Project Gutenberg's Le comte de Monte-Cristo, Tome III, by Alexandre Dumas

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Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome III

Author: Alexandre Dumas

Release Date: March 15, 2006 [EBook #17991]
[Last updated: November 5, 2020]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME III ***




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Alexandre Dumas

LE COMTE DE MONTE-CRISTO

Tome III (1845-1846)




Table des matires


LVI.  Andrea Cavalcanti.
LVII.  L'enclos  la luzerne.
LVIII.  M. Noirtier de Villefort.
LIX.  Le testament.
LX.  Le tlgraphe.
LXI.  Le moyen de dlivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pches.
LXII.  Les fantmes.
LXIII.  Le dner.
LXIV.  Le mendiant.
LXV.  Scne conjugale.
LXVI.  Projets de mariage.
LXVII.  Le cabinet du procureur du roi.
LXVIII.  Un bal d't.
LXIX.  Les informations.
LXX.  Le bal.
LXXI.  Le pain et le sel.
LXXII.  Madame de Saint-Mran.
LXXIII.  La promesse.
LXXIV.  Le caveau de la famille Villefort.
LXXV.  Le procs-verbal.
LXXVI.  Le progrs de Cavalcanti fils.
LXXVII.  Hayde.
LXXVIII.  On nous crit de Janina.
LXXIX.  La limonade.
LXXX.  L'accusation.
LXXXI.  La chambre du boulanger retir.
LXXXII.  L'effraction.
LXXXIII.  La main de Dieu.
LXXXIV.  Beauchamp.




LVI

Andrea Cavalcanti.


Le comte de Monte-Cristo entra dans le salon voisin que Baptistin avait
dsign sous le nom de salon bleu, et o venait de le prcder un jeune
homme de tournure dgage, assez lgamment vtu, et qu'un cabriolet de
place avait, une demi-heure auparavant, jet  la porte de l'htel.
Baptistin n'avait pas eu de peine  le reconnatre; c'tait bien ce
grand jeune homme aux cheveux blonds,  la barbe rousse, aux yeux noirs,
dont le teint vermeil et la peau blouissante de blancheur lui avaient
t signals par son matre.

Quand le comte entra dans le salon, le jeune homme tait ngligemment
tendu sur un sofa, fouettant avec distraction sa botte d'un petit jonc
 pomme d'or.

En apercevant Monte-Cristo, il se leva vivement.

Monsieur est le comte de Monte-Cristo? dit-il.

--Oui, monsieur, rpondit celui-ci, et j'ai l'honneur de parler, je
crois,  monsieur le vicomte Andrea Cavalcanti?

--Le vicomte Andrea Cavalcanti, rpta le jeune homme en accompagnant
ces mots d'un salut plein de dsinvolture.

--Vous devez avoir une lettre qui vous accrdite prs de moi? dit
Monte-Cristo.

--Je ne vous en parlais pas  cause de la signature, qui m'a paru
trange.

--Simbad le marin, n'est-ce pas?

--Justement. Or, comme je n'ai jamais connu d'autre Simbad le marin que
celui des _Mille et une Nuits_....

--Eh bien, c'est un de ses descendants, un de mes amis fort riche, un
Anglais plus qu'original, presque fou, dont le vritable nom est Lord
Wilmore.

--Ah! voil qui m'explique tout, dit Andrea. Alors cela va  merveille.
C'est ce mme Anglais que j'ai connu... ... oui, trs bien!... Monsieur
le comte, je suis votre serviteur.

--Si ce que vous me faites l'honneur de me dire est vrai, rpliqua en
souriant le comte, j'espre que vous serez assez bon pour me donner
quelques dtails sur vous et votre famille.

--Volontiers, monsieur le comte, rpondit le jeune homme avec une
volubilit qui prouvait la solidit de sa mmoire. Je suis, comme vous
l'avez dit, le vicomte Andrea Cavalcanti, fils du major Bartolomeo
Cavalcanti descendant des Cavalcanti inscrits au livre d'or de Florence.
Notre famille, quoique trs riche encore puisque mon pre possde un
demi-million de rente, a prouv bien des malheurs, et moi-mme,
monsieur, j'ai t  l'ge de cinq ou six ans enlev par un gouverneur
infidle; de sorte que depuis quinze ans je n'ai point revu l'auteur de
mes jours. Depuis que j'ai l'ge de raison, depuis que je suis libre et
matre de moi, je le cherche, mais inutilement. Enfin cette lettre de
votre ami Simbad m'annonce qu'il est  Paris, et m'autorise  m'adresser
 vous pour en obtenir des nouvelles.

--En vrit, monsieur, tout ce que vous me racontez l est fort
intressant, dit le comte, regardant avec une sombre satisfaction cette
mine dgage, empreinte d'une beaut pareille  celle du mauvais ange,
et vous avez fort bien fait de vos conformer en toutes choses 
l'invitation de mon ami Simbad, car votre pre est en effet ici et vous
cherche.

Le comte, depuis son entre au salon, n'avait pas perdu de vue le jeune
homme, il avait admir l'assurance de son regard et la sret de sa
voix; mais  ces mots si naturels: _Votre pre est en effet ici et vous
cherche_, le jeune Andrea fit un bond et s'cria:

Mon pre! mon pre ici?

--Sans doute, rpondit Monte-Cristo, votre pre, le major Bartolomeo
Cavalcanti.

L'impression de terreur rpandue sur les traits du jeune homme s'effaa
presque aussitt.

Ah! oui, c'est vrai, dit-il, le major Bartolomeo Cavalcanti. Et vous
dites, monsieur le comte, qu'il est ici, ce cher pre.

--Oui, monsieur. J'ajouterai mme que je le quitte  l'instant, que
l'histoire qu'il m'a conte de ce fils chri, perdu autrefois, m'a fort
touch; en vrit, ses douleurs, ses craintes, ses esprances  ce sujet
composeraient un pome attendrissant. Enfin il reut un jour des
nouvelles qui lui annonaient que les ravisseurs de son fils offraient
de le rendre, ou d'indiquer o il tait, moyennant une somme assez
forte. Mais rien ne retint ce bon pre; cette somme fut envoye  la
frontire du Pimont, avec un passeport tout vis pour l'Italie. Vous
tiez dans le Midi de la France, je crois?

--Oui, monsieur, rpondit Andrea d'un air assez embarrass; oui, j'tais
dans le Midi de la France.

--Une voiture devait vous attendre  Nice?

--C'est bien cela, monsieur; elle m'a conduit de Nice  Gnes, de Gnes
 Turin, de Turin  Chambry, de Chambry  Pont-de-Beauvoisin, et de
Pont-de-Beauvoisin  Paris.

-- merveille! il esprait toujours vous rencontrer en chemin, car
c'tait la route qu'il suivait lui-mme; voil pourquoi votre itinraire
avait t trac ainsi.

--Mais, dit Andrea, s'il m'et rencontr, ce cher pre, je doute qu'il
m'et reconnu; je suis quelque peu chang depuis que je l'ai perdu de
vue.

--Oh! la voix du sang, dit Monte-Cristo.

--Ah! oui, c'est vrai, reprit le jeune homme, je n'y songeais pas  la
voix du sang.

--Maintenant, reprit Monte-Cristo, une seule chose inquite le marquis
Cavalcanti, c'est ce que vous avez fait pendant que vous avez t
loign de lui; c'est de quelle faon vous avez t trait par vos
perscuteurs; c'est si l'on a conserv pour votre naissance tous les
gards qui lui taient dus; c'est enfin s'il ne vous est pas rest de
cette souffrance morale  laquelle vous avez t expos, souffrance pire
cent fois que la souffrance physique, quelque affaiblissement des
facults dont la nature vous a si largement dou, et si vous croyez
vous-mme pouvoir reprendre et soutenir dignement dans le monde le rang
qui vous appartient.

--Monsieur, balbutia le jeune homme tourdi, j'espre qu'aucun faux
rapport....

--Moi! J'ai entendu parler de vous pour la premire fois par mon ami
Wilmore, le philanthrope. J'ai su qu'il vous avait trouv dans une
position fcheuse, j'ignore laquelle, et ne lui ai fait aucune question:
je ne suis pas curieux. Vos malheurs l'ont intress, donc vous tiez
intressant. Il m'a dit qu'il voulait vous rendre dans le monde la
position que vous aviez perdue, qu'il chercherait votre pre, qu'il le
trouverait; l'a cherch, il l'a trouv,  ce qu'il parat, puisqu'il est
l; enfin il m'a prvenu hier de votre arrive, en me donnant encore
quelques autres instructions relatives  votre fortune; voil tout. Je
sais que c'est un original, mon ami Wilmore, mais en mme temps, comme
c'est un homme sr, riche comme une mine d'or, qui, par consquent, peut
se passer ses originalits sans qu'elles le ruinent, j'ai promis de
suivre ses instructions. Maintenant, monsieur, ne vous blessez pas de ma
question: comme je serai oblig de vous patronner quelque peu, je
dsirerais savoir si les malheurs qui vous sont arrivs, malheurs
indpendants de votre volont et qui ne diminuent en aucune faon la
considration que je vous porte, ne vous ont pas rendu quelque peu
tranger  ce monde dans lequel votre fortune et votre nom vous
appelaient  faire si bonne figure.

--Monsieur, rpondit le jeune homme reprenant son aplomb au fur et 
mesure que le comte parlait, rassurez-vous sur ce point: les ravisseurs
qui m'ont loign de mon pre, et qui, sans doute, avaient pour but de
me vendre plus tard  lui comme ils l'ont fait ont calcul que, pour
tirer un bon parti de moi, il fallait me laisser toute ma valeur
personnelle, et mme l'augmenter encore, s'il tait possible; j'ai donc
reu une assez bonne ducation, et j'ai t trait par les larrons
d'enfants  peu prs comme l'taient dans l'Asie Mineure les esclaves
dont leurs matres faisaient des grammairiens, des mdecins et des
philosophes, pour les vendre plus cher au march de Rome.

Monte-Cristo sourit avec satisfaction; il n'avait pas tant espr,  ce
qu'il parat, de M. Andrea Cavalcanti.

D'ailleurs, reprit le jeune homme, s'il y avait en moi quelque dfaut
d'ducation ou plutt d'habitude du monde, on aurait, je suppose,
l'indulgence de les excuser, en considration des malheurs qui ont
accompagn ma naissance et poursuivi ma jeunesse.

--Eh bien, dit ngligemment Monte-Cristo, vous en ferez ce que vous
voudrez, vicomte, car vous tes le matre, et cela vous regarde; mais,
ma parole, au contraire, je ne dirais pas un mot de toutes ces
aventures, c'est un roman que votre histoire, et le monde, qui adore les
romans serrs entre deux couvertures de papier jaune, se dfie
trangement de ceux qu'il voit relis en vlin vivant, fussent-ils dors
comme vous pouvez l'tre. Voil la difficult que je me permettrai de
vous signaler, monsieur le vicomte;  peine aurez-vous racont 
quelqu'un votre touchante histoire, qu'elle courra dans le monde
compltement dnature. Vous serez oblig de vous poser en Antony, et le
temps des Antony est un peu pass. Peut-tre aurez-vous un succs de
curiosit, mais tout le monde n'aime pas  se faire centre
d'observations et cible  commentaires. Cela vous fatiguera peut-tre.

--Je crois que vous avez raison, monsieur le comte, dit le jeune homme
en plissant malgr lui, sous l'inflexible regard de Monte-Cristo; c'est
l un grave inconvnient.

--Oh! il ne faut pas non plus se l'exagrer, dit Monte-Cristo; car, pour
viter une faute, on tomberait dans une folie. Non, c'est un simple plan
de conduite  arrter; et, pour un homme intelligent comme vous, ce plan
est d'autant plus facile  adopter qu'il est conforme  vos intrts; il
faudra combattre, par des tmoignages et par d'honorables amitis, tout
ce que votre pass peut avoir d'obscur.

Andrea perdit visiblement contenance.

Je m'offrirais bien  vous comme rpondant et caution, dit
Monte-Cristo; mais c'est chez moi une habitude morale de douter de mes
meilleurs amis, et un besoin de chercher  faire douter les autres;
aussi jouerais-je l un rle hors de mon emploi, comme disent les
tragdiens, et je risquerais de me faire siffler, ce qui est inutile.

--Cependant, monsieur le comte, dit Andrea avec audace, en considration
de Lord Wilmore qui m'a recommand  vous....

--Oui, certainement, reprit Monte-Cristo; mais Lord Wilmore ne m'a pas
laiss ignorer, cher monsieur Andrea, que vous aviez eu une jeunesse
quelque peu orageuse. Oh! dit le comte en voyant le mouvement que
faisait Andrea, je ne vous demande pas de confession; d'ailleurs, c'est
pour que vous n'ayez besoin de personne que l'on a fait venir de Lucques
M. le marquis Cavalcanti, votre pre. Vous allez le voir, il est un peu
raide, un peu guind; mais c'est une question d'uniforme, et quand on
saura que depuis dix-huit ans il est au service de l'Autriche, tout
s'excusera; nous ne sommes pas, en gnral, exigeants pour les
Autrichiens. En somme, c'est un pre fort suffisant, je vous assure.

--Ah! vous me rassurez, monsieur; je l'avais quitt depuis si longtemps,
que je n'avais de lui aucun souvenir.

--Et puis, vous savez, une grande fortune fait passer sur bien des
choses.

--Mon pre est donc rellement riche, monsieur?

--Millionnaire... cinq cent mille livres de rente.

--Alors, demanda le jeune homme avec anxit, je vais me trouver dans
une position... agrable?

--Des plus agrables, mon cher monsieur; il vous fait cinquante mille
livres de rente par an pendant tout le temps que vous resterez  Paris.

--Mais j'y resterai toujours, en ce cas.

--Heu! qui peut rpondre des circonstances, mon cher monsieur? l'homme
propose et Dieu dispose....

Andrea poussa un soupir.

Mais enfin, dit-il, tout le temps que je resterai  Paris, et...
qu'aucune circonstance ne me forcera pas de m'loigner, cet argent dont
vous me parliez tout  l'heure m'est-il assur?

--Oh! parfaitement.

--Par mon pre? demanda Andrea avec inquitude.

--Oui, mais garanti par Lord Wilmore, qui vous a, sur la demande de
votre pre, ouvert un crdit de cinq mille francs par mois chez M.
Danglars, un des plus srs banquiers de Paris.

--Et mon pre compte rester longtemps  Paris? demanda Andrea avec
inquitude.

--Quelque jours seulement, rpondit Monte-Cristo, son service ne lui
permet pas de s'absenter plus de deux ou trois semaines.

--Oh! ce cher pre! dit Andrea visiblement enchant de ce prompt dpart.

--Aussi, dit Monte-Cristo, faisant semblant de se tromper  l'accent de
ces paroles; aussi je ne veux pas retarder d'un instant l'heure de votre
runion. tes-vous prpar  embrasser ce digne M. Cavalcanti?

--Vous n'en doutez pas, je l'espre?

--Eh bien, entrez donc dans le salon, mon cher ami, et vous trouverez
votre pre, qui vous attend.

Andrea fit un profond salut au comte et entra dans le salon.

Le comte le suivit des yeux, et, l'ayant vu disparatre, poussa un
ressort correspondant  un tableau, lequel, en s'cartant du cadre,
laissait, par un interstice habilement mnag, pntrer la vue dans le
salon.

Andrea referma la porte derrire lui et s'avana vers le major, qui se
leva ds qu'il entendit le bruit des pas qui s'approchaient.

Ah! monsieur et cher pre, dit Andrea  haute voix et de manire que le
comte l'entendit  travers la porte ferme, est-ce bien vous?

--Bonjour, mon cher fils, fit gravement le major.

--Aprs tant d'annes de sparation, dit Andrea en continuant de
regarder du ct de la porte, quel bonheur de nous revoir!

--En effet, la sparation a t longue.

--Ne nous embrassons-nous pas, monsieur? reprit Andrea.

--Comme vous voudrez, mon fils, dit le major.

Et les deux hommes s'embrassrent comme on s'embrasse au
Thtre-Franais, c'est--dire en se passant la tte par-dessus
l'paule.

Ainsi donc nous voici runis! dit Andrea.

--Nous voici runis, reprit le major.

--Pour ne plus nous sparer?

--Si fait; je crois, mon cher fils, que vous regardez maintenant la
France comme une seconde patrie?

--Le fait est, dit le jeune homme, que je serais dsespr de quitter
Paris.

--Et moi, vous comprenez, je ne saurais vivre hors de Lucques. Je
retournerai donc en Italie aussitt que je pourrai.

--Mais avant de partir, trs cher pre, vous me remettrez sans doute des
papiers  l'aide desquels il me sera facile de constater le sang dont je
sors.

--Sans aucun doute, car je viens exprs pour cela, et j'ai eu trop de
peine  vous rencontrer, afin de vous les remettre, pour que nous
recommencions encore  nous chercher; cela prendrait la dernire partie
de ma vie.

--Et ces papiers?

--Les voici.

Andrea saisit avidement l'acte de mariage de son pre, son certificat de
baptme  lui, et, aprs avoir ouvert le tout avec une avidit naturelle
 un bon fils, il parcourut les deux pices avec une rapidit et une
habitude qui dnotaient le coup d'oeil le plus exerc en mme temps que
l'intrt le plus vif.

Lorsqu'il eut fini, une indfinissable expression de joie brilla sur son
front; et regardant le major avec un trange sourire:

Ah ! dit-il en excellent toscan, il n'y a donc pas de galre en
Italie?...

Le major se redressa.

Et pourquoi cela? dit-il.

--Qu'on y fabrique impunment de pareilles pices? Pour la moiti de
cela, mon trs cher pre, en France on nous enverrait prendre l'air 
Toulon pour cinq ans.

--Plat-il? dit le Lucquois en essayant de conqurir un air majestueux.

--Mon cher monsieur Cavalcanti, dit Andrea en pressant le bras du major,
combien vous donne-t-on pour tre mon pre?

Le major voulut parler.

Chut! dit Andrea en baissant la voix, je vais vous donner l'exemple de
la confiance; on me donne cinquante mille francs par an pour tre votre
fils: par consquent, vous comprenez bien que ce n'est pas moi qui
serai dispos  nier que vous soyez mon pre.

Le major regarda avec inquitude autour de lui.

Eh! soyez tranquille, nous sommes seuls, dit Andrea, d'ailleurs nous
parlons italien.

--Eh bien,  moi, dit le Lucquois, on me donne cinquante mille francs
une fois pays.

--Monsieur Cavalcanti, dit Andrea, avez-vous foi aux contes de fes?

--Non, pas autrefois, mais maintenant il faut bien que j'y croie.

--Vous avez donc eu des preuves?

Le major tira de son gousset une poigne d'or.

Palpables, comme vous voyez.

--Vous pensez donc que je puis croire aux promesses qu'on m'a faites?

--Je le crois.

--Et que ce brave homme de comte les tiendra?

--De point en point; mais, vous comprenez, pour arriver  ce but, il
faut jouer notre rle.

--Comment donc?...

--Moi de tendre pre....

--Moi, de fils respectueux.

--Puisqu'ils dsirent que vous descendiez de moi....

--Qui, _ils_?

--Dame, je n'en sais rien, ceux qui vous ont crit; n'avez vous pas reu
une lettre?

--Si fait.

--De qui?

--D'un certain abb Busoni.

--Que vous ne connaissez pas?

--Que je n'ai jamais vu.

--Que vous disait cette lettre?

--Vous ne me trahirez pas?

--Je m'en garderai bien, nos intrts sont les mmes.

--Alors lisez.

Et le major passa une lettre au jeune homme.

Andrea lut  voix basse:

Vous tes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend. Voulez-vous
devenir sinon riche, du moins indpendant?

Partez pour Paris  l'instant mme, et allez rclamer  M. le comte de
Monte-Cristo, avenue des Champs-lyses, n30, le fils que vous avez eu
de la marquise de Corsinari, et qui vous a t enlev  l'ge de cinq
ans.

Ce fils se nomme Andrea Cavalcanti.

Pour que vous ne rvoquiez pas en doute l'attention qu'a le soussign
de vous tre agrable, vous trouverez ci-joint:

1. Un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable chez M.
Gozzi,  Florence;

2. Une lettre d'introduction prs de M. le comte de Monte-Cristo sur
lequel je vous crdite d'une somme de quarante-huit mille francs.

Soyez chez le comte le 26 mai,  sept heures du soir.

                         _Sign_: ABB BUSONI.

--C'est cela.

--Comment, c'est cela? Que voulez-vous dire? demanda le major.

--Je dis que j'ai reu la pareille  peu prs.

--Vous?

--Oui, moi.

--De l'abb Busoni?

--Non.

--De qui donc?

--D'un Anglais, d'un certain Lord Wilmore, qui prend le nom de Simbad le
marin.

--Et que vous ne connaissez pas plus que je ne connais l'abb Busoni?

--Si fait; moi, je suis plus avanc que vous.

--Vous l'avez vu?

--Oui, une fois.

--O cela?

--Ah! justement voici ce que je ne puis pas vous dire; vous seriez aussi
savant que moi, et c'est inutile.

--Et cette lettre vous disait?...

--Lisez.

Vous tes pauvre, et vous n'avez qu'un avenir misrable: voulez-vous
avoir un nom, tre libre, tre riche?

--Parbleu! fit le jeune homme en se balanant sur ses talons, comme si
une pareille question se faisait!

Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attele en sortant de
Nice par la porte de Gnes. Passez par Turin, Chambry et
Pont-de-Beauvoisin. Prsentez-vous chez M. le comte de Monte-Cristo,
avenue des Champs-lyses, le 26 mai,  sept heures du soir, et
demandez-lui votre pre.

Vous tes le fils du marquis Bartolomeo Cavalcanti et de la marquise
Olivia Corsinari, ainsi que le constateront les papiers qui vous seront
remis par le marquis, et qui vous permettront de vous prsenter sous ce
nom dans le monde parisien.

Quant  votre rang, un revenu de cinquante mille livres par an vous
mettra  mme de le soutenir.

Ci-joint un bon de cinq mille livres payable sur M. Ferrea, banquier 
Nice, et une lettre d'introduction prs du comte de Monte-Cristo, charg
par moi de pourvoir  vos besoins.

                              SIMBAD LE MARIN.

Hum! fit le major, c'est fort beau!

--N'est-ce pas?

--Vous avez vu le comte?

--Je le quitte.

--Et il a ratifi?

--Tout.

--Y comprenez-vous quelque chose?

--Ma foi, non.

--Il y a une dupe dans tout cela.

--En tout cas, ce n'est ni vous ni moi?

--Non, certainement.

--Et bien, alors!...

--Peu nous importe, n'est-ce pas?

--Justement, c'est ce que je voulais dire, allons jusqu'au bout et
jouons serr.

--Soit; vous verrez que je suis digne de faire votre partie.

--Je n'en ai pas dout un seul instant, mon cher pre.

--Vous me faites honneur, mon cher fils.

Monte-Cristo choisit ce moment pour rentrer dans le salon. En entendant
le bruit de ses pas, les deux hommes se jetrent dans les bras l'un de
l'autre; le comte les trouva embrasss.

Eh bien! monsieur le marquis, dit Monte-Cristo, il parat que vous avez
retrouv un fils selon votre coeur?

--Ah! monsieur le comte, je suffoque de joie.

--Et vous, jeune homme?

--Ah! monsieur le comte, j'touffe de bonheur.

--Heureux pre! heureux enfant! dit le comte.

--Une seule chose m'attriste, dit le major; c'est la ncessit o je
suis de quitter Paris si vite.

--Oh! cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo, vous ne partirez pas,
je l'espre, que je ne vous aie prsent  quelques amis.

--Je suis aux ordres de monsieur le comte, dit le major.

--Maintenant, voyons, jeune homme, confessez-vous.

-- qui?

--Mais  monsieur votre pre; dites-lui quelques mots de l'tat de vos
finances.

--Ah! diable, fit Andrea, vous touchez la corde sensible.

--Entendez-vous, major? dit Monte-Cristo.

--Sans doute que je l'entends.

--Oui, mais comprenez-vous?

-- merveille.

--Il dit qu'il a besoin d'argent, ce cher enfant.

--Que voulez-vous que j'y fasse?

--Que vous lui en donniez, parbleu!

--Moi?

--Oui, vous.

Monte-Cristo passa entre les deux hommes.

Tenez! dit-il  Andrea en lui glissant un paquet de billets de banque 
la main.

--Qu'est-ce que cela?

--La rponse de votre pre.

--De mon pre?

--Oui. Ne venez-vous pas de laisser entendre que vous aviez besoin
d'argent?

--Oui. Eh bien?

--Eh bien! il me charge de vous remettre cela.

--A compte sur mes revenus?

--Non, pour vos frais d'installation.

--Oh! cher pre!

--Silence, dit Monte-Cristo, vous voyez bien qu'il ne veut pas que je
dise que cela vient de lui.

--J'apprcie cette dlicatesse, dit Andrea, en enfonant ses billets de
banque dans le gousset de son pantalon.

--C'est bien, dit Monte-Cristo, maintenant, allez!

--Et quand aurons-nous l'honneur de revoir M. le comte? demanda
Cavalcanti.

--Ah! oui, demanda Andrea, quand aurons-nous cet honneur?

--Samedi, si vous voulez... oui... tenez... samedi. J'ai  dner  ma
maison d'Auteuil, rue de la Fontaine, n28, plusieurs personnes, et
entre autres M. Danglars, votre banquier, je vous prsenterai  lui, il
faut bien qu'il vous connaisse tous les deux pour vous compter votre
argent.

--Grande tenue? demanda  demi-voix le major.

--Grande tenue: uniforme, croix, culotte courte.

--Et moi? demanda Andrea.

--Oh! vous, trs simplement: pantalon noir, bottes vernies, gilet blanc,
habit noir ou bleu, cravate longue; prenez Blin ou Vronique pour vous
habiller. Si vous ne connaissez pas leurs adresses, Baptistin vous les
donnera. Moins vous affecterez de prtention dans votre mise, tant
riche comme vous l'tes, meilleur effet cela fera. Si vous achetez des
chevaux, prenez-les chez Devedeux; si vous achetez un phaton, allez
chez Baptiste.

-- quelle heure pourrons-nous nous prsenter? demanda le jeune homme.

--Mais vers six heures et demie.

--C'est bien, on y sera, dit le major en portant la main  son chapeau.

Les deux Cavalcanti salurent le comte et sortirent. Le comte s'approcha
de la fentre, et les vit qui traversaient la cour bras dessus, bras
dessous.

En vrit, dit-il, voil deux grands misrables! Quel malheur que ce ne
soit pas vritablement le pre et le fils!

Puis aprs un instant de sombre rflexion:

Allons chez les Morrel, dit-il; je crois que le dgot m'coeure encore
plus que la haine.




LVII

L'enclos  la luzerne.


Il faut que nos lecteurs nous permettent de les ramener  cet enclos qui
confine  la maison de M. de Villefort, et, derrire la grille envahie
par des marronniers, nous retrouverons des personnages de notre
connaissance.

Cette fois Maximilien est arriv le premier. C'est lui qui a coll son
oeil contre la cloison, et qui guette dans le jardin profond une ombre
entre les arbres et le craquement d'un brodequin de soie sur le sable
des alles.

Enfin, le craquement tant dsir se fit entendre, et au lieu d'une ombre
ce furent deux ombres qui s'approchrent. Le retard de Valentine avait
t occasionn par une visite de Mme Danglars et d'Eugnie, visite qui
tait prolonge au-del de l'heure o Valentine tait attendue. Alors,
pour ne pas manquer  son rendez-vous, la jeune fille avait propos 
Mlle Danglars une promenade au jardin, voulant montrer  Maximilien
qu'il n'y avait point de sa faute dans le retard dont sans doute il
souffrait.

Le jeune homme comprit tout avec cette rapidit d'intuition particulire
aux amants et son coeur fut soulag. D'ailleurs, sans arriver  la
porte de la voix, Valentine dirigea sa promenade de manire que
Maximilien pt la voir passer et repasser, et chaque fois qu'elle
passait et repassait, un regard inaperu de sa compagne, mais jet de
l'autre ct de la grille et recueilli par le jeune homme, lui disait:

Prenez patience, ami, vous voyez qu'il n'y a point de ma faute.

Et Maximilien, en effet, prenait patience tout en admirant ce contraste
entre les deux jeunes filles: entre cette blonde aux yeux languissants
et  la taille incline comme un beau saule, et cette brune aux yeux
fiers et  la taille droite comme un peuplier; puis il va sans dire que
dans cette comparaison entre deux natures si opposes, tout l'avantage,
dans le coeur du jeune homme du moins, tait pour Valentine.

Au bout d'une demi-heure de promenade, les deux jeunes filles
s'loignrent. Maximilien comprit que le terme de la visite de Mme
Danglars tait arriv.

En effet, un instant aprs, Valentine reparut seule. De crainte qu'un
regard indiscret ne suivt son retour, elle venait lentement; et, au
lieu de s'avancer directement vers la grille, elle alla s'asseoir sur un
banc, aprs avoir sans affectation interrog chaque touffe de feuillage
et plong son regard dans le fond de toutes les alles.

Ces prcautions prises, elle courut  la grille.

Bonjour, Valentine, dit une voix.

--Bonjour, Maximilien; je vous ai fait attendre, mais vous avez vu la
cause?

--Oui, j'ai reconnu Mlle Danglars; je ne vous croyais pas si lie avec
cette jeune personne.

--Qui vous a donc dit que nous tions lies, Maximilien?

--Personne; mais il m'a sembl que cela ressortait de la faon dont vous
vous donnez le bras, de la faon dont vous causiez: on et dit deux
compagnes de pension se faisant des confidences.

--Nous nous faisions nos confidences, en effet, dit Valentine, elle
m'avouait sa rpugnance pour un mariage avec M. de Morcerf, et moi, je
lui avouais de mon ct que je regardais comme un malheur d'pouser M.
d'pinay.

--Chre Valentine!

--Voil pourquoi, mon ami, continua la jeune fille, vous avez vu cette
apparence d'abandon entre moi et Eugnie; c'est que, tout en parlant de
l'homme que je ne puis aimer, je pensais  l'homme que j'aime.

--Que vous tes bonne en toutes choses, Valentine, et que vous avez en
vous une chose que Mlle Danglars n'aura jamais: c'est ce charme indfini
qui est  la femme ce que le parfum est  la fleur, ce que la saveur est
au fruit; car ce n'est pas le tout pour une fleur que d'tre belle, ce
n'est pas le tout pour un fruit que d'tre beau.

--C'est votre amour qui vous fait voir les choses ainsi, Maximilien.

--Non, Valentine, je vous jure. Tenez, je vous regardais toutes deux
tout  l'heure, et, sur mon honneur, tout en rendant justice  la beaut
de Mlle Danglars, je ne comprenais pas qu'un homme devnt amoureux
d'elle.

--C'est que, comme vous le disiez, Maximilien, j'tais l, et que ma
prsence vous rendait injuste.

--Non... mais dites-moi... une question de simple curiosit, et qui
mane de certaines ides que je me suis faites sur Mlle Danglars.

--Oh! bien injustes, sans que je sache lesquelles certainement. Quand
vous nous jugez, nous autres pauvres femmes, nous ne devons pas nous
attendre  l'indulgence.

--Avec cela qu'entre vous vous tes bien justes les unes envers les
autres!

--Parce que, presque toujours, il y a de la passion dans nos jugements.
Mais revenez  votre question.

--Est-ce parce que Mlle Danglars aime quelqu'un qu'elle redoute son
mariage avec M. de Morcerf?

--Maximilien, je vous ai dit que je n'tais pas l'amie d'Eugnie.

--Eh! mon Dieu! dit Morrel, sans tre amies, les jeunes filles se font
des confidences; convenez que vous lui avez fait quelques questions
l-dessus. Ah! je vous vois sourire.

--S'il en est ainsi, Maximilien, ce n'est pas la peine que nous ayons
entre nous cette cloison de planches.

--Voyons, que vous a-t-elle dit?

--Elle m'a dit qu'elle n'aimait personne, dit Valentine; qu'elle avait
le mariage en horreur; que sa plus grande joie et t de mener une vie
libre et indpendante, et qu'elle dsirait presque que son pre perdt
sa fortune pour se faire artiste comme son amie, Mlle Louise d'Armilly.

--Ah! vous voyez!

--Eh bien, qu'est-ce que cela prouve? demanda Valentine.

--Rien, rpondit en souriant Maximilien.

--Alors, dit Valentine, pourquoi souriez-vous  votre tour?

--Ah! dit Maximilien, vous voyez bien que, vous aussi, vous regardez,
Valentine.

--Voulez-vous que je m'loigne?

--Oh! non! non pas! Mais revenons  vous.

--Ah! oui, c'est vrai, car  peine avons-nous dix minutes  passer
ensemble.

--Mon Dieu! s'cria Maximilien constern.

--Oui, Maximilien, vous avez raison, dit avec mlancolie Valentine, et
vous avez l une pauvre amie. Quelle existence je vous fais passer,
pauvre Maximilien, vous si bien fait pour tre heureux! Je me le
reproche amrement, croyez-moi.

--Eh bien, que vous importe, Valentine: si je me trouve heureux ainsi;
si cette attente ternelle me semble paye,  moi, par cinq minutes de
votre vue, par deux mots de votre bouche, et par cette conviction
profonde, ternelle, que Dieu n'a pas cr deux coeurs aussi en harmonie
que les ntres, et ne les a pas presque miraculeusement runis, surtout
pour les sparer.

--Bon, merci, esprez pour nous deux, Maximilien: cela me rend  moiti
heureuse.

--Que vous arrive-t-il donc encore, Valentine, que vous me quittez si
vite?

--Je ne sais; Mme de Villefort m'a fait prier de passer chez elle pour
une communication de laquelle dpend, m'a-t-elle fait dire, une portion
de ma fortune. Eh! mon Dieu, qu'ils la prennent ma fortune, je suis trop
riche, et qu'aprs me l'avoir prise ils me laissent tranquille et libre;
vous m'aimerez tout autant pauvre, n'est-ce pas, Morrel?

--Oh! je vous aimerai toujours, moi; que m'importe richesse ou pauvret,
si ma Valentine tait prs de moi et que je fusse sr que personne ne me
la pt ter! Mais cette communication, Valentine, ne craignez-vous point
que ce ne soit quelque nouvelle relative  votre mariage?

--Je ne le crois pas.

--Cependant, coutez-moi, Valentine, et ne vous effrayez pas, car tant
que je vivrai je ne serai pas  une autre.

--Vous croyez me rassurer en me disant cela, Maximilien?

--Pardon! vous avez raison, je suis un brutal. Eh bien, je voulais donc
vous dire que l'autre jour j'ai rencontr M. de Morcerf.

--Eh bien?

--M. Franz est son ami, comme vous savez.

--Oui; eh bien?

--Eh bien, il a reu une lettre de Franz, qui lui annonce son prochain
retour.

Valentine plit et appuya sa main contre la grille.

Ah! mon Dieu! dit-elle, si c'tait cela! Mais non, la communication ne
viendrait pas de Mme de Villefort.

--Pourquoi cela?

--Pourquoi... je n'en sais rien... mais il me semble que Mme de
Villefort, tout en ne s'y opposant point franchement, n'est pas
sympathique  ce mariage.

--Eh bien, mais, Valentine, il me semble que je vais l'adorer, Mme de
Villefort.

--Oh! ne vous pressez pas, Maximilien, dit Valentine avec un triste
sourire.

--Enfin, si elle est antipathique  ce mariage, ne ft-ce que pour le
rompre, peut-tre ouvrirait-elle l'oreille  quelque autre proposition.

--Ne croyez point cela, Maximilien; ce ne sont point les maris que Mme
de Villefort repousse, c'est le mariage.

--Comment? le mariage! Si elle dteste si fort le mariage, pourquoi
s'est-elle marie elle-mme?

--Vous ne me comprenez pas, Maximilien; ainsi, lorsqu'il y a un an j'ai
parl de me retirer dans un couvent, elle avait, malgr les observations
qu'elle avait cru devoir faire, adopt ma proposition avec joie; mon
pre mme y avait consenti,  son instigation, j'en suis sre; il n'y
eut que mon pauvre grand-pre qui m'a retenue. Vous ne pouvez vous
figurer, Maximilien, quelle expression il y a dans les yeux de ce pauvre
vieillard, qui n'aime que moi au monde, et qui, Dieu me pardonne si
c'est un blasphme, et qui n'est aim au monde que de moi. Si vous
saviez, quand il a appris ma rsolution, comme il m'a regarde, ce qu'il
y avait de reproche dans ce regard et de dsespoir dans ces larmes qui
roulaient sans plaintes, sans soupirs, le long de ses joues immobiles!
Ah! Maximilien, j'ai prouv quelque chose comme un remords, je me suis
jete  ses pieds en lui criant: Pardon! pardon! mon pre! On fera de
moi ce qu'on voudra, mais je ne vous quitterai jamais. Alors il leva
les yeux au ciel!... Maximilien, je puis souffrir beaucoup, ce regard de
mon vieux grand-pre m'a paye d'avance pour ce que je souffrirai.

--Chre Valentine! vous tes un ange, et je ne sais vraiment pas comment
j'ai mrit, en sabrant  droite et  gauche des Bdouins,  moins que
Dieu ait considr que ce sont des infidles, je ne sais pas comment
j'ai mrit que vous vous rvliez  moi. Mais enfin, voyons, Valentine,
quel est donc l'intrt de Mme de Villefort  ce que vous ne vous
mariez pas?

--N'avez-vous pas entendu tout  l'heure que je vous disais que j'tais
riche, Maximilien, trop riche? J'ai, du chef de ma mre, prs de
cinquante mille livres de rente; mon grand-pre et ma grand-mre, le
marquis et la marquise de Saint-Mran, doivent m'en laisser autant; M.
Noirtier a bien visiblement l'intention de me faire sa seule hritire.
Il en rsulte donc que, comparativement  moi, mon frre douard, qui
n'attend, du ct de Mme de Villefort, aucune fortune, est pauvre. Or,
Mme de Villefort aime cet enfant avec adoration, et si je fusse entre
en religion, toute ma fortune, concentre sur mon pre, qui hritait du
marquis, de la marquise et de moi, revenait  son fils.

--Oh! que c'est trange cette cupidit dans une jeune et belle femme!

--Remarquez que ce n'est point pour elle, Maximilien, mais pour son
fils, et que ce que vous lui reprochez comme un dfaut, au point de vue
de l'amour maternel, est presque une vertu.

--Mais voyons, Valentine, dit Morrel, si vous abandonniez une portion de
cette fortune  ce fils.

--Le moyen de faire une pareille proposition, dit Valentine, et surtout
 une femme qui a sans cesse  la bouche le mot de dsintressement?

--Valentine, mon amour m'est toujours rest sacr, et comme toute chose
sacre, je l'ai couvert du voile de mon respect et enferm dans mon
coeur; personne au monde, pas mme ma soeur, ne se doute donc de cet
amour que je n'ai confi  qui que ce soit au monde. Valentine, me
permettez-vous de parler de cet amour  un ami?

Valentine tressaillit.

 un ami? dit-elle. Oh! mon Dieu! Maximilien, je frissonne rien qu'
vous entendre parler ainsi!  un ami? et qui donc est cet ami?

--coutez, Valentine: avez-vous jamais senti pour quelqu'un une de ces
sympathies irrsistibles qui font que, tout en voyant cette personne
pour la premire fois, vous croyez la connatre depuis longtemps, et
vous vous demandez o et quand vous l'avez vue, si bien que, ne pouvant
vous rappeler ni le lieu ni le temps, vous arrivez  croire que c'est
dans un monde antrieur au ntre, et que cette sympathie n'est qu'un
souvenir qui se rveille?

--Oui.

--Eh bien, voil ce que j'ai prouv la premire fois que j'ai vu cet
homme extraordinaire.

--Un homme extraordinaire?

--Oui.

--Que vous connaissez depuis longtemps alors?

--Depuis huit ou dix jours  peine.

--Et vous appelez votre ami un homme que vous connaissez depuis huit
jours? Oh! Maximilien, je vous croyais plus avare de ce beau nom d'ami.

--Vous avez raison en logique, Valentine; mais dites ce que vous
voudrez, rien ne me fera revenir sur ce sentiment instinctif. Je crois
que cet homme sera ml  tout ce qui m'arrivera de bien dans l'avenir,
que parfois son regard profond semble connatre et sa main puissante
diriger.

--C'est donc un devin? dit en souriant Valentine.

--Ma foi, dit Maximilien, je suis tent de croire souvent qu'il
devine... le bien surtout.

--Oh! dit Valentine tristement, faites-moi connatre cet homme,
Maximilien, que je sache de lui si je serai assez aime pour me
ddommager de tout ce que j'ai souffert.

--Pauvre amie! mais vous le connaissez!

--Moi?

--Oui. C'est celui qui a sauv la vie  votre belle-mre et  son fils.


--Le comte de Monte-Cristo?

--Lui-mme.

--Oh! s'cria Valentine, il ne peut jamais tre mon ami, il est trop
celui de ma belle-mre.

--Le comte, l'ami de votre belle-mre, Valentine? mon instinct ne
faillirait pas  ce point; je suis sr que vous vous trompez.

--Oh! si vous saviez, Maximilien! mais ce n'est plus douard qui rgne 
la maison, c'est le comte: recherch de madame de Villefort, qui voit en
lui le rsum des connaissances humaines; admir, entendez-vous, admir
de mon pre, qui dit n'avoir jamais entendu formuler avec plus
d'loquence des ides plus leves; idoltr d'douard, qui, malgr sa
peur des grands yeux noirs du comte, court  lui aussitt qu'il le voit
arriver, et lui ouvre la main, o il trouve toujours quelque jouet
admirable: M. de Monte-Cristo n'est pas ici chez mon pre; M. de
Monte-Cristo n'est pas ici chez Mme de Villefort: M. de Monte-Cristo est
chez lui.

--Eh bien, chre Valentine, si les choses sont ainsi que vous dites,
vous devez dj ressentir ou vous ressentirez bientt les effets de sa
prsence. Il rencontre Albert de Morcerf en Italie, c'est pour le tirer
des mains des brigands; il aperoit Mme Danglars, c'est pour lui faire
un cadeau royal; votre belle-mre et votre frre passent devant sa
porte, c'est pour que son Nubien leur sauve la vie. Cet homme a
videmment reu le pouvoir d'influer sur les choses. Je n'ai jamais vu
des gots plus simples allis  une haute magnificence. Son sourire est
si doux, quand il me l'adresse que j'oublie combien les autres trouvent
son sourire amer. Oh! dites-moi, Valentine, vous a-t-il souri ainsi?
S'il l'a fait, vous serez heureuse.

--Moi! dit la jeune fille, oh! mon Dieu! Maximilien, il ne me regarde
seulement pas, ou plutt, si je passe par hasard, il dtourne la vue de
moi. Oh! il n'est pas gnreux, allez! ou il n'a pas ce regard profond
qui lit au fond des coeurs, et que vous lui supposez  tort; car s'il
et t gnreux, me voyant seule et triste au milieu de toute cette
maison, il m'et protge de cette influence qu'il exerce; et puisqu'il
joue,  ce que vous prtendez, le rle de soleil, il et rchauff mon
coeur  l'un de ses rayons. Vous dites qu'il vous aime, Maximilien; eh!
mon Dieu, qu'en savez-vous? Les hommes font gracieux visage  un
officier de cinq pieds six pouces comme vous, qui a une longue moustache
et un grand sabre, mais ils croient pouvoir craser sans crainte une
pauvre fille qui pleure.

--Oh! Valentine! vous vous trompez, je vous jure.

--S'il en tait autrement, voyons, Maximilien, s'il me traitait
diplomatiquement, c'est--dire en homme qui, d'une faon ou de l'autre,
veut s'impatroniser dans la maison, il m'et, ne ft-ce qu'une seule
fois honore de ce sourire que vous me vantez si fort, mais non, il m'a
vue malheureuse, il comprend que je ne puis lui tre bonne  rien, et il
ne fait pas mme attention  moi. Qui sait mme si, pour faire sa cour 
mon pre,  Mme de Villefort ou  mon frre, il ne me perscutera point
aussi en tant qu'il sera en son pouvoir de le faire? Voyons,
franchement, je ne suis pas une femme que l'on doive mpriser ainsi sans
raison; vous me l'avez dit. Ah! pardonnez-moi, continua la jeune fille
en voyant l'impression que ces paroles produisaient sur Maximilien, je
suis mauvaise, et je vous dis l sur cet homme des choses que je ne
savais pas mme avoir dans le coeur. Tenez, je ne nie pas que cette
influence dont vous me parlez existe, et qu'il ne l'exerce mme sur moi;
mais s'il l'exerce, c'est d'une manire nuisible et corruptrice, comme
vous le voyez, de bonnes penses.

--C'est bien, Valentine, dit Morrel avec un soupir, n'en parlons plus;
je ne lui dirai rien.

--Hlas! mon ami, dit Valentine, je vous afflige, je le vois. Oh! que ne
puis-je vous serrer la main pour vous demander pardon! Mais enfin je ne
demande pas mieux que d'tre convaincue; dites, qu'a donc fait pour vous
ce comte de Monte-Cristo?

--Vous m'embarrassez fort, je l'avoue, Valentine, en me demandant ce que
le comte a fait pour moi: rien d'ostensible, je le sais bien. Aussi,
comme je vous l'ai dj dit, mon affection pour lui est-elle tout
instinctive et n'a-t-elle rien de raisonn. Est-ce que le soleil m'a
fait quelque chose? Non; il me rchauffe, et  sa lumire je vous vois,
voil tout. Est-ce que tel ou tel parfum a fait quelque chose pour moi?
Non; son odeur rcre agrablement un de mes sens. Je n'ai pas autre
chose  dire quand on me demande pourquoi je vante ce parfum, mon amiti
pour lui est trange comme la sienne pour moi. Une voix secrte
m'avertit qu'il y a plus que du hasard dans cette amiti imprvue et
rciproque. Je trouve de la corrlation jusque dans ses plus simples
actions, jusque dans ses plus secrtes penses entre mes actions et mes
penses. Vous allez encore rire de moi, Valentine, mais depuis que je
connais cet homme, l'ide absurde m'est venue que tout ce qui m'arrive
de bien mane de lui. Cependant, j'ai vcu trente ans sans avoir eu
besoin de ce protecteur, n'est-ce pas? n'importe, tenez, un exemple: il
m'a invit  dner pour samedi, c'est naturel au point o nous en
sommes, n'est-ce pas? Eh bien, qu'ai-je su depuis? Votre pre est invit
 ce dner, votre mre y viendra. Je me rencontrerai avec eux, et qui
sait ce qui rsultera dans l'avenir de cette entrevue? Voil des
circonstances fort simples en apparence; cependant, moi, je vois
l-dedans quelque chose qui m'tonne; j'y puise une confiance trange.
Je me dis que le comte, cet homme singulier qui devine tout, a voulu me
faire trouver avec M. et Mme de Villefort, et quelquefois je cherche, je
vous le jure,  lire dans ses yeux s'il a devin mon amour.

--Mon bon ami, dit Valentine, je vous prendrais pour un visionnaire, et
j'aurais vritablement peur pour votre bon sens, si je n'coutais de
vous que de semblables raisonnements. Quoi! vous voyez autre chose que
du hasard dans cette rencontre? En vrit, rflchissez donc. Mon pre,
qui ne sort jamais, a t sur le point dix fois de refuser cette
invitation  Mme de Villefort, qui, au contraire, brle du dsir de voir
chez lui ce nabab extraordinaire, et c'est  grand-peine qu'elle a
obtenu qu'il l'accompagnerait. Non, non, croyez-moi, je n'ai,  part
vous, Maximilien, d'autre secours  demander dans ce monde qu' mon
grand-pre, un cadavre! d'autre appui  chercher que dans ma pauvre
mre, une ombre!

--Je sens que vous avez raison, Valentine, et que la logique est pour
vous, dit Maximilien; mais votre douce voix, toujours si puissante sur
moi, aujourd'hui, ne me convainc pas.

--Ni la vtre non plus, dit Valentine, et j'avoue que si vous n'avez
pas d'autre exemple  me citer....

--J'en ai un, dit Maximilien en hsitant; mais en vrit, Valentine, je
suis forc de l'avouer moi-mme, il est encore plus absurde que le
premier.

--Tant pis, dit en souriant Valentine.

--Et cependant, continua Morrel, il n'en est pas moins concluant pour
moi, homme tout d'inspiration et de sentiment, et qui ai quelquefois,
depuis dix ans que je sers, d la vie  un de ces clairs intrieurs qui
vous dictent un mouvement en avant ou en arrire, pour que la balle qui
devait vous tuer passe  ct de vous.

--Cher Maximilien, pourquoi ne pas faire honneur  mes prires de cette
dviation des balles? Quand vous tes l-bas, ce n'est plus pour moi que
je prie Dieu et ma mre, c'est pour vous.

--Oui, depuis que je vous connais, dit en souriant Morrel; mais avant
que je vous connusse, Valentine?

--Voyons, puisque vous ne voulez rien me devoir, mchant, revenez donc 
cet exemple que vous-mme avouez tre absurde.

--Eh bien, regardez par les planches, et voyez l-bas,  cet arbre, le
cheval nouveau avec lequel je suis venu.

--Oh! l'admirable bte! s'cria Valentine, pourquoi ne l'avez-vous pas
amen prs de la grille? je lui eusse parl et il m'et entendue.

--C'est en effet, comme vous le voyez, une bte d'un assez grand prix,
dit Maximilien. Eh bien, vous savez que ma fortune est borne,
Valentine, et que je suis ce qu'on appelle un homme raisonnable. Eh
bien, j'avais vu chez un marchand de chevaux ce magnifique _Mdah_, je
le nomme ainsi. Je demandai quel tait son prix: on me rpondit quatre
mille cinq cents francs; je dus m'abstenir, comme vous le comprenez
bien, de le trouver beau plus longtemps, et je partis, je l'avoue, le
coeur assez gros, car le cheval m'avait tendrement regard, m'avait
caress avec sa tte et avait caracol sous moi de la faon la plus
coquette et la plus charmante. Le mme soir j'avais quelques amis  la
maison: M. de Chteau-Renaud, M. Debray et cinq ou six autres mauvais
sujets que vous avez le bonheur de ne pas connatre, mme de nom. On
proposa une bouillotte; je ne joue jamais, car je ne suis pas assez
riche pour pouvoir perdre, ni assez pauvre pour dsirer gagner. Mais
j'tais chez moi, vous comprenez, je n'avais autre chose  faire que
d'envoyer chercher des cartes, et c'est ce que je fis.

Comme on se mettait  table, M. de Monte-Cristo arriva. Il prit sa
place, on joua, et, moi, je gagnai; j'ose  peine vous avouer cela,
Valentine, je gagnai cinq mille francs. Nous nous quittmes  minuit. Je
n'y pus tenir, je pris un cabriolet et me fis conduire chez mon marchand
de chevaux. Tout palpitant, tout fivreux, je sonnai; celui qui vint
m'ouvrir dut me prendre pour un fou. Je m'lanai de l'autre ct de la
porte  peine ouverte. J'entrai dans l'curie, je regardai au rtelier.
Oh! bonheur! _Mdah_ grignotait son foin. Je saute sur une selle; je la
lui applique moi-mme sur le dos, je lui passe la bride, _Mdah_ se
prte de la meilleure grce du monde  cette opration! Puis, dposant
les quatre mille cinq cents francs entre les mains du marchand
stupfait, je reviens ou plutt je passe la nuit  me promener dans les
Champs-lyses. Eh bien, j'ai vu de la lumire  la fentre du comte, il
m'a sembl apercevoir son ombre derrire les rideaux. Maintenant,
Valentine, je jurerais que le comte a su que je dsirais ce cheval, et
qu'il a perdu exprs pour me le faire gagner.

--Mon cher Maximilien, dit Valentine, vous tes trop fantastique, en
vrit... vous ne m'aimerez pas longtemps.... Un homme qui fait ainsi de
la posie ne saurait s'tioler  plaisir dans une passion monotone comme
la ntre.... Mais, grand Dieu! tenez, on m'appelle... entendez-vous?

--Oh! Valentine, dit Maximilien, par le petit jour de la cloison...
votre doigt le plus petit, que je le baise.

--Maximilien, nous avions dit que nous serions l'un pour l'autre deux
voix, deux ombres!

--Comme il vous plaira, Valentine.

--Serez-vous heureux si je fais ce que vous voulez?

--Oh! oui.

Valentine monta sur un banc et passa, non pas son petit doigt  travers
l'ouverture, mais sa main tout entire par-dessus la cloison.

Maximilien poussa un cri, et s'lanant  son tour sur la borne, saisit
cette main adore et y appliqua ses lvres ardentes; mais aussitt la
petite main glissa entre les siennes, et le jeune homme entendit fuir
Valentine, effraye peut-tre de la sensation qu'elle venait d'prouver!




LVIII

M. Noirtier de Villefort.


Voici ce qui s'tait pass dans la maison du procureur du roi aprs le
dpart de Mme Danglars et de sa fille, et pendant la conversation que
nous venons de rapporter.

M. de Villefort tait entr chez son pre, suivi de Mme de Villefort;
quant  Valentine, nous savons o elle tait.

Tous deux, aprs avoir salu le vieillard, aprs avoir congdi Barrois,
vieux domestique depuis plus de vingt-cinq ans  son service, avaient
pris place  ses cts.

M. Noirtier, assis dans son grand fauteuil  roulettes, o on le plaait
le matin et d'o on le tirait le soir, assis devant une glace qui
rflchissait tout l'appartement et lui permettait de voir, sans mme
tenter un mouvement devenu impossible, qui entrait dans sa chambre, qui
en sortait, et ce qu'on faisait tout autour de lui; M. Noirtier,
immobile comme un cadavre, regardait avec des yeux intelligents et vifs
ses enfants, dont la crmonieuse rvrence lui annonait quelque
dmarche officielle inattendue.

La vue et l'oue taient les deux seuls sens qui animassent encore,
comme deux tincelles, cette matire humaine dj aux trois quarts
faonne pour la tombe; encore, de ces deux sens, un seul pouvait-il
rvler au-dehors la vie intrieure qui animait la statue; et le regard
qui dnonait cette vie intrieure tait semblable  une de ces lumires
lointaines qui, durant la nuit, apprennent au voyageur perdu dans un
dsert qu'il y a encore un tre existant qui veille dans ce silence et
cette obscurit.

Aussi, dans cet oeil noir du vieux Noirtier, surmont d'un sourcil noir,
tandis que toute la chevelure, qu'il portait longue et pendante sur les
paules, tait blanche; dans cet oeil, comme cela arrive pour tout
organe de l'homme exerc aux dpens des autres organes, s'taient
concentres toute l'activit, toute l'adresse, toute la force, toute
l'intelligence, rpandues autrefois dans ce corps et dans cet esprit.
Certes, le geste du bras, le son de la voix, l'attitude du corps
manquaient, mais cet oeil puissant supplait  tout: il commandait avec
les yeux; il remerciait avec les yeux; c'tait un cadavre avec des yeux
vivants, et rien n'tait plus effrayant parfois que ce visage de marbre
au haut duquel s'allumait une colre ou luisait une joie. Trois
personnes seulement savaient comprendre ce langage du pauvre
paralytique: c'tait Villefort, Valentine et le vieux domestique dont
nous avons dj parl. Mais comme Villefort ne voyait que rarement son
pre, et, pour ainsi dire, quand il ne pouvait faire autrement; comme,
lorsqu'il le voyait, il ne cherchait pas  lui plaire en le comprenant,
tout le bonheur du vieillard reposait en sa petite-fille, et Valentine
tait parvenue,  force de dvouement, d'amour et de patience, 
comprendre du regard toutes les penses de Noirtier.  ce langage muet
ou inintelligible pour tout autre, elle rpondait avec toute sa voix,
toute sa physionomie, toute son me, de sorte qu'il s'tablissait des
dialogues anims entre cette jeune fille et cette prtendue argile, 
peu prs redevenue poussire, et qui cependant tait encore un homme
d'un savoir immense, d'une pntration inoue et d'une volont aussi
puissante que peut l'tre l'me enferme dans une matire par laquelle
elle a perdu le pouvoir de se faire obir.

Valentine avait donc rsolu cet trange problme de comprendre la pense
du vieillard pour lui faire comprendre sa pense  elle; et, grce 
cette tude, il tait bien rare que, pour les choses ordinaires de la
vie, elle ne tombt point avec prcision sur le dsir de cette me
vivante, ou sur le besoin de ce cadavre  moiti insensible.

Quant au domestique, comme depuis vingt-cinq ans, ainsi que nous l'avons
dit, il servait son matre, il connaissait si bien toutes ses habitudes,
qu'il tait rare que Noirtier et besoin de lui demander quelque chose.

Villefort n'avait en consquence besoin du secours ni de l'un ni de
l'autre pour entamer avec son pre l'trange conversation qu'il venait
provoquer. Lui-mme, nous l'avons dit, connaissait parfaitement le
vocabulaire du vieillard, et s'il ne s'en servait point plus souvent,
c'tait par ennui et par indiffrence. Il laissa donc Valentine
descendre au jardin, il loigna donc Barrois, et aprs avoir pris sa
place  la droite de son pre, tandis que Mme de Villefort s'asseyait 
sa gauche:

Monsieur, dit-il, ne vous tonnez pas que Valentine ne soit pas monte
avec nous et que j'aie loign Barrois, car la confrence que nous
allons avoir ensemble est de celles qui ne peuvent avoir lieu devant une
jeune fille ou un domestique; Mme de Villefort et moi avons une
communication  vous faire.

Le visage de Noirtier resta impassible pendant ce prambule, tandis
qu'au contraire l'oeil de Villefort semblait vouloir plonger jusqu'au
plus profond du coeur du vieillard.

Cette communication, continua le procureur du roi avec son ton glac et
qui semblait ne jamais admettre la contestation, nous sommes srs, Mme
de Villefort et moi, qu'elle vous agrera.

L'oeil du vieillard continua de demeurer atone; il coutait: voil tout.

Monsieur, reprit Villefort, nous marions Valentine.

Une figure de cire ne ft pas reste plus froide  cette nouvelle que ne
resta la figure du vieillard.

Le mariage aura lieu avant trois mois, reprit Villefort.

L'oeil du vieillard continua d'tre inanim.

Mme de Villefort prit la parole  son tour, et se hta d'ajouter:

Nous avons pens que cette nouvelle aurait de l'intrt pour vous,
monsieur; d'ailleurs Valentine a toujours sembl attirer votre
affection; il nous reste donc  vous dire seulement le nom du jeune
homme qui lui est destin. C'est un des plus honorables partis auxquels
Valentine puisse prtendre; il y a de la fortune, un beau nom et des
garanties parfaites de bonheur dans la conduite et les gots de celui
que nous lui destinons, et dont le nom ne doit pas vous tre inconnu. Il
s'agit de M. Franz de Quesnel, baron d'pinay.

Villefort, pendant le petit discours de sa femme, attachait sur le
vieillard un regard plus attentif que jamais. Lorsque Mme de Villefort
pronona le nom de Franz, l'oeil de Noirtier, que son fils connaissait
si bien, frissonna, et les paupires, se dilatant comme eussent pu faire
des lvres pour laisser passer des paroles, laissrent, elles, passer un
clair.

Le procureur du roi, qui savait les anciens rapports d'inimiti publique
qui avaient exist entre son pre et le pre de Franz, comprit ce feu et
cette agitation; mais cependant il les laissa passer comme inaperus, et
reprenant la parole o sa femme l'avait laisse:

Monsieur, dit-il, il est important, vous le comprenez bien, prs comme
elle est d'atteindre sa dix-neuvime anne, que Valentine soit enfin
tablie. Nanmoins, nous ne vous avons point oubli dans les
confrences, et nous nous sommes assurs d'avance que le mari de
Valentine accepterait, sinon de vivre prs de nous, qui gnerions
peut-tre un jeune mnage, du moins que vous, que Valentine chrit
particulirement, et qui, de votre ct, paraissez lui rendre cette
affection, vivriez prs d'eux, de sorte que vous ne perdrez aucune de
vos habitudes, et que vous aurez seulement deux enfants au lieu d'un
pour veiller sur vous.

L'clair du regard de Noirtier devint sanglant.

Assurment il se passait quelque chose d'affreux dans l'me de ce
vieillard; assurment le cri de la douleur et de la colre montait  sa
gorge, et, ne pouvant clater, l'touffait, car son visage s'empourpra
et ses lvres devinrent bleues.

Villefort ouvrit tranquillement une fentre en disant:

Il fait bien chaud ici, et cette chaleur fait mal  M. Noirtier.

Puis il revint, mais sans se rasseoir.

Ce mariage, ajouta Mme de Villefort, plat  M. d'pinay et  sa
famille; d'ailleurs sa famille se compose seulement d'un oncle et d'une
tante. Sa mre tant morte au moment o elle le mettait au monde, et son
pre ayant t assassin en 1815, c'est--dire quand l'enfant avait deux
ans  peine, il ne relve donc que de sa propre volont.

--Assassinat mystrieux, dit Villefort, et dont les auteurs sont rests
inconnus, quoique le soupon ait plan sans s'abattre au-dessus de la
tte de beaucoup de gens.

Noirtier fit un tel effort que ses lvres se contractrent comme pour
sourire.

Or, continua Villefort, les vritables coupables, ceux-l qui savent
qu'ils ont commis le crime, ceux-l sur lesquels peut descendre la
justice des hommes pendant leur vie et la justice de Dieu aprs leur
mort, seraient bien heureux d'tre  notre place, et d'avoir une fille 
offrir  M. Franz d'pinay pour teindre jusqu' l'apparence du
soupon.

Noirtier s'tait calm avec une puissance que l'on n'aurait pas d
attendre de cette organisation brise.

Oui, je comprends, rpondit-il du regard  Villefort; et ce regard
exprimait tout ensemble le ddain profond et la colre intelligente.

Villefort, de son ct, rpondit  ce regard, dans lequel il avait lu ce
qu'il contenait, par un lger mouvement d'paules.

Puis il fit signe  sa femme de se lever.

Maintenant, monsieur, dit Mme de Villefort, agrez tous mes respects.
Vous plat-il qu'douard vienne vous prsenter ses respects?

Il tait convenu que le vieillard exprimait son approbation en fermant
les yeux, son refus en les clignant  plusieurs reprises, et avait
quelque dsir  exprimer quand il les levait au ciel.

S'il demandait Valentine, il fermait l'oeil droit seulement.

S'il demandait Barrois, il fermait l'oeil gauche.

 la proposition de Mme de Villefort, il cligna vivement les yeux.

Mme de Villefort, accueillie par un refus vident, se pina les lvres.

Je vous enverrai donc Valentine, alors? dit-elle.

--Oui, fit le vieillard en fermant les yeux avec vivacit.

M. et Mme de Villefort salurent et sortirent en ordonnant qu'on appelt
Valentine, dj prvenue au reste qu'elle aurait quelque chose  faire
dans la journe prs de M. Noirtier.

Derrire eux, Valentine, toute rose encore d'motion, entra chez le
vieillard. Il ne lui fallut qu'un regard pour qu'elle comprt combien
souffrait son aeul et combien de choses il avait  lui dire.

Oh! bon papa, s'cria-t-elle, qu'est-il donc arriv? On t'a fch,
n'est-ce pas, et tu es en colre?

--Oui, fit-il, en fermant les yeux.

--Contre qui donc? contre mon pre? non; contre Mme de Villefort? non;
contre moi?

Le vieillard fit signe que oui.

Contre moi? reprit Valentine tonne.

Le vieillard renouvela le signe.

Et que t'ai-je donc fait, cher bon papa? s'cria Valentine.

Pas de rponse, elle continua:

Je ne t'ai pas vu de la journe; on t'a donc rapport quelque chose de
moi?

--Oui, dit le regard du vieillard avec vivacit.

--Voyons donc que je cherche. Mon Dieu, je te jure, bon pre.... Ah!...
M. et Mme de Villefort sortent d'ici, n'est-ce pas?

--Oui.

--Et ce sont eux qui t'ont dit ces choses qui te fchent? Qu'est-ce
donc? Veux-tu que j'aille le leur demander pour que je puisse m'excuser
prs de toi?

--Non, non, fit le regard.

--Oh! mais tu m'effraies. Qu'ont-ils pu dire, mon Dieu!

Et elle chercha.

Oh! j'y suis, dit-elle en baissant la voix et en se rapprochant du
vieillard. Ils ont parl de mon mariage peut-tre?

--Oui, rpliqua le regard courrouc.

--Je comprends; tu m'en veux de mon silence. Oh! vois-tu, c'est qu'ils
m'avaient bien recommand de ne t'en rien dire; c'est qu'ils ne m'en
avaient rien dit  moi-mme, et que j'avais surpris en quelque sorte ce
secret par indiscrtion; voil pourquoi j'ai t si rserve avec toi.
Pardonne-moi, bon papa Noirtier.

Redevenu fixe et atone, le regard sembla rpondre: Ce n'est pas
seulement ton silence qui m'afflige.

Qu'est-ce donc? demanda la jeune fille: tu crois peut-tre que je
t'abandonnerais, bon pre, et que mon mariage me rendrait oublieuse?

--Non, dit le vieillard.

--Ils t'ont dit alors que M. d'pinay consentait  ce que nous
demeurassions ensemble?

--Oui.

--Alors pourquoi es-tu fch?

Les yeux du vieillard prirent une expression de douceur infinie.

Oui, je comprends, dit Valentine; parce que tu m'aimes?

Le vieillard fit signe que oui.

Et tu as peur que je ne sois malheureuse?

--Oui.

--Tu n'aimes pas M. Franz?

Les yeux rptrent trois ou quatre fois:

Non, non, non.

--Alors tu as bien du chagrin, bon pre?

--Oui.

--Eh bien, coute, dit Valentine en se mettant  genoux devant Noirtier
et en lui passant ses bras autour du cou, moi aussi, j'ai bien du
chagrin, car, moi non plus, je n'aime pas M. Franz d'pinay.

Un clair de joie passa dans les yeux de l'aeul.

Quand j'ai voulu me retirer au couvent, tu te rappelles bien que tu as
t si fort fch contre moi?

Une larme humecta la paupire aride du vieillard.

Eh bien, continua Valentine, c'tait pour chapper  ce mariage qui
fait mon dsespoir.

La respiration de Noirtier devint haletante.

Alors, ce mariage te fait bien du chagrin, bon pre?  mon Dieu, si tu
pouvais m'aider, si nous pouvions  nous deux rompre leur projet! Mais
tu es sans force contre eux, toi dont l'esprit cependant est si vif et
la volont si ferme, mais quand il s'agit de lutter tu es aussi faible
et mme plus faible que moi. Hlas! tu eusses t pour moi un
protecteur si puissant aux jours de ta force et de ta sant; mais
aujourd'hui tu ne peux plus que me comprendre et te rjouir ou
t'affliger avec moi. C'est un dernier bonheur que Dieu a oubli de
m'enlever avec les autres.

Il y eut  ces paroles, dans les yeux de Noirtier, une telle impression
de malice et de profondeur, que la jeune fille crut y lire ces mots:

Tu te trompes, je puis encore beaucoup pour toi.

--Tu peux quelque chose pour moi, cher bon papa? traduisit Valentine.

--Oui.

Noirtier leva les yeux au ciel. C'tait le signe convenu entre lui et
Valentine lorsqu'il dsirait quelque chose.

Que veux-tu, cher pre? voyons.

Valentine chercha un instant dans son esprit, exprima tout haut ses
penses  mesure qu'elles se prsentaient  elle, et voyant qu' tout ce
qu'elle pouvait dire le vieillard rpondait constamment _non_:

Allons, fit-elle, les grands moyens, puisque je suis si sotte!

Alors elle rcita l'une aprs l'autre toutes les lettres de l'alphabet,
depuis A jusqu' N, tandis que son sourire interrogeait l'oeil du
paralytique;  N, Noirtier fit signe que oui.

Ah! dit Valentine, la chose que vous dsirez commence par la lettre N!
c'est  l'N que nous avons affaire? Eh bien, voyons, que lui
voulons-nous  l'N? Na, ne, ni, no.

--Oui, oui, oui, fit le vieillard.

--Ah! c'est _no_?

--Oui.

Valentine alla chercher un dictionnaire qu'elle posa sur un pupitre
devant Noirtier: elle l'ouvrit, et quand elle eut vu l'oeil du vieillard
fix sur les feuilles, son doigt courut vivement du haut en bas des
colonnes. L'exercice, depuis six ans que Noirtier tait tomb dans le
fcheux tat o il se trouvait, lui avait rendu les preuves si faciles,
qu'elle devinait aussi vite la pense du vieillard que si lui-mme et
pu chercher dans le dictionnaire.

Au mot _notaire_, Noirtier fit signe de s'arrter.

_Notaire_, dit-elle; tu veux un notaire, bon papa?

Le vieillard fit signe que c'tait effectivement un notaire qu'il
dsirait.

Il faut donc envoyer chercher un notaire? demanda Valentine.

--Oui, fit le paralytique.

--Mon pre doit-il le savoir?

--Oui.

--Es-tu press d'avoir ton notaire?

--Oui.

--Alors on va te l'envoyer chercher tout de suite, cher pre. Est-ce
tout ce que tu veux?

--Oui.

Valentine courut  la sonnette et appela un domestique pour le prier de
faire venir M. ou Mme de Villefort chez le grand-pre.

Es-tu content? dit Valentine; oui... je le crois bien: hein? ce n'tait
pas facile  trouver, cela?

Et la jeune fille sourit  l'aeul comme elle et pu faire  un enfant.

M. de Villefort entra ramen par Barrois.

Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-il au paralytique.

--Monsieur, dit Valentine, mon grand-pre dsire un notaire.

 cette demande trange et surtout inattendue, M. de Villefort changea
un regard avec le paralytique.

Oui, fit ce dernier avec une fermet qui indiquait qu'avec l'aide de
Valentine et de son vieux serviteur, qui savait maintenant ce qu'il
dsirait, il tait prt  soutenir la lutte.

Vous demandez le notaire? rpta Villefort.

--Oui.

--Pour quoi faire?

Noirtier ne rpondit pas.

Mais qu'avez-vous besoin d'un notaire? demanda Villefort.

Le regard du paralytique demeura immobile et par consquent muet, ce qui
voulait dire: Je persiste dans ma volont.

Pour nous faire quelque mauvais tour? dit Villefort; est-ce la peine?

--Mais enfin, dit Barrois, prt  insister avec la persvrance
habituelle aux vieux domestiques, si monsieur veut un notaire, c'est
apparemment qu'il en a besoin. Ainsi je vais chercher un notaire.

Barrois ne reconnaissait d'autre matre que Noirtier et n'admettait
jamais que ses volonts fussent contestes en rien.

Oui, je veux un notaire, fit le vieillard en fermant les yeux d'un air
de dfi et comme s'il et dit: Voyons si l'on osera me refuser ce que je
veux.

On aura un notaire, puisque vous en voulez absolument un, monsieur;
mais je m'excuserai prs de lui et vous excuserai vous-mme, car la
scne sera fort ridicule.

--N'importe, dit Barrois, je vais toujours l'aller chercher.

Et le vieux serviteur sortit triomphant.




LIX

Le testament.


Au moment o Barrois sortit, Noirtier regarda Valentine avec cet intrt
malicieux qui annonait tant de choses. La jeune fille comprit ce regard
et Villefort aussi, car son front se rembrunit et son sourcil se frona.

Il prit un sige, s'installa dans la chambre du paralytique et attendit.

Noirtier le regardait faire avec une parfaite indiffrence; mais, du
coin de l'oeil, il avait ordonn  Valentine de ne point s'inquiter et
de rester aussi.

Trois quarts d'heure aprs, le domestique rentra avec le notaire.

Monsieur, dit Villefort aprs les premires salutations, vous tes
mand par M. Noirtier de Villefort, que voici; une paralysie gnrale
lui a t l'usage des membres et de la voix, et nous seuls, 
grand-peine, parvenons  saisir quelques lambeaux de ses penses.

Noirtier fit de l'oeil un appel  Valentine, appel si srieux et si
impratif, qu'elle rpondit sur-le-champ:

Moi, monsieur, je comprends tout ce que veut dire mon grand-pre.

--C'est vrai, ajouta Barrois, tout, absolument tout, comme je le disais
 monsieur en venant.

--Permettez, monsieur, et vous aussi, mademoiselle, dit le notaire en
s'adressant  Villefort et  Valentine, c'est l un de ces cas o
l'officier public ne peut inconsidrment procder sans assumer une
responsabilit dangereuse. La premire ncessit pour qu'un acte soit
valable est que le notaire soit bien convaincu qu'il a fidlement
interprt la volont de celui qui la dicte. Or, je ne puis pas moi-mme
tre sr de l'approbation ou de l'improbation d'un client qui ne parle
pas; et comme l'objet de ses dsirs et de ses rpugnances, vu son
mutisme, ne peut m'tre prouv clairement, mon ministre est plus
qu'inutile et serait illgalement exerc.

Le notaire fit un pas pour se retirer. Un imperceptible sourire de
triomphe se dessina sur les lvres du procureur du roi. De son ct,
Noirtier regarda Valentine avec une telle expression de douleur, qu'elle
se plaa sur le chemin du notaire.

Monsieur, dit-elle, la langue que je parle avec mon grand-pre est une
langue qui se peut apprendre facilement, et de mme que je la comprends,
je puis en quelques minutes vous amener  la comprendre. Que vous
faut-il, voyons, monsieur, pour arriver  la parfaite dification de
votre conscience?

--Ce qui est ncessaire pour que nos actes soient valables,
mademoiselle, rpondit le notaire, c'est--dire la certitude de
l'approbation ou de l'improbation. On peut tester malade de corps, mais
il faut tester sain d'esprit.

--Eh bien, monsieur, avec deux signes vous acquerrez cette certitude que
mon grand-pre n'a jamais mieux joui qu' cette heure de la plnitude de
son intelligence. M. Noirtier, priv de sa voix, priv du mouvement,
ferme les yeux quand il veut dire oui, et les cligne  plusieurs
reprises quand il veut dire non. Vous en savez assez maintenant pour
causer avec M. Noirtier, essayez.

Le regard que lana le vieillard  Valentine tait si humide de
tendresse et de reconnaissance, qu'il fut compris du notaire lui-mme.

Vous avez entendu et compris ce que vient de dire votre petite-fille,
monsieur? demanda le notaire.

Noirtier ferma doucement les yeux, et les rouvrit aprs un instant.

Et vous approuvez ce qu'elle a dit? c'est--dire que les signes
indiqus par elle sont bien ceux  l'aide desquels vous faites
comprendre votre pense?

--Oui, fit encore le vieillard.

--C'est vous qui m'avez fait demander?

--Oui.

--Pour faire votre testament?

--Oui.

--Et vous ne voulez pas que je me retire sans avoir fait ce testament?

Le paralytique cligna vivement et  plusieurs reprises ses yeux.

Eh bien, monsieur, comprenez-vous, maintenant, demanda la jeune fille,
et votre conscience sera-t-elle en repos?

Mais avant que le notaire et pu rpondre, Villefort le tira  part:

Monsieur, dit-il, croyez-vous qu'un homme puisse supporter impunment
un choc physique aussi terrible que celui qu'a prouv M. Noirtier de
Villefort, sans que le moral ait reu lui-mme une grave atteinte?

--Ce n'est point cela prcisment qui m'inquite, monsieur, rpondit le
notaire, mais je me demande comment nous arriverons  deviner les
penses, afin de provoquer les rponses.

--Vous voyez donc que c'est impossible, dit Villefort.

Valentine et le vieillard entendaient cette conversation. Noirtier
arrta son regard si fixe et si ferme sur Valentine, que ce regard
appelait videmment une riposte.

Monsieur, dit-elle, que cela ne vous inquite point: si difficile
qu'il soit, ou plutt qu'il vous paraisse de dcouvrir la pense de mon
grand-pre, je vous la rvlerai, moi, de faon  lever tous les doutes
 cet gard. Voil six ans que je suis prs de M. Noirtier, et, qu'il le
dise lui-mme, si, depuis six ans, un seul de ses dsirs est rest
enseveli dans son coeur faute de pouvoir me le faire comprendre?

--Non, fit le vieillard.

--Essayons donc, dit le notaire; vous acceptez mademoiselle pour votre
interprte?

Le paralytique fit signe que oui.

Bien; voyons, monsieur, que dsirez-vous de moi, et quel est l'acte que
vous dsirez faire?

Valentine nomma toutes les lettres de l'alphabet jusqu' la lettre T. 
cette lettre, l'loquent coup d'oeil de Noirtier arrta.

C'est la lettre T que monsieur demande, dit le notaire; la chose est
visible.

--Attendez, dit Valentine; puis, se retournant vers son grand-pre:
Ta... te....

Le vieillard arrta  la seconde de ces syllabes.

Alors Valentine prit le dictionnaire, et aux yeux du notaire attentif
elle feuilleta les pages.

Testament, dit son doigt arrt par le coup d'oeil de Noirtier.

--Testament! s'cria le notaire, la chose est visible, monsieur veut
tester.

--Oui, fit Noirtier  plusieurs reprises.

--Voil qui est merveilleux, monsieur, convenez-en, dit le notaire 
Villefort stupfait.

--En effet, rpliqua-t-il, et plus merveilleux encore serait ce
testament; car, enfin, je ne pense pas que les articles se viennent
ranger sur le papier, mot par mot, sans l'intelligente inspiration de ma
fille. Or, Valentine sera peut-tre un peu trop intresse  ce
testament pour tre un interprte convenable des obscures volonts de M.
Noirtier de Villefort.

--Non, non! fit le paralytique.

--Comment! dit M. de Villefort, Valentine n'est point intresse  votre
testament?

--Non, fit Noirtier.

--Monsieur, dit le notaire, qui, enchant de cette preuve, se
promettait de raconter dans le monde les dtails de cet pisode
pittoresque; monsieur, rien ne me parat plus facile maintenant que ce
que tout  l'heure je regardais comme une chose impossible, et ce
testament sera tout simplement un testament mystique, c'est--dire prvu
et autoris par la loi pourvu qu'il soit lu en face de sept tmoins,
approuv par le testateur devant eux, et ferm par le notaire, toujours
devant eux. Quant au temps, il durera  peine plus longtemps qu'un
testament ordinaire; il y a d'abord les formules consacres et qui sont
toujours les mmes, et quant aux dtails, la plupart seront fournis par
l'tat mme des affaires du testateur et par vous qui, les ayant gres,
les connaissez. Mais d'ailleurs, pour que cet acte demeure inattaquable,
nous allons lui donner l'authenticit la plus complte; l'un de mes
confrres me servira d'aide et, contre les habitudes, assistera  la
dicte. tes-vous satisfait, monsieur? continua le notaire en
s'adressant au vieillard.

--Oui, rpondit Noirtier, radieux d'tre compris.

Que va-t-il faire? se demanda Villefort  qui sa haute position
commandait tant de rserve, et qui d'ailleurs, ne pouvait deviner vers
quel but tendait son pre.

Il se retourna donc pour envoyer chercher le deuxime notaire dsign
par le premier; mais Barrois, qui avait tout entendu et qui avait devin
le dsir de son matre, tait dj parti.

Alors le procureur du roi fit dire  sa femme de monter.

Au bout d'un quart d'heure, tout le monde tait runi dans la chambre du
paralytique, et le second notaire tait arriv.

En peu de mots les deux officiers ministriels furent d'accord. On lut 
Noirtier une formule de testament vague, banale; puis pour commencer,
pour ainsi dire l'investigation de son intelligence, le premier notaire
se retournant de son ct, lui dit:

Lorsqu'on fait son testament, monsieur, c'est en faveur de quelqu'un.

--Oui, fit Noirtier.

--Avez-vous quelque ide du chiffre auquel se monte votre fortune?

--Oui.

--Je vais vous nommer plusieurs chiffres qui monteront successivement;
vous m'arrterez quand j'aurai atteint celui que vous croirez tre le
vtre.

--Oui.

Il y avait dans cet interrogatoire une espce de solennit; d'ailleurs
jamais la lutte de l'intelligence contre la matire n'avait peut-tre
t plus visible; et si ce n'tait un sublime, comme nous allions le
dire, c'tait au moins un curieux spectacle.

On faisait cercle autour de Villefort, le second notaire tait assis 
une table, tout prt  crire; le premier notaire se tenait debout
devant lui et interrogeait.

Votre fortune dpasse trois cent mille francs n'est-ce pas?
demanda-t-il.

Noirtier fit signe que oui.

Possdez-vous quatre cent mille francs? demanda le notaire.

Noirtier resta immobile.

Cinq cent mille?

Mme immobilit.

Six cent mille? sept cent mille? huit cent mille? neuf cent mille?

Noirtier fit signe que oui.

Vous possdez neuf cent mille francs?

--Oui.

--En immeubles? demanda le notaire.

Noirtier fit signe que non.

En inscriptions de rentes?

Noirtier fit signe que oui.

Ces inscriptions sont entre vos mains?

Un coup d'oeil adress  Barrois fit sortir le vieux serviteur, qui
revint un instant aprs avec une petite cassette.

Permettez-vous qu'on ouvre cette cassette? demanda le notaire.

Noirtier fit signe que oui.

On ouvrit la cassette et l'on trouva pour neuf cent mille francs
d'inscriptions sur le Grand-Livre.

Le premier notaire passa, les unes aprs les autres, chaque inscription
 son collgue; le compte y tait, comme l'avait accus Noirtier.

C'est bien cela, dit-il; il est vident que l'intelligence est dans
toute sa force et dans toute son tendue.

Puis, se retournant vers le paralytique:

Donc, lui dit-il, vous possdez neuf cent mille francs de capital, qui,
 la faon dont ils sont placs, doivent vous produire quarante mille
livres de rente  peu prs?

--Oui, fit Noirtier.

-- qui dsirez-vous laisser cette fortune?

--Oh! dit Mme de Villefort, cela n'est point douteux; M. Noirtier aime
uniquement sa petite-fille, Mlle Valentine de Villefort: c'est elle qui
le soigne depuis six ans; elle a su captiver par ses soins assidus
l'affection de son grand-pre, et je dirai presque sa reconnaissance; il
est donc juste qu'elle recueille le prix de son dvouement.

L'oeil de Noirtier lana un clair comme s'il n'tait pas dupe de ce
faux assentiment donn par Mme de Villefort aux intentions qu'elle lui
supposait.

Est-ce donc  Mlle Valentine de Villefort que vous laissez ces neuf
cent mille francs? demanda le notaire, qui croyait n'avoir plus qu'
enregistrer cette clause, mais qui tenait  s'assurer cependant de
l'assentiment de Noirtier, et voulait faire constater cet assentiment
par tous les tmoins de cette trange scne.

Valentine avait fait un pas en arrire et pleurait, les yeux baisss; le
vieillard la regarda un instant avec l'expression d'une profonde
tendresse; puis se retournant vers le notaire, il cligna des yeux de la
faon la plus significative.

Non? dit le notaire; comment ce n'est pas Mlle Valentine de Villefort
que vous instituez pour votre lgataire universelle?

Noirtier fit signe que non.

Vous ne vous trompez pas? s'cria le notaire tonn; vous dites bien
non?

--Non! rpta Noirtier, non!

Valentine releva la tte; elle tait stupfaite, non pas de son
exhrdation, mais d'avoir provoqu le sentiment qui dicte d'ordinaire
de pareils actes.

Mais Noirtier la regarda avec une si profonde expression de tendresse
qu'elle s'cria:

Oh! mon bon pre, je le vois bien, ce n'est que votre fortune que vous
m'tez, mais vous me laissez toujours votre coeur?

--Oh! oui, bien certainement, dirent les yeux du paralytique, se fermant
avec une expression  laquelle Valentine ne pouvait se tromper.

--Merci! merci! murmura la jeune fille.

Cependant ce refus avait fait natre dans le coeur de Mme de Villefort
une esprance inattendue; elle se rapprocha du vieillard.

