l'hypocrisie fit  plusieurs reprises pour l'attirer  une lchet.
Ses derniers moments ont ressembl  ceux de toute sa vie; il est
mort rpublicain"[624]. Le ton gnral du discours prononc par le
citoyen Bottin semble indiquer que l'ide religieuse tenait bien peu
de place dans les dernires penses du dfunt. L'on ne saurait donc
s'tonner que l'Eglise constitutionnelle du Bas-Rhin ait misrablement
fini sous un tel chef. Un ardent aptre lui-mme aurait chou sans
doute, vu la disposition d'esprit des masses, et Brendel, nous l'avons
dit autrefois, n'tait rien moins qu'un aptre.

[Note 622: Note manuscrite de la main de M. Laquiante, juge 
Strasbourg, sur mon exemplaire du discours de Bottin.]

[Note 623: Il est entirement faux de dire qu'il avait "_ein
erkleckliches Einkommen_" comme le fait M. Guerber, Liebermann, p.
159.]

[Note 624: Eloge funbre du citoyen Brendel, chef du bureau des
archives, ci-devant vque constitutionnel du Bas-Rhin, mort le 3
prairial an VII, prononc par le citoyen Bottin. Strasb., Levrault, s.
dat., 11 p. 8.]

L'attitude des populations rurales restait en effet une cause
d'incessants soucis pour l'administration dpartementale et le
gouvernement de la Rpublique. Non contents de laisser inexcute
les lois contre les prtres rnitents, certaines municipalits du
Bas-Rhin s'taient oublies jusqu' "tolrer des attroupements
forms dans leurs communes pour enlever des prtres rfractaires
des mains de la troupe arme"; d'autres avaient "souffert que
les prtres rebelles clbrassent publiquement le culte dans leurs
communes"; d'autres enfin avaient "laiss subsister, contrairement
 la loi, les signes extrieurs du culte". Un arrt du
Dpartement, dat du 6 juillet, avait suspendu les adjoints et les
agents municipaux de Crastatt, Itterswiller, Kleingoeft, Mennolsheim,
Reuttenbourg et Sigrist comme coupables de ces mfaits. Par arrt du
8 aot, le Directoire de la Rpublique destituait ces fonctionnaires
dsobissants et prescrivait leur remplacement immdiat[625].
Quelques semaines aprs, le ministre de la police gnrale, le
citoyen Cochon, insistait, dans une nouvelle missive, sur l'expulsion
immdiate des prtres inserments, si nombreux encore en Alsace[626].
Une autre circulaire, date du 6 fructidor, ordonnait d'enlever
sur-le-champ les croix et les images partout o elles subsistaient
encore. Cette dpche officielle citait principalement Marmoutier
comme centre de _fanatisme_. On y sonne les cloches, on y fait des
processions au dehors, on y arbore mme des cocardes blanches et le
drapeau blanc[627]. On peut supposer que ces objurgations officielles
restrent, autant que par le pass, sans rsultats pratiques.

[Note 625: Extrait des registres des dlibrations du Directoire
excutif. Paris, 21 thermidor an IV. Placard grand-fol. dans les deux
langues.]

[Note 626: _Strassb. Weltbote_, 9 fructidor (26 aot 1796).]

[Note 627: _Strassb. Weltbote_, 17 fructidor (9 septembre 1796).]

La fin de l'anne 1796 et les premiers mois de l'anne suivante
s'coulrent sans faits marquants  signaler pour l'histoire
religieuse de l'Alsace et celle de notre Cathdrale. Malgr
les dispositions peu favorables du gouvernement, les _prposs_
catholiques n'ont pas t troubls dans la possession tranquille de
l'antique difice.[628] Ils y clbrent leurs runions de prires,
et y font des qutes fructueuses, qui semblent indiquer une affluence
de fidles assez considrable. Le produit de ces collectes est en
partie consacr  l'achat de livres de pit pour les orphelins
de l'hospice communal, et les donateurs peuvent crire  ce sujet
 l'administration municipale: "Les sentiments que l'administration
professe nous sont garants de son suffrage pour l'emploi de cette
somme", sans craindre un refus d'approbation de sa part.[629]

[Note 628: Toutes les ftes publiques du temps (fte de la Jeunesse,
au 27 mars 1797; fte en l'honneur de Hoche, au 14 octobre 1797,
etc.) se clbrent soit au Temple-Neuf, soit sur la place d'Armes;
on n'emprunte  la Cathdrale que ses cloches. (Corps municipal,
procs-verbaux du 7 germinal an V et du 23 vendmiaire an VI.)]

[Note 629: Corps municipal, procs-verbaux manuscrits du 16 germinal
et du 12 floral (5 avril, 1er mai 1797). La collecte du 20 germinal se
montait  224 livres 19 sols.]

Les vnements politiques du dehors semblent devoir favoriser
ce calme. En avril 1797, les lecteurs franais procdent au
renouvellement par tiers des Conseils, et la plupart des conventionnels
sortants sont remplacs par des modrs ou mme par des royalistes
avrs. Aussi, le 23 mai dj, sur la proposition du reprsentant
Dumolard, on nommait au Conseil des Cinq-Cents une commission charge
de rviser les lois et dcrets relatifs  la police des cultes. La
majorit de cette commission tait favorable, par politique ou par
conviction religieuse, aux voeux des catholiques. Elle le montre en
nommant rapporteur l'loquent Camille Jordan, qui dposa, ds le
17 juin, un rapport rest clbre et concluant  une libert des
cultes  peu prs complte. La mesure vexatoire du serment devait
tre abolie, les processions permises[630], les cloches rendues aux
glises, les cimetires distribus entre les adhrents des cultes
divers, etc. Le 24 aot la majorit des Conseils alla plus loin
encore; dsireuse de rtablir la paix religieuse dans le pays, elle
rapporta, par la loi du 7 fructidor, toutes les lois antrieures,
relatives  la dportation ou  la rclusion des prtres
non-asserments. Mais le Directoire, en majorit form d'anciens
conventionnels, trouva que cette mesure, et plusieurs autres,
entranaient les pouvoirs publics sur une pente fatale  la
Rpublique.

[Note 630: Il parat qu'on anticipa mme sur cette autorisation, car
ds le commencement de juin, l'administration dpartementale se voyait
oblige de dfendre de pratiquer les crmonies du culte en
dehors des difices choisis pour cet exercice. Corps municipal,
procs-verbaux du 20 prairial (8 juin 1797).]

Effrays par la dcouverte de complots royalistes, plus ou moins
srieux, craignant de perdre la direction des affaires, Rewbell, Barras
et La Rveillre-Lepaux s'appuyrent sur le commandant de Paris, le
gnral Augereau, envoy tout exprs dans la capitale par Bonaparte,
afin de prter main-forte contre "les brigands modrs". Dans
la matine du 4 septembre, ils excutrent le coup d'Etat militaire
connu dans l'histoire sous le nom de la journe du 18 fructidor, le
premier d'une srie de violences analogues, qui devaient dconsidrer
la reprsentation nationale et livrer enfin la France  la dictature
d'un seul.

Une des premires lois rvoques par les Conseils dcims fut celle
du 7 fructidor, et les ministres des cultes furent astreints derechef
 prter le serment de haine  la royaut. L'Eglise affirmant encore
aujourd'hui, par la bouche de ses pontifes, qu'elle est indiffrente
par principe aux formes politiques des Etats, la prestation de ce
serment n'aurait pas d tre ncessairement refuse par le clerg.
Elle le fut pourtant partout en Alsace, sur l'ordre exprs du cardinal
de Rohan qui, de l'autre ct du Rhin, surveillait toujours son
diocse[631]. C'tait montrer bien clairement que l'agitation
fomente par le clerg dans le pays n'tait pas seulement religieuse
mais encore contre-rvolutionnaire. Les suites naturelles d'un refus
obstin de ce genre ne se firent pas attendre. Le Directoire rentra
dans l'ornire jacobine qu'on venait  peine de quitter. A Strasbourg,
l'glise de Saint-Louis et son mobilier furent mis en vente au plus
offrant, ds novembre 1797, par le ministre du commissaire de police
Braun et du revendeur Dollinger[632]. Afin d'viter un sort semblable,
les prposs de la Cathdrale s'empressent de clbrer un _Te
Deum_ d'allgresse pour la conclusion du trait de Campo-Formio avec
Franois d'Autriche, premire crmonie politique  laquelle nous
les voyons s'associer[633]. Mais ils ne devaient plus jouir longtemps en
paix du sanctuaire qu'ils occupaient depuis deux ans. Dans les premiers
jours de dcembre, le citoyen Rumpler, "sans dsignation d'aucune
qualit", prsente une nouvelle requte  l'administration
municipale pour y officier  son tour. Profitant de ce que ni Zpffel,
ni Weinborn, ni aucun des autres administrateurs n'osent prter un
serment, interdit par leur ancien vque, et rpugnant 
leur conscience[34], il vient "rclamer ses droits de prtre
catholique-romain", sur une glise o "il n'y a plus ni ministre
du culte ni administrateurs qui osent se montrer", et demande "
clbrer le sacrifice" pour "les nombreux citoyens qui l'ont
choisi pour dire la messe".

[Note 631: Winterer, p. 277.]

[Note 632: Corps municipal, procs-verbaux du 21 brumaire (11 nov.
1797).]

[Note 633: Procs-verbaux du Corps municipal, 19 brumaire (9 nov.
1797).]

[Note 634: Cela tait vrai; l'administration de la police municipale
constatait qu'aucun des onze prposs en exercice ne voulait prter
serment, la plupart niant leur propre existence officielle, pour se
dispenser de cette corve. Procs-verbaux du 12 frimaire an VI (2
dcembre 1797).]

