Project Gutenberg's La femme au collier de velours, by Alexandre Dumas

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Title: La femme au collier de velours

Author: Alexandre Dumas

Release Date: March 16, 2006 [EBook #18003]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS ***




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Alexandre Dumas

LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS

(1850)




Table des matires


CHAPITRE I. L'arsenal.
CHAPITRE II. La famille d'Hoffmann.
CHAPITRE III. Un amoureux et un fou.
CHAPITRE IV. Matre Gottlieb Murr.
CHAPITRE V. Antonia.
CHAPITRE VI. Le serment.
CHAPITRE VII. Une barrire de Paris en 1793.
CHAPITRE VIII. Comment les muses et les bibliothques taient ferms,
mais comment la place de la Rvolution tait ouverte.
CHAPITRE IX. Le jugement de Pris.
CHAPITRE X. Arsne.
CHAPITRE XI. La deuxime reprsentation du Jugement de Paris.
CHAPITRE XII. L'estaminet.
CHAPITRE XIII. Le portrait.
CHAPITRE XIV. Le tentateur.
CHAPITRE XV. Le numro 113.
CHAPITRE XVI. Le mdaillon.
CHAPITRE XVII. Un htel de la rue Saint-Honor.




CHAPITRE I.

L'arsenal.


Le 4 dcembre 1846, mon btiment tant  l'ancre depuis la veille dans
la baie de Tunis, je me rveillai vers cinq heures du matin avec une de
ces impressions de profonde mlancolie qui font, pour tout un jour,
l'oeil humide et la poitrine gonfle.

Cette impression venait d'un rve.

Je sautai en bas de mon cadre, je passai un pantalon  pieds, je montai
sur le pont, et je regardai en face et autour de moi.

J'esprais que le merveilleux passage qui se droulait sous mes yeux
allait distraire mon esprit de cette proccupation, d'autant plus
obstine qu'elle avait une cause moins relle.

J'avais devant moi,  une porte de fusil, la jete qui s'tendait du
fort de la Goulette au fort de l'Arsenal, laissant un troit passage aux
btiments qui veulent pntrer du golfe dans le lac. Ce lac, aux eaux
bleues comme l'azur du ciel qu'elles rflchissaient, tait tout agit,
dans certains endroits, par les battements d'ailes d'une troupe de
cygnes, tandis que, sur des pieux plants de distance en distance pour
indiquer des bas-fonds, se tenait immobile, pareil  ces oiseaux qu'on
sculpte sur les spulcres, un cormoran qui, tout  coup, se laissait
tomber  la surface de l'eau avec un poisson au travers du bec, avalait
ce poisson, remontait sur son pieu, et reprenait sa taciturne immobilit
jusqu' ce qu'un nouveau poisson, passant  sa porte, sollicitt son
apptit, et, l'emportant sur sa paresse, le fit disparatre de nouveau
pour reparatre encore.

Et pendant ce temps, de cinq minutes en cinq minutes, l'air tait ray
par une file de flamants dont les ailes de pourpre se dtachaient sur le
blanc mat de leur plumage, et, formant un dessin carr, semblaient un
jeu de cartes compos d'as de carreau seulement, et volant sur une seule
ligne.

 l'horizon tait Tunis, c'est--dire un amas de maisons carres, sans
fentres, sans ouvertures, montant en amphithtre, blanches comme de la
craie et se dtachant sur le ciel avec une nettet singulire.  gauche
s'levaient, comme une immense muraille  crneaux, les montagnes de
Plomb, dont le nom indique la teinte sombre;  leur pied rampaient le
marabout et le village des Sidi-Fathallah;  droite on distinguait le
tombeau de saint Louis et la place o fut Carthage, deux des plus grands
souvenirs qu'il y ait dans l'histoire du monde. Derrire nous se
balanait  l'ancre le _Montzuma_, magnifique frgate  vapeur de la
force de quatre cent cinquante chevaux.

Certes, il y avait bien l de quoi distraire l'imagination la plus
proccupe.  la vue de toutes ces richesses, on et oubli la veille,
le jour et le lendemain. Mais mon esprit tait,  dix ans de l, fix
obstinment sur une seule pense qu'un rve avait cloue dans mon
cerveau.

Mon oeil devint fixe. Tout ce splendide panorama s'effaa peu  peu dans
la vacuit de mon regard. Bientt je ne vis plus rien de ce qui
existait. La ralit disparut; puis, au milieu de ce vide nuageux, comme
sous la baguette d'une fe, se dessina un salon aux lambris blancs, dans
l'enfoncement duquel, assise devant un piano o ses doigts erraient
ngligemment, se tenait une femme inspire et pensive  la fois, une
muse et une sainte. Je reconnus cette femme, et je murmurai comme si
elle et pu m'entendre:

--Je vous salue, Marie, pleine de grces, mon esprit est avec vous.

Puis, n'essayant plus de rsister  cet ange aux ailes blanches qui, me
ramenant aux jours de ma jeunesse, et comme une vision charmante, me
montrait cette chaste figure de jeune fille, de jeune femme et de mre,
je me laissai emporter au courant de ce fleuve qu'on appelle la mmoire,
et qui remonte le pass au lieu de descendre vers l'avenir.

Alors je fus pris de ce sentiment si goste, et par consquent si
naturel  l'homme, qui le pousse  ne point garder sa pense  lui seul,
 doubler l'tendue de ses sensations en les communiquant, et  verser
enfin dans une autre me la liqueur douce ou amre qui remplit son me.

Je pris une plume et j'crivis:

 bord du _Vloce_, en vue de Carthage et de Tunis, le 4 dcembre 1846.

Madame,

En ouvrant une lettre date de Carthage et de Tunis, vous vous
demanderez qui peut vous crire d'un pareil endroit, et vous esprerez
recevoir un autographe de Rgulus ou de Louis IX. Hlas! madame, celui
qui met de si loin son humble souvenir  vos pieds n'est ni un hros ni
un saint, et s'il a jamais eu quelque ressemblance avec l'vque
d'Hippone, dont il y a trois jours il visitait le tombeau, ce n'est qu'
la premire partie de la vie de ce grand homme que cette ressemblance
peut tre applicable. Il est vrai que, comme lui, il peut racheter cette
premire partie de la vie par la seconde. Mais il est dj bien tard,
pour faire pnitence, et selon toute probabilit, il mourra comme il a
vcu, n'osant pas mme laisser aprs lui ses confessions, qui,  la
rigueur, peuvent se laisser raconter, mais qui ne peuvent gure se lire.

Vous avez dj couru  la signature, n'est-ce pas, madame, et vous
savez  qui vous avez affaire; de sorte que maintenant vous vous
demandez comment, entre ce magnifique lac qui est le tombeau d'une ville
et le pauvre monument qui est le spulcre d'un roi, l'auteur des
_Mousquetaires_ et de _Monte-Cristo_ a song  vous crire,  vous
justement, quand  Paris,  votre porte, il demeure quelquefois un an
tout entier sans aller vous voir.

D'abord, madame, Paris est Paris, c'est--dire une espce de tourbillon
o l'on perd la mmoire de toutes choses, au milieu du bruit que fait le
monde en courant et la terre en tournant.  Paris, voyez-vous, je vais
comme le monde et comme la terre; je cours et je retourne, sans compter
que, lorsque je ne tourne ni ne cours, j'cris. Mais alors, madame,
c'est autre chose, et, quand j'cris, je ne suis dj plus si spar de
vous que vous le pensez, car vous tes une de ces rares personnes pour
lesquelles j'cris, et il est bien extraordinaire que je ne me dise pas
lorsque j'achve un chapitre dont je suis content ou un livre qui est
bien venu: Marie Nodier, cet esprit rare et charmant, lira cela; et je
suis fier, madame, car j'espre qu'aprs que vous aurez lu ce que je
viens d'crire, je grandirai peut-tre encore de quelques lignes dans
votre pense.

Tant il y a, madame, pour en revenir  ma pense, que cette nuit j'ai
rv, je n'ose pas dire  vous, mais de vous, oubliant la houle qui
balanait un gigantesque btiment  vapeur que le gouvernement me prte,
et sur lequel je donne l'hospitalit  un de vos amis et  un de vos
admirateurs,  Boulanger et  mon fils, sans compter Giraud, Maquet,
Chancel et Desbarolles, qui se rangent au nombre de vos connaissances;
tant il y a, disais-je, que je me suis endormi sans songer  rien, et
comme je suis presque dans le pays des Mille et Une Nuits, un gnie m'a
visit et m'a fait entrer dans un rve dont vous avez t la reine. Le
lieu o il m'a conduit, ou plutt ramen, madame, tait bien mieux qu'un
palais, tait bien mieux qu'un royaume; c'tait cette bonne et
excellente maison de l'Arsenal au temps de sa joie et de son bonheur,
quand notre bien-aim Charles en faisait les honneurs avec toute la
franchise de l'hospitalit antique, et notre bien respecte Marie avec
toute la grce de l'hospitalit moderne.

Ah! croyez bien, madame, qu'en crivant ces lignes, je viens de laisser
chapper un bon gros soupir. Ce temps a t un heureux temps pour moi.
Votre esprit charmant en donnait  tout le monde, et quelquefois, j'ose
le dire,  moi plus qu' tout autre. Vous voyez que c'est un sentiment
goste qui me rapproche de vous. J'empruntais quelque chose  votre
adorable gaiet, comme le caillou du pote Saadi empruntait une part du
parfum de la rose.

Vous rappelez-vous le costume d'archer de Paul? vous rappelez-vous les
souliers jaunes de Francisque Michel? vous rappelez-vous mon fils en
dbardeur? vous rappelez-vous cet enfoncement o tait le piano et o
vous chantiez _Lazzara_, cette merveilleuse mlodie, que vous m'avez
promise et que, soit dit sans reproches, vous ne m'avez jamais donne?

Oh! puisque je fais appel  vos souvenirs, allons plus loin encore:
vous rappelez-vous Fontaney et Alfred Johannot, ces deux figures voiles
qui restaient toujours tristes au milieu de nos rires, car il y a dans
les hommes qui doivent mourir jeunes un vague pressentiment du tombeau?
Vous rappelez-vous Taylor, assis dans un coin, immobile, muet et rvant
dans quel voyage nouveau il pourra enrichir la France d'un tableau
espagnol, d'un bas-relief grec ou d'un oblisque gyptien? Vous
rappelez-vous de Vigny, qui,  cette poque, doutait peut-tre de sa
transfiguration et daignait encore se mler  la foule des hommes? Vous
rappelez-vous Lamartine, debout devant la chemine, et laissant rouler
jusqu' vos pieds l'harmonie de ses beaux vers? Vous rappelez-vous Hugo
le regardant et l'coutant comme tocle devait regarder et couter
Polynice, seul parmi nous avec le sourire de l'galit sur les lvres,
tandis que madame Hugo, jouant avec ses beaux cheveux, se tenait  demi
couche sur le canap, comme fatigue de la part de gloire qu'elle
porte?

Puis, au milieu de tout cela, votre mre, si simple, si bonne, si
douce; votre tante, madame de Tercy, si spirituelle et si bienveillante;
Dauzats, si fantasque, si hbleur, si verbeux; Barye, si isol au milieu
du bruit, que sa pense semble toujours envoye par son corps  la
recherche d'une des sept merveilles du monde; Boulanger, aujourd'hui si
mlancolique, demain si joyeux, toujours si grand peintre, toujours si
grand pote, toujours si bon ami dans sa gaiet comme dans sa tristesse;
puis enfin cette petite fille se glissant entre les potes, les
peintres, les musiciens, les grands hommes, les gens d'esprit et les
savants, cette petite fille que je prenais dans le creux de ma main et
que je vous offrais comme une statuette de Barre ou de Pradier? Oh! mon
Dieu! qu'est devenu tout cela, madame?

Le seigneur a souffl sur la clef de vote, et l'difice magique s'est
croul, et ceux qui le peuplaient se sont enfuis, et tout est dsert 
cette mme place o tout tait vivant, panoui, florissant.

Fontaney et Alfred Johannot sont morts, Taylor a renonc aux voyages,
de Vigny s'est fait invisible, Lamartine est dput, Hugo pair de
France, et Boulanger, mon fils et moi sommes  Carthage d'o je vous
vois, madame, en poussant ce bon gros soupir dont je vous parlais tout 
l'heure, et malgr le vent qui emporte comme un nuage la fume mouvante
de notre btiment, ne rattrapera jamais ces chers souvenirs que le temps
aux ailes sombres entrane silencieusement dans la brume gristre du
pass.

 printemps, jeunesse de l'anne!  jeunesse, printemps de la vie!

Eh bien! voil le monde vanoui qu'un rve m'a rendu, cette nuit, aussi
brillant, aussi visible, mais en mme temps, hlas! aussi impalpable que
ces atomes qui dansent au milieu d'un rayon de soleil infiltr dans une
chambre sombre par l'ouverture d'un contrevent entrebill.

Et maintenant, madame, vous ne vous tonnez plus de cette lettre,
n'est-ce pas? Le prsent chavirerait sans cesse s'il n'tait maintenu en
quilibre par le poids de l'esprance et le contrepoids des souvenirs,
et malheureusement ou heureusement peut-tre, je suis de ceux chez
lesquels les souvenirs l'emportent sur les esprances.

Maintenant parlons d'autre chose; car il est permis d'tre triste, mais
 la condition qu'on n'embrunira pas les autres de sa tristesse. Que
fait mon ami Boniface? Ah! j'ai, il y a huit ou dix jours, visit une
ville qui lui vaudra bien des pensums quand il trouvera son nom dans le
livre de ce mchant usurier qu'on nomme Salluste. Cette ville, c'est
Constantine, la vieille Cirta, merveille btie en haut d'un rocher, sans
doute par une race d'animaux fantastiques ayant des ailes d'aigle et des
mains d'homme comme Hrodote et Levaillant, ces deux grands voyageurs,
en ont vu.

Puis, nous avons pass un peu  Utique et beaucoup  Bizerte. Giraud a
fait dans cette dernire ville le portrait d'un notaire turc, et
Boulanger de son matre clerc. Je vous les envoie, madame, afin que vous
puissiez les comparer aux notaires et aux matres clercs de Paris. Je
doute que d'avantage reste  ces derniers.

Moi, j'y suis tomb  l'eau en chassant les flamants et les cygnes,
accident qui, dans la Seine, gele probablement  cette heure, aurait pu
avoir des suites fcheuses, mais qui, dans le lac de Caton, n'a eu
d'autre inconvnient que de me faire prendre un bain tout habill, et
cela au grand tonnement d'Alexandre, de Giraud et du gouverneur de la
ville, qui du haut d'une terrasse suivaient notre barque des yeux, et
qui ne pouvaient comprendre un vnement qu'ils attribuaient  un acte
de ma fantaisie et qui n'tait que la perte de mon centre de gravit.

Je m'en suis tir comme les cormorans dont je vous parlais tout 
l'heure, madame; comme eux j'ai disparu, comme eux je suis revenu sur
l'eau! seulement, je n'avais pas, comme eux, un poisson dans le bec.

Cinq minutes aprs je n'y pensais plus, et j'tais sec comme M. Valry,
tant le soleil a mis de complaisance  me caresser.

Oh! je voudrais, partout o vous tes, madame, conduire un rayon de ce
beau soleil, ne ft-ce que pour faire clore sur votre fentre une
touffe de myosotis.

Adieu, madame; pardonnez-moi cette longue lettre; je ne suis pas
coutumier de la chose, et, comme l'enfant qui se dfendait d'avoir fait
le monde, je vous promets que je ne le ferai plus; mais aussi pourquoi
le concierge du ciel a-t-il laiss ouverte cette porte d'ivoire par
laquelle sortent les songes dors?

Veuillez agrer, madame, l'hommage de mes sentiments les plus
respectueux. ALEXANDRE DUMAS.

Je serre bien cordialement la main de Jules.

Maintenant,  quel propos cette lettre tout intime? C'est que, pour
raconter  mes lecteurs l'histoire de la femme au collier de velours, il
me fallait leur ouvrir les portes de l'Arsenal, c'est--dire de la
demeure de Charles Nodier.

Et maintenant que cette porte m'est ouverte par la main de sa fille, et
que par consquent nous sommes srs d'tre les bienvenus, Qui m'aime me
suive.

 l'extrmit de Paris, faisant suite au quai des Clestins, adoss  la
rue Morland, et dominant la rivire, s'lve un grand btiment sombre et
triste d'aspect nomm l'Arsenal.

Une partie du terrain sur lequel s'tend cette lourde btisse
s'appelait, avant le creusement des fosss de la ville, le
Champ-au-Pltre. Paris, un jour qu'il se prparait  la guerre, acheta
le champ et fit construire des granges pour y placer son artillerie.

Vers 1533, Franois Ier s'aperut qu'il manquait de canons et eut l'ide
d'en faire fondre. Il emprunta donc une de ces granges  sa bonne ville,
avec promesse bien entendu de la rendre ds que la fonte serait acheve;
puis, sous prtexte d'acclrer le travail, il en emprunta une seconde,
puis une troisime, toujours avec la mme promesse; puis, en vertu du
proverbe qui dit que ce qui est bon  prendre est bon  garder il garda
sans faon les trois granges empruntes.

Vingt ans aprs, le feu prit  une vingtaine de milliers de poudre qui
s'y trouvaient enferms. L'explosion fut terrible; Paris trembla comme
tremble Catane les jours o Encelade se remue. Des pierres furent
lances jusqu'au bout du faubourg Saint-Marceau; les roulements de ce
terrible tonnerre allrent branler Melun. Les maisons du voisinage
oscillrent un instant, comme si elles taient ivres, puis
s'affaissrent sur elles-mmes. Les poissons prirent dans la rivire,
tus par cette commotion inattendue; enfin, trente personnes, enleves
par l'ouragan de flammes, retombrent en lambeaux: cent cinquante furent
blesses. D'o venait ce sinistre? Quelle tait la cause de ce malheur?
On l'ignora toujours: et, en vertu de cette ignorance, on l'attribua aux
protestants.

Charles IX fit reconstruire sur un plus vaste plan les btiments
dtruits. C'tait un btisseur que Charles IX: il faisait sculpter le
Louvre, tailler la fontaine des Innocents par Jean Goujon, qui y fut
tu, comme chacun sait, par une balle perdue. Il et certainement mis
fin  tout, le grand artiste et le grand pote, si Dieu, qui avait
certains comptes  lui demander  propos du 24 aot 1572, ne l'et
rappel.

Ses successeurs reprirent les constructions o il les avait laisses, et
les continurent. Henri III fit sculpter, en 1584, la porte qui fait
face au quai des Clestins: elle tait accompagne de colonnes en forme
de canons et sur la table de marbre qui la surmontait, on lisait ce
distique de Nicolas Bourbon, que Santeuil demandait  acheter au prix de
la potence:

          _Aetna hic Henrico vulcania tela minestrat._
          _Tela giganteos debellatura furores._

Ce qui veut dire en franais:

L'Etna prpare ici les traits avec lesquels Henri doit foudroyer la
fureur des gants.

Et, en effet, aprs avoir foudroy les gants de la Ligue, Henri planta
ce beau jardin qu'on y voit sur les cartes du temps de Louis XIII,
tandis que Sully y tablissait son ministre et faisait peindre et dorer
les beaux salons qui font encore aujourd'hui la bibliothque de
l'Arsenal.

En 1823, Charles Nodier fut appel  la direction de cette bibliothque,
et quitta la rue de Choiseul, o il demeurait, pour s'tablir dans son
nouveau logement.

C'tait un homme adorable que Nodier; sans un vice, mais plein de
dfauts, de ces dfauts charmants qui font l'originalit de l'homme de
gnie, prodigue, insouciant, flneur, flneur comme Figaro tait
paresseux! avec dlices.

Nodier savait  peu prs tout ce qu'il tait donn  l'homme de savoir;
d'ailleurs, Nodier avait le privilge de l'homme de gnie; quand il ne
savait pas il inventait, et ce qu'il inventait tait bien autrement
ingnieux, bien autrement color, bien autrement probable que la
ralit.

D'ailleurs, plein de systmes, paradoxal, avec enthousiasme, mais pas le
moins du monde propagandiste, c'tait pour lui-mme que Nodier tait
paradoxal, c'tait pour lui seul que Nodier se dfaisait des systmes;
ses systmes adopts, ses paradoxes reconnus, il en et chang, et s'en
ft immdiatement fait d'autres.

Nodier tait l'homme de Trence,  qui rien d'humain n'est tranger. Il
aimait pour le bonheur d'aimer: il aimait comme le soleil luit, comme
l'eau murmure, comme la fleur parfume. Tout ce qui tait bon, tout ce
qui tait beau, tout ce qui tait grand lui tait sympathique; dans le
mauvais mme, il cherchait ce qu'il y avait de bon, comme, dans la
plante vnneuse, le chimiste, du sein du poison mme, tire un remde
salutaire.

Combien de fois Nodier avait-il aim? c'est ce qu'il lui et t
impossible de dire  lui-mme; d'ailleurs, le grand pote qu'il tait!
il confondait toujours le rve avec la ralit. Nodier avait caress
avec tant d'amour les fantaisies de son imagination, qu'il avait fini
par croire  leur existence. Pour lui, _Thrse Aubert_, la _Fe aux
miettes_, _Ins de las Sierras,_ avaient exist. C'taient ses filles,
comme Marie; c'taient les soeurs de Marie; seulement, madame Nodier
n'avait t pour rien dans leur cration; comme Jupiter, Nodier avait
tir toutes ces Minerves-l de son cerveau.

Mais ce n'taient pas seulement des cratures humaines, ce n'taient pas
seulement des filles d've et des fils d'Adam que Nodier animait, de son
souffle crateur. Nodier avait invent un animal, il l'avait baptis.
Puis, il l'avait de sa propre autorit, sans s'inquiter de ce que Dieu
en dirait, dot de la vie ternelle.

Cet animal c'tait le taratantaleo.

Vous ne connaissez pas le taratantaleo, n'est-ce pas? ni moi non plus;
mais Nodier le connaissait, lui; Nodier le savait par coeur. Il vous
racontait les moeurs, les habitudes, les caprices du taratantaleo. Il
vous et racont ses amours si, du moment o il s'tait aperu que le
taratantaleo portait en lui le principe de la vie ternelle, il ne l'et
condamn au clibat, la reproduction tant inutile l o existe la
rsurrection.

Comment Nodier avait-il dcouvert le taratantaleo?

Je vais vous le dire.

 dix-huit ans, Nodier s'occupait d'entomologie. La vie de Nodier s'est
divise en six phases diffrentes:

D'abord, il fit de l'histoire naturelle: la _Bibliographie
entomologique_;

Puis de la linguistique: le _Dictionnaire des Onomatopes_;

Puis de la politique: la _Napolone_;

Puis de la philosophie religieuse: les _Mditations du clotre_;

Puis des posies: les _Essais d'un jeune barde_;

Puis du roman: _Jean Sbogar_, _Smarra_, _Trilby_, le _Peintre de
Salzbourg_, _Mademoiselle de Marsan_, _Adle_, le _Vampire_, le _Songe
d'or_, les _Souvenirs de Jeunesse_, le _Roi de Bohme et ses sept
chteaux_, les _Fantaisies du docteur Nophobus_, et mille choses
charmantes encore que vous connaissez, que je connais, et dont le nom ne
se retrouve pas sous ma plume.

Nodier en tait donc  la premire phase de ses travaux; Nodier
s'occupait d'entomologie, Nodier demeurait au sixime,--un tage plus
haut que Branger ne loge le pote. Il faisait des expriences au
microscope sur les infiniment petits, et, bien avant Raspail, il avait
dcouvert tout un monde d'animalcules invisibles. Un jour, aprs avoir
soumis  l'examen l'eau, le vin, le vinaigre, le fromage, le pain, tous
les objets enfin sur lesquels on fait habituellement des expriences, il
prit un peu de sable mouill dans la gouttire, et le posa dans la cage
de son microscope, puis il appliqua son oeil sur la lentille.

Alors il vit se mouvoir un animal trange, ayant la forme d'un
vlocipde, arm de deux roues qu'il agitait rapidement. Avait-il une
rivire  traverser? ses roues lui servaient comme celles d'un bateau 
vapeur; avait-il un terrain sec  franchir? ses roues lui servaient
comme celles d'un cabriolet. Nodier le regarda, le dtailla, le dessina,
l'analysa si longtemps, qu'il se souvint tout  coup qu'il oubliait un
rendez-vous, et qu'il se sauva, laissant l son microscope, sa pince de
sable, et le taratantaleo dont elle tait le monde.

Quand Nodier rentra, il tait tard; il tait fatigu, il se coucha, et
dormit comme on dort  dix-huit ans. Ce fut donc le lendemain seulement,
en ouvrant les yeux, qu'il pensa  la pince de sable, au microscope et
au taratantaleo.

Hlas! pendant la nuit le sable avait sch, et le pauvre taratantaleo,
qui sans doute avait besoin d'humidit pour vivre, tait mort, son petit
cadavre tait couch sur le ct, ses roues taient immobiles. Le bateau
 vapeur n'allait plus, le vlocipde tait arrt.

Mais, tout mort qu'il tait, l'animal n'en tait pas moins une curieuse
varit des phmres, et son cadavre mritait d'tre conserv aussi
bien que celui d'un mammouth ou d'un mastodonte; seulement, il fallait
prendre, on le comprend, des prcautions bien autrement grandes pour
manier un animal cent fois plus petit qu'un citron, qu'il n'en faut
prendre pour changer de place un animal dix fois gros comme un lphant.

Ce fut donc avec la barbe d'une plume que Nodier transporta sa pince de
sable de la cage de son microscope dans une petite bote de carton,
destine  devenir le spulcre du taratantaleo.

Il se promettait de faire voir ce cadavre au premier savant qui se
hasarderait  monter ses six tages.

Il y a tant de choses auxquelles on pense  dix-huit ans, qu'il est bien
permis d'oublier le cadavre d'un phmre. Nodier oublia pendant trois
mois, dix mois, un an peut-tre, le cadavre du taratantaleo.

Puis, un jour, la bote lui tomba sous la main. Il voulut voir quel
changement un an avait produit sur son animal. Le temps tait couvert,
il tombait une grosse pluie d'orage. Pour mieux voir, il approcha le
microscope de la fentre, et vida dans la cage le contenu de la petite
bote.

Le cadavre tait toujours immobile et couch sur le sable; seulement le
temps, qui a tant de prise sur les colosses, semblait avoir oubli
l'infiniment petit.

Nodier regardait donc son phmre, quand tout  coup une goutte de
pluie, chasse par le vent, tombe dans la cage du microscope et humecte
la pince de sable.

Alors, au contact de cette fracheur vivifiante, il semble  Nodier que
son taratantaleo se ranime, qu'il remue une antenne, puis l'autre; qu'il
fait tourner une de ses roues, qu'il fait tourner ses deux roues, qu'il
reprend son centre de gravit, que ses mouvements se rgularisent, qu'il
vit enfin.

Le miracle de la rsurrection vient de s'accomplir, non pas au bout de
trois jours, mais au bout d'un an.

Dix fois Nodier renouvela la mme preuve, dix fois le sable scha et le
taratantaleo mourut, dix fois le sable fut humect et dix fois le
taratantaleo ressuscita.

Ce n'tait pas un phmre que Nodier avait dcouvert, c'tait un
immortel, selon toute probabilit, son taratantaleo avait vu le Dluge
et devait assister au Jugement dernier.

Malheureusement, un jour que Nodier, pour la vingtime fois peut-tre,
s'apprtait  renouveler son exprience, un coup de vent emporta le
sable sch, et, avec le sable, le cadavre du phnomnal taratantaleo.

Nodier reprit bien des pinces de sable mouill sur sa gouttire et
ailleurs, mais ce fut inutilement, jamais il ne retrouva l'quivalent de
ce qu'il avait perdu: le taratantaleo tait le seul de son espce, et,
perdu pour tous les hommes, il ne vivait plus que dans les souvenirs de
Nodier.

Mais aussi l vivait-il de manire  ne jamais s'en effacer.

Nous avons parl des dfauts de Nodier; son dfaut dominant, aux yeux de
madame Nodier du moins, c'tait sa bibliomanie; ce dfaut, qui faisait
le bonheur de Nodier, faisait le dsespoir de sa femme.

C'est que tout l'argent que Nodier gagnait passait en livres.

Combien de fois Nodier, sorti pour aller chercher deux ou trois cents
francs absolument ncessaires  la maison, rentra-t-il avec un volume
rare, avec un exemplaire unique!

L'argent tait rest chez Techener ou Guillemot.

Madame Nodier voulait gronder; mais Nodier tirait son volume de sa
poche, il l'ouvrait, le fermait, le caressait, montrait  sa femme une
faute d'impression qui faisait l'authenticit du livre, et cela tout en
disant:

--Songe donc, ma bonne amie, que je retrouverai trois cents francs,
tandis qu'un pareil livre, hum! un pareil livre, hum! un pareil livre
est introuvable; demande plutt  Pixrcourt.

Pixrcourt, c'tait la grande admiration de Nodier, qui a toujours
ador le mlodrame. Nodier appelait Pixrcourt le Corneille des
boulevards.

Presque tous les matins, Pixrcourt venait rendre visite  Nodier.

Le matin, chez Nodier, tait consacr aux visites des bibliophiles.
C'tait l que se runissaient le marquis de Ganay, le marquis de
Chteau-Giron, le marquis de Chalabre, le comte de Labdoyre, Brard,
l'homme des Elzvirs, qui, dans ses moments perdus, refit la Charte de
1830; le bibliophile Jacob, le savant Weiss de Besanon, l'universel
Peignot de Dijon; enfin les savants trangers qui, aussitt leur arrive
 Paris, se faisaient prsenter ou se prsentaient seuls  ce cnacle,
dont la rputation tait europenne.

L on consultait Nodier, l'oracle de la runion; l on lui montrait des
livres; l on lui demandait des notes: c'tait sa distraction favorite.
Quant aux savants de l'Institut, ils ne venaient gure  ces runions;
ils voyaient Nodier avec jalousie. Nodier associait l'esprit et la
posie  l'rudition, et c'tait un tort que l'Acadmie des sciences ne
pardonne pas plus que l'Acadmie franaise.

Puis Nodier raillait souvent, Nodier mordait quelquefois. Un jour il
avait fait _le Roi de Bohme et ses sept chteaux_; cette fois-l, il
avait emport la pice. On crut Nodier  tout jamais brouill avec
l'Institut. Pas du tout; l'Acadmie de Tombouctou fit entrer Nodier 
l'Acadmie franaise.

On se doit quelque chose entre soeurs.

Aprs deux ou trois heures d'un travail toujours facile; aprs avoir
couvert dix ou douze pages de papier de six pouces de haut sur quatre de
large,  peu prs d'une criture lisible, rgulire, sans rature aucune,
Nodier sortait.

Une fois sorti, Nodier rdait  l'aventure, suivant nanmoins presque
toujours la ligne des quais, mais passant et repassant la rivire, selon
la situation topographique des talagistes; puis des talagistes, il
entrait dans les boutiques de libraires, et des boutiques de libraires
dans les magasins de relieurs.

C'est que Nodier se connaissait non seulement en livres, mais en
couvertures. Les chefs-d'oeuvre de Gaseon sous Louis XIII, de Desseuil
sous Louis XIV, de Pasdeloup sous Louis XV et de Derome sous Louis XV et
Louis XVI, lui taient si familiers, que, les yeux ferms, au simple
toucher, il les connaissait. C'tait Nodier qui avait fait revivre la
reliure, qui, sous la Rvolution et l'Empire, cessa d'tre un art; c'est
lui qui encouragea, qui dirigea les restaurateurs de cet art, le
Thouvenin, les Bradel, les Niedre, les Bozonnet et les Legrand.
Thouvenin, mourant de la poitrine, se levait de son lit d'agonie pour
jeter un dernier coup d'oeil aux reliures qu'il faisait pour Nodier.

La course de Nodier aboutissait presque toujours chez Crozet ou
Techener, ces deux beaux-frres runis par la rivalit, et entre
lesquels son placide gnie venait s'interposer. L, il y avait runion
de bibliophiles; l, on faisait des changes; puis, ds que Nodier
paraissait, c'tait un cri; mais, ds qu'il ouvrait la bouche, silence
absolu. Alors Nodier narrait, Nodier paradoxait _de omni rescibili et
quibusdam aliis._

Le soir, aprs le dner de famille, Nodier travaillait d'ordinaire dans
la salle  manger, entre trois bougies poses en triangle, jamais plus,
jamais moins; nous avons dit sur quel papier et de quelle criture,
toujours avec des plumes d'oie. Nodier avait horreur des plumes de fer,
comme, en gnral, de toutes les inventions nouvelles; le gaz le mettait
en fureur, la vapeur l'exasprait; il voyait la fin du monde infaillible
et prochaine dans la destruction des forts et dans l'puisement des
mines de houille. C'est dans ces fureurs contre le progrs de la
civilisation que Nodier tait resplendissant de verve et foudroyant
d'entrain.

Vers neuf heures et demie du soir, Nodier sortait; cette fois, ce
n'tait plus la ligne des quais qu'il suivait, c'tait celle des
boulevards; il entrait  la Porte-Saint-Martin,  l'Ambigu ou aux
Funambules, aux Funambules de prfrence. C'est Nodier qui a divinis
Debureau; pour Nodier, il n'y avait que trois acteurs au monde:
Debureau, Potier et Talma; Potier et Talma taient morts, mais Debureau
restait et consolait Nodier de la perte des deux autres.

Tous les dimanches, Nodier djeunait chez Pixrcourt. L, il retrouvait
ses visiteurs: le bibliophile Jacob, roi tant que Nodier n'tait pas l,
vice-roi quand Nodier paraissait; le marquis de Ganay, le marquis de
Chalabre.

Le marquis de Ganay, esprit changeant, amateur capricieux, amoureux d'un
livre comme un rou du temps de la Rgence tait amoureux d'une femme,
pour l'avoir; puis, quand il l'avait, fidle un mois, non pas fidle,
enthousiaste, le portant sur lui, et arrtant ses amis pour le leur
montrer; le mettant sous son oreiller le soir, et se rveillant la nuit,
rallumant sa bougie pour le regarder, mais ne le lisant jamais; toujours
jaloux des livres de Pixrcourt, que Pixrcourt refusait de lui vendre
 quelque prix que ce ft; se vengeant de son refus en achetant,  la
vente de madame de Castellane, un autographe que Pixrcourt
ambitionnait depuis dix ans.

--N'importe! disait Pixrcourt furieux, je l'aurai.

--Quoi? demandait le marquis de Ganay.

--Votre autographe.

--Et quand cela?

-- votre mort, parbleu!

Et Pixrcourt et tenu sa parole si le marquis de Ganay n'et jug 
propos de survivre  Pixrcourt.

Quant au marquis de Chalabre, il n'ambitionnait qu'une chose: c'tait
une Bible que personne n'et, mais aussi il l'ambitionnait ardemment. Il
tourmenta tant Nodier pour que Nodier lui indiqut un exemplaire unique,
que Nodier finit par faire mieux encore que ne dsirait le marquis de
Chalabre: il lui indiqua un exemplaire qui n'existait pas.

Aussitt le marquis de Chalabre se mit  la recherche de cet exemplaire.

Jamais Christophe Colomb ne mit plus d'acharnement  dcouvrir
l'Amrique. Jamais Vasco de Gama ne mit plus de persistance  retrouver
l'Inde que le marquis de Chalabre  poursuivre sa Bible. Mais l'Amrique
existait entre le 70e degr de latitude nord et les 53e et 54e de
latitude sud. Mais l'Inde gisait vritablement en de et au-del du
Gange, tandis que la Bible du marquis de Chalabre n'tait situe sous
aucune latitude, ni ne gisait ni en de ni au-del de la Seine. Il en
rsulta que Vasco de Gama retrouva l'Inde, que Christophe Colomb
dcouvrit l'Amrique, mais que le marquis eut beau chercher, du nord au
sud, de l'orient  l'occident, il ne trouva pas sa Bible.

Plus la Bible tait introuvable, plus le marquis de Chalabre mettait
d'ardeur  la trouver.

Il en avait offert cinq cents francs; il en avait offert mille francs;
il en avait offert deux mille, quatre mille, dix mille francs. Tous les
bibliographes taient sens dessus dessous  l'endroit de cette
malheureuse Bible. On crivit en Allemagne et en Angleterre. Nant. Sur
une note du marquis de Chalabre, on ne se serait pas donn tant de
peine, et on et simplement rpondu: _Elle n'existe pas_. Mais, sur une
note de Nodier, c'tait autre chose. Si Nodier avait dit: La Bible
existe, incontestablement la Bible existait. Le pape pouvait se
tromper; mais Nodier tait infaillible.

Les recherches durrent trois ans. Tous les dimanches, le marquis de
Chalabre, en djeunant avec Nodier chez Pixrcourt, lui disait:

--Eh bien! cette Bible, mon cher Charles....

--Eh bien?

--Introuvable!

--_Quoere et invenies_, rpondait Nodier. Et, plein d'une nouvelle
ardeur, le bibliomane se remettait  chercher, mais ne trouvait pas.

Enfin on apporta au marquis de Chalabre une Bible.

Ce n'tait pas la Bible indique par Nodier, mais il n'y avait que la
diffrence d'un an dans la date; elle n'tait pas imprime  Kehl mais
elle tait imprime  Strasbourg, il n'y avait que la distance d'une
lieue; elle n'tait pas unique, il est vrai, mais le second exemplaire,
le seul qui existt, tait dans le Liban, au fond d'un monastre druse.
Le marquis de Chalabre porta la Bible  Nodier et lui demanda son avis:

--Dame! rpondit Nodier, qui voyait le marquis prt  devenir fou s'il
n'avait pas une Bible, prenez celle-l, mon cher ami, puisqu'il est
impossible de trouver l'autre.

Le marquis de Chalabre acheta la Bible moyennant la somme de deux mille
francs, la fit relier d'une faon splendide et la mit dans une cassette
particulire.

Quand il mourut, le marquis de Chalabre laissa sa bibliothque, 
mademoiselle Mars, qui n'tait rien moins que bibliomane, pria Merlin de
classer les livres du dfunt et d'en faire la vente. Merlin, le plus
honnte homme de la terre, entra un jour chez mademoiselle Mars avec
trente ou quarante mille francs de billets de banque  la main.

Il les avait trouvs dans une espce de portefeuille pratiqu dans la
magnifique reliure de cette Bible presque unique.

--Pourquoi, demandai-je  Nodier, avez-vous fait cette plaisanterie au
pauvre marquis de Chalabre, vous si peu mystificateur?

--Parce qu'il se ruinait, mon ami, et que, pendant les trois ans qu'il a
cherch sa Bible, il n'a pas pens  autre chose; au bout de ces trois
ans il a dpens deux mille francs, pendant ces trois ans l il en et
dpens cinquante mille.

Maintenant que nous avons montr notre bien-aim Charles pendant la
semaine et le dimanche matin, disons ce qu'il tait le dimanche depuis
six heures du soir jusqu' minuit.

Comment avais-je connu Nodier?

Comme on connaissait Nodier. Il m'avait rendu un service. C'tait en
1827, je venais d'achever _Christine_; je ne connaissais personne dans
les ministres, personne au thtre; mon administration, au lieu de
m'tre une aide pour arriver  la Comdie Franaise, m'tait un
empchement. J'avais crit, depuis deux ou trois jours, ce dernier vers,
qui a t si fort siffl et si fort applaudi:

Eh bien... j'en ai piti, mon pre: qu'on l'achve!

En dessous de ce vers, j'avais crit le mot FIN: il ne me restait plus
rien  faire que de lire ma pice  messieurs les comdiens du roi et 
tre reu ou refus par eux.

Malheureusement,  cette poque, le gouvernement de la Comdie-Franaise
tait, comme le gouvernement de Venise, rpublicain, mais
aristocratique, et n'arrivait pas qui voulait prs des srnissimes
seigneurs du Comit.

Il y avait bien un examinateur charg de lire les ouvrages des jeunes
gens qui n'avaient encore rien fait, et qui, par consquent, n'avaient
droit  une lecture qu'aprs examen; mais il existait dans les
traditions dramatiques de si lugubres histoires de manuscrits attendant
leur tour de lecture pendant un ou deux ans, et mme trois ans, que moi,
familier du Dante et de Milton, je n'osais point affronter ces limbes,
tremblant que ma pauvre _Christine_ n'allt augmenter tout simplement le
nombre de:

          _Questi sciaurati che mai non fur vivi._

J'avais entendu parler de Nodier comme protecteur-n de tout pote 
natre. Je lui demandai un mot d'introduction prs du baron Taylor. Il
me l'envoya. Huit jours aprs j'avais lecture au Thtre-Franais, et
j'tais  peu prs reu.

Je dis  peu prs, parce qu'il y avait dans _Christine_, relativement au
temps o nous vivions, c'est--dire  l'an de grce 1827, de telles
normits littraires, que messieurs les comdiens ordinaires du roi
n'osrent me recevoir d'emble, et subordonnrent leur opinion  celle
de M. Picard, auteur de _la Petite Ville_.

M. Picard tait un des oracles du temps.

Firmin me conduisit chez M. Picard. M. Picard me reut dans une
bibliothque garnie de toutes les ditions de ses oeuvres et orne de
son buste. Il prit mon manuscrit, me donna rendez-vous  huit jours, et
nous congdia.

Au bout de huit jours, heure pour heure, je me prsentai  la porte de
M. Picard. M. Picard m'attendait videmment; il me reut avec le sourire
de Rigobert dans _Maison  vendre_.

--Monsieur, me dit-il en me tendant mon manuscrit proprement roul,
avez-vous quelque moyen d'existence? Le dbut n'tait pas encourageant.

--Oui, monsieur, rpondis-je; j'ai une petite place chez monsieur le duc
d'Orlans.

--Eh bien! mon enfant, fit-il en me mettant affectueusement mon rouleau
entre les deux mains et en me prenant les mains du mme coup, allez 
votre bureau.

Et, enchant d'avoir fait un mot, il se frotta les mains en m'indiquant
du geste que l'audience tait termine.

Je n'en devais pas moins un remerciement  Nodier. Je me prsentai 
l'Arsenal. Nodier me reut, comme il recevait, avec un sourire aussi....
Mais il y a sourire et sourire, comme dit Molire.

Peut-tre oublierai-je un jour le sourire de Picard, mais je n'oublierai
jamais celui de Nodier.

Je voulus prouver  Nodier que je n'tais pas tout  fait aussi indigne
de sa protection qu'il et pu le croire d'aprs la rponse que Picard
m'avait faite. Je lui laissai mon manuscrit. Le lendemain, je reus une
lettre charmante, qui me rendait tout mon courage, et qui m'invitait aux
soires de l'Arsenal.

Ces soires de l'Arsenal, c'tait quelque chose de charmant, quelque
chose qu'aucune plume ne rendra jamais.

Elles avaient lieu le dimanche, et commenaient en ralit  six heures.

 six heures, la table tait mise. Il y avait des dneurs de la
fondation: Cailleux, Taylor, Francis Wey, que Nodier aimait comme un
fils; puis, par hasard, un ou deux invits; puis qui voulait.

Une fois admis  cette charmante intimit de la maison, on allait dner
chez Nodier  son plaisir. Il y avait toujours deux ou trois couverts
attendant les convives de hasard. Si ces trois couverts taient
insuffisants, on en ajoutait un quatrime, un cinquime, un sixime.
S'il fallait allonger la table, on l'allongeait. Mais malheur  celui
qui arrivait le treizime! Celui-l dnait impitoyablement  une petite
table,  moins qu'un quatorzime ne vnt le relever de sa pnitence.

Nodier avait ses manies: il prfrait le pain bis au pain blanc, l'tain
 l'argenterie, la chandelle  la bougie.

Personne n'y faisait attention que madame Nodier, qui le servait  sa
guise.

Au bout d'une anne ou deux, j'tais un de ces intimes dont je parlais
tout  l'heure. Je pouvais arriver sans prvenir,  l'heure du dner; on
me recevait avec des cris qui ne me laissaient pas de doute sur ma
bienvenue, et l'on me mettait  table, ou plutt je me mettais  table
entre madame Nodier et Marie.

Au bout d'un certain temps, ce qui n'tait qu'un point de fait devint un
point de droit. Arrivais-je trop tard, tait-on  table, ma place
tait-elle prise: on faisait un signe d'excuse au convive usurpateur, ma
place m'tait rendue, et, ma foi! se mettait o il pouvait celui que
j'avais dplac.

