The Project Gutenberg EBook of Infernaliana, by Ch. Nodier

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Title: Infernaliana
       Anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les
       revenans, les spectres, les dmons et les vampires

Author: Ch. Nodier

Release Date: March 31, 2006 [EBook #18089]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INFERNALIANA ***




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                             INFERNALIANA.

_Sous presse pour paratre incessamment chez les mmes Libraires_:

_Saint-Ernulphe_, ou _les Proscriptions_; par M.L. FLEURY.
Deuxime dition, orne d'une jolie gravure.

IMPRIMERIE DE GOETSCHY,
Rue Louis-le-Grand, n 27.




                             INFERNALIANA.


Les effets les plus surnaturels proviennent
souvent des causes les plus simples;
ne doutons pas toujours, ne croyons pas
trop aveuglment, et profitons de ce qui
peut nous tre utile.


PUBLI PAR CH. N***.




A PARIS,

Chez
SANSON, Libraire, boulevart Bonne-Nouvelle, n 58.
NADAU, Faubourg Saint-Martin.

                                 1822.




                             AVERTISSEMENT.

De toutes les erreurs populaires, la croyance au vampirisme est  coup
sr la plus absurde; je ne sais mme si elle ne l'est pas plus que les
contes de revenans.

Les vampires ne furent gure connus que vers le dix-huitime sicle.
La Valachie, la Hongrie, la Pologne, la Russie, furent leurs berceaux.
Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, nous dit: On n'entendit
parler que de vampires depuis 1730 jusqu'en 1735; on les guetta, on leur
arracha le coeur, on les brla: ils ressemblaient aux anciens martyrs;
plus on en brlait, plus il s'en trouvait.

Il est tonnant que des tre raisonnables aient pu croire si long-tems
que des morts sortaient la nuit des cimetires pour aller sucer le
sang des vivans, et que ces mmes morts retournaient ensuite dans leurs
cercueils. Nous pouvons certifier cependant que des gens de mrite y
ont cru, et que l'autorit elle-mme a servi  propager de semblables
absurdits. Nous engageons nos lecteurs  se dfier de ces rcits ainsi
que des prtendues histoires de revenans, de sorciers, de diables, etc.
Tout ce qu'on peut dire et crire sur ce sujet, n'a aucune authenticit
et ne mrite aucune croyance.

Nous avons tir plusieurs contes de diffrens auteurs:
Langlet-Dufresnois, _les Mille et un Jour_, dom Calmet, etc., nous
en ont fourni.

Un grand nombre sont de notre imagination, et si nous n'en citons pas
les auteurs en particulier, c'est que cela aurait entran  trop
de longueurs. Au surplus, si le vampirisme ne date que d'un sicle
-peu-prs, la croyance aux revenans, aux sorciers, etc., date, je
crois, depuis la cration du monde, sans que personne de bon sens,
puisse assurer en avoir vu ou connu.


                            INFERNALIANA,

                                 OU

                      ANECDOTES, PETITS ROMANS,
                         NOUVELLES ET CONTES
      SUR LES REVENANS, LES SPECTRES, LES DMONS ET LES VAMPIRES.




                         LA NONNE SANGLANTE.

                              NOUVELLE.


Un revenant frquentait le chteau de Lindemberg, de manire  le
rendre inhabitable. Apais ensuite par un saint homme, il se rduisit
 n'occuper qu'une chambre, qui tait constamment ferme. Mais tous
les cinq ans, le cinq de mai,  une heure prcise du matin, le fantme
sortait de son asile.

C'tait une religieuse couverte d'un voile, et vtue d'une robe souille
de sang. Elle tenait d'une main un poignard, et de l'autre une lampe
allume, descendait ainsi le grand escalier, traversait les cours,
sortait par la grande porte, qu'on avait soin de laisser ouverte, et
disparaissait.

Le retour de cette mystrieuse poque tait prs d'arriver, lorsque
l'amoureux Raymond reut l'ordre de renoncer  la main de la jeune
Agns, qu'il aimait perduement.

Il lui demanda un rendez-vous, l'obtint, et lui proposa un enlvement.
Agns connaissait trop la puret du coeur de son amant, pour hsiter
 le suivre: C'est dans cinq jours, lui dit-elle, que _la nonne
sanglante doit_ faire sa promenade. Les portes lui seront ouvertes,
et personne n'osera se trouver sur son passage. Je saurai me procurer
des vtemens convenables, et sortir sans tre reconnue; soyez prt 
quelque distance.... Quelqu'un entra alors et les fora de se sparer.

Le cinq de mai,  minuit, Raymond tait aux portes du chteau. Une
voiture et deux chevaux l'attendaient dans une caverne voisine.

Les lumires s'teignent, le bruit cesse, une heure sonne: le portier
suivant l'antique usage, ouvre la porte principale. Une lumire
se montre dans la tour de l'est, parcourt une partie du chteau,
descend..... Raymond apperoit Agns, reconnat le vtement, la lampe,
le sang et le poignard. Il s'approche; elle se jette dans ses bras. Il
la porte presque vanouie dans la voiture; il part avec elle, au galop
des chevaux.

Agns ne profrait aucune parole.

Les chevaux couraient  perte d'haleine; deux postillons, qui essayrent
vainement de les retenir, furent renverss.

En ce moment, un orage affreux s'lve; les vents sifflent dchans;
le tonnerre gronde au milieu de mille clairs; la voiture emporte se
brise.... Raymond tombe sans connaissance.

Le lendemain matin, il se voit entour de paysans qui le rappelent  la
vie. Il leur parle d'Agns, de la voiture, de l'orage; ils n'ont rien
vu, ne savent rien, et il est  dix lieues du chteau de Lindemberg.

On le transporte  Ratisbonne; un mdecin panse ses blessures, et lui
recommande le repos. Le jeune amant ordonne mille recherches inutiles,
et fait cent questions, auxquelles on ne peut rpondre. Chacun croit
qu'il a perdu la raison.

Cependant la journe s'coule, la fatigue et l'puisement lui procurent
le sommeil. Il dormait assez paisiblement, lorsque l'horloge d'un
couvent voisin le rveille, en sonnant une heure. Une secrte horreur
le saisit, ses cheveux se hrissent, son sang se glace. Sa porte s'ouvre
avec violence; et,  la lueur d'une lampe pose sur la chemine, il
voit quelqu'un s'avancer: C'est la _nonne sanglante_. Le spectre
s'approche, le regarde fixement, et s'assied sur son lit, pendant une
heure entire. L'horloge sonne deux heures. Le fantme alors se
lve, saisit la main de Raymond, de ses doigts glacs, et lui dit:
_Raymond_, _je suis  toi; tu es  moi pour la vie._ Elle
sortit aussitt, et la porte se referma sur elle.

Libre alors, il crie, il appelle; on se persuade de plus en plus qu'il
est insens; son mal augmente, et les secours de la mdecine sont vains.

La nuit suivante la nonne revint encore, et ses visites se
renouvellrent ainsi pendant plusieurs semaines. Le spectre, visible
pour lui seul n'tait apperu par aucun de ceux qu'il faisait coucher
dans sa chambre.

Cependant Raymond apprit qu'Agns, sortie trop tard, l'avait inutilement
cherch dans les environs du chteau; d'o il conclut qu'il avait enlev
la nonne sanglante. Les parens d'Agns, qui n'approuvaient point son
amour, profitrent de l'impression que fit cette avanture sur son
esprit, pour la dterminer  prendre le voile.

Enfin Raymond fut dlivr de son effrayante compagne. On lui amena un
personnage mystrieux, qui passait par Ratisbonne; on l'introduisit dans
sa chambre,  l'heure o devait paratre la nonne sanglante. Elle le
vit et trembla;  son ordre, elle expliqua le motif de ses importunits:
religieuse espagnole, elle avait quitt le couvent, pour vivre dans
le dsordre, avec le seigneur du chteau de Lindemberg: infidle  son
amant, comme  son Dieu, elle l'avait poignard: assassine elle-mme
par son complice qu'elle voulait pouser; son corps tait rest sans
spulture et son me sans asyle errait depuis un sicle. Elle demandait
un peu de terre pour l'un, des prires pour l'autre. Raymond les lui
promit, et ne la vit plus.




                        LE VAMPIRE ARNOLD-PAUL.


Un paysan de Mdrega (village de Hongrie), nomm _Arnold-Paul_,
fut cras par la chute d'un chariot charg de foin. Trente jours aprs
sa mort, quatre personnes moururent subitement, et de la mme manire
que meurent ceux qui sont molests des vampires. On se ressouvnt alors
qu'Arnold-Paul avait souvent racont, qu'aux environs de Cassova, sur
les frontires de la Turquie, il avait t tourment long-tems par
un vampire turc; mais que sachant que ceux qui taient victimes d'un
vampire, le devenaient aprs leur mort, il avait trouv le moyen de se
gurir en mangeant de la terre du vampire turc, et en se frottant de son
sang. On prsuma que si ce remde avait guri Arnold-Paul, il ne l'avait
pas empch de devenir vampire  son tour. En consquence, on le dterra
pour s'en assurer; et quoiqu'il ft inhum depuis quarante jours, on lui
trouva le corps vermeil; on s'apperut que ses cheveux, ses ongles, sa
barbe s'taient renouvells, et que ses veines taient remplies d'un
sang fluide.

Le bailly du lieu, en prsence de qui se fit l'exhumation, et qui tait
un homme expert dans le vampirisme, ordonna d'enfoncer dans le coeur de
ce cadavre un pieu fort aigu et de le percer de part en part; ce qui fut
excut sur le champ. Le vampire jeta des cris effroyables et fit les
mmes mouvemens que s'il et t vivant. Aprs quoi on lui coupa la
tte et on le brla dans un grand bcher. On fit subir ensuite le mme
traitement aux quatre personnes qu'Arnold-Paul avait tues, de peur
qu'elles ne devnsent vampires  leur tour.

Malgr toutes ces prcautions, le vampirisme reparut au bout de quelques
annes; et dans l'espace de trois mois, dix-sept personnes, de tout ge
et de tout sexe, prirent misrablement; les unes sans tre malades, et
les autres aprs deux ou trois jours de langueur. Une jeune fille nomm
Stanoska, s'tant couche un soir en parfaite sant, se rveilla au
milieu de la nuit, toute tremblante, jetant des cris affreux, et
disant que le jeune Millo, mort depuis neuf semaines, avait manqu
de l'trangler pendant son sommeil. Le lendemain Stanoska se sentit
trs-malade, et mourut au bout de trois jours de maladie.

Les soupons se tournrent sur le jeune homme mort, que l'on pensa
devoir tre un vampire; il fut dterr, reconnu pour tel, et excut en
consquence. Les mdecins et les chirurgiens du lieu examinrent comment
le vampirisme avait pu renatre au bout d'un tems si considrable,
et aprs avoir bien cherch, on dcouvrit qu'Arnold-Paul, le premier
vampire, avait tourment, non seulement les personnes qui taient mortes
peu de tems aprs lui, mais encore plusieurs bestiaux dont les gens
morts depuis peu avaient mang, et entr'autres le jeune Millo. On
recommena les excutions, on trouva dix-sept vampires auxquels on pera
le coeur; on leur coupa la tte, on les brla, et on jeta leurs cendres
dans la rivire. Ces mesures teignirent le vampirisme dans Mdrga.




                         JEUNE FILLE FLAMANDE
                       TRANGLE PAR LE DIABLE.

                              CONTE NOIR.


L'aventure qui suit eut lien le 27 mai 1582.--Il y avait  Anvers une
jeune et belle fille, aimable, riche et de bonne maison; ce qui la
rendait fire, orgueilleuse, et ne cherchant tous les jours, par ses
habits somptueux, que les moyens de plaire  une infinit d'lgans qui
lui faisaient la cour.

Cette fille fut imite, selon la coutume,  certaines noces d'un ami de
son pre qui se mariait. Comme elle n'y voulait point manquer et qu'elle
se rjouissait de paratre  une telle fte, pour l'emporter en beaut
et en bonne grce sur toutes les autres dames et demoiselles, elle
prpara ses plus riches habits, disposa le vermillon dont elle voulait
se farder,  la manire des Italiennes; et comme les Flamandes surtout
aiment le beau linge, elle fit faire quatre ou cinq collets, dont l'aune
de toile cotait neuf cus. Ces collets achevs, elle fit venir une
habile repasseuse, et lui commanda de lui empeser avec soin deux de ces
collets, pour le jour et le lendemain des noces, lui promettant pour sa
peine la valeur de vingt-quatre sous.

L'empeseuse fit de son mieux, mais les collets ne se trouvrent point au
gr de la demoiselle, qui envoya chercher aussitt une autre ouvrire, 
qui elle donna ses collets et sa coiffure pour les empeser, moyennant
un cu qu'elle promettait si le tout tait  son got. Cette seconde
empeseuse mit tous ses talens  bien faire; mais elle ne put encore
contenter la jeune fille qui, dpite et furieuse, dchira, et jeta par
la chambre, ses collets et coiffures, blasphmant le nom de dieu, et
jurant qu'elle aimerait mieux _que la diable l'emportt_, que
d'aller aux noces ainsi vtue.

La pauvre demoiselle n'eut pas plutt achev ces paroles, que le diable,
qui tait aux aguets, ayant pris l'apparence d'un de ses plus chers
amoureux, se prsenta  elle, ayant  son cou une fraise admirablement
empese et accommode avec la dernire lgance. La jeune fille,
trompe, et pensant qu'elle parlait  un de ses mignons, lui dit
doucement: Mon ami, qui vous a donc si bien dress vos fraises?
voil comme je les voudrais. L'esprit malin rpondit qu'il les avait
accomodes lui-mme, et en mme-tems il les te de son cou, les met
gaiement  celui de la demoiselle, qui ne put contenir sa joie de se
voir si bien pare; puis ayant embrass la pauvrette par le milieu du
corps, comme pour la baiser, le mchant dmon poussa un cri horrible,
lui tordit misrablement le cou, et la laissa sans vie sur le plancher.

Ce cri fut si pouvantable que le pre de la jeune fille et tous ceux de
la maison l'entendirent et en conurent le prsage de quelque malheur.
Ils se htrent de monter  la chambre, o ils trouvrent la demoiselle
roide morte, ayant le cou et le visage noir et meurtri; la bouche
bleutre et toute dfigure, tellement qu'on en reculait d'pouvante.
Le pre et la mre aprs avoir pouss long-tems des cris et des sanglots
lamentables, firent ensevelir leur fille qui fut ensuite mise dans un
cercueil, et pour viter le dshonneur qu'ils redoutaient, ils donnrent
 entendre que leur enfant tait subitement mort d'une apoplexie. Mais
une telle aventure ne devait pas tre cache. Au contraire, il fallait
qu'elle fut manifeste  chacun, afin de servir d'exemple. Comme le pre
avait ordonn de tout disposer pour l'enterrement de sa fille, il se
trouva que quatre hommes forts et puissans, ne purent jamais enlever ni
remuer la bire o tait ce malheureux corps. On fit venir deux autres
porteurs robustes qui se joignirent aux quatre premiers; mais ce fut
en vain; car le cercueil tait si pesant qu'il ne bougeait pas plus
que s'il et t fortement clou au plancher. Les assistans pouvants
demandrent qu'on ouvrit la bire; ce qui fut fait  l'instant. Alors (
prodige pouvantable!) il ne se trouva dans le cercueil qu'un chat noir,
qui s'chappa prcipitamment et disparut sans qu'on put savoir ce qu'il
devint. La bire demeura vide; le malheur de la fille mondaine fut
dcouvert, et l'glise ne lui accorda point les prires des morts.




                         VAMPIRES DE HONGRIE


Un soldat hongrois tant log chez un paysan de la frontire, et
mangeant un jour avec lui, vit entrer un inconnu qui se mit  table
 ct d'eux. Le paysan et sa famille parurent fort effrays de cette
visite, et le soldat, ignorant ce que cela voulait dire, ne savait que
juger de l'effroi de ces bonnes gens. Mais le lendemain, le matre de la
maison ayant t trouv mort dans son lit, le soldat apprit que c'tait
le pre de son hte, mort et enterr depuis dix ans, qui tait venu
s'asseoir  table  ct de son fils, et qui lui avait ainsi annonc et
caus la mort.

Le militaire informa son rgiment de cette aventure. Les
officiers-gnraux envoyrent un capitaine, un chirurgien, un auditeur
et quelques officiers pour vrifier le fait. Les gens de la maison et
les habitans du village dposrent tous, que le pre du paysan tait
revenu causer la mort de son fils; et que tout ce que le soldat avait
vu et racont tait exactement vrai. En consquence, on fit dterrer
le corps du spectre. On le trouva dans l'tat d'un homme qui vient
d'expirer, et ayant le sang encore chaud; on lui fit couper la tte
et on le remit dans son tombeau. Aprs cette premire expdition, on
informa les officiers qu'un autre homme, mort depuis plus de trente ans,
avait l'habitude de revenir; qu'il s'tait dj montr trois fois dans
sa maison  l'heure des repas. Que la premire fois il avait suc au cou
son propre frre, et lui avait tir beaucoup de sang; qu' la seconde
fois il en avait fait autant  un de ses fils; qu'un valet avait t
trait de mme  la troisime fois; et que ces trois personnes en
taient mortes. Ce revenant dnatur fut dterr  son tour; on le
trouva aussi plein de sang que le premier vampire. On lui enfona un
grand clou dans la tte et on le recouvrit de terre.

La commission croyait en tre quitte lorsque de tous cts il s'leva
des plaintes contre un troisime vampire, qui, mort depuis seize ans,
avait tu et dvor deux de ses fils; ce troisime vampire fut brl
comme le plus coupable: aprs ces excutions, les officiers laissrent
le village entirement rassur contre les revenans qui buvaient le sang
de leurs enfans et de leurs amis.




                     HISTOIRE D'UN MARI ASSASSIN,

         _Qui revient aprs sa mort demander vengeance._


M. de la Courtinire, gentilhomme breton, employait la plus grande
partie de son tems  chasser dans ses bois et  visiter ses amis. Il
reut un jour dans son chteau plusieurs seigneurs, ses voisins ou ses
parens, et les traita fort bien pendant trois ou quatre jours. Quand
cette compagnie se fut retire, il y eut entre M. de la Courtinire et
sa femme, une petite querelle, parce qu'il trouvait qu'elle n'avait pas
fait assez bon visage  ses amis. Toutefois il lui fit ses remontrances
avec des paroles douces et honntes, qui n'auraient pas d l'irriter;
mais cette dame, tant d'une humeur hautaine, ne rpondit rien, et
rsolut intrieurement de se venger.

M. de la Courtinire se coucha ce soir l deux heures plutt qu'
l'ordinaire, parce qu'il tait trs-fatigu. Il s'endormit profondment.
L'heure o la dame avait habitude de se coucher tant venue, elle
remarqua que son mari tait plong dans un sommeil trs-profond. Elle
pensa que le moment tait favorable  la vengeance qu'elle mditait,
tant de la querelle qu'il venait de lui faire, que peut-tre de quelque
autre ancienne inimiti. Elle fit tous ses efforts pour sduire un
domestique de la maison et une servante, qu'elle savait tre l'un et
l'autre assez faciles  corrompre, moyennant de bonnes rcompenses.

Aprs avoir tir d'eux par des protestations et des sermens horribles,
l'assurance qu'ils ne dclareraient rien, elle leur annona ses
coupables intentions; et pour les y faire plutt condescendre, elle
donna  chacun la somme de six cents francs qu'ils acceptrent. Cela
fait, ils entrrent tous trois, la dame la premire, dans la chambre o
le mari tait couch; et comme tout tait endormi dans la maison, ils
gorgrent leur victime, sans tre entendus. Ils portrent le corps dans
l'un des celliers du chteau, o ils firent une fosse, dans laquelle ils
l'enterrrent; et pour viter qu'on ne put tirer d'indices de la terre
frachement remue, ils placrent sur la fosse un tonneau plein de chair
de porc sale. Aprs cela, chacun s'alla coucher.

Le jour venu, les autres domestiques, ne voyant pas leur matre, se
demandaient les uns aux autres s'il tait malade? La dame leur dit qu'un
de ses amis tait venu le chercher la nuit prcdente, et l'avait emmen
prcipitemment, pour aller sparer des gentilshommes du voisinage qui
taient sur le point de se battre. Ce subterfuge fut bon pour un tems;
mais au bout de quinze jours, comme M. de la Courtinire ne paraissait
point, on commena  devenir inquiet. Sa veuve fit rpandre le bruit
qu'elle avait eu avis que son mari passant par un bois avait fait
rencontre de voleurs qui l'avaient assassin. En mme tems elle se
couvrit de vtemens de deuil, fit des lamentations dissimules, et
commanda qu'on fit dans les paroisses dont il avait t seigneur, des
services et des prires pour le repos de l'me du dfunt.

Tous ses parens et ses voisins vinrent la consoler, et elle joua si bien
la douleur, que jamais personne n'et dcouvert son crime, si le ciel
n'et permis qu'il ft dvoil.

Le dfunt avait un frre qui venait quelquefois voir sa belle-soeur,
tant pour la distraire de ses prtendus chagrins, que pour veiller  ses
affaires et aux intrts des quatre enfans mineurs du dfunt. Un jour
qu'il se promenait, sur les quatre  cinq heures de l'aprs-dine, dans
le jardin du chteau, comme il contemplait un parterre orn de belles
tulipes et autres fleurs rares que son frre avait beaucoup aimes, il
lui prit tout--coup un saignement de nez, ce qui l'tonna fort, n'ayant
jamais prouv cet accident. En ce moment, il songeait fortement  son
frre; il lui sembla qu'il voyait l'ombre de M. de la Courtinire qui
lui faisait signe de la main et semblait l'appeler. Il ne s'effraya
point; il suivit le spectre jusqu'au cellier de la maison, et le vit
disparatre justement sur la fosse o il avait t enterr. Ce prodige
lui donna quelques soupons sur le forfait commis. Pour s'en assurer,
il alla raconter ce qu'il venait de voir  sa belle-soeur. Cette
dame plit, changea de visage, et balbutia des mots sans liaison. Les
soupons du frre se fortifirent de ce trouble; il demanda qu'on fit
creuser dans le lieu o il avait vu disparatre le fantme. La veuve,
que cette subite rsolution pouvanta, fit un effort sur elle-mme, prit
une contenance ferme, se moqua de l'apparition, et assaya d'appaiser les
inquitudes de son beau-frre. Elle lui reprsenta que s'il se vantait
d'avoir eu une pareille vision, chacun se moquerait de lui, et qu'il
serait la rise de tout le monde.

