The Project Gutenberg EBook of Pile et face, by Lucien Biart

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Title: Pile et face

Author: Lucien Biart

Release Date: March 19, 2006 [EBook #18014]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PILE ET FACE ***




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                            PILE ET FACE

                                 PAR

                            LUCIEN BIART



                                PARIS
                     J. HETZEL ET Cie, DITEURS
                          TROISIME DITION




A TOI

MON CHER LOYNEL

EN TMOIGNAGE D'UNE AMITI DE VINGT ANS.

LUCIEN BIART





                          PREMIRE FARTIE




I

LE MARQUIS DE LA TAILLADE.


Ren-Alexis Baudoin, comte de Valonne et marquis de La Taillade, naquit
en 1796 d'un pre ruin par la Rvolution. Sa mre mourut deux ans plus
tard en lui donnant une soeur, et, en 1804, les deux enfants, devenus
orphelins, hritaient chacun de huit cents francs de rente.

La nature est spirituelle comme une Climne  notre gard; elle se
moque avec malice de nos distinctions sociales. Alexis de La Taillade,
qui ne comptait parmi ses anctres que ducs, comtes et marquis, fut, ds
son bas ge, un rustre des mieux russis. On et en vain cherch la race
chez ce butor trapu, gauche, au front troit,  la bouche niaise, au
rire bruyant. Certes, ce n'tait pas un mchant garon qu'Alexis, mais
une de ces organisations dont le moral et le physique sont  l'unisson,
un de ces tres ns pour l'engrais, comme notre espce en compte par
milliers. Aujourd'hui que les immortels principes de 89 ont remis chaque
chose  sa place, on rit de certaines phrases autrefois consacres, et
la noblesse elle-mme sait que les belles paules ne sont pas toujours
duchesses, les jolies jambes marquises, les grands pieds plbiens.

A vingt et un ans, aprs une srie d'aventures qui dsolrent plus d'une
fois le vieux chevalier de Saint-Louis qui s'tait charg de la tutelle
des deux enfants, Alexis, ne se sentant de disposition pour aucune
carrire, consentit  suivre celle des armes. Son instruction, en dpit
des sacrifices de son brave tuteur, n'atteignait pas jusqu'
l'orthographe. Sans 89, le jeune homme et peut-tre t d'emble
marchal de France, comme plusieurs de ses anctres. On lui affirma que
le fameux bton reposait au fond de la giberne dont on lui fit hommage;
il le crut et l'y chercha vainement pendant un quart de sicle.
Cependant il ne maudit pas trop les rformes amenes par la grande
Rvolution; car, ds son entre au service, il reconnut que ses
camarades et ses chefs attachaient plus d'importance que lui-mme  ses
titres, ce qui l'aida  vivre selon ses gots, c'est--dire dans une
complte oisivet. Je me trompe, il devint trs-fort au piquet et acquit
un talent hors ligne dans l'art de prparer une absinthe, talent qui lui
valut ses premiers galons.

Vers 1834, Alexis passa sergent-major  l'anciennet. Il avait alors
trente-huit ans, une face carlate, des cheveux gris, des yeux atones,
des dents uses par le tuyau d'une pipe noire qu'il ne retirait d'entre
ses lvres qu' l'heure des repas,--en un mot, toutes les allures d'un
de ces hommes que l'on qualifie de dur--cuire, et dont l'intelligence,
comme une fille de bonne maison, ne fait jamais parler d'elle.

Bien que le rire entr'ouvrt rarement la vaste bouche du sergent, ses
collgues le tenaient pour un joyeux compagnon, bon enfant et pas fier.
La ration journalire d'absinthe de ce descendant des croiss variait de
dix  quinze verres. Entre le douzime et le treizime, sa langue se
dliait un peu, et il donnait son opinion sur le gouvernement avec des
demi-mots et des clignements de paupires que ses interlocuteurs
feignaient de comprendre. Au quatorzime, le sergent parlait de ses
amours, qui n'avaient rien de commun avec le chef-d'oeuvre de Bernardin
de Saint-Pierre, bien qu'il y ft question d'une Virginie. Enfin,  la
quinzime rasade, Alexis devenait insupportable, rptant d'un ton
sinistre les fines plaisanteries qui ont cours dans l'arme sur les
_mercantis_, ces idiots qui payent les uniformes en temps de paix, qu'on
ranonne en temps de guerre, et qui ruinent et dshonorent la France
comme est prt  le jurer le moindre porte-pe.

Comment l'ide de marier son frre, qu'elle ne connaissait pas,
germa-t-elle dans l'esprit de Mlle Louise de La Taillade? Comment
surtout cette excellente personne russit-elle  mener  bien cette rude
entreprise? Toujours est-il qu'un matin, dans la petite ville de Houdan,
vers onze heures, au milieu d'une salle orne du buste de
Louis-Philippe, devant un maire ceint d'une charpe, Ren-Alexis
Baudoin, comte de Valonne, marquis de La Taillade et autres lieux,
pousa Mlle Eugnie de Varangue, anglique crature qui, en somme,
mritait un meilleur sort.

Mlle de La Taillade avait alors trente-six ans. Vive, spirituelle sans
mchancet, avec un bouche aux dents clatantes, de grands yeux noirs et
doux, elle tait, par bonheur pour elle, l'antipode de son cher frre,
leve chez son tuteur, puis dans un couvent, elle fut ensuite adopte
par une parente loigne, vnrable chanoinesse qui la prit en
affection. Sa jeunesse s'coula calme et paisible, au milieu de vieux
amis qui frquentaient le salon de sa nouvelle tutrice. Jusqu' l'ge de
dix-huit ans, la jeune fille, gaie comme le printemps, demeura
convaincue que la vie consistait, selon la saison,  prparer des
confitures ou des conserves,  faire ses pques,  confectionner des
layettes pour les enfants pauvres,  broder le soir prs d'une table de
jeu,  entendre raconter les splendeurs de la cour de Marie-Antoinette
ou les catastrophes de la Rvolution. Cette existence, qui ressemblait
au bonheur, fut subitement trouble. Sans y rien comprendre, Mlle de La
Taillade s'prit d'une faon srieuse des grces d'un procureur du roi,
le seul homme au-dessous de la cinquantaine qui visitt la chanoinesse.
Le grave fonctionnaire, accoutum  lire dans les consciences, et qui
aimait  causer avec la jeune fille, ne se douta jamais de la chaste
passion qu'il avait inspire. Elle n'avait pas de dot et par consquent
pas de sexe,--du moins pour un procureur du roi pris en dehors de ses
fonctions.

Les Franaises, si vives, si spirituelles, ne se laissent-elles pas
persuader un peu trop facilement qu'elles sont les femmes les plus
sduisantes de la terre? On pouse une Anglaise pour son teint, une
Allemande pour ses yeux bleus, une Espagnole pour sa dsinvolture, une
Russe pour on ne sait quoi. Les Franaises, si elles souhaitent devenir
mres de famille, doivent encadrer leurs qualits morales ou physiques
d'un certain nombre de billets de banque et payer comptant leur mari. Si
encore, pour le prix qu'elles y mettent, elles obtenaient des poux de
premier choix, on s'expliquerait  la rigueur la chevaleresque coutume
de la dot. Mais non, en change de leur beaut, de leur innocence, de
leurs illusions, de leur argent, les mieux partages se voient pourvues
d'un mari blas, qu'elles traitent plus tard en consquence. De l nos
moeurs qui, tout en valant mieux que leur rputation, ne valent certes
pas grand'chose. Aprs le mariage, les Franaises sont  n'en pas douter
les plus sduisantes des femmes; avant, ce sont les Franais qui sont
sduisants, puisqu'on les achte. Nous rions des Amricains, qui
mesurent les sentiments au poids des dollars, sans nous apercevoir que
nous-mmes nous faisons intervenir les napolons dans l'unique contrat
d'o frre Jonathan les a bannis,--le contrat de mariage. Nous vendons
nos filles, et nous nous tonnons ensuite qu'elles se donnent, comme
s'il n'tait pas de rgle de rcolter ce qu'on a sem.

Louise de La Taillade apprit  l'improviste le mariage de celui qu'elle
aimait. Elle assista dfaillante  la bndiction nuptiale et rentra
chez sa tante en proie  une fivre crbrale. La force de ses dix-huit
ans triompha de la maladie et la condamna  vivre. Sa convalescence fut
longue; enfin elle surmonta les douleurs de cette crise dont nul ne
connut jamais la cause, et rsolut de rester fille. A la mort de la
chanoinesse, qui lui laissa quinze cents livres de rente, Mlle Louise
dpassait dj la trentaine; elle alla vivre successivement chez des
parents loigns, et acquit ainsi une triste exprience du monde.
Blesse par l'orgueil des uns, indigne de la servilit des autres,
rebute par la sottise de tous, elle revint un beau jour frapper  la
porte de son ancien tuteur, tabli  Houdan. L, prenant d'elle-mme le
titre de vieille fille, elle se consacra tout entire  l'ami qui avait
veill sur son enfance, et lui rendit avec usure les soins qu'elle et
son frre en avaient reus. Sur les conseils du prvoyant vieillard,
Mlle de La Taillade plaa son petit capital en viager, ce qui lui
produisit trois mille livres de rente. Elle commenait  croire qu'on
peut vivre heureux en ce monde, lorsqu'elle perdit son tuteur, qui lui
lgua la maison qu'il habitait.

Ce nouveau chagrin la jeta dans la dvotion; mais son esprit tait trop
juste pour qu'elle devnt jamais une bigote. Elle possdait dans
Catherine, l'ancienne servante de la chanoinesse, une femme de chambre,
une cuisinire, un conome et une jardinire, car la petite maison,
derrire sa faade de briques, cachait un splendide jardin. Grce  cet
intendant femelle, Mademoiselle put vivre confortablement avec la moiti
de son revenu, dont les pauvres de Houdan absorbrent l'autre moiti. Il
fallait voir les bonnets de coton mettre  l'air les chevelures incultes
lorsque Mademoiselle se rendait  la promenade ou  l'glise, lgre,
souriant de ce beau sourire mlancolique qui montrait ses dents toujours
blanches, et saluant de la tte et du regard pauvres et riches,
vieillards et enfants. Elle tait de toutes les ftes de famille; le
maire, le notaire, le cur, le receveur des contributions, ces
autocrates des petites villes, la consultaient. Quant aux jeunes gens
des deux sexes, ils raffolaient de Mademoiselle, qui pourtant ne
cherchait jamais  les marier.

Un mariage! y songer d'abord, le caresser, le prparer, le mrir, le
voir tomber  plat, le relever et enfin le conclure: c'est l le rve de
toute femme oisive qui a dpass la quarantaine, et Mademoiselle, malgr
sa sagesse, ne devait pas chapper  la loi commune. Elle avait vcu
loigne de son frre, et son tuteur, le seul homme qui connt  fond le
sergent, vitait de le nommer ou rptait qu'il ne fallait pas plus
songer  ce garon que s'il n'et jamais exist. Un matin, pour la
premire fois de sa vie, Mademoiselle reut une lettre de M. Alexis de
La Taillade, lettre fort bien tourne, ma foi, d'une criture aussi
irrprochable que l'orthographe, et dont le vritable auteur tait un
jeune caporal, bachelier s lettres. Cette missive, pleine de coeur, se
terminait par un post-scriptum, o M. de La Taillade priait incidemment
sa soeur de lui prter une centaine de francs. Ce fut les larmes aux yeux
que la bonne Mademoiselle porta elle-mme au bureau de poste la lettre
charge qu'elle envoyait  son frre. Une correspondance assez suivie
s'tablit, et, de plus en plus convaincue que M. de La Taillade avait
t calomni ou mconnu, Mademoiselle choisit son amie, Eugnie de
Varangue, pour rparer les injustices du sort  l'gard du pauvre
sergent, et se prpara ainsi des remords ternels.

Appel  Houdan par sa soeur qu'il croyait riche, Alexis renona au
service et accourut accompagn de son secrtaire. La vue de son cher
frre dsappointa grandement Mademoiselle.

Le fond chez lui vaut mieux que la forme, se dit-elle en songeant aux
lettres si bien tournes qu'elle avait reues.

Au bout de huit jours, toutes ses illusions taient envoles; mais
comment rompre l'union projete? Eugnie de Varangue devint donc
marquise de La Taillade.

Mademoiselle ne dsespra pas d'abord de l'avenir et tenta de
transformer son frre en gentilhomme campagnard. Elle et voulu lui voir
conqurir peu  peu ce qu'elle avait su s'assurer  elle-mme, une
grande considration. Elle dut renoncer bien vite  ce rve. Ds le
lendemain du dpart de son ami le caporal, que l'expiration de son cong
forait  rejoindre son rgiment, Alexis alla s'attabler au _Soleil
d'or_. Un mois plus tard, il tutoyait le cabaretier, qui accueillait sa
noble pratique en lui frappant sur le ventre.

Une fois convaincue de l'inutilit de ses efforts, Mademoiselle tenta de
dbarrasser au plus vite son logis et la ville du soudard qu'elle y
avait attir. Elle se heurta contre un obstacle inattendu. Eugnie,
leve loin du monde par une grand'mre dvote, s'tait prise de son
mari, dans lequel son imagination lui montrait un hros victime de la
jalousie de ses chefs. Ne sachant rien refuser  son noble poux, la
pauvre femme, enceinte de six mois, marcha vers une ruine imminente.
Mademoiselle, tout en dplorant la faiblesse de son amie, respecta
quelque temps cet amour. Mais  mesure que la grossesse d'Eugnie se
dessina, elle songea plus srieusement  la petite crature qui allait
natre et sentit s'veiller en elle de vritables instincts de
maternit. Devant les dsordres croissants de son frre, elle considra
une plus longue condescendance comme une lchet et rsolut de
prcipiter les vnements.

La tche tait difficile; car de tous les maux que l'on peut infliger 
son prochain, le mariage est le plus irrparable. Mademoiselle ne trouva
qu'une solution au problme qu'elle voulait rsoudre:--renvoyer son
noble frre au rgiment. Mais comment s'y prendre, comment surtout
vaincre l'opposition d'Eugnie? Catherine, confidente des proccupations
de sa matresse, proposait de temps  autre de pousser M. de La Taillade
dans le puits,  l'heure  laquelle, par suite de ses habitudes de
caserne, il se bichonnait  grande eau dans le jardin. On se hterait de
lui porter secours... mais trop tard. La brave fille, large d'paules et
plante sur des poteaux, offrait encore de provoquer l'ex-militaire et
de l'assommer; elle rpondait du rsultat, et peut-tre n'avait-elle pas
tort. C'tait le dvouement incarn que cette servante de la vieille
roche, qui, depuis quinze ans qu'elle servait Mademoiselle, caressait le
rve de lui sauver la vie. Taille comme un cuirassier, Catherine
mprisait trop la vigueur tant vante des hommes pour les aimer. Si
Mademoiselle n'avait pas repouss avec indignation l'offre hroque de
sa femme de chambre, M. de La Taillade aurait, contre toutes les rgles,
mlang son absinthe d'eau de puits.

Un soir, Mademoiselle, aprs avoir embrass sa belle-soeur, envoya
Catherine se reposer et attendit, sur le seuil de la maison qu'ils
habitaient en commun, le retour de son frre. Le matin mme, elle avait
ralis une somme de deux mille francs, ses conomies de vingt ans. Vers
minuit, le pas lourd et rgulier de l'ex-fantassin rsonna au bout de la
rue. Bientt il pntra dans le corridor sur lequel s'ouvraient le salon
et la salle  manger, sans paratre surpris le moins du monde de trouver
la porte ouverte. M. de La Taillade nageait dans la satisfaction et
l'admiration de lui-mme; il avait endormi, le verre en main, deux
chasseurs d'Afrique et vid  lui seul une bouteille de cognac.

J'ai  vous parler, mon frre, dit Mademoiselle en touchant du doigt
le bras de l'ivrogne.

Celui-ci fit volte-face, s'appuya contre la muraille, afin d'assurer son
quilibre, porta la main ouverte  la hauteur de son front et sourit
d'un air aimable.

J'aurais choisi un autre instant pour vous entretenir, reprit
Mademoiselle avec un dgot visible, s'il en tait un o l'on pt vous
trouver  jeun.

L'ex-sergent devint srieux, posa galamment une main sur son coeur et
cria d'une voix caverneuse:

Prsentez... arme!

Puis, reprenant son sourire, il fit un mouvement d'paules comme pour
remonter son sac absent, et se pressa de nouveau contre la muraille.

Mademoiselle eut un instant d'hsitation; elle craignait de n'tre pas
comprise de cet homme  l'oeil hbt qui la regardait fixement. Combien
elle se trompait, et qu'elle aurait eu tort d'attendre jusqu'au
lendemain! Si le corps du soudard tait alourdi, l'instinct de la bte
veillait. L'ex-sergent cessa de sourire quand sa soeur l'engagea 
retourner  Paris,  ne jamais reparatre  Houdan. Les jambes de M. de
La Taillade furent saisies d'une sorte de tremblement lorsqu'il sentit
tomber dans sa main un sac plein d'or qui reprsentait un nombre
incalculable de verres d'absinthe. Il fut pris alors d'un hoquet
d'attendrissement, et billa de faon  inquiter une personne plus
exprimente que Mademoiselle sur les suites possibles de ces spasmes.
Mais ce descendant des croiss, comme il sut garder sa dignit! Pas une
plainte, pas un remercment, pas un regret ne s'chappa de sa bouche; il
ne nomma mme pas la pauvre Eugnie. Non, aussitt qu'il eut compris, il
pivota sur la jambe gauche avec une rgularit prussienne; puis, d'un
pas lent, mesur, majestueux, vrai miracle d'quilibre, il se dirigea
vers l'htel du _Soleil d'or_ en bourrant cette pipe noire qui semblait
ternelle. Une heure plus tard, une lourde diligence branlait de la
base au fate les maisons situes dans la grande rue; les vitres
tremblaient, le cornet du conducteur rsonnait, et les fers de quatre
chevaux semaient la route d'tincelles. Mademoiselle, qui avait pi ce
dpart, vit reluire sur l'impriale le foyer de la pipe noire. Elle
regagna alors sa chambre et songea  l'avenir.

Le lendemain il fallut expliquer  la pauvre dlaisse le dpart de son
mari. Mademoiselle ne savait pas mentir et porta de rudes coups au coeur
d'Eugnie, qui, dans le premier moment, ne parla de rien moins que
d'aller rejoindre M. de La Taillade. Le monde est plein de ces
dvouements srieux, aveugles, absolus, et, pour se dispenser de les
imiter, on qualifie d'esprits faibles ceux qui s'en montrent capables.
Mademoiselle ne pensait pas ainsi; les inquitudes naves, les regrets
touchants de sa belle-soeur la firent pleurer, car elle s'accusait. Mais
garder plus longtemps dans la maison l'incorrigible ivrogne, c'et t
marcher volontairement  la misre. D'ailleurs, puisque personne ne se
proccupait de l'enfant qui allait natre, il devenait ncessaire que
Mademoiselle y songet.

La rputation de M. de La Taillade tait dj si bien tablie  Houdan,
qu'on l'accusa d'une commune voix d'avoir abandonn sa femme. Les hum,
hum! sonores de Catherine, lorsqu'on traitait ce sujet devant elle, en
disaient plus que la robuste servante ne semblait le croire elle-mme,
M. de La Taillade fut pourtant regrett; oui, regrett par cinq ou six
habitus du _Soleil d'or_, qui, bien qu'levs  une cole de province,
n'taient pas indignes de trinquer avec le buveur mrite qu'aucun d'eux
n'avait pu vaincre et qui payait si gnreusement l'cot.

Peu  peu le calme renaquit dans la petite maison de la grande rue.
Mademoiselle s'occupa tout d'abord de mettre de l'ordre dans les
affaires de sa belle-soeur. On vendit la ferme qui constituait la dot
d'Eugnie, on paya les dettes contractes par M. de La Taillade, et une
somme de 15,000 francs fut, par les soins du notaire, place sur
premire hypothque. Les deux belles-soeurs continurent  vivre
ensemble, et Catherine trouva le moyen de ne rien retrancher  la part
des pauvres.

Un soir, grce  l'active servante qui paraissait avoir perdu la tte,
l'habitation de Mademoiselle se trouva soudain envahie par vingt
commres, plus exprimentes les unes que les autres dans l'art de
mettre un enfant au monde. Le salon ressemblait  une ruche en moi; on
allait, on venait, on bourdonnait, tantt bruyamment, tantt  voix
basse, selon qu'une porte s'ouvrait ou se fermait. Le docteur Fontaine,
son bonnet grec sur le coin de l'oreille, sa cravate blanche noue de
travers, ses lunettes d'or sur le front, se promenait de long en large
et ddaignait de rpondre aux matrones qui s'aventuraient  lui glisser
un avis sur l'infaillibilit de tel ou tel remde. Le cas tait grave:
Mme de La Taillade, en proie depuis trois jours aux douleurs les plus
violentes, gisait puise dans une chambre voisine.

A un gmissement de la patiente, le docteur disparut. On couta, et l'on
entendit battre le balancier de l'horloge qui ornait la salle  manger.
Un cri d'angoisse, douloureux, dsespr comme celui d'une femme qu'on
assassine, retentit. Les matrones se pressrent les unes contre les
autres. Mais tout  coup les vagissements d'un enfant dilatrent les
poitrines, et les conversations interrompues, reprirent leur cours. Le
docteur marchait, parlait, interpellait Catherine, et l'enfant criait
toujours. Soudain il se tut; la vieille horloge, avec un vacarme qui
laissait croire que ses rouages allaient se dtraquer, s'apprta 
sonner l'heure. Une, deux... trois... En ce moment, la porte s'ouvrit et
le mdecin apparut.

Est-ce un garon? cria-t-on d'une seule voix.

--C'est un orphelin, rpondit le docteur d'un ton mu; priez pour Mme de
La Taillade, qui vient de mourir.

Durant un jour et une nuit, Mademoiselle demeura prs du lit de la
morte, pleurant en silence. Elle voulut ensevelir elle-mme le corps de
sa belle-soeur et l'accompagner au cimetire. Le soleil rayonnait, les
pommiers semaient la terre de leurs fleurs blanches, et les oiseaux,
plus hardis que de coutume, venaient presque sous les pieds glaner des
matriaux pour construire leur nid. Mademoiselle s'agenouilla sur la
terre molle; le jour lui semblait terne, les rayons sans clat, le chant
des oiseaux plaintif. Elle songea  son pre,  sa mre,  la
chanoinesse,  son tuteur,  son amie endormis  jamais, et la vie lui
apparut comme un dsert o il ne restait que le souvenir funbre de ceux
qu'elle avait aims. Enfin Catherine parvint  l'entraner et la ramena
au logis. L, Mademoiselle trouva une lettre de son frre; le soudard
demandait de l'argent avec une orthographe qui, cette fois, tait bien
la sienne. Il donnait son adresse  Paris, chez Mme Blanche Taupin,
marchande de vin et de liqueurs,  l'enseigne du _Coeur-Enflamm_.

Par bonheur, le nouveau-n que Catherine venait d'apporter sur ses bras
robustes poussa un cri.

Pauvre petit, il s'appellera Gaston, comme mon pre, dit Mademoiselle,
qui l'embrassa.

Puis, aprs un instant de silence, elle ajouta:

Je dois vivre pour lui, car il est bien orphelin.




II

GASTON FAIT SES PREMIRES DENTS.


Insensible aux tristes vnements qui signalrent son entre dans le
monde, le nouveau-n fit d'abord peu de bruit. Dix fois dans les
vingt-quatre heures, il s'veillait pour se coller au sein de Franoise,
jeune femme du village de Maulette, choisie pour allaiter le dernier des
La Taillade. Il fallait voir les effarements de Mademoiselle lorsque la
nourrice, charge du prcieux marmot, se transportait d'une chambre 
une autre.

Vous marchez trop vite, criait Catherine.

--Attendez qu'on carte cette chaise, ajoutait Mademoiselle.

--Prenez garde  la porte!

La porte tait grande ouverte, la chaise ne gnait en rien, et Franoise
haussait bravement les paules.

Mais je sais comment a se manie; j'en ai dj eu deux, rptait en
vain la Normande.

Ni Mademoiselle ni Catherine ne voulaient reconnatre cette exprience
de la nourrice, qui, par bonheur pour le poupon, prit le parti de
laisser dire et d'agir  sa guise.

Monsieur crie, dpchez-vous! disait Catherine aux heures de la
toilette.

--a leur forme les poumons, rpondait Franoise avec calme.

--Il a peut-tre faim?

--Allons donc, il vient de boire; il est gris, au contraire.

--Il fait la grimace, il souffre.

--C'est des petites coliques qu'ils ont tous, les chrubins; a passe en
leur frottant le dos, comme aux chats.

Franoise n'tait jamais embarrasse pour rpondre, et sa logique
dpitait Catherine, qui n'en courait pas moins prparer  la nourrice un
excellent plat dont l'enfant devait profiter.

Le baptme de Gaston se clbra sans bruit, autant que la chose est
possible dans une ville de quatre mille mes. Mademoiselle choisit pour
compre son plus vieil ami, le docteur Fontaine, qui, si sa science et
t double d'un grain de savoir-faire, se serait enrichi  Houdan. Mais
le bon mdecin, vritable original, n'oubliait que les services qu'il
rendait, excellente condition pour rester pauvre, aussi bien en
Normandie qu'ailleurs. Toujours prt  se mettre en route sur une jument
qui n'avait plus d'ge, il visitait les chteaux, les fermes et les
chaumires, semant d'une main ce qu'il rcoltait de l'autre. C'tait un
homme de quarante ans, gros, court, pensif,  l'oeil doux, au front
dvelopp, la tte sans cesse proccupe de rformes sociales, et
croyant au progrs. Plein d'admiration pour les merveilles du monde
physique, le docteur refusait d'en faire honneur au hasard.

Je suis un esprit fort, disait-il quelquefois en souriant, car je crois
non-seulement en Dieu, mais encore  l'immortalit de l'me.

Au rsum, il riait avec Voltaire, s'attendrissait avec Rousseau, leur
prfrait Bayle, et, bien que philosophe, pratiquait la tolrance et
vivait en paix avec son cur.

Mademoiselle, qui se croyait inconsolable, reprit insensiblement got 
la vie. Ce qu'elle avait d'abord considr comme une tche, comme un
devoir srieux, devint une douce occupation, un plaisir, puis une source
de jouissances. Du matin au soir elle rdait autour du berceau, le
penchait, le redressait, taillait, rognait, cousait des bavettes ou des
bguins, et jamais son activit ne fut mise  plus rude preuve. On
suffisait  peine aux soins ncessits par ce bambin moins bruyant que
la grande horloge, mais qu'il ne fallait perdre de vue ni jour ni nuit.
Peu  peu ses yeux perdirent cette expression vague qui ferait croire
que les nouveau-ns contemplent encore les merveilles d'un monde
inconnu. Comme un oiseau priv soudain de sa libert meurt faute de
pouvoir oublier le buisson natal, combien de _babies_ succombent l'oeil
fix sur cette patrie perdue qu'ils regrettent sans doute, jusqu'
l'heure o le sourire maternel les blouit de son rayon! Gaston, grce 
sa tante, triompha de l'preuve, se tourna vaillamment vers la vie, et
commena  suivre la marche de la lumire, ds qu'on dplaait une lampe
ou une bougie. Catherine, merveille, raconta partout ce prodige, et
Mademoiselle sentit se rveiller en elle l'orgueil hrditaire en
songeant que ce petit tre si intelligent tait un La Taillade.
Franoise dclarait en vain que tous les _fieux_ de cet ge en font
autant, Mademoiselle n'en voulait rien croire. Ce n'est pas que la
nourrice n'et aussi l'orgueil de son poupon; mais elle le plaait dans
le poids qu'il pouvait avoir, et offrait sans cesse de gager qu'avant
six mois il serait plus lourd que l'enfant si vant de la Claude.

Que faisons-nous de nos grces en grandissant? Au dire des
mres,--personnes gnralement bien informes,--il n'existe pas de
bambin au-dessous de dix ans qui ne soit un prodige  plusieurs points
de vue. Beaut, esprit, mmoire, raison, ils ont tout, ces lutins roses,
ces monstres toujours trop vifs, trop ardents, trop grands pour leur
ge.

Il est extraordinaire, madame; songez qu'il n'aura six ans que la
semaine prochaine.

--Et ma fille, elle surprend tous ceux qui l'entendent; son pre n'en
revient pas.

--L'autre jour, M. Martinet avouait n'avoir jamais vu le pareil de
Jules, et vous le connaissez M. Martinet,--un homme srieux.

--Croiriez-vous que Laure, qui sait  peine lire, met l'orthographe,
c'est--dire qu'elle m'pouvante.

Rjouissons-nous; la gnration qui va nous succder sera compose
d'tres beaux, suprieurs, idals. Mais, hlas! n'est-ce pas un leurre?
n'avons-nous pas tous t charmants lorsque nous tions petits, et ces
bonshommes qui passent l, devant nous, btes, laids, mchants, vicieux,
hargneux, jaloux, tars, blass, n'auraient-ils pas t aussi des
prodiges? N'approfondissons pas; les grces divines de l'enfance ne
peuvent se nier, elles sduisent jusqu'aux indiffrents, et Gaston en
montrait chaque jour une nouvelle. A quatre mois, il tendait ses bras
vers Mademoiselle ou vers Catherine aussitt qu'il les apercevait, et
les comblait ainsi d'une joie ineffable. Elle mritait bien cette
gentillesse, car jamais vritable mre ne tmoigna plus d'affection  un
enfant. Mademoiselle, dans son abngation, demeurait immobile des heures
entires, de crainte d'veiller le poupon endormi sur ses genoux. Elle
oubliait alors le pass pour ne songer qu' l'avenir, et Dieu sait les
rves d'or que son imagination faisait planer au-dessus de la tte de
son neveu!

Gaston grandit sans autre accident que la rougeole. Il apprit  lire de
bonne heure, dans le livre de messe de sa tante, excit par les images
dont il voulait dchiffrer les lgendes. Il tait d'une bonne sant,
vif, nerveux, intelligent, et gt  l'excs. Ses traits fins, ses yeux
bleus, ses cheveux boucls, rappelaient sa mre  ceux qui l'avaient
connue enfant. Le docteur blmait souvent la condescendance de
Mademoiselle pour le bambin, dont il craignait qu'on n'altrt
l'excellent naturel. L'enfant se plaait entre ses genoux pour l'couter
sermonner; puis, comme proraison, l'amenait  confectionner des bateaux
en papier, art dans lequel son parrain dclarait lui-mme avec
complaisance n'avoir jamais connu de rival.

La vieille horloge, qui avait sonn  la fois l'heure de la naissance du
petit garon et celle de la mort de sa mre, exerait sur lui une
singulire fascination. Franoise, pour apaiser les colres de l'enfant,
l'amenait prs de l'espce de cercueil au fond duquel le balancier se
dmenait avec un entrain diabolique. Aussitt qu'il put marcher, Gaston
se dirigea de lui-mme vers la salle  manger; il s'arrtait sur le
seuil, et, la bouche entr'ouverte, regardait les aiguilles courir sur
les chiffres noirs. Quelquefois la tempte produite par la sonnerie se
dchanait  l'improviste, et alors il fuyait perdu. L'ge le rendit
plus brave; peu  peu il osa affronter le vacarme qui prcdait
l'annonce de l'heure, et le tic-tac du balancier devint sa musique de
prdilection.

Un jour, Mademoiselle reut une lettre de M. de La Taillade, qui vivait
heureux  Paris et demandait de l'argent. Il annonait en outre son
prochain mariage avec Mme veuve Blanche Taupin, propritaire de
l'tablissement du _Coeur-Enflamm_, et offrait  sa soeur de lui amener
sa nouvelle pouse. Le soudard oubliait de s'informer de son fils, oubli
qui n'affligea personne.

Oh! le temps, il nous chappe, il fuit, il n'est plus! Nous marchons en
avant, dpensant les heures qui s'amoncellent derrire nous. Tout  coup
un souvenir nous traverse l'esprit, nous faisons volte-face: comme
l'horizon a chang! On croyait que c'tait hier, et c'tait il y a dix
ans. On devient pensif devant ce pass qui a t nous, qui est mort et
qui ne reviendra plus. On doute, on croit se tromper, on regarde autour
de soi. Les enfants sont devenus des hommes, les hommes des vieillards;
les vieillards, o sont-ils? D'autres tres qui n'existaient pas hier
les remplacent aujourd'hui. Quoi! c'tait il y a dix ans! On se tte, on
s'examine, l'oeil est moins sr, les cheveux sont moins pais, les lvres
moins rouges, et ces plis qui sillonnent le front, quelle main les a
forms? On montait, voil qu'on descend, et l'on n'y songeait pas. Que
d'angoisses, que de joies, que de douleurs, que d'esprances enfouies
dans cette ombre qui est une moiti de notre vie! Ah! pourquoi s'tre
retourn? Et pourtant, on s'attarde  contempler ces tnbres d'o la
mmoire fait jaillir maintes tincelles, dont la plus brillante, par un
phnomne singulier, n'est pas toujours celle des jours heureux.

Mademoiselle se livrait  ces rflexions alors que Gaston accomplissait
sa septime anne. Dj! disait-elle; elle n'y pouvait croire et
secouait la tte avec mlancolie. A cette poque, sur les instances du
docteur, le petit garon fut plac sous la surveillance d'une brave et
honnte dame qui, en mme temps que la civilit purile et honnte,
enseignait aux principaux enfants de la ville  distinguer un substantif
d'un adverbe. Le jour o il fut conduit pour la premire fois  l'cole
resta grav dans l'esprit de Gaston. Ds la veille, il vit pleurer sa
tante, qui ne se dcidait qu' contre-coeur  se sparer de lui, mme
pour quelques heures. Catherine, silencieuse, embrassait  chaque
instant son favori, qui alla se coucher assez inquiet, se demandant si
l'cole o son parrain voulait le mener n'tait pas en ralit un antre
d'ogre. Le matin arriv, deux heures se perdirent en pourparlers; enfin
on se mit en route. Le soir, Gaston rentra enchant: il avait jet les
fondements de plusieurs amitis et ngoci l'change d'une toupie contre
cinq billes, dont une de marbre.

Quelques mois plus tard, le docteur, en diplomate habile, pronona le
mot collge. Mademoiselle, qui s'effrayait de voir Gaston grandir,
imposait alors silence  son vieil ami.

Il faut s'accoutumer  regarder l'avenir en face, disait celui-ci,
c'est pour eux, non pour soi, qu'on lve les enfants, et nous
l'oublions trop dans notre beau pays de France. Lorsque la socit,
grce au progrs...

--Le progrs sera la suppression de vos affreux collges.

--Ou du moins la suppression des mthodes vicieuses qu'on y suit par
routine, reprenait le docteur. Le progrs...

Et une fois sur ce thme, je ne sais qui et pu l'arrter. La belle me
que celle du docteur Fontaine! Les hommes devenaient bons, sages, dignes
et libres dans ses utopies; la veuve tait protge, l'enfance
instruite, et les jeunes gens, robustes et sains, pousaient vaillamment
les jeunes filles sans dot. Comme sa vieille jument jaune avait raison
de hennir lorsqu'elle passait, selon sa fantaisie, d'un bord  l'autre
de la route, portant son matre toujours absorb dans la recherche des
nouvelles perfections dont il voulait doter le monde futur! Les btes ne
le sont pas tant qu'on pense, et si la jument hennissait, c'tait sans
doute par orgueil de sentir sur son dos ce fardeau aussi rare sur une
selle que partout ailleurs: un homme de bien.

Heureux, content, choy, Gaston atteignit sa huitime anne. A cette
date, on vit souvent Mademoiselle en confrence avec son notaire. Le
soir, elle s'oubliait pensive prs du lit de son neveu, qu'elle
embrassait de temps  autre, tout en prenant garde de ne pas l'veiller.

Chre tante, dit-il une nuit qu'elle le croyait endormi, pourquoi
pleures-tu?

--Je songe  ton avenir, rpondit Mademoiselle, qui souleva l'enfant
pour le presser contre son coeur.

--Vas-tu donc m'envoyer au collge, ainsi que le demande mon parrain?

--Pas encore; mais il faudra nous y rsoudre; tu n'es pas riche et tu
dois apprendre  travailler.

--Je veux bien travailler; ce que je ne veux pas, c'est te quitter. Tu
es riche, toi!

--Hlas! non, cher petit, murmura Mademoiselle, dont les larmes
recommencrent  couler.

--Et c'est pour cela que tu pleures? Ris donc, va! lorsque je serai
grand, je saurai bien gagner de l'argent pour toi et pour Catherine.

Et, prenant la main de Mademoiselle entre les siennes, l'enfant se
rendormit.

Catherine, sans connatre le docteur Pangloss, tait presque de son
avis. Que lui manquait-il? la maison tait assez vaste pour occuper son
activit, et, aprs Mademoiselle, Gaston ne chrissait personne autant
que la vieille servante. L't, elle conduisait son favori chez
Franoise,  Maulette, o Petit-Pierre, gars de la plus belle venue,
s'vertuait  complter l'ducation de son frre de lait. Il
l'entranait au grenier, parmi les bottes de foin;  l'table, o
Jeannette, tout en ruminant, contemplait d'un air pensif les deux amis.
Puis on visitait le poulailler pour chercher des oeufs, et enfin on
revenait dans l'enclos pour grimper aux arbres. Le docteur approuvait
ces exercices hyginiques. Parfois, les jours de vacances, il prenait
son filleul en croupe et lui exposait, entre deux visites, quelques-unes
de ses thories sur les socits de l'avenir.

Il y a donc des gens mchants? demanda un jour Gaston.

--Non, rpondit le docteur, il n'y a que des ignorants qu'il faut
plaindre; le mal, sur la terre, vient de l'ignorance.

--Catherine ne sait pas lire, mon parrain, et tout le monde la trouve
bonne.

Le docteur sourit et pina le bout de l'oreille de l'enfant.

Tu me comprendras plus tard, dit-il.

Ces jours d'excursion, Mademoiselle se rendait au-devant de son ami et
de son neveu, vers l'heure prsume de leur retour. Gaston tait le
premier  l'apercevoir, tantt assise au bord d'un foss, tantt
cheminant sur la route, un livre  la main, abrite sous une vaste
ombrelle. Si le docteur et alors cout son compagnon, la vieille
jument aurait pris le galop pour rejoindre plus vite la chre
promeneuse. Quelquefois Gaston, impatient de la lente allure de la
bte, se laissait glisser  terre et s'lanait pour tomber hors
d'haleine entre les bras de Mademoiselle, qui le grondait de sa course
folle, tout en l'embrassant. Le docteur arrivait  son tour, et les
trois amis regagnaient la ville, salus par les pitons et les
cavaliers. On faisait halte pour voir le soleil disparatre derrire les
murailles de l'ancien chteau et embraser ses crneaux de lueurs rouges.

Le progrs... commenait le docteur.

Mais il tait bientt interrompu par une consultation en plein air. Du
fond d'une charrette dont une fermire coiffe d'un grand bonnet,  la
jupe raye, au fichu crois, guidait la haridelle, sortaient cinq ou six
gars perdus dans leurs cols de chemise. Dociles aux ordres de la
matrone, l'un montrait sa langue, l'autre un genou endommag par une
chute, un troisime une blessure honorablement acquise dans une lutte
avec un de ses pareils. Gaston, parti en avant, cueillait des
pquerettes et des boutons d'or, regardait les cousins diaphanes danser
sur l'eau des fosss, les bourdons s'enfuir effars, les pies sautiller
dans les prs humides. Le ciel s'incendiait vers le couchant, on
entendait mugir, au fond des chemins creux, les bestiaux qui regagnaient
l'table et que gourmandait une voix d'enfant. De la masse sombre des
taillis, bords de tanaisie aux fleurons d'or, de mriers sauvages et de
fines bruyres, sortaient, comme des apparitions fantastiques, de
vieilles femmes courbes sous un fardeau de bois mort. Un paysan, assis
sur un cheval de labour, tranait une herse aux dents polies, et la
mche bruyante de son fouet dcapitait au passage une grappe de gaillet
ou la tige cotonneuse d'un bouillon-blanc. La nuit venait, lente,
paisible, majestueuse, rtrcissant peu  peu l'horizon. Les grillons
faisaient bruire l'air imprgn de senteurs balsamiques; de lgres
vapeurs montaient du sol, s'irisant sous un dernier rayon; on et dit
qu'une main invisible agitait une de ces toffes chatoyantes dont l'oeil
veut en vain prciser la couleur. La nature, comme recueillie, apaisait
ses voix tumultueuses, et le grand silence des solitudes semblait
descendre avec l'ombre sur la plaine dserte. Mais bientt le cri
moqueur d'un coucou s'levait du fond d'un bois, et les grenouilles
prludaient au loin  leur monotone concert. Une cloche d'glise tintait
 l'improviste; la brise emportait les notes vibrantes et les semait sur
la valle. A ce signal, des chauves-souris chappes de la vieille tour
commenaient leur chasse nocturne; des vers luisants allumaient leurs
fanaux dans l'herbe; les trembles frmissaient. Toujours mu par la
grandeur et l'harmonie solennelle de ces couchers du soleil, le docteur
s'arrtait, l'me rveuse, l'oreille charme, l'oeil fix sur le ciel o
brillaient les toiles, et secouait sa tte grise en murmurant: Spinoza
s'est tromp: il y a un Dieu.

Peu  peu on pntrait dans la grande rue o Mademoiselle et son
compagnon suffisaient  peine  rpondre aux bonsoirs qui les
accueillaient. Bientt on apercevait Catherine, installe sur le seuil
de la maison, inquite, comme toujours, de l'absence de sa matresse. Le
plus souvent, le docteur prenait place  table, et,  l'heure du caf,
Dieu sait si le monde tait rform et l'humanit heureuse!

Tu verras tout cela, toi, disait-il en caressant la joue de son
filleul, qui luttait contre le sommeil; le progrs...

A ce mot, Gaston fermait les yeux, croyant les ouvrir, et se trouvait
transport sur la place du march. L'glise, la vieille tour, les deux
cussons du notaire et l'norme rasoir qui servait d'enseigne au
coutelier lui apparaissaient noys dans une lumire blouissante. Cinq
ou six soleils brillaient dans le ciel, et les passants, par la mise et
les traits, ressemblaient  Mademoiselle,  Catherine ou au docteur.
C'est ainsi que l'enfant voyait en rve le monde perfectionn de son
parrain; aux hommes devenus bons, il ne pouvait prter une autre forme
que celle des tres dvous qui ne savaient que lui sourire depuis qu'il
tait n.

Un soir de l'automne de 1842, un vent furieux, pre, glacial, branlait
les maisons de Houdan et prsageait le retour de l'hiver. Neuf heures
sonnaient; Catherine tricotait prs de Mademoiselle; Gaston, tabli sur
une chaise, lisait  haute voix un conte de Berquin. Le petit garon
interrompait parfois sa lecture pour couter la bise siffler dans la
chemine ou le bruit de la girouette, qui reprsentait un chasseur
visant un gibier imaginaire. Catherine levait alors les yeux, mais sa
matresse, perdue dans une rverie, semblait ne pas s'apercevoir de
l'interruption. C'est que, l'me mue, elle prtait l'oreille aux
plaintes dsespres de la rafale, qui tantt murmurait avec une voix
plaintive et tantt rugissait comme irrite.

Catherine, dit Gaston  voix basse en posant son livre sur les genoux
de la vieille bonne, qui est le plus fort, le vent ou les arbres?

--Le vent, monsieur Gaston, car il dracine jusqu'aux chnes.

--Comment peut-il tre aussi fort, puisqu'on ne le voit pas?

--On ne voit pas Dieu qui pourtant est plus fort que le vent, dit
Catherine en introduisant une de ses longues aiguilles sous sa coiffe.

L'enfant allait reprendre sa lecture; mais il releva de nouveau la tte:

Pourquoi le vent fait-il semblant de rire et de pleurer? demanda-t-il;
coute...

--Il pleure lorsqu'il passe sur le cimetire, rpondit la Normande, qui
se signa.

--Et pourquoi rit-il?

En ce moment, le marteau de la porte retentit.

Mademoiselle tressaillit; ses yeux inquiets interrogrent ceux de
Catherine, qui restait bouche bante.

On dirait..., murmura-t-elle sans pouvoir achever.

Le marteau rsonna de nouveau; la servante s'lana: il y eut un grand
bruit de voix, puis Catherine reparut prcdant M. Alexis de La Taillade
et son pouse, la propritaire du _Coeur-Enflamm_.




III

LA PROPRITAIRE DU COEUR-ENFLAMM.


A la vue de son frre, Mademoiselle se rapprocha de Gaston; ses lvres
plirent, ses yeux se remplirent de larmes, et son bras droit s'tendit
vers la tte boucle de l'enfant, comme pour le protger. Le soudard
n'avait gure chang depuis son dpart. Sa face niaise, bouffie,
rugueuse, marbre de plaques rouges, apparaissait au-dessus d'un col
noir raill. Il tait vtu d'un pantalon de drap clair et d'une de ces
longues redingotes dites _ la propritaire_, dont les Allemands
perptuent la mode  Paris. D'une main, il tenait gauchement un chapeau
gris, de l'autre la fameuse pipe noire dans le fourneau de laquelle
plongeait un de ses doigts. Il salua militairement et demeura immobile,
tandis que sa femme s'avanait de quelques pas.

C'est ton mme? s'cria-t-elle en dsignant Gaston, il est gentil.

La nouvelle marquise de La Taillade, qui pouvait avoir une quarantaine
d'annes, en reprsentait au moins cinquante. C'tait une grande femme
sche, anguleuse,  la peau jaune, aux yeux de fouine, et dont une dent
malvenue entr'ouvrait les lvres minces. Coiffe d'un de ces bonnets de
laine si fort  la mode vers 1840, elle portait, suspendu au bras
gauche, l'indispensable cabas d'alors. Drape dans un chle de laine,
trangle dans une robe d'indienne, chausse de socques qui la
grandissaient encore, elle n'avait rien d'avenant, en dpit du sourire
qu'elle bauchait  l'adresse de sa belle-soeur. En somme, le noble
couple, dont l'cusson portait une fleur de lis, ressemblait,  s'y
mprendre,  ces chanteurs ambulants dont le type primitif a disparu
comme les socques, les bonnets de laine et les cabas.

Tout en continuant la grimace qui lui servait de sourire, Mme de La
Taillade se pencha vers Gaston. L'enfant recula et se tapit derrire sa
tante, toujours immobile. Mademoiselle sentait son coeur bondir et ne
pouvait parler. Elle contemplait son trange belle-soeur avec une
surprise douloureuse, et les deux larmes suspendues  ses cils coulrent
enfin. Devenue carlate  cette vue, Catherine retroussa ses manches,
frotta avec nergie ses bras nus, fit craquer ses doigts, tandis que son
regard se promenait de M. de La Taillade  sa femme, puis s'arrtait sur
une norme paire de pincettes qui reluisait au coin de la chemine. La
brave fille se demandait sans doute si l'heure n'tait pas venue de
sauver  la fois Mademoiselle et Gaston en assommant d'un seul coup les
deux intrus.

Mme de La Taillade s'tait avance d'un pas, ses prunelles, dures et
luisantes comme celles des animaux carnassiers, se fixrent sur la soeur
de son mari, qui peu  peu reprenait son sang-froid.

Embrassez votre pre, Gaston, dit Mademoiselle, dont la voix tremblante
trahissait l'motion intrieure.

L'enfant leva vers sa tante ses grands yeux limpides et se dirigea avec
lenteur vers celui qu'on lui ordonnait d'embrasser.

Bonsoir, monsieur, dit-il en prsentant son front.

Le soudard, un moment embarrass, plaa son chapeau et sa pipe sur le
marbre de la chemine, considra un instant son fils et lui prit la tte
entre ses deux grosses mains.

Une, deux..., hope-l, mon luron! s'cria-t-il en le soulevant de
terre.

Gaston ainsi suspendu devint ple.

Vous me faites mal, murmura-t-il.

M. de La Taillade, interdit du peu de succs de sa gentillesse, le
laissa retomber.

Et moi, mon mignon, ne m'embrasses-tu pas? dit Mme de La Taillade, qui
tenta de saisir l'enfant au passage.

Comme un oiseau qui fuit la griffe d'un chat, Gaston se jeta dans la
jupe de Catherine.

Petit grincheux, ne sais-tu pas que je suis ta maman?

--Ma mre est au ciel, rpondit Gaston aussitt qu'il se vt hors
d'atteinte.

--Mais c'est moi qui la remplace, reprit la grande femme.

L'enfant secoua sa jolie tte boucle et se pressa plus fort contre
Catherine qui, sur un signe de Mademoiselle, disparut avec son favori.

Il y eut un moment de silence. Mme de La Taillade ne cessait de regarder
sa belle-soeur; Alexis soufflait dans le tuyau de sa pipe qui crpitait;
Mademoiselle, debout, chiffonnait la collerette qu'elle raccommodait
quelques minutes auparavant.

Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, ma chre soeur, dit enfin
l'horrible femme d'un ton ironique.

Les joues de Mademoiselle s'empourprrent, elle courba la tte comme
pour viter le choc d'un projectile et fit un pas vers son frre.

Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui me vaut votre visite?

Le soudard, embarrass, souffla plus fort dans sa pipe, ferma un oeil,
caressa son paisse moustache, fit un mouvement d'paules comme pour
remonter le sac qu'il avait si longtemps port, et regarda sa femme d'un
air piteux.

Nous venons chercher le petit, dit celle-ci de sa voix aigre; Alexis ne
peut plus vivre sans lui.

--Cette menace de vos dernires lettres est donc srieuse? s'cria
Mademoiselle.

--Une menace! reprit Mme de La Taillade, dont la dent malencontreuse
saillit comme celle d'un dogue, n'est-il pas naturel qu'un enfant vive
auprs de son pre? Un chrubin, c'est ce qui manque  notre mnage pour
qu'il soit parfait. Pas vrai, Alexis?

Mademoiselle ne regarda mme pas sa belle-soeur; elle se rapprocha de son
frre, dont les yeux ternes clignotaient, et qui continuait  remonter
son sac.

Sur mon honneur, dit-elle, tout l'argent dont je pouvais disposer vous
a t remis, y compris la part qui revenait  votre fils sur la dot de
sa mre. Au nom de la pauvre morte, monsieur, ne me causez pas cette
affreuse douleur de m'enlever Gaston.

--L, l, ma chre belle-soeur, s'cria Mme de La Taillade,
n'attendrissez pas Alexis; il pleure facilement, ce pauvre chri,
surtout lorsqu'on lui parle de la dfunte. Ordonnez qu'on lui serve une
goutte de quelque chose, afin qu'il nous laisse en repos, et traitons
ensemble cette petite affaire. Je suis un agneau, moi; nous nous
entendrons.

Le regard de Mademoiselle se dtourna d'Alexis, qui balanait sa tte
comme celle d'un magot chinois, pour se reporter sur l'agneau dont la
mise, le type, les gestes, le son de voix taient bien faits pour
surprendre une provinciale leve par une chanoinesse. Certes,
Mademoiselle n'avait jamais souponn son frre d'avoir contract une
alliance qui ne ft pas une msalliance, mais elle se demandait  quelle
branche de la famille humaine pouvait appartenir cette crature roide,
sche, vulgaire, et quel charme invisible avait pu amener Alexis  lui
donner son nom. Bien que Mademoiselle, autant par esprit que par
religion, ft exempte de prjugs, elle sentait une rpugnance profonde
 dbattre avec cette inconnue ce qu'elle considrait comme le but
capital de sa vie,--l'avenir et le bonheur de Gaston. Elle surmonta
cependant sa rpulsion.

Je veux croire  votre bont, dit-elle en regardant bien en face Mme de
La Taillade; mais, je vous en prie, rassurez-moi d'abord sur les
intentions de mon frre au sujet de son fils.

Blanchote, ainsi que la nommait Alexis, tait loin d'tre timide; une
flamme intrieure claira ses prunelles qui, cependant, ne purent
soutenir le regard loyal de Mademoiselle. Elle se retourna brusquement
vers son mari.

Hein, chri, l'aime-t-elle! Bourre donc ta pipe, tu nous agaces 
souffler comme a dans le tuyau.

Puis elle entr'ouvrit son cabas, fouilla dans la poche de sa robe et
finit par se frotter les yeux du revers de sa main.

Pauvre chrubin, continua-t-elle enfin, n'tait son ducation dont il
faut s'occuper, Alexis n'aurait jamais song  vous le reprendre. J'ai
voulu le raisonner; bast! vous devez le connatre, il n'est pas facile
de le faire dmordre d'une ide. a me crve l'me pour ma soeur,
rpte-t-il; mais la jeunesse doit s'instruire. Il ne sort pas de l!

Mademoiselle ne put dissimuler un geste de dgot; elle n'tait pas dupe
de cette feinte bonhomie, et l'hypocrisie lui tait odieuse. Elle se
rapprocha de nouveau de l'ex-sergent, qui, n'osant plus souffler dans sa
pipe, tassait son mouchoir au fond de son chapeau et remontait son sac.

Vous voulez de l'argent, lui dit-elle, et je n'en possde plus. J'ai
lev votre fils sans songer  me mettre en garde contre vos exigences,
sans songer qu'un jour vous chercheriez  me l'enlever. Voyons,
monsieur, tout sentiment humain ne peut tre mort en vous. Emmener
Gaston, c'est le livrer  la misre, c'est le plonger de gaiet de coeur
dans le bourbier o vos vices vous condamnent  vivre. Ayez piti de sa
jeunesse, si vous n'avez piti de moi. Il partagera mon pain jusqu'
l'heure de ma mort, il saura porter le nom de nos anctres, et je vous
jure de lui apprendre  vous respecter.

Alexis avait recul de quelques pas; Blanchote vint  son secours.

Vous y voyez clair, dit-elle, j'aime mieux a que de chercher midi 
quatorze heures. Il dpend de vous de le conserver ce mioche, auquel
vous paraissez tenir comme  vos yeux. Prtez-nous deux mille francs,
qui me serviront  m'tablir de nouveau, car votre amour de frre a bu
jusqu'au comptoir du _Coeur-Enflamm_. Mais il est dompt; je vous
rponds de lui, il ne boira dsormais que ce qu'il aura gagn, dt-il
tirer la langue d'une aune.

--Je n'ai plus d'argent, rpondit Mademoiselle d'un ton navr.

--Allons donc, deux mille balles? vous en avez envoy plus de dix 
votre frre pour son absinthe? Puis, c'est cossu, chez vous, sans vous
offenser; a sent le pain sur la planche. Voil des meubles et des
tapisseries qui se vendraient cher  Paris, je m'y connais. D'ailleurs,
vous pouvez emprunter sur la bicoque, je sais qu'elle est  vous.

Mademoiselle secoua tristement la tte; depuis plus d'un an, afin de
satisfaire aux exigences d'Alexis, elle avait hypothqu la petite
maison qu'elle tenait de son tuteur.

Vous rflchirez, reprit Mme de La Taillade, qui se drapa dans son
chle et dont les socques rsonnrent sur le parquet; nous ne
repartirons que demain soir, avec ou sans l'enfant,  votre choix.
Viens, chri; ne vous drangez pas; Alexis doit connatre les tres.

En ce moment Catherine parut, rouge comme la crte d'un coq et arme
d'un balai, bien qu'il ne ft gure l'heure de se servir de cet
ustensile; Mademoiselle s'tait laiss choir sur un fauteuil, elle se
redressa brusquement.

Catherine! s'cria-t-elle d'une voix imprieuse.

Il tait temps; deux secondes de plus, et le balai, mani avec une
nergique maladresse, aurait heurt le dos de Blanchote et aplati le
chapeau d'Alexis. M. et Mme de La Taillade se retournrent au cri pouss
par Mademoiselle, et, frapps sans doute de l'attitude de la robuste
Normande, jugrent  propos de sortir  reculons, tout en murmurant
autre chose que des patentres. Catherine suivit pas  pas les deux
poux, balayant le parquet derrire eux avec une vigueur pleine de
sentiments contenus.

La visite de M. de La Taillade, inattendue pour Catherine, n'tait qu'un
vnement trop prvu par Mademoiselle, qui, depuis six mois, vivait sous
la menace incessante de se voir enlever Gaston. Pour satisfaire aux
exigences, sans cesse renouveles de son frre, elle avait d vendre peu
 peu ses bijoux, hypothquer sa maison et consacrer une partie de son
revenu  solder l'intrt de cet emprunt. Insensiblement, la misre
s'approchait de l'hospitalire demeure autrefois si riante dans sa
mdiocrit. Encore un pas, et le hideux spectre allait s'asseoir au
foyer glac et mesurer le pain  ses htes. Effraye, Mademoiselle
s'tait enfin dcide  se confier au docteur Fontaine. Celui-ci se
plaignit avec amertume de n'avoir pas t consult plus tt. Il crivit
sur l'heure  M. de La Taillade, lui signifiant qu'il ne devait plus
compter sur la faiblesse de sa soeur, rduite au strict ncessaire par
ses libralits passes. Bien que sachant  qui il s'adressait, le brave
mdecin ne put se dfendre, au passage, d'invoquer l'humanit et le
progrs, ce soleil du monde futur. D'un autre ct, il rassura son amie
sur les suites possibles de cette brusque rupture, et lui dmontra
qu'Alexis, paresseux et incapable de se suffire  lui-mme, se garderait
bien de s'embarrasser de son fils.

Mademoiselle, les deux mains tendues sur son visage, tait retombe sur
son fauteuil. Elle releva la tte au bruit de la porte extrieure qui se
refermait avec fracas. Avait-elle rv? Non, hlas! elle allait perdre
Gaston, car ses ressources puises ne lui permettaient plus le moindre
sacrifice. Elle se repentit de n'avoir pas retenu son frre, de n'avoir
pas cherch  gagner le coeur de cette femme devant laquelle il semblait
trembler, et fondit soudain en larmes.

Bont du ciel, ma chre matresse, s'cria Catherine qui venait de
reparatre, faut-il que je vous voie pleurer! Eux, emmener M. Gaston?
Ah! bien oui, ils ne sont pas de force, allez! Qu'elle y vienne donc, la
Parisienne, et je la coiffe de son cabas!

--Ils veulent de l'argent, ma bonne Catherine, et je possde  peine ce
qui nous est indispensable pour vivre.

--Ah, les voleurs! mais a n'est pas du monde, ces gens-l! Attendez,
j'ai cinq cents francs, moi, je vais leur acheter M. Gaston...

--Ils en exigent deux mille, ma pauvre Catherine.

La brave servante demeura interdite. Pour son esprit naf, deux mille
francs reprsentaient une de ces sommes fabuleuses dont on parle, mais
qu'un souverain seul peut runir.

Il faut prvenir le maire, s'cria-t-elle enfin.

--Le maire est impuissant, rpliqua Mademoiselle, mon frre a le code
pour lui.

Pour le coup, Catherine cessa de comprendre. Le code, quel tait ce
personnage plus puissant que M. le maire, et assez injuste pour donner
raison  l'ex-sergent contre Mademoiselle? Mais non, la douleur garait
sa matresse, et le code, si hardi qu'on le suppost, ne pourrait
commettre une normit qui rvolterait tous les honntes gens. Qui donc,
depuis sa naissance, soignait, entretenait, nourrissait Gaston, et qui
donc oserait soutenir qu'il n'tait pas la proprit de Mademoiselle?
Catherine feignit pourtant de se rendre aux explications de sa
matresse, tout en se proposant d'veiller au jour le docteur Fontaine.
Par malheur, en ce moment mme, le docteur se mettait en selle pour se
rendre au chteau de Pontchartrain.

L'heure avanait; il fallut avoir recours  la prire pour obtenir de
Catherine qu'elle allt se reposer, et pour lui arracher la promesse
formelle qu'elle accueillerait le lendemain M. et Mme de La Taillade
autrement qu'avec son balai.

Demeure seule, Mademoiselle s'tablit prs du lit de son neveu.
L'enfant dormait d'un sommeil paisible; ses boucles blondes inondaient
son oreiller; ses mains croises soutenaient sa tte. Au dehors, le vent
continuait  souffler par rafales; la girouette grinait, et vingt
autres girouettes, comme entranes par l'exemple, pivotaient  leur
tour, changeant sans cesse le point de mire de leurs impassibles
chasseurs. L'me pleine de penses lugubres, Mademoiselle ne relevait le
front que lorsqu'un tourbillon accourait  l'improviste, secouait les
fentres avec rage, enveloppait la maison, essayait de l'branler, et
fuyait en sifflant comme un malfaiteur qui appelle  son aide des
compagnons invisibles. A ces furieux efforts succdait un silence
profond; on entendait alors la respiration de Gaston et le tic-tac de la
grande horloge qui comptait dans l'ombre les secondes de l'ternit.
Parfois un meuble craquait et faisait tressaillir Mademoiselle, qui
prtait machinalement l'oreille. Ses larmes coulaient encore, et sous
son front endolori les ides se pressaient amres et confuses. Gaston
allait partir, tre malheureux, et elle ne pouvait rien. Elle regardait
l'enfant d'un oeil voil, aussi brise, aussi morne, aussi anantie que
si elle l'et contempl mort entre les planches d'un cercueil.

La premire lueur du jour la surprit encore accoude sur le lit de son
neveu. A force de penser, son cerveau ne lui prsentait plus qu'une
image infidle des choses, et sa raison, fatigue de chercher une
solution introuvable, la demandait au monde surnaturel. Elle songeait
qu' la dernire heure Dieu pourrait intervenir; puis, retombant dans la
ralit, elle rvait de se rendre avec Catherine dans la tour de
l'ancien manoir, et de creuser la terre pour trouver les trsors que la
rumeur publique prtendait y avoir t enfouis. Parfois aussi elle
pressait son front entre ses mains comme pour en faire jaillir un moyen
de gagner en une semaine, en un jour, en une heure, un peu de cet or
devenu ncessaire pour assurer son bonheur. Hlas! Gaston avait combl
tous les vides de ce coeur cr pour tre celui d'une pouse, d'une mre,
et que l'indiffrence des hommes avait meurtri sans le desscher.

A la vue du premier rayon qui vint s'implanter comme un javelot d'or
dans les rideaux de Gaston, Mademoiselle se leva, les membres engourdis.
Elle se rapprocha de la fentre et appuya sa tte en feu contre la vitre
glace. Son regard erra dans le jardin. Des oiseaux se querellaient; on
les voyait sautiller entre les branches dj nues des pommiers, tandis
que des merles parcouraient magistralement les plates-bandes. Au milieu
d'une alle, une petite charrette remplie de cailloux barrait le
passage: c'taient les matriaux que Gaston transportait depuis deux
jours, afin d'difier un chteau o il devait loger sa tante, Catherine
et le docteur. Mademoiselle poussa un soupir et ferma les yeux.
Lorsqu'elle les rouvrit, ce fut pour regarder au loin, par-dessus les
haies, un champ immense qui commenait  jaunir. Le ciel, sans un seul
nuage, empruntait au soleil levant de splendides teintes oranges; le
sol jonch de feuilles rousses rappelait seul la tourmente de la nuit.
Mademoiselle s'enveloppa d'un chle, sortit sans bruit et se rendit au
cimetire. Un vieux fossoyeur achevait de creuser une tombe et
disparaissait  demi dans le trou bant. Il se redressa au bruit des pas
de la visiteuse matinale, qui, si lgers qu'ils fussent, faisaient
crpiter les feuilles. Elle passa sans le voir. Le sourire qui avait
clair un instant la face du vieillard s'effaa.

Il y a du nouveau, murmura-t-il en branlant la tte.

Il trancha du revers de sa bche deux ou trois vers qui se tordaient sur
la terre brune et reprit sa tche funbre, aprs avoir crach dans ses
mains calleuses. La cloche de l'glise tinta; en cet instant,
Mademoiselle s'agenouillait sur la pierre qui, depuis dix ans,
recouvrait la dpouille de la mre de Gaston.

Le soir du mme jour, mnageant sa monture fatigue, le docteur revenait
de Pontchartrain. Au moment d'abandonner la grand'route pour s'engager
sur un sentier, il entendit le bruit de la diligence de Brest cache par
un taillis, et s'arrta pour la voir passer. Elle arriva au galop
furieux de ses chevaux frais. Le docteur releva ses lunettes; sous
l'ombre de la bche de cuir qui recouvrait l'impriale, il avait cru
reconnatre M. de La Taillade et Gaston.

Je suis fou, pensa-t-il.

Cependant son coeur battait, et il regardait fuir avec inquitude le
lourd vhicule qui rebondissait sur les pavs, vacillant, de droite 
gauche, au milieu d'une poussire vermeille. Tout  coup le docteur
tourna bride, et tenta de faire galoper sa jument. Une heure plus tard,
il mettait pied  terre devant la demeure de sa vieille amie, et
s'lanait vers le salon. Mademoiselle, comme au lendemain du mariage de
celui qu'elle avait aim, se dbattait dans le dlire de la fivre entre
les bras de Catherine plore.




IV

OU PEUT CONDUIRE L'AMOUR DU CANON.