Nodier alors prtendait que j'tais une bonne fortune pour lui, en ce
que je le dispensais de causer. Mais, si j'tais une bonne fortune pour
lui, j'tais une mauvaise fortune pour les autres. Nodier tait le plus
charmant causeur qu'il y et au monde. On avait beau faire  ma
conversation tout ce qu'on fait  un feu pour qu'il flambe, l'veiller,
l'attiser, y jeter cette limaille qui fait jaillir les tincelles de
l'esprit comme celles de la forge; c'tait de la verve, c'tait de
l'entrain, c'tait de la jeunesse; mais ce n'tait point cette bonhomie,
ce charme inexprimable, cette grce infinie, o, comme dans un filet
tendu, l'oiseleur prend tout, grands et petits oiseaux. Ce n'tait pas
Nodier.

C'tait un pis-aller dont on se contentait, voil tout.

Mais parfois je boudais, parfois je ne voulais pas parler, et,  mon
refus de parler, il fallait bien, comme il tait chez lui, que Nodier
parlt; alors tout le monde coutait, petits enfants et grandes
personnes. C'tait  la fois Walter Scott et Perrault, c'tait le savant
aux prises avec le pote, c'tait la mmoire en lutte avec
l'imagination. Non seulement alors Nodier tait amusant  entendre, mais
encore Nodier tait charmant  voir. Son long corps efflanqu, ses longs
bras maigres, ses longues mains ples, son long visage plein d'une
mlancolique bont, tout cela s'harmonisait avec sa parole un peu
tranante, que modulait sur certains tons ramens priodiquement un
accent franc-comtois que Nodier n'a jamais entirement perdu. Oh! alors
le rcit tait chose inpuisable, toujours nouvelle, jamais rpte. Le
temps, l'espace, l'histoire, la nature, taient pour Nodier cette bourse
de Fortunatus d'o Pierre Schlemihl tirait ses mains toujours pleines.
Il avait connu tout le monde. Danton, Charlotte Corday, Gustave III,
Cagliostro, Pie VI, Catherine II, le grand Frdric, que sais-je? Comme
le comte de Saint-Germain et le taratantaleo, il avait assist  la
cration du monde et travers les sicles en se transformant. Il avait
mme, sur cette transformation, une thorie des plus ingnieuses, selon
Nodier, les rves n'taient qu'un souvenir des jours couls dans une
autre plante, une rminiscence de ce qui avait t jadis. Selon Nodier,
les songes les plus fantastiques correspondaient  des faits accomplis
autrefois dans Saturne, dans Vnus ou dans Mercure: les images les plus
tranges n'taient que l'ombre des formes qui avaient imprim leurs
souvenirs dans notre me immortelle. En visitant pour la premire fois
le Muse fossile du Jardin des Plantes, il s'est cri, retrouvant des
animaux qu'il avait vus dans le dluge de Deucalion et de Pyrrha, et
parfois il lui chappait d'avouer que, voyant la tendance des Templiers
 la possession universelle, il avait donn  Jacques de Molay le
conseil de matriser son ambition. Ce n'tait pas sa faute si
Jsus-Christ avait t crucifi; seul parmi ses auditeurs, il l'avait
prvenu des mauvaises intentions de Pilate  son gard. C'tait surtout
le Juif errant que Nodier avait eu l'occasion de rencontrer: la premire
fois  Rome du temps de Grgoire VII; la seconde fois  Paris, la veille
de la Saint-Barthlemy, et la dernire fois  Vienne en Dauphin, et sur
lequel il avait des documents les plus prcieux. Et  ce propos il
relevait une erreur dans laquelle taient tombs les savants et les
potes, et particulirement Edgar Quinet: ce n'tait pas Ahasvrus, qui
est un nom moiti grec moiti latin, que s'appelait l'homme aux cinq
sous, c'tait Isaac Laquedem: de cela il pouvait en rpondre, il tenait
le renseignement de sa propre bouche. Puis de la politique, de la
philosophie, de la tradition, il passait  l'histoire naturelle. Oh!
comme dans cette scne Nodier distanait Hrodote, Pline, Marco Polo,
Buffon et Lacpde! Il avait connu des araignes prs desquelles
l'araigne de Plisson n'tait qu'une drlesse; il avait frquent des
crapauds prs desquels Mathusalem n'tait qu'un enfant; enfin il avait
t en relation avec des camans prs desquels la tarasque n'tait qu'un
lzard.

Aussi il tombait  Nodier de ces hasards comme il n'en tombe qu'aux
hommes de gnie. Un jour qu'il cherchait des lpidoptres, c'tait
pendant son sjour en Styrie, pays des roches granitiques et des arbres
sculaires, il monta contre un arbre afin d'atteindre une cavit qu'il
apercevait, fourra sa main dans cette cavit, comme il avait l'habitude
de le faire, et cela assez imprudemment, car un jour il retira d'une
cavit pareille son bras enrichi d'un serpent qui s'tait enroul 
l'entour; un jour donc qu'ayant trouv une cavit il fourrait sa main
dans cette cavit, il sentit quelque chose de flasque, et de gluant qui
cdait  la pression de ses doigts. Il ramena vivement sa main  lui, et
regarda: deux yeux brillaient d'un feu terne au fond de cette cavit.
Nodier croyait au diable; aussi, en voyant ces deux yeux qui ne
ressemblaient pas mal aux yeux de braise de Charon, comme dit Dante,
Nodier commena par s'enfuir, puis il rflchit, se ravisa, prit une
hachette, et, mesurant la profondeur du trou, il commena de faire une
ouverture  l'endroit o il prsumait que devait se trouver cet objet
inconnu. Au cinquime ou sixime coup de hache qu'il frappa, le sang
coula de l'arbre, ni plus ni moins que, sous l'pe de Tancrde, le sang
coula de la fort enchante du Tasse. Mais ce ne fut pas une belle
guerrire qui lui apparut, ce fut un norme crapaud encastr dans
l'arbre o, sans doute, il avait t emport par le vent quand il tait
de la taille d'une abeille. Depuis combien de temps tait-il l? Depuis
deux cents ans, trois cents ans, cinq cents ans peut-tre. Il avait cinq
pouces de long sur trois de large.

Une autre fois, c'tait en Normandie, du temps o il faisait avec Taylor
le voyage pittoresque de la France: il entra dans une glise  la vote
de cette glise taient suspendus une gigantesque araigne et un norme
crapaud. Il s'adressa  un paysan pour demander des renseignements sur
ce singulier couple.

Et voici ce que le vieux paysan lui raconta, aprs l'avoir men prs
d'une des dalles de l'glise sur laquelle tait sculpt un chevalier
couch dans son armure.

Ce chevalier tait un ancien baron, lequel avait laiss dans le pays de
si mchants souvenirs, que les plus hardis se dtournaient afin de ne
pas mettre le pied sur sa tombe, et cela, non point par respect, mais
par terreur. Au-dessus de cette tombe,  la suite d'un voeu fait par ce
chevalier  son lit de mort, une lampe devait brler nuit et jour, une
pieuse fondation ayant t faite par le mort qui subvenait  cette
dpense et bien au-del.

Un beau jour, ou plutt une belle nuit, pendant laquelle, par hasard, le
cur ne dormait pas, il vit de la fentre de sa chambre, qui donnait sur
celle de l'glise, la lampe plir et s'teindre. Il attribua la chose 
un accident et n'y fit pas cette nuit une grande attention.

Mais, la nuit suivante, s'tant rveill vers les deux heures du matin,
l'ide lui vint de s'assurer si la lampe brlait. Il descendit de son
lit, s'approcha de la fentre, et constata _de visu_ que l'glise tait
plonge dans la plus profonde obscurit.

Cet vnement, reproduit deux fois en quarante-huit heures, prenait une
certaine gravit. Le lendemain, au point du jour, le cur fit venir le
bedeau, et l'accusa tout simplement d'avoir mis l'huile dans sa salade
au lieu de l'avoir mise dans la lampe. Le bedeau jura ses grands dieux
qu'il n'en tait rien; que tous les soirs, depuis quinze ans qu'il avait
l'honneur d'tre bedeau, il remplissait consciencieusement la lampe, et
qu'il fallait que ce ft un tour de ce mchant chevalier qui, aprs
avoir tourment les vivants pendant sa vie, recommenait  les
tourmenter trois cents ans aprs sa mort.

Le cur dclara qu'il se fiait parfaitement  la parole du bedeau, mais
qu'il n'en dsirait pas moins assister le soir au remplissage de la
lampe; en consquence,  la nuit tombante, en prsence du cur, l'huile
fut introduite dans le rcipient, et la lampe allume; la lampe allume,
le cur ferma lui-mme la porte de l'glise, mit la clef dans sa poche,
et se retira chez lui.

Puis il prit un brviaire, s'accommoda prs de sa fentre dans un grand
fauteuil, et, les yeux alternativement fixs sur le livre et sur
l'glise, il attendit.

Vers minuit, il vit la lumire qui illuminait les vitraux diminuer,
plir et s'teindre.

Cette fois, il y avait une cause trangre, mystrieuse, inexplicable, 
laquelle le pauvre bedeau ne pouvait avoir aucune part.

Un instant, le cur pensa que des voleurs s'introduisaient dans l'glise
et volaient l'huile. Mais en supposant le mfait commis par des voleurs,
c'taient des gaillards bien honntes de se borner  voler l'huile,
quand ils pargnaient les vases sacrs.

Ce n'taient donc pas des voleurs; c'tait donc une autre cause
qu'aucune de celles qu'on pouvait imaginer, une cause surnaturelle
peut-tre. Le cur rsolut de reconnatre cette cause, quelle qu'elle
ft.

Le lendemain soir, il versa lui-mme l'huile pour bien se convaincre
qu'il n'tait pas dupe d'un tour de passe-passe; puis, au lieu de sortir
comme il l'avait fait la veille, il se cacha dans un confessionnal.

Les heures s'coulrent, la lampe clairait d'une lueur calme et gale:
minuit sonna....

Le cur crut entendre un lger bruit, pareil  celui d'une pierre qui se
dplace, puis il vit l'ombre d'un animal avec des pattes gigantesques,
laquelle ombre monta contre un pilier, courut le long de la corniche,
apparut un instant  la vote, descendit le long de la corde, et fit une
station sur la lampe, qui commena de plir, vacilla et s'teignit.

Le cur se trouva dans l'obscurit la plus complte. Il comprit que
c'tait une exprience  renouveler, en se rapprochant du lieu o se
passait la scne.

Rien de plus facile: au lieu de se mettre dans le confessionnal qui
tait dans le ct de l'glise oppos  la lampe, il n'avait qu' se
cacher dans le confessionnal qui tait plac  quelques pas d'elle
seulement.

Tout fut donc fait le lendemain comme la veille; seulement le cur
changea de confessionnal et se munit d'une lanterne sourde.

Jusqu' minuit, mme calme, mme silence, mme honntet de la lampe 
remplir ses fonctions. Mais aussi, au dernier coup de minuit, mme
craquement que la veille. Seulement, comme le craquement se produisait 
quatre pas du confessionnal, les yeux du cur purent immdiatement se
fixer sur l'emplacement d'o venait le bruit. C'tait la tombe du
chevalier qui craquait.

Puis la dalle sculpte qui recouvrait le spulcre se souleva lentement,
et, par l'entrebillement du tombeau, le cur vit sortir une araigne de
la taille d'un barbet, avec un poil long de six pouces, des pattes
longues d'une aune, laquelle se mit incontinent, sans hsitation, sans
chercher un chemin qu'on voyait lui tre familier,  gravir le pilier, 
courir sur sa corniche,  descendre le long de la corde, et, arrive l,
 boire l'huile de la lampe, qui s'teignit.

Mais alors le cur eut recours  sa lanterne sourde, dont il dirigea les
rayons vers la tombe du chevalier.

Alors il s'aperut que l'objet qui la tenait entrouverte tait un
crapaud gros comme une tortue de mer, lequel, en s'enflant, soulevait la
pierre et donnait passage  l'araigne, qui allait incontinent pomper
l'huile, qu'elle revenait partager avec son compagnon.

Tous deux vivaient ainsi depuis des sicles dans cette tombe, o ils
habiteraient probablement encore aujourd'hui si un accident n'et rvl
au cur la prsence d'un voleur quelconque dans son glise.

Le lendemain, le cur avait requis main-forte, on avait soulev la
pierre du tombeau, et l'on avait mis  mort l'insecte et le reptile,
dont les cadavres taient suspendus au plafond et faisaient foi de cet
trange vnement.

D'ailleurs, le paysan qui racontait la chose  Nodier tait un de ceux
qui avaient t appels par le cur pour combattre ces deux commensaux
de la tombe du chevalier, et comme lui s'tait acharn particulirement
au crapaud, une goutte de sang de l'immonde animal, qui avait jailli sur
sa paupire, avait failli le rendre aveugle comme Tobie.

Il en tait quitte pour tre borgne.

Pour Nodier, les histoires de crapauds ne se bornaient pas l; il y
avait quelque chose de mystrieux dans la longvit de cet animal qui
plaisait  l'imagination de Nodier. Aussi toutes les histoires de
crapauds centenaires ou millnaires, les savait-il; tous les crapauds
dcouverts dans des pierres, ou dans des troncs d'arbres, depuis le
crapaud trouv en 1756 par le sculpteur Le Prince,  Eretteville, au
milieu d'une pierre dure o il tait encastr, jusqu'au crapaud enferm
par Hrifsant, en 1771, dans une case de pltre, et qu'il retrouva
parfaitement vivant en 1774, taient-ils de sa comptence. Quand on
demandait  Nodier de quoi vivaient les malheureux prisonniers: Ils
avaient leur peau, rpondait-il. Il avait tudi un crapaud petit-matre
qui avait fait six fois peau neuve dans un hiver, et qui six fois avait
aval la vieille. Quant  ceux qui taient dans des pierres de formation
primitive, depuis la cration du monde, comme le crapaud que l'on trouva
dans la carrire de Boursick, en Gothie, l'inaction totale dans laquelle
ils avaient t obligs de demeurer, la suspension de la vie dans une
temprature qui ne permettait aucune dissolution et qui ne rendait
ncessaire la rparation d'aucune perte, l'humidit du lieu, qui
entretenait celle de l'animal et qui empchait sa destruction par le
desschement, tout cela paraissait  Nodier des raisons suffisantes 
une conviction dans laquelle il y avait autant de foi que de science.

D'ailleurs Nodier avait, nous l'avons dit, une certaine humilit
naturelle, une certaine pente  se faire petit lui-mme qui l'entranait
vers les petits et les humbles. Nodier bibliophile trouvait parmi les
livres des chefs-d'oeuvre ignors, qu'il tirait de la tombe des
bibliothques; Nodier philanthrope trouvait parmi les vivants des potes
inconnus, qu'il mettait au jour et qu'il conduisait  la clbrit;
toute injustice, toute oppression le rvoltait, et, selon lui, on
opprimait le crapaud, on tait injuste envers lui, on ignorait ou l'on
ne voulait pas connatre les vertus du crapaud. Le crapaud tait bon
ami; Nodier l'avait dj prouv par l'association du crapaud et de
l'araigne, et,  la rigueur, il le prouvait deux fois en racontant une
autre histoire de crapaud et de lzard non moins fantastique que la
premire; le crapaud tait donc, non seulement bon ami, mais encore bon
pre et bon poux. En accouchant lui-mme sa femme, le crapaud avait
donn aux maris, les premires leons d'amour conjugal; en enveloppant
les oeufs de sa famille autour de ses pattes de derrire ou en les
portant sur son dos, le crapaud avait donn aux chefs de famille la
premire leon de paternit; quant  cette bave que le crapaud rpand ou
lance mme quand on le tourmente, Nodier assurait que c'tait la plus
innocente substance qu'il y et au monde, et il la prfrait  la salive
de bien des critiques de sa connaissance.

Ce n'tait pas que ces critiques ne fussent reus chez lui comme les
autres, et ne fussent mme bien reus, mais, peu  peu, ils se
retiraient d'eux-mmes, ils ne se sentaient point  l'aise au milieu de
cette bienveillance qui tait l'atmosphre naturelle de l'Arsenal, et 
travers laquelle ne passait la raillerie que comme passe la luciole au
milieu de ces belles nuits de Nice et de Florence, c'est--dire pour
jeter une lueur et s'teindre aussitt.

On arrivait ainsi  la fin d'un dner charmant, dans lequel tous les
accidents, except le renversement du sel, except un pain pos 
l'envers, taient pris du ct philosophique; puis on servait le caf 
table. Nodier tait sybarite au fond, il apprciait parfaitement ce
sentiment de sensualit parfaite qui ne place aucun mouvement, aucun
dplacement, aucun drangement entre le dessert et le couronnement du
dessert. Pendant ce moment de dlices asiatiques, madame Nodier se
levait et allait faire allumer le salon. Souvent moi, qui ne prenais
point de caf, je l'accompagnais. Ma longue taille lui tait d'une
grande utilit pour clairer le lustre sans monter sur les chaises.

Alors, le salon s'illuminait, car avant le dner et les jours ordinaires
on n'tait jamais reu que dans la chambre  coucher de madame Nodier;
alors le salon s'illuminait et clairait des lambris peints en blanc
avec des moulures Louis XV, un ameublement des plus simples, se
composant de douze fauteuils et d'un canap en Casimir rouge, de rideaux
de croise de mme couleur, d'un buste d'Hugo, d'une statue d'Henri IV,
d'un portrait de Nodier et d'un paysage alpestre de Rgnier.

Dans ce salon, cinq minutes aprs son clairage, entraient les convives,
Nodier venant le dernier, appuy soit au bras de Dauzats, soit au bras
de Bixio, soit au bras de Francis Wey, soit au mien, Nodier toujours
soupirant et se plaignant comme s'il n'et eu que le souffle; alors il
allait s'tendre dans un grand fauteuil  droite de la chemine, les
jambes allonges, les bras pendants, ou se mettre debout devant le
chambranle, les mollets au feu, le dos  la glace. S'il s'tendait dans
le fauteuil, tout tait dit: Nodier, plong dans cet instant de
batitude que donne le caf, voulait jouir en goste de lui-mme, et
suivre silencieusement le rve de son esprit; s'il s'adossait au
chambranle, c'tait autre chose: c'est qu'il allait conter; alors tout
le monde se taisait, alors se droulait une de ces charmantes histoires
de sa jeunesse qui semblent un roman de Longu, une idylle de Thocrite;
ou quelque sombre drame de la Rvolution, dont un champ de bataille de
la Vende ou la place de la Rvolution tait toujours le thtre; ou
enfin quelque mystrieuse conspiration de Cadoudal ou d'Oudet, de Staps
ou de Lahorie; alors ceux qui entraient faisaient silence, saluaient de
la main, et allaient s'asseoir dans un fauteuil ou s'adosser contre le
lambris; puis l'histoire finissait, comme finit toute chose. On
n'applaudissait pas; pas plus qu'on n'applaudit le murmure d'une
rivire, le chant d'un oiseau; mais, le murmure teint, mais, le chant
vanoui, on coutait encore. Alors Marie, sans rien dire, allait se
mettre  son piano, et, tout  coup, une brillante fuse de notes
s'lanait dans les airs comme le prlude d'un feu d'artifice: alors les
joueurs, relgus dans des coins, se mettaient  des tables et jouaient.

Nodier n'avait longtemps jou qu' la bataille, c'tait son jeu de
prdilection, et il s'y prtendait d'une force suprieure; enfin, il
avait fait une concession au sicle et jouait  l'cart.

Alors Marie chantait des paroles d'Hugo, de Lamartine ou de moi, mises
en musique par elle; puis, au milieu de ces charmantes mlodies,
toujours trop courtes, on entendait tout  coup clore la ritournelle
d'une contredanse, chaque cavalier courait  sa danseuse, et un bal
commenait.

Bal charmant dont Marie faisait tous les frais, jetant, au milieu de
trilles rapides brods par ses doigts sur les touches du piano, un mot 
ceux qui s'approchaient d'elle,  chaque traverse,  chaque chane des
dames,  chaque chass-crois.  partir de ce moment, Nodier
disparaissait, compltement oubli, car lui, ce n'tait pas un de ces
matres absolus et bougons dont on sent la prsence et dont on devine
l'approche; c'tait l'hte de l'Antiquit, qui s'efface pour faire place
 celui qu'il reoit, et qui se contentait d'tre gracieux, faible et
presque fminin.

D'ailleurs Nodier, aprs avoir disparu un peu, disparaissait bientt
tout  fait. Nodier se couchait de bonne heure, ou plutt on couchait
Nodier de bonne heure. C'tait madame Nodier qui tait charge de ce
soin. L'hiver elle sortait la premire du salon; puis quelquefois, quand
il n'y avait pas de braise dans la cuisine, on voyait une bassinoire
passer, s'emplir et entrer dans la chambre  coucher. Nodier suivait la
bassinoire, et tout tait dit.

Dix minutes aprs, madame Nodier rentrait. Nodier tait couch, et
s'endormait aux mlodies de sa fille, et au bruit des pitinements et
aux rires des danseurs.

Un jour nous trouvmes Nodier bien autrement humble que de coutume.
Cette fois, il tait embarrass, honteux. Nous lui demandmes avec
inquitude ce qu'il avait.

Nodier venait d'tre nomm acadmicien.

Il nous fit ses excuses bien humbles,  Hugo et  moi.

Mais il n'y avait pas de sa faute, l'Acadmie l'avait nomm au moment o
il s'y attendait le moins.

C'est que Nodier, aussi savant  lui seul que tous les acadmiciens
ensemble, dmolissait pierre  pierre le dictionnaire de l'Acadmie. Il
racontait que l'Immortel charg de faire l'article _crevisse_ lui avait
un jour montr cet article, en lui demandant ce qu'il en pensait.

L'article tait conu dans ces termes:

crevisse, petit poisson rouge qui marche  reculons.

--Il n'y a qu'une erreur dans votre dfinition, rpondit Nodier, c'est
que l'crevisse n'est pas un poisson, c'est que l'crevisse n'est pas
rouge, c'est que l'crevisse ne marche pas  reculons... le reste est
parfait.

J'oublie de dire qu'au milieu de tout cela, Marie Nodier s'tait marie,
tait devenue madame Mnessier; mais ce mariage n'avait absolument rien
chang  la vie de l'Arsenal. Jules tait un ami  tous: on le voyait
venir depuis longtemps dans la maison; il y demeura au lieu d'y venir,
voil tout.

Je me trompe, il y eut un grand sacrifice accompli: Nodier vendit sa
bibliothque; Nodier aimait ses livres, mais il adorait Marie.

Il faut dire une chose aussi, c'est que personne ne savait faire la
rputation d'un livre comme Nodier. Voulait-il vendre ou faire vendre un
livre, il le glorifiait par un article: avec ce qu'il dcouvrait dedans,
il en faisait un exemplaire unique. Je me rappelle l'histoire d'un
volume intitul _le Zombi du grand Prou_, que Nodier prtendit tre
imprim aux colonies, et dont il dtruisit l'dition de son autorit
prive; le livre valait cinq francs, il monta  cent cus.

Quatre fois Nodier vendit ses livres, mais il gardait toujours un
certain fonds, un noyau prcieux  l'aide duquel, au bout de deux ou
trois ans, il avait reconstruit sa bibliothque.

Un jour, toutes ces charmantes ftes s'interrompirent. Depuis un mois ou
deux, Nodier tait plus souffreteux, plus plaintif. Au reste, l'habitude
qu'on avait d'entendre plaindre Nodier faisait qu'on n'attachait pas une
grande attention  ses plaintes. C'est qu'avec le caractre de Nodier il
tait assez difficile de sparer le mal rel d'avec les souffrances
chimriques. Cependant, cette fois, il s'affaiblissait visiblement. Plus
de flneries sur les quais, plus de promenades sur les boulevards, un
lent acheminement seulement, quand du ciel gris filtrait un dernier
rayon du soleil d'automne, un lent acheminement vers Saint-Mand.

Le but de la promenade tait un mchant cabaret, o, dans les beaux
jours de sa bonne sant, Nodier se rgalait de pain bis. Dans ses
courses, d'ordinaire, toute la famille l'accompagnait, except Jules,
retenu  son bureau. C'tait madame Nodier, c'tait Marie, c'taient les
deux enfants, Charles et Georgette; tout cela ne voulait plus quitter le
mari, le pre et le grand-pre. On sentait qu'on n'avait plus que peu de
temps  rester avec lui, et l'on en profitait.

Jusqu'au dernier moment, Nodier insista pour la conversation du
dimanche; puis, enfin, on s'aperut que de sa chambre le malade ne
pouvait plus supporter le bruit et le mouvement qui se faisaient dans le
salon. Un jour, Marie nous annona tristement que, le dimanche suivant,
l'Arsenal serait ferm; puis tout bas elle dit aux intimes:

--Venez, nous causerons. Nodier s'alita enfin pour ne plus se relever.
J'allai le voir.

--Oh! mon cher Dumas, me dit-il en me tendant les bras du plus loin
qu'il m'aperut, du temps o je me portais bien, vous n'aviez en moi
qu'un ami; depuis que je suis malade, vous avez en moi un homme
reconnaissant. Je ne puis plus travailler, mais je puis encore lire, et,
comme vous voyez, je vous lis, et quand je suis fatigu, j'appelle ma
fille, et ma fille vous lit.

Et Nodier me montra effectivement mes livres pars sur son lit et sur sa
table.

Ce fut un de mes moments d'orgueil rel. Nodier isol du monde, Nodier
ne pouvant plus travailler, Nodier, cet esprit immense, qui savait tout,
Nodier me lisait et s'amusait en me lisant.

Je lui pris les mains, j'eusse voulu les baiser, tant j'tais
reconnaissant.

 mon tour, j'avais lu la veille une chose de lui, un petit volume qui
venait de paratre en deux livraisons de la _Revue des Deux Mondes._

C'tait _Ins de las Sierras_. J'tais merveill. Ce roman, une des
dernires publications de Charles, tait si frais, si color, qu'on et
dit une oeuvre de sa jeunesse que Nodier avait retrouve et mise au jour
 l'autre horizon de sa vie. Cette histoire d'Ins, c'tait une histoire
d'apparition de spectres, de fantmes; seulement, toute fantastique
durant la premire partie, elle cessait de l'tre dans la seconde; la
fin expliquait le commencement. Oh! de cette explication je me plaignis
amrement  Nodier.

--C'est vrai, me dit-il, j'ai eu tort; mais j'en ai une autre; celle-l
je ne la gterai pas, soyez tranquille.

-- la bonne heure, et quand vous y mettrez-vous,  cette oeuvre-l?
Nodier me prit la main.

--Celle-l, je ne la gterai pas, parce que ce n'est pas moi qui
l'crirai, dit-il.

--Et qui l'crira?

--Vous.

--Comment! moi, mon bon Charles? mais je ne la sais pas, votre histoire.

--Je vous la raconterai. Oh! celle-l, je la gardais pour moi, ou plutt
pour vous.

--Mon bon Charles, vous me la raconterez, vous l'crirez, vous
l'imprimerez. Nodier secoua la tte.

--Je vais vous la dire, fit-il; vous me la rendrez si j'en reviens.

--Attendez  ma prochaine visite, nous avons le temps.

--Mon ami, je vous dirai ce que je disais  un crancier quand je lui
donnais un acompte: Prenez toujours. Et il commena. Jamais Nodier
n'avait racont d'une faon si charmante. Oh! si j'avais eu une plume,
si j'avais eu du papier, si j'avais pu crire aussi vite que la parole!
L'histoire tait longue, je restai  dner. Aprs le dner, Nodier
s'tait assoupi. Je sortis de l'Arsenal sans le revoir. Je ne le revis
plus.

Nodier, que l'on croyait si facile  la plainte, avait au contraire
cach jusqu'au dernier moment ses souffrances  sa famille.

Lorsqu'il dcouvrit la blessure, on reconnut que la blessure tait
mortelle.

Nodier tait non seulement chrtien, mais bon et vrai catholique.
C'tait  Marie qu'il avait fait promettre de lui envoyer chercher un
prtre lorsque l'heure serait venue. L'heure tait venue, Marie envoya
chercher le cur de Saint-Paul.

Nodier se confessa. Pauvre Nodier! il devait y avoir bien des pchs
dans sa vie, mais il n'y avait certes pas une faute.

La confession acheve, toute la famille entra.

Nodier tait dans une alcve sombre, d'o il tendait les bras sur sa
femme, sur sa fille et sur ses petits-enfants.

Derrire la famille taient les domestiques.

Derrire les domestiques, la bibliothque, c'est--dire ces amis qui ne
changent jamais, les livres.

Le cur dit  haute voix les prires auxquelles Nodier rpondit aussi 
haute voix, en homme familier avec la liturgie chrtienne. Puis, les
prires finies, il embrassa tout le monde, rassura chacun sur son tat,
affirma qu'il se sentait encore de la vie pour un jour ou deux, surtout
si on le laissait dormir pendant quelques heures.

On laissa Nodier seul, et il dormit cinq heures.

Le 26 janvier au soir, c'est--dire la veille de sa mort, la fivre
augmenta et produisit un peu de dlire; vers minuit, il ne reconnaissait
personne, sa bouche pronona des paroles sans suite, dans lesquelles on
distingua les noms de Tacite et de Fnelon.

Vers deux heures, la mort commenait de frapper  la porte: Nodier fut
secou par une crise violente, sa fille tait penche sur son chevet et
lui tendait une tasse pleine d'une potion calmante; il ouvrit les yeux,
regarda Marie et la reconnut  ses larmes; alors il prit la tasse de ses
mains et but avec avidit le breuvage qu'elle contenait.

--Tu as trouv cela bon? demanda Marie.

--Oh oui! mon enfant, comme tout ce qui vient de toi.

Et la pauvre Marie laissa tomber sa tte sur le chevet du lit, couvrant
de ses cheveux le front humide du mourant.

--Oh! si tu restais ainsi, murmura Nodier, je ne mourrais jamais[1]. La
mort frappait toujours.

[Note 1: Francis Wey a publi, sur les derniers moments de Nodier, une
notice pleine d'intrt, mais crite pour les amis, et tire 
vingt-cinq exemplaires seulement.]

Les extrmits commenaient  se refroidir; mais, au fur et  mesure que
la vie remontait, elle se concentrait au cerveau et faisait  Nodier un
esprit plus lucide qu'il ne l'avait jamais eu.

Alors il bnit sa femme et ses enfants, puis il demanda le quantime du
mois.

--Le 27 janvier, dit madame Nodier.

--Vous n'oublierez pas cette date, n'est-ce pas, mes amis? dit Nodier.
Puis, se tournant vers la fentre:

--Je voudrais bien voir encore une fois le jour, fit-il avec un soupir.
Puis il s'assoupit. Puis son souffle devint intermittent.

Puis enfin, au moment o le premier rayon du jour frappa les vitres il
rouvrit les yeux, fit du regard un signe d'adieu et expira.

Avec Nodier tout mourut  l'Arsenal, joie, vie et lumire; ce fut un
deuil qui nous prit tous; chacun perdait une portion de lui-mme en
perdant Nodier.

Moi, pour mon compte, je ne sais comment dire cela, mais j'ai quelque
chose de mort en moi depuis que Nodier est mort.

Ce quelque chose ne vit que lorsque je parle de Nodier.

Voil pourquoi j'en parle si souvent.

Maintenant, l'histoire qu'on a lue, c'est celle que Nodier m'a raconte.




CHAPITRE II.

La famille d'Hoffmann.


Au nombre de ces ravissantes cits qui s'parpillent au bord du Rhin,
comme les grains d'un chapelet dont le fleuve serait le fil, il faut
compter Mannheim, la seconde capitale du grand-duch de Bade, Mannheim,
la seconde rsidence du grand-duc.

Aujourd'hui que les bateaux  vapeur qui montent et descendent le Rhin
passent  Mannheim, aujourd'hui qu'un chemin de fer conduit  Mannheim,
aujourd'hui que Mannheim, au milieu du ptillement de la fusillade, a
secou, les cheveux pars et la robe teinte de sang, l'tendard de la
rbellion contre son grand-duc, je ne sais plus ce qu'est Mannheim;
mais,  l'poque o commence cette histoire, c'est--dire il y a bientt
cinquante-six ans, je vais vous dire ce qu'elle tait.

C'tait la ville allemande par excellence, calme et politique  la fois,
un peu triste, ou plutt un peu rveuse: c'tait la ville des romans
d'Auguste Lafontaine et des pomes de Goethe, d'Henriette Belmann et de
Werther.

En effet, il ne s'agit que de jeter un coup d'oeil sur Mannheim pour
juger  l'instant, en voyant ses maisons honntement alignes, sa
division en quatre quartiers, ses rues larges et belles o pointe
l'herbe, sa fontaine mythologique, sa promenade ombrage d'un double
rang d'acacias qui la traverse d'un bout  l'autre; pour juger, dis-je,
combien la vie serait douce et facile dans un semblable paradis, si
parfois les passions amoureuses ou politiques n'y venaient mettre un
pistolet  la main de Werther[2] ou un poignard  la main de Sand[3].

[Note 2: Les souffrances du jeune Wether (1774) est un roman sous forme
pistolaire, crit par Goethe. Ce rcit tragique voque une passion
amoureuse sans espoir qui accule le hros au suicide.]

[Note 3: Karl Sand, criminel clbre excut  Mannheim en 1820.]

Il y a surtout une place qui a un caractre tout particulier, c'est
celle o s'lvent  la fois l'glise et le thtre.

glise et thtre ont d tre btis en mme temps, probablement par le
mme architecte; probablement encore vers le milieu de l'autre sicle,
quand les caprices d'une favorite influaient sur l'art  ce point que
tout un ct de l'art prenait son nom, depuis l'glise jusqu' la petite
maison, depuis la statue de bronze de dix coudes jusqu' la figurine en
porcelaine de Saxe.

L'glise et le thtre de Mannheim sont donc dans le style Pompadour.

L'glise a deux niches extrieures: dans l'une de ces deux niches est
une Minerve, et dans l'autre est une Hb.

La porte du thtre est surmonte de deux sphinx. Ces deux sphinx
reprsentent, l'un la Comdie, l'autre la Tragdie.

Le premier de ces deux sphinx tient sous sa patte un masque, le second
un poignard. Tous deux sont coiffs en racine droite avec un chignon
poudr ce qui ajoute merveilleusement  leur caractre gyptien.

Au reste, toute la place, maisons contournes, arbres friss, murailles
festonnes, est dans le mme caractre, et forme un ensemble des plus
rjouissants.

Eh bien! C'est dans une chambre situe au premier tage d'une maison
dont les fentres donnent de biais sur le portail de l'glise des
Jsuites, que nous allons conduire nos lecteurs, en leur faisant
seulement observer que nous les rajeunissons de plus d'un demi-sicle,
et que nous en sommes, comme millsime,  l'an de grce ou de disgrce
1793, et comme quantime au dimanche 10 du mois de mai. Tout est donc en
train de fleurir: les algues au bord du fleuve, les marguerites dans la
prairie, l'aubpine dans les haies, la rose dans les jardins, l'amour
dans les coeurs.

Maintenant ajoutons ceci: c'est qu'un des coeurs qui battaient le plus
violemment dans la ville de Mannheim et dans les environs tait celui du
jeune homme qui habitait cette petite chambre dont nous venons de
parler, et dont les fentres donnaient de biais sur le portail de
l'glise des Jsuites.

Chambre et jeune homme mritent chacun une description particulire.

La chambre,  coup sr, tait celle d'un esprit capricieux et
pittoresque tout ensemble, car elle avait  la fois l'aspect d'un
atelier, d'un magasin de musique et d'un cabinet de travail.

Il y avait une palette, des pinceaux et un chevalet, et sur ce chevalet
une esquisse commence.

Il y avait une guitare, une viole d'amour et un piano, et sur ce piano
une sonate ouverte.

Il y avait une plume, de l'encre et du papier, et sur ce papier un
commencement de ballade griffonn.

Puis, le long des murailles, des arcs, des flches, des arbaltes du
quinzime, des instruments de musique du dix-septime, des bahuts de
tous les temps, des pots  boire de toutes les formes, des aiguires de
toutes les espces, enfin des colliers de verre, des ventails de
plumes, des lzards empaills, des fleurs sches, tout un monde enfin;
mais tout un monde ne valant pas vingt cinq thalers de bon argent.

Celui qui habitait cette chambre tait-il un peintre, un musicien ou un
pote? Nous l'ignorons.

Mais,  coup sr, c'tait un fumeur; car, au milieu de toutes ces
collections, la collection la plus complte, la plus en vue, la
collection occupant la place d'honneur et s'panouissant au soleil
au-dessus d'un vieux canap,  la porte de la main, tait une
collection de pipes.

Mais, quel qu'il ft, pote, musicien, peintre ou fumeur, pour le
moment, il ne fumait, ni ne peignait, ni ne notait, ni ne composait.

Non, il regardait.

Il regardait, immobile, debout, appuy contre la muraille, retenant son
souffle; il regardait par sa fentre ouverte, aprs s'tre fait un
rempart du rideau, pour voir sans tre vu; il regardait comme on regarde
quand les yeux ne sont que la lunette du coeur!

Que regardait-il?

Un endroit parfaitement solitaire pour le moment, le portail de l'glise
des Jsuites.

Il est vrai que ce portail tait solitaire parce que l'glise tait
pleine.

Maintenant quel aspect avait celui qui habitait cette chambre, celui qui
regardait derrire ce rideau, celui dont le coeur battait ainsi en
regardant?

C'tait un jeune homme de dix-huit ans tout au plus, petit de taille,
maigre de corps, sauvage d'aspect. Ses longs cheveux noirs tombaient de
son front jusqu'au-dessous de ses yeux, qu'ils voilaient quand il ne les
cartait pas de la main, et,  travers le voile de ses cheveux, son
regard brillait fixe et fauve, comme le regard d'un homme dont les
facults mentales ne doivent pas toujours demeurer dans un parfait
quilibre.

Ce jeune homme, ce n'tait ni un pote, ni un peintre, ni un musicien:
c'tait un compos de tout cela; c'tait la peinture, la musique et la
posie runies; c'tait un tout bizarre, fantasque, bon et mauvais,
brave et timide, actif et paresseux: ce jeune homme, enfin, c'tait
Ernest-Thodore-Guillaume Hoffmann.

Il tait n par une rigoureuse nuit d'hiver, en 1776, tandis que le vent
sifflait, tandis que la neige tombait, tandis que tout ce qui n'est pas
riche souffrait: il tait n  Koenigsberg, au fond de la
Vieille-Prusse; n si faible, si grle, si pauvrement bti, que
l'exigut de sa personne fit croire  tout le monde qu'il tait bien
plus pressant de lui commander une tombe que de lui acheter un berceau;
il tait n la mme anne o Schiller, crivant son drame des
_Brigands_, signait Schiller, _esclave de Klopstock_; n au milieu
d'une de ces vieilles familles bourgeoises comme nous en avions en
France du temps de la Fronde, comme il y en a encore en Allemagne, mais
comme il n'y en aura bientt plus nulle part; n d'une mre au
temprament maladif, mais d'une rsignation profonde, ce qui donnait 
toute sa personne souffrante l'aspect d'une adorable mlancolie; n d'un
pre  la dmarche et  l'esprit svres, car ce pre tait conseiller
criminel et commissaire de justice prs le tribunal suprieur
provincial. Autour de cette mre et de ce pre, il y avait des oncles
juges, des oncles baillis, des oncles bourgmestres, des tantes jeunes
encore, belles encore, coquettes encore; oncles et tantes, tous
musiciens, tous artistes, tous pleins de sve, tous allgres. Hoffmann
disait les avoir vus; il se les rappelait excutant autour de lui,
enfant de six, de huit, de dix ans, des concerts tranges o chacun
jouait d'un de ces vieux instruments dont on ne sait mme plus les noms
aujourd'hui: tympanons, rebecs, cithares, cistres, violes d'amour,
violes de gambe. Il est vrai que personne autre qu'Hoffmann n'avait
jamais vu ces oncles musiciens, ces tantes musiciennes, et qu'oncles et
tantes s'taient retirs les uns aprs les autres comme des spectres,
aprs avoir teint, en se retirant, la lumire qui brlait sur leurs
pupitres.

De tous ces oncles, cependant, il en restait un. De toutes ces tantes,
cependant, il en restait une.

Cette tante, c'tait un des souvenirs charmants d'Hoffmann.

Dans la maison o Hoffmann avait pass sa jeunesse, vivait une soeur de
sa mre, une jeune femme aux regards suaves et pntrant au plus profond
de l'me; une jeune femme douce, spirituelle, pleine de finesse, qui,
dans l'enfant que chacun tenait pour un fou, pour un maniaque, pour un
enrag, voyait un esprit minent; qui plaidait seule pour lui, avec sa
mre, bien entendu; qui lui prdisait le gnie, la gloire; prdiction
qui plus d'une fois fit venir les larmes aux yeux de la mre d'Hoffmann;
car elle savait que le compagnon insparable du gnie et de la gloire,
c'est le malheur.

Cette tante, c'tait la tante Sophie.

Cette tante tait musicienne comme toute la famille, elle jouait du
luth. Quand Hoffmann s'veillait dans son berceau, il s'veillait inond
d'une vibrante harmonie; quand il ouvrait les yeux, il voyait la forme
gracieuse de la jeune femme marie  son instrument. Elle tait
ordinairement vtue d'une robe vert d'eau avec noeuds roses, elle tait
ordinairement accompagne d'un vieux musicien  jambes torses et 
perruque blanche qui jouait d'une basse plus grande que lui,  laquelle
il se cramponnait, montant et descendant comme fait un lzard le long
d'une courge. C'est  ce torrent d'harmonie tombant comme une cascade de
perles des doigts de la belle Euterpe qu'Hoffmann avait bu le philtre
enchant qui l'avait lui-mme fait musicien.

Aussi la tante Sophie, avons-nous dit, tait un des charmants souvenirs
d'Hoffmann.

Il n'en tait pas de mme de son oncle.

La mort du pre d'Hoffmann, la maladie de sa mre, l'avaient laiss aux
mains de cet oncle.

C'tait un homme aussi exact que le pauvre Hoffmann tait dcousu, aussi
bien ordonn que le pauvre Hoffmann tait bizarrement fantasque, et dont
l'esprit d'ordre et d'exactitude s'tait ternellement exerc sur son
neveu, mais toujours aussi inutilement que s'tait exerc sur ses
pendules l'esprit de l'empereur Charles Quint: l'oncle avait beau faire,
l'heure sonnait  la fantaisie du neveu, jamais  la sienne.

Au fond, ce n'tait point cependant, malgr son exactitude et sa
rgularit, un trop grand ennemi des arts et de l'imagination que cet
oncle d'Hoffmann; il tolrait mme la musique, la posie et la peinture;
mais il prtendait qu'un homme sens ne devait recourir  de pareils
dlassements qu'aprs son dner, pour faciliter la digestion. C'tait
sur ce thme qu'il avait rgl la vie d'Hoffmann: tant d'heures pour le
sommeil, tant d'heures pour l'tude du barreau, tant d'heures pour le
repas, tant de minutes pour la musique, tant de minutes pour la
peinture, tant de minutes pour la posie.

Hoffmann et voulu retourner tout cela, lui, et dire: tant de minutes
pour le barreau, et tant d'heures pour la posie, la peinture et la
musique; mais Hoffmann n'tait pas le matre; il en tait rsult
qu'Hoffmann avait pris en horreur le barreau et son oncle, et qu'un beau
jour il s'tait sauv de Koenigsberg avec quelques thalers en poche,
avait gagn Heidelberg, o il avait fait une halte de quelques instants,
mais o il n'avait pu rester, vu la mauvaise musique que l'on faisait au
thtre.

En consquence, de Heidelberg il avait gagn Mannheim, dont le thtre,
prs duquel, comme on le voit, il s'tait log, passait pour tre le
rival des scnes lyriques de France et d'Italie; nous disons de France
et d'Italie, parce qu'on n'oubliera point que c'est cinq ou six ans
seulement avant l'poque  laquelle nous sommes arrivs qu'avait eu
lieu,  l'Acadmie royale de musique, la grande lutte contre Gluck et
Piccinni.

Hoffmann tait donc  Mannheim, o il logeait prs du thtre, et o il
vivait du produit de sa peinture, de sa musique et de sa posie, joint 
quelques frdrics d'or que sa bonne mre lui faisait passer de temps en
temps, au moment o, nous arrogeant le privilge du Diable boiteux, nous
venons de lever le plafond de sa chambre et de le montrer  nos lecteurs
debout, appuy  la muraille, immobile derrire son rideau, haletant,
les yeux fixs sur le portail de l'glise des Jsuites.