Mais tous ces discours ne purent le dtourner de son dessin. Il fit
creuser dans le cellier, en prsence de tmoins; on dcouvrit le cadavre
de son frre,  moiti corrompu. Le corps fut lev et reconnu par le
juge de Quimper-Corentin. La veuve fut arrte avec tous les domestiques
et les trois coupables furent condamns au feu. Tous les biens de la
dame furent confisqus, pour tre employs en oeuvres pieuses.




                               AVENTURE
                        DE LA TANTE MLANCHTON.


Philippe Mlanchton raconte que sa tante, ayant perdu son mari,
lorsqu'elle tait enceinte, et prs de son terme, vit un soir, tant
assise auprs de son feu, deux personnes entrer dans sa maison, l'une
ayant la forme de son mari dcd, l'autre celle d'un franciscain de
grande taille. D'abord elle en fut effraye; mais son mari la rassura,
et lui dit qu'il avait quelque chose d'important  lui communiquer;
ensuite il fit signe au franciscain de passer un moment dans la chambre
voisine, en attendant qu'il eut fait connatre ses volonts  sa femme.
Alors il la pria de lui faire dire des messes, et l'engagea  lui donner
la main sans crainte. Comme elle en faisait difficult, il l'assura
qu'elle n'en ressentirait aucun mal. Elle mit donc sa main dans celle
de son mari; et elle la retira, sans douleur  la vrit, mais tellement
brle, qu'elle en demeura noire toute sa vie. Aprs quoi, le mari
rappella le franciscain; et les deux spectres disparurent......




                        LE SPECTRE D'OLIVIER.

                             PETIT ROMAN.


Olivier Prvillars et Baudouin Vertolon, ns tous deux dans la ville de
Caen, se lirent ds l'enfance de la plus troite amiti. Ils taient
-peu-prs du mme ge, leurs parens taient voisins; tout concourut 
rendre durable l'amiti qu'ils avaient l'un pour l'autre.

Un jour, dans une exaltation de sentiment assez ordinaire  la premire
jeunesse, ils se promirent de ne jamais s'oublier, et jurrent mme que
celui qui mourrait le premier, viendrait  l'instant trouver l'autre
pour ne plus le quitter. Ils crivirent et signrent ce serment de leur
propre sang.

Mais bientt _les insparables_ (car c'tait ainsi qu'on les
avaient surnomms) se virent forcs de s'loigner l'un de l'autre; ils
avaient alors dix-neuf ans. Olivier, qui tait fils unique, resta  Caen
pour seconder son pre dans les soins du commerce; Baudouin fut envoy 
Paris, pour faire son droit, parce que son pre le destinait au barreau.
On se figure aisment la douleur que cette sparation causa aux deux
amis. Ils se firent les plus tendres adieux, se renouvellrent leur
promesse, et crivirent encore de leur sang un nouveau serment de se
rejoindre, mme aprs la mort, si le ciel voulait le permettre. Le
lendemain Baudouin partit pour Paris.

Cinq annes se passrent dans une parfaite tranquillit; Baudouin avait
fait les plus rapides progrs dans l'tude des lois, et dj on le
comptait au nombre des jeunes avocats les plus distingus. Les deux amis
entretenaient une correspondance suivie, et continuaient  se faire
part de toutes leurs actions et de tous leurs sentimens. Enfin Olivier
crivit  son ami qu'il allait se marier avec la jeune Apolline de
Lalonde; que ce mariage le mettait au comble de ses voeux; qu'il avait
besoin de faire un voyage  Paris, pour y prendre quelques papiers
importans, et qu'il aurait le bonheur d'emmener  Caen son cher
Baudouin, pour le rendre tmoin de son hymen. Il annonait qu'il
arriverait sous peu de jours  Paris, par la voiture publique.

Baudouin, charm de l'espoir de revoir bientt Olivier, se rendit au
jour marqu  la voiture, mais il n'y trouva point son ami; un jour,
deux jours se passrent de mme; enfin le quatrime jour, Baudouin
alla assez loin sur la route de Caen, au devant de la diligence. Il la
rencontra enfin; et quand il fut  une distance convenable, il vit bien
distinctement  la portire, Olivier, extrmement ple, vtu d'un habit
de drap vert, orn d'une petite tresse d'or, un chapeau bord tait
rabattu sur ses yeux. La voiture passa fort vite; mais Baudouin entendit
Olivier lui dire, en le saluant de la main: Tu me trouveras chez toi.
Le jeune avocat suivit la voiture et arriva au bureau peu de temps
aprs. N'y trouvant point Olivier, il demanda aux voyageurs o tait le
jeune homme qui l'avait salu sur la route et qui lui avait parl; mais
personne ne put rien comprendre  ses questions: en vain il dsigna la
figure et l'habillement de celui qu'il cherchait; on n'avait point vu
dans la voiture d'homme en habit vert. Le conducteur de la diligence
s'informa du nom de celui qu'on demandait; ayant entendu nommer Olivier
Prvillars, il rpondit qu'il n'tait pas sur sa liste; mais qu'il le
connaissait trs-bien, que c'tait le jeune homme le plus aimable de
Caen; qu'il l'avait laiss en bonne sant et qu'il arriverait  Paris,
dans trois jours au plus tard.

Aprs ces claircissemens, Baudouin se retira, ne sachant que penser
de son aventure. En rentrant chez lui il demanda  son domestique si
personne n'tait venu; le domestique rpondit que non. Alors Baudouin
entra seul dans sa chambre, un flambeau  la main, car il commenait 
faire nuit.

Aprs qu'il eut ferm la porte, il aperut auprs de la chemine,
l'homme habill de vert; il tait assis et on ne pouvait voir sa figure.
Baudouin approche et dirige son flambeau sur l'inconnu, qui, levant
soudain un oeil fixe, et dcouvrant sa poitrine perce de vingt coups
de poignards, lui dit d'une voix sombre: C'est moi, Baudouin, c'est ton
ami Olivier, qui fidle  son serment... A ces mots, Baudouin jette un
cri et tombe vanoui. Le domestique accourt au bruit de sa chute, et le
fait revenir  force de soins. En rouvrant les yeux, Baudouin aperoit
encore Olivier et le montre  son valet; celui-ci dit qu'il ne voit
personne. Baudouin lui ordonne de s'asseoir sur la chaise o Olivier est
assis; le domestique obit comme s'il n'y avait personne sur ce sige,
et l'ombre semble y demeurer encore... Alors Baudouin entirement revenu
 lui, renvoie son valet, et s'approchant d'Olivier: Pardonne,  mon
ami, lui dit-il, si je n'ai pas t matre de mon saisissement,  ton
apparition subite et imprvue. Olivier, se levant alors, lui rpondit:
As-tu donc oubli le serment de l'amiti, ou l'aurais-tu regard comme
frivole? Non, Baudouin, ce serment sacr fut crit et ratifi dans le
ciel, qui me permet de le remplir. Je ne suis plus,  mon cher Baudouin;
un crime abominable a spar mon me des liens qui l'attachaient  mon
corps. Que ma prsence cesse d'tre un motif d'pouvante pour toi. Le
jour, la nuit,  toute heure, en tous lieux, l'me d'Olivier sera la
compagne fidelle du vertueux Baudouin. Elle sera son guide, son appui et
son intermdiaire entre le crateur et lui. Mais ce dieu qui protge la
vertu, ne veut pas que le crime demeure impuni. Celui dont je suis la
victime crie vengeance. Mon sang qui fume encore est mont avec mon me
jusqu'au trne de l'ternel. C'est lui qui a ratifi notre serment, et
c'est lui qui t'a choisi pour tre mon vengeur. Partons.

Baudouin resta quelques momens sans rpondre; la pleur du fantme, son
immobilit ptrifiante, son oeil fixe et mort, sa poitrine crible
de coups de poignard, son accent spulchral; tout son aspect enfin
inspirait la terreur; et le jeune avocat ne pouvait s'en dfendre. Mais
aprs s'tre assur, par une courte prire, que ce qu'il voyait n'tait
point l'ouvrage du dmon, il se rsolut  suivre le fantme, et  faire
tout ce qu'il lui dirait.

En consquence, selon l'ordre d'Olivier, Baudouin se munit de quelque
argent, courut louer une chaise de poste, et suivi de son domestique, il
partit  l'heure mme pour Caen. Le domestique courait  cheval derrire
la chaise, et le fantme avait pris place dedans, toujours invisible
pour tout autre que Baudouin.

Pendant le voyage, Olivier s'entretenait avec son ami, dont il devinait
les plus secrtes penses; il rpondait aux objections qu'il se faisait
intrieurement sur cet tonnant prodige, il le rassurait, et l'invitait
 le regarder comme un gardien fidle et sr. Enfin il parvint  bannir
l'effroi que sa prsence lui avait inspire d'abord.

En arrivant  Caen, Baudouin fut reu avec transport par sa famille,
dj fire de ses talens; comme il tait un peu tard, on remit au
lendemain les claircissemens et les questions; Baudouin se retira
dans sa chambre; et Olivier l'engagea  se reposer, en lui disant qu'il
allait profiter de son sommeil pour lui expliquer le complot dont il
avait t victime. Baudouin s'endormit, et voici ce que l'me d'Olivier
lui fit entendre.

Tu connus avant ton dpart la belle Appolline de Lalonde, qui n'avait
alors que quatorze ans. Le mme trait nous blessa tous les deux; mais
voyant  quel point j'tais pris d'Appolline, tu combattis ton amour,
et gardant le silence sur tes sentimens, tu partis en prfrant  tout,
notre amiti. Les annes s'coulrent, je fus aim, et j'allais devenir
l'heureux poux d'Appolline, lorsqu'hier, au moment o j'allais partir
pour te ramener  Caen, je fus assassin par Lalonde, l'indigne frre
d'Appoline, et par l'infme Pitreville, qui prtendait  sa main. Les
monstres m'invitrent au moment de mon dpart  une petite fte,
qui devait se donner  Colombelle; ils me proposrent ensuite de me
reconduire  quelque distance. Nous partmes, et je ne suis plus au
nombre des vivans. C'est  la mme heure o tu m'aperus sur la route,
que ces malheureux venaient de m'assassiner de la manire la plus
atroce.

Voici ce que tu dois faire pour me venger. Demain, rends-toi chez
mes parens, et ensuite chez ceux d'Appoline; invite-les, ainsi que
Pitreville  une fte, que tu donneras pour clbrer ton retour. Le
lieu sera Colombelle, tu obtiendras leur consentement pour aprs-demain,
et tu affecteras la plus grande gat. Je t'instruirai plus tard de tout
le reste.

L'ombre se tut. Baudouin dormit du sommeil le plus tranquille; et le
lendemain il excuta le plan trac par Olivier. Tout le monde consentit
 sa demande, et on se rendit  Colombelle. Les convives taient au
nombre de trente. Le repas fut splendide et gai; Pitreville et Lalonde
paraissaient s'amuser beaucoup. Baudouin seul tait dans l'anxit, ne
recevant aucun ordre de l'ombre, toujours prsente  ses yeux.

Au dessert, Lalonde se leva, et rclama le silence pour lire une lettre
cachete qu'Olivier lui avait remise, disait-il, devant Pitreville, le
jour de son dpart, avec injonction de ne l'ouvrir que trois jours aprs
et en prsence de tmoins. Voici ce qu'elle contenait:

Au moment de partir, peut-tre pour ne jamais revenir dans ma patrie,
il faut, mon cher Lalonde, que je m'ouvre  toi sur la vraie cause de
mon dpart.

Il m'eut t doux de te nommer mon frre, mais j'ai fait il y a peu de
jours, la conqute d'une jeune personne, vers qui je me sens entran
par un attrait invincible; c'est elle que je vais rejoindre  Paris,
pour la suivre o l'amour nous conduira. Prsentes mes excuses  ta
soeur dont je me reconnais indigne. Sa vengeance est dans ses mains:
j'ai entrevu que Pitreville l'aimait; il la mrite mieux que moi.

OLIVIER.

Tout le monde resta muet et interdit  cette lecture. Baudouin vit
Olivier s'agiter violemment. La lettre passa de main en main; chacun
reconnut l'criture et le seing d'Olivier. Baudouin voulut s'en assurer
 son tour; mais la lettre lui fut arrache des mains; elle se soutint
quelques momens en l'air et prit la route du jardin... L'ombre fit signe
 Baudouin de la suivre; il courut aprs, guid par Olivier. Toute
la compagnie les suivit, et l'on retrouva la lettre au pied d'un gros
arbre, assez loign de l'endroit de la fte,  l'entre d'un grand
bois, et sur un tas de pierres amonceles. Baudouin se saisit de la
lettre en s'criant: Que signifie ce mystre? essayons de le pntrer,
faisons disparatre ces pierres et voyons ce qu'elles peuvent couvrir?
Lalonde et Pitreville clatrent de rire, et dirent  la compagnie
de ne pas se dranger pour une feuille de papier pousse par le vent.
Baudouin insista, et saisissant les deux coupables qui cherchaient 
s'loigner, il les ramena au pied de l'arbre. L, suppliant quelques
jeunes gens de le seconder et de l'aider  les retenir, il fit dcouvrir
le tas de pierres sous lequel on trouva la terre frachement remue.
Tout le monde surpris, partagea l'impatience de Baudouin; on courut
chercher des instrumens; on retint fortement Lalonde et Pitreville qui
blasphmaient et accablaient Baudouin d'imprcations. On ouvrit la terre
et l'on vit le cadavre d'Olivier, vtu d'un habit vert et perc de vingt
coups de couteau. Tous les assistans furent glacs d'horreur; le pre
d'Olivier s'vanouit, et Baudouin s'cria d'une voix forte:Voil le
crime et voici les assassins. Secourez ce pre infortun. Qu'on porte
ce cadavre devant les juges; et que Lalonde, Pitreville et moi, soyons
sur-le-champ conduits dans les prisons.

On excuta tout ce que Baudouin avait demand; la justice se saisit de
cette affaire, et le procs s'entama ds le lendemain. Les formalits
prliminaires furent bientt remplies; le jour de la discussion arriva.
Les magistrats s'assemblrent; l'accusateur et les accuss se trouvrent
en prsence, mais il n'y avait point d'autre tmoin que le cadavre
du malheureux Olivier, tendu sur une table au milieu de la salle
d'audience, et tel qu'il avait t retir de terre. L'interrogatoire
commena. Baudouin rpta avec fermet son accusation: les deux
criminels, certains qu'on ne peut produire ni preuves, ni tmoins
contr'eux, nient le forfait avec audace. Ils accusent  leur tour
Baudouin comme calomniateur, et appellent sur lui la rigueur des
lois. La foule immense qui remplit la salle, attend avec impatience,
l'claircissement de ces singuliers dbats. Enfin Baudouin, press par
le prsident, de prsenter au tribunal les tmoins et les preuves du
crime, reprend la parole; il invoque l'ombre d'Olivier, il montre le
cadavre sanglant, et cherche par cette preuve  faire trembler les
assassins; mais dnu de tmoignage, il sent qu'un miracle seul peut
clairer les juges. Il s'adresse donc avec confiance  l'tre suprme,
et lui demande qu'il permette que la mort abandonne un moment ses
droits: Grand Dieu, ressuscite un instant Olivier, s'crie-t-il, et
daigne mettre ta parole dans sa bouche.

Le silence le plus profond succda  cette trange vocation, les yeux
se fixrent sur le cadavre; et chacun adoptant ou repoussant l'ide d'un
miracle, attendait l'effet de ce moyen extraordinaire. Les accuss ples
et interdits paraissaient perdre de leur fermet. Baudouin seul restait
calme et serein. Mais tout--coup,  prodige! le visage ple et verdtre
d'Olivier reprend quelque couleur, ses lvres se raniment, ses yeux
se rouvrent, son sang se rchauffe, et s'lance par jets sur les deux
assassins, qui poussent des cris affreux, et tout couverts de ce sang
accusateur, entrent dans des convulsions horribles auxquelles succdent
un froid engourdissement. Cependant le corps d'Olivier est entirement
ranim; il se lve sur son sant, tourne les yeux sur l'assemble, comme
quelqu'un qui sort d'un profond sommeil, et qui cherche  rappeler ses
ides. Ses yeux rencontrrent ceux de Baudouin; et sa bouche sourit d'un
air mlancolique; puis, tournant ses regards sur les deux criminels,
il s'agite avec fureur, et un long gmissement s'chappe de sa poitrine
dchire. Il parle enfin, et d'une voix sonore, il annonce que Dieu lui
permet de confondre les coupables; il dvoile leurs complots, il raconte
comment ils l'ont assassin, aprs avoir entrepris vainement de lui
faire signer la fausse lettre. Il fait connatre tous les dtails du
crime, de quelle manire Baudouin en a t instruit, et comment, guid
par lui-mme, il est parvenu  mettre au jour le forfait.

Il est encore d'autres tmoins, dit-il en tendant le bras vers les
juges; voyez cette main dchire, et les cheveux qu'elle renferme; ce
sont ceux du barbare Lalonde. Lorsque ces deux tigres me tranaient
expirant, au pied de l'arbre, o ils se proposaient de cacher mon
cadavre, la nature faisant en moi un dernier effort, se ranima un
moment, je saisis d'une main les cheveux de Lalonde, et de l'autre,
le bras de Pitreville, o mes doigts s'enfoncrent tellement que
le sclrat en porte encore la marque terrible; pour Lalonde, voyant
qu'aucune puissance ne pouvait me faire lcher ses cheveux, il pria son
ami de les lui couper avec des ciseaux qu'il portait sur lui. Baudouin,
approche; c'est  toi que je remets ces tmoins muets. Non contens de ce
meurtre abominable, les lches se sont encore empars de l'argent que
je portais et de quatre mdailles; ils en ont chacun deux sur eux en ce
moment.

Voil, juges et concitoyens, ce que j'avais  dire. La mort redemande
sa proie; la nature ne peut souffrir plus long-temps que son ordre soit
troubl. Mon corps va se rendre au nant et mon me  sa destination.

A mesure qu'Olivier prononait ces derniers mots d'une voix faible et
languissante, on voyait son corps se fltrir, son visage se dcolorer,
son oeil s'teindre; il retomba enfin dans l'tat de mort, dont une main
puissante venait de le retirer. Un engourdissement profond, une froide
stupeur s'taient empars de l'assemble  la vue de ce prodige; mais
bientt des cris d'indignation succdrent au plus morne silence. Tous
les indices donns par Olivier, furent vrifis et trouvs vritables.
Les sclrats furent condamns au dernier supplice, et trans sur
l'chafaud, o ils expirrent chargs de maldictions.

Olivier veng, apparut  Baudouin, sous la forme arienne que nous
donnons aux anges de lumire. Il engagea son ami  pouser la charmante
Appolline; et le vengeur d'Olivier devint aisment son successeur.
Le pre d'Appolline mourut de chagrin d'avoir vu son fils monter sur
l'chafaud. Sa mort laissa sa fille libre de contracter un mariage
auquel ses autres parens l'engageaient vivement. Les deux poux vinrent
s'tablir  Paris; leur union fut heureuse, et Olivier, sans cesse
prsent aux yeux de Baudouin, lui servit de guide jusqu' la mort.




                               SPECTRES
                       QUI EXCITENT LA TEMPTE


Le prince de Radziville, dans son _Voyage de Jrusalem_, raconte
une chose fort singulire dont il a t le tmoin:

Il avait achet en gypte deux _momies_, l'une d'homme, l'autre
de femme, et les avait enfermes secrtement dans des caisses qu'il fit
mettre dans son vaisseau, lorsqu'il s'embarqua  Alexandrie pour revenir
en Europe. Il n'y avait que lui et deux domestiques qui le sussent,
parce que les Turcs ne permettent que difficilement qu'on emporte ces
momies, croyant que les chrtiens s'en servent pour des oprations
magiques. Lorsqu'on fut en mer, il s'leva une tempte qui revint 
plusieurs reprises avec tant de violence, que le pilote dsesprait de
sauver son vaisseau. Tout le monde tait dans l'attente d'un naufrage
prochain et invitable. Un bon prtre polonais, qui accompagnait le
prince de Radziville, rcitait les prires convenables  une telle
circonstance; le prince et sa suite y rpondaient. Mais, le prtre tait
tourment, disait-il, par deux spectres (un homme et une femme), noirs
et hideux, qui le harcelaient et le menaaient de le faire mourir. On
crut d'abord que la frayeur et le danger du naufrage lui avait troubl
l'imagination. Le calme tant revenu, il parut tranquille; mais la
tempte recommena bientt. Alors ces fantmes le tourmentrent plus
fort qu'auparavant, et il n'en fut dlivr que quand on et jet les
deux momies  la mer, ce qui fit en mme temps cesser la tempte.




                   L'ESPRIT DU CHTEAU D'EGMONT.

                              ANECDOTE.


On lit l'anecdote qui suit dans le _Segraisiana_: M. Patris avait
suivi M. Gaston en Flandre; il logea dans le chteau d'Egmont. L'heure
du dner tant venue, et tant sorti de sa chambre pour se rendre au
lieu o il mangeait, il s'arrta en passant  la porte d'un officier
de ses amis, pour le prendre avec lui. Il heurta assez fort. Voyant que
l'officier ne venait pas, il frappa une seconde fois, en l'appelant par
son nom. L'officier ne rpondit point. Patris ne doutant pas qu'il ne
fut dans sa chambre, parce que la clef tait  la porte, ouvrit, et vit
en entrant son ami assis devant une table et comme hors de lui-mme.