Le Corps municipal cherche un moyen de se soustraire  cette mise en
demeure. Bien que Rumpler ait dpos un volumineux dossier de pices
 l'appui de sa demande, on lui dclare que, n'y trouvant pas le
serment exig par la loi du 19 fructidor, on devait surseoir 
toute rponse [635]. Mais Rumpler, prsent  la sance publique
du Conseil, se lve subitement et exhibe une attestation de la
municipalit d'Obernai, tablissant qu'il a satisfait  la loi;
d'ailleurs il se dclare prt  prter le serment, une fois de
plus, sance tenante. Ne sachant plus alors quelle attitude prendre
vis--vis des catholiques, peu soucieuse de rien faire en faveur des
constitutionnels, l'administration municipale dcide enfin de renvoyer
la question  celle du Dpartement. Cinq jours aprs intervenait
une dcision, facile  prvoir: Les prposs prteront le serment
exig par la loi, ou bien on leur fermera leur lieu de culte [636]. Un
dlai de quatre jours tant coul sans que les administrateurs de
la paroisse catholique eussent obtempr  la sommation contenue dans
la dlibration du 17 frimaire, le Directoire du dpartement prit, 
la date du 21 frimaire, une dlibration "portant que la ci-devant
Cathdrale tait ferme  toute espce de culte, et le local
uniquement destin  la runion des citoyens lors des ftes civiques
et dcadaires." Quelque peu satisfaite qu'elle ft de cette
mesure, la municipalit dut l'enregistrer cependant. Nous lisons au
procs-verbal de sa sance du 25 frimaire, que "vu le refus oppos
(par le Dpartement)  la ptition de quinze citoyens, d'tre
conservs dans l'usage de ladite Cathdrale", on enverra copie de ce
refus au citoyen Fink, l'un des prposs au temporel du culte;
qu'ils devront remettre les clefs de l'difice, et, qu' partir du
30 frimaire, les ftes dcadaires y seront clbres avec
dcence[637]. Le Corps municipal eut un moment de satisfaction
cependant; il pouvait rpondre le mme jour  une troisime
ptition de l'infatigable Rumpler "qu'il n'y avait plus lieu de
dlibrer" sur sa demande. Comme dans la fable, les deux plaideurs
ennemis taient renvoys dos  dos du procs et l'objet du litige
restait entre les mains d'un tiers plus heureux.

[Note 635: Procs-verbaux du 12 frimaire (2 dc. 1797).]

[Note 636: Procs-verbaux du Corps municipal, 17 frimaire (7 dc.
1797).]

[Note 637: Procs-verbaux du 25 frimaire (15 dc. 1797).]




                                XXVII.


L'anne 1798 est marque par un redoublement d'hostilits entre
l'Eglise et l'Etat. Une fois de plus, les reprsentants de l'autorit
civile, dsesprant de gagner le concours du clerg, essaient de
l'craser ou de le proscrire. L'arsenal des lois de combat dictes
depuis sept ans leur fournit toutes les armes dsirables pour cette
lutte, et cependant ils seront obligs, eux aussi, d'avouer leur
impuissance finale. Peu sympathiques au clerg constitutionnel,
hostiles, en partie du moins,  tout sentiment religieux, les
dtenteurs du pouvoir en reviennent au systme inaugur par
Robespierre, aux ftes symboliques  grand apparat,  l'imitation
maladroite des crmonies grecques et romaines,  l'exploitation de
l'ide patriotique, oppose aux tendances catholiques. C'est alors
que l'un des membres du Directoire excutif, La Rveillre-Lepaux,
inaugure  Paris son culte des _thophilanthropes_, travestissant,
malgr lui, une grande et belle ide par son crmoniel absurde
et sa phrasologie ridicule. C'est alors aussi que nous voyons la
Cathdrale de Strasbourg redevenir, comme avant le 10 thermidor, le
centre officiel du rpublicanisme et le sanctuaire de la propagande
patriotique.

Il nous reste toute une srie des discours prononcs  cette poque,
lors des ftes dcadaires,  la Cathdrale. Ils ont  peu prs
tous le mme caractre, et sont composs presque tous par un mme
groupe de personnages. Le ministre de l'intrieur d'alors, Franois
(de Neufchateau), littrateur assez mdiocre, bien qu'il ait t
de l'Acadmie franaise, avait prescrit d'employer  cette tche
civique les fonctionnaires municipaux d'abord, puis les professeurs des
nouvelles Ecoles centrales, tablies dans chaque dpartement de la
Rpublique, et qui remplaaient les anciens collges. Il comptait sur
l'loquence facile, le srieux et le dvouement oblig des membres
de l'enseignement secondaire officiel, il pensait aussi que la parole
de ces citoyens respectables aurait une autorit plus considrable
que celle des nergumnes entendus pendant la Terreur. Sur le premier
point, son attente ne fut pas due; les discours--nous dirions
volontiers les homlies laques--prononcs  la Cathdrale sont
l'expression, souvent mue, des sentiments les plus dignes de respect.
On y prche, avec une conviction absolue, la croyance en Dieu, en
l'immortalit de l'me, la tolrance religieuse et la charit,
l'oubli des haines politiques et la concorde entre tous les
citoyens[638]. La saintet, l'indissolubilit du mariage n'ont jamais
trouv de plus sincres dfenseurs[639]. Mais  ct de l'expos
de ces vrits gnrales et suprieures, la note polmique n'est
jamais absente; elle ne pouvait l'tre sans manquer le but mme de
l'institution. On y demande au ci-devant d'abjurer ses prjugs contre
l'galit, au prtre de reconnatre l'absurdit de bon nombre de
ses dogmes, au pitiste de renoncer  ses crmonies enfantines, au
juif de se soustraire au rituel vieilli de ses rabbins. On exhorte les
lecteurs  ne jamais donner leur voix  qui embrasse encore
d'un bras dbile le fantme de la royaut,  qui, pouss par le
fanatisme religieux, dfend encore des superstitions honteuses[640].

[Note 638: _Das Glck der Freiheit, eine patriotische Rede auf den
Dekadi_, 10 ventse, 6. S. nom d'auteur ni d'impr. Strassb., 8 p.
8.--_Rede ber den Muth des Republikaner's, gesprochen im Tempel
der Freiheit, am 20. Ventose, von Joh. Friedr Aufschlager, Beamter im
Finanzbreau der Gemeinde_. Strassb., Dannbach. 8 p. 8.--_Rede
ber die patriotische Thtigkeit, gehalten am 20. Messidor von J. F.
Aufschlager_. Strassb., Dannbach. 16 p. 8.]

[Note 639: _Ueber die Wichtigkeit der Ehe, eine Rede gehalten am Fest
der Ehegatten. den 10. Floreal, im Nationaltempel, von J. B. Escher,
Professor an der Centralschule_. Strassb., Dannbach, 15 p. 8.]

[Note 640: _Einige Rathschlge fr die Wahlmnner, Rede im Tempel der
Freiheit, gehalten am 20. Germinal, von J. F. Aufschlager_. Strassb.,
Dannbach, 14 p. 8.]

De pareilles paroles devaient repousser naturellement la masse des
fidles catholiques, aveuglment dvous  leurs conducteurs
spirituels. Elles n'auraient point t profres d'ailleurs, que les
orateurs n'auraient pas eu prise sur les citoyens de cette catgorie,
pour un autre motif. Beaucoup d'entre les "prdicants" du dcadi
taient protestants. Leur prsence mme dans la chaire de la
Cathdrale devait paratre un sacrilge aux mes pieuses et, par
suite, ceux-l seuls allaient les entendre qui, d'avance, taient
convaincus. La municipalit avait beau faire imprimer ces harangues,
pour les distribuer ensuite, il n'est pas prsumable que leur influence
crite ait t plus profonde que leur influence parle.

Pour russir, il manquait au Directoire, malgr tous ses efforts, le
prestige sanglant de la Terreur. L o Robespierre lui-mme et
ses proconsuls avaient pu supprimer avec peine, et pour quelques
mois seulement, les habitudes enracines de l'ancien rgime et les
traditions de la civilisation chrtienne, les Barras et les Merlin
n'auraient pas d se flatter de russir. Ils pouvaient bien exasprer
l'opinion publique par des mesures vexatoires; ils devaient renoncer
 la dompter. Parmi ces mesures de plus en plus impopulaires, il faut
placer surtout les luttes incessantes pour maintenir le calendrier
dcadaire contre le calendrier grgorien. Le Directoire insistait
partout, avec un soin jaloux, pour que l'anne officielle ft seule
employe, et le public, d'autre part, s'obstinait  n'en plus
tenir compte. A Strasbourg le nombre des arrts, relatifs  cette
question, fut considrable, "l'administration municipale considrant
qu'elle n'avait pas de devoir plus sacr que de seconder, de tous ses
moyens, les mesures propres  la conservation de la rpublique, et
 la destruction du royalisme et des routines thocratiques." Dans
celui du 22 floral, par exemple, il est ordonn que les paysans,
mme ceux d'outre-Rhin, qui viendraient porter leurs provisions au
march, un autre jour que les tridi et les octidi de chaque dcade,
seraient poursuivis comme ayant encombr la voie publique; les travaux
de la voierie ne pourront tre suspendus que le dcadi; les ouvriers
qui prendraient cong les jours de dimanche ou de fte de l'ancien
calendrier, devront tre congdis; les bals publics et autres lieux
de rassemblement ne pourront tre rgls que sur la dcade et jamais
ouverts le dimanche; les coles devront chmer exclusivement d'aprs
le calendrier rpublicain, etc.[641]. Mais ces menaces obliges
n'taient pas, semble-t-il, srieuses de la part du bureau municipal,
car les choses ne changrent gure pour cela.