En dehors de la probit la plus stricte, d'une propret rglementaire et
de l'exactitude, l'esprit born d'Alexis ne comprenait rien aux lois du
monde. Boire lui semblait le but de la vie,  tel point que le malheur,
lorsqu'il y songeait, lui apparaissait sous l'aspect d'un verre vide.
Dress  l'obissance passive, le soudard s'inclinait devant les ordres
de sa femme comme autrefois devant ceux de son lieutenant, heureux qu'on
voult bien se charger de penser pour lui. Blanchote, par contre, ne
manquait ni d'initiative ni d'esprit. Orpheline  cinq ans, recueillie
par une vieille mendiante qui se fit d'elle un gagne-pain en la plaant
dans une fabrique, la misrable crature ne se souvenait gure de son
enfance que comme d'une poque o on la battait et o elle avait
toujours faim.  quinze ans, elle s'amouracha d'un hideux vaurien,
travailla pour lui, et reut force coups sous prtexte de jalousie. Son
homme, ainsi qu'elle appelait avec orgueil le bandit dont elle tait
devenue l'esclave, fut un jour convaincu de vol avec effraction dans une
maison habite et condamn aux travaux forcs. Blanche, enferme dans
une maison de correction, en sortit au bout de deux ans plus corrompue
qu'elle n'y tait entre; sa laideur seule l'empcha de vivre de son
corps. Pour manger maigrement, acqurir les haillons qui la couvraient,
et trouver chaque soir un abri, elle dploya plus de ruse, plus
d'nergie, plus d'invention, plus d'habilet qu'il n'en faut pour
devenir ministre d'tat. Dans certaines couches infrieures de la
socit, o manger est un problme qu'il faut rsoudre chaque matin
d'une manire diffrente, un bon sentiment devient une faiblesse dont on
se garde mieux que d'un vice. Blanche fut mchante par ncessit autant
que par nature.--Le lion qui connat sa force peut pargner une victime;
l'araigne qui vit de ruses ne pardonne jamais.

A trente-cinq ans, aprs avoir exerc vingt mtiers, Blanche ralisa un
des rves de sa vie:--elle put s'tablir. Elle se mit  la tte d'un
caf borgne qu'elle acquit au prix de six cents francs, mobilier
compris. On buvait, on mangeait, on couchait au rabais dans
l'tablissement du _Coeur-Enflamm_, o de complaisantes maritornes
attiraient les chalands. Alexis fut amen dans ce bouge par un ancien
soldat de sa compagnie. Sa dpense merveilla la propritaire, et le
soudard, choy, dorlot, s'tablit  demeure dans cet den o chacun
obissait  sa voix, o il trouvait toujours des amis pour trinquer.
Quatre annes s'coulrent, et un matin, sans qu'il pt trop s'expliquer
comment, Alexis se rendit  la mairie de son arrondissement en compagnie
de son htesse,  laquelle il jura protection et fidlit.--Blanchote
croyait pouser non-seulement un marquis, mais un richard; aussi
voulut-elle se marier  l'glise pour mieux serrer le noeud qui la
transformait en grande dame.

M'ame La Taillade, comme la nommaient ses amies, acheta une commode,
une robe de soie, une chane d'or et quatre tableaux reprsentant la
douloureuse histoire d'Imogine et d'Alonzo. Une fois dans ses meubles,
pour employer son expression, elle donna carrire  ses gots
artistiques en frquentant l'Ambigu, les Funambules et les
Folies-Dramatiques. Elle se reposa de la direction du _Coeur-Enflamm_
sur une de ses servantes qui entretenait un commissionnaire et
souhaitait de succder  sa matresse. Au bout de dix-huit mois, les
deux poux taient cribls de dettes, la soif permanente d'Alexis
croissait, et il ne recevait plus d'argent que de loin en loin. Ce fut
vers cette poque qu'il commena  se plaindre de sa soeur.

Elle a bris ma carrire, disait-il, en m'obligeant  dposer mes
galons au moment o j'allais passer officier.

Blanchote, claire trop tard sur les ressources de son mari, comprit la
faute qu'elle avait commise en ngligeant le misrable commerce qui, au
moins, lui donnait du pain. Elle pleura lorsqu'il lui fallut vendre sa
chane d'or, abandonner le _Coeur-Enflamm_  sa servante et recommencer
 vivre au jour le jour. Un soir que le dner faisait dfaut, l'ancienne
matresse du forat insinua doucement  Alexis qu'il serait bon de
rparer aux dpens du prochain les torts de la fortune. A sa grande
surprise, le soudard, toujours si impassible, bondit. Il prit un ton si
rsolu pour menacer la mgre de la jeter par la fentre si jamais elle
renouvelait cette proposition, qu'elle se le tint pour dit et cacha
soigneusement ses propres mfaits.

Durant deux annes, le triste mnage vcut en partie des expdients de
Mme de La Taillade, dont le cabas semblait parfois une corne
d'abondance. Elle l'emportait vide et reparaissait le soir le front
pliss ou l'oeil tincelant, selon la rcolte. Du fond de l'troit
panier, Alexis voyait surgir du pain, du bois, de la viande, de la
ferraille, des vtements. Blanchote avait une chance miraculeuse: elle
ne pouvait mettre un pied dehors sans trouver sur sa route un marteau,
une culotte, une volaille, un chenet, un livre, ou des objets de mince
valeur qui, revendus plus tard en bloc, aidaient  ne pas mourir de
faim. Parfois une petite somme envoye par Mademoiselle ramenait
momentanment le bien-tre dans le galetas. On payait le propritaire,
le boulanger, le marchand de vin; puis venait la cure qui suit tout
long jene, et l'on retombait vite dans cette incertitude du lendemain
qui est la vie d'une moiti du monde.

Dans une de ses alternatives de richesse, M. de La Taillade se lia avec
un ancien dragon qui recrutait des blancs pour les bureaux de
remplacement militaire. La premire qualit pour exercer ce mandat
consistait  boire sec, et, sous ce rapport, Alexis ne connaissait pas
de rival. Bientt, grce aux leons de son nouvel ami, le soudard eut
une profession. Ds le matin, il parcourait les abords de la place de
Grve, rendez-vous ordinaire,  cette poque, des Alsaciens et des
Lorrains venus  Paris pour chercher fortune, et conduisait au cabaret
ceux que leur mine ou leur mise lui dsignait comme  bout de
ressources. L, Alexis provoquait leurs confidences, les grisait  demi,
leur vantait la cuisine des casernes, leur expliquait de quelle faon un
soldat patient peut devenir gnral, et appuyait sur les bonnes fortunes
que l'uniforme attire  ceux qui l'endossent. Une fois ses convives
branls, il les entranait chez un agent aux lunettes d'or,  la voix
magistrale, dont les piles d'cus neufs, ranges avec ostentation sur
une table charge de paperasses, achevaient de griser les futurs
marchaux. Les pauvres diables alinaient leur libert pour cinq cents
francs qui en rapportaient mille au monsieur en lunettes. Ce mode de
recrutement, encore en vigueur chez beaucoup de nations europennes, est
celui dont on se sert en Afrique pour embaucher les ngres destins 
cultiver le coton,--tant il y a loin de la barbarie  la civilisation.

M. de La Taillade devint de premire force  ce mtier de racoleur qui
convenait si bien  ses gots simples. Peu  peu il tira mme vanit de
ses succs, car il croyait travailler au bonheur de ses semblables en
leur ouvrant la carrire des armes. La prime qu'il touchait variait
entre quinze et trente francs, selon qu'il fournissait un fantassin ou
un cuirassier. Par malheur, Alexis se laissait souvent emporter par
l'enthousiasme. L'engagement sign, il ramenait ses victimes au cabaret,
buvait  leurs futures paulettes et dpensait jusqu'au dernier sou de
la somme qu'ils venaient de lui rapporter. Blanchote, furieuse, songeait
avec amertume que si elle et pu tablir un dbit de liqueurs rue
Jean-Pain-Mollet, thtre ordinaire des exploits de son mari, la
consommation de ce dernier et suffi pour l'enrichir. Ce fut  la suite
de ces rflexions que Mademoiselle reut les missives menaantes
auxquelles le docteur rpondit une fois pour toutes. Mais Mme de La
Taillade avait de la persvrance et ne se dcourageait pas pour une
rebuffade. Elle mrit son plan, prpara ses batteries et profita d'une
bonne aubaine,--trois dragons embauchs d'un seul coup,--pour entraner
Alexis  Houdan.

On a vu la douleur, l'apprhension qui se peignirent sur le visage de
Mademoiselle  l'apparition subite de son frre. Il n'en fallut pas
davantage pour convaincre Blanchote qu'elle avait agi sagement, et qu'un
peu de fermet lui vaudrait l'tablissement dont elle rvait dj
l'enseigne. Une fois dans la rue, aprs avoir exhal d'une manire aussi
brve qu'nergique son opinion sur Catherine et son insolent balayage,
elle saisit le bras d'Alexis, qui la guida vers le _Soleil-d'or_.

En dpit de cette pcore  qui je garde un chien de ma chienne, lui
dit-elle, nous aurons les pices de cent sous, chri. Pas de btises,
surtout; j'ai tudi le terrain; retiens ta langue pendant vingt-quatre
heures, et je te promets du kirsch pour le reste de tes jours.

--Mais si ma soeur n'a plus d'argent?

--Serin! Et la cahute, et les meubles, et les tapisseries? Ta soeur
vendra son bonnet plutt que de nous donner le mioche; c'est jug, va.

--Pourtant, si elle refuse, nous ne pouvons nous charger du petit.

--Ne canne pas d'avance, hein! j'ai mes ides sur cet enfant, sans
compter que la nuit porte conseil.

Ce soir-l, M. de La Taillade et Gaston s'endormirent seuls tranquilles.
Tandis que Mademoiselle se dsesprait, que le docteur absent veillait
au chevet d'un malade, que Catherine rvait pour le lendemain
l'apparition d'un gendarme terrassant le code, Blanchote achevait de
composer l'enseigne de son tablissement futur.

Jusqu' trois heures de l'aprs-midi, Mademoiselle put croire que son
frre, renonant au projet d'emmener Gaston, avait repris la route de
Paris. Mais le timbre de la vieille horloge vibrait encore lorsque le
pas de l'ex-sergent retentit. Il salua sa soeur, la remercia de ses
bonts passes, embrassa Gaston et lui glissa dans la main une pice de
cinq francs. L'enfant ravi courut de sa tante  Catherine pour leur
montrer ce royal cadeau. L'arrive de Mme de La Taillade calma soudain
sa joyeuse expansion. Avec son regard dur, sa dent saillante, son bonnet
de laine et son cabas, la mgre lui rappelait ces fes difformes qu'on
oublie toujours d'inviter au baptme des princes ou des princesses et
dont l'apparition prsage un malheur.

Blanchote fut humble et ne fit aucune allusion  son ultimatum de la
veille; elle souriait, de ce sourire grimaant qui lui tait
particulier, aux tapisseries,  Mademoiselle,  Catherine et au parquet.
Elle parla de son travail, de ses malheurs immrits, des vertus
d'Alexis, de la douce vie qu'elle menait en compagnie de cet poux de
son choix. Sa voix rauque prenait des inflexions mielleuses qui
irritaient sourdement Mademoiselle, trop perspicace pour ne pas voir
clair dans les mensonges dbits par sa belle-soeur. Elle n'osait
l'interrompre cependant, tant elle redoutait l'orage qui allait dcider
du sort de Gaston. Celui-ci, qui tournait et retournait sa pice de cinq
francs, la laissait rouler  chaque instant, et le tintement sonore du
mtal produisait une impression terrible sur les nerfs surexcits de
Mademoiselle. Ainsi qu'il arrive  tous les enfants, le trsor qu'il
possdait brlait les doigts de Gaston, et il implorait tout bas
l'autorisation d'aller le troquer contre un canon de cuivre rcemment
import de Paris par l'picier Hodd.

Tout  l'heure, disait Mademoiselle.

--Oh, ma tante! tout  l'heure il sera vendu.

La fine oue de Blanchote saisit au vol la prire du petit garon.

Mne donc le gamin acheter le joujou qu'il dsire, dit-elle en se
tournant vers Alexis; il faut au moins qu'il se souvienne de toi.

M. de La Taillade se leva, Gaston joyeux fit un pas vers lui en
regardant sa tante, dont le visage devint anxieux.

Je reste en gage, ma chre soeur, dit ironiquement Blanchote, dont la
dent parut s'allonger. Rassurez-vous, allez: Alexis n'est pas un ogre,
il ne mangera pas son fils. Ne reviens que dans une heure, ajouta-t-elle
en s'adressant  son mari, nous allons causer de choses srieuses, ta
soeur et moi.

Gaston, tout entier  son ide, s'empara de la main de son pre et
l'entrana vers l'antichambre. L, il fut rejoint par Catherine, qui le
coiffa d'une petite casquette en drap bleu. La brave servante, ahurie,
ne savait si elle devait rester avec sa matresse ou accompagner Gaston:
des deux cts, elle pressentait un danger. Un coup de sonnette mit fin
 son indcision.--Blanchote rclamait un verre d'eau.

Ds qu'il se vit en possession du canon si ardemment convoit, Gaston
voulut le mettre  l'preuve. Pour cela il fallait gagner la campagne;
le pre et le fils dbouchrent donc sur la grande route, o chaque
soir, vers cinq heures, passait la diligence de Brest  Paris. L, tout
en disposant le canon, on s'aperut qu'on manquait de poudre. Alexis,
plus inventif que n'aurait os l'esprer Blanchote, proposa d'aller en
acheter  Paris. Gaston battit des mains  cette ide. Voyager en
diligence, voir Paris, rapporter une grosse provision de poudre, cette
triple perspective tait faite pour le sduire. Bientt les minutes lui
parurent des sicles, et son regard interrogea, avec autant d'anxit
que celui de M. de La Taillade, le dtour de la route o devait
apparatre la diligence. Enfin le fouet du conducteur retentit;
l'attelage, contenu  grand'peine, s'arrta au signal des voyageurs, et
Gaston n'tait pas encore assis sur la banquette de l'impriale o son
pre venait de le hisser, que les chevaux repartaient au galop.

Alexis triomphant bourra sa pipe, remonta son sac  deux reprises, et
tomba dans sa somnolence accoutume. Gaston, tourdi par le fracas de la
massive voiture, voyait avec surprise les pommiers qui bordaient le
chemin fuir en arrire. De la hauteur  laquelle il se trouvait, il
reconnaissait  peine les champs qui lui taient le plus familiers. Les
fermes, les chaumires, les arbres, tout jusqu' la grosse roche de
Gargantua dont Catherine racontait si bien l'histoire, lui apparaissait
comme transform. En abaissant les yeux, il lui semblait voir les pavs
courir et se prcipiter sous les pas des chevaux. Un vague sentiment de
crainte s'emparait peu  peu de l'esprit de Gaston, et ce n'tait plus
de joie que son coeur battait. En proie au vertige, il et voulu
descendre, fuir, crier; mais il n'osait ni parler ni bouger. Tout  coup
la vieille tour fodale se montra vers la gauche au-dessus d'un bouquet
de bois. L'enfant se pencha pour la voir, et des larmes coulrent sur
ses joues. Il vainquit pourtant cette motion, et leva ses beaux yeux
humides sur son pre.

N'est-ce pas, monsieur, que nous reviendrons tout  l'heure? dit-il.

--Oui, certes; tout  l'heure ou demain, rpondit M. de La Taillade.
As-tu donc peur avec moi, mon luron?

--Non; mais Catherine et ma tante pleureront si elles ne me voient pas
rentrer bientt; je ne voudrais pas leur causer de chagrin.

--Bah! elles sont prvenues. Joue avec ton canon.

La nuit venait rapidement, froide, sombre, sans toiles. La bise
malicieuse tourbillonnait autour du pesant vhicule, puis s'engouffrait
soudain sous la capote et couvrait les voyageurs de poussire. Le cocher
faisait ptiller la mche de son fouet au long manche, ou embouchait une
petite trompette dont les sons criards disaient aux rouliers de se
garer. Les chevaux,  l'approche du relais, redoublaient d'ardeur, et
Gaston se croyait emport dans un de ces chars merveilleux qui, dans les
contes de sa vieille bonne, surgissent du sol sous la baguette d'une
fe. Des lumires apparurent dans la plaine, se voilant pour se montrer
de nouveau agrandies et multiplies.

Est-ce Paris? demanda Gaston.

--Pas encore, rpondit Alexis, qui sourit de la navet de son fils.

La diligence roula entre deux ranges de maisons pour s'arrter devant
une immense porte cochre au-dessus de laquelle un cheval blanc se
cabrait sur un fond jaune. A travers les vitres d'une fentre, on
apercevait des charretiers envelopps de limousines, presss autour
d'une chemine au centre de laquelle flambait un fagot. On parlait de
chemin de fer dans cette runion, mais pour en rire avec ce ton
gouailleur qui fait de nous le peuple spirituel par excellence... 
notre dire, du moins.

Monsieur, dit Gaston  son pre qui profitait de ce repos pour bourrer
sa pipe, je veux retourner  Houdan.

--Sans avoir vu Paris? tu n'y songes pas. Et la poudre, et le canon?
Veux-tu boire quelque chose?

--J'aime mieux retourner chez ma tante.

--Il faut attendre  demain...

--En finirez-vous! cria le conducteur aux palefreniers; nous sommes en
retard, sans que a paraisse.

--Patience, nous y voil. Lche tout, l'Enrhum. En route!

Les chevaux frais bondirent, et la diligence, dont les lanternes
brillaient, reprit sa course vers Pontchartrain.

Gaston, stupfait de ce brusque dpart, se rejeta en arrire et se mit 
sangloter au grand bahissement d'Alexis.

Qu'a donc l'enfant, est-il malade? demanda le conducteur.

--Il veut retourner  Houdan.

--Alors passez-moi ce pleurnicheur, que je le fourre dans mon coffre.

Gaston fut sur le point d'appeler Catherine, mais il rflchit vite
qu'elle ne pouvait l'entendre. Il se tapit alors dans son coin et pleura
sans bruit.

Prends ton canon, prends donc ton canon! rptait sans cesse M. de La
Taillade.

Il ne souponnait pas que le jouet, cause premire de son chagrin, tait
devenu odieux  l'enfant. Peu  peu la fatigue s'empara de Gaston; ses
yeux gonfls se fermrent malgr lui, et, en dpit des rudes cahots qui
le secouaient, il s'endormit en songeant  sa tante qu'il se promettait
bien de ne plus quitter dsormais.

Il se rveilla transi, surpris de s'entendre appeler; c'tait la voix de
son pre qui l'engageait  se bien tenir et  prendre son canon. La
diligence s'tait arrte de nouveau, il faisait noir; on ne voyait que
les chevaux clairs par les lanternes dont la lueur formait autour
d'eux une grande tache blanche.

Dpchons-nous, l'ancien, criait le conducteur.

Gaston se sentit suspendu dans le vide, puis il toucha terre, pouvant 
peine se soutenir sur ses jambes engourdies.

C'est bien  cinq heures du matin que passe la seconde diligence?
demanda Alexis.

--Non,  six heures... Gare l! Hue, Polignac!

Le fouet claqua, les grelots s'agitrent, et la lourde machine disparut
dans l'ombre. Gaston se frottait les yeux sans rien voir et pressait
machinalement le fameux canon contre sa poitrine.

O est Paris? demanda-t-il.

--Nous y serons demain.

--Lorsqu'il fera jour, monsieur, vous me reconduirez chez ma tante,
n'est-ce pas?

--Tu l'aimes donc bien, ta tante?

--Oh oui, et Catherine aussi.

--Et moi, ne m'aimes-tu pas?

--Je vous aimerai si vous me reconduisez  Houdan.

Le soudard remonta son sac, prit son fils par la main et l'entrana en
dehors de la route. Les yeux de Gaston s'accoutumaient  l'obscurit;
cependant il trbuchait  chaque pas.

As-tu donc peur, que tu trembles? lui demanda son pre.

--Non, monsieur, j'ai froid.

Alexis grommela quelques mots. Aprs avoir march assez longtemps, il
s'arrta tout  coup. Gaston se pressa contre lui, il entrevoyait en
avant un gigantesque fantme mont sur un cheval blanc, c'tait la
statue de du Guesclin qui borne la pice d'eau des Suisses  Versailles.
M. de La Taillade fit asseoir l'enfant sur l'herbe, puis, le voyant
continuer  grelotter, se dpouilla de sa redingote pour l'en couvrir.

Couche-toi l et dors, lui dit-il, il n'est qu'une heure du matin.

Rest lui-mme en bras de chemise, il se promena de long en large pour
combattre le froid. Parfois il s'loignait assez pour disparatre dans
l'ombre.

Monsieur! cria Gaston avec angoisse.

--Que veux-tu, petit?

--Ne me laissez pas tout seul, murmura l'enfant d'une voix navre, j'ai
peur maintenant.

Alexis se sentit mu; il revint s'asseoir prs de son fils et lui prit
la main.

Voyons, dit-il, calme-toi, je suis l, et nous avons un canon.

L'enfant sourit tristement, poussa un gros soupir, puis ses yeux se
fermrent. La lune s'tait leve. M. de La Taillade contemplait ce
charmant visage pli par la fatigue et cette petite main nerveuse
cramponne  la sienne.

C'est une fille ce garon-l, se dit-il.

Cependant, avec une patience qui l'et fait bnir de Catherine, il ne
lcha la main du petit que lorsqu'il le vit compltement endormi. Alors,
sans trop s'loigner, il reprit sa promenade pour combattre la froidure
dont il souffrait  son tour.

Les oiseaux chantaient lorsque Gaston ouvrit les yeux. Il demeura
stupfait; devant lui s'tendait une nappe d'eau telle qu'il n'en avait
jamais vu, puis l'escalier dit des cent marches, et enfin le palais de
Versailles. Il se leva, courut vers son pre qu'il apercevait au loin,
et se trouva avec terreur devant Mme de La Taillade, rendue plus hideuse
par des meurtrissures dont son visage tait balafr.

Ce ne sont que des gratignures dont cette Catherine garde un
exemplaire, chri, disait-elle. Tu sais que je ne reois rien sans
rendre.

--Tu as l'oeil tout noir.

--Bah! avec un peu de vigne vierge, il n'y paratra plus dans huit
jours. La gredine, comme une bte froce, m'a prise  l'improviste.

Alexis remontait son sac.

Et ma soeur? demanda-t-il avec hsitation.

--Dame, elle ne s'attendait gure au dnoment. Elle s'est trouve mal
lorsque je lui ai annonc ton dpart. C'est alors que ce dragon de fille
m'a saut au visage.

--Alors rien de fait?

--Rien, je suis partie sans attendre, l'heure pressait. Mais nous tenons
le mioche; avant huit jours, tu boiras ton absinthe dans mon
tablissement.

Mme de La Taillade s'avana vers Gaston, qui recula.

N'aie donc pas peur, bijou, s'cria-t-elle, tu vaux deux mille francs
comme un liard et tu vas tre soign.

Ce fut  pied que le noble couple rsolut de gagner Paris, afin
d'conomiser les cinq francs que rclamait le cocher d'un coucou. A
moiti route, Blanchote s'tendit sur le revers d'un foss pour dormir.
Gaston harass, boiteux, plor, couvert de poussire, tranait le canon
auquel son pre en appelait sans cesse pour le consoler. En dpit des
remontrances de Blanchote qui prtendait en avoir vu bien d'autres, M.
de La Taillade eut piti de l'enfant et le porta sur son dos  plusieurs
reprises. Vers six heures du soir, le trio passait sous l'arc de
triomphe de l'toile, puis franchissait la barrire.

Rjouis-toi, voici Paris, dit M. de La Taillade  son fils.

Le pauvre petit releva la tte et son regard erra autour de lui. Il
n'aperut que des monticules couverts d'un gazon maigre et poussireux,
de grands arbres dpouills, des amas d'immondices que fouillaient des
chiens efflanqus.

Houdan est plus beau, pensa-t-il.

Et il retomba dans la torpeur douloureuse qui le paralysait de plus en
plus. C'tait par un mouvement machinal qu'il mettait un pied devant
l'autre; il ne pleurait pas, il ne pensait pas, il tait ananti. Dans
le lointain, sur le ciel gris o les nuages couraient violemment
chasss, se dressait un gant dont les bras tronqus se levaient comme
pour implorer: c'tait Notre-Dame de Paris, la vieille basilique de
Maurice de Sully et de Jean de Chelle.

Tout  coup, Gaston se sentit dans un lieu chaud et rempli de clarts.
Des femmes affaires, charges d'assiettes, couraient autour de longues
tables o se pressaient des convives aux voix retentissantes et
imprieuses. Des lumires suspendues vacillaient; des personnages,
peints sur les murailles, semblaient tournoyer dans une ronde dont un
chanteur avin marquait la mesure. Au milieu de cette confusion,
l'enfant crut apercevoir un bonnet pareil  ceux que portait Catherine;
il voulut se lever, appeler,--vains efforts: vaincu par la fatigue, il
posa la tte sur la table devant laquelle on venait de l'asseoir, et il
s'endormit.




V

GASTON DCOUVRE PARIS.


A son grand bahissement, Gaston se rveilla le lendemain dans une
chambre obscure, couch sur un matelas pos sur le plancher. Il se
redressa tout engourdi, frotta ses yeux avec nergie, et ne russit qu'
mieux voir quatre murailles, tapisses d'un papier jauntre, o de
grandes fleurs brunes se dtachaient comme des caractres inconnus. Il
se leva, et put  peine se soutenir, tant ses pieds gonfls taient
endoloris. Ce fut en boitant qu'il se dirigea vers la fentre aux vitres
grasses, ternes, poussireuses, que la lumire semblait traverser 
regret. Il trbucha contre un objet qui se trouva sur son passage,
reconnut le canon, cause de ses malheurs, et pleura en silence.

Tout  coup la peur le prit dans cette pice aux encoignures sombres, o
son regard noy de larmes entrevoyait une cruche de grs, divers
ustensiles de cuisine et un monceau d'objets indescriptibles. Il songea
aux cachots dans lesquels, selon les rcits de Catherine, les gendarmes
renfermaient les coupables, et il se crut en prison. Le pauvre petit se
rapprocha d'une porte qui lui faisait face, l'ouvrit tout tremblant, et
pntra dans une chambre un peu moins obscure que celle qu'il venait
d'abandonner. Il retenait son haleine, inquiet de n'entendre aucun
bruit. Il se prcipita vers une fentre ouverte, aperut un coin du ciel
et respira longuement. Ce ciel qui,  Houdan, versait la lumire 
pleine croise dans la petite maison de Mademoiselle, c'tait comme un
ami qu'il retrouvait.

Aprs une contemplation qui soulagea son coeur oppress, Gaston regarda
au-dessous de lui. Il distingua une sorte de puits carr sur lequel
s'ouvraient cinq ou six croises semblables  celle prs de laquelle il
se tenait. Des tuyaux noirs rampaient le long des murs lzards,
humides, que des araignes dcoraient de toiles immenses.  et l, un
rideau crasseux, du linge tendu, ou un pot de fleurs o s'tiolait un
rosier. Un chssis glissa dans ses rainures ingales avec un son aigre,
et Gaston dcouvrit, assis devant une table basse encombre d'outils, un
homme  la chevelure inculte, les manches de chemise retrousses
jusqu'aux coudes, puis un garon d'une douzaine d'annes. L'homme prit
un marteau et se mit  frapper  coups presss sur une sorte d'enclume.
Il s'arrta pour examiner l'objet que faonnait son lve,--un gros
soulier qu'il lui arracha des mains. L'homme parla d'une voix rude; il
grondait. L'apprenti, debout, coutait et rpondait avec crainte. Tout 
coup son matre le saisit par les cheveux, le secoua rudement, puis,
aprs l'avoir lch, lui lana le soulier au visage. L'enfant poussa des
cris affreux, tandis que Gaston, ple, effar, se rejetait en arrire et
s'appuyait contre un grand lit, seul reste des splendeurs croules de
Blanchote.

Encore un morceau de cuir perdu! criait le cordonnier.

--Assez, disait l'enfant; assez, ce n'est pas ma faute!

--Ni la mienne non plus, propre  rien!

Gaston recula jusqu' la chambre obscure pour ne plus entendre. Il ne se
rapprocha de son poste d'observation qu'au bout de quelques minutes. Le
marteau recommenait  battre; l'homme fumait une grosse pipe;
l'apprenti avait repris son travail, mais il passait  chaque instant la
main sur ses yeux encore pleins de larmes.

Si ce monsieur qui est mon papa allait me frapper ainsi, pensa Gaston
avec terreur.

Il tenta d'ouvrir une nouvelle porte, songeant  fuir,  regagner Houdan
 tout prix. Le pne rsistait, et l'enfant se dchirait les doigts en
vains efforts lorsqu'un pas lourd retentit, une clef pntra dans la
serrure, et M. de La Taillade entra.

Comme un coupable surpris en flagrant dlit, Gaston avait recul
jusqu'au mur; sa respiration haletante, ses yeux dmesurment ouverts
rvlaient la terreur  laquelle il tait en proie.

Te voil lev, luron, dit Alexis, incapable de rien remarquer; as-tu
jou avec ton canon?

--Reconduisez-moi chez ma tante, monsieur, je vous en prie.

--Encore ta chanson! Mais tu n'as pas vu Paris. Sois tranquille, tu y
retourneras chez ta tante; il est mme probable qu'elle viendra te
chercher plus tt que tu ne crois. Allons, viens m'embrasser.

Gaston s'avana en boitant.

Qu'as-tu donc, petit? tu marchais si droit hier!

--Je suis fatigu, j'ai mal...

Alexis grommela quelques mots, prit l'enfant sur ses genoux, le
dchaussa et secoua la tte  la vue des ampoules qui lui couvraient les
pieds.

Une vraie peau de femme, dit-il.

Il se gratta le front, dposa Gaston sur la chaise et fureta dans tous
les coins. Il dcouvrit un chiffon qu'il enduisit de suif, l'appliqua
sur les plaies de son fils et le rechaussa.

Allons, essaye de marcher, maintenant.

L'enfant soulag fit trois ou quatre pas sans trop boiter.

Qu'en dis-tu, hein?

--Vous tes bon, rpondit Gaston, qui lui entoura le cou de ses petits
bras; mais je vous en prie, monsieur...

--Halte-l! mon luron; je suis ton pre, et tu ne dois pas m'appeler
monsieur.

--Alors il faut que je vous tutoie.

--Je t'y autorise; joue avec ton canon.

Alexis s'tablit sur une chaise, bourra sa pipe, l'alluma, puis, les
jambes croises, se mit  fumer avec batitude sans plus s'occuper de
Gaston, qui se tint coi, n'osant troubler les mditations de son pre.
La pipe touchait  sa fin et commenait  crpiter, lorsqu'un bruit de
voix se fit entendre  l'extrieur.

Tiens, m'ame La Taillade, dj de retour! Doux Jsus, qu'est-ce que
vous avez donc sur l'oeil, sans vous commander?

--La diligence a vers, ma chre, et un panier m'a roul sur la tte.

--Employez la vigne vierge. Tenez, pas plus tard que le mois dernier, ma
fille en attrapa tout autant dans une explication avec son gueux
d'homme. On lui conseillait les cataplasmes, l'extrait de saturne, l'eau
vinaigre, le plantain. Rien de tout a, lui ai-je dit, de la vigne
vierge! Elle m'a coute, aussi huit jours aprs son oeil malade tait-il
plus frais que l'autre.

--Je m'en suis dj appliqu, et je vais continuer. Au revoir, m'ame
Bardou.

--Au revoir, m'ame La Taillade; tout en vous plaignant, sans vous
commander.

Le pne grina, et Blanchote, arme de son cabas, apparut dans le sombre
rduit. Les yeux d'Alexis clignotrent; il recula sa chaise jusqu'auprs
du lit et remonta son sac.

Te voil rentr; tu n'as donc rien fait, ce matin? lui demanda sa
femme.

--Rien; mais Pauquet loge deux gaillards qui n'ont plus le sou; je dois
causer avec eux tantt.

--Du nerf, hein! il faut manger jusqu'au moment o l'on viendra racheter
le mme. Tiens! o est-il? est-ce qu'il dort encore?

--Il joue sans doute avec son canon.

Loin de jouer, Gaston, retir dans la chambre noire, tremblait; car la
vue de Blanchote lui causait une terreur secrte. Tout en parlant, la
mgre s'tait dbarrasse de son chle, et dposait sur une table
vermoulue du pain, du jambon et un litre de vin.

Suis-je sotte, s'cria-t-elle en se frappant le front; j'ai oubli ton
cognac sur le comptoir de l'picier.

--Je vais le chercher, dit Alexis qui se souleva de sa chaise.

--Pauvre chri, a t'oblige  remonter quatre tages. Mais au fait, ne
bouge donc pas; j'enverrai le petit. C'est bien Gaston que ta soeur l'a
nomm? Drle de nom, pour un homme. Hol, Gaston, viens ici, mon
mignon.

L'enfant parut et s'avana timidement jusqu'au milieu de la pice.

Il est tout de mme gentil, dit Mme de La Taillade; mais il n'a pas
l'air dgourdi. coute, petit, sais-tu faire les commissions?

--Oui, madame, avec Catherine.

--Catherine, rpta Blanchote dont le sourire se frona et dont la dent
saillit d'une faon menaante, je lui tremperai son pain tt ou tard
dans une sauce de ma faon,  cette femelle! N'en parlons pas pour le
quart d'heure, a me couperait l'apptit. Tu vas descendre et tourner 
main gauche; tu la connais, ta main gauche?

--Oui, madame.

--Bon, tu entreras chez l'picier qui demeure au coin de la rue, et tu
demanderas le carafon de cognac que j'ai oubli. Va, et prends garde de
le casser.

--Tout seul? demanda Gaston.

--Parbleu, te faut-il un domestique? Il est bon, le mme.

--Ma tante ne veut pas que je sorte seul.

Blanchote carquilla ses petits yeux, puis elle se tordit un instant
dans les convulsions d'un fou rire. Alexis rebourrait sa pipe; l'enfant,
interdit, mordillait le bas de sa blouse de mrinos. Peu  peu Mme de La
Taillade retrouva son sang-froid.

Ta tante avait raison  Houdan, reprit-elle; mais  Paris, vois-tu,
c'est autre chose. Allons, file, mon bijou.

--Non, rpliqua rsolument le petit garon, je ne veux pas dsobir  ma
tante.

Blanchote cessa de rire, elle frotta vigoureusement son oeil endommag;
puis, le bras lev, se rapprocha de l'enfant. Alexis la retint au
passage.

Je l'accompagnerai, dit-il.

--Ah! tu crois que c'est comme a qu'on lve les mioches, toi?

--Que ma soeur le rclame ou non, continua le soudard avec une fermet
qui surprit Blanchote, Gaston retournera chez elle avant quinze jours,
et je ne veux pas qu'il soit maltrait.

--Monsieur ne veut pas! Monsieur a donc une volont? s'cria la mgre
d'un ton ironique; voil du nouveau, sur ma parole! Tiens, ne sois pas
bte, reprit-elle; qui parle de le maltraiter, ce morveux! Une taloche,
a les forme, voil tout.

Alexis secoua la tte et se tourna vers l'enfant.

Patience, petit, lui dit-il d'une voix qu'il essaya de rendre douce;
mais je suis ton papa, il faut m'obir,  moi. Va chercher ce cognac
pour montrer que tu m'aimes bien.

--Et vous me reconduirez chez ma tante?

Alexis continuait  secouer la tte comme s'il rpondait oui. Gaston,
satisfait, disparut dans le corridor, tandis que la voix aigu de
Blanchote lui indiquait de nouveau l'adresse de l'picier. Le pauvre
petit dut descendre avec lenteur et s'arrter  plusieurs reprises; il
atteignait le dernier palier, lorsqu'un objet informe,  cheval sur la
rampe, passa prs de lui avec vlocit. Dans ce hardi cavalier il
reconnut le jeune apprenti qu'il avait vu maltraiter dans la matine, et
qui, joyeux maintenant, fredonnait la _Marseillaise_. Tout en marchant,
l'apprenti examinait avec curiosit le nouveau venu. Il s'arrta  la
porte de l'alle, tourna deux fois autour de Gaston en excutant un pas
de fantaisie, lui tira la langue et s'loigna, singeant  s'y mprendre
le cri des marchandes de quatre saisons lorsqu'elles annoncent le retour
des pois verts.

La pantomime de l'apprenti avait un peu effarouch Gaston qui, le coeur
serr, la tte vide  force d'avoir pleur, se trouva tout  coup dans
la fangeuse rue des Arcis, dont le mouvement et le bruit achevrent de
l'tourdir. Bien des fois,  Houdan, il avait caress le rve de sortir
seul; mais Mademoiselle et Catherine s'taient toujours montres
inflexibles, et, en cet instant, Dieu sait si Gaston se repentait
d'avoir eu ce dsir. Ds les premiers pas,--aprs s'tre bien assur
qu'il tournait  main gauche,--il se sentit regarder et se troubla. Ni
sa mise ni son allure ne rappelaient celles des gamins qui errent en
libert dans la grande ville et la sillonnent en matres. Il ressemblait
plutt  un pauvre oiseau dont une pierre vient de blesser l'aile, qui
rampe, essaye de courir et se heurte follement  tous les obstacles. Il
n'osait, en effet, quitter le bord du trottoir, et s'embarrassait
presque  chaque pas entre les jambes d'ouvriers affairs qui
l'cartaient en le gratifiant d'une injure. tait-ce donc vritablement
le Paris tant vant par le docteur Fontaine que cette rue sombre, sale,
gluante, qu'un ruisseau infect coupait en deux? Gaston doutait. En tout
cas, avec une navet bien excusable, il cherchait un visage ami dans
cette foule qui le coudoyait. Soudain son coeur battit avec violence;
devant lui,  une certaine distance, cheminaient trois femmes coiffes
du grand bonnet normand qui lui tait si familier. Il hta le pas, ses
pieds s'chauffrent, il put avancer plus vite et bientt courir. Il
rejoignit enfin celles qu'il poursuivait et s'arrta dcourag; elles
lui taient inconnues. Il revint alors en arrire, la poitrine
oppresse; tourna  gauche,  droite, au hasard, cherchant la rue d'o
il venait de sortir, dont il ne savait pas le nom, et qu'il ne pouvait
reconnatre entre ces hautes maisons qui se ressemblaient. Il marcha
longtemps, n'osant demander sa route, dboucha sur le quai 
l'improviste; l, Paris lui apparut.

Assis sur un banc de pierre, les cheveux au vent, Gaston, surpris,
regardait les gigantesques tours de Notre-Dame, dont la noire silhouette
se dcoupait sur le ciel charg de nuages gris. Plus loin un amas de
verdure, le quai aux Fleurs et son bal clbre,--le Prado. Plus loin
encore, le Palais de Justice dont les poivrires, couvertes d'ardoises,
rappelaient  l'enfant les tableaux qui ornaient la salle  manger de sa
tante, et dont la plupart reprsentaient des manoirs fodaux. La coupole
de l'Institut,  demi perdue dans la brume, tonna beaucoup Gaston par
sa forme inconnue  Houdan. Du ct de l'eau qu'il occupait, il
entrevoyait un coin du Louvre et le tertre funraire des hros de
Juillet. Venaient ensuite des maisons d'ingale hauteur, mal alignes,
sordides, bombes, o logeaient des charbonniers, des oiseleurs et des
quincailliers.  et l de gigantesques annonces, d'immenses peintures
reprsentant Napolon dcorant un soldat ou un tambour-major plus
galonn qu'un marchal, enseignes des bureaux pour lesquels travaillait
Alexis. Ces enluminures, la Seine coulant entre son lit de pierre et le
pont d'Arcole, furent les trois choses qui frapprent le plus Gaston
dans sa dcouverte de Paris.

Durant deux heures au moins, avec cette mobilit d'esprit qui sauve les
enfants de chagrins trop rudes, le jeune La Taillade oublia le monde
pour repatre ses yeux des choses nouvelles qui l'entouraient. Mais il
n'avait pas mang depuis la veille; la faim le rappela  la ralit. Il
se leva avec effort, s'engagea de nouveau dans les rues, et se remit 
chercher la maison de son pre. Il n'osait demander sa route et marchait
toujours, tournant dans un cercle, comme l'Indien perdu dans les forts.
Enfin il aborda une femme qui depuis un instant paraissait l'observer
avec intrt.

Madame, demanda-t-il, savez-vous o demeure M. de La Taillade?

--Oui, certes, mon ami; viens avec moi.

Elle le prit par la main, et, en quelques mots, le pauvre enfant raconta
son histoire; soudain sa conductrice le fit pntrer dans une alle
obscure.

Attends-moi l, lui dit-elle; je vais prvenir ton papa; car il
pourrait te gronder d'avoir t si longtemps absent. Donne-moi ta blouse
afin qu'il sache bien que c'est toi qui m'envoie.

Gaston, qui n'y comprenait rien, se laissa dpouiller sans mot dire, et
plus d'une heure s'coula sans qu'il ost bouger. Il s'enfuit, pouvant
par la grosse voix d'un homme qui le traita de vagabond et le menaait
de lui tirer les oreilles. Le pauvre petit se remit en marche. Il
faisait sombre, une pluie fine commenait  tomber, et la faim le
torturait. Ses jambes flchissaient, il sentait les pavs se drober
sous ses pieds meurtris. Les lumires, qui s'allumaient de toutes parts,
lui semblaient doubles et lui brlaient les yeux. Il dboucha prs de la
tour Saint-Jacques-la-Boucherie, dans les environs de laquelle s'talait
alors un march de vieux effets, repaire de juifs, aujourd'hui remplac
par des arbres et des fleurs.

Une charrette au brancard vide offrait un abri au petit gar. Que de
dsespoir dans ce pauvre tre naf, si heureux jusqu'alors, et qui ne
connaissait du monde que la riante demeure de Houdan, o il rgnait en
matre ador! Il ne pouvait rsoudre aucun des problmes qui se pressait
dans sa tte. Pourquoi l'avoir emmen de chez sa tante? pourquoi l'avoir
forc  marcher jusqu' ce que ses pieds fussent ensanglants? pourquoi
Mme de La Taillade avait-elle voulu le frapper? pourquoi lui avait-on
pris sa blouse? Et Catherine, et Mademoiselle, et le docteur, pourquoi
n'accouraient-ils pas  son secours? pourquoi ne venaient-ils pas le
chercher? A ces questions, Gaston ne trouvait qu'une rponse effrayante,
c'est qu'il tait la victime d'une fe qui le perscutait, tout comme
s'il et t un prince.

Une sorte de somnolence s'emparait de lui; il grelottait sous l'humidit
glace, et il se rapprocha du brasier d'un rtameur ambulant qui, tabli
au pied de la tour, fondait des cuillers en tain. Tout  coup Gaston
poussa un cri; un gamin, l'apprenti cordonnier, dansait autour de lui
comme un gnome.

Oh! monsieur, dit-il, je suis perdu; vous allez me dire o est la
maison.

--Monsieur! rpta le gamin, qui fit le salut militaire; merci, plus que
a de genre! Eh bien, nous sommes gentil, mon bijou; nous avons donc
fait l'cole buissonnire pour notre dbut? C'est maman La Taillade qui
est contente! depuis ce matin sa dent a pouss d'au moins deux lignes,
et nous allons recevoir une toutouille numro un.

--Emmenez-moi, dit Gaston, les mains jointes.

L'apprenti, frapp du ton navr de celui dont il se moquait, devint
srieux. Il couta le rcit de Gaston.

Dame, mon vieux, lui dit-il de son ton naturel, a sera dur  faire
avaler  tes parents, cette histoire-l. Moi, j'aime assez la gueuse qui
t'a vol ta blouse; la bonne farce! C'est moi qui l'aurais colle! Mais
je n'ai pas de chance; il ne m'en arrive jamais de ces machines-l.
Allons, viens; je plaiderai pour toi; a sera inutile, car la cause des
petits, vois-tu, c'est perdu d'avance. Graisse-toi les reins; il y aura
de la grle, aussi vrai que mon pre s'appelle Bouchot.

L'apprenti, suivi de Gaston, traversa les ruelles troites du march; au
moment de franchir la dernire porte, il rapprocha de sa bouche ses
mains disposes en cornet.

Oh! oh les _ioutres_! cria-t-il de toute la force de ses poumons.

Puis il entrana son compagnon, qui ne comprit rien  cette moquerie
adresse aux marchands juifs. Les deux enfants dbouchaient  peine dans
la rue des Arcis, que Gaston se sentit rudement saisir par le bras; il
leva les yeux et reconnut Blanchote.

Il allait parler, sa nouvelle connaissance ne lui en laissa pas le
loisir et se chargea du rcit de son odysse.

C'est moi qui l'ai retrouv, votre mme, m'ame La Taillade, dit Bouchot
en terminant; s'il y a une rcompense honnte, vous diminuerez le nombre
des taloches.

La mgre ne rpondit pas. Les lvres serres, l'oeil en feu, elle
portait presque Gaston prt  dfaillir. Elle gravit  la hte les
quatre tages, referma la porte, s'empara d'une lanire de cuir et
frappa le malheureux enfant, auquel la douleur arracha des cris et fit
retrouver des larmes. Les voisins, qui croyaient  une escapade,
applaudissaient  la correction du mauvais garnement, et Bouchot reut
une semonce de son pre sur la ncessit de former la jeunesse. Enfin,
lasse de frapper, Blanchote teignit la lumire et sortit. A demi ivre,
elle se trouvait heureuse de sa mchante action, qu'elle se plut 
considrer comme un -compte sur les avances qu'elle devait  Catherine.

Gaston l'couta s'loigner en frmissant. Il venait d'tre frapp pour
la premire fois, sans tre coupable, sans avoir commis de faute, alors
qu'il mritait au contraire la piti. L'ide de l'injustice pntra dans
ce jeune esprit bon, loyal, sincre, qui ne croyait qu'au bien et qui
venait d'apprendre que la lchet, la mchancet, l'abus de la force,
tous les monstres que voulait combattre son parrain existaient en
ralit. Oh! le bon docteur, que n'tait-il pas l pour calmer l'enfant
qu'il chrissait, apaiser sa colre, le retenir sur la pente o
l'indignation pouvait l'entraner, maintenant qu'il savait que le mal
peut avoir des jours de triomphe! Que n'accourait-il, avant que cette
jeune intelligence, qui le ravissait par sa puret, se fausst au
contact des vices engendrs par l'ignorance et la misre, ces plaies que
toute socit porte au flanc et que notre gosme seul nous empche de
gurir. Mais  cette mme heure, triste, anxieux, comptant les secondes,
le docteur veillait prs de sa vieille amie, se demandant si la maladie
terrible contre laquelle luttait sa science, n'emporterait pas la raison
de cette crature d'lite, dont les douleurs immrites lui dmontraient
l'existence d'un monde meilleur.

Gaston se releva avec peine et tenta d'ouvrir la porte. A la douleur se
joignait l'pouvante; il avait peur dans cette solitude, dans cette
obscurit. Il croyait entendre mille bruits dont ses nerfs surexcits
doublaient l'intensit; il croyait sentir autour de lui des mains
menaantes armes de fouets aux lanires ensanglantes. Un bourdonnement
confus l'assourdissait; il roula sur le sol:--il venait de s'vanouir.

O va l'me des enfants dans ces moments de dfaillance o le corps,
vile matire, gt sans force, sans couleur, priv en apparence de
l'tincelle divine qui le force  obir? Quel ange protge cette lueur
immortelle pour la dfendre contre le souffle de la nuit ternelle?
Gaston ne souffrait plus, il avait oubli. Sous la tonnelle o le
chvre-feuille mariait ses guirlandes  celles des clmatites,
Mademoiselle brodait, le docteur lisait  haute voix un livre qu'il
dclarait sublime; Catherine, de la fentre de sa cuisine, jetait de
temps  autre un coup d'oeil sur le jardin. Gaston, par un singulier
phnomne, se voyait marcher, aller, venir; sa charrette--cadeau de son
parrain--s'emplissait de cailloux, et les murs du beau chteau qu'il
avait bauch s'levaient  vue d'oeil. Ce chteau, commenc sous une
touffe d'herbe, se dressait maintenant jusqu'au ciel, et l'architecte en
parcourait les appartements, mille fois plus beaux qu'il ne les avait
rvs. Les fentres ouvertes laissaient pntrer partout les rayons du
soleil, les chansons des oiseaux, le parfum des fleurs. Les papillons
voltigeaient sans crainte autour de ce palais trange qui possdait deux
tours semblables  celles de Notre-Dame et un dme pareil  celui de
l'Institut. Au milieu de la pelouse, coulait un fleuve aux flots dors
travers par un pont suspendu. Des buissons, couverts de roses, de
lilas, de jasmins, cachaient des rossignols et des phnix. Ces oiseaux,
que Catherine dclarait des mensonges, venaient se poser sur toutes les
branches. Mademoiselle, ravie, embrassait Gaston, auteur de ces
merveilles, qu'il avait prdites longtemps  l'avance sans qu'on voult
le croire. Le docteur nettoyait le verre de ses lunettes et dclarait le
progrs accompli. Quant  Catherine, elle pleurait  chaudes larmes,
ainsi qu'elle avait coutume de faire chaque fois que Gaston prouvait,
d'une faon quelconque, qu'il l'aimait bien. Mais soudain le radieux
soleil qui illuminait cette scne plit, les ptales perdirent leur
couleur, les oiseaux s'enfuirent, le beau chteau s'croula avec un
horrible fracas. Gaston fit un mouvement, sortit de sa lthargie et
prta l'oreille. Dans le corridor rsonnait le pas lourd, mesur de son
pre. Il le vit entrer avec lenteur, roide, srieux, suivi par
Blanchote, dont une lumire vacillante clairait la face disgracieuse.

A la vue de son fils tendu sur le carreau, la tte d'Alexis se mit en
branle. Gaston se prcipita vers lui.

On m'a battu! s'cria-t-il suffoqu.

Le soudard se rapprocha du lit et s'y assit; il semblait regarder sans
voir; en revanche les yeux de sa femme tincelaient.

Monsieur, ne me laissez plus battre, reconduisez-moi chez ma tante...

--Va donc... petit, bgaya M. de La Taillade, incapable en ce moment de
rien comprendre; va donc jouer avec ton canon.

Puis il se renversa comme une masse et ronfla presque aussitt.

Gaston recula pas  pas, suivi par le regard narquois de sa belle-mre.
Arriv prs de la porte qui s'ouvrait sur la pice o il avait dormi la
veille, il s'arrta; Mme de La Taillade, du fond de son cabas, venait de
sortir un morceau de pain et un cervelas. La faim de Gaston se rveilla
imprieuse; il contempla ces provisions avec le regard ardent d'un jeune
chat.

Voyons, mon bijou, lui dit Blanchote, faisons la paix; tu dois avoir
faim?

--Oui, murmura l'enfant.

La mgre lui tendit un morceau de pain et une rondelle de cervelas. La
faon dont le pauvre petit se prcipita sur cette pitance et l'avidit
avec laquelle il la dvora et donn envie de pleurer  toute autre qu'
Blanchote; mais elle avait eu trop souvent faim pour que ce spectacle
l'attendrt.

Tu en veux encore? dit-elle.

--Oui.

--Promets-moi alors de ne rien raconter  ton pre demain. J'ai tout
arrang; il te pardonne.

Blanchote tendait vers Gaston le pain et le cervelas tout entier, prte
 les retirer.

Tu ne diras rien?

--Non.

--Si tu ne tiens pas parole, tu ne reverras jamais ta tante.

--Je la tiendrai.

Une heure plus tard, enfin rassasi, le pauvre petit dormait sur son
matelas. Comme une dernire rafale qui vient branler de nouveau les
forts sur lesquelles un orage a pass, un soupir, presque un sanglot,
soulevait de temps  autre sa poitrine oppresse.




VI

LA DANSE DE GISELLE.


Lorsque Gaston se rveilla, la mansarde, de mme que la veille, tait
dj abandonne. Tant bien que mal, il procda  sa toilette. De minute
en minute il entendait rsonner un cri trange, modul, un _brrrou...
out!_ qui l'intriguait et qu'il ignorait tre un appel. Il se rapprocha
enfin de la fentre et dcouvrit Bouchot, qui, debout devant l'tabli,
travaillait avec ardeur  tailler, coller, ajuster des papiers de
diffrentes couleurs orns de grandes lettres noires. Tout  coup
l'apprenti lana ce _brrrou... out!_ qui surprenait Gaston, leva les
yeux et aperut son protg de la veille. Il abandonna aussitt son
occupation, recula de quelques pas, entama cette danse fantastique qui
lui servait d'entre en matire, et la termina en excutant la roue avec
une agilit de clown.

Tu es donc sourd? cria-t-il ensuite.

Puis, craignant sans doute qu'une conversation  haute voix n'attirt
l'attention des voisins, il fit mine de se frapper et de se frotter le
bas des reins avec un geste d'interrogation. Cette allusion ramena des
larmes dans les yeux de Gaston, si cruellement battu la veille, et qui
ne rpondit qu'en baissant la tte avec tristesse. Sur ce, Bouchot, les
jambes cartes, les bras tendus, les poings tantt ouverts, tantt
ferms, lana dans le vide une srie de soufflets et de coups de pied
qui, s'ils fussent arrivs  leur adresse, auraient videmment atteint
Blanchote.

Satisfait de cette vengeance imaginaire, l'apprenti se rapprocha de
l'tabli et livra  l'admiration de son spectateur un immense
cerf-volant fabriqu  l'aide d'affiches rcoltes sur les murs.
Dsignant Gaston du doigt, puis se frappant la poitrine  plusieurs
reprises, Bouchot essaya d'expliquer  sa nouvelle connaissance qu'il
comptait sur elle pour l'enlvement du chef-d'oeuvre. Peu au courant de
la mimique parisienne, Gaston interprtait souvent  rebours les signes
tlgraphiques de son interlocuteur, qui, la tte penche sur l'paule,
les yeux baisss, les bras ballants, dansait alors avec toutes les
apparences du dcouragement le plus profond. Le cerf-volant termin,
l'apprenti l'tendit sur le sol, l'admira, le redressa, le franchit 
pieds joints au risque de le crever, puis le fourra prcipitamment sous
une armoire et fit signe  Gaston de se retirer. Deux minutes plus tard,
la voix du cordonnier rsonnait grondeuse et menaante.

Cette scne avait distrait Gaston. Lorsqu'il se sentit de nouveau seul,
il redevint triste et ses penses le reconduisirent  Houdan. Il songea
qu' cette heure, sans l'odieux canon rapport de Paris par l'picier,
il serait assis dans la salle  manger, prs de Mademoiselle, attentive
 lui passer ces tartines grilles et beurres si excellentes  tremper
dans du lait chaud. Catherine, avec sa jupe aux raies noires et
blanches, son corsage de cotonnade bleue, son fichu rouge, ses ciseaux
cliquetant  son ct, s'apprterait  le conduire  l'cole. Le lait
bu, le sucre rest au fond de la tasse mang, Mademoiselle
l'embrasserait en lui recommandant d'tre sage; puis il se mettrait en
route.

La femme du notaire, celle du receveur, la dame qui distribuait les
lettres  la poste, l'arrteraient au passage pour lui demander des
nouvelles de sa tante. Une d'elles au moins lui donnerait une pomme ou
un bonbon qu'il partagerait avec Denis, le mieux aim de ses camarades
de classe. On approchait de l'cole, les bancs polis, les mappemondes,
la grosse bouteille  l'encre allaient apparatre... Gaston tait si
bien perdu dans cette rverie, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte, et
tressaillit en voyant entrer son pre et Blanchote.

Eh bien, mon luron, s'cria Alexis, tu ne me dis pas bonjour?

--Bonjour, monsieur.

--Que t'est-il donc arriv hier?

Gaston vit les sourcils de Mme La Taillade se froncer.

Je me suis perdu, rpondit-il.

Le soudard se mit  rire, non certes par mchancet, mais faute de
l'intelligence suffisante pour comprendre ce que le malheureux enfant
avait d souffrir.

Et on t'a vol ta blouse?

--Oui, murmura Gaston, qui baissa la tte.

--Tu dois avoir froid dans cette tenue?

--Un peu, monsieur.

--Sais-tu l'adresse de la maison, maintenant?

--Non.

--Il faut l'apprendre, tu peux te perdre de nouveau...

--Allez-vous donc m'envoyer encore en commission? s'cria Gaston avec
effroi.

--Non, bijou, pas pour le quart d'heure, rpondit Blanchote. Voyons,
aide-moi  mettre le couvert.

L'enfant, sur les indications de sa belle-mre, apporta des verres, des
couteaux, des assiettes et prit place  table. M. de La Taillade avait
embauch les deux pauvres diables logs chez Pauquet, et le djeuner se
ressentit de cette aubaine. Alexis, sous prtexte de fortifier son fils,
le fora  boire un doigt de vin pur, le caressa et s'aperut qu'il
avait les mains glaces.

Il faut lui acheter un vtement, dit-il  sa femme.

--Sois tranquille, chri, j'ai son affaire.

Tandis que son noble poux bourrait sa pipe, croisait les jambes et
sirotait un norme verre de cognac, Blanchote fouillait au fond d'un
placard, o, parmi des blouses, des serviettes, des camisoles, des robes
de toutes tailles, fruit de ses rapines, elle trouva une petite
redingote de drap bleu de ciel.

Fire ide, dit-elle, le jour o j'ai achet a.

Elle s'approcha de Gaston et l'aida dans l'opration facile d'endosser
le vtement. Les bras du petit garon se perdirent dans la profondeur
des manches, tandis que les pans venaient lui battre les talons.

a lui va comme un gant, s'cria Blanchote avec aplomb.

Alexis, selon sa coutume, remonta son sac.

Un peu large, murmura-t-il entre deux bouffes.

--Tu raisonnes en militaire, chri; les enfants grandissent vite, ils
ont besoin de mouvement, il leur faut de la place.

Gaston se regardait d'un air piteux; il comprenait mieux que son pre
combien cette redingote, bonne pour un garon de quatorze ans, le
rendait ridicule. Cependant il n'osa pas contredire sa belle-mre, qui,
aprs avoir retrouss les manches doubles de soie pour lui dgager les
mains, s'extasia sur sa bonne mine. Elle lui retira ses brodequins lacs
et les remplaa par des chaussons de lisire dont elle possdait une
nombreuse collection. Mcontent de la redingote, Gaston fut satisfait de
sa nouvelle chaussure, qui lui permit de marcher sans boiter.

Au bruit d'un doigt qui frappait discrtement  la porte, Mme de la
Taillade et Gaston firent un pas, mus par la mme pense: Houdan. La
premire attendait une lettre; le second, sa tante ou Catherine. Ce fut
Alexis qui cria machinalement:

Entrez!

La clef tourna dans la serrure, et Bouchot montra le bout de son nez.

Ce n'est que moi, dit-il, peut-on entrer tout de mme?

--Oui, et ferme ta porte.

--Salut, excuse, la compagnie, a y est.

Henri Bouchot, apprenti cordonnier, lve de son pre, ainsi qu'il le
dclarait lui-mme, allait atteindre sa onzime anne. Petit pour son
ge, mais remuant comme un singe, il y avait plus de vigueur et de sant
qu'on ne le supposait  premire vue dans ce corps chtif en apparence.
Qu'on se reprsente sur un visage ovale, sous un front large,
intelligent, bomb, couronn de cheveux blonds en broussaille, deux yeux
gris ptillant de malice, un nez retrouss, une bouche aux lvres fines
et narquoises, et l'on aura le portrait de Bouchot. En toute saison,
avec une complte insouciance, il marchait vtu d'une blouse grise
perce aux coudes, d'un pantalon endommag aux genoux et d'un tablier
vert  bavette qui lui descendait  mi-jambe. Sa coiffure se composait
d'une calotte rouge qui se promenait sans prtention de l'une  l'autre
de ses oreilles ou reposait au fond de sa poche. Depuis un an et demi
que sa mre tait morte, Bouchot avait cess de frquenter l'cole
mutuelle et travaillait avec son pre, excellent ouvrier qui, sous le
prtexte de combattre le chagrin que lui causait le souvenir de sa
femme, s'enivrait assez rgulirement et battait son fils un peu  tort
et  travers. L'enfant supportait ces orages avec constance, les
provoquait souvent par le temps qu'il employait  faire une course, le
peu de soin avec lequel il garnissait un revers, l'irrgularit des
ranges de clous dont il maillait une semelle, et trouvait en somme
qu'il n'tait pas trop mauvais de vivre, surtout les jours o son pre
ne se consolait pas trop.

Vif, curieux, obligeant, spirituel, Bouchot tait une nature
foncirement honnte, un gamin gouailleur, hardi, flneur, batailleur,
un polisson si l'on veut, mais non un voyou. En dpit de la brutalit
de son pre, il l'aimait et le secondait de son mieux. Par malheur,
l'enfant dtestait le mtier qu'on lui enseignait, et avait l'amour inn
du dessin. Le cordonnier, qui n'y comprenait goutte, combattait cette
passion de son fils avec la mme nergie que s'il se ft agi d'un vice,
et lorsqu'il dcouvrait une feuille de papier blanc ou un crayon entre
les mains de son hritier, celui-ci recevait une de ces corrections
qu'il qualifiait de toutouilles. Mais les coups n'amoindrissaient pas le
moins du monde son amour pour les bonshommes, et plus d'une muraille du
quartier en portait la preuve. En somme, Bouchot tait aim des voisins
que sa bonne humeur divertissait, et qui, s'ils pouvaient lui reprocher
quelques farces un peu risques, ne connaissaient de lui aucune mauvaise
action.

Le gamin, aussitt entr, lana vers Gaston un coup d'oeil expressif,
accompagn d'une lgre grimace. Il portait sous le bras un paquet assez
volumineux.

Te voil, gredin, dit amicalement Alexis que l'apprenti dridait par
ses allures; veux-tu boire un coup?

--Merci, mon capitaine, je suis trop press. Je vais rue Saint-Lazare,
chez un bourgeois qui attend ses escarpins depuis huit jours; papa me
croit dj en train de revenir.

--Viens-tu donc m'emprunter ma voiture? demanda Blanchote, qui daigna
sourire et montrer sa dent.

--Non; je sais qu'elle est en rparation. C'est votre mme que je viens
vous emprunter. Il ne connat pas Paris; mes affaires m'appellent
derrire la Madeleine: c'est une rude occasion pour le former, votre
petit, et sans payer un sou de plus qu'au bureau.

--Tiens, c'est une ide.

--Deux mme, si vous y tenez.

Alexis secoua la tte. Quant  Gaston, il coutait la bouche ouverte,
surpris d'apprendre que sa belle-mre possdait une voiture.

Rouge ou noir? reprit Bouchot, qui fit le geste de tirer des macarons.

--Tu le feras craser, dit M. de La Taillade.

--Dites donc, mon capitaine, vous me manquez de respect; est-ce que j'ai
l'air d'un jobard?

--D'ailleurs, il a mal aux pieds.

--Nous grimperons derrire un fiacre, j'ai des billets de faveur.

--Voyons, chri, dit  son tour Mme de La Taillade; tu ne peux pas
l'emmener  ton ouvrage, et j'ai  sortir; prfres-tu le laisser seul
ici?

--Veux-tu accompagner Bouchot, mon luron? demanda Alexis.

--Oui, rpondit Gaston, que l'ide de rester enferm effrayait.

--En route! cria l'apprenti, qui se dirigea vers la porte en dansant.

--Vais-je donc sortir ainsi? dit Gaston en jetant un regard piteux sur
son accoutrement.

La surprise se peignit sur le visage de Blanchote et de Bouchot, qui ne
comprenaient pas le scrupule de l'enfant.

Nous n'allons pas voir le roi, rpliqua le gamin, ce n'est pas son jour
de rception.

--Mais tu es plus beau qu'avec ta blouse, s'cria Mme de La Taillade.

--Je n'oserai jamais aller ainsi dans la rue.

--Il est bon votre petit, mon capitaine; il a des faons cocasses qui
m'amusent comme tout. Mais je perds un temps que papa Bouchot rattrapera
sur mes paules. Je reviendrai quand tu auras grandi, mon bonhomme.
Tiens, une ide! a fait les deux, m'ame La Taillade.

Revenant sur ses pas, l'apprenti se dbarrassa de sa blouse et de son
tablier, enleva la redingote de Gaston, s'en affubla et lui passa les
effets dont il venait de se dpouiller. Il n'tait gure plus grand que
son nouvel ami, et la redingote ne lui allait pas mieux. Mais pour la
premire fois il endossait autre chose qu'une blouse, et, sduit par la
couleur du vtement, il s'inquitait peu de sa longueur.

Je dois avoir l'air d'un duc, dit-il en se promenant avec gravit.
Allons, embrassons papa, maman, et filons, il n'est que l'heure.

--Tu le ramneras avant la nuit?

--Puisque nous n'allons que jusqu' la Madeleine.

Et Bouchot disparut entranant Gaston.

Es-tu bte, de me faire poser comme a, lui dit-il aussitt qu'ils
eurent atteint l'escalier. Tu l'aimes donc bien, la mre La Taillade,
que tu as si peur de la quitter? Elle ne me botte pas, moi, ta
belle-mre; je la crois cousine de la gueuse qui t'a chip ta blouse.
Quant  ton pre, c'est un bon zig. Il est drle, le soir, lorsqu'il
monte l'escalier. Hier, il a pitin plus de cinq minutes sur la mme
marche sans s'en apercevoir. Mais, au moins, il ne va pas de travers
comme papa Bouchot lorsqu'il s'est trop consol. Tiens! Romo qui se
promne, s'cria-t-il en apercevant un gros chat. Quelle chance, je vais
chauffer la bile  la mre Bardou! Prends le paquet et descends; quand
tu seras en bas tu siffleras.

Gaston obit, et siffla tant bien que mal ds qu'il eut atteint la
dernire marche.

Aussitt une tempte d'aboiements et de miaulements clata; on et dit
un matou aux prises avec deux ou trois chiens furieux. Bouchot apparut
glissant sur la rampe, il riait  gorge dploye. A peine fut-il 
terre, que les chiens aboyrent de nouveau et le chat poussa des cris
dsesprs,  la grande stupfaction de Gaston, qui voyait son camarade
produire  lui seul ce vacarme tourdissant. Du haut de l'escalier, une
voix de femme appelait Romo.

Kiss, kiss, kiss, mords-le! cria Bouchot.

--Veux-tu bien ne pas les exciter, polisson!

La concierge, mise en veil, se tenait sur la porte de sa loge, un balai
 la main.

J'aurais d me douter que c'tait toi, galopin, dit-elle en apercevant
l'apprenti.