Il s'approcha de fort prs et lui demanda ce qu'il avait? L'officier
revenant  lui, dit  son ami: Vous ne seriez pas moins surpris que je
le suis, si vous aviez vu comme moi ce livre changer de place, et les
feuillets se tourner d'eux-mmes. C'tait le livre de Cardan sur la
subtilit.--Bon! dit Patris, vous vous moquez; vous aviez l'imagination
remplie de ce que vous venez de lire, vous vous tes lev de votre
place, vous avez mis vous-mme le livre  l'endroit o il est, vous tes
revenu ensuite  votre fauteuil, et ne trouvant plus votre livre auprs
de vous, vous avez cru qu'il tait all l tout seul. Ce que je vous dis
est trs-vrai, reprit l'officier, et pour marque que ce n'est pas une
vision, c'est que la porte que voil s'est ouverte et referme, et c'est
par-l que l'esprit s'est retir[1]..... Patris alla ouvrir cette porte
qui donnait sur une galerie assez longue, au bout de laquelle il y avait
une grande chaise de bois, si pesante que deux hommes pouvaient  peine
la porter. Il remarqua que cette chaise s'agitait, quittait sa place
et venait vers lui comme soutenue en l'air. Patris un peu tonn,
s'cria:--Monsieur le diable, les intrts de Dieu  part, je suis bien
votre serviteur, mais je vous prie de ne pas me faire peur davantage.
Et la chaise retourna  la mme place d'o elle tait venue.--Cette
aventure fit une forte impression sur Patris, et ne contribua pas peu 
le faire devenir dvt.

[Note 1: Cet esprit tait donc matriel.]




                          LE VAMPIRE HARPPE


Un homme, qui s'appelait Harppe, ordonna  sa femme de le faire
enterrer, aprs sa mort, devant la porte de sa cuisine, afin que del
il put mieux voir ce qui se passait dans sa maison. La femme excuta
fidlement ce qu'il lui avait ordonn; et aprs la mort de Harppe on
le vit souvent dans le voisinage, qui tuait les ouvriers, et molestait
tellement les voisins, que personne n'osait plus demeurer dans les
maisons qui entouraient la sienne.

Un nomm Olas Pa fut assez hardi pour attaquer ce spectre, il lui porta
un grand coup de lance, et laissa l'arme dans la blessure. Le spectre
disparut, et le lendemain, Olas fit ouvrir le tombeau du mort; il
trouva sa lance dans le corps de Harppe, au mme endroit o il avait
frapp le fantme. Le cadavre n'tait pas corrompu: on le tira de
son cercueil, on le brla, on jeta ses cendres dans la mer, et on fut
dlivr de ses apparitions.




                              HISTOIRE
       _D'une apparition de Dmons et de Spectres, en 1609_.


Un gentilhomme de Silsie avait invit  un grand dner quelques amis,
qui s'excusrent au moment du repas. Le gentilhomme, dpit de se
trouver seul  dner lorsqu'il comptait donner une fte, entra dans une
grande colre et dit:puisque personne ne veut diner avec moi, que tous
les diables y viennent!.....

En achevant ces paroles, il sortit de sa maison et entra  l'glise, o
le cur prchait. Pendant qu'il coutait le sermon, des hommes  cheval,
noirs comme des ngres, et richement habills, entrrent dans la cour
de sa maison, et dirent  ses valets d'aller l'avertir que ses htes
taient venus. Un valet tout effray courut  l'glise et raconta  son
matre ce qui se passait. Le gentilhomme stupfait demanda avis au cur
qui finissait son sermon. Le cur se transporta sans dlibrer dans
la cour de la maison o venaient d'entrer les hommes noirs. Il ordonna
qu'on fit sortir toute la famille hors du logis; ce qu'on excuta si
prcipitamment qu'on laissa dans la maison un petit enfant qui dormait
dans son berceau. Ces htes infernaux commencrent ds-lors  remuer
les tables,  hurler,  regarder par les fentres, en forme d'ours, de
loups, de chats, d'hommes terribles, tenant en leurs mains des verres
pleins de vin, des poissons, de la chaire bouillie et rtie.

Pendant que les voisins, le cur et un grand nombre d'assistans
contemplaient avec frayeur un tel spectacle, le pauvre gentilhomme
commena  crier: Hlas! o est mon pauvre enfant? Il avait encore le
dernier mot  la bouche, lorsqu'un de ces hommes noirs apporta l'enfant
 la fentre. Le gentilhomme perdu dit  l'un de ses plus fidles
serviteurs: Mon ami, que dois-je faire?--Monsieur, rpondit le valet,
je recommanderai ma vie  Dieu, j'entrerai en son nom au logis, d'o
moyennant sa faveur et son secours, je vous rapporterai l'enfant.--A
la bonne heure, dit le matre, que Dieu t'accompagne, t'assiste et te
fortifie.

Le serviteur, ayant reu la bndiction de son matre, du cur et des
autres gens de bien qui l'accompagnaient, entra au logis; et s'tant
recommand  Dieu, il ouvrit la porte de la salle o taient ces htes
tnbreux. Tous ces monstres, d'horrible forme, les uns debout, les
autres assis, quelques-uns se promenant, d'autres rampant sur le
plancher, accoururent vers lui et lui crirent:_Hui!, hui!, que viens
tu faire cans?_ Le serviteur plein d'effroi, et nanmoins fortifi
de Dieu, s'adressa au malin qui tenait l'enfant, et lui dit: ,
donne-moi cet enfant. Non pas, rpondit l'autre; il est  moi. Va dire
 ton matre qu'il vienne le recevoir. Le serviteur insiste et dit: Je
fais mon devoir. Ainsi au nom et par l'assistance de Jsus-Christ, je
t'arrache cet enfant que je dois rendre  son pre. En disant ces mots,
il saisit l'enfant, puis le serre troitement entre ses bras. Les hommes
noirs ne rpondent que par des cris effroyables et par ces menaces:
Ah!, mchant, ah!, garnement, laisse cet enfant; autrement nous
t'allons dpecer. Mais lui, mprisant leur colre, sortit sain et sauf,
et remit l'enfant aux mains du gentilhomme son pre. Quelques jours
aprs, tous ces htes s'vanouirent; et le gentilhomme, devenu sage et
bon chrtien, retourna en sa maison.




                               SPECTRES
                       QUI VONT EN PLERINAGE.


Pierre d'Engelbert, (qui fut depuis abb de Cluni), ayant envoy un de
ses gens, nomm Sanche, auprs du roi d'Arragon, pour le servir  la
guerre; cet homme revint au bout de quelques annes, en fort bonne
sant, chez son matre, mais peu de tems aprs son retour, il tomba
malade et mourut.

Quatre mois plus tard, un soir que Pierre d'Engelbert tait couch, et
qu'il faisait un beau clair de lune, Sanche entra dans la chambre de son
matre, couvert de haillons; il s'approcha de la chemine et se mit 
dcouvrir le feu, comme pour se chauffer, ou se faire mieux distinguer.
Pierre apercevant quelqu'un, demanda qui tait l? Je suis
Sanche, votre serviteur, rpondit le spectre, d'une voix casse et
enroue.--Et que viens-tu faire ici?--Je vais en Castille, avec
quantit d'autres gens-d'armes, afin d'expier le mal que nous avons
fait pendant la dernire guerre, au mme lieu o il a t commis. En mon
particulier, j'ai pill les ornemens d'une glise, et je suis condamn
pour cela  y faire un plerinage. Vous pouvez beaucoup m'aider par vos
bonnes-oeuvres; et madame votre pouse, qui me doit encore huit sols, du
reste de mon salaire, m'obligera infiniment de les donner aux pauvres en
mon nom.--Puisque tu reviens de l'autre monde, donnes-moi des nouvelles
de Pierre Defais, mort depuis peu de tems?--Il est sauv.--Et Bernier,
notre concitoyen?--Il est damn, pour s'tre mal acquitt de son office
de juge, et pour avoir pill la veuve et l'innocent.--Et Alphonse, roi
d'Arragon, mort depuis deux annes? Alors un autre spectre, que Pierre
d'Engelbert n'avait pas vu encore, mais qu'il distingua alors, assis
dans l'embrasure de sa fentre, prit la parole et dit:--Ne lui demandez
pas de nouvelles du roi Alphonse, il ne peut vous en dire, il n'y a pas
assez long-tems qu'il est avec nous pour en savoir; mais moi, qui suis
mort depuis cinq ans, je peux vous en apprendre quelque chose. Alphonse
a t avec nous pendant quelques tems: mais _les moines de Cluni
l'en ont tir_, et je ne sais o il est  prsent. En mme tems
le spectre se levant, dit  Sanche:--Allons, il est tems de partir:
suivons nos compagnons. L-dessus Sanche renouvella ses instances  son
seigneur, et les deux fantmes sortirent.

Aprs leur dpart, Pierre d'Engelbert rveilla sa femme, qui,
quoiqu'elle fut couche auprs de lui, n'avait rien vu, ni rien entendu
de tout ce qui s'tait pass. Elle avoua qu'elle devait huit sols 
Sanche, ce qui prouva que le spectre avait dit vrai. Les deux poux
suivirent les intentions du dfunt. Ils donnrent beaucoup aux pauvres,
et firent dirent un grand nombre de messes et de prires pour l'me du
pauvre Sanche qui ne revint plus.




                        HISTOIRE D'UNE DAMNE
                      QUI REVINT APRS SA MORT.


Dans une ville du Prou, une fille de seize ans, nomme Catherine,
mourut tout  coup, charge de pchs et coupable de plusieurs
sacrilges. Du moment qu'elle eut expir, son corps se trouva tellement
infect, qu'on ne put le garder dans la maison, et qu'il fallut le
mettre en plein air, pour se dlivrer un peu de la mauvaise odeur.

Aussitt on entendit des hurlemens semblables  ceux de plusieurs
chiens. Le cheval de la maison, auparavant fort doux, commena  ruer,
 s'agiter,  frapper des pieds, et  chercher  rompre ses liens, comme
si quelqu'un l'et tourment et battu violemment.

Quelques momens aprs un jeune homme qui tait couch, et qui dormait
tranquillement, fut tir fortement par le bras et jet hors de son lit.
Le mme jour une servante reut un coup de pied sur l'paule, sans voir
qui le lui donnait et elle en garda la marque plusieurs semaines.

On attribua toutes ces choses  la mchancet de la dfunte Catherine,
et on se hta de l'enterrer, dans l'esprance qu'elle ne reviendrait
plus. Mais au bout de quelques jours, on entendit un grand bruit,
caus par des tuiles et des briques qui se cassaient. L'esprit entra
invisiblement et en plein jour dans une chambre o tait la matresse et
tous les gens de la maison; il prit par le pied la mme servante qu'il
avait dj frappe, et la trana dans la chambre,  la vue de tout le
monde, sans qu'on pt voir celui qui la maltraitait ainsi.

Cette pauvre fille, qui semblait tre la victime de la dfunte, allant
le lendemain prendre quelques habits dans une chambre haute, apperut
Catherine, qui s'levait sur la pointe de ses pieds pour attraper un
vase pos sur une corniche. La fille se sauva aussitt, mais le spectre
s'tant empar du vase, la poursuivit et le lui jeta avec force.
La matresse ayant entendu le coup, accourut, vit la servante toute
tremblante, le vase cass en mille pices, et reut pour sa part un coup
de brique qui ne lui fit heureusement aucun mal.

Le lendemain la famille tant rassemble, on vit un crucifix, solidement
attach contre le mur, se dtacher comme si quelqu'un l'et arrach
avec violence, et se briser en trois morceaux. On prit le parti de faire
exorciser l'esprit, qui continua longtems ses mchancets, et dont on
et beaucoup de peine  se dbarrasser.




                         LE TRSOR DU DIABLE.

                              CONTE NOIR.


Deux chevaliers de Malte avaient un esclave, qui se vantait de possder
le secret d'voquer les dmons et de les obliger de lui dcouvrir les
choses les plus caches. Ses matres le menrent dans un vieux chteau
o l'on croyait qu'il y avait des trsors enfouis.

L'esclave rest seul, fit ses vocations et enfin le dmon ouvrit un
rocher et en fit sortir un coffre. L'esclave voulut s'en emparer, mais
le coffre rentra aussitt dans le rocher. La mme chose se renouvella
plus d'une fois; et l'esclave aprs de vains efforts, vint dire aux deux
chevaliers ce qui lui tait arriv; il tait tellement affaibli par
les efforts qu'il avait fait, qu'il demanda un peu de liqueur pour se
fortifier; on lui en donna et il retourna  l'endroit du trsor.

Quelque tems aprs, on entendit du bruit; on descendit dans la caverne
avec de la lumire, on trouva l'esclave mort, et ayant tout le corps
perc comme de coups de canif, reprsentant une croix. Il en tait
si charg qu'il n'y avait pas un endroit o poser le doigt sans en
rencontrer. Les chevaliers portrent le cadavre au bord de la mer et
l'y prcipitrent avec une grosse pierre au cou, afin qu'on ne pt rien
souponner de cette aventure.




                         HISTOIRE DE L'ESPRIT
                        QUI APPARUT A DOURDANS.


M. Vidi, receveur des tailles  Dourdans, crivit  un de ses amis
l'histoire d'une apparition singulire qui eut lieu dans sa maison en
1700. Cette lettre fut conserve par M. Barr, Auditeur des comptes, et
publie par Lenglet-Dufresnoy, dans son Recueil de Dissertations sur les
apparitions. La voici:

L'esprit commena  faire du bruit dans une chambre peu loigne de
celle o nous mettons nos serviteurs atteints de maladie. Notre servante
entendait quelquefois auprs d'elle pousser des soupirs semblables 
ceux d'une personne qui souffre; cependant elle ne voyait ni ne sentait
rien.

Le malheur voulut qu'elle tomba malade. Nous la gardmes six mois en
cet tat, et lorsqu'elle fut convalescente, nous l'envoymes chez son
pre pour respirer l'air natal: elle y resta environ un mois; pendant
ce tems elle ne vit et n'entendit rien d'extraordinaire. tant revenue
ensuite en bonne sant, nous la fmes coucher dans une chambre voisine
de la ntre. Elle se plaignit d'avoir entendu du bruit, et deux ou trois
jours aprs, tant dans le bcher o elle allait chercher du bois,
elle se sentit tirer par la juppe. L'aprs dner du mme jour, ma femme
l'envoya au salut: lorsqu'elle sortit de l'glise, elle sentit que
l'esprit la tirait si fort qu'elle ne pouvait avancer. Une heure aprs,
elle revint au logis, et en entrant dans notre chambre, elle fut
tire d'une telle force, que ma femme en entendit le bruit; et nous
remarqumes, lorsqu'elle fut entre, que les agraffes de sa juppe
taient rompues. Ma femme voyant ce prodige en frmit de peur.

La nuit du dimanche suivant, aussitt que cette fille fut couche, elle
entendit marcher dans sa chambre; et quelque tems aprs, l'esprit se
coucha auprs d'elle, lui passa sur le visage une main trs-froide,
comme pour lui faire des caresses. Alors la fille prit son chapelet qui
tait dans sa poche et le mit en travers de sa gorge. Nous lui avions
dit, les jours prcdens, que si elle continuait  entendre quelque
chose, elle conjurt l'esprit de la part de Dieu, de s'expliquer sur ce
qu'il demandait. Elle fit mentalement ce que nous lui avions recommand,
car l'excs de la peur lui avait t la parole. Elle entendit alors
marmotter des sons non articuls. Vers les trois  quatre heures du
matin, l'esprit fit un si grand bruit, qu'il semblait que la maison ft
tombe. Cela nous rveilla tous en mme tems. J'appelai une femme de
chambre pour aller voir ce que c'tait, croyant que la servante avait
fait ce bruit,  cause de la peur qu'elle avait eue. On la trouva toute
en eau. Elle voulut s'habiller; mais elle ne put trouver ses bas. Elle
vint dans cet tat dans notre chambre. Je vis une sorte de brouillard
ou de grosse fume qui la suivait, et qui disparut un moment aprs.
Nous lui conseillmes de se mettre en bon tat, d'aller  confesse et de
communier, aussitt que la messe de cinq heures sonnerait. Elle alla de
nouveau chercher ses bas, qu'elle apperut enfin dans la ruelle du lit,
tout au haut de la tapisserie; elle les fit tomber avec un long bton.
L'esprit avait aussi port ses souliers sur la fentre.

Lorsqu'elle ft remise de ses frayeurs, elle alla  confesse et
communia. Je lui demandai  son retour ce qu'elle avait vu. Elle me dit
que sitt qu'elle s'tait approche de la sainte table pour communier,
elle avait apperu tout prs d'elle sa mre qui tait morte depuis onze
ans. Aprs la communion, elle s'tait retire dans une chapelle, o elle
ne fut pas plutt entre, que sa mre se mit  genoux devant elle, et
lui prit les mains en lui disant: Ma fille, n'ayez point de peur; je
suis votre mre. Votre frre fut brl par accident, pendant que j'tais
au four  Ban d'Oisonville, proche d'Estampe. J'allai aussitt trouver
M. le cur de Garancires, qui vivait saintement, pour lui demander
une pnitence, croyant que ce malheur tait caus par ma faute. Il
me rpondit que je n'tais pas coupable, et me renvoya  Chartres au
pnitencier. Je l'allai trouver; et comme je m'obstinais  demander
une pnitence, celle qu'il m'imposa fut de porter pendant deux ans une
ceinture de crin; ce que je n'ai pu excuter,  cause de mes grossesses
et autres maladies; tant morte enfle sans l'avoir pu faire, ne
voulez-vous pas bien, ma fille, accomplir pour moi cette pnitence. La
fille le lui promit. La mre la chargea encore de jener au pain et 
l'eau pendant quatre vendredis et samedis, de faire dire une messe 
Gomberville, de payer au nomm Lnier, mercier, vingt-six sous qu'elle
lui devait pour du fil qu'il lui avait vendu, et d'aller dans la cave
de la maison o elle tait morte: vous y trouverez, ajouta-t-elle, la
somme de sept livres, que j'y ai mises sous la troisime marche. Faites
aussi un voyage  Chartres,  la bonne Notre-Dame, que vous prierez pour
moi. Je vous parlerai encore une fois. Elle fit ensuite beaucoup de
remontrances  sa fille, lui disant surtout de bien prier la Sainte
Vierge; que dieu ne lui refuserait rien; que les pnitences de ce monde
taient aises  faire; mais que celles de l'autre taient bien rudes.

Le lendemain la servante fit dire une messe, pendant laquelle l'esprit
lui tirait son chapelet. Il lui passa le mme jour la main sur le bras,
comme pour la flatter. Pendant deux jours de suite, elle le vit  ct
d'elle.

Je crus qu'il fallait qu'elle s'acquittt au plutt de ce dont sa mre
l'avait charge; c'est pourquoi, je l'envoyai, par la premire occasion,
 Gomberville, o elle fit dire une messe, paya les vingt-six sous qui
taient effectivement dus, et trouva les sept livres sous la troisime
marche de la cave, comme l'esprit l'avait dit. Del, elle se rendit 
Chartres, o elle fit dire trois messes, se confessa et communia dans la
chapelle basse.

Lorsqu'elle sortit, sa mre lui apparut pour la dernire fois et lui
dit:Ma fille, puisque vous voulez bien faire tout ce que je vous ai
dit, je m'en dcharge et vous en charge  ma place. Adieu: je m'en vais
 la gloire ternelle.

Depuis ce tems, la fille n'a plus rien vu ni entendu. Elle porte la
ceinture de crin nuit et jour; ce qu'elle continuera pendant les deux
ans que sa mre lui a recommand de le faire.




                            LES AVENTURES
                    DE THIBAUD DE LA JACQUIRE.

                             PETIT ROMAN.


Un riche marchand de Lyon, nomm Jacques de la Jacquire, devint prvt
de la ville,  cause de sa probit et des grands biens qu'il avait
acquis sans faire tache  sa rputation. Il tait charitable envers les
pauvres et bienfaisant envers tous.

Thibaud de la Jacquire, son fils unique, tait d'humeur diffrente.
C'tait un beau garon, mais un mauvais garnement, qui avait appris
 casser les vitres,  sduire les filles et  jurer avec les
hommes-d'armes du roi, qu'il servait en qualit de guidon. On ne parlait
que des malices de Thibaud,  Paris,  Fontainebleau et dans les autres
villes o sjournait le roi. Un jour, ce roi, qui tait Franois Ier.,
scandalis lui-mme de la mauvaise conduite du jeune Thibaud, le renvoya
 Lyon, afin qu'il se rformt un peu dans la maison de son pre. Le bon
prvt demeurait alors au coin de la place Bellecour. Thibaud fut reu
dans la maison paternelle avec beaucoup de joie. On donna pour son
arrive un grand festin aux parens et aux amis de la maison. Tous burent
 sa sant et lui souhaitrent d'tre sage et bon chrtien. Mais ces
voeux charitables lui dplurent. Il prit sur la table une tasse d'or, la
remplit de vin et dit: Sacr mort du grand diable! je lui veux bailler,
dans ce vin, mon sang et mon me, si jamais je deviens plus homme de
bien que je le suis. Ces paroles firent dresser les cheveux  la tte
de tous les convives. Ils firent le signe de la croix, et quelques-uns
se levrent de table. Thibaud se leva aussi et alla prendre l'air sur
la place Bellecour, o il trouva deux de ses anciens camarades, mauvais
sujets comme lui. Il les embrassa, les fit entrer chez son pre et se
mit  boire avec eux. Il continua de mener une vie qui navra le coeur
du bon prvt. Il se recommanda  Saint-Jacques, son patron, et porta
devant son image un cierge de dix livres, orn de deux anneaux d'or
chacun du poids de cinq marcs. Mais en voulant placer le cierge sur
l'autel, il le fit tomber, et renversa une lampe d'argent qui brlait
devant le saint. Il tira de ce double accident un mauvais prsage et
s'en retourna tristement chez lui.

