Project Gutenberg's Le Chevalier de Maison-Rouge, by Alexandre Dumas

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Title: Le Chevalier de Maison-Rouge

Author: Alexandre Dumas

Release Date: March 17, 2006 [EBook #18006]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Alexandre Dumas

LE CHEVALIER DE MAISON-ROUGE

(1845--1846)




Table des matires


I Les enrls volontaires.
II L'inconnue.
III La rue des Fosss-Saint-Victor.
IV Moeurs du temps.
V Quel homme c'tait que le citoyen Maurice Lindey.
VI Le temple.
VII Serment de joueur.
VIII Genevive.
IX Le souper.
X Le savetier Simon.
XI Le billet
XII Amour.
XIII Le 31 mai
XIV Dvouement
XV La desse Raison.
XVI L'enfant prodigue.
XVII Les mineurs.
XVIII Nuages.
XIX La demande.
XX La bouquetire.
XXI L'oeillet rouge.
XXII Simon le censeur.
XXIII La desse Raison.
XXIV La mre et la fille.
XXV Le billet
XXVI Black.
XXVII Le muscadin.
XXVIII Le chevalier de Maison-Rouge.
XXIX La patrouille.
XXX Oeillet et souterrain.
XXXI Perquisition.
XXXII La foi jure.
XXXIII Le lendemain.
XXXIV La conciergerie.
XXXV La salle des Pas-Perdus.
XXXVI Le citoyen Thodore.
XXXVII Le citoyen Gracchus.
XXXVIII L'enfant royal
XXXIX Le bouquet de violettes.
XL Le cabaret du Puits-de-No.
XLI Le greffier du ministre de la guerre.
XLII Les deux billets.
XLIII Les prparatifs de Dixmer.
XLIV Les prparatifs du chevalier de Maison-Rouge.
XLV Les recherches.
XLVI Le jugement
XLVII Prtre et bourreau.
XLVIII La charrette.
XLIX L'chafaud.
L La visite domiciliaire.
LI Lorin.
LII Suite du prcdent
LIII Le duel
LIV La salle des morts.
LV Pourquoi Lorin tait sorti
LVI Vive Simon!
Bibliographie--OEuvres compltes.




I

Les enrls volontaires


C'tait pendant la soire du 10 mars 1793. Dix heures venaient de tinter
 Notre-Dame, et chaque heure, se dtachant l'une aprs l'autre comme un
oiseau nocturne lanc d'un nid de bronze, s'tait envole triste,
monotone et vibrante.

La nuit tait descendue sur Paris, non pas bruyante, orageuse et
entrecoupe d'clairs, mais froide et brumeuse.

Paris lui-mme n'tait point ce Paris que nous connaissons, blouissant
le soir de mille feux qui se refltent dans sa fange dore, le Paris aux
promeneurs affairs, aux chuchotements joyeux, aux faubourgs bachiques,
ppinire de querelles audacieuses, de crimes hardis, fournaise aux
mille rugissements: c'tait une cite honteuse, timide, affaire, dont
les rares habitants couraient pour traverser d'une rue  l'autre, et se
prcipitaient dans leurs alles ou sous leurs portes cochres, comme des
btes fauves traques par les chasseurs s'engloutissent dans leurs
terriers.

C'tait enfin, comme nous l'avons dit, le Paris du 10 mars 1793.

Quelques mots sur la situation extrme qui avait amen ce changement
dans l'aspect de la capitale, puis nous entamerons les vnements dont
le rcit fera l'objet de cette histoire.

La France, par la mort de Louis XVI, avait rompu avec toute l'Europe.
Aux trois ennemis qu'elle avait d'abord combattus, c'est--dire  la
Prusse,  l'Empire, au Pimont, s'taient jointes l'Angleterre, la
Hollande et l'Espagne. La Sude et le Danemark seuls conservaient leur
vieille neutralit, occups qu'ils taient, du reste,  regarder
Catherine y dchirant la Pologne.

La situation tait effrayante. La France, moins ddaigne comme
puissance physique, mais aussi moins estime comme puissance morale
depuis les massacres de Septembre et l'excution du 21 janvier, tait
littralement bloque comme une simple ville de l'Europe entire.
L'Angleterre tait sur nos ctes, l'Espagne sur les Pyrnes, le Pimont
et l'Autriche sur les Alpes, la Hollande et la Prusse dans le nord des
Pays-Bas, et sur un seul point, du Haut-Rhin  l'Escaut, deux cent
cinquante mille combattants marchaient contre la Rpublique.

Partout nos gnraux taient repousss. Maczinski avait t oblig
d'abandonner Aix-la-Chapelle et de se retirer sur Lige. Steingel et
Neuilly taient rejets dans le Limbourg; Miranda, qui assigeait
Mastricht, s'tait repli sur Tongres. Valence et Dampierre, rduits 
battre en retraite, s'taient laiss enlever une partie de leur
matriel. Plus de dix mille dserteurs avaient dj abandonn l'arme et
s'taient rpandus dans l'intrieur. Enfin, la Convention, n'ayant plus
d'espoir qu'en Dumouriez, lui avait envoy courrier sur courrier pour
lui ordonner de quitter les bords du Biesboos, o il prparait un
dbarquement en Hollande, afin de venir prendre le commandement de
l'arme de la Meuse.

Sensible au coeur comme un corps anim, la France ressentait  Paris,
c'est--dire  son coeur mme, chacun des coups que l'invasion, la
rvolte ou la trahison lui portaient aux points les plus loigns.
Chaque victoire tait une meute de joie, chaque dfaite un soulvement
de terreur. On comprend donc facilement quel tumulte avaient produit les
nouvelles des checs successifs que nous venions d'prouver.

La veille, 9 mars, il y avait eu  la Convention une sance des plus
orageuses: tous les officiers avaient reu l'ordre de rejoindre leurs
rgiments  la mme heure; et Danton, cet audacieux proposeur des choses
impossibles qui s'accomplissaient cependant, Danton, montant  la
tribune, s'tait cri: Les soldats manquent, dites-vous? Offrons 
Paris une occasion de sauver la France, demandons-lui trente mille
hommes, envoyons-les  Dumouriez, et non seulement la France est sauve,
mais la Belgique est assure, mais la Hollande est conquise.

La proposition avait t accueillie par des cris d'enthousiasme. Des
registres avaient t ouverts dans toutes les sections, invites  se
runir dans la soire. Les spectacles avaient t ferms pour empcher
toute distraction, et le drapeau noir avait t arbor  l'htel de
ville en signe de dtresse.

Avant minuit, trente-cinq mille noms taient inscrits sur ces registres.

Seulement, il tait arriv ce soir-l ce qui dj tait arriv aux
journes de Septembre: dans chaque section, en s'inscrivant, les enrls
volontaires avaient demand qu'avant leur dpart les _tratres_ fussent
punis.

Les _tratres_, c'taient, en ralit, les contre-rvolutionnaires, les
conspirateurs cachs qui menaaient au dedans la Rvolution menace au
dehors. Mais, comme on le comprend bien, le mot prenait toute
l'extension que voulaient lui donner les partis extrmes qui dchiraient
la France  cette poque. Les tratres, c'taient les plus faibles. Or,
les girondins taient les plus faibles. Les montagnards dcidrent que
ce seraient les girondins qui seraient les tratres.

Le lendemain--ce lendemain tait le 10 mars--tous les dputs
montagnards taient prsents  la sance. Les jacobins arms venaient de
remplir les tribunes, aprs avoir chass les femmes, lorsque le maire se
prsente avec le conseil de la Commune, confirme le rapport des
commissaires de la Convention sur le dvouement des citoyens, et rpte
le voeu, mis unanimement la veille, d'un tribunal extraordinaire
destin  juger les tratres.

Aussitt on demande  grands cris un rapport du comit. Le comit se
runit aussitt, et, dix minutes aprs, Robert Lindet vient dire qu'un
tribunal sera nomm, compos de neuf juges indpendants de toutes
formes, acqurant la conviction par tous moyens, divis en deux sections
toujours permanentes, et poursuivant,  la requte de la Convention ou
directement, ceux qui tenteraient d'garer le peuple.

Comme on le voit, l'extension tait grande. Les girondins comprirent que
c'tait leur arrt. Ils se levrent en masse.

--Plutt mourir, s'crient-ils, que de consentir  l'tablissement de
cette inquisition vnitienne!

En rponse  cette apostrophe, les montagnards demandaient le vote 
haute voix.

--Oui, s'crie Fraud, oui, votons pour faire connatre au monde les
hommes qui veulent assassiner l'innocence au nom de la loi.

On vote en effet, et, contre toute apparence, la majorit dclare: 1
qu'il y aura des jurs; 2 que ces jurs seront pris en nombre gal dans
les dpartements; 3 qu'ils seront nomms par la Convention.

Au moment o ces trois propositions furent admises, de grands cris se
firent entendre. La Convention tait habitue aux visites de la
populace. Elle fit demander ce qu'on lui voulait; on lui rpondit que
c'tait une dputation des enrls volontaires qui avaient dn  la
halle au bl et qui demandaient  dfiler devant elle.

Aussitt les portes furent ouvertes et six cents hommes, arms de
sabres, de pistolets et de piques, apparurent  moiti ivres et
dfilrent au milieu des applaudissements, en demandant  grands cris la
mort des tratres.

--Oui, leur rpondit Collot d'Herbois, oui, mes amis, malgr les
intrigues, nous vous sauverons, vous et la libert!

Et ces mots furent suivis d'un regard jet aux girondins, regard qui
leur fit comprendre qu'ils n'taient point encore hors de danger.

En effet, la sance de la Convention termine, les montagnards se
rpandent dans les autres clubs, courent aux Cordeliers et aux Jacobins,
proposent de mettre les tratres hors la loi et de les gorger cette
nuit mme.

La femme de Louvet demeurait rue Saint-Honor, prs des Jacobins. Elle
entend des vocifrations, descend, entre au club, entend la proposition
et remonte en toute hte prvenir son mari. Louvet s'arme, court de
porte en porte pour prvenir ses amis, les trouve tous absents, apprend
du domestique de l'un d'eux qu'ils sont chez Ption, s'y rend 
l'instant mme, les voit dlibrant tranquillement sur un dcret qu'ils
doivent prsenter le lendemain, et que, abuss par une majorit de
hasard, ils se flattent de faire adopter. Il leur raconte ce qui se
passe, leur communique ses craintes, leur dit ce qu'on trame contre eux
aux Jacobins et aux Cordeliers, et se rsume en les invitant  prendre
de leur ct quelque mesure nergique.

Alors, Ption se lve, calme et impassible comme d'habitude, va  la
fentre, l'ouvre, regarde le ciel, tend les bras au dehors, et,
retirant sa main ruisselante:

--Il pleut, dit-il, il n'y aura rien cette nuit. Par cette fentre
entr'ouverte pntrrent les dernires vibrations de l'horloge qui
sonnait dix heures. Voil donc ce qui s'tait pass  Paris la veille et
le jour mme; voil ce qui s'y passait pendant cette soire du 10 mars,
et ce qui faisait que, dans cette obscurit humide et dans ce silence
menaant, les maisons destines  abriter les vivants, devenues muettes
et sombres, ressemblaient  des spulcres peupls seulement de morts. En
effet, de longues patrouilles de gardes nationaux recueillis et prcds
d'claireurs, la baonnette en avant; des troupes de citoyens des
sections arms au hasard et serrs les uns contre les autres; des
gendarmes interrogeant chaque recoin de porte ou chaque alle
entr'ouverte, tels taient les seuls habitants de la ville qui se
hasardassent dans les rues, tant on comprenait d'instinct qu'il se
tramait quelque chose d'inconnu et de terrible.

Une pluie fine et glace, cette mme pluie qui avait rassur Ption,
tait venue augmenter la mauvaise humeur et le malaise de ces
surveillants, dont chaque rencontre ressemblait  des prparatifs de
combat et qui, aprs s'tre reconnus avec dfiance, changeaient le mot
d'ordre lentement et de mauvaise grce. Puis on et dit,  les voir se
retourner les uns et les autres aprs leur sparation, qu'ils
craignaient mutuellement d'tre surpris par derrire.

Or, ce soir-l mme o Paris tait en proie  l'une de ces paniques, si
souvent renouveles qu'il et d cependant y tre quelque peu habitu,
ce soir o il tait sourdement question de massacrer les tides
rvolutionnaires qui, aprs avoir vot, avec restriction pour la
plupart, la mort du roi, reculaient aujourd'hui devant la mort de la
reine, prisonnire au Temple avec ses enfants et sa belle-soeur, une
femme enveloppe d'une mante d'indienne lilas,  poils noirs, la tte
couverte ou plutt ensevelie par le capuchon de cette mante, se glissait
le long des maisons de la rue Saint-Honor, se cachant dans quelque
enfoncement de porte, dans quelque angle de muraille chaque fois qu'une
patrouille apparaissait, demeurant immobile comme une statue, retenant
son haleine jusqu' ce que la patrouille ft passe, et alors, reprenant
sa course rapide et inquite jusqu' ce que quelque danger du mme genre
vnt de nouveau la forcer au silence et  l'immobilit.

Elle avait dj parcouru ainsi impunment, grce aux prcautions qu'elle
prenait, une partie de la rue Saint-Honor, lorsqu'au coin de la rue de
Grenelle elle tomba tout  coup, non pas dans une patrouille, mais dans
une petite troupe de ces braves enrls volontaires qui avaient dn 
la halle au bl, et dont le patriotisme tait exalt encore par les
nombreux toasts qu'ils avaient ports  leurs futures victoires.

La pauvre femme jeta un cri et essaya de fuir par la rue du Coq.

--Eh! l, l, citoyenne, cria le chef des enrls, car dj, tant le
besoin d'tre command est naturel  l'homme, ces dignes patriotes
s'taient nomms des chefs. Eh! l, l, o vas-tu?

La fugitive ne rpondit point et continua de courir.

--En joue! dit le chef, c'est un homme dguis, un aristocrate qui se
sauve!

Et le bruit de deux ou trois fusils retombant irrgulirement sur des
mains un peu trop vacillantes pour tre bien sres, annona  la pauvre
femme le mouvement fatal qui s'excutait.

--Non, non! s'cria-t-elle en s'arrtant court et en revenant sur ses
pas; non, citoyen, tu te trompes; je ne suis pas un homme.

--Alors, avance  l'ordre, dit le chef, et rponds catgoriquement. O
vas-tu comme cela, charmante belle de nuit?

--Mais, citoyen, je ne vais nulle part.... Je rentre.

--Ah! tu rentres?

--Oui.

--C'est rentrer un peu tard pour une honnte femme, citoyenne.

--Je viens de chez une parente qui est malade.

--Pauvre petite chatte, dit le chef en faisant de la main un geste
devant lequel recula vivement la femme effraye; et o est notre carte?

--Ma carte? Comment cela, citoyen? Que veux-tu dire et que me
demandes-tu l?

--N'as-tu pas lu le dcret de la Commune?

--Non.

--Tu l'as entendu crier, alors?

--Mais non. Que dit donc ce dcret, mon Dieu?

--D'abord, on ne dit plus mon Dieu, on dit l'tre suprme.

--Pardon; je me suis trompe. C'est une ancienne habitude.

--Mauvaise habitude, habitude d'aristocrate.

--Je tcherai de me corriger, citoyen. Mais tu disais...?

--Je disais que le dcret de la Commune dfend, pass dix heures du
soir, de sortir sans carte de civisme. As-tu ta carte de civisme?

--Hlas! non.

--Tu l'as oublie chez ta parente?

--J'ignorais qu'il fallt sortir avec cette carte.

--Alors, entrons au premier poste; l, tu t'expliqueras gentiment, avec
le capitaine, et, s'il est content de toi, il te fera reconduire  ton
domicile par deux hommes, sinon il te gardera jusqu' plus ample
information. Par file  gauche, pas acclr, en avant, marche!

Au cri de terreur que poussa la prisonnire, le chef des enrls
volontaires comprit que la pauvre femme redoutait fort cette mesure.

--Oh! oh! dit-il, je suis sr que nous tenons quelque gibier distingu.
Allons, allons, en route, ma petite ci-devant.

Et le chef saisit le bras de la prvenue, le mit sous le sien et
l'entrana, malgr ses cris et ses larmes, vers le poste du
Palais-galit.

On tait dj  la hauteur de la barrire des Sergents, quand, tout 
coup, un jeune homme de haute taille, envelopp d'un manteau, tourna le
coin de la rue Croix-des-Petits-Champs, juste au moment o la
prisonnire essayait par ses supplications d'obtenir qu'on lui rendt la
libert. Mais, sans l'couter, le chef des volontaires l'entrana
brutalement. La jeune femme poussa un cri, moiti d'effroi, moiti de
douleur.

Le jeune homme vit cette lutte, entendit ce cri, et bondissant d'un ct
 l'autre de la rue, il se trouva en face de la petite troupe.

--Qu'y a-t-il, et que fait-on  cette femme? demanda-t-il  celui qui
paraissait tre le chef.

--Au lieu de me questionner, mle-toi de ce qui te regarde.

--Quelle est cette femme, citoyens, et que lui voulez-vous? rpta le
jeune homme d'un ton plus impratif encore que la premire fois.

--Mais qui es-tu, toi-mme, pour nous interroger?

Le jeune homme carta son manteau, et l'on vit briller une paulette
sur un costume militaire.

--Je suis officier, dit-il, comme vous pouvez le voir.

--Officier... dans quoi?

--Dans la garde civique.

--Eh bien! qu'est-ce que a nous fait,  nous? rpondit un homme de la
troupe. Est-ce que nous connaissons a, les officiers de la garde
civique!

--Quoi qu'il dit? demanda un autre avec un accent tranant et ironique
particulier  l'homme du peuple, ou plutt de la populace parisienne qui
commence  se fcher.

--Il dit, rpliqua le jeune homme, que si l'paulette ne fait pas
respecter l'officier, le sabre fera respecter l'paulette.

Et, en mme temps, faisant un pas en arrire, le dfenseur inconnu de la
jeune femme dgagea des plis de son manteau et fit briller,  la lueur
d'un rverbre, un large et solide sabre d'infanterie. Puis, d'un
mouvement rapide et qui annonait une certaine habitude des luttes
armes, saisissant le chef des enrls volontaires par le collet de sa
carmagnole et lui posant la pointe du sabre sur la gorge:

--Maintenant, lui dit-il, causons comme deux bons amis.

--Mais, citoyen..., dit le chef des enrls en essayant de se dgager.

--Ah! je te prviens qu'au moindre mouvement que tu fais, au moindre
mouvement que font tes hommes, je te passe mon sabre au travers du
corps.

Pendant ce temps, deux hommes de la troupe continuaient  retenir la
femme.

--Tu m'as demand qui j'tais, continua le jeune homme, tu n'en avais
pas le droit, car tu ne commandes pas une patrouille rgulire.
Cependant, je vais te le dire: je me nomme Maurice Lindey; j'ai command
une batterie de canonniers au 10 aot. Je suis lieutenant de la garde
nationale, et secrtaire de la section des Frres et Amis. Cela te
suffit-il?

--Ah! citoyen lieutenant, rpondit le chef, toujours menac par la lame
dont il sentait la pointe peser de plus en plus, c'est bien autre chose.
Si tu es rellement ce que tu dis, c'est--dire un bon patriote...

--L, je savais bien que nous nous entendrions au bout de quelques
paroles, dit l'officier. Maintenant, rponds  ton tour: pourquoi cette
femme criait-elle, et que lui faisiez-vous?

--Nous la conduisions au corps de garde.

--Et pourquoi la conduisiez-vous au corps de garde?

--Parce qu'elle n'a point de carte de civisme, et que le dernier dcret
de la Commune ordonne d'arrter quiconque se hasardera dans les rues de
Paris, pass dix heures, sans carte de civisme. Oublies-tu que la patrie
est en danger, et que le drapeau noir flotte sur l'htel de ville?

--Le drapeau noir flotte sur l'htel de ville et la patrie est en
danger, parce que deux cent mille esclaves marchent contre la France,
reprit l'officier, et non parce qu'une femme court les rues de Paris,
pass dix heures. Mais, n'importe, citoyens, il y a un dcret de la
Commune: vous tes dans votre droit, et si vous m'eussiez rpondu cela
tout de suite, l'explication aurait t plus courte et moins orageuse.
C'est bien d'tre patriote, mais ce n'est pas mal d'tre poli, et le
premier officier que les citoyens doivent respecter, c'est celui, ce me
semble, qu'ils ont nomm eux-mmes.

Maintenant, emmenez cette femme si vous voulez, vous tes libres.

--Oh! citoyen, s'cria  son tour, en saisissant le bras de Maurice, la
femme, qui avait suivi tout le dbat avec une profonde anxit; oh!
citoyen! ne m'abandonnez pas  la merci de ces hommes grossiers et 
moiti ivres.

--Soit, dit Maurice; prenez mon bras et je vous conduirai avec eux
jusqu'au poste.

--Au poste! rpta la femme avec effroi; au poste! Et pourquoi me
conduire au poste, puisque je n'ai fait de mal  personne?

--On vous conduit au poste, dit Maurice, non point parce que vous avez
fait mal, non point parce qu'on suppose que vous pouvez en faire, mais
parce qu'un dcret de la Commune dfend de sortir sans une carte et que
vous n'en avez pas.

--Mais, monsieur, j'ignorais.

--Citoyenne, vous trouverez au poste de braves gens qui apprcieront vos
raisons, et de qui vous n'avez rien  craindre.

--Monsieur, dit la jeune femme en serrant le bras de l'officier, ce
n'est plus l'insulte que je crains, c'est la mort; si l'on me conduit au
poste, je suis perdue.




II

L'inconnue


Il y avait dans cette voix un tel accent de crainte et de distinction
mles ensemble, que Maurice tressaillit. Comme une commotion
lectrique, cette voix vibrante avait pntr jusqu' son coeur.

Il se retourna vers les enrls volontaires, qui se consultaient entre
eux. Humilis d'avoir t tenus en chec par un seul homme, ils se
consultaient entre eux avec l'intention bien visible de regagner le
terrain perdu; ils taient huit contre un: trois avaient des fusils, les
autres des pistolets et des piques, Maurice n'avait que son sabre: la
lutte ne pouvait tre gale.

La femme elle-mme comprit cela, car elle laissa retomber sa tte sur
sa poitrine en poussant un soupir.

Quant  Maurice, le sourcil fronc, la lvre ddaigneusement releve, le
sabre hors du fourreau, il restait irrsolu entre ses sentiments d'homme
qui lui ordonnaient de dfendre cette femme, et ses devoirs de citoyen
qui lui conseillaient de la livrer.

Tout  coup, au coin de la rue des Bons-Enfants, on vit briller l'clair
de plusieurs canons de fusil, et l'on entendit la marche mesure d'une
patrouille qui, apercevant un rassemblement, fit halte  dix pas  peu
prs du groupe, et, par la voix de son caporal, cria: Qui vive?

--Ami! cria Maurice; ami! Avance ici, Lorin. Celui auquel cette
injonction tait adresse se remit en marche et, prenant la tte,
s'approcha vivement, suivi de huit hommes.

--Eh! c'est toi, Maurice, dit le caporal. Ah! libertin! que fais-tu dans
les rues  cette heure?

--Tu le vois, je sors de la section des Frres et Amis.

--Oui, pour te rendre dans celle des soeurs et amies; nous connaissons
cela.



          _Apprenez, ma belle,_
          _Qu' minuit sonnant,_
          _Une main fidle,_
          _Une main d'amant,_
          _Ira doucement,_
          _Se glissant dans l'ombre,_
          _Tirer les verrous,_
          _Qui, ds la nuit sombre_
          _Sont pousss sur vous._


Hein! n'est-ce pas cela?

--Non, mon ami, tu te trompes; j'allais rentrer directement chez moi
lorsque j'ai trouv la citoyenne qui se dbattait aux mains des citoyens
volontaires; je suis accouru et j'ai demand pourquoi on la voulait
arrter.

--Je te reconnais bien l, dit Lorin.--_Des cavaliers franais tel est
le caractre._

Puis, se retournant vers les enrls:

--Et pourquoi arrtiez-vous cette femme? demanda le potique caporal.

--Nous l'avons dj dit au lieutenant, rpondit le chef de la petite
troupe: parce qu'elle n'avait point de carte de sret.

--Bah! bah! dit Lorin, voil un beau crime!

--Tu ne connais donc pas l'arrt de la Commune? demanda le chef des
volontaires.

--Si fait! si fait! mais il est un autre arrt qui annule celui-l.

--Lequel?

--Le voici:


          _Sur le Pinde et sur le Parnasse,_
          _Il est dcrt par l'Amour_
          _Que la Beaut, la Jeunesse et la Grce_
          _Pourront,  toute heure du jour,_
          _Circuler sans billet de passe._


H que dis-tu de cet arrt, citoyen? Il est galant, ce me semble.

--Oui; mais il ne me parat pas premptoire. D'abord, il ne figure pas
dans le _Moniteur_, puis nous ne sommes ni sur le Pinde ni sur le
Parnasse; ensuite, il ne fait pas jour; enfin, la citoyenne n'est
peut-tre ni jeune, ni belle, ni gracieuse.

--Je parie le contraire, dit Lorin. Voyons, citoyenne, prouve-moi que
j'ai raison, baisse ta coiffe et que tout le monde puisse juger si tu es
dans les conditions du dcret.

--Ah! monsieur, dit la jeune femme en se pressant contre Maurice, aprs
m'avoir protge contre vos ennemis, protgez-moi contre vos amis, je
vous en supplie.

--Voyez-vous, voyez-vous, dit le chef des enrls, elle se cache. M'est
avis que c'est quelque espionne des aristocrates, quelque drlesse,
quelque coureuse de nuit.

--Oh! monsieur, dit la jeune femme en faisant faire un pas en avant 
Maurice et en dcouvrant un visage ravissant de jeunesse, de beaut et
de distinction, que la clart du rverbre claira. Oh! regardez-moi;
ai-je l'air d'tre ce qu'ils disent?

Maurice demeura bloui. Jamais il n'avait rien rv de pareil  ce qu'il
venait de voir. Nous disons  ce qu'il venait de voir, car l'inconnue
avait voil de nouveau son visage presque aussi rapidement qu'elle
l'avait dcouvert.

--Lorin, dit tout bas Maurice, rclame la prisonnire pour la conduire 
ton poste; tu en as le droit, comme chef de patrouille.

--Bon! dit le jeune caporal, je comprends  demi-mot. Puis, se
retournant vers l'inconnue:

--Allons, allons, la belle, continua-t-il, puisque vous ne voulez pas
nous donner la preuve que vous tes dans les conditions du dcret, il
faut nous suivre.

--Comment, vous suivre? dit le chef des enrls volontaires.

--Sans doute, nous allons conduire la citoyenne au poste de l'htel de
ville, o nous sommes de garde, et l nous prendrons des informations
sur elle.

--Pas du tout, pas du tout, dit le chef de la premire troupe. Elle est
 nous, et nous la gardons.

--Ah! citoyens, citoyens, dit Lorin, nous allons nous fcher.

--Fchez-vous ou ne vous fchez pas, morbleu, cela nous est bien gal.
Nous sommes de vrais soldats de la Rpublique, et tandis que vous
patrouillez dans les rues, nous allons verser notre sang  la frontire.

--Prenez garde de le rpandre en route, citoyens, et c'est ce qui pourra
bien vous arriver, si vous n'tes pas plus polis que vous ne l'tes.

--La politesse est une vertu d'aristocrate, et nous sommes des
sans-culottes, nous, repartirent les enrls.

--Allons donc, dit Lorin, ne parlez pas de ces choses-l devant madame.
Elle est peut-tre Anglaise. Ne vous fchez point de la supposition, mon
bel oiseau de nuit, ajouta-t-il en se retournant galamment vers
l'inconnue.


          _Un pote l'a dit, et nous, chos indignes,_
          _Nous allons aprs lui tout bas le rptant:_
          _L'Angleterre est un nid de cygnes_
          _Au milieu d'un immense tang._


--Ah! tu te trahis, dit le chef des enrls; ah! tu avoues que tu es une
crature de Pitt, un stipendi de l'Angleterre, un...

--Silence, dit Lorin, tu n'entends rien  la posie, mon ami; aussi je
vais te parler en prose. coute, nous sommes des gardes nationaux doux
et patients, mais tous enfants de Paris, ce qui veut dire que, lorsqu'on
nous chauffe les oreilles, nous frappons dru.

--Madame, dit Maurice, vous voyez ce qui se passe et vous devinez ce qui
va se passer; dans cinq minutes, dix ou onze hommes vont s'gorger pour
vous. La cause qu'ont embrasse ceux qui veulent vous dfendre
mrite-t-elle le sang qu'elle va faire couler?

--Monsieur, rpondit l'inconnue en joignant les mains, je ne puis vous
dire qu'une chose, une seule: c'est que, si vous me laissez arrter, il
en rsultera pour moi et pour d'autres encore des malheurs si grands,
que, plutt que de m'abandonner, je vous supplierai de me percer le
coeur avec l'arme que vous tenez dans la main et de jeter mon cadavre
dans la Seine.

--C'est bien, madame, rpondit Maurice, je prends tout sur moi.

Et laissant retomber les mains de la belle inconnue qu'il tenait dans
les siennes:

--Citoyens, dit-il aux gardes nationaux, comme votre officier, comme
patriote, comme Franais, je vous ordonne de protger cette femme. Et
toi, Lorin, si toute cette canaille dit un mot,  la baonnette!

--Apprtez... armes! dit Lorin.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'cria l'inconnue en enveloppant sa tte de
son capuchon et en s'appuyant contre une borne. Oh! mon Dieu!
protgez-le.

Les enrls volontaires essayrent de se mettre en dfense. L'un d'eux
tira mme un coup de pistolet dont la balle traversa le chapeau de
Maurice.

--Croisez baonnettes, dit Lorin. Ram plan, plan, plan, plan, plan,
plan.

Il y eut alors dans les tnbres un moment de lutte et de confusion
pendant lequel on entendit une ou deux dtonations d'armes  feu, puis
des imprcations, des cris, des blasphmes; mais personne ne vint, car,
ainsi que nous l'avons dit, il tait sourdement question de massacre, et
l'on crut que c'tait le massacre qui commenait. Deux ou trois fentres
seulement s'ouvrirent pour se refermer aussitt.

Moins nombreux et moins bien arms, les enrls volontaires furent en un
instant hors de combat. Deux taient blesss grivement, quatre autres
taient colls le long de la muraille avec chacun une baonnette sur la
poitrine.

--L, dit Lorin, j'espre, maintenant, que vous allez tre doux comme
des agneaux. Quant  toi, citoyen Maurice, je te charge de conduire
cette femme au poste de l'htel de ville. Tu comprends que tu en
rponds.

--Oui, dit Maurice. Puis tout bas:

--Et le mot d'ordre? ajouta-t-il.

--Ah diable! fit Lorin en se grattant l'oreille, le mot d'ordre.... C'est
que...

--Ne crains-tu pas que j'en fasse un mauvais usage?

--Ah! ma foi, dit Lorin, fais-en l'usage que tu voudras; cela te
regarde.

--Tu dis donc? reprit Maurice.

--Je dis que je vais te le donner tout  l'heure; mais laisse-nous
d'abord nous dbarrasser de ces gaillards-l. Puis, avant de te quitter,
je ne serais pas fch de te dire encore quelques mots de bon conseil.

--Soit, je t'attendrai.

Et Lorin revint vers ses gardes nationaux, qui tenaient toujours en
respect les enrls volontaires.

--L, maintenant, en avez-vous assez? dit-il.

--Oui, chien de girondin, rpondit le chef.

--Tu te trompes, mon ami, rpondit Lorin avec calme, et nous sommes
meilleurs sans-culottes que toi, attendu que nous appartenons au club
des Thermopyles, dont on ne contestera pas le patriotisme, j'espre.
Laissez aller les citoyens, continua Lorin, ils ne contestent pas.

--Il n'en est pas moins vrai que si cette femme est une suspecte...

--Si elle tait une suspecte, elle se serait sauve pendant la bataille
au lieu d'attendre, comme tu le vois, que la bataille ft finie.

--Hum! fit un des enrls, c'est assez vrai ce que dit l le citoyen
Thermopyle.

--D'ailleurs, nous le saurons, puisque mon ami va la conduire au poste,
tandis que nous allons aller boire, nous,  la sant de la nation.

--Nous allons aller boire? dit le chef.

--Certainement, j'ai trs soif, moi, et je connais un joli cabaret au
coin de la rue Thomas-du-Louvre!

--Eh! mais que ne disais-tu cela tout de suite, citoyen? Nous sommes
fchs d'avoir dout de ton patriotisme; et comme preuve, au nom de la
nation et de la loi, embrassons-nous.

--Embrassons-nous, dit Lorin. Et les enrls et les gardes nationaux
s'embrassrent avec enthousiasme. En ce temps-l, on pratiquait aussi
volontiers l'accolade que la dcollation.

--Allons, amis, s'crirent alors les deux troupes runies, au coin de
la rue Thomas-du-Louvre.

--Et nous donc! dirent les blesss d'une voix plaintive, est-ce que l'on
va nous abandonner ici?

--Ah bien, oui, vous abandonner, dit Lorin; abandonner des braves qui
sont tombs en combattant pour la patrie, contre des patriotes, c'est
vrai; par erreur, c'est encore vrai; on va vous envoyer des civires. En
attendant, chantez la _Marseillaise_, cela vous distraira.



          _Allez, enfants de la patrie,_
          _Le jour de gloire est arriv._


Puis, s'approchant de Maurice, qui se tenait avec son inconnue au coin
de la rue du Coq, tandis que les gardes nationaux et les volontaires
remontaient bras-dessus bras-dessous vers la place du Palais-galit:

--Maurice, lui dit-il, je t'ai promis un conseil, le voici. Viens avec
nous plutt que de te compromettre en protgeant la citoyenne, qui me
fait l'effet d'tre charmante, il est vrai, mais qui n'en est que plus
suspecte; car les femmes charmantes qui courent les rues de Paris 
minuit...

--Monsieur, dit la femme, ne me jugez pas sur les apparences, je vous en
supplie.

--D'abord, vous dites _monsieur_, ce qui est une grande faute,
entends-tu, citoyenne? Allons, voil que je dis _vous_, moi.

--Eh bien! oui, oui, citoyen, laisse ton ami accomplir sa bonne action.

--Comment cela?

--En me reconduisant jusque chez moi, en me protgeant tout le long de
la route.

--Maurice! Maurice! dit Lorin, songe  ce que tu vas faire; tu te
compromets horriblement.

--Je le sais bien, rpondit le jeune homme; mais que veux-tu! si je
l'abandonne, pauvre femme, elle sera arrte  chaque pas par les
patrouilles.

--Oh! oui, oui, tandis qu'avec vous, monsieur... tandis qu'avec toi,
citoyen, je veux dire, je suis sauve.

--Tu l'entends, sauve! dit Lorin. Elle court donc un grand danger?

--Voyons, mon cher Lorin, dit Maurice, soyons justes. C'est une bonne
patriote ou c'est une aristocrate. Si c'est une aristocrate, nous avons
eu tort de la protger; si c'est une bonne patriote, il est de notre
devoir de la prserver.

--Pardon, pardon, cher ami, j'en suis fch pour Aristote; mais ta
logique est stupide. Te voil comme celui qui dit:


          _Iris m'a vol ma raison_
          _Et me demande ma sagesse._


--Voyons, Lorin, dit Maurice, trve  Dorat,  Parny,  Gentil-Bernard,
je t'en supplie. Parlons srieusement: veux-tu ou ne veux-tu pas me
donner le mot de passe?

--C'est--dire, Maurice, que tu me mets dans cette ncessit de
sacrifier mon devoir  mon ami, ou mon ami  mon devoir. Or, j'ai bien
peur, Maurice, que le devoir ne soit sacrifi.

--Dcide-toi donc  l'un ou  l'autre, mon ami. Mais, au nom du ciel,
dcide-toi tout de suite.

--Tu n'en abuseras pas?

--Je te le promets.

--Ce n'est pas assez; jure!

--Et sur quoi?

--Jure sur l'autel de la patrie. Lorin ta son chapeau, le prsenta 
Maurice du ct de la cocarde, et Maurice, trouvant la chose toute
simple, fit sans rire le serment demand sur l'autel improvis.

--Et maintenant, dit Lorin, voici le mot d'ordre: Gaule et Lutce...
Peut-tre y en a-t-il qui te diront comme  moi: Gaule et Lucrce;
mais bah! laisse passer tout de mme, c'est toujours romain.

--Citoyenne, dit Maurice, maintenant je suis  vos ordres. Merci, Lorin.

--Bon voyage, dit celui-ci en se recoiffant avec l'autel de la patrie.

Et, fidle  ses gots anacrontiques, il s'loigna en murmurant:


          _Enfin, ma chre lonore,_
          _Tu l'as connu, ce pch si charmant_
          _Que tu craignais mme en le dsirant._
          _En le gotant, tu le craignais encore._
          _Eh bien! dis-moi, qu'a-t-il donc d'effrayant?..._




III

La rue des Fosss-Saint-Victor


Maurice, en se trouvant seul avec la jeune femme, fut un instant
embarrass. La crainte d'tre dupe, l'attrait de cette merveilleuse
beaut, un vague remords qui gratignait sa conscience pure de
rpublicain exalt, le retinrent au moment o il allait donner son bras
 la jeune femme.

--O allez-vous, citoyenne? lui dit-il.

--Hlas! monsieur, bien loin, lui rpondit-elle.

--Mais enfin...

--Du ct du Jardin des Plantes.

--C'est bien; allons.

--Ah! mon Dieu! monsieur, dit l'inconnue, je vois bien que je vous gne;
mais sans le malheur qui m'est arriv, et si je croyais ne courir qu'un
danger ordinaire, croyez bien que je n'abuserais pas ainsi de votre
gnrosit.

--Mais enfin, madame, dit Maurice, qui, dans le tte--tte, oubliait le
langage impos par le vocabulaire de la Rpublique et en revenait  son
langage d'homme, comment se fait-il, en conscience, que vous soyez 
cette heure dans les rues de Paris? Voyez si, except nous, il s'y
trouve une seule personne.

--Monsieur, je vous l'ai dit; j'avais t faire une visite au faubourg
du Roule. Partie  midi sans rien savoir de ce qui se passe, je revenais
sans en rien savoir encore: tout mon temps s'est coul dans une maison
un peu retire.

--Oui, murmura Maurice, dans quelque maison de ci-devant, dans quelque
repaire d'aristocrate. Avouez, citoyenne, que, tout en me demandant tout
haut mon appui, vous riez tout bas de ce que je vous le donne.

--Moi! s'cria-t-elle, et comment cela?

--Sans doute; vous voyez un rpublicain vous servir de guide. Eh bien,
ce rpublicain trahit sa cause, voil tout.

--Mais, citoyen, dit vivement l'inconnue, vous tes dans l'erreur, et
j'aime autant que vous la Rpublique.

--Alors, citoyenne, si vous tes bonne patriote, vous n'avez rien 
cacher. D'o veniez-vous?

--Oh! monsieur, de grce! dit l'inconnue. Il y avait dans ce _monsieur_
une telle expression de pudeur si profonde et si douce, que Maurice crut
tre fix sur le sentiment qu'il renfermait.

--Certes, dit-il, cette femme revient d'un rendez-vous d'amour. Et, sans
qu'il comprt pourquoi, il sentit  cette pense son coeur se serrer. De
ce moment il garda le silence.

Cependant les deux promeneurs nocturnes taient arrivs  la rue de la
Verrerie, aprs avoir t rencontrs par trois ou quatre patrouilles,
qui, au reste, grce au mot de passe, les avaient laisss circuler
librement, lorsqu' une dernire, l'officier parut faire quelque
difficult.

Maurice alors crut devoir ajouter au mot de passe son nom et sa demeure.

--Bien, dit l'officier, voil pour toi; mais la citoyenne...

--Aprs, la citoyenne?

--Qui est-elle?

--C'est... la soeur de ma femme. L'officier les laissa passer.

--Vous tes donc mari, monsieur? murmura l'inconnue.

--Non, madame; pourquoi cela?

--Parce qu'alors, dit-elle en riant, vous eussiez eu plus court de dire
que j'tais votre femme.

--Madame, dit  son tour Maurice, le nom de femme est un titre sacr et
qui ne doit pas se donner lgrement. Je n'ai point l'honneur de vous
connatre.

Ce fut  son tour que l'inconnue sentit son coeur se serrer, et elle
garda le silence. En ce moment ils traversaient le pont Marie. La jeune
femme marchait plus vite  mesure que l'on approchait du but de la
course. On traversa le pont de la Tournelle.

--Nous voil, je crois, dans votre quartier, dit Maurice en posant le
pied sur le quai Saint-Bernard.

--Oui, citoyen, dit l'inconnue; mais c'est justement ici que j'ai le
plus besoin de votre secours.

--En vrit, madame, vous me dfendez d'tre indiscret, et en mme temps
vous faites tout ce que vous pouvez pour exciter ma curiosit. Ce n'est
pas gnreux. Voyons, un peu de confiance; je l'ai bien mrite, je
crois. Ne me ferez-vous point l'honneur de me dire  qui je parle?

--Vous parlez, monsieur, reprit l'inconnue en souriant,  une femme que
vous avez sauve du plus grand danger qu'elle ait jamais couru, et qui
vous sera reconnaissante toute sa vie.

--Je ne vous en demande pas tant, madame; soyez moins reconnaissante, et
pendant cette seconde, dites-moi votre nom.

--Impossible.

--Vous l'eussiez dit cependant au premier sectionnaire venu, si l'on
vous et conduite au poste.

--Non, jamais, s'cria l'inconnue.

--Mais alors, vous alliez en prison.

--J'tais dcide  tout.

--Mais la prison dans ce moment-ci...

--C'est l'chafaud, je le sais.

--Et vous eussiez prfr l'chafaud?

-- la trahison.... Dire mon nom, c'tait trahir!

--Je vous le disais bien, que vous me faisiez jouer un singulier rle
pour un rpublicain!

--Vous jouez le rle d'un homme gnreux. Vous trouvez une pauvre femme
qu'on insulte, vous ne la mprisez pas quoiqu'elle soit du peuple, et,
comme elle peut tre insulte de nouveau, pour la sauver du naufrage,
vous la reconduisez jusqu'au misrable quartier qu'elle habite; voil
tout.

--Oui, vous avez raison; voil pour les apparences; voil ce que
j'aurais pu croire si je ne vous avais pas vue, si vous ne m'aviez pas
parl; mais votre beaut, mais votre langage sont d'une femme de
distinction; or, c'est justement cette distinction, en opposition avec
votre costume et avec ce misrable quartier, qui me prouve que votre
sortie  cette heure cache quelque mystre; vous vous taisez... allons,
n'en parlons plus. Sommes-nous encore loin de chez vous, madame?

En ce moment ils entraient dans la rue des Fosss-Saint-Victor.

--Vous voyez ce petit btiment noir, dit l'inconnue  Maurice en
tendant la main vers une maison situe au del des murs du Jardin des
Plantes. Quand nous serons l, vous me quitterez.

--Fort bien, madame. Ordonnez, je suis l pour vous obir.

--Vous vous fchez?

--Moi? Pas le moins du monde; d'ailleurs, que vous importe?

--Il m'importe beaucoup, car j'ai encore une grce  vous demander.

--Laquelle?

--C'est un adieu bien affectueux et bien franc... un adieu d'ami!

--Un adieu d'ami! Oh! vous me faites trop d'honneur, madame. Un
singulier ami que celui qui ne sait pas le nom de son amie, et  qui
cette amie cache sa demeure, de peur sans doute d'avoir l'ennui de le
revoir.

La jeune femme baissa la tte et ne rpondit pas.

--Au reste, madame, continua Maurice, si j'ai surpris quelque secret, il
ne faut pas m'en vouloir; je n'y tchais pas.

--Me voici arrive, monsieur, dit l'inconnue.

On tait en face de la vieille rue Saint-Jacques, borde de hautes
maisons noires, perce d'alles obscures, de ruelles occupes par des
usines et des tanneries, car  deux pas coule la petite rivire de
Bivre.

--Ici? dit Maurice. Comment! c'est ici que vous demeurez?

--Oui.

--Impossible!

--C'est cependant ainsi. Adieu, adieu donc, mon brave chevalier; adieu,
mon gnreux protecteur!

--Adieu, madame, rpondit Maurice avec une lgre ironie; mais
dites-moi, pour me tranquilliser, que vous ne courez plus aucun danger.

--Aucun.

--En ce cas, je me retire. Et Maurice fit un froid salut en se reculant
de deux pas en arrire.

L'inconnue demeura un instant immobile  la mme place.

--Je ne voudrais cependant pas prendre cong de vous ainsi, dit-elle.
Voyons, monsieur Maurice, votre main. Maurice se rapprocha de l'inconnue
et lui tendit la main.

Il sentit alors que la jeune femme lui glissait une bague au doigt.

--Oh! oh! citoyenne, que faites-vous donc l? Vous ne vous apercevez pas
que vous perdez une de vos bagues?

--Oh! monsieur, dit-elle, ce que vous faites l est bien mal.

--Il me manquait ce vice, n'est-ce pas, madame, d'tre ingrat?

--Voyons, je vous en supplie, monsieur... mon ami. Ne me quittez pas
ainsi. Voyons, que demandez-vous? Que vous faut-il?

--Pour tre pay, n'est-ce pas? dit le jeune homme avec amertume.

--Non, dit l'inconnue avec une expression enchanteresse, mais pour me
pardonner le secret que je suis force de garder envers vous.

Maurice, en voyant luire dans l'obscurit ces beaux yeux presque humides
de larmes, en sentant frmir cette main tide entre les siennes, en
entendant cette voix qui tait presque descendue  l'accent de la
prire, passa tout  coup de la colre au sentiment exalt.

--Ce qu'il me faut? s'cria-t-il. Il faut que je vous revoie.

--Impossible.

--Ne ft-ce qu'une seule fois, une heure, une minute, une seconde.

--Impossible, je vous dis.

--Comment! demanda Maurice, c'est srieusement que vous me dites que je
ne vous reverrai jamais?

--Jamais! rpondit l'inconnue comme un douloureux cho.

--Oh! madame, dit Maurice, dcidment vous vous jouez de moi.

Et il releva sa noble tte en secouant ses longs cheveux  la manire
d'un homme qui veut chapper  un pouvoir qui l'treint malgr lui.

L'inconnue le regardait avec une expression indfinissable. On voyait
qu'elle n'avait pas entirement chapp au sentiment qu'elle inspirait.

--coutez, dit-elle aprs un moment de silence qui n'avait t
interrompu que par un soupir qu'avait inutilement cherch  touffer
Maurice. coutez! me jurez-vous sur l'honneur de tenir vos yeux ferms
du moment o je vous le dirai jusqu' celui o vous aurez compt
soixante secondes? Mais l... sur l'honneur.

--Et, si je le jure, que m'arrivera-t-il?

--Il arrivera que je vous prouverai ma reconnaissance, comme je vous
promets de ne la prouver jamais  personne, ft-on pour moi plus que
vous n'avez fait vous-mme; ce qui, au reste, serait difficile.

--Mais enfin puis-je savoir?...

--Non, fiez-vous  moi, vous verrez...

--En vrit, madame, je ne sais si vous tes un ange ou un dmon.

--Jurez-vous?

--Eh bien, oui, je le jure!

--Quelque chose qui arrive, vous ne rouvrirez pas les yeux?... Quelque
chose qui arrive, comprenez-vous bien, vous sentissiez-vous frapp d'un
coup de poignard?

--Vous m'tourdissez, ma parole d'honneur, avec cette exigence.

--Eh! jurez donc, monsieur; vous ne risquez pas grand'chose, ce me
semble.

--Eh bien! je jure, quelque chose qui m'arrive, dit Maurice en fermant
les yeux.

Il s'arrta.

--Laissez-moi vous voir encore une fois, une seule fois, dit-il, je vous
en supplie.

La jeune femme rabattit son capuchon avec un sourire qui n'tait pas
exempt de coquetterie; et  la lueur de la lune, qui en ce moment mme
glissait entre deux nuages, il put revoir pour la seconde fois ces longs
cheveux pendants en boucles d'bne, l'arc parfait d'un double sourcil
qu'on et cru dessin  l'encre de Chine, deux yeux fendus en amande,
velouts et languissants, un nez de la forme la plus exquise, des lvres
fraches et brillantes comme du corail.

--Oh! vous tes belle, bien belle, trop belle! s'cria Maurice.

--Fermez les yeux, dit l'inconnue. Maurice obit. La jeune femme prit
ses deux mains dans les siennes, le tourna comme elle voulut. Soudain
une chaleur parfume sembla s'approcher de son visage, et une bouche
effleura sa bouche, laissant entre ses deux lvres la bague qu'il avait
refuse.

Ce fut une sensation rapide comme la pense, brlante comme une flamme.
Maurice ressentit une commotion qui ressemblait presque  la douleur,
tant elle tait inattendue et profonde, tant elle avait pntr au fond
du coeur et en avait fait frmir les fibres secrtes.

Il fit un brusque mouvement en tendant les bras devant lui.

--Votre serment! cria une voix dj loigne.

Maurice appuya ses mains crispes sur ses yeux pour rsister  la
tentation de se parjurer. Il ne compta plus, il ne pensa plus; il resta
muet, immobile, chancelant.

Au bout d'un instant il entendit comme le bruit d'une porte qui se
refermait  cinquante ou soixante pas de lui; puis tout bientt rentra
dans le silence.

Alors il carta ses doigts, rouvrit les yeux, regarda autour de lui
comme un homme qui s'veille, et peut-tre et-il cru qu'il se
rveillait en effet et que tout ce qui venait de lui arriver n'tait
qu'un songe, s'il n'et tenu serre entre ses lvres la bague qui
faisait de cette incroyable aventure une incontestable ralit.




IV

Moeurs du temps


Lorsque Maurice Lindey revint  lui et regarda autour de lui, il ne vit
que des ruelles sombres qui s'allongeaient  sa droite et  sa gauche;
il essaya de chercher, de se reconnatre; mais son esprit tait troubl,
la nuit tait sombre; la lune, qui tait sortie un instant pour clairer
le charmant visage de l'inconnue, tait rentre dans ses nuages. Le
jeune homme, aprs un moment de cruelle incertitude, reprit le chemin de
sa maison, situe rue du Roule.

En arrivant dans la rue Sainte-Avoie, Maurice fut surpris de la quantit
de patrouilles qui circulaient dans le quartier du Temple.

--Qu'y a-t-il donc, sergent? demanda-t-il au chef d'une patrouille fort
affaire qui venait de faire perquisition dans la rue des Fontaines.

--Ce qu'il y a? dit le sergent. Il y a, mon officier, qu'on a voulu
enlever cette nuit la femme Capet et toute sa niche.

--Et comment cela?

--Une patrouille de ci-devant qui s'tait, je ne sais comment, procur
le mot d'ordre, s'tait introduite au Temple sous le costume de
chasseurs de la garde nationale, et les devait enlever. Heureusement,
celui qui reprsentait le caporal, en parlant  l'officier de garde, l'a
appel _monsieur_; il s'est vendu lui-mme, l'aristocrate!

--Diable! fit Maurice. Et a-t-on arrt les conspirateurs?

--Non; la patrouille a gagn la rue, et elle s'est disperse.

--Et y a-t-il quelque espoir de rattraper ces gaillards-l?

--Oh! il n'y en a qu'un qu'il serait bien important de reprendre, le
chef, un grand maigre... qui avait t introduit parmi les hommes de
garde par un des municipaux de service. Nous a-t-il fait courir, le
sclrat! Mais il aura trouv une porte de derrire et se sera enfui par
les Madelonnettes.

Dans toute autre circonstance, Maurice ft rest toute la nuit avec les
patriotes qui veillaient au salut de la Rpublique; mais, depuis une
heure, l'amour de la patrie n'tait plus sa seule pense. Il continua
donc son chemin, la nouvelle qu'il venait d'apprendre se fondant peu 
peu dans son esprit et disparaissant derrire l'vnement qui venait de
lui arriver. D'ailleurs, ces prtendues tentatives d'enlvement taient
devenues si frquentes, les patriotes eux-mmes savaient que dans
certaines circonstances on s'en servait si bien comme d'un moyen
politique, que cette nouvelle n'avait pas inspir une grande inquitude
au jeune rpublicain.

En revenant chez lui, Maurice trouva son _officieux_;  cette poque on
n'avait plus de domestique; Maurice, disons-nous, trouva son officieux
l'attendant, et qui, en l'attendant, s'tait endormi, et, en dormant,
ronflait d'inquitude.

Il le rveilla avec tous les gards qu'on doit  son semblable, lui fit
tirer ses bottes, le renvoya afin de n'tre point distrait de sa pense,
se mit au lit, et, comme il se faisait tard et qu'il tait jeune, il
s'endormit  son tour malgr la proccupation de son esprit.

Le lendemain, il trouva une lettre sur sa table de nuit.

Cette lettre tait d'une criture fine, lgante et inconnue. Il
regarda le cachet: le cachet portait pour devise ce seul mot anglais:
_Nothing_,--Rien.

Il l'ouvrit, elle contenait ces mots:

Merci!

Reconnaissance ternelle en change d'un ternel oubli!...

Maurice appela son domestique; les vrais patriotes ne les sonnaient
plus, la sonnette rappelant la servilit; d'ailleurs, beaucoup
d'officieux mettaient, en entrant chez leurs matres, cette condition
aux services qu'ils consentaient  leur rendre.

L'officieux de Maurice avait reu, il y avait trente ans  peu prs,
sur les fonts baptismaux, le nom de Jean, mais en 92 il s'tait, de son
autorit prive, dbaptis, Jean sentant l'aristocratie et le disme, et
s'appelait Scvola.

--Scvola, demanda Maurice, sais-tu ce que c'est que cette lettre?

--Non, citoyen.

--Qui te l'a remise?

--Le concierge.

--Qui la lui a apporte?

--Un commissionnaire, sans doute, puisqu'il n'y a pas le timbre de la
nation.

--Descends et prie le concierge de monter. Le concierge monta parce que
c'tait Maurice qui le demandait, et que Maurice tait fort aim de tous
les officieux avec lesquels il tait en relation; mais le concierge
dclara que, si c'tait tout autre locataire, il l'et pri de
descendre.

Le concierge s'appelait Aristide.

Maurice l'interrogea. C'tait un homme inconnu qui, vers les huit
heures du matin, avait apport cette lettre. Le jeune homme eut beau
multiplier ses questions, les reprsenter sous toutes les faces, le
concierge ne put lui rpondre autre chose. Maurice le pria d'accepter
dix francs en l'invitant, si cet homme se reprsentait,  le suivre sans
affectation et  revenir lui dire o il tait all.

Htons-nous de dire qu' la grande satisfaction d'Aristide, un peu
humili par cette proposition de suivre un de ses semblables, l'homme ne
revint pas.

Maurice, rest seul, froissa la lettre avec dpit, tira la bague de
son doigt, la mit avec la lettre froisse sur une table de nuit, se
retourna le nez contre le mur avec la folle prtention de s'endormir de
nouveau; mais, au bout d'une heure, Maurice, revenu de cette
fanfaronnade, baisait la bague et relisait la lettre: la bague tait un
saphir trs beau.

La lettre tait, comme nous l'avons dit, un charmant petit billet qui
sentait son aristocratie d'une lieue.

Comme Maurice se livrait  cet examen, sa porte s'ouvrit. Maurice remit
la bague  son doigt et cacha la lettre sous son traversin. tait-ce
pudeur d'un amour naissant? tait-ce vergogne d'un patriote qui ne veut
pas qu'on le sache en relation avec des gens assez imprudents pour
crire un pareil billet, dont le parfum seul pouvait compromettre et la
main qui l'avait crit et celle qui le dcachetait?

Celui qui entrait ainsi tait un jeune homme vtu en patriote, mais en
patriote de la plus suprme lgance. Sa carmagnole tait de drap fin,
sa culotte tait en casimir et ses bas chins taient de fine soie.
Quant  son bonnet phrygien, il et fait honte, pour sa forme lgante
et sa belle couleur pourpre,  celui de Paris lui-mme.

Il portait en outre  sa ceinture une paire de pistolets de
l'ex-fabrique royale de Versailles, et un sabre droit et court pareil 
celui des lves du Champ-de-Mars.

--Ah! tu dors, Brutus, dit le nouvel arriv, et la patrie est en
danger. Fi donc!

--Non, Lorin, dit en riant Maurice, je ne dors pas, je rve.

--Oui, je comprends,  ton Eucharis.

--Eh bien, moi, je ne comprends pas.

--Bah!

--De qui parles-tu? Quelle est cette Eucharis?

--Eh bien, la femme...

--Quelle femme?

--La femme de la rue Saint-Honor, la femme de la patrouille,
l'inconnue pour laquelle nous avons risqu notre tte, toi et moi, hier
soir.

--Oh! oui, dit Maurice, qui savait parfaitement ce que voulait dire son
ami, mais qui seulement faisait semblant de ne point comprendre, la
femme inconnue!

--Eh bien, qui tait-ce?

--Je n'en sais rien.

--tait-elle jolie?

--Peuh! fit Maurice en allongeant ddaigneusement les lvres.

--Une pauvre femme oublie dans quelque rendez-vous amoureux.


          _...Oui, faibles que nous sommes,_
          _C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes._



--C'est possible, murmura Maurice, auquel cette ide, qu'il avait eue
d'abord, rpugnait fort  cette heure, et qui prfrait plutt voir dans
sa belle inconnue une conspiratrice qu'une femme amoureuse.

--Et o demeure-t-elle?

--Je n'en sais rien.

--Allons donc! tu n'en sais rien! impossible!

--Pourquoi cela?

--Tu l'as reconduite.

--Elle m'a chapp au pont Marie...

--T'chapper,  toi? s'cria Lorin avec un clat de rire norme. Une
femme t'chapper, allons donc!


          _Est-ce que la colombe chappe_
          _Au vautour, ce tyran des airs,_
          _Et la gazelle au tigre du dsert_
          _Qui la tient dj sous la patte?_



--Lorin, dit Maurice, ne t'habitueras-tu donc jamais  parler comme
tout le monde? Tu m'agaces horriblement avec ton atroce posie.

--Comment!  parler comme tout le monde! mais je parle mieux que tout
le monde, ce me semble. Je parle comme le citoyen Demoustier, en prose
et en vers. Quant  ma posie, mon cher! je sais une milie qui ne la
trouve pas mauvaise; mais revenons  la tienne.

-- ma posie?

--Non,  ton milie.

--Est-ce que j'ai une milie?

--Allons! allons! ta gazelle se sera faite tigresse et t'aura montr
les dents; de sorte que tu es vex, mais amoureux.

--Moi, amoureux dit Maurice en secouant la tte.

--Oui, toi, amoureux.


          _N'en fais pas un plus long mystre;_
          _Les coups qui partent de Cythre_
          _Frappent au coeur plus srement_
          _Que ceux de Jupiter tonnant._



--Lorin, dit Maurice en s'armant d'une clef fore qui tait sur sa table
de nuit, je te dclare que tu ne diras plus un seul vers que je ne
siffle.

--Alors, parlons politique. D'ailleurs, j'tais venu pour cela; sais-tu
la nouvelle?

--Je sais que la veuve Capet a voulu s'vader.

--Bah! ce n'est rien que cela.

--Qu'y a-t-il donc de plus?

--Le fameux chevalier de Maison-Rouge est  Paris.

--En vrit! s'cria Maurice en se levant sur son sant.

--Lui-mme en personne.

--Mais quand est-il entr?

--Hier au soir.

--Comment cela?

--Dguis en chasseur de la garde nationale. Une femme, qu'on croit
tre une aristocrate dguise en femme du peuple, lui a port des habits
 la barrire; puis un instant aprs, ils sont rentrs bras dessus bras
dessous. Ce n'est que quand ils ont t passs que la sentinelle a eu
quelques soupons. Il avait vu passer la femme avec un paquet, il la
voyait repasser avec une espce de militaire sous le bras; c'tait
louche; il a donn l'veil, on a couru aprs eux. Ils ont disparu dans
un htel de la rue Saint-Honor dont la porte s'est ouverte comme par
enchantement. L'htel avait une seconde sortie sur les Champs-lyses;
bonsoir! le chevalier de Maison-Rouge et sa complice se sont vanouis.
On dmolira l'htel et l'on guillotinera le propritaire; mais cela
n'empchera pas le chevalier de recommencer la tentative qui a dj
chou, il y a quatre mois pour la premire fois, et hier pour la
seconde.

--Et il n'est point arrt? demanda Maurice.

--Ah! bien oui, arrte Prote, mon cher, arrte donc Prote; tu sais
le mal qu'a eu Aristide  en venir  bout.


          _Pastor Aristoeus fugiens_
          _Pencia Tempe..._



--Prends garde, dit Maurice en portant sa clef  sa bouche.

--Prends garde toi-mme, morbleu! car cette fois ce n'est pas moi que
tu siffleras, c'est Virgile.

--C'est juste, et tant que tu ne le traduiras point, je n'ai rien 
dire. Mais revenons au chevalier de Maison-Rouge.

--Oui, convenons que c'est un fier homme.

--Le fait est que, pour entreprendre de pareilles choses, il faut un
grand courage.

--Ou un grand amour.

--Crois-tu donc  cet amour du chevalier pour la reine?

--Je n'y crois pas; je le dis comme tout le monde. D'ailleurs, elle en
a rendu amoureux bien d'autres; qu'y aurait-il d'tonnant  ce qu'elle
l'et sduit? Elle a bien sduit Barnave,  ce qu'on dit.

--N'importe, il faut que le chevalier ait des intelligences dans le
Temple mme.

--C'est possible:


          _L'amour brise les grilles_
          _Et se rit des verrous._



--Lorin!

--Ah! c'est vrai.

--Alors, tu crois cela comme les autres?

--Pourquoi pas?

--Parce qu' ton compte la reine aurait eu deux cents amoureux.

--Deux cents, trois cents, quatre cents. Elle est assez belle pour
cela. Je ne dis pas qu'elle les ait aims; mais enfin, ils l'ont aime,
elle. Tout le monde voit le soleil, et le soleil ne voit pas tout le
monde.

--Alors, tu dis donc que le chevalier de Maison-Rouge...?

--Je dis qu'on le traque un peu en ce moment-ci, et que s'il chappe aux
limiers de la Rpublique, ce sera un fin renard.

--Et que fait la Commune dans tout cela?

--La Commune va rendre un arrt par lequel chaque maison, comme un
registre ouvert, laissera voir, sur sa faade, le nom des habitants et
des habitantes. C'est la ralisation de ce rve des anciens: Que
n'existe-t-il une fentre au coeur de l'homme, pour que tout le monde
puisse voir ce qui s'y passe!

--Oh! excellente ide! s'cria Maurice.

--De mettre une fentre au coeur des hommes?

--Non, mais de mettre une liste  la porte des maisons. En effet,
Maurice songeait que ce lui serait un moyen de retrouver son inconnue,
ou tout au moins quelque trace d'elle qui pt le mettre sur sa voie.

--N'est-ce pas? dit Lorin. J'ai dj parl que cette mesure nous
donnerait une fourne de cinq cents aristocrates.  propos, nous avons
reu ce matin au club une dputation des enrls volontaires; ils sont
venus, conduits par nos adversaires de cette nuit, que je n'ai
abandonns qu'ivres morts; ils sont venus, dis-je, avec des guirlandes
de fleurs et des couronnes d'immortelles.

--En vrit! rpliqua Maurice en riant; et combien taient-ils?

--Ils taient trente; ils s'taient fait raser et avaient des bouquets
 la boutonnire. Citoyens du club des Thermopyles, a dit l'orateur, en
vrais patriotes que nous sommes, nous dsirons que l'union des Franais
ne soit pas trouble par un malentendu, et nous venons fraterniser de
nouveau.

--Alors...?

--Alors, nous avons fraternis derechef, et en ritrant, comme dit
Diafoirus; on a fait un autel  la patrie avec la table du secrtaire et
deux carafes dans lesquelles on a mis des bouquets. Comme tu tais le
hros de la fte, on t'a appel trois fois pour te couronner; et comme
tu n'as pas rpondu, attendu que tu n'y tais pas, et qu'il faut
toujours que l'on couronne quelque chose, on a couronn le buste de
Washington. Voil l'ordre et la marche selon lesquels a eu lieu la
crmonie.

Comme Lorin achevait ce rcit vridique, et qui,  cette poque,
n'avait rien de burlesque, on entendit des rumeurs dans la rue, et des
tambours, d'abord lointains, puis de plus en plus rapprochs, firent
entendre le bruit si commun alors de la gnrale.

--Qu'est-ce que cela? demanda Maurice.

--C'est la proclamation de l'arrt de la Commune, dit Lorin.

--Je cours  la section, dit Maurice en sautant  bas de son lit et en
appelant son officieux pour le venir habiller.

--Et moi, je rentre me coucher, dit Lorin; je n'ai dormi que deux
heures cette nuit, grce  tes enrags volontaires. Si l'on ne se bat
qu'un peu, tu me laisseras dormir; si l'on se bat beaucoup, tu viendras
me chercher.

--Pourquoi donc t'es-tu fait si beau? demanda Maurice en jetant un coup
d'oeil sur Lorin, qui se levait pour se retirer.

--Parce que, pour venir chez toi, je suis forc de passer rue Bthisy,
et que, rue Bthisy, au troisime, il y a une fentre qui s'ouvre
toujours quand je passe.

--Et tu ne crains pas qu'on te prenne pour un muscadin?

--Un muscadin, moi? Ah bien, oui, je suis connu, au contraire, pour un
franc sans-culotte. Mais il faut bien faire quelque sacrifice au beau
sexe. Le culte de la patrie n'exclut pas celui de l'amour; au contraire,
l'un commande l'autre:


          _La Rpublique a dcrt_
          _Que des Grecs on suivrait les traces;_
          _Et l'autel de la Libert_
          _Fait pendant  celui des Grces._



Ose siffler celui-l, je te dnonce comme aristocrate, et je te fais
raser de manire  ce que tu ne portes jamais perruque. Adieu, cher ami.


Lorin tendit cordialement  Maurice une main que le jeune secrtaire
serra cordialement, et sortit en ruminant un bouquet  Chloris.




V

Quel homme c'tait que le citoyen Maurice Lindey


Tandis que Maurice Lindey, aprs s'tre habill prcipitamment, se rend
 la section de la rue Lepelletier, dont il est, comme on le sait,
secrtaire, essayons de retracer aux yeux du public les antcdents de
cet homme, qui s'est produit sur la scne par un de ces lans de coeur,
familiers aux puissantes et gnreuses natures.

Le jeune homme avait dit la vrit pleine et entire, lorsque la
veille, en rpondant de l'inconnue, il avait dit qu'il se nommait
Maurice Lindey, demeurant rue du Roule. Il aurait pu ajouter qu'il tait
enfant de cette demi-aristocratie accorde aux gens de robe. Ses aeux
avaient marqu, depuis deux cents ans, par cette ternelle opposition
parlementaire qui a illustr les noms des Mol et des Maupeou. Son pre,
le bonhomme Lindey, qui avait pass toute sa vie  gmir contre le
despotisme, lorsque, le 14 juillet 89, la Bastille tait tomb aux mains
du peuple, tait mort de saisissement et d'pouvante de voir le
despotisme remplac par une libert militante, laissant son fils unique,
indpendant par sa fortune et rpublicain par sentiment.

La Rvolution, qui avait suivi de si prs ce grand vnement, avait
donc trouv Maurice dans toutes les conditions de vigueur et de maturit
virile qui conviennent  l'athlte prt  entrer en lice, ducation
rpublicaine fortifie par l'assiduit aux clubs et la lecture de tous
les pamphlets de l'poque. Dieu sait combien Maurice avait d en lire.
Mpris profond et raisonn de la hirarchie, pondration philosophique
des lments qui composent le corps, ngation absolue de toute noblesse
qui n'est pas personnelle, apprciation impartiale du pass, ardeur pour
les ides nouvelles, sympathie pour le peuple, mle  la plus
aristocratique des organisations, tel tait au moral, non pas celui que
nous avons choisi, mais celui que le journal o nous puisons ce sujet
nous a donn pour hros de cette histoire.

Au physique, Maurice Lindey tait un homme de cinq pieds huit pouces,
g de vingt-cinq ou de vingt-six ans, musculeux comme Hercule, beau de
cette beaut franaise qui accuse dans un Franc une race particulire,
c'est--dire un front pur, des yeux bleus, des cheveux chtains et
boucls, des joues roses et des dents d'ivoire.

Aprs le portrait de l'homme, la position du citoyen.

Maurice, sinon riche, du moins indpendant, Maurice portant un nom
respect et surtout populaire, Maurice connu par son ducation librale
et pour ses principes plus libraux encore que son ducation, Maurice
s'tait plac pour ainsi dire  la tte d'un parti compos de tous les
jeunes bourgeois patriotes. Peut-tre bien, prs des sans-culottes
passait-il pour un peu tide, et prs des sectionnaires pour un peu
parfum. Mais il se faisait pardonner sa tideur par les sans-culottes,
en brisant comme des roseaux fragiles les gourdins les plus noueux, et
son lgance par les sectionnaires, en les envoyant rouler  vingt pas
d'un coup de poing entre les deux yeux, quand ces deux yeux regardaient
Maurice d'une faon qui ne lui convenait pas.

Maintenant, pour le physique, pour le moral et pour le civisme
combins, Maurice avait assist  la prise de la Bastille; il avait t
de l'expdition de Versailles; il avait combattu comme un lion au 10
aot, et, dans cette mmorable journe, c'tait une justice  lui
rendre, il avait tu autant de patriotes que de Suisses: car il n'avait
pas plus voulu souffrir l'assassin sous la carmagnole que l'ennemi de la
Rpublique sous l'habit rouge.

C'tait lui qui, pour exhorter les dfenseurs du chteau  se rendre et
pour empcher le sang de couler, s'tait jet sur la bouche d'un canon
auquel un artilleur parisien allait mettre le feu; c'tait lui qui tait
entr le premier au Louvre par une fentre, malgr la fusillade de
cinquante Suisses et d'autant de gentilshommes embusqus; et dj,
lorsqu'il aperut les signaux de capitulation, son terrible sabre avait
entam plus de dix uniformes; alors, voyant ses amis massacrer  loisir
des prisonniers qui jetaient leurs armes, qui tendaient leurs mains
suppliantes et qui demandaient la vie, il s'tait mis  hacher
furieusement ses amis, ce qui lui avait fait une rputation digne des
beaux jours de Rome et de la Grce.

La guerre dclare, Maurice s'enrla et partit pour la frontire, en
qualit de lieutenant, avec les quinze cents premiers volontaires que la
ville envoyait contre les envahisseurs, et qui chaque jour devaient tre
suivis de quinze cents autres.

 la premire bataille  laquelle il assista, c'est--dire  Jemmapes,
il reut une balle qui, aprs avoir divis les muscles d'acier de son
paule, alla s'aplatir sur l'os. Le reprsentant du peuple connaissait
Maurice, il le renvoya  Paris pour qu'il se gurt. Un mois entier
Maurice, dvor par la fivre, se roula sur son lit de douleur; mais
janvier le trouva sur pied et commandant, sinon de nom, du moins de
fait, le club des Thermopyles, c'est--dire cent jeunes gens de la
bourgeoisie parisienne, arms pour s'opposer  toute tentative en faveur
du tyran Capet; il y a plus: Maurice, le sourcil fronc par une sombre
colre, l'oeil dilat, le front ple, le coeur treint par un singulier
mlange de haine morale et de piti physique, assista le sabre au poing
 l'excution du roi, et, seul peut-tre dans toute cette foule, demeura
muet, lorsque tomba la tte de ce fils de saint Louis, dont l'me
montait au ciel; seulement, lorsque cette tte fut tombe, il leva en
l'air son redoutable sabre, et tous ses amis crirent: Vive la
libert! sans remarquer que, cette fois par exception, sa voix ne
s'tait pas mle aux leurs.

Voil quel tait l'homme qui s'acheminait, le matin du 11 mars, vers la
rue Lepelletier, et auquel notre histoire va donner plus de relief dans
les dtails d'une vie orageuse, comme on la menait  cette poque.

Vers dix heures, Maurice arriva  la section dont il tait le
secrtaire.

L'moi tait grand. Il s'agissait de voter une adresse  la Convention
pour rprimer les complots des girondins. On attendait impatiemment
Maurice.

Il n'tait question que du retour du chevalier de Maison-Rouge, de
l'audace avec laquelle cet acharn conspirateur tait rentr pour la
deuxime fois dans Paris, o sa tte, il le savait cependant, tait mise
 prix. On rattachait  cette rentre la tentative faite la veille au
Temple, et chacun exprimait sa haine et son indignation contre les
tratres et les aristocrates.

Mais, contre l'attente gnrale, Maurice fut mou et silencieux, rdigea
habilement la proclamation, termina en trois heures toute sa besogne,
demanda si la sance tait leve, et, sur la rponse affirmative, prit
son chapeau, sortit et s'achemina vers la rue Saint-Honor.

Arriv l, Paris lui sembla tout nouveau. Il revit le coin de la rue du
Coq, o, pendant la nuit, la belle inconnue lui tait apparue se
dbattant aux mains des soldats. Alors il suivit, depuis la rue du Coq
jusqu'au pont Marie, le mme chemin qu'il avait parcouru  ses cts,
s'arrtant o les diffrentes patrouilles les avaient arrts, rptant
aux endroits qui le lui rendaient, comme s'ils avaient conserv un cho
de leurs paroles, le dialogue qu'ils avaient chang; seulement, il
tait une heure de l'aprs-midi, et le soleil, qui clairait toute cette
promenade, rendait saillants  chaque pas les souvenirs de la nuit.

Maurice traversa les ponts et arriva bientt dans la rue Victor, comme
on l'appelait alors.

--Pauvre femme! murmura Maurice, qui n'a pas rflchi hier que la nuit
ne dure que douze heures et que son secret ne durerait probablement pas
plus que la nuit.  la clart du soleil, je vais retrouver la porte par
laquelle elle s'est glisse, et qui sait si je ne l'apercevrai pas
elle-mme  quelque fentre?

Il entra alors dans la vieille rue Saint-Jacques, se plaa comme
l'inconnue l'avait plac la veille. Un instant il ferma les yeux,
croyant peut-tre, le pauvre fou! que le baiser de la veille allait une
seconde fois brler ses lvres. Mais il n'en ressentit que le souvenir.
Il est vrai que le souvenir brlait encore.

Maurice rouvrit les yeux, vit les deux ruelles, l'une  sa droite et
l'autre  sa gauche. Elles taient fangeuses, mal paves, garnies de
barrires, coupes de petits ponts jets sur un ruisseau. On y voyait
des arcades en poutres, des recoins, vingt portes mal assures,
pourries. C'tait le travail grossier dans toute sa misre, la misre
dans toute sa hideur.  et l un jardin, ferm tantt par des haies,
tantt par des palissades en chalas, quelques-uns par des murs; des
peaux schant sous des hangars et rpandant cette odieuse odeur de
tannerie qui soulve le coeur. Maurice chercha, combina pendant deux
heures et ne trouva rien, ne devina rien; dix fois il revint sur ses pas
pour s'orienter. Mais toutes ses tentatives furent inutiles, toutes ses
recherches infructueuses. Les traces de la jeune femme semblaient avoir
t effaces par le brouillard et la pluie.

--Allons, se dit Maurice, j'ai rv. Ce cloaque ne peut avoir un instant
servi de retraite  ma belle fe de cette nuit.

Il y avait dans ce rpublicain farouche une posie bien autrement
relle que dans son ami aux quatrains anacrontiques, puisqu'il rentra
sur cette ide, pour ne pas ternir l'aurole qui clairait la tte de
son inconnue. Il est vrai qu'il rentra dsespr.

--Adieu! dit-il, belle mystrieuse: tu m'as trait en sot ou en
enfant. En effet, serait-elle venue ici avec moi si elle y demeurait?
Non! elle n'a fait qu'y passer, comme un cygne sur un marais infect. Et,
comme celle de l'oiseau dans l'air, sa trace est invisible.




VI

Le temple


Ce mme jour,  la mme heure o Maurice, douloureusement dsappoint,
repassait le pont de la Tournelle, plusieurs municipaux, accompagns de
Santerre, commandant de la garde nationale parisienne, faisaient une
visite svre dans la tour du Temple, transforme en prison depuis le 13
aot 1792.

Cette visite s'exerait particulirement dans l'appartement du troisime
tage, compos d'une antichambre et de trois pices.

Une de ces chambres tait occupe par deux femmes, une jeune fille et un
enfant de neuf ans, tous vtus de deuil.

L'ane de ces femmes pouvait avoir trente-sept  trente-huit ans. Elle
tait assise et lisait prs d'une table.

La seconde tait assise et travaillait  un ouvrage de tapisserie: elle
pouvait tre ge de vingt-huit  vingt-neuf ans.

La jeune fille en avait quatorze et se tenait prs de l'enfant, qui,
malade et couch, fermait les yeux comme s'il dormait, quoique
videmment il ft impossible de dormir au bruit que faisaient les
municipaux.

Les uns remuaient les lits, les autres dployaient les pices de linge;
d'autres enfin, qui avaient fini leurs recherches, regardaient avec une
fixit insolente les malheureuses prisonnires, qui se tenaient les yeux
obstinment baisss, l'une sur son livre, l'autre sur sa tapisserie, la
troisime sur son frre.

L'ane de ces femmes tait grande, ple et belle; celle qui lisait
paraissait surtout concentrer son attention sur son livre, quoique,
selon toute probabilit, ce fussent ses yeux qui lussent et non son
esprit.

Alors, un des municipaux s'approcha d'elle, saisit brutalement le livre
qu'elle tenait et le jeta au milieu de la chambre.

La prisonnire allongea la main vers la table, prit un second volume et
continua de lire.

Le montagnard fit un geste furieux pour arracher ce second volume,
comme il avait fait du premier. Mais,  ce geste, qui fit tressaillir la
prisonnire qui brodait prs de la fentre, la jeune fille s'lana,
entoura de ses bras la tte de la lectrice et murmura en pleurant:

--Ah! pauvre mre! Puis elle l'embrassa. Alors la prisonnire,  son
tour, colla la bouche sur l'oreille de la jeune fille, comme pour
l'embrasser aussi, et lui dit:

--Marie, il y a un billet cach dans la bouche du pole; tez-le.

--Allons, allons! dit le municipal en tirant brutalement la jeune fille
 lui et en la sparant de sa mre. Aurez-vous bientt fini de vous
embrasser?

--Monsieur, dit la jeune fille, la Convention a-t-elle dcrt que les
enfants ne pourront plus embrasser leur mre?

--Non; mais elle a dcrt qu'on punirait les tratres, les
aristocrates et les ci-devant, et c'est pourquoi nous sommes ici pour
interroger. Voyons, Antoinette, rponds.

Celle qu'on interpellait aussi grossirement ne daigna pas mme regarder
son interrogateur. Elle dtourna la tte, au contraire, et une lgre
rougeur passa sur ses joues plies par la douleur et sillonnes par les
larmes.

--Il est impossible, continua cet homme, que tu aies ignor la
tentative de cette nuit. D'o vient-elle? Mme silence de la part de la
prisonnire.

--Rpondez, Antoinette, dit alors Santerre en s'approchant, sans
remarquer le frisson d'horreur qui avait saisi la jeune femme  l'aspect
de cet homme, qui, le 21 janvier au matin, tait venu prendre au Temple
Louis XVI pour le conduire  l'chafaud. Rpondez. On a conspir cette
nuit contre la Rpublique et essay de vous soustraire  la captivit
que, en attendant la punition de vos crimes, vous inflige la volont du
peuple. Le saviez-vous, dites, que l'on conspirait?

Marie-Antoinette tressaillit au contact de cette voix qu'elle sembla
fuir, en se reculant le plus qu'elle put sur sa chaise. Mais elle ne
rpondit pas plus  cette question qu'aux deux autres, pas plus 
Santerre qu'au municipal.

--Vous ne voulez donc pas rpondre? dit Santerre en frappant violemment
du pied. La prisonnire prit sur la table un troisime volume.

Santerre se retourna; la brutale puissance de cet homme, qui commandait
 80, 000 hommes, qui n'avait eu besoin que d'un geste pour couvrir la
voix de Louis XVI mourant, se brisait contre la dignit d'une pauvre
prisonnire, dont il pouvait faire tomber la tte  son tour, mais qu'il
ne pouvait pas faire plier.

--Et vous, lisabeth, dit-il  l'autre personne, qui avait un instant
interrompu sa tapisserie pour joindre les mains et prier, non pas ces
hommes, mais Dieu,--rpondrez-vous?

--Je ne sais ce que vous demandez, dit-elle; je ne puis donc vous
rpondre.

--Eh! morbleu! citoyenne Capet, dit Santerre en s'impatientant, c'est
pourtant clair, ce que je dis l. Je dis qu'on a fait hier une tentative
pour vous faire vader et que vous devez connatre les coupables.

--Nous n'avons aucune communication avec le dehors, monsieur; nous ne
pouvons donc savoir ni ce qu'on fait pour nous, ni ce qu'on fait contre
nous.

--C'est bien, dit le municipal; nous allons savoir alors ce que va dire
ton neveu.

Et il s'approcha du lit du dauphin.  cette menace, Marie-Antoinette se
leva tout  coup.

--Monsieur, dit-elle, mon fils est malade et dort.... Ne le rveillez
pas.

--Rponds, alors.

--Je ne sais rien.

Le municipal alla droit au lit du petit prisonnier, qui feignait, comme
nous l'avons dit, de dormir.

--Allons, allons, rveille-toi, Capet, dit-il en le secouant rudement.
L'enfant ouvrit les yeux et sourit. Les municipaux alors entourrent le
lit.

La reine, agite de douleur et de crainte, fit un signe  sa fille, qui
profita de ce moment, se glissa dans la chambre voisine, ouvrit une des
bouches du pole, en tira le billet, le brla, puis aussitt rentra dans
la chambre, et, d'un regard, rassura sa mre.

--Que me voulez-vous? demanda l'enfant.

--Savoir si tu n'as rien entendu cette nuit?

--Non, j'ai dormi.

--Tu aimes fort  dormir,  ce qu'il parat?

--Oui, parce que quand je dors, je rve.

--Et que rves-tu?

--Que je revois mon pre que vous avez tu.

--Ainsi, tu n'as rien entendu? dit vivement Santerre.

--Rien.

--Ces louveteaux sont, en vrit, bien d'accord avec la louve, dit le
municipal furieux; et, cependant, il y a eu un complot.

La reine sourit.

--Elle nous nargue, l'Autrichienne, s'cria le municipal. Eh bien,
puisqu'il en est ainsi, excutons dans toute sa rigueur le dcret de la
Commune. Lve-toi, Capet.

--Que voulez-vous faire? s'cria la reine s'oubliant elle-mme. Ne
voyez-vous pas que mon fils est malade, qu'il a la fivre? Voulez-vous
donc le faire mourir?

--Ton fils, dit le municipal, est un sujet d'alarmes continuel pour le
conseil du Temple. C'est lui qui est le point de mire de tous les
conspirateurs. On se flatte de vous enlever tous ensemble. Eh bien,
qu'on y vienne.--Tison!...--Appelez Tison.

Tison tait une espce de journalier charg des gros ouvrages du mnage
dans la prison. Il arriva.

C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, au teint basan, au visage
rude et sauvage, aux cheveux noirs et crpus descendant jusqu'aux
sourcils.

--Tison, dit Santerre, qui est venu, hier, apporter des vivres aux
dtenus? Tison cita un nom.

--Et leur linge, qui le leur a apport?

--Ma fille.

--Ta fille est donc blanchisseuse?

--Certainement.

--Et tu lui as donn la pratique des prisonniers?

--Pourquoi pas? autant qu'elle gagne cela qu'une autre. Ce n'est plus
l'argent des tyrans, c'est l'argent de la nation, puisque la nation paye
pour eux.

--On t'a dit d'examiner le linge avec attention.

--Eh bien, est-ce que je ne m'acquitte pas de mon devoir?  preuve
qu'il y avait hier un mouchoir auquel on avait fait deux noeuds, que je
l'ai t porter au conseil, qui a ordonn  ma femme de le dnouer, de
le repasser, et de le remettre  madame Capet sans lui rien dire.

 cette indication de deux noeuds faits  un mouchoir, la reine
tressaillit, ses prunelles se dilatrent, et Madame lisabeth et elles
changrent un regard.

--Tison, dit Santerre, ta fille est une citoyenne dont personne ne
souponne le patriotisme; mais,  partir d'aujourd'hui, elle n'entrera
plus au Temple.

--Oh! mon Dieu! dit Tison effray, que me dites-vous donc l, vous
autres? Comment! je ne reverrais plus ma fille que lorsque je sortirais?

--Tu ne sortiras plus, dit Santerre.

Tison regarda autour de lui sans arrter sur aucun objet son oeil
hagard; et soudain:

--Je ne sortirai plus! s'cria-t-il. Ah! c'est comme cela? Eh bien! je
veux sortir pour tout  fait, moi. Je donne ma dmission; je ne suis pas
un tratre, un aristocrate, moi, pour qu'on me retienne en prison. Je
vous dis que je veux sortir.

--Citoyen, dit Santerre, obis aux ordres de la Commune, et tais-toi,
ou tu pourrais mal t'en trouver, c'est moi qui te le dis. Reste ici et
surveille ce qui s'y passe. On a l'oeil sur toi, je t'en prviens.

Pendant ce temps, la reine, qui se croyait oublie, se rassrnait peu
 peu et replaait son fils dans son lit.

--Fais monter ta femme, dit le municipal  Tison. Celui-ci obit, sans
mot dire. Les menaces de Santerre l'avaient rendu doux comme un agneau.
La femme Tison monta.

--Viens ici, citoyenne, dit Santerre; nous allons passer dans
l'antichambre, et pendant ce temps, tu fouilleras les dtenues.

--Dis donc, femme, dit Tison, ils ne veulent plus laisser venir notre
fille au Temple.

--Comment! ils ne veulent plus laisser venir notre fille?

Mais nous ne la verrons donc plus, notre fille? Tison secoua la tte.

--Qu'est-ce que vous dites donc l?

--Je dis que nous ferons un rapport au conseil du Temple et que le
conseil dcidera. En attendant...

--En attendant, dit la femme, je veux revoir ma fille.

--Silence! dit Santerre; on t'a fait venir ici pour fouiller les
prisonnires, fouille-les, et puis aprs nous verrons...

--Mais... cependant!...

--Oh! oh! dit Santerre en fronant les sourcils; cela se gte, ce me
semble.

--Fais ce que dit le citoyen gnral! fais, femme; aprs, tu vois bien
qu'il dit que nous verrons. Et Tison regarda Santerre avec un humble
sourire.

--C'est bien, dit la femme; allez-vous-en, je suis prte  les
fouiller. Ces hommes sortirent.

--Ma chre madame Tison, dit la reine, croyez bien...

--Je ne crois rien, citoyenne Capet, dit l'horrible femme en grinant
des dents, si ce n'est que, c'est toi qui es cause de tous les malheurs
du peuple. Aussi, que je trouve quelque chose de suspect sur toi, et tu
verras.

Quatre hommes restrent  la porte pour prter main-forte  la femme
Tison, si la reine rsistait. On commena par la reine.

On trouva sur elle un mouchoir nou de trois noeuds, qui semblait
malheureusement une rponse prpare  celui dont avait parl Tison, un
crayon, un scapulaire et de la cire  cacheter.

--Ah! je le savais bien, dit la femme Tison; je l'avais bien dit aux
municipaux, qu'elle crivait, l'Autrichienne! L'autre jour, j'avais
trouv une goutte de cire sur la bobche du chandelier.

--Oh! madame, dit la reine avec un accent suppliant, ne montrez que le
scapulaire.

--Ah bien, oui, dit la femme, de la piti pour toi!... Est-ce qu'on en
a pour moi, de la piti?... On me prend ma fille. Madame lisabeth et
madame Royale n'avaient rien sur elles.

La femme Tison rappela les municipaux, qui rentrrent, Santerre  leur
tte; elle leur remit les objets trouvs sur la reine, qui passrent de
main en main et furent l'objet d'un nombre infini de conjectures: le
mouchoir nou de trois noeuds, surtout, exera longuement l'imagination
des perscuteurs de la race royale.

--Maintenant, dit Santerre, nous allons te lire l'arrt de la
Convention.

--Quel arrt? demanda la reine.

--L'arrt qui ordonne que tu seras spare de ton fils.

--Mais c'est donc vrai que cet arrt existe?

--Oui. La Convention a trop grand souci d'un enfant confi  sa garde
par la nation, pour le laisser en compagnie d'une mre aussi dprave
que toi....

Les yeux de la reine jetrent des clairs.

--Mais formulez une accusation, au moins, tigres que vous tes!

--Ce n'est parbleu pas difficile, dit un municipal, voil....

Et il pronona une de ces accusations infmes, comme Sutone en porte
contre Agrippine.

--Oh! s'cria la reine, debout, ple et superbe d'indignation, j'en
appelle au coeur de toutes les mres.

--Allons! allons! dit le municipal, tout cela est bel et bien; mais
nous sommes dj ici depuis deux heures, et nous ne pouvons pas perdre
toute la journe; lve-toi, Capet, et suis-nous.

--Jamais! jamais! s'cria la reine s'lanant entre les municipaux et
le jeune Louis, et s'apprtant  dfendre l'approche du lit, comme une
tigresse fait de sa tanire; jamais je ne me laisserai enlever mon
enfant!

--Oh! messieurs, dit Madame lisabeth en joignant les mains avec une
admirable expression de prire; messieurs, au nom du ciel! ayez piti de
deux mres!

--Parlez, dit Santerre, dites les noms, avouez le projet de vos
complices, expliquez ce que voulaient dire ces noeuds faits au mouchoir
apport avec votre linge par la fille Tison, et ceux faits au mouchoir
trouv dans votre poche; alors on vous laissera votre fils.

Un regard de Madame lisabeth sembla supplier la reine de faire ce
sacrifice terrible. Mais celle-ci, essuyant firement une larme qui
brillait comme un diamant, au coin de sa paupire:

--Adieu, mon fils, dit-elle. N'oubliez jamais votre pre qui est au
ciel, votre mre qui ira bientt le rejoindre; redites, tous les soirs
et tous les matins, la prire que je vous ai apprise. Adieu, mon fils.

Elle lui donna un dernier baiser; et, se relevant froide et inflexible:

--Je ne sais rien, messieurs, dit-elle; faites ce que vous voudrez.

Mais il et fallu  cette reine plus de force que n'en contenait le
coeur d'une femme, et surtout le coeur d'une mre. Elle retomba anantie
sur une chaise, tandis qu'on emportait l'enfant, dont les larmes
coulaient et qui lui tendait les bras, mais sans jeter un cri.

La porte se referma derrire les municipaux qui emportaient l'enfant
royal, et les trois femmes demeurrent seules.

Il y eut un moment de silence dsespr, interrompu seulement par
quelques sanglots. La reine le rompit la premire.

--Ma fille, dit-elle, et ce billet?

--Je l'ai brl, comme vous me l'avez dit, ma mre.

--Sans le lire?

--Sans le lire.

--Adieu donc, dernire lueur, suprme esprance! murmura Madame
lisabeth.

--Oh! vous avez raison, vous avez raison, ma soeur, c'est trop
souffrir! Puis, se retournant vers sa fille:

--Mais vous avez vu l'criture, du moins, Marie?

--Oui, ma mre, un moment.

La reine se leva, alla regarder  la porte pour voir si elle n'tait
point observe, et, tirant une pingle de ses cheveux, elle s'approcha
de la muraille, fit sortir d'une fente un petit papier pli en forme de
billet, et, montrant ce billet  madame Royale:

--Rappelez tous vos souvenirs avant de me rpondre, ma fille, dit-elle;
l'criture tait-elle la mme que celle-ci?

--Oui, oui, ma mre, s'cria la princesse; oui, je la reconnais!

--Dieu soit lou! s'cria la reine en tombant  genoux avec ferveur.
S'il a pu crire, depuis ce matin, c'est qu'il est sauv, alors. Merci,
mon Dieu! merci! un si noble ami mritait bien un de tes miracles.

--De qui parlez-vous donc, ma mre? demanda madame Royale. Quel est cet
ami? Dites-moi son nom, que je le recommande  Dieu dans mes prires.

--Oui, vous avez raison ma fille; ne l'oubliez jamais, ce nom, car
c'est le nom d'un gentilhomme plein d'honneur et de bravoure; celui-l
n'est pas dvou par ambition, car il ne s'est rvl qu'aux jours du
malheur. Il n'a jamais vu la reine de France, ou plutt la reine de
France ne l'a jamais vu, et il voue sa vie  la dfendre. Peut-tre
sera-t-il rcompens, comme on rcompense aujourd'hui toute vertu, par
une mort terrible.... Mais... s'il meurt... oh! l-haut! l-haut! je le
remercierai.... Il s'appelle....

La reine regarda avec inquitude autour d'elle et baissa la voix:

--Il s'appelle le chevalier de Maison-Rouge.... Priez pour lui!




VII

Serment de joueur


La tentative d'enlvement, si contestable qu'elle ft, puisqu'elle
n'avait eu aucun commencement d'excution, avait excit la colre des
uns et l'intrt des autres. Ce qui corroborait, d'ailleurs, cet
vnement, de probabilit presque matrielle, c'est que le comit de
sret gnrale apprit que, depuis trois semaines ou un mois, une foule
d'migrs taient rentrs en France par diffrents points de la
frontire. Il tait vident que des gens qui risquaient ainsi leur tte
ne la risquaient pas sans dessein, et que ce dessein tait, selon toute
probabilit, de concourir  l'enlvement de la famille royale.

Dj, sur la proposition du conventionnel Osselin, avait t promulgu
le dcret terrible qui condamnait  mort tout migr convaincu d'avoir
remis le pied en France, tout Franais convaincu d'avoir eu des projets
d'migration; tout particulier convaincu d'avoir aid dans sa fuite, ou
dans son retour, un migr ou un migrant, enfin tout citoyen convaincu
d'avoir donn asile  un migr.

Cette terrible loi inaugurait la Terreur. Il ne manquait plus que la
loi des suspects.

Le chevalier de Maison-Rouge tait un ennemi trop actif et trop
audacieux pour que sa rentre dans Paris et son apparition au Temple
n'entranassent point les plus graves mesures. Des perquisitions, plus
svres qu'elles ne l'avaient jamais t, furent excutes dans une
foule de maisons suspectes. Mais, hormis la dcouverte de quelques
femmes migres qui se laissrent prendre, et de quelques vieillards qui
ne se soucirent pas de disputer aux bourreaux le peu de jours qui leur
restaient, les recherches n'aboutirent  aucun rsultat.

Les sections, comme on le pense bien, furent,  la suite de cet
vnement, fort occupes pendant plusieurs jours, et, par consquent, le
secrtaire de la section Lepelletier, l'une des plus influentes de
Paris, eut peu de temps pour penser  son inconnue.

D'abord, et comme il l'avait rsolu en quittant la rue vieille
Saint-Jacques, il avait tent d'oublier; mais, comme lui avait dit son
ami Lorin:


          _En songeant qu'il faut qu'on oublie,_
          _On se souvient._



Maurice, cependant, n'avait rien dit ni rien avou. Il avait renferm
dans son coeur tous les dtails de cette aventure qui avaient pu
chapper  l'investigation de son ami. Mais celui-ci, qui connaissait
Maurice pour une joyeuse et expansive nature, et qui le voyait
maintenant sans cesse rveur et cherchant la solitude, se doutait bien,
comme il le disait, que ce coquin de Cupidon avait pass par l.

Il est  remarquer que, parmi ses dix-huit sicles de monarchie, la
France a eu peu d'annes aussi mythologiques que l'an de grce 1793.

Cependant, le chevalier n'tait pas pris; on n'entendait plus parler de
lui. La reine, veuve de son mari et orpheline de son enfant, se
contentait de pleurer, quand elle tait seule, entre sa fille et sa
soeur.

Le jeune dauphin commenait, aux mains du cordonnier Simon, ce martyre
qui devait, en deux ans, le runir  son pre et  sa mre. Il y eut un
instant de calme.

Le volcan montagnard se reposait avant de dvorer les girondins.

Maurice sentit le poids de ce calme, comme on sent la lourdeur de
l'atmosphre en temps d'orage, et, ne sachant que faire d'un loisir qui
le livrait tout entier  l'ardeur d'un sentiment qui, s'il n'tait pas
l'amour, lui ressemblait fort, il relut la lettre, baisa son beau
saphir, et rsolut, malgr le serment qu'il avait fait, d'essayer d'une
dernire tentative, se promettant bien que celle-l serait la dernire.

Le jeune homme avait bien pens  une chose: c'tait de s'en aller  la
section du Jardin des Plantes, et l, de demander des renseignements au
secrtaire, son collgue. Mais cette premire ide, et nous pourrions
mme dire cette seule ide qu'il avait eue que sa belle inconnue tait
mle  quelque trame politique, le retint; l'ide qu'une indiscrtion
de sa part pouvait conduire cette femme charmante  la place de la
Rvolution, et faire tomber cette tte d'ange sur l'chafaud, faisait
passer un horrible frisson dans les veines de Maurice.

Il se dcida donc  tenter l'aventure seul et sans aucun renseignement.
Son plan, d'ailleurs, tait bien simple. Les listes places sur chaque
porte devaient lui donner les premiers indices; puis des interrogatoires
aux concierges devaient achever d'claircir ce mystre. En sa qualit de
secrtaire de la section Lepelletier, il avait plein et entier droit
d'interrogatoire.

D'ailleurs, Maurice ignorait le nom de son inconnue, mais il devait
tre conduit par les analogies. Il tait impossible qu'une si charmante
crature n'et pas un nom en harmonie avec sa forme: quelque nom de
sylphide, de fe ou d'ange; car,  son arrive sur la terre, on avait d
saluer sa venue comme celle d'un tre suprieur et surnaturel.

Le nom le guiderait donc infailliblement. Maurice revtit une carmagnole
de gros drap brun, se coiffa du bonnet rouge des grands jours, et
partit, pour son exploration, sans prvenir personne.

Il avait  la main un de ces gourdins noueux qu'on appelait une
_constitution_, et, emmanche  son poignet vigoureux, cette arme avait
la valeur de la massue d'Hercule. Il avait dans sa poche sa commission
de secrtaire de la section Lepelletier. C'tait  la fois sa sret
physique et sa garantie morale.

Il se mit donc  parcourir de nouveau la rue Saint-Victor, la rue
vieille Saint-Jacques, lisant,  la lueur du jour dfaillant, tous ces
noms crits d'une main plus ou moins exerce sur le panneau de chaque
porte.

Maurice en tait  sa centime maison, et par consquent  sa centime
liste, sans que rien et pu lui faire croire encore qu'il ft le moins
du monde sur la trace de son inconnue, qu'il ne voulait reconnatre qu'
la condition que s'ouvrirait  ses yeux un nom dans le genre de celui
qu'il avait rv, lorsqu'un brave cordonnier, voyant l'impatience
rpandue sur la figure du lecteur, ouvrit sa porte, sortit avec sa
courroie de cuir et son poinon, et, regardant Maurice par-dessus ses
lunettes:

--Veux-tu avoir quelque renseignement sur les locataires de cette
maison? dit-il. En ce cas, parle, je suis prt  te rpondre.

--Merci, citoyen, balbutia Maurice, mais je cherchais le nom d'un ami.

--Dis ce nom, citoyen, je connais tout le monde dans ce quartier. O
demeurait cet ami?

--Il demeurait, je crois, vieille rue Saint-Jacques; mais j'ai peur
qu'il n'ait dmnag.

--Mais comment se nommait-il? Il faut que je sache son nom.

Maurice surpris resta un instant hsitant; puis il pronona le premier
nom qui se prsenta  sa mmoire.

--Ren, dit-il.

--Et son tat? Maurice tait entour de tanneries.

--Garon tanneur, dit-il.

--Dans ce cas, dit un bourgeois qui venait de s'arrter l et qui
regardait Maurice avec une certaine bonhomie, qui n'tait pas exempte de
dfiance, il faudrait s'adresser au matre.

--C'est juste, a, dit le portier, c'est trs juste; les matres
savent les noms de leurs ouvriers, et voil le citoyen Dixmer, tiens,
qui est directeur de tannerie et qui a plus de cinquante ouvriers dans
sa tannerie, il peut te renseigner, lui.

Maurice se retourna et vit un bon bourgeois d'une taille leve, d'un
visage placide, d'une richesse de costume qui annonait l'industriel
opulent.

--Seulement, comme l'a dit le citoyen portier, continua le bourgeois, il
faudrait savoir le nom de famille.

--Je l'ai dit: Ren.

--Ren n'est qu'un nom de baptme, et c'est le nom de famille que je
demande. Tous les ouvriers inscrits chez moi le sont sous leur nom de
famille.

--Ma foi, dit Maurice que cette espce d'interrogatoire commenait 
impatienter, le nom de famille, je ne le sais pas.

--Comment! dit le bourgeois avec un sourire dans lequel Maurice crut
remarquer plus d'ironie qu'il n'en voulait laisser paratre, comment,
citoyen, tu ne sais pas le nom de famille de ton ami?

--Non.

--En ce cas, il est probable que tu ne le retrouveras pas. Et le
bourgeois, saluant gracieusement Maurice, fit quelques pas et entra dans
une maison de la vieille rue Saint-Jacques.

--Le fait est que, si tu ne sais pas son nom de famille..., dit le
portier.

--Eh bien, non, je ne le sais pas, dit Maurice, qui n'aurait pas t
fch, pour avoir une occasion de faire dborder sa mauvaise humeur,
qu'on lui chercht querelle, et mme, il faut le dire, qui n'tait pas
loign d'en chercher une exprs. Qu'as-tu  dire  cela?

--Rien, citoyen, rien du tout; seulement, si tu ne sais pas le nom de
ton ami, il est probable, comme te l'a dit le citoyen Dixmer, il est
probable que tu ne le retrouveras point.

Et le citoyen portier rentra dans sa loge en haussant les paules.

Maurice avait bonne envie de rosser le citoyen portier, mais ce dernier
tait vieux: sa faiblesse le sauva. Vingt ans de moins, et Maurice et
donn le spectacle scandaleux de l'galit devant la loi, mais de
l'ingalit devant la force.

D'ailleurs, la nuit allait tomber, et Maurice n'avait plus que quelques
minutes de jour.

Il en profita pour s'engager d'abord dans la premire ruelle, ensuite
dans la seconde; il en examina chaque porte, il en sonda chaque recoin,
regarda par-dessus chaque palissade, se hissa au-dessus de chaque mur,
lana un coup d'oeil dans l'intrieur de chaque grille, par le trou de
chaque serrure, heurta  quelques magasins dserts sans avoir de
rponse, enfin consuma prs de deux heures dans cette recherche inutile.

Neuf heures du soir sonnrent. Il faisait nuit close: on n'entendait
plus aucun bruit, on n'apercevait plus aucun mouvement dans ce quartier
dsert, d'o la vie semblait s'tre retire avec le jour.

Maurice, dsespr, allait faire un mouvement rtrograde, quand tout 
coup, au dtour d'une troite alle, il vit briller une lumire. Il
s'aventura dans le passage sombre, sans remarquer qu'au moment mme o
il s'y enfonait, une tte curieuse qui, depuis un quart d'heure, du
milieu d'un massif d'arbres s'levant au-dessus de la muraille, suivait
tous ses mouvements, venait de disparatre avec prcipitation derrire
cette muraille.

Quelques secondes aprs que la tte eut disparu, trois hommes, sortant
par une petite porte perce dans cette mme muraille, allrent se jeter
dans l'alle o venait de se perdre Maurice, tandis qu'un quatrime,
pour plus grande prcaution, fermait la porte de cette alle.

Maurice, au bout de l'alle, avait trouv une cour; c'tait de l'autre
ct de cette cour que brillait la lumire. Il frappa  la porte d'une
maison pauvre et solitaire; mais au premier coup qu'il frappa, la
lumire s'teignit.

Maurice redoubla, mais nul ne rpondit  son appel; il vit que c'tait
un parti pris de ne pas rpondre. Il comprit qu'il perdait inutilement
son temps  frapper, traversa la cour et rentra sous l'alle.

En mme temps, la porte de la maison tourna doucement sur ses gonds;
trois hommes en sortirent et un coup de sifflet retentit.

Maurice se retourna et vit trois ombres  la distance de deux longueurs
de son bton.

Dans les tnbres,  la lueur de cette espce de lumire qui existe
toujours pour les yeux depuis longtemps habitus  l'obscurit,
reluisaient trois lames aux reflets fauves.

Maurice comprit qu'il tait cern. Il voulut faire le moulinet avec son
bton; mais l'alle tait si troite que son bton toucha les deux murs.
Au mme instant, un violent coup, port sur la tte, l'tourdit. C'tait
une agression imprvue faite par les quatre hommes qui taient sortis de
la muraille. Sept hommes se jetrent  la fois sur Maurice, et, malgr
une rsistance dsespre, le terrassrent, lui lirent les mains et lui
bandrent les yeux.

Maurice n'avait pas jet un cri, n'avait pas appel  l'aide. La force
et le courage veulent toujours se suffire  eux-mmes et semblent avoir
honte d'un secours tranger.

D'ailleurs, Maurice et appel que, dans ce quartier dsert, personne
ne ft venu.

Maurice fut donc li et garrott sans, comme nous l'avons dit, qu'il
et pouss une plainte.

Il avait rflchi, au reste, que si on lui bandait les yeux, ce n'tait
pas pour le tuer tout de suite.  l'ge de Maurice, tout rpit est un
espoir.

Il recueillit donc toute sa prsence d'esprit et attendit.

--Qui es-tu? demanda une voix encore anime par la lutte.

--Je suis un homme que l'on assassine, rpondit Maurice.

--Il y a plus, tu es un homme mort, si tu parles haut, que tu appelles
ou que tu cries.

--Si j'eusse d crier, je n'eusse point attendu jusqu' prsent.

--Es-tu prt  rpondre  mes questions?

--Questionnez d'abord, je verrai aprs si je dois rpondre.

--Qui t'envoie ici?

--Personne.

--Tu y viens donc de ton propre mouvement?

--Oui.

--Tu mens.

Maurice fit un mouvement terrible pour dgager ses mains; la chose
tait impossible.

--Je ne mens jamais! dit-il.