--Faut bien se divertir un brin, m'ame Gaucher; ce que j'en ai fait,
c'est pour vous; Romo allait s'oublier sur l'escalier, ainsi ne me
vendez pas.

--Ce gueux d'animal... Mais o diable as-tu pris cette redingote?

--C'est un hritage; je vous conterai a en revenant. Pas de btise, dit
Bouchot  Gaston; il ne faut pas se montrer ddaigneux des coups de
trique, mais il ne faut pas non plus les apprivoiser. Sors le premier,
si tu aperois mon pre  la fentre du troisime, tu me cligneras de
l'oeil; sinon, du vent jusqu'au march Saint-Jacques!

Cinq minutes plus tard, les deux enfants remontaient la rue
Saint-Honor. Bouchot, drap dans la redingote dont les pans lui
battaient les talons, attirait un sourire sur les lvres de chaque
passant, et s'appuyait avec noblesse sur l'paule de Gaston, auquel il
avait confi son paquet.

Si nous entonnions la _Marseillaise_? s'cria-t-il, a embte les
mouchards...

Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire...

--Chante donc, dit-il en se tournant vers Gaston devenu cramoisi.

--Je ne connais pas cette chanson-l.

--Tu ne sais pas la _Marseillaise_! tu as donc t lev  l'tranger?

--Oui, rpondit navement Gaston,  Houdan. Mais pourquoi dites-vous que
cette chanson embte les mouchards?

--D'abord, mon vieux, tche de me tutoyer; c'est l'usage  la cour, et
je tiens aux usages. Quant aux mouchards, la _Marseillaise_ les embte 
cause des ordres du gouvernement.

--Qu'est-ce que c'est qu'un mouchard?

--Est-il russi! s'cria Bouchot; il sort de nourrice, ma parole
d'honneur. Un mouchard, jeune tranger, c'est un homme qui vous empche
de crier dans la rue, de grimper derrire les voitures, de jeter des
pierres, de creuser des trous pour jouer  la bloquette; un homme qui,
s'il te voyait cracher sur une place publique, pourrait te fourrer au
poste sous le prtexte que tu salis les pavs. Parlons d'autre chose.
As-tu de bonnes jambes?

--Oui, dit Gaston, j'ai t souvent de Houdan  Maulette avec Catherine.

--Maulette, Houdan, Catherine, qu'est-ce que c'est que ces machins-l?

--Maulette, c'est un village; Catherine, c'est ma bonne.

--Ta bonne, je connais a; il y en a beaucoup aux Tuileries, des femmes
qui causent toujours avec des militaires qui sont leurs cousins.

--Catherine ne cause pas avec les militaires.

--Tu crois? C'est peut-tre parce que les militaires n'ont pas
d'uniformes,  Houdan. Mais revenons  tes jambes; aimes-tu les images?

--Oui.

--Quelle chance! Nous allons marcher vite et traverser la place du
Carrousel; il y a l des marchands de gravures; je te montrerai celles
que j'achterai le jour o j'aurai de l'argent.

Tout en cheminant, Gaston, qui tournait et retournait le paquet qu'il
trouvait un peu lourd, raconta ce qu'il savait de son histoire 
Bouchot. Celui-ci ne comprit bien clairement qu'une chose, c'est que son
camarade possdait un canon.

Un canon qui peut partir? rpta-t-il avec incrdulit.

--Oui, rpondit Gaston, qui poussa un gros soupir.

--coute, nous sommes amis, n'est-ce pas? de vritables amis,  la vie
et  la mort?

--Je veux bien.

--Tu me prteras ton canon, alors?

--Oui.

--Ce soir,  notre retour!

--Quand tu voudras.

--Jure que tu es mon ami  la vie et  la mort.

--Je le jure.

--Il me faut une garantie srieuse, dit Bouchot avec dignit. Pose le
paquet sur cette borne. Bien. Maintenant crache par terre, marche
dessus, lve la main vers le ciel, comme a, et dis: Devant Dieu.

--Devant Dieu! rpta l'enfant.

--Bon, tu sais que c'est sacr, ces serments-l. Reprends le paquet. A
prsent, tu peux compter sur moi, et toutes les fois que ta belle-mre
te rincera les ctes, je le lui revaudrai.

Plus d'une heure se passa  regarder les estampes. Bouchot, anim du feu
sacr, ne pouvait plus s'arracher  ce spectacle. Lui, si loquace
d'ordinaire, ne parlait que pour expliquer  son ami les beauts des
Callot, des Audran, des Edelinck que le vent feuilletait sous leurs
yeux. Enfin les deux enfants, aprs avoir consacr quelques minutes aux
singes et aux perroquets dont les oiseleurs du Louvre avaient le
monopole, gagnrent la rue de Rivoli.

Gaston, merveill, oubliait la fatigue et ne cessait d'interroger son
guide, qui, tout en se moquant de ses navets, lui rpondait avec
complaisance. Bouchot venait de se hisser derrire une charrette
lorsqu'un rgiment dboucha, musique en tte. L'apprenti entrana son
ami prs des tambours, et cette marche acclre fit regagner un peu du
temps perdu. Prs de la Madeleine, on tomba au milieu d'une bande de
gamins qui jouaient aux billes, et l'on reprit haleine en suivant les
mouvantes pripties de la partie. Un grand garon trichait avec une
impudence sans pareille; il frappa un des joueurs, beaucoup plus faible
que lui, qui osait se plaindre d'tre vol. Bouchot, indign de cette
action, traita le grand de capon, de gouapeur et de filou, jeta sa
redingote  Gaston et tomba en garde. Les deux ennemis se contemplrent
un instant, l'oeil en feu, les sourcils froncs, l'injure  la bouche.
Ils se poussaient vigoureusement de l'paule.

Touche-moi donc, crapaud, touche-moi donc!

Bouchot toucha. La lutte fut courte; les deux adversaires roulrent  la
fois sur le sol; mais l'apprenti dominait son rival, qui ne pouvait
bouger. Gaston, pouvant, pleurait  chaudes larmes, son paquet sous un
bras, la redingote sur l'autre.

En veux-tu encore? demandait Bouchot au vaincu, qui se relevait.

Celui-ci en voulait si peu qu'il battit en retraite, et le vainqueur
clbra son triomphe en excutant son pas favori.

Pourquoi pleures-tu? s'cria-t-il en courant reprendre la redingote.

--J'ai eu peur pour toi.

--Ai-je donc l'air d'une pomme cuite? Je reois quelquefois, mais je
donne toujours. Cependant c'est d'un bon zig d'avoir eu peur pour moi,
embrassons-nous; tu sais,  la vie  la mort! Quant au serin que j'ai
ross, il ne volera plus les petits sans regarder si je suis l.

--Mon parrain serait bien content s'il avait vu ce que tu viens de
faire.

--Il aime les braves?

--Il aime surtout la justice et le progrs.

--Il doit tre bon, ton parrain. Pose-toi l pour m'attendre; je grimpe
chez le bourgeois, il va m'offrir deux sous de gratification; une fois
dbarrass du paquet, nous mangerons des frites et nous boirons du
coco.

Gaston s'accota contre une muraille, ne perdant pas de vue la porte
cochre que venait de franchir son ami. Il tait tourdi, ahuri,
content, effray, en proie aux impressions les plus contradictoires et
ne sachant comment les dmler. Honteux des faons d'agir de son guide,
qui, non satisfait d'attirer l'attention par sa mise, dansait, chantait,
criait  tue-tte, interpellait les passants, agaait les chiens,
employait des mots inconnus, se battait en pleine rue avec une superbe
indiffrence, Gaston, dont ces manires renversaient toutes les
thories, ne pouvait ni comprendre ni excuser les libres allures de
Bouchot, et encore moins son oubli complet des lois du monde. Cependant,
si l'apprenti blessait par plus d'un ct la dlicatesse timide de son
ami, il le sduisait par sa faconde, sa franchise, sa bravoure et son
bon coeur. Gaston, prs de Bouchot, se sentait protg, et c'tait
sincrement qu'il commenait  l'aimer. Il l'et aim tout  fait si, au
lieu de se moquer et de chanter tout haut, Bouchot et consenti 
marcher tranquillement pour causer de Houdan, de Catherine et de
Mademoiselle. Hlas! qu'eussent-elles dit, ces mes si chres, si elles
avaient aperu leur favori errant dans les rues de Paris, les cheveux en
dsordre, des chaussons de lisire aux pieds, une blouse troue sur le
dos, un tablier poisseux serr  la taille, marchant l'oreille basse sur
les talons du triomphant Bouchot? L'enfant ne pouvait y songer sans
qu'un sanglot vnt le suffoquer.

L'apprenti reparut au bout d'un quart d'heure. Les mains perdues au fond
de ses manches, il marchait d'une faon solennelle, le dcime qu'il
venait de recevoir pos sur l'oeil gauche, comme un lorgnon.

Les deux enfants, l'un suivant l'autre, gagnrent les quais. La vue de
l'oblisque, du palais Bourbon, des Tuileries, du dme des Invalides,
fit confesser  Gaston que Paris valait mieux que Houdan. Bouchot, qui
trouva sur sa route un morceau de charbon, dessina  grands traits une
face grimaante que son compagnon, avant mme qu'elle ft termine,
reconnut pour celle de Blanchote. Satisfait d'avoir attrap la
ressemblance, le jeune artiste prludait  son entrechat accoutum,
lorsque son ami l'arrta pour lui demander l'explication de cette danse.

Ah! voil. Il y a plus de trois ans, en compagnie de ma pauvre mre,
j'ai t aux Folies-Dramatiques voir reprsenter un opra qui s'appelait
_Giselle_. Giselle, c'tait une jeunesse qui avait tantt du bonheur et
tantt des malheurs. Chaque fois qu'elle avait envie de rire ou de
pleurer, elle arrondissait les bras et se mettait  danser. a m'a
sembl si naturel et si clair, que j'ai adopt sa mthode.

On but du coco que Gaston, faute d'habitude, trouva dtestable; puis il
fallut songer  rentrer au logis. Mais une dispute entre deux cochers,
un cheval de charrette abattu, les manoeuvres d'un bateau  vapeur,
toutes choses dont Bouchot voulut voir l'issue, retardrent si bien les
deux enfants, que le soleil se couchait au moment o ils atteignirent le
pont Neuf.

La journe, bien que froide, avait t sereine, et le ciel, embras
d'une lueur jaune blouissante, prtait un aspect ferique  ce panorama
de la Seine qu'on admirerait dans une ville d'Allemagne ou d'Italie,
mais auquel notre indiffrence ne prend pas garde. Bouchot s'arrta
silencieux et s'appuya sur le parapet. Il tudiait les jeux de la
lumire sur les eaux lgrement tourmentes, sur les merveilleuses
sculptures de la galerie de Henri II, puis sur les feuillages desschs,
brls, rougis des Tuileries et des Champs-lyses.  et l, les vitres
d'une fentre s'embrasaient comme la bouche d'une fournaise, et sur les
toits d'ardoise, glacs d'argent, les chemines dessinaient de grandes
ombres aux formes fantastiques. Les passants qui traversaient le pont
des Arts semblaient vtus de brocart d'or tant qu'ils marchaient en
pleine lumire, et rentraient brusquement dans la vulgarit de leur
costume aussitt qu'ils dpassaient l'ombre. La Seine, un moment
illumine, devenait noire et lugubre; on et dit que la nuit sortait de
ses profondeurs et repoussait pas  pas les rayons vaincus. Gaston
respecta la contemplation de son ami, qui lui prit tout  coup la main
et l'entrana en murmurant:

J'ai vu des Joseph Vernet qui sont  peu prs a.

Il faisait presque nuit lorsqu'on dboucha sur la place du Chtelet.
Bouchot, tout en maillant sa conversation de rflexions philosophiques
sur la fuite rapide des heures, acheta pour un sou de pommes de terre
frites.

Dcidment, dit-il en croquant la dernire, nous avons trop fln, la
courroie du pre Bouchot va troubler ma digestion.

Gaston s'attendrit en apprenant que son ami courait grand risque d'tre
battu.

Veux-tu que je t'accompagne? dit-il, je raconterai  ton pre que c'est
 cause de moi que tu es en retard; je le prierai tant, qu'il te
pardonnera.

Bouchot, mu, saisit la main de Gaston et la secoua.

C'est bon tout de mme, s'cria-t-il, d'avoir quelqu'un qui pense 
vous, qui vous aime et vous plaint. Mais vois-tu, mon bonhomme, le
tire-pied du pre Bouchot n'a plus d'oreille depuis que ma mre est
morte. Bah! continua-t-il avec insouciance, je crierai afin d'abrger la
sance. Tu connais la recette, hein? Lorsque ta belle-mre ira de trop
bon coeur, braille de toute ta force, a la fera finir plus vite  cause
des voisins.

Un frisson passa sur les paules de Gaston  l'ide que Blanchote
pouvait le battre de nouveau. Parvenus au fond de l'alle de leur maison
commune, les deux enfants s'embrassrent. Bouchot prluda
mlancoliquement au pas de Giselle et disparut dans un escalier. Gaston
allait frapper  la porte de son pre lorsqu'il fut rejoint par
l'apprenti.

J'ai oubli de te rendre ton habit, tant la courroie me trotte par la
tte, dit-il; d'ailleurs, tandis que j'y suis, je vais voir ton canon.

Alexis remonta son sac en voyant entrer son fils et l'embrassa.

Eh bien, petit, es-tu content de ta promenade?

--Oh! oui, rpondit Gaston, qui regarda son nouvel ami.

--Tu en auras long  raconter plus tard  ta tante?

--La reverrai-je bientt?

--Peut-tre demain, dit Blanchote.

Cette nouvelle acheva de rendre l'enfant heureux. Bouchot, bien que
fascin par le canon, russit enfin  s'arracher  cette contemplation.
A peine tait-il parti que Blanchote retirait des profondeurs de son
cabas une petite blouse. Elle en revtit Gaston, qui redoutait qu'on
l'affublt de nouveau de la redingote dont son ami tait si fier.

Allons dner, s'cria Alexis.

Il prit Gaston par la main et prcda Mme de La Taillade sur l'escalier.
Celle-ci refermait  peine la porte, que des cris perants retentirent.

--C'est Bouchot, dit la mgre, je m'y attendais; il ne l'a pas vol.

Gaston et voulu ne pas entendre; il se pressa contre son pre, des
larmes coulaient sur ses joues. On le conduisit rue Jean-Pain-Mollet,
dans un tablissement qu'il reconnut pour le mme au fond duquel il
s'tait endormi le jour de son arrive  Paris.

Il mangea de bon apptit, et le soir, vers neuf heures, il rentra en
compagnie de M. et Mme de La Taillade. Il jeta au passage un regard
rapide vers la fentre du cordonnier; elle tait close et obscure.
Gaston fit sa prire avant de s'endormir et s'tendit sur son matelas.
Dans ses rves de cette nuit-l, il vit des chiens mordre des chats,
Blanchote danser le pas de Giselle, tandis que Bouchot, perdu dans une
redingote de drap bleu, crachait sur le sol et levait la main vers le
ciel en rptant: A la vie!  la mort!




VII

UN DRAME A PROPOS D'UNE BOUTEILLE CASSE.


Sur les plans de Paris gs de plus de vingt ans--ce qui quivaut  un
sicle des temps passs--on voit figurer, parmi les petites rues qui
rayonnaient autour de la place de Grve, la rue Jean-Pain-Mollet. Elle
n'tait ni longue ni large, et les maisons qui la bordaient n'avaient
rien de monumental; mais comme elle sentait son vieux Paris, cette brave
rue! le Paris boueux, crasseux, sombre, sordide, malsain, qui passait
pour une des plus belles villes de l'univers, mme avant les rotondes du
comte de Rambuteau et les troues sanitaires du baron Haussmann. Ce
n'tait pas une rue aristocratique, que la rue Jean-Pain-Mollet. Un
ruisseau noir, fangeux, qui prenait sa source  la hauteur de la rue des
Arcis, cascadait sur ses pavs ingaux avant de se perdre dans une
espce de gouffre, situ prs de l'Htel de ville, et, si l'on n'y
rencontrait ni belles dames ni dandys, les sergents de ville, en
revanche, y avaient fort  faire. Dans la plupart de ses maisons,
transformes en garnis, on vendait l'hospitalit  la nuit. Du fond de
vingt dbits de liqueurs s'chappait, surtout le samedi soir, une
tempte de voix roucoulant une romance avec ces inflexions qui font
aujourd'hui la gloire de Thrsa. Souvent les vitres, blanchies dans le
but d'conomiser les rideaux, volaient en clats, et la porte,
brusquement ouverte, livrait passage  deux champions aux formes
athltiques. Une lutte sauvage s'engageait, pour un mot, pour une femme,
ou simplement pour l'honneur. Un cercle de curieux se pressait autour
des combattants; dans ce duel on tentait, non de faire mordre la
poussire  son antagoniste,--l'ternelle humidit de la vieille rue s'y
opposait,--mais de le rouler dans le ruisseau historique qui, sous Louis
VI, marquait l'enceinte de la bonne ville. La querelle vide, les
lutteurs s'embrassaient; le vaincu confessait avoir trouv son matre;
plusieurs verres d'eau-de-vie pansaient les blessures, et pour quelques
heures l'antique rue retrouvait un peu de calme.

Quoi qu'en puissent dire l'esprit de parti et le besoin d'applaudir, si
imprieux chez les Franais, maudite soit la main hardie qui, sans souci
du pass, ventra ces antres et purifia du mme coup le sol et ceux qui
l'occupaient! Pourquoi a-t-elle forc les habitants  chercher un gte
ailleurs,  quitter les tanires traditionnelles hors desquelles il leur
semblait impossible de vivre? On mourait si srement dans ces cloaques
immondes o la fivre rgnait en permanence, o toute maladie
s'aggravait, o les femmes taient si ples, les enfants si chtifs, o
le vice, la vermine, la prostitution, tout ce qui cherche l'ombre
grouillait comme les reptiles au fond d'un marcage des tropiques. De
l'air, de la vie, du soleil, de la moralit,  quoi bon? On s'en passe
si bien! Quel grand homme aura le courage de nous les rendre, ces rues
troites, hideuses, humides, fangeuses, que tant de gens regrettent tout
haut avec une si touchante mauvaise foi? Il nous en reste encore
quelques-unes; ptitionnons bien vite pour qu'on nous les conserve;
assez de soleil; de l'ombre, maintenant,  dfaut de tnbres. A bas ces
docteurs amis du progrs qui, mauvais conomistes, raisonnent avec le
coeur; qui comptent les existences sauves sans vouloir peser l'or
dpens, estimant que la vie d'un homme est sans prix et que la moindre
bataille cote encore plus cher que l'assainissement de Paris.

Un soir du mois de dcembre 1844, le ruisseau de la rue Jean-Pain-Mollet
tait solidifi par la gele et la divisait en deux ruelles troites. La
neige tombait  gros flocons, tourbillonnait entre les noires demeures,
puis, comme  regret, jonchait le pav couvert de verglas. Les passants
se htaient, la tte penche, s'abritant de leur mieux contre la bise
qui leur mordait le visage. Le sol craquait sous les pieds et les chutes
taient frquentes. On se relevait avec peine pour reprendre au plus
vite cette marche incertaine, dangereuse, vacillante, dont on se serait
moqu en plein jour, mais qui,  cette heure o les estomacs taient
vides, semblait une nouvelle cruaut du sort. Les vitres ternes,
dpolies des dbits de liqueurs, ne laissaient passer aucun rayon qui
vnt en aide aux becs de gaz dont la lumire blafarde clairait  peine
le mur qu'elle frappait. De temps  autre, la porte d'un cabaret
s'ouvrait, et un homme avin, maugrant  mi-voix ou fredonnant une
chanson, se mettait en marche pour regagner le taudis o sa mnagre,
ses enfants affams l'attendaient peut-tre.

Prs de l'encoignure de la rue des Arcis, o un commerce plus actif
multipliait les lumires, un petit garon, appuy sur une borne,
pleurait devant les dbris d'une bouteille brise. Une calotte rouge
couvrait sa tte aux cheveux coups ras; il cachait tant bien que mal,
entre les plis de sa blouse, ses doigts gonfls par des engelures, et
ses pieds, mal abrits par des bas trous, taient chausss de gros
sabots. Mouill, grelottant, il levait des yeux navrs vers ceux qui
passaient et dont la plupart ne l'apercevaient mme pas.

Bien travaill, dit un maon qui se retourna.

--Ton affaire est claire, mon bonhomme; tu connais le proverbe, qui
casse les verres les paye, dit un autre en riant de son -propos.

C'tait l toute la piti qu'inspirait le petit garon; ces gens
connaissaient cependant par exprience la triste perspective qui
l'attendait. Et aucun d'eux ne se croyait mchant--c'est si drle un
gamin qui va recevoir une racle!

Une jeune femme s'arrta pour interroger l'enfant. Le drame tait bien
simple; il venait de tourner le coin de la rue lorsque le pied lui avait
manqu, et du flacon, mal treint par ses doigts transis, qui contenait
pour dix sous d'eau-de-vie, il ne restait que des dbris. La jeune femme
soupira, dix sous reprsentaient pour elle une journe de travail; elle
s'loigna sans dire un mot.

Cinq ou six enfants des deux sexes, chargs eux aussi de bouteilles et
de provisions, se grouprent autour de la borne, graves, silencieux,
ouvrant de grands yeux apitoys, car ils comprenaient la terreur du
petit garon et n'osaient le consoler. Celui-ci semblait ne pouvoir se
rsoudre  s'loigner du lieu de son dsastre, comme s'il conservait
l'espoir de voir les tessons se rejoindre et recueillir le liquide dont
l'action creusait la glace qui recouvrait les pavs. Une fillette d'une
douzaine d'annes paraissait surtout attendrie.

Viens, disait-elle  l'enfant qu'elle tirait par sa blouse, je
t'accompagnerai, peut-tre ne te battra-t-on pas trop fort.

En ce moment, un jeune garon qui sifflait la _Marseillaise_ avec
entrain, dboucha de la rue des Arcis et s'approcha  son tour.

Gaston! s'cria-t-il.

Celui-ci releva la tte et se prcipita vers Bouchot. L'apprenti n'eut
besoin d'aucune explication, il comprit tout d'un simple coup d'oeil.

Mon pauvre vieux, dit-il en passant son bras autour du cou de son ami,
tu n'as pas de chance! Voyons, ne pleure plus. Que faire? J'emprunterais
bien une bouteille  la mre Bardou, mais de l'argent? Est-ce bte de
les fabriquer en verre, les bouteilles! Elles devraient tre en
fer-blanc, l'hiver surtout. Qu'est-ce que tu emportais?

--De l'eau-de-vie, rpondit Gaston.

--C'est a, du srieux; s'il s'agissait de vin, ce serait la mme chose;
mais c'est gal, j'aurais prfr du vin. Allez-vous filer, tas de
moutards? Vos mres vous attendent pour vous moucher; on dirait qu'ils
n'ont jamais vu de verre cass, ces btas-l! Je voudrais bien savoir
comment nous y prendre?... c'est le nanan qui m'embarrasse. Ton pre
est-il rentr?

--Pas encore.

--Il est chez Pauquet, allons-y; j'entrerai le premier. Tu lui
raconteras l'histoire; je m'en charge, si tu veux. Il reviendra avec
toi, tu le laisseras passer devant, et la mre Blanchote en sera pour
une bouteille rentre.

--Oui-da, canaille! je t'y prends encore  lui donner de mauvais
conseils, dit une voix enroue.

C'tait celle de Blanchote qui, grimpe sur ses socques, saisit Gaston
par le bras de faon  le faire crier et l'entrana vers la rue des
Arcis.

La gueuse! murmura l'apprenti revenu de sa surprise; sans Gaston,
quelle srie de boules de neige je lui collerais dans le dos! Si je
courais chez Pauquet dire au capitaine que sa femme a mal aux dents, ou
qu'un monsieur le demande, un monsieur dcor? La vieille sorcire, il a
beau lui dfendre de battre le petit, elle coute la romance et soigne
le refrain lorsqu'il n'est pas l! Allons chez Pauquet, il y a l des
trognes qui valent celle de Tniers.

Et, en dpit du verglas, Bouchot s'lana  toutes jambes vers l'htel
de ville.

En sortant de chez le marchand de vin, Blanchote se rendit chez
l'picier, puis elle regagna la rue Jean-Pain-Mollet. Les doigts crisps
autour du bras de Gaston, on et dit un oiseau de proie entranant sa
victime palpitante. Tout  coup la mgre glissa, perdit l'quilibre et
brisa dans sa chute la bouteille qu'elle venait d'acheter. Cet accident,
qui et d la disposer  l'indulgence, l'exaspra; elle se releva
furieuse et se prcipita sur Gaston, qu'elle battit.

Assez, la mre, assez! lui cria un joueur d'orgue qui rentrait.

Blanchote accueillit l'observation par des injures, saisit la petite
main toute crevasse de l'enfant et reprit sa marche.

Vous me faites mal, dit-il en essayant de se dgager.

La misrable pressa plus fort; il poussa un gmissement et tomba 
genoux sur le sol glac.

En ce moment, sans qu'elle pt deviner d'o le projectile tait parti,
Mme de La Taillade reut en plein visage une monstrueuse boule de neige.
Tandis que ses yeux perants sondaient avec rage les alentours, Gaston
disparaissait dans une sombre alle.

Attends-moi, lui cria-t-elle.

L'enfant, accoutum sans doute  se guider dans l'obscurit, atteignit
un escalier auquel une corde  puits servait de rampe, et commena 
gravir les marches ingales.

C'est Bouchot, grommelait Blanchote, qui s'pongeait encore; je suis
sre que c'est lui, le gueux me le payera cher!

Parvenu au cinquime tage, Gaston parcourut un long corridor et se
rangea pour laisser passer sa belle-mre.

Tu n'as reu qu'un -compte, mon bijou, lui dit-elle, en lanant un
soufflet qui, par bonheur, tomba dans le vide. C'est  prsent que nous
allons rire!

Elle ouvrit une porte, puis, aprs avoir ttonn un instant, alluma une
chandelle dont la lueur vacillante claira d'une faon sinistre une
mansarde aux murs dlabrs. Dans un coin un lit, dans un autre un
rchaud,  et l des chaises dpareilles, et dans l'angle,  droite de
la fentre unique, un monceau de loques et de chiffons. Les deux
chambres de la rue des Arcis mritaient le nom d'appartement compares 
ce galetas, nu, troit, glac, au sol couvert d'immondices.

Arrive, dit Blanchote.

Gaston, immobile, prta l'oreille.

Viendras-tu? cria la mgre avec mille imprcations.

L'enfant se prsenta enfin; mais derrire lui parut Alexis vtu, en
dpit de la saison, de son pantalon de drap clair et coiff de son
chapeau gris.

Aprs qui en as-tu? demanda-t-il  sa femme en entrant, je t'ai entendu
gronder d'en bas.

--Est-ce que je sais, aprs ton mme, qui prtend que ses engelures le
dmangent.

--Pauvre petit! tu ne l'as pas frapp, au moins?

--Peut-tre une taloche; on ne peut gure s'en empcher en face d'un
polisson qui casse par mchancet ta bouteille de cognac.

Alexis remua la tte d'un air de doute.

Je suis tomb, pre, interrompit Gaston, qui s'approcha de lui; je ne
sais pas marcher avec des sabots et le pav glisse beaucoup.

M. de La Taillade se baissa, le prit dans ses bras et le pressa contre
sa poitrine.

Ah! mon pauvre luron, dit-il, patience, la fortune reviendra.

Et, sans plus s'occuper de sa femme, il s'assit et se mit  bercer
l'enfant, l'enveloppant d'un regard attendri.

C'est a, donne-lui raison pour le rendre insolent, dit Blanchote avec
aigreur.

--Lui, insolent! rpta Alexis, qui haussa les paules. Il avait un nid
bien chaud d'o nous l'avons arrach, il ne peut nous aimer.

--Je t'aime, pre, s'cria Gaston en l'embrassant.

--Pauvre chri, s'cria Blanchote, on voit bien que tu es  jeun, tu
parles en vers. Ce maudit crapaud, il nous porte malheur.

--Laisse faire, petit; le jour o j'aurai quarante francs, je te
reconduis  Houdan.

--Aussi ne les auras-tu jamais, murmura la mgre, qui jeta sur le pre
et le fils un regard haineux. Cette chipie qui vit dans les tapisseries
et qui nous laisse crever de faim n'aura pas le dernier mot. Allons, mon
bijou, ajouta-t-elle tout haut, le couvert!

Gaston se dgagea des bras de son pre, retira ses sabots, et, tandis
que sa belle-mre activait le feu du rchaud, il disposa, sur une
planche soutenue par deux tabourets, des assiettes, des verres et des
couteaux.

A table cria Blanchote, qui apporta, dans le polon mme o elle
l'avait confectionn, un ragot de pommes de terre.

Les convives mangrent en silence; vers le milieu du repas, Gaston alla
prs d'une cruche et l'inclina pour remplir son verre; l'eau tait
gele, ce qui provoqua l'hilarit de Mme de La Taillade. L'enfant refusa
de partager la ration de vin de son pre et s'accroupit auprs du
rchaud. Le soudard se leva, bourra sa pipe et commena  marcher de
long en large pour combattre le froid.

Sors-tu? dit Blanchote  son mari.

Celui-ci rencontra les yeux suppliants de son fils.

Non, rpondit-il.

--Est-ce que Pauquet te refuse crdit?

--Pauquet est un ancien troupier qui sait ce que l'on se doit entre
hommes; mais je le mnage.

--Pauvre chri, voil plus d'un mois que tu n'as bu  ta soif.

La tte d'Alexis se balana du haut en bas.

Je voudrais ne plus boire, murmura-t-il.

--Pour tomber malade? C'est le gamin, avec son air de condamn  mort,
qui te rend sentimental. Bte, les enfants ne comprennent rien  la
misre et ne sont jamais malheureux. J'en sais quelque chose, peut-tre.
Je parie que tu songes encore  mettre les pouces,  crire  ta soeur
que tu lui rends le mme sans condition.

--Oui.

--a me fend le coeur de te voir avec ces ides-l. Nous le rendrons,
mais pas pour rien; l'heure est passe. Voyons, pas d'attendrissement;
serons-nous gentil si notre petite femme nous apporte une goutte?

Le soudard interrompit sa promenade, et sa langue frappant son palais
produisit un glouglou sonore. Lorsqu'il vit Blanchote ajuster ses
socques, s'envelopper de son chle et gagner le corridor, un sourire
illumina sa face niaise. Il s'assit, bourra sa pipe noire et regarda
Gaston, qui approchait la cruche du rchaud.

Veux-tu donc boire, petit? lui demanda-t-il au bout d'un instant.

--Non, pre, je voudrais un peu d'eau pour laver les assiettes, afin de
n'tre pas grond demain.

--Est-ce que tu m'aimes un peu?

--Beaucoup, rpondit l'enfant, qui vint l'embrasser.

--Et Bouchot, je ne vous vois plus jouer ensemble, tes-vous donc fch?

--Non; mais Mme Blanche le dteste, elle lui a dfendu d'entrer ici sous
prtexte qu'il me donne de mauvais conseils.

--Est-ce donc vrai, petit?

--Non, pre; Bouchot ne sait ni mentir ni voler, lui.

--Qui donc ment? qui donc vole?

Gaston garda le silence.

Tu n'aimes pas Blanchote, reprit M. de La Taillade au bout d'un
instant.

--Non, pas plus qu'elle ne m'aime.

--Elle ne te bat plus, n'est-ce pas? Une taloche par-ci par-l,
peut-tre; les grandes personnes ont des ennuis, ta tante devait en
avoir.

--Ma tante ne m'a jamais battu.

--Et je ne veux pas que Blanchote te batte; sur ce point-l, il faut
toujours me dire la vrit.

Gaston baissa de nouveau la tte, n'osant rpondre que la vrit lui
avait dj valu de plus rudes coups que ceux qu'il recevait sans se
plaindre. Son pre n'tait pas toujours l, et, le plus souvent, il
rentrait hbt, inapte  comprendre. L'enfant qui le voyait de
sang-froid allait peut-tre tenter de l'clairer, lorsque les socques de
Blanchote rsonnrent dans le corridor.

Il fait un temps de voleur, dit-elle en secouant son chle qu'elle
tendit sur le pied du lit, on ne tient pas debout, et la rue ressemble
 un cimetire, tant elle est dserte.

Elle reprit haleine et sortit de son cabas un petit fagot de bois blanc,
puis une bouteille  demi pleine d'un liquide rougetre.

C'est du ml, chri, continua-t-elle; tu ne le dtestes pas, hein?
Tiens, le mioche n'est pas couch; vous avez donc caus?

--Il me racontait que tu n'aimes pas Bouchot.

--Je n'aime pas Bouchot! s'cria Mme de La Taillade, dont la dent
saillit, et qui se frotta le visage de ses deux mains; en voil un
conte! C'est--dire que je donnerais quelque chose pour le voir tout de
suite, cet apprenti gnaf. Si tu le rencontres demain, chri, et que tu
puisses le dcider  monter, tu me feras plaisir; il redescendra
content, je t'en rponds.

--Tu entends, petit, dit Alexis, dont l'intelligence ne comprit pas
l'ironie des paroles de la mgre; tu peux ramener Bouchot.

Blanchote disposa sur le fourneau le fagotin qu'elle venait de rapporter
et l'alluma. Une paisse fume remplit aussitt l'troite mansarde, un
joyeux ptillement se fit entendre, puis une flamme claire brilla. On se
garda d'ouvrir la fentre; pour les pauvres, la fume est une partie du
feu, elle tient chaud. Le soudard, lui, ne voyait que la bouteille. Il
respira avec force lorsque sa femme emplit deux verres, et ce fut d'une
main tremblante qu'il porta le sien  ses lvres. Aprs avoir bu, il
ouvrit deux ou trois fois la bouche comme pour mieux dguster, bourra sa
pipe, se croisa les jambes et, renvers sur sa chaise, les yeux  demi
clos comme un chat repu, il semblait faire ronron.

Gaston,  force d'industrie, avait russi  se procurer un peu d'eau; il
lavait dans un coin les assiettes et les couverts. Sa tche termine, il
se rapprocha du fourneau afin de rchauffer ses mains engourdies. Au
bout de quelques minutes, il embrassa son pre, salua Blanchote, et
s'enfouit tout habill dans un monceau de linge qui se trouvait en face
de la porte. Mme de La Taillade, qui billait et se plaignait du froid,
se coucha  son tour. Alexis resta seul veill.

Il fumait, calme, grave, repos, n'interrompant ses aspirations que pour
boire de temps  autre une gorge du mlange qui, sans valoir le cognac
pur, pouvait se tolrer. La tte appuye contre le mur, il regardait les
braises se consumer, passer du rouge vif au rouge ple, noircir, se
ranimer  l'improviste, puis mourir pour ne laisser  la place qu'elles
occupaient qu'une cendre blanche et vaporeuse. Ce spectacle semblait le
captiver au plus haut degr, car il demeura presque une heure sans
bouger.

Au dehors, un silence profond; la neige, qui tombait sans relche,
assourdissait le fracas ordinaire des roues sur les pavs. Tout  coup
on entendit un enfant pleurer. Aux sons lointains de cette voix
plaintive, Alexis releva la tte, se hta de rebourrer sa pipe, emplit
de nouveau son verre, et son regard, aprs avoir contempl les vitres o
la froidure dessinait des fleurs tranges, s'arrta sur la chandelle,
dont la mche dmesure donnait  la flamme une lueur spulcrale.
L'attention du soudard se concentra tout entire sur les excroissances
nes de la combustion; on et dit qu'il s'tonnait de retrouver l le
phnomne qu'il venait d'observer sur la braise: une tincelle ranimant
pour une seconde un corps teint. Ces alternatives d'ombre et de clart,
de vie et de mort, paraissaient l'intriguer outre mesure; peut-tre en
cherchait-il le sens philosophique; peut-tre, au fond, se contentait-il
de voir sans chercher  comprendre. L'enfant, qui pleurait, se tut; le
calme, succdant au bruit, troubla la mditation d'Alexis; il changea de
position, moucha la chandelle sans daigner s'humecter les doigts, et son
regard se fixa sur le monceau de linge qui servait de couche  Gaston.

Pour le coup, un sentiment humain se peignit sur la face impassible du
soudard. Son regard, qui ne brillait d'ordinaire qu' la vue d'une
bouteille pleine, s'adoucit; un sourire effleura ses lvres, une
expression de tendresse illumina ses traits vulgaires et les rendit
touchants. Depuis quatre mois qu'il voyait Gaston chaque jour, Alexis,
sans savoir pourquoi, s'tait pris  l'aimer. Il et voulu le voir
heureux, gai, souriant, tapageur, comme Bouchot, par exemple; mais
lorsque l'enfant levait sur lui ses grands yeux bleus si candides, si
doux, si pleins de loyaut, le pre se sentait tout remu et secouait la
tte sans parvenir  s'expliquer son motion. Blanchote, clairvoyante et
jalouse, devinait cette affection qui ne se traduisait gure que par des
mots accentus d'une certaine faon, et sa haine pour Gaston, dont la
gentillesse aurait d la dsarmer, n'avait peut-tre pas d'autre cause.

Peu  peu M. de La Taillade, dont les yeux demeuraient clous sur le
monceau de guenilles qui recouvrait son fils, devint soucieux; il retira
sa pipe d'entre ses lvres, posa son front troit dans sa large main, et
tenta de rflchir.

Mal conseill, il avait plong Gaston dans cette misre qui convenait si
peu  ses instincts dlicats. Depuis lors, il avait essay de rparer le
mal dont il tait cause; mais une fatalit, inexplicable pour lui,
rduisait  nant ses meilleures intentions. Pourquoi sa soeur
laissait-elle ses lettres sans rponse? Comment une somme de cinquante
francs qu'il gardait au fond de son gousset avait-elle disparu? Pourquoi
son patron lui retenait-il une partie de son gain? Pourquoi les recrues
devenaient-elles rares? Pourquoi Blanchote dtestait-elle Gaston?
Pourquoi, enfin, l'enfant si doux, si docile, si soumis, montrait-il une
rpugnance invincible pour sa belle-mre? Toutes ces ides simples ou
complexes se dbattaient confuses dans la tte d'Alexis. Cette
intelligence paisse, encore alourdie par des excs de boisson, ne
savait ni vouloir, ni comprendre, ni agir, et l'tincelle allume par
Gaston dans les profondeurs de cette me pouvait se comparer  ces
clairs de chaleur qui brillent sans clairer.

Blanchote, qui depuis son expulsion du _Coeur-Enflamm_ se considrait
comme la victime d'Alexis, aurait pu expliquer  son noble poux la
cause de plusieurs de ses mcomptes, et rpondre  deux ou trois de ses
questions. C'est elle qui, par suite d'un arrangement avec le commis
principal de l'agence, empochait la moiti des gains de son mari, et en
cela on ne pouvait la blmer. Ne comptant plus gure sur la somme
qu'elle avait cru obtenir pour la ranon de Gaston, elle tentait de la
runir par tous les moyens  sa porte. Quant  l'enfant, elle
s'obstinait  le garder, par amour-propre d'abord--l'amour-propre joue
un rle dans les mauvaises actions aussi bien que dans les bonnes--puis
pour les services qu'il rendait, car elle le stylait aux dtails du
mnage et le pauvre petit savait maintenant s'acquitter d'une
commission. Elle esprait bien se servir de lui tt ou tard pour ses
oprations clandestines, et le faonner peu  peu  ces larcins minimes,
plus faciles encore pour les enfants que pour les femmes. Mais jugeant
un peu trop vite la conscience des autres sur la sienne, son premier
essai faillit lui coter cher. Gaston, qui sur l'ordre de sa belle-mre
avait t ramasser le marteau d'un tailleur de pierre occup de son
djeuner, fut clair par Bouchot. Il menaa d'aviser son pre, et
Blanchote se rsigna  dresser peu  peu l'enfant  ce qu'elle appelait
faire son droit, c'est--dire voler.

Et le docteur, et Catherine, et Mademoiselle, avaient-ils donc oubli
leur enfant d'adoption? Ils songeaient  lui chaque jour, au contraire;
chaque jour les deux femmes pleuraient, ne sachant s'il tait mort ou
vivant. Ce ne fut qu'aprs un mois et demi de souffrances que
Mademoiselle, grce aux soins dvous de sa servante et  l'exprience
de son vieil ami, entra en convalescence. On lui remit alors une lettre
d'Alexis, qui s'excusait et offrait de renvoyer Gaston; mais il tait
sans ressource. Mademoiselle rpondit sur l'heure, et l'espoir de revoir
bientt son neveu hta le retour de ses forces. Une semaine s'coula
dans une attente fivreuse; chaque soir, les deux femmes se rendaient au
bureau de la diligence pour la voir arriver; en vain, hlas! On reut
une nouvelle lettre plus pressante encore que la premire; Mademoiselle
porta elle-mme sa rponse  la poste; mais, pas plus que les
prcdentes, cette missive ne devait parvenir  son adresse; le sort,
par ces petits moyens qui lui servent  produire de grands effets,
conspirait contre le bonheur de Gaston.

Romo, le sultan entretenu par Mme Bardou devenue concierge de la maison
habite par M. de La Taillade, s'avisa de fouiller dans le cabas de
Blanchote, un matin qu'il contenait des ctelettes. Mme de La Taillade,
indigne, poursuivit le voleur jusque sur les genoux de sa matresse et
profra contre lui les menaces les plus terribles. Bouchot, qui eut la
chance de voir l'aventure, ne songeait pas  mal; mais, deux jours plus
tard--la semaine tait bonne pour lui--il vit le dogue du charcutier
trangler Romo d'un coup de dent. L'apprenti venait d'entendre frapper
injustement Gaston. Il ne trouva rien de mieux que de transporter le
cadavre du dfunt sur le palier de Blanchote, puis il manoeuvra si bien
que Mme Bardou accusa son ancienne amie du meurtre de son chat. A dater
de ce jour, toute missive  l'adresse des La Taillade fut
impitoyablement refuse, et lorsqu'ils dmnagrent, la vindicative
concierge dclara au facteur qu'ils taient partis pour l'tranger.
Quant aux lettres qu'crivait Alexis, il n'oubliait qu'une chose,
c'tait d'indiquer sa nouvelle adresse. Mais les moyens employs par
Bouchot pour venger son ami devaient avoir une consquence plus cruelle
encore et rompre  jamais le fil qui pouvait ramener Gaston  Houdan.

Le docteur ne savait rien refuser  Mademoiselle, et, sur ses instances,
il entreprit le voyage de Paris. Dsol des renseignements fournis par
Mme Bardou, il se rendit  la prfecture de police. Deux mois
auparavant, Alexis, prt  entreprendre le voyage d'Alsace en compagnie
de son patron, avait pris un passe-port, et la prfecture renvoya le
docteur de la rue des Arcis  Strasbourg. Aprs avoir interrog pour la
dixime fois Mme Bardou, qui commenait  rpondre de mauvaise grce, le
docteur se retirait dsespr, lorsqu'il rencontra Bouchot  porte de
l'alle. L'apprenti marchait vite, il venait prcisment de flner en
compagnie de Gaston et prvoyait une toutouille.

Habites-tu depuis longtemps cette maison, mon petit ami? lui demanda le
docteur.

--Oui, mon bourgeois, c'est le pays o j'ai reu le jour.

--Tu as d connatre M. de La Taillade?

--M. de La Taillade, rpta malicieusement Bouchot, un petit qui possde
une grande femme laide et mchante, avec une dent  l'envers?

--Oui, rpondit le docteur.

--Dmnags pour l'tranger, mon magistrat, pour les Amriques Vespuce;
demandez plutt  la mre Bardou.

Et Bouchot s'lana vers l'escalier.

Tiens, se dit-il  moiti route, j'aurais d lui donner l'adresse  ce
vieux monsieur; c'est peut-tre un mouchard qui vient embter la
vieille.

Il redescendit deux tages; le docteur remontait dj la rue
Planche-Mibray, songeant  la faon dont il communiquerait  Houdan le
triste rsultat de son voyage.

Quatre mois s'taient couls, Alexis n'crivait plus; peut-tre et-il
hsit maintenant  livrer Gaston; car de mme que Bouchot, mais sans
savoir le dire, il sentait qu'il tait bon d'tre aim. A l'heure mme
o il regardait dormir son fils, Mademoiselle et Catherine, assises
devant la grande chemine o Gaston se plaait autrefois entre elles,
causaient de l'absent qui les avait si longtemps charmes par ses
gentillesses. Tout  coup elles se taisaient, n'osant se regarder dans
la crainte de fondre en larmes. On entendait alors la vieille horloge
compter les heures, si longues, hlas! depuis que l'enfant n'tait plus
l.




VIII

A MINUIT.


Un dimanche, environ dix-huit mois aprs le serment solennel par lequel
Bouchot et Gaston s'taient lis  la vie  la mort, les deux amis
sortaient bras dessus bras dessous des galeries du Louvre. Ils portaient
 peu de chose prs le mme costume: une blouse brune serre  la taille
par un ceinturon de cuir vernis, un pantalon de coutil trop court, une
casquette  visire troite, un col de chemise rabattu. Leurs
brodequins, fabriqus par l'apprenti, ne brillaient pas prcisment par
l'lgance; mais, pour la solidit, ils l'emportaient sur les meilleurs
produits du clbre Sakoski,--l'auteur du moins l'affirmait. Rien n'et
t plus intressant pour un observateur que d'examiner ces deux ttes
aux types si distincts, qui se penchaient  toute minute l'une vers
l'autre pour se communiquer quelque rflexion. Gaston, avec ses traits
rguliers, son regard profond, son air calme et rflchi, ressemblait 
un _monsieur_, comme disait sa belle-mre. Bouchot, au contraire--le nez
au vent, les yeux vifs, le geste aussi prompt que la parole,--rappelait
par sa ptulance inquite le gamin hardi, rsolu, narquois, dont
Toussenel a si bien tabli la parent avec le moineau franc.

Gaston avait beaucoup grandi depuis son dpart de Houdan, et, quoique
moins g que Bouchot, il le dpassait de la hauteur du front.
L'apprenti, malgr ses efforts, ne pouvait s'astreindre  imiter
l'allure presque grave de son camarade. Il parlait sans discontinuer, 
tort et  travers. A la vue de ces types tranges qui abondaient alors
dans les rues de la capitale, il se livrait  une srie de commentaires
qu'il terminait souvent  voix basse ou qu'il interrompait pour obir 
la pression du bras de son ami. Parfois il s'arrtait court, partait en
avant comme un oiseau qui prend sa vole, bauchait  la hte le pas de
_Giselle_; puis, avec une gravit affecte, revenait se mettre au pas de
Gaston, surpris de ses escapades.

Dcidment, tu es trop srieux, disait l'apprenti.

--Et toi pas assez.

--Que veux-tu? Mes moyens ne me permettent pas d'empeser mon col.
D'ailleurs, nous ne sommes pas des notaires. A propos, tu en as connu
des notaires? Ils sont donc bien srieux, qu'on les cite toujours comme
modle du genre?... Dieu! la bonne vieille avec son chapeau-cabriolet,
son charpe et ses manches  gigot; elle a mme des souliers 
cothurnes. Quelle touche! hein? On a d la garder dans une botte, cette
brave dame-l. C'est qu'elle a l'air de se croire  la mode, par-dessus
le march... _Veillons au salut de l'empire!_... C'est la chanson du
vieux qui demeure dans ta maison et qui parle toujours d'Austerlitz.
J'ai vu chez lui un portrait de sa femme habille dans ce ton-l. C'est
peut-tre elle qui est descendue de son cadre, veux-tu que je le lui
demande? N'aie pas peur, je dis a pour rire... Regarde donc ce gros
chat qui vient d'entrer en face, chez le marchand de brosses! si Romo
n'tait pas mort, on jurerait que c'est lui; faut que je le dise  la
mre Bardou, elle maudira ta belle-mre une fois de plus... _Enfants,
c'est moi qui suis_... C'est bon, je me tais; on peut bien oublier...
Tiens, un Polonais qui joue de la clarinette! Il n'a donc pas peur de
devenir aveugle? Bon! un fort de la halle! quels hommes! On dit qu'ils
passent leurs examens en soulevant un sac de farine  bras tendu. C'est
moi qui voudrais bien en faire autant, je m'amuserais  porter un
cheval... Bravo, il est complet, comme l'_Hirondelle_, le particulier
qui vient de passer  ct de moi. Quels zigzags! Boum! Il a manqu de
piquer une tte dans le panier de la marchande d'chauds. Ils se
disputent; allons voir...

--Non, dit Gaston qui dsigna l'talage d'un bouquiniste, regardons les
livres.

--C'est un plaisir que nous n'aurons pas longtemps; ce petit vieux-l,
je le connais, il est toujours de mauvaise humeur. Je parie qu'avant
cinq minutes il sortira de sa niche pour nous prier de filer.

--C'est gal, rpondit Gaston, nous aurons vu un peu.

--Je dessinerai sa binette pour la coller sur sa devanture,  ce
papetier. Avec ses grosses dents, ses yeux ronds, sou nez court, j'en
ferai un dogue qui montrera les crocs devant une boite de livres sur
lesquels il lvera la patte,--pas celle de devant, bien entendu.

Bouchot ne s'tait pas tromp;  peine Gaston eut-il feuillet deux ou
trois volumes, que le bouquiniste accourut furieux. L'enfant rougit,
remit dans le casier le livre qu'il tenait  la main et poussa un gros
soupir.

Libert, ordre public! ouah! ouah! rpondit Bouchot aux injures du
marchand de livres; nous sommes membres de l'Institut, monsieur et
moi... Galopins? Galopin, vous-mme, monseigneur.

Mais, entran par Gaston, l'apprenti baissa la voix et fut bientt
distrait par d'autres incidents. Vers cinq heures, il remontait la rue
des Arcis et se sparait de son camarade aprs l'avoir embrass.

L'amiti des deux enfants, ns sous de si singuliers auspices, tait
profonde et sincre. Ils souffraient en quelque sorte du mme mal dans
le milieu o la destine les obligeait  vivre et qui rpugnait  leurs
instincts. Bien qu'ils fussent trop jeunes encore pour analyser leurs
sentiments, la passion du noble, du beau, du grand les rapprochait pour
le moins autant que leur commune misre; aussi passaient-ils ensemble
tous les instants dont ils pouvaient disposer. Chaque dimanche, ils se
faufilaient dans les muses ou visitaient les glises afin d'entendre
les orgues dont la grave harmonie ravissait Gaston. Au commencement de
leur liaison, Bouchot, par ses allures, semblait devoir dominer son
camarade et le faonner  son image. Mais le jeune La Taillade, grce 
son ducation premire et  sa distinction native, ragit au contraire
sur son ami. Il lui apprit  modrer les carts de son esprit
gouailleur,  ne plus attirer bruyamment l'attention par ses faits et
gestes,  ne plus chanter  haute voix dans les rues. Certes, ce ne fut
pas de prime abord que ce rsultat fut atteint. De temps  autre, en
dpit de ses bonnes rsolutions, Bouchot se donnait la joie d'entourer
la _Marseillaise_ ou de danser en public le pas de _Giselle_; mais
chaque jour ces dmonstrations devenaient de plus en plus rares, et
Bouchot le hardi obissait  Gaston le doux; la fermet tranquille avait
raison de l'audace emporte.

La situation de M. et Mme de La Taillade, loin de s'amliorer, semblait
aller de mal en pire. On ctoyait toujours la misre absolue et, plus
d'une fois, on se coucha sans souper. Gaston s'accoutumait peu  peu 
cette existence qui lui avait d'abord paru si trange, et il apprit 
connatre le prix de l'argent. Il se croyait abandonn par sa tante et
considrait comme un rve tout espoir de retourner  Houdan. Cependant
il l'avait toujours prsente  l'esprit, la petite maison o sa vie
s'coulait si heureuse. Il comprenait maintenant pourquoi la pauvret
avait arrach des pleurs  Mademoiselle. Il songeait avec tristesse que
l-bas aussi le pain manquait peut-tre. Que n'et-il donn pour revoir
le bon docteur, pour embrasser Mademoiselle et Catherine! Prs d'eux, la
misre lui et t moins dure. C'est eux qu'il et voulu servir et non
cette femme qui le maltraitait si cruellement. Mais, comme Bouchot, il
devait demeurer chez son pre, souffrir, se rsigner, oublier, en
attendant que le progrs, auquel travaillait sans doute son parrain,
permt aux enfants de rester prs de leurs tantes et d'y vivre heureux
sans effort.

Ruine par l'abus des liqueurs fortes, la constitution d'Alexis
commenait  s'branler, et la dcrpitude s'annonait avant l'heure. Le
dos se courbait, les mouvements devenaient gauches; un tremblement de
sinistre augure secouait ce corps qui n'prouvait plus qu'un seul
besoin,--besoin incessant, imprieux, inextinguible: boire. Depuis un
an, l'exigut de ses ressources obligeait le soudard  se gorger
d'alcools frelats. Ainsi que par le pass, son ivresse tait calme,
silencieuse, inerte, et l'me, sur ce visage  l'oeil morne, ne rayonnait
qu' la vue de Gaston. Oh! l'enfant, Alexis l'aimait autant qu'il
pouvait aimer. Il ne parlait plus de s'en sparer, de le reconduire 
Houdan, et cependant il voulait le voir heureux. Il croyait ce but
atteint lorsqu'il russissait  dtourner la colre de Blanchote,
toujours prte  frapper. Le rve de celle-ci, c'tait d'enlever 
l'enfant cette protection pourtant si drisoire, et d'amener l'ivrogne 
chtier lui-mme son fils.

De son ct, la mgre, dsesprant de reconqurir l'indpendance
relative qu'elle avait due au _Coeur-Enflamm_, s'abandonnait peu  peu 
la boisson, vice dont elle s'tait prserve jusque-l. Les deux poux,
aprs s'tre griss de compagnie, oubliaient souvent de rentrer; alors
Gaston grignotait tristement les restes qu'il dcouvrait dans le
galetas, ou partageait le maigre repas d'un voisin. L'enfant avait
demand plus d'une fois qu'on l'envoyt  l'cole; mais Blanchote
comptait sur l'oisivet pour le faonner au vol. Elle le surveillait
avec une ardeur fivreuse, prte  l'encourager  sa premire faute, et
c'tait avec intention qu'elle l'abandonnait  lui-mme sans ressource
et sans pain.

Il faudra bien qu'il y arrive, disait-elle.

Elle laissa mme plusieurs fois de l'argent  la porte de celui qu'elle
affamait; elle esprait que, press par un long jene, Gaston
succomberait  la tentation. Vains calculs: la probit de l'enfant n'eut
pas mme  lutter. Lorsque la faim le pressait, il s'adressait  Bouchot
qui, rcoltant de lgers profits dans ses courses, ouvrit un compte 
son ami chez un boulanger.

On ne vit pas impunment dans la misre: elle use le corps, nerve
l'me, la dprave ou l'abrutit. Les vertus, dont la pratique est si
facile pour les riches, deviennent pour les pauvres une cause de luttes
hroques, de vritables drames. Combien de gens fortuns se vantant de
leur probit--on se vante de cela dans le monde--n'auraient t que de
plats coquins s'ils se fussent trouvs placs au bas de l'chelle! Le
beau mrite de ne pas voler cent sous lorsqu'on possde cent mille
livres de rente! Certes, aprs dix-huit mois de sjour dans la rue
Jean-Pain-Mollet, Gaston n'tait plus l'enfant aux gestes gracieux, aux
manires distingues qui ravissaient les commres de Houdan. Peu  peu,
le milieu dans lequel il vivait agissait sur lui, et il employait des
tournures de phrase qui eussent bien surpris Catherine. Cependant il
conservait assez de supriorit pour tre remarqu parmi ceux qui
l'entouraient, et dans la maison, chez les fournisseurs, dans le
quartier, on le dsignait assez communment sous le nom de petit
monsieur. La race qui manquait si compltement chez le pre, tant au
physique qu'au moral, se retrouvait chez le fils, dont le petit pied
surprenait toujours Bouchot, et dont le caractre devait se ressentir 
jamais des ides de devoir, de justice et de progrs semes  profusion
par le docteur Fontaine.

Si l'apprenti avait beaucoup emprunt  son ami, il possdait une
organisation trop complte, une force intrieure trop relle pour ne pas
lui avoir inculqu  son tour, bonnes ou mauvaises, quelques-unes de ses
faons d'tre. A ce contact, Gaston avait perdu sa timidit fminine. Il
ne cherchait jamais dispute  personne; mais,  l'occasion, on trouvait
en lui  qui parler. Dans le quartier, les deux amis avaient trop
souvent fait leurs preuves pour qu'on se permt de les molester; ce
n'tait donc que de loin en loin, lorsqu'ils sortaient de leur
territoire, que les crocs-en-jambe perfectionns par Bouchot trouvaient
une triomphante application.

La passion de Bouchot pour les arts, pour la peinture en particulier,
tait une vritable vocation, et son premier soin fut de tenter de la
communiquer  son ami. A dfaut d'un mule sachant manier le crayon ou
le charbon, il trouva dans Gaston une intelligence capable de
s'merveiller, de s'enthousiasmer, de s'attendrir; pour la premire
fois, le jeune artiste eut cette joie immense de se sentir compris et
encourag. Bien qu' des titres diffrents, c'tait avec une gale
satisfaction que les deux enfants parcouraient les galeries du Louvre,
admirant un peu au hasard, mais ne se mprenant pas aux beauts des
chefs-d'oeuvre devant lesquels ils passaient. Le soir, tandis que son
pre se consolait au cabaret, l'apprenti accourait chez Gaston. L,
durant des heures entires, avec une patience infatigable, il copiait et
recopiait les dessins dont le hasard ou ses conomies l'avait rendu
possesseur. L'tude russie, Bouchot corrigeait les essais de son ami,
puis entamait le grand pas de _Giselle_. Vers dix heures, il regagnait
son logis, dispos  plaire au pre Bouchot en soignant le lendemain une
couture ou un raccommodage. Gaston, demeur seul, cachait les crayons
dont la vue irritait Mme de La Taillade, s'asseyait prs de la fentre
et fermait les yeux pour mieux rver. D'un seul coup, il revoyait la
grande plaine qu'il fallait traverser pour se rendre  Maulette, les
buissons d'pine-vinette qui bordaient le chemin creux, le revers du
foss o bourdonnaient des frelons et dont Catherine ne voulait pas
qu'il s'approcht. Au loin apparaissaient les peupliers groups autour
de la mare, puis le champ de bl, le long duquel il glanait des
coquelicots et des bluets. Quel bon soleil, l-bas, quelles senteurs
vivifiantes, quel calme, quelle srnit! Mais le pas de Blanchote
rsonnait; adieu les rayons et les fleurs, l'ombre venait.

Accoutum aux injustes colres de Mme de La Taillade, Gaston feignait de
rester indiffrent aux coups qu'elle lui prodiguait. Lui, si douillet en
apparence, il ddaignait de suivre les conseils de Bouchot, de crier
pour dsarmer la mgre. Sa vengeance consistait  recevoir stoquement
les injures, les accusations, les horions dont elle l'accablait. Ple,
frmissant, indign, il redressait la tte devant la furie qui se
lassait  la fin de frapper. Ds que la martre s'loignait, Gaston,
pleurait  chaudes larmes, et se trouvait si malheureux qu'il souhaitait
mourir.

Bouchot, qui, jugeant d'aprs lui-mme, croyait que les mauvais
traitements, les toutouilles, faisaient ncessairement partie de
l'ducation, ne russissait pas toujours  consoler son ami; il ne
savait pas, par exprience, comme Gaston, que s'il est des enfers il
existe aussi des paradis. A la suite de ces scnes, la haine, la colre,
la vengeance se disputaient le coeur de la pauvre victime. Chose trange!
la vue de son pre, mme avin, suffisait pour rendre  son esprit un
peu de tranquillit. Il y avait tant de bont, tant de douceur dans le
regard dont Alexis enveloppait son fils, que celui-ci l'embrassait
attendri et se promettait de patienter encore. Spectacle fait pour
mouvoir; l'enfant, par instinct, avait piti de l'homme.

Aprs s'tre spar de son ami, Gaston avait gravi les cinq tages qui
conduisaient  la mansarde. La misrable chambre, outre le grand lit, le
fourneau et quatre ou cinq chaises boiteuses, ne contenait gure que les
objets disparates rcolts par Mme de La Taillade dans ses promenades
lucratives. L'enfant trouva la porte close, redescendit avec lenteur, et
s'assit pour attendre sur la premire marche de l'escalier. De temps 
autre, il parcourait la cour troite, obscure, infecte, qui servait de
laboratoire  un matre corroyeur. Lorsque la nuit vint, il gagna le
seuil de l'alle.

On m'a oubli, pensa-t-il.

Il se sentait incommod par la faim, et poussa un gros soupir. Aprs une
nouvelle heure d'attente, il s'tablit de son mieux  l'un des coins de
la porte afin d'essayer de dormir. Tout  coup il vit paratre sa
belle-mre... elle titubait.

Te voil, bandit! s'cria-t-elle, pourquoi n'es-tu pas rentr dner?

--Je suis ici depuis cinq heures, rpondit Gaston.

--Tu mens; nous avons mang  six, ton pre et moi.

--Pas ici, alors.

--O donc, s'il vous plat? chez Deffieux, peut-tre? Mais tu n'tais
pas press de revenir, tu avais de quoi te rgaler.

Gaston, qui tait presque  jeun, secoua la tte avec tristesse. En ce
moment, la fillette, qui avait voulu le ramener et le consoler lors de
l'aventure de la bouteille, descendait l'escalier, tenant  la main une
chandelle allume.

Elle s'arrta craintive, ses grands yeux fixs sur Blanchote.

O sont les dix sous que j'avais laisss sur la table? demanda la
mgre  Gaston.

--Ils sont o vous les avez mis.

--Tu les a chipps, selon ta coutume, voleur!

Gaston releva la tte; son regard rencontra celui de la petite fille; il
rougit et rpliqua, les dents serres:

Vous mentez!

Blanchote tenait son cabas; elle en souffleta l'enfant, qui fut presque
renvers. Il se redressait  peine qu'il reut un second choc. Le cabas
renfermait un objet pesant, Gaston roula sur le sol.

Aux cris pousss par la petite fille, une voisine ouvrit sa porte.

Qu'y a-t-il donc, Alice? Es-tu tombe?

--C'est rien, m'ame Poinsot, faites pas attention; je corrige le fils 
La Taillade qui m'a vol dix sous; comprenez-vous a! le gueux croit,
sans doute, que l'argent ne cote que la peine de le prendre.

Blanchote s'avanait de nouveau vers l'enfant; mais Alice eut la
prsence d'esprit de souffler la lumire. La mgre traita la petite
fille de maladroite, l'accabla d'injures, et s'loigna chancelante pour
retourner chez Pauquet. A peine Alice l'eut-elle vue disparatre,
qu'elle chercha Gaston dans l'ombre.

Relve-toi, lui dit-elle  voix basse, elle est partie.

L'enfant, toujours tendu sur le sol, ne rpondit pas.

Gaston! s'cria la petite fille avec crainte.

Elle s'agenouilla, sentit la tte inerte de son petit ami, la souleva et
l'appuya contre la sienne, tandis que des larmes inondaient son visage.

Vous mentez! rpta soudain l'enfant d'une voix faible.

Puis il dit, comme effray:

O suis-je donc?

--Prs de moi, rpondit Alice; relve-toi, ta belle-mre est loin.

--Je n'ai pas vol! s'cria-t-il avec nergie.

--Je le sais bien, va. Viens chez nous.

Gaston se releva, encore tourdi. Alice courut rallumer sa chandelle
chez le corroyeur.

Tu saignes, lui dit un ouvrier.

Alice porta la main  sa joue et plit en voyant du sang sur ses doigts.
Elle revint prs de Gaston qui, bless au front, s'tait rassis et
sanglotait. La petite l'entrana vers la pompe, lui baigna le visage,
cherchant  le consoler. Bientt rappele par la voix de sa mre, elle
remonta prcipitamment l'escalier. Gaston refusa de la suivre et regagna
le seuil de l'alle, la tte pleine de sombres rsolutions.

Tout  coup il vit arriver Bouchot. L'apprenti, sans mot dire, se jeta
dans les bras de son ami. Lui aussi sanglotait.

Qu'as-tu donc? rptait Gaston qui sentait ses larmes dborder de
nouveau; ton pre t'a-t-il frapp?

Bouchot, suffoqu, fut quelque temps sans rpondre.

Mon pre s'est remari, murmura-t-il enfin.

--Avec qui?

--Est-ce que je sais? Avec une femme, une grosse que je n'ai jamais vue.
Elle a voulu que je l'appelle maman, comme a,  la minute; je n'ai pas
pu, moi! Est-ce que je la connais? Le pre Bouchot s'est fch; il m'a
battu, puis chass. Ma mine la faisait rire, elle. Ah! tiens, j'en ai
assez, moi, de trimer; j'aime mieux mourir tout de suite.

--Moi aussi, rpondit Gaston, qui raconta  son tour sa triste aventure.

--Ah! toi, ce n'est rien, comparativement, rpliqua Bouchot, dont les
sanglots coupaient  chaque instant la voix; tu es libre une partie de
la journe, tu pourrais dessiner; tu lis, tu vas o tu veux. Moi, je
travaille; le pain que je mange, je le gagne. Si on croit que c'est
amusant de faire des trous dans le cuir pour y passer du fil ou pour y
planter des clous! Je n'en pouvais dj plus, des coups, toujours des
coups! On en rit bien un peu; mais  la longue, on se dgote.
Aujourd'hui, c'est fini. Songe donc, ma pauvre mre, voir sa place prise
par une autre, une je ne sais quoi, qui voudra me commander, me battre!
Tout  l'heure, j'aurais voulu que mon pre m'atteignt  la tempe, car
on dit que a tue.

Et le pauvre apprenti pleura plus fort.