Ce jour-l, Thibaud rgala encore ses amis; et lorsque la nuit fut
venue, ils sortirent pour prendre l'air sur la place Bellecour et se
promenrent par les rues, comptant y trouver quelque fortune. Mais
la nuit tait si paisse, qu'ils ne rencontrrent ni fille ni femme.
Thibaud, impatient de cette sollitude, s'cria, en grossissant sa voix:
Sacre mort du grand diable! je lui baille mon sang et mon me, que si
la grande diablesse, sa fille, venait  passer, je la prierais d'amour,
tant je me sens chauff par le vin. Ces propos dplurent aux amis
de Thibaud, qui n'taient pas d'aussi grands pcheurs que lui; et l'un
d'eux lui dit: Notre ami, songez que le diable tant l'ennemi des
hommes, il leur fait assez de mal, sans qu'on l'y invite, en l'appelant
par son nom. L'incorrigible Thibaud rpondit: Comme je l'ai dit, je le
ferais.

Un moment aprs, ils virent sortir d'une rue voisine une jeune dame
voile, qui annonait beaucoup de charmes et de jeunesse. Un petit ngre
la suivait. Il fit un faux pas, tomba sur le nez et cassa sa lanterne.
La jeune dame parut fort effraye, et ne sachant quel parti prendre.
Thibaud se hta de l'accoster, le plus poliment qu'il put, et lui
offrit son bras, pour la reconduire chez elle. L'inconnue accepta, aprs
quelques faons, et Thibaud se retournant vers ses amis, leur dit
 demi-voix: Vous voyez que celui que j'ai invoqu ne m'a pas fait
attendre; ainsi, bon soir. Les deux amis comprirent ce qu'il voulait
dire, et se retirrent en riant.

Thibaud donna le bras  sa belle, et le petit ngre, dont la lanterne
s'tait teinte allait devant eux. La jeune dame paraissait d'abord si
trouble, qu'elle ne se soutenait qu'avec peine, mais elle se rassura
peu--peu, et s'appuya plus franchement sur le bras de son cavalier.
Quelquefois mme, elle faisait des faux pas et lui serrait le bras pour
ne pas tomber. Alors Thibaud, empress de la retenir, lui posait la
main sur le coeur, ce qu'il faisait pourtant avec discrtion pour ne pas
l'effaroucher.

Ils marchrent si long-tems, qu' la fin il semblait  Thibaud qu'ils
s'taient gars dans les rues de Lyon. Mais il en fut bien aise, car il
lui parut qu'il en aurait d'autant meilleur march de la belle gare.
Cependant, comme il tait curieux de savoir  qui il avait affaire, et
qu'elle paraissait fatigue, il la pria de vouloir bien s'asseoir sur
un banc de pierre, que l'on entrevoyait auprs d'une porte. Elle y
consentit; et Thibaud, s'tant assis auprs d'elle, lui prit la main
d'un air galant et la pria avec beaucoup de politesse de lui dire qui
elle tait. La jeune dame parut d'abord intimide; elle se rassura
pourtant, et parla en ces termes:

Je me nomme Orlandine; au moins, c'est ainsi que m'appelaient les
personnes qui habitaient avec moi le chteau de Sombre, dans les
Pyrnes. L, je n'ai vu d'autres humains que ma gouvernante qui tait
sourde, une servante qui bgayait si fort qu'autant aurait valu qu'elle
ft muette, et un vieux portier qui tait aveugle. Ce portier n'avait
pas beaucoup  faire; car il n'ouvrait la porte qu'une fois par an, et
cela  un monsieur qui ne venait chez nous que pour me prendre par le
menton, et pour parler  ma dugne, en la langue biscayenne que je ne
sais point. Heureusement je savais parler lorsqu'on m'enferma au chteau
de Sombre, car je ne l'aurais srement point appris des deux compagnes
de ma prison. Pour ce qui est du portier, je ne le voyais qu'au moment
o il nous passait notre dner  travers la grille de la seule fentre
que nous eussions. A la vrit, ma sourde gouvernante me criait souvent
aux oreilles je ne sais quelles leons de morale; mais je les entendais
aussi peu que si j'eusse t aussi sourde qu'elle, car elle me parlait
des devoirs du mariage, et ne me disait pas ce que c'tait que le
mariage. Souvent aussi ma servante bgue s'efforait de me conter
quelque histoire qu'elle m'assurait tre fort drle, mais ne pouvant
jamais aller jusqu' la seconde phrase, elle tait oblige d'y renoncer,
et s'en allait en me bgayant des excuses, dont elle se tirait aussi mal
que de son histoire.

Je vous ai dit qu'il y avait un monsieur qui venait me voir une fois
tous les ans. Quand j'eus quinze ans, ce monsieur me fit monter dans un
carrosse avec ma dugne. Nous n'en sortmes que le troisime jour, ou
plutt la troisime nuit; du moins la soire tait fort avance.
Un homme ouvrit la portire et nous dit: Vous voici sur la place
Bellecour; et voil la maison du prvt, Jacques de la Jacquire.
O voulez-vous qu'on vous conduise?--Entrez sous la premire porte
cochre, aprs celle du prvt, rpondit ma gouvernante. Ici le jeune
Thibaud devint plus attentif, car il tait rellement le voisin d'un
gentilhomme, nomm le seigneur de Sombre, qui passait pour tre d'un
naturel trs-jaloux. Nous entrmes donc, continua Orlandine, sous une
porte cochre; et l'on me fit monter dans de grandes et belles chambres,
ensuite, par un escalier tournant, dans une tourelle fort haute, dont
les fentres taient bouches avec un drap vert trs-pais. Au reste,
la tourelle tait bien claire. Ma dugne m'ayant fait asseoir sur
un sige, me donna son chapelet pour m'amuser, et sortit en fermant la
porte  double tour.

Lorsque je me vis seule, je jettai mon chapelet, je pris des ciseaux
que j'avais  ma ceinture, et je fis une ouverture dans le drap vert
qui bouchait la fentre. Alors je vis,  travers une autre fentre d'une
maison voisine, une chambre bien claire o soupaient trois jeunes
cavaliers et trois jeunes filles. Ils chantaient, buvaient, riaient et
s'embrassaient.... Orlandine donna encore d'autres dtails auxquels
Thibaud faillit d'touffer de rire; car il s'agissait d'un soupe qu'il
avait fait la veille avec ses deux amis et trois demoiselles de
la ville. J'tais fort attentive  tout ce qui se passait, reprit
Orlandine, lorsque j'entendis ouvrir ma porte; je me remis aussitt 
mon chapelet, et ma dugne entra. Elle me prit encore par la main, sans
me rien dire, et me fit remonter en carrosse. Nous arrivmes, aprs
une longue course,  la dernire maison du faubourg. Ce n'tait qu'une
cabane, en apparence, mais l'intrieur en est magnifique; comme vous le
verrez, si le petit ngre en fait le chemin, car je vois qu'il a trouv
de la lumire et rallum sa lanterne.

Belle gare, interrompit Thibaud, en baisant la main de la jeune dame,
faites-moi le plaisir de me dire si vous habitez seule cette petite
maison.--Oui, seule, reprit la dame, avec ce petit ngre et ma
gouvernante. Mais je ne pense pas qu'elle puisse y revenir ce soir. Le
monsieur qui m'a fait conduire la nuit dernire dans cette chaumire,
m'envoya dire, il y a deux heures, de le venir trouver chez une de ses
soeurs; mais comme il ne pouvait envoyer son carrosse qui tait all
chercher un prtre, nous y allions  pied. Quelqu'un nous a arrts pour
me dire qu'il me trouvait jolie; ma dugne, qui est sourde, crut qu'il
m'insultait, et lui rpondit des injures. D'autres gens sont survenus
et se sont mls de la querelle. J'ai eu peur, et j'ai pris la fuite: le
petit ngre a couru aprs moi; il est tomb, sa lanterne s'est brise;
et c'est alors, monsieur, que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer.

Thibaud allait rpondre quelque galanterie, lorsque le petit ngre vint
avec sa lanterne allume. Ils se remirent en marche et arrivrent, au
bout du faubourg,  une chaumire isole, dont le petit ngre ouvrit
la porte avec une cl qu'il avait  sa ceinture. L'intrieur tait fort
orn, et parmi les meubles prcieux, on remarquait surtout des fauteuils
en velours de Gnes,  franges d'or, et un lit en moire de Venise.
Mais tout cela n'occupait gure Thibaud; il ne voyait que la charmante
Orlandine.

Le petit ngre couvrit la table et prpara le souper. Thibaud s'aperut
alors que ce n'tait pas un enfant, comme il l'avait cru d'abord, mais
une espce de vieux nain tout noir et de la plus laide figure. Ce petit
nain apporta, dans un bassin de vermeil, quatre perdrix apptissantes et
un flacon d'excellent vin. Aussitt on se mit  table. Thibaud n'eut pas
plutt bu et mang, qu'il lui sembla qu'un feu surnaturel circulait dans
ses veines. Pour Orlandine, elle mangeait peu et regardait beaucoup son
convive, tantt d'un regard tendre et naf, et tantt avec des yeux si
plein de malice, que le jeune homme en tait presque embarrass. Enfin
le petit ngre vint ter la table. Alors Orlandine prit Thibaud par la
main et lui dit: Beau cavalier,  quoi voulez-vous que nous passions
notre soire?... Il me vient une ide: voici un grand miroir, allons y
faire des mines, comme j'en faisais au chteau de Sombre. Je m'y amusais
 voir que ma gouvernante tait faite autrement que moi;  prsent, je
veux savoir si je ne suis pas autrement faite que vous. Orlandine plaa
deux chaises devant le miroir; aprs quoi, elle dtacha la fraise de
Thibaud et lui dit:--Vous avez le cou fait -peu-prs comme le mien,
les paules aussi; mais pour la poitrine, quelle diffrence! La mienne
tait comme cela l'anne dernire; mais j'ai tant engraiss, que je ne
me reconnais plus. tez donc votre ceinture...., votre pourpoint....,
pourquoi toutes ces aiguillettes?....

Thibaud, ne se possdant plus, porta Orlandine sur le lit de moire de
Venise, et se crut le plus heureux des hommes..... Mais ce bonheur ne
fut pas de longue dure...... Le malheureux Thibaud sentit des griffes
aigus qui s'enfonaient dans ses reins..... Il appela Orlandine!
Orlandine n'tait plus dans ses bras..... Il ne vit  sa place qu'un
horrible assemblage de formes hideuses et inconnues..... Je ne
suis point Orlandine, dit le monstre, d'une voix formidable, je suis
_Belzbut_!..... Thibaud voulut prononcer le nom de _Jsus_.
Mais le diable, qui le devina, lui saisit la gorge avec les dents, et
l'empcha de prononcer ce nom sacr.....

Le lendemain matin des paysans qui allaient vendre leurs lgumes au
march de Lyon, entendirent des gmissemens, dans une masure abandonne,
qui tait prs du chemin et servait de voirie. Ils y entrrent et
trouvrent Thibaud couch sur une charogne  demi-pourrie..... Ils le
placrent sur leurs paniers et le portrent ainsi chez le prvt de
Lyon. Le malheureux de la Jacquire reconnut son fils.... Thibaud fut
mis dans un lit, o bientt il parut reprendre quelque connaissance.
Alors il dit d'une voix faible: Ouvrez  ce saint ermite. D'abord on
ne le comprit pas; mais enfin on ouvrit la porte et on vit entrer un
vnrable religieux qui demanda qu'on le laissa seul avec Thibaud.
On entendit long-tems les exhortations de l'ermite, et les soupirs du
malheureux jeune homme. Lorsqu'on n'entendit plus rien, on entra dans
la chambre. L'ermite avait disparu, et l'on trouva Thibaud mort sur son
lit, avec un crucifix entre les mains....




                               SPECTRE
                       QUI DEMANDE VENGEANCE.

                             CONTE NOIR.


Dans le treizime sicle, le comte de Belmonte (dans le Montferrat),
conut un amour violent pour la fille d'un de ses serfs. Elle se nommait
Ablina. Il devait jouir sur elle du droit de seigneur; mais on ne se
pressait pas de la marier, et sa flamme impatiente s'offensait de ces
lenteurs.

Un jour, il rencontra  la chasse la jeune Ablina qui gardait les
troupeaux de son pre; il lui demanda pourquoi on ne lui donnait pas
un poux?--Vous en tes la cause, Monseigneur, rpondit-elle. Les
jeunes-gens ne peuvent plus souffrir le dshonneur et la honte du droit
que vous avez de passer avec leurs femmes la premire nuit des noces; et
nos parens ne veulent pas non plus nous marier, jusqu' ce que le droit
de cuissage soit aboli.

Le seigneur de Belmonte cacha son dpit, et fit dire au pre de la jeune
fille qu'il demandait  le voir.

Le vieux Cecco (c'est le nom du pre d'Ablina), se hta de se rendre au
chteau. La nuit arrive, et contre son usage, Cecco ne rentre pas  la
maison. Minuit sonne; Cecco n'est pas revenu; serait-il mort?.... Au
moment o sa femme et sa fille commenaient  perdre toute esprance,
une ombre d'une grandeur dmesure apparat sans bruit au milieu de la
chambre: les deux femmes pouvantes osent  peine lever les yeux. Le
fantme s'approche et leur dit: Je suis l'me de votre Cecco.

--O mon pre! s'crie Ablina, quel barbare vous a t la vie?

--Le tyran de Belmonte vient de m'assassiner, rpondit le fantme, et
tu es la cause innocente de ma mort. J'allai, comme tu m'en apportais
l'ordre, au chteau du monstre. Plt au ciel que je n'en eusse jamais
trouv l'entre! Mais je ne pouvais chapper  ses mains cruelles.
Aussitt qu'on m'et introduit dans une chambre un peu sombre, je mis
le pied sur une bascule qui s'enfona; je tombai dans un puits profond,
garni de fers tranchans: j'y laissai bientt la vie, et j'ai franchi les
portes de la redoutable ternit. J'attends ma sentence; je vais tre
jug sur mes oeuvres; mais je compte sur la clmence ineffable de mon
Dieu, et ma conscience est pure. Si tu chris ton pre, si tu pleures
sa mort,  ma fille! songes  me venger, et  dlivrer ton pays. Et toi,
femme bien aime, sche tes larmes, demeure en paix. Les jours sereins
s'avancent, la tyrannie va tomber......

Alors l'ombre devint clatante de lumire et disparut au milieu d'un
nuage, ne laissant de traces de son apparition que l'empreinte de la
main qu'elle avait pos sur le dos d'une chaise.

La prophtie du spectre s'accomplit; car peu de tems aprs, les paysans
de Belmonte s'tant rvolts, turent leur seigneur, dtruisirent le
village et fondrent librement la petite ville de Nice de la Paille.




                               CAROLINE.

                               NOUVELLE.


Une jeune personne de dix-huit ans, nomme Caroline, inspira la plus
violente passion  un homme d'un ge mur; et comme  cinquante ans on
est, dit-on, plus amoureux qu' vingt, quoiqu'avec beaucoup moins de
moyens de plaire, l'amant surann obsdait sans cesse la jeune Caroline,
qui tait loin de rpondre  ses sentimens. Elle eut le tort plus
impardonnable de tourner en ridicule et de tourmenter cruellement
l'homme qu'elle aurait d se contenter d'loigner avec froideur et
dcence. Au bout de trois ans de persvrance d'une part, et de mauvais
traitemens de l'autre, le malheureux amant succomba  une maladie, dont
son funeste amour fut en grande partie le principe.

Se sentant prs de sa fin, il sollicita, pour grce dernire, que
Caroline daignt au moins venir recevoir son ternel adieu. La jeune
personne refusa schement de se rendre  cette demande. Une de ses amies
qui tait prsente, lui dit avec douceur, qu'elle ferait bien d'accorder
cette triste consolation  un infortun qui mourait pour elle et par
elle. Ses instances furent inutiles. On vint une seconde fois faire la
mme prire, en ajoutant que le malade demandait  voir Caroline, plus
par intrt pour elle que pour lui. Mais ce second message ne fut pas
plus heureux que le premier.

L'amie de Caroline, outre de cette duret envers un mourant, la pressa
avec plus de vivacit, et lui reprocha sa coquetterie et ses mauvais
procds envers un homme  qui elle pouvait au moins offrir en
expiation, un instant de piti. Caroline, fatigue de ses importunits,
consentit enfin d'assez mauvaise grce, et dit: Allons, conduisez-moi
donc chez votre protg; mais nous n'y resterons qu'un moment, je vous
en avertis; je n'aime ni les mourans ni les morts.

Les deux amies partirent enfin. Le mourant, voyant entrer Caroline, fit
un dernier effort, et prenant la parole, d'une voix teinte. Il n'est
plus tems, Mademoiselle, dit-il, vous m'avez refus avec barbarie le
bonheur de vous voir, quand je vous en ai fait prier; et je ne dsirais
que vous pardonner ma mort. Vous me verrez dornavant plus frquemment
que par le pass. Souvenez-vous seulement que vous avez mis trois ans
 me conduire douloureusement au tombeau.... Adieu, mademoiselle.... A
cette nuit.

En achevant ces paroles, qu'il eut une peine infinie  prononcer, il
expira.

Caroline, saisie de frayeur, s'enfuit prcipitamment; et son amie
employa tous les moyens possibles pour calmer son extrme agitation.
Caroline la supplia de passer la nuit avec elle; on lui dressa un lit
dans la mme chambre. On laissa les flambeaux allums, et les
deux amies, ne pouvant dormir, s'entretinrent long-tems ensemble.
Tout--coup, vers minuit, les lumires s'teignent d'elles-mmes.
Caroline s'crie avec terreur: le voil! le voil! Son amie
n'entendant plus que des soupirs touffs, suivis d'un profond silence,
ranime ses forces, et sonne avec vivacit; on accourt, on essaie de
rallumer les flambeaux, mais inutilement. Au bout d'un quart d'heure,
pass dans les plus mortelles angoisses, on entend l'heure; Caroline
pousse un profond soupir, comme une personne qui sort d'un long
assoupissement. Les bougies se rallument d'elles-mmes; les gens de la
maison se retirent, et Caroline dit d'une voix mourante: Ah! il est
parti enfin!--Tu l'as donc vu?--Oui, et je ne suis que trop sre qu'il
excutera ses menaces.--Et quoi! t'aurait-il parl?--Voici ce que je
viens d'entendre: Pendant trois ans, je viendrai toutes les nuits,
passer un quart-d'heure avec vous. Du reste, soyez tranquille, je ne
vous ferai aucun mal; je borne ma vengeance  vous forcer de voir
chaque nuit, celui que vous avez conduit au tombeau par votre imprudente
conduite. L'amie, peu curieuse de voir la mme scne se renouveler,
refusa de passer les nuits suivantes avec Caroline, qui lui reprocha de
l'abandonner  un vampire. Les visites nocturnes continurent.

Caroline, belle, riche et matresse de ses actions,  vingt-un ans,
voulut se marier, dans l'espoir d'loigner le fantme; mais le bruit
de ces apparitions retint les prtendans. Un seul, un gascon, nomm
Monsieur de Forbignac, se prsenta pour poux. La ncessit le fit
agrer; mais ds le lendemain des noces, (sans qu'on put savoir comment
s'tait passe la nuit), il disparut avec la dot, et quantit de bijoux
qui n'en faisaient pas partie.

L'amie de Caroline, sensible  tant de malheurs, accourut auprs d'elle,
la consola de son mieux, et l'emmena dans une terre o elle acheva
tristement sa pnitence. Les trois ans couls, son vampire lui annona
enfin qu'elle ne le verrait plus; il tint parole. Une leon aussi svre
adoucit son caractre. La mort de M. de Forbignac, qui eut l'honntet
de ne pas revenir, laissa Caroline libre de se remarier, et cette fois
elle trouva un poux qui la rendit parfaitement heureuse.




                             FLAXBINDER
                      CORRIG PAR UN SPECTRE.


M. Hanor, illustre professeur et bibliothcaire de Dantzic, a combattu
avec tout l'avantage que peut donner la vrit, les superstitions et
les prjugs de la plupart des peuples anciens et modernes, au sujet du
retour des mes et des apparitions; et cependant il raconte avec la
plus grande gravit la fabuleuse aventure arrive, selon lui,  un jeune
homme, nomm Flaxbinder.

Ce jeune homme, dont l'intemprance et la dbauche taient les seules
occupations, se trouvait un soir absent de la maison: sa mre, entrant
dans sa chambre, aperut un spectre, qui ressemblait si fort  son fils,
par la figure et par la contenance, qu'elle le prit pour lui-mme. Ce
spectre tait assis prs d'un bureau couvert de livres, et paraissait
profondment occup  mditer et  lire tour  tour.

La bonne mre, persuade qu'elle voyait son fils, et agrablement
surprise, se livrait  la joie que lui donnait ce changement inattendu,
lorsque tout--coup elle entendit dans la rue la voix de ce mme
Flaxbinder, qu'elle voyait dans la chambre...

Elle fut d'abord horriblement effraye, ensuite, ayant observ que
celui qui jouait le rle de son fils, ne parlait pas, qu'il avait l'air
sombre, taciturne, et les yeux hagards, elle en conclut que ce devait
tre un spectre; et cette consquence redoublant sa terreur, elle se
hta de faire ouvrir la porte au vritable Flaxbinder.

Le jeune homme qui revenait d'une partie de dbauche, entre avec bruit
dans la chambre. Il voit le fantme..., il approche..., et l'esprit ne
se drange pas.... Flaxbinder, ptrifi de ce spectacle, forme aussitt,
en tremblant, la rsolution de s'loigner du vice, de renoncer 
ses dsordres et de se livrer  l'tude, enfin il promet d'imiter le
fantme.