CHAPITRE III.

Un amoureux et un fou.


Dans l'instant o quelques personnes, sortant de l'glise des Jsuites,
quoique la messe ft  peine  moiti de sa clbration, rendaient
l'attention d'Hoffmann plus vive que jamais, on heurta  sa porte. Le
jeune homme secoua la tte et frappa du pied avec un mouvement
d'impatience, mais ne rpondit pas.

On heurta une seconde fois.

Un regard torve alla foudroyer l'indiscret  travers la porte.

On frappa une troisime fois.

Cette fois, le jeune homme demeura tout  fait immobile; il tait
visiblement dcid  ne pas ouvrir.

Mais, au lieu de s'obstiner  frapper, le visiteur se contenta de
prononcer un des prnoms d'Hoffmann.

--Thodore, dit-il.

--Ah! c'est toi, Zacharias Werner, murmura Hoffmann.

--Oui, c'est moi; tiens-tu  tre seul?

--Non, attends.

Et Hoffmann alla ouvrir.

Un grand jeune homme, ple, maigre et blond, un peu effar, entra. Il
pouvait avoir trois ou quatre ans de plus qu'Hoffmann. Au moment o la
porte s'ouvrait, il lui posa la main sur l'paule et les lvres sur le
front, comme et pu faire un frre an.

C'tait, en effet, un vritable frre pour Hoffmann. N dans la mme
maison que lui, Zacharias Werner, le futur auteur de _Martin Luther_, de
l'_Attila_, du _24 Fvrier_, de _La Croix de la Baltique_, avait grandi
sous la double protection de sa mre et de la mre d'Hoffmann.

Les deux femmes, atteintes toutes deux d'une affection nerveuse qui se
termina par la folie, avaient transmis  leurs enfants cette maladie,
qui, attnue par la transmission, se traduisit en imagination
fantastique chez Hoffmann, et en disposition mlancolique chez
Zacharias. La mre de ce dernier se croyait,  l'instar de la Vierge,
charge d'une mission divine. Son enfant, son Zacharie, devait tre le
nouveau Christ, le futur Silo promis par les critures. Pendant qu'il
dormait, elle lui tressait des couronnes de bleuets, dont elle ceignait
son front; elle s'agenouillait devant lui, chantant, de sa voix douce et
harmonieuse, les plus beaux cantiques de Luther, esprant  chaque
verset, voir la couronne de bleuets se changer en aurole.

Les deux enfants furent levs ensemble; c'tait surtout parce que
Zacharie habitait Heidelberg, o il tudiait, qu'Hoffmann s'tait enfui
de chez son oncle, et  son tour Zacharie, rendant  Hoffmann amiti
pour amiti, avait quitt Heidelberg et tait venu rejoindre Hoffmann 
Mannheim, quand Hoffmann tait venu chercher  Mannheim une meilleure
musique que celle qu'il trouvait  Heidelberg.

Mais, une fois runis, une fois  Mannheim, loin de l'autorit de cette
mre si douce, les deux jeunes gens avaient pris apptit aux voyages, ce
complment indispensable de l'ducation de l'tudiant allemand, et ils
avaient rsolu de visiter Paris.

Werner,  cause du spectacle trange que devait prsenter la capitale de
la France au milieu de la priode de Terreur o elle tait parvenue.

Hoffmann, pour comparer la musique franaise  la musique italienne, et
surtout pour tudier les ressources de l'Opra franais comme mise en
scne et dcors, Hoffmann ayant ds cette poque l'ide qu'il caressa
toute sa vie de se faire directeur de thtre.

Werner, libertin par temprament, quoique religieux par ducation,
comptait bien en mme temps profiter pour son plaisir de cette trange
libert de moeurs  laquelle on tait arriv en 1793, et dont un de ses
amis, revenu depuis peu d'un voyage  Paris, lui avait fait une peinture
si sduisante, que cette peinture avait tourn la tte du voluptueux
tudiant.

Hoffmann comptait voir les muses dont on lui avait dit force
merveilles, et, flottant encore dans sa manire, comparer la peinture
italienne  la peinture allemande.

Quels que fussent d'ailleurs les motifs secrets qui poussassent les deux
amis, le dsir de visiter la France tait gal chez tous deux.

Pour accomplir ce dsir, il ne leur manquait qu'une chose, l'argent.
Mais, par une concidence trange, le hasard avait voulu que Zacharie et
Hoffmann eussent le mme jour reu chacun de sa mre cinq frdrics
d'or.

Dix frdrics d'or faisaient  peu prs deux cents livres, c'tait une
jolie somme pour deux tudiants, qui vivaient, logs, chauffs et
nourris, pour cinq thalers par mois. Mais cette somme tait bien
insuffisante pour accomplir le fameux voyage projet.

Il tait venu une ide aux deux jeunes gens, et, comme cette ide leur
tait venue  tous deux  la fois, ils l'avaient prise pour une
inspiration du ciel.

C'tait d'aller au jeu et de risquer chacun les cinq frdrics d'or.

Avec ces dix frdrics il n'y avait pas de voyage possible. En risquant
ces dix frdrics on pouvait gagner une somme  faire le tour du monde.

Ce qui fut dit fut fait: la saison des eaux approchait, et puis le 1er
mai, les maisons de jeu taient ouvertes; Werner et Hoffmann entrrent
dans une maison de jeu.

Werner tenta le premier la fortune, et perdit en cinq coups ses cinq
frdrics d'or.

Le tour d'Hoffmann tait venu.

Hoffmann hasarda en tremblant son premier frdric d'or et gagna.

Encourag par ce dbut, il redoubla. Hoffmann tait dans un jour de
veine; il gagnait quatre coups sur cinq, et le jeune homme tait de ceux
qui ont confiance dans la fortune. Au lieu d'hsiter, il marcha
franchement de parolis en parolis; on et pu croire qu'un pouvoir
surnaturel le secondait: sans combinaison arrte, sans calcul aucun, il
jetait son or sur une carte, et son or se doublait, se triplait, se
quintuplait. Zacharie, plus tremblant qu'un fivreux, plus ple qu'un
spectre, Zacharie murmurait: Assez, Thodore, assez: mais le joueur
raillait cette timidit purile. L'or suivait l'or, et l'or engendrait
l'or. Enfin, deux heures du matin sonnrent, c'tait l'heure de la
fermeture de l'tablissement, le jeu cessa; les deux jeunes gens, sans
compter, prirent chacun une charge d'or. Zacharie, qui ne pouvait croire
que toute cette fortune tait  lui, sortit le premier: Hoffmann allait
le suivre, quand un vieil officier, qui ne l'avait pas perdu de vue
pendant tout le temps qu'il avait jou, l'arrta comme il allait
franchir le seuil de la porte.

--Jeune homme, dit-il en lui posant la main sur l'paule et en le
regardant fixement, si vous y allez de ce train-l, vous ferez sauter la
banque, j'en conviens; mais quand la banque aura saut, vous n'en serez
qu'une proie plus sre pour le diable.

Et, sans attendre la rponse d'Hoffmann, il disparut. Hoffmann sortit 
son tour, mais il n'tait plus le mme. La prdiction du vieux soldat
l'avait refroidi comme un bain glac, et cet or, dont ses poches taient
pleines, lui pesait. Il lui semblait porter son fardeau d'iniquits.

Werner l'attendait joyeux. Tous deux revinrent ensemble chez Hoffmann,
l'un riant, dansant, chantant; l'autre rveur, presque sombre.

Celui qui riait, dansait, chantait, c'tait Werner; celui qui tait
rveur et presque sombre, c'tait Hoffmann.

Tous deux, au reste, dcidrent de partir le lendemain soir pour la
France.

Ils se sparrent en s'embrassant.

Hoffmann, rest seul, compta son or.

Il avait cinq mille thalers, vingt-trois ou vingt-quatre mille francs.

Il rflchit longtemps et sembla prendre une rsolution difficile.

Pendant qu'il rflchissait  la lueur d'une lampe de cuivre clairant
la chambre, son visage tait ple et son front ruisselait de sueur.

 chaque bruit qui se faisait autour de lui, ce bruit ft-il aussi
insaisissable que le frmissement de l'aile du moucheron, Hoffmann
tressaillait, se retournait et regardait autour de lui avec terreur.

La prdiction de l'officier lui revenait  l'esprit, il murmurait tout
bas des vers de _Faust_, et il lui semblait voir, sur le seuil de la
porte, le rat rongeur; dans l'angle de sa chambre, le barbet noir.

Enfin son parti fut pris.

Il mit  part mille thalers, qu'il regardait comme la somme grandement
ncessaire pour son voyage, fit un paquet des quatre mille autres
thalers; puis, sur le paquet, colla une carte avec de la cire, et
crivit sur cette carte:

_ Monsieur le bourgmestre de Koenigsberg, pour tre partag entre les
familles les plus pauvres de la ville._

Puis, content de la victoire qu'il venait de remporter sur lui-mme,
rafrachi par ce qu'il venait de faire, il se dshabilla, se coucha, et
dormit tout d'une pice jusqu'au lendemain  sept heures du matin.

 sept heures il se rveilla, et son premier regard fut pour ses mille
thalers visibles et ses quatre mille thalers cachets. Il croyait avoir
fait un rve.

La vue des objets l'assura de la ralit de ce qui lui tait arriv la
veille.

Mais ce qui tait une ralit surtout, pour Hoffmann, quoique aucun
objet matriel ne ft l pour la lui rappeler, c'tait la prdiction du
vieil officier.

Aussi, sans regret aucun, s'habilla-t-il comme de coutume; et, prenant
ses quatre mille thalers sous son bras, alla-t-il les porter lui-mme 
la diligence de Koenigsberg, aprs avoir pris le soin cependant de
serrer les mille thalers restants dans son tiroir.

Puis, comme il tait convenu, on s'en souvient, que les deux amis
partiraient le mme soir pour la France, Hoffmann se mit  faire ses
prparatifs de voyage.

Tout en allant, tout en venant, tout en poussetant un habit, en pliant
une chemise, en assortissant deux mouchoirs, Hoffmann jeta les yeux dans
la rue et demeura dans la pose o il tait.

Une jeune fille de seize  dix-sept ans, charmante, trangre bien
certainement  la ville de Mannheim, puisque Hoffmann ne la connaissait
pas, venait de l'extrmit oppose de la rue et s'acheminait vers
l'glise.

Hoffmann, dans ses rves de pote, de peintre et de musicien, n'avait
jamais rien vu de pareil.

C'tait quelque chose qui dpassait non seulement tout ce qu'il avait
vu, mais encore tout ce qu'il esprait voir.

Et cependant,  la distance o il tait, il ne voyait qu'un ravissant
ensemble: les dtails lui chappaient.

La jeune fille tait accompagne d'une vieille servante.

Toutes deux montrent lentement les marches de l'glise des Jsuites, et
disparurent sous le portail.

Hoffmann laissa sa malle  moiti faite, un habit lie-de-vin  moiti
battu, sa redingote  brandebourgs  moiti plie, et resta immobile
derrire son rideau.

C'est l que nous l'avons trouv, attendant la sortie de celle qu'il
avait vue entrer.

Il ne craignait qu'une chose: c'est que ce ne ft un ange, et qu'au lieu
de sortir par la porte, elle ne s'envolt par la fentre pour remonter
aux cieux.

C'est dans cette situation que nous l'avons pris, et que son ami
Zacharias Werner vint le prendre aprs nous.

Le nouveau venu appuya du mme coup, comme nous l'avons dit, sa main sur
l'paule et ses lvres sur le front de son ami.

Puis il poussa un norme soupir.

Quoique Zacharias Werner ft toujours trs ple, il tait cependant
encore plus ple que d'habitude.

--Qu'as-tu donc? lui demanda Hoffmann avec une inquitude relle.

--Oh! mon ami, s'cria Werner.... Je suis un brigand! je suis un
misrable! je mrite la mort... fends-moi la tte avec une hache...
perce-moi le coeur avec une flche. Je ne suis plus digne de voir la
lumire du ciel.

--Bah! demanda Hoffmann avec la placide distraction de l'homme heureux;
qu'est-il donc arriv, cher ami?

--Il est arriv.... Ce qui est arriv, n'est-ce pas?... tu me demandes ce
qui est arriv?... Eh bien! mon ami, le diable m'a tent!

--Que veux-tu dire?

--Que quand j'ai vu tout mon or ce matin, il y en avait tant, qu'il me
semble que c'est un rve.

--Comment! un rve?

--Il y en avait une pleine table, toute couverte, continua Werner. Eh
bien! quand j'ai vu cela, une vritable fortune, mille frdrics d'or,
mon ami. Eh bien! quand j'ai vu cela, quand de chaque pice j'ai vu
rejaillir un rayon, la rage m'a repris, je n'ai pas pu y rsister, j'ai
pris le tiers de mon or et j'ai t au jeu.

--Et tu as perdu?

--Jusqu' mon dernier kreutzer.

--Que veux-tu? c'est un petit malheur, puisqu'il te reste les deux
tiers.

--Ah bien oui, les deux tiers! Je suis revenu chercher le second tiers,
et....

--Et tu l'as perdu comme le premier?

--Plus vite, mon ami, plus vite.

--Et tu es revenu chercher ton troisime tiers?

--Je ne suis pas revenu, j'ai vol: j'ai pris les quinze cents thalers
restants, et je les ai poss sur la rouge.

--Alors, dit Hoffmann, la noire est sortie, n'est-ce pas?

--Ah! mon ami, la noire, l'horrible noire, sans hsitation, sans
remords, comme si en sortant elle ne m'enlevait pas mon dernier espoir!
Sortie, mon ami, sortie!

--Et tu ne regrettes les mille frdrics qu' cause du voyage?

--Pas pour autre chose. Oh! si j'eusse seulement mis de ct de quoi
aller  Paris, cinq cents thalers!

--Tu te consolerais d'avoir perdu le reste?

-- l'instant mme.

--Eh bien! qu' cela ne tienne, mon cher Zacharias, dit Hoffmann en le
conduisant vers son tiroir; tiens, voil les cinq cents thalers, pars.

--Comment! que je parte? s'cria Werner, et toi?

--Oh! moi, je ne pars plus.

--Comment! tu ne pars plus?

--Non, pas dans ce moment-ci du moins.

--Mais pourquoi? pour quelle raison? qui t'empche de partir? qui te
retient  Mannheim?

Hoffmann entrana vivement son ami vers la fentre. On commenait 
sortir de l'glise, la messe tait finie.

--Tiens, regarde, regarde, dit-il en dsignant du doigt quelqu'un 
l'attention de Werner.

Et, en effet, la jeune fille inconnue apparaissait au haut du portail,
descendant lentement les degrs de l'glise, son livre de messe pos
contre sa poitrine, sa tte baisse, modeste et pensive comme la
Marguerite de Goethe.

--Vois-tu, murmurait Hoffmann, vois-tu?

--Certainement que je vois.

--Eh bien! que dis-tu?

--Je dis qu'il n'y a pas de femme au monde qui vaille qu'on lui sacrifie
le voyage de Paris, ft-ce la belle Antonia, ft-ce la fille du vieux
Gottlieb Murr, le nouveau chef d'orchestre du thtre de Mannheim.

--Tu la connais donc?

--Certainement.

--Tu connais donc son pre?

--Il tait chef d'orchestre au thtre de Francfort.

--Et tu peux me donner une lettre pour lui?

-- merveille.

--Mets-toi l, Zacharias, et cris.

Zacharias se mit  la table et crivit.

Au moment de partir pour la France, il recommandait son jeune ami
Thodore Hoffmann  son vieil ami Gottlieb Murr.

Hoffmann donna  peine  Zacharias le temps d'achever sa lettre; la
signature appose, il la lui prit, et, embrassant son ami, il s'lana
hors de la chambre.

--C'est gal, lui cria une dernire fois Zacharias Werner, tu verras
qu'il n'y a pas de femme, si jolie qu'elle soit, qui puisse te faire
oublier Paris.

Hoffmann entendit les paroles de son ami, mais il ne jugea pas mme 
propos de se retourner pour lui rpondre, mme par un signe
d'approbation ou d'improbation.

Quant  Zacharias Werner, il mit ses cinq cents thalers dans sa poche,
et, pour n'tre plus tent par le dmon du jeu, il courut aussi vite
vers l'htel des Messageries qu'Hoffmann courait vers la maison du vieux
chef d'orchestre.

Hoffmann frappait  la porte du matre Gottlieb Murr juste au mme
moment o Zacharias Werner montait dans la diligence de Strasbourg.




CHAPITRE IV.

Matre Gottlieb Murr.


Ce fut le chef d'orchestre qui vint ouvrir en personne  Hoffmann.

Hoffmann n'avait jamais vu matre Gottlieb, et cependant il le reconnut.

Cet homme, tout grotesque qu'il tait, ne pouvait tre qu'un artiste, et
mme un grand artiste.

C'tait un petit vieillard de cinquante-cinq  soixante ans, ayant une
jambe tordue, et cependant ne boitant pas trop de cette jambe, qui
ressemblait  un tire-bouchon. Tout en marchant, ou plutt tout en
sautillant, et son sautillement ressemblait fort  celui d'un
hochequeue, tout en sautillant et en devanant les gens qu'il
introduisait chez lui, il s'arrtait, faisant une pirouette sur sa jambe
torse, ce qui lui donnait l'air d'enfoncer une vrille dans la terre, et
continuait son chemin.

Tout en le suivant, Hoffmann l'examinait et gravait dans son esprit un
de ces fantastiques et merveilleux portraits dont il nous a donn, dans
ses oeuvres, une si complte galerie.

Le visage du vieillard tait enthousiaste, fin et spirituel  la fois,
recouvert d'une peau parchemine, mouchete de rouge et de noir comme
une page de plain-chant. Au milieu de cet trange facis brillaient deux
yeux vifs dont on pouvait d'autant mieux apprcier le regard aigu, que
les lunettes qu'il portait et qu'il n'abandonnait jamais, mme dans son
sommeil, taient constamment releves sur son front ou abaisses sur le
bout de son nez. C'tait seulement quand il jouait du violon en
redressant la tte et en regardant  distance, qu'il finissait par
utiliser ce petit meuble qui paraissait tre chez lui plutt un objet de
luxe que de ncessit.

Sa tte tait chauve et constamment abrite sous une calotte noire, qui
tait devenue une partie inhrente  sa personne. Jour et nuit matre
Gottlieb apparaissait aux visiteurs avec sa calotte. Seulement,
lorsqu'il sortait, il se contentait de la surmonter d'une petite
perruque  la Jean-Jacques. De sorte que la calotte se trouvait prise
entre le crne et la perruque. Il va sans dire que jamais matre
Gottlieb ne s'inquitait le moins du monde de la portion de velours qui
apparaissait sous ses faux cheveux, lesquels ayant plus d'affinit avec
le chapeau qu'avec la tte, accompagnaient le chapeau dans son excursion
arienne, toutes les fois que matre Gottlieb saluait.

Hoffmann regarda tout autour de lui, mais ne vit personne.

Il suivit donc matre Gottlieb o matre Gottlieb, qui, comme nous
l'avons dit, marchait devant lui, voulut le mener.

Matre Gottlieb s'arrta dans un grand cabinet plein de partitions
empiles et de feuilles de musique volantes: sur une table taient dix
ou douze botes plus ou moins ornes, ayant toutes cette forme 
laquelle un musicien ne se trompe pas, c'est--dire la forme d'un tui
de violon.

Pour le moment, matre Gottlieb tait en train de disposer pour le
thtre de Mannheim, sur lequel il voulait faire un essai de musique
italienne, le _Matrimonio segreto_ de Cimarosa.

Un archet, comme la batte d'Arlequin, tait pass dans sa ceinture, ou
plutt maintenu par le gousset boutonn de sa culotte, une plume se
dressait firement derrire son oreille, et ses doigts taient tachs
d'encre.

De ces doigts tachs d'encre il prit la lettre que lui prsentait
Hoffmann, puis, jetant un coup d'oeil sur l'adresse, et reconnaissant
l'criture:

--Ah! Zacharias Werner, dit-il, pote, pote celui-l, mais joueur.
Puis, comme si la qualit corrigeait un peu le dfaut, il ajouta:
Joueur, joueur, mais pote.

Puis, dcachetant la lettre:

--Parti, n'est-ce pas? parti!

--Il part, monsieur, en ce moment mme.

--Dieu le conduise! ajouta Gottlieb en levant les yeux au ciel comme
pour recommander son ami  Dieu. Mais il a bien fait de partir. Les
voyages forment la jeunesse, et, si je n'avais pas voyag, je ne
connatrais pas, moi, l'immortel Pasiello, le divin Cimarosa.

--Mais, dit Hoffmann, vous n'en connatriez pas moins bien leurs
oeuvres, matre Gottlieb.

--Oui, leurs oeuvres, certainement: mais qu'est-ce que connatre
l'oeuvre sans l'artiste? C'est connatre l'me sans le corps; l'oeuvre,
c'est le spectre, c'est l'apparition; l'oeuvre, c'est ce qui reste de
nous aprs notre mort. Mais le corps, voyez-vous, c'est ce qui a vcu:
vous ne comprendrez jamais entirement l'oeuvre d'un homme si vous
n'avez pas connu l'homme lui-mme.

Hoffmann fit un signe de la tte.

--C'est vrai, dit-il, et je n'ai jamais apprci compltement Mozart
qu'aprs avoir vu Mozart.

--Oui, oui, dit Gottlieb, Mozart a du bon; mais pourquoi a-t-il du bon?
parce qu'il a voyag en Italie. La musique allemande, jeune homme, c'est
la musique des hommes; mais retenez bien ceci, la musique italienne,
c'est la musique des dieux.

--Ce n'est pourtant pas, reprit Hoffmann en souriant, ce n'est pourtant
pas en Italie que Mozart a fait _le Mariage de Figaro_ et _Don Juan_,
puisqu'il a fait l'un  Vienne pour l'empereur, et l'autre  Prague pour
le thtre italien.

--C'est vrai, jeune homme, c'est vrai, et j'aime  voir en vous cet
esprit national qui vous fait dfendre Mozart. Oui, certainement, si le
pauvre diable et vcu, et s'il et fait encore un ou deux voyages en
Italie, c'et t un matre, un trs grand matre. Mais ce _Don Juan_,
dont vous parlez, ce _Mariage de Figaro_, dont vous parlez, sur quoi les
a-t-il faits? Sur des libretti italiens, sur des paroles italiennes,
sous un reflet du soleil de Bologne, de Rome ou de Naples. Croyez-moi,
jeune homme, ce soleil, il faut l'avoir vu, l'avoir senti, pour
l'apprcier  sa valeur. Tenez, moi, j'ai quitt l'Italie depuis quatre
ans; depuis quatre ans je grelotte, except quand je pense  l'Italie;
la pense seule me rchauffe; je n'ai plus besoin de manteau quand je
pense  l'Italie; je n'ai plus besoin d'habit, je n'ai plus besoin de
calotte mme. Le souvenir me ravive:  musique de Bologne!  soleil de
Naples! oh!...

Et la figure du vieillard exprima un moment une batitude suprme, et
tout son corps parut frissonner d'une jouissance infinie, comme si les
torrents du soleil mridional, inondant encore sa tte ruisselaient de
son front chauve sur ses paules, et de ses paules sur toute sa
personne.

Hoffmann se garda bien de le tirer de son extase, seulement il en
profita pour regarder tout autour de lui, esprant toujours voir
Antonia. Mais les portes taient fermes et l'on n'entendait aucun bruit
derrire aucune de ces portes qui y dcelt la prsence d'un tre
vivant.

Il lui fallut donc revenir  matre Gottlieb, dont l'extase se calmait
peu  peu, et qui finit par en sortir avec une espce de frissonnement.

--Brrrou! jeune homme, dit-il, et vous dites donc? Hoffmann tressaillit.

--Je dis, matre Gottlieb, que je viens de la part de mon ami Zacharias
Werner, lequel m'a parl de votre bont pour les jeunes gens, et comme
je suis musicien!

--Ah! vous tes musicien!

Et Gottlieb se redressa, releva la tte, la renversa en arrire, et, 
travers ses lunettes, momentanment poses sur les derniers confins de
son nez, il regarda Hoffmann.

--Oui, oui, ajouta-t-il, tte de musicien, front de musicien, oeil de
musicien; et qu'tes-vous? compositeur ou instrumentiste?

--L'un et l'autre, matre Gottlieb.

--L'un et l'autre! dit matre Gottlieb, l'un et l'autre! cela ne doute
de rien, ces jeunes gens! Il faudrait toute la vie d'un homme, de deux
hommes, de trois hommes pour tre seulement l'un ou l'autre! et ils sont
l'un et l'autre!

Et il fit un tour sur lui-mme, levant les bras au ciel et ayant l'air
d'enfoncer dans le parquet le tire-bouchon de sa jambe droite.

Puis, aprs la pirouette acheve s'arrtant devant Hoffmann:

--Voyons, jeune prsomptueux, dit-il, qu'as-tu fait en composition?

--Mais des sonates, des chants sacrs, des quintetti.

--Des sonates aprs Jean-Sbastien Bach! des chants sacrs aprs
Pergolse! des quintetti aprs Franois-Joseph Haydn! Ah! jeunesse!
jeunesse!

Puis, avec un sentiment de profonde pit:

--Et comme instrumentiste, continua-t-il, comme instrumentiste, de quel
instrument jouez-vous?

--De tous  peu prs, depuis le rebec jusqu'au clavecin, depuis la viole
d'amour jusqu'au thorbe; mais l'instrument dont je me suis
particulirement occup, c'est le violon.

--En vrit, dit matre Gottlieb d'un air railleur, en vrit tu lui as
fait cet honneur-l, au violon! C'est, ma foi! bien heureux pour lui,
pauvre violon! Mais, malheureux! ajouta-t-il en revenant vers Hoffmann
en sautillant sur une seule jambe pour aller plus vite, sais-tu ce que
c'est que le violon? Le violon! et matre Gottlieb balana son corps sur
cette seule jambe dont nous avons parl, l'autre restant en l'air comme
celle d'une grue; le violon! mais c'est le plus difficile de tous les
instruments. Le violon a t invent par Satan lui-mme pour damner
l'homme, quand Satan a perdu plus d'mes qu'avec les sept pchs
capitaux runis. Il n'y a que l'immortel Tartini, Tartini, mon matre,
mon hros, mon dieu! il n'y a que lui qui ait jamais atteint la
perfection sur le violon; mais lui seul sait ce qu'il lui a cot dans
ce monde et dans l'autre pour avoir jou toute une nuit avec le violon
du diable lui-mme, et pour avoir gard son archet. Oh! le violon!
sais-tu, malheureux profanateur! que cet instrument cache sous sa
simplicit presque misrable les plus inpuisables trsors d'harmonie
qu'il soit possible  l'homme de boire  la coupe des dieux? As-tu
tudi ce bois, ces cordes, cet archet, ce crin, ce crin surtout?
espres-tu runir, assembler, dompter sous tes doigts ce tout
merveilleux, qui depuis deux sicles rsiste aux efforts des plus
savants, qui se plaint, qui gmit, qui se lamente sous leurs doigts, et
qui n'a jamais chant que sous les doigts de l'immortel Tartini, mon
matre? Quand tu as pris un violon pour la premire fois, as-tu bien
pens  ce que tu faisais, jeune homme! Mais tu n'es pas le premier,
ajouta matre Gottlieb avec un soupir tir du plus profond de ses
entrailles, et tu ne seras pas le dernier que le violon aura perdu;
violon, tentateur ternel! d'autres que toi aussi ont cru  leur
vocation, et ont perdu leur vie  racler le boyau, et tu vas augmenter
le nombre de ces malheureux, si nombreux, si inutiles  la socit, si
insupportables  leurs semblables.

Puis, tout  coup, et sans transition aucune, saisissant un violon et un
archet comme un matre d'escrime prend deux fleurets, et les prsentant
 Hoffmann:

--Eh bien! dit-il d'un air de dfi, joue-moi quelque chose: voyons,
joue, et je te dirai o tu en es, et, s'il est encore temps de te
retirer du prcipice, je t'en tirerai, comme j'en ai tir le pauvre
Zacharias Werner. Il en jouait aussi, lui, du violon; il en jouait avec
fureur, avec rage. Il rvait des miracles, mais je lui ai ouvert
l'intelligence. Il brisa son violon en morceaux, et il en fit un feu.
Puis je lui mis une basse entre les mains, et cela acheva de le calmer.
L, il y avait de la place pour ses longs doigts maigres. Au
commencement, il leur faisait faire dix heures  l'heure, et maintenant,
maintenant, il joue suffisamment de la basse pour souhaiter la fte 
son oncle, tandis qu'il n'et jamais jou du violon que pour souhaiter
la fte au diable. Allons, allons, jeune homme, voici un violon,
montre-moi ce que tu sais faire.

Hoffmann prit le violon et l'examina.

--Oui, oui, dit matre Gottlieb, tu examines de qui il est, comme le
gourmet flaire le vin qu'il va boire. Pince une corde, une seule, et si
ton oreille ne te dit pas le nom de celui qui a fait le violon, tu n'es
pas digne de le toucher.

Hoffmann pina une corde, qui rendit un son vibrant, prolong,
frmissant.

--C'est un _Antonio Stradivarius_.

--Allons, pas mal; mais de quelle poque de la vie de Stradivarius?
Voyons un peu; il en a fait beaucoup de violons de 1698  1728.

--Ah! quant  cela, dit Hoffmann, j'avoue mon ignorance, et il me semble
impossible....

--Impossible, blasphmateur! impossible! c'est comme si tu me disais,
malheureux, qu'il est impossible de reconnatre l'ge du vin en le
gotant. coute bien: aussi vrai que nous sommes aujourd'hui le 10 mai
1793, ce violon a t fait pendant le voyage que l'immortel Antonio fit
de Crmone  Mantoue en 1705, et o il laissa son atelier  son premier
lve. Aussi, vois-tu, ce Stradivarius-l, je suis bien aise de te le
dire, n'est que de troisime ordre; mais j'ai bien peur que ce ne soit
encore trop bon pour un pauvre colier comme toi. a va, va!

Hoffmann paula le violon, et, non sans un vif battement de coeur,
commena les variations sur le thme de _Don Juan_:

          _La ci darem' la mano_.

Matre Gottlieb tait debout prs d'Hoffmann, battant  la fois la
mesure avec sa tte et avec le bout du pied de sa jambe torse.  mesure
qu'Hoffmann jouait, sa figure s'animait, ses yeux brillaient, sa
mchoire suprieure mordait la lvre infrieure, et, aux deux cts de
cette lvre aplatie, sortaient deux dents, que dans la position
ordinaire elle tait destine  cacher, mais qui en ce moment se
dressaient comme deux dfenses de sanglier. Enfin, un allgro, dont
Hoffmann triompha assez vigoureusement, lui attira de la part de matre
Gottlieb un mouvement de tte qui ressemblait  un signe d'approbation.

Hoffmann finit par un dmanch qu'il croyait des plus brillants, mais
qui, loin de satisfaire le vieux musicien, lui fit faire une affreuse
grimace.

Cependant sa figure se rassrna peu  peu, et frappant sur l'paule du
jeune homme:

--Allons, allons, dit-il, c'est moins mal que je ne croyais; quand tu
auras oubli tout ce que tu as appris, quand tu ne feras plus de ces
bonds  la mode, quand tu mnageras ces traits sautillants et ces
dmanchs criards, on fera quelque chose de toi.

Cet loge, de la part d'un homme aussi difficile que le vieux musicien,
ravit Hoffmann, puis il n'oubliait pas, tout noy qu'il tait dans
l'ocan musical, que matre Gottlieb tait le pre de la belle Antonia.

Aussi, prenant au bond les paroles qui venaient de tomber de la bouche
du vieillard:

--Et qui se chargera de faire quelque chose de moi? demanda-t-il, est-ce
vous, matre Gottlieb?

--Pourquoi pas, jeune homme? pourquoi pas, si tu veux couter le vieux
Murr?

--Je vous couterai, matre, et tant que vous voudrez.

--Oh! murmura le vieillard avec mlancolie, car son regard se rejetait
dans le pass, car sa mmoire remontait les ans rvolus, c'est que j'en
ai bien connu des virtuoses! J'ai connu Corelli, par tradition, c'est
vrai; c'est lui qui a ouvert la route, qui a fray le chemin; il faut
jouer  la manire de Tartini ou y renoncer. Lui, le premier, il a
devin que le violon tait, sinon un dieu, du moins le temple d'o un
dieu pouvait sortir. Aprs lui vient Pugnani, violon passable,
intelligent, mais mou, trop mou, surtout dans certains _appoggiamenti_;
puis Germiniani, vigoureux celui-l, mais vigoureux par boutades, sans
transition; j'ai t  Paris exprs pour le voir, comme tu veux, toi,
aller  Paris pour voir l'Opra: un maniaque, mon ami, un somnambule,
mon ami, un homme qui gesticulait en rvant, entendant assez bien le
_tempo rubato_, fatal _tempo rubato_, qui tue plus d'instrumentistes que
la petite vrole, que la fivre jaune, que la peste! Alors je lui jouai
mes sonates  la manire de l'immortel Tartini, mon matre, et alors il
avoua son erreur. Malheureusement l'lve tait enfonc jusqu'au cou
dans sa mthode. Il avait soixante et onze ans, le pauvre enfant!
Quarante ans plus tt, je l'eusse sauv, comme Giardini; celui-l je
l'avais pris  temps, mais malheureusement il tait incorrigible; le
diable en personne s'tait empar de sa main gauche, et alors il allait,
il allait, il allait un tel train, que sa main droite ne pouvait pas le
suivre. C'taient des extravagances, des sautillements, des dmanchs 
donner la danse de Saint-Guy  un Hollandais. Aussi, un jour qu'en
prsence de Jomelli il gtait un morceau magnifique, le bon Jomelli, qui
tait le plus brave homme du monde, lui allongea-t-il un rude soufflet,
que Giardini en eut la joue enfle pendant un mois, Jomelli le poignet
lux pendant trois semaines. C'est comme Lulli, un fou, un vritable
fou, un danseur de corde, un faiseur de sauts prilleux, un quilibriste
sans balancier et auquel on devrait mettre dans la main un balancier au
lieu d'un archet. Hlas! hlas! hlas! s'cria douloureusement le
vieillard, je le dis avec un profond dsespoir, avec Nardini et avec moi
s'teindra le bel art de jouer du violon: cet art avec lequel notre
matre  tous, Orpheus, attirait les animaux, remuait les pierres et
btissait les villes. Au lieu de btir comme le violon divin, nous
dmolissons comme les trompettes maudites. Si les Franais entrent
jamais en Allemagne, ils n'auront pour faire tomber les murailles de
Philippsbourg, qu'ils ont assig tant de fois, ils n'auront qu' faire
excuter, par quatre violons de ma connaissance, un concert devant ses
portes.

Le vieillard reprit haleine et ajouta d'un ton plus doux:

--Je sais bien qu'il y a Viotti, un de mes lves, un enfant plein de
bonnes dispositions, mais impatient, mais dvergond, mais sans rgle.
Quant  Giarnowicki, c'est un fat et un ignorant, et la premire chose
que j'ai dite  ma vieille Lisbeth, c'tait, si elle entendait jamais ce
nom-l prononc  ma porte, de fermer ma porte avec acharnement. Il y a
trente ans que Lisbeth est avec moi, eh bien, je vous le dis, jeune
homme, je chasse Lisbeth si elle laisse entrer chez moi Giarnowicki; un
Sarmate, un Welche, qui s'est permis de dire du mal du matre des
matres, de l'immortel Tartini. Oh!  celui qui m'apportera la tte de
Giarnowicki, je promets des leons et des conseils tant qu'il en voudra.
Quant  toi, mon garon, continua le vieillard en revenant  Hoffmann,
quant  toi, tu n'es pas fort; c'est vrai; mais Rode et Kreutzer, mes
lves, n'taient pas plus forts que toi; quant  toi je disais donc
qu'en venant chercher matre Gottlieb, qu'en t'adressant  matre
Gottlieb, qu'en te faisant recommander  lui par un homme qui le connat
et qui l'apprcie, par ce fou de Zacharie Werner, tu prouves qu'il y a
dans cette poitrine l un coeur d'artiste. Aussi maintenant, jeune
homme, voyons, ce n'est plus un _Antonio Stradivarius_ que je veux
mettre entre tes mains; non, ce n'est mme plus un _Gramulo_, ce vieux
matre que l'immortel Tartini estimait si fort qu'il ne jouait jamais
que sur des _Gramulo_; non, c'est sur un _Antonio Amati_, c'est sur
l'aeul, c'est sur l'anctre, c'est sur la tige premire de tous les
violons qui ont t faits, c'est sur l'instrument qui sera la dot de ma
fille Antonia, que je veux t'entendre. C'est l'arc d'Ulysse, vois-tu, et
qui pourra bander l'arc d'Ulysse est digne de Pnlope.

Et alors le vieillard ouvrit la bote de velours toute galonne d'or, et
en tira un violon comme il semblait qu'il ne dt jamais avoir exist de
violons, et comme Hoffmann seul peut-tre se rappelait en avoir vu dans
les concerts fantastiques de ses grands-oncles et de ses grandes-tantes.

Puis il s'inclina sur l'instrument vnrable, et le prsentant 
Hoffmann:

--Prends, dit-il, et tche de ne pas tre trop indigne de lui.

Hoffmann s'inclina, prit l'instrument avec respect, et commena une
vieille tude de Jean-Sbastien Bach.

--Bach, Bach, murmura Gottlieb; passe encore pour l'orgue, mais il
n'entendait rien au violon. N'importe.

Au premier son qu'Hoffmann avait tir de l'instrument, il avait
tressailli, car lui, l'minent musicien, il comprenait quel trsor
d'harmonie on venait de mettre entre ses mains.

L'archet, semblable  un arc, tant il tait courb, permettait 
l'instrumentiste d'embrasser les quatre cordes  la fois, et la dernire
de ces cordes s'levait  des tons clestes si merveilleux, que jamais
Hoffmann n'avait pu songer qu'un son si divin s'veillt sous une main
humaine.

Pendant ce temps, le vieillard se tenait prs de lui, la tte renverse
en arrire, les yeux clignotants, disant pour tout encouragement:

--Pas mal, pas mal, jeune homme; la main droite, la main droite! la main
gauche n'est que le mouvement, la main droite c'est l'me. Allons, de
l'me! de l'me! de l'me!!!

Hoffmann sentait bien que le vieux Gottlieb avait raison, et il
comprenait, comme il lui avait dit  la premire preuve, qu'il fallait
dsapprendre tout ce qu'il avait appris; et, par une transition
insensible, mais soutenue, mais croissante, il passait du pianissimo au
fortissimo, de la caresse  la menace, de l'clair  la foudre, et il se
perdait dans un torrent d'harmonie qu'il soulevait comme un nuage, et
qu'il laissait retomber en cascades murmurantes, en perles liquides, en
poussire humide, et il tait sous l'influence d'une situation nouvelle,
d'un tat touchant  l'extase, quand tout  coup sa main gauche
s'affaissa sur les cordes, l'archet mourut dans sa main, le violon
glissa de sa poitrine, ses yeux devinrent fixes et ardents.

La porte venait de s'ouvrir, et dans la glace devant laquelle il jouait,
Hoffmann avait vu apparatre, pareille  une ombre voque par une
harmonie cleste, la belle Antonia, la bouche entrouverte, la poitrine
oppresse, les yeux humides.

Hoffmann jeta un cri de plaisir, et matre Gottlieb n'eut que le temps
de retenir le vnrable _Antonio Amati_, qui s'chappait de la main du
jeune instrumentiste.




CHAPITRE V.

Antonia.


Antonia avait paru mille fois plus belle encore  Hoffmann, au moment o
il lui avait vu ouvrir la porte et en franchir le seuil, qu'au moment o
il lui avait vu descendre les degrs de l'glise.

C'est que, dans la glace o la jeune fille venait de rflchir son image
et qui tait  deux pas seulement d'Hoffmann, Hoffmann avait pu rtablir
d'un seul coup d'oeil toutes les beauts qui lui avaient chapp 
distance.

Antonia avait dix-sept ans  peine; elle tait de taille moyenne, plutt
grande que petite, mais si mince sans maigreur, si flexible sans
faiblesse, que toutes les comparaisons de lis se balanant sur leur
tige, de palmier se courbant au vent, eussent t insuffisantes pour
peindre cette _morbidezza_ italienne, seul mot de la langue exprimant 
peu prs l'ide de douce langueur qui s'veillait  son aspect. Sa mre
tait, comme Juliette, une des plus belles fleurs du printemps de
Vrone, et l'on retrouvait dans Antonia, non pas fondues, mais heurtes,
et c'est ce qui faisait le charme de cette jeune fille, les beauts des
deux races qui se disputent la palme de la beaut. Ainsi, avec la
finesse de peau des femmes du Nord, elle avait la matit de peaux des
femmes du Midi; ainsi ses cheveux blonds, pais et lgers  la fois,
flottant au moindre vent, comme une vapeur dore, ombrageaient des yeux
et des sourcils de velours noir. Puis, chose singulire encore, c'tait
dans sa voix surtout que le mlange harmonieux des deux langues tait
sensible. Aussi, lorsque Antonia parlait allemand, la douceur de la
belle langue o, comme dit Dante, rsonne le si, venait adoucir la
rudesse de l'accent germanique, tandis qu'au contraire, quand elle
parlait italien, la langue un peu trop molle de Mtastase et de Goldoni
prenait une fermet qui lui donnait la puissante accentuation de la
langue de Schiller et de Goethe.

Mais ce n'tait pas seulement au physique que se faisait remarquer cette
fusion; Antonia tait au moral un type merveilleux et rare de ce que
peuvent runir de posie oppose le soleil de l'Italie et les brumes de
l'Allemagne. On et dit  la fois une muse et une fe, la Lorelei de la
ballade et la Batrice de _La Divine Comdie_.

C'est qu'Antonia, l'artiste par excellence, tait fille d'une grande
artiste. Sa mre, habitue  la musique italienne, s'tait un jour prise
corps  corps avec la musique allemande. La partition de _l'Alceste_ de
Gluck lui tait tombe entre les mains, et elle avait obtenu de son
mari, matre Gottlieb, de lui faire traduire le pome en italien, et, le
pome traduit en italien, elle tait venue le chanter  Vienne; mais
elle avait trop prsum de ses forces, ou plutt, l'admirable
cantatrice, elle ne connaissait pas la mesure de sa sensibilit.  la
troisime reprsentation de l'opra qui avait eu le plus grand succs, 
l'admirable solo d'_Alceste:_

          _Divinits du Styx, ministres de la mort,_
          _Je n'invoquerai pas votre piti relle._
          _J'enlve un tendre poux  son funeste sort,_
          _Mais je vous abandonne une pouse fidle._

quand elle atteignit le _r_, qu'elle donna  pleine poitrine, elle
plit, chancela, s'vanouit; un vaisseau s'tait bris, dans cette
poitrine si gnreuse: le sacrifice aux dieux infernaux s'tait accompli
en ralit: la mre d'Antonia tait morte.

Le pauvre matre Gottlieb dirigeait l'orchestre; de son fauteuil, il vit
chanceler, plir, tomber celle qu'il aimait par-dessus toute chose; bien
plus, il entendit se briser dans sa poitrine cette fibre  laquelle
tenait sa vie, et il jeta un cri terrible qui se mla au dernier soupir
de la virtuose.

De l venait peut-tre cette haine de matre Gottlieb pour les matres
allemands; c'tait le chevalier Gluck qui, bien innocemment, avait tu
sa Trsa, mais il n'en voulait pas moins au chevalier Gluck mal de
mort, pour cette douleur profonde qu'il avait ressentie, et qui ne
s'tait calme qu'au fur et  mesure qu'il avait report sur Antonia
grandissante tout l'amour qu'il avait pour sa mre.

Maintenant,  dix-sept ans qu'elle avait, la jeune fille en tait
arrive  tenir lieu de tout au vieillard; il vivait par Antonia, il
respirait par Antonia. Jamais l'ide de la mort d'Antonia ne s'tait
prsente  son esprit; mais, si elle se ft prsente, il ne s'en
serait pas fort inquit, attendu que l'ide ne lui ft pas mme venue
qu'il pouvait survivre  Antonia.

Ce n'tait donc pas avec un sentiment moins enthousiaste qu'Hoffmann,
quoique ce sentiment ft bien autrement pur encore, qu'il avait vu
apparatre Antonia sur le seuil de la porte de son cabinet.