Un quart d'heure plus tard, les yeux gonfls, la tte lourde, les deux
enfants dbouchaient dans la rue Planche-Mibray. Ils s'arrtrent un
instant devant le cabaret de Pauquet; Blanchote, le pre Bouchot, sa
matresse et Alexis fraternisaient joyeusement, le verre en main. Les
petits abandonns s'enfuirent jusqu'au quai de la Mgisserie, dj
dsert. Ils descendirent sur la berge de la Seine, ctoyant d'normes
tas de sable dans lesquels leurs pieds enfonaient. Gaston franchit le
premier la passerelle d'un bateau; les deux amis se blottirent sur la
poupe. Au-dessous d'eux l'onde invisible tourbillonnait, clapotait avec
un petit bruit sec qui se rptait  temps gaux comme celui d'un
balancier. Trois ou quatre lumires, tombant d'en haut, traaient des
sillons lumineux sur la surface obscure du fleuve. Le ciel tait gris,
la nuit sombre, la temprature douce. Gaston s'assit, le dos appuy
contre un rouleau de cordes, Bouchot se plaa prs de lui, et la main
dans la main, mornes, silencieux, ils coutrent le murmure des flots,
dont les ondulations balanaient, comme un immense berceau, la barque
qui les portait.

A minuit, n'est-ce pas? dit Bouchot, qui dsigna le fleuve.

--A minuit, rpondit Gaston.

Ils se turent de nouveau, se pressant plus fort l'un contre l'autre,
ainsi que des oiseaux frileux au fond d'un nid mal abrit. Ils
semblaient calmes, tranquilles, rsolus. Leur esprit flottait du pass 
l'avenir, de la terre au ciel, du connu  l'inconnu. L'apprenti, avec
son imagination d'artiste qui voyait tout en relief, voqua l'ide de la
Morgue. Ce lieu sinistre, o sa curiosit l'attirait souvent, lui
apparut dans sa sombre ralit. Il se vit tendu sur les dalles de
marbre noir au chevet de cuivre poli, cte  cte avec Gaston, tous deux
ples, immobiles, raides, glacs, les yeux clos. On se pressait pour les
voir, et les femmes rptaient: Pauvres petits! Bouchot secoua la tte
pour chasser ce tableau lugubre et se mit  songer  sa mre. Il se
rappela l'poque o elle le conduisait  l'glise, o elle lui parlait
de la Vierge, de Dieu, du paradis. Comment avait-il oubli toutes ces
choses!--le paradis surtout, o les enfants deviennent des anges aux
ailes d'azur, comme dans les toiles des matres espagnols ou italiens!
Peu  peu, il lui sembla qu'un voile se dchirait, qu'une lumire
blouissante l'enveloppait et qu'il volait dans l'espace parmi les
toiles enflammes.

Gaston, de son ct, revenait  son rve habituel: Houdan. Il songeait
aussi  son pre, qui ne comprendrait rien  cette catastrophe et qui
pleurerait. Las de cette vie d'preuves sans cesse renouveles,
l'enfant, comme un voyageur perdu, promenait autour de lui des regards
avides, et ne dcouvrait qu'une seule issue, un seul refuge assur, la
mort. A cette heure suprme, il ne formait qu'un voeu, c'est qu'on
transportt son corps dans le cimetire de la ville o il tait n, prs
de la dalle blanche sous laquelle reposait cette mre qu'il n'avait pas
connue et dont Catherine parlait comme d'une sainte. O Catherine!
Mademoiselle, le docteur, la vieille tour, la grande chemine, la
girouette et le tic-tac de l'horloge que le ressac des flots imitait si
bien, si bien, que, fermant les yeux, Gaston crut n'avoir jamais quitt
ni ses amis ni la petite maison de la grand'rue.

L'ombre s'paississait, les lumires semblaient plir, les bruits
devenaient plus rares, plus retentissants. Bientt on n'entendit plus
qu'une vague rumeur, le clapotement de l'eau et le craquement monotone
des barques.

Soudain l'horloge de l'htel de ville tinta. Ds le second coup, comme
veilles par un signal, les cloches de Notre-Dame et de Saint-Merri
retentirent. Puis vinrent celles de Saint-Gervais, de Saint-Eustache, de
Saint-Germain-l'Auxerrois; puis d'autres plus lointaines, enfin d'autres
encore. Les sons multiplis vibraient dans toutes les directions, tantt
clairs, brefs, allgres, sonores; tantt sourds, plaintifs,
mlancoliques ou confus. Douze fois chacun des lourds marteaux retomba
sur la coque de bronze qui prte sa voix  l'heure, et rpta minuit.

Les deux enfants, presss l'un contre l'autre, ne tressaillirent mme
pas. puiss par leurs larmes et par leurs motions, ils s'taient
endormis sous le regard de Dieu, qui leur montrait son ciel  l'heure o
devait sonner leur glas.




IX

LA DINETTE.


Une des preuves de l'imperfection de notre nature, c'est que nous ne
pouvons tre longtemps ni compltement heureux ni compltement
malheureux. Il est une mesure  nos peines aussi bien qu' nos plaisirs;
mais la Providence se montre si avare de ces derniers, que la divinit
suprme du sauvage est toujours un Croquemitaine auquel on ne peut
plaire que par de sanglantes hcatombes. Tout se dvore, tout se combat
dans la nature, depuis l'infusoire, qui a son tigre, jusqu' l'homme,
dont la raison suprieure clate dans les batailles ranges. Combien de
sicles a-t-il fallu pour nous amener  la conception d'un Dieu clment,
pour nous gurir de l'envie de sacrifier et mme de manger nos ennemis?
Et encore, ce dernier progrs n'est peut-tre qu'une question de
cuisine; grce  la science, nous savons que l'homme n'est ni tendre, ni
dlicat, ni bon; au physique, bien entendu, car au moral, chacun se
considre comme  peu prs parfait et ne voit gure les dfauts de
l'humanit que dans la personne de son voisin.

Au milieu de leur misre, Gaston et Bouchot avaient parfois de ces
claircies qui font croire que le bonheur n'est pas un vain mot. Rien
n'galait leur joie lorsqu'ils pouvaient passer une heure ou deux
ensemble, se communiquer leurs dboires ou leurs chagrins. Ils
atteignaient cet ge o l'on commence  se tourner vers l'avenir, o
bientt on va croire l'univers fait pour soi. Ce n'tait pas une
mlancolie maladive que celle de Gaston. Pour que l'enfant s'panout de
nouveau, il n'avait besoin que de retrouver les soins dont son enfance
avait t entoure. Cependant,  la longue, les ressorts si bien tremps
de ces deux jeunes esprits pouvaient flchir, s'user, se rompre. Dans
nos socits mal quilibres, combien naissent et meurent  qui
l'instruction n'a pas rvl qu'ils avaient quelque chose l! Nous
sommes civiliss, disons-nous, et le premier de nos ministres n'est pas
celui de l'instruction publique; nous donnons  la guerre,  l'art de
tuer beaucoup d'hommes  la fois, les deux tiers de nos revenus! Mais
alors pourquoi vanter notre civilisation? Ah! c'est vrai, nous ne
mangeons plus nos prisonniers!

Bouchot s'veilla brusquement, au bruit des imprcations d'un batelier;
puis Gaston ouvrit les yeux  son tour. Les deux amis se regardrent en
silence, aussi surpris l'un que l'autre de se retrouver vivants.

Il fait froid, dit l'apprenti, qui s'lana vers la berge.

Cinq heures sonnaient, les toits bleutres se dcoupaient avec vigueur
sur le ciel qui se teignait de rose, une rumeur confuse, croissante,
emplissait dj la cit. De longues files de charrettes remontaient le
quai, les marachers s'interpellaient, les chiens aboyaient. Une bande
d'hirondelles, poussant des cris multiplis, tournoyait autour de la
Renomme qui couronne la fontaine du Chtelet. Soudain les bruyants
oiseaux se dispersrent dans vingt directions, semant l'air des gracieux
arcs dessins par leurs ailes.

Ah! s'cria Bouchot qui prit Gaston dans ses bras, que nous est-il donc
arriv?

--Nous nous sommes endormis.

--C'est, ma foi, vrai. J'ai mme rv que j'avais des ailes. Un peu
plus, je me cognais contre le soleil, faute d'exprience. Attends donc;
il y avait un chat, dans mon rve; il faudra que je prie la mre Bardou
de consulter sa _Clef des songes_... un rude livre, celui-l, pour toi
qui les aimes.

--J'ai rv aussi, dit Gaston; nous nous rendions  Houdan, et je voyais
Catherine venir au-devant de nous.

Bouchot avait pass son bras autour du cou de son ami et l'entranait
doucement loin du fleuve.

Pourquoi n'irions-nous pas dans ton pays? reprit-il. Je n'ai plus envie
de me noyer, moi. Hier au soir, je ne dis pas, c'tait convenu. Mais 
prsent, je trouve a bte, d'aller mettre si peu de viande dans tant de
bouillon.

--Nous n'aurions plus  souffrir, murmura Gaston.

--Hum! on ne sait pas, vois-tu. Le pre Faruc a beau dire, l'enfer,
c'est peut-tre vrai. Se jeter  l'eau pour se rveiller sur un gril, en
face d'un grand diable qui vous retourne avec une fourche, comme une
ctelette!... Allons plutt  Houdan.

--Il nous faudrait de l'argent.

Bouchot se tira les oreilles avec nergie.

Je le connais, ce refrain-l, dit-il. Pour boire, de l'argent; pour
manger, de l'argent; pour aller  Houdan, de l'argent. Pas une seule
chose qu'on puisse se procurer sans argent!... Si, ma foi, les
toutouilles.

Tout en causant, les deux amis s'engageaient dans la rue Planche-Mibray.

Voyons, quelle somme nous faudrait-il? demanda rsolument Bouchot qui
s'arrta.

--Pour aller  pied?

--Parbleu!

--Au moins quarante sous.

L'normit de la somme donna lieu  de longs dbats; on calcula les
dpenses probables, et, d'conomie en conomie, on arriva  se contenter
de trente-cinq sous. La dtermination bien arrte de se rendre  Houdan
effaa toute ide de suicide de l'esprit des deux enfants. Ils se
promirent de supporter avec patience les mauvais traitements, certains
dsormais que leurs souffrances auraient une fin. De longs mois
s'couleraient peut-tre avant que les pourboires de l'apprenti,
soigneusement mis en rserve, constituassent le capital jug ncessaire
pour l'entreprise. Qu'importe! le ciel n'tait plus morne, maintenant;
l'espoir l'clairait. Bouchot s'anima si bien, qu'il excuta le pas de
_Giselle_. Il se voyait dj sur la grand'route, chauss de souliers
renforcs de clous pour la circonstance.

Le ct ennuyeux, dit-il en interrompant sa danse, c'est que je vais
inaugurer ce beau projet par une toutouille. Pas moyen de l'viter,
celle-l. Allons, adieu; je prfre me la payer tout de suite; j'aime
les affaires bcles.

Il embrassa Gaston qui, moins rsolu, ne gravit l'escalier qu'avec
lenteur.

C'est toi, petit, lui dit une voix rude au moment o il atteignait le
palier du second tage; es-tu bien press?

--Non, monsieur Faruc.

--Alors tu vas aller me chercher mon pain et mon lait.

Heureux de l'occasion que lui fournissait le hasard de retarder
l'instant o il se trouverait en face de sa belle-mre, Gaston
s'empressa de redescendre. A peine hors de l'alle, il vit apparatre
son pre et Blanchote. Le soudard se redressa, remonta son sac avec
mollesse et pressa plus fort le bras de sa compagne qu'il soutenait.

O vas-tu, mon luron? demanda-t-il.

--Faire une commission pour M. Faruc.

--Bon; un brave homme, celui-l.

--Une vieille canaille, bgaya Blanchote.

Alexis l'entrana, et le triste couple disparut dans la sombre alle.
Gaston comprit qu'on ne s'apercevrait pas qu'il avait dcouch, ce qui
le soulagea d'un grand poids. Au coin de la rue des Arcis, il vit le
pre de Bouchot qui, appuy contre une borne, se parlait  mi-voix avec
force gestes. Le cordonnier reconnut l'ami de son fils.

Gaston, cria-t-il, coute un peu.

Il se raidit, puis se pencha tout  coup vers l'enfant;

Sais-tu o je demeure? lui demanda-t-il d'un air confidentiel.

--Oui, rpondit Gaston surpris.

--La farce est bonne, continua l'ivrogne, qui se mit  rire aux clats.

Soudain il reprit son srieux, considra Gaston avec fixit, passa
plusieurs fois sa main sur son front et commena  pleurer.

Tu sais o je demeure, s'cria-t-il enfin entre deux hoquets, et je ne
le sais plus, moi! je n'ai plus d'asile!... C'est la faute de ton pre,
reprit-il avec nergie, il a bu ma maison!...

Bouchot survint.

La femme ronfle, murmura-t-il  l'oreille de Gaston, la toutouille sera
pour ce soir.

Le brave enfant, aid par son ami, essaya d'entraner son pre. On
allait  droite,  gauche, en arrire, en avant; parfois le cordonnier
s'arrtait court, prt  choir sur ses guides.

Voulez-vous marcher droit, mes drles, et ne pas me tirailler de cette
faon? Toi, Bouchot, je te rosserai en rentrant pour t'apprendre le
respect... C'est gal, ce gredin de La Taillade, plus il boit, plus il
est solide... C'est comme moi, du reste.

--Il prtend, rpliqua Bouchot, qui fit une lgre grimace  l'adresse
de Gaston, que vous ne pourrez pas monter l'escalier tout seul.

Le cordonnier recula pour assurer son quilibre.

Veux-tu parier un litre  douze et une salade d'oeufs durs que je monte
sur la colonne Vendme?... Tu n'oses pas, feignant!

--Si; mais...

--Allons-y.

L'ivrogne fit un demi-tour; ce n'tait pas l'affaire de l'apprenti.

Inutile de nous dranger, dit-il, la colonne Vendme vient de tomber.

Le pre Bouchot regarda son fils avec stupfaction. Par bonheur, un
voisin qui se rendait  son travail prta main-forte aux deux amis. Un
quart d'heure plus tard, le cordonnier reposait sur le carreau de la
pice qui lui servait  la fois de salle  manger, d'atelier et de
salon. Dans la chambre contigu ronflait la nouvelle htesse. Bouchot se
mit  l'ouvrage.

C'est drle, pensait-il, on dit que les parents veillent sur leurs
enfants... Je suis donc mes parents, moi? Bah, a vaut encore mieux que
d'tre mort.

Et, sans interrompre son travail, l'apprenti songea, qu' la fin de
l't il serait  Houdan, cette ville que Gaston reprsentait comme
peuple de tantes, de docteurs, de bonnes et de gens heureux.

Rassur par l'intervention du voisin, Gaston s'tait ht de regagner la
maison de la rue Jean-Pain-Mollet.

Ah! ah! s'cria le pre Faruc, qui se tenait sur le palier, je
commenais  te croire envol avec mes trois sous. Ne rougis pas,
garon, je plaisante. Ton pre et ta mre ont donc dcouch, que je
viens de les voir rentrer? Veux-tu faire bouillir mon lait?

Gaston s'agenouilla prs d'un fourneau portatif, tandis que le vieillard
se rasait.

Le pre Faruc, qui prenait le titre d'homme d'affaires, tait un
huissier sans autre mandat que son astuce. Il se chargeait, moyennant
soixante-quinze pour cent de bnfice, de recouvrer ces crances
vreuses dont les petits boutiquiers ont toujours de pleins tiroirs.
Doux, rogue, poli, grossier, patient, mielleux ou insolent, selon
l'occasion, ce Prote gagnait trois ou quatre cents francs par mois,
tant il savait se servir  propos de la menace, de la douceur, de son
ge ou de sa mise.

Il passait pour appartenir  la police, et, bien qu'il n'en ft rien, il
ne combattait qu' demi cette croyance qui le protgeait  de certaines
heures. Le pre Faruc, lorsqu'il pntrait chez un crancier, ressortait
rarement les mains vides. Comment refuser un -compte  un homme qui
offrait sa protection pour la recherche d'un emploi plus lucratif que
celui qu'on possdait;  ce crancier qui, selon l'tage, se disait
cousin d'un juge, d'un commissaire, ou d'un sergent de ville, et parlait
 mi-voix des terribles consquences de l'intervention de ces
personnages? Comment s'exposer  voir reparatre chaque matin ce
vieillard dont le verbe haut mettait la maison entire dans la
confidence d'une de ces dettes dont on rougit le plus, une dette
contracte pour chasser la faim? Comment congdier cet tre devenu
soudain asthmatique, et qu'une toux opinitre semblait prte  touffer?
Quelle connaissance du coeur humain chez ce recors  la tenue simple,
propre, coquette, eu gard au milieu dans lequel il vivait?

Le pre Faruc, qui frisait la soixantaine, devait tre un ancien beau.
Il emprisonnait son corps dans un de ces habits bleus sous lesquels nous
revoyons tous notre aeul, et ses jambes dans un pantalon  pont
maintenu par les classiques bretelles en tapisserie. Des souliers
dcouverts,  boucles d'argent, montraient un pied menu et des bas bleus
chins. Autour de son cou s'enroulait une cravate de foulard noue avec
une ngligence tudie. Cet ensemble tait surmont d'une tte ronde, 
demi chauve, au regard clignotant, aux paupires rouges et sans cils, au
nez prominent. La bouche large, sensuelle, tait encore bien garnie;
mais le teint vineux, couperos, dartreux du vieillard contrastait avec
sa mise si nette.

C'est l'homme le mieux chauss du quartier, disait Bouchot, mais quelle
tte! Avec des cornes, on en ferait celle d'un satyre.

En ralit, le satyre existait sans les cornes. La vue d'une jeune femme
suffisait pour incendier les prunelles fauves de l'homme d'affaires,
dont les narines se dilataient alors outre mesure, et qui caressait avec
complaisance son menton toujours frais ras.

Les vices, pas plus que les qualits, ne passent longtemps inaperus,
aux yeux clairvoyants du peuple, et un sobriquet amical, fltrissant ou
malicieux, vient presque toujours remplacer le nom propre de celui qui,
 un titre quelconque, mrite qu'on s'occupe de lui. Les dettes que le
pre Faruc se chargeait le plus volontiers de recouvrer taient celles
contractes par de jeunes ouvrires, et Dieu sait de quels -compte le
vieux loup se contentait. Le sobriquet qu'on lui avait donn n'est pas
de nature  pouvoir tre rapport; mais, dans un autre ordre d'ides, il
valait celui de la Chipparde, par lequel on dsignait gnralement
Blanchote.

Aprs avoir dgust sa tasse de caf, sans songer  convier son petit
commissionnaire, le vieillard bourra son portefeuille de factures,
brossa son chapeau  larges bords, et sortit pour commencer sa tourne
ordinaire.

Lorsque tu seras plus grand, disait-il  Gaston tout en fermant sa
porte, je t'apprendrai mon mtier.

--Vous lui mettrez donc un coeur de bois dans la poitrine, s'cria un
jeune ouvrier charg d'une salade, d'un morceau de jambon et d'une
bouteille de vin.

--Toujours farceur, ce Pruchon!

--Pas assez, par malheur, pour faire rire tous ceux que vous faites
pleurer.

--Tu t'occupes trop du prochain, mon garon, a te rendra malade.

--A ce compte-l, vous devriez tre mort, rpliqua Pruchon. Je ne suis
pas mchant, continua l'ouvrier qui disparaissait dans l'escalier,--et
il disait vrai--mais je donnerais volontiers une heure de travail par
semaine pour voir flanquer  ce grippe-sou une srie de tripotes. Hol,
Gaston, o vas-tu?

--Voir si mon pre a besoin de moi.

--Bon, prends garde que ce ne soit ta belle-mre qui ait besoin de
tambouriner quelque chose. Est-ce que tu as faim, que tu regardes mon
jambon de l'air que prend le pre Faruc devant un cotillon?

--Oui, rpondit Gaston qui rougit.

--Ah! tu as faim et tu attends que je t'invite! c'est mal. Je ne suis
pas mchant, ajouta Pruchon, mais je voudrais que la belle-mre de ce
gamin-l ret un poing ferm sur l'oeil de temps  autre; ce serait, je
crois, la seule chose qu'elle n'aurait pas vol.

Pruchon, moraliste et ouvrier bniste, tait un beau garon de
vingt-trois ans, assez habile dans son tat pour gagner facilement cinq
ou six francs par jour. Il n'avait qu'un dfaut, trop commun chez
l'ouvrier parisien, celui de se laisser dbaucher par ses camarades et
de perdre quelquefois une semaine entire  bambocher. Pruchon tait le
fils d'une pauvre servante qui, trompe et abandonne, avait lutt
contre la misre pour lever son enfant. La vaillante femme, ne reculant
devant aucun mtier pour se crer des ressources, se fit porteuse de
pain, envoya le petit  l'cole aussitt qu'il fut en ge, le plaa
ensuite chez un bniste, et, durant quinze ans, pourvut  tous ses
besoins. Dou d'un coeur d'or, le jeune garon rpondit par une
application soutenue aux rudes sacrifices exigs par son enfance et
devint un excellent ouvrier. Aprs avoir tir  la conscription, il
exigea que sa mre renont  son rude mtier. La brave femme, fire de
son fils, ne formait plus qu'un voeu, celui de le voir se marier,
lorsqu'une fivre pernicieuse l'emporta.

Pruchon, fatigu par un mois de veilles et fou de douleur, tomba malade
 son tour. Il fut soign avec un dvouement fraternel par une jeune
ouvrire qui vivait dans les combles et levait un petit enfant.
L'bniste devint amoureux de sa garde-malade et lui proposa de
l'pouser. La pauvre fille croyait encore  l'amour de celui qui l'avait
sduite, elle refusa. A dater de ce jour, l'ouvrier dont la vie avait
toujours t exemplaire fut moins assidu au travail, et il tait 
craindre que, comme le pre de Bouchot, il ne contractt l'habitude de
boire en cherchant  se consoler.

Pruchon, franc, jovial, un peu simple, tait devenu depuis deux mois,
malgr la diffrence d'ge le grand ami de Gaston et de l'apprenti.

Tu as manqu ta vocation, disait-il  ce dernier, qui lui dessinait
parfois des modles de meubles, tu es n pour tre bniste.

L'ouvrier possdait une petite bibliothque, et Gaston passait les
instants dont il pouvait disposer  lire Molire, Racine, Corneille,
l'_Histoire de Charles XII_ et le _Sicle de Louis XIV_. Lorsque
Pruchon s'absentait, il dposait sa clef dans un coin connu de son
jeune ami, et l'enfant lisait et relisait la trentaine de volumes qui,
sauf un petit nombre, dont la porte par bonheur lui chappait,
exeraient sur son esprit une salutaire influence. Cette passion pour la
lecture contribuait  sauver Gaston des inspirations de l'oisivet, et
ses actions devaient se ressentir  jamais des nobles sentiments qu'il
puisait dans les oeuvres des vrais matres de l'art d'crire.

Aprs un copieux djeuner auquel les convives firent honneur, Pruchon,
qui travaillait chez lui, partit pour reporter son ouvrage. Gaston
remonta chez son pre. Le soudard et Blanchote dormaient. L'enfant
redescendait lorsqu'une femme, vtue d'une misrable robe, coiffe d'un
mouchoir, les yeux rouges, les traits ples et fatigus, apparut sur sa
porte entre-bille.

Je te guettais, mon petit Gaston, dit-elle  mi-voix, j'ai une longue
course  faire, veux-tu me rendre le service de rester avec les enfants?

--Oui, madame Hubert.

Gaston pntra dans une vaste pice aussi pauvrement meuble que sa
propre demeure. Son entre fut salue par cinq petites voix dont les
propritaires,  peine vtus, vinrent se cramponner  ses habits. Mme
Hubert acheva de nouer un paquet de hardes et jeta sur ses paules un
chle dteint.

Vous serez sages, mes petits anges, vous obirez  Gaston?

--Oui, rpondirent  la fois les gamins, dont le plus g pouvait avoir
sept ans; mais tu nous apporteras du pain?

Mme Hubert essuya une larme avant de se tourner vers Gaston.

Tu ne les laisseras pas seuls, n'est-ce pas? lui dit-elle d'une voix
suppliante; je vais me hter.

A peine fut-elle dehors, que Gaston s'tablit sur une chaise.

Voyons, allez-vous me faire enrager comme l'autre jour? demanda-t-il en
souriant.

--Non, rpondirent les petits, qui paraissaient soucieux.

--A quoi voulez-vous jouer?

--Raconte l'histoire de Barbe-Bleue.

--Celle du Petit-Poucet.

--Dessine-moi des bonshommes.

--Jouons plutt  la dnette, dit une petite fille de cinq ans, aux
cheveux boucls.

Tous les yeux s'agrandirent  cette proposition.

Oui, jouons  la dnette, rptrent les enfants avec timidit.

--Avez-vous gard quelque chose de votre djeuner?

--Nous n'avons pas djeun, reprit la petite; c'est pour a que je veux
jouer  la cuisine, tu mettras du pain, toi.

Gaston sentit son coeur se gonfler; sans la rencontre de Pruchon, lui
aussi et t  jeun.

Nous avons trs-faim depuis hier, continua l'enfant, qui parla  voix
basse, nous ne le disons pas  maman parce qu'elle se met  pleurer.

--Attendez-moi, dit Gaston, et surtout ne bougez pas.

Il courut chez son pre, fureta dans tous les coins, et ne put dcouvrir
le moindre morceau de pain. Sur la table, entre la pipe d'Alexis et le
cabas de Blanchote, reluisaient quelques pices de monnaie. Gaston
compta la somme des yeux et avana la main. Il crut voir remuer sa
belle-mre et s'loigna sans bruit.

Ah! s'cria-t-il, mon parrain a raison, le monde est mal fait.

Il descendit quatre  quatre chez Pruchon; l'ouvrier n'tait pas
rentr, et, par hasard, il avait emport sa clef. Gaston remonta
dsespr; il trouva les enfants assis en rond, la faim les tenait
tranquilles. D'un coup d'oeil ils virent que leur ami revenait les mains
vides; le plus jeune se mit  pleurer,--il voulait du pain. Gaston
achevait  peine de le consoler, que la petite fille fondit en larmes.
On et dit que ses frres n'attendaient que ce signal: un vacarme
affreux rsonna dans la misrable chambre, et ce fut en pleurant
lui-mme que Gaston supplia les enfants de patienter.

Au moment o les pleurs et les cris redoublaient d'intensit, un coup de
pied branla la porte.

Voil Croquemitaine qui passe, dit une voix du dehors.

Les enfants se turent et se pressrent contre leur gardien.

Le premier qui chante, je le fourre dans mon sac, continua la voix.

--Bouchot! s'cria Gaston, qui courut vers le palier.

--Comment, c'est toi qui leur donnes des leons? dit l'apprenti
stupfait.

--Les malheureux ont faim, rpondit Gaston, qui pressa le bras de son
ami.

--Ils ont faim! Ah, les pauvres mmes!

--Tu vas nous donner du pain, toi, Bouchot, s'crirent les enfants, qui
saisirent le tablier de l'apprenti.

--Ils vont me faire pleurer, ces moucherons-l, parole d'honneur!
Lchez-moi, gredins, ou je cogne.

Les doigts cramponns au tablier s'ouvrirent, et les enfants, surpris du
ton de Bouchot, reculrent avec effroi. D'un bond l'apprenti gagna
l'escalier, rappel en vain par son ami. Ce dpart fut pour les petits
une nouvelle cause de dsespoir; ils recommencrent  pleurer, mais
cette fois en silence. Tout  coup Bouchot reparut, il tenait son
tablier relev par les deux coins. Il s'avana jusqu'au milieu de la
chambre en excutant le pas de _Giselle_ et dcouvrit  l'improviste un
pain rond et une tranche de fromage d'Italie. En moins d'une minute,
chaque gamin fut arm d'une tartine que l'apprenti dlivrait, aprs
s'tre fait embrasser sur les deux joues et dire: Merci.

Comment as-tu fait pour te procurer ces provisions? dit enfin Gaston.

--Ah! voil! Il y a des choses cocasses dans la vie. Par exemple, si
nous tions morts hier, ces mioches-l pleureraient encore au lieu de
lcher le dessus d'une tartine. Figure-toi que mon pre s'est veill
avec l'ide que Mme Fritz attendait aprs ses bottines, et me voil en
route. Une brave femme, Mme Fritz! elle s'est souvenue qu'elle me devait
un arrir de pourboires. Elle fouille dans sa bourse, je tends la
patte, v'lan, dix sous! Je n'ai fait qu'un saut pour te les apporter, je
ne me doutais gure que tu levais des moutards et que mon pourboire
dcamperait si vite.

Les enfants se groupaient de nouveau autour des deux amis en montrant le
reste du pain.

Ont-ils faim, ces gueux-l! s'cria l'apprenti; j'ai peur qu'ils
n'attrapent une indigestion. C'est une rgle de ne pas trop se bourrer
lorsqu'on est rest longtemps sans manger; nous le savons par
exprience, toi et moi. Tiens, une ide... Attention, crapauds, celui
qui m'imitera le mieux aura la plus grosse part.

Et Bouchot, grave, srieux, imperturbable, commena la danse de
_Giselle_. Les pauvres petits, avec une attention comique,
reproduisaient les gestes et les gambades qu'ils voyaient excuter,
tandis que Gaston riait de tout son coeur en prparant de nouvelles
tartines. Rassasis  la fin, les enfants rclamrent de Gaston
l'histoire du _Petit Poucet_.

Allons doucement, dit tout  coup une voix dans le corridor;
voyez-vous, madame Hubert, je ne suis pas mchant; mais je voudrais que
votre mari ret une vole qui l'obligerait  revenir prs de vous.

La porte s'ouvrit, et la malheureuse mre, ple, dfaillante, soutenue
par Pruchon, s'affaissa sur une chaise et laissa rouler sur le carreau
le paquet dont elle tait charge.

Vous tes l, vous autres? s'cria l'ouvrier; un verre d'eau, mes
garons, et vite.

Les enfants, effrays de la pleur de leur mre, lui prenaient les
mains.

Pauvres petits! dit-elle.

Elle aperut le reste du pain et se redressa.

Ils ont mang? s'cria-t-elle en regardant les deux amis.

--Oui, madame Hubert; nous avons fait la dnette, rpondit Gaston.

La pauvre femme se couvrit le visage de ses mains et sanglota. Soudain
elle se dirigea vers les deux amis, et les pressa contre sa poitrine.

Soyez bnis, murmura-t-elle ds que l'motion lui permit de parler,
soyez bnis, chers enfants sans mres, qui avez eu piti des miens.

Gaston et Bouchot, attendris par cette caresse, sentirent leurs larmes
dborder. Les enfants interdits n'osaient bouger,  l'exception de la
petite fille qui, aprs avoir dnou le paquet rapport par sa mre,
talait en jouant les misrables hardes qu'il contenait. Pruchon
s'tait crois les bras d'un air farouche.

Il faut manger aussi, madame Hubert, dit l'apprenti; nous voil tous 
pleurer comme si le pre Bouchot venait de nous flanquer une toutouille,
et cependant nous sommes heureux.

--Je ne suis pas mchant, dit enfin Pruchon d'une voix grave, mais je
voudrais avoir une jambe dans le dos pour m'administrer une srie de
coups de pied quelque part. Comment, canaille, continua l'ouvrier qui se
prit par les cheveux, tu vas au cabaret, au bastringue, au Petit-Lazari
payer du flanc  des princesses, tandis que l, au-dessus de ta tte,
une mre porte ses nippes au mont-de-pit pour nourrir ses petits!...
Consolez-vous, madame Hubert, a ne peut pas durer, et c'est moi qui me
charge d'y mettre ordre.

--Il m'amuse, Pruchon, avec sa jambe dans le dos, murmura Bouchot 
l'oreille de Gaston, qui l'entranait.

--Vous tes deux braves coeurs, dit l'bniste qui les rejoignit sur le
palier, et il faut que je vous embrasse  mon tour. Les hommes,
ajouta-t-il philosophiquement, se divisent en deux catgories...

--Les petits et les grands, dit Bouchot qui interrompit sans faon.

--Non, les bons et les mauvais, continua l'ouvrier.

--C'est comme le cuir, les pommes de terre frites et le coco, alors.

En ce moment, le pre Faruc rentrait.

Celui-l est bon, dit  son tour Gaston, il donne souvent de l'argent 
la mre d'Alice.

Pruchon fit le geste d'administrer des coups de canne.

Un vieux drle qui paye la mre pour... suffit, dit-il en voyant les
deux amis l'couter avec attention. Vous me connaissez; je ne suis pas
mchant, n'est-ce pas? Eh bien, le pre Faruc dgringolerait l'escalier
du haut en bas, suivi par la mre d'Alice, que j'aurais de la peine 
les relever sans rire.

Le doux sommeil que gotrent cette nuit-l Gaston, Bouchot et Pruchon!
Quelle salutaire chose pour le corps et l'esprit qu'une bonne action!
Heureux les riches! c'est par des bienfaits qu'ils comptent les heures,
et comme ils doivent bnir leur fortune qui les met  mme de se rpter
chaque soir le beau mot de Titus!




X

ALEXIS VOIT CLAIR.


C'est un monde en abrg qu'une maison dans un quartier populeux. L,
vingt familles vivent sous le mme toit, rapproches ou spares par les
hasards dont se compose l'existence. Que d'nigmes autour de nous, sur
notre palier, de l'autre ct de ce mur qui est comme la frontire d'un
pays tranger! Que de sombres passions, de drames terribles, de
sentiments contraires animent, dsesprent, ravissent ces voisins qui
pleurent au moment o nous nous gayons, qui s'gayent alors que nous
pleurons, en vertu de la grande loi des contrastes qui semble rgir nos
destines. Un des problmes qui proccupent le plus l'homme civilis,
c'est de cacher sa vie, non pour obir  la maxime du sage, mais pour
mieux tremper les armes qui doivent servir son ambition, ses vices ou sa
vanit. Quel splendide triomphe de l'hypocrisie que nos civilisations
modernes! Avec une bonhomie charmante nous feignons d'tre les dupes les
uns des autres, bien que nous achetions  la mme enseigne le chrysocale
et les fleurs artificielles dont nous aimons  nous parer. Quant  nos
sentiments, la politesse nous apprend si bien  les dguiser, qu'il est
peu d'entre nous qui n'en possdent d'admirables, surtout pour aller
dans le monde. Que de Tartufes, bon Dieu, en dehors de la religion, et
que d'agneaux dvors autre part que dans les fables! Et pourtant le
docteur Fontaine avait raison de croire au progrs; les illusions
consolent, et les hommes, comme les constitutions, sont peut-tre
perfectibles.

A Paris, plus que dans toute autre capitale, il n'est gure de maison
qui n'abrite une de ces existences mystrieuses dont les allures servent
 exercer la sagacit des concierges, des petits bourgeois et des
boutiquiers. Or, il y avait rue Jean-Pain-Mollet, dans une mansarde
situe au-dessus du taudis occup par M. de La Taillade, un homme qui se
levait  neuf heures du matin, sortait  onze, et rentrait  huit heures
du soir avec une rgularit chronomtrique. Ce pacifique locataire, qui
n'achetait rien dans le quartier, saluait tout le monde et ne causait
avec personne; aussi passait-il, comme le pre Faruc, pour appartenir 
la police.

C'est un fait  noter que, dans notre cher pays, il suffit de ne pas
rendre  ses voisins un compte plus ou moins exact de ses faits et
gestes pour tre accus d'tre aux gages du prfet de police. Et ce
n'est pas le seul de nos travers; avec l'argousin politique, qui se
garde bien de porter un uniforme, nous confondons le sergent de ville,
ce gendarme de nos rues sans lequel Paris serait inhabitable, et nous
rcompensons ces gardiens de nos personnes et de notre libert par un
mpris irrflchi. Aux tats-Unis, pays que nous prenons l'habitude de
placer au-dessus du ntre avec un louable patriotisme, le policeman ne
cesse pas d'tre un citoyen. On se garde bien, l-bas, d'offenser, de
dnigrer ces hommes utiles, dvous  la cause publique, dont la
politesse est loin d'galer celle des ntres. O Parisiens, cessez donc
de placer au mme rang le dlateur, le mouchard, l'agent provocateur, et
ce gardien pacifique, excuteur de la loi, qui vous protge, quoi que
vous en disiez; qui vous empche souvent d'tre insult, cras,
quelquefois battu.

Le mystrieux vieillard de la rue Jean-Pain-Mollet se nommait Lecomte,
et il tait de Champltreux. On devait ce renseignement au facteur qui,
deux fois par an, apportait une lettre charge au silencieux locataire.
M. Lecomte pouvait avoir cinquante ans. C'tait un homme de haute
taille, aux manires distingues, aux vtements antiques, rps, uss,
mais d'une propret minutieuse. Il avait le front dgarni, des favoris
blancs, une bouche au sourire ddaigneux, un nez recourb,  la racine
duquel brillaient deux yeux scrutateurs dont on ne supportait l'clat
qu'avec peine. Une vraie tte d'aigle, disait Bouchot, et l'apprenti
excellait  peindre d'un mot le caractre saillant d'une physionomie.
videmment, M. Lecomte, avec ses mains blanches, ses gestes lgants, sa
taille droite et sa politesse froide, appartenait  un autre monde que
celui au milieu duquel il vivait depuis une dizaine d'annes, mais dont
le contact n'avait en rien altr son grand air.

Un matin, appel par le grave vieillard, Gaston avait pntr dans son
humble logis. M. Lecomte tait assis dans un vieux fauteuil sculpt o
se voyaient des traces de dorures. Il feuilletait un gros volume pos
sur une petite table qu'un connaisseur et reconnue pour un meuble de
l'poque de Louis XIII. Sur les murs s'talaient des portraits
reprsentant des chevaliers aux armures brillantes, ou de belles dames
aux paules nues. Au-dessus du lit, des armes et des miniatures; sur le
carreau, ple-mle, des livres, des coffrets, des cahiers et des
tableaux sans cadres retourns contre la muraille, faute de place pour
les accrocher.

Quel est ton vritable nom, petit? demanda M. Lecomte  l'enfant.

--Gaston, monsieur.

--Mais ton nom de famille?

--La Taillade.

--Est-il vrai que ton pre soit marquis?

--Oui, car je l'ai entendu dire par ma tante.

--Comment se nomme ta mre, de son nom de famille?

--Elle se nommait Eugnie de Varangues.

--Pourquoi dis-tu qu'elle se nommait?

--Parce qu'elle est morte.

--Alors, cette femme qui te bat si souvent n'est pas ta mre?

--C'est ma belle-mre.

--Tu n'es donc pas sage, que tu l'obliges  te corriger avec tant de
rudesse?

Gaston rougit et garda le silence. M. Lecomte feuilleta son livre et
parut rflchir.

Nous serions cousins au troisime degr, murmura-t-il comme se parlant
 lui-mme. Bah! quelque laquais qui aura gard le nom de son matre. Il
y a de la race, pourtant, chez ce petit, ajouta-t-il en posant la main
sur la tte de Gaston. Allons, tche d'tre sage, et adieu.

A sa premire rencontre avec Bouchot, Gaston ne manqua pas de lui
raconter ce singulier interrogatoire.

Parbleu! rpliqua l'apprenti, un mouchard, tu aurais d te mfier et ne
pas rpondre. Aprs tout, il a une bonne figure, il ne te dnoncera
peut-tre pas.

--Pourquoi veux-tu qu'il me dnonce?

--Puisque c'est un mouchard, c'est son devoir.

--Mais je n'ai rien fait.

--Et ta belle-mre,  prsent que j'y songe, il doit tre dans la maison
pour la surveiller. C'est moi qui rirai le jour o il la pincera.

M. Lecomte rappela plusieurs fois Gaston; il introduisit mme Bouchot
dans son intrieur. Il n'interrogeait plus, mais il se plaisait  faire
causer les deux amis, essayait de redresser leurs ides et, au moment de
les congdier, leur donnait toujours d'excellents conseils.

Un jour que l'apprenti enthousiasm parlait peinture, le vieillard
l'couta avec attention.

Que de forces perdues! s'cria-t-il tout  coup. Ah! si j'avais encore
ma fortune... si j'avais su!

Il s'arrta, couvrit son visage de ses mains et demeura pensif. Les deux
amis s'esquivrent sans bruit, respectant sa mditation.

Bouchot, peu  peu, revint de ses prventions; s'tonnait sans cesse de
la douceur, de la gravit, du savoir et de la politesse du bon mouchard,
que Gaston, moins familier, appelait toujours par son nom.

Au nombre des locataires de la vieille maison qui s'intressaient 
Gaston, peut-tre et-il fallu placer au premier rang la jeune ouvrire
aime par Pruchon. Elle travaillait pour un fabricant de casquettes, et
gagnait vingt sous par jour en s'occupant depuis six heures du matin
jusqu' huit heures du soir. C'tait une belle fille; bien dcouple, au
profil rgulier, aux grands yeux noirs,  la chevelure abondante, aux
faons honntes. Elle ne sortait gure que pour reporter son ouvrage,
et, par des prodiges d'conomie, elle parvenait, sans autre aide que son
salaire drisoire,  payer son terme,  lever sa petite fille,  se
vtir convenablement.

Depuis trois ans qu'elle habitait la maison, la conduite de la jeune
ouvrire n'avait jamais donn prise  la mdisance. Dix fois peut-tre,
sous de vains prtextes, le pre Faruc tenta de s'introduire chez elle,
circonstance que Pruchon ignorait sans doute; car, bien qu'il ne ft
pas mchant, il ne se serait fait aucun scrupule de battre l'habit bleu
de l'homme d'affaires, sans s'inquiter de son contenu. L'ouvrier
bniste, en dpit de ses efforts, ne pouvait oublier son ancienne
garde-malade, et chaque fois qu'il avait bu, son premier soin tait
d'envoyer les deux enfants demander, pour leur ami Jean-Baptiste
Pruchon, la main de Mlle Adlade.

coutez, leur disait-il, vous allez monter trois tages...

--Nous frapperons  la porte  gauche, ajoutait Bouchot.

--Bien entendu; on ne doit jamais entrer chez une femme sans frapper.
Alors...

--Nous entrons et nous saluons.

--C'est de rgle; il faut toujours saluer les femmes, surtout les
vieilles.

--Pourquoi? demandait le malicieux apprenti.

--Pour la politesse; puis parce qu'elles sont les mres des jeunes.
Alors...

--Nous demandons pour notre ami Pruchon, bniste de son tat et n
sans pre, la main de Mlle Adlade. Mlle Adlade secouera la tte,
embrassera sa petite fille, et nous rpondra: Impossible. Nous
reviendrons donner cette rponse  Pruchon, qui la connat d'avance, et
le pauvre garon cassera quelque chose.

--Non, disait l'ouvrier, cette fois-ci, c'est la dernire.

Les enfants partaient, la scne se passait exactement comme Bouchot
l'avait annonc; aussi la locution demander la main d'Adlade
devint-elle pour l'apprenti l'quivalent de demander l'impossible.

Le reste des locataires de la maison se composait d'ouvriers travaillant
le jour, dormant la nuit, se grisant le dimanche, mais sans tapage ni
scandale. Un vieux soldat du premier Empire, qui occupait deux chambres
au premier tage et cultivait des capucines sur sa fentre, prtait  la
maison un certain lustre et racontait  sa manire la vie de Napolon.
Le dimanche, il descendait volontiers fumer sa pipe sur le seuil de
l'alle, et Dieu sait si ses confrences taient suivies.

Le milieu dans lequel il vivait devait impressionner assez fortement
Gaston pour qu'il ne pt l'oublier, quel que ft le sort que l'avenir
lui rservt. Certes, il ne comprenait ni les calculs odieux du pre
Faruc, ni la dignit de M. Lecomte, ni le courage de Mme Hubert; mais
les passions, les souffrances, les misres qu'il voyait s'agiter autour
de lui et dont les causes ne lui chappaient pas toujours, c'tait de
l'exprience qu'il amassait pour l'avenir.

Depuis une quinzaine de jours, Blanchote forait Gaston  l'accompagner
dans ses promenades de dcouvertes, l'obligeant  faire le guet
lorsqu'elle pntrait dans une cour ou rdait autour d'un talage. Le
vol, chez la mgre, tait devenu une sorte de monomanie: elle ne
pouvait voir le moindre objet  sa porte sans chercher  s'en emparer.
Surprise deux ou trois fois, elle avait pay d'audace, et sans la mince
valeur des objets qui la firent prendre en flagrant dlit, nul doute
qu'elle n'et dj pass en police correctionnelle. On se contenta de
l'injurier et de l'envoyer se faire pendre ailleurs, tolrance dont le
seul rsultat fut de l'enhardir. Quant  M. de La Taillade, il
continuait son racolage sans trop s'tonner de la diminution de ses
profits. Il trouvait crdit chez Pauquet, qui savait se rattraper sur
les nouveaux embauchs. Que lui fallait-il de plus?

Dans ses heures de lucidit, chaque jour plus rares, par malheur,
l'avenir de Gaston proccupait cependant le soudard, qui songeait sans
cesse  reconduire son fils  Houdan; mais les mois s'coulaient sans
qu'il pt mettre son projet  excution. Deux ou trois fois, des
aubaines inespres lui avaient fourni la somme ncessaire pour les
frais de voyage; mais Blanchote, devinant ses intentions, s'arrangeait
toujours de manire  la lui soustraire. La mgre, incapable de
pardonner, voulait en venir  ses fins.

Un soir, rentrant une heure plus tt que de coutume, Alexis surprit sa
femme maltraitant Gaston. Sa fureur fut telle qu'il la battit, et
l'enfant effray demanda grce pour son bourreau. Le lendemain, M. de La
Taillade demeura au logis et se passa de boire.

Sois tranquille, disait-il  son fils, elle ne te touchera plus.

Le second jour, il emmena Gaston au jardin des Plantes; il tait morne
et silencieux. Aprs une longue promenade, il le ramena vers l'Htel de
Ville, remonta le long des quais, puis l'entrana chez Pauquet. Ce
soir-l, il se grisa affreusement pour compenser son abstinence, et
l'enfant retomba plus que jamais sous la dpendance de sa belle-mre.

Six semaines s'taient coules depuis que les deux amis avaient voulu
mourir, et leur situation devenait de plus en plus intolrable. Au
moral, la belle-mre de Bouchot ne valait gure mieux que Blanchote.
Mre d'un jeune garon, tous ses efforts tendaient  exiler l'apprenti
du logis paternel, afin d'appeler son fils  occuper la place du petit
malheureux. Du reste, elle ne cachait pas son projet, et le cordonnier,
en croyant prendre une matresse, s'tait en ralit donn un matre.

Malgr leur conomie scrupuleuse, qui cotait  Gaston plus d'un jene
hroque, les deux enfants ne possdaient encore qu'une somme de
dix-sept sous. Quelle joie lorsque la gnrosit d'une pratique venait
augmenter le petit pcule, que, par excs de prcaution, on avait enfoui
dans un coin de la cave! Un jour,  bout de patience, les deux amis
furent sur le point de se confier  Pruchon, afin de lui emprunter le
complment de la somme juge indispensable pour la ralisation du
voyage. Mais s'enfuir de Paris leur paraissait un crime dont ils ne
seraient absous qu'aprs leur arrive  Houdan, et ils gardrent leur
secret.

Un jeudi, dans les galeries du Louvre, Bouchot, parlant  haute voix,
critiquait un tableau et dmontrait  Gaston l'erreur d'un matre. Un
homme  moustaches paisses, au front large, au regard triste et doux,
l'coutait en souriant. Il s'approcha et posa la main sur la tte de
l'apprenti.

Tu es donc peintre? lui demanda-t-il.

--Pas encore, rpondit Bouchot, je sors  peine de nourrice.

--Comment peux-tu reconnatre que le bras de cette figure est trop
court?

--Parce que je sais un peu dessiner.

--Qui t'a enseign?

--Moi, parbleu.

--Tu as appris sans matre?

--Oui, mon bourgeois, les professeurs n'ont pas voulu se dranger, et je
n'ai pas le temps d'aller chez eux.

L'inconnu sortit un album de la poche de sa longue redingote et le
feuilleta sous les yeux ravis de Bouchot.

En ferais-tu bien autant, mon gaillard?

--Non, rpliqua l'apprenti sans hsiter, c'est plus fort que moi, a.
Voil un grenadier qui me donne l'ongle tant il a froid.

--Prends ce crayon, et montre-moi ton savoir-faire sur cette page
blanche.

L'apprenti saisit les objets qu'on lui prsentait.

Il est bon, le monsieur au grand chapeau, murmura-t-il  l'oreille de
Gaston; il croit m'embarrasser et demander la main d'Adlade. Je vais
lui esquisser le brle-gueule du pre Austerlitz.

L'homme au grand chapeau regarda l'apprenti manier le crayon; il sourit
d'abord, devint srieux, puis secoua la tte d'une faon approbative.

Peste, dit-il, et sans matre! viens visiter mon atelier, ajouta-t-il
en pinant le bout de l'oreille de Bouchot, je te donnerai des conseils.
Tiens, voici mon adresse, si tu la perds, n'oublie pas mon nom.

Bouchot regarda le petit carton qu'on venait de lui remettre, plit et
s'appuya contre la cimaise.

Qu'as-tu donc? demanda Gaston.

--J'ai, rpliqua l'apprenti d'une voix tremblante, que, sans la crainte
d'tre mis  la porte par ce gardien dont les favoris ressemblent  ceux
du roi, je danserais le pas de _Giselle_. Devine  qui nous venons de
parler?

--Dis-le moi plutt.

--A M. Charlet, dit Bouchot.

Ce fut Gaston qui, le premier, s'lana dans la direction suivie par
l'illustre peintre, afin de le revoir encore. L'apprenti, toujours si
alerte, semblait paralys.

Ah! disait-il, causer avec M. Charlet sans le savoir, sans le
reconnatre, ces choses-l ne devraient pas arriver! Moi qui vais lui
parler d'Adlade, par-dessus le march... tu aurais d me prvenir, me
pincer... et le bonhomme que j'ai barbouill sur son album... je ne me
suis pas mme appliqu.

Les deux amis coururent se poster  la porte de sortie du Louvre, dans
l'espoir de revoir le peintre alors si populaire. Leur dsir ne fut pas
satisfait, et Gaston eut toutes les peines imaginables  ramener Bouchot
vers la rue des Arcis. L'apprenti ne retrouva un peu d'entrain qu'aprs
avoir form le projet d'excuter un dessin avec tout le soin dont il
tait capable, pour le porter au matre qui avait daign lui offrir ses
services.

L'automne s'annonait dj; les feuilles commenaient  bruire sous
l'haleine du vent,  prendre ces belles teintes brunes que le soleil
fait paratre rouges,  s'envoler une  une dans l'espace. Le petit
trsor que voulaient amasser les deux amis semblait ne devoir jamais se
complter. Mme Bouchot, dans le but sans doute d'obtenir une plus grande
somme de travail de l'apprenti, s'tait charge peu  peu de reporter
l'ouvrage, et le jeune artiste vit diminuer  la fois ses loisirs et ses
profits. D'un autre ct, Mme de La Taillade devenait chaque jour plus
acaritre et rapinait avec une pret sans gale, excite, sans doute,
par la venue prochaine de l'hiver. Une aprs-midi qu'elle rentrait en
compagnie de Gaston, furieuse de l'indocilit de l'enfant  la seconder,
elle vit tomber une bourse de la poche d'un passant. Gaston s'lanait
pour rappeler le promeneur, lorsque sa belle-mre le retint et lui
imposa silence; mais le passant revenait  la hte sur ses pas.

Est-ce toi, petit, qui a ramass la bourse que je viens de perdre?
demanda-t-il d'un air incertain.

--Non, rpondit Gaston sans hsiter, c'est madame.

--Quoi! qu'y a-t-il? s'cria Blanchote, qui marchait toujours.

--Ma bourse?

--Dites donc, mon bonhomme, est-ce que vous me l'avez donne  garder,
par hasard, rpondit aigrement la mgre.

--Elle la cache, dit Gaston avec courage.

Le promeneur saisit le chle de Mme de La Taillade; la foule s'amassa.

Filou, canaille, voleur! hurlait Blanchote, insulter une malheureuse
femme! si mon homme venait  passer...

--Je viens de laisser tomber ma bourse, racontait le spoli aux
spectateurs; je m'en suis aperu aussitt; il n'y avait derrire moi que
cette femme et ce moutard qui l'accuse.

Il y eut comme du sang dans le regard que Blanchote jeta sur Gaston;
elle se rapprocha de lui avec vivacit, feignit de lui tter les poches,
entrouvrit la blouse dont il tait vtu, plongea rapidement la main dans
l'ouverture mnage sur la poitrine et l'en retira munie de l'objet
rclam.

Ah! le gredin, s'cria-t-elle, j'aurais d m'en douter tout de suite;
mille pardons, mon bon monsieur, un enfant de mon mari que nous nous
saignons pour l'lever... mais je vais lui donner une leon que le
diable en prendra les armes.

Elle souffleta Gaston terrifi, interdit, rendu muet par tant d'audace
et que nul ne songeait  plaindre.

Ah! gueux, lui dit-elle, aussitt qu'elle fut hors de la porte de
l'oreille des curieux, te voil devenu mouchard; c'est trop  la fin, et
le tour que tu viens de me jouer, tu vas me le payer cher!

Arriv rue Planche-Mibray, Gaston tenta de rsister; mais que pouvait sa
force contre celle de Blanchote? Il fut vite dompt et se rsigna.
Bientt il se trouva dans le taudis, face  face avec la martre qu'une
rage insense dominait. Elle se promena d'abord de long en large,
injuriant sa victime, la frappant au passage, numrant les supplices
qu'elle allait lui infliger. Elle se disposait  lier l'enfant au pied
du lit pour le frapper  l'aise, lorsque le pas lourd d'Alexis rsonna
sur le palier, et le soudard pntra dans le galetas avec la lenteur
magistrale qui rvlait son ivresse.

Encore une scne! murmura-t-il.

Il tait rouge, congestionn; on et dit qu'il respirait avec peine. Il
ouvrit la fentre, s'appuya contre la barre transversale afin de
maintenir son quilibre, et remonta son sac avec nergie. Il sortait de
chez Pauquet et venait de soutenir un formidable assaut dont les
habitus du cabaret gardrent longtemps la mmoire. Attabl depuis le
matin avec un gaillard qui sortait du service et semblait vouloir y
rentrer, Alexis avait propos un litre  douze, politesse  laquelle
l'invit avait rpondu par un litre  quinze, puis par une tourne de
cognac parfaitement accueillie, tourne qui se rpta vingt fois. Les
deux convives,  mesure qu'ils buvaient, se vantaient rciproquement les
avantages du service, et leur opinion semblait la mme au sujet du
fameux bton de marchal cach au fond de toutes les gibernes. Enfin,
aprs plusieurs bouteilles vides, les deux soudards attendris se
proposrent  la fois de se conduire au bureau de remplacement pour
lequel ils travaillaient. Ils taient confrres, et Pauquet,  qui le
nouveau recruteur avait t recommand, s'tait amus  prparer cette
scne. Alexis rentrait donc un peu penaud de cette aventure; son
antagoniste ronflait sous la table du cabaret, ce qui consolait un peu
le soudard.

tabli prs de la fentre, il clignait de l'oeil d'un air entendu,
remontait son sac, et, d'un mouvement gauche, essayait de bourrer sa
pipe. Blanchote continuait  grommeler. Tout  coup l'enfant tir par
les cheveux poussa un cri; Alexis laissa tomber sa pipe qui se brisa.

Devant moi! dit-il indign.

--Parbleu! s'cria la mgre, ne faut-il pas le corriger? Un gueux, un
menteur, un voleur!

Le soudard regarda son fils.

Elle ment, pre, je vous jure qu'elle ment; c'est elle qui vole et qui
veut me faire voler.

Alexis se redressa avec lenteur, sa main droite passa sur son front 
plusieurs reprises.

Rpte, dit-il.

Gaston n'avait gure l'espoir d'tre compris; mais il tait dcid  en
finir avec cette vie de torture. Il osa accuser sa belle-mre en face;
la mgre frmissante semblait chercher une arme pour le frapper; elle
voulut l'interrompre.

Tu parleras aprs, dit doucement Alexis.

Lorsque Gaston numra ses vols, Blanchote se prcipita vers lui; elle
s'arrta pouvante. Le soudard s'tait compltement redress, ses yeux
brillaient d'un clat trange: d'une main il continuait  presser son
front; de l'autre il menaait.

Elle a voulu t'apprendre  voler, rpta-t-il par deux fois, comme s'il
tudiait la phrase; puis il avana d'un pas vers sa femme, qui se mit
sur la dfensive.

--N'approche pas! cria-t-elle d'un ton farouche.

Le soudard fit encore un pas, le bras lev, les doigts carts.

J'tais donc aveugle, murmura-t-il.

Au moment o sa main s'abaissait sur Blanchote, la mgre se rua sur lui
de toute sa force. Le soudard, qui ne s'attendait pas  ce choc, recula,
perdit l'quilibre et son dos vint frapper la barre qui servait d'appui
 la fentre. La barre craqua, Gaston poussa un cri terrible, un bruit
sourd rsonna; Alexis, prcipit du quatrime tage, venait de s'abmer
sur les pavs de la cour.




XI

PILE.


Gaston perdu s'lanait, lorsque sa belle-mre, l'oeil hagard, les
traits contracts, la bouche crispe le saisit au passage.

Il tait ivre, il est tomb, dit-elle avec rapidit; si tu veux mourir
comme lui, dmens-moi.

Puis, ouvrant la porte, elle poussa des cris affreux et courut vers
l'escalier. Gaston terrifi la devana. Arrive au premier tage, la
misrable crature, effraye, sans doute,  l'ide de se trouver en face
de sa victime, feignit une attaque de nerfs. Toute la maison tait en
moi. Gaston pntra dans la cour; son pre tendu sur les pavs, avait
la tte appuye sur le bras gauche et semblait dormir. L'enfant allait
se jeter sur le corps. On le retint, on voulut l'loigner. Il ne
pleurait pas, il ne criait pas, mais il se dbattait furieux.

Laissez-moi, disait-il avec nergie.

Pruchon, qui survint, le prit dans ses bras.

Du courage, murmura l'bniste, je suis ton ami, moi.

L'enfant se pressa contre la poitrine du brave ouvrier et lui dit d'une
voix suppliante:

Ne m'emmne pas.

On souleva la tte d'Alexis avec prcaution. Il ouvrit les yeux, promena
autour de lui des regards surpris; puis il abaissa ces paupires comme
pour reprendre un rve interrompu et dit:

Je suis bien, ne me bougez pas, ne faites pas de bruit.

--Qu'on apporte un matelas, s'cria le matre corroyeur.

--Attendez que le commissaire arrive, dit une femme; c'est la police ou
le mdecin qui doivent toucher le corps avant personne.

On recula avec crainte, plein de respect pour un prjug que rien ne
semble pouvoir effacer de l'esprit crdule du peuple. Deux ou trois
officieux, pntrs de l'importance de la mission qu'ils s'taient
donne, prvenaient en ce moment le commissaire. Dans le cercle, qui
grossissait sans cesse, chacun se livrait  mille commentaires ou
racontait les accidents identiques dont il avait t tmoin. A entendre
ces dires, un auditeur tranger  la ville et pu croire que c'est une
coutume adopte  Paris d'employer ce moyen expditif pour gagner la
rue.

Gaston, agenouill prs de son pre, lui tenait la main. Le pauvre petit
pleurait enfin; sa douleur mut les curieux qui, peu  peu, baissrent
la voix. De temps  autre, des cris perants retentissaient, pousss par
Blanchote qui, entre une syncope et une attaque de nerfs, racontait de
quelle faon le pauvre La Taillade, en voulant s'appuyer contre la barre
vermoulue de la fentre, avait disparu dans l'abme ouvert au-dessous de
lui.

Un mdecin parut amen par le commissaire; on se dcouvrit et l'on se
tut.

L'homme de l'art palpa un  un les membres briss, disloqus du
malheureux Alexis.

Il respire encore, dit-il, mais rien  faire.

--Devons-nous le transporter  l'Htel-Dieu? demanda Pruchon.

--Il n'arriverait pas vivant; qu'on le couche sur un matelas et qu'on ne
le bouge plus.

L'bniste franchit d'un bond ses trois tages et reparut charg de son
lit de plumes et de ses couvertures. On souleva le soudard avec
prcaution; il poussa un gmissement sourd.

Vous me torturez, dit-il.

Ses paules frmirent comme pour remonter son sac; le mdecin lui arrosa
le visage d'eau frache; il parut se rendormir.

Ne faut-il pas le dshabiller? demanda Pruchon.

--Ce serait lui infliger un supplice inutile; d'ailleurs il vous
passerait entre les mains.

La pleur livide qui couvrait la face d'Alexis se dissipa un peu; on le
transporta sous un petit hangar dont le corroyeur, principal locataire
de la maison, prta la clef. Pas une goutte de sang ne rougissait le
pav; tournoyant sur lui-mme, le soudard s'tait bris sur le sol sans
lsions extrieures.

Il a la vie dure, dit le mdecin au commissaire; le cas est curieux.

Il palpa de nouveau les membres du moribond, et nota ses observations,
tandis que le commissaire se transportait prs de Blanchote, afin de
dresser un procs-verbal. Gaston, accroupi prs de la couche funbre,
tenait entre les siennes la pauvre main brise qui s'tait leve pour le
dfendre. On jugea inutile de l'interroger, nul ne souponnait un crime.
Plusieurs voisines, prises de piti, voulurent de nouveau entraner
l'enfant; il refusa de s'loigner de son pre avec plus d'nergie que
jamais. Tout  coup, les curieux qui encombraient l'entre du hangar
s'cartrent, et Mme de La Taillade parut; Gaston se redressa, il
tendit les deux bras dans la direction de la mgre comme pour la
repousser, et fit un pas en avant. Blanchote interdite, ne put soutenir
l'clair qui brillait dans les yeux de l'enfant; une nouvelle crise de
nerfs obligea de l'emporter. L'orphelin revint alors reprendre sa place
au chevet de la victime.

La nuit venait. Pruchon, second par Mme Hubert, dont Adlade gardait
les enfants, avait dclar se charger de tout. Ce ne fut ni sans peine
ni sans lutte qu'il parvint  chasser les curieux avides de contempler
le voisin sur son lit de douleur. Mais, ce qui proccupait le plus
l'bniste, c'tait la prostration de Gaston, qui, morne, immobile, le
regard fixe, semblait devenu insensible. Il rsolut d'aller chercher
Bouchot, et partit sans rien dire.

L'arrive inattendue de Pruchon dans la maison de la rue des Arcis
sauva l'apprenti des suites d'un orage. Au premier mot de l'bniste,
Bouchot, sans attendre l'autorisation de son pre, s'lana dehors et
vint tomber dans les bras de son ami. Gaston, tir brusquement de sa
torpeur, eut une crise nerveuse; il fallut toute la tendresse, toute la
bont, toute la patience de Mme Hubert pour calmer les deux enfants. Le
brave bniste pleurait  chaudes larmes en les voyant se presser l'un
contre l'autre, s'embrasser et sangloter.

Je ne suis pas mchant, rptait-il sans cesse, je ne suis pas mchant,
mais... et il ne pouvait achever.

Vers dix heures du soir, Alice vint appeler Gaston. Elle l'embrassa sans
lui parler, sans essayer de le consoler, et lui offrit une tasse de
bouillon. L'enfant refusa. La chre petite, avec des caresses de mre et
une persistance dlicate qui rvlait toute la bont de son coeur,
parvint  dcider son petit camarade  boire. Il retourna prs du chevet
de son pre, s'appuya sur l'paule de Bouchot, et tomba dans une sorte
de somnolence pleine de rves affreux.

Il se rveilla soudain; un profond silence rgnait. Une lampe pose sur
une petite table clairait  peine le hangar humide, troit, aux murs
noirs sems d'normes clous. La porte tait  demi close; Bouchot,
accot contre un baril vide, dormait; Mme Hubert et Pruchon causaient 
voix basse au dehors. Gaston regarda son pre, qui n'avait pas boug,
saisit de nouveau sa main inerte et s'agenouilla pour la baiser.
Longtemps il contempla cette face ple,  la bouche entr'ouverte, aux
yeux ferms comme ceux d'un mort. L'enfant se rapprocha encore du
mutil, posa doucement ses petites mains sur ce bras qui, quelques
heures plus tt, s'tait lev pour le protger, et se mit  rflchir.

Que d'incertitudes, que de doutes, que d'angoisses dans ce jeune esprit
troubl par la douleur et par la sombre menace de Blanchote! Que faire,
que rsoudre,  qui se confier? M. de La Taillade tait perdu, le
mdecin l'avait dit  haute voix. Faudrait-il donc garder  jamais le
terrible secret de sa mort? Comment raconter l'pouvantable scne,
comment prouver la vrit en face du meurtrier qui dmentirait
l'accusateur? La mgre triomphait, maintenant que le dfenseur de
Gaston reposait l, bris, condamn  mourir. A cette pense, l'enfant
ne put retenir un sanglot; l'apprenti s'veilla et se rapprocha de lui.

La poitrine d'Alexis se soulevait  intervalles ingaux, faiblement,
sans bruit. Tout  coup il releva ses paupires et regarda sans avoir
conscience ni de ce qui lui tait arriv, ni de l'tat dans lequel il se
trouvait. Il lui semblait qu'aprs un sommeil prolong, invincible, on
venait de l'appeler, de le rveiller brusquement. Pourquoi le troubler?
il dormait si bien! Longtemps, trs-longtemps, le regard inconscient
d'Alexis demeura clou sur la lampe; il faisait moins nuit de ce
ct-l, et cette lueur semblait plaire au malheureux comme elle semble
plaire aux enfants nouveau-ns. Seulement, il l'et voulu plus claire,
plus brillante, sans ce voile dont on l'avait couverte. Il demanda
doucement d'abord, puis avec instance qu'on retirt ce voile importun.
Il croyait parler, gronder, et ses lvres immobiles ne profraient aucun
son. Il ferma les yeux; puis les rouvrit bientt. Ah! la lumire est
trop intense maintenant: on dirait un soleil dont les rayons aveuglent;
voilez, voilez!