--En tout cas, que tu viennes de ton propre mouvement, ou que tu sois
envoy, tu es un espion.

--Et vous des lches!

--Des lches, nous?

--Oui, vous tes sept ou huit contre un homme garrott, et vous
insultez cet homme. Lches! lches! lches!

Cette violence de Maurice, au lieu d'aigrir ses adversaires, parut les
calmer: cette violence mme tait la preuve que le jeune homme n'tait
pas ce dont on l'accusait; un vritable espion et trembl et demand
grce.

--Il n'y a pas d'insulte l, dit une voix plus douce, mais en mme
temps plus imprieuse qu'aucune de celles qui avaient parl. Dans le
temps o nous vivons, on peut tre espion sans tre malhonnte homme:
seulement, on risque sa vie.

--Soyez le bienvenu, vous qui avez prononc cette parole; j'y rpondrai
loyalement.

--Qu'tes-vous venu faire dans ce quartier?

--Y chercher une femme.

Un murmure d'incrdulit accueillit cette excuse. Ce murmure grossit et
devint un orage.

--Tu mens! reprit la mme voix. Il n'y a point de femme, et nous savons
ce que nous entendons par femme, il n'y a point de femme  poursuivre
dans ce quartier; avoue ton projet, ou tu mourras.

--Allons donc, dit Maurice. Vous ne me tueriez pas pour le plaisir de me
tuer,  moins que vous ne soyez de vritables brigands.

Et Maurice fit un second effort plus violent et plus inattendu encore
que le premier pour dgager ses mains de la corde qui les liait; mais
soudain un froid douloureux et aigu lui dchira la poitrine.

Maurice fit malgr lui un mouvement en arrire.

--Ah! tu sens cela, dit un des hommes. Eh bien, il y a encore huit
pouces pareils au pouce avec lequel tu viens de faire connaissance.

--Alors, achevez, dit Maurice avec rsignation. Ce sera fini tout de
suite, au moins.

--Qui es-tu? Voyons! dit la voix douce et imprieuse  la fois.

--C'est mon nom que vous voulez savoir?

--Oui, ton nom?

--Je suis Maurice Lindey.

--Quoi! s'cria une voix, Maurice Lindey, le revoluti... le patriote?
Maurice Lindey, secrtaire de la section Lepelletier?

Ces paroles furent prononces avec tant de chaleur, que Maurice vit bien
qu'elles taient dcisives. Y rpondre, c'tait, d'une faon ou de
l'autre, fixer invariablement son sort.

Maurice tait incapable d'une lchet. Il se redressa en vrai Spartiate,
et dit d'une voix ferme:

--Oui, Maurice Lindey; oui, Maurice Lindey, le secrtaire de la section
Lepelletier; oui, Maurice Lindey, le patriote, le rvolutionnaire, le
jacobin; Maurice Lindey enfin, dont le plus beau jour sera celui o il
mourra pour la libert.

Un silence de mort accueillit cette rponse.

Maurice Lindey prsentait sa poitrine, attendant d'un moment  l'autre
que la lame, dont il avait senti la pointe seulement, se plonget tout
entire dans son coeur.

--Est-ce bien vrai? dit aprs quelques secondes une voix qui trahissait
quelque motion. Voyons, jeune homme, ne mens pas.

--Fouillez dans ma poche, dit Maurice, et vous trouverez ma commission.
Regardez sur ma poitrine, et si mon sang ne les a pas effaces, vous
trouverez mes initiales, un _M_ et un _L_ brods sur ma chemise.

Aussitt Maurice se sentit enlever par des bras vigoureux. Il fut port
pendant un espace assez court. Il entendit, ouvrir une premire porte,
puis une seconde. Seulement, la seconde tait plus troite que la
premire, car  peine si les hommes qui le portaient y purent passer
avec lui.

Les murmures et les chuchotements continuaient.

--Je suis perdu, se dit  lui-mme Maurice; ils vont me mettre une
pierre au cou et me jeter dans quelque trou de la Bivre.

Mais, au bout d'un instant, il sentit que ceux qui le portaient
montaient quelques marches. Un air plus tide frappa son visage, et on
le dposa sur un sige. Il entendit fermer une porte  double tour, des
pas s'loignrent. Il crut sentir qu'on le laissait seul. Il prta
l'oreille avec autant d'attention que peut le faire un homme dont la vie
dpend d'un mot, et il crut entendre que cette mme voix, qui avait dj
frapp son oreille par un mlange de fermet et de douceur, disait aux
autres:

--Dlibrons.




VIII

Genevive


Un quart d'heure s'coula qui parut un sicle  Maurice. Rien de plus
naturel: jeune, beau, vigoureux, soutenu dans sa force par cent amis
dvous, avec lesquels il rvait parfois l'accomplissement de grandes
choses, il se sentait tout  coup, sans prparation aucune, expos 
perdre la vie dans un guet-apens ignoble.

Il comprenait qu'on l'avait renferm dans une chambre quelconque; mais
tait-il surveill?

Il essaya un nouvel effort pour rompre ses liens. Ses muscles d'acier se
gonflrent et se roidirent, la corde lui entra dans les chairs, mais ne
se rompit pas.

Le plus terrible, c'est qu'il avait les mains lies derrire le dos et
qu'il ne pouvait arracher son bandeau. S'il avait pu voir, peut-tre
et-il pu fuir.

Cependant, ces diverses tentatives s'taient accomplies sans que
personne s'y oppost, sans que rien bouget autour de lui; il en augura
qu'il tait seul.

Ses pieds foulaient quelque chose de moelleux et de sourd, du sable, de
la terre grasse, peut-tre. Une odeur cre et pntrante frappait son
odorat et dnonait la prsence de substances vgtales, Maurice pensa
qu'il tait dans une serre ou dans quelque chose de pareil. Il fit
quelques pas, heurta un mur, se retourna pour tter avec ses mains,
sentit des instruments aratoires, et poussa une exclamation de joie.

Avec des efforts inous, il parvint  explorer tous ces instruments les
uns aprs les autres. Sa fuite devenait alors une question de temps: si
le hasard ou la Providence lui donnait cinq minutes, et si parmi ces
ustensiles il trouvait un instrument tranchant, il tait sauv.

Il trouva une bche.

Ce fut, par la manire dont Maurice tait li, toute une lutte pour
retourner cette bche, de faon  ce que le fer ft en haut. Sur ce fer,
qu'il maintenait contre le mur avec ses reins, il coupa ou plutt il usa
la corde qui lui liait les poignets. L'opration tait longue, le fer de
la bche tranchait lentement. La sueur lui coulait sur le front; il
entendit comme un bruit de pas qui se rapprochait. Il fit un dernier
effort, violent, inou, suprme; la corde,  moiti use, se rompit.

Cette fois, ce fut un cri de joie qu'il poussa; il tait sr du moins de
mourir en se dfendant.

Maurice arracha le bandeau de dessus ses yeux.

Il ne s'tait pas tromp; il tait dans une espce, non pas de serre,
mais de pavillon o l'on avait serr quelques-unes de ces plantes
grasses qui ne peuvent passer la mauvaise saison en plein air. Dans un
coin, taient ces instruments de jardinage dont l'un lui avait rendu un
si grand service. En face de lui tait une fentre; il s'lana vers la
fentre; elle tait grille, et un homme arm d'une carabine tait plac
en sentinelle devant.

De l'autre ct du jardin,  trente pas de distance  peu prs,
s'levait un petit kiosque qui faisait pendant  celui o tait Maurice.
Une jalousie tait baisse, mais  travers cette jalousie brillait une
lumire.

Il s'approcha de la porte et couta: une autre sentinelle passait et
repassait devant la porte. C'taient ses pas qu'il avait entendus.

Mais au fond du corridor retentissaient des voix confuses; la
dlibration avait visiblement dgnr en discussion. Maurice ne
pouvait entendre avec suite ce qui se disait. Cependant quelques mots
pntraient jusqu' lui, et parmi ces mots, comme si pour ceux-l seuls
la distance tait moins grande, il entendait les mots _espion, poignard,
mort._

Maurice redoubla d'attention. Une porte s'ouvrit, et il entendit plus
distinctement.

--Oui, disait une voix, oui, c'est un espion, il a dcouvert quelque
chose, et il est certainement envoy pour surprendre nos secrets. En le
dlivrant, nous courons risque qu'il nous dnonce.

--Mais sa parole? dit une voix.

--Sa parole, il la donnera, puis il la trahira. Est-ce qu'il est
gentilhomme pour qu'on se fie  sa parole?

Maurice grina des dents  cette ide que quelques gens avaient encore
la prtention qu'il fallt tre gentilhomme pour garder la foi jure.

--Mais nous connat-il pour nous dnoncer?

--Non, certes, il ne nous connat pas, il ne sait pas ce que nous
faisons; mais il sait l'adresse, il reviendra bien accompagn.

L'argument parut premptoire.

--Eh bien, dit la voix qui dj plusieurs fois avait frapp Maurice
comme devant tre celle du chef, c'est donc dcid?

--Mais oui, cent fois oui; je ne vous comprends pas avec votre
magnanimit, mon cher; si le comit de salut public nous tenait, vous
verriez s'il ferait toutes ces faons.

--Ainsi donc vous persistez dans votre dcision, messieurs?

--Sans doute, et vous n'allez pas, j'espre, vous y opposer.

--Je n'ai qu'une voix, messieurs, elle a t pour qu'on lui rendt la
libert. Vous en avez six, elles ont t toutes six pour la mort. Va
donc pour la mort.

La sueur qui coulait sur le front de Maurice se glaa tout  coup.

--Il va crier, hurler, dit la voix. Avez-vous au moins loign madame
Dixmer?

--Elle ne sait rien; elle est dans le pavillon en face.

--Madame Dixmer, murmura Maurice; je commence  comprendre. Je suis chez
ce matre tanneur qui m'a parl dans la vieille rue Saint-Jacques, et
qui s'est loign en se riant de moi, quand je n'ai pas pu lui dire le
nom de mon ami. Mais quel diable d'intrt un matre tanneur peut-il
avoir  m'assassiner?

--En tout cas, dit-il, avant qu'on m'assassine, j'en tuerai plus d'un.
Et il bondit vers l'instrument inoffensif qui, dans sa main, allait
devenir une arme terrible.

Puis il revint derrire la porte et se plaa de faon  ce qu'en se
dployant elle le couvrt.

Son coeur palpitait  briser sa poitrine, et dans le silence on
entendait le bruit de ses palpitations.

Tout  coup Maurice frissonna de la tte aux pieds; une voix avait dit:

--Si vous m'en croyez, vous casserez tout bonnement une vitre, et 
travers les barreaux vous le tuerez d'un coup de carabine.

--Oh! non, non, pas d'explosion, dit une autre voix; une explosion peut
nous trahir. Ah! vous voil, Dixmer; et votre femme?

--Je viens de regarder  travers la jalousie; elle ne se doute de rien,
elle lit.

--Dixmer, vous allez nous fixer. tes-vous pour un coup de carabine?
tes-vous pour un coup de poignard?

--Soit, pour le poignard. Allons!

--Allons! rptrent ensemble les cinq ou six voix. Maurice tait un
enfant de la Rvolution, un coeur de bronze, une me athe, comme il y
en avait beaucoup  cette poque-l. Mais  ce mot _allons_! prononc
derrire cette porte qui, seule, le sparait de la mort, il se rappela
le signe de la croix que sa mre lui avait appris lorsque, tout enfant,
elle lui faisait dire ses prires  genoux. Les pas se rapprochrent,
mais ils s'arrtrent, puis la clef grina dans la serrure, et la porte
s'ouvrit lentement. Pendant cette minute qui venait de s'couler,
Maurice s'tait dit: Si je perds mon temps  frapper, je serai tu. En
me prcipitant sur les assassins, je les surprends; je gagne le jardin,
la ruelle, je me sauve peut-tre.

Aussitt, prenant un lan de lion, en jetant un cri sauvage o il y
avait encore plus de menace que d'effroi, il renversa les deux premiers
hommes, qui le croyant li et les yeux bands, taient loin de
s'attendre  une pareille agression, carta les autres, franchit, grce
 ses jarrets d'acier, dix toises en une seconde, vit au bout du
corridor une porte donnant sur le jardin toute grande ouverte, s'lana,
sauta dix marches, se trouva dans le jardin, et, s'orientant du mieux
qu'il lui tait possible, courut vers la porte.

La porte tait ferme  deux verrous et  la serrure. Maurice tira les
deux verrous, voulut ouvrir la serrure; il n'y avait pas de clef.

Pendant ce temps, ceux qui le poursuivaient taient arrivs au perron:
ils l'aperurent.

--Le voil, crirent-ils, tirez dessus, Dixmer, tirez dessus; tuez!
tuez!

Maurice poussa un rugissement: il tait enferm dans le jardin; il
mesura de l'oeil les murailles; elles avaient dix pieds de haut.

Tout cela fut rapide comme une seconde.

Les assassins s'lancrent  sa poursuite.

Maurice avait trente pas d'avance  peu prs sur eux; il regarda tout
autour de lui avec ce regard du condamn qui demande l'ombre d'une
chance de salut pour en faire une ralit.

Il aperut le kiosque, la jalousie, derrire la jalousie la lumire. Il
ne fit qu'un bond, un bond de dix pieds, saisit la jalousie, l'arracha,
passa au travers de la fentre en la brisant et tomba dans une chambre
claire o lisait une femme assise prs du feu.

Cette femme se leva pouvante en criant au secours.

--Range-toi, Genevive, range-toi, cria la voix de Dixmer; range-toi,
que je le tue! Et Maurice vit s'abaisser  dix pas de lui le canon de la
carabine.

Mais  peine la femme l'et-elle regard qu'elle jeta un cri terrible,
et qu'au lieu de se ranger comme le lui ordonnait son mari, elle se jeta
entre lui et le canon du fusil.

Ce mouvement concentra toute l'attention de Maurice sur la gnreuse
crature dont le premier mouvement tait de le protger.

 son tour, il jeta un cri. C'tait son inconnue tant cherche.

--Vous!... Vous!... s'cria-t-il.

--Silence! dit-elle.

Puis, se retournant vers les assassins, qui, diffrentes armes  la
main, s'taient rapprochs de la fentre:

--Oh! vous ne le tuerez pas! s'cria-t-elle.

--C'est un espion, s'cria Dixmer, dont la figure douce et placide avait
pris une expression de rsolution implacable; c'est un espion, et il
doit mourir.

--Un espion! lui? dit Genevive; lui, un espion? Venez ici, Dixmer. Je
n'ai qu'un mot  vous dire pour vous prouver que vous vous trompez
trangement.

Dixmer s'approcha de la fentre: Genevive s'approcha de lui, et, se
penchant  son oreille, elle lui dit quelques mots tout bas.

Le matre tanneur releva la tte.

--Lui? dit-il.

--Lui-mme, rpondit Genevive.

--Vous en tes sre? La jeune femme ne rpondit point cette fois: mais
elle se retourna vers Maurice et lui tendit la main en souriant. Les
traits de Dixmer reprirent alors une expression singulire de mansutude
et de froideur. Il posa la crosse de sa carabine  terre.

--Alors, c'est autre chose, dit-il. Puis, faisant signe  ses compagnons
de le suivre, il s'carta avec eux et leur dit quelques mots, aprs
lesquels ils s'loignrent.

--Cachez cette bague, murmura Genevive pendant ce temps; tout le monde
la connat ici. Maurice ta vivement la bague de son doigt et la glissa
dans la poche de son gilet.

Un instant aprs, la porte du pavillon s'ouvrit, et Dixmer, sans arme,
s'avana vers Maurice.

--Pardon, citoyen, lui dit-il; que n'ai-je su plus tt les obligations
que je vous avais! Ma femme, tout en se souvenant du service que vous
lui aviez rendu dans la soire du 10 mars, avait oubli votre nom. Nous
ignorions donc compltement  qui nous avions  faire; sans cela,
croyez-le bien, nous n'eussions pas un instant suspect votre honneur ni
souponn vos intentions. Ainsi donc, pardon, encore une fois!

Maurice tait stupfait; il se tenait debout par un miracle d'quilibre;
il sentait que la tte lui tournait, il tait prs de tomber.

Il s'appuya  la chemine.

--Mais enfin, dit-il, pourquoi vouliez-vous donc me tuer?

--Voil le secret, citoyen, dit Dixmer, et je le confie  votre loyaut.
Je suis, comme vous le savez dj, matre tanneur et chef de cette
tannerie. La plupart des acides que j'emploie pour la prparation de mes
peaux sont des marchandises prohibes. Or, les contrebandiers que
j'emploie avaient avis d'une dlation faite au conseil gnral. Vous
voyant prendre des informations, j'ai eu peur. Mes contrebandiers ont eu
encore plus peur que moi de votre bonnet rouge et de votre air dcid,
et je ne vous cache pas que votre mort tait rsolue.

--Je le sais pardieu bien, s'cria Maurice, et vous ne m'apprenez l
rien de nouveau. J'ai entendu votre dlibration et j'ai vu votre
carabine.

--Je vous ai dj demand pardon, reprit Dixmer d'un air de bonhomie
attendrissante. Comprenez donc ceci, que, grce aux dsordres du temps,
nous sommes, moi et mon associ, M. Morand, en train de faire une
immense fortune. Nous avons la fourniture des sacs militaires; tous les
jours nous en faisons confectionner quinze cents, ou deux mille. Grce
au bienheureux tat de choses dans lequel nous vivons, la municipalit,
qui a fort  faire, n'a pas le temps de vrifier bien exactement nos
comptes, de sorte, il faut bien l'avouer, que nous pchons un peu en eau
trouble; d'autant plus, comme je vous le disais, que les matires
prparatoires que nous nous procurons par contrebande nous permettent de
gagner deux cents pour cent.

--Diable! fit Maurice, cela me parat un bnfice assez honnte, et je
comprends maintenant votre crainte qu'une dnonciation de ma part ne le
ft cesser; mais maintenant que vous me connaissez, vous tes rassur,
n'est-ce pas?

--Maintenant, dit Dixmer, je ne vous demande mme plus votre parole.

Puis, lui posant la main sur l'paule et le regardant avec un sourire:

--Voyons, lui dit-il,  prsent que nous sommes en petit comit et entre
amis, je puis le dire, que veniez-vous faire par ici, jeune homme? Bien
entendu, ajouta le matre tanneur, que si vous voulez vous taire, vous
tes parfaitement libre.

--Mais je vous l'ai dit, je crois, balbutia Maurice.

--Oui, une femme, dit le bourgeois, je sais qu'il tait question d'une
femme.

--Mon Dieu! pardonnez-moi, citoyen, dit Maurice; mais je comprends 
merveille que je vous dois une explication. Eh bien, je cherchais une
femme qui, l'autre soir, sous le masque, m'a dit demeurer dans ce
quartier. Je ne sais ni son nom, ni sa position, ni sa demeure.
Seulement, je sais que je suis amoureux fou, qu'elle est petite....

Genevive tait grande.

--Qu'elle est blonde et qu'elle a l'air veill.... Genevive tait brune
avec de grands yeux pensifs.

--Une grisette enfin..., continua Maurice; aussi, pour lui plaire, ai-je
pris cet habit populaire.

--Voil qui explique tout, dit Dixmer avec une foi anglique que ne
dmentait point le moindre regard sournois.

Genevive avait rougi, et, se sentant rougir, s'tait dtourne.

--Pauvre citoyen Lindey, dit Dixmer en riant, quelle mauvaise heure nous
vous avons fait passer, et vous tes bien le dernier  qui j'eusse voulu
faire du mal; un si bon patriote, un frre!... Mais, en vrit, j'ai cru
que quelque malintentionn usurpait votre nom.

--Ne parlons plus de cela, dit Maurice, qui comprit qu'il tait temps de
se retirer; remettez-moi dans mon chemin et oublions...

--Vous remettre dans votre chemin? s'cria Dixmer; vous quitter? Ah! non
pas, non pas! je donne ou plutt, mon associ et moi, nous donnons ce
soir  souper aux braves garons qui voulaient vous gorger tout 
l'heure. Je compte bien vous faire souper avec eux pour que vous voyiez
qu'ils ne sont point si diables qu'ils en ont l'air.

--Mais, dit Maurice au comble de la joie de rester quelques heures prs
de Genevive, je ne sais vraiment si je dois accepter.

--Comment! si vous devez accepter, dit Dixmer; je le crois bien: ce sont
de bons et francs patriotes comme vous; d'ailleurs, je ne croirai que
vous m'avez pardonn que lorsque nous aurons rompu le pain ensemble.

Genevive ne disait pas un mot. Maurice tait au supplice.

--C'est qu'en vrit, balbutia le jeune homme, je crains de vous gner,
citoyen.... Ce costume... ma mauvaise mine.... Genevive le regarda
timidement.

--Nous offrons de bon coeur, dit-elle.

--J'accepte, citoyenne, rpondit Maurice en s'inclinant.

--Eh bien, je vais rassurer nos compagnons, dit le matre tanneur;
chauffez-vous en attendant, cher ami. Il sortit. Maurice et Genevive
restrent seuls.

--Ah! monsieur, dit la jeune femme avec un accent auquel elle essayait
inutilement de donner le ton du reproche, vous avez manqu  votre
parole, vous avez t indiscret.

--Quoi! madame, s'cria Maurice, vous aurais-je compromise? Ah! dans ce
cas, pardonnez-moi; je me retire, et jamais...

--Dieu! s'cria-t-elle en se levant, vous tes bless  la poitrine!
votre chemise est toute teinte de sang!

En effet, sur la chemise si fine et si blanche de Maurice, chemise qui
faisait un trange contraste avec ses habits grossiers, une large plaque
de rouge s'tait tendue et avait sch.

--Oh! n'ayez aucune inquitude, madame, dit le jeune homme; un des
contrebandiers m'a piqu avec son poignard. Genevive plit, et lui
prenant la main:

--Pardonnez-moi, murmura-t-elle, le mal qu'on vous a fait; vous m'avez
sauv la vie, et j'ai failli tre cause de votre mort.

--Ne suis-je pas bien rcompens en vous retrouvant? car, n'est-ce pas,
vous n'avez pas cru un instant que ce ft une autre que vous que je
cherchais?

--Venez avec moi, interrompit Genevive, je vous donnerai du linge.... Il
ne faut pas que nos convives vous voient en cet tat: ce serait pour eux
un reproche trop terrible.

--Je vous gne bien, n'est-ce pas? rpliqua Maurice en soupirant.

--Pas du tout, j'accomplis un devoir. Et elle ajouta:

--Je l'accomplis mme avec grand plaisir. Genevive conduisit alors
Maurice vers un grand cabinet de toilette d'une lgance et d'une
distinction qu'il ne s'attendait pas  trouver dans la maison d'un
matre tanneur.

Il est vrai que ce matre tanneur paraissait millionnaire. Puis elle
ouvrit toutes les armoires.

--Prenez, dit-elle, vous tes chez vous. Et elle se retira. Quand
Maurice sortit, il trouva Dixmer, qui tait revenu.

--Allons, allons, dit-il,  table! on n'attend plus que vous.




IX

Le souper


Lorsque Maurice entra avec Dixmer et Genevive dans la salle  manger,
situe dans le corps de btiment o on l'avait conduit d'abord, le
souper tait tout dress, mais la salle tait encore vide.

Il vit entrer successivement tous les convives au nombre de six.

C'taient tous des hommes d'un extrieur agrable, jeunes pour la
plupart, vtus  la mode du jour; deux ou trois mme avaient la
carmagnole et le bonnet rouge.

Dixmer leur prsenta Maurice en nonant ses titres et qualits.

Puis, se retournant vers Maurice:

--Vous voyez, dit-il, citoyen Lindey, toutes les personnes qui m'aident
dans mon commerce. Grce au temps o nous vivons, grce aux principes
rvolutionnaires qui ont effac la distance, nous vivons tous sur le
pied de la plus sainte galit. Tous les jours la mme table nous runit
deux fois, et je suis heureux que vous ayez bien voulu partager notre
repas de famille. Allons,  table, citoyens,  table!

--Et.... M. Morand, dit timidement Genevive, ne l'attendons-nous pas?

--Ah! c'est vrai, rpondit Dixmer. Le citoyen Morand, dont je vous ai
dj parl, citoyen Lindey, est mon associ. C'est lui qui est charg,
si je puis le dire, de la partie morale de la maison; il fait les
critures, tient la caisse, rgle les factures, donne et reoit
l'argent, ce qui fait que c'est celui de nous tous qui a le plus de
besogne. Il en rsulte qu'il est quelquefois en retard. Je vais le faire
prvenir.

En ce moment la porte s'ouvrit et le citoyen Morand entra.

C'tait un homme de petite taille, brun, aux sourcils pais; des
lunettes vertes, comme en portent les hommes dont la vue est fatigue
par le travail, cachaient ses yeux noirs, mais n'empchaient pas
l'tincelle d'en jaillir. Aux premiers mots qu'il dit, Maurice reconnut
cette voix douce et imprieuse  la fois qui avait t constamment, dans
cette terrible discussion dont il avait t victime, pour les voies de
douceur; il tait vtu d'un habit brun  larges boutons, d'une veste de
soie blanche, et son jabot assez fin fut souvent, pendant le souper,
tourment par une main dont Maurice, sans doute parce que c'tait celle
d'un marchand tanneur, admira la blancheur et la dlicatesse.

On prit place. Le citoyen Morand fut plac  la droite de Genevive,
Maurice  sa gauche; Dixmer s'assit en face de sa femme; les autres
convives prirent indiffremment leur poste autour d'une table oblongue.

Le souper tait recherch: Dixmer avait un apptit d'industriel et
faisait, avec beaucoup de bonhomie, les honneurs de sa table. Les
ouvriers, ou ceux qui passaient pour tels, lui faisaient, sous ce
rapport, bonne et franche compagnie. Le citoyen Morand parlait peu,
mangeait moins encore, ne buvait presque pas et riait rarement; Maurice,
peut-tre  cause des souvenirs que lui rappelait sa voix, prouva
bientt pour lui une vive sympathie; seulement, il tait en doute sur
son ge, et ce doute l'inquitait; tantt il le prenait pour un homme de
quarante  quarante-cinq ans, et tantt pour un tout jeune homme.

Dixmer se crut, en se mettant  table, oblig de donner  ses convives
une sorte de raison  l'admission d'un tranger dans leur petit cercle.

Il s'en acquitta en homme naf et peu habitu  mentir; mais les
convives ne paraissaient pas difficiles en matire de raisons,  ce
qu'il parat, car, malgr toute la maladresse que mit le fabricant de
pelleteries dans l'introduction du jeune homme, son petit discours
d'introduction satisfit tout le monde.

Maurice le regardait avec tonnement.

--Sur mon honneur, se disait-il en lui-mme, je crois que je me trompe
moi-mme. Est-ce bien l le mme homme qui, l'oeil ardent, la voix
menaante, me poursuivait une carabine  la main, et voulait absolument
me tuer, il y a trois quarts d'heure? En ce moment-l, je l'eusse pris
pour un hros ou pour un assassin. Mordieu! comme l'amour des
pelleteries vous transforme un homme!

Il y avait au fond du coeur de Maurice, tandis qu'il faisait toutes ces
observations, une douleur et une joie si profondes toutes deux, que le
jeune homme n'et pu se dire au juste quelle tait la situation de son
me. Il se retrouvait enfin prs de cette belle inconnue qu'il avait
tant cherche. Comme il l'avait rv d'avance, elle portait un doux nom.
Il s'enivrait du bonheur de la sentir  son ct; il absorbait ses
moindres paroles, et le son de sa voix, toutes les fois qu'elle
rsonnait, faisait vibrer jusqu'aux cordes les plus secrtes de son
coeur; mais ce coeur tait bris par ce qu'il voyait.

Genevive tait bien telle qu'il l'avait entrevue: ce rve d'une nuit
orageuse, la ralit ne l'avait pas dtruit. C'tait bien la jeune femme
lgante,  l'oeil triste,  l'esprit lev; c'tait bien, ce qui tait
arriv si souvent dans les dernires annes qui avaient prcd cette
fameuse anne 93, dans laquelle on se trouvait, c'tait bien la jeune
fille de distinction, oblige,  cause de la ruine toujours plus
profonde dans laquelle tait tombe la noblesse, de s'allier  la
bourgeoisie, au commerce. Dixmer paraissait un brave homme; il tait
riche incontestablement; ses manires avec Genevive semblaient tre
celles d'un homme qui prend  tche de rendre une femme heureuse. Mais
cette bonhomie, cette richesse, ces intentions excellentes,
pouvaient-elles combler cette immense distance qui existait entre la
femme et le mari, entre la jeune fille potique, distingue, charmante,
et l'homme aux occupations matrielles et  l'aspect vulgaire? Avec quel
sentiment Genevive comblait-elle cet abme?... Hlas! le hasard le
disait assez maintenant  Maurice: avec l'amour. Et il fallait bien en
revenir  cette premire opinion qu'il avait eue de la jeune femme,
c'est--dire que, le soir o il l'avait rencontre, elle revenait d'un
rendez-vous d'amour.

Cette ide que Genevive aimait un homme torturait le coeur de Maurice.

Alors il soupirait, alors il regrettait d'tre venu pour prendre une
dose plus active encore de ce poison qu'on appelle amour.

Puis, dans d'autres moments, en coutant cette voix si douce, si pure et
si harmonieuse, en interrogeant ce regard si limpide, qui semblait ne
pas craindre que par lui on pt lire jusqu'au plus profond de son me,
Maurice en arrivait  croire qu'il tait impossible qu'une pareille
crature pt tromper, et alors il prouvait une joie amre  songer que
ce beau corps; me et matire, appartenait  ce bon bourgeois au sourire
honnte, aux plaisanteries vulgaires, et ne serait jamais qu' lui.

On parla politique, ce ne pouvait gure tre autrement. Que dire  une
poque o la politique se mlait  tout, tait peinte au fond des
assiettes, couvrait toutes les murailles, tait proclame  chaque heure
dans les rues?

Tout  coup un des convives, qui jusque-l avait gard le silence,
demanda des nouvelles des prisonniers du Temple.

Maurice tressaillit malgr lui au timbre de cette voix. Il avait reconnu
l'homme qui, toujours pour les moyens extrmes, l'avait d'abord frapp
de son couteau, et avait ensuite vot pour la mort.

Cependant cet homme, honnte tanneur, chef de l'atelier, du moins Dixmer
le proclama tel, rveilla bientt la belle humeur de Maurice en
exprimant les ides les plus patriotiques et les principes les plus
rvolutionnaires. Le jeune homme, dans certaines circonstances, n'tait
point ennemi de ces mesures vigoureuses, si fort  la mode  cette
poque, et dont Danton tait l'aptre et le hros.  la place de cet
homme, dont l'arme et la voix lui avaient fait prouver et lui faisaient
prouver encore de si poignantes sensations, il n'et pas assassin
celui qu'il et pris pour un espion, mais il l'et lch dans un jardin,
et l,  armes gales, un sabre  la main comme son adversaire, il l'et
combattu sans merci, sans misricorde. Voil ce qu'et fait Maurice.
Mais il comprit bientt que c'tait trop demander d'un garon tanneur,
que de demander qu'il ft ce que Maurice aurait fait.

Cet homme aux mesures extrmes, et qui paraissait voir dans ses ides
politiques les mmes systmes violents que dans sa conduite prive,
parlait donc du Temple, et s'tonnait que l'on confit la garde de ses
prisonniers  un conseil permanent, facile  corrompre, et  des
municipaux dont la fidlit avait t plus d'une fois dj tente.

--Oui, dit le citoyen Morand; mais il faut convenir qu'en toute
occasion, jusqu' prsent, la conduite de ces municipaux a justifi la
confiance que la nation avait en eux, et l'histoire dira qu'il n'y avait
pas que le citoyen Robespierre qui mritt le surnom d'incorruptible.

--Sans doute, sans doute, reprit l'interlocuteur, mais de ce qu'une
chose n'est point arrive encore, il serait absurde de conclure qu'elle
n'arrivera jamais. C'est comme pour la garde nationale, continua le chef
d'atelier; eh bien, les compagnies des diffrentes sections sont
convoques chacune  son tour pour le service du Temple, et cela
indiffremment. Eh bien, n'admettez-vous point qu'il puisse y avoir,
dans une compagnie de vingt ou vingt-cinq hommes, un noyau de huit ou
dix gaillards bien dtermins, qui, une belle nuit, gorgent les
sentinelles et enlvent les prisonniers?

--Bah! dit Maurice, tu vois, citoyen, que c'est un mauvais moyen,
puisque, il y a trois semaines ou un mois, on a voulu l'employer et
qu'on n'a point russi.

--Oui, reprit Morand; mais parce qu'un des aristocrates qui composaient
la patrouille a eu l'imprudence, en parlant je ne sais  qui, de laisser
chapper le mot _monsieur_.

_--_Et puis, dit Maurice, qui tenait  prouver que la police de la
Rpublique tait bien faite, parce qu'on s'tait dj aperu de l'entre
du chevalier de Maison-Rouge dans Paris.

--Bah! s'cria Dixmer.

--On savait que Maison-Rouge tait entr dans Paris? demanda froidement
Morand. Et savait-on par quel moyen il y tait entr?

--Parfaitement.

--Ah diable! dit Morand en se penchant en avant pour regarder Maurice,
je serais curieux de savoir cela; jusqu' prsent, on n'a rien pu nous
dire encore de positif l-dessus. Mais vous, citoyen, vous le secrtaire
d'une des principales sections de Paris, vous devez tre mieux
renseign?

--Sans doute, dit Maurice; aussi ce que je vais vous dire est-il
l'exacte vrit.

Tous les convives, et mme Genevive, parurent accorder la plus grande
attention  ce qu'allait dire le jeune homme.

--Eh bien, dit Maurice, le chevalier de Maison-Rouge venait de Vende, 
ce qu'il parat; il avait travers toute la France avec son bonheur
ordinaire. Arriv pendant la journe  la barrire du Roule, il a
attendu jusqu' neuf heures du soir.  neuf heures du soir, une femme,
dguise en femme du peuple, est sortie par cette barrire, portant au
chevalier un costume de chasseur de la garde nationale; dix minutes
aprs, elle est rentre avec lui; la sentinelle, qui l'avait vue sortir
seule, a eu des soupons en la voyant rentrer accompagne: elle a donn
l'alarme au poste; le poste est sorti. Les deux coupables, ayant compris
que c'tait  eux qu'on en voulait, se sont jets dans un htel qui leur
a ouvert une seconde porte sur les Champs-lyses. Il parat qu'une
patrouille toute dvoue aux tyrans attendait le chevalier au coin de la
rue Bar-du-Bec. Vous savez le reste.

--Ah! ah! dit Morand; c'est curieux, ce que vous nous racontez l...

--Et surtout positif, dit Maurice.

--Oui, cela en a l'air; mais, la femme, sait-on ce qu'elle est
devenue?...

--Non, elle a disparu, et l'on ignore compltement qui elle est et ce
qu'elle est. L'associ du citoyen Dixmer et le citoyen Dixmer lui-mme
parurent respirer plus librement.

Genevive avait cout tout ce rcit, ple, immobile et muette.

--Mais, dit le citoyen Morand avec sa froideur ordinaire, qui peut dire
que le chevalier de Maison-Rouge faisait partie de cette patrouille qui
a donn l'alarme au Temple?

--Un municipal de mes amis qui, ce jour-l, tait de service au Temple,
l'a reconnu.

--Il savait donc son signalement?

--Il l'avait vu autrefois.

--Et quel homme est-ce, physiquement, que ce chevalier de Maison-Rouge?
demanda Morand.

--Un homme de vingt-cinq  vingt-six ans, petit, blond, d'un visage
agrable, avec des yeux magnifiques et des dents superbes.

Il se fit un profond silence.

--Eh bien, dit Morand, si votre ami le municipal a reconnu ce prtendu
chevalier de Maison-Rouge, pourquoi ne l'a-t-il pas arrt?

--D'abord, parce que, ne sachant pas son arrive  Paris, il a craint
d'tre dupe d'une ressemblance; et puis mon ami est un peu tide, il a
fait ce que font les sages et les tides: dans le doute, il s'est
abstenu.

--Vous n'auriez pas agi ainsi, citoyen? dit Dixmer  Maurice en riant
brusquement.

--Non, dit Maurice, je l'avoue: j'aurais mieux aim me tromper que de
laisser chapper un homme aussi dangereux que l'est ce chevalier de
Maison-Rouge.

--Et qu'eussiez-vous donc fait, monsieur?... demanda Genevive.

--Ce que j'eusse fait, citoyenne? dit Maurice. Oh! mon Dieu! ce n'et
pas t long: j'eusse fait fermer toutes les portes du Temple; j'eusse
t droit  la patrouille, et j'eusse mis la main sur le collet du
chevalier, en lui disant: Chevalier de Maison-Rouge, je vous arrte
comme tratre  la nation! Et une fois que je lui eusse mis la main au
collet, je ne l'eusse point lch, je vous en rponds.

--Mais que serait-il arriv? demanda Genevive.

--Il serait arriv qu'on lui aurait fait son procs,  lui et  ses
complices, et qu' l'heure qu'il est, il serait guillotin, voil tout.

Genevive frissonna et lana  son voisin un coup d'oeil d'effroi. Mais
le citoyen Morand ne parut pas remarquer ce coup d'oeil, et vidant
flegmatiquement son verre:

--Le citoyen Lindey a raison, dit-il; il n'y avait que cela  faire.
Malheureusement, on ne l'a pas fait.

--Et, demanda Genevive, sait-on ce qu'est devenu ce chevalier de
Maison-Rouge?

--Bah! dit Dixmer, il est probable qu'il n'a pas demand son reste, et
que, voyant sa tentative avorte, il aura quitt immdiatement Paris.

--Et peut-tre mme la France, ajouta Morand.

--Pas du tout, pas du tout, dit Maurice.

--Comment! il a eu l'imprudence de rester  Paris? s'cria Genevive.

--Il n'en a pas boug. Un mouvement gnral d'tonnement accueillit
cette opinion mise par Maurice avec une si grande assurance.

--C'est une prsomption que vous mettez l, citoyen, dit Morand, une
prsomption, voil tout.

--Non pas, c'est un fait que j'affirme.

--Oh! dit Genevive, j'avoue que pour mon compte, je ne puis croire  ce
que vous dites, citoyen; ce serait d'une imprudence impardonnable.

--Vous tes femme, citoyenne; vous comprendrez donc une chose qui a d
l'emporter, chez un homme du caractre du chevalier de Maison-Rouge, sur
toutes les considrations de scurit personnelle possibles.

--Et quelle chose peut l'emporter sur la crainte de perdre la vie d'une
faon si affreuse?

--Eh! mon Dieu! citoyenne, dit Maurice, l'amour.

--L'amour? rpta Genevive.

--Sans doute. Ne savez-vous donc pas que le chevalier de Maison-Rouge
est amoureux d'Antoinette?

Deux ou trois rires d'incrdulit clatrent timides et forcs. Dixmer
regarda Maurice, comme pour lire jusqu'au fond de son me. Genevive
sentit des larmes mouiller ses yeux, et un frissonnement, qui ne put
chapper  Maurice, courut par tout son corps. Le citoyen Morand
rpandit le vin de son verre qu'il portait en ce moment  ses lvres, et
sa pleur et effray Maurice, si toute l'attention du jeune homme n'et
t en ce moment concentre sur Genevive.

--Vous tes mue, citoyenne, murmura Maurice.

--N'avez-vous pas dit que je comprendrais parce que j'tais femme? Eh
bien, nous autres femmes, un dvouement, si oppos qu'il soit  nos
principes, nous touche toujours.

--Et celui du chevalier de Maison-Rouge est d'autant plus grand, dit
Maurice, qu'on assure qu'il n'a jamais parl  la reine.

--Ah ! citoyen Lindey, dit l'homme aux moyens extrmes, il me semble,
permets-moi de le dire, que tu es bien indulgent pour ce chevalier...

--Monsieur, dit Maurice en se servant peut-tre avec intention du mot
qui avait cess d'tre en usage, j'aime toutes les natures fires et
courageuses; ce qui ne m'empche pas de les combattre quand je les
rencontre dans les rangs de mes ennemis. Je ne dsespre pas de
rencontrer un jour le chevalier de Maison-Rouge.

--Et...? fit Genevive.

--Et si je le rencontre... eh bien, je le combattrai.

Le souper tait fini. Genevive donna l'exemple de la retraite en se
levant elle-mme.

En ce moment la pendule sonna.

--Minuit, dit froidement Morand.

--Minuit! s'cria Maurice, minuit dj!

--Voil une exclamation qui me fait plaisir, dit Dixmer; elle prouve que
vous ne vous tes pas ennuy, et elle me donne l'espoir que nous nous
reverrons. C'est la maison d'un bon patriote qu'on vous ouvre, et
j'espre que vous vous apercevrez bientt, citoyen, que c'est celle d'un
ami.

Maurice salua, et, se retournant vers Genevive:

--La citoyenne me permet-elle aussi de revenir? demanda-t-il.

--Je fais plus que de le permettre, je vous en prie, dit vivement
Genevive. Adieu, citoyen. Et elle rentra chez elle.

Maurice prit cong de tous les convives, salua particulirement Morand,
qui lui avait beaucoup plu, serra la main de Dixmer, et partit tourdi,
mais bien plus joyeux qu'attrist, de tous les vnements si diffrents
les uns des autres qui avaient agit sa soire.

--Fcheuse, fcheuse rencontre! dit aprs la retraite de Maurice la
jeune femme fondant en larmes en prsence de son mari, qui l'avait
reconduite chez elle.

--Bah! le citoyen Maurice Lindey, patriote reconnu, secrtaire d'une
section, pur, ador, populaire, est, au contraire, une bien prcieuse
acquisition pour un pauvre tanneur qui a chez lui de la marchandise de
contrebande, rpondit Dixmer en souriant.

--Ainsi, vous croyez, mon ami?... demanda timidement Genevive.

--Je crois que c'est un brevet de patriotisme, un cachet d'absolution
qu'il pose sur notre maison; et je pense qu' partir de cette soire, le
chevalier de Maison-Rouge lui-mme serait en sret chez nous.

Et Dixmer, baisant sa femme au front avec une affection bien plus
paternelle que conjugale, la laissa dans ce petit pavillon qui lui tait
entirement consacr, et repassa dans l'autre partie du btiment qu'il
habitait, avec les convives que nous avons vus entourer sa table.




X

Le savetier Simon


On tait arriv au commencement du mois de mai; un jour pur dilatait les
poitrines lasses de respirer les brouillards glacs de l'hiver, et les
rayons d'un soleil tide et vivifiant descendaient sur la noire muraille
du Temple.

Au guichet de l'intrieur, qui sparait la tour des jardins, riaient et
fumaient les soldats du poste.

Mais malgr cette belle journe, malgr l'offre qui fut faite aux
prisonnires de descendre et de se promener au jardin, les trois femmes
refusrent: depuis l'excution de son mari, la reine se tenait
obstinment dans sa chambre, pour n'avoir point  passer devant la porte
de l'appartement qu'avait occup le roi, au second tage.

Quand elle prenait l'air, par hasard, depuis cette fatale poque du 21
janvier, c'tait sur le haut de la tour, dont on avait ferm les
crneaux avec des jalousies.

Les gardes nationaux de service, qui taient prvenus que les trois
femmes avaient l'autorisation de sortir, attendirent donc vainement
toute la journe qu'elles voulussent bien user de l'autorisation.

Vers cinq heures, un homme descendit et s'approcha du sergent commandant
le poste.

--Ah! ah! c'est toi, pre Tison! dit celui-ci qui paraissait un garde
national de joyeuse humeur.

--Oui, c'est moi, citoyen; je t'apporte de la part du municipal Maurice
Lindey, ton ami, qui est l-haut, cette permission accorde, par le
conseil du Temple,  ma fille, de venir faire ce soir une petite visite
 sa mre.

--Et tu sors au moment o ta fille va venir, pre dnatur? dit le
sergent.

--Ah! je sors bien  contrecoeur, citoyen sergent. J'esprais, moi
aussi, voir ma pauvre enfant, que je n'ai pas vue depuis deux mois, et
l'embrasser... l, ce qui s'appelle crnement, comme un pre embrasse sa
fille. Mais oui! va te promener. Le service, ce service damn, me force
 sortir. Il faut que j'aille  la Commune faire mon rapport. Un fiacre
m'attend  la porte avec deux gendarmes, et cela juste au moment o ma
pauvre Sophie va venir.

--Malheureux pre! dit le sergent.


          _Ainsi l'amour de la patrie_
          _touffe en toi la voix du sang._
          _L'une gmit et l'autre prie:_
          _Au devoir immole..._


Dis donc, pre Tison, si tu trouves par hasard une rime en _ang_, tu me
la rapporteras. Elle me manque pour le moment.

--Et toi, citoyen sergent, quand ma fille viendra pour voir sa pauvre
mre, qui meurt de ne pas la voir, tu la laisseras passer.

--L'ordre est en rgle, rpondit le sergent, que le lecteur a dj
reconnu sans doute pour notre ami Lorin; ainsi, je n'ai rien  dire;
quand ta fille viendra, ta fille passera.

--Merci, brave Thermopyle, merci, dit Tison.

Et il sortit pour aller faire son rapport  la Commune, en murmurant:

--Ah! ma pauvre femme, va-t-elle tre heureuse!

--Sais-tu, sergent, dit un garde national en voyant s'loigner Tison et
en entendant les paroles qu'il prononait en s'loignant, sais-tu que a
fait frissonner au fond, ces choses-l?

--Et quelles choses, citoyen Devaux? demanda Lorin.

--Comment donc! reprit le compatissant garde national, de voir cet homme
au visage si dur, cet homme au coeur de bronze, cet impitoyable gardien
de la reine, s'en aller la larme  l'oeil, moiti de joie, moiti de
douleur, en songeant que sa femme va voir sa fille, et que lui ne la
verra pas! Il ne faut pas trop rflchir l-dessus, sergent, car, en
vrit, cela attriste...

--Sans doute, et voil pourquoi il ne rflchit pas lui-mme, cet homme
qui s'en va la larme  l'oeil, comme tu dis.

--Et  quoi rflchirait-il?

--Eh bien, qu'il y a trois mois aussi que cette femme qu'il brutalise
sans piti n'a vu son enfant. Il ne songe pas  son malheur,  elle; il
songe  son malheur,  lui; voil tout. Il est vrai que cette femme
tait reine, continua le sergent d'un ton railleur, dont il et t
difficile d'interprter le sens, et qu'on n'est point forc d'avoir pour
une reine les gards qu'on a pour la femme d'un journalier.

--N'importe, tout cela est fort triste, dit Devaux.

--Triste, mais ncessaire, dit Lorin; le mieux donc est, comme tu l'as
dit, de ne pas rflchir.... Et il se mit  fredonner:


          _Hier Nicette,_
          _Sous des bosquets_
          _Sombres et frais,_
          _Marchait seulette._


Lorin en tait l de sa chanson bucolique, quand, tout  coup, un grand
bruit se fit entendre du ct gauche du poste: il se composait de
jurements, de menaces et de pleurs.

--Qu'est-ce que cela? demanda Devaux.

--On dirait d'une voix d'enfant, rpondit Lorin en coutant.

--En effet, reprit le garde national, c'est un pauvre petit que l'on
bat; en vrit, on ne devrait envoyer ici que ceux qui n'ont pas
d'enfants.

--Veux-tu chanter? dit une voix rauque et avine. Et la voix chanta,
comme pour donner l'exemple:


          _Madam'Veto avait promis_
          _De faire gorger tout Paris..._


--Non, dit l'enfant, je ne chanterai pas.

--Veux-tu chanter? Et la voix recommena:


          _Madam'Veto avait promis..._

--Non, dit l'enfant; non, non, non.

--Ah! petit gueux! dit la voix rauque.

Et un bruit de lanire sifflante fendit l'air. L'enfant poussa un
hurlement de douleur.

--Ah! sacrebleu! dit Lorin, c'est cet infme Simon qui bat le petit
Capet.

Quelques gardes nationaux haussrent les paules, deux ou trois
essayrent de sourire. Devaux se leva et s'loigna.

--Je le disais bien, murmura-t-il, que des pres ne devraient jamais
entrer ici.

Tout  coup une porte basse s'ouvrit, et l'enfant royal, chass par le
fouet de son gardien, fit, en fuyant, plusieurs pas dans la cour; mais,
derrire lui, quelque chose de lourd retentit sur le pav et l'atteignit
 la jambe.

--Ah! cria l'enfant. Et il trbucha et tomba sur un genou.

--Rapporte-moi ma forme, petit monstre, ou sinon.... L'enfant se releva
et secoua la tte en manire de refus.

--Ah! c'est comme a? cria la mme voix. Attends, attends, tu vas voir.

Et le savetier Simon dboucha de sa loge, comme une bte fauve de sa
tanire.

--Hol! hol! dit Lorin en fronant le sourcil; o allons-nous comme
cela, matre Simon?

--Chtier ce petit louveteau, dit le savetier.

--Et pourquoi le chtier? dit Lorin.

--Pourquoi?

--Oui.

--Parce que ce petit gueux ne veut ni chanter comme un bon patriote, ni
travailler comme un bon citoyen.

--Eh bien, qu'est-ce que cela te fait? rpondit Lorin; est-ce que la
nation t'a confi Capet pour lui apprendre  chanter?

--Ah ! dit Simon tonn, de quoi te mles-tu, citoyen sergent? Je te
le demande.

--De quoi je me mle? Je me mle de ce qui regarde tout homme de coeur.
Or, il est indigne d'un homme de coeur qui voit battre un enfant, de
souffrir qu'on le batte.

--Bah! le fils du tyran.

--Est un enfant, un enfant qui n'a point particip aux crimes de son
pre, un enfant qui n'est point coupable, et que, par consquent, on ne
doit point punir.

--Et moi, je te dis qu'on me l'a donn pour en faire ce que je voudrais.
Je veux qu'il chante la chanson de _Madame Veto_, et il la chantera.

--Mais, misrable, dit Lorin, madame Veto, c'est sa mre,  cet enfant;
voudrais-tu qu'on fort ton fils  chanter que tu es une canaille?

--Moi? hurla Simon. Ah! mauvais aristocrate de sergent!

--Ah! pas d'injures, dit Lorin; je ne suis pas Capet, moi... et l'on ne
me fait pas chanter de force.

--Je te ferai arrter, mauvais ci-devant.

--Toi, dit Lorin, tu me feras arrter? Essaye donc un peu de faire
arrter un Thermopyle!

--Bon! bon! rira bien qui rira le dernier. En attendant, Capet, ramasse
ma forme et viens faire ton soulier, ou, mille tonnerres!...

--Et moi, dit Lorin en plissant affreusement et en faisant un pas en
avant, les poings roidis et les dents serres, moi, je te dis qu'il ne
ramassera pas ta forme; moi, je te dis qu'il ne fera pas de souliers,
entends-tu, mauvais drle? Ah! oui, tu as l ton grand sabre, mais il ne
me fait pas plus peur que toi. Ose le tirer seulement!

--Ah! massacre! hurla Simon blmissant de rage. En ce moment, deux
femmes entrrent dans la cour: l'une des deux tenait un papier  la
main; elle s'adressa  la sentinelle.

--Sergent! cria la sentinelle, c'est la fille Tison qui demande  voir
sa mre.

--Laisse passer, puisque le conseil du Temple le permet, dit Lorin, qui
ne voulait pas se dtourner un instant, de peur que Simon ne profitt de
cette distraction pour battre l'enfant.

La sentinelle laissa passer les deux femmes; mais  peine eurent-elles
mont quatre marches de l'escalier sombre, qu'elles rencontrrent
Maurice Lindey, qui descendait un instant dans la cour.

La nuit tait presque venue, de sorte qu'on ne pouvait distinguer les
traits de leur visage. Maurice les arrta.

--Qui tes-vous, citoyennes, demanda-t-il, et que voulez-vous?

--Je suis Sophie Tison, dit l'une des deux femmes. J'ai obtenu la
permission de voir ma mre, et je viens la voir.

--Oui, dit Maurice; mais la permission est pour toi seule, citoyenne.

--J'ai amen mon amie pour que nous soyons deux femmes, au moins, au
milieu des soldats.

--Fort bien; mais ton amie ne montera pas.

--Comme il vous plaira, citoyen, dit Sophie Tison en serrant la main de
son amie, qui, colle contre la muraille, semblait frappe de surprise
et d'effroi.

--Citoyens factionnaires, cria Maurice en levant la tte et en
s'adressant aux sentinelles qui taient places  chaque tage, laissez
passer la citoyenne Tison; seulement, son amie ne peut point passer.
Elle attendra sur l'escalier, et vous veillerez  ce qu'on la respecte.

--Oui, citoyen, rpondirent les sentinelles.

--Montez donc, dit Maurice. Les deux femmes passrent. Quant  Maurice,
il sauta les quatre ou cinq marches qui lui restaient  descendre, et
s'avana rapidement dans la cour.

--Qu'y a-t-il donc, dit-il aux gardes nationaux, et qui cause ce bruit?
On entend des cris d'enfant jusque dans l'antichambre des prisonnires.

--Il y a, dit Simon, qui, habitu aux manires des municipaux, crut, en
apercevant Maurice, qu'il lui arrivait du renfort; il y a que c'est ce
tratre, cet aristocrate, ce ci-devant qui m'empche de rosser Capet.

Et il montra du poing Lorin.

--Oui, mordieu! je l'en empche, dit Lorin en dgainant, et, si tu
m'appelles encore une fois ci-devant, aristocrate ou tratre, je te
passe mon sabre au travers du corps.

--Une menace! s'cria Simon.  la garde!  la garde!

--C'est moi qui suis la garde, dit Lorin; ne m'appelle donc pas, car, si
je vais  toi, je t'extermine.

-- moi, citoyen municipal,  moi! s'cria Simon, srieusement menac
cette fois par Lorin.

--Le sergent a raison, dit froidement le municipal que Simon appelait 
son aide; tu dshonores la nation; lche, tu bats un enfant.

--Et pourquoi le bat-il, comprends-tu, Maurice? parce que l'enfant ne
veut pas chanter _Madame Veto_, parce que le fils ne veut pas insulter
sa mre.

--Misrable! dit Maurice.

--Et toi aussi? dit Simon. Mais je suis donc entour de tratres?

--Ah! coquin, dit le municipal en saisissant Simon  la gorge et en lui
arrachant sa lanire des mains; essaye un peu de prouver que Maurice
Lindey est un tratre.

Et il fit tomber rudement la courroie sur les paules du savetier.

--Merci, monsieur, dit l'enfant, qui regardait stoquement cette scne;
mais c'est sur moi qu'il se vengera.

--Viens, Capet, dit Lorin, viens, mon enfant; s'il te bat encore,
appelle  l'aide, et l'on ira le chtier, ce bourreau. Allons, allons,
petit Capet, rentre dans ta tour.

--Pourquoi m'appelez-vous Capet, vous qui me protgez? dit l'enfant.
Vous savez bien que Capet n'est pas mon nom.

--Comment, ce n'est pas ton nom? dit Lorin. Comment t'appelles-tu?

--Je m'appelle Louis-Charles de Bourbon. Capet est le nom d'un de mes
anctres. Je sais l'histoire de France; mon pre me l'a apprise.

--Et tu veux apprendre  faire des savates  un enfant  qui un roi a
appris l'histoire de France? s'cria Lorin. Allons donc!

--Oh! sois tranquille, dit Maurice  l'enfant, je ferai mon rapport.

--Et moi, le mien, dit Simon. Je dirai, entre autres choses, qu'au lieu
d'une femme qui avait le droit d'entrer dans la tour, vous en avez
laiss passer deux.

En ce moment, en effet, les deux femmes sortaient du donjon. Maurice
courut  elles.

--Eh bien, citoyenne, dit-il en s'adressant  celle qui tait de son
ct, as-tu vu ta mre?

Sophie Tison passa  l'instant entre le municipal et sa compagne.

--Oui, citoyen, merci, dit-elle. Maurice aurait voulu voir l'amie de la
jeune fille, ou tout au moins entendre sa voix; mais elle tait
enveloppe dans sa mante, et semblait dcide  ne pas prononcer une
seule parole. Il lui sembla mme qu'elle tremblait.

Cette crainte lui donna des soupons. Il remonta prcipitamment, et, en
arrivant dans la premire pice, il vit,  travers le vitrage, la reine
cacher dans sa poche quelque chose qu'il supposa tre un billet.

--Oh! oh! dit-il, aurais-je t dupe? Il appela son collgue.

--Citoyen Agricola, dit-il, entre chez Marie-Antoinette et ne la perds
pas de vue.

--Ouais! fit le municipal, est-ce que...?

--Entre, te dis-je, et cela sans perdre un instant, une minute, une
seconde. Le municipal entra chez la reine.

--Appelle la femme Tison, dit-il  un garde national. Cinq minutes
aprs, la femme Tison arrivait rayonnante.

--J'ai vu ma fille, dit-elle.

--O cela? demanda Maurice.

--Ici mme, dans cette antichambre.

--Bien. Et ta fille n'a point demand  voir l'Autrichienne?

--Non.

--Elle n'est pas entre chez elle?

--Non.

--Et, pendant que tu causais avec ta fille, personne n'est sorti de la
chambre des prisonnires?

--Est-ce que je sais, moi? Je regardais ma fille, que je n'avais pas vue
depuis trois mois.

--Rappelle-toi bien.

--Ah! oui, je crois me souvenir.

--De quoi?

--La jeune fille est sortie.

--Marie-Thrse?

--Oui.

--Et elle a parl  ta fille?

--Non.

--Ta fille ne lui a rien remis?

--Non.

--Elle n'a rien ramass  terre?

--Ma fille?

--Non, celle de Marie-Antoinette?

--Si fait, elle a ramass son mouchoir.

--Ah! malheureuse! s'cria Maurice. Et il s'lana vers le cordon d'une
cloche qu'il tira vivement. C'tait la cloche d'alarme.




XI

Le billet


Les deux autres municipaux de garde montrent prcipitamment. Un
dtachement du poste les accompagnait. Les portes furent fermes, deux
factionnaires interceptrent les issues de chaque chambre.

--Que voulez-vous, monsieur? dit la reine  Maurice, lorsque celui-ci
entra. J'allais me mettre au lit, lorsqu'il y a cinq minutes le citoyen
municipal (et la reine montrait Agricola) s'est prcipit tout  coup
dans cette chambre sans me dire ce qu'il dsirait.

--Madame, dit Maurice en saluant, ce n'est pas mon collgue qui dsire
quelque chose de vous, c'est moi.

--Vous, monsieur? demanda Marie-Antoinette en regardant Maurice, dont
les bons procds lui avaient inspir une certaine reconnaissance; et
que dsirez-vous?

--Je dsire que vous vouliez bien me remettre le billet que vous cachiez
tout  l'heure quand je suis entr.

Madame Royale et Madame lisabeth tressaillirent. La reine devint trs
ple.

--Vous vous trompez, monsieur, dit-elle, je ne cachais rien.

--Tu mens, l'Autrichienne! s'cria Agricola.

Maurice posa vivement la main sur le bras de son collgue.

--Un moment, mon cher collgue, lui dit-il; laisse-moi parler  la
citoyenne. Je suis un peu procureur.

--Va, alors, mais ne la mnage pas, morbleu!

--Vous cachiez un billet, citoyenne, dit svrement Maurice; il faudrait
nous remettre ce billet.

--Mais quel billet?

--Celui que la fille Tison vous a apport, et que la citoyenne votre
fille (Maurice indiqua la jeune princesse) a ramass avec son mouchoir.

Les trois femmes se regardrent pouvantes.

--Mais, monsieur, c'est plus que de la tyrannie, dit la reine; des
femmes! des femmes!

--Ne confondons pas, dit Maurice avec fermet. Nous ne sommes ni des
juges ni des bourreaux; nous sommes des surveillants, c'est--dire vos
concitoyens chargs de vous garder. Nous avons une consigne; la violer,
c'est trahir. Citoyenne, je vous en prie, rendez-moi le billet que vous
avez cach.

--Messieurs, dit la reine avec hauteur, puisque vous tes des
surveillants, cherchez, et privez-nous de sommeil cette nuit comme
toujours.

--Dieu nous garde de porter la main sur des femmes. Je vais faire
prvenir la Commune et nous attendrons ses ordres; seulement, vous ne
vous mettrez pas au lit: vous dormirez sur des fauteuils, s'il vous
plat, et nous vous garderons.... S'il le faut, les perquisitions
commenceront.

--Qu'y a-t-il donc? demanda la femme Tison en montrant  la porte sa
tte effare.

--Il y a, citoyenne, que tu viens, en prtant la main  une trahison, de
te priver  jamais de voir ta fille.

--De voir ma fille!... Que dis-tu donc l, citoyen? demanda la femme
Tison, qui ne comprenait pas bien encore pourquoi elle ne verrait plus
sa fille.

--Je te dis que ta fille n'est pas venue ici pour te voir, mais pour
apporter une lettre  la citoyenne Capet, et qu'elle n'y reviendra plus.

--Mais, si elle ne revient plus, je ne pourrai donc pas la revoir,
puisqu'il nous est dfendu de sortir?...

--Cette fois, il ne faudra t'en prendre  personne, car c'est ta faute,
dit Maurice.

--Oh! hurla la pauvre mre, ma faute! que dis-tu donc l, ma faute? Il
n'est rien arriv, j'en rponds. Oh! si je croyais qu'il ft arriv
quelque chose, malheur  toi, Antoinette, tu me le payerais cher?

Et cette femme exaspre montra le poing  la reine.

--Ne menace personne, dit Maurice; obtiens plutt par la douceur que ce
que nous demandons soit fait; car tu es femme, et la citoyenne
Antoinette, qui est mre elle-mme, aura sans doute piti d'une mre.
Demain, ta fille sera arrte; demain, emprisonne... puis, si l'on
dcouvre quelque chose, et tu sais que, lorsqu'on le veut bien, on
dcouvre toujours, elle est perdue, elle et sa compagne.

La femme Tison, qui avait cout Maurice avec une terreur croissante,
dtourna sur la reine son regard presque gar.

--Tu entends, Antoinette?... Ma fille!... C'est toi qui auras perdu ma
fille!

La reine parut pouvante  son tour, non de la menace qui tincelait
dans les yeux de sa gelire, mais du dsespoir qu'on y lisait.

--Venez, madame Tison, dit-elle, j'ai  vous parler.

--Hol! pas de cajoleries, s'cria le collgue de Maurice; nous ne
sommes pas de trop, morbleu! Devant la municipalit, toujours devant la
municipalit!

--Laisse faire, citoyen Agricola, dit Maurice  l'oreille de cet homme;
pourvu que la vrit nous vienne, peu importe de quelle faon.

--Tu as raison, citoyen Maurice; mais...

--Passons derrire le vitrage, citoyen Agricola, et, si tu m'en crois,
tournons le dos; je suis sr que la personne pour laquelle nous aurons
cette condescendance ne nous en fera point repentir.

La reine entendit ces mots dits pour tre entendus par elle; elle jeta
au jeune homme un regard reconnaissant. Maurice dtourna la tte avec
insouciance et passa de l'autre ct du vitrage. Agricola le suivit.

--Tu vois bien cette femme, dit-il  Agricola: reine, c'est une grande
coupable; femme, c'est une me digne et grande. On fait bien de briser
les couronnes, le malheur pure.

--Sacrebleu! que tu parles bien, citoyen Maurice! J'aime  t'entendre,
toi et ton ami Lorin. Est-ce aussi des vers que tu viens de dire?

Maurice sourit. Pendant cet entretien, la scne qu'avait prvue Maurice
se passait de l'autre ct du vitrage.

La femme Tison s'tait approche de la reine.

--Madame, lui dit celle-ci, votre dsespoir me brise le coeur; je ne
veux pas vous priver de votre enfant, cela fait trop de mal; mais,
songez-y, en faisant ce que ces hommes exigent, peut-tre votre fille
sera-t-elle perdue galement.

--Faites ce qu'ils disent! s'cria la femme Tison, faites ce qu'ils
disent!

--Mais, auparavant, sachez de quoi il s'agit.

--De quoi s'agit-il? demanda la gelire avec une curiosit presque
sauvage.

--Votre fille avait amen avec elle une amie.

--Oui, une ouvrire comme elle; elle n'a pas voulu venir seule  cause
des soldats.

--Cette amie avait remis  votre fille un billet; votre fille l'a laiss
tomber. Marie, qui passait, l'a ramass. C'est un papier bien
insignifiant sans doute, mais auquel des gens malintentionns pourraient
trouver un sens. Le municipal ne vous a-t-il pas dit que, lorsqu'on
voulait trouver, on trouvait toujours?

--Aprs, aprs?

--Eh bien, voil tout: vous voulez que je remette ce papier; voulez-vous
que je sacrifie un ami, sans pour cela vous rendre peut-tre votre
fille?

--Faites ce qu'ils disent! cria la femme; faites ce qu'ils disent!

--Mais, si ce papier compromet votre fille, dit la reine, comprenez
donc!

--Ma fille est, comme moi, une bonne patriote, s'cria la mgre. Dieu
merci! les Tison sont connus! Faites ce qu'ils disent!

--Mon Dieu! dit la reine, que je voudrais donc pouvoir vous convaincre!

--Ma fille! je veux qu'on me rende ma fille! reprit la femme Tison en
trpignant. Donne le papier, Antoinette, donne.

--Le voici, madame.

Et la reine tendit  la malheureuse crature un papier que celle-ci
leva joyeusement au-dessus de sa tte en criant:

--Venez, venez, citoyens municipaux. J'ai le papier; prenez-le, et
rendez-moi mon enfant.

--Vous sacrifiez nos amis, ma soeur, dit Madame lisabeth.

--Non, ma soeur, rpondit tristement la reine, je ne sacrifie que nous.
Le papier ne peut compromettre personne.

Aux cris de la femme Tison, Maurice et son collgue vinrent au-devant
d'elle; elle leur tendit aussitt le billet. Ils l'ouvrirent et lurent:

 l'orient, un ami veille encore. Maurice n'eut pas plutt jet les
yeux sur ce papier qu'il tressaillit. L'criture ne lui semblait pas
inconnue.

--Oh! mon Dieu! s'cria-t-il, serait-ce celle de Genevive? Oh! mais
non, c'est impossible, et je suis fou. Elle lui ressemble, sans doute;
mais que pourrait avoir de commun Genevive avec la reine?

Il se retourna et vit que Marie-Antoinette le regardait. Quant  la
femme Tison, dans l'attente de son sort, elle dvorait Maurice des yeux.

--Tu viens de faire une bonne oeuvre, dit-il  la femme Tison; et vous,
citoyenne, une belle oeuvre, dit-il  la reine.

--Alors, monsieur, rpondit Marie-Antoinette, que mon exemple vous
dtermine; brlez ce papier, et vous ferez une oeuvre charitable.

--Tu plaisantes, l'Autrichienne, dit Agricola; brler un papier qui va
nous faire pincer toute une couve d'aristocrates peut-tre? Ma foi,
non, ce serait trop bte.

--Au fait, brlez-le, dit la femme Tison; cela pourrait compromettre ma
fille.

--Je le crois bien, ta fille et les autres, dit Agricola en prenant des
mains de Maurice le papier que celui-ci et certes brl, s'il et t
tout seul.

Dix minutes aprs, le billet fut dpos sur le bureau des membres de la
Commune; il fut ouvert  l'instant mme et comment de toutes faons.

--  l'orient, un ami veille, dit une voix. Que diable cela peut-il
signifier?

--Pardieu! rpondit un gographe,  Lorient, c'est clair: Lorient est
une petite ville de la Bretagne, situe entre Vannes et Quimper.
Morbleu! on devrait brler la ville, s'il est vrai qu'elle renferme des
aristocrates qui veillent encore sur l'Autrichienne.

--C'est d'autant plus dangereux, dit un autre, que, Lorient tant un
port de mer, on peut y tablir des intelligences avec les Anglais.

--Je propose, dit un troisime, qu'on envoie une commission  Lorient,
et qu'une enqute y soit faite. Maurice avait t inform de la
dlibration.

--Je me doute bien o peut tre l'orient dont il s'agit, se dit-il;
mais,  coup sr, ce n'est pas en Bretagne.

Le lendemain, la reine, qui, ainsi que nous l'avons dit, ne descendait
plus au jardin pour ne point passer devant la chambre o avait t
enferm son mari, demanda  monter sur la tour pour y prendre un peu
d'air avec sa fille et Madame lisabeth.

La demande lui fut accorde  l'instant mme; mais Maurice monta, et,
s'arrtant derrire une espce de petite gurite qui abritait le haut de
l'escalier, il attendit, cach, le rsultat du billet de la veille.

La reine se promena d'abord indiffremment avec Madame lisabeth et sa
fille; puis elle s'arrta, tandis que les deux princesses continuaient
de se promener, se retourna vers l'est et regarda attentivement une
maison, aux fentres de laquelle apparaissaient plusieurs personnes;
l'une de ces personnes tenait un mouchoir blanc.

Maurice, de son ct, tira une lunette de sa poche, et, tandis qu'il
l'ajustait, la reine fit un grand mouvement, comme pour inviter les
curieux de la fentre  s'loigner. Mais Maurice avait dj remarqu une
tte d'homme aux cheveux blonds, au teint ple, dont le salut avait t
respectueux jusqu' l'humilit.

Derrire ce jeune homme, car le curieux paraissait avoir au plus de
vingt-cinq  vingt-six ans, se tenait une femme  moiti cache par lui.
Maurice dirigea sa lorgnette sur elle, et, croyant reconnatre
Genevive, fit un mouvement qui le mit en vue. Aussitt la femme qui, de
son ct, tenait aussi une lorgnette  la main, se rejeta en arrire,
entranant le jeune homme avec elle. tait-ce rellement Genevive?
avait-elle, de son ct, reconnu Maurice? Le couple curieux s'tait-il
retir seulement sur l'invitation que lui en avait faite la reine?

Maurice attendit un instant pour voir si le jeune homme et la jeune
femme ne reparatraient point. Mais, voyant que la fentre restait vide,
il recommanda la plus grande surveillance  son collgue Agricola,
descendit prcipitamment l'escalier et alla s'embusquer  l'angle de la
rue Porte-Foin, pour voir si les curieux de la maison en sortiraient. Ce
fut en vain, personne ne parut.

Alors, ne pouvant rsister  ce soupon qui lui mordait le coeur, depuis
le moment o la compagne de la fille Tison s'tait obstine  demeurer
cache et  rester muette, Maurice prit sa course vers la vieille rue
Saint-Jacques, o il arriva l'esprit tout boulevers des plus tranges
soupons.

Lorsqu'il entra, Genevive, en peignoir blanc, tait assise sous une
tonnelle de jasmins, o elle avait l'habitude de se faire servir 
djeuner. Elle donna, comme  l'ordinaire, un bonjour affectueux 
Maurice, et l'invita  prendre une tasse de chocolat avec elle.

De son ct, Dixmer, qui arriva sur ces entrefaites, exprima la plus
grande joie de voir Maurice  cette heure inattendue de la journe; mais
avant que Maurice prt la tasse de chocolat qu'il avait accepte,
toujours plein d'enthousiasme pour son commerce, il exigea que son ami
le secrtaire de la section Lepelletier vnt faire avec lui un tour dans
les ateliers. Maurice y consentit.

--Apprenez, mon cher Maurice, dit Dixmer en prenant le bras du jeune
homme et en l'entranant, une nouvelle des plus importantes.

--Politique? demanda Maurice, toujours proccup de son ide.

--Eh! cher citoyen, rpondit Dixmer en souriant, est-ce que nous nous
occupons de politique, nous? Non, non, une nouvelle tout industrielle,
Dieu merci! Mon honorable ami Morand, qui, comme vous le savez, est un
chimiste des plus distingus, vient de trouver le secret d'un maroquin
rouge, comme on n'en a pas encore vu jusqu' prsent, c'est--dire
inaltrable. C'est cette teinture que je vais vous montrer. D'ailleurs,
vous verrez Morand  l'oeuvre; celui-l, c'est un vritable artiste.

Maurice ne comprenait pas trop comment on pouvait tre artiste en
maroquin rouge. Mais il n'en accepta pas moins, suivit Dixmer, traversa
les ateliers, et, dans une espce d'officine particulire, vit le
citoyen Morand  l'oeuvre: il avait ses lunettes bleues et son habit de
travail, et paraissait effectivement on ne peut pas plus occup de
changer en pourpre le blanc sale d'une peau de mouton. Ses mains et ses
bras, qu'on apercevait sous ses manches retrousses, taient rouges
jusqu'au coude. Comme le disait Dixmer, il s'en donnait  coeur joie
dans la cochenille.

Il salua Maurice de la tte, tout entier qu'il tait  sa besogne.

--Eh bien, citoyen Morand, demanda Dixmer, que disons-nous?

--Nous gagnerons cent mille livres par an, rien qu'avec ce procd, dit
Morand. Mais voil huit jours que je ne dors pas, et les acides m'ont
brl la vue.

Maurice laissa Dixmer avec Morand et rejoignit Genevive en murmurant
tout bas:

--Il faut avouer que le mtier de municipal abrutirait un hros. Au bout
de huit jours de Temple, on se prendrait pour un aristocrate et l'on se
dnoncerait soi-mme. Bon Dixmer, va! brave Morand! suave Genevive! Et
moi qui les avais souponns un instant!

Genevive attendait Maurice avec son doux sourire, pour lui faire
oublier jusqu' l'apparence des soupons qu'il avait effectivement
conus. Elle fut ce qu'elle tait toujours: douce, amicale, charmante.

Les heures o Maurice voyait Genevive taient les heures o il vivait
rellement. Tout le reste du temps, il avait cette fivre qu'on pourrait
appeler la fivre 93, qui sparait Paris en deux camps et faisait de
l'existence un combat de chaque heure.

Vers midi, il lui fallut cependant quitter Genevive et retourner au
Temple.

 l'extrmit de la rue Sainte-Avoye, il rencontra Lorin, qui descendait
sa garde: il tait en serre-file; il se dtacha de son rang et vint 
Maurice, dont tout le visage exprimait encore la suave flicit que la
vue de Genevive versait toujours dans son coeur.

--Ah! dit Lorin en secouant cordialement la main de son ami:


          _En vain tu caches ta langueur,_
          _Je connais ce que tu dsires._
          _Tu ne dis rien; mais tu soupires._
          _L'amour est dans tes yeux, l'amour est dans ton coeur._


Maurice mit la main  sa poche pour chercher sa clef. C'tait le moyen
qu'il avait adopt pour mettre une digue  la verve potique de son ami.
Mais celui-ci vit le mouvement et s'enfuit en riant.

-- propos, dit Lorin en se retournant aprs quelques pas, tu es encore
pour trois jours au Temple, Maurice; je te recommande le petit Capet.




XII

Amour


En effet, Maurice vivait bien heureux et bien malheureux  la fois au
bout de quelque temps. Il en est toujours ainsi au commencement des
grandes passions.

Son travail du jour  la section Lepelletier, ses visites du soir  la
vieille rue Saint-Jacques, quelques apparitions  et l au club des
Thermopyles remplissaient toutes ses journes.

Il ne se dissimulait pas que voir Genevive tous les soirs, c'tait
boire  longs traits un amour sans esprance.

Genevive tait une de ces femmes, timides et faciles en apparence, qui
tendent franchement la main  un ami, approchent innocemment leur front
de ses lvres avec la confiance d'une soeur ou l'ignorance d'une vierge,
et devant qui les mots d'amour semblent des blasphmes et les dsirs
matriels des sacrilges.

Si, dans les rves les plus purs que la premire manire de Raphal a
fixs sur la toile, il est une Madone aux lvres souriantes, aux yeux
chastes,  l'expression cleste, c'est celle-l qu'il faut emprunter au
divin lve de Prugin pour en faire le portrait de Genevive.

Au milieu de ses fleurs, dont elle avait la fracheur et le parfum,
isole des travaux de son mari, et de son mari lui-mme, Genevive
apparaissait  Maurice, chaque fois qu'il la voyait, comme une nigme
vivante dont il ne pouvait deviner le sens et dont il n'osait demander
le mot.

Un soir que, comme d'habitude, il tait demeur seul avec elle, que tous
deux taient assis  cette croise par laquelle il tait entr une nuit
si bruyamment et si prcipitamment, que les parfums des lilas en fleurs
flottaient sur cette douce brise qui succde au radieux coucher du
soleil, Maurice, aprs un long silence, et aprs avoir, pendant ce
silence, suivi l'oeil intelligent et religieux de Genevive, qui
regardait poindre une toile d'argent dans l'azur du ciel, se hasarda 
lui demander comment il se faisait qu'elle ft si jeune, quand son mari
avait dj pass l'ge moyen de la vie; si distingue, quand tout
annonait chez son mari une ducation, une naissance vulgaires; si
potique enfin, quand son mari tait si attentif  peser,  tendre et 
teindre les peaux de sa fabrique.

--Chez un matre tanneur, enfin, pourquoi, demanda Maurice, cette harpe,
ce piano, ces pastels que vous m'avez avou tre votre ouvrage?
Pourquoi, enfin, cette aristocratie que je dteste chez les autres, et
que j'adore chez vous?

Genevive fixa sur Maurice un regard plein de candeur.

--Merci, dit-elle, de cette question: elle me prouve que vous tes un
homme dlicat et que vous ne vous tes jamais inform de moi  personne.

--Jamais, madame, dit Maurice; j'ai un ami dvou qui mourrait pour moi,
j'ai cent camarades qui sont prts  marcher partout o je les
conduirai; mais de tous ces coeurs, lorsqu'il s'agit d'une femme, et
d'une femme comme Genevive surtout, je n'en connais qu'un seul auquel
je me fie, et c'est le mien.

--Merci, Maurice, dit la jeune femme. Je vous apprendrai moi-mme alors
tout ce que vous dsirez savoir.

--Votre nom de jeune fille, d'abord? demanda Maurice. Je ne vous connais
que sous votre nom de femme.

Genevive comprit l'gosme amoureux de cette question et sourit.

--Genevive du Treilly, dit-elle. Maurice rpta:

--Genevive du Treilly!

--Ma famille, continua Genevive, tait ruine depuis la guerre
d'Amrique,  laquelle avaient pris part mon pre et mon frre an.

--Gentilshommes tous deux? dit Maurice.

--Non, non, dit Genevive en rougissant.

--Vous m'avez dit cependant que votre nom de jeune fille tait Genevive
du Treilly.

--Sans particule, monsieur Maurice; ma famille tait riche, mais ne
tenait en rien  la noblesse.

--Vous vous dfiez de moi, dit en souriant le jeune homme.

--Oh! non, non, reprit Genevive. En Amrique, mon pre s'tait li avec
le pre de M. Morand; M. Dixmer tait l'homme d'affaires de M. Morand.
Nous voyant ruins, et sachant que M. Dixmer avait une fortune
indpendante, M. Morand le prsenta  mon pre, qui me le prsenta  son
tour. Je vis qu'il y avait d'avance un mariage arrt, je compris que
c'tait le dsir de ma famille; je n'aimais ni n'avais jamais aim
personne; j'acceptai. Depuis trois ans, je suis la femme de Dixmer, et,
je dois le dire, depuis trois ans, mon mari a t pour moi si bon, si
excellent, que, malgr cette diffrence de gots et d'ge que vous
remarquez, je n'ai jamais prouv un seul instant de regret.

--Mais, dit Maurice, lorsque vous poustes M. Dixmer, il n'tait point
encore  la tte de cette fabrique?

--Non; nous habitions  Blois. Aprs le 10 aot, M. Dixmer acheta cette
maison et les ateliers qui en dpendent; pour que je ne fusse point
mle aux ouvriers, pour m'pargner jusqu' la vue de choses qui eussent
pu blesser mes habitudes, comme vous le disiez, Maurice, un peu
aristocratiques, il me donna ce pavillon, o je vis seule, retire,
selon mes gots, selon mes dsirs, et heureuse, quand un ami comme vous,
Maurice, vient distraire ou partager mes rveries.

Et Genevive tendit  Maurice une main que celui-ci baisa avec ardeur.
Genevive rougit lgrement.

--Maintenant, mon ami, dit-elle en retirant sa main, vous savez comment
je suis la femme de M. Dixmer.

--Oui, reprit Maurice en regardant fixement Genevive; mais vous ne me
dites point comment M. Morand est devenu l'associ de M. Dixmer.

--Oh! c'est bien simple, dit Genevive. M. Dixmer, comme je vous l'ai
dit, avait quelque fortune, mais point assez, cependant, pour prendre 
lui seul une fabrique de l'importance de celle-ci. Le fils de M. Morand,
son protecteur, comme je vous l'ai dit, cet ami de mon pre, comme vous
vous le rappelez, a fait la moiti des fonds; et, comme il avait des
connaissances en chimie, il s'est adonn  l'exploitation avec cette
activit que vous avez remarque, et grce  laquelle le commerce de M.
Dixmer, charg par lui de toute la partie matrielle, a pris une immense
extension.

--Et, dit Maurice, M. Morand est aussi un de vos bons amis, n'est-ce
pas, madame?

--M. Morand est une noble nature, un des coeurs les plus levs qui
soient sous le ciel, rpondit gravement Genevive.

--S'il ne vous en a donn d'autres preuves, dit Maurice un peu piqu de
cette importance que la jeune femme accordait  l'associ de son mari,
que de partager les frais d'tablissement avec M. Dixmer, et d'inventer
une nouvelle teinture pour le maroquin, permettez-moi de vous faire
observer que l'loge que vous faites de lui est bien pompeux.

--Il m'en a donn d'autres preuves, monsieur, dit Genevive.

--Mais il est encore jeune, n'est-ce pas? demanda Maurice, quoiqu'il
soit difficile, grce  ses lunettes vertes, de dire quel ge il a.

--Il a trente-cinq ans.

--Vous vous connaissez depuis longtemps?

--Depuis notre enfance.

Maurice se mordit les lvres. Il avait toujours souponn Morand d'aimer
Genevive.

--Ah! dit Maurice, cela explique sa familiarit avec vous.

--Contenue dans les bornes o vous l'avez toujours vue, monsieur,
rpondit en souriant Genevive, il me semble que cette familiarit, qui
est  peine celle d'un ami, n'avait pas besoin d'explication.

--Oh! pardon, madame, dit Maurice, vous savez que toutes les affections
vives ont leurs jalousies, et mon amiti tait jalouse de celle que vous
paraissez avoir pour M. Morand.

Il se tut. Genevive, de son ct, garda le silence. Il ne fut plus
question, ce jour-l, de Morand, et Maurice quitta cette fois Genevive
plus amoureux que jamais, car il tait jaloux.

Puis, si aveugle que ft le jeune homme, quelque bandeau sur les yeux,
quelque trouble dans son coeur que lui mt sa passion, il y avait dans
le rcit de Genevive bien les larmes, bien des hsitations, bien des
rticences auxquelles il n'avait point fait attention dans le moment,
mais qui, alors, lui revenaient  l'esprit, et qui le tourmentaient
trangement, et contre lesquelles ne pouvaient le rassurer la grande
libert que lui laissait Dixmer de causer avec Genevive autant de fois
et aussi longtemps qu'il lui plaisait, et l'espce de solitude o tous
deux se trouvaient chaque soir. Il y avait plus: Maurice, devenu le
commensal de la maison, non seulement restait en toute scurit avec
Genevive, qui semblait, d'ailleurs, garde contre les dsirs du jeune
homme par sa puret d'ange, mais encore il l'escortait dans les petites
courses qu'elle tait oblige, de temps en temps de faire dans le
quartier.

Au milieu de cette familiarit acquise dans la maison, une chose
l'tonnait, c'tait que plus il cherchait, peut-tre, il est vrai, pour
tre  mme de mieux surveiller les sentiments qu'il lui croyait pour
Genevive, c'est que plus il cherchait, disons-nous,  lier connaissance
avec Morand, dont l'esprit, malgr ses prventions, le sduisait, dont
les manires leves le captivaient chaque jour davantage, plus cet
homme bizarre semblait affecter de chercher  s'loigner de Maurice.
Celui-ci s'en plaignait amrement  Genevive, car il ne doutait pas que
Morand n'et devin en lui un rival et que ce ne ft, de son ct, la
jalousie qui l'loignt de lui.

--Le citoyen Morand me hait, dit-il un jour  Genevive.

--Vous? dit Genevive en le regardant avec son bel oeil tonn; vous, M.
Morand vous hait?

--Oui, j'en suis sr.

--Et pourquoi vous harait-il?

--Voulez-vous que je vous le dise? s'cria Maurice.

--Sans doute, reprit Genevive.

--Eh bien, parce que je....

Maurice s'arrta. Il allait dire: Parce que je vous aime.

--Je ne puis vous dire pourquoi, reprit Maurice en rougissant. Le
farouche rpublicain, prs de Genevive, tait timide et hsitant comme
une jeune fille. Genevive sourit.

--Dites, reprit-elle, qu'il n'y a pas de sympathie entre vous, et je
vous croirai peut-tre. Vous tes une nature ardente, un esprit
brillant, un homme recherch; Morand est un marchand greff sur un
chimiste. Il est timide, il est modeste... et c'est cette timidit et
cette modestie qui l'empchent de faire le premier pas au-devant de
vous.

--Eh! qui lui demande de faire le premier pas au-devant de moi? J'en ai
fait cinquante, moi, au-devant de lui; il ne m'a jamais rpondu. Non,
continua Maurice en secouant la tte; non, ce n'est certes point cela.

--Eh bien, qu'est-ce alors?

Maurice prfra se taire.

Le lendemain du jour o il avait eu cette explication avec Genevive, il
arriva chez elle  deux heures de l'aprs-midi; il la trouva en toilette
de sortie.

--Ah! soyez le bienvenu, dit Genevive, vous allez me servir de
chevalier.

--Et o allez-vous donc? demanda Maurice.

--Je vais  Auteuil. Il fait un temps dlicieux. Je dsirerais marcher
un peu  pied; notre voiture nous conduira jusqu'au del de la barrire,
o nous la retrouverons, puis nous gagnerons Auteuil en nous promenant,
et, quand j'aurai fini ce que j'ai  faire  Auteuil, nous reviendrons
la prendre.

--Oh! dit Maurice enchant, l'excellente journe que vous m'offrez l!

Les deux jeunes gens partirent. Au del de Passy, la voiture les
descendit sur la route. Ils sautrent lgrement sur le revers du chemin
et continurent leur promenade  pied.

En arrivant  Auteuil, Genevive s'arrta.

--Attendez-moi au bord du parc, dit-elle, j'irai vous rejoindre quand
j'aurai fini.

--Chez qui allez-vous donc? demanda Maurice.

--Chez une amie.

--O je ne puis vous accompagner? Genevive secoua la tte en souriant.

--Impossible, dit-elle. Maurice se mordit les lvres.

--C'est bien, dit-il, j'attendrai.

--Eh! quoi? demanda Genevive.

--Rien, rpondit Maurice. Serez-vous longtemps?

--Si j'avais cru vous dranger, Maurice, si j'avais su que votre journe
ft prise, dit Genevive, je ne vous eusse point pri de me rendre le
petit service de venir avec moi, je me fusse fait accompagner par...

--Par M. Morand? interrogea vivement Maurice.

--Non point. Vous savez que M. Morand est  la fabrique de Rambouillet
et ne doit revenir que ce soir.

--Alors, voil  quoi j'ai d la prfrence?

--Maurice, dit doucement Genevive, je ne puis faire attendre la
personne qui m'a donn rendez-vous; si cela vous gne de me ramener,
retournez  Paris; seulement, renvoyez-moi la voiture.

--Non, non, madame, dit vivement Maurice, je suis  vos ordres. Et il
salua Genevive, qui poussa un faible soupir et entra dans Auteuil.

Maurice alla au rendez-vous convenu et se promena de long en large,
abattant de sa canne, comme Tarquin, toutes les ttes d'herbe, de fleurs
ou de chardons qui se trouvaient sur son chemin. Au reste, ce chemin
tait born  un petit espace; comme tous les gens fortement proccups,
Maurice allait et revenait presque aussitt sur ses pas.

Ce qui occupait Maurice, c'tait de savoir si Genevive l'aimait ou ne
l'aimait point: toutes ses manires avec le jeune homme taient celles
d'une soeur ou d'une amie; mais il sentait que ce n'tait plus assez.
Lui l'aimait de tout son amour. Elle tait devenue la pense ternelle
de ses jours, le rve sans cesse renouvel de ses nuits. Autrefois, il
ne demandait qu'une chose, revoir Genevive. Maintenant, ce n'tait plus
assez: il fallait que Genevive l'aimt.

Genevive resta absente pendant une heure, qui lui parut un sicle;
puis, il la vit venir  lui, le sourire sur les lvres. Maurice, au
contraire, marcha  elle, les sourcils froncs. Notre pauvre coeur est
ainsi fait, qu'il s'efforce de puiser la douleur au sein du bonheur
mme.

Genevive prit en souriant le bras de Maurice.

--Me voil, dit-elle; pardon, mon ami, de vous avoir fait attendre....

Maurice rpondit par un mouvement de tte, et tous deux prirent une
charmante alle, molle, ombreuse, touffue, qui, par un dtour, devait
les amener  la grand'route.

C'tait une de ces dlicieuses soires de printemps o chaque plante
envoie au ciel son manation, o chaque oiseau, immobile sur la branche
ou sautillant dans les broussailles, jette son hymne d'amour  Dieu, une
de ces soires enfin qui semblent destines  vivre dans le souvenir.

Maurice tait muet; Genevive tait pensive: elle effeuillait d'une main
les fleurs d'un bouquet, qu'elle tenait de son autre main appuye au
bras de Maurice.

--Qu'avez-vous? demanda tout  coup Maurice, et qui vous rend donc si
triste aujourd'hui?

Genevive aurait pu lui rpondre: Mon bonheur. Elle le regarda de son
doux et potique regard.

--Mais vous-mme, dit-elle, n'tes-vous point plus triste que
d'habitude?

--Moi, dit Maurice, j'ai raison d'tre triste, je suis malheureux; mais
vous?

--Vous, malheureux?

--Sans doute; ne vous apercevez-vous point quelquefois, au tremblement
de ma voix que je souffre? Ne m'arrive-t-il point, quand je cause avec
vous ou avec votre mari, de me lever tout  coup et d'tre forc d'aller
demander de l'air au ciel, parce qu'il me semble que ma poitrine va se
briser?

--Mais, demanda Genevive embarrasse,  quoi attribuez-vous cette
souffrance?

--Si j'tais une petite-matresse, dit Maurice en riant d'un rire
douloureux, je dirais que j'ai mal aux nerfs.

--Et, dans ce moment, vous souffrez?

--Beaucoup, dit Maurice.

--Alors, rentrons.

--Dj, madame?

--Sans doute.

--Ah! c'est vrai, murmura le jeune homme, j'oubliais que M. Morand doit
revenir de Rambouillet  la tombe de la nuit et que voil la nuit qui
tombe. Genevive le regarda avec une expression de reproche.

--Oh! encore? dit-elle.

--Pourquoi donc m'avez-vous fait, l'autre jour, de M. Morand un si
pompeux loge? dit Maurice. C'est votre faute.

--Depuis quand, devant les gens qu'on estime, demanda Genevive, ne
peut-on pas dire ce qu'on pense d'un homme estimable?

--C'est une estime bien vive que celle qui fait hter le pas, comme vous
le faites en ce moment, de peur d'tre en retard de quelques minutes.

--Vous tes, aujourd'hui, souverainement injuste, Maurice; n'ai-je point
pass une partie de la journe avec vous?

--Vous avez raison, et je suis trop exigeant, en vrit, reprit Maurice,
se laissant aller  la fougue de son caractre. Allons revoir M. Morand,
allons!

Genevive sentait le dpit passer de son esprit  son coeur.

--Oui, dit-elle, allons revoir M. Morand. Celui-l, du moins, est un ami
qui ne m'a jamais fait de peine.

--Ce sont des amis prcieux que ceux-l, dit Maurice touffant de
jalousie, et je sais que pour ma part, je dsirerais en connatre de
pareils.

Ils taient en ce moment sur la grand'route, l'horizon rougissait; le
soleil commenait  disparatre, faisant tinceler ses derniers rayons
aux moulures dores du dme des Invalides. Une toile, la premire,
celle qui, dans une autre soire, avait dj attir les regards de
Genevive, tincelait dans l'azur fluide du ciel.

Genevive quitta le bras de Maurice avec une tristesse rsigne.

--Qu'avez-vous  me faire souffrir? dit-elle.

--Ah! dit Maurice, j'ai que je suis moins habile que des gens que je
connais; j'ai que je ne sais point me faire aimer.

--Maurice! fit Genevive.

--Oh! madame, s'il est constamment bon, constamment gal, c'est qu'il ne
souffre pas, lui.

Genevive appuya de nouveau sa blanche main sur le bras puissant de
Maurice.

--Je vous en prie, dit-elle d'une voix altre, ne parlez plus, ne
parlez plus!

--Et pourquoi cela?

--Parce que votre voix me fait mal.

--Ainsi, tout vous dplat en moi, mme ma voix?

--Taisez-vous, je vous en conjure.

--J'obirai, madame. Et le fougueux jeune homme passa sa main sur son
front humide de sueur.

Genevive vit qu'il souffrait rellement. Les natures dans le genre de
celle de Maurice ont des douleurs inconnues.

--Vous tes mon ami, Maurice, dit Genevive en le regardant avec une
expression cleste; un ami prcieux pour moi: faites, Maurice, que je ne
perde pas mon ami.

--Oh! vous ne le regretteriez pas longtemps! s'cria Maurice.

--Vous vous trompez, dit Genevive, je vous regretterais longtemps,
toujours.

--Genevive! Genevive! s'cria Maurice, ayez piti de moi!

Genevive frissonna. C'tait la premire fois que Maurice disait son nom
avec une expression si profonde.

--Eh bien, continua Maurice, puisque vous m'avez devin, laissez-moi
tout vous dire, Genevive; car, dussiez-vous me tuer d'un regard... il y
a trop longtemps que je me tais; je parlerai, Genevive.

--Monsieur, dit la jeune femme, je vous ai suppli, au nom de notre
amiti, de vous taire; monsieur, je vous en supplie encore; que ce soit
pour moi, si ce n'est point pour vous. Pas un mot de plus, au nom du
ciel, pas un mot de plus!

--L'amiti, l'amiti. Ah! si c'est une amiti pareille  celle que vous
me portez, que vous avez pour M. Morand, je ne veux plus de votre
amiti, Genevive; il me faut  moi plus qu'aux autres.

--Assez, dit madame Dixmer avec un geste de reine, assez, monsieur
Lindey; voici notre voiture, veuillez me reconduire chez mon mari.

Maurice tremblait de fivre et d'motion; lorsque Genevive, pour
rejoindre la voiture, qui, en effet, se tenait  quelques pas seulement,
posa sa main sur le bras de Maurice, il sembla au jeune homme que cette
main tait de flamme. Tous deux montrent dans la voiture: Genevive
s'assit au fond, Maurice se plaa sur le devant. On traversa tout Paris
sans que ni l'un ni l'autre eussent prononc une parole.

Seulement, pendant tout le trajet, Genevive avait tenu son mouchoir
appuy sur ses yeux.

Lorsqu'ils rentrrent  la fabrique, Dixmer tait occup dans son
cabinet de travail; Morand arrivait de Rambouillet, et tait en train de
changer de costume. Genevive tendit la main  Maurice en rentrant dans
sa chambre, et lui dit:

--Adieu, Maurice, vous l'avez voulu. Maurice ne rpondit rien; il alla
droit  la chemine o pendait une miniature reprsentant Genevive: il
la baisa ardemment, la pressa sur son coeur, la remit  sa place et
sortit. Maurice tait rentr chez lui sans savoir comment il y tait
revenu; il avait travers Paris sans rien voir, sans rien entendre; les
choses qui venaient de se passer s'taient coules devant lui comme
dans un rve, sans qu'il pt se rendre compte ni de ses actions, ni de
ses paroles, ni du sentiment qui les avait inspires. Il y a des moments
o l'me la plus sereine, la plus matresse d'elle-mme, s'oublie  des
violences que lui commandent les puissances subalternes de
l'imagination.

Ce fut, comme nous l'avons dit, une course, et non un retour, que la
marche de Maurice; il se dshabilla sans le secours de son valet de
chambre, ne rpondit pas  sa cuisinire, qui lui montrait un souper
tout prpar; puis, prenant les lettres de la journe sur sa table, il
les lut toutes, les unes aprs les autres, sans en comprendre un seul
mot. Le brouillard de la jalousie, l'ivresse de la raison, n'tait point
encore dissip.

 dix heures, Maurice se coucha machinalement, comme il avait fait
toutes choses depuis qu'il avait quitt Genevive.

Si,  Maurice de sang-froid, on et racont comme d'un autre la conduite
trange qu'il avait tenue, il ne l'aurait pas comprise, et il et
regard comme fou celui qui avait accompli cette espce d'action
dsespre, que n'autorisaient ni une trop grande rserve, ni un trop
grand abandon de Genevive; ce qu'il sentit seulement, ce fut un coup
terrible port  des esprances dont il ne s'tait jamais mme rendu
compte, et sur lesquelles, toutes vagues qu'elles taient, reposaient
tous ses rves de bonheur qui, pareils  une insaisissable vapeur,
flottaient informes  l'horizon.

Aussi il arriva  Maurice ce qui arrive presque toujours en pareil cas:
tourdi du coup reu, il s'endormit aussitt qu'il se sentit dans son
lit, ou plutt il demeura priv de gentiment jusqu'au lendemain.

Un bruit le rveilla cependant: c'tait celui que faisait son officieux
en ouvrant la porte; il venait, selon sa coutume, ouvrir les fentres de
la chambre  coucher de Maurice, qui donnaient sur un grand jardin, et
apporter des fleurs.

On cultivait force fleurs en 93, et Maurice les adorait; mais il ne jeta
pas mme un coup d'oeil sur les siennes, et, appuyant  demi souleve sa
tte alourdie sur sa main, il essaya de se rappeler ce qui s'tait pass
la veille.

Maurice se demanda  lui-mme, sans pouvoir s'en rendre compte, quelles
taient les causes de sa maussaderie; la seule tait sa jalousie pour
Morand; mais le moment tait mal choisi de s'amuser  tre jaloux d'un
homme, quand cet homme tait  Rambouillet, et qu'en tte  tte avec la
femme qu'on aime, on jouit de ce tte--tte avec toute la suavit dont
l'entoure la nature, qui se rveille dans un des premiers beaux jours de
printemps.

Ce n'tait point la dfiance de ce qui avait pu se passer dans cette
maison d'Auteuil o il avait conduit Genevive et o elle tait reste
plus d'une heure; non, le tourment incessant de sa vie, c'tait cette
ide que Morand tait amoureux de Genevive; et, singulire fantaisie du
cerveau, singulire combinaison du caprice, jamais un geste, jamais un
regard, jamais un mot de l'associ de Dixmer n'avait donn une apparence
de ralit  une pareille supposition.

La voix du valet de chambre le tira de sa rverie.

--Citoyen, dit-il en lui montrant les lettres ouvertes sur la table,
avez-vous fait choix de celles que vous gardez, ou puis-je tout brler?

--Brler quoi? dit Maurice.

--Mais les lettres que le citoyen a lues hier avant de se coucher.
Maurice ne se souvenait pas d'en avoir lu une seule.

--Brlez tout, dit-il.

--Voici celles d'aujourd'hui, citoyen, dit l'officieux. Il prsenta un
paquet de lettres  Maurice et alla jeter les autres dans la chemine.
Maurice prit le papier qu'on lui prsentait, sentit sous ses doigts
l'paisseur d'une cire, et crut vaguement reconnatre un parfum ami. Il
chercha parmi les lettres, et vit un cachet et une criture qui le
firent tressaillir. Cet homme, si fort en face de tout danger, plissait
 la seule odeur d'une lettre. L'officieux s'approcha de lui pour lui
demander ce qu'il avait; mais Maurice lui fit de la main signe de
sortir. Maurice tournait et retournait cette lettre; il avait le
pressentiment qu'elle renfermait un malheur pour lui, et il tressaillit
comme on tremble devant l'inconnu.

Cependant il rappela tout son courage, l'ouvrit et lut ce qui suit:

Citoyen Maurice, Il faut que nous rompions des liens qui, de votre
ct, affectent de dpasser les lois de l'amiti. Vous tes un homme
d'honneur, citoyen, et, maintenant qu'une nuit s'est coule sur ce qui
s'est pass entre nous hier au soir, vous devez comprendre que votre
prsence est devenue impossible  la maison. Je compte sur vous pour
trouver telle excuse qu'il vous plaira prs de mon mari. En voyant
arriver aujourd'hui mme une lettre de vous pour M. Dixmer, je me
convaincrai qu'il faut que je regrette un ami malheureusement gar,
mais que toutes les convenances sociales m'empchent de revoir.

Adieu pour toujours.

GENEVIVE.

_P.-S.--_Le porteur attend la rponse.

Maurice appela: le valet de chambre reparut.

--Qui a apport cette lettre?

--Un citoyen commissionnaire.

--Est-il l?

--Oui.

Maurice ne soupira point, n'hsita point. Il sauta  bas de son lit,
passa un pantalon  pieds, s'assit devant son pupitre, prit la premire
feuille de papier venue (il se trouva que c'tait un papier avec en-tte
imprime au nom de la section), et crivit:

Citoyen Dixmer, Je vous aimais, je vous aime encore, mais je ne puis
plus vous voir.

Maurice chercha la cause pour laquelle il ne pouvait plus voir le
citoyen Dixmer, et une seule se prsenta  son esprit, ce fut celle qui,
 cette poque, se serait prsente  l'esprit de tout le monde. Il
continua donc:

Certains bruits courent sur votre tideur pour la chose publique. Je ne
veux point vous accuser et n'ai point de vous mission de vous dfendre.
Recevez mes regrets et soyez persuad que vos secrets demeurent
ensevelis dans mon coeur.

Maurice ne relut pas mme cette lettre, qu'il avait crite, comme nous
l'avons dit, sous l'impression de la premire ide qui s'tait prsente
 lui. Il n'y avait pas de doute sur l'effet qu'elle devait produire.
Dixmer, excellent patriote, comme Maurice avait pu le voir  ses
discours du moins, Dixmer se fcherait en la recevant: sa femme et le
citoyen Morand l'engageraient sans doute  persvrer, il ne rpondrait
mme pas, et l'oubli viendrait comme un voile noir s'tendre sur le
pass riant, pour le transformer en avenir lugubre. Maurice signa,
cacheta la lettre, la passa  son officieux, et le commissionnaire
partit.

Alors un faible soupir s'chappa du coeur du rpublicain; il prit ses
gants, son chapeau et se rendit  la section.

Il esprait, pauvre Brutus, retrouver son stocisme en face des affaires
publiques.

Les affaires publiques taient terribles: le 31 mai se prparait. La
Terreur qui, pareille  un torrent, se prcipitait du haut de la
Montagne, essayait d'emporter cette digue qu'essayaient de lui opposer
les girondins, ces audacieux modrs, qui avaient os demander vengeance
des massacres de septembre et lutter un instant pour sauver la vie du
roi.

Tandis que Maurice travaillait avec tant d'ardeur, que la fivre qu'il
voulait chasser dvorait sa tte au lieu de son coeur, le messager
rentrait dans la vieille rue Saint-Jacques et emplissait le logis de
stupfaction et d'pouvante.

La lettre, aprs avoir pass sous les yeux de Genevive, fut remise 
Dixmer.

Dixmer l'ouvrit et la lut sans y rien comprendre d'abord; puis il la
communiqua au citoyen Morand, qui laissa retomber sur sa main son front
blanc comme l'ivoire.

Dans la situation o se trouvaient Dixmer, Morand et ses compagnons,
situation parfaitement inconnue  Maurice, mais que nos lecteurs ont
pntre, cette lettre tait, en effet, un coup de foudre.

--Est-il honnte homme? demanda Dixmer avec angoisse.

--Oui, rpondit sans hsitation Morand.

--N'importe! reprit celui qui avait t pour les moyens extrmes, nous
avons, vous le voyez bien mal fait de ne pas le tuer.

--Mon ami, dit Morand, nous luttons contre la violence; nous la
fltrissons du nom de crime. Nous avons bien fait, quelque chose qui
puisse en rsulter, de ne point assassiner un homme; puis, je le rpte,
je crois Maurice un coeur noble et honnte.

--Oui, mais si ce coeur noble et honnte est celui d'un rpublicain
exalt, peut-tre lui-mme regarderait-il comme un crime, s'il a surpris
quelque chose, de ne pas immoler son propre honneur, comme ils disent,
sur l'autel de la patrie.

--Mais, dit Morand, croyez-vous qu'il sache quelque chose?

--Eh! n'entendez-vous point? Il parle de secrets qui resteront ensevelis
dans son coeur.

--Ces secrets sont videmment ceux qui lui ont t confis par moi,
relativement  notre contrebande; il n'en connat pas d'autres.

--Mais, dit Morand, de cette entrevue d'Auteuil n'a-t-il rien souponn?
Vous savez qu'il accompagnait votre femme?

--C'est moi-mme qui ai dit  Genevive de prendre Maurice avec elle
pour la sauvegarder.

--coutez, dit Morand, nous verrons bien si ces soupons sont vrais. Le
tour de garde de notre bataillon arrive au Temple le 2 juin,
c'est--dire dans huit jours; vous tes capitaine, Dixmer, et moi, je
suis lieutenant: si notre bataillon ou notre compagnie mme reoit
contrordre, comme l'a reu l'autre jour le bataillon de la
Butte-des-Moulins, que Santerre a remplac par celui des Gravilliers,
tout est dcouvert, et nous n'avons plus qu' fuir Paris ou  mourir en
combattant. Mais si tout suit le cours des choses...

--Nous sommes perdus de la mme faon, rpliqua Dixmer.

--Pourquoi cela?

--Pardieu! tout ne roulait-il pas sur la coopration de ce municipal?
N'tait-ce pas lui qui, sans le savoir, nous devait ouvrir un chemin
jusqu' la reine?

--C'est vrai, dit Morand abattu.

--Vous voyez donc, reprit Dixmer en fronant le sourcil, qu' tout prix
il nous faut renouer avec ce jeune homme.

--Mais, s'il s'y refuse, s'il craint de se compromettre? dit Morand.

--coutez, dit Dixmer, je vais interroger Genevive; c'est elle qui l'a
quitt la dernire, elle saura peut-tre quelque chose.