A peine a-t-il conu ce louable dessein, que le spectre sourit d'une
horrible manire, jette les livres et s'envole. Pour Flaxbinder, il tint
parole et se convertit.




                       L'APPARITION SINGULIRE.

                              ANECDOTE.


Un seigneur espagnol sortit un jour pour aller  la chasse sur une de
ses terres o il y avait plusieurs montagnes couvertes de bois. Il fut
trs-tonn lorsque, se croyant seul, il s'entendit appeler par son nom:
la voix ne lui tait pas inconnue. Mais comme il ne paraissait pas fort
empress de rpondre, on l'appela une seconde fois. Il crut reconnatre
la voix de son pre, mort depuis peu. Malgr sa frayeur il ne laissa pas
d'avancer quelques pas. Mais quel fut son tonnement de voir une grande
caverne, ou une espce d'abme, dans laquelle tait une fort longue
chelle, qui allait depuis le haut jusqu'en bas. Le spectre de son pre
se prsenta sur les premiers chelons, et lui dit que Dieu avait permis
qu'il lui apparut, pour l'instruire de ce qu'il devait faire pour son
propre salut; et pour la dlivrance de celui qui lui parlait, aussi bien
que pour celle de son grand-pre, qui tait quelques chelons plus bas.
Il ajouta que la justice divine les punissait et les retiendrait l
jusqu' ce qu'on et restitu _ tel monastre_, un hritage usurp
par ses ayeux.... Il recommanda en consquence  son fils de faire au
plutt cette restitution, pour viter la vengeance divine, car autrement
sa place tait marque dans ce lieu de souffrance.

Aprs cette menace, l'chelle et le spectre commencrent  disparatre
insensiblement, et l'ouverture de la caverne se referma. Le seigneur,
dont l'effroi tait au comble, retourna aussitt chez lui; l'agitation
de son esprit ne lui permit pas de chercher  approfondir ce mystre. Il
rendit aux moines le bien qu'on lui avait dsign, laissa  son fils le
reste de son hritage et entra dans un monastre o il passa saintement
le reste de sa vie....




                             LE DIABLE
                       COMME IL S'EN TROUVE.

                             ANECDOTE.


Un habitant d'un petit village,  quelques lieues d'Aubusson,
dpartement de la Creuze, avait achet la maison presbytrale. Il tomba
malade: aussitt le cur du lieu se prsente pour le confesser, et lui
offre l'absolution,  la condition, par lui mourant, de lguer sa
maison  la cure. Il refuse, le cur insiste, sous peine de damnation
ternelle; mais, hlas! le malheureux persiste dans son refus; il meurt
sans confession, et son me devient sans doute la proie des flammes,
auxquelles on l'avait dvolue. Le bruit s'en rpand: toutes les femmes
en sont alarmes, et la crainte de voir Satan en personne venir s'en
emparer, ne permet pas  une seule de veiller auprs du cadavre.

Cependant un gendarme, neveu du dfunt, bravant les propos de femmes, et
les menaces du cur, se dcide  passer la nuit auprs de son oncle.
Sur le minuit (car c'est toujours  cette heure que le diable fait ses
tours), sur le minuit donc, trois anges cornus, aussi laids que nous les
peint Milton, et aussi noirs qu'ils taient diables, se prsentent pour
enlever le corps avec des chanes, et tout l'attribut de la diablerie.
Le gendarme s'y oppose; il fait le moulinet avec son sabre, et carte
les assaillans. Ce ne sont point des corps fantastiques qui s'offrent 
ses coups, mais bien des composs de chairs et d'os. Un des assaillans
voit d'abord tomber son poignet. Il n'en est point mu, et de l'autre
main saisit le mort; alors mme il voit ou il sent un tte rejoindre sa
main. Ce terrible coup ne laisse plus aux deux autres diables d'espoir
que dans la fuite; et le gendarme, rest seul possesseur de son oncle et
du presbytre, reoit les flicitations de toutes les bonnes femmes qui
s'attendaient  ne plus le trouver en vie.

Mais admirez jusqu'o le diable poussa la ruse et la mchancet! quand
le jour vint clairer la scne, on reconnut que l'infme avait, pour
cette expdition, pris les traits et la figure du cur; et ce qu'il y
a de plus fcheux dans tout cela, c'est que, pour rendre l'illusion
durable, il a si bien cach ce pauvre cur, que, depuis lors, on ne l'a
plus revu[2].

[Note 2: Extrait des journaux de l'an X.]




                           FTE NOCTURNE,
                     OU ASSEMBLE DE SORCIERS.


Propritaire d'une terre sur les confins de la Dordogne et de la
Garonne, j'avais vingt-cinq ans que je ne la connaissais pas encore,
et ce ne fut qu' force d'importunits que je me dcidai  quitter les
salons de la capitale, pour y aller.

Je n'appris point sans surprise que je possdais une vigne o l'on
voyait de tems  autres, et toujours  minuit, une foule d'esprits, qui
prenaient diverses formes, telles que hommes, femmes, chevaux, boucs,
etc. Un soir, assis tranquillement  faire de la musique, on frappe avec
violence  la porte. Je donne ordre qu'on ouvre, un malheureux paysan
se prcipite dans la maison, et tombe presque sans vie. Ses cheveux
hrisss, son oeil hagard, tout son tre annonce l'effroi; je lui
prodigue des secours, mais il bat la campagne, il ne rpond  mes
questions que par ces mots: ils sont l...., voyez-les...., ils
approchent....., cette chvre....., ce chat..... Je me dcidai 
le laisser tranquille et  attendre que sa raison fut revenue pour
l'interroger. Ds que je le crus en tat de me rpondre, je le
questionnai sur la cause de sa frayeur. Ah! monsieur, me dit-il,
le rcit que j'ai  vous faire est pouvantable, je tremble encore
seulement d'y penser.

J'avais t voir un de mes parens, nous nous sommes amuss  boire,
et tellement  boire, qu'il tait onze heures lorsque nous nous sommes
quitts. Il m'est venu dans l'ide de faire le grand tour pour ne pas
passer devant la vigne du diable, mais ayant une pointe de vin, je me
suis dit: quand tout l'enfer serait l je n'aurais pas peur, et aussitt
me voil passant hardiment mon chemin. Mais arriv en face la grande
haie de la maudite vigne, j'ai entendu de grands clats de rire, et j'ai
aperu une assemble si nombreuse que j'ai t effray, cela a t bien
pire lorsque j'ai vu que la haie disparaissait, qu'il n'y avait plus
qu'une vaste plaine illumine de cent mille cierges au moins, et qui
clairaient un bal complet: plus loin une multitude de monde tait 
table et mangeait avec un apptit dvorant. Cependant je ne connaissais
plus mon chemin, et je ne savais de quel ct tourner, lorsque
plusieurs personnes ont quitt la table et la danse, et sont venues
m'accoster.--Que veux-tu, l'ami? veux-tu tre des ntres? viens-tu
signer ton pacte? nous allons faire venir notre seigneur le diable. A
ces mots, je me suis troubl; nanmoins j'ai rpondu: non, messieurs,
je suis bon chrtien et je ne veux point me donner  Satan.--Tu as tort,
nous sommes tous de bons enfans, tu ne te repentiras point d'tre avec
nous, oublie les sottises de ton cur, et renie ta religion. Oh! mon
Dieu, me suis-je cri, en faisant le signe de la crois, venez  mon
secours;  ces mots les bougies se sont teintes, le tonnerre a grond,
tout a disparu, et je n'ai plus vu, au travers des clairs, qu'une foule
de chauve-souris et de chats-huans qui voltigeoient autour de moi, en
poussant des cris pouvantables;  peine avais-je la force de respirer,
lorsque j'ai entendu une voix qui me criait: Ne crains rien, chrtien,
tout l'enfer ne peut prvaloir contre toi. Ces paroles m'ont rendu la
force, et je me suis mis  courir jusqu'ici.

Ton aventure est extraordinaire, lui dis-je, et je verrai par moi-mme.

En effet quelque tems aprs, je partis un vendredi par un beau clair de
lune, bien rsolu de me rendre au sabat; mes voeux furent accomplis:
et en arrivant  la vigne du diable, je trouvai une fte complte, des
femmes magnifiques, des lgans, des feux d'artifices, des joutes, des
danses, tout tait runi pour embellir ce spectacle.

Je restais stupfait, lorsqu'une dame d'une beaut ravissante, pare
comme Vnus, s'avana vers moi; soyez le bien venu, me dit-elle, nous
vous attendions et vous manquiez  la fte; notre matre et seigneur
vous prouve le cas particulier qu'il fait de votre personne, puisque,
contre son ordinaire, il vient au devant vous.

Un trs bel homme alors m'adressa la parole: vous tes, dit-il, aprs
m'avoir salu trs-poliment, au milieu d'une assemble de sorciers,
mais, comme vous voyez, ils ne sont pas effrayans, entrez hardiment,
aucun mal ne vous sera fait; et aussitt je fus introduit dans une vaste
enceinte o tout respirait la joie et la gat.

Des rafraichissemens circulaient  la ronde, et j'tais surpris de voir
qu'on ne m'en offrait point. Je devine votre pense, me dit le seigneur
et matre; mais avant de vous faire partager nos repas, il faut que nous
ayons une petite explication.

Comme je vous l'ai dj dit, toutes les personnes assembles ici sont
des sorciers ou des sorcires, et par consquent ont l'honneur de
m'appartenir; si vous eussiez mang ou bu la moindre des choses,
vous auriez t  moi de plein droit; mais nous ne voulons surprendre
personne; la bonne foi rgle toutes nos actions; maintenant que vous
tes instruit, si vous voulez signer votre pacte, il ne tient qu' vous;
tablissez vos conditions, je pense que nous serons bientt d'accord.
Vraiment monsieur le diable, lui dis-je, vous n'tes pas aussi diable
comme on le croit parmi nous; mais je ne puis accepter vos offres,
content de mon sort ici bas, je ne dsire point changer de condition;
faites vos rflexions, rpondit-il d'une voix svre, et vous nous
trouverez ici tous les premiers vendredis de chaque mois.

Comme il achevait ces mots, une cloche fit entendre les sons de
l'angelus; aussitt toute la troupe poussa des hurlemens affreux, le
diable prit une forme horrible qui me glaa d'effroi, cette femme qui
m'avait paru si belle, devint une vilaine chatte noire, tous les autres
personnages furent changs en chauve-souris, chat-huant et autres
animaux nocturnes. Ils m'effrayrent vritablement, lorsque, transforms
ainsi, ils m'entourrent en menaant de me dvorer; j'tais dans
des tnbres paisses; je voyais autour de moi des abmes prts 
m'engloutir, ce qui m'empchait de faire un seul pas pour m'loigner; la
terre vomissait une quantit de souffre, de bitume et exhalait une
odeur ftide et insupportable. J'tais oppress, j'touffais, la sueur
dcoulait de tout mon corps et ma faiblesse tait si grande que je me
voyais prs de succomber.

Cependant les sons argentins de la cloche annonaient les premiers
rayons de l'aurore; selon ma coutume, je rcitai mon angelus. Aussitt,
les cris, les hurlemens redoublrent, le diable s'agita de mille faons,
la foudre clata de tous cts et je me trouvai au milieu de torrens de
flammes, entour de reptiles malfaisans.

Ma prire finie, je fais le signe de la croix; aussitt, la terre
s'entrouvre et engloutit tous les monstres qui m'avaient pouvant.

Le jour me rendit les forces et le courage. Je me retirai et ne fus plus
tent d'aller voir les ftes nocturnes.




                        HISTOIRE D'UN BROUCOLAQUE.


L'anecdote que nous allons raconter se trouve dans le voyage de
Tournefort au Levant, et peut claircir les prtendues histoires des
vampires.

Nous fmes tmoins, (dit l'auteur), dans l'le de Mycone, d'une scne
bien singulire,  l'occasion d'un de ces morts, que l'on croit
voir revenir aprs leur enterrement. Les peuples du nord les
nomment _vampires_; les Grecs les dsignent sous le nom de
_broucolaques_. Celui dont on va donner l'histoire tait un paysan
de Mycone, naturellement chagrin et querelleur. C'est une circonstance
 remarquer par rapport  de pareilles sujets: il fut tu  la campagne;
on ne sait par qui ni comment.

Deux jours aprs qu'on l'et inhum dans une chapelle de la ville, le
bruit courut qu'on le voyait la nuit se promener  grands pas; qu'il
venait dans les maisons renverser les meubles, teindre les lampes,
embrasser les gens par derrire et faire mille petits tours d'espigle.
On ne fit qu'en rire d'abord; mais l'affaire devint srieuse, lorsque
les plus honntes-gens commencrent  se plaindre. Les _papas_
(prtres grecs) eux-mmes convenaient du fait, et sans doute qu'ils
avaient raison. On ne manqua pas de faire dire des messes. Cependant
le paysan continuait la mme vie sans se corriger. Aprs plusieurs
assembles des principaux de la ville, des prtres et des religieux, on
conclut qu'il fallait, je ne sais par quel ancien crmonial, attendre
neuf jours aprs l'enterrement. Le dixime jour, on dit une messe
dans la chapelle o tait le corps, afin de chasser le dmon, que l'on
croyait s'y tre renferm. Aprs la messe, on dterra le corps et on en
ta le coeur; le cadavre sentait si mauvais qu'on fut oblig de brler
de l'encens; mais la fume, confondue avec la mauvaise odeur, ne fit que
l'augmenter et commena d'chauffer la cervelle de ces pauvres gens. On
s'avisa de dire qu'il sortait une fume paisse de ce corps. Nous
qui tions tmoins de tout, nous n'osions dire que c'tait celle de
l'encens.

Plusieurs des assistans assuraient que le sang de ce malheureux tait
bien vermeil; d'autres juraient que le corps tait encore tout chaud;
d'o l'on concluait que le mort avait grand tort de n'tre pas bien
mort, ou pour mieux dire, de s'tre laiss ranimer par le diable; c'est
l prcisment l'ide qu'ils ont d'un broucolaque; on faisait alors
retentir ce mot d'une manire tonnante.

Une foule de gens qui survinrent, protestrent tout haut qu'ils
s'taient bien aperus que ce corps n'tait pas devenu roide, lorsqu'on
le porta de la campagne  l'glise pour l'enterrer; et que, par
consquent, c'tait un vrai broucolaque: c'tait l le refrain.

Quand on nous demanda ce que nous croyions de ce mort, nous rpondmes
que nous le croyions trs-bien mort; et que, pour le prtendu sang
vermeil, on pouvait voir aisment que ce n'tait qu'une bourbe fort
puante; enfin, nous fmes de notre mieux pour gurir, ou du moins
pour ne pas aigrir leur imagination frappe, en leur expliquant
les prtendues vapeurs et la chaleur du cadavre. Malgr tous nos
raisonnemens, on fut d'avis de brler le coeur du mort, qui, aprs cette
excution, ne fut pas plus docile qu'auparavant, et fit encore plus de
bruit. On l'accusa de battre les gens, la nuit, d'enfoncer les portes,
de briser les fentres, de dchirer les habits, et de vider les cruches
et les bouteilles. C'tait un mort bien altr. Je crois qu'il n'pargna
que la maison du consul chez qui nous logions. Tout le monde avait
l'imagination renverse. Les gens du meilleur esprit paraissaient
frapps comme les autres. C'tait une vritable maladie du cerveau,
aussi dangereuse que la manie et la rage. On voyait des familles
entires abandonner leurs maisons, et venir des extrmits de la ville
porter leurs grabats  la place, pour y passer la nuit. Chacun se
plaignait de quelque nouvelle insulte, et les plus senss se retiraient
 la campagne.

Les citoyens les plus zls pour le bien public, croyaient qu'on avait
manqu au point le plus essentiel de la crmonie; il ne fallait, selon
eux, clbrer la messe qu'aprs avoir t le coeur  ce malheureux.
Ils prtendaient qu'avec cette prcaution, on n'aurait pas manqu de
surprendre le diable; et sans doute, il n'aurait eu garde d'y revenir;
au lieu qu'ayant commenc par la messe, il avait eu tout le tems de
s'enfuir et de revenir  son aise. Aprs tous ces raisonnemens, on se
trouva dans le mme embarras que le premier jour. On s'assembla soir
et matin; on fit des processions pendant trois jours et trois nuits;
on obligea les _papas_ de jener. On les voyait courir dans les
maisons, le goupillon  la main, jeter de l'eau bnite et en laver les
portes; ils en remplissaient mme la bouche de ce pauvre broucolaque.
Dans une prvention si gnrale, nous prmes le parti de ne rien dire,
non-seulement on nous aurait traits de ridicules, mais d'infidles.
Comment faire revenir tout un peuple? Tous les matins, on nous donnait
la comdie, par le rcit des nouvelles folies de cet oiseau de nuit;
on l'accusait mme d'avoir commis les pchs les plus abominables.
Cependant nous rptmes si souvent aux administrateurs de la ville, que
dans un pareil cas, on ne manquerait pas, dans notre pays, de faire
le guet la nuit, pour observer ce qui se passerait, qu'enfin on arrta
quelques vagabons qui, assurment, avaient part  tous ces dsordres:
mais on les relcha trop tt; car, deux jours aprs, pour se ddommager
du jene qu'ils avaient fait en prison, ils recommencrent  vider les
cruches de vin, chez ceux qui taient assez sots pour abandonner leurs
maisons. On fut donc oblig d'en revenir aux prires.

Un jour, comme on rcitait certaines oraisons, aprs avoir plant je ne
sais combien d'pes nues sur la fosse de ce cadavre, que l'on dterrait
trois ou quatre fois par jour, suivant le caprice du premier venu; un
Albanais, qui se trouvait l, s'avisa de dire d'un ton de docteur,
qu'il tait fort ridicule, en pareil cas, de se servir des pes des
chrtiens.--Ne voyez-vous pas, pauvres gens, disait-il, que la garde de
ces pes faisant une croix avec la poigne, empche le diable de sortir
de ce corps? que ne vous servez-vous plutt des sabres des Turcs?

L'avis de cet habile homme ne servit de rien; le broucolaque ne parut
pas plus traitable, et on ne savait plus  quel saint se vouer, lorsque
tout d'une voix, comme si l'on s'tait donn le mot, on se mit  crier,
par toute la ville, qu'il fallait brler le broucolaque tout entier;
qu'aprs cela ils dfiaient le diable de revenir s'y nicher; qu'il
valait mieux recourir  cette extrmit, que de laisser dserter l'le.
En effet, il y avait dj des familles qui pliaient bagage pour
s'aller tablir ailleurs. On porta donc le broucolaque, par ordre des
administrateurs,  la pointe de l'le de Saint-Georges, o l'on avait
prpar un grand bcher, avec du goudron, de peur que le bois quelque
sec qu'il ft, ne brlt pas assez vite. Les restes de ce malheureux
cadavre y furent jets et consums en peu de tems. C'tait le premier
jour de janvier 1701. Ds-lors, on n'entendit plus de plaintes contre le
broucolaque; on se contenta de dire que le diable avait t bien
attrap cette fois-l, et l'on fit quelques chansons pour le tourner en
ridicule.




                      LA PETITE CHIENNE BLANCHE.

                              CONTE NOIR.


On raconte que vers le commencement du dix-septime sicle, on
remarquait dans la fort de Bondy, sur le bord du grand chemin qui
traverse le bois dans la direction de l'Est  l'Ouest, deux grands
chnes: dans le creux de l'un on voyait toujours une jolie petite
chienne d'une blancheur blouissante qui portait au cou un collier en
maroquin rouge, enrichi d'une boucle, et de clous en or.

Cette petite bte paraissait endormie et ne semblait s'veiller que
lorsque quelque passant, surpris de voir un si joli animal, perdu au
milieu du bois, s'approchait pour la caresser; mais quelque adresse
qu'on employt pour tacher de la surprendre, elle se levait au moment
qu'on croyait mettre la main dessus, alors elle s'loignait de quelques
pas en s'enfonant dans le bois, et si, au lieu de la poursuivre l'on
passait outre, elle revenait  sa place en regardant les personnes et
remuant la queue: si l'on faisait semblant de revenir, elle se laissait
approcher ayant l'air d'attendre, mais bientt elle s'chappait comme
la premire fois et se rendait ensuite  la mme place avec opinitret;
quelques personnes fatigues de revenir inutilement, lui jetaient des
pierres qui l'atteignaient, mais elle n'y paraissait pas plus sensible
que si elle et t de marbre, les coups de fusil mme des gardes chasse
ne la faisaient pas dloger, quoiqu'ils vissent leurs balles la frapper
directement sans l'avoir blesse; enfin il tait reconnu dans les
environs que cette petite chienne tait tout au moins un suppt du
diable, si ce n'tait le diable lui-mme. L'anecdote suivante jetta plus
que jamais la terreur dans le voisinage, le bruit s'en rpandit mme
dans toute la contre.

Un jeune garon g de dix ans fut envoy par ses parens, faire des
fagots dans le bois. Il ne revint pas  l'heure o sa famille se
rassemblait pour djener, mais comme on lui avait bien recommand de
ne pas aller du ct du grand chemin de l'est  l'ouest, et que ce jeune
garon tait trs-soumis aux ordres de ses parens, on ne s'en inquita
que lgrement, et chacun retourna  son travail. A l'heure du dner il
ne parut point encore, on commena alors  souponner quelque malheur;
enfin, l'heure du souper tant arrive sans qu'il fut de retour, son
pre, nomm Jean Fortin, dit  son pouse: Femme allume ma lanterne;.
Enfans, donnez-moi mon fusil  deux coups, cherchez mes balles et ma
poire  poudre. Je vais aller chercher votre frre, et si je ne rentre
pas ce soir, couchez-vous; car je suis rsolu de battre toute la fort
et de ne revenir qu'avec Clestin, c'est ainsi que l'on appelait le
jeune garon absent.--Mon pre, dit l'an, grand gaillard de vingt
ans, je viens avec vous.--Viens si tu te sens assez de courage, rponds
Fortin; mais je te prviens que je vais droit aux deux chnes.--Vous n'y
pensez pas, mon pre, rplique Thomas; allons viens ou reste, reprends
Fortin, quant  moi je suis dcid  prir ou  claircir cette
diablerie. Il faut que je retrouve mon Clestin; il aura sans doute
courru aprs cette maudite chienne; eh bien! je la suivrai aussi, et
fut-ce le diable, j'aurai ses cornes ou il m'emportera, Thomas dit:
partons.--Toute la famille tremblait et personne n'eut la force, ni
peut-tre la pense, tant ils taient effrays, de s'opposer  ce
tmraire dessein.