Alexis a de nouveau ferm les yeux, l'heure sonne, il est trois heures.
Bon! la cloche continue son vacarme: trois heures! trois heures! elle le
rpte cent fois, et le soudard croit sentir le marteau de fer battre
son crne qui vibre, prt  se briser. Quel supplice! grand Dieu,
comment le fuir? Les sons s'loignent, s'affaiblissent, meurent; le
silence se rtablit, quel bien-tre il apporte! Alexis s'engourdit, il
va dormir, reprendre ce sommeil interrompu durant lequel il a t si
heureux. Mais non, plus de sommeil; il se souvient, pousse un cri... ce
n'est qu'un soupir, hlas! un soupir si faible que Gaston, qui veille,
ne l'a pas entendu.

Pour la troisime fois les yeux d'Alexis se sont ouverts, le brouillard
qui l'enveloppait s'est dissip: il voit. Il voit la lampe dont la lueur
spulcrale claire les murailles nues, il voit son fils ple, affaiss,
qui lui tient la main. Que signifie cette scne, quel rve sinistre,
quel pouvantable cauchemar est-ce l? Pourquoi ce matelas, cette lampe,
ce silence? Pourquoi Gaston a-t-il cet air attrist, pourquoi
pleure-t-il? Alexis recouvre soudain la mmoire, il va mourir; mais il
faut d'abord qu'il sauve Gaston. Le soudard essaye de se lever, de
parler, d'appeler, ses membres briss n'obissent plus. Il se raidit,
retient son haleine, concentre ses efforts, et toute sa volont ne peut
mettre en mouvement un seul muscle; il ne peut ni remuer les lvres, ni
presser la petite main de son enfant, ni baiser ses paupires que
brlent des larmes de feu.

Ah! Gaston! que va-t-il devenir? dans quelle fange va-t-il rouler?
Comment attirer son attention? comment le sauver de Blanchote? Houdan,
retourne  Houdan! veut crier le malheureux pre, qui sent la mort
approcher. Quelle tempte dans ce corps immobile, sous ce front o perle
une sueur glace. Les grands yeux plors de l'enfant contemplent ce
visage et ne devinent rien. Pauvre petit! pauvre petit!

Prte  reprendre son vol vers le Crateur, l'me du soudard,  demi
dgage de ses liens terrestres, recouvre en partie l'intelligence. Elle
voudrait secouer une dernire fois ce corps, cette matire qui lui
cachait la lumire et dont la mort glace dj les extrmits. Plus rien
de vivant que la tte, o se dbat une pense suprme, plus rien de
vivant que le coeur qui palpite meurtri avant de s'arrter  tout jamais;
plus rien de vivant que les prunelles o se reflte l'image dsole de
Gaston. Seigneur, matre puissant du monde, grce pour l'innocent! Une
minute encore, un dernier geste, un dernier cri qui puisse sauver
l'enfant; puis viennent la justice, le chtiment, l'expiation! La lampe
se voile, Gaston se perd au milieu d'un brouillard sombre... encore le
vide, rouge, bant, infini... Deux larmes, les dernires qu'il versera
sur la terre, coulent sur les joues ples d'Alexis, il pousse un soupir,
un flot de sang monte  sa bouche, il appartient  l'ternit.

Ce ne fut qu'au lever du soleil que Mme Hubert apprit  Gaston
l'affreuse vrit; l'enfant refusa d'abord de la croire. On avait beau
rpter autour de lui que son pre allait succomber. On se trompe,
pensait-il; il vivra. Puis, tout  coup on lui annonait que tout tait
fini. Quoi, cet tre qu'il aimait, Gaston ne devait plus le voir ni
l'entendre? Ces yeux qui le regardaient avec une tendresse si nave, on
venait lui dire qu'ils taient clos pour jamais! L'enfant se cramponna
de toute sa force  ce misrable corps dont la pense suprme avait t
pour lui; il fallut l'en dtacher par la violence. Bouchot,  force de
supplications, put amener son ami chez Pruchon. L, dans une
douloureuse confidence, entrecoupe de sanglots et de larmes, l'apprenti
connut la vritable cause du sinistre accident. Terrifi, redoutant pour
son ami la vengeance de Blanchote, il lui conseilla le silence.

La journe, pour Gaston, se passa dans des alternatives de pleurs, de
rsignation, de dsespoirs amers. Il revoyait sans cesse son pre se
redresser avec lenteur, s'avancer indign vers Blanchote, puis vaciller
et disparatre  l'improviste, entranant le faible obstacle dont la
rsistance et pu le sauver. Il entendait le choc sourd, mat, lugubre du
corps s'abmant sur les pavs. Il revoyait la face terrible de Mme de La
Taillade, le menaant du mme sort. Bouchot, pour tenter de le
distraire, eut l'ide de lui amener les enfants de Mme Hubert. Les
questions indiscrtes des pauvres petits, leurs cris  la vue des larmes
de leur ami, obligrent de les remmener au plus vite. De temps  autre,
Alice venait embrasser l'orphelin et pleurait. Le pre Faruc trouvait
l'vnement dsagrable; quant au pre Austerlitz, il en avait vu bien
d'autres. La nuit arrive, Gaston voulut encore veiller; mais, vaincu
par la fatigue, il s'endormit.

Le lendemain, en dpit des prcautions de Pruchon, l'enfant vit
apporter la bire et l'entendit clouer. Il remonta dans le galetas et se
vtit de ses effets les plus propres; il fut rejoint par Bouchot.
Pruchon vint les appeler. Lorsqu'ils passrent devant la porte
d'Adlade, la jeune ouvrire parut, et noua, non sans pleurer, un noeud
de crpe au bras des deux enfants. Pruchon mu ne put la remercier; il
prit ses petits amis par la main, et tous trois, tte nue, suivirent
l'humble corbillard qui emportait vers le Pre-Lachaise ce qui restait
d'Alexis.

Gaston demeura calme jusqu'au moment o le cercueil disparut dans la
fosse commune. Mais ses sanglots clatrent en voyant recouvrir de terre
cette longue bote o reposait le seul tre qui pt le protger.
Pruchon l'emporta, puis revint prsider au dernier service rendu, par
des fossoyeurs indiffrents,  Ren-Alexis Baudoin, comte de Valonne et
marquis de La Taillade.

Tout tait fini. Pruchon, aprs avoir dclar aux deux enfants qu'ils
dneraient avec lui, les quitta pour se rendre chez son patron. Gaston
voulut alors retourner au cimetire; il s'agenouilla sur la terre o le
corps de son pre venait d'tre enseveli et rpta une  une toutes les
prires que sa tante ou Catherine lui avalent enseignes. Ce devoir
accompli, les deux amis reprirent le chemin de la rue Jean-Pain-Mollet.

Gaston marcha longtemps silencieux; Bouchot respectait sa douleur et se
gardait de le troubler.

Que comptes-tu faire,  prsent? demanda enfin l'apprenti.

--Partir pour Houdan, rpondit Gaston.

Bouchot le regarda avec surprise.

Tu oublies que nous n'avons pas assez d'argent, dit-il.

--Je mendierai, s'il le faut; je ne peux plus, je ne veux plus dormir
sous le mme toit que Mme Blanchette.

--Songes-tu donc  te mettre en route aujourd'hui?

--Oui, rpondit Gaston d'un ton rsolu.

Bouchot,  son tour, chemina sans rien dire.

a me semble drle, reprit-il enfin, de planter l le pre Bouchot; je
suis sr qu'il m'aime au fond.

--Tu peux patienter, toi, tandis que moi, je ne le puis plus.

--Ta belle-mre songe peut-tre  te reconduire.

--Je ne la reverrai jamais; elle me fait peur, et je la hais.

--C'est gal, s'cria Bouchot, ce n'est pas que je canne, au moins; mais
aprs une toutouille, par exemple, je me serais mis en route sans
regarder en arrire. Aujourd'hui, cela me gne. C'est mon pre lui-mme
qui m'a envoy pour te tenir compagnie, et ce n'est pas de cette faon
que j'aurais voulu l'abandonner.

--Reste; si ton sort ne change pas, tu viendras me rejoindre.

--Non; je t'accompagne, dcidment. En route; mais il faut aller
dterrer le magot.

--Le voici, dit Gaston; ma rsolution est prise d'hier au soir et mes
prcautions aussi.

Changeant aussitt de direction, les deux enfants se dirigrent vers la
place de la Concorde. Ils se parlaient peu; tous deux se sentaient mus
devant la dtermination si grave qu'ils venaient de prendre. La fermet
de Gaston surprenait Bouchot.

C'est singulier, pensait-il, lui qui n'ose ni chanter dans la rue, ni
grimper derrire un fiacre, il parle de se rendre  Houdan comme s'il
s'agissait de boire un verre de coco.

Muets, pensifs, les deux enfants gagnrent les hauteurs de Passy; ils
gravirent un talus pour se reposer et reprendre haleine. Un immense
horizon se droulait devant eux, et les penses qui les assaillirent 
cette vue taient de nature bien diffrente. Gaston contemplait avec une
sorte d'pouvante le panorama de cette ville monstrueuse o il avait t
si malheureux, dont il ne connaissait que la boue, les misres et les
crimes. L, il avait appris la souffrance, son corps meurtri avait subi
les tortures de la faim et du froid; son esprit, celles de l'injustice,
de la bassesse et du mensonge. En la voyant presque  ses pieds, cette
ville qui venait de lui ravir son pre, Gaston se sentait pris de
vertige. Il lui semblait dominer un gouffre qui l'attirait, prt 
l'engloutir de nouveau.

Bouchot, au contraire, promenait ses regards sur ces dmes, ces toits,
ces coupoles, ces aiguilles, ces frontons, et cherchait  dcouvrir la
tour Saint-Jacques, au pied de laquelle il tait n. Son coeur battait 
l'ide de s'loigner de cette Babylone dont tous les recoins lui taient
familiers. Pour lui, qui la hantait depuis sa naissance, la misre
n'avait point cet aspect hideux, dcourageant, sous lequel la voyait
Gaston. Puis, il se l'tait fait rpter cent fois, Houdan ne possdait
ni muse, ni statues, ni marchand d'estampes; que Gaston ft press de
se rapprocher de cette ville dshrite, cela se comprenait  la
rigueur: il aimait les livres, et son parrain en possdait un grand
nombre. Ensuite que dirait Mademoiselle? Elle pourrait accueillir Gaston
et le repousser, lui. Que deviendrait-il alors, sans argent, dans une
ville inconnue? Comment reviendrait-il  Paris? comment oserait-il
rentrer chez son pre? D'un autre ct, Gaston comptait sur lui;
allait-il donc l'abandonner? Pour la seconde fois de sa vie, Bouchot se
trouvait en face d'une situation assez grave pour oublier jusqu' la
danse de _Giselle_.

Gaston s'tait lev; l'apprenti ne l'imita qu'avec lenteur.

Si ton pre vivait encore, dit-il en saisissant le bras de son ami,
partirais-tu?

Gaston rflchit durant une minute:

Maintenant que j'ai compris combien je l'aimais, rpondit-il,
j'hsiterais.

--Le pre Bouchot n'est pas mort, lui, dois-je l'abandonner?

Depuis trois jours, la raison du jeune La Taillade semblait avoir mri,
il agissait en homme. Il appuya la tte sur l'paule de son ami et
demeura silencieux.

Reste, dit-il enfin avec effort. Moi, je n'ai plus d'autre asile que ce
lieu o ma mre est morte. Embrassons-nous et disons-nous au revoir.

Bouchot se mit  sangloter.

Non, s'cria-t-il, partons.

Il s'lana en avant; Gaston ne tarda pas  le rejoindre.

Reste, rpta-t-il encore; ma tante, Catherine, mon parrain, ils
taient vieux lorsque je suis parti; qui sait si la mort...

L'enfant ne put achever et sanglota  son tour.

Qu'avons-nous donc fait au bon Dieu? murmura-t-il.

Mais surmontant bientt cette faiblesse, il continua:

Si ceux que je vais implorer sont partis, s'ils me repoussent, s'ils
m'ont oubli, je reviendrai. Je demanderai alors  ton pre de
m'enseigner son tat; nous travaillerons cte  cte: car il ne me
restera plus que toi  aimer. Retourne donc, et, de toute faon,
attends-moi.

Le combat fut long, Bouchot paraissait convaincu; puis, lorsque Gaston
se mettait en route, il reprenait sa rsolution premire d'accompagner
son ami.

L'heure passe, dit Gaston, et je veux dormir ce soir  Versailles.

--Eh bien, s'cria Bouchot, jette un sou en l'air. Pile ou face! Si
c'est face, je te suis; si c'est pile, je rentre dans Paris.

Gaston lana en l'air une pice de monnaie qui roula au loin.

Regarde, dit Bouchot, je n'ose pas.

--Pile!

--Pile, rpta l'apprenti avec tristesse; allons, c'est jug.

Il voulut que son ami emportt toute la somme si laborieusement amasse,
et lui recommanda cent fois de n'en dpenser qu'une partie, afin que
l'autre lui permt de revenir en cas de malheur.

Je vais prparer le pre Bouchot, dit-il; c'est un brave homme
lorsqu'il est  jeun, tu le connais, et il t'aime.

Enfin les deux enfants se sparrent. L'apprenti ne devait rentrer qu'
la nuit, au risque de recevoir une correction, afin que Gaston et le
temps de prendre une avance assez considrable pour que Blanchote ne pt
le rejoindre.

Bouchot, immobile sur la route, pleurait en regardant s'loigner Gaston,
qui se retournait  chaque minute pour adresser  son ami un dernier
signe d'adieu. Dj les deux enfants se perdaient de vue, lorsqu'ils se
mirent  courir l'un vers l'autre et s'treignirent en poussant des
sanglots. L'apprenti tenta de ramener Gaston vers Paris; mais celui-ci
reprit sa route, sans se retourner. Lorsque Bouchot l'eut vu
disparatre, il s'lana encore une fois en avant; il courut longtemps,
jusqu' perdre haleine.

Gaston! cria-t-il puis.

Puis, tendu sur le rebord d'un foss, il pleura avec amertume. Au bout
d'une heure, la tte vide, le coeur gros, en proie  une lassitude qu'il
devait  l'motion, le pauvre apprenti regagna Paris avec lenteur. Pour
attendre la nuit, il descendit sur la berge de la Seine, et s'assit en
face de l'endroit o il avait d mourir avec l'ami dont il venait de se
sparer et qu'il ne reverrait peut-tre jamais plus.

De son ct, Gaston, triste, plor, mais fivreux, marchait avec
courage. Il faisait nuit lorsqu'il pntra dans Versailles, dont les
longues avenues lui parurent interminables. Il acheta du pain et mangea;
puis il se dirigea vers la pice d'eau des Suisses. Il tait las et
tranait un peu la jambe lorsqu'il atteignit la statue de Duguesclin.

Il s'tendit sur l'herbe  l'endroit o deux ans auparavant, arm du
trop fameux canon, il avait dormi sous la garde de son pre, qui dormait
lui-mme aujourd'hui sous la garde de Dieu.




XII

L'HIRONDELLE RETOURNE A SON NID.


Vers trois heures du matin, Gaston se rveilla dans une obscurit
profonde. Il grelottait et se sentait mal  l'aise sous sa blouse trop
lgre. Le vent mugissait, remuant  grand bruit les feuilles 
demi-sches; cette rumeur grave, mlancolique, effrayait l'orphelin et
l'attristait. Le soir, accabl par la fatigue, vaincu par le sommeil, il
n'avait pas eu peur. La lune, qui clairait alors l'horizon, traait une
ligne scintillante sur la surface de la pice d'eau, et Gaston s'tait
endormi les yeux fixs sur des lumires qui brillaient au loin.
Maintenant, partout la nuit. L'enfant se pelotonna pour mieux se
dfendre contre l'haleine glace du vent. Les rafales, qui semblaient
accourir du fond des bois, ramenrent ses penses vers ces jours dj si
lointains o, assis dans le salon de sa tante, aux pieds de Catherine,
il lisait  haute voix, s'interrompait pour couter la bise siffler dans
la chemine, tourmenter la flamme, se glisser  travers les fentes avec
une petite voix grle, ou faire pivoter le chasseur tabli sur la crte
du toit, comme pour prouver la justesse de son tir impassible. Ces
lieux si chers, il allait donc les revoir! Et voil qu'en songeant 
Mademoiselle,  Catherine, au docteur, l'enfant se mit  pleurer, mais
sans colre, sans amertume, sans dsespoir,--de bonheur cette fois.

Tout  coup,  travers les arbres, apparurent deux points lumineux, qui
semblaient courir, danser au son de mille clochettes. Il les voyait
monter, descendre, disparatre; puis une des lumires restait visible.
Un grondement sourd rsonnait; des dtonations, pareilles  celles que
produisent les fuses qui clatent dans l'air, se succdaient  de
courts intervalles. Gaston se leva; les points lumineux grandissaient.
On et dit les yeux normes d'un animal gigantesque dont le corps
demeurait perdu dans l'ombre. Le fracas redoublait; bientt, au triple
galop de ses chevaux excits par le fouet, passa la diligence qui venait
de Houdan. Gaston, pench en avant, retenait son haleine. Que de
souvenirs oublis sa mmoire lui retraa sur l'heure! La voiture tait
dj loin qu'il croyait l'entendre encore. Il se rappela la nuit o elle
l'avait emport... Heureusement le jour naissait.

Gaston regagna la route, avanant avec lenteur: car il se ressentait de
sa longue marche de la veille. Peu  peu ses membres reprirent leur
lasticit, son pas devint plus agile. Il vit le soleil se lever
derrire les grands bois aux feuilles rousses, et monter dans le ciel
aux cris multiplis des passereaux logs dans les buissons  demi
dpouills. Les alouettes, au vol saccad, s'levaient dans les airs et
planaient si haut qu'on les entendait sans les voir. Sur la route se
croisaient de pesants chariots  la bche de toile blanche, des
cabriolets poudreux, des pitons chargs de fardeaux. On suivait des
yeux le jeune voyageur, mais sans trop s'tonner. Il dpassa Saint-Cyr,
et, guid par un poteau indicateur, il se dirigea vers Pontchartrain.

Gaston n'avait aucune ide de la distance qui le sparait du but de son
voyage, et il n'osait interroger ceux qu'il rencontrait. On le regardait
avec surprise, maintenant; c'est qu'une fois Saint-Cyr dpass, son
accoutrement le signalait comme tranger au pays. Il fut rejoint par un
jeune garon d'une quinzaine d'annes qui, ses souliers suspendus au
bout d'un bton, cheminait pieds nus d'un pas alerte.

Est-ce que vous allez  Houdan? lui demanda Gaston aprs l'avoir salu.

--Non, da, rpondit le petit paysan, je retourne  Neauphle.

--Savez-vous combien de lieues il y a d'ici  Houdan?

Le jeune garon se mit  rire et hocha la tte d'un air entendu.

Dame, dit-il, il y en a bien sr plus que vous n'en pouvez faire
aujourd'hui.

--C'est donc plus loin que Paris?

--a se pourrait tout de mme bien.

--Mais enfin, reprit Gaston, ne pouvez-vous me renseigner  peu prs?

Le Normand, sans ralentir son pas, qui obligeait Gaston  hter le sien,
resta quelques minutes sans rpondre.

Pour ne dire que la vrit du bon Dieu, dit-il en se pinant la
mchoire infrieure, j'ai entendu Claude affirmer qu'il y a douze
lieues; mais vous le connaissez, le gros Claude, c'est un rude marcheur
et ses douze lieues doivent en valoir quinze.

--Quelle est la premire ville que je dois rencontrer?

--Pontchartrain, pardine, puisque vous suivez la route qui y conduit.

Gaston, essouffl, reprit son pas et perdit bientt de vue son
interlocuteur. Dans l'aprs-midi, l'enfant atteignit Pontchartrain. L,
comme  Versailles, il se contenta d'acheter du pain et se remit
courageusement en route. Dans sa hte d'arriver, il et voulu marcher
sans trve et ne pas s'arrter une seconde. La fatigue l'y obligea; il
longeait en ce moment des taillis, il y pntra, s'tendit sur les
feuilles sches et s'endormit.

Le quatrime jour aprs son dpart, vers cinq heures du soir, Gaston,
ple, maigre, extnu, couvert de poussire, les pieds ensanglants,
traversait pniblement l'immense plaine qui spare de la petite ville de
Houdan le village de Laqueue. Deux ranges interminables de pommiers se
droulaient  perte de vue devant les yeux attrists de l'enfant, qui
s'appuyait sur un bton. Il s'arrtait de temps  autre pour reprendre
haleine; son regard avide, aprs avoir interrog l'horizon, s'abaissait
dcourag sur ses pieds meurtris.

Soudain, il se coucha dans un foss et demeura immobile; des pitons
approchaient. L'avant-veille, interpell par des passants qui le
prenaient pour un vagabond, le pauvre petit, peu habile  mentir,
s'tait entendu menacer des gendarmes. La crainte d'tre reconduit 
Paris et livr  sa belle-mre l'effraya si fort, qu' dater de ce
moment il dcrivit de longues courbes pour viter les fermes ou les
voyageurs. Il cheminait la nuit lorsqu'il se croyait certain de ne pas
s'garer, ce qui pourtant lui arriva et lui fit perdre vingt-quatre
heures.

Aussitt que les paysans l'eurent dpass, Gaston sortit de son abri.
Faute d'exprience, il avait puis ses forces ds le second jour, et
depuis lors il cheminait clopin-clopant. Au del de Pontchartrain, il
lui semblait  chaque instant qu'il touchait enfin au but de son voyage,
et que derrire ce bois, au del de cette plaine, par del cette colline
allait apparatre le clocher de Houdan. Mais plaines, bois et collines
se succdaient, et l'espoir de Gaston tait sans cesse du. Triste,
dcourag,  bout d'nergie, l'enfant songeait  se livrer aux habitants
de la premire ferme qu'il rencontrerait.

Le soleil commenait  dcrotre; le petit voyageur se reposa un
instant, le front appuy sur ses mains. Il se releva avec peine, pntra
dans un bois, et se mit en qute d'un abri. La veille, le ciel inclment
s'tait charg de nuages, une pluie fine, glace, persistante avait
tremp les pauvres habits de l'enfant. Il se dirigea vers une clairire;
dj, dans un endroit pareil, il avait dcouvert une hutte de bcheron.
Il tomba  genoux: l-bas, devant lui, au-dessus de la cime des arbres,
sur le ciel rouge, se dessinait la vieille tour fodale o les
hirondelles revenaient chaque printemps retrouver leurs nids.

Comme il battit, le coeur du pauvre Gaston; de quelle joie cleste
s'claira cette pauvre me qui ne croyait plus au bonheur! Les bras
levs vers les ruines de l'antique manoir, l'enfant riait et sanglotait
tout  la fois. Longtemps son regard erra sur l'horizon, cherchant les
points familiers  sa mmoire. Ah! dsormais, il n'hsiterait plus sur
la direction  suivre, il connaissait les sentiers et les obstacles
qu'il fallait viter.

Houdan! murmurait-il d'une voix affaiblie.

Et jamais matelot, au retour d'un long voyage sem de luttes,
d'aventures et d'ouragans, ne salua le port avec plus de ferveur.

Au loin, sur un chemin de traverse, un homme coiff d'un chapeau  large
bord trottait sur un vieux cheval jaune que Gaston crut reconnatre.

Mon parrain! cria-t-il.

Oubliant sa fatigue, il se mit  courir, mais pour trbucher bientt.
Qu'importe! Dt-il se traner, ramper, il tait certain d'arriver, et le
soleil qui venait de disparatre ne le trouverait plus sans asile,
errant, abandonn.

Gaston ne pouvait dtacher son regard de la vieille tour; mais lorsqu'il
abaissa les yeux, il tressaillit. Il lui semblait qu'autour de lui la
nature s'tait transforme. Ces herbes, ces fleurs tardives qui
l'entouraient, il savait leur nom, son parrain le lui avait appris
autrefois. Un roitelet traversa la route, un grillon chanta, et Gaston
avana, le coeur joyeux. Sur les bords du chemin, les crapauds rampaient,
ou, se dressant sur leurs pattes, marchaient  la faon des quadrupdes,
avec des allures tranges. L'enfant, pris d'une immense piti pour tout
ce qui respire, se condamnait, malgr sa fatigue,  dcrire une courbe
pour ne pas effrayer les hideux reptiles. Des pies attardes vinrent
magistralement se poser  sa droite, elles taient quatre. Bonne
rencontre! aurait dit Catherine... Catherine, Mademoiselle, le docteur,
comme il allait les embrasser!

La nuit tomba, profonde d'abord; puis la lune, se dgageant des nuages,
claira la campagne de sa lumire blanche qui prtait aux arbres, aux
buissons, aux taillis, des formes fantastiques et menaantes. Mais
l'imagination de Gaston tait familiarise avec ce monde de gants, de
nains aux longs bras, de fantmes accroupis ou debout. Le premier jour,
il avait eu bien peur;  prsent il souriait. Ce qu'il et voulu, c'et
t de pouvoir courir, s'lancer  travers ces obstacles imaginaires on
emprunter des ailes  l'oiseau.

Il dpassa Maulette, Maulette o demeurait Franoise, o Petit-Pierre, 
cette heure, devait tre tendu dans l'table, sur la paille qui lui
servait de lit. Mais le hameau se trouvait sur la gauche, et Gaston ne
voulait pas perdre une seconde. La route tait dserte; il se tranait
plutt qu'il ne marchait; chaque pas en avant lui causait une
souffrance. Il avait dchir le bas de sa blouse pour en envelopper ses
pieds, et les linges grossiers, imbibs de sang, puis desschs,
adhraient  sa chair mise  nu. A chaque minute il s'arrtait, prt 
dfaillir. Il n'avait pas encore atteint la ville, lorsque la voix grave
du clocher sonna minuit.

L'enfant abandonna la route et s'engagea sur un sentier qui le conduisit
au bord de la Vesle. La petite rivire, encaisse et borde de saules,
coulait bruyante sur un lit de cailloux. Ce fut avec dlices que Gaston
plongea ses pieds dans l'eau glace. Il les enveloppa d'un nouveau pan
de sa blouse; puis, soulag, il se remit en marche. Une demi-heure plus
tard, il dpassait enfin la premire maison de Houdan.

Gaston, qui comptait arriver plus tt, tait  jeun, et la faim rendait
son puisement plus profond. Il dut s'arrter encore et fut pris d'une
soudaine frayeur. Si sa tante tait morte? si elle le repoussait? Ces
deux penses lui tenaillaient le coeur  mesure qu'il pntrait dans la
grande rue que la lune inondait de ses ples rayons.

L'enfant avanait pas  pas, comme s'il et craint de troubler le
silence de la ville endormie. Parfois un chien aboyait, un cheval
hennissait, ou un coq mal veill lanait un cri bien vite interrompu.
Est-ce un rve que ces deux annes coules? Voici le banc vert de la
maison du percepteur, les chandelles de bois qui dcorent la devanture
de la maison du rival de Hodd, les sacs qui encombrent la porte du
messager. Voil le cabaret et sa belle enseigne, des tambours-majors qui
boivent de la bire de mars, tandis qu'une bouteille au double jet
emplit deux verres  la fois. Sous le hangar du charron, deux voitures
et le cabriolet jaune du fermier de la Fosse-Louvire. Encore quelques
pas, et les yeux de Gaston retrouvent des larmes: cette maison qu'il a
revue si souvent en rve, elle est l devant lui. Les volets sont clos,
nul bruit, nulle rumeur; le petit chasseur lui-mme est immobile, il est
tourn vers Gaston, qui sourit  travers ses larmes en le regardant.

Quel calme dans la ville! L'heure sonne... une... deux... deux heures!
Gaston n'ose plus respirer; il s'effraye du fracas que ses pieds lui
semblent produire en se posant sur le sol. Il s'approche du seuil,
regarde le marteau luisant. Il hsite  le toucher, ce marteau; il
retentirait comme un tonnerre. Mademoiselle, Catherine, si elles
savaient... L'enfant s'assied sur le seuil; il attendra le jour. Tout 
coup des pleurs inondent de nouveau son visage;  travers la porte vient
d'arriver jusqu' son oreille le tic-tac de la vieille horloge; ses
rouages viennent de craquer comme autrefois et elle rpte  son tour,
cette amie d'enfance de Gaston, les deux coups frapps tout  l'heure
sur le bronze par le marteau du beffroi.

L'enfant s'loigne, s'engage dans une ruelle, tourne, semble revenir sur
ses pas, puis tourne encore. Il longe une haie qu'il cherche  franchir.
Il a russi; il s'avance, traverse un petit bois de noisetiers; le voil
dans un jardin. Gaston suit les nombreuses sinuosits d'une alle dont
le sable crpite sous ses pas. Il s'arrte. Dans le fond, la petite
maison avec son perron  l'escalier double. A gauche, le puits au
couvercle cadenass;  droite, la tonnelle o le chvrefeuille et les
roses marient leurs fleurs durant l't; puis l, au milieu de la grande
alle, une brouette charge de pierres!

Le petit fugitif s'est couch sur un banc de mousse, et toute son
heureuse enfance dfile devant lui. Ses paupires se ferment, sa tte
lourde lui fait mal, bien mal. Il s'endort et s'veille en sursaut; le
ciel est bleu, le soleil rayonne, les oiseaux chantent; on dirait le
printemps. Dans la grande alle du jardin, une petite fille aux yeux
bleus, aux lvres roses, aux cheveux noirs, trane la brouette charge
de pierres et tente de faire claquer un fouet. Gaston se soulve  demi.
Oh! sa tte! Qu'a-t-il donc sur le front, qu'il voit  peine? Pourquoi
sa gorge est-elle si sche? pourquoi n'a-t-il pas la force de se lever
en apercevant sur le perron, la tte nue, regardant jouer la petite
fille, une femme aux cheveux blancs, au regard doux, au sourire triste?
Gaston veut s'lancer, ses forces le trahissent, il tombe. Est-ce
l'motion, la joie qui le paralysent ainsi! Il pousse un sanglot. La
petite fille l'entend, l'aperoit et fuit en criant.

Qu'y a-t-il, Aime? demande Mademoiselle avec surprise.

--Un homme! l, bonne amie!

--Un homme, rpte une grosse voix, voyons un peu cette belle histoire;
quelque voleur de pommes, sans doute.

--Catherine, c'est moi! murmure Gaston d'une voix dfaillante.

La servante s'arrte, la bouche entre ouverte, les yeux indcis, devant
ce petit mendiant agenouill, dont les bras sont tendus vers elle.

Je suis Gaston, s'crie-t-il.

Catherine se prcipite vers lui, le soulve, et court, vers
Mademoiselle.

Gaston, monsieur Gaston! crie-t-elle d'une voix pleine de sanglots.

Et elle presse contre sa poitrine le pauvre enfant meurtri, fivreux,
mconnaissable sous ses haillons, dont les bras se sont nous autour de
son cou. Gaston voit le visage de sa tante se pencher au-dessus du sien;
il veut lui sourire, la nommer: sa tte et son coeur se brisent, il
s'vanouit.

       *       *       *       *       *

Quelles ombres paisses! quel chaos autour de Gaston! Quels bruits
funbres, quels cris dsesprs, quels sifflements! Il marche, il court
sur une route seme de pointes de fer, et Blanchote le poursuit arme
d'une lanire de cuir garnie de plomb. Blanchote, chevele, livide,
effrayante, le front marqu d'une tache rouge, les yeux sanglants, et
dont la dent aigu dchire la lvre. Un fleuve barre le passage, un
fleuve aux flots noirs, profonds, o des monstres hideux nagent entre
deux eaux... Il faut chapper  la furie... Gaston se prcipite, l'onde
jaillit, bouillonne, se referme; il touffe, et Bouchot, les yeux ferms
comme pour ne pas le voir, danse sans trve parmi les nnuphars et les
roseaux... Un canon, maintenant, un canon gigantesque dont les roues
d'acier passent et repassent sur le corps de Gaston, qui ne peut ni
bouger, ni crier, ni fuir. Puis des corbillards qui dfilent, suivis par
des orphelins; des cierges, des rires, le son de l'orgue, des
blasphmes, des maldictions. Les enfants de Mme Hubert, mille autres
enfants qui pleurent, qui ont faim, qui se lamentent, tandis que de
grandes femmes sches aux yeux louches, aux ongles noirs et crochus, les
dpouillent de leur blouse. Encore la route aux pointes de fer, encore
Blanchote! Ah! toujours marcher sans russir  lui chapper! Une
fentre, un abme, un gouffre! Qui donc rit ainsi? C'est elle qui
s'avance par bonds; elle approche; le gouffre, tout, plutt que le
contact de ce meurtrier... le vide... le vide... toujours tomber...
enfin!

Lorsque Gaston revint  lui, il regarda longtemps les rideaux du lit sur
lequel il tait couch; puis un faible sourire se dessina sur ses lvres
ples. Il tourna un peu la tte et aperut le doux visage de
Mademoiselle, qui le contemplait. Il voulut sortir ses mains de dessous
le drap et ne put y parvenir.

Ah! chre tante, dit-il d'une voix basse, essouffle,  peine
distincte, quel vilain rve! on m'avait emmen loin de toi et je me
sentais mourir.

Il dut fermer les yeux; la lumire, bien que faible, le forait 
clignoter. Il sentit les lvres de Mademoiselle se poser sur son front.

Comme je t'aime! murmura-t-il.

Puis il tomba dans une sorte de somnolence, douce, bienfaisante,
paisible. Tout  coup, il entendit causer  voix basse dans la chambre;
on lui prit le bras, une oreille se posa sur sa poitrine, il fit un
effort et rouvrit les yeux.

Bonjour, mon parrain, dit-il.

Le docteur se rapprocha.

Tu me reconnais donc?

L'enfant se contenta de sourire.

O te sens-tu mal?

--Nulle part, mon parrain; seulement j'ai rv...

--Ne parle pas, dit le bon docteur, qui saisit la main de sa vieille
amie et murmura: Nous le sauverons.

Gaston se rendort, calme et heureux. Plus de rves, plus de cauchemars
effrayants, plus de cris dsordonns, plus de cercle de feu autour du
front. Il ne peut mourir  prsent que ses amis l'entourent, et que la
grande horloge remplit la maison de son tic-tac familier.

Combien de temps dormit l'enfant? il ne le sut que plus tard. Toujours
est-il qu'il se rveilla peu  peu, ouvrit les yeux et sourit aux
personnages des tapisseries qui ornaient les murs de la chambre de sa
tante, et qu'il connaissait si bien. Il tourna doucement la tte vers la
croise. Mademoiselle, assise dans son grand fauteuil, cousait;
Catherine tricotait. Catherine, elle tait toujours la mme; mais
Mademoiselle, comme ses cheveux, si noirs autrefois, taient devenus
blancs, comme son visage si frais tait devenu ple, comme ses yeux
jadis si limpides, si brillants, semblaient fatigus! Une larme humecta
les paupires de Gaston  la vue de ces tristes changements. Il allait
parler lorsque la petite fille qu'il avait vue dans le jardin apparut 
l'improviste. Catherine se leva, ouvrit de grands yeux et posa un doigt
sur ses lvres. L'enfant s'arrta interdite, et s'avana sur la pointe
des pieds, regardant vers le lit du malade.

Il dort donc toujours, M. Gaston? demanda la petite fille.

--Oui, rpondit Mademoiselle, aussi ne faut-il pas faire de bruit.

--Pourquoi est-il revenu si mal habill? Il m'a fait peur.

--Je te l'ai dj dit; c'est parce qu'il tait pauvre, rpondit
Mademoiselle, dont les yeux devinrent humides.

--Pourquoi ne se lve-t-il pas pour jouer avec moi?

--Parce qu'il est encore trop faible, mademoiselle Aime, dit Catherine
 son tour.

--Mais puisque grand-pre prtend qu'il est guri! Se lvera-t-il
demain?

--Peut-tre, si vous tes sage et si vous ne troublez pas son sommeil.
Allez jouer, ma mignonne, et fermez les portes sans bruit.

Gaston suivit des yeux la petite fille, qui, tout en se retirant,
regardait de son ct; au moment de disparatre, elle lui fit une belle
rvrence. L'enfant se souleva, ses bras s'tendirent.

Ma tante, Catherine, s'cria-t-il, je voudrais vous embrasser.

Les deux femmes vinrent tomber  genoux auprs du lit. Comme il les
enlaa de ses bras faibles, comme ses lvres ples prodigurent les
baisers! comme ils pleuraient tous trois avec entrain, de joie bien
entendu! et Dieu, qu'on bnissait, emplit soudain la petite chambre des
rayons de son beau soleil.

Assez, dit une voix forte, pas d'motion violente! Le progrs doit
apprendre  l'homme  dompter...

Le bon docteur ne put achever; attendri comme s'il et vu la ralisation
de l'une de ses utopies, il pleura lorsque son filleul lui entoura le
cou de ses bras amaigris.

Huit jours plus tard, Gaston convalescent descendit dans la salle 
manger, prcd par Aime, soutenu par sa tante et suivi par Catherine.
On l'tablit prs de l'horloge, selon son dsir. Peu  peu, il raconta
sa lamentable histoire, et Dieu sait les flots de larmes qu'il fit
couler. De son ct, il apprit que son parrain avait entrepris cinq fois
le voyage d'Alsace pour le chercher, et que Catherine avait err durant
huit jours au milieu des rues de Paris, dans l'espoir de le rencontrer.
Tout en coutant, Gaston baisait les beaux cheveux de sa tante, ces
cheveux que la douleur cause par sa perte avait blanchis.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.




                          DEUXIME PARTIE




I

LA MARQUISE DE LA TAILLADE.


Le 15 janvier 1864, les rues de Paris taient littralement ensevelies
sous la neige qui tombait sans relche depuis la veille. Vers onze
heures du soir, la tourmente sembla redoubler d'intensit; de gros
flocons vinrent encore paissir l'immense tapis blanc tendu sur le sol,
et les voitures roulrent en silence sur la terre glace. De rares
pitons pressaient le pas afin d'chapper aux morsures de la bise, et la
grande avenue des Champs-lyses, presque dserte, paraissait s'tre
largie. De temps  autre un cocher de fiacre, perdu jusqu'aux yeux dans
un de ces manteaux que les antiquaires admirent  l'occasion, passait en
frappant son paule de sa main engourdie, tandis que ses chevaux, la
tte basse, les oreilles rejetes en arrire, lanaient par chaque
narine une colonne de bue. Par contre, des quipages emports au grand
trot de leurs magnifiques attelages, fuyaient rapides. A cette heure,
sous ce ciel inclment, Paris avait un aspect trange, fantastique,
apprciable seulement pour ceux gui sont accoutums  son ternel
mouvement.

Onze heures et demie sonnaient, lorsqu'une voiture de remise, dont le
malheureux cheval patinait sur la neige durcie, dboucha de l'avenue
Marigny, traversa le Rond-Point, et se dirigea vers un htel qui se
trouve environ  la hauteur de l'habitation de la reine Christine. A
travers la grille et les branches des arbres dpouills, on apercevait
la faade, inonde de lumire, de la charmante demeure, construite dans
le style Louis XIII, pour le prince Soltikof, et dont les amnagements
intrieurs taient vants pour leur richesse et leur bon got. Au
dehors, de chaque ct de la chausse, des voitures armories, aux
laquais rubiconds, poudrs, emmitoufls, attendaient la sortie de leurs
matres. A la vue de ses gras et majestueux confrres, le cocher de
remise parut se piquer d'honneur; il cingla sa bte, entra au grand trot
dans la cour de l'htel, et s'arrta net, le fouet sur la cuisse, devant
un perron vitr.

Avant qu'un grand laquais vtu d'une livre bleu de ciel et atteint la
portire, un jeune homme s'lana sur le perron et pntra dans un
vestibule o six figures de ngres, disposes en cariatides, soutenaient
un candlabre  deux branches surmont de globes lumineux. Le cavalier,
dbarrass de son par-dessus, gravit avec lenteur un escalier de marbre
blanc recouvert d'un tapis de Perse aux brillantes couleurs. De chaque
ct du sommet des dernires marches, deux nymphes inclines, dont les
formes sveltes rappelaient le faire lgant de Jean Goujon, semblaient
jeter des fleurs et des sourires  ceux qui montaient. Le jeune homme
s'arrta un instant pour contempler ces deux figures. Scrupuleusement
gant et bott, il pouvait avoir de vingt-huit  trente ans. Il avait le
visage long, le front large, les cheveux chtains. Ses yeux gris, vifs
et scintillants, ptillaient de malice, et sa lvre narquoise, un peu
ddaigneuse, se cachait  demi sous une fine moustache retrousse. Il
tait petit de taille, robuste et bien pris; rien qu' sa dmarche, on
reconnaissait une nature vive, intelligente, complte, chez ce cavalier
aux manires dgages sans tre vulgaires, aussi loignes de la raideur
anglaise que du laisser-aller de notre jeunesse dore. Il fit quelques
pas, lana un coup d'oeil familier aux deux huissiers placs devant une
large porte qui s'ouvrit, et l'un des hommes  chane d'argent annona
d'une voix retentissante:

M. Bouchot des trivires.

Bouchot, sans le moindre embarras, pntra dans un vaste salon encombr
par une foule lgante. Ceux qui avaient entendu prononcer son nom
s'taient retourns avec curiosit, afin de voir le jeune artiste dont
les toiles, depuis quatre ans, attiraient tout Paris au Salon. Trois ou
quatre privilgis vinrent lui serrer la main, et l'ex-apprenti,
changeant par-ci par-l des sourires ou des signes de tte, manoeuvra
pour gagner le fond de l'immense salle o la matresse de la maison,
entoure par vingt cavaliers, trnait fire de sa beaut merveilleuse.
Parvenu devant elle, l'artiste s'inclina. Il allait passer outre lorsque
la jeune femme, un moment distraite, l'aperut.

Ah! bonsoir, monsieur des trivires, dit-elle d'une voix frache et
harmonieuse, vous allez vous ennuyer chez moi aujourd'hui, votre ami est
absent.

--Gaston serait-il indispos? demanda Bouchot avec vivacit.

--Non pas, rpondit la jeune marquise de La Taillade; Catherine, la
clbre Catherine, reprit-elle avec une nuance d'ironie, a t prise
d'un mal de gorge avant-hier. M. de La Taillade s'est aussitt mis en
route, me laissant seule pour faire les honneurs de mon jeudi.

--Qui donc osera s'en plaindre? rpondit Bouchot, qui s'inclina.

--Mais vous d'abord, puis moi. Ne trouvez-vous pas ce voyage ridicule?

--Certes, madame, rpliqua Bouchot, ridicule comme toutes les choses du
coeur, lorsqu'on les juge avec l'esprit.

La marquise regarda l'artiste; il souriait avec candeur et ajouta:

Demandez plutt  M. de Champltreux.

Le jeune homme pris  tmoin par Bouchot s'appuyait sur le dossier du
fauteuil de la jolie marquise; il se redressa, mit deux doigts de sa
main droite dans la poche de son gilet, saisit son lorgnon et l'ajusta
sur son oeil gauche en se dandinant, comme pour chercher  distinguer
celui qui venait de prononcer son nom.

Ah! c'est monsieur Bouchot, dit-il en laissant retomber son pince-nez.

--Des trivires, continua l'artiste d'un ton dgag. Je suis heureux de
pouvoir vous donner des nouvelles de votre aeul avec lequel j'ai dn
ce soir, cher monsieur; il va bien.

M. de Champltreux plit imperceptiblement, mais ne rpondit pas. Tous
les lgants groups autour de la marquise penchaient leurs ttes
pommades, et vingt lorgnons impertinents se braqurent sur l'artiste.
Bouchot, avec un sang-froid comique, fouilla dans sa poche, et, le nez
au vent, se dcora l'oeil droit d'un monocle. L'orchestre prludait, la
marquise se leva pour veiller  la formation des quadrilles, et la foule
des courtisans se dispersa.

 moi le champ de bataille, murmura Bouchot. Dieu, que ces petits
jeunes gens m'agacent! Lorsqu'ils sont btes, passe encore,--ils
exercent leur mtier; mais j'enrage de voir des garons d'esprit parmi
eux. Peignez donc votre poque, quand ceux qui sont chargs de faire
l'histoire portent des vestons courts, des cols casss et des moitis de
canne. Ah a, la marquise a raison; bien que la politesse m'ait empch
de le lui avouer, je vais m'ennuyer, moi. Pas une tte qui me plaise
au-dessus de tous ces faux-cols, et je ne suis pas en train de dbiter
des madrigaux aux dames; le jeudi n'est pas mon jour. Bah! observons; un
salon, a vaut le Gymnase au point de vue de la comdie; a vaut mme
mieux que la cour d'assises, si l'on se donne la peine de tirer les
consquences et de prononcer les jugements.

Tout en devisant de la sorte, Bouchot se dirigea vers l'embrasure d'une
fentre, souleva une portire de velours et regarda au dehors. La neige
tombait toujours  gros flocons, le ciel tait invisible, les becs de
gaz, entours d'une aurole jauntre, montraient les branches nues des
arbres dont le sommet se perdait dans l'ombre. L'artiste contempla
longtemps ce morne spectacle; peut-tre songeait-il  la rue des Arcis,
 la petite chambre qui servait d'atelier,  l'tabli devant lequel sa
rude enfance s'tait coule,  deux pas de ce monde o il tenait sa
place aujourd'hui et qu'il ignorait alors. Soudain, il se retourna vers
le salon: l on et dit une scne des contes orientaux.

Mille bougies, aux lueurs caressantes, faisaient resplendir les dorures
de l'immense salle, chatoyer les tentures de soie et de velours, tandis
que les fleurs naturelles, dbordant des jardinires, s'panouissaient
comme en plein t. Les rayons amoureux, se croisant  travers l'espace,
satinaient les paules, se refltaient dans les prunelles ou
tincelaient sur les diamants. Une odeur pntrante, ne de cent
parfums, montait au cerveau comme un vin capiteux. C'tait avec
convoitise que l'on regardait les femmes causer, sourire, danser au
milieu de cette atmosphre tide, nervante, embaume, au milieu de ce
luxueux encadrement qui semblait doubler leur grce. La musique ajoutait
son charme  toutes ces sductions. Elle captiva peu  peu Bouchot, qui
perdit en quelque sorte la conscience du rel. C'tait comme dans un
rve qu'il voyait se balancer avec mollesse ou tourbillonner dans une
valse rapide ces hommes en gants blancs, en habits noirs, et ces femmes
demi-nues, palpitantes, l'oeil voil, savourant la volupt secrte du
tournoiement et du vertige.

La marquise de La Taillade savait choisir son monde, et nulle autre part
que chez elle peut-tre on ne voyait runie cette lite, de jolies
femmes qui donnent le ton  l'Europe en fait de grce, de charme et
d'esprit. Tous les genres de beaut se coudoyaient dans l'espace
embrass par le regard de l'artiste, depuis la Russe imprieuse,  la
peau plus blanche que les neiges de son pays, jusqu' la crole aux yeux
humides, aux cheveux onds, au visage bruni. Les Parisiennes, et c'est
l leur supriorit, ne reprsentent pas un type unique. Elles sont  la
fois toutes les femmes, tant leur nature mobile, perfectionne, sait se
transformer. Ardentes, rveuses, rieuses, sentimentales, folles,
ddaigneuses, jalouses, passionnes, elles chappent  l'analyse et
possdent  un haut degr toutes les qualits, tous les dfauts, osons
le dire, tous les vices de leur sexe. Parmi celles que la danse ou les
hasards d'une promenade au bras d'un cavalier ramenaient sous ses yeux,
Bouchot remarquait deux jeunes femmes qu'on pouvait croire nes sous les
tropiques, lorsque son regard s'arrta sur la matresse de la maison et
ne s'en dtacha plus.

Hlne Pellegrin, comtesse de Valonne et marquise de La Taillade,
atteignait  peine sa vingt et unime anne. De taille moyenne,
admirablement faite, elle avait t clbre par sa beaut, mme avant
son mariage. Bien que fille de bourgeois enrichis, mais enrichis  un
point qui, de nos jours, vaut mieux qu'un titre de noblesse, Hlne,
autant par sa distinction naturelle que par sa merveilleuse beaut,
tait une vraie patricienne. Ses mains et ses pieds, comme pour mettre
en dfaut l'axiome vulgaire, semblaient affins par plusieurs
gnrations voues  l'oisivet. Brune, avec la peau d'une blancheur
mate, la jeune marquise avait le visage d'un ovale parfait; son front
tait bas, un peu troit, mais lisse et couronn d'une chevelure
paisse. Les sourcils fins, soyeux, bien dessins, ombrageaient deux
longs yeux noirs pleins d'une langueur voluptueuse, auxquels une flamme
intrieure prtait par instant une vivacit passionne. Le nez droit, 
l'arte vive, aux narines lgrement releves, tait d'une perfection
qui n'avait d'gale que celle de la bouche, dont les lvres, d'un rouge
vif, rendaient plus visible la blancheur nacre des dents. Avec ses bras
ronds, sa taille cambre, sa poitrine d'albtre, ses mains de crole, sa
dmarche moelleuse, Hlne captivait les regards les plus indiffrents.
Les femmes ne pouvaient gure la voir sans l'envier, et les hommes sans
l'admirer; pour ces derniers, elle possdait au suprme degr ce charme
rare et irrsistible: un je ne sais quoi de voluptueux sous un air de
vierge.

Au moment o les yeux de Bouchot s'arrtrent sur elle, la marquise, 
demi renverse sur un fauteuil, coutait parler le comte de Champltreux
et mordillait le bout d'un ventail d'ivoire. Elle tait belle  ravir,
ce soir-l, dans sa robe de gaze blanche garnie de rubans ponceau, sous
sa coiffure de perles qui rendait ses cheveux plus noirs. Elle se leva
soudain, prit le bras d'un vieillard et se promena un instant de groupe
en groupe. Au signal de l'orchestre, elle fut rejointe par le comte. 
cette vue, Bouchot frona les sourcils, fit volte-face, et regarda de
nouveau la neige tomber. Tout  coup il sentit un doigt se poser sur son
bras; il se retourna et se trouva en face de la marquise.

Je vous avais bien dit, monsieur des trivires, que vous vous
ennuieriez.

--Vous me croyez indigne de vivre, madame; on ne s'ennuie pas l o vous
tes, rpondit l'artiste.

--Un compliment?

--Tout au plus une vrit, demandez  M. de Champltreux.

Le regard de la marquise croisa celui de Bouchot.

Laissez M. de Champltreux en repos, dit-elle d'un ton bref. Ne
dansez-vous pas?

--Hlas! non, madame, j'ai encore oubli d'apprendre, cet t.

--M. de La Taillade m'a cependant affirm que vous dansiez dans votre
jeunesse.

--Il a dit vrai, j'excutais assez bien le pas de _Giselle_; mais en
dehors des salons.

--Alors, jouez; je vous trouverai un partenaire, s'il le faut.

--Vous tes mille fois gracieuse; je prfre rester ici et vous
regarder.

--Vous me rendrez cette justice auprs de votre ami, dit Hlne un peu
hautaine, que je me suis occupe de vous.

--Vos politesses  mon gard sont-elles donc commandes? demanda Bouchot
avec vivacit.

--Dame, cher monsieur, on doit savoir deviner.

Bouchot allait peut-tre rpondre une impertinence, mais la marquise
avait pass. Il regarda la porte d'un air piteux.

Ne devinons pas, dit-il, ce serait trop bte. Bah! un moment de
mauvaise humeur qu'elle saura rparer, je l'espre pour elle. Mon pauvre
Gaston!... C'est gal, ce Ren de Champltreux me donne sur les nerfs;
est-ce assez ridicule d'tre beau comme a! S'il avait un peu d'esprit,
il se dbarbouillerait avec du vitriol pour se rendre laid comme tout le
monde. Ouais, l'isolement me fait tourner  l'aigre; allons prendre un
verre de punch.

 peine l'artiste fut-il sorti de l'encoignure ou il se trouvait en
quelque sorte cach, que cinq ou six jeunes gens l'entranrent,  tour
de rle, pour le prsenter  autant de jolies femmes avides de connatre
celui qui les peignait si bien. L'attention dont il devint l'objet et
les compliments qu'il recueillit de plus d'une bouche gracieuse
dissiprent un peu l'ombre jete dans l'esprit de Bouchot par la
matresse de la maison. Il se retirait pour faire place aux danseurs,
lorsqu'un petit homme aux jambes courtes, au ventre prominent, aux
favoris teints, sangl dans un corset, lui prit familirement le bras.

Bonsoir, cher, dit-il; vous allez bien?

--Comment, baron, vous, dans le vrai monde,  cette heure indue? Est-ce
que vous faites les grandes dames maintenant!

--Chut, la baronne est l, et l'on pourrait vous entendre.

--Vous croyez donc avoir encore quelque chose  perdre? Je puis vous
rassurer, mon cher Faruc, votre rputation n'a plus rien  redouter de
la calomnie.

--Encore votre plaisanterie! Quel plaisir trouvez-vous donc  me donner
ce nom arabe, quand vous savez que je me nomme Beauchesne?

--C'est que nous avons tous besoin d'tre rebaptiss et qu' l'occasion
je m'en charge pour mes amis, rpondit Bouchot. Tenez, voyez M. de
Champltreux, il se nomme Ren. Vous figurez-vous, dans vingt ans,
lorsque ce beau jeune homme sera fard, teint, pltr, comme vous...

--Vous tes insupportable; on pourrait vous entendre, mon cher.

--Soyez donc tranquille; tout le monde sait  quoi s'en tenir sur vos
dents et vos cheveux. Lors donc que ce beau jeune homme sera goutteux et
cass, ce petit nom de Ren ne sera-t-il pas une sorte d'insulte
lorsqu'on le lui dira en face?

Le baron haussa les paules.

Mais enfin, dit-il, que signifie ce mot de Faruc?

--Je vous l'ai dit cent fois, c'est un nom qui me rappelle un digne
homme que j'ai connu dans mon enfance; il s'occupait comme vous, cher
baron,  semer de pierres le sentier dj si troit de la vertu; il
bauchait votre oeuvre. Vous m'coutez avec impatience... au revoir, je
vais m'offrir du punch.

--J'en prendrai aussi; voyons, des trivires, parlons sans persiflage,
si vous en tes capable. Losa veut possder son portrait de votre main:
que faut-il faire pour vous dcider? Car l'or ne peut rien dans votre
balance.

--Et c'est pour satisfaire Losa, jeune Ablard, que vous perscutez la
peinture dans ma personne?

--Ablard, Ablard, rpta le baron, appelez-moi plutt Faruc.

--Vous n'tes pas dgot.

Plusieurs jeunes gens vinrent se grouper autour des deux interlocuteurs,
alors tablis prs d'un buffet.

Est-ce que Beauchesne veut briller au prochain salon? demanda-t-on.

--Non, rpondit Bouchot, il prtend avoir une matresse et veut la faire
poser...  titre de revanche, sans doute; il refuse de comprendre que je
ne travaille que pour les femmes honntes.

--Qui vous dit que Losa ne le deviendra pas? reprit le baron; y a-t-il
ici quelqu'un d'assez habile pour nous dire o commence la femme honnte
et o elle finit? Ensuite, mon cher Bouchot, permettez-moi de vous
rappeler que vous avez peint la matresse de Maxime.

--Vous vous trompez, ce que j'ai peint, c'est une jolie femme.

--Et vous avez cr un chef-d'oeuvre. Eh bien, parole sacre, Losa est
plus belle que Justinia.

--Peste! dit-on  la ronde, o cachez-vous ce trsor, cher?

--Mais partout, continua le baron qui se rengorgea comme un pigeon, mais
avec moins de grce: au bois, dans un coup; aux Italiens, dans une
loge; au Palais-Royal, dans une baignoire; et enfin, rue de Provence, au
premier, sur le devant.

--Messieurs, au revoir, dit Bouchot; si M. le baron de Beauchesne avait
vingt ans, je l'couterais peut-tre; mais il a des cheveux blancs, bien
qu'il les cache sons un flacon d'eau de Job; son langage me scandalise,
et je bats en retraite.

--N'oubliez pas que je reviendrai ternellement  la charge, s'cria le
baron, qui rit le premier de l'air pudibond affect par Bouchot.

L'artiste fit un demi-tour.

Savez-vous pourquoi je me nomme des trivires? demanda-t-il 
Beauchesne.

--Du nom d'une de vos terres, je suppose.

--Vous n'y tes pas; c'est  cause du rle qu'elles ont jou dans ma
vie; lorsque j'tais jeune, je les recevais; aujourd'hui, je les donne.

--O voulez-vous en venir?

--Si la donzelle est aussi belle que vous l'affirmez, je consens  la
peindre en Suzanne.

--Avant ou aprs le bain?

--Non, pendant.

--Accept.

--Vous poserez pour un des vieillards; je vous donnerai pour compagnon
ce Faruc qui vous intrigue.

--Soit.

--Vous serez ressemblant, je vous en avertis, et j'aurai le droit de
mettre le tableau au Salon.

--coutez donc...

--Oui ou non? dit Bouchot.

--Oui, murmura le baron un peu ahuri.

--Messieurs, je vous prends  tmoin! Ah! vieux satyre, continua-t-il en
s'loignant, tu espres que je plaisante, mais tu me serviras  venger
la morale.

Rentr dans le salon, Bouchot retourna machinalement se poster dans le
coin o il s'tait tabli une premire fois. Deux hommes, placs devant
lui, causaient presque  voix haute, sans trop se proccuper d'tre
entendus. Le plus g semblait initier son compagnon aux mystres du
monde, et nommait en mme temps que chaque jolie femme les hommes qui
passaient pour tre ou avoir t leurs amants. Bouchot coutait le
sourire aux lvres.

Si ce monsieur ne ment pas, pensait-il, il n'y a plus d'anges, et
chaque femme ge de quarante ans devrait s'appeler Madeleine. Est-il
donc vrai que tous ces beaux fronts cachent de si noires penses, que
toutes ces bouches charmantes sachent si bien mentir, et qu'il y ait
tant d'pines sous ces roses? Quelle aile de papillon que la rputation
d'une jolie femme! Chacun souffle dessus pour en enlever la poussire
d'or, et cela finit toujours par russir.

Bouchot interrompit soudain son monologue; la marquise de La Taillade,
place en face de lui, coutait distraite les propos d'une vieille dame
qui lui parlait  l'oreille. La tte incline, les yeux avides, Hlne
regardait avec persistance dans la direction de l'orchestre. L'artiste
se tourna de ce ct, aperut le beau Champltreux qui causait avec une
jeune femme, et se mordit la lvre par un geste involontaire.

Ah! pensa-t-il, est-ce que, sans m'en douter, je dcouvre le point o
a finit, comme dit le baron? Ouf, il fait trop chaud dans ce salon, et
j'ai besoin de respirer un autre air.

Ren de Champltreux, pour se trouver  la tte de la socit
parisienne, n'avait eu que la peine de natre. C'tait un homme
d'environ trente ans, beau, soign, fat, toujours en avance de
vingt-quatre heures sur la mode, clbre  juste titre par le nombre des
femmes qu'il avait compromises et des filles qu'il avait lances.
Possesseur d'une fortune princire, il menait grand train sans avoir
besoin de recourir ni au jeu ni  l'emprunt, et, mme parmi ses amis, il
passait pour une preuve  l'appui du proverbe qui affirme la faiblesse
des jolies femmes pour les sots. Cependant,  distance, le manque
d'esprit du beau jeune homme se dissimulait  l'aide de cet argot
parisien qui s'est infiltr dans tous les mondes, et dont le mauvais
got est l'antipode de celui des prcieuses. Raie, lorgnon, barbe,
quipages, cols, vestons, gilets, chapeaux, actions et bons mots, tout
tait  l'avenant chez M. de Champltreux, l'homme-type de la socit
lgante moderne. Blas, corrompu comme une courtisane, ni croyant ni 
Dieu ni  diable, il avait dplac la morale pour la plus grande
commodit de ses vices; on aurait pu se demander si un coeur palpitait
sous l'enveloppe de ce gentilhomme qui n'avait jamais aim que lui-mme,
et dont la nullit n'avait d'gale que son inutilit, en dpit du grand
rle qu'il jouait dans les salons parisiens. Il va sans dire que M. de
Champltreux, qui payait comptant, avait la rputation d'un homme
d'honneur; que beaucoup de mres rvaient de le donner pour poux aux
anges qu'elles avaient levs, et que deux duels avaient prouv son
incontestable bravoure.

Au commencement de l'hiver, le comte, qui depuis dix-huit mois ne
faisait plus parler de lui,--on le disait domin par une actrice du
Thtre-Gaulois,--fut prsent chez la marquise de La Taillade. La
futile jeune femme, plus sduite par la rputation d'un lovelace que par
une clbrit comme celle de Bouchot, accueillit le gandin avec
empressement. Bientt, soit innocence, soit coquetterie, soit amour du
danger, Hlne accorda  ce compromettant cavalier plus de place dans sa
vie qu'il n'en fallait pour satisfaire les mauvaises langues. Jusqu'
prsent, la rputation d'Hlne n'tait qu'effleure; mais on pouvait
s'en rapporter  M. de Champltreux pour que la marquise,  tort ou 
raison, passt pour sa matresse avant la fin de l'hiver, triomphe dont
l'clat couronnerait dignement la rentre dans le monde d'un Csar de
son espce.

Bouchot, grce  quelques propos saisis au vol, pressentait le mal
plutt qu'il ne le voyait. Il manifestait un profond mpris pour le
caractre de M. de Champltreux, qui, de son ct, faisait 
l'ex-apprenti l'honneur de le har. Ce sentiment de rpulsion mutuelle
n'tait pas sans motif; du reste, le jeune gentilhomme ne frayait gure
avec les artistes, dont le sans-faon et le libre parler rpugnaient 
sa nature correcte.

Voyons, se disait Bouchot, tout en manoeuvrant pour gagner l'extrmit
du salon, je me suis assez amus, j'espre. Je vais me reconduire chez
moi, je bourrerai une pipe que je fumerai avant de me coucher, puis
aurai le droit de rver que tous les hommes sont vertueux, toutes les
femmes honntes, et que le monde serait parfait s'il renfermait moins de
Champltreux.

Un contre-temps interrompit le monologue de l'artiste et l'obligea 
revenir sur ses pas; on prparait le cotillon, et les portes taient
closes. Heureusement il connaissait l'htel et rsolut de sortir par le
cabinet de son ami. Soulevant une portire, il gravit un escalier,
ouvrit une porte et recula surpris: Gaston, accoud sur une table, le
front dans ses mains, tait si absorb par la lecture d'une lettre,
qu'il ne bougea pas.

Gaston, comte de Valonne et marquis de La Taillade, venait d'accomplir
sa vingt-neuvime anne. C'tait un gracieux cavalier,  la dmarche
noble, pleine d'aisance, et d'un naturel parfait. Il portait toute sa
barbe, d'un blond doux  reflets d'or, taille comme dans les portraits
de Henri IV. Ses yeux, dont la couleur ne s'tait pas fonce, brillaient
sous un front large, pensif, intelligent. On reconnaissait l'enfant
d'autrefois sons les traits mles de l'homme fait. Le visage, malgr les
annes et l'exprience de la vie, avait conserv cette expression de
douceur, de franchise, de loyaut, qui charmait jusqu' Pruchon. On
sentait toujours, dans le prfr de Catherine, cette nature d'lite, si
droite, si aimante et si digne d'tre aime.

Gaston! dit enfin Bouchot.

Le jeune marquis releva brusquement la tte, comme un homme qui se
rveille en sursaut, et replia la lettre qu'il lisait.

Que me veut-on? demanda-t-il.

Il reconnut son ami, lui prit les mains et les serra avec force.

Je te croyais  Houdan? dit l'artiste intrigu.

--J'en arrive.

--Et Catherine?

--Je l'ai trouve debout; ma tante s'tait effraye  tort.

--Ta femme ignore ton retour?

Gaston se rassit, regarda son ami d'une faon singulire; puis il
dtourna la tte et contempla les flammes du foyer, dont les langues
bleutres s'entre-croisaient.

Qu'as-tu donc? demanda Bouchot, qui s'appuya sur le dossier de la
chaise; tu es ple, serais-tu indispos?

--Non, rpondit Gaston avec effort; je suis fatigu et j'ai besoin de
dormir.

--Bonsoir, alors.

Au lieu de prendre la main de l'artiste, Gaston se promena de long en
large; soudain il se rapprocha de son ami.

Je souffre, lui dit-il les dents serres.

--Je le sens bien, rpondit Bouchot avec tristesse, et j'attends que tu
me confies la cause de ton chagrin.

--Mon chagrin, rpta Gaston qui sourit d'un air contraint, mais j'ai
mal  la tte, voil tout. Bonsoir.

Ce fut au tour de Bouchot de ne pas tendre la main.

On ne me trompe pas, dit-il, ce qui t'arrive est srieux; je te connais
assez pour le deviner.

Il y eut un instant de silence; les sons de l'orchestre, doux et
affaiblis, rsonnaient dans le lointain; Gaston tressaillit.

Champltreux est l, n'est-ce pas? demanda-t-il, le regard anim.

--Sans doute, rpondit Bouchot, n'est-il plus du nombre de tes amis?

Gaston reprit sa promenade.

Seras-tu libre demain? demanda-t-il sans interrompre sa marche
fivreuse.

--Demain, ou aujourd'hui? rpondit Bouchot, qui du doigt montra la
pendule.

--Aujourd'hui,  dix heures.

--Dois-je venir ou t'attendre?

--Attends-moi.