[Note 641: Dlibration de l'administration municipale de la commune
de Strasbourg, du 22 floral an VI (11 mai 1798). Strasb., Dannbach,
placard in-folio.]

Afin d'amener le public aux ftes dcadaires, la loi du 13 fructidor
(30 aot 1798) prescrivit que dornavant les mariages ne pourraient
plus tre clbrs que les jours de fte dcadaire, au temple de
la Libert. C'tait forcer, en effet, les plus rcalcitrants parmi
les catholiques,  pntrer, une fois au moins dans leur vie, dans
l'enceinte profane de leurs anciennes glises, pour peu qu'ils
fussent dsireux de contracter mariage, mais les coeurs n'taient
pas gagns pour cela; bien au contraire. A Strasbourg, cette loi fut
applique pour la premire fois le 10 vendmiaire (10 octobre 1798);
la crmonie eut lieu "au temple de la ci-devant Cathdrale, et ne
manqua pas d'tre belle et touchante, malgr que le local y mt
de grands obstacles." Le citoyen Dmichel, prsident de
l'administration municipale, pronona  cette occasion un long
discours, dont l'impression fut ordonne par ses collgues, et dans
lequel il faisait un pompeux loge du dcadi, "ce jour de repos
et de fte nationale, proscrit par le fanatisme, l'ignorance et la
draison", qui allait devenir, grce  cette loi, "un jour de
rjouissance et de bonheur pour tous les citoyens franais."
Mais l'orateur tait amen, ds l'exorde,  s'lever contre les
intentions perfides de ceux qui tenteraient d'engager des citoyens
timors, enchans  la domination des prtres,  se soustraire
 l'excution d'une loi si bienfaisante. Cela ne tmoignait pas, chez
"les jeunes et innocentes filles", pas plus que chez "les jeunes
et tendres poux", d'un grand empressement " venir payer le
plus juste tribut  la nature et  la socit, en prsence de
l'intressante jeunesse qui doit imiter un jour leur exemple."
La plupart d'entre eux n'taient gure enflamms de "ce saint
enthousiasme" qui devait les "dlivrer des prjugs qui les ont
tenus enchans, pendant quatorze sicles, au char du fanatisme et de
la superstition"[642].

[Note 642: Discours prononc lors de la premire clbration des
mariages au temple de la Libert, le 10 vendmiaire an VII, par le
citoyen Dmichel, prsident de l'administration municipale. Strasb.,
Dannbach, 11 p. 8.]

On dut reconnatre bientt combien la Cathdrale tait actuellement
mal amnage pour ces runions dcadaires et les ftes nationales.
Trois jours seulement aprs la clbration de cette premire
crmonie, la municipalit adressait aux Strasbourgeois une
proclamation solennelle, pour leur expliquer que le temple de la
ci-devant Cathdrale prsentait bien le local ncessaire  ces
ftes, mais que sa disposition actuelle ne saurait convenir  l'objet
auquel il est destin. Il faudrait que tous les citoyens pussent
tre placs commodment, que chacun puisse arriver  sa place
sans dsordre ni tumulte. La fte du dernier dcadi n'a pu tre
environne de l'clat, de la dcence, de la dignit qui doivent
accompagner une crmonie aussi auguste et devant attirer dans tous
les temps un grand concours de citoyens. Malheureusement l'tat de
la caisse commune ne lui permet pas de fournir seule  la dpense
ncessaire et les bons citoyens sont donc invits  se pntrer de
l'importance de cet objet, des avantages qui doivent en rsulter pour
eux-mmes, et  contribuer, chacun selon ses facults, aux frais de
rparations aussi urgentes qu'elles sont utiles[643].

[Note 643: L'administration municipale de la commune de Strasbourg 
ses concitoyens, 13 vendmiaire (4 octobre 1798), 4 p. 8.]

Cette adresse, imprime dans les deux langues, fut "distribue avec
profusion" et une liste de souscription ouverte au bureau des travaux
publics. Un architecte, alors renomm dans notre ville, le citoyen
Weinbrenner, dressa le plan des constructions  faire pour rtablir
l'ancien amphithtre, et prsenta le devis, qui se montait  10,846
fr. 40 c. Dans sa sance du 17 frimaire seulement, le Corps municipal
dcida de faire commencer incessamment les travaux par les ouvriers de
la commune[644]. Deux mois s'taient donc couls depuis l'ouverture
de la souscription publique et l'on peut supposer qu'elle n'avait pas
t trs fructueuse. Peut-tre aussi la municipalit elle-mme
n'avait-elle pas apport grand zle  hter l'entreprise, vu les
sentiments intimes de la plupart de ses membres. Nous voyons, en effet,
dans l'intervalle le prsident mme de l'administration, le citoyen
Hirschel, et l'un des officiers municipaux, Schnegans, tre obligs
de dposer l'charpe municipale, et renvoys devant les tribunaux
comme accuss de faux en criture publique pour une singulire
histoire d'_escamotage_ (c'est le mot topique) d'un prtre
rfractaire. Celui-ci, galement nomm Hirschel, et parent sans doute
du fonctionnaire, avait t arrt  Geispolsheim, mais il put
disparatre, durant le trajet  Strasbourg, sous le nom de Joseph
Hgeli, instituteur, grce  la dextrit d'un nomm Rosset et 
la connivence prsume des susdits officiers municipaux[645]. Peu de
jours aprs, la municipalit tout entire s'attirait galement une
verte semonce de la part du Dpartement pour contrler si mal les
prescriptions de la loi sur les dcadis, "au point que les bouchers
poussaient l'insolence jusqu' gorger leurs bestiaux dans la rue,
ces jours-l, et que les poissonniers talaient avec une scrupuleuse
ponctualit les vendredis, mais avaient soin de supprimer leurs
talages les jours connus dans le calendrier des cultes sous le nom de
dimanche"[646]. Ces reproches ne changrent en rien la disposition
des esprits et les artisans, les ouvriers, les paysans continurent
 ne tenir aucun compte du calendrier officiel, comme nous le montre
l'amre philippique prononce contre eux,  la Cathdrale, le 10
frimaire de l'an VII (31 dcembre 1798) par le citoyen Bottin[647].

[Note 644: Corps municipal, procs-verbaux manuscrits, 17 frimaire (7
dcembre 1798).]

[Note 645: _Ibid._, 1er brumaire (22 octobre 1798).]

[Note 646: Procs-verbaux manuscrits, 3 brumaire (24 octobre 1798).]

[Note 647: _Erste Rede ber die Vollziehung der Gesetze, gehalten den
10. Frimaire... von dem Brger Bottin_. Strassb., Levrault, 20 p. 8.]

Etait-ce pour se laver de ce reproche d'indiffrence ou par pur amour
de l'art, je ne sais, mais la municipalit procda vers la mme
poque  la rorganisation de l'orchestre municipal, qui fut plac
sous la direction du violoncelle Dumouchau pre, avec une dpense
annuelle de 4950livres[648]. Elle souscrivit galement  la
"publication dcadaire de plusieurs morceaux de posie
allemande, destins  consacrer des poques de la Rvolution
et particulirement  clbrer la morale et les ftes
rpublicaines". L'auteur en tait le pasteur Schaller, de
Pfaffenhofen, bien connu dans la littrature alsatique par son pome
burlesque, la _Stuziade_, illustre par le crayon de Zix. Mais la
souscription de nos autorits est si modeste qu'il n'est gure
probable qu'on ait pu distribuer un grand nombre d'exemplaires des
dithyrambes patriotiques du ministre de Pfaffenhofen au public ordinaire
des runions de la Cathdrale[649].

[Note 648: Corps municipal, procs-verbaux, 15 brumaire (6 novembre
1798).]

[Note 649: Procs-verbaux manuscrits, 29 frimaire (19 dcembre
1798).--La municipalit prit des exemplaires de ces chants pour
16livres 50centimes.]

Nous ne nous arrterons plus longuement  la description de ces
diffrentes ftes, que nous ont conserv les journaux du temps ou ces
plaquettes spciales, procs-verbaux ou programmes, si recherches
de nos collectionneurs d'alsatiques. Soit qu'on clbre le 2 pluvise
(21 janvier) "la juste punition du dernier roi des Franais"[650],
soit qu'on fte, le 30 ventse (20 mars), la Souverainet du
peuple[651], ou le 10 prairial (22 mai), la Reconnaissance[652], les
dtails de ces crmonies ne varient gure et ressemblent  celles
que nous avons fait, si souvent dj, passer sous les yeux du
lecteur. Elles ont peut-tre un caractre plus factice encore et plus
thtral que par le pass, et l'on ne peut s'empcher de sourire,
en lisant, par exemple, dans le programme de la fte anniversaire
du supplice de Louis XVI: "La crmonie se terminera par des
imprcations contre les parjures et une invocation  l'Etre suprme,
pour la prosprit de la Rpublique, lesquelles pices seront
composes par les professeurs de l'Ecole centrale du Bas-Rhin." Purs
exercices de rhtorique, o la violence du langage n'avait plus mme
l'excuse d'une passion sincre et o les fonctionnaires de tout rang
se prtaient, sans convictions bien profondes, au rle de comparses et
d'acteurs![653].

[Note 650: Corps municipal, procs verbaux, 12 nivse (1er janvier
1799).]

[Note 651: Procs-verbaux du corps municipal, 9 ventse (27 fvrier
1799).]

[Note 652: Fte de la Reconnaissance. L'administration centrale
du Bas-Rhin aux municipalits. 3 prairial an VII, 4 p. 4.--Corps
municipal, procs-verbaux du 29 floral et du 10 prairial (18, 29 mai
1799).]