Alors c'est donc  votre petit-fils douard de Villefort que vous
laissez votre fortune, cher monsieur Noirtier? demanda la mre.

Le clignement des yeux fut terrible: il exprimait presque la haine.

Non, fit le notaire; alors c'est  monsieur votre fils ici prsent?

--Non, rpliqua le vieillard.

Les deux notaires se regardrent stupfaits; Villefort et sa femme se
sentaient rougir, l'un de honte, l'autre de colre.

Mais, que vous avons-nous donc fait, pre, dit Valentine; vous ne nous
aimez donc plus?

Le regard du vieillard passa rapidement sur son fils, sur sa
belle-fille, et s'arrta sur Valentine avec une expression de profonde
tendresse.

Eh bien, dit-elle, si tu m'aimes, voyons, bon pre, tche d'allier cet
amour avec ce que tu fais en ce moment. Tu me connais, tu sais que je
n'ai jamais song  ta fortune: d'ailleurs, on dit que je suis riche du
ct de ma mre, trop riche; explique-toi donc.

Noirtier fixa son regard ardent sur la main de Valentine.

Ma main? dit-elle.

--Oui, fit Noirtier.

--Sa main! rptrent tous les assistants.

--Ah! messieurs, vous voyez bien que tout est inutile, et que mon pauvre
pre est fou, dit Villefort.

--Oh! s'cria tout  coup Valentine, je comprends! Mon mariage, n'est-ce
pas, bon pre?

--Oui, oui, oui, rpta trois fois le paralytique lanant un clair 
chaque fois que se relevait sa paupire.

--Tu nous en veux pour le mariage, n'est-ce pas?

--Oui.

--Mais c'est absurde, dit Villefort.

--Pardon, monsieur, dit le notaire, tout cela au contraire est trs
logique et me fait l'effet de s'enchaner parfaitement.

--Tu ne veux pas que j'pouse M. Franz d'pinay?

--Non, je ne veux pas, exprima l'oeil du vieillard.

--Et vous dshritez votre petite-fille, s'cria le notaire parce
qu'elle fait un mariage contre votre gr?

--Oui, rpondit Noirtier.

--De sorte que sans ce mariage elle serait votre hritire?

--Oui.

Il se fit alors un profond silence autour du vieillard.

Les deux notaires se consultaient; Valentine, les mains jointes,
regardait son grand-pre avec un sourire reconnaissant; Villefort
mordait ses lvres minces; Mme de Villefort ne pouvait rprimer un
sentiment joyeux qui, malgr elle, s'panouissait sur son visage.

Mais, dit enfin Villefort, rompant le premier ce silence, il me semble
que je suis seul juge des convenances qui plaident en faveur de cette
union. Seul matre de la main de ma fille, je veux qu'elle pouse M.
Franz d'pinay, et elle l'pousera.

Valentine tomba pleurante sur un fauteuil.

Monsieur, dit le notaire, s'adressant au vieillard, que comptez-vous
faire de votre fortune au cas o Mlle Valentine pouserait M. Franz?

Le vieillard resta immobile.

Vous comptez en disposer, cependant?

--Oui, fit Noirtier.

--En faveur de quelqu'un de votre famille?

--Non.

--En faveur des pauvres, alors?

--Oui.

--Mais, dit le notaire, vous savez que la loi s'oppose  ce que vous
dpouilliez entirement votre fils?

--Oui.

--Vous ne disposerez donc que de la partie que la loi vous autorise 
distraire.

Noirtier demeura immobile.

Vous continuez  vouloir disposer de tout?

--Oui.

--Mais aprs votre mort on attaquera le testament!

--Non.

--Mon pre me connat, monsieur, dit M. de Villefort, il sait que sa
volont sera sacre pour moi; d'ailleurs il comprend que dans ma
position je ne puis plaider contre les pauvres.

L'oeil de Noirtier exprima le triomphe.

Que dcidez-vous, monsieur? demanda le notaire  Villefort.

--Rien, monsieur, c'est une rsolution prise dans l'esprit de mon pre,
et je sais que mon pre ne change pas de rsolution. Je me rsigne donc.
Ces neuf cent mille francs sortiront de la famille pour aller enrichir
les hpitaux; mais je ne cderai pas  un caprice de vieillard, et je
ferai selon ma conscience.

Et Villefort se retira avec sa femme, laissant son pre libre de tester
comme il l'entendrait.

Le mme jour le testament fut fait; on alla chercher les tmoins, il fut
approuv par le vieillard, ferm en leur prsence et dpos chez M.
Deschamps, le notaire de la famille.




LX

Le tlgraphe.


M. et Mme de Villefort apprirent, en rentrant chez eux, que M. le comte
de Monte-Cristo, qui tait venu pour leur faire visite, avait t
introduit dans le salon, o il les attendait; Mme de Villefort, trop
motionne pour entrer ainsi tout  coup, passa par sa chambre 
coucher, tandis que le procureur du roi, plus sr de lui-mme, s'avana
directement vers le salon.

Mais si matre qu'il ft de ses sensations, si bien qu'il st composer
son visage, M. de Villefort ne put si bien carter le nuage de son front
que le comte, dont le sourire brillait radieux, ne remarqut cet air
sombre et rveur.

Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo aprs les premiers compliments,
qu'avez-vous donc, monsieur de Villefort? et suis-je arriv au moment o
vous dressiez quelque accusation un peu trop capitale?

Villefort essaya de sourire.

Non, monsieur le comte, dit-il, il n'y a d'autre victime ici que moi.
C'est moi qui perds mon procs, et c'est le hasard, l'enttement, la
folie qui a lanc le rquisitoire.

--Que voulez-vous dire? demanda Monte-Cristo avec un intrt
parfaitement jou. Vous est-il, en ralit, arriv quelque malheur
grave?

--Oh! monsieur le comte, dit Villefort avec un calme plein d'amertume,
cela ne vaut pas la peine d'en parler; presque rien, une simple perte
d'argent.

--En effet, rpondit Monte-Cristo, une perte d'argent est peu de chose
avec une fortune comme celle que vous possdez et avec un esprit
philosophique et lev comme l'est le vtre.

--Aussi, rpondit Villefort, n'est-ce point la question d'argent qui me
proccupe, quoique, aprs tout, neuf cent mille francs vaillent bien un
regret, ou tout au moins un mouvement de dpit. Mais je me blesse
surtout de cette disposition du sort, du hasard, de la fatalit, je ne
sais comment nommer la puissance qui dirige le coup qui me frappe et qui
renverse mes esprances de fortune et dtruit peut-tre l'avenir de ma
fille par le caprice d'un vieillard tomb en enfance.

--Eh! mon Dieu! qu'est-ce donc? s'cria le comte. Neuf cent mille
francs, avez-vous dit? Mais, en vrit, comme vous le dites, la somme
mrite d'tre regrette, mme par un philosophe. Et qui vous donne ce
chagrin.

--Mon pre, dont je vous ai parl.

--M. Noirtier; vraiment! Mais vous m'aviez dit, ce me semble, qu'il
tait en paralysie complte, et que toutes ses facults taient
ananties?

--Oui, ses facults physiques, car il ne peut pas remuer, il ne peut
point parler, et avec tout cela, cependant, il pense, il veut, il agit
comme vous voyez. Je le quitte il y a cinq minutes et, dans ce moment,
il est occup  dicter un testament  deux notaires.

--Mais alors il a parl?

--Il a fait mieux, il s'est fait comprendre.

--Comment cela?

-- l'aide du regard; ses yeux ont continu de vivre, et vous voyez, ils
tuent.

--Mon ami, dit Mme de Villefort qui venait d'entrer  son tour,
peut-tre vous exagrez-vous la situation?

--Madame... dit le comte en s'inclinant.

Mme de Villefort salua avec son plus gracieux sourire.

Mais que me dit donc l M. de Villefort? demanda Monte-Cristo; et
quelle disgrce incomprhensible?...

--Incomprhensible, c'est le mot! reprit le procureur du roi en haussant
les paules, un caprice de vieillard!

--Et il n'y a pas moyen de le faire revenir sur cette dcision?

--Si fait, dit Mme de Villefort; et il dpend mme de mon mari que ce
testament, au lieu d'tre fait au dtriment de Valentine, soit fait au
contraire en sa faveur.

Le comte, voyant que les deux poux commenaient  parler par paraboles,
prit l'air distrait, et regarda avec l'attention la plus profonde et
l'approbation la plus marque douard qui versait de l'encre dans
l'abreuvoir des oiseaux.

Ma chre, dit Villefort rpondant  sa femme, vous savez que j'aime peu
me poser chez moi en patriarche, et que je n'ai jamais cru que le sort
de l'univers dpendt d'un signe de ma tte. Cependant il importe que
mes dcisions soient respectes dans ma famille, et que la folie d'un
vieillard et le caprice d'un enfant ne renversent pas un projet arrt
dans mon esprit depuis de longues annes. Le baron d'pinay tait mon
ami, vous le savez, et une alliance avec son fils tait des plus
convenables.

--Vous croyez, dit Mme de Villefort, que Valentine est d'accord avec
lui?... En effet, elle a toujours t oppose  ce mariage, et je ne
serais pas tonne que tout ce que nous venons de voir et d'entendre ne
soit l'excution d'un plan concert entre eux.

--Madame, dit Villefort, on ne renonce pas ainsi croyez-moi,  une
fortune de neuf cent mille francs.

--Elle renoncerait au monde, monsieur, puisqu'il y a un an elle voulait
entrer dans un couvent.

--N'importe, reprit de Villefort, je dis que ce mariage doit se faire,
madame!

--Malgr la volont de votre pre? dit Mme de Villefort, attaquant une
autre corde: c'est bien grave!

Monte-Cristo faisait semblant de ne point couter, et ne perdait point
un mot de ce qui se disait.

Madame, reprit Villefort, je puis dire que j'ai toujours respect mon
pre, parce qu'au sentiment naturel de la descendance se joignait chez
moi la conscience de sa supriorit morale; parce qu'enfin un pre est
sacr  deux titres, sacr comme notre crateur, sacr comme notre
matre; mais aujourd'hui je dois renoncer  reconnatre une intelligence
dans le vieillard qui, sur un simple souvenir de haine pour le pre,
poursuit ainsi le fils; il serait donc ridicule  moi de conformer ma
conduite  ses caprices. Je continuerai d'avoir le plus grand respect
pour M. Noirtier; je subirai sans me plaindre la punition pcuniaire
qu'il m'inflige, mais je resterai immuable dans ma volont, et le monde
apprciera de quel ct tait la saine raison. En consquence, je
marierai ma fille au baron Franz d'pinay, parce que ce mariage est, 
mon sens, bon et honorable, et qu'en dfinitive je veux marier ma fille
 qui me plat.

--Eh quoi! dit le comte, dont le procureur du roi avait constamment
sollicit l'approbation du regard; eh quoi! M. Noirtier dshrite,
dites-vous, Mlle Valentine, parce qu'elle va pouser M. le baron Franz
d'pinay?

--Eh! mon Dieu! oui! oui, monsieur; voil la raison, dit Villefort en
haussant les paules.

--La raison visible du moins, ajouta Mme de Villefort.

--La raison relle, madame. Croyez-moi, je connais mon pre.

--Conoit-on cela? rpondit la jeune femme; en quoi, je vous le demande,
M. d'pinay dplat-il plus qu'un autre  M. Noirtier?

--En effet, dit le comte, j'ai connu M. Franz d'pinay, le fils du
gnral de Quesnel, n'est-ce pas, qui a t fait baron d'pinay par le
roi Charles X?

--Justement, reprit Villefort.

--Eh bien, mais c'est un jeune homme charmant, ce me semble!

--Aussi n'est-ce qu'un prtexte, j'en suis certaine, dit Mme de
Villefort; les vieillards sont tyrans de leurs affections; M. Noirtier
ne veut pas que sa petite-fille se marie.

--Mais, dit Monte-Cristo, ne connaissez-vous pas une cause  cette
haine?

--Eh! mon Dieu! qui peut savoir?

--Quelque antipathie politique peut-tre?

--En effet, mon pre et le pre de M. d'pinay ont vcu dans des temps
orageux dont je n'ai vu que les derniers jours, dit Villefort.

--Votre pre n'tait-il pas bonapartiste? demanda Monte-Cristo. Je crois
me rappeler que vous m'avez dit quelque chose comme cela.

--Mon pre a t jacobin avant toutes choses, reprit Villefort, emport
par son motion hors des bornes de la prudence, et la robe de snateur
que Napolon lui avait jete sur les paules ne faisait que dguiser le
vieil homme, mais sans l'avoir chang. Quand mon pre conspirait, ce
n'tait pas pour l'Empereur, c'tait contre les Bourbons; car mon pre
avait cela de terrible en lui, qu'il n'a jamais combattu pour les
utopies irralisables, mais pour les choses possibles, et qu'il a
appliqu  la russite de ces choses possibles ces terribles thories de
la Montagne, qui ne reculaient devant aucun moyen.

--Eh bien, dit Monte-Cristo, voyez-vous, c'est cela, M. Noirtier et M.
d'pinay se seront rencontrs sur le sol de la politique. M. le gnral
d'pinay, quoique ayant servi sous Napolon, n'avait-il pas au fond du
coeur gard des sentiments royalistes, et n'est-ce pas le mme qui fut
assassin un soir sortant d'un club napolonien, o on l'avait attir
dans l'esprance de trouver en lui un frre?

Villefort regarda le comte presque avec terreur.

Est-ce que je me trompe? dit Monte-Cristo.

--Non pas, monsieur, dit Mme de Villefort, et c'est bien cela, au
contraire; et c'est justement  cause de ce que vous venez de dire que,
pour voir s'teindre de vieilles haines, M. de Villefort avait eu l'ide
de faire aimer deux enfants dont les pres s'taient has.

--Ide sublime! dit Monte-Cristo, ide pleine de charit et  laquelle
le monde devait applaudir. En effet, c'tait beau de voir Mlle Noirtier
de Villefort s'appeler Mme Franz d'pinay.

Villefort tressaillit et regarda Monte-Cristo comme s'il et voulu lire
au fond de son coeur l'intention qui avait dict les paroles qu'il
venait de prononcer.

Mais le comte garda le bienveillant sourire strotyp sur ses lvres;
et cette fois encore, malgr la profondeur de son regard, le procureur
du roi ne vit pas au-del de l'piderme.

Aussi, reprit Villefort, quoique ce soit un grand malheur pour
Valentine que de perdre la fortune de son grand-pre, je ne crois pas
cependant que pour cela le mariage manque; je ne crois pas que M.
d'pinay recule devant cet chec pcuniaire; il verra que je vaux
peut-tre mieux que la somme, moi qui la sacrifie au dsir de lui tenir
ma parole; il calculera que Valentine d'ailleurs, est riche du bien de
sa mre, administr par M. et Mme de Saint-Mran, ses aeuls maternels,
qui la chrissent tous deux tendrement.

--Et qui valent bien qu'on les aime et qu'on les soigne comme Valentine
a fait pour M. Noirtier, dit Mme de Villefort; d'ailleurs, ils vont
venir  Paris dans un mois au plus, et Valentine, aprs un tel affront,
sera dispense de s'enterrer comme elle l'a fait jusqu'ici auprs de M.
Noirtier.

Le comte coutait avec complaisance la voix discordante de ces
amours-propres blesss et de ces intrts meurtris.

Mais il me semble, dit Monte-Cristo aprs un instant de silence, et je
vous demande pardon d'avance de ce que je vais dire, il me semble que si
M. Noirtier dshrite Mlle de Villefort, coupable de se vouloir marier
avec un jeune homme dont il a dtest le pre, il n'a pas le mme tort 
reprocher  ce cher douard.

--N'est-ce pas, monsieur? s'cria Mme de Villefort avec une intonation
impossible  dcrire: n'est-ce pas que c'est injuste, odieusement
injuste? Ce pauvre douard, il est aussi bien le petit-fils de M.
Noirtier que Valentine, et cependant si Valentine n'avait pas d pouser
M. Franz, M. Noirtier lui laissait tout son bien; et de plus, enfin,
douard porte le nom de la famille, ce qui n'empche pas que, mme en
supposant que Valentine soit effectivement dshrite par son
grand-pre, elle sera encore trois fois plus riche que lui.

Ce coup port, le comte couta et ne parla plus.

Tenez, reprit Villefort, tenez, monsieur le comte, cessons, je vous
prie, de nous entretenir de ces misres de famille, oui c'est vrai, ma
fortune va grossir le revenu des pauvres, qui sont aujourd'hui les
vritables riches. Oui, mon pre m'aura frustr d'un espoir lgitime, et
cela sans raison; mais, moi, j'aurai agi comme un homme de sens, comme
un homme de coeur. M. d'pinay,  qui j'avais promis le revenu de cette
somme, le recevra, duss-je m'imposer les plus cruelles privations.

--Cependant, reprit Mme de Villefort, revenant  la seule ide qui
murmurt sans cesse au fond de son coeur, peut-tre vaudrait-il mieux
que l'on confit cette msaventure  M. d'pinay, et qu'il rendt
lui-mme sa parole.

--Oh! ce serait un grand malheur! s'cria Villefort.

--Un grand malheur? rpta Monte-Cristo.

--Sans doute, reprit Villefort en se radoucissant; un mariage manqu,
mme pour des raisons d'argent jette de la dfaveur sur une jeune fille;
puis, d'anciens bruits, que je voulais teindre, reprendraient de la
consistance. Mais non, il n'en sera rien. M. d'pinay, s'il est honnte
homme, se verra encore plus engag par l'exhrdation de Valentine
qu'auparavant; autrement il agirait donc dans un simple but d'avarice:
non, c'est impossible.

--Je pense comme M. de Villefort, dit Monte-Cristo en fixant son regard
sur Mme de Villefort; et si j'tais assez de ses amis pour me permettre
de lui donner un conseil, je l'inviterais, puisque M. d'pinay va
revenir,  ce que l'on m'a dit du moins,  nouer cette affaire si
fortement qu'elle ne se pt dnouer; j'engagerais enfin une partie dont
l'issue doit tre si honorable pour M. de Villefort.

Ce dernier se leva, transport d'une joie visible, tandis que sa femme
plissait lgrement.

Bien, dit-il, voil tout ce que je demandais et je me prvaudrai de
l'opinion d'un conseiller tel que vous, dit-il en tendant la main 
Monte-Cristo. Ainsi donc que tout le monde ici considre ce qui arrive
aujourd'hui comme non avenu; il n'y a rien de chang  nos projets.

--Monsieur, dit le comte, le monde tout injuste qu'il est, vous saura,
je vous en rponds, gr de votre rsolution; vos amis en seront fiers et
M. d'pinay, dt-il prendre Mlle de Villefort sans dot, ce qui ne
saurait tre, sera charm d'entrer dans une famille o l'on sait
s'lever  la hauteur de tels sacrifices pour tenir sa parole et remplir
son devoir.

En disant ces mots, le comte s'tait lev et s'apprtait  partir.

Vous nous quittez, monsieur le comte? dit Mme de Villefort.

--J'y suis forc, madame, je venais seulement vous rappeler votre
promesse pour samedi.

--Craigniez-vous que nous ne l'oubliassions?

--Vous tes trop bonne, madame; mais M. de Villefort a de si graves et
parfois de si urgentes occupations....

--Mon mari a donn sa parole, monsieur, dit Mme de Villefort, vous venez
de voir qu'il la tient quand il a tout  perdre,  plus forte raison
quand il a tout  gagner.

--Et, demanda Villefort, est-ce  votre maison des Champs-lyses que la
runion a lieu?

--Non pas, dit Monte-Cristo, et c'est ce qui rend encore votre
dvouement plus mritoire: c'est  la campagne.

-- la campagne?

--Oui.

--Et o cela? prs de Paris, n'est-ce pas?

--Aux portes,  une demi-heure de la barrire,  Auteuil.

-- Auteuil! s'cria Villefort. Ah! c'est vrai, madame m'a dit que vous
demeuriez  Auteuil, puisque c'est chez vous qu'elle a t transporte.
Et  quel endroit d'Auteuil?

--Rue de la Fontaine!

--Rue de la Fontaine! reprit Villefort d'une voix trangle; et  quel
numro?

--Au n28.

--Mais, s'cria Villefort, c'est donc  vous que l'on a vendu la maison
de M. de Saint-Mran?

--M. de Saint-Mran? demanda Monte-Cristo. Cette maison appartenait-elle
donc  M. de Saint-Mran?

--Oui, reprit Mme de Villefort, et croyez-vous une chose, monsieur le
comte?

--Laquelle?

--Vous trouvez cette maison jolie, n'est-ce pas?

--Charmante.

--Eh bien, mon mari n'a jamais voulu l'habiter.

--Oh! reprit Monte-Cristo, en vrit, monsieur, c'est une prvention
dont je ne me rends pas compte.

--Je n'aime pas Auteuil, monsieur, rpondit le procureur du roi, en
faisant un effort sur lui-mme.

--Mais je ne serai pas assez malheureux, je l'espre, dit avec
inquitude Monte-Cristo, pour que cette antipathie me prive du bonheur
de vous recevoir?

--Non, monsieur le comte... j'espre bien... croyez que je ferai tout ce
que je pourrai, balbutia Villefort.

--Oh! rpondit Monte-Cristo, je n'admets pas d'excuse. Samedi,  six
heures, je vous attends, et si vous ne veniez pas, je croirais, que
sais-je, moi? qu'il y a sur cette maison inhabite depuis plus de vingt
ans quelque lugubre tradition, quelque sanglante lgende.

--J'irai, monsieur le comte, j'irai, dit vivement Villefort.

--Merci, dit Monte-Cristo. Maintenant il faut que vous me permettiez de
prendre cong de vous.

--En effet, vous avez dit que vous tiez forc de nous quitter, monsieur
le comte, dit Mme de Villefort, et vous alliez mme, je crois, nous dire
pour quoi faire, quand vous vous tes interrompu pour passer  une autre
ide.

--En vrit, madame, dit Monte-Cristo, je ne sais si j'oserai vous dire
o je vais.

--Bah! dites toujours.

--Je vais, en vritable badaud que je suis, visiter une chose qui m'a
bien souvent fait rver des heures entires.

--Laquelle?

--Un tlgraphe. Ma foi tant pis, voil le mot lch.

--Un tlgraphe! rpta Mme de Villefort.

--Eh mon Dieu, oui, un tlgraphe. J'ai vu parfois au bout d'un chemin,
sur un tertre, par un beau soleil, se lever ces bras noirs et pliants
pareils aux pattes d'un immense coloptre, et jamais ce ne fut sans
motion, je vous jure, car je pensais que ces signes bizarres fendant
l'air avec prcision, et portant  trois cents lieues la volont
inconnue d'un homme assis devant une table,  un autre homme assis 
l'extrmit de la ligne devant une autre table, se dessinaient sur le
gris du nuage ou sur l'azur du ciel, par la seule force du vouloir de ce
chef tout-puissant: je croyais alors aux gnies, aux sylphes, aux
gnomes, aux pouvoirs occultes enfin, et je riais. Or, jamais l'envie ne
m'tait venue de voir de prs ces gros insectes au ventre blanc, aux
pattes noires et maigres, car je craignais de trouver sous leurs ailes
de pierre le petit gnie humain, bien gourm, bien pdant, bien bourr
de science, de cabale ou de sorcellerie. Mais voil qu'un beau matin
j'ai appris que le moteur de chaque tlgraphe tait un pauvre diable
d'employ  douze cents francs par an, occup tout le jour  regarder,
non pas le ciel comme l'astronome, non pas l'eau comme le pcheur, non
pas le paysage comme un cerveau vide, mais bien l'insecte au ventre
blanc, aux pattes noires, son correspondant, plac  quelque quatre ou
cinq lieues de lui. Alors je me suis senti pris d'un dsir curieux de
voir de prs cette chrysalide vivante et d'assister  la comdie que du
fond de sa coque elle donne  cette autre chrysalide, en tirant les uns
aprs les autres quelques bouts de ficelle.

--Et vous allez l?

--J'y vais.

-- quel tlgraphe?  celui du ministre de l'Intrieur ou de
l'Observatoire?

--Oh! non pas, je trouverais l des gens qui voudraient me forcer de
comprendre des choses que je veux ignorer, et qui m'expliqueraient
malgr moi un mystre qu'ils ne connaissent pas. Peste! je veux garder
les illusions que j'ai encore sur les insectes; c'est bien assez d'avoir
dj perdu celles que j'avais sur les hommes. Je n'irai donc ni au
tlgraphe du ministre de l'Intrieur, ni au tlgraphe de
l'Observatoire. Ce qu'il me faut, c'est le tlgraphe en plein champ,
pour y trouver le pur bonhomme ptrifi dans sa tour.

--Vous tes un singulier grand seigneur, dit Villefort.

--Quelle ligne me conseillez-vous d'tudier?

--Mais la plus occupe  cette heure.

--Bon! celle d'Espagne, alors?

--Justement. Voulez-vous une lettre du ministre pour qu'on vous
explique....

--Mais non, dit Monte-Cristo, puisque je vous dis, au contraire, que je
n'y veux rien comprendre. Du moment o j'y comprendrai quelque chose, il
n'y aura plus de tlgraphe, il n'y aura plus qu'un signe de M. Duchtel
ou de M. de Montalivet, transmis au prfet de Bayonne et travesti en
deux mots grecs:

[Grec] C'est la bte aux pattes noires et le mot effrayant que je veux
conserver dans toute leur puret et dans toute ma vnration.

--Allez donc, car dans deux heures il fera nuit, et vous ne verrez plus
rien.

--Diable, vous m'effrayez. Quel est le plus proche? Sur la route de
Bayonne?

--Oui, va pour la route de Bayonne. C'est celui de Chtillon.

--Et aprs celui de Chtillon?

--Celui de la tour de Montlhry, je crois.

--Merci, au revoir! Samedi je vous raconterai mes impressions.

 la porte, le comte se trouva avec les deux notaires qui venaient de
dshriter Valentine, et qui se retiraient enchants d'avoir fait un
acte qui ne pouvait manquer de leur faire grand honneur.




LXI

Le moyen de dlivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pches.


Non pas le mme soir, comme il l'avait dit, mais le lendemain matin, le
comte de Monte-Cristo sortit par la barrire d'Enfer, prit la route
d'Orlans, dpassa le village de Linas sans s'arrter au tlgraphe qui,
justement au moment o le comte passait, faisait mouvoir ses longs bras
dcharns, et gagna la tour de Montlhry, situe, comme chacun sait, sur
l'endroit le plus lev de la plaine de ce nom.

Au pied de la colline, le comte mit pied  terre, et par un petit
sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commena de gravir la
montagne; arriv au sommet, il se trouva arrt par une haie sur
laquelle des fruits verts avaient succd aux fleurs roses et blanches.

Monte-Cristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda point  la
trouver. C'tait une petite herse en bois, roulant sur des gonds d'osier
et se fermant avec un clou et une ficelle. En un instant le comte fut au
courant du mcanisme et la porte s'ouvrit.

Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de long sur
douze de large, born d'un ct par la partie de la haie dans laquelle
tait encadre l'ingnieuse machine que nous avons dcrite sous le nom
de porte, et de l'autre par la vieille tour ceinte de lierre, toute
parseme de ravenelles et de girofles.

On n'et pas dit,  la voir ainsi ride et fleurie comme une aeule 
qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fte, qu'elle pourrait
raconter bien des drames terribles, si elle joignait une voix aux
oreilles menaantes qu'un vieux proverbe donne aux murailles.

On parcourait ce jardin en suivant une alle sable de sable rouge, sur
lequel mordait, avec des tons qui eussent rjoui l'oeil de Delacroix,
notre Rubens moderne, une bordure de gros buis, vieille de plusieurs
annes. Cette alle avait la forme d'un 8, et tournait en s'lanant, de
manire  faire dans un jardin de vingt pieds une promenade de soixante.
Jamais Flore, la riante et frache desse des bons jardiniers latins,
n'avait t honore d'un culte aussi minutieux et aussi pur que l'tait
celui qu'on lui rendait dans ce petit enclos.

En effet, de vingt rosiers qui composaient le parterre, pas une feuille
ne portait la trace de la mouche, pas un filet la petite grappe de
pucerons verts qui dsolent et rongent les plantes grandissant sur un
terrain humide. Ce n'tait cependant point l'humidit qui manquait  ce
jardin: la terre noire comme de la suie, l'opaque feuillage des arbres,
le disaient assez; d'ailleurs l'humidit factice et promptement suppl
 l'humidit naturelle, grce au tonneau plein d'eau croupissante qui
creusait un des angles du jardin, et dans lequel stationnaient, sur une
nappe verte, une grenouille et un crapaud qui, par incompatibilit
d'humeur, sans doute, se tenaient toujours, en se tournant le dos, aux
deux points opposs du cercle.

D'ailleurs, pas une herbe dans les alles, pas un rejeton parasite dans
les plates-bandes; une petite-matresse polit et monde avec moins de
soin les graniums, les cactus et les rhododendrons de sa jardinire de
porcelaine que ne le faisait le matre jusqu'alors invisible du petit
enclos.

Monte-Cristo arrta aprs avoir referm la porte en agrafant la ficelle
 son clou, et embrassa d'un regard toute la proprit.

Il parat, dit-il, que l'homme du tlgraphe a des jardiniers 
l'anne, ou se livre passionnment  l'agriculture.

Tout  coup il se heurta  quelque chose, tapi derrire une brouette
charge de feuillage: ce quelque chose se redressa en laissant chapper
une exclamation qui peignait son tonnement, et Monte-Cristo se trouva
en face d'un bonhomme d'une cinquantaine d'annes qui ramassait des
fraises qu'il plaait sur des feuilles de vigne.

Il y avait douze feuilles de vigne et presque autant de fraises.

Le bonhomme, en se relevant, faillit laisser choir fraises, feuilles et
assiette.

Vous faites votre rcolte, monsieur? dit Monte-Cristo en souriant.

--Pardon, monsieur, rpondit le bonhomme en portant la main  sa
casquette, je ne suis pas l-haut c'est vrai, mais je viens d'en
descendre  l'instant mme.

--Que je ne vous gne en rien, mon ami, dit le comte; cueillez vos
fraises, si toutefois il vous en reste encore.

--J'en ai encore dix, dit l'homme, car en voici onze, et j'en avais
vingt et une, cinq de plus que l'anne dernire. Mais ce n'est pas
tonnant, le printemps a t chaud cette anne, et ce qu'il faut aux
fraises, voyez-vous, monsieur, c'est la chaleur. Voil pourquoi, au lieu
de seize que j'ai eues l'anne passe, j'en ai cette anne, voyez-vous,
onze dj cueillies, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept,
dix-huit. Oh! mon Dieu! il m'en manque deux, elles y taient encore
hier, monsieur, elles y taient, j'en suis sr, je les ai comptes. Il
faut que ce soit le fils de la mre Simon qui me les ait souffles, je
l'ai vu rder par ici ce matin. Ah! le petit drle, voler dans un
enclos! il ne sait pas o cela peut le mener.

--En effet, dit Monte-Cristo, c'est grave, mais vous ferez la part de la
jeunesse du dlinquant et de sa gourmandise.

--Certainement, dit le jardinier; ce n'en est pas moins fort
dsagrable. Mais, encore une fois, pardon, monsieur: c'est peut-tre un
chef que je fais attendre ainsi?

Et il interrogeait d'un regard craintif le comte et son habit bleu.

Rassurez-vous, mon ami, dit le comte avec ce sourire qu'il faisait, 
sa volont, si terrible et si bienveillant, et qui cette fois
n'exprimait que la bienveillance, je ne suis point un chef qui vient
pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par la curiosit et
qui commence mme  se reprocher sa visite en voyant qu'il vous fait
perdre votre temps.

--Oh! mon temps n'est pas cher, rpliqua le bonhomme avec un sourire
mlancolique. Cependant c'est le temps du gouvernement, et je ne devrais
pas le perdre, mais j'avais reu le signal qui m'annonait que je
pouvais me reposer une heure (il jeta les yeux sur le cadran solaire,
car il y avait de tout dans l'enclos de la tour de Montlhry, mme un
cadran solaire), et, vous le voyez. J'avais encore dix minutes devant
moi, puis mes fraises taient mres, et un jour de plus.... D'ailleurs,
croiriez-vous, monsieur, que les loirs me les mangent?

--Ma foi, non, je ne l'aurais pas cru, rpondit gravement Monte-Cristo;
c'est un mauvais voisinage monsieur, que celui des loirs, pour nous qui
ne les mangeons pas confits dans du miel comme faisaient les Romains.

--Ah! les Romains les mangeaient? fit le jardinier; ils mangeaient les
loirs?

--J'ai lu cela dans Ptrone, dit le comte.

--Vraiment? a ne doit pas tre bon, quoi qu'on dise: Gras comme un
loir. Et ce n'est pas tonnant monsieur, que les loirs soient gras,
attendu qu'ils dorment toute la sainte journe, et qu'ils ne se
rveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez, l'an dernier, j'avais
quatre abricots; ils m'en ont entam un. J'avais un brugnon, un seul, il
est vrai que c'est un fruit rare; eh bien, monsieur, ils me l'ont 
moiti dvor du ct de la muraille; un brugnon superbe et qui tait
excellent. Je n'en ai jamais mang de meilleur.

--Vous l'avez mang? demanda Monte-Cristo.

--C'est--dire la moiti qui restait, vous comprenez bien. C'tait
exquis, monsieur. Ah! dame, ces messieurs-l ne choisissent pas les
pires morceaux. C'est comme le fils de la mre Simon, il n'a pas choisi
les plus mauvaises fraises, allez! Mais, cette anne, continua
l'horticulteur, soyez tranquille, cela ne m'arrivera pas, duss-je,
quand les fruits seront prs de mrir, passer la nuit pour les garder.

Monte-Cristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion qui le mord au
fond du coeur, comme chaque fruit son ver, celle de l'homme au
tlgraphe, c'tait l'horticulture. Il se mit  cueillir les feuilles de
vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se conquit par l le coeur
du jardinier.

Monsieur tait venu pour voir le tlgraphe? dit-il.

--Oui, monsieur, si toutefois cela n'est pas dfendu par les rglements.

--Oh! pas dfendu le moins du monde, dit le jardinier, attendu qu'il n'y
a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni ne peut savoir ce que
nous disons.

--On m'a dit, en effet, reprit le comte, que vous rptiez des signaux
que vous ne compreniez pas vous-mme.

--Certainement, monsieur, et j'aime bien mieux cela, dit en riant
l'homme du tlgraphe.

--Pourquoi aimez-vous mieux cela?

--Parce que, de cette faon, je n'ai pas de responsabilit. Je suis une
machine, moi, et pas autre chose, et pourvu que je fonctionne, on ne
m'en demande pas davantage.

Diable! fit Monte-Cristo en lui-mme, est-ce que par hasard je serais
tomb sur un homme qui n'aurait pas d'ambition! Morbleu! Ce serait jouer
de malheur.

Monsieur, dit le jardinier en jetant un coup d'oeil sur son cadran
solaire, les dix minutes vont expirer, je retourne  mon poste. Vous
plat-il de monter avec moi?

--Je vous suis.

Monte-Cristo entra, en effet, dans la cour divise en trois tages;
celui du bas contenait quelques instruments aratoires, tels que bches,
rteaux, arrosoirs, dresss contre la muraille: c'tait tout
l'ameublement.

Le second tait l'habitation ordinaire ou plutt nocturne de l'employ;
il contenait quelques pauvres ustensiles de mnage, un lit, une table,
deux chaises, une fontaine de grs, plus quelques herbes sches pendues
au plafond, et que le comte reconnut pour des pois de senteur et des
haricots d'Espagne dont le bonhomme conservait la graine dans sa coque;
il avait tiquet tout cela avec le soin d'un matre botaniste du Jardin
des plantes.

Faut-il passer beaucoup de temps  tudier la tlgraphie, monsieur?
demanda Monte-Cristo.

--Ce n'est pas l'tude qui est longue, c'est le surnumrariat.

--Et combien reoit-on d'appointements?

--Mille francs, monsieur.

--Ce n'est gure.

--Non; mais on est log, comme vous voyez.

Monte-Cristo regarda la chambre.

Pourvu qu'il n'aille pas tenir  son logement, murmura-t-il.

On passa au troisime tage: c'tait la chambre du tlgraphe.
Monte-Cristo regarda tour  tour les deux poignes de fer  l'aide
desquelles l'employ faisait jouer la machine.

C'est fort intressant, dit-il, mais  la longue c'est une vie qui doit
vous paratre un peu insipide?

--Oui, dans le commencement cela donne le torticolis  force de
regarder; mais au bout d'un an ou deux on s'y fait; puis nous avons nos
heures de rcration et nos jours de cong.

--Vos jours de cong?

--Oui.

--Lesquels?

--Ceux o il fait du brouillard.

--Ah! c'est juste.

--Ce sont mes jours de fte,  moi; je descends dans le jardin ces
jours-l, et je plante, je taille, je rogne, j'chenille: en somme, le
temps passe.

--Depuis combien de temps tes-vous ici?

--Depuis dix ans et cinq ans de surnumrariat, quinze.

--Vous avez?...

--Cinquante-cinq ans.

--Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la pension?

--Oh! monsieur, vingt-cinq ans.

--Et de combien est cette pension?

--De cent cus.

--Pauvre humanit! murmura Monte-Cristo.

--Vous dites, monsieur?... demanda l'employ.

--Je dis que c'est fort intressant.

--Quoi?

--Tout ce que vous me montrez.... Et vous ne comprenez rien absolument 
vos signes?

--Rien absolument.

--Vous n'avez jamais essay de comprendre?

--Jamais; pour quoi faire?

--Cependant, il y a des signaux qui s'adressent  vous directement.

--Sans doute.

--Et ceux-l vous les comprenez?

--Ce sont toujours les mmes.

--Et ils disent?

--_Rien de nouveau... vous avez une heure... ou  demain..._

--Voil qui est parfaitement innocent, dit le comte; mais regardez donc,
ne voil-t-il pas votre correspondant qui se met en mouvement.

--Ah! c'est vrai; merci, monsieur.

--Et que vous dit-il? est-ce quelque chose que vous comprenez?

--Oui; il me demande si je suis prt.

--Et vous lui rpondez?...

--Par un signe qui apprend en mme temps  mon correspondant de droite
que je suis prt, tandis qu'il invite mon correspondant de gauche  se
prparer  son tour.

--C'est trs ingnieux, dit le comte.

--Vous allez voir, reprit avec orgueil le bonhomme, dans cinq minutes il
va parler.

--J'ai cinq minutes alors, dit Monte-Cristo, c'est plus de temps qu'il
ne m'en faut. Mon cher monsieur, dit-il, permettez-moi de vous faire une
question.

--Faites.

--Vous aimez le jardinage?

--Avec passion.

--Et vous seriez heureux, au lieu d'avoir une terrasse de vingt pieds,
d'avoir un enclos de deux arpents?

--Monsieur, j'en ferais un paradis terrestre.

--Avec vos mille francs, vous vivez mal?

--Assez mal; mais enfin je vis.

--Oui; mais vous n'avez qu'un jardin misrable.

--Ah! c'est vrai, le jardin n'est pas grand.

--Et encore, tel qu'il est, il est peupl de loirs qui dvorent tout.

--a, c'est mon flau.

--Dites-moi, si vous aviez le malheur de tourner la tte quand le
correspondant de droite va marcher?

--Je ne le verrais pas.

--Alors qu'arriverait-il?

--Que je ne pourrais pas rpter ses signaux.

--Et aprs?

--Il arriverait que, ne les ayant pas rpts par ngligence, je serais
mis  l'amende.

--De combien?

--De cent francs.

--Le dixime de votre revenu, c'est joli!

--Ah! fit l'employ.

--Cela vous est arriv? dit Monte-Cristo.

--Une fois, monsieur, une fois que je greffais un rosier noisette.

--Bien. Maintenant, si vous vous avisiez de changer quelque chose au
signal, ou d'en transmettre un autre?

--Alors, c'est diffrent, je serais renvoy et je perdrais ma pension.

--Trois cents francs?

--Cent cus, oui, monsieur; aussi vous comprenez que jamais je ne ferai
rien de tout cela.

--Pas mme pour quinze ans de vos appointements? Voyons, ceci mrite
rflexion, hein?

--Pour quinze mille francs?

--Oui.

--Monsieur, vous m'effrayez.

--Bah!

--Monsieur, vous voulez me tenter?

--Justement! Quinze mille francs, comprenez?

--Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant  droite!

--Au contraire, ne le regardez pas et regardez ceci.

--Qu'est-ce que c'est?

--Comment? vous ne connaissez pas ces petits papiers-l?

--Des billets de banque!

--Carrs; il y en a quinze.

--Et  qui sont-ils?

-- vous, si vous voulez.

-- moi! s'cria l'employ suffoqu.

--Oh! mon Dieu, oui!  vous, en toute proprit.

--Monsieur, voil mon correspondant de droite qui marche.

--Laissez-le marcher.

--Monsieur, vous m'avez distrait, et je vais tre  l'amende.

--Cela vous cotera cent francs; vous voyez bien que vous avez tout
intrt  prendre mes quinze billets de banque.

--Monsieur, le correspondant de droite s'impatiente, il redouble ses
signaux.

--Laissez-le faire et prenez.

Le comte mit le paquet dans la main de l'employ.

Maintenant, dit-il, ce n'est pas tout: avec vos quinze mille francs
vous ne vivrez pas.

--J'aurai toujours ma place.

--Non, vous la perdrez; car vous allez faire un autre signe que celui de
votre correspondant.

--Oh! monsieur, que me proposez-vous l?

--Un enfantillage.

--Monsieur,  moins que d'y tre forc....

--Je compte bien vous y forcer effectivement.

Et Monte-Cristo tira de sa poche un autre paquet.

Voici dix autres mille francs, dit-il; avec les quinze qui sont dans
votre poche, cela fera vingt-cinq mille. Avec cinq mille francs, vous
achterez une jolie petite maison et deux arpents de terre; avec les
vingt mille autres, vous vous ferez mille francs de rente.

--Un jardin de deux arpents?

--Et mille francs de rente.

--Mon Dieu! mon Dieu!

--Mais prenez donc!

Et Monte-Cristo mit de force les dix mille francs dans la main de
l'employ.

Que dois-je faire?

--Rien de bien difficile.

--Mais enfin?

--Rpter les signes que voici.

Monte-Cristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait trois
signes tout tracs, des numros indiquant l'ordre dans lequel ils
devaient tre faits.

Ce ne sera pas long, comme vous voyez.

--Oui, mais....

--C'est pour le coup que vous aurez des brugnons, et de reste.

Le coup porta; rouge de fivre et suant  grosses gouttes, le bonhomme
excuta les uns aprs les autres les trois signes donns par le comte,
malgr les effrayantes dislocations du correspondant de droite, qui, ne
comprenant rien  ce changement, commenait  croire que l'homme aux
brugnons tait devenu fou.

Quant au correspondant de gauche, il rpta consciencieusement les mmes
signaux qui furent recueillis dfinitivement au ministre de
l'Intrieur.

Maintenant, vous voil riche, dit Monte-Cristo.

--Oui, rpondit l'employ, mais  quel prix!

--coutez, mon ami, dit Monte-Cristo, je ne veux pas que vous ayez des
remords; croyez-moi donc, car, je vous jure, vous n'avez fait de tort 
personne, et vous avez servi les projets de Dieu.

L'employ regardait les billets de banque, les palpait, les comptait; il
tait ple, il tait rouge; enfin, il se prcipita vers sa chambre pour
boire un verre d'eau; mais il n'eut pas le temps d'arriver jusqu' la
fontaine, et il s'vanouit au milieu de ses haricots secs.

Cinq minutes aprs que la nouvelle tlgraphique fut arrive au
ministre, Debray fit mettre les chevaux  son coup, et courut chez
Danglars.

Votre mari a des coupons de l'emprunt espagnol? dit-il  la baronne.

--Je crois bien! il en a pour six millions.

--Qu'il les vende  quelque prix que ce soit.

--Pourquoi cela?

--Parce que don Carlos s'est sauv de Bourges et est rentr en Espagne.

--Comment savez-vous cela?

--Parbleu, dit Debray en haussant les paules, comme je sais les
nouvelles.

La baronne ne se le fit pas rpter deux fois: elle courut chez son
mari, lequel courut  son tour chez son agent de change et lui ordonna
de vendre  tout prix.

Quand on vit que M. Danglars vendait, les fonds espagnols baissrent
aussitt. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais il se
dbarrassa de tous ses coupons.

Le soir on lut dans le _Messager_:

          _Dpche tlgraphique_.

Le roi don Carlos a chapp  la surveillance qu'on exerait sur lui 
Bourges, et est rentr en Espagne par la frontire de Catalogne.
Barcelone s'est souleve en sa faveur.

Pendant toute la soire il ne fut bruit que de la prvoyance de
Danglars, qui avait vendu ses coupons, et du bonheur de l'agioteur, qui
ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil coup.

Ceux qui avaient conserv leurs coupons ou achet ceux de Danglars se
regardrent comme ruins et passrent une fort mauvaise nuit.

Le lendemain on lut dans le _Moniteur_:

C'est sans aucun fondement que le _Messager_ a annonc hier la fuite de
don Carlos et la rvolte de Barcelone.

Le roi don Carlos n'a pas quitt Bourges, et la Pninsule jouit de la
plus profonde tranquillit.

Un signe tlgraphique, mal interprt  cause du brouillard, a donn
lieu  cette erreur.

Les fonds remontrent d'un chiffre double de celui o ils taient
descendus.

Cela fit, en perte et en manque  gagner, un million de diffrence pour
Danglars.

Bon! dit Monte-Cristo  Morrel, qui se trouvait chez lui au moment o
on annonait l'trange revirement de Bourse dont Danglars avait t
victime; je viens de faire pour vingt-cinq mille francs une dcouverte
que j'eusse paye cent mille.

--Que venez-vous donc de dcouvrir? demanda Maximilien.

--Je viens de dcouvrir le moyen de dlivrer un jardinier des loirs qui
lui mangeaient ses pches.




LXII

Les fantmes.


 la premire vue, et examine du dehors, la maison d'Auteuil n'avait
rien de splendide, rien de ce qu'on pouvait attendre d'une habitation
destine au magnifique comte de Monte-Cristo: mais cette simplicit
tenait  la volont du matre, qui avait positivement ordonn que rien
ne ft chang  l'extrieur; il n'tait besoin pour s'en convaincre que
de considrer l'intrieur. En effet,  peine la porte tait-elle ouverte
que le spectacle changeait.

M. Bertuccio s'tait surpass lui-mme pour le got des ameublements et
la rapidit de l'excution: comme autrefois le duc d'Antin avait fait
abattre en une nuit une alle d'arbres qui gnait le regard de Louis
XIV, de mme en trois jours M. Bertuccio avait fait planter une cour
entirement nue, et de beaux peupliers, des sycomores venus avec leurs
blocs normes de racines, ombrageaient la faade principale de la
maison, devant laquelle, au lieu de pavs  moiti cachs par l'herbe,
s'tendait une pelouse de gazon, dont les plaques avaient t poses le
matin mme et qui formait un vaste tapis o perlait encore l'eau dont on
l'avait arros.

Au reste, les ordres venaient du comte; lui-mme avait remis  Bertuccio
un plan o taient indiqus le nombre et la place des arbres qui
devaient tre plants, la forme et l'espace de la pelouse qui devait
succder aux pavs.

Vue ainsi, la maison tait devenue mconnaissable, et Bertuccio lui-mme
protestait qu'il ne la reconnaissait plus, embote qu'elle tait dans
son cadre de verdure.

L'intendant n'et pas t fch, tandis qu'il y tait, de faire subir
quelques transformations au jardin; mais le comte avait positivement
dfendu qu'on y toucht en rien. Bertuccio s'en ddommagea en encombrant
de fleurs les antichambres, les escaliers et les chemines.

Ce qui annonait l'extrme habilet de l'intendant et la profonde
science du matre, l'un pour servir, l'autre pour se faire servir, c'est
que cette maison, dserte depuis vingt annes, si sombre et si triste
encore la veille, tout imprgne qu'elle tait de cette fade odeur qu'on
pourrait appeler l'odeur du temps, avait pris en un jour, avec l'aspect
de la vie, les parfums que prfrait le matre, et jusqu'au degr de son
jour favori; c'est que le comte, en arrivant, avait l, sous sa main,
ses livres et ses armes; sous ses yeux ses tableaux prfrs; dans les
antichambres les chiens dont il aimait les caresses, les oiseaux dont il
aimait le chant; c'est que toute cette maison, rveille de son long
sommeil, comme le palais de la Belle au bois dormant, vivait, chantait,
s'panouissait, pareille  ces maisons que nous avons depuis longtemps
chries, et dans lesquelles, lorsque par malheur nous les quittons, nous
laissons involontairement une partie de notre me.

Des domestiques allaient et venaient joyeux dans cette belle cour: les
uns possesseurs des cuisines, et glissant comme s'ils eussent toujours
habit cette maison dans des escaliers restaurs de la veille, les
autres peuplant les remises, o les quipages, numrots et cass,
semblaient installs depuis cinquante ans; et les curies, o les
chevaux au rtelier rpondaient en hennissant aux palefreniers, qui leur
parlaient avec infiniment plus de respect que beaucoup de domestiques ne
parlent  leurs matres.

La bibliothque tait dispose sur deux corps, aux deux cts de la
muraille, et contenait deux mille volumes  peu prs; tout un
compartiment tait destin aux romans modernes, et celui qui avait paru
la veille tait dj rang  sa place, se pavanant dans sa reliure rouge
et or.

De l'autre ct de la maison, faisant pendant  la bibliothque, il y
avait la serre, garnie de plantes rares et s'panouissant dans de larges
potiches japonaises, et au milieu de la serre, merveille  la fois des
yeux et de l'odorat, un billard que l'on et dit abandonn depuis une
heure au plus par les joueurs, qui avaient laiss mourir les billes sur
le tapis.

Une seule chambre avait t respecte par le magnifique Bertuccio.
Devant cette chambre, situe  l'angle gauche du premier tage, 
laquelle on pouvait monter par le grand escalier, et dont on pouvait
sortir par l'escalier drob, les domestiques passaient avec curiosit
et Bertuccio avec terreur.

 cinq heures prcises, le comte arriva, suivi d'Ali, devant la maison
d'Auteuil. Bertuccio attendait cette arrive avec une impatience mle
d'inquitude; il esprait quelques compliments, tout en redoutant un
froncement de sourcils.

Monte-Cristo descendit dans la cour, parcourut toute la maison et fit le
tour du jardin, silencieux et sans donner le moindre signe d'approbation
ni de mcontentement.

Seulement, en entrant dans sa chambre  coucher, situe du ct oppos 
la chambre ferme, il tendit la main vers le tiroir d'un petit meuble
en bois de rose, qu'il avait dj distingu  son premier voyage.

Cela ne peut servir qu' mettre des gants, dit-il.

--En effet, Excellence, rpondit Bertuccio ravi, ouvrez, et vous y
trouverez des gants.

Dans les autres meubles, le comte trouva encore ce qu'il comptait y
trouver, flacons, cigares, bijoux.

Bien! dit-il encore.

Et M. Bertuccio se retira l'me ravie, tant tait grande, puissante et
relle l'influence de cet homme sur tout ce qui l'entourait.

 six heures prcises, on entendit pitiner un cheval devant la porte
d'entre. C'tait notre capitaine des spahis qui arrivait sur _Mdah_.

Monte-Cristo l'attendait sur le perron, le sourire aux lvres.

Me voil le premier, j'en suis bien sr! lui cria Morrel: je l'ai fait
exprs pour vous avoir un instant  moi seul avant tout le monde. Julie
et Emmanuel vous disent des millions de choses. Ah! mais, savez-vous que
c'est magnifique ici! Dites-moi, comte, est-ce que vos gens auront bien
soin de mon cheval?

--Soyez tranquille, mon cher Maximilien, ils s'y connaissent.

--C'est qu'il a besoin d'tre bouchonn. Si vous saviez de quel train il
a t! Une vritable trombe!

--Peste, je le crois bien, un cheval de cinq mille francs! dit
Monte-Cristo du ton qu'un pre mettrait  parler  son fils.

--Vous les regrettez? dit Morrel avec son franc sourire.

--Moi! Dieu m'en prserve! rpondit le comte. Non. Je regretterais
seulement que le cheval ne ft pas bon.

--Il est si bon, mon cher comte, que M. de Chteau-Renaud, l'homme le
plus connaisseur de France, et M. Debray, qui monte les arabes du
ministre, courent aprs moi en ce moment, et sont un peu distancs,
comme vous voyez, et encore sont-ils talonns par les chevaux de la
baronne Danglars, qui vont d'un trot  faire tout bonnement leurs six
lieues  l'heure.

--Alors, ils vous suivent? demanda Monte-Cristo.

--Tenez, les voil.

En effet, au moment mme, un coup  l'attelage tout fumant et deux
chevaux de selle hors d'haleine arrivrent devant la grille de la
maison, qui s'ouvrit devant eux. Aussitt le coup dcrivit son cercle,
et vint s'arrter au perron, suivi de deux cavaliers.

En un instant Debray eut mis pied  terre, et se trouva  la portire.
Il offrit sa main  la baronne, qui lui fit en descendant un geste
imperceptible pour tout autre que pour Monte-Cristo. Mais le comte ne
perdait rien, et dans ce geste il vit reluire un petit billet blanc
aussi imperceptible que le geste, et qui passa, avec une aisance qui
indiquait l'habitude de cette manoeuvre, de la main de Mme Danglars dans
celle du secrtaire du ministre.

Derrire sa femme descendit le banquier, ple comme s'il ft sorti du
spulcre au lieu de sortir de son coup.

Mme Danglars jeta autour d'elle un regard rapide et investigateur que
Monte-Cristo seul put comprendre et dans lequel elle embrassa la cour,
le pristyle, la faade de la maison; puis, rprimant une lgre
motion, qui se ft certes traduite sur son visage, s'il et t permis
 son visage de plir, elle monta le perron tout en disant  Morrel:

Monsieur, si vous tiez de mes amis, je vous demanderais si votre
cheval est  vendre.

Morrel fit un sourire qui ressemblait fort  une grimace, et se retourna
vers Monte-Cristo, comme pour le prier de le tirer de l'embarras o il
se trouvait.

Le comte le comprit.

Ah! madame, rpondit-il, pourquoi n'est-ce point  moi que cette
demande s'adresse?

--Avec vous, monsieur, dit la baronne, on n'a le droit de ne rien
dsirer, car on est trop sre d'obtenir. Aussi tait-ce  M. Morrel.

--Malheureusement, reprit le comte, je suis tmoin que M. Morrel ne peut
cder son cheval, son honneur tant engag  ce qu'il le garde.

--Comment cela?

--Il a pari dompter _Mdah_ dans l'espace de six mois. Vous comprenez
maintenant, baronne, que s'il s'en dfaisait avant le terme fix par le
pari, non seulement il le perdrait, mais encore on dirait qu'il a eu
peur; et un capitaine de spahis, mme pour passer un caprice  une jolie
femme, ce qui est,  mon avis, une des choses les plus sacres de ce
monde, ne peut laisser courir un pareil bruit.

--Vous voyez, madame... dit Morrel tout en adressant  Monte-Cristo un
sourire reconnaissant.

--Il me semble d'ailleurs, dit Danglars avec un ton bourru mal dguis
par son sourire pais, que vous en avez assez comme cela de chevaux.

Ce n'tait pas l'habitude de Mme Danglars de laisser passer de pareilles
attaques sans y riposter, et cependant, au grand tonnement des jeunes
gens, elle fit semblant de ne pas entendre et ne rpondit rien.

Monte-Cristo souriait  ce silence, qui dnonait une humilit
inaccoutume, tout en montrant  la baronne deux immenses pots de
porcelaine de Chine, sur lesquels serpentaient des vgtations marines
d'une grosseur et d'un travail tels, que la nature seule peut avoir
cette richesse, cette sve et cet esprit.

La baronne tait merveille.

Eh! mais, on planterait l-dedans un marronnier des Tuileries!
dit-elle; comment donc a-t-on jamais pu faire cuire de pareilles
normits?

--Ah! madame, dit Monte-Cristo, il ne faut pas nous demander cela  nous
autre faiseurs de statuettes et de verre mousseline; c'est un travail
d'un autre ge, une espce d'oeuvre des gnies de la terre et de la mer.

--Comment cela et de quelle poque cela peut-il tre?

--Je ne sais pas; seulement j'ai ou dire qu'un empereur de la Chine
avait fait construire un four exprs; que dans ce four, les uns aprs
les autres, on avait fait cuire douze pots pareils  ceux-ci. Deux se
brisrent sous l'ardeur du feu; on descendit les dix autres  trois
cents brasses au fond de la mer. La mer, qui savait ce que l'on
demandait d'elle, jeta sur eux ses lianes, tordit ses coraux, incrusta
ses coquilles; le tout fut ciment par deux cents annes sous ses
profondeurs inoues, car une rvolution emporta l'empereur qui avait
voulu faire cet essai et ne laissa que le procs-verbal qui constatait
la cuisson des vases et leur descente au fond de la mer. Au bout de deux
cents ans on retrouva le procs-verbal, et l'on songea  retirer les
vases. Des plongeurs allrent, sous des machines faites exprs,  la
dcouverte dans la baie o on les avait jets; mais sur les dix on n'en
retrouva plus que trois, les autres avaient t disperss et briss par
les flots. J'aime ces vases, au fond desquels, je me figure parfois que
des monstres informes, effrayants, mystrieux, et pareils  ceux que
voient les seuls plongeurs, ont fix avec tonnement leur regard terne
et froid, et dans lesquels ont dormi des myriades de poissons qui s'y
rfugiaient pour fuir la poursuite de leurs ennemis.

Pendant ce temps, Danglars, peu amateur de curiosits, arrachait
machinalement, et l'une aprs l'autre, les fleurs d'un magnifique
oranger; quand il eut fini avec l'oranger, il s'adressa  un cactus,
mais alors le cactus, d'un caractre moins facile que l'oranger, le
piqua outrageusement.

Alors il tressaillit et se frotta les yeux comme s'il sortait d'un
songe.

Monsieur, lui dit Monte-Cristo en souriant, vous qui tes amateur de
tableaux et qui avez de si magnifiques choses, je ne vous recommande pas
les miens. Cependant voici deux Hobbema, un Paul Potter, un Mieris, deux
Grard Dow, un Raphal, un Van Dyck, un Zurbaran et deux ou trois
Murillo, qui sont dignes de vous tre prsents.

--Tiens! dit Debray, voici un Hobbema que je reconnais.

--Ah! vraiment!

--Oui, on est venu le proposer au Muse.

--Qui n'en a pas, je crois? hasarda Monte-Cristo.

--Non, et qui cependant a refus de l'acheter.

--Pourquoi cela? demanda Chteau-Renaud.

--Vous tes charmant, vous; parce que le gouvernement n'est point assez
riche.

--Ah! pardon! dit Chteau-Renaud. J'entends dire cependant de ces
choses-l tous les jours depuis huit ans, et je ne puis pas encore m'y
habituer.

--Cela viendra, dit Debray.

--Je ne crois pas, rpondit Chteau-Renaud.

--M. le major Bartolomeo Cavalcanti! M. le vicomte Andrea Cavalcanti!
annona Baptistin.

Un col de satin noir sortant des mains du fabricant, une barbe frache,
des moustaches grises, l'oeil assur, un habit de major orn de trois
plaques et de cinq croix, en somme, une tenue irrprochable de vieux
soldat, tel apparut le major Bartolomeo Cavalcanti, ce tendre pre que
nous connaissons.

Prs de lui, couvert d'habits tout flambant neufs, s'avanait, le
sourire sur les lvres, le vicomte Andrea Cavalcanti, ce respectueux
fils que nous connaissons encore.

Les trois jeunes gens causaient ensemble; leurs regards se portaient du
pre au fils, et s'arrtrent tout naturellement plus longtemps sur ce
dernier, qu'ils dtaillrent.

Cavalcanti! dit Debray.

--Un beau nom, fit Morrel, peste!

--Oui, dit Chteau-Renaud, c'est vrai, ces Italiens se nomment bien,
mais ils s'habillent mal.

--Vous tes difficile, Chteau-Renaud, reprit Debray; ces habits sont
d'un excellent faiseur, et tout neufs.

--Voil justement ce que je leur reproche. Ce monsieur a l'air de
s'habiller aujourd'hui pour la premire fois.

--Qu'est-ce que ces messieurs? demanda Danglars au comte de
Monte-Cristo.

--Vous avez entendu, des Cavalcanti.

--Cela m'apprend leur nom, voil tout.

--Ah! c'est vrai, vous n'tes pas au courant de nos noblesses d'Italie,
qui dit Cavalcanti, dit race de princes.

--Belle fortune? demanda le banquier.

--Fabuleuse.

--Que font-ils?

--Ils essaient de la manger sans pouvoir en venir  bout. Ils ont
d'ailleurs des crdits sur vous,  ce qu'ils m'ont dit en me venant voir
avant-hier. Je les ai mme invits  votre intention. Je vous les
prsenterai.

--Mais il me semble qu'ils parlent trs purement le franais, dit
Danglars.

--Le fils a t lev dans un collge du Midi,  Marseille ou dans les
environs, je crois. Vous le trouverez dans l'enthousiasme.

--De quoi? demanda la baronne.

--Des Franaises, madame. Il veut absolument prendre femme  Paris.

--Une belle ide qu'il a l! dit Danglars en haussant les paules.

Mme Danglars regarda son mari avec une expression qui, dans tout autre
moment, et prsag un orage, mais pour la seconde fois elle se tut.

Le baron parat bien sombre aujourd'hui, dit Monte-Cristo  Mme
Danglars; est-ce qu'on voudrait le faire ministre, par hasard?

--Non, pas encore, que je sache. Je crois plutt qu'il aura jou  la
Bourse, qu'il aura perdu, et qu'il ne sait  qui s'en prendre.

--M. et Mme de Villefort! cria Baptistin.

Les deux personnes annonces entrrent. M. de Villefort, malgr sa
puissance sur lui-mme, tait visiblement mu. En touchant sa main,
Monte-Cristo sentit qu'elle tremblait.

Dcidment, il n'y a que les femmes pour savoir dissimuler, se dit
Monte-Cristo  lui-mme et en regardant Mme Danglars, qui souriait au
procureur du roi et qui embrassait sa femme.

Aprs les premiers compliments, le comte vit Bertuccio qui, occup
jusque-l du ct de l'office, se glissait dans un petit salon attenant
 celui dans lequel on se trouvait. Il alla  lui.

Que voulez-vous, monsieur Bertuccio? lui dit-il.

--Son Excellence ne m'a pas dit le nombre de ses convives.

--Ah! c'est vrai.

--Combien de couverts?

--Comptez vous-mme.

--Tout le monde est-il arriv, Excellence?

--Oui.

Bertuccio glissa son regard  travers la porte entrebille.
Monte-Cristo le couvait des yeux.

Ah! mon Dieu! s'cria-t-il.

--Quoi donc? demanda le comte.

--Cette femme!... cette femme!...

--Laquelle?

--Celle qui a une robe blanche et tant de diamants!... la blonde!...

--Mme Danglars?

--Je ne sais pas comment on la nomme. Mais c'est elle, monsieur, c'est
elle!

--Qui, elle?

--La femme du jardin! celle qui tait enceinte! celle qui se promenait
en attendant!... en attendant!...

Bertuccio demeura la bouche ouverte, ple et les cheveux hrisss.

En attendant qui?

Bertuccio, sans rpondre, montra Villefort du doigt,  peu prs du mme
geste dont Macbeth montra Banco.

Oh!... oh!... murmura-t-il enfin, voyez-vous?

--Quoi? qui?

--Lui!... M. le procureur du roi de Villefort? Sans doute, que je vois.

--Mais je ne l'ai donc pas tu?

--Ah ! mais je crois que vous devenez fou, mon brave Bertuccio, dit le
comte.

--Mais il n'est donc pas mort?

--Eh non! il n'est pas mort, vous le voyez bien; au lieu de le frapper
entre la sixime et la septime cte gauche, comme c'est la coutume de
vos compatriotes, vous aurez frapp plus haut ou plus bas; et ces gens
de justice, a vous a l'me cheville dans le corps; ou bien plutt rien
de ce que vous m'avez racont n'est vrai, c'est un rve de votre
imagination, une hallucination de votre esprit; vous vous serez endormi
ayant mal digr votre vengeance; elle vous aura pes sur l'estomac;
vous aurez eu le cauchemar, voil tout. Voyons, rappelez votre calme, et
comptez: M. et Mme de Villefort, deux; M. et Mme Danglars, quatre; M. de
Chteau-Renaud, M. Debray, M. Morrel, sept; M. le major Bartolomeo
Cavalcanti, huit.

--Huit! rpta Bertuccio.

--Attendez donc! attendez donc! vous tes bien press de vous en aller,
que diable! vous oubliez un de mes convives. Appuyez un peu sur la
gauche... tenez... M. Andrea Cavalcanti, ce jeune homme en habit noir
qui regarde la Vierge de Murillo, qui se retourne.

Cette fois Bertuccio commena un cri que le regard de Monte-Cristo
teignit sur ses lvres.

Benedetto! murmura-t-il tout bas, fatalit!

--Voil six heures et demie qui sonnent, monsieur Bertuccio, dit
svrement le comte; c'est l'heure o j'ai donn l'ordre qu'on se mt 
table; vous savez que je n'aime point  attendre.

Et Monte-Cristo entra dans le salon o l'attendaient ses convives,
tandis que Bertuccio regagnait la salle  manger en s'appuyant contre
les murailles.

Cinq minutes aprs, les deux portes du salon s'ouvrirent. Bertuccio
parut, et faisant, comme Vatel  Chantilly, un dernier et hroque
effort:

Monsieur le comte est servi, dit-il.

Monte-Cristo offrit le bras  Mme de Villefort.

Monsieur de Villefort, dit-il, faites-vous le cavalier de Mme la
baronne Danglars, je vous prie.

Villefort obit, et l'on passa dans la salle  manger.




LXIII

Le dner.


Il tait vident qu'en passant dans la salle  manger, un mme sentiment
animait tous les convives. Ils se demandaient quelle bizarre influence
les avait mens tous dans cette maison, et cependant, tout tonns et
mme tout inquiets que quelques-uns taient de s'y trouver, ils
n'eussent point voulu ne pas y tre.

Et cependant des relations d'une date rcente, la position excentrique
et isole, la fortune inconnue et presque fabuleuse du comte, faisaient
un devoir aux hommes d'tre circonspects, et aux femmes une loi de ne
point entrer dans cette maison o il n'y avait point de femmes pour les
recevoir; et cependant hommes et femmes avaient pass les uns sur la
circonspection, les autres sur la convenance, et la curiosit, les
pressant de son irrsistible aiguillon, l'avait emport sur le tout.

Il n'y avait point jusqu'aux Cavalcanti pre et fils qui, l'un malgr sa
raideur, l'autre malgr sa dsinvolture, ne parussent proccups de se
trouver runis, chez cet homme dont ils ne pouvaient comprendre le but,
 d'autres hommes qu'ils voyaient pour la premire fois.

Mme Danglars avait fait un mouvement en voyant, sur l'invitation de
Monte-Cristo, M. de Villefort s'approcher d'elle pour lui offrir le
bras, et M. de Villefort avait senti son regard se troubler sous ses
lunettes d'or en sentant le bras de la baronne se poser sur le sien.

Aucun de ces deux mouvements n'avait chapp au comte, et dj, dans
cette simple mise en contact des individus, il y avait pour
l'observateur de cette scne un fort grand intrt.

M. de Villefort avait  sa droite Mme Danglars et  sa gauche Morrel. Le
comte tait assis entre Mme de Villefort et Danglars.

Les autres intervalles taient remplis par Debray, assis entre
Cavalcanti pre et Cavalcanti fils, et par Chteau-Renaud, assis entre
Mme de Villefort et Morrel.

Le repas fut magnifique; Monte-Cristo avait pris  tche de renverser
compltement la symtrie parisienne et de donner plus encore  la
curiosit qu' l'apptit de ses convives l'aliment qu'elle dsirait. Ce
fut un festin oriental qui leur fut offert, mais oriental  la manire
dont pouvaient l'tre les festins des fes arabes.

Tous les fruits que les quatre parties du monde peuvent verser intacts
et savoureux dans la corne d'abondance de l'Europe taient amoncels en
pyramides dans les vases de Chine et dans les coupes du Japon. Les
oiseaux rares avec la partie brillante de leur plumage, les poissons
monstrueux tendus sur des larmes d'argent, tous les vins de l'Archipel,
de l'Asie Mineure et du Cap, enferms dans des fioles aux formes
bizarres et dont la vue semblait encore ajouter  la saveur de ces
vins, dfilrent comme une de ces revues qu'Apicius passait, avec ses
convives, devant ces Parisiens qui comprenaient bien que l'on pt
dpenser mille louis  un dner de dix personnes, mais  la condition
que, comme Cloptre, on mangerait des perles, ou que, comme Laurent de
Mdicis, on boirait de l'or fondu.

Monte-Cristo vit l'tonnement gnral, et se mit  rire et  se railler
tout haut.

Messieurs, dit-il, vous admettez bien ceci, n'est-ce pas, c'est
qu'arriv  un certain degr de fortune il n'y a plus de ncessaire que
le superflu, comme ces dames admettront qu'arriv  un certain degr
d'exaltation, il n'y a plus de positif que l'idal? Or, en poursuivant
le raisonnement, qu'est-ce que le merveilleux? Ce que nous ne comprenons
pas. Qu'est-ce qu'un bien vritablement dsirable? Un bien que nous ne
pouvons pas avoir. Or, voir des choses que je ne puis comprendre, me
procurer des choses impossibles  avoir, telle est l'tude de toute ma
vie. J'y arrive avec deux moyens: l'argent et la volont. Je mets 
poursuivre une fantaisie, par exemple, la mme persvrance que vous
mettez, vous, monsieur Danglars,  crer une ligne de chemin de fer;
vous, monsieur de Villefort,  faire condamner un homme  mort, vous
monsieur Debray,  pacifier un royaume, vous, monsieur de
Chteau-Renaud,  plaire  une femme; et vous, Morrel,  dompter un
cheval que personne ne peut monter. Ainsi, par exemple, voyez ces deux
poissons, ns, l'un  cinquante lieues de Saint-Ptersbourg, l'autre 
cinq lieues de Naples: n'est-ce pas amusant de les runir sur la mme
table?

--Quels sont donc ces deux poissons? demanda Danglars.

--Voici M. de Chteau-Renaud, qui a habit la Russie, qui vous dira le
nom de l'un, rpondit Monte-Cristo, et voici M. le Major Cavalcanti, qui
est Italien, qui vous dira le nom de l'autre.

--Celui-ci, dit Chteau-Renaud, est, je crois, un sterlet.

-- merveille.

--Et celui-l, dit Cavalcanti, est, si je ne me trompe, une lamproie.

--C'est cela mme. Maintenant, monsieur Danglars, demandez  ces deux
messieurs o se pchent ces deux poissons.

--Mais, dit Chteau-Renaud, les sterlets se pchent dans la Volga
seulement.

--Mais, dit Cavalcanti je ne connais que le lac de Fusaro qui fournisse
des lamproies de cette taille.

--Eh bien, justement, l'un vient de la Volga et l'autre du lac de
Fusaro.

--Impossible! s'crirent ensemble tous les convives.

--Eh bien, voil justement ce qui m'amuse, dit Monte-Cristo. Je suis
comme Nron: _cupitor impossibilium_; et voil, vous aussi, ce qui vous
amuse en ce moment, voil enfin ce qui fait que cette chair, qui
peut-tre en ralit ne vaut pas celle de la perche et du saumon, va
vous sembler exquise tout  l'heure, c'est que, dans votre esprit, il
tait impossible de se la procurer et que cependant la voil.

--Mais comment a-t-on fait pour transporter ces deux poissons  Paris?

--Oh! mon Dieu! rien de plus simple: on a apport ces deux poissons
chacun dans un grand tonneau matelass, l'un de roseaux et d'herbes du
fleuve, l'autre de joncs et de plantes du lac; ils ont t mis dans un
fourgon fait exprs; ils ont vcu ainsi, le sterlet douze jours, et la
lamproie huit; et tous deux vivaient parfaitement lorsque mon cuisinier
s'en est empar pour faire mourir l'un dans du lait, l'autre dans du
vin. Vous ne le croyez pas, monsieur Danglars?

--Je doute au moins, rpondit Danglars, en souriant de son sourire
pais.

--Baptistin! dit Monte-Cristo, faites apporter l'autre sterlet et
l'autre lamproie; vous savez, ceux qui sont venus dans d'autres tonneaux
et qui vivent encore.

Danglars ouvrit des yeux effars; l'assemble battit des mains.

Quatre domestiques apportrent deux tonneaux garnis de plantes marines,
dans chacun desquels palpitait un poisson pareil  ceux qui taient
servis sur la table.

Mais pourquoi deux de chaque espce? demanda Danglars.

--Parce que l'un pouvait mourir, rpondit simplement Monte-Cristo.

--Vous tes vraiment un homme prodigieux, dit Danglars, et les
philosophes ont beau dire, c'est superbe d'tre riche.

--Et surtout d'avoir des ides, dit Mme Danglars.

--Oh! ne me faites pas honneur de celle-ci, madame; elle tait fort en
honneur chez les Romains, et Pline raconte qu'on envoyait d'Ostie 
Rome, avec des relais d'esclaves qui les portaient sur leur tte, des
poissons de l'espce de celui qu'il appelle le _mulus_ et qui, d'aprs
le portrait qu'il en fait, est probablement la dorade. C'tait aussi un
luxe de l'avoir vivant, et un spectacle fort amusant de le voir mourir,
car en mourant il changeait trois ou quatre fois de couleur, et comme un
arc-en-ciel qui s'vapore, passait par toutes les nuances du prisme,
aprs quoi on l'envoyait aux cuisines. Son agonie faisait partie de son
mrite. Si on ne le voyait pas vivant, on le mprisait mort.

--Oui, dit Debray; mais il n'y a que sept ou huit lieues d'Ostie  Rome.

--Ah! a, c'est vrai, dit Monte-Cristo; mais o serait le mrite de
venir dix-huit cents ans aprs Lucullus, si l'on ne faisait pas mieux
que lui?

Les deux Cavalcanti ouvraient des yeux normes, mais ils avaient le bon
esprit de ne pas dire un mot.

Tout cela est fort aimable, dit Chteau-Renaud; cependant ce que
j'admire le plus, je l'avoue, c'est l'admirable promptitude avec
laquelle vous tes servi. N'est-il pas vrai, monsieur le comte, que vous
n'avez achet cette maison qu'il y a cinq ou six jours?

--Ma foi, tout au plus, dit Monte-Cristo.

--Eh bien, je suis sr qu'en huit jours elle a subi une transformation
complte; car, si je ne me trompe, elle avait une autre entre que
celle-ci, et la cour tait pave et vide, tandis qu'aujourd'hui la cour
est un magnifique gazon bord d'arbres qui paraissent avoir cent ans.

--Que voulez-vous? j'aime la verdure et l'ombre, dit Monte-Cristo.

--En effet, dit Mme de Villefort, autrefois on entrait par une porte
donnant sur la route, et le jour de ma miraculeuse dlivrance, c'est par
la route, je me rappelle, que vous m'avez fait entrer dans la maison.

--Oui, madame, dit Monte-Cristo; mais depuis j'ai prfr une entre qui
me permt de voir le bois de Boulogne  travers ma grille.

--En quatre jours, dit Morrel, c'est un prodige!

--En effet, dit Chteau-Renaud, d'une vieille maison en faire une neuve,
c'est chose miraculeuse; car elle tait fort vieille la maison, et mme
fort triste. Je me rappelle avoir t charg par ma mre de la visiter,
quand M. de Saint-Mran l'a mise en vente, il y a deux ou trois ans.

--M. de Saint-Mran? dit Mme de Villefort, mais cette maison appartenait
donc  M. de Saint-Mran avant que vous l'achetiez?

--Il parat que oui, rpondit Monte-Cristo.

--Comment, il parat! vous ne savez pas  qui vous avez achet cette
maison?

--Ma foi, non, c'est mon intendant qui s'occupe de tous ces dtails.

--Il est vrai qu'il y a au moins dix ans qu'elle n'avait t habite,
dit Chteau-Renaud, et c'tait une grande tristesse que de la voir avec
ses persiennes fermes, ses portes closes et ses herbes dans la cour. En
vrit, si elle n'et point appartenu au beau-pre d'un procureur du
roi, on et pu la prendre pour une de ces maisons maudites o quelque
grand crime a t commis.

Villefort qui jusque-l n'avait point touch aux trois ou quatre verres
de vins extraordinaires placs devant lui en prit un au hasard et le
vida d'un seul trait.

Monte-Cristo laissa s'couler un instant; puis, au milieu du silence qui
avait suivi les paroles de Chteau-Renaud:

C'est bizarre, dit-il, monsieur le baron, mais la mme pense m'est
venue la premire fois que j'y entrai; et cette maison me parut si
lugubre, que jamais je ne l'eusse achete si mon intendant n'et fait la
chose pour moi. Probablement que le drle avait reu quelque pourboire
du tabellion.

--C'est probable, balbutia Villefort en essayant de sourire; mais croyez
que je ne suis pour rien dans cette corruption. M. de Saint-Mran a
voulu que cette maison, qui fait partie de la dot de sa petite-fille,
ft vendue, parce qu'en restant trois ou quatre ans inhabite encore,
elle ft tombe en ruine.

Ce fut Morrel qui plit  son tour.

Il y avait surtout, continua Monte-Cristo, une chambre, ah! mon Dieu!
bien simple en apparence une chambre comme toutes les chambres, tendue
de damas rouge, qui m'a paru, je ne sais pourquoi, dramatique au
possible.

--Pourquoi cela? demanda Debray, pourquoi dramatique?

--Est-ce que l'on se rend compte des choses instinctives? dit
Monte-Cristo; est-ce qu'il n'y a pas des endroits o il semble qu'on
respire naturellement la tristesse? pourquoi? on n'en sait rien; par un
enchanement de souvenirs, par un caprice de la pense qui nous reporte
 d'autres temps,  d'autres lieux, qui n'ont peut-tre aucun rapport
avec les temps et les lieux o nous nous trouvons; tant il y a que cette
chambre me rappelait admirablement la chambre de la marquise de Ganges
ou celle de Desdemona. Eh! ma foi, tenez, puisque nous avons fini de
dner, il faut que je vous la montre, puis nous redescendrons prendre le
caf au jardin; aprs le dner, le spectacle.

Monte-Cristo fit un signe pour interroger ses convives, Mme de Villefort
se leva, Monte-Cristo en fit autant, tout le monde imita leur exemple.

Villefort et Mme Danglars demeurrent un instant comme clous  leur
place; ils s'interrogeaient des yeux, froids, muets et glacs.

Avez-vous entendu? dit Mme Danglars.

--Il faut y aller, rpondit Villefort en se levant et en lui offrant le
bras.

Tout le monde tait dj pars dans la maison, pouss par la curiosit,
car on pensait bien que la visite ne se bornerait pas  cette chambre,
et qu'en mme temps on parcourrait le reste de cette masure dont
Monte-Cristo avait fait un palais. Chacun s'lana donc par les portes
ouvertes. Monte-Cristo attendit les deux retardataires; puis, quand ils
furent passs  leur tour, il ferma la marche avec un sourire qui, s'ils
eussent pu le comprendre, et pouvant les convives bien autrement que
cette chambre dans laquelle on allait entrer.

On commena en effet par parcourir les appartements, les chambres
meubles  l'orientale avec des divans et des coussins pour tout lit,
des pipes et des armes pour tous meubles; les salons tapisss des plus
beaux tableaux des vieux matres; des boudoirs en toffes de Chine, aux
couleurs capricieuses, aux dessins fantastiques, aux tissus merveilleux;
puis enfin on arriva dans la fameuse chambre.

Elle n'avait rien de particulier, si ce n'est que, quoique le jour
tombt, elle n'tait point claire et qu'elle tait dans la vtust,
quand toutes les autres chambres avaient revtu une parure neuve.

Ces deux causes suffisaient, en effet, pour lui donner une teinte
lugubre.

Hou! s'cria Mme de Villefort, c'est effrayant, en effet.

Mme Danglars essaya de balbutier quelques mots qu'on n'entendit pas.

Plusieurs observations se croisrent, dont le rsultat fut qu'en effet
la chambre de damas rouge avait un aspect sinistre.

N'est-ce pas? dit Monte-Cristo. Voyez donc comme ce lit est bizarrement
plac, quelle sombre et sanglante tenture! et ces deux portraits au
pastel, que l'humidit a fait plir, ne semblent-ils pas dire, avec
leurs lvres blmes et leurs yeux effars: J'ai vu!

Villefort devint livide, Mme Danglars tomba sur une chaise longue place
prs de la chemine.

Oh! dit Mme de Villefort en souriant, avez-vous bien le courage de vous
asseoir sur cette chaise o peut-tre le crime a t commis!

Mme Danglars se leva vivement.

Et puis, dit Monte-Cristo, ce n'est pas tout.

--Qu'y a-t-il donc encore? demanda Debray,  qui l'motion de Mme
Danglars n'chappait point.

--Ah! oui, qu'y a-t-il encore? demanda Danglars, car jusqu' prsent
j'avoue que je n'y vois pas grand-chose, et vous, monsieur Cavalcanti?

--Ah! dit celui-ci, nous avons  Pise la tour d'Ugolin,  Ferrare la
prison du Tasse, et  Rimini la chambre de Franscesca et de Paolo.

--Oui; mais vous n'avez pas ce petit escalier, dit Monte-Cristo en
ouvrant une porte perdue dans la tenture; regardez-le-moi, et dites ce
que vous en pensez.

--Quelle sinistre cambrure d'escalier! dit Chteau-Renaud en riant.

--Le fait est, dit Debray, que je ne sais si c'est le vin de Chio qui
porte  la mlancolie, mais certainement je vois cette maison tout en
noir.

Quant  Morrel, depuis qu'il avait t question de la dot de Valentine,
il tait demeur triste et n'avait pas prononc un mot.

Vous figurez-vous, dit Monte-Cristo, un Othello ou un abb de Ganges
quelconque, descendant pas  pas, par une nuit sombre et orageuse, cet
escalier avec quelque lugubre fardeau qu'il a hte de drober  la vue
des hommes, sinon au regard de Dieu!

Mme Danglars s'vanouit  moiti au bras de Villefort, qui fut lui-mme
oblig de s'adosser  la muraille.

Ah! mon Dieu! madame, s'cria Debray, qu'avez-vous donc? comme vous
plissez!

--Ce qu'elle a? dit Mme de Villefort, c'est bien simple; elle a que M.
de Monte-Cristo nous raconte des histoires pouvantables, dans
l'intention sans doute de nous faire mourir de peur.

--Mais oui, dit Villefort. En effet, comte, vous pouvantez ces dames.

--Qu'avez-vous donc? rpta tout bas Debray  Mme Danglars.

--Rien, rien, dit celle-ci en faisant un effort, j'ai besoin d'air,
voil tout.

--Voulez-vous descendre au jardin? demanda Debray, en offrant son bras 
Mme Danglars et en s'avanant vers l'escalier drob.

--Non, dit-elle, non; j'aime encore mieux rester ici.

--En vrit, madame, dit Monte-Cristo, est-ce que cette terreur est
srieuse?

--Non, monsieur, dit Mme Danglars; mais vous avez une faon de supposer
les choses qui donne  l'illusion l'aspect de la ralit.

--Oh! mon Dieu! oui, dit Monte-Cristo en souriant, et tout cela est une
affaire d'imagination; car aussi bien, pourquoi ne pas plutt se
reprsenter cette chambre comme une bonne et honnte chambre de mre de
famille? ce lit avec ses tentures couleur de pourpre, comme un lit
visit par la desse Lucine, et cet escalier mystrieux comme le passage
par o, doucement et pour ne pas troubler le sommeil rparateur de
l'accouche, passe le mdecin ou la nourrice, ou le pre lui-mme
emportant l'enfant qui dort?...