Bouchot sentit frmir la main de son ami; il allait l'interroger
lorsqu'un froissement d'toffe lui fit tourner la tte: la marquise se
tenait immobile  l'entre du cabinet. L'artiste, un moment indcis,
comprit, au silence gard par les deux poux, qu'il tait de trop; il
salua la jeune femme et se trouva bientt sous le vestibule.

Avant de sortir, se dit-il, j'ai bien envie d'aller dranger la raie de
M. de Champltreux, qui ne me parat pas tranger  ce qui se passe; a
nous obligerait  nous embrocher demain, et je crois qu'il y a urgence,
 la manire dont Gaston l'a nomm. Mais, non; je suis fou; de la
coquetterie, tout au plus; la marquise n'est pas capable... Bah, pas de
zle! Il tait fort, celui qui a dit ce mot-l.

Rentr chez lui, Bouchot, selon la promesse qu'il s'tait faite, bourra
sa pipe, s'tablit au coin de sa chemine et oublia de se coucher.

Dcidment, murmura-t-il en s'tirant, tandis qu'une faible lueur
annonait le jour, M. de Champltreux me gne; il faudra que j'en
dbarrasse Gaston.




II

MADEMOISELLE RETROUVE SON HISTOIRE.


Quelques mois aprs son retour  Houdan, Gaston, en dpit des
rpugnances et des pleurs de Mademoiselle, avait t plac au collge,
puis envoy  Paris pour y faire son droit.

A Paris, il retrouva Bouchot, devenu, par des circonstances singulires,
un des lves de Couture. Les deux amis, que l'exigut de leurs
ressources condamnait  la plus stricte conomie, menrent cte  cte
la vie d'tudiant dans la bonne acception du mot. Leur mutuelle
affection, dj si solide, se resserra par mille services prts ou
rendus, et, malgr l'opposition de leurs caractres, jamais frres ne
furent plus unis, plus dvous l'un  l'autre, plus confiants dans le
rsultat final de leurs efforts.

Son droit termin, Gaston retourna vivre prs de sa tante. La mort d'un
cousin loign, dont il ignorait l'existence, lui donna soudain la
fortune. Tout compte fait, il se vit possesseur d'une quinzaine de mille
livres de rente. Cet hritage le dispensa de travailler pour vivre,
grosse question qui le proccupait surtout depuis que Mademoiselle
avanait en ge. Le premier soin de Gaston fut d'aider Bouchot, qui
luttait vaillamment contre les difficults de la carrire qu'il avait
embrasse. Le second, d'une excution plus difficile, consistait 
dcider Catherine  prendre une lve. Il y eut  ce propos de nombreux
pourparlers. Ce ne fut qu' force de clineries, quand l'autorit de
Mademoiselle eut chou, que Gaston amena la vieille servante  tolrer
dans la maison l'ombre d'un autre bonnet que le sien.

Des jours calmes, uniformes, heureux, sans histoire, passrent de
nouveau sur la petite maison de la Grand'Rue, et le chasseur qui la
surmontait eut seul  lutter contre les orages extrieurs. Adopte en
quelque sorte par Mademoiselle,--dont la fortune inespre de son neveu
avait calm les dernires craintes,--Aime occupait l'ancienne chambre
de Gaston, et semait la gaiet dans cet intrieur un peu srieux, o son
grand-pre parlait progrs, Catherine mnage, o Gaston, presque
toujours absorb par l'tude, songeait  faire triompher dans l'avenir
les ides de son parrain,  rformer en partie la socit. Il tait rare
qu'on ft allusion au pass, car le souvenir de ce temps nfaste amenait
toujours des larmes dans les yeux de Mademoiselle. Blanchote, dont le
nom exasprait la vieille servante, avait disparu de la rue
Jean-Pain-Mollet, et depuis lors rien ne prouvait qu'elle existt.

Mademoiselle profita du bien-tre apport dans la maison par l'hritage
de son neveu, pour augmenter celui des pauvres qu'elle avait coutume de
secourir. Elle s'installait le samedi  la fentre du rez-de-chausse,
et vieillards, boiteux, aveugles, manchots venaient recevoir son
offrande, toujours accompagne d'une bonne parole ou d'un sage conseil.
Plus que jamais son nom fut bni dans la petite ville qui tait son
univers, et o elle souhaitait mourir. Leve avant le jour, elle
veillait Aime qui se mettait  l'tude; puis on vaquait aux soins du
mnage.  dix heures, Mademoiselle s'asseyait dans son grand fauteuil,
corrigeait les devoirs de sa jeune lve, dont la raison merveillait
l'institutrice. Vers midi, la voix retentissante de Catherine annonait
l'heure du djeuner. Gaston, roi de cet intrieur, descendait toujours
un peu en retard, ramen le plus souvent par Aime, qui carillonnait 
sa porte, lui arrachait sans faons sa plume ou son livre de la main, le
plaait  table, tout prs de Mademoiselle, et lui nouait parfois une
serviette sous le menton, comme  un enfant, Dieu sait avec quels joyeux
clats de rire. Cette scne gayait Catherine, qui rappelait l'poque o
elle accomplissait chaque jour ce devoir envers M. Gaston rcalcitrant.

Il n'tait donc pas sage, lorsqu'il tait petit? demandait Aime.

--Lui, Seigneur! un vrai Jsus, mademoiselle; mais il n'aimait pas les
serviettes sous le menton.

--tait-il plus sage que moi?

--Non; les garons, c'est toujours plus remuant que les filles.

Elle remuait pourtant assez pour sa part, cette petite Aime; gaie,
vive, alerte, bonne au point de pleurer durant huit jours la mort d'un
oiseau; mais vaillante  l'oeuvre, ne reculant devant aucune tche, et
capable de se mettre au mnage si Catherine n'et montr les dents
lorsqu'on empitait sur son domaine. Pour le moment, on ne savait trop
ce que la nature ferait dans l'avenir de cette fillette mince, longue, 
la taille flexible, aux gestes un peu anguleux, dont l'excellent naturel
ravissait Gaston, heureux d'entendre l'aimable enfant bourdonner autour
de lui.

Chaque soir,  l'heure du dner, le docteur venait complter le quatuor.
De temps  autre, Gaston accompagnait son vieil ami dans sa tourne
quotidienne, et l'aidait  soulager des misres dont il connaissait les
cts douloureux. La vieille jument jaune tait morte, et le docteur,
que l'ge alourdissait, bien qu'il s'en dfendt, cheminait maintenant
dans un cabriolet. Parfois, dans l't, le jeune homme et le vieillard
rentraient  pied, herborisant, causant, discutant tantt sur un point
d'histoire, tantt sur une question sociale qu'ils envisageaient d'une
faon diffrente. Ils approchaient de la ville et, d'un buisson ou d'une
haie, surgissait tout  coup Aime, dont la voix joyeuse forait les
deux interlocuteurs  se retourner. Un peu plus loin on rencontrait
Mademoiselle, qui s'emparait du bras de son neveu. On ralentissait
encore le pas; le soleil se couchait derrire la vieille tour, les
corneilles regagnaient leurs nids, tandis qu'Aime, comme autrefois
Gaston, courait en avant, poursuivait les papillons, ou franchissait un
foss pour aller en plein champ glaner des fleurs.

Chaque anne, vers l'automne, Bouchot venait passer un mois  Houdan, et
sa bonne humeur gayait la maison pour six semaines. L'artiste tutoyait
parfois Catherine, appelait Mademoiselle sa tante, et qualifiait le
docteur du titre de parrain, sous prtexte qu'il les avait connus
lorsqu'il tait petit, grce  Gaston. Dieu sait les clats de rire
interminables que ses boutades arrachaient  Aime,  laquelle il
faisait danser le pas de _Giselle_.

a sert, dans la vie, disait-il, Gaston peut vous le certifier.

Mais ces souvenirs rpugnaient  Gaston; ils lui rappelaient la mort
affreuse de son pre, et il dtournait la conversation.

Dans leurs excursions pdestres, les deux amis emmenaient souvent Aime,
qui allongeait bravement le pas. Munie d'un crayon et d'un album, elle
dessinait les points de vue que peignait Bouchot, car l'artiste ne
ngligeait aucune occasion d'exercer son pinceau. On buvait du cidre au
cabaret, on djeunait dans les bois, on gagnait une ferme pour s'abriter
contre une onde ou goter au lait pur. Bouchot, pour se dlasser,
agaait les dindons, les canards, les oies, imitait l'aboiement du chien
 l'oreille des chats, le miaulement des chats  l'oreille des chiens,
ameutait la basse-cour, puis excutait son fameux pas devant les paysans
qui, sans la prsence de son ami, eussent fait passer un mauvais quart
d'heure au peintre, qu'ils prenaient pour un fou.

Ah! grand enfant, disait Gaston, quel rayon de soleil a donc clair
ton berceau pour te donner cette inaltrable bonne humeur?

--Celui de Paris, mon cher; il chauffe la tte de ceux qui naissent
entre les murs de la bonne ville avec le mme soin que le soleil de la
Champagne chauffe le seul raisin spirituel de l'univers.

--Alors nous sommes des btes, nous autres provinciaux? reprenait Aime.

--Pas les femmes, ma chre lve, elles sont toutes Parisiennes.

Il arriva une anne o Mademoiselle, d'un air srieux, dclara qu'Aime,
devenue grande, ne pouvait plus courir ainsi les champs. Les deux amis
s'aperurent alors, avec surprise, que leur petite compagne portait une
robe longue, que son corsage commenait  se bomber, qu'elle baissait
les yeux et rougissait lorsqu'on la regardait en face, qu'elle marchait
au lieu de courir, qu'elle ne riait plus si haut, qu'elle saluait en
faisant la rvrence au lieu de prsenter sa joue frache. Ils se
remirent en route un peu dsorients, et la promenade leur parut moins
gaie, la campagne moins belle que les annes prcdentes. De son ct,
Aime, en les voyant partir sans elle, se sentit prte  pleurer d'tre
si grande.  dater de ce jour, elle fut Mlle Aime pour Bouchot, et
Gaston cessa de la tutoyer.

L'anne suivante, Bouchot, qui commenait  devenir clbre ne put venir
 Houdan, ce fut Gaston qui fit le voyage de Paris.

Tu t'endors dans ta petite ville, lui dit l'artiste; il est temps de
t'veiller. Tu es assez savant et nous avons besoin d'hommes.  Paris,
les rputations solides ne s'improvisent pas,--j'en sais quelque
chose,--et il est temps que l'on commence  parler de toi. Accours ici,
publie un livre; l'heure d'agir est arrive.

--Je veux me prsenter dans l'arne arm de pied en cap, sr de pouvoir
parer les coups et de vaincre, rpondit Gaston.

--Prends garde de rendre ton armure trop lourde, par ce temps de fusils
rays. N'as-tu donc plus la mme confiance dans tes ides?

--Si, certes.

--A l'oeuvre, alors; la diplomatie, ce vieux reste des temps barbares,
radote, il faut la rajeunir.  bas les rvolutions qui ruinent
l'industrie et les arts; mais vive la libert qui les fait vivre!

Au fond, Gaston comprenait combien les conseils de son ami taient
sages, et son ambition s'veillait au bruit des applaudissements qui
acclamaient le nom de Bouchot. Mais il hsitait  se sparer de nouveau
de ses chers amis, de Mademoiselle surtout. D'ailleurs, il se trouvait
heureux au milieu de ses livres, dans son indpendance, dans son
obscurit, et l'on s'arrache difficilement au bonheur.

Au commencement de l't de 1862, une famille parisienne s'installa au
chteau de la Msangerie, dont elle venait de faire l'acquisition. On
parla bientt dans le pays de la richesse du nouveau propritaire, nomm
M. Pellegrin, et de la beaut merveilleuse de sa fille Hlne. Tous deux
portaient le grand deuil, la mre de la jeune fille tant morte quelques
mois auparavant. Ce fut Aime qui, la premire,  l'heure du djeuner,
entretint Gaston de la jolie Parisienne qu'elle venait de voir  la
messe, suivie de deux grands laquais en livre.

Elle est donc plus belle que vous? demanda Gaston, en riant de
l'enthousiasme de sa petite amie pour la figure et la mise de la jeune
chtelaine.

--Je crois bien! D'abord elle est plus grande.

--Plus grande, c'est possible, interrompit Catherine, qui fit un geste
de ddain; plus belle, pour a non. Premirement, pas l'ombre d'une
couleur sur les joues, puis des yeux trop grands et une bouche trop
petite.

Mais ce ne sont pas des dfauts cela, dit  son tour Mademoiselle.

Catherine osa d'autant moins contredire sa matresse, qu'un grsillement
la rappelait  la cuisine, et la conversation changea d'objet.

Un soir que le docteur et Gaston revenaient de Maulette, o
Petit-Pierre, dj pre de famille, avait ft son frre de lait, ils
rencontrrent sur la route, prs du caillou de Gargantua, M. Pellegrin
et sa fille qui se promenaient  pied, prcds de leur voiture. Le
docteur avait t appel au chteau  deux ou trois reprises; il
s'arrta pour saluer et prsenta son compagnon. Tandis qu'il causait
avec M. Pellegrin, qui souffrait de la goutte, Gaston, bloui par la
beaut d'Hlne, se sentait comme intimid. On marcha cte  cte,
changeant quelques paroles banales sur le paysage; la jeune fille
levait  peine les yeux.

Monsieur le marquis, dit tout  coup Pellegrin prt  remonter en
voiture, ne me ferez-vous pas l'honneur de venir au chteau? Vous nous
rendrez heureux, moi et ma fille.

Gaston, qui pour la premire fois peut-tre s'entendait donner son titre
en face, rougit et balbutia. Hlne l'enveloppa d'un regard rapide et le
salua de son plus doux sourire.

Qui donc a pu apprendre . M. Pellegrin que je suis marquis? s'cria
Gaston aussitt que la voiture se fut loigne.

--Mais moi, rpondit le docteur qui se frotta les mains d'un air
joyeux.

Gaston parla peu ce soir-l; aprs le dner, il se retira dans son
cabinet, et jusqu' l'heure o le sommeil le surprit, la charmante image
de Mlle Pellegrin voltigea devant ses yeux ravis.

Le lendemain, sa premire pense fut pour la jeune fille.

Aime avait raison, se dit-il, et Catherine ne se connat pas en beaux
yeux.

Il tait tonn; jamais la vue d'aucune femme ne lui avait caus une
impression aussi profonde. Le surlendemain, il revoyait encore la jeune
fille lui sourire, l'envelopper du chaud rayon de son regard, et la
persistance de ce souvenir l'inquita. Il se plongea dans l'tude avec
ardeur, et dirigea ses promenades de faon  ne pas se rencontrer avec
les habitants du chteau. Au bout de huit jours, il avait reconquis son
indiffrence, lorsque le hasard le remit en prsence de celle qu'il
devait aimer.

Parti un matin pour herboriser, il suivait la grande route de Dreux afin
de gagner les bois de Combes, lorsqu'il fut rejoint par un tilbury que
conduisait lui-mme le pre d'Hlne.

Je vous surprends sur mes terres, monsieur le marquis, et je vous
enlve, en ma qualit de propritaire, s'cria M. Pellegrin qui mit
pied  terre; vous djeunerez avec moi, bon gr mal gr.

Gaston voulut s'excuser sur son costume, sur un rendez-vous.

Tant pis, monsieur le marquis, tant pis; aprs le repas, mes voitures
et mes chevaux seront  vos ordres et nous vous ferons rattraper le
temps que vous allez perdre; mais  jeun, je refuse d'couter aucune
raison.

Ce fut rouge de plaisir que M. Pellegrin arrta son cheval devant la
grille de sa riche demeure, et Dieu sait combien de fois il pronona le
mot _marquis_ en s'adressant  Gaston. Hlne ne parut qu' l'heure de
se mettre  table, mise avec autant de got que le permettait sa
toilette sombre. Elle parla peu d'abord, et sembla tudier le convive de
son pre. De temps  autre, ses grands yeux,  la fois nafs et
profonds, tournaient leurs regards vers Gaston bloui. Lorsque celui-ci
la contemplait  son tour, elle abaissait ses paupires avec lenteur;
une teinte rose colorait ses traits chastes; on et dit une sensitive se
repliant sur elle-mme.

Parfois, au contraire, elle regardait le jeune homme en face, comme pour
mieux l'couter parler; les rayons de leurs prunelles se croisaient, et
Gaston sentait une flamme courir dans ses veines et lui brler le coeur.
Il ne quitta le chteau qu' dix heures du soir, amoureux fou de Mlle
Pellegrin.

Si son pre conservait les dehors du bourgeois enrichi, Hlne, leve
dans un des premiers pensionnats de Paris, possdait toutes les
distinctions du grand monde. D'ailleurs, on nat grande dame comme on
nat peintre ou pote, et les femmes ont sur nous une supriorit de
tact, une dlicatesse d'instinct, une finesse d'allures qui leur permet
de monter sans effort;--elles arrivent, comme on l'a dit des hommes
d'esprit, elles ne parviennent pas.--Hlne atteignait sa dix-huitime
anne. Gte par des parents merveills du bel oiseau sorti de leur
nid, et dont elle flattait la vanit, elle tait depuis longtemps la
matresse au logis, et se faisait conduire o bon lui semblait, un peu
au dtriment de la candeur de son esprit. Instruite de la position de
fortune de Gaston, de l'authenticit de sa noblesse, et assez satisfaite
de la tournure du jeune gentilhomme, Hlne se mit en tte de l'pouser.
Elle avait rv d'tre duchesse; mais elle rsolut de se contenter du
titre de marquise. Coquette ds l'enfance, la jeune Parisienne
connaissait l'empire que sa beaut exerait sur les hommes; elle savait,
 n'en pas douter, que Gaston reviendrait peut-tre ds le lendemain. Il
n'y manqua pas; il avait la tte bouleverse;--lui qui rvait autrefois
l'amour platonique, chevaleresque, au clair de lune, comme disait
Bouchot, il se dbattait contre le souvenir de la sirne aux airs de
vierge, dont les regards l'ensorcelaient.

Au bout de quinze jours, la jeune fille dcouvrit que sa richesse allait
devenir un obstacle  ses projets. Gaston, assez pris pour sauter 
pieds joints par-dessus toutes les barrires, avait l'me trop noble
pour jamais contracter un mariage qui pt ressembler  une spculation.
Il devint sombre; mais pour quarante-huit heures seulement, car Hlne,
comme si elle et devin la cause de sa tristesse, lui confia que la
fortune de M. Pellegrin se trouvait compromise.

Pauvre pre, dit-elle, il se tourmente en songeant qu'il va falloir
renoncer  ce luxe qui est devenu pour lui une ncessit.

--Et vous? demanda Gaston mu.

--Oh! moi, je suis riche; je possde quinze mille livres de rente du
chef de ma mre, c'est plus qu'il ne m'en faut.

Gaston ravi se prcipita aux pieds de l'enchanteresse.

Je vous aime, dit-il d'une voix tremblante, consentiriez-vous  porter
mon nom?

La jeune fille couvrit son visage de ses mains, se leva et s'enfuit.
Mais avant de disparatre, elle avait envelopp Gaston de cet clair
ardent qui le rendait fou.

Mademoiselle, surprise le lendemain par l'aveu de cette passion subite,
irrsistible, partage, demanda en vain le temps de rflchir. Elle dut
cder aux instances, aux supplications, aux larmes de Gaston, et se
rendre au chteau pour demander la main d'Hlne. Elle l'obtint
d'emble, aux applaudissements du docteur, qui se vanta d'avoir bauch
ce mariage.

Bien que Mademoiselle trouvt Hlne charmante, ce n'tait pas l
l'pouse qu'elle avait rve pour Gaston. Quelques jours aprs sa visite
 la Msangerie, elle regardait Aime qui, souffrante depuis une semaine
et assise en ce moment prs d'une fentre, semblait contempler au loin
un spectacle visible pour elle seule. Le doux profil de la jeune fille
se dessinait sur un fond lumineux; ses yeux,  demi clos, permettaient
de voir ses longs cils; une poussire d'or voltigeait au-dessus de ses
cheveux aux reflets bleutres. Tout son corps, fortement clair d'un
ct, se dcoupait en lignes harmonieuses, sa jeune poitrine se
soulevait comme oppresse; ses mains blanches, fines, poteles,
transparentes, taient croises sur ses genoux. En songeant au caractre
aimable, aux qualits srieuses qu'elle-mme avait cultivs, dvelopps
chez sa petite lve, Mademoiselle poussa un soupir.

J'ai trop attendu, pensa-t-elle, le bonheur qu'il a cherch l-bas, il
tait sous sa main.

Le soir du contrat, qui ne devait prcder le mariage que de deux ou
trois jours, tant les jeunes gens semblaient avoir hte d'tre unis,
Aime, qui se trouvait  table  ct de Bouchot, fut prise tout  coup
d'un rire nerveux qui se termina par des sanglots. M. Pellegrin fit
atteler, et Mademoiselle partit avec la jeune fille qui, aussitt
tablie dans la voiture, posa le front sur le sein de sa vieille amie,
et pleura avec amertume.

Ah! s'cria soudain Mademoiselle avec angoisse, nous sommes donc tous
aveugles! la malheureuse enfant aime Gaston!

Aime, lasse, brise, se coucha et s'endormit peu  peu. Mademoiselle
veillait  son chevet. Elle laissa couler ses larmes alors; hlas! dans
cette enfant si chre  son coeur, elle retrouvait la douloureuse
histoire de sa propre jeunesse. Elle aussi, elle avait aim sans espoir,
sans qu'on le devint, jusqu'au jour o le mariage de celui qui avait
troubl son me lui avait enfin rvl l'tendue de son malheur.

Le bon docteur ne put apprendre l'affreuse vrit sans pleurer  son
tour. Rien de plus navrant que le dsespoir des deux vieux amis, qui
s'accusaient chacun de son ct.

A quoi bon la science et les cheveux gris, murmurait le docteur avec
amertume, s'ils ne permettent pas de lire dans le coeur d'une jeune
fille? Et, ajoutait-il avec une expression de douleur, et j'ai t
l'instigateur de ce mariage qui va peut-tre me tuer mon enfant.

--Je suis la plus coupable, reprenait Mademoiselle; j'avais
l'exprience, moi. Hlas, c'est leur bonheur et le ntre qui vient de
s'crouler.

Fort heureusement pour la raison des deux vieillards, Aime put se lever
le surlendemain, calme, rsigne en apparence, surtout devant son
grand-pre. Le soir arriv, elle se jetait dans les bras de
Mademoiselle; elle avait au moins cette consolation de pouvoir confier
sa peine  quelqu'un qui la comprenait.

Le mariage de Gaston fut clbr  Paris; ni le docteur, ni Aime n'y
assistrent, et Mademoiselle repartit le soir mme pour Houdan, tandis
que son neveu prenait la route de l'Italie.

A dater de ce jour, Aime, jusque alors si vive et si gaie, si
expansive, devint srieuse, concentre, rveuse, comme si la tristesse
et form le fond de son caractre. Son secret ne fut connu de personne,
Catherine excepte. Par instant, c'tait la jeune fille qui consolait
Mademoiselle, navre de retrouver dans l'adorable enfant qu'elle
chrissait maintenant  l'gal de Gaston, les souffrances et les
douleurs qu'elle connaissait si bien et qui avaient failli lui coter la
vie.

Le docteur, qui ne pouvait se pardonner d'avoir prsent Gaston  M.
Pellegrin, tait dsespr de la mlancolie rsigne de sa petite fille.
Il cessa de parler du progrs, voulut emmener Aime  Paris, afin de la
distraire. Elle le supplia de la laisser vivre  Houdan, entre
Mademoiselle et lui.

Il faut laisser agir le temps, disait Mademoiselle.

--Hlas! rpondait le vieillard en secouant la tte avec tristesse, le
temps ne nous appartient plus.

--M'est avis, dit un jour Catherine, que si nous pouvions attirer ici M.
Bouchot, Mlle Aime serait bien force de rire.

--M. des trivires? s'cria la jeune fille qui sourit.

Puis elle ajouta, comme se parlant  elle-mme:

Comme il aime Gaston!

--Mon Dieu, pensa Mademoiselle, il est donc impossible d'tre heureux.

Ce fut  Florence, environ deux mois aprs leur dpart de Paris, que les
jeunes poux furent surpris par la nouvelle de la mort subite de M.
Pellegrin, emport par un accs de goutte. Quelques jours plus tard,
Gaston, stupfait, apprenait que sa femme hritait de trois cent mille
livres de rente.

Tu m'as tromp, dit-il, en la prenant entre ses bras.

--Je voulais tre marquise, rpondit-elle.

Et comme il demeurait silencieux, elle ajouta:

Me pardonnes-tu?

Il la pressa contre son coeur; mais il lui sembla qu'un nuage venait de
troubler la srnit du ciel o planait son bonheur.




III

UNE PARISIENNE.


Hlne n'aimait pas Gaston. Il n'tait que trop vrai qu'elle l'avait
pous pour devenir marquise. Cependant une jeune fille,  moins qu'elle
n'ait un amour au coeur, ne peut passer entre les bras d'un homme jeune,
beau, sympathique, sans en garder un souvenir ternel. Aussi quelques
mariages de convenances aboutissent-ils  un  peu prs de passion, mais
non  la passion elle-mme, comme on l'affirme souvent. L'amour vrai
prcde la dfaite et ne la suit jamais. Gaston, durant les premiers
mois de son union avec Hlne, put donc se croire aim et voir le coeur
de sa jeune femme  travers l'ivresse du sien; mais la nouvelle marquise
ne tarda gure  se fatiguer d'un tte--tte dont son mari rvait
l'ternit.

 dfaut des plaisirs du monde d'o son deuil l'loignait, elle en
souhaita le semblant, c'est--dire les visites, les promenades, les
courts voyages, les runions. Dix mois aprs la mort de son pre, au
moment o l'hiver commenait, elle mit de ct les robes sombres,
s'installa dans le splendide htel des Champs-lyses, et se transforma
aux yeux de Gaston,  la fois ravi et attrist.

Comme un enfant qui voit un papillon aux couleurs brillantes s'chapper
d'une noire chrysalide, le jeune marquis demeura merveill de la
mtamorphose subite d'Hlne, devenue du jour au lendemain une lgante
 la mode. Il crut rver d'abord, mais son rveil fut prompt. Il n'est
gure facile d'tre avec dignit le mari de la reine, et Gaston
s'aperut vite que possder quinze mille francs de rente--il en
abandonnait cinq  Mademoiselle--alors qu'on est l'poux d'une femme qui
en possde trois cent mille, cre pour une me fire une situation
presque intolrable. La marquise combattit d'abord avec assez de
dlicatesse les scrupules de son mari. tait-ce sa faute  elle si elle
avait trouv la fortune dans son berceau? Devait-elle, pour complaire 
Gaston, renoncer  un luxe qui tait pour elle un besoin,  une richesse
qui leur permettrait de faire tant d'heureux? Avec son savoir, son nom,
et la position que lui donnait cette fortune dont il se plaignait,
Gaston pouvait parvenir  tout. Il tait encore trop jeune, il est vrai,
pour solliciter un de ces hauts emplois qu'on serait heureux de lui
accorder plus tard, mais sa jeunesse, qui lui valait l'amour d'Hlne,
la regrettait-il donc aussi? Sa passion tait-elle feinte, qu'il
refusait de rien devoir  celle qui avait accept son nom? La sirne eut
des larmes dans les yeux et dans la voix; Gaston, vaincu, la suivit aux
Champs-lyses, non sans regretter avec sincrit l'existence simple,
modeste, intime, o sa raison plaait le bonheur.

Hlne, doue d'une beaut si acheve, d'une grce parfaite, et que la
fascination qu'elle exerait rendait si dangereuse, tait une crature
de marbre pour les sens. De bonne heure, elle avait eu toutes les
curiosits malsaines d'une jeune fille leve trop librement, et le
mariage fut pour elle une sorte de dception. Sa froideur lui fit croire
 l'inanit des plaisirs licites, et elle en rva d'autres. Ds lors, le
mot _adultre_ veilla dans son esprit une ide de volupt terrible,
enivrante, complte, celle-l. Cette ardeur de l'imagination, plus
commune qu'on ne le suppose chez les femmes aux sens engourdis, explique
pour le physiologiste bien des phnomnes moraux qui scandalisent le
monde. Dpravation, dit celui-ci; maladie, rpond l'autre; et il a
raison. Certes, un homme plus expriment que Gaston et pu deviner,
combattre, gurir peut-tre les drglements d'esprit d'Hlne, lui
montrer l'abme dans lequel elle s'exposait  choir. Mais le jeune
marquis, grave, srieux, un peu austre, coupait court aux sujets
scabreux affectionns par sa jeune femme. Il les cartait mme dans la
crainte de souiller la puret de celle qui portait son nom.

D'ailleurs, dans cette union htive, que la surprise des sens d'un ct
et le calcul de l'autre avaient conclue, tout semblait devoir sparer
les deux poux. Gaston se sentit d'abord un peu dpays dans le monde
avide de plaisirs o sa femme le lana. Il avait pass l'ge o la
toilette est une des grosses affaires de la vie, et parader au bois,
couter vingt fois un mme opra, causer chevaux, scandales, modes,
actrices, maris tromps, ou dbiter des madrigaux aux amies de sa femme
ne pouvait convenir  son esprit mr. Le caractre chevaleresque de
Gaston l'amena bientt  mpriser la vie mondaine, bruyante, dissipe,
dont il essaya pendant deux ou trois mois. Comme le premier venu, il
tait oblig de se faire annoncer chez la marquise, et les hommes et les
femmes dont il la voyait entoure lui dplaisaient pour la plupart. Trop
raide avec les uns, pas assez insolent avec les autres, il dplaisait 
son tour. Il voulut expliquer  Hlne la vie telle qu'il la comprenait;
la jeune femme se rcria; quelques escarmouches eurent lieu; elle le
laissait libre, et ne croyait pas trop exiger en demandant la
rciprocit. Gaston se parqua chez lui et chercha dans la continuation
de ses tudes une diversion  ses chagrins domestiques.

Peu  peu, une sparation tacite s'opra entre les deux poux, et la
marquise se rendit seule aux ftes o Gaston s'excusait de
l'accompagner. Hlne, sans se l'avouer tout haut, trouvait vulgaire ce
gentilhomme vtu sans aucun souci de la mode du jour,  l'esprit doux,
conciliant, auquel les caquets du monde rpugnaient, et qui semblait
faire bon march de son titre. Ni par son ducation ni par ses
instincts, la jeune femme ne pouvait comprendre ce qu'il y avait d'lev
dans ce caractre concentr, dont le coeur renfermait des trsors de
tendresse, et qu'il fallait simplement aimer pour le rendre heureux.

Plus g, Gaston et pris son parti de la faon de vivre  laquelle le
condamnait Hlne; mais le malheureux l'aimait, il tait jaloux. Il fit
plus d'un effort pour la ramener  lui; la jeune femme ne manquait pas
d'esprit, il essaya de l'intresser  ses travaux,  ses rves de
gloire, de l'acclimater dans le milieu intellectuel dont il s'tait
entour; mais ces hommes, un instant empresss auprs de la femme de
leur ami, revenaient bien vite aux srieuses proccupations de leurs
tudes. Ils ennuyrent la marquise, qui tourna en ridicule leur mise,
leurs ides, leurs petites ignorances des lois du monde. Elle s'amusa 
incendier une de ces graves cervelles, attacha le savant  son char,
l'entrana dans son salon, o, comme disait Bouchot, l'ours essaya de
sauter parmi les singes, oubliant qu'il tait de force  les touffer.

Un enfant, par sa naissance, et pu rattacher l'un  l'autre le coeur des
deux poux, en veillant dans celui d'Hlne le plus grand des
sentiments--l'amour maternel. Comme si une fatalit se ft oppose 
leur bonheur, leur union demeura strile. A dfaut de l'enfant, un
mdiateur, assez clairvoyant pour deviner leurs erreurs mutuelles, et
pu les clairer et les empcher d'largir l'abme qui les divisait. Mais
qui pouvait remplir ce rle? Ce n'tait pas le docteur qui ne
connaissait rien de la vie du monde; ce n'tait pas non plus
Mademoiselle qui, navre par les confidences de son neveu, se sentit
plus triste encore en regardant Aime, sacrifie sans que Gaston ft
heureux. Restait Bouchot, le seul peut-tre qui devint la situation et
ses consquences probables. Par malheur, les allures de l'artiste
irritaient la marquise, et Gaston, qui n'avait d'ailleurs rien de cach
pour son ami, se faisait un devoir de taire les dceptions de son
mnage.

Bien que le monde qui la comptait au nombre de ses toiles s'occupt
beaucoup d'elle et lui prtt plus d'une galanterie, Hlne n'avait  se
reprocher que de lgres inconsquences. On nommait, comme ayant pu tre
ses amants, deux ou trois amoureux qui rdaient au bois autour de sa
voiture; mais personne,  moins de mensonge, n'et pu formuler une
accusation prcise. En somme, la marquise subissait les mdisances
auxquelles peu de jolies femmes chappent  Paris, et nous connaissons
tous le monsieur ou la dame au sourire malicieux, aux demi-mots perfides
qui ne disent rien et font tout supposer  des auditeurs pleins de foi
pour les fautes du prochain. A sa rentre dans le monde, o ses amies de
pension l'avait introduite alors qu'elle tait encore jeune fille, on
s'tonna bien un peu de l'abandon dans lequel son mari laissait la
marquise, puis on n'y pensa plus. Les deux poux, en gens qui savent
vivre, cachaient leurs secrtes msintelligences aux yeux de ceux qu'ils
frquentaient, et gardaient en toute occasion le dcorum exig par les
convenances.

Quoi, chre, votre mari ne vous accompagne pas?

--Il doit venir me chercher, rpondait la marquise, si toutefois il s'en
souvient d'assez bonne heure.

--Son couvert est mis.

--Faites-le enlever bien vite; les savants, est-ce qu'ils ont le temps
de manger?

--Cependant si M. de La Taillade arrive?

--Ce sera au dessert; nous lui dirons qu'il a dn, et il nous croira.

On souriait, et durant la soire nul ne songeait plus  Gaston. Bientt
mme on cessa de s'informer de lui.

A la longue, la vie oisive, frivole, toute de plaisirs que menait la
marquise pouvait la fatiguer, et le jour o l'ennui la prendrait, ce
n'taient pas les faibles liens qui l'attachaient  son mari qui
pourraient la dfendre d'un entranement. Parmi la foule d'adorateurs
qui la poursuivaient de leurs soupirs, il n'en fallait qu'un pour la
compromettre d'une faon srieuse.

Gaston pressentait parfois ce danger, mais son caractre loyal cartait
cette pense injurieuse pour celle qui portait son nom. Hlne, froide,
hautaine, lgre, avait des dfauts sans doute; mais supposer qu'elle
pt manquer  ses devoirs, c'tait franchir un abme devant lequel
reculait le noble esprit de Gaston.

Maintenant, les sens apaiss, revenu  la raison, il dcouvrait avec
terreur que son amour s'affaiblissait. Dans celle qui devait tre 
jamais sa confidente, un autre lui-mme, la compagne de sa vie, il ne
voyait plus qu'une belle statue que rien ne pourrait animer, puisque sa
passion fougueuse y avait chou.

Un jour, il se fit annoncer chez sa femme; Hlne, prte  sortir,
mettait ses gants devant un miroir; elle tait ravissante sous la
frache toilette qu'elle semblait trenner.

Ne pouvez-vous m'couter un instant? lui demanda Gaston d'un ton mu.

--Oui, certes, rpondit-elle en approchant son front des lvres de son
mari, formalit qu'elle ne manquait jamais d'accomplir.

--Hlne! dit-il en l'entourant de ses bras.

--tes-vous fou? s'cria la jeune femme, qui se dgagea avec vivacit
pour rajuster les plis de sa robe.

Son air indign fit sourire Gaston; puis il secoua la tte avec
tristesse.

Parlez vite, dit-elle, je me rends au bois; si ce que vous avez  me
dire est long, accompagnez-moi.

--Pour voir cinquante jeunes fats papillonner autour de votre voiture;
non, ils me rendent jaloux.

--Vous avez bien tort. Est-ce l tout ce que vous vouliez me dire?

--Je voulais vous parler srieusement.

--Srieusement, rpta la jeune femme avec une moue dlicieuse; mais
n'est-ce pas la seule faon dont vous sachiez parler?

--Surtout lorsque je vous affirme que je vous aime, Hlne.

--Je vous aime bien aussi, et je vous aimerais davantage si vous tiez
plus raisonnable. A propos, avez-vous vu mon nouveau coup?

Un timbre rsonna.

Une visite, s'cria la marquise avec dpit, j'arriverai tard et je ne
verrai pas si Mme de Rochepont ose se montrer dans la nouvelle voiture
de sir William;--tout un scandale, cher.

--Vous occupez-vous donc de Mme de Rochepont?

--Et de qui voulez-vous que je m'occupe?

--De vous, de moi, et non d'une femme dont vous devriez ignorer le nom.

--Pourquoi? Parce qu'elle a des amants?

--Parce qu'elle a un mari, reprit Gaston.

Les paupires d'Hlne s'abaissrent avec lenteur et sa langue humecta
ses lvres. Elle avait  chaque instant de ces gestes, de ces regards
qui faisaient rver en elle une folle et ardente matresse.

Un domestique lui remit une carte.

J'y vais, dit-elle. Sans vous, continua-t-elle en s'adressant  son
mari, je serais partie depuis un quart d'heure.

--Il m'arrive si rarement de vous mettre en retard, que je regrette
votre peu d'indulgence. Pourrai-je vous voir ce soir?

--Sans doute; c'est--dire non, je dne en ville.

--Mais vous rentrerez, je suppose?

--Si je ne suis pas trop fatigue, je vous ferai prvenir.

Gaston baisa la main de sa femme, se retira soucieux, et se promena
longtemps de long en large. Il sentait l'indiffrence envahir son coeur,
et il voulait tenter un effort suprme pour ramener la marquise  lui.
Le soir mme, nonchalamment tendue sur une dormeuse, Hlne dut
l'couter. Il se mit  genoux prs d'elle, lui prit la main, raconta les
souffrances qu'il endurait, tenta de lui faire comprendre le nant de
l'existence  laquelle elle se condamnait, et lui peignit, en traits
loquents, la flicit dont ils pourraient jouir en vivant l'un pour
l'autre, puisque le sort les avait lis pour l'ternit. Il proposa
d'aller passer  la Msangerie un mois ou deux, afin de retremper leur
amour  sa source, puis de renoncer  Paris ou du moins  la vie
mondaine. Hlne l'interrompit en haussant les paules avec ddain.

Savez-vous, dit-elle, que vous devenez ridicule?

Gaston recula; il regarda longtemps sa femme qui, enveloppe d'un
peignoir de dentelle, souriait impassible. Il se sentit plein de mpris
pour cette crature si belle, si parfaite de corps, au visage  la fois
si calme et si ardent, et dont le caractre lui semblait une nigme
insoluble. Il se retira  jamais guri de son amour, mais emportant au
coeur une blessure ingurissable, la certitude que le bonheur de sa vie
entire tait perdu.

A dater de ce jour, les deux poux vcurent trangers l'un pour l'autre,
sans que le monde devint la profondeur de leurs dissentiments. Gaston
se plongea plus que jamais dans l'tude, et, press par Bouchot, il
publia un ouvrage politique, qui, deux ans plus tard, devait avoir un
grand retentissement, mais qui passa d'abord inaperu. L'auteur
dcourag douta de lui-mme, et son humeur s'assombrit. Il est vrai que
Ren de Champltreux tait devenu l'un des familiers de la marquise, et
que le jeune beau portait ombrage  Gaston.

Bouchot, qui par humeur frquentait beaucoup plus le monde que son ami,
s'inquita, ds les premiers jours, des assiduits de M. de Champltreux
prs de la marquise. Hlne, dont il admirait la beaut, ne sduisait
gure l'artiste qui, bien que ne sachant rien de positif sur les
relations des deux poux, connaissait assez Gaston pour comprendre que
son intrieur n'tait pas heureux. Cent fois le trouvant triste,
absorb, il prit la rsolution de l'interroger, de lui arracher un aveu
sur la cause de son chagrin; mais  la moindre allusion  ce sujet
dlicat, Gaston devenait srieux, dtournait la conversation et feignait
la gaiet. Bouchot, pour la premire fois de sa vie, voyait souffrir son
ami sans pouvoir le consoler.

Tout en fumant sa pipe, au retour du bal de la marquise, l'artiste
s'tait mis  songer  l'attention accorde par la femme de son ami  M.
de Champltreux. Cette attention, il ne devait pas avoir t seul  la
remarquer; l'honneur de Gaston courait donc un danger. D'un autre ct,
le souvenir de l'agitation fivreuse de ce dernier, son retour subit de
Houdan, le nom de Ren qu'il avait prononc avec colre, l'entre de la
marquise au moment o il allait peut-tre enfin soulager son coeur, tous
ces incidents loignaient le sommeil des yeux de l'artiste inquiet. Il
et voulu hter la marche des heures pour voir arriver son ami, lui
arracher enfin son secret. Si Gaston n'tait encore que jaloux, Bouchot,
comme il l'avait dit, essayerait de le dbarrasser de M. de
Champltreux.




IV

ENTRE L'ARBRE ET L'CORCE.


Bouchot, sorti de sa mditation nocturne, achevait de changer de
toilette, lorsqu'il entendit marcher dans le couloir sur lequel ouvrait
la porte de sa chambre  coucher.

Madame Hubert! cria-t-il.

La veuve accourut  cet appel; elle portait une robe de mrinos noir;
ses cheveux commenaient  grisonner.

Bon Dieu, monsieur Bouchot, vous voil dj debout? vous tes rentr
tard, cependant.

La brave femme s'interrompit en s'apercevant que le lit de l'artiste
n'tait pas dfait.

Etes-vous malade? lui demanda-t-elle avec anxit.

--Non pas, madame Hubert; en rentrant, j'ai trouv un si bon feu que je
me suis mis  fumer, au lieu de me coucher. Une pipe en appelle une
autre; peu  peu, j'ai oubli l'heure, et le sommeil s'est enfui. Mais
parlons affaires; je vous recommande le djeuner, ce matin: j'attends un
marquis.

--M. Gaston! s'cria la brave femme, qui joignit les mains.

--Lui-mme. Je regrette que cette nouvelle vous afflige.

--Moi, tre afflige, parce que...

--Oui, rpondit Bouchot, qui embrassa sans faon sa femme de charge,
puisque vous avez presque des larmes dans les yeux.

--Il nous nglige, M. Gaston, et son air triste...

--Vous savez bien que c'est sa manire d'tre gai, d'avoir l'air triste;
moi, c'est le contraire, quand je suis content, a me donne envie de
pleurer, comme  vous, madame Hubert. M. le comte est-il lev?

--Oui, monsieur; il y a plus d'une heure que je lui ai port son th.

--Demandez-lui s'il peut me recevoir, je vous prie.

Bouchot, dont les dessins n'taient pas moins recherchs que les toiles,
gagnait beaucoup d'argent. Depuis environ trois ans, il avait fait ses
adieux  dame Misre et abandonn la rue Saint-Jacques pour la
Chausse-d'Antin. Il occupait un pavillon situ au milieu d'un jardin,
et dont le second tage lui servait d'atelier. Son mnage tait tenu par
Mme Hubert, dont tous les enfants, grce aux deux amis, possdaient de
lucratifs emplois. Mme Hubert n'avait jamais revu son mari qu'on croyait
mort  l'hpital, et, longtemps aide par Pruchon, devenu l'poux
d'Adlade, elle vivait maintenant prs du jeune artiste  titre de
femme de charge et le soignait maternellement.

Elle reparut bientt avec une rponse affirmative. Bouchot s'engagea
dans le corridor et pntra dans un vaste cabinet en chne sculpt d'un
aspect svre. Prs d'une table place en face d'une large fentre se
tenait un homme de haute taille, au front couronn de cheveux blancs. Il
tait envelopp d'une robe de chambre et lisait. Il se leva, prit la
main de l'artiste entre les deux siennes et la pressa avec effusion.
C'tait M. de Champltreux, l'ancien locataire de la rue
Jean-Pain-Mollet, le bon mouchard, comme le nommait alors Bouchot.

Eh bien, mon enfant, dit le vieillard d'un ton plein de tendresse,
es-tu satisfait de ta soire d'hier?

--Comme ci, comme a, monsieur; mais, vous, comment vous sentez-vous?

--Aussi chaudement que possible, grce au ciel et  toi.

--Au ciel tout seul, monsieur, rpondit Bouchot qui reconduisit le
vieillard vers son fauteuil. Je viens vous annoncer que votre
petit-cousin djeunera fort probablement avec nous.

--Monsieur de La Taillade?

--Gaston, si vous l'aimez mieux.

--Il nous nglige, dit M. de Champltreux, qui secoua sa tte blanche.

--Tiens, Mme Hubert a donc raison? pensa Bouchot.

--Je relisais tout  l'heure un passage de son livre, continua le
vieillard; il y a du gnie politique l-dedans.

--Il y a du coeur surtout, rpondit l'artiste.

M. de Champltreux reprit le volume dpos sur sa table et le feuilleta,
sans doute pour chercher la page qui l'avait frapp. Bouchot, rest prs
de la fentre, regardait les nuages courir sur le ciel. Le jour, terne,
sombre, brumeux, clairait  peine le cabinet de ses lueurs blafardes,
et le peintre, la tte appuye sur la boiserie, observait deux pauvres
moineaux qui, le corps gonfl, les plumes bouriffes, les pattes
rouges, n'ayant plus rien de cette vivacit espigle qu'ont leurs
pareils au printemps, fouillaient la neige comme pour mettre  dcouvert
la terre qu'elle leur cachait. M. de Champltreux, surpris du silence et
de l'immobilit de son jeune ami, se leva sans que Bouchot parut s'en
apercevoir, et lui posa la main sur l'paule.

Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.

--Je rvais debout, rpondit l'artiste, qui secoua la tte.

--Et ton rve tait triste?

--Pas prcisment, monsieur; ces deux pauvres moineaux que vous voyez l
sautiller l'un prs de l'autre et qui semblent s'tonner de voir la
terre si blanche, me rappelaient ces jours dj lointains o, mal vtu,
maudissant l'hiver et ses rigueurs, j'errais dans les rues de Paris en
compagnie de Gaston.

--Depuis lors, la fortune, qui n'est pas toujours aveugle, vous a pris
tous deux sur ses ailes.

--C'est vrai; mais cette neige me rappelait encore qu'un matin,--Gaston
tait parti et j'tais bien triste,--j'entrai familirement chez vous.
Tous vos beaux tableaux, que je venais admirer une fois de plus, avaient
disparu, et sur la petite table que je vois l-bas, vous comptiez des
piles d'argent.

-- quel propos voques-tu ce pass?

--Vous m'avez souri, monsieur, ainsi que vous le faites en ce moment. La
neige, de mme qu'aujourd'hui, blanchissait la terre et les toits. De
mme qu'aujourd'hui encore, le brouillard assombrissait votre chambre;
peut-tre avez-vous oubli ces circonstances.

--Non, dit le vieillard.

--Tout  coup, vous m'avez ordonn d'approcher. Jure-moi de travailler
avec ardeur, d'tre honnte homme, et cet argent est  toi. Je crus 
une plaisanterie; mais vous disiez la vrit, selon votre habitude. Vous
aviez confiance dans le petit apprenti cordonnier, qui salissait les
murs de ses essais informes; vous avez cru  son talent, et l'or produit
par la vente de vos chers tableaux, vous l'avez gnreusement risqu
pour en faire un peintre.

--Ai-je donc si mal calcul? s'cria le comte d'une voix mue; mon vieil
ami Charlet m'avait prdit ton avenir. Mais qu'as-tu donc ce matin? Ta
voix est faite pour le rire, mon brave enfant.

--Je rirai tout  l'heure, monsieur, soyez tranquille. Pourquoi ce jour
terne, avec son brouillard, sa neige qui couvre le sol et les toits,
est-il pareil  celui o vous m'avez arrach de mon tabli, o vous avez
combl mon seul voeu, o vous m'avez fait ce que je suis? Sans vous,
monsieur, perdu dans la foule, incompris de ceux qui m'entouraient, que
serais-je devenu?

--Peintre quand mme; c'tait ta vocation et je n'ai t qu'un
instrument...

--Vous voulez dire une Providence.

Le vieillard, attendri, regarda  son tour dans le jardin.

Vous souvenez-vous encore de ma joie? Je refusais de vous croire, ce
jour-l, malgr vos assurances. Je pleurai,  la fin, trouvant votre jeu
cruel. Depuis lors, c'est--dire depuis tantt vingt ans, je marche
appuy sur votre main.

--Ajoute donc bien vite, s'cria M. de Champltreux, que, grce  ton
application, tes progrs merveillrent tes matres; qu'au bout de cinq
ans, en dpit de notre conomie, l'argent produit par les tableaux avait
disparu, et que depuis cette poque je te dois le pain que je mange, le
bien-tre qui entoure ma vieillesse, sans compter le bonheur de te
nommer mon fils.

--Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir, moi, rpliqua Bouchot, tandis
que vous... Tenez, monsieur, c'est une sotte et misrable engeance que
celle des hommes; au fond, je suis de ceux qui rient des sottises qu'ils
voient commettre afin de n'en pas pleurer. Mais il y a deux justes qui
sauveraient le monde si Dieu envoyait encore un de ses anges pour
l'exterminer;--le parrain de Gaston et vous.

M. de Champltreux pressa longtemps l'artiste sur sa poitrine. Un timbre
rsonna.

C'est Gaston, s'cria Bouchot. Allons, il faut rire, maintenant; je me
trompe fort, ou M. le marquis ne nous apporte pas le soleil.
Pardonnez-moi de vous avoir attrist; mais je n'ai pas dormi cette nuit,
j'ai les nerfs tendus.

--Ton coeur souffre, dit le vieillard, je le connais, et je n'ai pas
besoin de te demander pour qui.

--Que voulez-vous, c'est mon enfant gt, lui. Nous sommes lis  la vie
 la mort par un formidable serment, ajouta-t-il en souriant.  tout 
l'heure, monsieur, je vais recevoir votre petit-cousin.

Bouchot retourna dans sa chambre; il y trouva Gaston qui se promenait de
long en large. Le jeune marquis se jeta dans les bras de son ami,
l'treignit convulsivement et sanglota.

Ah! pensa l'artiste, j'ai bien fait de prendre les devants pour avoir
la force de supporter cette preuve... Tu me dsoles, dit-il  Gaston;
calme-toi, causons.

Gaston fivreux, comme indign du mouvement de faiblesse auquel il
venait de s'abandonner, ne tenait pas en place. Il en tait arriv  un
de ces paroxysmes d'nergie qui suivent les longues prostrations; il
voulait enfin ragir contre la vie impossible que son mariage lui avait
cre. D'une voix sourde, par phrases courtes, saccades, loquentes,
mues, il raconta la douloureuse histoire de son mnage, ses efforts
pour ramener  lui Hlne; son dsespoir de s'tre brusquement rveill
au milieu d'un beau rve, li  une femme qui ne l'aimait pas et qu'il
n'aimait plus. Bouchot, terrifi de la profondeur des blessures que lui
montrait son ami et dont il tait loin de supposer la gravit, coutait
sans interrompre.

L'ignoble Blanchote valait mieux que cette coquette, se disait-il; elle
ne frappait que le corps, au moins.

-- toutes ces douleurs, dont Hlne m'abreuve sans paratre en avoir
conscience, s'cria Gaston, elle est prte  en joindre une dernire,
celle du ridicule et du dshonneur.

--Tu vas trop loin, dit l'artiste avec gravit; voyons, si tu es jaloux,
c'est que tu aimes encore ta femme; l'avenir peut tout rparer.

--Je ne l'aime plus, rpondit Gaston; l'incroyable scheresse de cette
me dont l'enveloppe est si charmante, a tu l'amour dans mon coeur.

--Cette indiffrence doit te rassurer.

--Lis donc! s'cria Gaston.

Bouchot prit des mains de son ami un billet d'une criture fine et
dlie; c'tait une dnonciation en rgle contre la marquise, qu'on
accusait d'tre la matresse de Ren de Champltreux.

Pouah! fit Bouchot; et tu connais l'auteur de cette odieuse missive?

--Non, je l'ai reue hier en rentrant; elle justifie mes soupons.

--L'as-tu montre  ta femme?

--J'attends... je...

--Tu as eu tort;  prsent, il est trop tard; mais je vais tout
rparer.

Et l'artiste jeta le billet au feu.

Es-tu fou? s'cria Gaston.

--Oui, sire, rpliqua Bouchot, et je voudrais l'tre seul en France,
comme disait Sully, le ministre auquel ceux de notre temps ressemblent
le plus. Raisonnons, s'il te plat: on ne se sert pas d'un billet
anonyme contre une femme, surtout quand cette femme est la vtre. Il
serait trop bte de mettre son bonheur  la discrtion du premier venu.
Tu n'es pas dans les conditions o les maris sont aveugles, puisque tu
affirmes ne plus aimer. D'ailleurs, si tu n'y voyais pas clair, j'y
verrais, moi. Mme de La Taillade qui, par l'extrieur, est bien la plus
sduisante des Parisiennes, s'amuse du sieur Ren comme elle s'est
amuse du baron de Beauchesne et de notre ami le philosophe, qui n'ose
plus se montrer devant toi. C'est terrible, l'oisivet d'une jeune et
jolie femme pour les malheureux qui se trouvent  sa porte sans tre
revtus d'une triple cuirasse. Puis, c'est un fait, mon cher, que les
femmes coquettes allument des incendies qu'elles n'teignent jamais.

--Je veux tuer Champltreux, murmura Gaston.

--Je t'attendais l, dit Bouchot, qui s'empara de la main de son ami.
Quoi, sur un doute, sur une dnonciation sans signature, sur une
calomnie, tu veux dshonorer ta femme, te dshonorer toi-mme? Si tu
provoques aujourd'hui ce Champltreux, clbre par ses bonnes fortunes,
tu prouves aux yeux des gens qui n'y songent pas, que tu es un mari
malheureux.

Bouchot, matre enfin du secret de Gaston, parla pendant une heure, et
russit  faire tomber la colre de son ami,  endormir sa douleur et 
l'amener  patienter encore. Trois fois Mme Hubert tait venue frapper 
la porte, lorsque les deux jeunes gens se dcidrent  gagner la salle 
manger.

Ne va pas oublier, dit l'artiste, que tu m'as donn ta parole d'honneur
de continuer  vivre comme si cette maudite lettre n'avait jamais t
crite. Pour le reste, nous aviserons. J'ai compris ta rserve et je
l'ai respecte; cependant, peut-tre viens-tu de finir avec moi par o
tu aurais d commencer.  table! Je suis sr que Mme Hubert a command
des frites! Es-tu de mon avis? continua l'artiste, qui passa son bras
sous celui de Gaston, mais ni  la maison d'Or, ni chez Riche, ni chez
Brbant, on ne les russit comme la grosse marchande de la rue des
Arcis. Te souviens-tu du jour o nous en avons achet pour deux sous?

Gaston ne se spara de son ami qu' trois heures. Bouchot, pour
consoler, calmer, obliger  patienter celui qu'il aimait tant, venait de
dpenser des trsors de verve, de coeur et d'ingniosit.  peine seul,
l'artiste s'tablit sur un fauteuil.

Ce n'est que partie remise, dit-il; j'ai russi aujourd'hui, mais le
hasard peut tout dmolir demain. Que faire? Il faut que cette situation
ait un terme. Fumons le calumet du conseil, je trouverai mon dnoment
dans ses nuages.

--L'artiste bourra sa pipe, et, nonchalamment tendu, se mit 
rflchir. La pendule sonna quatre heures. Bouchot tressaillit et se
leva comme frapp d'une ide subite.

Ma foi, oui, dit-il; risquons tout; dans une heure, elle recevra ses
intimes; en avant la grosse cavalerie!

Il s'habilla tandis qu'on allait lui chercher une voiture, et  cinq
heures il pntrait dans le petit salon de Mme de La Taillade.

La lumire discrte de deux lampes, aux abat-jour roses, clairait la
jolie femme qui, les pieds sur un coussin,  demi couche sur une
causeuse, examinait une gravure de mode.  sa porte, une petite table 
ouvrage tait couverte de broderies, de rubans, de soie aux couleurs
vives; un peu plus loin, sur un bureau encombr de botes  bonbons et
d'albums, un norme bouquet de roses s'panouissait au-dessus d'un vase
de la Chine.

Comment, monsieur des trivires, cette nuit  mon bal et ce soir  ma
petite rception? dit la marquise, qui tourna sa tte fine vers
l'artiste, vous me gtez! Mais, j'y songe, vous venez peut-tre me faire
vos adieux? ajouta-t-elle d'un ton lgrement ironique.

--Diable, pensa Bouchot, c'est quelque chose que d'tre dans la place;
j'avais oubli que je suis  l'index. Vous avez devin, madame,
reprit-il tout haut, je viens en effet vous dire adieu.

--Et vous serez longtemps absent?

--C'est vous qui avez dcrt mon exil, madame; c'est donc  vous de
rpondre pour moi.

La marquise cessa de sourire, ses yeux se baissrent devant le regard de
Bouchot, et sa main joua fbrilement avec les perles d'un collier qui
retombait jusque sur sa poitrine.

Je n'ai jamais t assez heureux pour vous plaire, reprit l'artiste,
rompant le premier le silence qui avait suivi ses dernires paroles; je
vous jure cependant que je suis de vos amis.

--Vous voulez dire celui de M. de La Taillade?

--N'est-ce pas la mme chose, puisque vous portez son nom? rpondit
Bouchot avec bonhomie. Permettez-moi, madame, de vous demander si vous
avez quelquefois accompagn au chemin de fer, non pas une parente, mais
une simple connaissance, ce qu'on appelle dans le monde une amie?

--Pourquoi cette trange question?

--Afin de vous rappeler qu' l'instant de se sparer, de prononcer ce
petit mot si triste: adieu! on se sent plein d'indulgence pour ceux qui
partent et qu'on ne reverra peut-tre jamais. On oublie, ne ft-ce
qu'une minute, leurs travers, leurs dfauts, leurs torts, s'ils en ont
eu, pour ne songer qu' leurs qualits. Je viens vous dire adieu, cette
minute d'indulgence, voulez-vous me l'accorder,  moi qui vous suis
profondment dvou? Consentez-vous  m'couter avec patience?

--Je ne comprends pas o vous voulez en venir?

-- causer avec vous de votre bonheur futur.

--De mon bonheur? rpta la marquise avec tonnement.

--Ou de celui de Gaston, ce qui est la mme chose, puisque vous portez
son nom, dit encore l'artiste qui sourit.

--Je vois enfin poindre une lueur; vous tes ambassadeur?

--Simple charg d'affaires officieux, madame; sans mandat, sans lettres
de crance; mais ami de la paix et dsireux de rtablir la bonne
harmonie entre deux gouvernements prts  en venir aux mains.

La marquise se redressa sur son fauteuil.

Vous venez, au nom de M. de La Taillade, dit-elle d'une voix brve.

--Il ignore ma dmarche, je vous le jure.

--Vous faites du zle, alors, et puisque nous parlons politique, je dois
vous rappeler que c'est dangereux.

--Avec les infrieurs, madame, non avec les souverains.

--Je vous coute.

--Et vous me comprendrez?

--Allez-vous donc me parler une langue trangre? Je dois vous prvenir
que je n'ai appris que l'anglais et l'italien.

--Pour cause majeure, dit Bouchot, qui s'inclina, je me servirai de la
langue franaise. Avez-vous des ennemis, madame?

--Cherchez-vous dj des allis? demanda la marquise avec ironie.

--Vous n'tes pas juste, rpondit l'artiste d'un ton srieux; vous ne
pouvez douter que je sois votre ami, car le sort de l'tre que j'aime le
plus au monde dpend de vous.

--Votre ami se plaint-il de moi?

--Il souffre, madame; il est jaloux.

Hlne plit et s'abrita derrire un cran.

C'est un outrage cela, rpondit-elle; mais qu'ont  voir mes ennemis
avec la jalousie de M. de la Taillade?

--Que ce sont eux qui l'ont fait natre en lui adressant une
dnonciation anonyme.

--Et... de quoi m'accuse-t-on?

--D'tre la matresse du comte de Champltreux.

--Monsieur! s'cria la jeune femme qui se leva brusquement.

--Ce sont vos ennemis, madame, qui parlent ainsi.

La jeune femme se rassit avec lenteur; son sein agit se soulevait par
saccades.

Et que disent mes amis? demanda-t-elle avec une indiffrence affecte.

--Ils disent, madame, qu'une personne jeune, sduisante comme vous
l'tes, a besoin de s'assurer que son miroir ne ment pas; que, sans
penser  mal, elle met le feu  quelques cervelles, mais...

--Achevez donc, monsieur des trivires, dit froidement la marquise dont
la main saisit un cordon de sonnette.

--Mais qu'une femme de votre esprit et de votre rang ne peut aimer un
misrable comme M. de Champltreux.

La sonnette rsonna, Bouchot se dirigea vers la porte.

Du bois, Joseph, dit-il au domestique qui se prsenta, madame a froid.
Ouf! pensa-t-il, a chauffe, pourvu que la chaudire n'clate pas trop
tt.

Hlne avait ferm les yeux; le temps employ par le valet de chambre 
garnir le foyer lui permit de retrouver son calme; le domestique
disparaissait  peine que Bouchot reprenait la parole.

Je vous ferai mes adieux tout  l'heure, madame, dit l'artiste d'un ton
pntr; mais encore une fois ne voyez en moi qu'un homme dvou qui, au
risque de vous dplaire, se jette entre vous et l'abme o vous allez
tomber. On vous calomnie, s'empressa d'ajouter l'artiste  un mouvement
d'paules de la marquise, je n'en doute pas, et pourtant, demain,
aprs-demain, l'esprit prvenu, Gaston peut provoquer M. de Champltreux
en duel, et je ne veux pas qu'on me tue mon ami.

--Avouez donc que vous venez plaider en son nom? dit la jeune femme d'un
ton ddaigneux.

--Non, je le jure sur mon honneur, s'cria Bouchot, et le
connaissez-vous donc si peu! C'est  son insu, en mon nom seul, que je
suis ici, que je vous supplie de m'entendre. Gaston et moi, madame, nous
sommes unis par des liens que vous ne pouvez ignorer; nous avons
souffert ensemble du froid et de la faim; les blessures de son coeur font
saigner le mien. Vous tes belle, vous ne pouvez qu'tre bonne, et c'est
 genoux, s'il le faut, que je vous demanderai le bonheur de mon ami.

Emport par l'motion, Bouchot, la voix tremblante, parla longtemps. Il
cherchait  faire vibrer l'me dans ce beau corps immobile devant lui,
et il s'tonnait de l'impassibilit de la marquise alors que lui-mme ne
pouvait s'empcher de pleurer.

Que voulez-vous donc, s'cria enfin la jeune femme, est-ce ma faute, 
moi, si votre ami n'est pas heureux? Je lui ai donn la fortune... il
lui plat de vivre  l'cart, est-ce que je l'ennuie de mes plaintes?
Dois-je, pour vous complaire,  vous et  lui, me transformer en
bourgeoise, vendre mes chevaux, mon htel, habiter un cinquime,
renoncer  mes amis?

--Rien de tout cela, madame, rpondit Bouchot avec vivacit; votre luxe
est un cadre duquel Gaston moins que personne voudrait vous voir
descendre; mais quelle part donnez-vous  l'me dans votre vie si vide
et pourtant si occupe?... Si vous consentiez  m'accepter pour
conseiller...

--Vous ne croyez donc pas au proverbe qui prtend qu'entre l'arbre et
l'corce il ne faut pas mettre le doigt?

--Si, rpondit Bouchot; seulement, que m'importe d'tre broy, si je
russis  vous rapprocher de Gaston!

--Je veux bien tre patiente et vous couter jusqu'au bout, dit la jeune
femme, qui se renversa de nouveau sur son fauteuil.

--Comme premire mesure, madame, refusez votre porte  M. de
Champltreux.

Les sourcils de la marquise se froncrent; son teint se couvrit d'une
lgre rougeur.

Votre insistance  ramener ce nom m'outrage, dit-elle, tes-vous donc
l'ennemi de celui qui le porte?

--Je me contente de le mpriser.

--Vous! dit Hlne, qui sourit avec ddain; sa noblesse ne vaut sans
doute pas la vtre, monsieur des trivires? ajouta-t-elle avec ironie.

--Non certes, rpliqua Bouchot, car aujourd'hui, mme dans un salon,
c'est peu de chose qu'un titre, si vieux qu'il soit, surtout lorsque
celui qui le porte en est indigne.

--Prtendez-vous insinuer que M. de Champltreux n'est pas un homme
d'honneur?

--Je n'insinue rien, j'affirme, rpondit l'artiste; mais entendons-nous
bien, je vous prie. Si l'honneur consiste  possder un htel
magnifique, les quipages les mieux attels de Paris,  tre beau, bien
peign, bien vtu, compromettant pour les femmes,  dshonorer par la
vanterie celles dont on a obtenu les faveurs et celles mmes qui vous
ont rsist, M. de Champltreux est un homme d'honneur. Si, au
contraire, l'honneur, indpendant de la richesse ou d'un titre--ces dons
du hasard--consiste  remplir ses devoirs,  tenir sa parole,  ne pas
drober et  ne pas mentir, M. de Champltreux est  la fois indigne du
titre qu'il porte et de celui que vous lui donnez.

La marquise s'tait redresse frmissante.

Et ce que vous faites en ce moment, monsieur, dit-elle d'une voix
saccade, est-ce l'action d'un homme d'honneur?

--Oui, rpondit l'artiste, car j'accomplis un devoir.

--La mprise est grossire; cela tient sans doute au milieu dans lequel
vous avez t lev, mon pauvre monsieur des trivires, et je veux bien
vous clairer  mon tour; pour tout le monde, comme pour moi, ce que
vous faites se nomme une lchet.