Ils partent donc: la nuit tait des plus sombres; en vain Thomas
avanait sa lanterne; ils se heurtoient  chaque instant contre les
arbres, s'embarrassaient dans les ronces, revenaient sur leurs pas
croyant trouver une issue et s'garaient toujours davantage. Enfin ils
atteignirent le grand chemin de l'Ouest, et alors ils marchrent assez
librement.

Il y avait dj une heure qu'ils cheminoient en silence prtant
l'oreille, esprant entendre la voix de Clestin, sans qu'aucun bruit
pt clairer leur marche, les chnes fatals mme ne paraissaient pas,
Thomas dit  son pre, je crois que nous les avons passs.--Non, dit
Fortin, j'ai trop bien regard  droite et  gauche et nous n'y
sommes pas encore.--Cependant je croyais que nous avions fait plus de
chemin.--Ne nous dcourageons pas, reprit le pre.--Ils marchent encore
une demi-heure et les deux arbres ne paraissent point encore.

Pour le coup, dit Fortin, voil qui me parait bien singulier; nous
devrions tre  l'autre bout du bois, il ne faut que cinq quarts d'heure
pour le traverser tout entier, et voil dj une grande heure et demie
que nous marchons, il faut ncessairement que nous ayons dpass les
deux chnes.--Retournons, dit Thomas: retournons, dit Fortin; mais
dans ce moment il vint un si fort coup de vent qu'ils furent obligs de
porter la main  leurs chapeaux. Le bruit extraordinaire qu'il faisait
en sifflant dans les branches leur fit lever les yeux.--Voici les
chnes, dit Thomas en tremblant de tous ses membres, et en effet Fortin
reconnut les deux grands arbres qui se dessinaient dans l'ombre, et
qui leur paraissaient tre au plus  la distance de vingt pas.--Allons,
Thomas, dit Fortin d'une voix assez forte, malgr qu'il ne fut pas
trs-rassur lui-mme, allons, dit-il, c'est  mon tour  marcher
devant: en disant cela, il arme son fusil; marche droit aux arbres,
Thomas le suit. Ils font environ trois cents pas, et les chnes qu'ils
croyaient tout prs, se trouvent  la mme distance qu'auparavant;
ils cheminent encore, mais  mesure qu'ils avancent, il semble que les
arbres s'loignent; la fort parat ne plus finir, Fortin entend de tous
cts des sifflemens comme si le bois tait rempli de serpens. De tems
en tems il roule sous ses pieds des corps inconnus; des griffes semblent
vouloir entourer ses jambes, cependant il n'en est qu'effleur: une
odeur infecte l'environne; plusieurs tres semblent se glisser autour
de lui, mais il ne sent rien.--Extnu de fatigue, il se retourne pour
proposer  Thomas de s'asseoir un instant. Thomas n'y est plus, il croit
appercevoir  travers des buissons, l'oeil de boeuf de la lanterne, il
reconnat mme le bas du pantalon blanc de son fils, il l'appelle, une
voix inconnue lui rpond: viens, je t'attends! il hsite, cependant il
va en avant, la lumire disparat bientt; il la revoit plus loin,
on lui crie encore: me voil, viens, je t'attends. Fortin ne peut
reconnatre cette voix, ce n'est ni celle de Thomas ni celle de
Clestin; la lanterne disparat tout  fait, il ne sait plus o il est;
il veut retourner sur ses pas, il ne peut retrouver le grand chemin
qu'il vient de quitter: une sueur froide dcoule de tout son corps, des
substances ariennes passent  tout moment devant son visage, et autour
de lui; il ne les voit pas, mais il sent une haleine puante et brlante,
et un air froid comme si quelque oiseau de grandeur extraordinaire
agitaient ses ailes au dessus de lui; il commence  se repentir d'tre
entr dans le bois, son courage l'abandonne, son fusil tombe de ses
mains: soit fatigue, soit saisissement, il est forc de s'appuyer
contre un arbre qui se trouve prs de lui. Dans ce moment terrible, il
recommande son me  Dieu et tire de sa poche un crucifix que cet homme
pieux avait toujours avec lui; mais ses forces l'ont abandonn, il tombe
 genoux au pied de l'arbre, et bientt il perd l'usage de ses sens!....

Il tait grand jour lorsqu'il revint de son vanouissement: le soleil en
rchauffant ses membres, tait peut-tre cause du retour de ses forces.
Fortin regarda autour de lui, il vit son arme brise, et macre comme
si elle avait t mche avec des dents: les pices de fer qui la
composait paraissaient avoir pass au feu, les arbres taient teints de
sang, des caractres magiques et pouvantables y taient empreints,
les branches taient casses, les feuilles noircies et sches, l'herbe
tait foule et couverte de lambeaux de vtemens. Fortin reconnut ceux
de ses deux malheureux fils, et le mme sort lui tait rserv s'il
n'avait t arm du signe divin qui seul l'avait sauv du dmon.

Il se leva avec effroi, courut comme un fou jusques chez lui. Le fait
racont, fut vrifi par les autorits qui vinrent avec les archers
visiter les lieux, le rcit de Fortin fut reconnu vrai: on vit toutes
les traces d'un repas horrible, des danses et des jeux de la troupe
diabolique. En vain voulut-on faire des recherches, la petite
chienne blanche paraissait et aussitt chacun tait glac d'effroi;
reconnaissant que ce lieu tait habit par le dmon qui s'y tenait d'une
manire inexpugnable, on rsolut de planter des croix  l'entour,
afin que ce signe put l'empcher d'tendre son domaine, et depuis on
n'entendit plus parler d'accidens dans l'autre partie du bois. Mais
malheur  qui osait enfreindre les limites.




                              LE VOYAGE.


Je partis de la capitale pour faire un voyage que ncessitait mes
affaires: quatre voyageurs, une voyageuse et moi, remplissions la
voiture. On dbuta par les complimens; ensuite on mangea, on dormit;
mais enfin on ne peut pas toujours dormir et manger, et il faut passer
le temps  quelque chose. Aprs qu'on eut puis les modes, pass en
revue le genre humain, critiqu chaque ministre, les autorits, les
missions, les missionnaires; rgl les tats du monde entier, et
contrl jusqu'au plus petit commis, on n'avait plus rien  dire,
lorsque la conversation tomba sur les revenans. Ah! mon Dieu dit la
voyageuse, j'ai un chteau que je ne peux habiter, parce que tous les
esprits de l'autre monde y reviennent. O est votre chteau, dmes-nous?
Nous passerons devant, rpondit-elle. Tant mieux, nous verrons ces
esprits.

Je ne suis pas trs curieux de ces sortes d'aventures, dit un voyageur
qui avoit toute la mine d'un homme de bon sens, ni moi non plus,
rpondit un autre, et je suis bien pay pour ne pas les aimer. Notre
curiosit tant excite par ces rflexions, nous les primes de nous
dire pourquoi ils redoutaient tant les esprits.

Rien de plus facile, dit le premier qui avait parl, je vais vous conter
mon histoire.




                         LE CHEVAL SANS FIN.

                             CONTE NOIR.


J'ai toujours aim les voyages et semblable au juif errant je ne restais
jamais dans le mme lieu: tantt en voiture, tantt  cheval, tantt 
pied, j'tais toujours par monts et par vaux.

Un soir vers la brune accabl de lassitude, je dis tout haut: si j'avais
un cheval, je serais bien heureux;  peine avais-je fini ce souhait
qu'un cavalier passa et me dit: Monsieur, vous avez l'air bien fatigu,
vous avez encore trois lieues  faire, si vous voulez profiter de la
croupe de mon cheval il ne tient qu' vous. J'hsitais, cependant la
ncessit me fora  accepter et me voil derrire le cavalier: nous
n'avions pas fait cinq cents pas qu'un second voyageur se prsente, mme
offre, encore accepte; bientt aprs un troisime, un quatrime, un
cinquime, un sixime; enfin un douzime est  la file, et le cheval de
s'allonger pour laisser de la place au dernier venu.

Depuis longtemps la peur s'tait empare de moi: je n'osais respirer,
et j'tois plus mort que vif. Mais que devins-je, lors que je vis que
la maudite monture alloit d'une vitesse gale  la foudre et prenoit un
chemin nouveau.

Ah ciel! m'criai-je, notre Seigneur tait en mme compagnie que nous,
ils taient treize, et le treizime tait Judas, qui le vendit, nous
avons certainement un Judas parmi nous, Jsus ne nous abandonnez pas. Au
mme instant des hurlemens pouvantables se firent entendre; et bientt
aprs je ne sentis plus rien autour de moi; cependant j'allais toujours
avec une rapidit extraordinaire, et je me trouvai presqu' la mme
place o j'avais rencontr mon maudit cavalier.

Voil Messieurs ce qui m'a dgot de voyager, et m'a rendu moins
incrdule sur les esprits.

Nous ne savions que dire de cette aventure, lorsque le second commena
son rcit.




                         LA MAISON ENCHANTE.

                            CONTE PLAISANT.


tant  Marseille, j'eus besoin d'aller  la Ciotat, petite ville qui
n'en est loigne que de six lieues, je partis tard, je m'amusai 
considrer les sites romantiques de ce beau pays, enfin, je flnai tant,
que la nuit me surprit au milieu des montagnes, sans que je susse o
j'tais. Je marchais au hasard depuis longtemps, lorsque j'aperus une
lumire qui n'tait qu' quelque distance de moi, je m'y rendis, rsolu
de demander l'hospitalit. Je frappe; une domestique vient m'ouvrir,
accde  ma demande et m'introduit dans un salon magnifique o je trouve
une dame trs belle, trs lgante, qui me reoit de la meilleure
grce et m'engage  m'asseoir  son ct, elle fait servir  souper,
et pendant la soire j'eus tout lieu de croire que je serais heureux de
toute manire.

L'heure du coucher tant venue, je me disposais  me mettre au lit,
lorsque la perfide me pria d'attendre un instant, disant qu'elle allait
bientt revenir. Hlas! elle n'avait pas encore paru lorsque minuit
sonna, heure fatale: l'horloge n'avait pas fini de faire entendre ses
sons, que je vis entrer dans la chambre une foule d'esprits, les uns
marchaient, les autres voltigeaient, tous paraissaient dans la plus
grande joie. Jusque l je n'en fus pas effray, mais bientt aprs ils
s'approchrent de moi, et un colosse ayant une voix de Stentor me dit:
Malheureux qu'es-tu venu faire ici? ne savais-tu pas que cette maison
appartient aux esprits et que chaque nuit nous nous y rassemblons?
J'avais au plus la force de lui rpondre, lorsque mon vigoureux colosse
s'empare de moi, m'enveloppe dans les matelas, les couvertures et me
transporte au milieu de la chambre. Ce qu'il y a de surprenant dans
cette aventure, c'est que je ne sentais rien, et que mon transport se
fit comme par enchantement.

Lorsqu'ils m'eurent assez balot, ils me dlivrrent, me firent asseoir,
et un plaisant de cette socit infernale, proposa de me faire la barbe,
aussi-tt le bassin, la savonnette, la serviette en un mot un ncessaire
complet parurent, et une main sinon invisible, du moins trs lgre me
rasa avec une dextrit sans exemple, mais le malin esprit ne me rasa
que d'un ct, et la preuve que ce que je vous dis est vrai, c'est que
la barbe n'a plus pouss sur ma joue gauche, tandis que la droite n'a
prouv aucun changement.

Nous vrifimes le fait, et nous nous apperumes que le poil du ct
gauche tait raz et qu'il tait comme si le feu y avoit pass.

Aprs que cette opration fut finie, reprit notre compagnon, ils
partirent d'un grand clat de rire et rsolurent de me faire sauter sur
la couverture; ils me bernrent un bon quart d'heure, aprs quoi ils me
laissrent en repos.

Cependant le jour commenait  poindre, sans doute le moment du dpart
approchait; car ils s'enfuirent prcipitamment, mais avant ils me firent
diverses marques sur le corps, marques qui ont t ineffaables et que
je porterai sans doute toujours.

Ce qui me surprit le plus, c'est que la maison disparut et que je me
trouvai aux portes de la Ciotat, sans que j'aie jamais pu savoir comment
j'y avait t transport; et comment la maison avait disparu.

Depuis cette poque, que j'ai toujours prsente  la mmoire, je n'aime
plus  me trouver avec des esprits.

Hlas! messieurs, que sont vos aventures auprs de celles que mes crimes
m'ont attir, dit un troisime voyageur.

Votre histoire, demandmes-nous en mme tems? Volontiers rpondit-il,
mais vous en frmirez; j'en frissonne encore.




                          LE PACTE INFERNAL.

                             PETIT ROMAN.


Je suis n ambitieux, violent et irascible, la moindre contrarit me
mettait hors de moi, et lorsque le malheur s'appesantissait sur ma tte,
je devenais furieux.

Un soir que tromp dans mes esprances ambitieuses, je me maudissais
de bon coeur, je m'criai tout haut: Oui, s'il y a un esprit infernal,
qu'il apparaisse, qu'il vienne; sous quelque forme qu'il se prsente,
pourvu qu'il me porte la vengeance, je me donne  lui.

Ces paroles n'taient pas sorties de ma bouche que je sentis une chaleur
brlante: le thermomtre qui tait dans ma chambre monta subitement  48
degrs, des flammes de diverses couleurs remplirent mon appartement; un
vent brlant m'tait la respiration; enfin j'tais presque suffoqu.

Tous ces symptmes me causrent de l'effroi, et je me dis: Serait-il
possible que le diable se prsentt devant moi? Bientt un spectre
horrible s'approche: Que me veux-tu, dit-il, parle.

J'avais  peine la force de considrer cette hideuse figure, qui
vomissoit des flammes par tous les pores, et dont le corps affreux tait
entour de serpens qui se mouvaient en tous sens, lorsqu'il m'apostropha
en ces termes:

Rponds-moi vite, mon tems est prcieux, d'autres m'attendent, veux-tu
de l'or? en voil, veux-tu te venger? voil la vengeance, veux-tu
devenir homme d'tat, homme de lettres, guerrier, tes dsirs seront
accomplis, je suis le dispensateur des grces... de la gloire...
choisis..... J'eus cependant la force de lui demander  quelle
condition.

Je t'accorde encore 40 ans de vie, pendant lesquels tu feras tout ce que
tu voudras, mais au bout de ce tems tu m'appartiendras entirement.
Tant que tu vivras, je serai ton esclave; mais aprs ta mort tu seras
le mien; vois si ces conditions te conviennent: en ce cas, signons notre
contrat, si non n'en parlons plus, adieu.

Un crime entrane un crime nouveau, hlas! vous l'avouerai-je, j'eus la
faiblesse de signer ce pacte infme.

Chacun de nous frissonna.

Mon pacte sign, le dmon me dit: Seigneur je suis votre esclave,
ordonnez; toutes les fois que vous aurez besoin de moi, vous frapperez
la terre avec votre pied, et de suite je serai  vos ordres. Puisqu'il
en est ainsi, lui dis-je, j'exige que tu changes de forme et que tu
en prennes une moins hideuse, je n'avais pas fini de parler que je vis
devant moi un charmant jeune homme, qui me demanda si j'tais content;
oui, mais il faut  prsent que tu me donnes de l'argent, et un
coffre-fort fut se placer au pied de mon lit. Tu sais que j'ai une haine
mortelle _contre un homme d'tat, il faut me venger_.

Tu seras satisfait, demain sa disgrce sera prononce, et tu seras  sa
place.

En voil assez pour cette fois, retire toi, et que je jouisse d'un
sommeil paisible.

Mon matre futur, mon esclave prsent se retira et j'eus le repos le
plus parfait.

Le matin je fus veill par un messager qui me portait l'avis de la
chute de mon ennemi, et l'agrable nouvelle que je le remplaais. Je
courrus, ou pour mieux dire, je volai  mon nouveau poste. Que vous
dirai-je enfin, tout fut selon mes dsirs; j'acquis de la rputation
comme homme d'tat, comme guerrier, pote. On aurait dit que j'tais
universel. Mais que la nature humaine est inconsquente, je ne pouvais
jouir d'un bonheur si doux et l'ambition me dominait au point que les
lauriers, les myrtes, m'ennuyaient, m'taient  charge; je le dis au
dmon, qui ne sachant que faire, se fcha, me dit que nul mortel n'avait
joui d'autant de faveur que moi, que ma puissance galait presque celle
de la divinit, et qu'il craignait bien de n'avoir fait qu'un ingrat.
Plein de fureur je saisis mon pacte, je rpliquai qu'il tait trop
heureux de m'obir, qu'il n'tait que mon vil esclave, que pour le lui
prouver je voulais galer le Crateur et que moi-mme je voulais crer.
Je m'attendais  cette demande, dit-il, je suis oblig d'excuter tes
volonts, autrement, notre trait serait rompu, mais tu es un insens.
Je lui imposai silence, et ayant pris une statue de cire parfaitement
belle, je lui ordonnai de l'animer et d'en faire une femme magnifique.
Hlas! je fus obi, et la plus belle crature qui ait jamais t sur la
terre, parut devant mes yeux: je me retire, me dit le dmon, tu as voulu
tre malheureux, tout mon pouvoir ne peut t'en empcher; adieu.

Ds qu'il fut sorti je me livrai  l'amour le plus violent pour ma
crature, je la fis passer pour ma femme, je croyais avoir trouv le
bonheur, mais grand dieu! autant cette femme tait belle, autant son me
tait horrible; elle me conduisit de faute en faute, de crime en crime,
et elle m'avait rduit au point de dire, avec elle, que nous voudrions
que toute l'espce humaine n'eut qu'une tte pour la couper. Si le
pouvoir du dmon n'et pas t ananti par la crature qu'il m'avait
fait faire, je suis forc d'avouer que la moiti du monde aurait perdu
la vie; mais comme je l'ai dj dit, il ne pouvait plus accder  tous
mes dsirs, toutes mes conjurations, toutes les siennes, n'aboutissaient
qu' quelques grces. Lorsque je lui en demandai la raison, il me
rpondit que la puissance cleste l'en empchait.

Cependant au milieu des tourmens que ma crature me faisait prouver, le
terme fatal approchait, mon esclave, qui allait devenir mon matre, m'en
avertit. Tu te moques, lui dis-je, il n'y a que 20 ans, et ils ne sont
pas encore couls.

Tu comptes 20 ans, dit-il, mais aux enfers nous comptons double, 20
ans de jour, 20 ans de nuit, cela fait bien 40 ans, terme que je t'ai
accord.

Je criai, je m'emportai; mais tout cela n'aboutit  rien, et il fallut
me rsoudre  tre trangl le surlendemain.

Quelque soit la position d'un homme, il n'aime pas  mourir, surtout
lorsqu'il doit tomber sous la griffe du diable, et j'tais sr qu'elle
ne serait pas douce, car je n'avais pas t doux  son gard.

Plong dans mes tristes rflexions, je sortis le matin, et tout
machinalement j'allai vers l'glise. Comme je mettais le pied sur
le seuil de la porte, le diable me barra le chemin: retire toi, vil
esclave, lui dis-je, jusqu' demain tu n'as aucun droit sur moi; il
fut intimid et se contenta de me faire des menaces. Aussitt je me
prcipitai dans le lieu saint, je demandai  parler  un vnrable
prtre que je connaissais, je lui racontai tous mes crimes.

Je les connaissais, rpondit-il, et je vous attendais pour vous sauver;
alors il fit fermer toutes les portes du temple, assembla tout le
clerg: on m'exorcisa, on m'aspergea d'eau bnite, on me fit faire amen
de honorable, en un mot on me purifia.

Pendant toute cette crmonie le dmon ne cessait de pousser des
hurlemens pouvantables; plusieurs fois il voulut me saisir: pour
l'viter, on me donna la croix  porter, alors des vocifrations
horribles se firent entendre, l'glise fut remplie d'une odeur
sulfureuse et infecte, elle paraissait pleine de spectres, et ce ne fut
qu' force d'aspersion, qu'on parvint  chasser le malin esprit. Enfin
on en vint  bout, et lorsque je fus en tat de grce, on fut chez moi
faire la mme crmonie, mais l les prtres eux-mmes faillirent  tre
victimes de leur zle; car les dmons n'tant plus retenus, comme dans
l'glise, se livrrent  toutes sortes d'excs. Un des saints ministres
lui-mme, saisi  la gorge, ne fut dlivr qu'avec beaucoup de peine; ma
maison, tant nettoye de tous les htes infernaux, j'y retournai, mais
je n'y retrouvai plus aucuns de mes anciens domestiques, ni ma crature,
tout avait pris la fuite, tout avait t plong dans les enfers.

Depuis ce temps je vis tranquille, et j'espre mourrir de mme, pourvu
toute fois que je ne transgresse pas les commandemens qui m'ont t
faits. Il faut que je porte toujours sur moi cette relique, nous
dit-il en nous montrant une image de la Vierge; mais qu'elle fut notre
surprise, et notre effroi lorsque nous vmes un de nos compagnons
de voyage, s'lancer avec furie, sur celui qui venait de parler, et
l'empoigner  la gorge en poussant des vocifrations affreuses.

Cependant le voyageur se dfendait avec sa relique, et nous remarqumes
que chaque fois que cette image touchait le dmon, il reculait en
cumant de rage.

