The Project Gutenberg EBook of Moll Flanders, by Daniel Defoe

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Title: Moll Flanders

Author: Daniel Defoe

Translator: Marcel Schwob

Release Date: April 3, 2006 [EBook #18112]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Daniel Defoe

MOLL FLANDERS

(1722)

Traduction de Marcel Schwob

Table des matires

PRFACE DU TRADUCTEUR
MOLL FLANDERS




                      PRFACE DU TRADUCTEUR


_La fortune littraire de Robinson Cruso a t si prodigieuse que le
nom de l'auteur, aux yeux du public, a presque disparu sous sa gloire.
Si Daniel de Fo avait eu la prcaution de faire suivre sa signature du
titre qu'il avait  la clbrit_, la Peste de Londres, Roxana, le
Colonel Jacques, le Capitaine Singleton et Moll Flanders _auraient fait
leur chemin dans le monde. Mais il n'en a pas t ainsi. Pareille
aventure tait arrive  Cervantes, aprs avoir crit_ Don Quichotte.
_Car on ne lut gure ses admirables nouvelles, son thtre,
sans compter_ Galathe _et_ Persiles y Sigismunde.

_Cervantes et Daniel de Fo ne composrent leurs grandes oeuvres
qu'aprs avoir dpass l'ge mr. Tous deux avaient men auparavant une
vie trs active: Cervantes, longtemps prisonnier, ayant vu les hommes et
les choses, la guerre et la paix, mutil d'une main. De Fo, prisonnier
aussi  Newgate, expos au pilori, ml au brassage des affaires
politiques au milieu d'une rvolution; l'un et l'autre harcels par des
ennuis d'argent, l'un par des dettes, l'autre par des faillites
successives; l'un et l'autre nergiques, rsistants, dous d'une
extraordinaire force de travail. Et, ainsi que Don Quichotte contient
l'histoire idale de Cervantes transpose dans la fiction, Robinson
Cruso est l'histoire de Daniel de Fo au milieu des difficults de la
vie._

_C'est de Fo lui-mme qui l'a dclar dans la prface au troisime
volume de_ Robinson: _Srieuses rflexions durant la vie et les
surprenantes aventures de Robinson Cruso. Ce roman, crit de Fo, bien
qu'allgorique est aussi historique. De plus, il existe un homme bien
connu dont la vie et les actions forment le sujet de ce volume, et
auquel presque toutes les parties de l'histoire font directement
allusion. Ceci est la pure vrit.... Il n'y a pas une circonstance de
l'histoire imaginaire qui ne soit calque sur l'histoire relle.... C'est
l'exposition d'une scne entire de vie relle durant vingt-huit annes
passes dans les circonstances les plus errantes, affligeantes et
dsoles que jamais homme ait traverses; et o j'ai vcu si longtemps
d'une vie d'tranges merveilles, parmi de continuelles temptes; o je
me suis battu avec la pire espce de sauvages et de cannibales, en
d'innombrables et surprenants incidents; o j'ai t nourri par des
miracles plus grands que celui des corbeaux; o j'ai souffert toute
manire de violences et d'oppressions, d'injures, de reproches, de
mpris des humains, d'attaques de dmons, de corrections du ciel et
d'oppositions sur terre.... Puis, traitant de la reprsentation fictive
de l'emprisonnement forc de Robinson dans son le, de Fo ajoute: Il
est aussi raisonnable de reprsenter une espce d'emprisonnement par une
autre, que de reprsenter n'importe quelle chose qui existe rellement
par une autre qui n'existe pas. Si j'avais adopt la faon ordinaire
d'crire l'histoire prive d'un homme, en vous exposant la conduite ou
la vie que vous connaissiez, et sur les malheurs ou dfaillances de
laquelle vous aviez parfois injustement triomph, tout ce que j'aurais
dit ne vous aurait donn aucune diversion, aurait obtenu  peine
l'honneur d'une lecture, ou mieux point d'attention._

_Nous devons donc considrer Robinson Cruso comme une allgorie, un
symbole_ (emblem) _qui enveloppe un livre dont le fond et t peut-tre
assez analogue aux_ Mmoires _de Beaumarchais, mais que de Fo ne voulut
pas crire directement. Tous les autres romans de de Fo doivent tre
semblablement interprts. Ayant rduit sa propre vie par la pense  la
simplicit absolue afin de la reprsenter en art, il transforma
plusieurs fois les symboles et les appliqua  diverses sortes d'tres
humains. C'est l'existence matrielle de l'homme, et sa difficult, qui
a le plus puissamment frapp l'esprit de de Fo. Il y avait de bonnes
raisons pour cela. Et ainsi que lui-mme a lutt, solitaire, pour
obtenir une petite aisance et une protection contre les intempries du
monde, ses hros et hrones sont des solitaires qui essayent de vivre
en dpit de la nature et des hommes._

_Robinson, jet sur une le dserte, arrache  la terre ce qu'il lui
faut pour manger son pain quotidien; le pauvre Jacques, n parmi des
voleurs, vit  sa manire pour l'amour seul de l'existence, et sans rien
possder, tremblant seulement le jour o il a trouv une bourse pleine
d'or; Bob Singleton, le petit pirate, abandonn sur mer, conquiert de
ses seules mains son droit  vivre avec des moyens criminels; la
courtisane Roxana parvient pniblement, aprs une vie honteuse, 
obtenir le respect de gens qui ignorent son pass; le malheureux
sellier, rest  Londres au milieu de la peste, arrange sa vie et se
protge du mieux qu'il peut en dpit de l'affreuse pidmie; enfin Moll
Flanders, aprs une vie de prostitution de calcul, ruine, ayant
quarante-huit ans dj, et ne pouvant plus trafiquer de rien, aussi
solitaire au milieu de la populeuse cit de Londres qu'Alexandre Selkirk
dans l'le de Juan-Hernandez, se fait voleuse isole pour manger  sa
faim, et chaque vol successif semblant l'accroissement de bien-tre que
Robinson dcouvre dans ses travaux, parvient dans un ge recul, malgr
l'emprisonnement et la dportation,  une sorte de scurit._

_Les Heurs et Malheurs de la Fameuse Moll Flanders, etc., qui naquit 
Newgate, et, durant une vie continuellement varie de trois fois vingt
ans, outre son enfance, fut douze ans prostitue, cinq fois marie (dont
l'une  son propre frre), douze ans voleuse, huit ans flonne dporte
en Virginie, finalement devint riche, vcut honnte, et mourut
repentante; crits d'aprs ces propres mmoires, ils parurent le 27
Janvier 1722._

_De Fo avait soixante et un ans. Trois ans auparavant, il avait dbut
dans le roman par_ Robinson Cruso. _En juin 1720, il avait publi_ le
Capitaine Singleton. _Moins de deux mois aprs_ Moll Flanders _(17 mars
1722), il donnait un nouveau chef-d'oeuvre,_ le Journal de la peste de
Londres, _son deux cent treizime ouvrage (on en connat deux cent
cinquante-quatre) depuis 1687._

_Les biographes de de Fo ignorent quelle fut l'origine du roman_ Moll
Flanders. _Sans doute l'ide lui en vint pendant son emprisonnement d'un
an et demi  Newgate en 1704. On en est rduit, pour expliquer le nom de
l'hrone,  noter cette concidence: dans le_ Post-Boy _du 9 janvier
1722, et aux numros prcdents, figure, l'annonce des livres en vente
chez John Darby, et entre autres_ l'Histoire des Flandres _avec une
carte par Moll._

_D'autre part, M. William Lee a retrouv_ dans Applebee's Journal, _dont
de Fo tait le principal rdacteur, une lettre signe Moll, crite de
la Foire aux Chiffons,  la date du 16 juillet 1720. Cette femme est
suppose s'adresser  de Fo pour lui demander conseil. Elle s'exprime
dans un singulier mlange de_ slang _et d'anglais. Elle a t voleuse et
dporte. Mais, ayant amass un peu d'argent, elle a trouv le moyen de
revenir en Angleterre o elle est en rupture de ban. Le malheur veut
qu'elle ait rencontr un ancien camarade. Il me salue publiquement dans
la rue, avec un cri prolong:-- excellente Moll, es-tu donc sortie de
la tombe? n'tais-tu pas dporte?--Tais-toi Jack, dis-je, pour l'amour
de Dieu! quoi, veux-tu donc me perdre?--Moi? dit-il, allons coquine,
donne-moi une pice de douze, ou je cours te dnoncer sur-le-champ....
J'ai t force de cder et le misrable va me traiter comme une vache 
lait tout le reste de mes jours.Ainsi, ds le mois de juillet 1720, de
Fo se proccupait du cas matriel et moral d'une voleuse en rupture de
ban, expose au chantage, et imaginait de le faire raconter par Moll
elle-mme._

_Mais ceux qui ont tudi de Fo ne semblent pas avoir attach assez
d'importance  un fait bien significatif. De Fo explique, dans sa
prface, qu'il se borne  publier un manuscrit de Mmoires corrig et un
peu expurg. Nous ne pouvons dire que cette histoire contienne la fin
de la vie de cette fameuse Moll Flanders, car personne ne saurait crire
sa propre vie jusqu' la fin,  moins de l'crire aprs la mort; mais la
vie de son mari, crite par une troisime main, expose en dtail comment
ils vcurent ensemble en Amrique, puis revinrent tous deux en
Angleterre, au bout de huit ans, tant devenus trs riches, o elle
vcut, dit-on, jusqu' un ge trs avanc, mais ne parut point
extraordinairement repentante, sauf qu'en vrit elle parlait toujours
avec rpugnance de sa vie d'autrefois. Et de Fo termine le livre par
cette mention: crit en 1683._

_C'est ainsi que, pour le_ Journal de la Peste, _de Fo a tenu 
indiquer, par une note, l'endroit o est enterr l'auteur, qu'il
supposait mort depuis longtemps. En effet, de Fo avait quatre ans au
moment de l'pidmie (1665), et il n'en crivit le_ Journal _qu'en
1722--cinquante-sept ans plus tard.--Mais il voulait que l'on considrt
son oeuvre comme les notes d'un tmoin. Il paratrait y avoir eu moins
de ncessit de dater les mmoires de Moll Flanders en reculant l'anne
jusqu'en 1683, si toutefois l'existence d'une vritable Moll, vers cette
poque, ne venait pas appuyer la fiction de Fo._

_Or, une certaine Mary Frith, ou Moll la Coupeuse de bourses, resta
clbre au moins jusqu'en 1668. Elle mourut extrmement ge. Elle avait
connu les contemporains de Shakespeare, peut-tre Shakespeare lui-mme.
Voici ce qu'en rapporte Granger_ (Supplment  l'histoire biographique,
_p. 256_):

_Mary Frith, ou Moll la Coupeuse de bourses, nom sous lequel on la
dsignait gnralement, tait une femme d'esprit masculin qui commit,
soit en personne, soit comme complice, presque tous les crimes et folies
notoires chez les pires excentriques des deux sexes. Elle fut infme
comme prostitue et proxnte, diseuse de bonne aventure, pickpocket,
voleuse et receleuse; elle fut aussi la complice d'un adroit faussaire.
Son exploit le plus signal fut de dpouiller le gnral Fairfax sur la
bruyre de Hounslow, ce qui la fit envoyer  la prison de Newgate; mais
grce  une forte somme d'argent, elle fut remise en libert. Elle
mourut d'hydropisie,  l'ge de soixante-quinze ans, mais serait
probablement morte auparavant, si elle n'avait eu l'habitude de fumer du
tabac depuis de longues annes._

_M. Dodsley_ (Old Plays, _vol. VI) a copi la note suivante dans un
manuscrit du British Musum:_

_Mme Mary Friths, alias Moll la Coupeuse de bourses, ne dans Barbican,
fille d'un cordonnier, mourut en sa maison de Fleet Street, prs de la
Taverne du Globe, le 26 juillet 1659, et fut enterre  l'glise de
Sainte-Brigitte. Elle laissa par testament vingt livres  l'effet de
faire couler du vin par les conduites d'eau lors du retour de
Charles II, qui survint peu aprs._

_M. Steevens, dans ses commentaires sur Shakespeare_ (Twelfth Night, _A.
I, Sc. III) note, sur les registres de la Stationer's Company, pour aot
1610, l'entre d'un livre nomm_ les Folies de la joyeuse Moll de
Bankside, _avec ses promenades en vtements d'homme et leur explication,
par John Day._

_En 1611, Thomas Middleton et Dekkar crivirent sur Moll leur clbre
comdie_ The Roaring Girl _ou_ Moll la coupeuse de bourses.... _Le
frontispice la reprsente vtue en homme, l'oeil oblique, la bouche
tordue, avec ces mots en lgende:_

_Mon cas est chang: il faut que je travaille pour vivre._

_Nathaniel Field la cite, en 1639, dans sa comdie_ Amends fort Ladies.
_Sa vie fut publie en in-12, en 1662, avec son portrait en habits
d'homme: elle a prs d'elle un singe, un lion et un aigle. Dans la pice
du_ Faux Astrologue _(1668), on la mentionne comme morte._

_Ainsi John Day, Nathaniel Field, Thomas Middleton, Thomas Dekkar,
compagnons de Shakespeare, firent des pices sur Moll ds 1610 jusqu'en
1659. Il parat qu'elle vivait encore lorsqu'on publia sa vie en 1662.
Toujours est-il qu'elle resta longtemps clbre. Le capitaine Hohnson
place sa biographie parmi celles des grands voleurs dans son_ Histoire
gnrale des Assassins, Voleurs et Pirates, etc. _(1736) ce qui indique
la persistance d'une tradition. Ceux qui donnrent  Daniel de Fo de si
prcis dtails sur la peste de 1665 durent lui raconter mainte histoire
sur l'extraordinaire vie de cette vieille femme, morte riche, aprs une
existence infme,  soixante-quinze ans. Le frontispice de la pice de
Middleton, avec sa lgende, s'appliquerait  Moll Flanders. De Fo
insiste dans son livre sur les vtements d'homme que porte Moll. Ce
n'est certes pas l un trait ordinaire. Il a d voir aussi dans sa
jeunesse les nombreuses pices de thtre o figurait ce personnage
populaire. Le livre de colportage contenant l'histoire de la vie de Moll
la Coupeuse de bourses a certainement t feuillet par lui. Il la fait
nommer avec admiration par Moll Flanders. Enfin, la preuve mme de
l'identit de Mary Frith avec Moll Flanders, c'est la date de 1683 que
de Fo assigne aux prtendus Mmoires complts par une troisime main.
La tradition lui permettait de croire que la vieille Mary Frith avait
vcu jusqu'aux environs de cette anne. Nous n'avons aucune preuve
formelle de la date prcise de sa mort._

_La vie de Mary Frith a donc jou pour_ Moll Flanders _le mme rle que
la relation d'Alexandre Selkirk pour_ Robinson Cruso. _C'est l'embryon
rel que de Fo a fait germer en fiction. C'est le point de dpart d'un
dveloppement qui a une porte bien plus haute. Mais il tait ncessaire
de montrer que l'imagination de Daniel de Fo construit le plus
puissamment sur des ralits, car Daniel de Fo est un crivain
extrmement raliste. Si un livre peut tre compar _ Moll Flanders,_
c'est_ Germinie Lacerteux; _mais Moll Flanders n'agit que par passion de
vivre, tandis que MM. de Goncourt ont analys d'autres mobiles chez
Germinie. Ici, il semble qu'on entende retentir  chaque page les
paroles de la prire: Mon Dieu, donnez-nous notre pain quotidien! Par
ce seul aiguillon Moll Flanders est excite au vice, puis au vol, et peu
 peu le vol, qui a t terriblement conscient au dbut, dgnre en
habitude, et Moll Flanders vole pour voler._

_Et ce n'est pas seulement dans_ Moll Flanders _qu'on entend la prire
de la faim. Les livres de Daniel de Fo ne sont que le dveloppement des
deux supplications de l'humanit: Mon Dieu, donnez-nous notre pain
quotidien;--mon Dieu, prservez-nous de la tentation! Ce furent les
paroles qui hantrent sa vie et son imagination, jusqu' la dernire
lettre qu'il crivit pour sa fille et pour son gendre quelques jours
avant sa mort._

_Je ne veux point parler ici de la puissance artistique de Daniel de
Fo. Il suffira de lire et d'admirer la vrit nue des sentiments et des
actions. Ceux qui n'aiment pas seulement_ Robinson _comme le livre de
leur enfance trouveront dans_ Moll Flanders _les mmes plaisirs et les
mmes terreurs._

_Georges Borrow raconte dans_ Lavengro _qu'il rencontra sur le pont de
Londres une vieille femme qui ne lisait qu'un livre. Elle ne voulait le
vendre  aucun prix. Elle y trouvait tout son amusement et toute sa
consolation. C'tait un ancien livre aux pages uses, Borrow en lut
quelques lignes: aussitt il reconnut l'air, le style, l'esprit de
l'crivain du livre o d'abord il avait appris  lire. Il couvrit son
visage de ses mains, et pensa  son enfance.... Ce livre de la vieille
femme tait_ Moll Flanders.

_Il me reste  dire quelques mots de ma traduction. Je sens qu'elle est
bien imparfaite, mais elle a au moins un mrite: partout o cela a t
possible, les phrases ont conserv le mouvement et les coupures de la
prose de de Fo. J'ai respect la couleur du style autant que j'ai pu.
Les nonchalances de langage et les redites exquises de la narratrice ont
t rendues avec le plus grand soin. Enfin j'ai essay de mettre sous
les yeux du lecteur franais l'oeuvre mme de Daniel de Fo._

                                                     Marcel Schwob.

       *       *       *       *       *




                        MOLL FLANDERS


Mon vritable nom est si bien connu dans les archives ou registres des
prisons de Newgate et de Old Bailey et certaines choses de telle
importance en dpendent encore, qui sont relatives  ma conduite
particulire, qu'il ne faut pas attendre que je fasse mention ici de mon
nom ou de l'origine de ma famille; peut-tre aprs ma mort ceci sera
mieux connu;  prsent il n'y aurait nulle convenance, non, quand mme
on donnerait pleine et entire rmission, sans exception de personnes ou
de crimes.

Il suffira de vous dire que certaines de mes pires camarades, hors
d'tat de me faire du mal, car elles sont sorties de ce monde par le
chemin de l'chelle et de la corde que moi-mme j'ai souvent pens
prendre, m'ayant connue par le nom de Moll Flanders, vous me permettrez
de passer sous ce nom jusqu' ce que j'ose avouer tout ensemble qui j'ai
t et qui je suis.

On m'a dit que dans une nation voisine, soit en France, soit ailleurs,
je n'en sais rien, il y a un ordre du roi, lorsqu'un criminel est
condamn ou  mourir ou aux galres ou  tre dport, et qu'il laisse
des enfants (qui sont d'ordinaire sans ressource par la confiscation des
biens de leurs parents), pour que ces enfants soient immdiatement
placs sous la direction du gouvernement et transports dans un hpital
qu'on nomme Maison des Orphelins, o ils sont levs, vtus, nourris,
instruits, et au temps de leur sortie entrent en apprentissage ou en
service, tellement qu'ils sont capables de gagner leur vie par une
conduite honnte et industrieuse.

Si telle et t la coutume de notre pays, je n'aurais pas t laisse,
pauvre fille dsole, sans amis, sans vtements, sans aide, sans
personne pour m'aider, comme fut mon sort; par quoi je fus non seulement
expose  de trs grandes dtresses, mme avant de pouvoir ou comprendre
ma situation ou l'amender, mais encore jete  une vie scandaleuse en
elle-mme, et qui par son ordinaire cours amne la destruction de l'me
et du corps.

Mais ici le cas fut diffrent. Ma mre fut convaincue de flonie pour un
petit vol  peine digne d'tre rapport: elle avait emprunt trois
pices de fine Hollande  un certain drapier dans Cheapside; les dtails
en sont trop longs  rpter, et je les ai entendus raconter de tant de
faons que je puis  peine dire quel est le rcit exact.

Quoiqu'il en soit, ils s'accordent tous en ceci, que ma mre plaida son
ventre, qu'on la trouva grosse, et qu'elle eut sept mois de rpit; aprs
quoi on la saisit (comme ils disent) du premier jugement; mais elle
obtint ensuite la faveur d'tre dporte aux plantations, et me laissa,
n'tant pas ge de la moiti d'un an, et en mauvaises mains, comme vous
pouvez croire.

Ceci est trop prs des premires heures de ma vie pour que je puisse
raconter aucune chose de moi, sinon par ou-dire; il suffira de
mentionner que je naquis dans un si malheureux endroit qu'il n'y avait
point de paroisse pour y avoir recours afin de me nourrir dans ma petite
enfance, et je ne peux pas expliquer le moins du monde comment on me fit
vivre; si ce n'est qu'une parente de ma mre (ainsi qu'on me l'a dit)
m'emmena avec elle, mais aux frais de qui, ou par l'ordre de qui, c'est
ce dont je ne sais rien.

La premire chose dont je puisse me souvenir, ou que j'aie pu jamais
apprendre sur moi, c'est que j'arrivai  tre mle dans une bande de
ces gens qu'on nomme Bohmiens ou gyptiens; mais je pense que je restai
bien peu de temps parmi eux, car ils ne dcolorrent point ma peau,
comme ils le font  tous les enfants qu'ils emmnent, et je ne puis dire
comment je vins parmi eux ni comment je les quittai.

Ce fut  Colchester, en Essex, que ces gens m'abandonnrent; et j'ai
dans la tte la notion que c'est moi qui les abandonnai (c'est--dire
que je me cachai et ne voulus pas aller plus loin avec eux), mais je ne
saurais rien affirmer l-dessus. Je me rappelle seulement qu'ayant t
prise par des officiers de la paroisse de Colchester, je leur rpondis
que j'tais venue en ville avec les gyptiens, mais que je ne voulais
pas aller plus loin avec eux, et qu'ainsi ils m'avaient laisse; mais o
ils taient alls, voil ce que je ne savais pas; car, ayant envoy des
gens par le pays pour s'enqurir, il parat qu'on ne put les trouver.

J'tais maintenant en point d'tre pourvue; car bien que je ne fusse pas
lgalement  la charge de la paroisse pour telle au telle partie de la
ville, pourtant, ds qu'on connut ma situation et qu'on sut que j'tais
trop jeune pour travailler, n'ayant pas plus de trois ans d'ge, la
piti mut les magistrats de la ville, et ils dcidrent de me prendre
sous leur garde, et je devins  eux tout comme si je fusse ne dans la
cit.

Dans la provision qu'ils firent pour moi, j'eus la chance d'tre mise en
nourrice, comme ils disent, chez une bonne femme qui tait pauvre, en
vrit, mais qui avait connu de meilleurs jours, et qui gagnait
petitement sa vie en levant des enfants tels qu'on me supposait tre,
et en les entretenant en toutes choses ncessaires jusqu' l'ge o l'on
pensait qu'ils pourraient entrer en service ou gagner leur propre pain.

Cette bonne femme avait aussi une petite cole qu'elle tenait pour
enseigner aux enfants  lire et  coudre; et ayant, comme j'ai dit,
autrefois vcu en bonne faon, elle levait les enfants avec beaucoup
d'art autant qu'avec beaucoup de soin.

Mais, ce qui valait tout le reste, elle les levait trs religieusement
aussi, tant elle-mme une femme bien sobre et pieuse, secondement bonne
mnagre et propre, et troisimement de faons et moeurs honntes. Si
bien qu' ne point parler de la nourriture commune, du rude logement et
des vtements grossiers, nous tions levs aussi civilement qu' la
classe d'un matre de danse.

Je continuai l jusqu' l'ge de huit ans, quand je fus terrifie par la
nouvelle que les magistrats (je crois qu'on les nommait ainsi) avaient
donn l'ordre de me mettre en service; je ne pouvais faire que bien peu
de chose, o qu'on m'envoyt, sinon aller en course, ou servir de
souillon  quelque fille de cuisine; et comme on me le rptait souvent,
j'en pris une grande frayeur; car j'avais une extrme aversion  entrer
en service, comme ils disaient, bien que je fusse si jeune; et je dis 
ma nourrice que je croyais pouvoir gagner ma vie sans entrer en service,
si elle voulait bien me le permettre; car elle m'avait appris 
travailler de mon aiguille et  filer de la grosse laine, qui est la
principale industrie de cette ville, et je lui dis que si elle voulait
bien me garder, je travaillerais bien fort.

Je lui parlais presque chaque jour de travailler bien fort et, en somme,
je ne faisais que travailler et pleurer tout le temps, ce qui affligea
tellement l'excellente bonne femme qu'enfin elle se mit  s'inquiter de
moi: car elle m'aimait beaucoup.

L-dessus, un jour, comme elle entrait dans la chambre o tous les
pauvres enfants taient au travail, elle s'assit juste en face de moi;
non pas  sa place habituelle de matresse mais comme si elle se
disposait  dessein pour m'observer et me regarder travailler; j'tais
en train de faire un ouvrage auquel elle m'avait mise, et je me souviens
que c'tait  marquer des chemises; et aprs un temps elle commena de
me parler:

--Petite sotte, dit-elle, tu es toujours  pleurer (et je pleurais
alors), dis-moi pourquoi tu pleures.

--Parce qu'ils vont m'emmener, dis-je, et me mettre en service, et je ne
peux pas faire le travail de mnage.

--Eh bien, mon enfant, dit-elle, il est possible que tu ne puisses pas
faire le travail de mnage, mais tu l'apprendras plus tard, et on ne te
mettra pas au gros ouvrage tout de suite.

--Si, on m'y mettra, dis-je, et si je ne peux pas le faire, on me
battra, et les servantes me battront pour me faire faire le gros
ouvrage, et je ne suis qu'une petite fille, et je ne peux pas le faire!

Et je me remis  pleurer jusqu' ne plus pouvoir parler.

Ceci mut ma bonne nourrice maternelle; si bien qu'elle rsolut que je
n'entrerais pas encore en condition; et elle me dit de ne pas pleurer,
et qu'elle parlerait  M. le maire et que je n'entrerais en service que
quand je serais plus grande.

Eh bien, ceci ne me satisfit pas; car la seule ide d'entrer en
condition tait pour moi une chose si terrible que si elle m'avait
assur que je n'y entrerais pas avant l'ge de vingt ans, cela aurait
t entirement pareil pour moi; j'aurais pleur tout le temps, rien
qu' l'apprhension que la chose finirait par arriver.

Quand elle vit que je n'tais pas apaise, elle se mit en colre avec
moi:

--Et que veux-tu donc de plus, dit-elle, puisque je te dis que tu
n'entreras en service que quand tu seras plus grande?

--Oui, dis-je, mais il faudra tout de mme que j'y entre,  la fin.

--Mais quoi, dit-elle, est-ce que cette fille est folle? Quoi, tu veux
donc tre une dame de qualit?

--Oui, dis-je, et je pleurai de tout mon coeur, jusqu' clater encore
en sanglots.

Ceci fit rire la vieille demoiselle, comme vous pouvez bien penser.

--Eh bien, madame, en vrit, dit-elle, en se moquant de moi, vous
voulez donc tre une dame de qualit, et comment ferez-vous pour devenir
dame de qualit? est-ce avec le bout de vos doigts?

--Oui, dis-je encore innocemment.

--Mais voyons, qu'est-ce que tu peux gagner, dit-elle; qu'est-ce que tu
peux gagner par jour en travaillant?

--Six sous, dis-je, quand je file, et huit sous quand je couds du gros
linge.

--Hlas! pauvre dame de qualit, dit-elle encore en riant, cela ne te
mnera pas loin.

--Cela me suffira, dis-je, si vous voulez bien me laisser vivre avec
vous.

Et je parlais d'un si pauvre ton suppliant que j'treignis le coeur de
la bonne femme, comme elle me dit plus tard.

--Mais, dit-elle, cela ne suffira pas  te nourrir et  t'acheter des
vtements; et qui donc achtera des robes pour la petite dame de
qualit? dit-elle.

Et elle me souriait tout le temps.

--Alors je travaillerai plus dur, dis-je, et je vous donnerai tout
l'argent.

--Mais, mon pauvre enfant, cela ne suffira pas, dit-elle; il y aura 
peine de quoi te fournir d'aliments.

--Alors vous ne me donnerez pas d'aliments, dis-je encore, innocemment;
mais vous me laisserez vivre avec vous.

--Et tu pourras vivre sans aliments? dit-elle.

--Oui, dis-je encore, comme un enfant, vous pouvez bien penser, et je
pleurai encore de tout mon coeur.

Je n'avais aucun calcul en tout ceci; vous pouvez facilement voir que
tout tait de nature; mais c'tait joint  tant d'innocence et  tant de
passion qu'en somme la bonne crature maternelle se mit  pleurer aussi,
et enfin sanglota aussi fort que moi, et me prit et me mena hors de la
salle d'cole: Viens, dit-elle, tu n'iras pas en service, tu vivras
avec moi; et ceci me consola pour le moment.

L-dessus, elle alla faire visite au maire, mon affaire vint dans la
conversation, et ma bonne nourrice raconta  M. le maire toute
l'histoire; il en fut si charm qu'il alla appeler sa femme et ses deux
filles pour l'entendre, et ils s'en amusrent assez entre eux, comme
vous pouvez bien penser.

Enfin, une semaine ne s'tait pas coule, que voici tout  coup madame
la femme du maire et ses deux filles qui arrivent  la maison pour voir
ma vieille nourrice, et visiter son cole et les enfants. Aprs qu'elles
les eurent regards un peu de temps:

--Eh bien, madame, dit la femme du maire  ma nourrice, et quelle est
donc, je vous prie, la petite fille qui veut tre dame de qualit?

Je l'entendis et je fus affreusement effraye, quoique sans savoir
pourquoi non plus; mais madame la femme du maire vient jusqu' moi:

--Eh bien, mademoiselle, dit-elle, et quel ouvrage faites-vous en ce
moment?

Le mot _mademoiselle_ tait un langage qu'on n'avait gure entendu
parler dans notre cole, et je m'tonnai de quel triste nom elle
m'appelait; nanmoins je me levai, fis une rvrence, et elle me prit
mon ouvrage dans les mains, le regarda, et dit que c'tait trs bien;
puis elle regarda une de mes mains:

--Ma foi, dit-elle, elle pourra devenir dame de qualit, aprs tout;
elle a une main de dame, je vous assure.

Ceci me fit un immense plaisir; mais madame la femme du maire ne s'en
tint pas l, mais elle mit sa main dans sa poche et me donna un
shilling, et me recommanda d'tre bien attentive  mon ouvrage et
d'apprendre  bien travailler, et peut-tre je pourrais devenir une dame
de qualit, aprs tout.

Et tout ce temps ma bonne vieille nourrice, et madame la femme du maire
et tous les autres gens, ne me comprenaient nullement: car eux voulaient
dire une sorte de chose par le mot dame de qualit et moi j'en voulais
dire une toute diffrente; car hlas! tout ce que je comprenais en
disant dame de qualit, c'est que je pourrais travailler pour moi et
gagner assez pour vivre sans entrer en service; tandis que pour eux cela
signifiait vivre dans une grande et haute position et je ne sais quoi.

Eh bien, aprs que madame la femme du maire fut partie, ses deux filles
arrivrent et demandrent aussi  voir la dame de qualit, et elles me
parlrent longtemps, et je leur rpondis  ma guise innocente; mais
toujours lorsqu'elles me demandaient si j'avais rsolu de devenir une
dame de qualit, je rpondais oui: enfin elles me demandrent ce que
c'tait qu'une dame de qualit. Ceci me troubla fort: toutefois
j'expliquai ngativement que c'tait une personne qui n'entrait pas en
service pour faire le mnage; elles en furent extrmement charmes, et
mon petit babillage leur plut et leur sembla assez agrable, et elles me
donnrent aussi de l'argent.

Pour mon argent, je le donnai tout  ma nourrice-matresse comme je
l'appelais, et lui promis qu'elle aurait tout ce que je gagnerais quand
je serais dame de qualit, aussi bien que maintenant; par ceci et
d'autres choses que je disais, ma vieille gouvernante commena de
comprendre ce que je voulais dire par dame de qualit, et que ce n'tait
pas plus que d'tre capable de gagner mon pain par mon propre travail et
enfin elle me demanda si ce n'tait pas cela.

Je lui dis que oui, et j'insistai pour lui expliquer que vivre ainsi,
c'tait tre dame de qualit; car, dis-je, il y a une telle, nommant une
femme qui raccommodait de la dentelle et lavait les coiffes de dentelle
des dames; elle, dis-je, c'est une dame de qualit, et on l'appelle
_madame_.

--Pauvre enfant, dit ma bonne vieille nourrice, tu pourras bientt tre
une personne mal fame, et qui a eu deux btards.

Je ne compris rien  cela; mais je rpondis: Je suis sre qu'on
l'appelle _madame_, et elle ne va pas en service, et elle ne fait pas le
mnage; et ainsi je soutins qu'elle tait dame de qualit, et que je
voulais tre dame de qualit, comme elle.

Tout ceci fut rpt aux dames, et elles s'en amusrent et de temps en
temps les filles de M. le maire venaient me voir et demandaient o tait
la petite dame de qualit, ce qui ne me rendait pas peu fire de moi,
d'ailleurs j'avais souvent la visite de ces jeunes dames, et elles en
amenaient d'autres avec elles; de sorte que par cela je devins connue
presque dans toute la ville.

J'avais maintenant prs de dix ans et je commenais d'avoir l'air d'une
petite femme, car j'tais extrmement srieuse, avec de belles manires,
et comme j'avais souvent entendu dire aux dames que j'tais jolie, et
que je deviendrais extrmement belle, vous pouvez penser que cela ne me
rendait pas peu fire; toutefois cette vanit n'eut pas encore de
mauvais effet sur moi; seulement, comme elles me donnaient souvent de
l'argent que je donnais  ma vieille nourrice, elle, honnte femme,
avait l'intgrit de le dpenser pour moi afin de m'acheter coiffe,
linge et gants, et j'allais nettement vtue; car si je portais des
haillons, j'tais toujours trs propre, ou je les faisais barboter
moi-mme dans l'eau, mais, dis-je, ma bonne vieille nourrice, quand on
me donnait de l'argent, bien honntement le dpensait pour moi, et
disait toujours aux dames que ceci ou cela avait t achet avec leur
argent; et ceci faisait qu'elles m'en donnaient davantage; jusqu'enfin
je fus tout de bon appele par les magistrats, pour entrer en service;
mais j'tais alors devenue si excellente ouvrire, et les dames taient
si bonnes pour moi, que j'en avais pass le besoin; car je pouvais
gagner pour ma nourrice autant qu'il lui fallait pour m'entretenir; de
sorte qu'elle leur dit que, s'ils lui permettaient, elle garderait la
dame de qualit comme elle m'appelait, pour lui servir d'aide et
donner leon aux enfants, ce que j'tais trs bien capable de faire; car
j'tais trs agile au travail, bien que je fusse encore trs jeune.

Mais la bont de ces dames ne s'arrta pas l, car lorsqu'elles
comprirent que je n'tais plus entretenue par la cit, comme auparavant,
elles me donnrent plus souvent de l'argent; et,  mesure que je
grandissais, elles m'apportaient de l'ouvrage  faire pour elles: tel
que linge  rentoiler, dentelles  rparer, coiffes  faonner, et non
seulement me payaient pour mon ouvrage, mais m'apprenaient mme  le
faire, de sorte que j'tais vritablement une dame de qualit, ainsi que
je l'entendais; car avant d'avoir douze ans, non seulement je me
suffisais en vtements et je payais ma nourrice pour m'entretenir, mais
encore je mettais de l'argent dans ma poche.

Les dames me donnaient aussi frquemment de leurs hardes ou de celles de
leurs enfants; des bas, des jupons, des habits, les unes telle chose,
les autres telle autre, et ma vieille femme soignait tout cela pour moi
comme une mre, m'obligeait  raccommoder, et  tourner tout au meilleur
usage: car c'tait une rare et excellente mnagre.

 la fin, une des dames se prit d'un tel caprice pour moi qu'elle
dsirait m'avoir chez elle, dans sa maison, pour un mois, dit-elle, afin
d'tre en compagnie de ses filles.

Vous pensez que cette invitation tait excessivement aimable de sa part;
toutefois, comme lui dit ma bonne femme,  moins qu'elle se dcidt  me
garder pour tout de bon, elle ferait  la petite dame de qualit plus de
mal que de bien.--Eh bien, dit la dame, c'est vrai; je la prendrai chez
moi seulement pendant une semaine, pour voir comment mes filles et elles
s'accordent, et comment son caractre me plat, et ensuite je vous en
dirai plus long; et cependant, s'il vient personne la voir comme
d'ordinaire, dites-leur seulement que vous l'avez envoye en visite  ma
maison.

Ceci tait prudemment mnag, et j'allai faire visite  la dame, o je
me plus tellement avec les jeunes demoiselles, et elles si fort avec
moi, que j'eus assez  faire pour me sparer d'elles, et elles en furent
aussi fches que moi-mme.

Je les quittai cependant et je vcus presque une anne encore avec mon
honnte vielle femme; et je commenais maintenant de lui tre bien
utile; car j'avais presque quatorze ans, j'tais grande pour mon ge, et
j'avais dj l'air d'une petite femme; mais j'avais pris un tel got de
l'air de qualit dont on vivait dans la maison de la dame, que je ne me
sentais plus tant  mon aise dans mon ancien logement; et je pensais
qu'il tait beau d'tre vraiment dame de qualit, car j'avais maintenant
des notions tout  fait diffrentes sur les dames de qualit; et comme
je pensais qu'il tait beau d'tre une dame de qualit, ainsi j'aimais
tre parmi les dames de qualit, et voil pourquoi je dsirais ardemment
y retourner.

Quand j'eus environ quatorze ans et trois mois, ma bonne vieille
nourrice (ma mre, je devrais l'appeler) tomba malade et mourut. Je me
trouvai alors dans une triste condition, en vrit; car ainsi qu'il n'y
a pas grand'peine  mettre fin  la famille d'une pauvre personne une
fois qu'on les a tous emmens au cimetire, ainsi la pauvre bonne femme
tant enterre, les enfants de la paroisse furent immdiatement enlevs
par les marguilliers; l'cole tait finie et les externes qui y venaient
n'avaient plus qu' attendre chez eux qu'on les envoyt ailleurs; pour
ce qu'elle avait laiss, une fille  elle, femme marie, arriva et
balaya tout; et, comme on emportait les meubles, on ne trouva pas autre
chose  me dire que de conseiller par plaisanterie  la petite dame de
qualit de s'tablir maintenant  son compte, si elle le voulait.

J'tais perdue presque de frayeur, et je ne savais que faire; car
j'tais pour ainsi dire mise  la porte dans l'immense monde, et, ce qui
tait encore pire, la vieille honnte femme avait gard par devers elle
vingt et deux shillings  moi, qui taient tout l'tat que la petite
dame de qualit avait au monde; et quand je les demandai  la fille,
elle me bouscula et me dit que ce n'taient point ses affaires.

Il tait vrai que la bonne pauvre femme en avait parl  sa fille,
disant que l'argent se trouvait  tel endroit, et que c'tait l'argent
de l'enfant, et qu'elle m'avait appele une ou deux fois pour me le
donner, mais je ne me trouvais malheureusement pas l, et lorsque je
revins, elle tait hors la condition de pouvoir en parler; toutefois la
fille fut assez honnte ensuite pour me le donner, quoiqu'elle m'et
d'abord  ce sujet traite si cruellement.

Maintenant j'tais une pauvre dame de qualit, en vrit, et juste cette
mme nuit j'allais tre jete dans l'immense monde; car la fille avait
tout emport, et je n'avais pas tant qu'un logement pour y aller, ou un
bout de pain  manger; mais il semble que quelques-uns des voisins
prirent une si grande piti de moi, qu'ils en informrent la dame dans
la famille de qui j'avais t; et immdiatement elle envoya sa servante
pour me chercher; et me voil partie avec elles, sac et bagages, et avec
le coeur joyeux, vous pouvez bien penser; la terreur de ma condition
avait fait une telle impression sur moi, que je ne voulais plus tre
dame de qualit, mais bien volontiers servante, et servante de telle
espce pour laquelle on m'aurait crue bonne.

Mais ma nouvelle gnreuse matresse avait de meilleures penses pour
moi. Je la nomme gnreuse, car autant elle excdait la bonne femme avec
qui j'avais vcu avant en tout, qu'en tat; je dis en tout, sauf en
honntet; et pour cela, quoique ceci ft une dame bien exactement
juste, cependant je ne dois pas oublier de dire en toutes occasions, que
la premire, bien que pauvre, tait aussi foncirement honnte qu'il est
possible.

Je n'eus pas plus tt t emmene par cette bonne dame de qualit, que
la premire dame, c'est--dire madame la femme du maire, envoya ses
filles pour prendre soin de moi; et une autre famille qui m'avait
remarque, quand j'tais la petite dame de qualit, me fit chercher,
aprs celle-l, de sorte qu'on faisait grand cas de moi; et elles ne
furent pas peu fches, surtout madame la femme du maire, que son amie
m'et enleve  elle; car disait-elle, je lui appartenais par droit,
elle ayant t la premire qui et pris garde  moi; mais celles qui me
tenaient ne voulaient pas me laisser partir; et, pour moi, je ne pouvais
tre mieux que l o j'tais.

L, je continuai jusqu' ce que j'eusse entre dix-sept et dix-huit ans,
et j'y trouvai tous les avantages d'ducation qu'on peut s'imaginer;
cette dame avait des matres qui venaient pour enseigner  ses filles 
danser,  parler franais et  crire, et d'autres pour leur enseigner
la musique; et, comme j'tais toujours avec elles, j'apprenais aussi
vite qu'elles; et quoique les matres ne fussent pas appoints pour
m'enseigner, cependant j'apprenais par imitation et questions tout ce
qu'elles apprenaient par instruction et direction. Si bien qu'en somme
j'appris  danser et  parler franais aussi bien qu'aucune d'elles et 
chanter beaucoup mieux, car j'avais une meilleure voix qu'aucune
d'elles; je ne pouvais pas aussi promptement arriver  jouer du clavecin
ou de l'pinette, parce que je n'avais pas d'instruments  moi pour m'y
exercer, et que je ne pouvais toucher les leurs que par intervalles,
quand elles les laissaient; mais, pourtant, j'appris suffisamment bien,
et finalement les jeunes demoiselles eurent deux instruments,
c'est--dire un clavecin et une pinette aussi, et puis me donnrent
leon elles-mmes; mais, pour ce qui est de danser, elles ne pouvaient
mais que je n'apprisse les danses de campagne, parce qu'elles avaient
toujours besoin de moi pour faire un nombre gal, et, d'autre part,
elles mettaient aussi bon coeur  m'apprendre tout ce qu'on leur avait
enseign  elles-mmes que moi  profiter de leurs leons.

Par ces moyens j'eus, comme j'ai dit, tous les avantages d'ducation que
j'aurais pu avoir, si j'avais t autant demoiselle de qualit que
l'taient celles avec qui je vivais, et, en quelques points, j'avais
l'avantage sur mesdemoiselles, bien qu'elles fussent mes suprieures: en
ce que tous mes dons taient de nature et que toutes leurs fortunes
n'eussent pu fournir. D'abord j'tais jolie, avec plus d'apparence
qu'aucune d'elles; deuximement j'tais mieux faite; troisimement, je
chantais mieux, par quoi je veux dire que j'avais une meilleure voix; en
quoi vous me permettrez de dire, j'espre, que je ne donne pas mon
propre jugement, mais l'opinion de tous ceux qui connaissaient la
famille.

J'avais avec tout cela, la commune vanit de mon sexe, en ce qu'tant
rellement considre comme trs jolie, ou, si vous voulez, comme une
grande beaut, je le savais fort bien, et j'avais une aussi bonne
opinion de moi-mme qu'homme du monde, et surtout j'aimais  en entendre
parler les gens, ce qui arrivait souvent et me donnait une grande
satisfaction.

Jusqu'ici mon histoire a t aise  dire, et dans toute cette partie de
ma vie, j'avais non seulement la rputation de vivre dans une trs bonne
famille, mais aussi la renomme d'une jeune fille bien sobre, modeste et
vertueuse, et telle j'avais toujours t; d'ailleurs, je n'avais jamais
eu occasion de penser  autre chose, ou de savoir ce qu'tait une
tentation au vice. Mais ce dont j'tais trop fire fut ma perte. La
matresse de la maison o j'tais avait deux fils, jeunes gentilshommes
de qualit et tenue peu ordinaires, et ce fut mon malheur d'tre trs
bien avec tous deux, mais ils se conduisirent avec moi d'une manire
bien diffrente.

L'an, un gentilhomme gai, qui connaissait la ville autant que la
campagne, et, bien qu'il et de lgret assez pour commettre une
mauvaise action, cependant avait trop de jugement pratique pour payer
trop cher ses plaisirs; il commena par ce triste pige pour toutes les
femmes, c'est--dire qu'il prenait garde  toutes occasions combien
j'tais jolie, comme il disait, combien agrable, combien mon port tait
gracieux, et mille autres choses; et il y mettait autant de subtilit
que s'il et eu la mme science  prendre une femme au filet qu'une
perdrix  l'afft, car il s'arrangeait toujours pour rpter ces
compliments  ses soeurs au moment que, bien que je ne fusse pas l,
cependant il savait que je n'tais pas assez loigne pour ne pas tre
assure de l'entendre. Ses soeurs lui rpondaient doucement: Chut!
frre, elle va t'entendre, elle est dans la chambre d' ct. Alors il
s'interrompait et parlait  voix basse, prtendant ne l'avoir pas su, et
avouait qu'il avait eu tort; puis, feignant de s'oublier, se mettait 
parler de nouveau  voix haute, et moi, qui tais si charme de
l'entendre, je n'avais garde de ne point l'couter  toutes occasions.

Aprs qu'il eut ainsi amorc son hameon et assez aisment trouv le
moyen de placer l'appt sur ma route, il joua  jeu dcouvert, et un
jour, passant par la chambre de sa soeur pendant que j'y tais, il entre
avec un air de gaiet:

--Oh! madame Betty, me dit-il, comment allez-vous, madame Betty? Est-ce
que les joues ne vous brlent pas, madame Betty.

Je fis une rvrence et me mis  rougir, mais ne rpondis rien.

--Pourquoi lui dis-tu cela, mon frre? dit la demoiselle.

--Mais, reprit-il, parce que nous venons de parler d'elle, en bas, cette
demi-heure.

--Eh bien, dit sa soeur, vous n'avez pas pu dire de mal d'elle, j'en
suis sre; ainsi, peu importe ce dont vous avez pu parler.

--Non, non, dit-il, nous avons t si loin de dire du mal d'elle, que
nous en avons dit infiniment de bien, et beaucoup, beaucoup de belles
choses ont t rptes sur Mme Betty, je t'assure, et en particulier
que c'est la plus jolie jeune fille de Colchester; et, bref, ils
commencent en ville  boire  sa sant.

--Je suis vraiment surprise de ce que tu dis, mon frre, rpond la
soeur; il ne manque qu'une chose  Betty, mais autant vaudrait qu'il lui
manqut tout, car son sexe est en baisse sur le march au temps prsent;
et si une jeune femme a beaut, naissance, ducation, esprit, sens,
bonne faon et chastet, et tout a l'extrme, toutefois si elle n'a
point d'argent, elle n'est rien; autant vaudrait que tout lui fit
dfaut: l'argent seul, de nos jours, recommande une femme; les hommes se
passent le beau jeu tour  tour.

Son frre cadet, qui tait l, s'cria:

--Arrte, ma soeur, tu vas trop vite; je suis une exception  ta rgle;
je t'assure que si je trouve une femme aussi accomplie, je ne
m'inquiterai gure de l'argent.

--Oh! dit la soeur, mais tu prendras garde alors de ne point te mettre
dans l'esprit une qui n'ait pas d'argent.

--Pour cela, tu n'en sais rien non plus, dit le frre.

--Mais pourquoi, ma soeur, dit le frre an, pourquoi cette exclamation
sur la fortune? Tu n'es pas de celles  qui elle fait dfaut, quelles
que soient les qualits qui te manquent.

--Je te comprends trs bien, mon frre, rplique la dame fort aigrement,
tu supposes que j'ai la fortune et que la beaut me manque; mais tel est
le temps que la premire suffira: je serai donc encore mieux partage
que mes voisines.

--Eh bien, dit le frre cadet, mais tes voisines pourront bien avoir
part gale, car beaut ravit un mari parfois en dpit d'argent, et quand
la fille se trouve mieux faite que la matresse, par chance elle fait un
aussi bon march et monte en carrosse avant l'autre.

Je crus qu'il tait temps pour moi de me retirer, et je le fis, mais pas
assez loin pour ne pas saisir tout leur discours, o j'entendis
abondance de belles choses qu'on disait de moi, ce qui excita ma vanit,
mais ne me mit pas en chemin, comme je le dcouvris bientt, d'augmenter
mon intrt dans la famille, car la soeur et le frre cadet se
querellrent amrement l-dessus; et, comme il lui dit,  mon sujet, des
choses fort dsobligeantes, je pus voir facilement qu'elle en gardait
rancune par la conduite qu'elle tint envers moi, et qui fut en vrit
bien injuste, car je n'avais jamais eu la moindre pense de ce qu'elle
souponnait en ce qui touchait son frre cadet; certainement l'an, 
sa faon obscure et lointaine, avait dit quantit de choses plaisamment
que j'avais la folie de tenir pour srieuses ou de me flatter de
l'espoir de ce que j'aurais d supposer qu'il n'entendrait jamais.

Il arriva, un jour, qu'il monta tout courant l'escalier vers la chambre
o ses soeurs se tenaient d'ordinaire pour coudre, comme il le faisait
souvent, et, les appelant de loin avant d'entrer, comme il en avait
aussi coutume, moi, tant l, seule, j'allai  la porte et dis:

--Monsieur, ces dames ne sont pas l, elles sont alles se promener au
jardin.

Comme je m'avanais pour parler ainsi, il venait d'arriver jusqu' la
porte, et me saisissant dans ses bras, comme c'et t par chance:

--Oh! madame Betty, dit-il, tes-vous donc l? C'est encore mieux, je
veux vous parler  vous bien plus qu' elles.

Et puis, me tenant dans ses bras, il me baisa trois ou quatre fois.

Je me dbattis pour me dgager, et toutefois je ne le fis que
faiblement, et il me tint serre, et continua de me baiser jusqu' ce
qu'il ft hors d'haleine; et, s'asseyant, il dit:

--Chre Betty, je suis amoureux de vous.

Ses paroles, je dois l'avouer, m'enflammrent le sang; tous mes esprits
volrent  mon coeur et me mirent assez en dsordre. Il rpta ensuite
plusieurs fois qu'il tait amoureux de moi, et mon coeur disait aussi
clairement qu'une voix que j'en tais charme; oui, et chaque fois qu'il
disait: Je suis amoureux de vous, mes rougeurs rpondaient clairement:
Je le voudrais bien, monsieur. Toutefois, rien d'autre ne se passa
alors; ce ne fut qu'une surprise, et je me remis bientt. Il serait
rest plus longtemps avec moi, mais par hasard, il regardai la fentre,
et vit ses soeurs qui remontaient le jardin. Il prit donc cong, me
baisa encore, me dit qu'il tait trs srieux, et que j'en entendrais
bien promptement davantage. Et le voil parti infiniment joyeux, et s'il
n'y avait eu un malheur en cela, j'aurais t dans le vrai, mais
l'erreur tait que Mme Betty tait srieuse et que le gentilhomme ne
l'tait pas.

 partir de ce temps, ma tte courut sur d'tranges choses, et je puis
vritablement dire que je n'tais pas moi-mme, d'avoir un tel
gentilhomme qui me rptait qu'il tait amoureux de moi, et que j'tais
une si charmante crature, comme il me disait que je l'tais: c'taient
l des choses que je ne savais comment supporter; ma vanit tait leve
au dernier degr. Il est vrai que j'avais la tte pleine d'orgueil,
mais, ne sachant rien des vices de ce temps, je n'avais pas une pense
sur ma vertu; et si mon jeune matre l'avait propos  premire vue, il
et pu prendre toute libert qu'il et cru bonne; mais il ne perut pas
son avantage, ce qui fut mon bonheur  ce moment.

Il ne se passa pas longtemps avant qu'il trouvt l'occasion de me
surprendre encore, et presque dans la mme posture; en vrit, il y eut
plus de dessein de sa part, quoique non de la mienne. Ce fut ainsi: les
jeunes dames taient sorties pour faire des visites avec leur mre; son
frre n'tait pas en ville, et pour son pre, il tait  Londres depuis
une semaine; il m'avait si bien guette qu'il savait o j'tais, tandis
que moi je ne savais pas tant s'il tait  la maison, et il monte
vivement l'escalier, et, me voyant au travail, entre droit dans la
chambre, o il commena juste comme l'autre fois, me prenant dans ses
bras, et me baisant pendant presque un quart d'heure de suite.

C'est dans la chambre de sa plus jeune soeur que j'tais, et comme il
n'y avait personne  la maison que la servante au bas de l'escalier, il
en fut peut-tre plus hardi; bref, il commena d'tre pressant avec moi;
il est possible qu'il me trouva un peu trop facile, car je ne lui
rsistai pas tandis qu'il ne faisait que me tenir dans ses bras et me
baiser; en vrit, cela me donnait trop de plaisir pour lui rsister
beaucoup.

Eh bien, fatigus de ce genre de travail, nous nous assmes, et l il me
parla pendant longtemps; me dit qu'il tait charm de moi, qu'il ne
pouvait avoir de repos qu'il ne m'et persuad qu'il tait amoureux de
moi, et que si je pouvais l'aimer en retour, et si je voulais le rendre
heureux, je lui sauverais la vie, et mille belles choses semblables. Je
ne lui rpondis que peu, mais dcouvris aisment que j'tais une sotte
et que je ne comprenais pas le moins du monde ce qu'il entendait.

Puis il marcha par la chambre, et, me prenant par la main, je marchai
avec lui, et soudain, prenant son avantage, il me jeta sur le lit et m'y
baisa trs violemment, mais, pour lui faire justice, ne se livra 
aucune grossiret, seulement me baisa pendant trs longtemps; aprs
quoi il crut entendre quelqu'un monter dans l'escalier, de sorte qu'il
sauta du lit et me souleva, professant infiniment d'amour pour moi, mais
me dit que c'tait une affection entirement honorable, et qu'il ne
voulait me causer aucun mal, et l-dessus il me mit cinq guines dans la
main et redescendit l'escalier.

Je fus plus confondue de l'argent que je ne l'avais t auparavant de
l'amour, et commenai de me sentir si leve que je savais  peine si je
touchais la terre. Ce gentilhomme avait maintenant enflamm son
inclination autant que ma vanit, et, comme s'il et trouv qu'il avait
une occasion et qu'il ft lch de ne pas la saisir, le voil qui
remonte au bout d'environ une demi-heure, et reprend son travail avec
moi, juste comme il avait fait avant, mais avec un peu moins de
prparation.

Et d'abord quand il ft entr dans la chambre, il se retourna et ferma
la porte.

--Madame Betty, dit-il, je m'tais figur tout  l'heure que quelqu'un
montait dans l'escalier, mais il n'en tait rien; toutefois, dit-il, si
on me trouve dans la chambre avec vous, on ne me surprendra pas  vous
baiser.

Je lui dis que je ne savais pas qui aurait pu monter l'escalier, car je
croyais qu'il n'y avait personne  la maison que la cuisinire et
l'autre servante et elles ne prenaient jamais cet escalier-l.

--Eh bien, ma mignonne, il vaut mieux s'assurer, en tout cas.--Et puis,
s'assied, et nous commenmes  causer.

Et maintenant, quoique je fusse encore toute en feu de sa premire
visite, ne pouvant parler que peu, il semblait qu'il me mt les paroles
dans la bouche, me disant combien passionnment il m'aimait, et comment
il ne pouvait rien avant d'avoir disposition de sa fortune, mais que
dans ce temps-l il tait bien rsolu  me rendre heureuse, et lui-mme,
c'est--dire de m'pouser, et abondance de telles choses, dont moi
pauvre sotte je ne comprenais pas le dessein, mais agissais comme s'il
n'y et eu d'autre amour que celui qui tendait au mariage; et s'il et
parl de l'autre je m'eusse trouv ni lieu ni pouvoir pour dire non;
mais nous n'en tions pas encore venus  ce point-l.

Nous n'tions pas rests assis longtemps qu'il se leva et m'touffant
vraiment la respiration sous ses baisers, me jeta de nouveau sur le lit;
mais alors il alla plus loin que la dcence ne me permet de rapporter,
et il n'aurait pas t en mon pouvoir de lui refuser  ce moment, s'il
avait pris plus de privauts qu'il ne fit.

Toutefois, bien qu'il prt ces liberts, il n'alla pas jusqu' ce qu'on
appelle la dernire faveur, laquelle, pour lui rendre justice, il ne
tenta point; et ce renoncement volontaire lui servit d'excuse pour
toutes ses liberts avec moi en d'autres occasions. Quand ce fut
termin, il ne resta qu'un petit moment, mais me glissa presque une
poigne d'or dans la main et me laissa mille prestations de sa passion
pour moi, m'assurant qu'il m'aimait au-dessus de toutes les femmes du
monde.

Il ne semblera pas trange que maintenant je commenai de rflchir;
mais, hlas! ce fut avec une rflexion bien peu solide. J'avais un fonds
illimit de vanit et d'orgueil, un trs petit fonds de vertu. Parfois,
certes, je ruminais en moi pour deviner ce que visait mon jeune matre,
mais ne pensais  rien qu'aux belles paroles et  l'or; qu'il et
intention de m'pouser ou non me paraissait affaire d'assez petite
importance; et je ne pensais pas tant  faire mes conditions pour
capituler, jusqu' ce qu'il me fit une sorte de proposition en forme
comme vous allez l'entendre.

Ainsi je m'abandonnai  la ruine sans la moindre inquitude. Jamais rien
ne fut si stupide des deux cts; si j'avais agi selon la convenance, et
rsist comme l'exigeaient l'honneur et la vertu, ou bien il et renonc
 ses attaques, ne trouvant point lieu d'attendre l'accomplissement de
son dessein, ou bien il et fait de belles et honorables propositions de
mariage; dans quel cas on aurait pu le blmer par aventure mais non moi.
Bref, s'il m'et connue, et combien tait aise  obtenir la bagatelle
qu'il voulait, il ne se serait pas troubl davantage la tte, mais
m'aurait donn quatre ou cinq guines et aurait couch avec moi la
prochaine fois qu'il serait venu me trouver. D'autre part, si j'avais
connu ses penses et combien dure il supposait que je serais  gagner,
j'aurais pu faire mes conditions, et si je n'avais capitul pour un
mariage immdiat, j'aurais pu le faire pour tre entretenue jusqu'au
mariage, et j'aurais eu ce que j'aurais voulu; car il tait riche 
l'excs, outre ses esprances; mais j'avais entirement abandonn de
semblables penses et j'tais occupe seulement de l'orgueil de ma
beaut, et de me savoir aime par un tel gentilhomme; pour l'or, je
passais des heures entires  le regarder; je comptais les guines plus
de mille fois par jour. Jamais pauvre vaine crature ne fut si
enveloppe par toutes les parties du mensonge que je ne le fus, ne
considrant pas ce qui tait devant moi, et que la ruine tait tout prs
de ma porte, et, en vrit, je crois que je dsirais plutt cette ruine
que je ne m'tudiais  l'viter.

Nanmoins, pendant ce temps, j'avais assez de ruse pour ne donner lieu
le moins du monde  personne de la famille d'imaginer que j'entretinsse
la moindre correspondance avec lui.  peine si je le regardais en public
ou si je lui rpondais, lorsqu'il m'adressait la parole; et cependant
malgr tout, nous avions de temps en temps une petite entrevue o nous
pouvions placer un mot ou deux, et  et l un baiser, mais point de
belle occasion pour le mal mdit; considrant surtout qu'il faisait
plus de dtours qu'il n'en tait besoin, et que la chose lui paraissant
difficile, il la rendait telle en ralit.

Mais comme le dmon est un tentateur qui ne se lasse point, ainsi ne
manque-t-il jamais de trouver l'occasion du crime auquel il invite. Ce
fut un soir que j'tais au jardin, avec ses deux jeunes soeurs et lui,
qu'il trouva le moyen de me glisser un billet dans la main o il me
disait que le lendemain il me demanderait en prsence de tout le monde
d'aller faire un message pour lui et que je le verrais quelque part sur
mon chemin.

En effet, aprs dner, il me dit gravement, ses soeurs tant toutes l:

--Madame Betty, j'ai une faveur  vous demander.

--Et laquelle donc? demande la seconde soeur.

--Alors, ma soeur, dit-il trs gravement, si tu ne peux te passer de Mme
Betty aujourd'hui, tout autre moment sera bon.

Mais si, dirent-elles, elles pouvaient se passer d'elle fort bien, et la
soeur lui demanda pardon de sa question.

--Eh bien, mais, dit la soeur ane, il faut que tu dises  Mme Betty ce
que c'est; si c'est quelque affaire prive que nous ne devions pas
entendre, tu peux l'appeler dehors: la voil.

--Comment, ma soeur, dit le gentilhomme trs gravement, que veux-tu
dire? Je voulais seulement la prier de passer dans High Street (et il
tire de sa poche un rabat), dans telle boutique. Et puis il leur raconte
une longue histoire sur deux belles cravates de mousseline dont il avait
demand le prix, et qu'il dsirait que j'allasse en message acheter un
tour de cou, pour ce rabat qu'il montrait, et que si on ne voulait pas
prendre le prix que j'offrirais des cravates, que je misse un shilling
de plus et marchandasse avec eux; et ensuite il imagina d'autres
messages et continua ainsi de me donner prou d'affaires, afin que je
fusse bien assure de demeurer sortie un bon moment.

Quand il m'et donn mes messages, il leur fit une longue histoire d'une
visite qu'il allait rendre dans une famille qu'ils connaissaient tous,
et o devaient se trouver tels et tels gentilshommes, et trs
crmonieusement pria ses soeurs de l'accompagner, et elles, en
semblable crmonie, lui refusrent  cause d'une socit qui devait
venir leur rendre visite cette aprs-midi; toutes choses, soit dit en
passant, qu'il avait imagines  dessein.

Il avait  peine fini de parler que son laquais entra pour lui dire que
le carrosse de sir W... H... venait de s'arrter devant la porte; il y
court et revient aussitt.

--Hlas! dit-il  haute voix, voil tout mon plaisir gt d'un seul
coup; sir W... envoie son carrosse pour me ramener: il dsire me parler.
Il parat que ce sir W... tait un gentilhomme qui vivait  trois lieues
de l,  qui il avait parl  dessein afin qu'il lui prtt sa voiture
pour une affaire particulire et l'avait appointe pour venir le
chercher au temps qu'elle arriva, vers trois heures.

Aussitt il demanda sa meilleure perruque, son chapeau, son pe, et,
ordonnant  son laquais d'aller l'excuser  l'autre
endroit,--c'est--dire qu'il inventa une excuse pour renvoyer son
laquais,--il se prpare  monter dans le carrosse. Comme il sortait, il
s'arrta un instant et me parle en grand srieux de son affaire, et
trouve occasion de me dire trs doucement:

--Venez me rejoindre, ma chrie, aussitt que possible.

Je ne dis rien, mais lui fis ma rvrence, comme je l'avais faite
auparavant, lorsqu'il avait parl devant tout le monde. Au bout d'un
quart d'heure environ, je sortis aussi, sans avoir mis d'autre habit que
celui que je portais, sauf que j'avais une coiffe, un masque, un
ventail et une paire de gants dans ma poche; si bien qu'il n'y eut pas
le moindre soupon dans la maison. Il m'attendait dans une rue de
derrire, prs de laquelle il savait que je devais passer, et le cocher
savait o il devait toucher, en un certain endroit nomm Mile-End, o
vivait un confident  lui, o nous entrmes, et o se trouvaient toutes
les commodits du monde pour faire tout le mal qu'il nous plairait.

Quand nous fumes ensemble, il commena, de me parler trs gravement et
de me dire qu'il ne m'avait pas amene l pour me trahir; que la passion
qu'il entretenait pour moi ne souffrait pas qu'il me dt; qu'il tait
rsolu  m'pouser sitt qu'il disposerait de sa fortune; que cependant,
si je voulais accorder sa requte, il m'entretiendrait fort
honorablement; et me fit mille protestations de sa sincrit et de
l'affection qu'il me portait; et qu'il ne m'abandonnerait jamais, et
comme je puis bien dire, fit mille fois plus de prambules qu'il n'en
et eu besoin.

Toutefois, comme il me pressait de parler, je lui dis que je n'avais
point de raison de douter de la sincrit de son amour pour moi, aprs
tant de protestations, mais....

Et ici je m'arrtai, comme si je lui laissais  deviner le reste.

--Mais quoi, ma chrie? dit-il. Je devine ce que vous voulez dire. Et si
vous alliez devenir grosse, n'est-ce pas cela? Eh bien, alors, dit-il,
j'aurai soin de vous et de vous pourvoir, aussi bien que l'enfant; et
afin que vous puissiez voir que je ne plaisante pas, dit-il, voici
quelque chose de srieux pour vous, et l-dessus il tire une bourse de
soie avec cent guines et me la donna; et je vous en donnerai une autre
pareille, dit-il, tous les ans jusqu' ce que je vous pouse.

Ma couleur monta et s'enfuit  la vue de la bourse, et tout ensemble au
feu de sa proposition, si bien que je ne pus dire une parole, et il s'en
aperut aisment; de sorte que, glissant la bourse dans mon sein, je ne
lui fis plus de rsistance, mais lui laissai faire tout ce qui lui
plaisait et aussi souvent qu'il lui plut et ainsi je scellai ma propre
destruction d'un coup; car de ce jour, tant abandonne de ma vertu et
de ma chastet, il ne me resta plus rien de valeur pour me recommander
ou  la bndiction de Dieu ou  l'assistance des hommes.

Mais les choses ne se terminrent pas l. Je retournai en ville, fis les
affaires dont il m'avait prie, et fus rentre avant que personne
s'tonnt de ma longue sortie; pour mon gentilhomme, il resta dehors
jusque tard dans la nuit, et il n'y eut pas le moindre soupon dans la
famille, soit sur son compte, soit sur le mien.

Nous emes ensuite de frquentes occasions de renouveler notre crime, en
particulier  la maison, quand sa mre et les jeunes demoiselles
sortaient en visite, ce qu'il guettait si troitement qu'il n'y manquait
jamais; sachant toujours d'avance le moment o elles sortaient, et
n'omettait pas alors de me surprendre toute seule et en absolue sret;
de sorte que nous prmes notre plein de nos mauvais plaisirs pendant
presque la moiti d'une anne; et cependant,  ma bien grande
satisfaction, je n'tais pas grosse.

Mais avant que cette demi-anne ft expire, son frre cadet, de qui
j'ai fait quelque mention, entra au jeu avec moi; et, me trouvant seule
au jardin un soir, me commence une histoire de mme sorte, fit de bonnes
et honntes protestations de son amour pour moi, et bref, me propose de
m'pouser bellement, en tout honneur.

J'tais maintenant confondue, et pousse  une telle extrmit que je
n'en avais jamais connu de semblable, je rsistai obstinment  sa
proposition et commenai de m'armer d'arguments: je lui exposai
l'ingalit de cette alliance, le traitement que je rencontrerais dans
sa famille, l'ingratitude que ce serait envers son bon pre et sa mre
qui m'avaient recueillie dans leur maison avec de si gnreuses
intentions et lorsque je me trouvais dans une condition si basse; et
bref je dis, pour le dissuader, tout ce que je pus imaginer, except la
vrit, ce qui aurait mis fin  tout, mais dont je n'osais mme penser
faire mention.

Mais ici survint une circonstance que je n'attendais pas, en vrit, et
qui me mit  bout de ressources: car ce jeune gentilhomme, de mme qu'il
tait simple et honnte, ainsi ne prtendait  rien qui ne le fut
galement; et, connaissant sa propre innocence, il n'tait pas si
soigneux que l'tait son frre de tenir secret dans la maison qu'il et
une douceur pour Mme Betty; et quoiqu'il ne leur fit pas savoir qu'il
m'en avait parl, cependant il en dit assez pour laisser voir  ses
soeurs qu'il m'aimait, et sa mre le vit aussi, et quoiqu'elles n'en
fissent point semblant  mon gard, cependant elles ne le lui
dissimulrent pas, et aussitt je trouvai que leur conduite envers moi
tait change encore plus qu'auparavant.

Je vis le nuage, quoique sans prvision de l'orage; il tait facile de
voir, dis-je, que leur conduite tait change et que tous les jours elle
devenait pire et pire; jusqu' ce qu'enfin je fus informe que dans trs
peu de temps je serais prie de m'en aller.

Je ne fus pas effraye de la nouvelle, tant pleinement assure que je
serais pourvue, et surtout regardant que j'avais raison, chaque jour
d'attendre d'tre grosse, et qu'alors je serais oblige de partir sans
couleurs aucunes.

Aprs quelque temps, le gentilhomme cadet saisit une occasion pour me
dire que la tendresse qu'il entretenait pour moi s'tait bruite dans
la famille; il ne m'en accusait pas, disait-il, car il savait assez par
quel moyen on l'avait su; il me dit que c'taient ses propres paroles
qui en avaient t l'occasion, car il n'avait pas tenu son respect pour
moi aussi secret qu'il et pu, et la raison en tait qu'il tait au
point que, si je voulais consentir  l'accepter, il leur dirait  tous
ouvertement qu'il m'aimait et voulait m'pouser; qu'il tait vrai que
son pre et sa mre en pourraient tre fchs et se montrer svres,
mais qu'il tait maintenant fort capable de gagner sa vie, ayant profit
dans le droit, et qu'il ne craindrait point de m'entretenir, et qu'en
somme, comme il croyait que je n'aurais point honte de lui, ainsi
tait-il rsolu  n'avoir point honte de moi, qu'il ddaignait de
craindre m'avouer maintenant, moi qu'il avait dcid d'avouer aprs que
je serais sa femme; qu'ainsi je n'avais rien  faire qu' lui donner ma
main, et qu'il rpondrait du reste.

J'tais maintenant dans une terrible condition, en vrit, et maintenant
je me repentis de coeur de ma facilit avec le frre an; non par
rflexion de conscience, car j'tais trangre  ces choses, mais je ne
pouvais songer  servir de matresse  l'un des frres et de femme 
l'autre; il me vint aussi  la pense que l'an m'avait promis de me
faire sa femme quand il aurait disposition de sa fortune; mais en un
moment je me souvins d'avoir souvent pens qu'il n'avait jamais plus dit
un mot de me prendre pour femme aprs qu'il m'et conquise pour
matresse; et jusqu'ici, en vrit, quoique je dise que j'y pensais
souvent, toutefois je n'en prenais pas d'inquitude car il ne semblait
pas le moins du monde perdre de son affection pour moi, non plus que de
sa gnrosit; quoique lui-mme et la discrtion de me recommander de
ne point dpenser deux sols en habits, ou faire la moindre parade, parce
que ncessairement cela exciterait quelque envie dans la famille,
puisque chacun savait que je n'aurais pu obtenir ces choses par moyens
ordinaires, sinon par quelque liaison prive dont on m'aurait souponne
sur-le-champ.

J'tais donc dans une grande angoisse et ne savais que faire; la
principale difficult tait que le frre cadet non seulement
m'assigeait troitement, mais le laissait voir; il entrait dans la
chambre de sa soeur ou dans la chambre de sa mre, s'asseyait, et me
disait mille choses aimables, en face d'elles; si bien que toute la
maison en parlait, et que sa mre l'en blma, et que leur conduite
envers moi parut toute change: bref, sa mre avait laiss tomber
quelques paroles par o il tait facile de comprendre qu'elle voulait me
faire quitter la famille, c'est--dire, en franais, me jeter  la
porte.

Or, j'tais sre que ceci ne pouvait tre un secret pour son frre;
seulement il pouvait penser (car personne n'y songeait encore) que son
frre cadet ne m'avait fait aucune proposition; mais de mme que je
voyais facilement que les choses iraient plus loin, ainsi vis-je
pareillement qu'il y avait ncessit absolue de lui en parler ou qu'il
m'en parlt, mais je ne savais pas si je devais m'ouvrir  lui la
premire ou bien attendre qu'il comment.

Aprs srieuse considration, car, en vrit, je commenais maintenant
d'abord  considrer les choses trs srieusement, je rsolus de lui en
parler la premire, et il ne se passa pas longtemps avant que j'en eusse
l'occasion, car prcisment le jour suivant son frre alla  Londres en
affaires, et la famille tant sortie en visite, comme il arrivait avant,
il vint, selon sa coutume, passer une heure ou deux avec Mme Betty.

Quand il se fut assis un moment, il vit facilement qu'il y avait un
changement dans mon visage, que je n'tais pas si libre avec lui et si
gaie que de coutume, et surtout que je venais de pleurer; il ne fut pas
long  le remarquer, et me demanda trs tendrement ce qu'il y avait et
si quelque chose me tourmentait. J'aurais bien remis la confidence, si
j'avais pu, mais je ne pouvais plus dissimuler; et aprs m'tre fait
longuement importuner pour me laisser tirer ce que je dsirais si
ardemment rvler, je lui dis qu'il tait vrai qu'une chose me
tourmentait, et une chose de nature telle que je pouvais  peine la lui
cacher, et que pourtant je ne pouvais savoir comment la lui dire; que
c'tait une chose qui non seulement me surprenait, mais m'embarrassait
fortement, et que je ne savais quelle dcision prendre,  moins qu'il
voult me conseiller. Il me rpondit avec une grande tendresse que,
quelle que fut la confidence, je ne devais m'inquiter de rien, parce
qu'il me protgerait de tout le monde.

Je commenai  tirer de loin, et lui dis que je craignais que mesdames
eussent obtenu quelque secrte information de notre liaison; car il
tait facile de voir que leur conduite tait bien change  mon gard,
et maintenant les choses en taient venues au point qu'elles me
trouvaient souvent en faute et parfois me querellaient tout de bon,
quoique je n'y donnasse pas la moindre occasion; qu'au lieu que j'avais
toujours couch d'ordinaire avec la soeur ane, on m'avait mise nagure
 coucher toute seule ou avec une des servantes, et que je les avais
surprises plusieurs fois  parler trs cruellement de moi; mais que ce
qui confirmait le tout tait qu'une des servantes m'avait rapport
qu'elle avait entendu dire que je devais tre mise  la porte, et qu'il
ne valait rien pour la famille que je demeurasse plus longtemps dans la
maison.

Il sourit en m'entendant, et je lui demandai comment il pouvait prendre
cela si lgrement, quand il devait bien savoir que si nous tions
dcouverts, j'tais perdue et que cela lui ferait du tort, bien qu'il
n'en dt pas tre ruin, comme moi. Je lui reprochai vivement de
ressembler au reste de son sexe, qui, ayant  merci la rputation d'une
femme, en font souvent leur jouet ou au moins la considrent comme une
babiole, et comptent la ruine de celles dont ils ont fait leur volont
comme une chose de nulle valeur.

Il vit que je m'chauffais et que j'tais srieuse, et il changea de
style sur-le-champ; il me dit qu'il tait fch que j'eusse une telle
pense sur lui; qu'il ne m'en avait jamais donn la moindre occasion,
mais s'tait montr aussi soucieux de ma rputation que de la sienne
propre; qu'il tait certain que notre liaison avait t gouverne avec
tant d'adresse que pas une crature de la famille ne faisait tant que de
la souponner; que s'il avait souri quand je lui avais dit mes penses,
c'tait  cause de l'assurance qu'il venait de recevoir qu'on n'avait
mme pas une lueur sur notre entente, et que lorsqu'il me dirait les
raisons qu'il avait de se sentir en scurit, je sourirais comme lui,
car il tait trs certain qu'elles me donneraient pleine satisfaction.

--Voil un mystre que je ne saurais entendre, dis-je, ou comment
pourrais-je tre satisfaite d'tre jete  la porte? Car si notre
liaison n'a pas t dcouverte, je ne sais ce que j'ai fait d'autre pour
changer les visages que tournent vers moi tous ceux de la famille, qui
jadis me traitaient avec autant de tendresse que si j'eusse t une de
leurs enfants.

--Mais vois-tu, mon enfant, dit-il: qu'ils sont inquiets  ton sujet,
c'est parfaitement vrai, mais qu'ils aient le moindre soupon du cas tel
qu'il est, en ce qui nous concerne, toi et moi, c'est si loin d'tre
vrai qu'ils souponnent mon frre Robin, et, en somme, ils sont
pleinement persuads qu'il te fait la cour; oui-d, et c'est ce sot
lui-mme qui le leur a mis dans la tte, car il ne cesse de babiller
l-dessus et de se rendre ridicule. J'avoue que je pense qu'il a grand
tort d'agir ainsi, puisqu'il ne saurait ne pas voir que cela les vexe et
les rend dsobligeants pour toi; mais c'est une satisfaction pour moi, 
cause de l'assurance que j'en tire qu'ils ne me souponnent en rien, et
j'espre que tu en seras satisfaite aussi.

--Et je le suis bien, dis-je, en une manire, mais qui ne touche
nullement ma position, et ce n'est pas l la chose principale qui me
tourmente, quoique j'en aie t bien inquite aussi.

--Et qu'est-ce donc alors? dit-il.

L-dessus j'clatai en larmes, et ne pus rien lui dire du tout; il
s'effora de m'apaiser de son mieux, mais commena enfin de me presser
trs fort de lui dire ce qu'il y avait; enfin, je rpondis que je
croyais de mon devoir de le lui dire, et qu'il avait quelque droit de le
savoir, outre que j'avais besoin de son conseil, car j'tais dans un tel
embarras que je ne savais comment faire, et alors je lui racontai toute
l'affaire: je lui dis avec quelle imprudence s'tait conduit son frre,
en rendant la chose si publique, car s'il l'avait garde secrte
j'aurais pu le refuser avec fermet sans en donner aucune raison, et,
avec le temps, il aurait cess ses sollicitations; mais qu'il avait eu
la vanit, d'abord de se persuader que je ne le refuserais pas, et qu'il
avait pris la libert, ensuite, de parler de son dessein  la maison
entire.

Je lui dis  quel point je lui avais rsist, et combien...ses offres
taient honorables et sincres.

--Mais, dis-je, ma situation va tre doublement difficile, car elles
m'en veulent maintenant, parce qu'il dsire m'avoir; mais elles m'en
voudront davantage quand elles verront que je l'ai refus, et elles
diront bientt: Il doit y avoir quelque chose d'autre l-dedans, et
que je suis dj marie  quelqu'un d'autre, sans quoi je ne refuserais
jamais une alliance si au-dessus de moi que celle-ci.

Ce discours le surprit vraiment beaucoup; il me dit que j'tais arrive,
en effet,  un point critique, et qu'il ne voyait pas comment je
pourrais me tirer d'embarras; mais qu'il y rflchirait et qu'il me
ferait savoir  notre prochaine entrevue  quelle rsolution il s'tait
arrt; cependant il me pria de ne pas donner mon consentement  son
frre, ni de lui opposer un refus net, mais de le tenir en suspens.

Je parus sursauter  ces mots ne pas donner mon consentement; je lui
dis qu'il savait fort bien que je n'avais pas de consentement  donner,
qu'il s'tait engag  m'pouser, et que moi, par l mme, j'tais
engage  lui, qu'il m'avait toujours dit que j'tais sa femme, et que
je me considrais en effet comme telle, aussi bien que si la crmonie
en et t passe, et que c'tait sa propre bouche qui m'en donnait
droit, puisqu'il m'avait toujours persuade de me nommer sa femme.

--Voyons, ma chrie, dit-il, ne t'inquite pas de cela maintenant; si je
ne suis pas ton mari, je ferai tout l'office d'un mari, et que ces
choses ne te tourmentent point maintenant, mais laisse-moi examiner un
peu plus avant cette affaire et je pourrai t'en dire davantage  notre
prochaine entrevue.

Ainsi il m'apaisa du mieux qu'il put, mais je le trouvai trs songeur,
et quoiqu'il se montrt trs tendre et me baist mille fois et
davantage, je crois, et me donnt de l'argent aussi, cependant il ne fit
rien de plus pendant tout le temps que nous demeurmes ensemble, qui fut
plus de deux heures, dont je m'tonnai fort, regardant sa coutume et
l'occasion.

Son frre ne revint pas de Londres avant cinq ou six jours, et il se
passa deux jours encore avant qu'il eut l'occasion de lui parler; mais
alors, le tirant  part, il lui parla trs secrtement l-dessus, et le
mme soir trouva moyen (car nous emes une longue confrence) de me
rpter tout leur discours qui, autant que je me le rappelle, fut
environ comme suit.

Il lui dit qu'il avait ou d'tranges nouvelles de lui depuis son dpart
et, en particulier qu'il faisait l'amour  Mme Betty.

--Eh bien, dit son frre avec un peu d'humeur, et puis quoi? Cela
regarde-t-il quelqu'un?

--Voyons, lui dit son frre, ne te fche pas, Robin, je ne prtends
nullement m'en mler, mais je trouve qu'elles s'en inquitent, et
qu'elles ont  ce sujet maltrait la pauvre fille, ce qui me peine
autant que si c'tait moi-mme.

--Que veux-tu dire par ELLES? dit Robin.

--Je veux dire ma mre et les filles, dit le frre an. Mais coute,
reprend-il, est-ce srieux? aimes-tu vraiment la fille?

--Eh bien, alors, dit Robin, je te parlerai librement: je l'aime
au-dessus de toutes les femmes du monde, et je l'aurai, en dpit de ce
qu'elles pourront faire ou dire; j'ai confiance que la fille ne me
refusera point.

Je fus perce au coeur  ces paroles, car bien qu'il ft de toute raison
de penser que je ne le refuserais pas, cependant, je savais, en ma
conscience, qu'il le fallait, et je voyais ma ruine dans cette
obligation; mais je savais qu'il tait de mon intrt de parler
autrement  ce moment, et j'interrompis donc son histoire en ces termes:

--Oui-d, dis-je, pense-t-il que je ne le refuserai point? il verra bien
que je le refuserai tout de mme.

--Bien, ma chrie, dit-il, mais permets-moi de te rapporter toute
l'histoire, telle qu'elle se passa entre nous, puis tu diras ce que tu
voudras.

L-dessus il continua et me dit qu'il avait ainsi rpondu:

--Mais, mon frre, tu sais qu'elle n'a rien, et tu pourrais prtendre 
diffrentes dames qui ont de belles fortunes.

--Peu m'importe, dit Robin, j'aime la fille, et je ne chercherai jamais
 flatter ma bourse, en me mariant, aux dpens de ma fantaisie.

--Ainsi, ma chrie, ajoute-t-il, il n'y a rien  lui opposer.

--Si, si, dis-je, je saurai bien quoi lui opposer. J'ai appris  dire
non, maintenant, quoique je ne l'eusse pas appris autrefois; si le plus
grand seigneur du pays m'offrait le mariage maintenant, je pourrais
rpondre non de trs bon coeur.

--Voyons, mais, ma chrie, dit-il, que peux-tu lui rpondre? Tu sais
fort bien, ainsi que tu le disais l'autre jour qu'il te fera je ne sais
combien de questions l-dessus et toute la maison s'tonnera de ce que
cela peut bien signifier.

--Comment? dis-je en souriant, je peux leur fermer la bouche  tous,
d'un seul coup, en lui disant, ainsi qu' eux, que je suis dj marie 
son frre an.

Il sourit un peu, lui aussi, sur cette parole, mais je pus voir qu'elle
le surprenait, et il ne put dissimuler le dsordre o elle le jeta;
toutefois il rpliqua:

--Oui bien, dit-il, et quoique cela puisse tre vrai, en un sens,
cependant je suppose que tu ne fais que plaisanter en parlant de donner
une telle rponse, qui pourrait ne pas tre convenable pour plus d'une
raison.

--Non, non, dis-je gaiement, je ne suis pas si ardente  laisser
chapper ce secret sans votre consentement.

--Mais que pourras-tu leur rpondre alors, dit-il, quand ils te
trouveront dtermine contre une alliance qui serait apparemment si fort
 ton avantage?

--Comment, lui dis-je, serai-je en dfaut? En premier lieu je ne suis
point force de leur donner de raisons et d'autre part je puis leur dire
que je suis marie dj, et m'en tenir l; et ce sera un arrt net pour
lui aussi, car il ne saurait avoir de raisons pour faire une seule
question ensuite.

--Oui, dit-il, mais toute la maison te tourmentera l-dessus, et si tu
refuses absolument de rien leur dire, ils en seront dsobligs et
pourront en outre en prendre du soupon.

--Alors, dis-je, que puis-je faire? Que voudriez-vous que je fisse?
J'tais assez en peine avant, comme je vous ai dit; et je vous ai fait
connatre les dtails afin d'avoir votre avis.

--Ma chrie, dit-il, j'y ai beaucoup rflchi, sois-en sre; et
quoiqu'il y ait en mon conseil bien des mortifications pour moi, et
qu'il risque d'abord de te paratre trange, cependant, toutes choses
considres, je ne vois pas de meilleure solution pour toi que de le
laisser aller; et si tu le trouves sincre et srieux, de l'pouser.

Je lui jetai un regard plein d'horreur sur ces paroles, et, devenant
ple comme la mort, fus sur le point de tomber vanouie de la chaise o
j'tais assise, quand, avec un tressaut: Ma chrie, dit-il tout haut,
qu'as-tu? qu'y a-t-il? o vas-tu? et mille autres choses pareilles, et,
me secouant et m'appelant tour  tour, il me ramena un peu  moi,
quoiqu'il se passt un bon moment avant que je retrouvasse pleinement
mes sens, et je ne fus pas capable de parler pendant plusieurs minutes.

Quand je fus pleinement remise, il commena de nouveau:

--Ma chrie, dit-il, il faudrait y songer bien srieusement; tu peux
assez clairement voir quelle est l'attitude de la famille dans le cas
prsent et qu'ils seraient tous enrags si j'tais en cause, au lieu que
ce ft mon frre, et,  ce que je puis voir du moins, ce serait ma ruine
et la tienne tout ensemble.