--Dixmer, dit Morand, je vous vois avec peine mler Genevive  tous nos
complots; non pas que je craigne une indiscrtion de sa part,  grand
Dieu! Mais la partie que nous jouons est terrible, et j'ai honte et
piti  la fois de mettre dans notre enjeu la tte d'une femme.

--La tte d'une femme, rpondit Dixmer, pse le mme poids que celle
d'un homme, l o la ruse, la candeur ou la beaut peuvent faire autant
et quelquefois mme plus que la force, la puissance et le courage;
Genevive partage nos convictions et nos sympathies, Genevive partagera
notre sort.

--Faites donc, cher ami, rpondit Morand; j'ai dit ce que je devais
dire. Faites: Genevive est digne en tous points de la mission que vous
lui donnez ou plutt qu'elle s'est donne elle-mme. C'est avec les
saintes qu'on fait les martyrs.

Et il tendit sa main blanche et effmine  Dixmer, qui la serra entre
ses mains vigoureuses.

Puis Dixmer, recommandant  Morand et  ses compagnons une surveillance
plus grande que jamais, passa chez Genevive.

Elle tait assise devant une table, l'oeil attach sur une broderie et
le front baiss. Elle se retourna au bruit de la porte qui s'ouvrait et
reconnut Dixmer.

--Ah! c'est vous, mon ami? dit-elle.

--Oui, rpondit Dixmer avec un visage placide et souriant; je reois de
notre ami Maurice une lettre  laquelle je ne comprends rien. Tenez,
lisez-la donc, et dites-moi ce que vous en pensez.

Genevive prit la lettre d'une main dont, malgr toute sa puissance sur
elle-mme, elle ne pouvait dissimuler le tremblement, et lut.

Dixmer suivit des yeux; ses yeux parcouraient chaque ligne.

--Eh bien? dit-il quand elle eut fini.

--Eh bien, je pense que M. Maurice Lindey est un honnte homme, rpondit
Genevive avec le plus grand calme, et qu'il n'y a rien  craindre de
son ct.

--Vous croyez qu'il ignore quelles sont les personnes que vous avez t
visiter  Auteuil?

--J'en suis sre.

--Pourquoi donc cette brusque dtermination? Vous a-t-il paru hier ou
plus froid ou plus mu que d'habitude?

--Non, dit Genevive; je crois qu'il tait le mme.

--Songez bien  ce que vous me rpondez l, Genevive; car votre
rponse, vous devez le comprendre, va avoir sur tous nos projets une
grave influence.

--Attendez donc, dit Genevive avec une motion qui perait  travers
tous les efforts qu'elle faisait pour conserver sa froideur; attendez
donc...

--Bien! dit Dixmer avec une lgre contraction des muscles de son
visage; bien, rappelez-vous tous vos souvenirs, Genevive.

--Oui, reprit la jeune femme, oui, je me rappelle; hier il tait
maussade; M. Maurice est un peu tyran dans ses amitis... et nous avons
quelquefois boud des semaines entires.

--Ce serait donc une simple bouderie? demanda Dixmer.

--C'est probable.

--Genevive, dans notre position, comprenez cela, ce n'est pas une
probabilit qu'il nous faut, c'est une certitude.

--Eh bien, mon ami... j'en suis certaine.

--Cette lettre alors ne serait qu'un prtexte pour ne point revenir  la
maison?

--Mon ami, comment voulez-vous que je vous dise de pareilles choses?

--Dites, Genevive, rpondit Dixmer, car  toute autre femme que vous je
ne les demanderais pas.

--C'est un prtexte, dit Genevive en baissant les yeux.

--Ah! fit Dixmer. Puis, aprs un moment de silence, retirant de son
gilet et appuyant sur le dossier de la chaise de sa femme une main avec
laquelle il venait de comprimer les battements de son coeur:

--Rendez-moi un service, chre amie, fit Dixmer.

--Et lequel? demanda Genevive en se retournant tonne.

--Prvenez jusqu' l'ombre d'un danger; Maurice est peut-tre plus avant
dans nos secrets que nous ne le souponnons. Ce que vous croyez un
prtexte est peut-tre une ralit. crivez-lui un mot.

--Moi? fit Genevive en tressaillant.

--Oui, vous; dites-lui que c'est vous qui avez ouvert la lettre et que
vous dsirez en avoir l'explication; il viendra, vous l'interrogerez et
vous devinerez trs facilement alors de quoi il est question.

--Oh! non, certes, s'cria Genevive, je ne puis faire ce que vous
dites; je ne le ferai pas.

--Chre Genevive, quand des intrts aussi puissants que ceux qui
reposent sur nous sont en jeu, comment reculez-vous devant de misrables
considrations d'amour-propre?

--Je vous ai dit mon opinion sur Maurice, monsieur, rpondit Genevive;
il est honnte, il est chevaleresque, mais il est capricieux, et je ne
veux pas subir d'autre servitude que celle de mon mari.

Cette rponse fut faite  la fois avec tant de calme et de fermet, que
Dixmer comprit qu'insister, en ce moment du moins, serait chose inutile;
il n'ajouta pas un seul mot, regarda Genevive sans paratre la
regarder, passa sa main sur son front humide de sueur et sortit.

Morand l'attendait avec inquitude. Dixmer lui raconta mot pour mot ce
qui venait de se passer.

--Bien, rpondit Morand, restons-en donc l et n'y pensons plus. Plutt
que de causer une ombre de souci  votre femme, plutt que de blesser
l'amour-propre de Genevive, je renoncerais....

Dixmer lui posa la main sur l'paule.

--Vous tes fou, monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, ou vous
ne pensez pas un mot de ce que vous dites.

--Comment, Dixmer, vous croyez!...

--Je crois, chevalier, que vous n'tes pas plus matre que moi de
laisser aller vos sentiments  l'impulsion de votre coeur. Ni vous, ni
moi, ni Genevive ne nous appartenons, Morand. Nous sommes des choses
appeles  dfendre un principe, et les principes s'appuient sur les
choses, qu'ils crasent.

Morand tressaillit et garda le silence, un silence rveur et douloureux.
Ils firent ainsi quelques tours dans le jardin sans changer une seule
parole. Puis Dixmer quitta Morand.

--J'ai quelques ordres  donner, dit-il d'une voix parfaitement calme.
Je vous quitte, monsieur Morand. Morand tendit la main  Dixmer et le
regarda s'loigner.

--Pauvre Dixmer, dit-il, j'ai bien peur que, dans tout cela, ce ne soit
lui qui risque le plus.

Dixmer rentra effectivement dans son atelier, donna quelques ordres,
relut les journaux, ordonna une distribution de pain et de mottes aux
pauvres de la section, et, rentrant chez lui, quitta son costume de
travail pour ses vtements de sortie.

Une heure aprs, Maurice, au plus fort de ses lectures et de ses
allocutions, fut interrompu par la voix de son officieux, qui, se
penchant  son oreille, lui disait tout bas:

--Citoyen Lindey, quelqu'un qui,  ce qu'il prtend du moins, a des
choses trs importantes  vous dire, vous attend chez vous.

Maurice rentra et fut fort tonn, en rentrant, de trouver Dixmer
install chez lui, et feuilletant les journaux. En revenant, il avait,
tout le long de la route, interrog son domestique, lequel, ne
connaissant point le matre tanneur, n'avait pu lui donner aucun
renseignement.

En apercevant Dixmer, Maurice s'arrta sur le seuil de la porte et
rougit malgr lui.

Dixmer se leva et lui tendit la main en souriant.

--Quelle mouche vous pique et que m'avez-vous crit? demanda-t-il au
jeune homme. En vrit, c'est me frapper sensiblement, mon cher Maurice.
Moi, tide et faux patriote, m'crivez-vous? Allons donc, vous ne pouvez
pas me redire de pareilles accusations en face; avouez bien plutt que
vous me cherchez une mauvaise querelle.

--J'avouerai tout ce que vous voudrez, mon cher Dixmer, car vos procds
ont toujours t pour moi ceux d'un galant homme; mais je n'ai pas moins
pris une rsolution, et cette rsolution est irrvocable...

--Comment cela? demanda Dixmer; de votre propre aveu vous n'avez rien 
nous reprocher, et vous nous quittez cependant?

--Cher Dixmer, croyez que pour agir comme je le fais, que pour me priver
d'un ami comme vous, il faut que j'aie de bien fortes raisons.

--Oui; mais, en tout cas, reprit Dixmer en affectant de sourire, ces
raisons ne sont point celles que vous m'avez crites. Celles que vous
m'avez crites ne sont qu'un prtexte.

Maurice rflchit un instant.

--coutez, Dixmer, dit-il, nous vivons dans une poque o le doute mis
dans une lettre peut et doit vous tourmenter, je le comprends; il ne
serait donc point d'un homme d'honneur de vous laisser sous le poids
d'une pareille inquitude. Oui, Dixmer, les raisons que je vous ai
donnes n'taient qu'un prtexte.

Cet aveu, qui aurait d claircir le front du commerant, sembla au
contraire l'assombrir.

--Mais enfin, le vritable motif? dit Dixmer.

--Je ne puis vous le dire, rpliqua Maurice; et cependant, si vous le
connaissiez, vous l'approuveriez, j'en suis sr. Dixmer le pressa.

--Vous le voulez absolument? dit Maurice.

--Oui, rpondit Dixmer.

--Eh bien, rpondit Maurice, qui prouvait un certain soulagement  se
rapprocher de la vrit, voici ce que c'est: vous avez une femme jeune
et belle, et la chastet, cependant bien connue, de cette femme jeune et
belle, n'a pu faire que mes visites chez vous n'aient t mal
interprtes.

Dixmer plit lgrement.

--Vraiment? dit-il. Alors, mon cher Maurice, l'poux vous doit remercier
du mal que vous faites  l'ami.

--Vous comprenez, dit Maurice, que je n'ai pas la fatuit de croire que
ma prsence puisse tre dangereuse pour votre repos ou celui de votre
femme, mais elle peut tre une source de calomnies, et, vous le savez,
plus les calomnies sont absurdes, plus facilement on les croit.

--Enfant! dit Dixmer en haussant les paules.

--Enfant, tant que vous voudrez, rpondit Maurice; mais de loin nous
n'en serons pas moins bons amis, car nous n'aurons rien  nous
reprocher; tandis que de prs, au contraire...

--Eh bien, de prs?

--Les choses auraient pu finir par s'envenimer.

--Pensez-vous, Maurice, que j'aurais pu croire...?

--Eh! mon Dieu! fit le jeune homme.

--Mais pourquoi m'avez-vous crit cela plutt que de me le dire,
Maurice?

--Tenez, justement pour viter ce qui se passe entre nous en ce moment.

--tes-vous donc fch, Maurice, que je vous aime assez pour tre venu
vous demander une explication? fit Dixmer.

--Oh! tout au contraire, s'cria Maurice, et je suis heureux, je vous
jure, de vous avoir vu cette fois encore, avant de ne plus vous revoir.

--Ne plus vous revoir, citoyen! nous vous aimons bien pourtant, rpliqua
Dixmer en prenant et en pressant la main du jeune homme entre les
siennes.

Maurice tressaillit.

--Morand,--continua Dixmer,  qui ce tressaillement n'avait point
chapp, mais qui cependant n'en exprima rien,--Morand me le rptait
encore ce matin: Faites tout ce que vous pourrez, dit-il, pour ramener
ce cher M. Maurice.

--Ah! monsieur, dit le jeune homme en fronant le sourcil et en retirant
sa main, je n'aurais pas cru tre si avant dans les amitis du citoyen
Morand.

--Vous en doutez? demanda Dixmer.

--Moi, rpondit Maurice, je ne le crois ni n'en doute, je n'ai aucun
motif de m'interroger  ce sujet; quand j'allais chez vous, Dixmer, j'y
allais pour vous et pour votre femme, mais non pour le citoyen Morand.

--Vous ne le connaissez pas, Maurice, dit Dixmer; Morand est une belle
me.

--Je vous l'accorde, dit Maurice en souriant avec amertume.

--Maintenant, continua Dixmer, revenons  l'objet de ma visite.

Maurice s'inclina en homme qui n'a plus rien  dire et qui attend.

--Vous dites donc que des propos ont t faits?

--Oui, citoyen, dit Maurice.

--Eh bien, voyons, parlons franchement. Pourquoi feriez-vous attention 
quelque vain caquetage de voisin dsoeuvr? Voyons, n'avez-vous pas
votre conscience, Maurice, et Genevive n'a-t-elle pas son honntet?

--Je suis plus jeune que vous, dit Maurice, qui commenait  s'tonner
de cette insistance, et je vois peut-tre les choses d'un oeil plus
susceptible. C'est pourquoi je vous dclare que, sur la rputation d'une
femme comme Genevive, il ne doit pas mme y avoir le vain caquetage
d'un voisin dsoeuvr. Permettez donc, cher Dixmer, que je persiste dans
ma premire rsolution.

--Allons, dit Dixmer, et puisque, nous sommes en train d'avouer, avouons
encore autre chose.

--Quoi?... demanda Maurice en rougissant. Que voulez-vous que j'avoue?

--Que ce n'est ni la politique ni le bruit de vos assiduits chez moi
qui vous engagent  nous quitter.

--Qu'est-ce donc, alors?

--Le secret que vous avez pntr.

--Quel secret? demanda Maurice avec une expression de curiosit nave
qui rassura le tanneur.

--Cette affaire de contrebande que vous avez pntre le soir mme o
nous avons fait connaissance d'une si trange manire. Jamais vous ne
m'avez pardonn cette fraude, et vous m'accusez d'tre mauvais
rpublicain, parce que je me sers de produits anglais dans ma tannerie.

--Mon cher Dixmer, dit Maurice, je vous jure que j'avais compltement
oubli, quand j'allais chez vous, que j'tais chez un contrebandier.

--En vrit?

--En vrit.

--Vous n'aviez donc pas d'autre motif d'abandonner la maison que celui
que vous m'aviez dit?

--Sur l'honneur.

--Eh bien, Maurice, reprit Dixmer en se levant et serrant la main du
jeune homme, j'espre que vous rflchirez et que vous reviendrez sur
cette rsolution qui nous fait tant de peine  tous.

Maurice s'inclina et ne rpondit point; ce qui quivalait  un dernier
refus.

Dixmer sortit dsespr de n'avoir pu se conserver de relations avec cet
homme que certaines circonstances lui rendaient non seulement si utile,
mais encore presque indispensable.

Il tait temps. Maurice tait agit par mille dsirs contraires. Dixmer
le priait de revenir; Genevive lui pourrait pardonner. Pourquoi donc
dsesprait-il? Lorin,  sa place, aurait bien certainement une foule
d'aphorismes tirs de ses auteurs favoris. Mais il y avait la lettre de
Genevive; ce cong formel qu'il avait emport avec lui  la section, et
qu'il avait sur son coeur avec le petit mot qu'il avait reu d'elle le
lendemain du jour o il l'avait tire des mains de ces hommes qui
l'insultaient; enfin, il y avait plus que tout cela, il y avait
l'opinitre jalousie du jeune homme contre ce Morand dtest, premire
cause de sa rupture avec Genevive.

Maurice demeura donc inexorable dans sa rsolution.

Mais, il faut le dire, ce fut un vide pour lui que la privation de sa
visite de chaque jour  la vieille rue Saint-Jacques; et quand arriva
l'heure o il avait l'habitude de s'acheminer vers le quartier
Saint-Victor, il tomba dans une mlancolie profonde, et  partir de ce
moment, parcourut toutes les phases de l'attente et du regret.

Chaque matin, il s'attendait, en se rveillant,  trouver une lettre de
Dixmer, et cette fois il s'avouait, lui qui avait rsist  des
instances de vive voix, qu'il cderait  une lettre; chaque jour, il
sortait avec l'esprance de rencontrer Genevive, et, d'avance, il avait
trouv, s'il la rencontrait, mille moyens pour lui parler. Chaque soir,
il rentrait chez lui avec l'esprance d'y trouver ce messager qui lui
avait un matin, sans s'en douter, apport la douleur, devenue depuis son
ternelle compagne.

Bien souvent aussi, dans ses heures de dsespoir, cette puissante nature
rugissait  l'ide d'prouver une pareille torture sans la rendre 
celui qui la lui avait fait souffrir: or, la cause premire de tous ses
chagrins, c'tait Morand. Alors il formait le projet d'aller chercher
querelle  Morand. Mais l'associ de Dixmer tait si frle, si
inoffensif, que l'insulter ou le provoquer, c'tait une lchet de la
part d'un colosse comme Maurice.

Lorin tait bien venu jeter quelques distractions sur les chagrins que
son ami s'obstinait  lui taire, sans lui en nier cependant l'existence.
Celui-ci avait fait tout ce qu'il avait pu, en pratique et en thorie,
pour rendre  la patrie ce coeur tout endolori par un autre amour. Mais,
quoique la circonstance ft grave, quoique dans toute autre disposition
d'esprit elle et entran Maurice tout entier dans le tourbillon
politique, elle n'avait pu rendre au jeune rpublicain cette activit
premire qui avait fait de lui un hros du 14 juillet et du 10 aot.

En effet, les deux systmes, depuis prs de dix mois en prsence l'un de
l'autre, qui jusque-l ne s'taient en quelque sorte port que de
lgres attaques, et qui n'avaient prlud encore que par des
escarmouches, s'apprtaient  se prendre corps  corps, et il tait
vident que la lutte, une fois commence, serait mortelle pour l'un des
deux. Ces deux systmes, ns du sein de la Rvolution elle-mme, taient
celui de la modration, reprsent par les girondins, c'est--dire par
Brissot, Ption, Vergniaud, Valaz, Lanjuinais, Barbaroux, etc., etc.;
et celui de la Terreur ou de la Montagne, reprsent par Danton,
Robespierre, Chnier, Fabre, Marat, Collot d'Herbois, Hbert, etc., etc.

Aprs le 10 aot, l'influence, comme aprs toute action, avait sembl
devoir passer au parti modr. Un ministre avait t reform des dbris
de l'ancien ministre et d'une adjonction nouvelle. Roland, Servien et
Clavires, anciens ministres, avaient t rappels; Danton, Monge et Le
Brun avaient t nomms de nouveau.  l'exception d'un seul qui
reprsentait, au milieu de ses collgues, l'lment nergique, tous les
autres ministres appartenaient au parti modr.

Quand nous disons modr, on comprend bien que nous parlons
relativement.

Mais le 10 aot avait eu son cho  l'tranger, et la coalition s'tait
hte de marcher, non pas au secours de Louis XVI personnellement, mais
du principe royaliste branl dans sa base. Alors avaient retenti les
paroles menaantes de Brunswick, et, comme une terrible ralisation,
Longwy et Verdun taient tombs au pouvoir de l'ennemi. Alors avait eu
lieu la raction terroriste; alors Danton avait rv les journes de
septembre, et avait ralis ce rve sanglant qui avait montr  l'ennemi
la France tout entire complice d'un immense assassinat, prte  lutter,
pour son existence compromise, avec toute l'nergie du dsespoir.
Septembre avait sauv la France, mais, tout en la sauvant, l'avait mise
hors la loi.

La France sauve, l'nergie devenue inutile, le parti modr avait
repris quelques forces. Alors il avait voulu rcriminer sur ces journes
terribles. Les mots de meurtrier et d'assassin avaient t prononcs. Un
mot nouveau avait mme t ajout au vocabulaire de la nation, c'tait
celui de _septembriseur_.

Danton l'avait bravement accept. Comme Clovis, il avait un instant
inclin la tte sous le baptme de sang, mais pour la relever plus haute
et plus menaante. Une autre occasion de reprendre la terreur passe se
prsentait, c'tait le procs du roi. La violence et la modration
entrrent, non pas encore tout  fait en lutte de personnes, mais en
lutte de principes.

L'exprience des forces relatives fut faite sur le prisonnier royal. La
modration fut vaincue, et la tte de Louis XVI tomba sur l'chafaud.

Comme le 10 aot, le 21 janvier avait rendu  la coalition toute son
nergie. Ce fut encore le mme homme qu'on lui opposa, mais non plus la
mme fortune. Dumouriez, arrt dans ses progrs par le dsordre de
toutes les administrations qui empchaient les secours d'hommes et
d'argent d'arriver jusqu' lui, se dclare contre les jacobins qu'il
accuse de cette dsorganisation, adopte le parti des girondins, et les
perd en se dclarant leur ami.

Alors la Vende se lve, les dpartements menacent; les revers amnent
des trahisons, et les trahisons des revers. Les jacobins accusent les
modrs et veulent les frapper au 10 mars, c'est--dire pendant la
soire o s'est ouvert notre rcit. Mais trop de prcipitation de la
part de leurs adversaires les sauve, et peut-tre aussi cette pluie qui
avait fait dire  Ption, ce profond anatomiste de l'esprit parisien:

Il pleut, il n'y aura rien cette nuit.

Mais, depuis ce 10 mars, tout, pour les girondins, avait t prsage de
ruine: Marat mis en accusation et acquitt; Robespierre et Danton
rconcilis maintenant, du moins comme se rconcilient un tigre et un
lion pour abattre le taureau qu'ils doivent dvorer; Henriot, le
septembriseur, nomm commandant gnral de la garde nationale: tout
prsageait cette journe terrible qui devait emporter dans un orage la
dernire digue que la Rvolution opposait  la Terreur.

Voil les grands vnements auxquels, dans toute autre circonstance,
Maurice et pris une part active que lui faisaient naturellement sa
nature puissante et son patriotisme exalt. Mais, heureusement ou
malheureusement pour Maurice, ni les exhortations de Lorin, ni les
terribles proccupations de la rue n'avaient pu chasser de son esprit la
seule ide qui l'obsdt, et, quand arriva le 31 mai, le terrible
assaillant de la Bastille et des Tuileries tait couch sur son lit,
dvor par cette fivre qui tue les plus forts, et qu'il ne faut
cependant qu'un regard pour dissiper, qu'un mot pour gurir.




XIII

Le 31 mai


Pendant la journe de ce fameux 31 mai, o le tocsin et la gnrale
retentissaient depuis le point du jour, le bataillon du faubourg
Saint-Victor entrait au Temple.

Quand toutes les formalits d'usage eurent t accomplies et les postes
distribus, on vit arriver les municipaux de service, et quatre pices
de canon de renfort vinrent se joindre  celles dj en batterie  la
porte du Temple.

En mme temps que le canon, arrivait Santerre avec ses paulettes de
laine jaune et son habit, o son patriotisme pouvait se lire en larges
taches de graisse.

Il passa la revue du bataillon, qu'il trouva dans un tat convenable, et
compta les municipaux, qui n'taient que trois.

--Pourquoi trois municipaux? demanda-t-il, et quel est le mauvais
citoyen qui manque?

--Celui qui manque, citoyen gnral, n'est cependant pas un tide,
rpondit notre ancienne connaissance Agricola; car c'est le secrtaire
de la section Lepelletier, le chef des braves Thermopyles, le citoyen
Maurice Lindey.

--Bien, bien, fit Santerre; je reconnais comme toi le patriotisme du
citoyen Maurice Lindey, ce qui n'empchera pas que si, dans dix minutes,
il n'est pas arriv, on l'inscrira sur la liste des absents.

Et Santerre passa aux autres dtails.

 quelques pas du gnral, au moment o il prononait ces paroles, un
capitaine de chasseurs et un soldat se tenaient  l'cart: l'un appuy
sur son fusil, l'autre assis sur un canon.

--Avez-vous entendu? dit  demi-voix le capitaine au soldat; Maurice
n'est point encore arriv.

--Oui, mais il arrivera, soyez tranquille,  moins qu'il ne soit
d'meute.

--S'il pouvait ne pas venir, dit le capitaine, je vous placerais en
sentinelle sur l'escalier, et, comme _elle_ montera probablement  la
tour, vous pourriez lui dire un mot.

En ce moment, un homme, qu'on reconnut pour un municipal  son charpe
tricolore, entra; seulement, cet homme tait inconnu du capitaine et du
chasseur, aussi leurs yeux se fixrent-ils sur lui.

--Citoyen gnral, dit le nouveau venu en s'adressant  Santerre, je te
prie de m'accepter en place du citoyen Maurice Lindey, qui est malade;
voici le certificat du mdecin; mon tour de garde arrivait dans huit
jours, je permute avec lui; dans huit jours, il fera mon service, comme
je vais faire aujourd'hui le sien.

--Si, toutefois, les Capet et les Capettes vivent encore huit jours, dit
un des municipaux.

Santerre rpondit par un petit sourire  la plaisanterie de ce zl;
puis, se tournant vers le mandataire de Maurice:

--C'est bien, dit-il, va signer sur le registre  la place de Maurice
Lindey, et consigne,  la colonne des observations, les causes de cette
mutation.

Cependant le capitaine et le chasseur s'taient regards avec une
surprise joyeuse.

--Dans huit jours, se dirent-ils.

--Capitaine Dixmer, cria Santerre, prenez position dans le jardin avec
votre compagnie.

--Venez, Morand, dit le capitaine au chasseur, son compagnon. Le tambour
retentit, et la compagnie, conduite par le matre tanneur, s'loigna
dans la direction prescrite.

On mit les armes en faisceaux, et la compagnie se spara par groupes,
qui commencrent  se promener en long et en large, selon leur
fantaisie.

Le lieu de leur promenade tait le jardin mme, o, du temps de Louis
XVI, la famille royale venait, quelquefois, prendre l'air. Ce jardin
tait nu, aride, dsol, compltement dpouill de fleurs, d'arbres et
de verdure.

 vingt-cinq pas,  peu prs, de la portion du mur qui donnait sur la
rue Porte-Foin, s'levait une espce de cahute, que la prvoyance de la
municipalit avait permis d'tablir, pour la plus grande commodit des
gardes nationaux qui stationnaient au Temple, et qui trouvaient l, dans
les jours d'meute, o il tait dfendu de sortir,  boire et  manger.
La direction de cette petite guinguette intrieure avait t fort
ambitionne; enfin, la concession en avait t faite  une excellente
patriote, veuve d'un faubourien tu au 10 aot, et qui rpondait au nom
de femme Plumeau.

Cette petite cabane, btie en planches et en torchis, tait situe au
milieu d'une plate-bande, dont on reconnaissait encore les limites  une
haie naine en buis. Elle se composait d'une seule chambre d'une douzaine
de pieds carrs, au-dessous de laquelle s'tendait une cave, o on
descendait par des escaliers grossirement taills dans la terre mme.
C'tait l que la veuve Plumeau enfermait ses liquides et ses
comestibles, sur lesquels elle et sa fille, enfant de douze  quinze
ans, veillaient  tour de rle.

 peine installs  leur bivac, les gardes nationaux se mirent donc,
comme nous l'avons dit, les uns  se promener dans le jardin, les autres
 causer avec les concierges; ceux-ci  regarder les dessins tracs sur
la muraille, et qui reprsentaient tous quelque dessin patriotique, tel
que le roi pendu, avec cette inscription: M. Veto prenant un bain
d'air,--ou le roi guillotin, avec cette autre: M. Veto crachant dans
le sac; ceux-l  faire des ouvertures  madame Plumeau sur les
desseins gastronomiques que leur suggrait leur plus ou moins d'apptit.

Au nombre de ces derniers taient le capitaine et le chasseur que nous
avons dj remarqus.

--Ah! capitaine Dixmer, dit la cantinire, j'ai du fameux vin de Saumur,
allez!

--Bon, citoyenne Plumeau; mais le vin de Saumur,  mon avis du moins, ne
vaut rien sans le fromage de Brie, rpondit le capitaine, qui, avant
d'mettre ce systme, avait regard avec soin autour de lui et avait
remarqu parmi les diffrents comestibles, qu'talaient orgueilleusement
les rayons de la cantine, l'absence de ce comestible apprci par lui.

--Ah! mon capitaine, c'est comme un fait exprs, mais le dernier morceau
vient d'tre enlev.

--Alors, dit le capitaine, pas de fromage de Brie, pas de vin de Saumur;
et remarque, citoyenne, que la consommation en valait la peine, attendu
que je comptais en offrir  toute la compagnie.

--Mon capitaine, je te demande cinq minutes et je cours en chercher chez
le citoyen concierge qui me fait concurrence, et qui en a toujours; je
le payerai plus cher, mais tu es trop bon patriote pour ne pas m'en
ddommager.

--Oui, oui, va, rpondit Dixmer, et nous, pendant ce temps, nous allons
descendre  la cave et choisir nous-mmes notre vin.

--Fais comme chez toi, capitaine, fais. Et la veuve Plumeau se mit 
courir de toutes ses forces vers la loge du concierge, tandis que le
capitaine et le chasseur, munis d'une chandelle, soulevaient la trappe
et descendaient dans la cave.

--Bon! dit Morand aprs un instant d'examen, la cave s'avance dans la
direction de la rue Porte-Foin. Elle est profonde de neuf  dix pieds,
et il n'y a aucune maonnerie.

--Quelle est la nature du sol? demanda Dixmer.

--Tuf crayeux. Ce sont des terres rapportes; tous ces jardins ont t
bouleverss  plusieurs reprises, il n'y a de roche nulle part.

--Vite, s'cria Dixmer, j'entends les sabots de notre vivandire; prenez
deux bouteilles de vin et remontons.

Ils apparaissaient tous deux  l'orifice de la trappe, quand la Plumeau
rentra, portant le fameux fromage de Brie demand avec tant
d'insistance.

Derrire elle venaient plusieurs chasseurs, allchs par la bonne
apparence du susdit fromage.

Dixmer fit les honneurs: il offrit une vingtaine de bouteilles de vin 
sa compagnie, tandis que le citoyen Morand racontait le dvouement de
Curtius, le dsintressement de Fabricius et le patriotisme de Brutus et
de Cassius, toutes histoires qui furent presque autant apprcies que le
fromage de Brie et le vin d'Anjou offerts par Dixmer, ce qui n'est pas
peu dire.

Onze heures sonnrent. C'tait  onze heures et demie qu'on relevait les
sentinelles.

--N'est-ce point d'ordinaire de midi  une heure que l'Autrichienne se
promne? demanda Dixmer  Tison, qui passait devant la cabane.

--De midi  une heure, justement. Et il se mit  chanter:


          _Madame monte  sa tour..._
          _Mironton, tonton, mirontaine._


Cette nouvelle factie fut accueillie par les rires universels des
gardes nationaux.

Aussitt Dixmer fit l'appel des hommes de sa compagnie qui devaient
monter leur garde de onze heures et demie  une heure et demie,
recommanda de hter le djeuner et fit prendre les armes  Morand pour
le placer, comme il tait convenu, au dernier tage de la tour, dans
cette mme gurite derrire laquelle Maurice s'tait cach, le jour o
il avait intercept les signes qui avaient t faits  la reine, d'une
fentre de la rue Porte-Foin.

Si l'on et regard Morand au moment o il reut cet avis, bien simple
et bien attendu, on et pu le voir blmir sous les longues mches de ses
cheveux noirs.

Soudain un bruit sourd branla les cours du Temple, et l'on entendit
dans le lointain comme un ouragan de cris et de rugissements.

--Qu'est-ce que cela? demanda Dixmer  Tison.

--Oh! oh! rpondit le gelier, ce n'est rien; quelque petite meute que
voudraient nous faire ces gueux de brissotins avant d'aller  la
guillotine.

Le bruit devenait de plus en plus menaant; on entendait rouler
l'artillerie, et une troupe de gens hurlant passa prs du Temple en
criant:

Vivent les sections! Vive Henriot!  bas les brissotins!  bas les
rolandistes!  bas madame Veto!

--Bon! bon! dit Tison en se frottant les mains, je vais ouvrir  madame
Veto pour qu'elle jouisse sans empchement de l'amour que lui porte son
peuple.

Et il approcha du guichet du donjon.

--Oh! Tison! cria une voix formidable.

--Mon gnral? rpondit celui-ci en s'arrtant tout court.

--Pas de sortie aujourd'hui, dit Santerre; les prisonnires ne
quitteront pas leur chambre. L'ordre tait sans appel.

--Bon! dit Tison, c'est de la peine de moins.

Dixmer et Morand changrent un lugubre regard; puis, en attendant que
l'heure de la faction, inutile maintenant, sonnt, ils allrent tous
deux se promener entre la cantine et le mur donnant sur la rue
Porte-Foin. L, Morand commena  arpenter la distance en faisant des
pas gomtriques, c'est--dire de trois pieds.

--Quelle distance? demanda Dixmer.

--Soixante  soixante et un pieds, rpondit Morand.

--Combien de jours faudra-t-il?

Morand rflchit, traa sur le sable avec une baguette quelques signes
gomtriques qu'il effaa aussitt.

--Il faudra sept jours, au moins, dit-il.

--Maurice est de garde dans huit jours, murmura Dixmer. Il faut donc
absolument que, d'ici  huit jours, nous soyons raccommods avec
Maurice.

La demie sonna. Morand reprit son fusil en soupirant, et, conduit par le
caporal, alla relever la sentinelle qui se promenait sur la plate-forme
de la tour.




XIV

Dvouement


Le lendemain du jour o s'taient passes les scnes que nous venons de
raconter, c'est--dire le 1er juin,  dix heures du matin, Genevive
tait assise  sa place accoutume, prs de la fentre; elle se
demandait pourquoi, depuis trois semaines, les jours se levaient si
tristes pour elle, pourquoi ces jours se passaient si lentement, et
enfin pourquoi, au lieu d'attendre le soir avec ardeur, elle l'attendait
maintenant avec effroi.

Ses nuits, surtout, taient tristes; ses nuits d'autrefois taient si
belles, ces nuits qui se passaient  rver  la veille et au lendemain.

En ce moment, ses yeux tombrent sur une magnifique caisse d'oeillets
tigrs et d'oeillets rouges, que, depuis l'hiver, elle tirait de cette
petite serre, o Maurice avait t retenu prisonnier, pour les faire
clore dans sa chambre.

Maurice lui avait appris  les cultiver dans cette plate-bande d'acajou,
o ils taient enferms; elle les avait arross, monds, palisss
elle-mme, tant que Maurice avait t l; car, lorsqu'il venait, le
soir, elle se plaisait  lui montrer les progrs que, grce  leurs
soins fraternels, les charmantes fleurs avaient faits pendant la nuit.
Mais, depuis que Maurice avait cess de venir, les pauvres oeillets
avaient t ngligs, et voil que, faute de soins et de souvenir, les
pauvres boutons alanguis taient demeurs vides et se penchaient,
jaunissants, hors de leur balustrade, sur laquelle ils retombaient, 
demi fans.

Genevive comprit, par cette seule vue, la raison de sa tristesse 
elle-mme. Elle se dit qu'il en tait des fleurs comme de certaines
amitis que l'on nourrit, que l'on cultive avec passion, et qui, alors,
font panouir le coeur; puis, un matin, un caprice ou un malheur coupe
l'amiti par sa racine, et le coeur que cette amiti ravivait se
resserre, languissant et fltri.

La jeune femme, alors, sentit l'angoisse affreuse de son coeur; le
sentiment qu'elle avait voulu combattre, et qu'elle avait espr
vaincre, se dbattait au fond de sa pense, plus que jamais, criant
qu'il ne mourrait qu'avec ce coeur; alors elle eut un moment de
dsespoir, car elle sentait que la lutte lui devenait de plus en plus
impossible; elle pencha doucement la tte, baisa un de ces boutons
fltris et pleura.

Son mari entra chez elle juste au moment o elle essuyait ses yeux.

Mais, de son ct, Dixmer tait tellement proccup par ses propres
penses, qu'il ne devina point cette crise douloureuse que venait
d'prouver sa femme, et il ne fit point attention  la rougeur
dnonciatrice de ses paupires.

Il est vrai que Genevive, en apercevant son mari, se leva vivement, et,
courant  lui de faon  tourner le dos  la fentre, dans la
demi-teinte:

--Eh bien? dit-elle.

--Eh bien, rien de nouveau; impossible d'approcher d'ELLE, impossible de
lui faire rien passer; impossible mme de la voir.

--Quoi! s'cria Genevive, avec tout ce bruit qu'il y a eu dans Paris?

--Eh! c'est justement ce bruit qui a redoubl la dfiance des
surveillants; on a craint qu'on ne profitt de l'agitation gnrale pour
faire quelque tentative sur le Temple, et, au moment o Sa Majest
allait monter sur la plate-forme, l'ordre a t donn par Santerre de ne
laisser sortir ni la reine, ni Madame lisabeth, ni madame Royale.

--Pauvre chevalier, il a d tre bien contrari?

--Il tait au dsespoir, quand il a vu cette chance nous chapper. Il a
pli au point que je l'ai entran de peur qu'il ne se traht.

--Mais, demanda timidement Genevive, il n'y avait donc au Temple aucun
municipal de votre connaissance?

--Il devait y en avoir un, mais il n'est point venu.

--Lequel?

--Le citoyen Maurice Lindey, dit Dixmer d'un ton qu'il s'efforait de
rendre indiffrent.

--Et pourquoi n'est-il pas venu? demanda Genevive en faisant, de son
ct, le mme effort sur elle-mme.

--Il tait malade.

--Malade, lui?

--Oui, et assez gravement mme. Patriote, comme vous le connaissez, il a
t forc de cder son tour  un autre.

--Oh! mon Dieu! y et-il t, Genevive, reprit Dixmer, vous comprenez,
maintenant, que c'et t la mme chose.

Brouills comme nous le sommes, peut-tre et-il vit de me parler.

--Je crois, mon ami, dit Genevive, que vous vous exagrez la gravit de
la situation. M. Maurice peut avoir le caprice de ne plus venir ici,
quelques raisons futiles de ne plus nous voir; mais il n'est point, pour
cela, notre ennemi. La froideur n'exclut pas la politesse, et, en vous
voyant venir  lui, je suis certaine qu'il et fait la moiti du chemin.

--Genevive, dit Dixmer, pour ce que nous attendions de Maurice, il
faudrait plus que de la politesse, et ce n'tait point trop d'une amiti
relle et profonde. Cette amiti est brise; il n'y a donc plus d'espoir
de ce ct-l.

Et Dixmer poussa un profond soupir, tandis que son front, d'ordinaire si
calme, se plissait tristement.

--Mais, dit timidement Genevive, si vous croyez M. Maurice si
ncessaire  vos projets...

--C'est--dire, rpondit Dixmer, que je dsespre de les voir russir
sans lui.

--Eh bien, alors, pourquoi ne tentez-vous pas une nouvelle dmarche
auprs du citoyen Lindey?

Il lui semblait qu'en appelant le jeune homme par son nom de famille,
l'intonation de sa voix tait moins tendre que lorsqu'elle l'appelait
par son nom de baptme.

--Non, rpondit Dixmer en secouant la tte, non, j'ai fait tout ce que
je pouvais faire: une nouvelle dmarche semblerait singulire et
veillerait ncessairement ses soupons; non, et puis, voyez-vous,
Genevive, je vois plus loin que vous dans toute cette affaire: il y a
une plaie au fond du coeur de Maurice.

--Une plaie? demanda Genevive fort mue. Eh! mon Dieu! que voulez-vous
dire? Parlez, mon ami.

--Je veux dire, et vous en tes convaincue comme moi, Genevive, qu'il y
a dans notre rupture avec le citoyen Lindey plus qu'un caprice.

--Et  quoi donc alors attribuez-vous cette rupture?

-- l'orgueil, peut-tre, dit vivement Dixmer.

-- l'orgueil?...

--Oui, il nous faisait honneur,  son avis du moins, ce bon bourgeois de
Paris, ce demi-aristocrate de robe, conservant ses susceptibilits sous
son patriotisme; il nous faisait honneur, ce rpublicain tout-puissant
dans sa section, dans son club, dans sa municipalit, en accordant son
amiti  des fabricants de pelleteries. Peut-tre avons-nous fait trop
peu d'avances, peut-tre nous sommes-nous oublis.

--Mais, reprit Genevive, si nous lui avons fait trop peu d'avances, si
nous nous sommes oublis, il me semble que la dmarche que vous avez
faite rachetait tout cela.

--Oui, en supposant que le tort vnt de moi; mais si, au contraire, le
tort venait de vous?

--De moi! Et comment voulez-vous, mon ami, que j'aie eu un tort envers
M. Maurice? dit Genevive tonne.

--Eh! qui sait, avec un pareil caractre? Ne l'avez-vous pas vous-mme,
et la premire, accus de caprice? Tenez, j'en reviens  ma premire
ide, Genevive, vous avez eu tort de ne pas crire  Maurice.

--Moi! s'cria Genevive, y pensez-vous?

--Non seulement j'y pense, dit Dixmer, mais encore, depuis trois
semaines que dure cette rupture, j'y ai beaucoup pens.

--Et...? demanda timidement Genevive.

--Et je regarde cette dmarche comme indispensable.

--Oh! s'cria Genevive, non, non, Dixmer, n'exigez point cela de moi.

--Vous savez, Genevive, que je n'exige jamais rien de vous; je vous
prie seulement. Eh bien, entendez-vous? je vous prie d'crire au citoyen
Maurice.

--Mais..., fit Genevive.

--coutez, reprit Dixmer en l'interrompant: ou il y a entre vous et
Maurice de graves sujets de querelle, car, quant  moi, il ne s'est
jamais plaint de mes procds, ou votre brouille avec lui rsulte de
quelque enfantillage.

Genevive ne rpondit point.

--Si cette brouille est cause par un enfantillage, ce serait folie 
vous de l'terniser; si elle a pour cause un motif srieux, au point o
nous en sommes, nous ne devons plus, comprenez bien cela, compter avec
notre dignit, ni mme avec notre amour-propre. Ne mettons donc point en
balance, croyez-moi, une querelle de jeunes gens avec d'immenses
intrts. Faites un effort sur vous-mme, crivez un mot au citoyen
Maurice Lindey et il reviendra.

Genevive rflchit un instant.

--Mais, dit-elle, ne saurait-on trouver un moyen, moins compromettant,
de ramener la bonne intelligence entre vous et M. Maurice?

--Compromettant, dites-vous? Mais, au contraire, c'est un moyen tout
naturel, ce me semble.

--Non, pas pour moi, mon ami.

--Vous tes bien opinitre, Genevive.

--Accordez-moi de dire que c'est la premire fois, au moins, que vous
vous en apercevez.

Dixmer, qui froissait son mouchoir entre ses mains, depuis quelques
instants, essuya son front couvert de sueur.

--Oui, dit-il, et c'est pour cela que mon tonnement s'en augmente.

--Mon Dieu! dit Genevive, est-il possible, Dixmer, que vous ne
compreniez point les causes de ma rsistance et que vous vouliez me
forcer  parler?

Et elle laissa, faible et comme pousse  bout, tomber sa tte sur sa
poitrine, et ses bras  ses cts.

Dixmer parut faire un violent effort sur lui-mme, prit la main de
Genevive, la fora de relever la tte, et, la regardant entre les yeux,
se mit  rire avec un clat qui et paru bien forc  Genevive si
elle-mme et t moins agite en ce moment.

--Je vois ce que c'est, dit-il; en vrit, vous avez raison. J'tais
aveugle. Avec tout votre esprit, ma chre Genevive, avec toute votre
distinction, vous vous tes laiss prendre  une banalit, vous avez eu
peur que Maurice ne devnt amoureux de vous.

Genevive sentit comme un froid mortel pntrer jusqu' son coeur. Cette
ironie de son mari,  propos de l'amour que Maurice avait pour elle,
amour dont, d'aprs la connaissance qu'elle avait du caractre du jeune
homme, elle pouvait estimer toute la violence, amour enfin que, sans se
l'avouer autrement que par de sourds remords, elle partageait elle-mme
au fond du coeur, cette ironie la ptrifia. Elle n'eut point la force de
regarder. Elle sentit qu'il lui serait impossible de rpondre.

--J'ai devin, n'est-ce pas? reprit Dixmer. Eh bien, rassurez-vous,
Genevive, je connais Maurice; c'est un farouche rpublicain qui n'a
point dans le coeur d'autre amour que l'amour de la patrie.

--Monsieur, s'cria Genevive, tes-vous bien sr de ce que vous dites?

--Eh! sans doute, reprit Dixmer; si Maurice vous aimait, au lieu de se
brouiller avec moi, il et redoubl de soins et de prvenances pour
celui qu'il avait intrt  tromper. Si Maurice vous aimait, il n'et
point si facilement renonc  ce titre d'ami de la maison,  l'aide
duquel, d'ordinaire, on couvre ces sortes de trahisons.

--En honneur, s'cria Genevive, ne plaisantez point, je vous prie, sur
de pareilles choses!

--Je ne plaisante point, madame; je vous dis que Maurice ne vous aime
pas, voil tout.

--Et moi, moi, s'cria Genevive en rougissant, moi, je vous dis que
vous vous trompez.

--En ce cas, reprit Dixmer, Maurice, qui a eu la force de s'loigner
plutt que de tromper la confiance de son hte, est un honnte homme;
or, les honntes gens sont rares, Genevive, et l'on ne peut trop faire
pour les ramener  soi quand ils se sont carts. Genevive, vous
crirez  Maurice, n'est-ce pas?

--Oh! mon Dieu! dit la jeune femme.

Et elle laissa tomber sa tte entre ses deux mains; car celui sur lequel
elle comptait s'appuyer au moment du danger lui manquait tout  coup et
la prcipitait au lieu de la retenir.

Dixmer la regarda un instant; puis, s'efforant de sourire:

--Allons, chre amie, dit-il, point d'amour-propre de femme; si Maurice
veut recommencer  vous faire quelque bonne dclaration, riez de la
seconde, comme vous avez fait de la premire. Je vous connais,
Genevive, vous tes un digne et noble coeur. Je suis sr de vous.

--Oh! s'cria Genevive en se laissant glisser de faon  ce qu'un de
ses genoux toucht la terre, oh! mon Dieu! qui peut tre sr des autres
quand nul n'est sr de soi?

Dixmer devint ple, comme si tout son sang se retirait vers son coeur.

--Genevive, dit-il, j'ai eu tort de vous faire passer par toutes les
angoisses que vous venez d'prouver. J'aurais d vous dire tout de
suite: Genevive, nous sommes dans l'poque des grands dvouements;
Genevive, j'ai dvou  la reine, notre bienfaitrice, non seulement mon
bras, non seulement ma tte, mais encore ma flicit; d'autres lui
donneront leur vie. Je ferai plus que de lui donner ma vie, moi, je
risquerai mon honneur; et mon honneur, s'il prit, ne sera qu'une larme
de plus tombant dans cet ocan de douleurs qui s'apprte  engloutir la
France. Mais mon honneur ne risque rien, quand il est sous la garde
d'une femme comme ma Genevive.

Pour la premire fois Dixmer venait de se rvler tout entier.

Genevive redressa la tte, fixa sur lui ses beaux yeux pleins
d'admiration, se releva lentement, lui donna son front  baiser.

--Vous le voulez? dit-elle. Dixmer fit un signe affirmatif.

--Dictez alors. Et elle prit une plume.

--Non point, dit Dixmer; c'est assez d'user, d'abuser peut-tre de ce
digne jeune homme; et, puisqu'il se rconciliera avec nous,  la suite
d'une lettre qu'il aura reue de Genevive, que cette lettre soit bien
de Genevive et non de M. Dixmer.

Et Dixmer baisa une seconde fois sa femme au front, la remercia et
sortit. Alors Genevive tremblante crivit:

Citoyen Maurice, Vous saviez combien mon mari vous aimait. Trois
semaines de sparation, qui nous ont paru un sicle, vous l'ont-elles
fait oublier? Venez; nous vous attendons; votre retour sera une
vritable fte. GENEVIVE.




XV

La desse Raison


Comme Maurice l'avait fait dire la veille au gnral Santerre, il tait
srieusement malade.

Depuis qu'il gardait la chambre, Lorin tait venu rgulirement le voir,
et avait fait tout ce qu'il avait pu pour le dterminer  prendre
quelque distraction. Mais Maurice avait tenu bon. Il y a des maladies
dont on ne veut pas gurir.

Le 1er juin, il arriva vers une heure.

--Qu'y a-t-il donc de particulier aujourd'hui? demanda Maurice. Tu es
superbe.

En effet, Lorin avait le costume de rigueur: le bonnet rouge, la
carmagnole et la ceinture tricolore orne de ces deux instruments, qu'on
appelait alors les burettes de l'abb Maury, et qu'auparavant et depuis,
on appela tout bonnement des pistolets.

--D'abord, dit Lorin, il y a gnralement la dbcle de la gironde qui
est en train de s'excuter, mais tambour battant; dans ce moment-ci, par
exemple, on chauffe les boulets rouges sur la place du Carrousel. Puis,
particulirement parlant, il y a une grande solennit  laquelle je
t'invite pour aprs-demain.

--Mais, pour aujourd'hui, qu'y a-t-il donc? Tu viens me chercher,
dis-tu?

--Oui; aujourd'hui nous avons la rptition.

--Quelle rptition?

--La rptition de la grande solennit.

--Mon cher, dit Maurice, tu sais que, depuis huit jours, je ne sors
plus; par consquent, je ne suis plus au courant de rien, et j'ai le
plus grand besoin d'tre renseign.

--Comment! je ne te l'ai donc pas dit?

--Tu ne m'as rien dit.

--D'abord, mon cher, tu savais dj que nous avions supprim Dieu pour
quelque temps, et que nous l'avons remplac par l'tre suprme.

--Oui, je sais cela.

--Eh bien, il parat qu'on s'est aperu d'une chose, c'est que l'tre
suprme tait un modr, un rolandiste, un girondin.

--Lorin, pas de plaisanteries sur les choses saintes; je n'aime point
cela, tu le sais.

--Que veux-tu, mon cher! il faut tre de son sicle. Moi aussi, j'aimais
assez l'ancien Dieu, d'abord parce que j'y tais habitu. Quant  l'tre
suprme, il parat qu'il a rellement des torts, et que, depuis qu'il
est l-haut, tout va de travers; enfin nos lgislateurs ont dcrt sa
dchance....

Maurice haussa les paules.

--Hausse les paules tant que tu voudras, dit Lorin.


          _De par la philosophie,_
          _Nous, grands suppts de Momus,_
          _Ordonnons que la folie_
          _Ait son culte_ in partibus.


Si bien, continua Lorin, que nous allons un peu adorer la desse Raison.

--Et tu te fourres dans toutes ces mascarades? dit Maurice.

--Ah! mon ami, si tu connaissais la desse Raison comme je la connais,
tu serais un de ses plus chauds partisans. coute, je veux te la faire
connatre, je te prsenterai  elle.

--Laisse-moi tranquille avec toutes tes folies; je suis triste, tu le
sais bien.

--Raison de plus, morbleu! elle t'gayera, c'est une bonne fille.... Eh!
mais tu la connais, l'austre desse que les Parisiens vont couronner de
lauriers et promener sur un char de papier dor! C'est... devine...

--Comment veux-tu que je devine?

--C'est Arthmise.

--Arthmise? dit Maurice en cherchant dans sa mmoire, sans que ce nom
lui rappelt aucun souvenir.

--Oui, une grande brune, dont j'ai fait connaissance, l'anne
dernire... au bal de l'Opra,  telles enseignes que tu vins souper
avec nous et que tu la grisas.

--Ah! oui, c'est vrai, rpondit Maurice, je me souviens maintenant; et
c'est elle?

--C'est elle qui a le plus de chances. Je l'ai prsente au concours:
tous les Thermopyles m'ont promis leurs voix. Dans trois jours,
l'lection gnrale. Aujourd'hui, repas prparatoire; aujourd'hui, nous
rpandons le vin de Champagne; peut-tre, aprs-demain, rpandrons-nous
le sang! Mais qu'on rpande ce que l'on voudra, Arthmise sera desse,
ou que le diable m'emporte! Allons, viens; nous lui ferons mettre sa
tunique.

--Merci. J'ai toujours eu de la rpugnance pour ces sortes de choses.

--Pour habiller les desses? Peste! mon cher! tu es difficile. Eh bien,
voyons, si cela peut te distraire, je la lui mettrai, sa tunique, et
toi, tu la lui teras.

--Lorin, je suis malade, et non seulement je n'ai plus de gaiet, mais
encore la gaiet des autres me fait mal.

--Ah ! tu m'effrayes, Maurice: tu ne te bats plus, tu ne ris plus;
est-ce que tu conspires, par hasard?

--Moi! plt  Dieu!

--Tu veux dire: plt  la desse Raison!

--Laisse-moi, Lorin, je ne puis, je ne veux pas sortir; je suis au lit
et j'y reste. Lorin se gratta l'oreille.

--Bon! dit-il, je vois ce que c'est.

--Et que vois-tu?

--Je vois que tu attends la desse Raison.

--Corbleu! s'cria Maurice, les amis spirituels sont bien gnants;
va-t'en, ou je te charge d'imprcations, toi et ta desse.

--Charge, charge.... Maurice levait la main pour maudire, lorsqu'il fut
interrompu par son officieux, qui entrait en ce moment, tenant une
lettre pour le citoyen son frre.

--Citoyen Agsilas, dit Lorin, tu entres dans un mauvais moment; ton
matre allait tre superbe.

Maurice laissa retomber sa main, qu'il tendit nonchalamment vers la
lettre; mais  peine l'et-il touche qu'il tressaillit, et,
l'approchant avidement de ses yeux, dvora du regard l'criture et le
cachet, et, tout en blmissant, comme s'il allait se trouver mal, rompit
le cachet.

--Oh! oh! murmura Lorin, voici notre intrt qui s'veille,  ce qu'il
parat.

Maurice n'coutait plus, il lisait avec toute son me les quelques
lignes de Genevive. Aprs les avoir lues, il les relut deux, trois,
quatre fois; puis il s'essuya le front et laissa retomber ses mains,
regardant Lorin comme un homme hbt.

--Diable! dit Lorin, il parat que voil une lettre qui renferme de
fires nouvelles.

Maurice relut la lettre pour la cinquime fois, et un vermillon nouveau
colora son visage. Ses yeux desschs s'humectrent, et un profond
soupir dilata sa poitrine; puis, oubliant tout  coup sa maladie et la
faiblesse qui en tait la suite, il sauta hors de son lit.

--Mes habits! s'cria-t-il  l'officieux stupfait; mes habits, mon cher
Agsilas! Ah! mon pauvre Lorin, mon bon Lorin, je l'attendais tous les
jours, mais, en vrit, je ne l'esprais pas. , une culotte blanche,
une chemise  jabot; qu'on me coiffe et qu'on me rase sur-le-champ!

L'officieux se hta d'excuter les ordres de Maurice, le coiffa et le
rasa en un tour de main.

--Oh! la revoir! la revoir! s'cria le jeune homme, Lorin, en vrit, je
n'ai pas su jusqu' prsent ce que c'tait que le bonheur.

--Mon pauvre Maurice, dit Lorin, je crois que tu as besoin de la visite
que je te conseillais.

--Oh! cher ami, s'cria Maurice, pardonne-moi; mais, en vrit, je n'ai
plus ma raison.

--Alors je t'offre la mienne, dit Lorin en riant de cet affreux
calembour. Ce qu'il y eut de plus tonnant, c'est que Maurice en rit
aussi.

Le bonheur l'avait rendu facile en matire d'esprit. Ce ne fut point
tout.

--Tiens, dit-il en coupant un oranger couvert de fleurs, offre de ma
part ce bouquet  la digne veuve de Mausole.

-- la bonne heure! s'cria Lorin, voil de la belle galanterie! Aussi,
je te pardonne. Et puis, il me semble que dcidment tu es bien
amoureux, et j'ai toujours eu le plus profond respect pour les grandes
infortunes.

--Eh bien, oui, je suis amoureux, s'cria Maurice, dont le coeur
clatait de joie; je suis amoureux, et maintenant je puis l'avouer
puisqu'elle m'aime; car, puisqu'elle me rappelle, c'est qu'elle m'aime,
n'est-ce pas, Lorin?

--Sans doute, rpondit complaisamment l'adorateur de la desse Raison;
mais prends garde, Maurice; la faon dont tu prends la chose fait
peur...


          _Souvent l'amour d'une grie_
          _N'est rien moins qu'une trahison_
          _Du tyran nomm Cupidon:_
          _Prs de la plus sage on s'oublie._
          _Aime ainsi que moi la Raison,_
          _Tu ne feras pas de folie._


--Bravo! bravo! cria Maurice en battant des mains. Et, prenant ses
jambes  son cou, il descendit les escaliers, quatre  quatre, gagna le
quai, et s'lana dans la direction si connue de la vieille rue
Saint-Jacques.

--Je crois qu'il m'a applaudi, Agsilas? demanda Lorin.

--Oui, certainement, citoyen, et il n'y a rien d'tonnant, car c'tait
bien joli, ce que vous avez dit l.

--Alors, il est plus malade que je ne croyais, dit Lorin. Et,  son
tour, il descendit l'escalier, mais d'un pas plus calme. Arthmise
n'tait pas Genevive.  peine Lorin fut-il dans la rue Saint-Honor,
lui et son oranger en fleurs, qu'une foule de jeunes citoyens, auxquels
il avait pris, selon la disposition d'esprit o il se trouvait,
l'habitude de distribuer des dcimes ou des coups de pied au-dessous de
la carmagnole, le suivirent respectueusement, le prenant sans doute pour
un de ces hommes vertueux, auxquels Saint-Just avait propos que l'on
offrt un habit blanc et un bouquet de fleurs d'oranger. Comme le
cortge allait sans cesse grossissant, tant, mme  cette poque, un
homme vertueux tait chose rare  voir, il y avait bien plusieurs
milliers de jeunes citoyens, lorsque le bouquet fut offert  Arthmise;
hommage dont plusieurs autres Raisons, qui se mettaient sur les rangs,
furent malades jusqu' la migraine.

Ce fut ce soir-l mme que se rpandit dans Paris la fameuse cantate:


          _Vive la desse Raison!_
          _Flamme pure, douce lumire._


Et, comme elle est parvenue jusqu' nous sans nom d'auteur, ce qui a
fort exerc la sagacit des archologues rvolutionnaires, nous aurions
presque l'audace d'affirmer qu'elle fut faite pour la belle Arthmise
par notre ami Hyacinthe Lorin.




XVI

L'enfant prodigue


Maurice n'et pas t plus vite, quand il et eu des ailes.

Les rues taient pleines de monde, mais Maurice ne remarquait cette
foule que parce qu'elle retardait sa course; on disait dans les groupes
que la Convention tait assige, que la majest du peuple tait
offense dans ses reprsentants, qu'on empchait de sortir; et cela
avait bien quelque probabilit, car on entendait tinter le tocsin et
tonner le canon d'alarme.

Mais qu'importaient en ce moment  Maurice le canon d'alarme et le
tocsin? Que lui faisait que les dputs pussent ou ne pussent point
sortir, puisque la dfense ne s'tendait point jusqu' lui? Il courait,
voil tout.

Tout en courant, il se figurait que Genevive l'attendait  la petite
fentre donnant sur le jardin, afin de lui envoyer, du plus loin qu'elle
l'apercevrait, son plus charmant sourire.

Dixmer, aussi, tait prvenu, sans doute, de cet heureux retour, et il
allait tendre  Maurice sa bonne grosse main, si franche et si loyale en
ses treintes.

Il aimait Dixmer, ce jour-l; il aimait jusqu' Morand et ses cheveux
noirs, et ses lunettes vertes, sous lesquelles il avait cru voir
jusqu'alors briller un oeil sournois.

Il aimait la cration tout entire, car il tait heureux; il et
volontiers jet des fleurs sur la tte de tous les hommes afin que tous
les hommes fussent heureux comme lui.

Toutefois, il se trompait dans ses esprances, le pauvre Maurice, il se
trompait, comme il arrive dix-neuf fois sur vingt  l'homme qui compte
avec son coeur et d'aprs son coeur.

Au lieu de ce doux sourire qu'attendait Maurice, et qui devait
l'accueillir du plus loin qu'il serait aperu, Genevive s'tait promis
de ne montrer  Maurice qu'une politesse froide, faible rempart qu'elle
opposait au torrent qui menaait d'envahir son coeur.

Elle s'tait retire dans sa chambre du premier et ne devait descendre
au rez-de-chausse, que lorsqu'elle serait appele.

Hlas! elle aussi se trompait.

Il n'y avait que Dixmer qui ne se trompt point; il guettait Maurice 
travers un grillage et souriait ironiquement.

Le citoyen Morand teignait flegmatiquement en noir de petites queues
qu'on devait appliquer sur des peaux de chat blanc pour en faire de
l'hermine.

Maurice poussa la petite porte de l'alle pour entrer familirement par
le jardin; comme autrefois, la porte fit entendre sa sonnette de cette
certaine faon qui indiquait que c'tait Maurice qui ouvrait la porte.

Genevive, qui se tenait debout devant sa fentre ferme, tressaillit.

Elle laissa tomber le rideau qu'elle avait entr'ouvert.

La premire sensation qu'prouva Maurice en rentrant chez son hte, fut
donc un dsappointement; non seulement Genevive ne l'attendait pas  sa
fentre du rez-de-chausse, mais, en entrant dans ce petit salon o il
avait pris cong d'elle, il ne la vit point et fut forc de se faire
annoncer, comme si, pendant ces trois semaines d'absence, il ft devenu
un tranger.

Son coeur se serra.

Ce fut Dixmer que Maurice vit le premier; Dixmer accourut et pressa
Maurice dans ses bras, avec des cris de joie.

Alors, Genevive descendit; elle s'tait frapp les joues avec son
couteau de nacre pour y rappeler le sang, mais elle n'avait pas descendu
les vingt marches que ce carmin forc avait disparu, refluant vers le
coeur.

Maurice vit apparatre Genevive dans la pnombre de la porte; il
s'avana vers elle en souriant pour lui baiser la main. Il s'aperut
alors seulement combien elle tait change.

Elle, de son ct, remarqua avec effroi la maigreur de Maurice, ainsi
que la lumire clatante et fivreuse de son regard.

--Vous voil donc, monsieur? lui dit-elle d'une voix dont elle ne put
matriser l'motion. Elle s'tait promis de lui dire d'une voix
indiffrente: Bonjour, citoyen Maurice; pourquoi donc vous faites-vous
si rare?

La variante parut encore froide  Maurice, et, cependant, quelle nuance!

Dixmer coupa court aux examens prolongs et aux rcriminations
rciproques. Il fit servir le dner; car il tait prs de deux heures.

En passant dans la salle  manger, Maurice s'aperut que son couvert
tait mis.

Alors le citoyen Morand arriva, vtu du mme habit marron et de la mme
veste. Il avait toujours ses lunettes vertes, ses grandes mches noires
et son jabot blanc. Maurice fut aussi affectueux qu'il put pour tout cet
ensemble qui, lorsqu'il l'avait sous les yeux, lui inspirait infiniment
moins de crainte que lorsqu'il tait loign.

En effet, quelle probabilit que Genevive aimt ce petit chimiste? Il
fallait tre bien amoureux, et, par consquent, bien fou pour se mettre
de pareilles billeveses en tte.

D'ailleurs, le moment et t mal choisi pour tre jaloux. Maurice avait
dans la poche de sa veste la lettre de Genevive, et son coeur,
bondissant de joie, battait dessous.

Genevive avait repris sa srnit. Il y a cela de particulier, dans
l'organisation des femmes, que le prsent peut presque toujours effacer
chez elles les traces du pass et les menaces de l'avenir.

Genevive, se trouvant heureuse, redevint matresse d'elle-mme,
c'est--dire calme et froide, quoique affectueuse; autre nuance que
Maurice n'tait pas assez fort pour comprendre. Lorin en et trouv
l'explication dans Parny, dans Bertin ou dans Gentil-Bernard.

La conversation tomba sur la desse Raison; la chute des girondins et le
nouveau culte qui faisait tomber l'hritage du ciel en quenouille,
taient les deux vnements du jour. Dixmer prtendit qu'il n'et pas
t fch de voir cet inapprciable honneur offert  Genevive. Maurice
voulut en rire. Mais Genevive se rangea  l'opinion de son mari, et
Maurice les regarda tous deux, tonn que le patriotisme pt,  ce
point, garer un esprit aussi raisonnable que l'tait celui de Dixmer,
et une nature aussi potique que l'tait celle de Genevive.

Morand dveloppa une thorie de la femme politique, en montant de
Throigne de Mricourt, l'hrone du 10 aot,  madame Roland, cette me
de la gironde. Puis, en passant, il lana quelques mots contre les
tricoteuses. Ces mots firent sourire Maurice. C'taient, pourtant, de
cruelles railleries contre ces patriotes femelles, que l'on appela, plus
tard, du nom hideux de lcheuses de guillotine.

--Ah! citoyen Morand, dit Dixmer, respectons le patriotisme, mme
lorsqu'il s'gare.

--Quant  moi, dit Maurice, en fait de patriotisme, je trouve que les
femmes sont toujours assez patriotes, quand elles ne sont point trop
aristocrates.

--Vous avez bien raison, dit Morand; moi, j'avoue franchement que je
trouve une femme aussi mprisable, quand elle affecte des allures
d'homme, qu'un homme est lche lorsqu'il insulte une femme, cette femme
ft-elle sa plus cruelle ennemie.

Morand venait tout naturellement d'attirer Maurice sur un terrain
dlicat. Maurice avait,  son tour, rpondu par un signe affirmatif; la
lice tait ouverte. Dixmer alors, comme un hraut qui sonne, ajouta:

--Un moment, un moment, citoyen Morand; vous en exceptez, j'espre, les
femmes ennemies de la nation.

Un silence de quelques secondes suivit cette riposte  la rponse de
Morand et au signe de Maurice.

Ce silence, ce fut Maurice qui le rompit.

--N'exceptons personne, dit-il tristement; hlas! les femmes qui ont t
les ennemies de la nation en sont bien punies aujourd'hui, ce me semble.

--Vous voulez parler des prisonnires du Temple, de l'Autrichienne, de
la soeur et de la fille de Capet, s'cria Dixmer avec une volubilit,
qui tait toute expression  ses paroles.

Morand plit en attendant la rponse du jeune municipal, et l'on et
dit, si l'on et pu les voir, que ses ongles allaient tracer un sillon
sur sa poitrine, tant ils s'y appliquaient profondment.

--Justement, dit Maurice, c'est d'elles que je parle.

--Quoi! dit Morand d'une voix trangle, ce que l'on dit est-il vrai,
citoyen Maurice?

--Et que dit-on? demanda le jeune homme.

--Que les prisonnires sont cruellement maltraites, parfois, par
ceux-l mmes dont le devoir serait de les protger.

--Il y a des hommes, dit Maurice, qui ne mritent pas le nom d'hommes.
Il y a des lches qui n'ont point combattu, et qui ont besoin de
torturer les vaincus pour se persuader  eux-mmes qu'ils sont
vainqueurs.

--Oh! vous n'tes point de ces hommes-l, vous, Maurice, et j'en suis
bien certaine, s'cria Genevive.

--Madame, rpondit Maurice, moi qui vous parle, j'ai mont la garde
auprs de l'chafaud sur lequel a pri le feu roi. J'avais le sabre  la
main, et j'tais l pour tuer de ma main quiconque et voulu le sauver.
Cependant, lorsqu'il est arriv prs de moi, j'ai, malgr moi, t mon
chapeau, et, me retournant vers mes hommes:

--Citoyens, leur ai-je dit, je vous prviens que je passe mon sabre au
travers du corps du premier qui insultera le ci-devant roi.

Oh! je dfie qui que ce soit de dire qu'un seul cri soit parti de ma
compagnie. C'est encore moi qui avais crit de ma main le premier des
dix mille criteaux qui furent affichs dans Paris, lorsque le roi
revint de Varennes:

Quiconque saluera le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu.

Eh bien, continua Maurice sans remarquer le terrible effet que ses
paroles produisaient dans l'assemble, eh bien, j'ai donc prouv que je
suis un bon et franc patriote, que je dteste les rois et leurs
partisans. Eh bien, je le dclare, malgr mes opinions, qui ne sont rien
autre chose que des convictions profondes, malgr la certitude que j'ai
que l'Autrichienne est, pour sa bonne part, dans les malheurs qui
dsolent la France, jamais, jamais un homme, quel qu'il soit, ft-ce
Santerre lui-mme, n'insultera l'ex-reine en ma prsence.

--Citoyen, interrompit Dixmer, secouant la tte en homme qui dsapprouve
une telle hardiesse, savez-vous qu'il faut que vous soyez bien sr de
nous pour dire de pareilles choses devant nous?

--Devant vous, comme devant tous, Dixmer; et j'ajouterai: elle prira
peut-tre sur l'chafaud de son mari, mais je ne suis pas de ceux  qui
une femme fait peur, et je respecterai toujours tout ce qui est plus
faible que moi.

--Et la reine, demanda timidement Genevive, vous a-t-elle tmoign
parfois, monsieur Maurice, qu'elle ft sensible  cette dlicatesse, 
laquelle elle est loin d'tre accoutume?

--La prisonnire m'a remerci plusieurs fois de mes gards pour elle,
madame.

--Alors, elle doit voir revenir votre tour de garde avec plaisir?

--Je le crois, rpondit Maurice.

--Alors, dit Morand tremblant comme une femme, puisque vous avouez ce
que personne n'avoue plus maintenant, c'est--dire un coeur gnreux,
vous ne perscutez pas non plus les enfants?

--Moi? dit Maurice. Demandez  l'infme Simon ce que pse le bras du
municipal devant lequel il a eu l'audace de battre le petit Capet.

Cette rponse produisit un mouvement spontan  la table de Dixmer, tous
les convives se levrent respectueusement. Maurice seul tait rest
assis et ne se doutait pas qu'il causait cet lan d'admiration.

--Eh bien, qu'y a-t-il donc? demanda-t-il avec tonnement.

--J'avais cru qu'on avait appel de l'atelier, rpondit Dixmer.

--Non, non, dit Genevive. Je l'avais cru d'abord aussi; mais nous nous
sommes tromps. Et chacun reprit sa place.

--Ah! c'est donc vous, citoyen Maurice, dit Morand d'une voix
tremblante, qui tes le municipal dont on a tant parl, et qui a si
noblement dfendu un enfant?

--On en a parl? dit Maurice avec une navet presque sublime.

--Oh! voil un noble coeur, dit Morand en se levant de table, pour ne
point clater, et en se retirant dans l'atelier, comme si un travail
press le rclamait.

--Oui, citoyen, rpondit Dixmer, oui, on en a parl; et l'on doit dire
que tous les gens de coeur et de courage vous ont lou sans vous
connatre.

--Et laissons-le inconnu, dit Genevive; la gloire que nous lui
donnerions serait une gloire trop dangereuse.

Ainsi, dans cette conversation singulire, chacun, sans le savoir, avait
plac son mot d'hrosme, de dvouement et de sensibilit.

Il y avait eu jusqu'au cri de l'amour.




XVII

Les mineurs


Au moment o l'on sortait de table, Dixmer fut prvenu que son notaire
l'attendait dans son cabinet; il s'excusa prs de Maurice, qu'il avait
d'ailleurs l'habitude de quitter ainsi, et se rendit o l'attendait son
tabellion.

Il s'agissait de l'achat d'une petite maison rue de la Corderie, en face
du jardin du Temple. C'tait plutt, du reste, un emplacement qu'une
maison qu'achetait Dixmer, car la btisse actuelle tombait en ruine;
mais il avait l'intention de la faire relever.

Aussi le march n'avait-il point tran avec le propritaire; le matin
mme, le notaire l'avait vu et tait tomb d'accord  dix-neuf mille
cinq cents livres. Il venait faire signer le contrat et toucher la somme
en change de cette btisse; le propritaire devait compltement
dbarrasser, dans la journe mme, la maison, o les ouvriers devaient
tre mis le lendemain.

Le contrat sign, Dixmer et Morand se rendirent avec le notaire rue de
la Corderie, pour voir  l'instant mme la nouvelle acquisition, car
elle tait achete sauf visite.

C'tait une maison situe  peu prs o est aujourd'hui le numro 20,
s'levant  une hauteur de trois tages, et surmonte d'une mansarde. Le
bas avait t lou autrefois  un marchand de vin, et possdait des
caves magnifiques.

Le propritaire vanta surtout les caves; c'tait la partie remarquable
de la maison. Dixmer et Morand parurent attacher un mdiocre intrt 
ces caves, et cependant tous deux, comme par complaisance, descendirent
dans ce que le propritaire appelait ses souterrains.

Contre l'habitude des propritaires, celui-l n'avait point menti; les
caves taient superbes: l'une d'elles s'tendait jusque sous la rue de
la Corderie, et l'on entendait de cette cave rouler les voitures
au-dessus de la tte.

Dixmer et Morand parurent mdiocrement apprcier cet avantage, et
parlrent mme de faire combler les caveaux, qui, excellents pour un
marchand de vin, devenaient inutiles  de bons bourgeois qui comptaient
occuper toute la maison.

Aprs les caves, on visita le premier, puis le second, puis le
troisime: du troisime, on plongeait compltement dans le jardin du
Temple; il tait, comme d'habitude, envahi par la garde nationale, qui
en avait la jouissance depuis que la reine ne s'y promenait plus.

Dixmer et Morand reconnurent leur amie, la veuve Plumeau, faisant, avec
son activit ordinaire, les honneurs de sa cantine. Mais, sans doute,
leur dsir d'tre  leur tour reconnus par elle n'tait pas grand, car
ils se tinrent cachs derrire le propritaire, qui leur faisait
remarquer les avantages de cette vue aussi varie qu'agrable.

L'acqureur demanda alors  voir les mansardes.

Le propritaire ne s'tait sans doute pas attendu  cette exigence, car
il n'avait pas la clef; mais, attendri par la liasse d'assignats qu'on
lui avait montre, il descendit aussitt la chercher.

--Je ne m'tais pas tromp, dit Morand, et cette maison fait  merveille
notre affaire.

--Et la cave, qu'en dites-vous?

--Que c'est un secours de la Providence, qui nous pargnera deux jours
de travail.

--Croyez-vous qu'elle soit dans la direction de la cantine?

--Elle incline un peu  gauche, mais n'importe.

--Mais, demanda Dixmer, comment pourrez-vous suivre votre ligne
souterraine avec certitude d'aboutir o vous voulez?

--Soyez tranquille, cher ami, cela me regarde.

--Si nous donnions toujours d'ici le signal que nous veillons?

--Mais, de la plate-forme, la reine ne pourrait point le voir; car les
mansardes seules, je crois, sont  la hauteur de la plate-forme, et
encore j'en doute.

--N'importe, dit Dixmer; ou Toulan, ou Mauny peuvent le voir d'une
ouverture quelconque, et ils prviendront Sa Majest.

Et Dixmer fit des noeuds au bas d'un rideau de calicot blanc, et fit
passer le rideau par la fentre, comme si le vent l'avait pouss.

Puis tous deux, comme impatients de visiter les mansardes, allrent
attendre le propritaire sur l'escalier, aprs avoir tir la porte du
troisime afin qu'il ne prit pas l'ide au digne homme de faire rentrer
son rideau flottant.

Les mansardes, comme l'avait prvu Morand, n'atteignaient pas encore la
hauteur du sommet de la tour. C'tait  la fois une difficult et un
avantage: une difficult, parce qu'on ne pouvait point communiquer par
signes avec la reine; un avantage, parce que cette impossibilit
cartait toute suspicion.

Les maisons hautes taient naturellement les plus surveilles.

Il faudrait, par Mauny, Toulan ou la fille Tison, trouver un moyen de
lui faire dire de se tenir sur ses gardes, murmura Dixmer.

--Je songerai  cela, rpondit Morand.

On descendit; le notaire attendait au salon avec le contrat tout sign.

--C'est bien, dit Dixmer; la maison me convient. Comptez au citoyen les
dix-neuf mille cinq cents livres convenues, et faites-le signer.

Le propritaire compta scrupuleusement la somme et signa.

--Tu sais, citoyen, dit Dixmer, que la clause principale est que la
maison me sera remise ce soir mme, afin que je puisse, ds demain, y
mettre les ouvriers.

--Et je m'y conformerai, citoyen; tu peux en emporter les clefs; ce
soir,  huit heures, elle sera parfaitement libre.

--Ah! pardon, fit Dixmer, ne m'as-tu pas dit, citoyen notaire, qu'il y
avait une sortie dans la rue Porte-Foin?

--Oui, citoyen, dit le propritaire; mais je l'ai fait fermer, car,
n'ayant qu'un officieux, le pauvre diable avait trop de fatigue, forc
qu'il tait de veiller  deux portes. Au reste, la sortie est pratique
de manire qu'on puisse la pratiquer de nouveau avec un travail de deux
heures  peine. Voulez-vous vous en assurer, citoyens?

--Merci, c'est inutile, reprit Dixmer; je n'attache aucune importance 
cette sortie.

Et tous deux se retirrent aprs avoir fait, pour la troisime fois,
renouveler au propritaire sa promesse de laisser l'appartement vide
pour huit heures du soir.

 neuf heures, tous deux revinrent, suivis  distance par cinq ou six
hommes, auxquels, au milieu de la confusion qui rgnait dans Paris, nul
ne fit attention.

Ils entrrent d'abord tous deux: le propritaire avait tenu parole, la
maison tait compltement vide.

On ferma les contrevents avec le plus grand soin; on battit le briquet
et l'on alluma des bougies que Morand avait apportes dans sa poche.

Les uns aprs les autres, les cinq ou six hommes entrrent. C'taient
les convives ordinaires du matre tanneur, les mmes contrebandiers qui,
un soir, avaient voulu tuer Maurice, et qui, depuis, taient devenus ses
amis.

On ferma les portes et l'on descendit  la cave. Cette cave, tant
mprise dans la journe, tait devenue, le soir, la partie importante
de la maison. On boucha d'abord toutes les ouvertures par lesquelles un
regard curieux pouvait plonger dans l'intrieur. Puis Morand dressa
sur-le-champ un tonneau vide, et sur un papier se mit  tracer au crayon
des lignes gomtriques. Pendant qu'il traait ces lignes, ses
compagnons, conduits par Dixmer, sortaient de la maison, suivaient la
rue de la Corderie, et, au coin de la rue de Beauce, s'arrtaient devant
une voiture couverte.

Dans cette voiture tait un homme qui distribua silencieusement  chacun
un instrument de pionnier:  l'un, une bche;  l'autre, une pioche; 
celui-ci, un levier;  celui-l, un hoyau. Chacun cacha l'instrument
qu'on lui avait remis, soit sous sa houppelande, soit sous son manteau.
Les mineurs reprirent le chemin de la petite maison, et la voiture
disparut.

Morand avait fini son travail.

Il alla droit  un angle de la cave.

--L, dit-il, creusez. Et les ouvriers de dlivrance se mirent
immdiatement  l'ouvrage. La situation des prisonniers au Temple tait
devenue de plus en plus grave, et surtout de plus en plus douloureuse.
Un instant, la reine, Madame lisabeth et madame Royale avaient repris
quelque espoir. Des municipaux, Toulan et Leptre, touchs de compassion
pour les augustes prisonnires, leur avaient tmoign leur intrt.
D'abord, peu habitues  ces marques de sympathie, les pauvres femmes
s'taient dfies: mais on ne se dfie pas quand on espre. D'ailleurs,
que pouvait-il arriver  la reine, spare de son fils par la prison,
spare de son mari par la mort? d'aller  l'chafaud comme lui? C'tait
un sort qu'elle avait envisag depuis longtemps en face, et auquel elle
avait fini par s'habituer. La premire fois que le tour de Toulan et de
Leptre revint, la reine leur demanda s'il tait vrai qu'ils
s'intressaient  son sort, de lui raconter les dtails de la mort du
roi. C'tait une triste preuve  laquelle on soumettait leur sympathie.
Leptre avait assist  l'excution, il obit  l'ordre de la reine.

La reine demanda les journaux qui rapportaient l'excution. Leptre
promit de les apporter  la prochaine garde; le tour de garde revenait
de trois semaines en trois semaines.

Au temps du roi, il y avait au Temple quatre municipaux. Le roi mort, il
n'y en eut plus que trois: un qui veillait le jour, deux qui veillaient
la nuit. Toulan et Leptre inventrent alors une ruse pour tre toujours
de garde la nuit ensemble.

Les heures de garde se tiraient au sort; on crivait sur un bulletin:
_jour_, et sur deux autres: _nuit_. Chacun tirait son bulletin dans un
chapeau; le hasard assortissait les gardiens de nuit.

Chaque fois que Leptre et Toulan taient de garde, ils crivaient:
_jour_, sur les trois bulletins, et prsentaient le chapeau au municipal
qu'ils voulaient vincer. Celui-ci plongeait la main dans l'urne
improvise et en tirait, ncessairement, un bulletin sur lequel tait
crit le mot _jour_. Toulan et Leptre dtruisaient les deux autres, en
murmurant contre le hasard qui leur donnait toujours la corve la plus
ennuyeuse, c'est--dire celle de nuit.

Quand la reine fut sre de ses deux surveillants, elle les mit en
relations avec le chevalier de Maison-Rouge. Alors, une tentative
d'vasion fut arrte. La reine et Madame lisabeth devaient fuir,
dguises en officiers municipaux, avec des cartes qui leur seraient
procures. Quant aux deux enfants, c'est--dire  madame Royale et au
jeune dauphin, on avait remarqu que l'homme qui allumait les quinquets
au Temple amenait toujours avec lui deux enfants du mme ge que la
princesse et le prince. Il fut arrt que Turgy, dont nous avons parl,
revtirait le costume de l'allumeur et enlverait madame Royale et le
dauphin.

Disons, en deux mots, ce que c'tait que Turgy.

Turgy tait un ancien garon servant de la bouche du roi, amen au
Temple avec une partie de la maison des Tuileries, car le roi eut
d'abord un service de table assez bien organis. Le premier mois, ce
service cota trente ou quarante mille francs  la nation.

Mais, comme on le comprend bien, une pareille prodigalit ne pouvait
durer. La Commune y mit ordre. On renvoya chefs, cuisiniers et
marmitons. Un seul garon servant fut maintenu; ce garon servant tait
Turgy.

Turgy tait donc un intermdiaire tout naturel entre les deux
prisonnires et leurs partisans, car Turgy pouvait sortir, et, par
consquent, porter des billets et rapporter les rponses.

En gnral, ces billets taient rouls en bouchon sur les carafes de
lait d'amande qu'on faisait passer  la reine et  Madame lisabeth. Ils
taient crits avec du citron, et les lettres en demeuraient invisibles
jusqu' ce qu'on les approcht du feu.

Tout tait prt pour l'vasion, lorsqu'un jour Tison alluma sa pipe avec
le bouchon d'une des carafes.  mesure que le papier brlait, il vit
apparatre des caractres. Il teignit le papier  moiti brl, porta
le fragment au conseil du Temple; l, il fut approch du feu; mais on ne
put lire que quelques mots sans suite; l'autre moiti tait rduite en
cendres.

Seulement, on reconnut l'criture de la reine. Tison, interrog, raconta
quelques complaisances qu'il avait cru remarquer, de la part de Leptre
et de Toulan, pour les prisonnires. Les deux commissaires furent
dnoncs  la municipalit, et ne purent plus entrer au Temple.

Restait Turgy.

Mais la dfiance fut veille au plus haut degr; jamais on ne le
laissait seul auprs des princesses. Toute communication avec
l'extrieur tait donc devenue impossible.

Cependant, un jour, Madame lisabeth avait prsent  Turgy, pour qu'il
le nettoyt, un petit couteau  lame d'or dont elle se servait pour
couper ses fruits. Turgy s'tait dout de quelque chose, et, tout en
l'essuyant, il en avait tir le manche. Le manche contenait un billet.

Ce billet tait tout un alphabet de signes.

Turgy rendit le couteau  Madame lisabeth; mais un municipal, qui tait
l, le lui arracha des mains et visita le couteau, dont,  son tour, il
spara la lame du manche; heureusement, le billet n'y tait plus. Le
municipal n'en confisqua pas moins le couteau.

C'est alors que l'infatigable chevalier de Maison-Rouge avait rv cette
seconde tentative, que l'on allait excuter au moyen de la maison que
venait d'acheter Dixmer.

Cependant, peu  peu, les prisonnires avaient perdu tout espoir. Ce
jour-l, la reine, pouvante des cris de la rue qui parvenaient jusqu'
elle, et apprenant par ses cris qu'il tait question de la mise en
accusation des girondins, les derniers soutiens du modrantisme, avait
t d'une tristesse mortelle.

Les girondins morts, la famille royale n'avait  la Convention aucun
dfenseur.

 sept heures, on servit le souper. Les municipaux examinrent chaque
plat comme d'habitude, dplirent, les unes aprs les autres, toutes les
serviettes, sondrent le pain, l'un avec une fourchette, l'autre avec
ses doigts, firent briser les macarons et les noix, le tout, de peur
qu'un billet ne parvnt aux prisonnires; puis, ces prcautions prises,
invitrent la reine et les princesses  se mettre  table par ces
simples paroles:

--Veuve Capet, tu peux manger. La reine secoua la tte en signe qu'elle
n'avait pas faim. Mais, en ce moment, madame Royale vint, comme si elle
voulait embrasser sa mre, et lui dit tout bas:

--Mettez-vous  table, madame, je crois que Turgy vous fait signe.

La reine tressaillit et releva la tte. Turgy tait en face d'elle, la
serviette pose sur son bras gauche, et touchant son oeil de la main
droite.

Elle se leva aussitt sans faire aucune difficult, et alla prendre 
table sa place accoutume.

Les deux municipaux assistaient au repas; il leur tait dfendu de
laisser les princesses un instant seules avec Turgy.

Les pieds de la reine et de Madame lisabeth s'taient rencontrs sous
la table et se pressaient. Comme la reine tait place en face de Turgy,
aucun des gestes du garon servant ne lui chappait. D'ailleurs, tous
ses gestes taient si naturels, qu'ils ne pouvaient inspirer et
n'inspirrent aucune dfiance aux municipaux.

Aprs le souper, on desservit avec les mmes prcautions qu'on avait
prises pour servir: les moindres bribes de pain furent ramasses et
examines; aprs quoi, Turgy sortit le premier, puis les municipaux;
mais la femme Tison resta.

Cette femme tait devenue froce depuis qu'elle tait spare de sa
fille, dont elle ignorait compltement le sort. Toutes les fois que la
reine embrassait madame Royale, elle entrait dans des accs de rage qui
ressemblaient  de la folie; aussi, la reine, dont le coeur maternel
comprenait ces douleurs de mre, s'arrtait-elle souvent au moment o
elle allait se donner cette consolation, la seule qui lui restt, de
presser sa fille contre son coeur.

Tison vint chercher sa femme; mais celle-ci dclara d'abord qu'elle ne
se retirerait que lorsque la veuve Capet serait couche.

Madame lisabeth prit alors cong de la reine et passa dans sa chambre.

La reine se dshabilla et se coucha, ainsi que madame Royale; alors la
femme Tison prit la bougie et sortit.

Les municipaux taient dj couchs sur leurs lits de sangle dans le
corridor.

La lune, cette ple visiteuse des pensionnaires, glissait par
l'ouverture de l'auvent un rayon diagonal qui allait de la fentre au
pied du lit de la reine.

Un instant tout resta calme et silencieux dans la chambre.

Puis une porte roula doucement sur ses gonds, une ombre passa dans le
rayon de lumire et vint s'approcher du chevet du lit. C'tait Madame
lisabeth.

--Avez-vous vu? dit-elle  voix basse.

--Oui, rpondit la reine.

--Et vous avez compris?

--Si bien que je n'y puis croire.

--Voyons, rptons les signes.

--D'abord il a touch  son oeil pour nous indiquer qu'il y avait
quelque chose de nouveau.

--Puis il a pass sa serviette de son bras gauche  son bras droit, ce
qui veut dire qu'on s'occupe de notre dlivrance.

--Puis il a port la main  son front, en signe que l'aide qu'il nous
annonce vient de l'intrieur et non de l'tranger.

--Puis, quand vous lui avez demand de ne point oublier demain votre
lait d'amandes, il a fait deux noeuds  son mouchoir.

--Ainsi, c'est encore le chevalier de Maison-Rouge. Noble coeur!

--C'est lui, dit Madame lisabeth.

--Dormez-vous, ma fille? demanda la reine.

--Non, ma mre, rpondit madame Royale.

--Alors, priez pour qui vous savez. Madame lisabeth regagna sans bruit
sa chambre, et pendant cinq minutes on entendit la voix de la jeune
princesse qui parlait  Dieu dans le silence de la nuit.

C'tait juste au moment o, sur l'indication de Morand, les premiers
coups de pioche taient donns dans la petite maison de la rue de la
Corderie.




XVIII

Nuages


 part l'enivrement des premiers regards, Maurice s'tait trouv
au-dessous de son attente dans la rception que lui avait faite
Genevive, et il comptait sur la solitude pour regagner le chemin qu'il
avait perdu, ou du moins qu'il paraissait avoir perdu dans la route de
ses affections.

Mais Genevive avait son plan arrt; elle comptait bien ne pas lui
fournir l'occasion d'un tte--tte, d'autant plus qu'elle se rappelait
par leur douceur mme combien ces tte--tte taient dangereux.

Maurice comptait sur le lendemain; une parente, sans doute prvenue 
l'avance, tait venue faire une visite, et Genevive l'avait retenue.
Cette fois-l, il n'y avait rien  dire; car il pouvait n'y avoir pas de
la faute de Genevive.

En s'en allant, Maurice fut charg de reconduire la parente, qui
demeurait rue des Fosss-Saint-Victor.

Maurice s'loigna en faisant la moue; mais Genevive lui sourit, et
Maurice prit ce sourire pour une promesse.

Hlas! Maurice se trompait. Le lendemain 2 juin, jour terrible qui vit
la chute des girondins, Maurice congdia son ami Lorin, qui voulait
absolument l'emmener  la Convention, et mit  part toutes choses pour
aller voir son amie. La desse de la libert avait une terrible rivale
en Genevive.

Maurice trouva Genevive dans son petit salon, Genevive pleine de grce
et de prvenances; mais prs d'elle tait une jeune femme de chambre, 
la cocarde tricolore, qui marquait des mouchoirs dans l'angle de la
fentre, et qui ne quitta point sa place.

Maurice frona le sourcil: Genevive s'aperut que l'Olympien tait de
mauvaise humeur; elle redoubla de prvenances; mais, comme elle ne
poussa point l'amabilit jusqu' congdier la jeune officieuse, Maurice
s'impatienta et partit une heure plus tt que d'habitude.

Tout cela pouvait tre du hasard. Maurice prit patience. Ce soir-l,
d'ailleurs, la situation tait si terrible, que, bien que Maurice,
depuis quelque temps, vct en dehors de la politique, le bruit arriva
jusqu' lui. Il ne fallait pas moins que la chute d'un parti qui avait
rgn dix mois en France, pour le distraire un instant de son amour.

Le lendemain, mme mange de la part de Genevive. Maurice avait, dans
la prvoyance de ce systme, arrt son plan: dix minutes aprs son
arrive, Maurice, voyant qu'aprs avoir marqu une douzaine de
mouchoirs, la femme de chambre entamait six douzaines de serviettes,
Maurice, disons-nous, tira sa montre, se leva, salua Genevive et partit
sans dire un seul mot.

Il y eut plus: en partant, il ne se retourna point une seule fois.

Genevive, qui s'tait leve pour le suivre des yeux  travers le
jardin, resta un instant sans pense, ple et nerveuse, et retomba sur
sa chaise, toute consterne de l'effet de sa diplomatie.

En ce moment, Dixmer entra.

--Maurice est parti? s'cria-t-il avec tonnement.

--Oui, balbutia Genevive.

--Mais il arrivait seulement?

--Il y avait un quart d'heure  peu prs.

--Alors il reviendra?

--J'en doute.

--Laissez-nous, Muguet, fit Dixmer. La femme de chambre avait pris ce
nom de fleur en haine du nom de Marie, qu'elle avait le malheur de
porter comme l'Autrichienne. Sur l'invitation de son matre, elle se
leva et sortit.

--Eh bien, chre Genevive, demanda Dixmer, la paix est-elle faite avec
Maurice?

--Tout au contraire, mon ami, je crois que nous sommes  cette heure
plus en froid que jamais.

--Et cette fois, qui a tort? demanda Dixmer.

--Maurice, sans aucun doute.

--Voyons, faites-moi juge.

--Comment! dit Genevive en rougissant, vous ne devinez pas?

--Pourquoi il s'est fch? Non.

--Il a pris Muguet en grippe,  ce qu'il parat.

--Bah! vraiment? Alors il faut renvoyer cette fille. Je ne me priverai
pas pour une femme de chambre d'un ami comme Maurice.

--Oh! dit Genevive, je crois qu'il n'irait pas jusqu' exiger qu'on
l'exilt de la maison, et qu'il lui suffirait...

--Quoi?

--Qu'on l'exilt de ma chambre.

--Et Maurice a raison, dit Dixmer. C'est  vous et non  Muguet que
Maurice vient rendre visite; il est donc inutile que Muguet soit l, 
demeure, quand il vient.

Genevive regarda son mari avec tonnement.

--Mais, mon ami..., dit-elle.

--Genevive, reprit Dixmer, je croyais avoir en vous un alli qui
rendrait plus facile la tche que je me suis impose, et voil, au
contraire, que vos craintes redoublent nos difficults. Il y a quatre
jours que je croyais tout arrt entre nous, et voil que tout est 
refaire. Genevive, ne vous ai-je pas dit que je me fiais en vous, en
votre honneur? ne vous ai-je pas dit qu'il fallait enfin que Maurice
redevnt notre ami plus intime et moins dfiant que jamais? Oh! mon
Dieu! que les femmes sont un ternel obstacle  nos projets!

--Mais, mon ami, n'avez-vous pas quelque autre moyen? Pour nous tous, je
l'ai dj dit, mieux vaudrait que M. Maurice ft loign.

--Oui, pour nous tous, peut-tre: mais, pour celle qui est au-dessus de
nous tous, pour celle  qui nous avons jur de sacrifier notre fortune,
notre vie, notre honneur mme, il faut que ce jeune homme revienne.
Savez-vous que l'on a des soupons sur Turgy, et qu'on parle de donner
un autre serviteur aux princesses?

--C'est bien, je renverrai Muguet.

--Eh! mon Dieu, Genevive, dit Dixmer avec un de ces mouvements
d'impatience si rares chez lui, pourquoi me parler de cela? pourquoi
souffler le feu de ma pense avec la vtre? pourquoi me crer des
difficults dans la difficult mme? Genevive, faites, en femme
honnte, dvoue, ce que vous croirez devoir faire, voil ce que je vous
dis; demain, je serai sorti; demain, je remplace Morand dans ses travaux
d'ingnieur. Je ne dnerai point avec vous, mais lui y dnera; il a
quelque chose  demander  Maurice, il vous expliquera ce que c'est. Ce
qu'il a  lui demander, songez-y, Genevive, c'est la chose importante;
c'est, non pas le but auquel nous marchons, mais le moyen; c'est le
dernier espoir de cet homme si bon, si noble, si dvou; de ce
protecteur de vous et de moi, pour qui nous devons donner notre vie.

--Et pour qui je donnerais la mienne! s'cria Genevive avec
enthousiasme.

--Eh bien, cet homme, Genevive, je ne sais comment cela s'est fait,
vous n'avez pas su le faire aimer  Maurice, de qui il tait important
surtout qu'il ft aim. En sorte qu'aujourd'hui, dans la mauvaise
disposition d'esprit o vous l'avez mis, Maurice refusera peut-tre 
Morand ce qu'il lui demandera, et ce qu'il faut  tout prix que nous
obtenions. Voulez-vous maintenant que je vous dise, Genevive, o
mneront Morand toutes vos dlicatesses et toutes vos sentimentalits?

--Oh! monsieur, s'cria Genevive en joignant les mains et en plissant,
monsieur, ne parlons jamais de cela.

--Eh bien, donc, reprit Dixmer en posant ses lvres sur le front de sa
femme, soyez forte et rflchissez. Et il sortit.

--Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Genevive avec angoisse, que de
violences ils me font pour que j'accepte cet amour vers lequel vole
toute mon me!...

Le lendemain, comme nous l'avons dit dj, tait un dcadi.

Il y avait un usage fond dans la famille Dixmer, comme dans toutes les
familles bourgeoises de l'poque: c'tait un dner plus long et plus
crmonieux le dimanche que les autres jours. Depuis son intimit,
Maurice, invit  ce dner une fois pour toutes, n'y avait jamais
manqu. Ce jour-l, quoiqu'on ne se mt d'habitude  table qu' deux
heures, Maurice arrivait  midi.

 la manire dont il tait parti, Genevive dsespra presque de le
voir.

En effet, midi sonna sans qu'on apert Maurice; puis midi et demi, puis
une heure.

Il serait impossible d'exprimer ce qui se passait, pendant cette
attente, dans le coeur de Genevive.

Elle s'tait d'abord habille le plus simplement possible; puis, voyant
qu'il tardait  venir, par ce sentiment de coquetterie naturelle au
coeur de la femme, elle avait mis une fleur  son ct, une fleur dans
ses cheveux, et elle avait attendu encore en sentant son coeur se serrer
de plus en plus. On en tait arriv ainsi presque au moment de se mettre
 table, et Maurice ne paraissait pas.

 deux heures moins dix minutes, Genevive entendit le pas du cheval de
Maurice, ce pas qu'elle connaissait si bien.

--Oh! le voici, s'cria-t-elle; son orgueil n'a pu lutter contre son
amour. Il m'aime! il m'aime!

Maurice sauta  bas de son cheval qu'il remit aux mains du garon
jardinier, mais en lui ordonnant de l'attendre o il tait. Genevive le
regardait descendre et vit avec inquitude que le jardinier ne
conduisait point le cheval  l'curie.

Maurice entra. Il tait ce jour-l d'une beaut resplendissante. Le
large habit noir carr  grands revers, le gilet blanc, la culotte de
peau de chamois dessinant des jambes moules sur celles de l'Apollon; le
col de batiste blanche et ses beaux cheveux, dcouvrant un front large
et poli, en faisaient un type d'lgante et vigoureuse nature.

Il entra. Comme nous l'avons dit, sa prsence dilatait le coeur de
Genevive; elle l'accueillit radieuse.

--Ah! vous voil, dit-elle en lui tendant la main; vous dnez avec nous,
n'est-ce pas?

--Au contraire, citoyenne, dit Maurice d'un ton froid, je venais vous
demander la permission de m'absenter.

--Vous absenter?

--Oui, les affaires de la section me rclament. J'ai craint que vous ne
m'attendiez et que vous ne m'accusiez d'impolitesse; voil pourquoi je
suis venu.

Genevive sentit son coeur, un instant  l'aise, se comprimer de
nouveau.

--Oh! mon Dieu! dit-elle, et Dixmer qui ne dne pas ici, Dixmer qui
comptait vous retrouver  son retour et m'avait recommand de vous
retenir ici!

--Ah! alors je comprends votre insistance, madame. Il y avait un ordre
de votre mari. Et moi qui ne devinais point cela! En vrit, je ne me
corrigerai jamais de mes fatuits.

--Maurice!

--Mais c'est  moi, madame, de m'arrter  vos actions plutt qu' vos
paroles; c'est  moi de comprendre que, si Dixmer n'est point ici,
raison de plus pour que je n'y reste pas. Son absence serait un surcrot
de gne pour vous.

--Pourquoi cela? demanda timidement Genevive.

--Parce que, depuis mon retour, vous semblez prendre  tche de
m'viter; parce que j'tais revenu, pour vous, pour vous seule, vous le
savez, mon Dieu! et que, depuis que je suis revenu, j'ai sans cesse
trouv d'autres que vous.

--Allons, dit Genevive, vous voil encore fch, mon ami, et cependant
je fais de mon mieux.

--Non pas, Genevive, vous pouvez mieux faire encore: c'est de me
recevoir comme auparavant, ou de me chasser tout  fait.

--Voyons, Maurice, dit tendrement Genevive, comprenez ma situation,
devinez mes angoisses, et ne faites pas davantage le tyran avec moi.

Et la jeune femme s'approcha de lui, et le regarda avec tristesse.
Maurice se tut.

--Mais que voulez-vous donc? continua-t-elle.

--Je veux vous aimer, Genevive, puisque je sens que maintenant je ne
puis vivre sans cet amour.

--Maurice, par piti!

--Mais alors, madame, s'cria Maurice, il fallait me laisser mourir.

--Mourir?

--Oui, mourir ou oublier.

--Vous pouviez donc oublier, vous? s'cria Genevive, dont les larmes
jaillirent du coeur aux yeux.

--Oh! non, non, murmura Maurice en tombant  genoux, non, Genevive,
mourir peut-tre, oublier jamais, jamais!

--Et cependant, reprit Genevive avec fermet, ce serait le mieux,
Maurice, car cet amour est criminel.

--Avez-vous dit cela  M. Morand? dit Maurice, ramen  lui par cette
froideur subite.

--M. Morand n'est point un fou comme vous, Maurice, et je n'ai jamais eu
besoin de lui indiquer la manire dont il se devait conduire dans la
maison d'un ami.

--Gageons, rpondit Maurice en souriant avec ironie, gageons que, si
Dixmer dne dehors, Morand ne s'est pas absent, lui. Ah! voil ce qu'il
faut m'opposer, Genevive, pour m'empcher de vous aimer; car tant que
ce Morand sera l,  vos cts, ne vous quittant pas d'une seconde,
continua-t-il avec mpris, oh! non, non, je ne vous aimerai pas, ou, du
moins, je ne m'avouerai pas que je vous aime.

--Et moi, s'cria Genevive pousse  bout par cette ternelle
suspicion, en treignant le bras du jeune homme avec une sorte de
frnsie, moi, je vous jure, entendez-vous bien, Maurice, et que cela
soit dit une fois pour toutes, que cela soit dit pour n'y plus revenir
jamais, je vous jure que Morand ne m'a jamais adress un seul mot
d'amour, que jamais Morand ne m'a aime, que jamais Morand ne m'aimera;
je vous le jure sur mon honneur, je vous le jure sur l'me de ma mre.

--Hlas! hlas! s'cria Maurice, que je voudrais donc vous croire!

--Oh! croyez-moi, pauvre fou! dit-elle avec un sourire qui, pour tout
autre qu'un jaloux, et t un aveu charmant. Croyez-moi; d'ailleurs, en
voulez-vous savoir davantage? Eh bien, Morand aime une femme devant
laquelle s'effacent toutes les femmes de la terre, comme les fleurs des
champs s'effacent devant les toiles du ciel.

--Et quelle femme, demanda Maurice, peut donc effacer ainsi les autres
femmes, quand au nombre de ces femmes se trouve Genevive?

--Celle qu'on aime, reprit en souriant Genevive, n'est-elle pas
toujours, dites-moi, le chef-d'oeuvre de la cration?

--Alors, dit Maurice, si vous ne m'aimez pas, Genevive.... La jeune
femme attendit avec anxit la fin de la phrase.

--Si vous ne m'aimez pas, continua Maurice, pouvez-vous me jurer au
moins de n'en jamais aimer d'autre?

--Oh! pour cela, Maurice, je vous le jure et de grand coeur, s'cria
Genevive, enchante que Maurice lui offrt lui-mme cette transaction
avec sa conscience.

Maurice saisit les deux mains que Genevive levait au ciel, et les
couvrit de baisers ardents.

--Eh bien,  prsent, dit-il, je serai bon, facile, confiant;  prsent,
je serai gnreux. Je veux vous sourire, je veux tre heureux.

--Et vous n'en demanderez point davantage?

--Je tcherai.

--Maintenant, dit Genevive, je pense qu'il est inutile qu'on vous
tienne ce cheval en main. La section attendra.

--Oh! Genevive, je voudrais que le monde tout entier attendt et
pouvoir le faire attendre pour vous. On entendit des pas dans la cour.

--On vient nous annoncer que nous sommes servis, dit Genevive. Ils se
serrrent la main furtivement. C'tait Morand qui venait annoncer qu'on
n'attendait, pour se mettre  table, que Maurice et Genevive. Lui aussi
s'tait fait beau pour ce dner du dimanche.




XIX

La demande


Morand, par avec cette recherche, n'tait point une petite curiosit
pour Maurice.

Le muscadin le plus raffin n'et point trouv un reproche  faire au
noeud de sa cravate, aux plis de ses bottes,  la finesse de son linge.

Mais, il faut l'avouer, c'taient toujours les mmes cheveux et les
mmes lunettes.

Il sembla alors  Maurice, tant le serment de Genevive l'avait rassur,
qu'il voyait pour la premire fois ces cheveux et ces lunettes sous leur
vritable jour.

--Du diable, se dit Maurice en allant  sa rencontre, du diable si
jamais maintenant je suis jaloux de toi, excellent citoyen Morand! Mets,
si tu veux, tous les jours ton habit gorge de pigeon des dcadis, et
fais-toi faire pour les dcadis un habit de drap d'or.  compter
d'aujourd'hui, je promets de ne plus voir que tes cheveux et tes
lunettes, et surtout de ne plus t'accuser d'aimer Genevive.

On comprend combien la poigne de main donne au citoyen Morand,  la
suite de ce soliloque, fut plus franche et plus cordiale que celle qu'il
lui donnait habituellement.

Contre l'habitude, le dner se passait en petit comit. Trois couverts
seulement taient mis  une table troite.

Maurice comprit que, sous la table, il pourrait rencontrer le pied de
Genevive; le pied continuerait la phrase muette et amoureuse commence
par la main.

On s'assit. Maurice voyait Genevive de biais; elle tait entre le jour
et lui; ses cheveux noirs avaient un reflet bleu comme l'aile du
corbeau; son teint tincelait, son oeil tait humide d'amour.

Maurice chercha et rencontra le pied de Genevive. Au premier contact
dont il cherchait le reflet sur son visage, il la vit  la fois rougir
et plir; mais le petit pied demeura paisiblement sous la table, endormi
entre les deux siens.

Avec son habit gorge de pigeon, Morand semblait avoir repris son esprit
du dcadi, cet esprit brillant que Maurice avait vu quelquefois jaillir
des lvres de cette homme trange, et qu'et si bien accompagn sans
doute la flamme de ses yeux, si des lunettes vertes n'eussent point
teint cette flamme.

Il dit mille folies sans jamais rire: ce qui faisait la force de
plaisanterie de Morand, ce qui donnait un charme trange  ses saillies,
c'tait son imperturbable srieux. Ce marchand qui avait tant voyag
pour le commerce de peaux de toute espce, depuis les peaux de panthre
jusqu'aux peaux de lapin, ce chimiste aux bras rouges connaissait
l'gypte comme Hrodote, l'Afrique comme Levaillant, et l'Opra et les
boudoirs comme un muscadin.

--Mais le diable m'emporte! citoyen Morand, dit Maurice, vous tes non
seulement un sachant, mais encore un savant.