Cette fois Mme Danglars, au lieu de se rassurer  cette douce peinture,
poussa un gmissement et s'vanouit tout  fait.

Mme Danglars se trouve mal, balbutia Villefort; peut-tre faudrait-il
la transporter  sa voiture.

--Oh! mon Dieu, dit Monte-Cristo, et moi qui ai oubli mon flacon!

--J'ai le mien, dit Mme de Villefort.

Et elle passa  Monte-Cristo un flacon plein d'une liqueur rouge
pareille  celle dont le comte avait essay sur douard la bienfaisante
influence.

Ah!... dit Monte-Cristo en le prenant des mains de Mme de Villefort.

--Oui, murmura celle-ci, sur vos indications, j'ai essay.

--Et vous avez russi?

--Je le crois.

On avait transport Mme Danglars dans la chambre  ct. Monte-Cristo
laissa tomber sur ses lvres une goutte de la liqueur rouge, elle revint
 elle.

Oh! dit-elle, quel rve affreux!

Villefort lui serra fortement le poignet pour lui faire comprendre
qu'elle n'avait pas rv. On chercha M. Danglars, mais, peu dispos aux
impressions potiques, il tait descendu au jardin, et causait, avec M.
Cavalcanti pre, d'un projet de chemin de fer de Livourne  Florence.
Monte-Cristo semblait dsespr; il prit le bras de Mme Danglars et la
conduisit au jardin o l'on retrouva M. Danglars prenant le caf entre
MM. Cavalcanti pre et fils.

En vrit, madame, lui dit-il, est-ce que je vous ai fort effraye?

--Non, monsieur, mais, vous savez, les choses nous impressionnent selon
la disposition d'esprit o nous nous trouvons.

Villefort s'effora de rire.

Et alors vous comprenez, dit-il, il suffit d'une supposition, d'une
chimre....

--Eh bien, dit Monte-Cristo, vous m'en croirez si vous voulez, j'ai la
conviction qu'un crime a t commis dans cette maison.

--Prenez garde, dit Mme de Villefort, nous avons ici le procureur du
roi.

--Ma foi, rpondit Monte-Cristo, puisque cela se rencontre ainsi, j'en
profiterai pour faire ma dclaration.

--Votre dclaration? dit Villefort.

--Oui, et en face de tmoins.

--Tout cela est fort intressant, dit Debray; et s'il y a rellement
crime, nous allons faire admirablement la digestion.

--Il y a crime, dit Monte-Cristo. Venez par ici, messieurs; venez,
monsieur de Villefort pour que la dclaration soit valable, elle doit
tre faite aux autorits comptentes.

Monte-Cristo prit le bras de Villefort, et en mme temps qu'il serrait
sous le sien celui de Mme Danglars, il trana le procureur du roi jusque
sous le platane, o l'ombre tait la plus paisse.

Tous les autres convives suivaient.

Tenez, dit Monte-Cristo, ici,  cette place mme (et il frappait la
terre du pied), ici, pour rajeunir ces arbres dj vieux, j'ai fait
creuser et mettre du terreau; eh bien, mes travailleurs, en creusant,
ont dterr un coffre ou plutt des ferrures de coffre, au milieu
desquelles tait le squelette d'un enfant nouveau-n. Ce n'est pas de la
fantasmagorie cela, j'espre?

Monte-Cristo sentit se raidir le bras de Mme Danglars et frissonner le
poignet de Villefort.

Un enfant nouveau-n? rpta Debray; diable! ceci devient srieux, ce
me semble.

--Eh bien, dit Chteau-Renaud, je ne me trompais donc pas quand je
prtendais tout  l'heure que les maisons avaient une me et un visage
comme les hommes, et qu'elles portaient sur leur physionomie un reflet
de leurs entrailles. La maison tait triste parce qu'elle avait des
remords; elle avait des remords parce qu'elle cachait un crime.

--Oh! qui dit que c'est un crime? reprit Villefort, tentant un dernier
effort.

--Comment! un enfant enterr vivant dans un jardin, ce n'est pas un
crime? s'cria Monte-Cristo. Comment appelez-vous donc cette action-l,
monsieur le procureur du roi?

--Mais qui dit qu'il a t enterr vivant?

--Pourquoi l'enterrer l, s'il tait mort? Ce jardin n'a jamais t un
cimetire.

--Que fait-on aux infanticides dans ce pays-ci? demanda navement le
major Cavalcanti.

--Oh! mon Dieu! on leur coupe tout bonnement le cou, rpondit Danglars.

--Ah! on leur coupe le cou, fit Cavalcanti.

--Je le crois.... N'est-ce pas, monsieur de Villefort? demanda
Monte-Cristo.

--Oui, monsieur le comte, rpondit celui-ci avec un accent qui n'avait
plus rien d'humain.

Monte-Cristo vit que c'tait tout ce que pouvaient supporter les deux
personnes pour lesquelles il avait prpar cette scne; et ne voulant
pas la pousser trop loin:

Mais le caf, messieurs, dit-il, il me semble que nous l'oublions.

Et il ramena ses convives vers la table place au milieu de la pelouse.

En vrit, monsieur le comte, dit Mme Danglars, j'ai honte d'avouer ma
faiblesse, mais toutes ces affreuses histoires m'ont bouleverse;
laissez-moi m'asseoir, je vous prie.

Et elle tomba sur une chaise.

Monte-Cristo la salua et s'approcha de Mme de Villefort.

Je crois que Mme Danglars a encore besoin de votre flacon, dit-il.

Mais avant que Mme de Villefort se ft approche de son amie, le
procureur du roi avait dj dit  l'oreille de Mme Danglars:

Il faut que je vous parle.

--Quand cela?

--Demain.

--O?

-- mon bureau... au parquet si vous voulez, c'est encore l l'endroit
le plus sr.

--J'irai.

En ce moment Mme de Villefort s'approcha.

Merci, chre amie, dit Mme Danglars, en essayant de sourire, ce n'est
plus rien, et je me sens tout  fait mieux.




LXIV

Le mendiant.


La soire s'avanait; Mme de Villefort avait manifest le dsir de
regagner Paris, ce que n'avait point os faire Mme Danglars, malgr le
malaise vident qu'elle prouvait.

Sur la demande de sa femme, M. de Villefort donna donc le premier le
signal du dpart. Il offrit une place dans son landau  Mme Danglars,
afin qu'elle et les soins de sa femme. Quant  M. Danglars, absorb
dans une conversation industrielle des plus intressantes avec M.
Cavalcanti, il ne faisait aucune attention  tout ce qui se passait.

Monte-Cristo, tout en demandant son flacon  Mme de Villefort, avait
remarqu que M. de Villefort s'tait approch de Mme Danglars, et guid
par sa situation, il avait devin ce qu'il lui avait dit, quoiqu'il et
parl si bas qu' peine si Mme Danglars elle-mme l'avait entendu.

Il laissa, sans s'opposer  aucun arrangement, partir Morrel, Debray et
Chteau-Renaud  cheval, et monter les deux dames dans le landau de M.
de Villefort; de son ct, Danglars, de plus en plus enchant de
Cavalcanti pre, l'invita  monter avec lui dans son coup.

Quant  Andrea Cavalcanti, il gagna son tilbury, qui l'attendait devant
la porte, et dont un groom, qui exagrait les agrments de la fashion
anglaise, lui tenait, en se hissant sur la pointe de ses bottes,
l'norme cheval gris de fer.

Andrea n'avait pas beaucoup parl durant le dner, par cela mme que
c'tait un garon fort intelligent, et qu'il avait tout naturellement
prouv la crainte de dire quelque sottise au milieu de ces convives
riches et puissants, parmi lesquels son oeil dilat n'apercevait
peut-tre pas sans crainte un procureur du roi.

Ensuite il avait t accapar par M. Danglars, qui, aprs un rapide coup
d'oeil sur le vieux major au cou raide et sur son fils encore un peu
timide, en rapprochant tous ces symptmes de l'hospitalit de
Monte-Cristo, avait pens qu'il avait affaire  quelque nabab venu 
Paris pour perfectionner son fils unique dans la vie mondaine.

Il avait donc contempl avec une complaisance indicible l'norme diamant
qui brillait au petit doigt du major, car le major, en homme prudent et
expriment, de peur qu'il n'arrivt quelque accident  ses billets de
banque, les avait convertis  l'instant mme en un objet de valeur.
Puis, aprs le dner, toujours sous prtexte d'industrie et de voyages,
il avait questionn le pre et le fils sur leur manire de vivre; et le
pre et le fils, prvenus que c'tait chez Danglars que devaient leur
tre ouverts,  l'un, son crdit de quarante-huit mille francs, une fois
donns,  l'autre, son crdit annuel de cinquante mille livres, avaient
t charmants et plein d'affabilit pour le banquier, aux domestiques
duquel, s'ils ne se fussent retenus, ils eussent serr la main, tant
leur reconnaissance prouvait le besoin de l'expansion.

Une chose surtout augmenta la considration, nous dirons presque la
vnration de Danglars pour Cavalcanti. Celui-ci, fidle au principe
d'Horace: _nil admirari_, s'tait content, comme on l'a vu, de faire
preuve de science, en disant de quel lac on tirait les meilleures
lamproies. Puis il avait mang sa part de celle-l sans dire un seul
mot. Danglars en avait conclu que ces sortes de somptuosits taient
familires  l'illustre descendant des Cavalcanti, lequel se nourrissait
probablement,  Lucques, de truites qu'il faisait venir de Suisse, et de
langoustes qu'on lui envoyait de Bretagne, par des procds pareils 
ceux dont le comte s'tait servi pour faire venir des lamproies du lac
Fusaro, et des sterlets du fleuve Volga. Aussi, avait-il accueilli avec
une bienveillance trs prononce ces paroles de Cavalcanti:

Demain, monsieur, j'aurai l'honneur de vous rendre visite pour
affaires.

--Et moi, monsieur, avait rpondu Danglars, je serai heureux de vous
recevoir.

Sur quoi il avait propos  Cavalcanti, si cependant cela ne le privait
pas trop de se sparer de son fils, de le reconduire  l'htel des
Princes.

Cavalcanti avait rpondu que, depuis longtemps, son fils avait
l'habitude de mener la vie de jeune homme; qu'en consquence, il avait
ses chevaux et ses quipages  lui, et que, n'tant pas venus ensemble,
il ne voyait pas de difficult  ce qu'ils s'en allassent sparment.

Le major tait donc mont dans la voiture de Danglars, et le banquier
s'tait assis  ses cts, de plus en plus charm des ides d'ordre et
d'conomie de cet homme, qui, cependant, donnait  son fils cinquante
mille francs par an, ce qui supposait une fortune de cinq ou six cent
mille livres de rente.

Quant  Andrea, il commena, pour se donner bon air,  gronder son
groom de ce qu'au lieu de le venir prendre au perron il l'attendait 
la porte de sortie, ce qui lui avait donn la peine de faire trente pas
pour aller chercher son tilbury.

Le groom reut la semonce avec humilit, prit, pour retenir le cheval
impatient et qui frappait du pied, le mors de la main gauche, tendit de
la droite les rnes  Andrea, qui les prit et posa lgrement sa botte
vernie sur le marchepied.

En ce moment, une main s'appuya sur son paule. Le jeune homme se
retourna, pensant que Danglars ou Monte-Cristo avait oubli quelque
chose  lui dire, et revenait  la charge au moment du dpart.

Mais, au lieu de l'un et de l'autre, il n'aperut qu'une figure trange,
hle par le soleil, encadre dans une barbe de modle, des yeux
brillants comme des escarboucles et un sourire railleur s'panouissant
sur une bouche o brillaient, ranges  leur place et sans qu'il en
manqut une seule, trente-deux dents blanches, aigus et affames comme
celles d'un loup ou d'un chacal.

Un mouchoir  carreaux rouges coiffait cette tte aux cheveux gristres
et terreux; un bourgeron des plus crasseux et des plus dchirs couvrait
ce grand corps maigre et osseux, dont il semblait que les os, comme ceux
d'un squelette, dussent cliqueter en marchant. Enfin, la main qui
s'appuya sur l'paule d'Andrea, et qui fut la premire chose que vit le
jeune homme, lui parut d'une dimension gigantesque. Le jeune homme,
reconnut-il cette figure  la lueur de la lanterne de son tilbury, ou
fut-il seulement frapp de l'horrible aspect de cet interlocuteur? Nous
ne saurions le dire; mais le fait est qu'il tressaillit et se recula
vivement.

Que me voulez-vous? dit-il.

--Pardon! notre bourgeois, rpondit l'homme en portant la main  son
mouchoir rouge, je vous drange peut-tre, mais c'est que j'ai  vous
parler.

--On ne mendie pas le soir, dit le groom en faisant un mouvement pour
dbarrasser son matre de cet importun.

--Je ne mendie pas, mon joli garon, dit l'homme inconnu au domestique
avec un sourire ironique, et un sourire si effrayant que celui-ci
s'carta: je dsire seulement dire deux mots  votre bourgeois, qui m'a
charg d'une commission il y a quinze jours  peu prs.

--Voyons, dit  son tour Andrea avec assez de force pour que le
domestique ne s'apert point de son trouble, que voulez-vous? dites
vite, mon ami.

--Je voudrais... je voudrais... dit tout bas l'homme au mouchoir rouge,
que vous voulussiez bien m'pargner la peine de retourner  Paris 
pied. Je suis trs fatigu, et, comme je n'ai pas si bien dn que toi,
 peine, si je puis me tenir.

Le jeune homme tressaillit  cette trange familiarit.

Mais enfin, lui dit-il, voyons, que voulez-vous?

--Eh bien, je veux que tu me laisses monter dans ta belle voiture, et
que tu me reconduises.

Andrea plit, mais ne rpondit point.

Oh! mon Dieu, oui, dit l'homme au mouchoir rouge en enfonant ses mains
dans ses poches, et en regardant le jeune homme avec des yeux
provocateurs, c'est une ide que j'ai comme cela; entends-tu, mon petit
Benedetto?

 ce nom, le jeune homme rflchit sans doute, car il s'approcha de son
groom, et lui dit:

Cet homme a effectivement t charg par moi d'une commission dont il a
 me rendre compte. Allez  pied jusqu' la barrire; l, vous prendrez
un cabriolet, afin de n'tre point trop en retard.

Le valet, surpris, s'loigna.

Laissez-moi au moins gagner l'ombre, dit Andrea.

--Oh! quant  cela, je vais moi-mme te conduire en belle place;
attends, dit l'homme au mouchoir rouge.

Et il prit le cheval par le mors, et conduisit le tilbury dans un
endroit o il tait effectivement impossible  qui que ce ft au monde
de voir l'honneur que lui accordait Andrea.

Oh! moi, lui dit-il, ce n'est pas pour la gloire de monter dans une
belle voiture non, c'est seulement parce que je suis fatigu, et puis,
un petit peu, parce que j'ai  causer d'affaires avec toi.

--Voyons, montez, dit le jeune homme.

Il tait fcheux qu'il ne ft pas jour, car 'et t un spectacle
curieux que celui de ce gueux, assis carrment sur les coussins brochs,
prs du jeune et lgant conducteur du tilbury.

Andrea poussa son cheval jusqu' la dernire maison du village sans dire
un seul mot  son compagnon, qui, de son ct, souriait et gardait le
silence, comme s'il et t ravi de se promener dans une si bonne
locomotive.

Une fois hors d'Auteuil, Andrea regarda autour de lui pour s'assurer
sans doute que nul ne pouvait ni les voir ni les entendre; et alors,
arrtant son cheval et se croisant les bras devant l'homme au mouchoir
rouge:

Ah ! lui dit-il, pourquoi venez-vous me troubler dans ma
tranquillit?

--Mais, toi-mme, mon garon, pourquoi te dfies-tu de moi?

--Et en quoi me suis-je dfi de vous?

--En quoi? tu le demandes? nous nous quittons au pont du Var, tu me dis
que tu vas voyager en Pimont et en Toscane, et pas du tout, tu viens 
Paris.

--En quoi cela vous gne-t-il?

--En rien; au contraire, j'espre mme que cela va m'aider.

--Ah! ah! dit Andrea, c'est--dire que vous spculez sur moi.

--Allons! voil les gros mots qui arrivent.

--C'est que vous auriez tort, matre Caderousse, je vous en prviens.

--Eh! mon Dieu! ne te fche pas, le petit; tu dois pourtant savoir ce
que c'est que le malheur; eh bien, le malheur, a rend jaloux. Je te
crois courant le Pimont et la Toscane, oblig de te faire _faccino_ ou
_cicerone_; je te plains du fond de mon coeur, comme je plaindrais mon
enfant. Tu sais que je t'ai toujours appel mon enfant.

--Aprs? aprs?

--Patience donc, salptre!

--J'en ai de la patience; voyons, achevez. Et je te vois tout  coup
passer  la barrire des Bons-Hommes avec un groom, avec un tilbury,
avec des habits tout flambant neufs. Ah ! mais tu as donc dcouvert
une mine, ou achet une charge d'agent de change?

--De sorte que, comme vous l'avouez, vous tes jaloux?

--Non, je suis content, si content, que j'ai voulu te faire mes
compliments, le petit! mais, comme je n'tais pas vtu rgulirement,
j'ai pris mes prcautions pour ne pas te compromettre.

--Belles prcautions! dit Andrea, vous m'abordez devant mon domestique.

--Eh! que veux-tu, mon enfant! je t'aborde quand je puis te saisir. Tu
as un cheval trs vif, un tilbury trs lger; tu es naturellement
glissant comme une anguille; si je t'avais manqu ce soir, je courais
risque de ne pas te rejoindre.

--Vous voyez bien que je ne me cache pas.

--Tu es bien heureux, et j'en voudrais bien dire autant; moi, je me
cache: sans compter que j'avais peur que tu ne me reconnusses pas; mais
tu m'as reconnu, ajouta Caderousse avec son mauvais sourire; allons, tu
es bien gentil.

--Voyons, dit Andrea, que vous faut-il?

--Tu ne me tutoies plus, c'est mal, Benedetto, un ancien camarade;
prends garde, tu vas me rendre exigeant.

Cette menace fit tomber la colre du jeune homme: le vent de la
contrainte venait de souffler dessus. Il remit son cheval au trot.

C'est mal  toi-mme, Caderousse, dit-il, de t'y prendre ainsi envers
un ancien camarade, comme tu disais tout  l'heure; tu es Marseillais,
je suis....

--Tu le sais donc ce que tu es maintenant?

--Non, mais j'ai t lev en Corse; tu es vieux et entt; je suis
jeune et ttu. Entre gens comme nous, la menace est mauvaise, et tout
doit se faire  l'amiable. Est-ce ma faute si la chance, qui continue
d'tre mauvaise pour toi, est bonne pour moi au contraire?

--Elle est donc bonne, la chance? ce n'est donc pas un groom d'emprunt,
ce n'est donc pas un tilbury d'emprunt, ce ne sont donc pas des habits
d'emprunt que nous avons l? Bon, tant mieux! dit Caderousse avec des
yeux brillants de convoitise.

--Oh! tu le vois bien et tu le sais bien, puisque tu m'abordes, dit
Andrea s'animant de plus en plus. Si j'avais un mouchoir comme le tien
sur ma tte, un bourgeron crasseux sur les paules et des souliers
percs aux pieds, tu ne me reconnatrais pas.

--Tu vois bien que tu me mprises, le petit, et tu as tort; maintenant
que je t'ai retrouv, rien ne m'empche d'tre vtu d'elbeuf comme un
autre, attendu que je te connais bon coeur: si tu as deux habits, tu
m'en donneras bien un; je te donnais bien ma portion de soupe et de
haricots, moi, quand tu avais trop faim.

--C'est vrai, dit Andrea.

--Quel apptit tu avais! Est-ce que tu as toujours bon apptit?

--Mais oui, dit Andrea en riant.

--Comme tu as d dner chez ce prince d'o tu sors.

--Ce n'est pas un prince, mais tout bonnement un comte.

--Un comte? et un riche, hein?

--Oui, mais ne t'y fie pas; c'est un monsieur qui n'a pas l'air commode.

--Oh! mon Dieu! sois donc tranquille! On n'a pas de projets sur ton
comte, et on te le laissera pour toi tout seul. Mais, ajouta Caderousse
en reprenant ce mauvais sourire qui avait dj effleur ses lvres, il
faut donner quelque chose pour cela, tu comprends.

--Voyons, que te faut-il?

--Je crois qu'avec cent francs par mois....

--Eh bien?

--Je vivrais....

--Avec cent francs?

--Mais mal, tu comprends bien; mais avec....

--Avec?

--Cent cinquante francs, je serais fort heureux.

--En voil deux cents, dit Andrea.

Et il mit dans la main de Caderousse dix louis d'or.

Bon, fit Caderousse.

--Prsente-toi chez le concierge tous les premiers du mois et tu en
trouveras autant.

--Allons! voil encore que tu m'humilies!

--Comment cela?

--Tu me mets en rapport avec de la valetaille, non, vois-tu, je ne veux
avoir affaire qu' toi.

--Eh bien, soit, demande-moi, et tous les premiers du mois, du moins
tant que je toucherai ma rente, toi, tu toucheras la tienne.

--Allons, allons! je vois que je ne m'tais pas tromp, tu es un brave
garon, et c'est une bndiction quand le bonheur arrive  des gens
comme toi. Voyons, conte-moi ta bonne chance.

--Qu'as-tu besoin de savoir cela? demanda Cavalcanti.

--Bon! encore de la dfiance!

--Non. Eh bien, j'ai retrouv mon pre.

--Un vrai pre?

--Dame! tant qu'il paiera....

--Tu croiras et tu honoreras; c'est juste. Comment l'appelles-tu ton
pre?

--Le major Cavalcanti.

--Et il se contente de toi?

--Jusqu' prsent il parat que je lui suffis.

--Et qui t'a fait retrouver ce pre-l?

--Le comte de Monte-Cristo.

--Celui de chez qui tu sors?

--Oui.

--Dis donc, tche de me placer chez lui comme grand-parent, puisqu'il
tient bureau.

--Soit, je lui parlerai de toi; mais en attendant que vas-tu faire?

--Moi?

--Oui, toi.

--Tu es bien bon de t'occuper de cela, dit Caderousse.

--Il me semble, puisque tu prends intrt  moi, reprit Andrea, que je
puis bien  mon tour prendre quelques informations.

--C'est juste... je vais louer une chambre dans une maison honnte, me
couvrir d'un habit dcent, me faire raser tous les jours, et aller lire
les journaux au caf. Le soir, j'entrerai dans quelque spectacle avec un
chef de claque, j'aurai l'air d'un boulanger retir, c'est mon rve.

--Allons, c'est bon! Si tu veux mettre ce projet  excution et tre
sage, tout ira  merveille.

--Voyez-vous M. Bossuet!... et toi, que vas-tu devenir?... pair de
France?

--Eh! eh! dit Andrea, qui sait?

--M. le major Cavalcanti l'est peut-tre... mais malheureusement
l'hrdit est abolie.

--Pas de politique, Caderousse!... Et maintenant que tu as ce que tu
veux et que nous sommes arrivs, saute en bas de ma voiture et
disparais.

--Non pas, cher ami!

--Comment, non pas?

--Mais songes-y donc, le petit, un mouchoir rouge sur la tte, presque
pas de souliers, pas de papier du tout et dix napolons en or dans ma
poche, sans compter ce qu'il y avait dj, ce qui fait juste deux cents
francs; mais on m'arrterait immanquablement  la barrire! Alors je
serais forc, pour me justifier, de dire que c'est toi qui m'as donn
ces dix napolons: de l information, enqute; on apprend que j'ai
quitt Toulon sans donner cong, et l'on me reconduit de brigade en
brigade jusqu'au bord de la Mditerrane. Je redeviens purement et
simplement le n106, et adieu mon rve de ressembler  un boulanger
retir! Non pas, mon fils; je prfre rester honorablement dans la
capitale.

Andrea frona le sourcil; c'tait, comme il s'en tait vant lui-mme,
une assez mauvaise tte que le fils putatif de M. le major Cavalcanti.
Il s'arrta un instant, jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et
comme son regard achevait de dcrire le cercle investigateur, sa main
descendit innocemment dans son gousset, ou elle commena de caresser la
sous-garde d'un pistolet de poche.

Mais pendant ce temps, Caderousse, qui ne perdait pas de vue son
compagnon, passait ses mains derrire son dos, et ouvrait tout doucement
un long couteau espagnol qu'il portait sur lui  tout vnement.

Les deux amis, comme on le voit, taient dignes de se comprendre, et se
comprirent; la main d'Andrea sortit inoffensive de sa poche, et remonta
jusqu' sa moustache rousse, qu'elle caressa quelque temps.

Bon Caderousse, dit-il, tu vas donc tre heureux?

--Je ferai tout mon possible, rpondit l'aubergiste du pont du Gard en
renfonant son couteau dans sa manche.

--Allons, voyons, rentrons donc dans Paris. Mais comment vas-tu faire
pour passer la barrire sans veiller les soupons? Il me semble qu'avec
ton costume tu risques encore plus en voiture qu' pied.

--Attends, dit Caderousse, tu vas voir.

Il prit le chapeau d'Andrea, la houppelande  grand collet que le groom
exil du tilbury avait laisse  sa place, et la mit sur son dos, aprs
quoi, il prit la pose renfrogne d'un domestique de bonne maison dont le
matre conduit lui-mme.

Et moi, dit Andrea, je vais donc rester nu-tte?

--Peuh! dit Caderousse, il fait tant de vent que la bise peut bien
t'avoir enlev ton chapeau.

--Allons donc, dit Andrea, et finissons-en.

--Qui est-ce qui t'arrte? dit Caderousse, ce n'est pas moi, je
l'espre?

--Chut! fit Cavalcanti.

On traversa la barrire sans accident.

 la premire rue transversale, Andrea arrta son cheval, et Caderousse
sauta  terre.

Eh bien, dit Andrea, et le manteau de mon domestique, et mon chapeau?

--Ah! rpondit Caderousse, tu ne voudrais pas que je risquasse de
m'enrhumer?

--Mais moi?

--Toi, tu es jeune, tandis que, moi, je commence  me faire vieux; au
revoir, Benedetto!

Et il s'enfona dans la ruelle, o il disparut.

Hlas! dit Andrea en poussant un soupir, on ne peut donc pas tre
compltement heureux en ce monde!




LXV

Scne conjugale.


 la place Louis XV, les trois jeunes gens s'taient spars,
c'est--dire que Morrel avait pris les boulevards, que Chteau-Renaud
avait pris le pont de la Rvolution, et que Debray avait suivi le quai.

Morrel et Chteau-Renaud, selon toute probabilit, gagnrent leurs
foyers domestiques, comme on dit encore  la tribune de la Chambre dans
les discours bien faits, et au thtre de la rue Richelieu, dans les
pices bien crites; mais il n'en fut pas de mme de Debray. Arriv au
guichet du Louvre, il fit un -gauche, traversa le Carrousel au grand
trot, enfila la rue Saint-Roch, dboucha par la rue de la Michodire et
arriva  la porte de M. Danglars, au moment o le landau de M. de
Villefort, aprs l'avoir dpos, lui et sa femme, au faubourg
Saint-Honor, s'arrtait pour mettre la baronne chez elle.

Debray, un homme familier dans la maison, entra le premier dans la cour,
jeta la bride aux mains d'un valet de pied, puis revint  la portire
recevoir Mme Danglars,  laquelle il offrit le bras pour regagner ses
appartements.

Une fois la porte ferme et la baronne et Debray dans la cour:

Qu'avez-vous donc, Hermine? dit Debray, et pourquoi donc vous tes-vous
trouve mal  cette histoire, ou plutt  cette fable qu'a raconte le
comte?

--Parce que j'tais horriblement dispose ce soir, mon ami, rpondit la
baronne.

--Mais non, Hermine, reprit Debray, vous ne me ferez pas croire cela.
Vous tiez au contraire dans d'excellentes dispositions quand vous tes
arrive chez le comte. M. Danglars tait bien quelque peu maussade,
c'est vrai; mais je sais le cas que vous faites de sa mauvaise humeur.
Quelqu'un vous a fait quelque chose. Racontez-moi cela, vous savez bien
que je ne souffrirai jamais qu'une impertinence vous soit faite.

--Vous vous trompez, Lucien, je vous assure, reprit Mme Danglars, et les
choses sont comme je vous les ai dites, plus la mauvaise humeur dont
vous vous tes aperu, et dont je ne jugeais pas qu'il valt la peine de
vous parler.

Il tait vident que Mme Danglars tait sous l'influence d'une de ces
irritations nerveuses dont les femmes souvent ne peuvent se rendre
compte elles-mmes, ou que, comme l'avait devin Debray, elle avait
prouv quelque commotion cache qu'elle ne voulait avouer  personne.
En homme habitu  reconnatre les vapeurs comme un des lments de la
vie fminine, il n'insista donc point davantage, attendant le moment
opportun, soit d'une interrogation nouvelle, soit d'un aveu _proprio
motu_.

 la porte de sa chambre, la baronne rencontra Mlle Cornlie. Mlle
Cornlie tait la camriste de confiance de la baronne.

Que fait ma fille? demanda Mme Danglars.

--Elle a tudi toute la soire, rpondit Mlle Cornlie, et ensuite elle
s'est couche.

--Il me semble cependant que j'entends son piano?

--C'est Mlle Louise d'Armilly qui fait de la musique pendant que
mademoiselle est au lit.

--Bien, dit Mme Danglars; venez me dshabiller.

On entra dans la chambre  coucher. Debray s'tendit sur un grand
canap, et Mme Danglars passa dans son cabinet de toilette avec Mlle
Cornlie.

Mon cher monsieur Lucien, dit Mme Danglars  travers la portire du
cabinet, vous vous plaignez toujours qu'Eugnie ne vous fait pas
l'honneur de vous adresser la parole?

--Madame, dit Lucien jouant avec le petit chien de la baronne, qui,
reconnaissant sa qualit d'ami de la maison, avait l'habitude de lui
faire mille caresses, je ne suis pas le seul  vous faire de pareilles
rcriminations, et je crois avoir entendu Morcerf se plaindre l'autre
jour  vous-mme de ne pouvoir tirer une seule parole de sa fiance.

--C'est vrai, dit Mme Danglars; mais je crois qu'un de ces matins tout
cela changera, et que vous verrez entrer Eugnie dans votre cabinet.

--Dans mon cabinet,  moi?

--C'est--dire dans celui du ministre.

--Et pourquoi cela?

--Pour vous demander un engagement  l'Opra! En vrit, je n'ai jamais
vu un tel engouement pour la musique: c'est ridicule pour une personne
du monde!

Debray sourit.

Eh bien, dit-il, qu'elle vienne avec le consentement du baron et le
vtre, nous lui ferons cet engagement, et nous tcherons qu'il soit
selon son mrite, quoique nous soyons bien pauvres pour payer un aussi
beau talent que le sien.

--Allez, Cornlie, dit Mme Danglars, je n'ai plus besoin de vous.

Cornlie disparut, et, un instant aprs, Mme Danglars sortit de son
cabinet dans un charmant nglig, et vint s'asseoir prs de Lucien.

Puis, rveuse, elle se mit  caresser le petit pagneul.

Lucien la regarda un instant en silence.

Voyons, Hermine, dit-il au bout d'un instant, rpondez franchement:
quelque chose vous blesse, n'est-ce pas?

--Rien, reprit la baronne.

Et cependant, comme elle touffait, elle se leva, essaya de respirer et
alla se regarder dans une glace.

Je suis  faire peur ce soir, dit-elle.

Debray se levait en souriant pour aller rassurer la baronne sur ce
dernier point, quand tout  coup la porte s'ouvrit.

M. Danglars parut; Debray se rassit.

Au bruit de la porte, Mme Danglars se retourna, et regarda son mari avec
un tonnement qu'elle ne se donna mme pas la peine de dissimuler.

Bonsoir, madame, dit le banquier; bonsoir, monsieur Debray.

La baronne crut sans doute que cette visite imprvue signifiait quelque
chose, comme un dsir de rparer les mots amers qui taient chapps au
baron dans la journe.

Elle s'arma d'un air digne, et se retournant vers Lucien, sans rpondre
 son mari:

Lisez-moi donc quelque chose, monsieur Debray, lui dit-elle.

Debray, que cette visite avait lgrement inquit d'abord, se remit au
calme de la baronne, et allongea la main vers un livre marqu au milieu
par un couteau  lame de nacre incruste d'or.

Pardon, dit le banquier, mais vous allez bien vous fatiguer, baronne,
en veillant si tard; il est onze heures, et M. Debray demeure bien
loin.

Debray demeura saisi de stupeur, non point que le ton de Danglars ne ft
parfaitement calme et poli; mais enfin, au travers de ce calme et de
cette politesse il perait une certaine vellit inaccoutume de faire
autre chose ce soir-l que la volont de sa femme.

La baronne aussi fut surprise et tmoigna son tonnement par un regard
qui sans doute et donn  rflchir  son mari, si son mari n'avait pas
eu les yeux fixs sur un journal, o il cherchait la fermeture de la
rente.

Il en rsulta que ce regard si fier fut lanc en pure perte, et manqua
compltement son effet.

Monsieur Lucien, dit la baronne, je vous dclare que je n'ai pas la
moindre envie de dormir, que j'ai mille choses  vous conter ce soir, et
que vous allez passer la nuit  m'couter, dussiez-vous dormir debout.

-- vos ordres, madame, dit flegmatiquement Lucien.

--Mon cher monsieur Debray, dit  son tour le banquier, ne vous tuez
pas, je vous prie,  couter cette nuit les folies de Mme Danglars, car
vous les couterez aussi bien demain; mais ce soir est  moi, je me le
rserve, et je le consacrerai, si vous voulez bien le permettre, 
causer de graves intrts avec ma femme.

Cette fois, le coup tait tellement direct et tombait si d'aplomb, qu'il
tourdit Lucien et la baronne; tous deux s'interrogrent des yeux comme
pour puiser l'un dans l'autre un secours contre cette agression; mais
l'irrsistible pouvoir du matre de la maison triompha et force resta au
mari.

N'allez pas croire au moins que je vous chasse, mon cher Debray,
continua Danglars; non, pas le moins du monde: une circonstance
imprvue me force  dsirer d'avoir ce soir mme une conversation avec
la baronne; cela m'arrive assez rarement pour qu'on ne me garde pas
rancune.

Debray balbutia quelques mots, salua et sortit en se heurtant aux
angles, comme Nathan dans _Athalie_.

C'est incroyable, dit-il, quand la porte fut ferme derrire lui,
combien ces maris, que nous trouvons cependant si ridicules, prennent
facilement l'avantage sur nous!

Lucien parti, Danglars s'installa  sa place sur le canap, ferma le
livre rest ouvert, et, prenant une pose horriblement prtentieuse,
continua de jouer avec le chien. Mais comme le chien, qui n'avait pas
pour lui la mme sympathie que pour Debray, le voulait mordre, il le
prit par la peau du cou et l'envoya, de l'autre ct de la chambre, sur
une chaise longue.

L'animal jeta un cri en traversant l'espace; mais, arriv  sa
destination, il se tapit derrire un coussin, et, stupfait de ce
traitement auquel il n'tait point accoutum, il se tint muet et sans
mouvement.

Savez-vous, monsieur, dit la baronne sans sourciller, que vous faites
des progrs? Ordinairement vous n'tiez que grossier; ce soir vous tes
brutal.

--C'est que je suis ce soir de plus mauvaise humeur qu'ordinairement,
rpondit Danglars.

Hermine regarda le banquier avec un suprme ddain. Ordinairement ces
manires de coup d'oeil exaspraient l'orgueilleux Danglars; mais ce
soir-l il parut  peine y faire attention.

Et que me fait  moi votre mauvaise humeur? rpondit la baronne,
irrite de l'impassibilit de son mari, est-ce que ces choses-l me
regardent? Enfermez vos mauvaises humeurs chez vous, ou consignez-les
dans vos bureaux; et puisque vous avez des commis que vous payez, passez
sur eux vos mauvaises humeurs!

--Non pas, rpondit Danglars; vous vous fourvoyez dans vos conseils,
madame, aussi je ne les suivrai pas. Mes bureaux sont mon Pactole, comme
dit, je crois, M. Desmoutiers, et je ne veux pas en tourmenter le cours
et en troubler le calme. Mes commis sont gens honntes, qui me gagnent
ma fortune et que je paie un taux infiniment au-dessous de celui qu'ils
mritent, si je les estime selon ce qu'ils rapportent; je ne me mettrai
donc pas en colre contre eux; ceux contre lesquels je me mettrai en
colre, ce sont les gens qui mangent mes dners, qui reintent mes
chevaux et qui ruinent ma caisse.

--Et quels sont donc ces gens qui ruinent votre caisse? Expliquez-vous
plus clairement, monsieur, je vous prie.

--Oh! soyez tranquille, si je parle par nigme, je ne compte pas vous en
faire chercher longtemps le mot, reprit Danglars. Les gens qui ruinent
ma caisse sont ceux qui en tirent cinq cent mille francs en une heure de
temps.

--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit la baronne en essayant de
dissimuler  la fois l'motion de sa voix et la rougeur de son visage.

--Vous comprenez, au contraire, fort bien, dit Danglars, mais si votre
mauvaise volont continue, je vous dirai que je viens de perdre sept
cent mille francs sur l'emprunt espagnol.

--Ah! par exemple, dit la baronne en ricanant; et c'est moi que vous
rendez responsable de cette perte?

--Pourquoi pas?

--C'est ma faute si vous avez perdu sept cent mille francs?

--En tout cas, ce n'est pas la mienne.

--Une fois pour toutes, monsieur, reprit aigrement la baronne, je vous
ai dit de ne jamais me parler caisse; c'est une langue que je n'ai
apprise ni chez mes parents ni dans la maison de mon premier mari.

--Je le crois parbleu bien, dit Danglars, ils n'avaient le sou ni les
uns ni les autres.

--Raison de plus pour que je n'aie pas appris chez eux l'argot de la
banque, qui me dchire ici les oreilles du matin au soir; ce bruit
d'cus qu'on compte et qu'on recompte m'est odieux, et je ne sais que le
son de votre voix qui me soit encore plus dsagrable.

--En vrit, dit Danglars, comme c'est trange! et moi qui avais cru que
vous preniez le plus vif intrt  mes oprations!

--Moi! et qui a pu vous faire croire une pareille sottise?

--Vous-mme.

--Ah! par exemple!

--Sans doute.

--Je voudrais bien que vous me fissiez connatre en quelle occasion.

--Oh! mon Dieu! c'est chose facile. Au mois de fvrier dernier, vous
m'avez parl la premire des fonds d'Hati, vous aviez rv qu'un
btiment entrait dans le port du Havre, et que ce btiment apportait la
nouvelle qu'un paiement que l'on croyait remis aux calendes grecques
allait s'effectuer. Je connais la lucidit de votre sommeil; j'ai donc
fait acheter en dessous main tous les coupons que j'ai pu trouver de la
dette d'Hati, et j'ai gagn quatre cent mille francs, dont cent mille
vous ont t religieusement remis. Vous en avez fait ce que vous avez
voulu, cela ne me regarde pas.

En mars, il s'agissait d'une concession de chemin de fer. Trois
socits se prsentaient, offraient des garanties gales. Vous m'avez
dit que votre instinct, et, quoique vous vous prtendiez trangre aux
spculations, je crois au contraire votre instinct trs dvelopp sur
certaines matires, vous m'avez dit que votre instinct vous faisait
croire que le privilge serait donn  la socit dite du Midi.

Je me suis fait inscrire  l'instant mme pour les deux tiers des
actions de cette socit. Le privilge lui a t, en effet, accord;
comme vous l'aviez prvu, les actions ont tripl de valeur, et j'ai
encaiss un million, sur lequel deux cent cinquante mille francs vous
ont t remis  titre d'pingles. Comment avez-vous employ ces deux
cent cinquante mille francs?

--Mais o donc voulez-vous en venir, monsieur? s'cria la baronne, toute
frissonnante de dpit et d'impatience.

--Patience, madame, j'y arrive.

--C'est heureux!

--En avril, vous avez t dner chez le ministre; on causa de l'Espagne,
et vous entendtes une conversation secrte; il s'agissait de
l'expulsion de don Carlos; j'achetai des fonds espagnols. L'expulsion
eut lieu, et je gagnai six cent mille francs le jour o Charles V
repassa la Bidassoa. Sur ces six cent mille francs, vous avez touch
cinquante mille cus; ils taient  vous, vous en avez dispos  votre
fantaisie, et je ne vous en demande pas compte; mais il n'en est pas
moins vrai que vous avez reu cinq cent mille livres cette anne.

--Eh bien, aprs, monsieur?

--Ah! oui, aprs! Eh bien, c'est justement aprs cela que la chose se
gte.

--Vous avez des faons de dire... en vrit....

--Elles rendent mon ide, c'est tout ce qu'il me faut.... Aprs, c'tait
il y a trois jours, cet aprs-l. Il y a trois jours donc, vous avez
caus politique avec M. Debray, et vous croyez voir dans ses paroles que
don Carlos est rentr en Espagne; alors je vends ma rente, la nouvelle
se rpand, il y a panique, je ne vends plus, je donne; le lendemain, il
se trouve que la nouvelle tait fausse, et qu' cette fausse nouvelle
j'ai perdu sept cent mille francs!

--Eh bien?

--Eh bien, puisque je vous donne un quart quand je gagne, c'est donc un
quart que vous me devez quand je perds; le quart de sept cent mille
francs, c'est cent soixante-quinze mille francs.

--Mais ce que vous me dites l est extravagant, et je ne vois pas, en
vrit, comment vous mlez le nom de M. Debray  toute cette histoire.

--Parce que si vous n'avez point par hasard les cent soixante-quinze
mille francs que je rclame, vous les emprunterez  vos amis, et que M.
Debray est de vos amis.

--Fi donc! s'cria la baronne.

--Oh! pas de gestes, pas de cris, pas de drame moderne, madame, sinon
vous me forceriez  vous dire que je vois d'ici M. Debray ricanant prs
des cinq cent mille livres que vous lui avez comptes cette anne, et se
disant qu'il a enfin trouv ce que les plus habiles joueurs n'ont pu
jamais dcouvrir, c'est--dire une roulette o l'on gagne sans mettre au
jeu, et o l'on ne perd pas quand on perd.

La baronne voulut clater.

Misrable! dit-elle, oseriez-vous dire que vous ne saviez pas ce que
vous osez me reprocher aujourd'hui?

--Je ne vous dis pas que je savais, je ne vous dis pas que je ne savais
point, je vous dis: observez ma conduite depuis quatre ans que vous
n'tes plus ma femme et que je ne suis plus votre mari, vous verrez si
elle a toujours t consquente avec elle-mme. Quelque temps avant
notre rupture, vous avez dsir tudier la musique avec ce fameux
baryton qui a dbut avec tant de succs au Thtre-Italien; moi, j'ai
voulu tudier la danse avec cette danseuse qui s'tait fait une si
grande rputation  Londres. Cela m'a cot, tant pour vous que pour
moi, cent mille francs  peu prs. Je n'ai rien dit, parce qu'il faut de
l'harmonie dans les mnages. Cent mille francs pour que l'homme et la
femme sachent bien  fond la danse et la musique, ce n'est pas trop
cher. Bientt, voil que vous vous dgotez du chant, et que l'ide vous
vient d'tudier la diplomatie avec un secrtaire du ministre; je vous
laisse tudier. Vous comprenez: que m'importe  moi, puisque vous payez
les leons que vous prenez sur votre cassette? Mais, aujourd'hui, je
m'aperois que vous tirez sur la mienne, et que votre apprentissage me
peut coter sept cent mille francs par mois. Halte-l! madame, car cela
ne peut durer ainsi. Ou le diplomate donnera des leons... gratuites, et
je le tolrerai, ou il ne remettra plus le pied dans ma maison;
entendez-vous, madame?

--Oh! c'est trop fort, monsieur! s'cria Hermine suffoque, et vous
dpassez les limites de l'ignoble.

--Mais, dit Danglars, je vois avec plaisir que vous n'tes pas reste en
de, et que vous avez volontairement obi  cet axiome du code: La
femme doit suivre son mari.

--Des injures!

--Vous avez raison: arrtons nos faits, et raisonnons froidement. Je ne
me suis jamais, moi, ml de vos affaires que pour votre bien; faites de
mme. Ma caisse ne vous regarde pas, dites-vous? Soit; oprez sur la
vtre, mais n'emplissez ni ne videz la mienne. D'ailleurs, qui sait si
tout cela n'est pas un coup de Jarnac politique; si le ministre, furieux
de me voir dans l'opposition, et jaloux des sympathies populaires que je
soulve, ne s'entend pas avec M. Debray pour me ruiner?

--Comme c'est probable!

--Mais sans doute; qui a jamais vu cela... une fausse nouvelle
tlgraphique, c'est--dire l'impossible, ou  peu prs; des signes tout
 fait diffrents donns par les deux tlgraphes!... C'est fait exprs
pour moi, en vrit.

--Monsieur, dit humblement la baronne, vous n'ignorez pas, ce me semble,
que cet employ a t chass, qu'on a parl mme de lui faire son
procs, que l'ordre avait t donn de l'arrter, et que cet ordre et
t mis  excution s'il ne se ft soustrait aux premires recherches
par une fuite qui prouve sa folie ou sa culpabilit.... C'est une
erreur.

--Oui, qui fait rire les niais, qui fait passer une mauvaise nuit au
ministre, qui fait noircir du papier  MM. les secrtaires d'tat, mais
qui  moi me cote sept cent mille francs.

--Mais, monsieur, dit tout  coup Hermine, puisque tout cela, selon
vous, vient de M. Debray, pourquoi, au lieu de dire tout cela
directement  M. Debray, venez-vous me le dire  moi? Pourquoi
accusez-vous l'homme et vous en prenez-vous  la femme?

--Est-ce que je connais M. Debray, moi? dit Danglars; est-ce que je
veux le connatre? est-ce que je veux savoir qu'il donne des conseils?
est-ce que je veux les suivre? est-ce que je joue? Non, c'est vous qui
faites tout cela, et non pas moi!

--Mais il me semble que puisque vous en profitez....

Danglars haussa les paules.

Folles cratures, en vrit, que ces femmes qui se croient des gnies
parce qu'elles ont conduit une ou dix intrigues de faon  n'tre pas
affiches dans tout Paris! Mais songez donc: eussiez-vous cach vos
drglements  votre mari mme, ce qui est l'A.B.C. de l'art, parce que
la plupart du temps les maris ne veulent pas voir, vous ne seriez qu'une
ple copie de ce que font la moiti de vos amies les femmes du monde.
Mais il n'en est pas ainsi pour moi; j'ai vu et toujours vu; depuis
seize ans  peu prs, vous m'avez cach une pense peut-tre, mais pas
une dmarche, pas une action, pas une faute. Tandis que vous, de votre
ct, vous vous applaudissiez de votre adresse et croyiez fermement me
tromper: qu'en est-il rsult? c'est que, grce  ma prtendue
ignorance, depuis M. de Villefort jusqu' M. Debray, il n'est pas un de
vos amis qui n'ait trembl devant moi. Il n'en est pas un qui ne m'ait
trait en matre de la maison, ma seule prtention prs de vous; il n'en
est pas un, enfin, qui ait os vous dire de moi ce que je vous en dis
moi-mme aujourd'hui. Je vous permets de me rendre odieux, mais je vous
empcherai de me rendre ridicule, et surtout je vous dfends
positivement et, par-dessus tout, de me ruiner.

Jusqu'au moment o le nom de Villefort avait t prononc, la baronne
avait fait assez bonne contenance; mais  ce nom elle avait pli, et se
levant comme mue par un ressort, elle avait tendu les bras comme pour
conjurer une apparition, et fait trois pas vers son mari comme pour lui
arracher la fin du secret qu'il ne connaissait pas ou que peut-tre, par
quelque calcul odieux comme taient  peu prs tous les calculs de
Danglars, il ne voulait pas laisser chapper entirement.

M. de Villefort! que signifie! que voulez-vous dire?

--Cela veut dire, madame, que M. de Nargonne, votre premier mari,
n'tant ni un philosophe ni un banquier, ou peut-tre tant l'un et
l'autre, et voyant qu'il n'y avait aucun parti  tirer d'un procureur du
roi, est mort de chagrin ou de colre de vous avoir trouve enceinte de
six mois aprs une absence de neuf. Je suis brutal, non seulement je le
sais, mais je m'en vante: c'est un de mes moyens de succs dans mes
oprations commerciales. Pourquoi, au lieu de tuer, s'est-il fait tuer
lui-mme? parce qu'il n'avait pas de caisse  sauver. Mais, moi, je me
dois  ma caisse. M. Debray, mon associ, me fait perdre sept cent mille
francs, qu'il supporte sa part de la perte, et nous continuerons nos
affaires; sinon, qu'il me fasse banqueroute de ces cent soixante-quinze
mille livres, et qu'il fasse ce que font les banqueroutiers, qu'il
disparaisse. Eh, mon Dieu! c'est un charmant garon, je le sais, quand
ses nouvelles sont exactes; mais quand elles ne le sont pas, il y en a
cinquante dans le monde qui valent mieux que lui.

Mme Danglars tait atterre; cependant elle fit un effort suprme pour
rpondre  cette dernire attaque. Elle tomba sur un fauteuil, pensant 
Villefort,  la scne du dner,  cette trange srie de malheurs qui
depuis quelques jours s'abattaient un  un sur sa maison et changeaient
en scandaleux dbats le calme ouat de son mnage. Danglars ne la
regarda mme pas, quoiqu'elle ft tout ce qu'elle put pour s'vanouir.
Il tira la porte de la chambre  coucher sans ajouter un seul mot et
rentra chez lui; de sorte que Mme Danglars, en revenant de son
demi-vanouissement, put croire qu'elle avait fait un mauvais rve.




LXVI

Projets de mariage.


Le lendemain de cette scne,  l'heure que Debray avait coutume de
choisir pour venir faire, en allant  son bureau, une petite visite 
Mme Danglars, son coup ne parut pas dans la cour.

 cette heure-l, c'est--dire vers midi et demi, Mme Danglars demanda
sa voiture et sortit.

Danglars, plac derrire un rideau, avait guett cette sortie qu'il
attendait. Il donna l'ordre qu'on le prvnt aussitt que madame
reparatrait; mais  deux heures, elle n'tait pas rentre.

 deux heures il demanda ses chevaux, se rendit  la Chambre et se fit
inscrire pour parler contre le budget.

De midi  deux heures, Danglars tait rest  son cabinet, dcachetant
ses dpches, s'assombrissant de plus en plus, entassant chiffres sur
chiffres et recevant entre autres visites celle du major Cavalcanti qui,
toujours aussi bleu, aussi raide et aussi exact, se prsenta  l'heure
annonce la veille pour terminer son affaire avec le banquier.

En sortant de la Chambre, Danglars, qui avait donn de violentes marques
d'agitation pendant la sance et qui surtout avait t plus acerbe que
jamais contre le ministre, remonta dans sa voiture et ordonna au cocher
de le conduire avenue des Champs-lyses, n30.

Monte-Cristo tait chez lui; seulement il tait avec quelqu'un, et il
priait Danglars d'attendre un instant au salon.

Pendant que le banquier attendait, la porte s'ouvrit, et il vit entrer
un homme habill en abb, qui, au lieu d'attendre comme lui, plus
familier que lui sans doute dans la maison, le salua, entra dans
l'intrieur des appartements et disparut.

Un instant aprs, la porte par laquelle le prtre tait entr se
rouvrit, et Monte-Cristo parut.

Pardon, dit-il, cher baron, mais un de mes bons amis, l'abb Busoni,
que vous avez pu voir passer, vient d'arriver  Paris; il y avait fort
longtemps que nous tions spars, et je n'ai pas eu le courage de le
quitter tout aussitt. J'espre qu'en faveur du motif vous m'excuserez
de vous avoir fait attendre.

--Comment donc, dit Danglars, c'est tout simple; c'est moi qui ai mal
pris mon moment, et je vais me retirer.

--Point du tout; asseyez-vous donc, au contraire. Mais, bon Dieu!
qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout soucieux; en vrit vous
m'effrayez. Un capitaliste chagrin est comme les comtes, il prsage
toujours quelque grand malheur au monde.

--J'ai, mon cher monsieur, dit Danglars, que la mauvaise chance est sur
moi depuis plusieurs jours, et que je n'apprends que des sinistres.

--Ah! mon Dieu! dit Monte-Cristo, est-ce que vous avez eu une rechute 
la Bourse?

--Non, j'en suis guri, pour quelques jours du moins; il s'agit tout
bonnement pour moi d'une banqueroute  Trieste.

--Vraiment? Est-ce que votre banqueroutier serait par hasard Jacopo
Manfredi?

--Justement! Figurez-vous un homme qui faisait, depuis je ne sais
combien de temps, pour huit ou neuf cent mille francs par an d'affaires
avec moi. Jamais un mcompte, jamais un retard; un gaillard qui payait
comme un prince... qui paie. Je me mets en avance d'un million avec lui,
et ne voil-t-il pas mon diable de Jacopo Manfredi qui suspend ses
paiements!

--En vrit?

--C'est une fatalit inoue. Je tire sur lui six cent mille livres, qui
me reviennent impayes, et de plus je suis encore porteur de quatre cent
mille francs de lettres de change signes par lui et payables fin
courant chez son correspondant de Paris. Nous sommes le 30, j'envoie
toucher; ah! bien oui, le correspondant a disparu. Avec mon affaire
d'Espagne, cela me fait une gentille fin de mois.

--Mais est-ce vraiment une perte, votre affaire d'Espagne?

--Certainement, sept cent mille francs hors de ma caisse, rien que
cela.

--Comment diable avez-vous fait une pareille cole, vous un vieux
loup-cervier?

--Eh! c'est la faute de ma femme. Elle a rv que don Carlos tait
rentr en Espagne; elle croit aux rves. C'est du magntisme, dit-elle,
et quand elle rve une chose, cette chose,  ce qu'elle assure, doit
infailliblement arriver. Sur sa conviction, je lui permets de jouer:
elle a sa cassette et son agent de change: elle joue et elle perd. Il
est vrai que ce n'est pas mon argent, mais le sien qu'elle joue.
Cependant, n'importe, vous comprendrez que lorsque sept cent mille
francs sortent de la poche de la femme, le mari s'en aperoit toujours
bien un peu. Comment! vous ne saviez pas cela? Mais la chose a fait un
bruit norme.

--Si fait, j'en avais entendu parler, mais j'ignorais les dtails; puis
je suis on ne peut plus ignorant de toutes ces affaires de Bourse.

--Vous ne jouez donc pas?

--Moi! et comment voulez-vous que je joue? Moi qui ai dj tant de peine
 rgler mes revenus, je serais forc, outre mon intendant, de prendre
encore un commis et un garon de caisse. Mais,  propos d'Espagne, il me
semble que la baronne n'avait pas tout  fait rv l'histoire de la
rentre de don Carlos. Les journaux n'ont-ils pas dit quelque chose de
cela?

--Vous croyez donc aux journaux, vous?

--Moi, pas le moins du monde; mais il me semble que cet honnte
_Messager_ faisait exception  la rgle, et qu'il n'annonait que les
nouvelles certaines, les nouvelles tlgraphiques.

--Eh bien, voil ce qui est inexplicable, reprit Danglars, c'est que
cette rentre de don Carlos tait effectivement une nouvelle
tlgraphique.

--En sorte, dit Monte-Cristo, que c'est dix-sept cent mille francs  peu
prs que vous perdez ce mois-ci?

--Il n'y a pas d' peu prs, c'est juste mon chiffre.

--Diable! pour une fortune de troisime ordre, dit Monte-Cristo avec
compassion, c'est un rude coup.

--De troisime ordre! dit Danglars un peu humili; que diable
entendez-vous par l?

--Sans doute, continua Monte-Cristo, je fais trois catgories dans les
fortunes: fortune de premier ordre, fortune de deuxime ordre, fortune
de troisime ordre. J'appelle fortune de premier ordre celle qui se
compose de trsors que l'on a sous la main, les terres, les mines, les
revenus sur des tats comme la France, l'Autriche et l'Angleterre,
pourvu que ces trsors, ces mines, ces revenus, forment un total d'une
centaine de millions; j'appelle fortune de second ordre les
exploitations manufacturires, les entreprises par association, les
vice-royauts et les principauts ne dpassant pas quinze cent mille
francs de revenu, le tout formant un capital d'une cinquantaine de
millions; j'appelle enfin fortune de troisime ordre les capitaux
fructifiant par intrts composs, les gains dpendant de la volont
d'autrui ou des chances du hasard, qu'une banqueroute entame, qu'une
nouvelle tlgraphique branle; les spculations ventuelles, les
oprations soumises enfin aux chances de cette fatalit qu'on pourrait
appeler force mineure, en la comparant  la force majeure, qui est la
force naturelle; le tout formant un capital fictif ou rel d'une
quinzaine de millions. N'est-ce point l votre position  peu prs,
dites?

--Mais dame, oui! rpondit Danglars.

--Il en rsulte qu'avec six fins de mois comme celle-l, continua
imperturbablement Monte-Cristo, une maison de troisime ordre serait 
l'agonie.

--Oh! dit Danglars avec un sourire fort ple, comme vous y allez!

--Mettons sept mois, rpliqua Monte-Cristo du mme ton. Dites-moi,
avez-vous pens  cela quelquefois, que sept fois dix-sept cent mille
francs font douze millions ou  peu prs?... Non? Eh bien, vous avez
raison, car avec des rflexions pareilles on n'engagerait jamais ses
capitaux, qui sont au financier ce que la peau est  l'homme civilis.
Nous avons nos habits plus ou moins somptueux, c'est notre crdit; mais
quand l'homme meurt, il n'a que sa peau, de mme qu'en sortant des
affaires, vous n'avez que votre bien rel, cinq ou six millions tout au
plus; car les fortunes de troisime ordre ne reprsentent gure que le
tiers ou le quart de leur apparence, comme la locomotive d'un chemin de
fer n'est toujours, au milieu de la fume qui l'enveloppe et qui la
grossit, qu'une machine plus ou moins forte. Eh bien, sur ces cinq
millions qui forment votre actif rel, vous venez d'en perdre  peu prs
deux, qui diminuent d'autant votre fortune fictive ou votre crdit;
c'est--dire, mon cher monsieur Danglars, que votre peau vient d'tre
ouverte par une saigne qui, ritre quatre fois, entranerait la mort.
Eh! eh! faites attention, mon cher monsieur Danglars. Avez-vous besoin
d'argent? Voulez-vous que je vous en prte?

--Que vous tes un mauvais calculateur! s'cria Danglars en appelant 
son aide toute la philosophie et toute la dissimulation de l'apparence:
 l'heure qu'il est, l'argent est rentr dans mes coffres par d'autres
spculations qui ont russi. Le sang sorti par la saigne est rentr par
la nutrition. J'ai perdu une bataille en Espagne, j'ai t battu 
Trieste; mais mon arme navale de l'Inde aura pris quelques galions; mes
pionniers du Mexique auront dcouvert quelque mine.

--Fort bien, fort bien! mais la cicatrice reste, et  la premire perte
elle se rouvrira.

--Non, car je marche sur des certitudes, poursuivit Danglars avec la
faconde banale du charlatan, dont l'tat est de prner son crdit; il
faudrait pour me renverser, que trois gouvernements croulassent.

--Dame! cela s'est vu.

--Que la terre manqut de rcoltes.

--Rappelez-vous les sept vaches grasses et les sept vaches maigres.

--Ou que la mer se retirt, comme du temps de _Pharaon_; encore il y a
plusieurs mers, et les vaisseaux en seraient quittes pour se faire
caravanes.

--Tant mieux, mille fois tant mieux, cher monsieur Danglars, dit
Monte-Cristo; et je vois que je m'tais tromp, et que vous rentrez dans
les fortunes du second ordre.

--Je crois pouvoir aspirer  cet honneur, dit Danglars avec un de ces
sourires strotyps qui faisaient  Monte-Cristo l'effet d'une de ces
lunes pteuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines;
mais, puisque nous en sommes  parler d'affaires, ajouta-t-il, enchant
de trouver ce motif de changer de conversation, dites-moi donc un peu ce
que je puis faire pour M. Cavalcanti.

--Mais, lui donner de l'argent, s'il a un crdit sur vous et que ce
crdit vous paraisse bon.

--Excellent! il s'est prsent ce matin avec un bon de quarante mille
francs, payable  vue sur vous, sign Busoni, et renvoy par vous  moi
avec votre endos. Vous comprenez que je lui ai compt  l'instant mme
ses quarante billets carrs.

Monte-Cristo fit un signe de tte qui indiquait toute son adhsion.

Mais ce n'est pas tout, continua Danglars; il a ouvert  son fils un
crdit chez moi.

--Combien, sans indiscrtion, donne-t-il au jeune homme?

--Cinq mille francs par mois.

--Soixante mille francs par an. Je m'en doutais bien, dit Monte-Cristo
en haussant les paules; ce sont des pleutres que les Cavalcanti. Que
veut-il qu'un jeune homme fasse avec cinq mille francs par mois?

--Mais vous comprenez que si le jeune homme a besoin de quelques mille
de francs de plus....

--N'en faites rien, le pre vous les laisserait pour votre compte; vous
ne connaissez pas tous les millionnaires ultramontains: ce sont de
vritables harpagons. Et par qui lui est ouvert ce crdit?

--Oh! par la maison Fenzi, une des meilleures de Florence.

--Je ne veux pas dire que vous perdrez, tant s'en faut; mais tenez-vous
cependant dans les termes de la lettre.

--Vous n'auriez donc pas confiance dans ce Cavalcanti?

--Moi! je lui donnerais dix millions sur sa signature. Cela rentre dans
les fortunes de second ordre, dont je vous parlais tout  l'heure, mon
cher monsieur Danglars.

--Et avec cela comme il est simple! Je l'aurais pris pour un major, rien
de plus.

--Et vous lui eussiez fait honneur; car, vous avez raison, il ne paie
pas de mine. Quand je l'ai vu pour la premire fois, il m'a fait l'effet
d'un vieux lieutenant moisi sous la contre paulette. Mais tous les
Italiens sont comme cela, ils ressemblent  de vieux juifs quand ils
n'blouissent pas comme des mages d'Orient.

--Le jeune homme est mieux, dit Danglars.

--Oui, un peu timide, peut-tre; mais, en somme, il m'a paru convenable.
J'en tais inquiet.

--Pourquoi cela?

--Parce que vous l'avez vu chez moi  peu prs  son entre dans le
monde,  ce que l'on m'a dit du moins. Il a voyag avec un prcepteur
trs svre et n'tait jamais venu  Paris.

--Tous ces Italiens de qualit ont l'habitude de se marier entre eux,
n'est-ce pas? demanda ngligemment Danglars; ils aiment  associer leurs
fortunes.

--D'habitude ils font ainsi, c'est vrai; mais Cavalcanti est un original
qui ne fait rien comme les autres. On ne m'tera pas de l'ide qu'il
envoie son fils en France pour qu'il y trouve une femme.

--Vous croyez?

--J'en suis sr.

--Et vous avez entendu parler de sa fortune?

--Il n'est question que de cela; seulement les uns lui accordent des
millions, les autres prtendent qu'il ne possde pas un paul.

--Et votre opinion  vous?

--Il ne faudra pas vous fonder dessus; elle est toute personnelle.

--Mais, enfin....

--Mon opinion,  moi, est que tous ces vieux podestats, tous ces anciens
condottieri, car ces Cavalcanti ont command des armes, ont gouvern
des provinces; mon opinion, dis-je, est qu'ils ont enterr des millions
dans des coins que leurs ans seuls connaissent et font connatre 
leurs ans de gnration en gnration; et la preuve, c'est qu'ils sont
tous jaunes et secs comme leurs florins du temps de la Rpublique, dont
ils conservent un reflet  force de les regarder.

--Parfait, dit Danglars; et c'est d'autant plus vrai qu'on ne leur
connat pas un pouce de terre,  tous ces gens-l.

--Fort peu, du moins; moi, je sais bien que je ne connais  Cavalcanti
que son palais de Lucques.

--Ah! il a un palais! dit en riant Danglars; c'est dj quelque chose.

--Oui, et encore le loue-t-il au ministre des Finances, tandis qu'il
habite lui, dans une maisonnette. Oh! je vous l'ai dj dit, je crois le
bonhomme serr.

--Allons, allons, vous ne le flattez pas.

--coutez, je le connais  peine: je crois l'avoir vu trois fois dans ma
vie. Ce que j'en sais, c'est par l'abb Busoni et par lui-mme; il me
parlait ce matin de ses projets sur son fils, et me laissait entrevoir
que, las de voir dormir des fonds considrables en Italie, qui est un
pays mort, il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en
Angleterre, de faire fructifier ses millions. Mais remarquez bien
toujours que, quoique j'aie la plus grande confiance dans l'abb Busoni
personnellement, moi, je ne rponds de rien.

--N'importe, merci du client que vous m'avez envoy; c'est un fort beau
nom  inscrire sur mes registres, et mon caissier,  qui j'ai expliqu
ce que c'taient que les Cavalcanti, en est tout fier.  propos, et ceci
est un simple dtail de touriste, quand ces gens-l marient leurs fils,
leur donnent-ils des dots?

--Eh, mon Dieu! c'est selon. J'ai connu un prince italien, riche comme
une mine d'or, un des premiers noms de Toscane, qui, lorsque ses fils se
mariaient  sa guise, leur donnait des millions, et, quand ils se
mariaient malgr lui, se contentait de leur faire une rente de trente
cus par mois. Admettons qu'Andrea se marie selon les vues de son pre,
il lui donnera peut-tre un, deux, trois millions. Si c'tait avec la
fille d'un banquier, par exemple, peut-tre prendrait-il un intrt dans
la maison du beau-pre de son fils; puis, supposez  ct de cela que sa
bru lui dplaise: bonsoir, le pre Cavalcanti met la main sur la clef de
son coffre-fort, donne un double tour  la serrure, et voil matre
Andrea oblig de vivre comme un fils de famille parisien, en bizeautant
des cartes ou en pipant des ds.

--Ce garon-l trouvera une princesse bavaroise ou pruvienne; il voudra
une couronne ferme, un Eldorado travers par le Potose.

--Non, tous ces grands seigneurs de l'autre ct des monts pousent
frquemment de simples mortelles; ils sont comme Jupiter, ils aiment 
croiser les races. Ah ! est-ce que vous voulez marier Andrea, mon cher
monsieur Danglars, que vous me faites toutes ces questions-l?

--Ma foi, dit Danglars, cela ne me paratrait pas une mauvaise
spculation; et je suis un spculateur.

--Ce n'est pas avec Mlle Danglars, je prsume? vous ne voudriez pas
faire gorger ce pauvre Andrea par Albert?

--Albert? dit Danglars en haussant les paules; ah! bien oui, il se
soucie pas mal de cela.

--Mais il est fianc avec votre fille, je crois?

--C'est--dire que M. de Morcerf et moi, nous avons quelquefois caus de
ce mariage; mais Mme de Morcerf et Albert....

--N'allez-vous pas me dire que celui-ci n'est pas un bon parti?

--Eh! eh! Mlle Danglars vaut bien M. de Morcerf, ce me semble!

--La dot de Mlle Danglars sera belle, en effet, et je n'en doute pas,
surtout si le tlgraphe ne fait plus de nouvelles folies.

--Oh! ce n'est pas seulement la dot. Mais, dites-moi donc,  propos?

--Eh bien!

--Pourquoi donc n'avez-vous pas invit Morcerf et sa famille  votre
dner?

--Je l'avais fait aussi, mais il a object un voyage  Dieppe avec Mme
de Morcerf,  qui on a recommand l'air de la mer.

--Oui, oui, dit Danglars en riant, il doit lui tre bon.

--Pourquoi cela?

--Parce que c'est l'air qu'elle a respir dans sa jeunesse.

Monte-Cristo laissa passer l'pigramme sans paratre y faire attention.

Mais enfin, dit le comte, si Albert n'est point aussi riche que Mlle
Danglars, vous ne pouvez nier qu'il porte un beau nom.

--Soit, mais j'aime autant le mien, dit Danglars.

--Certainement, votre nom est populaire, et il a orn le titre dont on a
cru l'orner; mais vous tes un homme trop intelligent pour n'avoir point
compris que, selon certains prjugs trop puissamment enracins pour
qu'on les extirpe, noblesse de cinq sicles vaut mieux que noblesse de
vingt ans.

--Et voil justement pourquoi, dit Danglars avec un sourire qu'il
essayait de rendre sardonique, voil pourquoi je prfrerais M. Andrea
Cavalcanti  M. Albert de Morcerf.

--Mais cependant, dit Monte-Cristo, je suppose que les Morcerf ne le
cdent pas aux Cavalcanti?

--Les Morcerf!... Tenez, mon cher comte, reprit Danglars, vous tes un
galant homme, n'est-ce pas?

--Je le crois.

--Et, de plus, connaisseur en blason?

--Un peu.

--Eh bien, regardez la couleur du mien; elle est plus solide que celle
du blason de Morcerf.

--Pourquoi cela?

--Parce que, moi, si je ne suis pas baron de naissance, je m'appelle
Danglars au moins.

--Aprs?

--Tandis que lui ne s'appelle pas Morcerf.

--Comment, il ne s'appelle pas Morcerf?

--Pas le moins du monde.

--Allons donc!

--Moi, quelqu'un m'a fait baron, de sorte que je le suis; lui s'est fait
comte tout seul, de sorte qu'il ne l'est pas.

--Impossible.

--coutez, mon cher comte, continua Danglars, M. de Morcerf est mon ami,
ou plutt ma connaissance depuis trente ans; moi, vous savez que je fais
bon march de mes armoiries, attendu que je n'ai jamais oubli d'o je
suis parti.

--C'est la preuve d'une grande humilit ou d'un grand orgueil, dit
Monte-Cristo.

--Eh bien, quand j'tais petit commis, moi, Morcerf tait simple
pcheur.

--Et alors on l'appelait?

--Fernand.

--Tout court?

--Fernand Mondego.

--Vous en tes sr?

--Pardieu! il m'a vendu assez de poisson pour que je le connaisse.

--Alors, pourquoi lui donniez-vous votre fille?

--Parce que Fernand et Danglars tant deux parvenus, tous deux anoblis,
tous deux enrichis, se valent au fond, sauf certaines choses, cependant,
qu'on a dites de lui et qu'on n'a jamais dites de moi.

--Quoi donc?

--Rien.

--Ah! oui, je comprends; ce que vous me dites l me rafrachit la
mmoire  propos du nom de Fernand Mondego; j'ai entendu prononcer ce
nom-l en Grce.

-- propos de l'affaire d'Ali-Pacha?

--Justement.

--Voil le mystre, reprit Danglars, et j'avoue que j'eusse donn bien
des choses pour le dcouvrir.

--Ce n'tait pas difficile, si vous en aviez eu grande envie.

--Comment cela?

--Sans doute, vous avez bien quelque correspondant en Grce?

--Pardieu!

-- Janina?

--J'en ai partout....

--Eh bien, crivez  votre correspondant de Janina, et demandez-lui quel
rle a jou dans la catastrophe d'Ali-Tebelin un Franais nomm Fernand.

--Vous avez raison! s'cria Danglars en se levant vivement, j'crirai
aujourd'hui mme!

--Faites.

--Je vais le faire.

--Et si vous avez quelque nouvelle bien scandaleuse....

--Je vous la communiquerai.

--Vous me ferez plaisir.

Danglars s'lana hors de l'appartement, et ne fit qu'un bond jusqu' sa
voiture.




LXVII

Le cabinet du procureur du roi.


Laissons le banquier revenir au grand trot de ses chevaux, et suivons
Mme Danglars dans son excursion matinale.

Nous avons dit qu' midi et demi Mme Danglars avait demand ses chevaux
et tait sortie en voiture.

Elle se dirigea du ct du faubourg Saint-Germain, prit la rue Mazarine,
et fit arrter au passage du Pont-Neuf.

Elle descendit et traversa le passage. Elle tait vtue fort simplement,
comme il convient  une femme de got qui sort le matin.

Rue Gungaud, elle monta en fiacre en dsignant, comme le but de sa
course, la rue du Harlay.

 peine fut-elle dans la voiture, qu'elle tira de sa poche un voile noir
trs pais, qu'elle attacha sur son chapeau de paille; puis elle remit
son chapeau sur sa tte, et vit avec plaisir, en regardant dans un petit
miroir de poche, qu'on ne pouvait voir d'elle que sa peau blanche et la
prunelle tincelante de son oeil.

Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine, dans la
cour du Harlay; il fut pay en ouvrant la portire, et Mme Danglars
s'lanant vers l'escalier, qu'elle franchit lgrement, arriva bientt
 la salle des Pas-Perdus.

Le matin, il y a beaucoup d'affaires et encore plus de gens affairs au
Palais; les gens affairs ne regardent pas beaucoup les femmes; Mme
Danglars traversa donc la salle des Pas-Perdus sans tre plus remarque
que dix autres femmes qui guettaient leur avocat.

Il y avait encombrement dans l'antichambre de M. de Villefort; mais Mme
Danglars n'eut pas mme besoin de prononcer son nom, ds qu'elle parut,
un huissier se leva, vint  elle, lui demanda si elle n'tait point la
personne  laquelle M. le procureur du roi avait donn rendez-vous, et,
sur sa rponse affirmative, il la conduisit, par un corridor rserv, au
cabinet de M. de Villefort.

Le magistrat crivait, assis sur son fauteuil, le dos tourn  la porte:
il entendit la porte s'ouvrir, l'huissier prononcer ces paroles:
Entrez, madame! et la porte se refermer, sans faire un seul mouvement;
mais  peine eut-il senti se perdre les pas de l'huissier, qui
s'loignait, qu'il se retourna vivement, alla pousser les verrous,
tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet.

Puis lorsqu'il eut acquis la certitude qu'il ne pouvait tre ni vu ni
entendu, et que par consquent il fut tranquillis:

Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude.

Et il lui offrit un sige que Mme Danglars accepta, car le coeur lui
battait si fortement qu'elle se sentait prs de suffoquer.

Voil, dit le procureur du roi en s'asseyant  son tour et en faisant
dcrire un demi-cercle  son fauteuil, afin de se trouver en face de Mme
Danglars, voil bien longtemps, madame, qu'il ne m'est arriv d'avoir ce
bonheur de causer seul avec vous; et,  mon grand regret, nous nous
retrouvons pour entamer une conversation bien pnible.

--Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue  votre premier
appel, quoique certainement cette conversation soit encore plus pnible
pour moi que pour vous.

Villefort sourit amrement.

Il est donc vrai, dit-il, rpondant  sa propre pense bien plutt
qu'aux paroles de Mme Danglars, il est donc vrai que toutes nos actions
laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans
notre pass! Il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie
ressemblent  la marche du reptile sur le sable et font un sillon!
Hlas! pour beaucoup, ce sillon est celui de leurs larmes!

--Monsieur, dit Mme Danglars, vous comprenez mon motion, n'est-ce pas?
mnagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre o tant de coupables ont
pass tremblants et honteux, ce fauteuil o je m'assieds  mon tour
honteuse et tremblante!... Oh! tenez, j'ai besoin de toute ma raison
pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge
menaant.

Villefort secoua la tte et poussa un soupir.

Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n'est pas dans le
fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l'accus.

--Vous? dit Mme Danglars tonne.

--Oui, moi.

--Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s'exagre la
situation, dit Mme Danglars, dont l'oeil si beau s'illumina d'une
fugitive lueur. Ces sillons dont vous parliez  l'instant mme, ont t
tracs par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions au-del
du plaisir, il y a toujours un peu de remords; c'est pour cela que
l'vangile, cette ressource ternelle des malheureux, nous a donn pour
soutien,  nous autres pauvres femmes, l'admirable parabole de la fille
pcheresse et de la femme adultre. Aussi, je vous l'avoue, en me
reportant  ces dlires de ma jeunesse je pense quelquefois que Dieu me
les pardonnera, car sinon l'excuse, du moins la compensation s'en est
bien trouve dans mes souffrances; mais vous, qu'avez-vous  craindre de
tout cela, vous autres hommes que tout le monde excuse et que le
scandale anoblit?

--Madame, rpliqua Villefort, vous me connaissez; je ne suis pas un
hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l'hypocrisie sans raison. Si
mon front est svre c'est que bien des malheurs l'ont assombri, si mon
coeur s'est ptrifi, c'est afin de pouvoir supporter les chocs qu'il a
reus. Je n'tais pas ainsi dans ma jeunesse, je n'tais pas ainsi ce
soir des fianailles o nous tions tous assis autour d'une table de la
rue du Cours  Marseille. Mais, depuis, tout a bien chang en moi et
autour de moi; ma vie s'est use  poursuivre des choses difficiles et 
briser dans les difficults ceux qui, volontairement ou
involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient
placs sur mon chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce
qu'on dsire ardemment ne soit pas dfendu ardemment par ceux de qui on
veut l'obtenir ou auxquels on tente de l'arracher. Ainsi, la plupart des
mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d'eux, dguises sous
la forme spcieuse de la ncessit; puis, la mauvaise action commise
dans un moment d'exaltation, de crainte et de dlire, on voit qu'on
aurait pu passer auprs d'elle en l'vitant. Le moyen qu'il et t bon
d'employer, qu'on n'a pas vu, aveugle qu'on tait, se prsente  vos
yeux facile et simple; vous vous dites: Comment n'ai-je pas fait cela au
lieu de faire cela? Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous
tes tourmentes par des remords, car bien rarement la dcision vient de
vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposs, vos fautes sont
presque toujours le crime des autres.

--En tout cas, monsieur, convenez-en, rpondit Mme Danglars, si j'ai
commis une faute, cette faute ft-elle personnelle, j'en ai reu hier la
svre punition.

--Pauvre femme! dit Villefort en lui serrant la main, trop svre pour
votre force car deux fois vous avez failli y succomber, et
cependant....

--Eh bien?

--Eh bien, je dois vous dire... rassemblez tout votre courage, madame,
car vous n'tes pas encore au bout.

--Mon Dieu! s'cria Mme Danglars effraye, qu'y a-t-il donc encore?

--Vous ne voyez que le pass, madame, et certes il est sombre. Eh bien,
figurez-vous un avenir plus sombre encore, un avenir... affreux
certainement... sanglant peut-tre!...

La baronne connaissait le calme de Villefort; elle fut si pouvante de
son exaltation, qu'elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri
mourut dans sa gorge.

Comment est-il ressuscit, ce pass terrible? s'cria Villefort;
comment, du fond de la tombe et du fond de nos coeurs o il dormait,
est-il sorti comme un fantme pour faire plir nos joues et rougir nos
fronts?

--Hlas! dit Hermine, sans doute le hasard!

--Le hasard! reprit Villefort; non, non, madame, il n'y a point de
hasard!

--Mais si; n'est-ce point un hasard, fatal il est vrai mais un hasard
qui a fait tout cela? n'est-ce point par hasard que le comte de
Monte-Cristo a achet cette maison? n'est-ce point par hasard qu'il a
fait creuser la terre? n'est-ce point par hasard, enfin, que ce
malheureux enfant a t dterr sous les arbres? Pauvre innocente
crature sortie de moi,  qui je n'ai jamais pu donner un baiser, mais 
qui j'ai donn bien des larmes. Ah! tout mon coeur a vol au-devant du
comte lorsqu'il a parl de cette chre dpouille trouve sous des
fleurs.

--Eh bien, non, madame; et voil ce que j'avais de terrible  vous dire,
rpondit Villefort d'une voix sourde: non, il n'y a pas eu de dpouille
trouve sous les fleurs; non, il n'y a pas eu d'enfant dterr; non, il
ne faut pas pleurer; non, il ne faut pas gmir: il faut trembler!

--Que voulez-vous dire? s'cria Mme Danglars toute frmissante.

--Je veux dire que M. Monte-Cristo, en creusant au pied de ces arbres,
n'a pu trouver ni squelette d'enfant ni ferrure de coffre, parce que
sous ces arbres il n'y avait ni l'un ni l'autre.

--Il n'y avait ni l'un ni l'autre! redit Mme Danglars, en fixant sur le
procureur du roi des yeux dont la prunelle, effroyablement dilate,
indiquait la terreur; il n'y avait ni l'un ni l'autre! rpta-t-elle
encore comme une personne qui essaie de fixer par le son des paroles et
par le bruit de la voix ses ides prtes  lui chapper.

--Non! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses mains, cent
fois non!...

--Mais ce n'est donc point l que vous aviez dpos le pauvre enfant,
monsieur? Pourquoi me tromper? dans quel but, voyons, dites?

--C'est l; mais coutez-moi, coutez-moi madame, et vous allez me
plaindre, moi qui ai port vingt ans, sans en rejeter la moindre part
sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire.

--Mon Dieu! vous m'effrayez! mais n'importe, parlez, je vous coute.

--Vous savez comment s'accomplit cette nuit douloureuse o vous tiez
expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que
moi, presque aussi haletant que vous, j'attendais votre dlivrance.
L'enfant vint, me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix:
nous le crmes mort.

Mme Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle et voulu s'lancer
de sa chaise.

Mais Villefort l'arrta en joignant les mains comme pour implorer son
attention.

Nous le crmes mort, rpta-t-il; je le mis dans un coffre qui devait
remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse et
l'enfouis  la hte. J'achevais  peine de le couvrir de terre, que le
bras du Corse s'tendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser,
comme un clair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, un
frisson glac me parcourut tout le corps et m'treignit  la gorge....
Je tombai mourant, et je me crus tu. Je n'oublierai jamais votre
sublime courage, quand, revenu  moi, je me tranai expirant jusqu'au
bas de l'escalier, o, expirante vous-mme, vous vntes au-devant de
moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe; vous
etes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice;
un duel fut le prtexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret
nous fut gard  tous deux, on me transporta  Versailles; pendant trois
mois, je luttai contre la mort; enfin comme je parus me rattacher  la
vie, on m'ordonna le soleil et l'air du Midi. Quatre hommes me portrent
de Paris  Chlons, en faisant six lieues par jour. Mme de Villefort
suivait le brancard dans sa voiture.  Chlons, on me mit sur la Sane,
puis je passai sur le Rhne, et, par la seule vitesse du courant, je
descendis jusqu' Arles, puis d'Arles, je repris ma litire et continuai
mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura six mois; je
n'entendais plus parler de vous, je n'osai m'informer de ce que vous
tiez devenue. Quand je revins  Paris, j'appris que, veuve de M. de
Nargonne, vous aviez pous M. Danglars.

 quoi avais-je pens depuis que la connaissance m'tait revenue?
Toujours  la mme chose, toujours  ce cadavre d'enfant qui, chaque
nuit, dans mes rves s'envolait du sein de la terre, et planait
au-dessus de la fosse en me menaant du regard et du geste. Aussi, 
peine de retour  Paris, je m'informai; la maison n'avait pas t
habite depuis que nous en tions sortis, mais elle venait d'tre loue
pour neuf ans. J'allai trouver le locataire, je feignis d'avoir un grand
dsir de ne pas voir passer entre des mains trangres cette maison qui
appartenait au pre et  la mre de ma femme; j'offris un ddommagement
pour qu'on rompt le bail; on me demanda six mille francs: j'en eusse
donn dix mille, j'en eusse donn vingt mille. Je les avais sur moi, je
fis, sance tenante, signer la rsiliation; puis, lorsque je tins cette
cession tant dsire, je partis au galop pour Auteuil. Personne, depuis
que j'en tais sorti, n'tait entr dans la maison.

Il tait cinq heures de l'aprs-midi, je montai dans la chambre rouge
et j'attendis la nuit.

L, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle
se reprsenta, bien plus menaant que jamais,  ma pense.