[Note 653: Nous avons le droit de parler de la sorte quand nous
entendons au mme moment la municipalit dclarer  l'administration
dpartementale, en majorit jacobine. "qu'elle imprime le cachet
fatal de sa rprobation sur le front obscne" des royalistes et des
jacobins. (Corps municipal, 28 nivse an VII.)]

Un emportement plus spontan se fait sentir dans les nombreuses
manifestations auxquelles donna lieu l'attentat contre les
plnipotentiaires franais de Rastatt, consomm le 28 avril 1799. Le
nom des victimes, Roberjot et Bonnier, retentit frquemment sous
les votes de la Cathdrale, dans les semaines qui suivirent cette
violation sauvage du droit des gens. Toutes les crmonies dcadaires
s'y terminaient par le cri de: Vengeance contre la perfide Autriche!
Le 20 floral, on y donne lecture d'une adresse de l'administration
dpartementale[654]; le 30 floral, on y lit une proclamation du
Directoire[655], relatives toutes deux  ce sujet, et si la grande
fte funbre du 20 prairial en l'honneur des deux envoys franais,
se droula principalement sur la place d'Armes, le temple dcadaire,
tout voil de noir, "orn d'urnes, reprsentant les cendres
des citoyens Roberjot et Bonnier", portait, lui aussi, ce jour-l
"l'empreinte lugubre du deuil de tous les citoyens"[656].

[Note 654: Procs-verbaux du Corps municipal, 20 floral (9 mai
1799).]

[Note 655: Procs-verbaux du Corps municipal, 30 floral (19 mai
1799).]

[Note 656: Procs-verbaux du Corps municipal, 13, 20, 30 prairial (1er,
8, 18 juin 1799).--_Trauerrede auf das Gedchtnissfest der zu Rastatt
gemeuchelmordeten frnkischen Friedensgesandten_. Strassb., Rupffer, 8
p 8.]

L'assassinat de Rastatt devait amener galement une recrudescence de
haine contre tous ceux qu'on pouvait souponner de connivence secrte
avec "les farouches Autrichiens". "Habitants du Bas-Rhin,
s'criait une proclamation de l'administration centrale du
dpartement, pourriez-vous ne pas ouvrir enfin les yeux sur les dangers
imminents dont vous menace la prsence de ces prtres rebelles, de ces
migrs cachs, qui surprennent depuis longtemps votre bon coeur? Ah,
ils sont vos ennemis les plus cruels, soyez en srs, ils ont le
coeur _autrichien_. Repoussez-les... dbarrassez-vous de ces htes
dangereux!"[657]. Jusque dans l'intrieur des prisons, on redouble de
vigilance pour empcher les prtres dtenus de communiquer entre eux,
et les surveillants sont somms "d'observer scrupuleusement tous les
mouvements parmi lesdits prtres, qui pourraient intresser l'ordre
public et la cause de la libert"[658]. Plusieurs d'entre
les ecclsiastiques, arrts alors, furent, sous le coup de
l'effervescence gnrale, jugs sommairement par des commissions
militaires et fusills; d'autres, traduits devant les tribunaux comme
tant rentrs, malgr les lois, dans le pays, furent condamns 
tre dports  la Guyane. Parmi eux se trouvait un des membres
du clerg de la Cathdrale, l'abb Kaczorowski, ancien vicaire 
Saint-Laurent[659]. On peut dire, sans exagrer, qu' aucun moment,
depuis la chute de Robespierre. le gouvernement n'avait t plus
hostile  l'Eglise catholique qu' la veille du 18 brumaire. L'opinion
publique s'en rendait compte et ce ne fut pas peut-tre une des
moindres raisons pour lesquelles elle applaudit  l'usurpation
triomphante du gnral Bonaparte[660].

[Note 657: L'administration centrale du dpartement  ses concitoyens,
14 floral an VII. Strasb., Levrault, placard gr. in-folio.]

[Note 658: Corps municipal, procs-verbaux, 23 floral (12 mai 1799).]

[Note 659: Winterer, p. 289.]

[Note 660: Notons,  titre de curiosit, que le nom de Bonaparte
parat, pour la premire fois, passablement tard dans les
procs-verbaux de la municipalit de Strasbourg. A la date du 29
nivse (18 janvier 1799) nous y lisons: "Le citoyen Adorne ayant
prsent un buste de Buonaparte, form de bronze, l'administration
municipale l'a achet et a autoris l'administration des finances 
en payer au citoyen Adorne le prix demand de 18 francs."]




                                XXVIII.


Quelques jours aprs le coup d'Etat du 18 brumaire, le nouveau ministre
de l'intrieur, Laplace, lanait une circulaire aux administrations
dpartementales, protestant de l'intention des consuls de maintenir
la Rpublique, et les invitant " ne ngliger aucune occasion de
prouver  leurs concitoyens que la superstition n'aura pas plus 
s'applaudir que le royalisme des changements oprs"[661]. Le
ministre de la police gnrale, Fouch, suivait bientt l'exemple
de son collgue et crivait aux citoyens administrateurs: "Que
les insenss qui furent tour  tour perscuteurs et victimes se
persuadent bien que l'autel de la justice est le seul asile commun qui
leur reste aprs tant d'agitations et de troubles... Que les fanatiques
n'esprent plus faire dominer un culte intolrant; le Gouvernement les
protge tous galement, sans en favoriser aucun!"[662]. Ce que le
clbre astronome disait en termes mesurs, et le jacobin dfroqu
dans un langage plus brutal, semblait devoir indiquer, de la part du
gouvernement consulaire, l'observation du _statu quo_ dans la question
religieuse. Il n'en fut rien cependant. Sur ce terrain, plus encore que
sur celui de la politique, le changement fut rapide. Il n'en pouvait
tre autrement d'ailleurs. Bonaparte l'et-il voulu, qu'il n'aurait
pu enrayer le mouvement de raction, favorable au catholicisme; mais
il n'y songeait pas. Le premier Consul n'tait point encore ce Csar
enivr de sa propre grandeur et qui, dans l'aplatissement universel,
n'coutait que la voix de son orgueil immense. Il savait ce
qu'attendait de lui l'opinion publique; il s'appliquait  la
satisfaire, pour la matriser plus tard, et, dans cette affaire,
rien ne fut plus contraire  la tradition jacobine que la conduite du
"Robespierre couronn"[663]. Absolument indiffrent aux problmes
moraux comme aux sentiments religieux proprement dits, Bonaparte n'agit
en ceci, comme toujours, qu'en vertu d'un intrt politique bien
entendu, et c'tait tre bien naf ou bien servile que de saluer en
lui le "grand chrtien", le "nouveau Constantin", le "nouveau
Cyrus", le "pieux restaurateur des autels", comme le faisaient 
l'envi les reprsentants de l'Eglise  la veille de la signature du
Concordat.

[Note 661: Paris, 30 brumaire an VIII (21 novembre 1799).]

[Note 662: Paris, 6 frimaire an VIII (27 novembre 1799).--Les deux
lettres sont reproduites dans une dlibration de l'administration
centrale du Bas-Rhin, du 15 frimaire (6 dcembre 1799). qui les porte
 la connaissance du public. Strasb., Levrault, placard gr. in-folio,
dans les deux langues.]

[Note 663: Nous employons cette expression consacre, mais sans la
trouver exacte. Il n'y a point,  notre avis, de similitude entre le
thoricien  outrance et le conqurant qui n'a jamais reconnu que le
fait brutal.]

Ds le premier jour, les nouvelles autorits suprieures, les
prfets des dpartements reurent pour instruction de fermer les yeux
sur les contraventions aux lois ecclsiastiques existantes, en tant
qu'on ne troublerait pas le repos public. Les prtres rfractaires
apparurent partout, reus avec enthousiasme dans les villes et les
campagnes, sauf par le parti rpublicain, qui se sentait dsormais
surveill et vaincu d'avance, malgr que la Rpublique continut 
exister de nom. Ds le mois de dcembre, l'un des plus hardis et
des plus dvous reprsentants de la propagande catholique, l'abb
Colmar, prchait en pleine Cathdrale, sans autre ennui que d'avoir
 partager le sanctuaire avec les rares sectateurs du culte du
dcadi[664].

[Note 664: Winterer, p. 299.]

Nous ne pouvons donner malheureusement que trs peu de dtails sur
cette dernire priode, embrasse par notre rcit. Il est facile
d'en comprendre la raison. La libert de presse expire avec le 18
brumaire; donc, plus aucun de ces innombrables factums, pamphlets,
discours, proclamations, arrts, programmes de fte, etc., qui nous
ont fourni pour les dix annes prcdentes tant de traits oublis
et de renseignements curieux. Les journaux, eux aussi, se dtournent
absolument des questions religieuses et autres analogues, et sont tout
 la grande pope militaire qui commence. Les archives civiles
n'ont plus gure de documents  exploiter  partir du moment o les
autorits dlibrantes collectives sont remplaces par les agents
directs du gouvernement central, qui ne dlibrent pas, crivent
et parlent peu, mais se contentent d'agir. De trs prcieux
renseignements sont videmment renferms dans les archives
piscopales de Strasbourg, et c'est l que le futur historien trouvera
sans doute les lments ncessaires pour retrouver les dtails de la
renaissance du catholicisme strasbourgeois,  la veille et au lendemain
du Concordat. Mais, en attendant, ces documents n'ont point t
utiliss jusqu'ici par les nombreux ecclsiastiques de notre province
qui se sont occups de son histoire religieuse, et l'on peut douter que
ces dossiers curieux soient confis jamais  des mains profanes. Il
faut donc nous borner  runir ici les quelques renseignements glans
aprs de longues recherches, en souhaitant qu'ils soient complts
bientt par des crivains  mme de le faire avec quelque profit
pour la science.