--Oh! j'ai beaucoup vu et surtout beaucoup lu, dit Morand; puis ne
faut-il pas que je me prpare un peu  la vie de plaisir que je compte
embrasser ds que j'aurai fait ma fortune? Il est temps, citoyen
Maurice, il est temps!

--Bah! dit Maurice, vous parlez comme un vieillard; quel ge avez-vous
donc?

Morand se retourna en tressaillant  cette question, toute naturelle
qu'elle tait.

--J'ai trente-huit ans, dit-il. Ah! voil ce que c'est que d'tre un
savant, comme vous dites, on n'a plus d'ge.

Genevive se mit  rire; Maurice fit chorus; Morand se contenta de
sourire.

--Alors vous avez beaucoup voyag? demanda Maurice en resserrant entre
les siens le pied de Genevive, qui tendait imperceptiblement  se
dgager.

--Une partie de ma jeunesse, rpondit Morand, s'est coule 
l'tranger.

--Beaucoup vu! pardon, c'est observ que je devrais dire, reprit
Maurice; car un homme comme vous ne peut voir sans observer.

--Ma foi, oui, beaucoup vu, reprit Morand; je dirais presque que j'ai
tout vu.

--Tout, citoyen, c'est beaucoup, reprit en riant Maurice, et, si vous
cherchiez...

--Ah! oui, vous avez raison. Il y a deux choses que je n'ai jamais vues.
Il est vrai que, de nos jours, ces deux choses se font de plus en plus
rares.

--Qu'est-ce donc? demanda Maurice.

--La premire, rpondit gravement Morand, c'est un Dieu.

--Ah! dit Maurice,  dfaut de Dieu, citoyen Morand, je pourrais vous
faire voir une desse.

--Comment cela? interrompit Genevive.

--Oui, une desse de cration toute moderne: la desse Raison. J'ai un
ami dont vous m'avez quelquefois entendu parler, mon cher et brave
Lorin, un coeur d'or, qui n'a qu'un seul dfaut, celui de faire des
quatrains et des calembours.

--Eh bien?

--Eh bien, il vient d'avantager la ville de Paris d'une desse Raison,
parfaitement conditionne, et  laquelle on n'a rien trouv  reprendre.
C'est la citoyenne Arthmise, ex-danseuse de l'Opra, et  prsent
parfumeuse, rue Martin. Sitt qu'elle sera dfinitivement reue desse,
je pourrai vous la montrer.

Morand remercia gravement Maurice de la tte, et continua:

--L'autre, dit-il, c'est un roi.

--Oh! cela, c'est plus difficile, dit Genevive en s'efforant de
sourire; il n'y en a plus.

--Vous auriez d voir le dernier, dit Maurice, c'et t prudent.

--Il en rsulte, dit Morand, que je ne me fais aucune ide d'un front
couronn: ce doit tre fort triste?

--Fort triste, en effet, dit Maurice; je vous en rponds, moi qui en
vois un tous les mois  peu prs.

--Un front couronn? demanda Genevive.

--Ou du moins, reprit Maurice, qui a port le lourd et douloureux
fardeau d'une couronne.

--Ah! oui, la reine, dit Morand. Vous avez raison, monsieur Maurice, ce
doit tre un lugubre spectacle...

--Est-elle aussi belle et aussi fire qu'on le dit? demanda Genevive.

--Ne l'avez-vous donc jamais vue, madame? demanda  son tour Maurice
tonn.

--Moi? Jamais!... rpliqua la jeune femme.

--En vrit, dit Maurice, c'est trange!

--Et pourquoi trange? dit Genevive. Nous avons habit la province
jusqu'en 91; depuis 91, j'habite la vieille rue Saint-Jacques, qui
ressemble beaucoup  la province, si ce n'est que l'on n'a jamais de
soleil, moins d'air et moins de fleurs. Vous connaissez ma vie, citoyen
Maurice: elle a toujours t la mme; comment voulez-vous que j'aie vu
la reine? Jamais l'occasion ne s'en est prsente.

--Et je ne crois pas que vous profitiez de celle qui, malheureusement,
se prsentera peut-tre, dit Maurice.

--Que voulez-vous dire? demanda Genevive.

--Le citoyen Maurice, reprit Morand, fait allusion  une chose qui n'est
plus un secret.

-- laquelle? demanda Genevive.

--Mais  la condamnation probable de Marie-Antoinette et  sa mort sur
le mme chafaud o est mort son mari. Le citoyen dit, enfin, que vous
ne profiterez point, pour la voir, du jour o elle sortira du Temple
pour marcher  la place de la Rvolution.

--Oh! certes, non, s'cria Genevive,  ces paroles prononces par
Morand avec un sang-froid glacial.

--Alors, faites-en votre deuil, continua l'impassible chimiste; car
l'Autrichienne est bien garde, et la Rpublique est une fe qui rend
invisible qui bon lui semble.

--J'avoue, dit Genevive, que j'eusse cependant t bien curieuse de
voir cette pauvre femme.

--Voyons, dit Maurice, ardent  recueillir tous les souhaits de
Genevive, en avez-vous bien rellement envie? Alors, dites un mot; la
Rpublique est une fe, je l'accorde au citoyen Morand; mais moi, en
qualit de municipal, je suis quelque peu enchanteur.

--Vous pourriez me faire voir la reine, vous, monsieur? s'cria
Genevive.

--Certainement que je le puis.

--Et comment cela? demanda Morand en changeant avec Genevive un rapide
regard, qui passa inaperu du jeune homme.

--Rien de plus simple, dit Maurice. Il y a certes des municipaux dont on
se dfie. Mais, moi, j'ai donn assez de preuves de mon dvouement  la
cause de la libert pour n'tre point de ceux-l. D'ailleurs, les
entres au Temple dpendent conjointement et des municipaux et des chefs
de poste. Or, le chef de poste est justement, ce jour-l, mon ami Lorin,
qui me parat tre appel  remplacer indubitablement le gnral
Santerre, attendu qu'en trois mois, il est mont du grade de caporal 
celui d'adjudant-major. Eh bien, venez me trouver au Temple le jour o
je serai de garde, c'est--dire jeudi prochain.

--Eh bien, dit Morand, j'espre que vous tes servie  souhait. Voyez
donc comme cela se trouve?

--Oh! non, non, dit Genevive, je ne veux pas.

--Et pourquoi cela? s'cria Maurice qui ne voyait dans cette visite au
Temple qu'un moyen de voir Genevive un jour o il comptait tre priv
de ce bonheur.

--Parce que, dit Genevive, ce serait peut-tre vous exposer, cher
Maurice,  quelque conflit dsagrable, et que, s'il vous arrivait, 
vous, notre ami, un souci quelconque caus par la satisfaction d'un
caprice  moi, je ne me le pardonnerais de ma vie.

--Voil qui est parler sagement, Genevive, dit Morand. Croyez-moi, les
dfiances sont grandes, les meilleurs patriotes sont suspects
aujourd'hui; renoncez  ce projet, qui, pour vous, comme vous le dites,
est un simple caprice de curiosit.

--On dirait que vous en parlez en jaloux, Morand, et que, n'ayant vu ni
reine ni roi, vous ne voulez pas que les autres en voient. Voyons, ne
discutez plus; soyez de la partie.

--Moi? Ma foi, non.

--Ce n'est plus la citoyenne Dixmer qui dsire venir au Temple; c'est
moi qui la prie, ainsi que vous, de venir distraire un pauvre
prisonnier. Car, une fois la grande porte referme sur moi, je suis,
pour vingt-quatre heures, aussi prisonnier que le serait un roi, un
prince du sang.

Et, pressant de ses deux pieds le pied de Genevive:

--Venez donc, dit-il, je vous en supplie.

--Voyons, Morand, dit Genevive, accompagnez-moi.

--C'est une journe perdue, dit Morand, et qui retardera d'autant celle
o je me retirerai du commerce.

--Alors, je n'irai point, dit Genevive.

--Et pourquoi cela? demanda Morand.

--Eh! mon Dieu, c'est bien simple, dit Genevive, parce que je ne puis
pas compter sur mon mari pour m'accompagner, et que, si vous ne
m'accompagnez pas, vous, homme raisonnable, homme de trente-huit ans, je
n'aurai pas la hardiesse d'aller affronter seule les postes de
canonniers, de grenadiers et de chasseurs, en demandant  parler  un
municipal qui n'est mon an que de trois ou quatre ans.

--Alors, dit Morand, puisque vous croyez ma prsence indispensable,
citoyenne...

--Allons, allons, citoyen savant, soyez galant, comme si vous tiez tout
bonnement un homme ordinaire, dit Maurice, et sacrifiez la moiti de
votre journe  la femme de votre ami.

--Soit! dit Morand.

--Maintenant, reprit Maurice, je ne vous demande qu'une chose, c'est de
la discrtion. C'est une dmarche suspecte qu'une visite au Temple, et
un accident quelconque qui arriverait  la suite de cette visite nous
ferait guillotiner tous. Les jacobins ne plaisantent pas, peste! Vous
venez de voir comme ils ont trait les girondins.

--Diable! dit Morand, c'est  considrer, ce que dit le citoyen Maurice:
ce serait une manire de me retirer du commerce qui ne m'irait point du
tout.

--N'avez-vous pas entendu, reprit Genevive en souriant, que le citoyen
a dit _tous_?

--Eh bien, tous?

--Tous ensemble.

--Oui, sans doute, dit Morand, la compagnie est agrable; mais j'aime
mieux, belle sentimentale, vivre dans votre compagnie que d'y mourir.

--Ah ! o diable avais-je donc l'esprit, se demanda Maurice, quand je
croyais que cet homme tait amoureux de Genevive?

--Alors, c'est dit, reprit Genevive; Morand, vous, c'est  vous que je
parle,  vous le distrait,  vous le rveur; c'est pour jeudi prochain:
n'allez pas, mercredi soir, commencer quelque exprience chimique qui
vous retienne pour vingt-quatre heures, comme cela arrive quelquefois.

--Soyez tranquille, dit Morand; d'ailleurs, d'ici l, vous me le
rappellerez.

Genevive se leva de table, Maurice imita son exemple; Morand allait en
faire autant, et les suivre peut-tre, lorsque l'un des ouvriers apporta
au chimiste une petite fiole de liqueur qui attira toute son attention.

--Dpchons-nous, dit Maurice en entranant Genevive.

--Oh! soyez tranquille, dit celle-ci; il en a pour une bonne heure au
moins.

Et la jeune femme lui abandonna sa main, qu'il serra tendrement dans les
siennes. Elle avait remords de sa trahison, et elle lui payait ce
remords en bonheur.

--Voyez-vous, lui dit-elle en traversant le jardin et en montrant 
Maurice les oeillets qu'on avait apports  l'air dans une caisse
d'acajou, pour les ressusciter, s'il tait possible; voyez-vous, mes
fleurs sont mortes.

--Qui les a tues? Votre ngligence, dit Maurice. Pauvres oeillets!

--Ce n'est point ma ngligence, c'est votre abandon, mon ami.

--Cependant elles demandaient bien peu de chose, Genevive, un peu
d'eau, voil tout; et mon dpart a d vous laisser bien du temps.

--Ah! dit Genevive, si les fleurs s'arrosaient avec des larmes, ces
pauvre oeillets, comme vous les appelez, ne seraient pas morts.

Maurice l'enveloppa de ses bras, la rapprocha vivement de lui, et, avant
qu'elle et eu le temps de se dfendre, il appuya ses lvres sur l'oeil
moiti souriant, moiti languissant, qui regardait la caisse ravage.

Genevive avait tant de choses  se reprocher, qu'elle fut indulgente.
Dixmer revint tard, et, lorsqu'il revint, il trouva Morand, Genevive et
Maurice qui causaient botanique dans le jardin.




XX

La bouquetire


Enfin, ce fameux jeudi, jour de la garde de Maurice, arriva.

On entrait dans le mois de juin. Le ciel tait d'un bleu fonc, et sur
cette nappe d'indigo se dtachait le blanc mat des maisons neuves. On
commenait  pressentir l'arrive de ce chien terrible que les anciens
reprsentaient altr d'une soif inextinguible, et qui, au dire des
Parisiens de la plbe, lche si bien les pavs. Paris tait net comme un
tapis, et des parfums tombs de l'air, montant des arbres, manant des
fleurs, circulaient et enivraient, comme pour faire oublier un peu aux
habitants de la capitale cette vapeur de sang qui fumait sans cesse sur
le pav de ses places.

Maurice devait entrer au Temple  neuf heures; ses deux collgues
taient Mercevault et Agricola.  huit heures, il tait vieille rue
Saint-Jacques, en grand costume de citoyen municipal, c'est--dire avec
une charpe tricolore serrant sa taille souple et nerveuse; il tait
venu, comme d'habitude,  cheval chez Genevive, et, sur sa route, il
avait pu recueillir les loges et les approbations nullement dissimules
des bonnes patriotes qui le regardaient passer.

Genevive tait dj prte: elle portait une simple robe de mousseline,
une espce de mante en taffetas lger, un petit bonnet orn de la
cocarde tricolore. Dans ce simple appareil elle tait d'une blouissante
beaut.

Morand, qui s'tait, comme nous l'avons vu, beaucoup fait prier, avait,
de peur d'tre suspect d'aristocratie sans doute, pris l'habit de tous
les jours, cet habit moiti bourgeois, moiti artisan. Il venait de
rentrer seulement, et son visage portait la trace d'une grande fatigue.

Il prtendit avoir travaill toute la nuit pour achever une besogne
presse.

Dixmer tait sorti aussitt le retour de son ami Morand.

--Eh bien, demanda Genevive, qu'avez-vous dcid, Maurice, et comment
verrons-nous la reine?

--coutez, dit Maurice, mon plan est fait. J'arrive avec vous au Temple;
je vous recommande  Lorin, mon ami, qui commande la garde; je prends
mon poste, et, au moment favorable, je vais vous chercher.

--Mais, demanda Morand, o verrons-nous les prisonniers, et comment les
verrons-nous?

--Pendant leur djeuner ou leur dner, si cela vous convient,  travers
le vitrage des municipaux.

--Parfait! dit Morand. Maurice vit alors Morand s'approcher de l'armoire
du fond de la salle  manger, et boire  la hte un verre de vin pur.
Cela le surprit. Morand tait fort sobre et ne buvait ordinairement que
de l'eau rougie.

Genevive s'aperut que Maurice regardait le buveur avec tonnement.

--Figurez-vous, dit-elle, qu'il se tue avec son travail, ce malheureux
Morand, de sorte qu'il est capable de n'avoir rien pris depuis hier
matin.

--Il n'a donc pas dn ici? demanda Maurice.

--Non, il fait des expriences en ville. Genevive prenait une
prcaution inutile. Maurice, en vritable amant, c'est--dire en
goste, n'avait remarqu cette action de Morand qu'avec cette attention
superficielle que l'homme amoureux accorde  tout ce qui n'est pas la
femme qu'il aime.

 ce verre de vin, Morand ajouta une tranche de pain qu'il avala
prcipitamment.

--Et maintenant, dit le mangeur, je suis prt, cher citoyen Maurice;
quand vous voudrez, nous partirons.

Maurice, qui effeuillait les pistils fltris d'un des oeillets morts
qu'il avait cueillis en passant, prsenta son bras  Genevive en
disant:

--Partons. Ils partirent en effet. Maurice tait si heureux que sa
poitrine ne pouvait contenir son bonheur; il et cri de joie s'il ne se
ft retenu. En effet, que pouvait-il dsirer de plus? Non seulement on
n'aimait point Morand, il en avait la certitude, mais encore on
l'aimait, lui, il en avait l'esprance. Dieu envoyait un beau soleil sur
la terre, le bras de Genevive frmissait sous le sien; et les crieurs
publics, hurlant  pleine tte le triomphe des jacobins et la chute de
Brissot et de ses complices, annonaient que la patrie tait sauve.

Il y a vraiment des instants dans la vie o le coeur de l'homme est trop
petit pour contenir la joie ou la douleur qui s'y concentre.

--Oh! le beau jour! s'cria Morand. Maurice se retourna avec tonnement;
c'tait le premier lan qui sortait devant lui de cet esprit toujours
distrait ou comprim.

--Oh! oui, oui, bien beau, dit Genevive en se laissant peser au bras de
Maurice; puisse-t-il demeurer jusqu'au soir pur et sans nuages, comme il
est en ce moment?

Maurice s'appliqua ce mot, et son bonheur en redoubla. Morand regarda
Genevive  travers ses lunettes vertes, avec une expression
particulire de reconnaissance; peut-tre, lui aussi, s'tait-il
appliqu ce mot. On traversa ainsi le Petit-Pont, la rue de la Juiverie
et le pont Notre-Dame, puis on prit la place de l'Htel-de-Ville, la rue
Barre-du-Bec et la rue Sainte-Avoye.  mesure qu'on avanait, le pas de
Maurice devenait plus lger, tandis qu'au contraire le pas de sa
compagne et celui de son compagnon se ralentissaient de plus en plus. On
tait arriv ainsi au coin de la rue des Vieilles-Audriettes, lorsque,
tout  coup, une bouquetire barra le passage  nos promeneurs en leur
prsentant son ventaire charg de fleurs.

--Oh! les magnifiques oeillets! s'cria Maurice.

--Oh! oui, bien beaux, dit Genevive; il parat que ceux qui les
cultivaient n'avaient point d'autres proccupations, car ils ne sont pas
morts, ceux-l.

Ce mot retentit bien doucement au coeur du jeune homme.

--Ah! mon beau municipal, dit la bouquetire, achte un bouquet  la
citoyenne. Elle est habille de blanc, voil des oeillets rouges
superbes; blanc et pourpre vont bien ensemble; elle mettra le bouquet
sur son coeur, et, comme son coeur est bien prs de ton habit bleu, vous
aurez l les couleurs nationales.

La bouquetire tait jeune et jolie; elle dbitait son petit compliment
avec une grce toute particulire; son compliment, d'ailleurs, tait
admirablement choisi, et et-il t fait exprs, qu'il ne se ft pas
mieux appliqu  la circonstance. En outre, les fleurs taient presque
symboliques. C'taient des oeillets pareils  ceux qui taient morts
dans la caisse d'acajou.

--Oui, dit Maurice, je t'en achte, parce que ce sont des oeillets,
entends-tu bien? Toutes les autres fleurs, je les dteste.

--Oh! Maurice, dit Genevive, c'est bien inutile; nous en avons tant
dans le jardin! Et, malgr ce refus des lvres, les yeux de Genevive
disaient qu'elle mourait d'envie d'avoir ce bouquet.

Maurice prit le plus beau de tous les bouquets; c'tait, d'ailleurs,
celui que lui prsentait la jolie marchande de fleurs.

Il se composait d'une vingtaine d'oeillets ponceau,  l'odeur  la fois
cre et suave. Au milieu de tous et dominant comme un roi, sortait un
oeillet norme.

--Tiens, dit Maurice  la marchande, en lui jetant sur son ventaire un
assignat de cinq livres; tiens, voil pour toi.

--Merci, mon beau municipal, dit la bouquetire; cinq fois merci!

Et elle alla vers un autre couple de citoyens, dans l'esprance qu'une
journe qui commenait si magnifiquement serait une bonne journe.
Pendant cette scne, bien simple en apparence, et qui avait dur
quelques secondes  peine, Morand, chancelant sur ses jambes, s'essuyait
le front, et Genevive tait ple et tremblante. Elle prit, en crispant
sa main charmante, le bouquet que lui prsentait Maurice, et le porta 
son visage, moins pour en respirer l'odeur que pour cacher son motion.

Le reste du chemin se fit gaiement, quant  Maurice du moins. Pour
Genevive, sa gaiet  elle tait contrainte. Quant  Morand, la sienne
se faisait jour d'une faon bizarre, c'est--dire par des soupirs
touffs, par des rires clatants et par des plaisanteries formidables,
tombant sur les passants comme un feu de file.

 neuf heures, on arrivait au Temple. Santerre faisait l'appel des
municipaux.

--Me voici, dit Maurice en laissant Genevive sous la garde de Morand.

--Ah! sois le bienvenu, dit Santerre en tendant la main au jeune homme.

Maurice se garda bien de refuser la main qui lui tait offerte. L'amiti
de Santerre tait certainement une des plus prcieuses de l'poque.

En voyant cet homme qui avait command le fameux roulement de tambours,
Genevive frissonna et Morand plit.

--Qui donc est cette belle citoyenne, demanda Santerre  Maurice, et que
vient-elle faire ici?

--C'est la femme du brave citoyen Dixmer; il n'est point que tu n'aies
entendu parler de ce brave patriote, citoyen gnral?

--Oui, oui, reprit Santerre, un chef de tannerie, capitaine aux
chasseurs de la lgion Victor.

--C'est cela mme.

--Bon! bon! elle est ma foi jolie. Et cette espce de magot qui lui
donne le bras?

--C'est le citoyen Morand, l'associ de son mari, chasseur dans la
compagnie Dixmer. Santerre s'approcha de Genevive.

--Bonjour, citoyenne, dit-il. Genevive fit un effort.

--Bonjour, citoyen gnral, rpondit-elle en souriant. Santerre fut  la
fois flatt du sourire et du titre.

--Et que viens-tu faire ici, belle patriote? continua Santerre.

--La citoyenne, reprit Maurice, n'a jamais vu la veuve Capet, et elle
voudrait la voir.

--Oui, dit Santerre, avant que.... Et il fit un geste atroce.

--Prcisment, rpondit froidement Maurice.

--Bien, dit Santerre; tche seulement qu'on ne la voie pas entrer au
donjon; ce serait un mauvais exemple; d'ailleurs, je m'en fie bien 
toi.

Santerre serra de nouveau la main de Maurice, fit de la tte un geste
amical et protecteur  Genevive et alla vaquer  ses autres fonctions.

Aprs bon nombre d'volutions de grenadiers et de chasseurs, aprs
quelques manoeuvres de canon dont on pensait que les sourds
retentissements jetaient aux environs une intimidation salutaire,
Maurice reprit le bras de Genevive, et, suivi par Morand, s'avana vers
le poste  la porte duquel Lorin s'gosillait, en commandant la
manoeuvre  son bataillon.

--Bon! s'cria-t-il, voil Maurice; peste! avec une femme qui me parat
un peu agrable. Est-ce que le sournois voudrait faire concurrence  ma
desse Raison? S'il en tait ainsi, pauvre Arthmise!

--Eh bien, citoyen adjudant? dit le capitaine.

--Ah! c'est juste; attention! cria Lorin. Par file  gauche, gauche....
Bonjour, Maurice. Pas acclr... marche! Les tambours roulrent; les
compagnies allrent prendre leur poste, et, quand chacune fut au sien,
Lorin accourut. Les premiers compliments s'changrent.

Maurice prsenta Lorin  Genevive et  Morand. Puis les explications
commencrent.

--Oui, oui, je comprends, dit Lorin; tu veux que le citoyen et la
citoyenne puissent entrer au donjon: c'est chose facile; je vais faire
placer les factionnaires et leur dire qu'ils peuvent te laisser passer
avec ta socit.

Dix minutes aprs, Genevive et Morand entraient  la suite des trois
municipaux et prenaient place derrire le vitrage.




XXI

L'oeillet rouge


La reine venait de se lever seulement. Malade depuis deux ou trois
jours, elle restait au lit plus longtemps que d'habitude. Seulement,
ayant appris de sa soeur que le soleil s'tait lev, magnifique, elle
avait fait un effort, et avait, pour faire prendre l'air  sa fille,
demand  se promener sur la terrasse, ce qui lui avait t accord sans
difficult.

Et puis une autre raison la dterminait. Une fois, une seule, il est
vrai, elle avait du haut de la tour aperu le dauphin dans le jardin.
Mais, au premier geste qu'avaient chang le fils et la mre, Simon
tait intervenu et avait fait rentrer l'enfant.

N'importe, elle l'avait aperu, et c'tait beaucoup. Il est vrai que le
pauvre petit prisonnier tait bien ple et bien chang. Puis il tait
vtu, comme un enfant du peuple, d'une carmagnole et d'un gros pantalon.
Mais on lui avait laiss ses beaux cheveux blonds boucls, qui lui
faisaient une aurole que Dieu a sans doute voulu que l'enfant martyr
gardt au ciel.

Si elle pouvait le revoir une fois encore seulement, quelle fte pour ce
coeur de mre!

Puis enfin il y avait encore autre chose.

--Ma soeur, lui avait dit Madame lisabeth, vous savez que nous avons
trouv dans le corridor un ftu de paille dress dans l'angle du mur.
Dans la langue de nos signaux, cela veut dire de faire attention autour
de nous et qu'un ami s'approche.

--C'est vrai, avait rpondu la reine, qui, regardant sa soeur et sa
fille en piti, s'encourageait elle-mme  ne point dsesprer de leur
salut.

Les exigences du service tant accomplies, Maurice tait alors d'autant
plus le matre, dans le donjon du Temple, que le hasard l'avait dsign
pour la garde du jour, en faisant des municipaux Agricola et Mercevault
les veilleurs de nuit.

Les municipaux sortants taient partis, aprs avoir laiss leur
procs-verbal au conseil du Temple.

--Eh bien, citoyen municipal, dit la femme Tison en venant saluer
Maurice, vous amenez donc de la socit pour voir nos pigeons? Il n'y a
que moi qui suis condamne  ne plus voir ma pauvre Sophie.

--Ce sont des amis  moi, dit Maurice, qui n'ont jamais vu la femme
Capet.

--Eh bien, ils seront  merveille derrire le vitrage.

--Assurment, dit Morand.

--Seulement, dit Genevive, nous allons avoir l'air de ces curieux
cruels qui viennent, de l'autre ct d'une grille, jouir des tourments
d'un prisonnier.

--Eh bien, que ne les avez-vous conduits sur le chemin de la tour, vos
amis, puisque la femme Capet s'y promne aujourd'hui avec sa soeur et sa
fille; car ils lui ont laiss sa fille,  elle, tandis que moi, qui ne
suis pas coupable, ils m'ont t la mienne. Oh! les aristocrates! il y
aura toujours, quoi qu'on fasse, des faveurs pour eux, citoyen Maurice.

--Mais ils lui ont t son fils, rpondit celui-ci.

--Ah! si j'avais un fils, murmura la gelire, je crois que je
regretterais moins ma fille.

Genevive avait pendant ce temps-l chang quelques regards avec
Morand.

--Mon ami, dit la jeune femme  Maurice, la citoyenne a raison. Si vous
vouliez, d'une faon quelconque, me placer sur le passage de
Marie-Antoinette, cela me rpugnerait moins que de la regarder d'ici. Il
me semble que cette manire de voir les personnes est humiliante  la
fois pour elles et pour nous.

--Bonne Genevive, dit Maurice, vous avez donc toutes les dlicatesses?

--Ah! pardieu! citoyenne, s'cria un des deux collgues de Maurice, qui
djeunait dans l'antichambre avec du pain et des saucisses, si vous
tiez prisonnire et que la veuve Capet ft curieuse de vous voir, elle
ne ferait pas tant de faons pour se passer cette fantaisie, la coquine.

Genevive, par un mouvement plus rapide que l'clair, tourna ses yeux
vers Morand pour observer sur lui l'effet de ces injures. En effet,
Morand tressaillit; une lueur trange, phosphorescente pour ainsi dire,
jaillit de ses paupires, ses poings se crisprent un moment; mais tous
ces signes furent si rapides, qu'ils passrent inaperus.

--Comment s'appelle ce municipal? demanda-t-elle  Maurice.

--C'est le citoyen Mercevault, rpondit le jeune homme.

Puis il ajouta, comme pour excuser sa grossiret:

--Un tailleur de pierres. Mercevault entendit et jeta un regard de ct
sur Maurice.

--Allons, allons, dit la femme Tison, achve ta saucisse et ta
demi-bouteille, que je desserve.

--Ce n'est pas la faute de l'Autrichienne si je les achve  cette
heure, grommela le municipal; si elle avait pu me faire tuer au 10 aot,
elle l'et certainement fait; aussi, le jour o elle ternuera dans le
sac, je serai au premier rang, solide au poste.

Morand devint ple comme un mort.

--Allons, allons, citoyen Maurice, dit Genevive, allons o vous avez
promis de me mener; ici, il me semble que je suis prisonnire,
j'touffe.

Maurice fit sortir Morand et Genevive; et les sentinelles, prvenues
par Lorin, les laissrent passer sans aucune difficult.

Il les installa dans un petit couloir de l'tage suprieur, de sorte
qu'au moment o la reine, Madame lisabeth et madame Royale devaient
monter  la galerie, les augustes prisonnires ne pouvaient faire
autrement que de passer devant eux.

Comme la promenade tait fixe pour dix heures, et qu'il n'y avait plus
que quelques minutes  attendre, Maurice, non seulement ne quitta point
ses amis, mais encore, afin que le plus lger soupon ne plant point
sur cette dmarche tant soit peu illgale, ayant rencontr le citoyen
Agricola, il l'avait pris avec lui.

Dix heures sonnrent.

--Ouvrez! cria du bas de la tour une voix que Maurice reconnut pour
celle du gnral Santerre.

Aussitt la garde prit les armes, on ferma les grilles, les
factionnaires apprtrent leurs armes. Il y eut alors dans toute la cour
un bruit de fer, de pierres et de pas qui impressionna vivement Morand
et Genevive, car Maurice les vit plir tous deux.

--Que de prcautions pour garder trois femmes! murmura Genevive.

--Oui, dit Morand en essayant de rire. Si ceux qui tentent de les faire
vader taient  notre place et voyaient ce que nous voyons, cela les
dgoterait du mtier.

--En effet, dit Genevive, je commence  croire qu'elles ne se sauveront
pas.

--Et moi, je l'espre, rpondit Maurice. Et, se penchant  ces mots sur
la rampe de l'escalier:

--Attention, dit-il, voici les prisonnires.

--Nommez-les-moi, dit Genevive, car je ne les connais pas.

--Les deux premires qui montent sont la soeur et la fille de Capet. La
dernire, qui est prcde d'un petit chien, est Marie-Antoinette.

Genevive fit un pas en avant. Mais, au contraire, Morand, au lieu de
regarder, se colla contre le mur. Ses lvres taient plus livides et
plus terreuses que la pierre du donjon. Genevive, avec sa robe blanche
et ses beaux yeux purs, semblait un ange attendant les prisonniers pour
clairer la route amre qu'ils parcouraient, et leur mettre en passant
un peu de joie au coeur.

Madame lisabeth et madame Royale passrent aprs avoir jet un regard
tonn sur les trangers; sans doute la premire eut l'ide que
c'taient ceux que leur annonaient les signes, car elle se retourna
vivement vers madame Royale et lui serra la main, tout en laissant
tomber son mouchoir comme pour prvenir la reine.

--Faites attention, ma soeur, dit-elle, j'ai laiss chapper mon
mouchoir. Et elle continua de monter avec la jeune princesse.

La reine, dont un souffle haletant et une petite toux sche indiquaient
le malaise, se baissa pour ramasser le mouchoir qui tait tomb  ses
pieds; mais, plus prompt qu'elle, son petit chien s'en empara et courut
le porter  Madame lisabeth. La reine continua donc de monter, et,
aprs quelques marches, se trouva  son tour devant Genevive, Morand et
le jeune municipal.

--Oh! des fleurs! dit-elle; il y a bien longtemps que je n'en ai vu. Que
cela sent bon, et que vous tes heureuse d'avoir des fleurs, madame!

Prompte comme la pense qui venait de se formuler par ces paroles
douloureuses, Genevive tendit la main pour offrir son bouquet  la
reine. Alors Marie-Antoinette leva la tte, la regarda, et une
imperceptible rougeur parut sur son front dcolor.

Mais, par une sorte de mouvement naturel, par cette habitude
d'obissance passive au rglement, Maurice tendit la main pour arrter
le bras de Genevive.

La reine alors demeura hsitante, et, regardant Maurice, elle le
reconnut pour le jeune municipal qui avait l'habitude de lui parler avec
fermet, mais en mme temps avec respect.

--Est-ce dfendu, monsieur? dit-elle.

--Non, non, madame, dit Maurice. Genevive, vous pouvez offrir votre
bouquet.

--Oh! merci, merci, monsieur! s'cria la reine avec une vive
reconnaissance.

Et, saluant avec une gracieuse affabilit Genevive, Marie-Antoinette
avana une main amaigrie, et cueillit au hasard un oeillet dans la masse
des fleurs.

--Mais prenez tout, madame, prenez, dit timidement Genevive.

--Non, dit la reine avec un sourire charmant; ce bouquet vient peut-tre
d'une personne que vous aimez, et je ne veux point vous en priver.

Genevive rougit, et cette rougeur fit sourire la reine.

--Allons, allons, citoyenne Capet, dit Agricola, il faut continuer votre
chemin.

La reine salua et continua de monter; mais, avant de disparatre, elle
se retourna encore en murmurant:

--Que cet oeillet sent bon et que cette femme est jolie!

--Elle ne m'a pas vu, murmura Morand, qui, presque agenouill dans la
pnombre du corridor, n'avait effectivement point frapp les regards de
la reine.

--Mais, vous, vous l'avez bien vue, n'est-ce pas, Morand? n'est-ce pas,
Genevive? dit Maurice doublement heureux, d'abord du spectacle qu'il
avait procur  ses amis, et ensuite du plaisir qu'il venait de faire 
si peu de frais  la malheureuse prisonnire.

--Oh! oui, oui, dit Genevive, je l'ai bien vue, et, maintenant, quand
je vivrais cent ans, je la verrais toujours.

--Et comment la trouvez-vous?

--Bien belle.

--Et vous, Morand? Morand joignit les mains sans rpondre.

--Dites donc, demanda tout bas et en riant Maurice  Genevive, est-ce
que ce serait de la reine que Morand est amoureux?

Genevive tressaillit; mais, se remettant aussitt:

--Ma foi, rpondit-elle en riant  son tour, cela en a en vrit l'air.

--Eh bien, vous ne me dites pas comment vous l'avez trouve, Morand,
insista Maurice.

--Je l'ai trouve bien ple, rpondit-il. Maurice reprit le bras de
Genevive et la fit descendre vers la cour. Dans l'escalier sombre, il
lui sembla que Genevive lui baisait la main.

--Eh bien, dit Maurice, que veut dire cela, Genevive?

--Cela veut dire, Maurice, que je n'oublierai jamais que, pour un
caprice de moi, vous avez risqu votre tte.

--Oh! dit Maurice, voil de l'exagration, Genevive. De vous  moi,
vous savez que la reconnaissance n'est pas le sentiment que
j'ambitionne.

Genevive lui pressa doucement le bras. Morand suivait en trbuchant.

On arriva dans la cour. Lorin vint reconnatre les deux visiteurs et les
fit sortir du Temple. Mais, avant de le quitter. Genevive fit promettre
 Maurice de venir dner vieille rue Saint-Jacques, le lendemain.




XXII

Simon le censeur


Maurice s'en revint  son poste le coeur tout plein d'une joie presque
cleste: il trouva la femme Tison qui pleurait.

--Et qu'avez-vous donc encore, la mre? demanda-t-il.

--J'ai que je suis furieuse, rpondit la gelire.

--Et pourquoi?

--Parce que tout est injustice pour les pauvres gens dans ce monde.

--Mais enfin?...

--Vous tes riche, vous; vous tes bourgeois; vous venez ici pour un
jour seulement, et l'on vous permet de vous y faire visiter par de
jolies femmes qui donnent des bouquets  l'Autrichienne; et moi qui
niche perptuellement dans le colombier, on me dfend de voir ma pauvre
Sophie.

Maurice lui prit la main et y glissa un assignat de dix livres.

--Tenez, bonne Tison, lui dit-il, prenez cela et ayez courage. Eh! mon
Dieu! l'Autrichienne ne durera pas toujours.

--Un assignat de dix livres, fit la gelire, c'est gentil de votre
part; mais j'aimerais mieux une papillote qui et envelopp les cheveux
de ma pauvre fille.

Elle achevait ces mots quand Simon, qui montait, les entendit, et vit la
gelire serrer dans sa poche l'assignat que lui avait donn Maurice.

Disons dans quelle disposition d'esprit tait Simon.

Simon venait de la cour, o il avait rencontr Lorin. Il y avait
dcidment antipathie entre ces deux hommes.

Cette antipathie tait beaucoup moins motive par la scne violente que
nous avons dj mise sous les yeux de nos lecteurs, que par la
diffrence des races, source ternelle de ces inimitis ou de ces
penchants que l'on appelle les mystres, et qui cependant s'expliquent
si bien.

Simon tait laid, Lorin tait beau; Simon tait sale, Lorin sentait bon;
Simon tait rpublicain fanfaron, Lorin tait un de ces patriotes
ardents qui, pour la Rvolution, n'avaient fait que des sacrifices; et
puis, s'il et fallu en venir aux coups, Simon sentait instinctivement
que le poing du muscadin lui et, non moins lgamment que Maurice,
dcern un chtiment plbien.

Simon, en apercevant Lorin, s'tait arrt court et avait pli.

--C'est donc encore ce bataillon-l qui monte la garde? grogna-t-il.

--Eh bien, aprs? rpondit un grenadier  qui l'apostrophe dplut. Il me
semble qu'il en vaut bien un autre.

Simon tira un crayon de la poche de sa carmagnole et feignit de prendre
une note sur une feuille de papier presque aussi noire que ses mains.

--Eh! dit Lorin, tu sais donc crire, Simon, depuis que tu es le
prcepteur de Capet? Voyez, citoyens; ma parole d'honneur, il note;
c'est Simon le censeur.

Et un clat de rire universel, parti des rangs des jeunes gardes
nationaux, presque tous jeunes gens lettrs, hbta pour ainsi dire le
misrable savetier.

--Bon, bon, dit-il, en grinant des dents et en blmissant de colre; on
dit que tu as laiss entrer des trangers dans le donjon, et cela sans
permission de la Commune. Bon, bon, je vais faire dresser procs-verbal
par le municipal.

--Au moins celui-l sait crire, rpondit Lorin; c'est Maurice, Maurice
poing de fer, connais-tu? En ce moment justement, Morand et Genevive
sortaient.

 cette vue, Simon s'lana dans le donjon, juste au moment o, comme
nous l'avons dit, Maurice donnait  la femme Tison un assignat de dix
livres comme consolation.

Maurice ne fit pas attention  la prsence de ce misrable, dont il
s'loignait d'ailleurs par instinct toutes les fois qu'il le trouvait
sur sa route, comme on s'loigne d'un reptile venimeux ou dgotant.

--Ah ! dit Simon  la femme Tison, qui s'essuyait les yeux avec son
tablier, tu veux donc absolument te faire guillotiner, citoyenne?

--Moi! dit la femme Tison; et pourquoi cela?

--Comment! tu reois de l'argent des municipaux pour faire entrer les
aristocrates chez l'Autrichienne!

--Moi? dit la femme Tison. Tais-toi, tu es fou.

--Ce sera consign au procs-verbal, dit Simon avec emphase.

--Allons donc, ce sont les amis du municipal Maurice, un des meilleurs
patriotes qui existent.

--Des conspirateurs, te dis-je; la Commune sera informe d'ailleurs,
elle jugera.

--Allons, tu vas me dnoncer, espion de police?

--Parfaitement,  moins que tu ne dnonces toi-mme.

--Mais quoi dnoncer? que veux-tu que je dnonce?

--Ce qui s'est pass, donc.

--Mais puisqu'il ne s'est rien pass.

--O taient-ils, les aristocrates?

--L, sur l'escalier.

--Quand la veuve Capet est monte  la tour?

--Oui.

--Et ils se sont parl?

--Ils se sont dit deux mots.

--Deux mots, tu vois; d'ailleurs, a sent l'aristocrate, ici.

--C'est--dire que a sent l'oeillet.

--L'oeillet! pourquoi l'oeillet?

--Parce que la citoyenne en avait un bouquet qui embaumait.

--Quelle citoyenne?

--Celle qui regardait passer la reine.

--Tu vois bien, tu dis la reine, femme Tison; la frquentation des
aristocrates te perd. Eh bien, sur quoi donc est-ce que je marche l?
continua Simon en se baissant.

--Eh! justement, dit la femme Tison, c'est une fleur... un oeillet; il
sera tomb des mains de la citoyenne Dixmer, quand Marie-Antoinette en a
pris un dans son bouquet.

--La femme Capet a pris une fleur dans le bouquet de la citoyenne
Dixmer? dit Simon.

--Oui, et c'est moi-mme qui le lui ai donn, entends-tu? dit d'une voix
menaante Maurice, qui coutait ce colloque depuis quelques instants et
que ce colloque impatientait.

--C'est bien, c'est bien, on voit ce qu'on voit, et on sait ce qu'on
dit, grogna Simon, qui tenait toujours  la main l'oeillet froiss par
son large pied.

--Et moi, reprit Maurice, je sais une chose et je vais te la dire, c'est
que tu n'as rien  faire dans le donjon et que ton poste de bourreau est
l-bas prs du petit Capet, que tu ne battras pas cependant aujourd'hui,
attendu que je suis l et que je te le dfends.

--Ah! tu menaces et tu m'appelles bourreau! s'cria Simon en crasant la
fleur entre ses doigts; ah! nous verrons s'il est permis aux
aristocrates.... Eh bien, qu'est-ce donc que cela?

--Quoi? demanda Maurice.

--Ce que je sens dans l'oeillet, donc! Ah! ah! Et, aux yeux de Maurice
stupfait, Simon tira du calice de la fleur un petit papier roul avec
un soin exquis et qui avait t artistement introduit au centre de son
pais panache.

--Oh! s'cria Maurice  son tour, qu'est-ce que cela, mon Dieu?

--Nous le saurons, nous le saurons, dit Simon en s'approchant de la
lucarne. Ah! ton ami Lorin dit que je ne sais pas lire? Eh bien, tu vas
voir.

Lorin avait calomni Simon; il savait lire l'imprim dans tous les
caractres, et l'criture quand elle tait d'une certaine grosseur. Mais
le billet tait minut si fin, que Simon fut oblig de recourir  ses
lunettes. Il posa en consquence le billet sur la lucarne et se mit 
faire l'inventaire de ses poches; mais comme il tait au milieu de ce
travail, le citoyen Agricola ouvrit la porte de l'antichambre qui tait
juste en face de la petite fentre, et un courant d'air s'tablit qui
enleva le papier lger comme une plume; de sorte que, quand Simon, aprs
une exploration d'un instant, eut dcouvert ses lunettes, et, aprs les
avoir mises sur son nez, se retourna, il chercha inutilement le papier;
le papier avait disparu.

Simon poussa un rugissement.

--Il y avait un papier, s'cria-t-il; il y avait un papier; mais gare 
toi, citoyen municipal, car il faudra bien qu'il se retrouve.

Et il descendit rapidement, laissant Maurice abasourdi. Dix minutes
aprs, trois membres de la Commune entraient dans le donjon. La reine
tait encore sur la terrasse, et l'ordre avait t donn de la laisser
dans la plus parfaite ignorance de ce qui venait de se passer. Les
membres de la Commune se firent conduire prs d'elle. Le premier objet
qui frappa leurs yeux fut l'oeillet rouge qu'elle tenait encore  la
main. Ils se regardrent surpris, et, s'approchant d'elle:

--Donnez-nous cette fleur, dit le prsident de la dputation.

La reine, qui ne s'attendait pas  cette irruption, tressaillit et
hsita.

--Rendez cette fleur, madame, s'cria Maurice avec une sorte de terreur,
je vous en prie.

La reine tendit l'oeillet demand. Le prsident le prit et se retira,
suivi de ses collgues, dans une salle voisine pour faire la
perquisition et dresser le procs-verbal. On ouvrit la fleur, elle tait
vide. Maurice respira.

--Un moment, un moment, dit l'un des membres, le coeur de l'oeillet a
t enlev. L'alvole est vide, c'est vrai; mais dans cette alvole un
billet bien certainement a t renferm.

--Je suis prt, dit Maurice,  fournir toutes les explications
ncessaires; mais, avant tout, je demande  tre arrt.

--Nous prenons acte de ta proposition, dit le prsident, mais nous n'y
faisons pas droit. Tu es connu pour un bon patriote, citoyen Lindey.

--Et je rponds, sur ma vie, des amis que j'ai eu l'imprudence d'amener
avec moi.

--Ne rponds de personne, dit le procureur. On entendit un grand
remue-mnage dans les cours. C'tait Simon, qui, aprs avoir cherch
inutilement le petit billet enlev par le vent, tait all trouver
Santerre et lui avait racont la tentative d'enlvement de la reine avec
tous les accessoires que pouvaient prter  un pareil enlvement les
charmes de son imagination. Santerre tait accouru; on investissait le
Temple et l'on changeait la garde, au grand dpit de Lorin, qui
protestait contre cette offense faite  son bataillon.

--Ah! mchant savetier, dit-il  Simon en le menaant de son sabre,
c'est  toi que je dois cette plaisanterie; mais, sois tranquille, je te
la revaudrai.

--Je crois plutt que c'est toi qui payeras tout ensemble  la nation,
dit le cordonnier en se frottant les mains.

--Citoyen Maurice, dit Santerre, tiens-toi  la disposition de la
Commune, qui t'interrogera.

--Je suis  tes ordres, commandant; mais j'ai dj demand  tre arrt
et je le demande encore.

--Attends, attends, murmura sournoisement Simon; puisque tu y tiens si
fort, nous allons tcher de faire ton affaire.

Et il alla retrouver la femme Tison.




XXIII

La desse Raison


On chercha pendant toute la journe dans la cour, dans le jardin et dans
les environs le petit papier qui causait toute cette rumeur et qui, on
n'en doutait plus, renfermait tout un complot.

On interrogea la reine aprs l'avoir spare de sa soeur et de sa fille;
mais elle ne rpondit rien, sinon qu'elle avait, sur l'escalier,
rencontr une jeune femme portant un bouquet, et qu'elle s'tait
contente d'y cueillir une fleur.

Encore n'avait-elle cueilli cette fleur que du consentement du municipal
Maurice.

Elle n'avait rien autre chose  dire, c'tait la vrit dans toute sa
simplicit et dans toute sa force.

Tout fut rapport  Maurice lorsque son tour vint, et il appuya la
dposition de la reine comme franche et exacte.

--Mais, dit le prsident, il y avait un complot, alors?

--C'est impossible, dit Maurice; c'est moi, qui en dnant chez madame
Dixmer, lui avais propos de lui faire voir la prisonnire, qu'elle
n'avait jamais vue. Mais il n'y avait rien de fix pour le jour ni pour
le moyen.

--Mais on s'tait muni de fleurs, dit le prsident; ce bouquet avait t
fait d'avance?

--Pas du tout, c'est moi-mme qui ai achet ces fleurs  une bouquetire
qui est venue nous les offrir au coin de la rue des Vieilles-Audriettes.

--Mais, au moins, cette bouquetire t'a prsent le bouquet?

--Non, citoyen, je l'ai choisi moi-mme entre dix ou douze; il est vrai
que j'ai choisi le plus beau.

--Mais on a pu, pendant le chemin, y glisser ce billet?

--Impossible, citoyen. Je n'ai pas quitt une minute madame Dixmer, et,
pour faire l'opration que vous dites dans chacune des fleurs, car
remarquez que chacune des fleurs,  ce que dit Simon, devait renfermer
un billet pareil, il et fallu au moins une demi-journe.

--Mais enfin, ne peut-on avoir gliss parmi ces fleurs deux billets
prpars?

--C'est devant moi que la prisonnire en a pris un au hasard, aprs
avoir refus tout le bouquet.

--Alors,  ton avis, citoyen Lindey, il n'y a donc pas de complot?

--Si fait, il y a complot, reprit Maurice, et je suis le premier, non
seulement  le croire, mais  l'affirmer; seulement, ce complot ne vient
point de mes amis. Cependant, comme il ne faut pas que la nation soit
expose  aucune crainte, j'offre une caution et je me constitue
prisonnier.

--Pas du tout, rpondit Santerre; est-ce qu'on agit ainsi avec des
prouvs comme toi? Si tu te constituais prisonnier pour rpondre de tes
amis, je me constituerais prisonnier pour rpondre de toi. Ainsi la
chose est simple, il n'y a pas de dnonciation positive, n'est-ce pas?
Nul ne saura ce qui s'est pass. Redoublons de surveillance, toi
surtout, et nous arriverons  connatre le fond des choses en vitant la
publicit.

--Merci, commandant, dit Maurice, mais je vous rpondrai ce que vous
rpondriez  ma place. Nous ne devons pas en rester l et il nous faut
retrouver la bouquetire.

--La bouquetire est loin; mais, sois tranquille, on la cherchera. Toi,
surveille tes amis; moi, je surveillerai les correspondances de la
prison.

On n'avait point song  Simon, mais Simon avait son projet.

Il arriva sur la fin de la sance que vous venons de raconter, pour
demander des nouvelles, et il apprit la dcision de la Commune.

--Ah! il ne faut qu'une dnonciation en rgle, dit-il, pour faire
l'affaire; attendez cinq minutes et je l'apporte.

--Qu'est-ce donc? demanda le prsident.

--C'est, rpondit le prisonnier, la courageuse citoyenne Tison qui
dnonce les menes sourdes du partisan de l'aristocratie, Maurice, et
les ramifications d'un autre faux patriote de ses amis nomm Lorin.

--Prends garde, prends garde, Simon! Ton zle pour la nation t'gare
peut-tre, dit le prsident; Maurice Lindey et Hyacinthe Lorin sont des
prouvs.

--On verra a au tribunal, rpliqua Simon.

--Songez-y bien, Simon, ce sera un procs scandaleux pour tous les bons
patriotes.

--Scandaleux ou non, qu'est-ce que a me fait,  moi? Est-ce que je
crains le scandale, moi? On saura au moins toute la vrit sur ceux qui
trahissent.

--Ainsi tu persistes  dnoncer au nom de la femme Tison?

--Je dnoncerai moi-mme ce soir aux Cordeliers, et toi-mme avec les
autres, citoyen prsident, si tu ne veux pas dcrter d'arrestation le
tratre Maurice.

--Eh bien, soit, dit le prsident, qui, selon l'habitude de ce
malheureux temps, tremblait devant celui qui criait le plus haut. Eh
bien, soit, on l'arrtera.

Pendant que cette dcision tait rendue contre lui, Maurice tait
retourn au Temple o l'attendait un billet ainsi conu:

Notre garde tant violemment interrompue, je ne pourrai, selon toute
probabilit, te revoir que demain matin: viens djeuner avec moi; tu me
mettras au courant, en djeunant, des trames et des conspirations
dcouvertes par matre Simon.


          _On prtend que Simon dpose_
          _Que tout le mal vient d'un oeillet;_
          _De mon ct, sur ce mfait,_
          _Je vais interroger la rose._

Et demain,  mon tour, je te dirai ce qu'Arthmise m'aura rpondu.

Ton ami,

LORIN.

Rien de nouveau, rpondit Maurice; dors en paix cette nuit et djeune
sans moi demain, attendu que, vu les incidents de la journe, je ne
sortirai probablement pas avant midi.

Je voudrais tre le zphyr pour avoir le droit d'envoyer un baiser  la
rose dont tu parles.

Je te permets de siffler ma prose comme je siffle tes vers.

Ton ami,

MAURICE.

_P.-S.--_Je crois, au reste, que la conspiration n'tait qu'une fausse
alarme.

Lorin tait, en effet, sorti vers onze heures, avant tout son bataillon,
grce  la motion brutale du cordonnier.

Il s'tait consol de cette humiliation avec un quatrain, et, ainsi
qu'il le disait dans ce quatrain, il tait all chez Arthmise.

Arthmise fut enchante de voir arriver Lorin. Le temps tait
magnifique, comme nous l'avons dit; elle proposa, le long des quais, une
promenade qui fut accepte.

Ils avaient suivi le port au charbon tout en causant politique, Lorin
racontant son expulsion du Temple et cherchant  deviner quelles
circonstances avaient pu la provoquer, quand, en arrivant  la hauteur
de la rue des Barres, ils aperurent une bouquetire qui, comme eux,
remontait la rive droite de la Seine.

--Ah! citoyen Lorin, dit Arthmise, tu vas, je l'espre bien, me donner
un bouquet.

--Comment donc! dit Lorin, deux si la chose vous est agrable.

Et tous deux doublrent le pas pour joindre la bouquetire, qui
elle-mme suivait son chemin d'un pas fort rapide.

En arrivant au pont Marie, la jeune fille s'arrta et, se penchant
au-dessus du parapet, vida sa corbeille dans la rivire.

Les fleurs, spares, tourbillonnrent un instant dans l'air. Les
bouquets, entrans par leur pesanteur, tombrent plus rapidement; puis
bouquets et fleurs, surnageant  la surface, suivirent le cours de
l'eau.

--Tiens! dit Arthmise en regardant la bouquetire qui faisait un si
trange commerce, on dirait... mais oui... mais non... mais si.... Ah!
que c'est bizarre!

La bouquetire mit un doigt sur ses lvres comme pour prier Arthmise de
garder le silence et disparut.

--Qu'est-ce donc? dit Lorin; connaissez-vous cette mortelle, desse?

--Non. J'avais cru d'abord.... Mais certainement je me suis trompe.

--Cependant elle vous a fait signe, insista Lorin.

--Pourquoi donc est-elle bouquetire ce matin? se demanda Arthmise en
s'interrogeant elle-mme.

--Vous avouez donc que vous la connaissez, Arthmise? demanda Lorin.

--Oui, rpondit Arthmise, c'est une bouquetire  laquelle j'achte
quelquefois.

--Dans tous les cas, dit Lorin, cette bouquetire a de singulires
faons de dbiter sa marchandise.

Et tous deux, aprs avoir regard une dernire fois les fleurs, qui
avaient dj atteint le pont de bois et reu une nouvelle impulsion du
bras de la rivire qui passe sous ses arches, continurent leur route
vers la Rape, o ils comptaient dner en tte  tte.

L'incident n'eut point de suite pour le moment. Seulement, comme il
tait trange et prsentait un certain caractre mystrieux, il se grava
dans l'imagination potique de Lorin.

Cependant la dnonciation de la femme Tison, dnonciation porte contre
Maurice et Lorin, soulevait un grand bruit au club des Jacobins, et
Maurice reut au Temple l'avis de la Commune que sa libert tait
menace par l'indignation publique. C'tait une invitation au jeune
municipal de se cacher s'il tait coupable. Mais, fort de sa conscience,
Maurice resta au Temple, et on le trouva  son poste lorsqu'on vint pour
l'arrter.

 l'instant mme, Maurice fut interrog. Tout en demeurant dans la ferme
rsolution de ne mettre en cause aucun des amis dont il tait sr,
Maurice, qui n'tait pas homme  se sacrifier ridiculement par le
silence comme un hros de roman, demanda la mise en cause de la
bouquetire. Il tait cinq heures du soir lorsque Lorin rentra chez lui;
il apprit  l'instant mme l'arrestation de Maurice et la demande que
celui-ci avait faite.

La bouquetire du pont Marie jetant ses fleurs dans la Seine lui revint
aussitt  l'esprit: ce fut une rvlation subite. Cette bouquetire
trange, cette concidence des quartiers, ce demi-aveu d'Arthmise, tout
lui criait instinctivement que l tait l'explication du mystre dont
Maurice demandait la rvlation.

Il bondit hors de sa chambre, descendit les quatre tages comme s'il et
eu des ailes et courut chez la desse Raison qui brodait des toiles
d'or sur une robe de gaze bleue.

C'tait sa robe de divinit.

--Trve d'toiles, chre amie, dit Lorin. On a arrt Maurice ce matin,
et probablement je serai arrt ce soir.

--Maurice arrt?

--Eh! mon Dieu, oui. Dans ce temps-ci, rien de plus commun que les
grands vnements; on n'y fait pas attention parce qu'ils vont par
troupes, voil tout. Or, presque tous ces grands vnements arrivent 
propos de futilits. Ne ngligeons pas les futilits. Quelle tait cette
bouquetire que nous avons rencontre ce matin, chre amie?

Arthmise tressaillit.

--Quelle bouquetire?

--Eh! pardieu! celle qui jetait avec tant de prodigalit ses fleurs dans
la Seine.

--Eh! mon Dieu! dit Arthmise, cet vnement est-il donc si grave que
vous y reveniez avec une pareille insistance?

--Si grave, chre amie, que je vous prie de rpondre  l'instant mme 
ma question.

--Mon ami, je ne le puis.

--Desse, rien ne vous est impossible.

--Je suis engage d'honneur  garder le silence.

--Et moi, je suis engag d'honneur  vous faire parler.

--Mais pourquoi insistez-vous ainsi?

--Pour que... corbleu! pour que Maurice n'ait pas le cou coup.

--Ah! mon Dieu! Maurice guillotin! s'cria la jeune femme effraye.

--Sans vous parler de moi, qui, en vrit, n'ose pas rpondre d'avoir
encore ma tte sur mes paules.

--Oh! non, non, dit Arthmise, ce serait la perdre infailliblement.

En ce moment, l'officieux de Lorin se prcipita dans la chambre
d'Arthmise.

--Ah! citoyen, s'cria-t-il, sauve-toi, sauve-toi!

--Et pourquoi cela? demanda Lorin.

--Parce que les gendarmes se sont prsents chez toi, et que, tandis
qu'ils enfonaient la porte, j'ai gagn la maison voisine par les toits,
et j'accours te prvenir.

Arthmise jeta un cri terrible. Elle aimait rellement Lorin.

--Arthmise, dit Lorin en se posant, mettez-vous la vie d'une
bouquetire en comparaison avec celle de Maurice et celle de votre
amant? S'il en est ainsi, je vous dclare que je cesse de vous tenir
pour la desse Raison, et que je vous proclame la desse Folie.

--Pauvre Hlose! s'cria l'ex-danseuse de l'Opra, ce n'est point ma
faute si je te trahis.

--Bien! bien! chre amie, dit Lorin en prsentant un papier  Arthmise.
Vous m'avez dj gratifi du nom de baptme; donnez-moi maintenant le
nom de famille et l'adresse.

--Oh! l'crire, jamais, jamais! s'cria Arthmise; vous le dire,  la
bonne heure.

--Dites-le donc, et soyez tranquille, je ne l'oublierai pas. Et
Arthmise donna de vive voix le nom et l'adresse de la fausse
bouquetire  Lorin. Elle s'appelait Hlose Tison et demeurait rue des
Nonandires, 24.

 ce nom, Lorin jeta un cri et s'enfuit  toutes jambes.

Il n'tait pas au bout de la rue, qu'une lettre arrivait chez Arthmise.
Cette lettre ne contenait que ces trois lignes:

Pas un mot sur moi, chre amie; la rvlation de mon nom me perdrait
infailliblement.... Attends  demain pour me nommer, car ce soir j'aurai
quitt Paris.

Ton HLOSE.

--Oh! mon Dieu! s'cria la future desse, si j'avais pu deviner cela,
j'eusse attendu jusqu' demain.

Et elle s'lana vers la fentre pour rappeler Lorin, s'il tait encore
temps; mais il avait disparu.




XXIV

La mre et la fille


Nous avons dj dit qu'en quelques heures la nouvelle de cet vnement
s'tait rpandue dans tout Paris. En effet, il y avait  cette poque
des indiscrtions bien faciles  comprendre de la part d'un gouvernement
dont la politique se nouait et se dnouait dans la rue.

La rumeur gagna donc, terrible et menaante, la vieille rue
Saint-Jacques, et, deux heures aprs l'arrestation de Maurice, on y
apprenait cette arrestation.

Grce  l'activit de Simon, les dtails du complot avaient promptement
jailli hors du Temple; seulement, comme chacun brodait sur le fond, la
vrit arriva quelque peu altre chez le matre tanneur; il s'agissait,
disait-on, d'une fleur empoisonne qu'on aurait fait passer  la reine,
et  l'aide de laquelle l'Autrichienne devait endormir ses gardes pour
sortir du Temple; en outre,  ces bruits s'taient joints certains
soupons sur la fidlit du bataillon congdi la veille par Santerre;
de sorte qu'il y avait dj plusieurs victimes dsignes  la haine du
peuple.

Mais, vieille rue Saint-Jacques, on ne se trompait point, et pour cause,
sur la nature de l'vnement, et Morand d'un ct, et Dixmer de l'autre,
sortirent aussitt, laissant Genevive en proie au plus violent
dsespoir.

En effet, s'il arrivait malheur  Maurice, c'tait Genevive qui tait
la cause de ce malheur. C'tait elle qui avait conduit par la main
l'aveugle jeune homme jusque dans le cachot o il tait renferm et
duquel il ne sortirait, selon toute probabilit, que pour marcher 
l'chafaud.

Mais, en tout cas, Maurice ne payerait pas de sa tte son dvouement au
caprice de Genevive. Si Maurice tait condamn, Genevive allait
s'accuser elle-mme au tribunal, elle avouait tout. Elle assumait la
responsabilit sur elle, bien entendu, et, aux dpens de sa vie, elle
sauvait Maurice.

Genevive, au lieu de frmir  cette pense de mourir pour Maurice, y
trouvait, au contraire, une amre flicit.

Elle aimait le jeune homme, elle l'aimait plus qu'il ne convenait  une
femme qui ne s'appartenait pas. C'tait pour elle un moyen de reporter 
Dieu son me pure et sans tache comme elle l'avait reue de lui.

En sortant de la maison, Morand et Dixmer s'taient spars. Dixmer
s'achemina vers la rue de la Corderie, et Morand courut  la rue des
Nonandires. En arrivant au bout du pont Marie, ce dernier aperut cette
foule d'oisifs et de curieux qui stationnent  Paris pendant ou aprs un
vnement sur la place o cet vnement a eu lieu, comme les corbeaux
stationnent sur un champ de bataille.

 cette vue, Morand s'arrta tout court; les jambes lui manquaient, il
fut forc de s'appuyer au parapet du pont.

Enfin il reprit, aprs quelques secondes, cette puissance merveilleuse
que, dans les grandes circonstances, il avait sur lui-mme, se mla aux
groupes, interrogea et apprit que, dix minutes auparavant, on venait
d'enlever, rue des Nonandires, 24, une jeune femme coupable bien
certainement du crime dont elle avait t accuse, puisqu'on l'avait
surprise occupe  faire ses paquets.

Morand s'informa du club dans lequel la pauvre fille devait tre
interroge. Il apprit que c'tait devant la section mre qu'elle avait
t conduite, et il s'y rendit aussitt.

Le club regorgeait de monde. Cependant,  force de coups de coude et de
coups de poing, Morand parvint  se glisser dans une tribune. La
premire chose qu'il aperut, fut la haute taille, la noble figure, la
mine ddaigneuse de Maurice, debout au banc des accuss, et crasant de
son regard Simon, qui prorait.

--Oui, citoyens, criait Simon, oui, la citoyenne Tison accuse le citoyen
Lindey et le citoyen Lorin. Le citoyen Lindey parle d'une bouquetire
sur laquelle il veut rejeter son crime; mais je vous en prviens
d'avance, la bouquetire ne se retrouvera point; c'est un complot form
par une socit d'aristocrates qui se rejettent la balle les uns aux
autres, comme des lches qu'ils sont. Vous avez bien vu que le citoyen
Lorin avait dcamp de chez lui quand on s'y est prsent. Eh bien, il
ne se rencontrera pas plus que la bouquetire.

--Tu en as menti, Simon, dit une voix furieuse; il se retrouvera, car le
voici. Et Lorin fit irruption dans la salle.

--Place  moi! cria-t-il en bousculant les spectateurs; place! Et il
alla se ranger auprs de Maurice.

Cette entre de Lorin, faite tout naturellement, sans manires, sans
emphase, mais avec toute la franchise et toute la vigueur inhrentes au
caractre du jeune homme, produisit le plus grand effet sur les
tribunes, qui se mirent  applaudir et  crier bravo!

Maurice se contenta de sourire et de tendre la main  son ami, en homme
qui s'tait dit  lui-mme: Je suis sr de ne pas demeurer longtemps
seul au banc des accuss.

Les spectateurs regardaient avec un intrt visible ces deux beaux
jeunes gens, qu'accusait, comme un dmon jaloux de la jeunesse et de la
beaut, l'immonde cordonnier du Temple.

Celui-ci s'aperut de la mauvaise impression qui commenait 
s'appesantir sur lui. Il rsolut de frapper le dernier coup.

--Citoyens, hurla-t-il, je demande que la gnreuse citoyenne Tison soit
entendue, je demande qu'elle parle, je demande qu'elle accuse.

--Citoyens, dit Lorin, je demande qu'auparavant, la jeune bouquetire
qui vient d'tre arrte et qu'on va sans doute amener devant vous, soit
entendue.

--Non, dit Simon, c'est encore quelque faux tmoin, quelque partisan des
aristocrates; d'ailleurs, la citoyenne Tison brle du dsir d'clairer
la justice.

Pendant ce temps, Morin parlait  Maurice.

--Oui, crirent les tribunes, oui, la dposition de la femme Tison; oui,
oui, qu'elle dpose!

--La citoyenne Tison est-elle dans la salle? demanda le prsident.

--Sans doute qu'elle y est, s'cria Simon. Citoyenne Tison, dis donc que
tu es l.

--Me voil, mon prsident, dit la gelire; mais, si je dpose, me
rendra-t-on ma fille?

--Ta fille n'a rien  voir dans l'affaire qui nous occupe, dit le
prsident; dpose d'abord, et puis ensuite adresse-toi  la Commune pour
redemander ton enfant.

--Entends-tu? le citoyen prsident t'ordonne de dposer, cria Simon;
dpose donc tout de suite.

--Un instant, dit, en se retournant vers Maurice, le prsident tonn du
calme de cet homme ordinairement si fougueux, un instant! Citoyen
municipal, n'as-tu rien  dire d'abord?

--Non, citoyen prsident; sinon qu'avant d'appeler lche et tratre un
homme tel que moi, Simon aurait mieux fait d'attendre qu'il ft mieux
instruit.

--Tu dis, tu dis? rpta Simon avec cet accent railleur de l'homme du
peuple particulier  la plbe parisienne.

--Je dis, Simon, reprit Maurice avec plus de tristesse que de colre,
que tu seras cruellement puni tout  l'heure quand tu vas voir ce qui va
arriver.

--Et que va-t-il donc arriver? demanda Simon.

--Citoyen prsident, reprit Maurice sans rpondre  son hideux
accusateur, je me joins  mon ami Lorin pour te demander que la jeune
fille qui vient d'tre arrte soit entendue avant qu'on fasse parler
cette pauvre femme,  qui l'on a sans doute souffl sa dposition.

--Entends-tu, citoyenne, cria Simon, entends-tu? on dit l-bas que tu es
un faux tmoin!

--Moi, un faux tmoin? dit la femme Tison. Ah! tu vas voir; attends,
attends.

--Citoyen, dit Maurice, ordonne  cette malheureuse de se taire.

--Ah! tu as peur, cria Simon, tu as peur! Citoyen prsident, je requiers
la dposition de la citoyenne Tison.

--Oui, oui, la dposition! crirent les tribunes.

--Silence! cria le prsident; voici la Commune qui revient. En ce
moment, en entendit une voiture qui roulait au dehors, avec un grand
bruit d'armes et de hurlements. Simon se retourna inquiet vers la porte.

--Quitte la tribune, lui dit le prsident, tu n'as plus la parole. Simon
descendit.

En ce moment, des gendarmes entrrent avec un flot de curieux, bientt
refoul, et une femme fut pousse vers le prtoire.

--Est-ce elle? demanda Lorin  Maurice.

--Oui, oui, c'est elle, dit celui-ci. Oh! la malheureuse femme, elle est
perdue!

--La bouquetire! la bouquetire! murmurait-on des tribunes, que la
curiosit agitait; c'est la bouquetire.

--Je demande, avant toute chose, la dposition de la femme Tison, hurla
le cordonnier; tu lui avais ordonn de dposer, prsident, et tu vois
qu'elle ne dpose pas.

La femme Tison fut appele et entama une dnonciation terrible,
circonstancie. Selon elle, la bouquetire tait coupable, il est vrai;
mais Maurice et Lorin taient ses complices.

Cette dnonciation produisit un effet visible sur le public. Cependant
Simon triomphait.

--Gendarmes, amenez la bouquetire, cria le prsident.

--Oh! c'est affreux! murmura Morand en cachant sa tte entre ses deux
mains.

La bouquetire fut appele, et se plaa au bas de la tribune, vis--vis
de la femme Tison, dont le tmoignage venait de rendre capital le crime
dont on l'accusait.

Alors elle releva son voile.

--Hlose! s'cria la femme Tison; ma fille... toi ici?...

--Oui, ma mre, rpondit doucement la jeune femme.

--Et pourquoi es-tu entre deux gendarmes?

--Parce que je suis accuse, ma mre.

--Toi... accuse? s'cria la femme Tison avec angoisse; et par qui?

--Par vous, ma mre. Un silence effrayant, silence de mort, vint
s'abattre tout  coup sur ces masses bruyantes, et le sentiment
douloureux de cette horrible scne treignit tous les coeurs.

--Sa fille! chuchotrent des voix basses et comme dans le lointain, sa
fille, la malheureuse!

Maurice et Lorin regardaient l'accusatrice et l'accuse avec un
sentiment de profonde commisration et de douleur respectueuse.

Simon, tout en dsirant voir la fin de cette scne, dans laquelle il
esprait que Maurice et Lorin demeureraient compromis, essayait de se
soustraire aux regards de la femme Tison, qui roulait autour d'elle un
oeil gar.

--Comment t'appelles-tu, citoyenne? dit le prsident, mu lui-mme,  la
jeune fille calme et rsigne.

--Hlose Tison, citoyen.

--Quel ge as-tu?

--Dix-neuf ans.

--O demeures-tu?

--Rue des Nonandires, n 24.

--Est-ce toi qui as vendu au citoyen municipal Lindey, que voici sur ce
banc, un bouquet d'oeillets ce matin?

La fille Tison se tourna vers Maurice, et, aprs l'avoir regard:

--Oui, citoyen, c'est moi, dit-elle.

La femme Tison regardait elle-mme sa fille avec des yeux dilats par
l'pouvante.

--Sais-tu que chacun de ces oeillets contenait un billet adress  la
veuve Capet?

--Je le sais, rpondit l'accuse.

Un mouvement d'horreur et d'admiration se rpandit dans la salle.

--Pourquoi offrais-tu ces oeillets au citoyen Maurice?

--Parce que je lui voyais l'charpe municipale, et que je me doutais
qu'il allait au Temple.

--Quels sont tes complices?

--Je n'en ai pas.

--Comment! tu as fait le complot  toi toute seule?

--Si c'est un complot, je l'ai fait  moi toute seule.

--Mais le citoyen Maurice savait-il...?

--Que ces fleurs continssent des billets?

--Oui.

--Le citoyen Maurice est municipal; le citoyen Maurice pouvait voir la
reine en tte  tte,  toute heure du jour et de la nuit. Le citoyen
Maurice, s'il et eu quelque chose  dire  la reine, n'avait pas besoin
d'crire, puisqu'il pouvait parler.

--Et tu ne connaissais pas le citoyen Maurice?

--Je l'avais vu venir au Temple au temps o j'y tais avec ma pauvre
mre; mais je ne le connaissais pas autrement que de vue!

--Vois-tu, misrable! s'cria Lorin en menaant du poing Simon, qui,
baissant la tte, atterr de la tournure que prenaient les affaires,
essayait de fuir inaperu. Vois-tu ce que tu as fait?

Tous les regards se tournrent vers Simon avec un sentiment de parfaite
indignation. Le prsident continua:

--Puisque c'est toi qui as remis le bouquet, puisque tu savais que
chaque fleur contenait un papier, tu dois savoir aussi ce qu'il y avait
d'crit sur ce papier!

--Sans doute, je le sais.

--Eh bien, alors, dis-nous ce qu'il y avait sur ce papier?

--Citoyen, dit avec fermet la jeune fille, j'ai dit tout ce que je
pouvais et surtout tout ce que je voulais dire.

--Et tu refuses de rpondre?

--Oui.

--Tu sais  quoi tu t'exposes?

--Oui.

--Tu espres peut-tre en ta jeunesse, en ta beaut?

--Je n'espre qu'en Dieu.

--Citoyen Maurice Lindey, dit le prsident, citoyen Hyacinthe Lorin,
vous tes libres; la Commune reconnat votre innocence et rend justice 
votre civisme. Gendarmes, conduisez la citoyenne Hlose  la prison de
la section.

 ces paroles, la femme Tison sembla se rveiller, jeta un effroyable
cri, et voulut se prcipiter pour embrasser une fois encore sa fille;
mais les gendarmes l'en empchrent.

--Je vous pardonne, ma mre, cria la jeune fille pendant qu'on
l'entranait.

La femme Tison poussa un rugissement sauvage, et tomba comme morte.

--Noble fille! murmura Morand avec une douloureuse motion.




XXV

Le billet


 la suite des vnements que nous venons de raconter, une dernire
scne vint se joindre comme complment de ce drame qui commenait  se
drouler dans ces sombres pripties.

La femme Tison, foudroye par ce qui venait de se passer, abandonne de
ceux qui l'avaient escorte, car il y a quelque chose d'odieux, mme
dans le crime involontaire, et c'est un crime bien grand que celui d'une
mre qui tue son enfant, ft-ce mme par excs de zle patriotique, la
femme Tison, aprs tre demeure quelque temps dans une immobilit
absolue, releva la tte, regarda autour d'elle, gare, et, se voyant
seule, poussa un cri et s'lana vers la porte.

 la porte, quelques curieux, plus acharns que les autres,
stationnaient encore; ils s'cartrent ds qu'ils la virent, en se la
montrant du doigt et en se disant les uns aux autres:

--Vois-tu cette femme? C'est celle qui a dnonc sa fille. La femme
Tison poussa un cri de dsespoir et s'lana dans la direction du
Temple. Mais, arrive au tiers de la rue Michel-le-Comte, un homme vint
se placer devant elle, et, lui barrant le chemin en se cachant la figure
dans son manteau:

--Tu es contente, lui dit-il, tu as tu ton enfant.

--Tu mon enfant? tu mon enfant? s'cria la pauvre mre. Non, non, il
n'est pas possible.

--Cela est ainsi, cependant, car ta fille est arrte.

--Et o l'a-t-on conduite?

-- la Conciergerie; de l, elle partira pour le tribunal
rvolutionnaire, et tu sais ce que deviennent ceux qui y vont.

--Rangez-vous, dit la femme Tison, et laissez-moi passer.

--O vas-tu?

-- la Conciergerie.

--Qu'y vas-tu faire?

--La voir encore.

--On ne te laissera pas entrer.

--On me laissera bien coucher sur la porte, vivre l, dormir l. J'y
resterai jusqu' ce qu'elle sorte, et je la verrai au moins encore une
fois.

--Si quelqu'un te promettait de te rendre ta fille?

--Que dites-vous?

--Je te demande, en supposant qu'un homme te promt de te rendre ta
fille, si tu ferais ce que cet homme te dirait de faire?

--Tout pour ma fille! tout pour mon Hlose! s'cria la femme en se
tordant les bras avec dsespoir. Tout, tout, tout!

--coute, reprit l'inconnu, c'est Dieu qui te punit.

--Et de quoi?

--Des tortures que tu as infliges  une pauvre mre comme toi.

--De qui voulez-vous parler? Que voulez-vous dire?

--Tu as souvent conduit la prisonnire  deux doigts du dsespoir o tu
marches toi-mme en ce moment, par tes rvlations et tes brutalits,
Dieu te punit en conduisant  la mort cette fille que tu aimais tant.

--Vous avez dit qu'il y avait un homme qui pouvait la sauver; o est cet
homme? que veut-il? que demande-t-il?

--Cet homme veut que tu cesses de perscuter la reine, que tu lui
demandes pardon des outrages que tu lui as faits, et qui, si tu
t'aperois que cette femme, qui, elle aussi, est une mre qui souffre,
qui pleure, qui se dsespre, par une circonstance impossible, par
quelque miracle du ciel, est sur le point de se sauver, au lieu de
t'opposer  sa fuite, tu y aides de tout ton pouvoir.

--coute, citoyen, dit la femme Tison, c'est toi, n'est-ce pas, qui es
cet homme?

--Eh bien?

--C'est toi qui promets de sauver ma fille? L'inconnu se tut.

--Me le promets-tu? t'y engages-tu? me le jures-tu? Rponds!

--coute. Tout ce qu'un homme peut faire pour sauver une femme, je le
ferai pour sauver ton enfant.

--Il ne peut pas la sauver! s'cria la femme Tison en poussant des
hurlements; il ne peut pas la sauver. Il mentait lorsqu'il promettait de
la sauver.

--Fais ce que tu pourras pour la reine, je ferai ce que je pourrai pour
ta fille.

--Que m'importe la reine,  moi? C'est une mre qui a une fille, voil
tout. Mais, si l'on coupe le cou  quelqu'un, ce ne sera pas  sa fille,
ce sera  elle. Qu'on me coupe le cou, et qu'on sauve ma fille. Qu'on me
mne  la guillotine,  la condition qu'il ne tombera pas un seul cheveu
de sa tte, et j'irai  la guillotine en chantant:


          _Ah! a ira, a ira, a ira,_
          _Les aristocrates  la lanterne..._


Et la femme Tison se mit  chanter avec une voix effrayante; puis, tout
 coup, elle interrompit son chant par un grand clat de rire.

L'homme au manteau parut lui-mme effray de ce commencement de folie et
fit un pas en arrire.

--Oh! tu ne t'loigneras pas comme cela, dit la femme Tison au
dsespoir, et en le retenant par son manteau; on ne vient pas dire  une
mre: Fais cela et je sauverai ton enfant, pour lui dire aprs cela:
Peut-tre. La sauveras-tu?

--Oui.

--Quand cela?

--Le jour o on la conduira de la Conciergerie  l'chafaud.

--Pourquoi attendre? pourquoi pas cette nuit, ce soir,  l'instant mme?

--Parce que je ne puis pas.

--Ah! tu vois bien, tu vois bien, s'cria la femme Tison, tu vois bien
que tu ne peux pas; mais, moi, je peux.

--Que peux-tu?

--Je peux perscuter la prisonnire, comme tu l'appelles; je peux
surveiller la reine, comme tu dis, aristocrate que tu es! je puis entrer
 toute heure, jour et nuit, dans la prison, et je ferai tout cela.
Quant  ce qu'elle se sauve, nous verrons. Ah! nous verrons bien,
puisqu'on ne veut pas sauver ma fille, si elle doit se sauver, elle.
Tte pour tte, veux-tu? Madame Veto a t reine, je le sais bien;
Hlose Tison n'est qu'une pauvre fille, je le sais bien; mais sur la
guillotine nous sommes tous gaux.

--Eh bien, soit! dit l'homme au manteau; sauve-la, je la sauverai.

--Jure.

--Je le jure.

--Sur quoi?

--Sur ce que tu voudras.

--As-tu une fille?

--Non.

--Eh bien, dit la femme Tison en laissant tomber ses deux bras avec
dcouragement, sur quoi veux-tu jurer alors?

--coute, je te jure sur Dieu.

--Bah! rpondit la femme Tison; tu sais bien qu'ils ont dfait l'ancien,
et qu'ils n'ont pas encore fait le nouveau.

--Je te jure sur la tombe de mon pre.

--Ne jure pas par une tombe, cela lui porterait malheur.... Oh! mon Dieu,
mon Dieu! quand je pense que, dans trois jours peut-tre, moi aussi, je
jurerai par la tombe de ma fille! Ma fille! ma pauvre Hlose! s'cria
la femme Tison avec un tel clat, qu' sa voix, dj retentissante,
plusieurs fentres s'ouvrirent.

 la vue de ces fentres qui s'ouvraient, un autre homme sembla se
dtacher de la muraille et s'avana vers le premier.

--Il n'y a rien  faire avec cette femme, dit le premier au second, elle
est folle.

--Non, elle est mre, dit celui-ci. Et il entrana son compagnon. En les
voyant s'loigner, la femme Tison sembla revenir  elle.

--O allez-vous? s'cria-t-elle; allez-vous sauver Hlose?
Attendez-moi, alors, je vais avec vous. Attendez-moi, mais attendez-moi
donc!

Et la pauvre mre les poursuivit en hurlant; mais, au coin de la rue la
plus proche, elle les perdit de vue. Et ne sachant plus de quel ct
tourner, elle demeura un instant indcise, regardant de tous cts; et
se voyant seule dans la nuit et dans le silence, ce double symbole de la
mort, elle poussa un cri dchirant et tomba sans connaissance sur le
pav.

Dix heures sonnrent. Pendant ce temps, et comme cette mme heure
retentissait  l'horloge du Temple, la reine, assise dans cette chambre
que nous connaissons, prs d'une lampe fumeuse, entre sa soeur et sa
fille, et cache aux regards des municipaux par madame Royale, qui,
faisant semblant de l'embrasser, relisait un petit billet crit sur le
papier le plus mince qu'on avait pu trouver, avec une criture si fine
qu' peine si ses yeux, brls par les larmes, avaient conserv la force
de la dchiffrer. Le billet contenait ce qui suit:

Demain, mardi, demandez  descendre au jardin, ce que l'on vous
accordera sans difficult aucune, attendu que l'ordre est donn de vous
accorder cette faveur aussitt que vous la demanderez. Aprs avoir fait
trois ou quatre tours, feignez d'tre fatigue, approchez-vous de la
cantine, et demandez  la femme Plumeau la permission de vous asseoir
chez elle. L, au bout d'un instant, feignez de vous trouver plus mal et
de vous vanouir. Alors on fermera les portes pour qu'on puisse vous
porter du secours, et vous resterez avec Madame lisabeth et madame
Royale. Aussitt la trappe de la cave s'ouvrira; prcipitez-vous, avec
votre soeur et votre fille, par cette ouverture, et vous tes sauves
toutes trois.

--Mon Dieu! dit madame Royale, notre malheureuse destine se
lasserait-elle?

--Ou ce billet ne serait-il qu'un pige? reprit Madame lisabeth.

--Non, non, dit la reine; ces caractres m'ont toujours rvl la
prsence d'un ami mystrieux, mais bien brave et bien fidle.

--C'est du chevalier? demanda madame Royale.

--De lui-mme, rpondit la reine. Madame lisabeth joignit les mains.

--Relisons le billet chacune de notre ct tout bas, reprit la reine,
afin que, si l'une de nous oubliait une chose, l'autre s'en souvnt.

Et toutes trois relurent des yeux; mais, comme elles achevaient cette
lecture, elles entendirent la porte de leur chambre rouler sur ses
gonds. Les deux princesses se retournrent: la reine seule resta comme
elle tait; seulement, par un mouvement presque insensible, elle porta
le petit billet  ses cheveux et le glissa dans sa coiffure.

C'tait un des municipaux qui ouvrait la porte.

--Que voulez-vous, monsieur? demandrent ensemble Madame lisabeth et
madame Royale.

--Hum! dit le municipal, il me semble que vous vous couchez bien tard ce
soir...

--Y a-t-il donc, dit la reine en se retournant avec sa dignit
ordinaire, un nouvel arrt de la Commune qui dcide  quelle heure je
me mettrai au lit?

--Non, citoyenne, dit le municipal; mais, si c'est ncessaire, on en
fera un.

--En attendant, monsieur, dit Marie-Antoinette, respectez, je ne vous
dirai pas la chambre d'une reine, mais celle d'une femme.

--En vrit, grommela le municipal, ces aristocrates parlent toujours
comme s'ils taient quelque chose.

Mais, en attendant, soumis par cette dignit hautaine dans la
prosprit, mais que trois ans de souffrance avaient faite calme, il se
retira.

Un instant aprs, la lampe s'teignit, et, comme d'habitude, les trois
femmes se dshabillrent dans les tnbres, faisant de l'obscurit un
voile  leur pudeur.

Le lendemain,  neuf heures du matin, la reine, aprs avoir relu,
enferme dans les rideaux de son lit, le billet de la veille, afin de ne
s'carter en rien des instructions qui y taient portes, aprs l'avoir
dchir et rduit en morceaux presque impalpables, s'habilla dans ses
rideaux, et, rveillant sa soeur, passa chez sa fille.

Un instant aprs, elle sortit et appela les municipaux de garde.

--Que veux-tu, citoyenne? demanda l'un d'eux paraissant sur la porte,
tandis que l'autre ne se drangeait pas mme de son djeuner pour
rpondre  l'appel royal.

--Monsieur, dit Marie-Antoinette, je sors de la chambre de ma fille, et
la pauvre enfant est, en vrit, bien malade. Ses jambes sont enfles et
douloureuses, car elle fait trop peu d'exercice. Or, vous le savez,
monsieur, c'est moi qui l'ai condamne  cette inaction; j'tais
autorise  descendre me promener au jardin; mais, comme il me fallait
passer devant la porte de la chambre que mon mari habitait de son
vivant, au moment de passer devant cette porte, le coeur m'a failli, je
n'ai pas eu la force et je suis remonte, me bornant  la promenade de
la terrasse.

Maintenant cette promenade est insuffisante  la sant de ma pauvre
enfant. Je vous prie donc, citoyen municipal, de rclamer en mon nom,
auprs du gnral Santerre, l'usage de cette libert qui m'avait t
accorde; je vous en serai reconnaissante.

La reine avait prononc ces mots avec un accent si doux et si digne  la
fois, elle avait si bien vit toute qualification qui pouvait blesser
la pruderie rpublicaine de son interlocuteur, que celui-ci, qui s'tait
prsent  elle couvert, comme c'tait l'habitude de la plupart de ces
hommes, souleva peu  peu son bonnet rouge de dessus sa tte, et,
lorsqu'elle eut achev, la salua en disant:

--Soyez tranquille, madame, on demandera au citoyen gnral la
permission que vous dsirez.

Puis, en se retirant, comme pour se convaincre lui-mme qu'il cdait 
l'quit et non  la faiblesse:

--C'est juste, rpta-t-il; au bout du compte, c'est juste.

--Qu'est-ce qui est juste? demanda l'autre municipal.

--Que cette femme promne sa fille qui est malade.

--Aprs?... que demande-t-elle?

--Elle demande  descendre et  se promener une heure dans le jardin.

--Bah! dit l'autre, qu'elle demande  aller  pied du Temple  la place
de la Rvolution, a la promnera.

La reine entendit ces mots et plit; mais elle puisa dans ces mots un
nouveau courage pour le grand vnement qui se prparait.

Le municipal acheva son djeuner et descendit. De son ct, la reine
demanda  faire le sien dans la chambre de sa fille, ce qui lui fut
accord.

Madame Royale, pour confirmer le bruit de sa maladie, resta couche, et
Madame lisabeth et la reine demeurrent prs de son lit.

 onze heures, Santerre arriva. Son arrive fut, comme  l'ordinaire,
annonce par les tambours qui battirent aux champs, et par l'entre du
nouveau bataillon et des nouveaux municipaux qui venaient relever ceux
dont la garde finissait.

Quand Santerre eut inspect le bataillon sortant et le bataillon
entrant, lorsqu'il eut fait parader son lourd cheval aux membres trapus
dans la cour du Temple, il s'arrta un instant: c'tait le moment o
ceux qui avaient  lui parler lui adressaient leurs rclamations, leur
dnonciations ou leurs demandes.

Le municipal profita de cette halte pour s'approcher de lui.

--Que veux-tu? lui dit brusquement Santerre.

--Citoyen, dit le municipal, je viens te dire de la part de la reine...

--Qu'est-ce que cela, la reine? demanda Santerre.

--Ah! c'est vrai, dit le municipal, tonn lui-mme de s'tre laiss
entraner.

--Qu'est-ce que je dis donc l, moi? Est-ce que je suis fou? Je viens te
dire de la part de madame Veto...

-- la bonne heure, dit Santerre, comme cela je comprends. Eh bien, que
viens-tu me dire? Voyons.

--Je viens te dire que la petite Veto est malade,  ce qu'il parat,
faute d'air et de mouvement.

--Eh bien, faut-il encore s'en prendre de cela  la nation? La nation
lui avait permis la promenade dans le jardin, elle l'a refuse; bonsoir!

--C'est justement cela, elle se repent maintenant, et elle demande si tu
veux permettre qu'elle descende.

--Il n'y a pas de difficult  cela. Vous entendez, vous autres, dit
Santerre en s'adressant  tout le bataillon, la veuve Capet va descendre
pour se promener dans le jardin. La chose lui est accorde par la
nation; mais prenez garde qu'elle ne se sauve par-dessus les murs, car,
si cela arrive, je vous fais couper la tte  tous.

Un clat de rire homrique accueillit la plaisanterie du citoyen
gnral.

--Et maintenant que vous voil prvenus, dit Santerre, adieu. Je vais 
la Commune. Il parat qu'on vient de rejoindre Roland et Barbaroux, et
qu'il s'agit de leur dlivrer un passeport pour l'autre monde.

C'tait cette nouvelle qui mettait le citoyen gnral de si plaisante
humeur.

Santerre partit au galop.

Le bataillon qui descendait la garde sortait derrire lui.

Enfin, les municipaux cdrent la place aux nouveaux venus, lesquels
avaient reu les instructions de Santerre relativement  la reine.

L'un des municipaux monta prs de Marie-Antoinette, et lui annona que
le gnral faisait droit  sa demande.

Oh! pensa-t-elle en regardant le ciel  travers sa fentre, votre
colre se reposerait-elle, Seigneur, et votre droite terrible
serait-elle lasse de s'appesantir sur nous?

--Merci, monsieur, dit-elle au municipal avec ce charmant sourire qui
perdit Barnave et rendit tant d'hommes insenss, merci!

Puis, se retournant vers son petit chien, qui sautait aprs elle tout en
marchant sur les pattes de derrire, car il comprenait aux regards de sa
matresse qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire:

--Allons, Black, dit-elle, nous allons nous promener. Le petit chien se
mit  japper et  bondir, et, aprs avoir bien regard le municipal,
comprenant sans doute que c'tait de cet homme que venait la nouvelle
qui rendait sa matresse joyeuse, il s'approcha de lui tout en rampant,
en faisant frtiller sa longue queue soyeuse, et se hasarda jusqu' le
caresser.

Cet homme, qui, peut-tre, ft rest insensible aux prires de la reine,
se sentit tout mu aux caresses du chien.

--Rien que pour cette petite bte, citoyenne Capet, vous eussiez d
sortir plus souvent, dit-il. L'humanit commande que l'on ait soin de
toutes les cratures.

-- quelle heure sortirons-nous, monsieur? demanda la reine. Ne
pensez-vous pas que le grand soleil nous ferait du bien?

--Vous sortirez quand vous voudrez, dit le municipal; il n'y a pas de
recommandation particulire  ce sujet. Cependant, si vous voulez sortir
 midi, comme c'est le moment o l'on change les factionnaires, cela
fera moins de mouvement dans la tour.

--Eh bien,  midi, soit, dit la reine en appuyant la main sur son coeur
pour en comprimer les battements.

Et elle regarda cet homme qui semblait moins dur que ses confrres, et
qui, peut-tre, pour prix de sa condescendance aux dsirs de la
prisonnire, allait perdre la vie dans la lutte que mditaient les
conjurs.

Mais aussi, en ce moment o une certaine compassion allait amollir le
coeur de la femme, l'me de la reine se rveilla. Elle songea au 10 aot
et aux cadavres de ses amis jonchant les tapis de son palais; elle
songea au 2 septembre et  la tte de la princesse de Lamballe
surgissant au bout d'une pique devant ses fentres; elle songea au 21
janvier et  son mari mourant sur un chafaud, au bruit des tambours qui
teignaient sa voix; enfin, elle songea  son fils, pauvre enfant dont
plus d'une fois elle avait, sans pouvoir lui porter secours, entendu de
sa chambre les cris de douleur, et son coeur s'endurcit.

--Hlas! murmura-t-elle, le malheur est comme le sang des hydres
antiques: il fconde des moissons de nouveaux malheurs!




XXVI

Black


Le municipal sortit pour appeler ses collgues et prendre lecture du
procs-verbal laiss par les municipaux sortants.

La reine resta seule avec sa soeur et sa fille.

Toutes trois se regardrent.

Madame Royale se jeta dans les bras de la reine et la tint embrasse.

Madame lisabeth s'approcha de sa soeur et lui tendit la main.

--Prions Dieu, dit la reine; mais prions bas, afin que personne ne se
doute que nous prions.

Il y a des poques fatales o la prire, cet hymne naturel que Dieu a
mis au fond du coeur de l'homme, devient suspecte aux yeux des hommes,
car la prire est un acte d'espoir ou de reconnaissance. Or, aux yeux de
ses gardiens, l'espoir ou la reconnaissance tait une cause
d'inquitude, puisque la reine ne pouvait esprer qu'une seule chose, la
fuite; puisque la reine ne pouvait remercier Dieu que d'une seule chose,
de lui en avoir donn les moyens.

Cette prire mentale acheve, toutes trois demeurrent sans prononcer
une parole. Onze heures sonnrent, puis midi.

Au moment o le dernier coup retentissait sur le timbre de bronze, un
bruit d'armes commena d'emplir l'escalier en spirale et de monter
jusqu' la reine.

--Ce sont les sentinelles qu'on relve, dit-elle. On va venir nous
chercher. Elle vit que sa soeur et sa fille plissaient.

--Courage! dit-elle en plissant elle-mme.

--Il est midi, cria-t-on d'en bas; faites descendre les prisonnires.

--Nous voici, messieurs, rpondit la reine, qui, avec un sentiment
presque ml de regret, embrassa d'un dernier coup d'oeil et salua d'un
dernier regard les murs noirs et les meubles, sinon grossiers, du moins
bien simples, compagnons de sa captivit.

Le premier guichet s'ouvrit: il donnait sur le corridor. Le corridor
tait sombre, et, dans cette obscurit, les trois captives pouvaient
dissimuler leur motion. En avant, courait le petit Black; mais,
lorsqu'on fut arriv au second guichet, c'est--dire  cette porte dont
Marie-Antoinette essayait de dtourner les yeux, le fidle animal vint
coller son museau sur les clous  large tte, et,  la suite de
plusieurs petits cris plaintifs, fit entendre un gmissement douloureux
et prolong. La reine passa vite sans avoir la force de rappeler son
chien, et en cherchant le mur pour s'appuyer.

Aprs avoir fait quelques pas, les jambes manqurent  la reine, et elle
fut force de s'arrter. Sa soeur et sa fille se rapprochrent d'elle,
et, un instant, les trois femmes demeurrent immobiles, formant un
groupe douloureux, la mre tenant son front appuy sur la tte de madame
Royale.

Le petit Black vint la rejoindre.

--Eh bien, cria la voix, descend-elle ou ne descend-elle pas?

--Nous voici, dit le municipal, qui tait rest debout, respectant cette
douleur si grande dans sa simplicit.

--Allons! dit la reine. Et elle acheva de descendre. Lorsque les
prisonnires furent arrives au bas de l'escalier tournant, en face de
la dernire porte sous laquelle le soleil traait de larges bandes de
lumire dore, le tambour fit entendre un roulement qui appelait la
garde, puis il y eut un grand silence provoqu par la curiosit, et la
lourde porte s'ouvrit lentement en roulant sur ses gonds criards.

Une femme tait assise  terre, ou plutt couche dans l'angle de la
borne contigu  cette porte. C'tait la femme Tison, que la reine
n'avait pas vue depuis vingt-quatre heures, absence qui, plusieurs fois
dans la soire de la veille et dans la matine du jour o l'on se
trouvait, avait suscit son tonnement.

La reine voyait dj le jour, les arbres, le jardin, et, au del de la
barrire qui fermait ce jardin, son oeil avide allait chercher la petite
hutte de la cantine o ses amis l'attendaient sans doute, lorsque, au
bruit de ses pas, la femme Tison carta ses mains, et la reine vit un
visage ple et bris sous ses cheveux grisonnants.

Le changement tait si grand, que la reine s'arrta tonne.

Alors, avec cette lenteur des gens chez lesquels la raison est absente,
elle vint s'agenouiller devant cette porte, fermant le passage 
Marie-Antoinette.

--Que voulez-vous, bonne femme? demanda la reine.

--Il a dit qu'il fallait que vous me pardonniez.

--Qui cela? demanda la reine.

--L'homme au manteau, rpliqua la femme Tison.

La reine regarda Madame lisabeth et sa fille avec tonnement.

--Allez, allez, dit le municipal, laissez passer la veuve Capet; elle a
la permission de se promener dans le jardin.

--Je le sais bien, dit la vieille; c'est pour cela que je suis venue
l'attendre ici: puisqu'on n'a pas voulu me laisser monter, et que je
devais lui demander pardon, il fallait bien que je l'attendisse.

--Pourquoi donc n'a-t-on pas voulu vous laisser monter? demanda la
reine. La femme Tison se mit  rire.

--Parce qu'ils prtendent que je suis folle! dit-elle. La reine la
regarda, et elle vit, en effet, dans les yeux gars de cette
malheureuse reluire un reflet trange, cette lueur vague qui indique
l'absence de la pense.

--Oh! mon Dieu! dit-elle, pauvre femme! que vous est-il donc arriv?

--Il m'est arriv... vous ne savez donc pas? dit la femme; mais si...
vous le savez bien, puisque c'est pour vous qu'elle est condamne...

--Qui?

--Hlose.

--Votre fille?

--Oui, elle... ma pauvre fille!

--Condamne... mais par qui? comment? pourquoi?

--Parce que c'est elle qui a vendu le bouquet...

--Quel bouquet?

--Le bouquet d'oeillets.... Elle n'est pourtant pas bouquetire, reprit
la femme Tison, comme si elle cherchait  rappeler ses souvenirs;
comment a-t-elle donc pu vendre ce bouquet?

La reine frmit. Un lien invisible rattachait cette scne  la situation
prsente; elle comprit qu'il ne fallait point perdre de temps dans un
dialogue inutile.

--Ma bonne femme, dit-elle, je vous en prie, laissez-moi passer; plus
tard, vous me conterez tout cela.

--Non, tout de suite; il faut que vous me pardonniez; il faut que je
vous aide  fuir pour qu'il sauve ma fille. La reine devint ple comme
une morte.

--Mon Dieu! murmura-t-elle en levant les yeux au ciel. Puis, se
retournant vers le municipal:

--Monsieur, dit-elle, ayez la bont d'carter cette femme; vous voyez
bien qu'elle est folle.

--Allons, allons, la mre, dit le municipal, dcampons. Mais la femme
Tison se cramponna  la muraille.

--Non, reprit-elle, il faut qu'elle me pardonne pour qu'il sauve ma
fille.

--Mais qui cela?

--L'homme au manteau.

--Ma soeur, dit Madame lisabeth, adressez-lui quelques paroles de
consolation.

--Oh! bien volontiers, dit la reine. En effet, je crois que ce sera le
plus court. Puis, se retournant vers la folle:

--Bonne femme, que dsirez-vous? Dites.

--Je dsire que vous me pardonniez tout ce que je vous ai fait souffrir
par les injures que je vous ai dites, par les dnonciations que j'ai
faites, et que, quand vous verrez l'homme au manteau, vous lui ordonniez
de sauver ma fille, puisqu'il fait tout ce que vous voulez.

--Je ne sais ce que vous entendez dire par l'homme au manteau, rpondit
la reine; mais, s'il ne s'agit, pour tranquilliser votre conscience, que
d'obtenir de moi le pardon des offenses que vous croyez m'avoir faites,
oh! du fond du coeur, pauvre femme! je vous pardonne bien sincrement;
et puissent ceux que j'ai offenss me pardonner de mme!

--Oh! s'cria la femme Tison avec un intraduisible accent de joie, il
sauvera donc ma fille, puisque vous m'avez pardonn. Votre main, madame,
votre main.

La reine, tonne, tendit, sans y rien comprendre, sa main, que la femme
Tison saisit avec ardeur, et sur laquelle elle appuya ses lvres.

En ce moment, la voix enroue d'un colporteur se fit entendre dans la
rue du Temple.

--Voil, cria-t-il, le jugement et l'arrt qui condamnent la fille
Hlose Tison  la peine de mort pour crime de conspiration!

 peine ces paroles eurent-elles frapp les oreilles de la femme Tison,
que sa figure se dcomposa, qu'elle se releva sur un genou et qu'elle
tendit les bras pour fermer le passage  la reine.

--Oh! mon Dieu! murmura la reine, qui n'avait pas perdu un mot de la
terrible annonce.

--Condamne  la peine de mort? s'cria la mre; ma fille condamne? mon
Hlose perdue? Il ne l'a donc pas sauve et ne peut donc pas la sauver?
il est donc trop tard?... Ah!...

--Pauvre femme, dit la reine, croyez que je vous plains.

--Toi? dit-elle, et ses yeux s'injectrent de sang. Toi, tu me plains?
Jamais! jamais!

--Vous vous trompez, je vous plains de tout mon coeur; mais laissez-moi
passer.

--Te laisser passer! La femme Tison clata de rire.

--Non, non! je te laissais fuir parce qu'il m'avait dit que, si je te
demandais pardon et que si je te laissais fuir, ma fille serait sauve;
mais, puisque ma fille va mourir, tu ne te sauveras pas.

-- moi, messieurs! venez  mon aide, s'cria la reine. Mon Dieu! mon
Dieu! mais vous voyez bien que cette femme est folle.

--Non, je ne suis pas folle, non; je sais ce que je dis, s'cria la
femme Tison. Voyez-vous, c'est vrai, il y avait une conspiration; c'est
Simon qui l'a dcouverte, c'est ma fille, ma pauvre fille, qui a vendu
le bouquet. Elle l'a avou devant le tribunal rvolutionnaire... un
bouquet d'oeillets... il y avait des papiers dedans.

--Madame, dit la reine, au nom du ciel! On entendit de nouveau la voix
du crieur qui rptait:

--Voil le jugement et l'arrt qui condamnent la fille Hlose Tison 
la peine de mort pour crime de conspiration!

--L'entends-tu? hurla la folle, autour de laquelle se groupaient les
gardes nationaux; l'entends-tu, condamne  mort? C'est pour toi, pour
toi, qu'on va tuer ma fille, entends-tu, pour toi, l'Autrichienne?

--Messieurs, dit la reine, au nom du ciel! si vous ne voulez pas me
dbarrasser de cette pauvre folle, laissez-moi du moins remonter; je ne
puis supporter les reproches de cette femme: tout injustes qu'ils sont,
ils me brisent.

Et la reine dtourna la tte en laissant chapper un douloureux sanglot.

--Oui, oui, pleure, hypocrite! cria la folle; ton bouquet lui cote
cher.... D'ailleurs, elle devait s'en douter; c'est ainsi que meurent
tous ceux qui te servent. Tu portes malheur, l'Autrichienne: on a tu
tes amis, ton mari, tes dfenseurs; enfin, on tue ma fille. Quand donc
te tuera-t-on  ton tour pour que personne ne meure plus pour toi?

Et la malheureuse hurla ces dernires paroles en les accompagnant d'un
geste de menace.

--Malheureuse! hasarda Madame lisabeth, oublies-tu que celle  qui tu
parles est la reine?

--La reine, elle?... la reine? rpta la femme Tison, dont la dmence
s'exaltait d'instant en instant; si c'est la reine, qu'elle dfende aux
bourreaux de tuer ma fille... qu'elle fasse grce  ma pauvre Hlose...
les rois font grce.... Allons, rends-moi mon enfant, et je te
reconnatrai pour la reine.... Jusque-l, tu n'es qu'une femme, et une
femme qui porte malheur, une femme qui tue!...

--Ah! par piti, madame, s'cria Marie-Antoinette, voyez ma douleur,
voyez mes larmes.

Et Marie-Antoinette essaya de passer, non plus dans l'esprance de fuir,
mais machinalement, mais pour chapper  cette effroyable obsession.

--Oh! tu ne passeras pas, hurla la vieille; tu veux fuir, madame Veto...
je le sais bien, l'homme au manteau me l'a dit; tu veux aller rejoindre
les Prussiens... mais tu ne fuiras pas, continua-t-elle en se
cramponnant  la robe de la reine; je t'en empcherai, moi!  la
lanterne, madame Veto! Aux armes, citoyens! Marchons... qu'un sang
impur....

Et, les bras tordus, les cheveux gris pars, le visage pourpre, les yeux
noys dans le sang, la malheureuse tomba renverse en dchirant le
lambeau de la robe  laquelle elle tait cramponne.

La reine, perdue, mais dbarrasse au moins de l'insense, allait fuir
du ct du jardin, quand, tout  coup, un cri terrible, ml
d'aboiements et accompagn d'une rumeur trange, vint tirer de leur
stupeur les gardes nationaux qui, attirs par cette scne, entouraient
Marie-Antoinette.

--Aux armes! aux armes! trahison! criait un homme que la reine reconnut
 sa voix pour le cordonnier Simon.

Prs de cet homme qui, le sabre en main, gardait le seuil de la hutte,
le petit Black aboyait avec fureur.

--Aux armes, tout le poste! cria Simon; nous sommes trahis; faites
entrer l'Autrichienne. Aux armes! aux armes!

Un officier accourut. Simon lui parla, lui montrant, avec des yeux
enflamms, l'intrieur de la cabine. L'officier cria  son tour:

--Aux armes!

--Black! Black! appela la reine en faisant quelques pas en avant. Mais
le chien ne lui rpondit pas et continua d'aboyer avec fureur.

Les gardes nationaux coururent aux armes, et se prcipitrent vers la
cabine, tandis que les municipaux s'emparaient de la reine, de sa soeur
et de sa fille, et foraient les prisonnires  repasser le guichet, qui
se referma derrire elles.

--Apprtez vos armes! crirent les municipaux aux sentinelles. Et l'on
entendit le bruit des fusils qu'on armait.

--C'est l, c'est l, sous la trappe, criait Simon. J'ai vu remuer la
trappe, j'en suis sr. D'ailleurs, le chien de l'Autrichienne, un bon
petit chien qui n'tait pas du complot, lui, a japp contre les
conspirateurs, qui sont probablement dans la cave. Eh! tenez, il jappe
encore.

En effet, Black, anim par les cris de Simon, redoubla ses aboiements.

L'officier saisit l'anneau de la trappe. Deux grenadiers des plus
vigoureux, voyant qu'il ne pouvait venir  bout de la soulever, l'y
aidrent, mais sans plus de succs.

--Vous voyez bien qu'ils retiennent la trappe en dedans, dit Simon. Feu!
 travers la trappe, mes amis! feu!

--Eh! cria madame Plumeau, vous allez casser mes bouteilles.

--Feu! rpta Simon, feu!