Ce Corse qui m'avait dclar la vendetta, qui m'avait suivi de Nmes 
Paris; ce Corse, qui tait cach dans le jardin, qui m'avait frapp,
m'avait vu creuser la fosse, il m'avait vu enterrer l'enfant; il pouvait
en arriver  vous connatre; peut-tre vous connaissait-il.... Ne vous
ferait-il pas payer un jour le secret de cette terrible affaire?... Ne
serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance, quand il apprendrait
que je n'tais pas mort de son coup de poignard? Il tait donc urgent
qu'avant toute chose, et  tout hasard, je fisse disparatre les traces
de ce pass, que j'en dtruisisse tout vestige matriel; il n'y aurait
toujours que trop de ralit dans mon souvenir.

C'tait pour cela que j'avais annul le bail, c'tait pour cela que
j'tais venu, c'tait pour cela que j'attendais.

La nuit arriva, je la laissai bien s'paissir; j'tais sans lumire
dans cette chambre, o des souffles de vent faisaient trembler les
portires derrire lesquelles je croyais toujours voir quelque espion
embusqu; de temps en temps je tressaillais, il me semblait derrire
moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n'osais me retourner. Mon
coeur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que
je croyais que ma blessure allait se rouvrir; enfin, j'entendis
s'teindre, l'un aprs l'autre, tous ces bruits divers de la campagne.
Je compris que je n'avais plus rien  craindre, que je ne pouvais tre
ni vu ni entendu, et je me dcidai  descendre.

coutez, Hermine, je me crois aussi brave qu'un autre homme, mais
lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l'escalier, que
nous chrissions tous deux, et que vous aviez voulu faire attacher  un
anneau d'or, lorsque j'ouvris la porte, lorsque,  travers les fentres,
je vis une lune ple jeter, sur les degrs en spirale, une longue bande
de lumire blanche pareille  un spectre, je me retins au mur et je fus
prs de crier; il me semblait que j'allais devenir fou.

Enfin, je parvins  me rendre matre de moi-mme. Je descendis
l'escalier marche  marche; la seule chose que je n'avais pu vaincre,
c'tait un trange tremblement dans les genoux. Je me cramponnai  la
rampe; si je l'eusse lche un instant, je me fusse prcipit.

J'arrivai  la porte d'en bas; en dehors de cette porte, une bche
tait pose contre le mur. Je m'tais muni d'une lanterne sourde; au
milieu de la pelouse, je m'arrtai pour l'allumer, puis je continuai mon
chemin.

Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les
arbres n'taient plus que des squelettes aux longs bras dcharns, et
les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas.

L'effroi m'treignait si fortement le coeur, qu'en approchant du massif
je tirai un pistolet de ma poche et l'armai. Je croyais toujours voir
apparatre  travers les branches la figure du Corse.

J'clairai le massif avec ma lanterne sourde; il tait vide. Je jetai
les yeux tout autour de moi; j'tais bien seul; aucun bruit ne troublait
le silence de la nuit, si ce n'est le chant d'une chouette qui jetait
son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantmes de la nuit.

J'attachai ma lanterne  une branche fourchue que j'avais dj
remarque un an auparavant,  l'endroit mme o je m'arrtai pour
creuser la fosse.

L'herbe avait, pendant l't, pouss bien paisse  cet endroit, et,
l'automne venu, personne ne s'tait trouv l pour la faucher.
Cependant, une place moins garnie attira mon attention; il tait vident
que c'tait l que j'avais retourn la terre. Je me mis  l'oeuvre.

J'en tais donc arriv  cette heure que j'attendais depuis plus d'un
an!

Aussi, comme j'esprais, comme je travaillais, comme je sondais chaque
touffe de gazon, croyant sentir de la rsistance au bout de ma bche;
rien! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n'tait le
premier. Je crus m'tre abus, m'tre tromp de place; je m'orientai, je
regardai les arbres, je cherchai  reconnatre les dtails qui m'avaient
frapp. Une bise froide et aigu sifflait  travers les branches
dpouilles, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me
rappelai que j'avais reu le coup de poignard au moment o je pitinais
la terre pour recouvrir la fosse; en pitinant cette terre, je
m'appuyais  un faux bnier; derrire moi tait un rocher artificiel
destin  servir de banc aux promeneurs; car en tombant, ma main, qui
venait de quitter l'bnier, avait senti la fracheur de cette pierre. 
ma droite tait le faux bnier, derrire moi tait le rocher, je tombai
en me plaant de mme, je me relevai et me mis  creuser et  largir le
trou: rien! toujours rien! le coffret n'y tait pas.

--Le coffret n'y tait pas? murmura Mme Danglars suffoque par
l'pouvante.

--Ne croyez pas que je me bornai  cette tentative, continua Villefort;
non. Je fouillai tout le massif; je pensai que l'assassin, ayant dterr
le coffre et croyant que c'tait un trsor, avait voulu s'en emparer,
l'avait emport; puis s'apercevant de son erreur, avait fait  son tour
un trou et l'y avait dpos; rien. Puis il me vint cette ide qu'il
n'avait point pris tant de prcautions, et l'avait purement et
simplement jet dans quelque coin. Dans cette dernire hypothse, il me
fallait, pour faire mes recherches, attendre le jour. Je remontai dans
la chambre et j'attendis.

--Oh! mon Dieu!

--Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma premire visite fut pour le
massif; j'esprais y retrouver des traces qui m'auraient chapp pendant
l'obscurit. J'avais retourn la terre sur une superficie de plus de
vingt pieds carrs, et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une
journe et  peine suffi  un homme salari pour faire ce que j'avais
fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rien.

Alors, je me mis  la recherche du coffre, selon la supposition que
j'avais faite qu'il avait t jet dans quelque coin. Ce devait tre sur
le chemin qui conduisait  la petite porte de sortie; mais cette
nouvelle investigation fut aussi inutile que la premire, et, le coeur
serr, je revins au massif, qui lui-mme ne me laissait plus aucun
espoir.

--Oh! s'cria Mme Danglars, il y avait de quoi devenir fou.

--Je l'esprai un instant, dit Villefort, mais je n'eus pas ce bonheur;
cependant, rappelant ma force et par consquent mes ides: Pourquoi cet
homme aurait-il emport ce cadavre? me demandai-je.

--Mais vous l'avez dit, reprit Mme Danglars, pour avoir une preuve.

--Eh! non, madame, ce ne pouvait plus tre cela; on ne garde pas un
cadavre pendant un an, on le montre  un magistrat, et l'on fait sa
dposition. Or, rien de tout cela n'tait arriv.

--Eh bien, alors?... demanda Hermine toute palpitante.

--Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de plus
effrayant pour nous: il y a que l'enfant tait vivant peut-tre, et que
l'assassin l'a sauv.

Mme Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains de
Villefort:

Mon enfant tait vivant! dit-elle; vous avez enterr mon enfant vivant,
monsieur! Vous n'tiez pas sr que mon enfant tait mort, et vous l'avez
enterr! ah!...

Mme Danglars s'tait redresse et elle se tenait devant le procureur du
roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains dlicates, debout et
presque menaante.

Que sais-je? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose,
rpondit Villefort avec une fixit de regard qui indiquait que cet
homme si puissant tait prs d'atteindre les limites du dsespoir et de
la folie.

Ah! mon enfant, mon pauvre enfant! s'cria la baronne, retombant sur
sa chaise et touffant ses sanglots dans son mouchoir.

Villefort revint  lui, et comprit que pour dtourner l'orage maternel
qui s'amassait sur sa tte, il fallait faire passer chez Mme Danglars la
terreur qu'il prouvait lui-mme.

Vous comprenez alors que si cela est ainsi, dit-il en se levant  son
tour et en s'approchant de la baronne pour lui parler d'une voix plus
basse, nous sommes perdus: cet enfant vit, et quelqu'un sait qu'il vit,
quelqu'un a notre secret; et puisque Monte-Cristo parle devant nous d'un
enfant dterr o cet enfant n'tait plus, ce secret c'est lui qui l'a.

--Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur! murmura Mme Danglars.

Villefort ne rpondit que par une espce de rugissement.

Mais cet enfant, cet enfant, monsieur? reprit la mre obstine.

--Oh! que je l'ai cherch! reprit Villefort en se tordant les bras: que
de fois je l'ai appel dans mes longues nuits sans sommeil! que de fois
j'ai dsir une richesse royale pour acheter un million de secrets  un
million d'hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs! Enfin, un
jour que pour la centime fois je reprenais la bche, je me demandai
pour la centime fois ce que le Corse avait pu faire de l'enfant: un
enfant embarrasse un fugitif; peut-tre en s'apercevant qu'il tait
vivant encore, l'avait-il jet dans la rivire.

--Oh! impossible! s'cria Mme Danglars; on assassine un homme par
vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant!

--Peut-tre, continua Villefort, l'avait-il mis aux Enfants-Trouvs.

--Oh! oui, oui! s'cria la baronne, mon enfant est l! monsieur!

--Je courus  l'hospice, et j'appris que cette nuit mme, la nuit du 20
septembre, un enfant avait t dpos dans le tour; il tait envelopp
d'une moiti de serviette en toile fine, dchire avec intention. Cette
moiti de serviette portait une moiti de couronne de baron et la lettre
H.

--C'est cela, c'est cela! s'cria Mme Danglars, tout mon linge tait
marqu ainsi; M. de Nargonne tait baron, et je m'appelle Hermine.
Merci, mon Dieu! mon enfant n'tait pas mort!

--Non, il n'tait pas mort!

--Et vous me le dites! vous me dites cela sans craindre de me faire
mourir de joie, monsieur! O est-il? o est mon enfant?

Villefort haussa les paules.

Le sais-je? dit-il; et croyez-vous que si je le savais je vous ferais
passer par toutes ces gradations, comme le ferait un dramaturge ou un
romancier? Non, hlas! non! je ne le sais pas. Une femme, il y avait six
mois environ, tait venue rclamer l'enfant avec l'autre moiti de la
serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi
exige, et on le lui avait remis.

--Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la dcouvrir.

--Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occup, madame? J'ai feint
une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers,
d'adroits agents, je les mis  sa recherche. On a retrouv ses traces
jusqu' Chlons;  Chlons, on les a perdues.

--Perdues?

--Oui, perdues; perdues  jamais.

Mme Danglars avait cout ce rcit avec un soupir, une larme, un cri
pour chaque circonstance.

Et c'est tout, dit-elle; et vous vous tes born l?

--Oh! non, dit Villefort, je n'ai jamais cess de chercher, de
m'enqurir, de m'informer. Cependant, depuis deux ou trois ans, j'ai
donn quelque relche. Mais, aujourd'hui, je vais recommencer avec plus
de persvrance et d'acharnement que jamais; et je russirai,
voyez-vous; car ce n'est plus la conscience qui me pousse, c'est la
peur.

--Mais, reprit Mme Danglars, le comte de Monte-Cristo ne sait rien; sans
quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait.

--Oh! la mchancet des hommes est bien profonde, dit Villefort,
puisqu'elle est plus profonde que la bont de Dieu. Avez-vous remarqu
les yeux de cet homme, tandis qu'il nous parlait?

--Non.

--Mais l'avez-vous examin profondment parfois?

--Sans doute. Il est bizarre, mais voil tout. Une chose qui m'a frappe
seulement, c'est que de tout ce repas exquis qu'il nous a donn, il n'a
rien touch, c'est que d'aucun plat il n'a voulu prendre sa part.

--Oui, oui! dit Villefort, j'ai remarqu cela aussi. Si j'avais su ce
que je sais maintenant, moi non plus je n'eusse touch  rien; j'aurais
cru qu'il voulait nous empoisonner.

--Et vous vous seriez tromp, vous le voyez bien.

--Oui, sans doute; mais, croyez-moi, cet homme a d'autres projets. Voil
pourquoi j'ai voulu vous voir, voil pourquoi j'ai demand  vous
parler, voil pourquoi j'ai voulu vous prmunir contre tout le monde,
mais contre lui surtout. Dites-moi, continua Villefort en fixant plus
profondment encore qu'il ne l'avait fait jusque-l ses yeux sur la
baronne, vous n'avez parl de notre liaison  personne?

--Jamais,  personne.

--Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort, quand je dis 
personne, pardonnez-moi cette insistance,  personne au monde, n'est-ce
pas?

--Oh! oui, oui, je comprends trs bien, dit la baronne en rougissant;
jamais! je vous le jure.

--Vous n'avez point l'habitude d'crire le soir ce qui s'est pass dans
la matine? vous ne faites pas de journal?

--Non! Hlas! ma vie passe emporte par la frivolit; moi-mme, je
l'oublie.

--Vous ne rvez pas haut, que vous sachiez?

--J'ai un sommeil d'enfant; ne vous le rappelez-vous pas?

Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pleur envahit celui de
Villefort.

C'est vrai, dit-il si bas qu'on l'entendit  peine.

--Eh bien? demanda la baronne.

--Eh bien, je comprends ce qu'il me reste  faire, reprit Villefort.
Avant huit jours d'ici, je saurai ce que c'est que M. de Monte-Cristo,
d'o il vient, o il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants
qu'on dterre dans son jardin.

Villefort pronona ces mots avec un accent qui et fait frissonner le
comte s'il et pu les entendre.

Puis il serra la main que la baronne rpugnait  lui donner et la
reconduisit avec respect jusqu' la porte.

Mme Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au passage, de
l'autre ct duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui, en
l'attendant, dormait paisiblement sur son sige.




LXVIII

Un bal d't.


Le mme jour, vers l'heure o Mme Danglars faisait la sance que nous
avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi, une calche de
voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait la porte du n27 et
s'arrtait dans la cour.

Au bout d'un instant la portire s'ouvrait, et Mme de Morcerf en
descendait appuye au bras de son fils.

 peine Albert eut-il reconduit sa mre chez elle que, commandant un
bain et ses chevaux, aprs s'tre mis aux mains de son valet de chambre,
il se fit conduire aux Champs-lyses, chez le comte de Monte-Cristo.

Le comte le reut avec son sourire habituel. C'tait une trange chose:
jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans le coeur ou dans
l'esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l'on peut dire cela,
forcer le passage de son intimit trouvaient un mur.

Morcerf, qui accourait  lui les bras ouverts, laissa, en le voyant et
malgr son sourire amical, tomber ses bras, et osa tout au plus lui
tendre la main.

De son ct, Monte-Cristo la lui toucha, comme il faisait toujours, mais
sans la lui serrer.

Eh bien, me voil, dit-il, cher comte.

--Soyez le bienvenu.

--Je suis arriv depuis une heure.

--De Dieppe?

--Du Trport.

--Ah! c'est vrai.

--Et ma premire visite est pour vous.

--C'est charmant de votre part, dit Monte-Cristo comme il et dit toute
autre chose.

--Eh bien, voyons, quelles nouvelles?

--Des nouvelles! vous demandez cela  moi,  un tranger!

--Je m'entends: quand je demande quelles nouvelles, je demande si vous
avez fait quelque chose pour moi?

--M'aviez-vous donc charg de quelque commission? dit Monte-Cristo en
jouant l'inquitude.

--Allons, allons, dit Albert, ne simulez pas l'indiffrence. On dit
qu'il y a des avertissements sympathiques qui traversent la distance:
eh bien! au Trport, j'ai reu mon coup lectrique; vous avez, sinon
travaill pour moi, du moins pens  moi.

--Cela est possible, dit Monte-Cristo. J'ai en effet pens  vous; mais
le courant magntique dont j'tais le conducteur agissait, je l'avoue,
indpendamment de ma volont.

--Vraiment! Contez-moi cela, je vous prie.

--C'est facile, M. Danglars a dn chez moi.

--Je le sais bien, puisque c'est pour fuir sa prsence que nous sommes
partis, ma mre et moi.

--Mais il a dn avec M. Andrea Cavalcanti.

--Votre prince italien?

--N'exagrons pas. M. Andrea se donne seulement le titre de vicomte.

--Se donne, dites-vous?

--Je dis: se donne.

--Il ne l'est donc pas?

--Eh! le sais-je, moi? Il se le donne, je le lui donne, on le lui donne;
n'est-ce pas comme s'il l'avait?

--Homme trange que vous faites, allez! Eh bien?

--Eh bien, quoi?

--M. Danglars a donc dn ici?

--Oui.

--Avec votre vicomte Andrea Cavalcanti?

--Avec le vicomte Andrea Cavalcanti, le marquis son pre, Mme Danglars,
M. et Mme de Villefort, des gens charmants, M. Debray, Maximilien
Morrel, et puis qui encore... attendez donc... ah! M. de Chteau-Renaud.

--On a parl de moi?

--On n'en a pas dit un mot.

--Tant pis.

--Pourquoi cela? Il me semble que, si l'on vous a oubli, on n'a fait,
en agissant ainsi, que ce que vous dsiriez!

--Mon cher comte, si l'on n'a point parl de moi, c'est qu'on y pensait
beaucoup, et alors je suis dsespr.

--Que vous importe, puisque Mlle Danglars n'tait point au nombre de
ceux qui y pensaient ici! Ah! il est vrai qu'elle pouvait y penser chez
elle.

--Oh! quant  cela, non, j'en suis sr: ou si elle y pensait, c'est
certainement de la mme faon que je pense  elle.

--Touchante sympathie! dit le comte. Alors vous vous dtestez?

--coutez, dit Morcerf, si Mlle Danglars tait femme  prendre en piti
le martyre que je ne souffre pas pour elle et m'en rcompenser en dehors
des convenances matrimoniales arrtes entre nos deux familles, cela
m'irait  merveille. Bref, je crois que Mlle Danglars serait une
matresse charmante, mais comme femme, diable....

--Ainsi, dit Monte-Cristo en riant, voil votre faon de penser sur
votre future?

--Oh! mon Dieu! oui, un peu brutale, c'est vrai mais exacte du moins.
Or, puisqu'on ne peut faire de ce rve une ralit; comme pour arriver 
un certain but il faut que Mlle Danglars devienne ma femme c'est--dire
qu'elle vive avec moi, qu'elle pense prs de moi, qu'elle chante prs de
moi, qu'elle fasse des vers et de la musique  dix pas de moi, et cela
pendant tout le temps de ma vie, alors je m'pouvante. Une matresse,
mon cher comte, cela se quitte, mais une femme, peste! c'est autre
chose, cela se garde ternellement, de prs ou de loin c'est--dire. Or,
c'est effrayant de garder toujours Mlle Danglars, ft-ce mme de loin.

--Vous tes difficile, vicomte.

--Oui, car souvent je pense  une chose impossible.

-- laquelle?

-- trouver pour moi une femme comme mon pre en a trouv une pour lui.


Monte-Cristo plit et regarda Albert en jouant avec des pistolets
magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts.

Ainsi, votre pre a t bien heureux, dit-il.

--Vous savez mon opinion sur ma mre, monsieur le comte: un ange du
ciel; voyez-la encore belle, spirituelle toujours, meilleure que jamais.
J'arrive du Trport; pour tout autre fils, eh! mon Dieu! accompagner sa
mre serait une complaisance ou une corve mais, moi, j'ai pass quatre
jours en tte--tte avec elle, plus satisfait, plus repos, plus
potique, vous le dirais-je, que si j'eusse emmen au Trport la reine
Mab ou Titania.

--C'est une perfection dsesprante, et vous donnez  tous ceux qui vous
entendent de graves envies de rester clibataires.

--Voil justement, reprit Morcerf, pourquoi, sachant qu'il existe au
monde une femme accomplie, je ne me soucie pas d'pouser Mlle Danglars.
Avez-vous quelquefois remarqu comme notre gosme revt de couleurs
brillantes tout ce qui nous appartient? Le diamant qui chatoyait  la
vitre de Marl ou de Fossin devient bien plus beau depuis qu'il est
notre diamant; mais si l'vidence vous force  reconnatre qu'il en est
d'une eau plus pure, et que vous soyez condamn  porter ternellement
ce diamant infrieur  un autre, comprenez-vous la souffrance?

--Mondain! murmura le comte.

--Voil pourquoi je sauterai de joie le jour o Mlle Eugnie s'apercevra
que je ne suis qu'un chtif atome et que j'ai  peine autant de cent
mille francs qu'elle a de millions.

Monte-Cristo sourit.

J'avais bien pens  autre chose, continua Albert; Franz aime les
choses excentriques, j'ai voulu le rendre malgr lui amoureux de Mlle
Danglars; mais  quatre lettres que je lui ai crites dans le plus
affriandant des styles, Franz m'a imperturbablement rpondu: Je suis
excentrique, c'est vrai, mais mon excentricit ne va pas jusqu'
reprendre ma parole quand je l'ai donne.

--Voil ce que j'appelle le dvouement de l'amiti: donner  un autre la
femme dont on ne voudrait soi-mme qu' titre de matresse.

Albert sourit.

 propos, continua-t-il, il arrive, ce cher Franz; mais peu vous
importe, vous ne l'aimez pas, je crois?

--Moi! dit Monte-Cristo; eh! mon cher vicomte, o donc avez-vous vu que
je n'aimais pas M. Franz? J'aime tout le monde.

--Et je suis compris dans tout le monde... merci.

--Oh! ne confondons pas, dit Monte-Cristo: j'aime tout le monde  la
manire dont Dieu nous ordonne d'aimer notre prochain, chrtiennement;
mais je ne hais bien que de certaines personnes. Revenons  M. Franz
d'pinay. Vous dites donc qu'il arrive.

--Oui, mand par M. de Villefort, aussi enrag,  ce qu'il parat, de
marier Mlle Valentine que M. Danglars est enrag de marier Mlle
Eugnie. Dcidment, il parat que c'est un tat des plus fatigants que
celui de pre de grandes filles; il me semble que cela leur donne la
fivre, et que leur pouls bat quatre-vingt-dix fois  la minute, jusqu'
ce qu'ils en soient dbarrasss.

--Mais M. d'pinay ne vous ressemble pas, lui; il prend son mal en
patience.

--Mieux que cela, il le prend au srieux; il met des cravates blanches
et parle dj de sa famille. Il a au reste pour les Villefort une grande
considration.

--Mrite, n'est-ce pas?

--Je le crois. M. de Villefort a toujours pass pour un homme svre,
mais juste.

-- la bonne heure, dit Monte-Cristo, en voil un au moins que vous ne
traitez pas comme ce pauvre M. Danglars.

--Cela tient peut-tre  ce que je ne suis pas forc d'pouser sa fille,
rpondit Albert en riant.

--En vrit, mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, vous tes d'une
fatuit rvoltante.

--Moi?

--Oui, vous. Prenez donc un cigare.

--Bien volontiers. Et pourquoi suis-je fat?

--Mais parce que vous tes l  vous dfendre,  vous dbattre
d'pouser Mlle Danglars. Eh! mon Dieu! laissez aller les choses, et ce
n'est peut-tre pas vous qui retirerez votre parole le premier.

--Bah! fit Albert avec de grands yeux.

--Eh! sans doute, monsieur le vicomte, on ne vous mettra pas de force le
cou dans les portes, que diable! Voyons, srieusement, reprit
Monte-Cristo en changeant d'intonation, avez-vous envie de rompre?

--Je donnerais cent mille francs pour cela.

--Eh bien, soyez heureux: M. Danglars est prt  en donner le double
pour atteindre au mme but.

--Est-ce bien vrai, ce bonheur-l? dit Albert, qui cependant en disant
cela ne put empcher qu'un imperceptible nuage passt sur son front.
Mais, mon cher comte, M. Danglars a donc des raisons?

--Ah! te voil bien, nature orgueilleuse et goste!  la bonne heure,
je retrouve l'homme qui veut trouer l'amour-propre d'autrui  coups de
hache, et qui crie quand on troue le sien avec une aiguille.

--Non! mais c'est qu'il me semble que M. Danglars....

--Devait tre enchant de vous n'est-ce pas? Eh bien, M. Danglars est un
homme de mauvais got, c'est convenu, et il est encore plus enchant
d'un autre....

--De qui donc?

--Je ne sais pas, moi; tudiez, regardez, saisissez les allusions  leur
passage, et faites-en votre profit.

--Bon, je comprends; coutez, ma mre... non! pas ma mre, je me trompe,
mon pre a eu l'ide de donner un bal.

--Un bal dans ce moment-ci de l'anne?

--Les bals d't sont  la mode.

--Ils n'y seraient pas, que la comtesse n'aurait qu' vouloir, et elle
les y mettrait.

--Pas mal; vous comprenez, ce sont des bals pur sang; ceux qui restent 
Paris dans le mois de juillet sont de vrais Parisiens. Voulez-vous vous
charger d'une invitation pour MM. Cavalcanti?

--Dans combien de jours a lieu votre bal?

--Samedi.

--M. Cavalcanti pre sera parti.

--Mais M. Cavalcanti fils demeure. Voulez-vous vous charger d'amener M.
Cavalcanti fils?

--coutez, vicomte, je ne le connais pas.

--Vous ne le connaissez pas?

--Non; je l'ai vu pour la premire fois il y a trois ou quatre jours,
et je n'en rponds en rien.

--Mais vous le recevez bien, vous!

--Moi, c'est autre chose; il m'a t recommand par un brave abb qui
peut lui-mme avoir t tromp. Invitez-le directement,  merveille,
mais ne me dites pas de vous le prsenter; s'il allait plus tard pouser
Mlle Danglars, vous m'accuseriez de mange, et vous voudriez vous couper
la gorge avec moi; d'ailleurs, je ne sais pas si j'irai moi-mme.

--O?

-- votre bal.

--Pourquoi n'y viendrez-vous point?

--D'abord parce que vous ne m'avez pas encore invit.

--Je viens exprs pour vous apporter votre invitation moi-mme.

--Oh! c'est trop charmant; mais je puis en tre empch.

--Quand je vous aurai dit une chose, vous serez assez aimable pour nous
sacrifier tous les empchements.

--Dites.

--Ma mre vous en prie.

--Mme la comtesse de Morcerf? reprit Monte-Cristo en tressaillant.

--Ah! comte, dit Albert, je vous prviens que Mme de Morcerf cause
librement avec moi; et si vous n'avez pas senti craquer en vous ces
fibres sympathiques dont je vous parlais tout  l'heure, c'est que ces
fibres-l vous manquent compltement, car pendant quatre jours nous
n'avons parl que de vous.

--De moi? En vrit vous me comblez!

--coutez, c'est le privilge de votre emploi: quand on est un problme
vivant.

--Ah! je suis donc aussi un problme pour votre mre? En vrit, je
l'aurais crue trop raisonnable pour se livrer  de pareils carts
d'imagination!

--Problme, mon cher comte, problme pour tous, pour ma mre comme pour
les autres; problme accept, mais non devin, vous demeurez toujours 
l'tat d'nigme: rassurez-vous. Ma mre seulement demande toujours
comment il se fait que vous soyez si jeune. Je crois qu'au fond, tandis
que la comtesse G... vous prend pour Lord Ruthwen, ma mre vous prend
pour Cagliostro ou le comte de Saint-Germain. La premire fois que vous
viendrez voir Mme de Morcerf, confirmez-la dans cette opinion. Cela ne
vous sera pas difficile, vous avez la pierre philosophale de l'un et
l'esprit de l'autre.

--Je vous remercie de m'avoir prvenu, dit le comte en souriant, je
tcherai de me mettre en mesure de faire face  toutes les suppositions.

--Ainsi vous viendrez samedi?

--Puisque Mme de Morcerf m'en prie.

--Vous tes charmant.

--Et M. Danglars?

--Oh! il a dj reu la triple invitation; mon pre s'en est charg.
Nous tcherons aussi d'avoir le grand d'Aguesseau, M. de Villefort; mais
on en dsespre.

--Il ne faut jamais dsesprer de rien, dit le proverbe.

--Dansez-vous, cher comte?

--Moi?

--Oui, vous. Qu'y aurait-il d'tonnant  ce que vous dansassiez?

--Ah! en effet, tant qu'on n'a pas franchi la quarantaine.... Non, je ne
danse pas; mais j'aime  voir danser. Et Mme de Morcerf, danse-t-elle?

--Jamais, non plus; vous causerez, elle a tant envie de causer avec
vous!

--Vraiment?

--Parole d'honneur! et je vous dclare que vous tes le premier homme
pour lequel ma mre ait manifest cette curiosit.

Albert prit son chapeau et se leva; le comte le reconduisit jusqu' la
porte.

Je me fais un reproche, dit-il en l'arrtant au haut du perron.

--Lequel?

--J'ai t indiscret, je ne devais pas vous parler de M. Danglars.

--Au contraire, parlez-m'en encore, parlez-m'en souvent, parlez-m'en
toujours; mais de la mme faon.

--Bien! vous me rassurez.  propos, quand arrive M. d'pinay?

--Mais dans cinq ou six jours au plus tard.

--Et quand se marie-t-il?

--Aussitt l'arrive de M. et de Mme de Saint-Mran.

--Amenez-le-moi donc quand il sera  Paris. Quoique vous prtendiez que
je ne l'aime pas, je vous dclare que je serai heureux de le voir.

--Bien, vos ordres seront excuts, seigneur.

--Au revoir!

-- samedi, en tout cas, bien sr, n'est-ce pas?

--Comment donc! c'est parole donne.

Le comte suivit des yeux Albert en le saluant de la main. Puis, quand
il fut remont dans son phaton, il se retourna, et trouvant Bertuccio
derrire lui:

Eh bien? demanda-t-il.

--Elle est alle au Palais, rpondit l'intendant.

--Elle y est reste longtemps?

--Une heure et demie.

--Et elle est rentre chez elle?

--Directement.

--Eh bien, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, si j'ai maintenant
un conseil  vous donner, c'est d'aller voir en Normandie si vous ne
trouverez pas cette petite terre dont je vous ai parle.

Bertuccio salua, et, comme ses dsirs taient en parfaite harmonie avec
l'ordre qu'il avait reu, il partit le soir mme.




LXIX

Les informations.


M. de Villefort tint parole  Mme Danglars, et surtout  lui-mme, en
cherchant  savoir de quelle faon M. le comte de Monte-Cristo avait pu
apprendre l'histoire de la maison d'Auteuil.

Il crivit le mme jour  un certain M. de Boville, qui, aprs avoir t
autrefois inspecteur des prisons, avait t attach, dans un grade
suprieur,  la police de sret, pour avoir les renseignements qu'il
dsirait, et celui-ci demanda deux jours pour savoir au juste prs de
qui l'on pourrait se renseigner.

Les deux jours expirs, M. de Villefort reut la note suivante:

La personne que l'on appelle M. le comte de Monte-Cristo est connue
particulirement de Lord Wilmore, riche tranger, que l'on voit
quelquefois  Paris et qui s'y trouve en ce moment; il est connu
galement de l'abb Busoni, prtre sicilien d'une grande rputation en
Orient, o il a fait beaucoup de bonnes oeuvres.

M. de Villefort rpondit par un ordre de prendre sur ces deux trangers
les informations les plus promptes et les plus prcises; le lendemain
soir, ses ordres taient excuts, et voici les renseignements qu'il
recevait:

L'abb, qui n'tait que pour un mois  Paris, habitait, derrire
Saint-Sulpice, une petite maison compose d'un seul tage au-dessus d'un
rez-de-chausse; quatre pices, deux pices en haut et deux pices en
bas, formaient tout le logement, dont il tait l'unique locataire.

Les deux pices d'en bas se composaient d'une salle  manger avec table,
deux chaises et buffet en noyer, et d'un salon bois peint en blanc,
sans ornements, sans tapis et sans pendule. On voyait que, pour
lui-mme, l'abb se bornait aux objets de stricte ncessit.

Il est vrai que l'abb habitait de prfrence le salon du premier. Ce
salon, tout meubl de livres de thologie et de parchemins, au milieu
desquels on le voyait s'ensevelir, disait son valet de chambre, pendant
des mois entiers, tait en ralit moins un salon qu'une bibliothque.

Ce valet regardait les visiteurs au travers d'une sorte de guichet, et
lorsque leur figure lui tait inconnue ou ne lui plaisait pas, il
rpondait que M. l'abb n'tait point  Paris, ce dont beaucoup se
contentaient, sachant que l'abb voyageait souvent et restait
quelquefois fort longtemps en voyage.

Au reste, qu'il ft au logis ou qu'il n'y ft pas, qu'il se trouvt 
Paris ou au Caire, l'abb donnait toujours, et le guichet servait de
tour aux aumnes que le valet distribuait incessamment au nom de son
matre.

L'autre chambre, situe prs de la bibliothque, tait une chambre 
coucher. Un lit sans rideaux, quatre fauteuils et un canap de velours
d'Utrecht jaune formaient, avec un prie-Dieu, tout son ameublement.

Quant  Lord Wilmore, il demeurait rue Fontaine-Saint-Georges. C'tait
un de ces Anglais touristes qui mangent toute leur fortune en voyages.
Il louait en garni l'appartement qu'il habitait dans lequel il venait
passer seulement deux ou trois heures par jour, et o il ne couchait que
rarement. Une de ses manies tait de ne vouloir pas absolument parler la
langue franaise, qu'il crivait cependant, assurait-on, avec une assez
grande puret.

Le lendemain du jour o ces prcieux renseignements taient parvenus 
M. le procureur du roi, un homme, qui descendait de voiture au coin de
la rue Frou, vint frapper  une porte peinte en vert olive et demanda
l'abb Busoni.

M. l'abb est sorti ds le matin, rpondit le valet.

--Je pourrais ne pas me contenter de cette rponse, dit le visiteur, car
je viens de la part d'une personne pour laquelle on est toujours chez
soi. Mais veuillez remettre  l'abb Busoni....

--Je vous ai dj dit qu'il n'y tait pas, rpta le valet.

--Alors quand il sera rentr, remettez-lui cette carte et ce papier
cachet. Ce soir,  huit heures M. l'abb sera-t-il chez lui?

--Oh! sans faute, monsieur,  moins que M. l'abb ne travaille, et alors
c'est comme s'il tait sorti.

--Je reviendrai donc ce soir  l'heure convenue, reprit le visiteur.

Et il se retira.

En effet,  l'heure indique, le mme homme revint dans la mme voiture,
qui cette fois, au lieu de s'arrter au coin de la rue Frou, s'arrta
devant la porte verte. Il frappa, on lui ouvrit, et il entra.

Aux signes de respect dont le valet fut prodigue envers lui, il comprit
que sa lettre avait fait l'effet dsir.

M. l'abb est chez lui? demanda-t-il.

--Oui, il travaille dans sa bibliothque; mais il attend monsieur,
rpondit le serviteur.

L'tranger monta un escalier assez rude, et, devant une table dont la
superficie tait inonde de la lumire que concentrait un vaste
abat-jour, tandis que le reste de l'appartement tait dans l'ombre, il
aperut l'abb, en habit ecclsiastique, la tte couverte de ces
coqueluchons sous lesquels s'ensevelissait le crne des savants en _us_
du Moyen ge.

C'est  monsieur Busoni que j'ai l'honneur de parler? demanda le
visiteur.

--Oui, monsieur, rpondit l'abb, et vous tes la personne que M. de
Boville, ancien intendant des prisons, m'envoie de la part de M. le
prfet de Police?

--Justement, monsieur.

--Un des agents prposs  la sret de Paris?

--Oui, monsieur, rpondit l'tranger avec une espce d'hsitation, et
surtout un peu de rougeur.

L'abb rajusta les grandes lunettes qui lui couvraient non seulement les
yeux, mais encore les tempes, et, se rasseyant, fit signe au visiteur de
s'asseoir  son tour.

Je vous coute, monsieur, dit l'abb avec un accent italien des plus
prononcs.

--La mission dont je me suis charg, monsieur, reprit le visiteur en
pesant chacune de ses paroles comme si elles avaient peine  sortir, est
une mission de confiance pour celui qui la remplit et pour celui prs
duquel on la remplit.

L'abb s'inclina.

Oui, reprit l'tranger, votre probit, monsieur l'abb, est si connue
de M. le prfet de Police, qu'il veut savoir de vous, comme magistrat,
une chose qui intresse cette sret publique au nom de laquelle je vous
suis dput. Nous esprons donc, monsieur l'abb, qu'il n'y aura ni
liens d'amiti ni considration humaine qui puissent vous engager 
dguiser la vrit  la justice.

--Pourvu, monsieur, que les choses qu'il vous importe de savoir ne
touchent en rien aux scrupules de ma conscience. Je suis prtre,
monsieur, et les secrets de la confession, par exemple, doivent rester
entre moi et la justice de Dieu, et non entre moi et la justice humaine.

--Oh! soyez tranquille, monsieur l'abb, dit l'tranger, dans tous les
cas nous mettrons votre conscience  couvert.

 ces mots l'abb, en pesant de son ct sur l'abat-jour, leva ce mme
abat-jour du ct oppos, de sorte que, tout en clairant en plein le
visage de l'tranger, le sien restait toujours dans l'ombre.

Pardon, monsieur l'abb, dit l'envoy de M. le prfet de Police, mais
cette lumire me fatigue horriblement la vue.

L'abb baissa le carton vert.

Maintenant, monsieur, je vous coute, parlez.

--J'arrive au fait. Vous connaissez M. le comte de Monte-Cristo?

--Vous voulez parler de M. Zaccone, je prsume?

--Zaccone!... Ne s'appelle-t-il donc pas Monte-Cristo!

--Monte-Cristo est un nom de terre, ou plutt un nom de rocher, et non
pas un nom de famille.

--Eh bien, soit; ne discutons pas sur les mots, et puisque M. de
Monte-Cristo et M. Zaccone c'est le mme homme....

--Absolument le mme.

--Parlons de M. Zaccone.

--Soit.

--Je vous demandais si vous le connaissiez?

--Beaucoup.

--Qu'est-il?

--C'est le fils d'un riche armateur de Malte.

--Oui, je le sais bien, c'est ce qu'on dit; mais, comme vous le
comprenez, la police ne peut pas se contenter d'un _on-dit_.

--Cependant, reprit l'abb avec un sourire tout affable, quand cet
_on-dit_ est la vrit, il faut bien que tout le monde s'en contente, et
que la police fasse comme tout le monde.

--Mais vous tes sr de ce que vous dites?

--Comment! si j'en suis sr!

--Remarquez, monsieur, que je ne suspecte en aucune faon votre bonne
foi. Je vous dis: tes-vous sr?

--coutez, j'ai connu M. Zaccone le pre.

--Ah! ah!

--Oui, et tout enfant j'ai jou dix fois avec son fils dans leurs
chantiers de construction.

--Mais cependant ce titre de comte?

--Vous savez, cela s'achte.

--En Italie?

--Partout.

--Mais ces richesses qui sont immenses  ce qu'on dit toujours....

--Oh! quant  cela, rpondit l'abb, immenses c'est le mot.

--Combien croyez-vous qu'il possde, vous qui le connaissez?

--Oh! il a bien cent cinquante  deux cent mille livres de rente.

--Ah! voil qui est raisonnable, dit le visiteur, mais on parle de
trois, de quatre millions!

--Deux cent mille livres de rente, monsieur, font juste quatre millions
de capital.

--Mais on parlait de trois  quatre millions de rente!

--Oh! cela n'est pas croyable.

--Et vous connaissez son le de Monte-Cristo?

--Certainement; tout homme qui est venu de Palerme, de Naples ou de Rome
en France, par mer, la connat, puisqu'il est pass  ct d'elle et l'a
vue en passant.

--C'est un sjour enchanteur,  ce que l'on assure.

--C'est un rocher.

--Et pourquoi donc le comte a-t-il achet un rocher?

--Justement pour tre comte. En Italie, pour tre comte, on a encore
besoin d'un comt.

--Vous avez sans doute entendu parler des aventures de jeunesse de M.
Zaccone.

--Le pre?

--Non, le fils.

--Ah! voici o commencent mes incertitudes, car voici o j'ai perdu mon
jeune camarade de vue.

--Il a fait la guerre?

--Je crois qu'il a servi.

--Dans quelle arme?

--Dans la marine.

--Voyons, vous n'tes pas son confesseur?

--Non, monsieur; je le crois luthrien.

--Comment, luthrien?

--Je dis que je crois; je n'affirme pas. D'ailleurs, je croyais la
libert des cultes tablie en France.

--Sans doute, aussi n'est-ce point de ses croyances que nous nous
occupons en ce moment, c'est de ses actions; au nom de M. le prfet de
Police, je vous somme de dire ce que vous savez.

--Il passe pour un homme fort charitable. Notre saint-pre le pape l'a
fait chevalier du Christ, faveur qu'il n'accorde gure qu'aux princes,
pour les services minents qu'il a rendus aux chrtiens d'Orient; il a
cinq ou six grands cordons conquis par des services rendus ainsi aux
princes ou aux tats.

--Et il les porte?

--Non, mais il en est fier, il dit qu'il aime mieux les rcompenses
accordes aux bienfaiteurs de l'humanit que celles accordes aux
destructeurs des hommes.

--C'est donc un quaker que cet homme-l?

--Justement, c'est un quaker, moins le grand chapeau et l'habit marron,
bien entendu.

--Lui connat-on des amis?

--Oui, car il a pour amis tous ceux qui le connaissent.

--Mais enfin, il a bien quelque ennemi?

--Un seul.

--Comment le nommez-vous?

--Lord Wilmore.

--O est-il?

-- Paris dans ce moment mme.

--Et il peut me donner des renseignements?

--Prcieux. Il tait dans l'Inde en mme temps que Zaccone.

--Savez-vous o il demeure?

--Quelque part dans la Chausse-d'Antin; mais j'ignore la rue et le
numro.

--Vous tes mal avec cet Anglais?

--J'aime Zaccone et lui le dteste; nous sommes en froid  cause de
cela.

--Monsieur l'abb, pensez-vous que le comte de Monte-Cristo soit jamais
venu en France avant le voyage qu'il vient de faire  Paris?

--Ah! pour cela, je puis vous rpondre pertinemment. Non, monsieur, il
n'y est jamais venu, puisqu'il s'est adress  moi, il y a six mois,
pour avoir les renseignements qu'il dsirait. De mon ct, comme
j'ignorais  quelle poque je serais moi-mme de retour  Paris, je lui
ai adress M. Cavalcanti.

--Andrea?

--Non; Bartolomeo, le pre.

--Trs bien, monsieur; je n'ai plus  vous demander qu'une chose, et je
vous somme, au nom de l'honneur, de l'humanit et de la religion, de me
rpondre sans dtour.

--Dites, monsieur.

--Savez-vous dans quel but M. le comte de Monte-Cristo a achet une
maison  Auteuil?

--Certainement, car il me l'a dit.

--Dans quel but, monsieur?

--Dans celui d'en faire un hospice d'alins dans le style de celui
fond par le baron de Pisani,  Palerme. Connaissez-vous cet hospice?

--De rputation, oui, monsieur.

--C'est une institution magnifique.

Et l-dessus, l'abb salua l'tranger en homme qui dsire faire
comprendre qu'il ne serait pas fch de se remettre au travail
interrompu. Le visiteur, soit qu'il comprt le dsir de l'abb, soit
qu'il ft au bout de ses questions, se leva  son tour.

L'abb le reconduisit jusqu' la porte.

Vous faites de riches aumnes, dit le visiteur, et quoiqu'on vous dise
riche, j'oserai vous offrir, quelque chose pour vos pauvres; de votre
ct, daignerez-vous accepter mon offrande?

--Merci, monsieur, il n'y a qu'une seule chose dont je sois jaloux au
monde, c'est que le bien que je fais vienne de moi.

--Mais cependant....

--C'est une rsolution invariable. Mais cherchez, monsieur, et vous
trouverez: hlas! sur le chemin de chaque homme riche, il y a bien des
misres  coudoyer!

L'abb salua une dernire fois en ouvrant la porte; l'tranger salua 
son tour et sortit.

La voiture le conduisit droit chez M. de Villefort.

Une heure aprs, la voiture sortit de nouveau, et cette fois se dirigea
vers la rue Fontaine-Saint-Georges. Au n5, elle s'arrta. C'tait l
que demeurait Lord Wilmore.

L'tranger avait crit  Lord Wilmore pour lui demander un rendez-vous
que celui-ci avait fix  dix heures. Aussi, comme l'envoy de M. le
prfet de Police arriva  dix heures moins dix minutes, lui fut-il
rpondu que Lord Wilmore, qui tait l'exactitude et la ponctualit en
personne, n'tait pas encore rentr, mais qu'il rentrerait pour sr 
dix heures sonnantes.

Le visiteur attendit dans le salon. Ce salon n'avait rien de remarquable
et tait comme tous les salons d'htel garni.

Une chemine avec deux vases de Svres modernes, une pendule avec un
Amour tendant son arc, une glace en deux morceaux; de chaque ct de
cette glace une gravure reprsentant, l'une Homre portant son guide,
l'autre Blisaire demandant l'aumne, un papier gris sur gris, un meuble
en drap rouge imprim de noir: tel tait le salon de Lord Wilmore.

Il tait clair par des globes de verre dpoli qui ne rpandaient
qu'une faible lumire, laquelle semblait mnage exprs pour les yeux
fatigus de l'envoy de M. le prfet de Police.

Au bout de dix minutes d'attente, la pendule sonna dix heures; au
cinquime coup, la porte s'ouvrit, et Lord Wilmore parut.

Lord Wilmore tait un homme plutt grand que petit, avec des favoris
rares et roux, le teint blanc et les cheveux blonds grisonnants. Il
tait vtu avec toute l'excentricit anglaise, c'est--dire qu'il
portait un habit bleu  boutons d'or et haut collet piqu, comme on les
portait en 1811: un gilet de casimir blanc et un pantalon de nankin de
trois pouces trop court, mais que des sous-pieds de mme toffe
empchaient de remonter jusqu'aux genoux.

Son premier mot en entrant fut:

Vous savez, monsieur, que je ne parle pas franais.

--Je sais, du moins, que vous n'aimez pas  parler notre langue,
rpondit l'envoy de M. le prfet de Police.

--Mais vous pouvez la parler, vous, reprit Lord Wilmore, car, si je ne
la parle pas, je la comprends.

--Et moi, reprit le visiteur en changeant d'idiome, je parle assez
facilement l'anglais pour soutenir la conversation dans cette langue. Ne
vous gnez donc pas, monsieur.

--Hao! fit Lord Wilmore avec cette intonation qui n'appartient qu'aux
naturels les plus purs de la Grande-Bretagne.

L'envoy du prfet de Police prsenta  Lord Wilmore sa lettre
d'introduction. Celui-ci la lut avec un flegme tout anglican; puis,
lorsqu'il eut termin sa lecture:

Je comprends, dit-il en anglais; je comprends trs bien.

Alors commencrent les interrogations.

Elles furent  peu prs les mmes que celles qui avaient t adresses 
l'abb Busoni. Mais comme Lord Wilmore, en sa qualit d'ennemi du comte
de Monte-Cristo, n'y mettait pas la mme retenue que l'abb, elles
furent beaucoup plus tendues; il raconta la jeunesse de Monte-Cristo,
qui, selon lui, tait,  l'ge de dix ans, entr au service d'un de ces
petits souverains de l'Inde qui font la guerre aux Anglais; c'est l
qu'il l'avait, lui Wilmore, rencontr pour la premire fois, et qu'ils
avaient combattu l'un contre l'autre. Dans cette guerre, Zaccone avait
t fait prisonnier, avait t envoy en Angleterre, mis sur les
pontons, d'o il s'tait enfui  la nage. Alors avaient commenc ses
voyages, ses duels, ses passions; alors tait arrive l'insurrection de
Grce, il avait servi dans les rangs des Grecs. Tandis qu'il tait 
leur service, il avait dcouvert une mine d'argent dans les montagnes de
la Thessalie, mais il s'tait bien gard de parler de cette dcouverte 
personne. Aprs Navarin, et lorsque le gouvernement grec fut consolid,
il demanda au roi Othon un privilge d'exploitation pour cette mine, ce
privilge lui fut accord. De l cette fortune immense qui pouvait,
selon Lord Wilmore monter  un ou deux millions de revenu, fortune qui
nanmoins, pouvait tarir tout  coup, si la mine elle-mme tarissait.

Mais, demanda le visiteur, savez-vous pourquoi il est venu en France?

--Il veut spculer sur les chemins de fer, dit Lord Wilmore; et puis,
comme il est chimiste habile et physicien non moins distingu, il a
dcouvert un nouveau tlgraphe dont il poursuit l'application.

--Combien dpense-t-il  peu prs par an? demanda l'envoy de M. le
prfet de Police.

--Oh! cinq ou six cent mille francs, tout au plus, dit Lord Wilmore; il
est avare.

Il tait vident que la haine faisait parler l'Anglais, et que, ne
sachant quelle chose reprocher au comte, il lui reprochait son avarice.

Savez-vous quelque chose de sa maison d'Auteuil?

--Oui, certainement.

--Eh bien, qu'en savez-vous?

--Vous demandez dans quel but il l'a achete?

--Oui.

--Eh bien, le comte est un spculateur qui se ruinera certainement en
essais et en utopies: il prtend qu'il y a  Auteuil, dans les environs
de la maison qu'il vient d'acqurir, un courant d'eau minrale qui peut
rivaliser avec les eaux de Bagnres, de Luchon et de Cauterets. Il veut
faire de son acquisition un _badhaus_ comme disent les Allemands. Il a
dj deux ou trois fois retourn tout son jardin pour retrouver le
fameux cours d'eau; et comme il n'a pas pu le dcouvrir, vous allez le
voir, d'ici  peu de temps, acheter les maisons qui environnent la
sienne. Or, comme je lui en veux, j'espre que dans son chemin de fer,
dans son tlgraphe lectrique ou dans son exploitation de bains, il va
se ruiner; je le suis pour jouir de sa dconfiture, qui ne peut manquer
d'arriver un jour ou l'autre.

--Et pourquoi lui en voulez-vous? demanda le visiteur.

--Je lui en veux, rpondit Lord Wilmore, parce qu'en passant en
Angleterre il a sduit la femme d'un de mes amis.

--Mais si vous lui en voulez, pourquoi ne cherchez-vous pas  vous
venger de lui?

--Je me suis dj battu trois fois avec le comte, dit l'Anglais: la
premire fois au pistolet; la seconde  l'pe; la troisime 
l'espadon.

--Et le rsultat de ces duels a t?

--La premire fois, il m'a cass le bras; la seconde fois, il m'a
travers le poumon; et la troisime, il m'a fait cette blessure.

L'Anglais rabattit un col de chemise qui lui montait jusqu'aux oreilles,
et montra une cicatrice dont la rougeur indiquait la date peu ancienne.

De sorte que je lui en veux beaucoup, rpta l'Anglais, et qu'il ne
mourra, bien sr, que de ma main.

--Mais, dit l'envoy de la prfecture, vous ne prenez pas le chemin de
le tuer, ce me semble.

--Hao! fit l'Anglais, tous les jours je vais au tir, et tous les deux
jours Grisier vient chez moi.

C'tait ce que voulait savoir le visiteur, ou plutt c'tait tout ce que
paraissait savoir l'Anglais. L'agent se leva donc, et aprs avoir salu
Lord Wilmore, qui lui rpondit avec la raideur et la politesse
anglaises, il se retira.

De son ct, Lord Wilmore, aprs avoir entendu se refermer sur lui la
porte de la rue, rentra dans sa chambre  coucher, o, en un tour de
main, il perdit ses cheveux blonds, ses favoris roux, sa fausse mchoire
et sa cicatrice pour retrouver les cheveux noirs, le teint mat et les
dents de perles du comte de Monte-Cristo.

Il est vrai que, de son ct, ce fut M. de Villefort, et non l'envoy de
M. le prfet de Police, qui rentra chez M. de Villefort.

Le procureur du roi tait un peu tranquillis par cette double visite,
qui, au reste, ne lui avait rien appris de rassurant, mais qui ne lui
avait rien appris non plus d'inquitant. Il en rsulta que, pour la
premire fois depuis le dner d'Auteuil, il dormit la nuit suivante avec
quelque tranquillit.




LXX

Le bal.


On en tait arriv aux plus chaudes journes de juillet, lorsque vint se
prsenter  son tour, dans l'ordre des temps, ce samedi o devait avoir
lieu le bal de M. de Morcerf.

Il tait dix heures du soir: les grands arbres du jardin de l'htel du
comte se dtachaient en vigueur sur un ciel o glissaient, dcouvrant,
une tenture d'azur parseme d'toiles d'or, les dernires vapeurs d'un
orage qui avait grond menaant toute la journe.

Dans les salles du rez-de-chausse, on entendait bruire la musique et
tourbillonner la valse et le galop tandis que des bandes clatantes de
lumire passaient tranchantes  travers les ouvertures des persiennes.

Le jardin tait livr en ce moment  une dizaine de serviteurs,  qui la
matresse de maison, rassure par le temps qui se rassrnait de plus en
plus, venait de donner l'ordre de dresser le souper.

Jusque-l on avait hsit si l'on souperait dans la salle  manger ou
sous une longue tente de coutil dresse sur la pelouse. Ce beau ciel
bleu, tout parsem d'toiles, venait de dcider le procs en faveur de
la tente et de la pelouse.

On illuminait les alles du jardin avec les lanternes de couleur, comme
c'est l'habitude en Italie, et l'on surchargeait de bougies et de
fleurs la table du souper, comme c'est l'usage dans tous les pays o
l'on comprend un peu ce luxe de la table, le plus rare de tous les
luxes, quand on veut le rencontrer complet.

Au moment o la comtesse de Morcerf rentrait dans ses salons, aprs
avoir donn ses derniers ordres, les salons commenaient  se remplir
d'invits qu'attirait la charmante hospitalit de la comtesse, bien plus
que la position distingue du comte; car on tait sr d'avance que cette
fte offrirait, grce au bon got de Mercds, quelques dtails dignes
d'tre raconts ou copis au besoin.

Mme Danglars,  qui les vnements que nous avons raconts avaient
inspir une profonde inquitude, hsitait  aller chez Mme de Morcerf,
lorsque dans la matine sa voiture avait crois celle de Villefort.
Villefort lui avait fait un signe, les deux voitures s'taient
rapproches, et  travers les portires:

Vous allez chez Mme de Morcerf, n'est-ce pas? avait demand le
procureur du roi.

--Non, avait rpondu Mme Danglars, je suis trop souffrante.

--Vous avez tort, reprit Villefort avec un regard significatif; il
serait important que l'on vous y vt.

--Ah! croyez-vous? demanda la baronne.

--Je le crois.

--En ce cas, j'irai.

Et les deux voitures avaient repris leur course divergente. Mme
Danglars tait donc venue, non seulement belle de sa propre beaut, mais
encore blouissante de luxe; elle entrait par une porte au moment o
Mercds entrait par l'autre.

La comtesse dtacha Albert au-devant de Mme Danglars; Albert s'avana,
fit  la baronne, sur sa toilette, les compliments mrits, et lui prit
le bras pour la conduire  la place qu'il lui plairait de choisir.

Albert regarda autour de lui.

Vous cherchez ma fille? dit en souriant la baronne.

--Je l'avoue, dit Albert; auriez-vous eu la cruaut de ne pas nous
l'amener?

--Rassurez-vous, elle a rencontr Mlle de Villefort et a pris son bras;
tenez, les voici qui nous suivent toutes les deux en robes blanches,
l'une avec un bouquet de camlias, l'autre avec un bouquet de myosotis;
mais dites-moi donc?...

--Que cherchez-vous  votre tour? demanda Albert en souriant.

--Est-ce que vous n'aurez pas ce soir le comte de Monte-Cristo?

--Dix-sept! rpondit Albert.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que cela va bien, reprit le vicomte en riant, et que vous
tes la dix-septime personne qui me fait la mme question; il va bien
le comte!... je lui en fais mon compliment....

--Et rpondez-vous  tout le monde comme  moi?

--Ah! c'est vrai, je ne vous ai pas rpondu; rassurez-vous, madame, nous
aurons l'homme  la mode, nous sommes des privilgis.

--tiez-vous hier  l'Opra?

--Non.

--Il y tait, lui.

--Ah! vraiment! Et l'_excentric man_ a-t-il fait quelque nouvelle
originalit?

--Peut-il se montrer sans cela? Elssler dansait dans le _Diable
boiteux_; la princesse grecque tait dans le ravissement. Aprs la
cachucha, il a pass une bague magnifique dans la queue du bouquet, et
l'a jet  la charmante danseuse, qui au troisime acte a reparu, pour
lui faire honneur, avec sa bague au doigt. Et sa princesse grecque,
l'aurez-vous?

--Non, il faut que vous vous en priviez; sa position dans la maison du
comte n'est pas assez fixe.

--Tenez, laissez-moi ici et allez saluer Mme de Villefort, dit la
baronne: je vois qu'elle meurt d'envie de vous parler.

Albert salua Mme Danglars et s'avana vers Mme de Villefort, qui ouvrit
la bouche  mesure qu'il approchait.

Je parie, dit Albert en l'interrompant, que je sais ce que vous allez
me dire?

--Ah! par exemple! dit Mme de Villefort.

--Si je devine juste, me l'avouerez-vous?

--Oui.

--D'honneur?

--D'honneur.

--Vous alliez me demander si le comte de Monte-Cristo tait arriv ou
allait venir?

--Pas du tout. Ce n'est pas de lui que je m'occupe en ce moment.
J'allais vous demander si vous aviez reu des nouvelles de M. Franz.

--Oui, hier.

--Que vous disait-il?

--Qu'il partait en mme temps que sa lettre.

--Bien! Maintenant, le comte?

--Le comte viendra, soyez tranquille.

--Vous savez qu'il a un autre nom que Monte-Cristo?

--Non, je ne savais pas.

--Monte-Cristo est un nom d'le, et il a un nom de famille.

--Je ne l'ai jamais entendu prononcer.

--Eh bien, je suis plus avance que vous; il s'appelle Zaccone.

--C'est possible.

--Il est Maltais.

--C'est possible encore.

--Fils d'un armateur.

--Oh! mais, en vrit, vous devriez raconter ces choses-l tout haut,
vous auriez le plus grand succs.

--Il a servi dans l'Inde, exploite une mine d'argent en Thessalie, et
vient  Paris pour faire un tablissement d'eaux minrales  Auteuil.

--Eh bien,  la bonne heure, dit Morcerf, voil des nouvelles! Me
permettez-vous de les rpter?

--Oui, mais petit  petit, une  une, sans dire qu'elles viennent de
moi.

--Pourquoi cela?

--Parce que c'est presque un secret surpris.

-- qui?

-- la police.

--Alors ces nouvelles se dbitaient....

--Hier soir, chez le prfet. Paris s'est mu, vous le comprenez bien, 
la vue de ce luxe inusit, et la police a pris des informations.

--Bien! il ne manquait plus que d'arrter le comte comme vagabond, sous
prtexte qu'il est trop riche.

--Ma foi, c'est ce qui aurait bien pu lui arriver si les renseignements
n'avaient pas t si favorables.

--Pauvre comte, et se doute-t-il du pril qu'il a couru?

--Je ne crois pas.

--Alors, c'est charit que de l'en avertir.  son arrive je n'y
manquerai pas.

En ce moment un beau jeune homme aux yeux vifs, aux cheveux noirs,  la
moustache luisante, vint saluer respectueusement Mme de Villefort.
Albert lui tendit la main.

Madame, dit Albert, j'ai l'honneur de vous prsenter M. Maximilien
Morrel, capitaine aux spahis, l'un de nos bons et surtout de nos braves
officiers.

--J'ai dj eu le plaisir de rencontrer monsieur  Auteuil, chez M. le
comte de Monte-Cristo, rpondit Mme de Villefort en se dtournant avec
une froideur marque.

Cette rponse, et surtout le ton dont elle tait faite, serrrent le
coeur du pauvre Morrel; mais une compensation lui tait mnage: en se
retournant, il vit  l'encoignure de la porte une belle et blanche
figure dont les yeux dilats et sans expression apparente s'attachaient
sur lui, tandis que le bouquet de myosotis montait lentement  ses
lvres.

Ce salut fut si bien compris que Morrel, avec la mme expression de
regard, approcha  son tour son mouchoir de sa bouche; et les deux
statues vivantes dont le coeur battait si rapidement sous le marbre
apparent de leur visage, spares l'une de l'autre par toute la largeur
de la salle, s'oublirent un instant, ou plutt un instant oublirent
tout le monde dans cette muette contemplation.

Elles eussent pu rester plus longtemps ainsi perdues l'une dans l'autre,
sans que personne remarqut leur oubli de toutes choses: le comte de
Monte-Cristo venait d'entrer.

Nous l'avons dj dit, le comte, soit prestige factice, soit prestige
naturel, attirait l'attention partout o il se prsentait; ce n'tait
pas son habit noir, irrprochable il est vrai dans sa coupe, mais simple
et sans dcorations; ce n'tait pas son gilet blanc sans aucune
broderie; ce n'tait pas son pantalon embotant un pied de la forme la
plus dlicate, qui attiraient l'attention: c'taient son teint mat, ses
cheveux noirs onds, c'tait son visage calme et pur, c'tait son oeil
profond et mlancolique, c'tait enfin sa bouche dessine avec une
finesse merveilleuse, et qui prenait si facilement l'expression d'un
haut ddain, qui faisaient que tous les yeux se fixaient sur lui.

Il pouvait y avoir des hommes plus beaux, mais il n'y en avait certes
pas de plus _significatifs_, qu'on nous passe cette expression: tout
dans le comte voulait dire quelque chose et avait sa valeur; car
l'habitude de la pense utile avait donn  ses traits,  l'expression
de son visage et au plus insignifiant de ses gestes une souplesse et une
fermet incomparables.

Et puis notre monde parisien est si trange, qu'il n'et peut-tre point
fait attention  tout cela, s'il n'y et eu sous tout cela une
mystrieuse histoire dore par une immense fortune.

Quoi qu'il en soit, il s'avana, sous le poids des regards et  travers
l'change des petits saluts jusqu' Mme de Morcerf, qui, debout devant
la chemine garnie de fleurs, l'avait vu apparatre dans une glace
place en face de la porte, et s'tait prpare pour le recevoir.

Elle se retourna donc vers lui avec un sourire compos au moment mme o
il s'inclinait devant elle.

Sans doute elle crut que le comte allait lui parler; sans doute, de son
ct, le comte crut qu'elle allait lui adresser la parole; mais des deux
cts ils restrent muets, tant une banalit leur semblait sans doute
indigne de tous deux; et, aprs un change de saluts, Monte-Cristo se
dirigea vers Albert, qui venait  lui la main ouverte.

Vous avez vu ma mre? demanda Albert.

--Je viens d'avoir l'honneur de la saluer, dit le comte, mais je n'ai
point aperu votre pre.

--Tenez! il cause politique, l-bas, dans ce petit groupe de grandes
clbrits.

--En vrit, dit Monte-Cristo, ces messieurs que je vois l-bas sont des
clbrits? je ne m'en serais pas dout! Et de quel genre? Il y a des
clbrits de toute espce, comme vous savez.

--Il y a d'abord un savant, ce grand monsieur sec; il a dcouvert dans
la campagne de Rome une espce de lzard qui a une vertbre de plus que
les autres, et il est revenu faire part  l'Institut de cette
dcouverte. La chose a t longtemps conteste: mais force est reste au
grand monsieur sec. La vertbre avait fait beaucoup de bruit dans le
monde savant; le grand monsieur sec n'tait que chevalier de la Lgion
d'honneur, on l'a nomm officier.

-- la bonne heure! dit Monte-Cristo, voil une croix qui me parat
sagement donne; alors, s'il trouve une seconde vertbre, on le fera
commandeur?

--C'est probable, dit Morcerf.

--Et cet autre qui a eu la singulire ide de s'affubler d'un habit bleu
brod de vert, quel peut-il tre?

--Ce n'est pas lui qui a eu l'ide de s'affubler de cet habit: c'est la
Rpublique, laquelle, comme vous le savez, tait un peu artiste, et qui,
voulant donner un uniforme aux acadmiciens, a pri David de leur
dessiner un habit.

--Ah! vraiment, dit Monte-Cristo; ainsi ce monsieur est acadmicien?

--Depuis huit jours il fait partie de la docte assemble.

--Et quel est son mrite, sa spcialit?

--Sa spcialit? Je crois qu'il enfonce des pingles dans la tte des
lapins, qu'il fait manger de la garance aux poules et qu'il repousse
avec des baleines la moelle pinire des chiens.

--Et il est de l'Acadmie des sciences pour cela?

--Non pas, de l'Acadmie franaise.

--Mais qu'a donc  faire l'Acadmie franaise l-dedans?

--Je vais vous dire, il parat....

--Que ses expriences ont fait faire un grand pas  la science, sans
doute?

--Non, mais qu'il crit en fort bon style.

--Cela doit, dit Monte-Cristo, flatter normment l'amour-propre des
lapins  qui il enfonce des pingles dans la tte, des poules dont il
teint les os en rouge, et des chiens dont il repousse la moelle
pinire.

Albert se mit  rire.

Et cet autre? demanda le comte.

--Cet autre?

--Oui, le troisime.

--Ah! l'habit bleu barbeau?

--Oui.

--C'est un collgue du comte, qui vient de s'opposer le plus chaudement
 ce que la Chambre des pairs ait un uniforme; il a eu un grand succs
de tribune  ce propos-l; il tait mal avec les gazettes librales,
mais sa noble opposition aux dsirs de la cour vient de le raccommoder
avec elles; on parle de le nommer ambassadeur.

--Et quels sont ses titres  la pairie?

--Il a fait deux ou trois opras-comiques, pris quatre ou cinq actions
au _Sicle_, et vot cinq ou six ans pour le ministre.

--Bravo! vicomte, dit Monte-Cristo en riant, vous tes un charmant
cicrone; maintenant vous me rendrez un service, n'est-ce pas?

--Lequel?

--Vous ne me prsenterez pas  ces messieurs, et s'ils demandent 
m'tre prsents, vous me prviendrez.

En ce moment le comte sentit qu'on lui posait la main sur le bras; il se
retourna, c'tait Danglars.

Ah! c'est vous, baron! dit-il.

--Pourquoi m'appelez-vous baron? dit Danglars; vous savez bien que je ne
tiens pas  mon titre. Ce n'est pas comme vous, vicomte; vous y tenez,
n'est-ce pas, vous?.

--Certainement, rpondit Albert, attendu que si je n'tais pas vicomte,
je ne serais plus rien, tandis que vous, vous pouvez sacrifier votre
titre de baron, vous resterez encore millionnaire.

--Ce qui me parat le plus beau titre sous la royaut de Juillet, reprit
Danglars.

--Malheureusement, dit Monte-Cristo, on n'est pas millionnaire  vie
comme on est baron, pair de France ou acadmicien; tmoins les
millionnaires Frank et Poulmann, de Francfort, qui viennent de faire
banqueroute.

--Vraiment? dit Danglars en plissant.

--Ma foi, j'en ai reu la nouvelle ce soir par un courrier; j'avais
quelque chose comme un million chez eux; mais, averti  temps, j'en ai
exig le remboursement voici un mois  peu prs.

--Ah! mon Dieu! reprit Danglars; ils ont tir sur moi pour deux cent
mille francs.

--Eh bien, vous voil prvenu; leur signature vaut cinq pour cent.

--Oui, mais je suis prvenu trop tard, dit Danglars, j'ai fait honneur 
leur signature.

--Bon! dit Monte-Cristo, voil deux cent mille francs qui sont alls
rejoindre....

--Chut! dit Danglars; ne parlez donc pas de ces choses-l....

Puis, s'approchant de Monte-Cristo: surtout devant M. Cavalcanti fils,
ajouta le banquier, qui, en prononant ces mots, se tourna en souriant
du ct du jeune homme.

Morcerf avait quitt le comte pour aller parler  sa mre. Danglars le
quitta pour saluer Cavalcanti fils. Monte-Cristo se trouva un instant
seul.

Cependant la chaleur commenait  devenir excessive.

Les valets circulaient dans les salons avec des plateaux chargs de
fruits et de glaces.

Monte-Cristo essuya avec son mouchoir son visage mouill de sueur; mais
il se recula quand le plateau passa devant lui, et ne prit rien pour se
rafrachir.

Mme de Morcerf ne perdait pas du regard Monte-Cristo. Elle vit passer le
plateau sans qu'il y toucht; elle saisit mme le mouvement par lequel
il s'en loigna.

Albert, dit-elle, avez-vous remarqu une chose?

--Laquelle, ma mre?

--C'est que le comte n'a jamais voulu accepter de dner chez M. de
Morcerf.

--Oui, mais il a accept de djeuner chez moi, puisque c'est par ce
djeuner qu'il a fait son entre dans le monde.

--Chez vous n'est pas chez le comte, murmura Mercds, et, depuis qu'il
est ici, je l'examine.

--Eh bien?

--Eh bien, il n'a encore rien pris.

--Le comte est trs sobre.

Mercds sourit tristement.

Rapprochez-vous de lui, dit-elle, et, au premier plateau qui passera,
insistez.

--Pourquoi cela, ma mre?

--Faites-moi ce plaisir, Albert, dit Mercds.

Albert baisa la main de sa mre, et alla se placer prs du comte.

Un autre plateau passa charg comme les prcdents; elle vit Albert
insister prs du comte, prendre mme une glace et la lui prsenter, mais
il refusa obstinment.

Albert revint prs de sa mre; la comtesse tait trs ple.

Eh bien, dit-elle, vous voyez, il a refus.

--Oui; mais en quoi cela peut-il vous proccuper?

--Vous le savez, Albert, les femmes sont singulires. J'aurais vu avec
plaisir le comte prendre quelque chose chez moi, ne ft-ce qu'un grain
de grenade. Peut-tre au reste ne s'accommode-t-il pas des coutumes
franaises, peut-tre a-t-il des prfrences pour quelque chose.

--Mon Dieu, non! je l'ai vu en Italie prendre de tout; sans doute qu'il
est mal dispos ce soir.

--Puis, dit la comtesse, ayant toujours habit des climats brillants,
peut-tre est-il moins sensible qu'un autre  la chaleur?

--Je ne crois pas, car il se plaignait d'touffer, demandait pourquoi,
puisqu'on a dj ouvert les fentres, on n'a pas aussi ouvert les
jalousies.

--En effet, dit Mercds, c'est un moyen de m'assurer si cette
abstinence est un parti pris.

Et elle sortit du salon.

Un instant aprs, les persiennes s'ouvrirent, et l'on put,  travers
les jasmins et les clmatites qui garnissaient les fentres, voir tout
le jardin illumin avec les lanternes et le souper servi sous la tente.

Danseurs et danseuses, joueurs et causeurs poussrent un cri de joie:
tous ces poumons altrs aspiraient avec dlices l'air qui entrait 
flots.

Au mme moment, Mercds reparut, plus ple qu'elle n'tait sortie, mais
avec cette fermet de visage qui tait remarquable chez elle dans
certaines circonstances. Elle alla droit au groupe dont son mari formait
le centre:

N'enchanez pas ces messieurs ici, monsieur le comte, dit-elle, ils
aimeront autant, s'ils ne jouent pas, respirer au jardin qu'touffer
ici.

--Ah! madame, dit un vieux gnral fort galant, qui avait chant:
_Partons pour la Syrie_! en 1809, nous n'irons pas seuls au jardin.

--Soit, dit Mercds, je vais donc donner l'exemple.

Et se retournant vers Monte-Cristo:

Monsieur le comte, dit-elle, faites-moi l'honneur de m'offrir votre
bras.

Le comte chancela presque  ces simples paroles; puis il regarda un
moment Mercds. Ce moment eut la rapidit de l'clair, et cependant il
parut  la comtesse qu'il durait un sicle, tant Monte-Cristo avait mis
de penses dans ce seul regard. Il offrit son bras  la comtesse; elle
s'y appuya, ou, pour mieux dire, elle l'effleura de sa petite main, et
tous deux descendirent un des escaliers du perron bord de rhododendrons
et de camlias. Derrire eux, et par l'autre escalier, s'lancrent dans
le jardin, avec de bruyantes exclamations de plaisir, une vingtaine de
promeneurs.




LXXI

Le pain et le sel.


Madame de Morcerf entra sous la vote de feuillage avec son compagnon:
cette vote tait une alle de tilleuls qui conduisait  une serre.

Il faisait trop chaud dans le salon, n'est-ce pas, monsieur le comte?
dit-elle.

--Oui madame; et votre ide de faire ouvrir les portes et les persiennes
est une excellente ide.

En achevant ces mots, le comte s'aperut que la main de Mercds
tremblait.

Mais vous, avec cette robe lgre et sans autres prservatifs autour du
cou que cette charpe de gaze, vous aurez peut-tre froid? dit-il.

--Savez-vous o je vous mne? dit la comtesse, sans rpondre  la
question de Monte-Cristo.

--Non, madame, rpondit celui-ci; amis, vous le voyez, je ne fais pas de
rsistance.

-- la serre, que vous voyez l, au bout de l'alle que nous suivons.

Le comte regarda Mercds comme pour l'interroger; mais elle continua
son chemin sans rien dire, et de son ct Monte-Cristo resta muet.

On arriva dans le btiment, tout garni de fruits magnifiques qui, ds le
commencement de juillet, atteignaient leur maturit sous cette
temprature toujours calcule pour remplacer la chaleur du soleil, si
souvent absente chez nous.

La comtesse quitta le bras de Monte-Cristo, et alla cueillir  un cep
une grappe de raisin muscat.

Tenez, monsieur le comte, dit-elle avec un sourire si triste que l'on
et pu voir poindre les larmes au bord de ses yeux, tenez, nos raisins
de France ne sont point comparables, je le sais,  vos raisins de Sicile
et de Chypre, mais vous serez indulgent pour notre pauvre soleil du
Nord.

Le comte s'inclina, et fit un pas en arrire.

Vous me refusez? dit Mercds d'une voix tremblante.

--Madame, rpondit Monte-Cristo, je vous prie bien humblement de
m'excuser, mais je ne mange jamais de muscat.

Mercds laissa tomber la grappe en soupirant. Une pche magnifique
pendait  un espalier voisin chauff, comme le cep de vigne, par cette
chaleur artificielle de la serre. Mercds s'approcha du fruit velout,
et le cueillit.

Prenez cette pche, alors, dit-elle.

Mais le comte fit le mme geste de refus.

Oh! encore! dit-elle avec un accent si douloureux qu'on sentait que cet
accent touffait un sanglot; en vrit, j'ai du malheur.

Un long silence suivit cette scne; la pche, comme la grappe de raisin,
avait roul sur le sable.

Monsieur le comte, reprit enfin Mercds en regardant Monte-Cristo d'un
oeil suppliant, il y a une touchante coutume arabe qui fait amis
ternellement ceux qui ont partag le pain et le sel sous le mme toit.

--Je la connais, madame, rpondit le comte; mais nous sommes en France
et non en Arabie, et en France, il n'y a pas plus d'amitis ternelles
que de partage du sel et du pain.

--Mais enfin, dit la comtesse palpitante et les yeux attachs sur les
yeux de Monte-Cristo, dont elle ressaisit presque convulsivement le bras
avec ses deux mains, nous sommes amis, n'est-ce pas?

Le sang afflua au coeur du comte, qui devint ple comme la mort, puis,
remontant du coeur  la gorge, il envahit ses joues et ses yeux nagrent
dans le vague pendant quelques secondes, comme ceux d'un homme frapp
d'blouissement.

Certainement que nous sommes amis, madame, rpliqua-t-il; d'ailleurs,
pourquoi ne le serions-nous pas?

Ce ton tait si loin de celui que dsirait Mme de Morcerf, qu'elle se
retourna pour laisser chapper un soupir qui ressemblait  un
gmissement.

Merci, dit-elle.

Et elle se remit  marcher. Ils firent ainsi le tour du jardin sans
prononcer une seule parole.

Monsieur, reprit tout  coup la comtesse aprs dix minutes de promenade
silencieuse, est-il vrai que vous ayez tant vu, tant voyag, tant
souffert?

--J'ai beaucoup souffert, oui, madame, rpondit Monte-Cristo.

--Mais vous tes heureux, maintenant?

--Sans doute, rpondit le comte, car personne ne m'entend me plaindre.

--Et votre bonheur prsent vous fait l'me plus douce?

--Mon bonheur prsent gale ma misre passe, dit le comte.

--N'tes-vous pas mari? demanda la comtesse.

--Moi, mari, rpondit Monte-Cristo en tressaillant, qui a pu vous dire
cela?

--On ne me l'a pas dit, mais plusieurs fois on vous a vu conduire 
l'Opra une jeune et belle personne.

--C'est une esclave que j'ai achete  Constantinople, madame, une fille
de prince dont j'ai fait ma fille, n'ayant pas d'autre affection au
monde.

--Vous vivez seul ainsi?

--Je vis seul.

--Vous n'avez pas de soeur... de fils... de pre?...

--Je n'ai personne.

--Comment pouvez-vous vivre ainsi, sans rien qui vous attache  la vie?

--Ce n'est pas ma faute, madame.  Malte, j'ai aim une jeune fille et
j'allais l'pouser, quand la guerre est venue et m'a enlev loin d'elle
comme un tourbillon. J'avais cru qu'elle m'aimait assez pour m'attendre,
pour demeurer fidle mme  mon tombeau. Quand je suis revenu, elle
tait marie. C'est l'histoire de tout homme qui a pass par l'ge de
vingt ans. J'avais peut-tre le coeur plus faible que les autres, et
j'ai souffert plus qu'ils n'eussent fait  ma place, voil tout.

La comtesse s'arrta un moment, comme si elle et eu besoin de cette
halte pour respirer.

Oui, dit-elle, et cet amour vous est rest au coeur.... On n'aime bien
qu'une fois.... Et avez-vous jamais revu cette femme?

--Jamais.

--Jamais!

--Je ne suis point retourn dans le pays o elle tait.

-- Malte?

--Oui,  Malte.

--Elle est  Malte, alors?

--Je le pense.

--Et lui avez-vous pardonn ce qu'elle vous a fait souffrir?

-- elle, oui.

--Mais  elle seulement; vous hassez toujours ceux qui vous ont spar
d'elle?

La comtesse se plaa en face de Monte-Cristo, elle tenait encore  la
main un fragment de la grappe parfume.

Prenez, dit-elle.

--Jamais je ne mange de muscat, madame rpondit Monte-Cristo, comme
s'il n'et t question de rien entre eux  ce sujet.

La comtesse lana la grappe dans le massif le plus proche avec un geste
de dsespoir.

Inflexible! murmura-t-elle.

Monte-Cristo demeura aussi impassible que si le reproche ne lui tait
pas adress. Albert accourait en ce moment.

Oh! ma mre, dit-il, un grand malheur!

--Quoi! qu'est-il arriv? demanda la comtesse en se redressant comme si,
aprs le rve, elle et t amene  la ralit: un malheur, avez-vous
dit? En effet, il doit arriver des malheurs.

--M. de Villefort est ici.

--Eh bien?

--Il vient chercher sa femme et sa fille.

--Et pourquoi cela?

--Parce que Mme la marquise de Saint-Mran est arrive  Paris,
apportant la nouvelle que M. de Saint-Mran est mort en quittant
Marseille, au premier relais. Mme de Villefort, qui tait fort gaie, ne
voulait ni comprendre, ni croire ce malheur; mais Mlle Valentine, aux
premiers mots, et quelques prcautions qu'ait prises son pre, a tout
devin: ce coup l'a terrasse comme la foudre, et elle est tombe
vanouie.

--Et qu'est M. de Saint-Mran  Mlle de Villefort? demanda le comte.

--Son grand-pre maternel. Il venait pour hter le mariage de Franz et
de sa petite-fille.

--Ah! vraiment!

--Voil Franz retard. Pourquoi M. de Saint-Mran n'est-il pas aussi
bien un aeul de Mlle Danglars?

--Albert! Albert! dit Mme de Morcerf du ton d'un doux reproche, que
dites-vous l? Ah! monsieur le comte, vous pour qui il a une si grande
considration, dites-lui qu'il a mal parl!

Elle fit quelques pas en avant.

Monte-Cristo la regarda si trangement et avec une expression  la fois
si rveuse et si empreinte d'une affectueuse admiration, qu'elle revint
sur ses pas.

Alors elle lui prit la main en mme temps qu'elle pressait celle de son
fils, et les joignant toutes deux:

Nous sommes amis, n'est-ce pas? dit-elle.

--Oh! votre ami, madame, je n'ai point cette prtention, dit le comte;
mais, en tout cas, je suis votre bien respectueux serviteur.

La comtesse partit avec un inexprimable serrement de coeur; et avant
qu'elle et fait dix pas, le comte lui vit mettre son mouchoir  ses
yeux.

Est-ce que vous n'tes pas d'accord, ma mre et vous? demanda Albert
avec tonnement.

--Au contraire, rpondit le comte, puisqu'elle vient de me dire devant
vous que nous sommes amis.

Et ils regagnrent le salon que venaient de quitter Valentine et M. et
Mme de Villefort. Il va sans dire que Morrel tait sorti derrire eux.




LXXII

Madame de Saint-Mran.


Une scne lugubre venait en effet de se passer dans la maison de M. de
Villefort.

Aprs le dpart des deux dames pour le bal, o toutes les instances de
Mme de Villefort n'avaient pu dterminer son mari  l'accompagner, le
procureur du roi s'tait, selon sa coutume, enferm dans son cabinet
avec une pile de dossiers qui eussent effray tout autre, mais qui, dans
les temps ordinaires de sa vie, suffisaient  peine  satisfaire son
robuste apptit de travailleur.

Mais, cette fois, les dossiers taient chose de forme. Villefort ne
s'enfermait point pour travailler, mais pour rflchir; et, sa porte
ferme, l'ordre donn qu'on ne le dranget que pour chose d'importance,
il s'assit dans son fauteuil et se mit  repasser encore une fois dans
sa mmoire tout ce qui, depuis sept  huit jours, faisait dborder la
coupe de ses sombres chagrins et de ses amers souvenirs.

Alors, au lieu d'attaquer les dossiers entasss devant lui, il ouvrit un
tiroir de son bureau, fit jouer un secret, et tira la liasse de ses
notes personnelles, manuscrits prcieux, parmi lesquels il avait class
et tiquet avec des chiffres connus de lui seul les noms de tous ceux
qui, dans sa carrire politique, dans ses affaires d'argent, dans ses
poursuites de barreau ou dans ses mystrieuses amours, taient devenus
ses ennemis.

Le nombre en tait si formidable aujourd'hui qu'il avait commenc 
trembler; et cependant, tous ces noms, si puissants et si formidables
qu'ils fussent, l'avaient fait bien des fois sourire, comme sourit le
voyageur qui, du fate culminant de la montagne, regarde  ses pieds les
pics aigus, les chemins impraticables et les artes des prcipices prs
desquels il a, pour arriver, si longtemps et si pniblement ramp.

Quand il eut bien repass tous ces noms dans sa mmoire, quand il les
eut bien relus, bien tudis, bien comments sur ses listes, il secoua
la tte.

Non, murmura-t-il, aucun de ces ennemis n'aurait attendu patiemment et
laborieusement jusqu'au jour o nous sommes, pour venir m'craser
maintenant avec ce secret. Quelquefois, comme dit Hamlet, le bruit des
choses les plus profondment enfonces sort de terre, et, comme les
feux du phosphore, court follement dans l'air, mais ce sont des flammes
qui clairent un moment pour garer. L'histoire aura t raconte par le
Corse  quelque prtre, qui l'aura raconte  son tour. M. de
Monte-Cristo l'aura sue, et pour s'claircir....

Mais  quoi bon s'claircir? reprenait Villefort aprs un instant de
rflexion. Quel intrt M. de Monte-Cristo, M. Zaccone, fils d'un
armateur de Malte, exploiteur d'une mine d'argent en Thessalie, venant
pour la premire fois en France, a-t-il de s'claircir d'un fait sombre,
mystrieux et inutile comme celui-l? Au milieu des renseignements
incohrents qui m'ont t donns par cet abb Busoni et par ce Lord
Wilmore, par cet ami et par cet ennemi, une seule chose ressort claire,
prcise, patente  mes yeux: c'est que dans aucun temps, dans aucun cas,
dans aucune circonstance, il ne peut y avoir eu le moindre contact entre
moi et lui.