--Oui-d! criai-je, parlant encore avec colre; et toutes vos
protestations et vos voeux doivent-ils tre branls par le dplaisir de
la famille? Ne vous l'ai-je pas toujours object, et vous le traitiez
lgrement, comme tant au-dessous de vous, et de peu d'importance; et
en est-ce venu l, maintenant? Est-ce l votre foi et votre honneur,
votre amour et la fermet de vos promesses?

Il continua  demeurer parfaitement calme, malgr tous mes reproches, et
je ne les lui pargnais nullement; mais il rpondit enfin:

--Ma chrie, je n'ai pas manqu encore  une seule promesse; je t'ai dit
que je t'pouserais quand j'entrerais en hritage; mais tu vois que mon
pre est un homme vigoureux, de forte sant et qui peut vivre encore ses
trente ans, et n'tre pas plus vieux en somme que plusieurs qui sont
autour de nous en ville; et tu ne m'as jamais demand de t'pouser plus
tt, parce que tu savais que cela pourrait tre ma ruine; et pour le
reste, je ne t'ai failli en rien.

Je ne pouvais nier un mot de ce qu'il disait:

--Mais comment alors, dis-je, pouvez-vous me persuader de faire un pas
si horrible et de vous abandonner, puisque vous ne m'avez pas
abandonne? N'accorderez-vous pas qu'il y ait de mon ct un peu
d'affection et d'amour, quand il y en a tant eu du vtre? Ne vous ai-je
pas fait des retours? N'ai-je donn aucun tmoignage de ma sincrit et
de ma passion? Est-ce que le sacrifice que je vous ai fait de mon
honneur et de ma chastet n'est pas une preuve de ce que je suis
attache  vous par des liens trop forts pour les briser?

--Mais ici, ma chrie, dit-il, tu pourras entrer dans une position sre,
et paratre avec honneur, et la mmoire de ce que nous avons fait peut
tre drape d'un ternel silence, comme si rien n'en et jamais t; tu
conserveras toujours ma sincre affection, mais en toute honntet et
parfaite justice envers mon frre; tu seras ma chre soeur, comme tu es
maintenant ma chre....

Et l il s'arrta.

--Votre chre catin, dis-je; c'tait ce que vous vouliez dire et vous
auriez aussi bien pu le dire; mais je vous comprends; pourtant je vous
prie de vous souvenir des longs discours dont vous m'entreteniez, et des
longues heures de peine que vous vous tes donne pour me persuader de
me regarder comme une honnte femme; que j'tais votre femme en
intention, et que c'tait un mariage aussi effectif qui avait t pass
entre nous, que si nous eussions t publiquement maris par le ministre
de la paroisse; vous savez que ce sont l vos propres paroles.

Je trouvai que c'tait l le serrer d'un peu trop prs; mais j'adoucis
les choses dans ce qui suit; il demeura comme une souche pendant un
moment, et je continuai ainsi:

--Vous ne pouvez pas, dis-je, sans la plus extrme injustice, penser
que j'aie cd  toute ces persuasions sans un amour qui ne pouvait tre
mis en doute, qui ne pouvait tre branl par rien de ce qui et pu
survenir; si vous avez sur moi des penses si peu honorables, je suis
force de vous demander quel fondement je vous ai donn  une telle
persuasion. Si jadis j'ai cd aux importunits de mon inclination, et
si j'ai t engage  croire que je suis vraiment votre femme,
donnerai-je maintenant le dmenti  tous ces arguments, et prendrai-je
le nom de catin ou de matresse, qui est la mme chose? Et allez-vous me
transfrer  votre frre? Pouvez-vous transfrer mon affection?
Pouvez-vous m'ordonner de cesser de vous aimer et m'ordonner de l'aimer?
Est-il en mon pouvoir, croyez-vous, de faire un tel changement sur
commande? Allez, monsieur, dis-je, soyez persuad que c'est une chose
impossible, et, quel que puisse tre le changement de votre part, que je
resterai toujours fidle; et j'aime encore bien mieux, puisque nous en
sommes venus  une si malheureuse conjoncture, tre votre catin que la
femme de votre frre.

Il parut satisfait et touch par l'impression de ce dernier discours, et
me dit qu'il restait l o il s'tait tenu avant; qu'il ne m'avait t
infidle en aucune promesse qu'il m'et faite encore, mais que tant de
choses terribles s'offraient  sa vue en cette affaire, qu'il avait
song  l'autre comme un remde; mais qu'il pensait bien qu'elle ne
marquerait pas une entire sparation entre nous, que nous pourrions, au
contraire, nous aimer en amis tout le reste de nos jours, et peut-tre
avec plus de satisfaction qu'il n'tait possible en la situation o nous
tions prsentement; qu'il se faisait fort de dire que je ne pouvais
rien apprhender de sa part sur la dcouverte d'un secret qui ne
pourrait que nous rduire  rien, s'il paraissait au jour; enfin qu'il
n'avait qu'une seule question  me faire, et qui pourrait s'opposer 
son dessein, et que s'il obtenait une rponse  cette question, il ne
pouvait que penser encore que c'tait pour moi la seule dcision
possible.

Je devinai sa question sur-le-champ,  savoir si je n'tais pas grosse.
Pour ce qui tait de cela, lui dis-je, il n'avait besoin d'avoir cure,
car je n'tais pas grosse.

--Eh bien, alors, ma chrie, dit-il, nous n'avons pas le temps de causer
plus longtemps maintenant; rflchis; pour moi, je ne puis qu'tre
encore d'opinion que ce sera pour toi le meilleur parti  prendre.

Et l-dessus, il prit cong, et d'autant plus  la hte que sa mre et
ses soeurs sonnaient  la grande porte dans le moment qu'il s'tait lev
pour partir.

Il me laissa dans la plus extrme confusion de pense; et il s'en
aperut aisment le lendemain et tout le reste de la semaine, mais ne
trouva pas l'occasion de me joindre jusqu'au dimanche d'aprs, qu'tant
indispose, je n'allai pas  l'glise, et lui, imaginant quelque excuse,
resta  la maison.

Et maintenant il me tenait encore une fois pendant une heure et demie
toute seule, et nous retombmes tout du long dans les mmes arguments;
enfin je lui demandai avec chaleur quelle opinion il devait avoir de ma
pudeur, s'il pouvait supposer que j'entretinsse seulement l'ide de
coucher avec deux frres, et lui assurai que c'tait une chose
impossible; j'ajoutais que s'il me disait mme qu'il ne me reverrait
jamais (et rien que la mort ne pourrait m'tre plus terrible), pourtant
je ne pourrais jamais entretenir une pense si peu honorable pour moi et
si vile pour lui; et qu'ainsi je le suppliais, s'il lui restait pour moi
un grain de respect ou d'affection, qu'il ne m'en parlt plus ou qu'il
tirt son pe pour me tuer.

Il parut surpris de mon obstination, comme il la nomma; me dit que
j'tais cruelle envers moi-mme, cruelle envers lui tout ensemble; que
c'tait pour nous deux une crise inattendue, mais qu'il ne voyait pas
d'autre moyen de nous sauver de la ruine, d'o il lui paraissait encore
plus cruel; mais que s'il ne devait plus m'en parler, il ajouta avec une
froideur inusite qu'il ne connaissait rien d'autre dont nous eussions 
causer, et ainsi se leva pour prendre cong; je me levai aussi,
apparemment avec la mme indiffrence, mais quand il vint me donner ce
qui semblait un baiser d'adieu, j'clatai dans une telle passion de
larmes, que bien que j'eusse voulu parler, je ne le pus, et lui pressant
seulement la main, parus lui donner l'adieu, mais pleurai violemment. Il
en fut sensiblement mu, se rassit, et me dit nombre de choses tendres,
mais me pressa encore sur la ncessit de ce qu'il avait propos,
affirmant toujours que si je refusais, il continuerait nanmoins 
m'entretenir du ncessaire, mais me laissant clairement voir qu'il me
refuserait le point principal, oui, mme comme matresse; se faisant un
point d'honneur de ne pas coucher avec la femme qui, autant qu'il en
pouvait savoir, pourrait un jour ou l'autre venir  tre la femme de son
frre.

La simple perte que j'en faisais comme galant n'tait pas tant mon
affliction que la perte de sa personne, que j'aimais en vrit  la
folie, et la perte de toutes les esprances que j'entretenais, et sur
lesquelles j'avais tout fond, de l'avoir un jour pour mari; ces choses
m'accablrent l'esprit au point qu'en somme les agonies de ma pense me
jetrent en une grosse fivre, et il se passa longtemps que personne
dans la famille n'attendait plus de me voir vivre.

J'tais rduite bien bas en vrit, et j'avais souvent le dlire; mais
rien n'tait si imminent pour moi que la crainte o j'tais de dire dans
mes rveries quelque chose qui pt lui porter prjudice. J'tais aussi
tourmente dans mon esprit par le dsir de le voir, et lui tout autant
par celui de me voir, car il m'aimait rellement avec la plus extrme
passion; mais cela ne put se faire; il n'y eut pas le moindre moyen
d'exprimer ce dsir d'un ct ou de l'autre. Ce fut prs de cinq
semaines que je gardai le lit; et quoique la violence de ma fivre se
ft apaise au bout de trois semaines, cependant elle revint par
plusieurs fois; et les mdecins dirent  deux ou trois reprises qu'il ne
pouvaient plus rien faire pour moi, et qu'il fallait laisser agir la
nature et la maladie; au bout de cinq semaines, je me trouvai mieux,
mais si faible, si change, et je me remettais si lentement que les
mdecins craignirent que je n'entrasse en maladie de langueur; et ce qui
fut mon plus grand ennui, ils exprimrent l'avis que mon esprit tait
accabl, que quelque chose me tourmentait, et qu'en somme j'tais
amoureuse. L-dessus toute la maison se mit  me presser de dire si
j'tais amoureuse ou non, et de qui; mais, comme bien je pouvais, je
niai que je fusse amoureuse de personne.

Ils eurent  cette occasion une picoterie sur mon propos un jour pendant
qu'ils taient  table, qui pensa mettre toute la famille en tumulte.
Ils se trouvaient tre tous  table,  l'exception du pre; pour moi,
j'tais malade, et dans ma chambre; au commencement de la conversation,
la vieille dame qui m'avait envoy d'un plat  manger, pria sa servante
de monter me demander si j'en voulais davantage; mais la servante
redescendit lui dire que je n'avais pas mang la moiti de ce qu'elle
m'avait envoy dj.

--Hlas! dit la vieille dame, la pauvre fille! Je crains bien qu'elle ne
se remette jamais.

--Mais, dit le frre an, comment Mme Betty pourrait-elle se remettre,
puisqu'on dit qu'elle est amoureuse?

--Je n'en crois rien, dit la vieille dame.

--Pour moi, dit la soeur ane, je ne sais qu'en dire; on a fait un tel
vacarme sur ce qu'elle tait si jolie et si charmante, et je ne sais
quoi, et tout cela devant elle, que la tte de la pronnelle, je crois,
en a t tourne, et qui sait de quoi elle peut tre possde aprs de
telles faons? pour ma part, je ne sais qu'en penser.

--Pourtant, ma soeur, il faut reconnatre qu'elle est trs jolie, dit le
frre an.

--Oui certes, et infiniment plus jolie que toi, ma soeur, dit Robin, et
voil ce qui te mortifie.

--Bon, bon, l n'est pas la question, dit sa soeur; la fille n'est pas
laide, et elle le sait bien; on n'a pas besoin de le lui rpter pour la
rendre vaniteuse.

--Nous ne disons pas qu'elle est vaniteuse, repart le frre an, mais
qu'elle est amoureuse; peut-tre qu'elle est amoureuse de soi-mme: il
parat que mes soeurs ont cette opinion.

--Je voudrais bien qu'elle ft amoureuse de moi, dit Robin, je la
tuerais vite de peine.

--Que veux-tu dire par l, fils? dit la vieille dame; comment peux-tu
parler ainsi?

--Mais, madame, dit encore Robin fort honntement, pensez-vous que je
laisserais la pauvre fille mourir d'amour, et pour moi, qu'elle a si
prs de sa main pour le prendre?

--Fi, mon frre, dit la soeur pune, comment peux-tu parler ainsi?
Voudrais-tu donc prendre une crature qui ne possde pas quatre sous
vaillants au monde?

--De grce, mon enfant, dit Robin, la beaut est une dot et la bonne
humeur en plus est une double dot; je te souhaiterais pour la tienne le
demi-fonds qu'elle a des deux.

De sorte qu'il lui ferma la bouche du coup.

--Je dcouvre, dit la soeur ane, que si Betty n'est pas amoureuse, mon
frre l'est; je m'tonne qu'il ne s'en soit pas ouvert  Betty: je gage
qu'elle ne dira pas NON.

--Celles qui cdent quand elles sont pries, dit Robin, sont  un pas
devant celles qui ne sont jamais pries de cder, et  deux pas devant
celles qui cdent avant que d'tre pries, et voil une rponse pour
toi, ma soeur.

Ceci enflamma la soeur, et elle s'enleva de colre et dit que les choses
en taient venues  un point tel qu'il tait temps que la donzelle
(c'tait moi) ft mise hors de la famille, et qu'except qu'elle n'tait
point en tat d'tre jete  la porte, elle esprait que son pre et sa
mre n'y manqueraient pas, sitt qu'on pourrait la transporter.

Robin rpliqua que c'tait l'affaire du matre et de la matresse de la
maison, qui n'avaient pas de leons  recevoir d'une personne d'aussi
peu de jugement que sa soeur ane.

Tout cela courut beaucoup plus loin: la soeur gronda, Robin moqua et
railla, mais la pauvre Betty y perdit extrmement de terrain dans la
famille. On me le raconta et je pleurai de tout coeur, et la vieille
dame monta me voir, quelqu'un lui ayant dit  quel point je m'en
tourmentais. Je me plaignis  elle qu'il tait bien dur que les docteurs
donnassent sur moi un tel jugement pour lequel ils n'avaient point de
cause, et que c'tait encore plus dur si on considrait la situation o
je me trouvais dans la famille; que j'esprais n'avoir rien fait pour
diminuer son estime pour moi ou donner aucune occasion  ce chamaillis
entre ses fils et ses filles, et que j'avais plus grand besoin de penser
 ma bire que d'tre en amour, et la suppliai de ne pas me laisser
souffrir en son opinion pour les erreurs de quiconque, except les
miennes.

Elle fut sensible  la justesse de ce que je disais, mais me dit que
puisqu'il y avait eu une telle clameur entre eux, et que son fils cadet
jacassait de ce train, elle me priait d'avoir assez confiance en elle
pour lui rpondre bien sincrement  une seule question. Je lui dis que
je le ferais et avec la plus extrme simplicit et sincrit. Eh bien,
alors, la question tait: Y avait-il eu quelque chose entre son fils
Robert et moi? Je lui dis avec toutes les protestations de sincrit que
je pus faire et bien pouvais-je les faire, qu'il n'y avait rien et qu'il
n'y avait jamais rien eu; je lui dis que M. Robert avait plaisant et
jacass, comme elle savait que c'tait sa manire, et que j'avais
toujours pris ses paroles  la faon que je supposais qu'il les
entendait, pour un trange discours en l'air sans aucune signification,
et lui assurai qu'il n'avait pas pass la moindre syllabe de ce qu'elle
voulait dire entre nous, et que ceux qui l'avaient insinu m'avaient
fait beaucoup de tort  moi et n'avaient rendu aucun service  M.
Robert.

La vieille dame ft pleinement satisfaite et me baisa, me consola et me
parla gaiement, me recommanda d'avoir bien soin de ma sant et de ne me
laisser manquer de rien, et ainsi prit cong; mais quand elle
redescendit, elle trouva le frre avec ses soeurs aux prises; elles
taient irrites jusqu' la fureur, parce qu'il leur reprochait d'tre
vilaines, de n'avoir jamais eu de galants, de n'avoir jamais t pries
d'amour, et d'avoir l'effronterie presque de le faire les premires, et
mille choses semblables; il leur opposait, en raillant, Mme Betty, comme
elle tait jolie, comme elle avait bon caractre, comme elle chantait
mieux qu'elles deux et dansait mieux, et combien elle tait mieux faite,
en quoi faisant il n'omettait pas de chose dplaisante qui pt les
vexer. La vieille dame descendit au beau milieu de la querelle et, pour
l'arrter, leur dit la conversation qu'elle avait eue avec moi et
comment j'avais rpondu qu'il n'y avait rien entre M. Robert et moi.

--Elle a tort l-dessus, dit Robin, car s'il n'y avait pas tant de
choses entre nous, nous serions plus prs l'un de l'autre que nous ne le
sommes; je lui ai dit que je l'aimais extraordinairement, dit-il, mais
je n'ai jamais pu faire croire  la friponne que je parlais
srieusement.

--Et je ne sais comment tu l'aurais pu, dit sa mre, il n'y a pas de
personne de bon sens qui puisse te croire srieux de parler ainsi  une
pauvre fille dont tu connais si bien la position. Mais, de grce, mon
fils, ajoute-t-elle, puisque tu nous dis que tu n'as pu lui faire croire
que tu parlais srieusement, qu'en devons-nous croire, nous? Car tu
cours tellement  l'aventure dans tes discours, que personne ne sait si
tu es srieux ou si tu plaisantes; mais puisque je dcouvre que la
fille, de ton propre aveu, a rpondu sincrement, je voudrais que tu le
fisses aussi, en me disant srieusement pour que je sois fixe: Y a-t-il
quelque chose l-dessous ou non? Es-tu srieux ou non? Es-tu gar, en
vrit, ou non? C'est une question grave, et je voudrais bien que nous
fussions satisfaites sur ce point.

--Par ma foi, madame, dit Robin, il ne sert de rien dorer la chose ou
d'en faire plus de mensonges: je suis srieux autant qu'un homme qui
s'en va se faire pendre. Si Mme Betty voulait dire qu'elle m'aime et
qu'elle veut bien m'pouser, je la prendrais demain matin  jeun, et je
dirais: Je la tiens, au lieu de manger mon djeuner.

--Alors, dit la mre, j'ai un fils de perdu--et elle le dit d'un ton
bien lugubre, comme une qui en ft trs afflige.

--J'espre que non, madame, dit Robin: il n'y a pas d'homme perdu si une
honnte femme le retrouve.

--Mais, mon enfant, dit la vieille dame, c'est une mendiante!

--Mais alors, madame, elle a d'autant plus besoin de charit, dit Robin;
je l'terai de dessus les bras de la paroisse, et elle et moi nous irons
mendier ensemble.

--C'est mal de plaisanter avec ces choses, dit la mre.

--Je ne plaidante pas, madame, dit Robin: nous viendrons implorer votre
pardon, madame, et votre bndiction, madame, et celle de mon pre.

--Tout ceci est hors de propos, fils, dit la mre; si tu es srieux, tu
es perdu.

--J'ai bien peur que non, dit-il, car j'ai vraiment peur qu'elle ne
veuille pas me prendre; aprs toutes les criailleries de mes soeurs, je
crois que je ne parviendrai jamais  l'y persuader.

--Voil bien d'une belle histoire, elle n'est pas dj partie si loin;
Mme Betty n'est point une sotte, dit la plus jeune soeur, penses-tu
qu'elle a appris  dire NON mieux que le reste du monde?

--Non, madame Bel-Esprit, dit Robin, en effet, Mme Betty n'est point une
sotte, mais Mme Betty peut tre engage d'une autre manire, et alors
quoi?

--Pour cela, dit la soeur ane, nous ne pouvons rien en dire, mais 
qui donc serait-elle engage? Elle ne sort jamais; il faut bien que ce
soit entre vous.

--Je n'ai rien  rpondre l-dessus, dit Robin, j'ai t suffisamment
examin; voici mon frre, _s'il faut bien que ce soit entre nous_,
entreprenez-le  son tour.

Ceci piqua le frre an au vif, et il en conclut que Robin avait
dcouvert quelque chose, toutefois il se garda de paratre troubl:

--De grce, dit-il, ne va donc pas faire passer tes histoires  mon
compte; je ne trafique pas de ces sortes de marchandises; je n'ai rien 
dire  aucune Mme Betty dans la paroisse.

Et, l-dessus, il se leva et dcampa.

--Non, dit la soeur ane, je me fais forte de rpondre pour mon frre,
il connat mieux le monde.

Ainsi se termina ce discours, qui laissait le frre an confondu; il
conclut que son frre avait tout entirement dcouvert, et se mit 
douter si j'y avais ou non pris part; mais, malgr toute sa subtilit,
il ne put parvenir  me joindre; enfin, il tomba dans un tel embarras,
qu'il en pensa dsesprer et rsolut qu'il me verrait quoiqu'il en
advnt. En effet, il s'y prit de faon qu'un jour, aprs dner, guettant
sa soeur ane jusqu' ce qu'il la vt monter l'escalier, il court aprs
elle.

--coute, ma soeur, dit-il, o donc est cette femme malade? Est-ce qu'on
ne peut pas la voir?

--Si, dit la soeur, je crois que oui; mais laisse-moi d'abord entrer un
instant, et puis je te le dirai.

Ainsi elle courut jusqu' ma porte et m'avertit, puis elle lui cria:

--Mon frre, dit-elle, tu peux rentrer s'il te plat.

Si bien qu'il entra, semblant perdu dans la mme sorte de fantaisie:

--Eh bien, dit-il  la porte, en entrant, o est donc cette personne
malade qui est amoureuse? Comment vous trouvez-vous, madame Betty?

J'aurais voulu me lever de ma chaise, mais j'tais si faible que je ne
le pus pendant un bon moment; et il le vit bien, et sa soeur aussi, et
elle dit:

--Allons, n'essayez pas de vous lever, mon frre ne dsire aucune espce
de crmonie, surtout maintenant que vous tes si faible.

--Non, non, madame Betty, je vous en prie, restez assise
tranquillement, dit-il,--et puis s'assied sur une chaise, droit en face
de moi, o il parut tre extraordinairement gai.

Il nous tint une quantit de discours vagues,  sa soeur et  moi;
parfois  propos d'une chose, parfois  propos d'une autre,  seule fin
de l'amuser, et puis de temps en temps revenait  la vieille histoire.

--Pauvre madame Betty, dit-il, c'est une triste chose que d'tre
amoureuse; voyez, cela vous a bien tristement affaiblie.

Enfin je parlai un peu.

--Je suis heureuse de vous voir si gai, monsieur, dis-je, mais je crois
que le docteur aurait pu trouver mieux  faire que de s'amuser aux
dpens de ses patients; si je n'avais eu d'autre maladie, je me serais
trop bien souvenue du proverbe pour avoir souffert qu'il me rendt
visite.

--Quel proverbe? dit-il; quoi?

          _Quand amour est en l'me,_
          _Le docteur est un ne._

Est-ce que c'est celui-l, madame Betty?

Je souris et ne dis rien.

--Oui-d! dit-il, je crois que l'effet a bien prouv que la cause est
d'amour; car il semble que le docteur vous ait rendu bien peu de
service; vous vous remettez trs lentement, je souponne quelque chose
l-dessous, madame; je souponne que vous soyez malade du mal des
incurables.

Je souris et dis: Non, vraiment, monsieur, ce n'est point du tout ma
maladie.

Nous emes abondance de tels discours, et parfois d'autres qui n'avaient
pas plus de signification; d'aventure il me demanda de leur chanter une
chanson; sur quoi je souris et dis que mes jours de chansons taient
passs. Enfin il me demanda si je voulais qu'il me jout de la flte; sa
soeur dit qu'elle croyait que ma tte ne pourrait le supporter; je
m'inclinai et dis:

--Je vous prie, madame, ne vous y opposez pas; j'aime beaucoup la flte.

Alors sa soeur dit: Eh bien, joue alors, mon frre. Sur quoi il tira
de sa poche la clef de son cabinet:

--Chre soeur, dit-il, je suis bien paresseux; je te prie d'aller
jusque-l me chercher ma flte; elle est dans tel tiroir (nommant un
endroit o il tait sr qu'elle n'tait point, afin qu'elle pt mettre
un peu de temps  la recherche).

Sitt qu'elle fut partie, il me raconta toute l'histoire du discours de
son frre  mon sujet, et de son inquitude qui tait la cause de
l'invention qu'il avait faite de cette visite. Je l'assurai que je
n'avais jamais ouvert la bouche, soit  son frre, soit  personne
d'autre; je lui dis l'horrible perplexit o j'tais; que mon amour pour
lui, et la proposition qu'il m'avait faite d'oublier cette affection et
de la transporter sur un autre, m'avaient abattue; et que j'avais mille
fois souhait de mourir plutt que de gurir et d'avoir  lutter avec
les mmes circonstances qu'avant; j'ajoutai que je prvoyais qu'aussitt
remise je devrais quitter la famille, et que, pour ce qui tait
d'pouser son frre, j'en abhorrais la pense, aprs ce qui s'tait
pass entre nous, et qu'il pouvait demeurer persuad que je ne reverrais
jamais son frre  ce sujet. Que s'il voulait briser tous ses voeux et
ses serments et ses engagements envers moi, que cela fut entre sa
conscience et lui-mme; mais il ne serait jamais capable de dire que
moi, qu'il avait persuade de se nommer sa femme, et qui lui avais donn
la libert de faire usage de moi comme d'une femme, je ne lui avais pas
t fidle comme doit l'tre une femme, quoi qu'il pt tre envers moi.

Il allait rpondre et avait dit qu'il tait fch de ne pouvoir me
persuader, et il allait en dire davantage, mais il entendit sa soeur qui
revenait, et je l'entendis aussi bien; et pourtant je m'arrachai ces
quelques mots en rponse, qu'on ne pourrait jamais me persuader d'aimer
un frre et d'pouser l'autre. Il secoua la tte et dit: Alors je suis
perdu. Et sur ce point sa soeur entra dans la chambre et lui dit
qu'elle ne pouvait trouver la flte. Eh bien, dit-il gaiement, cette
paresse ne sert de rien, puis se lve et s'en va lui-mme pour la
chercher, mais revient aussi les mains vides, non qu'il n'et pu la
trouver, mais il n'avait nulle envie de jouer; et d'ailleurs le message
qu'il avait donn  sa soeur avait trouv son objet d'autre manire; car
il dsirait seulement me parler, ce qu'il avait fait, quoique non pas
grandement  sa satisfaction.

Il se passa, peu de semaines aprs, que je pus aller et venir dans la
maison, comme avant, et commenai  me sentir plus forte; mais je
continuai d'tre mlancolique et renferme, ce qui surprit toute la
famille, except celui qui en savait la raison; toutefois ce fut
longtemps avant qu'il y prt garde, et moi, aussi rpugnante  parler
que lui, je me conduisis avec tout autant de respect, mais jamais ne
proposai de dire un mot en particulier en quelque manire que ce ft; et
ce mange dura seize ou dix-sept semaines; de sorte qu'attendant chaque
jour d'tre renvoye de la famille, par suite du dplaisir qu'ils
avaient pris sur un autre chef en quoi je n'avais point de faute, je
n'attendais rien de plus de ce gentilhomme, aprs tous ses voeux
solennels, que ma perte et mon abandon.

 la fin je fis moi-mme  la famille une ouverture au sujet de mon
dpart; car un jour que la vieille dame me parlait srieusement de ma
position et de la pesanteur que la maladie avait laisse sur mes
esprits:

--Je crains, Betty, me dit la vieille dame, que ce que je vous ai confi
au sujet de mon fils n'ait eu sur vous quelque influence et que vous ne
soyez mlancolique  son propos; voulez-vous, je vous prie, me dire ce
qu'il en est, si toutefois ce n'est point trop de libert? car pour
Robin, il ne fait que se moquer et plaisanter quand je lui en parle.

--Mais, en vrit, madame, dis-je, l'affaire en est o je ne voudrais
pas qu'elle ft, et je serai entirement sincre avec vous, quoi qu'il
m'en advienne. Monsieur Robert m'a plusieurs fois propos le mariage, ce
que je n'avais aucune raison d'attendre, regardant ma pauvre condition;
mais je lui ai toujours rsist, et cela peut-tre avec des termes plus
positifs qu'il ne me convenait, eu gard au respect que je devrais avoir
pour toute branche de votre famille; mais, dis-je, madame, je n'aurais
jamais pu oublier  ce point les obligations que je vous ai, et  toute
votre maison, et souffrir de consentir  une chose que je savais devoir
vous tre ncessairement fort dsobligeante, et je lui ai dit
positivement que jamais je n'entretiendrais une pense de cette sorte, 
moins d'avoir votre consentement, et aussi celui de son pre,  qui
j'tais lie par tant d'invincibles obligations.

--Et ceci est-il possible, madame Betty? dit la vieille dame. Alors vous
avez t bien plus juste envers nous que nous ne l'avons t pour vous;
car nous vous avons tous regarde comme une espce de pige dress
contre mon fils; et j'avais  vous faire une proposition au sujet de
votre dpart, qui tait caus par cette crainte; mais je n'en avais pas
fait encore mention, parce que je redoutais de trop vous affliger et de
vous abattre de nouveau; car nous avons encore de l'estime pour vous,
quoique non pas au point de la laisser tourner  la ruine de mon fils;
mais s'il en est comme vous dites, nous vous avons tous fait grand tort.

--Pour ce qui est de la vrit de ce que j'avance, madame, dis-je, je
vous en remets  votre fils lui-mme: s'il veut me faire quelque
justice, il vous dira l'histoire tout justement comme je l'ai dite.

Voil la vieille dame partie chez ses filles, et leur raconte toute
l'histoire justement comme je la lui avais dite, et vous pensez bien
qu'elles en furent surprises comme je croyais qu'elles le seraient;
l'une dit qu'elle ne l'aurait jamais cru; l'autre, que Robin tait un
sot; une autre dit qu'elle n'en croyait pas un mot, et qu'elle gagerait
que Robin raconterait l'histoire d'autre faon; mais la vieille dame,
rsolue  aller au fond des choses, avant que je pusse avoir la moindre
occasion de faire connatre  son fils ce qui s'tait pass, rsolut
aussi de parler  son fils sur-le-champ, et le fit chercher, car il
n'tait all qu' la maison d'un avocat, en ville, et, sur le message,
revint aussitt.

Ds qu'il arriva, car elles taient toutes ensemble:

--Assieds-toi, Robin, dit la vieille dame, il faut que je cause un peu
avec toi.

--De tout mon coeur, madame, dit Robin, l'air trs gai; j'espre qu'il
s'agit d'une honnte femme pour moi, car je suis bien en peine
l-dessus.

--Comment cela peut-il tre? dit sa mre: n'as-tu pas dit que tu tais
rsolu  prendre Mme Betty?

--Tout juste, madame, dit Robin, mais il y a quelqu'un qui interdit les
bans.

--Interdit les bans? qui cela peut-il tre?

--Point d'autre que Mme Betty elle-mme, dit Robin.

--Comment, dit sa mre, lui as-tu donc pos la question?

--Oui vraiment, madame, dit Robin, je l'ai attaque en forme cinq fois
depuis qu'elle a t malade, et j'ai t repouss; la friponne est si
ferme qu'elle ne veut ni capituler ni cder  aucuns termes, sinon tels
que je ne puis effectivement accorder.

--Explique-toi, dit la mre, car je suis surprise, je ne te comprends
pas; j'espre que tu ne parles pas srieusement.

--Mais, madame, dit-il, le cas est assez clair en ce qui me concerne: il
s'explique de lui-mme; elle ne veut pas de moi--voil ce qu'elle
dit--n'est-ce pas assez clair? Je crois que c'est clair, vraiment, et
suffisamment pnible aussi.

--Oui, mais, dit la mre, tu parles de conditions que tu ne peux
accorder; quoi? Veut-elle un contrat? Ce que tu lui apporteras doit tre
selon sa dot; qu'est-ce qu'elle t'apporte?

--Oh! pour la fortune, dit Robin, elle est assez riche; je suis
satisfait sur ce point; mais c'est moi qui ne suis pas capable
d'accomplir ses conditions, et elle est dcide de ne pas me prendre
avant qu'elles soient remplies.

Ici les soeurs interrompirent.

--Madame, dit la soeur pune, il est impossible d'tre srieux avec
lui; il ne rpondra jamais directement  rien; vous feriez mieux de le
laisser en repos, et de n'en plus parler; vous savez assez comment
disposer d'elle pour la mettre hors de son chemin.

Robin fut un peu chauff par l'impertinence de sa soeur, mais il la
joignit en un moment.

--Il y a deux sortes de personnes, madame, dit-il, en se tournant vers
sa mre, avec lesquelles il est impossible de discuter: c'est une sage
et une sotte; il est un peu dur pour moi d'avoir  lutter  la fois
contre les deux.

La plus jeune soeur s'entremit ensuite.

--Nous devons tre bien sottes, en effet, dit-elle, dans l'opinion de
mon frre, pour qu'il pense nous faire croire qu'il a srieusement
demand  Mme Betty de l'pouser et qu'elle l'a refus.

--Tu rpondras, et tu ne rpondras point, a dit Salomon, rpliqua son
frre; quand ton frre a dit qu'il ne lui avait pas demand moins de
cinq fois, et qu'elle l'avait fermement refus, il me semble qu'une plus
jeune soeur n'a pas  douter de sa vracit, quand sa mre ne l'a point
fait.

--C'est que ma mre, vois-tu, n'a pas bien compris, dit la seconde
soeur.

--Il y a quelque diffrence, dit Robin, entre demander une explication
et me dire qu'elle ne me croit pas.

--Eh bien, mais, fils, dit la vieille dame, si tu es dispos  nous
laisser pntrer dans ce mystre, quelles taient donc ces conditions si
dures?

--Oui, madame, dit Robin, je l'eusse fait ds longtemps, si ces
fcheuses ici ne m'avaient harcel par manire d'interruption. Les
conditions sont que je vous amne, vous et mon pre,  y consentir, sans
quoi elle proteste qu'elle ne me verra plus jamais  ce propos; et ce
sont des conditions, comme je l'ai dit, que je suppose que je ne pourrai
jamais remplir; j'espre que mes ardentes soeurs sont satisfaites
maintenant, et qu'elles vont un peu rougir.

Cette rponse fut surprenante pour elles toutes, quoique moins pour la
mre,  cause de ce que je lui avais dit; pour les filles, elles
demeurrent muettes longtemps; mais la mre dit, avec quelque passion:

--Eh bien, j'avais dj entendu ceci, mais je ne pouvais le croire; mais
s'il en est ainsi, nous avons toutes fait tort  Betty, et elle s'est
conduite mieux que je ne l'esprais.

--Oui, vraiment, dit la soeur ane, s'il en est ainsi, elle a fort bien
agi, en vrit.

--Il faut bien avouer, dit la mre, que ce n'est point sa faute  elle
s'il a t assez sot pour se le mettre dans l'esprit; mais de lui avoir
rendu une telle rponse montre plus de respect pour nous que je ne
saurais l'exprimer; j'en estimerai la fille davantage, tant que je la
connatrai.

--Mais non pas moi, dit Robin,  moins que vous donniez votre
consentement.

--Pour cela, j'y rflchirai encore, dit la mre; je t'assure que, s'il
n'y avait pas bien d'autres objections, la conduite qu'elle a eue
m'amnerait fort loin sur le chemin du consentement.

--Je voudrais bien qu'elle vous ament jusqu'au bout, dit Robin: si vous
aviez autant souci de me rendre heureux que de me rendre riche, vous
consentiriez bientt.

--Mais voyons, Robin, dit la mre encore, es-tu rellement srieux?
as-tu vraiment envie de l'avoir?

--Rellement, madame, dit Robin, je trouve dur que vous me questionniez
encore sur ce chapitre; je ne dis pas que je l'aurai: comment
pourrais-je me rsoudre l-dessus puisque vous voyez bien que je ne
pourrai l'avoir sans votre consentement? mais je dis ceci, et je suis
srieux, que je ne prendrai personne d'autre, si je me puis aider:
Betty ou personne,--voil ma devise! et le choix entre les deux est
aux soins de votre coeur, madame, pourvu seulement que mes soeurs ici,
qui ont si bon naturel, ne prennent point part au vote.

Tout ceci tait affreux pour moi, car la mre commenait  cder, et
Robin la serrait de prs. D'autre part, elle tint conseil avec son fils
an, et il usa de tous les arguments du monde pour lui persuader de
consentir, allguant l'amour passionn que son frre me portait, et le
gnreux respect que j'avais montr pour la famille en refusant mes
avantages sur un dlicat point d'honneur, et mille choses semblables. Et
quant au pre, c'tait un homme tout tracass par les affaires
publiques, occup  faire valoir son argent, bien rarement chez lui,
fort soucieux de ses affaires, et qui laissait toutes ces choses aux
soins de sa femme.

Vous pouvez facilement penser que le secret tant, comme ils croyaient,
dcouvert, il n'tait plus si difficile ni si dangereux pour le frre
an, que personne ne souponnait de rien, d'avoir accs plus libre
jusqu' moi; oui, et mme sa mre lui proposa de causer avec Mme Betty,
ce qui tait justement ce qu'il dsirait:

--Il se peut, fils, dit-elle, que tu aies plus de clarts en cette
affaire que je n'en ai, et tu jugeras si elle a montr la rsolution que
dit Robin, ou non.

Il ne pouvait rien souhaiter de mieux, et, feignant de cder au dsir de
sa mre, elle m'amena vers lui dans la propre chambre o elle couchait,
me dit que son fils avait affaire avec moi  sa requte, puis nous
laissa ensemble, et il ferma la porte sur elle.

Il revint vers moi, me prit dans ses bras et me baisa trs tendrement,
mais me dit que les choses en taient venues  leur crise, et que
j'avais pouvoir de me rendre heureuse ou infortune ma vie durant; que
si je ne pouvais m'accorder  son dsir, nous serions tous deux perdus.
Puis il me dit toute l'histoire passe entre Robin, comme il l'appelait,
sa mre, ses soeurs et lui-mme.

--Et maintenant, ma chre enfant, dit-il, considrez ce que ce serait
que d'pouser un gentilhomme de bonne famille, de belle fortune, avec le
consentement de toute la maison, pour jouir de tout ce que le monde vous
peut offrir; imaginez, d'autre part, que vous serez plonge dans la
noire condition d'une femme qui a perdu sa bonne renomme; et quoique je
resterai votre ami priv tant que je vivrai, toutefois, ainsi que je
serais toujours souponn, ainsi craindrez-vous de me voir, et moi de
vous reconnatre.

Il ne me laissa pas le temps de rpondre, mais poursuivit ainsi:

--Ce qui s'est pass entre nous, mon enfant, tant que nous serons
d'accord, peut tre enterr et oubli; je resterai toujours votre ami
sincre, sans nulle inclination  une intimit plus voisine quand vous
deviendrez ma soeur; je vous supplie d'y rflchir et de ne point vous
opposer vous-mme  votre salut et  votre prosprit: et, afin de vous
assurer de ma sincrit, ajoute-t-il, je vous offre ici cinq cents
livres en manire d'excuse pour les liberts que j'ai prises avec vous,
et que nous regarderons, si vous voulez, comme quelques folies de nos
vies passes dont il faut esprer que nous pourrons nous repentir.

Je ne puis pas dire qu'aucune de ces paroles m'et assez mue pour me
donner une pense dcisive, jusqu'enfin il me dit trs clairement que si
je refusais, il avait le regret d'ajouter qu'il ne saurait continuer
avec moi sur le mme pied qu'auparavant; que bien qu'il m'aimt autant
que jamais, et que je lui donnasse tout l'agrment du monde, le
sentiment de la vertu ne l'avait pas abandonn au point qu'il souffrt
de coucher avec une femme  qui son frre faisait sa cour pour
l'pouser; que s'il prenait cong de moi sur un refus, quoi qu'il pt
faire pour ne me laisser manquer de rien, s'tant engag d'abord 
m'entretenir, pourtant je ne devais point tre surprise s'il tait forc
de me dire qu'il ne pouvait se permettre de me revoir, et qu'en vrit
je ne pouvais l'esprer.

J'coutai cette dernire partie avec quelques signes de surprise et de
trouble, et je me retins  grand'peine de pmer, car vraiment je
l'aimais jusqu' l'extravagance; mais il vit mon trouble, et m'engagea 
rflchir srieusement, m'assura que c'tait la seule manire de
prserver notre mutuelle affection; que dans cette situation nous
pourrions nous aimer en amis, avec la plus extrme passion, et avec un
amour d'une parfaite puret, libres de nos justes remords, libres des
soupons d'autres personnes; qu'il me serait toujours reconnaissant du
bonheur qu'il me devait; qu'il serait mon dbiteur tant qu'il vivrait,
et qu'il payerait sa dette tant qu'il lui resterait le souffle.

Ainsi, il m'amena, en somme,  une espce d'hsitation, o je me
reprsentais tous les dangers avec des figures vives, encore forces par
mon imagination; je me voyais jete seule dans l'immensit du monde,
pauvre fille perdue, car je n'tais rien de moins, et peut-tre que je
serais expose comme telle; avec bien peu d'argent pour me maintenir,
sans ami, sans connaissance au monde entier, sinon en cette ville o je
ne pouvais prtendre rester. Tout cela me terrifiait au dernier point,
et il prenait garde  toutes occasions de me peindre ces choses avec les
plus sinistres couleurs; d'autre part, il ne manquait pas de me mettre
devant les yeux la vie facile et prospre que j'allais mener.

Il rpondit  toutes les objections que je pouvais faire, et qui taient
tires de son affection et de ses anciennes promesses, en me montrant la
ncessit o nous tions de prendre d'autres mesures; et, quant  ses
serments de mariage, le cours naturel des choses, dit-il, y avait mis
fin par la grande probabilit qu'il y avait que je serais la femme de
son frre avant le temps auquel se rapportaient toutes ses promesses.

Ainsi, en somme, je puis le dire, il me raisonna contre toute raison et
conquit tous mes arguments, et je commenai  apercevoir le danger o
j'tais et o je n'avais pas song d'abord, qui tait d'tre laisse l
par les deux frres, et abandonne seule au monde pour trouver le moyen
de vivre.

Ceci et sa persuasion m'arrachrent enfin mon consentement, quoique avec
tant de rpugnance qu'il tait bien facile de voir que j'irais 
l'glise comme l'ours au poteau; j'avais aussi quelques petites craintes
que mon nouvel poux, pour qui, d'ailleurs, je n'avais pas la moindre
affection, ft assez clairvoyant pour me demander des comptes  notre
premire rencontre au lit; mais soit qu'il l'et fait  dessein ou non,
je n'en sais rien, son frre an eut soin de le bien faire boire avant
qu'il s'allt coucher, de sorte que j'eus le plaisir d'avoir un homme
ivre pour compagnon de lit la premire nuit. Comment il s'y prit, je
n'en sais rien, mais je fus persuade qu'il l'avait fait  dessein, afin
que son frre ne pt avoir nulle notion de la diffrence qu'il y a entre
une pucelle et une femme marie; et, en effet, jamais il n'eut aucun
doute l-dessus ou ne s'inquita l'esprit  tel sujet.

Il faut qu'ici je revienne un peu en arrire,  l'endroit o j'ai
interrompu. Le frre an tant venu  bout de moi, son premier soin fut
d'entreprendre sa mre; et il ne cessa qu'il ne l'et amene  se
soumettre, passive au point de n'informer le pre qu'au moyen de lettres
crites par la poste; si bien qu'elle consentit  notre mariage secret
et se chargea d'arranger l'affaire ensuite avec le pre.

Puis il cajola son frre, et lui persuada qu'il lui avait rendu un
inestimable service, se vanta d'avoir obtenu le consentement de sa mre,
ce qui tait vrai, mais n'avait point t fait pour le servir, mais pour
se servir soi-mme; mais il le pipa ainsi avec diligence, et eut tout le
renom d'un ami fidle pour s'tre dbarrass de sa matresse en la
mettant dans les bras de son frre pour en faire sa femme. Si
naturellement les hommes renient l'honneur, la justice et jusqu' la
religion, pour obtenir de la scurit!

Il me faut revenir maintenant au frre Robin, comme nous l'appelions
toujours, et qui, ayant obtenu le consentement de sa mre, vint  moi
tout gonfl de la nouvelle, et m'en dit l'histoire avec une sincrit si
visible que je dois avouer que je fus afflige de servir d'instrument 
dcevoir un si honnte gentilhomme; mais il n'y avait point de remde,
il voulait me prendre, et je n'tais pas oblige de lui dire que j'tais
la matresse de son frre, quoique je n'eusse eu d'autre moyen de
l'carter; de sorte que je m'accommodai peu  peu, et voil que nous
fmes maris.

La pudeur s'oppose  ce que je rvle les secrets du lit nuptial; mais
rien ne pouvait tre si appropri  ma situation que de trouver un mari
qui et la tte si brouille en se mettant au lit, qu'il ne put se
souvenir le matin s'il avait eu commerce avec moi ou non; et je fus
oblige de le lui affirmer, quoiqu'il n'en fut rien, afin d'tre assure
qu'il ne s'inquiterait d'aucune chose.

Il n'entre gure dans le dessein de cette histoire de vous instruire
plus  point sur cette famille et sur moi-mme, pendant les cinq annes
que je vcus avec ce mari, sinon de remarquer que de lui j'eus deux
enfants, et qu'il mourut au bout des cinq ans; il avait vraiment t un
trs bon mari pour moi, et nous avions vcu trs agrablement ensemble;
mais comme il n'avait pas reu grand'chose de sa famille, et que dans le
peu de temps qu'il vcut il n'avait pas acquis grand tat, ma situation
n'tait pas belle, et ce mariage ne me profita gure. Il est vrai que
j'avais conserv les billets du frre an o il s'engageait  me payer
500 pour mon consentement  pouser son frre; et ces papiers, joints 
ce que j'avais mis de ct sur l'argent qu'il m'avait donn autrefois,
et environ autant qui me venait de mon mari, me laissrent veuve avec
prs de 1 200 en poche.

Mes deux enfants me furent heureusement ts de dessus les bras par le
pre et la mre de mon mari; et c'est le plus clair de ce qu'ils eurent
de Mme Betty.

J'avoue que je n'prouvai pas le chagrin qu'il convenait de la mort de
mon mari; et je ne puis dire que je l'aie jamais aim comme j'aurais d
le faire, ou que je rpondis  la tendresse qu'il montra pour moi; car
c'tait l'homme le plus dlicat, le plus doux et de meilleure humeur
qu'une femme pt souhaiter; mais son frre, qui tait si continuellement
devant mes yeux, au moins pendant notre sjour  la campagne, tait pour
moi un appt ternel; et jamais je ne fus au lit avec mon mari, que je
ne me dsirasse dans les bras de son frre; et bien que le frre ne ft
jamais montre d'une affection de cette nature aprs notre mariage, mais
se conduist justement  la manire d'un frre, toutefois il me fut
impossible d'avoir les mmes sentiments  son gard; en somme, il ne se
passait pas de jour o je ne commisse avec lui adultre et inceste dans
mes dsirs, qui, sans doute, taient aussi criminels que des actes.

Avant que mon mari mourt, son frre an se maria, et comme  cette
poque nous avions quitt la ville pour habiter Londres, la vieille dame
nous crivit pour nous prier aux noces; mon mari y alla, mais je feignis
d'tre indispose, et ainsi je pus rester  la maison; car, en somme, je
n'aurais pu supporter de le voir donn  une autre femme, quoique
sachant bien que jamais plus je ne l'aurais  moi.

J'tais maintenant, comme je l'avais t jadis, laisse libre au monde,
et, tant encore jeune et jolie, comme tout le monde me le disait (et je
le pensais bien, je vous affirme), avec une suffisante fortune en poche,
je ne m'estimais pas  une mdiocre valeur; plusieurs marchands fort
importants me faisaient la cour, et surtout un marchand de toiles, qui
se montrait trs ardent, et chez qui j'avais pris logement aprs la mort
de mon mari, sa soeur tant de mes amies; l, j'eus toute libert et
occasion d'tre gaie et de paratre dans la socit que je pouvais
dsirer, n'y ayant chose en vie plus folle et plus gaie que la soeur de
mon hte, et non tant matresse de sa vertu que je le pensais d'abord;
elle me fit entrer dans un monde de socit extravagante, et mme emmena
chez elle diffrentes personnes,  qui il ne lui dplaisait pas de se
montrer obligeante, pour voir sa jolie veuve. Or, ainsi que la renomme
et les sots composent une assemble, je fus ici merveilleusement adule;
j'eus abondance d'admirateurs, et de ceux qui se nomment amants; mais
dans l'ensemble je ne reus pas une honnte proposition; quant au
dessein qu'ils entretenaient tous, je l'entendais trop bien pour me
laisser attirer dans des piges de ce genre. Le cas tait chang pour
moi. J'avais de l'argent dans ma poche, et n'avais rien  leur dire.
J'avais t prise une fois  cette piperie nomme amour, mais le jeu
tait fini; j'tais rsolue maintenant  ce qu'on m'poust, sinon rien,
et  tre bien marie ou point du tout.

J'aimais, en vrit, la socit d'hommes enjous et de gens d'esprit, et
je me laissais souvent divertir par eux, de mme que je m'entretenais
avec les autres; mais je trouvai, par juste observation, que les hommes
les plus brillants apportaient le message le plus terne, je veux dire le
plus terne pour ce que je visais; et, d'autre part, ceux qui venaient
avec les plus brillantes propositions taient des plus ternes et
dplaisants qui fussent au monde.

Je n'tais point si rpugnante  un marchand, mais alors je voulais
avoir un marchand, par ma foi, qui et du gentilhomme, et que lorsqu'il
prendrait l'envie  mon mari de me mener  la cour ou au thtre, il st
porter l'pe, et prendre son air de gentilhomme tout comme un autre, et
non pas sembler d'un croquant qui garde  son justaucorps la marque des
cordons de tablier ou la marque de son chapeau  la perruque, portant
son mtier au visage, comme si on l'et pendu  son pe, au lieu de la
lui attacher.

Eh bien, je trouvai enfin cette crature amphibie, cette chose de terre
et d'eau qu'on nomme gentilhomme marchand; et comme juste punition de ma
folie, je fus prise au pige que je m'tais pour ainsi dire tendu.

C'tait aussi un drapier, car bien que ma camarade m'et volontiers
entreprise  propos de son frre, il se trouva, quand nous en vnmes au
point, que c'tait pour lui servir de matresse, et je restais fidle 
cette rgle qu'une femme ne doit jamais se laisser entretenir comme
matresse, si elle a assez d'argent pour se faire pouser.

Ainsi ma vanit, non mes principes, mon argent, non ma vertu, me
maintenaient dans l'honntet, quoique l'issue montra que j'eusse bien
mieux fait de me laisser vendre par ma camarade  son frre que de
m'tre vendue  un marchand qui tait bltre, gentilhomme, boutiquier
et mendiant tout ensemble.

Mais je fus prcipite par le caprice que j'avais d'pouser un
gentilhomme  me ruiner de la manire la plus grossire que femme au
monde; car mon nouveau mari, dcouvrant d'un coup une masse d'argent,
tomba dans des dpenses si extravagantes, que tout ce que j'avais, joint
 ce qu'il avait, n'y et point tenu plus d'un an.

Il eut infiniment de got pour moi pendant environ le quart d'une anne,
et le profit que j'en tirai fut d'avoir le plaisir de voir dpenser pour
moi une bonne partie de mon argent.

--Allons, mon coeur, me dit-il une fois, voulez-vous venir faire un tour
 la campagne pendant huit jours?

--Eh, mon ami, dis-je, o donc voulez-vous aller?

--Peu m'importe o, dit-il, mais j'ai l'envie de me pousser de la
qualit pendant une semaine; nous irons  Oxford, dit-il.

--Et comment irons-nous? dis-je; je ne sais point monter  cheval, et
c'est trop loin pour un carrosse.

--Trop loin! dit-il--nul endroit n'est trop loin pour un carrosse  six
chevaux. Si je vous emmne, je veux que vous voyagiez en duchesse.

--Hum! dis-je, mon ami, c'est une folie; mais puisque vous en avez
l'envie, je ne dis plus rien.

Eh bien, le jour fut fix; nous emes un riche carrosse, d'excellents
chevaux, cocher, postillon, et deux laquais en trs belles livres, un
gentilhomme  cheval, et un page, avec une plume au chapeau, sur un
autre cheval; tout le domestique lui donnait du Monseigneur, et moi,
j'tais Sa Grandeur la Comtesse; et ainsi nous fmes le voyage d'Oxford,
et ce fut une excursion charmante; car pour lui rendre son d, il n'y
avait pas de mendiant au monde qui st mieux que mon mari trancher du
seigneur. Nous visitmes toutes les curiosits d'Oxford et nous parlmes
 deux ou trois matres des collges de l'intention o nous tions
d'envoyer  l'Universit un neveu qui avait t laiss aux soins de Sa
Seigneurie, en leur assurant qu'ils seraient dsigns comme tuteurs;
nous nous divertmes  berner divers pauvres coliers de l'espoir de
devenir pour le moins chapelains de Sa Seigneurie et de porter
l'chappe; et ayant ainsi vcu en qualit pour ce qui tait au moins de
la dpense, nous nous dirigemes vers Northampton, et en somme nous
rentrmes au bout de douze jours, la chanson nous ayant cot 93.

La vanit est la plus parfaite qualit d'un fat; mon mari avait cette
excellence de n'attacher aucune valeur  l'argent. Comme son histoire,
ainsi que vous pouvez bien penser, est de trs petit poids, il suffira
de vous dire qu'au bout de deux ans et quart il fit banqueroute, fut
envoy dans une maison de sergent, ayant t arrt sur un procs trop
gros pour qu'il pt donner caution; de sorte qu'il m'envoya chercher
pour venir le voir.

Ce ne fut pas une surprise pour moi, car j'avais prvu depuis quelque
temps que tout s'en irait  vau-l'eau, et j'avais pris garde de mettre
en rserve, autant que possible, quelque chose pour moi; mais lorsqu'il
me fit demander, il se conduisit bien mieux que je n'esprais, me dit
tout net qu'il avait agi en sot et s'tait laiss prendre o il et pu
faire rsistance; qu'il prvoyait maintenant qu'il ne pourrait plus
parvenir  rien; que par ainsi il me priait de rentrer et d'emporter
dans la nuit tout ce que j'avais de valeurs dans la maison, pour le
mettre en sret; et ensuite il me dit que si je pouvais emporter du
magasin 100 ou 200 de marchandises, je devais le faire.

--Seulement, dit-il, ne m'en faites rien savoir; ne me dites pas ce que
vous prenez, o vous l'emportez; car pour moi, dit-il, je suis rsolu 
me tirer de cette maison et  m'en aller; et si vous n'entendez jamais
plus parler de moi, mon amour, je vous souhaite du bonheur; Je suis
fch du tort que je vous ai fait.

Il ajouta quelques choses trs gracieuses pour moi, comme je m'en
allais; car je vous ai dit que c'tait un gentilhomme, et ce fut tout le
bnfice que j'en eus, en ce qu'il me traita fort galamment, jusqu' la
fin, sinon qu'il dpensa tout ce que j'avais et me laissa le soin de
drober  ses cranciers de quoi manger.

Nanmoins je fis ce qu'il m'avait dit, comme bien vous pouvez penser;
et ayant ainsi pris cong de lui, je ne le revis plus jamais; car il
trouva moyen de s'vader hors de la maison du baillif cette nuit ou la
suivante; comment, je ne le sus point, car je ne parvins  apprendre
autre chose, sinon qu'il rentra chez lui  environ trois heures du
matin, fit transporter le reste de ses marchandises  la Monnaie, et
fermer la boutique; et, ayant lev l'argent qu'il put, il passa en
France, d'o je reus deux ou trois lettres de lui, point davantage. Je
ne le vis pas quand il rentra, car m'ayant donn les instructions que
j'ai dites, et moi ayant employ mon temps de mon mieux, je n'avais
point d'affaire de retourner  la maison, ne sachant si je n'y serais
arrte par les cranciers; car une commission de banqueroute ayant t
tablie peu  aprs, on aurait pu m'arrter par ordre des commissaires.
Mais mon mari s'tant dsesprment chapp de chez le baillif, en se
laissant tomber presque du haut de la maison sur le haut d'un autre
btiment d'o il avait saut et qui avait presque deux tages, en quoi
il manqua de bien peu se casser le cou, il rentra et emmena ses
marchandises avant que les cranciers pussent venir saisir,
c'est--dire, avant qu'ils eussent obtenu la commission  temps pour
envoyer les officiers prendre possession.

Mon mari fut si honnte envers moi, car je rpte encore qu'il tenait
beaucoup du gentilhomme, que dans la premire lettre qu'il m'crivit, il
me fit savoir o il avait engag vingt pices de fine Hollande pour 30
qui valaient plus de 90 et joignit la reconnaissance pour aller les
reprendre en payant l'argent, ce que je fis; et en bon temps j'en tirai
plus de 100, ayant eu loisir pour les dtailler et les vendre  des
familles prives, selon l'occasion.

Nanmoins, ceci compris et ce que j'avais mis en rserve auparavant, je
trouvai, tout compte fait, que mon cas tait bien chang et ma fortune
extrmement diminue; car avec la toile de Hollande et un paquet de
mousselines fines que j'avais emport auparavant, quelque argenterie et
d'autres choses, je me trouvai pouvoir  peine disposer de 500, et ma
condition tait trs singulire, car bien que je n'eusse pas d'enfant
(j'en avais eu un de mon gentilhomme drapier, mais il tait enterr),
cependant j'tais une veuve fe, j'avais un mari, et point de mari, et
je ne pouvais prtendre me remarier, quoique sachant assez que mon mari
ne reverrait jamais l'Angleterre, dt-il vivre cinquante ans. Ainsi,
dis-je, j'tais enclose de mariage, quelle que ft l'offre qu'on me fit;
et je n'avais point d'ami pour me conseiller, dans la condition o
j'tais, du moins  qui je pusse confier le secret de mes affaires; car
si les commissaires eussent t informs de l'endroit o j'tais, ils
m'eussent fait saisir et emporter tout ce que j'avais mis de ct.

Dans ces apprhensions, la premire chose que je fis fut de disparatre
entirement du cercle de mes connaissances et de prendre un autre nom.
Je le fis effectivement, et me rendis galement  la Monnaie, o je pris
logement en un endroit trs secret, m'habillai de vtements de veuve, et
pris le nom de Mme Flanders.

J'y fis la connaissance d'une bonne et modeste sorte de femme, qui tait
veuve aussi, comme moi, mais en meilleure condition; son mari avait t
capitaine de vaisseau, et ayant eu le malheur de subir un naufrage  son
retour des Indes occidentales, fut si afflig de sa perte, que bien
qu'il et la vie sauve, son coeur se brisa et il mourut de douleur; sa
veuve, tant poursuivie par les cranciers, fut force de chercher abri
 la Monnaie. Elle eut bientt rpar ses affaires avec l'aide de ses
amis, et reprit sa libert; et trouvant que j'tait l plutt afin de
vivre cache que pour chapper  des poursuites, elle m'invita  rentrer
avec elle dans sa maison jusqu' ce que j'eusse quelque vue pour
m'tablir dans le monde  ma volont; d'ailleurs me disant qu'il y avait
dix chances contre une pour que quelque bon capitaine de vaisseau se
prt de caprice pour moi et me ft la cour en la partie de la ville o
elle habitait.

J'acceptai son offre et je restai avec elle la moiti d'une anne; j'y
serais reste plus longtemps si dans l'intervalle ce qu'elle me
proposait ne lui tait survenu, c'est--dire qu'elle se maria, et fort 
son avantage. Mais si d'autres fortunes taient en croissance, la mienne
semblait dcliner, et je ne trouvais rien sinon deux ou trois bossemans
et gens de cette espce. Pour les commandants, ils taient d'ordinaire
de deux catgories: 1 tels qui, tant en bonnes affaires, c'est--dire,
ayant un bon vaisseau, ne se dcidaient qu' un mariage avantageux; 2
tels qui, tant hors d'emploi, cherchaient une femme pour obtenir un
vaisseau, je veux dire: 1 une femme qui, ayant de l'argent, leur permit
d'acheter et tenir bonne part d'un vaisseau, pour encourager les
partenaires, ou 2 une femme qui, si elle n'avait pas d'argent, avait du
moins des amis qui s'occupaient de navigation et pouvait aider ainsi 
placer un jeune homme dans un bon vaisseau. Mais je n'tais dans aucun
des deux cas et j'avais l'apparence de devoir rester longtemps en panne.

Ma situation n'tait pas de mdiocre dlicatesse. La condition o
j'tais faisait que l'offre d'un bon mari m'tait la chose la plus
ncessaire du monde; mais je vis bientt que la bonne manire n'tait
pas de se prodiguer trop facilement; on dcouvrit bientt que la veuve
n'avait pas de fortune, et ceci dit, on avait dit de moi tout le mal
possible, bien que je fusse parfaitement leve, bien faite,
spirituelle, rserve et agrable, toutes qualits dont je m'tais
pare,  bon droit ou non, ce n'est point l'affaire; mais je dis que
tout cela n'tait de rien sans le billon. Pour parler tout net, la
veuve, disait-on, n'avait point d'argent!

Je rsolus donc qu'il tait ncessaire de changer de condition, et de
paratre diffremment en quelque autre lieu, et mme de passer sous un
autre nom, si j'en trouvais l'occasion.

Je communiquai mes rflexions  mon intime amie qui avait pous un
capitaine, je ne fis point de scrupule de lui exposer ma condition toute
nue; mes fonds taient bas, car je n'avais gure tir que 540 de la
clture de ma dernire affaire, et j'avais dpens un peu l-dessus;
nanmoins il me restait environ 400, un grand nombre de robes trs
riches, une montre en or et quelques bijoux, quoique point
d'extraordinaire valeur, enfin prs de 30 ou 40 de toiles dont je
n'avais point dispos.

Ma chre et fidle amie, la femme du capitaine, m'tait fermement
attache, et sachant ma condition, elle me fit frquemment des cadeaux
selon que de l'argent lui venait dans les mains, et tels qu'ils
reprsentaient un entretien complet; si bien que je ne dpensai pas de
mon argent. Enfin elle me mit un projet dans la tte et me dit que si je
voulais me laisser gouverner par elle, j'obtiendrais certainement un
mari riche sans lui laisser lieu de me reprocher mon manque de fortune;
je lui dis que je m'abandonnais entirement  sa direction, et que je
n'aurais ni langue pour parler, ni pieds pour marcher en cette affaire,
qu'elle ne m'et instruite, persuade que j'tais qu'elle me tirerait de
toute difficult o elle m'entranerait, ce qu'elle promit.

Le premier pas qu'elle me fit faire fut de lui donner le nom de cousine
et d'aller dans la maison d'une de ses parentes  la campagne, qu'elle
m'indiqua, et o elle amena son mari pour me rendre visite, o,
m'appelant sa chre cousine, elle arrangea les choses de telle sorte
qu'elle et son mari tout ensemble m'invitrent trs passionnment 
venir en ville demeurer avec eux, car ils vivaient maintenant en un
autre endroit qu'auparavant. En second lieu elle dit  son mari que
j'avais au moins 1 500 de fortune et que j'tais assure d'en avoir
bien davantage.

Il suffisait d'en dire autant  son mari; je n'avais point  agir sur ma
part, mais  me tenir coite, et attendre l'vnement, car soudain le
bruit courut dans tout le voisinage que la jeune veuve chez le capitaine
tait une fortune, qu'elle avait au moins 1 500 et peut-tre bien
davantage, et que c'tait le capitaine qui le disait; et si on
interrogeait aucunement le capitaine  mon sujet, il ne se faisait point
scrupule de l'affirmer quoiqu'il ne st pas un mot de plus sur l'affaire
que sa femme ne lui avait dit; en quoi il n'entendait malice aucune, car
il croyait rellement qu'il en tait ainsi. Avec cette rputation de
fortune, je me trouvai bientt comble d'assez d'admirateurs o j'avais
mon choix d'hommes; et moi, ayant  jouer un jeu subtil, il ne me
restait plus rien  faire qu' trier parmi eux tous le plus propre  mon
dessein; c'est--dire l'homme qui semblerait le plus dispos  s'en
tenir au ou-dire sur ma fortune et  ne pas s'enqurir trop avant des
dtails: sinon je ne parvenais  rien, car ma condition n'admettait
nulle investigation trop stricte.

Je marquai mon homme sans grande difficult par le jugement que je fis
de sa faon de me courtiser; je l'avais laiss s'enfoncer dans ses
protestations qu'il m'aimait le mieux du monde, et que si je voulais le
rendre heureux, il serait satisfait de tout; choses qui, je le savais,
taient fondes sur la supposition que j'tais trs riche, quoique je
n'en eusse souffl mot.

Ceci tait mon homme, mais il fallait le sonder  fond; c'est l
qu'tait mon salut, car s'il me faisait faux bond, je savais que j'tais
perdue aussi srement qu'il tait perdu s'il me prenait; et si je
n'levais quelque scrupule sur sa fortune, il risquait d'en lever sur
la mienne; si bien que d'abord je feignis  toutes occasions de douter
de sa sincrit et lui dis que peut-tre il ne me courtisait que pour ma
fortune, il me ferma la bouche l-dessus avec la tempte des
protestations que j'ai dites mais je feignais de douter encore.

Un matin, il te un diamant de son doigt, et crit ces mots sur le verre
du chssis de ma chambre:

          _C'est vous que j'aime et rien que vous._

Je lus, et le priai de me prter la bague, avec laquelle j'crivis
au-dessous:

          _En amour vous le dites tous._

Il reprend sa bague et crit de nouveau:

          _La vertu seule est une dot._

Je la lui redemandai et j'crivis au-dessous:

          _L'argent fait la vertu plutt._

Il devint rouge comme le feu, de se sentir piqu si juste, et avec une
sorte de fureur, il jura de me vaincre et crivit encore:

          _J'ai mpris pour l'or, et vous aime._

J'aventurai tout sur mon dernier coup de ds en posie, comme vous
verrez, car j'crivis hardiment sous son vers:

          _Je suis pauvre et n'ai que moi-mme._

C'tait l une triste vrit pour moi; Je ne puis dire s'il me crut ou
non; je supposais alors qu'il ne me croyait point. Quoi qu'il en ft, il
vola vers moi, me prit dans ses bras et me baisant ardemment et avec une
passion inimaginable, il me tint serre, tandis qu'il demandait plume et
encre, m'affirmant qu'il ne pouvait plus avoir la patience d'crire
laborieusement sur cette vitre; puis tirant un morceau de papier, il
crivit encore:

          _Soyez mienne en tout dnuement._

Je pris sa plume et rpondis sur-le-champ:

          _Au for, vous pensez: Elle ment._

Il me dit que c'taient l des paroles cruelles, parce qu'elles
n'taient pas justes, et que je l'obligeais  me dmentir, ce qui
s'accordait mal avec la politesse, et que puisque je l'avais
insensiblement engag dans ce badinage potique, il me suppliait de ne
pas le contraindre  l'interrompre; si bien qu'il crivit:

          _Que d'amour seul soient nos dbats!_

J'crivis au-dessous:

          _Elle aime assez, qui ne hait pas._

Il considra ce vers comme une faveur, et mit bas les armes,
c'est--dire la plume; je dis qu'il le considra comme une faveur, et
c'en tait une bien grande, s'il avait tout su; pourtant il le prit
comme je l'entendais, c'est--dire que j'tais encline  continuer notre
fleuretage, comme en vrit j'avais bonne raison de l'tre, car c'tait
l'homme de meilleure humeur et la plus gaie, que j'aie jamais rencontr,
et je rflchissais souvent qu'il tait doublement criminel de dcevoir
un homme qui semblait sincre; mais la ncessit qui me pressait  un
tablissement qui convint  ma condition m'y obligeait par autorit; et
certainement son affection pour moi et la douceur de son humeur, quelque
haut qu'elles parlassent contre le mauvais usage que j'en voulais faire,
me persuadaient fortement qu'il subirait son dsappointement avec plus
de mansutude que quelque forcen tout en feu qui n'et eu pour le
recommander que les passions qui servent  rendre une femme malheureuse.
D'ailleurs, bien que j'eusse si souvent plaisant avec lui (comme il le
supposait) au sujet de ma pauvret, cependant quand il dcouvrit qu'elle
tait vritable, il s'tait ferm la route des objections, regardant
que, soit qu'il et plaisant, soit qu'il et parl srieusement, il
avait dclar qu'il me prenait sans se soucier de ma dot et que, soit
que j'eusse plaisant, soit que j'eusse parl srieusement, j'avais
dclar que j'tais trs pauvre, de sorte qu'en un mot, je le tenais des
deux cts; et quoiqu'il pt dire ensuite qu'il avait t du il ne
pourrait jamais dire que c'tait moi qui l'avais du.

Il me poursuivit de prs ensuite, et comme je vis qu'il n'y avait point
besoin de craindre de le perdre, je jouai le rle d'indiffrente plus
longtemps que la prudence ne m'et autrement dict; mais je considrai
combien cette rserve et cette indiffrence me donneraient d'avantage
sur lui lorsque j'en viendrais  lui avouer ma condition, et j'en usai
avec d'autant plus de prudence, que je trouvai qu'il concluait de l ou
que j'avais plus d'argent, ou que j'avais plus de jugement, ou que je
n'tais point d'humeur aventureuse.

Je pris un jour la libert de lui dire qu'il tait vrai que j'avais reu
de lui une galanterie d'amant, puisqu'il me prenait sans nulle enqute
sur ma fortune, et que je lui retournai le compliment en m'inquitant de
la sienne plus que de raison, mais que j'esprais qu'il me permettrait
quelques questions auxquelles il rpondrait ou non suivant ses
convenances; l'une de ces questions se rapportait  la manire dont nous
vivrions et au lieu que nous habiterions, parce que j'avais entendu dire
qu'il possdait une grande plantation en Virginie, et je lui dis que je
ne me souciais gure d'tre dporte.

Il commena ds ce discours  m'ouvrir bien volontiers toutes ses
affaires et  me dire de manire franche et ouverte toute sa condition,
par o je connus qu'il pouvait faire bonne figure dans le monde, mais
qu'une grande partie de ses biens se composait de trois plantations
qu'il avait en Virginie, qui lui rapporteraient un fort bon revenu
d'environ 300 par an, mais qui, s'il les exploitait lui-mme, lui en
rapportaient quatre fois plus, Trs bien, me dis-je, alors tu
m'emmneras l-bas aussitt qu'il te plaira mais je me garderai bien de
te le dire d'avance.

Je le plaisantai sur la figure qu'il ferait en Virginie, mais je le
trouvai prt  faire tout ce que je dsirerais, de sorte que je changeai
de chanson; je lui dis que j'avais de fortes raisons de ne point dsirer
aller vivre l-bas, parce que, si ses plantations y valaient autant
qu'il disait, je n'avais pas une fortune qui pt s'accorder  un
gentilhomme ayant 1 200 de revenu comme il me disait que serait son
tat.

Il me rpondit qu'il ne me demandait pas quelle tait ma fortune; qu'il
m'avait dit d'abord qu'il n'en ferait rien, et qu'il tiendrait sa
parole; mais que, quelle qu'elle ft, il ne me demanderait jamais
d'aller en Virginie avec lui, ou qu'il n'y irait sans moi,  moins que
je m'y dcidasse librement.

Tout cela, comme vous pouvez bien penser, tait justement conforme 
mes souhaits, et en vrit rien n'et pu survenir de plus parfaitement
agrable; je continuai jusque-l  jouer cette sorte d'indiffrence dont
il s'tonnait souvent; et si j'avais avou sincrement que ma grande
fortune ne s'levait pas en tout  400 quand il en attendait 1 500,
pourtant je suis persuade que je l'avais si fermement agripp et si
longtemps tenu en haleine, qu'il m'aurait prise sous les pires
conditions; et il est hors de doute que la surprise fut moins grande
pour lui quand il apprit la vrit qu'elle n'eut t autrement; car
n'ayant pas le moindre blme  jeter sur moi, qui avais gard un air
d'indiffrence jusqu'au bout, il ne put dire une parole, sinon qu'en
vrit il pensait qu'il y en aurait eu davantage; mais que quand mme il
y en et moins, il ne se repentait pas de son affaire, seulement qu'il
n'aurait pas le moyen de m'entretenir aussi bien qu'il l'et dsir.

Bref, nous fmes maris, et moi, pour ma part, trs bien marie, car
c'tait l'homme de meilleure humeur qu'une femme ait eu, mais sa
condition n'tait pas si bonne que je le supposais, ainsi que d'autre
part il ne l'avait pas amliore autant qu'il l'esprait.

Quand nous fmes maris, je fus subtilement pousse  lui apporter le
petit fonds que j'avais et  lui faire voir qu'il n'y en avait point
davantage; mais ce fut une ncessit, de sorte que je choisis
l'occasion, un jour que nous tions seuls, pour lui en parler
brivement:

--Mon ami, lui dis-je, voil quinze jours que nous sommes maris,
n'est-il pas temps que vous sachiez si vous avez pous une femme qui a
quelque chose ou qui n'a rien.

--Ce sera au moment que vous voudrez, mon coeur, dit-il; pour moi, mon
dsir est satisfait, puisque j'ai la femme que j'aime; je ne vous ai pas
beaucoup tourmente, dit-il, par mes questions l-dessus.

--C'est vrai, dis-je, mais je trouve une grande difficult dont je puis
 peine me tirer.

--Et laquelle, mon coeur? dit-il.

--Eh bien, dis-je, voil; c'est un peu dur pour moi, et c'est plus dur
pour vous: on m'a rapport que le capitaine X... (le mari de mon amie)
vous a dit que j'tais bien plus riche que je n'ai jamais prtendu
l'tre, et je vous assure bien qu'il n'a pas ainsi parl  ma requte.

--Bon, dit-il, il est possible, que le capitaine X... m'en ait parl,
mais quoi? Si vous n'avez pas autant qu'il m'a dit, que la faute en
retombe sur lui; mais vous ne m'avez jamais dit ce que vous aviez, de
sorte que je n'aurais pas de raison de vous blmer, quand bien mme vous
n'auriez rien du tout.

--Voil qui est si juste, dis-je, et si gnreux, que je suis doublement
afflige d'avoir si peu de chose.

--Moins vous avez, ma chrie, dit-il, pire pour nous deux; mais j'espre
que vous ne vous affligez point de crainte que je perde ma tendresse
pour vous, parce que vous n'avez pas de dot; non, non, si vous n'avez
rien, dites-le moi tout net; je pourrai peut-tre dire au capitaine
qu'il m'a dup, mais jamais je ne pourrai vous accuser, car ne
m'avez-vous pas fait entendre que vous tiez pauvre? et c'est l ce que
j'aurais d prvoir.

--Eh bien, dis-je, mon ami, je suis bien heureuse de n'avoir pas t
mle dans cette tromperie avant le mariage; si dsormais je vous
trompe, ce ne sera point pour le pire; je suis pauvre, il est vrai, mais
point pauvre  ne possder rien.

Et l, je tirai quelques billets de banque et lui donnai environ 160.

--Voil quoique chose, mon ami, dis-je, et ce n'est peut-tre pas tout.

Je l'avais amen si prs de n'attendre rien, par ce que j'avais dit
auparavant, que l'argent, bien que la somme ft petite en elle-mme,
parut doublement bienvenue. Il avoua que c'tait plus qu'il n'esprait,
et qu'il n'avait point dout, par le discours que je lui avais tenu, que
mes beaux habits, ma montre d'or et un ou deux anneaux  diamants
faisaient toute ma fortune.

Je le laissai se rjouir des 160 pendant deux ou trois jours, et puis,
tant sortie ce jour-l, comme si je fusse alle les chercher, je lui
rapportai  la maison encore 100 en or, en lui disant: Voil encore un
peu plus de dot pour vous, et, en somme, au bout de la semaine je lui
apportai 180 de plus et environ 60 de toiles, que je feignis d'avoir
t force de prendre avec les 100 en or que je lui avais donnes en
concordat d'une dette de 600 dont je n'aurais tir gure plus de cinq
shillings pour la livre, ayant t encore la mieux partage.

--Et maintenant, mon ami, lui dis-je, je suis bien fche de vous avouer
que je vous ai donn toute ma fortune.

J'ajoutai que si la personne qui avait mes 600 ne m'et pas joue, j'en
eusse facilement valu mille pour lui, mais que, la chose tant ainsi,
j'avais t sincre et ne m'tais rien rserv pour moi-mme, et s'il y
en avait eu davantage, je lui aurais tout donn.

Il fut si oblig par mes faons et si charm de la somme, car il avait
t plein de l'affreuse frayeur qu'il n'y eut rien, qu'il accepta avec
mille remerciements. Et ainsi je me tirai de la fraude que j'avais
faite, en passant pour avoir une fortune sans avoir d'argent, et en
pipant un homme au mariage par cet appt, chose que d'ailleurs je tiens
pour une des plus dangereuses o une femme puisse s'engager, et o elle
s'expose aux plus grands hasards d'tre maltraite par son mari.

Mon mari, pour lui donner son d, tait un homme d'infiniment de bonne
humeur, mais ce n'tait point un sot, et, trouvant que son revenu ne
s'accordait pas  la manire de vivre qu'il et entendu, si je lui eusse
apport ce qu'il esprait, dsappoint d'ailleurs par le profit annuel
de ses plantations en Virginie, il me dcouvrit maintes fois son
inclination  passer en Virginie pour vivre sur ses terres, et souvent
me peignait de belles couleurs la faon dont on vivait l-bas, combien
tout tait  bon march, abondant, dlicieux, et mille choses pareilles.

J'en vins bientt  comprendre ce qu'il voulait dire, et je le repris
bien simplement un matin, en lui disant qu'il me paraissait que ses
terres ne rendaient presque rien  cause de la distance, en comparaison
du revenu qu'elles auraient s'il y demeurait, et que je voyais bien
qu'il avait le dsir d'aller y vivre; que je sentais vivement qu'il
avait t dsappoint en pousant sa femme, et que je ne pouvais faire
moins, par manire d'amende honorable, que de lui dire que j'tais prte
 partir avec lui pour la Virginie afin d'y vivre.

Il me dit mille choses charmantes au sujet de la grce que je mettais 
lui faire cette proposition. Il me dit que, bien qu'il et t
dsappoint par ses esprances de fortune, il n'avait pas t
dsappoint par sa femme, et que j'tais pour lui tout ce que peut tre
une femme, mais que cette offre tait plus charmante qu'il n'tait
capable d'exprimer.

Pour couper court, nous nous dcidmes  partir. Il me dit qu'il avait
l-bas une trs bonne maison, bien garnie, o vivait sa mre, avec une
soeur, qui taient tous les parents qu'il avait; et qu'aussitt son
arrive, elles iraient habiter une autre maison qui appartenait  sa
mre sa vie durant, et qui lui reviendrait,  lui, plus tard, de sorte
que j'aurais toute la maison  moi, et je trouvai tout justement comme
il disait.

Nous mmes  bord du vaisseau, o nous nous embarqumes, une grande
quantit de bons meubles pour notre maison, avec des provisions de linge
et autres ncessits, et une bonne cargaison de vente, et nous voil
partis.

Je ne rendrai point compte de la manire de notre voyage, qui fut longue
et pleine de dangers, mais serait hors propos; je ne tins pas de
journal, ni mon mari; tout ce que je puis dire, c'est qu'aprs un
terrible passage, deux fois pouvants par d'affreuses temptes, et une
fois par une chose encore plus terrible, je veux dire un pirate, qui
nous aborda et nous ta presque toutes nos provisions et, ce qui aurait
t le comble de mon malheur, ils m'avaient pris mon mari, mais par
supplications se laissrent flchir et le rendirent; je dis, aprs
toutes ces choses terribles, nous arrivmes  la rivire d'York, en
Virginie, et, venant  notre plantation, nous fmes reus par la mre de
mon mari avec toute la tendresse et l'affection qu'on peut s'imaginer.

Nous vcmes l tous ensemble: ma belle-mre, sur ma demande, continuant
 habiter dans la maison, car c'tait une trop bonne mre pour qu'on se
spart d'elle; et mon mari d'abord resta le mme; et je me croyais la
crature la plus heureuse qui ft en vie, quand un vnement trange et
surprenant mit fin  toute cette flicit en un moment et rendit ma
condition la plus incommode du monde.

Ma mre tait une vieille femme extraordinairement gaie et pleine de
bonne humeur, je puis bien dire vieille, car son fils avait plus de
trente ans; elle tait de bonne compagnie, dis-je, agrable, et
m'entretenait en priv d'abondance d'histoires pour me divertir, autant
sur la contre o nous tions que sur les habitants.

Et, entre autres, elle me disait souvent comment la plus grande partie
de ceux qui vivaient dans cette colonie y taient venus d'Angleterre
dans une condition fort basse, et qu'en gnral il y avait deux classes:
en premier lieu, tels qui taient transports par des matres de
vaisseau pour tre vendus comme serviteurs; ou, en second lieu, tels qui
sont dports aprs avoir t reconnus coupables de crimes qui mritent
la mort.

--Quand ils arrivent ici, dit-elle, nous ne faisons pas de diffrence:
les planteurs les achtent, et ils vont travailler tous ensemble aux
champs jusqu' ce que leur temps soit fini; quand il est expir,
dit-elle, on leur donne des encouragements  seule fin qu'ils plantent
eux-mmes, car le gouvernement leur alloue un certain nombre d'acres de
terre, et ils se mettent au travail pour dblayer et dfricher le
terrain, puis pour le planter de tabac et de bl,  leur propre usage;
et comme les marchands leur confient outils et le ncessaire sur le
crdit de leur rcolte, avant qu'elle soit pousse, ils plantent chaque
anne un peu plus que l'anne d'auparavant, et ainsi achtent ce qu'ils
veulent avec la moisson qu'ils ont en perspective. Et voil comment, mon
enfant, dit-elle, maint gibier de Newgate devient un personnage
considrable; et nous avons, continua-t-elle, plusieurs juges de paix,
officiers des milices et magistrats des cits qui ont eu la main marque
au fer rouge.

Elle allait continuer cette partie de son histoire, quand le propre rle
qu'elle y jouait l'interrompit; et, avec une confiance pleine de bonne
humeur, elle me dit qu'elle-mme faisait partie de la seconde classe
d'habitants, qu'elle avait t embarque ouvertement, s'tant aventure
trop loin dans un cas particulier, d'o elle tait devenue criminelle.

--Et en voici la marque, mon enfant, dit-elle, et me fit voir un trs
beau bras blanc, et sa main, mais avec la tape du fer chaud dans la
paume de la main, comme il arrive en ces circonstances.

Cette histoire m'mut infiniment, mais ma mre, souriant, dit:

--Il ne faut point vous merveiller de cela, ma fille, comme d'une chose
trange, car plusieurs des personnes les plus considrables de la
contre portent la marque du fer  la main, et n'prouvent aucune honte
 la reconnatre: voici le major X..., dit-elle; c'tait un clbre
pickpocket; voici le juge Ba...r: c'tait un voleur de boutiques, et
tous deux ont t marqus  la main, et je pourrais vous en nommer
d'autres tels que ceux-l.

Nous tnmes souvent des discours de ce genre, et elle me donna quantit
d'exemples de ce qu'elle disait; au bout de quelque temps, un jour
qu'elle me racontait les aventures d'une personne qui venait d'tre
dporte quelques semaines auparavant, je me mis, en quelque sorte sur
un ton intime,  lui demander de me raconter des parties de sa propre
histoire, ce qu'elle fit avec une extrme simplicit et fort
sincrement; comment elle tait tombe en mauvaise compagnie  Londres
pendant ses jeunes annes, ce qui tait venu de ce que sa mre
l'envoyait frquemment porter  manger  une de ses parentes, qui tait
prisonnire  Newgate, dans une misrable condition affame, qui fut
ensuite condamne  mort, mais ayant obtenu rpit en plaidant son
ventre, prit ensuite dans la prison.

Ici ma belle-mre m'numra une longue liste des affreuses choses qui se
passent d'ordinaire dans cet horrible lieu.

--Et, mon enfant, dit ma mre, peut-tre que tu connais bien mal tout
cela, ou il se peut mme que tu n'en aies jamais entendu parler; mais
sois-en sre, dit-elle, et nous le savons tous ici, cette seule prison
de Newgate engendre plus de voleurs et de misrables que tous les clubs
et associations de criminels de la nation; c'est ce lieu de maldiction,
dit ma mre, qui peuple  demi cette colonie.

Ici elle continua  me raconter son histoire, si longuement, et de faon
si dtaille, que je commenai  me sentir trs trouble; mais
lorsqu'elle arriva  une circonstance particulire qui l'obligeait  me
dire son nom, je pensai m'vanouir sur place; elle vit que j'tais en
dsordre, et me demanda si je ne me sentais pas bien et ce qui me
faisait souffrir. Je lui dis que j'tais si affecte de la mlancolique
histoire qu'elle avait dite, que l'motion avait t trop forte pour
moi, et je la suppliai de ne m'en plus parler.

--Mais, ma chrie, dit-elle trs tendrement, il ne faut nullement
t'affliger de ces choses. Toutes ces aventures sont arrives bien avant
ton temps, et elles ne me donnent plus aucune inquitude; oui, et je les
considre mme dans mon souvenir avec une satisfaction particulire,
puisqu'elles ont servi  m'amener jusqu'ici.

Puis elle continua  me raconter comment elle tait tombe entre les
mains d'une bonne famille, o, par sa bonne conduite, sa matresse tant
morte, son matre l'avait pouse, et c'est de lui qu'elle avait eu mon
mari et ma soeur; et comment, par sa diligence et son bon gouvernement,
aprs la mort de son mari, elle avait amlior les plantations  un
point qu'elles n'avaient pas atteint jusque-l, si bien que la plus
grande partie des terres avaient t mises en culture par elle, non par
son mari; car elle tait veuve depuis plus de seize ans.

J'coutai cette partie de l'histoire avec fort peu d'attention par le
grand besoin que j'prouvais de me retirer et de laisser libre cours 
mes passions; et qu'on juge quelle dut tre l'angoisse de mon esprit
quand je vins  rflchir que cette femme n'tait ni plus ni moins que
ma propre mre, et que maintenant j'avais eu deux enfants, et que
j'tais grosse d'un troisime des oeuvres de mon propre frre, et que je
couchais encore avec lui toutes les nuits.