Le premier document officiel que nous trouvions sur notre chemin, pour
l'anne 1800, c'est une nouvelle circulaire de Fouch en date du 28
prairial (17 juin) et relative  l'interprtation de la loi du
21 nivse dernier[665], exigeant de tous les prtres qui veulent
commencer ou continuer l'exercice de leurs fonctions, une promesse de
fidlit  la Constitution. Le ministre de la police y dclare que
cette loi ayant aboli toutes les lois analogues ou antrieures, il est
temps de l'interprter comme elle doit l'tre, et de ne plus examiner
si les ministres d'un culte quelconque taient assujettis  d'autres
serments. En d'autres termes, tout ce que l'on demande dornavant au
clerg, c'est de s'engager  respecter la Constitution de l'an VIII;
 cette seule condition l'on oubliera la conduite antrieure de tous
les prtres condamns ou poursuivis avant le 18 brumaire. "Que les
temples de toutes les religions soient donc ouverts, s'criait d'un ton
lyrique le fameux massacreur de Lyon; que toutes les consciences soient
libres, que tous les cultes soient galement respects! Mais que leurs
autels s'lvent paisiblement  ct de celui de la patrie, et
que la premire des vertus publiques, l'amour de l'ordre, prside 
toutes les crmonies, inspire tous les discours et dirige tous les
esprits."

[Note 665: 11 janvier 1800. C'tait le don de joyeux avnement de
Bonaparte  l'Eglise catholique.]

Le nouveau prfet du dpartement du Bas-Rhin, le citoyen Laumond,
faisait suivre la reproduction de cette circulaire d'un arrt
comprenant sept articles. Ce document tablissait que tout ministre
d'un culte qui faisait la _promesse_ de fidlit (il n'tait plus
mme question d'un serment) devant le maire de sa commune ou le
sous-prfet de son arrondissement, serait admis  l'exercer dans les
difices y destins, quelque ait t leur tat politique avant la
loi du 21 nivse dernier. Sans doute, ceux des ministres du culte qui
exerceront les fonctions relatives  leur ministre, sans avoir fait
la promesse demande, seront dnoncs  la police et poursuivis.
Mais en ralit ces poursuites n'ont t faites nulle part. Sans
doute aussi le prfet dfend encore l'exposition publique de signes
relatifs  un culte, mais on les voit partout. Il interdit les
crmonies hors de l'enceinte de l'difice choisi pour l'exercice du
culte; mais il ajoute que l'on peut le clbrer dans l'enceinte des
proprits particulires, pourvu qu'outre les individus qui y ont
leur domicile, il n'y ait pas de rassemblement de plus de dix personnes.
Jamais, bien entendu, la police urbaine ni rurale n'apercevra dans
les parcs, les jardins, les cours et les champs (tous proprits
particulires), plus de dix fidles groups pour une procession
quelconque. Le port d'un costume ecclsiastique n'aura pas t
poursuivi, je pense, avec plus de rigueur que les autres contraventions.

L'article le plus important peut-tre de cet arrt tait celui
qui mettait les diffrentes sectes ou congrgations religieuses
entirement sous la main de l'autorit civile. Il portait que
"lorsque les citoyens d'une mme commune exerceront des cultes
diffrents ou prtendus tels, et qu'ils rclameront concurremment
l'usage du mme local, il leur sera commun, et les maires, sous
l'approbation du sous-prfet, fixeront pour chaque culte les jours et
les heures les plus convenables, ainsi que les moyens de maintenir la
dcence et d'entretenir la paix et la concorde"[666]. On le voit,
dans la pratique au moins, le maire ou plutt le sous-prfet tait
dsormais le rgulateur de la situation religieuse. S'il n'tait pas
directement autoris  suspendre le culte auquel il tait hostile, il
lui tait loisible, soit de lui fixer des heures impossibles, soit
des jours qui ne cadraient pas avec le calendrier dcadaire, et de
supprimer ainsi virtuellement, soit le culte constitutionnel, soit les
ftes rpublicaines. Or, en prsence des dispositions bien connues
des autorits municipales, surtout dans nos campagnes, on pouvait
prdire d'avance ce qui allait arriver. Le clerg constitutionnel
ne vivrait plus que par la tolrance du gouvernement central, encore
intress  rendre plus docile le clerg rfractaire, en mesurant
les faveurs officielles  sa docilit croissante. Le jour o il
l'aurait amen  n'tre plus qu'un "instrument de police morale"
entre les mains du pouvoir sculier, il lui sacrifierait sans
hsitation son frre ennemi. Il n'y a pas seulement un manque de
charit chrtienne dans ce mot d'un historien catholique que l'Eglise
constitutionnelle se donna au nouveau gouvernement, comme  tous les
autres, pour sauver sa misrable existence; il y a un manque d'quit
scientifique absolu. Ce n'est pas l'Eglise "schismatique", c'est
l'Eglise catholique qui "s'est donne" au nouveau gouvernement ds
qu'elle a senti qu'il tait le plus fort, lui prodiguant toutes les
promesses qu'elle avait refuses  ses prdcesseurs, acceptant sans
doute ses avances, mais les payant de retour, et montrant sa souplesse
traditionnelle dans les affaires politiques, pour se ressaisir de la
domination religieuse  l'aide du bras sculier.

[Note 666: Arrt du prfet du dpartement du Bas-Rhin, du 29
messidor an VIII (18 juillet 1800). Strasb., Levrault, placard gr.
in-folio.]

Il faut bien l'avouer, pour qui n'observe cette priode finale de la
Rvolution religieuse qu'au point de vue de la vrit historique,
sans sympathies aveuglantes pour aucun des champions en prsence, le
spectacle n'est pas prcisment difiant. Autant nous avons admir
l'nergie de l'Eglise proscrite, les prils et les dangers courus
pour la foi, le martyre courageux de beaucoup de ses membres, autant
le spectacle de cette alliance nouvelle qui se forme entre le trne
et l'autel est peu fait pour veiller les sympathies des amis de la
libert. C'est elle qu'on finit par sacrifier, d'un commun accord,
quand il s'agira de cimenter l'alliance proclame entre l'absolutisme
sacerdotal et le despotisme csarien.

Fait caractristique! Ds le mois d'aot 1800, cette entente entre le
gouvernement consulaire et le clerg tait assez avance pour qu'un
prtre du diocse de Strasbourg pt, non seulement rtracter en
public son allgeance au schisme, mais dclarer, dans un crit
imprim, qu'il reconnaissait comme chef spirituel et comme suprieur,
aprs le pape, ce cardinal de Rohan, l'un des chefs de l'migration,
celui dont les mercenaires avaient combattu contre la France, et sur
lequel pesait l'arrt terrible dont taient alors frapps encore
lgalement tous les migrs[667]. En septembre, le prfet fait
afficher dans toutes les communes l'arrt des consuls qui dclare
l'observation des jours fris du calendrier officiel obligatoire pour
les seuls fonctionnaires. Les simples citoyens ont "le droit de vaquer
 leurs affaires tous les jours, en prenant du repos suivant leur
volont." Les jours de march seront dornavant rgls par
le prfet "selon les intrts du commerce et la commodit des
habitants"[668].

[Note 667: _Ich Unterschriebener (Franz Joseph Gross, Weltpriester), u.
s. w. Am 1. Augustmonat 1800_. S. l. d'impr., 7 p. 18.]

[Note 668: Arrt relatif  l'observation des ftes, du 15 fructidor
(2 septembre 1800). Strasb., Levrault, placard gr. in-folio.]

Pourtant, au dbut, il y a certaines hsitations, certains frottements
fcheux, qui pourraient donner le change  un observateur superficiel.
Tous les prtres rentrs dans le pays ou sortis de leurs retraites
caches n'ont pu se rsigner sur-le-champ  changer d'attitude.
L'allure de combat, devenue chez eux presque une seconde nature, se
maintient chez plusieurs; ils veulent bien jouir de la libert nouvelle
qui leur est laisse, mais non la payer de retour. En Alsace, il en est
beaucoup qui, revenus dans leurs paroisses et officiant au grand jour,
persistent  refuser la promesse, aussi modre que raisonnable, de
respecter la Constitution. Mais Bonaparte n'est pas homme  laisser
mconnatre ainsi ses volonts: une circulaire de Fouch, du 29
vendmiaire, enjoint aux prfets une enqute immdiate sur ces
prtres rnitents, et le prfet Laumond ordonne en consquence que
tout ecclsiastique qui ne justifiera pas d'avoir fait ladite promesse
sera "transfr sur la rive droite du Rhin", c'est--dire
dport hors de France[669]. Affich dans toutes les communes
du Bas-Rhin, cet ordre suprieur contribua certainement  faire
comprendre  la plupart des rcalcitrants que l're des hostilits
tait ferme dsormais et que l'opinion publique, avant tout
affame de repos, n'appuierait plus des rcriminations sur des points
secondaires. Tous ne purent se rsigner cependant  obir du coup 
cette lgislation civile, si longtemps mconnue ou viole par eux.
Encore en mai 1801, le ministre devait appeler l'attention de Laumond
sur les prtres de plusieurs communes du dpartement, qui, "abusant
de la tolrance du gouvernement, cherchaient  donner aux crmonies
de leur culte la mme publicit que s'il tait encore dominant, et
prparaient,  l'occasion des ftes, connues sous la dsignation de
la Fte-Dieu et des Rogations, un appareil religieux qui serait moins
le signe de la ferveur que de la dsobissance aux lois"[670].

[Note 669: Le ministre de la police gnrale au prfet du Bas-Rhin
et Arrt du prfet, du 15 frimaire (6 dcembre 1800). Strasb.,
Levrault, placard gr. in-folio.]