Mais Villefort se disait ces paroles sans croire lui-mme  ce qu'il
disait. Le plus terrible pour lui n'tait pas encore la rvlation, car
il pouvait nier, ou mme rpondre; il s'inquitait peu de ce _Mane,
Thecel, Phars_, qui apparaissait tout  coup en lettres de sang sur la
muraille, mais ce qui l'inquitait, c'tait de connatre le corps auquel
appartenait la main qui les avait traces.

Au moment o il essayait de se rassurer lui-mme, et o, au lieu de cet
avenir politique que, dans ses rves d'ambition, il avait entrevu
quelquefois, il se composait, dans la crainte d'veiller cet ennemi
endormi depuis si longtemps, un avenir restreint aux joies du foyer, un
bruit de voiture retentit dans la cour; puis il entendit dans son
escalier la marche d'une personne ge, puis des sanglots et des hlas!
comme les domestiques en trouvent lorsqu'ils veulent devenir
intressants par la douleur de leurs matres.

Il se hta de tirer le verrou de son cabinet, et bientt, sans tre
annonce, une vieille dame entra, son chle sur le bras et son chapeau 
la main. Ses cheveux blanchis dcouvraient un front mat comme l'ivoire
jauni, et ses yeux,  l'angle desquels l'ge avait creus des rides
profondes, disparaissaient presque sous le gonflement des pleurs.

Oh! monsieur, dit-elle; ah! monsieur, quel malheur! moi aussi, j'en
mourrai! oh! oui, bien certainement j'en mourrai!

Et, tombant sur le fauteuil le plus proche de la porte, elle clata en
sanglots.

Les domestiques, debout sur le seuil, et n'osant aller plus loin,
regardaient le vieux serviteur de Noirtier, qui, ayant entendu ce bruit
de la chambre de son matre, tait accouru aussi et se tenait derrire
les autres. Villefort se leva et courut  sa belle-mre, car c'tait
elle-mme.

Eh! mon Dieu! madame, demanda-t-il, que s'est-il pass? qui vous
bouleverse ainsi? et M. de Saint-Mran ne vous accompagne-t-il pas?

--M. de Saint-Mran est mort, dit la vieille marquise, sans prambule,
sans expression, et avec une sorte de stupeur.

Villefort recula d'un pas et frappa ses mains l'une contre l'autre.

Mort!... balbutia-t-il; mort ainsi... subitement?

--Il y a huit jours, continua Mme de Saint-Mran, nous montmes ensemble
en voiture aprs dner. M. de Saint-Mran tait souffrant depuis quelques
jours: cependant l'ide de revoir notre chre Valentine le rendait
courageux, et malgr ses douleurs il avait voulu partir, lorsque,  six
lieues de Marseille, il fut pris, aprs avoir mang ses pastilles
habituelles, d'un sommeil si profond qu'il ne me semblait pas naturel;
cependant j'hsitais  le rveiller, quand il me sembla que son visage
rougissait et que les veines de ses tempes battaient plus violemment que
d'habitude. Mais cependant, comme la nuit tait venue et que je ne
voyais plus rien, je le laissai dormir; bientt il poussa un cri sourd
et dchirant comme celui d'un homme qui souffre en rve, et renversa
d'un brusque mouvement sa tte en arrire. J'appelai le valet de
chambre, je fis arrter le postillon, j'appelai M. de Saint-Mran, je
lui fis respirer mon flacon de sels, tout tait fini, il tait mort, et
ce fut cte  cte avec son cadavre que j'arrivai  Aix.

Villefort demeurait stupfait et la bouche bante.

Et vous appeltes un mdecin, sans doute?

-- l'instant mme; mais, comme je vous l'ai dit, il tait trop tard.

--Sans doute; mais au moins pouvait-il reconnatre de quelle maladie le
pauvre marquis tait mort.

--Mon Dieu! oui, monsieur, il me l'a dit; il parat que c'est d'une
apoplexie foudroyante.

--Et que ftes-vous alors?

--M. de Saint-Mran avait toujours dit que, s'il mourait loin de Paris,
il dsirait que son corps ft ramen dans le caveau de la famille. Je
l'ai fait mettre dans un cercueil de plomb, et je le prcde de quelques
jours.

--Oh! mon Dieu, pauvre mre! dit Villefort; de pareils soins aprs un
pareil coup, et  votre ge!

--Dieu m'a donn la force jusqu'au bout; d'ailleurs, ce cher marquis, il
et certes fait pour moi ce que j'ai fait pour lui. Il est vrai que
depuis que je l'ai quitt l-bas, je crois que je suis folle. Je ne peux
plus pleurer; il est vrai qu'on dit qu' mon ge on n'a plus de larmes;
cependant il me semble que tant qu'on souffre on devrait pouvoir
pleurer. O est Valentine, monsieur? c'est pour elle que nous revenions,
je veux voir Valentine.

Villefort pensa qu'il serait affreux de rpondre que Valentine tait au
bal; il dit seulement  la marquise que sa petite-fille tait sortie
avec sa belle-mre et qu'on allait la prvenir.

 l'instant mme, monsieur,  l'instant mme, je vous en supplie, dit
la vieille dame.

Villefort mit sous son bras le bras de Mme de Saint-Mran et la
conduisit  son appartement.

Prenez du repos, dit-il, ma mre.

La marquise leva la tte  ce mot, et voyant cet homme qui lui
rappelait cette fille tant regrette qui revivait pour elle dans
Valentine, elle se sentit frappe par ce nom de mre, se mit  fondre en
larmes, et tomba  genoux dans un fauteuil o elle ensevelit sa tte
vnrable.

Villefort la recommanda aux soins des femmes, tandis que le vieux
Barrois remontait tout effar chez son matre; car rien n'effraie tant
les vieillards que lorsque la mort quitte un instant leur ct pour
aller frapper un autre vieillard. Puis, tandis que Mme de Saint-Mran,
toujours agenouille, priait du fond du coeur, il envoya chercher une
voiture de place et vint lui-mme prendre chez Mme de Morcerf sa femme
et sa fille pour les ramener  la maison. Il tait si ple lorsqu'il
parut  la porte du salon que Valentine courut  lui en s'criant:

Oh! mon pre! il est arriv quelque malheur!

--Votre bonne maman vient d'arriver, Valentine, dit M. de Villefort.

--Et mon grand-pre? demanda la jeune fille toute tremblante.

M. de Villefort ne rpondit qu'en offrant son bras  sa fille.

Il tait temps: Valentine, saisie d'un vertige, chancela; Mme de
Villefort se hta de la soutenir, et aida son mari  l'entraner vers la
voiture en disant:

Voil qui est trange! qui aurait pu se douter de cela? Oh! oui, voil
qui est trange!

Et toute cette famille dsole s'enfuit ainsi, jetant sa tristesse,
comme un crpe noir, sur le reste de la soire.

Au bas de l'escalier, Valentine trouva Barrois qui l'attendait:

M. Noirtier dsire vous voir ce soir, dit-il tout bas.

--Dites-lui que j'irai en sortant de chez ma bonne grand-mre, dit
Valentine.

Dans la dlicatesse de son me, la jeune fille avait compris que celle
qui avait surtout besoin d'elle  cette heure, c'tait Mme de
Saint-Mran.

Valentine trouva son aeule au lit; muettes caresses, gonflement si
douloureux du coeur, soupirs entrecoups, larmes brlantes, voil quels
furent les seuls dtails racontables de cette entrevue,  laquelle
assistait, au bras de son mari, Mme de Villefort, pleine de respect,
apparent du moins, pour la pauvre veuve.

Au bout d'un instant, elle se pencha  l'oreille de son mari:

Avec votre permission, dit-elle, mieux vaut que je me retire, car ma
vue parat affliger encore votre belle-mre.

Mme de Saint-Mran l'entendit.

Oui, oui, dit-elle  l'oreille de Valentine, qu'elle s'en aille; mais
reste, toi, reste.

Mme de Villefort sortit, et Valentine demeura seule prs du lit de son
aeule, car le procureur du roi, constern de cette mort imprvue,
suivit sa femme.

Cependant Barrois tait remont la premire fois prs du vieux Noirtier;
celui-ci avait entendu tout le bruit qui se faisait dans la maison, et
il avait envoy, comme nous l'avons dit, le vieux serviteur s'informer.

 son retour, cet oeil si vivant et surtout si intelligent interrogea le
messager:

Hlas! monsieur, dit Barrois, un grand malheur est arriv: Mme de
Saint-Mran est ici, et son mari est mort.

M. de Saint-Mran et Noirtier n'avaient jamais t lis d'une bien
profonde amiti; cependant, on sait l'effet que fait toujours sur un
vieillard l'annonce de la mort d'un autre vieillard.

Noirtier laissa tomber sa tte sur sa poitrine, comme un homme accabl
ou comme un homme qui pense, puis il ferma un seul oeil.

Mlle Valentine? dit Barrois.

Noirtier fit signe que oui.

Elle est au bal, monsieur le sait bien, puisqu'elle est venue lui dire
adieu en grande toilette.

Noirtier ferma de nouveau l'oeil gauche.

Oui, vous voulez la voir?

Le vieillard fit signe que c'tait cela qu'il dsirait.

Eh bien, on va l'aller chercher sans doute chez Mme de Morcerf; je
l'attendrai  son retour, et je lui dirai de monter chez vous. Est-ce
cela?

--Oui, rpondit le paralytique.

Barrois guetta donc le retour de Valentine, et comme nous l'avons vu, 
son retour, il lui exposa le dsir de son grand-pre.

En vertu de ce dsir, Valentine monta chez Noirtier au sortir de chez
Mme de Saint-Mran, qui, tout agite qu'elle tait, avait fini par
succomber  la fatigue et dormait d'un sommeil fivreux.

On avait approch  la porte de sa main une petite table sur laquelle
taient une carafe d'orangeade, sa boisson habituelle, et un verre.

Puis, comme nous l'avons dit, la jeune fille avait quitt le lit de la
marquise pour monter chez Noirtier.

Valentine vint embrasser le vieillard, qui la regarda si tendrement que
la jeune fille sentit de nouveau jaillir de ses yeux des larmes dont
elle croyait la source tarie.

Le vieillard insistait avec son regard.

Oui, oui, dit Valentine, tu veux dire que j'ai toujours un bon
grand-pre, n'est-ce pas?

Le vieillard fit signe qu'effectivement c'tait cela que son regard
voulait dire.

Hlas! heureusement, reprit Valentine, sans cela, que deviendrais-je,
mon Dieu?

Il tait une heure du matin. Barrois, qui avait envie de se coucher
lui-mme, fit observer qu'aprs une soire aussi douloureuse, tout le
monde avait besoin de repos. Le vieillard ne voulut pas dire que son
repos  lui, c'tait de voir son enfant. Il congdia Valentine  qui
effectivement la douleur et la fatigue donnaient un air souffrant.

Le lendemain, en entrant chez sa grand-mre, Valentine trouva celle-ci
au lit; la fivre ne s'tait point calme; au contraire, un feu sombre
brillait dans les yeux de la vieille marquise, et elle paraissait en
proie  une violente irritation nerveuse.

Oh! mon Dieu! bonne maman, souffrez-vous davantage? s'cria Valentine
en apercevant tous ces symptmes d'agitation.

--Non, ma fille, non, dit Mme de Saint-Mran; mais j'attendais avec
impatience que tu fusses arrive pour envoyer chercher ton pre.

--Mon pre? demanda Valentine inquite.

--Oui, je veux lui parler.

Valentine n'osa point s'opposer au dsir de son aeule, dont d'ailleurs
elle ignorait la cause, et un instant aprs Villefort entra.

Monsieur, dit Mme de Saint-Mran, sans employer aucune circonlocution,
et comme si elle et paru craindre que le temps ne lui manqut, il est
question, m'avez-vous crit, d'un mariage pour cette enfant?

--Oui, madame, rpondit Villefort; c'est mme plus qu'un projet, c'est
une convention.

--Votre gendre s'appelle M. Franz d'pinay?

--Oui, madame.

--C'est le fils du gnral d'pinay, qui tait des ntres, et qui fut
assassin quelques jours avant que l'usurpateur revnt de l'le d'Elbe?

--C'est cela mme.

--Cette alliance avec la petite-fille d'un jacobin ne lui rpugne pas?

--Nos dissensions civiles se sont heureusement teintes, ma mre, dit
Villefort; M. d'pinay tait presque un enfant  la mort de son pre; il
connat fort peu M. Noirtier, et le verra, sinon avec plaisir, avec
indiffrence du moins.

--C'est un parti sortable?

--Sous tous les rapports.

--Le jeune homme...?

--Jouit de la considration gnrale.

--Il est convenable?

--C'est un des hommes les plus distingus que je connaisse.

Pendant toute cette conversation, Valentine tait reste muette.

Eh bien, monsieur, dit aprs quelques secondes de rflexion Mme de
Saint-Mran, il faut vous hter, car j'ai peu de temps  vivre.

--Vous, madame! vous, bonne maman! s'crirent M. de Villefort et
Valentine.

--Je sais ce que je dis, reprit la marquise, il faut donc vous hter,
afin que, n'ayant plus de mre, elle ait au moins sa grand-mre pour
bnir son mariage. Je suis la seule qui lui reste du ct de ma pauvre
Rene, que vous avez si vite oublie, monsieur.

--Ah! madame, dit Villefort, vous oubliez qu'il fallait donner une mre
 cette pauvre enfant qui n'en avait plus.

--Une belle-mre n'est jamais une mre, monsieur! Mais ce n'est pas de
cela qu'il s'agit, il s'agit de Valentine; laissons les morts
tranquilles.

Tout cela tait dit avec une telle volubilit et un tel accent, qu'il y
avait quelque chose dans cette conversation qui ressemblait  un
commencement de dlire.

Il sera fait selon votre dsir, madame, dit Villefort et cela d'autant
mieux que votre dsir est d'accord avec le mien; et, aussitt l'arrive
de M. d'pinay  Paris....

--Ma bonne mre, dit Valentine, les convenances, le deuil tout rcent...
voudriez-vous donc faire un mariage sous d'aussi tristes auspices?

--Ma fille, interrompit vivement l'aeule, pas de ces raisons banales
qui empchent les esprits faibles de btir solidement leur avenir. Moi
aussi, j'ai t marie au lit de mort de ma mre, et n'ai certes point
t malheureuse pour cela.

--Encore cette ide de mort! madame, reprit Villefort.

--Encore! toujours!... Je vous dis que je vais mourir, entendez-vous! Eh
bien, avant de mourir, je veux avoir vu mon gendre; je veux lui ordonner
de rendre ma petite-fille heureuse; je veux lire dans ses yeux s'il
compte m'obir; je veux le connatre enfin, moi! continua l'aeule avec
une expression effrayante, pour le venir trouver du fond de mon tombeau
s'il n'tait pas ce qu'il doit tre, s'il n'tait pas ce qu'il faut
qu'il soit.

--Madame, dit Villefort, il faut loigner de vous ces ides exaltes,
qui touchent presque  la folie. Les morts, une fois couchs dans leur
tombeau, y dorment sans se relever jamais.

--Oh! oui, oui, bonne mre, calme-toi! dit Valentine.

--Et moi, monsieur, je vous dis qu'il n'en est point ainsi que vous
croyez. Cette nuit j'ai dormi d'un sommeil terrible; car je me voyais en
quelque sorte dormir comme si mon me et dj plan au-dessus de mon
corps: mes yeux, que je m'efforais d'ouvrir, se refermaient malgr
moi; et cependant je sais bien que cela va vous paratre impossible, 
vous, monsieur, surtout; eh bien, mes yeux ferms, j'ai vu,  l'endroit
mme o vous tes, venant de cet angle o il y a une porte qui donne
dans le cabinet de toilette de Mme de Villefort, j'ai vu entrer sans
bruit une forme blanche.

Valentine jeta un cri.

C'tait la fivre qui vous agitait, madame, dit Villefort.

--Doutez si vous voulez, mais je suis sre de ce que je dis: j'ai vu une
forme blanche; et comme si Dieu et craint que je ne rcusasse le
tmoignage d'un seul de mes sens, j'ai entendu remuer mon verre, tenez,
tenez, celui-l mme qui est ici, l, sur la table.

--Oh! bonne mre, c'tait un rve.

--C'tait si peu un rve, que j'ai tendu la main vers la sonnette, et
qu' ce geste l'ombre a disparu. La femme de chambre est entre alors
avec une lumire. Les fantmes ne se montrent qu' ceux qui doivent les
voir: c'tait l'me de mon mari. Eh bien, si l'me de mon mari revient
pour m'appeler, pourquoi mon me,  moi, ne reviendrait-elle pas pour
dfendre ma fille? Le lien est encore plus direct, ce me semble.

--Oh! madame, dit Villefort, remu malgr lui jusqu'au fond des
entrailles, ne donnez pas l'essor  ces lugubres ides; vous vivrez avec
nous, vous vivrez longtemps heureuse, aime, honore, et nous vous
ferons oublier....

--Jamais! jamais! jamais! dit la marquise. Quand revient M. d'pinay?

--Nous l'attendons d'un moment  l'autre.

--C'est bien; aussitt qu'il sera arriv, prvenez-moi. Htons-nous,
htons-nous. Puis, je voudrais aussi voir un notaire pour m'assurer que
tout notre bien revient  Valentine.

--Oh! ma mre, murmura Valentine en appuyant ses lvres sur le front
brillant de l'aeule, vous voulez donc me faire mourir? Mon Dieu! vous
avez la fivre. Ce n'est pas un notaire qu'il faut appeler, c'est un
mdecin!

--Un mdecin? dit-elle en haussant les paules, je ne souffre pas; j'ai
soif, voil tout.

--Que buvez-vous, bonne maman?

--Comme toujours, tu le sais bien, mon orangeade. Mon verre est l sur
cette table, passe-le-moi, Valentine.

Valentine versa l'orangeade de la carafe dans le verre et le prit avec
un certain effroi pour le donner  sa grand-mre, car c'tait ce mme
verre qui, prtendait-elle, avait t touch par l'ombre.

La marquise vida le verre d'un seul trait.

Puis elle se retourna sur son oreiller en rptant:

Le notaire! le notaire!

M. de Villefort sortit. Valentine s'assit prs du lit de sa grand-mre.
La pauvre enfant semblait avoir grand besoin elle-mme de ce mdecin
qu'elle avait recommand  son aeule. Une rougeur pareille  une
flamme brlait la pommette de ses joues, sa respiration tait courte et
haletante, et son pouls battait comme si elle avait eu la fivre.

C'est qu'elle songeait, la pauvre enfant, au dsespoir de Maximilien
quand il apprendrait que Mme de Saint-Mran, au lieu de lui tre une
allie, agissait sans le connatre, comme si elle lui tait ennemie.

Plus d'une fois Valentine avait song  tout dire  sa grand-mre, et
elle n'et pas hsit un seul instant si Maximilien Morrel s'tait
appel Albert de Morcerf ou Raoul de Chteau-Renaud; mais Morrel tait
d'extraction plbienne, et Valentine savait le mpris que
l'orgueilleuse marquise de Saint-Mran avait pour tout ce qui n'tait
point de race. Son secret avait donc toujours, au moment o il allait se
faire jour, t repouss dans son coeur par cette triste certitude
qu'elle le livrerait inutilement, et qu'une fois ce secret connu de son
pre et de sa belle-mre, tout serait perdu.

Deux heures  peu prs s'coulrent ainsi. Mme de Saint-Mran dormait
d'un sommeil ardent et agit. On annona le notaire.

Quoique cette annonce et t faite trs bas, Mme de Saint-Mran se
souleva sur son oreiller.

Le notaire? dit-elle; qu'il vienne, qu'il vienne!

Le notaire tait  la porte, il entra.

Va-t'en, Valentine, dit Mme de Saint-Mran, et laisse-moi avec
monsieur.

--Mais, ma mre....

--Va, va.

La jeune fille baisa son aeule au front et sortit, le mouchoir sur les
yeux.  la porte elle trouva le valet de chambre, qui lui dit que le
mdecin attendait au salon. Valentine descendit rapidement. Le mdecin
tait un ami de la famille, et en mme temps un des hommes les plus
habiles de l'poque: il aimait beaucoup Valentine, qu'il avait vue venir
au monde. Il avait une fille de l'ge de Mlle de Villefort  peu prs,
mais ne d'une mre poitrinaire; sa vie tait une crainte continuelle 
l'gard de son enfant.

Oh! dit Valentine, cher monsieur d'Avrigny, nous vous attendions avec
bien de l'impatience. Mais avant toute chose, comment se portent
Madeleine et Antoinette?

Madeleine tait la fille de M. d'Avrigny, et Antoinette sa nice.

M. d'Avrigny sourit tristement.

Trs bien Antoinette, dit-il; assez bien Madeleine. Mais vous m'avez
envoy chercher, chre enfant? dit-il. Ce n'est ni votre pre, ni Mme de
Villefort qui est malade? Quant  nous, quoiqu'il soit visible que nous
ne pouvons pas nous dbarrasser de nos nerfs, je ne prsume pas que vous
ayez besoin de moi autrement que pour que je vous recommande de ne pas
trop laisser notre imagination battre la campagne?

Valentine rougit; M. d'Avrigny poussait la science de la divination
presque jusqu'au miracle, car c'tait un de ces mdecins qui traitent
toujours le physique par le moral.

Non, dit-elle, c'est pour ma pauvre grand-mre. Vous savez le malheur
qui nous est arriv, n'est-ce pas?

--Je ne sais rien, dit d'Avrigny.

--Hlas! dit Valentine en comprimant ses sanglots, mon grand-pre est
mort.

--M. de Saint-Mran?

--Oui.

--Subitement?

--D'une attaque d'apoplexie foudroyante.

--D'une apoplexie? rpta le mdecin.

--Oui. De sorte que ma pauvre grand-mre est frappe de l'ide que son
mari, qu'elle n'avait jamais quitt, l'appelle, et qu'elle va aller le
rejoindre. Oh! monsieur d'Avrigny, je vous recommande bien ma pauvre
grand-mre!

--O est-elle?

--Dans sa chambre avec le notaire.

--Et M. Noirtier?

--Toujours le mme, une lucidit d'esprit parfaite, mais la mme
immobilit, le mme mutisme.

--Et le mme amour pour vous, n'est-ce pas, ma chre enfant?

--Oui, dit Valentine en soupirant, il m'aime bien, lui.

--Qui ne vous aimerait pas?

Valentine sourit tristement.

Et qu'prouve votre grand-mre?

--Une excitation nerveuse singulire, un sommeil agit et trange; elle
prtendait ce matin que, pendant son sommeil, son me planait au-dessus
de son corps qu'elle regardait dormir: c'est du dlire; elle prtend
avoir vu un fantme entrer dans sa chambre et avoir entendu le bruit que
faisait le prtendu fantme en touchant  son verre.

--C'est singulier, dit le docteur, je ne savais pas Mme de Saint-Mran
sujette  ces hallucinations.

--C'est la premire fois que je l'ai vue ainsi, dit Valentine, et ce
matin elle m'a fait grand-peur, je l'ai crue folle; et mon pre, certes,
monsieur d'Avrigny, vous connaissez mon pre pour un esprit srieux, eh
bien, mon pre lui-mme a paru fort impressionn.

--Nous allons voir, dit M. d'Avrigny; ce que vous me dites l me semble
trange.

Le notaire descendait; on vint prvenir Valentine que sa grand-mre
tait seule.

Montez, dit-elle au docteur.

--Et vous?

--Oh! moi, je n'ose, elle m'avait dfendu de vous envoyer chercher;
puis, comme vous le dites, moi-mme, je suis agite, fivreuse, mal
dispose, je vais faire un tour au jardin pour me remettre.

Le docteur serra la main  Valentine, et tandis qu'il montait chez sa
grand-mre, la jeune fille descendit le perron.

Nous n'avons pas besoin de dire quelle portion du jardin tait la
promenade favorite de Valentine. Aprs avoir fait deux ou trois tours
dans le parterre qui entourait la maison, aprs avoir cueilli une rose
pour mettre  sa ceinture ou dans ses cheveux, elle s'enfonait sous
l'alle sombre qui conduisait au banc, puis du banc elle allait  la
grille.

Cette fois, Valentine fit, selon son habitude, deux ou trois tours au
milieu de ses fleurs, mais sans en cueillir: le deuil de son coeur, qui
n'avait pas encore eu le temps de s'tendre sur sa personne, repoussait
ce simple ornement, puis elle s'achemina vers son alle.  mesure
qu'elle avanait, il lui semblait entendre une voix qui prononait son
nom. Elle s'arrta tonne.

Alors cette voix arriva plus distincte  son oreille, et elle reconnut
la voix de Maximilien.




LXXIII

La promesse.


C'tait en effet Morrel, qui depuis la veille ne vivait plus. Avec cet
instinct particulier aux amants et aux mres, il avait devin qu'il
allait,  la suite de ce retour de Mme de Saint-Mran et de la mort du
marquis, se passer quelque chose chez Villefort qui intresserait son
amour pour Valentine.

Comme on va le voir, ses pressentiments s'taient raliss, et ce
n'tait plus une simple inquitude qui le conduisait si effar et si
tremblant  la grille des marronniers.

Mais Valentine n'tait pas prvenue de l'attente de Morrel, ce n'tait
pas l'heure o il venait ordinairement, et ce fut un pur hasard ou, si
l'on aime mieux une heureuse sympathie qui la conduisit au jardin. Quand
elle parut, Morrel l'appela; elle courut  la grille.

Vous,  cette heure! dit-elle.

--Oui, pauvre amie, rpondit Morrel, je viens chercher et apporter de
mauvaises nouvelles.

--C'est donc la maison du malheur, dit Valentine. Parlez, Maximilien.
Mais, en vrit, la somme de douleurs est dj bien suffisante.

--Chre Valentine, dit Morrel, essayant de se remettre de sa propre
motion pour parler convenablement, coutez-moi bien, je vous prie; car
tout ce que je vais vous dire est solennel.  quelle poque compte-t-on
vous marier?

--coutez, dit  son tour Valentine, je ne veux rien vous cacher,
Maximilien. Ce matin on a parl de mon mariage, et ma grand-mre, sur
laquelle j'avais compt comme sur un appui qui ne manquerait pas, non
seulement s'est dclare pour ce mariage, mais encore le dsire  tel
point que le retour seul de M. d'pinay le retarde et que le lendemain
de son arrive le contrat sera sign.

Un pnible soupir ouvrit la poitrine du jeune homme, et il regarda
longuement et tristement la jeune fille.

Hlas! reprit-il  voix basse, il est affreux d'entendre dire
tranquillement par la femme qu'on aime: Le moment de votre supplice est
fix: c'est dans quelques heures qu'il aura lieu; mais n'importe, il
faut que cela soit ainsi, et de ma part, je n'y apporterai aucune
opposition. Eh bien, puisque, dites-vous, on n'attend plus que M.
d'pinay pour signer le contrat, puisque vous serez  lui le lendemain
de son arrive, c'est demain que vous serez engage  M. d'pinay, car
il est arriv  Paris ce matin.

Valentine poussa un cri.

J'tais chez le comte de Monte-Cristo il y a une heure, dit Morrel;
nous causions, lui de la douleur de votre maison et moi de votre
douleur, quand tout  coup une voiture roule dans la cour. coutez.
Jusque-l je ne croyais pas aux pressentiments, Valentine; mais
maintenant il faut bien que j'y croie. Au bruit de cette voiture, un
frisson m'a pris; bientt j'ai entendu des pas sur l'escalier. Les pas
retentissants du commandeur n'ont pas plus pouvant don Juan que ces
pas ne m'ont pouvant. Enfin la porte s'ouvre; Albert de Morcerf entre
le premier, et j'allais douter de moi-mme, j'allais croire que je
m'tais tromp, quand derrire lui s'avance un autre jeune homme et que
le comte s'est cri: Ah! M. le baron Franz d'pinay! Tout ce que j'ai
de force et de courage dans le coeur, je l'ai appel pour me contenir.
Peut-tre ai-je pli, peut-tre ai-je trembl: mais  coup sr je suis
rest le sourire sur les lvres. Mais cinq minutes aprs, je suis sorti
sans avoir entendu un mot de ce qui s'est dit pendant ces cinq minutes;
j'tais ananti.

--Pauvre Maximilien! murmura Valentine.

--Me voil, Valentine. Voyons, maintenant rpondez-moi comme  un homme
 qui votre rponse va donner la mort ou la vie. Que comptez-vous
faire?

Valentine baissa la tte; elle tait accable.

coutez, dit Morrel, ce n'est pas la premire fois que vous pensez  la
situation o nous sommes arrivs: elle est grave, elle est pesante,
suprme. Je ne pense pas que ce soit le moment de s'abandonner  une
douleur strile: cela est bon pour ceux qui veulent souffrir  l'aise et
boire leurs larmes  loisir. Il y a des gens comme cela, et Dieu sans
doute leur tiendra compte au ciel de leur rsignation sur la terre; mais
quiconque se sent la volont de lutter ne perd pas un temps prcieux et
rend immdiatement  la fortune le coup qu'il en a reu. Est-ce votre
volont de lutter contre la mauvaise fortune, Valentine? Dites, car
c'est cela que je viens vous demander.

Valentine tressaillit et regarda Morrel avec de grands yeux effars.
Cette ide de rsister  son pre,  sa grand-mre,  toute sa famille
enfin, ne lui tait pas mme venue.

Que me dites-vous, Maximilien? demanda Valentine, et qu'appelez-vous
une lutte? Oh! dites un sacrilge. Quoi! moi, je lutterais contre
l'ordre de mon pre, contre le voeu de mon aeule mourante! C'est
impossible!

Morrel fit un mouvement.

Vous tes un trop noble coeur pour ne pas me comprendre, et vous me
comprenez si bien, cher Maximilien, que je vous vois rduit au silence.
Lutter, moi! Dieu m'en prserve! Non, non; je garde toute ma force pour
lutter contre moi-mme et pour boire mes larmes, comme vous dites. Quant
 affliger mon pre, quant  troubler les derniers moments de mon
aeule, jamais!

--Vous avez bien raison, dit flegmatiquement Morrel.

--Comme vous me dites cela, mon Dieu! s'cria Valentine blesse.

--Je vous dis cela comme un homme qui vous admire, mademoiselle, reprit
Maximilien.

--Mademoiselle! s'cria Valentine, mademoiselle! Oh! l'goste! il me
voit au dsespoir et feint de ne pas me comprendre.

--Vous vous trompez, et je vous comprends parfaitement au contraire.
Vous ne voulez pas contrarier M. de Villefort, vous ne voulez pas
dsobir  la marquise, et demain vous signerez le contrat qui doit vous
lier  votre mari.

--Mais, mon Dieu! Puis-je donc faire autrement?

--Il ne faut pas en appeler  moi, mademoiselle, car je suis un mauvais
juge dans cette cause, et mon gosme m'aveuglera, rpondit Morrel, dont
la voix sourde et les poings ferms annonaient l'exaspration
croissante.

--Que m'eussiez-vous donc propos, Morrel, si vous m'aviez trouve
dispose  accepter votre proposition? Voyons, rpondez. Il ne s'agit
pas de dire vous faites mal, il faut donner un conseil.

--Est-ce srieusement que vous me dites cela, Valentine, et dois-je le
donner, ce conseil? dites.

--Certainement, cher Maximilien, car s'il est bon, je le suivrai; vous
savez bien que je suis dvoue  vos affections.

--Valentine, dit Morrel en achevant d'carter une planche dj
disjointe, donnez-moi votre main en preuve que vous me pardonnez ma
colre; c'est que j'ai la tte bouleverse, voyez-vous, et que depuis
une heure les ides les plus insenses ont tour  tour travers mon
esprit. Oh! dans le cas o vous refuseriez mon conseil!...

--Eh bien, ce conseil?

--Le voici, Valentine.

La jeune fille leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

Je suis libre, reprit Maximilien, je suis assez riche pour nous deux;
je vous jure que vous serez ma femme avant que mes lvres se soient
poses sur votre front.

--Vous me faites trembler, dit la jeune fille.

--Suivez-moi, continua Morrel; je vous conduis chez ma soeur, qui est
digne d'tre votre soeur; nous nous embarquerons pour Alger, pour
l'Angleterre ou pour l'Amrique, si vous n'aimez pas mieux nous retirer
ensemble dans quelque province, o nous attendrons, pour revenir 
Paris, que nos amis aient vaincu la rsistance de votre famille.

Valentine secoua la tte.

Je m'y attendais, Maximilien, dit-elle: c'est un conseil d'insens, et
je serais encore plus insense que vous si je ne vous arrtais pas 
l'instant avec ce seul mot: impossible, Morrel, impossible.

--Vous suivrez donc votre fortune, telle que le sort vous le fera, et
sans mme essayer de la combattre? dit Morrel rembruni.

--Oui, duss-je en mourir!

--Eh bien, Valentine, reprit Maximilien, je vous rpterai encore que
vous avez raison. En effet, c'est moi qui suis un fou, et vous me
prouvez que la passion aveugle les esprits les plus justes. Merci donc,
 vous qui raisonnez sans passion. Soit donc, c'est une chose entendue;
demain vous serez irrvocablement promise  M. Franz d'pinay, non point
par cette formalit de thtre invente pour dnouer les pices de
comdie, et qu'on appelle la signature du contrat, mais par votre
propre volont.

--Encore une fois, vous me dsesprez, Maximilien! dit Valentine; encore
une fois, vous retournez le poignard dans la plaie! Que feriez-vous, si
votre soeur coutait un conseil comme celui que vous me donnez?

--Mademoiselle, reprit Morrel avec un sourire amer, je suis un goste,
vous l'avez dit, et dans ma qualit d'goste, je ne pense pas  ce que
feraient les autres dans ma position, mais  ce que je compte faire,
moi. Je pense que je vous connais depuis un an, que j'ai mis, du jour o
je vous ai connue, toutes mes chances de bonheur sur votre amour, qu'un
jour est venu o vous m'avez dit que vous m'aimiez; que de ce jour j'ai
mis toutes mes chances d'avenir sur votre possession: c'tait ma vie. Je
ne pense plus rien maintenant; je me dis seulement que les chances ont
tourn, que j'avais cru gagner le ciel et que je l'ai perdu. Cela arrive
tous les jours qu'un joueur perd non seulement ce qu'il a, mais encore
ce qu'il n'a pas.

Morrel pronona ces mots avec un calme parfait; Valentine le regarda un
instant de ses grands yeux scrutateurs, essayant de ne pas laisser
pntrer ceux de Morrel jusqu'au trouble qui tourbillonnait dj au fond
de son coeur.

Mais enfin, qu'allez-vous faire? demanda Valentine.

--Je vais avoir l'honneur de vous dire adieu, mademoiselle, en attestant
Dieu, qui entend mes paroles et qui lit au fond de mon coeur, que je
vous souhaite une vie assez calme, assez heureuse et assez remplie pour
qu'il n'y ait pas place pour mon souvenir.

--Oh! murmura Valentine.

--Adieu, Valentine, adieu! dit Morrel en s'inclinant.

--O allez-vous? cria en allongeant sa main  travers la grille et en
saisissant Maximilien par son habit la jeune fille qui comprenait,  son
agitation intrieure, que le calme de son amant ne pouvait tre rel; o
allez-vous?

--Je vais m'occuper de ne point apporter un trouble nouveau dans votre
famille, et donner un exemple que pourront suivre tous les hommes
honntes et dvous qui se trouveront dans ma position.

--Avant de me quitter, dites-moi ce que vous allez faire, Maximilien?

Le jeune homme sourit tristement.

Oh! parlez, parlez! dit Valentine, je vous en prie!

--Votre rsolution a-t-elle chang, Valentine?

--Elle ne peut changer, malheureux! Vous le savez bien! s'cria la jeune
fille.

--Alors, adieu, Valentine!

Valentine secoua la grille avec une force dont on l'aurait crue
incapable; et comme Morrel s'loignait, elle passa ses deux mains 
travers la grille, et les joignant en se tordant les bras:

Qu'allez-vous faire? je veux le savoir! s'cria-t-elle; o allez-vous?


--Oh! soyez tranquille, dit Maximilien en s'arrtant  trois pas de la
porte, mon intention n'est pas de rendre un autre homme responsable des
rigueurs que le sort garde pour moi. Un autre vous menacerait d'aller
trouver M. Franz, de le provoquer, de se battre avec lui, tout cela
serait insens. Qu'a  faire M. Franz dans tout cela? Il m'a vu ce matin
pour la premire fois, il a dj oubli qu'il m'a vu; il ne savait mme
pas que j'existais lorsque des conventions faites par vos deux familles
ont dcid que vous seriez l'un  l'autre. Je n'ai donc point affaire 
M. Franz, et, je vous le jure, je ne m'en prendrai point  lui.

--Mais  qui vous en prendrez-vous?  moi?

-- vous, Valentine! Oh! Dieu m'en garde! La femme est sacre; la femme
qu'on aime est sainte.

-- vous-mme alors, malheureux,  vous-mme?

--C'est moi le coupable, n'est-ce pas? dit Morrel.

--Maximilien, dit Valentine, Maximilien, venez ici, je le veux!

Maximilien se rapprocha avec son doux sourire, et, n'tait sa pleur, on
et pu le croire dans son tat ordinaire.

coutez-moi, ma chre, mon adore Valentine, dit-il de sa voix
mlodieuse et grave, les gens comme nous, qui n'ont jamais form une
pense dont ils aient eu  rougir devant le monde, devant leurs parents
et devant Dieu, les gens comme nous peuvent lire dans le coeur l'un de
l'autre  livre ouvert. Je n'ai jamais fait de roman, je ne suis pas un
hros mlancolique, je ne me pose ni en Manfred ni en Antony: mais sans
paroles, sans protestations, sans serments, j'ai mis ma vie en vous;
vous me manquez et vous avez raison d'agir ainsi, je vous l'ai dit et je
vous le rpte; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du
moment o vous vous loignez de moi, Valentine, je reste seul au monde.
Ma soeur est heureuse prs de son mari; son mari n'est que mon
beau-frre, c'est--dire un homme que les conventions sociales attachent
seules  moi; personne n'a donc besoin sur la terre de mon existence
devenue inutile. Voil ce que je ferai: j'attendrai jusqu' la dernire
seconde que vous soyez marie, car je ne veux pas perdre l'ombre d'une
de ces chances inattendues que nous garde quelquefois le hasard, car
enfin d'ici l M. Franz d'pinay peut mourir, au moment o vous vous en
approcherez, la foudre peut tomber sur l'autel: tout semble croyable au
condamn  mort, et pour lui les miracles rentrent dans la classe du
possible ds qu'il s'agit du salut de sa vie. J'attendrai donc, dis-je,
jusqu'au dernier moment, et quand mon malheur sera certain, sans remde,
sans esprance, j'crirai une lettre confidentielle  mon beau-frre,
une autre au prfet de Police pour lui donner avis de mon dessein, et au
coin de quelque bois, sur le revers de quelque foss, au bord de quelque
rivire, je me ferai sauter la cervelle, aussi vrai que je suis le fils
du plus honnte homme qui ait jamais vcu en France.

Un tremblement convulsif agita les membres de Valentine; elle lcha la
grille qu'elle tenait de ses deux mains, ses bras retombrent  ses
cts, et deux grosses larmes roulrent sur ses joues.

Le jeune homme demeura devant elle, sombre et rsolu.

Oh! par piti, par piti, dit-elle, vous vivrez, n'est-ce pas?

--Non, sur mon honneur, dit Maximilien; mais que vous importe  vous?
vous aurez fait votre devoir, et votre conscience vous restera.

Valentine tomba  genoux en treignant son coeur qui se brisait.

Maximilien, dit-elle, Maximilien, mon ami, mon frre sur la terre, mon
vritable poux au ciel, je t'en prie, fais comme moi, vis avec la
souffrance: un jour peut-tre nous serons runis.

--Adieu, Valentine! rpta Morrel.

--Mon Dieu! dit Valentine en levant ses deux mains au ciel avec une
expression sublime, vous le voyez, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour
rester fille soumise: j'ai pri, suppli, implor; il n'a cout ni mes
prires, ni mes supplications, ni mes pleurs. Eh bien, continua-t-elle
en essuyant ses larmes et en reprenant sa fermet, eh bien, je ne veux
pas mourir de remords, j'aime mieux mourir de honte. Vous vivrez,
Maximilien, et je ne serai  personne qu' vous.  quelle heure?  quel
moment? est-ce tout de suite? parlez, ordonnez, je suis prte.

Morrel, qui avait de nouveau fait quelques pas pour s'loigner, tait
revenu de nouveau, et, ple de joie, le coeur panoui, tendant  travers
la grille ses deux mains  Valentine:

Valentine, dit-il, chre amie, ce n'est point ainsi qu'il faut me
parler, ou sinon il faut me laisser mourir. Pourquoi donc vous
devrais-je  la violence, si vous m'aimez comme je vous aime? Me
forcez-vous  vivre par humanit, voil tout? en ce cas j'aime mieux
mourir.

--Au fait, murmura Valentine, qui est-ce qui m'aime au monde? lui. Qui
m'a console de toutes mes douleurs? lui. Sur qui reposent mes
esprances, sur qui s'arrte ma vue gare, sur qui repose mon coeur
saignant? sur lui, lui, toujours lui. Eh bien, tu as raison  ton tour;
Maximilien, je te suivrai, je quitterai la maison paternelle, tout. 
ingrate que je suis! s'cria Valentine en sanglotant, tout!... mme mon
bon grand-pre que j'oubliais!

--Non, dit Maximilien, tu ne le quitteras pas. M. Noirtier a paru
prouver, dis-tu, de la sympathie pour moi: eh bien, avant de fuir tu
lui diras tout; tu te feras une gide devant Dieu de son consentement;
puis, aussitt maris, il viendra avec nous: au lieu d'un enfant, il en
aura deux. Tu m'as dit comment il te parlait et comment tu lui
rpondais; j'apprendrai bien vite cette langue touchante des signes, va,
Valentine. Oh! je te le jure, au lieu du dsespoir qui nous attend,
c'est le bonheur que je te promets!

--Oh! regarde, Maximilien, regarde quelle est ta puissance sur moi, tu
me fais presque croire  ce que tu me dis, et cependant ce que tu me dis
est insens, car mon pre me maudira, lui; car je le connais lui, le
coeur inflexible, jamais il ne pardonnera. Aussi coutez-moi,
Maximilien, si par artifice, par prire, par accident, que sais-je, moi?
si enfin par un moyen quelconque je puis retarder le mariage, vous
attendrez, n'est-ce pas?

--Oui, je le jure, comme vous me jurez, vous, que cet affreux mariage ne
se fera jamais, et que, vous trant-on devant le magistrat, devant le
prtre, vous direz non.

--Je te le jure, Maximilien, par ce que j'ai de plus sacr au monde,
par ma mre!

--Attendons alors, dit Morrel.

--Oui, attendons, reprit Valentine, qui respirait  ce mot; il y a tant
de choses qui peuvent sauver des malheureux comme nous.

--Je me fie  vous, Valentine, dit Morrel, tout ce que vous ferez sera
bien fait; seulement, si l'on passe outre  vos prires, si votre pre,
si Mme de Saint-Mran exigent que M. Franz d'pinay soit appel demain 
signer le contrat....

--Alors, vous avez ma parole, Morrel.

--Au lieu de signer....

--Je viens vous rejoindre et nous fuyons: mais d'ici l, ne tentons pas
Dieu, Morrel; ne nous voyons pas: c'est un miracle, c'est une providence
que nous n'ayons pas encore t surpris; si nous tions surpris, si l'on
savait comment nous nous voyons, nous n'aurions plus aucune ressource.

--Vous avez raison, Valentine; mais comment savoir....

--Par le notaire, M. Deschamps.

--Je le connais.

--Et par moi-mme. Je vous crirai, croyez-le donc bien. Mon Dieu! ce
mariage, Maximilien, m'est aussi odieux qu' vous!

--Bien, bien! merci, ma Valentine adore, reprit Morrel. Alors tout est
dit, une fois que je sais l'heure, j'accours ici, vous franchissez ce
mur dans mes bras: la chose vous sera facile, une voiture vous attendra
 la porte de l'enclos, vous y montez avec moi, je vous conduis chez ma
soeur, l, inconnus si cela vous convient, faisant clat si vous le
dsirez, nous aurons la conscience de notre force et de notre volont,
et nous ne nous laisserons pas gorger comme l'agneau qui ne se dfend
qu'avec ses soupirs.

--Soit, dit Valentine;  votre tour je vous dirai: Maximilien, ce que
vous ferez sera bien fait.

--Oh!

--Eh bien, tes-vous content de votre femme? dit tristement la jeune
fille.

--Ma Valentine adore, c'est bien peu dire que dire oui.

--Dites toujours.

Valentine s'tait approche, ou plutt avait approch ses lvres de la
grille, et ses paroles glissaient, avec son souffle parfum, jusqu'aux
lvres de Morrel, qui collait sa bouche de l'autre ct de la froide et
inexorable clture.

Au revoir, dit Valentine, s'arrachant  ce bonheur, au revoir!

--J'aurai une lettre de vous?

--Oui.

--Merci, chre femme! au revoir.

Le bruit d'un baiser innocent et perdu retentit, et Valentine s'enfuit
sous les tilleuls.

Morrel couta les derniers bruits de sa robe frlant les charmilles, de
ses pieds faisant crier le sable, leva les yeux au ciel avec un
ineffable sourire pour remercier le ciel de ce qu'il permettait qu'il
ft aim ainsi, et disparut  son tour.

Le jeune homme rentra chez lui et attendit pendant tout le reste de la
soire et pendant toute la journe du lendemain sans rien recevoir.
Enfin, ce ne fut que le surlendemain, vers dix heures du matin, comme il
allait s'acheminer vers M. Deschamps, notaire, qu'il reut par la poste
un petit billet qu'il reconnut pour tre de Valentine, quoiqu'il n'et
jamais vu son criture.

Il tait conu en ces termes:

Larmes, supplications, prires, n'ont rien fait. Hier, pendant deux
heures, j'ai t  l'glise Saint-Philippe-du-Roule, et pendant deux
heures j'ai pri Dieu du fond de l'me, Dieu est insensible comme les
hommes, et la signature du contrat est fixe  ce soir, neuf heures.

Je n'ai qu'une parole comme je n'ai qu'un coeur, Morrel, et cette
parole vous est engage: ce coeur est  vous!

Ce soir donc,  neuf heures moins un quart,  la grille.

                        Votre femme, Valentine de Villefort.

P.-S.--Ma pauvre grand-mre va de plus mal en plus mal; hier, son
exaltation est devenue du dlire: aujourd'hui son dlire est presque de
la folie.

Vous m'aimerez bien, n'est-ce pas, Morrel, pour me faire oublier que je
l'aurai quitte en cet tat?

Je crois que l'on cache  grand-papa Noirtier que la signature du
contrat doit avoir lieu ce soir.

Morrel ne se borna pas aux renseignements que lui donnait Valentine; il
alla chez le notaire, qui lui confirma la nouvelle que la signature du
contrat tait pour neuf heures du soir.

Puis il passa chez Monte-Cristo; ce fut encore l qu'il en sut le plus:
Franz tait venu lui annoncer cette solennit; de son ct, Mme de
Villefort avait crit au comte pour le prier de l'excuser si elle ne
l'invitait point; mais la mort de M. de Saint-Mran et l'tat o se
trouvait sa veuve jetaient sur cette runion un voile de tristesse dont
elle ne voulait pas assombrir le front du comte, auquel elle souhaitait
toute sorte de bonheur.

La veille, Franz avait t prsent  Mme de Saint-Mran, qui avait
quitt le lit pour cette prsentation, et qui s'y tait remise aussitt.

Morrel, la chose est facile  comprendre, tait dans un tat d'agitation
qui ne pouvait chapper  un oeil aussi perant que l'tait l'oeil du
comte, aussi Monte-Cristo fut-il pour lui plus affectueux que jamais;
si affectueux, que deux ou trois fois Maximilien fut sur le point de lui
tout dire. Mais il se rappela la promesse formelle donne  Valentine,
et son secret resta au fond de son coeur.

Le jeune homme relut vingt fois dans la journe la lettre de Valentine.
C'tait la premire fois qu'elle lui crivait, et  quelle occasion! 
chaque fois qu'il relisait cette lettre, Maximilien se renouvelait 
lui-mme le serment de rendre Valentine heureuse. En effet, quelle
autorit n'a pas la jeune fille qui prend une rsolution si courageuse!
quel dvouement ne mrite-t-elle pas de la part de celui  qui elle a
tout sacrifi! Comme elle doit tre rellement pour son amant le premier
et le plus digne objet de son culte! C'est  la fois la reine et la
femme, et l'on n'a point assez d'une me pour la remercier et l'aimer.

Morrel songeait avec une agitation inexprimable  ce moment o Valentine
arriverait en disant:

Me voici, Maximilien; prenez-moi.

Il avait organis toute cette fuite; deux chelles avaient t caches
dans la luzerne du clos; un cabriolet, que devait conduire Maximilien
lui-mme, attendait; pas de domestique, pas de lumire; au dtour de la
premire rue on allumerait des lanternes, car il ne fallait point, par
un surcrot de prcautions, tomber entre les mains de la police.

De temps en temps des frissonnements passaient par tout le corps de
Morrel; il songeait au moment o, du fate de ce mur, il protgerait la
descente de Valentine, et o il sentirait tremblante et abandonne dans
ses bras celle dont il n'avait jamais press que la main et bais le
bout du doigt.

Mais quand vint l'aprs-midi, quand Morrel sentit l'heure s'approcher,
il prouva le besoin d'tre seul; son sang bouillait, les simples
questions, la seule voix d'un ami l'eussent irrit; il se renferma chez
lui, essayant de lire; mais son regard glissa sur les pages sans y rien
comprendre, et il finit par jeter son livre, pour en revenir  dessiner,
pour la deuxime fois, son plan, ses chelles et son clos.

Enfin l'heure s'approcha.

Jamais l'homme bien amoureux n'a laiss les horloges faire paisiblement
leur chemin; Morrel tourmenta si bien les siennes, qu'elles finirent par
marquer huit heures et demie  six heures. Il se dit alors qu'il tait
temps de partir, que neuf heures tait bien effectivement l'heure de la
signature du contrat, mais que, selon toute probabilit, Valentine
n'attendrait pas cette signature inutile; en consquence, Morrel, aprs
tre parti de la rue Meslay  huit heures et demie  sa pendule, entrait
dans le clos comme huit heures sonnrent  Saint-Philippe-du-Roule.

Le cheval et le cabriolet furent cachs derrire une petite masure en
ruine dans laquelle Morrel avait l'habitude de se cacher.

Peu  peu le jour tomba, et les feuillages du jardin se massrent en
grosses touffes d'un noir opaque.

Alors Morrel sortit de la cachette et vint regarder, le coeur palpitant,
au trou de la grille: il n'y avait encore personne.

Huit heures et demie sonnrent.

Une demi-heure s'coula  attendre; Morrel se promenait de long en
large, puis,  des intervalles toujours plus rapprochs, venait
appliquer son oeil aux planches. Le jardin s'assombrissait de plus en
plus; mais dans l'obscurit on cherchait vainement la robe blanche; dans
le silence on coutait inutilement le bruit des pas.

La maison qu'on apercevait  travers les feuillages restait sombre, et
ne prsentait aucun des caractres d'une maison qui s'ouvre pour un
vnement aussi important que l'est une signature du contrat de mariage.

Morrel consulta sa montre, qui sonna neuf heures trois quarts; mais
presque aussitt cette mme voix de l'horloge, dj entendue deux ou
trois fois rectifia l'erreur de la montre en sonnant neuf heures et
demie.

C'tait dj une demi-heure d'attente de plus que Valentine n'avait
fixe elle-mme: elle avait dit neuf heures, mme plutt avant qu'aprs.

Ce fut le moment le plus terrible pour le coeur du jeune homme, sur
lequel chaque seconde tombait comme un marteau de plomb.

Le plus faible bruit du feuillage, le moindre cri du vent appelaient son
oreille et faisaient monter la sueur  son front; alors, tout
frissonnant, il assujettissait son chelle et, pour ne pas perdre de
temps, posait le pied sur le premier chelon.

Au milieu de ces alternatives de crainte et d'espoir, au milieu de ces
dilatations et de ces serrements de coeur, dix heures sonnrent 
l'glise.

Oh! murmura Maximilien avec terreur, il est impossible que la signature
d'un contrat dure aussi longtemps,  moins d'vnements imprvus; j'ai
pes toutes les chances, calcul le temps que durent toutes les
formalits, il s'est pass quelque chose.

Et alors, tantt il se promenait avec agitation devant la grille, tantt
il revenait appuyer son front brlant sur le fer glac. Valentine
s'tait-elle vanouie aprs le contrat, ou Valentine avait-elle t
arrte dans sa fuite? C'taient l les deux seules hypothses o le
jeune homme pouvait s'arrter, toutes deux dsesprantes.

L'ide  laquelle il s'arrta fut qu'au milieu de sa fuite mme la force
avait manqu  Valentine, et qu'elle tait tombe vanouie au milieu de
quelque alle.

Oh! s'il en est ainsi, s'cria-t-il en s'lanant au haut de l'chelle,
je la perdrais, et par ma faute!

Le dmon qui lui avait souffl cette pense ne le quitta plus, et
bourdonna  son oreille avec cette persistance qui fait que certains
doutes, au bout d'un instant, par la force du raisonnement, deviennent
des convictions. Ses yeux, qui cherchaient  percer l'obscurit
croissante, croyaient, sous la sombre alle, apercevoir un objet gisant;
Morrel se hasarda jusqu' appeler, et il lui sembla que le vent
apportait jusqu' lui une plainte inarticule.

Enfin la demie avait sonn  son tour, il tait impossible de se borner
plus longtemps, tout tait supposable; les tempes de Maximilien
battaient avec force, des nuages passaient devant ses yeux; il enjamba
le mur et sauta de l'autre ct.

Il tait chez Villefort, il venait d'y entrer par escalade; il songea
aux suites que pouvait avoir une pareille action, mais il n'tait pas
venu jusque-l pour reculer.

En un instant il fut  l'extrmit de ce massif. Du point o il tait
parvenu on dcouvrait la maison.

Alors Morrel s'assura d'une chose qu'il avait dj souponne en
essayant de glisser son regard  travers les arbres: c'est qu'au lieu
des lumires qu'il pensait voir briller  chaque fentre, ainsi qu'il
est naturel aux jours de crmonie, il ne vit rien que la masse grise et
voile encore par un grand rideau d'ombre que projetait un nuage immense
rpandu sur la lune.

Une lumire courait de temps en temps comme perdue, et passait devant
trois fentres du premier tage. Ces trois fentres taient celles de
l'appartement de Mme de Saint-Mran.

Une autre lumire restait immobile derrire des rideaux rouges. Ces
rideaux taient ceux de la chambre  coucher de Mme de Villefort.

Morrel devina tout cela. Tant de fois, pour suivre Valentine en pense 
toute heure du jour, tant de fois, disons-nous, il s'tait fait faire le
plan de cette maison, que, sans l'avoir vue, il la connaissait.

Le jeune homme fut encore plus pouvant de cette obscurit et de ce
silence qu'il ne l'avait t de l'absence de Valentine.

perdu, fou de douleur, dcid  tout braver pour revoir Valentine et
s'assurer du malheur qu'il pressentait, quel qu'il ft, Morrel gagna la
lisire du massif, et s'apprtait  traverser le plus rapidement
possible le parterre, compltement dcouvert, quand un son de voix
encore assez loign, mais que le vent lui apportait, parvint jusqu'
lui.

 ce bruit, il fit un pas en arrire, dj  moiti sorti du feuillage,
il s'y enfona compltement et demeura immobile et muet, enfoui dans son
obscurit.

Sa rsolution tait prise: si c'tait Valentine seule, il l'avertirait
par un mot au passage; si Valentine tait accompagne, il la verrait au
moins et s'assurerait qu'il ne lui tait arriv aucun malheur; si
c'taient des trangers, il saisirait quelques mots de leur conversation
et arriverait  comprendre ce mystre, incomprhensible jusque-l.

La lune alors sortit du nuage qui la cachait, et, sur la porte du
perron, Morrel vit apparatre Villefort, suivi d'un homme vtu de noir.
Ils descendirent les marches et s'avancrent vers le massif. Ils
n'avaient pas fait quatre pas que, dans cet homme vtu de noir, Morrel
avait reconnu le docteur d'Avrigny.

Le jeune homme, en les voyant venir  lui, recula machinalement devant
eux jusqu' ce qu'il rencontrt le tronc d'un sycomore qui faisait le
centre du massif; l il fut forc de s'arrter.

Bientt le sable cessa de crier sous les pas des deux promeneurs.

Ah! cher docteur, dit le procureur du roi, voici le Ciel qui se dclare
dcidment contre ma maison. Quelle horrible mort! quel coup de foudre!
N'essayez pas de me consoler; hlas! la plaie est trop vive et trop
profonde! Morte, morte!

Une sueur froide glaa le front du jeune homme et fit claquer ses dents.
Qui donc tait mort dans cette maison que Villefort lui-mme disait
maudite?

Mon cher monsieur de Villefort, rpondit le mdecin avec un accent qui
redoubla la terreur du jeune homme, je ne vous ai point amen ici pour
vous consoler, tout au contraire.

--Que voulez-vous dire? demanda le procureur du roi, effray.

--Je veux dire que, derrire le malheur qui vient de vous arriver, il en
est un autre plus grand encore peut-tre.

--Oh! mon Dieu! murmura Villefort en joignant les mains, qu'allez-vous
me dire encore?

--Sommes-nous bien seuls, mon ami?

--Oh! oui, bien seuls. Mais que signifient toutes ces prcautions?

--Elles signifient que j'ai une confidence terrible  vous faire, dit le
docteur: asseyons-nous.

Villefort tomba plutt qu'il ne s'assit sur un banc. Le docteur resta
debout devant lui, une main pose sur son paule. Morrel, glac
d'effroi, tenait d'une main son front, de l'autre comprimait son coeur,
dont il craignait qu'on entendt les battements.

Morte, morte! rptait-il dans sa pense avec la voix de son coeur.

Et lui-mme se sentait mourir.

Parlez, docteur, j'coute, dit Villefort; frappez, je suis prpar 
tout.

--Mme de Saint-Mran tait bien ge sans doute, mais elle jouissait
d'une sant excellente.

Morrel respira pour la premire fois depuis dix minutes.

Le chagrin l'a tue, dit Villefort, oui, le chagrin, docteur! Cette
habitude de vivre depuis quarante ans prs du marquis!...

--Ce n'est pas le chagrin, mon cher Villefort, dit le docteur. Le
chagrin peut tuer, quoique les cas soient rares, mais il ne tue pas en
un jour, mais il ne tue pas en une heure, mais il ne tue pas en dix
minutes.

Villefort ne rpondit rien; seulement il leva la tte qu'il avait tenue
baisse jusque-l, et regarda le docteur avec des yeux effars.

Vous tes rest l pendant l'agonie? demanda M. d'Avrigny.

--Sans doute, rpondit le procureur du roi; vous m'avez dit tout bas de
ne pas m'loigner.

--Avez-vous remarqu les symptmes du mal auquel Mme de Saint-Mran a
succomb?

--Certainement; Mme de Saint-Mran a eu trois attaques successives 
quelques minutes les unes des autres, et  chaque fois plus rapproches
et plus graves. Lorsque vous tes arriv, dj depuis quelques minutes
Mme de Saint-Mran tait haletante; elle eut alors une crise que je pris
pour une simple attaque de nerfs; mais je ne commenai  m'effrayer
rellement que lorsque je la vis se soulever sur son lit, les membres et
le cou tendus. Alors,  votre visage, je compris que la chose tait plus
grave que je ne le croyais. La crise passe, je cherchai vos yeux, mais
je ne les rencontrai pas. Vous teniez le pouls, vous en comptiez les
battements, et la seconde crise parut, que vous ne vous tiez pas encore
retourn de mon ct. Cette seconde crise fut plus terrible que la
premire: les mmes mouvements nerveux se reproduisirent, et la bouche
se contracta et devint violette.

 la troisime elle expira.

Dj, depuis la fin de la premire, j'avais reconnu le ttanos; vous me
confirmtes dans cette opinion.

--Oui, devant tout le monde, reprit le docteur; mais maintenant nous
sommes seuls.

--Qu'allez-vous me dire, mon Dieu?

--Que les symptmes du ttanos et de l'empoisonnement par les matires
vgtales sont absolument les mmes.

M. de Villefort se dressa sur ses pieds; puis, aprs un instant
d'immobilit et de silence, il retomba sur son banc.

Oh! mon Dieu! docteur, dit-il, songez-vous bien  ce que vous me dites
l?

Morrel ne savait pas s'il faisait un rve ou s'il veillait.

coutez, dit le docteur, je connais l'importance de ma dclaration et
le caractre de l'homme  qui je la fais.

--Est-ce au magistrat ou  l'ami que vous parlez? demanda Villefort.

-- l'ami,  l'ami seul en ce moment; les rapports entre les symptmes
du ttanos et les symptmes de l'empoisonnement par les substances
vgtales sont tellement identiques, que s'il me fallait signer ce que
je dis l, je vous dclare que j'hsiterais. Aussi, je vous le rpte,
ce n'est point au magistrat que je m'adresse, c'est  l'ami. Eh bien, 
l'ami je dis: Pendant les trois quarts d'heure qu'elle a dur, j'ai
tudi l'agonie, les convulsions, la mort de Mme de Saint-Mran; eh
bien, dans ma conviction, non seulement Mme de Saint-Mran est morte
empoisonne, mais encore je dirais, oui, je dirais quel poison l'a tue.

--Monsieur! monsieur!

--Tout y est, voyez-vous: somnolence interrompue par des crises
nerveuses, surexcitation du cerveau, torpeur des centres. Mme de
Saint-Mran a succomb  une dose violente de brucine ou de strychnine,
que par hasard sans doute, que par erreur peut-tre, on lui a
administre.

Villefort saisit la main du docteur.

Oh! c'est impossible! dit-il, je rve, mon Dieu! je rve! C'est
effroyable d'entendre dire des choses pareilles  un homme comme vous!
Au nom du Ciel, je vous en supplie, cher docteur, dites-moi que vous
pouvez vous tromper!

--Sans doute, je le puis, mais....

--Mais?...

--Mais, je ne le crois pas.

--Docteur, prenez piti de moi; depuis quelques jours il m'arrive tant
de choses inoues, que je crois  la possibilit de devenir fou.

--Un autre que moi a-t-il vu Mme de Saint-Mran?

--Personne.

--A-t-on envoy chez le pharmacien quelque ordonnance qu'on ne m'ait pas
soumise?

--Aucune.

--Mme de Saint-Mran avait-elle des ennemis?

--Je ne lui en connais pas.

--Quelqu'un avait-il intrt  sa mort?

--Mais non, mon Dieu! mais non; ma fille est sa seule hritire,
Valentine seule.... Oh! si une pareille pense me pouvait venir, je me
poignarderais pour punir mon coeur d'avoir pu un seul instant abriter
une pareille pense.

--Oh! s'cria  son tour M. d'Avrigny, cher ami,  Dieu ne plaise que
j'accuse quelqu'un, je ne parle que d'un accident, comprenez-vous bien,
d'une erreur. Mais accident ou erreur, le fait est l qui parle tout bas
 ma conscience, et qui veut que ma conscience vous parle tout haut.
Informez-vous.

-- qui? comment? de quoi?

--Voyons: Barrois, le vieux domestique, ne se serait-il pas tromp, et
n'aurait-il pas donn  Mme de Saint-Mran quelque potion prpare pour
son matre?

--Pour mon pre?

--Oui.

--Mais comment une potion prpare pour M. Noirtier peut-elle
empoisonner Mme de Saint-Mran?

--Rien de plus simple: vous savez que dans certaines maladies les
poisons deviennent un remde; la paralysie est une de ces maladies-l. 
peu prs depuis trois mois, aprs avoir tout employ pour rendre le
mouvement et la parole  M. Noirtier, je me suis dcid  tenter un
dernier moyen; depuis trois mois, dis-je, je le traite par la brucine;
ainsi, dans la dernire potion que j'ai commande pour lui il en entrait
six centigrammes; six centigrammes sans action sur les organes paralyss
de M. Noirtier, et auxquels d'ailleurs il s'est accoutum par des doses
successives, six centigrammes suffisent pour tuer toute autre personne
que lui.

--Mon cher docteur, il n'y a aucune communication entre l'appartement de
M. Noirtier et celui de Mme de Saint-Mran, et jamais Barrois n'entrait
chez ma belle-mre. Enfin, vous le dirai-je, docteur, quoique je vous
sache homme le plus habile et surtout le plus consciencieux du monde,
quoique en toute circonstance votre parole soit pour moi un flambeau qui
me guide  l'gal de la lumire du soleil, eh bien! docteur, eh bien!
j'ai besoin, malgr cette conviction de m'appuyer sur cet axiome,
_errare humanum est_.

--coutez, Villefort, dit le docteur, existe-t-il un de mes confrres en
qui vous ayez autant confiance qu'en moi?

--Pourquoi cela, dites? o voulez-vous en venir?

--Appelez-le, je lui dirai ce que j'ai vu, ce que j'ai remarqu, nous
ferons l'autopsie.

--Et vous trouverez des traces de poison?

--Non, pas du poison, je n'ai pas dit cela, mais nous constaterons
l'exaspration du systme nerveux, nous reconnatrons l'asphyxie
patente, incontestable et nous vous dirons: Cher Villefort, si c'est par
ngligence que la chose est arrive, veillez sur vos serviteurs; si
c'est par haine, veillez sur vos ennemis.

--Oh! mon Dieu! que me proposez-vous l, d'Avrigny? rpondit Villefort
abattu; du moment o il y aura un autre que vous dans le secret, une
enqute deviendra ncessaire, et une enqute chez moi, impossible!
Pourtant, continua le procureur du roi en se reprenant et en regardant
le mdecin avec inquitude, pourtant si vous le voulez, si vous l'exigez
absolument, je le ferai. En effet, peut-tre dois-je donner suite 
cette affaire; mon caractre me le commande. Mais docteur, vous me voyez
d'avance pntr de tristesse: introduire dans ma maison tant de
scandale aprs tant de douleur! Oh! ma femme et ma fille en mourront; et
moi, moi, docteur, vous le savez, un homme n'en arrive pas o j'en suis,
un homme n'a pas t procureur du roi pendant vingt-cinq ans sans s'tre
amass bon nombre d'ennemis; les miens sont nombreux. Cette affaire
bruite sera pour eux un triomphe qui les fera tressaillir de joie, et
moi me couvrira de honte. Docteur, pardonnez-moi ces ides mondaines. Si
vous tiez un prtre, je n'oserais vous dire cela; mais vous tes un
homme, mais vous connaissez les autres hommes; docteur, docteur, vous ne
m'avez rien dit, n'est-ce pas?

--Mon cher monsieur de Villefort, rpondit le docteur branl, mon
premier devoir est l'humanit. J'eusse sauv Mme de Saint-Mran si la
science et eu le pouvoir de le faire, mais elle est morte, je me dois
aux vivants. Ensevelissons au plus profond de nos coeurs ce terrible
secret. Je permettrai, si les yeux de quelques-uns s'ouvrent l-dessus,
qu'on impute  mon ignorance le silence que j'aurai gard. Cependant,
monsieur, cherchez toujours, cherchez activement, car peut-tre cela ne
s'arrtera-t-il point l.... Et quand vous aurez trouv le coupable, si
vous le trouvez, c'est moi qui vous dirai: Vous tes magistrat, faites
ce que vous voudrez!

--Oh! merci, merci, docteur! dit Villefort avec une joie indicible, je
n'ai jamais eu de meilleur ami que vous.

Et comme s'il et craint que le docteur d'Avrigny ne revnt sur cette
concession, il se leva et entrana le docteur du ct de la maison.

Ils s'loignrent.

Morrel, comme s'il et besoin de respirer, sortit sa tte du taillis, et
la lune claira ce visage si ple qu'on et pu le prendre pour un
fantme.

Dieu me protge d'une manifeste mais terrible faon, dit-il. Mais
Valentine, Valentine! pauvre amie! rsistera-t-elle  tant de douleurs?

En disant ces mots il regardait alternativement la fentre aux rideaux
rouges et les trois fentres aux rideaux blancs.

La lumire avait presque compltement disparu de la fentre aux rideaux
rouges. Sans doute Mme de Villefort venait d'teindre sa lampe, et la
veilleuse seule envoyait son reflet aux vitres.

 l'extrmit du btiment, au contraire, il vit s'ouvrir une des trois
fentres aux rideaux blancs. Une bougie place sur la chemine jeta
au-dehors quelques rayons de sa ple lumire, et une ombre vint un
instant s'accouder au balcon.

Morrel frissonna; il lui semblait avoir entendu un sanglot.

Il n'tait pas tonnant que cette me ordinairement si courageuse et si
forte, maintenant trouble et exalte par les deux plus fortes des
passions humaines, l'amour et la peur, se ft affaiblie au point de
subir des hallucinations superstitieuses.

Quoiqu'il ft impossible, cach comme il l'tait, que l'oeil de
Valentine le distingut, il crut se voir appeler par l'ombre de la
fentre; son esprit troubl le lui disait, son coeur ardent le lui
rptait. Cette double erreur devenait une ralit irrsistible, et, par
un de ces incomprhensibles lans de jeunesse, il bondit hors de sa
cachette, et en deux enjambes, au risque d'tre vu, au risque d'effrayer
Valentine, au risque de donner l'veil par quelque cri involontaire
chapp  la jeune fille, il franchit ce parterre que la lune faisait
large et blanc comme un lac, et, gagnant la range de caisses d'orangers
qui s'tendait devant la maison, il atteignit les marches du perron,
qu'il monta rapidement, et poussa la porte, qui s'ouvrit sans rsistance
devant lui.

Valentine ne l'avait pas vu; ses yeux levs au ciel suivaient un nuage
d'argent glissant sur l'azur, et dont la forme tait celle d'une ombre
qui monte au ciel; son esprit potique et exalt lui disait que c'tait
l'me de sa grand-mre.

Cependant, Morrel avait travers l'antichambre et trouv la rampe de
l'escalier; des tapis tendus sur les marches assourdissaient son pas;
d'ailleurs Morrel en tait arriv  ce point d'exaltation que la
prsence de M. de Villefort lui-mme ne l'et pas effray. Si M. de
Villefort se ft prsent  sa vue, sa rsolution tait prise: il
s'approchait de lui et lui avouait tout, en le priant d'excuser et
d'approuver cet amour qui l'unissait  sa fille, et sa fille  lui;
Morrel tait fou.

Par bonheur il ne vit personne.

Ce fut alors surtout que cette connaissance qu'il avait prise par
Valentine du plan intrieur de la maison lui servit; il arriva sans
accident au haut de l'escalier, et comme, arriv l, il s'orientait, un
sanglot dont il reconnut l'expression lui indiqua le chemin qu'il avait
 suivre; il se retourna; une porte entrebille laissait arriver  lui
le reflet d'une lumire et le son de la voix gmissante. Il poussa cette
porte et entra.

Au fond d'une alcve, sous le drap blanc qui recouvrait sa tte et
dessinait sa forme, gisait la morte, plus effrayante encore aux yeux de
Morrel depuis la rvlation du secret dont le hasard l'avait fait
possesseur.

 ct du lit,  genoux, la tte ensevelie dans les coussins d'une large
bergre, Valentine, frissonnante et souleve par les sanglots, tendait
au-dessus de sa tte, qu'on ne voyait pas, ses deux mains jointes et
raidies.

Elle avait quitt la fentre reste ouverte, et priait tout haut avec
des accents qui eussent touch le coeur le plus insensible, la parole
s'chappait de ses lvres, rapide, incohrente, inintelligible, tant la
douleur serrait sa gorge de ses brlantes treintes.

La lune, glissant  travers l'ouverture des persiennes, faisait plir la
lueur de la bougie, et azurait de ses teintes funbres ce tableau de
dsolation.

Morrel ne put rsister  ce spectacle; il n'tait pas d'une pit
exemplaire, il n'tait pas facile  impressionner, mais Valentine
souffrant, pleurant, se tordant les bras  sa vue, c'tait plus qu'il
n'en pouvait supporter en silence. Il poussa un soupir, murmura un nom,
et la tte noye dans les pleurs et marbre sur le velours du fauteuil,
une tte de Madeleine du Corrge, se releva et demeura tourne vers lui.

Valentine le vit et ne tmoigna point d'tonnement. Il n'y a plus
d'motions intermdiaires dans un coeur gonfl par un dsespoir suprme.

Morrel tendit la main  son amie. Valentine, pour toute excuse de ce
qu'elle n'avait point t le trouver, lui montra le cadavre gisant sous
le drap funbre et recommena  sangloter.

Ni l'un ni l'autre n'osait parler dans cette chambre. Chacun hsitait 
rompre ce silence que semblait commander la Mort debout dans quelque
coin et le doigt sur les lvres.

Enfin Valentine osa la premire.

Ami, dit-elle, comment tes-vous ici? Hlas! je vous dirais: soyez le
bienvenu, si ce n'tait pas la Mort qui vous et ouvert la porte de
cette maison.

--Valentine, dit Morrel d'une voix tremblante et les mains jointes,
j'tais l depuis huit heures et demie; je ne vous voyais point venir,
l'inquitude m'a pris, j'ai saut par-dessus le mur, j'ai pntr dans
le jardin; alors des voix qui s'entretenaient du fatal accident....

--Quelles voix? dit Valentine.

Morrel frmit, car toute la conversation du docteur et de M. de
Villefort lui revint  l'esprit, et,  travers le drap, il croyait voir
ces bras tordus, ce cou raidi, ces lvres violettes.

Les voix de vos domestiques, dit-il, m'ont tout appris.

--Mais venir jusqu'ici, c'est nous perdre, mon ami, dit Valentine, sans
effroi et sans colre.

--Pardonnez-moi, rpondit Morrel du mme ton, je vais me retirer.

--Non, dit Valentine, on vous rencontrerait, restez.

--Mais si l'on venait?

La jeune fille secoua la tte.

Personne ne viendra, dit-elle, soyez tranquille, voil notre
sauvegarde.

Et elle montra la forme du cadavre moule par le drap.

Mais qu'est-il arriv  M. d'pinay? dites-moi, je vous en supplie,
reprit Morrel.

--M. Franz est arriv pour signer le contrat au moment o ma bonne
grand-mre rendait le dernier soupir.

--Hlas! dit Morrel avec un sentiment de joie goste, car il songeait
en lui-mme que cette mort retardait indfiniment le mariage de
Valentine.

--Mais ce qui redouble ma douleur, continua la jeune fille, comme si ce
sentiment et d recevoir  l'instant mme sa punition, c'est que cette
pauvre chre aeule, en mourant, a ordonn qu'on termint le mariage le
plus tt possible; elle aussi, mon Dieu! en croyant me protger, elle
aussi agissait contre moi.

--coutez! dit Morrel.

Les deux jeunes gens firent silence.

On entendit la porte qui s'ouvrit, et des pas firent craquer le parquet
du corridor et les marches de l'escalier.

C'est mon pre qui sort de son cabinet, dit Valentine.

--Et qui reconduit le docteur, ajouta Morrel.

--Comment savez-vous que c'est le docteur? demanda Valentine tonne.

--Je le prsume dit Morrel.

Valentine regarda le jeune homme.

Cependant, on entendit la porte de la rue se fermer. M. de Villefort
alla donner en outre un tour de clef  celle du jardin puis il remonta
l'escalier.

Arriv dans l'antichambre, il s'arrta un instant, comme s'il hsitait
s'il devait entrer chez lui ou dans la chambre de Mme de Saint-Mran.
Morrel se jeta derrire une portire. Valentine ne fit pas un mouvement;
on et dit qu'une suprme douleur la plaait au-dessus des craintes
ordinaires.

M. de Villefort rentra chez lui.

Maintenant, dit Valentine, vous ne pouvez plus sortir ni par la porte
du jardin, ni par celle de la rue.

Morrel regarda la jeune fille avec tonnement.

Maintenant, dit-elle, il n'y a plus qu'une issue permise et sre, c'est
celle de l'appartement de mon grand-pre.

Elle se leva.

Venez, dit-elle.

--O cela? demanda Maximilien.

--Chez mon grand-pre.

--Moi, chez M. Noirtier?

--Oui.

--Y songez-vous, Valentine?

--J'y songe, et depuis longtemps. Je n'ai plus que cet ami au monde, et
nous avons tous deux besoin de lui.... Venez.

--Prenez garde, Valentine, dit Morrel, hsitant  faire ce que lui
ordonnait la jeune fille; prenez garde, le bandeau est tomb de mes
yeux: en venant ici, j'ai accompli un acte de dmence. Avez-vous bien
vous-mme toute votre raison, chre amie?

--Oui, dit Valentine, et je n'ai aucun scrupule au monde, si ce n'est
de laisser seuls les restes de ma pauvre grand-mre, que je me suis
charge de garder.

--Valentine, dit Morrel, la mort est sacre par elle-mme.

--Oui, rpondit la jeune fille; d'ailleurs ce sera court, venez.

Valentine traversa le corridor et descendit un petit escalier qui
conduisait chez Noirtier. Morrel la suivait sur la pointe du pied.
Arrivs sur le palier de l'appartement, ils trouvrent le vieux
domestique.

Barrois, dit Valentine, fermez la porte et ne laissez entrer personne.

Elle passa la premire.

Noirtier, encore dans son fauteuil, attentif au moindre bruit, instruit
par son vieux serviteur de tout ce qui se passait, fixait des regards
avides sur l'entre de la chambre; il vit Valentine, et son oeil brilla.

Il y avait dans la dmarche et dans l'attitude de la jeune fille quelque
chose de grave et de solennel qui frappa le vieillard. Aussi, de
brillant qu'il tait, son oeil devint-il interrogateur.

Cher pre, dit-elle d'une voix brve, coute-moi bien: tu sais que
bonne maman Saint-Mran est morte il y a une heure, et que maintenant,
except toi je n'ai plus personne qui m'aime au monde?

Une expression de tendresse infinie passa dans les yeux du vieillard.

C'est donc  toi seul, n'est-ce pas, que je dois confier mes chagrins
ou mes esprances?

Le paralytique fit signe que oui.

Valentine prit Maximilien par la main.

Alors, lui dit-elle, regarde bien monsieur.

Le vieillard fixa son oeil scrutateur et lgrement tonn sur Morrel.

C'est M. Maximilien Morrel, dit-elle, le fils de cet homme ngociant de
Marseille dont tu as sans doute entendu parler?

--Oui, fit le vieillard.

--C'est un nom irrprochable, que Maximilien est en train de rendre
glorieux, car,  trente ans, il est capitaine de spahis, officier de la
Lgion d'honneur.

Le vieillard fit signe qu'il se le rappelait.

Eh bien, bon papa, dit Valentine en se mettant  deux genoux devant le
vieillard et en montrant Maximilien d'une main, je l'aime et ne serai
qu' lui! Si l'on me force d'en pouser un autre, je me laisserai mourir
ou je me tuerai.

Les yeux du paralytique exprimaient tout un monde de penses
tumultueuses.

Tu aimes M. Maximilien Morrel, n'est-ce pas, bon papa? demanda la jeune
fille.

--Oui, fit le vieillard immobile.

--Et tu peux bien nous protger, nous qui sommes aussi tes enfants,
contre la volont de mon pre?

Noirtier attacha son regard intelligent sur Morrel, comme pour lui dire:

C'est selon.

Maximilien comprit.

Mademoiselle, dit-il, vous avez un devoir sacr  remplir dans la
chambre de votre aeule; voulez-vous me permettre d'avoir l'honneur de
causer un instant avec M. Noirtier?

--Oui, oui, c'est cela, fit l'oeil du vieillard.

Puis il regarda Valentine avec inquitude.

Comment il fera pour te comprendre, veux-tu dire, bon pre?

--Oui.

--Oh! sois tranquille; nous avons si souvent parl de toi, qu'il sait
bien comment je te parle.

Puis, se tournant vers Maximilien avec un adorable sourire, quoique ce
sourire ft voil par une profonde tristesse:

Il sait tout ce que je sais, dit-elle.

Valentine se releva, approcha un sige pour Morrel, recommanda  Barrois
de ne laisser entrer personne; et aprs avoir embrass tendrement son
grand-pre et dit adieu tristement  Morrel, elle partit. Alors Morrel,
pour prouver  Noirtier qu'il avait la confiance de Valentine et
connaissait tous leurs secrets, prit le dictionnaire, la plume et le
papier, et plaa le tout sur une table o il y avait une lampe.

Mais d'abord, dit Morrel, permettez-moi, monsieur, de vous raconter qui
je suis, comment j'aime Mlle Valentine, et quels sont mes desseins  son
gard.

--J'coute, fit Noirtier.

C'tait un spectacle assez imposant que ce vieillard, inutile fardeau en
apparence, et qui tait devenu le seul protecteur, le seul appui, le
seul juge de deux amants jeunes, beaux, forts, et entrant dans la vie.

Sa figure, empreinte d'une noblesse et d'une austrit remarquables,
imposait  Morrel, qui commena son rcit en tremblant.

Il raconta alors comment il avait connu, comment il avait aim Valentine
et comment Valentine, dans son isolement et son malheur, avait accueilli
l'offre de son dvouement. Il lui dit quelles taient sa naissance, sa
position, sa fortune; et plus d'une fois, lorsqu'il interrogea le regard
du paralytique, ce regard lui rpondit:

C'est bien, continuez.

--Maintenant, dit Morrel quand il eut fini cette premire partie de son
rcit, maintenant que je vous ai dit, monsieur, mon amour et mes
esprances, dois-je vous dire nos projets?

--Oui, fit le vieillard.

--Eh bien, voil ce que nous avions rsolu.

Et alors il raconta tout  Noirtier: comment un cabriolet attendait dans
l'enclos, comment il comptait enlever Valentine, la conduire chez sa
soeur, l'pouser, et dans une respectueuse attente esprer le pardon de
M. de Villefort.

Non, dit Noirtier.

--Non? reprit Morrel, ce n'est pas ainsi qu'il faut faire?

--Non.

--Ainsi ce projet n'a point votre assentiment?

--Non.

--Eh bien, il y a un autre moyen, dit Morrel.

Le regard interrogateur du vieillard demanda:

Lequel?

J'irai, continua Maximilien, j'irai trouver M. Franz d'pinay, je suis
heureux de pouvoir vous dire cela en l'absence de Mlle de Villefort, et
je me conduirai avec lui de manire  le forcer d'tre un galant homme.

Le regard de Noirtier continua d'interroger.

Ce que je ferai?

--Oui.

--Le voici. Je l'irai trouver, comme je vous le disais, je lui
raconterai les liens qui m'unissent  Mlle Valentine; si c'est un homme
dlicat, il prouvera sa dlicatesse en renonant de lui-mme  la main
de sa fiance, et mon amiti et mon dvouement lui sont de cette heure
acquis jusqu' la mort; s'il refuse, soit que l'intrt le pousse, soit
qu'un ridicule orgueil le fasse persister, aprs lui avoir prouv qu'il
contraindrait ma femme, que Valentine m'aime et ne peut aimer un autre
que moi, je me battrai avec lui, en lui donnant tous les avantages, et
je le tuerai ou il me tuera; si je le tue, il n'pousera pas Valentine;
s'il me tue, je serai bien sr que Valentine ne l'pousera pas.

Noirtier considrait avec un plaisir indicible cette noble et sincre
physionomie sur laquelle se peignaient tous les sentiments que sa langue
exprimait, en y ajoutant par l'expression d'un beau visage tout ce que
la couleur ajoute  un dessin solide et vrai.

Cependant, lorsque Morrel eut fini de parler, Noirtier ferma les yeux 
plusieurs reprises, ce qui tait, on le sait, sa manire de dire non.

Non? dit Morrel. Ainsi vous dsapprouvez ce second projet, comme vous
avez dj dsapprouv le premier?

--Oui, je le dsapprouve, fit le vieillard.