La jeune fille s'avana lentement; deux larmes brillaient  sa paupire;
et, faisant trois pas vers Hoffmann, elle lui tendit la main.

Puis, avec un accent de chaste familiarit, et comme si elle et connu
le jeune homme depuis dix ans:

--Bonjour, frre, dit-elle.

Matre Gottlieb, du moment o sa fille avait paru, tait rest muet et
immobile; son me, comme toujours, avait quitt son corps, et,
voltigeant autour d'elle, chantait aux oreilles d'Antonia toutes les
mlodies d'amour et de bonheur que chante l'me d'un pre  la vue de sa
fille bien-aime.

Il avait donc pos son cher _Antonio Amati_ sur la table, et, joignant
les deux mains comme il et fait devant la Vierge, il regardait venir
son enfant.

Quant  Hoffmann, il ne savait s'il veillait ou dormait, s'il tait sur
la terre ou au ciel, si c'tait une femme qui venait  lui, ou un ange
qui lui apparaissait.

Aussi fit-il presque un pas en arrire lorsqu'il vit Antonia s'approcher
de lui et lui tendre la main en l'appelant son frre.

--Vous, ma soeur! dit-il d'une voix touffe.

--Oui, dit Antonia: ce n'est pas le sang qui fait la famille, c'est
l'me. Toutes les fleurs sont soeurs par le parfum, tous les artistes
sont frres par l'art. Je ne vous ai jamais vu, c'est vrai, mais je vous
connais; votre archet vient de me raconter votre vie. Vous tes pote,
un peu fou, pauvre ami! Hlas, c'est cette tincelle ardente que Dieu
enferme dans notre tte ou dans notre poitrine qui nous brle le cerveau
ou qui nous consume le coeur.

Puis, se tournant vers matre Gottlieb:

--Bonjour, pre, dit-elle; pourquoi n'avez-vous pas encore embrass
votre Antonia? Ah! voil, je comprends, _Il Matrimonio segreto_, le
_Stabat mater_. Cimarosa, Pergolse? Porpora! qu'est-ce qu'Antonia
auprs de ces grands gnies, une pauvre enfant qui vous aime, mais que
vous oubliez pour eux.

--Moi, t'oublier! s'cria Gottlieb, le vieux Murr oublier Antonia! Le
pre oublier sa fille! Pourquoi! pour quelques mchantes notes de
musique, pour un assemblage de rondes et de croches, de noires et de
blanches, de dises et de bmols! Ah bien oui! regarde comme je
t'oublie!

En tournant sur sa jambe torse avec une agilit tonnante, de son autre
jambe et de ses deux mains le vieillard fit voler les parties
d'orchestration _del Matrimonio segreto_ toutes prtes  tre
distribues aux musiciens de l'orchestre.

--Mon pre! mon pre! dit Antonia.

--Du feu! du feu! cria matre Gottlieb, du feu, que je brle tout cela;
du feu, que je brle Pergolse! du feu, que je brle Cimarosa! du feu,
que je brle Pasiello! du feu, que je brle mes _Stradivarius_! mes
_Gramulo_! du feu, que je brle mon _Antonio Amati_! Ma fille, mon
Antonia n'a-t-elle pas dit que j'aimais mieux des cordes, du bois et du
papier, que ma chair et mon sang! Du feu! du feu! du feu!!!

Et le vieillard s'agitait comme un fou et sautait sur sa jambe comme le
diable boiteux, faisait aller ses bras comme un moulin  vent.

Antonia regardait cette folie du vieillard avec ce doux sourire
d'orgueil filial satisfait. Elle savait bien, elle qui n'avait jamais
fait de coquetterie qu'avec son pre, elle savait bien qu'elle tait
toute-puissante sur le vieillard, que son coeur tait un royaume o elle
rgnait en souveraine absolue. Aussi arrta-t-elle le vieillard au
milieu de ses volutions, et l'attirant  elle, dposa-t-elle un simple
baiser sur son front.

Le vieillard jeta un cri de joie, prit sa fille dans ses bras, l'enleva
comme il et fait d'un oiseau, et alla s'abattre, aprs avoir tourn
trois ou quatre fois sur lui-mme, sur un grand canap o il commena de
la bercer comme une mre fait de son enfant.

D'abord Hoffmann avait regard matre Gottlieb avec effroi; en lui
voyant jeter les partitions en l'air, en lui voyant enlever sa fille
entre ses bras, il l'avait cru fou furieux enrag. Mais, au sourire
paisible d'Antonia, il s'tait promptement rassur, et, ramassant
respectueusement les partitions parses, il les replaait sur les tables
et sur les pupitres, tout en regardant du coin de l'oeil ce groupe
trange, o le vieillard lui-mme avait sa posie.

Tout  coup, quelque chose de doux, de suave, d'arien, passa dans
l'air, c'tait une vapeur, c'tait une mlodie, c'tait quelque chose de
plus divin encore: c'tait la voix d'Antonia qui attaquait, avec sa
fantaisie d'artiste, cette merveilleuse composition de Stradella qui
avait sauv la vie  son auteur, le _Pieta, Signore_.

Aux premires vibrations de cette voix d'ange, Hoffmann demeura
immobile, tandis que le vieux Gottlieb, soulevant doucement sa fille de
dessus ses genoux, la dposait, toute couche comme elle tait, sur le
canap; puis courant  son _Antonio Amati_, et accordant
l'accompagnement avec les paroles, commena de son ct  faire passer
l'harmonie de son archet sous le chant d'Antonia, et  le soutenir comme
un ange soutient l'me qu'il porte au ciel.

La voix d'Antonia tait une voix de soprano, possdant toute l'tendue
que la prodigalit divine peut donner, non pas  une voix de femme, mais
 une voix d'ange. Antonia parcourait cinq octaves et demie; elle
donnait avec la mme facilit le contre-ut, cette note divine qui semble
n'appartenir qu'aux concerts clestes, et l'ut de la cinquime octave
des notes basses. Jamais Hoffmann n'avait entendu rien de si velout que
ces quatre premires mesures chantes sans accompagnement, _Pieta,
Signore, di me dolente_. Cette aspiration de l'me souffrante vers Dieu,
cette prire ardente au Seigneur d'avoir piti de cette souffrance qui
se lamente, prenaient dans la bouche d'Antonia un pressentiment de
respect divin qui ressemblait  la terreur. De son ct
l'accompagnement, qui avait reu la phrase flottant entre le ciel et la
terre, qui l'avait, pour ainsi dire, prise entre ses bras, aprs le _la_
expir, et qui, _piano, piano_, rptait comme un cho de la plainte,
l'accompagnement tait en tout digne de la voix lamentable, et
douloureux comme elle. Il disait, lui, non pas en italien, non pas en
allemand, non pas en franais, mais dans cette langue universelle qu'on
appelle la musique:

_Piti, Seigneur, piti de moi, malheureuse, piti, Seigneur, et, si ma
prire arrive  toi, que la rigueur se dsarme et que tes regards se
retournent vers moi moins svres et plus clments!_

Et cependant, tout en suivant, tout en embotant la voix,
l'accompagnement lui laissait toute sa libert, toute son tendue;
c'tait une caresse et non pas une treinte, un soutien et non une gne;
et quand, au premier _sforzando_, c'est--dire quand, lasse de
l'effort, la voix retomba comme pour essayer de monter au ciel,
l'accompagnement parut craindre alors de lui peser comme une chose
terrestre, et l'abandonna presque aux ailes de la foi, pour ne la
soutenir qu'au _mi_ bcarre, c'est--dire au _diminuendo_, c'est--dire
quand, lasse de l'effort, la voix retomba _do_, quand, sur le _r_ et
les deux _fa_, la voix se souleva comme affaisse sur elle-mme, et,
pareille  la madone de Canova,  genoux, assise sur ses genoux, et chez
laquelle tout plie, me et corps, affaisss sous ce doute terrible que
la misricorde du Crateur soit assez grande pour oublier la faute de la
crature.

Puis, quand d'une voix tremblante elle continua: _Qu'il n'arrive jamais
que je sois damne et prcipite dans le feu ternel de ta vigueur, 
grand Dieu_! Alors l'accompagnement se hasarda  mler sa voix  la voix
frmissante qui, entrevoyant les flammes ternelles, priait le Seigneur
de l'en loigner. Alors l'accompagnement pria de son ct, supplia,
gmit, monta avec elle jusqu'au _fa_, descendit avec elle jusqu'
l'_ut_, l'accompagnant dans sa faiblesse, la soutenant dans sa terreur;
puis, tandis que haletante et sans force, la voix mourait dans les
profondeurs de la poitrine d'Antonia, l'accompagnement continua seul
aprs la voix teinte, comme aprs l'me envole et dj sur la route du
ciel, continuent murmurantes et plaintives les prires des survivants.

Alors aux supplications du violon de matre Gottlieb commena de se
mler une harmonie inattendue, douce et puissante  la fois, presque
cleste. Antonia se souleva sur son coude, matre Gottlieb se tourna 
moiti et demeura l'archet suspendu sur les cordes de son violon.
Hoffmann, d'abord tourdi, enivr, en dlire, avait compris qu'aux
lancements de cette me il fallait un peu d'espoir, et qu'elle se
briserait si un rayon divin ne lui montrait le ciel, et il s'tait
lanc vers un orgue, et il avait tendu ses dix doigts sur les touches
frmissantes, et l'orgue, poussant un long soupir, venait de se mler au
violon de Gottlieb et  la voix d'Antonia.

Alors ce fut une chose merveilleuse que ce retour du motif _Pieta,
Signore_, accompagn par cette voix d'espoir, au lieu d'tre poursuivi
comme dans la prire partie par la terreur, et quand, pleine de foi dans
son gnie comme dans sa prire, Antonia attaqua avec toute la vigueur de
sa voix, le _fa_ du _volgi_, un frisson passa dans les veines
d'Hoffmann, qui, crasant l'_Antonio Amati_ sous les torrents d'harmonie
qui s'chappaient de son orgue, continua la voix d'Antonia aprs qu'elle
eut expir, et sur les ailes, non plus d'un ange, mais d'un ouragan,
sembla porter le dernier soupir de cette me aux pieds du Seigneur
tout-puissant et tout misricordieux.

Puis il se fit un moment de silence; tous trois se regardrent, et leurs
mains se joignirent dans une treinte fraternelle, comme leurs mes
s'taient jointes dans une commune harmonie.

Et,  partir de ce moment, ce fut non seulement Antonia qui appela
Hoffmann son frre, mais le vieux Gottlieb Murr qui appela Hoffmann son
fils!




CHAPITRE VI.

Le serment.


Peut-tre le lecteur se demandera-t-il, ou plutt nous demandera-t-il,
comment, la mre d'Antonia tant morte en chantant, matre Gottlieb Murr
permettait que sa fille, c'est--dire que cette me de son me, court
le risque d'un danger semblable  celui auquel avait succomb la mre.

Et d'abord, quand il avait entendu Antonia essayer son premier chant, le
pauvre pre avait trembl comme la feuille prs de laquelle chante un
oiseau. Mais c'tait un vritable oiseau qu'Antonia, et le vieux
musicien s'aperut bientt que le chant tait sa langue naturelle, aussi
Dieu, en lui donnant une voix si tendue qu'elle n'avait peut-tre pas
son gale au monde, avait-il indiqu que sous ce rapport matre Gottlieb
n'avait du moins rien  craindre: en effet, quand  ce don naturel du
chant tait jointe l'tude de la musique, quand les difficults les plus
exagres du solfge avaient t mises sous les yeux de la jeune fille
et vaincues aussitt avec une merveilleuse facilit, sans grimaces, sans
efforts, sans une seule corde au cou, sans un seul clignotement d'yeux,
il avait compris la perfection de l'instrument, et, comme Antonia, en
chantant les morceaux nots pour les voix les plus hautes, restait
toujours en de de ce qu'elle pouvait faire, il s'tait convaincu qu'il
n'y avait aucun danger  laisser aller le doux rossignol au penchant de
sa mlodieuse vocation.

Seulement matre Gottlieb avait oubli que la corde de la musique n'est
pas la seule qui rsonne dans le coeur des jeunes filles, et qu'il y a
une autre corde bien autrement frle, bien autrement vibrante, bien
autrement mortelle: celle de l'amour!

Celle-l s'tait veille chez la pauvre enfant au son de l'archet
d'Hoffmann; incline sur sa broderie dans la chambre  ct de celle o
se tenaient le jeune homme et le vieillard, elle avait relev la tte au
premier frmissement qui avait pass dans l'air. Elle avait cout; puis
peu  peu une sensation trange avait pntr dans son me, avait couru
en frissons inconnus dans ses veines. Elle s'tait alors souleve
lentement, appuyant une main  sa chaise, tandis que l'autre laissait
chapper la broderie de ses doigts entrouverts. Elle tait reste un
instant immobile; puis, lentement, elle s'tait avance vers la porte,
et, comme nous l'avons dit, ombre voque de la vie matrielle, elle
tait apparue, potique vision,  la porte du cabinet de matre Gottlieb
Murr.

Nous avons vu comment la musique avait fondu  son ardent creuset ces
trois mes en une seule, et comment,  la fin du concert, Hoffmann tait
devenu commensal de la maison.

C'tait l'heure o le vieux Gottlieb avait l'habitude de se mettre 
table. Il invita Hoffmann  dner avec lui, invitation qu'Hoffmann
accepta avec la mme cordialit qu'elle tait faite.

Alors, pour quelques instants la belle et potique vierge des cantiques
divins se transforma en une bonne mnagre. Antonia versa le th comme
Clarisse Harlow, fit des tartines de beurre comme Charlotte, et finit
par se mettre elle-mme  table et par manger comme une simple mortelle.

Les Allemands n'entendent pas la posie comme nous. Dans nos donnes de
monde manir, la femme qui mange et qui boit se dpotise. Si une jeune
et jolie femme se met  table, c'est pour y fourrer ses gants, si
toutefois elle ne conserve pas ses gants; si elle a une assiette, c'est
pour y grainer,  la fin du repas, une grappe de raisin, dont
l'immatrielle crature consent parfois  sucer les grains les plus
dors, comme fait une abeille d'une fleur.

On comprend, d'aprs la faon dont Hoffmann avait t reu chez matre
Gottlieb, qu'il y revint le lendemain, le surlendemain et les jours
suivants. Quant  matre Gottlieb, cette frquence des visites
d'Hoffmann ne paraissait aucunement l'inquiter: Antonia tait trop
pure, trop chaste, trop confiante dans son pre, pour que le soupon
vnt au vieillard que sa fille pt commettre une faute. Sa fille,
c'tait sainte Ccile, c'tait la Vierge Marie, c'tait un ange des
cieux; l'essence divine l'emportait tellement en elle sur la matire
terrestre, que le vieillard n'avait jamais jug  propos de lui dire
qu'il y avait plus de danger dans le contact de deux corps que dans
l'union de deux mes.

Hoffmann tait donc heureux, c'est--dire aussi heureux qu'il est donn
 une crature mortelle de l'tre. Le soleil de la joie n'claire jamais
entirement le coeur, une tache sombre qui rappelle  l'homme que le
bonheur complet n'existe pas en ce monde, mais seulement au ciel.

Mais Hoffmann avait un avantage sur le commun de l'espce. Souvent
l'homme ne peut pas expliquer la cause de cette douleur qui passe au
milieu de son bien-tre, de cette ombre qui se projette, obscure et
noire, sur sa rayonnante flicit.

Hoffmann, lui, savait ce qui le rendait malheureux.

C'tait cette promesse faite  Zacharias Werner d'aller le rejoindre 
Paris; c'tait ce dsir trange de visiter la France, qui s'effaait ds
qu'Hoffmann se trouvait en prsence d'Antonia, mais qui reprenait tout
le dessus aussitt qu'Hoffmann se retrouvait seul; il y avait mme plus:
c'est qu'au fur et  mesure que le temps s'coulait et que les lettres
de Zacharias, rclamant la parole de son ami, taient plus pressantes,
Hoffmann s'attristait davantage.

En effet, la prsence de la jeune fille n'tait plus suffisante 
chasser le fantme qui poursuivait maintenant Hoffmann jusqu'aux cts
d'Antonia. Souvent, prs d'Antonia, Hoffmann tombait dans une rverie
profonde.  quoi rvait-il?  Zacharias Werner, dont il lui semblait
entendre la voix. Souvent son oeil, distrait d'abord, finissait par se
fixer sur un point de l'horizon. Que voyait cet oeil, ou plutt que
croyait-il voir? La route de Paris, puis,  un des tournants de cette
route, Zacharias marchant devant lui et faisant signe de le suivre.

Peu  peu, le fantme qui tait apparu  Hoffmann  des intervalles
rares et ingaux revint avec plus de rgularit et finit par le
poursuivre d'une obsession continuelle.

Hoffmann aimait Antonia de plus en plus. Hoffmann sentait qu'Antonia
tait ncessaire  sa vie, que c'tait le bonheur de son avenir; mais
Hoffmann sentait aussi qu'avant de se lancer dans ce bonheur, et pour
que ce bonheur ft durable, il lui fallait accomplir le plerinage
projet, ou, sans cela, le dsir renferm dans son coeur, si trange
qu'il ft, le rongerait.

Un jour qu'assis prs d'Antonia, pendant que matre Gottlieb notait dans
son cabinet le _Stabat_ de Pergolse, qu'il voulait excuter  la
socit philharmonique de Francfort, Hoffmann tait tomb dans une de
ses rveries ordinaires, Antonia, aprs l'avoir regard longtemps, lui
prit les deux mains.

--Il faut y aller, mon ami, dit-elle.

Hoffmann la regarda avec tonnement.

--Y aller? rpta-t-il, et o cela?

--En France,  Paris.

--Et qui vous a dit, Antonia, cette secrte pense de mon coeur, que je
n'ose m'avouer  moi-mme?

--Je pourrais m'attribuer prs de vous le pouvoir d'une fe, Thodore,
et vous dire: J'ai lu dans votre pense, j'ai lu dans vos yeux, j'ai lu
dans votre coeur; mais je mentirais. Non, je me suis souvenue, voil
tout.

--Et de quoi vous tes-vous souvenue, ma bien-aime Antonia?

--Je me suis souvenue que, la veille du jour o vous tes venu chez mon
pre, Zacharias Werner y tait venu et nous avait racont votre projet
de voyage, votre dsir ardent de voir Paris; dsir nourri depuis prs
d'un an, et tout prt  s'accomplir. Depuis, vous m'avez dit ce qui vous
avait empch de partir. Vous m'avez dit comment, en me voyant pour la
premire fois, vous avez t pris de ce sentiment irrsistible dont j'ai
t prise moi-mme en vous coutant, et maintenant il vous reste  me
dire ceci: que vous m'aimez toujours autant.

Hoffmann fit un mouvement.

--Ne vous donnez pas la peine de me le dire, je le sais, continua
Antonia, mais il y a quelque chose de plus puissant que cet amour, c'est
le dsir d'aller en France, de rejoindre Zacharias, de voir Paris enfin.

--Antonia! s'cria Hoffmann, tout est vrai dans ce que vous venez de
dire, hors un point; c'est qu'il y avait quelque chose au monde de plus
fort que mon amour! Non, je vous le jure, Antonia, ce dsir-l, dsir
trange auquel je ne comprends rien, je l'eusse enseveli dans mon coeur
si vous ne l'en aviez tir vous-mme. Vous ne vous trompez donc pas.
Antonia! Oui, il y a une voix qui m'appelle  Paris, une voix plus forte
que ma volont, et cependant, je vous le rpte,  laquelle je n'eusse
pas obi; cette voix est celle de la destine!

--Soit, accomplissons notre destine, mon ami. Vous partirez demain.
Combien voulez-vous de temps?

--Un mois, Antonia; dans un mois, je serai de retour.

--Un mois ne vous suffira pas, Thodore; en un mois vous n'aurez rien
vu; je vous en donne deux; je vous en donne trois; je vous donne le
temps que vous voudrez, enfin; mais j'exige une chose, ou plutt deux
choses de vous.

--Lesquelles, chre Antonia, lesquelles? dites vite.

--Demain, c'est dimanche; demain, c'est jour de messe; regardez par
votre fentre comme vous avez regard le jour du dpart de Zacharias
Werner, et, comme ce jour-l, mon ami, seulement plus triste, vous me
verrez monter les degrs de l'glise; alors venez me rejoindre  ma
place accoutume, alors asseyez-vous prs de moi, et, au moment o le
prtre consacrera le sang de Notre-Seigneur, vous me ferez deux
serments, celui de me demeurer fidle, celui de ne plus jouer.

--Oh! tout ce que vous voudrez,  l'instant mme, chre Antonia! je vous
jure....

--Silence, Thodore, vous jurerez demain.

--Antonia, Antonia, vous tes un ange!

--Au moment de nous sparer, Thodore, n'avez-vous pas quelque chose 
dire  mon pre?

--Oui, vous avez raison. Mais, en vrit, je vous avoue, Antonia, que
j'hsite, que je tremble. Mon Dieu! que suis-je donc pour oser esprer?

--Vous tes l'homme que j'aime, Thodore. Allez trouver mon pre, allez.

Et, faisant  Hoffmann un signe de la main, elle ouvrit la porte d'une
petite chambre transforme par elle en oratoire.

Hoffmann la suivit des yeux jusqu' ce que la porte ft referme, et, 
travers la porte, il lui envoya, avec tous les baisers de sa bouche,
tous les lans de son coeur.

Puis il entra dans le cabinet de matre Gottlieb.

Matre Gottlieb tait si bien habitu au pas d'Hoffmann, qu'il ne
souleva mme pas les yeux de dessus le pupitre o il copiait le
_Stabat_. Le jeune homme entra et se tint debout derrire lui.

Au bout d'un instant, matre Gottlieb n'entendant plus rien, mme la
respiration du jeune homme, matre Gottlieb se retourna.

--Ah! c'est toi, garon, dit-il en renversant sa tte en arrire pour
arriver  regarder Hoffmann  travers ses lunettes. Que viens-tu me
dire?

Hoffmann ouvrit la bouche, mais il la referma sans avoir articul un
son.

--Es-tu devenu muet? demanda le vieillard; peste! ce serait malheureux;
un gaillard qui en dcoud comme toi lorsque tu t'y mets ne peut pas
perdre la parole comme cela,  moins que ce ne soit par punition d'en
avoir abus!

--Non, matre Gottlieb, non je n'ai point perdu la parole, Dieu merci!
Seulement, ce que j'ai  vous dire....

--Eh bien!

--Eh bien!... me semble chose difficile.

--Bah! est-ce donc bien difficile que de dire: matre Gottlieb, j'aime
votre fille?

--Vous savez cela, matre Gottlieb?

--Ah a! mais je serais bien fou, ou plutt bien sot, si je ne m'en
tais pas aperu, de ton amour.

--Et cependant, vous avez permis que je continuasse de l'aimer.

--Pourquoi pas? puisqu'elle t'aime.

--Mais, matre Gottlieb, vous savez que je n'ai aucune fortune.

--Bah! les oiseaux du ciel ont-ils une fortune? Ils chantent, ils
s'accouplent, ils btissent un nid, et Dieu les nourrit. Nous autres
artistes, nous ressemblons fort aux oiseaux; nous chantons et Dieu vient
 notre aide. Quand le chant ne suffira pas, tu te feras musicien. Je
n'tais pas plus riche que toi quand j'ai pous ma pauvre Trsa; eh
bien! ni le pain, ni l'abri ne nous ont jamais fait faute. J'ai toujours
eu besoin d'argent, et je n'en ai jamais manqu. Es-tu riche d'amour?
voil tout ce que je te demande; mrites-tu le trsor que tu convoites?
voil tout ce que je dsire savoir. Aimes-tu Antonia plus que ta vie,
plus que ton me? alors je suis tranquille, Antonia ne manquera jamais
de rien. Ne l'aimes-tu point? c'est autre chose; eusses-tu cent mille
livres de rentes elle manquera toujours de tout.

Hoffmann tait prs de s'agenouiller devant cette adorable philosophie
de l'artiste. Il s'inclina sur la main du vieillard, qui l'attira  lui
et le pressa contre son coeur.

--Allons, allons, lui dit-il, c'est convenu; fais ton voyage, puisque la
rage d'entendre cette horrible musique de M. Mhul et de M. Dalayrac te
tourmente; c'est une maladie de la jeunesse qui sera vite gurie. Je
suis tranquille; fais ce voyage, mon ami, et reviens ici, tu y
retrouveras Mozart, Beethoven, Cimarosa, Pergolse, Pasiello, le
Porpora, et, de plus, matre Gottlieb et sa fille, c'est--dire un pre
et une femme. Va, mon enfant, va.

Et matre Gottlieb embrassa de nouveau Hoffmann, qui, voyant venir la
nuit, jugea qu'il n'avait pas de temps  perdre, et se retira chez lui
pour faire ses prparatifs de dpart.

Le lendemain, ds le matin, Hoffmann tait  sa fentre.

Au fur et  mesure que le moment de quitter Antonia approchait, cette
sparation lui semblait de plus en plus impossible. Toute cette
ravissante priode de sa vie qui venait de s'couler, ces sept mois qui
avaient pass comme un jour et qui se reprsentaient  sa mmoire,
tantt comme un vaste horizon qu'il embrassait d'un coup d'oeil, tantt
comme une srie de jours joyeux, venaient les uns aprs les autres,
souriants, couronns de fleurs; ces doux chants d'Antonia, qui lui
avaient fait un air tout sem de douces mlodies; tout cela tait un
trait si puissant, qu'il luttait presque avec l'inconnu, ce merveilleux
enchanteur qui attire  lui les coeurs les plus forts, les mes les plus
froides.

 dix heures, Antonia parut au coin de la rue o,  pareille heure, sept
mois auparavant, Hoffmann l'avait vue pour la premire fois. La bonne
Lisbeth la suivait comme de coutume, toutes deux montrent les degrs de
l'glise. Arrive au dernier degr, Antonia se retourna, aperut
Hoffmann, lui fit de la main un signe d'appel et entra dans l'glise.

Hoffmann s'lana hors de la maison et y entra aprs elle.

Antonia tait dj agenouille et en prire.

Hoffmann tait protestant, et ces chants dans une autre langue lui
avaient toujours paru assez ridicules; mais lorsqu'il entendit Antonia
psalmodier ce chant d'glise si doux et si large  la fois, il regretta
de ne pas en savoir les paroles pour mler sa voix  la voix d'Antonia,
rendue plus suave encore par la profonde mlancolie  laquelle la jeune
fille tait en proie.

Pendant tout le temps que dura le saint sacrifice, elle chanta de la
mme voix dont l-haut doivent chanter les anges; puis enfin, quand la
sonnette de l'enfant de choeur annona la conscration de l'hostie, au
moment o les fidles se courbaient devant le Dieu qui, aux mains du
prtre, s'levait au-dessus de leurs ttes, seule Antonia redressa son
front.

--Jurez, dit-elle.

--Je jure, dit Hoffmann d'une voix tremblante, je jure de renoncer au
jeu.

--Est-ce le seul serment que vous vouliez me faire, mon ami?

--Oh! non, attendez. Je jure de vous rester fidle de coeur et d'esprit,
de corps et d'me.

--Et sur quoi jurez-vous cela?

--Oh! s'cria Hoffmann, au comble de l'exaltation, sur ce que j'ai de
plus cher, sur ce que j'ai de plus sacr, sur votre vie!

--Merci! s'cria  son tour Antonia, car si vous ne tenez pas votre
serment, je mourrai.

Hoffmann tressaillit, un frisson passa par tout son corps, il ne se
repentit pas, seulement, il eut peur. Le prtre descendait les degrs de
l'autel, emportant le Saint Sacrement dans la sacristie.

Au moment o le corps divin de Notre-Seigneur passait, elle saisit la
main d'Hoffmann.

--Vous avez entendu son serment, n'est-ce pas, mon Dieu? dit Antonia.

Hoffmann voulut parler.

--Plus une parole, plus une seule; je veux que celles dont se composait
votre serment, tant les dernires que j'aurai entendues de vous,
bruissent ternellement  mon oreille. Au revoir, mon ami, au revoir.

Et, s'chappant, lgre comme une ombre, la jeune fille laissa un
mdaillon dans la main de son amant.

Hoffmann la regarda s'loigner comme Orphe dut regarder Eurydice
fugitive; puis lorsque Antonia eut disparu, il ouvrit le mdaillon.

Le mdaillon renfermait le portrait d'Antonia, tout resplendissant de
jeunesse et de beaut.

Deux heures aprs, Hoffmann prenait sa place dans la mme diligence que
Zacharias Werner en rptant:

--Sois tranquille, Antonia, oh! non, je ne jouerai pas! oh! oui, je te
serai fidle!




CHAPITRE VII.

Une barrire de Paris en 1793.


Le voyage du jeune homme fut assez triste dans cette France qu'il avait
tant dsire. Ce n'tait pas qu'en se rapprochant du centre il prouvt
autant de difficults qu'il en avait rencontr pour se rendre aux
frontires; non, la Rpublique franaise faisait meilleur accueil aux
arrivants qu'aux partants.

Toutefois on n'tait admis au bonheur de savourer cette prcieuse forme
de gouvernement qu'aprs avoir accompli un certain nombre de formalits
passablement rigoureuses.

Ce fut le temps o les Franais surent le moins crire, mais ce fut le
temps o ils crivirent le plus. Il paraissait donc,  tous les
fonctionnaires de frache date, convenable d'abandonner leurs
occupations domestiques ou plastiques, pour signer des passeports,
composer des signalements, donner des visas, accorder des
recommandations, et faire, en un mot, tout ce qui concerne l'tat de
patriote.

Jamais la paperasserie n'eut autant de dveloppement qu' cette poque.
Cette maladie endmique de l'administration franaise, se greffant sur
le terrorisme, produisit les plus beaux chantillons de calligraphie
grotesque dont on et pu parler jusqu' ce jour.

Hoffmann avait sa feuille de route d'une exigut remarquable. C'tait
le temps des exiguts: journaux, livres, publications de colportage,
tout se rduisait au simple in-octavo pour les plus grandes mesures. La
feuille de route du voyageur, disons-nous, fut envahie ds l'Alsace par
des signatures de fonctionnaires qui ne ressemblaient pas mal  ces
zigzags d'ivrognes qui toisent diagonalement les rues en battant l'une
et l'autre muraille.

Force fut donc  Hoffmann de joindre une feuille  son passeport, puis,
une autre en Lorraine, o surtout les critures prirent des proportions
colossales. L o le patriotisme tait le plus chaud, les crivains
taient plus nafs. Il y eut un maire qui employa deux feuilles, recto
et verso, pour donner  Hoffmann un autographe ainsi conu:

_Auphemann, chune Allemans, ami de la libret se rendan  Pari ha pi._

Sign, GOLIER.

Muni de ce parfait document sur sa patrie, son ge, ses principes, sa
destination et ses moyens de transport, Hoffmann ne s'occupa plus que du
soin de coudre ensemble tous ces lambeaux civiques, et nous devons dire
qu'en arrivant  Paris, il possdait un assez joli volume, que,
disait-il, il ferait relier en fer-blanc, si jamais il tentait un
nouveau voyage, parce que, forc d'avoir toujours ces feuilles  la
main, elles risquaient trop dans un simple carton.

Partout on lui rptait:

--Mon cher voyageur, la province est encore habitable, mais Paris est
bien remu. Dfiez-vous, citoyen, il y a une police bien pointilleuse 
Paris, et, en votre qualit d'Allemand, vous pourriez n'tre pas trait
en bon Franais.

 quoi Hoffmann rpondait par un sourire fier, rminiscence des fierts
spartiates quand les espions de Thessalie cherchaient  grossir les
forces de Xerxs, roi des Perses.

Il arriva devant Paris: c'tait le soir, les barrires taient fermes.

Hoffmann parlait passablement la langue franaise, mais on est allemand
ou on ne l'est pas; si on ne l'est pas, on a un accent qui,  la longue,
russit  passer pour l'accent d'une de nos provinces; si on l'est, on
passe toujours pour un Allemand.

Il faut expliquer comment se faisait la police aux barrires.

D'abord, elles taient fermes; ensuite, sept ou huit sectionnaires,
gens oisifs et pleins d'intelligence, Lavaters amateurs, rdaient par
escouades, en fumant leurs pipes, autour de deux ou trois agents de
police municipale.

Ces braves gens, qui, de dputation en dputation, avaient fini par
hanter toutes les salles de clubs, tous les bureaux de districts, tous
les endroits o la politique s'tait glisse par le ct actif ou le
ct passif; ces gens, qui avaient vu  l'Assemble nationale ou  la
Convention chaque dput, dans les tribunes tous les aristocrates mles
et femelles, dans les promenades tous les lgants signals, dans les
thtres toutes les clbrits suspectes, dans les revues tous les
officiers, dans les tribunaux tous les accuss plus ou moins librs
d'accusation, dans les prisons tous les prtres pargns; ces dignes
patriotes savaient si bien leur Paris, que tout visage de connaissance
devait les frapper au passage, et, disons-le, les frappait presque
toujours.

Ce n'tait pas chose aise que de se dguiser alors: trop de richesse
dans le costume appelait l'oeil, trop de simplicit appelait le soupon.
Comme la malpropret tait un des insignes de civisme les plus rpandus,
tout porteur d'eau, tout marmiton pouvait cacher un aristocrate; et puis
la main blanche aux beaux ongles, comment la dissimuler entirement?
Cette dmarche aristocratique qui n'est plus sensible de nos jours, o
les plus humbles portent les plus hauts talons, comment la cacher 
vingt paires d'yeux plus ardents que ceux du limier en qute?

Un voyageur tait donc, ds son arrive, fouill, interrog, dnud,
quant au moral, avec une facilit que donnait l'usage, et une libert
que donnait... la libert.

Hoffmann parut devant ce tribunal vers six heures du soir, le 7
dcembre. Le temps tait gris, rude, ml de brume et de verglas; mais
les bonnets d'ours et de loutre emprisonnant les ttes patriotes leur
laissaient assez de sang chaud  la cervelle et aux oreilles pour qu'ils
possdassent toute leur prsence d'esprit et leurs prcieuses facults
investigatrices.

Hoffmann fut arrt par une main qui se posa doucement sur sa poitrine.

Le jeune voyageur tait vtu d'un habit gris de fer, d'une grosse
redingote, et ses bottes allemandes lui dessinaient une jambe assez
coquette, car il n'avait pas rencontr de boue depuis la dernire tape,
et le carrosse ne pouvait plus marcher  cause du grsil. Hoffmann avait
fait six lieues  pied, sur une route lgrement saupoudre de neige
durcie.

--O vas-tu comme cela, citoyen, avec tes belles bottes? dit un agent au
jeune homme.

--Je vais  Paris, citoyen.

--Tu n'es pas dgot, jeune Prussien, rpliqua le sectionnaire, en
prononant cette pithte de Prussien avec une prodigalit d'_s_ qui fit
accourir dix curieux autour du voyageur.

Les Prussiens n'taient pas  ce moment de moins grands ennemis pour la
France que les Philistins pour les compatriotes de Samson l'Isralite.

--Eh bien! oui, je suis pruzien, rpondit Hoffmann, en changeant les
cinq s du sectionnaire en un z; aprs?

--Alors, si tu es prussien, tu es bien en mme temps un petit espion de
Pitt et Cobourg, hein?

--Lisez mes passeports, rpondit Hoffmann en exhibant son volume  l'un
des lettrs de la barrire.

--Viens, rpliqua celui-ci en tournant les talons pour emmener
l'tranger au corps de garde.

Hoffmann suivit ce guide avec une tranquillit parfaite.

Quand,  la lueur des chandelles fumeuses, les patriotes virent ce jeune
homme nerveux, l'oeil ferme, les cheveux mal ordonns, hachant son
franais avec le plus de conscience possible, l'un d'eux s'cria:

--Il ne se niera pas aristocrate, celui-l; a-t-il des mains et des
pieds!

--Vous tes un bte, citoyen, rpondit Hoffmann; je suis patriote autant
que vous, et de plus, je suis _une_ artiste.

En disant ces mots, il tira de sa poche une de ces pipes effrayantes
dont un plongeur de l'Allemagne peut seul trouver le fond.

Cette pipe fit un effet prodigieux sur les sectionnaires, qui
savouraient leur tabac dans leurs petits rceptacles.

Tous se mirent  contempler le petit jeune homme qui entassait dans
cette pipe, avec une habilet fruit d'un grand usage, la provision de
tabac d'une semaine.

Il s'assit ensuite, alluma le tabac mthodiquement jusqu' ce que le
fourneau prsentt une large crote de feu  sa surface, puis il aspira
 temps gaux des nuages de fume qui sortirent gracieusement, en
colonnes bleutres, de son nez et de ses lvres.

--Il fume bien, dit un des sectionnaires.

--Et il parat que c'est un fameux, dit un autre; vois donc ses
certificats.

--Qu'es-tu venu faire  Paris? demanda un troisime.

--tudier la science et la libert, rpliqua Hoffmann.

--Et quoi encore? ajouta le Franais peu mu de l'hrosme d'une telle
phrase, probablement  cause de sa grande habitude.

--Et la peinture, ajouta Hoffmann.

--Ah! tu es peintre, comme le citoyen David?

--Absolument.

--Tu sais faire les patriotes romains tout nus comme lui?

--Je les fais tout habills, dit Hoffmann.

--C'est moins beau.

--C'est selon, rpliqua Hoffmann avec un imperturbable sang-froid.

--Fais-moi donc mon portrait, dit le sectionnaire avec admiration.

--Volontiers.

Hoffmann prit un tison au pole, en teignit  peine l'extrmit
rutilante, et, sur le mur blanchi  la chaux, il dessina un des plus
laids visages qui eussent jamais dshonor la capitale du monde
civilis. Le bonnet  poils et la queue de renard, la bouche baveuse,
les favoris pais, la courte pipe, le menton fuyant furent imits avec
un si rare bonheur de vrit dans sa charge, que tout le corps de garde
demanda au jeune homme la faveur d'tre _portraitur_ par lui.

Hoffmann s'excuta de bonne grce et croqua sur le mur une srie de
patriotes aux visages bien russis, mais moins nobles, assurment, que
les bourgeois de la _Ronde nocturne_ de Rembrandt.

Les patriotes une fois en belle humeur, il ne fut plus question de
soupons: l'Allemand fut naturalis parisien; on lui offrit la bire
d'honneur, et lui, en garon bien pensant, il offrit  ses htes du vin
de Bourgogne, que ces messieurs acceptrent de grand coeur.

Ce fut alors que l'un d'eux, plus rus que les autres, prit son nez
pais dans le crochet de son index, et dit  Hoffmann en clignant l'oeil
gauche:

--Avoue-nous une chose, citoyen allemand.

--Laquelle, notre ami?

--Avoue-nous le but de ta mission.

--Je te l'ai dit: la politique et la peinture.

--Non, non, autre chose.

--Je t'assure, citoyen.

--Tu comprends bien que nous ne t'accusons pas; tu nous plais, et nous
te protgerons; mais voici deux dlgus du club des Cordeliers, deux
des Jacobins; moi, je suis des Frres et Amis; choisis parmi nous celui
de ces clubs auquel tu feras ton hommage.

--Quel hommage? dit Hoffmann surpris.

--Oh! ne t'en cache pas, c'est si beau que tu devrais t'en pavaner
partout.

--Vrai, citoyen, tu me fais rougir, explique-toi.

--Regarde et juge si je sais deviner, dit le patriote. Et, ouvrant le
livre des passeports, il montra, de son doigt gras, sur une page, sous
la rubrique Strasbourg, les lignes suivantes:

Hoffmann, voyageur, venant de Mannheim, a pris  Strasbourg une caisse
tiquete ainsi qu'il suit: O.B.

--C'est vrai, dit Hoffmann.

--Eh bien! que contient cette caisse?

--J'ai fait ma dclaration  l'octroi de Strasbourg.

--Regardez, citoyens, ce que ce petit sournois apporte ici.... Vous
souvenez-vous de l'envoi de nos patriotes d'Auxerre?

--Oui, dit l'un d'eux, une caisse de lard.

--Pour quoi faire?

--Pour graisser la guillotine, s'cria un choeur de voix satisfaites.

--Eh bien! dit Hoffmann, un peu ple, quel rapport cette caisse que
j'apporte peut-elle avoir avec l'envoi des patriotes d'Auxerre?

--Lis, dit le Parisien en lui montrant son passeport: lis, jeune homme:
Voyageant pour la politique et pour l'art. C'est crit!

-- Rpublique! murmura Hoffmann.

--Avoue donc, jeune ami de la libert, lui dit son protecteur.

--Ce serait me vanter d'une ide que je n'ai pas eue, rpliqua Hoffmann.
Je n'aime pas la fausse gloire; non, la caisse que j'ai prise 
Strasbourg, et qui m'arrivera par le roulage, ne contient qu'un violon,
une bote  couleurs et quelques toiles roules.

Ces mots diminurent beaucoup l'estime que certains avaient conue
d'Hoffmann. On lui rendit ses papiers, on fit raison  ses rasades mais
on cessa de le regarder comme un sauveur des peuples esclaves.

L'un des patriotes ajouta mme:

--Il ressemble  Saint-Just, mais j'aime mieux Saint-Just.

Hoffmann replong dans sa rverie, qu'chauffaient le pole, le tabac et
le vin de Bourgogne, demeura quelque temps silencieux. Mais soudain
relevant la tte:

--On guillotine donc beaucoup ici? dit-il.

--Pas mal, pas mal; cela a baiss un peu depuis les Brissotins, mais
c'est encore satisfaisant.

--Savez-vous o je trouverais un bon gte, mes amis?

--Partout.

--Mais pour tout voir.

--Ah! alors loge-toi du ct du quai aux Fleurs.

--Bien.

--Sais-tu o cela se trouve, le quai aux Fleurs?

--Non, mais ce mot de fleurs me plat. Je m'y vois dj install, au
quai aux Fleurs. Par o y va-t-on?

--Tu vas descendre tout droit la rue d'Enfer, et tu arriveras au quai.

--Quai, c'est--dire que l'on touche  l'eau! dit Hoffmann.

--Tout juste.

--Et l'eau, c'est la Seine?

--C'est la Seine.

--Le quai aux Fleurs borde la Seine, alors?

--Tu connais Paris mieux que moi, citoyen allemand.

--Merci. Adieu; puis-je passer?

--Tu n'as plus qu'une petite formalit  accomplir.

--Dis.

--Tu passeras chez le commissaire de police, et tu te feras dlivrer un
permis de sjour.

--Trs bien! Adieu.

--Attends encore. Avec ce permis du commissaire, tu iras  la police.

--Ah! ah!

--Et tu donneras l'adresse de ton logement.

--Soit! c'est fini?

--Non, tu te prsenteras  la section.

--Pour quoi faire?

--Pour justifier de tes moyens d'existence.

--Je ferai tout cela; et ce sera tout?

--Pas encore; il faudra faire des dons patriotiques.

--Volontiers.

--Et ton serment de haine aux tyrans franais et trangers.

--De tout mon coeur. Merci de ces prcieux renseignements.

--Et puis, tu n'oublieras pas d'crire lisiblement tes nom et prnoms
sur une pancarte,  ta porte.

--Cela sera fait.

--Va-t'en, citoyen, tu nous gnes.

Les bouteilles taient vides.

--Adieu, citoyens; grand merci de votre politesse.

Et Hoffmann partit, toujours en socit de sa pipe, plus allume que
jamais.

Voil comment il fit son entre dans la capitale de la France
rpublicaine.

Ce mot charmant quai aux Fleurs l'avait affriand. Hoffmann se
figurait dj une petite chambre dont le balcon donnait sur ce
merveilleux quai aux Fleurs.

Il oubliait dcembre et les vents de bise, il oubliait la neige et cette
mort passagre de toute la nature. Les fleurs venaient clore dans son
imagination sous la fume de ses lvres; il ne voyait plus que les
jasmins et la rose, malgr les cloaques du faubourg.

Il arriva, neuf heures sonnant, au quai aux Fleurs, lequel tait
parfaitement sombre et dsert, ainsi que le sont les quais du Nord en
hiver. Toutefois, cette solitude tait, ce soir, plus noire et plus
sensible qu'autre part.

Hoffmann avait trop faim, il avait trop froid pour philosopher en
chemin; mais pas d'htellerie sur ce quai.

Levant les yeux, il aperut enfin, au coin du quai et de la rue de la
Barillerie, une grosse lanterne rouge, dans les vitres de laquelle
tremblait un lumignon crasseux.