[Note 670: Le ministre de la police gnrale au prfet du Bas-Rhin.
23 floral an IX, et Arrt du prfet du 29 floral (19 mai 1801).
Strasb., Levrault, placard in-folio.]

Cela se passait au moment o dj le Concordat avait t discut
 Paris et allait tre dfinitivement tabli, aprs de longues
confrences, le 15 juillet 1801. Mais le premier Consul voulait montrer
au pape qu'il tait le matre et qu'il fallait se soumettre, afin
que Pie VII n'et pas la vellit de rouvrir la discussion, souvent
orageuse, soutenue par ses commissaires et se htt de ratifier le
grand trait qui amalgamait une fois de plus, en France, les affaires
du pouvoir temporel et celles de l'Eglise. Quand une fois le pape eut
appos sa signature  ce document clbre, ce qui eut lieu le 15
aot, Bonaparte se montra plus coulant; il laissa fonctionner des
commissaires officieux qui, dans les futurs diocses, rorganisrent
le culte et la discipline ecclsiastique, longtemps avant la
promulgation officielle du Concordat. C'est ainsi qu'en Alsace une
commission, reprsentant l'ancien vque et compose des abbs
Hirn, Kuffer et Weinborn, rorganisa le culte dans le diocse de
Strasbourg, bien que la dmission de Rohan et dj t impose
au pape, ainsi que celle de l'ancien vicaire gnral, M. d'Eymar.
Ce furent eux qui nommrent l'abb Liebermann secrtaire
diocsain[671]. Ce dernier, que nous avons mentionn autrefois comme
commissaire piscopal de Rohan, avait prch dj le carme de
1801  la Cathdrale avec un succs croissant. Mais il semble qu'
ct des ministres du culte catholique l'autorit civile ait
laiss fonctionner encore pendant quelque temps ceux du clerg
constitutionnel. On nous raconte en effet que c'est le 4 octobre
seulement que la Cathdrale fut rendue (exclusivement) au culte
catholique. Le cur Hobron prcha ce jour-l devant une foule
sanglotant de joie, et la messe y fut servie par un petit garon,
Ferdinand Mhe, que beaucoup d'entre nous ont encore connu comme cur
de Saint-Louis et comme l'un des reprsentants les plus respectables et
les plus vnrs du clerg contemporain d'Alsace[672].

[Note 671: Guerber, _Liebermann_, p. 165.]

[Note 672: Guerber, _Liebermann_, p. 166-167.]

Le culte tait encore _libre_  ce moment, c'est--dire que le
clerg n'avait point d'investiture officielle et ne jouissait d'aucun
traitement assign par l'Etat. Les frais du culte et l'entretien du
clerg taient couverts  Strasbourg par des collectes volontaires
faites  domicile. Mais les arrangements arrts l'anne
prcdente entre le premier Consul et le Saint-Sige, et
inopinment augments, au grand moi de ce dernier, par les fameux
soixante-dix-sept _Articles organiques_, allaient recevoir enfin force
de loi. Parmi les questions souleves  cette occasion, l'une des plus
graves avait t la dmission force d'un certain nombre d'vques
de France, trop compromis dans leur lutte en faveur de l'ancien rgime,
pour pouvoir roccuper leurs siges, et surtout aussi l'introduction
dans le corps piscopal d'un certain nombre des vques
constitutionnels. Bonaparte avait voulu rcompenser de la sorte
quelques partisans fidles et symboliser en outre la fusion des deux
clergs ennemis. Aprs de longues hsitations, le pape se soumit 
ce douloureux sacrifice; le Concordat put tre port devant le Corps
lgislatif, et, le 18 avril 1802, celui-ci le votait  une majorit
norme.

Le Concordat, augment des articles organiques, donnait en substance 
Bonaparte un pouvoir autrement grand que celui que rclamait jadis
la Constituante. Jamais celle-ci n'aurait song  revendiquer la
domination sur le clerg dans la mesure o nous la verrons s'exercer
durant le Consulat et sous l'Empire. Le pape Pie VII accordait  la
pression nergique et presque brutale d'un gnral heureux ce que le
pape Pie VI avait refus sans cesse aux sollicitations respectueuses
du faible Louis XVI. C'est le premier Consul qui _nomme_ dornavant les
vques; le pape n'a plus qu' leur donner l'institution canonique.
Ces vques prtent le _serment d'obissance_  l'Etat, et leurs
prtres aussi. Le pape et le clerg reconnaissent expressment la
lgalit de la vente des biens ecclsiastiques. Il y a plus; malgr
les protestations du Saint-Pre, le clerg de France reconnat les
articles organiques et rgle sa conduite d'aprs les prescriptions de
ces articles, non encore ratifis par le Saint-Sige. On se demande
vraiment  quoi bon cette longue et douloureuse rsistance, si l'on
devait finir pourtant par se soumettre avec une humilit si complte.
Pourquoi donc a-t-on dpens tant d'hrosme  refuser ses prires
 la Rpublique, si l'on devait aboutir  la rdaction de ce fameux
"Catchisme de l'Empire franais", l'un des plus tristes produits
du servilisme clrical et politique?

Parmi les dpartements de la Rpublique franaise, ceux de l'Alsace
furent des plus mal partags par le Concordat du 18 avril, et l'on
comprend l'amertume de leur clerg militant  la nouvelle de ce qui se
prparait pour eux dans le domaine ecclsiastique. Nous avons dj
dit que Rohan avait d prsenter sa renonciation au Saint-Sige. Il
ne pouvait convenir au gouvernement de voir cet ancien prlat de cour,
tristement immortalis par les scandales du procs du Collier, cet
ex-prince du Saint-Empire, remonter sur son sige, si mal rempli
autrefois. Il continua donc de rsider  Ettenheim, dans le margraviat
de Bade, o il mourut le 17 fvrier 1803[673]. Mais le choix de son
successeur offrait de grandes difficults, vu la disposition gnrale
des esprits. Pour enrayer sans doute l'esprit de raction des
membres du clerg rentrs depuis peu dans le pays, pour y empcher
l'explosion de haines longtemps contenues chez ceux qui y avaient t
si durement poursuivis, le gouvernement finit par arrter son choix sur
un des douze vques schismatiques qu'il voulait adjoindre au corps
piscopal nouveau. L'ancien vque du Haut-Rhin, qui depuis plusieurs
annes avait galement remplac Brendel, avait t dsign pour
le sige d'Aix-la-Chapelle. Mais un homme, plus nergique encore
que lui pour la cause du schisme, vint le remplacer en Alsace. Pierre
Saurine, natif des Basses-Pyrnes, avait t nomm vque
constitutionnel des Landes en 1791, et fut, avec Grgoire, aprs la
Terreur, un des plus actifs  reconstituer cette Eglise. Bonaparte le
dsigna pour le sige de Strasbourg, afin qu'il y tnt en respect un
clerg qu'on supposait, non sans raison, fort tide, au fond du coeur,
pour le rgime nouveau, et dont le gouvernement suspectait fortement
les tendances politiques, acquises ou fortifies pour beaucoup par
de longues annes de sjour sur le territoire des ennemis de
la France[674]. Aprs un acte de soumission tout extrieur au
Saint-Sige, Saurine fut dli, le 4 avril 1802, des censures
ecclsiastiques. Le 9 avril dj, le premier Consul le nommait
vque de Strasbourg; il recevait la confirmation pontificale le 29
avril, et, le 4 juin suivant, il arrivait dans sa nouvelle rsidence.

[Note 673: Les bourgeois catholiques de Strasbourg organisrent en son
honneur, d'accord avec l'vque Saurine, une crmonie funbre dans
la Cathdrale tendue de noir et dcore des blasons des Rohan, comme
au temps pass. (Boulay de la Meurthe, _Dernires annes du duc
d'Enghien_. Paris, 1886, p. 37.)]

[Note 674: Combien vivaces taient ces soupons de Bonaparte, c'est
ce que montra bientt aprs l'arrestation de Liebermann, accus
de complots royalistes et retenu longtemps captif  Sainte-Plagie.
Guerber, p. 189.]

On se prparait  l'y recevoir dans des dispositions d'esprit fort
peu sympathiques. Certains notables catholiques avaient voulu, la veille
mme de la promulgation du Concordat, donner un libre cours  leur
joie en faisant mettre en branle toutes les cloches de la Cathdrale,
et des dlgus des paroisses protestantes s'taient joints  eux
pour solliciter galement le libre usage de leurs cloches, autoris
dsormais par la loi nouvelle. Mais Laumond avait refus d'accder
 leur demande et en avait avis le nouveau maire, J.F. Hermann. Il
avait cd sur un point seulement, qui tenait beaucoup  coeur aux
catholiques, en autorisant l'ancien receveur de Notre-Dame, le citoyen
Daudet, devenu receveur des domaines nationaux,  faire enlever de la
flche de la Cathdrale le fameux bonnet rouge qui l'ornait depuis
la Terreur[675]. Mais cet enthousiasme se changea bientt en tristesse
quand les catholiques de la ville apprirent qu'un vque  peine
sorti du schisme, et qu'on connaissait pour un homme d'un caractre
entier, allait leur arriver de la capitale. Le mcontentement gnral
fut tel qu'il fallut faire haranguer les fidles par le plus populaire
des orateurs religieux d'alors, l'abb Joseph-Louis Colmar; dans un
sermon, prch  la Cathdrale le premier dimanche aprs Pques,
il invita ses auditeurs  recevoir avec soumission celui que le
Saint-Pre leur octroyait comme vque[676].