--Madame! s'cria Bouchot dont le regard tincela.

--Monsieur de Champltreux, continua Mme de la Taillade d'une voix
brve, est un homme de mon monde, je le compte au nombre de mes amis, et
c'est  ce titre que je le dfends. Ce que vous venez de dire ici, vous
n'oseriez le lui rpter en face, car vous avez menti.

--Ah! pensa Bouchot avec douleur, elle l'aime.

La marquise s'inclinait pour se retirer lorsque la porte s'ouvrit.

M. le comte de Champltreux, annona le domestique.

Hlne jeta un regard rapide sur l'artiste qui mordait sa moustache. Le
jeune beau s'avanait rpandant une fine odeur parfume.

Chre madame, dit-il en baisant le bout des doigts d'Hlne, je n'ai
pas voulu passer devant votre demeure sans prendre de vos nouvelles.

--Je suis  vous  l'instant, dit la jeune femme qui se dirigea vers sa
chambre. Adieu donc, monsieur des trivires.

Bouchot manoeuvra de faon  lui barrer le passage.

Vous ne sortirez pas assez vite, madame, dit-il  voix basse, pour
viter d'entendre ma main tomber sur le visage de votre protg. Restez
donc, afin de m'pargner cette cruelle ncessit.

Le ton rsolu de l'artiste fit hsiter la marquise, elle s'arrta, ses
doigts saisirent le dossier d'un fauteuil.

Vous arrivez comme mare en carme, cher monsieur, dit Bouchot du ton
narquois qui lui tait habituel, Mme de la Taillade m'accusait de
mensonge et de lchet  propos de certains faits dont mieux que
personne vous pouvez lui affirmer la vracit.

--Monsieur, s'cria la marquise, oserez-vous...

--Oh! madame, soyez sans crainte, votre prsence rend tout scandale
impossible.

Le comte ajustait son lorgnon; Bouchot le salua.

Moi, dit-il, Bouchot des trivires, le bien nomm, je racontais  Mme
de La Taillade que M. Ren de Champltreux, clbre sur le turf par ses
bonnes fortunes, a caus la mort de Mme de Silva en se vantant d'tre
son amant, ce qui tait faux...

--Monsieur!

--Attendez, reprit l'artiste d'une voix imprieuse; j'ajoutais encore
que M. le vicomte de Champltreux a vol la fortune et le titre de son
grand-pre paternel, qui serait mort de faim par dignit  l'heure
prsente, sans le pauvre apprenti qu'il a sorti d'une choppe pour en
faire le sieur des trivires, toujours le bien nomm. Je concluais...
mais  quoi bon aller plus loin? Vous m'avez accus de calomnie et de
lchet, madame, je viens de rpter mes accusations en face du
coupable, regardez-moi, et voyez ce gentilhomme blme que je mets au
dfi de me dmentir, et jugez vous-mme o est l'homme d'honneur.

--Madame avait raison; monsieur, vous tes un lche.

--Vous n'en savez rien encore, reprit Bouchot; mais vous le saurez
demain, car je veux bien me mettre  vos ordres.

L'artiste s'inclina devant la marquise, qui semblait prte  dfaillir.

Je vous ai montr l'abme, madame; pardonnez-moi, et adieu.

Dans l'antichambre, Bouchot fut suivi par M. de Champltreux.

Vous comprenez, dit le vicomte les dents serres, qu'il faut que je
vous tue.

--Moi, monsieur, je ne veux que vous empcher d'outrager la femme de mon
ami.

--Ouf, se dit l'artiste une fois qu'il se trouva dehors, en voil une
campagne pour un homme qui n'a pas dormi depuis hier! C'est gal, M.
Ren aura de la peine  _rarranger_ ses petites affaires, et il a raison
de ne pas me trouver gentil. Que le diable m'emporte, si la marquise
n'en tient pas pour ce pot de pommade au patchouli! Sont-elles assez
btes, les jolies femmes! Le jour o je sentirai le besoin de faire une
dclaration srieuse, je m'adresserai  la poupe de cire de mon
coiffeur, une vraie Parisienne, celle-l; pour cervelle, du son; pour
coeur, de l'toupe; pour me, une mcanique; pour... C'est drle, je vais
me battre pour Gaston, comme autrefois, quand nous tions petits et
qu'on lui cherchait dispute. Seulement, c'est plus grave  prsent, et
il s'agit de ne pas se laisser mettre  la broche. Six heures! Si je
montais chez Beauchesne? Il me faut un tmoin, et le choix du baron
droutera les mauvaises langues. Pourvu qu'il ne dgle pas d'ici 
demain? Je ne regrette rien; mais a m'ennuie de penser que je ne
reverrai peut-tre jamais Gaston.




V

 LA VIE,  LA MORT.


Bouchot, qui sentait un besoin de mouvement, se dirigea  pied vers la
rue Caumartin. La journe avait t rude pour l'artiste qui voyait les
catastrophes redoutes se succder avec une rapidit imprvue. Son
entrevue avec la marquise, les suites terribles de la dmarche dont il
avait espr un tout autre rsultat, achevaient d'nerver l'impitoyable
railleur qui se grisait en quelque sorte de paroles afin de n'avoir pas
 penser. Il atteignit la demeure de M. de Beauchesne.

Monsieur dne en ville, lui dit le valet de chambre du baron.

--Chez qui? Je tiens  lui parler.

--Monsieur ne devine pas? rpondit le frontin qui connaissait l'artiste
pour un des familiers de son matre.

--Hum! j'y suis... Donne-moi l'adresse.

--Monsieur l'ignore? Je ne sais trop alors si je dois...

--Comment, si tu dois? Mais tout de suite.

--Et si mon matre me chasse?

--Il n'osera pas; il n'y a que toi  Paris pour l'habiller

Dix minutes plus tard, l'artiste remettait sa carte  la femme de
chambre de Mme Losa de Valbrillant. On le fit pntrer presque aussitt
dans un charmant boudoir.

Vous faites bien les choses, mon cher des trivrires, s'cria le
baron, qui vint au devant de Bouchot; seulement, vous auriez d me
prvenir. Mais permettez-moi de vous prsenter  votre modle,  qui
j'annonais que vous consentiez enfin  l'immortaliser.

Une jeune femme d'une grande beaut se leva de la causeuse sur laquelle
elle reposait et vint tendre  l'artiste une petite main charge de
bagues.

Nous sommes de vieux amis, lui dit-elle; voyons, regardez-moi bien en
face, ici, prs de la lampe; me reconnaissez-vous?

Bouchot contempla la jeune femme d'un air indcis.

Madame, dit-il en s'inclinant, vous tes si belle que s'il m'avait t
donn de vous voir une seule fois, je m'en souviendrais.

--Votre mmoire est infidle; malgr vos moustaches, je vous aurais
reconnu, moi. Aimez-vous autant qu'autrefois votre ami Gaston?

--Certes, dit le peintre intrigu, la vritable amiti grandit avec les
annes, comme les enfants.

--Il y a douze ans, vous vous seriez fait tuer pour lui; et Dieu sait
les corrections auxquelles vous vous exposiez pour le venger des
cruauts de Mme de La Taillade.

--Nous allons bien, pensa l'artiste; est-ce que Mme de Valbrillant,
somnambule lucide, lit dans le pass, explique le prsent et devine
l'avenir?

Tout  coup il se frappa le front.

Alice? s'cria-t-il.

--Eh oui, rpondit la jeune femme.

--Ma pauvre enfant, la rencontre est singulire et je ne souponnais
gure que j'allais vous retrouver ici.

--Vous comprenez pourquoi je tiens tant  possder mon portrait de votre
main?

--Si j'avais su! Que ne m'avez-vous dit tout simplement qu'il s'agissait
d'Alice? continua-t-il en s'adressant au baron.

--Vous tes charmant, rpondit celui-ci; est-ce que je savais que vous
connaissiez Losa? J'espre mme que vous allez m'expliquer...

--Rien du tout; la situation est trop claire, il me semble,  moins que
vous n'ayez jamais vu des amis d'enfance se retrouver, se serrer la main
et s'embrasser.

--A votre aise; dit le baron qui fit une grimace en voyant Bouchot
joindre l'action aux paroles; mais tiez-vous vritablement si jeunes
lorsque vous vous tes connus?

--Nous commencions  marcher... Ah! petite Alice, continua le peintre,
cela m'gaye et m'attriste  la fois de vous revoir si belle.

--Vous ferez mon portrait?

--Oui, c'est--dire... Bon, j'oubliais... Je voudrais vous parler,
Beauchesne, ce n'est pas uniquement pour causer peinture que je vous
relance jusqu'ici. Ne pouvez-vous sortir un instant?

--Il gle  pierre fendre, cher, et je n'ai pas de secret pour madame.

--La petite Lonie m'a charg...

--Hum! hum! fit le baron pris d'une toux subite; et qui entrana
l'artiste dans une autre pice. Dcidment, vous tes insupportable, des
trivires, dit-il en refermant la porte; Losa est jalouse, que diable!

--Dame, c'est votre faute; vous dclarez n'avoir pas de secret; moi,
j'en ai un que je ne voulais confier qu' vous. Vos murs n'ont pas
d'oreilles?

--Non; vous m'inquitez, parlez vite.

--Voulez-vous tre mon tmoin?

--Vous vous mariez?

--Fichtre non! s'cria Bouchot. Il s'agit d'un duel  mort.

Le baron recula d'un pas.

Avec qui, bon Dieu?

--Avec votre mule, M. Ren de Champltreux.

--Fine lame, dit le baron qui devint pensif. Mais pourquoi vous
battez-vous?

--J'ai rencontr M. de Champltreux ce soir, et il trouve que je n'ai
pas t aimable.

--Quelqu'une de vos plaisanteries qu'il aura entendue. Alors vous tes
l'offenseur?

--Je lui ai dit trois vrits et l'on prtend qu'une seule suffit.

--Franchement, cela ne m'amuse gure, ce que vous me proposez-l, mon
cher; il faut que ce soit vous pour que j'accepte. Quel est votre second
tmoin?

--Je voudrais que vous le choisissiez; il ne serait pas neuf, que je
m'en contenterais tout de mme.

--Ne plaisantez donc pas; c'est srieux, que diable, de se trouver en
face de Ren!

--Je plaisante en dehors, par habitude, dit Bouchot qui soupira; au
fond, je vous avoue qu'il me passe des frissons dans le dos, lorsque je
pense que j'aurai peut-tre dans quelques heures un trou dans la
bedaine.

--Y a-t-il eu des voies de fait?

--Fi donc, Beauchesne, entre gentilshommes!

--Nous tcherons d'arranger l'affaire.

--Non, rpondit carrment Bouchot. Je me bats avec M. de Champltreux, 
pied ou  cheval,  son choix. Le lieu, vous le choisirez; pourquoi,
vous ne chercherez pas  le savoir, et surtout vous garderez le secret.

--Allons; je serai chez moi dans une heure, et demain toute la matine;
vous m'adresserez les tmoins de Ren. Voulez-vous dner avec moi?

--Merci, mon cher Beauchesne, la langue, a va encore; mais je crois que
l'apptit laisserait  dsirer.

--Au revoir, et bon courage. Dites donc, avait-il une aussi jolie
matresse que moi, votre Faruc?

--Chut! murmura Bouchot, ne prononcez jamais ce nom devant Alice,
c'tait son oncle.

L'artiste embrassa de nouveau la jeune femme.

Dans deux ou trois jours, petite Alice, si je mne  bien une grosse
affaire que j'ai entreprise, je commencerai votre portrait; mais je vous
avertis d'avance que j'aurai de la peine  vous appeler Losa.

--Mon premier nom n'a pour moi que de tristes souvenirs que je cherche 
oublier; vous avez mont, vous; moi, je suis descendue, et je n'ai plus
droit qu'au mpris.

--Dites  la compassion, ma chre Alice; j'ai pu choisir ma route,
tandis qu'on vous a impos la vtre. Si vous n'tes pas heureuse, je
vous plains.

Alice serra  son tour la main de l'ex-apprenti.

Allons, dit-elle, vous avez toujours votre bon coeur d'autrefois.

Arriv dans la rue, l'artiste pressa le pas pour regagner sa demeure. Le
ciel tait bleu, toil, la gele durcissait la neige qui craquait sous
les pieds avec un bruit sec.

Personne n'est venu me demander ce soir, madame Hubert?

--Non, monsieur, rpondit la femme de charge en aidant son matre  se
dbarrasser de son pardessus. Dois-je faire servir?

--Oui, si M. de Champltreux est prt.

Durant le repas, Bouchot, tantt parlant avec volubilit, tantt, au
contraire, muet et absorb, surprit le vieillard par l'ingalit de son
humeur.

Qu'as-tu donc, mon enfant? demanda enfin M. de Champltreux avec
intrt, et d'o vient que ta mlancolie persiste?

--M. Bouchot n'a pas dormi cette nuit, rpondit Mme Hubert, qui secoua
la tte.

--Je me sens fatigu, en effet.

--A demain, alors, dit le vieillard qui se leva.

--Avant de m'endormir, je voudrais causer avec vous, monsieur; nous
irons dans ma chambre si vous le voulez bien.

M. de Champltreux s'appuya sur l'paule de l'artiste qui l'installa
avec sollicitude au coin de la chemine. Assis en face du comte, Bouchot
parut oublier sa prsence, regarda la flamme danser comme en cadence, le
bois ptiller et projeter au loin des tincelles aussitt mortes que
nes. Soudain, il rapprocha son fauteuil de celui du vieillard:

J'ai  vous demander pardon, monsieur, dit-il; j'ai viol ce soir une
promesse que je vous avais faite; mais de graves circonstances m'y ont
oblig.

--Voil donc la cause de ta tristesse? Voyons, je te pardonne 
l'avance; confesse-toi sans crainte.

--Je me bats demain.

--Tu te...

Le vieillard se redressa sans achever, s'empara de la main de Bouchot et
demeura un instant sans pouvoir parler.

Avec qui? demanda-t-il enfin d'une voix trouble.

--Je ne veux rien vous cacher, monsieur; nous sommes des hommes, aprs
tout, et de force  supporter les douleurs qui nous arrivent, si
poignantes qu'elles soient. Je me bats avec votre petit-fils.

--A cause de moi? s'cria le comte avec angoisse.

--Non, rpliqua Bouchot avec vivacit;  cause de Mme de La Taillade.

M. de Champltreux regarda l'artiste avec stupfaction; celui-ci dut lui
raconter les soupons de Gaston, la dmarche tente prs de la marquise
et la scne imprvue qui s'en tait suivie.

C'est--dire que tu vas te battre pour ton ami?

--Oui, rpondit simplement Bouchot, afin de l'empcher de se battre
lui-mme.

--Je n'ose te blmer, s'cria le vieillard;  ta place, j'en suis sr,
Gaston agirait comme toi. Ah! mes braves coeurs, continua-t-il, je ne
sais rien de plus beau que votre vaillante amiti.

M. de Champltreux, au lieu de se rasseoir, se promena lentement dans la
chambre; sa taille, un peu courbe d'ordinaire, s'tait redresse; son
oeil redevenait brillant et anim; il passait sa main dans sa chevelure,
dont la blancheur donnait  son visage un aspect vnrable.

Tout  coup il s'arrta devant Bouchot.

Les conditions du duel sont-elles rgles? demanda-t-il.

--Pas encore; l'heure passe, et je commence  croire que les tmoins de
mon adversaire ne se prsenteront que demain.

--Tant mieux; je serai ton second.

--Y songez-vous, monsieur! s'cria l'artiste.

--Je serai ton second, rpta le vieillard qui se rassit devant le feu;
je le dsire, je le veux.

--J'ai dj vu M. de Beauchesne.

--Un jeune homme.

--Pas au point de vue de l'ge, rpondit Bouchot qui ne put s'empcher
de sourire.

--Ce doit tre alors celui que j'ai connu. Maintenant repose-toi, je te
l'ordonne; il ne faut pas que ta main tremble demain.

M. de Champltreux prit le peintre entre ses bras et l'y tint longtemps
press. Il s'loigna en dtournant la tte; il avait les yeux humides.

Allons, dit-il, pas de faiblesse: Dieu le protgera!

Demeur seul, Bouchot s'tablit dans un fauteuil, bourra sa pipe et
l'alluma. Sa pense, comme un oiseau aux ailes silencieuses, s'lana
dans l'ombre des jours couls, o brillaient  et l quelques points
lumineux. En un instant l'artiste revit la tour Saint-Jacques entoure
de son vieux march, Gaston grelottant prs du fourneau d'un rtameur,
puis Blanchote, furibonde, la dent saillante, s'emparant du pauvre petit
et l'entranant comme une louve affame. Bouchot se revit traversant la
place de la Concorde, vtu de la belle redingote bleue ddaigne par
Gaston. Oh! les souvenirs! L'ex-apprenti secoua la tte, ils
s'envolrent.

C'est drle, la vie, pensa-t-il; les romanciers ont beau faire, le
hasard a plus d'imagination qu'eux. Qui m'aurait dit, quand je me
pavanais dans la redingote de Gaston, que je me battrais quinze ans plus
tard avec le roi des pantalons troits et des petits chapeaux.

Bouchot s'assit en face d'un bureau, crivit fivreusement plusieurs
lettres et les renferma sous un pli  l'adresse de son ami, qu'il
chargeait de ses dernires volonts. Il se coucha ensuite tout habill,
et s'endormit grce  la fatigue. Il rva qu'il entendait siffler autour
de lui des balles lances par des armes invisibles; puis il se vit en
route  pied, en compagnie de Gaston, pour la petite maison de Houdan.

Il faisait jour lorsque l'artiste s'veilla; il demanda aussitt M. de
Champltreux et apprit que le vieillard tait sorti depuis une heure en
compagnie de deux visiteurs matinaux. Bouchot se rendit dans son
atelier, examina ses esquisses, ses bauches, et contempla longtemps le
tableau auquel il travaillait.

Celui-l allait peut-tre me donner la gloire, dit-il avec tristesse.

Il prit ses pinceaux, les rejeta bientt et murmura:

a ne va pas.

Il s'approcha d'une panoplie o s'talaient des armes de tous les pays.

Quand je pense, dit-il en saisissant un casse-tte, que si j'tais n
dans l'Ocanie, ce serait avec cet instrument que je tenterais
d'assommer M. de Champltreux. Nous serions tatous de la tte aux
pieds; Mme de La Taillade nous regarderait de loin et se passerait un
anneau dans le nez pour aller ce soir au bal. S'il avait de l'esprit, ce
M. Ren, il demanderait la lutte au tomahawk. Quelle aubaine pour les
journaux! Mais il est fort  l'pe, et, grce au progrs, c'est l'arme
qu'il choisira.

La sonnette de la porte extrieure retentit.

Enfin, s'cria le peintre qui respira avec force; je vais savoir  quoi
m'en tenir; c'est nervant, l'incertitude.

M. de Champltreux parut.

Eh bien, monsieur?

--A onze heures,  l'pe, prs de la mare d'Auteuil.

--Il est temps de partir alors.

--Apprte-toi; M. de Beauchesne va venir nous prendre dans un instant.

Bouchot retourna dans sa chambre; il allait se battre pour la premire
fois. L'artiste ne doutait ni de son courage ni de son sang-froid 
l'heure dcisive et, cependant, depuis la veille, il se sentait en proie
 un malaise trange.

La voiture du baron arriva, on partit. En route, Bouchot prit la main de
Beauchesne.

Vous ne m'en voulez pas de toutes mes taquineries passes? lui dit-il.

--Allons donc, cher, vous tes un grand artiste que j'estime et que
j'aime. Tout ce que je souhaite, c'est que vous me plaisantiez longtemps
encore; je n'ai pas plus fait mon sicle que vous ne le rformerez, et
parce que les jolies filles ne nous aiment plus, ce n'est pas une raison
pour que nous cessions de les aimer. Dites donc, continua-t-il en se
penchant vers l'oreille du peintre, je le connais, votre Faruc; Alice
m'a racont son histoire, et dans votre tableau, c'est lui qui mrite de
figurer au premier plan. Quand on songe que ces gueux-l marquent de
leurs dents immondes les fruits que nous payons ensuite si cher! Et
c'est nous qu'on accuse de corrompre le pauvre peuple!

La voiture s'arrta prs du Parc au Prince; le soleil sans chaleur
dorait les arbres couverts de neige, tout tait dsert. On pntra dans
une maison en construction; au del un vaste hangar avait t choisi
pour servir de champ clos.

Ren de Champltreux, dj au rendez-vous, fumait en se promenant.
Mince, d'une lgance irrprochable, il salua son grand-pre sans oser
le regarder en face. Le courageux vieillard, assist de l'un des tmoins
de son petit-fils, mesura les pes et examina le terrain. Un chirurgien
disposait sa trousse sur une pierre de taille. Bouchot, qui s'approcha,
allait lancer une plaisanterie sur les petits couteaux, il se retint.

Non, se dit-il, l'heure de rire est passe; il faut vaincre si je veux
sauver Gaston.

Tout tait prt; on arma les deux antagonistes.

Monsieur le comte de Champltreux, dit l'un des tmoins de Ren,
insiste pour que le combat ne cesse que lorsqu'un des deux adversaires
ne pourra plus tenir son arme.

--Pardon, monsieur, dit le grand vieillard qui salua, il n'y a au monde
qu'un seul comte de Champltreux, moi; c'est sans doute au nom du
vicomte que vous parlez?

--Commenons, dit Ren qui rougit et mordit sa moustache.

Les fers furent engags.

L'artiste savait tenir une pe; durant une minute, il rompit, se
bornant  parer les coups de son adversaire. Soudain Champltreux
abaissa son arme.

Vous tes touch, monsieur, dit-il.

--Mais je ne suis pas mort, rpliqua l'artiste devenu ple et dont la
manche se teignait de sang.

Le combat recommena; Ren rompit  son tour, vivement press. Tout 
coup son pe atteignit l'artiste au ct droit, le vicomte abaissa son
arme pour la seconde fois.

Continuons, dit Bouchot, qui fit un pas en avant.

Ses deux bras se raidirent, il chancela comme frapp d'une ccit
subite.

Gaston, cria-t-il,  la vie  la mort!

Et il tomba inanim entre les bras de son vieil ami.

Aid par Beauchesne, M. de Champltreux coucha l'artiste sur le sol,
s'agenouilla pour lui soutenir la tte, et deux larmes tombrent sur le
front de Bouchot que le chirurgien saignait  la hte. Les tmoins,
mus, se penchaient vers le bless qui ne revint  lui qu'avec lenteur;
son regard, indcis d'abord, rencontra celui du comte.

Mon fils, mon cher enfant, murmura le vieillard, dont la voix luttait
contre les sanglots, souffres-tu?

--Non, monsieur, seulement j'ai froid.

Il fut pris d'une nouvelle syncope. On le transporta dans la voiture de
Beauchesne dsespr. M. de Champltreux, l'oeil fixe, les cheveux au
vent, tenait la main de son fils d'adoption, cette noble main que la
fortune venait de trahir.

En ce moment, le vicomte s'approcha de lui.

Ai-je fait loyalement, messieurs? demanda-t-il.

Le vieillard l'enveloppa d'un regard de mpris.

Oui, rpondit-il en levant le bras comme pour maudire, oui, vous avez
fait loyalement; mais Dieu n'a pas t juste, aujourd'hui.

Et le comte, sans daigner saluer son petit-fils, s'installa prs de
Bouchot.

Ce fut pas  pas, afin d'viter de trop rudes secousses au bless, que
les chevaux reprirent la route de Paris. Mme Hubert faillit se trouver
mal lorsqu'elle vit deux domestiques transporter son jeune matre,
qu'elle avait vu partir plein de vie, ple, sanglant, vanoui. On
tendit l'artiste sur son lit, et le chirurgien put enfin sonder la
blessure afin de se rendre compte de sa gravit. M. de Champltreux ne
lcha pas la main de Bouchot qui poussa plusieurs gmissements durant
l'opration.

Le sauverez-vous? demanda le vieillard avec angoisse.

--Je ne puis rien affirmer, monsieur; je reviendrai ce soir avec un de
mes confrres.

M. de Champltreux s'installa au chevet du bless qui, les yeux ferms,
paraissait dormir. Vers cinq heures, les chirurgiens jugrent une
nouvelle saigne ncessaire. En ce moment, Gaston se prsenta. A la vue
de son ami avec lequel il venait causer, tendu presque sans vie, il
demeura comme foudroy, saisit le bras du comte, tandis que son regard
anxieux l'interrogeait.

Il s'est battu, murmura le vieillard.

Gaston ne put rpondre; fou de douleur, il se jeta sur le lit du bless,
sans russir  prononcer autre chose que son nom, qu'il rptait avec
une intonation dchirante.

L'artiste, comme veill par les sons de cette voix, ouvrit les yeux
avec effort, regarda devant lui, aperut son ami et parut le
reconnatre.

Te souviens-tu, dit-il d'une voix faible, haletante, comme voile, te
souviens-tu du jour o nous en avons achet pour deux sous?

Sa bouche se contracta, ses paupires s'abaissrent pour se relever
aussitt.

Ah! c'est toi, murmura-t-il en posant sa main sur celle de Gaston, tu
ne me laisseras pas mourir, dis?

Et il perdit de nouveau connaissance.

Gaston, troubl, perdu, voulait en vain penser. Comment Bouchot
s'tait-il battu sans le prvenir, sans le choisir pour tmoin? Un doute
affreux lui traversa l'esprit.

Monsieur, dit-il en s'approchant du comte, j'ai besoin de savoir le nom
de celui qui a tu Bouchot.

Le vieillard posa un doigt sur ses lvres; en ce moment, les chirurgiens
coutaient la respiration de l'artiste.

Je veux qu'il vive, dit Gaston au plus g.

Le mdecin regarda son collgue; tous deux hochrent la tte.

Gaston s'agenouilla prs du lit, appuya son front sur la main de son ami
et pleura longtemps. Tout  coup, il se releva et dpcha sur l'heure un
message au docteur Fontaine pour le supplier d'accourir. Revenant alors
s'asseoir en face de M. de Champltreux, toujours atterr, il ferma les
yeux pour rflchir, souponnant la vrit et se jurant  lui-mme de
venger Bouchot.




VI

COMMENT ON VENGE UN AMI.


Vers neuf heures du soir, la fivre s'empara de l'artiste. Gaston et M.
de Champltreux gardaient le silence; mais leurs regards attrists se
croisaient lorsqu'un gmissement s'chappait de la poitrine du bless.
Les annes semblaient s'tre amonceles tout  coup sur la tte du
vieillard si nergique, si vivace le matin mme en dpit de ses
soixante-dix-huit ans. Courb, maintenant, l'oeil teint, le corps
tremblant, il ne se dessaisissait pas de la main de Bouchot vers lequel
il s'inclinait  chaque minute comme pour s'assurer qu'il respirait
encore. Gaston, sur ses instances, avait expdi trois dpches
successives  son parrain. Par malheur, quelle que ft la diligence du
docteur, il ne pouvait arriver  Paris avant midi.

Depuis quinze ans, toutes les affections de M. de Champltreux s'taient
concentres sur la tte de Bouchot. Victime de sa gnrosit, le comte,
pour ne pas dshonorer le nom qu'il portait, avait accept la misre et
l'oubli. Une trentaine d'annes auparavant, afin de faciliter  son fils
un riche mariage, il s'tait dsist de ses biens. Des hritages, sur
lesquels comptait le jeune homme, devaient le mettre  mme de restituer
 son pre la fortune dont il devint en quelque sorte dpositaire. Mais
le vicomte de Champltreux mourut  l'improviste, et sa veuve nia cette
dette sacre.

Le vieillard, presque sans ressources, attendit avec patience la
majorit de son petit-fils. Ren, digne lve de sa mre et de son
poque, trouva que cent mille livres de rentes taient bonnes  garder,
et offrit  son aeul une pension alimentaire que celui-ci refusa avec
indignation. Un procs lui et donn gain de cause; le noble vieillard
n'y songea mme pas. Vritable philosophe, il reprit sa vie prcaire et
ignore. Il croyait son coeur mort  toute pense gnreuse, lorsqu'il
ouvrit sa petite chambre aux deux amis. Il aima bien vite ces deux
caractres si distincts, si droits, que le triste milieu dans lequel ils
vivaient semblait impuissant  corrompre. Aprs le dpart de Gaston, la
douleur de Bouchot toucha le comte et augmenta son amiti pour le petit
apprenti. Une visite  Charlet qui, merveill des dispositions
naturelles du jeune artiste, lui prdit un grand avenir, dcida le
vieillard  sacrifier ce qui lui restait de son ancienne fortune pour
faire de Bouchot un peintre. Ruin par l'ingratitude des siens, il
n'hsita pas  se montrer gnreux de nouveau, tant les mes nes pour
le bien restent fidles  elles-mmes.

Depuis cette poque, l'artiste et le vieillard vivaient cte  cte, et
le comte adorait son jeune protg, devenu pour lui un vritable fils.
M. de Champltreux avait fait de Bouchot un homme capable de se
prsenter partout, et dont l'ducation, dgage des allures et du
langage d'atelier, tait  la hauteur du talent. De son ct, l'artiste
vnrait son protecteur.

Moralement, Gaston ne devait pas moins au comte que son ami. C'tait
prs de lui qu'il avait pass les longues annes exiges par ses tudes
de droit. Un des malheurs du jeune marquis fut peut-tre de n'avoir pas
confi au vieillard les dissentiments qui le sparaient d'Hlne. M. de
Champltreux, avec son exprience du monde, et sans nul doute amen les
deux poux  de mutuelles concessions qui,  dfaut du bonheur, eussent
assur leur tranquillit.

Prs du chevet de celui qu'ils aimaient plus que tout au monde, mille
penses tumultueuses, sombres, dsoles, se pressaient dans l'esprit de
ces deux hommes qui n'osaient se parler de peur de fondre en larmes. M.
de Champltreux implorait Dieu qui, aprs lui avoir donn ce fils
adoptif, digne de tout son amour, menaait de le lui ravir. Le courage
montr par le vieillard qui avait voulu servir de second  Bouchot pour
attester au besoin la vracit de l'accusation porte par l'artiste, il
l'expiait par une cruelle raction, et il se demandait si, au lieu de
remplir un devoir, ainsi qu'il le croyait, il n'avait pas commis une
impit dont Dieu le chtiait.

Ma raison a pu me tromper, pensait-il; mais mon coeur ne devait-il pas
tre avec celui dont le bras soutient ma vieillesse, contre l'ingrat qui
me traite comme un mort?

De temps  autre, Mme Hubert plore pntrait dans la chambre. Elle
s'approchait du lit, bordait les draps, redressait l'oreiller, posait
ses lvres sur le front brlant de l'artiste, puis se retirait, se
couvrant la bouche d'un mouchoir pour touffer un sanglot.

Sombre, dfait, Gaston ne quittait gure son ami des yeux. La colre
bouillonnait dans son coeur, il se sentait anim d'une haine mortelle
contre celui dont l'pe avait frapp Bouchot. Par deux fois il
interrogea Mme Hubert; la pauvre femme ignorait le nom de l'adversaire
de son jeune matre. A n'en pas douter, M. de Champltreux avait t
l'un des tmoins de l'artiste, et cette circonstance loignait l'image
de Ren, qui passait avec persistance devant les yeux de Gaston.
Bouchot, gai, vif, mordant, n'tait pas querelleur; on acceptait ses
vrits un peu rudes, grce  la forme originale qu'il leur donnait, et
dont sa bonne humeur enlevait l'amertume. En dehors des mdiocrits
jalouses de son talent, on ne lui connaissait pas d'ennemis. Quelle
inexplicable fatalit avait donc pu l'amener  se battre,  cacher son
duel  celui qui aurait d tre le premier  le connatre?

C'est lui! rptait sans cesse Gaston en songeant au vicomte; Bouchot a
voulu venger mon honneur!

N'osant interroger M. de Champltreux, il se sentait pris de l'envie
d'aller s'assurer enfin de la vrit. Trois fois il se leva, mais pour
se rasseoir aussitt. Il hsitait  s'loigner de cette chambre o
souffrait son ami. Pour tromper son impatience, il calculait alors les
heures qui devaient s'couler avant l'arrive du docteur Fontaine.

Il ne laissera pas mourir Bouchot, lui, se disait-il.

Vers onze heures, M. de Champltreux, les yeux clos, semblait
sommeiller; sa tte s'inclinait sur sa poitrine.

Ne songez-vous pas  vous reposer, monsieur? lui demanda Gaston. Il
faut mnager nos forces; nous aurons  passer plus d'une nuit pour le
cher tre qui dort l.

--Non, rpondit le comte; s'il ouvre les yeux, je veux qu'il me voie. Si
la fatigue l'emporte sur ma volont, je sommeillerai dans ce fauteuil.

Gaston s'inclina sans insister. Insensiblement, la lassitude, jointe aux
motions terribles de la journe, vainquit la volont de l'nergique
vieillard; il s'endormit.

Gaston, pour la dixime fois peut-tre, calcula le nombre des heures qui
s'couleraient avant l'arrive de son parrain. Sa confiance absolue dans
la science du docteur soutenait son espoir. Il lui avait vu si souvent
accomplir de vritables miracles, qu'il lui semblait que sa prsence
seule ranimerait Bouchot. Engourdi lui-mme par l'immobilit et la
chaleur, il se leva pour s'appuyer sur le pied du lit; une lampe, pose
sur un guridon, clairait vaguement la chambre. Sur les murs trois
portraits reprsentant Gaston, M. de Champltreux, et une femme jeune
encore, coiffe d'un bonnet tuyaut,--c'tait sa mre que l'artiste
avait reproduite de mmoire. Le comte, la tte renverse, reposait
paisible; Bouchot, le front couvert de sueur, la respiration saccade,
frissonnait, bien que ses traits n'exprimassent aucune souffrance. Mme
Hubert entrouvrit la porte, Gaston fit un geste de silence en lui
dsignant le comte; la brave femme se retira sans bruit.

Tout  coup, les lvres de l'artiste s'agitrent.

Dsires-tu quelque chose? lui demanda Gaston, qui se pencha vers lui.

Bouchot, de nouveau immobile, murmura le nom de son ami.

O souffres-tu? dit celui-ci avec motion.

L'artiste ouvrit les yeux et pronona plusieurs phrases inintelligibles.

La fivre, pensa Gaston.

Dix minutes s'croulrent, la respiration de M. de Champltreux et le
tic-tac du mouvement de la pendule troublaient seuls le silence.

Non, madame, dit soudain Bouchot d'une voix distincte.

Au bout d'un instant, il ajouta:

Je ne veux pas que M. Ren tue mon ami!

Le coeur de Gaston bondit; ses battements tumultueux dominrent le bruit
du balancier; il couta avec avidit, cherchant  recueillir, 
coordonner les mots incohrents que prononait l'artiste. M. de
Champltreux s'veilla soudain; il se redressa, frapp de l'expression
de colre qui animait le visage de Gaston.

Qu'y a-t-il? s'cria le vieillard, dont la main se posa sur le bras de
son petit cousin.

--Le dlire, monsieur. Ah! cette voix qui n'est plus la sienne, cette
raison si lucide qui divague, ces mots inachevs qui me rappellent  la
fois de tendres et de cruels souvenirs, nervent mon courage. Je vais
marcher; j'touffe, j'ai besoin d'air. Restez, madame Hubert, tout 
l'heure votre matre vous appelait.

Gaston se dirigea vers la porte; prt  franchir le seuil, il revint 
la hte sur ses pas, posa ses lvres sur la main du bless dont le
hasard venait de lui rvler le dvouement. Le comte lui saisit le bras.

Du courage, dit-il, Dieu nous le conservera.

Gaston se laissa relever par le vieillard et sortit. Il gagna le jardin
et s'lana dans la rue. Il neigeait.

Il marcha d'abord  l'aventure. Que n'et-il pas donn pour qu'il ft
jour, pour rencontrer l'antagoniste de Bouchot. Minuit sonna. Gaston, la
tte nue, songeait  se rendre au cercle que frquentait Ren,  le
provoquer,  le forcer  se battre sur l'heure. Il croyait Hlne
coupable, et il se sentait pris de haine pour cette jeune femme qu'il
avait si follement aime. Sans chapeau, couvert de neige, il se prsenta
au cercle de la rue Royale, et fit demander le vicomte de Champltreux,
qui n'tait pas encore arriv.

Il erra dans les Champs-lyses, et se trouva tout  coup devant son
htel. Gaston, un peu calm, monta chez lui avec l'intention de changer
de vtements et de retourner au cercle. Il s'assit devant son bureau;
mais inquiet, nerveux, l'esprit tourment par des ides de vengeance, il
voulut jeter  la face de la marquise le malheur affreux dont elle tait
cause, lui reprocher sa trahison, et lui annoncer qu'une sparation
allait leur rendre leur libert. Il traversa les appartements d'Hlne,
situs, comme les siens, au-dessus du grand salon de rception, passa
prs d'une femme de chambre  moiti endormie, et souleva une portire.
Nonchalamment tendue sur une causeuse, la marquise souriait  Ren de
Champltreux assis  ses pieds.

 la vue de son mari, les vtements mouills, les cheveux en dsordre,
le visage terrible, Hlne se redressa  demi, ses yeux s'agrandirent
d'pouvante; le vicomte se retourna.

Gaston se jeta sur lui, l'treignit au collet d'une main nerveuse dont
la colre doublait la force, et le trana vers la fentre qu'il ouvrit.
Ren eut  peine le temps de se dbattre, il se sentit soulev et
balanc au-dessus du vide. La marquise effraye voulait en vain crier,
elle ne pouvait bouger. En apercevant le gouffre, Gaston recula, le
fantme de son pre passa devant ses yeux, ses nerfs crisps se
dtendirent, et le vicomte roula sur le parquet, tandis que son
adversaire pressait convulsivement son front prt  clater.

Monsieur, s'cria Ren meurtri, vous tes un manant.

--Sortez vite! rpondit Gaston qui montra la porte.

Le jeune homme n'tait pas de force  lutter; il s'loigna plein de
rage.

 demain! cria-t-il.

--Oui,  demain, rpta Gaston d'une voix sourde.

La marquise se leva chancelante.

Restez, madame, dit Gaston avec effort, j'ai  vous parler pour la
dernire fois.

Cette scne, rapide comme l'clair, avait  peine donn le temps aux
acteurs de rflchir. La jeune femme s'appuya contre la chemine. Son
mari, pour dompter la colre qui l'agitait, se promenait  grands pas,
repoussant les meubles avec violence. Par la fentre, demeure ouverte,
pntraient la bise et la neige. Hlne frissonnait; Gaston, au
contraire, se sentait soulag par le souffle glacial qui activait la
flamme du foyer et faisait vaciller la flamme des lampes.

Mon honneur outrag, dit-il en s'arrtant soudain, exigerait un
chtiment...

La marquise l'interrompit.

Me croyez-vous donc coupable? s'cria-t-elle.

--Je vous croyais au moins assez de courage pour ne pas renier votre
amant, rpondit-il avec mpris.

--Je vous jure...

--C'est me supposer par trop crdule; cette main qui touchait presque la
vtre quand je suis entr, feindrez-vous d'ignorer qu'elle s'est teinte
ce matin du sang de mon seul ami? Bouchot se meurt, madame, et c'est
votre amant qui l'a tu.

--C'est affreux! dit Hlne en tombant sur un canap, vous me rendez
folle.

Gaston, pris d'un rire nerveux, se rapprocha de la jeune femme. Elle
baissa la tte avec effroi.

Je vous en prie, dit-elle en joignant les mains, calmez-vous,
laissez-moi vous expliquer...

--A quoi bon; nous savons  l'avance que nous ne russirons pas  nous
entendre.

--Je suis innocente.

--Vous vous trompez; je vois des taches de sang sur votre robe et sur
vos mains.

--Lorsque vous tes entr, M. de Champltreux...

--Ne prononcez pas ce nom, s'cria Gaston; comprenez donc que j'ai
besoin de tout mon courage pour ne pas vous broyer sous mes pieds!

La marquise se redressa avec dignit.

Monsieur, dit-elle, c'est  tort que vous m'insultez.

--C'est vrai, Bouchot n'est pas tout  fait mort.

--Vous me rendez responsable d'un malheur que je n'ai pu empcher; M.
des trivires a t le provocateur.

--Oui, s'cria douloureusement Gaston, vous trahissiez mon honneur, et
il a donn sa vie pour le dfendre.

--Je ne puis que vous rpter que je suis innocente.

--Afin de sauver votre amant.

--Vous tes injuste et cruel, monsieur.

--En vrit! Mais qu'tes-vous donc, vous dont les coquetteries jettent
face  face, l'pe  la main, des hommes qui ne peuvent que vous
mpriser?  cause de vous, M. Ren de Champltreux a bless Bouchot, et
dans quelques heures, encore  cause de vous, j'essayerai  mon tour de
tuer M. Ren de Champltreux.

Des larmes remplirent les yeux d'Hlne.

Les succs de Mme de Rochepont vous empchaient de dormir, continua
Gaston irrit; qu'avez-vous  lui envier dsormais? J'ai pu ne pas aimer
vos bals, vos ftes, votre monde faux, mchant, insipide et vain; mais
quelle ide vous tes-vous donc faite de mon caractre, pour me croire
un de ces maris complaisants que les galanteries de leurs femmes
gayent, qui sont de leur sicle, comme on dit aujourd'hui? Je vous ai
aime follement; cet amour, vous avez pris  tche de l'touffer sous
votre indiffrence; il gnait vos plaisirs. J'ai consenti, la mort dans
l'me,  vous laisser libre, vous supposant l'me assez haute pour ne
jamais souiller le nom que je vous avais confi; je vous croyais une
honnte femme, je vous plaignais quand vous n'aviez droit qu'au mpris.

Gaston reprit sa marche  travers le salon, soudain il s'aperut que la
marquise grelottait. Il ferma aussitt la fentre et revint lentement
prs de la chemine.

Je vous demande pardon, madame, dit-il d'une voix subitement calme,
j'oublie depuis un quart d'heure que vous tes chez vous.

--Vous me torturez, monsieur, rpondit Hlne qui pleurait.

--Vous n'tes pas juste; vous subissez les rsultats de votre conduite.
Consolez-vous du reste; demain peut-tre vous serez veuve...

--Monsieur!

--Je venais vous dire adieu; la colre m'a emport lorsque j'ai vu l,
prs de vous,  vos pieds, le meurtrier qui m'a vol mon honneur.

--Je me sens malade, monsieur, brise, anantie; je voudrais pourtant
vous convaincre que je puis vous regarder sans rougir, et que j'aurais
voulu vous rendre heureux.

--Je pourrais vous croire, dit Gaston qui secoua la tte, si vous ne
m'aviez pas tromp autrefois sur vos sentiments  mon gard. Vous
vouliez un titre; vous avez eu tort de vous presser, vous seriez
aujourd'hui la femme de ce gentilhomme qui, ainsi que vous, ne voit rien
de plus srieux au monde que ses habits, sa livre, ses attelages et sa
loge  l'Opra. Vous l'auriez aim, lui; mais rien n'est perdu, de la
veuve d'un marquis de La Taillade on peut faire une comtesse de
Champltreux. Ma colre a fui, ajouta-t-il  un mouvement de la jeune
femme, je ne voudrais pas rcriminer, un pass tel que le ntre ne
mrite que l'oubli. Notre union n'a pas t heureuse, Hlne, et  cette
heure suprme pour moi, il me rpugne de mettre tous les torts de votre
ct. Votre richesse nous a t fatale, c'est elle, plus encore que
votre ducation, qui nous a spars et empchs de nous comprendre.
Comment, jeunes tous deux, vous si belle, moi si aimant, avons-nous pu
marcher vers cet abme qui va nous engloutir aujourd'hui? Comment votre
coeur n'a-t-il jamais rpondu aux battements du mien? Que de fois,  vos
pieds, amoureux, jaloux, dsespr, n'ai-je pas implor votre piti 
dfaut de votre amour, sans mme vous mouvoir. J'ai essay de votre
vie; je me suis jet, pour vous complaire, dans ce tourbillon o la
raison se perd ou s'gare, et j'en ai rapport le dgot. Vous n'avez
pas voulu tenter l'preuve contraire, qui nous et peut-tre pargn le
naufrage o notre honneur et notre dignit vont devenir la rise des
oisifs et des sots... Mais brisons l; que je succombe demain ou que le
sort des armes me favorise, je vous dis un adieu ternel... vous tes
libre.

Gaston salua; Hlne essayait en vain de rpondre; elle touffait; elle
entendit son mari s'loigner sans pouvoir le rappeler.

Gaston! cria-t-elle enfin.

Elle couta, esprant qu'il allait revenir; au bout d'un instant elle
tenta d'appeler encore et s'vanouit.

Il tait deux heures du matin lorsque Gaston revint s'asseoir au chevet
de son ami. La fivre se calmait, et le reste de la nuit s'coula sans
accident. Au point du jour, l'artiste semblait dormir; Gaston se pencha
vers lui pour l'embrasser et s'loigna aprs avoir press la main de M.
de Champltreux.

Vers onze heures, le docteur Fontaine entra dans la chambre du bless;
le comte courut vers lui.

Gaston est all au-devant de vous, lui dit-il.

--Je ne l'ai pas rencontr, rpondit le docteur qui se mit aussitt 
ausculter le patient.

M. de Champltreux suivait tous les mouvements du vieillard, essayant de
lire sur son visage le pronostic qu'il considrait comme une sentence.

Le parrain de Gaston gagna l'antichambre.

Eh bien? demanda le comte avec angoisse.

--Il est fort heureux, monsieur, que nous croyions en Dieu, vous et moi;
nous le prierons, car nous avons besoin qu'il nous aide.

En ce moment, un grand bruit se fit entendre au bas du perron, et un cri
pouss par Mme Hubert troubla les deux vieillards, qui se prcipitrent
vers la fentre. Soutenu par la veuve, Gaston, livide, les bras croiss
sur la poitrine, descendait d'une voiture de place.

Le docteur s'avana vers l'escalier;  sa vue un sourire de joie
illumina les traits de son filleul.

Bouchot! s'cria-t-il.

--Il repose.

--Vous le sauverez, mon parrain?

--Je l'espre; mais toi, qu'as-tu donc?

--Moi, rpondit Gaston, je vais mourir sans l'avoir veng.

Et, bless  la poitrine, presque au mme endroit que son ami, le
marquis,  bout de forces, s'affaissa sur le parquet.




VII

LA PETITE MAISON DE HOUDAN.


La seconde quinzaine de mars 1865, comme pour compenser l'hiver
rigoureux qu'on venait de traverser, se montra presque printanire. Les
arbres, bien qu'encore nus, commenaient  perdre l'aspect dsol qu'ils
prennent aprs la chute des feuilles, alors que novembre les enveloppe
de son brouillard glac. On sentait la vie, si longtemps suspendue,
ranimer les noires corces, et la sve, attire par les tides rayons du
soleil, gonflait peu  peu les bourgeons. Un dimanche, vers midi, au
fond du jardin de la petite maison de Houdan, Catherine et Aime
disposaient deux fauteuils prs d'une muraille que les feuilles d'un
pcher tapissaient en t. Une bande de passereaux gazouillaient sur un
vieux pommier, tandis qu'un chat, tapi sous une touffe de buis, suivait
leurs volutions et dilatait avec convoitise ses prunelles d'or.

Soudain Mademoiselle apparut sur le perron; elle tait un peu courbe,
mais ses beaux yeux noirs clairaient toujours son visage.

Tout est-il prt, Aime? demanda-t-elle.

--Oui, bonne amie, et grce  ce ciel sans nuage, l'air est presque
chaud.

En ce moment, le docteur franchit la porte  son tour; il donnait le
bras  Bouchot.

Doucement, mon parrain, dit l'artiste, dont un sourire anima les traits
ples, vous descendez les marches comme si vous aviez vingt ans.

--Souffres-tu donc?

--Non; votre raccommodage est de premire qualit; mais, par suite de
votre dite, j'ai l'haleine courte.

--Dans huit jours tu mangeras  ton gr.

--Si je commenais tout de suite? ce serait autant de gagn. Je vous
parie votre portrait contre une de vos botes de pilules, mon parrain,
que je nettoie un gigot jusqu' l'os.

--C'est fort possible. Pour ce soir, en attendant, tu voudras bien te
contenter d'une aile de poulet.

--Vous avez peur de perdre, mon parrain. Ouf! nous voil arrivs.

L'artiste tait  peine assis que M. de Champltreux, soutenant Gaston,
descendit les marches du perron..

Appuyez-vous sur moi, mon cousin, disait le vieillard; on croirait que
vous doutez de mes forces.

--C'est--dire que j'essaye les miennes, monsieur; je voudrais enfin
pouvoir marcher seul.

Bientt les deux convalescents, entours de leurs amis, se trouvrent
assis cte  cte au soleil.

Qui veut la chancelire? cria Catherine.

--Elle est pour Gaston, rpondit Bouchot. Dornavant, Catherine, vous
voudrez bien ne m'offrir que des choses qui puissent se manger.

--M. Fontaine prtend que a vous ferait du mal.

--Le docteur est pay par mes ennemis. Il serait digne de vous,
Catherine, et de votre intgrit proverbiale, d'apporter le gigot en
question. Je ne mangerai pas l'os, je le donnerai  Gaston, qui le
mettra dans sa chancelire pour dpister les soupons.

--Crois-tu donc, dit celui-ci en souriant, que je ne sois pas aussi
capable que toi d'apprcier un bifteck?

--Tu es affam?

--Autant que toi pour le moins.

--Impossible! je suis la faim en chair et en os, c'est--dire en os, pas
en chair. Vous entendez, ma tante? continua l'artiste, qui se tourna
vers Mademoiselle, le logement, les lits, le service sont assez
confortables chez vous; seulement, on y meurt d'inanition.

--Par ordonnance du mdecin, mon cher neveu.

--Dchirez l'ordonnance et faites-nous servir une ctelette.

--Vous sortez de table.

--Qu' cela ne tienne, nous nous y remettrons.

--Ajournons  huitaine, mon neveu, par respect pour la Facult.

--Mademoiselle Aime! cria Bouchot.

--Que dsirez-vous, monsieur des trivires.

--Vous devez avoir l'me charitable, si les apparences ne sont pas
trompeuses; n'auriez-vous pas un gigot au fond de votre panier 
ouvrage?

--Non, monsieur.

--Je vois pourtant quelque chose de rouge.

--C'est ma tapisserie.

--Te sens-tu l'estomac assez froce pour manger de la tapisserie?
demanda l'artiste  son ami.

--Tu es fou!

--Comme on voit bien que tu n'as qu'une fausse faim! Ah! mon parrain, le
jour o je pourrai marcher, je me rends au Soleil-d'Or et je commande
une soupe aux choux!... Je vous en donnerai, mademoiselle Aime; quant 
Gaston, il sera raisonnable, et continuera  manger l'oeuf  la coque
dont votre pre rgale ses clients. On ne m'y reprendra plus, mon
parrain,  vous honorer de ma pratique.

--Je l'espre bien, dit le docteur, qui serra la main de l'artiste. Au
revoir, messieurs; au moindre symptme de froid, rentrez. tes-vous
toujours dans l'intention de me tenir compagnie, monsieur de
Champltreux?

--Oui, certes, mon cher docteur.

Le vieillard, avant de s'loigner, embrassa Bouchot et salua
courtoisement les deux dames qui s'tablirent prs des convalescents...

C'est bon tout de mme le soleil, dit l'artiste, et je comprends la
batitude de ce matou qui nous imite l-bas. Mais vois un peu notre
infriorit, ni toi ni moi ne savons faire ronron.

--Quand pourrons-nous courir dans les grands bois? rpondit Gaston qui
soupira.

--Pour cueillir des chtaignes et rcolter des champignons vnneux?
Nous avons le temps. Si ce n'tait la question des vivres, je me
trouverais heureux ici, moi. Il y a des instants, ajouta-t-il en
regardant Mademoiselle, o je suis jaloux de Gaston.

--Jaloux de Gaston? rpta celle-ci avec surprise.

--Vous tes sa vraie tante,  lui; et je souhaiterais vous appartenir
par un lien plus troit encore: tre votre fils, par exemple.

--Je ne vous en aimerais pas pour cela davantage, mon cher Bouchot;
entre vous et Gaston, mon coeur n'tablit gure de diffrence, et je suis
sre qu'il n'est pas jaloux, lui.

--Il a bon caractre; moi je suis goste et je voudrais tout avoir 
moi seul.

--Mme les coups d'pe, dit Gaston qui lui prit la main.

--Ne parlons pas politique, mon cousin, rpliqua l'artiste qui depuis
quelque temps dsignait son ami par le titre que lui donnait M. de
Champltreux.

--Avez-vous froid, messieurs? demanda Aime.

--Non, mademoiselle, nous avons faim. Pendant que je suis en train de me
crer une famille, je vous avoue qu'une de mes ambitions serait de
possder une soeur qui vous ressemblt.

--Je serai votre soeur le jour o vous voudrez, rpondit la jeune fille.

--Ma soeur de charit; vous l'tes dj.

--Parce qu'il m'arrive de vous prsenter votre tisane?

--Non; par la faon dont vous vous y prenez; ce n'est pas si facile que
vous semblez le croire, d'tre bonne au naturel.

Aime rougit lgrement.

Du reste, continua l'artiste, le hasard m'a toujours servi, sans que a
paraisse; il y a des instants o j'en conviens afin de ne pas le
dcourager. La Providence m'a pris ma mre, cependant; c'est le seul
mauvais tour que je ne puisse lui pardonner.

--Et votre jeunesse a t rude, mon neveu.

--C'est pour cela que j'ai la vie dure. Mon brave homme de pre a
beaucoup employ le tire-pied pour mon ducation; dois-je m'en plaindre?
Sans cette circonstance, je ne pourrais me faire appeler M. des
trivires. Je grandissais plus mal que bien, lorsque la Providence
m'envoya un frre sous les traits de l'honorable marquis de La Taillade,
ici prsent. Il est vrai que, peu aprs, j'hritai d'une belle-mre,
dont je n'ai pas eu  me louer. Je ne lui en veux pas, elle m'a fait
mieux comprendre tout le prix de l'amiti de Gaston. Un jour, du ct de
Passy, je perds mon ami  pile ou face, et je retrouve un second pre,
sans tire-pied, celui-l, qui met du fromage sur mon pain sec, de
l'orthographe dans mon criture et une toile sous mon pinceau. Je ne
sais si vous avez pntr sous l'corce de M. de Champltreux, ma chre
tante, continua l'artiste dont la voix s'attendrit soudain; figurez-vous
un peu de toutes les vertus et de toutes les qualits ptries ensemble
sons l'aspect vnrable que vous connaissez. Vous en homme, ajouta-t-il
en baisant la main de Mademoiselle.

Il y eut un moment de silence; l'artiste continua.

Je croyais M. de Champltreux unique de son espce lorsque j'ai connu
votre grand-pre, mademoiselle Aime, c'est--dire quand la Providence
m'a donn un parrain. Me voici donc avec une famille complte; non, il
me manque une nourrice, le jour o Catherine m'octroiera un gigot, elle
sera ma nourrice. Ouf! je n'ai plus la force de parler;  ton tour, mon
cousin.

--Tu rves garde-manger, je rve libert, moi, dit Gaston; je me trouve
mal  l'aise sur ce fauteuil; il me tarde de pouvoir marcher, courir au
besoin; de reprendre une vie active, o mon corps obisse  ma volont.

--Tu n'es pas difficile; pourquoi ne demandes-tu pas une paire d'ailes,
tout de suite? tu pourrais mme en demander deux afin de m'en cder une.
Veux-tu que je te fournisse le moyen de raliser ton rve?

--Tu vas dire quelque folie.

--Tu me connais bien mal.

--Parle, alors.

--Mange du gigot, mon cher, un peu saignant surtout.

--Voil le soleil parti, il faut rentrer, dit Mademoiselle.

--Une, deux, en route! s'cria Bouchot en se levant, pas pour les grands
bois, par exemple.

--Voulez-vous vous appuyer sur mon bras, monsieur mon frre?

--Oui, certes, ma charmante soeur.

--Pourquoi Gaston n'a-t-il pas votre gaiet? dit la jeune fille qui
marchait  petits pas.

--Ma gaiet! rpta Bouchot; comment, vous aussi, mademoiselle, vous me
croyez gai? Il n'en est rien; je suis triste. Vous riez? Je parle
srieusement. Lorsqu'on dbouche une bouteille de champagne, un liquide
vif, ptillant, joyeux s'en chappe, n'est-ce pas? Mais le liquide
parti, que reste-t-il? Une bouteille! Est-ce que vous trouvez cela gai,
une bouteille vide?

--Pas trop, rpondit Aime.

--Eh bien, je suis la bouteille, gaie en apparence, triste en ralit.

--Que vous raconte donc Bouchot? demanda Gaston.

--Il vient de me convaincre qu'il a le caractre mlancolique, rpondit
en riant la jeune fille.

--Et vous Aime, quel est le fond de votre caractre?

--La gaiet, rpondit le peintre; mets-toi  l'ombre; si mademoiselle
parat, tu te croiras en plein soleil.

--Et si tu surviens, il me semblera tre en plein midi, un jour d't.

L'artiste fit un mouvement d'paule.

Voil comme on juge les gouvernements, dit-il; enfin, n'en parlons
plus, la justice n'est pas plus de ce monde que le bonheur.

--D'o est tire cette maxime, monsieur des trivires!

--Des oeuvres compltes de M. Prudhomme, mademoiselle.

 dater de ce jour, la convalescence des deux amis marcha avec rapidit.
Ds la semaine suivante, Bouchot put manger  sa guise, et, bien que sa
blessure et inspir plus de craintes au docteur que celle de Gaston, il
retrouva ses forces le premier. Bientt l'artiste entreprit de longues
courses  pied, alors que le mari d'Hlne ne se hasardait gure au del
de la Grande-Rue. Mademoiselle, dont la sensibilit et l'affection
venaient d'tre mises  de si rudes preuves, commena  respirer.




VIII

BOUCHOT EXCUTE POUR LA DERNIRE FOIS LE PAS DE GISELLE.


Lorsque le docteur avait propos d'emmener  Houdan les deux blesss,
Mademoiselle tait demeure silencieuse.

Je crois notre Aime gurie, avait-elle dit en prenant la main de son
vieil ami; depuis le mariage de Gaston, elle a vaillamment combattu son
amour devenu sans espoir. La flamme s'est teinte, faute d'aliment. Mais
si nous nous trompions, si la flamme qui nous semble morte n'tait
qu'endormie, ne serait-il pas  craindre que la vue de Gaston malheureux
ne la ranimt  l'improviste?

--Vous avez raison comme toujours, avait rpondu le docteur; je vous
devance  Houdan afin de conduire Aime  Dreux.

--Non; c'est moi qui vais partir, afin de tout prparer pour recevoir
nos chers malades. Laissez-moi faire, et ne nous effrayons pas avant
l'heure.

Aime, sans en connatre la cause, savait que les deux amis, blesss en
duel, avaient t en danger de mort. Au premier mot de dpart, elle se
jeta dans les bras de Mademoiselle:

Gardez-moi prs de vous, s'cria-t-elle; vous aurez besoin de moi pour
vous aider  les soigner. Gaston est mari, heureux, je ne l'aime plus
d'amour et je puis le revoir sans danger.

--Ne te trompes-tu pas toi-mme? chre enfant.

--Je ne le pense pas. D'ailleurs, depuis deux ans, j'ai eu le temps de
gurir de ma folie.

--Ces folies-l sont indpendantes de la volont.

--J'ai pu l'aimer lorsqu'il tait libre; je ne luttais pas alors, je
prenais mon amour pour de l'amiti. Il n'en serait plus de mme
aujourd'hui que j'ai l'exprience.

--Promets-moi de me raconter srieusement tes impressions durant la
premire semaine qu'il passera ici.

--Je vous le promets; s'il y a du danger, je demanderai de moi-mme 
partir: j'ai trop souffert pour vouloir recommencer ces terribles
preuves.

 l'arrive des deux jeunes gens, ples, maigres, les yeux agrandis, et
qu'on dut transporter dans leur chambre, Aime fondit en larmes. Le soir
venu, Mademoiselle interrogea sa petite amie.

Je crois pouvoir rester ici sans danger, rpondit-elle.

--Ton motion m'a inquite.

--Me croyez-vous donc plus forte que vous et que Catherine? Vous
sanglotiez aussi fort que moi lorsqu'on a port Gaston et M. des
trivires chez eux.

--C'est vrai; mais tu vas le revoir tous les jours, maintenant.

--Dois-je cesser d'aimer Gaston d'une faon absolue?

--Tout ce qui troublerait ta tranquillit serait en trop, mon enfant.

--Eh bien, si mon mal veut me reprendre, j'aurai le courage de vous le
dire et de m'loigner.

--Je crois en toi, chre petite; le malheur nous a assez prouvs pour
que nous puissions esprer quelques jours paisibles.

Aime, sans tre d'une beaut remarquable, tait cependant jolie. Son
visage,  la peau fine et rose, plaisait plus encore par l'expression
que par la rgularit des traits. Elle avait de grands yeux aux regards
velouts, de belles dents, des cheveux noirs abondants, la taille bien
prise, la dmarche lgre et gracieuse. Petite et mignonne, on la voyait
partout  la fois, comme un lutin narquois et bienfaisant. On retrouvait
en elle beaucoup de ce charme indfinissable que Mademoiselle possdait
 un si haut degr, et ceux qui approchaient l'aimable jeune fille, quel
que ft leur ge ou leur sexe, ne pouvaient se dfendre de l'aimer.

Un mois environ aprs l'installation des deux amis dans la petite
maison, Aime s'tablit un soir prs du lit de Mademoiselle.

Je viens d'examiner mon coeur, dit-elle, et de lui faire passer un
examen scrupuleux.

--Et quel a t le rsultat?

--C'est que Gaston m'intresse un peu plus que M. des trivires.

--Voil qui est mauvais, rpondit Mademoiselle avec vivacit.

--Je ne crois pas, bonne amie.

--Tu l'aimes encore?

--Oui, mais sans passion, comme un ami plus cher et que je connais
depuis plus longtemps. D'ailleurs, ce n'tait pas de moi que j'avais
peur, c'tait de lui.

--Que veux-tu dire?

--Que, sans l'indiffrence qu'il me tmoigne, je me serais peut-tre
remise  l'aimer. Je suis gurie, bien gurie.

--Srieusement?

--Oui, j'ai pu m'en assurer hier en acqurant la certitude d'un malheur
que je souponnais.

--Lequel?

--C'est que le mnage de Gaston n'est pas heureux. Il y a un an, une
semblable nouvelle m'et impressionne.

--Et aujourd'hui?

--Mon premier mouvement a t de le plaindre et de former le voeu sincre
de le voir retourner prs de la marquise.

--Il y retournera, je l'espre, rpondit Mademoiselle; mais comment
as-tu appris?...

--Dame, sans tre curieuse, je me suis demand, comme tout le monde,
pourquoi Gaston n'allait pas  la Msangerie, o mon grand-pre et pu
le soigner aussi bien qu'ici.

--Il a voulu tre transport chez moi, une ide de malade.

--Alors, pourquoi madame de La Taillade n'est-elle pas venue s'tablir
prs de lui? Vous ne lui avez pas dfendu votre porte, je suppose.

--Tu sais bien que ma belle nice ddaigne notre mdiocrit; elle ne
pourrait vivre dans nos chambres troites; mais laissons ce sujet.
Demain, peut-tre, Gaston se rconciliera avec sa femme, et leurs
secrets ne nous appartiennent pas.

Aime se pencha pour embrasser Mademoiselle, qui demeura pensive.

Qu'avez-vous donc? Mes paroles vous ont-elles afflige?

--Non, mon enfant, rassure par ta franchise, je faisais un rve et je
songeais  quelqu'un...

--Je devine  qui, dit la jeune fille qui sourit.

--Voyons!

--Vous songiez  M. des trivires.

--Je ne connais personne qui soit plus digne de toi.

--Mon grand-pre l'aime beaucoup.

--Et moi, et Catherine, car je crois inutile de nommer Gaston.

--C'est--dire, s'cria joyeusement Aime, qu'il ne manque plus que mon
consentement.

--Et le sien, s'empressa d'ajouter Mademoiselle.

--Bien sr; cependant... faut-il vous le dire, bonne amie?

--Il faut toujours tout me dire, mon enfant.

--Eh bien, depuis quelques jours, M. des trivires me regarde avec une
loquence dont il ne parat pas se douter.

--Tu crois qu'il t'aime?

--Je ne crois rien, bonne amie, je vous dis tout.

--Te dplairait-il?

--Aprs Gaston, c'est le seul homme au monde qui ne me paraisse pas
dsagrable. Ils ne sont pas beaux, les hommes.

--M. Bouchot est joli garon.

--Quand je dis que les hommes ne sont pas beaux, je ne veux parler ni de
Gaston ni de son ami.

--Tu m'inquites, c'est toujours le nom de mon neveu que tu mets en
avant.

--N'est-ce pas vous qui m'avez appris, que, dans une lettre, il faut
prendre garde surtout au post-scriptum?

--Oh! mais, voil un symptme.

La jeune fille rougit et se cacha les yeux.

J'aimerai peut-tre un jour M. Bouchot, dit-elle en s'enfuyant;
seulement, je veux que ce soit lui qui commence.

--Prends garde! lui cria Mademoiselle, qui murmura ensuite: Dieu, qui
nous a prodigu les preuves, devrait bien nous donner  tous ce
bonheur-l.

C'tait une joie pour les deux convalescents que de sentir autour d'eux
la petite Aime, comme ils la nommaient familirement. Bouchot surtout
se plaisait  la voir,  l'entendre chanter, rire ou causer. La prsence
de la vive jeune fille faisait battre son coeur avec force, circuler son
sang avec plus de vitesse. Le matin, il descendait toujours le premier,
presque certain de trouver Aime dj tablie prs de la fentre du
salon. Gaston ne tardait gure  le rejoindre; mais il s'installait sur
un fauteuil, s'absorbait dans la lecture d'un livre ou demeurait pensif.
A mesure que sa gurison avanait, une tristesse invincible semblait
s'emparer de lui.