J'tais maintenant la plus malheureuse de toutes les femmes au monde.
Oh! si l'histoire ne m'avait jamais t dite, tout aurait t si bien!
ce n'aurait pas t un crime de coucher avec mon mari, si je n'en avais
rien su!

J'avais maintenant un si lourd fardeau sur l'esprit que je demeurais
perptuellement veille; je ne pouvais voir aucune utilit  le
rvler, et pourtant le dissimuler tait presque impossible; oui, et je
ne doutais pas que je ne parlerais pendant mon sommeil et que je dirais
le secret  mon mari, que je le voulusse ou non; si je le dcouvrais, le
moins que je pouvais attendre tait de perdre mon mari; car c'tait un
homme trop dlicat et trop honnte pour continuer  tre mon mari aprs
qu'il aurait su que j'tais sa soeur; si bien que j'tais embarrasse au
dernier degr.

Je laisse  juger  tous les hommes les difficults qui s'offraient  ma
vue: j'tais loin de mon pays natal,  une distance prodigieuse, et je
ne pourrais trouver de passage pour le retour; je vivais trs bien, mais
dans une condition insupportable en elle-mme; si je me dcouvrais  ma
mre, il pourrait tre difficile de la convaincre des dtails, et je
n'avais pas de moyen de les prouver; d'autre part, si elle
m'interrogeait ou si elle doutait de mes paroles, j'tais perdue; car la
simple suggestion me sparerait immdiatement de mon mari, sans me
gagner ni sa mre ni lui, si bien qu'entre la surprise d'une part, et
l'incertitude de l'autre, je serais srement perdue.

Cependant, comme je n'tais que trop sre de la vrit, il est clair que
je vivais en plein inceste et en prostitution avoue, le tout sous
l'apparence d'une honnte femme; et bien que je ne fusse pas trs
touche du crime qu'il y avait l, pourtant l'action avait en elle
quelque chose de choquant pour la nature et me rendait mme mon mari
rpugnant. Nanmoins, aprs longue et srieuse dlibration, je rsolus
qu'il tait absolument ncessaire de tout dissimuler, de n'en pas faire
la moindre dcouverte ni  ma mre ni  mon mari; et ainsi je vcus sous
la plus lourde oppression qu'on puisse s'imaginer pendant trois annes
encore.

Pendant ce temps, ma mre prenait plaisir  me raconter souvent de
vieilles histoires sur ses anciennes aventures, qui toutefois ne me
charmaient nullement; car ainsi, bien qu'elle ne me le dit pas en termes
clairs, pourtant je pus comprendre, en rapprochant ses paroles de ce que
j'avais appris par ceux qui m'avaient d'abord recueillie, que dans les
jours de sa jeunesse elle avait t prostitue et voleuse; mais je
crois, en vrit, qu'elle tait arrive  se repentir sincrement de ces
deux crimes, et qu'elle tait alors une femme bien pieuse, sobre, et de
bonne religion.

Eh bien, je laisse sa vie pour ce qu'elle avait pu tre; mais il est
certain que la mienne m'tait fort incommode; car je ne vivais, comme je
l'ai dit, que dans la pire sorte de prostitution; et ainsi que je ne
pouvais en esprer rien de bon, ainsi en ralit l'issue n'en fut pas
bonne et toute mon apparente prosprit s'usa et se termina dans la
misre et la destruction.

Il se passa quelque temps,  la vrit, avant que les choses en vinssent
l; car toutes nos affaires ensuite tournrent  mal, et, ce qu'il y eut
de pire, mon mari s'altra trangement, devint capricieux, jaloux et
dplaisant, et j'tais autant impatiente de supporter sa conduite
qu'elle tait draisonnable et injuste. Les choses allrent si loin et
nous en vnmes enfin  tre en si mauvais termes l'un avec l'autre que
je rclamai l'excution d'une promesse qu'il m'avait faite
volontairement quand j'avais consenti  quitter avec lui l'Angleterre;
c'tait que si je ne me plaisais pas  vivre l-bas, je retournerais en
Angleterre au moment qu'il me conviendrait, lui ayant donn avis un an 
l'avance pour rgler ses affaires.

Je dis que je rclamais de lui l'excution de cette promesse, et je dois
avouer que je ne le fis pas dans les termes les plus obligeants qui se
pussent imaginer; mais je lui dclarai qu'il me traitait fort mal, que
j'tais loin de mes amis, sans moyen de me faire rendre justice, et
qu'il tait jaloux sans cause, ma conduite ayant t exempte de blme
sans qu'il pt y trouver prtexte, et que notre dpart pour l'Angleterre
lui en terait toute occasion.

J'y insistai si absolument qu'il ne put viter d'en venir au point ou de
me tenir sa parole ou d'y manquer; et cela malgr qu'il usa de toute la
subtilit dont il fut matre, et employa sa mre et d'autres agents pour
prvaloir sur moi et me faire changer mes rsolutions; mais en vrit le
fond de la chose gisait dans mon coeur, et c'est ce qui rendait toutes
ses tentatives vaines, car mon coeur lui tait alin. J'tais dgote
 la pense d'entrer dans le mme lit que lui et j'employais mille
prtextes d'indisposition et d'humeur pour l'empcher de me toucher, ne
craignant rien tant que d'tre encore grosse ce qui srement et empch
ou au moins retard mon passage en Angleterre.

Cependant je le fis enfin sortir d'humeur au point qu'il prit une
rsolution rapide et fatale; qu'en somme je ne partirais point pour
l'Angleterre; que, bien qu'il me l'et promis, pourtant ce serait une
chose draisonnable, ruineuse  ses affaires, qui mettrait sa famille en
un extrme dsordre et serait tout prs de le perdre entirement;
qu'ainsi je ne devais point la lui demander, et que pas une femme au
monde qui estimerait le bonheur de sa famille et de son mari n'y
voudrait insister.

Ceci me fit plonger de nouveau; car lorsque je considrais la situation
avec calme et que je prenais mon mari pour ce qu'il tait rellement, un
homme diligent, prudent au fond, et qu'il ne savait rien de l'horrible
condition o il tait, je ne pouvais que m'avouer que ma proposition
tait trs draisonnable et qu'aucune femme ayant  coeur le bien de sa
famille n'et pu dsirer.

Mais mon dplaisir tait d'autre nature; je ne le considrais plus
comme un mari, mais comme un proche parent, le fils de ma propre mre,
et je rsolus de faon ou d'autre de me dgager de lui, mais par quelle
manire, je ne le savais point.

Il a t dit par des gens malintentionns de notre sexe que si nous
sommes enttes  un parti, il est impossible de nous dtourner de nos
rsolutions; et en somme je ne cessais de mditer aux moyens de rendre
mon dpart possible, et j'en vins l avec mon mari, que je lui proposai
de partir sans lui. Ceci le provoqua au dernier degr, et il me traita
pas seulement de femme cruelle, mais de mre dnature, et me demanda
comment je pouvais entretenir sans horreur la pense de laisser mes deux
enfants sans mre (car il y en avait un de mort) et de ne plus jamais
les revoir. Il est vrai que si tout et t bien, je ne l'eusse point
fait, mais maintenant mon dsir rel tait de ne jamais plus les revoir,
ni lui; et quant  l'accusation o il me reprochait d'tre dnature, je
pouvais facilement y rpondre moi-mme, qui savais que toute cette
liaison tait dnature  un point extrme.

Toutefois, il n'y eut point de moyen d'amener mon mari au consentement;
il ne voulait pas partir avec moi, ni me laisser partir sans lui, et il
tait hors de mon pouvoir de bouger sans son autorisation, comme le sait
fort bien quiconque connat la constitution de cette contre.

Nous emes beaucoup de querelles de famille l-dessus, et elles
montrent  une dangereuse hauteur; car de mme que j'tais devenue tout
 fait trangre  lui en affection, ainsi ne prenais-je point garde 
mes paroles, mais parfois lui tenais un langage provocant; en somme, je
luttais de toutes mes forces pour l'amener  se sparer de moi, ce qui
tait par-dessus tout ce que je dsirais le plus.

Il prit ma conduite fort mal, et en vrit bien pouvait-il le faire, car
enfin je refusai de coucher avec lui, et creusant la brche, en toutes
occasions,  l'extrmit, il me dit un jour qu'il pensait que je fusse
folle, et que si je ne changeais point mes faons, il me mettrait en
traitement, c'est--dire dans une maison de fous. Je lui dis qu'il
trouverait que j'tais assez loin d'tre folle, et qu'il n'tait point
en son pouvoir, ni d'aucun autre sclrat, de m'assassiner; je confesse
qu'en mme temps j'avais le coeur serr  la pense qu'il avait de me
mettre dans une maison de fous, ce qui aurait dtruit toute possibilit
de faire paratre la vrit; car alors personne n'et plus ajout foi 
une seule de mes paroles.

Ceci m'amena donc  une rsolution, quoi qu'il pt advenir, d'exposer
entirement mon cas; mais de quelle faon m'y prendre, et  qui, tait
une difficult inextricable; lorsque survint une autre querelle avec mon
mari, qui s'leva  une extrmit telle que je fus pousse presque 
tout lui dire en face; mais bien qu'en rservant assez pour ne pas en
venir aux dtails, j'en dis suffisamment pour le jeter dans une
extraordinaire confusion, et enfin j'clatai et je dis toute l'histoire.

Il commena par une expostulation calme sur l'enttement que je mettais
 vouloir partir pour l'Angleterre. Je dfendis ma rsolution et une
parole dure en amenant une autre, comme il arrive d'ordinaire dans toute
querelle de famille, il me dit que je ne le traitais pas comme s'il fut
mon mari et que je ne parlais pas de mes enfants comme si je fusse une
mre; qu'en somme je ne mritais pas d'tre traite en femme; qu'il
avait employ avec moi tous les moyens les plus doux; qu'il m'avait
oppos toute la tendresse et le calme dignes d'un mari ou d'un chrtien,
et que je lui en avais fait un si vil retour, que je le traitais plutt
en chien qu'en homme, plutt comme l'tranger le plus mprisable que
comme un mari; qu'il avait une extrme aversion  user avec moi de
violence, mais qu'en somme il en voyait aujourd'hui la ncessit et que
dans l'avenir il serait forc de prendre telles mesures qui me
rduiraient  mon devoir.

Mon sang tait maintenant enflamm  l'extrme, et rien ne pouvait
paratre plus irrit! Je lui dis que pour ses moyens, doux ou violents,
je les mprisais galement; que pour mon passage en Angleterre, j'y
tais rsolue, advint ce que pourrait; que pour ce qui tait de ne le
point traiter en mari ni d'agir en mre de mes enfants, il y avait
peut-tre l-dedans plus qu'il n'en pouvait encore comprendre, mais que
je jugeais  propos de lui dire ceci seulement: que ni lui n'tait mon
mari devant la loi, ni eux mes enfants devant la loi, et que j'avais
bonne raison de ne point m'inquiter d'eux plus que je ne le faisais.

J'avoue que je fus mue de piti pour lui sur mes paroles, car il
changea de couleur, ple comme un mort, muet comme un frapp par la
foudre, et une ou deux fois je crus qu'il allait pmer; en somme il fut
pris d'un transport assez semblable  une apoplexie; il tremblait; une
sueur ou rose dcoulait de son visage, et cependant il tait froid
comme la glbe; si bien que je fus oblige de courir chercher de quoi le
ranimer; quand il fut revenu  lui, il fut saisi de hauts-le-coeur et se
mit  vomir; et un peu aprs on le mit au lit, et le lendemain matin il
tait dans une fivre violente.

Toutefois, elle se dissipa, et il se remit, mais lentement; et quand il
vint  tre un peu mieux, il me dit que je lui avais fait de ma langue
une blessure mortelle et qu'il avait seulement une chose  me demander
avant toute explication. Je l'interrompis et lui dis que j'tais fche
d'tre alle si loin, puisque je voyais le dsordre o mes paroles
l'avaient jet, mais que je le suppliais de ne point parler
d'explications, car cela ne ferait que tout tourner au pire.

Ceci accrut son impatience qui vraiment l'inquita plus qu'on ne
saurait supporter; car, maintenant, il commena de souponner qu'il y
avait quelque mystre encore envelopp, mais ne put en approcher, si
fort qu'il devint; tout ce qui courait dans sa cervelle tait que
j'avais un autre mari vivant, mais je l'assurai qu'il n'y avait nulle
parcelle de telle chose en l'affaire; en vrit, pour mon autre mari, il
tait rellement mort pour moi et il m'avait dit de le considrer comme
tel, de sorte que je n'avais pas la moindre inquitude sur ce chapitre.

Mais je trouvai maintenant que la chose tait alle trop loin pour la
dissimuler plus longtemps, et mon mari lui-mme me donna l'occasion de
m'allger du secret bien  ma satisfaction; il m'avait travaille trois
ou quatre semaines, sans parvenir  rien, pour obtenir seulement que je
lui dise si j'avais prononc ces paroles  seule fin de le mettre en
colre, ou s'il y avait rien de vrai au fond. Mais je restai inflexible,
et refusai de rien expliquer,  moins que d'abord il consentt  mon
dpart pour l'Angleterre, ce qu'il ne ferait jamais, dit-il, tant qu'il
serait en vie; d'autre part, je lui dis qu'il tait en mon pouvoir de le
rendre consentant au moment qu'il me plairait, ou mme de faire qu'il me
supplierait de partir; et ceci accrut sa curiosit et le rendit importun
au plus haut point.

Enfin il dit toute cette histoire  sa mre, et la mit  l'oeuvre sur
moi, afin de me tirer la vrit; en quoi elle employa vraiment toute son
adresse la plus fine; mais je l'arrtai tout net en lui disant que le
mystre de toute l'affaire tait en elle-mme, que c'tait le respect
que je lui portais qui m'avait engage  le dissimuler, et qu'en somme
je ne pouvais en dire plus long et que je la suppliais de ne pas
insister.

Elle fut frappe de stupeur  ces mots, et ne sut que dire ni penser;
puis cartant la supposition, et feignant de la regarder comme une
tactique, elle continua  m'importuner au sujet de son fils, afin de
combler, s'il tait possible, la brche qui s'tait faite entre nous.
Pour cela, lui dis-je, c'tait  la vrit un excellent dessein sur sa
part, mais il tait impossible qu'elle pt y russir; et que si je lui
rvlais la vrit de ce qu'elle dsirait, elle m'accorderait que
c'tait impossible, et cesserait de le dsirer. Enfin je parus cder 
son importunit, et lui dis que j'osais lui confier un secret de la plus
grande importance, et qu'elle verrait bientt qu'il en tait ainsi; et
que je consentirais  le loger dans son coeur, si elle s'engageait
solennellement  ne pas le faire connatre  son fils sans mon
consentement.

Elle mit longtemps  me promettre cette partie-l, mais plutt que de ne
pas entendre le grand secret, elle jura de s'y accorder, et aprs
beaucoup d'autres prliminaires je commenai et lui dis toute
l'histoire. D'abord, je lui dis combien elle tait troitement mle 
la malheureuse rupture qui s'tait faite entre son fils et moi, par
m'avoir racont sa propre histoire, et me dit le nom qu'elle portait 
Londres; et que la surprise o elle avait vu que j'tais, m'avait saisie
 cette occasion; puis je lui dis ma propre histoire, et mon nom, et
l'assurai, par tels autres signes qu'elle ne pouvait mconnatre, que je
n'tais point d'autre, ni plus ni moins, que sa propre enfant, sa fille,
ne de son corps dans la prison de Newgate; la mme qui l'avait sauve
de la potence parce qu'elle tait dans son sein, qu'elle avait laisse
en telles et telles mains lorsqu'elle avait t dporte.

Il est impossible d'exprimer l'tonnement o elle fut; elle ne fut pas
encline  croire l'histoire, ou  se souvenir des dtails; car
immdiatement elle prvit la confusion qui devait s'ensuivre dans toute
la famille; mais tout concordait si exactement avec les histoires
qu'elle m'avait dites d'elle-mme, et que si elle ne m'avait pas eu
dites, elle et t peut-tre bien aise de nier, qu'elle se trouva la
bouche ferme, et ne put rien faire que me jeter ses bras autour du cou,
et m'embrasser, et pleurer trs ardemment sur moi, sans dire une seule
parole pendant un trs long temps; enfin elle clata:

--Malheureuse enfant! dit-elle, quelle misrable chance a pu t'amener
jusqu'ici? et encore dans les bras de mon fils! Terrible fille,
dit-elle, mais nous sommes tous perdus! marie  ton propre frre! trois
enfants, et deux vivants, tous de la mme chair et du mme sang! mon
fils et ma fille ayant couch ensemble comme mari et femme! tout
confusion et folie! misrable famille! qu'allons-nous devenir? que
faut-il dire? que faut-il faire?

Et ainsi elle se lamenta longtemps, et je n'avais point le pouvoir de
parler, et si je l'avais eu, je n'aurais su quoi dire, car chaque parole
me blessait jusqu' l'me. Dans cette sorte de stupeur nous nous
sparmes pour la premire fois; quoique ma mre ft plus surprise que
je ne l'tais, parce que la chose tait plus nouvelle pour elle que pour
moi, toutefois elle promit encore qu'elle n'en dirait rien  son fils
jusqu' ce que nous en eussions caus de nouveau.

Il ne se passa longtemps, comme vous pouvez bien penser, que nous emes
une seconde confrence sur le mme sujet, o, semblant feindre d'oublier
son histoire qu'elle m'avait dite, ou supposer que j'avais oubli
quelques-uns des dtails, elle se prit  les raconter avec des
changements et des omissions; mais je lui rafrachis la mmoire sur
beaucoup de points que je pensais qu'elle avait oublis, puis j'amenai
le reste de l'histoire de faon si opportune qu'il lui fut impossible de
s'en dgager, et alors elle retomba dans ses rapsodies et ses
exclamations sur la duret de ses malheurs. Quand tout cela fut un peu
dissip, nous entrmes en dbat serr sur ce qu'il convenait de faire
d'abord avant de rien expliquer  mon mari. Mais  quel propos pouvaient
tre toutes nos consultations? Aucune de nous ne pouvait voir d'issue 
notre anxit ou comment il pouvait tre sage de lui dvoiler une
pareille tragdie; il tait impossible de juger ou de deviner l'humeur
dont il recevrait le secret, ni les mesures qu'il prendrait; et s'il
venait  avoir assez peu le gouvernement de soi-mme pour le rendre
public, il tait facile de prvoir que ce serait la ruine de la famille
entire; et si enfin il saisissait l'avantage que la loi lui donnerait,
il me rpudierait peut-tre avec ddain, et me laisserait  lui faire
procs pour la pauvre dot que je lui avais apporte, et peut-tre la
dpenser en frais de justice pour tre mendiante en fin de compte; et
ainsi le verrais-je peut-tre au bout de peu de mois dans les bras d'une
autre femme, tandis que je serais moi-mme la plus malheureuse crature
du monde. Ma mre tait aussi sensible  tout ceci que moi; et en somme
nous ne savions que faire. Aprs, quelque temps nous en vnmes  de plus
sobres rsolutions, mais ce fut alors aussi avec ce malheur que
l'opinion de ma mre et la mienne diffraient entirement l'une de
l'autre, tant contradictoires; car l'opinion de ma mre tait que je
devais enterrer l'affaire profondment, et continuer  vivre avec lui
comme mon mari, jusqu' ce que quelque autre vnement rendit la
dcouverte plus aise; et que cependant elle s'efforcerait de nous
rconcilier et de restaurer notre confort mutuel et la paix du foyer; et
ainsi que toute l'affaire demeurt un secret aussi impntrable que la
mort.--Car, mon enfant, dit-elle, nous sommes perdues toutes deux s'il
vient au jour.

Pour m'encourager  ceci, elle promit de rendre ma condition aise et de
me laisser  sa mort tout ce qu'elle pourrait, en part rserve et
spare de mon mari; de sorte que si la chose venait  tre connue plus
tard, je serais en mesure de me tenir sur mes pieds, et de me faire
rendre justice par lui.

Cette proposition ne s'accordait point avec mon jugement, quoiqu'elle
ft belle et tendre de la part de ma mre; mais mes ides couraient sur
une tout autre route.

Quant  garder la chose enserre dans nos coeurs, et  laisser tout en
l'tat, je lui dis que c'tait impossible; et je lui demandai comment
elle pouvait penser que je pourrais supporter l'ide de continuer 
vivre avec mon propre frre. En second lieu je lui dis que ce n'tait
que parce qu'elle tait en vie qu'il y avait quelque support  la
dcouverte, et que tant qu'elle me reconnatrait pour sa fille, avec
raison d'en tre persuade, personne d'autre n'en douterait; mais que si
elle mourait avant la dcouverte, on me prendrait pour une crature
imprudente qui avait forg ce mensonge afin d'abandonner mon mari, ou on
me considrerait comme folle et gare. Alors je lui dis comment il
m'avait menace dj de m'enfermer dans une maison de fous, et dans
quelle inquitude j'avais t l-dessus, et comment c'tait la raison
qui m'avait pousse  tout lui dcouvrir.

Et enfin je lui dis qu'aprs les plus srieuses rflexions possibles,
j'en tait venue  cette rsolution que j'esprais qui lui plairait et
n'tait point extrme, qu'elle ust de son influence pour son fils pour
m'obtenir le cong de partir pour l'Angleterre, comme je l'avais
demand, et de me munir d'une suffisante somme d'argent, soit en
marchandises que j'emportais, soit en billets de change, tout en lui
suggrant qu'il pourrait trouver bon en temps voulu de venir me
rejoindre.

Que lorsque je serais partie, elle alors, de sang-froid, lui
dcouvrirait graduellement le cas, suivant qu'elle serait guide par sa
discrtion, de faon qu'il ne ft pas surpris  l'excs et ne se
rpandit pas en passions et en extravagances; et qu'elle aurait soin de
l'empcher de prendre de l'aversion pour les enfants ou de les
maltraiter, ou de se remarier,  moins qu'il et la certitude que je
fusse morte.

C'tait l mon dessein, et mes raisons taient bonnes: je lui tais
vritablement aline par toutes ces choses; en vrit je le hassais
mortellement comme mari, et il tait impossible de m'ter l'aversion
fixe que j'avais conue; en mme temps cette vie illgale et
incestueuse, jointe  l'aversion, me rendait la cohabitation avec lui la
chose la plus rpugnante au monde; et je crois vraiment que j'en tais
venue au point que j'eusse autant aim  embrasser un chien, que de le
laisser s'approcher de moi; pour quelle raison je ne pouvais souffrir la
pense d'entrer dans les mmes draps que lui; je ne puis dire qu'il
tait bien de ma part d'aller si loin, tandis que je ne me dcidais
point  lui dcouvrir le secret; mais je raconte ce qui tait, non pas
ce qui aurait d ou qui n'aurait pas du tre.

Dans ces opinions directement opposes ma mre et moi nous continumes
longtemps, et il fut impossible de rconcilier nos jugements; nous emes
beaucoup de disputes l-dessus, mais aucune de nous ne voulait cder ni
ne pouvait convaincre l'autre.

J'insistais sur mon aversion  vivre en tat de mariage avec mon propre
frre; et elle insistait sur ce qu'il tait impossible de l'amener 
consentir  mon dpart pour l'Angleterre; et dans cette incertitude nous
continumes, notre diffrend ne s'levant pas jusqu' la querelle ou
rien d'analogue; mais nous n'tions pas capables de dcider ce qu'il
fallait faire pour rparer cette terrible brche.

Enfin je me rsolus  un parti dsespr, et je dis  ma mre que ma
rsolution tait, en somme, que je lui dirais tout moi-mme. Ma mre fut
pouvante  la seule ide de mon dessein: mais je la priai de se
rassurer, lui dis que je le ferais peu  peu et doucement, avec tout
l'art de la bonne humeur dont j'tais matresse, et que je choisirais
aussi le moment du mieux que je pourrais, pour prendre mon mari
galement dans sa bonne humeur; je lui dis que je ne doutais point que
si je pouvais avoir assez d'hypocrisie pour feindre plus d'affection
pour lui que je n'en avais rellement, je russirais dans tout mon
dessein et que nous nous sparerions par consentement et de bon gr car
je pouvais l'aimer assez bien comme frre, quoique non pas comme mari.

Et pendant tout ce temps il assigeait ma mre, afin de dcouvrir, si
possible, ce que signifiait l'affreuse expression dont je m'tais
servie, comme il disait, quand je lui avais cri que je n'tais pas sa
femme devant la loi, ni mes enfants n'taient les siens devant la loi.
Ma mre lui fit prendre patience, lui dit qu'elle ne pouvait tirer de
moi nulle explication, mais qu'elle voyait que j'tais fort trouble par
une chose qu'elle esprait bien me faire dire un jour; et cependant lui
recommanda srieusement de me traiter avec plus de tendresse, et de me
regagner par la douceur qu'il avait eue auparavant; lui dit qu'il
m'avait terrifie et plonge dans l'horreur par ses menaces de
m'enfermer dans une maison de fous, et lui conseilla de ne jamais
pousser une femme au dsespoir, quelque raison qu'il y et.

Il lui promit d'adoucir sa conduite, et la pria de m'assurer qu'il
m'aimait plus que jamais et qu'il n'entretenait point de dessein tel que
m'envoyer dans une maison de fous, quoi qu'il pt dire pendant sa
colre, et il pria aussi ma mre d'user pour moi des mmes persuasions
afin que nous puissions vivre ensemble comme autrefois.

Je sentis aussitt les effets de ce trait; la conduite de mon mari
s'altra sur-le-champ, et ce fut tout un autre homme pour moi; rien ne
saurait tre plus tendre et plus obligeant qu'il ne l'tait envers moi 
toutes occasions; et je ne pouvais faire moins que d'y donner quelque
retour, ce que je faisais du mieux que je pouvais, mais au fort, de
faon maladroite, car rien ne m'tait plus effrayant que ses caresses,
et l'apprhension de devenir de nouveau grosse de lui tait prs de me
jeter dans des accs; et voil qui me faisait voir qu'il y avait
ncessit absolue de lui rvler le tout sans dlai, ce que je fis
toutefois avec toute la prcaution et la rserve qu'on peut s'imaginer.

Il avait continu dans son changement de conduite  mon gard depuis
prs d'un mois, et nous commencions  vivre d'un nouveau genre de vie
l'un avec l'autre, et si j'avais pu me satisfaire de cette position, je
crois qu'elle aurait pu durer tant que nous eussions vcu ensemble. Un
soir que nous tions assis et que nous causions tous deux sous une
petite tonnelle qui s'ouvrait sous un bosquet  l'entre du jardin, il
se trouva en humeur bien gaie et agrable, et me dit quantit de choses
tendres qui se rapportaient au plaisir que lui donnait notre bonne
entente, et les dsordres de notre rupture de jadis, et quelle
satisfaction c'tait pour lui que nous eussions lieu d'esprer que
jamais plus il ne s'lverait rien entre nous.

Je tirai un profond soupir, et lui dis qu'il n'y avait femme du monde
qui pt tre plus charme que moi de la bonne entente que nous avions
conserve, ou plus afflige de la voir rompre, mais que j'tais fche
de lui dire qu'il y avait dans notre cas une circonstance malheureuse
qui me tenait de trop prs au coeur et que je ne savais comment lui
rvler, ce qui rendait mon rle fort misrable, et m'tait toute
jouissance de repos. Il m'importuna de lui dire ce que c'tait; je lui
rpondis que je ne saurais le faire; que tant que le secret lui
resterait cach, moi seule je serais malheureuse, mais que s'il
l'apprenait aussi, nous le deviendrions tous les deux; et qu'ainsi la
chose la plus tendre que je pusse faire tait de le tenir dans les
tnbres, et que c'tait la seule raison qui me portait  lui tenir
secret un mystre dont je pensais que la garde mme amnerait tt ou
tard ma destruction.

Il est impossible d'exprimer la surprise que lui donnrent ces paroles,
et la double importunit dont il usa envers moi pour obtenir une
rvlation; il m'assura qu'on ne pourrait me dire tendre pour lui, ni
mme fidle, si je continuais  garder le secret. Je lui dis que je le
pensais aussi bien, et que pourtant je ne pouvais me rsoudre. Il revint
 ce que j'avais dit autrefois, et me dit qu'il esprait que ce secret
n'avait aucun rapport avec les paroles que m'avait arraches la colre,
et qu'il avait rsolu d'oublier tout cela, comme l'effet d'un esprit
prompt et excit. Je lui dis que j'eusse bien voulu pouvoir tout oublier
moi aussi, mais que cela ne pouvait se faire, et que l'impression tait
trop profonde.

Il me dit alors qu'il tait rsolu  ne diffrer avec moi en rien, et
qu'ainsi il ne m'importunerait plus l-dessus, et qu'il tait prt 
consentir  tout ce que je dirais ou ferais; mais qu'il me suppliait
seulement de convenir que, quoi que ce pt tre, notre tendresse l'un
pour l'autre n'en serait plus jamais trouble.

C'tait la chose la plus dsagrable qu'il pt me dire, car vraiment je
dsirais qu'il continut  m'importuner afin de m'obliger  avouer ce
dont la dissimulation me semblait tre la mort; de sorte que je rpondis
tout net que je ne pouvais dire que je serais heureuse de ne plus tre
importune, quoique ne sachant nullement comment cder.

--Mais voyons, mon ami, dis-je, quelles conditions m'accorderez-vous si
je vous dvoile cette affaire?

--Toutes les conditions au monde, dit-il, que vous pourrez en raison me
demander.

--Eh bien, dis-je alors, promettez-moi sous seing que si vous ne trouvez
pas que je sois en faute, ou volontairement mle aux causes des
malheurs, qui vont suivre, vous ne me blmerez, ni ne me maltraiterez,
ni ne me ferez injure, ni ne me rendrez victime d'un vnement qui n'est
point survenu par ma faute.

--C'est, dit-il, la demande la plus raisonnable qui soit au monde, que
de ne point vous blmer pour ce qui n'est point de votre faute;
donnez-moi une plume et de l'encre, dit-il.

De sorte que je courus lui chercher plume, encre et papier, et il
rdigea la condition dans les termes mmes o je l'avais propose et la
signa de son nom.

--Eh bien, dit-il, et que faut-il encore, ma chrie?

--Il faut encore, dis-je, que vous ne me blmiez pas de ne point vous
avoir dcouvert le secret avant que je le connusse.

--Trs juste encore, dit-il; de tout mon coeur. Et il crivit galement
cette promesse et la signa.

--Alors, mon ami, dis-je, je n'ai plus qu'une condition  vous imposer,
et c'est que, puisque personne n'y est ml que vous et moi, vous ne le
rvlerez  personne au monde, except votre mre; et que dans toutes
les mesures que vous adopterez aprs la dcouverte, puisque j'y suis
mle comme vous, quoique aussi innocente que vous-mme, vous ne vous
laisserez point entraner par la colre, et n'agirez en rien  mon
prjudice ou au prjudice de votre mre, sans ma connaissance et mon
consentement.

Ceci le surprit un peu, et il crivit distinctement les paroles, mais
les lut et les relut  plusieurs reprises avant de les signer, hsitant
parfois dans sa lecture, et rptant les mots: Au prjudice de ma mre!
 votre prjudice! Quelle peut tre cette mystrieuse chose?Pourtant
enfin il signa.

--Maintenant, dis-je, mon ami, je ne vous demanderai plus rien sous
votre seing, mais comme vous allez our la plus inattendue et
surprenante aventure qui soit jamais survenue peut-tre  famille au
monde, je vous supplie de me promettre que vous l'entendrez avec calme,
et avec la prsence d'esprit qui convient  un homme de sens.

--Je ferai de mon mieux, dit-il,  condition que vous ne me tiendrez
plus longtemps en suspens, car vous me terrifiez avec tous ces
prliminaires.

--Eh bien, alors, dis-je, voici: De mme que je vous ai dit autrefois
dans l'emportement que je n'tais pas votre femme devant la loi et que
nos enfants n'taient pas nos enfants devant la loi, de mme il faut que
je vous fasse savoir maintenant, en toute tranquillit et tendresse,
mais avec assez d'affliction, que je suis votre propre soeur et vous mon
propre frre, et que nous sommes tous deux les enfants de notre mre
aujourd'hui vivante, qui est dans la maison, et qui est convaincue de la
vrit de ce que je dis en une manire qui ne peut tre nie ni
contredite.

Je le vis devenir ple, et ses yeux hagards, et je dis:

--Souvenez-vous maintenant de votre promesse, et conservez votre
prsence d'esprit: qui aurait pu en dire plus long pour vous prparer
que je n'ai fait?

Cependant j'appelai un serviteur, et lui fis donner un petit verre de
rhum (qui est le cordial ordinaire de la contre), car il perdait
connaissance.

Quand il fut un peu remis, je lui dis:

--Cette histoire, comme vous pouvez bien penser, demande une longue
explication; ayez donc de la patience et composez votre esprit pour
l'entendre jusqu'au bout et je la ferai aussi brve que possible.

Et l-dessus je lui dis ce que je croyais ncessaire au fait mme, et,
en particulier, comment ma mre tait venue  me le dcouvrir.

--Et maintenant, mon ami, dis-je, vous voyez la raison de mes
capitulations et que je n'ai pas t la cause de ce malheur et que je ne
pouvais l'tre, et que je ne pouvais rien en savoir avant maintenant.

--J'en suis pleinement assur, dit-il, mais c'est une horrible surprise
pour moi; toutefois, je sais un remde qui rparera tout, un remde qui
mettra fin  toutes vos difficults, sans que vous partiez pour
l'Angleterre.

--Ce serait trange, dis-je, comme tout le reste.

--Non, non, ce sera ais; il n'y a d'autre personne qui gne en tout
ceci que moi-mme.

Il avait l'air d'tre agit par quelque dsordre en prononant ces
paroles; mais je n'en apprhendai rien  cet instant, croyant, comme on
dit d'ordinaire, que ceux qui font de telles choses n'en parlent jamais,
ou que ceux qui en parlent ne les font point.

Mais la douleur n'tait pas venue en lui  son extrmit, et j'observai
qu'il devenait pensif et mlancolique et, en un mot, il me sembla que sa
tte se troublait un peu. Je m'efforais de le rappeler  ses esprits
par ma conversation en lui exposant une sorte de dessein pour notre
conduite, et parfois il se trouvait bien, et me rpondait avec assez de
courage; mais le malheur pesait trop lourdement sur ses penses, et il
alla jusqu' attenter par deux fois  sa propre vie; la seconde, il fut
sur le point d'trangler, et si sa mre n'tait pas entre dans la
chambre  l'instant mme, il ft mort; mais avec l'aide d'un serviteur
ngre, elle coupa la corde et le rappela  la vie.

Enfin, grce  une inlassable importunit, mon mari dont la sant
paraissait dcliner se laissa persuader; et mon destin me poussant, je
trouvai la route libre; et par l'intercession de ma mre, j'obtins une
excellente cargaison pour la rapporter en Angleterre.

Quand je me sparai de mon frre (car c'est ainsi que je dois maintenant
le nommer), nous convnmes qu'aprs que je serais arrive, il feindrait
de recevoir la nouvelle que j'tais morte en Angleterre et qu'ainsi il
pourrait se remarier quand il voudrait; il s'engagea  correspondre avec
moi comme sa soeur, et promit de m'aider et de me soutenir tant que je
vivrais; et que s'il mourait avant moi, il laisserait assez de bien pour
m'entretenir sous le nom de sa soeur; et sous quelques rapports il fut
fidle  sa parole; mais tout fut si trangement men que j'en prouvai
fort sensiblement les dceptions, comme vous saurez bientt.

Je partis au mois d'aot, aprs tre reste huit ans dans cette
contre; et maintenant une nouvelle scne de malheurs m'attendait; peu
de femmes peut-tre ont travers la pareille.

Nous fmes assez bon voyage, jusqu'au moment de toucher la cte
d'Angleterre, ce qui fut au bout de trente et deux jours, que nous fmes
secous par deux ou trois temptes, dont l'une nous chassa sur la cte
d'Irlande, o nous relchmes  Kinsale. L nous restmes environ treize
jours, et, aprs nous tre rafrachis  terre, nous nous embarqumes de
nouveau, mais trouvmes de nouveau du fort mauvais temps, o le vaisseau
rompit son grand mt, comme ils disent; mais nous entrmes enfin au port
de Milford, en Cornouailles o, bien que je fusse trs loin de notre
port de destination, pourtant ayant mis srement le pied sur le sol
ferme de l'le de Bretagne, je rsolus de ne plus m'aventurer sur les
eaux qui m'avaient t si terribles; de sorte qu'emmenant  terre mes
hardes et mon argent, avec mes billets de chargement et d'autres
papiers, je rsolus de gagner Londres et de laisser le navire aller
trouver son port; le port auquel il tait attach tait Bristol, o
vivait le principal correspondant de mon frre.

J'arrivai  Londres au bout d'environ trois semaines, o j'appris, un
peu aprs, que le navire tait arriv  Bristol, mais en mme temps
j'eus la douleur d'tre informe que par la violente tempte qu'il avait
supporte, et le bris du grand mt, il avait t fortement avari, et
qu'une grande partie de la cargaison tait toute gte.

J'avais maintenant une nouvelle scne de vie sur les mains, et qui avait
une affreuse apparence; j'tais partie avec une sorte d'adieu final; le
chargement que j'avais apport avec moi tait considrable, en vrit,
s'il ft arriv en bon tat, et par son aide, j'eusse pu me remarier
suffisamment bien; mais, comme il tait, j'tais rduite en tout  deux
ou trois cents livres, et sans aucun espoir de renfort. J'tais
entirement sans amis, oui, mme sans connaissances; car je trouvai
qu'il tait absolument ncessaire de ne pas raviver les connaissances
d'autrefois; et pour ma subtile amie qui m'avait dispose jadis  happer
une fortune, elle tait morte et son mari aussi.

Le soin de ma cargaison de marchandises m'obligea bientt aprs  faire
le voyage de Bristol, et pendant que je m'occupais de cette affaire, je
me donnai le divertissement d'aller  Bath; car ainsi que j'tais encore
loin d'tre vieille, ainsi mon humeur, qui avait toujours t gaie,
continuait de l'tre  l'extrme; et moi qui tais, maintenant, en
quelque faon, une femme de fortune, quoique je fusse une femme sans
fortune, j'esprais voir tomber sur mon chemin une chose ou une autre
qui pt amliorer ma condition, ainsi qu'il tait arriv jadis.

Bath est un lieu d'assez de galanterie, coteux et rempli de piges; j'y
allais,  la vrit,  seule fin de saisir ce qui s'offrirait, mais je
dois me rendre la justice d'affirmer que je n'avais d'autres intentions
que d'honntes, et que je n'tais point d'abord hante par les penses
qui me menrent ensuite sur la route o je souffris de me laisser guider
par elles.

L je restai toute l'arrire-saison, comme on dit l-bas, et j'y nouai
de misrables liaisons qui plutt me poussrent aux folies o je tombai
qu'elles ne me fortifirent  l'encontre. Je vivais en agrment,
recevais de la bonne socit, je veux dire une socit dlicate et
joyeuse; mais je dcouvris avec dcouragement que cette faon de vivre
me ferait rapidement sombrer, et que n'ayant point de revenu fixe, en
dpensant sur le capital, je ne faisais que m'assurer de saigner  mort
et ceci me donna beaucoup de tristes rflexions. Toutefois je les
secouai, et me flattai encore de l'espoir qu'une chose ou une autre se
prsenterait  mon avantage.

Mais je n'tais point dans le lieu qu'il fallait; je n'tais plus 
Redriff, o, si je me fusse convenablement tablie, quelque honnte
capitaine marin ou autre et pu me solliciter d'honorable mariage; mais
j'tais  Bath, o les hommes trouvent une matresse parfois, mais bien
rarement viennent chercher une femme; et il s'ensuit que toutes les
liaisons prives qu'une femme peut y esprer doivent avoir quelque
tendance de cette sorte.

J'avais pass suffisamment bien le dbut de la saison car bien que
j'eusse nou liaison avec un gentilhomme qui venait  Bath pour se
divertir, je n'avais point consenti de trait pernicieux. Mais cette
premire saison m'amena pourtant  faire la connaissance d'une femme
dans la maison de qui je logeais, qui ne tenait point une mauvaise
maison, certes, mais qui n'tait pas elle-mme, remplie des meilleurs
principes. Je m'tais,  toutes occasions, conduite avec tant
d'honntet, que ma rputation n'avait pas t touche par la moindre
souillure, et tous les hommes avec qui j'avais frquent taient de si
bonne renomme, que je n'avais pas obtenu le moindre blme sur ces
liaisons; aucun d'eux ne semblait penser qu'il y et nul moyen de
proposer rien de mal. Toutefois, il y avait, ainsi que je l'ai dit, un
seul gentilhomme qui me remarquait sans cesse et se divertissait en ma
compagnie, comme il l'appelait, laquelle, comme il lui plaisait  dire,
lui tait fort agrable, mais  ce moment il n'y eut rien de plus.

Je passai bien des heures mlancoliques  Bath aprs que toute la
socit eut quitt la ville, car bien que j'allasse parfois  Bristol
pour disposer mes affaires et prendre quelque argent, cependant il me
semblait prfrable de retourner  Bath et d'en faire ma rsidence,
parce qu'tant en bons termes avec la femme chez qui j'avais log l't,
je trouvai qu'en hiver je pouvais y vivre  meilleur march que partout
ailleurs. Ici, dis-je, je passai l'hiver aussi tristement que j'avais
joyeusement pass l't; mais ayant nou une intimit plus troite avec
la femme dans la maison de qui je logeais, je ne pus m'empcher de lui
communiquer quelqu'une des choses qui me pesaient le plus lourdement sur
l'esprit, et, en particulier, la pauvret de ma condition; je lui dis
aussi que j'avais en Virginie ma mre et mon frre, qui taient dans une
situation aise, et comme j'avais vritablement crite ma mre une
lettre prive pour lui reprsenter ma condition et la grande perte que
j'avais subie, ainsi ne manquai-je point de faire savoir  ma nouvelle
amie que j'attendais un envoi de fonds, ce qui tait vritable; et comme
les navires allaient de Bristol  la rivire de York, en Virginie, et
retour, d'ordinaire en moins de temps que ceux qui partaient pour
Londres, et que mon frre correspondait principalement avec Bristol, je
crus qu'il tait bien prfrable d'attendre mes envois l o j'tais que
d'aller  Londres.

Ma nouvelle amie parut fort sensiblement mue de ma condition, et, en
vrit, elle eut la bont de rduire le prix qu'il me cotait pour vivre
avec elle, jusqu' tre si bas pendant l'hiver, que je me persuadai
qu'elle ne gagnait rien sur moi; pour le logement, durant l'hiver, je ne
payai rien du tout.

Quand survint la saison du printemps, elle continua de se montrer
gracieuse au possible, et je logeai chez elle un certain temps, jusqu'
ce que je trouvai ncessaire d'agir diffremment; elle avait quelques
personnes de marque qui logeaient frquemment dans sa maison, et en
particulier le gentilhomme qui, ainsi que je l'ai dit, avait recherch
ma socit l'hiver d'avant; il revint en compagnie d'un autre
gentilhomme et de deux domestiques, et logea dans la mme maison; je
souponnai ma propritaire de l'avoir invit, en lui faisant savoir que
j'habitais toujours avec elle, mais elle le nia.

Ce gentilhomme arriva donc et continua de me remarquer et de me
tmoigner une confiance particulire; c'tait un vritable gentilhomme,
je dois l'avouer, et sa socit m'tait aussi agrable que la mienne, je
crois, pouvait l'tre pour lui; il ne me fit d'autres professions que
d'extraordinaire respect, et il avait une telle opinion de ma vertu,
qu'ainsi qu'il le dclarait souvent, il pensait que s'il proposait rien
d'autre, je le repousserais avec mpris; il eut bientt appris par moi
que j'tais veuve, que j'tais arrive de Virginie  Bristol par les
derniers navires, et que j'attendais  Bath la venue de la prochaine
flottille de Virginie qui devait m'apporter des biens considrables;
j'appris par lui qu'il avait une femme, mais que la dame avait la tte
trouble, et qu'elle avait t place sous le gouvernement de ses
propres parents,  quoi il avait consenti, pour empcher tout blme 
l'endroit du mauvais mnagement de la cure; et que, cependant, il tait
venu  Bath pour se rcrer l'esprit dans des circonstances si
mlancoliques.

Ma propritaire qui, de son propre gr, encourageait cette liaison en
toutes occasions, me fit de lui un portrait fort avantageux, comme d'un
homme d'honneur et de vertu, autant que de grande fortune; et, en
vrit, j'avais bonne raison de le croire, car bien que nous fussions
logs tous deux de plain-pied, et qu'il ft souvent entr dans ma
chambre, mme quand j'tais au lit, ainsi que moi dans la sienne, il ne
s'tait jamais avanc au del d'un baiser, ou ne m'avait sollicite mme
de chose autre, jusque longtemps aprs, comme vous l'entendrez.

Je faisais frquemment  ma propritaire des remarques sur l'excs de sa
modestie, et de son ct elle m'assurait qu'elle n'en tait pas
surprise, l'ayant aperu ds l'abord; toutefois, elle me rptait
qu'elle pensait que je devais attendre quelques gratifications de lui,
en faveur de ma socit, car en vrit il semblait qu'il ft toujours 
mes trousses. Je lui rpondis que je ne lui avais pas donn la moindre
occasion d'imaginer que j'en eusse besoin ou que je dusse rien accepter
de sa part; mais elle m'assura qu'elle s'en chargerait, et elle mena
l'affaire avec tant de dextrit, que la premire fois que nous fmes
seuls ensemble, aprs qu'elle lui eut parl, il se mit  s'enqurir de
ma condition, comment je m'tais entretenue depuis mon dbarquement, et
si je n'avais point besoin d'argent.

Je pris une attitude fort hardie; je lui dis que, bien que ma cargaison
de tabac ft avarie, toutefois elle n'tait pas entirement perdue; que
le marchand auquel j'avais t consigne m'avait traite avec tant
d'honntet, que je n'avais point prouv de besoin, et que j'esprais
par gouvernement frugal faire durer ce que je possdais jusqu' recevoir
un autre envoi que j'attendais par la prochaine flotte; que cependant
j'avais retranch sur mes dpenses, et qu'au lieu qu' la saison
dernire j'avais entretenu une servante, maintenant je m'en passais; et
qu'au lieu que j'avais alors une chambre avec une salle  manger au
premier tage, je n'avais maintenant qu'une chambre au second, et
d'autres choses semblables. Mais je vis, dis-je, aussi bien satisfaite
aujourd'hui qu'auparavant; ajoutant que sa socit m'avait porte 
vivre bien plus gaiement que je n'eusse fait autrement, de quoi je lui
tais fort oblige; et ainsi, j'cartai toute proposition pour
l'instant.

Il ne se passa pas longtemps qu'il m'entreprit de nouveau, et me dit
qu'il trouvait que je rpugnais  lui confier la vrit de ma condition,
ce dont il tait fch, m'assurant qu'il s'en informait sans dessein de
satisfaire sa curiosit, mais simplement pour m'aider, si l'occasion
s'en offrait. Mais que, puisque je n'osais avouer que j'avais besoin
d'assistance, il n'avait qu'une chose  me demander, qui tait de lui
promettre si j'tais en quelque manire gne, de le lui dire
franchement, et d'user de lui avec la mme libert qu'il en faisait
l'offre, ajoutant que je trouverais toujours en lui un ami dvou,
quoique peut-tre j'prouvasse la crainte de me fier  lui.

Je n'omis rien de ce qui convenait qui ft dit par une personne
infiniment oblige, pour lui faire comprendre que j'prouvais fort
vivement sa gnrosit; et, en vrit,  partir de ce moment, je ne
parus pas si rserve avec lui qu'auparavant, quoique nous tenant encore
des deux parts dans les limites de la plus stricte vertu; mais combien
libre que ft notre conversation, je n'en pus venir  cette libert
qu'il dsirait, et qui tait de lui dire que j'avais besoin d'argent,
quoique secrtement je fusse bien heureuse de son offre.

Quelques semaines passrent l-dessus, et toujours je ne lui demandais
point d'argent; quand ma propritaire, une ruse crature, qui m'en
avait souvent presse, mais trouvait que je ne pouvais le faire,
fabrique une histoire de sa propre invention et vient crment  moi
pendant que nous tions ensemble:

--Oh! veuve, dit-elle, j'ai de mauvaises nouvelles  vous apprendre ce
matin.

--Et qu'y a-t-il? dis-je. Est-ce que les navires de Virginie ont t
pris par les Franais?

Car c'est ce que je redoutais.

--Non, non, dit-elle, mais l'homme que vous avez envoye  Bristol hier
pour chercher de l'argent est revenu, et dit qu'il n'en a point
rapport.

Je n'tais nullement satisfaite de son projet; je pensais que cela
aurait trop l'apparence de le pousser, ce dont il n'y avait aucun
besoin, et je vis que je ne perdrais rien en feignant de me refuser au
jeu, de sorte que je la repris de court:

--Je ne puis m'imaginer pourquoi il aurait ainsi parl, dis-je, puisque
je vous assure qu'il m'a apport tout l'argent que je l'avais envoy
chercher, et le voici, dis-je, tirant ma bourse o il y avait environ
douze guines. Et d'ailleurs, ajoutai-je, j'ai l'intention de vous en
donner la plus grande partie tout  l'heure.

Il avait paru un peu mcontent de sa faon de parler, autant que moi;
trouvant, ainsi que je pensais bien, qu'elle prenait un peu trop de
libert; mais quand il vit la rponse que je lui faisais, il se remit
sur-le-champ. Le lendemain matin nous en reparlmes, et je le trouvai
pleinement satisfait. Il me dit en souriant qu'il esprait que je ne me
laisserais point manquer d'argent sans le lui dire, et que je lui avais
promis le contraire; je lui rpondis que j'avais t fort vexe de ce
que ma propritaire et parl si ouvertement la veille d'une chose o
elle n'avait point  se mler; mais que j'avais suppos qu'elle dsirait
tre paye de ce que je lui devais, qui tait environ huit guines, que
j'avais rsolu de lui donner et lui avais donnes la mme nuit.

Il fut dans une extraordinaire bonne humeur quand il m'entendit dire que
je l'avais paye, puis passa  quelque autre discours pour le moment;
mais le lendemain matin, ayant entendu que j'tais leve avant lui, il
m'appela, et je lui rpondis. Il me demanda d'entrer dans sa chambre; il
tait au lit quand j'entrai, et il me fit venir m'asseoir sur le bord du
lit, car il me dit qu'il avait quelque chose  me dire. Aprs quelques
expressions fort tendres, il me demanda si je voulais me montrer bien
honnte et donner une rponse sincre  une chose dont il me priait.
Aprs une petite chicane sur le mot sincre, et lui avoir demand si
jamais je lui avais donn des rponses qui ne fussent pas sincres, je
lui fis la promesse qu'il voulait. Eh bien, alors, sa prire tait,
dit-il, de lui faire voir ma bourse; je mis aussitt ma main dans ma
poche, et riant de lui, je tirai la bourse o il y avait trois guines
et demie; alors il me demanda si c'tait tout l'argent que j'avais; je
lui dis: Non, riant encore, il s'en faut de beaucoup.

Eh bien, alors, dit-il, il fallait lui promettre d'aller lui chercher
tout l'argent que j'avais, jusqu'au dernier fardin; je lui dis que
j'allais le faire, et j'entrai dans ma chambre d'o je lui rapportai un
petit tiroir secret o j'avais environ six guines de plus et un peu de
monnaie d'argent, et je renversai tout sur le lit, et lui dis que
c'tait l toute ma fortune, honntement  un shilling prs; il regarda
l'argent un peu de temps, mais ne le compta pas, puis le brouilla et le
remit ple-mle dans le tiroir; ensuite, atteignant sa poche, il en tira
une clef, et me pria d'ouvrir une petite bote en bois de noyer qu'il
avait sur la table, et de lui rapporter tel tiroir, ce que je fis; dans
ce tiroir il y avait une grande quantit de monnaie en or, je crois prs
de deux cents guines, mais je ne pus savoir combien. Il prit le tiroir
et, me tenant par la main, il me la fit mettre dedans, et en prendre une
pleine poigne; je ne voulais point, et me drobais; mais il me serrait
la main fermement dans la sienne et il la mit dans le tiroir, et il m'y
fit prendre autant de guines presque que j'en pus tenir  la fois.

Quand je l'eus fait, il me les fit mettre dans mon giron, et prit mon
petit tiroir et versa tout mon argent parmi le sien, puis me dit de m'en
aller bien vite et d'emporter tout cela dans ma chambre.

Je rapporte cette histoire plus particulirement  cause de sa bonne
humeur, et pour montrer le ton qu'il y avait dans nos conversations. Ce
ne fut pas longtemps aprs qu'il commena chaque jour de trouver des
dfauts  mes habits,  mes dentelles,  mes coiffes; et, en un mot, il
me pressa d'en acheter de plus beaux, ce dont j'avais assez d'envie,
d'ailleurs, quoique je ne le fisse point paratre; je n'aimais rien
mieux au monde que les beaux habits, mais je lui dis qu'il me fallait
bien mnager l'argent qu'il m'avait prt, sans quoi je ne pourrais
jamais le lui rendre. Il me dit alors en peu de paroles que comme il
avait un sincre respect pour moi, et qu'il connaissait ma condition, il
ne m'avait pas prt cet argent, mais me l'avait donn, et qu'il pensait
que je l'eusse bien mrit, lui ayant accord ma socit aussi
entirement que je l'avais fait. Aprs cela, il me fit prendre une
servante et tenir la maison et, son ami tant parti, il m'obligea 
prendre le gouvernement de son mnage, ce que je fis fort volontiers,
persuade, comme il parut bien, que je n'y perdrais rien, et la femme
qui nous logeait ne manqua point non plus d'y trouver son compte.

Nous avions vcu ainsi prs de trois mois, quand la socit de Bath
commenant  s'claircir, il parla de s'en aller, et il tait fort
dsireux de m'emmener avec lui  Londres; j'tais assez trouble de
cette proposition, ne sachant pas dans quelle position j'allais m'y
trouver, ou comment il me traiterait; mais tandis que l'affaire tait en
litige, il se trouva fort indispos; il tait all dans un endroit du
Somersetshire qu'on nomme Shepton; et l il tomba trs malade, si malade
qu'il ne pouvait voyager: si bien qu'il renvoya son laquais  Bath pour
me prier de louer un carrosse et de venir le trouver. Avant de partir il
m'avait confi son argent et autres choses de valeur, et je ne savais
qu'en faire; mais je les serrai du mieux que je pus, et fermai le
logement  clef; puis je partis et le trouvai bien malade en effet, de
sorte que je lui persuadai de se faire transporter en chaise  porteurs
 Bath, o nous pourrions trouver plus d'aide et meilleurs conseils.

Il y consentit et je le ramenai  Bath, qui tait  environ quinze
lieues, autant que je m'en souviens; l il continua d'tre fort malade
d'une fivre, et garda le lit cinq semaines; et tout ce temps je le
soignai et le dorlotai avec autant de tendresse que si j'eusse t sa
femme; en vrit, si j'avais t sa femme, je n'aurais pu faire
davantage; je restais assise auprs de lui si longtemps et si souvent,
qu' la fin il ne voulut pas que je restasse assise davantage; en sorte
que je fis mettre un lit de veille dans sa chambre, et que je m'y
couchai, juste au pied de son lit.

J'tais vraiment sensiblement affecte de sa condition et des
apprhensions de perdre un ami tel qu'il tait et tel qu'il serait sans
doute pour moi; et je restais assise  pleurer prs de lui pendant bien
des heures; enfin il alla mieux, et donna quelque espoir, ainsi qu'il
arriva d'ailleurs, mais trs lentement.

S'il en tait autrement que je ne vais dire, je ne rpugnerais pas  le
rvler, comme il est apparent que j'ai fait en d'autres cas; mais
j'affirme qu' travers toute cette liaison, except pour ce qui est
d'entrer dans la chambre quand lui ou moi nous tions au lit, et de
l'office ncessaire des soins de nuit et de jour quand il fut malade, il
n'avait point pass entre nous la moindre parole ou action impure. Oh!
si tout ft rest de mme jusqu' la fin!

Aprs quelque temps, il reprit des forces et se remit assez vite, et
j'aurais enlev mon lit de veille, mais il ne voulut pas me le
permettre, jusqu' ce qu'il pt s'aventurer sans personne pour le
garder, et alors je repris quartier dans ma chambre.

Il saisit mainte occasion d'exprimer le sens qu'il avait de ma tendresse
pour lui; et quand il fut bien, il me fit prsent de cinquante guines
pour me remercier de mes soins, et d'avoir, comme il disait, risqu ma
vie pour sauver la sienne.

Et maintenant il fit de profondes protestations de l'affection sincre
et inviolable qu'il me portait, mais avec la plus extrme rserve pour
ma vertu et la sienne; je lui dis que j'tais pleinement satisfaite
l-dessus; il alla jusqu'au point de m'assurer que s'il tait tout nu au
lit avec moi, il prserverait aussi saintement ma vertu qu'il la
dfendrait si j'tais assaillie par un ravisseur. Je le crus, et le lui
dis, mais il n'en fut pas satisfait; il voulait, disait-il, attendre
quelque occasion de m'en donner un tmoignage indubitable.

Ce fut longtemps aprs que j'eus l'occasion, pour mes affaires, d'aller
 Bristol; sur quoi il me loua un carrosse, et voulut partir avec moi;
et maintenant, en vrit, notre intimit s'accrut. De Bristol, il
m'emmena  Gloucester, ce qui tait simplement un voyage de plaisance,
pour prendre l'air, et l, par fortune, nous ne trouvmes de logement 
l'htellerie que dans une grande chambre  deux lits. Le matre de la
maison allant avec nous pour nous montrer ses chambres, et arrivant dans
celle-ci, lui dit avec beaucoup de franchise:

--Monsieur, ce n'est point mon affaire de m'enqurir si cette dame est
votre pouse ou non; mais sinon, vous pouvez aussi honntement coucher
dans ces deux lits que si vous tiez dans deux chambres.

Et l-dessus il tire un grand rideau qui s'tendait tout au travers de
la chambre, et qui sparait les lits en effet.

--Eh bien, dit mon ami, trs au point, ces lits feront l'affaire; pour
le reste, nous sommes trop proches parents pour coucher ensemble,
quoique nous puissions loger l'un prs de l'autre.

Et ceci jeta sur toute la chose une sorte d'apparence d'honntet. Quand
nous en vnmes  nous mettre au lit il sortit dcemment de la chambre,
jusqu' ce que je fusse couche, et puis se mit au lit dans l'autre lit,
d'o il me parla, s'tant tendu, assez longtemps.

Enfin, rptant ce qu'il disait d'ordinaire, qu'il pouvait se mettre au
lit tout nu avec moi, sans me faire le moindre outrage, il saute hors de
son lit:

--Et maintenant, ma chrie vous allez voir combien je vais tre juste
pour vous, et que je sais tenir parole.

Et le voil venir jusqu' mon lit.

Je fis quelque rsistance, mais je dois avouer que je ne lui eusse pas
rsist beaucoup, mme s'il n'et fait nulle de ces promesses; si bien
qu'aprs une petite lutte, je restai tranquille, et le laissai entrer
dans le lit; quand, il s'y fut couch, il m'entoura de ses bras, et
ainsi je couchai toute la nuit prs de lui; mais il ne me fit rien de
plus ou ne tenta rien d'autre que de m'embrasser, dis-je, dans ses bras,
non vraiment, et de toute la nuit; mais se leva et s'habilla le matin,
et me laissa aussi innocente pour lui que le jour o je fus ne....

J'accorde que c'tait l une noble action, mais comme c'tait ce que je
n'avais jamais vu avant, ainsi me plongea-t-elle dans une parfaite
stupeur. Nous fmes le reste du voyage dans les mmes conditions
qu'avant, et nous revnmes  Bath, o, comme il avait occasion d'entrer
chez moi quand il voulait, il rpta souvent la mme modration, et
frquemment je couchai avec lui; et bien que toutes les familiarits de
mari et femme nous fussent habituelles cependant jamais il n'offrit
d'aller plus loin, et il en tirait grande vanit. Je ne dis pas que j'en
tais aussi entirement charme qu'il pensait que je fusse, car j'avoue
que j'tais bien plus vicieuse que lui.

Nous vcmes ainsi prs de deux ans et avec la seule exception qu'il se
rendit trois fois  Londres durant ce temps, et qu'une fois il y
sjourna quatre mois; mais, pour lui rendre justice, il ne cessa de me
donner de l'argent pour m'entretenir fort bellement.

Si nous avions continu ainsi, j'avoue que nous aurions eu bonne raison
de nous vanter; mais, disent les sages, il ne faut point s'aventurer
trop prs du bord d'un commandement; et ainsi nous le trouvmes; et ici
encore je dois lui rendre la justice d'avouer que la premire infraction
ne fut pas sur sa part. Ce fut une nuit que nous tions au lit, bien
chaudement, joyeux, et ayant bu, je pense, tous deux un peu plus que
d'ordinaire, quoique nullement assez pour nous troubler, que je lui dis
(je le rpte avec bont et horreur d'me) que je pouvais trouver dans
mon coeur de le dgager de sa promesse pour une nuit et point davantage.

Il me prit au mot sur-le-champ, et aprs cela, il n'y eut plus moyen de
lui rsister, et en vrit, je n'avais point envie de lui rsister plus
longtemps.

Ainsi fut rompu le gouvernement de notre vertu, et j'changeai la place
d'amie pour ce titre mal harmonieux et de son rauque, qui est _catin_.
Le matin nous fmes tous deux  nos repentailles; je pleurai de tout
coeur, et lui-mme reconnut son chagrin; mais c'est tout ce que nous
pouvions faire l'un et l'autre; et la route tant ainsi dbarrasse, les
barrires de la vertu et de la conscience renverses, nous emes 
lutter contre moins d'obstacles.

Ce fut une morne sorte de conversation que nous entretnmes ensemble le
reste de cette semaine; je le regardais avec des rougeurs; et d'un
moment  l'autre je soulevais cette objection mlancolique: Et si
j'allais tre grosse, maintenant? Que deviendrais-je alors?Il
m'encourageait en me disant que, tant que je lui serais fidle, il me le
resterait; et que, puisque nous en tions venus l, ce qu'en vrit il
n'avait jamais entendu, si je me trouvais grosse, il prendrait soin de
l'enfant autant que de moi. Ceci nous renfora tous deux: je lui assurai
que si j'tais grosse, je mourrais par manque de sage-femme, plutt que
de le nommer comme pre de l'enfant, et il m'assura que je ne serais en
faute de rien, si je venais  tre grosse. Ces assurances rciproques
nous endurcirent, et ensuite nous rptmes notre crime tant qu'il nous
plut, jusqu'enfin ce que je craignais arriva, et je me trouvai grosse.

Aprs que j'en fus sre, et que je l'eus satisfait l-dessus, nous
commenmes  songer  prendre des mesures pour nous conduire  cette
affaire, et je lui proposai de confier le secret  ma propritaire, et
de lui demander un conseil,  quoi il s'accorda; ma propritaire, femme,
ainsi que je trouvai, bien accoutume  telles choses, ne s'en mit point
en peine; elle dit qu'elle savait bien que les choses finiraient par en
venir l, et nous plaisanta trs joyeusement tous deux; comme je l'ai
dit, nous trouvmes que c'tait une vieille dame pleine d'exprience en
ces sortes d'affaires; elle se chargea de tout, s'engagea  procurer une
sage-femme et une nourrice,  teindre toute curiosit, et  en tirer
notre rputation nette, ce qu'elle fit en effet avec beaucoup d'adresse.

Quand j'approchai du terme, elle pria mon monsieur de s'en aller 
Londres ou de feindre son dpart; quand il fut parti, elle informa les
officiers de la paroisse qu'il y avait chez elle une dame prs
d'accoucher, mais qu'elle connaissait fort bien son mari, et leur rendit
compte, comme elle prtendait, de son nom qui tait sir Walter Cleave;
leur disant que c'tait un digne gentilhomme et qu'elle rpondrait 
toutes enqutes et autres choses semblables. Ceci eut donn bientt
satisfaction aux officiers de la paroisse, et j'accouchai avec autant de
crdit que si j'eusse t rellement milady Cleave, et fus assiste dans
mon travail par trois ou quatre des plus notables bourgeoises de Bath;
ce qui toutefois me rendit un peu plus coteuse pour lui; je lui
exprimais souvent mon souci  cet gard, mais il me priait de ne point
m'en inquiter.

Comme il m'avait munie trs suffisamment d'argent pour les dpenses
extraordinaires de mes couches, j'avais sur moi tout ce qu'il peut y
avoir de beau; mais je n'affectais point la lgret ni l'extravagance;
d'ailleurs connaissant le monde comme je l'avais fait, et qu'un tel
genre de condition ne dure souvent pas longtemps, je prenais garde de
mettre de ct autant d'argent que je pouvais, pour quand viendraient
les temps de pluie, comme je disais, lui faisant croire que j'avais
tout dpens sur l'extraordinaire apparence des choses durant mes
couches.

Par ce moyen, avec ce qu'il m'avait donn, et que j'ai dit plus haut,
j'eus  la fin de mes couches deux cents guines  moi, comprenant aussi
ce qui restait de mon argent.

J'accouchai d'un beau garon, vraiment, et ce fut un charmant enfant; et
quand il l'apprit, il m'crivit l-dessus une lettre bien tendre et
obligeante, et puis me dit qu'il pensait qu'il y et meilleur air pour
moi de partir pour Londres aussitt que je serais leve et remise, qu'il
avait retenu des appartements pour moi  Hammersmith, comme si je venais
seulement de Londres, et qu'aprs quelque temps je retournerais  Bath
et qu'il m'accompagnerait.

Son offre me plut assez, et je louai un carrosse  ce propos, et prenant
avec moi mon enfant, une nourrice pour le tenir et lui donner  tter et
une fille servante, me voil partie pour Londres.

Il me rencontra  Reading dans sa propre voiture, o il me fit entrer,
laissant les servantes et l'enfant dans le carrosse de louage, et ainsi
m'amena  mon nouveau logement de Hammersmith, dont j'eus abondance de
raisons d'tre charme, car c'taient de superbes chambres.

Et maintenant, j'tais vraiment au point extrme de ce que je pouvais
nommer prosprit, et je ne dsirais rien d'autre que d'tre sa femme
par mariage, ce qui ne pouvait pas tre; et voil pourquoi en toutes
occasions je m'tudiais  pargner tout ce que je pouvais, comme j'ai
dit, en prvision de la misre; sachant assez bien que telles choses ne
durent pas toujours, que les hommes qui entretiennent des matresses en
changent souvent, en deviennent las, sont jaloux d'elles, ou une chose
ou l'autre; et parfois les dames qui sont ainsi bien traites ne sont
pas soigneuses  prserver, par conduite prudente, l'estime de leurs
personnes, ou le dlicat article de leur fidlit, d'o elles sont
justement pousses  l'cart avec mpris.

Mais j'tais assure sur ce point; car ainsi que je n'avais nulle
inclinaison  changer, ainsi n'avais-je aucune manire de connaissance,
partant point de tentation  d'autres vises; je ne tenais de socit
que dans la famille o je logeais, et avec la femme d'un ministre, qui
demeurait  la porte d'auprs; de sorte que lorsqu'il tait absent, je
n'allais point faire de visites  personne, et chaque fois qu'il
arrivait, il ne manquait pas de me trouver dans ma chambre ou ma salle
basse; si j'allais prendre l'air, c'tait toujours avec lui.

Cette manire de vivre avec lui, autant que la sienne avec moi, tait
certainement la chose du monde o il y avait le moins de dessein; il
m'assurait souvent que lorsqu'il avait fait d'abord ma connaissance, et
jusqu' la nuit mme o nous avions enfreint nos rgles, il n'avait
jamais entretenu le moindre dessein de coucher avec moi; qu'il avait
toujours prouv une sincre affection pour moi, mais pas la moindre
inclination relle  faire ce qu'il avait fait; je lui assurais que je
ne l'avais jamais souponn l-dessus; et que si la pense m'en ft
venue, je n'eusse point si facilement cd aux liberts qui nous avaient
amens jusque-l, mais que tout cela avait t une surprise.

Il est vrai que depuis la premire heure o j'avais commenc  converser
avec lui, j'avais rsolu de le laisser coucher avec moi, s'il m'en
priait; mais c'tait parce que j'avais besoin de son aide, et que je ne
connaissais point d'autre moyen de le tenir; mais quand nous fmes
ensemble cette nuit-l, et que les choses, ainsi que j'ai dit, taient
alles si loin, je trouvai ma faiblesse et qu'il n'y avait pas 
rsister  l'inclination; mais je fus oblige de tout cder avant mme
qu'il le demandt.

Cependant, il fut si juste envers moi, qu'il ne me le reprocha jamais,
et jamais n'exprima le moindre dplaisir de ma conduite  nulle autre
occasion, mais protestait toujours qu'il tait aussi ravi de ma socit
qu'il l'avait t la premire heure que nous fmes runis ensemble.

D'autre part, quoique je ne fusse pas sans de secrets reproches de ma
conscience pour la vie que je menais, et cela jusque dans la plus grande
hauteur de la satisfaction que j'prouvai, cependant j'avais la terrible
perspective de la pauvret et de la faim, qui m'assigeait comme un
spectre affreux, de sorte qu'il n'y avait pas  songer  regarder en
arrire; mais ainsi que la pauvret m'y avait conduite, ainsi la crainte
de la pauvret m'y maintenait-elle; et frquemment je prenais la
rsolution de tout abandonner, si je pouvais parvenir  pargner assez
d'argent pour m'entretenir; mais c'taient des penses qui n'avaient
point de poids, et chaque fois qu'il venait me trouver, elles
s'vanouissaient: car sa compagnie tait si dlicieuse qu'il tait
impossible d'tre mlancolique lorsqu'il tait l; ces rflexions ne me
venaient que pendant les heures o j'tais seule.

Je vcus six ans dans cette condition, tout ensemble heureuse et
infortune, pendant lequel temps je lui donnai trois enfants; mais le
premier seul vcut; et quoique ayant dmnag deux fois pendant ces six
annes, pourtant la sixime je retournai dans mon premier logement 
Hammersmith. C'est l que je fus surprise un matin par une lettre
tendre, mais mlancolique, de mon monsieur; il m'crivait qu'il se
sentait fort indispos et qu'il craignait d'avoir un nouvel accs de
maladie, mais que, les parents de sa femme sjournant dans sa maison, il
serait impraticable que je vinsse auprs de lui; il exprimait tout le
mcontentement qu'il en prouvait, ayant le dsir qu'il me ft possible
de le soigner et de le veiller comme autrefois.

Je fus extrmement inquite l-dessus et trs impatiente de savoir ce
qu'il en tait; j'attendis quinze jours ou environ et n'eus point de
nouvelles, ce qui me surprit, et je commenai d'tre trs tourmente,
vraiment; je crois que je puis dire que pendant les quinze jours qui
suivirent je fus prs d'tre gare: ma difficult principale tait que
je ne savais pas exactement o il se trouvait; car j'avais compris
d'abord qu'il tait dans le logement de la mre de sa femme; mais
m'tant rendue  Londres, je trouvai,  l'aide des indications que
j'avais, afin de lui crire, comment je pourrais m'enqurir de lui; et
l je trouvai qu'il tait dans une maison de Bloomsbury, o il s'tait
transport avec toute sa famille; et que sa femme et la mre de sa femme
taient dans la mme maison, quoiqu'on n'et pas souffert que la femme
apprit qu'elle sjournait sous le mme toit que son mari.

L j'appris galement bientt qu'il tait  la dernire extrmit, d'o
je pensai arriver  la mienne, par mon ardeur  connatre la vrit. Une
nuit, j'eus la curiosit de me dguiser en fille servante, avec un
bonnet rond et un chapeau de paille, et je m'en allai  sa porte, comme
si je fusse envoye par une dame de ses voisines  l'endroit o il
vivait auparavant; et, rendant des compliments aux matres et aux
matresses, je dis que j'tais envoye pour demander comment allait
M..., et comment il avait repos pendant la nuit. En apportant ce
message, j'obtins l'occasion que je dsirais; car, parlant  une des
servantes, je lui tins un long conte de commre, et je lui tirai tous
les dtails de sa maladie, que je trouvai tre une pleursie,
accompagne de toux et de fivre; elle me dit aussi qui tait dans la
maison, et comment allait sa femme, dont on avait quelque espoir, par
son rapport, qu'elle pourrait recouvrer sa raison; mais pour le
gentilhomme lui-mme, les mdecins disaient qu'il y avait bien peu
d'espoir, que le matin ils avaient cru qu'il tait sur le point de
mourir, et qu'il n'en valait gure mieux  cette heure, car on
n'esprait pas lui voir passer la nuit.

Ceci tait une lourde nouvelle pour moi, et je commenai maintenant 
voir la fin de ma prosprit, et  comprendre que j'avais bien fait
d'agir en bonne mnagre et d'avoir mis quelque peu de ct pendant
qu'il tait en vie, car maintenant aucune vue ne s'ouvrait devant moi
pour soutenir mon existence.

Ce qui pesait bien lourdement aussi sur mon esprit, c'est que j'avais un
fils, un bel enfant aimable, qui avait plus de cinq ans d'ge, et point
de provision faite pour lui, du moins  ma connaissance; avec ces
considrations et un coeur triste je rentrai  la maison ce soir-l et
je commenai de me demander comment j'allais vivre, et de quelle manire
j'allais passer mon temps pour le reste de ma vie.

Vous pouvez bien penser que je n'eus point de repos que je ne
m'informasse de nouveau trs rapidement de ce qui tait advenu; et
n'osant m'aventurer moi-mme, j'envoyai plusieurs faux messagers, jusque
aprs avoir attendu quinze jours encore, je trouvai qu'il y avait
quelque espoir qu'il pt vivre, quoiqu'il fut toujours bien mal; alors
je cessai d'envoyer chercher des nouvelles, et quelque temps aprs je
sus dans le voisinage qu'il se levait dans sa chambre, et puis qu'il
avait pu sortir.

Je n'eus point de doute alors que je n'ourais bientt quelque nouvelle
de lui, et commenai de me rconforter sur ma condition, pensant qu'elle
ft rtablie; j'attendis une semaine, et deux semaines et avec
infiniment de surprise, prs de deux mois, et n'appris rien, sinon
qu'tant remis, il tait parti pour la campagne, afin de prendre l'air
aprs sa maladie; ensuite il se passa deux mois encore, et puis je sus
qu'il tait revenu dans sa maison de ville, mais je ne reus rien de
lui.

Je lui avais crit plusieurs lettres et les avais adresses comme
d'ordinaire; et je trouvai qu'on en tait venu chercher deux ou trois,
mais point les autres. Je lui crivis encore d'une manire plus
pressante que jamais, et dans l'une d'elles, je lui fis savoir que je
serais oblige de venir le trouver moi-mme, reprsentant ma condition,
le loyer du logement  payer, toute provision pour l'enfant qui
manquait, et mon dplorable tat, dnue de tout entretien, aprs son
trs solennel engagement qu'il aurait soin de moi et me pourvoirait; je
fis une copie de cette lettre, et trouvant qu'elle tait reste prs
d'un mois dans la maison o je l'avais adresse sans qu'on ft venu la
chercher, je trouvai moyen d'en faire mettre une copie dans ses mains 
une maison de caf o je trouvai qu'il avait coutume d'aller.

Cette lettre lui arracha une rponse, par laquelle je vis bien que je
serais abandonne, mais o je dcouvris qu'il m'avait envoy quelque
temps auparavant une lettre afin de me prier de retourner  Bath; j'en
viendrai tout  l'heure  son contenu.

Il est vrai que les lits de maladie amnent des temps o des liaisons
telles que celles-ci sont considres avec des visages diffrents et
regardes avec d'autres yeux que nous ne les avions vues auparavant; mon
amant tait all aux portes de la mort et sur le bord extrme de
l'ternit et, parat-il, avait t frapp d'un juste remords et de
rflexions graves sur sa vie passe de galanterie et de lgret: et,
entre autres, sa criminelle liaison avec moi, qui n'tait en vrit ni
plus ni moins qu'une longue vie continue d'adultre, s'tait prsente 
lui telle qu'elle tait, non plus telle qu'autrefois il la pensait tre,
et il la regardait maintenant avec une juste horreur. Les bonnes moeurs
et la justice de ce gentilhomme l'empchrent d'aller  l'extrme, mais
voici tout net ce qu'il fit en cette affaire; il s'aperut par ma
dernire lettre et par les autres qu'il se fit apporter que je n'tais
point partie, pour Bath et que sa premire lettre ne m'tait point venue
en main, sur quoi il m'crit la suivante:

Madame,

Je suis surpris que ma lettre date du 8 du mois dernier ne vous soit
point venue en main; je vous donne ma parole qu'elle a t remise 
votre logement, et aux mains de votre servante.

Il est inutile que je vous fasse connatre quelle a t ma condition
depuis quelque temps pass; et comment, tant all jusqu'au nord de la
tombe, par une grce inespre du ciel, et que j'ai bien peu mrite,
j'ai t rendu  la vie; dans la condition o j'ai t, vous ne serez
point tonne que notre malheureuse liaison n'ait pas t le moindre des
fardeaux qui pesaient sur ma conscience; je n'ai point besoin d'en dire
davantage; les choses dont il faut se repentir doivent aussi tre
rformes.

Je serais dsireux de vous voir songer  rentrer  Bath; je joins 
cette lettre un billet de 50 pour que vous puissiez liquider votre
loyer et payer les menus frais de votre voyage. J'espre que ce ne sera
pas pour vous une surprise si j'ajoute que pour cette raison seule, et
sans aucune offense de votre part, je ne peux plus vous revoir; je
prendrai de l'enfant le soin qu'il faudra, soit que vous le laissiez
ici, soit que vous l'emmeniez, comme il vous plaira; je vous souhaite de
pareilles rflexions, et qu'elles puissent tourner  votre avantage.

Je suis, etc.

Je fus frappe par cette lettre comme de mille blessures; les reproches
de ma conscience taient tels que je ne saurais les exprimer, car je
n'tais pas aveugle  mon propre crime; et je rflchissais que j'eusse
pu avec moins d'offense continuer avec mon frre, puisqu'il n'y avait
pas de crime au moins dans le fait de notre mariage, aucun de nous ne
sachant rien.

Mais je ne songeai pas une seule fois que pendant tout ce temps j'tais
une femme marie, la femme de M..., le marchand de toiles, qui, bien
qu'il m'et quitte par ncessit de sa condition, n'avait point le
pouvoir de me dlier du contrat de mariage qu'il y avait entre nous, ni
de me donner la libert lgale de me remarier; si bien que je n'avais
rien t moins pendant tout ce temps qu'une prostitue et une femme
adultre. Je me reprochai alors les liberts que j'avais prises, et
d'avoir servi de pige pour ce gentilhomme, et d'avoir t la principale
coupable; et maintenant, par grande merci, il avait t arrach 
l'abme par oeuvre convaincante sur son esprit; mais moi, je restais l
comme si j'eusse t abandonne par le ciel pour continuer ma route dans
le mal.

Dans ces rflexions, je continuai trs pensive et triste pendant presque
un mois, et je ne retournai pas  Bath, n'ayant aucune inclination  me
retrouver avec la femme auprs de qui j'avais t avant, de peur que,
ainsi que je croyais, elle me pousst  quelque mauvais genre de vie,
comme elle l'avait fait; et d'ailleurs, j'avais honte qu'elle apprit que
j'avais t rejete et dlaisse.

Et maintenant j'tais grandement trouble au sujet de mon petit garon;
c'tait pour moi la mort de me sparer de cet enfant; et pourtant quand
je considrais le danger qu'il y avait d'tre abandonne un jour ou
l'autre avec lui, sans avoir les moyens de l'entretenir, je me dcidais
 le quitter; mais finalement je rsolus de demeurer moi-mme prs de
lui, afin d'avoir la satisfaction de le voir, sans le souci de l'lever.

J'crivis donc  mon monsieur une courte lettre o je lui disais que
j'avais obi  ses ordres en toutes choses, sauf sur le point de mon
retour  Bath; que bien que notre sparation fut pour moi un coup dont
je ne pourrais jamais me remettre, pourtant j'tais entirement
persuade que ses rflexions taient justes et que je serais bien loin
de dsirer m'opposer  sa rforme.

Puis je lui reprsentai ma propre condition dans les termes les plus
mouvants. Je lui dis que j'entretenais l'espoir que ces infortunes
dtresses qui d'abord l'avaient mu d'une gnreuse amiti pour moi,
pourraient un peu l'apitoyer maintenant, bien que la partie criminelle
de notre liaison o je pensais qu'aucun de nous n'entendait tomber alors
ft rompue dsormais; que je dsirais me repentir aussi sincrement
qu'il l'avait fait, mais je le suppliais de me placer en quelque
condition o je ne fusse pas expose aux tentations par l'affreuse
perspective de la pauvret et de la dtresse; et s'il avait la moindre
apprhension sur les ennuis que je pourrais lui causer, je le priais de
me mettre en tat de retourner auprs de ma mre en Virginie, d'o il
savait que j'tais venue, ce qui mettrait fin  toutes les craintes qui
pourraient lui venir l-dessus; je terminais en lui assurant que s'il
voulait m'envoyer 50 de plus pour faciliter mon dpart, je lui
renverrais une quittance gnrale: et lui promettrais de ne plus le
troubler par aucune importunit,  moins que ce ft pour demander de
bonnes nouvelles de mon enfant que j'enverrais chercher, si je trouvais
ma mre vivante et que ma condition tait aise, et dont je pourrais
alors le dcharger.

Or, tout ceci tait une duperie, en ce que je n'avais nulle intention
d'aller en Virginie, ainsi que le rcit des affaires que j'y avais eues,
peut convaincre quiconque; mais l'objet tait de tirer de lui ces
dernires 50, sachant fort bien que ce serait le dernier sou que
j'aurais  attendre de lui.

Nanmoins, l'argument que j'avais envoy en lui promettant une quittance
gnrale et de ne plus jamais l'inquiter, prvalut effectivement, et il
m'envoya un billet pour cette somme par une personne qui m'apportait une
quittance gnrale  signer, ce que je fis franchement; et ainsi, bien
amrement contre ma volont, l'affaire se trouva entirement termine.

J'tais maintenant une personne isole, de nouveau, comme je puis bien
m'appeler; j'tais dlie de toutes les obligations soit de femme
marie, soit de matresse, qui fussent au monde; except mon mari le
marchand de toile dont je n'avais pas entendu parler maintenant depuis
prs de quinze ans, personne ne pouvait me blmer pour me croire
entirement libre de tous; considrant surtout qu'il m'avait dit  son
dpart que si je n'avais point de nouvelles frquentes de lui, j'en
devrais conclure qu'il tait mort, et que je pourrais librement me
remarier avec celui qu'il me plairait.

Je commenai maintenant  dresser mes comptes; j'avais par maintes
lettres et grande importunit, et aussi par l'intercession de ma mre,
obtenu de mon frre un nouvel envoi de quelques marchandises de
Virginie, afin de compenser l'avarie de la cargaison que j'avais
emporte et ceci aussi avait t  la condition que je lui scellerais
une quittance gnrale, ce que j'avais d promettre, si dur que cela me
part. Je sus si bien disposer mes affaires, que je fis enlever les
marchandises, avant d'avoir sign la quittance: et ensuite je dcouvris
sans cesse un prtexte ou l'autre pour m'chapper et remettre la
signature; jusque enfin je prtendis qu'il me fallait crire  mon frre
avant de rien faire.

En comptant cette rentre et avant d'avoir obtenu les dernires 50, je
trouvai que ma fortune se montait tout compris,  environ 400; de sorte
qu'avec cette somme je possdais plus de 450. J'aurais pu conomiser
100 de plus, si je n'avais rencontr un malheur qui fut celui ci:
l'orfvre  qui je les avais confies fit banqueroute, de sorte que je
perdis 70 de mon argent, l'accommodement de cet homme n'ayant pas donn
plus de 30 p. 100. J'avais un peu d'argenterie mais pas beaucoup, et
j'tais assez bien garnie d'habits et de linge.

Avec ce fonds j'avais  recommencer la vie dans ce monde; mais il faut
bien penser que je n'tais plus la mme femme que lorsque je vivais 
Rotherhithe; car en premier lieu j'tais plus vieille de prs de vingt
ans et je n'tais nullement avantage par ce surcrot d'annes, ni par
mes prgrinations en Virginie, aller et retour, et quoique n'omettant
rien qui pt me rehausser sinon de me peindre,  quoi je ne m'abaissai
jamais, cependant on verra toujours quelque diffrence entre une femme
de vingt-cinq ans et une femme qui en a quarante-deux.

Je faisais d'innombrables projets pour mon tat de vie futur, et je
commenai  rflchir trs srieusement  ce que je ferais, mais rien ne
se prsentait. Je prenais bien garde  ce que le monde me prt pour plus
que je n'tais, et je faisais dire que j'tais une grande fortune et que
mes biens taient entre mes mains: la dernire chose tait vraie, la
premire comme j'ai dit. Je n'avais pas de connaissances, ce qui tait
une de mes pires infortunes, et la consquence en tait que je n'avais
personne pour me donner conseil, et par-dessus tout, que je n'avais
personne  qui je pusse en confidence dire le secret de ma condition; et
je trouvai par exprience qu'tre sans amis est la pire des situations,
aprs la misre, o une femme puisse tre rduite; je dis femmeparce
qu'il est vident que les hommes peuvent tre leurs propres conseillers
et directeurs et savoir se tirer des difficults et des affaires mieux
que les femmes; mais si une femme n'a pas d'ami pour lui faire part de
ses ennuis, pour lui donner aide et conseil, c'est dix contre un qu'elle
est perdue, oui, et plus elle a d'argent, plus elle est en danger d'tre
trompe et qu'on lui fasse tort: et c'tait mon cas dans l'affaire des
100 que j'avais laisses aux mains de l'orfvre que j'ai dit, dont le
crdit, parat-il, allait baissant dj auparavant; mais n'ayant
personne que je pusse consulter, je n'en avais rien appris et perdu mon
argent.