[Note 675: Procs-verbaux de la municipalit, 27 germinal an X
(17 avril 1802).--Le pote populaire Jean-Daniel Pack consacra 
l'vnement une posie allemande, imprime chez Levrault, 1p.
8.]

[Note 676: Gloeckler, II, p. 103.]

Pierre Saurine arrivait  Strasbourg avec la ferme rsolution de faire
le calme dans les esprits, et de ne pas permettre que les prtres qui
avaient partag sa manire de voir et rentraient eu mme temps que
lui dans les cadres officiels fussent sacrifis aux pieuses rancunes du
parti triomphant. Il ne voulait pas exiger de rtractation expresse des
anciens prtres constitutionnels et ne la leur extorqua jamais[677].
Il encourut ainsi, ds l'abord, les colres des membres du clerg qui
s'taient distingus, dans le pass, par leur dvouement religieux,
mais aussi par leur antipathie contre le schisme. Ds aprs leur
premire audience, avant mme que Saurine eut ouvert la bouche en
public, leur jugement tait arrt sur son compte, et ce jugement
tait d'une duret extrme. "Nous sommes perdus!" se seraient-ils
cris en sortant de l'antichambre piscopale[678]. Pourquoi? Parce
que, cruellement perscuts nagure, on ne leur permettait pas
de perscuter  leur tour? Parce que, l'ordre tant rtabli dans
l'Eglise, on exigeait quelque obissance de ceux qui avaient pris la
douce habitude de diriger et de commander au temps des dangers? Etait-ce
parce que, dans l'_Instruction_ adresse aux curs, vicaires et
desservants de son diocse, le nouvel vque dclarait que les
dissensions entre les prtres taient un vritable flau et pour
la religion et pour la socit, et que les prtres qui s'y livrent,
mme de bonne foi, sont indubitablement coupables[679]?

[Note 677: C'est seulement aprs 1814 que le fanatisme de la
Restauration fora les derniers dbris de l'Eglise constitutionnelle
 une abjuration solennelle ou  mourir sur la paille.]

[Note 678: Guerber, _Liebermann_, p. 171.]

[Note 679: Instruction adresse par l'vque de Strasbourg aux
curs, desservants et autres prtres de son diocse. Strasb.,
Levrault, 38p. 8. Ajoutons, pour tre absolument impartial, qu'ils
pouvaient avoir quelques griefs trs lgitimes, s'il est vrai, par
exemple, que Saurine ait laiss prcher  la Cathdrale un ancien
capucin, le P.Andr, qui, pendant la Terreur, prchait en bonnet
rouge dans les clubs, comparant Jsus-Christ  Robespierre et Marat.]

Nous ne nous chargerons pas de dcider lesquels de ces motifs, ou quels
autres, guidrent les meneurs de l'ancien clerg non-jureur dans
leur attitude hostile  leur suprieur ecclsiastique. Nous devons
constater seulement, d'aprs un tmoignage indiscutable, que cette
hostilit ne dsarma point dans la suite et qu'elle poussa, par
exemple, Liebermann  rdiger des factums anonymes contre son propre
vque, reconnu par le Saint-Pre[680]. Un de ces pamphlets que nous
venons de parcourir, et dans lequel les vques constitutionnels sont
traits "d'cume du clerg de France", nous prsente un tableau
vraiment curieux de l'tat d'esprit de certains prtres au lendemain
du Concordat. Si cela ne nous loignait trop du sujet plus limit de
cette tude, il faudrait citer ces lans lyriques  "Bonaparte,
hros de la France", qu'on conjure "d'loigner des rives paisibles
du Rhin ces hommes dangereux que la cabale des jacobins a su mettre
encore en avant pour fomenter les troubles, ces hommes pervers que la
majorit des fidles repousse parce qu'ils.... retracent dans
leurs crits et leur conduite les temps les plus abhorrs de la
Rvolution"[681]. Les courageux champions de la foi, que nous
saluions nagure, et ces tristes dnonciateurs, ces calomniateurs de
leur chef spirituel, sont-ce vraiment les mmes personnages? Hlas!
nous n'avions pas besoin de cette preuve nouvelle pour savoir que, mme
chez les reprsentants les plus autoriss de la religion sur terre,
la nature humaine garde toujours quelques-unes de ses infirmits
morales[682].

[Note 680: Guerber, _Liebermann_, p. 175.]

[Note 681: Rponse  M. Saurine, vque de Strasbourg. S. lieu ni
date (caractres typographiques d'outre-Rhin), 28 p. 8.]

[Note 682: Encore en 1803, le nouveau prfet, M. Shee dut, avec des
circonlocutions polies, rappeler le clerg au respect de son vque.
Le Conseiller d'Etat, prfet du Bas-Rhin, aux fonctionnaires du culte
catholique, apostolique et romain. Strasb., 13 floral an XI (3 mai
1803), 2 p. 4.]

Mais revenons, pour en finir,  notre vieille Cathdrale. Ce fut le 6
juin 1802 que Saurine y fut solennellement install, en prsence des
autorits civiles et militaires. Il pronona, du haut de la chaire,
une allocution dveloppe, dans laquelle il s'tendait surtout sur
l'obissance due  l'Etat et sur la tolrance envers les frres dont
les opinions taient divergentes. "Tout ce qui n'est pas selon la
charit, rpte-t-il avec insistance, est hors de la religion de
Jsus-Christ"[683]. Le lendemain, 7 juin, il disait sa premire
messe au matre-autel, et sa stature imposante, sa voix sonore, ne
manqurent pas d'impressionner la foule, malgr les prventions
rpandues contre lui. "Dans ces moments il tait beau comme un
ange", disait longtemps plus tard l'abb Mhe, qui lui servait la
messe, comme lve du Sminaire, aux dbuts de son piscopat[684].

[Note 683: Discours d'installation prononc par Mgr l'vque de
Strasbourg dans son glise cathdrale,... le 17 prairial an X.
Strasb., Levrault, 1802, 21 pages 8.]

[Note 684: Gloeckler, II, p. 104.]




                                XXIX.


Nous sommes arrivs au but que nous nous tions fix. Nous voulions
grouper autour de l'histoire matrielle du splendide difice, cher 
tout coeur strasbourgeois, l'histoire des querelles religieuses dont il
fut le thtre. Depuis les dbuts du grand mouvement de 1789 jusqu'au
Concordat de 1802, nous avons fait passer sous les yeux du lecteur
les spectacles varis qui se sont drouls dans l'enceinte de notre
Cathdrale, et racont les pripties des cultes opposs qui y ont
momentanment lu domicile. Revenus  notre point de dpart,  la
prise de possession complte et paisible de la basilique du moyen
ge par le culte qui l'a cre, nous considrons notre tche comme
finie.

Fruit de patientes recherches, prolonges durant plusieurs annes, ce
modeste travail n'chappera pas aux critiques les plus diverses. Les
uns suspecteront son impartialit, malgr tous nos efforts; d'autres
feront de cette impartialit mme un chef d'accusation nouveau.
J'espre que quelques-uns du moins reconnatront la bonne volont de
l'auteur et sa proccupation constante de ne blesser aucune conviction
sincre, tout en maintenant avec fermet le droit de manifester les
siennes. Je demande surtout qu'on ne prenne pas pour une indcision de
caractre fcheuse la libert avec laquelle j'ai dispens parfois
l'loge et le blme aux mmes hommes, et sembl parler,  tour de
rle, en faveur des partis les plus hostiles. Si j'ai agi de la sorte,
c'est prcisment par un sentiment de justice. C'est que ces partis,
dont nous avons racont l'histoire, ont eu tour  tour l'honneur de
dfendre les vrais principes ou de souffrir pour eux, et le malheur
de les oublier ou de les mconnatre galement,  certains jours.
L'histoire n'a pas le droit de sanctionner de semblables oublis et de
pareilles dfaillances. A ses yeux, ceux-l seuls devraient avoir le
droit de parler hautement de tolrance, qui sont prts  en accorder
le bnfice  tous; ceux-l seuls sont les vrais amis de la libert
qui la rclament aussi pour leurs adversaires. Assurment il faut
sauvegarder la libert de conscience de ceux mme qui la refusent aux
autres. Mais il ne faut pas leur permettre de proclamer qu'il est une
libert lgitimement acquise  la Vrit et qu'on refuse  bon
droit  l'Erreur, car cette thorie funeste, chre  tous
les sacerdoces, autorise les plus dures oppressions et les pires
despotismes. Il ne faut pas surtout que la palme des martyrs, noblement
gagne par les uns, nous cache les violences et les petitesses des
autres. Il n'est pas permis  la science impartiale de canoniser
en bloc les pures victimes de la foi et les champions gostes de
l'ancien rgime, les confesseurs dvous des doctrines catholiques et
les agents secrets ou les espions des ennemis de la patrie.

La Rvolution franaise, comme tout grand drame de l'histoire, est un
ensemble complexe des ides les plus opposes et des faits les plus
contradictoires. C'est se condamner d'avance  n'y rien comprendre
que de vouloir juger ces ides et ces faits  un point de vue trop
troit, et en partant de doctrines prconues. C'est se condamner
surtout  n'avoir aucune prise sur son poque que de lui demander
de renier ses origines, et de maudire les principes qui constituent
jusqu' ce jour sa vie morale. En lanant l'anathme contre tout
ce qui s'est fait de 1789 au dbut du sicle, en confondant, dans un
aveuglement volontaire, les violences odieuses de la Terreur avec les
aspirations gnreuses de la Constituante, d'imprudents rhteurs ont
bien pu souffler la haine au coeur des masses catholiques et prparer
encore de mauvais jours aux ides sur lesquelles repose la socit
moderne. N'en ont-ils pas prpar de plus sombres au Christianisme
lui-mme, qui, longtemps avant la Rvolution, proclamait l'galit
de tous les hommes et la fraternit du genre humain?