--Tais-toi, braillard! dit l'officier. Et vous, apportez des haches et
entamez les planches. Maintenant, qu'un peloton se tienne prt.
Attention! et feu dans la trappe aussitt qu'elle sera ouverte.

Un gmissement des ais et un soubresaut subit annoncrent aux gardes
nationaux qu'un mouvement intrieur venait de s'oprer. Bientt aprs,
on entendit un bruit souterrain qui ressemblait  une herse de fer qui
se ferme.

--Courage! dit l'officier aux sapeurs qui accouraient. La hache entama
les planches. Vingt canons de fusil s'abaissrent dans la direction de
l'ouverture, qui s'largissait de seconde en seconde. Mais, par
l'ouverture, on ne vit personne. L'officier alluma une torche et la jeta
dans la cave; la cave tait vide.

On souleva la trappe, qui, cette fois, cda sans prsenter la moindre
rsistance.

--Suivez-moi, s'cria l'officier en se prcipitant bravement dans
l'escalier.

--En avant! en avant! crirent les gardes nationaux en s'lanant  la
suite de leur officier.

--Ah! femme Plumeau, dit Tison, tu prtes ta cave aux aristocrates!

Le mur tait dfonc. Des pas nombreux avaient foul le sol humide, et
un conduit de trois pieds de large et de cinq pieds de haut, pareil au
boyau d'une tranche, s'enfonait dans la direction de la rue de la
Corderie.

L'officier s'aventura dans cette ouverture, dcid  poursuivre les
aristocrates jusque dans les entrailles de la terre; mais,  peine
eut-il fait trois ou quatre pas, qu'il fut arrt par une grille de fer.

--Halte! dit-il  ceux qui le poussaient par derrire, on ne peut pas
aller plus loin, il y a empchement physique.

--Eh bien, dirent les municipaux, qui, aprs avoir renferm les
prisonnires, accouraient pour avoir des nouvelles, qu'y a-t-il? Voyons?

--Parbleu! dit l'officier en reparaissant, il y a conspiration; les
aristocrates voulaient enlever la reine pendant sa promenade, et
probablement qu'elle tait de connivence avec eux.

--Peste! cria le municipal. Que l'on coure aprs le citoyen Santerre, et
qu'on prvienne la Commune.

--Soldats, dit l'officier, restez dans cette cave, et tuez tout ce qui
se prsentera.

Et l'officier, aprs avoir donn cet ordre, remonta pour faire son
rapport.

--Ah! ah! criait Simon en se frottant les mains. Ah! ah! dira-t-on
encore que je suis fou? Brave Black! Black est un fameux patriote, Black
a sauv la Rpublique. Viens ici, Black, viens!

Et le brigand, qui avait fait les yeux doux au pauvre chien, lui lana,
quand il fut proche de lui, un coup de pied qui l'envoya  vingt pas.

--Oh! je t'aime, Black! dit-il; tu feras couper le cou  ta matresse.
Viens ici, Black, viens!

Mais, au lieu d'obir, cette fois, Black reprit en criant le chemin du
donjon.




XXVII

Le muscadin


Il y avait deux heures,  peu prs, que les vnements que nous venons
de raconter taient accomplis.

Lorin se promenait dans la chambre de Maurice, tandis qu'Agsilas cirait
les bottes de son matre dans l'antichambre; seulement, pour la plus
grande commodit de la conversation, la porte tait demeure ouverte,
et, dans le parcours qu'il accomplissait, Lorin s'arrtait devant cette
porte et adressait des questions  l'officieux.

--Et tu dis, citoyen Agsilas, que ton matre est parti ce matin?

--Oh! mon Dieu, oui.

-- son heure ordinaire?

--Dix minutes plus tt, dix minutes plus tard, je ne saurais trop dire.

--Et tu ne l'as pas revu depuis?

--Non, citoyen.

Lorin reprit sa promenade et fit en silence trois  quatre tours, puis
s'arrtant de nouveau:

--Avait-il son sabre? demanda-t-il.

--Oh! quand il va  la section, il l'a toujours.

--Et tu es sr que c'est  la section qu'il est all?

--Il me l'a dit du moins.

--En ce cas, je vais le rejoindre, dit Lorin. Si nous nous croisions, tu
lui diras que je suis venu et que je vais revenir.

--Attendez, dit Agsilas.

--Quoi?

--J'entends son pas dans l'escalier.

--Tu crois?

--J'en suis sr. En effet, presque au mme instant, la porte de
l'escalier s'ouvrit et Maurice entra.

Lorin jeta sur celui-ci un coup d'oeil rapide, et voyant que rien en lui
ne paraissait extraordinaire:

--Ah! te voil enfin! dit Lorin; je t'attends depuis deux heures.

--Tant mieux, dit Maurice en souriant, cela t'aura donn du temps pour
prparer les distiques et les quatrains.

--Ah! mon cher Maurice, dit l'improvisateur, je n'en fais plus.

--De distiques et de quatrains?

--Non.

--Bah! mais le monde va donc finir?

--Maurice, mon ami, je suis triste.

--Toi, triste?

--Je suis malheureux.

--Toi, malheureux?

--Oui, que veux-tu? j'ai des remords.

--Des remords?

--Eh! mon Dieu, oui, dit Lorin, toi ou elle, mon cher, il n'y avait pas
de milieu. Toi ou elle, tu sens bien que je n'ai pas hsit; mais,
vois-tu, Arthmise est au dsespoir, c'tait son amie.

--Pauvre fille!

--Et comme c'est elle qui m'a donn son adresse...

--Tu aurais infiniment mieux fait de laisser les choses suivre leur
cours.

--Oui, et c'est toi qui,  cette heure, serais condamn  sa place.
Puissamment raisonn, cher ami. Et moi qui venais te demander un
conseil! Je te croyais plus fort que cela.

--Voyons, n'importe, demande toujours.

--Eh bien, comprends-tu? Pauvre fille, je voudrais tenter quelque chose
pour la sauver. Si je donnais ou si je recevais pour elle quelque bonne
torgnole, il me semble que cela me ferait du bien.

--Tu es fou, Lorin, dit Maurice en haussant les paules.

--Voyons, si je faisais une dmarche auprs du tribunal rvolutionnaire?

--Il est trop tard, elle est condamne.

--En vrit, dit Lorin, c'est affreux de voir prir ainsi cette jeune
femme.

--D'autant plus affreux que c'est mon salut qui a entran sa mort.
Mais, aprs tout, Lorin, ce qui doit nous consoler, c'est qu'elle
conspirait.

--Eh! mon Dieu, est-ce que tout le monde ne conspire pas, peu ou
beaucoup, par le temps qui court? Elle a fait comme tout le monde.
Pauvre femme!

--Ne la plains pas trop, ami, et surtout ne la plains pas trop haut, dit
Maurice, car nous portons une partie de sa peine. Crois-moi, nous ne
sommes pas si bien lavs de l'accusation de complicit qu'elle n'ait
fait tache. Aujourd'hui,  la section, j'ai t appel girondin par le
capitaine des chasseurs de Saint-Leu, et tout  l'heure, il m'a fallu
lui donner un coup de sabre pour lui prouver qu'il se trompait.

--C'est donc pour cela que tu rentres si tard?

--Justement.

--Mais pourquoi ne m'as-tu pas averti?

--Parce que, dans ces sortes d'affaires, tu ne peux te contenir; il
fallait que cela se termint tout de suite, afin que la chose ne ft pas
de bruit. Nous avons pris chacun de notre ct ceux que nous avions sous
la main.

--Et cette canaille-l t'avait appel girondin, toi, Maurice, un pur?...

--Eh! mordieu! oui; c'est ce qui te prouve, mon cher, qu'encore une
aventure pareille et nous sommes impopulaires; car, tu sais, Lorin, quel
est, aux jours o nous vivons, le synonyme d'impopulaire: c'est
_suspect_.

_--_Je sais bien, dit Lorin, et ce mot-l fait frissonner les plus
braves; n'importe... il me rpugne de laisser aller la pauvre Hlose 
la guillotine sans lui demander pardon.

--Enfin, que veux-tu?

--Je voudrais que tu restasses ici, Maurice, toi qui n'as rien  te
reprocher  son gard. Moi, vois-tu, c'est autre chose; puisque je ne
puis rien de plus pour elle, j'irai sur son passage, je veux y aller,
ami Maurice, tu me comprends, et pourvu qu'elle me tende la main!...

--Je t'accompagnerai alors, dit Maurice.

--Impossible, mon ami, rflchis donc: tu es municipal, tu es secrtaire
de section, tu as t mis en cause, tandis que, moi, je n'ai t que ton
dfenseur; on te croirait coupable, reste donc; moi, c'est autre chose,
je ne risque rien et j'y vais.

Tout ce que disait Lorin tait si juste, qu'il n'y avait rien 
rpondre. Maurice, changeant un seul signe avec la fille Tison marchant
 l'chafaud, dnonait lui-mme sa complicit.

--Va donc, lui dit-il, mais sois prudent. Lorin sourit, serra la main de
Maurice et partit. Maurice ouvrit sa fentre et lui envoya un triste
adieu. Mais, avant que Lorin et tourn le coin de la rue, plus d'une
fois il s'y tait remis pour le regarder encore, et, chaque fois, attir
par une espce de sympathie magntique, Lorin se retourna pour le
regarder en souriant. Enfin, lorsqu'il eut disparu au coin du quai,
Maurice referma la fentre, se jeta dans un fauteuil, et tomba dans une
de ces somnolences qui, chez les caractres forts et pour les
organisations nerveuses, sont les pressentiments de grands malheurs, car
ils ressemblent au calme prcurseur de la tempte. Il ne fut tir de
cette rverie, ou plutt de cet assoupissement, que par l'officieux,
qui, au retour d'une commission faite  l'extrieur, rentra avec cet air
veill des domestiques qui brlent de dbiter au matre les nouvelles
qu'ils viennent de recueillir.

Mais, voyant Maurice proccup, il n'osa le distraire, et se contenta de
passer et repasser sans motifs, mais avec obstination devant lui.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Maurice ngligemment; parle, si tu as
quelque chose  me dire.

--Ah! citoyen, encore une fameuse conspiration, allez! Maurice fit un
mouvement d'paules.

--Une conspiration qui fait dresser les cheveux sur la tte, continua
Agsilas.

--Vraiment! rpondit Maurice en homme accoutum aux trente conspirations
quotidiennes de cette poque.

--Oui, citoyen, reprit Agsilas; c'est  faire frmir, voyez-vous! Rien
que d'y penser, cela donne la chair de poule aux bons patriotes.

--Voyons cette conspiration? dit Maurice.

--L'Autrichienne a manqu de s'enfuir.

--Bah! dit Maurice commenant  prter une attention plus relle.

--Il parat, dit Agsilas, que la veuve Capet avait des ramifications
avec la fille Tison, que l'on va guillotiner aujourd'hui. Elle ne l'a
pas vol; la malheureuse!

--Et comment la reine avait-elle des relations avec cette fille? demanda
Maurice, qui sentait perler la sueur sur son front.

--Par un oeillet. Imaginez-vous, citoyen, qu'on lui a fait passer le
plan de la chose dans un oeillet.

--Dans un oeillet!... Et qui cela?

--M. le chevalier... de... attendez donc... c'est pourtant un nom
firement connu... mais, moi, j'oublie tous ces noms....

Un chevalier de Chteau... que je suis bte! il n'y a plus de
chteaux... un chevalier de Maison...

--Maison-Rouge?

--C'est cela.

--Impossible.

--Comment, impossible? Puisque je vous dis qu'on a trouv une trappe, un
souterrain, des carrosses.

--Mais non, c'est qu'au contraire tu n'as rien dit encore de tout cela.

--Ah bien, je vais vous le dire alors.

--Dis; si c'est un conte, il est beau du moins.

--Non, citoyen, ce n'est pas un conte, tant s'en faut, et la preuve,
c'est que je le tiens du citoyen portier. Les aristocrates ont creus
une mine; cette mine partait de la rue de la Corderie, et allait jusque
dans la cave de la cantine de la citoyenne Plumeau, et mme elle a
failli tre compromise de complicit, la citoyenne Plumeau. Vous la
connaissez, j'espre?

--Oui, dit Maurice; mais aprs?

--Eh bien, la veuve Capet devait se sauver par ce souterrain-l. Elle
avait dj le pied sur la premire marche, quoi! C'est le citoyen Simon
qui l'a rattrape par sa robe. Tenez, on bat la gnrale dans la ville,
et le rappel dans les sections; entendez-vous le tambour, l? On dit que
les Prussiens sont  Dammartin, et qu'ils ont pouss des reconnaissances
jusqu'aux frontires.

Au milieu de ce flux de paroles, du vrai et du faux, du possible et de
l'absurde, Maurice saisit  peu prs le fil conducteur. Tout partait de
cet oeillet donn sous ses yeux  la reine, et achet par lui  la
malheureuse bouquetire. Cet oeillet contenait le plan d'une
conspiration qui venait d'clater, avec les dtails plus ou moins vrais
que rapportait Agsilas.

En ce moment le bruit du tambour se rapprocha, et Maurice entendit crier
dans la rue:

--Grande conspiration dcouverte au Temple par le citoyen Simon! Grande
conspiration en faveur de la veuve Capet dcouverte au Temple!

--Oui, oui, dit Maurice, c'est bien ce que je pense. Il y a du vrai dans
tout cela. Et Lorin qui, au milieu de cette exaltation populaire, va
peut-tre tendre la main  cette fille et se faire mettre en morceaux....

Maurice prit son chapeau, agrafa la ceinture de son sabre, et en deux
bonds fut dans la rue.

--O est-il? demanda Maurice. Sur le chemin de la Conciergerie sans
doute. Et il s'lana vers le quai.

 l'extrmit du quai de la Mgisserie, des piques et des baonnettes,
surgissant du milieu d'un rassemblement, frapprent ses regards. Il lui
sembla distinguer au milieu du groupe un habit de garde national et dans
le groupe des mouvements hostiles. Il courut, le coeur serr, vers le
rassemblement qui encombrait le bord de l'eau.

Ce garde national press par la cohorte des Marseillais tait Lorin;
Lorin ple, les lvres serres, l'oeil menaant, la main sur la poigne
de son sabre, mesurant la place des coups qu'il se prparait  porter.

 deux pas de Lorin tait Simon. Ce dernier, riant d'un rire froce,
dsignait Lorin aux Marseillais et  la populace en disant:

--Tenez, tenez! vous voyez bien celui-l, c'en est un que j'ai fait
chasser du Temple hier comme aristocrate; c'en est un de ceux qui
favorisent les correspondances dans les oeillets. C'est le complice de
la fille Tison, qui va passer tout  l'heure. Eh bien, le voyez-vous, il
se promne tranquillement sur le quai, tandis que sa complice va marcher
 la guillotine; et peut-tre mme qu'elle tait plus que sa complice,
que c'tait sa matresse, et qu'il tait venu ici pour lui dire adieu ou
pour essayer de la sauver.

Lorin n'tait pas homme  en entendre davantage. Il tira son sabre hors
du fourreau.

En mme temps la foule s'ouvrit devant un homme qui donnait tte baisse
dans le groupe, et dont les larges paules renversrent trois ou quatre
spectateurs qui se prparaient  devenir acteurs.

--Sois heureux, Simon, dit Maurice. Tu regrettais sans doute que je ne
fusse point l, avec mon ami pour faire ton mtier de dnonciateur en
grand. Dnonce, Simon, dnonce, me voil.

--Ma foi, oui, dit Simon avec son hideux ricanement, et tu arrives 
propos. Celui-l, dit-il, c'est le beau Maurice Lindey, qui a t accus
en mme temps que la fille Tison, et qui s'en est tir parce qu'il est
riche, lui.

-- la lanterne!  la lanterne! crirent les Marseillais.

--Oui-da! essayez donc un peu, dit Maurice.

Et il fit un pas en avant et piqua, comme pour s'essayer, au milieu du
front d'un des plus ardents gorgeurs que le sang aveugla aussitt.

--Au meurtre! s'cria celui-ci. Les Marseillais abaissrent les piques,
levrent les haches, armrent les fusils; la foule s'carta effraye, et
les deux amis restrent isols et exposs comme une double cible  tous
les coups. Ils se regardrent avec un dernier et sublime sourire, car
ils s'attendaient  tre dvors par ce tourbillon de fer et de flamme
qui les menaait, quand tout  coup la porte de la maison  laquelle ils
s'adossaient s'ouvrit et un essaim de jeunes gens en habit, de ceux
qu'on appelait les muscadins, arms tous d'un sabre et ayant chacun une
paire de pistolets  la ceinture, fondit sur les Marseillais et engagea
une mle terrible.

--Hourra! crirent ensemble Lorin et Maurice ranims par ce secours, et
sans rflchir qu'en combattant dans les rangs des nouveaux venus, ils
donnaient raison aux accusations de Simon. Hourra!

Mais, s'ils ne pensaient pas  leur salut, un autre y pensa pour eux. Un
petit jeune homme de vingt-cinq  vingt-six ans,  l'oeil bleu, maniant
avec une adresse, et une ardeur infinies, un sabre de sapeur qu'on et
cru que sa main de femme ne pouvait soulever, s'apercevant que Maurice
et Lorin, au lieu de fuir par la porte qu'il semblait avoir laisse
ouverte avec intention, combattaient  ses cts, se retourna en leur
disant tout bas:

--Fuyez par cette porte; ce que nous venons faire ici ne vous regarde
pas, et vous vous compromettez inutilement.

Puis tout  coup, en voyant que les deux amis hsitaient:

--Arrire! cria-t-il  Maurice, pas de patriotes avec nous; municipal
Lindey, nous sommes des aristocrates, nous.

 ce nom,  cette audace qu'avait un homme d'accuser une qualit qui, 
cette poque-l, valait sentence de mort, la foule poussa un grand cri.

Mais le jeune homme blond et trois ou quatre de ses amis, sans
s'effrayer de ce cri, poussrent Maurice et Lorin dans l'alle, dont ils
refermrent la porte derrire eux; puis ils revinrent se jeter dans la
mle, qui tait encore augmente par l'approche de la charrette.

Maurice et Lorin, si miraculeusement sauvs, se regardrent tonns,
blouis.

Cette issue semblait mnage exprs; ils entrrent dans une cour, et au
fond de cette cour trouvrent une petite porte drobe qui donnait sur
la rue Saint-Germain-l'Auxerrois.

 ce moment, du pont au Change dboucha un dtachement de gendarmes qui
eut bientt balay le quai, quoique de la rue transversale o se
tenaient les deux amis, on entendt pendant un instant une lutte
acharne.

Ils prcdaient la charrette qui conduisait  la guillotine la pauvre
Hlose.

--Au galop! cria une voix; au galop! La charrette partit au galop. Lorin
aperut la malheureuse jeune fille, debout, le sourire sur les lvres et
l'oeil fier. Mais il ne put mme changer un geste avec elle; elle passa
sans le voir auprs d'un tourbillon de peuple qui criait:

-- mort, l'aristocrate!  mort! Et le bruit s'loigna dcroissant et
gagnant les Tuileries.

En mme temps, la petite porte par o taient sortis Maurice et Lorin se
rouvrit, et trois ou quatre muscadins, les habits dchirs et sanglants,
sortirent. C'tait probablement tout ce qui restait de la petite troupe.

Le jeune homme blond sortit le dernier.

--Hlas! dit-il, cette cause est donc maudite!

Et, jetant son sabre brch et sanglant, il s'lana vers la rue des
Lavandires.




XXVIII

Le chevalier de Maison-Rouge


Maurice se hta de rentrer  la section pour y porter plainte contre
Simon.

Il est vrai qu'avant de se sparer de Maurice, Lorin avait trouv un
moyen plus expditif: c'tait de rassembler quelques Thermopyles,
d'attendre Simon  sa premire sortie du Temple, et de le tuer en
bataille range.

Mais Maurice s'tait formellement oppos  ce plan.

--Tu es perdu, lui dit-il, si tu en viens aux voies de fait. crasons
Simon, mais crasons-le par la lgalit. Ce doit tre chose facile  des
lgistes.

En consquence, le lendemain matin, Maurice se rendit  la section et
formula sa plainte.

Mais il fut bien tonn quand  la section le prsident fit la sourde
oreille, se rcusant, disant qu'il ne pouvait prendre parti entre deux
bons citoyens anims tous deux de l'amour de la patrie.

--Bon! dit Maurice, je sais maintenant ce qu'il faut faire pour mriter
la rputation de bon citoyen. Ah! ah! rassembler le peuple pour
assassiner un homme qui vous dplat, vous appelez cela tre anim de
l'amour de la patrie? Alors j'en reviens au sentiment de Lorin, que j'ai
eu le tort de combattre.  partir d'aujourd'hui, je vais faire du
patriotisme, comme vous l'entendez, et j'exprimenterai sur Simon.

--Citoyen Maurice, rpondit le prsident, Simon a peut-tre moins de
torts que toi dans cette affaire; il a dcouvert une conspiration, sans
y tre appel par ses fonctions, l o tu n'as rien vu, toi dont c'tait
le devoir de la dcouvrir; de plus, tu as des connivences de hasard ou
d'intention,--lesquelles? nous n'en savons rien,--mais tu en as avec les
ennemis de la nation.

--Moi! dit Maurice. Ah! voil du nouveau, par exemple; et avec qui donc,
citoyen prsident?

--Avec le citoyen Maison-Rouge.

--Moi? dit Maurice stupfait; moi, j'ai des connivences avec le
chevalier de Maison-Rouge? Je ne le connais pas, je ne l'ai jamais...

--On t'a vu lui parler.

--Moi?

--Lui serrer la main.

--Moi?

--Oui.

--O cela? quand cela?... Citoyen prsident, dit Maurice emport par la
conviction de son innocence, tu en as menti.

--Ton zle pour la patrie t'emporte un peu loin, citoyen Maurice, dit le
prsident, et tu seras fch tout  l'heure de ce que tu viens de dire,
quand je te donnerai la preuve que je n'ai avanc que la vrit. Voici
trois rapports diffrents qui t'accusent.

--Allons donc! dit Maurice; est-ce que vous pensez que je suis assez
niais pour croire  votre chevalier de Maison-Rouge?

--Et pourquoi n'y croirais-tu pas?

--Parce que c'est un spectre de conspirateur avec lequel vous tenez
toujours une conspiration prte pour englober vos ennemis.

--Lis les dnonciations.

--Je ne lirai rien, dit Maurice: je proteste que je n'ai jamais vu le
chevalier de Maison-Rouge, et que je ne lui ai jamais parl. Que celui
qui ne croira pas  ma parole d'honneur vienne me le dire, je sais ce
que j'aurais  lui rpondre.

Le prsident haussa les paules; Maurice, qui ne voulait tre en reste
avec personne, en fit autant.

Il y eut quelque chose de sombre et de rserv pendant le reste de la
sance.

Aprs la sance, le prsident, qui tait un brave patriote lev au
premier rang du district par le suffrage de ses concitoyens, s'approcha
de Maurice et lui dit:

--Viens, Maurice, j'ai  te parler. Maurice suivit le prsident, qui le
conduisit dans un petit cabinet attenant  la chambre des sances.

Arriv l, il le regarda en face, et, lui posant la main sur l'paule:

--Maurice, lui dit-il, j'ai connu, j'ai estim ton pre, ce qui fait que
je t'estime et que je t'aime. Maurice, crois-moi, tu cours un grand
danger en te laissant aller au manque de foi, premire dcadence d'un
esprit vraiment rvolutionnaire.

Maurice, mon ami, ds qu'on perd la foi, on perd la fidlit. Tu ne
crois pas aux ennemis de la nation: de l vient que tu passes prs d'eux
sans les voir, et que tu deviens l'instrument de leurs complots sans
t'en douter.

--Que diable! citoyen, dit Maurice, je me connais, je suis homme de
coeur, zl patriote; mais mon zle ne me rend pas fanatique: voil
vingt conspirations prtendues que la Rpublique signe toutes du mme
nom. Je demande, une fois pour toutes,  voir l'diteur responsable.

--Tu ne crois pas aux conspirateurs, Maurice, dit le prsident; eh bien,
dis-moi, crois-tu  l'oeillet rouge pour lequel on a guillotin hier la
fille Tison?

Maurice tressaillit.

--Crois-tu au souterrain pratiqu dans le jardin du Temple et
communiquant de la cave de la citoyenne Plumeau  certaine maison de la
rue de la Corderie?

--Non, dit Maurice.

--Alors, fais comme Thomas l'aptre, va voir.

--Je ne suis pas de garde au Temple, et l'on ne me laissera pas entrer.

--Tout le monde peut entrer au Temple maintenant.

--Comment cela?

--Lis ce rapport; puisque tu es si incrdule, je ne procderai plus que
par pices officielles.

--Comment! s'cria Maurice lisant le rapport, c'est  ce point?

--Continue.

--On transporte la reine  la Conciergerie?

--Eh bien? rpondit le prsident.

--Ah! ah! fit Maurice.

--Crois-tu que ce soit sur un rve, sur ce que tu appelles une
imagination, sur une billevese, que le comit de Salut public ait
adopt une si grave mesure?

--Cette mesure a t adopte, mais elle ne sera pas excute, comme une
foule de mesures que j'ai vu prendre, et voil tout...

--Lis donc jusqu'au bout, dit le prsident. Et il lui prsenta un
dernier papier.

--Le rcpiss de Richard, le gelier de la Conciergerie! s'cria
Maurice.

--Elle y a t croue  deux heures. Cette fois, Maurice demeura
pensif.

--La Commune, tu le sais, continua le prsident, agit dans des vues
profondes. Elle s'est creus un sillon large et droit; ses mesures ne
sont pas des enfantillages, et elle a mis en excution ce principe de
Cromwell: _Il ne faut frapper les rois qu' la tte._ Lis cette note
secrte du ministre de la police.

Maurice lut: Attendu que nous avons la certitude que le ci-devant
chevalier de Maison-Rouge est  Paris; qu'il y a t vu en diffrents
endroits; qu'il a laiss des traces de son passage en plusieurs complots
heureusement djous, j'invite tous les chefs de section  redoubler de
surveillance.

--Eh bien? demanda le prsident.

--Il faut que je te croie, citoyen prsident, s'cria Maurice. Et il
continua:

Signalement du chevalier de Maison-Rouge: cinq pieds trois pouces,
cheveux blonds, yeux bleus, nez droit, barbe chtaine, menton rond, voix
douce, mains de femme.

Trente-cinq  trente-six ans.

Au signalement, une lueur trange passa  travers l'esprit de Maurice;
il songea  ce jeune homme qui commandait la troupe de muscadins qui les
avait sauvs la veille, Lorin et lui, et qui frappait si rsolument sur
les Marseillais avec son sabre de sapeur.

--Mordieu! murmura Maurice, serait-ce lui? En ce cas, la dnonciation
qui dit qu'on m'a vu lui parler ne serait point fausse. Seulement, je ne
me rappelle pas lui avoir serr la main.

--Eh bien, Maurice, demanda le prsident, que dites-vous de cela
maintenant, mon ami?

--Je dis que je vous crois, rpondit Maurice en mditant avec tristesse,
car, depuis quelque temps, sans savoir quelle mauvaise influence
attristait sa vie, il voyait toutes choses s'assombrir autour de lui.

--Ne joue pas ainsi ta popularit, Maurice, continua le prsident. La
popularit, aujourd'hui, c'est la vie; l'impopularit, prends-y garde,
c'est le soupon de trahison, et le citoyen Lindey ne peut pas tre
souponn d'tre un tratre.

Maurice n'avait rien  rpondre  une doctrine qu'il sentait bien tre
la sienne. Il remercia son vieil ami et quitta la section.

--Ah! murmura-t-il, respirons un peu; c'est trop de soupons et de
luttes. Allons droit au repos,  l'innocence et  la joie; allons 
Genevive.

Et Maurice prit le chemin de la vieille rue Saint-Jacques.

Lorsqu'il arriva chez le matre tanneur, Dixmer et Morand soutenaient
Genevive, en proie  une violente attaque de nerfs.

Aussi, au lieu de lui laisser l'entre libre, comme d'habitude, un
domestique lui barra-t-il le passage.

--Annonce-moi toujours, dit Maurice inquiet, et si Dixmer ne peut pas me
recevoir en ce moment, je me retirerai. Le domestique entra dans le
petit pavillon, tandis que lui, Maurice, demeurait dans le jardin.

Il lui sembla qu'il se passait quelque chose d'trange dans la maison.
Les ouvriers tanneurs n'taient point  leur ouvrage, et traversaient le
jardin d'un air inquiet.

Dixmer revint lui-mme jusqu' la porte.

--Entrez, dit-il, cher Maurice, entrez; vous n'tes pas de ceux pour qui
la porte est ferme.

--Mais qu'y a-t-il donc? demanda le jeune homme.

--Genevive est souffrante, dit Dixmer; plus que souffrante, car elle
dlire.

--Ah! mon Dieu! s'cria le jeune homme, mu de retrouver l encore le
trouble et la souffrance. Qu'a-t-elle donc?

--Vous savez, mon cher, reprit Dixmer, aux maladies des femmes, personne
ne connat rien, et surtout le mari.

Genevive tait renverse sur une espce de chaise longue. Prs d'elle
tait Morand, qui lui faisait respirer des sels.

--Eh bien? demanda Dixmer.

--Toujours la mme chose, reprit Morand.

--Hlose! Hlose! murmura la jeune femme  travers ses lvres blanches
et ses dents serres.

--Hlose! rpta Maurice avec tonnement.

--Eh! mon Dieu, oui, reprit vivement Dixmer, Genevive a eu le malheur
de sortir hier et de voir passer cette malheureuse charrette avec une
pauvre fille, nomme Hlose, que l'on conduisait  la guillotine.
Depuis ce moment-l, elle a eu cinq ou six attaques de nerfs, et ne fait
que rpter ce nom.

--Ce qui l'a frappe surtout, c'est qu'elle a reconnu dans cette fille
la bouquetire qui lui a vendu les oeillets que vous savez.

--Certainement que je sais, puisqu'ils ont failli me faire couper le
cou.

--Oui, nous avons su tout cela, cher Maurice, et croyez bien que nous
avons t on ne peut plus effrays; mais Morand tait  la sance, et il
vous a vu sortir en libert.

--Silence! dit Maurice; la voil qui parle encore, je crois.

--Oh! des mots entrecoups, inintelligibles, reprit Dixmer.

--Maurice! murmura Genevive; ils vont tuer Maurice.  lui! chevalier, 
lui! Un silence profond succda  ces paroles.

--Maison-Rouge, murmura encore Genevive; Maison-Rouge!

Maurice sentit comme un clair de soupon; mais ce n'tait qu'un clair.
D'ailleurs, il tait trop mu de la souffrance de Genevive pour
commenter ces quelques paroles.

--Avez-vous appel un mdecin? demanda-t-il.

--Oh! ce ne sera rien, reprit Dixmer; un peu de dlire, voil tout.

Et il serra si violemment le bras de sa femme, que Genevive revint 
elle et ouvrit, en jetant un lger cri, ses yeux qu'elle avait
constamment tenus ferms jusque-l.

--Ah! vous voil tous, dit-elle, et Maurice avec vous. Oh! je suis
heureuse de vous voir, mon ami; si vous saviez comme j'ai....

Elle se reprit:

--.... Comme nous avons souffert depuis deux jours!

--Oui, dit Maurice, nous voil tous; rassurez-vous donc et ne vous
faites plus de terreurs pareilles. Il y a surtout un nom, voyez-vous,
qu'il faudrait vous dshabituer de prononcer, attendu qu'en ce moment il
n'est pas en odeur de saintet.

--Et lequel? demanda vivement Genevive.

--C'est celui du chevalier de Maison-Rouge.

--J'ai nomm le chevalier de Maison-Rouge, moi? dit Genevive
pouvante.

--Sans doute, rpondit Dixmer avec un rire forc; mais, vous comprenez,
Maurice, il n'y a rien l d'tonnant, puisqu'on dit publiquement qu'il
tait complice de la fille Tison, et que c'est lui qui a dirig la
tentative d'enlvement qui, par bonheur, a chou hier.

--Je ne dis pas qu'il y a quelque chose d'tonnant  cela, rpondit
Maurice; je dis seulement qu'il n'a qu' se bien cacher.

--Qui? demanda Dixmer.

--Le chevalier de Maison-Rouge, parbleu! La Commune le cherche, et ses
limiers ont le nez fin.

--Pourvu qu'on l'arrte, dit Morand, avant qu'il accomplisse quelque
nouvelle entreprise qui russira mieux que la dernire.

--En tout cas, dit Maurice, ce ne sera pas en faveur de la reine.

--Et pourquoi cela? demanda Morand.

--Parce que la reine est dsormais  l'abri de ses coups de main.

--Et o est-elle donc? demanda Dixmer.

-- la Conciergerie, rpondit Maurice; on l'y a transfre cette nuit.

Dixmer, Morand et Genevive poussrent un cri que Maurice prit pour une
exclamation de surprise.

--Ainsi, vous voyez, continua-t-il, adieu les plans du chevalier de la
reine! La Conciergerie est plus sre que le Temple.

Morand et Dixmer changrent un regard qui chappa  Maurice.

--Ah! mon Dieu! s'cria-t-il, voil encore madame Dixmer qui plit.

--Genevive, dit Dixmer  sa femme, il faut te mettre au lit, mon
enfant; tu souffres. Maurice comprit qu'on le congdiait; il baisa la
main de Genevive et sortit. Morand sortit avec lui et l'accompagna
jusqu' la vieille rue Saint-Jacques.

L, il le quitta pour aller dire quelques mots  une espce de
domestique qui tenait un cheval tout sell.

Maurice tait si proccup, qu'il ne demanda pas mme  Morand, auquel
d'ailleurs il n'avait pas adress un mot depuis qu'ils taient sortis
ensemble de la maison, qui tait cet homme et que faisait l ce cheval.

Il prit la rue des Fosss-Saint-Victor et gagna les quais.

--C'est trange, se disait-il tout en marchant. Est-ce mon esprit qui
s'affaiblit? sont-ce les vnements qui prennent de la gravit? mais
tout m'apparat grossi comme  travers un microscope.

Et, pour retrouver un peu de calme, Maurice prsenta son front  la
brise du soir, et s'appuya sur le parapet du pont.




XXIX

La patrouille


Comme il achevait en lui-mme cette rflexion, tout en regardant l'eau
couler avec cette attention mlancolique dont on retrouve les symptmes
chez tout Parisien pur, Maurice, appuy au parapet du pont, entendit une
petite troupe qui venait  lui d'un pas gal, comme pourrait tre celui
d'une patrouille.

Il se retourna; c'tait une compagnie de la garde nationale qui arrivait
par l'autre extrmit. Au milieu de l'obscurit, Maurice crut
reconnatre Lorin.

C'tait lui, en effet. Ds qu'il l'aperut, il courut  lui les bras
ouverts:

--Enfin, s'cria Lorin, c'est toi. Morbleu! ce n'est pas sans peine que
l'on te rejoint;


          _Mais, puisque je retrouve un ami si fidle,_
          _Ma fortune va prendre une face nouvelle._


Cette fois, tu ne te plaindras pas, j'espre; je te donne du Racine au
lieu de te donner du Lorin.

--Que viens-tu donc faire par ici en patrouille? demanda Maurice que
tout inquitait.

--Je suis chef d'expdition, mon ami; il s'agit de rtablir sur sa base
primitive notre rputation branle. Puis, se retournant vers sa
compagnie:

--Portez armes! prsentez armes! haut les armes! dit-il. L, mes
enfants, il ne fait pas encore nuit assez noire. Causez de vos petites
affaires, nous allons causer des ntres.

Puis, revenant  Maurice:

--J'ai appris aujourd'hui  la section deux grandes nouvelles, continua
Lorin.

--Lesquelles?

--La premire, c'est que nous commenons  tre suspects, toi et moi.

--Je le sais. Aprs?

--Ah! tu le sais?

--Oui.

--La seconde, c'est que toute la conspiration  l'oeillet a t conduite
par le chevalier de Maison-Rouge.

--Je le sais encore.

--Mais ce que tu ne sais pas, c'est que la conspiration de l'oeillet
rouge et celle du souterrain ne faisaient qu'une seule conspiration.

--Je le sais encore.

--Alors passons  une troisime nouvelle; tu ne la sais pas, celle-l,
j'en suis sr. Nous allons prendre ce soir le chevalier de Maison-Rouge.

--Prendre le chevalier de Maison-Rouge?

--Oui.

--Tu t'es donc fait gendarme?

--Non; mais je suis patriote. Un patriote se doit  sa patrie. Or, ma
patrie est abominablement ravage par ce chevalier de Maison-Rouge, qui
fait complots sur complots. Or, la patrie m'ordonne,  moi qui suis un
patriote, de la dbarrasser du susdit chevalier de Maison-Rouge qui la
gne horriblement, et j'obis  la patrie.

--C'est gal, dit Maurice, il est singulier que tu te charges d'une
pareille commission.

--Je ne m'en suis pas charg, on m'en a charg; mais, d'ailleurs, je
dois dire que je l'eusse brigue, la commission. Il nous faut un coup
clatant pour nous rhabiliter, attendu que notre rhabilitation, c'est
non seulement la scurit de notre existence, mais encore le droit de
mettre  la premire occasion six pouces de lame dans le ventre de cet
affreux Simon.

--Mais comment a-t-on su que c'tait le chevalier de Maison-Rouge qui
tait  la tte de la conspiration du souterrain?

--Ce n'est pas encore bien sr, mais on le prsume.

--Ah! vous procdez par induction?

--Nous procdons par certitude.

--Comment arranges-tu tout cela? Voyons; car enfin...

--coute bien.

--Je t'coute.

-- peine ai-je entendu crier: Grande conspiration dcouverte par le
citoyen Simon... (cette canaille de Simon! il est partout, ce
misrable!), que j'ai voulu juger de la vrit par moi-mme. Or, on
parlait d'un souterrain.

--Existe-t-il?

--Oh! il existe, je l'ai vu.--_Vu, de mes deux yeux vu, ce qui s'appelle
vu._--Tiens, pourquoi ne siffles-tu pas?

--Parce que c'est du Molire, et que, je te l'avoue d'ailleurs, les
circonstances me paraissent un peu graves pour plaisanter.

--Eh bien, de quoi plaisantera-t-on, alors, si l'on ne plaisante pas des
choses graves?

--Tu dis donc que tu as vu...

--Le souterrain.... Je rpte que j'ai vu le souterrain, que je l'ai
parcouru, et qu'il correspondait de la cave de la citoyenne Plumeau 
une maison de la rue de la Corderie,  la maison n 12 ou 14, je ne me
le rappelle plus bien.

--Vrai! Lorin, tu l'as parcouru?...

--Dans toute sa longueur, et, ma foi! je t'assure que c'tait un boyau
fort joliment taill; de plus, il tait coup par trois grilles en fer,
que l'on a t oblig de dchausser les unes aprs les autres; mais qui,
dans le cas o les conjurs auraient russi, leur eussent donn tout le
temps, en sacrifiant trois ou quatre des leurs, de mettre madame veuve
Capet en lieu de sret. Heureusement, il n'en est pas ainsi, et cet
affreux Simon a encore dcouvert celle-l.

--Mais il me semble, dit Maurice, que ceux qu'on aurait d arrter
d'abord taient les habitants de cette maison de la rue de la Corderie.

--C'est ce que l'on aurait fait aussi si l'on n'et pas trouv la maison
parfaitement dnue de locataires.

--Mais enfin, cette maison appartient  quelqu'un?

--Oui,  un nouveau propritaire, mais personne ne le connaissait; on
savait que la maison avait chang de matre depuis quinze jours ou trois
semaines, voil tout. Les voisins avaient bien entendu du bruit; mais,
comme la maison tait vieille, ils avaient cru qu'on travaillait aux
rparations. Quant  l'autre propritaire, il avait quitt Paris.
J'arrivai sur ces entrefaites.

--Pour Dieu! dis-je  Santerre en le tirant  part, vous tes tous bien
embarrasss.

--C'est vrai, rpondit-il, nous le sommes.

--Cette maison a t vendue, n'est-ce pas?

--Oui.

--Il y a quinze jours?

--Quinze jours ou trois semaines.

--Vendue par-devant notaire?

--Oui.

--Eh bien, il faut chercher chez tous les notaires de Paris, savoir
lequel a vendu cette maison et se faire communiquer l'acte. On verra
dessus le nom et le domicile de l'acheteur.

-- la bonne heure! c'est un conseil cela, dit Santerre; et voil
pourtant un homme qu'on accuse d'tre un mauvais patriote. Lorin, Lorin!
je te rhabiliterai, ou le diable me brle.

Bref, continua Lorin, ce qui fut dit fut fait. On chercha le notaire,
on retrouva l'acte, et, sur l'acte, le nom et le domicile du coupable.
Alors Santerre m'a tenu parole, il m'a dsign pour l'arrter.

--Et cet homme, c'tait le chevalier de Maison-Rouge?

--Non pas, son complice seulement, c'est--dire probablement.

--Mais alors comment dis-tu que vous allez arrter le chevalier de
Maison-Rouge?

--Nous allons les arrter tous ensemble.

--D'abord, connais-tu ce chevalier de Maison-Rouge?

-- merveille.

--Tu as donc son signalement?

--Parbleu! Santerre me l'a donn. Cinq pieds deux ou trois pouces,
cheveux blonds, yeux bleus, nez droit, barbe chtaine; d'ailleurs, je
l'ai vu.

--Quand?

--Aujourd'hui mme.

--Tu l'as vu?

--Et toi aussi. Maurice tressaillit.

--Ce petit jeune homme blond qui nous a dlivrs ce matin, tu sais,
celui qui commandait la troupe des muscadins, qui tapait si dur.

--C'tait donc lui? demanda Maurice.

--Lui-mme. On l'a suivi et on l'a perdu dans les environs du domicile
de notre propritaire de la rue de la Corderie; de sorte qu'on prsume
qu'ils logent ensemble.

--En effet, c'est probable.

--C'est sr.

--Mais il me semble, Lorin, ajouta Maurice, que, si tu arrtes ce soir
celui qui nous a sauvs ce matin, tu manques quelque peu de
reconnaissance.

--Allons donc! dit Lorin. Est-ce que tu crois qu'il nous a sauvs pour
nous sauver?

--Et pourquoi donc?

--Pas du tout. Ils taient embusqus l pour enlever la pauvre Hlose
Tison quand elle passerait. Nos gorgeurs les gnaient, ils sont tombs
sur nos gorgeurs. Nous avons t sauvs par contrecoup. Or, comme tout
est dans l'intention, et que l'intention n'y tait pas, je n'ai pas  me
reprocher la plus petite ingratitude. D'ailleurs, vois-tu, Maurice, le
point capital c'est la ncessit; et il y a ncessit  ce que nous nous
rhabilitions par un coup d'clat. J'ai rpondu de toi.

-- qui?

-- Santerre; il sait que tu commandes l'expdition.

--Comment cela? --Es-tu sr d'arrter les coupables? a-t-il dit.
--Oui, ai-je rpondu, si Maurice en est. --Mais es-tu sr de Maurice?
Depuis quelque temps il tidit. --Ceux qui disent cela se trompent.
Maurice ne tidit pas plus que moi. --Et tu en rponds? --Comme de
moi-mme. Alors j'ai pass chez toi, mais je ne t'ai pas trouv; j'ai
pris ensuite ce chemin, d'abord parce que c'tait le mien, et ensuite
parce que c'tait celui que tu prends d'ordinaire; enfin, je t'ai
rencontr, te voil: en avant, marche!


          _La victoire en chantant_
          _Nous ouvre la barrire..._


--Mon cher Lorin, j'en suis dsespr, mais je ne me sens pas le moindre
got pour cette expdition; tu diras que tu ne m'as pas rencontr.

--Impossible! tous nos hommes t'ont vu.

--Eh bien, tu diras que tu m'as rencontr et que je n'ai pas voulu tre
des vtres.

--Impossible encore.

--Et pourquoi cela?

--Parce que, cette fois, tu ne seras pas un tide, mais un suspect.... Et
tu sais ce qu'on en fait, des suspects: on les conduit sur la place de
la Rvolution et on les invite  saluer la statue de la Libert;
seulement, au lieu de saluer avec le chapeau, ils saluent avec la tte.

--Eh bien, Lorin, il arrivera ce qu'il pourra; mais en vrit, cela te
paratra sans doute trange, ce que je vais te dire l?

Lorin ouvrit de grands yeux et regarda Maurice.

--Eh bien, reprit Maurice, je suis dgot de la vie.... Lorin clata de
rire.

--Bon! dit-il; nous sommes en bisbille avec notre bien-aime, et cela
nous donne des ides mlancoliques. Allons, bel Amadis! redevenons un
homme, et de l nous passerons au citoyen; moi, au contraire, je ne suis
jamais meilleur patriote que lorsque je suis en brouille avec Arthmise.
 propos, Sa Divinit la desse Raison te dit des millions de choses
gracieuses.

--Tu la remercieras de ma part. Adieu, Lorin.

--Comment, adieu?

--Oui, je m'en vais.

--O vas-tu?

--Chez moi, parbleu!

--Maurice, tu te perds.

--Je m'en moque.

--Maurice, rflchis, ami, rflchis.

--C'est fait.

--Je ne t'ai pas tout rpt...

--Tout, quoi?

--Tout ce que m'avait dit Santerre.

--Que t'a-t-il dit?

--Quand je t'ai demand comme chef de l'expdition, il m'a dit:
--Prends garde!

-- qui? -- Maurice.

-- moi?

--Oui. Maurice, a-t-il ajout, va bien souvent dans ce quartier-l.

--Dans quel quartier?

--Dans celui de Maison-Rouge.

--Comment! s'cria Maurice, c'est par ici qu'il se cache?

--On le prsume, du moins, puisque c'est par ici que loge son complice
prsum, l'acheteur de la maison de la rue de la Corderie.

--Faubourg Victor? demanda Maurice.

--Oui, faubourg Victor.

--Et dans quelle rue du faubourg?

--Dans la vieille rue Saint-Jacques.

--Ah! mon Dieu! murmura Maurice bloui comme par un clair. Et il porta
sa main  ses yeux.

Puis, au bout d'un instant, et comme si pendant cet instant il avait
appel tout son courage:

--Son tat? dit-il.

--Matre tanneur.

--Et son nom?

--Dixmer.

--Tu as raison, Lorin, dit Maurice comprimant jusqu' l'apparence de
l'motion par la force de sa volont; je vais avec vous.

--Et tu fais bien. Es-tu arm?

--J'ai mon sabre, comme toujours.

--Prends encore ces deux pistolets.

--Et toi?

--Moi, j'ai ma carabine. Portez armes! armes bras! en avant, marche!

La patrouille se remit en marche, accompagne de Maurice, qui marchait
prs de Lorin, et prcde d'un homme vtu de gris qui la dirigeait;
c'tait l'homme de la police.

De temps en temps on voyait se dtacher des angles des rues ou des
portes des maisons une espce d'ombre qui venait changer quelques
paroles avec l'homme vtu de gris; c'taient des surveillants.

On arriva  la ruelle. L'homme gris n'hsita pas un seul instant; il
tait bien renseign: il prit la ruelle.

Devant la porte du jardin par laquelle on avait fait entrer Maurice
garrott, il s'arrta.

--C'est ici, dit-il.

--C'est ici, quoi? demanda Lorin.

--C'est ici que nous trouverons les deux chefs.

Maurice s'appuya au mur; il lui sembla qu'il allait tomber  la
renverse.

--Maintenant, dit l'homme gris, il y a trois entres: l'entre
principale, celle-ci, et une entre qui donne dans un pavillon.
J'entrerai avec six ou huit hommes par l'entre principale; gardez cette
entre-ci avec quatre ou cinq hommes, et mettez trois hommes srs  la
sortie du pavillon.

--Moi, dit Maurice, je vais passer par-dessus le mur et je veillerai
dans le jardin.

-- merveille, dit Lorin, d'autant plus que, de l'intrieur, tu nous
ouvriras la porte.

--Volontiers, dit Maurice. Mais n'allez pas dgarnir le passage et venir
sans que je vous appelle. Tout ce qui se passera dans l'intrieur, je le
verrai du jardin.

--Tu connais donc la maison? demanda Lorin.

--Autrefois, j'ai voulu l'acheter.

Lorin embusqua ses hommes dans les angles des haies, dans les
encoignures des portes, tandis que l'agent de police s'loignait avec
huit ou dix gardes nationaux pour forcer, comme il l'avait dit, l'entre
principale.

Au bout d'un instant, le bruit de leurs pas s'tait teint sans avoir,
dans ce dsert, veill la moindre attention.

Les hommes de Maurice taient  leur poste et s'effaaient de leur
mieux. On et jur que tout tait tranquille et qu'il ne se passait rien
d'extraordinaire dans la vieille rue Saint-Jacques.

Maurice commena donc d'enjamber le mur.

--Attends, dit Lorin.

--Quoi?

--Et le mot d'ordre.

--C'est juste.

--_Oeillet et souterrain._ Arrte tous ceux qui ne te diront pas ces
deux mots. Laisse passer tous ceux qui te les diront. Voil la consigne.

--Merci, dit Maurice. Et il sauta du haut du mur dans le jardin.




XXX

Oeillet et souterrain


Le premier coup avait t terrible, et il avait fallu  Maurice toute la
puissance qu'il avait sur lui-mme pour cacher  Lorin le bouleversement
qui s'tait fait dans toute sa personne; mais, une fois dans le jardin,
une fois seul, une fois dans le silence de la nuit, son esprit devint
plus calme, et ses ides, au lieu de rouler dsordonnes dans son
cerveau, se prsentrent  son esprit et purent tre commentes par sa
raison.

Quoi! cette maison que Maurice avait si souvent visite avec le plaisir
le plus pur, cette maison dont il avait fait son paradis sur la terre,
n'tait qu'un repaire de sanglantes intrigues! Tout ce bon accueil fait
 son ardente amiti, c'tait de l'hypocrisie; tout cet amour de
Genevive, c'tait de la peur!

On connat la distribution de ce jardin, o plus d'une fois nos lecteurs
ont suivi nos jeunes gens. Maurice se glissa de massif en massif jusqu'
ce qu'il ft abrit contre les rayons de la lune par l'ombre de cette
espce de serre dans laquelle il avait t enferm le premier jour o il
avait pntr dans la maison.

Cette serre tait en face du pavillon qu'habitait Genevive.

Mais, ce soir-l, au lieu d'clairer isole et immobile la chambre de la
jeune femme, la lumire se promenait d'une fentre  l'autre. Maurice
aperut Genevive  travers un rideau soulev  moiti par accident;
elle entassait  la hte des effets dans un portemanteau, et il vit avec
tonnement briller des armes dans ses mains.

Il se souleva sur une borne afin de mieux plonger ses regards dans la
chambre. Un grand feu brillait dans l'tre et attira son attention;
c'taient des papiers que Genevive brlait.

En ce moment une porte s'ouvrit, et un jeune homme entra chez Genevive.

La premire ide de Maurice fut que cet homme tait Dixmer.

La jeune femme courut  lui, saisit ses mains, et tous deux se tinrent
un instant en face l'un de l'autre, paraissant en proie  une vive
motion. Quelle tait cette motion? Maurice ne pouvait le deviner, le
bruit de leurs paroles n'arrivait pas jusqu' lui.

Mais tout  coup Maurice mesura sa taille des yeux.

--Ce n'est pas Dixmer, murmura-t-il. En effet, celui qui venait d'entrer
tait mince et de petite taille; Dixmer tait grand et fort. La jalousie
est un actif stimulant; en une minute Maurice avait supput la taille de
l'inconnu  une ligne prs, et analys la silhouette du mari.

--Ce n'est pas Dixmer, murmura-t-il, comme s'il et t oblig de se le
redire  lui-mme pour tre convaincu de la perfidie de Genevive.

Il se rapprocha de la fentre, mais plus il se rapprochait moins il
voyait: son front tait en feu.

Son pied heurta une chelle; la fentre avait sept ou huit pieds de
hauteur: il prit l'chelle et alla la dresser contre la muraille.

Il monta, colla son oeil  la fente du rideau.

L'inconnu de la chambre de Genevive tait un jeune homme de vingt-sept
ou vingt-huit ans,  l'oeil bleu,  la tournure lgante; il tenait les
mains de la jeune femme, et lui parlait tout en essuyant les larmes qui
voilaient le charmant regard de Genevive.

Un lger bruit que fit Maurice amena le jeune homme  tourner la tte du
ct de la fentre.

Maurice retint un cri de surprise: il venait de reconnatre son sauveur
mystrieux de la place du Chtelet.

En ce moment Genevive retira ses mains de celles de l'inconnu.
Genevive s'avana vers la chemine, et s'assura que tous les papiers
taient consums.

Maurice ne put se contenir davantage; toutes les terribles passions qui
torturent l'homme, l'amour, la vengeance, la jalousie, lui treignaient
le coeur de leurs dents de feu. Il saisit son temps, repoussa violemment
la croise mal ferme et sauta dans la chambre.

Au mme instant deux pistolets se posrent sur sa poitrine.

Genevive s'tait retourne au bruit; elle resta muette en apercevant
Maurice.

--Monsieur, dit froidement le jeune rpublicain  celui qui tenait deux
fois sa vie au bout de ces armes, monsieur, vous tes le chevalier de
Maison-Rouge?

--Et quand cela serait? rpondit le chevalier.

--Oh! c'est que si cela est, vous tes un homme brave et par consquent
un homme calme, et je vais vous dire deux mots.

--Parlez, dit le chevalier sans dtourner ses pistolets.

--Vous pouvez me tuer, mais vous ne me tuerez pas avant que j'aie pouss
un cri, ou plutt je ne mourrai pas sans l'avoir pouss. Si je pousse ce
cri, mille hommes qui cernent cette maison l'auront rduite en cendres
avant dix minutes. Ainsi abaissez vos pistolets, et coutez ce que je
vais dire  madame.

-- Genevive? dit le chevalier.

-- moi? murmura la jeune femme.

--Oui,  vous.

Genevive, plus ple qu'une statue, saisit le bras de Maurice; le jeune
homme la repoussa.

--Vous savez ce que vous m'avez affirm, madame, dit Maurice avec un
profond mpris. Je vois maintenant que vous avez dit vrai. En effet,
vous n'aimez pas M. Morand.

--Maurice, coutez-moi! s'cria Genevive.

--Je n'ai rien  entendre, madame, dit Maurice. Vous m'avez tromp; vous
avez bris d'un seul coup tous les liens qui scellaient mon coeur au
vtre. Vous avez dit que vous n'aimiez pas M. Morand, mais vous ne
m'avez pas dit que vous en aimiez un autre.

--Monsieur, dit le chevalier, que parlez-vous de Morand, ou plutt de
quel Morand parlez-vous?

--De Morand le chimiste.

--Morand le chimiste est devant vous. Morand le chimiste et le chevalier
de Maison-Rouge ne font qu'un.

Et allongeant la main vers une table voisine, il eut en un instant
coiff cette perruque noire qui l'avait si longtemps rendu
mconnaissable aux yeux du jeune rpublicain.

--Ah! oui, dit Maurice avec un redoublement de ddain; oui, je
comprends, ce n'est pas Morand que vous aimiez, puisque Morand
n'existait pas; mais le subterfuge, pour en tre plus adroit, n'en est
pas moins mprisable.

Le chevalier fit un mouvement de menace.

--Monsieur, continua Maurice, veuillez me laisser causer un instant avec
madame; assistez mme  la causerie, si vous voulez; elle ne sera pas
longue, je vous en rponds.

Genevive fit un mouvement pour inviter Maison-Rouge  prendre patience.

--Ainsi, continua Maurice, ainsi, vous, Genevive, vous m'avez rendu la
rise de mes amis! l'excration des miens! Vous m'avez fait servir,
aveugle que j'tais,  tous vos complots! vous avez tir de moi
l'utilit que l'on tire d'un instrument! coutez: c'est une action
infme! mais vous en serez punie, madame! car monsieur que voici va me
tuer sous vos yeux! Mais avant cinq minutes, il sera l, lui aussi,
gisant  vos pieds, ou, s'il vit, ce sera pour porter sa tte sur un
chafaud.

--Lui mourir! s'cria Genevive; lui porter sa tte sur l'chafaud! Mais
vous ne savez donc pas, Maurice, que lui c'est mon protecteur, celui de
ma famille; que je donnerais ma vie pour la sienne; que s'il meurt je
mourrai, et que si vous tes mon amour, vous, lui est ma religion?

--Ah! dit Maurice, vous allez peut-tre continuer de dire que vous
m'aimez. En vrit, les femmes sont trop faibles et trop lches.

Puis, se retournant:

--Allons, monsieur, dit-il au jeune royaliste, il faut me tuer ou
mourir.

--Pourquoi cela?

--Parce que si vous ne me tuez pas, je vous arrte. Maurice tendit la
main pour le saisir au collet.

--Je ne vous disputerai pas ma vie, dit le chevalier de Maison-Rouge,
tenez! Et il jeta ses armes sur un fauteuil.

--Et pourquoi ne me disputerez-vous pas votre vie?

--Parce que ma vie ne vaut pas le remords que j'prouverais de tuer un
galant homme; et puis surtout, surtout parce que Genevive vous aime.

--Ah! s'cria la jeune femme en joignant les mains; ah! que vous tes
toujours bon, grand, loyal et gnreux, Armand!

Maurice les regardait tous deux avec un tonnement presque stupide.

--Tenez, dit le chevalier, je rentre dans ma chambre; je vous donne ma
parole d'honneur que ce n'est point pour fuir, mais pour cacher un
portrait.

Maurice porta vivement les yeux vers celui de Genevive; il tait  sa
place.

Soit que Maison-Rouge et devin la pense de Maurice, soit qu'il et
voulu pousser au comble la gnrosit:

--Allons, dit-il, je sais que vous tes rpublicain; mais je sais que
vous tes en mme temps un coeur pur et loyal. Je me confierai  vous
jusqu' la fin: regardez!

Et il tira de sa poitrine une miniature qu'il montra  Maurice: c'tait
le portrait de la reine. Maurice baissa la tte et appuya la main sur
son front.

--J'attends vos ordres, monsieur, dit Maison-Rouge; si vous voulez mon
arrestation, vous frapperez  cette porte quand il sera temps que je me
livre. Je ne tiens plus  la vie, du moment o cette vie n'est plus
soutenue par l'esprance de sauver la reine.

Le chevalier sortit sans que Maurice ft un seul geste pour le retenir.
 peine fut-il hors de la chambre que Genevive se prcipita aux pieds
du jeune homme.

--Pardon, dit-elle, pardon, Maurice, pour tout le mal que je vous ai
fait; pardon pour mes tromperies, pardon au nom de mes souffrances et de
mes larmes, car, je vous le jure, j'ai bien pleur, j'ai bien souffert.
Ah! mon mari est parti ce matin; je ne sais o il est all, et peut-tre
ne le reverrai-je plus; et maintenant un seul ami me reste, non pas un
ami, un frre, et vous allez le faire tuer. Pardon, Maurice! pardon!

Maurice releva la jeune femme.

--Que voulez-vous? dit-il, il y a de ces fatalits-l; tout le monde
joue sa vie  cette heure; le chevalier de Maison-Rouge a jou comme les
autres, mais il a perdu; maintenant il faut qu'il paye.

--C'est--dire qu'il meure, si je vous comprends bien.

--Oui.

--Il faut qu'il meure, et c'est vous qui me dites cela?

--Ce n'est pas moi, Genevive, c'est la fatalit.

--La fatalit n'a pas dit son dernier mot dans cette affaire, puisque
vous pouvez le sauver, vous.

--Aux dpens de ma parole, et par consquent de mon honneur. Je
comprends, Genevive.

--Fermez les yeux, Maurice, voil tout ce que je vous demande, et
jusqu'o la reconnaissance d'une femme peut aller, je vous promets que
la mienne y montera.

--Je fermerais inutilement les yeux, madame; il y a un mot d'ordre
donn, un mot d'ordre, sans lequel personne ne peut sortir, car je vous
le rpte, la maison est cerne.

--Et vous le savez?

--Sans doute que je le sais.

--Maurice!

--Eh bien?

--Mon ami, mon cher Maurice, ce mot d'ordre, dites-le-moi, il me le
faut.

--Genevive! s'cria Maurice, Genevive! mais qui donc tes-vous pour
venir me dire: Maurice, au nom de l'amour que j'ai pour toi, sois sans
parole, sois sans honneur, trahis ta cause, renie tes opinions? Que
m'offrez-vous, Genevive, en change de tout cela, vous qui me tentez
ainsi?

--Oh! Maurice, sauvez-le, sauvez-le d'abord, et ensuite demandez-moi la
vie.

--Genevive, rpondit Maurice d'une voix sombre, coutez-moi: j'ai un
pied dans le chemin de l'infamie; pour y descendre tout  fait, je veux
avoir au moins une bonne raison contre moi-mme; Genevive, jurez-moi
que vous n'aimez pas le chevalier de Maison-Rouge...

--J'aime le chevalier de Maison-Rouge comme une soeur, comme une amie,
pas autrement, je vous le jure!

--Genevive, m'aimez-vous?

--Maurice, je vous aime, aussi vrai que Dieu m'entend.

--Si je fais ce que vous me demandez, abandonnerez-vous parents, amis,
patrie, pour fuir avec le tratre?

--Maurice! Maurice!

--Elle hsite... oh! elle hsite! Et Maurice se rejeta en arrire avec
toute la violence du ddain.

Genevive, qui s'tait appuye  lui, sentit tout  coup son appui
manquer, elle tomba sur ses genoux.

--Maurice, dit-elle en se renversant en arrire et en tordant ses mains
jointes; Maurice, tout ce que tu voudras, je te le jure; ordonne,
j'obis.

--Tu seras  moi, Genevive?

--Quand tu l'exigeras.

--Jure sur le Christ! Genevive tendit le bras:

--Mon Dieu! dit-elle, vous avez pardonn  la femme adultre, j'espre
que vous me pardonnerez.

Et de grosses larmes roulrent sur ses joues, et tombrent sur ses longs
cheveux pars et flottants sur sa poitrine.

--Oh! pas ainsi, ne jurez pas ainsi, dit Maurice, ou je n'accepte pas
votre serment.

--Mon Dieu! reprit-elle, je jure de consacrer ma vie  Maurice, de
mourir avec lui, et, s'il le faut, pour lui, s'il sauve mon ami, mon
protecteur, mon frre, le chevalier de Maison-Rouge.

--C'est bien; il sera sauv, dit Maurice. Il alla vers la chambre.

--Monsieur, dit-il, revtez le costume du tanneur Morand. Je vous rends
votre parole, vous tes libre.

--Et vous, madame, dit-il  Genevive, voil les deux mots de passe:
_oeillet et souterrain._

Et comme s'il et eu horreur de rester dans la chambre o il avait
prononc ces deux mots qui le faisaient tratre, il ouvrit la fentre et
sauta de la chambre dans le jardin.




XXXI

Perquisition


Maurice avait repris son poste dans le jardin, en face de la croise de
Genevive: seulement cette croise s'tait teinte, Genevive tant
rentre chez le chevalier de Maison-Rouge.

Il tait temps que Maurice quittt la chambre, car  peine avait-il
atteint l'angle de la serre, que la porte du jardin s'ouvrit, et l'homme
gris parut, suivi de Lorin et de cinq ou six grenadiers.

--Eh bien? demanda Lorin.

--Vous le voyez, dit Maurice, je suis  mon poste.

--Personne n'a tent de forcer la consigne? dit Lorin.

--Personne, rpondit Maurice, heureux d'chapper  un mensonge par la
manire dont la demande avait t pose; personne! Et vous, qu'avez-vous
fait?

--Nous, nous avons acquis la certitude que le chevalier de Maison-Rouge
est entr dans la maison, il y a une heure, et n'en est pas sorti
depuis, rpondit l'homme de la police.

--Et vous connaissez sa chambre? dit Lorin.

--Sa chambre n'est spare de la chambre de la citoyenne Dixmer que par
un corridor.

--Ah! ah! dit Lorin.

--Pardieu, il n'y avait pas besoin de sparation du tout; il parat que
ce chevalier de Maison-Rouge est un gaillard.

Maurice sentit le sang lui monter  la tte; il ferma les yeux et vit
mille clairs intrieurs.

--Eh bien! mais... et le citoyen Dixmer, que disait-il de cela? demanda
Lorin.

--Il trouvait que c'tait bien de l'honneur pour lui.

--Voyons? dit Maurice d'une voix trangle, que dcidons-nous?

--Nous dcidons, dit l'homme de la police, que nous allons le prendre
dans sa chambre, et peut-tre mme dans son lit.

--Il ne se doute donc de rien?

--De rien absolument.

--Quelle est la disposition du terrain? demanda Lorin.

--Nous en avons un plan parfaitement exact, dit l'homme gris: un
pavillon situ  l'angle du jardin, le voil; on monte quatre marches,
les voyez-vous d'ici? on se trouve sur un palier;  droite, la porte de
l'appartement de la citoyenne Dixmer: c'est sans doute celui dont nous
voyons la fentre. En face de la fentre, au fond, une porte donnant sur
le corridor, et, dans ce corridor, la porte de la chambre du tratre.

--Bien, voil une topographie un peu soigne, dit Lorin: avec un plan
comme celui-l on peut marcher les yeux bands,  plus forte raison les
yeux ouverts. Marchons donc.

--Les rues sont-elles bien gardes? demanda Maurice avec un intrt que
tous les assistants attriburent naturellement  la crainte que le
chevalier ne s'chappt.

--Les rues, les passages, les carrefours, tout, dit l'homme gris; je
dfie qu'une souris passe si elle n'a point le mot d'ordre.

Maurice frissonna; tant de prcautions prises lui faisaient craindre que
sa trahison ne ft inutile  son bonheur.

--Maintenant, dit l'homme gris, combien demandez-vous d'hommes pour
arrter le chevalier?

--Combien d'hommes? dit Lorin, j'espre bien que Maurice et moi nous
suffirons; n'est-ce pas, Maurice?

--Oui, balbutia celui-ci, certainement que nous suffirons.

--coutez, dit l'homme de la police, pas de forfanteries inutiles;
tenez-vous  le prendre?

--Morbleu! si nous y tenons, s'cria Lorin, je le crois bien! N'est-ce
pas, Maurice, qu'il faut que nous le prenions?

Lorin appuya sur ce mot. Il l'avait dit, un commencement de soupons
commenait  planer sur eux, et il ne fallait pas laisser le temps aux
soupons, lesquels marchaient si vite  cette poque-l, de prendre une
plus grande consistance; or, Lorin comprenait que personne n'oserait
douter du patriotisme de deux hommes qui seraient parvenus  prendre le
chevalier de Maison-Rouge.

--Eh bien! dit l'homme de la police, si vous y tenez rellement, prenons
plutt avec nous trois hommes que deux, quatre que trois; le chevalier
couche toujours avec une pe sous son traversin et deux pistolets sur
sa table de nuit.

--Eh morbleu! dit un des grenadiers de la compagnie de Lorin, entrons
tous, pas de prfrence pour personne; s'il se rend, nous le mettrons en
rserve pour la guillotine; s'il rsiste, nous l'charperons.

--Bien dit, fit Lorin; en avant! Passons-nous par la porte ou par la
fentre?

--Par la porte, dit l'homme de la police; peut-tre, par hasard, la clef
y est-elle; tandis que si nous entrons par la fentre, il faudra casser
quelques carreaux, et cela ferait du bruit.

--Va pour la porte, dit Lorin; pourvu que nous entrions, peu m'importe
par o. Allons, sabre en main, Maurice. Maurice tira machinalement son
sabre hors du fourreau.

La petite troupe s'avana vers le pavillon. Comme l'homme gris avait
indiqu que cela devait tre, on rencontra les premires marches du
perron, puis l'on se trouva sur le palier, puis dans le vestibule.

--Ah! s'cria Lorin joyeux, la clef est sur la porte. En effet, il avait
tendu la main dans l'ombre, et, comme il l'avait dit, il avait du bout
des doigts senti le froid de la clef.

--Allons, ouvre donc, citoyen lieutenant, dit l'homme gris. Lorin fit
tourner avec prcaution la clef dans la serrure; la porte s'ouvrit.
Maurice essuya de sa main son front humide de sueur.

--Nous y voil, dit Lorin.

--Pas encore, fit l'homme gris. Si nos renseignements topographiques
sont exacts, nous sommes ici dans l'appartement de la citoyenne Dixmer.

--Nous pouvons nous en assurer, dit Lorin; allumons des bougies, il
reste du feu dans la chemine.

--Allumons des torches, dit l'homme gris; les torches ne s'teignent pas
comme les bougies.

Et il prit des mains d'un grenadier deux torches qu'il alluma au foyer
mourant. Il en mit une  la main de Maurice, l'autre  la main de Lorin.

--Voyez-vous, dit-il, je ne me trompais pas: voici la porte qui donne
dans la chambre  coucher de la citoyenne Dixmer, voil celle qui donne
sur le corridor.

--En avant! dans le corridor, dit Lorin. On ouvrit la porte du fond, qui
n'tait pas plus ferme que la premire, et l'on se trouva en face de la
porte de l'appartement du chevalier. Maurice avait vingt fois vu cette
porte, et n'avait jamais demand o elle allait; pour lui, le monde se
concentrait dans la chambre o le recevait Genevive.

--Oh! oh! dit Lorin  voix basse, ici nous changeons de thse; plus de
clef et porte close.

--Mais, demanda Maurice, pouvant parler  peine, tes-vous bien sr que
ce soit l?

--Si le plan est exact, ce doit tre l, rpondit l'homme de la police;
d'ailleurs, nous allons bien le voir. Grenadiers, enfoncez la porte; et
vous, citoyens, tenez-vous prts, aussitt la porte enfonce,  vous
prcipiter dans la chambre.

Quatre hommes, dsigns par l'envoy de la police, levrent la crosse
de leur fusil, et, sur un signe de celui qui conduisait l'entreprise,
frapprent un seul et mme coup: la porte vola en clats.

--Rends-toi, ou tu es mort! s'cria Lorin en s'lanant dans la chambre.

Personne ne rpondit: les rideaux du lit taient ferms.

--La ruelle! gare la ruelle! dit l'homme de la police, en joue, et au
premier mouvement des rideaux, faites feu.

--Attendez, dit Maurice, je vais les ouvrir. Et, sans doute dans
l'esprance que Maison-Rouge tait cach derrire les rideaux, et que le
premier coup de poignard ou de pistolet serait pour lui, Maurice se
prcipita vers les courtines, qui glissrent en criant le long de leur
tringle. Le lit tait vide.

--Mordieu! dit Lorin, personne!

--Il se sera chapp, balbutia Maurice.

--Impossible, citoyens! impossible! s'cria l'homme gris; je vous dis
qu'on l'a vu rentrer il y a une heure, que personne ne l'a vu sortir, et
que toutes les issues sont gardes.

Lorin ouvrait les portes des cabinets et des armoires et regardait
partout, l mme o il tait matriellement impossible qu'un homme pt
se cacher.

--Personne! cependant; vous le voyez bien, personne!

--Personne! rpta Maurice avec une motion facile  comprendre; vous le
voyez, en effet, il n'y a personne.

--Dans la chambre de la citoyenne Dixmer, dit l'homme de la police;
peut-tre y est-il?

--Oh! dit Maurice, respectez la chambre d'une femme.

--Comment donc, dit Lorin, certainement qu'on la respectera, et la
citoyenne Dixmer aussi; mais on la visitera.

--La citoyenne Dixmer? dit un des grenadiers, enchant de placer l une
mauvaise plaisanterie.

--Non, dit Lorin, la chambre seulement.

--Alors, dit Maurice, laissez-moi passer le premier.

--Passe, dit Lorin; tu es capitaine:  tout seigneur tout honneur.

On laissa deux hommes pour garder la pice que l'on venait de quitter;
puis l'on revint dans celle o l'on avait allum les torches.

Maurice s'approcha de la porte donnant dans la chambre  coucher de
Genevive. C'tait la premire fois qu'il allait y entrer. Son coeur
battait avec violence. La clef tait  la porte. Maurice porta la main
sur la clef, mais il hsita.

--Eh bien, dit Lorin, ouvre donc!

--Mais, dit Maurice, si la citoyenne Dixmer est couche?

--Nous regarderons dans son lit, sous son lit, dans sa chemine et dans
ses armoires, dit Lorin; aprs quoi, s'il n'y a personne qu'elle, nous
lui souhaiterons une bonne nuit.

--Non pas, dit l'homme de la police, nous l'arrterons; la citoyenne
Genevive Dixmer tait une aristocrate qui a t reconnue complice de la
fille Tison et du chevalier de Maison-Rouge.

--Ouvre alors, dit Maurice en lchant la clef, je n'arrte pas les
femmes.

L'homme de la police regarda Maurice de travers, et les grenadiers
murmurrent entre eux.

--Oh! oh! dit Lorin, vous murmurez? Murmurez donc pour deux pendant que
vous y tes, je suis de l'avis de Maurice.

Et il fit un pas en arrire.

L'homme gris saisit la clef, tourna vivement, la porte cda; les soldats
se prcipitrent dans la chambre.

Deux bougies brlaient sur une petite table, mais la chambre de
Genevive, comme celle du chevalier de Maison-Rouge, tait inhabite.

--Vide! s'cria l'homme de la police.

--Vide! rpta Maurice en plissant; o est-elle donc? Lorin regarda
Maurice avec tonnement.

--Cherchons, dit l'homme de la police. Et, suivi des miliciens, il se
mit  fouiller la maison depuis les caves jusqu'aux ateliers.  peine
eurent-ils le dos tourn, que Maurice, qui les avait suivis impatiemment
des yeux, s'lana  son tour dans la chambre, ouvrant les armoires
qu'il avait dj ouvertes, et appelant d'une voix pleine d'anxit:

--Genevive! Genevive! Mais Genevive ne rpondit point, la chambre
tait bien rellement vide. Alors Maurice,  son tour, se mit  fouiller
la maison avec une espce de frnsie. Serres, hangars, dpendances, il
visita tout, mais inutilement. Soudain l'on entendit un grand bruit; une
troupe d'hommes arms se prsenta  la porte, changea le mot de passe
avec la sentinelle, envahit le jardin et se rpandit dans la maison. 
la tte de ce renfort brillait le panache enfum de Santerre.

--Eh bien! dit-il  Lorin, o est le conspirateur?

--Comment! o est le conspirateur?

--Oui. Je vous demande ce que vous en avez fait?

--Je vous le demanderai  vous-mme: votre dtachement, s'il a bien
gard les issues, doit l'avoir arrt, puisqu'il n'tait plus dans la
maison quand nous y sommes entrs.

--Que dites-vous l? s'cria le gnral furieux, vous l'avez donc laiss
chapper?

--Nous n'avons pu le laisser chapper, puisque nous ne l'avons jamais
tenu.

--Alors, je n'y comprends plus rien, dit Santerre.

-- quoi?

-- ce que vous m'avez fait dire par votre envoy.

--Nous vous avons envoy quelqu'un, nous?

--Sans doute. Cet homme  habit brun,  cheveux noirs,  lunettes
vertes, qui est venu nous prvenir de votre part que vous tiez sur le
point de vous emparer de Maison-Rouge, mais qu'il se dfendait comme un
lion; sur quoi, je suis accouru.

--Un homme  habit brun,  cheveux noirs,  lunettes vertes? rpta
Lorin.

--Sans doute, tenant une femme au bras.

--Jeune, jolie? s'cria Maurice en s'lanant vers le gnral.

--Oui, jeune et jolie.

--C'tait lui et la citoyenne Dixmer.

--Qui lui?

--Maison-Rouge.... Oh! misrable que je suis de ne pas les avoir tus
tous les deux!

--Allons, allons, citoyen Lindey, dit Santerre, on les rattrapera.

--Mais comment diable les avez-vous laisss passer? demanda Lorin.

--Pardieu! dit Santerre, je les ai laisss passer parce qu'ils avaient
le mot de passe.

--Ils avaient le mot de passe! s'cria Lorin; mais il y a donc un
tratre parmi nous?

--Non, non, citoyen Lorin, dit Santerre, on vous connat, et l'on sait
bien qu'il n'y a pas de tratres parmi vous. Lorin regarda tout autour
de lui, comme pour chercher ce tratre dont il venait de proclamer la
prsence. Il rencontra le front sombre et l'oeil vacillant de Maurice.

--Oh! murmura-t-il, que veut dire ceci?

--Cet homme ne peut tre bien loin, dit Santerre; fouillons les
environs; peut-tre sera-t-il tomb dans quelque patrouille qui aura t
plus habile que nous et qui ne s'y sera point laiss prendre.

--Oui, oui, cherchons, dit Lorin.

Et il saisit Maurice par le bras; et, sous prtexte de chercher, il
l'entrana hors du jardin.

--Oui, cherchons, dirent les soldats; mais, avant de chercher....

Et l'un d'eux jeta sa torche sous un hangar tout bourr de fagots et de
plantes sches.

--Viens, dit Lorin, viens. Maurice n'opposa aucune rsistance. Il suivit
Lorin comme un enfant; tous deux coururent jusqu'au pont sans se parler
davantage; l, ils s'arrtrent, Maurice se retourna.

Le ciel tait rouge  l'horizon du faubourg, et l'on voyait monter
au-dessus des maisons de nombreuses tincelles.




XXXII

La foi jure


Maurice frissonna, il tendit la main vers la rue Saint-Jacques.

--Le feu! dit-il, le feu!

--Eh bien! oui, dit Lorin, le feu; aprs?

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! si elle tait revenue?

--Qui cela?

--Genevive.

--Genevive, c'est madame Dixmer, n'est-ce pas?

--Oui, c'est elle.

--Il n'y a point de danger qu'elle soit revenue, elle n'tait point
partie pour cela.

--Lorin, il faut que je la retrouve, il faut que je me venge.

--Oh! oh! dit Lorin.

--Tu m'aideras  la retrouver, n'est-ce pas, Lorin?

--Pardieu! ce ne sera pas difficile.

--Et comment?

--Sans doute, si tu t'intresses, autant que je puis le croire, au sort
de la citoyenne Dixmer; tu dois la connatre, et la connaissant, tu dois
savoir quels sont ses amis les plus familiers; elle n'aura pas quitt
Paris, ils ont tous la rage d'y rester; elle s'est rfugie chez quelque
confidente, et demain matin tu recevras par quelque Rose ou quelque
Marton un petit billet  peu prs conu en ces termes:


          _Amour, tyran des dieux et des mortels,_
          _Ce n'est plus de l'encens qu'il faut sur tes autels._
          _Si Mars veut revoir Cythre,_
          _Qu'il emprunte  la Nuit son charpe azure._


Et qu'il se prsente chez le concierge, telle rue, tel numro, en
demandant madame Trois-toiles; voil. Maurice haussa les paules; il
savait bien que Genevive n'avait personne chez qui se rfugier.

--Nous ne la retrouverons pas, murmura-t-il.

--Permets-moi de te dire une chose, Maurice, dit Lorin.

--Laquelle?

--C'est que ce ne serait peut-tre pas un si grand malheur que nous ne
la retrouvassions pas.

--Si nous ne la retrouvons pas, Lorin, dit Maurice, j'en mourrai.

--Ah diable! dit le jeune homme, c'est donc de cet amour l que tu as
failli mourir?

--Oui, rpondit Maurice. Lorin rflchit un instant.

--Maurice, dit-il, il est quelque chose comme onze heures, le quartier
est dsert, voici l un banc de pierre qui semble plac exprs pour
recevoir deux amis. Accorde-moi la faveur d'un entretien particulier,
comme on disait sous l'ancien rgime. Je te donne ma parole que je ne
parlerai qu'en prose. Maurice regarda autour de lui et alla s'asseoir
auprs de son ami.

--Parle, dit Maurice, en laissant tomber dans sa main son front alourdi.

--coute, cher ami, sans exorde, sans priphrase, sans commentaire, je
te dirai une chose, c'est que nous nous perdons, ou plutt que tu nous
perds.

--Comment cela? demanda Maurice.

--Il y a, tendre ami, reprit Lorin, certain arrt du comit de Salut
public qui dclare tratre  la patrie quiconque entretient des
relations avec les ennemis de ladite patrie. Hein! connais-tu cet
arrt?

--Sans doute, rpondit Maurice.

--Tu le connais?

--Oui.

--Eh bien! il me semble que tu n'es pas mal tratre  la patrie. Qu'en
dis-tu? comme dit Manlius.

--Lorin!

--Sans doute;  moins que tu ne regardes toutefois comme idoltrant la
patrie ceux qui donnent le logement, la table et le lit  M. le
chevalier de Maison-Rouge, lequel n'est pas un exalt rpublicain,  ce
que je suppose, et n'est point accus pour le moment d'avoir fait les
journes de Septembre.

--Ah! Lorin! fit Maurice en poussant un soupir.

--Ce qui fait, continua le moraliste, que tu me parais avoir t ou tre
encore un peu trop ami de l'ennemi de la patrie. Allons, allons, ne te
rvolte pas, cher ami; tu es comme feu Encelades, et tu remuerais une
montagne quand tu te retournes. Je te le rpte donc, ne te rvolte pas,
et avoue tout bonnement que tu n'es plus un zl.

Lorin avait prononc ces mots avec toute la douceur dont il tait
capable, et en glissant dessus avec un artifice tout  fait cicronien.

Maurice se contenta de protester par un geste.

Mais le geste fut dclar comme non avenu, et Lorin continua:

--Oh! si nous vivions dans une de ces tempratures de serre chaude,
temprature honnte, o, selon les rgles de la botanique, le baromtre
marque invariablement seize degrs, je te dirais, mon cher Maurice,
c'est lgant, c'est comme il faut; soyons un peu aristocrates, de temps
en temps, cela fait bien et cela sent bon; mais nous cuisons aujourd'hui
dans trente-cinq  quarante degrs de chaleur! la nappe brle, de sorte
que l'on n'est que tide; par cette chaleur-l on semble froid;
lorsqu'on est froid on est suspect; tu sais cela, Maurice; et quand on
est suspect, tu as trop d'intelligence, mon cher Maurice, pour ne pas
savoir ce qu'on est bientt, ou plutt ce qu'on n'est plus.

--Eh bien! donc, alors qu'on me tue et que cela finisse, s'cria
Maurice; aussi bien je suis las de la vie.

--Depuis un quart d'heure, dit Lorin; en vrit, il n'y a pas encore
assez longtemps pour que je te laisse faire sur ce point-l  ta
volont; et puis, lorsqu'on meurt aujourd'hui, tu comprends, il faut
mourir rpublicain, tandis que toi tu mourrais aristocrate.

--Oh! oh! s'cria Maurice dont le sang commenait  s'enflammer par
l'impatiente douleur qui rsultait de la conscience de sa culpabilit;
oh! oh! tu vas trop loin, mon ami.

--J'irai plus loin encore, car je te prviens que si tu te fais
aristocrate...

--Tu me dnonceras?

--Fi donc! non, je t'enfermerai dans une cave, et je te ferai chercher
au son du tambour comme un objet gar; puis je proclamerai que les
aristocrates, sachant ce que tu leur rservais, t'ont squestr,
martyris, affam; de sorte que, comme le prvt lie de Beaumont, M.
Latude et autres, lorsqu'on te retrouvera tu seras couronn publiquement
de fleurs par les dames de la Halle et les chiffonniers de la section
Victor. Dpche-toi donc de redevenir un Aristide, ou ton affaire est
claire.

--Lorin, Lorin, je sens que tu as raison, mais je suis entran, je
glisse sur la pente. M'en veux-tu donc parce que la fatalit m'entrane?

--Je ne t'en veux pas, mais je te querelle. Rappelle-toi un peu les
scnes que Pylade faisait journellement  Oreste, scnes qui prouvent
victorieusement que l'amiti n'est qu'un paradoxe, puisque ces modles
des amis se disputaient du matin au soir.

--Abandonne-moi, Lorin, tu feras mieux.

--Jamais!

--Alors, laisse-moi aimer, tre fou  mon aise, tre criminel peut-tre,
car, si je la revois, je sens que je la tuerai.

--Ou que tu tomberas  ses genoux. Ah! Maurice! Maurice amoureux d'une
aristocrate, jamais je n'eusse cru cela. Te voil comme ce pauvre
Osselin avec la marquise de Charny.

--Assez, Lorin, je t'en supplie!

--Maurice, je te gurirai, ou le diable m'emporte. Je ne veux pas que tu
gagnes  la loterie de sainte guillotine, moi, comme dit l'picier de la
rue des Lombards. Prends garde, Maurice, tu vas m'exasprer. Maurice, tu
vas faire de moi un buveur de sang. Maurice, j'prouve le besoin de
mettre le feu  l'le Saint-Louis; une torche, un brandon!


          _Mais non, ma peine est inutile._
          _ quoi bon demander une torche, un flambeau?_
          _Ton feu, Maurice, est assez beau_
          _Pour embraser ton me, et ces lieux, et la ville._


Maurice sourit malgr lui.

--Tu sais qu'il tait convenu que nous ne parlerions qu'en prose?
dit-il.

--Mais c'est qu'aussi tu m'exaspres avec ta folie, dit Lorin; c'est
qu'aussi.... Tiens, viens boire, Maurice; devenons ivrognes, faisons des
motions, tudions l'conomie politique; mais, pour l'amour de Jupiter,
ne soyons pas amoureux, n'aimons que la libert.

--Ou la Raison.

--Ah! c'est vrai, la desse te dit bien des choses, et te trouve un
charmant mortel.

--Et tu n'es pas jaloux?

--Maurice, pour sauver un ami, je me sens capable de tous les
sacrifices.

--Merci, mon pauvre Lorin, et j'apprcie ton dvouement; mais le
meilleur moyen de me consoler, vois-tu, c'est de me saturer de ma
douleur. Adieu, Lorin; va voir Arthmise.

--Et toi, o vas-tu?

--Je rentre chez moi. Et Maurice fit quelques pas vers le pont.

--Tu demeures donc du ct de la rue vieille Saint-Jacques, maintenant?

--Non, mais il me plat de prendre par l.

--Pour revoir encore une fois le lieu qu'habitait ton inhumaine?

--Pour voir si elle n'est pas revenue o elle sait que je l'attends. 
Genevive! Genevive! je ne t'aurais pas crue capable d'une pareille
trahison!

--Maurice, un tyran qui connaissait bien le beau sexe, puisqu'il est
mort pour l'avoir trop aim, disait:


          _Souvent femme varie,_
          _Bien fol est qui s'y fie._


Maurice poussa un soupir, et les deux amis reprirent le chemin de la
vieille rue Saint-Jacques.

 mesure que les deux amis approchaient, ils distinguaient un grand
bruit, ils voyaient s'augmenter la lumire, ils entendaient ces chants
patriotiques, qui, au grand jour, en plein soleil, dans l'atmosphre du
combat, semblaient des hymnes hroques, mais qui, la nuit,  la lueur
de l'incendie, prenaient l'accent lugubre d'une ivresse de cannibale.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! disait Maurice oubliant que Dieu tait aboli.

Et il allait toujours, la sueur au front. Lorin le regardait aller, et
murmurait entre ses dents:


          _Amour, amour, quand tu nous tiens:_
          _On peut bien dire adieu prudence._


Tout Paris semblait se porter vers le thtre des vnements que nous
venons de raconter. Maurice fut oblig de traverser une haie de
grenadiers, les rangs des sectionnaires, puis les bandes presses de
cette populace toujours furieuse, toujours veille, qui,  cette
poque, courait en hurlant de spectacle en spectacle.

 mesure qu'il approchait, Maurice, dans son impatience furieuse, htait
le pas. Lorin le suivait avec peine, mais il l'aimait trop pour le
laisser seul en pareil moment.

Tout tait presque fini: le feu s'tait communiqu du hangar, o le
soldat avait jet sa torche enflamme, aux ateliers construits en
planches assembles de faon  laisser de grands jours pour la
circulation de l'air; les marchandises avaient brl; la maison
commenait  brler elle-mme.

--Oh! mon Dieu! se dit Maurice, si elle tait revenue, si elle se
trouvait dans quelque chambre enveloppe par le cercle de flammes,
m'attendant, m'appelant....

Et Maurice,  demi insens de douleur, aimant mieux croire  la folie de
celle qu'il aimait qu' sa trahison, Maurice donna tte baisse au
milieu de la porte qu'il entrevoyait dans la fume.

Lorin le suivait toujours: il l'et suivi en enfer.

Le toit brlait, le feu commenait  se communiquer  l'escalier.

Maurice, haletant, visita tout le premier, le salon, la chambre de
Genevive, la chambre du chevalier de Maison-Rouge, les corridors,
appelant d'une voix trangle:

--Genevive! Genevive! Personne ne rpondit. En revenant dans la
premire pice, les deux amis virent des bouffes de flammes qui
commenaient  entrer par la porte. Malgr les cris de Lorin, qui lui
montrait la fentre, Maurice passa au milieu de la flamme.

Puis il courut  la maison, traversa sans s'arrter  rien la cour
jonche de meubles briss, retrouva la salle  manger, le salon de
Dixmer, le cabinet du chimiste Morand; tout cela plein de fume, de
dbris, de vitres casses; le feu venait d'atteindre aussi cette partie
de la maison, et commenait  la dvorer.

Maurice fit comme il venait de faire du pavillon. Il ne laissa pas une
chambre sans l'avoir visite, un corridor sans l'avoir parcouru. Il
descendit jusqu'aux caves. Peut-tre Genevive, pour fuir l'incendie,
s'tait-elle rfugie l.

Personne.

--Morbleu! dit Lorin, tu vois bien que personne ne tiendrait ici, 
l'exception des salamandres, et ce n'est point cet animal fabuleux que
tu cherches. Allons, viens; nous demanderons, nous nous informerons aux
assistants; quelqu'un peut-tre l'a-t-il vue.

Il et fallu bien des forces runies pour conduire Maurice hors de la
maison; l'Esprance l'entrana par un de ses cheveux.

Alors commencrent les investigations; ils visitrent les environs,
arrtant les femmes qui passaient, fouillant les alles, mais sans
rsultat. Il tait une heure du matin; Maurice, malgr sa vigueur
athltique, tait bris de fatigue: il renona enfin  ses courses, 
ses ascensions,  ses conflits perptuels avec la foule.

Un fiacre passait; Lorin l'arrta.

--Mon cher, dit-il  Maurice, nous avons fait tout ce qu'il tait
humainement possible de faire pour retrouver ta Genevive; nous nous
sommes reints; nous nous sommes roussis; nous nous sommes gourms pour
elle. Cupidon, si exigeant qu'il soit, ne peut exiger davantage d'un
homme qui est amoureux, et surtout d'un homme qui ne l'est pas; montons
en fiacre, et rentrons chacun chez nous.

Maurice ne rpondit point et se laissa faire. On arriva  la porte de
Maurice sans que les deux amis eussent chang une seule parole.

Au moment o Maurice descendait, on entendit une fentre de
l'appartement de Maurice se refermer.

--Ah! bon! dit Lorin, on t'attendait, me voil plus tranquille. Frappe
maintenant. Maurice frappa, la porte s'ouvrit.

--Bonsoir! dit Lorin, demain matin attends-moi pour sortir.

--Bonsoir! dit machinalement Maurice. Et la porte se referma derrire
lui.

Sur les premires marches de l'escalier il rencontra son officieux.

--Oh! citoyen Lindey, s'cria celui-ci, quelle inquitude vous nous avez
donne! Le mot _nous_ frappa Maurice.

-- vous? dit-il.

--Oui,  moi et  la petite dame qui vous attend.

--La petite dame! rpta Maurice, trouvant le moment mal choisi pour
correspondre au souvenir que lui donnait sans doute quelqu'une de ses
anciennes amies; tu fais bien de me dire cela, je vais coucher chez
Lorin.

--Oh! impossible; elle tait  la fentre, elle vous a vu descendre, et
s'est crie: Le voil!

--Eh! que m'importe qu'elle sache que c'est moi; je n'ai pas le coeur 
l'amour. Remonte, et dis  cette femme qu'elle s'est trompe.

L'officieux fit un mouvement pour obir, mais il s'arrta.

--Ah! citoyen, dit-il, vous avez tort: la petite dame tait dj bien
triste, ma rponse va la mettre au dsespoir.

--Mais enfin, dit Maurice, quelle est cette femme?

--Citoyen, je n'ai pas vu son visage; elle est enveloppe d'une mante,
et elle pleure; voil ce que je sais.

--Elle pleure! dit Maurice.

--Oui, mais bien doucement, en touffant ses sanglots.

--Elle pleure, rpta Maurice. Il y a donc quelqu'un au monde qui m'aime
assez pour s'inquiter  ce point de mon absence?

Et il monta lentement derrire l'officieux.

--Le voici, citoyenne, le voici! cria celui-ci en se prcipitant dans la
chambre. Maurice entra derrire lui.

Il vit alors dans le coin du salon une forme palpitante qui se cachait
le visage sous des coussins, une femme qu'on et cru morte sans le
gmissement convulsif qui la faisait tressaillir.

Il fit signe  l'officieux de sortir. Celui-ci obit et referma la
porte. Alors Maurice courut  la jeune femme, qui releva la tte.

--Genevive! s'cria le jeune homme, Genevive chez moi! suis-je donc
fou, mon Dieu?

--Non, vous avez toute votre raison, mon ami, rpondit la jeune femme.
Je vous ai promis d'tre  vous si vous sauviez le chevalier de
Maison-Rouge. Vous l'avez sauv, me voici! Je vous attendais.

Maurice se mprit au sens de ces paroles; il recula d'un pas et,
regardant tristement la jeune femme:

--Genevive, dit-il doucement, Genevive, vous ne m'aimez donc pas?

Le regard de Genevive se voila de larmes; elle dtourna la tte et,
s'appuyant sur le dossier du sofa, elle clata en sanglots.

--Hlas! dit Maurice, vous voyez bien que vous ne m'aimez plus, et non
seulement vous ne m'aimez plus, Genevive, mais il faut que vous
prouviez une espce de haine contre moi pour vous dsesprer ainsi.

Maurice avait mis tant d'exaltation et de douleur dans ces derniers
mots, que Genevive se redressa et lui prit la main.

--Mon Dieu, dit-elle, celui qu'on croyait le meilleur sera donc toujours
goste!

--goste, Genevive, que voulez-vous dire?

--Mais vous ne comprenez donc pas ce que je souffre? Mon mari en fuite,
mon frre proscrit, ma maison en flammes, tout cela dans une nuit, et
puis cette horrible scne entre vous et le chevalier!

Maurice l'coutait avec ravissement, car il tait impossible, mme  la
passion la plus folle, de ne pas admettre que de telles motions
accumules puissent amener  l'tat de douleur o Genevive se trouvait.

--Ainsi vous tes venue, vous voil, je vous tiens, vous ne me quitterez
plus! Genevive tressaillit.

--O serais-je alle? rpondit-elle avec amertume. Ai-je un asile, un
abri, un protecteur autre que celui qui a mis un prix  sa protection?
oh! furieuse et folle, j'ai franchi le pont Neuf, Maurice, et en passant
je me suis arrte pour voir l'eau sombre bruire  l'angle des arches,
cela m'attirait, me fascinait. L, pour toi, me disais-je, pauvre femme,
l est un abri; l est un repos inviolable; l est l'oubli.

--Genevive, Genevive! s'cria Maurice, vous avez dit cela?... Mais
vous ne m'aimez donc pas?

--Je l'ai dit, rpondit Genevive  voix basse; je l'ai dit et je suis
venue. Maurice respira et se laissa glisser  ses pieds.

--Genevive, murmura-t-il, ne pleurez plus. Genevive, consolez-vous de
tous vos malheurs, puisque vous m'aimez. Genevive, au nom du ciel,
dites-moi que ce n'est point la violence de mes menaces qui vous a
amene ici. Dites-moi que, quand mme vous ne m'eussiez pas vu ce soir,
en vous trouvant seule, isole, sans asile, vous y fussiez venue, et
acceptez le serment que je vous fais de vous dlier du serment que je
vous ai force de faire.

Genevive abaissa sur le jeune homme un regard empreint d'une ineffable
reconnaissance.

--Gnreux! dit-elle. Oh! mon Dieu, je vous remercie, il est gnreux!

--coutez, Genevive, dit Maurice, Dieu que l'on chasse ici de ses
temples, mais que l'on ne peut chasser de nos coeurs o il a mis
l'amour, Dieu a fait cette soire lugubre en apparence, mais tincelante
au fond de joies et de flicits. Dieu vous a conduite  moi, Genevive,
il vous a mise entre mes bras, il vous parle par mon souffle. Dieu,
enfin, Dieu veut rcompenser ainsi tant de souffrances que nous avons
endures, tant de vertus que nous avons dployes en combattant cet
amour qui semblait illgitime, comme si un sentiment si longtemps pur et
toujours si profond pouvait tre un crime. Ne pleurez donc plus,
Genevive! Genevive, donnez-moi votre main. Voulez-vous tre chez un
frre, voulez-vous que ce frre baise avec respect le bas de votre robe,
s'loigne les mains jointes et franchisse le seuil sans retourner la
tte? Eh bien! dites un mot, faites un signe, et vous allez me voir
m'loigner, et vous serez seule, libre et en sret comme une vierge
dans une glise. Mais au contraire, ma Genevive adore, voulez-vous
vous souvenir que je vous ai tant aime que j'ai failli en mourir, que
pour cet amour que vous pouvez faire fatal ou heureux, j'ai trahi les
miens, que je me suis rendu odieux et vil  moi-mme; voulez-vous songer
 tout ce que l'avenir nous garde de bonheur;  la force et  l'nergie
qu'il y a dans notre jeunesse et dans notre amour pour dfendre ce
bonheur qui commence contre quiconque voudrait l'attaquer! Oh!
Genevive, toi, tu es un ange de bont, veux-tu, dis? veux-tu rendre un
homme si heureux qu'il ne regrette plus la vie et qu'il ne dsire plus
le bonheur ternel? Alors, au lieu de me repousser, souris-moi, ma
Genevive, laisse-moi appuyer ta main sur mon coeur, penche-toi vers
celui qui t'aspire de toute sa puissance, de tous ses voeux, de toute
son me; Genevive, mon amour, ma vie, Genevive, ne reprends pas ton
serment!

Le coeur de la jeune femme se gonflait  ces douces paroles: la langueur
de l'amour, la fatigue de ses souffrances passes puisaient ses forces;
les larmes ne revenaient plus  ses yeux, et cependant les sanglots
soulevaient encore sa poitrine brlante.

Maurice comprit qu'elle n'avait plus de courage pour rsister, il la
saisit dans ses bras. Alors elle laissa tomber sa tte sur son paule,
et ses longs cheveux se dnourent sur les joues ardentes de son amant.

En mme temps Maurice sentit bondir sa poitrine, souleve encore comme
les vagues aprs l'orage.

--Oh! tu pleures, Genevive, lui dit-il avec une profonde tristesse, tu
pleures. Oh! rassure-toi. Non, non, jamais je n'imposerai l'amour  une
douleur ddaigneuse. Jamais mes lvres ne se souilleront d'un baiser
qu'empoisonnera une seule larme de regret.

Et il desserra l'anneau vivant de ses bras, il carta son front de celui
de Genevive et se dtourna lentement.

Mais aussitt, par une de ces ractions si naturelles  la femme qui se
dfend et qui dsire tout en se dfendant, Genevive jeta au cou de
Maurice ses bras tremblants, l'treignit avec violence et colla sa joue
glace et humide encore des larmes qui venaient de se tarir sur la joue
ardente du jeune homme.

--Oh! murmura-t-elle, ne m'abandonne pas, Maurice, car je n'ai plus que
toi au monde.




XXXIII

Le lendemain


Un beau soleil venait,  travers les persiennes vertes, dorer les
feuilles de trois grands rosiers placs dans des caisses de bois sur la
fentre de Maurice.

Ces fleurs, d'autant plus prcieuses  la vue que la saison commenait 
fuir, embaumaient une petite salle  manger dalle, reluisante de
propret, dans laquelle,  une table servie sans profusion, mais
lgamment, venaient de s'asseoir Genevive et Maurice.

La porte tait ferme, car la table supportait tout ce dont les convives
avaient besoin. On comprenait qu'ils s'taient dit:

--Nous nous servirons nous-mmes. On entendait dans la pice voisine
remuer l'officieux, empress comme l'ardlion de Phdre. La chaleur et
la vie des derniers beaux jours entraient par les lames entrebilles de
la jalousie, et faisaient briller comme de l'or et de l'meraude les
feuilles des rosiers caresses par le soleil. Genevive laissa tomber de
ses doigts sur son assiette le fruit dor qu'elle tenait, et, rveuse,
souriant des lvres seulement, tandis que ses grands yeux languissaient
dans la mlancolie, elle demeura ainsi silencieuse, inerte, engourdie,
bien que vivante et heureuse au soleil de l'amour, comme l'taient ces
belles fleurs au soleil du ciel.

Bientt ses yeux cherchrent ceux de Maurice, et ils les rencontrrent
fixs sur elle: lui aussi la regardait et rvait.

Alors elle posa son bras si doux et si blanc sur l'paule du jeune
homme, qui tressaillit; puis elle y appuya sa tte avec cette confiance
et cet abandon qui sont bien plus que l'amour.

Genevive le regardait sans lui parler et rougissait en le regardant.

Maurice n'avait qu' incliner lgrement la tte pour appuyer ses lvres
sur les lvres entr'ouvertes de sa matresse.

Il inclina la tte; Genevive plit, et ses yeux se fermrent comme les
ptales de la fleur qui cache son calice aux rayons de la lumire.

Ils demeuraient ainsi endormis dans cette flicit inaccoutume, quand
le bruit aigu de la sonnette les fit tressaillir.

Ils se dtachrent l'un de l'autre.

L'officieux entra et referma mystrieusement la porte.

--C'est le citoyen Lorin, dit-il.

--Ah! ce cher Lorin, dit Maurice; je vais aller le congdier. Pardon,
Genevive. Genevive l'arrta.

--Congdier votre ami, Maurice! dit-elle; un ami, un ami qui vous a
consol, aid, soutenu? Non, je ne veux pas plus chasser un tel ami de
votre maison que de votre coeur; qu'il entre, Maurice, qu'il entre.

--Comment, vous permettez?... dit Maurice.

--Je le veux, dit Genevive.

--Oh! mais vous trouvez donc que je ne vous aime pas assez, s'cria
Maurice ravi de cette dlicatesse, et c'est de l'idoltrie qu'il vous
faut?

Genevive tendit son front rougissant au jeune homme; Maurice ouvrit la
porte, et Lorin entra, beau comme le jour dans son costume de
demi-muscadin. En apercevant Genevive, il manifesta une surprise 
laquelle succda aussitt un respectueux salut.

--Viens, Lorin, viens, dit Maurice, et regarde madame. Tu es dtrn,
Lorin; il y a maintenant quelqu'un que je te prfre. J'eusse donn ma
vie pour toi; pour elle, je ne t'apprends rien de nouveau, Lorin, pour
elle, j'ai donn mon honneur.

--Madame, dit Lorin avec un srieux qui accusait en lui une motion bien
profonde, je tcherai d'aimer plus que vous Maurice, pour que lui ne
cesse pas de m'aimer tout  fait.

--Asseyez-vous, monsieur, dit en souriant Genevive.

--Oui, assieds-toi, dit Maurice, qui, ayant serr  droite la main de
son ami,  gauche celle de sa matresse, venait de s'emplir le coeur de
toute la flicit qu'un homme peut ambitionner sur la terre.

--Alors tu ne veux donc plus mourir? tu ne veux donc plus te faire tuer?

--Comment cela? demanda Genevive.

--Oh! mon Dieu, dit Lorin, que l'homme est un animal versatile, et que
les philosophes ont bien raison de mpriser sa lgret! En voil un,
croiriez-vous cela, madame? qui voulait, hier au soir, se jeter  l'eau,
qui dclarait qu'il n'y avait plus de flicit possible pour lui en ce
monde; et voil que je le retrouve ce matin gai, joyeux, le sourire sur
les lvres, le bonheur sur le front, la vie dans le coeur, en face d'une
table bien servie; il est vrai qu'il ne mange pas, mais cela ne prouve
pas qu'il en soit plus malheureux.

--Comment, dit Genevive, il voulait faire tout cela?

--Tout cela, et bien d'autres choses encore; je vous le raconterai plus
tard; mais pour le moment j'ai trs faim; c'est la faute de Maurice, qui
m'a fait courir tout le quartier Saint-Jacques hier au soir. Permettez
que j'entame votre djeuner, auquel vous n'avez touch ni l'un ni
l'autre.

--Tiens, il a raison! s'cria Maurice avec une joie d'enfant; djeunons.
Je n'ai pas mang, ni vous non plus, Genevive.

Il guettait l'oeil de Lorin  ce nom; mais Lorin ne sourcilla point.

--Ah ! mais tu avais donc devin que c'tait elle! lui demanda
Maurice.

--Parbleu! rpondit Lorin en se coupant une large tranche de jambon
blanc et rose.

--J'ai faim aussi, dit Genevive en tendant son assiette.

--Lorin, dit Maurice, j'tais malade hier au soir.

--Tu tais plus que malade, tu tais fou.

--Eh bien! je crois que c'est toi qui es souffrant, ce matin.

--Comment cela?

--Tu n'as pas encore fait de vers.

--J'y songeais  l'instant mme, dit Lorin.


          _Lorsqu'il sige au milieu des Grces,_
          _Phbus tient sa lyre  la main;_
          _Mais de Vnus s'il suit des traces,_
          _Phbus perd sa lyre en chemin._


--Bon! voil toujours un quatrain, dit Maurice en riant.

--Et il faudra que tu t'en contentes, vu que nous allons causer de
choses moins gaies.

--Qu'y a-t-il encore? demanda Maurice avec inquitude.

--Il y a que je suis prochainement de garde  la Conciergerie.

-- la Conciergerie! dit Genevive; prs de la reine?

--Prs de la reine... je crois que oui, madame. Genevive plit; Maurice
frona le sourcil et fit un signe  Lorin. Celui-ci se coupa une
nouvelle tranche de jambon, double de la premire.

La reine avait, en effet, t conduite  la conciergerie, o nous allons
la suivre.




XXXIV

La conciergerie


 l'angle du pont au Change et du quai aux Fleurs s'lvent les restes
du vieux palais de saint Louis, qui s'appelait, par excellence, le
Palais, comme Rome s'appelait la Ville, et qui continue  garder ce nom
souverain depuis que les seuls rois qui l'habitent sont les greffiers,
les juges et les plaideurs.