Depuis longtemps, ce combat durait lorsque nous vmes quelque chose
qui descendait du ciel avec la rapidit de la foudre. Dieu! s'crie
le malheureux, je suis sauv. Fuis, dmon infernal, fuis, voil mon
sauveur. Au mme instant un ange entra dans la voiture, et s'adressant
 l'esprit malin il lui dit: As-tu os porter tes mains impies sur cette
image sacre? ne sais-tu pas que tu dois la respecter en tout lieu.
Esprit des tnbres, retourne au centre de la terre, c'est l ta demeure
ternelle, c'est celle que le divin Crateur t'a donne. A ses mots, il
le saisit, et le jettant fortement  terre, un abme s'entrouvrit et le
reut.

Nous n'tions pas revenus de notre frayeur, lorsque nous arrivmes
devant le chteau de la dame.

Il tait huit heures du soir, et d'un mouvement spontan nous
descendmes de la voiture. Un vieux concierge vint tout tremblant nous
ouvrir. Il craignait que nous ne fussions une arme d'esprits, qui
venaient le tourmenter, il osa  peine nous conduire dans le salon,
et nous donner  souper. Cependant nous restmes sur nos gardes en
attendant les esprits.

Vers minuit, nous appercmes une ombre, qui se dessinait sur le mur,
nous approchmes; et l'ombre ne disparut point, au contraire, elle
prit diverses formes, un moment aprs nous en vmes un grand nombre qui
allaient en tous sens dans l'appartement. Jusque l nous n'avions fait
que rire, mais la crainte nous saisit un peu lorsque la porte du salon
s'ouvrit  deux battans, et qu'une femme en entrant nous adressa ces
paroles: Tmraires mortels, quelle fatale destine vous a conduits
ici: htez-vous de fuir ou craignez ma vengeance.

Nous nous regardions tous, le voyageur  la relique la tenait fortement,
la matresse du chteau faisait des signes de croix, d'autres rcitaient
des oraisons, en un mot chacun tait occup, moi seul, je me permis
de faire le plaisant: qui que tu sois, dis-je, tu ne me cause nulle
frayeur, que tu sois esprit, diable, tout ce que tu voudras, je
m'en moque, et je brave ta puissance. Alors je fis quelques pas pour
m'approcher du spectre, comme j'allongeais la main pour le saisir,
il disparut, et je trouvai  sa place le monstre le plus hideux qu'on
puisse voir: je ne m'pouvantai cependant point, et je fus pour le
prendre  brasse corps; mais cet horrible spectre tait tout garni de
pointes aigus qui me firent reculer, je pris mes armes: vain espoir,
les balles, et le fer ne pouvaient rien sur lui. Nous tions dans cette
trange situation, lorsque le tonnerre vint ajouter  notre effroi; le
chteau parut tout en feu, une paisse fume nous toit la respiration
et nous permettait  peine de nous voir; des ombres gigantesques
allaient et venaient en tout sens, plusieurs s'approchaient de nous,
en nous menaant, mais celui qui tait le plus tourment tait le
malheureux, qui avait fait le pacte, la frayeur le saisit au point qu'il
laissa tomber sa divine image, au mme instant, les dmons le saisirent
et lui tordirent le cou, nous vmes expirer ce malheureux sans pouvoir
lui donner aucun secours, mais que devnmes-nous, lorsqu'une voix aussi
forte que le bruit de la mer en courroux, pronona ces mots: Homme sans
foi, tu m'appartenais, j'avais fait assez de sacrifices pour t'acqurir,
et au mpris de tes sermens, tu avais rompu ton pacte; retombe en ma
puissance, et que les parjures tremblent en lisant ton histoire. A
peine avait-il fini ces mots, que le chteau parut s'abmer, et que
nous perdmes tous connaissance. Lorsque nous revnmes  nous, nous nous
trouvmes en rase campagne, et dans un tel tat de faiblesse, que nous
pouvions  peine nous soutenir. Nous nous rendmes comme nous pmes au
prochain village, bien rsolus de ne plus tenter d'aventure de ce
genre. Nanmoins nous fmes dire des messes, pour arracher, s'il tait
possible, l'me du malheureux damn des griffes du dmon, et j'ai la
certitude de l'avoir fait, car il m'est apparu depuis, blanc comme la
neige, ayant sa relique  la main, et me remerciant de ce que j'avais
fait pour lui.




                          LE REVENANT ROUGE.

                              CONTE NOIR.


Mon ducation finie, je fus joindre un rgiment de hussard dont je
venais d'obtenir la lieutenance, tandis que mon intime ami le Marquis de
*** se rendait au sein de sa famille qui habitoit les bords du Rhne.

Au bout de 6 ans, j'obtins un cong, et je fus passer mon semestre chez
mon ami.

Nous avions tenu une correspondance active, et toutes ses lettres
m'entretenaient des terreurs qu'il avait eues dans son vieux chteau;
elles avaient t si grandes qu'il l'avait abandonn.

Dou d'une force d'me peu commune, je ne pouvais m'empcher de rire en
lisant sa correspondance; mais ce fut bien pire lorsqu'il me raconta
que vritablement effray, il ne mettait plus les pieds dans son donjon,
parce que son grand pre lui tait apparu au-moins vingt fois, que tous
ses gens l'avaient reconnu et avaient t tmoin du vacarme que les
esprits faisaient dans sa maison.

J'aime beaucoup les aventures extraordinaires, lui dis-je; la vue des
revenans l'est passablement,  mon avis, aussi veux-je aller faire une
visite  ton aeul. Dieu t'en prserve, mon ami, personne n'habite le
chteau et nulle crature humaine n'en approche, mme en plein jour,
sans tre saisi d'effroi.

Vaines terreurs, rpliquai-je, et ce soir mme, je cours me livrer
aux esprits infernaux. Toutes les reprsentations de mon ami, furent
inutiles, et suivi de mon domestique, brave hussard, je partis
sur-le-champ.

Ds que nous fmes arrivs, nous commenmes  visiter nos armes,
ensuite nous parcourmes toute la maison.

Nous choismes l'appartement le plus agrable, nous y allummes un grand
feu; et fortifis par un bon souper, nous attendmes avec patience les
revenans. Nous venions de nous livrer au sommeil, lorsque nous fmes
rveills par un bacanal pouvantable: on tranait de lourdes chanes,
les meubles taient en mouvement, une vapeur paisse et infecte
parcourait tout le chteau, un vent violent circulait dans toutes les
chambres, et l'on aurait dit que la foudre allait nous craser. Mon
domestique et moi nous nous regardions, sinon pouvants, du-moins
surpris, lorsque ressemblant tout mon courage; aux armes, lui dis-je,
ces morts, ne sont que des vivans qui fuiront  notre approche. A peine
avais-je fini ces mots, que la porte s'ouvre, et nos regards se portent
sur un fantme d'une grandeur gigantesque; ses yeux creux taient
enflamms, sa bouche livide laissait voir des dents longues et
dcharnes, ses joues dpouilles de chair, n'offraient  notre vue
qu'un monstre horrible, sa tte chauve ajoutait encore  ce tableau; ses
mains taient armes de griffes crochues, son corps n'tait qu'un vrai
squelette entour de reptiles, enfin il tait mille fois plus hideux que
la mort, telle qu'on nous la reprsente.

Nous tions encore  considrer ce monstre, lorsqu'un vieillard
paraissant avoir 80 ans et tout habill de rouge entre dans la chambre;
sa figure respectable nous rassure. Insenss, nous dit-il, qui a pu
vous porter  venir troubler mon repos; perscut par ma famille,
durant toute ma vie, veut-elle me perscuter encore aprs ma mort. Fuis,
malheureux, fuis, ou redoute mon courroux. Mille bombe, s'crie mon
hussard, je n'ai pas fui devant des rgimens entiers, et je fuirais
devant un esprit; attends, tmraire vieillard, je vais t'apprendre
qu'un hussard franais ne tremble point, mme devant les puissance de
l'enfer. En disant ces mots, il saisit son pistolet, ajuste l'esprit,
la balle part, frappe sa poitrine et roule  ses pieds. Que peuvent
tes armes contre moi, dit le revenant d'un ton froid et ironique. Elles
pourront mieux cette fois, dit le hussard, et un second coup n'a pas
plus de succs que le premier. Le diable m'emporte si j'y conois rien,
dit mon domestique, jamais je n'ai vis si juste, et avec si peu de
succs. Suis-moi, dit une voix spulcrale. Je te suivrai aux enfers,
s'crie le hussard. Eh bien! marche, rpond l'esprit. Nous le suivons:
son guide allait devant, nous traversons une foule d'appartemens, les
cours, les jardins. Arrivs  l'extrmit de celui-ci, le vieillard nous
adresse ces mots: Je suis damn, ma famille en est la cause: repouss
de son sein, je me suis donn aux esprits infernaux, et c'est pour me
venger que je rpands l'allarme dans ce chteau; dis  mon petit fils
que de dix ans, ni lui, ni personne n'habitera ici. Mais l'heure de mon
retour approche, je sens dj les cruelles atteintes des flammes, je
brle.... S'adressant alors  son compagnon qui s'emparait de lui:
Monstre, lui dit-il, auras-tu bientt fini de me tourmenter, tes
ongles me dchirent, tes dents affreuses me dvorent, et ton souffle
m'empoisonne. En effet, le vieillard tait dj tout en feu, et son
terrible conducteur, le mettait  la torture. Nous tions stupfaits.
Cependant l'esprit infernal frappa la terre de son pied, en poussant
un cri effroyable. Aussi-tt, la terre s'entrouvrit, et engloutit le
vieillard et son bourreau.

Notre courage devenant inutile, nous nous retirmes, et ayant pris nos
chevaux, nous nous loignmes de toute la vitesse de leurs jambes.

Arrivs chez le Marquis, nous lui fmes le rcit exact de notre
aventure, et l'engagemes trs fort  ne plus remettre les pieds dans
son chteau.




                              LE LIVRE.


Un mien ami, honnte agriculteur, tait un chasseur dtermin; on le
voyait ds la pointe du jour, franchir les fosss, gravir les
collines et poursuivre le malheureux gibier jusque dans ses derniers
retranchemens.

Un soir, qu'accabl de lassitude, et de fort mauvais humeur, il prenait
tristement le chemin de sa demeure, la carnacire vide; un livre part 
ses pieds, mon ami l'ajuste, et le manque: sa mauvaise humeur redouble;
cependant elle cesse lorsqu'il voit le livre se tapir  cent pas de
lui. Il recharge son fusil, et va dessus, l'ajuste et le manque encore
de ses deux coups; il ne savait comment il avait pu tre si maladroit,
lui, qui ne tirait jamais en vain. Il reprenait son chemin, en
grommelant, lorsqu'il revoit son livre, assis sur son derrire et se
frottant paisiblement la moustache. Cette fois, dit le chasseur, tu ne
me braveras plus, alors, le visant d'un coup d'oeil qui ne le trompa
jamais, il lche le coup, et croit avoir abattu sa victime, vain espoir;
elle fuit  quelque pas, et semble se moquer de son ennemi. L'intrpide
chasseur, outr de colre, jure de le poursuivre jusqu'au bout du monde,
il tint parole, et si bien qu'en deux heures il avait us toute sa
munition, et il voyait encore le malin animal le narguer  quelques
pas de lui. Mon ami ne se possdant plus de rage, retourne toute sa
gibecire, trouve une charge de poudre, mais point de plomb; il ne
savait comment faire, lorsque l'ide le prit de tortiller des pices de
six liards et de six sous pour en faire des balles. Il tait parvenu 
force de peine et de patience  recharger son fusil, et se disposait 
tirer, lorsque le livre changea tout--coup de forme et fut remplac
par un homme qui adressa cette parole au chasseur: Cesse de me
poursuivre, malheureux, le ciel a permis que je redevinsse crature
humaine pour t'empcher de commettre un crime. Apprends que je suis ton
aeul: depuis cinquante ans, j'habite cette plaine, sous la figure d'un
livre, et ma pnitence doit durer cinquante ans encore. Toi, vite
mes autes, si tu ne veux prouver la mme peine. Sa phrase finie, il
redevint livre et laissa son petit-fils stupfait et tout tremblant de
frayeur.

Depuis ce temps, mon pauvre ami n'a jamais os tirer un livre.




                         LA BICHE DE L'ABBAYE.

                              CONTE NOIR.


Il existait au milieu du 10e sicle une abbaye situe aux confins d'une
immense fort de la Normandie.

La lgende a rendu cette fort fameuse par les apparitions continuelles
qui y avaient lieu et bien plus encore par la prsence d'une biche
blanche, qui depuis un tems immmorial avait rpandu la consternation
dans toute la contre. Le grand-pre disait  son petit fils: Fuis les
murs de l'abbaye aussitt que la nuit approche; en mourrant, mon aeul
me fit la mme recommandation, elle lui avait t faite par le sien.

Nombre de jeunes gens indociles avaient tent d'approcher l'animal; mais
les uns en avaient t victimes, les autres n'avaient pu y parvenir et
tous avaient vu des choses pouvantables.

Les religieux avaient en vain promis des rcompenses considrables 
ceux qui mettraient l'aventure  fin, mais la terreur tait si grande
que personne n'osait plus la tenter.

Les choses en taient l lorsque deux chevaliers furent demander
l'hospitalit au monastre: leur contenance noble et fire, leur force
qui paraissait surnaturelle, les nombreuses cicatrices qui honoraient
leur bravoure, tout annonait que ces trangers taient de preux
chevaliers.

L'abb leur fit l'accueil le plus gracieux et les pria avec tant
d'instances de passer quelques jours avec lui qu'ils ne purent s'y
refuser.

Ce n'est que pour reconnatre les bonts que vous avez pour nous, dit
un des chevaliers  l'abb, que mon frre d'arme et moi acceptons
votre offre; car nos chagrins sont si cuisans que notre intention tait
d'aller finir notre triste existence dans quelques climats lointains.
Mon fils, reprit l'abb, le ciel a de grandes vues sur vous, je vous
attendais et je connais vos peines: le souverain qui vous a disgraci
reviendra de son erreur, et vous serez encore  la cour ce que vous
mritez d'y tre; songez toujours que c'est ici le terme de vos
infortunes. En finissant ces mots, l'abb se leva et leur souhaitant une
bonne nuit, ils furent se coucher.

Les chevaliers restrent tout surpris du discours du digne abb: nous
savions bien qu'il tait un saint homme, se dirent-ils, mais nous
ignorions qu'il fut prophte.

Le lendemain au point du jour, l'abb entra dans leur cellule, s'assit
prs de leur lit et leur tint ce discours:

Chevaliers aussi nobles que braves, le ciel seul a guid vos pas parmi
nous, le dieu que nous servons vous a envoys exprs pour mettre fin 
vos chagrins et aux miens.

Apprenez, illustres chevaliers, que depuis plus de cent ans les
alentours de cette abbaye sont en proie  des visions plus ou moins
terribles: le malin esprit y fait sa demeure, tantt sous une forme,
tantt sous une autre. Un nombre prodigieux de nos vassaux et de braves
chevaliers ont t sa victime, et l'on a cru jusqu' prsent que nulle
puissance terrestre ne pouvait triompher de ces esprits infernaux.

En proie  la plus vive douleur, je le croyais aussi, lorsque la nuit
qui a prcd votre arrive, j'ai eu une vision, un ange m'est apparu et
m'a dit: abb le ciel est touch de tes peines, et veut y mettre fin; il
t'enverra deux chevaliers bannis injustement de la cour, le chagrin les
dvore et ils vont sous un ciel tranger chercher un repos qu'ils ont
perdu, engage les  tenter l'aventure de la fort, dis leur bien que
s'ils sont purs, que si leurs mains sont nettes du sang innocent, si
leur me n'est pas souille, ils sortiront victorieux de cette lutte,
mais qu'ils s'examinent bien, que leur salut dpend de la saintet de
leur vie.

A ces mots, j'tais tomb la face contre terre; lorsque je me suis
relev, je n'ai plus vu qu'une vive lumire qui fendait la vote
thre. Voil, mes enfans, comment j'ai su vos aventures, et si je juge
bien, je vous crois destins  de grandes choses.

Le plus ancien des chevaliers prenant la parole, dit: Mon pre, le jeune
homme que vous voyez l est mon lve, issus tous les deux d'une noble
race, l'amiti la plus sainte nous unit presque dans l'enfance, un lger
duvet ombrageait  peine mon menton qu'Ernof commenait  marcher; bien
jeune encore, il perdit les auteurs de ses jours, mais son pre avant
de mourir me fit jurer que jamais je n'abandonnerais son fils; aprs,
il m'arma chevalier, me donna diverses instructions et s'endormit du
sommeil des justes.

La carrire que je venais d'embrasser m'appelait  la cour... Aux
combats... Je m'y rendis. Le roi fut touch de ma jeunesse, me prit en
amiti et bientt me tmoigna de l'estime.

Dans diverses batailles o je combattis sous ses yeux, j'eus le bonheur
de lui plaire et un jour que prs d'tre accabl sous le nombre, il
tait sur le point de perdre la libert, je ralliai quelques chevaliers,
je revins  la charge et je fus assez heureux pour ramener mon roi, et
le ramener triomphant de ses ennemis.

Sa reconnaissance gala le service que je venais de lui rendre; il
exigea que je fusse attach spcialement  sa personne, et tous le
palais retentit des louanges qu'il me donna.

Cependant cinq annes s'taient coules sans que j'eusse vu mon lve,
je l'avais confi aux soins d'un cuyer fidle; mais je sentais que
ma prsence lui devenait ncessaire; j'en parlai au roi; il me permit
d'aller chercher mon ami, mon enfant. Je fis toute la diligence
possible, je me jettai dans les bras de mon Ernof; je le trouvai tel que
je le dsirais, plein d'ardeur, et de noblesse d'me. Je l'emmenai avec
moi, et il eut le bonheur de plaire  la cour. Notre illustre monarque
voulut l'armer lui-mme chevalier, et la jeune princesse lui donna sa
devise, hlas! cet heureux tems n'a pas t de longue dure.

Un vassal donne le signal des combats, le roi prs de se mettre  la
tte de son arme fait une chute; on est oblig de le transporter dans
son lit.

Cependant les Anglais accouraient soutenir le rebelle; il fallait se
hter de combattre, et le roi ne pouvait se tenir debout. Dans cette
extrmit, il me fit appeler. Chevalier me dit-il, partez, mettez vous
 la tte de mes troupes et qu' vos coups, mes soldats reconnaissent
l'ami de leur monarque. Je mis un genou  terre et je jurai de triompher
ou de mourir. Revenez victorieux, me dit le prince, et je vous ferai
l'honneur de vous allier  ma famille, vous pouserez ma cousine la
princesse de..... Cette promesse redoubla mon ardeur; le monarque s'en
apperut, et ayant fait appeller la princesse, il lui dit de me regarder
comme son poux; de me donner sa devise et ses couleurs: il ajouta qu'il
ne pouvait mieux nous rcompenser l'un et l'autre, qu'en unissant en
nous la vertu et la valeur.

A ces mots, la princesse resta toute interdite, dit qu'elle obirait, me
donna pour devise: Protgez le faible et respectez la vertu. Sa couleur
favorite tait noire, je la pris, et depuis on m'a appel le Chevalier
noir.

Je me mis de suite  la tte de l'arme; elle tait belle et pleine
d'ardeur, aussi n'emes nous pas de peine  vaincre le rebelle, mais les
Anglais tant venus  son secours, il fallut recommencer le combat; une
bataille dcisive allait se donner: j'exhortai mes soldats et je les
conduisis  l'ennemi; ils firent des prodiges de valeur, nanmoins ils
allaient cder au nombre et  la fortune, lorsque je m'adressai  Ernof:
Mon fils, lui dis-je, le salut de l'arme dpend de nous: vois-tu ce
gros d'ennemi? lui seul porte le dsespoir et la mort, courons et
qu'il nous reconnaisse pour les favoris du prince. Ernof me suit, notre
prsence rtablit le combat, mon jeune ami tait comme un lion, et
bientt les Anglais cdent  sa valeur; mais ce ne fut point sans que
notre sang coult. Ernof entour d'une troupe de gendarmes venait de
tomber, prompt comme l'clair, j'accours pour le sauver; j'y parviens;
mais moi mme bless grivement, je fus emport sans connaissance.

En apprenant mes succs et mes blessures, le roi tait accouru; il
me trouva presque mourant: sa tendre amiti, ses soins, htrent ma
gurison, et la paix vint y ajouter un beaume qui ferma toutes mes
plaies.

De retour  la cour, le roi voulut tenir sa promesse. Comte, me dit-il,
dans huit jours vous serez l'poux de ma cousine. Hlas! tant de bonheur
tait-il fait pour moi.

La veille de mon himen, jour malheureux, la princesse me fit demander;
je me rendis  ses dsirs. Quel fut mon dsespoir, lorsque fondant en
larmes elle me dit: Chevalier, si la vertu et la valeur seules avaient
le pouvoir de subjuguer les coeurs, qui mieux que vous mriterait d'tre
aim; mais apprenez un fatal secret: j'aime, chevalier, j'aime depuis
longtems, et j'aime sans espoir. Le roi ignore cette funeste passion, et
je n'aurai jamais la force de la lui avouer. Mon seul espoir est en vous
chevalier: si vous voulez me conduite  l'autel, j'obirai, mais non,
vous vous laisserez flchir; vous ne voudrez pas me dsesprer, et vous
empcherez une union qui serait malheureuse pour nous deux.

J'tais stupfait, la douleur m'tait la parole, et je ne pus que
m'crier: Comment faire, eh! que dire au roi? Je prtexterai une
maladie, dit la princesse, et pendant ce tems nous aviserons  quelques
moyens.