Quand une femme est ainsi esseule et vide de conseil, elle est tout
justement semblable  un sac d'argent ou  un joyau tomb sur la
grand'route qui sera la proie du premier venu: s'il se rencontre un
homme de vertu et de bons principes pour le trouver, il le fera crier
par le crieur, et le propritaire pourra venir  le savoir; mais combien
de fois de telles choses tomberont-elles dans des mains qui ne se feront
pas scrupule de les saisir pour une fois qu'elles viendront en de bonnes
mains?

C'tait videmment mon cas, car j'tais maintenant une femme libre,
errante et drgle, et n'avais ni aide ni assistance, ni guide de ma
conduite; je savais ce que je visais et ce dont j'avais besoin, mais je
ne savais rien de la manire de parvenir  mon but par des moyens
directs; j'avais besoin d'tre place dans une condition d'existence
sre, et si je me fusse trouve rencontrer un bon mari sobre, je lui
eusse t femme aussi fidle que la vertu mme et pu la former. Si
j'avais agi diffremment, c'est que le vice tait toujours entr par la
porte de la ncessit, non par la porte de l'inclination, et je
comprenais trop bien par le manque que j'en avais la valeur d'une vie
tranquillement tablie, pour faire quoi que ce ft qui pt en aliner la
flicit; oui, et j'aurais fait une meilleure femme pour toutes les
difficults que j'avais traverses, oh! infiniment meilleure: et jamais,
en aucun temps que j'avais t marie, je n'avais donn  mes maris la
moindre inquitude sur le sujet de ma conduite.

Mais tout cela n'tait rien; je ne trouvais point de perspective
encourageante; j'attendais; je vivais rgulirement, et avec autant de
frugalit que le comportait ma condition; mais rien ne se prsentait, et
mon capital diminuait  vue d'oeil; je ne savais que faire; la terreur
de la pauvret qui s'approchait pesait gravement sur mes esprits:
j'avais un peu d'argent, mais je ne savais o le placer, et l'intrt
n'en suffirait pas  m'entretenir, au moins  Londres.

 la fin une nouvelle scne s'ouvrit. Il y avait dans la maison o je
logeais une dame des provinces du Nord et rien n'tait plus frquent
dans ses discours que l'loge qu'elle faisait du bon march des
provisions et de la facile manire de vivre dans son pays; combien tout
tait abondant et  bas prix, combien la socit y tait agrable, et
d'autres choses semblables; jusque enfin je lui dis qu'elle m'avait
presque tente d'aller vivre dans son pays; car moi qui tais veuve,
bien que j'eusse suffisamment pour vivre, cependant je n'avais pas de
moyens d'augmenter mes revenus, et que Londres tait un endroit rempli
d'extravagances; que je voyais bien que je ne pourrais y vivre  moins
de cent livres par an, sinon en me privant de toute compagnie, de
domestique, en ne paraissant jamais dans la socit, en m'enterrant dans
le priv, comme si j'y fusse contrainte par ncessit.

J'aurais d observer qu'on lui avait toujours fait croire, ainsi qu'
tout le monde, que j'tais une grande fortune, ou au moins que j'avais
trois ou quatre mille livres, sinon plus, et que le tout tait entre mes
mains; et elle se montra infiniment engageante, sitt qu'elle vit que
j'avais l'ombre d'un penchant  aller dans son pays; elle me dit
qu'elle avait une soeur qui vivait prs de Liverpool, que son frre y
tait gentilhomme de fort grande importance, et avait aussi de vastes
domaines en Irlande; qu'elle partirait elle-mme pour s'y rendre dans
deux mois; et que si je voulais bien lui accorder ma socit jusque-l,
je serais reue aussi bien qu'elle-mme, un mois ou davantage, s'il me
plaisait, afin de voir si le pays me conviendrait; et que si je me
dcidais  m'y tablir, elle s'engageait  veiller, quoiqu'ils
n'entretinssent pas eux-mmes de pensionnaires,  ce que je fusse
recommande  quelque famille agrable o je serais place  ma
satisfaction.

Si cette femme avait connu ma vritable condition, elle n'aurait jamais
tendu tant de piges ni fait tant de lassantes dmarches pour prendre
une pauvre crature dsole, qui, une fois prise, ne devait point tre
bonne  grand'chose; et en vrit moi, dont le cas tait presque
dsespr, et ne me semblait gure pouvoir tre bien pire, je n'tais
pas fort soucieuse de ce qui pouvait m'arriver pourvu qu'on ne me ft
point de mal, j'entends  mon corps; de sorte que je souffris quoique
non sans beaucoup d'invitations, et de grandes professions d'amiti
sincre et de tendresse vritable, je souffris, dis-je, de me laisser
persuader de partir avec elle; et je me prparai en consquence pour un
voyage, quoique ne sachant absolument pas o je devais aller.

Et maintenant je me trouvais dans une grande dtresse: le peu que
j'avais au monde tait tout en argent sauf, comme j'ai dit avant, un peu
d'argenterie, du linge et mes habits; pour des meubles ou objets de
mnage, j'en avais peu ou point, car je vivais toujours dans des
logements meubls; mais je n'avais pas un ami au monde  qui confier le
peu que j'avais ou qui pt m'apprendre  en disposer; je pensai  la
Banque et aux autres Compagnies de Londres, mais je n'avais point d'ami
 qui je pourrais en remettre le soin et le gouvernement; quant  garder
ou  porter sur moi des billets de banque, des billets de change 
ordre, ou telles choses, je le considrais comme imprudent, car si je
venais  les perdre, mon argent tait perdu, et j'tais ruine; et
d'autre part, je craignais d'tre vole ou peut-tre assassine en
quelque lieu tranger, si on les voyait et je ne savais que faire.

Il me vint  la pense, un matin, d'aller moi-mme  la Banque, o
j'tais souvent venue recevoir l'intrt de quelques billets que
j'avais, et o j'avais trouv le clerc,  qui je m'adressais, fort
honnte pour moi, et de si bonne foi qu'un jour ou j'avais mal compt
mon argent et pris moins que mon d, comme je m'en allais, il me fit
remarquer l'erreur et me donna la diffrence qu'il et pu mettre dans sa
poche.

J'allai donc le trouver, et lui demandai s'il voulait bien prendre la
peine de me donner un conseil,  moi, pauvre veuve sans amis, qui ne
savais comment faire. Il me dit que si je dsirais son opinion sur quoi
que ce fut dans ce qui touchait  ses affaires, il ferait de son mieux
pour m'empcher d'prouver aucun tort; mais qu'il me recommanderait
aussi  une bonne personne sobre de ma connaissance, qui tait galement
clerc dans les mmes affaires, quoique non dans leur maison, dont le
jugement tait sain, et de l'honntet de qui je pouvais tre assure.

--Car, ajouta-t-il, je rpondrai pour lui et pour chaque pas qu'il fera;
s'il vous fait tort, madame, d'un fardin, que la faute en soit rejete
sur moi; et il est enchant de venir en aide  des gens qui sont dans
votre situation: il le fait par acte de charit.

Je fus un peu prise de court  ces paroles, mais aprs un silence, je
lui dis que j'eusse prfr me fier  lui, parce que je l'avais reconnu
honnte, mais que si cela ne pouvait tre, je prendrais sa
recommandation, plutt que celle de qui que ce ft.

--J'ose dire, madame, reprit-il, que vous serez aussi satisfaite de mon
ami que de moi-mme, et il est parfaitement en tat de vous assister, ce
que je ne suis point.

Il parat qu'il avait ses mains pleines des affaires de la Banque et
qu'il s'tait engag  ne pas s'occuper d'autres affaires que de celles
de son bureau; il ajouta que son ami ne me demanderait rien pour son
avis ou son assistance, et ceci, en vrit, m'encouragea.

Il fixa le mme soir, aprs que la Banque serait ferme, pour me faire
rencontrer avec son ami. Aussitt que j'eus vu cet ami et qu'il n'eut
fait que commencer  parler de ce qui m'amenait, je fus pleinement
persuade que j'avais affaire  un trs honnte homme; son visage le
disait clairement, et sa renomme, comme je l'appris plus tard, tait
partout si bonne, que je n'avais plus de cause d'entretenir des doutes.

Aprs la premire entrevue, o je dis seulement ce que j'avais dit
auparavant, il m'appointa  venir le jour suivant, me disant que
cependant je pourrais me satisfaire sur son compte par enqute, ce que
toutefois je ne savais comment faire, n'ayant moi-mme aucune
connaissance.

En effet, je vins le trouver le lendemain, que j'entrai plus librement
avec lui dans mon cas; je lui exposai amplement ma condition: que
j'tais une veuve venue d'Amrique compltement esseule et sans amis,
que j'avais un peu d'argent, mais bien peu, et que j'tais prs d'tre
forcene de crainte de le perdre, n'ayant point d'ami au monde  qui en
confier le soin; que j'allais dans le nord de l'Angleterre pour y vivre
 bon compte, et ne pas gaspiller mon capital; que, bien volontiers je
placerais mon argent  la Banque, mais que je n'osais me risquer 
porter les billets sur moi; et comment correspondre l-dessus, ou avec
qui, voil ce que je ne savais point.

Il me dit que je pourrais placer mon argent  la Banque, en compte, et
que l'entre qu'on en ferait sur les livres me donnerait droit de le
retirer quand il me plairait; que, lorsque je serais dans le Nord, je
pourrais tirer des billets sur le caissier, et en recevoir le montant 
volont; mais qu'alors on le considrerait comme de l'argent qui roule,
et qu'on ne me donnerait point d'intrt dessus; que je pouvais aussi
acheter des actions, qu'on me conserverait en dpt; mais qu'alors, si
je dsirais en disposer, il me faudrait venir en ville pour oprer le
transfert, et que ce serait mme avec quelque difficult que je
toucherai le dividende semestriel,  moins de venir le recevoir en
personne, ou d'avoir quelque ami  qui je pusse me fier, et au nom de
qui fussent les actions, afin qu'il pt agir pour moi, et que nous
rencontrions alors la mme difficult qu'avant, et l-dessus il me
regarda fixement et sourit un peu.

Enfin il dit:

--Pourquoi ne choisissez-vous pas un grant, madame, qui vous prendrait
tout ensemble, vous et votre argent, et ainsi tout souci vous serait
t?

--Oui, monsieur, et l'argent aussi peut-tre, dis-je, car je trouve que
le risque est aussi grand de cette faon que de l'autre.

Mais je me souviens que je me dis secrtement: Je voudrais bien que la
question fut pose franchement, et je rflchirais trs srieusement
avant de rpondre NON.

Il continua assez longtemps ainsi, et je crus une ou deux fois qu'il
avait des intentions srieuses, mais,  mon rel chagrin, je trouvai
qu'il avait une femme; je me mis  penser qu'il ft dans la condition de
mon dernier amant, et que sa femme ft lunatique, ou quelque chose
d'approchant. Pourtant nous ne fmes pas plus de discours ce jour-l,
mais il me dit qu'il tait en trop grande presse d'affaires, mais que si
je voulais venir chez lui quand son travail serait fini, il rflchirait
 ce qu'on pourrait faire pour moi, afin de mettre mes affaires en tat
de scurit, je lui dis que je viendrais, et le priai de m'indiquer o
il demeurait; il me donna l'adresse par crit, et, en me la donnant, il
me la lut et dit:

--Voici, madame, puisque vous voulez bien vous fier  moi.

--Oui, monsieur, dis-je, je crois que je puis me fier  vous, car vous
avez une femme, dites-vous, et moi je ne cherche point un mari;
d'ailleurs, je me risque  vous confier mon argent, qui est tout ce que
je possde au monde, et, si je le perdais, je ne pourrais me fier  quoi
que ce ft.

Il dit l-dessus plusieurs choses fort plaisamment, qui taient belles
et courtoises, et m'eussent infiniment plu, si elles eussent t
srieuses; mais enfin je pris les indications qu'il m'avait donnes, et
je m'accordai  me trouver chez lui le mme soir  sept heures.

Lorsque j'arrivai, il me fit plusieurs propositions pour placer mon
argent  la Banque, afin que je pusse en recevoir l'intrt; mais il
dcouvrait toujours quelque difficult ou il ne voyait point de sret,
et je trouvai en lui une honntet si sincrement dsintresse, que je
commenai de croire que j'avais certainement trouv l'honnte homme
qu'il me fallait, et que jamais je ne pourrais tomber en meilleures
mains; de sorte que je lui dis, avec infiniment de franchise, que je
n'avais point rencontr encore homme ou femme o je pusse me fier, mais
que je voyais qu'il prenait un souci tant dsintress de mon salut, que
je lui confierais librement le gouvernement du peu que j'avais, s'il
voulait accepter d'tre l'intendant d'une pauvre veuve qui ne pouvait
lui donner de salaire.

Il sourit; puis, se levant avec trs grand respect, me salua; il me dit
qu'il ne pouvait qu'tre charm que j'eusse si bonne opinion de lui;
qu'il ne me tromperait point et ferait tout ce qui tait possible pour
me servir, sans aucunement attendre de salaire; mais qu'il ne pouvait en
aucune faon accepter un mandat qui pourrait l'amener  se faire
souponner d'agissements intresss, et que si je venais  mourir, il
pourrait avoir des discussions avec mes excuteurs, dont il lui
rpugnerait fort de s'embarrasser.

Je lui dis que si c'taient l toutes les objections, je les lverais
bientt et le convaincrais qu'il n'y avait pas lieu de craindre la
moindre difficult; car, d'abord, pour ce qui tait de le souponner, si
jamais une telle pense pouvait se prsenter, c'et t maintenant le
moment de le souponner et de ne pas remettre mon bien entre ses mains;
et le moment que je viendrais  le souponner, il n'aurait qu'
abandonner son office et  refuser de continuer; puis, pour ce qui tait
des excuteurs, je lui assurai que je n'avais point d'hritiers, ni de
parents en Angleterre, et que je n'aurais d'autres hritiers ni
excuteurs que lui-mme,  moins que je changeasse ma condition, auquel
cas son mandat et ses peines cesseraient tout ensemble, ce dont,
toutefois, je n'avais aucune intention; mais je lui dis que si je
mourais en l'tat o j'tais, tout le bien serait  lui, et qu'il
l'aurait bien mrit par la fidlit qu'il me montrerait, ainsi que j'en
tais persuade.

Il changea de visage sur ce discours, et me demanda comment je venais 
prouver tant de bon vouloir pour lui. Puis, l'air extrmement charm,
me dit qu'il pourrait souhaiter en tout honneur qu'il ne ft point
mari, pour l'amour de moi; je souris, et lui dis que puisqu'il l'tait,
mon offre ne pouvait prtendre  aucun dessein sur lui, que le souhait
d'une chose qui n'tait point permise tait criminel envers sa femme.

Il me rpondit que j'avais tort; car, dit-il, ainsi que je l'ai dit
avant, j'ai une femme, et je n'ai pas de femme et ce ne serait point un
pch de souhaiter qu'elle ft pendue.

--Je ne connais rien de votre condition l-dessus, monsieur, dis-je;
mais ce ne saurait tre un dsir innocent que de souhaiter la mort de
votre femme.

--Je vous dis, rpte-t-il encore, que c'est ma femme et que ce n'est
point ma femme; vous ne savez pas ce que je suis ni ce qu'elle est.

--Voil qui est vrai, dis-je, monsieur; je ne sais point ce que vous
tes, mais je vous prends pour un honnte homme; et c'est la cause de
toute la confiance que je mets en vous.

--Bon, bon, dit-il, et je le suis; mais je suis encore autre chose,
madame; car, dit-il, pour parler tout net, je suis un cocu et elle est
une p....

Il pronona ces paroles d'une espce de ton plaisant mais avec un
sourire si embarrass que je vis bien qu'il tait frapp trs
profondment; et son air tait lugubre tandis qu'il parlait.

--Voil qui change le cas, en vrit, monsieur, dis-je, pour la partie
dont vous parliez; mais un cocu, vous le savez, peut tre un honnte
homme, et ici le cas n'est point chang du tout; d'ailleurs, il me
parat, dis-je, puisque votre femme est si dshonnte, que vous avez
bien trop d'honntet de la garder pour femme; mais voil une chose,
dis-je, o je n'ai point  me mler.

--Oui, certes, dit-il, je songe bien  l'ter de dessus mes mains; car
pour vous parler net, madame, ajouta-t-il, je ne suis point cocu et
content; je vous jure que j'en suis irrit au plus haut point; mais je
n'y puis rien faire; celle qui veut tre p... sera p....

Je changeai de discours, et commenai de parler de mon affaire, mais je
trouvai qu'il ne voulait pas en rester l; de sorte que je le laissai
parler; et il continua  me raconter tous les dtails de son cas, trop
longuement pour les rapporter ici; en particulier, qu'ayant t hors
d'Angleterre quelque temps avant de prendre la situation qu'il occupait
maintenant, elle, cependant, avait eu deux enfants d'un officier de
l'anne, et que lorsqu'il tait rentr en Angleterre, l'ayant reprise
sur sa soumission et trs bien entretenue, elle s'tait enfuie de chez
lui avec l'apprenti d'un marchand de toiles, aprs lui avoir vol tout
ce qu'elle avait pu trouver, et qu'elle continuait  vivre hors de la
maison: de sorte que, madame, dit-il, elle n'est pas p... par
ncessit, ce qui est le commun appt, mais par inclination, et pour
l'amour du vice.

Eh bien, je m'apitoyai sur lui, et lui souhaitai d'tre dbarrass
d'elle tout de bon, et voulus en revenir  mon affaire, mais il n'y eut
point moyen; enfin, il me regarda fixement:

--Voyez-vous, madame, vous tes venue me demander conseil, et je vous
servirai avec autant de fidlit que si vous tiez ma propre soeur; mais
il faut que je renverse les rles, puisque vous m'y obligez, et que vous
montrez tant de bont pour moi, et je crois qu'il faut que je vous
demande conseil  mon tour; dites-moi ce qu'un pauvre homme tromp doit
faire d'une p.... Que puis-je faire pour tirer justice d'elle?

--Hlas! monsieur, dis-je, c'est un cas trop dlicat pour que je puisse
y donner conseil, mais il me parat que puisqu'elle s'est enfuie de chez
vous, vous vous en tes bel et bien dbarrass; que pouvez-vous dsirer
de plus?

--Sans doute elle est partie, dit-il, mais je n'en ai point fini avec
elle pour cela.

--C'est vrai, dis-je; en effet, elle peut vous faire des dettes: mais la
loi vous fournit des moyens pour vous garantir; vous pouvez la faire
trompeter, comme on dit.

--Non, non, dit-il, ce n'est pas le cas; j'ai veill  tout cela; ce
n'est pas de cette question-l que je parle, mais je voudrais tre
dbarrass d'elle afin de me remarier.

--Eh bien, monsieur, dis-je alors, il faut divorcer: si vous pouvez
prouver ce que vous dites, vous y parviendrez certainement, et alors
vous serez libre.

--C'est trs ennuyeux et trs coteux, dit-il.

--Mais, dis-je, si vous trouvez une personne qui vous plaise, pour
parler comme vous, je suppose que votre femme ne vous disputera pas une
libert qu'elle prend elle-mme.

--Certes, dit-il, mais il serait difficile d'amener une honnte femme
jusque-l; et pour ce qui est des autres, dit-il, j'en ai trop endur
avec elle, pour dsirer avoir affaire  de nouvelles p....

L-dessus, il me vint  la pense: Je t'aurais pris au mot de tout mon
coeur, si tu m'avais seulement pos la question; mais je me dis cela 
part; pour lui, je lui rpondis:

--Mais vous vous fermez la porte  tout consentement d'honnte femme;
car vous condamnez toutes celles qui pourraient se laisser tenter, et
vous concluez qu'une femme qui vous accepterait ne saurait tre honnte.

--Eh bien, dit-il, je voudrais bien que vous me persuadiez qu'une
honnte femme m'accepterait, je vous jure que je me risquerais. Et puis
il se tourna tout net vers moi:

--Voulez-vous me prendre, vous, madame?

--Voil qui n'est point de jeu, dis-je, aprs ce que vous venez de dire;
pourtant, de crainte que vous pensiez que je n'attends qu'une palinodie,
je vous dirai en bons termes: Non, pas moi; mon affaire avec vous n'est
pas celle-l, et je ne m'attendais pas que vous eussiez tourn en
comdie la grave consultation que je venais vous demander dans ma peine.

--Mais, madame, dit-il, ma situation est aussi pnible que la vtre peut
l'tre; et je suis en aussi grand besoin de conseil que vous-mme, car
je crois que si je ne trouve quelque consolation, je m'affolerai; et je
ne sais o me tourner, je vous l'assure.

--Eh bien, monsieur, dis-je, il est plus ais de donner conseil dans
votre cas que dans le mien.

--Parlez alors, dit-il, je vous en supplie; car voici que vous
m'encouragez.

--Mais, dis-je, puisque votre position est si nette, vous pouvez obtenir
un divorce lgal, et alors vous trouverez assez d'honntes femmes que
vous pourrez honorablement solliciter; le sexe n'est pas si rare que
vous ne puissiez dcouvrir ce qu'il vous faut.

--Bon, alors, dit-il, je suis srieux, et j'accepte votre conseil; mais
auparavant je veux vous poser une question trs grave.

--Toute question que vous voudrez, dis-je, except celle de tout 
l'heure.

--Non, dit-il, je ne puis me contenter de cette rponse, car, en somme,
c'est l ce que je veux vous demander.

--Vous pouvez demander ce qu'il vous plaira, dis-je, mais je vous ai
dj rpondu l-dessus; d'ailleurs, monsieur, dis-je, pouvez-vous avoir
de moi si mauvaise opinion que de penser que je rpondrais  une telle
question faite d'avance? Est-ce que femme du monde pourrait croire que
vous parlez srieusement, ou que vous avez d'autre dessein que de vous
moquer d'elle?

--Mais, mais, dit-il, je ne me moque point de vous; je suis srieux,
pensez-y.

--Voyons, monsieur, dis-je d'un ton un peu grave, je suis venue vous
trouver au sujet de mes propres affaires; je vous prie de me faire
savoir le parti que vous me conseillez de prendre.

--J'y aurai rflchi, dit-il, la prochaine fois que vous viendrez.

--Oui, mais, dis-je, vous m'empchez absolument de jamais revenir.

--Comment cela? dit-il, l'air assez surpris.

--Parce que, dis-je, vous ne sauriez vous attendre  ce que je revienne
vous voir sur le propos dont vous parlez.

--Bon, dit-il, vous allez me promettre de revenir tout de mme, et je
n'en soufflerai plus mot jusqu' ce que j'aie mon divorce; mais je vous
prie que vous vous prpariez  tre en meilleure disposition quand ce
sera fini, car vous serez ma femme, ou je ne demanderai point 
divorcer; voil ce que je dois au moins  votre amiti inattendue, mais
j'ai d'autres raisons encore.

Il n'et rien pu dire au monde qui me donnt plus de plaisir; pourtant,
je savais que le moyen de m'assurer de lui tait de reculer tant que la
chose resterait aussi lointaine qu'elle semblait l'tre, et qu'il serait
grand temps d'accepter le moment qu'il serait libre d'agir; de sorte que
je lui dis fort respectueusement qu'il serait assez temps de penser 
ces choses quand il serait en condition d'en parler; cependant je lui
dis que je m'en allais trs loin de lui et qu'il trouverait assez
d'objets pour lui plaire davantage. Nous brismes l pour l'instant, et
il me fit promettre de revenir le jour suivant au sujet de ma propre
affaire, ce  quoi je m'accordai, aprs m'tre fait prier; quoique s'il
m'et perce plus profondment, il et bien vu qu'il n'y avait nul
besoin de me prier si fort.

Je revins en effet le soir suivant, et j'amenai avec moi ma fille de
chambre, afin de lui faire voir que j'avais une fille de chambre; il
voulait que je priasse cette fille d'attendre, mais je ne le voulus
point, et lui recommandai  haute voix de revenir me chercher  neuf
heures; mais il s'y refusa, et me dit qu'il dsirait me reconduire
jusque chez moi, ce dont je ne fus pas trs charme, supposant qu'il
n'avait d'autre intention que de savoir o je demeurais et de s'enqurir
de mon caractre et de ma condition; pourtant je m'y risquai; car tout
ce que les gens de l-bas savaient de moi n'tait qu' mon avantage et
tous les renseignements qu'il eut sur moi furent que j'tais une femme
de fortune et une personne bien modeste et bien sobre; qu'ils fussent
vrais ou non, vous pouvez voir combien il est ncessaire  toutes femmes
qui sont  l'afft dans le monde de prserver la rputation de leur
vertu, mme quand par fortune elles ont sacrifi la vertu elle-mme.

Je trouvai, et n'en fus pas mdiocrement charme, qu'il avait prpar un
souper pour moi; je trouvai aussi qu'il vivait fort grandement, et qu'il
avait une maison trs bien garnie, ce qui me rjouit, en vrit, car je
considrais tout comme tant  moi.

Nous emes maintenant une seconde confrence sur le mme sujet que la
dernire; il me serra vraiment de trs prs; il protesta de son
affection pour moi, et en vrit je n'avais point lieu d'en douter; il
me dclara qu'elle avait commenc ds le premier moment que je lui avais
parl et longtemps avant que je lui eusse dit mon intention de lui
confier mon bien. Peu importe le moment o elle a commenc, pensai-je,
pourvu qu'elle dure, tout ira assez bien. Il me dit alors combien
l'offre que je lui avais faite de lui confier ma fortune l'avait engag.
Et c'tait bien l'intention que j'avais, pensai-je; mais c'est que je
croyais  ce moment que tu tais clibataire. Aprs que nous emes
soup, je remarquai qu'il me pressait trs fort de boire deux ou trois
verres de vin, ce que toutefois je refusais, mais je bus un verre ou
deux; puis il me dit qu'il avait une proposition  me faire, mais qu'il
fallait lui promettre de ne point m'en offenser, si je ne voulais m'y
accorder; je lui dis que j'esprais qu'il ne me ferait pas de
proposition peu honorable, surtout dans sa propre maison, et que si elle
tait telle, je le priais de ne pas la formuler, afin que je ne fusse
point oblige d'entretenir  son gard des sentiments qui ne
conviendraient pas au respect que j'prouvais pour sa personne et  la
confiance que je lui avais tmoigne en venant chez lui, et je le
suppliai de me permettre de partir; et en effet, je commenai de mettre
mes gants et je feignis de vouloir m'en aller, ce que toutefois je
n'entendais pas plus qu'il n'entendait me le permettre.

Eh bien, il m'importuna de ne point parler de dpart; il m'assura qu'il
tait bien loin de me proposer une chose qui ft peu honorable, et que
si c'tait l ma pense, il n'en dirait point davantage.

Pour cette partie, je ne la gotai en aucune faon; je lui dis que
j'tais prte  couter, quoi qu'il voult dire, persuade qu'il ne
dirait rien qui ft indigne ou qu'il ne convnt pas que j'entendisse.
Sur quoi il me dit que sa proposition tait la suivante: il me priait de
l'pouser, bien qu'il n'et pas obtenu encore le divorce d'avec sa
femme; et pour me satisfaire sur l'honntet de ses intentions, il me
promettait de ne pas me demander de vivre avec lui ou de me mettre au
lit avec lui, jusqu' ce que le divorce ft prononc.... Mon coeur
rpondit oui  cette offre ds les premiers mots, mais il tait
ncessaire de jouer un peu l'hypocrite avec lui, de sorte que je parus
dcliner la motion avec quelque animation, sous le prtexte qu'il
n'avait point de bonne foi. Je lui dis qu'une telle proposition ne
pouvait avoir de sens, et qu'elle nous emmlerait tous deux en des
difficults inextricables, puisque si, en fin de compte, il n'obtenait
pas le divorce, pourtant nous ne pourrions dissoudre le mariage, non
plus qu'y persister; de sorte que s'il tait dsappoint dans ce
divorce, je lui laissais  considrer la condition o nous serions tous
deux.

En somme, je poussai mes arguments au point que je le convainquis que
c'tait une proposition o il n'y avait point de sens; alors il passa 
une autre, qui tait que je lui signerais et scellerais un contrat,
m'engageant  l'pouser sitt qu'il aurait obtenu le divorce, le contrat
tant nul s'il n'y pouvait parvenir.

Je lui dis qu'il y avait plus de raison en celle-ci qu'en l'autre; mais
que ceci tant le premier moment o je pouvais imaginer qu'il et assez
de faiblesse pour parler srieusement, je n'avais point coutume de
rpondre oui la premire demande, et que j'y rflchirais. Je jouais
avec cet amant comme un pcheur avec une truite; je voyais qu'il tait
gripp  l'hameon, de sorte que je le plaisantai sur sa nouvelle
proposition, et que je diffrai ma rponse; je lui dis qu'il tait bien
peu inform sur moi, et le priai de s'enqurir; je lui permis aussi de
me reconduire  mon logement, mais je ne voulus point lui offrir
d'entrer, car je lui dis que ce serait peu dcent.

En somme, je me risquai  viter de signer un contrat, et la raison que
j'en avais est que la dame qui m'avait invite  aller avec elle dans le
Lancashire y mettait tant d'insistance, et me promettait de si grandes
fortunes, et que j'y trouverais de si belles choses, que j'eus la
tentation d'aller essayer la fortune; peut-tre, me disais-je, que
j'amenderai infiniment ma condition; et alors je ne me serais point fait
scrupule de laisser l mon honnte bourgeois, dont je n'tais pas si
amoureuse que je ne pusse le quitter pour un plus riche.

En un mot, j'vitai le contrat; mais je lui dis que j'allais dans le
Nord, et qu'il saurait o m'crire pour les affaires que je lui avais
confies; que je lui donnerais un gage suffisant du respect que
j'entretenais pour lui, puisque je laisserais dans ses mains presque
tout ce que je possdais au monde, et que je voulais bien lui promettre
que sitt qu'il aurait termin les formalits de son divorce, s'il
voulait m'en rendre compte, je viendrais  Londres, et qu'alors nous
parlerions srieusement de l'affaire.

C'est avec un vil dessein que je partis, je dois l'avouer, quoique je
fusse invite avec un dessein bien pire, ainsi que la suite le
dcouvrira; enfin je partis avec mon amie, comme je la nommais, pour le
Lancashire. Pendant toute la route elle ne cessa de me caresser avec une
apparence extrme d'affection sincre et sans dguisement; me rgala de
tout, sauf pour le prix du coche; et son frre, vint  notre rencontre 
Warington avec un carrosse de gentilhomme; d'o nous fmes menes 
Liverpool avec autant de crmonies que j'en pouvais dsirer.

Nous fmes aussi entretenues fort bellement dans la maison d'un marchand
de Liverpool pendant trois ou quatre jours; j'viterai de donner son nom
 cause de ce qui suivit; puis elle me dit qu'elle voulait me conduire 
la maison d'un de ses oncles o nous serions royalement entretenues; et
son oncle, comme elle l'appelait, nous fit chercher dans un carrosse 
quatre chevaux, qui nous emmena  prs de quarante lieues je ne sais o.

Nous arrivmes cependant  la maison de campagne d'un gentilhomme, o se
trouvaient une nombreuse famille, un vaste parc, une compagnie vraiment
extraordinaire et o on l'appelait cousine; je lui dis que si elle
avait rsolu de m'amener en de telles compagnies, elle et d me laisser
emporter de plus belles robes; mais les dames relevrent mes paroles, et
me dirent avec beaucoup de grce que dans leur pays on n'estimait pas
tant les personnes  leurs habits qu' Londres; que leur cousine les
avait pleinement informes de ma qualit, et que je n'avais point besoin
de vtements pour me faire valoir; en somme elles ne m'entretinrent pas
pour ce que j'tais, mais pour ce qu'elles pensaient que je fusse,
c'est--dire une dame veuve de grande fortune.

La premire dcouverte que je fis l fut que la famille se composait
toute de catholiques romains, y compris la cousine; nanmoins personne
au monde n'et pu tenir meilleure conduite  mon gard, et on me
tmoigna la mme civilit que si j'eusse t de leur opinion. La vrit
est que je n'avais pas tant de principes d'aucune sorte que je fusse
bien dlicate en matire de religion; et tantt j'appris  parler
favorablement de l'glise de Rome; je leur dis en particulier que je ne
voyais gure qu'un prjug d'ducation dans tous les diffrends qu'il y
avait parmi les chrtiens sur le sujet de la religion, et que s'il se
ft trouv que mon pre et t catholique romain, je ne doutais point
que j'eusse t aussi charme de leur religion que de la mienne.

Ceci les obligea au plus haut point, et ainsi que j'tais assige jour
et nuit par la belle socit, et par de ravissants discours, ainsi
eus-je deux ou trois vieilles dames qui m'entreprirent aussi sur la
religion. Je fus si complaisante que je ne me fis point scrupule
d'assister  leur messe, et de me conformer  tous leurs gestes suivant
qu'elles m'en montraient le modle; mais je ne voulus point cder sans
profit; de sorte que je ne fis que les encourager en gnral  esprer
que je me convertirais si on m'instruisait dans la doctrine catholique,
comme elles disaient; si bien que la chose en resta l.

Je demeurai ici environ six semaines; et puis ma conductrice me ramena
dans un village de campagne  six lieues environ de Liverpool, o son
frre, comme elle le nommait, vint me rendre visite dans son propre
carrosse, avec deux valets de pied en bonne livre; et tout aussitt il
se mit  me faire l'amour. Ainsi qu'il se trouva, on et pu penser que
je ne saurais tre pipe, et en vrit c'est ce que je croyais, sachant
que j'avais une carte sre  Londres, que j'avais rsolu de ne pas
lcher  moins de trouver beaucoup mieux. Pourtant, selon toute
apparence, ce frre tait un parti qui valait bien qu'on l'coutt, et
le moins qu'on valut son bien tait un revenu annuel de 1 000 livres;
mais la soeur disait que les terres en valaient 1 500, et qu'elles se
trouvaient pour la plus grande partie en Irlande.

Moi qui tais une grande fortune, et qui passais pour telle, j'tais
bien trop leve pour qu'on ost me demander quel tait mon tat; et ma
fausse amie, s'tant fie  de sots racontars, l'avait grossie de 500 
5 000 livres, et dans le moment que nous arrivmes dans son pays, elle
en avait fait 15 000 livres. L'Irlandais, car tel je l'entendis tre,
courut sur l'appt comme un forcen; en somme, il me fit la cour,
m'envoya des cadeaux, s'endetta comme un fou dans les dpenses qu'il fit
pour me courtiser; il avait, pour lui rendre justice, l'apparence d'un
gentilhomme d'une lgance extrme; il tait grand, bien fait, et d'une
adresse extraordinaire; parlait aussi naturellement de son parc et de
ses curies, de ses chevaux, ses gardes-chasses, ses bois, ses fermiers
et ses domestiques, que s'il et t dans un manoir et que je les eusse
vus tous autour de moi.

Il ne fit jamais tant que me demander rien au sujet de ma fortune ou de
mon tat; mais m'assura que, lorsque nous irions  Dublin, il me
doterait d'une bonne terre qui rapportait 600 livres par an, et qu'il
s'y engagerait en me la constituant par acte ou par contrat, afin d'en
assurer l'excution.

C'tait l, en vrit, un langage auquel je n'avais point t habitue,
et je me trouvais hors de toutes mes mesures; j'avais  mon sein un
dmon femelle qui me rptait  toute heure combien son frre vivait
largement; tantt elle venait prendre mes ordres pour savoir comment je
dsirais faire peindre mon carrosse, comment je voulais le faire garnir;
tantt pour me demander la couleur de la livre de mon page; en somme
mes yeux taient blouis; j'avais maintenant perdu le pouvoir de
rpondre non, et, pour couper court  l'histoire, je consentis au
mariage; mais, pour tre plus privs, nous nous fmes mener plus 
l'intrieur du pays, et nous fmes maris par un prtre qui, j'en tais
assure, nous marierait aussi effectivement qu'un pasteur de l'glise
anglicane.

Je ne puis dire que je n'eus point  cette occasion quelques rflexions
sur l'abandon dshonnte que je faisais de mon fidle bourgeois, qui
m'aimait sincrement, et qui, s'efforant de se dptrer d'une
scandaleuse coquine dont il avait reu un traitement barbare, se
promettait infiniment de bonheur dans son nouveau choix: lequel choix
venait de se livrer  un autre d'une faon presque aussi scandaleuse que
la femme qu'il voulait quitter.

Mais l'clat scintillant du grand tat et des belles choses que celui
que j'avais tromp et qui tait maintenant mon trompeur ne cessait de
reprsenter  mon imagination, m'entrana bien loin et ne me laissa
point le temps de penser  Londres, ou  chose qui y ft, bien moins 
l'obligation que j'avais envers une personne d'infiniment plus de mrite
rel que ce qui tait devant moi  l'heure prsente.

Mais la chose tait faite; j'tais maintenant dans les bras de mon
nouvel poux, qui paraissait toujours le mme qu'auparavant; grand
jusqu' la magnificence; et rien moins que mille livres par an ne
pouvaient suffire  l'ordinaire quipage o il paraissait.

Aprs que nous emes t maris environ un mois, il commena  parler de
notre dpart pour West-Chester, afin de nous embarquer pour l'Irlande.
Cependant il ne me pressa point, car nous demeurmes encore prs de
trois semaines; et puis il envoya chercher  Chester un carrosse qui
devait venir nous rencontrer au Rocher-Noir comme on le nomme, vis--vis
de Liverpool. L nous allmes en un beau bateau qu'on appelle pinasse, 
six rames; ses domestiques, chevaux et bagages furent transports par un
bac. Il me fit ses excuses pour n'avoir point de connaissances 
Chester, mais me dit qu'il partirait en avant afin de me retenir quelque
bel appartement dans une maison prive; je lui demandai combien de temps
nous sjournerions  Chester. Il me rpondit Point du tout; pas plus
qu'une nuit ou deux, mais qu'il louerait immdiatement un carrosse pour
aller  Holyhead; alors je lui dis qu'il ne devait nullement se donner
la peine de chercher un logement priv pour une ou deux nuits; car,
Chester tant une grande ville, je n'avais point de doute qu'il n'y et
l de fort bonnes htelleries, dont nous pourrions assez nous
accommoder; de sorte que nous logemes dans une htellerie qui n'est pas
loin de la cathdrale; j'ai oubli quelle en tait l'enseigne.

Ici mon poux, parlant de mon passage en Irlande, me demanda si je
n'avais point d'affaires  rgler  Londres avant de partir; je lui dis
que non, ou du moins, point qui eussent grande importance, et que je ne
pusse traiter tout aussi bien par lettre de Dublin.

--Madame, dit-il fort respectueusement, je suppose que la plus grande
partie de votre bien, que ma soeur me dit tre dpos principalement en
argent liquide  la Banque d'Angleterre, est assez en sret; mais au
cas o il faudrait oprer quelque transfert, ou changement de titre, il
pourrait tre ncessaire de nous rendre  Londres et de rgler tout cela
avant de passer l'eau.

Je parus l-dessus faire trange mine, et lui dis que je ne savais point
ce qu'il voulait dire; que je n'avais point d'effets  la Banque
d'Angleterre qui fussent  ma connaissance, et que j'esprais qu'il ne
pouvait dire que je lui eusse prtendu en avoir. Non, dit-il, je ne lui
en avais nullement parl; mais sa soeur lui avait dit que la plus grande
partie de ma fortune tait dpose l.

--Et si j'y ai fait allusion, ma chrie, dit-il, c'tait seulement afin
que, s'il y avait quelque occasion de rgler vos affaires ou de les
mettre en ordre, nous ne fussions pas obligs au hasard et  la peine
d'un voyage de retour;--car, ajoutait-il, il ne se souciait gure de me
voir trop me risquer en mer.

Je fus surprise de ce langage et commenai de me demander quel pouvait
en tre le sens, quand soudain il me vint  la pense que mon amie, qui
l'appelait son frre, m'avait reprsente  lui sous de fausses
couleurs; et je me dis que j'irais au fond de cette affaire avant de
quitter l'Angleterre et avant de me remettre en des mains inconnues,
dans un pays tranger.

L-dessus, j'appelai sa soeur dans ma chambre le matin suivant, et, lui
faisant connatre le discours que j'avais eu avec son frre, je la
suppliai de me rpter ce qu'elle lui avait dit, et sur quel fondement
elle avait fait ce mariage. Elle m'avoua lui avoir assur que j'tais
une grande fortune, et s'excusa sur ce qu'on le lui avait dit  Londres.

--_On_ vous l'a dit, repris-je avec chaleur; est-ce que moi, je vous
l'ai jamais dit?

--Non, dit-elle; il tait vrai que je ne le lui avais jamais dit, mais
j'avais dit  plusieurs reprises que ce que j'avais tait  ma pleine
disposition.

--Oui, en effet, rpliquai-je trs vivement, mais jamais je ne vous ai
dit que je possdais ce qu'on appelle une fortune; non, que j'avais
100, ou la valeur de 100, et que c'tait tout ce j'avais au monde; et
comment cela s'accorderait-il avec cette prtention que je suis une
fortune, dis-je, que je sois venue avec vous dans le nord de
l'Angleterre dans la seule intention de vivre  bon march?

Sur ces paroles que je criai avec chaleur et  haute voix, mon mari
entra dans la chambre, et je le priai d'entrer et de s'asseoir, pare
que j'avais  dire devant eux deux une chose d'importance, qu'il tait
absolument ncessaire qu'il entendt.

Il eut l'air un peu troubl de l'assurance avec laquelle je semblais
parler, et vint s'asseoir prs de moi, ayant d'abord ferm la porte; sur
quoi je commenai, car j'tais extrmement chauffe, et, me tournant
vers lui:

--J'ai bien peur, dis je, mon ami (car je m'adressai  lui avec
douceur), qu'on ait affreusement abus de vous et qu'on vous ait fait un
tort qui ne pourra point se rparer, en vous amenant  m'pouser; mais
comme je n'y ai aucune part, je demande  tre quitte de tout blme, et
qu'il soit rejet l o il est juste qu'il tombe, nulle part ailleurs,
car pour moi, je m'en lave entirement les mains.

--Quel tort puis-je avoir prouv, ma chrie, dit-il, en vous pousant?
J'espre que de toutes manires j'en ai tir honneur et avantage.

--Je vous l'expliquerai tout  l'heure, lui dis-je, et je crains que
vous n'ayez trop de raison de vous juger fort maltrait; mais je vous
convaincrai, mon ami, dis-je encore, que je n'y ai point eu de part.

Il prit alors un air d'effarement et de stupeur, et commena, je crois,
de souponner ce qui allait suivre; pourtant, il me regarda, en disant
seulement: Continuez; il demeura assis, silencieux, comme pour couter
ce que j'avais encore  dire; de sorte que je continuai:

--Je vous ai demand hier soir, dis-je, en m'adressant  lui, si jamais
je vous ai fait parade de mon bien, ou si je vous ai dit jamais que
j'eusse quelque fortune dpose  la Banque d'Angleterre ou ailleurs, et
vous avez reconnu que non, ce qui est trs vrai; et je vous prie que
vous me disiez ici, devant votre soeur, si jamais je vous ai donn
quelque raison de penser de telles choses, ou si jamais nous avons eu
aucun discours sur ce sujet.--Et il reconnut encore que non; mais dit
que je lui avais toujours sembl femme de fortune, qu'il tait persuad
que je le fusse, et qu'il esprait n'avoir point t tromp.

--Je ne vous demande pas si vous avez t tromp, dis-je; mais je le
crains bien, et de l'avoir t moi-mme; mais je veux me justifier
d'avoir t mle dans cette tromperie. Je viens maintenant de demander
 votre soeur si jamais je lui ai parl de fortune ou de bien que
j'eusse, ou si je lui ai donn les dtails l-dessus; et elle avoue que
non. Et je vous prie, madame, dis-je, d'avoir assez de justice pour
m'accuser si vous le pouvez: vous ai-je jamais prtendu que j'eusse du
bien? Pourquoi, si j'en avais eu, serais-je venue jamais avec vous dans
ce pays afin d'pargner le peu que je possdais et de vivre  bon
march?--Elle ne put nier, mais dit qu'on lui avait assur  Londres que
j'avais une trs grande fortune, qui tait dpose  la Banque
d'Angleterre.

--Et maintenant, cher monsieur, dis-je en me retournant vers mon nouvel
poux, ayez la justice de me dire qui nous a tant dups, vous et moi,
que de vous faire croire que j'tais une fortune et de vous pousser  me
solliciter de mariage.

Il ne put dire une parole, mais montra sa soeur du doigt, et aprs un
silence clata dans la plus furieuse colre o j'aie vu homme du monde;
il l'injuria et la traita de tous les noms et des plus grossiers qu'il
put trouver; lui cria qu'elle l'avait ruin, dclarant qu'elle lui avait
dit que j'avais 15 000, et qu'elle devait en recevoir 500 de sa main
pour lui avoir procur cette alliance; puis il ajouta, s'adressant 
moi, qu'elle n'tait point du tout sa soeur, mais qu'elle avait t sa
p..., depuis tantt deux ans; qu'elle avait dj reu de lui 100
d'acompte sur cette affaire, et qu'il tait entirement perdu si les
choses taient comme je le disais; et dans sa divagation, il jura qu'il
allait sur-le-champ lui tirer le sang du coeur, ce qui la terrifia, et
moi aussi. Elle cria qu'on lui avait dit tout cela dans la maison o je
logeais; mais ceci l'irrita encore plus qu'avant, qu'elle et os le
faire aller si loin, n'ayant point d'autre autorit qu'un ou-dire; et
puis, se retournant vers moi, dit trs honntement qu'il craignait que
nous fussions perdus tout deux; car,  dire vrai, ma chrie, je n'ai
point de bien, dit-il; et le peu que j'avais, ce dmon me l'a fait
dissiper pour me maintenir en cet quipage. Elle saisit l'occasion
qu'il me parlait srieusement pour s'chapper de la chambre, et je ne la
revis plus jamais.

J'tais confondue maintenant autant que lui, et ne savais que dire; je
pensais de bien des manires avoir entendu le pire; mais lorsqu'il dit
qu'il tait perdu et qu'il n'avait non plus de bien, je fus jete dans
l'garement pur.

--Quoi! lui dis-je, mais c'est une fourberie infernale! Car nous sommes
maris ici sur le pied d'une double fraude: vous paraissez perdu de
dsappointement, et si j'avais eu une fortune, j'aurais t dupe, moi
aussi, puisque vous dites que vous n'avez rien.

--Vous auriez t dupe, oui vraiment, ma chrie, dit-il, mais vous
n'auriez point t perdue; car 15 000 nous auraient entretenus tous
deux fort bravement dans ce pays; et j'avais rsolu de vous en consacrer
jusqu'au dernier denier; je ne vous aurais pas fait tort d'un shilling,
et j'aurais pay le reste de mon affection et de la tendresse que je
vous aurais montre pendant tout le temps de ma vie.

C'tait fort honnte, en vrit; et je crois rellement qu'il parlait
ainsi qu'il l'entendait, et que c'tait un homme aussi propre  me
rendre heureuse par son humeur et sa conduite qu'homme du monde; mais 
cause qu'il n'avait pas de bien, et qu'il s'tait endett sur ce
ridicule dessein dans le pays o nous tions, l'avenir paraissait morne
et affreux, et je ne savais que dire ni que penser.

Je lui dis qu'il tait bien malheureux que tant d'amour et tant de
bonnes intentions que je trouvais en lui fussent ainsi prcipits dans
la misre; que je ne voyais rien devant nous que la ruine; quant  moi,
que c'tait mon infortune que le peu que j'avais ne pt suffire  nous
faire passer la semaine; sur quoi je tirai de ma poche un billet de
banque de 20 et onze guines que je lui dis avoir pargnes sur mon
petit revenu: et que par le rcit que m'avait fait cette crature de la
manire dont on vivait dans le pays o nous tions, je m'attendais que
cet argent m'et entretenue trois ou quatre ans; que s'il m'tait t,
je serais dnue de tout, et qu'il savait bien qu'elle devait tre la
condition d'une femme qui n'avait point d'argent dans sa poche;
pourtant, je lui dis que s'il voulait le prendre, il tait l.

Il me dit avec beaucoup de chagrin, et je crus que je voyais des larmes
dans ses yeux, qu'il ne voulait point y toucher, qu'il avait horreur de
la pense de me dpouiller et de me rduire  la misre; qu'il lui
restait cinquante guines, qui taient tout ce qu'il avait au monde, et
il les tira de sa poche et les jeta sur la table, en me priant de les
prendre, quand il dt mourir de faim par le manque qu'il en aurait.

Je rpondis, en lui tmoignant un intrt pareil, que je ne pouvais
supporter de l'entendre parler ainsi; qu'au contraire, s'il pouvait
proposer quelque manire de vivre qui ft possible, que je ferais de mon
mieux, et que je vivrais aussi strictement qu'il pourrait le dsirer.

Il me supplia de ne plus parler en cette faon,  cause qu'il en serait
affol; il dit qu'il avait t lev en gentilhomme, quoiqu'il ft
rduit  une fortune si basse, et qu'il ne restait plus qu'un moyen
auquel il pt penser, et qui mme ne se saurait employer,  moins que je
ne consentisse  lui rpondre sur une question  laquelle toutefois il
dit qu'il ne voulait point m'obliger; je lui dis que j'y rpondrais
honntement, mais que je ne pouvais dire si ce serait  sa satisfaction
ou autrement.

--Eh bien, alors, ma chrie, rpondez-moi franchement, dit-il: est-ce
que le peu que vous avez pourra nous maintenir tous deux en bravoure, ou
nous permettre de vivre en scurit, ou non?

Ce fut mon bonheur de ne point m'tre dcouverte, ni ma condition,
aucunement; non, pas mme mon nom; et voyant qu'il n'y avait rien 
attendre de lui, quelque bonne humeur et quelque honntet qu'il part
avoir, sinon qu'il vivrait sur ce que je savais devoir bientt tre
dissip, je rsolus de cacher tout, sauf le billet de banque et les onze
guines, et j'eusse t bien heureuse de les avoir perdus, au prix qu'il
m'et remise o j'tais avant que de me prendre. J'avais vraiment sur
moi un autre billet de 30 qui tait tout ce que j'avais apport avec
moi, autant pour en vivre dans le pays, que ne sachant point l'occasion
qui pourrait s'offrir: parce que cette crature, l'entremetteuse, qui
nous avait ainsi trahis tous deux, m'avait fait accroire d'tranges
choses sur les mariages avantageux que je pourrais rencontrer, et il ne
me plaisait point d'tre sans argent, quoi qu'il pt advenir. Ce billet,
je le cachai; ce qui me fit plus gnreuse, du reste, en considration
de son tat, car vraiment j'avais piti de lui de tout mon coeur.

Mais pour revenir  cette question, je lui dis que jamais je ne l'avais
dup de mon gr et que jamais je ne le ferais. J'tais bien fche de
lui dire que le peu que je possdais ne nous entretiendrait pas tous
deux; que je n'en aurais point eu assez pour subsister seule dans le
pays du Sud, et que c'tait la raison qui m'avait fait me remettre aux
mains de cette femme qui l'appelait frre,  cause qu'elle m'avait
assur que je pourrais vivre trs bravement dans une ville du nom de
Manchester, o je n'avais point encore t, pour environ 6 par an, et
tout mon revenu ne dpassant pas 15 par an, je pensais que je pourrais
en vivre facilement en attendant de meilleurs jours.

Il secoua la tte et demeura silencieux, et nous passmes une soire
bien mlancolique; pourtant, nous soupmes tous doux et nous demeurmes
ensemble cette nuit-l, et quand nous fmes prs d'avoir fini de souper,
il prit un air un peu meilleur et plus joyeux, et fit apporter une
bouteille de vin:

--Allons, ma chrie, dit-il, quoique le cas soit mauvais, il ne sert de
rien de se laisser abattre. Allons, n'ayez point d'inquitude; je
tcherai  trouver quelque moyen de vivre; si seulement vous pouvez vous
entretenir seule, cela vaut mieux que rien; moi, je tenterai de nouveau
la fortune; il faut qu'un homme pense en homme; se laisser dcourager,
c'est cder  l'infortune. L-dessus, il emplit un verre et but  ma
sant, tandis qu'il me tenait la main tout le temps que le vin coulait
dans sa gorge, puis m'assura que son principal souci tait  mon sujet.

Il tait rellement d'esprit brave et galant, et j'en tais d'autant
plus peine. Il y a quelque soulagement mme  tre dfaite par un homme
d'honneur plutt que par un coquin; mais ici le plus grand
dsappointement tait sur sa part, car il avait vraiment dpens
abondance d'argent, et il faut remarquer sur quelles pauvres raisons
elle s'tait avance; d'abord, il convient d'observer la bassesse de la
crature, qui, pour gagner 100 elle-mme, eut l'indignit de lui en
laisser dpenser trois ou quatre fois plus, bien que ce ft peut-tre
tout ce qu'il avait au monde, et davantage; alors qu'elle n'avait pas
plus de fondement qu'un petit habit autour d'une table  th nous
assurer que j'eusse quelque tat, ou que je fusse une fortune, ou chose
qui ft.

Il est vrai que le dessein de duper une femme de fortune, si j'eusse t
telle, montrait assez de vilenie; et de mettre l'apparence de grandeurs
sur une pauvre condition n'tait que de la fourberie, et bien mchante;
mais le cas diffrait un peu, et en sa faveur  lui: car il n'tait pas
de ces gueux qui font mtier de duper des femmes, ainsi que l'ont fait
certains, et de happer six ou sept fortunes l'une aprs l'autre, pour
les rafler et dcamper ensuite; mais c'tait dj un gentilhomme,
infortun, et tomb bas, mais qui avait vcu en bonne faon; et quand
mme j'eusse eu de la fortune, j'eusse t tout enrage contre la
friponne, pour m'avoir trahie; toutefois, vraiment, pour ce qui est de
l'homme, une fortune n'aurait point t mal place sur lui, car c'tait
une personne charmante, en vrit, de principes gnreux, de bon sens,
et qui avait abondance de bonne humeur.

Nous emes quantit de conversations intimes cette nuit-l, car aucun de
nous ne dormit beaucoup; il tait aussi repentant d'avoir t la cause
de toutes ces duperies, que si c'et t de la flonie, et qu'il marcht
au supplice; il m'offrit encore jusqu'au dernier shilling qu'il avait
sur lui, et dit qu'il voulait partir  l'arme pour tcher  en gagner.

Je lui demandai pourquoi il avait eu la cruaut de vouloir m'emmener en
Irlande, quand il pouvait supposer que je n'eusse point pu y subsister.
Il me prit dans ses bras:

--Mon coeur, dit-il, je n'ai jamais eu dessein d'aller en Irlande, bien
moins de vous y emmener; mais je suis venu ici pour chapper 
l'observation des gens qui avaient entendu ce que je prtendais faire,
et afin que personne ne pt me demander de l'argent avant que je fusse
garni pour leur en donner.

--Mais o donc alors, dis-je, devions-nous aller ensuite?

--Eh bien, mon coeur, dit-il, je vais donc vous avouer tout le plan,
ainsi que je l'avais dispos; j'avais intention ici de vous interroger
quelque peu sur votre tat, comme vous voyez que j'ai fait; et quand
vous m'auriez rendu compte des dtails, ainsi que je m'attendais que
vous feriez, j'aurais imagin une excuse pour remettre notre voyage en
Irlande  un autre temps, et nous serions partis pour Londres. Puis, mon
coeur, dit-il, j'tais dcid  vous avouer toute la condition de mes
propres affaires, et  vous faire savoir qu'en effet j'avais us de ces
finesses pour obtenir votre acquiescement  m'pouser, mais qu'il ne me
restait plus qu' vous demander pardon et  vous dire avec quelle ardeur
je m'efforcerais  vous faire oublier ce qui tait pass par la flicit
des jours  venir.

--Vraiment, lui dis-je, et je trouve que vous m'auriez vite conquise; et
c'est ma douleur maintenant que de n'tre point en tat de vous montrer
avec quelle aisance je me serais laiss rconcilier  vous, et comme je
vous aurais pass tous ces tours en rcompense de tant de bonne humeur;
mais, mon ami, dis-je, que faire maintenant? Nous sommes perdus tous
deux, et en quoi sommes-nous mieux pour nous tre accords, puisque nous
n'avons pas de quoi vivre?

Nous proposmes un grand nombre de choses; mais rien ne pouvait s'offrir
o il n'y avait rien pour dbuter. Il me supplia enfin de n'en plus
parler, car, disait-il, je lui briserais le coeur; de sorte que nous
parlmes un peu sur d'autres sujets, jusqu'enfin il prit cong de moi en
mari, et puis s'endormit.

Il se leva avant moi le matin, et vraiment, moi qui tais reste
veille presque toute la nuit, j'avais trs grand sommeil et je
demeurai couche jusqu' prs d'onze heures. Pendant ce temps, il prit
ses chevaux, et trois domestiques, avec tout son linge et ses hardes, et
le voil parti, ne me laissant qu'une lettre courte, mais mouvante, sur
la table, et que voici:

Ma chrie,

Je suis un chien; je vous ai dupe; mais j'y ai t entran par une
vile crature, contrairement  mes principes et  l'ordinaire coutume de
ma vie. Pardonnez-moi, ma chrie! Je vous demande pardon avec la plus
extrme sincrit; je suis le plus misrable des hommes, de vous avoir
due; j'ai t si heureux que de vous possder, et maintenant je suis
si pitoyablement malheureux que d'tre forc de fuir loin de vous.
Pardonnez-moi, ma chrie! Encore une fois, je le dis, pardonnez-moi! Je
ne puis supporter de vous voir ruine par moi, et moi-mme incapable de
vous soutenir. Notre mariage n'est rien; je n'aurai jamais la force de
vous revoir; je vous dclare ici que vous tes libre; si vous pouvez
vous marier  votre avantage, ne refusez pas en songeant  moi; je vous
jure ici sur ma foi et sur la parole d'un homme d'honneur de ne jamais
troubler votre repos si je l'apprends, ce qui toutefois n'est pas
probable; d'autre part, si vous ne vous mariez pas, et si je rencontre
une bonne fortune, tout cela sera pour vous, o que vous soyez.

J'ai mis une partie de la provision d'argent qui me restait dans votre
poche; prenez des places pour vous et pour votre servante dans le coche,
et allez  Londres; j'espre qu'il suffira aux frais, sans que vous
entamiez le vtre. Encore une fois, je vous demande pardon de tout
coeur, et je le ferai aussi souvent que je penserai  vous.

Adieu, ma chrie, pour toujours.

Je suis  vous en toute affection.

                                       J. E.

Rien de ce qui me survint jamais dans ma vie ne tomba si bas dans mon
coeur que cet adieu; je lui reprochai mille fois dans mes penses de
m'avoir abandonne; car je serais alle avec lui au bout du monde,
m'et-il fallu mendier mon pain. Je ttai dans ma poche; et l je
trouvai dix guines, sa montre en or et deux petits anneaux, une petite
bague de diamant qui ne valait gure que 6 et un simple anneau d'or.

Je tombai assise et je regardai fixement ces objets pendant deux heures
sans discontinuer, jusqu' ce que ma fille de chambre vint m'interrompre
pour me dire que le dner tait prt: je ne mangeai que peu, et aprs
dner il me prit un violent accs de larmes; et toujours je l'appelais
par son nom, qui tait James:

-- Jemmy! criais-je, reviens! reviens! je te donnerai tout ce que j'ai;
je mendierai, je mourrai de faim avec toi. Et ainsi je courais, folle,
par la chambre,  et l; et puis je m'asseyais entre temps; et puis je
marchais de nouveau en long et en large, et puis je sanglotais encore;
et ainsi je passai l'aprs-midi jusqu'environ sept heures, que tomba le
crpuscule du soir (c'tait au mois d'aot), quand,  ma surprise
indicible, le voici revenir  l'htellerie et monter tout droit  ma
chambre.

Je fus dans la plus grande confusion qu'on puisse s'imaginer, et lui
pareillement; je ne pouvais deviner quelle tait l'occasion de son
retour, et je commenai  me demander si j'en devais tre heureuse ou
fche; mais mon affection inclina tout le reste, et il me fut
impossible de dissimuler ma joie, qui tait trop grande pour des
sourires, car elle se rpandit en larmes.  peine fut-il entr dans la
chambre, qu'il courut  moi et me prit dans ses bras, me tenant serre,
et m'touffant presque l'haleine sous ses baisers, mais ne dit pas une
parole. Enfin je commenai:

--Mon amour, dis-je, comment as-tu pu t'en aller loin de moi?

 quoi il ne fit pas de rponse, car il lui tait impossible de parler.

Quand nos extases furent un peu passes, il me dit qu'il tait all 
plus de quinze lieues, mais qu'il n'avait pas t en son pouvoir d'aller
plus loin sans revenir pour me voir une fois encore, et une fois encore
me dire adieu.

Je lui dis comment j'avais pass mon temps et comment je lui avais cri
 voix haute de revenir. Il me dit qu'il m'avait entendue fort nettement
dans la fort de Delamere,  un endroit loign d'environ douze lieues.
Je souris.

--Non, dit-il, ne crois pas que je plaisante, car si jamais j'ai entendu
ta voix dans ma vie, je t'ai entendue m'appeler  voix haute, et parfois
je me figurais que je te voyais courir aprs moi.

--Mais, dis-je, que disais-je? Car je ne lui avais pas nomm les
paroles.

--Tu criais  haute voix, et tu disais:  Jemmy!  Jemmy! reviens,
reviens.

Je me mis  rire.

--Mon coeur, dit-il, ne ris pas; car sois-en sre, j'ai entendu ta voix
aussi clairement que tu entends la mienne dans ce moment; et, si tu le
veux, j'irai devant un magistrat prter serment l-dessus.

Je commenai alors d'tre surprise et tonne; je fus effraye mme et
lui dis ce que j'avais vraiment fait et comment je l'avais appel. Aprs
que nous nous fmes amuss un moment l-dessus, je lui dis:

--Eh bien, tu ne t'en iras plus loin de moi, maintenant; j'irais plutt
avec toi au bout du monde.

Il me dit que ce serait une chose bien difficile pour lui que de me
quitter, mais que, puisqu'il le fallait, il avait l'espoir que je lui
rendrais la tche aise autant que possible; mais que pour lui, ce
serait sa perte, et qu'il le prvoyait assez.

Cependant, il me dit qu'il avait rflchi, qu'il me laissait seule pour
aller jusqu' Londres, qui tait un long voyage, et qu'il pouvait aussi
bien prendre cette route-l qu'une autre; de sorte qu'il s'tait rsolu
 m'y accompagner, et que s'il partait ensuite sans me dire adieu, je
n'en devais point prendre d'irritation contre lui, et ceci il me le fit
promettre.

Il me dit comment il avait congdi ses trois domestiques, vendu leurs
chevaux, et envoy ces garons chercher fortune, tout cela en fort peu
de temps, dans une ville prs de la route, je ne sais o, et, dit-il,
il m'en a cot des larmes, et j'ai pleur tout seul de penser combien
ils taient plus heureux que leur matre, puisqu'ils n'avaient qu'
aller frapper  la porte du premier gentilhomme pour lui offrir leurs
services, tandis que moi, dit-il, je ne savais o aller ni que faire.

Je lui dis que j'avais t si compltement malheureuse quand il m'avait
quitte, que je ne saurais l'tre davantage, et que maintenant qu'il
tait revenu, je ne me sparerais jamais de lui, s'il voulait bien
m'emmener, en quelque lieu qu'il allt. Et cependant, je convins que
nous irions ensemble  Londres; mais je ne pus arriver  consentir qu'il
me quitterait enfin, sans me dire adieu; mais je lui dis d'un ton
plaisant que, s'il s'en allait, je lui crierais de revenir aussi haut
que je l'avais fait. Puis je tirai sa montre, et la lui rendis, et ses
deux bagues, et ses dix guines; mais il ne voulut pas les reprendre;
d'o je doutai fort qu'il avait rsolu de s'en aller sur la route et de
m'abandonner.

La vrit est que la condition o il tait, les expressions passionnes
de sa lettre, sa conduite douce, tendre et mle que j'avais prouve sur
sa part en toute cette affaire jointe au souci qu'il avait montr et 
sa manire de me laisser une si grande part du peu qui lui restait, tout
cela, dis-je, m'avait impressionne si vivement que je ne pouvais
supporter l'ide de me sparer de lui.

Deux jours aprs, nous quittmes Chester, moi dans le coche et lui 
cheval; je congdiai ma servante  Chester; il s'opposa trs fort  ce
que je restasse sans servante; mais comme je l'avais engage dans la
campagne, puisque je n'avais point de domestique  Londres, je lui dis
que c'et t barbare d'emmener la pauvre fille pour la mettre dehors
sitt que j'arriverais en ville, et que ce serait aussi une dpense
inutile en route; si bien qu'il s'y accorda, et demeura satisfait sur ce
chapitre.

Il vint avec moi jusque Dunstable,  trente lieues de Londres, et puis
il me dit que le sort et ses propres infortunes l'obligeaient  me
quitter, et qu'il ne lui tait point possible d'entrer dans Londres pour
des raisons qu'il n'tait pas utile de me donner: et je vis qu'il se
prparait  partir. Le coche o nous tions ne s'arrtait pas
d'ordinaire  Dunstable; mais je le priai de s'y tenir un quart d'heure:
il voulut bien rester un moment  la porte d'une htellerie o nous
entrmes.

tant  l'htellerie, je lui dis que je n'avais plus qu'une faveur 
lui demander, qui tait, puisqu'il ne pouvait pas aller plus loin, qu'il
me permit de rester une semaine ou deux dans cette ville avec lui, afin
de rflchir pendant ce temps  quelque moyen d'viter une chose qui
nous serait aussi ruineuse  tous deux qu'une sparation finale: et que
j'avais  lui proposer une chose d'importance que peut-tre il
trouverait  notre avantage.

C'tait une proposition o il y avait trop de raison pour qu'il la
refust, de sorte qu'il appela l'htesse, et lui dit que sa femme se
trouvait indispose et tant qu'elle ne saurait penser  continuer son
voyage en coche qui l'avait lasse presque jusqu' la mort, et lui
demanda si elle ne pourrait nous procurer un logement pour deux ou trois
jours dans une maison prive o je pourrais me reposer un peu, puisque
la route m'avait  ce point excde. L'htesse, une brave femme de
bonnes faons et fort obligeante, vint aussitt me voir; me dit qu'elle
avait deux ou trois chambres qui taient trs bonnes et places 
l'cart du bruit, et que, si je les voyais, elle n'avait point de doute
qu'elles me plairaient, et que j'aurais une de ses servantes qui ne
ferait rien d'autre que d'tre attache  ma personne; cette offre tait
tellement aimable que je ne pus que l'accepter; de sorte que j'allai
voir les chambres, dont je fus charme; et en effet elles taient
extraordinairement bien meubles, et d'un trs plaisant logement. Nous
paymes donc le coche, d'o nous fmes dcharger nos hardes, et nous
rsolmes de sjourner l un peu de temps.

Ici je lui dis que je vivrais avec lui maintenant jusqu' ce que mon
argent ft  bout; mais que je ne lui laisserais pas dpenser un
shilling du sien; nous emes l-dessus une tendre chicane; mais je lui
dis que c'tait sans doute la dernire fois que je jouirais de sa
compagnie, et que je le priais de me laisser matresse sur ce point
seulement et qu'il gouvernerait pour tout le reste; si bien qu'il
consentit.

L, un soir, nous promenant aux champs, je lui dis que j'allais
maintenant lui faire la proposition que je lui avais dite; et en effet
je lui racontai comment j'avais vcu en Virginie, et que j'y avais ma
mre, qui, croyais-je, tait encore en vie, quoique mon mari dt tre
mort depuis plusieurs annes; je lui dis que si mes effets ne s'taient
perdus en mer, et d'ailleurs je les exagrai assez, j'aurais eu assez de
fortune pour nous viter de nous sparer en cette faon. Puis j'entrai
dans des dtails sur l'tablissement des gens en ces contres, comment,
par la constitution du pays, on leur allouait des lots de terres, et que
d'ailleurs on pouvait en acheter  un prix si bas qu'il ne valait mme
pas la peine d'tre mentionn.

Puis je lui expliquai amplement et avec clart la nature des
plantations, et comment un homme qui s'appliquerait, n'ayant emport que
la valeur de deux ou trois cents livres de marchandises anglaises, avec
quelques domestiques et des outils, pourrait rapidement tablir sa
famille et en peu d'annes amasser du bien.

Ensuite je lui dis les mesures que je prendrais pour lever une somme de
300 ou environ; et je lui exposai que ce serait un admirable moyen de
mettre fin  notre infortune, et  restaurer notre condition dans le
monde au point que nous avions espr tous deux; et j'ajoutai qu'au bout
de sept ans nous pourrions tre en situation de laisser nos cultures en
bonnes mains et de repasser l'eau pour en recevoir le revenu, et en
jouir tandis que nous vivrions en Angleterre; et je lui citai l'exemple
de tels qui l'avaient fait et qui vivaient  Londres maintenant sur un
fort bon pied.

En somme, je le pressai tant qu'il finit presque par s'y accorder; mais
nous fmes arrts tantt par un obstacle, tantt par l'autre,
jusqu'enfin il changea les rles, et se mit  me parler presque dans les
mmes termes de l'Irlande.

Il me dit qu'un homme qui se confinerait dans une vie campagnarde,
pourvu qu'il et pu trouver des fonds pour s'tablir sur des terres,
pourrait s'y procurer des fermes  50 par an, qui taient aussi bonnes
que celles qu'on loue en Angleterre pour 200; que le rendement tait
considrable et le sol si riche, que, sans grande conomie mme, nous
tions srs d'y vivre aussi bravement qu'un gentilhomme vit en
Angleterre avec un revenu de 3 000; et qu'il avait form le dessein de
me laisser  Londres et d'aller l-bas pour tenter la fortune; et que
s'il voyait qu'il pouvait disposer une manire de vivre aise et qui
s'accordt au respect qu'il entretenait pour moi, ainsi qu'il ne doutait
point de pouvoir le faire, il traverserait l'eau pour venir me chercher.

J'eus affreusement peur que sur une telle proposition il m'eut prise au
mot, c'est--dire qu'il me fallt convertir mon petit revenu en argent
liquide qu'il emporterait en Irlande pour tenter son exprience; mais il
avait trop de justice pour le dsirer ou pour l'accepter, si je l'eusse
offert: et il me devana l-dessus; car il ajouta qu'il irait tenter la
fortune en cette faon, et que s'il trouvait qu'il pt faire quoi que ce
soit pour vivre, en y ajoutent ce que j'avais, nous pourrions bravement
subsister tous deux; mais qu'il ne voulait pas risquer un shilling de
mon argent, jusqu' ce qu'il et fait son exprience avec un peu du
sien, et il m'assura que s'il ne russissait pas en Irlande, il
reviendrait me trouver et qu'il se joindrait  moi pour mon dessein en
Virginie.

Je ne pus l'amener  rien de plus, par quoi nous nous entretnmes prs
d'un mois durant lequel je jouis de sa socit qui tait la plus
charmante que j'eusse encore trouve dans toute ma vie. Pendant ce temps
il m'apprit l'histoire de sa propre existence, qui tait surprenante en
vrit, et pleine d'une varit infinie, suffisante  emplir un plus
beau roman d'aventures et d'incidents qu'aucun que j'aie vu d'imprim;
mais j'aurai l'occasion l-dessus d'en dire plus long.

Nous nous sparmes enfin, quoique avec la plus extrme rpugnance sur
ma part; et vraiment il prit cong de moi bien  contre-coeur; mais la
ncessit l'y contraignait; car les raisons qu'il avait de ne point
vouloir venir  Londres taient trs bonnes, ainsi que je la compris
pleinement plus tard.

Je lui donnai maintenant l'indication de l'adresse o il devait
m'crire, quoique rservant encore le grand secret, qui tait de ne
jamais lui faire savoir mon vritable nom, qui j'tais, et o il
pourrait me trouver; lui de mme me fit savoir comment je devais m'y
prendre pour lui faire parvenir une lettre, afin qu'il ft assur de la
recevoir.

J'arrivai  Londres le lendemain du jour o nous nous sparmes, mais je
n'allai pas tout droit  mon ancien logement; mais pour une autre raison
que je ne veux pas dire je pris un logement priv dans Saint-Jones
street, ou, comme on dit vulgairement, Saint-Jones en Clerkenwell: et
l, tant parfaitement seule, j'eus assez loisir de rester assise pour
rflchir sur mes rderies des sept derniers mois, car j'avais t
absente tout autant. Je me souvenais des heures charmantes passes en
compagnie de mon dernier mari avec infiniment de plaisir; mais ce
plaisir fut extrmement amoindri quand je dcouvris peu de temps aprs
que j'tais grosse.

C'tait l une chose embarrassante,  cause qu'il me serait bien
difficile de trouver un endroit o faire mes couches; tant une des plus
dlicates choses du monde en ce temps pour une femme trangre et qui
n'avait point d'amis, d'tre entretenue en une telle condition sans
donner quelque rpondant, que je n'avais point et que je ne pouvais me
procurer.

J'avais pris soin tout ce temps de maintenir une correspondance avec mon
ami de la Banque ou plutt il prenait soin de correspondre avec moi, car
il m'crivait une fois la semaine; et quoique je n'eusse point dpens
mon argent si vite que j'eusse besoin de lui en demander, toutefois je
lui crivais souvent aussi pour lui faire savoir que j'tais en vie.
J'avais laiss des instructions dans le Lancashire, si bien que je me
faisais transmettre mes lettres; et durant ma retraite  Saint-John je
reus de lui un billet fort obligeant, o il m'assurait que son procs
de divorce tait en bonne voie, bien qu'il y rencontrt des difficults
qu'il n'avait point attendues.

Je ne fus pas fche d'apprendre que son procs tait plus long qu'il
n'avait pens; car bien que je ne fusse nullement en condition de le
prendre encore, n'ayant point la folie de vouloir l'pouser, tandis que
j'tais grosse des oeuvres d'un autre homme (ce que certaines femmes que
je connais ont os), cependant je n'avais pas d'intention de le perdre,
et, en un mot, j'tais rsolue  le prendre s'il continuait dans le mme
dessein, sitt mes relevailles; car je voyais apparemment que je
n'entendrais plus parler de mon autre mari; et comme il n'avait cess de
me presser de me remarier, m'ayant assur qu'il n'y aurait nulle
rpugnance et que jamais il ne tenterait de rclamer ses droits, ainsi
ne me faisais-je point scrupule de me rsoudre, si je le pouvais, et mon
autre ami restait fidle  l'accord; et j'avais infiniment de raisons
d'en tre assure, par les lettres qu'il m'crivait, qui taient les
plus tendres et les plus obligeantes du monde.

Je commenais maintenant  m'arrondir, et les personnes chez qui je
logeais m'en firent la remarque, et, autant que le permettait la
civilit, me firent comprendre qu'il fallait songer  partir. Ceci me
jeta dans une extrme perplexit, et je devins trs mlancolique; car en
vrit je ne savais quel parti prendre; j'avais de l'argent, mais point
d'amis, et j'avais chances de me trouver sur les bras un enfant 
garder, difficult que je n'avais encore jamais rencontre, ainsi que
mon histoire jusqu'ici le fait paratre.

Dans le cours de cette affaire, je tombai trs malade et ma mlancolie
accrut rellement mon malaise; mon indisposition se trouva en fin de
compte n'tre qu'une fivre, mais la vrit est que j'avais les
apprhensions d'une fausse couche. Je ne devrais pas dire les
apprhensions, car j'aurais t trop heureuse d'accoucher avant terme,
mais je n'aurais pu mme entretenir la pense de prendre quoi que ce ft
pour y aider; j'abhorrais, dis-je, jusqu' l'imagination d'une telle
chose.

Cependant, la dame qui tenait la maison m'en parla et m'offrit d'envoyer
une sage-femme; j'levai d'abord quelques scrupules, mais aprs un peu
de temps j'y consentis, mais lui dis que je ne connaissais point de
sage-femme et que je lui abandonnais le soin de l'affaire.

Il parat que la matresse de la maison n'tait pas tant trangre  des
cas semblables au mien que je pensais d'abord qu'elle ft, comme on
verra tout  l'heure; et elle fit venir une sage-femme de la bonne
sorte, je veux dire de la bonne sorte pour moi.

Cette femme paraissait avoir quelque exprience dans son mtier,
j'entends de sage-femme, mais elle avait aussi une autre profession o
elle tait experte autant que femme du monde, sinon davantage. Mon
htesse lui avait dit que j'tais fort mlancolique, et qu'elle pensait
que cela m'et fait du mal et une fois, devant moi, lui dit:

--Madame B..., je crois que l'indisposition de cette dame est de celles
o vous vous entendez assez; je vous prie donc, si vous pouvez quelque
chose pour elle, de n'y point manquer, car c'est une fort honnte
personne. Et ainsi elle sortit de la chambre.

Vraiment je ne la comprenais pas; mais la bonne vieille mre se mit trs
srieusement  m'expliquer ce qu'elle entendait, sitt qu'elle fut
partie:

--Madame, dit-elle, vous ne semblez pas comprendre ce qu'entend votre
htesse, et quand vous serez au fait, vous n'aurez point besoin de le
lui laisser voir. Elle entend que vous tes en une condition qui peut
vous rendre vos couches difficiles, et que vous ne dsirez pas que cela
soit publiquement connu; point n'est besoin d'en dire davantage, mais
sachez que si vous jugez bon de me communiquer autant de votre secret
qu'il est ncessaire (car je ne dsire nullement me mler dans ces
affaires), je pourrais peut-tre trouver moyen de vous aider, de vous
tirer de peine, et de vous ter toutes vos tristes penses  ce sujet.

Chaque parole que prononait cette crature m'tait un cordial, et me
soufflait jusqu'au coeur une vie nouvelle et un courage nouveau; mon
sang commena de circuler aussitt, et tout mon corps fut transform; je
me remis  manger, et bientt j'allai mieux. Elle en dit encore bien
davantage sur le mme propos; et puis, m'ayant presse de lui parler en
toute franchise, et m'ayant promis le secret de la faon la plus
solennelle, elle s'arrta un peu, comme pour voir l'impression que
j'avais reue, et ce que j'allais dire.

Je sentais trop vivement le besoin que j'avais d'une telle femme pour ne
point accepter son offre; je lui dis que ma position tait en partie
comme elle avait devin, en partie diffrente, puisque j'tais
rellement marie et que j'avais un mari, quoiqu'il ft si loign dans
ce moment qu'il ne pouvait paratre publiquement.

Elle m'arrta tout court et me dit que ce n'tait point son affaire.
Toutes les dames qui se fiaient  ses soins taient maries pour elle;
toute femme, dit-elle, qui se trouve grosse d'enfant, a un pre pour
l'enfant, et que ce pre ft mari ou non, voil qui n'tait point du
tout son affaire; son affaire tait de me servir dans ma condition
prsente que j'eusse un mari ou non.

--Car, madame, dit-elle, avoir un mari qui ne peut paratre, c'est
n'avoir point de mari; et par ainsi que vous soyez femme marie ou
matresse, cela m'est tout un.

Je vis bientt que catin ou femme marie, il fallait passer pour catin
ici; de sorte que j'abandonnai ce point. Je lui dis qu'elle avait bien
raison, mais que si je devais lui dire mon histoire, il fallait la lui
dire telle qu'elle tait. De sorte que je la racontais aussi brivement
que je le pus, et voici quelle fut ma conclusion.

--La raison, dis-je, pour laquelle, madame, je vous incommode de ces
dtails, n'est point tant, comme vous l'avez dit tout  l'heure, qu'ils
touchent au propos de votre affaire; mais c'est  ce propos,  savoir
que je ne me soucie point d'tre vue ni cache, mais la difficult o je
suis, c'est que je n'ai point de connaissances dans cette partie du
pays.

--Je vous entends bien, madame, dit-elle, vous n'avez pas de rpondant 
nommer pour viter les impertinences de la paroisse qui sont d'usage en
telles occasions; et peut-tre, dit-elle, que vous ne savez pas bien
comment disposer de l'enfant quand il viendra.

--La fin, dis-je, ne m'inquite pas tant que le commencement.

--Eh bien, madame, rpond la sage-femme, oserez-vous vous confier  mes
mains? Je demeure en tel endroit; bien que je ne m'informe pas de vous,
vous pouvez vous enqurir de moi; mon nom est B...; je demeure dans
telle rue (nommant la rue),  l'enseigne du Berceau; ma profession est
celle de sage-femme et j'ai beaucoup de dames qui viennent faire leurs
couches chez moi; j'ai donn caution  la paroisse en gnral pour les
assurer contre toute enqute sur ce qui viendra au monde sous mon toit.
Je n'ai qu'une question  vous adresser, madame, dit-elle, en toute
cette affaire; et si vous y rpondez, vous pouvez tre entirement
tranquille sur le reste.

Je compris aussitt o elle voulait en venir et lui dis:

--Madame, je crois vous entendre; Dieu merci, bien que je manque d'amis
en cette partie du monde, je ne manque pas d'argent, autant qu'il peut
tre ncessaire, car je n'en ai point non plus d'abondance.

J'ajoutai ces mots parce que je ne voulais pas la mettre dans l'attente
de grandes choses.

--Eh bien madame, dit-elle, c'est la chose en effet, sans quoi il n'est
point possible de rien faire en de tels cas; et pourtant, dit-elle, vous
allez voir que je ne vais pas vous voler, ni vous mettre, dans
l'embarras, et je veux que vous sachiez tout d'avance, afin que vous
vous accommodiez  l'occasion et que vous fassiez de la dpense ou que
vous alliez  l'conomie, suivant que vous jugerez.

Je lui dis qu'elle semblait si parfaitement entendre ma condition, que
je n'avais rien d'autre  lui demander que ceci: puisque j'avais
d'argent assez, mais point en grande quantit, qu'elle voult bien tout
disposer pour que je fusse entretenue le moins copieusement qu'il se
pourrait.

Elle rpondit qu'elle apporterait un compte des dpenses en deux ou
trois formes, et que je choisirais ainsi qu'il me plairait, et je la
priai de faire ainsi.

Le lendemain elle l'apporta, et la copie de ses trois billets tait
comme suit:

1. Pour trois mois de logement dans sa maison, nourriture comprise, 
dix shillings par semaine: 6 0 s.

2. Pour une nourrice pendant un mois et linge de couches: 1 10 s.

3. Pour un ministre afin de baptiser l'enfant, deux personnes pour le
tenir sur les fonts, et un clerc: 1 10 s.

4. Pour un souper de baptme (en comptant cinq invits): 1 0 s.

Pour ses honoraires de sage-femme et les arrangements avec la paroisse:
3 3 s.

 la fille pour le service: 0 10 s.
---------
13 13 s.

Ceci tait le premier billet; le second tait dans les mmes termes.

1. Pour trois mois de logement et nourriture, etc.,  vingt shillings
par semaine: 12 0 s.

2. Pour une nourrice pendant un mois, linge et dentelles: 2 10 s.

3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc., comme ci-dessus:
2 0 s.

4. Pour un souper, bonbons, sucreries, etc.: 3 3 s.

5. Pour ses honoraires, comme ci-dessus: 5 5 s.

6. Pour une fille de service: 1 0 s.
---------
25 13 s.

Ceci tait le billet de seconde classe; la troisime, dit-elle, tait
d'un degr au-dessus, pour le cas o le pre ou les amis paraissaient.

1. Pour trois mois de logement et nourriture avec un appartement de deux
pices et un galetas pour une servante: 30 0 s.

2. Pour une nourrice pendant un mois et trs beau linge de couches: 4 4
s.

3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc.: 2 10 s.

4. Pour un souper, le sommelier pour servir le vin: 5 0 s.

5. Pour ses honoraires, etc.: 10 10 s.

6. La fille de service, outre la servante ordinaire, seulement: 0 10 s.
---------
52 14 s.

Je regardai les trois billets et souris et lui dis que je la trouvais
fort raisonnable dans ses demandes, tout considr, et que je ne doutais
point que ses commodits ne fussent excellentes.

Elle me dit que j'en serais juge quand je les verrais: je lui dis que
j'tais afflige de lui dire que je craignais d'tre oblige  paratre
sa cliente au plus bas compte.

--Et peut-tre, madame, lui dis-je, m'en traiterez-vous moins bien?

--Non, point du tout, dit-elle, car o j'en ai une de la troisime
classe, j'en ai deux de la seconde et quatre de la premire, et je gagne
autant en proportion sur les unes que sur les autres; mais si vous
doutez de mes soins, j'autoriserai l'ami que vous voudrez  examiner si
vous tes bien entretenue ou mal.

Puis elle expliqua les dtails de la note.

--Et d'abord, madame, dit-elle, je voudrais vous faire observer que vous
avez l une pension de trois mois  dix shillings seulement par semaine;
je me fais forte de dire que vous ne vous plaindrez pas de ma table; je
suppose, dit-elle, que vous ne vivez pas  meilleur march l ou vous
tes maintenant.

--Non vraiment, dis-je, ni mme  si bon compte, car je donne six
shillings par semaine pour ma chambre et je me nourris moi-mme, ce qui
me revient bien plus cher.

--Et puis, madame, dit-elle, si l'enfant ne doit pas vivre, comme il
arrive parfois, voil le prix du ministre conomis; et si vous n'avez
point d'amis  inviter, vous pouvez viter la dpense d'un souper; de
sorte que si vous tez ces articles, madame, dit-elle, vos couches ne
vous reviendront pas  plus de 5 3 shillings de plus que ce que vous
cote votre train de vie ordinaire.