--Mais que faire alors, monsieur? demanda Morrel. Les dernires paroles
de Mme de Saint-Mran ont t pour que le mariage de sa petite-fille ne
se ft point attendre: dois-je laisser les choses s'accomplir?

Noirtier resta immobile.

Oui, je comprends, dit Morrel, je dois attendre.

--Oui.

--Mais tout dlai nous perdra, monsieur, reprit le jeune homme. Seule,
Valentine est sans force, et on la contraindra comme un enfant. Entr
ici miraculeusement pour savoir ce qui s'y passe, admis miraculeusement
devant vous, je ne puis raisonnablement esprer que ces bonnes chances
se renouvellent. Croyez-moi, il n'y a que l'un ou l'autre des deux
partis que je vous propose, pardonnez cette vanit  ma jeunesse, qui
soit le bon; dites-moi celui des deux que vous prfrez: autorisez-vous
Mlle Valentine  se confier  mon honneur?

--Non.

--Prfrez-vous que j'aille trouver M. d'pinay?

--Non.

--Mais, mon Dieu! de qui nous viendra le secours que nous attendons du
Ciel?

Le vieillard sourit des yeux comme il avait l'habitude de sourire quand
on lui parlait du ciel. Il tait toujours rest un peu d'athisme dans
les ides du vieux jacobin.

Du hasard? reprit Morrel.

--Non.

--De vous?

--Oui.

--De vous?

--Oui, rpta le vieillard.

--Vous comprenez bien ce que je vous demande, monsieur? Excusez mon
insistance, car ma vie est dans votre rponse: notre salut nous viendra
de vous?

--Oui.

--Vous en tes sr?

--Oui.

--Vous en rpondez?

--Oui.

Et il y avait dans le regard qui donnait cette affirmation une telle
fermet, qu'il n'y avait pas moyen de douter de la volont, sinon de la
puissance.

Oh! merci, monsieur, merci cent fois! Mais comment,  moins qu'un
miracle du Seigneur ne vous rende la parole, le geste, le mouvement,
comment pourrez-vous, vous, enchan dans ce fauteuil, vous, muet et
immobile, comment pourrez-vous vous opposer  ce mariage?

Un sourire claira le visage du vieillard, sourire trange que celui des
yeux sur un visage immobile.

Ainsi, je dois attendre? demanda le jeune homme.

--Oui. Mais le contrat?

Le mme sourire reparut.

Voulez-vous donc me dire qu'il ne sera pas sign?

--Oui, dit Noirtier.

--Ainsi le contrat ne sera mme pas sign! s'cria Morrel. Oh!
pardonnez, monsieur!  l'annonce d'un grand bonheur, il est bien permis
de douter; le contrat ne sera pas sign?

--Non, dit le paralytique.

Malgr cette assurance, Morrel hsitait  croire. Cette promesse d'un
vieillard impotent tait si trange, qu'au lieu de venir d'une force de
volont, elle pouvait maner d'un affaiblissement des organes; n'est-il
pas naturel que l'insens qui ignore sa folie prtende raliser des
choses au-dessus de sa puissance? Le faible parle des fardeaux qu'il
soulve, le timide des gants qu'il affronte, le pauvre des trsors
qu'il manie, le plus humble paysan, au compte de son orgueil, s'appelle
Jupiter.

Soit que Noirtier et compris l'indcision du jeune homme, soit qu'il
n'ajoutt pas compltement foi  la docilit qu'il avait montre, il le
regarda fixement.

Que voulez-vous, monsieur? demanda Morrel, que je vous renouvelle ma
promesse de ne rien faire?

Le regard de Noirtier demeura fixe et ferme, comme pour dire qu'une
promesse ne lui suffisait pas; puis il passa du visage  la main.

Voulez-vous que je jure, monsieur? demanda Maximilien.

--Oui, fit le paralytique avec la mme solennit, je le veux.

Morrel comprit que le vieillard attachait une grande importance  ce
serment.

Il tendit la main.

Sur mon honneur, dit-il, je vous jure d'attendre ce que vous aurez
dcid pour agir contre M. d'pinay.

--Bien, fit des yeux le vieillard.

--Maintenant, monsieur, demanda Morrel, ordonnez-vous que je me retire?

--Oui.

--Sans revoir Mlle Valentine?

--Oui.

Morrel fit signe qu'il tait prt  obir.

Maintenant, continua Morrel, permettez-vous monsieur, que votre fils
vous embrasse comme l'a fait tout  l'heure votre fille!

Il n'y avait pas  se tromper  l'expression des yeux de Noirtier.

Le jeune homme posa sur le front du vieillard ses lvres au mme endroit
o la jeune fille avait pos les siennes.

Puis il salua une seconde fois le vieillard et sortit.

Sur le carr il trouva le vieux serviteur, prvenu par Valentine;
celui-ci attendait Morrel, et le guida par les dtours d'un corridor
sombre qui conduisait  une petite porte donnant sur le jardin.

Arriv l, Morrel gagna la grille, par la charmille, il fut en un
instant au haut du mur, et par son chelle en une seconde, il fut dans
l'enclos  la luzerne, o son cabriolet l'attendait toujours.

Il y remonta, et bris par tant d'motions, mais le coeur plus libre, il
rentra vers minuit rue Meslay, se jeta sur son lit et dormit comme s'il
et t plong dans une profonde ivresse.




LXXIV

Le caveau de la famille Villefort.


 deux jours de l, une foule considrable se trouvait rassemble, vers
dix heures du matin,  la porte de M. de Villefort, et l'on avait vu
s'avancer une longue file de voitures de deuil et de voitures
particulires tout le long du faubourg Saint-Honor et de la rue de la
Ppinire.

Parmi ces voitures, il y en avait une d'une forme singulire, et qui
paraissait avoir fait un long voyage. C'tait une espce de fourgon
peint en noir, et qui un des premiers s'tait trouv au funbre
rendez-vous.

Alors on s'tait inform, et l'on avait appris que, par une concidence
trange, cette voiture renfermait le corps de M. de Saint-Mran, et que
ceux qui taient venus pour un seul convoi suivraient deux cadavres.

Le nombre de ceux-l tait grand; M. le marquis de Saint-Mran, l'un
des dignitaires les plus zls et les plus fidles du roi Louis XVIII et
du roi Charles X, avait conserv grand nombre d'amis qui, joints aux
personnes que les convenances sociales mettaient en relation avec
Villefort, formaient une troupe considrable.

On fit prvenir aussitt les autorits, et l'on obtint que les deux
convois se feraient en mme temps. Une seconde voiture, pare avec la
mme pompe mortuaire, fut amene devant la porte de M. de Villefort, et
le cercueil transport du fourgon de poste sur le carrosse funbre.

Les deux corps devaient tre inhums dans le cimetire du Pre-Lachaise,
o depuis longtemps M. de Villefort avait fait lever le caveau destin
 la spulture de toute sa famille.

Dans ce caveau avait dj t dpos le corps de la pauvre Rene, que
son pre et sa mre venaient rejoindre aprs dix annes de sparation.

Paris, toujours curieux, toujours mu des pompes funraires, vit avec un
religieux silence passer le cortge splendide qui accompagnait  leur
dernire demeure deux des noms de cette vieille aristocratie, les plus
clbres pour l'esprit traditionnel, pour la sret du commerce et le
dvouement obstin aux principes.

Dans la mme voiture de deuil, Beauchamp, Albert et Chteau-Renaud
s'entretenaient de cette mort presque subite.

J'ai vu Mme de Saint-Mran l'an dernier encore  Marseille, disait
Chteau-Renaud, je revenais d'Algrie; c'tait une femme destine 
vivre cent ans, grce  sa sant parfaite,  son esprit toujours
prsent et  son activit toujours prodigieuse. Quel ge avait-elle?

--Soixante-six ans, rpondit Albert, du moins  ce que Franz m'a assur.
Mais ce n'est point l'ge qui l'a tue, c'est le chagrin qu'elle a
ressenti de la mort du marquis; il parat que depuis cette mort, qui
l'avait violemment branle, elle n'a pas repris compltement la raison.

--Mais enfin de quoi est-elle morte? demanda Beauchamp.

--D'une congestion crbrale,  ce qu'il parat, ou d'une apoplexie
foudroyante. N'est-ce pas la mme chose?

--Mais  peu prs.

--D'apoplexie? dit Beauchamp, c'est difficile  croire. Mme de
Saint-Mran, que j'ai vue aussi une fois ou deux dans ma vie, tait
petite, grle de formes et d'une constitution bien plus nerveuse que
sanguine; elles sont rares les apoplexies produites par le chagrin sur
un corps d'une constitution pareille  celui de Mme de Saint-Mran.

--En tout cas, dit Albert, quelle que soit la maladie ou le mdecin qui
l'a tue, voil M. de Villefort, ou plutt Mlle Valentine, ou plutt
encore notre ami Franz en possession d'un magnifique hritage:
quatre-vingt mille livres de rente, je crois.

--Hritage qui sera presque doubl  la mort de ce vieux jacobin de
Noirtier.

--En voil un grand-pre tenace, dit Beauchamp. _Tenacem propositi
virum._ Il a pari contre la mort, je crois, qu'il enterrerait tous ses
hritiers. Il y russira ma foi. C'est bien le vieux conventionnel de
93, qui disait  Napolon en 1814:

--Vous baissez, parce que votre empire est une jeune tige fatigue par
sa croissance; prenez la Rpublique pour tuteur, retournons avec une
bonne constitution sur les champs de bataille et je vous promets cinq
cent mille soldats, un autre Marengo et un second Austerlitz. Les ides
ne meurent pas, sire, elles sommeillent quelquefois, mais elles se
rveillent plus fortes qu'avant de s'endormir.

--Il parat, dit Albert, que pour lui les hommes sont comme les ides;
seulement une chose m'inquite, c'est de savoir comment Franz d'pinay
s'accommodera d'un grand-beau-pre qui ne peut se passer de sa femme;
mais o est-il, Franz?

--Mais il est dans la premire voiture avec M. de Villefort, qui le
considre dj comme tant de la famille.

Dans chacune des voitures qui suivaient le deuil, la conversation tait
 peu prs pareille; on s'tonnait de ces deux morts si rapproches et
si rapides, mais dans aucune on ne souponnait le terrible secret
qu'avait, dans sa promenade nocturne, rvl M. d'Avrigny  M. de
Villefort.

Au bout d'une heure de marche  peu prs, on arriva  la porte du
cimetire: il faisait un temps calme, mais sombre, et par consquent
assez en harmonie avec la funbre crmonie qu'on y venait accomplir.
Parmi les groupes qui se dirigrent vers le caveau de famille,
Chteau-Renaud reconnut Morrel, qui tait venu tout seul et en
cabriolet; il marchait seul, trs ple et silencieux, sur le petit
chemin bord d'ifs.

Vous ici! dit Chteau-Renaud en passant son bras sous celui du jeune
capitaine; vous connaissez donc M. de Villefort? Comment se fait-il
donc, en ce cas, que je ne vous aie jamais vu chez lui?

--Ce n'est pas M. de Villefort que je connais, rpondit Morrel, c'est
Mme de Saint-Mran que je connaissais.

En ce moment, Albert les rejoignit avec Franz.

L'endroit est mal choisi pour une prsentation, dit Albert; mais
n'importe, nous ne sommes pas superstitieux. Monsieur Morrel, permettez
que je vous prsente M. Franz d'pinay, un excellent compagnon de voyage
avec lequel j'ai fait le tour de l'Italie. Mon cher Franz, M. Maximilien
Morrel, un excellent ami que je me suis acquis en ton absence, et dont
tu entendras revenir le nom dans ma conversation toutes les fois que
j'aurai  parler de coeur, d'esprit et d'amabilit.

Morrel eut un moment d'indcision. Il se demanda si ce n'tait pas une
condamnable hypocrisie que ce salut presque amical adress  l'homme
qu'il combattait sourdement; mais son serment et la gravit des
circonstances lui revinrent en mmoire: il s'effora de ne rien laisser
paratre sur son visage, et salua Franz en se contenant.

Mlle de Villefort est bien triste, n'est-ce pas? dit Debray,  Franz.

--Oh! monsieur, rpondit Franz, d'une tristesse inexplicable; ce matin,
elle tait si dfaite que je l'ai  peine reconnue.

Ces mots si simples en apparence brisrent le coeur de Morrel. Cet homme
avait donc vu Valentine, il lui avait donc parl?

Ce fut alors que le jeune et bouillant officier eut besoin de toute sa
force pour rsister au dsir de violer son serment.

Il prit le bras de Chteau-Renaud et l'entrana rapidement vers le
caveau, devant lequel les employs des pompes funbres venaient de
dposer les deux cercueils.

Magnifique habitation, dit Beauchamp en jetant les yeux sur le
mausole; palais d't, palais d'hiver. Vous y demeurerez  votre tour,
mon cher d'pinay, car vous voil bientt de la famille. Moi, en ma
qualit de philosophe, je veux une petite maison de campagne, un cottage
l-bas sous les arbres, et pas tant de pierres de taille sur mon pauvre
corps. En mourant, je dirai  ceux qui m'entoureront ce que Voltaire
crivait  Piron: _Eo rus_, et tout sera fini.... Allons, morbleu!
Franz, du courage, votre femme hrite.

--En vrit, Beauchamp, dit Franz, vous tes insupportable. Les affaires
politiques vous ont donn l'habitude de rire de tout, et les hommes qui
mnent les affaires ont l'habitude de ne croire  rien. Mais enfin,
Beauchamp, quand vous avez l'honneur de vous trouver avec des hommes
ordinaires, et le bonheur de quitter un instant la politique, tchez
donc de reprendre votre coeur que vous laissez au bureau des cannes de
la Chambre des dputs ou de la Chambre des pairs.

--Eh, mon Dieu! dit Beauchamp, qu'est-ce que la vie? une halte dans
l'antichambre de la mort.

--Je prends Beauchamp en grippe, dit Albert. Et il se retira  quatre
pas en arrire avec Franz, laissant Beauchamp continuer ses
dissertations philosophiques avec Debray.

Le caveau de la famille de Villefort formait un carr de pierres
blanches d'une hauteur de vingt pieds environ, une sparation intrieure
divisait en deux compartiments la famille Saint-Mran et la famille
Villefort, et chaque compartiment avait sa porte d'entre.

On ne voyait pas, comme dans les autres tombeaux, ces ignobles tiroirs
superposs dans lesquels une conome distribution enferme les morts avec
une inscription qui ressemble  une tiquette; tout ce que l'on
apercevait d'abord par la porte de bronze tait une antichambre svre
et sombre, spare par un mur du vritable tombeau.

C'tait au milieu de ce mur que s'ouvraient les deux portes dont nous
parlions tout  l'heure, et qui communiquaient aux spultures Villefort
et Saint-Mran.

L, pouvaient s'exhaler en libert les douleurs sans que les promeneurs
foltres, qui font d'une visite au Pre-Lachaise partie de campagne ou
rendez-vous d'amour, vinssent troubler par leurs chants, par leurs cris
ou par leur course la muette contemplation ou la prire baigne de
larmes de l'habitant du caveau.

Les deux cercueils entrrent dans le caveau de droite, c'tait celui de
la famille de Saint-Mran; ils furent placs sur les trteaux prpars,
et qui attendaient d'avance leur dpt mortuaire; Villefort, Franz et
quelques proches parents pntrrent seuls dans le sanctuaire.

Comme les crmonies religieuses avaient t accomplies  la porte, et
qu'il n'y avait pas de discours  prononcer, les assistants se
sparrent aussitt; Chteau-Renaud, Albert et Morrel se retirrent de
leur ct et Debray et Beauchamp du leur.

Franz resta, avec M. de Villefort,  la porte du cimetire; Morrel
s'arrta sous le premier prtexte venu; il vit sortir Franz et M. de
Villefort dans une voiture de deuil, et il conclut un mauvais prsage de
ce tte--tte. Il revint donc  Paris, et, quoique lui-mme ft dans la
mme voiture que Chteau-Renaud et Albert, il n'entendit pas un mot de
ce que dirent les deux jeunes gens.

En effet, au moment o Franz allait quitter M. de Villefort:

Monsieur le baron, avait dit celui-ci, quand vous reverrai-je?

--Quand vous voudrez, monsieur, avait rpondu Franz.

--Le plus tt possible.

--Je suis  vos ordres, monsieur; vous plat-il que nous revenions
ensemble?

--Si cela ne vous cause aucun drangement.

--Aucun.

Ce fut ainsi que le futur beau-pre et le futur gendre montrent dans la
mme voiture, et que Morrel, en les voyant passer, conut avec raison de
graves inquitudes.

Villefort et Franz revinrent au faubourg Saint-Honor.

Le procureur du roi, sans entrer chez personne, sans parler ni  sa
femme ni  sa fille, fit passer le jeune homme dans son cabinet, et lui
montrant une chaise:

Monsieur d'pinay, lui dit-il, je crois vous rappeler, et le moment
n'est peut-tre pas si mal choisi qu'on pourrait le croire au premier
abord, car l'obissance aux morts est la premire offrande qu'il faut
dposer sur le cercueil; je dois donc vous rappeler le voeu qu'exprimait
avant-hier Mme de Saint-Mran sur son lit d'agonie, c'est que le mariage
de Valentine ne souffre pas de retard. Vous savez que les affaires de la
dfunte sont parfaitement en rgle; que son testament assure  Valentine
toute la fortune des Saint-Mran; le notaire m'a montr hier les actes
qui permettent de rdiger d'une manire dfinitive le contrat de
mariage. Vous pouvez voir le notaire et vous faire de ma part
communiquer ces actes. Le notaire, c'est M. Deschamps, place Beauveau,
faubourg Saint-Honor.

--Monsieur, rpondit d'pinay, ce n'est pas le moment peut-tre pour
Mlle Valentine, plonge comme elle est dans la douleur, de songer  un
poux; en vrit, je craindrais....

--Valentine, interrompit M. de Villefort, n'aura pas de plus vif dsir
que celui de remplir les dernires intentions de sa grand-mre; ainsi
les obstacles ne viendront pas de ce ct, je vous en rponds.

--En ce cas, monsieur, rpondit Franz, comme ils ne viendront pas non
plus du mien, vous pouvez faire  votre convenance; ma parole est
engage, et je l'acquitterai, non seulement avec plaisir, mais avec
bonheur.

--Alors, dit Villefort, rien ne vous arrte plus; le contrat devait tre
sign il y a trois jours, nous le trouverons tout prpar: on peut le
signer aujourd'hui mme.

--Mais le deuil? dit en hsitant Franz.

--Soyez tranquille, monsieur, reprit Villefort; ce n'est point dans ma
maison que les convenances sont ngliges. Mlle de Villefort pourra se
retirer pendant les trois mois voulus dans sa terre de Saint-Mran; je
dis sa terre, car cette proprit est  elle. L, dans huit jours, si
vous le voulez bien, sans bruit, sans clat, sans faste, le mariage
civil sera conclu. C'tait un dsir de Mme de Saint-Mran que sa
petite-fille se marit dans cette terre. Le mariage conclu, monsieur,
vous pourrez revenir  Paris, tandis que votre femme passera le temps de
son deuil avec sa belle-mre.

--Comme il vous plaira, monsieur, dit Franz.

--Alors, reprit M. de Villefort, prenez la peine d'attendre une
demi-heure, Valentine va descendre au salon. J'enverrai chercher M.
Deschamps, nous lirons et signerons le contrat sance tenante, et, ds
ce soir, Mme de Villefort conduira Valentine  sa terre, o dans huit
jours nous irons les rejoindre.

--Monsieur, dit Franz, j'ai une seule demande  vous faire.

--Laquelle?

--Je dsire qu'Albert de Morcerf et Raoul de Chteau-Renaud soient
prsents  cette signature; vous savez qu'ils sont mes tmoins.

--Une demi-heure suffit pour les prvenir; voulez-vous les aller
chercher vous-mme? voulez-vous les envoyer chercher?

--Je prfre y aller, monsieur.

--Je vous attendrai donc dans une demi-heure, baron, et dans une
demi-heure Valentine sera prte.

Franz salua M. de Villefort et sortit.

 peine la porte de la rue se fut-elle referme derrire le jeune homme,
que Villefort envoya prvenir Valentine qu'elle et  descendre au salon
dans une demi-heure, parce qu'on attendait le notaire et les tmoins de
M. d'pinay.

Cette nouvelle inattendue produisit une grande sensation dans la maison.
Mme de Villefort n'y voulut pas croire, et Valentine en fut crase
comme d'un coup de foudre.

Elle regarda tout autour d'elle comme pour chercher  qui elle pouvait
demander secours.

Elle voulut descendre chez son grand-pre, mais elle rencontra sur
l'escalier M. de Villefort, qui la prit par le bras et l'amena dans le
salon.

Dans l'antichambre Valentine rencontra Barrois, et jeta au vieux
serviteur un regard dsespr.

Un instant aprs Valentine, Mme de Villefort entra au salon avec le
petit douard. Il tait visible que la jeune femme avait eu sa part des
chagrins de famille; elle tait ple et semblait horriblement fatigue.

Elle s'assit, prit douard sur ses genoux, et de temps en temps
pressait, avec des mouvements presque convulsifs, sur sa poitrine, cet
enfant sur lequel semblait se concentrer sa vie tout entire.

Bientt on entendit le bruit de deux voitures qui entraient dans la
cour.

L'une tait celle du notaire, l'autre celle de Franz et de ses amis.

En un instant, tout le monde tait runi au salon.

Valentine tait si ple, que l'on voyait les veines bleues de ses tempes
se dessiner autour de ses yeux et courir le long de ses joues.

Franz ne pouvait se dfendre d'une motion assez vive.

Chteau-Renaud et Albert se regardaient avec tonnement: la crmonie
qui venait de finir ne leur semblait pas plus triste que celle qui
allait commencer.

Mme de Villefort s'tait place dans l'ombre, derrire un rideau de
velours, et, comme elle tait constamment penche sur son fils, il tait
difficile de lire sur son visage ce qui se passait dans son coeur.

M. de Villefort tait, comme toujours, impassible. Le notaire, aprs
avoir, avec la mthode ordinaire aux gens de loi, rang les papiers sur
la table, avoir pris place dans son fauteuil et avoir relev ses
lunettes, se tourna vers Franz:

C'est vous qui tes monsieur Franz de Quesnel, baron d'pinay?
demanda-t-il, quoiqu'il le st parfaitement.

--Oui, monsieur, rpondit Franz.

Le notaire s'inclina.

Je dois donc vous prvenir, monsieur, dit-il, et cela de la part de M.
de Villefort, que votre mariage projet avec Mlle de Villefort a chang
les dispositions de M. Noirtier envers sa petite-fille, et qu'il aline
entirement la fortune qu'il devait lui transmettre. Htons-nous
d'ajouter, continua le notaire, que le testateur n'ayant le droit
d'aliner qu'une partie de sa fortune, et ayant alin le tout, le
testament ne rsistera point  l'attaque mais sera dclar nul et non
avenu.

--Oui, dit Villefort; seulement je prviens d'avance M. d'pinay que, de
mon vivant, jamais le testament de mon pre ne sera attaqu, ma position
me dfendant jusqu' l'ombre d'un scandale.

--Monsieur, dit Franz, je suis fch qu'on ait, devant Mlle Valentine,
soulev une pareille question. Je ne me suis jamais inform du chiffre
de sa fortune, qui, si rduite qu'elle soit, sera plus considrable
encore que la mienne. Ce que ma famille a recherch dans l'alliance de
M. de Villefort, c'est la considration; ce que je recherche, c'est le
bonheur.

Valentine fit un signe imperceptible de remerciement, tandis que deux
larmes silencieuses roulaient le long de ses joues.

D'ailleurs, monsieur, dit Villefort s'adressant  son futur gendre, 
part cette perte d'une portion de vos esprances, ce testament inattendu
n'a rien qui doive personnellement vous blesser; il s'explique par la
faiblesse d'esprit de M. Noirtier. Ce qui dplat  mon pre, ce n'est
point que Mlle de Villefort vous pouse, c'est que Valentine se marie:
une union avec tout autre lui et inspir le mme chagrin. La vieillesse
est goste, monsieur, et Mlle de Villefort faisait  M. Noirtier une
fidle compagnie que ne pourra plus lui faire Mme la baronne d'pinay.
L'tat malheureux dans lequel se trouve mon pre fait qu'on lui parle
rarement d'affaires srieuses, que la faiblesse de son esprit ne lui
permettrait pas de suivre, et je suis parfaitement convaincu qu' cette
heure, tout en conservant le souvenir que sa petite-fille se marie, M.
Noirtier a oubli jusqu'au nom de celui qui va devenir son petit-fils.

 peine M. de Villefort achevait-il ces paroles, auxquelles Franz
rpondait par un salut, que la porte du salon s'ouvrit et que Barrois
parut.

Messieurs, dit-il d'une voix trangement ferme pour un serviteur qui
parle  ses matres dans une circonstance si solennelle, messieurs, M.
Noirtier de Villefort dsire parler sur-le-champ  M. Franz de Quesnel,
baron d'pinay.

Lui aussi, comme le notaire, et afin qu'il ne pt y avoir erreur de
personne, donnait tous ses titres au fianc.

Villefort tressaillit, Mme de Villefort laissa glisser son fils de
dessus ses genoux, Valentine se leva ple et muette comme une statue.

Albert et Chteau-Renaud changrent un second regard plus tonn encore
que le premier.

Le notaire regarda Villefort.

--C'est impossible, dit le procureur du roi; d'ailleurs M. d'pinay ne
peut quitter le salon en ce moment.

--C'est justement en ce moment, reprit Barrois avec la mme fermet, que
M. Noirtier, mon matre, dsire parler d'affaires importantes  M. Franz
d'pinay.

--Il parle donc,  prsent, bon papa Noirtier? demanda douard avec son
impertinence habituelle.

Mais cette saillie ne fit mme pas sourire Mme de Villefort, tant les
esprits taient proccups, tant la situation paraissait solennelle.

Dites  M. Noirtier, reprit Villefort, que ce qu'il demande ne se peut
pas.

--Alors M. Noirtier prvient ces messieurs, reprit Barrois, qu'il va se
faire apporter lui-mme au salon.

L'tonnement fut  son comble.

Une espce de sourire se dessina sur le visage de Mme de Villefort.
Valentine, comme malgr elle, leva les yeux au plafond pour remercier le
Ciel.

Valentine, dit M. de Villefort, allez un peu savoir, je vous prie, ce
que c'est que cette nouvelle fantaisie de votre grand-pre.

Valentine fit vivement quelques pas pour sortir, mais M. de Villefort se
ravisa.

Attendez, dit-il, je vous accompagne.

--Pardon, monsieur, dit Franz  son tour; il me semble que, puisque
c'est moi que M. Noirtier fait demander, c'est surtout  moi de me
rendre  ses dsirs; d'ailleurs je serai heureux de lui prsenter mes
respects, n'ayant point encore eu l'occasion de solliciter cet honneur.

--Oh! mon Dieu! dit Villefort avec une inquitude visible, ne vous
drangez donc pas.

--Excusez-moi, monsieur, dit Franz du ton d'un homme qui a pris sa
rsolution. Je dsire ne point manquer cette occasion de prouver  M.
Noirtier combien il aurait tort de concevoir contre moi des rpugnances
que je suis dcid  vaincre, quelles qu'elles soient, par mon profond
dvouement.

Et, sans se laisser retenir plus longtemps par Villefort, Franz se leva
 son tour et suivit Valentine, qui dj descendait l'escalier avec la
joie d'un naufrag qui met la main sur une roche.

M. de Villefort les suivit tous deux.

Chteau-Renaud et Morcerf changrent un troisime regard plus tonn
encore que les deux premiers.




LXXV

Le procs-verbal.


Noirtier attendait, vtu de noir et install dans son fauteuil.

Lorsque les trois personnes qu'il comptait voir venir furent entres, il
regarda la porte, que son valet de chambre ferma aussitt.

Faites attention, dit Villefort bas  Valentine qui ne pouvait celer sa
joie, que si M. Noirtier veut vous communiquer des choses qui empchent
votre mariage, je vous dfends de le comprendre.

Valentine rougit, mais ne rpondit pas.

Villefort s'approcha de Noirtier:

Voici M. Franz d'pinay, lui dit-il, vous l'avez mand, monsieur, et
il se rend  vos dsirs. Sans doute nous souhaitons cette entrevue
depuis longtemps, et je serai charm qu'elle vous prouve combien votre
opposition au mariage de Valentine tait peu fonde.

Noirtier ne rpondit que par un regard qui fit courir le frisson dans
les veines de Villefort.

Il fit de l'oeil signe  Valentine de s'approcher.

En un moment, grce aux moyens dont elle avait l'habitude de se servir
dans les conversations avec son grand-pre, elle eut trouv le mot
_clef_.

Alors elle consulta le regard du paralytique, qui se fixa sur le tiroir
d'un petit meuble entre les deux fentres.

Elle ouvrit le tiroir et trouva effectivement une clef. Quand elle eut
cette clef et que le vieillard lui eut fait signe que c'tait bien
celle-l qu'il demandait, les yeux du paralytique se dirigrent vers un
vieux secrtaire oubli depuis bien des annes, et qui ne renfermait,
croyait-on, que des paperasses inutiles.

Faut-il que j'ouvre le secrtaire? demanda Valentine.

--Oui, fit le vieillard.

--Faut-il que j'ouvre les tiroirs?

--Oui.

--Ceux des cts?

--Non.

--Celui du milieu?

--Oui.

Valentine l'ouvrit et en tira une liasse.

Est-ce l ce que vous dsirez, bon pre? dit-elle.

--Non.

Elle tira successivement tous les autres papiers, jusqu' ce qu'il ne
restt plus rien absolument dans le tiroir.

Mais le tiroir est vide maintenant, dit-elle.

Les yeux de Noirtier taient fixs sur le dictionnaire.

Oui, bon pre, je vous comprends, dit la jeune fille.

Et elle rpta l'une aprs l'autre, chaque lettre de l'alphabet;  l'S
Noirtier l'arrta.

Elle ouvrit le dictionnaire, et chercha jusqu'au mot _secret_.

Ah! il y a un secret? dit Valentine.

--Oui, fit Noirtier.

--Et qui connat ce secret?

Noirtier regarda la porte par laquelle tait sorti le domestique.

Barrois? dit-elle.

--Oui, fit Noirtier.

--Faut-il que je l'appelle?

--Oui.

Valentine alla  la porte et appela Barrois.

Pendant ce temps, la sueur de l'impatience ruisselait sur le front de
Villefort, et Franz demeurait stupfait d'tonnement.

Le vieux serviteur parut.

Barrois, dit Valentine, mon grand-pre m'a command de prendre la clef
dans cette console, d'ouvrir ce secrtaire et de tirer ce tiroir;
maintenant il y a un secret  ce tiroir, il parat que vous le
connaissez, ouvrez-le.

Barrois regarda le vieillard.

Obissez, dit l'oeil intelligent de Noirtier.

Barrois obit; un double fond s'ouvrit et prsenta une liasse de papiers
noue avec un ruban noir.

Est-ce cela que vous dsirez, monsieur? demanda Barrois.

--Oui, fit Noirtier.

-- qui faut-il remettre ces papiers?  M. de Villefort?

--Non.

-- Mlle Valentine?

--Non.

-- M. Franz d'pinay?

--Oui.

Franz, tonn, fit un pas en avant.

 moi, monsieur? dit-il.

--Oui.

Franz reut les papiers des mains de Barrois, et jetant les yeux sur la
couverture, il lut:

Pour tre dpos, aprs ma mort, chez mon ami le gnral Durand, qui
lui-mme en mourant lguera ce paquet  son fils, avec injonction de le
conserver comme renfermant un papier de la plus grande importance.

Eh bien, monsieur, demanda Franz, que voulez-vous que je fasse de ce
papier?

--Que vous le conserviez cachet comme il est, sans doute, dit le
procureur du roi.

--Non, non, rpondit vivement Noirtier.

--Vous dsirez peut-tre que monsieur le lise? demanda Valentine.

--Oui, rpondit le vieillard.

--Vous entendez, monsieur le baron, mon grand-pre vous prie de lire ce
papier, dit Valentine.

--Alors asseyons-nous, fit Villefort avec impatience, car cela durera
quelque temps.

--Asseyez-vous, fit l'oeil du vieillard.

Villefort s'assit, mais Valentine resta debout  ct de son pre
appuye  ct de son fauteuil, et Franz debout devant lui. Il tenait le
mystrieux papier  la main.

Lisez, dirent les yeux du vieillard.

Franz dfit l'enveloppe, et un grand silence se fit dans la chambre. Au
milieu de ce silence il lut:

_Extrait des procs-verbaux d'une sance du club bonapartiste de la rue
Saint-Jacques, tenue le 5 fvrier 1815_.

Franz s'arrta.

Le 5 fvrier 1815! C'est le jour o mon pre a t assassin!

Valentine et Villefort restrent muets; l'oeil seul du vieillard dit
clairement: Continuez.

Mais c'est en sortant de ce club, continua Franz, que mon pre a
disparu!

Le regard de Noirtier continua de dire: Lisez.

Il reprit:

Les soussigns Louis-Jacques Beaurepaire, lieutenant-colonel
d'artillerie, tienne Duchampy, gnral de brigade, et Claude Lecharpal,
directeur des eaux et forts,

Dclarent que, le 4 fvrier 1815, une lettre arriva de l'le d'Elbe,
qui recommandait  la bienveillance et  la confiance des membres du
club bonapartiste le gnral Flavien de Quesnel, qui, ayant servi
l'Empereur depuis 1804 jusqu'en 1815, devait tre tout dvou  la
dynastie napolonienne, malgr le titre de baron que Louis XVIII venait
d'attacher  sa terre d'pinay.

En consquence, un billet fut adress au gnral de Quesnel, qui le
priait d'assister  la sance du lendemain. Le billet n'indiquait ni la
rue ni le numro de la maison o devait se tenir la runion; il ne
portait aucune signature, mais il annonait au gnral que, s'il voulait
se tenir prt, on le viendrait prendre  neuf heures du soir.

Les sances avaient lieu de neuf heures du soir  minuit.

 neuf heures, le prsident du club se prsenta chez le gnral, le
gnral tait prt; le prsident lui dit qu'une des conditions de son
introduction tait qu'il ignorerait ternellement le lieu de la runion,
et qu'il se laisserait bander les yeux en jurant de ne point chercher 
soulever le bandeau.

Le gnral de Quesnel accepta la condition, et promit sur l'honneur de
ne pas chercher  voir o on le conduirait.

Le gnral avait fait prparer sa voiture; mais le prsident lui dit
qu'il tait impossible que l'on s'en servt, attendu que ce n'tait pas
la peine qu'on bandt les yeux du matre si le cocher demeurait les yeux
ouverts et reconnaissait les rues par lesquelles on passerait.

--Comment faire alors? demanda le gnral.

--J'ai ma voiture, dit le prsident.

--tes-vous donc si sr de votre cocher, que vous lui confiez un secret
que vous jugez imprudent de dire au mien?

--Notre cocher est un membre du club, dit le prsident; nous serons
conduits par un conseiller d'tat.

--Alors, dit en riant le gnral, nous courons un autre risque, celui
de verser.

Nous consignons cette plaisanterie comme preuve que le gnral n'a pas
t le moins du monde forc d'assister  la sance, et qu'il est venu de
son plein gr.

Une fois mont dans la voiture, le prsident rappela au gnral la
promesse faite par lui de se laisser bander les yeux. Le gnral ne mit
aucune opposition  cette formalit: un foulard, prpar  cet effet
dans la voiture, fit l'affaire.

Pendant la route, le prsident crut s'apercevoir que le gnral
cherchait  regarder sous son bandeau: il lui rappela son serment.

--Ah! c'est vrai, dit le gnral.

La voiture s'arrta devant une alle de la rue Saint-Jacques. Le
gnral descendit en s'appuyant au bras du prsident, dont il ignorait
la dignit, et qu'il prenait pour un simple membre du club, on traversa
l'alle, on monta un tage, et l'on entra dans la chambre des
dlibrations.

La sance tait commence. Les membres du club prvenus de l'espce de
prsentation qui devait avoir lieu ce soir-l, se trouvaient au grand
complet. Arriv au milieu de la salle, le gnral fut invit  ter son
bandeau. Il se rendit aussitt  l'invitation, et parut fort tonn de
trouver un si grand nombre de figures de connaissance dans une socit
dont il n'avait pas mme souponn l'existence jusqu'alors.

On l'interrogea sur ses sentiments, mais il se contenta de rpondre que
les lettres de l'le d'Elbe avaient d les faire connatre....

Franz s'interrompit.

Mon pre tait royaliste, dit-il; on n'avait pas besoin de l'interroger
sur ses sentiments, ils taient connus.

--Et de l, dit Villefort, venait ma liaison avec votre pre, mon cher
monsieur Franz; on se lie facilement quand on partage les mmes
opinions.

Lisez, continua de dire l'oeil du vieillard.

Franz continua:

Le prsident prit alors la parole pour engager le gnral  s'exprimer
plus explicitement; mais M. de Quesnel rpondit qu'il dsirait avant
tout savoir ce que l'on dsirait de lui.

Il fut alors donn communication au gnral de cette mme lettre de
l'le d'Elbe qui le recommandait au club comme un homme sur le concours
duquel on pouvait compter. Un paragraphe tout entier exposait le retour
probable de l'le d'Elbe, et promettait une nouvelle lettre et de plus
amples dtails  l'arrive du _Pharaon_, btiment appartenant 
l'armateur Morrel, de Marseille, et dont le capitaine tait  l'entire
dvotion de l'empereur.

Pendant toute cette lecture, le gnral, sur lequel on avait cru
pouvoir compter comme sur un frre, donna au contraire des signes de
mcontentement et de rpugnance visibles.

La lecture termine, il demeura silencieux et le sourcil fronc.

--Eh bien, demanda le prsident, que dites-vous de cette lettre,
monsieur le gnral?

--Je dis qu'il y a bien peu de temps, rpondit-il, qu'on a prt
serment au roi Louis XVIII, pour le violer dj au bnfice de
l'ex-empereur.

Cette fois la rponse tait trop claire pour que l'on pt se tromper 
ses sentiments.

--Gnral, dit le prsident, il n'y a pas plus pour nous de roi Louis
XVIII qu'il n'y a d'ex-empereur. Il n'y a que Sa Majest l'Empereur et
roi, loign depuis dix mois de la France, son tat, par la violence et
la trahison.

--Pardon, messieurs, dit le gnral; il se peut qu'il n'y ait pas pour
vous de roi Louis XVIII, mais il y en a un pour moi: attendu qu'il m'a
fait baron et marchal de camp, et que je n'oublierai jamais que c'est 
son heureux retour en France que je dois ces deux titres.

--Monsieur, dit le prsident du ton le plus srieux et en se levant,
prenez garde  ce que vous dites; vos paroles nous dmontrent clairement
que l'on s'est tromp sur votre compte  l'le d'Elbe et qu'on nous a
tromps. La communication qui vous a t faite tient  la confiance
qu'on avait en vous, et par consquent  un sentiment qui vous honore.
Maintenant nous tions dans l'erreur: un titre et un grade vous ont
ralli au nouveau gouvernement que nous voulons renverser. Nous ne vous
contraindrons pas  nous prter votre concours; nous n'enrlerons
personne contre sa conscience et sa volont; mais nous vous
contraindrons  agir comme un galant homme, mme au cas o vous n'y
seriez point dispos.

--Vous appelez tre un galant homme connatre votre conspiration et ne
pas la rvler! J'appelle cela tre votre complice, moi. Vous voyez que
je suis encore plus franc que vous....

Ah! mon pre, dit Franz, s'interrompant, je comprends maintenant
pourquoi ils t'ont assassin.

Valentine ne put s'empcher de jeter un regard sur Franz; le jeune homme
tait vraiment beau dans son enthousiasme filial.

Villefort se promenait de long en large derrire lui.

Noirtier suivait des yeux l'expression de chacun, et conservait son
attitude digne et svre.

Franz revint au manuscrit et continua:

--Monsieur, dit le prsident, on vous a pri de vous rendre au sein de
l'assemble, on ne vous y a point tran de force; on vous a propos de
vous bander les yeux, vous avez accept. Quand vous avez accd  cette
double demande vous saviez parfaitement que nous ne nous occupions pas
d'assurer le trne de Louis XVIII, sans quoi nous n'eussions pas pris
tant de soin de nous cacher  la police. Maintenant, vous le comprenez,
il serait trop commode de mettre un masque  l'aide duquel on surprend
le secret des gens, et de n'avoir ensuite qu' ter ce masque pour
perdre ceux qui se sont fis  vous. Non, non, vous allez d'abord dire
franchement si vous tes pour le roi de hasard qui rgne en ce moment,
ou pour S. M. l'Empereur.

--Je suis royaliste, rpondit le gnral; j'ai fait serment  Louis
XVIII, je tiendrai mon serment.

Ces mots furent suivis d'un murmure gnral, et l'on put voir, par les
regards d'un grand nombre des membres du club, qu'ils agitaient la
question de faire repentir M. d'pinay de ces imprudentes paroles.

Le prsident se leva de nouveau et imposa silence.

--Monsieur, lui dit-il, vous tes un homme trop grave et trop sens
pour ne pas comprendre les consquences de la situation o nous nous
trouvons les uns en face des autres, et votre franchise mme nous dicte
les conditions qu'il nous reste  vous faire: vous allez donc jurer sur
l'honneur de ne rien rvler de ce que vous avez entendu.

Le gnral porta la main  son pe et s'cria:

--Si vous parlez d'honneur, commencez par ne pas mconnatre ses lois,
et n'imposez rien par la violence.

--Et vous, monsieur, continua le prsident avec un calme plus terrible
peut-tre que la colre du gnral, ne touchez pas  votre pe, c'est
un conseil que je vous donne.

Le gnral tourna autour de lui des regards qui dcelaient un
commencement d'inquitude. Cependant il ne flchit pas encore; au
contraire, rappelant toute sa force:

--Je ne jurerai pas, dit-il.

--Alors, monsieur, vous mourrez, rpondit tranquillement le prsident.

M. d'pinay devint fort ple: il regarda une seconde fois tout autour
de lui; plusieurs membres du club chuchotaient et cherchaient des armes
sous leurs manteaux.

--Gnral, dit le prsident, soyez tranquille; vous tes parmi des gens
d'honneur qui essaieront de tous les moyens de vous convaincre avant de
se porter contre vous  la dernire extrmit, mais aussi, vous l'avez
dit, vous tes parmi des conspirateurs, vous tenez notre secret, il faut
nous le rendre.

Un silence plein de signification suivit ces paroles et comme le
gnral ne rpondait rien:

--Fermez les portes, dit le prsident aux huissiers.

Le mme silence de mort succda  ses paroles.

Alors le gnral s'avana, et faisant un violent effort sur lui-mme:

--J'ai un fils, dit-il, et je dois songer  lui en me trouvant parmi
des assassins.

--Gnral, dit avec noblesse le chef de l'assemble, un seul homme a
toujours le droit d'en insulter cinquante: c'est le privilge de la
faiblesse. Seulement il a tort d'user de ce droit. Croyez-moi, gnral,
jurez et ne nous insultez pas.

Le gnral, encore une fois dompt par cette supriorit du chef de
l'assemble, hsita un instant; mais enfin, s'avanant jusqu'au bureau
du prsident:

--Quelle est la formule? demanda-t-il.

--La voici:

--Je jure sur l'honneur de ne jamais rvler  qui que ce soit au monde
ce que j'ai vu et entendu le 5 fvrier 1815, entre neuf et dix heures du
soir, et je dclare mriter la mort si je viole mon serment.

Le gnral parut prouver un frmissement nerveux qui l'empcha de
rpondre pendant quelques secondes; enfin, surmontant une rpugnance
manifeste, il pronona le serment exig, mais d'une voix si basse qu'
peine on l'entendit: aussi plusieurs membres exigrent-ils qu'il le
rptt  voix plus haute et plus distincte, ce qui fut fait.

--Maintenant, je dsire me retirer, dit le gnral; suis-je enfin
libre?

Le prsident se leva, dsigna trois membres de l'assemble pour
l'accompagner, et monta en voiture avec le gnral, aprs lui avoir
band les yeux. Au nombre de ces trois membres tait le cocher qui
l'avait amen.

Les autres membres du club se sparrent en silence.

--O voulez-vous que nous vous reconduisions? demanda le prsident.

--Partout o je pourrai tre dlivr de votre prsence, rpondit M.
d'pinay.

--Monsieur, reprit alors le prsident, prenez garde, vous n'tes plus
dans l'assemble, vous n'avez plus affaire qu' des hommes isols; ne
les insultez pas si vous ne voulez pas tre rendu responsable de
l'insulte.

Mais au lieu de comprendre ce langage, M. d'pinay rpondit:

--Vous tes toujours aussi brave dans votre voiture que dans votre
club, par la raison, monsieur, que quatre hommes sont toujours plus
forts qu'un seul.

Le prsident fit arrter la voiture.

On tait juste  l'entre du quai des Ormes, o se trouve l'escalier
qui descend  la rivire.

--Pourquoi faites-vous arrter ici? demanda M. d'pinay.

--Parce que, monsieur, dit le prsident, vous avez insult un homme, et
que cet homme ne veut pas faire un pas de plus sans vous demander
loyalement sparation.

--Encore une manire d'assassiner, dit le gnral en haussant les
paules.

--Pas de bruit, rpondit le prsident, si vous ne voulez pas que je
vous regarde vous-mme comme un de ces hommes que vous dsigniez tout 
l'heure, c'est--dire comme un lche qui prend sa faiblesse pour
bouclier. Vous tes seul, un seul vous rpondra; vous avez une pe au
ct, j'en ai une dans cette canne; vous n'avez pas de tmoin, un de ces
messieurs sera le vtre. Maintenant, si cela vous convient, vous pouvez
ter votre bandeau.

Le gnral arracha  l'instant mme le mouchoir qu'il avait sur les
yeux.

--Enfin, dit-il, je vais donc savoir  qui j'ai affaire.

On ouvrit la voiture: les quatre hommes descendirent....

Franz s'interrompit encore une fois. Il essuya une sueur froide qui
coulait sur son front, il y avait quelque chose d'effrayant  voir le
fils, tremblant et ple, lisant tout haut les dtails, ignors
jusqu'alors, de la mort de son pre.

Valentine joignait les mains comme si elle et t en prires.

Noirtier regardait Villefort avec une expression presque sublime de
mpris et d'orgueil.

Franz continua:

On tait, comme nous l'avons dit, au 5 fvrier. Depuis trois jours il
gelait  cinq ou six degrs; l'escalier tait tout raide de glaons, le
gnral tait gros et grand, le prsident lui offrit le ct de la rampe
pour descendre.

Les deux tmoins suivaient par-derrire.

Il faisait une nuit sombre, le terrain de l'escalier  la rivire tait
humide de neige et de givre, on voyait l'eau s'couler, noire, profonde
et charriant quelques glaons.

Un des tmoins alla chercher une lanterne dans un bateau de charbon, et
 la lueur de cette lanterne on examina les armes.

L'pe du prsident, qui tait simplement, comme il l'avait dit, une
pe qu'il portait dans une canne, tait plus courte que celle de son
adversaire, et n'avait pas de garde.

Le gnral d'pinay proposa de tirer au sort les deux pes: mais le
prsident rpondit que c'tait lui qui avait provoqu, et qu'en
provoquant il avait prtendu que chacun se servit de ses armes.

Les tmoins essayrent d'insister; le prsident leur imposa silence.

On posa la lanterne  terre: les deux adversaires se mirent de chaque
ct; le combat commena.

La lumire faisait des deux pes deux clairs. Quant aux hommes, 
peine si on les apercevait, tant l'ombre tait paisse.

M. le gnral passait pour une des meilleures lames de l'arme. Mais il
fut press si vivement ds les premires bottes, qu'il rompit; en
rompant il tomba.

Les tmoins le crurent tu; mais son adversaire, qui savait ne l'avoir
point touch, lui offrit la main pour l'aider  se relever. Cette
circonstance, au lieu de le calmer, irrita le gnral, qui fondit  son
tour sur son adversaire.

Mais son adversaire ne rompit pas d'une semelle, le recevant sur son
pe. Trois fois le gnral recula, se trouvant trop engag, et revint 
la charge.

 la troisime fois, il tomba encore.

On crut qu'il glissait comme la premire fois; cependant les tmoins,
voyant qu'il ne se relevait pas, s'approchrent de lui et tentrent de
le remettre sur ses pieds; mais celui qui l'avait pris  bras-le-corps
sentit sous sa main une chaleur humide. C'tait du sang.

Le gnral, qui tait  peu prs vanoui, reprit ses sens.

--Ah! dit-il, on m'a dpch quelque spadassin, quelque matre d'armes
du rgiment.

Le prsident, sans rpondre, s'approcha de celui des deux tmoins qui
tenait la lanterne et, relevant sa manche, il montra son bras perc de
deux coups d'pe; puis, ouvrant son habit et dboutonnant son gilet, il
fit voir son flanc entam par une troisime blessure.

Cependant il n'avait pas mme pouss un soupir.

Le gnral d'pinay entra en agonie et expira cinq minutes aprs....

Franz lut ces derniers mots d'une voix si trangle, qu' peine on put
les entendre; et aprs les avoir lus il s'arrta, passant sa main sur
ses yeux comme pour en chasser un nuage.

Mais, aprs un instant de silence, il continua:

Le prsident remonta l'escalier, aprs avoir repouss son pe dans sa
canne; une trace de sang marquait son chemin dans la neige. Il n'tait
pas encore en haut de l'escalier, qu'il entendit un clapotement sourd
dans l'eau: c'tait le corps du gnral que les tmoins venaient de
prcipiter dans la rivire aprs avoir constat la mort.

Le gnral a donc succomb dans un duel loyal, et non dans un
guet-apens, comme on pourrait le dire.

En foi de quoi nous avons sign le prsent pour tablir la vrit des
faits, de peur qu'un moment n'arrive o quelqu'un des acteurs de cette
scne terrible ne se trouve accus de meurtre avec prmditation ou de
forfaiture aux lois de l'honneur.

                  _Sign_: BEAUREGARD, DUCHAMPY ET LECHARPEL.

Quand Franz eut termin cette lecture si terrible pour un fils, quand
Valentine, ple d'motion, eut essuy une larme, quand Villefort,
tremblant et blotti dans un coin, eut essay de conjurer l'orage par des
regards suppliants adresss au vieillard implacable:

Monsieur, dit d'pinay  Noirtier, puisque vous connaissez cette
terrible histoire dans tous ses dtails, puisque vous l'avez fait
attester par des signatures honorables, puisque enfin vous semblez vous
intresser  moi, quoique votre intrt ne se soit encore rvl que par
la douleur, ne me refusez pas une dernire satisfaction, dites-moi le
nom du prsident du club, que je connaisse enfin celui qui a tu mon
pauvre pre.

Villefort chercha, comme gar, le bouton de la porte. Valentine, qui
avait compris avant tout le monde la rponse du vieillard, et qui
souvent avait remarqu sur son avant-bras la trace de deux coups d'pe,
recula d'un pas en arrire.

Au nom du Ciel! mademoiselle, dit Franz, s'adressant  sa fiance,
joignez-vous  moi, que je sache le nom de cet homme qui m'a fait
orphelin  deux ans.

Valentine resta immobile et muette.

Tenez, monsieur, dit Villefort, croyez-moi, ne prolongez pas cette
horrible scne; les noms d'ailleurs ont t cachs  dessein. Mon pre
lui-mme ne connat pas ce prsident, et, s'il le connat, il ne saurait
le dire: les noms propres ne se trouvent pas dans le dictionnaire.

--Oh! malheur! s'cria Franz, le seul espoir qui m'a soutenu pendant
toute cette lecture et qui m'a donn la force d'aller jusqu'au bout,
c'tait de connatre au moins le nom de celui qui a tu mon pre!
Monsieur! monsieur! s'cria-t-il en se retournant vers Noirtier, au nom
du Ciel! faites ce que vous pourrez... arrivez, je vous en supplie, 
m'indiquer,  me faire comprendre....

--Oui, rpondit Noirtier.

-- mademoiselle, mademoiselle! s'cria Franz, votre grand-pre a fait
signe qu'il pouvait m'indiquer... cet homme.... Aidez-moi... vous le
comprenez... prtez-moi votre concours.

Noirtier regarda le dictionnaire.

Franz le prit avec un tremblement nerveux, et pronona successivement
les lettres de l'alphabet jusqu' l'M.

 cette lettre, le vieillard fit signe que oui.

M! rpta Franz.

Le doigt du jeune homme glissa sur les mots; mais,  tous les mots,
Noirtier rpondait par un signe ngatif. Valentine cachait sa tte entre
ses mains. Enfin Franz arriva au mot MOI.

Oui, fit le vieillard.

--Vous! s'cria Franz, dont les cheveux se dressrent sur sa tte; vous,
monsieur Noirtier! c'est vous qui avez tu mon pre?

--Oui, rpondit Noirtier, en fixant sur le jeune homme un majestueux
regard.

Franz tomba sans force sur un fauteuil.

Villefort ouvrit la porte et s'enfuit, car l'ide lui venait d'touffer
ce peu d'existence qui restait encore dans le coeur terrible du
vieillard.




LXXVI

Le progrs de Cavalcanti fils.



Cependant M. Cavalcanti pre tait parti pour aller reprendre son
service, non pas dans l'arme de S. M. l'empereur d'Autriche, mais  la
roulette des bains de Lucques, dont il tait l'un des plus assidus
courtisans.

Il va sans dire qu'il avait emport avec la plus scrupuleuse exactitude
jusqu'au dernier paul de la somme qui lui avait t alloue pour son
voyage, et pour la rcompense de la faon majestueuse et solennelle avec
laquelle il avait jou son rle de pre.

M. Andrea avait hrit  ce dpart de tous les papiers qui constataient
qu'il avait bien l'honneur d'tre le fils du marquis Bartolomeo et la
marquise Leonora Corsinari.

Il tait donc  peu prs ancr dans cette socit parisienne, si facile
 recevoir les trangers, et  les traiter, non pas d'aprs ce qu'ils
sont, mais d'aprs ce qu'ils veulent tre.

D'ailleurs, que demande-t-on  un jeune homme  Paris? De parler  peu
prs sa langue, d'tre habill convenablement, d'tre beau joueur et de
payer en or.

Il va sans dire qu'on est moins difficile encore pour un tranger que
pour un Parisien.

Andrea avait donc pris en une quinzaine de jours une assez belle
position; on l'appelait monsieur le comte, on disait qu'il avait
cinquante mille livres de rente, et on parlait des trsors immenses de
monsieur son pre, enfouis, disait-on, dans les carrires de Saravezza.


Un savant, devant qui on mentionnait cette dernire circonstance comme
un fait, dclara avoir vu les carrires dont il tait question, ce qui
donna un grand poids  des assertions jusqu'alors flottantes  l'tat de
doute, et qui ds lors prirent la consistance de la ralit.

On en tait l dans ce cercle de la socit parisienne o nous avons
introduit nos lecteurs, lorsque Monte-Cristo vint un soir faire visite 
M. Danglars. M. Danglars tait sorti, mais on proposa au comte de
l'introduire prs de la baronne, qui tait visible, ce qu'il accepta.

Ce n'tait jamais sans une espce de tressaillement nerveux que, depuis
le dner d'Auteuil et les vnements qui en avaient t la suite, Mme
Danglars entendait prononcer le nom de Monte-Cristo. Si la prsence du
comte ne suivait pas le bruit de son nom, la sensation douloureuse
devenait plus intense; si au contraire le comte paraissait, sa figure
ouverte, ses yeux brillants, son amabilit, sa galanterie mme pour Mme
Danglars chassaient bientt jusqu' la dernire impression de crainte;
il paraissait  la baronne impossible qu'un homme si charmant  la
surface pt nourrir contre elle de mauvais desseins; d'ailleurs, les
coeurs les plus corrompus ne peuvent croire au mal qu'en le faisant
reposer sur un intrt quelconque; le mal inutile et sans cause rpugne
comme une anomalie.

Lorsque Monte-Cristo entra dans le boudoir o nous avons dj une fois
introduit nos lecteurs, et o la baronne suivait d'un oeil assez inquiet
des dessins que lui passait sa fille aprs les avoir regards avec M.
Cavalcanti fils, sa prsence produisit son effet ordinaire, et ce fut en
souriant qu'aprs avoir t quelque peu bouleverse par son nom la
baronne reut le comte.

Celui-ci, de son ct, embrassa toute la scne d'un coup d'oeil.

Prs de la baronne,  peu prs couche sur une causeuse, Eugnie se
tenait assise, et Cavalcanti debout.

Cavalcanti, habill de noir comme un hros de Goethe, en souliers vernis
et en bas de soie blancs  jour, passait une main assez blanche et assez
soigne dans ses cheveux blonds, au milieu desquels scintillait un
diamant que, malgr les conseils de Monte-Cristo le vaniteux jeune homme
n'avait pu rsister au dsir de se passer au petit doigt.

Ce mouvement tait accompagn de regards assassins lancs sur Mlle
Danglars, et de soupirs envoys  la mme adresse que les regards.

Mlle Danglars tait toujours la mme, c'est--dire belle, froide et
railleuse. Pas un de ces regards, pas un de ces soupirs d'Andrea ne lui
chappaient, on et dit qu'ils glissaient sur la cuirasse de Minerve,
cuirasse que quelques philosophes prtendent recouvrir parfois la
poitrine de Sapho.

Eugnie salua froidement le comte, et profita des premires
proccupations de la conversation pour se retirer dans son salon
d'tudes, d'o bientt deux voix s'exhalant rieuses et bruyantes, mles
aux premiers accords d'un piano, firent savoir  Monte-Cristo que Mlle
Danglars venait de prfrer,  la sienne et  celle de M. Cavalcanti, la
socit de Mlle Louise d'Armilly, sa matresse de chant.

Ce fut alors surtout que, tout en causant avec Mme Danglars et en
paraissant absorb par le charme de la conversation, le comte remarqua
la sollicitude de M. Andrea Cavalcanti, sa manire d'aller couter la
musique  la porte qu'il n'osait franchir, et de manifester son
admiration.

Bientt le banquier rentra. Son premier regard fut pour Monte-Cristo,
c'est vrai, mais le second pour Andrea.

Quant  sa femme, il la salua  la faon dont certains maris saluent
leur femme, et dont les clibataires ne pourront se faire une ide que
lorsqu'on aura publi un code trs tendu de la conjugalit.

Est-ce que ces demoiselles ne vous ont pas invit  faire de la musique
avec elles? demanda Danglars  Andrea.

--Hlas! non, monsieur, rpondit Andrea avec un soupir plus remarquable
encore que les autres.

Danglars s'avana aussitt vers la porte de communication et l'ouvrit.

On vit alors les deux jeunes filles assises sur le mme sige, devant le
mme piano. Elles accompagnaient chacune d'une main, exercice auquel
elles s'taient habitues par fantaisie, et o elles taient devenues
d'une force remarquable.

Mlle d'Armilly, qu'on apercevait alors, formant avec Eugnie, grce au
cadre de la porte, un de ces tableaux vivants comme on en fait souvent
en Allemagne, tait d'une beaut assez remarquable, ou plutt d'une
gentillesse exquise. C'tait une petite femme mince et blonde comme une
fe, avec de grands cheveux boucls tombant sur son cou un peu trop
long, comme Prugin en donne parfois  ses vierges, et des yeux voils
par la fatigue. On disait qu'elle avait la poitrine faible, et que,
comme Antonia du _Violon de Crmone_, elle mourrait un jour en chantant.

Monte-Cristo plongea dans ce gynce un regard rapide et curieux;
c'tait la premire fois qu'il voyait Mlle d'Armilly, dont si souvent il
avait entendu parler dans la maison.

Eh bien, demanda le banquier  sa fille, nous sommes donc exclus, nous
autres?

Alors il mena le jeune homme dans le petit salon, et, soit hasard, soit
adresse, derrire Andrea la porte fut repousse de manire que, de
l'endroit o ils taient assis, Monte-Cristo et la baronne ne pussent
plus rien voir, mais, comme le banquier avait suivi Andrea, Mme Danglars
ne parut pas mme remarquer cette circonstance.

Bientt aprs, le comte entendit la voix d'Andrea rsonner aux accords
du piano, accompagnant une chanson corse.

Pendant que le comte coutait en souriant cette chanson qui lui faisait
oublier Andrea pour lui rappeler Benedetto, Mme Danglars vantait 
Monte-Cristo la force d'me de son mari, qui, le matin encore, avait,
dans une faillite milanaise, perdu trois ou quatre cent mille francs.

Et, en effet, l'loge tait mrit; car, si le comte ne l'et su par la
baronne ou peut-tre par un des moyens qu'il avait de tout savoir, la
figure du baron ne lui en et pas dit un mot.

Bon! pensa Monte-Cristo, il en est dj  cacher ce qu'il perd: il y a
un mois il s'en vantait.

Puis tout haut:

Oh! madame, dit le comte, M. Danglars connat si bien la Bourse, qu'il
rattrapera toujours l ce qu'il pourra perdre ailleurs.

--Je vois que vous partagez l'erreur commune, dit Mme Danglars.

--Et quelle est cette erreur? dit Monte-Cristo.

--C'est que M. Danglars joue, tandis qu'au contraire il ne joue jamais.

--Ah! oui, c'est vrai madame, je me rappelle que M. Debray m'a dit... 
propos, mais que devient donc M. Debray? Il y a trois ou quatre jours
que je ne l'ai aperu.

--Et moi aussi, dit Mme Danglars avec un aplomb miraculeux. Mais vous
avez commenc une phrase qui est reste inacheve.

--Laquelle?

--M. Debray vous a dit, prtendiez-vous....

--Ah! c'est vrai; M. Debray m'a dit que c'tait vous qui sacrifiiez au
dmon du jeu.

--J'ai eu ce got pendant quelque temps, je l'avoue, dit Mme Danglars,
mais je ne l'ai plus.

--Et vous avez tort, madame. Eh! mon Dieu! les chances de la fortune
sont prcaires, et si j'tais femme, et que le hasard et fait de cette
femme celle d'un banquier, quelque confiance que j'aie dans le bonheur
de mon mari, car en spculation, vous le savez, tout est bonheur et
malheur; eh bien, dis-je, quelque confiance que j'aie dans le bonheur de
mon mari, je commencerais toujours par m'assurer une fortune
indpendante, duss-je acqurir cette fortune en mettant mes intrts
dans des mains qui lui seraient inconnues.

Mme Danglars rougit malgr elle.

Tenez, dit Monte-Cristo, comme s'il n'avait rien vu, on parle d'un beau
coup qui a t fait hier sur les bons de Naples.

--Je n'en ai pas, dit vivement la baronne, et je n'en ai mme jamais eu;
mais, en vrit, c'est assez parler Bourse comme cela, monsieur le
comte, nous avons l'air de deux agents de change; parlons un peu de ces
pauvres Villefort, si tourments en ce moment par la fatalit.

--Que leur arrive-t-il donc? demanda Monte-Cristo avec une parfaite
navet.

--Mais, vous le savez; aprs avoir perdu M. de Saint-Mran trois ou
quatre jours aprs son dpart, ils viennent de perdre la marquise trois
ou quatre jours aprs son arrive.

--Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, j'ai appris cela; mais comme dit
Clodius  Hamlet, c'est une loi de la nature: leurs pres taient morts
avant eux, et ils les avaient pleurs; ils mourront avant leurs fils, et
leurs fils les pleureront.

--Mais ce n'est pas le tout.

--Comment ce n'est pas le tout?

--Non; vous saviez qu'ils allaient marier leur fille....

--M. Franz d'pinay.... Est-ce que le mariage est manqu?

--Hier matin,  ce qu'il parat, Franz leur a rendu leur parole.

--Ah! vraiment.... Et connat-on les causes de cette rupture?

--Non.

--Que m'annoncez-vous l, bon Dieu! madame... et M. de Villefort,
comment accepte-t-il tous ces malheurs?

--Comme toujours, en philosophe.

En ce moment, Danglars rentra seul.

Eh bien, dit la baronne, vous laissez M. Cavalcanti avec votre fille?

--Et Mlle d'Armilly, dit le banquier, pour qui la prenez-vous donc?

Puis se retournant vers Monte-Cristo:

Charmant jeune homme, n'est-ce pas, monsieur le comte, que le prince
Cavalcanti?... Seulement, est-il bien prince?

--Je n'en rponds pas, dit Monte-Cristo. On m'a prsent son pre comme
marquis, il serait comte; mais je crois que lui-mme n'a pas grande
prtention  ce titre.

--Pourquoi? dit le banquier. S'il est prince, il a tort de ne pas se
vanter. Chacun son droit. Je n'aime pas qu'on renie son origine, moi.

--Oh! vous tes un dmocrate pur, dit Monte-Cristo en souriant.

--Mais, voyez, dit la baronne,  quoi vous vous exposez: Si M. de
Morcerf venait par hasard, il trouverait M. Cavalcanti dans une chambre
o lui, fianc d'Eugnie, n'a jamais eu la permission d'entrer.

--Vous faites bien de dire par hasard, reprit le banquier, car, en
vrit, on dirait, tant on le voit rarement, que c'est effectivement le
hasard qui nous l'amne.

--Enfin, s'il venait, et qu'il trouvt ce jeune homme prs de votre
fille, il pourrait tre mcontent.

--Lui? oh! mon Dieu! vous vous trompez, M. Albert ne nous fait pas
l'honneur d'tre jaloux de sa fiance, il ne l'aime point assez pour
cela. D'ailleurs que m'importe qu'il soit mcontent ou non!

--Cependant, au point o nous en sommes....

--Oui, au point o nous en sommes: voulez-vous le savoir, le point o
nous en sommes? c'est qu'au bal de sa mre, il a dans une seule fois
avec ma fille, que M. Cavalcanti a dans trois fois avec elle et qu'il
ne l'a mme pas remarqu.

--M. le vicomte Albert de Morcerf! annona le valet de chambre.

La baronne se leva vivement. Elle allait passer au salon d'tudes pour
avertir sa fille, quand Danglars l'arrta par le bras.

Laissez, dit-il.

Elle le regarda tonne.

Monte-Cristo feignit de ne pas avoir vu ce jeu de scne.

Albert entra, il tait fort beau et fort gai. Il salua la baronne avec
aisance, Danglars avec familiarit, Monte-Cristo avec affection; puis se
retournant vers la baronne:

Voulez-vous me permettre, madame, lui dit-il, de vous demander comment
se porte Mlle Danglars?

--Fort bien, monsieur, rpondit vivement Danglars, elle fait en ce
moment de la musique dans son petit salon avec M. Cavalcanti.

Albert conserva son air calme et indiffrent: peut-tre prouvait-il
quelque dpit intrieur; mais il sentait le regard de Monte-Cristo fix
sur lui.

M. Cavalcanti a une trs belle voix de tnor, dit-il, et Mlle Eugnie
un magnifique soprano, sans compter qu'elle joue du piano comme
Thalberg. Ce doit tre un charmant concert.

--Le fait est, dit Danglars, qu'ils s'accordent  merveille.

Albert parut n'avoir pas remarqu cette quivoque, si grossire,
cependant que Mme Danglars en rougit.

Moi aussi, continua le jeune homme, je suis musicien,  ce que disent
mes matres, du moins; eh bien, chose trange, je n'ai jamais pu encore
accorder ma voix avec aucune voix, et avec les voix de soprano surtout
encore moins qu'avec les autres.

Danglars fit un petit sourire qui signifiait: Mais fche-toi donc!

Aussi, dit-il esprant sans doute arriver au but qu'il dsirait, le
prince et ma fille ont-ils fait hier l'admiration gnrale. N'tiez-vous
pas l hier, monsieur de Morcerf?

--Quel prince? demanda Albert.

--Le prince Cavalcanti, reprit Danglars, qui s'obstinait toujours 
donner ce titre au jeune homme.

--Ah! pardon, dit Albert, j'ignorais qu'il ft prince. Ah! le prince
Cavalcanti a chant hier avec Mlle Eugnie? En vrit, ce devait tre
ravissant, et je regrette bien vivement de ne pas avoir entendu cela.
Mais je n'ai pu me rendre  votre invitation, j'tais forc
d'accompagner Mme de Morcerf chez la baronne de Chteau-Renaud, la mre,
o chantaient les Allemands.

Puis, aprs un silence, et comme s'il n'et t question de rien:

Me sera-t-il permis, rpta Morcerf, de prsenter mes hommages  Mlle
Danglars?

--Oh! attendez, attendez, je vous en supplie, dit le banquier en
arrtant le jeune homme; entendez-vous la dlicieuse cavatine, ta, ta,
ta, ti, ta, ti, ta, ta, c'est ravissant, cela va tre fini... une seule
seconde: parfait! bravo! bravi! brava!

Et le banquier se mit  applaudir avec frnsie.

En effet, dit Albert, c'est exquis, et il est impossible de mieux
comprendre la musique de son pays que ne le fait le prince Cavalcanti.
Vous avez dit prince, n'est-ce pas? D'ailleurs, s'il n'est pas prince,
on le fera prince, c'est facile en Italie. Mais pour en revenir  nos
adorables chanteurs, vous devriez nous faire un plaisir, monsieur
Danglars: sans les prvenir qu'il y a l un tranger, vous devriez prier
Mlle Danglars et M. Cavalcanti de commencer un autre morceau. C'est une
chose si dlicieuse que de jouir de la musique d'un peu loin, dans une
pnombre, sans tre vu, sans voir et, par consquent, sans gner le
musicien, qui peut ainsi se livrer  tout l'instinct de son gnie ou 
tout l'lan de son coeur.

Cette fois, Danglars fut dmont par le flegme du jeune homme.

Il prit Monte-Cristo  part.

Eh bien, lui dit-il, que dites-vous de notre amoureux!

--Dame! il me parat froid, c'est incontestable mais que voulez-vous?
vous tes engag!

--Sans doute, je suis engag, mais de donner ma fille  un homme qui
l'aime et non  un homme qui ne l'aime pas. Voyez celui-ci, froid comme
un marbre, orgueilleux comme son pre; s'il tait riche encore, s'il
avait la fortune des Cavalcanti, on passerait par l-dessus. Ma foi, je
n'ai pas consult ma fille; mais si elle avait bon got....

--Oh! dit Monte-Cristo, je ne sais si c'est mon amiti pour lui qui
m'aveugle, mais je vous assure moi, que M. de Morcerf est un jeune homme
charmant, l, qui rendra votre fille heureuse et qui arrivera tt ou
tard  quelque chose; car enfin la position de son pre est excellente.

--Hum! fit Danglars.

--Pourquoi ce doute?

--Il y a toujours le pass... ce pass obscur.

--Mais le pass du pre ne regarde pas le fils.

--Si fait, si fait!

--Voyons, ne vous montez pas la tte; il y a un mois, vous trouviez
excellent de faire ce mariage.... Vous comprenez, moi, je suis
dsespr: c'est chez moi que vous avez vu ce jeune Cavalcanti, que je
ne connais pas, je vous le rpte.

--Je le connais, moi, dit Danglars, cela suffit.

--Vous le connaissez? avez-vous donc pris des renseignements sur lui?
demanda Monte-Cristo.

--Est-il besoin de cela, et  la premire vue ne sait-on pas  qui on a
affaire? Il est riche d'abord.

--Je ne l'assure pas.

--Vous rpondez pour lui, cependant?

--De cinquante mille livres, d'une misre.

--Il a une ducation distingue.

--Hum! fit  son tour Monte-Cristo.

--Il est musicien.

--Tous les Italiens le sont.

--Tenez comte, vous n'tes pas juste pour ce jeune homme.

--Eh bien, oui, je l'avoue, je vois avec peine que, connaissant vos
engagements avec les Morcerf, il vienne ainsi se jeter en travers et
abuser de sa fortune.

Danglars se mit  rire.

Oh! que vous tes puritain! dit-il, mais cela se fait tous les jours
dans le monde.

--Vous ne pouvez cependant rompre ainsi, mon cher monsieur Danglars: les
Morcerf comptent sur ce mariage.

--Y comptent-ils?

--Positivement.

--Alors qu'ils s'expliquent. Vous devriez glisser deux mots de cela au
pre, mon cher comte, vous qui tes si bien dans la maison.

--Moi! et o diable avez-vous vu cela?

--Mais  leur bal, ce me semble. Comment! la comtesse, la fire
Mercds, la ddaigneuse Catalane, qui daigne  peine ouvrir la bouche 
ses plus vieilles connaissances, vous a pris par le bras, est sortie
avec vous dans le jardin, a pris les petites alles, et n'a reparu
qu'une demi-heure aprs.

--Ah! baron, baron, dit Albert, vous nous empchez d'entendre: pour un
mlomane comme vous quelle barbarie!

--C'est bien, c'est bien, monsieur le railleur, dit Danglars.

Puis se retournant vers Monte-Cristo:

Vous chargez-vous de lui dire cela, au pre?

--Volontiers, si vous le dsirez.

--Mais que pour cette fois cela se fasse d'une manire explicite et
dfinitive, surtout qu'il me demande ma fille, qu'il fixe une poque,
qu'il dclare ses conditions d'argent, enfin que l'on s'entende ou qu'on
se brouille; mais, vous comprenez, plus de dlais.

--Eh bien, la dmarche sera faite.

--Je ne vous dirai pas que je l'attends avec plaisir mais enfin je
l'attends: un banquier, vous le savez, doit tre esclave de sa parole.

Et Danglars poussa un de ces soupirs que poussait Cavalcanti fils une
demi-heure auparavant.

Bravi! bravo! brava! cria Morcerf, parodiant le banquier et
applaudissant la fin du morceau.

Danglars commenait  regarder Albert de travers, lorsqu'on vint lui
dire deux mots tout bas.

Je reviens, dit le banquier  Monte-Cristo, attendez-moi, j'aurai
peut-tre quelque chose  vous dire tout  l'heure.

Et il sortit.

La baronne profita de l'absence de son mari pour repousser la porte du
salon d'tudes de sa fille, et l'on vit se dresser, comme un ressort, M.
Andrea, qui tait assis devant le piano avec Mlle Eugnie.

Albert salua en souriant Mlle Danglars, qui, sans paratre aucunement
trouble, lui rendit un salut aussi froid que d'habitude.

Cavalcanti parut videmment embarrass, il salua Morcerf, qui lui rendit
son salut de l'air le plus impertinent du monde.

Alors Albert commena de se confondre en loges sur la voix de Mlle
Danglars, et sur le regret qu'il prouvait, d'aprs ce qu'il venait
d'entendre, de n'avoir pas assist  la soire de la veille....

Cavalcanti, laiss  lui-mme, prit  part Monte-Cristo.

Voyons, dit Mme Danglars, assez de musique et de compliments comme
cela, venez prendre le th.

--Viens, Louise, dit Mlle Danglars  son amie.

On passa dans le salon voisin, o effectivement le th tait prpar. Au
moment o l'on commenait  laisser,  la manire anglaise, les cuillers
dans les tasses, la porte se rouvrit, et Danglars reparut visiblement
fort agit.

Monte-Cristo surtout remarqua cette agitation et interrogea le banquier
du regard.

Eh bien, dit Danglars, je viens de recevoir mon courrier de Grce.

--Ah! ah! fit le comte, c'est pour cela qu'on vous avait appel?

--Comment se porte le roi Othon? demanda Albert du ton le plus enjou.

Danglars le regarda de travers sans lui rpondre, et Monte-Cristo se
dtourna pour cacher l'expression de piti qui venait de paratre sur
son visage et qui s'effaa presque aussitt.

Nous nous en irons ensemble, n'est-ce pas? dit Albert au comte.

--Oui, si vous voulez, rpondit celui-ci.

Albert ne pouvait rien comprendre  ce regard du banquier; aussi, se
retournant vers Monte-Cristo, qui avait parfaitement compris:

Avez-vous vu, dit-il, comme il m'a regard?

--Oui rpondit le comte: mais trouvez-vous quelque chose de particulier
dans son regard?

--Je le crois bien; mais que veut-il dire avec ses nouvelles de Grce?

--Comment voulez-vous que je sache cela?

--Parce qu' ce que je prsume, vous avez des intelligences dans le
pays.

Monte-Cristo sourit comme on sourit toujours quand on veut se dispenser
de rpondre.

Tenez, dit Albert, le voil qui s'approche de vous, je vais faire
compliment  Mlle Danglars sur son came; pendant ce temps, le pre aura
le temps de vous parler.

--Si vous lui faites compliment, faites-lui compliment sur sa voix, au
moins, dit Monte-Cristo.

--Non pas, c'est ce que ferait tout le monde.

--Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, vous avez la fatuit de
l'impertinence.

Albert s'avana vers Eugnie le sourire sur les lvres. Pendant ce
temps, Danglars se pencha  l'oreille du comte.

Vous m'avez donn un excellent conseil, dit-il, et il y a toute une
histoire horrible sur ces deux mots: Fernand et Janina.

--Ah bah! fit Monte-Cristo.

--Oui, je vous conterai cela; mais emmenez le jeune homme: je serais
trop embarrass de rester maintenant avec lui.

--C'est ce que je fais, il m'accompagne; maintenant, faut-il toujours
que je vous envoie le pre?

--Plus que jamais.

--Bien.

Le comte fit un signe  Albert. Tous deux salurent les dames et
sortirent: Albert avec un air parfaitement indiffrent pour les mpris
de Mlle Danglars; Monte-Cristo en ritrant  Mme Danglars ses conseils
sur la prudence que doit avoir une femme de banquier d'assurer son
avenir.

M. Cavalcanti demeura matre du champ de bataille.




LXXVII

Hayde.


 peine les chevaux du comte avaient-ils tourn l'angle du boulevard,
qu'Albert se retourna vers le comte en clatant d'un rire trop bruyant
pour ne pas tre un peu forc.

Eh bien, lui dit-il, je vous demanderai, comme le roi Charles IX
demandait  Catherine de Mdicis aprs la Saint-Barthlemy: Comment
trouvez-vous que j'ai jou mon petit rle?

-- quel propos? demanda Monte-Cristo.

--Mais  propos de l'installation de mon rival chez M. Danglars....

--Quel rival?

--Parbleu! quel rival? votre protg, M. Andrea Cavalcanti!

--Oh! pas de mauvaises plaisanteries, vicomte; je ne protge nullement
M. Andrea, du moins prs de M. Danglars.

--Et c'est le reproche que je vous ferais si le jeune homme avait besoin
de protection. Mais, heureusement pour moi, il peut s'en passer.

--Comment! vous croyez qu'il fait sa cour?

--Je vous en rponds: il roule des yeux de soupirant et module des sons
d'amoureux; il aspire  la main de la fire Eugnie. Tiens, je viens de
faire un vers! Parole d'honneur, ce n'est pas de ma faute. N'importe,
je le rpte: il aspire  la main de la fire Eugnie.

--Qu'importe, si l'on ne pense qu' vous?

--Ne dites pas cela, mon cher comte; on me rudoie des deux cts.

--Comment, des deux cts?

--Sans doute: Mlle Eugnie m'a rpondu  peine, et Mlle d'Armilly, sa
confidente, ne m'a pas rpondu du tout.

--Oui, mais le pre vous adore, dit Monte-Cristo.

--Lui? mais au contraire, il m'a enfonc mille poignards dans le coeur;
poignards rentrant dans le manche, il est vrai, poignards de tragdie,
mais qu'il croyait bel et bien rels.

--La jalousie indique l'affection.

--Oui, mais je ne suis pas jaloux.

--Il l'est, lui.

--De qui? de Debray?

--Non, de vous.

--De moi? je gage qu'avant huit jours il m'a ferm la porte au nez.

--Vous vous trompez, mon cher vicomte.

--Une preuve?

--La voulez-vous?

--Oui.

--Je suis charg de prier M. le comte de Morcerf de faire une dmarche
dfinitive prs du baron.

--Par qui?

--Par le baron lui-mme.

--Oh! dit Albert avec toute la clinerie dont il tait capable, vous ne
ferez pas cela, n'est-ce pas, mon cher comte?

--Vous vous trompez, Albert, je le ferai, puisque j'ai promis.

--Allons, dit Albert avec un soupir, il parat que vous tenez absolument
 me marier.

--Je tiens  tre bien avec tout le monde; mais,  propos de Debray, je
ne le vois plus chez la baronne.

--Il y a de la brouille.

--Avec madame?

--Non, avec monsieur.

--Il s'est donc aperu de quelque chose?

--Ah! la bonne plaisanterie!

--Vous croyez qu'il s'en doutait? fit Monte-Cristo avec une navet
charmante.

--Ah ! mais, d'o venez-vous donc, mon cher comte?

--Du Congo, si vous voulez.

--Ce n'est pas d'assez loin encore.

--Est-ce que je connais vos maris parisiens?

--Eh! mon cher comte, les maris sont les mmes partout; du moment o
vous avez tudi l'individu dans un pays quelconque, vous connaissez la
race.

--Mais alors quelle cause a pu brouiller Danglars et Debray? Ils
paraissaient si bien s'entendre, dit Monte-Cristo avec un renouvellement
de navet.

--Ah! voil! nous rentrons dans les mystres d'Isis, et je ne suis pas
initi. Quand M. Cavalcanti fils sera de la famille, vous lui demanderez
cela.

La voiture s'arrta.

Nous voil arrivs, dit Monte-Cristo; il n'est que dix heures et demie,
montez donc.

--Bien volontiers.

--Ma voiture vous conduira.

--Non, merci, mon coup a d nous suivre.

--En effet, le voil, dit Monte-Cristo en sautant  terre.

Tous deux entrrent dans la maison; le salon tait clair, ils y
entrrent.

Vous allez nous faire du th, Baptistin, dit Monte-Cristo.

Baptistin sortit sans souffler le mot. Deux secondes aprs, il reparut
avec un plateau tout servi, et qui, comme les collations des pices
feriques, semblait sortir de terre.

En vrit, dit Morcerf, ce que j'admire en vous, mon cher comte, ce
n'est pas votre richesse, peut-tre y a-t-il des gens plus riches que
vous; ce n'est pas votre esprit, Beaumarchais n'en avait pas plus, mais
il en avait autant; c'est votre manire d'tre servi, sans qu'on vous
rponde un mot,  la minute,  la seconde, comme si l'on devinait,  la
manire dont vous sonnez, ce que vous dsirez avoir, et comme si ce que
vous dsirez avoir tait toujours tout prt.

--Ce que vous dites est un peu vrai. On sait mes habitudes. Par exemple,
vous allez voir: ne dsirez-vous pas faire quelque chose en buvant votre
th?

--Pardieu, je dsire fumer.

Monte-Cristo s'approcha du timbre et frappa un coup.

Au bout d'une seconde, une porte particulire s'ouvrit, et Ali parut
avec deux chibouques toutes bourres d'excellent lataki.

C'est merveilleux, dit Morcerf.

--Mais non, c'est tout simple, reprit Monte-Cristo; Ali sait qu'en
prenant le th ou le caf je fume ordinairement: il sait que j'ai
demand le th, il sait que je suis rentr avec vous, il entend que je
l'appelle, il se doute de la cause, et comme il est d'un pays o
l'hospitalit s'exerce avec la pipe surtout, au lieu d'une chibouque, il
en apporte deux.

--Certainement, c'est une explication comme une autre; mais il n'en est
pas moins vrai qu'il n'y a que vous.... Oh! mais, qu'est-ce que
j'entends?

Et Morcerf s'inclina vers la porte par laquelle entraient effectivement
des sons correspondant  ceux d'une guitare.

Ma foi, mon cher vicomte, vous tes vou  la musique, ce soir; vous
n'chappez au piano de Mlle Danglars que pour tomber dans la guzla
d'Hayde.

--Hayde! quel adorable nom! Il y a donc des femmes qui s'appellent
vritablement Hayde autre part que dans les pomes de Lord Byron?

--Certainement, Hayde est un nom fort rare en France, mais assez commun
en Albanie et en pire; c'est comme si vous disiez, par exemple,
chastet, pudeur, innocence; c'est une espce de nom de baptme, comme
disent vos Parisiens.