Ce fanal pendait et se balanait au bout d'une potence de fer, fort
propre, en ces temps d'meute,  suspendre un ennemi politique.

Hoffmann ne vit que ces mots crits en lettres vertes sur le verre
rouge:

_Logis  pied.--Chambres et cabinets meubls._

Il heurta vivement  la porte d'une alle; la porte s'ouvrit; le
voyageur entra en ttonnant.

Une voix rude lui cria:

--Fermez votre porte.

Et un gros chien, aboyant, sembla lui dire:

--Gare  vos jambes!

Prix fait avec une htesse assez avenante, chambre choisie, Hoffmann se
trouva possesseur de quinze pieds de long sur huit de large, formant
ensemble une chambre  coucher et un cabinet, moyennant trente sous par
jour, payables chaque matin, au lever.

Hoffmann tait si joyeux, qu'il paya quinze jours d'avance, de peur
qu'on ne vnt lui contester la possession de ce logement prcieux.

Cela fait, il se coucha dans un lit assez humide; mais tout lit est lit
pour un voyageur de dix-huit ans.

Et puis, comment se montrer difficile quand on a le bonheur de loger
quai aux Fleurs?

Hoffmann invoqua d'ailleurs le souvenir d'Antonia, et le paradis
n'est-il pas toujours l o l'on invoque les anges?




CHAPITRE VIII.

Comment les muses et les bibliothques taient ferms, mais comment la
place de la Rvolution tait ouverte.


La chambre qui, pendant quinze jours, devait servir de paradis terrestre
 Hoffmann renfermait un lit, nous le connaissons, une table et deux
chaises.

Elle avait une chemine orne de deux vases de verre bleu meubls de
fleurs artificielles. Un gnie de la Libert en sucre s'panouissait
sous une cloche de cristal, dans laquelle se refltaient son drapeau
tricolore et son bonnet rouge.

Un chandelier en cuivre, une encoignure en vieux bois de rose, une
tapisserie du douzime sicle pour rideau, voil tout l'ameublement tel
qu'il apparut aux premiers rayons du jour.

Cette tapisserie reprsentait Orphus jouant du violon pour reconqurir
Eurydice, et le violon rappela tout naturellement Zacharias Werner  la
mmoire d'Hoffmann.

Cher ami, pensa notre voyageur, il est  Paris, moi aussi; nous sommes
ensemble, et je le verrai aujourd'hui ou demain au plus tard. Par o
vais-je commencer? Comment vais-je m'y prendre pour ne pas perdre le
temps du bon Dieu, et pour tout voir en France? Depuis plusieurs jours
je ne vois que des tableaux vivants trs laids, allons au salon du
Louvre de l'ex-tyran, je verrai tous les beaux tableaux qu'il avait, les
Rubens, les Poussin. Allons vite.

Il se leva pour examiner, en attendant, le tableau panoramique de son
quartier.

Un ciel gris, terne, de la boue noire sous des arbres blancs, une
population affaire, avide de courir, et un certain bruit, pareil au
murmure de l'eau qui coule. Voil tout ce qu'il dcouvrit.

C'tait peu fleuri. Hoffmann ferma sa fentre, djeuna, et sortit pour
voir d'abord l'ami Zacharias Werner.

Mais, sur le point de prendre une direction, il se rappela que Werner
n'avait jamais donn son adresse, sans laquelle il tait difficile de le
rencontrer.

Ce ne fut pas un mince dsappointement pour Hoffmann.

Mais bientt:

Fou que je suis! pensa-t-il; ce que j'aime, Zacharias l'aime aussi.
J'ai envie de voir de la peinture, il aura eu envie de voir de la
peinture. Je trouverai lui ou sa trace dans le Louvre. Allons au
Louvre.

Le Louvre, on le voyait du parapet. Hoffmann se dirigea vers le
monument.

Mais il eut la douleur d'apprendre  la porte que les Franais, depuis
qu'ils taient libres, ne s'amollissaient pas  voir de la peinture
d'esclaves, et que, en admettant, ce qui n'est pas probable, que la
Commune de Paris n'et pas dj rti toutes les crotes pour allumer les
fonderies d'armes de guerre, on se garderait bien de ne pas nourrir de
toute cette huile des rats destins  la nourriture des patriotes, du
jour o les Prussiens viendraient assiger Paris.

Hoffmann sentit que la sueur lui montait au front; l'homme qui lui
parlait ainsi avait une certaine faon de parler qui sentait son
importance.

On saluait fort ce beau diseur.

Hoffmann apprit d'un des assistants qu'il avait eu l'honneur de parler
au citoyen Simon, gouverneur des _enfants de France_ et conservateur des
muses royaux.

Je ne verrai point de tableaux, dit-il en soupirant; ah! c'est dommage!
mais je m'en irai  la Bibliothque du feu roi, et,  dfaut de
peinture, j'y verrai des estampes, des mdailles et des manuscrits; j'y
verrai le tombeau de Childric, pre de Clovis, et les globes cleste et
terrestre du pre Coronelli.

Hoffmann eut la douleur, en arrivant, d'apprendre que la nation
franaise, regardant comme une source de corruption et d'incivisme la
science et la littrature, avait ferm toutes les officines o
conspiraient de prtendus savants et de prtendus littrateurs, le tout
par mesure d'humanit, pour s'pargner la peine de guillotiner ces
pauvres diables. D'ailleurs, mme sous le tyran, la Bibliothque n'tait
ouverte que deux fois par semaine.

Hoffmann dut se retirer sans avoir rien vu; il dut mme oublier de
demander des nouvelles de son ami Zacharias.

Mais, comme il tait persvrant, il s'obstina et voulut voir le muse
Saint-Avoye.

On lui apprit alors que le propritaire avait t guillotin
l'avant-veille.

Il s'en alla jusqu'au Luxembourg; mais ce palais tait devenu prison.

 bout de forces et de courage, il reprit le chemin de son htel, pour
reposer un peu ses jambes, rver  Antonia,  Zacharias, et fumer dans
la solitude une bonne pipe de deux heures.

Mais,  prodige! ce quai aux Fleurs si calme, si dsert, tait noir
d'une multitude de gens rassembls, qui se dmenaient et vocifraient
d'une faon inharmonieuse.

Hoffmann, qui n'tait pas grand, ne voyait rien par-dessus les paules
de tous ces gens-l; il se hta de percer la foule avec ses coudes
pointus et de rentrer dans sa chambre.

Il se mit  sa fentre.

Tous les regards se tournrent aussitt vers lui, et il en fut
embarrass un moment, car il remarqua combien peu de fentres taient
ouvertes. Cependant la curiosit des assistants se porta bientt sur un
autre point que la fentre d'Hoffmann, et le jeune homme fit comme les
curieux, il regarda le porche d'un grand btiment noir  toits aigus,
dont le clocheton surmontait une grosse tour carre.

Hoffmann appela l'htesse.

--Citoyenne, dit-il, qu'est-ce que cet difice, je vous prie?

--Le Palais, citoyen.

--Et que fait-on au Palais?

--Au palais de justice, citoyen, on y juge.

--Je croyais qu'il n'y avait plus de tribunaux.

--Si fait, il y a le tribunal rvolutionnaire.

--Ah! c'est vrai... et tous ces braves gens?

--Attendent l'arrive des charrettes.

--Comment, des charrettes? je ne comprends pas bien; excusez-moi, je
suis tranger.

--Citoyen, les charrettes, c'est comme qui dirait des corbillards pour
les gens qui vont mourir.

--Ah! mon Dieu!

--Oui, le matin arrivent les prisonniers qui viennent se faire juger au
tribunal rvolutionnaire.

--Bien.

-- quatre heures, tous les prisonniers sont jugs, on les emballe dans
les charrettes que le citoyen Fouquier a requises  cet effet.

--Qu'est-ce que cela, le citoyen Fouquier?

--L'accusateur public.

--Fort bien, et alors?

--Et alors les charrettes s'en vont au petit trot  la place de la
Rvolution, o la guillotine est en permanence.

--En vrit!

--Quoi! vous tes sorti et vous n'tes pas all voir la guillotine!
c'est la premire chose que les trangers visitent en arrivant; il
parat que nous autres Franais nous avons seuls des guillotines.

--Je vous en fais mon compliment, madame.

--Dites citoyenne.

--Pardon.

--Tenez, voici les charrettes qui arrivent....

--Vous vous retirez, citoyenne.

--Oui, je n'aime plus voir cela. Et l'htesse se retira. Hoffmann la
prit doucement par le bras.

--Excusez-moi si je vous fais une question, dit-il.

--Faites.

--Pourquoi dites-vous que vous n'aimez plus voir cela? J'aurais dit,
moi, je n'aime _pas_.

--Voici l'histoire, citoyen. Dans le commencement, on guillotinait des
aristocrates trs mchants,  ce qu'il parat. Ces gens-l portaient la
tte si droite, ils avaient tous l'air si insolent, si provocateur, que
la piti ne venait pas facilement mouiller nos yeux. On regardait donc
volontiers. C'tait un beau spectacle que cette lutte des courageux
ennemis de la nation contre la mort. Mais voil qu'un jour j'ai vu
monter sur la charrette un vieillard dont la tte battait les ridelles
de la voiture. C'tait douloureux. Le lendemain je vis des religieuses.
Un autre jour je vis un enfant de quatorze ans, et enfin je vis une
jeune fille dans une charrette, sa mre tait dans l'autre, et ces deux
pauvres femmes s'envoyaient des baisers sans dire une parole. Elles
taient si ples, elles avaient le regard si sombre, un si fatal sourire
aux lvres, ces doigts qui remuaient seuls pour ptrir le baiser sur
leur bouche taient si tremblants et si nacrs, que jamais je
n'oublierai cet horrible spectacle, et que j'ai jur de ne plus
m'exposer  le voir jamais.

--Ah! ah! dit Hoffmann en s'loignant de la fentre, c'est comme cela?

--Oui, citoyen. Eh bien! que faites-vous?

--Je ferme la fentre.

--Pour quoi faire?

--Pour ne pas voir.

--Vous! un homme.

--Voyez-vous, citoyenne, je suis venu  Paris pour tudier les arts et
respirer un air libre. Eh bien! si par malheur je voyais un de ces
spectacles, dont vous venez de me parler, si je voyais une jeune fille
ou une femme trane  la mort en regrettant la vie, citoyenne, je
penserais  ma fiance, que j'aime, et qui, peut-tre.... Non, citoyenne,
je ne resterai pas plus longtemps dans cette chambre; en avez-vous une
sur les derrires de la maison?

--Chut! malheureux, vous parlez trop haut; si mes officieux vous
entendent....

--Vos officieux! qu'est-ce que cela, officieux?

--C'est un synonyme rpublicain de valet.

--Eh bien! si vos valets m'entendent, qu'arrivera-t-il?

--Il arrivera que, dans trois ou quatre jours, je pourrai vous voir de
cette fentre sur une des charrettes,  quatre heures de l'aprs-midi.

Cela dit avec mystre, la bonne dame descendit prcipitamment, et
Hoffmann l'imita.

Il se glissa hors de la maison, rsolu  tout pour chapper au spectacle
populaire.

Quand il fut au coin du quai, le sabre des gendarmes brilla, un
mouvement se fit dans la foule, les masses hurlrent et se prirent 
courir.

Hoffmann  toutes jambes gagna la rue Saint-Denis, dans laquelle il
s'enfona comme un fou; il fit, pareil au chevreuil, plusieurs voltes
dans diffrentes petites rues, et disparut dans ce ddale de ruelles qui
s'embrouillent entre le quai de la Ferraille et les halles.

Il respira enfin en se voyant rue de la Ferronnerie, o, avec la
sagacit du pote et du peintre, il devina la place clbre par
l'assassinat d'Henri IV.

Puis, toujours marchant, toujours cherchant, il arriva au milieu de la
rue Saint-Honor. Partout les boutiques se fermaient sur son passage.
Hoffmann admirait la tranquillit de ce quartier; les boutiques ne se
fermaient pas seules, les fentres de certaines maisons se calfeutraient
avec mesure, comme si elles eussent reu un signal.

Cette manoeuvre fut bientt explique  Hoffmann; il vit les fiacres se
dtourner et prendre les rues latrales; il entendit un galop de chevaux
et reconnut des gendarmes; puis, derrire eux, dans la premire brume du
soir, il entrevit un ple-mle affreux de haillons, de bras levs, de
piques brandies et d'yeux flamboyants.

Au-dessus de tout cela, une charrette.

De ce tourbillon qui venait  lui sans qu'il pt se cacher ou s'enfuir,
Hoffmann entendit sortir des cris tellement aigus, tellement
lamentables, que rien de si affreux n'avait jusqu' ce soir-l frapp
ses oreilles.

Sur la charrette tait une femme vtue de blanc. Ces cris s'exhalaient
des lvres, de l'me, de tout le corps soulev de cette femme.

Hoffmann sentit ses jambes lui manquer. Ces hurlements avaient rompu les
faisceaux nerveux. Il tomba sur une borne, la tte adosse  des
contrevents de boutique mal joints encore, tant la fermeture de cette
boutique avait t prcipite.

La charrette arriva au milieu de son escorte de bandits et de femmes
hideuses, ses satellites ordinaires; mais, chose trange! toute cette
lie ne bouillonnait pas, tous ces reptiles ne coassaient pas, la victime
seule se tordait entre les bras de deux hommes et criait au ciel,  la
terre, aux hommes et aux choses.

Hoffmann entendit soudain dans son oreille, par la fente du volet, ces
mots prononcs tristement par une voix d'homme jeune:

--Pauvre Du Barry! te voil donc!

--Madame Du Barry! s'cria Hoffmann, c'est elle, c'est elle qui passe l
sur cette charrette.

--Oui, monsieur, rpondit la voix basse et dolente  l'oreille du
voyageur, et de si prs qu' travers les planches il sentait le souffle
chaud de son interlocuteur.

La pauvre Du Barry se tenait droite et cramponne au col mouvant de la
charrette; ses cheveux chtains, l'orgueil de sa beaut, avaient t
coups sur la nuque, mais retombaient sur les tempes en longues mches
trempes de sueur; belle avec ses grands yeux hagards, avec sa petite
bouche, trop petite pour les cris affreux qu'elle poussait, la
malheureuse femme secouait de temps en temps la tte par un mouvement
convulsif, pour dgager son visage des cheveux qui le masquaient.

Quand elle passa devant la borne o Hoffmann s'tait affaiss, elle
cria: Au secours! sauvez-moi! je n'ai pas fait de mal! au secours! et
faillit renverser l'aide du bourreau qui la soutenait.

Ce cri: Au secours! elle ne cessa de le pousser au milieu du plus
profond silence des assistants. Ces furies, accoutumes  insulter les
braves condamns, se sentaient remues par l'irrsistible lan de
l'pouvante d'une femme; elles sentaient que leurs vocifrations
n'eussent pas russi  couvrir les gmissements de cette fivre qui
touchait  la folie et atteignait le sublime du terrible.

Hoffmann se leva, ne sentant plus son coeur dans sa poitrine; il se mit
 courir aprs la charrette comme les autres, ombre nouvelle ajoute 
cette procession de spectres qui faisaient la dernire escorte d'une
favorite royale.

Madame Du Barry, le voyant, cria encore:

--La vie! la vie!... je donne tout mon bien  la nation! Monsieur!...
sauvez-moi!

Oh! pensa le jeune homme, elle m'a parl! Pauvre femme, dont les
regards ont valu si cher, dont les paroles n'avaient pas de prix: elle
m'a parl.

Il s'arrta. La charrette venait d'atteindre la place de la Rvolution.
Dans l'ombre paissie par une pluie froide, Hoffmann ne distinguait plus
que deux silhouettes: l'une blanche, c'tait celle de la victime,
l'autre rouge, c'tait l'chafaud.

Il vit les bourreaux traner la robe blanche sur l'escalier. Il vit
cette forme tourmente se cambrer pour la rsistance, puis soudain, au
milieu de ses horribles cris, la pauvre femme perdit l'quilibre et
tomba sur la bascule.

Hoffmann l'entendit crier: Grce, monsieur le bourreau, encore une
minute, monsieur le bourreau.... Et ce fut tout, le couteau tomba,
lanant un clair fauve.

Hoffmann s'en alla rouler dans le foss qui borde la place.

C'tait un beau tableau pour un artiste qui venait en France chercher
des impressions et des ides.

Dieu venait de lui montrer le trop cruel chtiment de celle qui avait
contribu  perdre la monarchie.

Cette lche mort de la Du Barry lui parut l'absolution de la pauvre
femme. Elle n'avait donc jamais eu d'orgueil, puisqu'elle ne savait mme
pas mourir! Savoir mourir, hlas! en ce temps-l ce fut la vertu suprme
de ceux qui n'avaient jamais connu le vice.

Hoffmann rflchit ce jour-l que, s'il tait venu en France pour voir
des choses extraordinaires, son voyage n'tait pas manqu.

Alors, un peu consol par la philosophie de l'histoire:

Il reste le thtre, se dit-il, allons au thtre. Je sais bien
qu'aprs l'actrice que je viens de voir, celles de l'Opra ou de la
tragdie ne me feront pas d'effet, mais je serai indulgent. Il ne faut
pas trop demander  des femmes qui ne meurent que pour rire.

Seulement, je vais tcher de bien reconnatre cette place pour n'y plus
jamais passer de ma vie.




CHAPITRE IX.

Le jugement de Pris.


Hoffmann tait l'homme des transitions brusques. Aprs la place de la
Rvolution et le peuple tumultueux group autour d'un chafaud, le ciel
sombre et le sang, il lui fallait l'clat des lustres, la foule joyeuse,
les fleurs, la vie enfin. Il n'tait pas bien sr que le spectacle
auquel il avait assist s'effacerait de sa pense par ce moyen, mais il
voulait au moins donner une distraction  ses yeux, et se prouver qu'il
y avait encore dans le monde des gens qui vivaient et qui riaient.

Il s'achemina donc vers l'Opra; mais il y arriva sans savoir comment il
y tait arriv. Sa dtermination avait march devant lui, et il l'avait
suivie comme un aveugle suit son chien, tandis que son esprit voyageait
dans un chemin oppos,  travers des impressions toutes contraires.

Comme sur la place de la Rvolution, il y avait foule sur le boulevard
o se trouvait  cette poque le thtre de l'Opra, l o est
aujourd'hui le thtre de la Porte-Saint-Martin.

Hoffmann s'arrta devant cette foule et regarda l'affiche.

On jouait _le Jugement de Pris_, ballet-pantomime en trois actes, de M.
Gardel jeune, fils du matre de danse de Marie-Antoinette, et qui devint
plus tard matre des ballets de l'empereur.

--_Le Jugement de Pris_, murmura le pote en regardant fixement
l'affiche comme pour se graver dans l'esprit,  l'aide des yeux et de
l'oue, la signification de ces trois mots, _Le Jugement de Pris_!

Et il avait beau rpter les syllabes qui composaient le titre du
ballet, elles lui paraissaient vides de sens, tant sa pense avait de
peine  rejeter les souvenirs terribles dont elle tait pleine, pour
donner place  l'oeuvre emprunte par M. Gardel jeune  l'_Iliade_
d'Homre.

Quelle trange poque que cette poque, o, dans une mme journe, on
pouvait voir condamner le matin, voir excuter  quatre heures, voir
danser le soir, et o l'on courait la chance d'tre arrt soi-mme en
revenant de toutes ces motions!

Hoffmann comprit que, si un autre que lui ne lui disait pas ce qu'on
jouait, il ne parviendrait pas  le savoir, et que peut-tre il
deviendrait fou devant cette affiche.

Il s'approcha donc d'un gros monsieur qui faisait queue avec sa femme,
car de tout temps les gros hommes ont eu la manie de faire queue avec
leur femme, et il lui dit:

--Monsieur, que joue-t-on ce soir?

--Vous le voyez bien sur l'affiche, monsieur, rpondit le gros homme; on
joue _Le Jugement de Pris._

--Le Jugement de Pris... rpta Hoffmann. Ah! oui, le jugement de
Pris, je sais ce que c'est.

Le gros monsieur regarda cet trange questionneur, et leva les paules
avec l'air du plus profond mpris pour ce jeune homme qui, dans ce temps
tout mythologique, avait pu oublier un instant ce que c'tait que le
jugement de Pris.

--Voulez-vous l'explication du ballet, citoyen? dit un marchand de
livrets en s'approchant d'Hoffmann.

--Oui, donnez!

C'tait pour notre hros une preuve de plus qu'il allait au spectacle,
et il en avait besoin.

Il ouvrit le livret et jeta les yeux dessus.

Ce livret tait coquettement imprim sur beau papier blanc, et enrichi
d'un avant-propos de l'auteur.

Quelle chose merveilleuse que l'homme! pensa Hoffmann en regardant les
quelques lignes de cet avant-propos, lignes qu'il n'avait pas encore
lues, mais qu'il allait lire, et comme, tout en faisant partie de la
masse commune des hommes, il marche seul, goste et indiffrent, dans
le chemin de ses intrts et de ses ambitions! Ainsi, voici un homme, M.
Gardel jeune, qui a fait reprsenter ce ballet le 5 mars 1793,
c'est--dire six semaines aprs un des plus grands vnements du monde;
eh bien! le jour o ce ballet a t reprsent, il a eu des motions
particulires dans les motions gnrales; le coeur lui a battu quand on
a applaudi; et si, en ce moment, on tait venu lui parler de cet
vnement qui branlait encore le monde, et qu'on lui et nomm le roi
Louis XVI, il se ft cri: Louis XVI, de qui voulez-vous parler? Puis,
comme si,  partir du jour o il avait livr son ballet au public, la
terre entire n'et plus d tre proccupe que de cet vnement
chorgraphique, il a fait un avant-propos  l'explication de sa
pantomime. Eh bien! lisons-le, son avant-propos, et voyons si, en
cachant la date du jour o il a t crit, j'y retrouverai la trace des
choses au milieu desquelles il venait au jour.

Hoffmann s'accouda  la balustrade du thtre, et voici ce qu'il lut.

J'ai toujours remarqu dans les ballets d'action que les effets de
dcorations et les divertissements varis et agrables taient ce qui
attirait le plus la foule et les vifs applaudissements.

Il faut avouer que voil un homme qui a fait l une remarque curieuse,
pensa Hoffmann, sans pouvoir s'empcher de sourire  la lecture de cette
premire navet. Comment! il a remarqu que ce qui attire dans les
ballets, ce sont les effets de dcorations et les divertissements varis
et agrables. Comme cela est poli pour MM. Haydn, Pleyel et Mhul, qui
ont fait la musique du _Jugement de Pris_! Continuons.

D'aprs cette remarque, j'ai cherch un sujet qui pt se plier  faire
valoir les grands talents que l'Opra de Paris seul possde en danse, et
qui me permt d'tendre les ides que le hasard pourrait m'offrir.
L'histoire potique est le train inpuisable que le matre de ballet
doit cultiver; ce terrain n'est pas sans pines; mais il faut savoir les
carter pour cueillir la rose.

--Ah! par exemple! voil une phrase  mettre dans un cadre d'or! s'cria
Hoffmann. Il n'y a qu'en France qu'on crive ces choses-l.

Et il se mit  regarder le livret, s'apprtant  continuer cette
intressante lecture qui commenait  l'gayer; mais son esprit,
dtourn de sa vritable proccupation, y revenait peu  peu; les
caractres se brouillrent sous les yeux du rveur, il laissa tomber la
main qui tenait _Le Jugement de Pris_, il fixa les yeux sur la terre,
et murmura:

--Pauvre femme!

C'tait l'ombre de madame Du Barry qui passait encore une fois dans le
souvenir du jeune homme. Alors il secoua la tte comme pour en chasser
violemment les sombres ralits, et, mettant dans sa poche le livret de
M. Gardel jeune, il prit une place et entra dans le thtre.

La salle tait comble et ruisselante de fleurs, de pierreries, de soie
et d'paules nues. Un immense bourdonnement, bourdonnement de femmes
parfumes, de propos frivoles, semblable au bruit que feraient un
millier de mouches volant dans une bote de papier, et plein de ces mots
qui laissent dans l'esprit la mme trace que les ailes des papillons aux
doigts des enfants qui les prennent et qui, deux minutes aprs, ne
sachant plus qu'en faire, lvent les mains en l'air et leur rendent la
libert.

Hoffmann prit une place  l'orchestre et, domin par l'atmosphre
ardente de la salle, il parvint  croire un instant qu'il y tait depuis
le matin, et que ce sombre dcs que regardait sans cesse sa pense
tait un cauchemar et non pas une ralit. Alors sa mmoire, qui, comme
la mmoire de tous les hommes, avait deux verres rflecteurs, l'un dans
le coeur, l'autre dans l'esprit, se tourna insensiblement, et par la
gradation naturelle des impressions joyeuses, vers cette douce jeune
fille qu'il avait laisse l-bas et dont il sentait le mdaillon battre,
comme un autre coeur, contre les battements du sien. Il regarda toutes
les femmes qui l'entouraient, toutes ces blanches paules, tous ces
cheveux blonds et bruns, tous ces bras souples, toutes ces mains jouant
avec les branches d'un ventail ou ajustant coquettement les fleurs
d'une coiffure, et il se sourit  lui-mme en prononant le nom
d'Antonia, comme si ce nom et suffi pour faire disparatre toute
comparaison entre celle qui le portait et les femmes qui se trouvaient
l, et pour le transporter dans un monde de souvenirs mille fois plus
charmants que toutes ces ralits, si belles qu'elles fussent. Puis,
comme si ce n'et point t assez, comme s'il et eu  craindre que le
portrait, qu' travers la distance lui retraait sa pense, ne s'effat
dans l'idal par o il lui apparaissait, Hoffmann glissa doucement la
main dans sa poitrine, y saisit le mdaillon comme une fille craintive
saisit un oiseau dans un nid, et aprs s'tre assur que nul ne pouvait
le voir, et ternir d'un regard la douce image qu'il prenait dans sa
main, il amena doucement le portrait de la jeune fille, le monta  la
hauteur de ses yeux, l'adora un instant du regard, puis, aprs l'avoir
pos pieusement sur ses lvres, il le cacha de nouveau tout prs de son
coeur, sans que personne pt deviner la joie que venait d'avoir, en
faisant le mouvement d'un homme qui met la main dans son gilet, ce jeune
spectateur aux cheveux noirs et au teint ple.

En ce moment on donnait le signal, et les premires notes de l'ouverture
commencrent  courir gaiement dans l'orchestre, comme des pinsons
querelleurs dans un bosquet.

Hoffmann s'assit, et tchant de redevenir un homme comme tout le monde,
c'est--dire un spectateur attentif, il ouvrit ses deux oreilles  la
musique.

Mais, au bout de cinq minutes, il n'coutait plus et ne voulait plus
entendre: ce n'tait pas avec cette musique-l qu'on fixait l'attention
d'Hoffmann, d'autant plus qu'il l'entendait deux fois, vu qu'un voisin,
habitu sans doute de l'Opra, et admirateur de MM. Haydn, Pleyel et
Mhul, accompagnait d'une petite voix en demi-ton de fausset, et avec
une exactitude parfaite, les diffrentes mlodies de ces messieurs. Le
dilettante joignait  cet accompagnement de la bouche un autre
accompagnement des doigts, en frappant en mesure avec une charmante
dextrit, ses ongles longs et effils sur la tabatire qu'il tenait
dans sa main gauche.

Hoffmann, avec cette habitude de curiosit qui est naturellement la
premire qualit de tous les observateurs, se mit  examiner ce
personnage qui se faisait un orchestre particulier greff sur
l'orchestre gnral.

En vrit, le personnage mritait l'examen.

Figurez-vous un petit homme portant habit, gilet et culotte noirs,
chemise et cravate blanches, mais d'un blanc plus que blanc, presque
aussi fatigant pour les yeux que le reflet argent de la neige. Mettez
sur la moiti des mains de ce petit homme, mains maigres, transparentes
comme la cire et se dtachant sur la culotte noire comme si elles
eussent t intrieurement claires, mettez des manchettes de fine
batiste, plisses avec le plus grand soin, et souples comme des feuilles
de lis, et vous aurez l'ensemble du corps. Regardez la tte, maintenant,
et regardez-la comme faisait Hoffmann, c'est--dire avec une curiosit
mle d'tonnement. Figurez-vous un visage de forme ovale, au front poli
comme l'ivoire, aux cheveux rares et fauves ayant pouss de distance en
distance comme des touffes de buisson dans une plaine. Supprimez les
sourcils, et, au-dessous de la place o ils devraient tre, faites deux
trous, dans lesquels vous mettrez un oeil froid comme du verre, presque
toujours fixe, et qu'on croirait d'autant plus volontiers inanim qu'on
chercherait vainement en eux le point lumineux que Dieu a mis dans
l'oeil comme une tincelle de foyer de la vie. Ces yeux sont bleus comme
le saphir, sans douceur, sans duret. Ils voient, cela est certain, mais
ils ne regardent pas. Un nez sec, mince, long et pointu, une bouche
petite, aux lvres entrouvertes sur des dents non pas blanches, mais de
la mme couleur cireuse que la peau, comme si elles eussent reu une
lgre infiltration de sang ple et s'en fussent colores, un menton
pointu, ras avec le plus grand soin, des pommettes saillantes, des
joues creuses chacune par une cavit  y mettre une noix, tels taient
les traits caractristiques du spectateur voisin d'Hoffmann.

Cet homme pouvait aussi bien avoir cinquante ou trente ans. Il en et eu
quatre-vingts que la chose n'et pas t extraordinaire; il n'en et eu
que douze que ce n'et pas t bien invraisemblable. Il semblait qu'il
et d venir au monde tel qu'il tait. Il n'avait sans doute jamais t
plus jeune, et il tait possible qu'il part plus vieux.

Il tait probable qu'en touchant sa peau on et prouv la mme
sensation de froid qu'en touchant la peau d'un serpent ou d'un mort.

Mais, par exemple, il aimait bien la musique.

De temps  autre, sa bouche s'cartait un peu plus sous une pression de
volupt mlophile, et trois petits plis, identiquement les mmes de
chaque ct, dcrivaient un demi-cercle  l'extrmit de ses lvres, et
y restaient imprims pendant cinq minutes, puis ils s'effaaient
graduellement comme les ronds que fait une pierre qui tombe dans l'eau
et qui vont s'largissant toujours jusqu' ce qu'ils se confondent tout
 fait avec la surface.

Hoffmann ne se lassait pas de regarder cet homme, qui se sentait
examin, mais qui n'en bougeait pas plus pour cela. Cette immobilit
tait telle, que notre pote, qui avait dj,  cette poque, le germe
de l'imagination qui devait enfanter _Copplius_, appuya ses deux mains
sur le dossier de la stalle qui tait devant lui, pencha son corps en
avant, et, tournant la tte  droite, essaya de voir de face celui qu'il
n'avait encore vu que de profil.

Le petit homme regarda Hoffmann sans tonnement, lui sourit, lui fit un
petit salut amical, et continua de fixer les yeux sur le mme point,
point invisible pour tout autre que pour lui, et d'accompagner
l'orchestre.

--C'est trange! fit Hoffmann en se rasseyant, j'aurais pari qu'il ne
vivait pas.

Et comme si, quoiqu'il et vu remuer la tte de son voisin, le jeune
homme n'et pas t bien convaincu que le reste du corps tait anim, il
jeta de nouveau les yeux sur les mains de ce personnage. Une chose le
frappa alors, c'est que sur la tabatire sur laquelle jouaient ces
mains, tabatire d'bne, brillait une petite tte de mort en diamants.

Tout, ce jour-l, devait prendre des teintes fantastiques aux yeux
d'Hoffmann; mais il tait rsolu  en venir  ses fins, et, se penchant
en bas comme il s'tait pench en avant, il colla ses yeux sur cette
tabatire au point que ses lvres touchaient presque les mains de celui
qui la tenait.

L'homme ainsi examin, voyant que sa tabatire tait d'un si grand
intrt pour son voisin, la lui passa silencieusement, afin qu'il pt la
regarder tout  son aise.

Hoffmann la prit, la tourna et la retourna vingt fois, puis il l'ouvrit.

Il y avait du tabac dedans!




CHAPITRE X.

Arsne.


Aprs avoir examin la tabatire avec la plus grande attention, Hoffmann
la rendit  son propritaire en le remerciant, d'un signe silencieux de
la tte, auquel le propritaire rpondit par un signe aussi courtois,
mais, s'il est possible, plus silencieux encore.

Voyons maintenant s'il parle, se demanda Hoffmann, et se tournant vers
son voisin, il lui dit:

--Je vous prie d'excuser mon indiscrtion, monsieur, mais cette petite
tte de mort en diamants qui orne votre tabatire m'avait tonn tout
d'abord, car c'est un ornement rare sur une bote  tabac.

--En effet, je crois que c'est la seule qu'on ait faite, rpliqua
l'inconnu d'une voix mtallique, et dont les sons imitaient assez le
bruit des pices d'argent qu'on empile les unes sur les autres; elle me
vient d'hritiers reconnaissants dont j'avais soign le pre.

--Vous tes mdecin?

--Oui, monsieur.

--Et vous aviez guri le pre de ces jeunes gens?

--Au contraire, monsieur, nous avons eu le malheur de le perdre.

--Je m'explique le mot reconnaissance.

Le mdecin se mit  rire.

Ses rponses ne l'empchaient pas de fredonner toujours, et, tout en
fredonnant:

--Oui, reprit-il, je crois bien que j'ai tu ce vieillard.

--Comment tu?

--J'ai fait sur lui l'essai d'un remde nouveau. Oh! mon Dieu! au bout
d'une heure il tait mort. C'est vraiment fort drle.

Et il se remit  chantonner.

--Vous paraissez aimer la musique, monsieur? demanda Hoffmann.

--Celle-ci surtout; oui, monsieur.

Diable! pensa Hoffmann, voil un homme qui se trompe en musique comme
en mdecine.

En ce moment on leva la toile.

L'trange docteur huma une prise de tabac, et s'adossa le plus
commodment possible dans sa stalle, comme un homme qui ne veut rien
perdre du spectacle auquel il va assister.

Cependant, il dit  Hoffmann, comme par rflexion:

--Vous tes allemand, monsieur?

--En effet.

--J'ai reconnu votre pays  votre accent. Beau pays, vilain accent.

Hoffmann s'inclina devant cette phrase faite d'une moiti de compliment
et d'une moiti de critique.

--Et vous tes venu en France, pourquoi?

--Pour voir.

--Et qu'est-ce que vous avez dj vu?

--J'ai vu guillotiner, monsieur.

--tiez-vous aujourd'hui  la place de la Rvolution?

--J'y tais.

--Alors vous avez assist  la mort de madame Du Barry?

--Oui, fit Hoffmann avec un soupir.

--Je l'ai beaucoup connue, continua le docteur avec un regard
confidentiel, et qui poussait le mot _connue_ jusqu'au bout de sa
signification. C'tait une belle fille, ma foi!

--Est-ce que vous l'avez soigne aussi?

--Non, mais j'ai soign son Noir, Zamore.

--Le misrable! on m'a dit que c'est lui qui a dnonc sa matresse.

--En effet, il tait fort patriote, ce petit ngrillon.

--Vous auriez bien d faire de lui ce que vous avez fait du vieillard,
vous savez, du vieillard  la tabatire.

-- quoi bon? il n'avait point d'hritiers, lui.

Et le rire du docteur tinta de nouveau.

--Et vous, monsieur, vous n'assistiez pas  cette excution tantt?
reprit Hoffmann, qui se sentait pris d'un irrsistible besoin de parler
de la pauvre crature dont l'image sanglante ne le quittait pas.

--Non. tait-elle maigrie?

--Qui?

--La comtesse.

--Je ne puis vous le dire, monsieur.

--Pourquoi cela?

--Parce que je l'ai vue pour la premire fois sur la charrette.

--Tant pis. J'aurais voulu le savoir, car, moi, je l'avais connue trs
grasse; mais demain j'irai voir son corps. Ah! tenez, regardez cela.

Et en mme temps le mdecin montrait la scne o, en ce moment, M.
Vestris, qui jouait le rle de Pris, apparaissait sur le mont Ida, et
faisait toutes sortes de marivaudages avec la nymphe OEnone.

Hoffmann regarda ce que lui montrait son voisin mais aprs s'tre assur
que ce sombre mdecin tait rellement attentif  la scne, et que ce
qu'il venait d'entendre et de dire n'avait laiss aucune trace dans son
esprit:

Cela serait curieux de voir pleurer cet homme-l, se dit Hoffmann.

--Connaissez-vous le sujet de la pice? reprit le docteur, aprs un
silence de quelques minutes.

--Non, monsieur.

--Oh! c'est trs intressant. Il y a mme des situations touchantes. Un
de mes amis et moi, nous avions l'autre fois les larmes aux yeux.

--Un de mes amis, murmura le pote; qu'est-ce que cela peut tre que
l'ami de cet homme-l? Cela doit tre un fossoyeur.

--Ah! bravo! bravo! Vestris, criota le petit homme en tapotant dans ses
mains.

Le mdecin avait choisi pour manifester son admiration le moment o
Pris, comme le disait le livre qu'Hoffmann avait achet  la porte,
saisit son javelot et vole au secours des pasteurs qui fuient pouvants
devant un lion terrible.

--Je ne suis pas curieux, mais j'aurais voulu voir le lion.

Ainsi se terminait le premier acte.

Alors le docteur se leva, se retourna, s'adossa  la stalle place
devant la sienne, et substituant une petite lorgnette  sa tabatire, il
commena  lorgner les femmes qui composaient la salle.

Hoffmann suivait machinalement la direction de la lorgnette, et il
remarquait avec tonnement que la personne sur qui elle se fixait
tressaillait instantanment et tournait aussitt les yeux vers celui qui
la lorgnait, et cela comme si elle y et t contrainte par une force
invisible. Elle gardait cette position jusqu' ce que le docteur cesst
de la lorgner.

--Est-ce que cette lorgnette vous vient encore d'un hritier, monsieur?
demanda Hoffmann.

--Non, elle me vient de M. de Voltaire.

--Vous l'avez donc connu aussi?

--Beaucoup, nous tions trs lis.

--Vous tiez son mdecin?

--Il ne croyait pas  la mdecine. Il est vrai qu'il ne croyait pas 
grand-chose.

--Est-il vrai qu'il soit mort en se confessant?

--Lui, monsieur, lui! Arouet! allons donc! non seulement il ne s'est pas
confess, mais encore il a joliment reu le prtre qui tait venu
l'assister. Je puis vous en parler savamment, j'tais l.

--Que s'est-il donc pass?

--Arouet allait mourir; Tersac, son cur, arrive et lui dit tout
d'abord, comme un homme qui n'a pas de temps  perdre: Monsieur,
reconnaissez-vous la trinit de Jsus-Christ?

--Monsieur, laissez-moi mourir tranquille, je vous prie, lui rpond
Voltaire.

--Cependant, monsieur, continue Tersac, il importe que je sache si vous
reconnaissez Jsus-Christ comme fils de Dieu.

--Au nom du diable! s'crie Voltaire, ne me parlez plus de cet homme-l.
Et, runissant le peu de force qui lui restait, il flanque un coup de
poing sur la tte du cur, et il meurt. Ai-je ri, mon Dieu! ai-je ri!

--En effet, c'tait risible, fit Hoffmann d'une voix ddaigneuse, et
c'est bien ainsi que devait mourir l'auteur de _La Pucelle_.

--Ah oui, _La Pucelle_! s'cria l'homme noir, quel chef d'oeuvre!
monsieur, quelle admirable chose! Je ne connais qu'un livre qui puisse
rivaliser avec celui-l.

--Lequel?

--_Justine_, de M. de Sade; connaissez-vous _Justine_?

--Non, monsieur.

--Et le marquis de Sade?

--Pas davantage.

--Voyez-vous, monsieur, reprit le docteur avec enthousiasme, _Justine_,
c'est tout ce qu'on peut lire de plus immoral, c'est du Crbillon fils
tout nu, c'est merveilleux. J'ai soign une jeune fille qui l'avait lu.

--Et elle est morte comme votre vieillard?

--Oui, monsieur, mais elle est morte bien heureuse.

Et l'oeil du mdecin ptilla d'aise au souvenir des causes de cette
mort.

On donna le signal du second acte. Hoffmann n'en fut pas fch, son
voisin l'effrayait.

--Ah! fit le docteur en s'asseyant, et avec un sourire de satisfaction,
nous allons voir Arsne.

--Qui est-ce, Arsne?

--Vous ne la connaissez pas?

--Non, monsieur.

--Ah a! vous ne connaissez donc rien, jeune homme? Arsne, c'est
Arsne, c'est tout dire; d'ailleurs, vous allez voir.

Et, avant que l'orchestre et donn une note, le mdecin avait
recommenc  fredonner l'introduction du second acte.

La toile se leva.

Le thtre reprsentait un berceau de fleurs et de verdure, que
traversait un ruisseau qui prenait sa source au pied d'un rocher.

Hoffmann laissa tomber sa tte dans sa main.

Dcidment, ce qu'il voyait, ce qu'il entendait ne pouvait parvenir  le
distraire de la douloureuse pense et du lugubre souvenir qui l'avaient
amen l o il tait.

Qu'est-ce que cela et chang? pensa-t-il en rentrant brusquement dans
les impressions de la journe, qu'est-ce que cela et chang dans le
monde, si l'on et laiss vivre cette malheureuse femme? Quel mal cela
aurait-il fait si ce coeur et continu de battre, cette bouche de
respirer? Quel malheur en ft-il advenu? Pourquoi interrompre
brusquement tout cela? De quel droit arrter la vie au milieu de son
lan? Elle serait bien au milieu de toutes ces femmes, tandis qu' cette
heure son pauvre corps, le corps qui fut aim d'un roi, gt dans la boue
d'un cimetire, sans fleurs, sans croix, sans tte. Comme elle criait,
mon Dieu! comme elle criait! Puis tout  coup....

Hoffmann cacha son front dans ses mains.

Qu'est-ce que je fais ici, moi? se dit-il; oh! je vais m'en aller.

Et il allait peut-tre s'en aller en effet, quand, en relevant la tte,
il vit sur la scne une danseuse qui n'avait pas paru au premier acte,
et que la salle entire regardait danser sans faire un mouvement, sans
exhaler un souffle.

--Oh! que cette femme est belle! s'cria Hoffmann assez haut pour que
ses voisins et la danseuse mme l'entendissent.

Celle qui avait veill cette admiration subite regarda le jeune homme
qui avait, malgr lui, pouss cette exclamation, et Hoffmann crut
qu'elle le remerciait du regard.

Il rougit et tressaillit comme s'il et t touch par de l'tincelle
lectrique.

Arsne, car c'tait elle, c'est--dire cette danseuse dont le petit
vieillard avait prononc le nom, Arsne tait rellement une bien
admirable crature, et d'une beaut qui n'avait rien de la beaut
traditionnelle.

Elle tait grande, admirablement faite, et d'une pleur transparente
sous le rouge qui couvrait ses joues. Ses pieds taient tout petits, et
quand elle retombait sur le parquet du thtre, on et dit que la pointe
de son pied reposait sur un nuage car on n'entendait pas le plus petit
bruit. Sa taille tait si mince, si souple, qu'une couleuvre ne se ft
pas retourne sur elle-mme comme cette femme le faisait. Chaque fois
que, se cambrant, elle se penchait en arrire, on pouvait croire que son
corset allait clater, et l'on devinait, dans l'nergie de sa danse et
dans l'assurance de son corps, et la certitude d'une beaut complte et
cette ardente nature qui, comme celle de la Messaline antique, peut tre
quelquefois lasse, mais jamais assouvie. Elle ne souriait pas comme
sourient ordinairement les danseuses, ses lvres de pourpre ne
s'entrouvraient presque jamais, non pas qu'elles eussent de vilaines
dents  cacher, non, car, dans le sourire qu'elle avait adress 
Hoffmann quand il l'avait si navement admire tout haut, notre pote
avait pu voir une double range de perles si blanches, si pures, qu'elle
les cachait sans doute derrire ses lvres pour que l'air ne les ternt
point. Dans ses cheveux noirs et luisants, avec des reflets bleus,
s'enroulaient de larges feuilles d'acanthe, et se suspendaient des
grappes de raisin dont l'ombre courait sur ses paules nues. Quant aux
yeux, ils taient grands, limpides, noirs, brillants,  ce point qu'ils
clairaient tout autour d'eux, et qu'et-elle dans dans la nuit, Arsne
et illumin la place o elle et dans. Ce qui ajoutait encore 
l'originalit de cette fille, c'est que, sans raison aucune, elle
portait dans ce rle de nymphe, car elle jouait ou plutt elle dansait
une nymphe, elle portait, disons-nous, un petit collier de velours noir,
ferm par une boucle, ou, du moins, par un objet qui paraissait avoir la
forme d'une boucle, et qui, fait en diamants, jetait des feux
blouissants.