Que vous dirai-je, enfin; je me vis forc de dire  mon roi,  mon ami,
que je ne pouvais accepter son alliance. Le monarque fit tout ce qu'il
put pour m'arracher mon secret, j'eus la force de le lui cacher: dans sa
colre, il me traita d'ingrat, de perfide, et me bannit de sa prsence.
Le jeune Ernof ne fut point compris dans cet arrt, mais sa tendre
amiti pour moi, a prfr mon exil aux plaisirs de la cour.

Lorsque le chevalier et fini, l'abb lui dit: Mon fils, vos chagrins
sont grands et justes; perdre sans l'avoir mrit la faveur de son
souverain, le coeur de son ami, voil de vritables chagrins; mais
prenez courage, le moment n'est pas loign... Je prvois... Oui,
l'avenir se droule  mes yeux.... le ciel m'inspire.... je vous vois
dans les bras de notre monarque ador.... je vous vois prs de la
princesse: elle devient sensible, elle reconnat que l'objet de sa
passion est indigne d'elle, et elle vous abandonne son coeur et sa main.
Mais avant, il faut dtruire l'oeuvre du dmon; jusqu'ici vous avez
combattu des hommes, maintenant c'est la malin esprit qu'il faut
attrer; soyez insensible, que votre coeur soit de roc, que rien ne vous
touche, ne vous effraye, voil vos sauveurs, ce Christ, cette image de
la Vierge vous rendront invulnrable. Ce soir,  la troisime heure de
la nuit, vous partirez; pendant ce tems, mes religieux et moi serons
en oraison pour la russite de votre prilleuse entreprise. Cependant
mettez-vous en prire, et que le plus saint des sacrements fortifie vos
mes comme une nourriture succulente fortifie nos corps.

Il dit et se retira.

Le soir, les chevaliers sortirent arms de toutes pices. A peine
taient-ils hors de l'abbaye, que la biche vint se prsenter  eux, ils
la poursuivirent; elle les conduisit au milieu de la fort; arrivs l,
ils virent un palais magnifique; une cour nombreuse tait assemble et
le monarque qui la prsidait tait le roi de France, l'ami du chevalier.
A son ct tait la princesse; le chevalier resta interdit; il oublia un
moment que c'tait l'oeuvre du malin, et il allait se jeter aux pieds du
roi et de sa cousine, lorsqu'Ernof, qui devina sa pense, le retint
et lui dit: Ces images sont trompeuses, point de faiblesses. C'en fut
assez, le chevalier tirant son pe, fondit sur le fantme; celui-ci
lui cria, malheureux veux-tu gorger ton ami, ton bienfaiteur; veux-tu
immoler ton pouse; viens plutt dans leurs bras. Vains discours, le
chevalier arm de la foi, tomba sur le fantme et le mit en fuite
ainsi que sa princesse. Alors le chteau s'croula de toutes parts, le
tonnerre gronda d'une horrible manire, la terre s'entr'ouvrit, et les
deux guerriers en mesurrent toute la profondeur d'un coup d'oeil. Il en
sortait une fume noire et infecte et des nues de fantmes voltigeaient
autour des deux chevaliers; ils frappaient indistinctement sur tout
ce qui les entourait, et chaque coup qu'ils portaient, occasionnait
un changement: tantt, c'tait une femme en pleurs, qui les priait de
l'pargner; tantt c'tait un jeune enfant  la mamelle; une autre fois
c'tait une bte froce.

Il y avait plus d'une heure que ce combat durait, lorsqu'un chevalier
gigantesque se prsenta  eux: sa force semblait galer sa bravoure, et
les coups qu'il porta  nos hros furent horribles; tout autre qu'eux en
aurait t pouvants, mais leurs coeurs d'acier ne redoutrent rien.

Ils s'apperurent cependant que leur ennemi tait invulnrable; leurs
pes ne pouvaient l'entamer, tandis qu'ils voyaient leurs armes en
pices et leur sang couler. Faibles femmes, disait-il, osez-vous, vous
mesurer avec moi, tremblez, votre dernier moment approche, et vous irez
rejoindre les tmraires qui comme vous ont voulu braver ma puissance.
O! Dieu, s'cria le chevalier noir, si jamais j'ai blasphm ton saint
nom, si jamais j'ai cess de protger le faible, l'innocent, fais-moi
prir; mais si j'ai toujours t selon ton coeur, si la vertu a toujours
t ma passion, fais-moi sortir victorieux de ce combat.

Nos chevaliers voyant que leurs armes ne pouvaient rien contre le dmon,
saisirent leur crucifix et en frapprent l'ennemi du genre humain;
mais, ! surprise, aussitt que le divin signe l'et touch, le guerrier
disparut, et ils ne virent plus  sa place qu'un spectre horrible qui
les glaa d'pouvante; ils continurent  le harceler, et bientt
aprs il disparut totalement. Ils parcoururent la vaste enceinte o ils
taient, et ne trouvrent plus que les arbres de la fort.

Ils se retiraient lentement, lorsqu'ils entendirent des cris plaintifs.
Illustres chevaliers, leur disait-on, venez dlivrer des malheureux,
aussi braves que vous, mais qui avaient moins de foi et de vertus: nous
gmissons depuis nombre d'annes dans les entrailles de la terre, venez
 notre secours.

Les chevaliers ne demandaient pas mieux que d'aller les dlivrer, mais
par o passer. Il me vient une ide, dit Ernof, posons notre crucifix
 terre et prions: ils excutent leur projet. O! surprise, la terre
s'ouvre et laisse apercevoir un chemin. Nos guerriers s'y prcipitent,
et bientt ils arrivent prs des malheureux qui les avaient appels:
mais des barrires insurmontables s'opposent  leur dlivrance; toute la
malice infernale s'est dploye pour dfendre ces lieux; des
fantmes, des spectres, des lacs de sang, de souffre, rendent ce
lieu inexpugnable; une multitude de dmons en dfendent l'entre;
nos chevaliers frappent d'estoc et de taille, tous leurs efforts
n'aboutissent  rien; ils approchent leur divine relique, les grilles
disparaissent, les dmons sont en fuite, tout cde  leurs efforts:
ils emmnent les malheureux prisonniers. Ils retrouvent leur chemin, et
arrivent presque mourans au monastre.

Dieu soit lou, s'cria l'abb, l'oeuvre du dmon est donc dtruite, et
nous pourrons respirer en libert.

Depuis cette poque, la fort ne fut plus frquente par les esprits,
et pour les empcher d'y retourner, l'abb y fit planter des croix de
distance en distance.

Nos deux preux habitaient le monastre depuis quelques jours, lorsqu'ils
reurent un message du roi qui les envoyait chercher. Ils se rendirent
 ses ordres, leur innocence fut reconnue et le chevalier pousa la
princesse.




                           LA MAISON DU LAC.


Me promenant sur le lac de Genve, je vis en passant devant un vieux
chteau abandonn, la terreur peinte sur le visage de mon batelier, qui
fit force de rames pour gagner le large. Qu'avez-vous, lui dis-je? ah!
Monsieur, laissez-moi fuir au plus vite; voyez ce fantme qui est  une
croise et qui me menace. Je vis en effet un spectre qui faisait des
signes menaans. Voil qui est plaisant! raconte-moi donc ce qui se
passe d'extraordinaire dans ce chteau? Monsieur, reprit le batelier,
j'tais autrefois pcheur et trs intrpide, mes camarades m'avaient dit
cent fois: Honor, n'approche pas du vieux chteau; quoique le poisson
y soit trs abondant, ne te laisse point tenter, tous les revenans de
l'autre monde l'habitent. Je mprisai leurs conseils et trouvant
mes filets toujours garnis, je revenais tous les jours dans ce fatal
endroit; j'avais vu plusieurs fois des apparitions, mais je m'en moquais
et de dedans ma nacelle, je narguais les revenans.

Un soir, soir funeste! que je tirais ma seine, je vois un fantme
pouvantable marcher sur le lac, je n'en fus pas effray, et je saisis
mon aviron pour repousser le spectre, (c'est le mme que vous venez de
voir) mais  terreur! le monstre secoue son bras et il me fait voir
une flamme qui claira tout le lac: dans le mme instant il remplit ma
barque de reptiles; le feu sortait de sa bouche, de ses narines, de
ses yeux, et sa voix tait semblable au tonnerre. Cependant d'une main
vigoureuse il saisit mon bateau et le fit disparatre en un clin d'oeil:
comme toute ma petite fortune sombrait, j'entendis le fantme qui
disait: Tmraire, l'enfer va te recevoir, que cet exemple apprenne aux
faibles humains  ne jamais lutter contre les esprits infernaux.

Cependant je nageais de toutes mes forces sans savoir o j'allais,
heureusement pour moi je rencontrai un pcheur qui me recueillit, me fit
revenir  la vie, (car j'tais tomb presque mort dans son bateau) et me
conduisit chez moi. Hlas! je fus sauv, mais ma barque, mes fillets, et
mon jeune frre, tout prit.

Voil, monsieur, ce qui m'est arriv, aussi n'approch-je jamais de ce
maudit chteau sans un ordre exprs des voyageurs.

Depuis ce tems je mne une triste existence, je suis domestique, tandis
qu'avant je gagnais bien ma vie, et celle de ma pauvre famille.

Mon ami, je suis fch de ton malheur; nanmoins je veux aller voir
ton spectre. Le ciel vous en garde, monsieur, vous n'en reviendrez pas
vivant. Viens-y avec moi?--Non? j'ai eu une trop bonne leon.--Eh bien!
dbarque-moi.--Pour Dieu, ne faites pas cette folie.--Marche toujours,
dbarque-moi.--Soit, je vais vous attendre  quelque distance.

Me voil au commencement de la nuit au pied du donjon. J'tais arm
jusqu'aux dents, non contre les revenans; je n'y croyais point, mais
dans la crainte de trouver des habitans de ce monde occups  toute
autre chose qu' prier Dieu. J'entre, tout est tranquille dans le
chteau, j'allume de la chandelle, je me promne partout, je vois tout
en ordre, je m'installe dans une chambre, mes armes sur une table,
j'attends l'ennemi de pied ferme.

Je commenais  croire que les diables ou les esprits me respecteraient,
lorsque j'entendis tomber quelque chose de la chemine, je me lve
pour voir, c'tait une tte de mort, un moment aprs une jambe suivit,
ensuite des bras et enfin le reste du cadavre. Oh! oh! me dis-je, il ne
fait pas bon ici; ces esprits font autre chose que peur. Je songeais
 me retirer, lorsqu'un bruit de chanes se fit entendre, j'coute, et
bientt je vois mon spectre, qui m'adresse ces paroles: Incrdule, ne te
suffisait-il pas du terrible chtiment de ton batelier; devais-tu venir
dans cette maison?... Tmraire, tremble, tout l'enfer est dchan
contre toi. Je ne perds point la tte, je fais feu sur le fantme; il
se rit de ma colre, et ayant fait un signe, une multitude de dmons
accoururent dans l'appartement. Ils faisaient un vacarme horrible. Je
fuis de cette maudite chambre, je gagne un escalier, je monte, je me
prcipite dans une autre, j'y trouve un spectre envelopp d'un linceul
tout dgotant de sang; je fuis de nouveau, des milliers de squelettes
me retiennent avec leurs mains dcharnes; je cours dessus le sabre  la
main, mes coups sont de nul effet, un spectre monstrueux veut se jeter
sur moi, je l'vite, je me sauve; mais je ne sais bientt plus o aller,
une fume paisse et infecte remplit toute la maison: sans cesse harcel
par une arme de fantmes, je me prcipite dans une pice voisine; mais
 peine ai-je mis le pied dedans, que le plafond s'abme et je tombe je
ne sais o.

Cependant j'tais sans connaissance et je ne me reconnus que lorsqu'il
fit grand jour, alors je me trouvai sur les bords du lac. Mes vtemens
taient en lambeaux, et j'tais si faible que je ne pouvais me tenir
debout. Mon pauvre batelier vint me prendre et il me dit: Que de dessus
le lac il avait vu des choses qui l'avaient glac d'effroi, et qu'il
croyait bien fermement que je n'tais plus de ce monde.

Nous reprmes tristement le chemin de Genve, l, je donnai  mon
conducteur une somme assez forte pour le mettre  mme de reprendre son
premier tat.

Quant  moi, je fus plusieurs fois me promener sur le lac, mais je ne
fus plus tent de visiter l'infernal chteau.




                       LE REVENANT ET SON FILS.


M. Cayol, riche propritaire  Marseille rgla un compte avec un de ses
paysans; celui-ci, lui compta une somme de douze cent francs: le matre
se trouvant fort occup dans ce moment lui dit: tu reviendras demain,
je te donnerai ta quittance; sur cela le cultivateur s'en va: tranquille
sur la probit de son bourgeois, il ne se presse pas d'aller demander
son rcpiss; plusieurs jours se passent: durant cet intervalle, M.
Cayol meurt d'apoplexie.

Son fils unique prend possession de son hritage. En visitant les
papiers de son pre, il voit que son paysan, Pierre, lui doit douze cent
francs, il les lui demande; celui-ci rpond qu'il les a pays. M. Cayol
demande le reu, le malheureux Pierre ne l'a point, il raconte le
fait; le propritaire n'y ajoute point foi, donne cong au paysan, le
poursuit, et obtient condamnation. Il allait faire saisir ses meubles,
lorsqu'une nuit bien veill ( ce qu'il m'a dit lui-mme), son pre lui
apparat et lui tint ce discours: Malheureux! que vas-tu faire, Pierre
m'a pay, lve-toi, regarde derrire le miroir qui est sur la chemine
de ma chambre, et tu y trouveras mon reu.

Le fils se lve tout tremblant, obit, et trouve la quittance de son
pre.

Il paya tous les frais qu'il avait faits  son paysan et le garda.

Il l'avait encore  mon dernier voyage dans cette ville.




                              LE TRSOR.


tant dans une grande ville de province, log chez un ami, il me dit que
depuis la mort du propritaire, personne ne pouvait habiter la maison,
parce que toutes les nuits on faisait un sabat pouvantable. Nous
entendrons ce sabat, dis-je, et nous dnicherons peut-tre le revenant.
Il n'est pas difficile  dnicher, rpondit-il, puisque tous les soirs
nous voyons son ombre. Ah! ah! tant mieux.

Me voil donc aux aguets ds la brune: j'avais pris la prcaution de
m'armer. Vers les onze heures, comme nous tions  souper, il entre un
grand fantme couvert d'un linceul, chacun tremble; moi seul je me mets
 rire. Le spectre me fait signe de le suivre, je lui rponds: _Allons
marche_.

Nous descendons; il m'emmne dans la cave, l il me montre une pioche
et me dit: fouille. Je me mets en devoir d'obir,  peine avois-je
donn cinquante coups de bche, que je trouve une marmite de fer bien
hermtiquement ferme. Prends cette marmitte, me dit le fantme, et vois
ce qu'elle contient. Quelle fut ma surprise en la voyant pleine d'or.
Elle contient mille louis, reprend mon interlocuteur, porte les  mon
fils et dis lui bien qu'il ne m'imite pas; dvor du dmon de l'avarice,
ma seule passion a t d'entasser or sur or; maintenant j'en porte la
peine, je suis condamn  cent ans de souffrances. Dis de plus  mon
fils qu'il me fasse dire cinquante messes par an, cela abrgera ma
pnitence. Adieu, en finissant cela, il disparut. Je remis fidlement
 son fils le dpt que j'avais trouv, et depuis ce tems, la paix fut
rtablie dans la maison de mon ami.




                       FACTIES SUR LES VAMPIRES.


--Tandis que les vampires faisaient bonne chre en Autriche, en
Lorraine, en Moravie, en Pologne, on n'entendait point parler de
vampires  Londres, ni mme  Paris. J'avoue, dit Voltaire, que,
dans les deux villes, il y eut des agioteurs, des traitans, des gens
d'affaires, qui sucrent en plein jour le sang du peuple; mais ils
n'taient point morts, quoique corrompus. Ces suceurs vritables
ne demeuraient pas dans des cimetires, mais dans des palais fort
agrables.

--C'est une chose vritablement curieuse que les procs-verbaux qui
concernent les vampires. Calmet rapporte qu'en Hongrie, deux officiers
dlgus par l'empereur Charles VI, assists du bailli du lieu et du
bourreau, allrent faire enqute d'un vampire mort depuis six semaines,
qui suait tout le voisinage. On le trouva dans sa bire frais,
gaillard, les yeux ouverts, et demandant  manger. Le bailli rendit sa
sentence. Le bourreau arracha le coeur au vampire et le brla; aprs
quoi le vampire ne mangea plus. Qu'on ose douter aprs cela des morts
ressuscits dont nos anciennes lgendes sont remplies! (_Dictionnaire
phylosophique._)

--Dans le vaudeville des Varits, _les trois Vampires_ se font
connatre de cette sorte:

_Le vampire Ledoux_. Un instant!... Je suis connu, je me nomme
Ledoux, fils de M. Grippart Ledoux, huissier de Pantin..... Messieurs.

_Le vampire Larose._ Moi je m'appelle Larose, fils de Pierre
Taxant Larose, percepteur des contributions de Sceaux..... Messieurs; et
honnte homme, si j'ose m'exprimer ainsi.

_Le vampire Lasonde._ Et moi, je suis Lasonde, commis  la
barrire des Bons-Hommes..... Messieurs.

_M. Gobetout._ Puisque votre pre est huissier, que le vtre
est percepteur des contributions, et que monsieur est commis  la
barrire...., je ne m'tais pas tout--fait tromp en vous prenant pour
des vampires. Vous nous sucez bien un peu....

--Quand les vents glacs du dernier hyver eurent perdu les oliviers
de la Provence, un mauvais plaisant dit:Les vents de l'anne passe
taient bien mauvais, mais ceux de cette anne sont encore des vents
pires....

--Le fameux marquis d'Argens tmoigna, dans ses Lettres juives, quelque
crdulit pour les histoires de vampires. Il faut voir, dit
Voltaire, comme les Jsuites de Trvoux en triomphrent: Voil donc,
disaient-ils, ce fameux incrdule qui a os jetter des doutes sur
l'apparition de l'ange  la Sainte-Vierge, sur l'toile qui conduisit
les mages, sur la gurison des possds, sur la submersion de deux mille
cochons dans un lac, sur une clypse de soleil en plaine lune, sur la
rsurrection des morts qui se promenrent dans Jrusalem: son coeur
s'est amolli, son esprit s'est clair; il croit aux vampires.....

--Il tait reconnu que les vampires buvaient et mangeaient. La
difficult tait de savoir si c'tait l'me ou le corps du mort qui
mangeait. Il fut dcid que c'tait l'une et l'autre. Les mets dlicats
et peu substantiels, comme les meringues, la crme fouette et les
fruits fondans, taient pour l'me; les rost-bif taient pour le corps.
(_Dictionnaire philosophique_).

--Le rsultat de ceci est qu'une grande partie de l'Europe a t
infeste de vampires, pendant cinq ou six ans, et qu'il n'y en a plus;
que nous avons eu des convulsionnaires en France, pendant plus de vingt
ans, et qu'il n'y en a plus; que nous avons eu des possds pendant dix
sept cents ans, et qu'il n'y en a plus; qu'on a toujours ressuscit
des morts depuis Hyppolite, et qu'on n'en ressuscite plus. (_Mme
ouvrage._)

CONCLUSION.--Parce qu'on a vu dans ce volume quelques histoires qui
portent en apparence une certain caractre de vrit, il ne faut pas
pour cela les croire. On n'a lu gnralement que des contes, ou des
aventures qui ne sont nullement authentiques. Doit-on croire une
personne qui a vu seule des choses surnaturelles? Et dans toutes
apparitions, il n'y a jamais de tmoins imposans.

Il est vrai qu'on a dterr des morts dont le corps tait encore frais.
Cet accident tait caus par la nature du terrain o ils taient inhums
ou bien par des maladies; la peur et l'imagination trouble en ont fait
des vampires.

Mais comme il est reconnu et dmontr que les morts ne peuvent revenir,
et qu'il n'y a jamais eu de revenants,  plus forte raison, doit-on tre
assur qu'il n'y a ni vampires, ni spectres, qui aient le pouvoir de
nuire.

Remarquons en finissant que les personnes d'un esprit un peu solide
n'ont jamais rien vu de cette sorte, que les apparitions n'ont
effray que des villageois ignorants, des esprits faibles et
superstitieux.--Pourquoi Dieu, qui est clment et juste prendrait-il
plaisir  nous pouvanter, pour nous rendre plus misrables?...

FIN.




TABLE.

AVERTISSEMENT
La Nonne sanglante. Nouvelle
Le Vampire Arnold-Paul
Jeune Fille flamande trangle par le Diable. Conte noir
Vampire de Hongrie
Histoire d'un mari assassin qui revient aprs sa mort demander
   vengeance
Aventures de la Tante Mlanchton
Le Spectre d'Olivier. Petit roman
Spectres qui excitent la tempte
L'Esprit du Chteau d'Egmont. Anecdote
Le Vampire Harppe
Histoire d'une apparition de Dmons et de Spectres, en 1609
Spectres qui vont en plerinage
Histoire d'une Damne qui revient aprs sa mort
Le Trsor du Diable. Conte noir
Histoire de l'Esprit qui apparut  Dourdans
Les Aventures de Thibaud de la Jacquire. Petit roman
Spectre qui demande vengeance. Conte noir
Caroline. Nouvelle
Flaxbinder corrig par un Spectre
L'Apparition singulire. Anecdote
Le Diable comme il s'en trouve. Anecdote
Fte nocturne, ou Assemble de Sorciers
Histoire d'un broucolaque
La Petite Chienne blanche. Conte noir
Le Voyage
Le Cheval sans fin. Conte noir
La Maison enchante. Conte plaisant
Le Pacte infernal. Petit roman
Le Revenant rouge. Conte noir
Le Livre
La Biche de l'Abbaye. Conte noir
La Maison Du Lac
Le Trsor
Facties sur les Vampires.

FIN DE LA TABLE.






End of the Project Gutenberg EBook of Infernaliana, by Ch. Nodier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INFERNALIANA ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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