A qui songes-tu? lui demanda un jour son ami.

--Tu veux dire  quoi?

--Non pas, je parle franais et je le rpte: A qui songes-tu?

--Au pass,  l'avenir,  la gloire.

--Je te prie de remarquer que je parle chien et que tu rponds chat.

--Je songe  Hlne.

--Depuis notre arrive elle habite la Msangerie et fait demander soir
et matin de nos nouvelles.

--Par son intendant, rpondit Gaston; elle n'a pas song  venir
elle-mme.

--Sa position est difficile, il faut tre indulgent.

--Tu la crois donc  la Msangerie?

Bouchot regarda son ami d'un air surpris.

Elle y est reste trois semaines, continua Gaston; aussitt qu'elle
nous a su hors de danger, elle est partie pour Paris.

--Ne jugeons pas  la hte. Elle doit tre blesse: car enfin tu l'as
accuse  tort, et elle attend sans doute...

Le marquis tendit un journal  son ami; on y parlait d'une fte
officielle o la marquise avait brill.

Dcidment, elle n'a pas de coeur, s'cria l'artiste indign; tu as tort
de t'occuper d'elle.

--Je dois la mpriser?

--Oublie-la, elle ne mrite rien de plus.

--C'est fait. dit Gaston, qui secoua la tte et se leva.

Prenant alors le bras de l'artiste, il l'entrana dans le jardin.

Trois semaines s'coulrent encore; de temps  autre, Bouchot parlait de
retourner  Paris; mais il se laissait convaincre sans peine qu'un
sjour de quarante-huit heures de plus  Houdan achverait de le
fortifier. Il avait commenc le portrait de Mademoiselle et d'Aime dans
l'espoir de les terminer assez tt pour le Salon. Le Salon allait
ouvrir, et les portraits taient loin d'tre achevs.

Une aprs-midi que Gaston travaillait dans sa chambre, l'artiste prit
une canne et gagna la campagne. Il semblait proccup et marcha jusqu'
l'entre d'un bois, o il s'assit. L'air tait doux, le soleil radieux,
les arbres commenaient  verdir, un vent lger courbait les moissons
vertes. Bouchot contempla longtemps le paysage qui se droulait devant
lui; puis son regard s'arrta sur la vieille tour que Gaston lui avait
si souvent dcrite.

Monsieur Bouchot, dit-il enfin en se parlant  lui-mme, ainsi que son
caractre expansif lui en avait fait contracter l'habitude, vous devez
supposer que je ne vous ai pas amen ici, seul, loin du monde et de son
tourbillon, uniquement pour vous divertir. J'ai  vous adresser une
srie de questions auxquelles je vous prie de rpondre avec une entire
franchise. Rassurez-vous, je serai indulgent et je ne vous trahirai pas.
Donc, mon cher Bouchot, je voudrais savoir pourquoi vous tes tantt
triste, tantt gai, et tantt ni l'un ni l'autre; pourquoi votre esprit,
votre coeur, votre me dbordent de posie. Autrefois, dans la nature,
dont vous tes un admirateur si fervent, vous voyiez avant tout des
rayons, des ombres, des effets de lumire, du pittoresque, des tons, des
perspectives, d'inimitables tableaux. Aujourd'hui, vous coutez
gazouiller les oiseaux, bruire le feuillage, murmurer les ruisseaux,
siffler le vent, et, dans l'azur splendide du ciel, vous dcouvrez, mme
en plein jour, des lunes, des toiles, jusqu' des soleils. Vous vous
intressez au brin d'herbe que la brise incline, vous protgez les
hannetons contre les enfants, la mouche contre l'araigne, et la petite
chanson plaintive du grillon vous rend si joyeux le soir, qu'elle vous
donne envie de pleurer. Vous tes distrait, rveur, srieux par instant,
sans avoir pour excuse, comme votre cousin le marquis de La Taillade, le
grand ouvrage que vous composez sur le bonheur de vos semblables. Je
voudrais savoir encore, monsieur Bouchot, pourquoi vous trouvez que le
docteur Fontaine a toujours raison, surtout quand il a tort; pourquoi
Mademoiselle vous semble non-seulement adorable comme par le pass, mais
belle  ravir; pourquoi Catherine, qui n'est que bonne, vous parat
spirituelle; et, enfin, pourquoi cette vieille tour, au-dessus de
laquelle planent ces hirondelles dont les cris vous rveillent chaque
matin, vous semble aussi ncessaire  votre existence qu'elle le
paraissait autrefois  votre ami Gaston?..

L'artiste se leva, se rapprocha du bord de la route, et du bout de sa
canne il crivit en lettres normes sur la poussire blanche:

J'aime Mlle Aime!

Ouf! dit-il, je m'en doutais bien un peu:  prsent, j'en suis sr. Ah!
j'aime Mlle Aime! Quel est donc l'animal qui nie l'existence des anges?
Est-ce assez beau, ce champ aux teintes d'meraude, dont les ondulations
s'tendent  perte de vue! et cette chaumire qui, comme une coquette,
ne se montre qu' demi  travers les taillis, il y a des heureux
l-dedans! Comme cette cloche qui tinte tout l-bas est loquente, et
que de choses elle dit  ceux dont l'intelligence comprend  demi-mot!
Je suis si content que, Dieu me pardonne, j'ai des larmes dans les yeux;
ce n'est pas l'heure des grillons, pourtant. C'est peut-tre la voix de
cette grenouille qui m'meut. Aprs tout, ce n'est pas si dsagrable
qu'on veut bien le dire, les coassements.

Bouchot relut deux ou trois fois avec complaisance ce qu'il avait crit;
la brise, en rasant la terre, effaait peu  peu les caractres tracs
par l'artiste.

a m'est bien gal, dit-il en posant la main sur son coeur, c'est grav
l.

Tout  coup il fit deux ou trois gambades; puis, au grand bahissement
d'un paysan et de sa compagne, il se mit  danser son fameux pas de
_Giselle_ autour du nom d'Aime. Encore essouffl, il excuta avec sa
canne une srie de moulinets auxquels le paysan rpondit en brandissant
son gourdin.

Voil un brave cultivateur qui comprend ma joie, dit Bouchot; est-il
heureux, cet homme des champs! Ce doit tre sa femme, cette grosse
joufflue qui se cache derrire lui comme si je lui faisais peur. Le
gredin manie bien sa trique. Allons, en route! Si je rencontre un
monsieur assez hardi pour me soutenir que le soleil, la lune, les
toiles et les vers luisants n'ont pas t faits pour moi, je lui casse
les reins.

Allons, enfants de la patrie!

Chut, ne soyons dsagrable  personne, pas mme au gouvernement.

Bouchot reprit le chemin de la ville. Il salua au passage la paysanne et
son compagnon qui, toujours mfiant, prit une attitude dfensive, qu'il
n'abandonna que lorsque l'artiste eut disparu, entre deux haies
d'aubpine en fleur.




IX

AIME.


Arriv dans la Grande-Rue, Bouchot ralentit le pas; un doute affreux
venait de lui traverser l'esprit. Il aimait la petite-fille du docteur,
mais russirait-il  s'en faire aimer? L'artiste eut un moment
d'angoisse; toutes les chimres qui tourmentent le cerveau des amoureux
l'assaillirent  la fois: il sentit la jalousie le mordre au coeur, vit
un rival dans chacun de ceux qui approchaient d'Aime, un rival qu'il
faudrait combattre  outrance. Un moulinet nergiquement excut changea
le cours des penses de l'artiste.

Consultons Gaston, se dit-il; il m'en voudrait avec justice si je lui
cachais que j'ai une bote  musique dans le coeur.

Au moment d'agiter la sonnette de la porte d'entre, Bouchot hsita.

Allons, murmura-t-il, voil que j'ai peur de me trouver en face de Mlle
Aime! Tout n'est pas rose,  ce qu'il parat, dans le mtier
d'amoureux. Si je lui parle, elle a l'oreille si fine qu'elle est
capable d'entendre ma musique; que lui rpondre, si elle m'interroge?
car les lois du monde m'obligent, jusqu' nouvel ordre,  dguiser mes
sentiments. Je voudrais bien savoir si a chante aussi dans son coeur?
Pourvu que ce soit le mme air que dans le mien! Allons, du calme et
surtout de la tenue.

--C'est vous, monsieur Bouchot, s'cria Catherine, vous n'avez donc pas
rencontr M. Gaston?

--Gaston est donc sorti?

--Il y a plus d'une heure qu'il est parti avec l'intention de vous
rejoindre.

--Pourquoi n'avez-vous pas devin, Catherine, que j'allais rentrer et
que je dsirais lui parler?

--Dame, monsieur, je ne l'ai pas fait exprs; je vais appeler
Mademoiselle.

--Ne la drangez pas... Ah! ma chre Catherine, il va des moments bien
solennels dans la vie.

--Est-ce qu'il vous arrive un malheur, monsieur Bouchot?

--Je ne sais pas encore au juste. Voyons, Catherine, vous avez de
l'exprience; vous ne sauriez donner que de bons conseils. Rpondez-moi
avec franchise; dussiez-vous briser la bote  musique, je ne vous en
voudrais pas. Au nom de votre pre et de votre mre, Catherine, dois-je
rire ou dois-je pleurer?

-- propos de quoi?

--Je vous le dirai plus tard; pour le moment, je vous demande un oui ou
un non; consultez votre exprience et rpondez.

--Riez, monsieur Bouchot; je ne vous ai jamais vu triste, et tout le
monde y perdrait si vous changiez de caractre.

--J'essayerai de rester moi-mme pour vous gayer, Catherine; Mlle Aime
est-elle au salon?

--Je la crois au jardin avec M. Fontaine, qui est rentr plus tt que de
coutume.

--Est-ce que tous ses malades sont morts?

--Vous savez bien qu'il les ressuscite, au contraire, le digne homme.

--Attendez, ma bonne Catherine; j'ai encore besoin de votre exprience.
Vous n'avez rien sur vos fourneaux qui rclame votre prsence immdiate?

--Non, monsieur.

--Que pensez-vous du mariage en tant qu'institution sociale, Catherine?

La vieille servante parut rflchir.

Se marier, dit-elle, c'est vouloir doubler ses chagrins lorsqu'on a
bien assez des siens propres.

--Il y a de la profondeur dans cette rflexion. Continuez.

--Le mariage, monsieur Bouchot,--Mme Hodd me le disait encore l'autre
jour,--c'est une loterie o les bons numros sont si rares que l'on
prtend qu'il n'y en a pas.

--Vous n'tes pas consolante, Catherine; par bonheur j'ai le moral
solide; continuez.

--Voyez-vous, monsieur Bouchot,--n'allez pas croire au moins que ce soit
pour vous que je le dis:--mais le meilleur des hommes ne vaut pas les
quatre fers d'un chien.

--Je vous trouve svre pour mon sexe, Catherine; est-ce tout?

--Oui, monsieur.

--Alors concluez.

--La fin des fins, monsieur Bouchot, et, je le rpte  qui veut
m'entendre, c'est que je ne conseillerai jamais  personne de se marier,
pas mme  mon plus cruel ennemi.

--Mais  vos amis, Catherine?

-- ceux-l, je leur conseillerai plutt de se pendre.

--Merci. Votre matresse partage-t-elle votre manire de voir?

--Oui, monsieur; il n'y a que les amoureux qui pensent autrement, parce
qu'ils sont aveugles, comme autrefois M. Gaston. Mais pourquoi me
faites-vous toutes ces questions, monsieur Bouchot?

--Je songeais  vous marier, Catherine, et je tenais  connatre votre
opinion; je suis fix.

--Me marier, rpta la servante en riant aux clats; le ferblantier du
coin de la place me l'a propos une fois; il n'y est pas revenu, le
gredin.

--Comment l'avez-vous guri, Catherine?

-- l'aide d'une racle dont on reverra la pareille le jour o je
rencontrerai cette Blanchote qui vous a fait tant de misres,  M.
Gaston et  vous.

--Je plains le ferblantier, en attendant que je plaigne Mme de La
Taillade. Oubliez tout ce que je viens de vous dire, Catherine; je ne
voudrais pas vous rendre rveuse.

Bouchot se dirigea vers le jardin; le docteur, assis prs d'une
tonnelle, tait plong dans une lecture qui semblait l'absorber.

Quand je pense que ce brave homme tient ma destine dans sa main, se
dit l'artiste, je suis pouvanta de sa puissance. Que pourrais-je bien
lui dire pour la flatter? Soyons dissimul; avant de lui laisser
entendre ma bote  musique, sachons d'abord si la chanson est de son
got.

Te voil, mon filleul, s'cria gaiement le docteur, qu'as-tu donc fait
de Gaston?

--Nous jouons  cache-cache, mon parrain; il me cherche par monts et par
vaux, et je vais m'asseoir pour l'attendre. Tout le monde se porte donc
bien que vous avez le temps de vous dorloter?

--Ne sais-tu pas que le printemps est la morte saison pour les mdecins?

--Ils doivent bien le dtester, alors. Je viens d'avoir un entretien
avec Catherine, qui m'a fait une profession de foi dont je suis encore
mu.

--C'est le bon sens incarn, cette fille-l, rpondit le vieux mdecin
qui releva ses lunettes sur son front; elle ne voit jamais qu'un ct de
la question, mais elle le voit bien.

--Elle me racontait l'histoire d'un ferblantier qui n'est peut-tre pas
de votre avis.

Le docteur se mit  rire.

Je le crois bien, rpondit-il; dans son indignation, Catherine l'a
presque assomm.

--Savez-vous comment elle dfinit le mariage, mon parrain? Une loterie!

--Et elle n'a pas compltement tort; qu'est-ce, en effet, que cette
alliance de deux tres runis par le hasard, et qui, parce qu'ils se
sont plu durant quinze jours, engagent leur avenir d'une faon
indissoluble?

--Arrtez, mon parrain; vous avez t mari, et je ne voudrais connatre
que vos impressions personnelles.

--Il y a des anges...

--Ah! je le savais bien, s'cria l'artiste.

--Mais il y a aussi des dmons.

--Ne parlons que des anges, mon parrain.

--J'ai t heureux, murmura le vieillard; ma pauvre compagne, si nous
pouvions l'interroger, en dirait-elle autant?

--Vous allez vous calomnier!

--Non, je ne me crois ni meilleur ni pire que je ne suis, et c'est
froidement que j'envisage la question. On part ensemble; mais deux
passions marchent rarement d'un pas gal; et ce n'est pas gai, les
cahots d'un vhicule dont l'un des chevaux tire  droite, tandis que
l'autre tire  gauche.

--Les cahots ne sont rien tant qu'on ne verse pas, dit Bouchot.

--On finit toujours par verser; regarde autour de toi sans te laisser
prendre aux apparences, et dis-moi combien de mariages heureux tu
dcouvres.

--a ne corrige personne, mon parrain; depuis Adam, les hommes aiment
les femmes, de pre en fils.

--L'amour n'a rien  voir avec le mariage.

--Vous tes lger, mon parrain.

--Je me place au point de vue philosophique; nos lois sont mauvaises et
notre faon de procder plus mauvaise encore; il ne me sera pas
difficile de te le dmontrer. Je ne veux pas remonter jusqu'
l'antiquit, qui ne voyait dans la femme qu'un tre infrieur; je
prendrai mon exemple dans notre socit actuelle, qui se croit en
progrs parce que le cercle dans lequel elle tourne s'est simplement
largi. Tu veux te marier?...

--Oui, mon parrain.

--De deux choses l'une, ou tu aimes ta future, ou tu fais une
spculation.

--Fi donc! j'aime ma future, mon parrain.

--Tu l'aimes, soit; nous reprendrons ensuite l'autre hypothse. Tu
l'aimes! alors, comme l'a fort bien dit Lucrce:

L'illusion te berce, et ton oeil enchant
Prte des traits charmants  la difformit.

Tu rves, chez celle dont l'aspect t'a sduit, toutes les grces, toutes
les qualits, toutes les vertus.

--Ce n'est pas un rve...

--Tu n'es plus libre, continua le docteur; ta raison, jete hors des
voies, ne connat plus la vrit. Il te semble impossible de vivre hors
de la prsence de celle que tu crois avoir choisie et qu'un hasard t'a
impose; le bonheur, tu le places  ses cts...

--Vous y tes, mon parrain.

--Tu te maries...

--Le plus vite possible, rpondit Bouchot.

--Le temps passe; peu  peu la raison reprend son empire, le bandeau
tombe, l'amour s'affaiblit, meurt...

--Jamais, il est ternel.

--Tu te rveilles; ta femme est lgre, acaritre...

--Arrtez, mon parrain. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle soit bonne,
douce, aimante?

--Alors, c'est toi dont l'humeur se transforme, qui deviens exigeant,
dominateur, injuste, d'autant plus cruel que ton erreur a t plus
profonde, et vous tes lis  jamais! L'enfer chrtien, si riche en
supplices, n'en compte peut-tre pas de plus affreux...

--Ae! ae! cria Bouchot.

--Qu'as-tu donc? demanda le docteur qui s'interrompit avec surprise.

--Une fausse alerte; j'ai cru que vous aviez cass ma bote  musique.

--Quelle bote  musique?

Catherine vint appeler le docteur qu'un fermier voulait consulter;
l'artiste, demeur seul, se perdit dans ses rflexions.

Elle est jolie, leur exprience, se dit-il; en voil des
encouragements. Gaston! ne manquera pas de me citer son exemple, et
Mademoiselle? Je crois que c'est encore elle qui me comprendra le mieux.
Moi qui tais si content de ma dcouverte, je n'ai plus envie de rire.
Je crains que mon parrain n'ait lev sa petite-fille dans des ides de
clibat qui gneraient singulirement les miennes.

Une fentre s'ouvrit, Aime parut. Elle monda une glycine dont les
belles grappes de fleurs commenaient  se fltrir; puis, appuye sur la
balustrade, elle regarda au loin, pensive, srieuse, le menton pos sur
sa main fine et blanche.

La gracieuse petite fe, murmura Bouchot; allons, la bote  musique
est intacte. Quel vacarme l-dedans, ajouta-t-il en se croisant les
bras; je voudrais savoir fabriquer les vers, je remplirais cent pages
avec ce seul nom: Aime! La voil partie, tous les soleils se couchent
donc  la fois, maintenant. On ne dne pas encore, j'ai le temps de
monter dans ma chambre et de composer un sonnet. Dans la posie, ce
n'est ni la rime ni la raison qui m'embarrassent, c'est la longueur du
vers. Bah! a doit lui tre bien gal  Mlle Aime que les vers rampent
sur douze ou sur quatorze pieds.

Vers sept heures du soir, l'aide de Catherine prvint Bouchot qu'on
l'attendait pour passer dans la salle  manger; Gaston, en retard,
venait enfin d'arriver; l'artiste, en habit noir, en cravate blanche, en
souliers vernis et gant de frais, pntra dans le petit salon; une
exclamation de surprise le salua.

Est-ce que vous allez au bal, mon neveu? demanda Mademoiselle.

--Non pas, ma chre tante.

--En soire chez le percepteur? dit Aime.

--Je ne bougerai pas d'auprs de vous, mademoiselle, si vous le
permettez.

--Alors tu fais prendre l'air  tes habits? s'cria Gaston.

--Non, mon cousin; mais il est dans la vie des jours graves, solennels,
o l'homme qui se respecte se doit  lui-mme de garder le dcorum.

--Je le connais ton dcorum, ta vas nous excuter le pas de _Giselle_.

--C'est fait depuis tantt, rpondit Bouchot sans sourire. Je rvais
dans ma chambre  la destine des empires, lorsque j'ai senti le besoin
de composer des vers. Comme je ne trouvais que le premier et le
troisime, je me suis souvenu de M. de Buffon;  dfaut de manchettes,
j'ai endoss mon habit pour attirer l'inspiration.

--Des vers! s'cria Aime, vous allez nous les dire? monsieur des
trivires.

--J'ai mis mon habit trop tard; au moment o j'allais en fabriquer un
second, Jeanne est venue m'annoncer prosaquement que la soupe
attendait.

--Quel air crmonieux, monsieur des trivires!

--Un air digne, mademoiselle Aime; l'habit noir, la cravate blanche
surtout, lvent la pense. On comprend, lorsqu'elle vous serre le cou,
pourquoi les diplomates, les notaires et les journalistes ont une si
haute ide d'eux-mmes et peuvent rgenter leurs contemporains. Les
augures romains portaient la cravate blanche.

Le dner fut gai; la toilette de Bouchot mit tout le monde en verve, lui
except. Gaston, contre son habitude, se montra d'un entrain qui
contrastait avec l'air compass de son ami. Au fond, en dpit de sa
plaisanterie, l'artiste tait trop srieusement amoureux pour ne pas
tre un peu triste. Il ne doutait ni du consentement du docteur ni de
celui de Mademoiselle; il se savait aim d'eux autant qu'il les aimait.
Ses inquitudes venaient d'Aime. Il ne la quittait gure des yeux, et,
selon les allures de la jeune fille, il se rptait tout bas, comme s'il
et effeuill une marguerite: Elle m'aime, un peu, beaucoup; puis, au
lieu d'achever, il secouait la tte et se sentait mu.

Gaston, le docteur et Mademoiselle s'tablirent devant une table de jeu;
Bouchot, qui devait remplacer le perdant, s'assit prs d'Aime qui
brodait. De temps  autre, la jeune fille levait les yeux sur l'artiste,
comme surprise de le voir si taciturne, lui qui d'ordinaire troublait
les joueurs, de faon  se faire constamment rappeler  l'ordre par
Mademoiselle. Parfois le regard des deux jeunes gens se rencontrait;
Aime baissait la tte, souriait ou rougissait. Tout  coup on appela
Bouchot, qui prit la place de son ami.

Gaston, devenu libre, se promena de long en large; il lutinait Aime au
passage, dnouant les rubans qui retenaient les cheveux de la jeune
fille, dont le doigt le menaait en riant.

Est-il heureux, lui, avec son titre de grand frre! pensait Bouchot.

Et l'artiste, distrait, jouait une carte pour une autre,  la grande
indignation de Mademoiselle.

Je ne vous veux plus pour partenaire lorsque vous serez en habit noir,
mon neveu; voil deux fois que vous oubliez que les as et les rois sont
tombs.

--C'est ma bote  musique, ma chre tante; mon habit est innocent.

--Quelle est cette nouvelle folie dont tu nous parles au moins pour la
dixime fois ce soir? demanda Gaston.

--Une surprise que je mnage  l'aimable socit, mais dont tu auras la
primeur.

Gaston se pencha vers l'oreille d'Aime, qui partit d'un clat de rire.

Atout, atout, et atout, s'cria triomphalement le docteur; l'avez-vous
fait exprs, mon filleul?

--Non, mon parrain. Je vous demande humblement pardon, ma chre tante,
vous avez perdu par ma faute.

--Un peu; mais Gaston va m'aider  prendre ma revanche.

Bouchot alla s'asseoir au fond du salon, dans un coin obscur. Il demeura
silencieux, ne rpondant mme pas aux plaisanteries que lui dcochait
son ami. Aime se rapprocha de lui.

Souffrez-vous donc, monsieur Bouchot? lui demanda la jeune fille avec
hsitation.

--Oui et non, Mademoiselle, ce n'est pas encore dcid.

--Parlez-vous srieusement?

--Certes, selon mon habitude.

Aime regarda l'artiste d'un air indcis.

Demain, reprit-il, je serai guri ou trs-malade.

--Vous m'effrayez. Vous ne songez pas  vous battre de nouveau, au
moins?

--Non, rassurez-vous, et merci pour l'intrt que vous paraissez prendre
 mon chtif individu.

--Ne me comptez-vous donc pas au nombre de vos amis?

--Je serais trop malheureux si je ne croyais occuper une place dans
votre coeur, lorsque vous en occupez une si grande dans le mien.

--Eh bien! confiez-moi la cause de votre tristesse.

--Je ne demanderais pas mieux, si je pouvais me l'expliquer  moi-mme;
je suis mu comme le sont les enfants, sans trop savoir pourquoi. Est-ce
que cela ne vous arrive jamais, mademoiselle Aime, de n'avoir aucun
motif de chagrin apprciable, et cependant de vous sentir le coeur si
gros que vous portez envie  ceux qui peuvent pleurer?

--Mais si; seulement je me donne la satisfaction de pleurer et, le
lendemain, je ris de mon enfantillage.

--Vous tes bien heureuse; chez moi, je crois que c'est tout le
contraire, je ris de ne pouvoir pleurer.

--Voulez-vous que je me mette au piano, afin de tenter de vous
distraire.

--Je vous en prie mme.

Aime prluda; elle joua l'ouverture de _Lucie_, puis un morceau de la
_Norma_ affectionn par l'artiste. Soudain, il se couvrit le visage de
ses mains comme pour mieux couter; mais, en ralit, pour cacher une
larme qui, de son coeur, venait de monter  ses yeux. La jeune fille s'en
aperut, ses doigts tremblants laissrent mourir les notes une  une,
elle cessa de jouer.

Bouchot releva la tte; Aime, visiblement mue, le regardait avec ses
grands yeux bleus si brillants et si purs.

Je pensais  ma mre, dit l'artiste qui essaya de sourire.

Puis, secouant la tte, il reprit:

Dcidment, mon habit m'a rendu maussade; on dirait que je vous ai
attriste. Me pardonnez-vous?

Sans rflchir, elle lui tendit une main dont il s'empara; leurs regards
se croisrent avec lenteur, tous deux se sentirent trembler et rougir;
ils venaient, sans changer une parole, de s'avouer mutuellement qu'ils
s'aimaient.

Aime, dgageant sa main, retourna prs de Mademoiselle, tandis que
l'artiste, dont le coeur bondissait, luttait contre l'envie d'embrasser
tous ceux qui l'entouraient.

Vers onze heures on se spara; Bouchot pressa les mains du docteur avec
effusion, baisa celles de Mademoiselle  quatre ou cinq reprises, et dut
se cramponner au bras de Gaston pour ne pas sauter au cou d'Aime, qui
n'osait plus le regarder. Bientt les deux amis, retirs dans la chambre
de Gaston, s'assirent face  face. L'artiste se dpouilla de son habit
et bourra sa pipe. Par un renversement singulier de leur humeur, c'tait
Bouchot qui gardait le silence, tandis que Gaston causait et
plaisantait.

Tu as march sur une mauvaise herbe, aujourd'hui, disait-il  son ami.

--Et toi sur une bonne, mon cousin.

--Oui, rpondit Gaston, arrire les proccupations, les soucis, la
tristesse, les chagrins! je veux ma part de soleil,  la fin; je veux
vivre. Je suis jaloux de toi, mon cher Bouchot, tu es clbre, l'Europe
sait ton nom, tandis que Paris bgaye  peine le mien. J'ai quelque
chose l, continua-t-il en se frappant le front, il est temps d'couter
la voix de l'ambition. J'tais garrott; me voil libre, pauvre,
indpendant;  moi l'avenir.

--Bravo! s'cria l'artiste; M. de Champltreux, qui s'y connat, est un
admirateur de ton premier livre, et il se plaint de ton silence.
Remets-toi  l'oeuvre: l'heure de la justice sonne tard quelquefois, mais
elle sonne.

--Ds demain, je reprends la plume; on ne doit pas se taire tant qu'on a
des choses utiles  dire, et cette fois je forcerai les indiffrents 
se tourner de mon ct.

--Moi, rpondit Bouchot, je suis devenu philosophe, je ne demande plus
qu'une chaumire pour y cacher un coeur que j'ai trouv.

--Que veux-tu dire?

--J'ai fait une singulire dcouverte.

--Confie-la moi bien vite.

--Attends que j'endosse mon habit, il est de rigueur pour la
circonstance.

Bouchot, se rapprochant alors de Gaston, lui posa la main sur l'paule.

Monsieur le marquis de la Taillade, dit-il, j'ai l'honneur de vous
faire part que j'aime Mlle Aime.

Gaston se dressa comme soulev de son fauteuil par un ressort, il ferma
 demi les yeux, ses lvres plirent; puis il prit son ami entre ses
bras et l'y tint longtemps press.

Tu donnes ton consentement? s'cria l'artiste.

--Ton bonheur n'est-il pas une partie du mien? rpondit le jeune
marquis d'une voix altre.

Vers deux heures du matin, Bouchot se disposait  numrer pour la
vingtime fois les qualits de la petite-fille du docteur, lorsque
Gaston, qui s'tait assis de faon  tourner le dos  la lumire,
proposa de prendre un peu de repos.

Il faut garder quelque chose  nous dire pour demain, ajouta-t-il en
pressant la main de son ami.

--Pour demain? rpta l'artiste. Ne t'inquite pas, va; il faudrait des
sicles, rien que pour vider le trop plein de mon coeur. Mais je suis
gnreux et j'ai piti de ta faiblesse; dors donc, et bonne nuit. Moi,
je vais rver  elle, tout en prparant le discours qui doit amener ton
parrain  m'accorder son vote.

Gaston, demeur seul, s'tendit sur son fauteuil et se couvrit le visage
de ses deux mains. Il se releva tout  coup; l'image d'Aime venait de
passer devant ses yeux.

Ah! malheureux, s'cria-t-il avec angoisse, toi aussi, tu l'aimes!




X

GASTON PREND SA REVANCHE.


Gaston ne dormit pas.

Tantt rsign, tantt dsespr, il comptait les heures une  une, se
promenant de long en large, s'arrtant parfois pour ne plus entendre que
l'impassible tic-tac de la vieille horloge. Le coeur meurtri, l'me
accable par une immense douleur, il maudissait le monde et la vie. Mais
la droiture de son caractre, aussi bien que l'affection qu'il portait 
Bouchot, lui traait son devoir, et il n'tait pas homme  hsiter. Il
devait hter l'union de son ami et d'Aime, puis s'loigner au plus vite
pour touffer sa passion coupable et la cacher aux yeux perspicaces de
ceux qui l'entouraient. Cette rsolution, il et voulu l'excuter sur
l'heure. Quelle fatalit prsidait donc aux vnements de sa vie? Quoi,
aprs la catastrophe qui l'avait rejet sanglant, dsol sons le toit de
Mademoiselle, alors qu'il aspirait au calme, au repos,  l'oubli, voil
qu'un orage imprvu venait l'assaillir et livrer de nouveau son me  la
douleur!

Rival de Bouchot! cette ide l'irritait. Le secret de son tardif amour,
aussi bien que de celui de l'artiste, s'expliquait facilement. D'abord,
dans la jeune fille transforme par l'ge, les deux amis avaient
continu  voir la petite compagne qu'ils considraient comme une soeur.
Mais le temps et la douleur, en mrissant Aime, avaient dvelopp ses
qualits morales. Si la beaut d'Hlne troublait les sens, la petite
fille du docteur, avec son regard profond, sa grce et son naturel,
faisait des conqutes moins rapides, mais plus durables. Aime,  son
insu, sans coquetterie, sduisit  la fois les deux convalescents, dont
l'me, en dpit de la diversit de leur humeur, tait si propre 
comprendre la sienne.

Le jour parut; Gaston regardait sans voir, coutait sans entendre; son
me seule veillait et souffrait. Le bruit d'une porte qui s'ouvrait le
ramena  la ralit; il secoua la tte  la vue d'un rayon de soleil qui
dorait les vitres de sa fentre et se leva.

Quels terribles adversaires que l'amour et l'amiti lorsqu'ils se
mettent  lutter, pensa-t-il. Ma raison a beau faire, il n'y a qu'une
route  suivre; il faut, duss-je en mourir, que Bouchot soit heureux.

Vers sept heures il gagna le jardin, il y trouva Mademoiselle, toujours
matinale.

Qu'as-tu donc? s'cria-t-elle en le voyant ple, dfait, les yeux
rouges.

--Je n'ai pu dormir, rpondit-il avec un peu d'embarras.

--On te croirait malade; remonte chez toi bien vite, je vais recommander
 Aime de ne pas s'approcher de son piano de la matine, et tu
reposeras jusqu' l'heure du djeuner.

--C'est inutile, chre tante, je vais vous dire adieu tout  l'heure, je
pars.

--Pour Maulette?

--Pour Paris.

Mademoiselle regarda son neveu comme pour s'assurer qu'il parlait
srieusement; puis elle se laissa tomber sur un banc. Gaston s'assit
prs d'elle, silencieux, proccup. Il appuya soudain la tte sur
l'paule de celle qui lui avait servi de mre et ne put contenir un
sanglot.

Tu souffres? que t'arrive-t-il, bon Dieu? confie-moi vite la cause de
ton chagrin. Rponds, rponds-moi donc, cruel enfant, rpta
Mademoiselle dont les larmes coulaient  la vue de la douleur de son
neveu; ne vois-tu pas que tu me fais mourir?

Gaston se redressa; il essaya de sourire.

Ce n'est rien, chre tante, dit-il, rien qu'un enfantillage. Au moment
de vous quitter, je me suis souvenu de cette poque o l'on m'a entran
loin de vous, et toutes les anciennes blessures de mon coeur se sont
rouvertes.

Mademoiselle secoua la tte d'un air de doute.

Il se passe quelque chose que tu veux me cacher. Ce dpart, tu n'y
songeais pas hier.

Gaston demeura muet.

Voyons, continua Mademoiselle qui l'attira sur sa poitrine comme
lorsqu'il tait petit, confesse-toi, je russirai peut-tre  te
consoler. Ce n'est pas pour un enfantillage qu'un homme comme toi
pleure. Tu aimes encore Hlne, tu souffres de ne plus la voir, et c'est
elle que tu vas chercher?

--Non, s'cria Gaston, je ne puis plus que maudire celle que vous venez
de nommer.

--Je le regrette, mon pauvre ami; elle est ta femme, aprs tout, et ce
sont les plus belles annes de votre existence  tous deux qui vont
s'couler dans l'isolement. Voyons, n'est-il aucun moyen de vous
rapprocher.

--Je ne l'aime plus.

--Reste prs de moi, alors; que vas-tu chercher  Paris?

--La gloire, rpondit Gaston; il est temps que je vous rende fire de
votre neveu.

--Je le suis, rpondit Mademoiselle qui le baisa au front. Toute mon
ambition est satisfaite lorsque tu es l prs de moi, que je m'appuie
sur ton bras et que je sens combien tu m'aimes.

--Mais vous avez l'me trop haute, chre tante, pour vouloir que je me
condamne  l'oisivet. Il est un vide dans mon coeur qu'il me faut
combler, puisque l'amour ne doit plus le remplir. Je veux essayer d'tre
utile.

--Vous autres hommes d'imagination, rpondit Mademoiselle, vous placez
le bonheur si haut que vous russissez rarement  l'atteindre, et vous
rendez le sort responsable de vos dceptions. Ce n'est pas un blme que
j'exprime, dit-elle  un mouvement de Gaston, c'est un regret. Du reste,
tout ce qui pourra te distraire, je le trouve bon. Va donc, mon pauvre
enfant, mais reviens vite; personne n'est heureux ici lorsque tu es
absent.

Elle demeura un instant pensive, puis elle ajouta:

Ta dtermination a donc t prise ce matin? hier au soir, tu parlais
d'accompagner ton parrain  Dreux.

Gaston pronona le nom de son ami.

Mademoiselle sourit tout  coup.

--Ah! dit-elle, me voila soulage et je suis sre de te revoir bientt;
M. Bouchot te ramnera.

--Il me ramnera, rpta machinalement Gaston.

--Oui, sans doute; tu peux bien me mettre dans la confidence, il aime
notre petite Aime, n'est-ce pas?

Gaston dut faire un effort suprme pour cacher son trouble.

Oui, rpondit-il; mais elle?

--Je puis te confier l'autre moiti du secret; tu ne la trahiras pas:
elle aussi, l'aime. Quand je songe que, pendant dix annes, c'est toi
que j'ai rv comme mari de ma chre Aime. Dieu, les beaux chteaux en
Espagne que je construisais, dans ce temps-l! Un jour, tu as souffl
dessus, il n'en a pas fallu davantage pour les dtruire de fond en
comble. J'en ai pleur, car cette union... Mais  quoi bon rappeler un
pass irrmdiable? Voyons, est-ce que cela ne te fait pas plaisir de
songer que ton ami se charge du bonheur d'Aime?

--Allons, pensa Gaston qui fit quelques pas; comme le gladiateur
antique, sachons sourire avec une blessure mortelle au coeur.

--O vas-tu? demanda Mademoiselle avec vivacit.

--Appeler Bouchot et lui apprendre que son amour est partag.

--Reste, s'il te plat; tu sembles oublier que c'est un secret que je
t'ai confi. Laisse agir ton ami, c'est  lui qu'il appartient de porter
le premier la parole, et son habit noir d'hier trahissait des intentions
qui se rvleront probablement aujourd'hui. Tout ce que je te permets,
c'est de l'encourager au besoin.

Gaston se rassit; il parut oublier la prsence de sa tante.

Quoi! dit-elle, la pense de voir heureux tous les tres qui te sont
chers ne suffit pas  te drider?

--Le mariage m'apparat sous un jour si sombre, ma chre tante, que je
suis tent de plaindre ceux pour lesquels vous croyez devoir vous
rjouir.

--Je comprends l'amertume de tes souvenirs, rpondit Mademoiselle d'une
voix grave; mais je sais aussi que tu as une grande me, et que le
bonheur des antres ne saurait te porter ombrage. Nous savons souffrir,
toi et moi, car Dieu ne nous a pas pargn les preuves, et cependant il
en est d'autres que sa main traite encore plus svrement. Te voil
veuf, continua-t-elle avec affection, tu as aim sans tre pay de
retour. Eh bien, tu vivras comme ta vieille tante, qui possdait un coeur
que l'on a ddaign comme le tien. Aujourd'hui nous n'avons plus gure
qu'un malheur  redouter, c'est que Dieu ne nous ravisse l'un 
l'autre.

Gaston s'empara de la main de Mademoiselle.

Je dois te prcder, continua-t-elle un peu mue, dans ce monde o je
rendrai compte  ta mre de ton bonheur dont je m'tais charge. Si je
n'ai pas russi, c'est que Dieu ne l'a pas voulu, tu me rendras toi-mme
tmoignage. Ne te chagrine pas; je le ferai le plus tard possible, ce
terrible voyage. J'en voulais venir  ceci: je comprends tes ides
d'ambition, ce n'est pas  Houdan qu'on peut devenir clbre; pars donc,
mais reviens souvent, tu ne m'auras pas toujours, et je serai bien aise
moi-mme d'embrasser de temps  autre le petit enfant que j'ai berc.

Gaston se prcipita aux genoux de sa tante et lui couvrit les mains de
baisers.

Allons, dit Mademoiselle en le relevant, la tristesse est contagieuse;
je voulais te consoler, et c'est moi qui me suis laiss attendrir.
Heureusement que ton parrain n'est pas l pour nous gronder. Je me
retire; nous avons besoin l'un et l'autre de reprendre notre
sang-froid.

Mademoiselle s'loigna, gravit avec lenteur les marches du perron, et se
retourna pour sourire  son neveu, qui la contemplait immobile.

Je vais t'envoyer Aime, lui cria-t-elle au moment de disparatre.

--Noble et sainte femme! murmura Gaston; quoi qu'il arrive, ton fils
adoptif sera digne de toi.

Longtemps il demeura pensif, prparant, tudiant  l'avance le rle
qu'il devait jouer, afin que nul ne pt souponner la passion qui le
torturait. C'tait surtout aux yeux de Bouchot qu'il fallait  tout prix
cacher ce secret. L'artiste, qui dj avait expos sa vie pour Gaston,
tait capable de tous les hrosmes et renoncerait certainement au
bonheur plutt que de causer le dsespoir de son ami. Peu  peu, comme
il arrive aux caractres levs, Gaston trouva un apaisement, une sorte
de joie amre dans l'abngation que lui imposait son amiti. Il se
sentait  la hauteur des preuves que lui prparait le sort, et ce fut
avec rsolution qu'il entreprit de combattre et de vaincre la plus
imprieuse des passions humaines: l'amour.

Ah! pauvre coeur, dit-il, en pressant sa poitrine de ses deux mains, tes
battements, si douloureux qu'ils soient, ne m'empcheront pas d'obir 
ma conscience.

A l'heure du djeuner, Gaston, reprenant le ton enjou qui, la veille,
avait si fort gay ses amis, se plut  embrasser  la fois Aime et
Bouchot. A la brusque rvlation de leur passion mutuelle, faite  haute
voix, les deux jeunes gens se levrent interdits, anxieux, lanant 
Gaston des regards indigns. Aime s'enfuit confuse, tandis que
l'artiste, pris d'une toux subite, saisissait le bras de son ami pour
lui imposer silence. Mademoiselle et M. de Champltreux, tout en
souriant, avaient peine  ne pas laisser dborder leurs larmes  la
pense du bonheur qui attendait leurs enfants d'adoption. Le soir, ce
fut encore Gaston qui, vtu de noir  son tour et d'un ton crmonieux,
demanda au docteur la main d'Aime pour Bouchot. Certes, le bon docteur
s'attendait  cette demande; pourtant il chancela, ses lvres
tremblrent, et, moins vaillant que Mademoiselle et M. de Champltreux,
il se jeta dans les bras de son filleul sans dissimuler son motion.

Tu as entendu? dit-il  Aime accourue prs de lui. Rponds toi-mme,
je te laisse libre.

--Elle a dj rpondu ce matin, s'cria Catherine, qui droulait un
immense mouchoir  carreaux.

--Et qu'a-t-elle dit?

--La mme chose que nous, pardine! elle s'est mise  pleurer.

Durant trois semaines, Gaston, plus actif, plus gai en apparence qu'on
ne l'avait jamais vu, s'occupa des dmarches ncessaires pour hter
l'union des deux fiancs, se montrant aussi press qu'eux. Chaque soir,
alors que le tic-tac de la vieille horloge retentissait seul dans la
maison, il coutait les interminables confidences de Bouchot, qui, sans
le savoir, tournait et retournait un fer rouge dans le coeur de son ami.
Plus d'une fois, dfaillant, prt  se trahir, Gaston sentit un sanglot
monter  sa gorge et l'touffer. La chair, torture, meurtrie, se
rvoltait; mais l'me implacable la forait  souffrir en silence. Les
plus rudes preuves qu'et  subir le jeune marquis lui vinrent d'Aime.
Familire, confiante avec celui qu'elle considrait depuis longtemps
comme un frre, elle l'embrassait dix fois par jour  l'adresse de
Bouchot, ou l'entranait au fond du jardin pour parler  son aise de
celui dont elle allait porter le nom. Gaston, souriant, hroque,
apprciait alors l'adorable candeur de cette enfant qui aurait pu tre
sa femme. Je te la destinais, avait dit Mademoiselle. Quoi, sans le
souponner, sans le deviner, il avait effleur ce bonheur dont Bouchot
plus clairvoyant allait s'emparer! Dans ces moments, Gaston ne pouvait
s'empcher de songer  Hlne, de dplorer sa froideur et sa frivolit.

Mais si l'me de Gaston se trouva  la hauteur de la tche qu'il s'tait
impose, son corps, plus rebelle, trahit bientt, par son affaissement,
les luttes secrtes qui l'puisaient. Mademoiselle s'inquitait de temps
 autre de sa pleur, de son activit fbrile, de l'clat de son regard
 l'expression si calme et si douce d'ordinaire. A plusieurs reprises,
elle avait remarqu qu'il s'arrtait au milieu d'un sourire commenc,
qu'aussitt qu'il se croyait seul son visage devenait soudain grave et
morne. Aux questions de sa tante, le jeune homme rpondait en
l'embrassant ou en se plaignant de migraines imaginaires.

Le grand jour arriva. Gaston, puis par une nuit d'insomnie, tait prt
avant l'aube. Absorb, immobile, il comptait les heures o, se
retrouvant enfin libre, il pourrait s'enfuir, arracher le masque dont il
se couvrait, et, loin de tout regard importun, s'abandonner  son
dsespoir. Son nergie, son empire sur lui-mme avaient pu lui donner la
force de dissimuler, mais ses efforts avaient t vains pour arracher de
son coeur la cruelle passion qui le consumait. Il fut arrach  sa
rverie par le bruit d'un joyeux carillon qui, du clocher de la vieille
glise, parpillait ses notes dans l'air comme une vole d'oiseaux.

C'est le glas de ma dernire illusion, se dit-il avec tristesse; puis,
le sourire aux lvres, il alla baiser la main d'Aime et embrasser
Bouchot.

Le ciel, clment pour l'artiste, tait sans nuages, et le soleil dj
chaud blouissait les yeux. Une foule de femmes, de vieillards,
d'enfants endimanchs, se joignit au cortge pour faire honneur 
Mademoiselle et au docteur, aussi aims, aussi respects l'un que
l'autre. L'glise, inonde de rayons, avait sa grande porte de chne
ouverte  deux battants, et le matre-autel, blanc et or, scintillait
sous l'clat lumineux de cinquante cierges. Sur les dalles grises,
autour des deux fiancs, se refltaient les mosaques multicolores des
vitraux; on et dit des fleurs de feu. Le cur parut, leva les bras vers
le ciel, et l'on s'agenouilla.

Durant la crmonie, le regard de Gaston s'arrta d'abord sur un grand
christ en ivoire dont la tte  l'expression douce, triste, rsigne,
ceinte de sa triomphale couronne d'pines et penche sur l'paule
gauche, semblait contempler les assistants. Gaston souffrait, il courba
le front devant le divin martyr et pria; l'orgue, s'veillant tout 
coup, fit rsonner sa voix puissante, dont les sons, d'abord lents,
graves, solennels, l'attendrirent. Il laissa couler ses larmes sans
honte et son coeur se dgonfla. Bientt l'instrument eut des notes plus
vives, plus tendres, plus mues, auxquelles vinrent s'unir les voix
fraches des enfants de choeur, et l'esprit de Gaston, comme il arrive
dans les moments suprmes, se retourna vers le pass. Il se revit isol,
perdu, grelottant sur la place Saint-Jacques, en face de Bouchot
excutant le pas de Giselle. En un instant, il passa en revue sa
misrable enfance, si cruelle, si prouve, mais soutenue, rchauffe,
console par la bonne humeur, la droiture, le dvouement du cher tre
qui, agenouill en ce moment prs d'Aime, tait encore ple du sang
qu'il avait rpandu pour pargner celui de son ami. L'immensit de sa
dette envers l'artiste apparut plus clairement que jamais  Gaston.

Quoi que je fasse, pensa-t-il en regardant Bouchot, je ne pourrai
jamais que l'galer.

Il se leva, fier de la victoire qu'il avait remporte sur lui-mme, le
regard calme et assur. Ce fut d'un bras ferme qu'il soutint le pole
frang d'or au-dessus de la tte des fiancs; ce fut d'une voix sincre
qu'il mla sa prire  celle du prtre appelant les bndictions du ciel
sur les nouveaux poux; et ce fut du fond de l'me qu'il applaudit aux
cloches, dont la voix, un instant contenue, porta soudain vers Dieu le
serment que venaient d'changer Aime et Bouchot.

L'artiste, convaincu par les conseils de son ami, s'tait dcid 
partir pour l'Italie, et, le soir mme de son mariage, en compagnie
d'Aime, du docteur et de M. de Champltreux, il regagna Paris. Vers dix
heures du soir, Gaston, revenant du chemin de fer, rentra dans la petite
maison redevenue solitaire et silencieuse. Il embrassa Mademoiselle et
se retira.

Par une contradiction trange, il tait  la fois tranquille et triste,
satisfait et navr. Il lui semblait sentir un autre lui-mme se rvolter
et se dsesprer. Il s'agenouilla prs de son lit et pleura longuement
sans en avoir conscience. Tout  coup il sentit une main s'appuyer sur
son paule; il se redressa et se trouva en face de sa tante, qui
l'enveloppait de son beau regard.

Du courage, lui dit-elle d'une voix mue; tu as noblement agi et tu
dois tre content de toi.

Gaston, surpris, allait rpondre.

J'ai tout devin, continua Mademoiselle, qui pressa la tte de son
neveu contre sa poitrine; ne suis-je pas ta mre, moi? Mais ne parlons
que de l'avenir. Que comptes-tu faire?

--Retourner  Paris et reprendre mes travaux.

Mademoiselle parut rflchir.

J'aurais voulu te garder prs de moi, reprit-elle enfin; mais tu as
raison, ici tu te souviendrais trop. Songe toujours  moi,
continua-t-elle, les mains tendues comme pour bnir, et laisse agir ce
grand auxiliaire de Dieu: le temps.




XI

FACE.


Le surlendemain Gaston se mit en route pour Paris. Bientt la vapeur
remporta comme dans un tourbillon, et cette course vertigineuse soulagea
momentanment son esprit. L'homme, dans les crises qui bouleversent son
existence, s'insurge par instinct contre les lois inflexibles de la
matire et cherche follement  les braver. C'est alors qu'il rve de
dompter un cheval fougueux, de lutter contre l'ouragan, de dfier la
foudre on les flots soulevs. Les plaines, les collines, les bois
fuyaient avec trop de lenteur encore au gr de Gaston; peu  peu la
raison reprit ses droits, il se mit  songer.

Immobile, les yeux ferms, il semblait dormir. En ralit, il luttait
contre la brlante image d'Aime qui passait et repassait devant ses
yeux. Par instant, il regrettait avec amertume de n'avoir pas t
mortellement atteint par l'pe du vicomte de Champltreux; mais il
rejetait bien vite cette pense comme indigne de lui, comme un crime
envers les coeurs dvous qui l'aimaient. Le soir mme de son arrive 
Paris, Gaston, tabli dans l'atelier de Bouchot, se plongeait dans
l'tude avec l'ardeur de ses premires annes, demandant  cette
consolatrice austre l'oubli, que sa volont impuissante ne pouvait lui
donner.

Quelques jours plus tard, le public, par un de ces retours si frquents
 Paris, se passionna pour le premier livre de Gaston. La question du
pauprisme, brivement tudie dans son oeuvre, mais d'une faon neuve,
originale, touchante, mut soudain les esprits. On s'aperut vite que le
livre, si longtemps oubli ou ddaign, analysait non-seulement le mal,
mais proposait un moyen pratique de l'attnuer, sinon de le gurir. De
vives polmiques s'engagrent; de nombreux disciples vinrent se ranger
sous la bannire du jeune matre, qui bientt dut monter lui-mme sur la
brche pour dfendre ses ides. Durant trois mois, il lutta sans
relche, ardent, convaincu, passionn; mais avec cette hauteur de vues,
cette modration, cette dignit que donnent la conscience, l'amour du
bien et la vrit. Le nom du nouveau champion des vieux abus
gouvernementaux ne tarda gure  devenir populaire, et la clbrit vint
s'asseoir  son chevet. Bouchot, de Florence o il prparait une srie
d'oeuvres qui devaient le classer dfinitivement, applaudissait presque
chaque jour aux triomphes de son ami; quant au docteur, il ravissait
Mademoiselle par ses enthousiasmes, et se dclarait prt  mourir,
l'avnement du vritable progrs tant accompli.

Gaston, enfin, sr de sa force, quitta l'arne pour travailler en
silence  l'oeuvre nouvelle qu'il prparait. tait-il heureux? hlas!
non. En dpit du bruit qui venait de se faire autour de lui, son coeur
tressaillait encore au nom d'Aime; il se sentait rsign, mais non
guri. Grce  son courage,  son devoir si simplement accompli, il
possdait ce repos de la conscience et cette srnit d'me que donne
tout grand sacrifice. Peu  peu il russit  convaincre Mademoiselle que
la blessure qu'il portait au coeur tait cicatrise, et que le travail,
l'ambition satisfaite et le bonheur de ceux qu'il aimait avaient suffi
pour le gurir.

Au fond, malgr sa force de caractre soutenue par la conversation
stoque de M. de Champltreux, le jeune marquis, souvent en proie 
d'indicibles tristesses, cherchait un soulagement dans la fatigue
corporelle, et errait au hasard dans Paris. Un peu contre le gr de son
vieil ami, qui jugeait le frottement des hommes ncessaire pour
maintenir l'quilibre de l'esprit, Gaston fuyait le monde o l'on
cherchait  l'attirer, mais au milieu duquel il se souvenait trop que sa
gravit, sa droiture et mme sa rserve taient des dfauts. De temps 
autre, le souvenir de sa femme, qu'il n'avait pas revue, le poursuivait;
mais de leur position quivoque rsultait un problme devant la solution
duquel il reculait.

Un matin, dans une alle du bois de Boulogne, il vit passer la marquise,
vtue de noir, distraite, cache en quelque sorte au fond d'un coup.
Cette apparition le troubla. Depuis longtemps il ne voyait plus figurer
le nom d'Hlne dans le compte rendu des ftes auxquelles assiste le
tout-Paris conventionnel dont elle faisait partie, et il songea que,
depuis la terrible scne qui les avait spars, ils semblaient morts
l'un pour l'autre.

Deux mois s'coulrent encore. Bouchot, dont le sjour en Italie s'tait
prolong, grce peut-tre  la secrte influence de Mademoiselle,
annonait enfin son retour, et Madame Hubert, guide par M. de
Champltreux, disposait la maison qu'Aime devait bientt animer de sa
prsence. Gaston, que l'artiste dsirait garder prs de lui, examina
l'tat de son coeur et frmit  l'ide de se trouver chaque jour,  toute
heure, en face de la femme de son ami. Ses travaux, la campagne
entreprise contre les utopistes et les abus l'obligeaient  ne pas
s'loigner de Paris. Aussi, lorsqu'il parla d'aller s'tablir  Houdan,
M. de Champltreux dut combattre nergiquement sa rsolution. Selon lui,
Gaston ne s'appartenait plus; il se devait  son pays,  ses ides, 
l'humanit dont il avait embrass la cause:--son dpart serait une
dsertion.

--Je dois tre plus sage que Bouchot, rpondit Gaston, il est encore
trop tt pour imposer ma prsence au tte--tte du jeune mnage.

--J'y ai song pour ma part, rpliqua M. de Champltreux; eh bien, nous
irons vivre ensemble, pas trop loin d'ici;  moins que, par une
rsolution digne de vous, ajouta-t-il en appuyant sur les mots, vous ne
retourniez vivre prs de madame de La Taillade.

Gaston garda le silence; mais les paroles de son vieil ami rpondaient
trop bien  ses proccupations secrtes pour ne pas l'obliger enfin 
examiner d'une faon srieuse les chances d'une rconciliation avec
celle qui portait son nom.

Une aprs-midi, marchant au hasard, Gaston atteignit l'htel de ville et
en parcourut tous les alentours. Son imagination reconstruisit ce
quartier sordide, fangeux, malsain, au milieu duquel il avait pass de
si rudes annes, et qui n'existait plus que dans sa mmoire. Il revit la
rue des Arcis, la rue Planche-Mibray, la rue Jean-Pain-Mollet, la
boutique du corroyeur; puis la maison et le galetas o il dormait
l'hiver, enfoui sous un monceau de haillons. Il passa prs de
l'emplacement du cabaret de Pauquet, descendit sur le bord de la Seine
et reconnut la berge o, en compagnie de Bouchot, il avait song  se
rfugier dans la mort.

Que de peines en moins, se dit-il, si nous avions accompli notre
projet!

Voulant carter les ides dans lesquelles ce souvenir venait de le
plonger, il regagna le quai et marcha d'un pas rapide pour ne s'arrter
qu' la hauteur de Passy. Il retrouva l'endroit o, seize annes
auparavant, il s'tait spar de Bouchot pour se lancer au hasard sur la
grande route, l'me en proie  une de ces douleurs dont l'intensit fait
croire qu'on ne pourra jamais se consoler.

Gaston, fatigu, s'assit pour rflchir. D'un ct, Aime qu'il craint
de revoir; de l'autre, Hlne, froide, indiffrente, glace. Que
rsoudre? Partir, entreprendre un de ces voyages de dcouvertes d'o
l'on rapporte parfois la gloire, o l'on ne succombe qu'avec honneur, et
qui lui donnera le temps d'oublier? Mais sa tante? N'est-ce pas creuser
sa tombe que de mettre  excution un semblable projet? Cette cruelle
absence, durant laquelle le moindre vent, le moindre orage la tiendront
veille, tremblante pour celui auquel elle a consacr sa vie,
n'abrgera-t-elle pas ses jours dj compts!... Ah! l'indcision, le
doute! Qu'ils sont heureux ceux que l'herbe recouvre et qui dorment
insensibles dans la paix de l'ternit.

Une seule issue pour chapper au remords,  la douleur,  la fatalit,
pour revoir Aime sans danger, retourner prs d'Hlne! Elle n'tait
coupable que de coquetterie, et peut-tre est-il temps encore de
l'arrter sur la pente o son imprvoyance l'entrane, dont sa frivolit
lui cache l'abme final. Ne serait-il pas grand, noble, digne de Gaston,
de retourner vers celle qui porte son nom, qui l'a mconnu, d'offrir la
rconciliation et l'oubli, de se montrer calme, doux, patient, d'tudier
avec soin ce caractre incomprhensible, de recommencer avec abngation,
sans jalousie, avec l'autorit d'un nom dj clbre, et d'une
exprience chrement acquise, l'oeuvre dj vainement tente?

Pars, crie l'orgueil.

--Reste, murmure la raison.

Le soleil se couchait; Gaston, indcis, semblait oublier l'heure. Tout 
coup un sourire effleura ses lvres; il venait de se souvenir
qu'autrefois,  cette mme place, Bouchot, ne sachant quel parti
prendre, avait propos d'en appeler au sort. Le sort, en se prononant,
avait donn  l'artiste les moyens de devenir clbre.

Gaston sortit un louis de sa bourse et le jeta en l'air.

Si c'est pile, je pars; si c'est face, je reste.

Il se baissa avec hsitation, curieusement pi par un passant.

Face, murmura-t-il; soit, obissons.

Il se dirigea  la hte vers les Champs-lyses, lana dans le chapeau
d'un pauvre stupfait la pice d'or qui lui avait servi  consulter le
hasard, et s'approcha rapidement de la demeure de la marquise; peu  peu
son pas se ralentit, il entrevoyait les arbres du jardin et songeait 
remettre au lendemain sa premire visite.

Pas de lchet! pensa-t-il.

Il passa devant la loge du suisse, qui se disposait  l'interpeller,
mais qui se dcouvrit en le reconnaissant. Il traversa le vestibule,
gravit l'escalier, et s'arrta soudain  la vue du vicomte de
Champltreux. Celui-ci fit un pas en arrire, comme pour rentrer dans
l'antichambre. Gaston, affreusement ple, le regardait frmissant.

Le vicomte voulut parler, Gaston lui montra l'escalier d'un geste
imprieux.

Pas un mot ici, murmura-t-il.

Et, machinalement, il regarda le gandin s'loigner.

Le jeune marquis avait encore deux degrs  franchir, son coeur battait 
lui rompre la poitrine, la sueur perlait sur son front. Sa dmarche lui
apparaissait maintenant comme une faiblesse; et, les portes de
l'esprance, un moment entr'ouvertes, se refermaient  l'improviste pour
le plonger de nouveau dans le doute et dans la douleur. Il demeurait
immobile.

L'amertume et le ddain se peignaient tour  tour sur ses traits. Quelle
rsolution allait-il prendre? Tout  coup, il fit volte-face, poussa un
soupir; et, pas  pas, comme  regret, il redescendit les marches
au-dessus desquelles les nymphes impassibles continuaient  jeter leurs
fleurs de marbre.

Au mme instant, Hlne, prvenue de la prsence de son mari,
l'attendait pour se jeter dans ses bras. Elle ne se sentait plus
respecte depuis qu'on la savait spare de Gaston. Puis la conduite de
ce dernier, le bruit fait autour de son nom, un retour sur elle-mme
avait peut-tre clair la frivole jeune femme qui, pour la vingtime
fois, venait de refuser sa porte au vicomte furieux et dpit.

Gaston atteignait le jardin, lorsque la marquise haletante, suffoque,
parut devant lui. D'un mouvement fbrile, elle saisit le bras de son
mari.

Je suis innocente, je vous le jure! s'cria-t-elle enfin. Gaston, ayez
piti de mon orgueil, coutez-moi.

Elle chancela, ses yeux se fermrent, elle serait tombe si Gaston ne
l'et soutenue. Il la prit dans ses bras et l'emporta chez elle; peu 
peu elle reprit ses forces et se laissa glisser aux genoux de son mari.

Sauvez-moi de moi-mme, lui dit-elle, et rendez-moi digne de vous.

Il se pencha vers elle et la releva.

Alors, d'une voix mue, souvent coupe par un sanglot, la jeune femme,
s'accusant avec sincrit, raconta sa vie depuis qu'elle habitait seule
sa riche demeure et qu'on ne se croyait plus oblig de la respecter. En
terminant cette douloureuse confidence, elle rclama de nouveau l'aide
et la protection de son mari.

Ah! pensa Gaston, le hasard, c'est le doigt de Dieu; le devoir
m'attendait ici.

Puis, s'inclinant vers Hlne, il lui baisa la main.

Ne parlons plus du pass, dit-il; ma vie vous appartient, Hlne;
tchons de nous mieux comprendre et nous pourrons encore tre heureux.




XII

APRS L'ORAGE.


C'est l'hiver, la neige tombe, les portes sont closes, il est quatre
heures du soir et il fait presque nuit. Dans le salon de la petite
maison de Houdan, le docteur et M. de Champltreux jouent aux checs.
Graves, silencieux, ils mditent les coups. Prs de la vaste chemine o
le bois flambe en ptillant, Mademoiselle tricote, assise dans son grand
fauteuil. Prs d'elle, tout prs d'elle, Aime, un peu ple, oublie de
pousser l'aiguille plante dans sa broderie. Aucun bruit au dehors; le
petit chasseur, toujours en vedette sur la crte du toit, oscille 
peine et semble regarder au loin, comme s'il attendait un ami.

Les deux joueurs sortent soudain de leur mutisme; un coup douteux s'est
prsent. Mademoiselle relve la tte, les regarde et les coute. Ses
cheveux sont blancs, blancs comme la neige qui couvre la terre et les
arbres. Son visage a quelques rides lgres, elle sourit de l'animation
des deux partenaires; toujours son beau sourire mlancolique et doux.

Les joueurs sont retombs dans leurs calculs sur la marche de la reine
ou du roi. Mademoiselle prend la main d'Aime qui tressaille et semble
s'veiller.

 qui songes-tu? lui demande-t-elle  mi-voix.

-- Henri, rpond la jeune femme en rougissant.

--Il sera ici demain.

--Oui; et je calculais combien il y a de minutes d'ici  demain.

--Mais tu as vu ton mari il y a six jours!

--N'y a-t-il que six jours? J'aurais pari pour un mois.

Catherine survient, elle s'approche d'Aime dont elle baise les cheveux.

-Si M. Bouchot avait le bon esprit d'arriver ce soir, dit-elle, il se
rgalerait joliment; ma crme est russie.

Au premier tage, assis devant une table couverte de livres et de
papiers, Gaston, les deux mains appuyes sur un fauteuil, parat perdu
dans une mditation. Une portire se soulve, Hlne, mise avec une
lgante simplicit, s'avance sur la pointe des pieds, saisit la tte de
son mari et l'embrasse  l'improviste.

Monsieur le rveur ne songe-t-il pas  nous rejoindre au salon? dit la
jeune femme en pressant sa joue frache contre celle de son mari.

--Monsieur le rveur songeait  toi, ma belle marquise.

--Il m'aime?

--De toute son me.

Comme un enfant clin Hlne s'appuie sur son mari, et tous deux
oublient si bien l'heure que Catherine doit les prvenir que
Mademoiselle attend.

On allait se mettre  table lorsque le petit chasseur, comme pris d'une
folie subite, se mit  pivoter sur sa tige de fer avec un grincement
joyeux, tandis que la vieille horloge faisait ronfler ses rouages avec
son entrain accoutum. Au mme instant le marteau de la porte retentit 
coups presss.

C'est lui, crirent les convives d'une seule voix.

Aime, dont une robe de chambre dissimulait mal la taille arrondie,
s'tait prcipite vers l'antichambre. Elle reparut soutenue par
Bouchot, dont un ruban rouge ornait la boutonnire.

Nous ne t'attendions que demain, disait la jeune femme sans quitter son
mari des yeux.

--Chre, je ne sais pas comment s'arrange l'horloger, mais ma montre
avance toujours de vingt-quatre heures lorsqu'il s'agit de revenir ici.
Catherine, pourquoi permettez-vous qu'il neige et qu'il fasse si froid?

--Bon Dieu, monsieur Bouchot, ce n'est srement pas de ma faute, et si
j'avais su que vous arriviez...

--Je vous crois, Catherine, et j'accepte vos excuses. Et vous, madame
Bouchot, n'avez-vous commis aucune imprudence?

--Il n'y a pas moyen, avec Catherine; elle voulait me porter hier afin
de m'viter la peine de descendre l'escalier.

--Et c'est moi qui ai fait le voyage en dpit de mes cris, dit Hlne,
dont les beaux bras entourrent le cou de la vieille servante.

--Rien de nouveau  Paris? demanda Gaston  son ami.

--Si; le gouvernement est vex; ton lection parat certaine.

--Le progrs, commena le docteur...

--M'est avis que si vous ne le gardez pas pour le dessert, monsieur
Fontaine, Mademoiselle mangera son dner froid.

Les rires furent si bruyants  cette sortie de la vieille bonne, que le
petit chasseur, profitant d'une rafale, pivota trois fois sur lui-mme,
 la grande indignation sans doute de la vieille horloge qui, depuis un
an, s'tait mise  retarder avec persistance, comme pour allonger les
jours maintenant qu'ils taient heureux.







End of the Project Gutenberg EBook of Pile et face, by Lucien Biart

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PILE ET FACE ***

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