Le mdecin regardait cette femme de tous ses yeux, et son me, l'me
qu'il pouvait avoir, semblait suspendue au vol de la jeune femme. Il est
bien vident que, tant qu'elle dansait, il ne respirait pas.

Alors Hoffmann put remarquer une chose curieuse: qu'elle allt  droite,
 gauche, en arrire ou en avant, jamais les yeux d'Arsne ne quittaient
la ligne des yeux du docteur et une visible corrlation tait tablie
entre les deux regards. Bien plus, Hoffmann voyait trs distinctement
les rayons que jetait la boucle du collier d'Arsne et ceux que jetait
la tte de mort du docteur se rencontrer  moiti chemin dans une ligne
droite, se heurter, se repousser et rejaillir en une mme gerbe faite de
milliers d'tincelles blanches, rouges et or.

--Voulez-vous me prter votre lorgnette, monsieur? dit Hoffmann,
haletant et sans dtourner la tte, car il lui tait impossible  lui
aussi de cesser de regarder Arsne.

Le docteur tendit la main vers Hoffmann sans faire le moindre mouvement
de la tte, si bien que les mains des deux spectateurs se cherchrent
quelques instants dans le vide avant de se rencontrer.

Hoffmann saisit enfin la lorgnette et y colla ses yeux.

--C'est trange, murmura-t-il.

--Quoi donc? demanda le docteur.

--Rien, rien, reprit Hoffmann qui voulait donner toute son attention 
ce qu'il voyait; en ralit ce qu'il voyait tait trange.

La lorgnette rapprochait tellement les objets  ses yeux, que deux ou
trois fois Hoffmann tendit la main, croyant saisir Arsne qui ne
paraissait plus tre au bout du verre qui la refltait, mais bien entre
les deux verres de la lorgnette. Notre Allemand ne perdait donc aucun
dtail de la beaut de la danseuse, et ses regards, dj si brillants de
loin, entouraient son front d'un cercle de feu, et faisaient bouillir le
sang dans les veines de ses tempes.

L'me du jeune homme faisait un effroyable bruit dans son corps.

--Quelle est cette femme? dit-il d'une voix faible sans quitter la
lorgnette et sans remuer.

--C'est Arsne, je vous l'ai dj dit, rpliqua le docteur, dont les
lvres seules semblaient vivantes et dont le regard immobile tait riv
 la danseuse.

--Cette femme a un amant, sans doute?

--Quoi?

--Qu'elle aime?

--On le dit.

--Et il est riche?

--Trs riche.

--Qui est-ce?

--Regardez  gauche dans l'avant-scne du rez-de-chausse.

--Je ne puis pas tourner la tte.

--Faites un effort.

Hoffmann fit un effort si douloureux, qu'il poussa un cri, comme si les
nerfs de son cou taient devenus de marbre et se fussent briss dans ce
moment.

Il regarda dans l'avant-scne indique.

Dans cette avant-scne il n'y avait qu'un homme, mais, cet homme,
accroupi comme un lion sur la balustrade de velours, semblait  lui seul
remplir cette avant-scne.

C'tait un homme de trente-deux ou trente-trois ans, au visage labour
par les passions; on et dit que, non pas la petite vrole, mais
l'ruption d'un volcan avait creus les valles dont les profondeurs
s'entrecroisaient sur cette chair toute bouleverse; ses yeux avaient d
tre petits, mais ils s'taient ouverts par une espce de dchirement de
l'me; tantt ils taient atones et vides comme un cratre teint,
tantt ils versaient des flammes comme un cratre rayonnant. Il
n'applaudissait pas en rapprochant ses mains l'une de l'autre, il
applaudissait en frappant sur la balustrade, et,  chaque
applaudissement, il semblait branler la salle.

--Oh! fit Hoffmann, est-ce un homme que je vois l?

--Oui, oui, c'est un homme, rpondit le petit homme noir; oui, c'est un
homme, et un fier homme mme.

--Comment s'appelle-t-il?

--Vous ne le connaissez pas?

--Mais non, je suis arriv hier seulement.

--Eh bien! c'est Danton.

--Danton! fit Hoffmann en tressaillant. Oh! oh! Et c'est l'amant
d'Arsne?

--C'est son amant.

--Et sans doute il l'aime?

-- la folie. Il est d'une jalousie froce.

Mais si intressant que ft Danton, Hoffmann avait dj report les yeux
sur Arsne, dont la danse silencieuse avait une apparence fantastique.

--Encore un renseignement, monsieur.

--Parlez.

--Quelle forme a l'agrafe qui ferme son collier?

--C'est une guillotine.

--Une guillotine!

--Oui. On en fait de charmantes, et toutes nos lgantes en portent au
moins une. Celle que porte Arsne, c'est Danton qui la lui a donne.

--Une guillotine, une guillotine au cou d'une danseuse! rpta Hoffmann,
qui sentait son cerveau se gonfler; une guillotine, pourquoi?...

Et notre Allemand, qu'on et pu prendre pour un fou, allongeait les bras
devant lui, comme pour saisir un corps, car, par un effet trange
d'optique, la distance qui le sparait d'Arsne disparaissait par
moments, et il lui semblait sentir l'haleine de la danseuse sur son
front, et entendre la brlante respiration de cette poitrine, dont les
seins,  moiti nus, se soulevaient comme sous une treinte de plaisir.
Hoffmann en tait  cet tat d'exaltation o l'on croit respirer du feu,
et o l'on craint que les sens ne fassent clater le corps.

--Assez! assez! disait-il.

Mais la danse continuait, et l'hallucination tait telle, que,
confondant ses deux impressions les plus fortes de la journe, l'esprit
d'Hoffmann mlait  cette scne le souvenir de la place de la
Rvolution, et que tantt il croyait voir madame Du Barry, ple et la
tte tranche, danser  la place d'Arsne, et tantt Arsne arriver en
dansant jusqu'au pied de la guillotine et jusqu'aux mains du bourreau.

Il se faisait dans l'imagination exalte du jeune homme un mlange de
fleurs et de sang, de danse et d'agonie, de vie et de mort.

Mais ce qui dominait tout cela, c'tait l'attraction lectrique qui le
poussait vers cette femme. Chaque fois que ces deux jambes fines
passaient devant ses yeux, chaque fois que cette jupe transparente se
soulevait un peu plus, un frmissement parcourait tout son tre, sa
lvre devenait sche, son haleine brlante, et le dsir entrait en lui
comme il entre dans un homme de vingt ans.

Dans cet tat, Hoffmann n'avait plus qu'un refuge, c'tait le portrait
d'Antonia, c'tait le mdaillon qu'il portait sur sa poitrine, c'tait
l'amour pur  opposer  l'amour sensuel; c'tait la force du chaste
souvenir  mettre en face de l'exigeante ralit.

Il saisit ce portrait et le porta  ses lvres; mais,  peine avait-il
fait ce mouvement, qu'il entendit le ricanement aigu de son voisin qui
le regardait d'un air railleur.

--Laissez-moi sortir, s'cria-t-il, laissez-moi sortir; je ne saurais
rester plus longtemps ici!

Et, semblable  un fou, il quitta l'orchestre, marchant sur les pieds,
heurtant les jambes des tranquilles spectateurs, qui maugraient contre
cet original  qui il prenait ainsi fantaisie de sortir au milieu d'un
ballet.




CHAPITRE XI.

La deuxime reprsentation du Jugement de Paris.


Mais l'lan d'Hoffmann ne le poussa pas bien loin. Au coin de la rue
Saint-Martin il s'arrta.

Sa poitrine tait haletante, son front ruisselant de sueur.

Il passa la main gauche sur son front, appuya sa main droite sur sa
poitrine et respira.

En ce moment on lui toucha sur l'paule.

Il tressaillit.

--Ah! pardieu, c'est lui! dit une voix.

Il se retourna et laissa chapper un cri.

C'tait son ami Zacharias Werner. Les deux jeunes gens se jetrent dans
les bras l'un de l'autre.

Puis ces deux questions se croisrent:

--Que faisais-tu l?

--O vas-tu?

--Je suis arriv d'hier, dit Hoffmann, j'ai vu guillotiner Mme Du Barry,
et, pour me distraire, je suis venu  l'Opra.

--Moi, je suis arriv depuis six mois, depuis cinq je vois guillotiner
tous les jours vingt ou vingt-cinq personnes, et, pour me distraire, je
vais au jeu.

--Ah!

--Viens-tu avec moi?

--Non, merci.

--Tu as tort, je suis en veine; avec ton bonheur habituel, tu ferais
fortune. Tu dois t'ennuyer horriblement  l'Opra, toi qui es habitu 
de la vraie musique; viens avec moi, je t'en ferai entendre.

--De la musique?

--Oui, celle de l'or; sans compter que l o je vais tous les plaisirs
sont runis: des femmes charmantes, des soupers dlicieux, un jeu
froce!

--Merci, mon ami, impossible! j'ai promis, mieux que cela, j'ai jur.

-- qui?

-- Antonia.

--Tu l'as donc vue?

--Je l'aime, mon ami, je l'adore.

--Ah! je comprends, c'est cela qui t'a retard, et tu lui as jur?...

--Je lui ai jur de ne pas jouer, et....

Hoffmann hsita.

--Et puis quoi encore?

--Et de lui rester fidle, balbutia-t-il.

--Alors il ne faut pas venir au 113.

--Qu'est-ce que le 113?

--C'est la maison dont je te parlais tout  l'heure; moi, comme je n'ai
rien jur, j'y vais. Adieu, Thodore.

--Adieu, Zacharias.

Et Werner s'loigna, tandis qu'Hoffmann demeurait clou  sa place.

Quand Werner fut  cent pas, Hoffmann se rappela qu'il avait oubli de
demander  Zacharias son adresse, et que la seule adresse que Zacharias
lui et donne, c'tait celle de la maison de jeu.

Mais cette adresse tait crite dans le cerveau d'Hoffmann comme sur la
porte de la maison fatale, en chiffres de feu!

Cependant ce qui venait de se passer avait un peu calm les remords
d'Hoffmann. La nature humaine est ainsi faite, toujours indulgente pour
soi, attendu que son indulgence c'est de l'gosme.

Il venait de sacrifier le jeu  Antonia, et il se croyait quitte de son
serment: oubliant que c'tait parce qu'il tait tout prt  manquer  la
moiti la plus importante de ce serment, qu'il tait l clou au coin du
boulevard et de la rue Saint-Martin.

Mais, je l'ai dit, sa rsistance  l'endroit de Werner lui avait donn
de l'indulgence  l'endroit d'Arsne. Il rsolut donc de prendre un
terme moyen, et, au lieu de rentrer dans la salle de l'Opra, action 
laquelle le poussait de toutes ses forces son dmon tentateur,
d'attendre  la porte des acteurs pour la voir sortir.

Cette porte des acteurs, Hoffmann connaissait trop la topographie des
thtres pour ne pas la trouver bientt. Il vit, rue de Bondy, un long
couloir clair  peine, sale et humide, dans lequel passaient, comme
des ombres, des hommes aux vtements sordides, et il comprit que c'tait
par cette porte qu'entraient et sortaient les pauvres mortels que le
rouge, le blanc, le bleu, la gaze, la soie et les paillettes
transformaient en dieux et desses.

Le temps s'coulait, la neige tombait, mais Hoffmann tait si agit par
cette trange apparition, qui avait quelque chose de surnaturel, qu'il
n'prouvait pas cette sensation de froid qui semblait poursuivre les
passants. Vainement condensait-il en vapeurs presque palpables le
souffle qui sortait de sa bouche, ses mains n'en restaient pas moins
brlantes et son front humide. Il y a plus: arrt contre la muraille,
il y tait rest immobile, les yeux fixs sur le corridor; de sorte que
la neige, qui allait toujours tombant en flocons plus pais, couvrait
lentement le jeune homme comme d'un linceul; et du jeune tudiant coiff
de sa casquette et vtu de la redingote allemande, faisait peu  peu une
statue de marbre. Enfin commencrent  sortir, par ce vomitoire, les
premiers librs par le spectacle, c'est--dire la garde de la soire,
puis les machinistes, puis tout ce monde sans nom qui vit du thtre,
puis les artistes mles, moins longs  s'habiller que les femmes, puis
enfin les femmes, puis enfin l belle danseuse, qu'Hoffmann reconnut non
seulement  son charmant visage, mais  ce souple mouvement de hanches
qui n'appartenait qu' elle, mais encore  ce petit collier de velours
qui serrait son col, et sur lequel tincelait l'trange bijou que la
Terreur venait de mettre  la mode.

 peine Arsne apparut-elle sur le seuil de la porte, qu'avant mme
qu'Hoffmann et le temps de faire un mouvement, une voiture s'avana
rapidement, la portire s'ouvrit, la jeune fille s'y lana aussi lgre
que si elle bondissait encore sur le thtre. Une ombre apparut 
travers les vitres, qu'Hoffmann crut reconnatre pour celle de l'homme
de l'avant-scne, laquelle ombre reut la belle nymphe dans ses bras;
puis, sans qu'aucune voix et eu besoin de dsigner un but au cocher, la
voiture s'loigna au galop.

Tout ce que nous venons de raconter en quinze ou vingt lignes s'tait
pass aussi rapidement que l'clair.

Hoffmann jeta une espce de cri en voyant fuir la voiture, se dtacha de
la muraille, pareil  une statue qui s'lance de sa niche, et, secouant
par le mouvement la neige dont il tait couvert, se mit  la poursuite
de la voiture.

Mais elle tait emporte par deux trop puissants chevaux, pour que le
jeune homme, si rapide que ft sa course irrflchie, pt les rejoindre.

Tant qu'elle suivit le boulevard, tout alla bien; tant qu'elle suivit
mme la rue de Bourbon-Villeneuve, qui venait d'tre dbaptise pour
prendre le nom de rue _Neuve-galit_, tout alla bien encore; mais,
arrive  la place des Victoires, devenue la place de la _Victoire
Nationale_, elle prit  droite, et disparut aux yeux d'Hoffmann.

N'tant plus soutenue ni par le bruit ni par la vue, la course du jeune
homme faiblit un instant. Il s'arrta au coin de la rue Neuve-Eustache,
s'appuya  la muraille pour reprendre haleine, puis, ne voyant plus
rien, n'entendant plus rien, il s'orienta, jugeant qu'il tait temps de
rentrer chez lui.

Ce ne fut pas chose facile pour Hoffmann que de se tirer de ce ddale de
rues, qui forment un rseau presque inextricable de la pointe
Saint-Eustache au quai de la Ferraille. Enfin, grce aux nombreuses
patrouilles qui circulaient dans les rues, grce  son passeport bien en
rgle, grce  la preuve qu'il n'tait arriv que la veille, preuve que
le visa de la barrire lui donnait la facilit de fournir, il obtint de
la milice citoyenne des renseignements si prcis, qu'il parvint 
regagner son htel et  retrouver sa petite chambre, o il s'enferma
seul en apparence, mais, en ralit, avec le souvenir ardent de ce qui
s'tait pass.

 partir de ce moment, Hoffmann fut minemment en proie  deux visions:
dont l'une s'effaait peu  peu, dont l'autre prenait peu  peu plus de
consistance.

La vision qui s'effaait, c'tait la figure ple et chevele de la Du
Barry, trane de la Conciergerie  la charrette et de la charrette 
l'chafaud.

La vision qui prenait de la ralit, c'tait la figure anime et
souriante de la belle danseuse, bondissant du fond du thtre  la
rampe, et tourbillonnant de la rampe  l'une et  l'autre avant-scne.

Hoffmann fit tous ses efforts pour se dbarrasser de cette vision. Il
tira ses pinceaux de sa malle et peignit; il tira son violon de sa bote
et joua du violon; il demanda une plume et de l'encre et fit des vers.
Mais ces vers qu'il composait, c'taient des vers  la louange d'Arsne;
cet air qu'il jouait, c'tait l'air sur lequel elle lui tait apparue,
et dont les notes bondissantes la soulevaient, comme si elles eussent eu
des ailes; enfin, les esquisses qu'il faisait, c'tait son portrait avec
ce mme collier de velours, trange ornement fix au cou d'Arsne par
une si trange agrafe.

Pendant toute la nuit, pendant toute la journe du lendemain, pendant
toute la nuit et toute la journe du surlendemain, Hoffmann ne vit
qu'une chose ou plutt que deux choses: c'tait, d'un ct, la
fantastique danseuse, et, de l'autre ct, le non moins fantastique
docteur. Il y avait entre ces deux tres une telle corrlation,
qu'Hoffmann ne comprenait pas l'un sans l'autre. Aussi n'tait-ce pas,
pendant cette hallucination qui lui offrait Arsne toujours bondissant
sur le thtre, l'orchestre qui bruissait  ses oreilles; non, c'tait
le petit chantonnement du docteur, c'tait le petit tambourinement de
ses doigts sur la tabatire d'bne; puis, de temps en temps, un clair
passait devant ses yeux, l'aveuglant d'tincelles jaillissantes; c'tait
le double rayon qui s'lanait de la tabatire du docteur et du collier
de la danseuse; c'tait l'attraction sympathique de cette guillotine de
diamants avec cette tte de mort en diamants; c'tait enfin la fixit
des yeux du mdecin qui semblaient  sa volont attirer et repousser la
charmante danseuse, comme l'oeil du serpent attire et repousse l'oiseau
qu'il fascine.

Vingt fois, cent fois, mille fois, l'ide s'tait prsente  Hoffmann
de retourner  l'Opra; mais, tant que l'heure n'tait pas venue,
Hoffmann s'tait bien promis de ne pas cder  la tentation; d'ailleurs,
cette tentation, il l'avait combattue de toutes manires, en ayant
recours  son mdaillon d'abord, puis ensuite en essayant d'crire 
Antonia; mais le portrait d'Antonia semblait avoir pris un visage si
triste, qu'Hoffmann refermait le mdaillon presque aussitt qu'il
l'avait ouvert; mais les premires lignes de chaque lettre qu'il
commenait taient si embarrasses, qu'il avait dchir dix lettres
avant d'tre au tiers de la premire page.

Enfin, ce fameux surlendemain s'coula; enfin l'ouverture du thtre
s'approcha; enfin sept heures sonnrent, et,  ce dernier appel,
Hoffmann, enlev comme malgr lui, descendit tout courant son escalier,
et s'lana dans la direction de la rue Saint-Martin.

Cette fois, en moins d'un quart d'heure, cette fois, sans avoir besoin
de demander son chemin  personne, cette fois, comme si un guide
invisible lui et montr sa route, en moins de dix minutes il arriva 
la porte de l'Opra.

Mais, chose singulire! cette porte, comme deux jours auparavant,
n'tait pas encombre de spectateurs, soit qu'un incident inconnu
d'Hoffmann et rendu le spectacle moins attrayant, soit que les
spectateurs fussent dj dans l'intrieur du thtre.

Hoffmann jeta son cu de six livres  la buraliste, reut son carton et
s'lana dans la salle.

Mais l'aspect de la salle tait bien chang. D'abord elle n'tait qu'
moiti pleine; puis,  la place de ces femmes charmantes, de ces hommes
lgants qu'il avait cru revoir, il ne vit que des femmes en casaquin et
des hommes en carmagnole; pas de bijoux, pas de fleurs, pas de seins nus
s'enflant et se dsenflant sous cette atmosphre voluptueuse des
thtres aristocratiques; des bonnets ronds et des bonnets rouges, le
tout orn d'normes cocardes nationales; des couleurs sombres dans les
vtements, un nuage triste sur les figures; puis, des deux cts de la
salle, deux bustes hideux, deux ttes grimaant, l'une le rire, l'autre
la douleur, les bustes de Voltaire et de Marat enfin.

Enfin,  l'avant-scne, un trou  peine clair, une ouverture sombre et
vide. La caverne toujours, mais plus de lion.

Il y avait  l'orchestre deux places vacantes  ct l'une de l'autre.
Hoffmann gagna l'une de ces deux places, c'tait celle qu'il avait
occupe. L'autre tait celle qu'avait occupe le docteur, mais, comme
nous l'avons dit, cette place tait vacante.

Le premier acte fut jou sans qu'Hoffmann fit attention  l'orchestre ou
s'occupt des acteurs.

Cet orchestre, il le connaissait et l'avait apprci  une premire
audition.

Ces acteurs lui importaient peu, il n'tait pas venu pour les voir, il
tait venu pour voir Arsne.

La toile se leva sur le second acte, et le ballet commena.

Toute l'intelligence, toute l'me, tout le coeur du jeune homme taient
suspendus.

Il attendait l'entre d'Arsne.

Tout  coup Hoffmann jeta un cri.

Ce n'tait plus Arsne qui remplissait le rle de Flore.

La femme qui apparaissait tait une femme trangre, une femme comme
toutes les femmes.

Toutes les fibres de ce corps haletant se dtendirent; Hoffmann
s'affaissa sur lui-mme en poussant un long soupir, et regarda autour de
lui.

Le petit homme noir tait  sa place; seulement il n'avait plus ses
boucles en diamants, ses bagues en diamants, sa tabatire  tte de mort
en diamants.

Ses boucles taient en cuivre, ses bagues en argent dor, sa tabatire
en argent mat. Il ne chantonnait plus, il ne battait plus la mesure.
Comment tait-il venu l? Hoffmann n'en savait rien: il ne l'avait ni vu
venir, ni senti passer.

--Oh! monsieur! s'cria Hoffmann.

--Dites citoyen, mon jeune ami, et mme tutoyez-moi... si c'est
possible, rpondit le petit homme noir, ou vous me ferez couper la tte
et  vous aussi.

--Mais o est-elle donc? demanda Hoffmann.

--Ah! voil.... O est-elle? Il parat que son tigre, qui ne la quitte
pas des yeux, s'est aperu qu'avant-hier elle a correspondu par signes
avec un jeune homme de l'orchestre. Il parat que ce jeune homme a couru
aprs la voiture; de sorte que depuis hier il a rompu l'engagement
d'Arsne, et qu'Arsne n'est plus au thtre.

--Et comment le directeur a-t-il souffert?...

--Mon jeune ami, le directeur tient  conserver sa tte sur ses paules,
quoique ce soit une assez vilaine tte; mais il prtend qu'il a
l'habitude de cette tte-l et qu'une autre plus belle ne reprendrait
peut-tre pas bouture.

--Ah! mon Dieu! voil donc pourquoi cette salle est si triste! s'cria
Hoffmann. Voil pourquoi il n'y a plus de fleurs, plus de diamants, plus
de bijoux! voil pourquoi vous n'avez plus vos boucles en diamants!
Voil pourquoi il y a, enfin, aux deux cts de la scne, au lieu des
bustes d'Apollon et de Terpsichore, ces deux affreux bustes! Pouah!

--Ah ! mais, que me dites-vous donc l, demanda le docteur, et o
avez-vous vu une salle telle que vous dites? O m'avez-vous vu des
bagues en diamants, des tabatires en diamants? o avez-vous vu enfin
les bustes d'Apollon et de Terpsichore? Mais il y a deux ans que les
fleurs ne fleurissent plus, que les diamants sont tourns en assignats,
et que les bijoux sont fondus sur l'autel de la patrie. Quant  moi,
Dieu merci! je n'ai jamais eu d'autres boucles que ces boucles de
cuivre, d'autres bagues que cette mchante bague de vermeil, et d'autre
tabatire que cette pauvre tabatire d'argent; pour les bustes d'Apollon
et de Terpsichore, ils y ont t autrefois, mais les amis de l'humanit
sont venus casser le buste d'Apollon et l'ont remplac par celui de
l'aptre Voltaire; mais les amis du peuple sont venus briser le buste de
Terpsichore et l'ont remplac par celui du dieu Marat.

--Oh! s'cria Hoffmann, c'est impossible. Je vous dis qu'avant-hier j'ai
vu une salle parfume de fleurs, resplendissante de riches costumes,
ruisselante de diamants, et des hommes lgants  la place de ces
harengres en casaquin et de ces goujats en carmagnole. Je vous dis que
vous aviez des boucles de diamants  vos souliers, des bagues en
diamants  vos doigts, une tte de mort en diamants sur votre tabatire;
je vous dis....

--Et moi, jeune homme,  mon tour, je vous dis, reprit le petit homme
noir, je vous dis qu'avant-hier elle tait l, je vous dis que sa
prsence illuminait tout, je vous dis que son souffle faisait natre les
roses, faisait reluire les bijoux, faisait tinceler les diamants de
votre imagination; je vous dis que vous l'aimez, jeune homme, et que
vous avez vu la salle  travers le prisme de votre amour. Arsne n'est
plus l, votre coeur est mort, vos yeux sont dsenchants, et vous voyez
du molleton, de l'indienne, du gros drap, des bonnets rouges, des mains
sales et des cheveux crasseux. Vous voyez enfin le monde tel qu'il est,
les choses telles qu'elles sont.

--Oh! mon Dieu! s'cria Hoffmann, en laissant tomber sa tte dans ses
mains, tout cela est-il vrai, et suis-je donc si prs de devenir fou?




CHAPITRE XII.

L'estaminet.


Hoffmann ne sortit de cette lthargie qu'en sentant une main se poser
sur son paule.

Il leva la tte. Tout tait noir et teint autour de lui: le thtre,
sans lumire, lui apparaissait comme le cadavre du thtre qu'il avait
vu vivant. Le soldat de garde s'y promenait seul et silencieux comme le
gardien de la mort; plus de lustres, plus d'orchestre, plus de rayon,
plus de bruit.

Une voix seulement qui marmottait  son oreille:

--Mais, citoyen, mais, citoyen, que faites-vous donc? vous tes 
l'Opra, citoyen; on dort ici, c'est vrai, mais on n'y couche pas.

Hoffmann regarda enfin du ct d'o venait la voix, et il vit une petite
vieille qui le tirait par le collet de sa redingote.

C'tait l'ouvreuse de l'orchestre, qui, ne connaissant pas les
intentions de ce spectateur obstin, ne voulait pas se retirer sans
l'avoir vu sortir devant elle.

Au reste, une fois tir de son sommeil, Hoffmann ne fit aucune
rsistance; il poussa un soupir et se leva en murmurant le mot:

--Arsne!

--Ah oui! Arsne, dit la petite vieille. Arsne! vous aussi, jeune
homme, vous en tes amoureux comme tout le monde. C'est une grande perte
pour l'Opra, surtout pour nous autres ouvreuses.

--Pour vous autres ouvreuses, demanda Hoffmann, heureux de se rattacher
 quelqu'un qui lui parlt de la danseuse, et comment donc est-ce une
perte pour vous qu'Arsne soit ou ne soit plus au thtre?

--Ah dame! c'est bien facile  comprendre cela: d'abord, toutes les fois
qu'elle dansait, elle faisait salle comble; alors c'tait un commerce de
tabourets, de chaises et de petits bancs;  l'Opra, tout se paye. On
payait les petits bancs, les chaises et les tabourets de supplment,
c'taient nos petits profits. Je dis petits profits, ajouta la vieille
d'un air malin, parce qu' ct de ceux-l, citoyen, vous comprenez, il
y avait les grands.

--Les grands profits?

--Oui.

Et la vieille cligna de l'oeil.

--Et quels taient les grands profits? voyons, ma bonne femme.

--Les grands profits venaient de ceux qui demandaient des renseignements
sur elle, qui voulaient savoir son adresse, qui lui faisaient passer des
billets. Il y avait prix pour tout, vous comprenez; tant pour les
renseignements, tant pour l'adresse, tant pour le poulet; on faisait son
petit commerce, enfin, et l'on vivait honntement.

Et la vieille poussa un soupir qui, sans dsavantage, pouvait tre
compar au soupir pouss par Hoffmann au commencement du dialogue que
nous venons de rapporter.

--Ah! ah! fit Hoffmann, vous vous chargiez de donner des renseignements,
d'indiquer l'adresse, de remettre les billets; vous en chargez-vous
toujours?

--Hlas, monsieur, les renseignements que je vous donnerais vous
seraient inutiles maintenant; personne ne sait plus l'adresse d'Arsne,
et le billet que vous me donneriez pour elle serait perdu. Si vous
voulez pour une autre? Mme Vestris, mlle Bigottini, mlle....

--Merci, ma bonne femme, merci; je ne dsirais rien savoir que sur
mademoiselle Arsne.

Puis, tirant un petit cu de sa poche:

--Tenez, dit Hoffmann, voil pour la peine que vous avez prise de
m'veiller.

Et, prenant cong de la vieille, il reprit d'un pas lent le boulevard,
avec l'intention de suivre le mme chemin qu'il avait suivi la
surveille, l'instinct qui l'avait guid pour venir n'existait plus.

Seulement, ses impressions taient bien diffrentes, et sa marche se
ressentait de la diffrence de ces impressions.

L'autre soir, sa marche tait celle d'un homme qui a vu passer
l'Esprance et qui court aprs elle, sans rflchir que Dieu lui a donn
ses longues ailes d'azur pour que les hommes ne l'atteignent jamais. Il
avait la bouche ouverte et haletante, le front haut, les bras tendus;
cette fois, au contraire, il marchait lentement, comme l'homme qui,
aprs l'avoir poursuivie inutilement, vient de la perdre de vue; sa
bouche tait serre, son front abattu, ses bras tombants. L'autre fois
il avait mis cinq minutes  peine pour aller de la porte Saint-Martin 
la rue Montmartre; cette fois il mit plus d'une heure, et plus d'une
heure encore pour aller de la rue Montmartre  son htel; car, dans
l'espce d'abattement o il tait tomb, peu lui importait de rentrer
tt ou tard, peu lui importait mme de ne pas rentrer du tout.

On dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes et les amoureux; ce Dieu-l,
sans doute, veillait sur Hoffmann. Il lui fit viter les patrouilles; il
lui fit trouver les quais, puis les ponts, puis son htel, o il rentra,
au grand scandale de son htesse,  une heure et demie du matin.

Cependant, au milieu de tout cela, une petite lueur dore dansait au
fond de l'imagination d'Hoffmann, comme un feu follet dans la nuit. Le
mdecin lui avait dit, si toutefois ce mdecin existait, si ce n'tait
pas son imagination, une hallucination de son esprit; le mdecin lui
avait dit qu'Arsne avait t enleve au thtre par son amant, attendu
que cet amant avait t jaloux d'un jeune homme plac  l'orchestre,
avec lequel Arsne avait chang de trop tendres regards.

Ce mdecin avait ajout, en outre, que ce qui avait port la jalousie du
tyran  son comble, c'est que ce mme jeune homme avait t vu embusqu
en face de la porte de sortie des artistes; c'est que ce mme jeune
homme avait couru en dsespr derrire la voiture; or, ce jeune homme
qui avait chang de l'orchestre des regards passionns avec Arsne,
c'tait lui, Hoffmann; or, ce jeune homme qui s'tait embusqu  la
porte de sortie des artistes, c'tait toujours lui, Hoffmann. Donc
Arsne l'avait remarqu, puisqu'elle payait la peine de sa distraction;
donc Arsne souffrait pour lui; il tait entr dans la vie de la belle
danseuse par la porte de la douleur, mais il y tait entr, c'tait le
principal;  lui de s'y maintenir. Mais comment? par quel moyen? par
quelle voie correspondre avec Arsne, lui donner de ses nouvelles, lui
dire qu'il l'aimait? C'et t dj une grande tche pour un Parisien
pur sang, que de retrouver cette belle Arsne perdue dans cette immense
ville. C'tait une tche impossible pour Hoffmann, arriv depuis trois
jours et ayant grand-peine  se retrouver lui-mme.

Hoffmann ne se donna donc mme pas la peine de chercher; il comprenait
que le hasard seul pouvait venir  son aide. Tous les deux jours, il
regardait l'affiche de l'Opra, et tous les deux jours il avait la
douleur de voir que Paris rendait son jugement en l'absence de celle qui
mritait la pomme bien autrement que Vnus.

Ds lors il ne songea pas  aller  l'Opra.

Un instant il eut bien l'ide d'aller soit  la Convention, soit aux
Cordeliers, de s'attacher aux pas de Danton et, en l'piant jour et
nuit, de deviner o il avait cach la belle danseuse. Il alla mme  la
Convention, il alla mme aux Cordeliers; mais Danton n'y tait plus; las
de la lutte qu'il soutenait depuis deux ans, vaincu par l'ennui bien
plus que par la supriorit, Danton paraissait s'tre retir de l'arne
politique.

Danton, disait-on, tait  sa maison de campagne. O tait cette maison
de campagne? on n'en savait rien; les uns disaient  Rueil, les autres 
Auteuil.

Danton tait aussi introuvable qu'Arsne.

On et cru peut-tre que cette absence d'Arsne et d ramener Hoffmann
 Antonia; mais, chose trange! il n'en tait rien. Hoffmann avait beau
faire tous ses efforts pour ramener son esprit  la pauvre fille du chef
d'orchestre de Mannheim: un instant, par la puissance de sa volont,
tous ses souvenirs se concentraient sur le cabinet de matre Gottlieb
Murr; mais, au bout d'un moment, partitions entasses sur les tables et
sur les pianos, matre Gottlieb trpignant devant son pupitre, Antonia
couche sur son canap, tout cela disparaissait pour faire place  un
grand cadre clair, dans lequel se mouvaient d'abord des ombres; puis
ces ombres prenaient du corps, puis ces corps affectaient des formes
mythologiques, puis enfin toutes ces formes mythologiques, tous ces
hros, toutes ces nymphes, tous ces dieux, tous ces demi-dieux
disparaissaient pour faire place  une seule desse,  la desse des
jardins,  la belle Flore, c'est--dire  la divine Arsne,  la femme
au collier de velours et  l'agrafe de diamants; alors Hoffmann tombait
non plus dans une rverie, mais dans une extase dont il ne venait 
sortir qu'en se rejetant dans la vie relle, qu'en coudoyant les paysans
dans la rue, qu'en se roulant enfin dans la foule et dans le bruit.

Lorsque cette hallucination,  laquelle Hoffmann tait en proie,
devenait trop forte, il sortait donc, se laissait aller  la pente du
quai, prenait le Pont-Neuf, et ne s'arrtait presque jamais qu'au coin
de la rue de la Monnaie. L, Hoffmann avait trouv un estaminet,
rendez-vous des plus rudes fumeurs de la capitale. L, Hoffmann pouvait
se croire dans quelque taverne anglaise, dans quelque musico hollandais
ou dans quelque table d'hte allemande, tant la fume de la pipe y
faisait une atmosphre impossible  respirer pour tout autre que pour un
fumeur de premire classe.

Une fois entr dans l'estaminet de la Fraternit, Hoffmann gagnait une
petite table sise  l'angle le plus enfonc, demandait une bouteille de
bire de la brasserie de M. Santerre, qui venait de se dmettre, en
faveur de M. Henriot, de son grade de gnral de la garde nationale de
Paris, chargeait jusqu' la gueule cette immense pipe que nous
connaissons dj, et s'enveloppait en quelques instants d'un nuage de
fume aussi pais que celui dont la belle Vnus enveloppait son fils
ne, chaque fois que la tendre mre jugeait urgent d'arracher son fils
bien-aim  la colre de ses ennemis.

Huit ou dix jours taient couls depuis l'aventure d'Hoffmann 
l'Opra, et, par consquent, depuis la disparition de la belle danseuse;
il tait une heure de l'aprs-midi; Hoffmann, depuis une demi-heure, 
peu prs, se trouvait dans son estaminet, s'occupant, de toute la force
de ses poumons,  tablir autour de lui cette enceinte de fume qui le
sparait de ses voisins, quand il lui sembla, dans la vapeur, distinguer
comme une forme humaine, puis, dominant tous les bruits, entendre le
double bruit du chantonnement et du tambourinement habituel au petit
homme noir; de plus, au milieu de cette vapeur, il lui semblait qu'un
point lumineux dgageait des tincelles; il rouvrit ses yeux  demi
ferms par une douce somnolence, carta ses paupires avec peine, et, en
face de lui, assis sur un tabouret, il reconnut son voisin de l'Opra,
et cela d'autant mieux que le fantastique docteur avait, ou plutt
semblait avoir, ses boucles en diamants  ses souliers, ses bagues en
diamants  ses doigts et sa tte de mort sur sa tabatire.

--Bon, dit Hoffmann, voil que je redeviens fou.

Et il ferma rapidement les yeux.

Mais, les yeux une fois ferms, plus ils le furent hermtiquement, plus
Hoffmann entendit, et le petit accompagnement de chant, et le petit
tambourinement des doigts; le tout de la faon la plus distincte, si
distincte qu'Hoffmann comprit qu'il y avait un fond de ralit dans tout
cela, et que la diffrence tait du plus au moins. Voil tout.

Il rouvrit donc un oeil, puis l'autre; le petit homme noir tait
toujours  sa place.

--Bonjour, jeune homme, dit-il  Hoffmann; vous dormez, je crois; prenez
une prise, cela vous rveillera.

Et, ouvrant sa tabatire, il offrit du tabac au jeune homme.

Celui-ci, machinalement, tendit la main, prit une prise et l'aspira.

 l'instant mme, il lui sembla que les parois de son esprit
s'clairaient.

--Ah! s'cria Hoffmann! c'est vous, cher docteur? que je suis aise de
vous revoir!

--Si vous tes aise de me revoir, demanda le docteur, pourquoi ne
m'avez-vous pas cherch?

--Est-ce que je savais votre adresse?

--Oh! la belle affaire! au premier cimetire venu on vous l'et donne.

--Est-ce que je savais votre nom?

--Le docteur  la tte de mort, tout le monde me connat sous ce nom-l.
Puis il y avait un endroit o vous tiez toujours sr de me trouver.

--O cela?  l'Opra, dit Hoffmann en secouant la tte et en poussant un
soupir.

--Oui, vous n'y retournez plus?

--Je n'y retourne plus, non.

--Depuis que ce n'est plus Arsne qui remplit le rle de Flore?

--Vous l'avez dit, et tant que ce ne sera pas elle, je n'y retournerai
pas.

--Vous l'aimez, jeune homme, vous l'aimez.

--Je ne sais pas si la maladie que j'prouve s'appelle de l'amour, mais
je sais que si je ne la revois pas, ou je mourrai de son absence, ou je
deviendrai fou.

--Peste! il ne faut pas devenir fou! peste! il ne faut pas mourir!  la
folie il y a peu de remde,  la mort il n'y en a pas du tout.

--Que faut-il faire alors?

--Dame! il faut la revoir.

--Comment cela, la revoir?

--Sans doute!

--Avez-vous un moyen?

--Peut-tre.

--Lequel?

--Attendez.

Et le docteur se mit  rver en clignotant des yeux et en tambourinant
sur sa tabatire.

Puis, aprs un instant, rouvrant les yeux et laissant ses doigts
suspendus sur l'bne:

--Vous tes peintre, m'avez-vous dit?

--Oui, peintre, musicien, pote.

--Nous n'avons besoin que de la peinture pour le moment.

--Eh bien!

--Eh bien! Arsne m'a charg de lui chercher un peintre.

--Pour quoi faire?

--Pourquoi cherche-t-on un peintre, pardieu! pour lui faire son
portrait.

--Le portrait d'Arsne! s'cria Hoffmann en se levant, oh! me voil! me
voil!

--Chut! pensez donc que je suis un homme grave.

--Vous tes mon sauveur! s'cria Hoffmann en jetant ses bras autour du
cou du petit homme noir.

--Jeunesse, jeunesse! murmura celui-ci en accompagnant ces deux mots du
mme rire dont et rican sa tte de mort si elle et t de grandeur
naturelle.

--Allons! allons! rptait Hoffmann.

--Mais il vous faut une bote  couleurs, des pinceaux, une toile.

--J'ai tout cela chez moi, allons!

--Allons! dit le docteur. Et tous deux sortirent de l'estaminet.




CHAPITRE XIII.

Le portrait.


En sortant de l'estaminet, Hoffmann fit un mouvement pour appeler un
fiacre; mais le docteur frappa ses mains sches l'une contre l'autre, et
 ce bruit, pareil  celui qu'eussent fait deux mains de squelette, une
voiture tendue de noir, attele de deux chevaux noirs, et conduite par
un cocher tout vtu de noir, accourut. O stationnait-elle? d'o
tait-elle sortie? C'et t aussi difficile  Hoffmann de le dire qu'il
et t difficile  Cendrillon de dire d'o venait le char dans lequel
elle se rendait au bal du prince Mirliflore.

Un petit groom, non seulement noir d'habits, mais de peau, ouvrit la
portire. Hoffmann et le docteur y montrent, s'assirent l'un  ct de
l'autre, et tout aussitt la voiture se mit  rouler sans bruit vers
l'htellerie d'Hoffmann.

Arriv  la porte, Hoffmann hsita pour savoir s'il monterait chez lui;
il lui semblait qu'aussitt qu'il allait avoir le dos tourn, la
voiture, les chevaux, le docteur et ses deux domestiques allaient
disparatre comme ils taient apparus. Mais  quoi bon, docteur,
chevaux, voiture et domestiques se fussent-ils drangs pour conduire
Hoffmann de l'estaminet de la rue de la Monnaie au quai aux Fleurs? Ce
drangement n'avait pas de but.

Hoffmann, rassur par le simple sentiment de la logique, descendit donc
de la voiture, entra dans l'htellerie, monta vivement l'escalier, se
prcipita dans sa chambre, y prit palette, pinceaux, bote  couleurs,
choisit la plus grande de ses toiles, et redescendit du mme pas qu'il
tait mont.

La voiture tait toujours  la porte.

Pinceaux, palette et bote  couleurs furent mis dans l'intrieur du
carrosse: le groom fut charg de porter la toile.

Puis la voiture se mit  rouler avec la mme rapidit et le mme
silence.

Au bout de dix minutes, elle s'arrta en face d'un charmant petit htel
situ rue de Hanovre, 15.

Hoffmann remarqua la rue et le numro, afin, le cas chant, de pouvoir
revenir sans l'aide du docteur.

La porte s'ouvrit: le docteur tait connu sans doute, car le concierge
ne lui demanda pas mme o il allait; Hoffmann suivit le docteur avec
ses pinceaux, sa bote  couleurs, sa palette, sa toile, et passa
par-dessus le march.

On monta au premier, et l'on entra dans une antichambre qu'on et pu
croire le vestibule de la maison du pote  Pompia.

On s'en souvient,  cette poque la mode tait grecque; l'antichambre
d'Arsne tait peinte  fresque, orne de candlabres et de statues de
bronze.

De l'antichambre, le docteur et Hoffmann passrent dans le salon.

Le salon tait grec comme l'antichambre, tendu avec du drap de Sedan 
soixante-dix francs l'aune; le tapis seul cotait six mille livres; le
docteur fit remarquer ce tapis  Hoffmann; il reprsentait la bataille
d'Arbelles copie sur la fameuse mosaque de Pompia.

Hoffmann, bloui de ce luxe inou, ne comprenait pas que l'on fit de
pareils tapis pour marcher dessus.

Du salon, on passa dans le boudoir; le boudoir tait tendu de cachemire.
Au fond, dans un encadrement, tait un lit bas faisant canap, pareil 
celui sur lequel M. Gurin coucha depuis Didon coutant les aventures
d'nas. C'tait l qu'Arsne avait donn l'ordre de faire attendre.

--Maintenant, jeune homme, dit le docteur, vous voil introduit, c'est 
vous de vous conduire d'une faon convenable. Il va sans dire que si
l'amant en titre vous surprenait ici, vous seriez un homme perdu.

--Oh! s'cria Hoffmann, que je la revoie, que je la revoie seulement,
et....

La parole s'teignit sur les lvres d'Hoffmann; il resta les yeux fixs,
les bras tendus, la poitrine haletante.

Une porte cache dans la boiserie venait de s'ouvrir, et, derrire une
glace tournante, apparaissait Arsne, vritable divinit du temple dans
lequel elle daignait se faire visible  son adorateur.

C'tait le costume d'Aspasie dans tout son luxe antique, avec ses perles
dans les cheveux, son manteau de pourpre brod d'or, sa longue robe
blanche maintenue  la taille par une simple ceinture de perles, des
bagues aux pieds et aux mains, et, au milieu de tout cela, cet trange
ornement qui semblait insparable de sa personne, ce collier de velours,
large de quatre lignes  peine, et retenu par la lugubre agrafe de
diamants.