--Oh! que c'est charmant! dit Albert, comme je voudrais voir nos
Franaises s'appeler Mlle Bont, Mlle Silence, Mlle Charit chrtienne!
Dites donc, si Mlle Danglars, au lieu de s'appeler Claire-Marie-Eugnie,
comme on la nomme, s'appelait Mlle Chastet-Pudeur-Innocence Danglars,
peste, quel effet cela ferait dans une publication de bans!

--Fou! dit le comte, ne plaisantez pas si haut, Hayde pourrait vous
entendre.

--Et elle se fcherait?

--Non pas, dit le comte avec son air hautain.

--Elle est bonne personne? demanda Albert.

--Ce n'est pas bont, c'est devoir: une esclave ne se lche pas contre
son matre.

--Allons donc! ne plaisantez pas vous-mme. Est-ce qu'il y a encore des
esclaves?

--Sans doute, puisque Hayde est la mienne.

--En effet, vous ne faites rien et vous n'avez rien comme un autre,
vous. Esclave de M. le comte de Monte-Cristo! c'est une position en
France.  la faon dont vous remuez l'or, c'est une place qui doit
valoir cent mille cus par an.

--Cent mille cus! la pauvre enfant a possd plus que cela; elle est
venue au monde couche sur des trsors prs desquels ceux des _Mille et
une Nuits_ sont bien peu de chose.

--C'est donc vraiment une princesse?

--Vous l'avez dit, et mme une des plus grandes de son pays.

--Je m'en tais dout. Mais comment une grande princesse est-elle
devenue esclave?

--Comment Denys le Tyran est-il devenu matre d'cole? le hasard de la
guerre, mon cher vicomte, le caprice de la fortune.

--Et son nom est un secret?

--Pour tout le monde, oui; mais pas pour vous, cher vicomte, qui tes de
mes amis, et qui vous tairez, n'est-ce pas, si vous me promettez de vous
taire?

--Oh! parole d'honneur!

--Vous connaissez l'histoire du pacha de Janina?

--D'Ali-Tebelin? sans doute, puisque c'est  son service que mon pre a
fait fortune.

--C'est vrai, je l'avais oubli.

--Eh bien, qu'est Hayde  Ali-Tebelin?

--Sa fille tout simplement.

--Comment! la fille d'Ali-Pacha?

--Et de la belle Vasiliki.

--Et elle est votre esclave?

--Oh! mon Dieu, oui.

--Comment cela?

--Dame! un jour que je passais sur le march de Constantinople, je l'ai
achete.

--C'est splendide! Avec vous, mon cher comte, on ne vit pas, on rve.
Maintenant, coutez, c'est bien indiscret ce que je vais vous demander
l.

--Dites toujours.

--Mais puisque vous sortez avec elle, puisque vous la conduisez 
l'Opra....

--Aprs?

--Je puis bien me risquer  vous demander cela?

--Vous pouvez vous risquer  tout me demander.

--Eh bien, mon cher comte, prsentez-moi  votre princesse.

--Volontiers, mais  deux conditions.

--Je les accepte d'avance.

--La premire, c'est que vous ne confierez jamais  personne cette
prsentation.

--Trs bien (Morcerf tendit la main). Je le jure.

--La seconde, c'est que vous ne lui direz pas que votre pre a servi le
sien.

--Je le jure encore.

-- merveille, vicomte, vous vous rappellerez ces deux serments,
n'est-ce pas?

--Oh! fit Albert.

--Trs bien. Je vous sais homme d'honneur.

Le comte frappa de nouveau sur le timbre; Ali reparut.

Prviens Hayde, lui dit-il, que je vais aller prendre le caf chez
elle, et fais-lui comprendre que je demande la permission de lui
prsenter un de mes amis.

Ali s'inclina et sortit.

Ainsi, c'est convenu, pas de questions directes, cher vicomte. Si vous
dsirez savoir quelque chose, demandez-le  moi, et je le demanderai 
elle.

--C'est convenu.

Ali reparut pour la troisime fois et tint la portire souleve, pour
indiquer  son matre et  Albert qu'ils pouvaient passer.

Entrons, dit Monte-Cristo.

Albert passa une main dans ses cheveux et frisa sa moustache, le comte
reprit son chapeau, mit ses gants et prcda Albert dans l'appartement
que gardait, comme une sentinelle avance, Ali, et que dfendaient,
comme un poste, les trois femmes de chambre franaises commandes par
Myrtho.

Hayde attendait dans la premire pice, qui tait le salon, avec de
grands yeux dilats par la surprise; car c'tait la premire fois qu'un
autre homme que Monte-Cristo pntrait jusqu' elle; elle tait assise
sur un sofa, dans un angle, les jambes croises sous elle, et s'tait
fait, pour ainsi dire, un nid, dans les toffes de soie rayes et
brodes les plus riches de l'Orient. Prs d'elle tait l'instrument dont
les sons l'avaient dnonce; elle tait charmante ainsi.

En apercevant Monte-Cristo, elle se souleva avec ce double sourire de
fille et d'amante qui n'appartenait qu' elle; Monte-Cristo alla  elle
et lui tendit sa main sur laquelle, comme d'habitude, elle appuya ses
lvres.

Albert tait rest prs de la porte, sous l'empire de cette beaut
trange qu'il voyait pour la premire fois, et dont on ne pouvait se
faire aucune ide en France.

Qui m'amnes-tu? demanda en romaque la jeune fille  Monte-Cristo; un
frre, un ami, une simple connaissance, ou un ennemi?

--Un ami, dit Monte-Cristo dans la mme langue.

--Son nom?

--Le comte Albert; c'est le mme que j'ai tir des mains des bandits, 
Rome.

--Dans quelle langue veux-tu que je lui parle?

Monte-Cristo se retourna vers Albert:

Savez-vous le grec moderne? demanda-t-il au jeune homme.

--Hlas! dit Albert, pas mme le grec ancien, mon cher comte, jamais
Homre et Platon n'ont eu de plus pauvre, et j'oserai mme dire de plus
ddaigneux colier.

--Alors, dit Hayde, prouvant par la demande qu'elle faisait elle-mme
qu'elle venait d'entendre la question de Monte-Cristo et la rponse
d'Albert, je parlerai en franais ou en italien, si toutefois mon
seigneur veut que je parle.

Monte-Cristo rflchit un instant:

Tu parleras en italien, dit-il.

Puis se tournant vers Albert:

C'est fcheux que vous n'entendiez pas le grec moderne ou le grec
ancien, qu'Hayde parle tous deux admirablement; la pauvre enfant va
tre force de vous parler italien, ce qui vous donnera peut-tre une
fausse ide d'elle.

Il fit un signe  Hayde.

Sois le bienvenu, ami, qui viens avec mon seigneur et matre, dit la
jeune fille en excellent toscan, avec ce doux accent romain qui fait la
langue de Dante aussi sonore que la langue d'Homre; Ali! du caf et des
pipes!

Et Hayde fit de la main signe  Albert de s'approcher, tandis qu'Ali se
retirait pour excuter les ordres de sa jeune matresse.

Monte-Cristo montra  Albert deux pliants, et chacun alla chercher le
sien pour l'approcher d'une espce de guridon, dont un narguil faisait
le centre, et que chargeaient des fleurs naturelles, des dessins, des
albums de musique.

Ali rentra, apportant le caf et les chibouques; quant  M. Baptistin,
cette partie de l'appartement lui tait interdite.

Albert repoussa la pipe que lui prsentait le Nubien.

Oh! prenez, prenez, dit Monte-Cristo; Hayde est presque aussi
civilise qu'une Parisienne: le havane lui est dsagrable, parce
qu'elle n'aime pas les mauvaises odeurs; mais le tabac d'Orient est un
parfum, vous le savez.

Ali sortit.

Les tasses de caf taient prpares; seulement on avait, pour Albert,
ajout un sucrier. Monte-Cristo et Hayde prenaient la liqueur arabe 
la manire des Arabes, c'est--dire sans sucre.

Hayde allongea la main et prit du bout de ses petits doigts roses et
effils la tasse de porcelaine du Japon, qu'elle porta  ses lvres avec
le naf plaisir d'un enfant qui boit ou mange une chose qu'il aime.

En mme temps deux femmes entrrent, portant deux autres plateaux
chargs de glaces et de sorbets, qu'elles dposrent sur deux petites
tables destines  cet usage.

Mon cher hte, et vous, signora, dit Albert en italien, excusez ma
stupfaction. Je suis tout tourdi, et c'est assez naturel; voici que je
retrouve l'Orient, l'Orient vritable, non point malheureusement tel que
je l'ai vu, mais tel que je l'ai rv au sein de Paris; tout  l'heure
j'entendais rouler des omnibus et tinter les sonnettes des marchands de
limonades.  signora!... que ne sais-je parler le grec, votre
conversation jointe  cet entourage ferique, me composerait une soire
dont je me souviendrais toujours.

--Je parle assez bien l'italien pour parler avec vous, monsieur, dit
tranquillement Hayde; et je ferai de mon mieux, si vous aimez l'Orient,
pour que vous le retrouviez ici.

--De quoi puis-je parler? demanda tout bas Albert  Monte-Cristo.

--Mais de tout ce que vous voudrez: de son pays, de sa jeunesse, de ses
souvenirs; puis, si vous l'aimez mieux, de Rome, de Naples ou de
Florence.

--Oh! dit Albert, ce ne serait pas la peine d'avoir une Grecque devant
soi pour lui parler de tout ce dont on parlerait  une Parisienne;
laissez-moi lui parler de l'Orient.

--Faites, mon cher Albert, c'est la conversation qui lui est la plus
agrable.

Albert se retourna vers Hayde.

 quel ge la signora a-t-elle quitt la Grce? demanda-t-il.

-- cinq ans, rpondit Hayde.

--Et vous vous rappelez votre patrie? demanda Albert.

--Quand je ferme les yeux, je revois tout ce que j'ai vu. Il y a deux
regards: le regard du corps et le regard de l'me. Le regard du corps
peut oublier parfois, mais celui de l'me se souvient toujours.

--Et quel est le temps le plus loin dont vous puissiez vous souvenir?

--Je marchais  peine, ma mre, que l'on appelle Vasiliki (Vasiliki veut
dire royale, ajouta la jeune fille en relevant la tte), ma mre me
prenait par la main, et, toutes deux couvertes d'un voile, aprs avoir
mis au fond de la bourse tout l'or que nous possdions, nous allions
demander l'aumne pour les prisonniers, en disant:

Celui qui donne aux pauvres prte  l'ternel.

     [Proverbe XIX]

Puis, quand notre bourse tait pleine, nous rentrions au palais, et,
sans rien dire  mon pre, nous envoyions tout cet argent qu'on nous
avait donn, nous prenant pour de pauvres femmes,  l'goumenos* du
couvent qui le rpartissait entre les prisonniers.

     [En grec, prtre, abb (Note du correcteur.)]

--Et  cette poque, quel ge aviez-vous?

--Trois ans, dit Hayde.

--Alors, vous vous souvenez de tout ce qui s'est pass autour de vous
depuis l'ge de trois ans?

--De tout.

--Comte, dit tout bas Morcerf  Monte-Cristo, vous devriez permettre 
la signora de nous raconter quelque chose de son histoire. Vous m'avez
dfendu de lui parler de mon pre, mais peut-tre m'en parlera-t-elle,
et vous n'avez pas ide combien je serais heureux d'entendre sortir son
nom d'une si jolie bouche.

Monte-Cristo se tourna vers Hayde, et par un signe de sourcil qui lui
indiquait d'accorder la plus grande attention  la recommandation qu'il
allait lui faire, il lui dit en grec:

     [Grec: Mot  mot: De ton pre le sort, mais pas le nom du tratre,
     ni la trahison, raconte-nous.]

Hayde poussa un long soupir, et un nuage sombre passa sur son
front si pur.

Que lui dites-vous? demanda tout bas Morcerf.

--Je lui rpte que vous tes un ami, et qu'elle n'a point  se cacher
vis--vis de vous.

--Ainsi, dit Albert, ce vieux plerinage pour les prisonniers est votre
premier souvenir; quel est l'autre?

--L'autre? je me vois sous l'ombre des sycomores, prs d'un lac dont
j'aperois encore,  travers le feuillage, le miroir tremblant; contre
le plus vieux et le plus touffu, mon pre tait assis sur des coussins,
et moi, faible enfant, tandis que ma mre tait couche  ses pieds, je
jouais avec sa barbe blanche qui descendait sur sa poitrine, et avec le
cangiar  la poigne de diamant pass  sa ceinture; puis, de temps en
temps venait  lui un Albanais qui lui disait quelques mots auxquels je
ne faisais pas attention, et auxquels il rpondait du mme son de voix:
Tuez! ou: Faites grce!

--C'est trange, dit Albert, d'entendre sortir de pareilles choses de la
bouche d'une jeune fille, autre part que sur un thtre, et en se
disant: Ceci n'est point une fiction. Et, demanda Albert, comment, avec
cet horizon si potique, comment, avec ce lointain merveilleux,
trouvez-vous la France?

--Je crois que c'est un beau pays, dit Hayde, mais je vois la France
telle qu'elle est, car je la vois avec des yeux de femme, tandis qu'il
me semble, au contraire, que mon pays, que je n'ai vu qu'avec des yeux
d'enfant, est toujours envelopp d'un brouillard lumineux ou sombre,
selon que mes yeux le font une douce patrie ou un lieu d'amres
souffrances.

--Si jeune, signora, dit Albert cdant malgr lui  la puissance de la
banalit, comment avez-vous pu souffrir?

Hayde tourna les yeux vers Monte-Cristo, qui, avec un signe
imperceptible, murmura:

     [Grec: Raconte].

--Rien ne compose le fond de l'me comme les premiers souvenirs, et, 
part les deux que je viens de vous dire, tous les souvenirs de ma
jeunesse sont tristes.

--Parlez, parlez, signora, dit Albert, je vous jure que je vous coute
avec un inexprimable bonheur.

Hayde sourit tristement.

Vous voulez donc que je passe  mes autres souvenirs? dit-elle.

--Je vous en supplie, dit Albert.

--Eh bien, j'avais quatre ans quand, un soir, je fus rveille par ma
mre. Nous tions au palais de Janina; elle me prit sur les coussins o
je reposais, et, en ouvrant mes yeux, je vis les siens remplis de
grosses larmes.

Elle m'emporta sans rien dire.

En la voyant pleurer, j'allais pleurer aussi.

--Silence! enfant, dit-elle.

Souvent, malgr les consolations ou les menaces maternelles,
capricieuse comme tous les enfants, je continuais de pleurer; mais,
cette fois, il y avait dans la voix de ma pauvre mre une telle
intonation de terreur, que je me tus  l'instant mme.

Elle m'emportait rapidement.

Je vis alors que nous descendions un large escalier; devant nous,
toutes les femmes de ma mre, portant des coffres, des sachets, des
objets de parure, des bijoux, des bourses d'or, descendaient le mme
escalier ou plutt se prcipitaient.

Derrire les femmes venait une garde de vingt hommes, arms de longs
fusils et de pistolets, et revtus de ce costume que vous connaissez en
France depuis que la Grce est redevenue une nation.

Il y avait quelque chose de sinistre, croyez-moi, ajouta Hayde en
secouant la tte et en plissant  cette seule mmoire, dans cette
longue file d'esclaves et de femmes  demi alourdies par le sommeil, ou
du moins je me le figurais ainsi, moi, qui peut-tre croyais les autres
endormis parce que j'tais mal rveille.

Dans l'escalier couraient des ombres gigantesques que les torches de
sapin faisaient trembler aux votes.

--Qu'on se hte! dit une voix au fond de la galerie.

Cette voix fit courber tout le monde, comme le vent en passant sur la
plaine fait courber un champ d'pis.

Moi, elle me fit tressaillir.

Cette voix, c'tait celle de mon pre.

Il marchait le dernier, revtu de ses splendides habits, tenant  la
main sa carabine que votre empereur lui avait donne; et, appuy sur son
favori Slim, il nous poussait devant lui comme un pasteur fait d'un
troupeau perdu.

--Mon pre, dit Hayde en relevant la tte, tait un homme illustre
que l'Europe a connu sous le nom d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et
devant lequel la Turquie a trembl.

Albert, sans savoir pourquoi, frissonna en entendant ces paroles
prononces avec un indfinissable accent de hauteur et de dignit; il
lui sembla que quelque chose de sombre et d'effrayant rayonnait dans les
yeux de la jeune fille, lorsque, pareille  une pythonisse qui voque un
spectre, elle rveilla le souvenir de cette sanglante figure que sa mort
terrible fit apparatre gigantesque aux yeux de l'Europe contemporaine.

Bientt, continua Hayde, la marche s'arrta; nous tions au bas de
l'escalier et au bord d'un lac. Ma mre me pressait contre sa poitrine
bondissante, et je vis,  deux pas derrire, mon pre qui jetait de tous
cts des regards inquiets.

Devant nous s'tendaient quatre degrs de marbre, et au bas du dernier
degr ondulait une barque.

D'o nous tions on voyait se dresser au milieu d'un lac une masse
noire; c'tait le kiosque o nous nous rendions.

Ce kiosque me paraissait  une distance considrable, peut-tre  cause
de l'obscurit.

Nous descendmes dans la barque. Je me souviens que les rames ne
faisaient aucun bruit en touchant l'eau; je me penchai pour les
regarder: elles taient enveloppes avec les ceintures de nos Palicares.

Il n'y avait, outre les rameurs, dans la barque, que des femmes, mon
pre, ma mre, Slim et moi.

Les Palicares taient rests au bord du lac, agenouills sur le dernier
degr, et se faisant, dans le cas o ils eussent t poursuivis, un
rempart des trois autres.

Notre barque allait comme le vent.

--Pourquoi la barque va-t-elle si vite? demandai-je  ma mre.

--Chut! mon enfant, dit-elle, c'est que nous fuyons.

Je ne compris pas. Pourquoi mon pre fuyait-il, lui le tout-puissant,
lui devant qui d'ordinaire fuyaient les autres, lui qui avait pris pour
devise:

_Ils me hassent, donc ils me craignent?_

En effet, c'tait une fuite que mon pre oprait sur le lac. Il m'a dit
depuis que la garnison du chteau de Janina, fatigue d'un long
service....

Ici Hayde arrta son regard expressif sur Monte-Cristo, dont l'oeil ne
quitta plus ses yeux. La jeune fille continua donc lentement, comme
quelqu'un qui invente ou qui supprime.

Vous disiez, signora, reprit Albert, qui accordait la plus grande
attention  ce rcit, que la garnison de Janina, fatigue d'un long
service.

--Avait trait avec le sraskier Kourchid, envoy par le sultan pour
s'emparer de mon pre; c'tait alors que mon pre avait pris la
rsolution de se retirer, aprs avoir envoy au sultan un officier
franc, auquel il avait toute confiance, dans l'asile que lui-mme
s'tait prpar depuis longtemps, et qu'il appelait _kataphygion_,
c'est--dire son refuge.

--Et cet officier, demanda Albert, vous rappelez-vous son nom, signora?

Monte-Cristo changea avec la jeune fille un regard rapide comme un
clair, et qui resta inaperu de Morcerf.

Non, dit-elle, je ne me le rappelle pas; mais peut-tre plus tard me le
rappellerai-je, et je le dirai.

Albert allait prononcer le nom de son pre, lorsque Monte-Cristo leva
doucement le doigt en signe de silence; le jeune homme se rappela son
serment et se tut.

C'tait vers ce kiosque que nous voguions.

Un rez-de-chausse orn d'arabesques, baignant ses terrasses dans
l'eau, et un premier tage donnant sur le lac, voici tout ce que le
palais offrait de visible aux yeux.

Mais au-dessous du rez-de-chausse, se prolongeant dans l'le, tait un
souterrain, vaste caverne o l'on nous conduisit, ma mre, moi et nos
femmes, et o gisaient, formant un seul monceau, soixante mille bourses
et deux cents tonneaux; il y avait dans ces bourses vingt-cinq millions
en or, et dans les barils trente mille livres de poudre.

Prs de ces barils se tenait Slim, ce favori de mon pre dont je vous
ai parl; il veillait jour et nuit, une lance au bout de laquelle
brillait une mche allume  la main; il avait l'ordre de faire tout
sauter, kiosque, gardes, pacha, femmes et or, au premier signe de mon
pre.

Je me rappelle que nos esclaves, connaissant ce redoutable voisinage,
passaient les jours et les nuits  prier,  pleurer,  gmir.

Quant  moi, je vois toujours le jeune soldat au teint ple et  l'oeil
noir; et quand l'ange de la mort descendra vers moi, je suis sre que je
reconnatrai Slim.

Je ne pourrais dire combien de temps nous restmes ainsi:  cette
poque j'ignorais encore ce que c'tait que le temps; quelquefois, mais
rarement, mon pre nous faisait appeler, ma mre et moi, sur la terrasse
du palais; c'taient mes heures de plaisir  moi qui ne voyais dans le
souterrain que des ombres gmissantes et la lance enflamme de Slim.
Mon pre, assis devant une grande ouverture, attachait un regard sombre
sur les profondeurs de l'horizon, interrogeant chaque point noir qui
apparaissait sur le lac, tandis que ma mre,  demi couche prs de lui,
appuyait sa tte sur son paule, et que, moi, je jouais  ses pieds,
admirant, avec ces tonnements de l'enfance qui grandissent encore les
objets, les escarpements du Pinde, qui se dressait  l'horizon, les
chteaux de Janina, sortant blancs et anguleux des eaux bleues du lac,
les touffes immenses de verdures noires, attaches comme des lichens aux
rocs de la montagne, qui de loin semblaient des mousses, et qui de prs
sont des sapins gigantesques et des myrtes immenses.

Un matin, mon pre nous envoya chercher, nous le trouvmes assez
calme, mais plus ple que d'habitude.

--Prends patience, Vasiliki, aujourd'hui tout sera fini; aujourd'hui
arrive le firman du matre, et mon sort sera dcid. Si la grce est
entire, nous retournerons triomphants  Janina; si la nouvelle est
mauvaise, nous fuirons cette nuit.

--Mais s'ils ne nous laissent pas fuir? dit ma mre.

--Oh! sois tranquille, rpondit Ali en souriant; Slim et sa lance
allume me rpondent d'eux. Ils voudraient que je fusse mort, mais pas 
la condition de mourir avec moi.

Ma mre ne rpondit que par des soupirs  ces consolations, qui ne
partaient pas du coeur de mon pre.

Elle lui prpara l'eau glace qu'il buvait  chaque instant, car,
depuis sa retraite dans le kiosque, il tait brl par une fivre
ardente; elle parfuma sa barbe blanche et alluma la chibouque dont
quelquefois, pendant des heures entires, il suivait distraitement des
yeux la fume se volatilisant dans l'air.

Tout  coup il fit un mouvement si brusque que je fus saisie de peur.

Puis, sans dtourner les yeux du point qui fixait son attention, il
demanda sa longue-vue.

Ma mre la lui passa, plus blanche que le stuc contre lequel elle
s'appuyait.

Je vis la main de mon pre trembler.

--Une barque!... deux!... trois!... murmura mon pre; quatre!...

Et il se leva, saisissant ses armes, et versant, je m'en souviens, de
la poudre dans le bassinet de ses pistolets.

--Vasiliki, dit-il  ma mre avec un tressaillement visible, voici
l'instant qui va dcider de nous, dans une demi-heure nous saurons la
rponse du sublime empereur, retire-toi dans le souterrain avec Hayde.

--Je ne veux pas vous quitter, dit Vasiliki; si vous mourez, mon
matre, je veux mourir avec vous.

--Allez prs de Slim! cria mon pre.

--Adieu, seigneur! murmura ma mre, obissante et plie en deux comme
par l'approche de la mort.

--Emmenez Vasiliki, dit mon pre  ses Palicares.

Mais moi, qu'on oubliait, je courus  lui et j'tendis mes mains de son
ct; il me vit, et, se penchant vers moi, il pressa mon front de ses
lvres.

Oh! ce baiser, ce fut le dernier, et il est l encore sur mon front.

En descendant, nous distinguions  travers les treilles de la terrasse
les barques qui grandissaient sur le lac, et qui, pareilles nagure 
des points noirs, semblaient dj des oiseaux rasant la surface des
ondes.

Pendant ce temps, dans le kiosque, vingt Palicares, assis aux pieds de
mon pre et cachs par la boiserie, piaient d'un oeil sanglant
l'arrive de ces bateaux, et tenaient prts leurs longs fusils incrusts
de nacre et d'argent: des cartouches en grand nombre taient semes sur
le parquet; mon pre regardait sa montre et se promenait avec angoisse.

Voil ce qui me frappa quand je quittai mon pre aprs le dernier
baiser que j'eus reu de lui.

Nous traversmes, ma mre et moi, le souterrain. Slim tait toujours 
son poste; il nous sourit tristement. Nous allmes chercher des coussins
de l'autre ct de la caverne, et nous vnmes nous asseoir prs de
Slim: dans les grands prils, les coeurs dvous se cherchent, et, tout
enfant que j'tais, je sentais instinctivement qu'un grand malheur
planait sur nos ttes.

Albert avait souvent entendu raconter, non point par son pre, qui n'en
parlait jamais, mais par des trangers, les derniers moments du vizir de
Janina; il avait lu diffrents rcits de sa mort; mais cette histoire,
devenue vivante dans la personne et par la voix de la jeune fille, cet
accent vivant et cette lamentable lgie, le pntraient tout  la fois
d'un charme et d'une horreur inexprimables.

Quant  Hayde, toute  ces terribles souvenirs, elle avait cess un
instant de parler; son front, comme une fleur qui se penche un jour
d'orage, s'tait inclin sur sa main, et ses yeux, perdus vaguement,
semblaient voir encore  l'horizon le Pinde verdoyant et les eaux bleues
du lac de Janina, miroir magique qui refltait le sombre tableau
qu'elle esquissait.

Monte-Cristo la regardait avec une indfinissable expression d'intrt
et de piti.

Continue, ma fille, dit le comte en langue romaque.

Hayde releva le front, comme si les mots sonores que venait de
prononcer Monte-Cristo l'eussent tire d'un rve, et elle reprit:

Il tait quatre heures du soir; mais bien que le jour ft pur et
brillant au-dehors, nous tions, nous, plongs dans l'ombre du
souterrain.

Une seule lueur brillait dans la caverne, pareille  une toile
tremblant au fond d'un ciel noir: c'tait la mche de Slim. Ma mre
tait chrtienne, et elle priait.

Slim rptait de temps en temps ces paroles consacres:

--Dieu est grand!

Cependant ma mre avait encore quelque esprance. En descendant, elle
avait cru reconnatre le Franc qui avait t envoy  Constantinople, et
dans lequel mon pre avait toute confiance car il savait que les soldats
du sultan franais sont d'ordinaire nobles et gnreux. Elle s'avana de
quelques pas vers l'escalier et couta.

--Ils approchent, dit-elle; pourvu qu'ils apportent la paix et la vie.


--Que crains-tu, Vasiliki? rpondit Slim avec sa voix si suave et si
fire  la fois; s'ils n'apportent pas la paix, nous leur donnerons la
mort.

Et il ravivait la flamme de sa lance avec un geste qui le faisait
ressembler au Dionysos de l'antique Crte.

Mais moi, qui tais si enfant et si nave, j'avais peur de ce courage
que je trouvais froce et insens, et je m'effrayais de cette mort
pouvantable dans l'air et dans la flamme.

Ma mre prouvait les mmes impressions, car je la sentais frissonner.

--Mon Dieu! mon Dieu, maman! m'criai-je, est-ce que nous allons
mourir?

Et  ma voix les pleurs et les prires des esclaves redoublrent.

--Enfant, me dit Vasiliki, Dieu te prserve d'en venir  dsirer cette
mort que tu crains aujourd'hui!

Puis tout bas:

--Slim, dit-elle, quel est l'ordre du matre?

--S'il m'envoie son poignard, c'est que le sultan refuse de le recevoir
en grce, et je mets le feu; s'il m'envoie son anneau, c'est que le
sultan lui pardonne, et je livre la poudrire.

--Ami, reprit ma mre, lorsque l'ordre du matre arrivera, si c'est le
poignard qu'il envoie, au lieu de nous tuer toutes deux de cette mort
qui nous pouvante, nous te tendrons la gorge et tu nous tueras avec ce
poignard.

--Oui, Vasiliki, rpondit tranquillement Slim.

Soudain nous entendmes comme de grands cris; nous coutmes: c'taient
des cris de joie; le nom du Franc qui avait t envoy  Constantinople
retentissait rpt par nos Palicares; il tait vident qu'il rapportait
la rponse du sublime empereur, et que la rponse tait favorable.

--Et vous ne vous rappelez pas ce nom? dit Morcerf, tout prt  aider
la mmoire de la narratrice.

Monte-Cristo lui fit un signe.

Je ne me le rappelle pas, rpondit Hayde.

Le bruit redoublait; des pas plus rapprochs retentirent; on descendait
les marches du souterrain.

Slim apprta sa lance.

Bientt une ombre apparut dans le crpuscule bleutre que formaient les
rayons du jour pntrant jusqu' l'entre du souterrain.

--Qui es-tu? cria Slim. Mais, qui que tu sois, ne fais pas un pas de
plus.

--Gloire au sultan! dit l'ombre. Toute grce est accorde au vizir
Ali; et non seulement il a la vie sauve, mais on lui rend sa fortune et
ses biens.

Ma mre poussa un cri de joie et me serra contre son coeur.

--Arrte! lui dit Slim, voyant qu'elle s'lanait dj pour sortir; tu
sais qu'il me faut l'anneau.

--C'est juste, dit ma mre, et elle tomba  genoux en me soulevant vers
le ciel, comme si, en mme temps qu'elle priait Dieu pour moi, elle
voulait encore me soulever vers lui.

Et, pour la seconde fois, Hayde s'arrta vaincue par une motion telle
que la sueur coulait sur son front pli, et que sa voix trangle
semblait ne pouvoir franchir son gosier aride.

Monte-Cristo versa un peu d'eau glace dans un verre, et le lui prsenta
en disant avec une douceur o perait une nuance de commandement:

Du courage, ma fille!

Hayde essuya ses yeux et son front, et continua:

Pendant ce temps, nos yeux, habitus  l'obscurit avaient reconnu
l'envoy du pacha: c'tait un ami.

Slim l'avait reconnu; mais le brave jeune homme ne savait qu'une
chose: obir!

--En quel nom viens-tu? dit-il.

--Je viens au nom de notre matre, Ali-Tebelin.

--Si tu viens au nom d'Ali, tu sais ce que tu dois me remettre?

--Oui, dit l'envoy, et je t'apporte son anneau.

En mme temps il leva sa main au-dessus de sa tte; mais il tait trop
loin et il ne faisait pas assez clair pour que Slim pt, d'o nous
tions, distinguer et reconnatre l'objet qu'il lui prsentait.

--Je ne vois pas ce que tu tiens, dit Slim.

--Approche, dit le messager, ou je m'approcherai, moi.

--Ni l'un ni l'autre, rpondit le jeune soldat; dpose  la place o tu
es, et sous ce rayon de lumire, l'objet que tu me montres, et
retire-toi jusqu' ce que je l'aie vu.

--Soit, dit le messager.

Et il se retira aprs avoir dpos le signe de reconnaissance 
l'endroit indiqu.

Et notre coeur palpitait: car l'objet nous paraissait tre
effectivement un anneau. Seulement, tait-ce l'anneau de mon pre?

Slim, tenant toujours  la main sa mche enflamme, vint 
l'ouverture, s'inclina radieux sous le rayon de lumire et ramassa le
signe.

--L'anneau du matre, dit-il en le baisant, c'est bien!

Et renversant la mche contre terre, il marcha dessus et l'teignit.

Le messager poussa un cri de joie et frappa dans ses mains.  ce
signal, quatre soldats du sraskier Kourchid accoururent, et Slim tomba
perc de cinq coups de poignard. Chacun avait donn le sien.

Et cependant, ivres de leur crime, quoique encore ples de peur, ils se
rurent dans le souterrain, cherchant partout s'il y avait du feu, et se
roulant sur les sacs d'or.

Pendant ce temps ma mre me saisit entre ses bras, et, agile,
bondissant par des sinuosits connues de nous seules, elle arriva
jusqu' un escalier drob du kiosque dans lequel rgnait un tumulte
effrayant.

Les salles basses taient entirement peuples par les Tchodoars de
Kourchid, c'est--dire par nos ennemis.

Au moment o ma mre allait pousser la petite porte, nous entendmes
retentir, terrible et menaante, la voix du pacha.

Ma mre colla son oeil aux fentes des planches; une ouverture se trouva
par hasard devant le mien, et je regardai.

--Que voulez-vous? disait mon pre  des gens qui tenaient un papier
avec des caractres d'or  la main.

--Ce que nous voulons, rpondit l'un d'eux, c'est te communiquer la
volont de Sa Hautesse. Vois-tu ce firman?

--Je le vois, dit mon pre.

--Eh bien, lis; il demande ta tte.

Mon pre poussa un clat de rire plus effrayant que n'et t une
menace; il n'avait pas encore cess, que deux coups de pistolet taient
partis de ses mains et avaient tu deux hommes.

Les Palicares, qui taient couchs tout autour de mon pre la face
contre le parquet, se levrent alors et firent feu; la chambre se
remplit de bruit, de flamme et de fume.

 l'instant mme le feu commena de l'autre ct, et les balles vinrent
trouer les planches tout autour de nous.

Oh! qu'il tait beau, qu'il tait grand, le vizir Ali-Tebelin, mon
pre, au milieu des balles, le cimeterre au poing, le visage noir de
poudre! Comme ses ennemis fuyaient!

--Slim! Slim! criait-il, gardien du feu, fais ton devoir!

--Slim est mort! rpondit une voix qui semblait sortir des profondeurs
du kiosque, et toi, mon seigneur Ali, tu es perdu!

En mme temps une dtonation sourde se fit entendre, et le plancher
vola en clats tout autour de mon pre.

Les Tchodoars tiraient  travers le parquet. Trois ou quatre Palicares
tombrent frapps de bas en haut par des blessures qui leur labouraient
tout le corps.

Mon pre rugit, enfona ses doigts par les trous des balles et arracha
une planche tout entire.

Mais en mme temps, par cette ouverture, vingt coups de feu clatrent,
et la flamme, sortant comme du cratre d'un volcan, gagna les tentures
qu'elle dvora.

Au milieu de tout cet affreux tumulte, au milieu de ces cris terribles,
deux coups plus distincts entre tous, deux cris plus dchirants
par-dessus tous les cris, me glacrent de terreur. Ces deux explosions
avaient frapp mortellement mon pre, et c'tait lui qui avait pouss
ces deux cris.

Cependant il tait rest debout, cramponn  une fentre. Ma mre
secouait la porte pour aller mourir avec lui; mais la porte tait ferme
en dedans.

Tout autour de lui, les Palicares se tordaient dans les convulsions de
l'agonie; deux ou trois, qui taient sans blessures ou blesss
lgrement, s'lancrent par les fentres. En mme temps, le plancher
tout entier craqua bris en dessous. Mon pre tomba sur un genou; en
mme temps vingt bras s'allongrent, arms de sabres, de pistolets, de
poignards, vingt coups frapprent  la fois un seul homme, et mon pre
disparut dans un tourbillon de feu, attis par ces dmons rugissants
comme si l'enfer se ft ouvert sous ses pieds.

Je me sentis rouler  terre: c'tait ma mre qui s'abmait vanouie.

Hayde laissa tomber ses deux bras en poussant un gmissement et en
regardant le comte comme pour lui demander s'il tait satisfait de son
obissance.

Le comte se leva, vint  elle, lui prit la main et lui dit en remarque:

Repose-toi, chre enfant, et reprends courage en songeant qu'il y a un
Dieu qui punit les tratres.

--Voil une pouvantable histoire, comte, dit Albert tout effray de la
pleur d'Hayde, et je me reproche maintenant d'avoir t si cruellement
indiscret.

--Ce n'est rien, rpondit Monte-Cristo.

Puis posant sa main sur la tte de la jeune fille:

Hayde, continua-t-il, est une femme courageuse, elle a quelquefois
trouv du soulagement dans le rcit de ses douleurs.

--Parce que, mon seigneur, dit vivement la jeune fille, parce que mes
douleurs me rappellent tes bienfaits.

Albert la regarda avec curiosit, car elle n'avait point encore racont
ce qu'il dsirait le plus savoir, c'est--dire comment elle tait
devenue l'esclave du comte.

Hayde vit  la fois dans les regards du comte et dans ceux d'Albert le
mme dsir exprim.

Elle continua:

Quand ma mre reprit ses sens, dit-elle, nous tions devant le
sraskier.

--Tuez-moi, dit-elle, mais pargnez l'honneur de la veuve d'Ali.

--Ce n'est point  moi qu'il faut t'adresser, dit Kourchid.

-- qui donc?

--C'est  ton nouveau matre.

--Quel est-il?

--Le voici.

Et Kourchid nous montra un de ceux qui avaient le plus contribu  la
mort de mon pre, continua la jeune fille avec une colre sombre.

--Alors, demanda Albert, vous devntes la proprit de cet homme?

--Non, rpondit Hayde; il n'osa nous garder, il nous vendit  des
marchands d'esclaves qui allaient  Constantinople. Nous traversmes la
Grce, et nous arrivmes mourantes  la porte impriale, encombre de
curieux qui s'cartaient pour nous laisser passer, quand tout  coup ma
mre suit des yeux la direction de leurs regards, jette un cri et tombe
en me montrant une tte au-dessus de cette porte.

Au-dessous de cette tte taient crits ces mots:

Celle-ci est la tte d'Ali-Tebelin, pacha de Janina.

J'essayai, en pleurant, de relever ma mre: elle tait morte!

Je fus mene au bazar; un riche Armnien m'acheta, me fit instruire, me
donna des matres et quand j'eus treize ans me vendit au sultan Mahmoud.

--Auquel, dit Monte-Cristo, je la rachetai, comme je vous l'ai dit,
Albert, pour cette meraude pareille  celle o je mets mes pastilles de
haschich.

--Oh! tu es bon, tu es grand, mon seigneur, dit Hayde en baisant la
main de Monte-Cristo, et je suis bien heureuse de t'appartenir!

Albert tait rest tout tourdi de ce qu'il venait d'entendre.

Achevez donc votre tasse de caf, lui dit le comte; l'histoire est
finie.




LXXVIII

On nous crit de Janina.


Franz tait sorti de la chambre de Noirtier si chancelant et si gar,
que Valentine elle-mme avait eu piti de lui.

Villefort, qui n'avait articul que quelques mots sans suite, et qui
s'tait enfui dans son cabinet, reut, deux heures aprs, la lettre
suivante:

Aprs ce qui a t rvl ce matin, M. Noirtier de Villefort ne peut
supposer qu'une alliance soit possible entre sa famille et celle de M.
Franz d'pinay. M. Franz d'pinay a horreur de songer que M. de
Villefort, qui paraissait connatre les vnements raconts ce matin, ne
l'ait pas prvenu dans cette pense.

Quiconque et vu en ce moment le magistrat ploy sous le coup n'et pas
cru qu'il le prvoyait; en effet, jamais il n'et pens que son pre et
pouss la franchise, ou plutt la rudesse, jusqu' raconter une pareille
histoire. Il est vrai que jamais M. Noirtier, assez ddaigneux qu'il
tait de l'opinion de son fils, ne s'tait proccup d'claircir le fait
aux yeux de Villefort, et que celui-ci avait toujours cru que le gnral
de Quesnel, ou le baron d'pinay, selon qu'on voudra l'appeler, ou du
nom qu'il s'tait fait, ou du nom qu'on lui avait fait, tait mort
assassin et non tu loyalement en duel.

Cette lettre si dure d'un jeune homme si respectueux jusqu'alors tait
mortelle pour l'orgueil d'un homme comme Villefort.

 peine tait-il dans son cabinet que sa femme entra.

La sortie de Franz, appel par M. Noirtier, avait tellement tonn tout
le monde que la position de Mme de Villefort, reste seule avec le
notaire et les tmoins, devint de moment en moment plus embarrassante.
Alors Mme de Villefort avait pris son parti, et elle tait sortie en
annonant qu'elle allait aux nouvelles.

M. de Villefort se contenta de lui dire qu' la suite d'une explication
entre lui, M. Noirtier et M. d'pinay, le mariage de Valentine avec
Franz tait rompu.

C'tait difficile  rapporter  ceux qui attendaient; aussi Mme de
Villefort, en rentrant, se contenta-t-elle de dire que M. Noirtier,
ayant eu, au commencement de la confrence, une espce d'attaque
d'apoplexie, le contrat tait naturellement remis  quelques jours.

Cette nouvelle, toute fausse qu'elle tait, arrivait si singulirement 
la suite de deux malheurs du mme genre, que les auditeurs se
regardrent tonns et se retirrent sans dire une parole.

Pendant ce temps, Valentine, heureuse et pouvante  la fois, aprs
avoir embrass et remerci le faible vieillard, qui venait de briser
ainsi d'un seul coup une chane qu'elle regardait dj comme
indissoluble, avait demand  se retirer chez elle pour se remettre et
Noirtier lui avait, de l'oeil, accord la permission qu'elle
sollicitait.

Mais, au lieu de remonter chez elle, Valentine, une fois sortie, prit le
corridor, et, sortant par la petite porte, s'lana dans le jardin. Au
milieu de tous les vnements qui venaient de s'entasser les uns sur les
autres, une terreur sourde avait constamment comprim son coeur. Elle
s'attendait d'un moment  l'autre  voir apparatre Morrel ple et
menaant comme le laird de Ravenswood au contrat de Lucie de Lammermoor.

En effet, il tait temps qu'elle arrivt  la grille. Maximilien, qui
s'tait dout de ce qui allait se passer en voyant Franz quitter le
cimetire avec M. de Villefort, l'avait suivi; puis, aprs l'avoir vu
entrer, l'avait vu sortir encore et rentrer de nouveau avec Albert et
Chteau-Renaud. Pour lui, il n'y avait donc plus de doute. Il s'tait
alors jet dans son enclos, prt  tout vnement, et bien certain qu'au
premier moment de libert qu'elle pourrait saisir, Valentine accourrait
 lui.

Il ne s'tait point tromp; son oeil, coll aux planches, vit en effet
apparatre la jeune fille, qui, sans prendre aucune prcaution d'usage,
accourait  la grille. Au premier coup d'oeil qu'il jeta sur elle,
Maximilien fut rassur; au premier mot qu'elle pronona il bondit de
joie.

Sauvs! dit Valentine.

--Sauvs! rpta Morrel, ne pouvant croire  un pareil bonheur: mais par
qui sauvs?

--Par mon grand-pre. Oh! aimez-le bien, Morrel.

Morrel jura d'aimer le vieillard de toute son me, et ce serment ne lui
cotait point  faire, car, dans ce moment, il ne se contentait pas de
l'aimer comme un ami ou comme un pre, il l'adorait comme un dieu.

Mais comment cela s'est-il fait? demanda Morrel; quel moyen trange
a-t-il employ?

Valentine ouvrait la bouche pour tout raconter; mais elle songea qu'il y
avait au fond de tout cela un secret terrible qui n'tait point  son
grand-pre seulement.

Plus tard, dit-elle, je vous raconterai tout cela.

--Mais quand?

--Quand je serai votre femme.

C'tait mettre la conversation sur un chapitre qui rendait Morrel facile
 tout entendre: aussi il entendit mme qu'il devait se contenter de ce
qu'il savait, et que c'tait assez pour un jour. Cependant il ne
consentit  se retirer que sur la promesse qu'il verrait Valentine le
lendemain soir.

Valentine promit ce que voulut Morrel. Tout tait chang  ses yeux, et
certes il lui tait moins difficile de croire maintenant qu'elle
pouserait Maximilien, que de croire une heure auparavant qu'elle
n'pouserait pas Franz.

Pendant ce temps, Mme de Villefort tait monte chez Noirtier.

Noirtier la regarda de cet oeil sombre et svre avec lequel il avait
coutume de la recevoir.

Monsieur, lui dit-elle, je n'ai pas besoin de vous apprendre que le
mariage de Valentine est rompu, puisque c'est ici que cette rupture a eu
lieu.

Noirtier resta impassible.

Mais, continua Mme de Villefort, ce que vous ne savez pas, monsieur,
c'est que j'ai toujours t oppose  ce mariage, qui se faisait malgr
moi.

Noirtier regarda sa belle-fille en homme qui attend une explication.

Or, maintenant que ce mariage, pour lequel je connaissais votre
rpugnance, est rompu, je viens faire prs de vous une dmarche que ni
M. de Villefort ni Valentine ne peuvent faire.

Les yeux de Noirtier demandrent quelle tait cette dmarche.

Je viens vous prier, monsieur, continua Mme de Villefort, comme la
seule qui en ait le droit, car je suis la seule  qui il n'en reviendra
rien; je viens vous prier de rendre, je ne dirai pas vos bonnes grces,
elle les a toujours eues, mais votre fortune,  votre petite-fille.

Les yeux de Noirtier demeurrent un instant incertains: il cherchait
videmment les motifs de cette dmarche et ne les pouvait trouver.

Puis-je esprer, monsieur, dit Mme de Villefort que vos intentions
taient en harmonie avec la prire que je venais vous faire?

--Oui, fit Noirtier.

--En ce cas, monsieur, dit Mme de Villefort, je me retire  la fois
reconnaissante et heureuse.

Et saluant M. Noirtier, elle se retira.

En effet, ds le lendemain, Noirtier fit venir le notaire: le premier
testament fut dchir, et un nouveau fut fait, dans lequel il laissa
toute sa fortune  Valentine,  la condition qu'on ne la sparerait pas
de lui.

Quelques personnes alors calculrent de par le monde que Mlle de
Villefort, hritire du marquis et de la marquise de Saint-Mran, et
rentre en la grce de son grand-pre, aurait un jour bien prs de trois
cent mille livres de rente.

Tandis que ce mariage se rompait chez les Villefort, M. le comte de
Morcerf avait reu la visite de Monte-Cristo, et, pour montrer son
empressement  Danglars, il endossait son grand uniforme de lieutenant
gnral, qu'il avait fait orner de toutes ses croix, et demandait ses
meilleurs chevaux. Ainsi par, il se rendit rue de la Chausse-d'Antin,
et se fit annoncer  Danglars, qui faisait son relev de fin de mois.

Ce n'tait pas le moment o, depuis quelque temps il fallait prendre le
banquier pour le trouver de bonne humeur.

Aussi,  l'aspect de son ancien ami, Danglars prit son air majestueux et
s'tablit carrment dans son fauteuil.

Morcerf, si empes d'habitude, avait emprunt au contraire un air riant
et affable; en consquence,  peu prs sr qu'il tait que son ouverture
allait recevoir un bon accueil, il ne fit point de diplomatie, et
arrivant au but d'un seul coup:

Baron, dit-il, me voici. Depuis longtemps nous tournons autour de nos
paroles d'autrefois....

Morcerf s'attendait,  ces mots,  voir s'panouir la figure du
banquier, dont il attribuait le rembrunissement  son silence; mais, au
contraire, cette figure devint, ce qui tait presque incroyable, plus
impassible et plus froide encore.

Voil pourquoi Morcerf s'tait arrt au milieu de sa phrase.

Quelles paroles, monsieur le comte? demanda le banquier, comme s'il
cherchait vainement dans son esprit l'explication de ce que le gnral
voulait dire.

--Oh! dit le comte, vous tes formaliste, mon cher monsieur, et vous me
rappelez que le crmonial doit se faire selon tous les rites. Trs
bien! ma foi. Pardonnez-moi, comme je n'ai qu'un fils, et que c'est la
premire fois que je songe  le marier, j'en suis encore  mon
apprentissage: allons, je m'excute.

Et Morcerf, avec un sourire forc, se leva, fit une profonde rvrence 
Danglars, et lui dit:

Monsieur le baron, j'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle
Eugnie Danglars, votre fille, pour mon fils le vicomte Albert de
Morcerf.

Mais Danglars, au lieu d'accueillir ces paroles avec une faveur que
Morcerf pouvait esprer de lui, frona le sourcil, et, sans inviter le
comte, qui tait rest debout,  s'asseoir:

Monsieur le comte, dit-il, avant de vous rpondre, j'aurai besoin de
rflchir.

--De rflchir! reprit Morcerf de plus en plus tonn, n'avez-vous pas
eu le temps de rflchir depuis tantt huit ans que nous causmes de ce
mariage pour la premire fois?

--Monsieur le comte, dit Danglars, tous les jours il arrive des choses
qui font que les rflexions que l'on croyait faites sont  refaire.

--Comment cela? demanda Morcerf; je ne vous comprends plus, baron!

--Je veux dire, monsieur, que depuis quinze jours de nouvelles
circonstances....

--Permettez, dit Morcerf; est-ce ou n'est-ce pas une comdie que nous
jouons?

--Comment cela, une comdie?

--Oui, expliquons-nous catgoriquement.

--Je ne demande pas mieux.

--Vous avez vu M. de Monte-Cristo!

--Je le vois trs souvent, dit Danglars en secouant son jabot, c'est un
de mes amis.

--Eh bien, une des dernires fois que vous l'avez vu, vous lui avez dit
que je semblais oublieux, irrsolu,  l'endroit de ce mariage.

--C'est vrai.

--Eh bien, me voici. Je ne suis ni oublieux ni irrsolu, vous le voyez,
puisque je viens vous sommer de tenir votre promesse.

Danglars ne rpondit pas.

Avez-vous si tt chang d'avis, ajouta Morcerf, ou n'avez-vous provoqu
ma demande que pour vous donner le plaisir de m'humilier?

Danglars comprit que, s'il continuait la conversation sur le ton qu'il
l'avait entreprise, la chose pourrait mal tourner pour lui.

Monsieur le comte, dit-il, vous devez tre  bon droit surpris de ma
rserve, je comprends cela: aussi, croyez bien que moi, tout le premier,
je m'en afflige; croyez bien qu'elle m'est commande par des
circonstances imprieuses.

--Ce sont l des propos en l'air, mon cher monsieur, dit le comte, et
dont pourrait peut-tre se contenter le premier venu; mais le comte de
Morcerf n'est pas le premier venu; et quand un homme comme lui vient
trouver un autre homme, lui rappelle la parole donne, et que cet homme
manque  sa parole, il a le droit d'exiger en place qu'on lui donne au
moins une bonne raison.

Danglars tait lche, mais il ne le voulait point paratre: il fut piqu
du ton que Morcerf venait de prendre.

Aussi n'est-ce pas la bonne raison qui me manque, rpliqua-t-il.

--Que prtendez-vous dire?

--Que la bonne raison, je l'ai, mais qu'elle est difficile  donner.

--Vous sentez cependant, dit Morcerf, que je ne puis me payer de vos
rticences; et une chose, en tout cas, me parat claire, c'est que vous
refusez mon alliance.

--Non, monsieur, dit Danglars, je suspends ma rsolution, voil tout.

--Mais vous n'avez cependant pas la prtention, je le suppose, de croire
que je souscrive  vos caprices, au point d'attendre tranquillement et
humblement le retour de vos bonnes grces?

--Alors, monsieur le comte, si vous ne pouvez attendre, regardons nos
projets comme non avenus.

Le comte se mordit les lvres jusqu'au sang pour ne pas faire l'clat
que son caractre superbe et irritable le portait  faire; cependant,
comprenant qu'en pareille circonstance le ridicule serait de son ct,
il avait dj commenc  gagner la porte du salon, lorsque, se ravisant,
il revint sur ses pas.

Un nuage venait de passer sur son front, y laissant, au lieu de
l'orgueil offens, la trace d'une vague inquitude.

Voyons, dit-il, mon cher Danglars, nous nous connaissons depuis de
longues annes, et, par consquent, nous devons avoir quelques
mnagements l'un pour l'autre. Vous me devez une explication, et c'est
bien le moins que je sache  quel malheureux vnement mon fils doit la
perte de vos bonnes intentions  son gard.

--Ce n'est point personnel au vicomte, voil tout ce que je puis vous
dire, monsieur, rpondit Danglars, qui redevenait impertinent en voyant
que Morcerf s'adoucissait.

--Et  qui donc est-ce personnel? demanda d'une voix altre Morcerf,
dont le front se couvrit de pleur.

Danglars,  qui aucun de ces symptmes n'chappait, fixa sur lui un
regard plus assur qu'il n'avait coutume de le faire.

Remerciez-moi de ne pas m'expliquer davantage, dit-il.

Un tremblement nerveux, qui venait sans doute d'une colre contenue,
agitait Morcerf.

J'ai le droit, rpondit-il en faisant un violent effort sur lui-mme,
j'ai le projet d'exiger que vous vous expliquiez; est-ce donc contre Mme
de Morcerf que vous avez quelque chose? Est-ce ma fortune qui n'est pas
suffisante? Sont-ce mes opinions qui, tant contraires aux vtres....

--Rien de tout cela, monsieur, dit Danglars; je serais impardonnable,
car je me suis engag connaissant tout cela. Non, ne cherchez plus, je
suis vraiment honteux de vous faire faire cet examen de conscience;
restons-en l, croyez-moi. Prenons le terme moyen du dlai, qui n'est ni
une rupture, ni un engagement. Rien ne presse, mon Dieu! Ma fille a
dix-sept ans, et votre fils vingt et un. Pendant notre halte, le temps
marchera, lui; il amnera les vnements; les choses qui paraissent
obscures la veille sont parfois trop claires le lendemain; parfois
ainsi, en un jour, tombent les plus cruelles calomnies.

--Des calomnies, avez-vous dit, monsieur! s'cria Morcerf en devenant
livide. On me calomnie, moi!

--Monsieur le comte, ne nous expliquons pas, vous dis-je.

--Ainsi, monsieur, il me faudra subir tranquillement ce refus?

--Pnible surtout pour moi, monsieur. Oui, plus pnible pour moi que
pour vous, car je comptais sur l'honneur de votre alliance, et un
mariage manqu fait toujours plus de tort  la fiance qu'au fianc.

--C'est bien, monsieur, n'en parlons plus, dit Morcerf.

Et froissant ses gants avec rage, il sortit de l'appartement.

Danglars remarqua que, pas une seule fois, Morcerf n'avait os demander
si c'tait  cause de lui, Morcerf, que Danglars retirait sa parole.

Le soir il eut une longue confrence avec plusieurs amis, et M.
Cavalcanti, qui s'tait constamment tenu dans le salon des dames, sortit
le dernier de la maison du banquier.

Le lendemain, en se rveillant, Danglars demanda les journaux, on les
lui apporta aussitt: il en carta trois ou quatre et prit
_l'Impartial_.

C'tait celui dont Beauchamp tait le rdacteur-grant.

Il brisa rapidement l'enveloppe, l'ouvrit avec une prcipitation
nerveuse, passa ddaigneusement sur le _Premier Paris_, et, arrivant aux
faits divers, s'arrta avec son mchant sourire sur un entrefilet
commenant par ces mots: _On nous crit de Janina_.

Bon, dit-il aprs avoir lu, voici un petit bout d'article sur le
colonel Fernand qui, selon toute probabilit, me dispensera de donner
des explications  M. le comte de Morcerf.

Au mme moment, c'est--dire comme neuf heures du matin sonnaient,
Albert de Morcerf, vtu de noir, boutonn mthodiquement, la dmarche
agite et la parole brve, se prsentait  la maison des Champs-lyses.

M. le comte vient de sortir il y a une demi-heure  peu prs, dit le
concierge.

--A-t-il emmen Baptistin? demanda Morcerf.

--Non, monsieur le vicomte.

--Appelez Baptistin, je veux lui parler.

Le concierge alla chercher le valet de chambre lui-mme, et un instant
aprs revint avec lui.

Mon ami, dit Albert, je vous demande pardon de mon indiscrtion, mais
j'ai voulu vous demander  vous-mme si votre matre tait bien
rellement sorti?

--Oui, monsieur, rpondit Baptistin.

--Mme pour moi?

--Je sais combien mon matre est heureux de recevoir monsieur, et je me
garderais bien de confondre monsieur dans une mesure gnrale.

--Tu as raison, car j'ai  lui parler d'une affaire srieuse. Crois-tu
qu'il tardera  rentrer?

--Non, car il a command son djeuner pour dix heures.

--Bien, je vais faire un tour aux Champs-lyses,  dix heures je serai
ici; si M. le comte rentre avant moi, dis-lui que je le prie d'attendre.

--Je n'y manquerai pas, monsieur peut en tre sr.

Albert laissa  la porte du comte le cabriolet de place qu'il avait pris
et alla se promener  pied.

En passant devant l'alle des Veuves, il crut reconnatre les chevaux du
comte qui stationnaient  la porte du tir de Gosset; il s'approcha et,
aprs avoir reconnu les chevaux, reconnut le cocher.

M. le comte est au tir? demanda Morcerf  celui-ci.

--Oui, monsieur, rpondit le cocher.

En effet, plusieurs coups rguliers s'taient fait entendre depuis que
Morcerf tait aux environs du tir.

Il entra.

Dans le petit jardin se tenait le garon.

Pardon, dit-il, mais monsieur le vicomte voudrait-il attendre un
instant?

--Pourquoi cela, Philippe? demanda Albert, qui, tant un habitu,
s'tonnait de cet obstacle qu'il ne comprenait pas.

--Parce que la personne qui s'exerce en ce moment prend le tir  elle
seule, et ne tire jamais devant quelqu'un.

--Pas mme devant vous, Philippe?

--Vous voyez, monsieur, je suis  la porte de ma loge.

--Et qui lui charge ses pistolets?

--Son domestique.

--Un Nubien?

--Un ngre.

--C'est cela.

--Vous connaissez donc ce seigneur?

--Je viens le chercher; c'est mon ami.

--Oh! alors, c'est autre chose. Je vais entrer pour le prvenir.

Et Philippe, pouss par sa propre curiosit, entra dans la cabane de
planches. Une seconde aprs, Monte-Cristo parut sur le seuil.

Pardon de vous poursuivre jusqu'ici, mon cher comte, dit Albert; mais
je commence par vous dire que ce n'est point la faute de vos gens, et
que moi seul suis indiscret. Je me suis prsent chez vous; on m'a dit
que vous tiez en promenade, mais que vous rentreriez  dix heures pour
djeuner. Je me suis promen  mon tour en attendant dix heures, et, en
me promenant, j'ai aperu vos chevaux et votre voiture.

--Ce que vous me dites l me donne l'espoir que vous venez me demander 
djeuner.

--Non pas, merci, il ne s'agit pas de djeuner  cette heure; peut-tre
djeunerons-nous plus tard, mais en mauvaise compagnie, pardieu!

--Que diable contez-vous l?

--Mon cher, je me bats aujourd'hui.

--Vous? et pour quoi faire?

--Pour me battre, pardieu!

--Oui, j'entends bien, mais  cause de quoi? On se bat pour toute espce
de choses, vous comprenez bien.

-- cause de l'honneur.

--Ah! ceci, c'est srieux.

--Si srieux, que je viens vous prier de me rendre un service.

--Lequel?

--Celui d'tre mon tmoin.

--Alors cela devient grave; ne parlons de rien ici, et rentrons chez
moi. Ali, donne-moi de l'eau.

Le comte retroussa ses manches et passa dans le petit vestibule qui
prcde les tirs, et o les tireurs ont l'habitude de se laver les
mains.

Entrez donc, monsieur le vicomte, dit tout bas Philippe, vous verrez
quelque chose de drle.

Morcerf entra. Au lieu de mouches, des cartes  jouer taient colles
sur la plaque.

De loin, Morcerf crut que c'tait le jeu complet; il y avait depuis l'as
jusqu'au dix.

Ah! ah! fit Albert, vous tiez en train de jouer au piquet?

--Non, dit le comte, j'tais en train de faire un jeu de cartes.

--Comment cela?

--Oui, ce sont des as et des deux que vous voyez; seulement mes balles
en ont fait des trois, des cinq, des sept, des huit, des neuf et des
dix.

Albert s'approcha.

En effet, les balles avaient, avec des lignes parfaitement exactes et
des distances parfaitement gales, remplac les signes absents et trou
le carton aux endroits o il aurait d tre peint. En allant  la
plaque, Morcerf ramassa, en outre, deux ou trois hirondelles qui avaient
eu l'imprudence de passer  porte du pistolet du comte, et que le comte
avait abattues.

Diable! fit Morcerf.

--Que voulez-vous, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo en s'essuyant les
mains avec du linge apport par Ali, il faut bien que j'occupe mes
instants d'oisivet, mais venez, je vous attends.

Tous deux montrent dans le coup de Monte-Cristo qui, au bout de
quelques instants, les eut dposs  la porte du n30.

Monte-Cristo conduisit Morcerf dans son cabinet, et lui montra un sige.
Tous deux s'assirent.

Maintenant, causons tranquillement, dit le comte.

--Vous voyez que je suis parfaitement tranquille.

--Avec qui voulez-vous vous battre?

--Avec Beauchamp.

--Un de vos amis!

--C'est toujours avec des amis qu'on se bat.

--Au moins faut-il une raison.

--J'en ai une.

--Que vous a-t-il fait?

--Il y a, dans un journal d'hier soir... mais tenez, lisez.

Albert tendit  Monte-Cristo un journal o il lut ces mots:

On nous crit de Janina:

Un fait jusqu'alors ignor, ou tout au moins indit, est parvenu 
notre connaissance; les chteaux qui dfendaient la ville ont t livrs
aux Turcs par un officier franais dans lequel le vizir Ali-Tebelin
avait mis toute sa confiance, et qui s'appelait Fernand.

Eh bien, demanda Monte-Cristo, que voyez-vous l-dedans qui vous
choque?

--Comment! ce que je vois?

--Oui. Que vous importe  vous que les chteaux de Janina aient t
livrs par un officier nomm Fernand?

--Il m'importe que mon pre, le comte de Morcerf, s'appelle Fernand de
son nom de baptme.

--Et votre pre servait Ali-Pacha?

--C'est--dire qu'il combattait pour l'indpendance des Grecs; voil o
est la calomnie.

--Ah ! mon cher vicomte, parlons raison.

--Je ne demande pas mieux.

--Dites-moi un peu: qui diable sait en France que l'officier Fernand est
le mme homme que le comte de Morcerf et qui s'occupe  cette heure de
Janina, qui a t pris en 1822 ou 1823, je crois?

--Voil justement o est la perfidie: on a laiss le temps passer
l-dessus, puis aujourd'hui on revient sur des vnements oublis pour
en faire sortir un scandale qui peut ternir une haute position. Eh bien,
moi, hritier du nom de mon pre, je ne veux pas mme que sur ce nom
flotte l'ombre d'un doute. Je vais envoyer  Beauchamp, dont le journal
a publi cette note, deux tmoins, et il la rtractera.

--Beauchamp ne rtractera rien.

--Alors, nous nous battrons.

--Non, vous ne vous battrez pas, car il vous rpondra qu'il y avait
peut-tre dans l'arme grecque cinquante officiers qui s'appelaient
Fernand.

--Nous nous battrons malgr cette rponse. Oh! je veux que cela
disparaisse.... Mon pre, un si noble soldat, une si illustre
carrire....

--Ou bien il mettra: Nous sommes fonds  croire que ce Fernand n'a
rien de commun avec M. le comte de Morcerf, dont le nom de baptme est
aussi Fernand.

--Il me faut une rtractation pleine et entire; je ne me contenterai
point de celle-l!

--Et vous allez lui envoyer vos tmoins?

--Oui.

--Vous avez tort.

--Cela veut dire que vous me refusez le service que je venais vous
demander.

--Ah! vous savez ma thorie  l'gard du duel; je vous ai fait ma
profession de foi  Rome, vous vous la rappelez?

--Cependant, mon cher comte, je vous ai trouv ce matin, tout  l'heure,
exerant une occupation peu en harmonie avec cette thorie.

--Parce que, mon cher ami, vous comprenez, il ne faut jamais tre
exclusif. Quand on vit avec des fous, il faut faire aussi son
apprentissage d'insens, d'un moment  l'autre quelque cerveau brl,
qui n'aura pas plus de motif de me chercher querelle que vous n'en avez
d'aller chercher querelle  Beauchamp, me viendra trouver pour la
premire niaiserie venue, ou m'enverra ses tmoins, ou m'insultera dans
un endroit public: eh bien, ce cerveau brl, il faudra bien que je le
tue.

--Vous admettez donc que, vous-mme, vous vous battriez?

--Pardieu!

--Eh bien, alors, pourquoi voulez-vous que, moi, je ne me batte pas?

--Je ne dis point que vous ne devez point vous battre; je dis seulement
qu'un duel est une chose grave et  laquelle il faut rflchir.

--A-t-il rflchi, lui, pour insulter mon pre?

--S'il n'a pas rflchi, et qu'il vous l'avoue; il ne faut pas lui en
vouloir.

--Oh! mon cher comte, vous tes beaucoup trop indulgent!

--Et vous, beaucoup trop rigoureux. Voyons, je suppose... coutez bien
ceci: je suppose.... N'allez pas vous fcher de ce que je vous dis!

--J'coute.

--Je suppose que le fait rapport soit vrai....

--Un fils ne doit pas admettre une pareille supposition sur l'honneur de
son pre.

--Eh! mon Dieu! nous sommes dans une poque o l'on admet tant de
choses!

--C'est justement le vice de l'poque.

--Avez-vous la prtention de le rformer?

--Oui,  l'endroit de ce qui me regarde.

--Mon Dieu! quel rigoriste vous faites, mon cher ami!

--Je suis ainsi.

--tes-vous inaccessible aux bons conseils?

--Non, quand ils viennent d'un ami.

--Me croyez-vous le vtre?

--Oui.

--Eh bien, avant d'envoyer vos tmoins  Beauchamp, informez-vous.

--Auprs de qui?

--Eh pardieu! auprs d'Hayde, par exemple.

--Mler une femme dans tout cela, que peut-elle y faire?

--Vous dclarer que votre pre n'est pour rien dans la dfaite ou la
mort du sien, par exemple, ou vous clairer  ce sujet, si par hasard
votre pre avait eu le malheur....

--Je vous ai dj dit, mon cher comte, que je ne pouvais admettre une
pareille supposition.

--Vous refusez donc ce moyen?

--Je le refuse.

--Absolument?

--Absolument!

--Alors, un dernier conseil.

--Soit, mais le dernier.

--Ne le voulez-vous point?

--Au contraire, je vous le demande.

--N'envoyez point de tmoins  Beauchamp.

--Comment?

--Allez le trouver vous-mme.

--C'est contre toutes les habitudes.

--Votre affaire est en dehors des affaires ordinaires.

--Et pourquoi dois-je y aller moi-mme, voyons?

--Parce qu'ainsi l'affaire reste entre vous et Beauchamp.

--Expliquez-vous.

--Sans doute; si Beauchamp est dispos  se rtracter, il faut lui
laisser le mrite de la bonne volont: la rtraction n'en sera pas moins
faite. S'il refuse, au contraire, il sera temps de mettre deux trangers
dans votre secret.

--Ce ne seront pas deux trangers, ce seront deux amis.

--Les amis d'aujourd'hui sont les ennemis de demain.

--Oh! par exemple!

--Tmoin Beauchamp.

--Ainsi....

--Ainsi, je vous recommande la prudence.

--Ainsi, vous croyez que je dois aller trouver Beauchamp moi-mme?

--Oui.

--Seul?

--Seul. Quand on veut obtenir quelque chose de l'amour-propre d'un
homme, il faut sauver  l'amour-propre de cet homme jusqu' l'apparence
de la souffrance.

--Je crois que vous avez raison.

--Ah! c'est bien heureux!

--J'irai seul.

--Allez; mais vous feriez encore mieux de n'y point aller du tout.

--C'est impossible.

--Faites donc ainsi; ce sera toujours mieux que ce que vous vouliez faire.

--Mais en ce cas, voyons, si malgr toutes mes prcautions, tous mes
procds, si j'ai un duel, me servirez-vous de tmoin?

--Mon cher vicomte; dit Monte-Cristo avec une gravit suprme, vous avez
d voir qu'en temps et lieu j'tais tout  votre dvotion; mais le
service que vous me demanderez l sort du cercle de ceux que je puis
vous rendre.

--Pourquoi cela?

--Peut-tre le saurez-vous un jour.

--Mais en attendant?

--Je demande votre indulgence pour mon secret.

--C'est bien. Je prendrai Franz et Chteau-Renaud.

--Prenez Franz et Chteau-Renaud, ce sera  merveille.

--Mais enfin, si je me bats, vous me donnerez bien une petite leon
d'pe ou de pistolet?

--Non, c'est encore une chose impossible.

--Singulier homme que vous faites, allez! Alors vous ne voulez vous
mler de rien?

--De rien absolument.

--Alors n'en parlons plus. Adieu, comte.

--Adieu, vicomte.

Morcerf prit son chapeau et sortit.

 la porte, il retrouva son cabriolet, et, contenant du mieux qu'il put
sa colre, il se fit conduire chez Beauchamp; Beauchamp tait  son
journal.

Albert se fit conduire au journal.

Beauchamp tait dans un cabinet sombre et poudreux, comme sont de
fondation les bureaux de journaux.

On lui annona Albert de Morcerf. Il fit rpter deux fois l'annonce;
puis, mal convaincu encore, il cria:

Entrez!

Albert parut. Beauchamp poussa une exclamation en voyant son ami
franchir les liasses de papier et fouler d'un pied mal exerc les
journaux de toutes grandeurs qui jonchaient non point le parquet, mais
le carreau rougi de son bureau.

Par ici, par ici, mon cher Albert, dit-il en tendant la main au jeune
homme; qui diable vous amne? tes-vous perdu comme le petit Poucet, ou
venez-vous tout bonnement me demander  djeuner? Tchez de trouver une
chaise; tenez, l-bas, prs de ce granium qui, seul ici, me rappelle
qu'il y a au monde des feuilles qui ne sont pas des feuilles de papier.

--Beauchamp; dit Albert, c'est de votre journal que je viens vous
parler.

--Vous, Morcerf? que dsirez-vous?

--Je dsire une rectification.

--Vous, une rectification?  propos de quoi, Albert? mais asseyez-vous
donc!

--Merci, rpondit Albert pour la seconde fois, et avec un lger signe de
tte.

--Expliquez-vous.

--Une rectification sur un fait qui porte atteinte  l'honneur d'un
membre de ma famille.

--Allons donc! dit Beauchamp, surpris. Quel fait? Cela ne se peut pas.

--Le fait qu'on vous a crit de Janina.

--De Janina?

--Oui, de Janina. En vrit vous avez l'air d'ignorer ce qui m'amne?

--Sur mon honneur... Baptiste! un journal d'hier! cria Beauchamp.

--C'est inutile, je vous apporte le mien.

Beauchamp lut en bredouillant:

On nous crit de Janina, etc.

Vous comprenez que le fait est grave, dit Morcerf, quand Beauchamp eut
fini.

--Cet officier est donc votre parent? demanda le journaliste.

--Oui, dit Albert en rougissant.

--Eh bien, que voulez-vous que je fasse pour vous tre agrable? dit
Beauchamp avec douceur.

--Je voudrais, mon cher Beauchamp, que vous rtractassiez ce fait.

Beauchamp regarda Albert avec une attention qui annonait assurment
beaucoup de bienveillance.

Voyons, dit-il, cela va nous entraner dans une longue causerie; car
c'est toujours une chose grave qu'une rtractation. Asseyez-vous; je
vais relire ces trois ou quatre lignes.

Albert s'assit, et Beauchamp relut les lignes incrimines par son ami
avec plus d'attention que la premire fois.

Eh bien, vous le voyez, dit Albert avec fermet, avec rudesse mme, on
a insult dans votre journal quelqu'un de ma famille, et je veux une
rtractation.

--Vous... voulez....

--Oui, je veux!

--Permettez-moi de vous dire que vous n'tes point parlementaire, mon
cher vicomte.

--Je ne veux point l'tre, rpliqua le jeune homme en se levant; je
poursuis la rtractation d'un fait que vous avez nonc hier, et je
l'obtiendrai. Vous tes assez mon ami, continua Albert les lvres
serres, voyant que Beauchamp, de son ct, commenait  relever sa tte
ddaigneuse; vous tes assez mon ami et, comme tel, vous me connaissez
assez, je l'espre pour comprendre ma tnacit en pareille circonstance.

--Si je suis votre ami, Morcerf, vous finirez par me le faire oublier
avec des mots pareils  ceux de tout  l'heure.... Mais voyons, ne nous
fchons pas, ou du moins, pas encore.... Vous tes inquiet, irrit,
piqu.... Voyons, quel est ce parent qu'on appelle Fernand?

--C'est mon pre, tout simplement, dit Albert; M. Fernand Mondego, comte
de Morcerf, un vieux militaire qui a vu vingt champs de bataille, et
dont on voudrait couvrir les nobles cicatrices avec la fange impure
ramasse dans le ruisseau.

--C'est votre pre? dit Beauchamp: alors c'est autre chose; je conois
votre indignation, mon cher Albert... Relisons donc....

Et il relut la note, en pesant cette fois sur chaque mot.

Mais o voyez-vous, demanda Beauchamp, que le Fernand du journal soit
votre pre?

--Nulle part, je le sais bien; mais d'autres le verront. C'est pour cela
que je veux que le fait soit dmenti.

Aux mots _je veux_, Beauchamp leva les yeux sur Morcerf, et les baissant
presque aussitt, il demeura un instant pensif.

Vous dmentirez ce fait, n'est-ce pas, Beauchamp? rpta Morcerf avec
une colre croissante, quoique toujours concentre.

--Oui, dit Beauchamp.

-- la bonne heure! dit Albert.

--Mais quand je me serai assur que le fait est faux.

--Comment!

--Oui, la chose vaut la peine d'tre claircie, et je l'claircirai.

--Mais que voyez-vous donc  claircir dans tout cela, monsieur? dit
Albert, hors de toute mesure. Si vous ne croyez pas que ce soit mon
pre, dites-le tout de suite; si vous croyez que ce soit lui, rendez-moi
raison de cette opinion.

Beauchamp regarda Albert avec ce sourire qui lui tait particulier, et
qui savait prendre la nuance de toutes les passions.

Monsieur, reprit-il, puisque monsieur il y a, si c'est pour me demander
raison que vous tes venu, il fallait le faire d'abord et ne point venir
me parler d'amiti et d'autres choses oiseuses comme celles que j'ai la
patience d'entendre depuis une demi-heure. Est-ce bien sur ce terrain
que nous allons marcher dsormais, voyons!

--Oui, si vous ne rtractez pas l'infme calomnie!

--Un moment! pas de menaces, s'il vous plat, monsieur Albert Mondego,
vicomte de Morcerf, je n'en souffre pas de mes ennemis,  plus forte
raison de mes amis. Donc, vous voulez que je dmente le fait sur le
colonel Fernand, fait auquel je n'ai, sur mon honneur pris aucune part?

--Oui, je le veux! dit Albert, dont la tte commenait  s'garer.

--Sans quoi, nous nous battrons? continua Beauchamp avec le mme calme.

--Oui! reprit Albert, en haussant la voix.

--Eh bien, dit Beauchamp, voici ma rponse, mon cher monsieur: ce fait
n'a pas t insr par moi, je ne le connaissais pas; mais vous avez,
par votre dmarche, attir mon attention sur ce fait, elle s'y
cramponne; il subsistera donc jusqu' ce qu'il soit dmenti ou confirm
par qui de droit.

--Monsieur, dit Albert en se levant, je vais donc avoir l'honneur de
vous envoyer mes tmoins, vous discuterez avec eux le lieu et les armes.

--Parfaitement, mon cher monsieur.

--Et ce soir, s'il vous plat ou demain au plus tard, nous nous
rencontrerons.

--Non pas! non pas! Je serai sur le terrain quand il le faudra, et, 
mon avis (j'ai le droit de le donner, puisque c'est moi qui reois la
provocation), et,  mon avis, dis-je, l'heure n'est pas encore venue. Je
sais que vous tirez trs bien l'pe, je la tire passablement; je sais
que vous faites trois mouches sur six, c'est ma force  peu prs; je
sais qu'un duel entre nous sera un duel srieux, parce que vous tes
brave et que... je le suis aussi. Je ne veux donc pas m'exposer  vous
tuer ou  tre tu moi-mme par vous, sans cause. C'est moi qui vais 
mon tour poser la question et ca-t-go-ri-que-ment.

Tenez-vous  cette rtractation au point de me tuer si je ne le fais
pas, bien que je vous aie dit, bien que je vous rpte, bien que je vous
affirme sur l'honneur que je ne connaissais pas le fait; bien que je
vous dclare enfin qu'il est impossible  tout autre qu' un don Japhet
comme vous de deviner M. le comte de Morcerf sous ce nom de Fernand?

--J'y tiens absolument.

--Eh bien, mon cher monsieur, je consens  me couper la gorge avec
vous, mais je veux trois semaines; dans trois semaines vous me
retrouverez pour vous dire: Oui, le fait est faux, je l'efface; ou bien:
Oui, le fait est vrai, et je sors les pes du fourreau, ou les
pistolets de la bote,  votre choix.

--Trois semaines! s'cria Albert; mais trois semaines, c'est trois
sicles pendant lesquels je suis dshonor!

--Si vous tiez rest mon ami, je vous eusse dit: Patience, ami; vous
vous tes fait mon ennemi et je vous dis: Que m'importe,  moi,
monsieur!

--Eh bien, dans trois semaines, soit, dit Morcerf. Mais songez-y, dans
trois semaines il n'y aura plus ni dlai ni subterfuge qui puisse vous
dispenser....

--Monsieur Albert de Morcerf, dit Beauchamp en se levant  son tour, je
ne puis vous jeter par les fentres que dans trois semaines,
c'est--dire dans vingt-quatre jours, et vous, vous n'avez le droit de
me pourfendre qu' cette poque. Nous sommes le 29 du mois d'aot, donc
au 21 du mois de septembre. Jusque-l, croyez-moi, et c'est un conseil
de gentilhomme que je vous donne, pargnons-nous les aboiements de deux
dogues enchans  distance.

Et Beauchamp, saluant gravement le jeune homme, lui tourna le dos et
passa dans son imprimerie.

Albert se vengea sur une pile de journaux qu'il dispersa en les cinglant
 grands coups de badine, aprs quoi il partit, non sans s'tre retourn
deux ou trois fois vers la porte de l'imprimerie.

Tandis qu'Albert fouettait le devant de son cabriolet aprs avoir
fouett les innocents papiers noircis qui n'en pouvaient mais de sa
dconvenue, il aperut en traversant le boulevard, Morrel qui, le nez au
vent, l'oeil veill et les bras dgags, passait devant les bains
Chinois, venant du ct de la porte Saint-Martin, et allant du ct de
la Madeleine.

Ah! dit-il en soupirant, voil un homme heureux!

Par hasard, Albert ne se trompait point.




LXXIX

La limonade.


En effet, Morrel tait bien heureux.

M. Noirtier venait de l'envoyer chercher, et il avait si grande hte de
savoir pour quelle cause, qu'il n'avait pas pris de cabriolet, se fiant
bien plus  ses deux jambes qu'aux jambes d'un cheval de place; il tait
donc parti tout courant de la rue Meslay et se rendait au faubourg
Saint-Honor.

Morrel marchait au pas gymnastique, et le pauvre Barrois le suivait de
son mieux. Morrel avait trente et un ans, Barrois en avait soixante;
Morrel tait ivre d'amour, Barrois tait altr par la grande chaleur.
Ces deux hommes, ainsi diviss d'intrts et d'ge, ressemblaient aux
deux lignes que forme un triangle: cartes par la base, elles se
rejoignent au sommet.

Le sommet, c'tait Noirtier, lequel avait envoy chercher Morrel en lui
recommandant de faire diligence, recommandation que Morrel suivait  la
lettre, au grand dsespoir de Barrois.

En arrivant, Morrel n'tait pas mme essouffl: l'amour donne des ailes,
mais Barrois, qui depuis longtemps n'tait plus amoureux, Barrois tait
en nage.

Le vieux serviteur fit entrer Morrel par la porte particulire, ferma la
porte du cabinet, et bientt un froissement de robe sur le parquet
annona la visite de Valentine.

Valentine tait belle  ravir sous ses vtements de deuil.

Le rve devenait si doux que Morrel se ft presque pass de converser
avec Noirtier; mais le fauteuil du vieillard roula bientt sur le
parquet, et il entra.

Noirtier accueillit par un regard bienveillant les remerciements que
Morrel lui prodiguait pour cette merveilleuse intervention qui les avait
sauvs, Valentine et lui, du dsespoir. Puis le regard de Morrel alla
provoquer, sur la nouvelle faveur qui lui tait accorde, la jeune
fille, qui, timide et assise loin de Morrel, attendait d'tre force 
parler.

Noirtier la regarda  son tour.

Il faut donc que je dise ce dont vous m'avez charge? demanda-t-elle.

--Oui, fit Noirtier.

--Monsieur Morrel, dit alors Valentine au jeune homme qui la dvorait
des yeux, mon bon papa Noirtier avait mille choses  vous dire, que
depuis trois jours il m'a dites. Aujourd'hui, il vous envoie chercher
pour que je vous les rpte; je vous les rpterai donc, puisqu'il m'a
choisie pour son interprte, sans changer un mot  ses intentions.

--Oh! j'coute bien impatiemment, rpondit le jeune homme; parlez,
mademoiselle, parlez.

Valentine baissa les yeux: ce fut un prsage qui parut doux  Morrel.
Valentine n'tait faible que dans le bonheur.

Mon pre veut quitter cette maison, dit-elle. Barrois s'occupe de lui
chercher un appartement convenable.

--Mais vous, mademoiselle, dit Morrel vous qui tes si chre et si
ncessaire  M. Noirtier?

--Moi, reprit la jeune fille, je ne quitterai point mon grand-pre,
c'est chose convenue entre lui et moi. Mon appartement sera prs du
sien. Ou j'aurai le consentement de M. de Villefort pour aller habiter
avec bon papa Noirtier, ou on me le refusera: dans le premier cas, je
pars ds  prsent; dans le second, j'attends ma majorit, qui arrive
dans dix-huit mois. Alors je serai libre, j'aurai une fortune
indpendante, et....

--Et?... demanda Morrel.

--Et, avec l'autorisation de bon papa, je tiendrai la promesse que je
vous ai faite.

Valentine pronona ces derniers mots si bas, que Morrel n'et pu les
entendre sans l'intrt qu'il avait  les dvorer.

N'est-ce point votre pense que j'ai exprime l, bon papa? ajouta
Valentine en s'adressant  Noirtier.

--Oui, fit le vieillard.

--Une fois chez mon grand-pre, ajouta Valentine, M. Morrel pourra me
venir voir en prsence de ce bon et digne protecteur. Si ce lien que nos
coeurs, peut-tre ignorants ou capricieux, avaient commenc de former
parat convenable et offre des garanties de bonheur futur  notre
exprience (hlas! dit-on, les coeurs enflamms par les obstacles se
refroidissent dans la scurit!) alors M. Morrel pourra me demander 
moi-mme, je l'attendrai.

--Oh! s'cria Morrel, tent de s'agenouiller devant le vieillard comme
devant Dieu, devant Valentine comme devant un ange; oh! qu'ai-je donc
fait de bien dans ma vie pour mriter tant de bonheur?

--Jusque-l, continua la jeune fille de sa voix pure et svre, nous
respectons les convenances, la volont mme de nos parents, pourvu que
cette volont ne tende pas  nous sparer toujours; en un mot, et je
rpte ce mot parce qu'il dit tout, nous attendrons.

--Et les sacrifices que ce mot impose, monsieur, dit Morrel, je vous
jure de les accomplir, non pas avec rsignation, mais avec bonheur.

--Ainsi, continua Valentine avec un regard bien doux au coeur de
Maximilien, plus d'imprudences, mon ami, ne compromettez pas celle qui,
 partir d'aujourd'hui, se regarde comme destine  porter purement et
dignement votre nom.

Morrel appuya sa main sur son coeur.

Cependant Noirtier les regardait tous deux avec tendresse. Barrois, qui
tait rest au fond comme un homme  qui l'on n'a rien  cacher,
souriait en essuyant les grosses gouttes d'eau qui tombaient de son
front chauve.