C'est une grande et sombre maison que celle de la justice, et qui fait
plus craindre qu'aimer la rude desse. On y voit tout l'attirail et
toutes les attributions de la vengeance humaine runis en un troit
espace. Ici, les salles o l'on garde les prvenus; plus loin, celles o
on les juge; plus bas, les cachots o on les enferme quand ils sont
condamns;  la porte, la petite place o on les marque du fer rouge et
infamant;  cent cinquante pas de la premire, l'autre place, plus
grande, o on les tue, c'est--dire la Grve, o on achve ce qui a t
bauch au Palais.

La justice, comme on le voit, a tout sous la main. Toute cette partie
d'difices, accols les uns aux autres, mornes, gris, percs de petites
fentres grilles, o les votes bantes ressemblent  des antres
grills qui longent le quai des Lunettes, c'est la Conciergerie.

Cette prison a des cachots que l'eau de la Seine vient humecter de son
noir limon; elle a des issues mystrieuses qui conduisaient autrefois au
fleuve les victimes qu'on avait intrt  faire disparatre.

Vue en 1793, la Conciergerie, pourvoyeuse infatigable de l'chafaud, la
Conciergerie, disons-nous, regorgeait de prisonniers dont on faisait en
une heure des condamns.  cette poque, la vieille prison de saint
Louis tait bien rellement l'htellerie de la mort.

Sous les votes des portes, se balanait, la nuit, une lanterne au feu
rouge, sinistre enseigne de ce lieu de douleurs.

La veille de ce jour o Maurice, Lorin et Genevive djeunaient
ensemble, un sourd roulement avait branl le pav du quai et les vitres
de la prison; puis le roulement avait cess en face de la porte ogive;
des gendarmes avaient frapp  cette porte avec la poigne de leur
sabre, cette porte s'tait ouverte, la voiture tait entre dans la
cour, et, quand les gonds avaient tourn derrire elle, quand les
verrous avaient grinc, une femme en tait descendue.

Aussitt le guichet bant devant elle l'engloutit. Trois ou quatre ttes
curieuses, qui s'taient avances  la lueur des flambeaux pour
considrer la prisonnire, et qui taient apparues dans la demi-teinte,
se plongrent dans l'obscurit; puis on entendit quelques rires
vulgaires et quelques adieux grossiers changs entre les hommes qui
s'loignaient et qu'on entendait sans les voir.

Celle qu'on amenait ainsi tait reste en dedans du premier guichet avec
ses gendarmes; elle vit qu'il fallait en franchir un second; mais elle
oublia que, pour passer un guichet, on doit  la fois hausser le pied et
baisser la tte, car on trouve en bas une marche qui monte, et en haut
une marche qui descend.

La prisonnire, encore mal habitue sans doute  l'architecture des
prisons, malgr le long sjour qu'elle y avait dj fait, oublia de
baisser son front et se heurta violemment  la barre de fer.

--Vous tes-vous fait mal, citoyenne? demanda un des gendarmes.

--Rien ne me fait plus mal  prsent, rpondit-elle tranquillement.

Et elle passa sans profrer aucune plainte, quoique l'on vt au-dessus
du sourcil la trace presque sanglante qu'y avait laisse le contact de
la barre de fer.

Bientt on aperut le fauteuil du concierge, fauteuil plus vnrable aux
yeux des prisonniers que ne l'est aux yeux des courtisans le trne d'un
roi, car le concierge d'une prison est le dispensateur des grce, et
toute grce est importante pour un prisonnier; souvent la moindre faveur
change son ciel sombre en un firmament lumineux.

Le concierge Richard, install dans son fauteuil, que, bien convaincu de
son importance, il n'avait pas quitt malgr le bruit des grilles et le
roulement de la voiture qui lui annonait un nouvel hte, le concierge
Richard prit son tabac, regarda la prisonnire, ouvrit un registre fort
gros, et chercha une plume dans le petit encrier de bois noir o
l'encre, ptrifie sur les bords, conservait encore au milieu un peu de
bourbeuse humidit, comme, au milieu du cratre d'un volcan, il reste
toujours un peu de matire en fusion.

--Citoyen concierge, dit le chef de l'escorte, fais-nous l'crou et
vivement, car on nous attend avec impatience  la Commune.

--Oh! ce ne sera pas long, dit le concierge en versant dans son encrier
quelques gouttes de vin qui restaient au fond d'un verre; on a la main
faite  cela, Dieu merci! Tes noms et prnoms, citoyenne?

Et, trempant sa plume dans l'encre improvise, il s'apprta  crire au
bas de la page, dj pleine aux sept huitimes, l'crou de la nouvelle
venue; tandis que, debout derrire son fauteuil, la citoyenne Richard,
femme aux regards bienveillants, contemplait, avec un tonnement presque
respectueux, cette femme  l'aspect  la fois si triste, si noble et si
fier, que son mari interrogeait.

--Marie-Antoinette-Jeanne-Josphe de Lorraine, rpondit la prisonnire,
archiduchesse d'Autriche, reine de France.

--Reine de France? rpta le concierge en se soulevant tonn sur le
bras de son fauteuil.

--Reine de France, rpta la prisonnire du mme ton.

--Autrement dit, veuve Capet, dit le chef de l'escorte.

--Sous lequel de ces deux noms dois-je l'inscrire? demanda le concierge.

--Sous celui des deux que tu voudras, pourvu que tu l'inscrives vite,
dit le chef de l'escorte.

Le concierge retomba sur son fauteuil, et, avec un lger tremblement, il
crivit sur son registre les prnoms, le nom et le titre que s'tait
donns la prisonnire, inscriptions dont l'encre apparat encore
rougetre aujourd'hui sur ce registre, dont les rats de la conciergerie
rvolutionnaire ont grignot la feuille  l'endroit le plus prcieux.

La femme Richard se tenait toujours debout derrire le fauteuil de son
mari; seulement, un sentiment de religieuse commisration lui avait fait
joindre les mains.

--Votre ge? continua le concierge.

--Trente-sept ans et neuf mois, rpondit la reine.

Richard se remit  crire, puis dtailla le signalement, et termina par
les formules et les notes particulires.

--Bien, dit-il, c'est fait.

--O conduit-on la prisonnire? demanda le chef de l'escorte.

Richard prit une seconde prise de tabac et regarda sa femme.

--Dame! dit celle-ci, nous n'tions pas prvenus, de sorte que nous ne
savons gure...

--Cherche! dit le brigadier.

--Il y a la chambre du conseil, reprit la femme.

--Hum! c'est bien grand, murmura Richard.

--Tant mieux! si elle est grande, on pourra plus facilement y placer des
gardes.

--Va pour la chambre du conseil, dit Richard; mais elle est inhabitable
pour le moment, car il n'y a pas de lit.

--C'est vrai, rpondit la femme, je n'y avais pas song.

--Bah! dit un des gendarmes, on y mettra un lit demain, et demain sera
bientt venu.

--D'ailleurs, la citoyenne peut passer cette nuit, dans notre chambre;
n'est-ce pas, notre homme? dit la femme Richard.

--Eh bien, et nous, donc? dit le concierge.

--Nous ne nous coucherons pas; comme l'a dit le citoyen gendarme, une
nuit est bientt passe.

--Alors, dit Richard, conduisez la citoyenne dans ma chambre.

--Pendant ce temps-l, vous prparerez notre reu, n'est-ce pas?

--Vous le trouverez en revenant. La femme Richard prit une chandelle qui
brlait sur la table, et marcha la premire. Marie-Antoinette la suivit
sans mot dire, calme et ple, comme toujours; deux guichetiers, auxquels
la femme Richard fit un signe, fermrent la marche. On montra  la reine
un lit auquel la femme Richard s'empressa de mettre des draps blancs.
Les guichetiers s'installrent aux issues; puis la porte fut referme 
double tour, et Marie-Antoinette se trouva seule. Comment elle passa
cette nuit, nul le sait, puisqu'elle la passa face  face avec Dieu. Ce
fut le lendemain seulement que la reine fut conduite dans la chambre du
conseil, quadrilatre allong dont le guichet d'entre donne sur un
corridor de la Conciergerie, et que l'on avait coup dans toute sa
longueur par une cloison qui n'atteignait pas  la hauteur du plafond.

L'un des compartiments tait la chambre des hommes de garde.

L'autre tait celle de la reine.

Une fentre grille de barreaux pais clairait chacune de ces deux
cellules.

Un paravent, substitu  une porte, isolait la reine de ses gardiens, et
fermait l'ouverture du milieu.

La totalit de cette chambre tait carrele de briques sur champ.

Enfin les murs avaient t dcors autrefois d'un cadre de bois dor
d'o pendaient encore des lambeaux de papier fleurdelis.

Un lit dress en face de la fentre, une chaise place prs du jour, tel
tait l'ameublement de la prison royale.

En y entrant, la reine demanda qu'on lui apportt ses livres et son
ouvrage.

On lui apporta les _Rvolutions d'Angleterre,_ qu'elle avait commences
au Temple, le _Voyage du jeune Anarcharsis,_ et sa tapisserie.

De leur ct, les gendarmes s'tablirent dans la cellule voisine.
L'histoire a conserv leurs noms, comme elle fait des tres les plus
infimes que la fatalit associe aux grandes catastrophes, et qui voient
reflter sur eux un fragment de cette lumire que jette la foudre en
brisant, soit les trnes des rois, soit les rois eux-mmes.

Ils s'appelaient Duchesne et Gilbert.

La Commune avait dsign ces deux hommes, qu'elle connaissait pour bons
patriotes, et ils devaient rester  poste fixe dans leur cellule
jusqu'au jugement de Marie-Antoinette: on esprait viter par ce moyen
les irrgularits presque invitables d'un service qui change plusieurs
fois le jour, et l'on confrait une responsabilit terrible aux
gardiens.

La reine fut, ds ce jour mme, par la conversation de ces deux hommes,
dont toutes les paroles arrivaient jusqu' elles, lorsque aucun motif ne
les forait  baisser la voix, la reine, disons-nous, fut instruite de
cette mesure; elle en ressentit  la fois de la joie et de l'inquitude;
car, si, d'un ct, elle se disait que ces hommes devaient tre bien
srs, puisqu'on les avait choisis entre tant d'hommes, d'un autre ct,
elle rflchissait que ses amis trouveraient bien plus d'occasions de
corrompre deux gardiens connus et  poste fixe que cent inconnus
dsigns par le hasard et passant auprs d'elle  l'improviste et pour
un seul jour.

La premire nuit, avant de se coucher, un des deux gendarmes avait fum
selon son habitude; la vapeur du tabac glissa par les ouvertures de la
cloison et vint assiger la malheureuse reine, dont l'infortune avait
irrit toutes les dlicatesses au lieu de les mousser.

Bientt elle se sentit prise de vapeurs et de nauses: sa tte
s'embarrassa des pesanteurs de l'asphyxie; mais, fidle  son systme
d'indomptable fiert, elle ne se plaignit point.

Tandis qu'elle veillait de cette veille douloureuse et que rien ne
troublait le silence de la nuit, elle crut entendre comme un gmissement
qui venait du dehors; ce gmissement tait lugubre et prolong, c'tait
quelque chose de sinistre et de perant comme les bruits du vent dans
les corridors dserts, quand la tempte emprunte une voix humaine pour
donner la vie aux passions des lments.

Bientt elle reconnut que ce bruit qui l'avait fait tressaillir d'abord,
que ce cri douloureux et persvrant tait la plainte lugubre d'un chien
hurlant sur le quai. Elle pensa aussitt  son pauvre Black, auquel elle
n'avait pas song au moment o elle avait t enleve du Temple, et dont
elle crut reconnatre la voix. En effet, le pauvre animal, qui, par trop
de vigilance, avait perdu sa matresse, tait descendu invisible
derrire elle, avait suivi sa voiture jusqu'aux grilles de la
Conciergerie, et ne s'en tait loign que parce qu'il avait failli tre
coup en deux par la double lame de fer qui s'tait referme derrire
elle.

Mais bientt le pauvre animal tait revenu, et, comprenant que sa
matresse tait renferme dans ce grand tombeau de pierre, il l'appelait
en hurlant, et attendait,  dix pas de la sentinelle, la caresse d'une
rponse.

La reine rpondit par un soupir qui fit dresser l'oreille  ses
gardiens.

Mais, comme ce soupir fut le seul, et qu'aucun bruit ne lui succda dans
la chambre de Marie-Antoinette, ses gardiens se rassurrent bientt et
retombrent dans leur assoupissement.

Le lendemain, au point du jour, la reine tait leve et habille. Assise
prs de la fentre grille, dont le jour, tamis par les barreaux,
descendait bleutre sur ses mains amaigries, elle lisait en apparence,
mais sa pense tait bien loin du livre.

Le gendarme Gilbert entr'ouvrit le paravent et la regarda en silence.
Marie-Antoinette entendit le cri du meuble qui se repliait sur lui-mme
en frlant le parquet, mais elle ne leva point la tte.

Elle tait place de manire  ce que les gendarmes pussent voir sa tte
entirement baigne de cette lumire matinale.

Le gendarme Gilbert fit signe  son camarade de venir regarder avec lui
par l'ouverture.

Duchesne se rapprocha.

--Vois donc, dit Gilbert  voix basse, comme elle est ple; c'est
effrayant! Ses yeux bords de rouge annoncent qu'elle souffre; on dirait
qu'elle a pleur.

--Tu sais bien, dit Duchesne, que la veuve Capet ne pleure jamais; elle
est trop fire pour cela.

--Alors, c'est qu'elle est malade, dit Gilbert. Puis, haussant la voix:

--Dis donc, citoyenne Capet, demanda-t-il, est-ce que tu es malade?

La reine leva lentement les yeux, et son regard se fixa clair et
interrogateur sur ces deux hommes.

--Est-ce que c'est  moi que vous parlez, messieurs? demanda-t-elle
d'une voix pleine de douceur, car elle avait cru remarquer une nuance
d'intrt dans l'accent de celui qui lui avait adress la parole.

--Oui, citoyenne, c'est  toi, reprit Gilbert, et nous te demandons si
tu es malade.

--Pourquoi cela?

--Parce que tu as les yeux bien rouges.

--Et que tu es bien ple en mme temps, ajouta Duchesne.

--Merci, messieurs. Non, je ne suis point malade; seulement, j'ai
beaucoup souffert cette nuit.

--Ah! oui, tes chagrins.

--Non, messieurs, mes chagrins tant toujours les mmes, et la religion
m'ayant appris  les mettre aux pieds de la croix, mes chagrins ne me
rendent pas plus souffrante un jour que l'autre; non, je suis malade
parce que je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit.

--Ah! la nouveaut du logement, le changement de lit, dit Duchesne.

--Et puis le logement n'est pas beau, ajouta Gilbert.

--Ce n'est pas non plus cela, messieurs, dit la reine en secouant la
tte. Laide ou belle, ma demeure m'est indiffrente.

--Qu'est-ce donc, alors?

--Ce que c'est?

--Oui.

--Je vous demande pardon de vous le dire; mais j'ai t fort incommode
de cette odeur de tabac que monsieur exhale encore en ce moment.

En effet, Gilbert fumait, ce qui, au reste, tait sa plus habituelle
occupation.

--Ah! mon Dieu! s'cria-t-il tout troubl de la douceur avec laquelle la
reine lui parlait. C'est cela! que ne le disais-tu, citoyenne?

--Parce que je ne me suis pas cru le droit de vous gner dans vos
habitudes, monsieur.

--Ah bien, tu ne seras plus incommode, par moi du moins, dit Gilbert
en jetant sa pipe, qui alla se briser sur le carreau; car je ne fumerai
plus.

Et il se retourna, emmenant son compagnon, et refermant le paravent.

--Possible qu'on lui coupe la tte, c'est l'affaire de la nation, cela;
mais  quoi bon la faire souffrir, cette femme?

Nous sommes des soldats et non pas des bourreaux comme Simon.

--C'est un peu aristocrate, ce que tu fais l, compagnon, dit Duchesne
en secouant la tte.

--Qu'appelles-tu aristocrate? Voyons, explique-moi un peu cela.

--J'appelle aristocrate tout ce qui vexe la nation et qui fait plaisir 
ses ennemis.

--Ainsi, selon toi, dit Gilbert, je vexe la nation parce que je ne
continue pas d'enfumer la veuve Capet? Allons donc! vois-tu, moi,
continua le brave homme, je me rappelle mon serment  la patrie et la
consigne de mon brigadier, voil tout. Or, ma consigne, je la sais par
coeur: Ne pas laisser vader la prisonnire, ne laisser pntrer
personne auprs d'elle, carter toute correspondance qu'elle voudrait
nouer ou entretenir et mourir  mon poste. Voil ce que j'ai promis et
je le tiendrai. Vive la nation!

--Ce que je t'en dis, reprit Duchesne, n'est pas que je t'en veuille, au
contraire; mais cela me ferait de la peine que tu te compromisses.

--Chut! voil quelqu'un. La reine n'avait pas perdu un mot de cette
conversation, quoiqu'elle et t faite  voix basse. La captivit
double l'acuit des sens. Le bruit qui avait attir l'attention des deux
gardiens tait celui de plusieurs personnes qui s'approchaient de la
porte. Elle s'ouvrit. Deux municipaux entrrent suivis du concierge et
de quelques guichetiers.

--Eh bien, demandrent-ils, la prisonnire?

--Elle est l, rpondirent les deux gendarmes.

--Comment est-elle loge?

--Voyez. Et Gilbert alla heurter au paravent.

--Que voulez-vous? demanda la reine.

--C'est la visite de la Commune, citoyenne Capet.

Cet homme est bon, pensa Marie-Antoinette, et si mes amis le veulent
bien...

--C'est bon, c'est bon, dirent les municipaux en cartant Gilbert et en
entrant chez la reine; il n'est pas besoin de tant de faons.

La reine ne leva point la tte, et l'on et pu croire,  son
impassibilit, qu'elle n'avait ni vu ni entendu ce qui venait de se
passer, et qu'elle se croyait toujours seule.

Les dlgus de la Commune observrent curieusement tous les dtails de
la chambre, sondrent les boiseries, le lit, les barreaux de la fentre
qui donnait sur la cour des femmes, et, aprs avoir recommand la plus
minutieuse vigilance aux gendarmes, sortirent sans avoir adress la
parole  Marie-Antoinette et sans que celle-ci et paru s'apercevoir de
leur prsence.




XXXV

La salle des Pas-Perdus


Vers la fin de cette mme journe o nous avons vu les municipaux
visiter avec un soin si minutieux la prison de la reine, un homme, vtu
d'une carmagnole grise, la tte couverte d'pais cheveux noirs, et,
par-dessus ces cheveux noirs, d'un de ces bonnets  poil qui
distinguaient alors parmi le peuple les patriotes exagrs, se promenait
dans la grande salle si philosophiquement appele la salle des
Pas-Perdus, et semblait fort attentif  regarder les allants et les
venants qui forment la population ordinaire de cette salle, population
fort augmente  cette poque, o les procs avaient acquis une
importance majeure et o l'on ne plaidait plus gure que pour disputer
sa tte aux bourreaux et au citoyen Fouquier-Tinville, leur infatigable
pourvoyeur.

C'tait une attitude de fort bon got que celle qu'avait prise l'homme
dont nous venons d'esquisser le portrait. La socit,  cette poque,
tait divise en deux classes, les moutons et les loups; les uns
devaient naturellement faire peur aux autres, puisque la moiti de la
socit dvorait l'autre moiti.

Notre farouche promeneur tait de petite taille; il brandissait d'une
main noire et sale un de ces gourdins qu'on appelait _constitution_; il
est vrai que la main qui faisait voltiger cette arme terrible et paru
bien petite  quiconque se ft amus  jouer vis--vis de l'trange
personnage le rle d'inquisiteur qu'il s'tait arrog  l'gard des
autres; mais personne n'et os contrler, en quelque chose que ce ft,
un homme d'un aspect aussi terrible.

En effet, ainsi pos, l'homme au gourdin causait une grave inquitude 
certains groupes de scribes  cahutes qui dissertaient sur la chose
publique, laquelle,  cette poque, commenait  aller de mal en pis, ou
de mieux en mieux, selon qu'on examinera la question au point de vue
conservateur ou rvolutionnaire. Ces braves gens examinaient du coin de
l'oeil sa longue barbe noire, son oeil verdtre enchss dans des
sourcils touffus comme des brosses, et frmissaient  chaque fois que la
promenade du terrible patriote, promenade qui comprenait la salle des
Pas-Perdus dans toute sa longueur, le rapprochait d'eux.

Cette terreur leur tait surtout venue de ce que, chaque fois qu'ils
s'taient aviss de s'approcher de lui ou mme de le regarder trop
attentivement, l'homme au gourdin avait fait retentir sur les dalles son
arme pesante, qui arrachait aux pierres sur lesquelles elle retombait un
son tantt mat et sourd, tantt clatant et sonore. Mais ce n'taient
pas seulement les braves gens  cahutes dont nous avons parl, et qu'on
dsigne gnralement sous le nom de rats du Palais, qui prouvaient
cette formidable impression: c'taient encore les diffrents individus
qui entraient dans la salle des Pas-Perdus par sa large porte ou par
quelqu'un de ses troits vomitoires, et qui passaient avec prcipitation
en apercevant l'homme au gourdin, lequel continuait  faire obstinment
son trajet d'un bout  l'autre de la salle, trouvant  chaque moment un
prtexte de faire rsonner son gourdin sur les dalles.

Si les crivains eussent t moins effrays et les promeneurs plus
clairvoyants, ils eussent sans doute dcouvert que notre patriote,
capricieux comme toutes les natures excentriques ou extrmes, semblait
avoir des prfrences pour certaines dalles, celles, par exemple, qui,
situes  peu de distance du mur de droite, et au milieu de la salle, 
peu prs, rendaient les sons les plus purs et les plus bruyants.

Il finit mme par concentrer sa colre sur quelques dalles seulement, et
c'tait surtout sur les dalles du centre. Un instant mme, il s'oublia
jusqu' s'arrter pour mesurer de l'oeil quelque chose comme une
distance.

Il est vrai que cette absence dura peu, et qu'il reprit aussitt la
farouche expression de son regard, qu'un clair de joie avait remplace.

Presque au mme instant, un autre patriote,-- cette poque chacun avait
son opinion crite sur son front, ou plutt sur ses habits;--presque au
mme instant, disons-nous, un autre patriote entrait par la porte de la
galerie, et, sans paratre partager le moins du monde l'impression
gnrale de terreur qu'inspirait le premier occupant, venait croiser sa
promenade d'un pas  peu prs gal au sien; de sorte qu' moiti de la
salle, ils se rencontrrent.

Le nouveau venu avait, comme l'autre, un bonnet  poil, une carmagnole
grise, des mains sales et un gourdin; il avait, en outre, de plus que
l'autre, un grand sabre qui lui battait les mollets; mais, ce qui
faisait surtout le second plus  craindre que le premier, c'est
qu'autant le premier avait l'air terrible, autant le second avait l'air
faux, haineux et bas.

Aussi, quoique ces deux hommes parussent appartenir  la mme cause et
partager la mme opinion, les assistants risqurent-ils un oeil pour
voir ce qui rsulterait, non pas de leur rencontre, car ils ne
marchaient pas prcisment sur la mme ligne, mais de leur
rapprochement. Au premier tour, leur attente fut due: les deux
patriotes se contentrent d'changer un regard, et mme ce regard fit
lgrement plir le plus petit des deux; seulement, au mouvement
involontaire de ses lvres, il tait visible que cette pleur tait
occasionne, non point par un sentiment de crainte, mais de dgot.

Et cependant, au second tour, comme si le patriote et fait un violent
effort, sa figure, si rbarbative jusque-l, s'claircit; quelque chose
comme un sourire qui essayait d'tre gracieux passa sur ses lvres, et
il appuya lgrement sa promenade  gauche, dans le but vident
d'arrter le second patriote dans la sienne.

 peu prs au centre, ils se joignirent.

--Eh pardieu! c'est le citoyen Simon! dit le premier patriote.

--Lui-mme! Mais que lui veux-tu, au citoyen Simon? et qui es-tu,
d'abord?

--Fais donc semblant de ne me pas reconnatre!

--Je ne te reconnais pas du tout, par une excellente raison, c'est que
je ne t'ai jamais vu.

--Allons donc! tu ne reconnatrais pas celui qui a eu l'honneur de
porter la tte de la Lamballe?

Et ces mots, prononcs avec une sourde fureur, s'lancrent brlants de
la bouche du patriote  carmagnole. Simon tressaillit.

--Toi? fit-il; toi?

--Eh bien, cela t'tonne? Ah! citoyen, je te croyais plus connaisseur en
ami, en fidles!... Tu me fais de la peine.

--C'est fort bien, ce que tu as fait, dit Simon; mais je ne te
connaissais pas.

--Il y a plus d'avantage  garder le petit Capet, on est plus en vue;
car, moi, je te connais, et je t'estime.

--Ah! merci.

--Il n'y a pas de quoi.... Donc, tu te promnes?

--Oui, j'attends quelqu'un.... Et toi?

--Moi aussi.

--Comment donc t'appelles-tu? Je parlerai de toi au club.

--Je m'appelle Thodore.

--Et puis?

--Et puis, c'est tout; a ne te suffit pas?

--Oh! parfaitement.... Qui attends-tu, citoyen Thodore?

--Un ami auquel je veux faire une bonne petite dnonciation.

--En vrit! Conte-moi cela.

--Une couve d'aristocrates.

--Qui s'appellent?

--Non, vrai, je ne peux dire cela qu' mon ami.

--Tu as tort; car voici le mien qui s'avance vers nous, et il me semble
que celui-l connat assez la procdure pour arranger tout de suite ton
affaire, hein?

--Fouquier-Tinville! s'cria le premier patriote.

--Rien que cela, cher ami.

--Eh bien, c'est bon.

--Eh! oui, c'est bon.... Bonjour, citoyen Fouquier. Fouquier-Tinville,
ple, calme, ouvrant, selon son habitude, des yeux noirs enfoncs sous
d'pais sourcils, venait de dboucher d'une porte latrale de la salle,
son registre  la main, ses liasses sous le bras.

--Bonjour, Simon, dit-il; quoi de nouveau?

--Beaucoup de choses. D'abord, une dnonciation du citoyen Thodore, qui
a port la tte de la Lamballe. Je te le prsente.

Fouquier attacha son regard intelligent sur le patriote, que cet examen
troubla, malgr la tension courageuse de ses nerfs.

--Thodore, dit-il. Qui est ce Thodore?

--Moi, dit l'homme  la carmagnole.

--Tu as port la tte de la Lamballe, toi? fit l'accusateur public avec
une expression trs prononce de doute.

--Moi, rue Saint-Antoine.

--Mais j'en connais un qui s'en vante, dit Fouquier.

--Moi, j'en connais dix, reprit courageusement le citoyen Thodore; mais
enfin, comme ceux-l demandent quelque chose, et que, moi, je ne demande
rien, j'espre avoir la prfrence.

Ce trait fit rire Simon et drida Fouquier.

--Tu as raison, dit-il, et, si tu ne l'as pas fait, tu aurais d le
faire. Laisse-nous, je te prie; Simon a quelque chose  me dire.

Thodore s'loigna, fort peu bless de la franchise du citoyen
accusateur public.

--Un moment, cria Simon, ne le renvoie pas comme cela; entends d'abord
la dnonciation qu'il nous apporte.

--Ah! fit d'un air distrait Fouquier-Tinville, une dnonciation?

--Oui, une couve, ajouta Simon.

-- la bonne heure, parle; de quoi s'agit-il?

--Oh! presque rien: le citoyen Maison-Rouge et quelques amis.

Fouquier fit un bond en arrire, Simon leva les bras au ciel.

--En vrit? dirent-ils tous deux ensemble.

--Pure vrit; voulez-vous les prendre?

--Tout de suite; o sont-ils?

--J'ai rencontr le Maison-Rouge rue de la Grande-Truanderie.

--Tu te trompes, il n'est pas  Paris, rpliqua Fouquier.

--Je l'ai vu, te dis-je.

--Impossible. On a mis cent hommes  sa poursuite; ce n'est pas lui qui
se montrerait dans les rues.

--Lui, lui, lui, fit le patriote, un grand brun, fort comme trois forts,
et barbu comme un ours. Fouquier haussa les paules avec ddain.

--Encore une sottise, dit-il; Maison-Rouge est petit, maigre, et n'a
pas un poil de barbe. Le patriote laissa retomber ses bras d'un air
constern.

--N'importe, la bonne intention est rpute pour le fait. Eh bien,
Simon,  nous deux; hte-toi, l'on m'attend au greffe, voici l'heure des
charrettes.

--Eh bien, rien de nouveau; l'enfant va bien.

Le patriote tournait le dos de faon  ne pas paratre indiscret, mais
de faon  entendre.

--Je m'en vais si je vous gne, dit-il.

--Adieu, dit Simon.

--Bonjour, fit Fouquier.

--Dis  ton ami que tu t'es tromp, ajouta Simon.

--Bien, je l'attends. Et Thodore s'carta un peu et s'appuya sur son
gourdin.

--Ah! le petit va bien, dit alors Fouquier; mais le moral?

--Je le ptris  volont.

--Il parle donc?

--Quand je veux.

--Tu crois qu'il pourrait tmoigner dans le procs d'Antoinette?

--Je ne le crois pas, j'en suis sr. Thodore s'adossa au pilier, l'oeil
tourn vers les portes; mais cet oeil tait vague, tandis que les
oreilles du citoyen venaient d'apparatre nues et dresses sous le vaste
bonnet  poil. Peut-tre ne voyait-il rien; mais,  coup sr, il
entendait quelque chose.

--Rflchis bien, dit Fouquier, ne fais pas faire  la commission ce
qu'on appelle un pas de clerc. Tu es sr que Capet parlera?

--Il dira tout ce que je voudrai.

--Il t'a dit,  toi, ce que nous allons lui demander?

--Il me l'a dit.

--C'est important, citoyen Simon, ce que tu promets l. Cet aveu de
l'enfant est mortel pour la mre.

--J'y compte, pardieu!

--On n'aura pas encore vu pareille chose, depuis les confidences que
Nron faisait  Narcisse, murmura Fouquier d'une voix sombre. Encore une
fois, rflchis, Simon.

--On dirait, citoyen, que tu me prends pour une brute; tu me rptes
toujours la mme chose. Voyons, coute cette comparaison; quand je mets
un cuir dans l'eau, devient-il souple?

--Mais... je ne sais pas, rpliqua Fouquier.

--Il devient souple. Eh bien, le petit Capet devient en mes mains aussi
souple que le cuir le plus mou. J'ai mes procds pour cela.

--Soit, balbutia Fouquier. Voil tout ce que tu voulais dire?

--Tout.... J'oubliais: voici une dnonciation.

--Toujours! tu veux donc me surcharger de besogne?

--Il faut servir la patrie. Et Simon prsenta un morceau de papier aussi
noir que l'un de ces cuirs dont il parlait tout  l'heure mais moins
souple assurment. Fouquier le prit et le lut.

--Encore ton citoyen Lorin; tu hais donc bien cet homme?

--Je le trouve toujours en hostilit avec la loi. Il a dit: Adieu
madame,  une femme qui le saluait d'une fentre, hier au soir....
Demain, j'espre te donner quelques mots sur un autre suspect: ce
Maurice, qui tait municipal au Temple lors de l'oeillet rouge.

--Prcise! prcise! dit Fouquier en souriant  Simon.

Il lui tendit la main, et tourna le dos avec un empressement qui
tmoignait peu en faveur du cordonnier.

--Que diable veux-tu que je prcise? On en a guillotin qui en avaient
fait moins.

--Eh! patience, rpondit Fouquier avec tranquillit; on ne peut pas tout
faire  la fois.

Et il rentra d'un pas rapide sous les guichets. Simon chercha des yeux
son citoyen Thodore, pour se consoler avec lui. Il ne le vit plus dans
la salle.

Il franchissait  peine la grille de l'ouest, que Thodore reparut 
l'angle d'une cahute d'crivain. L'habitant de la cahute l'accompagnait.

-- quelle heure ferme-t-on les grilles? dit Thodore  cet homme.

-- cinq heures.

--Et ensuite, que se fait-il ici?

--Rien; la salle est vide jusqu'au lendemain.

--Pas de rondes, pas de visites?

--Non, monsieur, nos baraques ferment  clef.

Ce mot de _monsieur_ fit froncer le sourcil  Thodore, qui regarda
aussitt avec dfiance autour de lui.

--La pince et les pistolets sont dans la baraque? dit-il.

--Oui, sous le tapis.

--Retourne chez nous...  propos, montre-moi encore la chambre de ce
tribunal dont la fentre n'est pas grille, et qui donne sur une cour
prs la place Dauphine.

-- gauche entre les piliers, sous la lanterne.

--Bien. Va-t'en et tiens les chevaux  l'endroit dsign!

--Oh! bonne chance, monsieur, bonne chance!... Comptez sur moi!

--Voici le bon moment... personne ne regarde... ouvre ta baraque.

--C'est fait, monsieur; je prierai pour vous!

--Ce n'est pas pour moi qu'il faut prier! Adieu. Et le citoyen Thodore,
aprs un loquent regard, se glissa si adroitement sous le petit toit de
la baraque, qu'il disparut comme et fait l'ombre de l'crivain qui
fermait la porte. Ce digne scribe retira sa clef de la serrure, prit des
papiers sous son bras, et sortit de la vaste salle avec les rares
employs que le coup de cinq heures faisait sortir des greffes comme une
arrire-garde d'abeilles attardes.




XXXVI

Le citoyen Thodore


La nuit avait envelopp de son grand voile gristre cette salle immense
dont les malheureux chos ont pour tche de rpter l'aigre parole des
avocats et les paroles suppliantes des plaideurs.

De loin en loin, au milieu de l'obscurit, droite et immobile, une
colonne blanche semblait veiller au milieu de la salle comme un fantme
protecteur de ce lieu sacr.

Le seul bruit qui se ft entendre dans cette obscurit tait le
grignotement et le galop quadruple des rats qui rongeaient les
paperasses renfermes dans les cahutes des crivains aprs avoir
commenc par en ronger le bois.

On entendait bien parfois aussi le bruit d'une voiture pntrant jusqu'
ce sanctuaire de Thmis, comme dirait un acadmicien, et de vagues
cliquetis de clefs qui semblaient sortir de dessous terre; mais tout
cela bruissait dans le lointain, et rien ne fait ressortir comme un
bruit loign l'opacit du silence, de mme que rien ne fait ressortir
l'obscurit comme l'apparition d'une lumire lointaine.

Certes, il et t saisi d'une vertigineuse terreur, celui qui,  cette
heure, se ft hasard dans la vaste salle du Palais, dont les murs
taient encore  l'extrieur rouges du sang des victimes de Septembre,
dont les escaliers avaient vu, le jour mme, passer vingt-cinq condamns
 mort, et dont une paisseur de quelques pieds seulement sparait les
dalles des cachots de la Conciergerie peupls de squelettes blanchis.

Cependant, au milieu de cette nuit effrayante, au milieu de ce silence
presque solennel, un faible grincement se fit entendre: la porte d'une
cahute d'crivain roula sur ses gonds criards, et une ombre, plus noire
que l'ombre de la nuit, se glissa avec prcaution hors de la baraque.

Alors ce patriote enrag, qu'on appelait tout bas _monsieur_, et qui
prtendait bien haut se nommer Thodore, frla d'un pas lger les dalles
raboteuses.

Il tenait  la main droite une lourde pince de fer, et, de la gauche, il
assurait dans sa ceinture un pistolet  deux coups.

--J'ai compt douze dalles  partir de l'choppe, murmura-t-il; voyons,
voici l'extrmit de la premire.

Et, tout en calculant, il ttait de la pointe du pied cette fente que le
temps rend plus sensible entre chaque jointure de pierre.

--Voyons, murmura-t-il en s'arrtant, ai-je bien pris mes mesures?
serai-je assez fort, et elle, aura-t-elle assez de courage? Oh! oui, car
son courage m'est assez connu. Oh! mon Dieu! quand je prendrai sa main,
quand je lui dirai: Madame, vous tes sauve!...

Il s'arrta comme cras sous le poids d'une pareille esprance.

--Oh! reprit-il, projet tmraire, insens! diront les autres en
s'enfonant sous leurs couvertures, ou en se contentant d'aller rder
vtus en laquais autour de la Conciergerie; mais c'est qu'ils n'ont pas
ce que j'ai pour oser, c'est que je veux sauver non seulement la reine,
mais encore et surtout la femme.

Allons,  l'oeuvre, et rcapitulons.

Lever la dalle, ce n'est rien; la laisser ouverte, l est le danger,
car une ronde peut venir.... Mais jamais il ne vient de rondes. On n'a
pas de soupons, car je n'ai pas de complices, et puis que faut-il de
temps  une ardeur comme la mienne pour franchir le couloir sombre? En
trois minutes je suis sous sa chambre; en cinq autres minutes, je lve
la pierre qui sert de foyer  la chemine; elle m'entendra travailler,
mais elle a tant de fermet, qu'elle ne s'effrayera point! au contraire,
elle comprendra que c'est un librateur qui s'avance.... Elle est garde
par deux hommes; sans doute ces deux hommes accourront....

Eh bien, aprs tout, deux hommes, dit le patriote avec un sombre
sourire et regardant tour  tour l'arme qu'il avait  sa ceinture et
celle qu'il tenait  sa main, deux hommes, c'est un double coup de ce
pistolet, ou deux coups de cette barre de fer. Pauvres gens!... Oh! il
en est mort bien d'autres, et qui n'taient pas plus coupables.

Allons!

Et le citoyen Thodore appuya rsolument sa pince entre la jointure des
deux dalles.

Au mme moment, une vive lumire glissa comme un sillon d'or sur les
dalles, et un bruit rpt par l'cho de la vote fit tourner la tte au
conspirateur, qui, d'un seul bond, revint se tapir dans l'choppe.

Bientt, des voix, affaiblies par l'loignement, affaiblies par
l'motion que tous les hommes ressentent la nuit dans un vaste difice,
arrivrent  l'oreille de Thodore.

Il se baissa, et, par une ouverture de l'choppe, il aperut d'abord un
homme en costume militaire dont le grand sabre, rsonnant sur les
dalles, tait un des bruits qui avaient attir son attention; puis un
homme en habit pistache, tenant une rgle  la main et des rouleaux de
papier sous le bras; puis un troisime, en grosse veste de ratine et en
bonnet fourr; puis enfin un quatrime, en sabots et en carmagnole.

La grille des Merciers grina sur ses gonds, sonores, et vint claquer
sur la chane de fer destine  la tenir ouverte le jour.

Les quatre hommes entrrent.

--Une ronde, murmura Thodore. Dieu soit bni! dix minutes plus tard,
j'tais perdu. Puis, avec une attention profonde, il s'appliqua 
reconnatre les personnes qui composaient cette ronde.

Il en reconnut trois en effet. Celui qui marchait en tte, vtu d'un
costume de gnral, tait Santerre; l'homme  la veste de ratine et au
bonnet fourr tait le concierge Richard; l'homme en sabots et en
carmagnole tait probablement le guichetier.

Mais il n'avait jamais vu l'homme  l'habit pistache, qui tenait une
rgle  la main et des papiers sous son bras.

Quel pouvait tre cet homme, et que venaient faire  dix heures du soir,
dans la salle des Pas-Perdus, le gnral de la Commune, le gardien de la
Conciergerie, un guichetier et cet homme inconnu?

Le citoyen Thodore s'appuya sur un genou, tenant d'une main son
pistolet tout arm, et, de l'autre, arrangeant son bonnet sur ses
cheveux, que le mouvement prcipit qu'il venait de faire avait beaucoup
trop drangs  leur base pour qu'ils fussent naturels.

Jusque-l, les quatre visiteurs nocturnes avaient gard le silence, ou,
du moins, les paroles qu'ils avaient prononces n'taient parvenues aux
oreilles du conspirateur que comme un vain bruit.

Mais,  dix pas de la cachette, Santerre parla, et sa voix arriva
distincte jusqu'au citoyen Thodore.

--Voyons, dit-il, nous voici dans la salle des Pas-Perdus. C'est  toi
de nous guider maintenant, citoyen architecte, et de tcher surtout que
ta rvlation ne soit pas une baliverne; car, vois-tu, la Rvolution a
fait justice de toutes ces btises l, et nous ne croyons pas plus aux
souterrains qu'aux esprits. Qu'en dis-tu, citoyen Richard? ajouta
Santerre en se tournant vers l'homme au bonnet fourr et  la veste de
ratine.

--Je n'ai jamais dit qu'il n'y et point de souterrain sous la
Conciergerie, rpondit celui-ci; et voici Gracchus, qui est guichetier
depuis dix ans, qui, par consquent, connat la Conciergerie comme sa
poche, et qui cependant ignore l'existence du souterrain dont parle le
citoyen Giraud; cependant, comme le citoyen Giraud est architecte de la
ville, il doit savoir a mieux que nous, puisque c'est son tat.

Thodore frissonna des pieds  la tte en entendant ces paroles.

--Heureusement, murmura-t-il, la salle est grande, et, avant de trouver
ce qu'ils cherchent, ils chercheront deux jours au moins.

Mais l'architecte ouvrit son grand rouleau de papier, mit ses lunettes
et s'agenouilla devant un plan qu'il examina aux tremblotantes clarts
de la lanterne que tenait Gracchus.

--J'ai peur, dit Santerre en goguenardant, que le citoyen Giraud n'ait
rv.

--Tu vas voir, citoyen gnral, dit l'architecte, tu vas voir si je suis
un rveur; attends, attends.

--Tu vois, nous attendons, dit Santerre.

--Bien, dit l'architecte. Puis calculant:

--Douze et quatre font seize, dit-il, et huit vingt-quatre, qui, diviss
par six, donnent quatre; aprs quoi, il nous reste une demie; c'est
cela, je tiens mon endroit, et, si je me trompe d'un pied, dites que je
suis un ignare.

L'architecte pronona ces paroles avec une assurance qui glaa de
terreur le citoyen Thodore. Santerre regardait le plan avec une sorte
de respect; on voyait qu'il admirait d'autant plus qu'il ne comprenait
rien.

--Suivez bien ce que je vais dire.

--O cela? demanda Santerre.

--Sur cette carte que j'ai dresse, pardieu! Y tes-vous?  treize pieds
du mur, une dalle mobile, je l'ai marque A. La voyez-vous?

--Certainement je vois un A, dit Santerre. Est-ce que tu crois que je ne
sais pas lire?

--Sous cette dalle est un escalier, continua l'architecte; voyez, je
l'ai marqu B.

--B, rpta Santerre. Je vois le B, mais je ne vois pas l'escalier. Et
le gnral se mit  rire bruyamment de la factie.

--Une fois la dalle leve, une fois le pied sur la dernire marche,
reprit l'architecte, comptez cinquante pas de trois pieds et regardez en
l'air, vous vous trouverez juste au greffe, o ce souterrain aboutit en
passant sous le cachot de la reine.

--De la veuve Capet, tu veux dire, citoyen Giraud, riposta Santerre en
fronant le sourcil.

--Eh! oui, de la veuve Capet.

--C'est que tu avais dit _de la reine_.

_--Vieille habitude._

_--_Et vous dites donc qu'on se trouvera sous le greffe? demanda
Richard.

--Non seulement sous le greffe, mais je vous dirai dans quelle partie du
greffe on se trouvera: sous le pole.

--Tiens, c'est curieux, dit Gracchus; en effet, chaque fois que je
laisse tomber une bche en cet endroit-l, la pierre rsonne.

--En vrit, si nous trouvons ce que tu dis l, citoyen architecte,
j'avouerai que la gomtrie est une belle chose.

--Eh bien, avoue, citoyen Santerre, car je vais te conduire  l'endroit
dsign par la lettre A. Le citoyen Thodore s'enfonait les ongles dans
la chair.

--Quand j'aurai vu, quand j'aurai vu, dit Santerre; je suis comme saint
Thomas, moi.

--Ah! tu dis _saint Thomas_?

_--_Ma foi, oui, comme tu as dit _la reine_, par habitude; mais on ne
m'accusera pas de conspirer pour saint Thomas.

--Ni moi pour la reine.

Et, sur cette rponse, l'architecte prit dlicatement sa rgle, compta
les toises, et, une fois arrt, aprs qu'il parut avoir bien calcul
toutes ses distances, il frappa sur une dalle.

Cette dalle tait prcisment la mme qu'avait frappe le citoyen
Thodore, dans sa furieuse colre.

--C'est ici, citoyen gnral, dit l'architecte.

--Tu crois, citoyen Giraud? Le patriote de l'choppe s'oublia jusqu'
frapper violemment sa cuisse de son poing ferm, en poussant un sourd
rugissement.

--J'en suis sr, reprit Giraud; et votre expertise, combine avec mon
rapport, prouvera  la Convention que je ne me trompais pas. Oui,
citoyen gnral, continua l'architecte avec emphase, cette dalle ouvre
sur un souterrain qui aboutit au greffe, en passant sous le cachot de la
veuve Capet. Levons cette dalle, descendez dans le souterrain avec moi,
et je vous prouverai que deux hommes, qu'un seul mme, pouvait en une
nuit l'enlever, sans que personne s'en doutt.

Un murmure de frayeur et d'admiration arrach par les paroles de
l'architecte parcourut tout le groupe, et vint mourir  l'oreille du
citoyen Thodore, qui semblait chang en statue.

--Voil le danger que nous courions, reprit Giraud. Eh bien, maintenant,
avec une grille que je place dans le couloir souterrain, et qui le coupe
par la moiti, avant qu'il arrive au cachot de la veuve Capet, je sauve
la patrie.

--Oh! fit Santerre, citoyen Giraud, tu as eu l une ide sublime.

--Que l'enfer te confonde, triple sot! grommela le patriote avec un
redoublement de fureur.

--Maintenant, lve la dalle, dit l'architecte au citoyen Gracchus, qui,
outre sa lanterne, portait encore une pince. Le citoyen Gracchus se mit
 l'oeuvre, et au bout d'un instant la dalle fut leve.

Alors le souterrain apparut bant, avec l'escalier qui se perdait dans
ses profondeurs, et une bouffe d'air moisi s'en chappa, paisse comme
une vapeur.

--Encore une tentative avorte! murmura le citoyen Thodore. Oh! le ciel
ne veut donc pas qu'elle en chappe, et sa cause est donc une cause
maudite!




XXXVII

Le citoyen Gracchus


Un instant le groupe des trois hommes resta immobile  l'orifice du
souterrain, pendant que le guichetier plongeait dans l'ouverture sa
lanterne, qui ne pouvait en clairer les profondeurs.

L'architecte triomphant dominait ses trois compagnons de toute la
hauteur de son gnie.

--Eh bien? dit-il au bout d'un instant.

--Ma foi, oui! rpondit Santerre, voil bien le souterrain, c'est
incontestable. Seulement, reste  savoir o il conduit.

--Oui, rpta Richard, reste  savoir cela.

--Eh bien, descends, citoyen Richard, et tu verras toi-mme si j'ai dit
la vrit.

--Il y a quelque chose de mieux  faire que d'entrer par l, dit le
concierge. Nous allons retourner avec toi et le gnral  la
Conciergerie. L, tu lveras la dalle du pole, et nous verrons.

--Trs bien! dit Santerre. Allons!

--Mais prends garde, reprit l'architecte, la dalle demeure ouverte peut
donner ici des ides  quelqu'un.

--Qui diable veux-tu qui vienne ici  cette heure? dit Santerre.

--D'ailleurs, reprit Richard, cette salle est dserte, et, en y laissant
Gracchus, cela suffira. Reste ici, citoyen Gracchus, et nous viendrons
te rejoindre par l'autre ct du souterrain.

--Soit, dit Gracchus.

--Es-tu arm? demanda Santerre.

--J'ai mon sabre et cette pince, citoyen gnral.

-- merveille! fais bonne garde. Dans dix minutes, nous sommes  toi.

Et tous trois, aprs avoir ferm la grille, s'en allrent par la galerie
des Merciers retrouver l'entre particulire de la Conciergerie.

Le guichetier les avait regards s'loigner; il les avait suivis des
yeux tant qu'il avait pu les voir; il les avait couts tant qu'il avait
pu les entendre; puis, enfin, tout tant rentr dans la solitude, il
posa sa lanterne  terre, s'assit les jambes pendantes dans les
profondeurs du souterrain et se mit  rver.

Les guichetiers rvent aussi parfois; seulement, en gnral, on ne se
donne pas la peine de chercher ce  quoi ils rvent.

Tout  coup, et comme il tait au plus profond de sa rverie, il sentit
une main s'appesantir sur son paule.

Il se retourna, vit une figure inconnue et voulut crier; mais 
l'instant mme un pistolet s'appuya glac sur son front.

Sa voix s'arrta dans sa gorge, ses bras retombrent inertes, ses yeux
prirent l'expression la plus suppliante qu'ils purent trouver.

--Pas un mot, dit le nouveau venu, ou tu es mort.

--Que voulez-vous, monsieur? balbutia le guichetier.

Mme en 93, il y avait, comme on le voit, des moments o l'on ne se
tutoyait pas et o l'on oubliait de s'appeler citoyen.

--Je veux, rpondit le citoyen Thodore, que tu me laisses entrer l
dedans.

--Pourquoi faire?

--Que t'importe? Le guichetier regarda avec le plus profond tonnement
celui qui lui faisait cette demande. Cependant, au fond de ce regard,
son interlocuteur crut remarquer un clair d'intelligence. Il abaissa
son arme.

--Refuserais-tu de faire ta fortune?

--Je ne sais pas; personne ne m'a jamais fait de proposition  ce sujet.

--Eh bien, je commencerai, moi.

--Vous m'offrez de faire ma fortune,  moi?

--Oui.

--Qu'entendez-vous par une fortune?

--Cinquante mille livres en or, par exemple: l'argent est rare, et
cinquante mille livres en or aujourd'hui valent un million. Eh bien, je
t'offre cinquante mille livres.

--Pour vous laisser entrer l dedans?

--Oui; mais  la condition que tu y viendras avec moi et que tu
m'aideras dans ce que j'y veux faire.

--Mais qu'y ferez-vous? Dans cinq minutes, ce souterrain sera rempli de
soldats qui vous arrteront.

Le citoyen Thodore fut frapp de la gravit de ces paroles.

--Peux-tu empcher que ces soldats n'y descendent?

--Je n'ai aucun moyen; je n'en connais pas; j'en cherche inutilement.

Et l'on voyait que le guichetier runissait toutes les perspicacits de
son esprit pour trouver ce moyen, qui devait lui valoir cinquante mille
livres.

--Mais demain, demanda le citoyen Thodore, pourrons-nous y entrer?

--Oui, sans doute; mais, d'ici  demain, on va poser dans ce souterrain
une grille de fer qui prendra toute sa largeur, et, pour plus grande
sret, il est convenu que cette grille sera pleine, solide, et n'aura
point de porte.

--Alors il faut trouver autre chose, dit le citoyen Thodore.

--Oui, il faut trouver autre chose, dit le guichetier. Cherchons.

Comme on le voit par la faon collective dont s'exprimait le citoyen
Gracchus, il y avait dj alliance entre lui et le citoyen Thodore.

--Cela me regarde, dit Thodore. Que fais-tu  la Conciergerie?

--Je suis guichetier.

--C'est--dire?

--Que j'ouvre des portes et que j'en ferme.

--Tu y couches?

--Oui, monsieur.

--Tu y manges?

--Pas toujours. J'ai mes heures de rcration.

--Et alors?

--J'en profite.

--Pour quoi faire?

--Pour aller faire la cour  la matresse du cabaret du Puits-de-No,
qui m'a promis de m'pouser quand je possderais douze cents francs.

--O est situ le cabaret du Puits-de-No?

--Prs de la rue de la Vieille-Draperie.

--Fort bien.

--Chut, monsieur! Le patriote prta l'oreille.

--Ah! ah! dit-il.

--Entendez-vous?

--Oui... des pas, des pas.

--Ils reviennent. Vous voyez bien que nous n'aurions pas eu le temps. Ce
_nous_ devenait de plus en plus concluant.

--C'est vrai. Tu es un brave garon, citoyen, et tu me fais l'effet
d'tre prdestin.

-- quoi?

-- tre riche un jour.

--Dieu vous entende!

--Tu crois donc en Dieu?

--Quelquefois, par-ci par-l. Aujourd'hui, par exemple...

--Eh bien?

--J'y croirais volontiers.

--Crois-y donc, dit le citoyen Thodore en mettant dix louis dans la
main du guichetier.

--Diable! dit celui-ci en regardant l'or  la lueur de sa lanterne.
C'est donc srieux?

--On ne peut plus srieux.

--Que faut-il faire?

--Trouve-toi demain au Puits-de-No, je te dirai ce que je veux de toi.
Comment t'appelles-tu?

--Gracchus.

--Eh bien, citoyen Gracchus, d'ici  demain, fais-toi chasser par le
concierge Richard.

--Chasser! Et ma place?

--Comptes-tu rester guichetier avec cinquante mille francs  toi?

--Non; mais, tant guichetier et pauvre, je suis sr de ne pas tre
guillotin.

--Sr?

--Ou  peu prs; tandis qu'tant libre et riche...

--Tu cacheras ton argent et tu feras la cour  une tricoteuse, au lieu
de la faire  la matresse du Puits-de-No.

--Eh bien, c'est dit.

--Demain, au cabaret.

-- quelle heure?

-- six heures du soir.

--Envolez-vous vite, les voil.... Je dis envolez-vous, parce que je
prsume que vous tes descendu  travers les votes.

-- demain, rpta Thodore en s'enfuyant.

En effet, il tait temps; le bruit des pas et des voix se rapprochait.
On voyait dj dans le souterrain obscur briller la lueur des lumires
qui s'approchaient.

Thodore courut  la porte que lui avait montre l'crivain dont il
avait pris la cahute; il en fit sauter la serrure avec sa pince, gagna
la fentre indique, l'ouvrit, se laissa glisser dans la rue, et se
retrouva sur le pav de la Rpublique.

Mais, avant d'avoir quitt la salle des Pas-Perdus, il put encore
entendre le citoyen Gracchus interroger Richard, et celui-ci lui
rpondre:

--Le citoyen architecte avait parfaitement raison: le souterrain passe
sous la chambre de la veuve Capet; c'tait dangereux.

--Je le crois bien! dit Gracchus, lequel avait la conscience de dire une
haute vrit. Santerre reparut  l'orifice de l'escalier.

--Et tes ouvriers, citoyen architecte? demanda-t-il  Giraud.

--Avant le jour, ils seront ici, et, sance tenante, la grille sera
pose, rpondit une voix qui semblait sortir des profondeurs de la
terre.

--Et tu auras sauv la patrie! dit Santerre, moiti railleur, moiti
srieux.

--Tu ne crois pas dire si juste, citoyen gnral, murmura Gracchus.




XXXVIII

L'enfant royal


Cependant le procs de la reine avait commenc  s'instruire, comme on a
pu le voir dans le chapitre prcdent.

Dj on laissait entrevoir que, par le sacrifice de cette tte illustre,
la haine populaire, grondante depuis si longtemps, serait enfin
assouvie.

Les moyens ne manquaient pas pour faire tomber cette tte, et cependant
Fouquier-Tinville, l'accusateur mortel, avait rsolu de ne pas ngliger
les nouveaux moyens d'accusation que Simon avait promis de mettre  sa
disposition.

Le lendemain du jour o Simon et lui s'taient rencontrs dans la salle
des Pas-Perdus, le bruit des armes vint encore faire tressaillir, dans
le Temple, les prisonniers qui avaient continu de l'habiter.

Ces prisonniers taient Madame lisabeth, madame Royale, et l'enfant
qui, aprs avoir t appel Majest au berceau, n'tait plus appel que
le petit Louis Capet.

Le gnral Hanriot, avec son panache tricolore, son gros cheval et son
grand sabre, entra, suivi de plusieurs gardes nationaux, dans le donjon
o languissait l'enfant royal.

 ct du gnral marchait un greffier de mauvaise mine, charg d'une
critoire, d'un rouleau de papier, et s'escrimant avec une plume
dmesurment longue.

Derrire le scribe venait l'accusateur public. Nous avons vu, nous
connaissons et nous retrouverons encore plus tard cet homme sec, jaune
et froid, dont l'oeil sanglant faisait frissonner le farouche Santerre
lui-mme dans son harnois de guerre.

Quelques gardes nationaux et un lieutenant les suivaient.

Simon, souriant d'un air faux et tenant d'une main son bonnet d'ourson
et de l'autre son tire-pied, monta devant pour indiquer le chemin  la
commission.

Ils arrivrent  une chambre assez noire, spacieuse et nue, au fond de
laquelle, assis sur son lit, se tenait le jeune Louis, dans un tat
d'immobilit parfaite.

Quand nous avons vu le pauvre enfant fuyant devant la brutale colre de
Simon, il y avait encore en lui une espce de vitalit ragissant contre
les indignes traitements du cordonnier du Temple: il fuyait, il criait,
il pleurait; donc, il avait peur; donc, il souffrait; donc, il esprait.

Aujourd'hui, crainte et espoir avaient disparu; sans doute la souffrance
existait encore; mais, si elle existait, l'enfant martyr  qui l'on
faisait, d'une faon si cruelle, payer les fautes de ses parents,
l'enfant martyr la cachait au plus profond de son coeur et la voilait
sous les apparences d'une complte insensibilit.

Il ne leva pas mme la tte lorsque les commissaires marchrent  lui.

Eux, sans autre prambule, prirent des siges et s'installrent.
L'accusateur public au chevet du lit, Simon au pied, le greffier prs de
la fentre, les gardes nationaux et leur lieutenant sur le ct et un
peu dans l'ombre.

Ceux d'entre les assistants qui regardaient le petit prisonnier avec
quelque intrt ou mme quelque curiosit, remarqurent la pleur de
l'enfant, son embonpoint singulier, qui n'tait que de la bouffissure,
et le flchissement de ses jambes, dont les articulations commenaient 
se tumfier.

--Cet enfant est bien malade, dit le lieutenant avec une assurance qui
fit retourner Fouquier-Tinville, dj assis et prt  interroger.

Le petit Capet leva les yeux et chercha dans la pnombre celui qui avait
prononc ces paroles, et il reconnut le mme jeune homme qui, une fois
dj, avait, dans la cour du Temple, empch Simon de le battre. Un
rayonnement doux et intelligent circula dans ses prunelles d'un bleu
fonc, mais ce fut tout.

--Ah! ah! c'est toi, citoyen Lorin, dit Simon appelant ainsi l'attention
de Fouquier-Tinville sur l'ami de Maurice.

--Moi-mme, citoyen Simon, rpliqua Lorin avec son imperturbable aplomb.

Et, comme Lorin, quoique toujours prt  faire face au danger, n'tait
point homme  le chercher inutilement, il profita de la circonstance
pour saluer Fouquier-Tinville, qui lui rendit poliment son salut.

--Tu fais observer, je crois, citoyen, dit alors l'accusateur public,
que l'enfant est malade; es-tu mdecin?

--J'ai tudi la mdecine, au moins, si je ne suis pas docteur.

--Eh bien, que lui trouves-tu?

--Comme symptme de maladie? demanda Lorin.

--Oui.

--Je lui trouve les joues et les yeux bouffis, les mains ples et
maigres, les genoux tumfis; et, si je lui ttais le pouls, je
constaterais, j'en suis sr, un mouvement de quatre-vingt-cinq 
quatre-vingt-dix pulsations  la minute.

L'enfant parut insensible  l'numration de ses souffrances.

--Et  quoi la science peut-elle attribuer l'tat du prisonnier? demanda
l'accusateur public. Lorin se gratta le bout du nez en murmurant:


          _Philis veut me faire parler,_
          _Je n'en ai pas la moindre envie._


Puis, tout haut:

--Ma foi, citoyen, rpliqua-t-il, je ne connais pas assez le rgime du
petit Capet pour te rpondre.... Cependant....

Simon prtait une oreille attentive, et riait sous cape de voir son
ennemi tout prs de se compromettre.

--Cependant, continua Lorin, je crois qu'il ne prend pas assez
d'exercice.

--Je crois bien, le petit gueux! dit Simon, il ne veut plus marcher.
L'enfant resta insensible  l'apostrophe du cordonnier.

Fouquier-Tinville se leva, vint  Lorin, et lui parla tout bas.

Personne n'entendit les paroles de l'accusateur public; mais il tait
vident que ces paroles avaient la forme de l'interrogation.

--Oh! oh! crois-tu cela, citoyen? C'est bien grave pour une mre...

--En tout cas, nous allons le savoir, dit Fouquier; Simon prtend le lui
avoir entendu dire  lui-mme, et s'est engag  le lui faire avouer.

--Ce serait hideux, dit Lorin; mais enfin cela est possible:
l'Autrichienne n'est pas exempte de pch; et,  tort ou  raison, cela
ne me regarde pas.... On en a fait une Messaline; mais ne pas se
contenter de cela et vouloir en faire une Agrippine, cela me parait un
peu fort, je l'avoue.

--Voil ce qui a t rapport par Simon, dit Fouquier impassible.

--Je ne doute pas que Simon n'ait dit cela... il y a des hommes
qu'aucune accusation n'effraye, mme les accusations impossibles.... Mais
ne trouves-tu pas, continua Lorin en regardant fixement Fouquier, ne
trouves-tu pas, toi qui es un homme intelligent et probe, toi qui es un
homme fort enfin, que demander  un enfant de pareils dtails sur celle
que les lois les plus naturelles et les plus sacres de la nature lui
ordonnent de respecter, c'est presque insulter  l'humanit tout entire
dans la personne de cet enfant?

L'accusateur ne sourcilla point; il tira une note de sa poche et la fit
voir  Lorin.

--La Convention m'ordonne d'informer, dit-il; le reste ne me regarde
pas, j'informe.

--C'est juste, dit Lorin; et j'avoue que, si cet enfant avouait....

Et le jeune homme secoua la tte avec dgot.

--D'ailleurs, continua Fouquier, ce n'est pas sur la seule dnonciation
de Simon que nous procdons; tiens, l'accusation est publique.

Et Fouquier tira un second papier de sa poche. Celui-l, c'tait un
numro de la feuille qu'on appelait le _Pre Duchesne_, et qui, comme on
le sait, tait rdige par Hbert. L'accusation, en effet, y tait
formule en toutes lettres.

--C'est crit, c'est mme imprim, dit Lorin; mais n'importe, jusqu' ce
que j'aie entendu une pareille accusation sortir de la bouche de
l'enfant, je m'entends, sortir volontairement, librement, sans
menaces... eh bien...

--Eh bien?...

--Eh bien, malgr Simon et Hbert, je douterais comme tu doutes
toi-mme.

Simon guettait impatiemment l'issue de cette conversation; le misrable
ignorait le pouvoir qu'exerce sur l'homme intelligent le regard qu'il
dmle dans la foule: c'est un attrait tout de sympathie ou une
impression de haine subite. Parfois c'est une puissance qui repousse,
parfois c'est une force qui attire, qui fait dcouler la pense et
driver la personne mme de l'homme jusqu' cet autre homme de force
gale ou de force suprieure qu'il reconnat dans la foule.

Mais Fouquier avait senti le poids du regard de Lorin, et voulait tre
compris de cet observateur.

--L'interrogatoire va commencer, dit l'accusateur public; greffier,
prends la plume.

Celui-ci venait d'crire les prliminaires d'un procs-verbal, et
attendait, comme Simon, comme Hanriot, comme tous enfin, que le colloque
de Fouquier-Tinville et de Lorin et cess.

L'enfant seul paraissait compltement tranger  la scne dont il tait
le principal acteur, et avait repris ce regard atone qu'avait un instant
illumin l'clair d'une suprme intelligence.

--Silence! dit Hanriot, le citoyen Fouquier-Tinville va interroger
l'enfant.

--Capet, dit l'accusateur, sais-tu ce qu'est devenue ta mre? Le petit
Louis passa d'une pleur de marbre  une rougeur brlante. Mais il ne
rpondit pas.

--M'as-tu entendu, Capet? reprit l'accusateur. Mme silence.

--Oh! il entend bien, dit Simon; mais il est comme les singes, il ne
veut pas rpondre, de peur qu'on ne le prenne pour un homme et qu'on ne
le fasse travailler.

--Rponds, Capet, dit Hanriot; c'est la commission de la Convention qui
t'interroge, et tu dois obissance aux lois. L'enfant plit, mais ne
rpondit pas.

Simon fit un geste de rage; chez ces natures brutales et stupides, la
fureur est une ivresse accompagne des hideux symptmes de l'ivresse du
vin.

--Veux-tu rpondre, louveteau! dit-il en lui montrant le poing.

--Tais-toi, Simon, dit Fouquier-Tinville, tu n'as pas la parole.

Ce mot, dont il avait pris l'habitude au tribunal rvolutionnaire, lui
chappa.

--Entends-tu, Simon, dit Lorin, tu n'as pas la parole; c'est la seconde
fois qu'on te dit cela devant moi; la premire, c'tait quand tu
accusais la fille de la mre Tison,  laquelle tu as eu le plaisir de
faire couper le cou.

Simon se tut.

--Ta mre t'aimait-elle, Capet? demanda Fouquier. Mme silence.

--On dit que non, continua l'accusateur.

Quelque chose comme un ple sourire passa sur les lvres de l'enfant.

--Mais quand je vous dis, hurla Simon, qu'il m'a dit  moi qu'elle
l'aimait trop.

--Regarde, Simon, comme c'est fcheux que le petit Capet, si bavard dans
le tte--tte, devienne muet devant le monde, dit Lorin.

--Oh! si nous tions seuls! dit Simon.

--Oui, si vous tiez seuls, mais vous n'tes pas seuls malheureusement.
Oh! si vous tiez seuls, brave Simon, excellent patriote, comme tu
rosserais le pauvre enfant, hein? Mais tu n'es pas seul, et tu n'oses
pas, tre infme! devant nous autres, honntes gens, qui savons que les
anciens, sur lesquels nous essayons de nous modeler, respectaient tout
ce qui tait faible; tu n'oses pas, car tu n'es pas seul, et tu n'es pas
vaillant, mon digne homme, quand tu as des enfants de cinq pieds six
pouces  combattre.

--Oh!... murmura Simon en grinant des dents.

--Capet, reprit Fouquier, as-tu fait quelque confidence  Simon?

Le regard de l'enfant prit, sans se dtourner, une expression d'ironie
impossible  dcrire.

--Sur ta mre? continua l'accusateur. Un clair de mpris passa dans le
regard.

--Rponds oui ou non, s'cria Hanriot.

--Rponds oui! hurla Simon en levant son tire-pied sur l'enfant.
L'enfant frissonna, mais ne fit aucun mouvement pour viter le coup. Les
assistants poussrent une espce de cri de rpulsion.

Lorin fit mieux, il s'lana, et, avant que le bras de Simon se ft
abaiss, il le saisit par le poignet.

--Veux-tu me lcher? vocifra Simon devenant pourpre de rage.

--Voyons, dit Fouquier, il n'y a point de mal  ce qu'une mre aime son
enfant; dis-nous de quelle manire ta mre t'aimait, Capet. Cela peut
lui tre utile.

Le jeune prisonnier tressaillit  cette ide qu'il pouvait tre utile 
sa mre.

--Elle m'aimait comme une mre aime son fils, monsieur, dit-il; il n'y a
pas deux manires pour les mres d'aimer leurs enfants, ni pour les
enfants d'aimer leur mre.

--Et moi, petit serpent, je soutiens que tu m'as dit que ta mre...

--Tu auras rv cela, interrompit tranquillement Lorin; tu dois avoir
souvent le cauchemar, Simon.

--Lorin! Lorin! grina Simon.

--Eh bien, oui, Lorin; aprs! Il n'y a pas moyen de le battre, Lorin:
c'est lui qui bat les autres quand ils sont mchants; il n'y a pas moyen
de le dnoncer, car ce qu'il vient de faire en arrtant ton bras, il l'a
fait devant le gnral Hanriot et le citoyen Fouquier-Tinville, qui
l'approuvent, et ils ne sont pas des tides, ceux-l! Il n'y a donc pas
moyen de le faire guillotiner un peu, comme Hlose Tison; c'est
fcheux, c'est mme enrageant, mais c'est comme cela, mon pauvre Simon!

--Plus tard! plus tard! rpondit le cordonnier avec son ricanement
d'hyne.

--Oui, cher ami, dit Lorin; mais j'espre, avec l'aide de l'tre
suprme!... ah! tu t'attendais que j'allais dire avec l'aide de Dieu?
mais j'espre, avec l'aide de l'tre suprme et de mon sabre, t'avoir
ventr auparavant; mais range-toi, Simon, tu m'empches de voir.

--Brigand!

--Tais-toi! tu m'empches d'entendre. Et Lorin crasa Simon de son
regard. Simon crispait ses poings, dont les noires bigarrures le
rendaient fier; mais comme l'avait dit Lorin, il lui fallait se borner
l.

--Maintenant qu'il a commenc  parler, dit Hanriot, il continuera sans
doute; continue, citoyen Fouquier.

--Veux-tu rpondre maintenant? demanda Fouquier. L'enfant rentra dans
son silence.

--Tu vois, citoyen, tu vois! dit Simon.

--L'obstination de cet enfant est trange, dit Hanriot, troubl malgr
lui par cette fermet toute royale.

--Il est mal conseill, dit Lorin.

--Par qui? demanda Hanriot.

--Dame, par son patron.

--Tu m'accuses? s'cria Simon; tu me dnonces?... Ah! c'est curieux...

--Prenons-le par la douceur, dit Fouquier.

Se retournant alors vers l'enfant, qu'on et dit compltement
insensible:

--Voyons, mon enfant, dit-il, rpondez  la commission nationale;
n'aggravez pas votre situation en refusant des claircissements utiles;
vous avez parl au citoyen Simon des caresses que vous faisait votre
mre, de la faon dont elle vous faisait ces caresses, de sa faon de
vous aimer.

Louis promena sur l'assemble un regard qui devint haineux en s'arrtant
sur Simon, mais il ne rpondit pas.

--Vous trouvez-vous malheureux? demanda l'accusateur; vous trouvez-vous
mal log, mal nourri, mal trait? voulez-vous plus de libert, un autre
ordinaire, une autre prison, un autre gardien? voulez-vous un cheval
pour vous promener? voulez-vous qu'on vous accorde la socit d'enfants
de votre ge?

Louis reprit le profond silence dont il n'tait sorti que pour dfendre
sa mre.

La commission demeura interdite d'tonnement; tant de fermet, tant
d'intelligence taient incroyables dans un enfant.

--Hein! ces rois, dit Hanriot  voix basse, quelle race! c'est comme les
tigres; tout petits, ils ont de la mchancet.

--Comment rdiger le procs-verbal? demanda le greffier embarrass.

--Il n'y a qu' en charger Simon, dit Lorin; il n'y a rien  crire,
cela fera son affaire  merveille.

Simon montra le poing  son implacable ennemi. Lorin se mit  rire.

--Tu ne riras point comme cela le jour o tu ternueras dans le sac, dit
Simon ivre de fureur.

--Je ne sais si je te prcderai ou si je te suivrai dans la petite
crmonie dont tu me menaces, dit Lorin; mais ce que je sais, c'est que
beaucoup riront le jour o ce sera ton tour. Dieux!... j'ai dit dieux au
pluriel... dieux! seras-tu laid ce jour-l, Simon! tu seras hideux.

Et Lorin se retira derrire la commission avec un franc clat de rire.

La commission n'avait plus rien  faire, elle sortit.

Quant  l'enfant, une fois dlivr de ses interrogateurs, il se mit 
chantonner sur son lit un petit refrain mlancolique qui tait la
chanson favorite de son pre.




XXXIX

Le bouquet de violettes


La paix, comme on a d le prvoir, ne pouvait habiter longtemps cette
demeure si heureuse qui renfermait Genevive et Maurice.

Dans les temptes qui dchanent le vent et la foudre, le nid des
colombes est agit avec l'arbre qui les recle.

Genevive tomba d'un effroi dans un autre; elle ne craignait plus pour
Maison-Rouge, elle trembla pour Maurice.

Elle connaissait assez son mari pour savoir que, du moment o il avait
disparu, il tait sauv; sre de son salut, elle trembla pour elle-mme.

Elle n'osait confier ses douleurs  l'homme le moins timide de cette
poque o personne n'avait peur; mais elles apparaissaient manifestes
dans ses yeux rougis et sur ses lvres plissantes.

Un jour, Maurice entra doucement et sans que Genevive, plonge dans une
rverie profonde, l'entendt entrer. Maurice s'arrta sur le seuil, et
vit Genevive assise, immobile, les yeux fixes, ses bras inertes tendus
sur ses genoux, sa tte pensive incline sur sa poitrine.

Il la regarda un instant avec une profonde tristesse; car tout ce qui
se passait dans le coeur de la jeune femme lui fut rvl comme s'il et
pu y lire jusqu' sa dernire pense.

Puis, faisant un pas vers elle:

--Vous n'aimez plus la France, Genevive, lui dit-il, avouez-le-moi.
Vous fuyez jusqu' l'air qu'on y respire, et ce n'est pas sans
rpugnance que vous vous approchez de la fentre.

--Hlas! dit Genevive, je sais bien que je ne puis vous cacher ma
pense; vous avez devin juste, Maurice.

--C'est pourtant un beau pays! dit le jeune homme, la vie y est
importante et bien remplie aujourd'hui: cette activit bruyante de la
tribune, des clubs, des conspirations, rend bien douces les heures du
foyer. On aime si ardemment quand on rentre chez soi avec la crainte de
ne plus aimer le lendemain, parce que le lendemain on aura cess de
vivre!

Genevive secoua la tte.

--Pays ingrat  servir! dit-elle.

--Comment cela?

--Oui, vous qui avez tant fait pour sa libert, n'tes-vous pas
aujourd'hui  moiti suspect?

--Mais vous, chre Genevive, dit Maurice avec un regard ivre d'amour,
vous, l'ennemie jure de cette libert, vous qui avez fait tant contre
elle, vous dormez paisible et inviolable sous le toit du rpublicain; il
y a compensation, comme vous voyez.

--Oui, dit Genevive, oui; mais cela ne durera point longtemps, car ce
qui est injuste ne peut durer.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que moi, c'est--dire une aristocrate, moi qui rve
sournoisement la dfaite de votre parti et la ruine de vos ides, moi
qui conspire jusque dans votre maison le retour de l'ancien rgime, moi
qui, reconnue, vous condamne  la mort et  la honte, selon vos
opinions, du moins; moi, Maurice, je ne resterai pas ici comme le
mauvais gnie de la maison; je ne vous entranerai pas  l'chafaud.

--Et o irez-vous, Genevive?

--O j'irai? Un jour que vous serez sorti, Maurice, j'irai me dnoncer
moi-mme sans dire d'o je viens.

--Oh! cria Maurice atteint jusqu'au fond du coeur, de l'ingratitude,
dj!

--Non, rpondit la jeune femme en jetant ses bras au cou de Maurice;
non, mon ami, de l'amour, et de l'amour le plus dvou, je vous le jure.
Je n'ai pas voulu que mon frre ft pris et tu comme un rebelle; je ne
veux pas que mon amant soit pris et tu comme un tratre.

--Vous ferez cela, Genevive? s'cria Maurice.

--Aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel! rpondit la jeune femme.
D'ailleurs, ce n'est rien que d'avoir la crainte, j'ai le remords.

Et elle inclina sa tte comme si le remords tait trop lourd  porter.

--Oh! Genevive! dit Maurice.

--Vous comprenez bien ce que je dis et surtout ce que j'prouve,
Maurice, continua Genevive, car ce remords, vous l'avez aussi.... Vous
savez, Maurice, que je me suis donne sans m'appartenir; que vous m'avez
prise sans que j'eusse le droit de me donner.

--Assez! dit Maurice, assez!

Son front se plissa, et une sombre rsolution brilla dans ses yeux si
purs.

--Je vous montrerai, Genevive, continua le jeune homme, que je vous
aime uniquement. Je vous donnerai la preuve que nul sacrifice n'est
au-dessus de mon amour. Vous hassez, la France, eh bien, soit, nous
quitterons la France.

Genevive joignit les mains, et regarda son amant avec une expression
d'admiration enthousiaste.

--Vous ne me trompez pas, Maurice? balbutia-t-elle.

--Quand vous ai-je trompe? demanda Maurice; est-ce le jour o je me
suis dshonor pour vous acqurir?

Genevive rapprocha ses lvres des lvres de Maurice, et resta, pour
ainsi dire, suspendue au cou de son amant.

--Oui, tu as raison, Maurice, dit-elle, et c'est moi qui me trompais. Ce
que j'prouve, ce n'est plus du remords; peut-tre est-ce une
dgradation de mon me; mais toi, du moins, tu la comprendras, je t'aime
trop pour prouver un autre sentiment que la frayeur de te perdre.
Allons bien loin, mon ami; allons l o personne ne pourra nous
atteindre.

--Oh! merci! dit Maurice transport de joie.

--Mais comment fuir? dit Genevive tressaillant  cette horrible pense.
On n'chappe pas facilement aujourd'hui au poignard des assassins du 2
septembre, ou  la hache des bourreaux du 21 janvier.

--Genevive! dit Maurice, Dieu nous protge. coute, une bonne action
que j'ai voulu faire  propos de ce 2 septembre dont tu parlais tout 
l'heure va porter sa rcompense aujourd'hui. J'avais le dsir de sauver
un pauvre prtre qui avait tudi avec moi. J'allai trouver Danton, et,
sur sa demande, le comit de Salut public a sign un passeport pour ce
malheureux et pour sa soeur. Ce passeport, Danton me le remit; mais le
malheureux prtre, au lieu de venir le chercher chez moi comme je le lui
avais recommand, a t s'enfermer aux Carmes: il y est mort.

--Et ce passeport? dit Genevive.

--Je l'ai toujours; il vaut un million aujourd'hui; il vaut plus que
cela, Genevive, il vaut la vie, il vaut le bonheur!

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'cria la jeune femme, soyez bni!

--Maintenant, ma fortune consiste, tu le sais, en une terre que rgit un
vieux serviteur de la famille, patriote pur, me loyale dans laquelle
nous pouvons nous confier. Il m'en fera passer les revenus o je
voudrai. En gagnant Boulogne, nous passerons chez lui.

--O demeure-t-il donc?

--Prs d'Abbeville.

--Quand partirons-nous, Maurice?

--Dans une heure.

--Il ne faut pas qu'on sache que nous partons.

--Personne ne le saura. Je cours chez Lorin; il a un cabriolet sans
cheval! moi, j'ai un cheval sans voiture; nous partirons aussitt que je
serai revenu. Toi, reste ici, Genevive, et prpare toutes choses pour
ce dpart. Nous avons besoin de peu de bagages: nous rachterons ce qui
nous manquera en Angleterre. Je vais donner  Scvola une commission qui
l'loigne. Lorin lui expliquera ce soir notre dpart: et ce soir nous
serons dj loin.

--Mais, en route, si l'on nous arrte?

--N'avons-nous point notre passeport? Nous allons chez Hubert, c'est le
nom de cet intendant. Hubert fait partie de la municipalit d'Abbeville;
d'Abbeville  Boulogne, il nous accompagne et nous sauvegarde; 
Boulogne, nous achterons ou nous frterons une barque. Je puis,
d'ailleurs, passer au comit et me faire donner une mission pour
Abbeville. Mais non, pas de supercherie, n'est-ce pas, Genevive?
Gagnons notre bonheur en risquant notre vie.

--Oui, oui, mon ami, et nous russirons. Mais comme tu es parfum ce
matin, mon ami! dit la jeune femme en cachant son visage dans la
poitrine de Maurice.

--C'est vrai; j'avais achet un bouquet de violettes  ton intention, ce
matin, en passant devant le Palais-galit; mais, en entrant ici, en te
voyant si triste, je n'ai plus pens qu' te demander les causes de
cette tristesse.

--Oh! donne-le-moi, je te le rendrai. Genevive respira l'odeur du
bouquet avec cette espce de fanatisme que les organisations nerveuses
ont presque toujours pour les parfums. Tout  coup ses yeux se
mouillrent de larmes.

--Qu'as-tu? demanda Maurice.

--Pauvre Hlose! murmura Genevive.

--Ah! oui, fit Maurice avec un soupir. Mais, pensons  nous, chre amie,
et laissons les morts, de quelque parti qu'ils soient, dormir dans la
tombe que le dvouement leur a creuse. Adieu! je pars.

--Reviens bien vite.

--En moins d'une demi-heure je suis ici.

--Mais si Lorin n'tait pas chez lui?

--Qu'importe! son domestique me connat; ne puis-je prendre chez lui
tout ce qu'il me plat, mme en son absence, comme lui ferait ici?

--Bien! bien!

--Toi, ma Genevive, prpare tout, en te bornant, comme je te le dis, au
strict ncessaire; il ne faut pas que notre dpart ait l'air d'un
dmnagement.

--Sois tranquille. Le jeune homme fit un pas vers la porte.

--Maurice! dit Genevive.

Il se retourna, et vit la jeune femme les bras tendus vers lui.

--Au revoir! au revoir! dit-il, mon amour, et bon courage! dans une
demi-heure je suis de retour ici. Genevive demeura seule charge, comme
nous l'avons dit, des prparatifs du dpart.

Ces prparatifs, elle les accomplissait avec une espce de fivre. Tant
qu'elle resterait  Paris, elle se faisait  elle-mme l'effet d'tre
doublement coupable. Une fois hors de France, une fois  l'tranger, il
lui semblait que son crime, crime qui tait plutt celui de la fatalit
que le sien, il lui semblait que son crime lui pserait moins.

Elle allait mme jusqu' esprer que, dans la solitude et l'isolement,
elle finirait par oublier qu'il existt d'autre homme que Maurice.

Ils devaient fuir en Angleterre, c'tait une chose convenue. Ils
auraient l une petite maison, un petit cottage bien seul, bien isol,
bien ferm  tous les yeux; ils changeraient de nom, et, de leurs deux
noms, ils en feraient un seul.

L, ils prendraient deux serviteurs qui ignoreraient compltement leur
pass. Le hasard voulait que Maurice et Genevive parlassent tous deux
anglais.

Ni l'un ni l'autre ne laissait rien en France qu'il et  regretter, si
ce n'est cette mre que l'on regrette toujours, ft-elle une martre, et
qu'on appelle la patrie.

Genevive commena donc  disposer les objets qui taient indispensables
 leur voyage ou plutt  leur fuite.

Elle prouvait un plaisir indicible  distinguer des autres, parmi ces
objets, ceux qui avaient la prdilection de Maurice: l'habit qui lui
prenait le mieux la taille, la cravate qui seyait le mieux  son teint,
les livres qu'il avait feuillets le plus souvent.

Elle avait dj fait son choix; dj, dans l'attente des coffres qui
devaient les renfermer, habits, linge, volumes couvraient les chaises,
les canaps, le piano.

Soudain elle entendit la clef grincer dans la serrure.

--Bon! dit-elle, c'est Scvola qui rentre. Maurice ne l'aurait-il pas
rencontr? Elle continua sa besogne. Les portes du salon taient
ouvertes; elle entendit l'officieux remuer dans l'antichambre.

Justement elle tenait un rouleau de musique et cherchait un lien pour
l'assujettir.

--Scvola! ajouta-t-elle.

Un pas, qui allait se rapprochant, retentit dans la pice voisine.

--Scvola! rpta Genevive, venez, je vous prie.

--Me voici! dit une voix.

 l'accent de cette voix, Genevive se retourna brusquement et poussa un
cri terrible.

--Mon mari! s'cria-t-elle.

--Moi-mme, dit avec calme Dixmer. Genevive tait sur une chaise,
levant les bras pour chercher dans une armoire un lien quelconque; elle
sentit que la tte lui tournait, elle tendit les bras et se laissa
aller  la renverse, souhaitant de trouver un abme au-dessous d'elle
pour s'y prcipiter.

Dixmer la retint dans ses bras, et la porta sur un canap o il l'assit.

--Eh bien, qu'avez-vous donc, ma chre? et qu'y a-t-il? demanda Dixmer;
ma prsence produit-elle donc sur vous un si dsagrable effet?

--Je me meurs! balbutia Genevive en se renversant en arrire et en
appuyant ses deux mains sur ses yeux, pour ne pas voir la terrible
apparition.

--Bon! dit Dixmer, me croyiez-vous dj trpass, ma chre? et vous
fais-je l'effet d'un fantme?

Genevive regarda autour d'elle d'un air gar, et, apercevant le
portrait de Maurice, elle se laissa glisser du canap, tomba  genoux
comme pour demander assistance  cette impuissante et insensible image
qui continuait de sourire.

La pauvre femme comprenait tout ce que Dixmer cachait de menaces sous le
calme qu'il affectait.

--Oui, ma chre enfant, continua le tanneur, c'est bien moi; peut-tre
me croyiez-vous bien loin de Paris; mais non, j'y suis rest. Le
lendemain du jour o j'avais quitt la maison, j'y suis retourn et j'ai
vu  sa place un fort beau tas de cendres. Je me suis inform de vous,
personne ne vous avait vue. Je me suis mis  votre recherche et j'ai eu
beaucoup de peine  vous trouver. J'avoue que je ne vous croyais pas
ici; cependant, j'en eus soupon, puisque, comme vous le voyez, je suis
venu. Mais le principal est que me voici et que vous voil. Comment se
porte Maurice? En vrit, je suis sr que vous avez beaucoup souffert,
vous si bonne royaliste, d'avoir t force de vivre sous le mme toit
qu'un rpublicain si fanatique.

--Mon Dieu! murmura Genevive, mon Dieu! ayez piti de moi!

--Aprs cela, continua Dixmer en regardant autour de lui, ce qui me
console, ma chre, c'est que vous tes trs bien loge ici et que vous
ne me paraissez pas avoir beaucoup souffert de la proscription. Moi,
depuis l'incendie de notre maison et la ruine de notre fortune, j'ai
err assez  l'aventure, habitant le fond des caves, la cale des
bateaux, quelquefois mme les cloaques qui aboutissent  la Seine.

--Monsieur! fit Genevive.

--Vous avez l de forts beaux fruits; moi, j'ai d souvent me passer de
dessert, tant forc de me passer de dner. Genevive cacha en
sanglotant sa tte dans ses mains.

--Non pas, continua Dixmer, que je manquasse d'argent; j'ai, Dieu merci,
emport sur moi une trentaine de mille francs en or, ce qui vaut
aujourd'hui cinq cent mille francs; mais le moyen qu'un charbonnier, un
pcheur, ou un chiffonnier tire des louis de sa poche pour acheter un
morceau de fromage ou un saucisson! Eh! mon Dieu, oui, madame; j'ai
successivement adopt ces trois costumes. Aujourd'hui, pour mieux me
dguiser, je suis en patriote, en exagr, en Marseillais. Je grasseye
et je jure. Dame! un proscrit ne circule pas dans Paris aussi facilement
qu'une jeune et jolie femme, et je n'avais pas le bonheur de connatre
une rpublicaine ardente qui pt me cacher  tous les yeux.

--Monsieur, monsieur, s'cria Genevive, ayez piti de moi! vous voyez
bien que je meurs!

--D'inquitude, je comprends cela; vous avez t fort inquite de moi;
mais, consolez-vous, me voil; je reviens et nous ne nous quitterons
plus, madame.

--Oh! vous allez me tuer! s'cria Genevive. Dixmer la regarda avec un
sourire effrayant.

--Tuer une femme innocente! Oh! madame, que dites-vous donc l? Il faut
que le chagrin que vous a inspir mon absence vous ait fait perdre
l'esprit.

--Monsieur, s'cria Genevive, monsieur, je vous demande  mains jointes
de me tuer plutt que de me torturer par de si cruelles railleries. Non,
je ne suis pas innocente; oui, je suis criminelle; oui, je mrite la
mort. Tuez-moi, monsieur, tuez-moi!...

--Alors, vous avouez que vous mritez la mort?

--Oui, oui.

--Et que, pour expier je ne sais quel crime dont vous vous accusez, vous
subirez cette mort sans vous plaindre?

--Frappez, monsieur, je ne pousserai pas un cri; et, au lieu de la
maudire, je bnirai la main qui me frappera.

--Non, madame, je ne veux pas vous frapper; cependant vous mourrez,
c'est probable. Seulement, votre mort, au lieu d'tre ignominieuse,
comme vous pourriez le craindre, sera glorieuse  l'gal des plus belles
morts. Remerciez-moi, madame, je vous punirai en vous immortalisant.

--Monsieur, que ferez-vous donc?

--Vous poursuivrez le but vers lequel nous tendions quand nous avons t
interrompus dans notre route. Pour vous et pour moi, vous tomberez
coupable; pour tous, vous mourrez martyre.

--Oh! mon Dieu! vous me rendez folle en me parlant ainsi. O me
conduisez-vous? o m'entranez-vous?

-- la mort, probablement.

--Laissez-moi faire une prire alors.

--Votre prire?

--Oui.

-- qui?

--Peu vous importe! du moment que vous me tuez, je paye ma dette, et, si
j'ai pay, je ne vous dois rien.

--C'est juste, dit Dixmer en se retirant dans l'autre chambre; je vous
attends. Il sortit du salon.

Genevive alla s'agenouiller devant le portrait, en serrant de ses deux
mains son coeur prt  se briser.

--Maurice, dit-elle tout bas, pardonne-moi. Je ne m'attendais pas  tre
heureuse, mais j'esprais pouvoir te rendre heureux. Maurice, je
t'enlve un bonheur qui faisait ta vie; pardonne-moi ta mort, mon
bien-aim!

Et, coupant une boucle de ses longs cheveux, elle la noua autour du
bouquet de violettes et le dposa au bas du portrait, qui parut prendre,
tout insensible qu'tait cette toile muette, une expression douloureuse
pour la voir partir.

Du moins cela parut ainsi  Genevive  travers ses larmes.

--Eh bien, tes-vous prte, madame? demanda Dixmer.

--Dj! murmura Genevive.

--Oh! prenez votre temps, madame!... rpliqua Dixmer; je ne suis pas
press, moi! D'ailleurs, Maurice ne tardera probablement pas  rentrer,
et je serais charm de le remercier de l'hospitalit qu'il vous a
donne.

Genevive tressaillit de terreur  cette ide que son amant et son mari
pouvaient se rencontrer. Elle se releva comme mue par un ressort.

--C'est fini, monsieur, dit-elle, je suis prte! Dixmer passa le
premier. La tremblante Genevive le suivit, les yeux  moiti ferms, la
tte renverse en arrire; ils montrent dans un fiacre qui attendait 
la porte; la voiture roula. Comme l'avait dit Genevive, c'tait fini.




XL

Le cabaret du Puits-de-No


Cet homme vtu d'une carmagnole, que nous avons vu arpenter en long et
en large la salle des Pas-Perdus, et que nous avons entendu, pendant
l'expdition de l'architecte Giraud, du gnral Hanriot et du pre
Richard, changer quelques paroles avec le guichetier rest de garde 
la porte du souterrain; ce patriote enrag avec son bonnet d'ours et ses
moustaches paisses, qui s'tait donn  Simon comme ayant port la tte
de la princesse de Lamballe, se trouvait le lendemain de cette soire,
si varie en motions, vers sept heures du soir, au cabaret du
Puits-de-No, situ, comme nous l'avons dit, au coin de la rue de la
Vieille-Draperie.

Il tait l, chez le marchand, ou plutt chez la marchande de vin, au
fond d'une salle noire et enfume par le tabac et les chandelles,
faisant semblant de dvorer un plat de poisson au beurre noir.

La salle o il soupait tait  peu prs dserte; deux ou trois habitus
de la maison seulement taient demeurs aprs les autres, jouissant du
privilge que leur donnait leur visite quotidienne dans l'tablissement.

La plupart des tables taient vides; mais, il faut le dire en l'honneur
du cabaret du Puits-de-No, les nappes rouges, ou plutt violaces,
rvlaient le passage d'un nombre satisfaisant de convives rassasis.

Les trois derniers convives disparurent successivement, et, vers huit
heures moins un quart, le patriote se trouva seul.

Alors il loigna, avec un dgot des plus aristocratiques, le plat
grossier dont il paraissait faire un instant auparavant ses dlices, et
tira de sa poche une tablette de chocolat d'Espagne, qu'il mangea
lentement, et avec une expression bien diffrente de celle que nous lui
avons vu essayer de donner  sa physionomie.

De temps en temps, tout en croquant son chocolat d'Espagne et son pain
noir, il jetait sur la porte vitre, ferme d'un rideau  carreaux
blancs et rouges, des regards pleins d'une anxieuse impatience.
Quelquefois il prtait l'oreille et interrompait son frugal repas avec
une distraction qui donnait fort  penser  la matresse de la maison,
assise  son comptoir, assez prs de la porte sur laquelle le patriote
fixait les yeux, pour qu'elle pt, sans trop de vanit, se croire
l'objet de ses proccupations.

Enfin, la sonnette de la porte d'entre retentit d'une certaine faon
qui fit tressaillir notre homme; il reprit son poisson, sans que la
matresse du cabaret remarqut qu'il en jetait la moiti  un chien qui
le regardait famliquement, et l'autre moiti  un chat qui lanait au
chien de dlicats mais meurtriers coups de griffe.

La porte au rideau rouge et blanc s'ouvrit  son tour; un homme entra,
vtu  peu prs comme le patriote,  l'exception du bonnet  poil, qu'il
avait remplac par le bonnet rouge.

Un norme trousseau de clefs pendait  la ceinture de cet homme,
ceinture de laquelle tombait aussi un large sabre d'infanterie 
coquille de cuivre.

--Ma soupe! ma chopine! cria cet homme en entrant dans la salle commune,
sans toucher  son bonnet rouge et en se contentant de faire  la
matresse de l'tablissement un signe de tte.

Puis, avec un soupir de lassitude, il alla s'installer  la table
voisine de celle o soupait notre patriote.

La matresse du cabaret, par suite de la dfrence qu'elle portait au
nouvel arrivant, se leva et alla commander elle-mme les objets
demands.

Les deux hommes se tournaient le dos; l'un regardait dans la rue,
l'autre vers le fond de la chambre. Pas un mot ne s'changea entre les
deux hommes tant que la matresse du cabaret n'eut pas compltement
disparu.

Lorsque la porte se fut referme derrire elle, et qu' la lueur d'une
seule chandelle suspendue  un bout de fil de fer, dans des proportions
assez savantes pour que le luminaire ft divisible entre les deux
convives, quand enfin l'homme au bonnet  poil se fut aperu, grce  la
glace place en face de lui, que la chambre tait parfaitement dserte:

--Bonsoir, dit-il  son compagnon sans se retourner.

--Bonsoir, monsieur, dit le nouveau venu.

--Eh bien, demanda le patriote avec la mme indiffrence affecte, o en
sommes-nous?

--Eh bien, c'est fini.

--Qu'est-ce qui est fini?

--Comme nous en sommes convenus, j'ai eu des raisons avec le pre
Richard pour le service, j'ai prtext ma faiblesse d'oue, mes
blouissements, et je me suis trouv mal en plein greffe.

--Trs bien; aprs?

--Aprs, le pre Richard a appel sa femme, et sa femme m'a frott les
tempes avec du vinaigre, ce qui m'a fait revenir.

--Bon! ensuite?

--Ensuite, comme il tait convenu entre nous, j'ai dit que le manque
d'air me produisait ces blouissements, attendu que j'tais sanguin, et
que le service de la Conciergerie, o il se trouve en ce moment quatre
cents prisonniers, me tuait.

--Qu'ont-ils dit?

--La mre Richard m'a plaint.

--Et le pre Richard?

--Il m'a mis  la porte.

--Mais ce n'est point assez qu'il t'ait mis  la porte.

--Attendez donc; alors la mre Richard, qui est une bonne femme, lui a
reproch de n'avoir pas de coeur, attendu que j'tais pre de famille.

--Et il a dit  cela?

--Il a dit qu'elle avait raison, mais que la premire condition
inhrente  l'tat de guichetier tait de demeurer dans la prison 
laquelle il tait attach; que la Rpublique ne plaisantait pas, et
qu'elle coupait le cou  ceux qui avaient des blouissements dans
l'exercice de leurs fonctions.

--Diable! fit le patriote.

--Et il n'avait pas tort, le pre Richard; depuis que l'Autrichienne est
l, c'est un enfer de surveillance; on y dvisage son pre.

Le patriote donna son assiette  lcher au chien, qui fut mordu par le
chat.

--Achevez, dit-il sans se retourner.

--Enfin, monsieur, je me suis mis  gmir, c'est--dire que je me
sentais trs mal; j'ai demand l'infirmerie, et j'ai assur que mes
enfants mourraient de faim si ma paye m'tait supprime.

--Et le pre Richard?

--Le pre Richard m'a rpondu que, quand on tait guichetier, on ne
faisait pas d'enfants.

--Mais vous avez la mre Richard pour vous, je suppose?

--Heureusement! elle a fait une scne  son mari, lui reprochant d'avoir
un mauvais coeur, et le pre Richard a fini par me dire: Eh bien,
citoyen Gracchus, entends-toi avec quelqu'un de tes amis qui te donnera
quelque chose sur tes gages; prsente-le-moi comme remplaant et je
promets de le faire accepter. Sur quoi, je suis sorti en disant: C'est
bon, pre Richard, je vais chercher.

--Et tu as trouv, mon brave? En ce moment, la matresse de
l'tablissement rentra, apportant au citoyen Gracchus sa soupe et sa
chopine.

Ce n'tait l'affaire ni de Gracchus ni du patriote, qui avaient sans
doute quelques communications  se faire.

--Citoyenne, dit le guichetier, j'ai reu une petite gratification du
pre Richard, de sorte que je me permettrai aujourd'hui la ctelette de
porc aux cornichons et la bouteille de vin de Bourgogne; envoie ta
servante me chercher l'une chez le charcutier, et va me chercher l'autre
 la cave. L'htesse donna aussitt ses ordres. La servante sortit par
la porte de la rue, et elle sortit, elle, par la porte de la cave.

--Bien, dit le patriote, tu es un garon intelligent.

--Si intelligent, que je ne me cache pas, malgr vos belles promesses,
de quoi il retourne pour nous deux. Vous vous doutez de quoi il
retourne?

--Oui, parfaitement.

--C'est notre cou  tous deux que nous jouons.

--Ne t'inquite pas du mien.

--Ce n'est pas le vtre non plus, monsieur, qui me cause, je l'avoue, la
plus vive inquitude.

--C'est le tien?

--Oui.

--Mais si je l'estime le double de ce qu'il vaut...

--Eh! monsieur, c'est une chose trs prcieuse que le cou.

--Pas le tien.

--Comment! pas le mien?

--En ce moment, du moins.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que ton cou ne vaut pas une obole, attendu que si, par
exemple, j'tais un agent du comit de Salut public, tu serais
guillotin demain.

Le guichetier se retourna d'un mouvement si brusque, que le chien aboya
contre lui. Il tait ple comme la mort.

--Ne te tourne pas et ne plis pas, dit le patriote; achve
tranquillement ta soupe au contraire: je ne suis pas un agent
provocateur, l'ami. Fais-moi entrer  la Conciergerie, installe-moi  ta
place, donne-moi les clefs, et demain je te compte cinquante mille
livres en or.

--C'est bien vrai au moins?

--Oh! tu as une fameuse caution, tu as ma tte. Le guichetier mdita
quelques secondes.

--Allons, dit le patriote, qui le voyait dans sa glace, allons, ne fais
pas de mauvaises rflexions; si tu me dnonces, comme tu n'auras fait
que ton devoir, la Rpublique ne te donnera pas un sou: si tu me sers,
comme au contraire tu auras manqu  ce mme devoir, et qu'il est
injuste dans ce monde de faire quelque chose pour rien, je te donnerai
les cinquante mille livres.

--Oh! je comprends bien, dit le guichetier, j'ai tout bnfice  faire
ce que vous demandez; mais je crains les suites...

--Les suites!... et qu'as-tu  craindre? Voyons, ce n'est pas moi qui te
dnoncerai, au contraire.

--Sans doute.

--Le lendemain du jour o je suis install, tu viens faire un tour  la
Conciergerie; je te compte vingt-cinq rouleaux contenant chacun deux
mille francs; ces vingt-cinq rouleaux tiendront  l'aise dans tes deux
poches. Avec l'argent, je te donne une carte pour sortir de France; tu
pars, et, partout o tu vas, tu es, sinon riche, du moins indpendant.

--Eh bien, c'est dit, monsieur, arrive qui arrive. Je suis un pauvre
diable, moi; je ne me mle pas de politique; la France a toujours bien
march sans moi, et ne prira pas faute de moi; si vous faites une
mchante action, tant pis pour vous.

--En tout cas, dit le patriote, je ne crois pas pouvoir faire pis que
l'on ne fait en ce moment.

--Monsieur me permettra de ne pas juger la politique de la Convention
nationale.

--Tu es un homme admirable de philosophie et d'insouciance. Maintenant,
voyons, quand me prsentes-tu au pre Richard?

--Ce soir, si vous voulez.

--Oui, certainement. Qui suis-je?

--Mon cousin Mardoche.

--Mardoche, soit; le nom me plat. Quel tat?

--Culottier.

--De culottier  tanneur, il n'y a que la main.

--tes-vous tanneur?

--Je pourrais l'tre.

--C'est vrai.

-- quelle heure la prsentation?

--Dans une demi-heure, si vous voulez.  neuf heures alors.

--Quand aurai-je l'argent?

--Demain.

--Vous tes donc normment riche?

--Je suis  mon aise.

--Un ci-devant, n'est-ce pas?

--Que t'importe!

--Avoir de l'argent, et donner son argent pour courir le risque d'tre
guillotin; en vrit, il faut que les ci-devant soient bien btes!

--Que veux-tu! les sans-culottes ont tant d'esprit qu'il n'en reste pas
aux autres.

--Chut! voil mon vin.

-- ce soir, en face de la Conciergerie.

--Oui. Le patriote paya son cot et sortit. De la porte, on l'entendit
crier de sa voix de tonnerre:

--Allons donc, citoyenne! les ctelettes aux cornichons! mon cousin
Gracchus meurt de faim.

--Ce bon Mardoche! dit le guichetier en dgustant le verre de Bourgogne
que venait de lui verser la cabaretire en le regardant tendrement.




XLI

Le greffier du ministre de la guerre


Le patriote tait sorti, mais ne s'tait pas loign.  travers les
vitres enfumes, il guettait le guichetier, pour voir s'il n'entrerait
pas en communication avec quelques-uns de ces agents de la police
rpublicaille, l'une des meilleures qui et jamais exist, car la moiti
de la socit espionnait l'autre, moins encore pour la plus grande
gloire du gouvernement que pour la plus grande sret de sa tte.

Mais rien de ce que craignait le patriote n'arriva;  neuf heures moins
quelques minutes, le guichetier se leva, prit le menton de la
cabaretire et sortit.

Le patriote le rejoignit sur le quai de la Conciergerie et tous deux
entrrent dans la prison.

Ds le soir mme, le march fut conclu: le pre Richard accepta le
guichetier Mardoche en remplacement du citoyen Gracchus.

Deux heures avant que cette affaire s'arranget dans la gele, une scne
se passait dans une autre partie de la prison qui, quoique sans intrt
apparent, avait une importance non moins grande pour les principaux
personnages de cette histoire.

Le greffier de la Conciergerie, fatigu de sa journe, allait plier les
registres et sortir, quand un homme, conduit par la citoyenne Richard,
se prsenta devant son bureau.

--Citoyen greffier, dit-elle, voici votre confrre du ministre de la
guerre qui vient, de la part du citoyen ministre, pour relever quelques
crous militaires.

--Ah! citoyen, dit le greffier, vous arrivez un peu tard, je pliais
bagage.

--Cher confrre, pardonnez-moi, rpondit le nouvel arrivant, mais nous
avons tant de besogne, que nos courses ne peuvent gure se faire qu'
nos moments perdus, et nos moments perdus,  nous, ne sont gure que
ceux o les autres mangent et dorment.

--S'il en est ainsi, faites, mon cher confrre; mais htez-vous, car,
ainsi que vous le dites, c'est l'heure du souper et j'ai faim. Avez-vous
vos pouvoirs?

--Les voici, dit le greffier du ministre de la guerre en exhibant un
portefeuille que son confrre, tout press qu'il tait, examina avec une
scrupuleuse attention.

--Oh! tout cela est en rgle, dit la femme Richard, et mon mari a dj
pass l'inspection.

--N'importe, n'importe, dit le greffier en continuant son examen.

Le greffier de la guerre attendit patiemment et en homme qui s'tait
attendu au strict accomplissement de ces formalits.

-- merveille, dit le greffier de la Conciergerie, et vous pouvez
maintenant commencer quand vous voudrez. Avez-vous beaucoup d'crous 
relever?

--Une centaine.

--Alors, vous en avez pour plusieurs jours?

--Aussi, cher confrre, est-ce une espce de petit tablissement que je
viens fonder chez vous, si vous le permettez, toutefois.

--Comment l'entendez-vous? demanda le greffier de la Conciergerie.

--C'est ce que je vous expliquerai en vous emmenant souper ce soir avec
moi; vous avez faim, vous l'avez dit.

--Et je ne m'en ddis pas.

--Eh bien, vous verrez ma femme: c'est une bonne cuisinire; puis vous
ferez connaissance avec moi: je suis un bon garon.

--Ma foi, oui, vous me faites cet effet-l; cependant, cher confrre...

--Oh! acceptez sans faon les hutres que j'achterai en passant sur la
place du Chtelet, un poulet de chez notre rtisseur, et deux ou trois
petits plats que madame Durand fait dans la perfection.

--Vous me sduisez, cher confrre, dit le greffier de la Conciergerie,
bloui par ce menu, auquel n'tait pas accoutum un greffier pay par le
tribunal rvolutionnaire  raison de deux livres en assignats, lesquels
valaient en ralit deux francs  peine.

--Ainsi, vous acceptez?

--J'accepte.

--En ce cas,  demain le travail; pour ce soir, partons.

--Partons.

--Venez-vous?

-- l'instant; laissez-moi seulement prvenir les gendarmes qui gardent
l'Autrichienne.

--Pourquoi faire les prvenez-vous?

--Afin qu'ils soient avertis que je sors et que, sachant, par
consquent, qu'il n'y a plus personne au greffe, tous les bruits leur
deviennent suspects.

--Ah! fort bien; excellente prcaution, ma foi?

--Vous comprenez, n'est-ce pas?

-- merveille. Allez.

Le greffier de la Conciergerie alla en effet heurter au guichet, et l'un
des gendarmes ouvrit en disant:

--Qui est l?