C'tait la chose la plus raisonnable que j'eusse entendue; si bien que
je souris et lui dis que je viendrais et que je serais sa cliente; mais
je lui dis aussi que, n'attendant rien avant deux mois et davantage, je
pourrais tre force de rester avec elle plus de trois mois, et que je
dsirais savoir si elle ne serait pas oblige de me prier de m'en aller
avant que je fusse en condition de partir.--Non, dit-elle, sa maison
tait grande; et d'ailleurs elle ne mettait jamais en demeure de partir
une dame qui venait de faire ses couches, jusqu' ce qu'elle s'en allt
de son plein gr; et que si on lui amenait plus de dames qu'elle n'en
pouvait loger, elle n'tait pas si mal vue parmi ses voisins qu'elle ne
pt trouver dispositions pour vingt, s'il le fallait.

Je trouvai que c'tait une dame minente  sa faon, et en somme je
m'accordai  me remettre entre ses mains; elle parla alors d'autres
choses, examina l'installation o j'tais, fit ses critiques sur le
mauvais service et le manque de commodit, et me promit que je ne serais
point ainsi traite dans sa maison. Je lui avouai que je n'osais rien
dire,  cause que la femme de la maison avait un air trange, ou du
moins qu'elle me paraissait ainsi, depuis que j'avais t malade, parce
que j'tais grosse; et que je craignais qu'elle me fit quelque affront
ou autre, supposant que je ne pourrais donner qu'un rapport mdiocre sur
ma personne.

--Oh Dieu! dit-elle, cette grande dame n'est point trangre  ces
choses; elle a essay d'entretenir des dames qui taient en votre
condition, mais elle n'a pu s'assurer de la paroisse; et, d'ailleurs,
une dame fort prude, ainsi que vous l'avez trs bien vu; toutefois,
puisque vous partez, n'engagez point de discussion avec elle; mais je
vais veiller  ce que vous soyez un peu mieux soigne pendant que vous
tes encore ici, et il ne vous en cotera pas davantage.

Je ne la compris pas; pourtant je la remerciai et nous nous sparmes.
Le matin suivant, elle m'envoya un poulet rti et chaud et une bouteille
de sherry, et ordonna  la servante de me prvenir qu'elle restait  mon
service tous les jours tant que je resterais l.

Voil qui tait aimable et prvenant  l'excs, et j'acceptai bien
volontiers: le soir, elle envoya de nouveau demander si j'avais besoin
de rien et pour ordonner  la fille de venir la trouver le matin pour le
dner; la fille avait des ordres pour me faire du chocolat le matin,
avant de partir, et  midi elle m'apporta un ris de veau tout entier, et
un plat de potage pour mon dner; et de cette faon elle me soignait 
distance; si bien que je fus infiniment charme et que je guris
rapidement; car en vrit c'taient mes humeurs noires d'auparavant qui
avaient t la partie principale de ma maladie.

Je m'attendais, comme est l'usage d'ordinaire parmi de telles gens, que
la servante qu'elle m'envoya se trouverait tre quelque effronte
crature sortie de Drury-Lane, et j'en tais assez tourmente; de sorte
que je ne voulus pas la laisser coucher dans la maison la premire nuit,
mais que je gardais les yeux attachs sur elle aussi troitement que si
elle et t une voleuse publique.

L'honnte dame devina bientt ce qu'il en tait, et la renvoya avec un
petit billet o elle me disait que je pouvais me fier  la probit de sa
servante, qu'elle se tiendrait responsable de tout, et qu'elle ne
prenait jamais de domestiques sans avoir d'excellentes cautions. Je fus
alors parfaitement rassure et en vrit, la conduite de cette servante
parlait pour elle, car jamais fille plus retenue, sobre et tranquille
n'entra dans la famille de quiconque, et ainsi je la trouverai plus
tard.

Aussitt que je fus assez bien portante pour sortir, j'allai avec la
fille voir la maison et voir l'appartement qu'on devait me donner; et
tout tait si joli et si net qu'en somme je n'eus rien  dire, mais fus
merveilleusement charme de ce que j'avais rencontr, qui, considrant
la mlancolique condition o je me trouvais, tait bien au del de ce
que j'avais espr.

On pourrait attendre que je donnasse quelque compte de la nature des
mchantes actions de cette femme, entre les mains de qui j'tais
maintenant tombe; mais ce serait trop d'encouragement au vice que de
faire voir au monde, comme il tait facile  une femme de se dbarrasser
l du faix d'un enfant clandestin. Cette grave matrone avait plusieurs
sortes de procds; et l'un d'entre eux tait que si un enfant naissait
quoique non dans sa maison (car elle avait l'occasion d'tre appele 
maintes besognes prives), elle avait des gens toujours prts, qui, pour
une pice d'argent, leur taient l'enfant de dessus les bras, et de
dessus les bras de la paroisse aussi; et ces enfants, comme elle disait,
taient fort honntement pourvus; ce qu'ils devenaient tous, regardant
qu'il y en avait tant, par le rcit qu'elle en faisait, je ne puis le
concevoir.

Je tins bien souvent avec elle des discours sur ce sujet; mais elle
tait pleine de cet argument qu'elle sauvait la vie de maint agneau
innocent, comme elle les appelait, qui aurait peut-tre t assassin,
et de mainte femme qui, rendue dsespre par le malheur, aurait
autrement t tente de dtruire ses enfants. Je lui accordai que
c'tait la vrit, et une chose bien recommandable, pourvu que les
pauvres enfants tombassent ensuite dans de bonnes mains, et ne fussent
pas maltraits et abandonns par les nourrices. Elle me rpondit qu'elle
avait toujours grand soin de cet article-l, et qu'elle n'avait point de
nourrices dans son affaire qui ne fussent trs bonnes personnes, et
telles qu'on pouvait y avoir confiance.

Je ne pus rien dire sur le contraire, et fus donc oblige de dire:

--Madame, je ne doute point que vous n'agissiez parfaitement sur votre
part; mais la principale question est ce que font ces gens.

Et de nouveau elle me ferma la bouche en rpondant qu'elle en prenait le
soin le plus exact.

La seule chose que je trouvai dans toute sa conversation sur ces sujets
qui me donnt quelque dplaisir fut qu'une fois o elle me parlait de
mon tat bien avanc de grossesse, elle dit quelques paroles qui
semblaient signifier qu'elle pourrait me dbarrasser plus tt si j'en
avais envie, et me donner quelque chose pour cela, si j'avais le dsir
de mettre ainsi fin  mes tourments; mais je lui fis voir bientt que
j'en abhorrais jusqu' l'ide; et pour lui rendre justice elle s'y prit
si adroitement que je ne puis dire si elle l'entendait rellement ou si
elle ne fit mention de cette pratique que comme une horrible chose; car
elle glissa si bien ses paroles et comprit si vite ce que je voulais
dire, qu'elle avait pris la ngative avant que je pusse m'expliquer.

Pour abrger autant que possible cette partie, je quittai mon logement
de Saint-Jones et j'allai chez ma nouvelle gouvernante (car c'est ainsi
qu'on la nommait dans la maison), et l, en vrit, je fus traite avec
tant de courtoisie, soigne avec tant d'attention, tout me parut si
bien, que j'en fus surprise et ne pus voir d'abord quel avantage en
tirait ma gouvernante: mais je dcouvris ensuite qu'elle faisait
profession de ne tirer aucun profit de la nourriture des pensionnaires,
et qu'en vrit elle ne pouvait y gagner beaucoup, mais que son profit
tait dans les autres articles de son entretien; et elle gagnait assez
en cette faon, je vous assure; car il est  peine croyable quelle
clientle elle avait, autant en ville que chez elle, et toutefois le
tout  compte priv, ou en bon franais  compte de dbauche.

Pendant que j'tais dans sa maison, qui fut prs de quatre mois, elle
n'eut pas moins de douze dames galantes au lit chez elle, et je crois
qu'elle en avait trente-deux ou environ sous son gouvernement en ville,
dont l'une logeait chez mon ancienne htesse de Saint-Jones, malgr
toute la pruderie que celle-ci avait affecte avec moi.

Tandis que j'tais l, et avant de prendre le lit, je reus de mon homme
de confiance  la Banque une lettre pleine de choses tendres et
obligeantes, o il me pressait srieusement de retourner  Londres. La
lettre datait presque de quinze jours quand elle me parvint parce
qu'elle avait t d'abord envoye dans le Lancashire d'o elle m'avait
suivie; il terminait en me disant qu'il avait obtenu un arrt contre sa
femme et qu'il tait prt  tenir son engagement avec moi, si je voulais
l'accepter, ajoutant un grand nombre de protestations de tendresse et
d'affection, telles qu'il aurait t bien loin d'offrir s'il avait connu
les circonstances o j'avais t, et que, tel qu'il en tait, j'avais
t bien loin de mriter.

J'envoyai une rponse  cette lettre et la datai de Liverpool, mais
l'envoyai par un courrier, sous couleur qu'elle tait arrive dans un
pli adress  un ami en ville. Je le flicitai de sa dlivrance, mais
j'levai des scrupules sur la validit lgale d'un second mariage, et
lui dis que je supposais qu'il considrerait bien srieusement ce point
avant de s'y rsoudre, la consquence tant trop grande  un homme de
son jugement pour qu'il s'y aventurt imprudemment, et terminai en lui
souhaitant du bonheur quelle que ft sa dcision, sans rien lui laisser
savoir de mes propres intentions ou lui rpondre sur sa proposition de
mon retour  Londres, mais je fis vaguement allusion  l'ide que
j'avais de revenir vers la fin de l'anne, ceci tant dat d'avril.

Je pris le lit vers la mi-mai, et j'eus un autre beau garon, et
moi-mme en bonne condition comme d'ordinaire en telles occasions; ma
gouvernante joua son rle de sage-femme avec le plus grand art et toute
l'adresse qu'on peut s'imaginer, et bien au del de tout ce que j'avais
jamais connu auparavant.

Les soins qu'elle eut de moi pendant mon travail et aprs mes couches
furent tels, que si elle et t ma propre mre, ils n'eussent pu tre
meilleurs. Que nulle ne se laisse encourager dans une vie drgle par
la conduite de cette adroite dame, car elle est maintenant en sa bonne
demeure et n'a rien laiss derrire elle pour indiquer le chemin.

Je crois que j'tais au lit depuis vingt jours quand je reus une autre
lettre de mon ami de la Banque, avec la surprenante nouvelle qu'il avait
obtenu une sentence finale de divorce contre sa femme, qu'il lui avait
fait signifier tel jour, et qu'il avait  me donner une rponse  tous
mes scrupules au sujet d'un second mariage, telle que je ne pouvais
l'attendre et qu'il n'en avait aucun dsir; car sa femme, qui avait t
prise auparavant de quelques remords pour le traitement qu'elle lui
avait fait subir, sitt qu'elle avait appris qu'il avait gagn son
point, s'tait bien misrablement t la vie le soir mme.

Il s'exprimait fort honntement sur la part qu'il pouvait avoir dans son
dsastre, mais s'claircissait d'y avoir prt la main, affirmant qu'il
n'avait fait que se rendre justice en un cas o il avait t notoirement
insult et bafou; toutefois il disait en tre fort afflig, et qu'il ne
lui restait de vue de satisfaction au monde que dans l'espoir o il
tait que je voudrais bien venir le rconforter par ma compagnie; et
puis il me pressait trs violemment en vrit, de lui donner quelques
esprances, et me suppliait de venir au moins en ville, et de souffrir
qu'il me vt,  quelle occasion il me parlerait plus longuement sur ce
sujet.

Je fus extrmement surprise par cette nouvelle, et commenai maintenant
srieusement de rflchir sur ma condition et sur l'inexprimable malheur
qui m'arrivait d'avoir un enfant sur les bras, et je ne savais qu'en
faire. Enfin, je fis une allusion lointaine  mon cas devant ma
gouvernante. Je parus mlancolique pendant plusieurs jours, et elle
m'attaquait sans cesse pour apprendre ce qui m'attristait; je ne pouvais
pour ma vie lui dire que j'avais une proposition de mariage aprs lui
avoir si souvent rpt que j'avais un mari, de sorte que vraiment je ne
savais quoi lui dire; j'avouai qu'il y avait une chose qui me
tourmentait beaucoup, mais en mme temps je lui dis que je ne pouvais en
parler  personne au monde.

Elle continua de m'importuner pendant plusieurs jours, mais il m'tait
impossible, lui dis-je, de confier mon secret  quiconque. Ceci, au lieu
de lui servir de rponse, accrut ses importunits; elle allgua qu'on
lui avait confi les plus grands secrets de cette nature, qu'il tait de
son intrt de tout dissimuler, et que de dcouvrir des choses de cette
nature serait sa ruine; elle me demanda si jamais je l'avais surprise 
babiller sur les affaires d'autrui, et comment il se faisait que j'eusse
du soupon  son gard. Elle me dit que s'ouvrir  elle, c'tait ne dire
mon secret  personne; qu'elle tait muette comme la mort, et qu'il
faudrait sans doute que ce fut un cas bien trange, pour qu'elle ne put
m'y porter secours; mais que de le dissimuler tait me priver de toute
aide possible ou moyen d'aide, et tout ensemble la priver de
l'opportunit de me servir. Bref, son loquence fut si ensorcelante et
son pouvoir de persuasion si grand qu'il n'y eut moyen de rien lui
cacher.

Si bien que je rsolus de lui ouvrir mon coeur; je lui dis l'histoire de
mon mariage du Lancashire, et comment nous avions t dus tous deux;
comment nous nous tions rencontrs et comment nous nous tions spars;
comment il m'avait affranchie, autant qu'il avait t en son pouvoir, et
m'avait donn pleine libert de me remarier, jurant que s'il
l'apprenait, jamais il ne me rclamerait, ne me troublerait ou me ferait
reconnatre; que je croyais bien tre libre, mais que j'avais
affreusement peur de m'aventurer, de crainte des consquences qui
pourraient suivre en cas de dcouverte.

Puis je lui dis la bonne offre qu'on me faisait, lui montrai les lettres
de mon ami o il m'invitait  Londres et avec quelle affection elles
taient crites; mais j'effaai son nom, et aussi l'histoire du dsastre
de sa femme, sauf la ligne o il disait qu'elle tait morte.

Elle se mit  rire de mes scrupules pour me marier, et me dit que
l'autre n'tait point un mariage, mais une duperie sur les deux parts;
et qu'ainsi que nous nous tions spars de consentement mutuel, la
nature du contrat tait dtruite, et que nous tions dgags de toute
obligation rciproque; elle tenait tous ces arguments au bout de sa
langue, et, en somme, elle me raisonna hors de ma raison; non que ce ne
ft aussi par l'aide de ma propre inclination.

Mais alors vint la grande et principale difficult, qui tait l'enfant.
Il fallait, me dit-elle, s'en dbarrasser, et de faon telle qu'il ne
ft jamais possible  quiconque de le dcouvrir. Je savais bien qu'il
n'y avait point de mariage pour moi si je ne dissimulais pas que j'avais
eu un enfant, car il aurait bientt dcouvert par l'ge du petit qu'il
tait n, bien plus, qu'il avait t fait depuis mes relations avec lui,
et toute l'affaire et t dtruite.

Mais j'avais le coeur serr avec tant de force  la pense de me sparer
entirement de l'enfant, et, autant que je pouvais le savoir, de le
laisser assassiner ou de l'abandonner  la faim et aux mauvais
traitements, ce qui tait presque la mme chose, que je n'y pouvais
songer sans horreur.

Toutes ces choses se reprsentaient  ma vue sous la forme la plus noire
et la plus terrible; et comme j'tais trs libre avec ma gouvernante que
j'avais maintenant appris  appeler mre, je lui reprsentai toutes les
sombres penses qui me venaient l-dessus, et lui dis dans quelle
dtresse j'tais. Elle parut prendre un air beaucoup plus grave  ces
paroles qu'aux autres; mais ainsi qu'elle tait endurcie  ces choses au
del de toute possibilit d'tre touche par le sentiment religieux et
les scrupules du meurtre, ainsi tait-elle galement impntrable  tout
ce qui se rapportait  l'affection. Elle me demanda si elle ne m'avait
pas soigne et caresse pendant mes couches comme si j'eusse t son
propre enfant. Je lui dis que je devais avouer que oui.

--Eh bien, ma chre, dit-elle, et quand vous serez partie, que
serez-vous pour moi? Et que pourrait-il me faire d'apprendre que vous
allez tre pendue? Pensez-vous qu'il n'y a pas des femmes qui parce que
c'est leur mtier et leur gagne-pain, mettent leur point d'honneur 
avoir soin des enfants autant que si elles taient leurs propres mres?
Allez, allez, mon enfant, dit-elle, ne craignez rien. Comment avons-nous
t nourries nous-mmes? tes-vous bien sre d'avoir t nourrie par
votre propre mre? et pourtant voil de la chair potele et blonde, mon
enfant, dit la vieille mgre, en me passant la main sur les joues.
N'ayez pas peur, mon enfant, dit-elle, en continuant sur son ton enjou;
je n'ai point d'assassins  mes ordres; j'emploie les meilleures
nourrices qui se puissent trouver et j'ai aussi peu d'enfants qui
prissent en leurs mains, que s'ils taient nourris par leurs mres;
nous ne manquons ni de soin ni d'adresse.

Elle me toucha au vif quand elle me demanda si j'tais sre d'avoir t
nourrie par ma propre mre; au contraire, j'tais sre qu'il n'en avait
pas t ainsi; et je tremblai et je devins ple sur le mot mme.
Srement, me dis-je, cette crature ne peut tre sorcire, et avoir
tenu conversation avec un esprit qui pt l'informer de ce que j'tais
avant que je fusse capable de le savoir moi-mme. Et je la regardai
pleine d'effroi. Mais rflchissant qu'il n'tait pas possible qu'elle
st rien sur moi, mon impression passa, et je commenai de me rassurer
mais ce ne fut pas sur-le-champ.

Elle s'aperut du dsordre o j'tais, mais n'en comprit pas la
signification; de sorte qu'elle se lana dans d'extravagants discours
sur la faiblesse que je montrais en supposant qu'on assassinait tous les
enfants qui n'taient pas nourris par leur mre, et pour me persuader
que les enfants qu'elle mettait  l'cart taient aussi bien traits que
si leur mre elle-mme leur et servi de nourrice.

--Il se peut, ma mre, lui dis-je, pour autant que je sache, mais mes
doutes sont bien fortement enracins.

--Eh bien donc, dit-elle, je voudrais en entendre quelques-uns.

--Alors, dis-je, d'abord: vous donnez  ces gens une pice d'argent pour
ter l'enfant de dessus les bras des parents et pour en prendre soin
tant qu'il vivra. Or, nous savons, ma mre, dis-je, que ce sont de
pauvres gens et que leur gain consiste  tre quittes de leur charge le
plus tt qu'ils peuvent. Comment pourrais-je douter que, puisqu'il vaut
mieux pour eux que l'enfant meure, ils n'ont pas un soin par trop
minutieux de son existence?

--Tout cela n'est que vapeurs et fantaisie, dit-elle. Je vous dis que
leur crdit est fond sur la vie de l'enfant, et qu'ils en ont aussi
grand soin qu'aucune mre parmi vous toutes.

--Oh! ma mre, dis-je, si j'tais seulement sre que mon petit bb sera
bien soign, et qu'on ne le maltraitera pas, je serais heureuse! Mais il
est impossible que je sois satisfaite sur ce point  moins de le voir de
mes yeux; et le voir serait en ma condition ma perte et ma ruine; si
bien que je ne sais comment faire.

--Belle histoire que voil! dit la gouvernante. Vous voudriez voir
l'enfant et ne pas le voir; vous voudriez vous cacher et vous dcouvrir
tout ensemble; ce sont l des choses impossibles, ma chre, et il faut
vous dcider  faire tout justement comme d'autres mres consciencieuses
l'ont fait avant vous et vous contenter des choses telles qu'elles
doivent tre, quand bien mme vous les souhaiteriez diffrentes.

Je compris ce qu'elle voulait dire par mres consciencieuses; elle
aurait voulu dire consciencieuses catins, mais elle ne dsirait pas me
dsobliger, car en vrit, dans ce cas, je n'tais point une catin,
tant lgalement marie, sauf toutefois la force de mon mariage
antrieur. Cependant, que je fusse ce qu'on voudra, je n'en tais pas
venue  cette extrmit d'endurcissement commune  la profession: je
veux dire  tre dnature et n'avoir aucun souci du salut de mon
enfant, et je prservai si longtemps cette honnte affection que je fus
sur le point de renoncer  mon ami de la Banque, qui m'avait si
fortement presse de revenir et de l'pouser qu'il y avait  peine
possibilit de le refuser.

Enfin ma vieille gouvernante vint  moi, avec son assurance usuelle.

--Allons, ma chre, dit-elle, j'ai trouv un moyen pour que vous soyez
assure que votre enfant sera bien trait, et pourtant les gens qui en
auront charge ne vous connatront jamais.

--Oh! ma mre, dis-je, si vous pouvez y parvenir, je serai lie  vous
pour toujours.

--Eh bien, dit-elle, vous accorderez-vous  faire quelque petite
dpense annuelle plus forte que la somme que nous donnons d'ordinaire
aux personnes avec qui nous nous entendons?

--Oui, oui, dis-je, de tout mon coeur, pourvu que je puisse rester
inconnue.

--Pour cela, dit-elle, vous pouvez tre tranquille; car jamais la
nourrice n'osera s'enqurir de vous et une ou deux fois par an vous
viendrez avec moi voir votre enfant et la faon dont il est trait, et
vous vous satisferez sur ce qu'il est en bonnes mains, personne ne
sachant qui vous tes.

--Mais, lui dis-je, croyez-vous que lorsque je viendrai voir mon enfant
il me sera possible de cacher que je sois sa mre? Croyez-vous que c'est
une chose possible?

--Eh bien, dit-elle, mme si vous le dcouvrez, la nourrice n'en saura
pas plus long; on lui dfendra de rien remarquer; et si elle s'y hasarde
elle perdra l'argent que vous tes suppose devoir lui donner et on lui
tera l'enfant.

Je fus charme de tout ceci: de sorte que la semaine suivante on amena
une femme de la campagne, de Hertford ou des environs, qui s'accordait 
ter l'enfant entirement de dessus nos bras pour 10 d'argent; mais si
je lui donnais de plus 5 par an, elle s'engageait  amener l'enfant 
la maison de ma gouvernante aussi souvent que nous dsirions, ou bien
nous irions nous-mmes le voir et nous assurer de la bonne manire dont
elle le traiterait.

La femme tait d'apparence saine et engageante; elle tait marie  un
manant, mais elle avait de trs bons vtements, portait du linge, et
tout sur elle tait fort propre; et, le coeur lourd, aprs beaucoup de
larmes, je lui laissai prendre mon enfant. Je m'tais rendue  Hertford
pour la voir, et son logement, qui me plut assez; et je lui promis des
merveilles si elle voulait tre bonne pour l'enfant; de sorte que ds
les premiers mots elle sut que j'tais la mre de l'enfant: mais elle
semblait tre si fort  l'cart, et hors d'tat de s'enqurir de moi,
que je crus tre assez en sret, de sorte qu'en somme, je consentis 
lui laisser l'enfant, et je lui donnai 10, c'est--dire que je les
donnai  ma gouvernante qui les donna  la pauvre femme en ma prsence,
elle s'engageant  ne jamais me rendre l'enfant ou rclamer rien de plus
pour l'avoir nourri et lev; sinon que je lui promettais, si elle en
prenait grand soin, de lui donner quelque chose de plus aussi souvent
que je viendrais la voir. De sorte que je ne fus pas contrainte de payer
les 5, sauf que j'avais promis  ma gouvernante de le faire. Et ainsi
je fus dlivre de mon grand tourment en une manire qui, bien qu'elle
ne me satisft point du tout l'esprit, pourtant m'tait la plus commode,
dans l'tat o mes affaires taient alors, entre toutes celles o
j'eusse pu songer.

Je commenai alors d'crire  mon ami de la Banque dans un style plus
tendre: et, en particulier, vers le commencement du mois de juillet. Je
lui envoyai une lettre que j'esprais qu'il serait en ville  quelque
moment du mois d'aot; il me retourna une rponse conue dans les termes
les plus passionns qui se puissent imaginer, et me supplia de lui faire
savoir mon arrive  temps pour qu'il pt venir  ma rencontre  deux
journes de distance. Ceci me jeta dans un cruel embarras, et je ne
savais comment y rpondre.  un moment, j'tais rsolue  prendre le
coche pour West-Chester,  seule fin d'avoir la satisfaction de revenir,
pour qu'il put me voir vraiment arriver dans le mme coche; car
j'entretenais le soupon jaloux, quoique je n'y eusse aucun fondement,
qu'il penst que je n'tais pas vraiment  la campagne.

J'essayai de chasser cette ide de ma raison, mais ce fut en vain:
l'impression tait si forte dans mon esprit, qu'il m'tait impossible
d'y rsister. Enfin, il me vint  la pense, comme addition  mon
nouveau dessein, de partir pour la campagne, que ce serait un excellent
masque pour ma vieille gouvernante, et qui couvrirait entirement toutes
mes autres affaires, car elle ne savait pas le moins du monde si mon
nouvel amant vivait  Londres ou dans le Lancashire: et quand je lui dis
ma rsolution, elle fut pleinement persuade que c'tait dans le
Lancashire.

Ayant pris mes mesures pour ce voyage, je le lui fis savoir, et
j'envoyai la servante qui m'avait soigne depuis les premiers jours pour
retenir une place pour moi dans le coche: elle aurait voulu que je me
fisse accompagner par cette jeune fille jusqu'au dernier relais en la
renvoyant dans la voiture, mais je lui en montrai l'incommodit. Quand
je la quittai, elle me dit qu'elle ne ferait aucune convention pour
notre correspondance, persuade qu'elle tait que mon affection pour mon
enfant m'obligerait  lui crire et mme  venir la voir quand je
rentrerais en ville. Je lui assurai qu'elle ne se trompait pas, et ainsi
je pris cong, ravie d'tre libre et de sortir d'une telle maison,
quelque plaisantes qu'y eussent t mes commodits.

Je pris ma place dans le coche, mais ne la gardai pas jusqu'
destination; mais je descendis en un endroit du nom de Stone, dans le
Cheshire, o non seulement je n'avais aucune manire d'affaire, mais pas
la moindre connaissance avec qui que ce ft en ville; mais je savais
qu'avec de l'argent dans sa poche on est chez soi partout; de sorte que
je logeai l deux ou trois jours; jusqu' ce que, guettant une occasion,
je trouvai place dans un autre coche, et pris un retour pour Londres,
envoyant une lettre  mon monsieur, o je lui fixais que je serais tel
et tel jour  Stony Stratford, o le cocher me dit qu'il devait loger.

Il se trouva que j'avais pris un carrosse irrgulier, qui, ayant t
lou pour transporter  West-Chester certains messieurs en partance pour
l'Irlande, tait maintenant sur sa route de retour, et ne s'attachait
point strictement  l'heure et aux lieux, ainsi que le faisait le coche
ordinaire; de sorte qu'ayant t forc de s'arrter le dimanche, il y
avait eu le temps de se prparer  venir, et qu'autrement il n'et pu
faire.

Il fut pris de si court qu'il ne put atteindre Stony Stratford assez 
temps pour tre avec moi la nuit, mais il me joignit  un endroit nomm
Brickhill le matin suivant, juste comme nous entrions en ville.

Je confesse que je fus bien joyeuse de le voir, car je m'tais trouve
un peu dsappointe  la nuit passe. Il me charma doublement aussi par
la figure avec laquelle il parut, car il arrivait dans un splendide
carrosse (de gentilhomme)  quatre chevaux, avec un laquais.

Il me fit sortir tout aussitt du coche qui s'arrta  une htellerie de
Brickhill et, descendant  la mme htellerie, il fit dteler son
carrosse et commanda le dner. Je lui demandai dans quelle intention il
tait, car je voulais pousser plus avant le voyage; il dit que non, que
j'avais besoin d'un peu de repos en route, et que c'tait l une maison
de fort bonne espce, quoique la ville ft bien petite; de sorte que
nous n'irions pas plus loin cette nuit, quoi qu'il en advnt.

Je n'insistai pas beaucoup, car puisqu'il tait venu si loin pour me
rencontrer et s'tait mis en si grands frais, il n'tait que raisonnable
de l'obliger un peu, moi aussi; de sorte que je cdai facilement sur ce
point.

Aprs dner, nous allmes visiter la ville, l'glise et voir les champs
et la campagne, ainsi que les trangers ont coutume de faire; et notre
hte nous servit de guide pour nous conduire  l'glise. J'observai que
mon monsieur s'informait assez du ministre, et j'eus vent aussitt qu'il
allait proposer de nous marier; et il s'ensuivit bientt qu'en somme je
ne le refuserais pas; car, pour parler net, en mon tat, je n'tais
point en condition maintenant de dire non; je n'avais plus de raison
maintenant d'aller courir de tels risques.

Mais tandis que ces penses me tournaient dans la tte, ce qui ne fut
que l'affaire de peu d'instants, j'observai que mon hte le prenait 
part et lui parlait  voix basse, quoique non si basse que je ne pusse
entendre ces mots: Monsieur, si vous devez avoir occasion...Le reste,
je ne pus l'entendre, mais il semble que ce ft  ce propos: Monsieur,
si vous devez avoir occasion d'employer un ministre, j'ai un ami tout
prs qui vous servira et qui sera aussi secret qu'il pourra vous
plaire.

Mon monsieur rpondit assez haut pour que je l'entendisse:

--Fort bien, je crois que je l'emploierai.

 peine fus-je revenue  l'htellerie qu'il m'assaillit de paroles
irrsistibles, m'assurant que puisqu'il avait eu la bonne fortune de me
rencontrer et que tout s'accordait, ce serait hter sa flicit que de
mettre fin  la chose sur-le-champ.

--Quoi, que voulez-vous dire? m'criai-je en rougissant un peu. Quoi,
dans une auberge, et sur la grand'route? Dieu nous bnisse, dis-je,
comment pouvez-vous parler ainsi?

--Oh! dit-il, je puis fort bien parler ainsi; je suis venu  seule fin
de parler ainsi et je vais vous faire voir que c'est vrai.

Et l-dessus il tire un gros paquet de paperasses.

--Vous m'effrayez, dis-je; qu'est-ce que tout ceci?

--Ne vous effrayez pas, mon coeur, dit-il, et me baisa. C'tait la
premire fois qu'il prenait la libert de m'appeler son coeur. Puis il
le rpta: Ne vous effrayez pas, vous allez voir ce que c'est. Puis il
tala tous ces papiers.

Il y avait d'abord l'acte ou arrt de divorce d'avec sa femme et les
pleins tmoignages sur son inconduite; puis il y avait les certificats
du ministre et des marguilliers de la paroisse o elle vivait, prouvant
qu'elle tait enterre, et attestant la manire de sa mort; la copie de
l'ordonnance de l'officier de la Couronne par laquelle il assemblait des
jurs afin d'examiner son cas, et le verdict du jury qui avait t rendu
en ces termes: _Non compos mentis_. Tout cela tait pour me donner
satisfaction, quoique, soit dit en passant je ne fusse point si
scrupuleuse, s'il avait tout su, que de refuser de le prendre  dfaut
de ces preuves. Cependant je regardai tout du mieux que je pus, et lui
dis que tout cela tait trs clair vraiment, mais qu'il n'et point eu
besoin de l'apporter avec lui, car il y avait assez le temps. Oui, sans
doute, dit-il, peut-tre qu'il y avait assez longtemps pour moi; mais
qu'aucun temps que le temps prsent n'tait assez le temps pour lui.

Il y avait d'autres papiers rouls, et je lui demandai ce que c'tait.

--Et voil justement, dit-il, la question que je voulais que vous me
fissiez.

Et il tire un petit crin de chagrin et en sort une trs belle bague de
diamant qu'il me donne. Je n'aurais pu la refuser, si j'avais eu envie
de le faire, car il la passa  mon doigt; de sorte que je ne fis que lui
tirer une rvrence. Puis il sort une autre bague:

--Et celle-ci, dit-il, est pour une autre occasion, et la met dans sa
poche.

--Mais laissez-la-moi voir tout de mme, dis-je, et je souris; je
devine bien ce que c'est; je pense que vous soyez fou.

--J'aurais t bien fou, dit-il, si j'en avais fait moins. Et cependant
il ne me la montra pas et j'avais grande envie de la voir; de sorte que
je dis:

--Mais enfin, laissez-la-moi voir.

--Arrtez, dit-il, et regardez ici d'abord. Puis il reprit le rouleau et
se mit  lire, et voici que c'tait notre licence de mariage.

--Mais, dis-je, tes-vous insens? Vous tiez pleinement assur, certes,
que je cderais au premier mot, ou bien rsolu  ne point accepter de
refus!

--La dernire chose que vous dites est bien le cas, rpondit-il.

--Mais vous pouvez vous tromper, dis-je.

--Non, non, dit-il, il ne faut pas que je sois refus, je ne puis pas
tre refus.

Et l-dessus il se mit  me baiser avec tant de violence que je ne pus
me dptrer de lui.

Il y avait un lit dans la chambre, et nous marchions de long en large,
tout pleins de notre discours. Enfin il me prend par surprise dans ses
bras, et me jeta sur le lit, et lui avec moi, et me tenant encore serre
dans ses bras, mais sans tenter la moindre indcence, me supplia de
consentir avec des prires et des arguments tant rpts, protestant de
son affection, et jurant qu'il ne me lcherait pas que je ne lui eusse
promis, qu'enfin je lui dis:

--Mais je crois, en vrit, que vous tes rsolu  ne pas tre refus.

--Non, non, dit-il; il ne faut pas que je sois refus; je ne veux pas
tre refus; je ne peux pas tre refus.

--Bon, bon, lui dis-je, en lui donnant un lger baiser: alors on ne vous
refusera pas; laissez-moi me lever.

Il fut si transport par mon consentement et par la tendre faon en
laquelle je m'y laissai aller, que je pensai du coup qu'il le prenait
pour le mariage mme, et qu'il n'allait point attendre les formalits.
Mais je lui faisais tort; car il me prit par la main, me leva, et puis
me donnant deux ou trois baisers, me remercia de lui avoir cd avec
tant de grce; et il tait tellement submerg par la satisfaction, que
je vis les larmes qui lui venaient aux yeux.

Je me dtournai, car mes yeux se remplissaient aussi de larmes, et lui
demandai la permission de me retirer un peu dans ma chambre. Si j'ai eu
une once de sincre repentir pour une abominable vie de vingt-quatre
annes passes, 'a t alors.

--Oh! quel bonheur pour l'humanit, me dis-je  moi-mme, qu'on ne
puisse pas lire dans le coeur d'autrui! Comme j'aurais t heureuse si
j'avais t la femme d'un homme de tant d'honntet et de tant
d'affection, depuis le commencement!

Puis il me vint  la pense:

--Quelle abominable crature je suis! Et comme cet innocent gentilhomme
va tre dup par moi! Combien peu il se doute que, venant de divorcer
d'avec une catin, il va se jeter dans les bras d'une autre! qu'il est
sur le point d'en pouser une qui a couch avec deux frres et qui a eu
trois enfants de son propre frre! une qui est ne  Newgate, dont la
mre tait une prostitue, et maintenant une voleuse dporte! une qui a
couch avec treize hommes et qui a eu un enfant depuis qu'il m'a vue!
Pauvre gentilhomme, dis-je, que va-t-il faire?

Aprs que ces reproches que je m'adressais furent passs, il s'ensuivit
ainsi:

--Eh bien, s'il faut que je sois sa femme, s'il plat  Dieu me donner
sa grce, je lui serai bonne femme et fidle, et je l'aimerai selon
l'trange excs de la passion qu'il a pour moi; je lui ferai des
amendes, par ce qu'il verra, pour les torts que je lui fais, et qu'il ne
voit pas.

Il tait impatient que je sortisse de ma chambre; mais trouvant que je
restais trop longtemps, il descendit l'escalier et parla  l'hte au
sujet du ministre.

Mon hte, gaillard officieux, quoique bien intentionn, avait fait
chercher l'ecclsiastique; et quand mon monsieur se mit  lui porter de
l'envoyer chercher:

--Monsieur, lui dit-il, mon ami est dans la maison.

Si bien que sans plus de paroles, il les fit rencontrer ensemble. Quand
il trouva le ministre, il lui demanda s'il voudrait bien s'aventurer 
marier un couple d'trangers, tous deux de leur gr. L'ecclsiastique
rpondit que M... lui en avait touch quelques mots; qu'il esprait que
ce n'tait point une affaire clandestine, qu'il lui paraissait avoir
affaire  une personne srieuse, et qu'il supposait que madame n'tait
point jeune fille, o il et fallu le consentement d'amis.

--Pour vous sortir de doute l-dessus, dit mon monsieur, lisez ce
papier, et il tire la licence.

--Je suis satisfait, dit le ministre; o est la dame?

--Vous allez la voir tout  l'heure, dit mon monsieur.

Quand il eut dit, il monta l'escalier, et j'tais  ce moment sortie de
ma chambre; de sorte qu'il me dit que le ministre tait en bas, et
qu'aprs lui avoir montr la licence, il s'accordait  nous marier de
tout son coeur, mais il demandait  me voir; de sorte qu'il me demandait
si je voulais le laisser monter.

--Il sera assez temps, dis-je, au matin, n'est-ce pas?

--Mais, dit-il, mon coeur, il semblait entretenir quelque scrupule que
ce ft quelque jeune fille enleve  ses parents, et je lui ai assur
que nous tions tous deux d'ge  disposer de notre consentement; et
c'est de l qu'il a demand  vous voir.

--Eh bien, dis-je, faites comme il vous plaira.

De sorte que voil qu'on fait monter l'ecclsiastique; et c'tait une
bonne personne de caractre bien joyeux. On lui avait dit, parat-il,
que nous nous tions rencontrs l par accident, que j'tais venue dans
un coche de Chester et mon monsieur dans son propre carrosse pour me
rencontrer; que nous aurions d nous retrouver la nuit d'avant  Stony
Stratford, mais qu'il n'avait pu parvenir jusque-l.

--Eh bien, monsieur, dit le ministre, en tout mauvais tour il y a
quelque bien; le dsappointement, monsieur, lui dit-il, a t pour vous,
et le bon tour est pour moi, car si vous vous fussiez rencontrs  Stony
Stratford je n'eusse pas eu l'honneur de vous marier. Notre hte,
avez-vous un livre ordinaire des prires?

Je tressautai, comme d'effroi:

--Monsieur, m'criai-je, que voulez-vous dire? Quoi, se marier dans une
auberge, et la nuit!

--Madame, dit le ministre, si vous dsirez que la crmonie en soit
passe  l'glise, vous serez satisfaite; mais je vous assure que votre
mariage sera aussi solide ici qu' l'glise; nous ne sommes point
astreints par les rglements  ne marier nulle part qu' l'glise; et
pour ce qui est de l'heure de la journe, elle n'a aucune importance
dans le cas prsent; nos princes se marient en leurs chambres et  huit
ou dix heures du soir.

Je fus longtemps avant de me laisser persuader, et prtendis rpugner
entirement  me marier, sinon  l'glise; mais tout n'tait que
grimace; tant qu' la fin je parus me laisser flchir, et on fit venir
notre hte, sa femme et sa fille. Notre hte fut pre, et clerc, et tout
ensemble; et bien joyeux nous fmes, quoique j'avoue que les remords que
j'avais prouvs auparavant pesaient lourdement sur moi et m'arrachaient
de temps  autre un profond soupir, ce que le mari remarqua, et
s'effora de m'encourager, pensant, le pauvre homme, que j'avais
quelques petites hsitations sur le pas que j'avais fait tant  la hte.

Nous tnmes pleine rjouissance ce soir-l, et cependant tout resta si
secret dans l'htellerie, que pas un domestique de la maison n'en sut
rien, car mon htesse et sa fille vinrent me servir, et ne permirent pas
qu'aucune des servantes montt l'escalier. Je pris la fille de mon
htesse pour demoiselle d'honneur, et envoyant chercher un boutiquier le
lendemain matin, je fis prsent  la jeune femme d'une jolie pice de
broderies, aussi jolie qu'on put en dcouvrir en ville; et, trouvant que
c'tait une ville dentellire, je donnai  sa mre une pice de dentelle
au fuseau pour se faire une coiffe.

Une des raisons pour lesquelles notre hte garda si troitement le
secret fut qu'il ne dsirait pas que la chose vnt aux oreilles du
ministre de la paroisse; mais, si adroitement qu'il s'y prt, quelqu'un
en eut vent, si bien qu'on mit les cloches  sonner le lendemain matin
de bonne heure, et qu'on nous fit sous notre fentre toute la musique
qui put se trouver en ville; mais notre hte donna couleur que nous
tions maris avant d'arriver; seulement qu'tant autrefois descendus
chez lui, nous avions voulu faire notre souper de noces dans sa maison.

Nous ne pmes trouver dans nos coeurs de bouger le lendemain; car, en
somme, ayant t drangs par les cloches le matin, et n'ayant peut-tre
pas trop dormi auparavant, nous fmes si pleins de sommeil ensuite, que
nous restmes au lit jusqu' prs de midi.

Je demandai  mon htesse qu'elle ft en sorte que nous n'eussions plus
de tintamarre en ville, ni de sonneries de cloches, et elle s'arrangea
si bien que nous fmes trs tranquilles.

Mais une trange rencontre interrompit ma joie pendant assez longtemps.
La grande salle de la maison donnait sur la rue, et j'tais alle
jusqu'au bout de la salle, et, comme la journe tait belle et tide
j'avais ouvert la fentre, et je m'y tenais pour prendre l'air, quand je
vis trois gentilshommes qui passaient  cheval et qui entraient dans une
htellerie justement en face de la ntre.

Il n'y avait pas  le dissimuler, et je n'eus point lieu de me le
demander, mais le second des trois tait mon mari du Lancashire. Je fus
terrifie jusqu' la mort; je ne fus jamais dans une telle consternation
en ma vie; je crus que je m'enfoncerais en terre; mon sang se glaa dans
mes veines et je tremblai comme si j'eusse t saisie d'un accs froid
de fivre. Il n'y avait point lieu de douter de la vrit, dis-je: je
reconnaissais ses vtements, je reconnaissais son cheval et je
reconnaissais son visage.

La premire rflexion que je fis fut que mon mari n'tait pas auprs de
moi pour voir mon dsordre, et j'en fus bien heureuse. Les gentilshommes
ne furent pas longtemps dans la maison qu'ils vinrent  la fentre de
leur chambre, comme il arrive d'ordinaire; mais ma fentre tait ferme,
vous pouvez en tre srs; cependant je ne pus m'empcher de les regarder
 la drobe, et l je le revis encore. Je l'entendis appeler un des
domestiques pour une chose dont il avait besoin, et je reus toutes les
terrifiantes confirmations qu'il tait possible d'avoir sur ce que
c'tait la personne mme.

Mon prochain souci fut de connatre l'affaire qui l'amenait, mais
c'tait une chose impossible. Tantt mon imagination formait l'ide
d'une chose affreuse, tantt d'une autre; tantt je me figurais qu'il
m'avait dcouverte, et qu'il venait me reprocher mon ingratitude et la
souillure de l'honneur; puis je m'imaginai qu'il montait l'escalier pour
m'insulter; et d'innombrables penses me venaient  la tte de ce qui
n'avait jamais t dans la sienne, ni ne pouvait y tre,  moins que le
diable le lui et rvl.

Je demeurai dans ma frayeur prs de deux heures et quittai  peine de
l'oeil la fentre ou la porte de l'htellerie o ils taient.  la fin,
entendant un grand pitinement sous le porche de leur htellerie, je
courus  la fentre; et,  ma grande satisfaction, je les vis tous trois
ressortir et prendre la route de l'ouest; s'ils se fussent dirigs vers
Londres, j'aurais t encore en frayeur qu'il me rencontrt de nouveau,
et qu'il me reconnt; mais il prit la direction contraire, de sorte que
je fus soulage de ce dsordre.

Nous rsolmes de partir le lendemain, mais vers six heures du soir,
nous fmes alarms par un grand tumulte dans la rue, et des gens qui
chevauchaient comme s'ils fussent hors de sens; et qu'tait-ce sinon une
hue sur trois voleurs de grand'route qui avaient pill deux carrosses
et quelques voyageurs prs de Dunstable-Hill et il parat qu'avis avait
t donn qu'on les avait vus  Brickhill, dans telle maison, par o on
entendait la maison o avaient t ces gentilshommes.

La maison fut aussitt occupe et fouille. Mais il y avait assez de
tmoignages que les gentilshommes taient partis depuis plus de trois
heures. La foule s'tant amasse, nous emes promptement des nouvelles;
et alors je me sentis le coeur troubl d'une bien autre manire. Je dis
bientt aux gens de la maison que je me faisais forte de dire que
c'taient d'honntes personnes, et que je connaissais l'un de ces
gentilshommes pour une fort honnte personne, et de bon tat dans le
Lancashire.

Le commissaire qui tait venu sur la hue fut immdiatement inform de
ceci, et vint me trouver afin d'avoir satisfaction par ma propre bouche;
et je lui assurai que j'avais vu les trois gentilshommes, comme j'tais
 la fentre, que je les avais vus ensuite aux fentres de la salle o
ils avaient dn; que je les avais vus monter  cheval et que je
pourrais lui jurer que je connaissais l'un d'eux pour tre un tel, et
que c'tait un gentilhomme de fort bon tat et de parfait caractre dans
le Lancashire, d'o j'arrivais justement dans mon voyage.

L'assurance avec laquelle je m'exprimais arrta tout net le menu peuple
et donna telle satisfaction au commissaire qu'il sonna immdiatement la
retraite, disant  ses gens que ce n'taient pas l les hommes, mais
qu'il avait reu avis que c'taient de trs honntes gentilshommes; et
ainsi ils s'en retournrent tous. Quelle tait la vrit de la chose, je
n'en sus rien, mais il est certain que les carrosses avaient t pills
 Dunstable-Hill, et 560 d'argent voles; de plus, quelques marchands
de dentelle qui voyagent toujours sur cette route avaient t dtrousss
aussi. Pour ce qui est des trois gentilshommes, je remettrai  expliquer
l'affaire plus tard.

Eh bien, cette alarme nous retint encore une journe, bien que mon poux
m'assurt qu'il tait toujours beaucoup plus sr de voyager aprs un
vol, parce qu'il tait certain que les voleurs s'taient enfuis assez
loin, aprs avoir alarm le pays; mais j'tais inquite, et en vrit
surtout de peur que ma vieille connaissance ft encore sur la
grand'route et par chance me vit. Je ne passai jamais quatre jours
d'affile plus dlicieux dans ma vie: je fus jeune marie pendant tout
ce temps, et mon nouvel poux s'efforait de me charmer en tout. Oh! si
cet tat de vie avait pu continuer! comme toutes mes peines passes
auraient t oublies et mes futures douleurs vites! mais j'avais 
rendre compte d'une vie passe de l'espce la plus affreuse, tant en ce
monde que dans un autre.

Nous partmes le cinquime jour; et mon hte, parce qu'il me voyait
inquite, monta lui-mme  cheval, son fils, et trois honntes
campagnards avec de bonnes armes  feu, et sans rien nous dire,
accompagnrent le carrosse, pour nous conduire en sret  Dunstable.

Nous ne pouvions faire moins que de les traiter trs bravement 
Dunstable, ce qui cota  mon poux environ dix ou douze shillings, et
quelque chose qu'il donna aux hommes pour leur perte de temps, mais mon
hte ne voulut rien prendre pour lui-mme.

C'tait l le plus heureux arrangement qui se pt rencontrer pour moi;
car si j'tais venue  Londres sans tre marie, ou bien il m'aurait
fallu aller chez lui pour l'entretien de la premire nuit, ou bien lui
dcouvrir que je n'avais point une connaissance dans toute la cit de
Londres qui pt recevoir une pauvre marie et lui donner logement pour
sa nuit de noces avec son poux. Mais maintenant je ne fis point de
scrupules pour rentrer droit  la maison avec lui, et l je pris
possession d'un coup d'une maison bien garnie et d'un mari en trs bonne
condition, de sorte que j'avais la perspective d'une vie trs heureuse,
si je m'entendais  la conduire; et j'avais loisir de considrer la
relle valeur de la vie que j'allais sans doute mener; combien elle
serait diffrente du rle drgl que j'avais jou auparavant, et
combien on a plus de bonheur en une vie vertueuse et modeste que dans ce
que nous appelons une vie de plaisir.

Oh! si cette particulire scne d'existence avait pu durer, ou si
j'avais appris, dans le temps o je pus en jouir,  en goter la
vritable douceur, et si je n'tais pas tombe dans cette pauvret qui
est le poison certain de la vertu, combien j'aurais t heureuse, non
seulement alors, mais peut-tre pour toujours! Car tandis que je vivais
ainsi, j'tais rellement repentante de toute ma vie passe; je la
considrais avec horreur, et je puis vritablement dire que je me
hassais moi-mme pour l'avoir mene. Souvent je rflchissais comment
mon amant  Bath, frapp par la main de Dieu, s'tait repenti, et
m'avait abandonne, et avait refus de plus me voir, quoiqu'il m'aimt 
l'extrme; mais moi, aiguillonne par ce pire des dmons, la pauvret,
retournai aux viles pratiques, et fis servir l'avantage de ce qu'on
appelle une jolie figure  soulager ma dtresse, faisant de la beaut
l'entremetteuse du vice.

J'ai vcu avec ce mari dans la plus parfaite tranquillit; c'tait un
homme calme, sobre et de bon sens, vertueux, modeste, sincre, et en ses
affaires diligent et juste; ses affaires n'embrassaient pas un grand
cercle et ses revenus suffisaient pleinement  vivre sur un pied
ordinaire; je ne dis pas  tenir quipage ou  faire figure, ainsi que
dit le monde, et je ne m'y tais point attendue ni ne le dsirais; car
ainsi que j'avais horreur de la lgret et de l'extravagance de ma vie
d'auparavant, ainsi avais-je maintenant choisi de vivre retire, de
faon frugale, et entre nous; je ne recevais point de socit, ne
faisais point de visites; je prenais soin de ma famille et j'obligeais
mon mari; et ce genre de vie me devenait un plaisir.

Nous vcmes dans un cours ininterrompu d'aise et de contentement
pendant cinq ans, quand un coup soudain d'une main presque invisible
ruina tout mon bonheur et me jeta en une condition contraire  toutes
celles qui avaient prcd.

Mon mari ayant confi  un de ses clercs associs une somme d'argent
trop grande pour que nos fortunes pussent en supporter la perte, le
clerc fit faillite, et la perte tomba trs lourdement sur mon mari.
Cependant elle n'tait pas si forte que s'il et eu le courage de
regarder ses malheurs en face, son crdit tait tellement bon, qu'ainsi
que je lui disais, il et pu facilement la recouvrer; car se laisser
abattre par la peine, c'est en doubler le poids, et celui qui veut y
mourir, y mourra.

Il tait en vain d'essayer de le consoler; la blessure tait trop
profonde; c'est un coup qui avait perc les entrailles; il devint
mlancolique et inconsolable, et de l tomba dans la lthargie et
mourut. Je prvis le coup et fus extrmement oppresse dans mon esprit,
car je voyais videmment que s'il mourait j'tais perdue.

J'avais eu deux enfants de lui, point plus, car il commenait maintenant
 tre temps pour moi de cesser d'avoir des enfants; car j'avais
maintenant quarante-huit ans et je pense que, s'il avait vcu, je n'en
aurais pas eu d'autres.

J'tais maintenant abandonne dans un morne et inconsolable cas, en
vrit, et en plusieurs choses le pire de tous. D'abord c'tait fini de
mon temps florissant o je pouvais esprer d'tre courtise comme
matresse; cette agrable partie avait dclin depuis quelque temps et
les ruines seules paraissaient de ce qui avait t; et le pire de tout
tait ceci, que j'tais la crature la plus dcourage et la plus
inconsole qui ft au monde; moi qui avais encourag mon mari et m'tais
efforce de soutenir les miens, je manquais de ce courage dans la
douleur que je lui disais qui tait si ncessaire pour supporter le
fardeau.

Mais mon cas tait vritablement dplorable, car j'tais abandonne
absolument sans amis ni aide, et la perte qu'avait subie mon mari avait
rduit sa condition si bas que bien qu'en vrit je ne fusse pas en
dette, cependant je pouvais facilement prvoir que ce que j'avais encore
ne me suffirait longtemps; que la petite somme fondait tous les jours
pour ma subsistance; de sorte qu'elle serait bientt entirement
dpense, et puis je ne voyais plus devant moi que l'extrme dtresse,
et ceci se reprsentait si vivement  mes penses, qu'il semblait
qu'elle ft arrive, autant qu'elle ft rellement trs proche; aussi
mes apprhensions seules doublaient ma misre: car je me figurais que
chaque pice de douze sous que je donnais pour une miche de pain tait
la dernire que j'eusse au monde et que le lendemain j'allais jener, et
m'affamer jusqu' la mort.

Dans cette dtresse, je n'avais ni aide ni ami pour me consoler ou
m'aviser; je restais assise, pleurant et me tourmentant nuit et jour,
tordant mes mains, et quelquefois extravagant comme une femme folle, et
en vrit je me suis souvent tonne que ma raison n'en ait pas t
affecte, car j'avais les vapeurs  un tel degr que mon entendement
tait parfois entirement perdu en fantaisies et en imaginations.

Je vcus deux annes dans cette morne condition, consumant le peu que
j'avais, pleurant continuellement sur mes mornes circonstances, et en
quelque faon ne faisant que saigner  mort, sans le moindre espoir,
sans perspective de secours; et maintenant j'avais pleur si longtemps
et si souvent que les larmes taient puises et que je commenai  tre
dsespre, car je devenais pauvre  grands pas.

Pour m'allger un peu, j'avais quitt ma maison et lou un logement: et
ainsi que je rduisais mon train de vie, ainsi je vendis la plupart de
mes meubles, ce qui mit un peu d'argent dans ma poche, et je vcus prs
d'un an l-dessus, dpensant avec bien de l'pargne, et tirant les
choses  l'extrme; mais encore quand je regardais devant moi, mon coeur
s'enfonait en moi  l'invitable approche de la misre et du besoin.
Oh! que personne ne lise cette partie sans srieusement rflchir sur
les circonstances d'un tat dsol et comment ils seraient aux prises
avec le manque d'amis et le manque de pain; voil qui les fera
certainement songer non seulement  pargner ce qu'ils ont, mais  se
tourner vers le ciel pour implorer son soutien et  la prire de l'homme
sage; Ne me donne point la pauvret, afin que je ne vole point.

Qu'ils se souviennent qu'un temps de dtresse est un temps d'affreuse
tentation, et toute la force pour rsister est te; la pauvret presse,
l'me est faite dsespre par la dtresse, et que peut-on faire? Ce fut
un soir, qu'tant arrive, comme je puis dire, au dernier soupir, je
crois que je puis vraiment dire que j'tais folle et que j'extravaguais,
lorsque, pousse par je ne sais quel esprit, et comme il tait, faisant
je ne sais quoi, ou pourquoi, je m'habillai (car j'avais encore d'assez
bons habits) et je sortis. Je suis trs sre que je n'avais aucune
manire de dessein dans ma tte quand je sortis; je ne savais ni ne
considrais o aller, ni  quelle affaire: mais ainsi que le diable
m'avait pousse dehors et m'avait prpar son appt, ainsi il m'amena
comme vous pouvez tre srs  l'endroit mme, car je ne savais ni o
j'allais ni ce que je faisais.

Errant ainsi  et l, je ne savais o, je passai prs de la boutique
d'un apothicaire dans Leadenhall-Street, o je vis plac sur un escabeau
juste devant le comptoir un petit paquet envelopp dans un linge blanc:
derrire se tenait une servante, debout, qui lui tournait le dos,
regardant en l'air vers le fond de la boutique o l'apprenti de
l'apothicaire, comme je suppose tait mont sur le comptoir, le dos
tourn  la porte, lui aussi, et une chandelle  la main, regardant et
cherchant  atteindre une tagre suprieure, pour y prendre quelque
chose dont il avait besoin de sorte que tous deux taient occups: et
personne d'autre dans la boutique.

Ceci tait l'appt; et le diable qui avait prpar le pige
m'aiguillonna, comme s'il et parl; car je me rappelle, et je
n'oublierai jamais: ce fut comme une voix souffle au-dessus de mon
paule: Prends le paquet; prends-le vite; fais-le maintenant.

 peine fut-ce dit que j'entrai dans la boutique, et, le dos tourn  la
fille, comme si je me fusse dresse pour me garer d'une charrette qui
passait, je glissai ma main derrire moi et pris le paquet, et m'en
allai avec, ni la servante, ni le garon ne m'ayant vue, ni personne
d'autre.

Il est impossible d'exprimer l'horreur de mon me pendant tout le temps
de cette action. Quand je m'en allai, je n'eus pas le coeur de courir,
ni  peine de changer la vitesse de mon pas; je traversai la rue, en
vrit, et je pris le premier tournant que je trouvai, et je crois que
c'tait une rue de croise qui donnait dans Fenchurch-Street; de l je
traversai et tournai par tant de chemins et de tournants que je ne
saurais jamais dire quel chemin je pris ni o j'allais; je ne sentais
pas le sol sur lequel je marchais, et plus je m'loignais du danger,
plus vite je courais, jusqu' ce que, lasse et hors d'haleine, je fus
force de m'asseoir sur un petit banc  une porte, et puis dcouvris que
j'tais arrive dans Thames-Street, prs de Billingsgate. Je me reposai
un peu et puis continuai ma route; mon sang tait tout en un feu, mon
coeur battait comme si je fusse en une frayeur soudaine; en somme
j'tais sous une telle surprise que je ne savais ni o j'allais ni quoi
faire.

Aprs m'tre ainsi lasse  faire un long chemin errant, et avec tant
d'ardeur, je commenai de considrer, et de me diriger vers mon logement
o je parvins environ neuf heures du soir.

Pourquoi le paquet avait t fait ou  quelle occasion plac la o je
l'avais trouv, je ne le sus point, mais quand je vins  l'ouvrir, je
trouvai qu'il contenait un trousseau de bb, trs bon et presque neuf,
la dentelle trs fine; il y avait une cuelle d'argent d'une pinte, un
petit pot d'argent et six cuillers avec d'autre linge, une bonne
chemise, et trois mouchoirs de soie, et dans le pot un papier, 18
shillings 6 deniers en argent.

Tout le temps que j'ouvrais ces choses j'tais sous de si affreuses
impressions de frayeur, et dans une telle terreur d'esprit, quoique je
fusse parfaitement en sret, que je ne saurais en exprimer la manire;
je m'assis et pleurai trs ardemment.

--Seigneur! m'criai-je, que suis-je maintenant? une voleuse? Quoi! je
serai prise au prochain coup, et emporte  Newgate et je passerai au
jugement capital!

Et l-dessus je pleurai encore longtemps et je suis sre, si pauvre que
je fusse, si j'eusse os dans ma terreur, j'aurais certainement rapport
les affaires: mais ceci se passa aprs un temps. Eh bien, je me mis au
lit cette nuit, mais dormis peu; l'horreur de l'action tait sur mon
esprit et je ne sus pas ce que je disais ou ce que je faisais toute la
nuit et tout le jour suivant. Puis je fus impatiente d'apprendre quelque
nouvelle sur la perte; et j'tais avide de savoir ce qu'il en tait, si
c'tait le bien d'une pauvre personne ou d'une riche; peut-tre dis-je,
que c'est par chance quelque pauvre veuve comme moi, qui avait empaquet
ces hardes afin d'aller les vendre pour un peu de pain pour elle et un
pauvre enfant, et que maintenant ils meurent de faim et se brisent le
coeur par faute du peu que cela leur aurait donn; et cette pense me
tourmenta plus que tout le reste pendant trois ou quatre jours.

Mais mes propres dtresses rduisirent au silence toutes ces
rflexions, et la perspective de ma propre faim, qui devenait tous les
jours plus terrifiante pour moi, m'endurcit le coeur par degrs. Ce fut
alors que pesa surtout sur mon esprit la pense que j'avais eu des
remords et que je m'tais, ainsi que je l'esprais, repentie de tous mes
crimes passs; que j'avais vcu d'une vie sobre, srieuse et retire
pendant plusieurs annes; mais que maintenant j'tais pousse par
l'affreuse ncessit de mes circonstances jusqu'aux portes de la
destruction, me et corps; et deux ou trois fois je tombai sur mes
genoux, priant Dieu, comme bien je le pouvais, pour la dlivrance; mais
je ne puis m'empcher de dire que mes prires n'avaient point d'espoir
en elles; je ne savais que faire; tout n'tait que terreur au dehors et
tnbres au dedans; et je rflchissais sur ma vie passe comme si je ne
m'en fusse pas repentie, et que le ciel comment maintenant de me
punir, et dt me rendre aussi misrable que j'avais t mauvaise.

Si j'avais continu ici, j'aurais peut-tre t une vritable pnitente;
mais j'avais un mauvais conseiller en moi, et il m'aiguillonnait sans
cesse  me soulager par les moyens les pires; de sorte qu'un soir il me
tenta encore par la mme mauvaise impulsion qui avait dit: _prends ce
paquet_, de sortir encore pour chercher ce qui pouvait se prsenter.

Je sortis maintenant  la lumire du jour, et j'errai je ne sais o, et
en cherche de je ne sais quoi, quand le diable mit sur mon chemin un
pige de terrible nature, en vrit, et tel que je n'en ai jamais
rencontr avant ou depuis. Passant dans Aldersgate-Street, il y avait l
une jolie petite fille qui venait de l'cole de danse et s'en retournait
chez elle toute seule; et mon tentateur, comme un vrai dmon, me poussa
vers cette innocente crature. Je lui parlai et elle me rpondit par son
babillage, et je la pris par la main et la menai tout le long du chemin
jusqu' ce que j'arrivai dans une alle pave qui donne dans le Clos
Saint-Barthlemy, et je la menai l-dedans. L'enfant dit que ce n'tait
pas sa route pour rentrer. Je dis:

--Si, mon petit coeur, c'est bien ta route; je vais te montrer ton
chemin pour retourner chez toi.

L'enfant portait un petit collier de perles d'or, et j'avais mon oeil
sur ce collier, et dans le noir de l'alle, je me baissai, sous couleur
de rattacher la collerette de l'enfant qui s'tait dfaite, et je lui
tai son collier, et l'enfant ne sentit rien du tout, et ainsi je
continuai de mener l'enfant. L, dis-je, le diable me poussa  tuer
l'enfant dans l'alle noire, afin qu'elle ne crit pas; mais la seule
pense me terrifia au point que je fus prs de tomber  terre; mais je
fis retourner l'enfant, et lui dis de s'en aller, car ce n'tait point
son chemin pour rentrer; l'enfant dit qu'elle ferait comme je disais, et
je passai jusque dans le Clos Saint-Barthlemy, et puis tournai vers un
autre passage qui donne dans Long-Lane, de l dans Charterhouse-Yard et
je ressortis dans John's-Street; puis croisant dans Smithfield, je
descendis Chick-Lane, et j'entrai dans Fied-Lane pour gagner
Holborn-Bridge, o me mlant dans la foule des gens qui y passent
d'ordinaire, il n'et pas t possible d'tre dcouverte. Et ainsi je
fis ma seconde sortie dans le monde.

Les penses sur ce butin chassrent toutes les penses sur le premier,
et les rflexions que j'avais faites se dissiprent promptement; la
pauvret endurcissait mon coeur et mes propres ncessits me rendaient
insouciante de tout. Cette dernire affaire ne me laissa pas grand
souci; car n'ayant point fait de mal  la pauvre enfant, je pensai
seulement avoir donn aux parents une juste leon pour la ngligence
qu'ils montraient en laissant rentrer tout seul ce pauvre petit agneau,
et que cela leur apprendrait  prendre garde une autre fois.

Ce cordon de perles valait environ 12 ou 14. Je suppose qu'auparavant
il avait appartenu  la mre, car il tait trop grand pour l'enfant,
mais que peut-tre la vanit de la mre qui voulait que sa fille et
l'air brave  l'cole de danse l'avait pousse  le faire porter 
l'enfant et sans doute l'enfant avait une servante qui et d la
surveiller, mais elle comme une ngligente friponne, s'occupant
peut-tre de quelque garon qu'elle avait rencontr, la pauvre petite
avait err jusqu' tomber dans mes mains.

Toutefois je ne fis point de mal  l'enfant; je ne fis pas tant que
l'effrayer, car j'avais encore en moi infiniment d'imaginations tendres,
et je ne faisais rien  quoi, ainsi que je puis dire, la ncessit ne me
pousst.

J'eus un grand nombre d'aventures aprs celle-ci; mais j'tais jeune
dans le mtier, et je ne savais comment m'y prendre autrement qu'ainsi
que le diable me mettait les choses dans la tte, et en vrit, il ne
tardait gure avec moi. Une des aventures que j'eus fut trs heureuse
pour moi. Je passais par Lombard-Street,  la tombe du soir, juste vers
le bout de la Cour des Trois-Rois, quand tout  coup arrive un homme
tout courant prs de moi, prompt comme l'clair, et jette un paquet qui
tait dans sa main juste derrire moi, comme je me tenais contre le coin
de la maison au tournant de l'alle; juste comme il le jetait l dedans,
il dit:

--Dieu vous sauve, madame, laissez-le l un moment.

Et le voil qui s'enfuit. Aprs lui en viennent deux autres et
immdiatement un jeune homme sans chapeau, criant: Au voleur! Ils
poursuivirent ces deux derniers hommes de si prs qu'ils furent forcs
de laisser tomber ce qu'ils tenaient, et l'un deux fut pris par-dessus
le march; l'autre russit  s'chapper.

Je demeurai comme un plomb tout ce temps, jusqu' ce qu'ils revinrent,
tranant le pauvre homme qu'ils avaient pris et tirant aprs lui les
choses qu'ils avaient trouves, fort satisfaits sur ce qu'ils avaient
recouvr le butin et pris le voleur; et ainsi ils passrent prs de moi,
car moi, je semblais seulement d'une qui se gart pour laisser avancer
la foule.

Une ou deux fois je demandai ce qu'il y avait, mais les gens ngligrent
de me rpondre et je ne fus pas fort importune; mais aprs que la foule
se fut entirement coule, je saisis mon occasion pour me retourner et
ramasser ce qui tait derrire moi et m'en aller; ce que je fis en
vrit avec moins de trouble que je n'avais fait avant, car ces choses,
je ne les avais pas voles, mais elles taient venues toutes voles dans
ma main. Je revins saine et sauve  mon logement, charge de ma prise;
c'tait une pice de beau taffetas lustr noir et une pice de velours;
la dernire n'tait qu'un coupon de pice d'environ onze aunes; la
premire tait une pice entire de prs de cinquante aunes; il semblait
que ce ft la boutique d'un mercier qu'ils eussent pille; je dis
pille tant les marchandises taient considrables qui y furent
perdues; car les marchandises qu'ils recouvrrent furent en assez grand
nombre, et je crois arrivrent  environ six ou sept diffrentes pices
de soie: comment ils avaient pu en voler tant, c'est ce que je ne puis
dire; mais comme je n'avais fait que voler le voleur, je ne me fis point
scrupule de prendre ces marchandises, et d'en tre fort joyeuse en plus.

J'avais eu assez bonne chance jusque-l et j'eus plusieurs autres
aventures, de peu de gain il est vrai, mais de bon succs: mais je
marchais, dans la crainte journalire que quelque malheur m'arrivt et
que je viendrais certainement  tre pendue  la fin. L'impression que
ces penses me faisaient tait trop forte pour la secouer, et elle
m'arrta en plusieurs tentatives, qui, pour autant que je sache,
auraient pu tre excutes en toute sret; mais il y a une chose que je
ne puis omettre et qui fut un appt pour moi pendant de longs jours.
J'entrais frquemment dans les villages qui taient autour de la ville
afin de voir si je n'y rencontrerais rien sur mon chemin; et passant le
long d'une maison prs de Stepney, je vis sur l'appui de la fentre deux
bagues, l'une un petit anneau de diamant, l'autre une bague d'or simple;
elles avaient t laisses l srement par quelque dame cervele, qui
avait plus d'argent que de jugement, peut-tre seulement jusqu' ce
qu'elle se ft lav les mains.

Je passai  plusieurs reprises prs de la fentre pour observer si je
pouvais voir qu'il y et personne dans la chambre ou non, et je ne pus
voir personne, mais encore n'tais pas sre; un moment aprs il me vnt
 l'ide de frapper contre la vitre; comme si j'eusse voulu parler 
quelqu'un, et s'il y avait l personne, on viendrait srement  la
fentre, et je leur dirais alors de ne point laisser l ces bagues parce
que j'avais vu deux hommes suspects qui les considraient avec
attention. Sitt pens, sitt fait; je cognai une ou deux fois, et
personne ne vint, et aussitt je poussai fortement le carreau qui se
brisa avec trs peu de bruit et j'enlevai les deux bagues et m'en allai;
l'anneau de diamant valait 3 et l'autre  peu prs 9 shillings.

J'tais maintenant en embarras d'un march pour mes marchandises, et en
particulier pour mes pices de soie. J'tais fort rpugnante  les
abandonner pour une bagatelle, ainsi que le font d'ordinaire les pauvres
malheureux voleurs qui aprs avoir aventur leur existence pour une
chose qui a peut-tre de la valeur, sont obligs de la vendre pour une
chanson quand tout est fait; mais j'tais rsolue  ne point faire
ainsi, quelque moyen qu'il fallt prendre; pourtant je ne savais pas
bien  quel expdient recourir. Enfin je me rsolus  aller trouver ma
vieille gouvernante, et  refaire sa connaissance. Je lui avais
ponctuellement remis ses cinq livres annuelles pour mon petit garon
tant que je l'avais pu; mais enfin je fus oblige de m'arrter. Pourtant
je lui avais crit une lettre dans laquelle je lui disais que ma
condition tait rduite, que j'avais perdu mon mari, qu'il m'tait
impossible dsormais de suffire  cette dpense, et que je la suppliais
que le pauvre enfant ne souffrt pas trop des malheurs de sa mre.

Je lui fis maintenant une visite, et je trouvai qu'elle pratiquait
encore un peu son vieux mtier, mais qu'elle n'tait pas dans des
circonstances si florissantes qu'autrefois; car elle avait t appele
en justice par un certain gentilhomme dont la fille avait t enleve,
et au rapt de qui elle avait, parat-il, aid; et ce fut de bien prs
qu'elle chappa  la potence. Les frais aussi l'avaient ravage, de
sorte que sa maison n'tait que mdiocrement garnie, et qu'elle n'avait
pas si bonne rputation en son mtier qu'auparavant; pourtant elle tait
solide sur ses jambes, comme on dit, et comme c'tait une femme
remuante, et qu'il lui restait quelque fonds, elle s'tait faite
prteuse sur gages et vivait assez bien.

Elle me reut de faon fort civile, et avec les manires obligeantes
qu'elle avait toujours, m'assura qu'elle n'aurait pas moins de respect
pour moi parce que j'tais rduite; qu'elle avait pris soin que mon
garon fut trs bien soign, malgr que je ne pusse payer pour lui, et
que la femme qui l'avait tait  l'aise, de sorte que je ne devais point
avoir d'inquitude  son sujet, jusqu' ce que je fusse en mesure de
m'en soucier effectivement.

Je lui dis qu'il ne me restait pas beaucoup d'argent mais que j'avais
quelques affaires qui valaient bien de l'argent, si elle pouvait me dire
comment les tourner en argent. Elle demanda ce que c'tait que j'avais.
Je tirai le cordon de perles d'or, et lui dis que c'tait un des cadeaux
que mon mari m'avait faits; puis je lui fis voir les deux pices de soie
que je lui dis que j'avais eues d'Irlande et apportes en ville avec
moi, et le petit anneau de diamant. Pour ce qui est du petit paquet
d'argenterie et de cuillers, j'avais trouv moyen d'en disposer toute
seule auparavant; et quant au trousseau du bb que j'avais, elle
m'offrit de le prendre elle-mme, pensant que ce ft le mien. Elle me
dit qu'elle s'tait faite prteuse sur gages et qu'elle vendrait ces
objets pour moi, comme s'ils lui eussent t engags; de sorte qu'elle
fit chercher au bout d'un moment les agents dont c'tait l'affaire, et
qui lui achetrent tout cela, tant en ses mains, sans aucun scrupule,
et encore en donnrent de bons prix.

Je commenai maintenant de rflchir que cette femme ncessaire pourrait
m'aider un peu en ma basse condition  quelque affaire; car j'aurais
joyeusement tourn la main vers n'importe quel emploi honnte, si
j'eusse pu l'obtenir; mais des affaires honntes ne venaient pas 
porte d'elle. Si j'avais t plus jeune, peut-tre qu'elle et pu
m'aider; mais mes ides taient loin de ce genre de vie, comme tant
entirement hors de toute possibilit  cinquante ans passs, ce qui
tait mon cas, et c'est ce que je lui dis.

Elle m'invita enfin  venir et  demeurer dans sa maison jusqu' ce que
je pusse trouver quelque chose  faire et que cela me coterait trs peu
et c'est ce que j'acceptai avec joie; et maintenant, vivant un peu plus
 l'aise, j'entrai en quelques mesures pour faire retirer le petit
garon que j'avais eu de mon dernier mari; et sur ce point encore elle
me mit  l'aise, rservant seulement un payement de cinq livres par an,
si cela m'tait possible. Ceci fut pour moi un si grand secours que
pendant un bon moment je cessai le vilain mtier o je venais si
nouvellement d'entrer; et bien volontiers j'eusse pris du travail, sinon
qu'il tait bien difficile d'en trouver  une qui n'avait point de
connaissances.

Pourtant enfin je trouvai  faire des ouvrages piqus pour literie de
dames, jupons, et autres choses semblables, et ceci me plut assez, et
j'y travaillai bien fort, et je commenai  en vivre; mais le diligent
dmon, qui avait rsolu que je continuerais  son service,
continuellement m'aiguillonnait  sortir et  aller me promener,
c'est--dire  voir si je rencontrerais quelque chose en route, 
l'ancienne faon.

Une nuit j'obis aveuglment  ses ordres et je tirai un long dtour par
les rues, mais ne rencontrai point d'affaire; mais non contente de cela,
je sortis aussi le soir suivant, que passant prs d'une maison de bire,
je vis la porte d'une petite salle ouverte, tout contre la rue, et sur
la table un pot d'argent, chose fort en usage dans les cabarets de ce
temps; il parat que quelque socit venait d'y boire et les garons
ngligents avaient oubli de l'emporter.

J'entrai dans le rduit franchement et, plaant le peu d'argent sur le
coin du banc, je m'assis devant, et frappai du pied. Un garon vint
bientt: je le priai d'aller me chercher une pinte de bire chaude, car
le temps tait froid. Le garon partit courant, et je l'entendis
descendre au cellier pour tirer la bire. Pendant que le garon tait
parti, un autre garon arriva et me cria:

--Avez-vous appel?

Je parlai d'un air mlancolique et dis:

--Non, le garon est all me chercher une pinte de bire.

Pendant que j'tais assise l, j'entendis la femme au comptoir qui
disait:

--Sont-ils tous partis au cinq?--qui tait le rduit o je m'tais
assise,--et le garon lui dit que oui.

--Qui a desservi le pot? demanda la femme.

--Moi, dit un autre garon: tenez, le voil: indiquant parat-il, un
autre pot qu'il avait emport d'un autre rduit par erreur; ou bien il
faut que le coquin et oubli qu'il ne l'avait pas emport, ce qu'il
n'avait certainement pas fait.

J'entendis tout ceci bien  ma satisfaction, car je trouvai clairement
qu'on ne s'apercevait pas que le pot manquait et qu'on pensait qu'il et
t desservi. Je bus donc ma bire: j'appelai pour payer, et comme je
partais, je dis:

--Prenez garde, mon enfant,  votre argenterie.

Et j'indiquai un pot d'argent d'une pinte o il m'avait apport  boire;
le garon dit:

--Oui, madame,  la bonne heure,--et je m'en allai.

Je rentrai chez ma gouvernante et me dis que le temps tait venu de la
mettre  l'preuve, afin que, si j'tais mise dans la ncessit d'tre
dcouverte, elle pt m'offrir quelque assistance. Quand je fus reste 
la maison quelques moments, et que j'eus l'occasion de lui parler, je
lui dis que j'avais un secret de la plus grande importance au monde 
lui confier, si elle avait assez de respect pour moi pour le tenir
priv. Elle me dit qu'elle avait fidlement gard un de mes secrets;
pourquoi doutais-je qu'elle en garderait un autre? Je lui dis que la
plus trange chose du monde m'tait arrive, mmement sans aucun
dessein; et ainsi je lui racontai toute l'histoire du pot.

--Et l'avez-vous apport avec vous, ma chre? dit-elle.

--Vraiment oui, dis-je, et le lui fis voir. Mais que dois-je faire
maintenant? dis-je. Ne faut-il pas le rapporter?

--Le rapporter! dit-elle. Oui-d! si vous voulez aller  Newgate.

--Mais, dis-je, ils ne sauraient avoir la bassesse de m'arrter, puisque
je le leur rapporterais.

--Vous ne connaissez pas cette espce de gens, mon enfant, dit-elle: non
seulement ils vous enverraient  Newgate, mais encore vous feraient
pendre, sans regarder aucunement l'honntet que vous mettriez  le
rendre; ou bien ils dresseraient un compte de tous les pots qu'ils ont
perdus, afin de vous les faire payer.

--Que faut-il faire, alors? dis-je.

--Oui, vraiment, dit-elle; puisque aussi bien vous avez fait la
fourberie, et que vous l'avez vol, il faut le garder maintenant; il n'y
a plus moyen d'y revenir. D'ailleurs, mon enfant, dit-elle, n'en
avons-nous pas besoin bien plus qu'eux? Je voudrais bien rencontrer
pareille aubaine tous les huit jours.

Ceci me donna une nouvelle notion sur ma gouvernante, et me fit penser
que, depuis qu'elle s'tait faite prteuse sur gages, elle vivait parmi
une espce de gens qui n'taient point des honntes que j'avais
rencontrs chez elle autrefois.

Ce ne fut pas longtemps que je le dcouvris encore plus clairement
qu'auparavant; car, de temps  autre, je voyais apporter des poignes de
sabre, des cuillers, des fourchettes, des pots et autres objets
semblables, non pour tre engags, mais pour tre vendus tout droit; et
elle achetait tout sans faire de questions, o elle trouvait assez son
compte, ainsi que je trouvai par son discours.

Je trouvai ainsi qu'en suivant ce mtier, elle faisait toujours fondre
la vaisselle d'argent qu'elle achetait, afin qu'on ne pt la rclamer;
et elle vint me dire un matin qu'elle allait mettre  fondre, et que si
je le dsirais, elle y joindrait mon pot, afin qu'il ne ft vu de
personne; je lui dis: De tout mon coeur. Elle le pesa donc et m'en
donna la juste valeur en argent, mais je trouvai qu'elle n'en agissait
pas de mme avec le reste de ses clients.

Quelque temps aprs, comme j'tais au travail, et trs mlancolique,
elle commence de me demander ce que j'avais. Je lui dis que je me
sentais le coeur bien lourd, que j'avais bien peu de travail, et point
de quoi vivre, et que je ne savais quel parti prendre. Elle se mit 
rire et me dit que je n'avais qu' sortir encore une fois, pour tenter
la fortune; qu'il se pourrait que je rencontrasse une nouvelle pice de
vaisselle d'argent.

--Oh! ma mre, dis-je, c'est un mtier o je n'ai point d'exprience, et
si je suis prise, je suis perdue du coup.

--Oui bien, dit-elle, mais je pourrais vous faire faire la connaissance
d'une matresse d'cole qui vous ferait aussi adroite qu'elle le peut
tre elle-mme.

Je tremblai sur cette proposition, car jusqu'ici je n'avais ni complices
ni connaissances aucunes parmi cette tribu. Mais elle conquit toute ma
retenue et toutes mes craintes; et, en peu de temps,  l'aide de cette
complice, je devins voleuse aussi habile et aussi subtile que le fut
jamais Moll la Coupeuse de bourses, quoique, si la renomme n'est point
menteuse, je ne fusse pas moiti aussi jolie.

Le camarade qu'elle me fit connatre tait habile en trois faons
diverses de travailler; c'est  savoir:  voler les boutiques,  tirer
des carnets de boutique et de poche et  couper des montres d'or au ct
des dames; chose o elle russissait avec tant de dextrit que pas une
femme n'arriva, comme elle,  la perfection de l'art. La premire et la
dernire de ces occupations me plurent assez: et je la servis quelque
temps dans la pratique, juste comme une aide sert une sage-femme, sans
payement aucun.

Enfin, elle me mit  l'preuve. Elle m'avait montr son art et j'avais
plusieurs fois dcroch une montre de sa propre ceinture avec infiniment
d'adresse;  la fin elle me montra une proie, et c'tait une jeune dame
enceinte, qui avait une montre charmante. La chose devait se faire au
moment qu'elle sortirait de l'glise; elle passa d'un ct de la dame,
et juste comme elle arrivait aux marches, feint de tomber, et tomba
contre la dame avec une telle violence qu'elle fut dans une grande
frayeur, et que toutes deux poussrent des cris terribles; au moment
mme qu'elle bousculait la dame, j'avais saisi la montre, et la tenant
de la bonne faon, le tressaut que fit la pauvre fit chapper l'agrafe
sans qu'elle pt rien sentir; je partis sur-le-champ, laissant ma
matresse d'cole  sortir peu  peu de sa frayeur et la dame de mme;
et bientt la montre vint  manquer.

--Hlas! dit ma camarade, ce sont donc ces coquins qui m'ont renverse,
je vous gage; je m'tonne que Madame ne se soit point aperue plus tt
que sa montre tait vole: nous aurions encore pu les prendre.

Elle colora si bien la chose que personne ne la souponna, et je fus
rentre une bonne heure avant elle. Telle fut ma premire aventure en
compagnie; la montre tait vraiment trs belle, enrichie de beaucoup de
joyaux et ma gouvernante nous en donna 20 dont j'eus la moiti. Et
ainsi je fus enregistre parfaite voleuse, endurcie  un point o
n'atteignent plus les rflexions de la conscience ou de la modestie, et
 un degr que je n'avais jamais cru possible en moi.

Ainsi le diable qui avait commenc par le moyen d'une irrsistible
pauvret  me pousser vers ce vice m'amena jusqu' une hauteur au-dessus
du commun, mme quand mes ncessits n'taient point si terrifiantes;
car j'tais maintenant entre dans une petite veine de travail, et comme
je n'tais pas en peine de manier l'aiguille, il tait fort probable que
j'aurais pu gagner mon pain assez honntement.

Je dois dire que si une telle perspective de travail s'tait prsente
tout d'abord, quand je commenai  sentir l'approche de ma condition
misrable; si une telle perspective, dis-je, de gagner du pain par mon
travail s'tait prsente alors, je ne serais jamais tombe dans ce
vilain mtier ou dans une bande si affreuse que celle avec laquelle
j'tais maintenant embarque; mais l'habitude m'avait endurcie, et je
devins audacieuse au dernier degr; et d'autant plus que j'avais
continu si longtemps sans me faire prendre; car, en un mot, ma
partenaire en vice et moi, nous continumes toutes deux si longtemps,
sans jamais tre dcouvertes, que non seulement nous devnmes hardies,
mais qu'encore nous devnmes riches, et que nous emes  un moment vingt
et une montres d'or entre les mains.

Je me souviens qu'un jour tant un peu plus srieuse que de coutume, et
trouvant que j'avais une aussi bonne provision d'avance que celle que
j'avais (car j'avais prs de 200 d'argent pour ma part), il me vint 
la pense, sans doute de la part de quelque bon esprit s'il y en a de
tels, qu'ainsi que d'abord la pauvret m'avait excite et que mes
dtresses m'avaient pousse  de si affreux moyens, ainsi voyant que ces
dtresses taient maintenant soulages, et que je pouvais aussi gagner
quelque chose pour ma subsistance, en travaillant, et que j'avais une si
bonne banque pour me soutenir, pourquoi, ne cesserais-je pas maintenant,
tandis que j'tais bien; puisque je ne pouvais m'attendre  rester
toujours libre, et qu'une fois surprise, j'tais perdue.

Ce fut l sans doute l'heureuse minute o, si j'avais cout le conseil
bni, quelle que ft la main dont il venait, j'aurais trouv encore une
chance de vie aise. Mais mon destin tait autrement dtermin; l'avide
dmon qui m'avait attire me tenait trop troitement serre pour me
laisser revenir; mais ainsi que ma pauvret m'y avait conduite, ainsi
l'avarice m'y fit rester, jusqu' ce qu'il n'y et plus moyen de
retourner en arrire. Quant aux arguments que me dictait ma raison pour
me persuader de renoncer, l'avarice se dressait, et disait:

--Continue; tu as eu trs bonne chance; continue jusqu' ce que tu aies
quatre ou cinq cents livres, et puis tu cesseras, et puis tu pourras
vivre  ton aise, sans jamais plus travailler.

Ainsi, moi qui avais t treinte jadis dans les griffes du diable, j'y
tais retenue comme par un charme, et je n'avais point de pouvoir pour
franchir l'enceinte du cercle, jusqu' ce que je fus engloutie dans des
labyrinthes d'embarras trop grands pour que je pusse en sortir.

Cependant ces penses me laissrent quelque impression, et me firent
agir avec un peu plus de prudence qu'avant, et je prenais plus de
prcautions que mes directrices pour elles-mmes. Ma camarade, comme je
la nommai (j'aurais d l'appeler ma matresse), avec une autre de ses
lves, fut la premire qui tomba dans le malheur; car, se trouvant en
qute de gain, elles firent une tentative sur un marchand de toiles dans
Cheapside, mais furent grippes par un compagnon aux yeux perants, et
saisies avec deux pices de batiste, qu'on trouva sur elles.

C'en tait assez pour les loger toutes deux  Newgate o elles eurent le
malheur qu'on rappelt  leur souvenir quelques-uns de leurs mfaits
passs: deux autres accusations tant portes contre elles, et les faits
tant prouvs, elles furent toutes deux condamnes  mort; toutes deux
plaidrent leurs ventres et toutes deux furent dclares grosses,
quoique mon institutrice ne ft pas plus grosse que je ne l'tais
moi-mme.