                           TABLE DES MATIRES.



Pages.

Prface...................................... III

I. Strasbourg au moment de la Rvolution.--La Cathdrale et le
Grand-Chapitre.--Antagonisme politique et religieux des parties
en Alsace..................................... 1

II. Le cardinal de Rohan.--Main mise sur les biens du clerg en
Alsace.--Protestations du Grand-Chapitre.--Les lections
municipales  Strasbourg et le parti catholique........... 13

III. Installation solennelle de la nouvelle municipalit  la
Cathdrale............................... 23

IV. Les biens ecclsiastiques et l'attitude du clerg.--Fte de
la Fdration.--Emigration de l'vque et du
Grand-Chapitre.............. 31

V. Le cardinal de Rohan  Ettenheimmnster.--Squestre mis sur
ses immeubles.--Dispositions des populations rurales en
Alsace.--La presse politique.--Refus du cardinal de revenir en France.............. 43

VI. Le Grand-Chapitre en conflit direct avec le
gouvernement.--Troubles dans les campagnes.--Mmoire
justificatif de l'abb d'Eymar.--Ptition du Grand-Chapitre au
Roi........................................... 55

VII. La constitution civile du clerg.--L'acuit de la crise
en Alsace.--Instruction pastorale du cardinal de Rohan.... 68

VIII. La lutte des autorits civiles contre l'Eglise.--Ventes
de biens nationaux.--Mouvements  Strasbourg.--Cessation du
culte  la Cathdrale.

IX. Organisation de l'Association
catholique-romaine-apostolique.--Les dames catholiques aux
casernes.--La municipalit et la Socit des Amis de la
Constitution dnoncent les menes du clerg  l'Assemble
nationale.--Dissolution de l'Association.

X. L'Assemble nationale envoie des commissaires en
Alsace.--Refus du clerg de prter le serment
civique.--Exceptions.--Brendel.--Rumpler.--Crmonie du
serment  la Cathdrale.--Pamphlets contre-rvolutionnaires.

XI. Suspension du Directoire du dpartement.--Dposition
du cardinal de Rohan.--Election de Brendel comme
vque.--Mandement de Rohan.

XII. Intronisation de Brendel  la Cathdrale.--Polmiques
virulentes de la presse clandestine contre lui.

XIII. Monitoire canonique de Rohen.--_Te Deum_ pour la
convalescence de Louis XVI.--Le cur Jgl traduit devant
la Haute-Cour d'Orlans.--Lettre du pape Pie VI aux
catholiques de Strasbourg.

XIV. L'migration royaliste sur les territoires piscopaux
d'outre-Rhin.--Le vicomte de Mirabeau.--Expulsion des
prtres non-jureurs.--Agitation croissante des
campagnes.--Les nouveaux prtres constitutionnels venus
d'Allemagne; Euloge Schneider.--Nouveaux commissaires de
l'Assemble nationale en Alsace.

XV. Organisation lente et pnible du nouveau
clerg.--Soulvements dans certaines communes rurales.--La
clbration du culte non-conformiste  Strasbourg.--Euloge
Schneider rclame le mariage des prtres.--Perscutions
contre les rfractaires.

XVI. Acrimonie croissante de la lutte entre les deux
clergs.--Le gouvernement se dsintresse peu  peu du culte
constitutionnel.--Laveaux et le Club du Miroir rclament la
chasse aux prtres.--Mesures de plus en plus rigoureuses
contre le clerg non-asserment.

XVII. La France en guerre avec l'Europe.--Mandement de
Brendel.--Chute de la royaut.--Dposition des autorits
constitutionnelles  Strasbourg.--L'_Argos_ d'Euloge
Schneider.--Les prtres rfractaires hors la
loi.--Commissaires de la Convention en Alsace.--Les premires
mutilations de la faade de la Cathdrale.

XVIII. Insuffisance morale du clerg constitutionnel.--Euloge
Schneider quitte le sacerdoce.--Mouvements hostiles au
radicalisme strasbourgeois.--Nouvelle puration de la
municipalit, ordonne par la Convention.--Destruction des
symboles religieux.--Ftes jacobines.

XIX. La Terreur  Strasbourg.--Confiscations des trsors
d'glise.--Cloches.--Violation de spultures.--Cessation de
tout culte officiel.--Correspondance entre la Cathdrale de
Strasbourg et celle de Fribourg.--Le culte du Dcadi--Le
Temple de la Raison.--Le maire Monet et "les prtres abjurant l'imposture".

XX. L'effondrement du culte constitutionnel.--Le vandalisme
rvolutionnaire et la Cathdrale.--Mutilations diverses.

XXI. Les luttes intestines du jacobinisme  Strasbourg.--Chute
d'Euloge Schneider.--Martyrs catholiques.--La _Propagande_
rvolutionnaire et l'_Argos_.

XXII Fte en l'honneur de "la mort du dernier tyran".--Le
nouveau tribunal rvolutionnaire install au Temple de la Raison.

XXIII. Tterel rclame la dmolition de la flche de la
Cathdrale.--Le Temple de la Raison coiff du bonnet
rouge.--Nouveaux martyrs catholiques.--Fte de l'Etre
suprme.--Les reprsentants Hentz et Goujon en
Alsace.--Paroxysme de la perscution religieuse.

XXIV. Le 10 thermidor. Raction politique et
religieuse.--Mission du reprsentant Bailly.--Fin de la
dictature de Monet.--Tentatives de restauration du culte
catholique.--Loi du 11 prairial.

XXV. Constitution de la Socit des catholiques-romains.--La
Cathdrale lui est abandonne par la municipalit
nouvelle.--Loi du 6 vendmiaire.--Conflits entre la
municipalit et le Directoire du dpartement
jacobin.--Recherches de prtres non-asserments fonctionnant
 Strasbourg.

XXVI. Expulsion des prtres.--Culte catholique laque 
la Cathdrale.--Grgoire et la reconstitution du culte
constitutionnel.--Election d'un vque du Haut-Rhin.--Brendel
se dmet de ses fonctions.--Loi du 7 fructidor.--Coup d'Etat
du 18 fructidor.--Fermeture des lieux de culte
catholique.--La Cathdrale rendue au culte dcadaire........ 581

XXVII. Recrudescence des perscutions.--L'organisation
secrte des non-conformistes en Alsace.--Les derniers
martyrs.--Le culte dcadaire  Strasbourg.--Le massacre
de Rastatt......... 611

XXVIII. Coup d'Etat du 18 brumaire.--Rapports conciliants
du pouvoir civil et de l'Eglise.--Le clerg se soumet aux
exigences de Bonaparte.--Dmission de Rohan.--Le
concordat.--Installation de l'ex-vque constitutionnel
Saurine  la Cathdrale............... 627

XXIX. Conclusion..................... 651



___________________________________
Strasbourg, typ. G Fischbach.--2685.




OUVRAGES DU MME AUTEUR


La destruction du protestantisme en Bohme. Seconde dition.
Strasbourg, Treuttel et Wrtz, 1808, in-8.

La sorcellerie au seizime et au dix-septime sicles,
particulirement en Alsace. Paris, Cherbuliez, 1871, in-8.

Abraham Lincoln, confrence faite au profit des victimes de la guerre
en France. Strasbourg, Treuttel et Wrtz, 1872, in-12.

La chronique strasbourgeoise de J.-J. Meyer, l'un des continuateurs de
Koenigshoven. Strasbourg, 1873, in-8.

Le marquis de Pezay, un touriste parisien en Alsace au XVIIIme
sicle. Mulhouse, Bader. 1876. in-8.

_Strassburger Chronik von 1677-1710. Memorial des Ammeisters Franciscus
Reisseissen_. Strassburg. Schmidt (Bull). 1877. in-8.

_Die Beschreibung des bischoefflichen Krieges anno 1592. Eine
Strassburger Chronik_. Strassburg, Treuttel u. Wrtz, 1878, in-8.

Les tribulations d'un matre d'cole de la Robertsau pendant la
Rvolution. Strasbourg, Treuttel et Wrtz, 1879, in-18.

Pierre Brully, ministre de l'glise franaise de Strasbourg,
1539-1545. Strasbourg, Treuttel et Wrtz, 1879, in-8.

_Strassburg im dreissigjhrigen Krieg. Fragment aus der Chronik des
Malers J.-J. Walther._ Strassburg, Treuttel u. Wrtz, 1879. in-4.

Notes pour servir  l'histoire de l'Eglise franaise de Strasbourg
(1545--1794). Strasbourg, Treuttel et Wrtz, 1880, in-8.

L'Alsace pendant la Rvolution franaise. I. Correspondance des
dputs de Strasbourg  l'Assemble nationale (anne 1789). Paris,
Fischbacher, 1880, in-8.

Vieux noms et rues nouvelles de Strasbourg. Causeries biographiques.
Strasbourg, Treuttel et Wrtz, 1883, in-16.

La justice criminelle et la police des moeurs au seizime et au
dix-septime sicles. Causeries strasbourgeoises. Strasbourg, Treuttel
et Wrtz, 1885, in-16.

David Livingstone, missionnaire, voyageur et philanthrope, 1813-1873.
Paris, Fischbacher, 1885, in-8.

Charles de Butr, un physiocrate tourangeau en Alsace (1724-1805)
d'aprs ses papiers indits. Paris, Fischbacher, 1887, in-8.

Louis XIV et l'Eglise protestante de Strasbourg au moment de la
rvocation de l'Edit de Nantes. Paris. Fischbacher, 1887, in-12.







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 Rvolution. (1789-1802), by Rodolphe Reuss

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page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