--Moi! le greffier; vous savez, je pars. Bonsoir, citoyen Gilbert.

--Bonsoir, citoyen greffier. Et le guichet se referma. Le greffier de la
guerre avait examin toute cette scne avec la plus grande attention,
et, quand la porte de la prison de la reine restait ouverte, son regard
avait rapidement plong jusqu'au fond du premier compartiment: il avait
vu le gendarme Duchesne  table, et s'tait, en consquence, assur que
la reine n'avait que deux gardiens.

Il va sans dire que, lorsque le greffier de la Conciergerie se retourna,
son confrre avait repris l'aspect le plus indiffrent qu'il avait pu
donner  sa physionomie.

Comme ils sortaient de la Conciergerie, deux hommes allaient y entrer.
Ces deux hommes, qui allaient y entrer, taient le citoyen Gracchus et
son cousin Mardoche.

Le cousin Mardoche et le greffier de la guerre, chacun par un mouvement
qui semblait maner d'un sentiment pareil, enfoncrent, en s'apercevant,
l'un son bonnet  poils, l'autre son chapeau  larges bords sur les
yeux.

--Quels sont ces hommes? demanda le greffier de la guerre.

--Je n'en connais qu'un: c'est un guichetier nomm Gracchus.

--Ah! fit l'autre avec une indiffrence affecte, les guichetiers
sortent donc  la Conciergerie?

--Ils ont leur jour. L'investigation ne fut pas pousse plus loin; les
deux nouveaux amis prirent le pont au Change. Au coin de la place du
Chtelet, le greffier de la guerre, selon le programme annonc, acheta
une cloyre de douze douzaines d'hutres; puis on continua de s'avancer
par le quai de Gvres. La demeure du greffier du ministre de la guerre
tait fort simple: le citoyen Durand habitait trois petites pices sur
la place de Grve, dans une maison sans portier. Chaque locataire avait
une clef de la porte de l'alle; et il tait convenu que l'on
s'avertirait quand on n'aurait pas pris cette clef avec soi, par un,
deux ou trois coups de marteau, selon l'tage que l'on habitait: la
personne qui en attendait une autre, et qui reconnaissait le signal,
descendait alors et ouvrait la porte. Le citoyen Durand avait sa clef
dans sa poche, il n'eut donc pas besoin de frapper.

Le greffier du Palais trouva madame la greffire de la guerre fort  son
got.

C'tait une charmante femme, en effet,  laquelle une profonde
expression de tristesse rpandue sur sa physionomie, donnait  la
premire vue un puissant intrt. Il est  remarquer que la tristesse
est un des plus srs moyens de sduction des jolies femmes; la tristesse
rend amoureux tous les hommes, sans exception, mme les greffiers; car,
quoi qu'on dise, les greffiers sont des hommes, et il n'est aucun
amour-propre froce ou aucun coeur sensible qui n'espre consoler une
jolie femme afflige, et changer les roses blanches d'un teint ple en
des roses plus riantes, comme disait le citoyen Dorat.

Les deux greffiers souprent de fort bon apptit; il n'y a que madame
Durand qui ne mangea point.

Les questions cependant marchaient de part et d'autre.

Le greffier de la guerre demandait  son confrre, avec une curiosit
bien remarquable dans ces temps de drames quotidiens, quels taient les
usages du palais, les jours de jugement, les moyens de surveillance.

Le greffier du Palais, enchant d'tre cout avec tant d'attention,
rpondait avec complaisance et disait les moeurs des geliers, celles de
Fouquier-Tinville, et enfin celles du citoyen Sanson, le principal
acteur de cette tragdie qu'on jouait chaque soir sur la place de la
Rvolution.

Puis s'adressant  son collgue et  son hte, il lui demandait  son
tour des renseignements sur son ministre  lui.

--Oh! dit Durand, je suis moins bien renseign que vous, tant un
personnage infiniment moins important que vous, attendu que je suis
plutt secrtaire du greffier que titulaire de la place; je fais la
besogne du greffier en chef. Obscur employ,  moi la peine, aux
illustres le profit; c'est l'habitude de toutes les bureaucraties, mme
rvolutionnaires. La terre et le ciel changeront peut-tre un jour, mais
les bureaux ne changeront pas.

--Eh bien, je vous aiderai, citoyen, dit le greffier du Palais, charm
du bon vin de son hte, et surtout charm des beaux yeux de madame
Durand.

--Oh! merci, dit celui  qui cette offre gracieuse tait faite; tout ce
qui change les habitudes et les localits est une distraction pour un
pauvre employ, et je crains plutt de voir finir mon travail  la
Conciergerie que de le voir traner en longueur, et pourvu que chaque
soir je puisse amener au greffe madame Durand, qui s'ennuierait ici...

--Je n'y vois pas d'inconvnient, dit le greffier du Palais, enchant de
l'aimable distraction que lui promettait son confrre.

--Elle me dictera les crous, continua le citoyen Durand; et puis, de
temps en temps, si vous n'avez pas trouv le souper de ce soir trop
mauvais, vous en reviendrez prendre un pareil.

--Oui; mais pas trop souvent, dit avec fatuit le greffier du Palais;
car je vous avouerai que je serais grond si je rentrais plus tard que
d'habitude dans une certaine petite maison de la rue du Petit-Musc.

--Eh bien, voil qui s'arrangera merveilleusement bien, dit Durand;
n'est-ce pas, ma chre amie?

Madame Durand, fort ple et fort triste toujours, leva les yeux sur son
mari et rpondit:

--Que votre volont soit faite.

Onze heures sonnaient; il tait temps de se retirer. Le greffier du
Palais se leva, et prit cong de ses nouveaux amis, en leur exprimant
tout le plaisir qu'il avait eu de faire connaissance avec eux et leur
dner.

Le citoyen Durand reconduisit son hte jusque sur le palier; puis,
rentrant dans la chambre:

--Allons, Genevive, dit-il, couchez-vous. La jeune femme, sans
rpondre, se leva, prit une lampe et passa dans la chambre  droite.
Durand, ou plutt Dixmer, la regarda sortir, resta un instant pensif et
le front sombre aprs son dpart; puis,  son tour, il passa dans sa
chambre, qui tait du ct oppos.




XLII

Les deux billets


 partir de ce moment, le greffier du ministre de la guerre vint chaque
soir travailler assidment dans le bureau de son collgue du Palais;
madame Durand relevait les crous sur les registres prpars  l'avance,
et Durand copiait avec ardeur.

Durand examinait tout sans paratre faire attention  rien. Il avait
remarqu que chaque soir,  neuf heures, un panier de provisions apport
par Richard ou sa femme tait dpos  la porte.

Au moment o le greffier disait au gendarme: Je m'en vais, citoyen, le
gendarme, soit Gilbert, soit Duchesne, sortait, prenait le panier et le
portait chez Marie-Antoinette.

Pendant les trois soires conscutives o Durand tait rest plus tard 
son poste, le panier aussi tait rest plus tard au sien, puisque ce
n'tait qu'en ouvrant la porte pour dire adieu au greffier que le
gendarme rcoltait les provisions.

Un quart d'heure aprs avoir introduit le panier plein, un des deux
gendarmes remettait  la porte un panier vide de la veille, le dposant
 la mme place o tait l'autre.

Le soir du quatrime jour, c'tait au commencement d'octobre, aprs la
sance habituelle, quand le greffier du Palais se fut retir, et quand
Durand, ou plutt Dixmer, fut rest seul avec sa femme, il laissa tomber
sa plume, puis regarda autour de lui, et prtant l'oreille avec la mme
attention que si sa vie en et dpendu, il se leva vivement, et courant
 pas touffs vers la porte du guichet, il souleva la serviette qui
recouvrait le panier et enfona dans le pain tendre destin  la
prisonnire un petit tui d'argent.

Puis, ple et tremblant de l'motion qui, mme chez la plus puissante
organisation, trouble l'homme qui vient d'accomplir un acte suprme, et
dont le moment a t longuement prpar et est fortement attendu, il
revint prendre sa place, appuyant une main sur son front, l'autre sur
son coeur.

Genevive le regardait faire, mais sans lui adresser la parole;
ordinairement, depuis que son mari l'avait reprise chez Maurice, elle
attendait toujours qu'il lui parlt le premier.

Cependant, cette fois, elle rompit le silence:

--Est-ce pour ce soir? demanda-t-elle.

--Non, c'est pour demain, rpondit Dixmer. Et, se levant aprs avoir
regard et cout de nouveau, il ferma les registres, et, se rapprochant
du guichetier, il frappa  la porte.

--Hein? fit Gilbert.

--Citoyen, dit-il, je m'en vais.

--Bien, dit le gendarme du fond de la cellule. Bonsoir.

--Bonsoir, citoyen Gilbert.

Durand entendit le grincement des verrous, il comprit que le gendarme
allait ouvrir la porte, il sortit.

Dans le couloir qui conduisait de l'appartement du pre Richard  la
cour, il heurta un guichetier coiff d'un bonnet  poil, et brandissant
un lourd trousseau de clefs.

La peur saisit Dixmer; cet homme, brutal comme les gens de son tat,
allait l'interpeller, le regarder, le reconnatre peut-tre. Il enfona
son chapeau, tandis que Genevive tirait sur ses yeux la garniture de
son mantelet noir.

Il se trompait.

--Ah! pardon! dit seulement le guichetier, quoique ce ft lui qui et
t heurt.

Dixmer tressaillit au son de cette voix, qui tait douce et polie. Mais
le guichetier tait press sans doute, il se glissa dans le couloir,
ouvrit la porte du pre Richard et disparut. Dixmer continua son chemin,
entranant Genevive.

--C'est trange, dit-il, lorsqu'il fut dehors, que la porte se fut
referme derrire lui, et que l'impression de l'air eut rafrachi son
front brlant.

--Oh! oui, bien trange, murmura Genevive. Au temps de leur intimit,
les deux poux se fussent communiqu l'un  l'autre la cause de leur
tonnement. Mais Dixmer enferma ses penses dans son esprit, les
combattant comme une hallucination, tandis que Genevive se contentait,
en tournant l'angle du pont au Change, de jeter un dernier regard sur le
sombre Palais, o quelque chose de pareil au fantme d'un ami perdu
venait de rveiller en elle tant de souvenirs doux et amers  la fois.

Tous deux arrivrent  la Grve sans avoir prononc une seule parole.

Pendant ce temps, le gendarme Gilbert tait sorti et s'tait empar du
panier de provisions destin  la reine. Il contenait des fruits, un
poulet froid, une bouteille de vin blanc, une carafe d'eau et la moiti
d'un pain de deux livres.

Gilbert leva la serviette et reconnut la disposition ordinaire des
objets placs dans le panier par la citoyenne Richard. Puis, drangeant
le paravent:

--Citoyenne, dit-il tout haut, voici le souper. Marie-Antoinette rompit
le pain; mais  peine ses doigts s'y taient-ils imprims, qu'elle
sentit le froid contact de l'argent, et qu'elle comprit que ce pain
renfermait quelque chose d'extraordinaire. Alors elle regarda autour
d'elle, mais le gendarme s'tait dj retir. La reine resta un instant
immobile; elle calculait son loignement progressif. Quand elle crut
tre certaine qu'il tait all s'asseoir prs de son camarade, elle tira
l'tui du pain. L'tui contenait un billet. Elle le dplia et lut ce qui
suit:

Madame, tenez-vous prte demain  l'heure o vous recevrez ce billet;
car demain,  cette heure, une femme sera introduite dans le cachot de
Votre Majest. Cette femme prendra vos habits et vous donnera les siens;
puis vous sortirez de la Conciergerie au bras d'un de vos plus dvous
serviteurs.

Ne vous inquitez pas du bruit qui se fera dans la premire pice; ne
vous arrtez ni aux cris ni aux gmissements; ne vous occupez que de
passer promptement la robe et le mantelet de la femme qui doit prendre
la place de Votre Majest.

--Un dvouement! murmura la reine; merci, mon Dieu! je ne suis donc pas,
comme on le disait, un objet d'excration pour tous.

Elle relut le billet. Alors le second paragraphe la frappa.

-- Ne vous arrtez ni aux cris ni aux gmissements, murmura-t-elle.
Oh! cela veut dire que l'on frappera mes deux gardiens, pauvres gens!
qui m'ont montr tant de piti; oh! jamais, jamais!

Elle dchira encore la seconde moiti du billet, qui tait blanche, et,
comme elle n'avait ni crayon ni plume pour rpondre  l'ami inconnu qui
s'occupait d'elle, elle prit l'pingle de son fichu et piqua dans le
papier des lettres qui composrent les mots suivants:

Je ne puis ni ne dois accepter le sacrifice de la vie de personne en
change de la mienne. M.-A.

Puis elle replaa le papier dans l'tui, qu'elle enfouit dans la seconde
partie du pain bris.

Cette opration tait acheve  peine, dix heures sonnaient, et la
reine, tenant le morceau de pain  la main, comptait tristement les
heures qui vibraient lentes et espaces, quand elle entendit  une des
fentres, donnant sur la cour que l'on appelait la cour des femmes, un
bruit strident pareil  celui que produirait un diamant grinant sur le
verre.

Ce bruit fut suivi d'un choc lger  la vitre, choc plusieurs fois
rpt et que couvrait avec intention la toux d'un homme. Puis, 
l'angle de la vitre, apparut un petit papier roul qui glissa lentement
et tomba au pied de la muraille. Puis la reine entendit le bruit du
trousseau de clefs sautillant les unes sur les autres et des pas qui
s'loignaient en retentissant sur le pav.

Elle reconnut que la vitre venait d'tre troue  son angle, et que, par
cet angle, l'homme qui s'loignait avait gliss un papier, qui sans
doute tait un billet. Ce billet tait  terre. La reine le couva des
yeux, tout en coutant si l'un de ses gardiens ne se rapprochait pas
d'elle; mais elle les entendit qui parlaient  voix basse comme ils
faisaient d'habitude, et par une espce de convention tacite pour ne pas
l'importuner. Alors elle se leva doucement, retenant son haleine, et
alla ramasser le papier.

Un objet mince et dur en glissa comme d'un fourreau, et, en tombant sur
la brique, rsonna mtalliquement. C'tait une lime de la plus grande
finesse, un bijou plutt qu'un outil, un de ces ressorts d'acier avec
lesquels une main, si faible et si inhabile qu'elle soit, peut couper en
un quart d'heure le fer du plus pais barreau.

Madame, disait le papier, demain  neuf heures et demie, un homme
viendra causer avec les gendarmes qui vous gardent, par la fentre de la
cour des femmes. Pendant ce temps, Votre Majest sciera le troisime
barreau de sa fentre, en allant de gauche  droite.... Coupez en
biaisant, un quart d'heure doit suffire  Votre Majest; puis tenez-vous
prte  passer par la fentre.... L'avis vous vient d'un de vos plus
dvous et de vos plus fidles sujets, lequel a consacr sa vie au
service de Votre Majest, et sera heureux de la sacrifier pour elle.

--Oh! murmura la reine, est-ce un pige? Mais non, il me semble que je
connais cette criture; c'est la mme qu'au Temple; c'est celle du
chevalier de Maison-Rouge. Allons! Dieu veut peut-tre que j'chappe.

Et la reine tomba  genoux et se rfugia dans la prire, ce baume
souverain des prisonniers.




XLIII

Les prparatifs de Dixmer


Ce lendemain, prpar par une nuit d'insomnie, vint enfin, terrible, et,
l'on peut dire sans exagration, couleur de sang.

Chaque jour, en effet,  cette poque et dans cette anne, le plus beau
soleil avait ses taches livides.

La reine dormit  peine et d'un sommeil sans repos;  peine avait-elle
les yeux ferms, qu'il lui semblait voir du sang, qu'il lui semblait
entendre pousser des cris.

Elle s'tait endormie, sa lime dans sa main. Une partie de la journe
fut donne par elle  la prire. Ses gardiens la voyaient prier si
souvent, qu'ils ne prirent aucune inquitude de ce surcrot de dvotion.

De temps en temps, la prisonnire tirait de son sein la lime qui lui
avait t transmise par un de ses sauveurs, et elle comparait la
faiblesse de l'instrument  la force des barreaux.

Heureusement, ces barreaux n'taient scells dans le mur que d'un ct,
c'est--dire par en bas.

La partie suprieure s'embotait dans un barreau transversal; la partie
infrieure scie, on n'avait donc qu' tirer le barreau, et le barreau
venait.

Mais ce n'taient pas les difficults physiques qui arrtaient la reine:
elle comprenait parfaitement que la chose tait possible, et c'est cette
possibilit mme qui faisait de l'esprance une flamme sanglante qui
blouissait ses yeux.

Elle sentait que, pour arriver  elle, il faudrait que ses amis tuassent
les hommes qui la gardaient, et elle n'et consenti leur mort  aucun
prix; ces hommes taient les seuls qui depuis longtemps lui eussent
montr quelque piti.

D'un autre ct, au del de ces barreaux qu'on lui disait de scier, de
l'autre ct du corps de ces deux hommes qui devaient succomber en
empchant ses sauveurs d'arriver jusqu' elle, taient la vie, la
libert, et peut-tre la vengeance, trois choses si douces, pour une
femme surtout, qu'elle demandait  Dieu pardon de les dsirer si
ardemment.

Elle crut, au reste, remarquer que nul soupon n'agitait ses gardiens et
qu'ils n'avaient pas mme la conscience du pige o l'on voulait faire
tomber leur prisonnire, en supposant que le complot ft un pige.

Ces hommes simples se fussent trahis  des yeux aussi exercs que
l'taient ceux d'une femme habitue  deviner le mal  force de l'avoir
souffert.

La reine renonait donc presque entirement  la portion de ses ides
qui lui faisait examiner la double ouverture qui lui avait t faite
comme un pige; mais,  mesure que la honte d'tre prise dans ce pige
la quittait, elle tombait dans l'apprhension plus grande encore de voir
couler sous ses yeux un sang vers pour elle.

--Bizarre destine, et sublime spectacle! murmurait-elle; deux
conspirations se runissent pour sauver une pauvre reine ou plutt une
pauvre femme prisonnire, qui n'a rien fait pour sduire ou encourager
les conspirateurs, et elles vont clater en mme temps.

Qui sait! elles ne font qu'une, peut-tre. Peut-tre est-ce une double
mine qui doit aboutir  un seul point.

Si je voulais, je serais donc sauve!

Mais une pauvre femme sacrifie  ma place!

Mais deux hommes tus pour que cette femme arrive jusqu' moi!

Dieu et l'avenir ne me pardonneraient pas.

Impossible! impossible!...

Mais alors passaient et repassaient dans son esprit ces grandes ides de
dvouement des serviteurs pour les matres, et ces antiques traditions
du droit des matres sur la vie des serviteurs; fantmes presque effacs
de la royaut mourante.

--Anne d'Autriche et accept, se disait-elle; Anne d'Autriche et mis
au-dessus de toutes choses ce grand principe du salut des personnes
royales.

Anne d'Autriche tait du mme sang que moi, et presque dans la mme
situation que moi.

Folie d'tre venue poursuivre la royaut d'Anne d'Autriche en France!

Aussi n'est-ce point moi qui suis venue; deux rois ont dit:

--Il est important que deux enfants royaux qui ne se sont jamais vus,
qui ne s'aimaient pas, qui ne s'aimeront peut-tre jamais, soient maris
au mme autel, pour aller mourir sur le mme chafaud.

Et puis, ma mort n'entranera-t-elle pas celle du pauvre enfant qui,
aux yeux de mes rares amis, est encore roi de France?

Et, quand mon fils sera mort comme est mort mon mari, leurs deux ombres
ne souriront-elles pas de piti en me voyant, pour mnager quelques
gouttes de sang vulgaire, tacher de mon sang les dbris du trne de
saint Louis?

Ce fut dans ces angoisses toujours croissantes, dans cette fivre du
doute, dont les pulsations vont sans cesse redoublant, dans l'horreur de
ces craintes, enfin, que la reine atteignit le soir.

Plusieurs fois elle avait examin ses deux gardiens; jamais ils
n'avaient eu l'air plus calme.

Jamais non plus les petites attentions de ces hommes grossiers mais bons
ne l'avaient frappe davantage.

Quand les tnbres se firent dans le cachot, quand retentit le pas des
rondes, quand le bruit des armes et le hurlement des chiens alla
veiller l'cho des sombres votes, quand enfin toute la prison se
rvla effrayante et sans esprances, Marie-Antoinette, dompte par la
faiblesse inhrente  la nature de la femme, se leva pouvante.

--Oh! je fuirai, dit-elle; oui, oui, je fuirai. Quand on viendra, quand
on parlera, je scierai un barreau, et j'attendrai ce que Dieu et mes
librateurs ordonneront de moi. Je me dois  mes enfants, on ne les
tuera pas, ou, si on les tue et que je sois libre, oh! alors au moins....

Elle n'acheva pas, ses yeux se fermrent, sa bouche touffa sa voix. Ce
fut un rve effrayant que celui de cette pauvre reine dans une chambre
ferme de verrous et de grilles. Mais bientt, dans son rve toujours,
grilles et verrous tombrent; elle se vit au milieu d'une arme sombre,
impitoyable; elle ordonnait  la flamme de briller, au fer de sortir du
fourreau; elle se vengeait d'un peuple qui, au bout du compte, n'tait
pas le sien.

Pendant ce temps, Gilbert et Duchesne causaient tranquillement et
prparaient leur repas du soir.

Pendant ce temps aussi, Dixmer et Genevive entraient  la Conciergerie,
et, comme d'habitude, s'installaient dans le greffe. Au bout d'une heure
de cette installation, comme d'habitude encore, le greffier du Palais
achevait sa tche et les laissait seuls.

Ds que la porte se fut referme sur son collgue, Dixmer se prcipita
vers le panier vide dpos  la porte en change du panier du soir.

Il saisit le morceau de pain, le brisa et retrouva l'tui.

Le mot de la reine y tait renferm; il le lut en plissant.

Et comme Genevive l'observait, il dchira le papier en mille morceaux
qu'il vint jeter dans la gueule enflamme du pole.

--C'est bien, dit-il; tout est convenu. Puis, se retournant vers
Genevive:

--Venez, madame, dit-il.

--Moi?

--Oui, il faut que je vous parle bas.

Genevive, immobile et froide comme le marbre, fit un geste de
rsignation et s'approcha.

--Voici l'heure venue, madame, dit Dixmer; coutez-moi.

--Oui, monsieur.

--Vous prfrez une mort utile  votre cause, une mort qui vous fasse
bnir de tout un parti et plaindre de tout un peuple,  une mort
ignominieuse et toute de vengeance, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

--J'eusse pu vous tuer sur place lorsque je vous ai rencontre chez
votre amant; mais un homme qui a, comme moi, consacr sa vie  une
oeuvre honorable et sainte, doit savoir tirer parti de ses propres
malheurs en les consacrant  cette cause, c'est ce que j'ai fait, ou
plutt ce que je compte faire. Je me suis, comme vous l'avez vu, refus
le plaisir de me faire justice. J'ai aussi pargn votre amant.

Quelque chose comme un sourire fugitif mais terrible passa sur les
lvres dcolores de Genevive.

--Mais, quant  votre amant, vous devez comprendre, vous qui me
connaissez, que je n'ai attendu que pour trouver mieux.

--Monsieur, dit Genevive, je suis prte; pourquoi donc alors ce
prambule?

--Vous tes prte?

--Oui, vous me tuez. Vous avez raison, j'attends. Dixmer regarda
Genevive et tressaillit malgr lui; elle tait sublime en ce moment:
une aurole l'clairait, la plus brillante de toutes, celle qui vient de
l'amour.

--Je continue, reprit Dixmer. J'ai prvenu la reine; elle attend;
cependant, selon toute probabilit, elle fera quelques objections, mais
vous la forcerez.

--Bien, monsieur; donnez vos ordres, et je les excuterai.

--Tout  l'heure, continua Dixmer, je vais heurter  la porte, Gilbert
va ouvrir; avec ce poignard (Dixmer ouvrit son habit et montra, en le
tirant  moiti du fourreau, un poignard  double tranchant);--avec ce
poignard, je le tuerai. Genevive frissonna malgr elle. Dixmer fit un
signe de la main pour lui imposer l'attention.

--Au moment o je le frappe, continua-t-il, vous vous lancez dans la
seconde chambre, dans celle o est la reine. Il n'y a pas de porte, vous
le savez, seulement un paravent, et vous changez d'habits avec elle,
tandis que je tue le second soldat. Alors je prends le bras de la reine,
et je passe le guichet avec elle.

--Fort bien, dit froidement Genevive.

--Vous comprenez? continua Dixmer; chaque soir on vous voit avec ce
mantelet de taffetas noir qui cache ce visage. Mettez votre mantelet 
Sa Majest, et drapez-le comme vous avez l'habitude de le draper
vous-mme.

--Je le ferai ainsi que vous le dites, monsieur.

--Il me reste maintenant  vous pardonner et  vous remercier, madame,
dit Dixmer. Genevive secoua la tte avec un froid sourire.

--Je n'ai pas besoin de votre pardon, ni de votre merci, monsieur,
dit-elle en tendant la main; ce que je fais, ou plutt ce que je vais
faire, effacerait un crime, et je n'ai commis qu'une faiblesse; et
encore cette faiblesse, rappelez-vous votre conduite, monsieur, vous
m'avez presque force  la commettre. Je m'loignais de lui, et vous me
repoussiez dans ses bras; de sorte que vous tes l'instigateur, le juge
et le vengeur. C'est donc  moi de vous pardonner ma mort, et je vous la
pardonne. C'est donc  moi de vous remercier, monsieur, de m'ter la
vie, puisque la vie m'et t insupportable spare de l'homme que
j'aime uniquement, depuis cette heure surtout o vous avez bris par
votre froce vengeance tous les liens qui m'attachaient  lui.

Dixmer s'enfonait les ongles dans la poitrine; il voulut rpondre, la
voix lui manqua.

Il fit quelques pas dans le greffe.

--L'heure passerait, dit-il enfin; toute seconde a son utilit. Allons,
madame, tes-vous prte?

--Je vous l'ai dit, monsieur, rpondit Genevive avec le calme des
martyrs, j'attends!

Dixmer rassembla tous ses papiers, alla voir si les portes taient bien
closes, si personne ne pouvait entrer dans le greffe; puis il voulut
ritrer ses instructions  sa femme.

--Inutile, monsieur, dit Genevive, je sais parfaitement ce que j'ai 
faire.

--Alors, adieu! Et Dixmer lui tendit la main, comme si,  ce moment
suprme, toute rcrimination devait s'effacer devant la grandeur de la
situation et la sublimit du sacrifice.

Genevive, en frmissant, toucha du bout des doigts la main de son mari.

--Placez-vous prs de moi, madame, dit Dixmer, et, aussitt que j'aurai
frapp Gilbert, passez.

--Je suis prte.

Alors, Dixmer serra dans sa main droite son large poignard, et, de la
gauche, il heurta  la porte.




XLIV

Les prparatifs du chevalier de Maison-Rouge


Pendant que la scne dcrite dans le chapitre prcdent se passait  la
porte du greffe donnant dans la prison de la reine, ou plutt dans la
premire chambre occupe par les deux gendarmes, d'autres prparatifs se
faisaient au ct oppos, c'est--dire dans la cour des femmes.

Un homme apparaissait tout  coup comme une statue de pierre qui se
serait dtache de la muraille. Cet homme tait suivi de deux chiens,
et, tout en fredonnant le _a ira_, chanson fort  la mode  cette
poque, il avait, d'un coup de trousseau de clefs qu'il tenait  la
main, racl les cinq barreaux qui fermaient la fentre de la reine.

La reine avait tressailli d'abord; mais, reconnaissant la chose pour un
signal, elle avait aussitt ouvert doucement sa fentre et s'tait mise
 la besogne d'une main plus exprimente qu'on n'aurait pu le croire,
car plus d'une fois, dans l'atelier de serrurerie o son royal poux
s'amusait autrefois  passer une partie de ses journes, elle avait de
ses doigts dlicats touch des instruments pareils  celui sur lequel, 
cette heure, reposaient toutes ses chances de salut.

Ds que l'homme au trousseau de clefs entendit la fentre de la reine
s'ouvrir, il alla frapper  celle des gendarmes.

--Ah! ah! dit Gilbert en regardant  travers les carreaux, c'est le
citoyen Mardoche.

--Lui-mme, rpondit le guichetier. Eh bien, mais, il parat que nous
faisons bonne garde?

--Comme d'habitude, citoyen porte-clefs. Il me semble que vous ne nous
trouvez pas souvent en dfaut.

--Ah! dit Mardoche, c'est que cette nuit la vigilance est plus
ncessaire que jamais.

--Bah! dit Duchesne, qui s'tait approch.

--Certainement.

--Qu'y a-t-il donc?

--Ouvrez la fentre, et je vous conterai cela.

--Ouvre, dit Duchesne.

Gilbert ouvrit et changea une poigne de main avec le porte-clefs, qui
s'tait dj fait l'ami des deux gendarmes.

--Qu'y a-t-il donc, citoyen Mardoche? rpta Gilbert.

--Il y a que la sance de la Convention a t un peu chaude. L'avez-vous
lue?

--Non. Que s'est-il donc pass?

--Ah! il s'est pass d'abord que le citoyen Hbert a dcouvert une
chose.

--Laquelle?

--C'est que les conspirateurs que l'on croyait morts sont vivants et
trs vivants.

--Ah! oui, dit Gilbert: Delessart et Thierry; j'ai entendu parler de
cela; ils sont en Angleterre, les gueux.

--Et le chevalier de Maison-Rouge? dit le porte-clefs en haussant la
voix de manire  ce que la reine l'entendt.

--Comment! il est en Angleterre aussi, celui-l?

--Pas du tout, il est en France, continua Mardoche en soutenant sa voix
au mme diapason.

--Il est donc revenu?

--Il ne l'a pas quitte.

--En voil un qui a du front! dit Duchesne.

--C'est comme cela qu'il est.

--Eh bien, on va tcher de l'arrter.

--Certainement, qu'on va tcher de l'arrter; mais ce n'est pas chose
facile,  ce qu'il parat aussi.

En ce moment, comme la lime de la reine grinait si fortement sur les
barreaux, que le porte-clefs craignait qu'on ne l'entendt, malgr les
efforts qu'il faisait pour la couvrir, il appuya le talon sur la patte
d'un de ses chiens, qui poussa un hurlement de douleur.

--Ah! pauvre bte! dit Gilbert.

--Bah! dit le porte-clefs, il n'avait qu' mettre des sabots. Veux-tu te
taire, Girondin, veux-tu te taire!

--Il s'appelle Girondin, ton chien, citoyen Mardoche?

--Oui, c'est un nom que je lui ai donn comme cela.

--Et tu disais donc, reprit Duchesne, qui, prisonnier lui-mme, prenait
aux nouvelles tout l'intrt qu'y prennent les prisonniers, tu disais
donc?

--Ah! c'est vrai, je disais qu'alors le citoyen Hbert, en voil un
patriote! je disais que le citoyen Hbert avait fait la motion de
ramener l'Autrichienne au Temple.

--Et pourquoi cela?

--Dame! parce qu'il prtend qu'on ne l'a tire du Temple que pour la
soustraire  l'inspection immdiate de la Commune de Paris.

--Oh! et puis un peu aux tentatives de ce damn Maison-Rouge, dit
Gilbert; il me semble que le souterrain existe.

--C'est aussi ce que lui a rpondu le citoyen Santerre; mais Hbert a
dit que, du moment o l'on tait prvenu, il n'y avait plus de danger;
qu'on pouvait, au Temple, garder Marie-Antoinette avec la moiti des
prcautions qu'il faut pour la garder ici, et, de fait, c'est que le
Temple est une maison autrement ferme que la Conciergerie.

--Ma foi, dit Gilbert, moi, je voudrais qu'on la reconduist au Temple.

--Je comprends, cela t'ennuie de la garder.

--Non, cela m'attriste. Maison-Rouge toussa fortement; la lime faisait
d'autant plus de bruit qu'elle mordait plus profondment le barreau de
fer.

--Et qu'a-t-on dcid? demanda Duchesne quand la quinte du porte-clefs
fut passe.

--Il a t dcid qu'elle resterait ici, mais que son procs lui serait
fait immdiatement.

--Ah! pauvre femme! dit Gilbert. Duchesne, dont l'oreille tait plus
fine sans doute que celle de son collgue, ou l'attention moins
fortement captive par le rcit de Mardoche, se baissa pour couter du
ct du compartiment de gauche. Le porte-clefs vit le mouvement.

--De sorte que, tu comprends, citoyen Duchesne, dit-il vivement, les
tentatives des conspirateurs vont devenir d'autant plus dsespres
qu'ils sauront avoir moins de temps devant eux pour les excuter. On va
doubler les gardes des prisons, attendu qu'il n'est question de rien
moins que d'une irruption  force arme dans la Conciergerie; les
conspirateurs tueraient tout, jusqu' ce qu'ils pntrassent jusqu' la
reine, jusqu' la veuve Capet, veux-je dire.

--Ah bah! comment entreraient-ils, tes conspirateurs?

--Dguiss en patriotes, ils feraient semblant de recommencer un 2
Septembre, les gredins! et puis, une fois les portes ouvertes, bonsoir!

Il se fit un instant de silence occasionn par la stupeur des gendarmes.
Le porte-clefs entendit avec une joie mle de terreur la lime qui
continuait de grincer. Neuf heures sonnrent. En mme temps, on frappa 
la porte du greffe; mais les deux gendarmes, proccups, ne rpondirent
point.

--Eh bien, nous veillerons, nous veillerons, dit Gilbert.

--Et, s'il le faut, nous mourrons  notre poste en vrais rpublicains,
ajouta Duchesne.

Elle doit avoir bientt achev, se dit  lui-mme le porte-clefs en
essuyant son front mouill de sueur.

--Et vous, de votre ct, dit Gilbert, vous veillez, je prsume; car on
ne vous pargnerait pas plus que nous, si un vnement comme celui que
vous nous annoncez arrivait.

--Je crois bien, dit le porte-clefs; je passe les nuits  faire des
rondes; aussi je suis sur les dents; vous autres, au moins, vous vous
relayez, et vous pouvez dormir de deux nuits l'une.

En ce moment, on frappa une seconde fois  la porte du greffe. Mardoche
tressaillit; tout vnement, si minime qu'il ft, pouvait empcher son
projet de russir.

--Qu'est-ce donc? demanda-t-il comme malgr lui.

--Rien, rien, dit Gilbert; c'est le greffier du ministre de la guerre
qui s'en va et qui me prvient.

--Ah! fort bien, dit le porte-clefs. Mais le greffier s'obstinait 
frapper.

--Bon! bon! cria Gilbert sans quitter sa fentre. Bonsoir!... adieu!...

--Il me semble qu'il te parle, dit Duchesne en se retournant du ct de
la porte. Rponds-lui donc.... On entendit alors la voix du greffier.

--Viens donc, citoyen gendarme, disait-il; je voudrais te parler un
instant.

Cette voix, tout empreinte qu'elle paraissait tre d'un sentiment
d'motion qui lui tait son accent habituel, fit dresser l'oreille au
porte-clefs, qui crut la reconnatre.

--Que veux-tu donc, citoyen Durand? demanda Gilbert.

--Je veux te dire un mot.

--Eh bien, tu me le diras demain.

--Non, ce soir; il faut que je te parle ce soir, reprit la mme voix.

--Oh! murmura le porte-clefs, que va-t-il donc se passer? C'est la voix
de Dixmer.

Sinistre et vibrante, cette voix semblait emprunter quelque chose de
funbre  l'cho lointain du sombre corridor. Duchesne se retourna.

--Allons, dit Gilbert, puisqu'il le veut absolument, j'y vais. Et il se
dirigea vers la porte.

Le porte-clefs profita de ce moment, pendant lequel l'attention des deux
gendarmes tait absorbe par une circonstance imprvue. Il courut  la
fentre de la reine.

--Est-ce fait? dit-il.

--Je suis plus qu' moiti, rpondit la reine.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il, htez-vous! htez-vous!

--Eh bien, citoyen Mardoche, dit Duchesne, qu'es-tu donc devenu?

--Me voil, s'cria le porte-clefs en revenant vivement  la fentre du
premier compartiment.

Au moment mme, et comme il allait reprendre sa place, un cri terrible
retentit dans la prison, puis une imprcation, puis le bruit d'un sabre
qui jaillit du fourreau de mtal.

--Ah! sclrat! ah! brigand! cria Gilbert. Et le bruit d'une lutte se
fit entendre dans le corridor. En mme temps, la porte s'ouvrit,
dcouvrant aux yeux du guichetier deux ombres se colletant dans le
guichet et donnant passage  une femme, qui, repoussant Duchesne,
s'lana dans le compartiment de la reine.

Duchesne, sans s'inquiter de cette femme, courait au secours de son
camarade.

Le guichetier bondit vers l'autre fentre; il vit la femme aux genoux de
la reine; elle priait, elle suppliait la prisonnire de changer d'habits
avec elle.

Il se pencha avec des yeux flamboyants, cherchant  reconnatre cette
femme qu'il craignait d'avoir dj trop reconnue. Tout  coup il poussa
un cri douloureux.

--Genevive! Genevive! s'cria-t-il. La reine avait laiss tomber la
lime et semblait anantie. C'tait encore une tentative avorte. Le
guichetier saisit des deux mains et secoua d'un effort suprme le
barreau de fer entam par la lime. Mais la morsure de l'acier n'tait
pas assez profonde, le barreau rsista. Pendant ce temps, Dixmer tait
parvenu  refouler Gilbert dans la prison, et il allait y entrer avec
lui, quand Duchesne, pesant sur la porte, parvint  la repousser. Mais
il ne put la fermer. Dixmer, dsespr, avait pass son bras entre la
porte et la muraille. Au bout de ce bras tait le poignard, qui, mouss
par la boucle de cuivre du ceinturon, avait gliss le long de la
poitrine du gendarme, ouvrant son habit et dchirant les chairs. Les
deux hommes s'encourageaient  runir toutes leurs forces, et, en mme
temps, ils appelaient  l'aide. Dixmer sentit que son bras allait se
briser; il appuya son paule contre la porte, donna une violente
secousse et parvint  retirer son bras meurtri.

La porte se referma avec bruit; Duchesne poussa les verrous, tandis que
Gilbert donnait un tour  la clef.

Un pas rsonna rapide dans le corridor, puis tout fut fini. Les deux
gendarmes se regardrent et cherchrent autour d'eux.

Ils entendirent le bruit que faisait le faux guichetier en essayant de
briser le barreau.

Gilbert se prcipita dans la prison de la reine; il trouva Genevive 
ses genoux et la suppliant de changer de costume avec elle.

Duchesne saisit sa carabine et courut  la fentre: il vit un homme
pendu aux barreaux, qu'il secouait avec rage et qu'il essayait vainement
d'escalader.

Il le mit en joue.

Le jeune homme vit le canon de la carabine se baisser vers lui.

--Oh! oui, dit-il, tue-moi; tue!

Et, sublime de dsespoir, il largit sa poitrine pour dfier la balle.

--Chevalier, s'cria la reine, chevalier, je vous en supplie; vivez,
vivez!  la voix de Marie-Antoinette, Maison-Rouge tomba  genoux. Le
coup partit; mais ce mouvement le sauva, la balle passa au-dessus de sa
tte. Genevive crut son ami tu et tomba sans connaissance sur le
carreau.

Lorsque la fume fut dissipe, il n'y avait plus personne dans la cour
des femmes.

Dix minutes aprs, trente soldats, conduits par deux commissaires,
fouillaient la Conciergerie dans ses plus inaccessibles retraites.

On ne trouva personne; le greffier avait pass calme et souriant devant
le fauteuil du pre Richard.

Quant au guichetier, il tait sorti en criant:

--Alarme! alarme! Le factionnaire avait voulu croiser la baonnette
contre lui; mais ses chiens avaient saut au cou du factionnaire.

Il n'y eut que Genevive qui fut arrte, interroge, emprisonne.




XLV

Les recherches


Nous ne pouvons laisser plus longtemps dans l'oubli un des personnages
principaux de cette histoire, celui qui, pendant que s'accomplissaient
les vnements accumuls dans le prcdent chapitre, a souffert le plus
de tous, et dont les souffrances mritaient le plus d'veiller la
sympathie de nos lecteurs.

Il faisait grand soleil dans la rue de la Monnaie, et les commres
devisaient sur les portes aussi joyeusement que si, depuis dix mois, un
nuage de sang ne semblait pas s'tre arrt sur la ville, lorsque
Maurice revint avec le cabriolet qu'il avait promis d'amener.

Il laissa la bride de son cheval aux mains d'un dcrotteur du parvis
Saint-Eustache, et monta, le coeur rempli de joie, les marches de son
escalier.

C'est un sentiment vivifiant que l'amour: il sait animer des coeurs
morts  toute sensation; il peuple les dserts, il suscite aux yeux le
fantme de l'objet aim; il fait que la voix qui chante dans l'me de
l'amant lui montre la cration tout entire claire par le jour
lumineux de l'esprance et du bonheur, et, comme, en mme temps que
c'est un sentiment expansif, c'est encore un sentiment goste, il
aveugle celui qui aime pour tout ce qui n'est pas l'objet aim.

Maurice ne vit pas ces femmes, Maurice n'entendit pas leurs
commentaires; il ne voyait que Genevive faisant les prparatifs d'un
dpart qui allait leur donner un bonheur durable; il n'entendait que
Genevive chantonnant distraitement sa petite chanson habituelle, et
cette petite chanson bourdonnait si gracieusement  son oreille, qu'il
et jur entendre les diffrentes modulations de sa voix mles au bruit
d'une serrure que l'on ferme.

Sur le palier, Maurice s'arrta; la porte tait entr'ouverte: l'habitude
tait qu'elle ft constamment ferme, et cette circonstance tonna
Maurice. Il regarda tout autour de lui pour voir s'il n'apercevrait pas
Genevive dans le corridor; Genevive n'y tait pas. Il entra, traversa
l'antichambre, la salle  manger, le salon; il visita la chambre 
coucher. Antichambre, salle  manger, salon, chambre  coucher taient
solitaires. Il appela, personne ne rpondit.

L'officieux tait sorti, comme on sait; Maurice pensa qu'en son absence
Genevive avait eu besoin de quelque corde pour ficeler ses malles, ou
de quelques provisions de voyage pour garnir la voiture, et qu'elle
tait descendue acheter ces objets. L'imprudence lui parut forte; mais,
quoique l'inquitude comment  le gagner, il ne se douta encore de
rien.

Maurice attendit donc en se promenant de long en large, et en se
penchant de temps en temps hors de la fentre, par l'entrebillement de
laquelle passaient des bouffes d'air charges de pluie.

Bientt Maurice crut entendre un pas dans l'escalier; il couta; ce
n'tait pas celui de Genevive; il ne courut pas moins jusqu'au palier,
se pencha sur la rampe et reconnut l'officieux, qui montait les degrs
avec l'insouciance habituelle aux domestiques.

--Scvola! s'cria-t-il. L'officieux leva la tte.

--Ah! c'est vous, citoyen!

--Oui, c'est moi: mais o est donc la citoyenne?

--La citoyenne? demanda Scvola tonn en montant toujours.

--Sans doute. L'as-tu vue en bas?

--Non.

--Alors, redescends. Demande au concierge et informe-toi chez les
voisins.

-- l'instant mme. Scvola redescendit.

--Plus vite, donc! plus vite! cria Maurice; ne vois-tu pas que je suis
sur des charbons ardents?

Maurice attendit cinq ou six minutes sur l'escalier; puis, ne voyant
point reparatre Scvola, il entra dans l'appartement et se pencha de
nouveau hors de la fentre; il vit Scvola entrer dans deux ou trois
boutiques et sortir sans avoir rien appris de nouveau.

Impatient, il l'appela. L'officieux leva la tte et vit  la fentre
son matre impatient. Maurice lui fit signe de remonter.

--C'est impossible qu'elle soit sortie, se dit Maurice. Et il appela de
nouveau:

--Genevive! Genevive!

Tout tait mort. La chambre solitaire semblait mme n'avoir plus d'cho.

Scvola reparut.

--Eh bien, le concierge est le seul qui l'ait vue.

--Le concierge l'a vue?

--Oui; les voisins n'en ont pas entendu parler.

--Le concierge l'a vue, dis-tu? Comment cela?

--Il l'a vue sortir.

--Elle est donc sortie?

--Il parat.

--Seule? Il est impossible que Genevive soit sortie seule.

--Elle n'tait pas seule, citoyen, elle tait avec un homme.

--Comment! avec un homme?

-- ce que dit le citoyen concierge, du moins.

--Va le chercher, il faut que je sache quel est cet homme. Scvola fit
deux pas vers la porte; puis, se retournant:

--Attendez donc, dit-il en paraissant rflchir.

--Quoi? que veux-tu? Parle, tu me fais mourir.

--C'est peut-tre avec l'homme qui a couru aprs moi.

--Un homme a couru aprs toi?

--Oui.

--Pourquoi faire?

--Pour me demander la clef de votre part.

--Quelle clef, malheureux? Mais parle donc, parle donc!

--La clef de l'appartement.

--Tu as donn la clef de l'appartement  un tranger? s'cria Maurice en
saisissant des deux mains l'officieux au collet.

--Mais ce n'tait pas un tranger, monsieur, puisque c'tait un de vos
amis.

--Ah! oui, un de mes amis? Bon, c'est Lorin, sans doute. C'est cela,
elle sera sortie avec Lorin.

Et Maurice, souriant dans sa pleur, passa son mouchoir sur son front
mouill de sueur.

--Non, non, non, monsieur, ce n'est pas lui, dit Scvola. Pardieu! je
connais bien M. Lorin, peut-tre.

--Mais qui est-ce donc, alors?

--Vous savez bien, citoyen, c'est cet homme, celui qui est venu un
jour...

--Quel jour?

--Le jour o vous tiez si triste, qui vous a emmen et qu'ensuite vous
tes revenu si gai....

Scvola avait remarqu toutes ces choses. Maurice le regarda d'un air
effar; un frisson courut par tous ses membres; puis, aprs un long
silence:

--Dixmer? s'cria-t-il.

--Ma foi, oui, je crois que c'est cela, citoyen, dit l'officieux.
Maurice chancela et alla tomber  reculons sur un fauteuil. Ses yeux se
voilrent.

--Oh! mon Dieu! murmura-t-il.

Puis, en se rouvrant, ses yeux se portrent sur le bouquet de violettes
oubli, ou plutt laiss par Genevive.

Il se prcipita dessus, le prit, le baisa; puis, remarquant l'endroit o
il tait dpos:

--Plus de doute, dit-il; ces violettes... c'est son dernier adieu!

Alors Maurice se retourna; et seulement alors il remarqua que la malle
tait  moiti pleine, que le reste du linge tait  terre ou dans
l'armoire entr'ouverte.

Sans doute le linge qui tait  terre tait tomb des mains de Genevive
 l'apparition de Dixmer.

De ce moment il s'expliqua tout. La scne surgit vivante et terrible 
ses yeux, entre ces quatre murs tmoins nagure de tant de bonheur.

Jusque-l, Maurice tait rest abattu, cras. Le rveil fut affreux, la
colre du jeune homme effrayante.

Il se leva, ferma la fentre reste entr'ouverte, prit sur le haut de
son secrtaire deux pistolets tout chargs pour le voyage, en examina
l'amorce, et, voyant que l'amorce tait en bon tat, il mit les
pistolets dans sa poche.

Puis il glissa dans sa bourse deux rouleaux de louis, que, malgr son
patriotisme, il avait jug prudent de garder au fond d'un tiroir, et,
prenant  la main son sabre dans le fourreau:

--Scvola, dit-il, tu m'es attach, je crois; tu as servi mon pre et
moi depuis quinze ans.

--Oui, citoyen, reprit l'officieux saisi d'effroi  l'aspect de cette
pleur marbre et de ce tremblement nerveux que jamais il n'avait
remarqu dans son matre, qui passait  bon droit pour le plus intrpide
et le plus vigoureux des hommes; oui, que m'ordonnez-vous?

--coute! si cette dame qui demeurait ici....

Il s'interrompit; sa voix tremblait si fort en prononant ces mots,
qu'il ne put continuer.

--Si elle revient, reprit-il au bout d'un instant, reois-la; ferme la
porte derrire elle; prends cette carabine, place-toi sur l'escalier,
et, sur ta tte, sur ta vie, sur ton me, ne laisse entrer personne; si
l'on veut forcer la porte, dfends-la; frappe! tue! tue! et ne crains
rien, Scvola, je prends tout sur moi.

L'accent du jeune homme, sa vhmente confiance lectrisrent Scvola.

--Non seulement je tuerai, dit-il, mais encore je me ferai tuer pour la
citoyenne Genevive.

--Merci.... Maintenant, coute. Cet appartement m'est odieux, et je ne
veux pas remonter ici que je ne l'aie retrouve. Si elle a pu
s'chapper, si elle est revenue, place sur ta fentre le grand vase du
Japon avec les reines-marguerites qu'elle aimait tant. Voil pour le
jour. La nuit, mets une lanterne. Chaque fois que je passerai au bout de
la rue, je serai inform; tant que je ne verrai ni lanterne ni vase, je
continuerai mes recherches.

--Oh! monsieur, soyez prudent! soyez prudent! s'cria Scvola.

Maurice ne rpondit mme pas; il s'lana hors de la chambre, descendit
l'escalier comme s'il et eu des ailes, et courut chez Lorin.

Il serait difficile d'exprimer la stupfaction, la colre, la rage du
digne pote lorsqu'il apprit cette nouvelle; autant vaudrait recommencer
les touchantes lgies que devait inspirer Oreste  Pylade.

--Ainsi tu ne sais o elle est? ne cessait-il de rpter.

--Perdue, disparue! hurlait Maurice dans un paroxysme de dsespoir; il
l'a tue, Lorin, il l'a tue!

--Eh! non, mon cher ami; non, mon bon Maurice, il ne l'a pas tue; non,
ce n'est pas aprs tant de jours de rflexion qu'on assassine une femme
comme Genevive; non, s'il l'avait tue, il l'et tue sur la place, et
il et, en signe de sa vengeance, laiss le corps chez toi. Non,
vois-tu, il s'est enfui avec elle, trop heureux d'avoir retrouv son
trsor.

--Tu ne le connais pas, Lorin, tu ne le connais pas, disait Maurice; cet
homme avait quelque chose de funeste dans le regard.

--Mais non, tu te trompes; il m'a toujours fait l'effet d'un brave
homme,  moi. Il l'a prise pour la sacrifier. Il se fera arrter avec
elle; on les tuera ensemble. Ah! voil o est le danger, disait Lorin.

Et ces paroles redoublaient le dlire de Maurice.

--Je la retrouverai! je la retrouverai, ou je mourrai! s'criait-il.

--Oh! quant  cela, il est certain que nous la retrouverons, dit Lorin;
seulement, calme-toi. Voyons, Maurice, mon bon Maurice, crois-moi, on
cherche mal quand on ne rflchit pas; on rflchit mal quand on s'agite
comme tu fais.

--Adieu, Lorin, adieu!

--Que fais-tu donc?

--Je m'en vais.

--Tu me quittes? pourquoi cela?

--Parce que cela ne regarde que moi seul; parce que moi seul dois
risquer ma vie pour sauver celle de Genevive.

--Tu veux mourir?

--J'affronterai tout: je veux aller trouver le prsident du comit de
surveillance, je veux parler  Hbert,  Danton,  Robespierre;
j'avouerai tout, mais il faut qu'on me la rende.

--C'est bien, dit Lorin. Et, sans ajouter un mot, il se leva, ajusta son
ceinturon, se coiffa du chapeau d'uniforme, et, comme avait fait
Maurice, il prit deux pistolets chargs qu'il mit dans ses poches.

--Partons, ajouta-t-il simplement.

--Mais tu te compromets! s'cria Maurice.

--Eh bien, aprs?


          _Il faut, mon cher, quand la pice est finie,_
          _S'en retourner en bonne compagnie._


--O allons-nous chercher d'abord? dit Maurice.

--Cherchons d'abord dans l'ancien quartier, tu sais? vieille rue
Saint-Jacques; puis guettons le Maison-Rouge; o il sera, sera sans
doute Dixmer; puis rapprochons-nous des maisons de la Vieille-Corderie.
Tu sais que l'on parle de transfrer Antoinette au Temple! Crois-moi,
des hommes comme ceux-l ne perdront qu'au dernier moment l'espoir de la
sauver.

--Oui, rpta Maurice, en effet, tu as raison.... Maison-Rouge, crois-tu
donc qu'il soit  Paris?

--Dixmer y est bien.

--C'est vrai, c'est vrai; ils se sont runis, dit Maurice,  qui de
vagues lueurs venaient de rendre un peu de raison.

Alors, et  partir de ce moment, les deux amis se mirent  chercher;
mais ce fut en vain. Paris est grand, et son ombre est paisse. Jamais
gouffre n'a su receler plus obscurment le secret que le crime ou le
malheur lui confie.

Cent fois Lorin et Maurice passrent sur la place de Grve, cent fois
ils effleurrent la petite maison dans laquelle vivait Genevive,
surveille sans relche par Dixmer, comme les prtres d'autrefois
surveillaient la victime destine au sacrifice.

De son ct, se voyant destine  prir, Genevive, comme toutes les
mes gnreuses, accepta le sacrifice et voulut mourir sans bruit;
d'ailleurs, elle redoutait moins encore pour Dixmer que pour la cause de
la reine une publicit que Maurice n'et pas manqu de donner  sa
vengeance.

Elle garda donc un silence aussi profond que si la mort et dj ferm
sa bouche.

Cependant, sans en rien dire  Lorin, Maurice avait t supplier les
membres du terrible comit de Salut public; et Lorin, sans en parler 
Maurice, s'tait, de son ct, dvou aux mmes dmarches.

Aussi, le mme jour, une croix rouge fut trace par Fouquier-Tinville 
ct de leurs noms, et le mot SUSPECTS les runit dans une sanglante
accolade.




XLVI

Le jugement


Le vingt-troisime jour du mois de l'an II de la Rpublique franaise
une et indivisible, correspondant au 14 octobre 1793, vieux style, comme
on disait alors, une foule curieuse envahissait ds le matin les
tribunes de la salle o se tenaient les sances rvolutionnaires.

Les couloirs du palais, les avenues de la Conciergerie dbordaient de
spectateurs avides et impatients, qui se transmettaient les uns aux
autres les bruits et les passions, comme les flots se transmettent leurs
mugissements et leur cume.

Malgr la curiosit avec laquelle chaque spectateur s'agitait, et
peut-tre mme  cause de cette curiosit, chaque flot de cette mer,
agit, press entre deux barrires, la barrire extrieure qui le
poussait, la barrire intrieure qui le repoussait, gardait dans ce flux
et ce reflux la mme place  peu prs qu'il avait prise. Mais aussi les
mieux placs avaient compris qu'il fallait qu'ils se fissent pardonner
leur bonheur; et ils tendaient  ce but en racontant  leurs voisins,
moins bien placs qu'eux, lesquels transmettaient aux autres les paroles
primitives, ce qu'ils voyaient et ce qu'ils entendaient.

Mais, prs de la porte du tribunal, un groupe d'hommes entasss se
disputaient rudement dix lignes d'espace en largeur ou en hauteur; car
dix lignes en largeur, c'tait assez pour voir entre deux paules un
coin de la salle et la figure des juges; car dix lignes en hauteur,
c'tait assez pour voir par-dessus une tte toute la salle et la figure
de l'accuse.

Malheureusement, ce passage d'un couloir  la salle, ce dfil si
troit, un homme l'occupait presque entirement avec ses larges paules
et ses bras disposs en arcs-boutants, qui tayaient toute la foule
vacillante et prte  crouler dans la salle, si le rempart de chair
tait venu  lui manquer.

Cet homme inbranlable au seuil du tribunal tait jeune et beau, et, 
chaque secousse plus vive que lui imprimait la foule, il secouait comme
une crinire son paisse chevelure, sous laquelle brillait un regard
sombre et rsolu. Puis, lorsque, du regard et du mouvement, il avait
repouss la foule, dont il arrtait, mle vivant, les opinitres
attaques, il retombait dans son attentive immobilit.

Cent fois la masse compacte avait essay de le renverser, car il tait
de haute taille, et derrire lui toute perspective devenait impossible;
mais, comme nous l'avons dit, un rocher n'et pas t plus inbranlable
que lui.

Cependant, de l'autre extrmit de cette mer humaine, au milieu de la
foule presse, un autre homme s'tait fray un passage avec une
persvrance qui tenait de la frocit; rien ne l'avait arrt dans son
infatigable progression, ni les coups de ceux qu'il laissait derrire
lui, ni les imprcations de ceux qu'il touffait en passant, ni les
plaintes des femmes, car il y avait beaucoup de femmes dans cette foule.

Aux coups il rpondait par des coups, aux imprcations par un regard
devant lequel reculaient les plus braves, aux plaintes par une
impassibilit qui ressemblait  du ddain.

Enfin, il arriva derrire le vigoureux jeune homme qui fermait, pour
ainsi dire, l'entre de la salle. Et au milieu de l'attente gnrale,
car chacun voulait voir comment la chose se passerait entre ces deux
rudes antagonistes; et au milieu, disons-nous, de l'attente gnrale, il
essaya de sa mthode, qui consistait  introduire entre deux spectateurs
ses coudes comme des coins et  fendre avec son corps les corps les plus
souds les uns aux autres.

C'tait pourtant, celui-l, un jeune homme de petite taille, dont le
visage ple et les membres grles annonaient une constitution aussi
chtive que ses yeux ardents renfermaient de volont.

Mais  peine son coude eut-il effleur les flancs du jeune homme plac
devant lui, que celui-ci, tonn de l'agression, se retourna vivement et
du mme mouvement leva un poing qui menaait, en s'abaissant, d'craser
le tmraire.

Les deux antagonistes se trouvrent alors face  face, et un petit cri
leur chappa en mme temps.

Ils venaient de se reconnatre.

--Ah! citoyen Maurice, dit le frle jeune homme avec un accent
d'inexprimable douleur, laissez-moi passer: laissez-moi voir; je vous en
supplie! vous me tuerez aprs!

Maurice, car c'tait effectivement lui, se sentit pntr
d'attendrissement et d'admiration pour cet ternel dvouement, pour
cette indestructible volont.

--Vous! murmura-t-il; vous ici, imprudent!

--Oui, moi ici! mais je suis puis.... Oh! mon Dieu! elle parle!
laissez-moi la voir! laissez-moi l'couter!

Maurice s'effaa, et le jeune homme passa devant lui. Alors, comme
Maurice tait  la tte de la foule, rien ne gna plus la vue de celui
qui avait souffert tant de coups et de rebuffades pour arriver l.

Toute cette scne et les murmures qu'elle occasionna veillrent la
curiosit des juges.

L'accuse aussi regarda de ce ct; alors, au premier rang, elle aperut
et reconnut le chevalier.

Quelque chose comme un frisson agita un moment la reine assise dans le
fauteuil de fer.

L'interrogatoire, dirig par le prsident Harmand, interprt par
Fouquier-Tinville, et, discut par Chauveau-Lagarde, dfenseur de la
reine, dura tant que le permirent les forces des juges et de l'accuse.

Pendant tout ce temps, Maurice resta immobile  sa place, tandis que
plusieurs fois dj les spectateurs s'taient renouvels dans la salle
et dans les corridors.

Le chevalier avait trouv un appui contre une colonne, et il tait l
non moins ple que le stuc contre lequel il se tenait adoss.

Au jour avait succd la nuit opaque: quelques bougies allumes sur les
tables des jurs, quelques lampes qui fumaient aux parois de la salle,
clairaient d'un sinistre et rouge reflet le noble visage de cette
femme, qui avait paru si belle aux splendides lumires des ftes de
Versailles.

Elle tait l seule, rpondant quelques brves et ddaigneuses paroles
aux interrogatoires du prsident, et se penchant parfois  l'oreille de
son dfenseur pour lui parler bas.

Son front blanc et poli n'avait rien perdu de sa fiert ordinaire; elle
portait la robe  raies noires que, depuis la mort du roi, elle n'avait
pas voulu quitter.

Les juges se levrent pour aller aux opinions; la sance tait finie.

--Me suis-je donc montre trop ddaigneuse, monsieur? demanda-t-elle 
Chauveau-Lagarde.

--Ah! madame, rpondit celui-ci, vous serez toujours bien quand vous
serez vous-mme.

--Vois donc comme elle est fire! s'cria une femme dans l'auditoire,
comme si une voix rpondait  la question que la malheureuse reine
venait de faire  son avocat.

La reine tourna la tte vers cette femme.

--Eh bien, oui, rpta la femme, je dis que tu es fire, Antoinette, et
que c'est ta fiert qui t'a perdue. La reine rougit.

Le chevalier se tourna vers la femme qui avait prononc ces paroles, et
rpliqua doucement:

--Elle tait reine. Maurice lui saisit le poignet.

--Allons, lui dit-il tout bas, ayez le courage de ne pas vous perdre.

--Oh! monsieur Maurice, rpliqua le chevalier, vous tes un homme, et
vous savez que vous parlez  un homme. Oh! dites-moi, est-ce que vous
croyez qu'ils puissent la condamner?

--Je ne le crois pas, dit Maurice, j'en suis sr.

--Oh! une femme! s'cria Maison-Rouge avec un sanglot.

--Non, une reine, rpliqua Maurice. C'est vous-mme qui venez de le
lire.

Le chevalier saisit  son tour le poignet de Maurice, et, avec une force
dont on aurait pu le croire incapable, il l'obligea  se pencher vers
lui.

Il tait trois heures et demie du matin, de grands vides se laissaient
voir parmi les spectateurs. Quelques lumires s'teignaient  et l,
jetant des parties de la salle dans l'obscurit.

Une des parties les plus obscures tait celle o se trouvaient le
chevalier et Maurice, coutant ce qu'il allait lui dire.

--Pourquoi donc tes-vous ici, et qu'y venez-vous faire, demanda le
chevalier, vous, monsieur, qui n'avez pas un coeur de tigre?

--Hlas! dit Maurice, j'y suis pour savoir ce qu'est devenue une
malheureuse femme.

--Oui, oui, dit Maison-Rouge, celle que son mari a pousse dans le
cachot de la reine, n'est-ce pas? celle qui a t arrte sous mes yeux?

--Genevive?

--Oui, Genevive.

--Ainsi, Genevive est prisonnire, sacrifie par son mari, tue par
Dixmer?... Oh! je comprends tout, je comprends tout, maintenant.
Chevalier, racontez-moi ce qui s'est pass, dites-moi o elle est,
dites-moi o je puis la retrouver. Chevalier... cette femme, c'est ma
vie, entendez-vous?

--Eh bien, je l'ai vue; j'tais l quand elle a t arrte. Moi aussi,
je venais pour faire vader la reine! mais nos deux projets, que nous
n'avions pu nous communiquer, se sont nuit au lieu de se servir.

--Et vous ne l'avez pas sauve, au moins, elle, votre soeur, Genevive?

--Le pouvais-je? Une grille de fer me sparait d'elle. Ah! si vous aviez
t l, si vous aviez pu runir vos forces aux miennes, le barreau
maudit et cd, et nous les eussions sauves toutes deux.

--Genevive! Genevive! murmura Maurice.

Puis regardant Maison-Rouge avec une indfinissable expression de rage:

--Et Dixmer, qu'est-il devenu? demanda-t-il.

--Je ne sais. Il s'est sauv de son ct, et moi du mien.

--Oh! dit Maurice les dents serres, si je le rejoins jamais...

--Oui, je comprends. Mais rien n'est dsespr encore pour Genevive,
dit Maison-Rouge, tandis qu'ici, tandis que pour la reine.... Oh! tenez,
Maurice, vous tes un homme de coeur, un homme puissant; vous avez des
amis.... Oh! je vous en prie, comme on prie Dieu.... Maurice, aidez-moi 
sauver la reine.

--Y pensez-vous?

--Maurice, Genevive vous en supplie par ma voix.

--Oh! ne prononcez pas ce nom, monsieur. Qui sait si, comme Dixmer, vous
n'avez pas sacrifi la pauvre femme?

--Monsieur, rpondit le chevalier avec fiert, je sais, quand je
m'attache  une cause, ne sacrifier que moi seul.

En ce moment, la porte des dlibrations se rouvrit; Maurice allait
rpondre.

--Silence, monsieur! dit le chevalier; silence! voici les juges qui
rentrent.

Et Maurice sentit trembler la main que Maison-Rouge, ple et chancelant,
venait de poser sur son bras.

--Oh! murmura le chevalier; oh! le coeur me manque.

--Du courage, et contenez-vous, ou vous tes perdu! dit Maurice. Le
tribunal rentrait, en effet, et la nouvelle de sa rentre se rpandit
dans les corridors et les galeries.

La foule se rua de nouveau dans la salle, et les lumires parurent se
ranimer d'elles-mmes pour ce moment dcisif et solennel.

On venait de ramener la reine; elle se tenait droite, immobile,
hautaine, les yeux fixes et les lvres serres.

On lui lut l'arrt qui la condamnait  la peine de mort.

Elle couta, sans plir, sans sourciller, sans qu'un muscle de son
visage indiqut l'apparence de l'motion.

Puis elle se retourna vers le chevalier, lui adressa un long et loquent
regard, comme pour remercier cet homme qu'elle n'avait jamais vu que
comme la statue vivante du dvouement; et, s'appuyant sur le bras de
l'officier de gendarmerie qui commandait la force arme, elle sortit
calme et digne du tribunal.

Maurice poussa un long soupir.

--Dieu merci! dit-il, rien dans sa dclaration n'a compromis Genevive,
et il y a encore de l'espoir.

--Dieu merci! murmura de son ct le chevalier de Maison-Rouge, tout est
fini et la lutte est termine. Je n'avais pas la force d'aller plus
loin.

--Du courage, monsieur! dit tout bas Maurice.

--J'en aurai, monsieur, rpondit le chevalier. Et tous deux, aprs
s'tre serr la main, s'loignrent par deux issues diffrentes. La
reine fut reconduite  la Conciergerie: quatre heures sonnaient  la
grande horloge comme elle y rentrait.

Au dbouch du Pont-Neuf, Maurice fut arrt par les deux bras de Lorin.

--Halte-l, dit-il, on ne passe pas!

--Pourquoi cela?

--O vas-tu, d'abord?

--Je vais chez moi. Justement, je puis rentrer maintenant, je sais ce
qu'elle est devenue.

--Tant mieux; mais tu ne rentreras pas.

--La raison?

--La raison, la voici: il y a deux heures, les gendarmes sont venus pour
t'arrter.

--Ah! s'cria Maurice. Eh bien, raison de plus.

--Es-tu fou? et Genevive?

--C'est vrai. Et o allons-nous?

--Chez moi, pardieu!

--Mais je te perds.

--Raison de plus; allons, arrive. Et il l'entrana.




XLVII

Prtre et bourreau


En sortant du tribunal, la reine avait t ramene  la Conciergerie.

Arrive dans sa chambre, elle avait pris des ciseaux, avait coup ses
longs et beaux cheveux, devenus plus beaux de l'absence de la poudre,
abolie depuis un an; elle les avait enferms dans un papier; puis elle
avait crit sur le papier: _ partager entre mon fils et ma fille._

Alors elle s'tait assise, ou plutt elle tait tombe sur une chaise,
et, brise de fatigue,--l'interrogatoire avait dur dix-huit
heures,--elle s'tait endormie.

 sept heures, le bruit du paravent que l'on drangeait la rveilla en
sursaut; elle se retourna et vit un homme qui lui tait compltement
inconnu.

--Que me veut-on? demanda-t-elle.

L'homme s'approcha d'elle, et, la saluant aussi poliment que si elle
n'et pas t reine:

--Je m'appelle Sanson, dit-il.

La reine frissonna lgrement et se leva. Ce nom seul en disait plus
qu'un long discours.

--Vous venez de bien bonne heure, monsieur, dit-elle; ne pourriez-vous
pas retarder un peu?

--Non, madame, rpliqua Sanson; j'ai ordre de venir. Ces paroles dites,
il fit encore un pas vers la reine. Tout dans cet homme, et dans ce
moment, tait expressif et terrible.

--Ah! je comprends, dit la prisonnire, vous voulez me couper les
cheveux?

--C'est ncessaire, madame, rpondit l'excuteur.

--Je le savais, monsieur, dit la reine, et j'ai voulu vous pargner
cette peine. Mes cheveux sont l, sur cette table. Sanson suivit la
direction de la main de la reine.

--Seulement, continua-t-elle, je voudrais qu'ils fussent remis ce soir 
mes enfants.

--Madame, dit Sanson, ce soin ne me regarde pas.

--Cependant, j'avais cru...

--Je n'ai  moi, reprit l'excuteur, que la dpouille des...
personnes... leurs habits, leurs bijoux, et encore lorsqu'elles me les
donnent formellement; autrement tout cela va  la Salptrire, et
appartient aux pauvres des hpitaux; un arrt du comit de Salut public
a rgl les choses ainsi.

--Mais enfin, monsieur, demanda en insistant Marie-Antoinette, puis-je
compter que mes cheveux seront remis  mes enfants?

Sanson resta muet.

--Je me charge de l'essayer, dit Gilbert.

La prisonnire jeta au gendarme un regard d'ineffable reconnaissance.

--Maintenant, dit Sanson, je venais pour vous couper les cheveux; mais,
puisque cette besogne est faite, je puis, si vous le dsirez, vous
laisser un instant seule.

--Je vous en prie, monsieur, dit la reine; car j'ai besoin de me
recueillir et de prier. Sanson s'inclina et sortit.

Alors la reine se trouva seule, car Gilbert n'avait fait que passer la
tte pour prononcer les paroles que nous avons dites.

Tandis que la condamne s'agenouillait sur une chaise plus basse que les
autres, et qui lui servait de prie-Dieu, une scne non moins terrible
que celle que nous venons de raconter se passait dans le presbytre de
la petite glise Saint-Landry, dans la Cit.

Le cur de cette paroisse venait de se lever; sa vieille gouvernante
dressait son modeste djeuner, quand tout  coup on heurta violemment 
la porte du presbytre.

Mme chez un prtre de nos jours, une visite imprvue annonce toujours
un vnement: il s'agit d'un baptme, d'un mariage _in extremis_ ou
d'une confession suprme; mais,  cette poque, la visite d'un tranger
pouvait annoncer quelque chose de plus grave encore.  cette poque, en
effet, le prtre n'tait plus le mandataire de Dieu, et il devait rendre
ses comptes aux hommes.

Cependant l'abb Girard tait du nombre de ceux qui devaient le moins
craindre, car il avait prt serment  la Constitution: en lui la
conscience et la probit avaient parl plus haut que l'amour-propre et
l'esprit religieux. Sans doute, l'abb Girard admettait la possibilit
d'un progrs dans le gouvernement et regrettait tant d'abus commis au
nom du pouvoir divin; il avait, tout en gardant son Dieu, accept la
fraternit du rgime rpublicain.

--Allez voir, dame Jacinthe, dit-il; allez voir qui vient heurter 
notre porte de si bon matin; et, si par hasard, ce n'est point un
service press qu'on vient me demander, dites que j'ai t mand ce
matin  la Conciergerie, et que je suis forc de m'y rendre dans un
instant.

Dame Jacinthe s'appelait autrefois dame Madeleine; mais elle avait
accept un nom de fleur en change de son nom, comme l'abb Girard avait
accept le titre de citoyen en place de celui de cur.

Sur l'invitation de son matre, dame Jacinthe se hta de descendre par
les degrs du petit jardin sur lequel ouvrait la porte d'entre: elle
tira les verrous, et un jeune homme fort ple, fort agit, mais d'une
douce et honnte physionomie, se prsenta.

--M. l'abb Girard? dit-il. Jacinthe examina les habits en dsordre, la
barbe longue et le tremblement nerveux du nouveau venu: tout cela lui
sembla de mauvais augure.

--Citoyen, dit-elle, il n'y a point ici de monsieur ni d'abb.

--Pardon, madame, reprit le jeune homme, je veux dire le desservant de
Saint-Landry.

Jacinthe, malgr son patriotisme, fut frappe de ce mot _madame_, qu'on
n'et point adress  une impratrice; cependant elle rpondit:

--On ne peut le voir, citoyen; il dit son brviaire.

--En ce cas, j'attendrai, rpliqua le jeune homme.

--Mais, reprit dame Jacinthe,  qui cette persistance redonnait les
mauvaises ides qu'elle avait ressenties tout d'abord, vous attendrez
inutilement, citoyen; car il est appel  la Conciergerie et va partir 
l'instant mme.

Le jeune homme plit affreusement, ou plutt, de ple qu'il tait,
devint livide.

--C'est donc vrai! murmura-t-il. Puis, tout haut:

--Voil justement, madame, dit-il, le sujet qui m'amne prs du citoyen
Girard.

Et, tout en parlant, il tait entr, avait doucement, il est vrai, mais
avec fermet, pouss les verrous de la porte, et, malgr les instances
et mme les menaces de dame Jacinthe, il tait entr dans la maison et
avait pntr jusqu' la chambre de l'abb.

Celui-ci, en l'apercevant, poussa une exclamation de surprise.

--Pardon, monsieur le cur, dit aussitt le jeune homme, j'ai  vous
entretenir d'une chose trs grave; permettez que nous soyons seuls.

Le vieux prtre savait par exprience comment s'expriment les grandes
douleurs. Il lut une passion tout entire sur la figure bouleverse du
jeune homme, une motion suprme dans sa voix fivreuse.

--Laissez-nous, dame Jacinthe, dit-il. Le jeune homme suivit des yeux
avec impatience la gouvernante, qui, habitue  participer aux secrets
de son matre, hsitait  se retirer; puis, lorsque, enfin, elle eut
referm la porte:

--Monsieur le cur, dit l'inconnu, vous allez me demander tout d'abord
qui je suis. Je vais vous le dire; je suis un homme proscrit; je suis un
homme condamn  mort, qui ne vit qu' force d'audace; je suis le
chevalier de Maison-Rouge.

L'abb fit un soubresaut d'effroi sur son grand fauteuil.

--Oh! ne craignez rien, reprit le chevalier; nul ne m'a vu entrer ici,
et ceux mmes qui m'auraient vu ne me reconnatraient pas; j'ai beaucoup
chang depuis deux mois.

--Mais, enfin, que voulez-vous, citoyen? demanda le cur.

--Vous allez ce matin  la Conciergerie, n'est-ce pas?

--Oui, j'y suis mand par le concierge.

--Savez-vous pourquoi?

--Pour quelque malade, pour quelque moribond, pour quelque condamn,
peut-tre.

--Vous l'avez dit: oui, une personne condamne vous attend. Le vieux
prtre regarda le chevalier avec tonnement.

--Mais savez-vous quelle est cette personne? reprit Maison-Rouge.

--Non... je ne sais.

--Eh bien, cette personne, c'est la reine! L'abb poussa un cri de
douleur.

--La reine? Oh! mon Dieu!

--Oui, monsieur, la reine! Je me suis inform pour savoir quel tait le
prtre qu'on devait lui donner. J'ai appris que c'tait vous, et
j'accours.

--Que voulez-vous de moi? demanda le prtre effray de l'accent fbrile
du chevalier.

--Je veux... je ne veux pas, monsieur. Je viens vous implorer, vous
prier, vous supplier.

--De quoi donc?

--De me faire entrer avec vous prs de Sa Majest.

--Oh! mais vous tes fou! s'cria l'abb; mais vous me perdez! mais vous
vous perdez vous-mme!

--Ne craignez rien.

--La pauvre femme est condamne et c'en est fait d'elle.

--Je le sais; ce n'est pas pour tenter de la sauver que je veux la voir,
c'est.... Mais, coutez-moi, mon pre, vous ne m'coutez pas.

--Je ne vous coute pas, parce que vous me demandez une chose
impossible; je ne vous coute pas, parce que vous agissez comme un homme
en dmence, dit le vieillard; je ne vous coute pas, parce que vous
m'pouvantez.

--Mon pre, rassurez-vous, dit le jeune homme en essayant de se calmer
lui-mme; mon pre, croyez-moi, j'ai toute ma raison. La reine est
perdue, je le sais; mais que je puisse me prosterner  ses genoux, une
seconde seulement, et cela me sauvera la vie; si je ne la vois pas, je
me tue, et, comme vous serez la cause de mon dsespoir, vous aurez tu 
la fois le corps et l'me.

--Mon fils, mon fils, dit le prtre, vous me demandez le sacrifice de ma
vie, songez-y; tout vieux que je suis, mon existence est encore
ncessaire  bien des malheureux; tout vieux que je suis, aller moi-mme
au-devant de la mort, c'est commettre un suicide.

--Ne me refusez pas, mon pre, rpliqua le chevalier; coutez, il vous
faut un desservant, un acolyte: prenez-moi, emmenez-moi avec vous.

Le prtre essaya de rappeler sa fermet qui commenait  flchir.

--Non, dit-il, non, ce serait manquer  mes devoirs; j'ai jur la
Constitution, je l'ai jure du fond du coeur, en mon me et conscience.
La femme condamne est une reine coupable; j'accepterais de mourir si ma
mort pouvait tre utile  mon prochain; mais je ne veux pas manquer 
mon devoir.

--Mais, s'cria le chevalier, quand je vous dis, quand je vous rpte;
quand je vous jure que je ne veux pas sauver la reine; tenez, sur cet
vangile, tenez, sur ce crucifix, je jure que je ne vais pas  la
Conciergerie pour l'empcher de mourir.

--Alors, que voulez-vous donc? demanda le vieillard mu par cet accent
de dsespoir que l'on n'imite point.

--coutez, dit le chevalier, dont l'me semblait venir chercher un
passage sur ses lvres, elle fut ma bienfaitrice; elle a pour moi
quelque attachement! me voir,  sa dernire heure, sera, j'en suis sr,
une consolation pour elle.

--C'est tout ce que vous voulez? demanda le prtre branl par cet
accent irrsistible.

--Absolument tout.

--Vous ne tramez aucun complot pour essayer de dlivrer la condamne?

--Aucun. Je suis chrtien, mon pre, et, s'il y a dans mon coeur une
ombre de mensonge, si j'espre qu'elle vivra, si j'y travaille en quoi
que ce soit, que Dieu me punisse de la damnation ternelle.

--Non! non! je ne puis rien vous promettre, dit le cur,  l'esprit de
qui revenaient les dangers si grands et si nombreux d'une semblable
imprudence.

--coutez, mon pre, dit le chevalier avec l'accent d'une profonde
douleur, je vous ai parl en fils soumis, je ne vous ai entretenu que de
sentiments chrtiens et charitables; pas une amre parole, pas une
menace n'est sortie de ma bouche, et cependant ma tte fermente,
cependant la fivre brle mon sang, cependant le dsespoir me ronge le
coeur, cependant je suis arm; voyez, j'ai un poignard.

Et le jeune homme tira de sa poitrine une lame brillante et fine qui
jeta un reflet livide sur sa main tremblante. Le cur s'loigna
vivement.

--Ne craignez rien, dit le chevalier avec un triste sourire; d'autres,
vous sachant si fidle observateur de votre parole, eussent arrach un
serment  votre frayeur. Non, je vous ai suppli et je vous supplie
encore, les mains jointes, le front sur le carreau: faites que je la
voie un seul moment; et tenez, voici pour votre garantie.

Et il tira de sa poche un billet qu'il prsenta  l'abb Girard;
celui-ci le dplia et lut ces mots:

Moi, Ren, chevalier de Maison-Rouge, dclare, sur Dieu et mon honneur,
que j'ai, par menace de mort, contraint le digne cur de Saint-Landry 
m'emmener  la Conciergerie malgr ses refus et ses vives rpugnances.
En foi de quoi, j'ai sign,

MAISON-ROUGE.

--C'est bien, dit le prtre; mais jurez-moi encore que vous ne ferez pas
d'imprudence; ce n'est point assez que ma vie soit sauve, je rponds
aussi de la vtre.

--Oh! ne songeons pas  cela, dit le chevalier; vous consentez?

--Il le faut bien, puisque vous le voulez absolument. Vous m'attendrez
en bas, et, lorsqu'elle passera dans le greffe, alors, vous la verrez....

Le chevalier saisit la main du vieillard et la baisa avec autant de
respect et d'ardeur qu'il et bais le crucifix.

--Oh! murmura le chevalier, elle mourra du moins comme une reine, et la
main du bourreau ne la touchera point!




XLVIII

La charrette


Aussitt aprs qu'il eut obtenu cette permission du cur de
Saint-Landry, Maison-Rouge s'lana dans un cabinet entr'ouvert qu'il
avait reconnu pour le cabinet de toilette de l'abb.

L, en un tour de main, sa barbe et ses moustaches tombrent sous le
rasoir, et ce fut alors seulement que lui-mme put voir sa pleur; elle
tait effrayante.

Il rentra calme en apparence; il semblait, d'ailleurs, avoir
compltement oubli que, malgr la chute de sa barbe et de ses
moustaches, il pouvait tre reconnu  la Conciergerie.

Il suivit l'abb, que pendant sa retraite d'un instant deux
fonctionnaires taient venus chercher, et, avec cette audace qui loigne
tout soupon, avec ce gonflement de la fivre qui dfigure, il entra par
la grille donnant  cette poque dans la cour du Palais.

Il tait, comme l'abb Girard, vtu d'un habit noir, les habits
sacerdotaux tant abolis.

Dans le greffe, ils trouvrent plus de cinquante personnes, soit
employs  la prison, soit dputs, soit commissaires, se prparant 
voir passer la reine, soit en mandataires, soit en curieux.

Son coeur battit si violemment, quand il se trouva en face du guichet,
qu'il n'entendit plus les pourparlers de l'abb avec les gendarmes et le
concierge.

Seulement un homme qui tenait  la main des ciseaux et un morceau
d'toffe frachement coup heurta Maison-Rouge sur le seuil.

Maison-Rouge se retourna et reconnut l'excuteur.

--Que veux-tu, citoyen? demanda Sanson.

Le chevalier essaya de rprimer le frisson qui malgr lui courait dans
ses veines.

--Moi? dit-il. Tu le vois bien, citoyen Sanson, j'accompagne le cur de
Saint-Landry.

--Ah! bien, rpliqua l'excuteur. Et il se rangea de ct, donnant des
ordres  son aide. Pendant ce temps, Maison-Rouge pntra dans
l'intrieur du greffe; puis, du greffe, il passa dans le compartiment o
se tenaient les deux gendarmes.

Ces braves gens taient consterns; aussi digne et fire qu'elle avait
t avec les autres, aussi bonne et douce la condamne avait t avec
eux: ils semblaient plutt ses serviteurs que ses gardiens.

Mais, d'o il tait, le chevalier ne pouvait apercevoir la reine: le
paravent tait ferm. Le paravent s'tait ouvert pour donner passage au
cur, mais il s'tait referm derrire lui. Lorsque le chevalier entra,
la conversation tait dj engage.

--Monsieur, disait la reine de sa voix stridente et fire, puisque vous
avez fait serment  la Rpublique, au nom de qui on me met  mort, je ne
saurais avoir confiance en vous. Nous n'adorons plus le mme Dieu!

--Madame, rpondit Girard fort mu de cette ddaigneuse profession de
foi, une chrtienne qui va mourir doit mourir sans haine dans le coeur,
et elle ne doit pas repousser son Dieu, sous quelque forme qu'il se
prsente  elle.

Maison-Rouge fit un pas pour entr'ouvrir le paravent, esprant que
lorsqu'elle l'apercevrait, que lorsqu'elle saurait la cause qui
l'amenait, elle changerait d'avis  l'endroit du cur; mais les deux
gendarmes firent un mouvement.

--Mais, dit Maison-Rouge, puisque je suis l'acolyte du cur...

--Puisqu'elle refuse le cur, rpondit Duchesne, elle n'a pas besoin de
son acolyte.

--Mais elle acceptera peut-tre, dit le chevalier en haussant la voix;
il est impossible qu'elle n'accepte pas.

Mais Marie-Antoinette tait trop entirement au sentiment qui l'agitait
pour entendre et reconnatre la voix du chevalier.

--Allez, monsieur, continua-t-elle s'adressant toujours  Girard, allez
et laissez-moi: puisque nous vivons  cette heure en France sous un
rgime de libert, je rclame celle de mourir  ma fantaisie.

Girard essaya de rsister.

--Laissez-moi, monsieur, dit-elle, je vous dis de me laisser. Girard
essaya d'ajouter un mot.

--Je le veux, dit la reine avec un geste de Marie-Thrse. Girard
sortit.

Maison-Rouge essaya de plonger son regard dans l'intervalle du paravent,
mais la prisonnire tournait le dos.

L'aide de l'excuteur croisa le cur; il entrait tenant des cordes  la
main.

Les deux gendarmes repoussrent le chevalier jusqu' la porte, avant
que, bloui, dsespr, tourdi, il et pu articuler un cri ou faire un
mouvement pour accomplir son dessein.

Il se retrouva donc avec Girard dans le corridor du guichet. Du
corridor, on les refoula jusqu'au greffe, o la nouvelle du refus de la
reine s'tait dj rpandue, et o la fiert autrichienne de
Marie-Antoinette tait pour quelques-uns le texte de grossires
invectives, et pour d'autres un sujet de secrte admiration.

--Allez, dit Richard  l'abb, retournez chez vous, puisqu'elle vous
chasse, et qu'elle meure comme elle voudra.

--Tiens, dit la femme Richard, elle a raison, et je ferais comme elle.

--Et vous auriez tort, citoyenne, dit l'abb.

--Tais-toi, femme, murmura le concierge en faisant les gros yeux; est-ce
que cela te regarde? Allez, l'abb, allez.

--Non, rpta Girard, non, je l'accompagnerai malgr elle; un mot, ne
ft-ce qu'un mot, si elle l'entend, lui rappellera ses devoirs;
d'ailleurs, la Commune m'a donn une mission... et je dois obir  la
Commune.

--Soit; mais renvoie ton sacristain, alors, dit brutalement
l'adjudant-major commandant la force arme.

C'tait un ancien acteur de la Comdie-Franaise nomm Grammont.

Les yeux du chevalier lancrent un double clair, et il plongea
machinalement sa main dans sa poitrine.

Girard savait que, sous son gilet, il y avait un poignard. Il l'arrta
d'un regard suppliant.

--pargnez ma vie, dit-il tout bas; vous voyez que tout est perdu pour
vous, ne vous perdez pas avec elle; je lui parlerai de vous en route, je
vous le jure; je lui dirai ce que vous avez risqu pour la voir une
dernire fois.

Ces mots calmrent l'effervescence du jeune homme; d'ailleurs, la
raction ordinaire s'oprait, toute son organisation subissait un
affaissement trange. Cet homme d'une volont hroque, d'une puissance
merveilleuse, tait arriv au bout de sa force et de sa volont; il
flottait irrsolu, ou plutt fatigu, vaincu, dans une espce de
somnolence qu'on et prise pour l'avant-courrire de la mort.

--Oui, dit-il, ce devait tre ainsi: la croix pour Jsus, l'chafaud
pour elle; les dieux et les rois boivent jusqu' la lie le calice que
leur prsentent les hommes.

Il rsulta de cette pense toute rsigne, tout inerte, que le jeune
homme se laissa repousser, sans autre dfense qu'une espce de
gmissement involontaire, jusqu' la porte extrieure et sans faire plus
de rsistance que n'en faisait Ophlia, dvoue  la mort, lorsqu'elle
se voyait emporte par les flots.

Au pied des grilles et aux portes de la Conciergerie, se pressait une de
ces foules effrayantes comme on ne peut se les figurer sans les avoir
vues au moins une fois.

L'impatience dominait toutes les passions, et toutes les passions
parlaient haut leur langage, qui, en se confondant, formait une rumeur
immense et prolonge, comme si tout le bruit et toute la population de
Paris s'taient concentrs dans le quartier du palais de justice.

Au-devant de cette foule campait une arme tout entire, avec des canons
destins  protger la fte et  la rendre sre  ceux qui venaient en
jouir.

On et en vain essay de percer ce rempart profond, grossi peu  peu,
depuis que la condamnation tait connue hors de Paris, par les patriotes
des faubourgs.

Maison-Rouge, repouss hors de la Conciergerie, se trouva naturellement
au premier rang des soldats.

Les soldats lui demandrent qui il tait.

Il rpondit qu'il tait le vicaire de l'abb Girard; mais que,
asserment comme son cur, il avait, comme son cur, t refus par la
reine.

Les soldats le repoussrent  leur tour jusqu'au premier rang des
spectateurs.

L, force lui fut de rpter ce qu'il avait dit aux soldats.

Alors, ce cri s'leva:

--Il la quitte.... Il l'a vue.... Qu'a-t-elle dit?... Que fait-elle?...
Est-elle fire toujours?... Est-elle abattue?... Pleure-t-elle?...

Le chevalier rpondit  toutes ces questions d'une voix  la fois
faible, douce et affable, comme si cette voix tait la dernire
manifestation de la vie suspendue  ses lvres.

Sa rponse tait la vrit pure et simple; seulement, cette vrit tait
un loge de la fermet d'Antoinette, et ce qu'il dit avec la simplicit
et la foi d'un vangliste jeta le trouble et le remords dans plus d'un
coeur.

Lorsqu'il parla du petit dauphin et de madame Royale, de cette reine
sans trne, de cette pouse sans poux, de cette mre sans enfants, de
cette femme enfin seule et abandonne, sans un ami au milieu des
bourreaux, plus d'un front,  et l, se voila de tristesse, plus d'une
larme apparut, furtive et brlante, en des yeux nagure anims de haine.

Onze heures sonnrent  l'horloge du Palais, toute rumeur cessa 
l'instant mme. Cent mille personnes comptaient l'heure qui sonnait et 
laquelle rpondaient les battements de leur coeur.

Puis la vibration de la dernire heure teinte dans l'espace, il se fit
un grand bruit derrire les portes, en mme temps qu'une charrette,
venant du ct du quai aux Fleurs, fendait la foule du peuple, puis les
gardes, et venait se placer au bas des degrs.

Bientt la reine apparut au haut de l'immense perron. Toutes les
passions se concentrrent dans les yeux; les respirations demeurrent
haletantes et suspendues.

Ses cheveux taient coups courts, la plupart avaient blanchi pendant sa
captivit, et cette nuance argente rendait plus dlicate encore la
pleur nacre qui faisait presque cleste, en ce moment suprme, la
beaut de la fille des Csars.

Elle tait vtue d'une robe blanche, et ses mains taient lies derrire
son dos.

Lorsqu'elle se montra en haut des marches ayant  sa droite l'abb
Girard, qui l'accompagnait malgr elle, et  sa gauche l'excuteur, tous
deux vtus de noir, ce fut dans toute cette foule un murmure que Dieu
seul, qui lit au fond des coeurs, put comprendre et rsumer dans une
vrit.

Un homme alors passa entre l'excuteur et Marie-Antoinette.

C'tait Grammont. Il passait ainsi pour lui montrer l'ignoble charrette.

La reine recula malgr elle d'un pas.

--Montez, dit Grammont. Tout le monde entendit ce mot, car l'motion
tenait tout murmure suspendu aux lvres des spectateurs. Alors on vit le
sang monter aux joues de la reine et gagner la racine de ses cheveux;
puis presque aussitt son visage redevint d'une pleur mortelle. Ses
lvres blmissantes s'entr'ouvrirent.

--Pourquoi une charrette  moi, dit-elle, quand le roi a t 
l'chafaud dans sa voiture?

L'abb Girard lui dit alors tout bas quelques mots. Sans doute il
combattait chez la condamne ce dernier cri de l'orgueil royal.

La reine se tut et chancela.

Sanson avana les deux bras pour la soutenir: mais elle se redressa
avant mme qu'il l'et touche.

Elle descendit les escaliers, tandis que l'aide affermissait un
marchepied de bois derrire la charrette.

La reine y monta, l'abb monta derrire elle.

Sanson les fit asseoir tous deux.

Lorsque la charrette commena  s'branler, il se fit un grand mouvement
dans le peuple. Mais, en mme temps, comme les soldats ignoraient dans
quelle intention tait accompli le mouvement, ils runirent tous leurs
efforts pour repousser la foule; il se fit, en consquence, un grand
espace vide entre la charrette et les premiers rangs.

Dans cet espace retentit un hurlement lugubre.

La reine tressaillit et se leva tout debout, regardant autour d'elle.

Elle vit alors son chien, perdu depuis deux mois; son chien, qui n'avait
pu pntrer avec elle dans la Conciergerie, qui, malgr les cris, les
coups, les bourrades, s'lanait vers la charrette; mais presque
aussitt le pauvre Black, extnu, maigre, bris, disparut sous les
pieds des chevaux.

La reine le suivit des yeux; elle ne pouvait parler, car sa voix tait
couverte par le bruit; elle ne pouvait le montrer du doigt, car ses
mains taient lies; d'ailleurs, et-elle pu le montrer, et-on pu
l'entendre, elle l'et sans doute demand inutilement.

Mais, aprs l'avoir perdu un instant des yeux, elle le revit.

Il tait au bras d'un ple jeune homme qui dominait la foule, debout sur
un canon, et qui, grandi par une exaltation indicible, la saluait en lui
montrant le ciel.

Marie-Antoinette aussi regarda le ciel et sourit doucement.

Le chevalier de Maison-Rouge poussa un gmissement, comme si ce sourire
lui avait fait une blessure au coeur, et, comme la charrette tournait
vers le pont au Change, il retomba dans la foule et disparut.




XLIX

L'chafaud


Sur la place de la Rvolution, adosss  un rverbre, deux hommes
attendaient.

Ce qu'ils attendaient avec la foule, dont une partie s'tait porte  la
place du Palais, dont une autre partie s'tait porte  la place de la
Rvolution, dont le reste s'tait rpandu, tumultueuse et presse, sur
tout le chemin qui sparait ces deux places, c'est que la reine arrivt
jusqu' l'instrument du supplice, qui, us par la pluie et le soleil,
us par la main du bourreau, us, chose horrible! par le contact des
victimes, dominait avec une fiert sinistre toutes ces ttes
subjacentes, comme une reine domine son peuple.

Ces deux hommes, aux bras entrelacs, aux lvres ples, aux sourcils
froncs, parlant bas et par saccades, c'taient Lorin et Maurice.

Perdus parmi les spectateurs, et cependant de manire  faire envie 
tous, ils continuaient  voix basse une conversation qui n'tait pas la
moins intressante de toutes ces conversations serpentant dans les
groupes qui, pareils  une chane lectrique, s'agitaient, mer vivante,
depuis le pont au Change jusqu'au pont de la Rvolution.

L'ide que nous avons exprime  propos de l'chafaud dominant toutes
les ttes les avait frapps tous deux.

--Vois, disait Maurice, comme le monstre hideux lve ses bras rouges; ne
dirait-on pas qu'il nous appelle et qu'il sourit par son guichet comme
par une bouche effroyable?

--Ah! ma foi, dit Lorin, je ne suis pas, je l'avoue, de cette cole de
posie qui voit tout en rouge. Je les vois en rose, moi, et, au pied de
cette hideuse machine, je chanterais et j'esprerais encore. _Dum spiro,
spero._

_--_Tu espres quand on tue les femmes?

--Ah! Maurice, dit Lorin, fils de la Rvolution, ne renie pas ta mre.
Ah! Maurice, demeure un bon et loyal patriote. Maurice, celle qui va
mourir, ce n'est pas une femme comme toutes les autres femmes; celle qui
va mourir, c'est le mauvais gnie de la France.

--Oh! ce n'est pas elle que je regrette; ce n'est pas elle que je
pleure! s'cria Maurice.

--Oui, je comprends, c'est Genevive.

--Ah! dit Maurice, vois-tu, il y a une pense qui me rend fou: c'est que
Genevive est aux mains des pourvoyeurs de guillotine qu'on appelle
Hbert et Fouquier-Tinville; aux mains des hommes qui ont envoy ici la
pauvre Hlose et qui y envoient la fire Marie-Antoinette.

--Eh bien, dit Lorin, voil justement ce qui fait que j'espre, moi:
quand la colre du peuple aura fait ce large repas de deux tyrans, elle
sera rassasie, pour quelque temps du moins, comme le boa qui met trois
mois  digrer ce qu'il dvore. Alors elle n'engloutira plus personne,
et, comme disent les prophtes du faubourg, alors les plus petits
morceaux lui feront peur.

--Lorin, Lorin, dit Maurice, moi, je suis plus positif que toi, et je te
le dis tout bas, prt  te le rpter tout haut: Lorin, je hais la reine
nouvelle, celle qui me parat destine  succder  l'Autrichienne
qu'elle va dtruire. C'est une triste reine que celle dont la pourpre
est faite d'un sang quotidien, et qui a Sanson pour premier ministre.

--Bah! nous lui chapperons!

--Je n'en crois rien, dit Maurice en secouant la tte; tu vois que, pour
n'tre pas arrts chez nous, nous n'avons d'autre ressource que de
demeurer dans la rue.

--Bah! nous pouvons quitter Paris, rien ne nous en empche. Ne nous
plaignons donc pas. Mon oncle nous attend  Saint-Omer; argent,
passeport, rien ne nous manque. Et ce n'est pas un gendarme qui nous
arrterait; qu'en penses-tu? Nous restons parce que nous le voulons
bien.

--Non, ce que tu dis l n'est pas juste, excellent ami, coeur dvou que
tu es.... Tu restes parce que je veux rester.

--Et tu veux rester pour retrouver Genevive. Eh bien, quoi de plus
simple, de plus juste et de plus naturel? Tu penses qu'elle est en
prison, c'est plus que probable. Tu veux veiller sur elle, et, pour
cela, il ne faut pas quitter Paris.

Maurice poussa un soupir; il tait vident que sa pense divergeait.

--Te rappelles-tu la mort de Louis XVI? dit-il. Je me vois encore ple
d'motion et d'orgueil. J'tais un des chefs de cette foule dans les
plis de laquelle je me cache aujourd'hui. J'tais plus grand au pied de
cet chafaud que ne l'avait jamais t le roi qui montait dessus. Quel
changement, Lorin! et lorsqu'on pense que neuf mois ont suffi pour
amener cette terrible raction!

--Neuf mois d'amour, Maurice!... Amour, tu perdis Troie!

Maurice soupira; sa pense vagabonde prenait une autre route et
envisageait un autre horizon.

--Ce pauvre Maison-Rouge, murmura-t-il, voil un triste jour pour lui.

--Hlas! dit Lorin, ce que je vois de plus triste dans les rvolutions,
Maurice, veux-tu que je te le dise?

--Oui.

--C'est que l'on a souvent pour ennemis des gens qu'on voudrait avoir
pour amis, et pour amis des gens...

--J'ai peine  croire une chose, interrompit Maurice.

--Laquelle?

--C'est qu'il n'inventera pas quelque projet, ft-il insens, pour
sauver la reine.

--Un homme plus fort que cent mille?

--Je te dis: ft-il insens.... Moi, je sais que, pour sauver
Genevive.... Lorin frona le sourcil.

--Je te le redis, Maurice, reprit-il, tu t'gares; non, mme s'il
fallait que tu sauvasses Genevive, tu ne deviendrais pas mauvais
citoyen. Mais assez l-dessus, Maurice, on nous coute. Tiens, voici les
ttes qui ondulent; tiens, voici le valet du citoyen Sanson qui se lve
de dessus son panier, et qui regarde au loin. L'Autrichienne arrive.

En effet, comme pour accompagner cette ondulation qu'avait remarque
Lorin, un frmissement prolong et croissant envahissait la foule.
C'tait comme une de ces rafales qui commencent par siffler et qui
finissent par mugir.

Maurice, levant encore sa grande taille  l'aide des poteaux du
rverbre, regarda vers la rue Saint-Honor.

--Oui, dit-il en frissonnant, la voil! En effet, on commenait  voir
apparatre une autre machine presque aussi hideuse que la guillotine,
c'tait la charrette.  droite et  gauche reluisaient les armes de
l'escorte, et devant elle Grammont rpondait avec les flamboiements de
son sabre aux cris pousss par quelques fanatiques. Mais,  mesure que
la charrette s'avanait, ces cris s'teignaient subitement sous le
regard froid et sombre de la condamne. Jamais physionomie n'imposa plus
nergiquement le respect; jamais Marie-Antoinette n'avait t plus
grande et plus reine. Elle poussa l'orgueil de son courage jusqu'
imprimer aux assistants des ides de terreur. Indiffrente aux
exhortations de l'abb Girard, qui l'avait accompagne malgr elle, son
front n'oscillait ni  droite ni  gauche; la pense vivante au fond de
son cerveau semblait immuable comme son regard; le mouvement saccad de
la charrette sur le pav ingal faisait, par sa violence mme, ressortir
la rigidit de son maintien; on et dit une de ces statues de marbre qui
cheminent sur un chariot; seulement, la statue royale avait l'oeil
lumineux, et ses cheveux s'agitaient au vent. Un silence pareil  celui
du dsert s'abattit soudain sur les trois cent mille spectateurs de
cette scne, que le ciel voyait pour la premire fois  la clart de son
soleil. Bientt, de l'endroit o se tenaient Maurice et Lorin, on
entendit crier l'essieu de la charrette et souffler les chevaux des
gardes. La charrette s'arrta au pied de l'chafaud.

La reine, qui, sans doute, ne songeait pas  ce moment, se rveilla et
comprit: elle tendit son regard hautain sur la foule, et le mme jeune
homme ple qu'elle avait vu debout sur un canon lui apparut de nouveau
debout sur une borne.

De cette borne, il lui envoya le mme salut respectueux qu'il lui avait
dj adress au moment o elle sortait de la Conciergerie; puis aussitt
il sauta  bas de la borne.

Plusieurs personnes le virent, et, comme il tait vtu de noir, de l le
bruit se rpandit qu'un prtre avait attendu Marie-Antoinette afin de
lui envoyer l'absolution au moment o elle monterait sur l'chafaud. Au
reste, personne n'inquita le chevalier. Il y a dans les moments
suprmes un suprme respect pour certaines choses.

La reine descendit avec prcaution les trois degrs du marchepied; elle
tait soutenue par Sanson, qui, jusqu'au dernier moment, tout en
accomplissant la tche  laquelle il semblait lui-mme condamn, lui
tmoigna les plus grands gards.

Pendant qu'elle marchait vers les degrs de l'chafaud, quelques chevaux
se cabrrent, quelques gardes  pied, quelques soldats, semblrent
osciller et perdre l'quilibre; puis on vit comme une ombre se glisser
sous l'chafaud; mais le calme se rtablit presque  l'instant mme:
personne ne voulait quitter sa place dans ce moment solennel, personne
ne voulait perdre le moindre dtail du grand drame qui allait
s'accomplir; tous les yeux se portrent vers la condamne.

La reine tait dj sur la plate-forme de l'chafaud. Le prtre lui
parlait toujours; un aide la poussait doucement par derrire; un autre
dnouait le fichu qui couvrait ses paules.

Marie-Antoinette sentit cette main infme qui effleurait son cou, elle
fit un brusque mouvement et marcha sur le pied de Sanson, qui, sans
qu'elle le vt, tait occup  l'attacher  la planche fatale.

Sanson retira son pied.

--Excusez-moi, monsieur, dit la reine, je ne l'ai point fait exprs. Ce
furent les dernires paroles que pronona la fille des Csars, la reine
de France, la veuve de Louis XVI.

Le quart aprs midi sonna  l'horloge des Tuileries; en mme temps que
lui Marie-Antoinette tombait dans l'ternit.

Un cri terrible, un cri qui rsumait toutes les patiences: joie,
pouvante, deuil, espoir, triomphe, expiation, couvrit comme un ouragan
un autre cri faible et lamentable qui, au mme moment, retentissait sous
l'chafaud.

Les gendarmes l'entendirent pourtant, si faible qu'il ft; ils firent
quelques pas en avant; la foule, moins serre, s'pandit comme un fleuve
dont on largit la digue, renversa la haie, dispersa les gardes, et vint
comme une mare battre les pieds de l'chafaud, qui en fut branl.

Chacun voulait voir de prs les restes de la royaut, que l'on croyait 
tout jamais dtruite en France.

Mais les gendarmes cherchaient autre chose: ils cherchaient cette ombre
qui avait dpass leurs lignes, et qui s'tait glisse sous l'chafaud.

Deux d'entre eux revinrent, amenant par le collet un jeune homme dont la
main pressait sur son coeur un mouchoir teint de sang.

Il tait suivi par un petit chien pagneul qui hurlait lamentablement.

-- mort l'aristocrate!  mort le ci-devant! crirent quelques hommes du
peuple en dsignant le jeune homme; il a tremp son mouchoir dans le
sang de l'Autrichienne:  mort!

--Grand Dieu! dit Maurice  Lorin, le reconnais-tu? le reconnais-tu?

-- mort le royaliste! rptrent les forcens; tez-lui ce mouchoir
dont il veut se faire une relique: arrachez, arrachez!

Un sourire orgueilleux erra sur les lvres du jeune homme; il arracha sa
chemise, dcouvrit sa poitrine, et laissa tomber son mouchoir.

--Messieurs, dit-il, ce sang n'est pas celui de la reine, mais bien le
mien; laissez-moi mourir tranquillement. Et une blessure profonde et
reluisante apparut bante sous sa mamelle gauche. La foule jeta un cri
et recula.

Alors le jeune homme s'affaissa lentement et tomba sur ses genoux en
regardant l'chafaud comme un martyr regarde l'autel.

--Maison-Rouge! murmura Lorin  l'oreille de Maurice.

--Adieu! murmura le jeune homme en baissant la tte avec un divin
sourire; adieu, ou plutt au revoir! Et il expira au milieu des gardes
stupfaits.

--Il y a encore cela  faire, Lorin, dit Maurice, avant de devenir
mauvais citoyen.

Le petit chien tournait autour du cadavre, effar et hurlant.

--Tiens! c'est Black, dit un homme qui tenait un gros bton  la main;
tiens! c'est Black; viens ici, mon petit vieux.

Le chien s'avana vers celui qui l'appelait; mais  peine fut-il  sa
porte, que l'homme leva son bton et lui crasa la tte en clatant de
rire.

--Oh! le misrable! s'cria Maurice.

--Silence! murmura Lorin en l'arrtant, silence, ou nous sommes
perdus... c'est Simon.




L

La visite domiciliaire


Lorin et Maurice taient revenus chez le premier d'entre eux. Maurice,
pour ne pas compromettre son ami trop ouvertement, avait adopt
l'habitude de sortir le matin et de ne rentrer que le soir.