J'allai souvent les voir et les consoler, attendant mon tour  la
prochaine; mais ce lieu m'inspirait tant d'horreur quand je
rflchissais que c'tait le lieu de ma naissance malheureuse et des
infortunes de ma mre, que je ne pus le supporter davantage et que je
cessai mes visites.

Et oh! si j'avais pu tre avertie par leurs dsastres, j'aurais pu tre
heureuse encore, car jusque-l j'tais libre, et aucune accusation
n'avait t porte contre moi; mais voil qui ne pouvait tre; ma mesure
n'tait pas encore pleine.

Ma camarade, portant la marque d'une ancienne rprouve, fut excute;
la jeune criminelle eut grce de la vie, ayant obtenu un sursis; mais
resta de longs jours  souffrir de la faim dans sa prison, jusqu'enfin
elle fit mettre son nom dans ce qu'on appelle une lettre de rmission et
ainsi chappa.

Ce terrible exemple de ma camarade me frappa de frayeur au coeur; et
pendant un bon temps je ne fis point d'excursions. Mais une nuit, dans
le voisinage de la maison de ma gouvernante, on cria: Au feu! Ma
gouvernante se mit  la fentre, car nous tions toutes leves, et cria
immdiatement que la maison de Mme Une telle tait toute en feu,
flambant par le haut, ce qui tait la vrit. Ici elle me poussa du
coude.

--Vite, mon enfant, dit-elle; voici une excellente occasion; le feu est
si prs que vous pouvez y aller devant que la rue soit barre par la
foule.

Puis elle me donna mon rle:

--Allez, mon enfant,  la maison; courez et dites  la dame ou 
quiconque vous verrez que vous tes venue pour leur aider, et que vous
venez de chez Mme Une telle, c'est  savoir une personne qu'elle
connaissait plus loin dans la rue.

Me voil partie, et arrivant  la maison, je trouvai tout le monde dans
la confusion, comme bien vous pensez; j'entrai toute courante, et
trouvant une des servantes:

--Hlas! mon doux coeur, m'criai-je, comment donc est arriv ce triste
accident? O est votre matresse? Est-elle en sret? Et o sont les
enfants? Je viens de chez Mme *** pour vous aider.

Voil la fille qui court.

--Madame, madame, cria-t-elle aussi haut qu'elle put hurler, voil une
dame qui arrive de chez Mme *** pour nous aider.

La pauvre dame,  moiti hors du sens, avec un paquet sous son bras et
deux petits enfants vient vers moi:

--Madame, dis-je, souffrez que j'emmne ces pauvres petits chez
Mme ***; elle vous fait prier de les lui envoyer; elle prendra soin
des pauvres agneaux.

Sur quoi j'en prends un qu'elle tenait par la main, et elle me met
l'autre dans les bras.

--Oh oui! oui! pour l'amour de Dieu, dit-elle, emportez-les! Oh!
remerciez-la bien de sa bont!

--N'avez-vous point autre chose  mettre en sret, madame? dis-je; elle
le gardera avec soin.

--Oh! Seigneur! dit-elle, Dieu la bnisse! Prenez ce paquet d'argenterie
et emportez-le chez elle aussi. Oh! c'est une bonne femme! Oh! nous
sommes entirement ruins, perdus!

Et voil qu'elle me quitte, se prcipitant tout gare, et les servantes
 sa suite, et me voil partie avec les deux enfants et le paquet.

 peine tais-je dans la rue que je vis une autre femme venir  moi:

--Hlas! matresse, dit-elle d'un ton piteux, vous allez laisser tomber
cet enfant; allons, allons, voil un triste temps, souffrez que je vous
aide.

Et immdiatement elle met la main sur mon paquet afin de le porter pour
moi.

--Non, dis-je, si vous voulez m'aider, prenez l'enfant par la main,
aidez-moi  le conduire seulement jusqu'au haut de la rue; j'irai avec
vous et je vous payerai pour la peine.

Elle ne put mais que d'aller, aprs ce que j'avais dit, mais la
crature, en somme, tait du mme mtier que moi, et ne voulait rien que
le paquet; pourtant elle vint avec moi jusqu' la porte, car elle ne put
faire autrement. Quand nous fmes arrivs l, je lui dis  l'oreille:

--Va, mon enfant, lui dis-je, je connais ton mtier, tu peux rencontrer
assez d'autres affaires.

Elle me comprit, et s'en alla; je tambourinai  la porte avec les
enfants, et comme les gens de la maison s'taient levs dj au tumulte
de l'incendie, on me fit bientt entrer, et je dis:

--Madame est-elle veille? Prvenez-la je vous prie, que Mme***
sollicite d'elle la faveur de prendre chez elle ces deux enfants; pauvre
dame, elle va tre perdue; leur maison est toute en flammes.

Ils firent entrer les enfants de faon fort civile, s'apitoyrent sur la
famille dans la dtresse, et me voil partie avec mon paquet. Une des
servantes me demanda si je ne devais pas laisser le paquet aussi. Je
dis:

--Non, mon doux coeur, c'est pour un autre endroit; cela n'est point 
eux.

J'tais  bonne distance de la presse, maintenant; si bien que je
continuai et que j'apportai le paquet d'argenterie, qui tait trs
considrable, droit  la maison, chez ma vieille gouvernante; elle me
dit qu'elle ne voulait pas l'ouvrir, mais me pria de m'en retourner et
d'aller en chercher d'autre.

Elle me fit jouer le mme jeu chez la dame de la maison qui touchait
celle qui tait en feu, et je fis tous mes efforts pour arriver
jusque-l; mais  cette heure l'alarme du feu tait si grande, tant de
pompes  incendie en mouvement et la presse du peuple si forte dans la
rue, que je ne pus m'approcher de la maison quoi que je fisse, si bien
que je revins chez ma gouvernante, et montant le paquet dans ma chambre,
je commenai  l'examiner. C'est avec horreur que je dis quel trsor j'y
trouvai; il suffira de rapporter qu'outre la plus grande partie de la
vaisselle plate de la famille, qui tait considrable, je trouvai une
chane d'or, faonne  l'ancienne mode, dont le fermoir tait bris, de
sorte que je suppose qu'on ne s'en tait pas servi depuis des annes;
mais l'or n'en tait pas plus mauvais: aussi un petit coffret de bagues
de deuil, l'anneau de mariage de la dame, et quelques morceaux briss de
vieux fermoirs d'or, une montre en or, et une bourse contenant environ
la somme de 24 en vieilles pices de monnaie d'or, et diverses autres
choses de valeur.

Ce fut l le plus grand et le pire butin o je fus jamais mle; car en
vrit bien que, ainsi que je l'ai dit plus haut, je fusse endurcie
maintenant au-del de tout pour voir de rflexion en d'autres cas,
cependant je me sentis vritablement touche jusqu' l'me mme, quand
je jetai les yeux sur ce trsor: de penser  la pauvre dame inconsole
qui avait perdu tant d'autres choses, et qui se disait qu'au moins elle
tait certaine d'avoir sauv sa vaisselle plate et ses bijoux; combien
elle serait surprise quand elle trouverait qu'elle avait t dupe et
que la personne qui avait emport ses enfants et ses valeurs tait
venue, comme elle l'avait prtendu, de chez la dame dans la rue voisine,
mais qu'on lui avait amen les enfants sans qu'elle en st rien.

Je dis que je confesse que l'inhumanit de cette action m'mut
infiniment et me fit adoucir  l'excs, et que des larmes me montrent
aux yeux  son sujet; mais malgr que j'eusse le sentiment qu'elle tait
cruelle et inhumaine, jamais je ne pus trouver dans mon coeur de faire
la moindre restitution. Cette rflexion s'usa et j'oubliai promptement
les circonstances qui l'accompagnaient.

Ce ne fut pas tout; car bien que par ce coup je fusse devenue infiniment
plus riche qu'avant, pourtant la rsolution que j'avais prise auparavant
de quitter cet horrible mtier quand j'aurais gagn un peu plus, ne
persista point; et l'avarice eut tant de succs, que je n'entretins plus
l'esprance d'arriver  un durable changement de vie; quoique sans cette
perspective je ne pusse attendre ni sret ni tranquillit en la
possession de ce que j'avais gagn; encore un peu,--voil quel tait le
refrain toujours.

 la fin, cdant aux importunits de mon crime, je rejetai tout
remords, et toutes les rflexions que je fis sur ce chef ne tournrent
qu' ceci: c'est que peut-tre je pourrais trouver un butin au prochain
coup qui complterait le tout; mais quoique certainement j'eusse obtenu
ce butin-l, cependant chaque coup m'en faisait esprer un autre, et
m'encourageait si fort  continuer dans le mtier, que je n'avais point
de got  le laisser l.

Dans cette condition, endurcie par le succs, et rsolue  continuer, je
tombai dans le pige o j'tais destine  rencontrer ma dernire
rcompense pour ce genre de vie. Mais ceci mme n'arriva point encore,
car je rencontrai auparavant diverses autres aventures o j'eus du
succs.

Ma gouvernante fut pendant un temps rellement soucieuse de l'infortune
de ma camarade qui avait t pendue, car elle en savait assez sur ma
gouvernante pour l'envoyer sur le mme chemin, ce qui la rendait bien
inquite; en vrit elle tait dans une trs grande frayeur.

Il est vrai que quand elle eut disparu sans dire ce qu'elle savait, ma
gouvernante fut tranquille sur ce point, et peut-tre heureuse qu'elle
et t pendue; car il tait en son pouvoir d'avoir obtenu un pardon aux
dpens de ses amis; mais la perte qu'elle fit d'elle, et le sentiment de
la tendresse qu'elle avait montre en ne faisant pas march de ce
qu'elle savait, mut ma gouvernante  la pleurer bien sincrement. Je la
consolai du mieux que je pus, et elle, en retour, m'endurcit  mriter
plus compltement le mme sort.

Quoi qu'il en soit, ainsi que j'ai dit, j'en devins d'autant plus
prudente et en particulier je mettais beaucoup de retenue  voler en
boutique, spcialement parmi les merciers et les drapiers; c'est l une
espce de gaillards qui ont toujours les yeux bien ouverts. Je fis une
ou deux tentatives parmi les marchands de dentelles et de modes, et en
particulier dans une boutique o deux jeunes femmes taient nouvellement
tablies sans avoir t leves dans le mtier; l j'emportai une pice
de dentelle au fuseau qui valait six on sept livres, et un papier de
fil; mais ce ne fut qu'une fois; c'tait un tour qui ne pouvait pas
resservir.

Nous regardions toujours l'affaire comme un coup sr, chaque fois que
nous entendions parler d'une boutique nouvelle, surtout l o les gens
taient tels qui n'avaient point t levs  tenir boutique; tels
peuvent tre assurs qu'ils recevront pendant leurs dbuts deux ou trois
visites; et il leur faudrait tre bien subtils, en vrit, pour y
chapper.

J'eus une ou deux aventures aprs celle-ci, mais qui ne furent que
bagatelles. Rien de considrable ne s'offrant pendant longtemps, je
commenai de penser qu'il fallait srieusement renoncer au mtier; mais
ma gouvernante qui n'avait pas envie de me perdre, et esprait de moi de
grandes choses, m'introduisit un jour dans la socit d'une jeune femme
et d'un homme qui passait pour son mari; quoiqu'il parut ensuite que ce
n'tait pas sa femme, mais qu'ils taient complices tous deux dans le
mtier qu'ils faisaient, et en autre chose non moins. En somme ils
volaient ensemble, couchaient ensemble, furent pris ensemble et
finalement pendus ensemble.

J'entrai dans une espce de ligue avec ces deux par l'aide de ma
gouvernante et ils me firent prendre part  trois ou quatre aventures,
o je leur vis plutt commettre quelques vols grossiers et malhabiles,
en quoi rien ne put leur donner le succs qu'un grand fonds de hardiesse
sur leur part et d'paisse ngligence sur celle des personnes voles; de
sorte que je rsolus dornavant d'apporter infiniment de prudence 
m'aventurer avec eux; et vraiment deux ou trois projets malheureux ayant
t proposs par eux, je dclinai l'offre, et leur persuadai d'y
renoncer. Une fois ils avaient particulirement propos de voler  un
horloger trois montres d'or qu'ils avaient guettes pendant la journe
pour trouver le lieu o il les serrait; l'un d'eux avait tant de clefs
de toutes les sortes qu'il ne faisait point de doute d'ouvrir le lieu o
l'horloger les avait serres; et ainsi nous fmes une espce
d'arrangement; mais quand je vins  examiner troitement la chose, je
trouvai qu'ils se proposaient de forcer la maison, en quoi je ne voulus
point m'embarquer, si bien qu'ils y allrent sans moi. Et ils
pntrrent dans la maison par force et firent sauter les serrures 
l'endroit o taient les montres, mais ne trouvrent qu'une des montres
d'or, et une d'argent, qu'ils prirent, et ressortirent de la maison, le
tout trs nettement; mais la famille ayant t alarme se mit  crier:
Au voleur! et l'homme fut poursuivi et pris; la jeune femme s'tait
enfuie aussi, mais malheureusement se fit arrter au bout d'une certaine
distance, et les montres furent trouves sur elle; et ainsi j'chappai
une seconde fois, car ils furent convaincus et pendus tous deux, tant
dlinquants anciens, quoique trs jeunes; et comme j'ai dit avant, ainsi
qu'ils avaient vol ensemble, ainsi maintenant furent-ils pendus
ensemble, et l prit fin ma nouvelle association.

Je commenai maintenant d'tre trs circonspecte, ayant chapp de si
prs  me faire chauder, et avec un pareil exemple devant les yeux;
mais j'avais une nouvelle tentatrice qui m'aiguillonnait tous les jours,
je veux dire ma gouvernante, et maintenant se prsenta une affaire o,
ainsi qu'elle avait t prpare par son gouvernement, ainsi elle
esprait une bonne part du butin. Il y avait une bonne quantit de
dentelles de Flandres qui tait loge dans une maison prive o elle en
avait ou parler; et la dentelle de Flandres tant prohibe, c'tait de
bonne prise pour tout commis de la douane qui la pourrait dcouvrir;
j'avais l-dessus un plein rapport de ma gouvernante, autant sur la
quantit que sur le lieu mme de la cachette. J'allai donc trouver un
commis de la douane et lui dis que j'avais  lui faire une rvlation, 
condition qu'il m'assurt que j'aurais ma juste part de la rcompense.
C'tait l une offre si quitable que rien ne pouvait tre plus honnte;
il s'y accorda donc, et emmenant un commissaire, et moi avec lui, nous
occupmes la maison. Comme je lui avais dit que je saurais aller tout
droit  la cachette, il m'en abandonna le soin; et le trou tant trs
noir, je m'y glissai avec beaucoup de peine, une chandelle  la main, et
ainsi lui passai les pices de dentelles, prenant garde,  mesure que je
les lui donnais, d'en dissimuler sur ma personne autant que j'en pus
commodment emporter. Il y avait en tout environ la valeur de 300 de
dentelles; et j'en cachai moi-mme environ la valeur de 50. Ces
dentelles n'appartenaient point aux gens de la maison, mais  un
marchand qui les avait places en dpt chez eux; de sorte qu'ils ne
furent pas si surpris que j'imaginais qu'ils le seraient.

Je laissai le commis ravi de sa prise et pleinement satisfait de ce que
je lui avais remis, et m'accordai  venir le trouver dans une maison
qu'il dirigeait lui-mme, o je le joignis aprs avoir dispos du butin
que j'avais sur moi, dont il n'eut pas le moindre soupon. Sitt que
j'arrivai, il commena de capituler, persuad que je ne connaissais
point le droit que j'avais dans la prise, et m'et volontiers congdie
avec 20, mais je lui fis voir que je n'tais pas si ignorante qu'il le
supposait; et pourtant j'tais fort aise qu'il propost au moins un prix
fixe. Je demandai 100, et il monta  30; je tombai  80; et de
nouveau il monta jusqu' 40; en un mot il offrit 50 et je consentis,
demandant seulement une pice de dentelle, qui, je pense, tait de 8 ou
9, comme si c'et t pour la porter moi-mme, et il s'y accorda. De
sorte que les 50 en bon argent me furent payes cette nuit mme, et le
payement mit fin  notre march; il ne sut d'ailleurs qui j'tais ni o
il pourrait s'enqurir de moi; si bien qu'au cas o on et dcouvert
qu'une partie des marchandises avait t escroque, il n'et pu m'en
demander compte.

Je partageai fort ponctuellement ces dpouilles avec ma gouvernante et
elle me regarda depuis ce moment comme une roue fort habile en des
affaires dlicates. Je trouvai que cette dernire opration tait du
travail le meilleur et le plus ais qui ft  ma porte, et je fis mon
mtier de m'enqurir des marchandises prohibes; et aprs tre alle en
acheter, d'ordinaire je les dnonais; mais aucune de ces dcouvertes ne
monta  rien de considrable ni de pareil  ce que je viens de
rapporter; mais j'tais circonspecte  courir les grands risques
auxquels je voyais d'autres s'exposer, et o ils se ruinaient tous les
jours.

La prochaine affaire d'importance fut une tentative sur la montre en or
d'une dame. La chose survint dans une presse,  l'entre d'une glise,
o je fus en fort grand danger de me faire prendre; je tenais sa montre
tout  plein; mais, donnant une grosse bousculade comme si quelqu'un
m'et pousse sur elle, et entre temps ayant bellement tir sur la
montre, je trouvai qu'elle ne venait pas  moi; je la lchai donc
sur-le-champ, et me mis  crier comme si on allait me tuer, qu'un homme
venait de me marcher sur le pied, et qu'il y avait certainement l des
filous, puisque quelqu'un ou d'autre venait de tirer sur ma montre: car
vous devez observer qu'en ces aventures nous allions toujours fort bien
vtues et je portais de trs bons habits, avec une montre d'or au ct,
semblant autant d'une dame que d'autres.

 peine avais-je parl que l'autre dame se mit  crier aussi: Au
voleur, car on venait, dit-elle, d'essayer de dcrocher sa montre.

Quand j'avais touch sa montre, j'tais tout prs d'elle, mais quand je
m'criai, je m'arrtai pour ainsi dire court, et la foule l'entranant
un peu en avant, elle fit du bruit aussi, mais ce fut  quelque distance
de moi, si bien qu'elle ne me souponna pas le moins du monde; mais
quand elle cria au voleur, quelqu'un s'cria: Oui-d, et il y en a un
autre par ici, on vient d'essayer de voler madame.

Dans ce mme instant, un peu plus loin dans la foule, et  mon grand
bonheur, on cria encore: Au voleur! et vraiment on prit un jeune homme
sur le fait. Ceci, bien qu'infortun pour le misrable, arriva fort 
point pour mon cas, malgr que j'eusse bravement port jusque-l mon
assurance; mais maintenant il n'y avait plus de doute, et toute la
partie flottante de la foule se porta par l, et le pauvre garon fut
livr  la fureur de la rue, qui est une cruaut que je n'ai point
besoin de dcrire, et que pourtant ils prfrent toujours  tre envoys
 Newgate o ils demeurent souvent longtemps, et parfois sont pendus, et
le mieux qu'ils puissent y attendre, s'ils sont convaincus, c'est d'tre
dports.

Ainsi j'chappai de bien prs, et je fus si effraye que je ne
m'attaquai plus aux montres d'or pendant un bon moment.

Cependant ma gouvernante me conduisait dans tous les dtails de la
mauvaise vie que je menais maintenant, comme si ce ft par la main, et
me donnait de telles instructions, et je les suivais si bien que je
devins la plus grande artiste de mon temps; et je me tirais de tous les
dangers avec une si subtile dextrit, que tandis que plusieurs de mes
camarades se firent enfermer  Newgate, dans le temps qu'elles avaient
pratiqu le mtier depuis une demi-anne, je le pratiquais maintenant
depuis plus de cinq ans et les gens de Newgate ne faisaient pas tant que
me connatre; ils avaient beaucoup entendu parler de moi, il est vrai,
et m'attendaient bien souvent mais je m'tais toujours chappe, quoique
bien des fois dans le plus extrme danger.

Un des plus grands dangers o j'tais maintenant, c'est que j'tais trop
connue dans le mtier; et quelques-unes de celles dont la haine tait
due plutt  l'envie qu' aucune injure que je leur eusse faite,
commencrent de se fcher que j'chappasse toujours quand elles se
faisaient toujours prendre et emporter  Newgate. Ce furent elles qui me
donnrent le nom de Moll Flanders, car il n'avait pas plus d'affinit
avec mon vritable nom ou avec aucun des noms sous lesquels j'avais
pass que le noir n'a de parent avec le blanc, sinon qu'une fois, ainsi
que je l'ai dit, je m'tais fait appeler Mme Flanders quand je m'tais
rfugie  la Monnaie; mais c'est ce que ces coquines ne surent jamais,
et je ne pus pas apprendre davantage comment elles vinrent  me donner
ce nom, ou  quelle occasion.

Je fus bientt informe que quelques-unes de celles qui s'taient fait
emprisonner dans Newgate avaient jur de me dnoncer; et comme je savais
que deux ou trois d'entre elles n'en taient que trop capables, je fus
dans un grand souci et je restai enferme pendant un bon temps; mais ma
gouvernante qui tait associe  mon succs, et qui maintenant jouait 
coup sr, puisqu'elle n'avait point de part  mes risques, ma
gouvernante, dis-je, montra quelque impatience de me voir mener une vie
si inutile et si peu profitable, comme elle disait; et elle imagina une
nouvelle invention pour me permettre de sortir, qui fut de me vtir
d'habits d'homme, et de me faire entrer ainsi dans une profession
nouvelle.

J'tais grande et bien faite, mais la figure un peu trop lisse pour un
homme; pourtant, comme je sortais rarement avant la nuit, ce ne fut pas
trop mal; mais je mis longtemps  apprendre  me tenir dans mes nouveaux
habits; il tait impossible d'tre aussi agile, prte  point, et
adroite en toutes ces choses, dans des vtements contraires  la nature;
et ainsi que je faisais tout avec gaucherie, ainsi n'avais-je ni le
succs ni la facilit d'chapper que j'avais eus auparavant, et je
rsolus d'abandonner cette mthode: mais ma rsolution fut confirme
bientt aprs par l'accident suivant.

Ainsi que ma gouvernante m'avait dguise en homme, ainsi me
joignit-elle  un homme, jeune garon assez expert en son affaire, et
pendant trois semaines nous nous entendmes fort bien ensemble. Notre
principale occupation tait de guetter les comptoirs dans les boutiques
et d'escamoter n'importe quelle marchandise qu'on avait laiss traner
par ngligence, et dans ce genre de travail nous fmes plusieurs bonnes
affaires, comme nous disions. Et comme nous tions toujours ensemble,
nous devnmes fort intimes; pourtant il ne sut jamais que je n'tais pas
un homme; non, quoique  plusieurs reprises je fusse rentre avec lui
dans son logement, suivant les besoins de nos affaires, et que j'eusse
couch avec lui quatre ou cinq fois pendant toute la nuit; mais notre
dessein tait ailleurs, et il tait absolument ncessaire pour moi de
lui cacher mon sexe, ainsi qu'il parut plus tard. D'ailleurs les
conditions de notre vie, o nous entrions tard, et o nous avions des
affaires qui exigeaient que personne ne pt entrer dans notre logement,
taient telles qu'il m'et t impossible de refuser de coucher avec
lui,  moins de lui rvler mon sexe; mais, comme il est, je parvins 
me dissimuler effectivement.

Mais sa mauvaise et ma bonne fortune mirent bientt fin  cette vie,
dont il faut l'avouer, j'tais lasse aussi. Nous avions fait plusieurs
belles prises en ce nouveau genre de mtier; mais la dernire aurait t
extraordinaire.

Il y avait une boutique dans une certaine rue, dont le magasin, qui
tait derrire, donnait dans une autre rue, la maison faisant le coin.

Par la fentre du magasin, nous apermes sur le comptoir ou tal qui
tait juste devant cinq pices de soie, avec d'autres toffes; et
quoiqu'il ft presque sombre, pourtant les gens tant occups dans le
devant de la boutique n'avaient pas eu le temps de fermer ces fentres
ou bien l'avaient oubli.

L-dessus le jeune homme fut si ravi par la joie qu'il ne put se
retenir; tout cela tait, disait-il,  sa porte; et il m'affirma sous
de violents jurons qu'il l'aurait, dt-il forcer la maison; je l'en
dissuadai un peu, mais vis qu'il n'y avait point de remde; si bien
qu'il s'y prcipita  la hte, fit glisser avec assez d'adresse un des
carreaux de la fentre  chssis, prit quatre pices de soie, et revint
jusqu' moi en les tenant, mais fut immdiatement poursuivi par une
terrible foule en tumulte; nous tions debout l'un  ct de l'autre, en
vrit, mais je n'avais pris aucun des objets qu'il portait  la main,
quand je lui soufflai rapidement:

--Tu es perdu!

Il courut comme l'clair, et moi de mme; mais la poursuite tait plus
ardente contre lui parce qu'il emportait les marchandises; il laissa
tomber deux des pices de soie, ce qui les arrta un instant; mais la
foule augmenta et nous poursuivit tous deux, ils le prirent bientt
aprs avec les deux pices qu'il tenait, et puis les autres me
suivirent. Je courus de toutes mes forces et arrivai jusqu' la maison
de ma gouvernante o quelques gens aux yeux acrs me suivirent si
chaudement qu'ils m'y bloqurent: ils ne frapprent pas aussitt  la
porte, ce qui me donna le temps de rejeter mon dguisement, et de me
vtir de mes propres habits; d'ailleurs, quand ils y arrivrent, ma
gouvernante, qui avait son conte tout prt, tint sa porte ferme, et
leur cria qu'aucun homme n'tait entr chez elle; la foule affirma qu'on
avait vu entrer un homme et menaa d'enfoncer la porte.

Ma gouvernante, point du tout surprise, leur rpondit avec placidit,
leur assura qu'ils pourraient entrer fort librement et fouiller sa
maison, s'ils voulaient mener avec eux un commissaire, et ne laisser
entrer que tels que le commissaire admettrait, tant draisonnable de
laisser entrer toute une foule; c'est ce qu'ils ne purent refuser,
quoique ce ft une foule. On alla donc chercher un commissaire
sur-le-champ; et elle fort librement ouvrit la porte; le commissaire
surveilla la porte et les hommes qu'il avait appoints fouillrent la
maison, ma gouvernante allant avec eux de chambre en chambre. Quand elle
vint  ma chambre, elle m'appela, et cria  haute voix:

--Ma cousine, je vous prie d'ouvrir votre porte; ce sont des messieurs
qui sont obligs d'entrer afin d'examiner votre chambre.

J'avais avec moi une enfant, qui tait la petite-fille de ma
gouvernante, comme elle l'appelait; et je la priai d'ouvrir la porte; et
j'tais l, assise au travail, avec un grand fouillis d'affaires autour
de moi, comme si j'eusse t au travail toute la journe, dvtue et
n'ayant que du linge de nuit sur la tte et une robe de chambre trs
lche; ma gouvernante me fit une manire d'excuse pour le drangement
qu'on me donnait, et m'en expliqua en partie l'occasion, et qu'elle n'y
voyait d'autre remde que de leur ouvrir les portes et de leur permettre
de se satisfaire, puisque tout ce qu'elle avait pu leur dire n'y avait
point suffi. Je restai tranquillement assise et les priai de chercher
tant qu'il leur plairait; car s'il y avait personne dans la maison,
j'tais certaine que ce n'tait point dans ma chambre; et pour le reste
de la maison, je n'avais point  y contredire, ne sachant nullement de
quoi ils taient en qute.

Tout autour de moi avait l'apparence si innocente et si honnte qu'ils
me traitrent avec plus de civilit que je n'attendais, mais ce ne fut
qu'aprs avoir minutieusement fouill la chambre jusque sous le lit,
dans le lit, et partout ailleurs o il tait possible de cacher quoi que
ce ft; quand ils eurent fini, sans avoir pu rien trouver, ils me
demandrent pardon et redescendirent l'escalier.

Quand ils eurent eu ainsi fouill la maison de la cave au grenier, et
puis du grenier  la cave, sans avoir pu rien trouver, ils apaisrent
assez bien la populace; mais ils emmenrent ma gouvernante devant la
justice; deux hommes jurrent qu'ils avaient vu l'homme qu'ils
poursuivaient entrer dans sa maison; ma gouvernante s'enleva dans ses
paroles et fit grand bruit sur ce qu'on insultait sa maison et qu'on la
traitait ainsi pour rien; que si un homme tait entr, il pourrait bien
en ressortir tout  l'heure, pour autant qu'elle en st, car elle tait
prte  faire serment qu'aucun homme  sa connaissance n'avait pass sa
porte de tout le jour, ce qui tait fort vritable; qu'il se pouvait
bien que tandis qu'elle tait en haut quelque individu effray et pu
trouver la porte ouverte et s'y prcipiter pour chercher abri s'il tait
poursuivi, mais qu'elle n'en savait rien; et s'il en avait t ainsi, il
tait certainement ressorti, peut-tre par l'autre porte, car elle avait
une autre porte donnant dans une alle, et qu'ainsi il s'tait chapp.

Tout cela tait vraiment assez probable; et le juge se contenta de lui
faire prter le serment qu'elle n'avait point reu ou admis d'homme en
sa maison dans le but de le cacher, protger, ou soustraire  la
justice; serment qu'elle pouvait prter de bonne foi, ce qu'aussi bien
elle fit, et ainsi fut congdie.

Il est ais de juger dans quelle frayeur je fus  cette occasion, et il
fut impossible  ma gouvernante de jamais m'amener  me dguiser de
nouveau; en effet, lui disais-je, j'tais certaine de me trahir.

Mon pauvre complice en cette msaventure tait maintenant dans un
mauvais cas; il fut emmen devant le Lord-Maire et par Sa Seigneurie
envoy  Newgate, et les gens qui l'avaient pris taient tellement
dsireux, autant que possible, de le poursuivre, qu'ils s'offrirent 
assister le jury en paraissant  la session afin de soutenir la charge
contre lui.

Pourtant il obtint un sursis d'accusation, sur promesse de rvler ses
complices, et en particulier l'homme avec lequel il avait commis ce vol;
et il ne manqua pas d'y porter tous ses efforts, car il donna mon nom,
qu'il dit tre Gabriel Spencer, qui tait le nom sous lequel je passais
auprs de lui; et voil o parat la prudence que j'eus en me cachant de
lui, sans quoi j'eusse t perdue.

Il fit tout ce qu'il put pour dcouvrir ce Gabriel Spencer; il le
dcrivit; il rvla l'endroit o il dit que je logeais; et, en un mot,
tous les dtails qu'il fut possible sur mon habitation; mais lui ayant
dissimul la principale circonstance, c'est--dire mon sexe, j'avais un
vaste avantage, et il ne put arriver  moi; il mit dans la peine deux ou
trois familles par ses efforts pour me retrouver; mais on n'y savait
rien de moi, sinon qu'il avait eu un camarade, qu'on avait vu, mais sur
lequel on ne savait rien; et quant  ma gouvernante, bien qu'elle et
t l'intermdiaire qui nous fit rencontrer, pourtant la chose avait t
faite de seconde main, et il ne savait rien d'elle non plus.

Ceci tourna  son dsavantage, car ayant fait la promesse de dcouvertes
sans pouvoir la tenir, on considra qu'il avait bern la justice, et il
fut plus frocement poursuivi par le boutiquier.

J'tais toutefois affreusement inquite pendant tout ce temps, et afin
d'tre tout  fait hors de danger, je quittai ma gouvernante pour le
moment, mais ne sachant o aller, j'emmenai une fille de service, et je
pris le coche pour Dunstable o j'allai voir mon ancien hte et mon
htesse,  l'endroit o j'avais si bravement vcu avec mon mari du
Lancashire; l je lui contai une histoire affecte, que j'attendais tous
les jours mon mari qui revenait d'Irlande, et que je lui avais envoy
une lettre pour lui faire savoir que je le joindrais  Dunstable dans
son htellerie, et qu'il dbarquerait certainement, s'il avait bon vent,
d'ici peu de jours; de sorte que j'tais venue passer quelques jours
avec eux en attendant son arrive; car il viendrait ou bien par la poste
ou bien par le coche de West-Chester, je ne savais pas au juste; mais
quoi que ce ft, il tait certain qu'il descendrait dans cette maison
afin de me joindre.

Mon htesse fut extrmement heureuse de me voir, et mon hte fit un tel
remue-mnage que si j'eusse t une princesse je n'eusse pu tre mieux
reue, et on m'aurait volontiers garde un mois ou deux si je l'avais
cru bon.

Mais mon affaire tait d'autre nature; j'tais trs inquite (quoique si
bien dguise qu'il tait  peine possible de me dcouvrir) et je
craignais que cet homme me trouvt et malgr qu'il ne pt m'accuser de
son vol, lui ayant persuad de ne point s'y aventurer, et ne m'y tant
point mle moi-mme, pourtant il et pu me charger d'autres choses, et
acheter sa propre vie aux dpens de la mienne.

Ceci m'emplissait d'horribles apprhensions; je n'avais ni ressource, ni
amie, ni confidente que ma vieille gouvernante, et je ne voyais d'autre
remde que de remettre ma vie entre ses mains; et c'est ce que je fis,
car je lui fis savoir mon adresse et je reus plusieurs lettres d'elle
pendant mon sjour. Quelques-unes me jetrent presque hors du sens, 
force d'effroi; mais  la fin elle m'envoya la joyeuse nouvelle qu'il
tait pendu, qui tait la meilleure nouvelle pour moi que j'eusse
apprise depuis longtemps.

J'tais reste l cinq semaines et j'avais vcu en grand confort
vraiment, si j'excepte la secrte anxit de mon esprit; mais quand je
reus cette lettre, je repris ma mine agrable, et dis  mon htesse que
je venais de recevoir une lettre de mon poux d'Irlande, que j'avais
d'excellentes nouvelles de sa sant, mais la mauvaise nouvelle que ses
affaires ne lui permettaient pas de partir si tt qu'il l'et espr, si
bien qu'il tait probable que j'allais rentrer sans lui.

Mon htesse, cependant, me flicita des bonnes nouvelles, et que je
fusse rassure sur sa sant:

--Car j'ai remarqu, madame, dit-elle, que vous n'aviez pas l'air si
gaie que d'ordinaire; par ma foi, vous deviez tre tout enfonce dans
votre souci, dit la bonne femme; on voit bien que vous tes toute
change, et voil votre bonne humeur revenue, dit-elle.

--Allons, allons, je suis fch que monsieur n'arrive pas encore, dit
mon hte; cela m'aurait rjoui le coeur de le voir; quand vous serez
assure de sa venue, faites un saut jusqu'ici, madame, vous serez trs
fort la bienvenue toutes les fois qu'il vous plaira.

Sur tous ces beaux compliments nous nous sparmes, et je revins assez
joyeuse  Londres, o je trouvai ma gouvernante charme tout autant que
je l'tais moi-mme. Et maintenant elle me dit qu'elle ne me
recommanderait plus jamais d'associ; car elle voyait bien, dit-elle,
que ma chance tait meilleure quand je m'aventurais toute seule. Et
c'tait la vrit, car je tombais rarement en quelque danger quand
j'tais seule, ou, si j'y tombais, je m'en tirais avec plus de dextrit
que lorsque j'tais embrouille dans les sottes mesures d'autres
personnes qui avaient peut-tre moins de prvoyance que moi, et qui
taient plus impatientes; car malgr que j'eusse autant de courage  me
risquer qu'aucune d'elles, pourtant j'usais de plus de prudence avant de
rien entreprendre, et j'avais plus de prsence d'esprit pour m'chapper.

Je me suis souvent tonne mmement sur mon propre endurcissement en une
autre faon, que regardant comment tous mes compagnons se faisaient
surprendre et tombaient si soudainement dans les mains de la justice,
pourtant je ne pouvais en aucun temps entrer dans la srieuse rsolution
de cesser ce mtier; d'autant qu'il faut considrer que j'tais
maintenant trs loin d'tre pauvre, que la tentation de ncessit qui
est la gnrale introduction de cette espce de vice m'tait maintenant
te, que j'avais prs de 500 sous la main en argent liquide, de quoi
j'eusse pu vivre trs bien si j'eusse cru bon de me retirer; mais
dis-je, je n'avais pas tant que jadis, quand je n'avais que 200
d'pargne, et point de spectacles aussi effrayants devant les yeux.

J'eus cependant une camarade dont le sort me toucha de prs pendant un
bon moment, malgr que mon impression s'effat aussi  la longue. Ce
fut un cas vraiment d'infortune. J'avais mis la main sur une pice de
trs beau damas dans la boutique d'un mercier d'o j'tais sortie toute
nette; car j'avais gliss la pice  cette camarade, au moment que nous
sortions de la boutique; puis elle s'en alla de son ct, moi du mien.
Nous n'avions pas t longtemps hors de la boutique que le mercier
s'aperut que la pice d'toffe avait disparu, et envoya ses commis qui
d'un ct, qui d'un autre; et bientt ils eurent saisi la femme qui
portait la pice, et trouvrent le damas sur elle; pour moi je m'tais
faufile par chance dans une maison o il y avait une chambre 
dentelle, au palier du premier escalier; et j'eus la satisfaction, ou la
terreur, vraiment, de regarder par la fentre et de voir traner la
pauvre crature devant la justice, qui l'envoya sur-le-champ  Newgate.

Je fus soigneuse  ne rien tenter dans la chambre  dentelle; mais je
bouleversai assez toutes les marchandises afin de gagner du temps; puis
j'achetai quelques aunes de passe-poil et les payai, et puis m'en allai,
le coeur bien triste en vrit pour la pauvre femme qui tait en
tribulation pour ce que moi seule avais vol.

L encore mon ancienne prudence me fut bien utile; j'avais beau voler en
compagnie de ces gens, pourtant je ne leur laissais jamais savoir qui
j'tais, ni ne pouvaient-ils jamais dcouvrir o je logeais, malgr
qu'ils s'efforassent de m'pier quand je rentrais. Ils me connaissaient
tous sous le nom de Moll Flanders, bien que mme quelques-uns d'entre
eux se doutassent plutt que je fusse elle, qu'ils ne le savaient; mon
nom tait public parmi eux, en vrit; mais comment me dcouvrir, voil
ce qu'ils ne savaient point, ni tant que deviner o taient mes
quartiers, si c'tait  l'est de Cit ou  l'ouest; et cette mfiance
fut mon salut  toutes ces occasions.

Je demeurai enferme pendant longtemps sur l'occasion du dsastre de
cette femme; je savais que si je tentais quoi que ce ft qui chout, et
que si je me faisais emmener en prison, elle serait l, toute prte de
tmoigner contre moi, et peut-tre de sauver sa vie  mes dpens; je
considrais que je commenais  tre trs bien connue de nom  Old
Bailey, quoiqu'ils ne connussent point ma figure, et que si je tombais
entre leurs mains, je serais traite comme vieille dlinquante; et pour
cette raison, j'tais rsolue  voir ce qui arriverait  cette pauvre
crature avant de bouger, quoique  plusieurs reprises, dans sa
dtresse, je lui fis passer de l'argent pour la soulager.

 la fin son jugement arriva. Elle plaida que ce n'tait point elle qui
avait vol les objets; mais qu'une Mme Flanders, ainsi qu'elle l'avait
entendu nommer (car elle ne la connaissait pas), lui avait donn le
paquet aprs qu'elles taient sorties de la boutique et lui avait dit de
le rapporter chez elle. On lui demanda o tait cette Mme Flanders. Mais
elle ne put la produire, ni rendre le moindre compte de moi; et les
hommes du mercier jurant positivement qu'elle tait dans la boutique au
moment que les marchandises avaient t voles, qu'ils s'taient aperus
de leur disparition sur-le-champ, qu'ils l'avaient poursuivie, et qu'ils
les avaient retrouves sur elle, l-dessus le jury rendit le verdict
coupable; mais la cour, considrant qu'elle n'tait pas rellement la
personne qui avait vol les objets et qu'il tait bien possible qu'elle
ne pt pas retrouver cette Mme Flanders (ce qui se rapportait  moi) par
o elle et pu sauver sa vie, ce qui tait vrai, lui accorda la faveur
d'tre dporte, qui fut l'extrme faveur qu'elle put obtenir; sinon que
la cour lui dit que si entre temps elle pouvait produire ladite Mme
Flanders, la cour intercderait pour son pardon; c'est  savoir que si
elle pouvait me dcouvrir et me faire pendre, elle ne serait point
dporte. C'est ce que je pris soin de lui rendre impossible, et ainsi
elle fut embarque en excution de sa sentence peu de temps aprs.

Il faut que je le rpte encore, le sort de cette pauvre femme
m'affligea extrmement; et je commenai d'tre trs pensive, sachant que
j'tais rellement l'instrument de son dsastre: mais ma pauvre vie, qui
tait si videmment en danger, m'tait ma tendresse; et voyant qu'elle
n'avait pas t mise  mort, je fus aise de sa dportation, parce
qu'elle tait alors hors d'tat de me faire du mal, quoi qu'il advnt.

Le dsastre de cette femme fut quelques mois avant celui de la dernire
histoire que j'ai dite, et fut vraiment en partie l'occasion de la
proposition que me fit ma gouvernante de me vtir d'habits d'homme, afin
d'aller partout sans tre remarque; mais je fus bientt lasse de ce
dguisement, ainsi que j'ai dit, parce qu'il m'exposait  trop de
difficults.

J'tais maintenant tranquille, quant  toute crainte de tmoignages
rendus contre moi; car tous ceux qui avaient t mls  mes affaires ou
qui me connaissaient sous le nom de Moll Flanders taient pendus ou
dports; et si j'avais eu l'infortune de me faire prendre, j'aurais pu
m'appeler de tout autre nom que Moll Flanders, sans qu'on parvnt  me
charger d'aucun ancien crime; si bien que j'entamai mon nouveau crdit
avec d'autant plus de libert et j'eus plusieurs heureuses aventures,
quoique assez peu semblables  celles que j'avais eues auparavant.

Nous emes  cette poque un autre incendie qui survint non loin du lieu
o vivait ma gouvernante et je fis l une tentative comme avant, mais
n'y tant pas arrive avant que la foule s'amasst, je ne pus parvenir
jusqu' la maison que je visais, et au lieu de butin, je rencontrai un
malheur qui pensa mettre fin tout ensemble  ma vie et  mes mauvaises
actions; car le feu tant fort furieux, et les gens en grande frayeur,
qui dmnageaient leurs meubles et les jetaient par la croise, une
fille laissa tomber d'une fentre un lit de plume justement sur moi; il
est vrai que le lit de plume tant mol, ne pouvait point me briser les
os; mais comme le poids tait fort grand, il s'augmentait de sa chute,
je fus renverse  terre et je demeurai un moment comme morte:
d'ailleurs on ne s'inquita gure de me dbarrasser ou de me faire
revenir  moi; mais je gisais comme une morte, et on me laissa l,
jusqu' l'heure o une personne qui allait pour enlever le lit de plume
m'aida  me relever; ce fut en vrit un miracle si les gens de la
maison ne jetrent point d'autres meubles afin de les y faire tomber,
chose qui m'et invitablement tue; mais j'tais rserve pour d'autres
afflictions.

Cet accident toutefois me gta le march pour un temps et je rentrai
chez ma gouvernante assez meurtrie et fort effraye, et elle eut bien de
la peine  me remettre sur pieds.

C'tait maintenant la joyeuse poque de l'anne, et la foire
Saint-Barthlemy tait commence; je n'avais jamais fait d'excursion de
ce ct-l, et la foire n'tait point fort avantageuse pour moi;
cependant cette anne j'allai faire un tour dans les clotres, et l je
tombai dans une des boutiques  rafle. C'tait une chose de peu de
consquence pour moi; mais il entra un gentilhomme extrmement bien
vtu, et trs riche, et comme il arrive d'ordinaire que l'on parle 
tout le monde dans ces boutiques, il me remarqua et s'adressa
singulirement  moi; d'abord il me dit qu'il allait mettre  la rafle
pour moi, et c'est ce qu'il fit; et comme il gagna quelque petit lot, je
crois que c'tait un manchon de plumes, il me l'offrit; puis il continua
de me parler avec une apparence de respect qui passait l'ordinaire; mais
toujours avec infiniment de civilit, et en faon de gentilhomme.

Il me tint si longtemps en conversation, qu' la fin il me tira du lieu
o on jouait  la rafle jusqu' la porte de la boutique, puis m'en fit
sortir pour me promener dans le clotre, ne cessa point de me parler
lgrement de mille choses, sans qu'il y et rien au propos; enfin il me
dit qu'il tait charm de ma socit, et me demanda si je n'oserais
point monter en carrosse avec lui: il me dit qu'il tait homme
d'honneur, et qu'il ne tenterait rien d'inconvenant. Je parus rpugnante
d'abord, mais je souffris de me laisser importuner un peu; enfin je
cdai.

Je ne savais que penser du dessein de ce gentilhomme; mais je dcouvris
plus tard qu'il avait la tte brouille par les fumes du vin qu'il
avait bu, et qu'il ne manquait pas d'envie d'en boire davantage. Il
m'emmena au Spring-Garden,  Knightsbridge, o nous nous promenmes dans
les jardins, et o il me traita fort bravement; mais je trouvai qu'il
buvait avec excs; il me pressa de boire aussi--mais je refusai.

Jusque-l il avait gard sa parole, et n'avait rien tent qui ft contre
la dcence; nous remontmes en carrosse, et il me promena par les rues,
et  ce moment il tait prs de dix heures du soir, qu'il fit arrter le
carrosse  une maison o il parat qu'il tait connu et o on ne fit
point scrupule de nous faire monter l'escalier et de nous faire entrer
dans une chambre o il y avait un lit; d'abord je parus rpugnante 
monter; mais, aprs quelques paroles, l encore je cdai, ayant en
vrit le dsir de voir l'issue de cette affaire, et avec l'espoir d'y
gagner quelque chose, en fin de compte; pour ce qui tait du lit, etc.,
je n'tais pas fort inquite l-dessus.

Ici il commena de se montrer un peu plus libre qu'il n'avait promis: et
moi, peu  peu, je cdai  tout; de sorte qu'en somme il fit de moi ce
qu'il lui plut: point n'est besoin d'en dire davantage. Et cependant il
buvait d'abondance; et vers une heure du matin nous remontmes dans le
carrosse; l'air et le mouvement du carrosse lui firent monter les
vapeurs de la boisson  la tte; il montra quelque agitation et voulut
recommencer ce qu'il venait de faire; mais moi, sachant bien que je
jouais maintenant  coup sr, je rsistai, et je le fis tenir un peu
tranquille, d'o  peine cinq minutes aprs il tomba profondment
endormi.

Je saisis cette occasion pour le fouiller fort minutieusement; je lui
tai une montre en or, avec une bourse de soie pleine d'or, sa belle
perruque  calotte pleine, et ses gants  frange d'argent, son pe et
sa belle tabatire; puis ouvrant doucement la portire du carrosse, je
me tins prte  sauter tandis que le carrosse marcherait; mais comme le
carrosse s'arrtait dans l'troite rue qui est de l'autre ct de
Temple-Bar pour laisser passer un autre carrosse, je sortis sans bruit,
refermai la portire, et faussai compagnie  mon gentilhomme et au
carrosse tout ensemble.

C'tait l en vrit une aventure imprvue et o je n'avais eu aucune
manire de dessein; quoique je ne fusse pas dj si loin de la joyeuse
partie de la vie pour oublier comment il fallait se conduire quand un
sot aussi aveugl par ses apptits ne reconnatrait pas une vieille
femme d'une jeune. Je paraissais en vrit dix ou douze ans de moins que
je n'avais; pourtant je n'tais point une jeune fille de dix-sept ans,
et il tait ais de le voir. Il n'y a rien de si absurde, de si
extravagant ni de si ridicule, qu'un homme qui a la tte chauffe tout
ensemble par le vin et par un mauvais penchant de son dsir; il est
possd  la fois par deux dmons, et ne peut pas plus se gouverner par
raison qu'un moulin ne saurait moudre sans eau; le vice foule aux pieds
tout ce qui tait bon en lui; oui et ses sens mmes sont obscurcis par
sa propre rage, et il agit en absurde  ses propres yeux: ainsi il
continuera de boire, tant dj ivre; il ramassera une fille commune,
sans se soucier de ce qu'elle est ni demander qui elle est: saine ou
pourrie, propre ou sale, laide ou jolie, vieille ou jeune; si aveugl
qu'il ne saurait distinguer. Un tel homme est pire qu'un lunatique;
pouss par sa tte ridicule, il ne sait pas plus ce qu'il fait que ne le
savait mon misrable quand je lui tirai de la poche sa montre et sa
bourse d'or.

Ce sont l les hommes dont Salomon dit:

--Ils marchent comme le boeuf  l'abattoir, jusqu' ce que le fer leur
perce le foie.

Admirable description d'ailleurs de l'horrible maladie, qui est une
contagion empoisonne et mortelle se mlant au sang dont le centre ou
fontaine est dans le foie; d'o par la circulation rapide de la masse
entire, cet affreux flau nausabond frappe immdiatement le foie,
infecte les esprits, et perce les entrailles comme d'un fer.

Il est vrai que le pauvre misrable sans dfense n'avait rien  craindre
de moi; quoique j'eusse grande apprhension d'abord sur ce que je
pouvais avoir  craindre de lui; mais c'tait vraiment un homme digne de
piti en tant qu'il tait de bonne sorte; un gentilhomme n'ayant point
de mauvais dessein; homme de bon sens et belle conduite: personne
agrable et avenante, de contenance sobre et ferme, de visage charmant
et beau, et tout ce qui pouvait plaire, sinon qu'il avait un peu bu par
malheur la nuit d'avant; qu'il ne s'tait point mis au lit, ainsi qu'il
me dit quand nous fmes ensemble; qu'il tait chauff et que son sang
tait enflamm par le vin; et que dans cette condition sa raison, comme
si elle fut endormie, l'avait abandonn.

Pour moi, mon affaire, c'tait son argent et ce que je pouvais gagner
sur lui et ensuite si j'eusse pu trouver quelque moyen de le faire, je
l'eusse renvoy sain et sauf chez lui en sa maison, dans sa famille, car
je gage dix contre un qu'il avait une femme honnte et vertueuse et
d'innocents enfants qui taient inquiets de lui et qui auraient bien
voulu qu'il ft rentr pour prendre soin de lui jusqu' ce qu'il se
remit. Et puis avec quelle honte et quel regret il considrerait ce
qu'il avait fait! Comme il se reprocherait d'avoir li frquentation
avec une p...! Ramasse dans le pire des mauvais lieux, le clotre,
parmi l'ordure et la souillure de la ville! Comme il tremblerait de
crainte d'avoir pris la..., de crainte que le fer lui et perc le foie!
Comme il se harait lui-mme chaque fois qu'il regarderait la folie et
la brutalit de sa dbauche! Comme il abhorrerait la pense, s'il avait
quelques principes d'honneur, de donner aucune maladie s'il en avait--et
tait-il sr de n'en point avoir?-- sa femme chaste et vertueuse, et de
semer ainsi la contagion dans le sang vital de sa postrit!

Si de tels gentilshommes regardaient seulement les mprisables penses
qu'entretiennent sur eux les femmes mmes dont ils sont occups en des
cas tels que ceux-ci, ils en auraient du dgot. Ainsi que j'ai dit plus
haut, elles n'estiment point le plaisir; elles ne sont souleves par
aucune inclination pour l'homme; la g... passive ne pense  d'autre
plaisir qu' l'argent, et quand il est tout ivre en quelque sorte par
l'extase de son mauvais plaisir, les mains de la fille sont dans ses
poches en qute de ce qu'elle y peut trouver, et il ne s'en aperoit pas
plus au moment de sa folie qu'il ne le peut prvoir dans l'instant qu'il
a commenc.

J'ai connu une femme qui eut tant d'adresse avec un homme qui en vrit
ne mritait point d'tre mieux trait, que pendant qu'il tait occup
avec elle d'une autre manire, elle fit passer sa bourse qui contenait
vingt guines hors de son gousset o il l'avait mise de crainte qu'elle
la lui prt, et glissa  la place une autre bourse pleine de jetons
dors. Aprs qu'il eut fini, il lui dit:

--Voyons! ne m'as-tu point vol?

Elle se mit  plaisanter et lui dit qu'elle ne pensait pas qu'il et
beaucoup d'argent  perdre. Il mit la main  son gousset, et tta sa
bourse des doigts, d'o il fut rassur, et ainsi elle s'en alla avec son
argent. Et c'tait l le mtier de cette fille. Elle avait une montre
d'or faux et dans sa poche une bourse pleine de jetons toute prte  de
semblables occasions, et je ne doute point qu'elle ne pratiqut son
mtier avec succs.

Je rentrai chez ma gouvernante avec mon butin, et vraiment quand je lui
contai l'histoire, elle put  peine retenir ses larmes de penser comment
un tel gentilhomme courait journellement le risque de se perdre chaque
fois qu'un verre de vin lui montait  la tte.

Mais quant  mon aubaine, et combien totalement je l'avais dpouill,
elle me dit qu'elle en tait merveilleusement charme.

--Oui, mon enfant, dit-elle, voil une aventure qui sans doute servira
mieux  le gurir que tous les sermons qu'il entendra jamais dans sa
vie.

Et si le reste de l'histoire est vrai, c'est ce qui arriva en effet.

Je trouvai le lendemain qu'elle s'enqurait merveilleusement de ce
gentilhomme. La description que je lui en donnai, ses habits, sa
personne, son visage, tout concourait  la faire souvenir d'un
gentilhomme dont elle connaissait le caractre. Elle demeura pensive un
moment et comme je continuais  lui donner des dtails, elle se met 
dire:

--Je parie cent livres que je connais cet homme.

--J'en suis fche, dis-je, car je ne voudrais pas qu'il ft expos pour
tout l'or du monde. On lui a dj fait assez de mal, et je ne voudrais
pas aider  lui en faire davantage.

--Non, non, dit-elle, je ne veux pas lui faire de mal, mais tu peux bien
me laisser satisfaire un peu ma curiosit, car si c'est lui, je te
promets bien que je le retrouverai.

Je fus un peu effare l-dessus, et lui dis le visage plein d'une
inquitude apparente qu'il pourrait donc par le mme moyen me retrouver,
moi et qu'alors j'tais perdue. Elle repartit vivement:

--Eh quoi! penses-tu donc que je vais te trahir? mon enfant. Non, non,
dit-elle, quand il dt avoir dix fois plus d'tat, j'ai gard ton secret
dans des choses pires que celle-ci. Tu peux bien te fier  moi pour
cette fois.

Alors je n'en dis point davantage.

Elle disposa son plan d'autre manire et sans me le faire connatre,
mais elle tait rsolue  tout dcouvrir; si bien qu'elle va trouver une
certaine personne de ses amis qui avait accointance dans la famille
qu'elle supposait, et lui dit qu'elle avait une affaire extraordinaire
avec tel gentilhomme (qui--soit dit en passant--n'tait rien de moins
qu'un baronnet, et de trs bonne famille) et qu'elle ne savait comment
parvenir jusqu' lui sans tre introduite dans la maison. Son amie lui
promit sur-le-champ de l'y aider, et en effet s'en va voir si le
gentilhomme tait en ville.

Le lendemain elle arrive chez ma gouvernante et lui dit que Sir ** tait
chez lui, mais qu'il lui tait arriv quelque accident, qu'il tait fort
indispos, et qu'il tait impossible de le voir.

--Quel accident? dit ma gouvernante, en toute hte, comme si elle ft
surprise.

--Mais, rpond mon amie, il tait all  Hampstead pour y rendre visite
 un gentilhomme de ses amis, et comme il revenait, il fut attaqu et
vol; et ayant un peu trop bu, comme on croit, les coquins le
maltraitrent, et il est fort indispos.

--Vol! dit ma gouvernante et que lui a-t-on pris?

--Mais, rpond son amie, on lui a pris sa montre en or, et sa tabatire
d'or, sa belle perruque, et tout l'argent qui tait dans sa poche, somme
 coup sr considrable, car Sir *** ne sort jamais sans porter une
bourse pleine de guines sur lui.

--Bah, bah! dit ma vieille gouvernante, gouailleuse, je vous parie bien
qu'il tait ivre, qu'il a pris une p... et qu'elle lui a retourn les
poches; et puis il est rentr trouver sa femme, et lui conte qu'on l'a
vol; c'est une vieille couleur; on joue mille tours semblables aux
pauvres femmes tous les jours.

--Fi, dit son amie, je vois bien que vous ne connaissez point Sir ***:
c'est bien le plus honnte gentilhomme qu'il y ait au monde; il n'y a
pas dans toute la cit d'homme plus lgant ni de personne plus sobre et
plus modeste; il a horreur de toutes ces choses; il n'y a personne qui
le connaisse  qui pareille ide pt venir.

--Allons, allons, dit ma gouvernante, ce ne sont point mes affaires;
autrement je vous assure que je trouverais l dedans quelque peu de ce
que j'ai dit: tous vos hommes de rputation modeste ne valent parfois
gure mieux que les autres! ils ont seulement meilleure tenue, ou si
vous voulez, ce sont de meilleurs hypocrites.

--Non, non, dit mon amie; je puis vous assurer que Sir *** n'est point
un hypocrite; c'est vraiment un gentilhomme sobre et honnte et sans
aucun doute il a t vol.

--Nenni, dit ma gouvernante, je ne dis point le contraire; ce ne sont
pas mes affaires, vous dis-je; je veux seulement lui parler: mon affaire
est d'autre nature.

--Mais, dit son amie, quelle que soit la nature de votre affaire, c'est
impossible en ce moment; vous ne sauriez le voir: il est trs indispos
et fort meurtri.

--Ah oui! dit ma gouvernante, il est donc tomb en de bien mauvaises
mains?

Et puis elle demanda gravement:

--O est-il meurtri, je vous prie?

--Mais  la tte, dit mon amie,  une de ses mains et  la figure, car
ils l'ont trait avec barbarie.

--Pauvre gentilhomme, dit ma gouvernante; alors il faut que j'attende
qu'il soit remis, et elle ajouta: j'espre que ce sera bientt.

Et la voil partie me raconter l'histoire.

--J'ai trouv ton beau gentilhomme, dit-elle,--et certes c'tait un beau
gentilhomme--mais, Dieu ait piti de lui,--il est maintenant dans une
triste passe; je me demande ce que diable tu lui as fait; ma foi, tu
l'as presque tu.

Je la regardai avec assez de dsordre.

--Moi le tuer! dis-je; vous devez vous tromper sur la personne; je suis
sre de ne lui avoir rien fait; il tait fort bien quand je le quittai,
dis-je, sinon qu'il tait ivre et profondment endormi.

--Voil ce que je ne sais point, dit-elle, mais  cette heure il est
dans une triste passe; et la voil qui me raconte tout ce que son amie
avait dit.

--Eh bien alors, dis-je, c'est qu'il est tomb dans de mauvaises mains
aprs que je l'ai quitt, car je l'avais laiss en assez bon tat.

Environ dix jours aprs, ma gouvernante retourne chez son amie, pour se
faire introduire chez ce gentilhomme; elle s'tait enquise cependant par
d'autres voies et elle avait ou dire qu'il tait remis; si bien qu'on
lui permit de lui parler.

C'tait une femme d'une adresse admirable, et qui n'avait besoin de
personne pour l'introduire; elle dit son histoire bien mieux que je ne
saurai la rpter, car elle tait matresse de sa langue, ainsi que j'ai
dj dit. Elle lui conta qu'elle venait, quoique trangre, dans le seul
dessein de lui rendre service, et qu'il trouverait qu'elle ne venait
point  une autre fin; qu'ainsi qu'elle arrivait simplement  titre si
amical, elle lui demandait la promesse que, s'il n'acceptait pas ce
qu'elle proposerait officiellement, il ne prit pas en mauvaise part
qu'elle se ft mle de ce qui n'tait point ses affaires; elle l'amura
qu'ainsi que ce qu'elle avait  dire tait un secret qui n'appartenait
qu' lui, ainsi, qu'il acceptt son offre ou non, la chose resterait
secrte pour tout le monde,  moins qu'il la publit lui-mme; et que
son refus ne lui terait pas le respect qu'elle entretenait pour lui, au
point qu'elle lui fit la moindre injure, de sorte qu'il avait pleine
libert d'agir ainsi qu'il le jugerait bon.

Il prit l'air fort fuyant d'abord et dit qu'il ne connaissait rien en
ses affaires qui demandt beaucoup de secret, qu'il n'avait jamais fait
tort  personne et qu'il ne se souciait pas de ce qu'on pouvait dire de
lui; que ce n'tait point une partie de son caractre d'tre injuste
pour quiconque et qu'il ne pouvait point s'imaginer en quoi aucun homme
pt lui rendre service, mais que s'il tait ainsi qu'elle avait dit, il
ne pouvait se fcher qu'on s'effort de le servir, et qu'il la laissait
donc libre de parler ou de ne point parler  sa volont.

Elle le trouva si parfaitement indiffrent qu'elle eut presque de la
crainte  aborder la question. Cependant aprs plusieurs dtours, elle
lui dit que par un accident incroyable, elle tait venue  avoir une
connaissance particulire de cette malheureuse aventure o il tait
tomb, et en une manire telle qu'il n'y avait personne au monde
qu'elle-mme et lui qui en fussent informs, non, pas mme la personne
qui avait t avec lui.

Il prit d'abord une mine un peu en colre.

--Quelle aventure? dit-il.

--Mais, dit-elle, quand vous avez t vol au moment vous veniez de
Knightsbr... Hampstead, monsieur, voulais-je dire, dit-elle, ne soyez
pas surpris, monsieur, dit-elle, que je puisse vous rendre compte de
chaque pas que vous avez fait ce jour-l depuis le clotre  Smithfield
jusqu'au Spring-Garden  Knightsbridge et de l au *** dans le Strand,
et comment vous resttes endormi dans le carrosse ensuite; que ceci,
dis-je, ne vous surprenne point, car je ne viens pas, monsieur, vous
tirer de l'argent. Je ne vous demande rien et, je vous assure que la
femme qui tait avec vous ne sait point du tout qui vous tes et ne le
saura jamais. Et pourtant peut-tre que je peux vous servir plus encore,
car je ne suis pas venue tout nuement pour vous faire savoir que j'tais
informe de ces choses comme si je vous eusse demand le prix de mon
silence; soyez persuad, monsieur, dit-elle, que, quoi que vous jugiez
bon de faire ou de me dire, tout restera secret autant que si je fusse
dans ma tombe.

Il fut tonn de son discours et lui dit gravement:

--Madame, vous tes une trangre pour moi, mais il est bien infortun
que vous ayez pntr le secret de la pire action de ma vie et d'une
chose dont je suis justement honteux; en quoi la seule satisfaction que
j'avais tait que je pensais qu'elle ft connue seulement de Dieu et de
ma propre conscience.

--Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne point compter la connaissance
que j'ai de ce secret comme une part de votre malheur; c'est une chose
o je pense que vous ftes entran par surprise, et peut-tre que la
femme usa de quelque art pour vous y pousser. Toutefois vous ne
trouverez jamais de juste cause, dit-elle, de vous repentir que je sois
venue  l'apprendre, ni votre bouche ne peut-elle tre l-dedans plus
muette que je ne l'ai t et le serai jamais.

--Eh bien, dit-il, c'est que je veux rendre justice aussi  cette femme.
Quelle qu'elle soit, je vous assure qu'elle ne me poussa  rien. Elle
s'effora plutt de rsister; c'est ma propre extravagance et ma folie
qui m'entranrent  tout, oui, et qui l'y entranrent aussi. Je ne
veux point lui faire tort. Pour ce qu'elle m'a pris, je ne pouvais
m'attendra  rien de moins d'elle en la condition o j'tais, et  cette
heure encore, je ne sais point si c'est elle qui m'a vol ou si c'est le
cocher. Si c'est elle, je lui pardonne. Je crois que tous les
gentilshommes qui agissent ainsi que je l'ai fait devraient tre traits
de mme faon; mais je suis plus tourment d'autres choses que de tout
ce qu'elle m'a t.

Ma gouvernante alors commena d'entrer dans toute l'affaire, et il
s'ouvrit franchement  elle. D'abord elle lui dit en rponse  ce
qu'elle lui avait dit sur moi:

--Je suis heureuse, monsieur, que vous montriez tant de justice  la
personne avec laquelle vous tes all. Je vous assure que c'est une
femme de qualit, et que ce n'est point une fille commune de la ville,
et quoi que vous ayez obtenu d'elle, je suis persuade que ce n'est pas
son mtier. Vous avez couru un grand risque en vrit, monsieur, mais si
c'est l une partie de votre tourment, vous pouvez tre parfaitement
tranquille, car je vous jure que pas un homme ne l'a touche avant vous
depuis son mari, et il est mort voil tantt huit ans.

Il parut que c'tait l sa peine et qu'il tait en grande frayeur l
dessus. Toutefois sur les paroles de ma gouvernante, il parut enchant
et dit:

--Eh bien, madame, pour vous parler tout net, si j'tais sr de ce que
vous me dites, je ne me soucierais point tant de ce que j'ai perdu. La
tentation tait grande, et peut-tre qu'elle tait pauvre et qu'elle en
avait besoin.

--Si elle n'et pas t pauvre, monsieur, dit-elle, je vous jure qu'elle
ne vous aurait jamais cd, et, ainsi que sa pauvret l'entrana d'abord
 vous laisser faire ce que vous ftes, ainsi la mme pauvret la poussa
 se payer  la fin, quand elle vit que vous tiez en une telle
condition que si elle ne l'avait point fait, peut-tre que le prochain
cocher ou porteur de chaises l'et pu faire  votre plus grand dam.

--Eh bien! dit-il, grand bien lui fasse! Je le rpte encore, tous les
gentilshommes qui agissent ainsi devraient tre traits de la mme
manire, et cela les porterait  veiller sur leurs actions. Je n'ai
point d'inquitude l-dessus que relativement au sujet dont nous avons
parl. L, il entra en quelques liberts avec elle sur ce qui s'tait
pass entre nous, chose qu'il ne convient pas qu'une femme crive, et
sur la grande terreur qui pesait sur son esprit pour sa femme, de
crainte qu'il et reu quelque mal de moi et le communiqut. Il lui
demanda enfin si elle ne pouvait lui procurer une occasion de me parler.

Ma gouvernante lui donna de pleines assurances sur ce que j'tais une
femme exempte de toutes choses pareilles et qu'il pouvait avoir autant
de tranquillit l-dessus que si c'et t avec sa propre femme. Mais
pour ce qui tait de me voir, elle dit qu'il pourrait y avoir de
dangereuses consquences; toutefois qu'elle me parlerait et lui ferait
savoir, s'efforant cependant de lui persuader de n'en point avoir le
dsir, et qu'il n'en retirerait aucun bnfice, regardant qu'elle
esprait qu'il n'avait point l'intention de renouveler la liaison et que
pour moi, c'tait tout justement comme si je lui misse ma vie entre les
mains.

Il lui dit qu'il avait un grand dsir de me voir, qu'il lui donnerait
toutes les assurances possibles de ne point tirer avantage de moi, et
que tout d'abord, il me ferait grce en gnral de toute demande
d'espace quelconque. Elle insista pour lui montrer que ce ne serait l
que la divulgation de son secret qui pourrait lui faire grand tort et le
supplia de ne point la presser plus avant, si bien qu'en fin du compte
il y renona.

Ils eurent quelque discours au sujet des choses qu'il avait perdues et
il parut trs dsireux de retrouver sa montre en or, et lui dit que si
elle pouvait la lui procurer, il en payerait volontiers la valeur, elle
lui dit qu'elle s'y efforcerait et en abandonna le prix  son
estimation.

En effet le lendemain elle lui apporta la montre et il lui en donna
trente guines qui tait plus que je n'eusse pu en faire quoiqu'il
parat qu'elle avait cot bien davantage. Il parla aussi quelque peu de
sa perruque qui lui avait cot, parat-il, soixante guines ainsi que
de sa tabatire et peu de jours aprs elle les lui apporta aussi, ce qui
l'obligea infiniment, et il lui donna encore trente guines. Le
lendemain je lui envoyai sa belle pe et sa canne gratis et ne lui
demandai rien.

Alors il entra en une longue conversation sur la manire dont elle tait
venue  savoir toute cette affaire. Elle construisit une longue histoire
l-dessus, comment elle l'avait su par une personne  qui j'avais tout
racont et qui devait m'aider  disposer des effets que cette confidence
lui avait apports, puisqu'elle tait de sa profession brocanteuse;
qu'elle, apprenant l'accident de Sa Dignit, avait devin tout
l'ensemble de l'affaire, et, qu'ayant les effets entre les mains, elle
avait rsolu de venir tenter ce qu'elle avait fait. Puis elle lui donna
des assurances rptes, affirmant qu'il ne lui en sortirait jamais un
mot de la bouche, et que, bien qu'elle connt fort bien la femme
(c'tait moi qu'elle voulait dire), cependant elle ne lui avait
nullement laiss savoir qu'elle tait la personne, ce qui d'ailleurs
tait faux: mais il ne devait point lui en arriver d'inconvnient car je
n'en ouvris jamais la bouche  quiconque.

Je pensais bien souvent  le revoir et j'tais fche d'avoir refus;
j'tais persuade que si je l'eusse vu et lui eusse fait savoir que je
le connaissais, j'eusse pu tirer quelque avantage de lui et peut-tre
obtenir quelque entretien. Quoique ce ft une vie assez mauvaise,
pourtant elle n'tait pas si pleine de dangers que celle o j'tais
engage. Cependant ces ides passrent  la longue. Mais ma gouvernante
le voyait souvent et il tait trs bon pour elle, lui donnant quelque
chose presque chaque fois qu'il la voyait. Une fois en particulier, elle
le trouva fort joyeux et, ainsi qu'elle pensa, quelque peu excit de
vin, et il la pressa encore de lui laisser revoir cette femme, qui,
ainsi qu'il disait, l'avait tant ensorcel cette nuit-l. Ma
gouvernante, qui depuis le commencement avait envie que je le revisse,
lui dit qu'elle voyait que son dsir tait tellement fort qu'elle serait
porte  y cder si elle pouvait obtenir de moi que je m'y soumisse,
ajoutant que s'il lui plaisait de venir  sa maison le soir, elle
s'efforcerait de lui donner satisfaction sur ces assurances rptes
qu'il oublierait ce qui s'tait pass.

Elle vint me trouver en effet, et me rapporta tout le discours; en
somme, elle m'amena bientt  consentir en un cas o j'prouvais quelque
regret d'avoir refus auparavant; si bien que je me prparai  le voir.
Je m'habillai du mieux que je pus  mon avantage, je vous l'assure, et
pour la premire fois j'usai d'un peu d'artifice; pour la premire fois,
dis-je, car je n'avais jamais cd  la bassesse de me peindre avant ce
jour, ayant toujours assez de vanit pour croire que je n'en avais point
besoin.

Il arriva  l'heure fixe; et, ainsi qu'elle l'avait remarqu
auparavant, il tait clair encore qu'il venait de boire, quoiqu'il ft
loin d'tre ce qu'on peut appeler ivre. Il parut infiniment charm de me
voir et entra dans un long discours avec moi sur toute l'affaire;
j'implorai son pardon,  maintes reprises, pour la part que j'y avais
eue, protestai que je n'avais point entretenu de tel dessein quand
d'abord je l'avais rencontr, que je ne serais pas sortie avec lui si je
ne l'eusse pris pour un gentilhomme fort civil et s'il ne m'et fait si
souvent la promesse de ne rien tenter qui ft indcent. Il s'excusa sur
le vin qu'il avait bu, et qu'il savait  peine ce qu'il faisait et que
s'il n'en et pas t ainsi, il n'et point pris avec moi la libert
qu'il avait fait. Il m'assura qu'il n'avait point touch d'autre femme
que moi depuis son mariage, et que 'avait t pour lui une surprise; me
fit des compliments sur le grand agrment que je lui donnais, et autres
choses semblables, et parla si longtemps en cette faon, que je trouvai
que son animation le menait en somme  l'humeur de recommencer. Mais je
le repris de court; je lui jurai que je n'avais point souffert d'tre
touche par un homme depuis la mort de mon mari, c'est  savoir de huit
ans en a; il dit qu'il le croyait bien, et ajouta que c'tait bien ce
que madame lui avait laiss entendre, et que c'tait son opinion
l-dessus qui lui avait fait dsirer de me revoir; et que puisqu'il
avait une fois enfreint la vertu avec moi, et qu'il n'y avait point
trouv de fcheuses consquences, il pouvait en toute sret s'y
aventurer encore; et en somme il en arriva l o j'attendais, qui ne
saurait tre mis sur papier.

Ma vieille gouvernante l'avait bien prvu, autant que moi; elle l'avait
donc fait entrer dans une chambre o il n'y avait point de lit, mais qui
donnait dans une seconde chambre o il y en avait un; nous nous y
retirmes pour le restant de la nuit; et en somme, aprs que nous emes
pass quelque temps ensemble, il se mit au lit et y passa toute la nuit;
je me retirai, mais revins, toute dshabille, avant qu'il ft jour, et
demeurai  coucher avec lui jusqu'au matin.

Quand il partit, je lui dis que j'esprais qu'il se sentait sr de
n'avoir pas t vol. Il me dit qu'il tait pleinement satisfait
l-dessus, et, mettant la main dans la poche, me donna cinq guines, qui
tait le premier argent que j'eusse gagn en cette faon depuis bien des
annes.

Je reus de lui plusieurs visites semblables; mais il n'en vint jamais
proprement  m'entretenir, ce qui m'aurait plu bien mieux. Mais cette
affaire eut sa fin, elle aussi; car au bout d'un an environ, je trouvai
qu'il ne venait plus aussi souvent, et enfin il cessa tout  fait, sans
nul dsagrment ou sans me dire adieu; de sorte que l se termina cette
courte scne de vie qui m'apporta peu de chose vraiment, sinon pour me
donner plus grand sujet de me repentir.

Durant tout cet intervalle, je m'tais confine la plupart du temps  la
maison; du moins suffisamment pourvue, je n'avais point fait
d'aventures, non, de tout le quart d'une anne; mais alors, trouvant que
le fonds manquait, et, rpugnante  dpenser le capital, je me mis 
songer  mon vieux mtier et  regarder autour de moi dans la rue; et
mon premier pas fut assez heureux.

Je m'tais vtue d'habits trs pauvres; car, ayant diffrentes formes
sous lesquelles, je paraissais, je portais maintenant une robe d'toffe
ordinaire, un tablier bleu et un chapeau de paille; et je me plaai  la
porte de l'htellerie des Trois-Coupes dans Saint-John's Street. Il y
avait plusieurs rouliers qui descendaient d'ordinaire  cette
htellerie, et les coches  relais pour Barnet, Totteridge, et autres
villes de cette rgion, taient toujours l dans la rue, le soir, au
moment qu'ils se prparaient  partir; de sorte que j'tais prte pour
tout ce qui se prsenterait. Voici ce que je veux dire: beaucoup de gens
venaient  ces htelleries avec des ballots et de petits paquets, et
demandaient tels rouliers ou coches qu'il leur fallait, pour les porter
 la campagne; et d'ordinaire il y a devant la porte, des filles, femmes
de crocheteurs ou servantes, qui attendent pour porter ces paquets pour
ceux qui les y emploient.

Il arriva assez trangement que j'tais debout devant le porche de
l'htellerie et qu'une femme qui se tenait l dj avant, et qui tait
la femme d'un crocheteur au service du coche de Barnet, m'ayant
remarque, me demanda si j'attendais point aucun des coches; je lui dis
que oui, que j'attendais ma matresse qui allait venir pour prendre le
coche de Barnet; elle me demanda qui tait ma matresse, et je lui dis
le premier nom de dame qui me vint  l'esprit, mais il parat que je
tombai sur un nom qui tait le mme que celui d'une famille demeurant 
Hadley, prs de Barnet.

Je ne lui en dis point davantage, ni elle  moi, pendant un bon moment;
mais d'aventure quelqu'un l'ayant appele  une porte un peu plus loin,
elle me pria, si j'entendais personne demander le coche de Barnet, de
venir la chercher  cette maison qui, parat-il, tait une maison de
bire; je lui dis: Oui, bien volontiers, et la voil partie.

 peine avait-elle disparu, que voici venir une fille et une enfant
suant et soufflant, qui demandent le coche de Barnet. Je rpondis tout
de suite:

--C'est ici.

--Est-ce que vous tes au service du coche de Barnet? dit-elle.

--Oui, mon doux coeur, dis-je, qu'est-ce qu'il vous faut?

--Je voudrais des places pour deux voyageurs, dit-elle.

--O sont-ils, mon doux coeur? dis-je.

--Voici la petite fille, dit-elle; je vous prie de la faire entrer dans
le coche, et je vais aller chercher ma matresse.

--Htez-vous donc, mon doux coeur, lui dis-je, ou tout sera plein.

Cette fille avait un gros paquet sous le bras; elle mit donc l'enfant
dans le coche en mme temps.

--Vous feriez mieux de poser votre paquet dans le coche en mme temps.

--Non, dit-elle, j'ai peur que quelqu'un l'enlve  l'enfant.

--Alors donnez-le-moi, dis-je.

--Prenez-le donc, dit-elle; et jurez-moi d'y faire bien attention.

--J'en rponds, dis-je, quand il vaudrait vingt livres.

--L, prenez-le donc, dit-elle, et la voil partie.

Sitt que je tins le paquet, et que la fille fut hors de vue, je m'en
vais vers la maison de bire o tait la femme du crocheteur; de sorte
que si je l'avais rencontre, j'aurais paru seulement venir pour lui
remettre le paquet et l'appeler  ses affaires, comme si je fusse force
de partir, ne pouvant l'attendre plus longtemps; mais comme je ne la
rencontrai pas, je m'en allai, et tournant dans Charterhouse-Lane, je
traversai Charterhouse-Yard pour gagner Long-Lane, puis j'entrai dans le
clos Saint-Barthlemy, de l dans Little-Britain, et  travers
Bluecoat-Hospital dans Newgate-Street.

Pour empcher que je fusse reconnue, je dtachai mon tablier bleu, et je
le roulai autour du paquet qui tait envelopp dans un morceau
d'indienne; j'y roulai aussi mon chapeau de paille et je mis le paquet
sur ma tte; et je fis trs bien, car, passant  travers
Bluecoat-Hospital, qui rencontrai-je sinon la fille qui m'avait donn 
tenir son paquet? Il semble qu'elle s'en allt avec sa matresse,
qu'elle tait alle chercher, au coche de Barnet.

Je vis qu'elle tait presse, et je n'avais point affaire de la retenir;
de sorte que la voil partie, et j'apportai mon paquet trs
tranquillement  ma gouvernante. Il ne contenait point d'argent, de
vaisselle plate ou de joyaux; mais un trs bel habit de damas d'Inde,
une robe et un jupon, une coiffe de dentelle et des manchettes en trs
belle dentelle des Flandres, et quelques autres choses telles que j'en
savais fort bien la valeur.

Ce n'tait pas l vraiment un tour de ma propre invention, mais qui
m'avait t donn par une qui l'avait pratiqu avec succs, et ma
gouvernante en fut infiniment charme: et vraiment je l'essayai encore 
plusieurs reprises, quoique jamais deux fois de suite prs du mme
endroit: car la fois suivante je l'essayai dans Whitechapel, juste au
coin de Petticoat-Lane, l o se tiennent les coches qui se rendent 
Stratford et  Bow, et dans cette partie de la campagne; et une autre
fois au Cheval Volant juste  l'extrieur de Bishopsgate, l o
remisaient  cette poque les coches de Cheston, et j'avais toujours la
bonne chance de m'en aller avec quelque aubaine.

Une autre fois je me postai devant un magasin prs du bord de l'eau, o
viennent les navires ctiers du Nord, tels que de Newcastle-sur-Tyne,
Sunderland et autres lieux. L, le magasin tant ferm, arrive un jeune
homme avec une lettre; et il venait chercher une caisse et un panier qui
taient arrivs de Newcastle-sur-Tyne. Je lui demandai s'il en avait les
marques; il me montre donc la lettre, en vertu de laquelle il devait
rclamer l'envoi, et qui donnait une liste du contenu; la caisse tait
pleine de linge, et le panier de verreries. Je lus la lettre et pris
garde de voir le nom, et les marques, et le nom de la personne qui avait
envoy les marchandises, et le nom de la personne  qui elles taient
expdies; puis je priai le jeune homme de revenir le lendemain matin,
le garde-magasin ne devant point tre l de toute la nuit.

Me voil vite partie crire une lettre de M, John Richardson de
Newcastle  son cher cousin Jemmy Cole,  Londres, dans laquelle il
l'avisait qu'il lui avait expdi par tel navire (car je me rappelais
tous les dtails  un cheveu prs) tant de pices de gros linge et tant
d'aunes de toile de Hollande, et ainsi de suite, dans une caisse, et un
panier de verrerie de cristal de la verrerie de M. Henzill; et que la
caisse tait marque L. C. N 1 et que le panier portait l'adresse sur
une tiquette attache  la corde.

Environ une heure aprs je vins au magasin, o je trouvai le garde, et
me fis dlivrer les marchandises sans le moindre scrupule; la valeur du
linge tant d' peu prs 22.

Je pourrais remplir tout ce discours de la varit de telles aventures
que l'invention journalire me suggrait, et que je menais avec la plus
extrme adresse, et toujours avec succs.

 la fin, ainsi qu'on dit, tant va la cruche  l'eau qu' la fin elle se
casse, je tombai en quelques embarras, qui, malgr qu'ils ne pussent me
toucher fatalement, pourtant me firent connatre, chose qui n'tait
seconde en dsagrment pour moi qu'au jugement de culpabilit mme.

J'avais adopt pour dguisement l'habit d'une veuve; c'tait sans avoir
en vue aucun dessein proprement dit, mais seulement afin d'attendre ce
qui pouvait se prsenter, ainsi que je faisais souvent. Il arriva que
tandis que je passais le long d'une rue de Covent-garden, il se fit un
grand cri d'au voleur! au voleur! Quelques artistes avaient, parat-il
jou le tour  un boutiquier, et comme elles taient poursuivies, les
unes fuyaient d'un ct, les autres de l'autre; et l'une d'elles tait,
disait-on, habille en veuve avec des vtements de deuil; sur quoi la
foule s'amassa autour de moi, et les uns dirent que j'tais la personne,
et d'autres que non. Immdiatement survint un des compagnons du mercier,
et il jura tout haut que c'tait moi la personne, et ainsi me saisit;
toutefois quand j'eus t ramene par la foule  la boutique du mercier,
le matre de la maison dit franchement que ce n'tait pas moi la femme,
et voulut me faire lcher sur-le-champ, mais un autre garon dit
gravement: Attendez, je vous prie, que M... (c'tait le compagnon) soit
revenu, car il la connat; de sorte qu'on me garda prs d'une
demi-heure. On avait fait venir un commissaire, et il se tenait dans la
boutique pour me servir de gelier; en causant avec le commissaire, je
lui demandai o il demeurait et le mtier qu'il faisait; cet homme,
n'apprhendant pas le moins du monde ce qui survint ensuite, me dit
sur-le-champ son nom, et l'endroit o il vivait; et me dit, par manire
de plaisanterie, que je serais bien sre d'entendre son nom quand on me
mnerait  Old Bailey.

Les domestiques de mme me traitrent avec effronterie, et on eut toutes
les peines du monde  leur faire ter les mains de dessus moi; le
matre, en vrit, se montra plus civil, mais il ne voulut point me
lcher, quoiqu'il convnt que je n'avais pas t dans sa boutique.

Je commenai de relever la tte avec assez d'insolence, et lui dis que
j'esprais qu'il ne serait point surpris si je rclamais satisfaction de
ses offenses; et que je le priais de faire chercher mes amis afin que
justice me ft rendue. Non, dit-il, c'tait une chose dont il ne pouvait
me donner la libert; je la pourrais demander quand je viendrais devant
la justice de paix; et, puisqu'il voyait que je le menaais, il ferait
bonne garde sur moi cependant, et veillerait  ce que je fusse mise 
l'ombre dans Newgate. Je lui dis que c'tait son temps maintenant, mais
que ce serait le mien tout  l'heure, et je gouvernai ma colre autant
qu'il me ft possible: pourtant je parlai au commissaire afin qu'il
appelt un commissionnaire, ce qu'il fit, et puis je demandai plume,
encre et papier, mais ils ne voulurent point m'en donner. Je demandai au
commissionnaire son nom, et o il demeurait, et le pauvre homme me le
dit bien volontiers; je le priai de remarquer et de se rappeler la
manire dont on me traitait l; qu'il voyait qu'on m'y dtenait par
force; je lui dis que j'aurais besoin de lui dans un autre endroit, et
qu'il n'en serait pas plus mal s'il y savait parler. Le commissionnaire
me dit qu'il me servirait de tout son coeur.

--Mais, madame, dit-il, souffrez que je les entende refuser de vous
mettre en libert, afin que je puisse parler d'autant plus clairement.

L-dessus je m'adressai  haute voix au matre de la boutique et je lui
dis:

--Monsieur, vous savez en me et conscience que je ne suis pas la
personne que vous cherchez, et que je ne suis pas venue dans votre
boutique tout  l'heure; je demande donc que vous ne me dteniez pas ici
plus longtemps ou que vous me disiez les raisons que vous avez pour
m'arrter.

Cet homme l-dessus devint plus arrogant qu'avant, et dit qu'il ne
ferait ni l'un ni l'autre jusqu' ce qu'il le juget bon.

--Fort bien, dis-je au commissionnaire et au commissaire, vous aurez
l'obligeance de vous souvenir de ces paroles, messieurs, une autre fois.

Le commissionnaire dit: Oui, madame; et la chose commena de dplaire
au commissaire qui s'effora de persuader au mercier de me congdier et
de me laisser aller, puisque, ainsi qu'il disait, il convenait que je
n'tais point la personne.

--Mon bon monsieur, dit le mercier goguenardant, tes-vous juge de paix
ou commissaire? Je l'ai remise entre vos mains; faites votre service, je
vous prie.