--Ah! c'est vous, citoyen, qui vous chargez de me faire mon portrait?
dit Arsne.

--Oui, balbutia Hoffmann; oui, madame, et le docteur a bien voulu se
charger de rpondre de moi.

Hoffmann chercha autour de lui comme pour demander un appui au docteur,
mais le docteur avait disparu.

--Eh bien! s'cria Hoffmann tout troubl; eh bien!

--Que cherchez-vous, que demandez-vous, citoyen?

--Mais, madame, je cherche, je demande... je demande le docteur, la
personne enfin qui m'a introduit ici.

--Qu'avez-vous besoin de votre interlocuteur, dit Arsne, puisque vous
voil introduit?

--Mais, cependant, le docteur, le docteur? fit Hoffmann.

--Allons! dit avec impatience Arsne, n'allez-vous pas perdre le temps 
le chercher? Le docteur est  ses affaires, occupons-nous des ntres.

--Madame, je suis  vos ordres, dit Hoffmann tout tremblant.

--Voyons, vous consentez donc  faire mon portrait?

--C'est--dire que je suis l'homme le plus heureux du monde d'avoir t
choisi pour une telle faveur; seulement je n'ai qu'une crainte.

--Bon! vous allez faire de la modestie. Eh bien! si vous ne russissez
pas, j'essayerai un autre. Il veut avoir un portrait de moi. J'ai vu que
vous me regardiez en homme qui devait garder ma ressemblance dans votre
mmoire, et je vous ai donn la prfrence.

--Merci, merci cent fois! s'cria Hoffmann dvorant Arsne des yeux. Oh!
oui, oui, j'ai gard votre ressemblance dans ma mmoire: l, l, l.

Et il appuya sa main sur son coeur.

Tout  coup il chancela et plit.

--Qu'avez-vous? demanda Arsne d'un petit air tout dgag.

--Rien, rpondit Hoffmann, rien; commenons.

En mettant sa main sur son coeur, il avait senti entre sa poitrine et sa
chemise le mdaillon d'Antonia.

--Commenons, poursuivit Arsne. C'est bien ais  dire. D'abord, ce
n'est point sous ce costume qu'il veut que je me fasse peindre.

Ce mot _il_, qui tait dj revenu deux fois, passait  travers le coeur
d'Hoffmann comme et fait une de ces aiguilles d'or qui soutenaient la
coiffure de la moderne Aspasie.

--Et comment donc alors veut-il que vous vous fassiez peindre? demanda
Hoffmann avec une amertume sensible.

--En rigone.

-- merveille! La coiffure de pampre vous ira  merveille.

--Vous croyez? fit Arsne en minaudant. Mais je crois que la peau de
panthre ne m'enlaidira pas non plus.

Et elle frappa sur un timbre.

Une femme de chambre entra.

--Eucharis, dit Arsne, apportez le thyrse, les pampres et la peau de
tigre.

Puis, tirant les deux ou trois pingles qui soutenaient sa coiffure, et,
secouant la tte, Arsne s'enveloppa d'un flot de cheveux noirs qui
tomba en cascade sur son paule, rebondit sur ses hanches, et s'pandit,
pais et onduleux, jusque sur le tapis.

Hoffmann jeta un cri d'admiration.

--Hein! qu'y a-t-il? demanda Arsne.

--Il y a, s'cria Hoffmann, il y a que je n'ai jamais vu pareils
cheveux.

--Aussi veut-_il_ que j'en tire parti, c'est pour cela que nous avons
choisi le costume d'rigone, qui me permet de poser les cheveux pars.

Cette fois le _il_ et le _nous_ avaient frapp le coeur d'Hoffmann de
deux coups au lieu d'un.

Pendant ce temps, Melle Eucharis avait apport les raisins, le thyrse et
la peau de tigre.

--Est-ce tout ce dont nous avons besoin? demanda Arsne.

--Oui, oui, je crois, balbutia Hoffmann.

--C'est bien, laissez-nous seuls, et ne rentrez que si je vous sonne.

Mlle Eucharis sortit et referma la porte derrire elle.

--Maintenant, citoyen, dit Arsne, aidez-moi un peu  poser cette
coiffure; cela vous regarde. Je me fie beaucoup, pour m'embellir,  la
fantaisie du peintre.

--Et vous avez raison! s'cria Hoffmann. Mon Dieu! mon Dieu! que vous
allez tre belle!

Et, saisissant la branche de pampre, il la tordit autour de la tte
d'Arsne avec cet art du peintre qui donne  chaque chose une valeur et
un reflet; puis il prit, tout frissonnant d'abord, et du bout des
doigts, ces longs cheveux parfums, en fit jouer le mobile bne, parmi
les grains de topaze, parmi les feuilles d'meraudes et de rubis de la
vigne d'automne; et, comme il l'avait promis, sous sa main, main de
pote, de peintre et d'amant, la danseuse s'embellit de telle faon,
qu'en se regardant dans la glace elle jeta un cri de joie et d'orgueil.

--Oh! vous avez raison, dit Arsne, oui, je suis belle, bien belle.
Maintenant, continuons.

--Quoi? que continuons-nous? demanda Hoffmann.

--Eh bien! mais ma toilette de bacchante?

Hoffmann commenait  comprendre.

--Mon Dieu! murmura-t-il, mon Dieu!

Arsne dtacha en souriant son manteau de pourpre, qui demeura retenu
par une seule pingle,  laquelle elle essaya vainement d'atteindre.

--Mais aidez-moi donc! dit-elle avec impatience, ou faut-il que je
rappelle Eucharis?

--Non, non! s'cria Hoffmann.

Et s'lanant vers Arsne, il enleva l'pingle rebelle: le manteau tomba
aux pieds de la belle Grecque.

--L! dit le jeune homme en respirant.

--Oh! dit Arsne, croyez-vous donc que cette peau de tigre fasse bien
sur cette longue robe de mousseline? moi je ne crois pas; d'ailleurs il
veut une vraie bacchante, non pas comme on les voit au thtre, mais
comme elles sont dans les tableaux des Carrache et de l'Albane.

--Mais, dans les tableaux des Carrache et de l'Albane, s'cria Hoffmann,
les bacchantes sont nues!

--Eh bien, _il_ me veut ainsi,  part la peau de tigre que vous draperez
comme vous voudrez, cela vous regarde.

La demande avait t faite d'un ton si calme et si froid, qu'Hoffmann se
renversa en arrire, en appuyant les deux mains sur son front.

--Rien, rien, balbutia-t-il; pardonnez-moi, je deviens fou.

--Oui, en effet, dit-elle.

--Voyons, s'cria Hoffmann, pourquoi m'avez-vous fait venir? dites,
dites!

--Mais pour que vous fassiez mon portrait, pas pour autre chose.

--Oh! c'est bien, dit Hoffmann, oui, vous avez raison; pour faire votre
portrait, pas pour autre chose.

Et, imprimant une profonde secousse  sa volont, Hoffmann posa sa toile
sur le chevalet, prit sa palette, ses pinceaux, et commena d'esquisser
l'enivrant tableau qu'il avait sous les yeux.

Mais l'artiste avait trop prsum de ses forces: lorsqu'il vit le
voluptueux modle posant, non seulement dans son ardente ralit, mais
encore reproduit par les mille glaces du boudoir; quand, au lieu d'une
rigone, il se trouva au milieu de dix bacchantes; lorsqu'il vit chaque
miroir rpter ce sourire enivrant, reproduire les ondulations de cette
poitrine que l'ongle d'or de la panthre ne couvrait qu' moiti, il
sentit qu'on demandait de lui au-del des forces humaines, et, jetant
palette et pinceaux, il s'lana vers la belle bacchante, et appuya sur
son paule un baiser o il y avait autant de rage que d'amour.

Mais, au mme instant, la porte s'ouvrit, et la nymphe Eucharis se
prcipita dans le boudoir en criant:

--Lui! lui! lui!

Et, en disant ces mots, elle avait dnou le ruban de sa taille et
ouvert l'agrafe de son col, de sorte que la robe glissait le long de son
beau corps, qu'elle laissait nu, au fur et  mesure qu'elle descendait
des paules aux pieds.

--Oh! dit Hoffmann, tombant  genoux, ce n'est pas une mortelle, c'est
une desse.

Arsne poussa du pied le manteau de la robe.

Puis, prenant la peau de tigre:

--Voyons, dit-elle, que faisons-nous de cela? Mais aidez-moi donc,
citoyen peintre, je n'ai pas l'habitude de m'habiller seule.

La nave danseuse appelait cela s'habiller.

Hoffmann approcha chancelant, ivre, bloui, prit la peau de tigre,
agrafa ses ongles d'or sur l'paule de la bacchante, la fit asseoir ou
plutt coucher sur le lit de cachemire rouge, o elle et sembl une
statue de marbre de Paros si sa respiration n'et soulev son sein, si
le sourire n'et entrouvert ses lvres.

--Suis-je bien ainsi? demanda-t-elle en arrondissant son bras au-dessous
de sa tte et en prenant une grappe de raisins qu'elle parut presser sur
ses lvres.

--Oh! oui, belle, belle, belle! murmura Hoffmann.

Et l'amant l'emportant sur le peintre il tomba  genoux, et, d'un
mouvement rapide comme la pense, il prit la main d'Arsne et la couvrit
de baisers.

Arsne retira sa main avec plus d'tonnement que de colre.

--Eh bien! que faites-vous donc? demanda-t-elle au jeune homme.

Au mme instant, avant qu'il et eu le temps de se reconnatre,
Hoffmann, pouss par les deux femmes, se trouva lanc hors du boudoir,
dont la porte se referma derrire lui, et cette fois, vritablement fou
d'amour, de rage et de jalousie, il traversa le salon tout chancelant,
glissa le long de la rampe plutt qu'il ne descendit l'escalier, et,
sans savoir comment il tait arriv l, il se trouva dans la rue, ayant
laiss dans le boudoir d'Arsne ses pinceaux, sa bote  couleurs et sa
palette, ce qui n'tait rien, mais aussi son chapeau, ce qui pouvait
tre beaucoup.




CHAPITRE XIV.

Le tentateur.


Ce qui rendait la situation d'Hoffmann plus terrible encore, en ce
qu'elle ajoutait l'humiliation  la douleur, c'est qu'il n'avait pas, la
chose tait vidente pour lui, t appel chez Arsne comme un homme
qu'elle avait remarqu  l'orchestre de l'Opra, mais purement et
simplement comme un peintre, comme une machine  portrait, comme un
miroir qui rflchit les corps qu'on lui prsente. De l cette
insouciance d'Arsne  laisser tomber l'un aprs l'autre tous ses
vtements devant lui; de l cet tonnement quand il lui avait bais la
main; de l cette colre quand, au milieu de l'cre baiser dont il lui
avait rougi l'paule, il lui avait dit qu'il l'aimait.

Et, en effet, n'tait-ce pas folie  lui, simple tudiant allemand, venu
 Paris avec trois ou quatre cents thalers, c'est--dire avec une somme
insuffisante  payer le tapis de son antichambre, n'tait-ce pas une
folie  lui d'aspirer  la danseuse  la mode,  la fille entretenue par
le prodigue et voluptueux Danton! Cette femme, ce n'tait point le son
des paroles qui la touchait, c'tait le son de l'or; son amant, ce
n'tait pas celui qui l'aimait le plus, c'tait celui qui la payait
davantage. Qu'Hoffmann ait plus d'argent que Danton, et ce serait Danton
que l'on mettrait  la porte lorsque Hoffmann arriverait.

En attendant, ce qu'il y avait de plus clair, c'est que celui qu'on
avait mis  la porte, ce n'tait pas Danton, mais Hoffmann.

Hoffmann reprit le chemin de la petite chambre, plus humble et plus
attrist qu'il ne l'avait jamais t.

Tant qu'il ne s'tait pas trouv en face d'Arsne, il avait espr; mais
ce qu'il venait de voir, cette insouciance vis--vis de lui comme homme,
ce luxe au milieu duquel il avait trouv la belle danseuse, et qui tait
non seulement sa vie physique, mais sa vie morale, tout cela,  moins
d'une somme folle inoue, qui tombt entre les mains d'Hoffmann,
c'est--dire  moins d'un miracle, rendait impossible au jeune homme,
mme l'esprance de la possession.

Aussi rentra-t-il accabl; le singulier sentiment qu'il prouvait pour
Arsne, sentiment tout physique, tout attractif, et dans lequel le coeur
n'tait pour rien, s'tait traduit jusque-l par les dsirs, par
l'irritation, par la fivre.

 cette heure, dsirs, irritation et fivre s'taient changs en un
profond accablement.

Un seul espoir restait  Hoffmann, c'tait de retrouver le docteur noir
et de lui demander avis sur ce qu'il devait faire, quoiqu'il y et dans
cet homme quelque chose d'trange, de fantastique, de surhumain, qui lui
fit croire qu'aussitt qu'il le ctoyait il sortait de la vie relle
pour entrer dans une espce de rve o ne le suivait ni sa volont ni
son libre arbitre, et o il devenait le jouet d'un monde qui existait
pour lui sans exister pour les autres.

Aussi,  l'heure accoutume, retourna-t-il le lendemain  son estaminet
de la rue de la Monnaie; mais il eut beau s'envelopper d'un nuage de
fume nul visage ressemblant  celui du docteur n'apparut au milieu de
cette fume; mais il eut beau fermer les yeux, nul, lorsqu'il les
rouvrit, n'tait assis sur le tabouret qu'il avait plac de l'autre ct
de la table.

Huit jours s'coulrent ainsi.

Le huitime jour, Hoffmann, impatient, quitta l'estaminet de la rue de
la Monnaie une heure plus tt que de coutume, c'est--dire vers quatre
heures de l'aprs-midi, et par Saint-Germain-l'Auxerrois et le Louvre
gagna machinalement la rue Saint-Honor.

 peine y fut-il, qu'il s'aperut qu'un grand mouvement se faisait du
ct du cimetire des Innocents, et allait s'approchant vers la place du
Palais-Royal. Il se rappela ce qui lui tait arriv le lendemain du jour
de son entre  Paris, et reconnut le mme bruit, la mme rumeur qui
l'avait dj frapp lors de l'excution de madame Du Barry. En effet,
c'taient les charrettes de la Conciergerie, qui, charges de condamns,
se rendaient  la place de la Rvolution.

On sait l'horreur qu'Hoffmann avait pour ce spectacle; aussi, comme les
charrettes avanaient rapidement, s'lana-t-il dans un caf plac au
coin de la rue de la Loi, tournant le dos  la rue, fermant les yeux et
se bouchant les oreilles, car les cris de madame Du Barry retentissaient
encore au fond de son coeur; puis, quand il supposa que les charrettes
taient passes, il se retourna et vit,  son grand tonnement,
descendant d'une chaise o il tait mont pour mieux voir, son ami
Zacharias Werner.

--Werner! s'cria Hoffmann en s'lanant vers le jeune homme, Werner!

--Tiens, c'est toi, fit le pote, o tais-tu donc?

--L, l, mais les mains sur mes oreilles pour ne pas entendre les cris
de ces malheureux, mais les yeux ferms pour ne pas les voir.

--En vrit, cher ami, tu as tort, dit Werner, tu es peintre! Et ce que
tu eusses vu t'et fourni le sujet d'un merveilleux tableau. Il y avait
dans la troisime charrette, vois-tu, il y avait une femme, une
merveille, un cou, des paules et des cheveux! coups par-derrire,
c'est vrai, mais de chaque ct tombant jusqu' terre.

--coute, dit Hoffmann, j'ai vu sous ce rapport tout ce que l'on peut
voir de mieux; j'ai vu madame Du Barry, et je n'ai pas besoin d'en voir
d'autres. Si jamais je veux faire un tableau, crois-moi, cet original-l
me suffira; d'ailleurs, je ne veux plus faire de tableaux.

--Et pourquoi cela? demanda Werner.

--J'ai pris la peinture en horreur.

--Encore quelque dsappointement.

--Mon cher Werner, si je reste  Paris, je deviendrai fou.

--Tu deviendras fou partout o tu seras, mon cher Hoffmann; ainsi autant
vaut  Paris qu'ailleurs; en attendant, dis-moi quelle chose te rend
fou.

--Oh! mon cher Werner, je suis amoureux.

--D'Antonia, je sais cela, tu me l'as dit.

--Non; Antonia, fit Hoffmann en tressaillant, Antonia, c'est autre
chose, je l'aime!

--Diable! la distinction est subtile; conte-moi cela. Citoyen officieux,
de la bire et des verres!

Les deux jeunes gens bourrrent leurs pipes, et s'assirent aux deux
cts de la table la plus enfonce dans l'angle du caf.

L, Hoffmann raconta  Werner tout ce qui lui tait arriv depuis le
jour o il avait t  l'Opra et o il avait vu danser Arsne, jusqu'au
moment o il avait t pouss par les deux femmes hors du boudoir.

--Eh bien! fit Werner quand Hoffmann eut fini.

--Eh bien! rpta celui-ci, tout tonn que son ami ne ft pas aussi
abattu que lui.

--Je demande, reprit Werner, ce qu'il y a de dsesprant dans tout cela.

--Il y a, mon cher, que maintenant que je sais qu'on ne peut avoir cette
femme qu' prix d'argent, il y a que j'ai perdu tout espoir.

--Et pourquoi as-tu perdu tout espoir?

--Parce que je n'aurai jamais cinq cents louis  jeter  ses pieds.

--Et pourquoi ne les aurais-tu pas? je les ai bien eus, moi, cinq cents
louis, mille louis, deux mille louis.

--Et o veux-tu que je les prenne? bon Dieu! s'cria Hoffmann.

--Mais dans l'Eldorado dont je t'ai parl,  la source du Pactole, mon
cher, au jeu.

--Au jeu! fit Hoffmann en tressaillant. Mais tu sais bien que j'ai jur
 Antonia de ne plus jouer.

--Bah! dit Werner en riant, tu avais bien jur de lui tre fidle!

Hoffmann poussa un long soupir, et pressa le mdaillon contre son coeur.

--Au jeu, mon ami! continua Werner. Ah! voil une banque! Ce n'est pas
comme celle de Mannheim ou de Hambourg, qui menace de sauter pour
quelques pauvres mille livres. Un million! mon ami, un million! des
meules d'or! C'est l que s'est rfugi, je crois, tout le numraire de
la France: pas de ces mauvais papiers, pas de ces pauvres assignats
dmontiss, qui perdent les trois quarts de leur valeur... de beaux
louis, de beaux doubles louis, de beaux quadruples! Tiens, en veux-tu
voir?

Et Werner tira de sa poche une poigne de louis qu'il montra  Hoffmann,
et dont les rayons rejaillirent  travers le miroir de ses yeux jusqu'au
fond de son cerveau.

--Oh, non! non! jamais! s'cria Hoffmann, se rappelant  la fois la
prdiction du vieil officier et la prire d'Antonia, jamais je ne
jouerai!

--Tu as tort; avec le bonheur que tu as au jeu, tu ferais sauter la
banque.

--Et Antonia! Antonia!

--Bah! mon cher ami, qui le lui dira,  Antonia, que tu as jou, que tu
as gagn un million? qui le lui dira qu'avec vingt cinq mille livres tu
t'es pass la fantaisie de ta belle danseuse? Crois-moi, retourne 
Mannheim avec neuf cent soixante quinze mille livres, et Antonia ne te
demandera ni o tu as eu tes quarante-huit mille cinq cents livres de
rentes, ni ce que tu as fait des vingt-cinq mille livres manquantes.

Et en disant ces mots Werner se leva.

--O vas-tu? lui demanda Hoffmann.

--Je vais voir une matresse  moi, une dame de la Comdie-Franaise qui
m'honore de ses bonts, et que je gratifie de la moiti de mes
bnfices. Dame! je suis pote, moi, je m'adresse  un thtre
littraire; tu es musicien, toi, tu fais ton choix dans un thtre
chantant et dansant. Bonne chance au jeu, cher ami, tous mes compliments
 Mlle Arsne. N'oublie pas le numro de la banque, c'est le 113. Adieu.

--Oh! murmura Hoffmann, tu me l'avais dit et je ne l'avais pas oubli.

Et il laissa s'loigner son ami Werner, sans plus songer  lui demander
son adresse qu'il ne l'avait fait la premire fois qu'il l'avait
rencontr.

Mais, malgr l'loignement de Werner, Hoffmann ne resta point seul.
Chaque parole de son ami s'tait faite pour ainsi dire visible et
palpable: elle tait l brillante  ses yeux, murmurant  ses oreilles.

En effet, o Hoffmann pouvait-il aller puiser de l'or, si ce n'tait 
la source de l'or! La seule russite possible  un dsir impossible
n'tait-elle pas trouve? Eh! mon Dieu! Werner l'avait dit. Hoffmann
n'tait-il pas dj infidle  une partie de son serment? qu'importait
donc qu'il le devnt  l'autre?

Puis, Werner l'avait dit, ce n'taient pas vingt-cinq mille livres,
cinquante mille livres, cent mille livres, qu'il pouvait gagner. Les
horizons matriels des champs, des bois, de la mer elle-mme, ont une
limite: l'horizon du tapis vert n'en a pas.

Le dmon du jeu est comme Satan: il a le pouvoir d'emporter le joueur
sur la plus haute montagne de la terre, et de lui montrer de l tous les
royaumes du monde.

Puis, quel bonheur, quelle joie, quel orgueil, quand Hoffmann rentrerait
chez Arsne, dans ce mme boudoir dont on l'avait chass! de quel
suprme ddain il craserait cette femme et son terrible amant, quand,
pour toute rponse  ces mots: Que venez-vous faire ici? il laisserait,
nouveau Jupiter, tomber une pluie d'or sur la nouvelle Dana!

Et tout cela n'tait plus une hallucination de son esprit, un rve de
son imagination, tout cela, c'tait la ralit, c'tait le possible. Les
chances taient gales pour le gain comme pour la perte; plus grandes
pour le gain; car, on le sait, Hoffmann tait heureux au jeu.

Oh! ce numro 113, ce numro 113, avec son chiffre ardent, comme il
appelait Hoffmann, comme il le guidait, phare infernal, vers cet abme
au fond duquel hurle le Vertige en se roulant sur une couche d'or!

Hoffmann lutta pendant plus d'une heure contre la plus ardente de toutes
les passions. Puis, au bout d'une heure, sentant qu'il lui tait
impossible de rsister plus longtemps, il jeta une pice de quinze sous
sur la table, en faisant don  l'officieux de la diffrence, et tout
courant, sans s'arrter gagna le quai aux Fleurs, monta dans sa chambre,
prit les trois cents thalers qui lui restaient, et, sans se donner le
temps de rflchir, sauta dans une voiture en criant:

--Au Palais-galit!




CHAPITRE XV.

Le numro 113.


Le Palais-Royal, qu'on appelait  cette poque le Palais-galit, et
qu'on a nomm aussi le Palais-National, car, chez nous, la premire
chose que font les rvolutionnaires, c'est de changer les noms des rues
et des places, quitte  leur rendre aux restaurations; le Palais-Royal,
disons-nous, c'est sous ce nom qu'il nous est le plus familier, n'tait
pas  cette poque ce qu'il est aujourd'hui; mais comme pittoresque,
comme tranget mme, il n'y perdait rien, surtout le soir, surtout 
l'heure o Hoffmann y arrivait.

Sa disposition diffrait peu de celle que nous voyons maintenant, 
cette exception que ce qui s'appelle aujourd'hui la galerie d'Orlans
tait occup par une double galerie de charpente, galerie qui devait
faire place plus tard  un promenoir de six rangs de colonnes doriques;
qu'au lieu de tilleuls, il y avait des marronniers dans le jardin, et
que l o est le bassin, se trouvait un cirque, vaste difice tapiss de
treillages, bord de carreaux, et dont le comble tait couronn
d'arbustes et de fleurs.

N'allez pas croire que ce cirque ft ce qu'est le spectacle auquel nous
avons donn ce nom. Non, les acrobates et les faiseurs de tours qui
s'escrimaient dans celui du Palais-galit, taient d'un autre genre que
cet acrobate anglais, M. Price, qui, quelques annes auparavant, avait
tant merveill la France, et qui a enfant les Mazurier et les Auriol.

Le cirque tait occup dans ce temps-l par les _Amis de la Vrit_, qui
y donnaient des reprsentations, et que l'on pouvait voir fonctionner
pourvu qu'on ft abonn au journal _la Bouche de fer_. Avec son numro
du matin, on tait admis le soir dans ce lieu de dlices, et l'on
entendait les discours de tous les fdrs, runis, disaient-ils, dans
le louable but de protger les gouvernants et les gouverns,
d'_impartialiser_ les lois, et d'aller chercher dans tous les coins du
monde un ami de la vrit, de quelque pays, de quelque couleur, de
quelque opinion qu'il ft, puis, la vrit dcouverte, on l'enseignait
aux hommes.

Comme vous le voyez, il y a toujours eu en France des gens convaincus
que c'tait  eux qu'il appartenait d'clairer les masses, et que le
reste de l'humanit n'tait qu'une peuplade absurde.

Qu'a fait le vent, qui a pass, du nom, des ides et des vanits de ces
gens-l?

Cependant le Cirque faisait son bruit dans le Palais-galit, au milieu
du bruit gnral, et mlait sa partie criarde au grand concert qui
s'veillait chaque soir dans ce jardin.

Car, il faut le dire, en ces temps de misre, d'exil, de terreurs et de
proscriptions, le Palais-Royal tait devenu le centre o la vie,
comprime tout le jour dans les passions et dans les luttes, venait, la
nuit, chercher le rve et s'efforcer d'oublier cette vrit  la
recherche de laquelle s'taient mis les membres du Cercle Social et les
actionnaires du Cirque. Tandis que tous les quartiers de Paris taient
sombres et dserts, tandis que les sinistres patrouilles, faites des
geliers du jour et des bourreaux du lendemain, rdaient comme des btes
fauves cherchant une proie quelconque, tandis qu'autour du foyer priv
d'un ami ou d'un parent mort ou migr, ceux qui taient rests
chuchotaient tristement leurs craintes ou leurs douleurs, le
Palais-Royal rayonnait, lui, comme le dieu du mal; il allumait ses cent
quatre-vingts arcades, il talait ses bijoux aux vitraux des joailliers.
Il jetait enfin au milieu des carmagnoles populaires et  travers la
misre gnrale ses filles perdues, ruisselantes de diamants, couvertes
de blanc et de rouge, vtues juste ce qu'il fallait pour l'tre, de
velours ou de soie, et promenant sous les arbres et dans les galeries
leur splendide impudeur. Il y avait dans ce luxe de la prostitution une
dernire ironie contre le pass, une dernire insulte faite  la
monarchie.

Exhiber ces cratures avec ces costumes royaux, c'tait jeter la boue
aprs le sang au visage de cette charmante cour de femmes si luxueuses,
dont Marie-Antoinette avait t la reine et que l'ouragan
rvolutionnaire avait emportes de Trianon  la place de la guillotine,
comme un homme ivre qui s'en irait tranant dans la boue la robe blanche
de sa fiance.

Le luxe tait abandonn aux filles les plus viles; la vertu devait
marcher couverte de haillons.

C'tait l une des vrits trouves par le Cercle Social.

Et cependant ce peuple, qui venait de donner au monde une impulsion si
violente, ce peuple parisien, chez lequel, malheureusement, le
raisonnement ne vient qu'aprs l'enthousiasme, ce qui fait qu'il n'a
jamais assez de sang-froid que pour se souvenir des sottises qu'il a
faites, le peuple, disons-nous, pauvre, dvtu, ne se rendait pas
parfaitement compte de la philosophie de cette antithse, et ce n'tait
pas avec mpris, mais avec envie, qu'il coudoyait ces reines de bouges,
ces hideuses majests du vice. Puis quand, les sens anims par ce qu'il
voyait, quand, l'oeil en feu, il voulait porter la main sur ces corps
qui appartenaient  tout le monde, on lui demandait de l'or, et, s'il
n'en avait pas, on le repoussait ignominieusement. Ainsi se heurtait
partout ce grand principe d'galit proclam par la hache, crit avec le
sang, et sur lequel avaient le droit de cracher en riant ces prostitues
du Palais-Royal.

Dans des jours comme ceux-l, la surexcitation morale tait arrive  un
tel degr, qu'il fallait  la ralit ces tranges oppositions. Ce
n'tait plus sur le volcan, c'tait dans le volcan mme que l'on
dansait, et les poumons, habitus  un air de soufre et de lave, ne se
fussent plus contents des tides parfums d'autrefois.

Ainsi le Palais-Royal se dressait tous les soirs, clairant tout avec sa
couronne de feu. Entremetteur de pierre, il hurlait au-dessus de la
grande cit morne:

--Voici la nuit, venez! J'ai tout en moi, la fortune et l'amour, le jeu
et les femmes! Je vends de tout, mme le suicide et l'assassinat. Vous
qui n'avez pas mang depuis hier, vous qui souffrez, vous qui pleurez,
venez chez moi; vous verrez comme nous sommes riches, vous verrez comme
nous rions. Avez-vous une conscience ou une fille  vendre? venez! vous
aurez de l'or plein les yeux, des obscnits plein les oreilles; vous
marcherez  pleins pieds dans le vice, dans la corruption et dans
l'oubli. Venez ici ce soir, vous serez peut-tre morts demain.

C'tait l, la grande raison. Il fallait vivre comme on mourait, vite!

Et l'on venait.

Au milieu de tout cela, le lieu le plus frquent tait naturellement
celui o se tenait le jeu. C'tait l qu'on trouvait de quoi avoir le
reste.

De tous ces ardents soupiraux, c'tait donc le n 113 qui jetait le plus
de lumire avec sa lanterne rouge, oeil immense de ce cyclope ivre qu'on
appelait le Palais-galit.

Si l'enfer a un numro, ce doit tre le n 113.

Oh! tout y tait prvu.

Au rez-de-chausse, il y avait un restaurant; au premier tage, il y
avait le jeu: la poitrine du btiment renfermait le coeur, c'tait tout
naturel; au second, il y avait de quoi dpenser la force que le corps
avait prise au rez-de-chausse, l'argent que la poche avait gagn
au-dessus.

Tout tait prvu, nous le rptons, pour que l'argent ne sortt pas de
la maison.

Et c'tait vers cette maison que courait Hoffmann, le potique amant
d'Antonia.

Le 113 tait o il est aujourd'hui,  quelques boutiques de la maison
Corcelet.

 peine Hoffmann eut-il saut  bas de sa voiture et mis le pied dans la
galerie du palais, qu'il fut accost par les divinits du lieu, grce 
son costume d'tranger, qui, en ce temps comme de nos jours, inspirait
plus de confiance que le costume national.

Un pays n'est jamais tant mpris que par lui-mme.

--O est le n 113? demanda Hoffmann  la fille qui lui avait pris le
bras.

--Ah! c'est l que tu vas, fit l'Aspasie avec ddain. Eh bien! mon
petit, c'est l o est cette lanterne rouge. Mais tche de garder deux
louis, et souviens-toi du 115.

Hoffmann se plongea dans l'alle indique comme Curtius dans le gouffre,
et, une minute aprs, il tait dans le salon de jeu.

Il s'y faisait le mme bruit que dans une vente publique.

Il est vrai qu'on y vendait beaucoup de choses.

Les salons rayonnaient de dorures, de lustres, de fleurs et de femmes
plus belles, plus somptueuses, plus dcolletes que celles d'en bas.

Le bruit qui dominait tous les autres tait le bruit de l'or. C'tait l
le battement de ce coeur immonde.

Hoffmann laissa  sa droite la salle o l'on taillait le trente et
quarante, et passa dans le salon de la roulette.

Autour d'une grande table verte taient rangs les joueurs, tous gens
runis pour le mme but et dont pas un n'avait la mme physionomie.

Il y en avait de jeunes, il y en avait de vieux, il y en avait dont les
coudes s'taient uss sur cette table. Parmi ces hommes, il y en avait
qui avaient perdu leur pre la veille, ou le matin, ou le soir mme, et
dont toutes les penses taient tendues vers la bille qui tournait. Chez
le joueur, un seul sentiment continue  vivre, c'est le dsir, et ce
sentiment se nourrit et s'augmente au dtriment de tous les autres. M.
de Bassompierre,  qui l'on venait dire, au moment o il commenait 
danser avec Marie de Mdicis: Votre mre est morte, et qui rpondait:
Ma mre ne sera morte que quand j'aurai dans, M. de Bassompierre
tait un fils pieux  ct d'un joueur. Un joueur en tat de jeu,  qui
l'on viendrait dire pareille chose, ne rpondrait mme pas le mot du
marquis: d'abord parce que ce serait du temps perdu, et ensuite parce
qu'un joueur, s'il n'a jamais de coeur, n'a jamais non plus d'esprit
quand il joue.

Quand il ne joue pas, c'est la mme chose, il pense  jouer.

Le joueur a toutes les vertus de son vice. Il est sobre, il est patient,
il est infatigable. Un joueur qui pourrait tout  coup dtourner au
profit d'une passion honnte, d'un grand sentiment, l'nergie incroyable
qu'il met au service du jeu, deviendrait instantanment un des plus
grands hommes du monde. Jamais Csar, Annibal ou Napolon n'ont eu, au
milieu mme de l'excution de leurs plus grandes choses, une force gale
 la force du joueur le plus obscur. L'ambition, l'amour, les sens, le
coeur, l'esprit, l'oue, l'odorat, le toucher, tous les ressorts vitaux
de l'homme enfin, se runissent sur un seul mot et sur un seul but:
jouer. Et n'allez pas croire que le joueur joue pour gagner; il commence
par l d'abord, mais il finit par jouer pour jouer, pour voir des
cartes, pour manipuler de l'or, pour prouver ces motions tranges qui
n'ont leur comparaison dans aucune des autres passions de la vie, qui
font que, devant le gain ou la perte, ces deux ples de l'un  l'autre
desquels le joueur va avec la rapidit du vent, dont l'un brle comme le
feu, dont l'autre gle comme la glace, qui font, disons-nous, que son
coeur bondit dans sa poitrine sous le dsir ou la ralit, comme un
cheval sous l'peron, absorbe comme une ponge toutes les facults de
l'me, les comprime, les retient, et, le coup jou, les rejette
brusquement autour de lui pour les ressaisir avec plus de force.

Ce qui fait la passion du jeu plus forte que toutes les autres, c'est
que ne pouvant jamais tre assouvie, elle ne peut jamais tre lasse.
C'est une matresse qui se promet toujours et qui ne se donne jamais.
Elle tue, mais ne fatigue pas.

La passion du jeu c'est l'hystrie de l'homme.

Pour le joueur tout est mort: famille, amis, patrie. Son horizon, c'est
la carte et la bille. Sa patrie, c'est la chaise o il s'assied, c'est
le tapis vert o il s'appuie. Qu'on le condamne au gril comme saint
Laurent, et qu'on l'y laisse jouer, je parie qu'il ne sent pas le feu!
et qu'il ne se retourne mme pas.

Le joueur est silencieux. La parole ne peut lui servir  rien. Il joue,
il gagne, il perd; ce n'est plus un homme: c'est une machine. Pourquoi
parlerait-il?

Le bruit qui se faisait dans les salons ne provenait donc pas des
joueurs, mais des croupiers qui ramassaient l'or et qui criaient d'une
voix nasillarde:

--Faites vos jeux.

En ce moment, Hoffmann n'tait plus un observateur, la passion le
dominait trop, sans quoi il et eu l une srie d'tudes curieuses 
faire.

Il se glissa rapidement au milieu des joueurs et arriva  la lisire du
tapis. Il se trouva l entre un homme debout, vtu d'une carmagnole, et
un vieillard assis et faisant des calculs avec un crayon sur du papier.

Ce vieillard qui avait us sa vie  chercher une martingale, usait ses
derniers jours  la mettre en oeuvre, et ses dernires pices  la voir
chouer.

La martingale est introuvable comme l'me.

Entre les ttes de tous ces hommes, assis et debout, apparaissaient des
ttes de femmes qui s'appuyaient sur leurs paules, qui pataugeaient
dans leur or, et qui, avec une habilet sans pareille et ne jouant pas,
trouvaient moyen de gagner sur le gain des uns et sur la perte des
autres.

 voir ces gobelets pleins d'or et ces pyramides d'argent, on et eu
bien de la peine  croire que la misre publique tait si grande, et que
l'or cotait si cher.

L'homme en carmagnole jeta un paquet de papiers sur un numro.

--Cinquante livres, dit-il pour annoncer son jeu.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda le croupier en amenant ces
papiers avec son rteau et en les prenant avec le bout des doigts.

--Ce sont des assignats, rpondit l'homme.

--Vous n'avez pas d'autre argent que celui-l? fit le croupier.

--Non, citoyen.

--Alors vous pouvez faire place  un autre.

--Pourquoi?

--Parce que nous ne prenons pas a.

--C'est la monnaie du gouvernement.

--Tant mieux pour le gouvernement s'il s'en sert! Nous, nous n'en
voulons pas.

--Ah! bien! dit l'homme en reprenant ses assignats, en voil un drle
d'argent, on ne peut mme pas le perdre.

Et il s'loigna en tortillant ses assignats dans ses mains.

--Faites vos jeux! cria le croupier.

Hoffmann tait joueur, nous le savons; mais cette fois ce n'tait pas
pour le jeu, c'tait pour l'argent qu'il venait.

La fivre qui le brlait faisait bouillir son me dans son corps comme
de l'eau dans un vase.

--Cent thalers au 26! cria-t-il.

Le croupier examina la monnaie allemande comme il avait examin les
assignats.

--Allez changer, dit-il  Hoffmann; nous ne prenons que l'argent
franais.

Hoffmann descendit comme un fou, entra chez un changeur qui se trouvait
justement tre un Allemand, et changea ses trois cents thalers contre de
l'or, c'est--dire contre quarante louis environ.

La roulette avait tourn trois fois pendant ce temps.

--Quinze louis au 26! cria-t-il en se prcipitant vers la table, et en
s'en tenant, avec cette incroyable superstition des joueurs, au numro
qu'il avait d'abord choisi par hasard, et parce que c'tait celui sur
lequel l'homme aux assignats avait voulu jouer.

--Rien ne va plus! cria le croupier.

La boule tourna.

Le voisin d'Hoffmann ramassa deux poignes d'or et les jeta dans son
chapeau qu'il tenait entre ses jambes, mais le croupier ratissa les
quinze louis d'Hoffmann et bien d'autres.

C'tait le numro 16 qui avait pass.

Hoffmann sentit une sueur froide lui couvrir le front comme un filet aux
mailles d'acier.

--Quinze louis au 26! rpta-t-il.

D'autres voix dirent d'autres numros, et la bille tourna encore une
fois.

Cette fois, tout tait  la banque. La bille avait roul dans le zro.

--Dix louis au 26! murmura Hoffmann d'une voix trangle; puis, se
reprenant, il dit: Non, neuf seulement; et il ressaisit une pice d'or
pour se laisser un dernier coup  jouer, une dernire esprance  avoir.

Ce fut le 30 qui sortit.

L'or se retira du tapis, comme la mare sauvage pendant le reflux.

Hoffmann, dont le coeur haletait, et qui,  travers les battements de
son cerveau, entrevoyait la tte railleuse d'Arsne et le visage triste
d'Antonia; Hoffmann, disons-nous, posa d'une main crispe son dernier
louis sur le 26.

Le jeu fut fait en une minute:

--Rien ne va plus! cria le croupier.

Hoffmann suivit d'un oeil ardent la bille qui tournait, comme si c'et
t sa propre vie qui et tourn devant lui.

Tout  coup il se rejeta en arrire, cachant sa tte dans ses deux
mains.

Non seulement il avait perdu, mais il n'avait plus un denier, ni sur
lui, ni chez lui.

Une femme qui tait l, et qu'on et pu avoir pour vingt francs une
minute auparavant, poussa un cri de joie sauvage et ramassa une poigne
d'or qu'elle venait de gagner.

Hoffmann et donn dix ans de sa vie pour un des louis de cette femme.

Par un mouvement plus rapide que la rflexion, il tta et fouilla ses
poches, comme pour n'avoir aucun doute sur la ralit.

Les poches taient bien vides, mais il sentit quelque chose de rond
comme un cu sur sa poitrine, et le saisit brusquement.

C'tait le mdaillon d'Antonia qu'il avait oubli.

--Je suis sauv! cria-t-il; et il jeta le mdaillon d'or comme enjeu sur
le numro 26.




CHAPITRE XVI.

Le mdaillon.


Le croupier prit le mdaillon d'or et l'examina:

--Monsieur, dit-il  Hoffmann, car au n 113 on s'appelait encore
monsieur; monsieur, allez vendre cela si vous voulez, et jouez-en
l'argent; mais, je vous le rpte, nous ne prenons que l'or ou l'argent
monnay.

Hoffmann saisit son mdaillon, et, sans dire une syllabe, il quitta la
salle de jeu.

Pendant le temps qu'il lui fallut pour descendre l'escalier, bien des
penses, bien des conseils, bien des pressentiments bourdonnaient autour
de lui; mais il se fit sourd  toutes ces rumeurs vagues, et entra
brusquement chez le changeur qui venait, un instant auparavant, de lui
donner des louis pour ses thalers.

Le brave homme lisait, appuy nonchalamment sur son large fauteuil de
cuir, ses lunettes poses sur le bout de son nez clair par une lampe
basse aux rayons ternes, auxquels venait se joindre le fauve reflet des
pices d'or couches dans leurs cuvettes de cuivre, et encadres par un
fin treillage de fil de fer, garni de petits rideaux de soie verte, et
orn d'une petite porte  hauteur de la table, laquelle porte ne
laissait passer que la main.

Jamais Hoffmann n'avait tant admir l'or.

Il ouvrait des yeux merveills, comme s'il ft entr dans un rayon de
soleil, et cependant il venait de voir au jeu plus d'or qu'il n'en
voyait l; mais ce n'tait pas le mme or, philosophiquement parlant. Il
y avait entre l'or bruyant, rapide, agit du 113, et l'or tranquille,
grave, muet du changeur, la diffrence qu'il y a entre les bavards creux
et sans esprit, et les penseurs pleins de mditation. On ne peut rien
faire de bon avec l'or de la roulette ou des cartes, il n'appartient pas
 celui qui le possde; mais celui qui le possde lui appartient. Venu
d'une source corrompue, il doit aller  un but impur. Il a la vie en
lui, mais la mauvaise vie, et il a hte de s'en aller comme il est venu.
Il ne conseille que le vice et ne fait le bien, quand il le fait, que
malgr lui; il inspire des dsirs quatre fois, vingt fois plus grands
que ce qu'il vaut, et, une fois possd, il semble qu'il diminue de
valeur; bref, l'argent du jeu, selon qu'on le gagne ou qu'on l'envie,
selon qu'on le perd ou qu'on le ramasse, a une valeur toujours fictive.
Tantt une poigne d'or ne reprsente rien, tantt une seule pice
renferme la vie d'un homme; tandis que l'or commercial, l'or du
changeur, l'or comme celui que venait chercher Hoffmann chez son
compatriote, vaut rellement le prix qu'il porte sur sa face, il ne sort
de son nid de cuivre que contre une valeur gale et mme suprieure  la
sienne; il ne se prostitue pas en passant, comme une courtisane sans
pudeur, sans prfrence, sans amour, de la main de l'un  la main de
l'autre; il a l'estime de lui-mme; une fois sorti de chez le changeur,
il peut se corrompre, il peut frquenter la mauvaise socit, ce qu'il
faisait peut-tre avant d'y venir, mais tant qu'il y est, il est
respectable et doit tre considr. Il est l'image du besoin et non du
caprice. On l'acquiert, on ne le gagne pas; il n'est pas jet
brusquement comme de simples jetons par la main du croupier. Il est
mthodiquement compt pice  pice, lentement par le changeur, et avec
tout le respect qui lui est d. Il est silencieux, et c'est l sa grande
loquence; aussi Hoffmann, dans l'imagination duquel une comparaison de
ce genre ne mettait qu'une minute  passer, se mit-il  trembler que le
changeur ne voult jamais lui donner de l'or si rel contre son
mdaillon. Il se crut donc forc, quoique ce ft une perte de temps, de
prendre des priphrases et des circonlocutions pour en arriver  ce
qu'il voulait, d'autant plus que ce n'tait pas une affaire qu'il venait
proposer, mais un service qu'il venait demander  ce changeur.

--Monsieur, lui dit-il, c'est moi qui, tout  l'heure, suis venu changer
des thalers pour de l'or.

--Oui, monsieur, je vous reconnais, fit le changeur.

--Vous tes allemand, monsieur?