Ml aux vnements, assistant au transfert des prisonniers  la
Conciergerie, il piait chaque jour le passage de Genevive, n'ayant pu
savoir en quelle maison elle avait t renferme.

Car, depuis sa visite  Fouquier-Tinville, Lorin lui avait fait
comprendre que la premire dmarche ostensible le perdrait, qu'alors il
serait sacrifi sans avoir pu porter secours  Genevive, et Maurice,
qui se ft fait incarcrer sur-le-champ dans l'espoir d'tre runi  sa
matresse, devint prudent par la crainte d'tre  jamais spar d'elle.

Il allait donc chaque matin des Carmes  Port-Libre, des Madelonnettes 
Saint-Lazare, de la Force au Luxembourg, et stationnait devant les
prisons au sortir des charrettes qui menaient les accuss au tribunal
rvolutionnaire. Son coup d'oeil jet sur les victimes, il courait  une
autre prison.

Mais il s'aperut bientt que l'activit de dix hommes ne suffirait pas
 surveiller ainsi les trente-trois prisons que Paris possdait  cette
poque, et il se contenta d'aller au tribunal mme attendre la
comparution de Genevive.

C'tait dj un commencement de dsespoir. En effet, quelles ressources
restaient  un condamn aprs l'arrt? Quelquefois le tribunal, qui
commenait les sances  dix heures, avait condamn vingt ou trente
personnes  quatre heures; le premier condamn jouissait de six heures
de vie; mais le dernier, frapp de sentence  quatre heures moins un
quart, tombait  quatre heures et demie sous la hache.

Se rsigner  subir une pareille chance pour Genevive, c'tait donc se
lasser de combattre le destin.

Oh! s'il et t prvenu d'avance de l'incarcration de Genevive...
comme Maurice se ft jou de cette justice humaine tant aveugle  cette
poque! comme il et facilement et promptement arrach Genevive de la
prison! Jamais vasions ne furent plus commodes; on pourrait dire que
jamais elles ne furent plus rares. Toute cette noblesse, une fois mise
en prison, s'y installait comme en un chteau, et prenait ses aises pour
mourir. Fuir, c'tait se soustraire aux consquences du duel: les femmes
elles-mmes rougissaient d'une libert acquise  ce prix.

Mais Maurice ne se ft pas montr si scrupuleux. Tuer des chiens,
corrompre un porte-clefs, quoi de plus simple! Genevive n'tait pas un
de ces noms tellement splendides qu'il attirt l'attention du monde....
Elle ne se dshonorait pas en fuyant, et d'ailleurs... quand elle se ft
dshonore!

Oh! comme il se reprsentait avec amertume ces jardins de Port-Libre si
faciles  escalader; ces chambres des Madelonnettes si commodes  percer
pour gagner la rue, et les murs si bas du Luxembourg, et les corridors
sombres des Carmes, dans lesquels un homme rsolu pouvait pntrer si
aisment en dbouchant une fentre!

Mais Genevive tait-elle dans une de ces prisons?

Alors, dvor par le doute et bris par l'anxit, Maurice accablait
Dixmer d'imprcations; il le menaait, il savourait sa haine pour cet
homme, dont la lche vengeance se cachait sous un semblant de dvouement
 la cause royale.

--Je le trouverai aussi, pensait Maurice; car, s'il veut sauver la
malheureuse femme, il se montrera; s'il veut la perdre, il lui
insultera. Je le retrouverai, l'infme, et, ce jour l, malheur  lui!

Le matin du jour o se passent les faits que nous allons raconter,
Maurice tait sorti pour aller s'installer  sa place au tribunal
rvolutionnaire. Lorin dormait.

Il fut rveill par un grand bruit que faisaient  la porte des voix de
femmes et des crosses de fusil.

Il jeta autour de lui ce coup d'oeil effar de l'homme surpris qui
voudrait se convaincre que rien de compromettant ne reste en vue.

Quatre sectionnaires, deux gendarmes et un commissaire entrrent chez
lui au mme instant. Cette visite tait tellement significative, que
Lorin se hta de s'habiller.

--Vous m'arrtez? dit-il.

--Oui, citoyen Lorin.

--Pourquoi cela?

--Parce que tu es suspect.

--Ah! c'est juste.

Le commissaire griffonna quelques mots au bas du procs-verbal
d'arrestation.

--O est ton ami? dit-il ensuite.

--Quel ami?

--Le citoyen Maurice Lindey.

--Chez lui probablement, dit Lorin.

--Non pas, il loge ici.

--Lui? Allons donc! Mais cherchez, et, si vous le trouvez...

--Voici la dnonciation, dit le commissaire, elle est explicite.

Il offrit  Lorin un papier d'une hideuse criture et d'une orthographe
nigmatique. Il tait dit dans cette dnonciation que l'on voyait sortir
chaque matin de chez le citoyen Lorin le citoyen Lindey, suspect,
dcrt d'arrestation.

La dnonciation tait signe Simon.

--Ah ! mais ce savetier perdra ses pratiques, dit Lorin, s'il exerce
ces deux tats  la fois. Quoi! mouchard et ressemeleur de bottes! C'est
un Csar que ce M. Simon....

Et il clata de rire.

--Le citoyen Maurice! dit alors le commissaire; o est le citoyen
Maurice? Nous te sommons de le livrer.

--Quand je vous dis qu'il n'est pas ici! Le commissaire passa dans la
chambre voisine, puis monta dans une petite soupente o logeait
l'officieux de Lorin. Enfin, il ouvrit une chambre basse. Nulle trace de
Maurice.

Mais, sur la table de la salle  manger, une lettre rcemment crite
attira l'attention du commissaire. Elle tait de Maurice, qui l'avait
dpose en partant le matin sans rveiller son ami, bien qu'ils
couchassent ensemble:

Je vais au tribunal, disait Maurice; djeune sans moi, je ne rentrerai
que ce soir.

--Citoyens, dit Lorin, quelque hte que j'aie de vous obir, vous
comprenez que je ne puis vous suivre en chemise.... Permettez que mon
officieux m'habille.

--Aristocrate! dit une voix, il faut qu'on l'aide pour passer ses
culottes...

--Oh! mon Dieu, oui! dit Lorin, je suis comme le citoyen Dagobert, moi.
Vous remarquerez que je n'ai pas dit roi.

--Allons, fais, dit le commissaire; mais, dpche-toi. L'officieux
descendit de sa soupente et vint aider son matre  s'habiller. Le but
de Lorin n'tait pas prcisment d'avoir un valet de chambre, c'tait
que rien de ce qui se passait n'chappt  l'officieux, afin que
l'officieux redt  Maurice ce qui s'tait pass.

--Maintenant, messieurs... pardon, citoyens... maintenant, citoyens, je
suis prt, et je vous suis. Mais laissez-moi, je vous prie, emporter le
dernier volume des _Lettres  milie_ de M. Demoustier, qui vient de
paratre, et que je n'ai pas encore lu; cela charmera les ennuis de ma
captivit.

--Ta captivit? dit tout  coup Simon, devenu municipal  son tour et
entrant suivi de quatre sectionnaires. Elle ne sera pas longue: tu
figures dans le procs de la femme qui a voulu faire vader
l'Autrichienne. On la juge aujourd'hui... on te jugera demain, quand tu
auras tmoign.

--Cordonnier, dit Lorin avec gravit, vous cousez vos semelles trop
vite.

--Oui; mais quel joli coup de tranchet! rpliqua Simon avec un hideux
sourire; tu verras, tu verras, mon beau grenadier.

Lorin haussa les paules.

--Eh bien, partons-nous? dit-il. Je vous attends. Et, comme chacun se
retournait pour descendre l'escalier, Lorin lana au municipal Simon un
si vigoureux coup de pied, qu'il le fit rouler en hurlant tout le long
du degr luisant et roide.

Les sectionnaires ne purent s'empcher de rire. Lorin mit ses mains dans
ses poches.

--Dans l'exercice de mes fonctions! dit Simon, livide de colre.

--Parbleu! rpondit Lorin, est-ce que nous n'y sommes pas tous dans
l'exercice de nos fonctions?

On le fit monter en fiacre et le commissaire le mena au palais de
justice.




LI

Lorin


Si pour la seconde fois le lecteur veut nous suivre au tribunal
rvolutionnaire, nous retrouverons Maurice  la mme place o nous
l'avons dj vu; seulement, nous le retrouverons plus ple et plus
agit.

Au moment o nous rouvrons la scne sur ce lugubre thtre o nous
entranent les vnements bien plus que notre prdilection, les jurs
sont aux opinions, car une cause vient d'tre entendue: deux accuss qui
ont dj, par une de ces insolentes prcautions avec lesquelles on
raillait les juges  cette poque, fait leur toilette pour l'chafaud,
s'entretiennent avec leurs dfenseurs, dont les paroles vagues
ressemblent  celles d'un mdecin qui dsespre de son malade.

Le peuple des tribunes tait, ce jour-l, d'une froce humeur, de cette
humeur qui excite la svrit des jurs: placs sous la surveillance
immdiate des tricoteuses et des faubouriens, les jurs se tiennent
mieux, comme l'acteur qui redouble d'nergie devant un public mal
dispos.

Aussi, depuis dix heures du matin, cinq prvenus ont-ils dj t
changs en autant de condamns par ces mmes jurs rendus intraitables.

Les deux qui se trouvaient alors sur le banc des accuss, attendaient
donc en ce moment le oui ou le non qui devait, ou les rendre  la vie,
ou les jeter  la mort.

Le peuple des assistants, rendu froce par l'habitude de cette tragdie
quotidienne devenue son spectacle favori; le peuple des assistants,
disons-nous, les prparait par des interjections  ce moment redoutable.

--Tiens, tiens, tiens! regarde donc le grand! disait une tricoteuse qui,
n'ayant pas de bonnet, portait  son chignon une cocarde tricolore large
comme la main; tiens, qu'il est ple! on dirait qu'il est dj mort!

Le condamn regarda la femme qui l'apostrophait avec un sourire de
mpris.

--Que dis-tu donc? reprit la voisine. Le voil qui rit.

--Oui, du bout des dents. Un faubourien regarda sa montre.

--Quelle heure est-il? lui demanda son compagnon.

--Une heure moins dix minutes; voil trois quarts d'heure que a dure.

--Juste comme  Domfront, ville de malheur: arriv  midi, pendu  une
heure.

--Et le petit, et le petit! cria un autre assistant; regarde-le donc,
sera-t-il laid quand il ternuera dans le sac!

--Bah! c'est trop tt fait, tu n'auras pas le temps de t'en apercevoir.

--Tiens, on redemandera sa tte  M. Sanson; on a le droit de la voir.

--Regarde donc comme il a un bel habit bleu tyran; c'est un peu agrable
pour les pauvres quand on raccourcit les gens bien vtus.

En effet, comme l'avait dit l'excuteur  la reine, les pauvres
hritaient des dpouilles de chaque victime, ces dpouilles tant
portes  la Salptrire, aussitt aprs l'excution, pour tre
distribues aux indigents: c'est l qu'avaient t envoys les habits de
la reine supplicie.

Maurice coutait tourbillonner ces paroles sans y prendre garde; chacun
dans ce moment tait proccup de quelque puissante pense qui
l'isolait; depuis quelques jours, son coeur ne battait plus qu'
certains moments et par secousses; de temps en temps, la crainte ou
l'esprance semblait suspendre la marche de sa vie, et ces oscillations
perptuelles avaient comme bris la sensibilit dans son coeur, pour y
substituer l'atonie.

Les jurs rentrrent en sance, et, comme on s'y attendait, le prsident
pronona la condamnation des deux prvenus. On les emmena, ils sortirent
d'un pas ferme; tout le monde mourait bien  cette poque. La voix de
l'huissier retentit lugubre et sinistre.

--Le citoyen accusateur public contre la citoyenne Genevive Dixmer.
Maurice frissonna de tout son corps, et une sueur moite perla par tout
son visage. La petite porte par laquelle entraient les accuss s'ouvrit,
et Genevive parut.

Elle tait vtue de blanc; ses cheveux taient arrangs avec une
charmante coquetterie, car elle les avait tags et boucls avec art, au
lieu de les couper, ainsi que faisaient beaucoup de femmes.

Sans doute, jusqu'au dernier moment la pauvre Genevive voulait paratre
belle  celui qui pouvait la voir.

Maurice vit Genevive, et il sentit que toutes les forces qu'il avait
rassembles pour cette occasion lui manquaient  la fois; cependant il
s'attendait  ce coup, puisque, depuis douze jours, il n'avait manqu
aucune sance, et que trois fois dj le nom de Genevive sortant de la
bouche de l'accusateur public avait frapp son oreille; mais certains
dsespoirs sont si vastes et si profonds, que nul n'en peut sonder
l'abme.

Tous ceux qui virent apparatre cette femme, si belle, si nave, si
ple, poussrent un cri: les uns de fureur,--il y avait,  cette poque,
des gens qui hassaient toute supriorit, supriorit de beaut comme
supriorit d'argent, de gnie ou de naissance,--les autres
d'admiration, quelques-uns de piti.

Genevive reconnut sans doute un cri dans tous ces cris, une voix parmi
toutes ces voix; car elle se retourna du ct de Maurice, tandis que le
prsident feuilletait le dossier de l'accuse, tout en la regardant de
temps en temps, en dessous.

Du premier coup d'oeil, elle vit Maurice, tout enseveli qu'il tait sous
les bords de son large chapeau; alors elle se retourna entirement avec
un doux sourire et avec un geste plus doux encore; elle appuya ses deux
mains roses et tremblantes sur ses lvres, et, y dposant toute son me
avec son souffle, elle donna des ailes  ce baiser perdu, qu'un seul
dans cette foule avait le droit de prendre pour lui.

Un murmure d'intrt parcourut toute la salle. Genevive, interpelle,
se retourna vers ses juges; mais elle s'arrta au milieu de ce
mouvement, et ses yeux dilats se fixrent avec une indicible expression
de terreur vers un point de la salle.

Maurice se haussa vainement sur la pointe des pieds: il ne vit rien, ou
plutt quelque chose de plus important rappela son attention sur la
scne, c'est--dire sur le tribunal.

Fouquier-Tinville avait commenc la lecture de l'acte d'accusation.

Cet acte portait que Genevive Dixmer tait femme d'un conspirateur
acharn, que l'on suspectait d'avoir aid l'ex-chevalier de Maison-Rouge
dans les tentatives successives qu'il avait faites pour sauver la reine.

D'ailleurs, elle avait t surprise aux genoux de la reine, la suppliant
de changer d'habits avec elle, et s'offrant de mourir  sa place. Ce
fanatisme stupide, disait l'acte d'accusation, mritera sans doute les
loges des contre-rvolutionnaires; mais aujourd'hui, ajoutait-il, tout
citoyen franais ne doit sa vie qu' la nation, et c'est trahir
doublement que de la sacrifier aux ennemis de la France.

Genevive, interroge si elle reconnaissait avoir t, comme l'avaient
dit les gendarmes Duchesne et Gilbert, surprise aux genoux de la reine,
la suppliant de changer de vtements avec elle, rpondit simplement:

--Oui!

--Alors, dit le prsident, racontez-nous votre plan et vos esprances.
Genevive sourit.

--Une femme peut concevoir des esprances, dit-elle; mais une femme ne
peut faire un plan dans le genre de celui dont je suis victime.

--Comment vous trouviez-vous l, alors?

--Parce que je ne m'appartenais pas et qu'on me poussait.

--Qui vous poussait? demanda l'accusateur public.

--Des gens qui m'avaient menace de mort si je n'obissais pas.

Et le regard irrit de la jeune femme alla se fixer de nouveau sur ce
point de la salle invisible  Maurice.

--Mais, pour chapper  cette mort dont on vous menaait, vous
affrontiez la mort qui devait rsulter pour vous d'une condamnation.

--Lorsque j'ai cd, le couteau tait sur ma poitrine, tandis que le fer
de la guillotine tait encore loin de ma tte. Je me suis courbe sous
la violence prsente.

--Pourquoi n'appeliez-vous pas  l'aide? Tout bon citoyen vous et
dfendue.

--Hlas! monsieur, rpondit Genevive avec un accent  la fois si triste
et si tendre, que le coeur de Maurice se gonfla comme s'il allait
clater; hlas! je n'avais plus personne prs de moi.

L'attendrissement succdait  l'intrt, comme l'intrt avait succd 
la curiosit. Beaucoup de ttes se baissrent, les unes cachant leurs
larmes, les autres les laissant couler librement.

Maurice, alors, aperut vers sa gauche une tte reste ferme, un visage
demeur inflexible.

C'tait Dixmer debout, sombre, implacable, et qui ne perdait de vue ni
Genevive ni le tribunal.

Le sang afflua aux tempes du jeune homme; la colre monta de son coeur 
son front, emplissant tout son tre de dsirs immodrs de vengeance. Il
lana  Dixmer un regard charg d'une haine si lectrique, si puissante,
que celui-ci, comme attir par le fluide brlant, tourna la tte vers
son ennemi.

Leurs deux regards se croisrent comme deux flammes.

--Dites-nous les noms de vos instigateurs? demanda le prsident.

--Il n'y en a qu'un seul, monsieur.

--Lequel?

--Mon mari.

--Savez-vous o il est?

--Oui.

--Indiquez sa retraite.

--Il a pu tre infme, mais je ne serai pas lche; ce n'est point  moi
de dnoncer sa retraite, c'est  vous de la dcouvrir.

Maurice regarda Dixmer. Dixmer ne fit pas un mouvement. Une ide
traversa la tte du jeune homme: c'tait de le dnoncer en se dnonant
soi-mme; mais il la comprima.

--Non, dit-il, ce n'est pas ainsi qu'il doit mourir.

--Ainsi, vous refusez de guider nos recherches? dit le prsident.

--Je crois, monsieur, que je ne puis le faire, rpondit Genevive, sans
me rendre aussi mprisable aux yeux des autres qu'il l'est aux miens.

--Y a-t-il des tmoins? demanda le prsident.

--Il y en a un, rpondit l'huissier.

--Appelez le tmoin.

--Maximilien-Jean Lorin! glapit l'huissier.

--Lorin! s'cria Maurice. Oh! mon Dieu, qu'est-il donc arriv?

Cette scne se passait le jour mme de l'arrestation de Lorin, et
Maurice ignorait cette arrestation.

--Lorin! murmura Genevive en regardant autour d'elle avec une
douloureuse inquitude.

--Pourquoi le tmoin ne rpond-il pas  l'appel? demanda le prsident.

--Citoyen prsident, dit Fouquier-Tinville, sur une dnonciation
rcente, le tmoin a t arrt  son domicile; on va l'amener 
l'instant.

Maurice tressaillit.

--Il y avait un autre tmoin plus important, continua Fouquier; mais
celui-l, on n'a pas pu le trouver encore.

Dixmer se retourna en souriant vers Maurice: peut-tre la mme ide qui
avait pass dans la tte de l'amant passait-elle  son tour dans la tte
du mari.

Genevive plit et s'affaissa sur elle-mme en poussant un gmissement.
En ce moment, Lorin entra suivi de deux gendarmes.

Aprs lui, et par la mme porte, apparut Simon, qui vint s'asseoir dans
le prtoire en habitu de la localit.

--Vos nom et prnoms? demanda le prsident.

--Maximilien-Jean Lorin.

--Votre tat?

--Homme libre.

--Tu ne le seras pas longtemps, dit Simon en lui montrant le poing.

--tes-vous parent de la prvenue?

--Non; mais j'ai l'honneur d'tre de ses amis.

--Saviez-vous qu'elle conspirt l'enlvement de la reine?

--Comment voulez-vous que je susse cela?

--Elle pouvait vous l'avoir confi.

-- moi, membre de la section des Thermopyles?... Allons donc!

--On vous a vu cependant quelquefois avec elle.

--On a d m'y voir souvent mme.

--Vous la connaissiez pour une aristocrate?

--Je la connaissais pour la femme d'un matre tanneur.

--Son mari n'exerait pas en ralit l'tat sous lequel il se cachait.

--Ah! cela, je l'ignore; son mari n'est pas de mes amis.

--Parlez-nous de ce mari.

--Oh! trs volontiers! c'est un vilain homme...

--Monsieur Lorin, dit Genevive, par piti.... Lorin continua
impassiblement:

--Qui a sacrifi sa pauvre femme que vous avez devant les yeux pour
satisfaire, non pas mme  ses opinions politiques, mais  ses haines
personnelles. Pouah! je le mets presque aussi bas que Simon.

Dixmer devint livide. Simon voulut parler; mais, d'un geste, le
prsident lui imposa silence.

--Vous paraissez connatre parfaitement cette histoire, citoyen Lorin,
dit Fouquier; contez-nous-la.

--Pardon, citoyen Fouquier, dit Lorin en se levant, j'ai dit tout ce que
j'en savais. Il salua et se rassit.

--Citoyen Lorin, continua l'accusateur, il est de ton devoir d'clairer
le tribunal.

--Qu'il s'claire avec ce que je viens de dire. Quant  cette pauvre
femme, je le rpte, elle n'a fait qu'obir  la violence.... Eh! tenez,
regardez-la seulement, est-elle taille en conspiratrice? On l'a force
de faire ce qu'elle a fait, voil tout.

--Tu le crois?

--J'en suis sr.

--Au nom de la loi, dit Fouquier, je requiers que le tmoin Lorin soit
traduit devant le tribunal comme prvenu de complicit avec cette femme.

Maurice poussa un gmissement. Genevive cacha son visage dans ses deux
mains. Simon s'cria, dans un transport de joie:

--Citoyen accusateur, tu viens de sauver la patrie!

Quant  Lorin, sans rien rpondre, il enjamba la balustrade, pour venir
s'asseoir prs de Genevive; il lui prit la main, et, la baisant
respectueusement:

--Bonjour, citoyenne, dit-il avec un flegme qui lectrisa l'assemble.
Comment vous portez-vous? Et il se rassit sur le banc des accuss.




LII

Suite du prcdent


Toute cette scne avait pass comme une vision fantasmagorique devant
Maurice, appuy sur la poigne de son sabre, qui ne le quittait pas; il
voyait tomber un  un ses amis dans le gouffre qui ne rend pas ses
victimes, et cette image mortelle tait pour lui si frappante, qu'il se
demandait pourquoi lui, le compagnon de ces infortuns, se cramponnait
encore au bord du prcipice, et ne se laissait point aller au vertige
qui l'entranait avec eux.

En enjambant la balustrade, Lorin avait vu la figure sombre et railleuse
de Dixmer.

Lorsqu'il se fut plac prs d'elle, comme nous l'avons dit, Genevive se
pencha  son oreille.

--Oh! mon Dieu! dit-elle, savez-vous que Maurice est l?

--O donc?

--Ne regardez pas tout de suite; votre regard pourrait le perdre.

--Soyez tranquille.

--Derrire nous, prs de la porte. Quelle douleur pour lui si nous
sommes condamns!

Lorin regarda la jeune femme avec une tendre compassion.

--Nous le serons, dit-il, je vous conjure de ne pas en douter. La
dception serait trop cruelle si vous aviez l'imprudence d'esprer.

--Oh! mon Dieu! dit Genevive. Pauvre ami qui restera seul sur la terre!

Lorin se retourna alors vers Maurice, et Genevive, n'y pouvant
rsister, jeta de son ct un regard rapide sur le jeune homme. Maurice
avait les yeux fixs sur eux, et il appuyait une main sur son coeur.

--Il y a un moyen de vous sauver, dit Lorin.

--Sr? demanda Genevive, dont les yeux tincelrent de joie.

--Oh! de celui-l, j'en rponds.

--Si vous me sauviez, Lorin, comme je vous bnirais!

--Mais ce moyen..., reprit le jeune homme. Genevive lut son hsitation
dans ses yeux.

--Vous l'avez donc vu, vous aussi? dit-elle.

--Oui, je l'ai vu. Voulez-vous tre sauve? Qu'il descende  son tour
dans le fauteuil de fer, et vous l'tes.

Dixmer devina sans doute,  l'expression du regard de Lorin, quelles
taient les paroles qu'il prononait, car il plit d'abord; mais bientt
il reprit son calme sombre et son sourire infernal.

--C'est impossible, dit Genevive; je ne pourrais plus le har.

--Dites qu'il connat votre gnrosit et qu'il vous brave.

--Sans doute, car il est sr de lui, de moi, de nous tous.

--Genevive, Genevive, je suis moins parfait que vous; laissez-moi
l'entraner et qu'il prisse.

--Non, Lorin, je vous en conjure, rien de commun avec cet homme, pas
mme la mort; il me semble que je serais infidle  Maurice si je
mourais avec Dixmer.

--Mais vous ne mourrez pas, vous.

--Le moyen de vivre quand il sera mort?

--Ah! dit Lorin, que Maurice a raison de vous aimer! Vous tes un ange,
et la patrie des anges est au ciel. Pauvre cher Maurice!

Cependant Simon, qui ne pouvait entendre ce que disaient les deux
accuss, dvorait du regard leur physionomie  dfaut de leurs paroles.

--Citoyen gendarme, dit-il, empche donc les conspirateurs de continuer
leurs complots contre la Rpublique jusque dans le tribunal
rvolutionnaire.

--Bon! reprit le gendarme; tu sais bien, citoyen Simon, qu'on ne
conspire plus ici, ou que, si l'on conspire, ce n'est point pour
longtemps. Ils causent, les citoyens, et, puisque la loi ne dfend pas
de causer dans la charrette, pourquoi dfendrait-on de causer au
tribunal?

Ce gendarme, c'tait Gilbert, qui, ayant reconnu la prisonnire faite
par lui dans le cachot de la reine, tmoignait, avec sa probit
ordinaire, l'intrt qu'il ne pouvait s'empcher d'accorder au courage
et au dvouement.

Le prsident avait consult ses assesseurs; sur l'invitation de
Fouquier-Tinville, il commena les questions:

--Accus Lorin, demanda-t-il, de quelle nature taient vos relations
avec la citoyenne Dixmer?

--De quelle nature, citoyen prsident?

--Oui.


          _L'amiti la plus pure unissait nos deux coeurs,_
          _Elle m'aimait en frre et je l'aimais en soeur._


--Citoyen Lorin, dit Fouquier-Tinville, la rime est mauvaise.

--Comment cela? demanda Lorin.

--Sans doute, il y a une _s_ de trop.

--Coupe, citoyen accusateur, coupe, c'est ton tat.

Le visage impassible de Fouquier-Tinville plit lgrement  cette
terrible plaisanterie.

--Et de quel oeil, demanda le prsident, le citoyen Dixmer voyait-il la
liaison d'un homme, qui se prtendait rpublicain, avec sa femme?

--Oh! quant  cela, je ne puis vous le dire, dclarant n'avoir jamais
connu le citoyen Dixmer et en tre parfaitement satisfait.

--Mais, reprit Fouquier-Tinville, tu ne dis pas que ton ami le citoyen
Maurice Lindey tait entre toi et l'accuse le noeud de cette amiti si
pure?

--Si je ne le dis pas, rpondit Lorin, c'est qu'il me semble que c'est
mal de le dire, et je trouve mme que vous auriez d prendre exemple sur
moi.

--Les citoyens jurs, dit Fouquier-Tinville, apprcieront cette
singulire alliance de deux rpublicains avec une aristocrate, et dans
le moment mme o cette aristocrate est convaincue du plus noir complot
qu'on ait tram contre la nation.

--Comment aurais-je su ce complot dont tu parles, citoyen accusateur?
demanda Lorin rvolt plutt qu'effray de la brutalit de l'argument.

--Vous connaissiez cette femme, vous tiez son ami, elle vous appelait
son frre, vous l'appeliez votre soeur, et vous ne connaissiez pas ses
dmarches? Est-il donc possible, comme vous l'avez dit vous-mme,
demanda le prsident, qu'elle ait perptr seule l'action qui lui est
impute?

--Elle ne l'a pas perptre seule, reprit Lorin en se servant des mots
techniques employs par le prsident, puisqu'elle vous a dit, puisque je
vous ai dit et puisque je vous rpte que son mari l'y poussait.

--Alors, comment ne connais-tu pas le mari, dit Fouquier-Tinville,
puisque le mari tait uni avec la femme?

Lorin n'avait qu' raconter la premire disparition de Dixmer; Lorin
n'avait qu' dire les amours de Genevive et de Maurice; Lorin n'avait
enfin qu' faire connatre la faon dont le mari avait enlev et cach
sa femme dans une retraite impntrable, pour se disculper de toute
connivence en dissipant toute obscurit.

Mais, pour cela, il fallait trahir le secret de ses deux amis; pour
cela, il fallait faire rougir Genevive devant cinq cents personnes;
Lorin secoua la tte comme pour se dire non  lui-mme.

--Eh bien, demanda le prsident, que rpondrez-vous au citoyen
accusateur?

--Que sa logique est crasante, dit Lorin, et qu'il m'a convaincu d'une
chose dont je ne me doutais mme pas.

--Laquelle?

--C'est que je suis,  ce qu'il parat, un des plus affreux
conspirateurs qu'on ait encore vus.

Cette dclaration souleva une hilarit universelle. Les jurs eux-mmes
n'y purent tenir, tant ce jeune homme avait prononc ces paroles avec
l'intonation qui leur convenait.

Fouquier sentit toute la raillerie; et comme, dans son infatigable
persvrance, il en tait arriv  connatre tous les secrets des
accuss aussi bien que les accuss eux-mmes, il ne put se dfendre
envers Lorin d'un sentiment d'admiration compatissante.

--Voyons, dit-il, citoyen Lorin, parle, dfends-toi. Le tribunal
t'coutera; car il connat ton pass, et ton pass est celui d'un brave
rpublicain.

Simon voulut parler; le prsident lui fit signe de se taire.

--Parle, citoyen Lorin, dit-il, nous t'coutons. Lorin secoua de nouveau
la tte.

--Ce silence est un aveu, reprit le prsident.

--Non pas, dit Lorin; ce silence est du silence, voil tout.

--Encore une fois, dit Fouquier-Tinville, veux-tu parler? Lorin se
retourna vers l'auditoire, pour interroger des yeux Maurice sur ce qu'il
avait  faire. Maurice ne fit point signe  Lorin de parler, et Lorin se
tut. C'tait se condamner soi-mme. Ce qui suivit fut d'une excution
rapide.

Fouquier rsuma son accusation; le prsident rsuma les dbats; les
jurs allrent aux voix et rapportrent un verdict de culpabilit contre
Lorin et Genevive.

Le prsident les condamna tous les deux  la peine de mort.

Deux heures sonnaient  la grande horloge du Palais.

Le prsident mit juste autant de temps pour prononcer la condamnation
que l'horloge  sonner.

Maurice couta ces deux bruits confondus l'un dans l'autre. Quand la
double vibration de la voix et du timbre fut teinte, ses forces taient
puises.

Les gendarmes emmenrent Genevive et Lorin, qui lui avait offert son
bras.

Tous deux salurent Maurice d'une faon bien diffrente: Lorin souriait;
Genevive, ple et dfaillante, lui envoya un dernier baiser sur ses
doigts tremps de larmes.

Elle avait conserv l'espoir de vivre jusqu'au dernier moment, et elle
pleurait non pas sa vie, mais son amour, qui allait s'teindre avec sa
vie.

Maurice,  moiti fou, ne rpondit point  cet adieu de ses amis; il se
releva ple, gar, du banc sur lequel il s'tait affaiss. Ses amis
avaient disparu.

Il sentit qu'une seule chose vivait encore en lui: c'tait la haine qui
lui mordait le coeur.

Il jeta un dernier regard autour de lui et reconnut Dixmer, qui s'en
allait avec d'autres spectateurs et qui se baissait pour passer sous la
porte cintre du couloir.

Avec la rapidit du ressort qui se dtend, Maurice bondit de banquettes
en banquettes et parvint  la mme porte.

Dixmer l'avait dj franchie: il descendait dans l'obscurit du
corridor.

Maurice descendit derrire lui.

Au moment o Dixmer toucha du pied les dalles de la grande salle,
Maurice toucha l'paule de Dixmer de la main.




LIII

Le duel


 cette poque, c'tait toujours une chose grave que de se sentir
toucher  l'paule.

Dixmer se retourna et reconnut Maurice.

--Ah! bonjour, citoyen rpublicain, fit Dixmer sans tmoigner d'autre
motion qu'un tressaillement imperceptible qu'il rprima aussitt.

--Bonjour, citoyen lche, rpondit Maurice; vous m'attendiez, n'est-ce
pas?

--C'est--dire que je ne vous attendais plus, au contraire, rpondit
Dixmer.

--Pourquoi cela?

--Parce que je vous attendais plus tt.

--J'arrive encore trop tt pour toi, assassin! ajouta Maurice, avec une
voix ou plutt avec un murmure effrayant, car il tait le grondement de
l'orage amass dans son coeur, comme son regard en tait l'clair.

--Vous me jetez du feu par les yeux, citoyen, reprit Dixmer. On va nous
reconnatre et nous suivre.

--Oui, et tu crains d'tre arrt, n'est-ce pas? Tu crains d'tre
conduit  cet chafaud o tu envoies les autres? Qu'on nous arrte, tant
mieux, car il me semble qu'il manque aujourd'hui un coupable  la
justice nationale.

--Comme il manque un nom sur la liste des gens d'honneur, n'est-ce pas?
depuis que votre nom en a disparu.

--C'est bien! nous reparlerons de tout cela, j'espre; mais, en
attendant, vous vous tes veng, et misrablement veng, sur une femme.
Pourquoi, puisque vous m'attendiez quelque part, ne m'attendiez-vous pas
chez moi le jour o vous m'avez vol Genevive?

--Je croyais que le premier voleur, c'tait vous.

--Allons, pas d'esprit, monsieur, je ne vous ai jamais connu; pas de
mots, je vous sais plus fort sur l'action que sur la parole, tmoin le
jour o vous avez voulu m'assassiner: ce jour-l, le naturel parlait.

--Et je me suis fait plus d'une fois le reproche de ne l'avoir point
cout, rpondit tranquillement Dixmer.

--Eh bien, dit Maurice en frappant sur son sabre, je vous offre une
revanche.

--Demain, si vous voulez, pas aujourd'hui.

--Pourquoi demain?

--Ou ce soir.

--Pourquoi pas tout de suite?

--Parce que j'ai affaire jusqu' cinq heures.

--Encore quelque hideux projet, dit Maurice; encore quelque guet-apens.

--Ah ! monsieur Maurice, reprit Dixmer, vous tes bien peu
reconnaissant, en vrit. Comment! pendant six mois, je vous ai laiss
filer le parfait amour avec ma femme; pendant six mois, j'ai respect
vos rendez-vous, laiss passer vos sourires. Jamais homme, convenez-en,
n'a t si peu tigre que moi.

--C'est--dire que tu croyais que je pouvais t'tre utile, et que tu me
mnageais.

--Sans doute! rpondit avec calme Dixmer, qui se dominait autant que
s'emportait Maurice. Sans doute! tandis que vous trahissiez votre
rpublique et que vous me la vendiez pour un regard de ma femme; pendant
que vous vous dshonoriez, vous par votre trahison, elle par son
adultre, j'tais, moi, le sage et le hros. J'attendais et je
triomphais.

--Horreur! dit Maurice.

--Oui! n'est-ce pas? vous apprciez votre conduite, monsieur. Elle est
horrible! elle est infme!

--Vous vous trompez, monsieur; la conduite que j'appelle horrible et
infme, c'est celle de l'homme  qui l'honneur d'une femme avait t
confi, qui avait jur de garder cet honneur pur et intact, et qui, au
lieu de tenir son serment, a fait de sa beaut l'amorce honteuse o il a
pris le faible coeur. Vous aviez, avant toute chose, pour devoir sacr
de protger cette femme, monsieur, et, au lieu de la protger, vous
l'avez vendue.

--Ce que j'avais  faire, monsieur, rpondit Dixmer, je vais vous le
dire; j'avais  sauver mon ami, qui soutenait avec moi une cause sacre.
De mme que j'ai sacrifi mes biens  cette cause, je lui ai sacrifi
mon honneur. Quant  moi, je me suis compltement oubli, compltement
effac. Je n'ai song  moi qu'en dernier lieu. Maintenant, plus d'ami:
mon ami est mort poignard; maintenant, plus de reine: ma reine est
morte sur l'chafaud; maintenant, eh bien, maintenant, je songe  ma
vengeance.

--Dites  votre assassinat.

--On n'assassine pas une adultre en la frappant, on la punit.

--Cet adultre, vous le lui avez impos, donc il tait lgitime.

--Vous croyez? fit Dixmer avec un sombre sourire. Demandez  ses remords
si elle croit avoir agi lgitimement.

--Celui qui punit frappe au jour; toi, tu ne punis pas, puisqu'en jetant
sa tte  la guillotine, tu te caches.

--Moi, je fuis! moi, je me cache! et o vois-tu cela, pauvre cervelle
que tu es? demanda Dixmer. Est-ce se cacher que d'assister  sa
condamnation? Est-ce fuir que d'aller jusque dans la salle des Morts lui
jeter son dernier adieu?

--Tu vas la revoir? s'cria Maurice, tu vas lui dire adieu?

--Allons, rpondit Dixmer en haussant les paules, dcidment tu n'es
pas expert en vengeance, citoyen Maurice. Ainsi,  ma place, tu serais
satisfait en abandonnant les vnements  leur seule force, les
circonstances  leur seul entranement; ainsi, par exemple, la femme
adultre ayant mrit la mort, du moment o je la punis de mort, je suis
quitte envers elle, ou plutt elle est quitte envers moi. Non, citoyen
Maurice, j'ai trouv mieux que cela, moi: j'ai trouv un moyen de rendre
 cette femme tout le mal qu'elle m'a fait. Elle t'aime, elle va mourir
loin de toi; elle me dteste, elle va me revoir. Tiens, ajouta-t-il en
tirant un portefeuille de sa poche, vois-tu ce portefeuille? Il renferme
une carte signe du greffier du Palais. Avec cette carte, je puis
pntrer prs des condamns; eh bien, je pntrerai prs de Genevive et
je l'appellerai adultre; je verrai tomber ses cheveux sous la main du
bourreau, et, tandis que ses cheveux tomberont, elle entendra ma voix
qui rptera: Adultre! Je l'accompagnerai jusqu' la charrette, et,
quand elle posera le pied sur l'chafaud, le dernier mot qu'elle
entendra sera le mot _adultre_.

_--_Prends garde! elle n'aura pas la force de supporter tant de
lchets, et elle te dnoncera.

--Non! dit Dixmer, elle me hait trop pour cela; si elle avait d me
dnoncer, elle m'et dnonc quand ton ami lui en donnait le conseil
tout bas: puisqu'elle ne m'a pas dnonc pour sauver sa vie, elle ne me
dnoncera point pour mourir avec moi; car elle sait bien que, si elle me
dnonait, je ferais retarder son supplice d'un jour; elle sait bien
que, si elle me dnonait, j'irais avec elle, non seulement jusqu'au bas
des degrs du Palais, mais encore jusqu' l'chafaud; car elle sait bien
qu'au lieu de l'abandonner au pied de l'escabeau, je monterais avec elle
dans la charrette; car elle sait bien que, tout le long du chemin, je
lui rpterais ce mot terrible: _adultre_; que, sur l'chafaud, je le
lui rpterais toujours, et qu'au moment o elle tomberait dans
l'ternit, l'accusation y tomberait avec elle.

Dixmer tait effrayant de colre et de haine; sa main avait saisi la
main de Maurice; il la secouait avec une force inconnue au jeune homme,
sur lequel un effet contraire s'oprait.  mesure que s'exaltait Dixmer,
Maurice se calmait.

--coute, dit le jeune homme,  cette vengeance il manque une chose.

--Laquelle?

--C'est que tu puisses lui dire: En sortant du tribunal, j'ai rencontr
ton amant et je l'ai tu.

--Au contraire, j'aime mieux lui dire que tu vis, et que, tout le reste
de ta vie, tu souffriras du spectacle de sa mort.

--Tu me tueras cependant, dit Maurice; ou, ajouta-t-il en regardant
autour de lui et en se voyant  peu prs matre de la position, c'est
moi qui te tuerai.

Et, ple d'motion, exalt par la colre, sentant sa force double de la
contrainte qu'il s'tait impose pour entendre Dixmer drouler jusqu'au
bout son terrible projet, il le saisit  la gorge et l'attira  lui tout
en marchant  reculons vers un escalier qui conduisait  la berge de la
rivire.

Au contact de cette main, Dixmer  son tour sentit la haine monter en
lui comme une lave.

--C'est bien, dit-il, tu n'as pas besoin de me traner de force, j'irai.

--Viens donc, tu es arm.

--Je te suis.

--Non, prcde-moi; mais, je t'en prviens, au moindre signe, au moindre
geste, je te fends la tte d'un coup de sabre.

--Oh! tu sais bien que je n'ai pas peur, dit Dixmer avec ce sourire que
la pleur de ses lvres rendait si effrayant.

--Peur de mon sabre, non, murmura Maurice, mais peur de perdre ta
vengeance. Et cependant, ajouta-t-il, maintenant que nous voil face 
face, tu peux lui dire adieu.

En effet, ils taient arrivs au bord de l'eau, et, si le regard pouvait
encore les suivre o ils taient, nul ne pouvait arriver assez  temps
pour empcher le duel d'avoir lieu.

D'ailleurs, une gale colre dvorait les deux hommes.

Tout en parlant ainsi, ils taient descendus par le petit escalier qui
donne sur la place du Palais, et ils avaient gagn le quai  peu prs
dsert; car, comme les condamnations continuaient, attendu qu'il tait
deux heures  peine, la foule encombrait encore le prtoire, les
corridors et les cours, et Dixmer paraissait avoir aussi soif du sang de
Maurice que Maurice avait soif du sang de Dixmer.

Ils s'enfoncrent alors sous une de ces votes qui conduisent des
cachots de la Conciergerie  la rivire, gouts infects aujourd'hui, et
qui jadis, sanglants, charrirent plus d'une fois les cadavres loin des
oubliettes.

Maurice se plaa entre l'eau et Dixmer.

--Je crois, dcidment, que c'est moi qui te tuerai, Maurice, dit
Dixmer; tu trembles trop.

--Et moi, Dixmer, dit Maurice en mettant le sabre  la main et en lui
fermant avec soin toute retraite, je crois, au contraire, que c'est moi
qui te tuerai, et qui, aprs t'avoir tu, prendrai dans ton portefeuille
le laissez-passer du greffe du Palais. Oh! tu as beau boutonner ton
habit, va; mon sabre l'ouvrira, je t'en rponds, ft-il d'airain comme
les cuirasses antiques.

--Ce papier, hurla Dixmer, tu le prendras?

--Oui, dit Maurice, c'est moi qui m'en servirai, de ce papier; c'est moi
qui, avec ce papier, entrerai prs de Genevive; c'est moi qui
m'assirai prs d'elle sur la charrette; c'est moi qui murmurerai  son
oreille tant qu'elle vivra: _Je t'aime_; et, quand tombera sa tte: _Je
t'aimais_.

Dixmer fit un mouvement de la main gauche pour saisir le papier de sa
main droite, et le lancer avec le portefeuille dans la rivire. Mais,
rapide comme la foudre, tranchant comme une hache, le sabre de Maurice
s'abattit sur cette main et la spara presque entirement du poignet.

Le bless jeta un cri, tout en secouant sa main mutile, et tomba en
garde.

Alors commena sous cette vote perdue et tnbreuse un combat terrible;
les deux hommes, renferms dans un espace si troit, que les coups, pour
ainsi dire, ne pouvaient s'carter de la ligne du corps, glissaient sur
la dalle humide et se retenaient difficilement aux parois de l'gout;
les attaques se multipliaient en raison de l'impatience des combattants.

Dixmer sentait son sang couler et comprenait que ses forces allaient
s'en aller avec son sang; il chargea Maurice avec une telle violence,
que celui-ci fut oblig de faire un pas en arrire. En rompant, son pied
gauche glissa, et la pointe du sabre de son ennemi entama sa poitrine.
Mais, par un mouvement rapide comme la pense, tout agenouill qu'il
tait, il releva la lame avec sa main gauche, et tendit la pointe 
Dixmer, qui, lanc par sa colre, lanc par son mouvement sur un sol
inclin, vint tomber sur son sabre et s'enferra lui-mme.

On entendit une imprcation terrible; puis les deux corps roulrent
jusque hors de la vote.

Un seul se releva; c'tait Maurice, Maurice couvert de sang, mais du
sang de son ennemi.

Il retira son sabre  lui, et,  mesure qu'il le retirait, il semblait
avec la lame aspirer le reste de vie qui agitait encore d'un
frissonnement nerveux les membres de Dixmer.

Puis, lorsqu'il se fut bien assur que celui-ci tait mort, il se pencha
sur le cadavre, ouvrit l'habit du mort, prit le portefeuille et
s'loigna rapidement.

En jetant les yeux sur lui, il vit qu'il ne ferait pas quatre pas dans
la rue sans tre arrt: il tait couvert de sang.

Il s'approcha du bord de l'eau, se pencha vers le fleuve et y lava ses
mains et son habit.

Puis il remonta rapidement l'escalier en jetant un dernier regard vers
la vote.

Un filet rouge et fumant en sortait et s'avanait ruisselant vers la
rivire.

Arriv prs du Palais, il ouvrit le portefeuille et y trouva le
laissez-passer sign du greffier du Palais.

--Merci, Dieu juste! murmura-t-il. Et il monta rapidement les degrs qui
conduisaient  la salle des Morts. Trois heures sonnaient.




LIV

La salle des morts


On se rappelle que le greffier du Palais avait ouvert  Dixmer ses
registres d'crou, et entretenu avec lui des relations que la prsence
de madame la greffire rendait fort agrables.

Cet homme, comme on le pense bien, entra dans des terreurs effroyables
lorsque vint la rvlation du complot de Dixmer.

En effet, il ne s'agissait pas moins pour lui que de paratre complice
de son faux collgue, et d'tre condamn  mort avec Genevive.

Fouquier-Tinville l'avait appel devant lui.

On comprend quel mal s'tait donn le pauvre homme pour tablir son
innocence aux yeux de l'accusateur public; il y avait russi, grce aux
aveux de Genevive, qui tablissaient son ignorance des projets de son
mari. Il y avait russi, grce  la fuite de Dixmer; il y avait russi
surtout, grce  l'intrt de Fouquier-Tinville, qui voulait conserver
son administration pure de toute tache.

--Citoyen, avait dit le greffier en se jetant  ses genoux,
pardonne-moi, je me suis laiss tromper.

--Citoyen, avait rpondu l'accusateur public, un employ de la nation
qui se laisse tromper dans des temps comme ceux-ci mrite d'tre
guillotin.

--Mais on peut tre bte, citoyen, reprit le greffier, qui mourait
d'envie d'appeler Fouquier-Tinville monseigneur.

--Bte ou non, reprit le rigide accusateur, nul ne doit se laisser
endormir dans son amour pour la Rpublique. Les oies du Capitole aussi
taient des btes, et cependant elles se sont rveilles pour sauver
Rome.

Le greffier n'avait rien  rpliquer  un pareil argument; il poussa un
gmissement et attendit.

--Je te pardonne, dit Fouquier. Je te dfendrai mme, car je ne veux pas
qu'un de mes employs soit mme souponn; mais souviens-toi qu'au
moindre mot qui reviendra  mes oreilles, au moindre souvenir de cette
affaire, tu y passeras.

Il n'est pas besoin de dire avec quel empressement et quelle sollicitude
le greffier s'en alla trouver les journaux, toujours empresss de dire
ce qu'ils savent, et quelquefois ce qu'ils ne savent pas, dussent-ils
faire tomber la tte de dix hommes.

Il chercha partout Dixmer pour lui recommander le silence; mais Dixmer
avait tout naturellement chang de domicile et il ne put le retrouver.

Genevive fut amene sur le fauteuil des accuss; mais elle avait dj
dclar, dans l'instruction, que ni elle ni son mari n'avaient aucun
complice.

Aussi, comme il remercia des yeux la pauvre femme quand il la vit passer
devant lui pour se rendre au tribunal!

Seulement, comme elle venait de passer, et qu'il tait rentr un instant
dans le greffe pour y prendre un dossier que rclamait le citoyen
Fouquier-Tinville, il vit tout  coup apparatre Dixmer, qui s'avana
vers lui d'un pas calme et tranquille.

Cette vision le ptrifia.

--Oh! fit-il, comme s'il et aperu un spectre.

--Est-ce que tu ne me reconnais pas? demanda le nouvel arrivant.

--Si fait. Tu es le citoyen Durand, ou plutt le citoyen Dixmer.

--C'est cela.

--Mais tu es mort, citoyen?

--Pas encore, comme tu vois.

--Je veux dire qu'on va t'arrter.

--Qui veux-tu qui m'arrte? Personne ne me connat.

--Mais je te connais, moi, et je n'ai qu'un mot  dire pour te faire
guillotiner.

--Et moi, je n'ai qu' en dire deux pour qu'on te guillotine avec moi.

--C'est abominable, ce que tu dis l!

--Non, c'est logique.

--Mais de quoi s'agit-il? Voyons, parle! dpche-toi, car, moins
longtemps nous causerons ensemble, moins nous courrons de danger l'un et
l'autre.

--Voici. Ma femme va tre condamne, n'est-ce pas?

--J'en ai grand'peur! pauvre femme!

--Eh bien, je dsire la voir une dernire fois pour lui dire adieu.

--O cela?

--Dans la salle des Morts!

--Tu oseras entrer l?

--Pourquoi pas?

--Oh! fit le greffier comme un homme  qui cette seule pense fait venir
la chair de poule.

--Il doit y avoir un moyen? continua Dixmer.

--D'entrer dans la salle des Morts? Oui, sans doute.

--Lequel?

--C'est de se procurer une carte.

--Et o se procure-t-on ces cartes? Le greffier plit affreusement et
balbutia:

--Ces cartes, o on se les procure, vous demandez?

--Je demande o on se les procure, rpondit Dixmer; la question est
claire, je pense.

--On se les procure... ici.

--Ah! vraiment; et qui les signe d'habitude?

--Le greffier.

--Mais le greffier, c'est toi.

--Sans doute, c'est moi.

--Tiens, comme cela tombe! reprit Dixmer en s'asseyant; tu vas me signer
une carte. Le greffier fit un bond.

--Tu me demandes ma tte, citoyen, dit-il.

--Eh! non! je te demande une carte, voil tout.

--Je vais te faire arrter, malheureux! dit le greffier rappelant toute
son nergie.

--Fais, dit Dixmer; mais,  l'instant mme, je te dnonce comme mon
complice, et, au lieu de me laisser aller tout seul dans la fameuse
salle, tu m'y accompagneras.

Le greffier plit.

--Ah! sclrat! dit-il.

--Il n'y a pas de sclrat l dedans, reprit Dixmer; j'ai besoin de
parler  ma femme, et je te demande une carte pour arriver jusqu' elle.

--Voyons, est-ce donc si ncessaire que tu lui parles?

--Il parat, puisque je risque ma tte pour y parvenir.

La raison parut plausible au greffier. Dixmer vit qu'il tait branl.

--Allons, dit-il, rassure-toi, on n'en saura rien. Que diable! il doit
se prsenter parfois des cas pareils  celui o je me trouve.

--C'est rare. Il n'y a pas grande concurrence.

--Eh bien, voyons, arrangeons cela autrement.

--Si c'est possible, je ne demande pas mieux.

--C'est on ne peut plus possible. Entre par la porte des condamns; par
cette porte-l, il ne faut pas de carte. Et puis, quand tu auras parl 
ta femme, tu m'appelleras et je te ferai sortir.

--Pas mal! fit Dixmer; malheureusement, il y a une histoire qui court la
ville.

--Laquelle?

--L'histoire d'un pauvre bossu qui s'est tromp de porte, et qui,
croyant entrer aux archives, est entr dans la salle dont nous parlons.
Seulement, comme il y tait entr par la porte des condamns, au lieu
d'y entrer par la grande porte; comme il n'avait pas de carte pour faire
reconnatre son identit, une fois entr, on n'a pas voulu le laisser
sortir. On lui a soutenu que, puisqu'il tait entr par la porte des
autres condamns, il tait condamn comme les autres. Il a eu beau
protester, jurer, appeler, personne ne l'a cru, personne n'est venu 
son aide, personne ne l'a fait sortir. De sorte que, malgr ses
protestations, ses serments, ses cris, l'excuteur lui a d'abord coup
les cheveux, et ensuite le cou. L'anecdote est-elle vraie, citoyen
greffier? Tu dois le savoir mieux que personne.

--Hlas! oui, elle est vraie! dit le greffier tout tremblant.

--Eh bien, tu vois donc qu'avec de pareils antcdents, je serais un fou
d'entrer dans un pareil coupe-gorge.

--Mais puisque je serai l, je te dis!

--Et si l'on t'appelle, si tu es occup ailleurs, si tu oublies? Dixmer
appuya impitoyablement sur le dernier mot:

--Si tu oublies que je suis l?

--Mais puisque je te promets...

--Non; d'ailleurs, cela te compromettrait: on te verrait me parler; et
puis, enfin, cela ne me convient pas. Ainsi j'aime mieux une carte.

--Impossible.

--Alors, cher ami, je parlerai, et nous irons faire un tour ensemble 
la place de la Rvolution.

Le greffier, ivre, tourdi,  demi mort, signa un laissez-passer pour un
_citoyen_.

Dixmer se jeta dessus et sortit prcipitamment pour aller prendre, dans
le prtoire, la place o nous l'avons vu.

On sait le reste.

De ce moment, le greffier, pour viter toute accusation de connivence,
alla s'asseoir prs de Fouquier-Tinville, laissant la direction de son
greffe  son premier commis.

 trois heures dix minutes, Maurice, muni de la carte, traversa une haie
de guichetiers et de gendarmes, et arriva sans encombre  la porte
fatale.

Quand nous disons fatale, nous exagrons, car il y avait deux portes. La
grande porte, par laquelle entraient et sortaient les porteurs de carte;
et la porte des condamns, par laquelle entraient ceux qui ne devaient
sortir que pour marcher  l'chafaud.

La pice dans laquelle venait de pntrer Maurice tait spare en deux
compartiments.

Dans l'un de ces compartiments sigeaient les employs chargs
d'enregistrer les noms des arrivants; dans l'autre, meuble seulement de
quelques bancs de bois, on dposait  la fois ceux qui venaient d'tre
arrts et ceux qui venaient d'tre condamns; ce qui tait  peu prs
la mme chose.

La salle tait sombre, claire seulement par les vitres d'une cloison
prise sur le greffe.

Une femme vtue de blanc et  demi vanouie gisait dans un coin, adosse
au mur.

Un homme tait debout devant elle, les bras croiss, secouant de temps
en temps la tte et hsitant  lui parler, de peur de lui rendre le
sentiment qu'elle paraissait avoir perdu.

Autour de ces deux personnages, on voyait remuer confusment les
condamns, qui sanglotaient ou chantaient des hymnes patriotiques.

D'autres se promenaient  grands pas, comme pour fuir hors de la pense
qui les dvorait.

C'tait bien l'antichambre de la mort, et l'ameublement la rendait digne
de ce nom.

On voyait des bires, remplies de paille, s'entr'ouvrir comme pour
appeler les vivants: c'taient des lits de repos, des tombeaux
provisoires.

Une grande armoire s'levait dans la paroi oppose au vitrage.

Un prisonnier l'ouvrit par curiosit et recula d'horreur.

Cette armoire renfermait les habits sanglants des supplicis de la
veille, et de longues tresses de cheveux pendaient  et l: c'taient
les pourboires du bourreau, qui les vendait aux parents, lorsque
l'autorit ne lui enjoignait pas de brler ces chres reliques.

Maurice, palpitant, hors de lui, eut  peine ouvert la porte, qu'il vit
tout le tableau d'un coup d'oeil.

Il fit trois pas dans la salle et vint tomber aux pieds de Genevive.

La pauvre femme poussa un cri que Maurice touffa sur ses lvres.

Lorin serrait, en pleurant, son ami dans ses bras; c'taient les
premires larmes qu'il et verses.

Chose trange! tous ces malheureux assembls, qui devaient mourir
ensemble, regardaient  peine le touchant tableau que leur offraient ces
malheureux, leurs semblables.

Chacun avait trop de ses propres motions pour prendre une part des
motions des autres.

Les trois amis demeurrent un moment unis dans une treinte muette,
ardente et presque joyeuse.

Lorin se dtacha le premier du groupe douloureux.

--Tu es donc condamn aussi? dit-il  Maurice.

--Oui, rpondit celui-ci.

--Oh! bonheur! murmura Genevive. La joie des gens qui n'ont qu'une
heure  vivre ne peut pas mme durer autant que leur vie. Maurice, aprs
avoir contempl Genevive avec cet amour ardent et profond qu'il avait
dans le coeur, aprs l'avoir remercie de cette parole  la fois si
goste et si tendre qui venait de lui chapper, se tourna vers Lorin:

--Maintenant, dit-il tout en enfermant dans sa main les deux mains de
Genevive, causons.

--Ah! oui, causons, rpondit Lorin; mais s'il nous en reste le temps,
c'est bien juste. Que veux-tu me dire? Voyons.

--Tu as t arrt  cause de moi, condamn  cause d'elle, n'ayant rien
commis contre les lois; comme Genevive et moi nous payons notre dette,
il ne convient pas qu'on te fasse payer en mme temps que nous.

--Je ne comprends pas.

--Lorin, tu es libre.

--Libre, moi? Tu es fou! dit Lorin.

--Non, je ne suis pas fou; je te rpte que tu es libre, tiens, voici un
laissez-passer. On te demandera qui tu es; tu es employ au greffe des
Carmes; tu es venu parler au citoyen greffier du Palais; tu lui as, par
curiosit, demand un laissez-passer pour voir les condamns; tu les as
vus, tu es satisfait et tu t'en vas.

--C'est une plaisanterie, n'est-ce pas?

--Non pas, mon cher ami, voici la carte, profite de l'avantage. Tu n'es
pas amoureux, toi; tu n'as pas besoin de mourir pour passer quelques
minutes de plus avec la bien-aime de ton coeur, et ne pas perdre une
seconde de ton ternit.

--Eh bien! Maurice, dit Lorin, si l'on peut sortir d'ici, ce que je
n'eusse jamais cru, je te jure, pourquoi ne fais-tu pas sauver madame
d'abord? Quant  toi, nous aviserons.

--Impossible, dit Maurice avec un affreux serrement de coeur; tiens, tu
vois, il y a sur la carte un citoyen, et non une citoyenne; et,
d'ailleurs, Genevive ne voudrait pas sortir en me laissant ici, vivre
en sachant que je vais mourir.

--Eh bien, mais si elle ne le veut pas, pourquoi le voudrais-je, moi? Tu
crois donc que j'ai moins de courage qu'une femme?

--Non, mon ami, je sais, au contraire, que tu es le plus brave des
hommes; mais rien au monde ne saurait excuser ton enttement en pareil
cas. Allons, Lorin, profite du moment et donne-nous cette joie suprme
de te savoir libre et heureux!

--Heureux! s'cria Lorin, est-ce que tu plaisantes? heureux sans
vous?... Eh! que diable veux-tu que je fasse en ce monde, sans vous, 
Paris, hors de mes habitudes? Ne plus vous voir, ne plus vous ennuyer de
mes bouts-rims? Ah! pardieu, non!

--Lorin, mon ami!...

--Justement, c'est parce que je suis ton ami que j'insiste; avec la
perspective de vous retrouver tous deux, si j'tais prisonnier comme je
le suis, je renverserais des murailles; mais, pour me sauver d'ici tout
seul, pour m'en aller dans les rues le front courb avec quelque chose
comme un remords qui criera incessamment  mon oreille: Maurice!
Genevive!; pour passer dans certains quartiers et devant certaines
maisons o j'ai vu vos personnes et o je ne verrai plus que vos ombres;
pour en arriver enfin  excrer ce cher Paris que j'aimais tant, ah! ma
foi non, et je trouve qu'on a eu raison de proscrire les rois, ne ft-ce
qu' cause du roi Dagobert.

--Et en quoi le roi Dagobert a-t-il rapport  ce qui se passe entre
nous?

--En quoi? Cet affreux tyran ne disait-il pas au grand loi: Il n'est
si bonne compagnie qu'il ne faille quitter? Eh bien, moi je suis un
rpublicain! et je dis: Rien ne doit nous faire quitter la bonne
compagnie, mme la guillotine; je me sens bien ici, et j'y reste.

--Pauvre ami! pauvre ami! dit Maurice.

Genevive ne disait rien, mais elle le regardait avec des yeux baigns
de larmes.

--Tu regrettes la vie, toi! dit Lorin.

--Oui,  cause d'elle!

--Et moi, je ne la regrette  cause de rien; pas mme  cause de la
desse Raison, laquelle--j'ai oubli de te faire part de cette
circonstance--a eu dernirement les torts les plus graves envers moi, ce
qui ne lui donnera pas mme la peine de se consoler comme l'autre
Arthmise, l'ancienne; je m'en irai donc trs calme et trs factieux;
j'amuserai tous ces gredins qui courent aprs la charrette; je dirai un
joli quatrain  M. Sanson, et bonsoir la compagnie... c'est--dire...
attends donc.

Lorin s'interrompit.

--Ah! si fait, si fait, dit-il, si fait, je veux sortir; je savais bien
que je n'aimais personne; mais j'oubliais que je hassais quelqu'un; ta
montre, Maurice, ta montre!

--Trois heures et demie.

--J'ai le temps, mordieu! j'ai le temps.

--Certainement, s'cria Maurice; il reste neuf accuss aujourd'hui, cela
ne finira pas avant cinq heures; nous avons donc prs de deux heures
devant nous.

--C'est tout ce qu'il me faut; donne-moi ta carte et prte-moi vingt
sous.

--Oh! mon Dieu! qu'allez-vous faire? murmura Genevive.

Maurice lui serra la main; l'important pour lui, c'tait que Lorin
sortt.

--J'ai mon ide, dit Lorin.

Maurice tira sa bourse de sa poche et la mit dans la main de son ami.

--Maintenant, la carte, pour l'amour de Dieu! Je veux dire pour l'amour
de l'tre ternel. Maurice lui remit la carte.

Lorin baisa la main de Genevive, et, profitant du moment o l'on
amenait dans le greffe une fourne de condamns, il enjamba les bancs de
bois et se prsenta  la grande porte.

--Eh! dit un gendarme, en voil un qui se sauve, il me semble. Lorin se
redressa et prsenta sa carte.

--Tiens, dit-il, citoyen gendarme, apprends  mieux connatre les gens.

Le gendarme reconnut la signature du greffier; mais il appartenait 
cette catgorie de fonctionnaires qui manquent gnralement de
confiance, et, comme, juste en ce moment, le greffier descendait du
tribunal avec un frisson qui ne l'avait point quitt depuis qu'il avait
si imprudemment hasard sa signature:

--Citoyen greffier, dit-il, voici un papier  l'aide duquel un
particulier veut sortir de la salle des Morts; est-il bon, le papier?

Le greffier blmit de frayeur, et, convaincu, s'il regardait, qu'il
allait apercevoir la terrible figure de Dixmer, il se hta de rpondre
en s'emparant de la carte:

--Oui, oui, c'est bien ma signature.

--Alors, dit Lorin, si c'est ta signature, rends-la-moi.

--Non pas, dit le greffier en la dchirant en mille morceaux, non pas!
ces sortes de cartes ne peuvent servir qu'une fois.

Lorin resta un moment irrsolu.

--Ah! tant pis, dit-il; mais, avant tout, il faut que je le tue. Et il
s'lana hors du greffe.

Maurice avait suivi Lorin avec une motion facile  comprendre; ds que
Lorin eut disparu:

--Il est sauv! dit-il  Genevive avec une exaltation qui ressemblait 
la joie; on a dchir sa carte, il ne pourra plus rentrer; puis,
d'ailleurs, pt-il rentrer, la sance du tribunal va finir:  cinq
heures, il reviendra, nous serons morts.

Genevive poussa un soupir et frissonna.

--Oh! presse-moi dans tes bras, dit-elle, et ne nous quittons plus....
Pourquoi n'est-il pas possible, mon Dieu! qu'un mme coup nous frappe,
pour que nous exhalions ensemble notre dernier soupir!

Alors ils se retirrent au plus profond de la salle obscure, Genevive
s'assit tout prs de Maurice et lui passa ses deux bras autour du cou;
ainsi enlacs respirant le mme souffle, teignant d'avance en eux-mmes
le bruit et la pense, ils s'engourdirent,  force d'amour, aux
approches de la mort.

Une demi-heure se passa.




LV

Pourquoi Lorin tait sorti


Tout  coup un grand bruit se fit entendre, les gendarmes dbouchrent
de la porte basse; derrire eux venaient Sanson et ses aides, qui
portaient des paquets de cordes.

--Oh! mon ami, mon ami! dit Genevive, voil le moment fatal, je me sens
dfaillir.

--Et vous avez tort, dit la voix clatante de Lorin:


          _Vous avez tort, en vrit,_
          _Car la mort, c'est la libert!_


--Lorin! s'cria Maurice au dsespoir.

--Ils ne sont pas bons, n'est-ce pas? Je suis de ton avis; depuis hier,
je n'en fais que de pitoyables...

--Ah! il s'agit bien de cela. Tu es revenu, malheureux!... tu es
revenu!...

--C'taient nos conventions, je pense? coute, car, aussi bien, ce que
j'ai  dire t'intresse ainsi que madame.

--Mon Dieu! mon Dieu!

--Laisse-moi donc parler, ou je n'aurai pas le temps de conter la chose.
Je voulais sortir pour acheter un couteau rue de la Barillerie.

--Que voulais-tu faire d'un couteau?

--J'en voulais tuer ce bon M. Dixmer. Genevive frissonna.

--Ah! fit Maurice, je comprends.

--Je l'ai achet. Voici ce que je me disais, et tu vas comprendre
combien ton ami a l'esprit logique. Je commence  croire que j'aurais d
me faire mathmaticien au lieu de me faire pote. Malheureusement il est
trop tard maintenant. Voici donc ce que je me disais; suis mon
raisonnement: M. Dixmer a compromis sa femme; M. Dixmer est venu la
voir juger; M. Dixmer ne se privera pas du plaisir de la voir passer en
charrette, surtout nous l'accompagnant. Je vais donc le trouver au
premier rang des spectateurs: je me glisserai prs de lui; je lui dirai:
Bonjour, monsieur Dixmer, et je lui planterai mon couteau dans le
flanc.

--Lorin! s'cria Genevive.

--Rassurez-vous, chre amie, la Providence y avait mis bon ordre.
Imaginez-vous que les spectateurs, au lieu de se tenir en face du
Palais, comme c'est leur habitude, avaient fait demi-tour  droite et
bordaient le quai. Tiens, me dis-je, c'est sans doute un chien qui se
noie, pourquoi Dixmer ne serait-il pas l. Un chien qui se noie a fait
toujours passer le temps. Je m'approche du parapet, et je vois tout le
long de la berge un tas de gens qui levaient les bras en l'air et qui se
baissaient pour regarder quelque chose  terre, en poussant des _hlas_!
 faire dborder la Seine. Je m'approche.... Ce quelque chose... devine
qui c'tait...

--C'tait Dixmer, dit Maurice d'une voix sombre.

--Oui. Comment peux-tu deviner cela? Oui, Dixmer, cher ami, Dixmer, qui
s'est ouvert le ventre tout seul; le malheureux s'est tu en expiation
sans doute.

--Ah! dit Maurice avec un sombre sourire, c'est ce que tu as pens?

Genevive laissa tomber sa tte entre ses mains; elle tait trop faible
pour supporter tant d'motions successives.

--Oui, j'ai pens cela, attendu qu'on a retrouv prs de lui son sabre
ensanglant;  moins que toutefois... il n'ait rencontr quelqu'un....

Maurice, sans rien dire, et profitant du moment o Genevive, accable,
ne pouvait le voir, ouvrit son habit et montra  Lorin son gilet et sa
chemise ensanglants.

--Ah! c'est autre chose, dit Lorin. Et il tendit la main  Maurice.

--Maintenant, dit-il en se penchant  l'oreille de Maurice, comme on ne
m'a pas fouill, attendu que je suis rentr en disant que j'tais de la
suite de M. Sanson, j'ai toujours le couteau, si la guillotine te
rpugne.

Maurice s'empara de l'arme avec un mouvement de joie.

--Non, dit-il, elle souffrirait trop. Et il rendit le couteau  Lorin.

--Tu as raison, dit celui-ci; vive la machine de M. Guillotin! Qu'est-ce
que la machine de M. Guillotin? Une chiquenaude sur le cou comme l'a dit
Danton. Qu'est-ce qu'une chiquenaude?

Et il jeta le couteau au milieu du groupe des condamns. L'un d'eux le
prit, se l'enfona dans la poitrine, et tomba mort sur le coup.

Au mme moment, Genevive fit un mouvement et poussa un cri. Sanson
venait de lui poser la main sur l'paule.




LVI

Vive Simon!


Au cri pouss par Genevive, Maurice comprit que la lutte allait
commencer.

L'amour peut exalter l'me jusqu' l'hrosme; l'amour peut, contre
l'instinct naturel, pousser une crature humaine  dsirer la mort; mais
il n'teint pas en elle l'apprhension de la douleur. Il tait vident
que Genevive acceptait plus patiemment et plus religieusement la mort
depuis que Maurice mourait avec elle; mais la rsignation n'exclut pas
la souffrance, et sortir de ce monde, c'est non seulement tomber dans
cet abme qu'on appelle l'inconnu, mais c'est souffrir en tombant.

Maurice embrassa d'un regard toute la scne prsente, et d'une pense
toute celle qui allait suivre:

Au milieu de la salle, un cadavre de la poitrine duquel un gendarme, en
se prcipitant, avait arrach le couteau, de peur qu'il ne servt 
d'autres.

Autour de lui, des hommes muets de dsespoir et faisant  peine
attention  lui, crivant au crayon sur un portefeuille des mots sans
suite, ou se serrant la main les uns aux autres; ceux-ci rptant sans
relche, et comme font les insenss, un nom chri, ou mouillant de
larmes un portrait, une bague, une tresse de cheveux; ceux-l vomissant
de furieuses imprcations contre la tyrannie, mot banal toujours maudit
par tout le monde tour  tour, et quelquefois mme par les tyrans.

Au milieu de toutes ces infortunes, Sanson, appesanti moins encore par
ses cinquante-quatre ans que par la gravit de son lugubre office;
Sanson, aussi doux, aussi consolateur que sa mission lui permettait de
l'tre, donnait  celui-ci un conseil,  celui-l un triste
encouragement, et trouvant des paroles chrtiennes  rpondre au
dsespoir comme  la bravade!

--Citoyenne, dit-il  Genevive, il faudra ter le fichu et relever ou
couper les cheveux, s'il vous plat. Genevive devint tremblante.

--Allons, mon amie, fit doucement Lorin, du courage!

--Puis-je relever moi-mme les cheveux de madame? demanda Maurice.

--Oh! oui, s'cria Genevive, lui! je vous en supplie, monsieur Sanson.

--Faites, dit le vieillard en dtournant la tte. Maurice dnoua sa
cravate tide de la chaleur de son cou, Genevive la baisa, et se
mettant  genoux devant le jeune homme, lui prsenta cette tte
charmante, plus belle dans sa douleur qu'elle n'avait jamais t dans sa
joie. Quand Maurice eut fini la funbre opration, ses mains taient si
tremblantes, il y avait tant de douleur dans l'expression de son visage,
que Genevive s'cria:

--Oh! j'ai du courage, Maurice. Sanson se retourna.

--N'est-ce pas, monsieur, que j'ai du courage? dit-elle.

--Certainement, citoyenne, rpondit l'excuteur d'une voix mue, et un
vrai courage.

Pendant ce temps, le premier aide avait parcouru le bordereau envoy par
Fouquier-Tinville.

--Quatorze, dit-il. Sanson compta les condamns.

--Quinze, y compris le mort, dit-il; comment cela se fait-il?

Lorin et Genevive comptrent aprs lui, mus par une mme pense.

--Vous dites qu'il n'y a que quatorze condamns et que nous sommes
quinze? dit-elle.

--Oui, il faut que le citoyen Fouquier-Tinville se soit tromp.

--Oh! tu mentais, dit Genevive  Maurice, tu n'tais point condamn.

--Pourquoi attendre  demain, quand c'est aujourd'hui que tu meurs?
rpondit Maurice.

--Ami, dit-elle en souriant, tu me rassures: je vois maintenant qu'il
est facile de mourir.

--Lorin, dit Maurice, Lorin, une dernire fois... nul ne peut te
reconnatre ici... dis que tu es venu me dire adieu... dis que tu as t
enferm par erreur. Appelle le gendarme qui t'a vu sortir.... Je serai le
vrai condamn, moi qui dois mourir; mais toi, nous t'en supplions, ami,
fais-nous la joie de vivre pour garder notre mmoire; il est temps
encore, Lorin, nous t'en supplions!

Genevive joignit ses deux mains en signe de prire. Lorin prit les deux
mains de la jeune femme et les baisa.

--J'ai dit non, et c'est non, rpondit Lorin d'une voix ferme; ne m'en
parlez plus, ou, en vrit, je croirai que je vous gne.

--Quatorze, rpta Sanson, et ils sont quinze! Puis, levant la voix:

--Voyons, dit-il, y a-t-il quelqu'un qui rclame? y a-t-il quelqu'un qui
puisse prouver qu'il se trouve ici par erreur?

Peut-tre quelques bouches s'ouvrirent-elles  cette demande; mais elles
se refermrent sans prononcer une parole; ceux qui eussent menti avaient
honte de mentir; celui qui n'et pas menti ne voulait point parler.

Il se fit un silence de plusieurs minutes pendant lequel les aides
continuaient leur lugubre office.

--Citoyens, nous sommes prts..., dit alors la voix sourde et solennelle
du vieux Sanson.

Quelques sanglots et quelques gmissements rpondirent  cette voix.

--Eh bien, dit Lorin, soit!


          _Mourons pour la patrie,_
          _C'est le sort le plus beau!..._


Oui, quand on meurt pour la patrie; mais, dcidment, je commence 
croire que nous ne mourons pas pour le plaisir de ceux qui nous
regardent mourir. Ma foi, Maurice, je suis de ton avis, je commence
aussi  me dgoter de la Rpublique.

--L'appel! dit un commissaire  la porte.

Plusieurs gendarmes entrrent dans la salle et fermrent ainsi les
issues, se plaant entre la vie et les condamns, comme pour empcher
ceux-ci d'y revenir.

On fit l'appel.

Maurice, qui avait vu juger le condamn qui s'tait tu avec le couteau
de Lorin, rpondit quand on pronona son nom. Il se trouva alors qu'il
n'y avait que le mort de trop.

On le porta hors de la salle. Si son identit et t constate, si on
l'et reconnu pour condamn, tout mort qu'il tait, on l'et guillotin
avec les autres.

Les survivants furent pousss vers la sortie.

 mesure que l'un d'eux passait devant le guichet, on lui liait les
mains derrire le dos.

Pas une parole ne s'changea pendant dix minutes entre ces malheureux.

Les bourreaux seuls parlaient et agissaient.

Maurice, Genevive et Lorin, qui ne pouvaient plus se tenir, se
pressaient les uns contre les autres pour n'tre point spars. Puis les
condamns furent pousss de la Conciergerie dans la cour.

L, le spectacle devint effrayant.

Plusieurs faiblirent  la vue des charrettes; les guichetiers les
aidrent  monter.

On entendait derrire les portes, encore fermes, les voix confuses de
la foule, et l'on devinait  ses rumeurs qu'elle tait nombreuse.

Genevive monta sur la charrette avec assez de force; d'ailleurs,
Maurice la soutenait du coude. Maurice s'lana rapidement derrire
elle.

Lorin ne se pressa pas. Il choisit sa place et s'assit  la gauche de
Maurice.

Les portes s'ouvrirent; aux premiers rangs tait Simon.

Les deux amis le reconnurent; lui-mme les vit.

Il monta sur la borne prs de laquelle les charrettes devaient passer;
il y en avait trois.

La premire charrette s'branla; c'tait celle o se trouvaient les
trois amis.

--Eh! bonjour, beau grenadier! dit Simon  Lorin; tu vas essayer de mon
tranchet, que je pense?

--Oui, dit Lorin, et je tcherai de ne pas trop l'brcher pour qu'il
puisse  ton tour te tailler le cuir. Les deux autres charrettes
s'branlrent, suivant la premire.

Une effroyable tempte de cris, de bravos, de gmissements, de
maldictions, fit explosion  l'entour des condamns.

--Du courage, Genevive, du courage! murmurait Maurice.

--Oh! rpondit la jeune femme, je ne regrette pas la vie, puisque je
meurs avec toi. Je regrette de n'avoir pas les mains libres pour te
serrer au moins dans mes bras avant de mourir.

--Lorin, dit Maurice, Lorin, fouille dans la poche de mon gilet, tu y
trouveras un canif.

--Oh! mordieu! dit Lorin, comme le canif me va; j'tais humili d'aller
 la mort garrott comme un veau.

Maurice abaissa sa poche  la hauteur des mains de son ami; Lorin y prit
le canif; puis,  eux deux, ils l'ouvrirent.

Alors Maurice le prit entre ses dents, et coupa les cordes qui liaient
les mains de Lorin.

Lorin dbarrass de ses cordes, rendit le mme service  Maurice.

--Dpche-toi, disait le jeune homme, voil Genevive qui s'vanouit.

En effet, pour accomplir cette opration, Maurice s'tait dtourn un
instant de la pauvre femme, et, comme si toute sa force venait de lui,
elle avait ferm les yeux et laiss tomber sa tte sur sa poitrine.

--Genevive, dit Maurice, Genevive, rouvre les yeux, mon amie; nous
n'avons plus que quelques minutes  nous voir en ce monde.

--Ces cordes me blessent, murmura la jeune femme. Maurice la dlia.
Aussitt elle rouvrit les yeux et se leva, en proie  une exaltation qui
la fit blouissante de beaut.

Elle entoura d'un bras le cou de Maurice, saisit de l'autre main celle
de Lorin, et tous trois, debout sur la charrette, ayant  leurs pieds
les deux autres victimes ensevelies dans la stupeur d'une mort
anticipe, ils lancrent au ciel, qui leur permettait de s'appuyer
librement l'un sur l'autre, un geste et un regard reconnaissants.

Le peuple, qui les insultait quand ils taient assis, se tut quand il
les vit debout.

On aperut l'chafaud.

Maurice et Lorin le virent; Genevive ne le vit pas, elle ne regardait
que son amant. La charrette s'arrta.

--Je t'aime, dit Maurice  Genevive, je t'aime!

--La femme d'abord, la femme la premire! crirent mille voix.

--Merci, peuple, dit Maurice; qui donc disait que tu tais cruel?

Il prit Genevive dans ses bras, et, les lvres colles sur ses lvres,
il la porta dans les bras de Sanson.

--Courage! criait Lorin; courage!

--J'en ai, rpondit Genevive; j'en ai!

--Je t'aime! murmurait Maurice; je t'aime!

Ce n'taient plus des victimes que l'on gorgeait, c'taient des amis
qui se faisaient fte de la mort.

--Adieu! cria Genevive  Lorin.

--Au revoir! rpondit celui-ci. Genevive disparut sous la fatale
bascule.

-- toi! dit Lorin.

-- toi! fit Maurice.

--coute! elle t'appelle. En effet, Genevive poussa son dernier cri.

--Viens, dit-elle. Une grande rumeur se fit dans la foule. La belle et
gracieuse tte tait tombe. Maurice s'lana.

--C'est trop juste, disait Lorin, suivons la logique. M'entends-tu,
Maurice?

--Oui.

--Elle t'aimait, on la tue la premire; tu n'es pas condamn, tu meurs
le second; moi, je n'ai rien fait, et, comme je suis le plus criminel
des trois, je passe le dernier.


          _Et voil comment tout s'explique_
          _Avec l'aide de la logique._


Ma foi, citoyen Sanson, je t'avais promis un quatrain; mais tu te
contenteras d'un distique.

--Je t'aimais! murmura Maurice li  la planche fatale et souriant  la
tte de son amie; je t'aime.... Le fer trancha la moiti du mot.

-- moi! s'cria Lorin en bondissant sur l'chafaud, et vite! car, en
vrit, j'y perds la tte.... Citoyen Sanson, je t'ai fait banqueroute de
deux vers, mais je t'offre en place un calembour.

Sanson le lia  son tour.

--Voyons, dit Lorin, c'est la mode de crier vive quelque chose quand on
meurt. Autrefois, on criait: Vive le roi! mais il n'y a plus de roi.
Depuis, on a cri: Vive la libert! mais il n'y a plus de libert. Ma
foi, vive Simon! qui nous runit tous trois.

Et la tte du gnreux jeune homme tomba prs de celles de Maurice et de
Genevive!

FIN

       *       *       *       *       *


Bibliographie--OEuvres compltes:
Tir de _Bibliographie des Auteurs Modernes (1801--1934)_ par Hector
Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres
Franaises, Aux Horizons de France, 39 rue du Gnral Foy, 1935 Tome 5.

1. =lgie sur la mort du gnral Foy.=
Paris, Stier, 1825, in-8 de 14 pp.

2. =La Chasse et l'Amour.=
Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau, Adolphe (M. Ribbing de Leuven)
et Davy (Davy de la Pailleterie: A. Dumas).
Reprsent pour la premire fois,  Paris, au thtre de
l'Ambigu-Comique (22 sept.1825).

Paris, Chez Duvernois, Stier, 1825, in-8 de 40 pp.

3. =Canaris.=
Dithyrambe. Au profit des Grecs.
Paris, Sanson, 1826, in-12 de 10 pp.

4. =Nouvelles contemporaines.=
Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216 pp.

5. =La Noce et l'Enterrement.=
Vaudeville en trois tableaux, par MM. Davy, Lassagne et Gustave.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, au thtre de la
Porte-Saint-Martin (21 nov.1826).
Paris, Chez Bezou, 1826, in-8 de 46 pp.

6. =Henri III et sa cour.=
Drame historique en cinq actes et en prose.
Reprsent au Thtre-Franais (11 fv.1829).
Paris, Vezard et Cie, 1829, in-8 de 171 pp.

7. =Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome.=
Trilogie dramatique sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec
prologue et pilogue.
Reprsent  Paris sur le Thtre Royal de l'Odon (30 mars 1830).
Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.

8. =Rapport au Gnral La Fayette sur l'enlvement des poudres de Soissons.=
Paris, Impr. de Stier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp.

9. =Napolon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France.=
Drame en six actes.
Reprsent pour la premire fois, sur le Thtre Royal de l'Odon
(10 janv. 1831).
Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de XVI-219 pp.

10. =Antony.=
Drame en cinq actes en prose.
Reprsent pour la premire fois sur le thtre de la Porte-Saint-Martin
(3 mai 1831).
Paris, Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n.
ch. (post-scriptum).

11. =Charles VII chez ses grands vassaux.=
Tragdie en cinq actes.
Reprsente pour la premire fois sur le Thtre Royal de l'Odon
(20 oct. 1831).
Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 pp.

12. =Richard Darlington.=
Drame en cinq actes et en prose, prcd de =La Maison du Docteur=,
prologue par MM. Dinaux.
Reprsent pour la premire fois sur le thtre de la Porte-Saint-Martin
(10 dc. 1831).
Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.

13. =Teresa.=
Drame en cinq actes et en prose.
Reprsent pour la premire fois sur le Thtre Royal de l'Opra-Comique
(6 fv. 1832).
Paris, Barba; Vve Charles Bchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 pp.

14. =Le Mari de la veuve.=
Comdie en un acte et en prose, par M.***.
Reprsente pour la premire fois sur le Thtre-Franais (4 avr. 1832).
Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.

15. =La Tour de Nesle.=
Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM. Gaillardet et ***.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le thtre de la
Porte-Saint-Martin (29 mai 1832).
Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.

16. =Gaule et France.=
Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.

17. =Impressions de voyage.=
Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont, 1834-1837, 5 vol. in-8.

18. =Angle.=
Drame en cinq actes.
Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254 pp.

19. =Catherine Howard.=
Drame en cinq actes et en huit tableaux.
Paris, Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.

20. =Souvenirs d'Antony.=
Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360 pp.

21. =Chroniques de France. Isabel de Bavire= (Rgne de Charles VI).
Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.

22. =Don Juan de Marana ou la chute d'un ange.=
Mystre en cinq actes.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le thtre de la
Porte-Saint-Martin (30 avr.1836).
Paris, Marchant, diteur du Magasin Thtral, 1836 in-8 de 303 p.

23. =Kean.=
Comdie en cinq actes.
Reprsente pour la premire fois aux Varits (31 aot 1836).
Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263 pp.

24. =Piquillo.=
Opra-comique en trois actes.
Reprsent pour la premire fois sur le Thtre Royal de l'Opra-Comique
(31 oct. 1837).
Paris, Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.

25. =Caligula.=
Tragdie en cinq actes et en vers, avec un prologue.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais (26
dc. 1837).
Paris, Marchant, Editeur du Magasin Thtral, 1838 in-8 de 170 p.

26. =La Salle d'armes.= I. =Pauline= II.= Pascal Bruno =(prcd de
=Murat=).
Paris, Dumont, Au Salon littraire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 e t 352 pp.

27. =Le Capitaine Paul=
(La main droite du Sire de Giac).
Paris, Dumont, 1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.

28. =Paul Jones.=
Drame en cinq actes.
Reprsent pour la premire fois,  Paris (8 oct. 1838).
Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.

29. =Nouvelles impressions de voyage.=
=Quinze jours au Sina, =par MM. A. Dumas et A. Dauzats.
Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp.

30. =Act.=
Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 et 302 pp.

31. =La Comtesse de Salisbury.= Chroniques de France.
Paris, Dumont, (et Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.

32. =Jacques Ortis.=
Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (prface de Pier-Angelo-Fiorentino)
et 312 pp.

33. =Mademoiselle de Belle-Isle.=
Drame en cinq actes, en prose.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais (2 avr.
1839).
Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.

34. =Le Capitaine Pamphile.=
Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et 296 pp.

35. =L'Alchimiste.=
Drame en cinq actes en vers.
Reprsent pour la premire fois, sur le Thtre de la Renaissance (10
avr. 1839).
Paris, Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.

36. =Crimes clbres.=
Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8 vol. in-8.

37. =Napolon=, avec douze portraits en pied, gravs sur acier par les
meilleurs artistes, d'aprs les peintures et les dessins de Horace
Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc.

Paris, Au Plutarque franais; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.

38. =Othon l'archer.=
Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.

39. =Les Stuarts.=
Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.

40. =Matre Adam le Calabrais.=
Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.

41. =Aventures de John Davys.=
Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol. in-8.

42. =Le Matre d'armes.=
Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, 322 et 336 pp.

43. =Un Mariage sous Louis XV.=
Comdie en cinq actes.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais
(1er juin 1841).
Paris, Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.

44. =Praxde,=
suivi de =Don Martin de Freytas= et de =Pierre-le-Cruel.=
Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.

45. =Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France.=
Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.

46. =Excursions sur les bords du Rhin.=
Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 de 328, 326 et 334 pp.

47. =Une anne  Florence.=
Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et 343 pp.

48. =Jehanne la Pucelle.= 1429-1431.
Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de VII-327 pp.

49. =Le Speronare=
Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.

50. =Le Capitaine Arena.=
Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314 pp.

51. =Lorenzino.= Magasin thtral. Thtre franais.
Drame en cinq actes et en prose.
Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.

52. =Halifax.= Magasin thtral. Choix de pices nouvelles,
joues sur tous les thtres de Paris. Thtre des Varits.
Comdie en trois actes et un prologue.
Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.

53. =Le Chevalier d'Harmental.=
Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.

54. =Le Corricolo.=
Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.

55. =Les Demoiselles de Saint-Cyr.=
Comdie en cinq actes, suivie d'une lettre  l'auteur  M. Jules Janin.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais (25
juill.1843). Paris, chez Marchant, et tous les Marchands de Nouveauts,
1843, gr.
in-8 de 1 f. (lettre de Dumas  son diteur), 38 pp. et VIII pp. (lettre
 J. Janin).

56. =La Villa Palmieri.=
Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.

57. =Louise Bernard.= Magasin thtral. Choix de pices nouvelles,
joues sur tous les thtres de Paris.
Thtre de la Porte-Saint-Martin.
Drame en cinq actes.
Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34 pp.

58. =Un Alchimiste au dix-neuvime sicle.=
Paris, Imprimerie de Paul Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.

59. =Filles, Lorettes et Courtisanes.=
Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338 pp.

60. =Ascanio.=
Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.

61. =Le Laird de Dumbicky.= Magasin thtral. Choix de pices nouvelles,
joues sur tous les thtres de Paris.
Thtre Royal de l'Odon.
Drame en cinq actes.
Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 pp.

62. =Sylvandire.=
Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp.

63. =Fernande.=
Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.

64. A. =Les Trois Mousquetaires=
Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8.
B. =Les Mousquetaires=
Drame en cinq actes et douze tableaux, prcd de =L'Auberge de Bthune=,
prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre de
l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845).
Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59 pp.
C. =La Jeunesse des Mousquetaires.=
Pice en 14 tableaux, par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp.
D. =Le Prisonnier de la Bastille,= fin des =Mousquetaires.=
Drame en cinq actes et neuf tableaux.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre Imprial du
Cirque (22 mars 1861).
Paris, Michel Lvy frres, s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.

65. =Le Chteau d'Eppstein.=
Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de 323, 353 et 322 pp.

66. =Amaury.=
Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.

67. =Ccile.=
Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.

68. A. =Gabriel Lambert.=
Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8.
B. =Gabriel Lambert.=
Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et Amde de Jallais.
Paris, Michel Lvy frres, 1866, in-18 de 132 pp.

69. =Louis XIV et son sicle.=
Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour, 1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de
II-492 et 512 pp.

70. A. =Le Comte de Monte-Cristo.=
Paris, Ption, 1845-1846, 18 vol. in-8.
B. =Monte-Cristo.=
Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp.
C. =Le Comte de Morcerf.=
Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp.
D. =Villefort.=
Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.

71. A. =La Reine Margot.=
Paris, Garnier frres, 1845, 6 vol. in-8.
B. =La Reine Margot.=
Bibliothque dramatique. Thtre moderne. 2me srie.
Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, Michel Lvy frres, 1847, in-12 de 152 pp.

72. =Vingt Ans aprs,= suite des =Trois Mousquetaires.=
Paris, Baudry, 1845, 10 vol.

73. A. =Une Fille du Rgent.=
Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8.
B. =Une Fille du Rgent.=
Comdie en cinq actes dont un prologue.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais
(1er avr. 1846).
Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.

74. =Les Mdicis.= Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.

75. =Michel-Ange et Raphal Sanzio.=
Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 345 et 306 pp.

76. =Les Frres Corses.=
Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de 302 et 312 pp.

77. A. =Le Chevalier de Maison-Rouge.=
Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol. in-8.
B. =Le Chevalier de Maison-Rouge.= Bibliothque dramatique.
Thtre moderne. 2me srie.
pisode du temps des Girondins, drame en 5 actes et 12 tableaux,
par MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, Michel Lvy frres, 1847, in-18 de 139 pp.

78. =Histoire d'un casse-noisette.=
Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet. in-8.

79. =La Bouillie de la Comtesse Berthe.=
Paris, J. Hetzel, 1845, pet. in-8 de 126 pp.

80. =Nanon de Lartigues.=
Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et 331 pp.

81. =Madame de Cond.=
Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et 307 pp.

82. =La Vicomtesse de Cambes.=
Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 334 et 324 pp.

83. =L'Abbaye de Peyssac.=
Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et 363 pp.
N. B. Ces 8 volumes (n 80  83) constituent une srie intitule:
=La Guerre des femmes=, qui a inspir la pice:
=La Guerre des femmes.=
Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre Historique
(1er oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de 57 pp.

84. A. =La Dame de Monsoreau.=
Paris, Ption, 1846, 8 vol. in-8.
B. =La Dame de Monsoreau.=
Drame en cinq actes et dix tableaux, prcd de =L'Etang de Beaug,
= prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, Michel Lvy, 1860, in-12 de 196 pp.

85. =Le Btard de Maulon.=
Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.

86. =Les Deux Diane.=
Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.

87. =Mmoires d'un mdecin.=
Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot), 1846-1848, 19 vol. in-8.

88. =Les Quarante-Cinq.=
Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.

89. =Intrigue et Amour.= Bibliothque dramatique.
Thtre moderne. 2me srie.
Drame en cinq actes et neuf tableaux.
Paris, Michel Lvy frres, 1847, in-12 de 99 pp.

90. =Impressions de voyage. De Paris  Cadix.=
Paris, Ancienne maison Delloye, Garnier frres, 1847-1848, 5 vol. in-8.

91. =Hamlet, prince de Danemark.=
Bibliothque dramatique. Thtre moderne. 2me srie.
Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A. Dumas et Paul Meurice.
Paris, Michel Lvy frres, 1848, in-18 de 106 pp.

92. =Catilina.=
Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, Michel Lvy frres, 1848, in-18 de 151 pp.

93. =Le Vicomte de Bragelonne.= ou=Dix ans plus tard,=
suite des Trois Mousquetaires et de Vingt Ans aprs.
Paris, Michel Lvy frres, 1848-1850, 26 vol. in-8.

94. =Le Vloce, ou Tanger, Alger et Tunis.=
Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4 vol. in-8.

95. =Le Comte Hermann.=
2me Srie du Magasin thtral....
Drame en cinq actes, avec prface et pilogue.
Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 de 40 pp.

96. =Les Mille et un fantmes.=
Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318 et 309 pp.

97. =La Rgence.=
Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.

98. =Louis Quinze.=
Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.

99. =Les Mariages du pre Olifus.=
Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.

100. =Le Collier de la Reine.=
Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.

101. =Mmoires de J.-F. Talma.=
crits par lui-mme et recueillis et mis en ordre sur les papiers
de sa famille, par A. Dumas.
Paris, 1849 (et 1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.

102. =La Femme au collier de velours.=
Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8 de 326 et 333 pp.

103. =Montevideo= ou =une nouvelle Troie.=
Paris, Imprimerie centrale de Napolon Chaix et Cie, 1850, in-18 de
167 pp.

104. =La Chasse au chastre.=
Magasin thtral. Pices nouvelles....
Fantaisie en trois actes et huit tableaux.
Paris, Administration de librairie thtrale. Ancienne maison Marchant,
1850, gr. in-8 de 24 pp.

105. =La Tulipe noire.=
Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313, 304 et 316 pp.

106. =Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.)
=Paris, A. Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.

107. =Le Trou de l'enfer.= (Chronique de Charlemagne).
Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.

108. =Dieu dispose.=
Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.

109. =La Barrire de Clichy.=
Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux.
Reprsent pour la premire fois  Paris sur le Thtre National
(ancien Cirque, 21 avr. 1851).
Paris, Librairie Thtrale, 1851, in-8 de 48 pp.

110. =Impressions de voyage. Suisse.=
Paris, Michel Lvy frres, 1851, 3 vol. in-18.

111. =Ange Pitou.=
Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.

112. =Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scnes de la vie rvolutionnaire.
= Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.

113. =Histoire de deux sicles= ou =la Cour, l'glise et le peuple
depuis 1650 jusqu' nos jours.=
Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8.

114. =Conscience.=
Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.

115. =Un Gil Blas en Californie.=
Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de 317 et 296 pp.

116. =Olympe de Clves.=
Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.

117. =Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et prive de
Louis-Philippe.)= Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8.
118. Mes Mmoires.
Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.

119. =La Comtesse de Charny.=
Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.

120. =Isaac Laquedem.=
Paris, A la Librairie Thtrale, 1853, 5 vol. in-8.

121. =Le Pasteur d'Ashbourn.=
Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.

122. =Les Drames de la mer.=
Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et 324 pp.

123. =Ingnue.=
Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.

124. =La Jeunesse de Pierrot.= par Aramis. Publications du Mousquetaire
Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.

125. =Le Marbrier.=
Drame en trois actes.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le thtre du Vaudeville
(22 mai 1854).
Paris, Michel Lvy frres, 1854, in-18 de 48 pp.

126. =La Conscience.=
Drame en cinq actes et en six tableaux.
Paris, Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.

127. A. =El Salteador.=
Roman de cape et d'pe.
Paris, A. Cadot, 1854, 3 vol. in-8.
Il a t tir de ce roman une pice dont voici le titre:
B. =Le Gentilhomme de la montagne.=
Drame en cinq actes et huit tableaux, par A. Dumas (et Ed. Lockroy).
Paris, Michel Lvy, 1860, in-18 de 144 pp.

128. =Une Vie d'artiste.=
Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et 323 pp.

129. =Saphir, pierre prcieuse monte par Alexandre Dumas.=
Bibliothque du Mousquetaire.
Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.

130. =Catherine Blum.=
Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.

131. =Vie et aventures de la princesse de Monaco.=
Recueillies par A. Dumas.
Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.

132. =La Jeunesse de Louis XIV.=
Comdie en cinq actes et en prose.
Paris, Librairie Thtrale, 1856, in-16 de 306 pp.

133. =Souvenirs de 1830  1842.=
Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vo l. in-8.

134. =Le Page du Duc de Savoie.=
Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.

135. =Les Mohicans de Paris.=
Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.

136. A. =Les Mohicans de Paris= (Suite) =Salvator le
commissionnaire.=
Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8.
Il a t tir des Mohicans de Paris, la pice suivante:
B. =Les Mohicans de Paris.=
Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec prologue.
Paris, Michel Lvy, 1864, in-12 de 162 pp.

137. =Tati. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni.=
Rdig et publi par A. Dumas.
Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.

138. =La dernire anne de Marie Dorval.=
Paris, Librairie Nouvelle, 1855, in-32 de 96 pp.

139. =Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux lphants.)=
Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.

140. =Les Grands hommes en robe de chambre. ==Csar.=
Paris, A. Cadot, 1856, 7 vol. in-8.

141. =Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV.= Paris,
A. Cadot, 1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.

142. =Les Grands hommes en robe de chambre. ==Richelieu.=
Paris, A. Cadot, 1856, 5 vol. in-8.

143. =L'Orestie.=
Tragdie en trois actes et en vers, imite de l'antique.
Paris, Librairie Thtrale, 1856, in-12 de 108 pp.

144. =Le Livre de mon grand-pre.=
Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 pp.

145. =La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie.=
Drame historique en 5 actes et 9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de
Montpin.
Reprsent pour la premire fois sur le Thtre Imprial du Cirque
(15 nov. 1856).
A la Librairie Thtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.

146. =Plerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Mdine et
la Mecque. =Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.

147. =Madame du Deffand.=
Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.

148. =La Dame de volupt.=
Mmoires de Mlle de Luynes, publis par A. Dumas.
Paris, Michel Lvy frres, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.

149. =L'Invitation  la valse.=
Comdie en un acte et en prose.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur
le Thtre du Gymnase (18 juin 1857).
Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.

150. =L'Homme aux contes.=
Le Soldat de plomb et la danseuse de papier. Petit-Jean et Gros-Jean.
Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de Pierrot.
dition interdite en France.
Bruxelles, Office de publicit, Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.

151. =Les Compagnons de Jhu.=
Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.

152. =Charles le Tmraire.=
Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2 vol. in-12 de 324 et 310 pp.

153. =Le Meneur de loups.=
Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.

154. =Causeries.=
Premire et deuxime sries.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2 vol. in-8.

155. =La Retraite illumine=, par A. Dumas, avec divers
appendices par M. Joseph Bard et Sommeville.
Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-diteur, 1858, in-12 de 88 pp.

156. =L'Honneur est satisfait.=
Comdie en un acte et en prose.
Paris, Librairie Thtrale, 1858, in-12 de 48 pp.

157. =La Route de Varennes.=
Paris, Michel Lvy, 1860, in-18 de 279 pp.

158. =L'Horoscope.=
Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.

159. =Histoire de mes btes.=
Paris, Michel Lvy frres, 1867, in-18 de 333 pp.

160. =Le Chasseur de sauvagine.=
Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de chacun 317 pp.

161. =Ainsi soit-il.=
Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8.
Il a t tir de ce roman la pice suivante:
=Madame de Chamblay.=
Drame en cinq actes, en prose.
Paris, Michel Lvy, 1869, in-18 de 96 pp.

162. =Black.=
Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.

163. =Les Louves de Machecoul=, par A. Dumas et G. de Cherville.
Paris, A. Cadot, 1859, 10 vol. in-8.

164. =De Paris  Astrakan,= nouvelles impressions de voyage.
Premire et deuxime srie.
Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 vol. in-18
de 318 et 313 pp.

165. =Lettres de Saint-Ptersbourg= (sur le Servage en Russie).
dition interdite pour la France.
Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de 232 pp.

166. =La Frgate l'Esprance.=
dition interdite pour la France.
Bruxelles, Office de publicit; Leipzig, A. Drr, coll. Hetzel,
1859, in-32 de 232 pp.

167. =Contes pour les grands et les petits enfants.=
Bruxelles, Office de publicit; Leipzig, A. Drr, coll. Hetzel,
1859, 2 vol. in-32 de 190 et 204 pp.

168. =Jane.=
Paris, Michel Lvy frres, 1862, in-18 de 324 pp.

169. =Herminie et Marianna.=
dition interdite pour la France.
Bruxelles, Mline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.

170. =Ammalat-Beg.=
Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et 352 pp.

171. =La Maison de glace.=
Paris, Michel Lvy, 1860, 2 vol. in-18 de 326 et 280 pp.

172. =Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas.=
Paris, Librairie Thtrale, s. d. (1859), in-4 de 240 pp.

173. =Traduction de Victor Perceval. Mmoires d'un policeman.=
Paris, A. Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.

174. =L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859.=
Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.

175. =Monsieur Coumbes.= (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.)
Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp.
Connu aussi sous le titre suivant: =Le Fils du Forat=.

176. Docteur Maynard. =Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.=
Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.

177. =Une Aventure d'amour= (Herminie).
Paris, Michel Lvy frres, 1867, in-18 de 274 pp.

178. =Le Pre la Ruine.=
Paris, Michel Lvy frres, 1860, in-18 de 320 pp.

179. =La Vie au dsert. Cinq ans de chasse dans l'intrieur de
l'Afrique mridionale par Gordon Cumming.=
Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d. (1860), gr. in-8 de 132 pp.

180. =Moullah-Nour.=
dition interdite pour la France.
Bruxelles, Mline, Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32
de 181 et 152 pp.

181. =Un Cadet de famille= traduit par Victor Perceval, publi par A. Dumas.
Premire, deuxime et troisime srie.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, 3 vol. in-18.

182. =Le Roman d'Elvire.=
Opra-comique en trois actes, par A. Dumas et A. de Leuven.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, in-18 de 97 pp.

183. =L'Envers d'une conspiration.=
Comdie en cinq actes, en prose.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, in-18 de 132 pp.

184. =Mmoires de Garibaldi,= traduits sur le manuscrit
original, par A. Dumas.
Premire et deuxime srie.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2 vol. in-18 de 312 et 268 pp.

185. =Le pre Gigogne= contes pour les enfants.
Premire et deuxime srie.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2 vol. in-18.

186. =Les Drames galants. La Marquise d'Escoman.=
Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.

187. =Jacquot sans oreilles.=
Paris, Michel Lvy frres, 1873, in-18 de XXVIII-231 pp.

188. =Une nuit  Florence sous Alexandre de Mdicis.=
Paris, Michel Lvy frres, 1861, in-18 de 250 pp.

189. =Les Garibaldiens. Rvolution de Sicile et de Naples.=
Paris, Michel Lvy frres, 1861, in-18 de 376 pp.

190. =Les Morts vont vite.=
Paris, Michel Lvy frres, 1861, 2 vol. in-18 de 322 et 294 pp.

191. =La Boule de neige.=
Paris, Michel Lvy frres, 1862, in-18 de 292 pp.

192. =La Princesse Flora.=
Paris, Michel Lvy frres, 1862, in-18 de 253 pp.

193. =Italiens et Flamands.=
Premire et deuxime srie.
Paris, Michel Lvy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.

194. =Sultanetta.=
Paris, Michel Lvy, 1862, in-18 de 320 pp.

195. =Les Deux Reines, suite et fin des Mmoires de Mlle de Luynes.=
Paris, Michel Lvy frres, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.

196. =La San-Felice.=
Paris, Michel Lvy frres, 1864-1865, 9 vol. in-18.

197. =Un Pays inconnu,= (Gral-Milco; Brsil.).
Paris, Michel Lvy frres, 1865, in-18 de 320 pp.

198. =Les Gardes forestiers.=
Drame en cinq actes.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Grand-Thtre parisien
(28 mai 1865).
Paris, Michel Lvy frres, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.

199. =Souvenirs d'une favorite.=
Paris, Michel Lvy frres, 1865, 4 vol. in-18.

200. =Les Hommes de fer.=
Paris, Michel Lvy frres, 1867, in-18 de 305 pp.

201. A. =Les Blancs et les Bleus.=
Paris, Michel Lvy frres, 1867-1868, 3 vol. in-18.
B. =Les Blancs et les Bleus.=
Drame en cinq actes, en onze tableaux.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre du Chtelet
(10 mars 1869).
(Michel Lvy frres), s. d. (1874), gr in-8 de 28 pp.

202. =La Terreur prussienne.=
Paris, Michel Lvy frres, 1868, 2 vol. in-18 de 296 et 294 pp.

203. =Souvenirs dramatiques.=
Paris, Michel Lvy frres, 1868, 2 vol. in-18 de 326 et 276 pp.

204. =Parisiens et provinciaux.=
Paris, Michel Lvy frres, 1868, 2 vol. in-18 de 326 et 276 pp.

205. =L'le de feu.=
Paris, Michel Lvy frres, 1871, 2 vol. in-18 de 285 et 254 pp.

206. =Cration et Rdemption. Le Docteur mystrieux.=
Paris, Michel Lvy frres, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.

207. =Cration et Rdemption. La Fille du Marquis.=
Paris, Michel Lvy frres, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.

208. =Le Prince des voleurs.=
Paris, Michel Lvy frres, 1872, 2 vol. in-18 de 293 et 275 pp.

209. =Robin Hood le proscrit.=
Paris, Michel Lvy frres, 1873, 2 vol. in-18 de 262 et 273 pp.

210. A. =Grand dictionnaire de cuisine,= par A. Dumas
(et D.-J. Vuillemot).
Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp.
B. =Petit dictionnaire de cuisine.=
Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819 pp.

211. =Propos d'art et de cuisine. =Paris, Calmann-Lvy, 1877,
in-18 de 304 pp.

212. =Herminie. L'Amazone.=Paris, Calmann-Lvy, 1888, in-16
de 111 pp.






End of Project Gutenberg's Le Chevalier de Maison-Rouge, by Alexandre Dumas

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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