Le commissaire lui dit, un peu piqu, mais avec assez d'honntet:

--Je connais mon service, et ce que je suis, monsieur: je doute que vous
sachiez parfaitement ce que vous faites  cette heure.

Ils eurent encore d'autres paroles acides, et cependant les compagnons,
impudents et malhonntes au dernier point me traitrent avec barbarie;
et l'un d'eux, le mme qui m'avait saisie d'abord, prtendit qu'il
voulait me fouiller et commena de mettre les mains sur moi. Je lui
crachai au visage, j'appelai  haute voix le commissaire, et le priai de
noter soigneusement la faon dont on me traitait, et je vous prie,
monsieur le commissaire, dis-je, de demander le nom de ce coquin, et
j'indiquai l'homme. Le commissaire lui infligea une semonce polie, lui
dit qu'il ne savait ce qu'il faisait, puisqu'il voyait que son matre
reconnaissait que je n'tais point la personne; et, dit le commissaire,
je crains bien que votre matre ne nous mette lui et moi tout ensemble
dans la peine, si cette dame vient  prouver qui elle est, o elle
tait, et qu'il paraisse clairement que ce n'est pas la femme que vous
prtendez.

--Sacredieu, dit encore l'homme, avec une insolente face endurcie, c'est
bien la dame, n'ayez crainte; je jure que c'est la mme personne qui
tait dans la boutique et je lui ai mis dans la main mme la pice de
satin qui est perdue; vous en saurez davantage quand M. William et M.
Anthony (c'taient d'autres compagnons) vont entrer; ils la
reconnatront aussi bien que moi.

Juste au moment o l'impudent coquin parlait ainsi au commissaire, voici
que rentrent M. William et M. Anthony, comme il les appelait, et un
ramas de populace avec eux, qui amenaient la vraie veuve qu'on
prtendait que j'tais; et ils arrivrent suant et soufflant dans la
boutique; et tranant la pauvre crature avec infiniment de triomphe et
de la manire la plus sanguinaire jusqu' leur matre, qui tait dans
l'arrire-boutique, ils s'crirent  haute voix:

--Voil la veuve, monsieur! Nous l'avons attrape  la fin!

--Que voulez-vous dire? dit le matre, mais nous l'avons dj; la voil
assise l-bas; et M... affirme qu'il peut jurer que c'est elle.

L'autre homme, qu'on appelait M. Anthony, rpliqua:

--M... peut dire ce qu'il lui plat, et jurer ce qui lui plat; mais
voil la femme, et voil ce qui reste du satin qu'elle a vol; je l'ai
tir de dessous ses jupes avec ma propre main.

Je commenai maintenant  prendre un peu de coeur, mais souris et ne dis
rien; le matre devint ple; le commissaire se retourna et me regarda.

--Allez, monsieur le commissaire, dis-je, laissez donc faire, allez!

Le cas tait clair et ne pouvait tre ni, de sorte qu'on remit entre
les mains du commissaire la vritable voleuse, et le mercier me dit fort
civilement qu'il tait fch de l'erreur, et qu'il esprait que je ne la
prendrais point en mauvaise part; qu'on leur jouait tous les jours tant
de tours de cette nature, qu'il ne fallait point les blmer s'ils
mettaient autant d'exactitude  se rendre justice.

--Ne point la prendre en mauvaise part, monsieur! dis-je, et comment la
pourrais-je prendre en bonne? Si vous m'eussiez relche, quand votre
insolent maraud m'eut saisie dans la rue, trane jusqu'ici, et que vous
reconntes vous-mme que je n'tais pas la personne, j'aurais oubli
l'affront, et je ne l'aurais nullement pris en mauvaise part, en
considration des nombreux mauvais tours que je crois qu'on vous joue
fort souvent; mais la manire dont vous m'avez traite depuis ne se
saurait supporter non plus surtout que celle de votre valet; il faut que
j'en aie rparation et je l'obtiendrai.

Alors il commena de parlementer avec moi, dit qu'il me donnerait toute
satisfaction raisonnable, et il aurait bien voulu que je lui dise ce que
c'tait que j'exigeais, je lui dis que je ne voulais pas tre mon propre
juge, que la loi dciderait pour moi, et que puisque je devais tre
mene devant un magistrat, je lui ferais entendre l ce que j'avais 
dire. Il me dit qu'il n'y avait point d'occasion d'aller devant la
justice,  cette heure; que j'tais en libert d'aller o il me ferait
plaisir, et, s'adressant au commissaire, lui dit qu'il pouvait me
laisser aller, puisque j'tais dcharge. Le commissaire lui rpondit
tranquillement.

--Monsieur, vous m'avez demand tout  l'heure si j'tais commissaire ou
juge de paix; vous m'avez ordonn de faire mon service; et vous m'avez
mand cette dame comme prisonnire;  cette heure, monsieur, je vois que
vous n'entendez point mon service, puisque vous voudriez faire de moi un
juge vraiment; mais je suis oblig de vous dire que cela n'est point en
mon pouvoir; j'ai droit de garder un prisonnier quand on me l'a mand,
mais c'est la loi et le magistrat seulement, qui peuvent dcharger ce
prisonnier: par ainsi, vous vous trompez, monsieur, il faut que je
l'emmne maintenant devant un juge, que cela vous plaise ou non.

Le mercier d'abord le prit de trs haut avec le commissaire; mais comme
il se trouva que ce commissaire n'tait point un officier  gages, mais
une bonne espce d'homme bien solide (je crois qu'il tait grainetier),
et de bon sens, il ne voulut pas dmordre de son affaire, et refusa de
me dcharger sans m'avoir mene devant un juge de paix, et j'y insistai
aussi. Quand le mercier vit cela:

--Eh bien, dit-il au commissaire, menez-la donc o il vous plaira; je
n'ai rien  lui dire.

--Mais, monsieur, dit le commissaire, j'espre bien que vous viendrez
avec nous, puisque c'est vous qui me l'avez mande.

--Non, par ma foi, dit le mercier; je vous rpte que je n'ai rien  lui
dire.

--Pardonnez-moi, monsieur, mais il le faut, dit le commissaire: je vous
en prie, dans votre propre intrt; le juge ne peut rien faire sans
vous.

--S'il vous plat, mon ami, dit le mercier, allez  vos affaires; je
vous dis encore une fois que je n'ai rien  dire  cette dame; au nom du
roi je vous ordonne de la relcher.

--Monsieur, dit le commissaire, je vois bien que vous ne savez point ce
que c'est que d'tre commissaire; je vous supplie de ne pas m'obliger 
vous rudoyer.

--Voil qui est inutile, dit le mercier, car vous me rudoyez assez dj.

--Non, monsieur, dit le commissaire, je ne vous rudoie point; vous avez
enfreint la paix en menant une honnte femme hors de la rue, o elle
tait  ses affaires, en la confinant dans votre boutique, et en la
faisant maltraiter ici par vos valets; et  cette heure vous dites que
je vous rudoie? Je crois montrer beaucoup de civilit vraiment en ne
vous ordonnant pas de m'accompagner, au nom du roi, requrant tout homme
que je verrais passer votre porte de me prter aide et assistance pour
vous emmener par force; voil ce que j'ai pouvoir de faire, et vous ne
l'ignorez point; pourtant je m'en abstiens et une fois encore je vous
prie de venir avec moi.

Eh bien, malgr tout ce discours il refusa et parla grossirement au
commissaire. Toutefois le commissaire ne changea point d'humeur et ne se
laissa pas irriter; et alors je m'entremis et je dis:

--Allez, monsieur le commissaire, laissez-lui la paix; je trouverai des
moyens assez pour l'amener devant un magistrat, n'ayez crainte; mais
voil cet individu, dis-je: c'est l'homme qui m'a saisie au moment que
je passais innocemment dans la rue, et vous tes tmoin de sa violence 
mon endroit depuis; permettez-moi je vous prie, de vous le mander afin
que vous l'emmeniez devant un juge.

--Oui, madame, dit le commissaire.

Et se tournant vers l'homme:

--Allons, mon jeune monsieur, dit-il au compagnon, il faut venir avec
nous; j'espre que vous n'tes pas, comme votre matre, au-dessus du
pouvoir du commissaire.

Cet homme prit un air de voleur condamn, et se recula, puis regarda son
matre, comme s'il et pu l'aider; et l'autre comme un sot l'encouragea
 l'insolence; et lui, en vrit, rsista au commissaire, et le repoussa
de toutes ses forces au moment qu'il allait pour le saisir; d'o le
commissaire le renversa par terre sur le coup, et appela  l'aide:
immdiatement la boutique fut pleine de gens et le commissaire saisit
matre, compagnon et tous les valets.

La premire mauvaise consquence de ce tumulte fut que la femme qui
tait vraiment la voleuse se sauva et se perdit dans la foule, ainsi que
deux autres qu'ils avaient arrts aussi: ceux-l taient-ils vraiment
coupables ou non, je n'en puis rien dire.

Cependant quelques-uns de ses voisins tant entrs, et voyant comment
allaient les choses, s'taient efforcs de ramener le mercier dans son
sens; et il commena d'tre convaincu qu'il tait dans son tort; de
sorte qu'enfin nous allmes tous bien tranquillement devant le juge avec
une queue d'environ cinq cents personnes sur nos talons; et tout le long
de la route j'entendais les gens qui demandaient: Qu'est-ce qu'il y a?
et d'autres qui rpondaient: C'est un mercier qui avait arrt une dame
 la place d'une voleuse; et aprs, la voleuse a t prise, et
maintenant c'est la dame qui a fait prendre le mercier pour l'amener
devant la justice. Ceci charmait trangement la populace, et la foule
augmentait  vue d'oeil, et ils criaient pendant que nous marchions: O
est-il, le coquin? O est-il, le mercier? et particulirement les
femmes; puis, quand elles le voyaient, elles s'criaient: Le voil! le
voil! et tous les moments il lui arrivait un bon paquet de boue; et
ainsi nous marchmes assez longtemps; jusqu'enfin le mercier crut bon de
prier le commissaire d'appeler un carrosse pour le protger de la
canaille; si bien que nous fmes le reste de la route en voiture, le
commissaire et moi, et le mercier et le compagnon.

Quand nous arrivmes devant le juge, qui tait un ancien gentilhomme de
Bloomsbury, le commissaire ayant d'abord sommairement rendu compte de
l'affaire, le juge me pria de parler, et d'articuler ce que j'avais 
dire, et d'abord il me demanda mon nom, que j'tais trs rpugnante 
donner, mais il n'y avait point de remde; de sorte que je lui dis que
mon nom tait Mary Flanders; que j'tais veuve, mon mari, qui tait
capitaine marin, tant mort pendant un voyage en Virginie; et d'autres
circonstances que j'ajoutai et auxquelles il ne pourrait jamais
contredire, et que je logeais  prsent en ville, avec telle personne,
nommant ma gouvernante; mais que je me prparais  partir pour
l'Amrique o se trouvaient les effets de mon mari; et que j'allais ce
jour-l pour m'acheter des vtements afin de m'habiller en demi-deuil,
mais que je n'tais encore entre dans aucune boutique, lorsque cet
individu, dsignant le compagnon du mercier, s'tait ru tout courant
sur moi avec tant de furie que j'avais t bien effraye, et m'avait
emmene  la boutique de son matre; o, malgr que son matre reconnt
que je n'tais point la personne, il n'avait pas voulu me relcher, mais
m'avait mande  un commissaire.

Puis je continuai  dire la faon en laquelle les compagnons merciers
m'avaient traite; comment ils n'avaient point voulu souffrir que
j'envoyasse chercher aucun de mes amis; comment ensuite, ils avaient
trouv la vraie voleuse, sur laquelle ils avaient retrouv les
marchandises voles, et tous les dtails comme il a t dit.

Puis le commissaire exposa son cas; son dialogue avec le mercier au
sujet de ma mise en libert, et enfin le refus qu'avait fait son valet
de l'accompagner, quand je le lui avais mand et les encouragements que
son matre lui avait donns l-dessus; comment enfin il avait frapp le
commissaire et tout le reste ainsi que je l'ai dj racont.

Le juge ensuite couta le mercier et son compagnon. Le mercier vraiment
fit une longue harangue sur la grande perte qu'ils subissent
journellement par les filous et les voleurs; qu'il leur tait facile de
se tromper et que lorsqu'il avait dcouvert son erreur, il avait voulu
me relcher, etc., comme ci-dessus. Quant au compagnon, il eut bien peu
 dire, sinon qu'il prtendit que les autres lui avaient dit que j'tais
vraiment la personne.

Sur le tout le juge me dit d'abord fort civilement que j'tais
dcharge; qu'il tait bien fch que le compagnon du mercier eut mis si
peu de discrtion dans l'ardeur de sa poursuite que de prendre une
personne innocente pour une coupable; que s'il n'avait point eu
l'injustice de me retenir ensuite, il tait persuad que j'eusse
pardonn le premier affront; que toutefois il n'tait pas en son pouvoir
de me donner rparation autrement que par une rprimande publique qu'il
leur adresserait, ce qu'il allait faire; mais qu'il supposait que
j'userais de telles mthodes que m'indiquait la loi; que cependant il
allait le lier par serment.

Mais pour ce qui est de l'infraction  la paix commise par le compagnon,
il me dit qu'il me donnerait satisfaction l-dessus, puisqu'il
l'enverrait  Newgate pour avoir assailli le commissaire ainsi que pour
m'avoir assaillie moi-mme.

En effet, il envoya cet homme  Newgate pour cet assaut, et son matre
donna caution, et puis nous partmes; mais j'eus la satisfaction de voir
la foule les attendre tous deux, comme ils sortaient, huant et jetant
des pierres et de la boue dans les carrosses o ils taient monts; et
puis je rentrai chez moi.

Aprs cette bousculade, voici que je rentre  la maison et que je
raconte l'affaire  ma gouvernante et elle se met  me rire  la figure.

--Qu'est-ce qui vous donna tant de gaiet? dis-je. Il n'y a pas lieu de
rire si fort de cette histoire que vous vous l'imaginez; je vous assure
que j'ai t bien secoue et effraye aussi par une bande de vilains
coquins.

--Pourquoi je ris? dit ma gouvernante. Je ris, mon enfant, de la chance
que tu as; voil un coup qui sera la meilleure aubaine que tu aies faite
de ta vie, si tu sais t'y prendre. Je te promets que tu feras payer au
mercier 500 de dommages-intrts sans compter ce que tu tireras du
compagnon.

J'avais d'autres penses l-dessus qu'elle; et surtout  cause que
j'avais donn mon nom au juge de paix, et je savais que mon nom tait si
bien connu parmi les gens de Hick's Hall, Old Bailey, et autres lieux
semblables, que si cette cause venait  tre juge publiquement, et
qu'on et l'ide de faire enqute sur mon nom, aucune cour ne
m'accorderait de dommages, ayant la rputation d'une personne de tel
caractre. Cependant je fus oblige de commencer un procs en forme, et
en consquence ma gouvernante me dcouvrit un homme de confiance pour le
mener, tant un avou qui faisait de trs bonnes affaires et qui avait
bonne rputation; en quoi elle eut certainement raison; car si elle et
employ quelque aigrefin de chicane, ou un homme point connu, je
n'aurais obtenu que bien peu; au lieu qu'il en cota finalement au
mercier 200 et plus, avec un souper qu'il fut forc de nous offrir
par-dessus le march,  ma gouvernante,  l'avocat et  moi.

Ce ne fut pas longtemps aprs que l'affaire avec le mercier fut arrange
que je sortis dans un quipage bien diffrent de tous ceux o j'avais
paru avant. Je m'habillai, comme une mendiante, des haillons les plus
grossiers et les plus mprisables que je pus trouver, et j'errai  et
l, piant et guettant  toutes les portes et fentres que j'approchai;
et en vrit j'tais en une telle condition maintenant que je savais
aussi mal m'y maintenir que jamais je fis en aucune. J'avais une horreur
naturelle de la salet et des haillons; j'avais t leve nettement et
strictement et ne pouvais point tre autre en quelque tat que je fusse,
de sorte que ce me fut le dguisement le plus dplaisant que jamais je
portai. Je me dis tout  l'heure que je n'y pourrais rien profiter, car
c'tait un habit qui faisait fuir et que tout le monde redoutait, et je
pensai que chacun me regardt comme s'il et peur que je m'approchasse,
de crainte que je ne lui tasse quelque chose ou peur de m'approcher de
crainte que rien de moi ne passt sur lui. J'errai tout le soir la
premire fois que je sortis et je ne fis rien et je rentrai  la maison,
mouille, boueuse et lasse; toutefois je ressortis la nuit suivante et
alors je rencontrai une petite aventure qui pensa me coter cher. Comme
je me tenais  la porte d'une taverne, voici venir un gentilhomme 
cheval qui descend  la porte et, voulant entrer dans la taverne, il
appelle un des garons pour lui tenir son cheval. Il demeura assez
longtemps dans la taverne et le garon entendit son matre qui
l'appelait, et pensant qu'il ft fch et me voyant debout prs de lui,
m'appela:

--Tenez, bonne femme, dit-il, gardez ce cheval un instant tandis que
j'entre; si le gentilhomme revient, il vous donnera quelque chose.

--Oui, dis-je et je prends le cheval et l'emmne tranquillement et le
conduis  ma gouvernante.

'aurait t l une aubaine pour ceux qui s'y fussent entendus, mais
jamais pauvre voleur ne ft plus embarrass de savoir ce qu'il fallait
faire de son vol, car lorsque je rentrai, ma gouvernante fut toute
confondue, et aucune de nous ne savait ce qu'il fallait faite de cette
bte: l'envoyer  une table tait insens, car il tait certain qu'avis
en serait donn dans la gazette avec la description du cheval, de sorte
que nous n'oserions pas aller le reprendre.

Tout le remde que nous trouvmes  cette malheureuse aventure fut de
mener le cheval dans une htellerie et d'envoyer un billet par un
commissaire  la taverne pour dire que le cheval du gentilhomme qui
avait t perdu  telle heure se trouvait dans telle taverne et qu'on
pourrait l'y venir chercher, que la pauvre femme qui le tenait l'ayant
men par la rue et incapable de le reconduire l'avait laiss l. Nous
aurions pu attendre que le propritaire et fait publier et offrir une
rcompense: mais nous n'osmes pas nous aventurer  la recevoir.

Ce fut donc l un vol et point un vol, car peu de chose y fut perdu et
rien n'y fut gagn, et je me sentis excde de sortir en haillons de
mendiante. Cela ne faisait point du tout l'affaire et d'ailleurs j'en
tirai des pressentiments menaants.

Tandis que j'tais en ce dguisement, je rencontrai une socit de gens
de la pire espce que j'aie jamais frquente, et je vins  connatre un
peu leurs faons. C'taient des faux-monnayeurs, et ils me firent de
trs bonnes offres pour ce qui tait du profit, mais la partie o ils
voulaient que je m'embarquasse tait la plus dangereuse, je veux dire le
faonnage du faux-coin, comme ils l'appellent, ou si j'eusse t prise,
j'eusse rencontr mort certaine, mort au poteau, dis-je; j'eusse t
brle  mort, attache au poteau: si bien que, malgr qu'en apparence
je ne fusse qu'une mendiante et qu'ils m'eussent promis des montagnes
d'or et d'argent pour m'attirer, pourtant je n'y voulus rien faire; il
est vrai que si j'eusse t rellement une mendiante ou dsespre ainsi
que lorsque je dbutai, je me fusse peut-tre jointe  eux car se
soucie-t-on de mourir quand on ne sait point comment vivre; mais 
prsent telle n'tait pas ma condition, au moins ne voulais-je point
courir de si terribles risques; d'ailleurs la seule pense d'tre brle
au poteau jetait la terreur jusque dans mon me, me gelait le sang et me
donnait les vapeurs  un tel degr que je n'y pouvais penser sans
trembler.

Ceci mit fin en mme temps  mon dguisement, car malgr que leur offre
me dplt, pourtant je n'osai leur dire, mais parus m'y complaire et
promis de les revoir. Mais je n'osai jamais aller les retrouver, car si
je les eusse vus sans accepter, et malgr que j'eusse refus avec les
plus grandes assurances de secret qui fussent au monde, ils eussent t
bien prs de m'assassiner pour tre srs de leur affaire et avoir de la
tranquillit, comme ils disent; quelle sorte de tranquillit, ceux-l le
jugeront le mieux qui entendent comment des gens peuvent tre
tranquilles qui en assassinent d'autres pour chapper au danger.

Mais enfin, je rencontrai une femme qui m'avait souvent dit les
aventures qu'elle faisait et avec succs, sur le bord de l'eau, et je me
joignais  elle, et nous menmes assez bien nos affaires. Un jour nous
vnmes parmi des Hollandais  Sainte-Catherine, o nous allmes sous
couleur d'acheter des effets qui avaient t dbarqus secrtement. Je
fus deux ou trois fois en une maison o nous vmes bonne quantit de
marchandises prohibes, et une fois ma camarade emporta trois pices de
soie noire de Hollande, qui se trouvrent de bonne prise, et j'en eus ma
part; mais dans toutes les excursions que je tentai seule, je ne pus
trouver l'occasion de rien faire, si bien que j'abandonnai la partie,
car on m'y avait vue si souvent qu'on commenait  se douter de quelque
chose.

Voil qui me dconcerta un peu, et je rsolus de me pousser de ct ou
d'autre, car je n'tais point accoutume  rentrer si souvent sans
aubaine, de sorte que le lendemain je pris de beaux habits et m'en allai
 l'autre bout de la ville. Je passai  travers l'Exchange dans le
Strand, mais n'avais point d'ide d'y rien trouver, quand soudain je vis
un grand attroupement, et tout le monde, boutiquiers autant que les
autres, debout et regardant du mme ct; et qu'tait-ce, sinon quelque
grande duchesse qui entrait dans l'Exchange, et on disait que la reine
allait venir. Je me portai tout prs du ct d'une boutique, le dos
tourn au comptoir comme pour laisser passer la foule, quand, tenant les
yeux sur un paquet de dentelles que le boutiquier montrait  des dames
qui se trouvaient prs de moi, le boutiquier et sa servante se
trouvrent si occups  regarder pour voir qui allait venir et dans
quelle boutique on entrerait, que je trouvai moyen de glisser un paquet
de dentelles dans ma poche et de l'emporter tout net, si bien que la
modiste paya assez cher pour avoir bay  la reine.

Je m'cartai de la boutique comme repousse par la presse; et me mlant
 la foule, je sortis  l'autre porte de l'Exchange et ainsi dcampai
avant qu'on s'apert que la dentelle avait disparu, et  cause que je
ne voulais pas tre suivie, j'appelai un carrosse et m'y enfermai.
J'avais  peine ferm les portires du carrosse que je vis la fille du
marchand de modes et cinq ou six autres qui s'en allaient en courant
dans la rue et qui criaient comme en frayeur. Elles ne criaient pas au
voleurparce que personne ne se sauvait, mais j'entendis bien les mots
vol et dentelles deux ou trois fois, et je vis la fille se tordre
les mains et courir  et l les yeux gars comme une hors du sens. Le
cocher qui m'avait prise montait sur son sige, mais n'tait pas tout 
fait mont, et les chevaux n'avaient pas encore boug, de sorte que
j'tais terriblement inquite et je pris le paquet de dentelles, toute
prte  le laisser tomber par le vasistas du carrosse qui s'ouvre par
devant, justement derrire le cocher, mais  ma grande joie, en moins
d'une minute le carrosse se mit en mouvement, c'est  savoir aussitt
que le cocher fut mont et eut parl  ses chevaux, de sorte qu'il
partit et j'emportai mon butin qui valait prs de vingt livres.

J'tais maintenant dans une bonne condition, en vrit, si j'eusse connu
le moment o il fallait cesser; et ma gouvernante disait souvent que
j'tais la plus riche dans le mtier en Angleterre; et je crois bien que
je l'tais: 700 d'argent, outre des habits, des bagues, quelque
vaisselle plate, et deux montres d'or, le tout vol, car j'avais fait
d'innombrables coups outre ceux que j'ai dits. Oh! si mme maintenant
j'avais t touche par la grce du repentir, j'aurais encore eu le
loisir de rflchir sur mes folies et de faire quelque rparation; mais
la satisfaction que je devais donner pour le mal public que j'avais fait
tait encore  venir; et je ne pouvais m'empcher de faire mes sorties,
comme je disais maintenant, non plus qu'au jour o c'tait mon extrmit
vraiment qui me tirait dehors pour aller chercher mon pain.

Un jour je mis de trs beaux habits et j'allai me promener; mais rien ne
se prsenta jusqu' ce que je vins dans Saint-James Park. Je vis
abondance de belles dames qui marchaient tout le long du Mail, et parmi
les autres il y avait une petite demoiselle, jeune dame d'environ douze
ou treize ans, et elle avait une soeur, comme je supposai, prs d'elle,
qui pouvait bien en avoir neuf. J'observai que la plus grande avait une
belle montre d'or et un joli collier de perles; et elles taient
accompagnes d'un laquais en livre; mais comme il n'est pas d'usage que
les laquais marchent derrire les dames dans le Mail, ainsi je notai que
le laquais s'arrta comme elles entraient dans le Mail, et l'ane des
soeurs lui parla pour lui ordonner d'tre l sans faute quand elles
retourneraient.

Quand je l'entendis congdier son valet de pied, je m'avanai vers lui
et lui demandai quelle petite dame c'tait l, et je bavardai un peu
avec lui, disant que c'tait une bien jolie enfant qui tait avec elle,
et combien l'ane aurait bonnes faons et tenue modeste: comme elle
aurait l'air d'une petite femme; comme elle tait srieuse; et
l'imbcile ne tarda pas  me dire qui elle tait, que c'tait la fille
ane de sir Thomas *** d'Essex, et qu'elle avait une grande fortune,
que sa mre n'tait pas encore arrive en ville, mais qu'elle tait avec
lady William *** en son logement de Suffolk-Street, avec infiniment
d'autres dtails; qu'ils entretenaient une fille de service et une femme
de charge, outre le carrosse de sir Thomas, le cocher, et lui-mme; et
que cette jeune dame menait tout le train de maison, aussi bien ici que
chez elle, et me dit abondance de choses, assez pour mon affaire.

J'tais fort bien vtue et j'avais ma montre d'or tout comme elle; si
bien que je quittai le valet de pied et je me mets sur la mme ligne que
cette dame, ayant attendu qu'elle ait fait un tour dans le Mail, au
moment qu'elle allait avancer; au bout d'un instant je la saluai en son
nom, par le titre de lady Betty. Je lui demandai si elle avait des
nouvelles de son pre; quand madame sa mre allait venir en ville, et
comment elle allait.

Je lui parlai si familirement de toute sa famille qu'elle ne put mais
que supposer que je les connaissais tous intimement: je lui demandai
comment il se faisait qu'elle ft sortie sans Mme Chime (c'tait le nom
de sa femme de charge) pour prendre soin de Mme Judith, qui tait sa
soeur. Puis j'entrai dans un long caquet avec elle sur le sujet de sa
soeur; quelle belle petite dame c'tait, et lui demandai si elle avait
appris le franais et mille telles petites choses, quand soudain
survinrent les gardes et la foule se rua pour voir passer le roi qui
allait au Parlement.

Les dames coururent toutes d'un ct du Mail et j'aidai  milady  se
tenir sur le bord de la palissade du Mail afin qu'elle ft assez haut
pour voir, et je pris la petite que je levai dans mes bras; pendant ce
temps je pris soin d'ter si nettement sa montre d'or  lady Betty
qu'elle ne s'aperut point qu'elle lui manquait jusqu' ce que la foule
se ft coule et qu'elle ft revenue dans le milieu du Mail.

Je la quittai parmi la foule mme, et lui dis, comme en grande hte:

--Chre lady Betty, faites attention  votre petite soeur.

Et puis la foule me repoussa en quelque sorte, comme si je fusse fche
de m'en aller ainsi.

La presse en telles occasions est vite passe, et l'endroit se vide
sitt que le roi a disparu; mais il y a toujours un grand attroupement
et une forte pousse au moment mme que le roi passe: si bien qu'ayant
lch les deux petites dames et ayant fait mon affaire avec elles, sans
que rien de fcheux ne survnt, je continuai de me serrer parmi la
foule, feignant de courir pour voir le roi, et ainsi je me tins en avant
de la foule jusqu' ce que j'arrivai au bout du Mail; l le roi
continuant vers le quartier des gardes  cheval, je m'en allai dans le
passage qui  cette poque traversait jusqu' l'extrmit de Haymarket;
et l je me payai un carrosse et je dcampai, et j'avoue que je n'ai pas
encore tenu ma parole, c'est  savoir d'aller rendre visite  lady
Betty.

J'avais eu un instant l'ide de me risquer  rester avec lady Betty,
jusqu' ce qu'elle s'apert que sa montre tait vole, et puis de
m'crier avec elle  haute voix et de la mener  son carrosse, et de
monter en carrosse avec elle, et de la reconduire chez elle: car elle
paraissait tant charme de moi et si parfaitement dupe par l'aisance
avec laquelle je lui parlais de tous ses parents et de sa famille, que
je pensais qu'il fut fort facile de pousser la chose plus loin et de
mettre la main au moins sur le collier de perles; mais quand je vins 
penser que, malgr que l'enfant peut-tre n'et aucun soupon, d'autres
personnes en pourraient avoir, et que si on me fouillait, je serais
dcouverte, je songeai qu'il valait mieux me sauver avec ce que j'avais
dj.

J'appris plus tard par accident que lorsque la jeune dame s'aperut que
sa montre avait disparu, elle fit un grand cri dans le parc et envoya
son laquais  et l pour voir s'il pouvait me trouver, elle m'ayant
dcrite avec une perfection telle qu'il reconnut sur-le-champ que
c'tait la mme personne qui s'tait arrte  causer si longtemps avec
lui et qui lui avait fait tant de questions sur elles; mais j'tais
assez loin et hors de leur atteinte avant qu'elle pt arriver jusqu'
son laquais pour lui conter l'aventure.

Je m'approche maintenant d'une nouvelle varit de vie. Endurcie par une
longue race de crime et un succs sans parallle, je n'avais, ainsi que
j'ai dit, aucune pense de laisser un mtier, lequel, s'il fallait en
juger par l'exemple des autres, devait pourtant se terminer enfin par la
misre et la douleur.

Ce fut le jour de la Nol suivant, sur le soir, que pour achever une
longue suite de crimes, je sortis dans la rue pour voir ce que je
trouverais sur mon chemin, quand passant prs d'un argentier qui
travaillait dans Foster-Lane, je vis un appt qui me tenta, et auquel
une de ma profession n'et su rsister car il n'y avait personne dans la
boutique, et beaucoup de vaisselle plate gisait parse  la fentre et
prs de l'escabeau de l'homme, qui, ainsi que je suppose, travaillait
sur un ct de la boutique.

J'entrai hardiment et j'allais justement mettre la main sur une pice
d'argenterie, et j'aurais pu le faire et remporter tout net, pour aucun
soin que les gens de la boutique en eussent pris; sinon qu'un officieux
individu de la maison d'en face, voyant que j'entrais et qu'il n'y avait
personne dans la boutique, traverse la rue tout courant, et sans me
demander qui ni quoi, m'empoigne et appelle les gens de la maison.

Je n'avais rien touch dans la boutique, et ayant eu la lueur de
quelqu'un qui arrivait courant, j'eus assez de prsence d'esprit pour
frapper trs fort du pied sur le plancher de la maison, et j'appelais
justement  haute voix au moment que cet homme mit la main sur moi.

Cependant, comme j'avais toujours le plus de courage quand j'tais dans
le plus grand danger, ainsi quand il mit la main sur moi je prtendis
avec beaucoup de hauteur que j'tais entre pour acheter une
demi-douzaine de cuillers d'argent; et pour mon bonheur c'tait un
argentier qui vendait de la vaisselle plate aussi bien qu'il en
faonnait pour d'autres boutiques. L'homme se mit  rire l-dessus, et
attribua une telle valeur au service qu'il avait rendu  son voisin,
qu'il affirma et jura que je n'tais point entre pour acheter mais bien
pour voler, et, amassant beaucoup de populace, je dis au matre de la
boutique, qu'on tait all chercher entre temps dans quelque lieu
voisin, qu'il tait inutile de faire un scandale, et de discuter l sur
l'affaire; que cet homme affirmait que j'tais entre pour voler et
qu'il fallait qu'il le prouvt; que je dsirais aller devant un
magistrat sans plus de paroles; et qu'aussi bien je commenais  voir
que j'allais prendre trop d'aigreur pour l'homme qui m'avait arrte.

Le matre et la matresse de la boutique furent loin de se montrer aussi
violents que l'homme d'en face; et le matre me dit:

--Bonne dame, il se peut que vous soyez entre dans ma boutique, pour
autant que je sache, dans un bon dessein; mais il semble que ce ft une
chose dangereuse  vous que d'entrer dans une boutique telle que la
mienne, au moment que vous n'y voyiez personne; et je ne puis rendre si
peu de justice  mon voisin, qui a montr tant de prvenance, que de ne
point reconnatre qu'il a eu raison sur sa part: malgr qu'en somme je
ne trouve pas que vous ayez tent de prendre aucune chose, si bien qu'en
vrit je ne sais trop que faire.

Je le pressai d'aller avec moi devant un magistrat, et que si on pouvait
prouver contre moi quelque chose qui ft, je me soumettrais de bon
coeur, mais que sinon, j'attendais rparation.

Justement comme nous tions dans ce dbat, avec une grosse populace
assemble devant la porte, voil que passe sir T. B., chevin de la cit
et juge de paix, ce qu'entendant l'argentier supplia Sa Dignit d'entrer
afin de dcider le cas.

Il faut rendre  l'argentier cette justice, qu'il conta son affaire avec
infiniment de justice et de modration et l'homme qui avait travers la
rue pour m'arrter conta la sienne avec autant d'ardeur et de sotte
colre, ce qui me fit encore du bien. Puis ce fut mon tour de parler, et
je dis  Sa Dignit que j'tais trangre dans Londres, tant
nouvellement arrive du Nord; que je logeais dans tel endroit, que je
passais dans cette rue, et que j'tais entre dans une boutique
d'argenterie pour acheter une demi-douzaine de cuillers. Par chance
grande j'avais dans ma poche une vieille cuiller d'argent que j'en
tirai, et lui dis que j'avais emport cette cuiller afin d'acheter les
pareilles neuves, pour complter le service que j'avais  la campagne.

Que ne voyant personne dans la boutique j'avais frapp du pied trs fort
pour faire venir les gens et que j'avais appel aussi  haute voix;
qu'il tait vrai qu'il y avait des pices d'argenterie parses dans la
boutique, mais que personne ne pouvait dire que j'en eusse touch
aucune; qu'un individu tait arriv tout courant de la rue dans la
boutique et m'avait empoigne de furieuse manire, dans le moment que
j'appelais les gens de la maison; que s'il avait eu rellement
l'intention de rendre quelque service  son voisin, il aurait d se
tenir  distance et m'pier silencieusement pour voir si je touchais
rien, et puis me prendre sur le fait.

--Voil qui est vrai, dit M. l'chevin, et, se tournant vers l'homme qui
m'avait arrte, il lui demanda s'il tait vrai que j'eusse frapp du
pied. Il dit que oui, que j'avais frapp, mais qu'il se pouvait que cela
ft du fait de sa venue.

--Nenni, dit l'chevin, le reprenant de court, voici que vous vous
contredisez; il n'y a qu'un moment que vous avez dit qu'elle tait dans
la boutique, et qu'elle vous tournait le dos, et qu'elle ne vous avait
pas vu jusqu'au moment o vous tiez venu sur elle.

Or il tait vrai que j'avais en partie le dos tourn  la rue, mais
pourtant mon affaire tant de celles qui exigeaient que j'eusse les yeux
tourns de tous les cts, ainsi avais-je rellement eu la lueur qu'il
traversait la rue, comme j'ai dit avant, bien qu'il ne s'en ft point
dout.

Aprs avoir entendu tout  plein, l'chevin donna son opinion, qui
tait que son voisin s'tait mis dans l'erreur, et que j'tais
innocente, et l'argentier y acquiesa, ainsi que sa femme, et ainsi je
fus relche; mais dans le moment que je m'en allais, M. l'chevin dit:

--Mais arrtez, madame, si vous aviez dessein d'acheter des cuillers,
j'aime  croire que vous ne souffrirez pas que mon ami ici perde une
cliente pour s'tre tromp.

Je rpondis sur-le-champ:

--Non, monsieur, j'achterai fort bien les cuillers, pour peu toutefois
qu'elles s'apparient  la cuiller que j'ai l et que j'ai apporte comme
modle.

Et l'argentier m'en fit voir qui taient de la faon mme; si bien qu'il
pesa les cuillers et la valeur en monta  trente-cinq shillings; de
sorte que je tire ma bourse pour le payer, en laquelle j'avais prs de
vingt guines, car je n'allais jamais sans telle somme sur moi, quoi
qu'il pt advenir, et j'y trouvai de l'utilit en d'autres occasions
tout autant qu'en celle-ci.

Quand M. l'chevin vit mon argent, il dit:

--Eh bien, madame,  cette heure je suis bien persuad qu'on vous a fait
tort, et c'est pour cette raison que je vous ai pousse  acheter les
cuillers et que je vous ai retenue jusqu' ce que vous les eussiez
achetes; car si vous n'aviez pas en d'argent pour les payer, je vous
aurais souponne de n'tre point entre dans cette boutique avec le
dessein d'y acheter; car l'espce de gens qui viennent aux fins dont on
vous avait accuse sont rarement gns par l'or qu'ils ont dans leurs
poches, ainsi que je vois que vous en avez.

Je souris et dis  Sa Dignit que je voyais bien que je devais  mon
argent quelque peu de sa faveur, mais que j'esprais qu'elle n'tait
point sans tre cause aussi par la justice qu'il m'avait rendue
auparavant. Il dit que oui, en effet, mais que ceci confirmait son
opinion et qu' cette heure il tait intimement persuad qu'on m'avait
fait tort. Ainsi je parvins  me tirer d'une affaire o j'arrivai sur
l'extrme bord de la destruction.

Ce ne fut que trois jours aprs que, nullement rendue prudente par le
danger que j'avais couru, contre ma coutume et poursuivant encore l'art
o je m'tais si longtemps employe, je m'aventurai dans une maison dont
je vis les portes ouvertes, et me fournis, ainsi que je pensai, en
vrit, sans tre aperue, de deux pices de soie  fleurs, de celle
qu'on nomme brocart, trs riche. Ce n'tait pas la boutique d'un
mercier, ni le magasin d'un mercier, mais la maison semblait d'une
habitation prive, o demeurait, parat-il, un homme qui vendait des
marchandises destines aux tisserands pour merciers, sorte de courtier
ou facteur de marchand.

Pour abrger la partie noire de cette histoire, je fus assaillie par
deux filles qui s'lancrent sur moi, la bouche ouverte, dans le moment
que je sortais par la porte, et l'une d'elles, me tirant en arrire, me
fit rentrer dans la chambre, tandis que l'autre fermait la porte sur
moi. Je les eusse payes de bonnes paroles, mais je n'en pus trouver le
moyen: deux dragons enflamms n'eussent pas montr plus de fureur; elles
lacrrent mes habits, m'injurirent et hurlrent, comme si elles
eussent voulu m'assassiner; la matresse de la maison arriva ensuite, et
puis le matre, et tous pleins d'insultes.

Je donnai au matre de bonnes paroles, lui dis que la porte tait
ouverte, que les choses taient une tentation pour moi, que j'tais
pauvre, dans la dtresse, et que la pauvret tait une chose  laquelle
beaucoup de personnes ne pouvaient rsister, et le suppliai avec des
larmes d'avoir piti de moi. La matresse de la maison tait mue de
compassion et incline  me laisser aller, et avait presque amen son
mari  y consentir, mais les coquines avaient couru, devant qu'on les
et envoyes, pour ramener un commissaire; sur quoi le matre dit qu'il
ne pouvait reculer, et qu'il fallait aller devant un juge, et qu'il
pourrait tre lui-mme dans la peine s'il me relchait.

La vue d'un commissaire en vrit me frappa, et je pensai enfoncer en
terre; je tombai en pmoison, et en vrit ces gens pensaient que je
fusse morte, quand de nouveau la femme plaida pour moi, et pria son
mari, voyant qu'ils n'avaient rien perdu, de me relcher. Je lui offris
de lui payer les deux pices, quelle qu'en ft la valeur, quoique je ne
les eusse pas prises, et lui exposai que puisqu'il avait les
marchandises, et qu'en somme il n'avait rien perdu, il serait cruel de
me perscuter  mort, et de demander mon sang pour la seule tentative
que j'avais faite de les prendre. Je rappelai aussi au commissaire que
je n'avais point forc de portes, ni rien emport; et quand j'arrivai
devant le juge et que je plaidai l sur ce que je n'avais rien forc
pour m'introduire, ni rien emport au dehors, le juge fut enclin  me
faire mettre en libert; mais la premire vilaine coquine qui m'avait
arrte ayant affirm que j'tais sur le point de m'en aller avec les
toffes, mais qu'elle m'avait arrte et tire en arrire, le juge sans
plus attendre, ordonna de me mettre en prison, et on m'emporta 
Newgate, dans cet horrible lieu. Mon sang mme se glace  la seule
pense de ce nom: le lieu o tant de mes camarades avaient t enfermes
sous les verrous, et d'o elles avaient t tires pour marcher 
l'arbre fatal; le lieu o ma mre avait si profondment souffert, o
j'avais t mise au monde, et d'o je n'esprais point de rdemption que
par une mort infme; pour conclure, le lieu qui m'avait si longtemps
attendue, et qu'avec tant d'art et de succs j'avais si longtemps vit.

J'tais maintenant dans une affreuse peine vraiment; il est impossible
de dcrire la terreur de mon esprit quand d'abord on me fit entrer et
que je considrai autour de moi toutes les horreurs de ce lieu
abominable: je me regardai comme perdue, et que je n'avais plus  songer
qu' quitter ce monde, et cela dans l'infamie la plus extrme; le
tumulte infernal, les hurlements, les jurements et la clameur, la
puanteur et la salet, et toutes les affreuses choses d'affliction que
j'y voyais s'unissaient pour faire paratre que ce lieu fut un emblme
de l'enfer lui-mme, et en quelque sorte sa porte d'entre.

Je ne pus dormir pendant plusieurs nuits et plusieurs jours aprs que je
fus entre dans ce misrable lieu: et durant quelque temps j'eusse t
bien heureuse d'y mourir, malgr que je ne considrasse point non plus
la mort ainsi qu'il le faudrait; en vrit, rien ne pouvait tre plus
empli d'horreur pour mon imagination que le lieu mme: rien ne m'tait
plus odieux que la socit qui s'y trouvait. Oh! si j'avais t envoye
en aucun lieu de l'univers, et point  Newgate, je me fusse estime
heureuse!

Et puis comme les misrables endurcies qui taient l avant moi
triomphrent sur moi! Quoi! Mme Flanders  Newgate, enfin! quoi, Mme
Mary, Mme Molly, et ensuite Mol! Flanders tout court! Elles pensaient
que le diable m'et aide, disaient-elles, pour avoir rgn si
longtemps; elles m'attendaient l depuis bien des annes,
disaient-elles, et tais-je donc venue enfin! Puis elles me souillaient
d'excrments pour me railler, me souhaitaient la bienvenue en ce lieu,
et que j'en eusse bien de la joie, me disaient de prendre bon courage,
d'avoir le coeur fort, de ne pas me laisser abattre: que les choses
n'iraient peut-tre pas si mal que je le craignais et autres paroles
semblables; puis faisaient venir de l'eau-de-vie et la buvaient  ma
sant; mais mettaient le tout  mon compte; car elles me disaient que je
ne faisais que d'arriver au collge, comme elles l'appelaient, et que,
sr, j'avais de l'argent dans ma poche, tandis qu'elles n'en avaient
point.

Je demandai  l'une de cette bande depuis combien de temps elle tait
l. Elle me dit quatre mois. Je lui demandai comment le lieu lui avait
paru quand elle y tait entre d'abord. Juste comme il me paraissait
maintenant, dit-elle, terrible et plein d'horreur; et elle pensait
qu'elle ft en enfer; et je crois bien encore que j'y suis,
ajouta-t-elle, mais cela me semble si naturel que je ne me tourmente
plus l-dessus.

--Je suppose, dis-je, que vous n'tes point en danger de ce qui va
suivre.

--Nenni, dit-elle, par ma foi, tu te trompes bien; car je suis
condamne, sentence rendue; seulement j'ai plaid mon ventre; mais je ne
suis pas plus grosse d'enfant que le juge qui m'a examine, et je
m'attends  tre rappele  la prochaine session.

Ce rappel est un examen du premier jugement, quand une femme a obtenu
rpit pour son ventre, mais qu'il se trouve qu'elle n'est pas enceinte,
ou que si elle l'a t, elle a accouch.

--Comment, dis-je, et vous n'tes pas plus soucieuse?

--Bah! dit-elle, je n'y puis rien faire;  quoi cela sert-il d'tre
triste? Si je suis pendue, je ne serai plus l, voil tout.

Et voil qu'elle se dtourne en dansant, et qu'elle chante, comme elle
s'en va, le refrain suivant de Newgate:

          _Tortouse balance,_
          _Ma panse qui danse,_
          _Un coup de cloche au clocheton,_
          _Et c'est la fin de Jeanneton._

Je ne puis dire, ainsi que le font quelques-uns, que le diable n'est pas
si noir qu'on le peint; car en vrit nulles couleurs ne sauraient
reprsenter vivement ce lieu de Newgate, et nulle me le concevoir
proprement, sinon celles qui y ont souffert. Mais comment l'enfer peut
devenir par degrs si naturel, et non seulement tolrable, mais encore
agrable, voil une chose inintelligible sauf  ceux qui en ont fait
l'exprience, ainsi que j'ai fait.

La mme nuit que je fus envoye  Newgate, j'en fis passer la nouvelle 
ma vieille gouvernante, qui en fut surprise, comme bien vous pensez, et
qui passa la nuit presque aussi mal en dehors de Newgate que moi au
dedans.

Le matin suivant elle vint me voir; elle fit tout son possible pour me
rassurer, mais elle vit bien que c'tait en vain. Toutefois, comme elle
disait, plier sous le poids n'tait qu'augmenter le poids; elle
s'appliqua aussitt  toutes les mthodes propres  en empcher les
effets que nous craignions, et d'abord elle dcouvrit les deux coquines
enflammes qui m'avaient surprise; elle tcha  les gagner,  les
persuader, leur offrit de l'argent, et en somme essaya tous les moyens
imaginables pour viter une poursuite; elle offrit  une de ces filles
100 pour quitter sa matresse et ne pas comparatre contre moi; mais
elle ne ft si rsolue, que malgr qu'elle ne ft que fille servante 
3 de gages par an, ou quelque chose d'approchant, elle refusa, et elle
et refus, ainsi que le crut ma gouvernante, quand mme elle lui et
offert 500. Puis elle assaillit l'autre fille; celle-ci n'avait point
la duret de la premire et parut parfois encline  montrer quelque
piti; mais l'autre crature la sermonna, et ne voulut pas tant que la
laisser parler  ma gouvernante, mais menaa mon amie de la faire
prendre pour corruption de tmoins.

Puis elle s'adressa au matre, c'est  savoir  l'homme dont les
marchandises avaient t voles, et particulirement  sa femme, qui
avait t encline d'abord  prendre quelque piti de moi; elle trouva
que la femme tait la mme encore, mais que l'homme allguait qu'il
tait forc de poursuivre, sans quoi il perdrait sa reconnaissance en
justice.

Ma gouvernante s'offrit  trouver des amis qui feraient ter sa
reconnaissance du fil d'archal des registres, comme ils disent, mais il
ne fut pas possible de le convaincre qu'il y et aucun salut pour lui au
monde, sinon de comparatre contre moi; si bien que j'allais avoir
contre moi trois tmoins  charge sur le fait mme, le matre et ses
deux servantes; c'est--dire que j'tais aussi certaine d'encourir la
peine de mort que je l'tais de vivre  cette heure et que je n'avais
rien  faire qu' me prparer  mourir.

Je passai l bien des jours dans la plus extrme horreur: j'avais la
mort en quelque sorte devant les yeux et je ne pensais  rien nuit et
jour qu' des gibets et  des cordes, mauvais esprits et dmons; il est
impossible d'exprimer combien j'tais harasse entre les affreuses
apprhensions de la mort et la terreur de ma conscience qui me
reprochait mon horrible vie passe.

Le chapelain de Newgate vint me trouver, et me parla un peu  sa faon;
mais tout son discours divin se portait  me faire avouer mon crime,
comme il le nommait (malgr qu'il ne st pas pourquoi j'tais l), 
dcouvrir entirement ce que j'avais fait, et autres choses semblables,
sans quoi il me disait que Dieu ne me pardonnerait jamais; et il fut si
loin de toucher le propos mme que je n'en eus aucune manire de
consolation; et puis d'observer la pauvre crature me prcher le matin
confession et repentir, et de le trouver ivre d'eau-de-vie sur le midi,
voil qui avait quelque chose de si choquant que cet homme finit par me
donner la nause, et son oeuvre aussi, par degrs,  cause de l'homme
qui la pratiquait: si bien que je le priai de ne point me fatiguer
davantage.

Je ne sais comment cela se fit, mais grce aux infatigables efforts de
ma diligente gouvernante, il n'y eut pas d'accusation porte contre moi
 la premire session, je veux dire au grand jury,  Guildhall, si bien
que j'eus encore un mois ou cinq semaines devant moi, et sans doute
c'est ce que j'aurais d regarder comme autant de temps qui m'tait
donn pour rflchir sur ce qui tait pass, et me prparer  ce qui
allait venir; j'aurais d estimer que c'tait un rpit destin au
repentir et l'avoir employ ainsi, mais c'est ce qui n'tait pas en moi.
J'tais fche, comme avant, d'tre  Newgate, mais je donnais peu de
marques de repentir.

Au contraire, ainsi que l'eau dans les cavernes des montagnes qui
ptrifie et tourne en pierre toute chose sur quoi on la laisse
s'goutter; ainsi le continuel commerce avec une pareille meute de
limiers d'enfer eut sur moi la mme opration commune que sur les
autres; je muai en pierre; je devins premirement insensible et stupide,
puis abrutie et pleine d'oubli, enfin folle furieuse plus qu'aucune
d'elles; en somme j'arrivai  me plaire naturellement et  m'accommoder
 ce lieu, autant en vrit que si j'y fusse ne.

Il est  peine possible d'imaginer que nos natures soient capables de
dgnrer au point que de rendre plaisant et agrable ce qui en soi est
la plus complte misre. Voil une condition telle que je crois qu'il
est  peine possible d'en citer une pire; j'tais malheureuse avec un
raffinement aussi exquis qu'il se peut pour une personne, qui, ainsi que
moi, avait de la vie, de la sant, et de l'argent pour s'aider.

J'avais sur moi un poids de crime qui et suffi  abattre toute crature
qui et gard le moindre pouvoir de rflexion, ou qui et encore quelque
sentiment du bonheur en cette vie ou de la misre en l'autre: j'avais eu
d'abord quelque remords, en vrit, mais point de repentir; je n'avais
maintenant ni remords ni repentir. J'tais accuse d'un crime dont la
punition tait la mort; la preuve tait si manifeste que je n'avais
point lieu mme de plaider non coupable; j'avais le renom d'une
vieille dlinquante, si bien que je n'avais rien  attendre que la mort;
ni n'avais-je moi-mme aucune pense d'chapper et cependant j'tais
possde par une trange lthargie d'me; je n'avais en moi ni trouble,
ni apprhensions, ni douleur; la premire surprise tait passe;
j'tais, je puis bien dire, je ne sais comme; mes sens, ma raison, bien
plus, ma conscience, taient tout endormis: mon cours de vie pendant
quarante ans avait t une horrible complication de vice, de
prostitution, d'adultre, d'inceste, de mensonge, de vol et en un mot,
j'avais pratiqu tout, sauf l'assassinat et la trahison, depuis l'ge de
dix-huit ans ou environ jusqu' soixante; et pourtant je n'avais point
de sens de ma condition, ni de pense du ciel ni de l'enfer, du moins
qui allt plus loin qu'un simple effleurement passager, comme le point
ou aiguillon de douleur qui avertit et puis s'en va; je n'avais ni le
coeur de demander la merci de Dieu, ni en vrit d'y penser. Et je crois
avoir donn ici une brve description de la plus complte misre sur
terre.

Toutes mes penses terrifiantes taient passes; les horreurs du lieu
m'taient devenues familires; je n'prouvais pas plus de malaise par le
tumulte et les clameurs de la prison que celles qui menaient ce tumulte;
en un mot, j'tais devenue un simple gibier de Newgate, aussi mchant et
grossier que tout autre; oui, et j'avais  peine retenu l'habitude et
coutume de bonnes faons et manires qui jusque-l avait t rpandue
dans toute ma conversation; si compltement tais-je dgnre et
possde par la corruption que je n'tais pas plus la mme chose que
j'avais t, que si je n'eusse jamais t autrement que ce que j'tais
maintenant.

Au milieu de cette partie endurcie de mon existence, j'eus une autre
surprise soudaine qui me rappela un peu  cette chose qu'on nomme
douleur, et dont en vrit auparavant j'avais commenc  passer le sens.
On me raconta une nuit qu'il avait t apport en prison assez tard dans
la nuit dernire trois voleurs de grand'route qui avaient commis un vol
quelque part sur Hounslow-heath (je crois que c'tait l) et qui avaient
t poursuivis jusqu' Uxbrige par les gens de la campagne, et l pris
aprs une courageuse rsistance, o beaucoup des paysans avaient t
blesss et quelques-uns tus.

On ne sera point tonn que nous, les prisonnires, nous fussions toutes
assez dsireuses de voir ces braves gentilshommes hupps, dont on disait
que leurs pareils ne s'taient point rencontrs encore, d'autant qu'on
prtendait que le matin ils seraient transfrs dans le prau, ayant
donn de l'argent au grand matre de la prison afin qu'on leur accordt
la libert de ce meilleur sjour. Nous donc, les femmes, nous nous mmes
sur leur chemin, afin d'tre sres de les voir; mais rien ne peut
exprimer la surprise et la stupeur o je fus jete quand je vis le
premier homme qui sortit, et que je reconnus pour tre mon mari du
Lancashire, le mme avec qui j'avais vcu si bravement  Dunstable, et
le mme que j'avais vu ensuite  Brickhill, lors de mon mariage avec mon
dernier mari, ainsi que j'ai dit.

Je fus comme tonne  cette vue, muette, et ne sus ni que dire ni que
faire: il ne me reconnut point, et ce fut tout le soulagement que j'eus
pour l'instant; je quittai ma socit et me retirai autant qu'il est
possible de se retirer en cet horrible lieu, et je pleurai ardemment
pendant longtemps.

--Affreuse crature que je suis, m'criai-je, combien de pauvres gens
ai-je rendus malheureux! combien de misrables dsesprs ai-je envoys
jusque chez le diable!

Je plaai tout  mon compte les infortunes de ce gentilhomme. Il
m'avait dit  Chester qu'il tait ruin par notre alliance et que ses
fortunes taient faites dsespres  cause de moi; car, pensant que
j'eusse t une fortune, il s'tait enfonc dans la dette plus avant
qu'il ne pourrait jamais payer; qu'il s'en irait  l'arme et porterait
le mousquet, ou qu'il achterait un cheval pour faire un tour, comme il
disait; et malgr que je ne lui eusse jamais dit que j'tais une fortune
et que je ne l'eusse pas proprement dup moi-mme, cependant j'avais
encourag la fausse ide qu'il s'tait faite, et ainsi tais-je la cause
originelle de son malheur. La surprise de cette aventure ne fit que
m'enfoncer plus avant dans mes penses et me donner de plus fortes
rflexions que tout ce qui m'tait arriv jusqu'ici; je me lamentais
nuit et jour, d'autant qu'on m'avait dit qu'il tait le capitaine de la
bande, et qu'il avait commis tant de vols que Hind, ou Whitney, ou le
Fermier d'Or n'taient que des niais auprs de lui; qu'il serait
srement pendu, quand il ne dt pas rester d'autres hommes aprs lui
dans le pays; et qu'il y aurait abondance de gens pour tmoigner contre
lui.

Je fus noye dans la douleur que j'prouvais; ma propre condition ne me
donnait point de souci, si je la comparais  celle-ci, et je m'accablais
de reproches  son sujet; je me lamentais sur mes infortunes et sur sa
ruine d'un tel train que je ne gotais plus rien comme avant et que les
premires rflexions que j'avais faites sur l'affreuse vie que je menais
commencrent  me revenir; et  mesure que ces choses revenaient, mon
horreur de ce lieu et de la manire dont on y vivait me revint ainsi; en
somme je fus parfaitement change et je devins une autre personne.

Tandis que j'tais sous ces influences de douleur pour lui, je fus
avertie qu' la prochaine session je serais cite devant le grand jury,
et qu'on demanderait contre moi la peine de mort. Ma sensibilit avait
t dj touche; la misrable hardiesse d'esprit que j'avais acquise
s'affaissa et une conscience coupable commena de se rpandre dans tous
mes sens. En un mot, je me mis  penser; et de penser, en vrit, c'est
un vrai pas d'avance de l'enfer au ciel; tout cet endurcissement, cette
humeur d'me, dont j'ai tant parl, n'tait que privation de pense;
celui qui est rendu  sa pense est rendu  lui-mme.

Sitt que j'eus commenc, dis-je, de penser, la premire chose qui me
vint  l'esprit clata en ces termes:

--Mon Dieu, que vais-je devenir? Je vais tre condamne, srement; et
aprs, il n'y a rien que la mort. Je n'ai point d'amis; que vais-je
faire? Je serai srement condamne! Mon Dieu, ayez piti de moi, que
vais-je devenir?

C'tait une morne pense, direz-vous, pour la premire, depuis si
longtemps qui avait jailli dans mon me en cette faon; et pourtant ceci
mme n'tait que frayeur de ce qui allait venir; il n'y avait pas l
dedans un seul mot de sincre repentir. Cependant, j'tais affreusement
dprime, et inconsole  un point extrme; et comme je n'avais nulle
amie  qui confier mes penses de dtresse, elles me pesaient si
lourdement, qu'elles me jetaient plusieurs fois par jour dans des
pmoisons, et crises de nerfs. Je fis demander ma vieille gouvernante,
qui, pour lui rendre justice, agit en fidle amie; elle ne laissa point
de pierre qu'elle ne retourna pour empcher le grand jury de dresser
l'acte d'accusation; elle alla trouver plusieurs membres du jury, leur
parla, et s'effora de les remplir de dispositions favorables,  cause
que rien n'avait t enlev, et qu'il n'y avait point eu de maison
force, etc. Mais rien n'y faisait; les deux filles prtaient serment
sur le fait, et le jury trouva lieu d'accusation de vol de maison, c'est
 savoir, de flonie et bris de clture.

Je tombai vanouie quand on m'en porta la nouvelle, et quand je revins 
moi, je pensai mourir sous ce faix. Ma gouvernante se montra pour moi
comme une vraie mre; elle s'apitoya sur moi, pleura avec moi et pour
moi; mais elle ne pouvait m'aider; et pour ajouter  toute cette
terreur, on ne faisait que dire par toute la prison que ma mort tait
assure; je les entendais fort bien en parler souvent entre elles, et je
les voyais hocher la tte et dire qu'elles en taient bien fches, et
autres choses semblables, comme il est d'usage en ce lieu; mais pourtant
aucune n'tait venue me dire ses penses jusqu'enfin un des gardiens
vint  moi privment et dit avec un soupir:

--Eh bien, madame Flanders, vous allez tre juge vendredi (et nous
tions au mercredi); qu'avez-vous l'intention de faire?

Je devins blanche comme un linge et dis:

--Dieu sait ce que je ferai; pour ma part, je ne sais que faire.

--H quoi, dit-il, je ne veux point vous flatter; il faudrait vous
prparer  la mort, car je doute que vous serez condamne, et comme vous
tes vieille dlinquante, m'est avis que vous trouverez bien peu de
merci. On dit, ajouta-t-il, que votre cas est trs clair, et que les
tmoins vous chargent de faon si positive, qu'il n'y a point  y
rsister.

C'tait un coup  percer les entrailles mmes d'une qui, comme moi,
tait plie sous un tel fardeau, et je ne pus prononcer une parole,
bonne ou mauvaise pendant longtemps; enfin j'clatai en sanglots et je
lui dis:

--Oh! monsieur, que faut-il faire?

--Ce qu'il faut faire? dit-il. Il faut faire chercher un ministre, pour
lui parler; car en vrit, madame Flanders,  moins que vous n'ayez de
bien puissants amis, vous n'tes point une femme faite pour ce monde.

C'taient l des discours sans ambages, en vrit; mais ils me furent
trs durs, ou du moins je me le figurai. Il me laissa dans la plus
grande confusion que l'on puisse s'imaginer, et toute cette nuit je
restai veille; et maintenant je commenai de dire mes prires, ce que
je n'avais gure fait auparavant depuis la mort de mon dernier mari, ou
un peu de temps aprs; et en vrit je puis bien appeler ce que je
faisais dire mes prires; car j'tais dans une telle confusion, et
j'avais sur l'esprit une telle horreur, que malgr que je pleurasse et
que je rptasse  plusieurs reprises l'expression ordinaire:--Mon Dieu,
ayez piti de moi!--je ne m'amenais jamais jusqu'au sens d'tre une
misrable pcheresse, ainsi que je l'tais en effet, et de confesser mes
pchs  Dieu, et de demander pardon pour l'amour de Jsus-Christ;
j'tais enfonce dans le sentiment de ma condition, que j'allais passer
en jugement capital, et que j'tais sre d'tre excute, et voil
pourquoi je m'criais toute la nuit:

--Mon Dieu, que vais-je devenir? Mon Dieu, que vais-je faire? Mon Dieu,
ayez piti de moi! et autres choses semblables.

Ma pauvre malheureuse gouvernante tait maintenant aussi afflige que
moi, et repentante avec infiniment plus de sincrit, quoiqu'il n'y et
point de chance d'accusation porte contre elle; non qu'elle ne le
mritt autant que moi, et c'est ce qu'elle disait elle-mme; mais elle
n'avait rien fait d'autre pendant bien des annes que de receler ce que
moi et d'autres avions vol, et de nous encourager  le voler. Mais elle
sanglotait et se dmenait comme une forcene, se tordant les mains, et
criant qu'elle tait perdue, qu'elle pensait qu'il y et sur elle une
maldiction du ciel, qu'elle serait damne, qu'elle avait t la ruine
de toutes ses amies, qu'elle avait amen une telle et une telle, et une
telle  l'chafaud; et l elle comptait quelque dix ou onze personnes,
de certaines desquelles j'ai fait mention, qui taient venues  une fin
prcoce; et qu' cette heure elle tait l'occasion de ma perte,
puisqu'elle m'avait persuade de continuer, alors que je voulais cesser.
Je l'interrompis l:

--Non, ma mre, non, dis-je, ne parlez point ainsi; car vous m'avez
conseill de me retirer quand j'eus obtenu l'argent du mercier, et quand
je revins de Harwich, et je ne voulus pas vous couter; par ainsi vous
n'avez point t  blmer; c'est moi seule qui me suis perdue, et qui me
suis amene  cette misre!

Et ainsi nous passions bien des heures ensemble.

Eh bien, il n'y avait point de remde; le procs suivit son cours et le
jeudi je fus transfre  la maison des assises, o je fus assigne,
comme ils disent, et le lendemain, je fus appointe pour tre juge. Sur
l'assignation je plaidai non coupable, et bien le pouvais-je, car
j'tais accuse de flonie et dbris de clture; c'est  savoir d'avoir
flonieusement vol deux pices de soie de brocart, estimes  46,
marchandises appartenant  Anthony Johnson, et d'avoir forc les portes;
au lieu que je savais trs bien qu'ils ne pouvaient prtendre que
j'eusse forc les portes, ou seulement soulev un verrou.

Le vendredi je fus mene au jugement. J'avais puis mes esprits  force
de pleurer les deux ou trois jours d'avant, si bien que je dormis mieux
la nuit du jeudi que je n'attendais et que j'eus plus de courage pour
mon jugement que je n'eusse cru possible d'avoir.

Quand le jugement fut commenc et que l'acte d'accusation eut t lu,
je voulus parler, mais on me dit qu'il fallait d'abord entendre les
tmoins et qu'ensuite on m'entendrait  mon tour. Les tmoins taient
les deux filles, paire de coquines fortes en gueule, en vrit; car bien
que la chose ft vraie, en somme, pourtant elles l'aggravrent  un
point extrme, et jurrent que j'avais les toffes entirement en ma
possession, que je les avais caches sous mes habits, que je m'en allais
avec, que j'avais pass le seuil d'un pied quand elles se firent voir,
et qu'aussitt je franchis le seuil de l'autre pied, de sorte que
j'tais tout  fait sortie de la maison, et que je me trouvais dans la
rue avec les toffes avant le moment qu'elles me prirent, et qu'ensuite
elles m'avaient arrte et qu'elles avaient trouv les toffes sur moi.
Le fait en somme tait vrai; mais j'insistai sur ce qu'elles m'avaient
arrte avant que j'eusse pass le seuil; ce qui d'ailleurs ne pesait
pas beaucoup; car j'avais pris les toffes, et je les aurais emportes,
si je n'avais pas t saisie.

Je plaidai que je n'avais rien vol, qu'ils n'avaient rien perdu, que la
porte tait ouverte, et que j'tais entre  dessein d'acheter: si, ne
voyant personne dans la maison, j'avais pris en main aucune des toffes,
il ne fallait point en conclure que j'eusse l'intention de les voler,
puisque je ne les avais point emportes plus loin que la porte, pour
mieux les regarder  la lumire.

La cour ne voulut rien accepter de ces moyens, et fit une sorte de
plaisanterie sur mon intention d'acheter ces toffes, puisque ce n'tait
point l une boutique faite pour en vendre; et quant  les avoir portes
 la lumire pour les regarder, les servantes firent l-dessus
d'impudentes moqueries, et y dpensrent tout leur esprit; elles dirent
 la cour que je les avais regardes bien suffisamment, et que je les
avais trouves  mon got, puisque je les avais empaquetes et que je
m'en allais avec.

En somme je fus juge coupable de flonie, et acquitte sur le bris de
clture, ce qui ne fut qu'une mdiocre consolation,  cause que le
premier jugement comportait une sentence de mort, et que le second n'et
pu faire davantage. Le lendemain on m'amena pour entendre la terrible
sentence; et quand on vint  me demander ce que j'avais  dire en ma
faveur pour en empcher l'excution, je demeurai muette un temps; mais
quelqu'un m'encouragea tout haut  parler aux juges, puisqu'ils
pourraient reprsenter les choses favorablement pour moi. Ceci me donna
un peu de coeur, et je leur dis que je ne savais point de raison pour
empcher la sentence, mais que j'avais beaucoup  dire pour implorer la
merci de la cour; que j'esprais qu'en un tel cas elle me ferait une
part d'indulgence, puisque je n'avais point forc de porte, que je
n'avais rien enlev, que personne n'avait rien perdu; que l'homme  qui
appartenaient ces toffes avait eu assez de bont pour dire qu'il
dsirt qu'on me fit merci (ce qu'en effet il avait fort honntement
dit); qu'au pire c'tait la premire faute et que je n'avais jamais
encore comparu en cour de justice; en somme je parlai avec plus de
courage que je n'aurais cru pouvoir faire, et d'un ton si mouvant, que
malgr que je fusse en larmes, qui toutefois n'taient pas assez fortes
pour touffer ma voix, je pus voir que ceux qui m'entendaient taient
mus aux larmes.

Les juges demeurrent graves et silencieux, m'coutrent avec
condescendance, et me donnrent le temps de dire tout ce qui me
plairait; mais n'y disant ni oui ni non, prononcrent contre moi la
sentence de mort: sentence qui me parut la mort mme, et qui me
confondit; je n'avais plus d'esprits en moi; je n'avais point de langue
pour parler, ni d'yeux pour les lever vers Dieu ou les hommes.

Ma pauvre gouvernante tait totalement inconsole; et elle qui
auparavant m'avait rconforte, avait elle-mme besoin de l'tre; et
parfois se lamentant, parfois furieuse, elle tait autant hors du sens
qu'une folle  Bedlam.

On peut plutt s'imaginer qu'on ne saurait exprimer quelle tait
maintenant ma condition; je n'avais rien devant moi que la mort; et
comme je n'avais pas d'amis pour me secourir, je n'attendais rien que de
trouver mon nom dans l'ordre d'excution qui devait arriver pour le
supplice, au vendredi suivant, de cinq autres malheureuses et de
moi-mme.

Cependant ma pauvre malheureuse gouvernante m'envoya un ministre qui sur
sa requte vint me rendre visite. Il m'exhorta srieusement  me
repentir de tous mes pchs et  ne plus jouer avec mon me, ne me
flattant point d'esprances de vie, tant inform, dit-il, que je
n'avais point lieu d'en attendre; mais que sans feinte il fallait me
tourner vers Dieu de toute mon me, et lui crier pardon au nom de
Jsus-Christ. Il fortifia ses discours par des citations appropries de
l'criture, qui encourageaient les plus grands pcheurs  se repentir et
 se dtourner du mauvais chemin; et quand il eut fini, il s'agenouilla
et pria avec moi.

Ce fut alors que pour la premire fois j'prouvai quelques signes rels
de repentir; je commenai maintenant de considrer ma vie passe avec
horreur, et ayant une espce de vue de l'autre ct du temps, les choses
de la vie, comme je crois qu'il arrive  toute personne dans un tel
moment, commencrent de prendre un aspect diffrent et tout une autre
forme qu'elles n'avaient fait avant. Les vues de flicit, de joie, les
douleurs de la vie, me parurent des choses entirement changes; et je
n'avais rien dans mes penses qui ne ft si infiniment suprieur  tout
ce que j'avais connu dans la vie qu'il me parut de la plus grande
stupidit d'attacher de l'importance  chose qui ft, quand elle et la
plus grande valeur du monde. Le mot d'ternitse reprsenta avec
toutes ses additions incomprhensibles, et j'en eus des notions si
tendues que je ne sais comment les exprimer.

Le bon gentilhomme fut tellement mu par la vue de l'influence que
toutes ces choses avaient eue sur moi qu'il bnit Dieu qui avait permis
qu'il me vnt voir et rsolut de ne pas m'abandonner jusqu'au dernier
moment.

Ce ne fut pas moins de douze jours aprs que nous emes reu notre
sentence avant que personne ft envoy au supplice; et puis l'ordre de
mort, comme ils disent, arriva, et je trouvai que mon nom tait parmi
les autres. Ce fut un terrible coup pour mes nouvelles rsolutions; en
vrit mon coeur s'enfona et je pmai deux fois, l'une aprs l'autre,
mais ne prononai pas une parole. Le bon ministre tait bien afflig
pour moi et fit ce qu'il put pour me rconforter avec les mmes
arguments et la mme loquence touchante qu'il avait fait avant, et ne
me quitta pas de la soire, tant que les gardiens voulurent lui
permettre de rester,  moins qu'il se ft clore sous les verrous avec
moi toute la nuit, de quoi il ne se souciait point.

Je m'tonnai fort de ne point le voir le lendemain, tant le jour avant
celui qui avait t fix pour l'excution, et j'tais infiniment
dcourage et dprime, et en vrit je tombais presque par manque de
cette consolation qu'il m'avait si souvent, et avec tant de succs,
donne lors de ses premires visites. J'attendis avec une grande
impatience, et sous la plus grande oppression d'esprit qu'on puisse
s'imaginer jusqu'environ quatre heures qu'il vint  mon appartement: car
j'avais obtenu la faveur, grce  de l'argent, sans quoi en ce lieu on
ne peut rien faire, de ne pas tre enferme dans le trou des condamns,
parmi les autres prisonniers qui allaient mourir, mais d'avoir une sale
petite chambre pour moi seule.

Mon coeur bondit de joie dans mon sein quand j'entendis sa voix  la
porte, mme avant que de le voir; mais qu'on juge de l'espce de
mouvement qui se fit dans mon me lorsque, aprs de brves excuses sur
ce qu'il n'tait pas venu, il me montra que son temps avait t employ
pour mon salut, qu'il avait obtenu un rapport favorable de l'assesseur
qui avait examin mon cas et qu'en somme il m'apportait un sursis.

Il usa de toute la prcaution possible  me faire savoir ce qu'il et
t d'une double cruaut de me dissimuler, car ainsi que la douleur
m'avait bouleverse avant, ainsi la joie me bouleversa-t-elle maintenant
et je tombai dans une pmoison plus dangereuse que la premire, et ce ne
fut pas sans peine que je revins  moi.

Le lendemain matin il y eut une triste scne, en vrit, dans la prison.
La premire chose dont je fus salue le matin fut le glas du gros
bourdon du Saint-Spulcre qui annonait le jour. Sitt qu'il commena 
tinter, on entendit retentir de mornes gmissements et des cris qui
venaient du trou des condamns, o gisaient six pauvres mes qui
devaient tre excutes ce jour-l: les unes pour un crime, les autres
pour un autre, et deux pour assassinat.

Ceci fut suivi d'une confuse clameur dans la maison parmi les diffrents
prisonniers qui exprimaient leurs grossires douleurs pour les pauvres
cratures qui allaient mourir, mais d'une manire extrmement
dissemblable; les uns pleuraient, d'autres poussaient des hourras
brutaux et leur souhaitaient bon voyage; d'autres damnaient et
maudissaient ceux qui les avaient amens l; beaucoup s'apitoyaient; et
peu d'entre eux, trs peu, priaient pour eux.

Il n'y avait gure l de place pour le recueillement d'esprit qu'il me
fallait afin de bnir la Providence pleine de merci, qui m'avait, comme
il tait, arrache d'entre les mchoires de cette destruction; je
restais, comme il tait, muette et silencieuse, toute submerge par ce
sentiment, et incapable d'exprimer ce que j'avais dans le coeur; car les
passions en telles occasions que celles-ci sont certainement trop
agites pour qu'elles puissent en peu de temps rgler leurs propres
mouvements.

Pendant tout le temps que les pauvres cratures condamnes se
prparaient  la mort, et que le chapelain, comme on le nomme, se tenait
auprs d'elles pour les disposer  se soumettre  la sentence; pendant
tout ce temps, dis-je, je fus saisie d'un tremblement, qui n'tait pas
moins violent que si j'eusse t dans la mme condition que le jour
d'avant; j'tais si fortement agite par ce surprenant accs que j'tais
secoue comme si j'eusse t prise d'une fivre, si bien que je ne
pouvais ni parler ni voir, sinon comme une gare. Sitt qu'on les eut
toutes mises dans les charrettes et qu'elles furent parties, ce que
toutefois je n'eus pas le courage de regarder, sitt, dis-je, qu'elles
furent parties, je tombai involontairement dans une crise de larmes,
comme si ce ft une indisposition soudaine, et pourtant si violente, et
qui me tint si longtemps que je ne sus quel parti prendre; ni ne
pouvais-je l'arrter ni l'interrompre, non, malgr tout l'effort et le
courage que j'y mettais.

Cette crise de larmes me tint prs de deux heures, et ainsi que je
crois, me dura jusqu' ce qu'elles fussent toutes sorties de ce monde;
et puis suivit une bien humble, repentante, srieuse espce de joie; ce
fut une relle extase ou une passion de gratitude dans laquelle je
passai la plus grande partie du jour.

Ce fut environ quinze jours aprs, que j'eus quelques justes craintes
d'tre comprise dans l'ordre d'excution des assises suivantes; et ce ne
fut pas sans grande difficult, et enfin par humble ptition d'tre
dporte que j'y chappai; si mal tais-je tenue  la renomme, et si
forte tait la rputation que j'avais d'tre une ancienne dlinquante au
sens de la loi, quoi que je pusse tre aux yeux des juges, n'ayant
jamais t amene encore devant eux pour cas judiciaire; de sorte que
les juges ne pouvaient m'accuser d'tre une ancienne dlinquante, mais
l'assesseur exposa mon cas comme bon lui sembla.

J'avais maintenant la certitude de la vie, en vrit, mais avec les
dures conditions d'tre condamne  tre dporte, ce qui tait, dis-je,
une dure condition, en elle-mme, mais non point si on la considre par
comparaison. Et je ne ferai donc pas de commentaires sur la sentence ni
sur le choix qui me fut donn; nous choisissons tous n'importe quoi
plutt que la mort, surtout quand elle est accompagne d'une perspective
aussi dplaisante au del, ce qui tait mon cas.

Je reviens ici  ma gouvernante, qui avait t dangereusement malade,
et ayant approch autant de la mort par sa maladie que moi par ma
sentence, tait extrmement repentante; je ne l'avais point vue pendant
tout ce temps; mais comme elle se remettait, et qu'elle pouvait tout
justement sortir, elle vint me voir.

Je lui dis ma condition et en quel diffrent flux et reflux de craintes
et d'esprances j'avais t agite; je lui dis  quoi j'avais chapp,
et sous quelles conditions; et elle tait prsente lorsque le ministre
commena d'exprimer des craintes sur ce que je retomberais dans mon vice
lorsque je me trouverais mle  l'horrible compagnie que gnralement
on dporte. En vrit, j'y rflchissais mlancoliquement moi-mme, car
je savais bien quelle affreuse bande on embarque d'ordinaire, et je dis
 ma gouvernante que les craintes du bon ministre n'tait pas sans
fondement.

--Bon, bon! dit-elle, mais j'espre bien que tu ne seras point tente
par un si affreux exemple.

Et aussitt que le ministre fut parti, elle me dit qu'il ne fallait pas
me dcourager; puisque peut-tre elle trouverait des voies et moyens
pour disposer de moi d'une faon particulire, de quoi elle me parlerait
plus  plein plus tard.

Je la regardai avec attention, et il me parut qu'elle avait l'air plus
gai que de coutume, et immdiatement j'entretins mille notions d'tre
dlivre, mais n'eusse pu pour ma vie en imaginer les mthodes, ni
songer  une qui ft praticable; mais j'y tais trop intresse pour la
laisser partir sans qu'elle s'expliqut, ce que toutefois, elle fut trs
rpugnante  faire, mais comme je la pressais toujours, me rpondit en
un peu de mots ainsi:

--Mais tu as de l'argent, n'est-ce pas? En as-tu dj connu une dans ta
vie qui se ft dporter avec 100 dans sa poche? Je te le promets, mon
enfant, dit-elle.

Je la compris bien vite, mais lui dis que je ne voyais point lieu
d'esprer d'autre chose que la stricte excution de l'ordre, et qu'ainsi
que c'tait une svrit qu'on regardait comme une merci, il n'y avait
point de doute qu'elle ne serait strictement observe. Elle rpondit
seulement ceci:

--Nous essayerons ce qu'on peut faire....

Et ainsi nous nous sparmes.

Je demeurai en prison encore prs de quinze semaines; quelle en fut la
raison, je n'en sais rien; mais au bout de ce temps, je fus embarque 
bord d'un navire dans la Tamise, et avec moi une bande de treize
cratures aussi viles et aussi endurcies que Newgate en produisit jamais
de mon temps: et, en vrit, il faudrait une histoire plus longue que la
mienne pour dcrire les degrs d'impudence et d'audacieuse coquinerie
auxquelles ces treize arrivrent ainsi que la manire de leur conduite
pendant le voyage; de laquelle je possde un divertissant rcit qui me
fut donn par le capitaine du navire qui les transportait, et qu'il
avait fait crire en grand dtail par son second.

On pourra sans doute penser qu'il est inutile d'entrer ici dans la
narration de tous les petits incidents qui me survinrent pendant cet
intervalle de mes circonstances, je veux dire, entre l'ordre final de ma
dportation et le moment que je m'embarquai, et je suis trop prs de la
fin de mon histoire pour y donner place; mais je ne saurais omettre une
chose qui se passa entre moi et mon mari de Lancashire.

Il avait t transfr, ainsi que je l'ai remarqu dj de la section
du matre  la prison ordinaire, dans le prau, avec trois de ses
camarades: car on en trouva un autre  leur joindre aprs quelque temps;
l, je ne sais pour quelle raison, on les garda sans les mettre en
jugement prs de trois mois. Il semble qu'ils trouvrent le moyen de
corrompre ou d'acheter quelques-uns de ceux qui devaient tmoigner
contre eux, et qu'on manquait de preuves pour les condamner. Aprs
quelque embarras sur ce sujet, ils s'efforcrent d'obtenir assez de
preuves contre deux d'entre eux pour leur faire passer la mer; mais les
deux autres, desquels mon mari du Lancashire tait l'un, restaient
encore en suspens. Ils avaient, je crois, une preuve positive contre
chacun d'eux; mais la loi les obligeant  produire deux tmoins, ils ne
pouvaient rien en faire; pourtant, ils taient rsolus  ne point non
plus relcher ces hommes; persuads qu'ils taient d'obtenir tmoignage
 la fin et,  cet effet, on fit publier, je crois, que tels et tels
prisonniers avaient t arrts, et que tout le monde pouvait venir  la
prison pour les voir.

Je saisis cette occasion pour satisfaire ma curiosit, feignant d'avoir
t vole dans le coche de Dunstable, et que je voulais voir les deux
voleurs de grand'route; mais quand je vins dans le prau, je me dguisai
de telle manire et j'emmitouflai mon visage si bien, qu'il ne put me
voir que bien peu, et qu'il ne reconnut nullement qui j'tais; mais
sitt que je fus revenue, je dis publiquement que je les connaissais
trs bien.

Aussitt on sut par toute la prison que Moll Flanders allait porter
tmoignage contre un des voleurs de grand'route, grce  quoi on me
remettrait ma sentence de dportation.

Ils l'apprirent et immdiatement mon mari dsira voir cette Mme Flanders
qui le connaissait si bien et qui allait tmoigner contre lui; et, en
consquence, j'eus l'autorisation d'aller le trouver. Je m'habillai
aussi bien que les meilleurs vtements que je souffris jamais de porter
l me le permirent, et je me rendis dans le prau; mais j'avais un
chaperon sur la figure; il me dit bien peu de chose d'abord, mais me
demanda si je le connaissais; je lui dis qu' oui, fort bien; mais
ainsi que j'avais cach mon visage, ainsi je contrefis ma voix aussi, et
il n'eut pas la moindre ide de la personne que j'tais. Il me demanda
o je l'avais vu; je lui dis entre Dunstable et Brickhill; mais, me
tournant vers le gardien qui se trouvait l, je demandai s'il ne pouvait
me permettre de lui parler seule. Il dit: Oui, oui et trs civilement
se retira.

Sitt qu'il fut parti et que j'eus ferm la porte, je rejetai mon
chaperon, et clatant en larmes:

--Mon chri, dis-je, tu ne me reconnais pas?

Il devint ple et demeura sans voix comme un frapp par la foudre, et,
incapable de vaincre sa surprise, ne dit autre chose que ces mots:
Laissez-moi m'asseoir; puis, s'asseyant prs de la table, la tte
appuye sur sa main, fixa le sol des yeux comme stupfi. Je pleurais si
violemment d'autre part que ce fut un bon moment avant que je pusse
parler de nouveau; mais aprs avoir laiss libre cours  ma passion, je
rptai les mmes paroles:

--Mon chri, tu ne me reconnais pas?

Sur quoi il rpondit: Si, et ne dit plus rien pendant longtemps.

Aprs avoir continu dans la mme surprise il releva les yeux vers moi,
et dit:

--Comment peux-tu tre aussi cruelle?

Je ne compris vraiment pas ce qu'il voulait dire, et je rpondis:

--Comment peux-tu m'appeler cruelle?

--De venir me trouver, dit-il, en un lieu tel que celui-ci? N'est-ce
point pour m'insulter? Je ne t'ai pas vole, du moins sur la
grand'route.

Je vis bien par l qu'il ne savait rien des misrables circonstances o
j'tais, et qu'il pensait qu'ayant appris qu'il se trouvait l, je fusse
venue lui reprocher de m'avoir abandonne. Mais j'avais trop  lui dire
pour me vexer, et je lui expliquai en peu de mots que j'tais bien loin
de venir pour l'insulter, mais qu'au fort j'tais venue pour que nous
nous consolions mutuellement et qu'il verrait bien aisment que je
n'avais point d'intention semblable quand je lui aurais dit que ma
condition tait pire que la sienne, et en bien des faons. Il eut l'air
un peu inquit sur cette impression que ma condition tait pire que la
sienne, mais avec une sorte de sourire il dit:

--Comment serait-ce possible? Quand tu me vois enchan, et  Newgate,
avec deux de mes compagnons dj excuts, peux-tu dire que ta condition
est pire que la mienne?

--Allons, mon cher, dis-je, nous avons un long ouvrage  faire, s'il
faut que je conte ou que tu coutes mon infortune histoire; mais si tu
dsires l'entendre, tu t'accorderas bien vite avec moi sur ce que ma
condition est pire que la tienne.

--Et comment cela se pourrait-il, dit mon mari, puisque je m'attends 
passer en jugement capital  la prochaine session mme?

--Si, dis-je, cela se peut fort bien, quand je t'aurai dit que j'ai t
condamne  mort il y a trois sessions, et que je suis maintenant sous
sentence de mort: mon cas n'est-il pas pire que le tien?

Alors, en vrit, il demeura encore silencieux comme un frapp de
mutisme, et aprs un instant il se dressa.

--Infortun couple, dit-il, comment est-ce possible?

Je le pris par la main:

--Allons, mon ami, dis-je, assieds-toi et comparons nos douleurs; je
suis prisonnire dans cette mme maison, et en bien plus mauvaise
condition que toi, et tu seras convaincu que je ne suis point venue pour
t'insulter quand je t'en dirai les dtails.

Et l-dessus nous nous assmes tout deux, et je lui contai autant de mon
histoire que je pensai convenable, arrivant enfin  ce que j'avais t
rduite  une grande pauvret, et me reprsentant comme tombe dans une
compagnie qui m'avait entrane  soulager mes dtresses en une faon
pour moi inaccoutume; et qu'eux ayant fait une tentative sur la maison
d'un marchand, j'avais t arrte pour n'avoir fait qu'aller jusqu' la
porte, une fille de service m'ayant saisie  l'improviste; que je
n'avais point forc de serrure ni rien enlev et que ce nonobstant
j'avais t reconnue coupable et condamne  mourir, mais que les juges
ayant t touchs par la duret de ma condition, avaient obtenu pour moi
la faveur d'tre dporte.