--Je suis d'Heidelberg.

--C'est l que j'ai fait mes tudes.

--Quelle charmante ville!

--En effet.

Pendant ce temps, le sang d'Hoffmann bouillait. Il lui semblait que
chaque minute qu'il donnait  cette conversation banale tait une anne
de sa vie qu'il perdait.

Il reprit donc en souriant:

--J'ai pens qu' titre de compatriote vous voudriez bien me rendre un
service.

--Lequel? demanda le changeur, dont la figure se rembrunit  ce mot.

Le changeur n'est pas plus prteur que la fourmi.

--C'est de me prter trois louis sur ce mdaillon d'or.

En mme temps, Hoffmann passait le mdaillon au commerant, qui, le
mettant dans une balance, le pesa:

--N'aimeriez-vous pas mieux le vendre? demanda le changeur.

--Oh! non, s'cria Hoffmann; non, c'est dj bien assez de l'engager; je
vous prierai mme, monsieur, si vous me rendez ce service, de vouloir
bien me garder ce mdaillon avec le plus grand soin, car j'y tiens plus
qu' ma vie, et je viendrai le reprendre ds demain: il faut une
circonstance comme celle o je me trouve pour que je l'engage.

--Alors, je vais vous prter trois louis, monsieur. Et le changeur, avec
toute la gravit qu'il croyait devoir  une pareille action, prit trois
louis et les aligna devant Hoffmann.

--Oh! merci, monsieur, mille fois merci! s'cria le pote, et,
s'emparant des trois pices d'or, il disparut.

Le changeur reprit silencieusement sa lecture aprs avoir dpos le
mdaillon dans un coin de son tiroir.

Ce n'est pas  cet homme que ft venue l'ide d'aller risquer son or
contre l'or du 113.

Le joueur est si prs d'tre sacrilge, qu'Hoffmann, en jetant sa
premire pice d'or sur le n 26, car il ne voulait les risquer qu'une 
une, qu'Hoffmann, disons-nous, pronona le nom d'Antonia.

Tant que la bille tourna Hoffmann n'eut pas d'motions; quelque chose
lui disait qu'il allait gagner.

Le 26 sortit.

Hoffmann, rayonnant, ramassa trente-six louis.

La premire chose qu'il fit fut d'en mettre trois  part dans le gousset
de sa montre pour tre sr de pouvoir reprendre le mdaillon de sa
fiance, au nom de laquelle il devait videmment ce premier gain. Il
laissa trente-trois louis sur le mme numro, et le mme numro sortit.

C'taient donc trente-six fois trente-trois louis qu'il gagnait,
c'est--dire onze cent quatre-vingt-huit louis, c'est--dire plus de
vingt-cinq mille francs.

Alors Hoffmann, puisant  pleines mains dans le Pactole solide, et le
prenant par poignes, joua au hasard,  travers un blouissement sans
fin.  chaque coup qu'il jouait, le monceau de son gain grossissait,
semblable  une montagne sortant tout  coup de l'eau.

Il en avait dans ses poches, dans son habit, dans son gilet, dans son
chapeau, dans ses mains, sur la table, partout enfin. L'or coulait
devant lui de la main des croupiers comme le sang d'une large blessure.
Il tait devenu le Jupiter de toutes les Danas prsentes, et le
caissier de tous les joueurs malheureux.

Il perdit bien ainsi une vingtaine de mille francs.

Enfin, ramassant tout l'or qu'il avait devant lui, quand il crut en
avoir assez, il s'enfuit, laissant pleins d'admiration et d'envie tous
ceux qui se trouvaient l, et courut dans la direction de la maison
d'Arsne.

Il tait une heure du matin, mais peu lui importait.

Venant avec une pareille somme, il lui semblait qu'il pouvait venir 
toute heure de la nuit, et qu'il serait toujours le bienvenu.

Il se faisait une joie de couvrir de tout cet or ce beau corps qui
s'tait dvoil devant lui, et qui, rest de marbre devant son amour,
s'animerait devant sa richesse, comme la statue de Promthe quand il
eut trouv son me vritable.

Il allait entrer chez Arsne, vider ses poches jusqu' la dernire
pice, et lui dire: Maintenant, aimez-moi. Puis le lendemain, il
repartirait, pour chapper, si cela tait possible, au souvenir de ce
rve fivreux et intense.

Il frappa  la porte d'Arsne comme un matre qui rentre chez lui.

La porte s'ouvrit.

Hoffmann courut vers le perron de l'escalier.

--Qui est l? cria la voix du portier.

Hoffmann ne rpondit pas.

--O allez-vous, citoyen? rpta la mme voix, et une ombre, vtue comme
les ombres le sont la nuit, sortit de la loge et courut aprs Hoffmann.

En ce temps on aimait fort  savoir qui sortait et surtout qui entrait.

--Je vais chez Mlle Arsne, rpondit Hoffmann en jetant au portier trois
ou quatre louis pour lesquels une heure plus tt il et donn son me.

Cette faon de s'exprimer plut  l'officieux.

--Mademoiselle Arsne n'est plus ici, monsieur, rpondit-il, pensant
avec raison qu'on devait substituer le mot citoyen quand on avait
affaire  un homme qui avait la main si facile.

Un homme qui demande peut dire: Citoyen, mais un homme qui reoit ne
peut dire que: Monsieur.

--Comment! s'cria Hoffmann, Arsne n'est plus ici.

--Non, monsieur.

--Vous voulez dire qu'elle n'est pas rentre ce soir?

--Je veux dire qu'elle ne rentrera plus.

--O est-elle, alors?

--Je n'en sais rien.

--Mon Dieu! mon Dieu! fit Hoffmann; et il prit sa tte dans ses deux
mains comme pour contenir sa raison prs de lui chapper.

Tout ce qui lui arrivait depuis quelque temps tait si trange qu'
chaque instant il disait: Allons, voil le moment o je vais devenir
fou!

--Vous ne savez donc pas la nouvelle? reprit le portier.

--Quelle nouvelle?

--M. Danton a t arrt.

--Quand?

--Hier. C'est M. Robespierre qui a fait cela. Quel grand homme que le
citoyen Robespierre!

--Eh bien!

--Eh bien! Melle Arsne a t force de se sauver; car, comme matresse
de Danton, elle aurait pu tre compromise dans toute cette affaire.

--C'est juste. Mais comment s'est-elle sauve?

--Comme on se sauve quand on a peur d'avoir le cou coup: tout droit
devant soi.

--Merci, mon ami, merci, fit Hoffmann, et il disparut aprs avoir encore
laiss quelques pices dans la main du portier.

Quand il fut dans la rue, Hoffmann se demanda ce qu'il allait devenir,
et  quoi allait maintenant lui servir tout son or; car, comme on le
pense bien, l'ide qu'il pourrait retrouver Arsne ne lui vint pas 
l'esprit, pas plus que l'ide de rentrer chez lui et de prendre du
repos.

Il se mit donc, lui aussi,  marcher tout droit devant lui, faisant
rsonner le pav des rues mornes sous le talon de ses bottes, et
marchant tout veill dans son rve douloureux.

La nuit tait froide, les arbres taient dcharns et tremblaient au
vent de la nuit, comme des malades en dlire qui ont quitt leur lit et
dont la fivre agite les membres amaigris.

Le givre fouettait le visage des promeneurs nocturnes, et  peine si, de
temps en temps, dans les maisons qui confondaient leur masse avec le
ciel sombre, une fentre claire trouait l'ombre.

Cependant cet air froid lui faisait du bien. Son me se dpensait peu 
peu dans cette course rapide, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, son
effervescence morale se volatilisait. Dans une chambre il et touff;
puis,  force d'aller en avant, il rencontrerait peut-tre Arsne; qui
sait? En se sauvant, elle avait peut-tre pris le mme chemin que lui en
sortant de chez elle.

Il longea ainsi le boulevard dsert, traversa la rue Royale comme si, 
dfaut de ses yeux qui ne regardaient pas, ses pieds eussent reconnu
d'eux-mmes le lieu o il tait; il leva la tte, et il s'arrta en
s'apercevant qu'il marchait droit vers la place de la Rvolution, vers
cette place o il avait jur de ne jamais revenir.

Tout sombre qu'tait le ciel, une silhouette plus sombre encore se
dtachait sur l'horizon noir comme de l'encre. C'tait la silhouette de
la hideuse machine, dont le vent de la nuit schait la bouche humide de
sang, et qui dormait en attendant sa file quotidienne.

C'tait pendant le jour qu'Hoffmann ne voulait plus revoir cette place;
c'tait  cause du sang qui y coulait qu'il ne voulait plus s'y trouver;
mais, la nuit, ce n'tait plus la mme chose; il y avait pour le pote,
chez qui, malgr tout, l'instinct potique veillait sans cesse, il y
avait de l'intrt  voir,  toucher du doigt, dans le silence et dans
l'ombre, le sinistre chafaudage dont l'image sanglante devait, 
l'heure qu'il tait, se prsenter  bien des esprits.

Quel plus beau contraste, en sortant de la salle bruyante du jeu, que
cette place dserte, et dont l'chafaud tait l'hte ternel, aprs le
spectacle de la mort, de l'abandon, de l'insensibilit?

Hoffmann marchait donc vers la guillotine comme attir par une force
magntique.

Tout  coup, et sans presque savoir comment cela s'tait fait, il se
trouva face  face avec elle.

Le vent sifflait dans les planches.

Hoffmann croisa ses mains sur sa poitrine et regarda.

Que de choses durent natre dans l'esprit de cet homme, qui, les poches
pleines d'or, et comptant sur une nuit de volupt, passait solitairement
cette nuit en face d'un chafaud!

Il lui sembla, au milieu de ses penses, qu'une plainte humaine se
mlait aux plaintes du vent.

Il pencha la tte en avant et prta l'oreille.

La plainte se renouvela, venant non pas de loin, mais de bas.

Hoffmann regarda autour de lui, et ne vit personne.

Cependant un troisime gmissement arriva jusqu' lui.

--On dirait une voix de femme, murmura-t-il, et l'on dirait que cette
voix sort de dessous cet chafaud.

Alors se baissant pour mieux voir, il commena  faire le tour de la
guillotine. Comme il passait devant le terrible escalier, son pied
heurta quelque chose; il tendit les mains et toucha un tre accroupi
sur les premires marches de cet escalier et tout vtu de noir.

--Qui tes-vous, demanda Hoffmann, vous qui dormez la nuit auprs d'un
chafaud?

Et en mme temps il s'agenouillait pour voir le visage de celle  qui il
parlait.

Mais elle ne bougeait pas, et, les coudes appuys sur les genoux, elle
reposait sa tte sur ses mains.

Malgr le froid de la nuit, elle avait les paules presque entirement
nues, et Hoffmann put voir une ligne noire qui cerclait son cou blanc.

Cette ligne, c'tait un collier de velours.

--Arsne, cria-t-il.

--Eh bien! oui! Arsne! murmura d'une voix trange la femme accroupie,
en relevant la tte et regardant Hoffmann.




CHAPITRE XVII.

Un htel de la rue Saint-Honor.


Hoffmann recula pouvant; malgr la voix, malgr le visage, il doutait
encore. Mais, en relevant la tte, Arsne laissa tomber ses mains sur
ses genoux, et dgageant son col, ses mains laissrent voir l'trange
agrafe de diamants qui runissait les deux bouts du collier de velours
et qui tincelait dans la nuit.

--Arsne! Arsne! rpta Hoffmann.

Arsne se leva.

--Que faites-vous ici,  cette heure? demanda le jeune homme. Comment!
vtue de cette robe grise! Comment! les paules nues!

--Il a t arrt hier, dit Arsne; on est venu pour m'arrter moi-mme,
je me suis sauve comme j'tais et cette nuit,  onze heures, trouvant
ma chambre trop petite et mon lit trop froid, j'en suis sortie, et suis
venue ici.

Ces paroles taient dites avec un singulier accent, sans gestes, sans
inflexions; elles sortaient d'une bouche plie qui s'ouvrait et se
refermait comme par un ressort: on et dit un automate qui parlait.

--Mais, s'cria Hoffmann, vous ne pouvez rester ici!

--O irais-je? Je ne veux rentrer d'o je sors que le plus tard
possible; j'ai eu trop froid.

--Alors, venez avec moi, s'cria Hoffmann.

--Avec vous! fit Arsne.

Et il sembla au jeune homme que de cet oeil morne tombait sur lui,  la
lueur des toiles, un regard ddaigneux, pareil  celui dont il avait
dj t cras dans le charmant boudoir de la rue de Hanovre.

--Je suis riche, j'ai de l'or, s'cria Hoffmann.

L'oeil de la danseuse jeta un clair.

--Allons, dit-elle, mais o?

--O!

En effet, o Hoffmann allait-il conduire cette femme de luxe et de
sensualit qui, une fois sortie des palais magiques et des jardins
enchants de l'Opra, tait habitue  fouler les tapis de Perse et  se
rouler dans les cachemires de l'Inde?

Certes, ce n'tait pas dans sa petite chambre d'tudiant qu'il pouvait
la conduire; elle et t l aussi  l'troit et aussi froidement que
dans cette demeure inconnue dont elle parlait tout  l'heure, et o elle
paraissait craindre si fort de rentrer.

--O, en effet? demanda Hoffmann, je ne connais point Paris.

--Je vais vous conduire, dit Arsne.

--Oh! oui, oui, s'cria Hoffmann.

--Suivez-moi, dit la jeune femme.

Et de cette mme dmarche raide et automatique qui n'avait rien de
commun avec cette souplesse ravissante qu'Hoffmann avait admire dans la
danseuse, elle se mit  marcher devant lui.

Il ne vint pas l'ide au jeune homme de lui offrir le bras; il la
suivit.

Arsne prit la rue Royale, que l'on appelait  cette poque la rue de la
Rvolution, tourna  droite, dans la rue Saint-Honor, que l'on appelait
rue Honor tout court, et s'arrtant devant la faade d'un magnifique
htel, elle frappa.

La porte s'ouvrit aussitt.

Le concierge regarda avec tonnement Arsne.

--Parlez, dit-elle au jeune homme, ou ils ne me laisseront pas entrer,
et je serai oblige de retourner m'asseoir au pied de la guillotine.

--Mon ami, dit vivement Hoffmann en passant entre la jeune femme et le
concierge, comme je traversais les Champs-lyses, j'ai entendu crier au
secours; je suis accouru  temps pour empcher Madame d'tre assassine,
mais trop tard pour l'empcher d'tre dpouille. Donnez-moi vite votre
meilleure chambre; faites-y allumer un grand feu, servir un bon souper.
Voici un louis pour vous.

Et il jeta un louis d'or sur la table o tait pose la lampe, dont tous
les rayons semblrent se concentrer sur la face tincelante de Louis XV.

Un louis tait une grosse somme  cette poque; il reprsentait neuf
cent vingt-cinq francs en assignats.

Le concierge ta son bonnet crasseux et sonna. Un garon accourut 
cette sonnette du concierge.

--Vite! vite! une chambre! la plus belle de l'htel, pour Monsieur et
Madame.

--Pour Monsieur et Madame, reprit le garon, tonn, en portant
alternativement son regard du costume plus que simple d'Hoffmann, au
costume plus que lger d'Arsne.

--Oui, dit Hoffmann, la meilleure, la plus belle; surtout qu'elle soit
bien chauffe et bien claire: voici un louis pour vous.

Le garon parut subir la mme influence que le concierge, se courba
devant le louis, et montrant un grand escalier,  moiti clair
seulement  cause de l'heure avance de la nuit, mais sur les marches
duquel, par un luxe bien extraordinaire  cette poque, tait tendu un
tapis.

--Montez, dit-il, et attendez  la porte du n 3.

Puis il disparut tout courant.

 la premire marche de l'escalier, Arsne s'arrta.

Elle semblait, la lgre sylphide, prouver une difficult invincible 
lever le pied.

On et dit que sa lgre chaussure de satin avait des semelles de plomb.

Hoffmann lui offrit le bras.

Arsne appuya sa main sur le bras que lui prsentait le jeune homme, et
quoiqu'il ne sentt pas la pression du poignet de la danseuse, il sentit
le froid qui se communiquait de ce corps au sien.

Puis, avec un effort violent, Arsne monta la premire marche et
successivement les autres; mais chaque degr lui arrachait un soupir.

--Oh! pauvre femme, murmura Hoffmann, comme vous avez d souffrir!

--Oui, oui, rpondit Arsne, beaucoup.... J'ai beaucoup souffert.

Ils arrivrent  la porte du n 3.

Mais, presque aussitt qu'eux arriva le garon porteur d'un vritable
brasier; il ouvrit la porte de la chambre, et en un instant la chemine
s'enflamma et les bougies s'allumrent.

--Vous devez avoir faim? demanda Hoffmann.

--Je ne sais pas, rpondit Arsne.

--Le meilleur souper que l'on pourra nous donner, garon, dit Hoffmann.

--Monsieur, fit observer le garon, on ne dit plus garon, mais
officieux. Aprs cela, Monsieur paye si bien qu'il peut dire comme il
voudra.

Puis, enchant de la factie, il sortit en disant:

--Dans cinq minutes le souper!

La porte referme derrire l'officieux, Hoffmann jeta avidement les yeux
sur Arsne.

Elle tait si presse de se rapprocher du feu, qu'elle n'avait pas pris
le temps de tirer un fauteuil prs de la chemine; elle s'tait
seulement accroupie au coin de l'tre, dans la mme position o Hoffmann
l'avait trouve devant la guillotine, et l, les coudes sur ses genoux,
elle semblait occupe  maintenir de ses deux mains sa tte droite sur
ses paules.

--Arsne! Arsne! dit le jeune homme, je t'ai dit que j'tais riche,
n'est-ce pas? Regarde, et tu verras que je ne t'ai pas menti.

Hoffmann commena par retourner son chapeau au-dessus de la table; le
chapeau tait plein de louis et de doubles louis, et ils ruisselrent du
chapeau sur le marbre, avec ce bruit d'or si remarquable et si facile 
distinguer entre tous les bruits.

Puis, aprs le chapeau, il vida ses poches, et l'une aprs l'autre ses
poches dgorgrent l'immense butin qu'il venait de faire au jeu.

Un monceau d'or mobile et resplendissant s'entassa sur la table.

 ce bruit, Arsne sembla se ranimer; elle tourna la tte, et la vue
parut achever la rsurrection commence par l'oue.

Elle se leva, toujours raide et immobile; mais sa lvre ple souriait,
mais ses yeux vitreux, s'claircissant, lanaient des rayons qui se
croisaient avec ceux de l'or.

--Oh! dit-elle, c'est  toi tout cela?

--Non, pas  moi, mais  toi, Arsne.

-- moi! fit la danseuse.

Et elle plongea dans le monceau de mtal ses mains ples.

Les bras de la jeune fille disparurent jusqu'au coude.

Alors cette femme, dont l'or avait t la vie, sembla reprendre vie au
contact de l'or.

-- moi! disait-elle,  moi! et elle prononait ces paroles d'un accent
vibrant et mtallique qui se mariait d'une incroyable faon avec le
cliquetis des louis.

Deux garons entrrent, portant une table toute servie, qu'ils
faillirent laisser tomber en apercevant cet amas de richesses que
ptrissaient les mains crispes de la jeune fille.

--C'est bien, dit Hoffmann, du vin de Champagne, et laissez-nous.

Les garons apportrent plusieurs bouteilles de vin de Champagne, et se
retirrent.

Derrire eux, Hoffmann alla pousser la porte, qu'il ferma au verrou.

Puis, les yeux ardents de dsir, il revint vers Arsne, qu'il retrouva
prs de la table, continuant de puiser la vie, non pas  cette fontaine
de Jouvence, mais  cette source du Pactole.

--Eh bien? lui demanda-t-il.

--C'est beau, l'or! dit-elle; il y avait longtemps que je n'en avais
touch.

--Allons, viens souper, fit Hoffmann, et puis aprs, tout  ton aise,
Dana, tu te baigneras dans l'or si tu veux.

Et il l'entrana vers la table.

--J'ai froid! dit-elle.

Hoffmann regarda autour de lui; les fentres et le lit taient tendus en
damas rouge: il arracha un rideau de la fentre et le donna  Arsne.

Arsne s'enveloppa dans le rideau, qui sembla se draper de lui-mme
comme les plis d'un manteau antique, et sous cette draperie rouge sa
tte ple redoubla de caractre.

Hoffmann avait presque peur.

Il se mit  table, se versa et but deux ou trois verres de vin de
Champagne coup sur coup. Alors il lui sembla qu'une lgre coloration
montait aux yeux d'Arsne.

Il lui versa  son tour, et  son tour elle but.

Puis il voulut la faire manger; mais elle refusa.

Et comme Hoffmann insistait:

--Je ne pourrais avaler, dit-elle.

--Buvons, alors.

Elle tendit son verre.

--Oui, buvons.

Hoffmann avait  la fois faim et soif; il but et mangea.

Il but surtout; il sentait qu'il avait besoin de hardiesse; non pas
qu'Arsne, comme chez elle, part dispose  lui rsister, soit par la
force, soit par le ddain, mais parce que quelque chose de glac manait
du corps de la belle convive.

 mesure qu'il buvait,  ses yeux du moins, Arsne s'animait; seulement,
quand,  son tour, Arsne vidait son verre, quelques gouttes roses
roulaient de la partie infrieure du collier de velours sur la poitrine
de la danseuse. Hoffmann regardait sans comprendre puis, sentant quelque
chose de terrible et de mystrieux l-dessous, il combattit ses frissons
intrieurs en multipliant les toasts qu'il portait aux beaux yeux,  la
belle bouche, aux belles mains de la danseuse.

Elle lui faisait raison, buvant autant que lui, et paraissant s'animer,
non pas du vin qu'elle buvait, mais du vin que buvait Hoffmann.

Tout  coup un tison roula du feu.

Hoffmann suivit des yeux la direction du brandon de flamme, qui ne
s'arrta qu'en rencontrant le pied nu d'Arsne.

Sans doute, pour se rchauffer, Arsne avait tir ses bas et ses
souliers; son petit pied, blanc comme le marbre, tait pos sur le
marbre de l'tre, blanc aussi comme le pied avec lequel il semblait ne
faire qu'un.

Hoffmann jeta un cri.

--Arsne! Arsne! dit-il, prenez garde!

-- quoi? demanda la danseuse.

--Ce tison... ce tison qui touche votre pied....

Et en effet, il couvrait  moiti le pied d'Arsne.

--tez-le, dit-elle tranquillement.

Hoffmann se baissa, enleva le tison, et s'aperut avec effroi que ce
n'tait pas la braise qui avait brl le pied de la jeune fille, mais le
pied de la jeune fille qui avait teint la braise.

--Buvons! dit-il.

--Buvons! dit Arsne.

Et elle tendit son verre.

La seconde bouteille fut vide.

Cependant Hoffmann sentait que l'ivresse du vin ne lui suffisait pas.

Il aperut un piano.

--Bon!... s'cria-t-il.

Il avait compris la ressource que lui offrait l'ivresse de la musique.

Il s'lana vers le piano.

Puis sous ses doigts naquit tout naturellement l'air sur lequel Arsne
dansait ce pas de trois dans l'opra de _Pris_, lorsqu'il l'avait vue
pour la premire fois.

Seulement, il semblait  Hoffmann que les cordes du piano taient
d'acier. L'instrument  lui seul rendait un bruit pareil  celui de tout
un orchestre.

--Ah! fit Hoffmann,  la bonne heure!

Il venait de trouver dans ce bruit l'enivrement qu'il cherchait; de son
ct, Arsne se leva aux premiers accords.

Ces accords, comme un rseau de feu, avaient sembl envelopper toute sa
personne.

Elle rejeta loin d'elle le rideau de damas rouge, et, chose trange,
comme un changement magique s'opre au thtre, sans que l'on sache par
quel moyen, un changement s'tait opr en elle, et au lieu de sa robe
grise, au lieu de ses paules veuves d'ornements, elle reparut avec le
costume de Flore, tout ruisselant de fleurs, tout vaporeux de gaze, tout
frissonnant de volupt.

Hoffmann jeta un cri, puis, redoublant d'nergie, il sembla faire
jaillir une vigueur infernale de cette poitrine du clavecin, toute
rsonnante sous ses fibres d'acier.

Alors le mme mirage revint troubler l'esprit d'Hoffmann. Cette femme
bondissante, qui s'tait anime par degrs, oprait sur lui avec une
attraction irrsistible. Elle avait pris pour thtre tout l'espace qui
sparait le piano de l'alcve, et, sur le fond rouge du rideau, elle se
dtachait comme une apparition de l'enfer. Chaque fois qu'elle revenait
du fond vers Hoffmann, Hoffmann se soulevait sur sa chaise; chaque fois
qu'elle s'loignait vers le fond, Hoffmann se sentait entran sur ses
pas. Enfin, sans qu'Hoffmann comprt comment la chose se faisait, le
mouvement changea sous ses doigts; ce ne fut plus l'air qu'il avait
entendu qu'il joua, ce fut une valse; cette valse c'tait le _Dsir_ de
Beethoven; elle tait venue, comme une expression de sa pense, se
placer sous ses doigts. De son ct, Arsne avait chang de mesure; elle
tourna sur elle-mme d'abord, puis, peu  peu largissant le rond
qu'elle traait, elle se rapprocha d'Hoffmann. Hoffmann, haletant, la
sentait venir, la sentait se rapprocher; il comprenait qu'au dernier
cercle elle allait le toucher, et qu'alors force lui serait de se lever
 son tour, et de prendre part  cette valse brlante. C'tait  la fois
chez lui du dsir et de l'effroi. Enfin Arsne, en passant, tendit la
main, et du bout des doigts l'effleura. Hoffmann poussa un cri, bondit
comme si l'tincelle lectrique l'et touch, s'lana sur la trace de
la danseuse, la joignit, l'enlaa dans ses bras, continuant dans sa
pense l'air interrompu en ralit, pressant contre son coeur ce corps
qui avait repris son lasticit, aspirant les regards de ses yeux, le
souffle de sa bouche, dvorant de ses aspirations  lui ce cou, ces
paules, ces bras; tournant non plus dans un air respirable, mais dans
une atmosphre de flamme qui, pntrant jusqu'au fond de la poitrine des
deux valseurs, finit par les jeter, haletants et dans l'vanouissement
du dlire, sur le lit qui les attendait.

Quand Hoffmann se rveilla le lendemain, un de ces jours blafards des
hivers de Paris venait de se lever, et pntrait jusqu'au lit par le
rideau arrach de la fentre. Il regarda autour de lui, ignorant o il
tait, et sentit qu'une masse inerte pesait  son bras gauche. Il se
pencha du ct o l'engourdissement gagnait son coeur, et reconnut,
couche prs de lui, non plus la belle danseuse de l'Opra, mais la ple
jeune fille de la place de la Rvolution.

Alors il se rappela tout, tira de dessous ce corps raidi son bras glac,
et voyant que ce corps demeurait immobile, il saisit un candlabre o
brlaient encore cinq bougies, et,  la double lueur du jour et des
bougies, il s'aperut qu'Arsne tait sans mouvement, ple et les yeux
ferms.

Sa premire ide fut que la fatigue avait t plus forte que l'amour,
que le dsir, que la volont, et que la jeune fille s'tait vanouie. Il
prit sa main, sa main tait glace; il chercha les battements de son
coeur, son coeur ne battait plus.

Alors une ide horrible lui traversa l'esprit; il se pendit au cordon
d'une sonnette, qui se rompit entre ses mains, puis s'lana vers la
porte, il ouvrit, et se prcipita par les degrs en criant:

-- l'aide! au secours!

Un petit homme noir montait justement  la mme minute l'escalier que
descendait Hoffmann. Il leva la tte; Hoffmann jeta un cri. Il venait de
reconnatre le mdecin de l'Opra.

--Ah! c'est vous, mon cher monsieur, dit le docteur en reconnaissant
Hoffmann  son tour; qu'y a-t-il donc, et pourquoi tout ce bruit?

--Oh! venez, venez, dit Hoffmann ne prenant pas la peine d'expliquer au
mdecin ce qu'il attendait de lui, et esprant que la vue d'Arsne
inanime ferait plus sur le docteur que toutes ses paroles. Venez!

Et il l'entrana dans la chambre.

Puis, le poussant vers le lit, tandis que de l'autre main, il saisissait
le candlabre qu'il approcha du visage d'Arsne:

--Tenez, dit-il, voyez.

Mais, loin que le mdecin part effray:

--Ah! c'est bien  vous, jeune homme, dit-il, c'est bien  vous d'avoir
rachet ce corps afin qu'il ne pourrt pas dans une fosse commune....
Trs bien! jeune homme, trs bien!

--Ce corps... murmura Hoffmann, rachet... la fosse commune.... Que
dites-vous l? mon Dieu!

--Je dis que notre pauvre Arsne, arrte hier  huit heures du matin, a
t juge hier  deux heures de l'aprs-midi, et a t excute hier 
quatre heures du soir.

Hoffmann crut qu'il allait devenir fou; il saisit le docteur  la gorge.

--Excute hier  quatre heures! cria-t-il en s'tranglant lui-mme;
Arsne excute!

Et il clata de rire, mais d'un rire si trange, si strident, si en
dehors de toutes les modulations du rire humain, que le docteur fixa sur
lui des yeux presque effars.

--En doutez-vous? demanda-t-il.

--Comment! s'cria Hoffmann, si j'en doute! Je le crois bien. J'ai
soup, j'ai vals, j'ai couch cette nuit avec elle.

--Alors, c'est un cas trange et que je consignerai dans les annales de
la mdecine, dit le docteur, et vous signerez au procs-verbal, n'est-ce
pas?

--Mais je ne puis signer, puisque je vous dmens, puisque je dis que
cela est impossible, puisque je dis que cela n'est pas.

--Ah! vous dites que cela n'est pas, reprit le docteur; vous dites cela
 moi, le mdecin des prisons;  moi, qui ai fait tout ce que j'ai pu
pour la sauver, et qui n'ai pu y parvenir;  moi qui lui ai dit adieu au
pied de la charrette! Vous dites que cela n'est pas! Attendez!

Alors le mdecin tendit le bras, pressa le petit ressort en diamant qui
servait d'agrafe au collier de velours, et tira le velours  lui.

Hoffmann poussa un cri terrible. Cessant d'tre maintenue par le seul
lien qui la rattachait aux paules, la tte de la supplicie roula du
lit  terre, et ne s'arrta qu'au soulier d'Hoffmann, comme le tison ne
s'tait arrt qu'au pied d'Arsne.

Le jeune homme fit un bond en arrire, et se prcipita par les escaliers
en hurlant:

--Je suis fou!

L'exclamation d'Hoffmann n'avait rien d'exagr: cette faible cloison
qui, chez le pote exerant outre mesure ses facults crbrales, cette
faible cloison, disons-nous, qui, sparant l'imagination de la folie,
semble parfois prte  se rompre, craquait dans sa tte avec le bruit
d'une muraille qui se lzarde.

Mais,  cette poque, on ne courait pas longtemps dans les rues de Paris
sans dire pourquoi l'on courait; les Parisiens taient devenus trs
curieux en l'an de grce 1793; et, toutes les fois qu'un homme passait
en courant, on arrtait cet homme pour savoir aprs qui il courait ou
qui courait aprs lui. On arrta donc Hoffmann en face de l'glise de
l'Assomption, dont on avait fait un corps de garde, et on le conduisit
devant le chef du poste.

L, Hoffmann comprit le danger rel qu'il courait: les uns le tenaient
pour un aristocrate prenant sa course afin de gagner plus vite la
frontire; les autres criaient: _ l'agent de Pitt et Cobourg_!
Quelques-uns criaient: _ la lanterne_! ce qui n'tait pas gai; d'autres
criaient: _Au tribunal rvolutionnaire_! ce qui tait moins gai encore.
On revenait quelquefois de la lanterne, tmoin l'abb Maury; du tribunal
rvolutionnaire, jamais.

Alors Hoffmann essaya d'expliquer ce qui lui tait arriv depuis la
veille au soir. Il raconta le jeu, le gain. Comment, de l'or plein ses
poches, il avait couru rue de Hanovre; comment la femme qu'il cherchait
n'y tait plus; comment, sous l'empire de la passion qui le brlait, il
avait couru les rues de Paris; comment, en passant sur la place de la
Rvolution, il avait trouv cette femme assise au pied de la guillotine;
comment elle l'avait conduit dans un htel de la rue Saint-Honor, et
comment l, aprs une nuit pendant laquelle tous les enivrements
s'taient succd, il avait trouv non seulement reposant entre ses bras
une femme morte, mais encore une femme dcapite.

Tout cela tait bien improbable; aussi le rcit d'Hoffmann obtint-il peu
de croyance: les plus fanatiques de vrit crirent au mensonge, les
plus modrs crirent  la folie.

Sur ces entrefaites, un des assistants ouvrit cet avis lumineux:

--Vous avez pass, dites-vous, la nuit dans un htel de la rue
Saint-Honor?

--Oui.

--Vous y avez vid vos poches pleines d'or sur une table?

--Oui.

--Vous y avez couch et soup avec la femme dont la tte, roulant  vos
pieds, vous a caus ce grand effroi dont vous tiez atteint quand nous
vous avons arrt?

--Oui.

--Eh bien! cherchons l'htel; on ne trouvera peut-tre plus l'or, mais
on trouvera la femme.

--Oui, cria tout le monde, cherchons, cherchons!

Hoffmann et bien voulu ne pas chercher; mais force lui fut d'obir 
l'immense volont rsume autour de lui par ce mot _cherchons._

Il sortit donc de l'glise, et continua de descendre la rue Saint-Honor
en cherchant.

La distance n'tait pas longue de l'glise de l'Assomption  la rue
Royale. Et cependant Hoffmann eut beau chercher, ngligemment d'abord,
puis avec plus d'attention, puis enfin avec volont de trouver, il ne
trouva rien qui lui rappelt l'htel o il tait entr la veille, o il
avait pass la nuit, d'o il venait de sortir. Comme ces palais
feriques qui s'vanouissent quand le machiniste n'a plus besoin d'eux,
l'htel de la rue Saint-Honor avait disparu aprs que la scne
infernale que nous avons essay de dcrire avait t joue.

Tout cela ne faisait pas l'affaire des badauds qui avaient accompagn
Hoffmann et qui voulaient absolument une solution quelconque  leur
drangement; or, cette solution ne pouvait tre que la dcouverte du
cadavre d'Arsne ou l'arrestation d'Hoffmann comme suspect.

Mais, comme on ne retrouvait pas le corps d'Arsne, il tait fortement
question d'arrter Hoffmann, quand tout  coup celui-ci aperut dans la
rue le petit homme noir et l'appela  son secours, invoquant son
tmoignage sur la vrit du rcit qu'il venait de faire.

La voix du mdecin a toujours une grande autorit sur la foule. Celui-ci
dclina sa profession, et on le laissa s'approcher d'Hoffmann.

--Ah! pauvre jeune homme! dit-il en lui prenant la main sous prtexte de
lui tter le pouls, mais en ralit, pour lui conseiller, par une
pression particulire, de ne pas le dmentir; pauvre jeune homme, il
s'est donc chapp!

--chapp d'o? chapp de quoi? s'crirent vingt voix toutes ensemble.

--Oui, chapp d'o? demanda Hoffmann, qui ne voulait pas accepter la
voie de salut que lui offrait le docteur et qu'il regardait comme
humiliante.

--Parbleu! dit le mdecin, chapp de l'hospice.

--De l'hospice! s'crirent les mmes voix, et quel hospice?

--De l'hospice des fous!

--Ah! docteur, docteur, s'cria Hoffmann, pas de plaisanterie!

--Le pauvre diable! s'cria le docteur sans paratre couter Hoffmann,
le pauvre diable aura perdu sur l'chafaud quelque femme qu'il aimait.

--Oh! oui, oui, dit Hoffmann, je l'aimais bien, mais pas comme Antonia
cependant.

--Pauvre garon! dirent plusieurs femmes qui se trouvaient l et qui
commenaient  plaindre Hoffmann.

--Oui, depuis ce temps, continua le docteur, il est en proie  une
hallucination terrible; il croit jouer... il croit gagner.... Quand il a
jou et qu'il a gagn, il croit pouvoir possder celle qu'il aime; puis,
avec son or, il court les rues; puis il rencontre une femme au pied de
la guillotine, puis il l'emmne dans quelque magnifique palais, dans
quelque splendide htellerie, o il passe la nuit  boire,  chanter, 
faire de la musique avec elle; aprs quoi il la trouve morte. N'est-ce
pas cela qu'il vous a racont?

--Oui, oui, cria la foule, mot pour mot.

--Eh bien! eh bien! dit Hoffmann, le regard tincelant, direz-vous que
ce n'est pas vrai, vous, docteur? vous qui avez ouvert l'agrafe de
diamants qui fermait le collier de velours. Oh! j'aurais d me douter de
quelque chose quand j'ai vu le vin de Champagne suinter sous le collier,
quand j'ai vu le tison enflamm rouler sur son pied nu, et son pied nu,
son pied de morte, au lieu d'tre brl par le tison, l'teindre.

--Vous voyez, vous voyez, dit le docteur avec des yeux pleins de piti
et avec une voix lamentable, voil sa folie qui le reprend.

--Comment, ma folie! s'cria Hoffmann; comment, vous osez dire que ce
n'est pas vrai! vous osez dire que ce n'est pas vrai! vous osez dire que
je n'ai pas pass la nuit avec Arsne qui a t guillotine hier! Vous
osez dire que son collier de velours n'tait pas la seule chose qui
maintnt sa tte sur ses paules! Vous osez dire que, lorsque vous avez
ouvert l'agrafe et enlev le collier, la tte n'a pas roul sur le
tapis! Allons donc, docteur, allons donc, vous savez bien que ce que je
dis est vrai, vous.

--Mes amis, dit le docteur, vous tes bien convaincus maintenant,
n'est-ce pas?

--Oui, oui, crirent les cent voix de la foule.

Ceux des assistants qui ne criaient pas remuaient mlancoliquement la
tte en signe d'adhsion.

--Eh bien! alors, dit le docteur, faites avancer un fiacre, afin que je
le reconduise.

--O cela? cria Hoffmann; o voulez-vous me reconduire?

--O? dit le docteur,  la maison des fous, dont vous vous tes chapp,
mon bon ami.

Puis, tout bas:

--Laissez-vous faire, morbleu! dit le docteur, ou je ne rponds pas de
vous. Ces gens-l croiront que vous vous tes moqu d'eux, et ils vous
mettront en pices.

Hoffmann poussa un soupir et laissa tomber ses bras.

--Tenez, vous voyez bien, dit le docteur, maintenant le voil doux comme
un agneau. La crise est passe.... L! mon ami, l!...

Et le docteur parut calmer Hoffmann de la main, comme on calme un cheval
emport ou un chien rageur.

Pendant ce temps, on avait arrt un fiacre et on l'avait amen.

--Montez vite, dit le mdecin  Hoffmann.

Hoffmann obit; toutes ses forces s'taient uses dans cette lutte.

-- Bictre! dit tout haut le docteur en montant derrire Hoffmann.

Puis, tout bas au jeune homme:

--O voulez-vous qu'on vous descende? demanda-t-il.

--Au Palais-galit, articula pniblement Hoffmann.

--En route, cocher, cria le docteur.

Puis il salua la foule.

--Vive le docteur! cria la foule.

Il faut toujours que la foule, lorsqu'elle est sous l'empire d'une
passion, crie vive quelqu'un ou meure quelqu'un.

Au Palais-galit le docteur fit arrter le fiacre.

--Adieu, jeune homme, dit le docteur  Hoffmann, et si vous m'en croyez,
partez pour l'Allemagne le plus vite possible; il ne fait pas bon en
France pour les hommes qui ont une imagination comme la vtre.

Et il poussa hors du fiacre Hoffmann, qui, tout abasourdi encore de ce
qui venait de lui arriver, s'en allait tout droit sous une charrette qui
faisait chemin en sens inverse du fiacre, si un jeune homme qui passait
ne se ft prcipit et n'et retenu Hoffmann dans ses bras au moment o,
de son ct, le charretier faisait un effort pour arrter ses chevaux.

Le fiacre continua son chemin.

Les deux jeunes gens, celui qui avait failli tomber et celui qui l'avait
retenu, poussrent ensemble un seul et mme cri:

--Hoffmann!

--Werner!

Puis, voyant l'tat d'atonie dans lequel se trouvait son ami, Werner
l'entrana dans le jardin du Palais-Royal.

Alors la pense de tout ce qui s'tait pass revint plus vive au
souvenir d'Hoffmann, et il se rappela le mdaillon d'Antonia mis en gage
chez le changeur allemand.

Aussitt il poussa un cri en songeant qu'il avait vid toutes ses poches
sur la table de marbre de l'htel. Mais en mme temps il se souvint
qu'il avait mis, pour le dgager, trois louis  part dans le gousset de
sa montre.

Le gousset avait fidlement gard son dpt; les trois louis y taient
toujours.

Hoffmann s'chappa des bras de Werner en lui criant: Attends-moi! et
s'lana dans la direction de la boutique du changeur.

 chaque pas qu'il faisait, il lui semblait, sortant d'une vapeur
paisse, s'avancer,  travers un nuage toujours s'claircissant, vers
une atmosphre pure et resplendissante.

 la porte du changeur, il s'arrta pour respirer; l'ancienne vision, la
vision de la nuit avait presque disparu.

Il reprit haleine un instant et entra.

Le changeur tait  sa place, les sbiles en cuivre taient  leur
place.

Au bruit que fit Hoffmann en entrant, le changeur leva la tte.

--Ah! ah! dit-il, c'est vous, mon jeune compatriote; ma foi! je vous
l'avoue, je ne comptais pas vous revoir.

--Je prsume que vous ne me dites pas cela parce que vous avez dispos
du mdaillon! s'cria Hoffmann.

--Non, je vous avais promis de vous le garder, et, m'en et on donn
vingt-cinq louis, au lieu des trois que vous me devez, le mdaillon ne
serait pas sorti de ma boutique.

--Voici les trois louis, dit timidement Hoffmann; mais je vous avoue que
je n'ai rien  vous offrir pour les intrts.

--Pour les intrts d'une nuit, dit le changeur, allons donc, vous
voulez rire; les intrts de trois louis pour une nuit, et  un
compatriote! jamais.

Et il lui rendit le mdaillon.

--Merci, monsieur, dit Hoffmann; et maintenant, continua-t-il avec un
soupir, je vais chercher de l'argent pour retourner  Mannheim.

-- Mannheim, dit le changeur, tiens, vous tes de Mannheim?

--Non, monsieur, je ne suis pas de Mannheim, mais j'habite Mannheim: ma
fiance est  Mannheim; elle m'attend, et je retourne  Mannheim pour
l'pouser.

--Ah! fit le changeur.

Puis, comme le jeune homme avait dj la main sur le bouton de la porte:

--Connaissez-vous, dit le changeur,  Mannheim, un ancien ami  moi, un
vieux musicien?

--Nomm Gottlieb Murr? s'cria Hoffmann.

--Justement! Vous le connaissez?

--Si je le connais! je le crois bien, puisque c'est sa fille qui est ma
fiance.

--Antonia! s'cria  son tour le changeur.

--Oui, Antonia, rpondit Hoffmann.

--Comment, jeune homme! c'est pour pouser Antonia que vous retourniez 
Mannheim?

--Sans doute.

--Restez  Paris, alors, car vous feriez un voyage inutile.

--Pourquoi cela?

--Parce que voil une lettre de son pre qui m'annonce qu'il y a huit
jours,  trois heures de l'aprs-midi, Antonia est morte subitement en
jouant de la harpe.

C'tait juste le jour o Hoffmann tait all chez Arsne pour faire son
portrait; c'tait juste l'heure o il avait press de ses lvres son
paule nue.

Hoffmann, ple, tremblant, ananti, ouvrit le mdaillon pour porter
l'image d'Antonia  ses lvres, mais l'ivoire en tait redevenu aussi
blanc et aussi pur que s'il tait vierge encore du pinceau de l'artiste.

Il ne restait rien d'Antonia  Hoffmann deux fois infidle  son
serment, pas mme l'image de celle  qui il avait jur un amour ternel.

Deux heures aprs, Hoffmann, accompagn de Werner et du bon changeur,
montait dans la voiture de Mannheim, o il arriva juste pour accompagner
au cimetire le corps de Gottlieb Murr, qui avait recommand en mourant
qu'on l'enterrt cte  cte de sa chre Antonia.






End of Project Gutenberg's La femme au collier de velours, by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS ***

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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