Je lui dis que j'avais eu d'autant plus de malheur que j'avais t prise
dans la prison pour une certaine Moll Flanders qui tait une grande et
clbre voleuse dont ils avaient tous entendu parler, mais qu'aucun
d'eux n'avait jamais vue; mais qu'il savait bien que ce n'tait point l
mon nom. Mais je plaai tout sur le compte de ma mauvaise fortune; et
que sous ce nom j'avais t traite comme une ancienne dlinquante,
malgr que ce ft la premire chose qu'ils eussent jamais sue de moi. Je
lui fis un long rcit de ce qui m'tait arriv depuis qu'il m'avait vue;
mais lui dis que je l'avais revu depuis et sans qu'il s'en ft dout;
puis je lui racontai comment je l'avais vu  Brickhill; comment il tait
poursuivi; et comment, en dclarant que je le connaissais et que c'tait
un fort honnte gentilhomme, j'avais arrt la hue et que le
commissaire s'en tait retourn.

Il couta trs attentivement toute mon histoire, et sourit de mes
aventures, tant toutes infiniment au-dessous de celles qu'il avait
diriges en chef; mais quand je vins  l'histoire de Little Brickhill,
il demeura surpris:

--Alors c'tait toi, ma chrie, dit-il, qui arrtas la populace 
Brickhill?

--Oui, dis-je, c'tait moi, en vrit;--et je lui dis les dtails que
j'avais observs alors  son sujet.

--Mais alors, dit-il, c'est toi qui m'as sauv la vie dans ce temps; et
je suis heureux de te devoir la vie,  toi; car je vais m'acquitter de
ma dette  cette heure, et te dlivrer de la condition o tu es,
duss-je y prir.

Je lui dis qu'il n'en fallait rien faire; que c'tait un risque trop
grand, et qui ne valait pas qu'il en court le hasard, et pour une vie
qui ne valait gure qu'il la sauvt. Peu importait, dit-il; c'tait pour
lui une vie qui valait tout au monde, une vie qui lui avait donn une
nouvelle vie; car, dit-il, je n'ai jamais t dans un vritable danger
que cette fois-l, jusqu' la dernire minute o j'ai t pris. Et en
vrit son danger  ce moment tait en ce qu'il pensait qu'il n'et
point t poursuivi par l; car ils avaient dcamp de Hocksley par un
tout autre chemin; et ils taient arrivs  Brickhill  travers champs,
par-dessus les haies, persuads de n'avoir t vus par personne.

Ici il me donna une longue histoire de sa vie, qui en vrit, ferait une
trs trange histoire, et serait infiniment divertissante; et me dit
qu'il avait pris la grand'route environ douze ans avant de m'avoir
pouse; que la femme qui l'appelait frren'tait point sa parente,
mais une qui tait affilie  leur clique, et qui, tenant correspondance
avec eux, vivait toujours en ville,  cause qu'elle avait beaucoup de
connaissances; qu'elle les avertissait fort exactement sur les personnes
qui sortaient de la ville, et qu'ils avaient fait de riches butins sur
ses renseignements; qu'elle pensait avoir mis la main sur la fortune
pour lui, quand elle m'avait amene  lui, mais qu'il s'tait trouv
qu'elle avait t due, ce dont il ne pouvait vraiment lui vouloir; que
si j'avais eu un tat, ainsi qu'elle en avait t informe, il avait
rsolu de quitter la grand'route et de vivre d'une nouvelle vie, sans
jamais paratre en public avant qu'on et publi quelque pardon gnral,
o qu'il et pu faire mettre son nom, pour de l'argent, dans quelque
rmission particulire, de faon  tre parfaitement  l'aise; mais que
les choses ayant tourn autrement, il avait d reprendre son vieux
mtier.

Il me fit un long rcit de quelques-unes de ses aventures, et en
particulier d'une o il pilla les coches de West-Chester, prs
Lichfield, o il fit un gros butin; et ensuite, comment il vola cinq
leveurs dans l'Ouest, qui s'en allaient  la foire de Burford, en
Wiltshire, pour acheter des moutons; il me dit qu'il avait pris tant
d'argent sur ces deux coups que s'il et su o me trouver, il aurait
certainement accept ma proposition d'aller tous deux en Virginie; ou de
nous tablir sur une plantation ou dans quelque autre colonie anglaise
d'Amrique.

Il me dit qu'il m'avait crit trois lettres et qu'il les avait
adresses conformment  ce que je lui avais dit, mais qu'il n'avait
point eu de mes nouvelles. C'est ce que je savais bien, en vrit; mais
ces lettres m'tant venues en main dans le temps de mon dernier mari, je
n'y pouvais rien faire, et je n'avais donc point fait de rponse, afin
qu'il penst qu'elles se fussent perdues.

Je m'enquis alors des circonstances de son cas prsent, et de ce qu'il
attendait quand il viendrait  tre jug. Il me dit qu'il n'y avait
point de preuves contre lui;  cause que sur les trois vols dont on les
accusait tous, c'tait sa bonne fortune qu'il n'y en et qu'un o il et
t ml; et qu'on ne pouvait trouver qu'un tmoin sur ce fait, ce qui
n'tait pas suffisant; mais qu'on esprait que d'autres se
prsenteraient, et qu'il pensait, quand d'abord il me vit, que j'en
fusse une qui tait venue  ce dessein; mais que si personne ne se
prsentait contre lui, il esprait qu'il serait absous; qu'on lui avait
insinu que s'il se soumettait  la dportation, on la lui accorderait
sans jugement, mais qu'il ne pouvait point s'y rsigner, et qu'il
pensait qu'il prfrerait encore la potence.

Je le blmai l-dessus; d'abord  cause que, s'il tait dport, il
pouvait y avoir cent faons pour lui, qui tait gentilhomme et hardi
aventurier d'entreprise, de trouver moyen de revenir; et peut-tre
quelques voies et moyens de retourner avant que de partir. Il me sourit
sur cette partie, et dit que c'tait la dernire chose qu'il prfrait,
ayant une certaine horreur dans l'esprit  se faire envoyer aux
plantations, ainsi que les Romains envoyaient des esclaves travailler
dans les mines; qu'il pensait que le passage en un autre monde ft
beaucoup plus supportable  la potence, et, que c'tait l'opinion
gnrale de tous les gentilshommes qui taient pousss par les exigences
de leurs fortunes  se mettre sur le grand chemin; que sur la place
d'excution on trouvait au moins la fin de toutes les misres de l'tat
prsent; et que, pour ce qui venait aprs,  son avis, un homme avait
autant de chances de se repentir sincrement pendant les derniers quinze
jours de son existence, sous les agonies de la gele et du trou des
condamns, qu'il en aurait jamais dans les forts et dserts de
l'Amrique; que la servitude et les travaux forcs taient des choses
auxquelles des gentilshommes ne pouvaient jamais s'abaisser; que ce
n'tait qu'un moyen de les forcer  se faire leurs propres bourreaux, ce
qui tait bien pire, et qu'il ne pouvait avoir de patience, mme quand
il ne faisait qu'y penser.

J'usai de mes efforts extrmes pour le persuader, et j'y joignis
l'loquence connue d'une femme, je veux dire celle des larmes. Je lui
dis que l'infamie d'une excution publique devait peser plus lourdement
sur les esprits d'un gentilhomme qu'aucune mortification qu'il pt
rencontrer par del la mer; qu'au moins dans l'autre cas il avait une
chance de vivre, tandis que l il n'en avait point; que ce serait pour
lui la chose la plus aise du monde que de s'assurer d'un capitaine de
navire, tant d'ordinaire gens de bonne humeur; et qu'avec un peu de
conduite, surtout s'il pouvait se procurer de l'argent, il trouverait
moyen de se racheter quand il arriverait en Virginie.

Il me jeta un regard plein de dsir, et je devinai qu'il voulait dire
qu'il n'avait point d'argent; mais je me trompais; ce n'tait point l
ce qu'il entendait.

--Tu viens de me donner  entendre, ma chrie, dit-il, qu'il pourrait y
avoir un moyen de revenir avant que de partir, par quoi j'ai entendu
qu'il pourrait tre possible de se racheter ici. J'aimerais mieux donner
deux cents livres pour viter de partir que cent livres pour avoir ma
libert, une fois que je serai l-bas.

--C'est que, dis-je, mon cher, tu ne connais pas le pays aussi bien que
moi.

--Il se peut, dit-il; et pourtant je crois, si bien que tu le
connaisses, que tu ferais de mme;  moins que ce ne soit, ainsi que tu
me l'as dit, parce que tu as ta mre l-bas.

Je lui dis que pour ma mre, elle devait tre morte depuis bien des
annes; et que pour les autres parents que j'y pouvais avoir, je ne les
connaissais point; que depuis que mes infortunes m'avaient rduite  la
condition, o j'avais t depuis plusieurs annes, j'avais cess toute
correspondance avec eux; et qu'il pouvait bien croire que je serais
reue assez froidement s'il fallait que je leur fisse d'abord visite
dans la condition d'une voleuse dporte; que par ainsi, au cas o
j'irais l-bas, j'tais rsolue  ne les point voir; mais que j'avais
bien des vues sur ce voyage, qui en teraient toutes les parties
pnibles; et que s'il se trouvait oblig d'y aller aussi, je lui
enseignerais aisment comment il fallait s'y prendre pour ne jamais
entrer en servitude, surtout puisque je trouvais qu'il ne manquait pas
d'argent, qui est le seul ami vritable dans cette espce de condition.

Il me sourit et me rpondit qu'il ne m'avait point dit qu'il et de
l'argent. Je le repris du court et lui dis que j'esprais qu'il n'avait
point entendu par mon discours que j'attendisse aucun secours de lui,
s'il avait de l'argent; qu'au contraire, malgr que je n'en eusse pas
beaucoup, pourtant je n'tais pas dans le besoin, et que pendant que
j'en aurais, j'ajouterais plutt  sa rserve que je ne l'affaiblirais,
sachant bien que quoi qu'il et, en cas de dportation, il lui faudrait
le dpenser jusqu'au dernier liard.

Il s'exprima sur ce chef de la manire la plus tendre. Il me dit que
l'argent qu'il avait n'tait point une somme considrable, mais qu'il ne
m'en cacherait jamais une parcelle si j'en avais besoin; et m'assura
qu'il n'avait nullement parl avec de telles intentions; qu'il tait
seulement attentif  ce que je lui avais suggr; qu'ici il savait bien
quoi faire, mais que l-bas il serait le misrable le plus impuissant
qui ft au monde. Je lui dis qu'il s'effrayait d'une chose o il n'y
avait point de terreur; que s'il avait de l'argent, ainsi que j'tais
heureuse de l'apprendre, il pouvait non seulement chapper  la
servitude qu'il considrait comme la consquence de la dportation, mais
encore recommencer la vie sur un fondement si nouveau, qu'il ne pouvait
manquer d'y trouver le succs s'il y donnait seulement l'application
commune qui est usuelle en de telles conditions; qu'il devait bien se
souvenir que je le lui avais conseill il y avait bien des annes et que
je lui avais propos ce moyen de restaurer nos fortunes en ce monde.
J'ajoutai qu'afin de le convaincre tout ensemble de la certitude de ce
que je disais, de la connaissance que j'avais de la mthode qu'il
fallait prendre, et de la probabilit du succs, il me verrait d'abord
me dlivrer moi-mme de la ncessit de passer la mer et puis que je
partirais avec lui librement, de mon plein gr et que peut-tre
j'emporterais avec moi assez pour le satisfaire: que je ne lui faisais
point cette proposition parce qu'il ne m'tait pas possible de vivre
sans son aide; mais que je pensais que nos infortunes mutuelles eussent
t telles qu'elles taient suffisantes  nous accommoder tous deux 
quitter cette partie du monde pour aller vivre en un lieu o personne ne
pourrait nous reprocher le pass, et o nous serions libres, sans les
tortures d'un cachot de condamns pour nous y forcer, de considrer tous
nos dsastres passs avec infiniment de satisfaction, regardant que nos
ennemis nous oublieraient entirement, et que nous vivrions comme
nouveaux hommes dans un nouveau monde, n'y ayant personne qui et droit
de rien nous dire, ou nous  eux.

Je lui poussai tous ces arguments avec tant d'ardeur et je rpondis avec
tant d'effet  toutes ses objections passionnes, qu'il m'embrassa et me
dit que je le traitais avec une sincrit  laquelle il ne pouvait
rsister; qu'il allait accepter mon conseil et s'efforcer de se
soumettre  son destin dans l'esprance de trouver le confort d'une si
fidle conseillre et d'une telle compagne de misre; mais encore
voulut-il me rappeler ce que j'avais dit avant,  savoir qu'il pouvait y
avoir quelque moyen de se librer, avant de partir, et qu'il pouvait
tre possible d'viter entirement le dpart, ce qui  son avis valait
beaucoup mieux.

Nous nous sparmes aprs cette longue confrence avec des tmoignages
de tendresse et d'affection que je pensai qui taient gaux sinon
suprieurs  ceux de notre sparation de Dunstable.

Enfin, aprs beaucoup de difficults, il consentit  partir; et comme il
ne fut pas l-dessus admis  la dportation devant la cour, et sur
ptition, ainsi que je l'avais t, il se trouva dans l'impossibilit
d'viter l'embarquement ainsi que je pensais qu'il pouvait le faire.

Le moment de ma propre dportation s'approchait. Ma gouvernante qui
continuait  se montrer amie dvoue avait tent d'obtenir un pardon,
mais n'avait pu russir  moins d'avoir pay une somme trop lourde pour
ma bourse, puisque de la laisser vide,  moins de me rsoudre 
reprendre mon vieux mtier, et t pire que la dportation,  cause que
l-bas je pouvais vivre, et ici non.

C'est au mois de fvrier que je fus, avec treize autres forats, remise
 un marchand qui faisait commerce avec la Virginie,  bord d'un navire
 l'ancre dans Deptford Reach, l'officier de la prison nous mena  bord,
et le matre du vaisseau signa le reu.

Cette nuit-l on ferma les coutilles sur nous, et on nous tint si
troitement enferms que je pensai touffer par manque d'air; et le
lendemain matin le navire leva l'ancre et descendit la rivire jusqu'
un lieu nomm Bugby's Hole; chose qui fut faite, nous dit-on, d'accord
avec le marchand, afin de nous retirer toute chance d'vasion. Cependant
quand le navire fut arriv l et eut jet l'ancre, nous emes
l'autorisation de monter sur le franc tillac, mais non sur le pont,
tant particulirement rserv au capitaine et aux passagers.

Quand par le tumulte des hommes au-dessus de ma tte, et par le
mouvement du navire je m'aperus que nous tions sous voile, je fus
d'abord grandement surprise, craignant que nous fussions partis sans que
nos amis eussent pu venir nous voir; mais je me rassurai bientt aprs,
voyant qu'on avait jet l'ancre, et que nous fmes avertis par quelques
hommes que nous aurions le matin suivant la libert de monter sur le
tillac et de parler  nos amis qui nous viendraient voir.

Toute cette nuit je couchai sur la dure, comme les autres prisonniers;
mais ensuite on nous donna de petites cabines--du moins  ceux qui
avaient quelque literie  y mettre, ainsi qu'un coin pour les malles ou
caisses de vtements ou de linge, si nous en avions (ce qu'on peut bien
ajouter), car quelques-uns n'avaient point de chemise de linge ou de
laine que celle qui tait sur leur dos, et pas un denier pour se tirer
d'affaire; pourtant ils ne furent pas trop malheureux  bord, surtout
les femmes,  qui les marins donnaient de l'argent pour laver leur
linge, etc., ce qui leur suffisait pour acheter ce dont elles avaient
besoin.

Quand, le matin suivant, nous emes la libert de monter sur le tillac,
je demandai  l'un des officiers si je ne pouvais tre autorise 
envoyer une lettre  terre pour mes amis, afin de leur faire savoir
l'endroit o nous tions et de me faire envoyer quelques choses
ncessaires. C'tait le bosseman, homme fort civil et affable, qui me
dit que j'aurais toute libert que je dsirerais et qu'il pt me donner
sans imprudence; je lui dis que je n'en dsirais point d'autre et il me
rpondit que le canot du navire irait  Londres  la mare suivante, et
qu'il donnerait ordre qu'on portt ma lettre.

En effet quand le canot partit, le bosseman vint m'en avertir, me dit
qu'il y montait lui-mme, et que si ma lettre tait prte, il en
prendrait soin. J'avais prpar d'avance plume, encre et papier, et
j'avais fait une lettre adresse  ma gouvernante dans laquelle j'en
avais enferm une autre pour mon camarade de prison: mais je ne lui
laissai pas savoir que c'tait mon mari, et je le lui cachai jusqu' la
fin. Dans ma lettre  ma gouvernante je lui disais l'endroit o tait le
navire et la pressais de m'envoyer les effets qu'elle m'avait prpars
pour le voyage.

Quand je remis ma lettre au bosseman, je lui donnai en mme temps un
shilling et je lui dis que ce serait pour payer le commissionnaire que
je le suppliais de charger de la lettre sitt qu'il viendrait  terre,
afin que, si possible, j'eusse une rponse rapporte de la mme main, et
que j'apprisse ce que devenaient mes effets.

--Car, monsieur, dis-je, si le navire part avant que je les aie reus,
je suis perdue.

Je pris garde, en lui donnant le shilling, de lui faire voir que j'en
tais mieux fournie que les prisonniers ordinaires; que j'avais une
bourse, o il ne manquait pas d'argent; et je trouvai que cette vue
seule m'attira un traitement trs diffrent de celui que j'eusse
autrement subi; car bien qu'il ft civil vraiment, auparavant, c'tait
par une sorte de compassion naturelle qu'il ressentait pour une femme
dans la dtresse; tandis qu'il le fut plus qu' l'ordinaire aprs, et me
fit mieux traiter dans le navire, dis-je, qu'autrement je ne l'eusse
t; ainsi qu'il paratra en lieu et place.

Il remit fort honntement ma lettre dans les propres mains de ma
gouvernante et me rapporta sa rponse. Et quand il me la donna il me
rendit le shilling:

--Tenez, dit-il, voil votre shilling que je vous rends, car j'ai remis
la lettre moi-mme.

Je ne sus que dire; j'tais toute surprise; mais aprs une pause je
rpondis:

--Monsieur, vous tes trop bon; ce n'et t que justice que vous vous
fussiez alors pay du message.

--Non, non, dit-il, je ne suis que trop pay. Qui est cette dame? Est-ce
votre soeur?

--Non, monsieur, dis-je; ce n'est point ma parente; mais c'est une trs
chre amie, et la seule amie que j'aie au monde.

--Eh bien! dit-il, il y a peu d'amies semblables. Figurez-vous qu'elle
pleure comme une enfant.

--Ah! oui, fis-je encore: je crois bien qu'elle donnerait cent livres
pour me dlivrer de cette affreuse condition.

--Vraiment oui! dit-il,--mais je pense que pour la moiti je pourrais
bien vous mettre en mesure de vous dlivrer.

Mais il dit ces paroles si bas que personne ne put l'entendre.

--Hlas, monsieur, fis-je, mais alors ce serait une dlivrance telle que
si j'tais reprise, il m'en coterait la vie.

--Oui bien, dit-il, une fois hors du navire, il faudrait prendre bonne
garde,  l'avenir: je n'y puis rien dire.

Et nous ne tnmes pas plus de discours pour l'instant.

Cependant ma gouvernante, fidle jusqu'au dernier moment, fit passer ma
lettre dans la prison  mon mari, et se chargea de la rponse; et le
lendemain elle arriva elle-mme, m'apportant d'abord un hamac, comme on
dit, avec la fourniture ordinaire; elle m'apporta aussi un coffre de
mer, c'est  savoir un de ces coffres qu'on fabrique pour les marins,
avec toutes les commodits qui y sont contenues, et plein de presque
tout ce dont je pouvais avoir besoin; et dans un des coins du coffre, o
il y avait un tiroir secret, tait ma banque--c'est--dire qu'elle y
avait serr autant d'argent que j'avais rsolu d'emporter avec moi; car
j'avais ordonn qu'on conservt une partie de mon fonds, afin qu'elle
pt m'envoyer ensuite tels effets dont j'aurais besoin quand je
viendrais  m'tablir: car l'argent dans cette contre ne sert pas 
grand'chose, o on achte tout pour du tabac;  plus forte raison est-ce
grand dommage d'en emporter d'ici.

Mais mon cas tait particulier; il n'tait point bon pour moi de partir
sans effets ni argent; et d'autre part pour une pauvre dporte qui
allait tre vendue sitt qu'elle arriverait  terre, d'emporter une
cargaison de marchandises, cela et attir l'attention, et les et
peut-tre fait saisir; de sorte que j'emportai ainsi une partie de mon
fonds, et que je laissai le reste  ma gouvernante.

Ma gouvernante m'apporta un grand nombre d'autres effets; mais il ne
convenait pas que je fisse trop la brave du moins avant de savoir
l'espce de capitaine que nous aurions. Quand elle entra dans le navire,
je pensai qu'elle allait mourir vraiment; son coeur s'enfona, quand
elle me vit,  la pense de me quitter en cette condition; et elle
pleura d'une manire si intolrable que je fus longtemps avant de
pouvoir lui parler.

Je profitai de ce temps pour lire la lettre de mon camarade de prison,
dont je fus trangement embarrasse. Il me disait qu'il lui serait
impossible de se faire dcharger  temps pour partir dans le mme
vaisseau: et par-dessus tout, il commenait  se demander si on voudrait
bien lui permettre de partir dans le vaisseau qu'il lui plairait, bien
qu'il consentit  tre dport de plein gr, mais qu'on le ferait mettre
 bord de tel navire qu'on dsignerait, o il serait consign au
capitaine ainsi qu'on fait pour les autres forats; tel qu'il commenait
 dsesprer de me voir avant d'arriver en Virginie, d'o il pensait
devenir forcen; regardant que si, d'autre part, je n'tais point l, au
cas o quelque accident de mer ou de mortalit m'enlverait, il serait
la crature la plus dsole du monde.

C'tait une chose fort embarrassante, et je ne savais quel parti
prendre: je dis  ma gouvernante l'histoire du bosseman, et elle me
poussa fort ardemment  traiter avec lui, mais je n'en avais point
d'envie, jusqu' ce que j'eusse appris si mon mari, ou mon camarade de
prison, comme elle l'appelait, aurait la libert de partir avec moi, ou
non. Enfin je fus force de lui livrer le secret de toute l'affaire,
except toutefois de lui dire que c'tait mon mari, je lui dis que
j'avais convenu fermement avec lui de partir, s'il pouvait avoir la
libert de partir dans le mme vaisseau, et que je savais qu'il avait de
l'argent.

Puis je lui dis ce que je me proposais de faire quand nous arriverions
l-bas, comment nous pourrions planter, nous tablir, devenir riches, en
somme, sans plus d'aventures; et, comme un grand secret, je lui dis que
nous devions nous marier sitt qu'il viendrait  bord.

Elle ne tarda pas  acquiescer joyeusement  mon dpart, quand elle
apprit tout cela, et  partir de ce moment elle fit son affaire de voir
 ce qu'il ft dlivr  temps de manire  embarquer dans le mme
vaisseau que moi, ce qui put se faire enfin, bien qu'avec une grande
difficult, et non sans qu'il passt toutes les formalits d'un forat
dport, ce qu'il n'tait pas en ralit, puisqu'il n'avait point t
jug, et qui fut une grande mortification pour lui.

Comme notre sort tait maintenant dtermin et que nous tions tous deux
embarqus  relle destination de la Virginie, dans la mprisable
qualit de forats transports destins  tre vendus comme esclaves,
moi pour cinq ans, et lui tenu sous engagement et caution de ne plus
jamais revenir en Angleterre tant qu'il vivrait, il tait fort triste et
dprim; la mortification d'tre ramen  bord ainsi qu'il l'avait t
comme un prisonnier le piquait infiniment, puisqu'on lui avait dit en
premier lieu qu'il serait dport de faon qu'il part gentilhomme en
libert: il est vrai qu'on n'avait point donn ordre de le vendre
lorsqu'il arriverait l-bas, ainsi qu'on l'avait fait pour nous, et pour
cette raison il fut oblig de payer son passage au capitaine,  quoi
nous n'tions point tenus: pour le reste, il tait autant hors d'tat
qu'un enfant de faire quoi que ce ft sinon par instructions.

Cependant je demeurai dans une condition incertaine trois grandes
semaines, ne sachant si j'aurais mon mari avec moi ou non, et en
consquence n'tant point rsolue sur la manire dont je devais recevoir
la proposition de l'honnte bosseman, ce qui en vrit lui parut assez
trange.

Au bout de ce temps, voici mon mari venir  bord; il avait le visage
colre et morne; son grand coeur tait gonfl de rage et de ddain,
qu'il ft tran par trois gardiens de Newgate et jet  bord comme un
forat, quand il n'avait pas tant qu't amen en jugement. Il en fit
faire de grandes plaintes par ses amis, car il semble qu'il et quelque
intrt, mais ils rencontrrent quelque obstacle dans leurs efforts, il
leur fut rpondu qu'on lui avait tmoign assez de faveur et qu'on avait
reu de tels rapports sur lui depuis qu'on lui avait accord sa
dportation, qu'il devait se juger fort bien trait de ce qu'on ne
reprt pas les poursuites. Cette rponse le calma, car il savait trop
bien ce qui aurait pu advenir et ce qu'il avait lieu d'attendre, et 
cette heure il voyait la bont de l'avis auquel il avait cd d'accepter
l'offre de la dportation, et aprs que son irritation contre ces
limiers d'enfer, comme il les appelait, fut un peu passe, il prit l'air
rassrn, commena d'tre joyeux, et comme je lui disais combien
j'tais heureuse de l'avoir tir une fois encore de leurs mains, il me
prit dans ses bras et reconnut avec une grande tendresse que je lui
avais donn le meilleur conseil qui ft possible.

--Ma chrie, dit-il, tu m'as sauv la vie deux fois: elle t'appartient
dsormais et je suivrai toujours tes conseils.

Notre premier soin fut de comparer nos fonds; il eut beaucoup
d'honntet et me dit que son fonds avait t assez fourni quand il
tait entr en prison, mais que de vivre l comme il l'avait fait, en
faon de gentilhomme, et, ce qui tait bien plus, d'avoir fait des amis,
et d'avoir soutenu son procs, lui avait cot beaucoup d'argent, et en
un mot il ne lui restait en tout que 108 qu'il avait sur lui en or.

Je lui rendis aussi fidlement compte de mon fonds c'est--dire de ce
que j'avais emport avec moi, car j'tais rsolue, quoi qu'il pt
advenir,  garder ce que j'avais laiss en rserve: au cas o je
mourrais, ce que j'avais serait suffisant pour lui et ce que j'avais
laiss aux mains de ma gouvernante lui appartiendrait  elle, chose
qu'elle avait bien mrite par ses services.

Le fonds que j'avais sur moi tait de 246 et quelques shillings, de
sorte que nous avions entre nous 354, mais jamais fortune plus mal
acquise n'avait t runie pour commencer la vie.

Notre plus grande infortune tait que ce fonds en argent ne reprsentait
aucun profit  l'emporter aux plantations; je crois que le sien tait
rellement tout ce qui lui restait au monde, comme il me l'avait dit;
mais moi qui avais entre 700 et 800 en banque quand ce dsastre me
frappa et qui avais une des amies les plus fidles au monde pour s'en
occuper, regardant que c'tait une femme qui n'avait point de principes,
j'avais encore 300 que je lui avais laisses entre les mains et mises
en rserve ainsi que j'ai dit; d'ailleurs, j'avais emport plusieurs
choses de grande valeur, en particulier deux montres d'or, quelques
petites pices de vaisselle plate et plusieurs bagues: le tout vol.
Avec cette fortune et dans la soixante et unime anne de mon ge je me
lanai dans un nouveau monde, comme je puis dire, dans la condition
d'une pauvre dporte qu'on avait envoye au del des mers pour lui
faire grce de la potence; mes habits taient pauvres et mdiocres, mais
point dguenills ni sales, et personne ne savait, dans tout le
vaisseau, que j'eusse rien de valeur sur moi.

Cependant comme j'avais une grande quantit de trs bons habits et du
linge en abondance que j'avais fait emballer dans deux grandes caisses,
je les fis embarquer  bord, non comme mes bagages, mais les ayant fait
consigner  mon vrai nom en Virginie; et j'avais dans ma poche les
billets dchargement, et dans ces caisses taient mon argenterie et mes
montres et tout ce qui avait de la valeur, except mon argent, que je
conservais  part dans un tiroir secret de mon coffre et qu'on ne
pouvait dcouvrir ou bien ouvrir, si on le dcouvrait, sans mettre le
coffre en pices.

Le vaisseau commena maintenant de se remplir: plusieurs passagers
vinrent  bord qui n'avaient point t embarqus  compte criminel, et
on leur dsigna de quoi s'accommoder dans la grande cabine et autres
parties du vaisseau, tandis que nous, forats, on nous fourra en bas je
ne sais o. Mais quand mon mari vint  bord, je parlai au bosseman qui
m'avait de si bonne heure donn des marques d'amiti; je lui dis qu'il
m'avait aid en bien des choses et que je ne lui avais fait aucun retour
qui convnt et l-dessus je lui mis une guine dans la main; je lui dis
que mon mari tait maintenant venu  bord et que, bien que nous fussions
dans notre infortune prsente, cependant nous avions t des personnes
d'un autre caractre que la bande misrable avec laquelle nous tions
venus, et que nous dsirions savoir si on ne pourrait obtenir du
capitaine de nous admettre  quelque commodit dans le vaisseau, chose
pour laquelle nous lui ferions la satisfaction qu'il lui plairait et que
nous le payerions de sa peine pour nous avoir procur cette faveur. Il
prit la guine, ainsi que je pus voir, avec grande satisfaction, et
m'assura de son assistance.

Puis il nous dit qu'il ne faisait point doute que le capitaine, qui
tait un des hommes de la meilleure humeur qui ft au monde, ne
consentirait volontiers  nous donner les aises que nous pourrions
dsirer, et pour nous rassurer l-dessus, il me dit qu' la prochaine
mare il irait le trouver  seule fin de lui en parler. Le lendemain
matin, m'tant trouve dormir plus longtemps que d'ordinaire, quand je
me levai et que je montai sur le tillac, je vis le bosseman, parmi les
hommes,  ses affaires ordinaires; je fus un peu mlancolique de le voir
l, et allant pour lui parler, il me vit et vint  moi, et, sans lui
donner le temps de me parler d'abord, je lui dis en souriant:

--Je pense, monsieur, que vous nous ayez oublis, car je vois que vous
avez bien des affaires.

Il me rpondit aussitt:

--Venez avec moi, vous allez voir.

Et il m'emmena dans la grande cabine o je trouvai assis un homme de
bonne apparence qui crivait et qui avait beaucoup de papiers devant
lui.

--Voici, dit le bosseman  celui qui crivait, la dame dont vous a parl
le capitaine.

Et, se tournant vers moi, il ajouta:

--J'ai t si loin d'oublier votre affaire, que je suis all  la maison
du capitaine et que je lui ai reprsent fidlement votre dsir d'tre
fournie de commodits pour vous-mme, et votre mari, et le capitaine a
envoy monsieur, qui est matre du vaisseau,  dessein de tout vous
montrer et de vous donner toutes les aises que vous dsirez et m'a pri
de vous assurer que vous ne seriez pas traits ainsi que vous
l'attendez, mais avec le mme respect que les autres passagers.

L-dessus le matre me parla, et ne me donnant point le temps de
remercier le bosseman de sa bont, confirma ce qu'il m'avait dit, et
ajouta que c'tait la joie du capitaine de se montrer tendre et
charitable surtout  ceux qui se trouvaient dans quelque infortune, et
l-dessus il me montra plusieurs cabines mnages les unes dans la
grande cabine, les autres spares par des cloisons de l'habitacle du
timonier, mais s'ouvrant dans la grande cabine,  dessein pour les
passagers, et me donna libert de choisir celle que je voudrais. Je pris
une de ces dernires o il y avait d'excellentes commodits pour placer
notre coffre et nos caisses et une table pour manger.

Puis le matre me dit que le bosseman avait donn un rapport si
excellent sur moi et mon mari qu'il avait ordre de nous dire que nous
pourrions manger avec lui s'il nous plaisait pendant tout le voyage, aux
conditions ordinaires qu'on fait aux passagers, que nous pourrions faire
venir des provisions fraches si nous voulions, ou que, sinon, nous
vivrions sur la provision ordinaire et que nous partagerions avec lui.
Ce fut l une nouvelle bien revivifiante pour moi aprs tant de dures
preuves et d'afflictions; je le remerciai et lui dis que le capitaine
nous ferait les conditions qu'il voudrait et lui demandai l'autorisation
d'aller prvenir mon mari qui ne se trouvait pas fort bien et n'tait
point encore sorti de sa cabine. Je m'y rendis en effet, et mon mari
dont les esprits taient encore si affaisss sous l'infamie, ainsi qu'il
disait, qu'on lui faisait subir, que je le reconnaissais  peine, fut
tellement ranim par le rcit que je lui fis de l'accueil que nous
trouverions sur le vaisseau, que ce fut tout un autre homme et qu'une
nouvelle vigueur et un nouveau courage parurent sur son visage mme:
tant il est vrai que les plus grands esprits quand ils sont renverss
par leurs afflictions sont sujets aux plus grandes dpressions.

Aprs quelque pause pour se remettre, mon mari monta avec moi, remercia
le matre de la bont qu'il nous tmoignait et le pria d'offrir
l'expression de sa reconnaissance au capitaine, lui proposant de payer
d'avance le prix qu'il nous demanderait pour notre passage et pour les
commodits qu'il nous donnait. Le matre lui dit que le capitaine
viendrait  bord l'aprs-midi et qu'il pourrait s'arranger avec lui. En
effet, l'aprs-midi le capitaine arriva, et nous trouvmes que c'tait
bien l'homme obligeant que nous avait reprsent le bosseman et il fut
si charm de la conversation de mon mari qu'en somme il ne voulut point
nous laisser garder la cabine que nous avions choisie, mais nous en
donna une qui, ainsi que je l'ai dit avant, ouvrait dans la grande
cabine, et ses conditions ne furent point exorbitantes: ce n'tait point
un homme avide de faire de nous sa proie, mais pour quinze guines nous
emes tout, notre passage et nos provisions, repas  table du capitaine
et fort bravement entretenus.

Pendant tout ce temps, je ne m'tais fournie de rien de ce qui nous
tait ncessaire quand nous arriverions l-bas et que nous commencerions
 nous appeler planteurs, et j'tais loin d'tre ignorante de ce qu'il
fallait  telle occasion, en particulier toutes sortes d'outils pour
l'ouvrage des plantations et pour construire et toutes sortes de meubles
qui, si on les achte dans le pays, doivent ncessairement coter le
double.

Je parlai  ce sujet avec ma gouvernante, et elle alla trouver le
capitaine,  qui elle dit qu'elle esprait qu'on pourrait trouver moyen
d'obtenir la libert de ses deux malheureux cousins, comme elle nous
appelait, quand nous serions arrivs par del la mer; puis s'enquit de
lui quelles choses il tait ncessaire d'emporter avec nous, et lui, en
homme d'exprience, lui rpondit:

--Madame, il faut d'abord que vos cousins se procurent une personne pour
les acheter comme esclaves suivant les conditions de leur dportation,
et puis, au nom de cette personne, ils pourront s'occuper de ce qu'il
leur plaira, soit acheter des plantations dj exploites, soit acheter
des terres en friche au gouvernement.

Elle lui demanda alors s'il ne serait pas ncessaire de nous fournir
d'outils et de matriaux pour tablir notre plantation, et il rpondit
que oui, certes; puis, elle lui demanda son assistance en cela et lui
dit qu'elle nous fournirait de tout ce qu'il nous faudrait, quoi qu'il
lui en cott; sur quoi il lui donna une liste des choses ncessaires 
un planteur, qui, d'aprs son compte, montait  80 ou 100. Et, en
somme, elle s'y prit aussi adroitement pour les acheter que si elle et
t un vieux marchand de Virginie, sinon que sur mon indication elle
acheta plus du double de tout ce dont il lui avait donn la liste.

Elle embarqua toutes ces choses  son nom, prit les billets de
chargement et endossa ces billets au nom de mon mari, assurant ensuite
la cargaison  son propre nom, si bien que nous tions pars pour tous
les vnements et pour tous les dsastres.

J'aurais d vous dire que mon mari lui donna tout son fonds de 108
qu'il portait sur lui, ainsi que j'ai dit, en monnaie d'or, pour le
dpenser  cet effet, et je lui donnai une bonne somme en outre, si bien
que je n'entamai pas la somme que je lui avais laisse entre les mains,
en fin de quoi nous emes prs de 200 en argent, ce qui tait plus que
suffisant  notre dessein.

En cette condition, fort joyeux de toutes ces commodits, nous fmes
voile de Bugby's note  Gravesend, o le vaisseau resta environ dix
jours de plus et o le capitaine vint  bord pour de bon. Ici le
capitaine nous montra une civilit qu'en vrit nous n'avions point de
raison d'attendre, c'est  savoir qu'il nous permit d'aller  terre pour
nous rafrachir, aprs que nous lui emes donn nos paroles que nous ne
nous enfuirions pas et que nous reviendrions paisiblement  bord. En
vrit le capitaine avait assez d'assurances sur nos rsolutions de
partir, puisque, ayant fait de telles provisions pour nous tablir
l-bas, il ne semblait point probable que nous eussions choisi de
demeurer ici au pril de la vie: car ce n'aurait pas t moins. En
somme, nous allmes tous  terre avec le capitaine et soupmes ensemble
 Gravesend o nous fmes fort joyeux, passmes la nuit, couchmes dans
la maison o nous avions soup et revnmes tous trs honntement  bord
avec lui le matin. L, nous achetmes dix douzaines de bouteilles de
bonne bire, du vin, des poulets, et telles choses que nous pensions qui
seraient agrables  bord.

Ma gouvernante resta avec nous tout ce temps et nous accompagna
jusqu'aux Downs, ainsi que la femme du capitaine avec qui elle revint.
Je n'eus jamais tant de tristesse en me sparant de ma propre mre que
j'en eus pour me sparer d'elle, et je ne la revis jamais plus. Nous
emes bon vent d'est le troisime jour aprs notre arrive aux Downs, et
nous fmes voile de l le dixime jour d'avril, sans toucher ailleurs,
jusqu'tant pouss sur la cte d'Irlande par une bourrasque bien forte,
le vaisseau jeta l'ancre dans une petite baie prs d'une rivire dont je
ne me rappelle pas le nom, mais on me dit que c'tait une rivire qui
venait de Limerick et que c'tait la plus grande rivire d'Irlande.

L, ayant t retenus par le mauvais temps, le capitaine qui continuait
de montrer la mme humeur charmante, nous emmena de nouveau tous deux 
terre. Ce fut par bont pour mon mari, en vrit qui supportait fort mal
la mer, surtout quand le vent soufflait avec tant de fureur. L, nous
achetmes encore des provisions fraches, du boeuf, du porc, du mouton
et de la volaille, et le capitaine resta pour mettre en saumure cinq ou
six barils de boeuf, afin de renforcer les vivres. Nous ne fmes pas l
plus de cinq jours que la temprature s'adoucissant aprs une bonne
saute de vent, nous fmes voile de nouveau et, au bout de quarante-deux
jours, arrivmes sans encombre  la cte de Virginie.

Quand nous approchmes de terre, le capitaine me fit venir et me dit
qu'il trouvait par mon discours que j'avais quelques connaissances dans
la contre et que j'y tais venue autrefois, de sorte qu'il supposait
que je connaissais la coutume suivant laquelle on disposait des forats
 leur arrive. Je lui dis qu'il n'en tait rien et que pour les
connaissances que j'avais l, il pouvait tre certain que je ne me
ferais point connatre  aucune d'elles tandis que j'tais dans les
conditions d'une prisonnire, et que, pour le reste, nous nous
abandonnions entirement  lui pour nous assister ainsi qu'il lui avait
plu de nous le promettre. Il me dit qu'il fallait qu'une personne du
pays vnt m'acheter comme esclave, afin de rpondre de moi au gouverneur
de la contre s'il me rclamait. Je lui dis que nous agirions selon ses
directions, de sorte qu'il amena un planteur pour traiter avec lui comme
s'il se ft agi de m'acheter comme esclave, n'y ayant point l'ordre de
vendre mon mari, et l je lui fus vendue en formalit et je le suivis 
terre. Le capitaine alla avec nous et nous mena  une certaine maison,
que ce ft une taverne ou non, je n'en sais rien, mais on nous y donna
un bol de punch fait avec du rhum, etc., et nous fmes bonne chre. Au
bout d'un moment, le planteur nous donna un certificat de dcharge et
une reconnaissance attestant que je l'avais servi fidlement, et je fus
libre ds le lendemain matin d'aller o il me plairait.

Pour ce service le capitaine me demanda six mille avoir du poids de
tabac dont il dit qu'il devait compte  son armateur et que nous lui
achetmes immdiatement et lui fmes prsent, par-dessus le march, de
20 guines dont il se dclara abondamment satisfait.

Il ne convient point que j'entre ici dans les dtails de la partie de la
colonie de Virginie o nous nous tablmes, pour diverses raisons; il
suffira de mentionner que nous entrmes dans la grande rivire de
Potomac, qui tait la destination du vaisseau, et l nous avions
l'intention de nous tablir d'abord malgr qu'ensuite nous changemes
d'avis.

La premire chose d'importance que je fis aprs que nous emes dbarqu
toutes nos marchandises et que nous les emes serres dans un magasin
que nous loumes avec un logement dans le petit endroit du village o
nous avions atterri; la premire chose que je fis, dis-je, fut de
m'enqurir de ma mre et de mon frre (cette personne fatale avec
laquelle je m'tais marie, ainsi que je l'ai longuement racont). Une
petite enqute m'apprit que Mme ***, c'est  savoir ma mre tait morte,
que mon frre ou mari tait vivant et, ce qui tait pire, je trouvai
qu'il avait quitt la plantation o j'avais vcu et qu'il vivait avec un
de ses fils sur une plantation, justement prs de l'endroit o nous
avions lou un magasin.

Je fus un peu surprise d'abord, mais comme je m'aventurais  me
persuader qu'il ne pouvait point me reconnatre, non seulement je me
sentis parfaitement tranquille, mais j'eus grande envie de le voir, si
c'tait possible, sans qu'il me vt. Dans ce dessein je m'enquis de la
plantation o il vivait et avec une femme du lieu que je trouvai pour
m'aider, comme ce que nous appelons une porteuse de chaise, j'errai
autour de l'endroit comme si je n'eusse eu d'autre envie que de me
promener et de regarder le paysage. Enfin j'arrivai si prs que je vis
la maison. Je demandai  la femme  qui tait cette plantation: elle me
dit qu'elle appartenait  un tel, et, tendant la main sur la droite:

--Voil, dit-elle, le monsieur  qui appartient cette plantation et son
pre est avec lui.

--Quels sont leurs petits noms? dis-je.

--Je ne sais point, dit-elle, quel est le nom du vieux monsieur, mais le
nom de son fils est Humphry, et je crois, dit-elle, que c'est aussi le
nom du pre.

Vous pourrez deviner, s'il vous est possible, le mlange confus de joie
et de frayeur qui s'empara de mes esprits en cette occasion, car je
connus sur-le-champ que ce n'tait l personne d'autre que mon propre
fils par ce pre qu'elle me montrait qui tait mon propre frre. Je
n'avais point de masque, mais je chiffonnai les ruches de ma coiffe
autour de ma figure si bien que je fus persuade qu'aprs plus de vingt
ans d'absence et, d'ailleurs, ne m'attendant nullement en cette partie
du monde, il serait incapable de me reconnatre. Mais je n'aurais point
eu besoin  user de toutes ces prcautions car sa vue tait devenue
faible par quelque maladie qui lui tait tombe sur les yeux et il ne
pouvait voir que juste assez pour se promener, et ne pas se heurter
contre un arbre ou mettre le pied dans un foss. Comme ils
s'approchaient de nous, je dis:

--Est-ce qu'il vous connat, madame Owen? (C'tait le nom de la femme.)

--Oui, dit-elle. S'il m'entend parler, il me reconnatra bien, mais il
n'y voit point assez pour me reconnatre ou personne d'autre.

Et alors elle me parla de l'affaiblissement de sa vue, ainsi que j'ai
dit. Ceci me rassura si bien que je rejetai ma coiffe et que je les
laissai passer prs de moi. C'tait une misrable chose pour une mre
que de voir ainsi son propre fils, un beau jeune homme bien fait dans
des circonstances florissantes, et de ne point oser se faire connatre 
lui et de ne point oser paratre le remarquer. Que toute mre d'enfant
qui lit ces pages considre ces choses et qu'elle rflchisse 
l'angoisse d'esprit avec laquelle je me restreignis, au bondissement
d'me que je ressentis en moi pour l'embrasser et pleurer sur lui et
comment je pensai que toutes mes entrailles se retournaient en moi, que
mes boyaux mmes taient remus et que je ne savais quoi faire, ainsi
que je ne sais point maintenant comment exprimer ces agonies. Quand il
s'loigna de moi, je restai les yeux fixes et, tremblante, je le suivis
des yeux aussi longtemps que je pus le voir. Puis, m'asseyant sur
l'herbe juste  un endroit que j'avais marqu, je feignis de m'y tendre
pour me reposer, mais je me dtournai de la femme et, couche sur le
visage, je sanglotai et je baisai la terre sur laquelle il avait pos le
pied.

Je ne pus cacher mon dsordre assez pour que cette femme ne s'en
aperut, d'o elle pensa que je n'tais point bien, ce que je fus
oblige de prtendre qui tait vrai; sur quoi elle me pressa de me
lever, la terre tant humide et dangereuse, ce que je fis et m'en allai.

Comme je retournais, parlant encore de ce monsieur et de son fils, une
nouvelle occasion de mlancolie se prsenta en cette manire: la femme
commena comme si elle et voulu me conter une histoire pour me
divertir.

--Il court, dit-elle, un conte bien singulier parmi les voisins l o
demeurait autrefois ce gentilhomme.

--Et qu'est-ce donc? dis-je.

--Mais, dit-elle, ce vieux monsieur, tant all en Angleterre quand il
tait tout jeune, tomba amoureux d'une jeune dame de l-bas, une des
plus belles femmes qu'on ait jamais vue ici et l'pousa et la mena
demeurer chez sa mre, qui alors tait vivante. Il vcut ici plusieurs
annes avec elle, continua la femme, et il eut d'elle plusieurs enfants,
dont l'un est le jeune homme qui tait avec lui tout  l'heure; mais au
bout de quelque temps, un jour que la vieille dame, sa mre, parlait 
sa bru de choses qui la touchaient et des circonstances o elle s'tait
trouve en Angleterre, qui taient assez mauvaises, la bru commena
d'tre fort surprise et inquite, et en somme, quand on examina les
choses plus  fond, il parut hors de doute qu'elle, la vieille dame,
tait la propre mre de sa bru et que, par consquent, ce fils tait le
propre frre de sa femme, ce qui frappa la famille d'horreur et la jeta
dans une telle confusion qu'ils pensrent en tre ruins tous; la jeune
femme ne voulut pas vivre avec lui, et lui-mme, pendant un temps, fut
hors du sens, puis enfin la jeune femme partit pour l'Angleterre et on
n'en a jamais entendu parler depuis.

Il est ais de croire que je fus trangement affecte de cette histoire,
mais il est impossible de dcrire la nature de mon trouble; je parus
tonne du rcit et lui fis mille questions sur les dtails que je
trouvai qu'elle connaissait parfaitement. Enfin je commenai de
m'enqurir des conditions de la famille, comment la vieille dame, je
veux dire ma mre, tait morte, et  qui elle avait laiss ce qu'elle
possdait, car ma mre m'avait promis trs solennellement que, quand
elle mourrait, elle ferait quelque chose pour moi et qu'elle
s'arrangerait pour que, si j'tais vivante, je pusse, de faon ou
d'autre, entrer en possession, sans qu'il ft au pouvoir de son fils,
mon frre et mari, de m'en empcher. Elle me dit qu'elle ne savait pas
exactement comment les choses avaient t rgles, mais qu'on lui avait
dit que ma mre avait laiss une somme d'argent sur le payement de
laquelle elle avait hypothqu sa plantation, afin que cette somme fut
remise  sa fille si jamais on pouvait en entendre parler soit en
Angleterre, soit ailleurs, et que la grance du dpt avait t laisse
 ce fils que nous avions vu avec son pre.

C'tait l une nouvelle qui me parut trop bonne pour en faire fi, et
vous pouvez bien penser que j'eus le coeur empli de mille rflexions sur
le parti que je devais prendre et la faon dont je devais me faire
connatre, ou si je devrais jamais me faire connatre ou non.

C'tait l un embarras o je n'avais pas, en vrit, la science de me
conduire, ni ne savais-je quel parti prendre; mon esprit tait obsd
nuit et jour; je ne pouvais ni dormir ni causer; tant que mon mari s'en
aperut, s'tonna de ce que j'avais et s'effora de me divertir, mais ce
fut tout en vain; il me pressa de lui dire ce qui me tourmentait, mais
je le remis, jusqu'enfin, m'importunant continuellement, je fus force
de forger une histoire qui avait cependant un fondement rel, je lui dis
que j'tais tourmente parce que j'avais trouv que nous devions quitter
notre installation et changer notre plan d'tablissement,  cause que
j'avais trouv que je serais dcouverte si je restais dans cette partie
de la contre; car, ma mre tant morte, plusieurs de nos parents
taient venus dans la rgion o nous tions et qu'il fallait, ou bien me
dcouvrir  eux, ce qui dans notre condition prsente, ne convenait
point sous bien des rapports, ou bien nous en aller, et que je ne savais
comment faire et que c'tait l ce qui me donnait de la mlancolie.

Il acquiesa en ceci qu'il ne convenait nullement que je me fisse
connatre  personne dans les circonstances o nous tions alors, et par
ainsi il me dit qu'il tait prt  partir pour toute autre rgion de ce
pays ou mme pour un autre pays si je le dsirais. Mais maintenant j'eus
une autre difficult, qui tait que si je partais pour une autre
colonie, je me mettais hors d'tat de jamais pouvoir rechercher avec
succs les effets que ma mre m'avait laisss; d'autre part, je ne
pouvais mme penser  faire connatre le secret de mon ancien mariage 
mon nouveau mari; ce n'tait pas une histoire qu'on supportt qu'on la
dise, ni ne pouvais-je prvoir quelles pourraient en tre les
consquences, c'tait d'ailleurs impossible sans rendre la chose
publique par toute la contre, sans qu'on st tout ensemble qui j'tais
et ce que j'tais maintenant.

Cet embarras continua longtemps et inquita beaucoup mon poux, car il
pensait que je ne fusse pas franche avec lui et que je ne voulusse pas
lui rvler toutes les parties de ma peine, et il disait souvent qu'il
s'tonnait de ce qu'il avait fait pour que je n'eusse pas confiance en
lui en quoi que ce ft, surtout si la chose tait douloureuse et
affligeante. La vrit est que j'eusse d lui confier tout, car aucun
homme ne pouvait mriter mieux d'une femme, mais c'tait l une chose
que je ne savais comment lui ouvrir, et pourtant, n'ayant personne, 
qui en rvler la moindre part, le fardeau tait trop lourd pour mon
esprit.

Le seul soulagement que je trouvai fut d'en laisser savoir  mon mari
assez pour le convaincre de la ncessit qu'il y avait pour nous 
songer  nous tablir dans quelque autre partie du monde et la prochaine
considration qui se prsenta fut vers quelle rgion des colonies
anglaises nous nous dirigerions. Mon mari tait parfaitement tranger au
pays et n'avait point tant qu'une connaissance gographique de la
situation des diffrents lieux, et moi qui, jusqu'au jour o j'ai crit
ces lignes, ne savais point ce que signifiait le mot _gographique_, je
n'en avais qu'une connaissance gnrale par mes longues conversations
avec des gens qui allaient et venaient. Mais je savais bien que le
Maryland, la Pennsylvanie, East et West-Jersey, la Nouvelle-York et la
Nouvelle-Angleterre taient toutes situes au nord de la Virginie et
qu'elles avaient toutes par consquent des climats plus froids pour
lesquels, pour cette raison mme, j'avais de l'aversion; car, ainsi que
j'avais toujours naturellement aim la chaleur: ainsi maintenant que je
devenais vieille, je sentais une plus forte inclination  fuir un climat
froid. Je pensai donc  aller en Caroline, qui est la colonie la plus
mridionale des Anglais sur le continent; et l, je proposai d'aller,
d'autant plus que je pourrais aisment revenir  n'importe quel moment
quand il serait temps de m'enqurir des affaires de ma mre et de
rclamer mon d.

Mais maintenant je trouvai une nouvelle difficult; la grande affaire
pesait encore lourdement sur mes esprits et je ne pouvais songer 
sortir de la contre sans m'enqurir de faon ou d'autre du grand secret
de ce que ma mre avait fait pour moi, ni ne pouvais-je avec aucune
patience supporter la pense de partir sans me faire connatre  mon
vieux mari (frre) ou  mon enfant, son fils; seulement j'aurais bien
voulu le faire sans que mon nouveau mari en et connaissance ou sans
qu'ils eussent connaissance de lui.

J'agitai d'innombrables desseins dans mes penses pour arriver  ces
fins. J'aurai aim  envoyer mon mari en Caroline pour le suivre ensuite
moi-mme, mais c'tait impraticable, parce qu'il ne voulait pas bouger
sans moi, ne connaissant nullement le pays ni la manire de s'tablir en
lieu que ce fut. Alors je pensai que nous partirions d'abord tous deux,
et que lorsque nous serions tablie je retournerais en Virginie; mais,
mme alors, je savais bien qu'il ne se sparerait jamais de moi pour
rester seul l-bas; le cas tait clair; il tait n gentilhomme, et ce
n'tait pas seulement qu'il n'et point la connaissance du pays, mais il
tait indolent, et quand nous nous tablissions, il prfrait de
beaucoup aller dans la fort avec son fusil, ce qu'ils appellent l-bas
chasser et qui est l'ordinaire travail des Indiens; il prfrait de
beaucoup chasser, dis-je, que de s'occuper des affaires naturelles de la
plantation.

C'taient donc l des difficults insurmontables et telles que je ne
savais qu'y faire; je me sentais si fortement pousse  me dcouvrir 
mon ancien mari que je ne pouvais y rsister, d'autant plus que l'ide
qui me courait dans la tte, c'tait que si je ne le faisais point
tandis qu'il vivait, ce serait en vain peut-tre que je m'efforcerais de
convaincre mon fils plus tard que j'tais rellement la mme personne et
que j'tais sa mre, et qu'ainsi je pourrais perdre tout ensemble
l'assistance de la parent et tout ce que ma mre m'avait laiss. Et
pourtant, d'autre part, il me paraissait impossible de rvler la
condition o j'tais et de dire que j'avais avec moi un mari ou que
j'avais pass la mer comme criminelle; si bien qu'il m'tait absolument
ncessaire de quitter l'endroit o j'tais et de revenir vers lui, comme
revenant d'un autre endroit et sous une autre figure.

Sur ces considrations, je continuai  dire  mon mari l'absolue
ncessit qu'il y avait de ne point nous tablir dans la rivire de
Potomac  cause que nous y serions bientt publiquement connus, tandis
que si nous allions en aucun autre lieu du monde, nous y arriverions
avec autant de rputation que famille quelconque qui viendrait y
planter. Qu'ainsi qu'il tait toujours agrable aux habitants de voir
arriver parmi eux des familles pour planter qui apportaient quelque
aisance, ainsi serions-nous srs d'une rception agrable sans
possibilit d'une dcouverte de notre condition.

Je lui dis aussi qu'ainsi que j'avais plusieurs parents dans l'endroit
o nous tions et que je n'osais point me faire connatre  cette heure,
de crainte qu'ils vinssent  savoir l'occasion de ma venue, ce qui
serait m'exposer au dernier point; ainsi avais-je des raisons de croire
que ma mre, qui tait morte ici, m'avait laiss quelque chose et
peut-tre de considrable, dont il valait bien la peine de m'enqurir;
mais que je ne pouvais point le faire sans nous exposer publiquement, 
moins de quitter la contre; qu'ensuite, quel que ft le lieu o nous
nous tablirions je pourrais revenir sous prtexte de rendre visite 
mon frre et  mes neveux, me faire connatre, m'enqurir de mon d,
tre reue avec respect et en mme temps me rendre justice. Nous
rsolmes donc aller chercher un tablissement dans quelque autre
colonie, et ce fut d'abord sur la Caroline que tomba notre choix.

 cet effet, nous commenmes de nous enqurir sur les vaisseaux qui
allaient en Caroline, et au bout de trs peu de temps on nous informa
que de l'autre ct de la baie, comme ils l'appellent, c'est  savoir,
dans le Maryland, il y avait un vaisseau qui arrivait de la Caroline,
charg de riz et d'autres marchandises, et qui allait y retourner.
L-dessus, nous loumes une chaloupe pour y embarquer nos effets; puis,
disant en quelque sorte un adieu final  la rivire de Potomac, nous
passmes avec tout notre bagage en Maryland.

Ce fut un long et dplaisant voyage, et que mon poux dclara pire que
tout son voyage depuis l'Angleterre, parce que le temps tait mauvais,
la mer rude et le vaisseau petit et incommode; de plus, nous nous
trouvions  cent bons milles en amont de la rivire de Potomac, en une
rgion qu'on nomme comt de Westmoreland; et comme cette rivire est de
beaucoup la plus grande de Virginie, et j'ai ou dire que c'est la plus
grande du monde qui dbouche en une autre rivire, et point directement
dans la mer, ainsi y trouvmes-nous du fort mauvais temps, et nous fmes
frquemment en grand danger, car malgr qu'on l'appelle simplement
rivire, elle est parfois si large que lorsque nous tions au milieu,
nous n'apercevions point la terre des deux cots pendant bien des
lieues. Puis il nous fallut traverser la grande baie de Chesapeake, qui
a prs de trente milles de largeur  l'endroit o y dbouche la rivire
de Potomac; si bien que nous emes un voyage de deux cents milles dans
une misrable chaloupe avec tout notre trsor; et si quelque accident
nous ft survenu, nous aurions pu tre trs malheureux, en fin de
compte; supposant que nous eussions perdu nos biens, avec la vie sauve
seulement, nous aurions t abandonns nus et dsols dans un pays
sauvage et tranger, n'ayant point un ami, point une connaissance dans
toute cette partie du monde. La pense seule me donne de l'horreur, mme
aujourd'hui que le danger est pass.

Enfin, nous arrivmes  destination au bout de cinq jours de voile,--je
crois que cet endroit se nomme Pointe-Philippe,--et voici que lorsque
nous arrivmes, le vaisseau pour la Caroline avait termin son
chargement tait parti trois jours avant. C'tait une dception; mais
pourtant, moi qui ne devais me dcourager de rien, je dis  mon mari,
que, puisque nous ne pouvions passer en Caroline, et que la contre o
nous tions tait belle et fertile, il fallait voir si nous ne pourrions
point y trouver notre affaire, et que s'il le voulait, nous pourrions
nous y tablir.

Nous nous rendmes aussitt  terre, mais n'y trouvmes pas de
commodits dans l'endroit mme, ni pour y demeurer, ni pour y mettre nos
marchandises  l'abri; mais un trs honnte quaker, que nous trouvmes
l, nous conseilla de nous rendre en un lieu situ  environ soixante
milles  l'est, c'est--dire plus prs de l'embouchure de la baie, o il
dit qu'il vivait lui-mme, et o nous trouverions ce qu'il nous fallait,
soit pour planter, soit pour attendre qu'on nous indiqut quelque autre
lieu de plantation plus convenable; et il nous invita avec tant de grce
que nous acceptmes, et le quaker lui-mme vint avec nous.

L nous achetmes deux serviteurs, c'est  savoir une servante anglaise,
qui venait de dbarquer d'un vaisseau de Liverpool, et un ngre, choses
d'absolue ncessit pour toutes gens qui prtendent s'tablir en ce
pays. L'honnte quaker nous aida infiniment, et quand nous arrivmes 
l'endroit qu'il nous avait propos, nous trouva un magasin commode pour
nos marchandises et du logement pour nous et nos domestiques; et environ
deux mois aprs, sur son avis, nous demandmes un grand terrain au
gouvernement du pays, pour faire notre plantation; de sorte que nous
laissmes de ct toute la pense d'aller en Caroline, ayant fort t
bien reus ici; et au bout d'un an nous avions dfrich prs de
cinquante acres de terre, partie en clture, et nous y avions dj
plant du tabac, quoiqu'en petite quantit; en outre, nous avions un
potager et assez de bl pour fournir  nos domestiques des racines, des
lgumes et du pain. Et maintenant je persuadai  mon mari de me
permettre de traverser de nouveau la baie pour m'enqurir de mes amis;
il y consentit d'autant plus volontiers qu'il avait assez d'affaires sur
les bras pour l'occuper, outre son fusil pour le divertir (ce qu'on
appelle chasser par ici), en quoi il prenait beaucoup d'agrment; et en
vrit nous nous regardions souvent tous deux avec infiniment de
plaisir, songeant combien notre vie tait meilleure, non seulement que
celle de Newgate, mais que les circonstances les plus prospres de
l'affreux mtier que nous avions pratiqu.

Notre affaire tait maintenant en trs bonne posture: nous achetmes aux
propritaires de la colonie, pour 35 payes comptant, autant de terre
qu'il nous en fallait pour nous tablir une plantation qui nous
suffirait tant que nous vivrions; et pour ce qui est des enfants,
j'avais pass ce temps-l.

Mais notre bonne fortune ne s'arrta pas l; je traversai, ainsi que
j'ai dit, la baie, pour me rendre  l'endroit o habitait mon frre,
autrefois mon mari; mais je ne passai point dans le mme village o
j'avais pass avant; mais je remontai une autre grande rivire, sur la
rive orientale de la rivire de Potomac, qu'on nomme rivire de
Rappahanoc, et par ce moyen j'arrivai sur l'arrire de sa plantation,
qui tait trs vaste, et  l'aide d'une crique navigable de la rivire
de Rappahanoc, je pus venir tout prs.

J'tais maintenant pleinement rsolue  aller franchement et tout droit
 mon frre (mari) et  lui dire qui j'tais; mais ne sachant l'humeur
o je le trouverais, o plutt s'il ne serait point hors d'humeur d'une
visite si inattendue, je rsolus de lui crire d'abord une lettre afin
de lui faire savoir qui j'tais, et que je n'tais point venue lui
donner de l'inquitude sur nos anciens rapports que j'esprais qui
taient entirement oublis, mais que je m'adressais  lui comme une
soeur  son frre, lui demandant assistance dans le cas de cette
provision que notre mre,  son dcs, avait laisse pour me supporter,
et o je n'avais point de doute qu'il me ferait justice, surtout
regardant que j'tais venue si loin pour m'en informer.

Je lui disais dans ma lettre des choses fort tendres au sujet de son
fils, qu'il savait bien, lui disais-je, qui tait mon enfant, et
qu'ainsi que je n'avais t coupable de rien en me mariant  lui, non
plus que lui en m'pousant, puisque nous ne savions point du tout que
nous fussions parents; ainsi j'esprais qu'il cderait  mon dsir le
plus passionn de voir une seule fois mon cher et unique enfant et de
montrer quelque peu des infirmits d'une mre,  cause que je prservais
une si violente affection pour ce fils qui ne pouvait avoir gard de
souvenir de moi en aucune faon.

Je pensais bien qu'en recevant cette lettre, il la donnerait
immdiatement  lire  son fils, ses yeux tant, ainsi que je savais, si
faibles qu'il ne pouvait point voir pour la lire: mais tout alla mieux
encore, car il avait permis  son fils,  cause que sa vue tait faible,
d'ouvrir toutes les lettres qui lui viendraient en main  son nom, et le
vieux monsieur tant absent ou hors de la maison quand mon messager
arriva, ma lettre vint tout droit dans les mains de mon fils, et il
l'ouvrit et la lut.

Il fit venir le messager aprs quelque peu de pause et lui demanda o
tait la personne qui lui avait remis cette lettre. Le messager lui dit
l'endroit, qui tait  environ sept milles, de sorte qu'il lui dit
d'attendre, se fit seller un cheval, emmena deux domestiques, et le
voil venir vers moi avec le messager. Qu'on juge de la consternation o
je fus quand mon messager revint et me dit que le vieux monsieur n'tait
pas chez lui, mais que son fils tait arriv avec lui et que j'allais le
voir tout  l'heure. Je fus parfaitement confondue, car je ne savais si
c'tait la guerre ou la paix, et j'ignorais ce qu'il fallait faire.
Toutefois, je n'eus que bien peu de moments pour rflchir, car mon fils
tait sur les talons du messager, et arrivant  mon logement, il fit 
l'homme qui tait  la porte quelque question en ce genre, je suppose,
car je ne l'entendis pas,  savoir quelle tait la dame qui l'avait
envoye, car le messager dit: C'est elle qui est l, monsieur; sur
quoi mon fils vient droit  moi, me baise, me prit dans ses bras,
m'embrassa avec tant de passion qu'il ne pouvait parler et je pouvais
sentir sa poitrine se soulever et haleter comme un enfant qui pleure et
sanglote sans pouvoir s'crier.

Je ne puis ni exprimer ni dcrire la joie qui me toucha jusqu' l'me
quand je trouvai, car il fut ais de dcouvrir cette partie, qu'il
n'tait pas venu comme un tranger, mais comme un fils vers une mre, et
en vrit un fils qui n'avait jamais su avant ce que c'tait que d'avoir
une mre, et en somme nous pleurmes l'un sur l'autre pendant un temps
considrable, jusqu'enfin il s'cria le premier:

--Ma chre mre, dit-il, vous tes encore vivante! Je n'avais jamais
espr de voir votre figure.

Pour moi je ne pus rien dire pendant longtemps.

Aprs que nous emes tous deux recouvr nos esprits et que nous fmes
capables de causer, il me dit l'tat o taient les choses. Il me dit
qu'il n'avait point montr ma lettre  son pre et qu'il ne lui en avait
point parl, que ce que sa grand-mre m'avait laiss tait entre ses
mains  lui-mme et qu'il me rendrait justice  ma pleine satisfaction;
que pour son pre, il tait vieux et infirme  la fois de corps et
d'esprit, qu'il tait trs irritable et colre, presque aveugle et
incapable de tout; et qu'il faisait grand doute qu'il st agir dans une
affaire qui tait de nature aussi dlicate; et que par ainsi il tait
venu lui-mme autant pour se satisfaire en me voyant, ce dont il n'avait
pu s'empcher, que pour me mettre en mesure de juger, aprs avoir vu o
en taient les choses, si je voulais me dcouvrir  son pre ou non.

Tout cela avait t men en vrit de manire si prudente et avise que
je vis que mon fils tait homme de bon sens et n'avait point besoin
d'tre instruit par moi. Je lui dis que je ne m'tonnais nullement que
son pre ft comme il l'avait dcrit  cause que sa tte avait t un
peu touche avant mon dpart et que son tourment principal avait t
qu'il n'avait point pu me persuader de vivre avec lui comme sa femme
aprs que j'avais appris qu'il tait mon frre, que comme il savait
mieux que moi quelle tait la condition prsente de son pre, j'tais
prte  me joindre  lui en telle mesure qu'il m'indiquerait, que je ne
tenais point  voir son pre puisque j'avais vu mon fils et qu'il n'et
pu me dire de meilleure nouvelle que de m'apprendre que ce que sa
grand'mre m'avait laiss avait t confi  ses mains  lui qui, je
n'en doutais pas, maintenant qu'il savait qui j'tais, ne manquerait
pas, ainsi qu'il avait dit, de me faire justice. Puis je lui demandai
combien de temps il y avait que ma mre tait morte et en quel endroit
elle avait rendu l'esprit et je lui donnai tant de dtails sur la
famille que je ne lui laissai point lieu de douter de la vrit que
j'tais rellement et vritablement sa mre.

Mon fils me demanda alors o j'tais et quelles dispositions j'avais
prises. Je lui dis que j'tais fixe sur la rive de la baie qui est dans
le Maryland, sur la plantation d'un ami particulier qui tait venu
d'Angleterre dans le mme vaisseau que moi; que pour la rive de la baie
o je me trouvais, je n'y avais point d'habitation. Il me dit que
j'allais rentrer avec lui et demeurer avec lui, s'il me plaisait, tant
que je vivrais, que pour son pre il ne reconnaissait personne et qu'il
ne ferait point tant que d'essayer de deviner qui j'tais. Je rflchis
un peu et lui dis que malgr que ce ne ft en vrit point un petit
souci pour moi que de vivre si loigne de lui, pourtant je ne pouvais
dire que ce me serait la chose la plus confortable du monde que de
demeurer dans la mme maison que lui, et que d'avoir toujours devant moi
ce malheureux objet qui avait jadis si cruellement dtruit ma paix, et
que, malgr le bonheur que j'aurais  jouir de sa socit (de mon fils),
ou d'tre si prs de lui que possible, pourtant je ne saurais songer 
rester dans une maison o je vivrais aussi dans une retenue constante de
crainte de me trahir dans mon discours, ni ne serais-je capable de
rfrner quelques expressions en causant avec lui comme mon fils qui
pourraient dcouvrir toute l'affaire, chose qui ne conviendrait en
aucune faon.

Il reconnut que j'avais raison en tout ceci.

--Mais alors, ma chre mre, dit-il, il faut que vous soyez aussi prs
de moi que possible.

Il m'emmena donc avec lui  cheval jusqu' une plantation qui joignait
la sienne et o je fus aussi bien entretenue que j'eusse pu l'tre chez
lui-mme. M'ayant laisse l, il s'en retourna aprs m'avoir dit qu'il
me parlerait de la grosse affaire le jour suivant, et m'ayant d'abord
appele sa tante aprs avoir donn ordre aux jeunes gens qui, parat-il,
taient ses fermiers, de me traiter avec tout le respect possible,
environ deux heures aprs qu'il fut parti, il m'envoya une fille de
service et un petit ngre pour prendre mes ordres et des provisions
toutes prpares pour mon souper; et ainsi, je me trouvai comme si
j'eusse t dans un nouveau monde, et je commenai presque de souhaiter
que je n'eusse point amen d'Angleterre mon mari du Lancashire.

Toutefois, c'tait un souhait o il n'y avait pas de sincrit, car
j'aimais profondment mon mari du Lancashire, ainsi que j'avais toujours
fait depuis le commencement, et il le mritait autant qu'il tait
possible  un homme, soit dit en passant.

Le lendemain matin, mon fils vint me rendre encore visite presque
aussitt que je fus leve. Aprs un peu de discours, il tira
premirement un sac en peau de daim et me le donna, qui contenait
cinquante-cinq pistoles d'Espagne, et me dit que c'tait pour solder la
dpense que j'avais faite en venant d'Angleterre, car, bien que ce ne
fut pas son affaire, pourtant il ne pensait point que j'eusse apport
beaucoup d'argent avec moi, puisque ce n'tait point l'usage d'en
apporter dans cette contre; puis il tira le testament de sa grand'mre
et me le lut, par o il paraissait qu'elle m'avait laiss une plantation
sur la rivire de York avec tous les domestiques et btail y
appartenant, et qu'elle l'avait mise en dpt entre les mains de ce mien
fils pour mon usage le jour o il apprendrait o j'tais, la consignant
 mes hritiers, si j'avais des enfants, et  dfaut d'hritiers, 
quiconque il me plairait de la lguer par testament; que le revenu
cependant, jusqu' ce qu'on entendrait parler de moi, appartiendrait 
mon dit fils, et que si je n'tais point vivante, la proprit
retournerait  lui et  ses hritiers.

Cette plantation, quoiqu'elle ft loigne de la sienne, il me dit qu'il
ne l'avait pas afferme, mais qu'il la faisait administrer par un grant
principal, ainsi qu'il faisait pour une autre qui tait  son pre et
qui tait situe tout prs, et qu'il allait l'inspecter lui-mme trois
ou quatre fois l'anne.

Je lui demandai ce qu'il pensait que la plantation pourrait bien valoir;
il me dit que si je voulais l'affermer, il m'en donnerait environ 60
par an, mais que si je voulais y vivre, qu'elle vaudrait beaucoup plus,
et qu'il pensait qu'elle pourrait me rapporter environ 150 par an.
Mais, regardant que je m'tablirais sans doute sur la rive de la baie ou
que peut-tre j'avais l'ide de retourner au Angleterre, si je voulais
lui en laisser la grance, il l'administrerait pour moi ainsi qu'il
l'avait fait pour lui-mme, et qu'il pensait pouvoir m'envoyer assez de
tabac pour rendre annuellement environ 100, quelquefois plus.

La tendre conduite de mon fils et ses offres pleines de bont
m'arrachrent des larmes presque tout le temps qu'il me parlait; en
vrit, je pus  peine discourir avec lui, sinon dans les intervalles de
ma passion. Cependant enfin je commenai, et exprimant mon tonnement
sur le bonheur que j'avais que le dpt de ce que ma mre m'avait laiss
et t remis aux mains de mon propre enfant, je lui dis que, pour ce
qui tait de l'hritage de ce domaine, je n'avais point d'enfant que lui
au monde, et que j'avais pass le temps d'en avoir si je me mariais, et
que par ainsi je le priais de faire un crit, que j'tais prte 
signer, par lequel, aprs moi, je le lguerais entirement  lui et 
ses hritiers.

Et cependant, souriant, je lui demandai ce qui faisait qu'il restait
garon si longtemps. Sa rponse, tendre et prompte, fut que la Virginie
ne produisait point abondance de femmes et que puisque je parlais de
retourner en Angleterre, il me priait de lui envoyer une femme de
Londres.

Telle fut la substance de notre conversation la premire journe, la
plus charmante journe qui ait jamais pass sur ma tte pendant ma vie
et qui me donna la plus profonde satisfaction. Il revint ensuite chaque
jour et passa une grande partie de son temps avec moi, et m'emmena dans
plusieurs maisons de ses amis o je fus entretenue avec grand respect.
Aussi je dnai plusieurs fois dans sa propre maison, o il prit soin
toujours de tenir son pre  demi mort tellement  l'cart que je ne le
vis jamais, ni lui moi, je lui fit un cadeau, et c'tait tout ce que
j'avais de valeur, et c'tait une des montres en or desquelles, ai-je
dit, j'avais deux dans mon coffre, et je me trouvais avoir celle-ci sur
moi, et je la lui donnai  une troisime visite, je lui dis que je
n'avais rien de valeur  donner que cette montre et que je le priais de
la baiser quelquefois en souvenir de moi. Je ne lui dis pas, en vrit,
que je l'avais vole au ct d'une dame dans une salle de runion de
Londres: soit dit en passant!

Il demeura un moment hsitant, comme s'il doutait s'il devait la prendre
ou non, mais j'insistai et je l'obligeai  l'accepter, et elle ne valait
pas beaucoup moins que sa poche en cuir pleine d'or d'Espagne, non, mme
si on l'estimait ainsi qu' Londres, tandis qu'elle valait le double
ici.  la fin, il la prit, la baisa et me dit que cette montre serait
une dette pour lui, mais qu'il la payerait tant que je vivrais.

Quelques jours aprs, il apporta les crits de donation, et il amena un
notaire avec lui, et je les signai de bien bon gr, et les lui remis
avec cent baisers, car srement jamais rien ne se passa entre une mre
et un enfant tendre et respectueux avec plus d'affection. Le lendemain,
il m'apporte une obligation sous seing et sceau par o il s'engageait 
grer la plantation  mon compte et  remettre le revenu  mon ordre ou
que je fusse; et tout ensemble il s'obligeait  ce que ce revenu ft de
100 par an. Quand il eut fini, il me dit que, puisque j'tais entre en
possession avant la rcolte, j'avais droit au revenu de l'anne courante
et me paya donc 100 en pices de huit d'Espagne, et me pria de lui en
donner un reu pour solde de tout compte de cette anne, expirant au
Nol suivant; nous tions alors  la fin d'aot.

Je demeurai l plus de cinq semaines, et en vrit j'eus assez  faire
pour m'en aller, mme alors, il voulait m'accompagner jusque de l'autre
ct de la baie, ce que je refusai expressment; pourtant, il insista
pour me faire faire la traverse dans une chaloupe qui lui appartenait,
qui tait construite comme un yacht, et qui lui servait autant  son
plaisir qu' ses affaires. J'acceptai; si bien qu'aprs les plus tendres
expressions d'amour filial et d'affection, il me laissa partir, et
j'arrivai saine et sauve, au bout de deux jours, chez mon ami le quaker.

J'apportais avec moi, pour l'usage de notre plantation, trois chevaux
avec harnais et selles, des cochons, deux vaches et mille autres choses,
dons de l'enfant le plus tendre et le plus affectueux que femme ait
jamais eu. Je racontai  mon mari tous les dtails de ce voyage, sinon
que j'appelai mon fils mon cousin; et d'abord je lui dis que j'avais
perdu ma montre, chose qu'il parut regarder comme un malheur; mais
ensuite je lui dis la bont que mon cousin m'avait tmoigne, et que ma
mre m'avait laiss telle plantation, et qu'il l'avait conserve pour
moi dans l'espoir qu'un jour ou l'autre il aurait de mes nouvelles; puis
je lui dis que je l'avais remise  sa grance, et qu'il me rendrait
fidlement compte du revenu; puis je tirai les 100 en argent, qui
taient le revenu de la premire anne; enfin, tirant la bourse en peau
de daim avec les pistoles:

--Et voil, mon ami, m'criai-je, la montre en or! Et mon mari de dire:

--Ainsi, la bont divine opre srement les mmes effets dans toutes les
mes sensibles, partout o le coeur est touch de la grce!

Puis levant les deux mains, en une extase de joie:

--Quelle n'est pas la bont de Dieu, s'cria-t-il, pour un chien ingrat
tel que moi!

Puis je lui fis voir ce que j'avais apport dans la chaloupe; je veux
dire les chevaux, cochons, et vaches et autres provisions pour notre
plantation; toutes choses qui ajoutrent  sa surprise et emplirent son
coeur de gratitude. Cependant nous continumes de travailler  notre
tablissement et nous nous gouvernmes par l'aide et la direction de
tels amis que nous nous fmes l, et surtout de l'honnte quaker, qui se
montra pour nous ami fidle, solide et gnreux; et nous emes trs bon
succs; car ayant un fonds florissant pour dbuter, ainsi que j'ai dit,
et qui maintenant s'tait accru par l'addition de 130 d'argent, nous
augmentmes le nombre de notre domestique, btmes une fort belle
maison, et dfrichmes chaque anne une bonne tendue de terre. La
seconde anne j'crivis  ma vieille gouvernante, pour lui faire part de
la joie de notre succs, et je l'instruisis de la faon dont elle devait
employer la somme que je lui avais laisse, qui tait de 250, ainsi que
j'ai dit, et qu'elle devait nous envoyer en marchandises: chose qu'elle
excuta avec sa fidlit habituelle, et le tout nous arriva  bon port.

L nous emes supplment de toutes sortes d'habits, autant pour mon mari
que pour moi-mme; si je pris un soin particulier de lui acheter toutes
ces choses que je savais faire ses dlices: telles que deux belles
perruques longues, deux pes  poigne d'argent, trois ou quatre
excellents fusils de chasse, une belle selle garnie de fourreaux 
pistolets et de trs bons pistolets, avec un manteau d'carlate; et, en
somme, tout ce que je pus imaginer pour l'obliger et le faire paratre,
ainsi qu'il tait, brave gentilhomme; je fis venir bonne quantit de
telles affaires de mnage dont nous avions besoin, avec du linge pour
nous deux; quant  moi j'avais besoin de trs peu d'habits ou de linge,
tant fort bien fournie auparavant, le reste de ma cargaison se
composait de quincaillerie de toute sorte, harnais pour les chevaux,
outils, vtements pour les serviteurs, et drap de laine, toffes,
serges, bas, souliers, chapeaux et autres choses telles qu'en porte le
domestique, le tout sous la direction du quaker; et toute cette
cargaison vint  bon port et en bonne condition avec trois filles de
service, belles et plantureuses, que ma vieille gouvernante avait
trouves pour moi, assez appropries  l'endroit o nous tions et au
travail que nous avions  leur donner; l'une desquelles se trouva
arriver double, s'tant fait engrosser par un des matelots du vaisseau,
ainsi qu'elle l'avoua plus tard, avant mme que le vaisseau ft arriv 
Gravesend; de sorte qu'elle mit au monde un gros garon, environ sept
mois aprs avoir touch terre.

Mon mari, ainsi que vous pouvez bien penser fut un peu surpris par
l'arrive de cette cargaison d'Angleterre et me parlant un jour, aprs
qu'il en eut vu les dtails:

--Ma chrie, dit-il, que veut dire tout cela? Je crains que tu nous
endettes trop avant: quand pourrons-nous payer toutes ces choses?

Je souris et lui dis que tout tait pay; et puis je lui dis que ne
sachant point ce qui pourrait nous arriver dans le voyage, et regardant
 quoi notre condition pourrait nous exposer, je n'avais pas emport
tout mon fonds et que j'en avais laiss aux mains de mon amie cette
partie que, maintenant que nous avions pass la mer et que nous avions
heureusement tablis, j'avais fait venir afin qu'il la vt.

Il fut stupfait et demeura un instant  compter sur ses doigts, mais ne
dit rien;  la fin, il commena ainsi:

--Attends, voyons, dit-il, comptant encore sur ses doigts, et d'abord
sur le pouce.--il y a d'abord 246 en argent, ensuite deux montres en
or, des bagues  diamant et de la vaisselle plate, dit-il,--sur l'index;
puis sur le doigt suivant--nous avons une plantation sur la rivire
d'York  100 par an, ensuite 150 d'argent, ensuite une chaloupe
charge de chevaux, vaches, cochons et provisions--et ainsi de suite
jusqu' recommencer sur le pouce--et maintenant, dit-il, une cargaison
qui a cot 250 en Angleterre, et qui vaut le double ici.

--Eh bien, dis-je; que fais-tu de tout cela?

--Ce que j'en fais? dit-il. Mais qui donc prtend que je me suis fait
duper quand j'ai pous ma femme dans le Lancashire? Je crois que j'ai
pous une fortune, dit-il, et, ma foi, une trs belle fortune.

En somme, nous tions maintenant dans une condition fort considrable,
et qui s'augmentait chaque anne; car notre nouvelle plantation
croissait admirablement entre nos mains, et dans les huit annes que
nous y vcmes, nous l'amenmes  un point tel que le revenu en tait
d'au moins 300 par an, je veux dire valait cette somme en Angleterre.

Aprs que j'eus pass une anne chez moi, je fis de nouveau la traverse
de la baie pour aller voir mon fils et toucher les nouveaux revenus de
ma plantation; et je fus surprise d'apprendre, justement comme je
dbarquais, que mon vieux mari tait mort, et qu'on ne l'avait pas
enterr depuis plus de quinze jours. Ce ne fut pas, je l'avoue, une
nouvelle dsagrable,  cause que je pouvais paratre maintenant, ainsi
que je l'tais, dans la condition de mariage; de sorte que je dis  mon
fils avant de le quitter que je pensais pouser un gentilhomme dont la
plantation joignait la mienne; et que malgr que je fusse lgalement
libre de me marier, pour ce qui tait d'aucune obligation antrieure,
pourtant j'entretenais quelque crainte qu'on ne fit revivre une histoire
qui pouvait donner de l'inquitude  un mari. Mon fils, toujours tendre,
respectueux et obligeant, me reut cette fois chez lui, me paya mes cent
livres et me renvoya charge de prsents.

Quelque temps aprs, je fis savoir  mon fils que j'tais marie, et je
l'invitai  nous venir voir, et mon mari lui crivit de son ct une
lettre fort obligeante o il l'invitait aussi; et en effet il vint
quelques mois aprs, et il se trouvait justement l au moment que ma
cargaison arriva d'Angleterre, que je lui fis croire qui appartenait
toute  l'tat de mon mari, et non  moi.

Il faut observer que lorsque le vieux misrable, mon frre (mari) fut
mort, je rendis franchement compte  mon mari de toute cette affaire et
lui dis que ce cousin, comme je l'appelais, tait mon propre fils par
cette malheureuse alliance. Il s'accorda parfaitement  mon rcit et me
dit qu'il ne serait point troubl si le vieux, comme nous l'appelions,
et t vivant.

--En effet, dit-il, ce n'tait point ta faute, ni la sienne; c'tait une
erreur impossible  prvenir.

Il lui reprocha seulement de m'avoir prie de tout cacher et de
continuer  vivre avec lui comme sa femme aprs que j'avais appris qu'il
tait mon frre; 'avait t, dit-il, une conduite vile.

Ainsi toutes ces petites difficults se trouvrent aplanies et nous
vcmes ensemble dans la plus grande tendresse et le plus profond
confort que l'on puisse s'imaginer; nous sommes maintenant devenus
vieux; je suis revenue en Angleterre, et j'ai prs de soixante-dix ans
d'ge, mon mari soixante-huit, ayant dpass de beaucoup le terme
assign  ma dportation; et maintenant, malgr toutes les fatigues et
toutes les misres que nous avons traverses, nous avons conserv tous
deux bonne sant et bon coeur. Mon mari demeura l-bas quelque temps
aprs moi afin de rgler nos affaires, et d'abord j'avais eu l'intention
de retourner auprs de lui, mais sur son dsir je changeai de rsolution
et il est revenu aussi en Angleterre o nous sommes rsolus  passer les
annes qui nous restent dans une pnitence sincre pour la mauvaise vie
que nous avons mene.

                    CRIT EN L'ANNE 1683

                            FIN






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Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