Oh! mon Dieu, comme il a chaud, ce bon Barrois, dit Valentine.

--Ah! dit Barrois, c'est que j'ai bien couru, allez, mademoiselle; mais
M. Morrel, je dois lui rendre cette justice-l, courait encore plus vite
que moi.

Noirtier indiqua de l'oeil un plateau sur lequel taient servis une
carafe de limonade et un verre. Ce qui manquait dans la carafe avait t
bu une demi-heure auparavant par Noirtier.

Tiens, bon Barrois, dit la jeune fille, prends, car je vois que tu
couves des yeux cette carafe entame.

--Le fait est, dit Barrois, que je meurs de soif, et que je boirai bien
volontiers un verre de limonade  votre sant.

--Bois donc, dit Valentine, et reviens dans un instant.

Barrois emporta le plateau, et  peine tait-il dans le corridor, qu'
travers la porte qu'il avait oubli de fermer, on le voyait pencher la
tte en arrire pour vider le verre que Valentine avait rempli.

Valentine et Morrel changeaient leurs adieux en prsence de Noirtier,
quand on entendit la sonnette retentir dans l'escalier de Villefort.

C'tait le signal d'une visite.

Valentine regarda la pendule.

Il est midi, dit-elle, c'est aujourd'hui samedi, bon papa, c'est sans
doute le docteur.

Noirtier fit signe qu'en effet ce devait tre lui.

Il va venir ici, il faut que M. Morrel s'en aille, n'est-ce pas, bon
papa?

--Oui, rpondit le vieillard. Barrois! appela Valentine; Barrois,
venez!

On entendit la voix du vieux serviteur qui rpondait:

J'y vais, mademoiselle.

--Barrois va vous reconduire jusqu' la porte, dit Valentine  Morrel;
et maintenant, rappelez-vous une chose, monsieur l'officier, c'est que
mon bon papa vous recommande de ne risquer aucune dmarche capable de
compromettre notre bonheur.

--J'ai promis d'attendre, dit Morrel, et j'attendrai.

En ce moment, Barrois entra.

Qui a sonn? demanda Valentine.

--Monsieur le docteur d'Avrigny, dit Barrois en chancelant sur ses
jambes.

--Eh bien, qu'avez-vous donc, Barrois? demanda Valentine.

Le vieillard ne rpondit pas; il regardait son matre avec des yeux
effars, tandis que de sa main crispe il cherchait un appui pour
demeurer debout.

Mais il va tomber! s'cria Morrel.

En effet, le tremblement dont Barrois tait saisi augmentait par degrs;
les traits du visage, altrs par les mouvements convulsifs des muscles
de la face, annonaient une attaque nerveuse des plus intenses.

Noirtier, voyant Barrois ainsi troubl, multipliait ses regards dans
lesquels se peignaient, intelligibles et palpitantes, toutes les
motions qui agitent le coeur de l'homme.

Barrois fit quelques pas vers son matre.

Ah! mon Dieu! mon Dieu! Seigneur, dit-il, mais qu'ai-je donc?... Je
souffre... je n'y vois plus. Mille pointes de feu me traversent le
crne. Oh! ne me touchez pas, ne me touchez pas!

En effet, les yeux devenaient saillants et hagards, et la tte se
renversait en arrire, tandis que le reste du corps se raidissait.

Valentine pouvante poussa un cri; Morrel la prit dans ses bras comme
pour la dfendre contre quelque danger inconnu.

Monsieur d'Avrigny! monsieur d'Avrigny! cria Valentine d'une voix
touffe,  nous! au secours!

Barrois tourna sur lui-mme, fit trois pas en arrire, trbucha et vint
tomber aux pieds de Noirtier, sur le genou duquel il appuya sa main en
criant:

Mon matre! mon bon matre!

En ce moment M. de Villefort, attir par les cris, parut sur le seuil de
la chambre.

Morrel lcha Valentine  moiti vanouie, et se rejetant en arrire,
s'enfona dans l'angle de la chambre et disparut presque derrire un
rideau.

Ple comme s'il et vu un serpent se dresser devant lui, il attachait un
regard glac sur le malheureux agonisant.

Noirtier bouillait d'impatience et de terreur; son me volait au secours
du pauvre vieillard, son ami plutt que son domestique. On voyait le
combat terrible de la vie et de la mort se traduire sur son front par le
gonflement des veines et la contraction de quelques muscles rests
vivants autour de ses yeux.

Barrois, la face agite, les yeux injects de sang, le cou renvers en
arrire, gisait battant le parquet de ses mains, tandis qu'au contraire
ses jambes raides semblaient devoir rompre plutt que plier.

Une lgre cume montait  ses lvres, et il haletait douloureusement.

Villefort, stupfait, demeura un instant les yeux fixs sur ce tableau,
qui, ds son entre dans la chambre, attira ses regards.

Il n'avait pas vu Morrel.

Aprs un instant de contemplation muette pendant lequel on put voir son
visage plir et ses cheveux se dresser sur sa tte:

Docteur! docteur! s'cria-t-il en s'lanant vers la porte, venez!
venez!

--Madame! madame! cria Valentine appelant sa belle-mre en se heurtant
aux parois de l'escalier, venez! venez vite et apportez votre flacon de
sels!

--Qu'y a-t-il? demanda la voix mtallique et contenue de Mme de
Villefort.

--Oh! venez! venez!

--Mais o donc est le docteur! criait Villefort; o est-il?

Mme de Villefort descendit lentement; on entendait craquer les planches
sous ses pieds. D'une main elle tenait le mouchoir avec lequel elle
s'essuyait le visage, de l'autre un flacon de sels anglais.

Son premier regard, en arrivant  la porte, fut pour Noirtier, dont le
visage, sauf l'motion bien naturelle dans une semblable circonstance,
annonait une sant gale; son second coup d'oeil rencontra le moribond.

Elle plit, et son oeil rebondit pour ainsi dire du serviteur sur le
matre.

Mais au nom du Ciel, madame, o est le docteur? il est entr chez vous.
C'est une apoplexie, vous le voyez bien, avec une saigne on le sauvera.

--A-t-il mang depuis peu? demanda Mme de Villefort ludant la question.

--Madame, dit Valentine, il n'a pas djeun, mais il a fort couru ce
matin pour faire une commission dont l'avait charg bon papa. Au retour
seulement il a pris un verre de limonade.

--Ah! fit Mme de Villefort, pourquoi pas du vin? C'est trs mauvais, la
limonade.

--La limonade tait l sous sa main, dans la carafe de bon papa; le
pauvre Barrois avait soif, il a bu ce qu'il a trouv.

Mme de Villefort tressaillit. Noirtier l'enveloppa de son regard
profond.

Il a le cou si court! dit-elle.

--Madame, dit Villefort, je vous demande o est M. d'Avrigny; au nom du
Ciel, rpondez!

--Il est dans la chambre d'douard qui est un peu souffrant, dit Mme de
Villefort, qui ne pouvait luder plus longtemps.

Villefort s'lana dans l'escalier pour l'aller chercher lui-mme.

Tenez, dit la jeune femme en donnant son flacon  Valentine, on va le
saigner sans doute. Je remonte chez moi, car je ne puis supporter la vue
du sang.

Et elle suivit son mari.

Morrel sortit de l'angle sombre o il s'tait retir, et o personne ne
l'avait vu, tant la proccupation tait grande.

Partez vite, Maximilien, lui dit Valentine, et attendez que je vous
appelle. Allez.

Morrel consulta Noirtier par un geste. Noirtier, qui avait conserv tout
son sang-froid, lui fit signe que oui.

Il serra la main de Valentine contre son coeur et sortit par le corridor
drob.

En mme temps Villefort et le docteur rentraient par la porte oppose.

Barrois commenait  revenir  lui: la crise tait passe, sa parole
revenait gmissante, et il se soulevait sur un genou.

D'Avrigny et Villefort portrent Barrois sur une chaise longue.

Qu'ordonnez-vous, docteur? demanda Villefort.

--Qu'on m'apporte de l'eau et de l'ther. Vous en avez dans la maison?

--Oui.

--Qu'on coure me chercher de l'huile de trbenthine et de l'mtique.

--Allez! dit Villefort.

--Et maintenant que tout le monde se retire.

--Moi aussi? demanda timidement Valentine.

--Oui, mademoiselle, vous surtout, dit rudement le docteur.

Valentine regarda M. d'Avrigny avec tonnement, embrassa M. Noirtier au
front et sortit.

Derrire elle le docteur ferma la porte d'un air sombre.

Tenez, tenez, docteur, le voil qui revient; ce n'tait qu'une attaque
sans importance.

M. d'Avrigny sourit d'un air sombre.

Comment vous sentez-vous, Barrois? demanda le docteur.

--Un peu mieux, monsieur.

--Pouvez-vous boire ce verre d'eau thre?

--Je vais essayer, mais ne me touchez pas.

--Pourquoi?

--Parce qu'il me semble que si vous me touchiez, ne ft-ce que du bout
du doigt, l'accs me reprendrait.

--Buvez.

Barrois prit le verre, l'approcha de ses lvres violettes et le vida 
moiti  peu prs.

O souffrez-vous? demanda le docteur.

--Partout; j'prouve comme d'effroyables crampes.

--Avez-vous des blouissements?

--Oui.

--Des tintements d'oreille?

--Affreux.

--Quand cela vous a-t-il pris?

--Tout  l'heure.

--Rapidement?

--Comme la foudre.

--Rien hier? rien avant-hier?

--Rien.

--Pas de somnolence? pas de pesanteurs?

--Non.

--Qu'avez-vous mang aujourd'hui?

--Je n'ai rien mang; j'ai bu seulement un verre de la limonade de
monsieur, voil tout.

Et Barrois fit de la tte un signe pour dsigner Noirtier qui immobile
dans son fauteuil, contemplait cette terrible scne sans en perdre un
mouvement, sans laisser chapper une parole.

O est cette limonade? demanda vivement le docteur.

--Dans la carafe, en bas.

--O cela, en bas!

--Dans la cuisine.

--Voulez-vous que j'aille la chercher, docteur? demanda Villefort.

--Non, restez ici, et tchez de faire boire au malade le reste de ce
verre d'eau.

--Mais cette limonade....

--J'y vais moi-mme.

D'Avrigny fit un bond, ouvrit la porte, s'lana dans l'escalier de
service et faillit renverser madame de Villefort, qui, elle aussi,
descendait  la cuisine.

Elle poussa un cri.

D'Avrigny n'y fit mme pas attention; emport par la puissance d'une
seule ide, il sauta les trois ou quatre dernires marches, se prcipita
dans la cuisine, et aperut le carafon aux trois quarts vide sur un
plateau.

Il fondit dessus comme un aigle sur sa proie.

Haletant, il remonta au rez-de-chausse et rentra dans la chambre. Mme
de Villefort remontait lentement l'escalier qui conduisait chez elle.

Est-ce bien cette carafe qui tait ici? demanda d'Avrigny.

--Oui, monsieur le docteur.

--Cette limonade est la mme que vous avez bue?

--Je le crois.

--Quel got lui avez-vous trouv?

--Un got amer.

Le docteur versa quelques gouttes de limonade dans le creux de sa main,
les aspira avec ses lvres, et, aprs s'en tre rinc la bouche comme on
fait avec le vin que l'on veut goter, il cracha la liqueur dans la
chemine.

C'est bien la mme, dit-il. Et vous en avez bu aussi, monsieur
Noirtier?

--Oui, fit le vieillard.

--Et vous lui avez trouv ce mme got amer?

--Oui.

--Ah! monsieur le docteur! cria Barrois, voil que cela me reprend! Mon
Dieu, Seigneur, ayez piti de moi!

Le docteur courut au malade.

Cet mtique, Villefort, voyez s'il vient.

Villefort s'lana en criant:

L'mtique! l'mtique! l'a-t-on apport?

Personne ne rpondit. La terreur la plus profonde rgnait dans la
maison.

Si j'avais un moyen de lui insuffler de l'air dans les poumons, dit
d'Avrigny en regardant autour de lui, peut-tre y aurait-il possibilit
de prvenir l'asphyxie. Mais non, rien, rien!

--Oh! monsieur, criait Barrois, me laisserez-vous mourir ainsi sans
secours? Oh! je me meurs, mon Dieu! je me meurs!

--Une plume! une plume! demanda le docteur.

Il en aperut une sur la table.

Il essaya d'introduire la plume dans la bouche du malade, qui faisait,
au milieu de ses convulsions, d'inutiles efforts pour vomir; mais les
mchoires taient tellement serres, que la plume ne put passer.

Barrois tait atteint d'une attaque nerveuse encore plus intense que la
premire. Il avait gliss de la chaise longue  terre, et se raidissait
sur le parquet.

Le docteur le laissa en proie  cet accs, auquel il ne pouvait apporter
aucun soulagement, et alla  Noirtier.

Comment vous trouvez-vous? lui dit-il prcipitamment et  voix basse;
bien?

--Oui.

--Lger d'estomac ou lourd? lger?

--Oui.

--Comme lorsque vous avez pris la pilule que je fais donner chaque
dimanche?

--Oui.

--Est-ce Barrois qui a fait votre limonade?

--Oui.

--Est-ce vous qui l'avez engag  en boire?

--Non.

--Est-ce M. de Villefort?

--Non.

--Madame?

--Non.

--C'est donc Valentine, alors?

--Oui.

Un soupir de Barrois, un billement qui faisait craquer des os de sa
mchoire, appelrent l'attention de d'Avrigny: il quitta M. Noirtier et
courut prs du malade.

Barrois, dit le docteur, pouvez-vous parler?

Barrois balbutia quelques paroles inintelligibles.

Essayez un effort, mon ami.

Barrois rouvrit des yeux sanglants.

Qui a fait la limonade?

--Moi.

--L'avez-vous apporte  votre matre aussitt aprs l'avoir faite?

--Non.

--Vous l'avez laisse quelque part, alors?

-- l'office, on m'appelait.

--Qui l'a apporte ici?

--Mlle Valentine.

D'Avrigny se frappa le front.

 mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il.

--Docteur! docteur! cria Barrois, qui sentait un troisime accs
arriver.

--Mais n'apportera-t-on pas cet mtique, s'cria le docteur.

--Voil un verre tout prpar, dit Villefort en rentrant.

--Par qui?

--Par le garon pharmacien qui est venu avec moi.

--Buvez.

--Impossible, docteur, il est trop tard; j'ai la gorge qui se serre,
j'touffe! Oh! mon coeur! Oh! ma tte.... Oh! quel enfer!... Est-ce que
je vais souffrir longtemps comme cela?

--Non, non, mon ami, dit le docteur, bientt vous ne souffrirez plus.

--Ah je vous comprends! s'cria le malheureux; mon Dieu! prenez piti de
moi!

Et, jetant un cri, il tomba renvers en arrire, comme s'il et t
foudroy. D'Avrigny posa une main sur son coeur, approcha une glace de
ses lvres.

Eh bien? demanda Villefort.

--Allez dire  la cuisine que l'on m'apporte bien vite du sirop de
violettes.

Villefort descendit  l'instant mme.

Ne vous effrayez pas, monsieur Noirtier, dit d'Avrigny, j'emporte le
malade dans une autre chambre pour le saigner; en vrit, ces sortes
d'attaques sont un affreux spectacle  voir.

Et prenant Barrois par-dessous les bras, il le trana dans une chambre
voisine; mais presque aussitt il rentra chez Noirtier pour prendre le
reste de la limonade.

Noirtier fermait l'oeil droit.

Valentine, n'est-ce pas? vous voulez Valentine? Je vais dire qu'on vous
l'envoie.

Villefort remontait; d'Avrigny le rencontra dans le corridor.

Eh bien? demanda-t-il.

--Venez, dit d'Avrigny.

Et il l'emmena dans la chambre.

Toujours vanoui? demanda le procureur du roi.

--Il est mort.

Villefort recula de trois pas, joignit les mains au-dessus de sa tte,
et avec une commisration non quivoque:

Mort si promptement! dit-il en regardant le cadavre.

--Oui, bien promptement, n'est-ce pas? dit d'Avrigny; mais cela ne doit
pas vous tonner: M. et Mme de Saint-Mran sont morts tout aussi
promptement. Oh! l'on meurt vite dans votre maison, monsieur de
Villefort.

--Quoi! s'cria le magistrat avec un accent d'horreur et de
consternation, vous en revenez  cette terrible ide!

--Toujours, monsieur, toujours! dit d'Avrigny avec solennit, car elle
ne m'a pas quitt un instant, et pour que vous soyez bien convaincu que
je ne me trompe pas cette fois, coutez bien, monsieur de Villefort.

Villefort tremblait convulsivement.

Il y a un poison qui tue sans presque laisser de trace. Ce poison, je
le connais bien: je l'ai tudi dans tous les accidents qu'il amne,
dans tous les phnomnes qu'il produit. Ce poison, je l'ai reconnu tout
 l'heure chez le pauvre Barrois, comme je l'avais reconnu chez Mme de
Saint-Mran. Ce poison, il y a une manire de reconnatre sa prsence:
il rtablit la couleur bleue du papier de tournesol rougi par un acide,
et il teint en vert le sirop de violettes. Nous n'avons pas de papier de
tournesol; mais, tenez, voil qu'on apporte le sirop de violettes que
j'ai demand.

En effet, on entendait des pas dans le corridor, le docteur entrebilla
la porte, prit des mains de la femme de chambre un vase au fond duquel
il y avait deux ou trois cuilleres de sirop, et referma la porte.

Regardez, dit-il au procureur du roi, dont le coeur battait si fort
qu'on et pu l'entendre, voici dans cette tasse du sirop de violettes,
et dans cette carafe le reste de la limonade dont M. Noirtier et Barrois
ont bu une partie. Si la limonade est pure et inoffensive, le sirop va
garder sa couleur; si la limonade est empoisonne, le sirop va devenir
vert. Regardez!

Le docteur versa lentement quelques gouttes de limonade de la carafe
dans la tasse, et l'on vit  l'instant mme un nuage se former au fond
de la tasse, ce nuage prit d'abord une nuance bleue; puis du saphir il
passa  l'opale et de l'opale  l'meraude.

Arriv  cette dernire couleur, il s'y fixa, pour ainsi dire,
l'exprience ne laissait aucun doute.

Le malheureux Barrois a t empoisonn avec de la fausse angusture et
de la noix de Saint-Ignace, dit d'Avrigny; maintenant j'en rpondrais
devant les hommes et devant Dieu.

Villefort ne dit rien, lui, mais il leva les bras au ciel, ouvrit des
yeux hagards, et tomba foudroy sur un fauteuil.




LXXX

L'accusation.


M. d'Avrigny eut bientt rappel  lui le magistrat, qui semblait un
second cadavre dans cette chambre funbre.

Oh! la mort est dans ma maison! s'cria Villefort.

--Dites le crime, rpondit le docteur.

--Monsieur d'Avrigny! s'cria Villefort, je ne puis vous exprimer tout
ce qui se passe en moi en ce moment; c'est de l'effroi, c'est de la
douleur, c'est de la folie.

--Oui, dit M. d'Avrigny avec un calme imposant: mais je crois qu'il est
temps que nous agissions; je crois qu'il est temps que nous opposions
une digue  ce torrent de mortalit. Quant  moi, je ne me sens point
capable de porter plus longtemps de pareils secrets, sans espoir d'en
faire bientt sortir la vengeance pour la socit et les victimes.

Villefort jeta autour de lui un sombre regard.

Dans ma maison! murmura-t-il, dans ma maison!

--Voyons, magistrat, dit d'Avrigny, soyez homme; interprte de la loi,
honorez-vous par une immolation complte.

--Vous me faites frmir, docteur, une immolation!

--J'ai dit le mot.

--Vous souponnez donc quelqu'un?

--Je ne souponne personne; la mort frappe  votre porte, elle entre,
elle va, non pas aveugle, mais intelligente qu'elle est, de chambre en
chambre. Eh bien, moi, je suis sa trace, je reconnais son passage,
j'adopte la sagesse des anciens: je ttonne; car mon amiti pour votre
famille, car mon respect pour vous sont deux bandeaux appliqus sur mes
yeux; eh bien....

--Oh! parlez, parlez, docteur, j'aurai du courage.

--Eh bien, monsieur, vous avez chez vous, dans le sein de votre maison,
dans votre famille peut-tre, un de ces affreux phnomnes comme chaque
sicle en produit quelqu'un. Locuste et Agrippine, vivant en mme temps,
sont une exception qui prouve la fureur de la Providence  perdre
l'empire romain, souill par tant de crimes. Brunehaut et Frdgonde
sont les rsultats du travail pnible d'une civilisation  sa gense,
dans laquelle l'homme apprenait  dominer l'esprit, ft-ce par l'envoy
des tnbres. Eh bien, toutes ces femmes avaient t ou taient encore
jeunes et belles. On avait vu fleurir sur leur front, ou sur leur front
fleurissait encore, cette mme fleur d'innocence que l'on retrouve aussi
sur le front de la coupable qui est dans votre maison.

Villefort poussa un cri, joignit les mains, et regarda le docteur avec
un geste suppliant.

Mais celui-ci poursuivit sans piti:

Cherche  qui le crime profite, dit un axiome de jurisprudence....

--Docteur! s'cria Villefort, hlas! docteur, combien de fois la justice
des hommes n'a-t-elle pas t trompe par ces funestes paroles! Je ne
sais, mais il me semble que ce crime....

--Ah! vous avouez donc enfin que le crime existe?

--Oui, je le reconnais. Que voulez-vous? il le faut bien. Mais
laissez-moi continuer. Il me semble, dis-je, que ce crime tombe sur moi
seul et non sur les victimes. Je souponne quelque dsastre pour moi
sous tous ces dsastres tranges.

-- homme! murmura d'Avrigny; le plus goste de tous les animaux, la
plus personnelle de toutes les cratures, qui croit toujours que la
terre tourne, que le soleil brille, que la mort fauche pour lui tout
seul; fourmi maudissant Dieu du haut d'un bon d'herbe! Et ceux qui ont
perdu la vie, n'ont-ils rien perdu, eux? M. de Saint-Mran, Mme de
Saint-Mran, M. Noirtier....

--Comment? M. Noirtier!

--Eh oui! Croyez-vous, par exemple, que ce sort  ce malheureux
domestique qu'on en voulait? Non, non: comme le Polonius de Shakespeare,
il est mort pour un autre. C'tait Noirtier qui devait boire la
limonade, c'est Noirtier qui l'a bue selon l'ordre logique des choses:
l'autre ne l'a bue que par accident; et, quoique ce soit Barrois qui
soit mort, c'est Noirtier qui devait mourir.

--Mais alors comment mon pre n'a-t-il pas succomb?

--Je vous l'ai dj dit, un soir, dans le jardin, aprs la mort de Mme
de Saint-Mran; parce que son corps est fait  l'usage de ce poison
mme; parce que la dose insignifiante pour lui tait mortelle pour tout
autre; parce qu'enfin personne ne sait, et pas mme l'assassin, que
depuis un an je traite avec la brucine la paralysie de M. Noirtier,
tandis que l'assassin n'ignore pas, et il s'en est assur par
exprience, que la brucine est un poison violent.

--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Villefort en se tordant les bras.

--Suivez la marche du criminel; il tue M. de Saint-Mran.

--Oh! docteur!

--Je le jurerais; ce que l'on m'a dit des symptmes s'accorde trop bien
avec ce que j'ai vu de mes yeux.

Villefort cessa de combattre, et poussa un gmissement.

Il tue M. de Saint-Mran, rpta le docteur, il tue Mme de Saint-Mran:
double hritage  recueillir.

Villefort essuya la sueur qui coulait sur son front.

coutez bien.

--Hlas! balbutia Villefort, je ne perds pas un mot, pas un seul.

--M. Noirtier, reprit de sa voix impitoyable M. d'Avrigny, M. Noirtier
avait test nagure contre vous, contre votre famille, en faveur des
pauvres enfin; M. Noirtier est pargn, on n'attend rien de lui. Mais il
n'a pas plus tt dtruit son premier testament, il n'a pas plus tt fait
le second, que, de peur qu'il n'en fasse sans doute un troisime, on le
frappe: le testament est d'avant-hier, je crois; vous le voyez, il n'y a
pas de temps de perdu.

--Oh! grce! monsieur d'Avrigny.

--Pas de grce, monsieur; le mdecin a une mission sacre sur la terre,
c'est pour la remplir qu'il a remont jusqu'aux sources de la vie et
descendu dans les mystrieuses tnbres de la mort. Quand le crime a t
commis, et que Dieu, pouvant sans doute, dtourne son regard du
criminel, c'est au mdecin de dire: Le voil!

--Grce pour ma fille, monsieur! murmura Villefort.

--Vous voyez bien que c'est vous qui l'avez nomme, vous, son pre!

--Grce pour Valentine! coutez, c'est impossible. J'aimerais autant
m'accuser moi-mme! Valentine, un coeur de diamant, un lis d'innocence!

--Pas de grce, monsieur le procureur du roi, le crime est flagrant:
Mlle de Villefort a emball elle-mme les mdicaments qu'on a envoys 
M. de Saint-Mran, et M. de Saint-Mran est mort.

Mlle de Villefort a prpar les tisanes de Mme de Saint-Mran, et Mme
de Saint-Mran est morte.

Mlle de Villefort a pris des mains de Barrois, que l'on a envoy
dehors, le carafon de limonade que le vieillard vide ordinairement dans
la matine, et le vieillard n'a chapp que par miracle.

Mlle de Villefort est la coupable! c'est l'empoisonneuse! Monsieur le
procureur du roi, je vous dnonce Mlle de Villefort, faites votre
devoir.

--Docteur, je ne rsiste plus, je ne me dfends plus, je vous crois,
mais, par piti, pargnez ma vie, mon honneur!

--Monsieur de Villefort, reprit le docteur avec une force croissante, il
est des circonstances o je franchis toutes les limites de la sotte
circonspection humaine. Si votre fille avait commis seulement un premier
crime, et que je la visse en mditer un second, je vous dirais:
Avertissez-la, punissez-la, qu'elle passe le reste de sa vie dans
quelque clotre, dans quelque couvent,  pleurer,  prier. Si elle avait
commis un second crime, je vous dirais: Tenez, monsieur de Villefort,
voil un poison qui n'a pas d'antidote connu, prompt comme la pense,
rapide comme l'clair, mortel comme la foudre, donnez-lui ce poison en
recommandant son me  Dieu, et sauvez ainsi votre honneur et vos jours,
car c'est  vous qu'elle en veut. Et je la vois s'approcher de votre
chevet avec ses sourires hypocrites et ses douces exhortations! Malheur
 vous, monsieur de Villefort, si vous ne vous htez pas de frapper le
premier! Voil ce que je vous dirais si elle n'avait tu que deux
personnes; mais elle a vu trois agonies, elle a contempl trois
moribonds, s'est agenouille prs de trois cadavres; au bourreau
l'empoisonneuse! au bourreau! Vous parlez de votre honneur, faites ce
que je vous dis, et c'est l'immortalit qui vous attend!

Villefort tomba  genoux.

coutez, dit-il, je n'ai pas cette force que vous avez, ou plutt que
vous n'auriez pas si, au lieu de ma fille Valentine, il s'agissait de
votre fille Madeleine.

Le docteur plit.

Docteur, tout homme fils de la femme est n pour souffrir et mourir;
docteur, je souffrirai, et j'attendrai la mort.

--Prenez garde, dit M. d'Avrigny, elle sera lente... cette mort; vous la
verrez s'approcher aprs avoir frapp votre pre, votre femme, votre
fils peut-tre.

Villefort, suffoquant, treignit le bras du docteur.

coutez-moi! s'cria-t-il, plaignez-moi, secourez-moi.... Non, ma fille
n'est pas coupable.... Tranez-nous devant un tribunal, je dirai encore:
Non, ma fille n'est pas coupable il n'y a pas de crime dans ma
maison.... Je ne veux pas, entendez-vous, qu'il y ait un crime dans ma
maison; car lorsque le crime entre quelque part, c'est comme la mort, il
n'entre pas seul. coutez, que vous importe  vous que je meure
assassin?... tes-vous mon ami? tes-vous un homme? avez-vous un
coeur?... Non, vous tes mdecin!... Eh bien, je vous dis: Non, ma
fille ne sera pas trane par moi aux mains du bourreau!... Ah! voil
une ide qui me dvore, qui me pousse comme un insens  creuser ma
poitrine avec mes ongles!... Et si vous vous trompiez, docteur! si
c'tait un autre que ma fille! Si, un jour, je venais, ple comme un
spectre vous dire: Assassin! tu as tu ma fille.... Tenez, si cela
arrivait, je suis chrtien, monsieur d'Avrigny, et cependant je me
tuerais!

--C'est bien, dit le docteur aprs un instant de silence, j'attendrai.

Villefort le regarda comme s'il doutait encore de ses paroles.

Seulement, continua M. d'Avrigny d'une voix lente et solennelle, si
quelque personne de votre maison tombe malade, si vous-mme vous vous
sentez frapp, ne m'appelez pas, car je ne viendrai plus. Je veux bien
partager avec vous ce secret terrible, mais je ne veux pas que la honte
et le remords aillent chez moi en fructifiant et en grandissant dans ma
conscience, comme le crime et le malheur vont grandir et fructifier dans
votre maison.

--Ainsi, vous m'abandonnez, docteur?

--Oui, car je ne puis pas vous suivre plus loin, et je ne m'arrte qu'au
pied de l'chafaud. Quelque autre rvlation viendra qui amnera la fin
de cette terrible tragdie. Adieu.

--Docteur, je vous en supplie!

--Toutes les horreurs qui souillent ma pense font votre maison odieuse
et fatale. Adieu, monsieur.

--Un mot, un mot seulement encore, docteur! Vous vous retirez me
laissant toute l'horreur de la situation, horreur que vous avez
augmente par ce que vous m'avez rvl. Mais de la mort instantane,
subite, de ce pauvre vieux serviteur, que va-t-on dire?

--C'est juste, dit M. d'Avrigny, reconduisez-moi.

Le docteur sortit le premier, M. de Villefort le suivit; les
domestiques, inquiets, taient dans les corridors et sur les escaliers
par o devait passer le mdecin.

Monsieur, dit d'Avrigny  Villefort, en parlant  haute voix de faon
que tout le monde l'entendt, le pauvre Barrois tait trop sdentaire
depuis quelques annes: lui, qui aimait tant avec son matre  courir 
cheval ou en voiture les quatre coins de l'Europe, il s'est tu  ce
service monotone autour d'un fauteuil. Le sang est devenu lourd. Il
tait replet, il avait le cou gros et court, il a t frapp d'une
apoplexie foudroyante, et l'on m'est venu avertir trop tard.

 propos, ajouta-t-il tout bas, ayez bien soin de jeter cette tasse de
violettes dans les cendres.

Et le docteur, sans toucher la main de Villefort, sans revenir un seul
instant sur ce qu'il avait dit, sortit escort par les larmes et les
lamentations de tous les gens de la maison.

Le soir mme, tous les domestiques de Villefort, qui s'taient runis
dans la cuisine et qui avaient longuement caus entre eux, vinrent
demander  Mme de Villefort la permission de se retirer. Aucune
instance, aucune proposition d'augmentation de gages ne les put retenir;
 toutes paroles ils rpondaient:

Nous voulons nous en aller parce que la mort est dans la maison.

Ils partirent donc, malgr les prires qu'on leur fit, tmoignant que
leurs regrets taient vifs de quitter de si bons matres, et surtout
Mlle Valentine, si bonne, si bienfaisante et si douce.

Villefort,  ces mots, regarda Valentine.

Elle pleurait.

Chose trange!  travers l'motion que lui firent prouver ces larmes,
il regarda aussi Mme de Villefort, et il lui sembla qu'un sourire
fugitif et sombre avait pass sur ses lvres minces, comme ces mtores
qu'on voit glisser, sinistres, entre deux nuages, au fond d'un ciel
orageux.




LXXXI

La chambre du boulanger retir.


Le soir mme du jour o le comte de Morcerf tait sorti de chez Danglars
avec une honte et une fureur que rend concevables la froideur du
banquier, M. Andrea Cavalcanti, les cheveux friss et luisants, les
moustaches aiguises, les gants blancs dessinant les ongles, tait
entr, presque debout sur son phaton, dans la cour du banquier de la
Chausse-d'Antin.

Au bout de dix minutes de conversation au salon, il avait trouv le
moyen de conduire Danglars dans une embrasure de fentre, et l, aprs
un adroit prambule, il avait expos les tourments de sa vie, depuis le
dpart de son noble pre. Depuis le dpart, il avait, disait-il, dans la
famille du banquier, o l'on avait bien voulu le recevoir comme un fils,
il avait trouv toutes les garanties de bonheur qu'un homme doit
toujours rechercher avant les caprices de la passion, et, quant  la
passion elle-mme, il avait eu le bonheur de la rencontrer dans les
beaux yeux de Mlle Danglars.

Danglars coutait avec l'attention la plus profonde, il y avait dj
deux ou trois jours qu'il attendait cette dclaration, et lorsqu'elle
arriva enfin, son oeil se dilata autant qu'il s'tait couvert et
assombri en coutant Morcerf.

Cependant, il ne voulut point accueillir ainsi la proposition du jeune
homme sans lui faire quelques observations de conscience.

Monsieur Andrea, lui dit-il, n'tes-vous pas un peu jeune pour songer
au mariage?

--Mais non, monsieur, reprit Cavalcanti, je ne trouve pas, du moins: en
Italie, les grands seigneurs se marient jeunes, en gnral; c'est une
coutume logique. La vie est si chanceuse que l'on doit saisir le bonheur
aussitt qu'il passe  notre porte.

--Maintenant, monsieur, dit Danglars, en admettant que vos propositions,
qui m'honorent, soient agres de ma femme et de ma fille, avec qui
dbattrions-nous les intrts? C'est, il me semble, une ngociation
importante que les pres seuls savent traiter convenablement pour le
bonheur de leurs enfants.

--Monsieur, mon pre est un homme sage, plein de convenance et de
raison. Il a prvu la circonstance probable o j'prouverais le dsir de
m'tablir en France: il m'a donc laiss en partant, avec tous les
papiers qui constatent mon identit, une lettre par laquelle il
m'assure, dans le cas o je ferais un choix qui lui soit agrable, cent
cinquante mille livres de rente,  partir du jour de mon mariage. C'est,
autant que je puis juger, le quart du revenu de mon pre.

--Moi, dit Danglars, j'ai toujours eu l'intention de donner  ma fille
cinq cent mille francs en la mariant; c'est d'ailleurs ma seule
hritire.

--Eh bien, dit Andrea, vous voyez, la chose serait pour le mieux, en
supposant que ma demande ne soit pas repousse par Mme la baronne
Danglars et par Mlle Eugnie. Nous voil  la tte de cent
soixante-quinze mille livres de rente. Supposons une chose, que
j'obtienne du marquis qu'au lieu de me payer la rente il me donne le
capital (ce ne serait pas facile, je le sais bien, mais enfin cela se
peut), vous nous feriez valoir ces deux ou trois millions, et deux ou
trois millions entre des mains habiles peuvent toujours rapporter dix
pour cent.

--Je ne prends jamais qu' quatre, dit le banquier, et mme  trois et
demi. Mais  mon gendre, je prendrais  cinq, et nous partagerions les
bnfices.

--Eh bien,  merveille, beau-pre, dit Cavalcanti, se laissant
entraner  la nature quelque peu vulgaire qui, de temps en temps,
malgr ses efforts, faisait clater le vernis d'aristocratie dont il
essayait de les couvrir.

Mais aussitt se reprenant:

Oh! pardon, monsieur, dit-il, vous voyez, l'esprance seule me rend
presque fou, que serait-ce donc de la ralit?

--Mais, dit Danglars, qui, de son ct, ne s'apercevait pas combien
cette conversation, dsintresse d'abord, tournait promptement 
l'agence d'affaires, il y a sans doute une portion de votre fortune que
votre pre ne peut vous refuser?

--Laquelle? demanda le jeune homme.

--Celle qui vient de votre mre.

--Eh! certainement, celle qui vient de ma mre, Leonora Corsinari.

--Et  combien peut monter cette portion de fortune?

--Ma foi, dit Andrea, je vous assure, monsieur, que je n'ai jamais
arrt mon esprit sur ce sujet, mais je l'estime  deux millions pour le
moins.

Danglars ressentit cette espce d'touffement joyeux que ressentent, ou
l'avare qui retrouve un trsor perdu, ou l'homme prt  se noyer qui
rencontre sous ses pieds la terre solide au lieu du vide dans lequel il
allait s'engloutir.

Eh bien, monsieur, dit Andrea en saluant le banquier avec un tendre
respect, puis-je esprer....

--Monsieur Andrea, dit Danglars, esprez, et croyez bien que si nul
obstacle de votre part n'arrte la marche de cette affaire, elle est
conclue. Mais, dit Danglars rflchissant, comment se fait-il que M. le
comte de Monte-Cristo, votre patron en ce monde parisien, ne soit pas
venu avec vous nous faire cette demande?

Andrea rougit imperceptiblement.

Je viens de chez le comte, monsieur, dit-il, c'est incontestablement un
homme charmant, mais d'une originalit inconcevable; il m'a fort
approuv, il m'a dit mme qu'il ne croyait pas que mon pre hsitt un
instant  me donner le capital au lieu de la rente; il m'a promis son
influence pour m'aider  obtenir cela de lui, mais il m'a dclar que,
personnellement, il n'avait jamais pris et ne prendrait jamais sur lui
cette responsabilit de faire une demande en mariage. Mais je dois lui
rendre cette justice, il a daign ajouter que, s'il avait jamais dplor
cette rpugnance, c'tait  mon sujet, puisqu'il pensait que l'union
projete serait heureuse et assortie. Du reste, s'il ne veut rien faire
officiellement, il se rserve de vous rpondre, m'a-t-il dit, quand
vous lui parlerez.

--Ah! fort bien.

--Maintenant, dit Andrea avec son plus charmant sourire, j'ai fini de
parler au beau-pre et je m'adresse au banquier.

--Que lui voulez-vous, voyons? dit en riant Danglars  son tour.

--C'est aprs-demain que j'ai quelque chose comme quatre mille francs 
toucher chez vous; mais le comte a compris que le mois dans lequel
j'allais entrer amnerait peut-tre un surcrot de dpenses auquel mon
petit revenu de garon ne saurait suffire, et voici un bon de vingt
mille francs qu'il m'a, je ne dirai pas donn, mais offert. Il est sign
de sa main, comme vous voyez; cela vous convient-il?

--Apportez-m'en comme celui-l pour un million, je vous les prends, dit
Danglars en mettant le bon dans sa poche. Dites-moi votre heure pour
demain, et mon garon de caisse passera chez vous avec un reu de
vingt-quatre mille francs.

--Mais  dix heures du matin, si vous voulez bien; le plus tt sera le
mieux: je voudrais aller demain  la campagne.

--Soit,  dix heures,  l'htel des Princes, toujours?

--Oui.

Le lendemain, avec une exactitude qui faisait honneur  la ponctualit
du banquier, les vingt-quatre mille francs taient chez le jeune homme,
qui sortit effectivement, laissant deux cents francs pour Caderousse.
Cette sortie avait, de la part d'Andrea, pour but principal d'viter son
dangereux ami; aussi rentra-t-il le soir le plus tard possible.

Mais  peine eut-il mis le pied sur le pav de la cour qu'il trouva
devant lui le concierge de l'htel, qui l'attendait, la casquette  la
main.

Monsieur, dit-il, cet homme est venu.

--Quel homme? demanda ngligemment Andrea comme s'il et oubli celui
dont, au contraire, il se souvenait trop bien.

--Celui  qui Votre Excellence fait cette petite rente.

--Ah! oui, dit Andrea, cet ancien serviteur de mon pre. Eh bien, vous
lui avez donn les deux cents francs que j'avais laisss pour lui.

--Oui, Excellence, prcisment.

Andrea se faisait appeler Excellence.

Mais, continua le concierge, il n'a pas voulu les prendre.

Andrea plit; seulement, comme il faisait nuit, personne ne le vit
plir.

Comment! il n'a pas voulu les prendre? dit-il d'une voix lgrement
mue.

--Non! il voulait parler  Votre Excellence. J'ai rpondu que vous tiez
sorti; il a insist. Mais enfin il a paru se laisser convaincre, et m'a
donn cette lettre qu'il avait apporte toute cachete.

--Voyons, dit Andrea.

Il lut  la lanterne de son phaton:

Tu sais o je demeure; je t'attends demain  neuf heures du matin.

Andrea interrogea le cachet pour voir s'il avait t forc et si des
regards indiscrets avaient pu pntrer dans l'intrieur de la lettre;
mais elle tait plie de telle sorte, avec un tel luxe de losanges et
d'angles, que pour la lire il et fallu rompre le cachet; or, le cachet
tait parfaitement intact.

Trs bien, dit-il. Pauvre homme! c'est une bien excellente crature.

Et il laissa le concierge difi par ces paroles, et ne sachant pas
lequel il devait le plus admirer, du jeune matre ou du vieux serviteur.

Dtelez vite, et montez chez moi, dit Andrea  son groom.

En deux bonds, le jeune homme fut dans sa chambre et eut brl la lettre
de Caderousse, dont il fit disparatre jusqu'aux cendres.

Il achevait cette opration lorsque le domestique entra.

Tu es de la mme taille que moi, Pierre, lui dit-il.

--J'ai cet honneur-l, Excellence, rpondit le valet.

--Tu dois avoir une livre neuve qu'on t'a apporte hier?

--Oui, monsieur.

--J'ai affaire  une petite grisette  qui je ne veux dire ni mon titre
ni ma condition. Prte-moi ta livre et apporte-moi tes papiers, afin
que je puisse, si besoin est, coucher dans une auberge.

Pierre obit.

Cinq minutes aprs, Andrea, compltement dguis, sortait de l'htel
sans tre reconnu, prenait un cabriolet et se faisait conduire 
l'auberge du Cheval-Rouge,  Picpus.

Le lendemain, il sortit de l'auberge du Cheval-Rouge comme il tait
sorti de l'htel des Princes, c'est--dire sans tre remarqu, descendit
le faubourg Saint-Antoine, prit le boulevard jusqu' la rue
Mnilmontant, et, s'arrtant  la porte de la troisime maison a gauche,
chercha  qui il pouvait, en l'absence du concierge, demander des
renseignements.

Que cherchez-vous, mon joli garon? demanda la fruitire d'en face.

--M. Pailletin, s'il vous plat, ma grosse maman? rpondit Andrea.

--Un boulanger retir? demanda la fruitire.

--Justement, c'est cela.

--Au fond de la cour,  gauche, au troisime.

Andrea prit le chemin indiqu, et au troisime trouva une patte de
livre qu'il agita avec un sentiment de mauvaise humeur dont le
mouvement prcipit de la sonnette se ressentit.

Une seconde aprs, la figure de Caderousse apparut au grillage pratiqu
dans la porte.

Ah! tu es exact, dit-il.

Et il tira les verrous.

Parbleu! dit Andrea en entrant.

Et il lana devant lui sa casquette de livre qui, manquant la chaise,
tomba  terre et fit le tour de la chambre en roulant sur sa
circonfrence.

Allons, allons, dit Caderousse, ne te fche pas, le petit! Voyons,
tiens, j'ai pens  toi, regarde un peu le bon djeuner que nous aurons:
rien que des choses que tu aimes, tron de l'air!

Andrea sentit en effet, en respirant, une odeur de cuisine dont les
armes grossiers ne manquaient pas d'un certain charme pour un estomac
affam, c'tait ce mlange de graisse frache et d'ail qui signale la
cuisine provenale d'un ordre infrieur; c'tait en outre un got de
poisson gratin, puis, par-dessus tout, l'pre parfum de la muscade et
du girofle. Tout cela s'exhalait de deux plats creux et couverts, poss
sur deux fourneaux, et d'une casserole qui bruissait dans le four d'un
pole de fonte.

Dans la chambre voisine, Andrea vit en outre une table assez propre
orne de deux couverts, de deux bouteilles de vin cachetes, l'une de
vert, l'autre de jaune, d'une bonne mesure d'eau-de-vie dans un carafon,
et d'une macdoine de fruits dans une large feuille de chou pose avec
art sur une assiette de faence.

Que t'en semble? le petit, dit Caderousse; hein, comme cela embaume!
Ah! dame! tu sais, j'tais bon cuisinier l-bas! te rappelles-tu comme
on se lchait les doigts de ma cuisine? Et toi tout le premier, tu en as
got de mes sauces, et tu ne les mprisais pas, que je crois.

Et Caderousse se mit  plucher un supplment d'oignons.

C'est bon, c'est bon, dit Andrea avec humeur, pardieu!, si c'est pour
djeuner avec toi que tu m'as drang, que le diable t'emporte!

--Mon fils, dit sentencieusement Caderousse, en mangeant l'on cause; et
puis, ingrat que tu es, tu n'as donc pas de plaisir  voir un peu ton
ami? Moi, j'en pleure de joie.

Caderousse, en effet, pleurait rellement; seulement, il et t
difficile de dire si c'tait la joie ou les oignons qui opraient sur la
glande lacrymale de l'ancien aubergiste du pont du Gard.

Tais-toi donc, hypocrite, dit Andrea; tu m'aimes, toi?

--Oui, je t'aime, ou le diable m'emporte; c'est une faiblesse, dit
Caderousse, je le sais bien, mais c'est plus fort que moi.

--Ce qui ne t'empche pas de m'avoir fait venir pour quelque perfidie.

--Allons donc! dit Caderousse en essuyant son large couteau  son
tablier, si je ne t'aimais pas, est-ce que je supporterais la vie
misrable que tu me fais? Regarde un peu, tu as sur le dos l'habit de
ton domestique, donc tu as un domestique; moi, je n'en ai pas, et je
suis forc d'plucher mes lgumes moi-mme: tu fais fi de ma cuisine,
parce que tu dnes  la table d'hte de l'htel des Princes ou au Caf
de Paris. Eh bien, moi aussi, je pourrais avoir un domestique; moi
aussi, je pourrais avoir un tilbury; moi aussi, je pourrais dner o je
voudrais: eh bien, pourquoi est-ce que je m'en prive? pour ne pas faire
de peine  mon petit Benedetto. Voyons, avoue seulement que je le
pourrais, hein?

Et un regard parfaitement clair de Caderousse termina le sens de la
phrase.

Bon, dit Andrea, mettons que tu m'aimes: alors pourquoi exiges-tu que
je vienne djeuner avec toi?

--Mais pour te voir, le petit.

--Pour me voir,  quoi bon? puisque nous avons fait d'avance toutes nos
conditions.

--Eh! cher ami, dit Caderousse, est-ce qu'il y a des testaments sans
codicilles? Mais tu es venu pour djeuner d'abord, n'est-ce pas? Eh
bien, voyons, assieds-toi, et commenons par ces sardines et ce beurre
frais, que j'ai mis sur des feuilles de vigne  ton intention, mchant.
Ah! oui, tu regardes ma chambre, mes quatre chaises de paille, mes
images  trois francs le cadre. Dame! que veux-tu, a n'est pas l'htel
des Princes.

--Allons, te voil dgot  prsent; tu n'es plus heureux, toi qui ne
demandais qu' avoir l'air d'un boulanger retir.

Caderousse poussa un soupir.

Eh bien, qu'as-tu  dire? tu as vu ton rve ralis.

--J'ai  dire que c'est un rve, un boulanger retir, mon pauvre
Benedetto, c'est riche, cela a des rentes.

--Pardieu! tu en as des rentes.

--Moi?

--Oui, toi, puisque je t'apporte tes deux cents francs.

Caderousse haussa les paules.

C'est humiliant, dit-il, de recevoir ainsi de l'argent donn 
contrecoeur, de l'argent phmre, qui peut me manquer du jour au
lendemain. Tu vois bien que je suis oblig de faire des conomies pour
le cas o ta prosprit ne durerait pas. Eh! mon ami, la fortune est
inconstante, comme disait l'aumnier... du rgiment. Je sais bien
qu'elle est immense, ta prosprit, sclrat; tu vas pouser la fille de
Danglars.

--Comment! de Danglars?

--Et certainement, de Danglars! Ne faut-il pas que je dise du baron
Danglars? C'est comme si je disais du comte Benedetto. C'tait un ami,
Danglars, et s'il n'avait pas la mmoire si mauvaise, il devrait
m'inviter  ta noce... attendu qu'il est venu  la mienne... oui, oui,
oui,  la mienne! Dame! il n'tait pas si fier dans ce temps-l; il
tait petit commis chez ce bon M. Morrel. J'ai dn plus d'une fois avec
lui et le comte de Morcerf.... Va, tu vois que j'ai de belles
connaissances et que si je voulais les cultiver un petit peu, nous nous
rencontrerions dans les mmes salons.

--Allons donc, ta jalousie te fait voir des arcs-en-ciel, Caderousse.

--C'est bon, Benedetto mio, on sait ce que l'on dit. Peut-tre qu'un
jour aussi l'on mettra son habit des dimanches, et qu'on ira dire  une
porte cochre: Le cordon, s'il vous plat! En attendant, assieds-toi
et mangeons.

Caderousse donna l'exemple et se mit  djeuner de bon apptit, et en
faisant l'loge de tous les mets qu'il servait  son hte.

Celui-ci sembla prendre son parti, dboucha bravement les bouteilles et
attaqua la bouillabaisse et la morue gratine  l'ail et  l'huile.

Ah! compre, dit Caderousse, il parat que tu te raccommodes avec ton
ancien matre d'htel?

--Ma foi, oui, rpondit Andrea, chez lequel, jeune et vigoureux qu'il
tait, l'apptit l'emportait pour le moment sur toute autre chose.

--Et tu trouves cela bon, coquin?

--Si bon, que je ne comprends pas comment un homme qui fricasse et qui
mange de si bonnes choses peut trouver que la vie est mauvaise.

--Vois-tu, dit Caderousse, c'est que tout mon bonheur est gt par une
seule pense.

--Laquelle?

--C'est que je vis aux dpens d'un ami, moi qui ai toujours bravement
gagn ma vie moi-mme.

--Oh! oh! qu' cela ne tienne, dit Andrea, j'ai assez pour deux, ne te
gne pas.

--Non, vraiment; tu me croiras si tu veux,  la fin de chaque mois, j'ai
des remords.

--Bon Caderousse!

--C'est au point qu'hier je n'ai pas voulu prendre les deux cents
francs.

--Oui, tu voulais me parler; mais est-ce bien le remords, voyons?

--Le vrai remords; et puis il m'tait venu une ide.

Andrea frmit; il frmissait toujours aux ides de Caderousse.

C'est misrable, vois-tu, continua celui-ci, d'tre toujours  attendre
la fin d'un mois.

--Eh! dit philosophiquement Andrea, dcid  voir venir son compagnon,
la vie ne se passe-t-elle pas  attendre? Moi, par exemple, est-ce que
je fais autre chose? Eh bien, je prends patience, n'est-ce pas?

--Oui, parce qu'au lieu d'attendre deux cents misrables francs, tu en
attends cinq ou six mille, peut-tre dix, peut-tre douze mme; car tu
es un cachottier: l-bas, tu avais toujours des boursicots, des
tirelires que tu essayais de soustraire  ce pauvre ami Caderousse.
Heureusement qu'il avait le nez fin, l'ami Caderousse en question.

--Allons, voil que tu vas te remettre  divaguer, dit Andrea,  parler
et  reparler du pass toujours! Mais  quoi bon rabcher comme cela, je
te le demande?

--Ah! c'est que tu as vingt et un ans, toi, et que tu peux oublier le
pass; j'en ai cinquante, et je suis bien forc de m'en souvenir. Mais
n'importe, revenons aux affaires.

--Oui.

--Je voulais dire que si j'tais  ta place....

--Eh bien?

--Je raliserais....

--Comment! tu raliserais....

--Oui, je demanderais un semestre d'avance, sous prtexte que je veux
devenir ligible et que je vais acheter une ferme; puis avec mon
semestre je dcamperais.

--Tiens, tiens, tiens, fit Andrea, ce n'est pas si mal pens, cela,
peut-tre!

--Mon cher ami, dit Caderousse, mange de ma cuisine et suis mes
conseils; tu ne t'en trouveras pas plus mal, physiquement et moralement.

--Eh bien, mais, dit Andrea, pourquoi ne suis-tu pas toi-mme le conseil
que tu donnes? pourquoi ne ralises-tu pas un semestre, une anne mme
et ne te retires-tu pas  Bruxelles? Au lieu d'avoir l'air d'un
boulanger retir, tu aurais l'air d'un banqueroutier dans l'exercice de
ses fonctions: cela est bien port.

--Mais comment diable veux-tu que je me retire avec douze cents francs?

--Ah! Caderousse, dit Andrea, comme tu te fais exigeant! Il y a deux
mois, tu mourais de faim.

--L'apptit vient en mangeant, dit Caderousse en montrant ses dents
comme un singe qui rit ou comme un tigre qui gronde. Aussi, ajouta-t-il
en coupant avec ces mmes dents, si blanches et si aigus, malgr l'ge,
une norme bouche de pain, j'ai fait un plan.

Les plans de Caderousse pouvantaient Andrea encore plus que ses ides;
les ides n'taient que le germe, le plan, c'tait la ralisation.

Voyons ce plan, dit-il; ce doit tre joli!

--Pourquoi pas? Le plan grce auquel nous avons quitt l'tablissement
de M. Chose, de qui venait-il, hein? de moi, je prsuppose; il n'en
tait pas plus mauvais, ce me semble, puisque nous voil ici!

--Je ne dis pas, rpondit Andrea, tu as quelquefois du bon; mais enfin,
voyons ton plan.

--Voyons, poursuivit Caderousse, peux-tu, toi, sans dbourser un sou,
me faire avoir une quinzaine de mille francs... non, ce n'est pas assez
de quinze mille francs, je ne veux pas devenir honnte homme  moins de
trente mille francs?

--Non, rpondit schement Andrea, non, je ne le puis pas.

--Tu ne m'as pas compris,  ce qu'il parat, rpondit froidement
Caderousse d'un air calme; je t'ai dit sans dbourser un sou.

--Ne veux-tu pas que je vole pour gter toute mon affaire, et la tienne
avec la mienne, et qu'on nous reconduise l-bas?

--Oh! moi, dit Caderousse, a m'est bien gal qu'on me reprenne; je suis
un drle de corps, sais-tu: je m'ennuie parfois des camarades; ce n'est
pas comme toi, sans coeur, qui voudrais ne jamais les revoir!

Andrea fit plus que frmir cette fois, il plit.

Voyons Caderousse, pas de btises, dit-il.

--Eh! non, sois donc tranquille, mon petit Benedetto; mais indique-moi
donc un petit moyen de gagner ces trente mille francs sans te mler de
rien; tu me laisseras faire, voil tout!

--Eh bien, je verrai, je chercherai, dit Andrea.

--Mais, en attendant, tu pousseras mon mois  cinq cents francs, j'ai
une manie, je voudrais prendre une bonne!

--Eh bien, tu auras tes cinq cents francs, dit Andrea: mais c'est lourd
pour moi, mon pauvre Caderousse... tu abuses....

--Bah! dit Caderousse; puisque tu puises dans des coffres qui n'ont
point de fond.

On et dit qu'Andrea attendait l son compagnon, tant son oeil brilla
d'un rapide clair qui, il est vrai, s'teignit aussitt.

a, c'est la vrit, rpondit Andrea, et mon protecteur est excellent
pour moi.

--Ce cher protecteur! dit Caderousse; ainsi donc il te fait par mois?...

--Cinq mille francs, dit Andrea.

--Autant de mille que tu me fais de cents, reprit Caderousse; en vrit,
il n'y a que des btards pour avoir du bonheur. Cinq mille francs par
mois.... Que diable peut-on faire de tout cela?

--Eh, mon Dieu! c'est bien vite dpens; aussi, je suis comme toi, je
voudrais bien avoir un capital.

--Un capital... oui... je comprends, tout le monde voudrait bien avoir
un capital.

--Eh bien, moi, j'en aurai un.

--Et qui est-ce qui te le fera? ton prince?

--Oui, mon prince; malheureusement il faut que j'attende.

--Que tu attendes quoi? demanda Caderousse.

--Sa mort.

--La mort de ton prince?

--Oui.

--Comment cela?

--Parce qu'il m'a port sur son testament.

--Vrai?

--Parole d'honneur!

--Pour combien?

--Pour cinq cent mille!

--Rien que cela; merci du peu.

--C'est comme je te le dis.

--Allons donc, pas possible!

--Caderousse, tu es mon ami?

--Comment donc!  la vie,  la mort.

--Eh bien, je vais te dire un secret.

--Dis.

--Mais coute.

--Oh! pardieu! muet comme une carpe.

--Eh bien, je crois....

Andrea s'arrta en regardant autour de lui.

Tu crois?... N'aie pas peur, pardieu! nous sommes seuls.

--Je crois que j'ai retrouv mon pre.

--Ton vrai pre?

--Oui.

--Pas le pre Cavalcanti.

--Non, puisque celui-l est reparti; le vrai, comme tu dis.

--Et ce pre, c'est....

--Eh bien, Caderousse, c'est le comte de Monte-Cristo.

--Bah!

--Oui; tu comprends, alors tout s'explique. Il ne peut pas m'avouer tout
haut,  ce qu'il parat, mais il me fait reconnatre par M. Cavalcanti,
 qui il donne cinquante mille francs pour a.

--Cinquante mille francs pour tre ton pre! Moi, j'aurais accept pour
moiti prix, pour vingt mille, pour quinze mille! Comment, tu n'as pas
pens  moi?

--Est-ce que je savais cela, puisque tout s'est fait tandis que nous
tions l-bas?

--Ah! c'est vrai. Et tu dis que, par son testament...?

--Il me laisse cinq cent mille livres.

--Tu en es sr?

--Il me l'a montr; mais ce n'est pas le tout.

--Il y a un codicille, comme je disais tout  l'heure!

--Probablement.

--Et dans ce codicille?...

--Il me reconnat.

--Oh! le bon homme de pre, le brave homme de pre, l'honntissime homme
de pre! dit Caderousse en faisant tourner en l'air une assiette qu'il
retint entre ses deux mains.

--Voil! dis encore que j'ai des secrets pour toi!

--Non, et ta confiance t'honore  mes yeux. Et ton prince de pre, il
est donc riche, richissime?

--Je crois bien. Il ne connat pas sa fortune.

--Est-ce possible?

--Dame! je le vois bien, moi qui suis reu chez lui  toute heure.
L'autre jour, c'tait un garon de banque qui lui apportait cinquante
mille francs dans un portefeuille gros comme ta serviette; hier, c'est
un banquier qui lui apportait cent mille francs en or.

Caderousse tait abasourdi; il lui semblait que les paroles du jeune
homme avaient le son du mtal, et qu'il entendait rouler des cascades de
louis.

Et tu vas dans cette maison-l? s'cria-t-il avec navet.

--Quand je veux.

Caderousse demeura pensif un instant. Il tait facile de voir qu'il
retournait dans son esprit quelque profonde pense.

Puis soudain:

Que j'aimerais  voir tout cela! s'cria-t-il, et comme tout cela doit
tre beau!

--Le fait est, dit Andrea, que c'est magnifique!

--Et ne demeure-t-il pas avenue des Champs-lyses?

--Numro trente.

--Ah! dit Caderousse, numro trente?

--Oui, une belle maison isole, entre cour et jardin, tu ne connais que
cela.

--C'est possible; mais ce n'est pas l'extrieur qui m'occupe, c'est
l'intrieur: les beaux meubles, hein! qu'il doit y avoir l-dedans?

--As-tu vu quelquefois les Tuileries?

--Non.

--Eh bien, c'est plus beau.

--Dis donc, Andrea, il doit faire bon  se baisser quand ce bon
Monte-Cristo laisse tomber sa bourse?

--Oh! mon Dieu! ce n'est pas la peine d'attendre ce moment-l, dit
Andrea, l'argent trane dans cette maison-l comme les fruits dans un
verger.

--Dis donc, tu devrais m'y conduire un jour avec toi.

--Est-ce que c'est possible! et  quel titre?

--Tu as raison; mais tu m'as fait venir l'eau  la bouche; faut
absolument que je voie cela; je trouverai un moyen.

--Pas de btises, Caderousse!

--Je me prsenterai comme frotteur.

--Il y a des tapis partout.

--Ah! pcare! alors il faut que je me contente de voir cela en
imagination.

--C'est ce qu'il y a de mieux, crois-moi.

--Tche au moins de me faire comprendre ce que cela peut tre.

--Comment veux-tu?...

--Rien de plus facile. Est-ce grand?

--Ni trop grand ni trop petit.

--Mais comment est-ce distribu?

--Dame! il me faudrait de l'encre et du papier pour faire un plan.

--En voil! dit vivement Caderousse.

Et il alla chercher sur un vieux secrtaire une feuille de papier blanc,
de l'encre et une plume.

Tiens, dit Caderousse, trace-moi tout cela sur du papier, mon fils.

Andrea prit la plume avec un imperceptible sourire et commena.

La maison, comme je te l'ai dit, est entre cour et jardin, vois-tu,
comme cela?

Et Andrea fit le trac du jardin, de la cour et de la maison.

Des grands murs?

--Non, huit ou dix pieds tout au plus.

--Ce n'est pas prudent, dit Caderousse.

--Dans la cour, des caisses d'orangers, des pelouses, des massifs de
fleurs.

--Et pas de piges  loups?

--Non.

--Les curies?

--Aux deux cts de la grille, o tu vois, l.

Andrea continua son plan.

Voyons le rez-de-chausse, dit Caderousse.

--Au rez-de-chausse, salle  manger, deux salons, salle de billard,
escalier dans le vestibule, et petit escalier drob.

--Des fentres?...

--Des fentres magnifiques, si belles, si larges que, ma foi, oui, je
crois qu'un homme de ta taille passerait par chaque carreau.

--Pourquoi diable a-t-on des escaliers, quand on a des fentres
pareilles?

--Que veux-tu! le luxe.

--Mais des volets?

--Oui, des volets, mais dont on ne se sert jamais. Un original, ce comte
de Monte-Cristo, qui aime  voir le ciel mme pendant la nuit!

--Et les domestiques, o couchent-ils?

--Oh! ils ont leur maison  eux. Figure-toi un joli hangar  droite en
entrant, o l'on serre les chelles. Eh bien, il y a sur ce hangar une
collection de chambres pour les domestiques, avec des sonnettes
correspondant aux chambres.

--Ah! diable! des sonnettes!

--Tu dis?...

--Moi, rien. Je dis que cela cote trs cher  poser les sonnettes; et 
quoi cela sert-il, je te le demande?

--Autrefois il y avait un chien qui se promenait la nuit dans la cour,
mais on l'a fait conduire  la maison d'Auteuil, tu sais,  celle o tu
es venu?

--Oui.

--Moi, je lui disais encore hier: C'est imprudent de votre part,
monsieur le comte, car, lorsque vous allez  Auteuil et que vous emmenez
vos domestiques, la maison reste seule.

--Eh bien, a-t-il dmand, aprs?

--Eh bien, aprs, quelque beau jour on vous volera.

--Qu'a-t-il rpondu?

--Ce qu'il a rpondu?

--Oui.

--Il a rpondu: Eh bien qu'est-ce que cela me fait qu'on me vole?

--Andrea, il y a quelque secrtaire  mcanique.

--Comment cela?

--Oui, qui prend le voleur dans une grille et qui joue un air. On m'a
dit qu'il y en avait comme cela  la dernire exposition.

--Il a tout bonnement un secrtaire en acajou auquel j'ai toujours vu la
clef.

--Et on ne le vole pas?

--Non, les gens qui le servent lui sont tout dvous.

--Il doit y en avoir dans ce secrtaire-l, hein! de la monnaie?

--Il y a peut-tre... on ne peut pas savoir ce qu'il y a.

--Et o est-il?

--Au premier.

--Fais-moi donc un peu le plan du premier, le petit, comme tu m'as fait
celui du rez-de-chausse.

--C'est facile.

Et Andrea reprit la plume.

Au premier, vois-tu, il y a antichambre, salon;  droite du salon,
bibliothque et cabinet de travail;  gauche du salon, une chambre 
coucher et un cabinet de toilette. C'est dans le cabinet de toilette
qu'est le fameux secrtaire.

--Et une fentre au cabinet de toilette?

--Deux, l et l.

Et Andrea dessina deux fentres  la pice qui, sur le plan, faisait
l'angle et figurait comme un carr moins grand ajout au carr long de
la chambre  coucher.

Caderousse devint rveur.

Et va-t-il souvent  Auteuil? demanda-t-il.

--Deux ou trois fois par semaine; demain, par exemple, il doit y aller
passer la journe et la nuit.

--Tu en es sr?

--Il m'a invit  y aller dner.

-- la bonne heure! voil une existence, dit Caderousse: maison  la
ville, maison  la campagne!

--Voil ce que c'est que d'tre riche.

--Et iras-tu dner?

--Probablement.

--Quand tu y dnes, y couches-tu?

--Quand cela me fait plaisir. Je suis chez le comte comme chez moi.

Caderousse regarda le jeune homme comme pour arracher la vrit du fond
de son coeur. Mais Andrea tira une bote  cigares de sa poche, y prit
un havane, l'alluma tranquillement et commena  le fumer sans
affectation.

Quand veux-tu les cinq cents francs? demanda-t-il  Caderousse.

--Mais tout de suite, si tu les as.

Andrea tira vingt-cinq louis de sa poche.

Des jaunets, dit Caderousse; non, merci!

--Eh bien, tu les mprises?

--Je les estime, au contraire, mais je n'en veux pas.

--Tu gagneras le change, imbcile: l'or vaut cinq sous.

--C'est a, et puis le changeur fera suivre l'ami Caderousse, et puis on
lui mettra la main dessus, et puis il faudra qu'il dise quels sont les
fermiers qui lui paient ses redevances en or. Pas de btises, le petit:
de l'argent tout simplement, des pices rondes  l'effigie d'un monarque
quelconque. Tout le monde peut atteindre  une pice de cinq francs.

--Tu comprends bien que je n'ai pas cinq cents francs sur moi: il
m'aurait fallu prendre un commissionnaire.

--Eh bien, laisse-les chez toi,  ton concierge, c'est un brave homme,
j'irai les prendre.

--Aujourd'hui?

--Non, demain; aujourd'hui je n'ai pas le temps.

--Eh bien, soit; demain, en partant pour Auteuil, je les laisserai.

--Je peux compter dessus?

--Parfaitement.

--C'est que je vais arrter d'avance ma bonne, vois-tu.

--Arrte. Mais ce sera fini, hein? tu ne me tourmenteras plus?

--Jamais.

Caderousse tait devenu si sombre, qu'Andrea craignit d'tre forc de
s'apercevoir de ce changement. Il redoubla donc de gaiet et
d'insouciance.

Comme tu es guilleret, dit Caderousse; on dirait que tu tiens dj ton
hritage!

--Non pas, malheureusement!... Mais le jour o je le tiendrai....

--Eh bien?

--Eh bien, on se souviendra des amis; je ne te dis que a.

--Oui, comme tu as bonne mmoire, justement!

--Que veux-tu? je croyais que tu voulais me ranonner.

--Moi! oh! quelle ide! moi qui, au contraire, vais encore te donner un
conseil d'ami.

--Lequel?

--C'est de laisser ici le diamant que tu as  ton doigt. Ah ! mais tu
veux donc nous faire prendre? tu veux donc nous perdre tous les deux,
que tu fais de pareilles btises?

--Pourquoi cela? dit Andrea.

--Comment! tu prends une livre, tu te dguises en domestique, et tu
gardes  ton doigt un diamant de quatre  cinq mille francs!

--Peste! tu estimes juste! Pourquoi ne te fais-tu pas
commissaire-priseur?

--C'est que je m'y connais en diamants; j'en ai eu.

--Je te conseille de t'en vanter, dit Andrea, qui, sans se courroucer,
comme le craignait Caderousse, de cette nouvelle extorsion, livra
complaisamment la bague.

Caderousse la regarda de si prs qu'il fut clair pour Andrea qu'il
examinait si les artes de la coupe taient bien vives.

C'est un faux diamant, dit Caderousse.

--Allons donc, fit Andrea, plaisantes-tu?

--Oh! ne te fche pas, on peut voir.

Et Caderousse alla  la fentre, fit glisser le diamant sur le carreau;
on entendit crier la vitre.

_Confiteor_! dit Caderousse en passant le diamant  son petit doigt, je
me trompais; mais ces voleurs de joailliers imitent si bien les pierres,
qu'on n'ose plus aller voler dans les boutiques de bijouterie. C'est
encore une branche d'industrie paralyse.

--Eh bien, dit Andrea, est-ce fini? as-tu encore quelque chose  me
demander? Ne te gne pas pendant que tu y es.

--Non, tu es un bon compagnon au fond. Je ne te retiens plus, et je
tcherai de me gurir de mon ambition.

--Mais prends garde qu'en vendant ce diamant, il ne t'arrive ce que tu
craignais qu'il ne t'arrivt pour l'or.

--Je ne le vendrai pas, sois tranquille.

--Non, pas d'ici  aprs-demain, du moins, pensa le jeune homme.

--Heureux coquin! dit Caderousse, tu t'en vas retrouver tes laquais, tes
chevaux, ta voiture et ta fiance.

--Mais oui, dit Andrea.

--Dis donc, j'espre que tu me feras un joli cadeau de noces le jour o
tu pouseras la fille de mon ami Danglars.

--Je t'ai dj dit que c'tait une imagination que tu t'tais mise en
tte.

--Combien de dot?

--Mais je te dis....

--Un million?

Andrea haussa les paules.

Va pour un million, dit Caderousse, tu n'en auras jamais autant que je
t'en dsire.

--Merci, dit le jeune homme.

--Oh! c'est de bon coeur, ajouta Caderousse en riant de son gros rire.
Attends, que je te reconduise.

--Ce n'est pas la peine.

--Si fait.

--Pourquoi cela?

--Oh! parce qu'il y a un petit secret  la porte; c'est une mesure de
prcaution que j'ai cru devoir adopter; serrure Huret et Fichet, revue
et corrige par Gaspard Caderousse. Je t'en confectionnerai une pareille
quand tu seras capitaliste.

--Merci, dit Andrea; je te ferai prvenir huit jours d'avance.

Ils se sparrent. Caderousse resta sur le palier jusqu' ce qu'il et
vu Andrea non seulement descendre les trois tages, mais encore
traverser la cour. Alors il rentra prcipitamment, ferma la porte avec
soin, et se mit  tudier, en profond architecte, le plan que lui avait
laiss Andrea.

Ce cher Benedetto, dit-il, je crois qu'il ne serait pas fch
d'hriter, et que celui qui avancera le jour o il doit palper ses cinq
cent mille francs ne sera pas son plus mchant ami.




LXXXII

L'effraction.


Le lendemain du jour o avait eu lieu la conversation que nous venons de
rapporter, le comte de Monte-Cristo tait en effet parti pour Auteuil
avec Ali, plusieurs domestiques et des chevaux qu'il voulait essayer. Ce
qui avait surtout dtermin ce dpart, auquel il ne songeait mme pas la
veille, et auquel Andrea ne songeait pas plus que lui, c'tait l'arrive
de Bertuccio, qui, revenu de Normandie, rapportait des nouvelles de la
maison et de la corvette. La maison tait prte, et la corvette, arrive
depuis huit jours et  l'ancre dans une petite anse o elle se tenait
avec son quipage de six hommes, aprs avoir rempli toutes les
formalits exiges, tait dj en tat de reprendre la mer.

Le comte loua le zle de Bertuccio et l'invita  se prparer  un prompt
dpart, son sjour en France ne devant plus se prolonger au-del d'un
mois.

Maintenant, lui dit-il, je puis avoir besoin d'aller en une nuit de
Paris au Trport; je veux huit relais chelonns sur la route qui me
permettent de faire cinquante lieues en dix heures.

--Votre Excellence avait dj manifest ce dsir, rpondit Bertuccio, et
les chevaux sont prts. Je les ai achets et cantonns moi-mme aux
endroits les plus commodes, c'est--dire dans des villages o personne
ne s'arrte ordinairement.

--C'est bien, dit Monte-Cristo, je reste ici un jour ou deux,
arrangez-vous en consquence.

Comme Bertuccio allait sortir pour ordonner tout ce qui avait rapport 
ce sjour, Baptistin ouvrit la porte; il tenait une lettre sur un
plateau de vermeil.

Que venez-vous faire ici? demanda le comte en le voyant tout couvert de
poussire, je ne vous ai pas demand, ce me semble?

Baptistin, sans rpondre, s'approcha du comte et lui prsenta la lettre.

Importante et presse, dit-il.

Le comte ouvrit la lettre et lut:

M. de Monte-Cristo est prvenu que cette nuit mme un homme
s'introduira dans sa maison des Champs-lyses, pour soustraire des
papiers qu'il croit enferms dans le secrtaire du cabinet de toilette:
on sait M. le comte de Monte-Cristo assez brave pour ne pas recourir 
l'intervention de la police, intervention qui pourrait compromettre
fortement celui qui donne cet avis. M. le comte, soit par une ouverture
qui donnera de la chambre  coucher dans le cabinet, soit s'embusquant
dans le cabinet, pourra se faire justice lui-mme. Beaucoup de gens et
de prcautions apparentes loigneraient certainement le malfaiteur, et
feraient perdre  M. de Monte-Cristo cette occasion de connatre un
ennemi que le hasard a fait dcouvrir  la personne qui donne cet avis
au comte, avis qu'elle n'aurait peut-tre pas l'occasion de renouveler
si, cette premire entreprise chouant, le malfaiteur en renouvelait une
autre.

Le premier mouvement du comte fut de croire  une ruse de voleurs, pige
grossier qui lui signalait un danger mdiocre pour l'exposer  un danger
plus grave. Il allait donc faire porter la lettre  un commissaire de
police, malgr la recommandation, et peut-tre mme  cause de la
recommandation de l'ami anonyme, quand tout  coup l'ide lui vint que
ce pouvait tre, en effet, quelque ennemi particulier  lui, que lui
seul pouvait reconnatre et dont, le cas chant, lui seul pouvait tirer
parti, comme avait fait Fiesque du Maure qui avait voulu l'assassiner.
On connat le comte; nous n'avons donc pas besoin de dire que c'tait un
esprit plein d'audace et de vigueur qui se raidissait contre
l'impossible avec cette nergie qui fait seule les hommes suprieurs.
Par la vie qu'il avait mene, par la dcision qu'il avait prise et qu'il
avait tenue de ne reculer devant rien, le comte en tait venu  savourer
des jouissances inconnues dans les luttes qu'il entreprenait parfois
contre la nature, qui est Dieu, et contre le monde qui peut bien passer
pour le diable.

Ils ne veulent pas me voler mes papiers, dit Monte-Cristo, ils veulent
me tuer; ce ne sont pas des voleurs, ce sont des assassins. Je ne veux
pas que M. le prfet de Police se mle de mes affaires particulires. Je
suis assez riche, ma foi, pour dgrever en ceci le budget de son
administration.

Le comte rappela Baptistin, qui tait sorti de la chambre aprs avoir
apport la lettre.

Vous allez retourner  Paris, dit-il, vous ramnerez ici tous les
domestiques qui restent. J'ai besoin de tout mon monde  Auteuil.

--Mais ne restera-t-il donc personne  la maison, monsieur le comte?
demanda Baptistin.

--Si fait, le concierge.

--Monsieur le comte rflchira qu'il y a loin de la loge  la maison.

--Eh bien?

--Eh bien, on pourrait dvaliser tout le logis, sans qu'il entendt le
moindre bruit.

--Qui cela?

--Mais des voleurs.

--Vous tes un niais, monsieur Baptistin; les voleurs dvalisassent-ils
tout le logement, ne m'occasionneront jamais le dsagrment que
m'occasionnerait un service mal fait.

Baptistin s'inclina.

Vous m'entendez, dit le comte, ramenez vos camarades depuis le premier
jusqu'au dernier; mais que tout reste dans l'tat habituel; vous
fermerez les volets du rez-de-chausse, voil tout.

--Et ceux du premier?

--Vous savez qu'on ne les ferme jamais. Allez.

Le comte fit dire qu'il dnerait seul chez lui et ne voulait tre servi
que par Ali.

Il dna avec sa tranquillit et sa sobrit habituelles, et aprs le
dner, faisant signe  Ali de le suivre, il sortit par la petite porte,
gagna le bois de Boulogne comme s'il se promenait, prit sans affectation
le chemin de Paris, et  la nuit tombante se trouva en face de la maison
des Champs-lyses.

Tout tait sombre, seule une faible lumire brillait dans la loge du
concierge, distante d'une quarantaine de pas de la maison, comme l'avait
dit Baptistin.

Monte-Cristo s'adossa  un arbre, et, de cet oeil qui se trompait si
rarement, sonda la double alle, examina les passants, et plongea son
regard dans les rues voisines, afin de voir si quelqu'un n'tait point
embusqu. Au bout de dix minutes, il fut convaincu que personne ne le
guettait. Il courut aussitt  la petite porte avec Ali, entra
prcipitamment, et, par l'escalier de service, dont il avait la clef,
rentra dans sa chambre  coucher, sans ouvrir ou dranger un seul
rideau, sans que le concierge lui-mme pt se douter que la maison,
qu'il croyait vide, avait retrouv son principal habitant.

Arriv dans la chambre  coucher, le comte fit signe  Ali de s'arrter,
puis il passa dans le cabinet, qu'il examina; tout tait dans l'tat
habituel: le prcieux secrtaire  sa place, et la clef au secrtaire.
Il le ferma  double tour, prit la clef, revint  la porte de la chambre
 coucher, enleva la double gche du verrou, et rentra.

Pendant ce temps, Ali apportait sur une table les armes que le comte lui
avait demandes, c'est--dire une carabine courte et une paire de
pistolets doubles, dont les canons superposs permettaient de viser
aussi srement qu'avec des pistolets de tir. Arm ainsi, le comte tenait
la vie de cinq hommes entre ses mains.

Il tait neuf heures et demie  peu prs; le comte et Ali mangrent  la
hte un morceau de pain et burent un verre de vin d'Espagne; puis
Monte-Cristo fit glisser un de ces panneaux mobiles qui lui permettaient
de voir d'une pice dans l'autre. Il avait  sa porte ses pistolets et
sa carabine, et Ali, debout prs de lui tenait  la main une de ces
petites haches arabes qui n'ont pas chang de forme depuis les
croisades.

Par une des fentres de la chambre  coucher, parallle  celle du
cabinet, le comte pouvait voir dans la rue.

Deux heures se passrent ainsi; il faisait l'obscurit la plus profonde,
et cependant Ali, grce  sa nature sauvage, et cependant le comte,
grce sans doute  une qualit acquise, distinguaient dans cette nuit
jusqu'aux plus faibles oscillations des arbres de la cour.

Depuis longtemps la petite lumire de la loge du concierge s'tait
teinte.

Il tait  prsumer que l'attaque, si rellement il y avait une attaque
projete, aurait lieu par l'escalier du rez-de-chausse et non par une
fentre. Dans les ides de Monte-Cristo, les malfaiteurs en voulaient 
sa vie et non  son argent. C'tait donc  sa chambre  coucher qu'ils
s'attaqueraient, et ils parviendraient  sa chambre  coucher soit par
l'escalier drob, soi par la fentre du cabinet.

Il plaa Ali devant la porte de l'escalier et continua de surveiller le
cabinet.

Onze heures trois quarts sonnrent  l'horloge des Invalides; le vent
d'ouest apportait sur ses humides bouffes la lugubre vibration des
trois coups.

Comme le dernier coup s'teignait, le comte crut entendre un lger bruit
du ct du cabinet; ce premier bruit, ou plutt ce premier grincement,
fut suivi d'un second, puis d'un troisime; au quatrime, le comte
savait  quoi s'en tenir. Une main ferme et exerce tait occupe 
couper les quatre cts d'une vitre avec un diamant.

Le comte sentit battre plus rapidement son coeur. Si endurcis au danger
que soient les hommes, si bien prvenus qu'ils soient du pril, ils
comprennent toujours, au frmissement de leur coeur et au frissonnement
de leur chair, la diffrence norme qui existe entre le rve et la
ralit, entre le projet et l'excution.

Cependant Monte-Cristo ne fit qu'un signe pour prvenir Ali; celui-ci,
comprenant que le danger tait du ct du cabinet, fit un pas pour se
rapprocher de son matre.

Monte-Cristo tait avide de savoir  quels ennemis et  combien
d'ennemis il avait affaire.

La fentre o l'on travaillait tait en face de l'ouverture par laquelle
le comte plongeait son regard dans le cabinet. Ses yeux se fixrent donc
vers cette fentre: il vit une ombre se dessiner plus paisse sur
l'obscurit; puis un des carreaux devint tout  fait opaque, comme si
l'on y collait du dehors une feuille de papier, puis le carreau craqua
sans tomber. Par l'ouverture pratique, un bras passa qui chercha
l'espagnolette; une seconde aprs la fentre tourna sur ses gonds, et un
homme entra.

L'homme tait seul.

Voil un hardi coquin, murmura le comte.

En ce moment il sentit qu'Ali lui touchait doucement l'paule; il se
retourna: Ali lui montrait la fentre de la chambre o ils taient, et
qui donnait sur la rue.

Monte-Cristo fit trois pas vers cette fentre, il connaissait l'exquise
dlicatesse des sens du fidle serviteur. En effet, il vit un autre
homme qui se dtachait d'une porte, et, montant sur une borne, semblait
chercher  voir ce qui se passait chez le comte.

Bon! dit-il, ils sont deux: l'un agit, l'autre guette!

Il fit signe  Ali de ne pas perdre des yeux l'homme de la rue, et
revint  celui du cabinet.

Le coupeur de vitres tait entr et s'orientait, les bras tendus en
avant.

Enfin il parut s'tre rendu compte de toutes choses; il y avait deux
portes dans le cabinet, il alla pousser les verrous de toutes deux.

Lorsqu'il s'approcha de celle de la chambre  coucher, Monte-Cristo crut
qu'il venait pour entrer, et prpara un de ses pistolets; mais il
entendit simplement le bruit des verrous glissant dans leurs anneaux de
cuivre. C'tait une prcaution, voil tout; le nocturne visiteur,
ignorant le soin qu'avait pris le comte d'enlever les gches, pouvait
dsormais se croire chez lui et agir en toute tranquillit.

Seul et libre de tous ses mouvements, l'homme alors tira de sa large
poche quelque chose, que le comte ne put distinguer, posa ce quelque
chose sur un guridon, puis il alla droit au secrtaire, le palpa 
l'endroit de la serrure, et s'aperut que, contre son attente, la clef
manquait.

Mais le casseur de vitres tait un homme de prcaution et qui avait tout
prvu; le comte entendit bientt ce froissement du fer contre le fer que
produit, quand on le remue, ce trousseau de clefs informes qu'apportent
les serruriers quand on les envoie chercher pour ouvrir une porte, et
auxquels les voleurs ont donn le nom de rossignols, sans doute  cause
du plaisir qu'ils prouvent  entendre leur chant nocturne, lorsqu'ils
grincent contre le pne de la serrure.

Ah! ah! murmura Monte-Cristo avec un sourire de dsappointement, ce
n'est qu'un voleur.

Mais l'homme, dans l'obscurit, ne pouvait choisir l'instrument
convenable. Il eut alors recours  l'objet qu'il avait pos sur le
guridon; il fit jouer un ressort, et aussitt une lumire ple, mais
assez vive cependant pour qu'on pt voir, envoya son reflet dor sur les
mains et sur le visage de cet homme.

Tiens! fit tout  coup Monte-Cristo en se reculant avec un mouvement de
surprise, c'est....

Ali leva sa hache.

Ne bouge pas, lui dit Monte-Cristo tout bas, et laisse l ta hache,
nous n'avons plus besoin d'armes ici.

Puis il ajouta quelques mots en baissant encore la voix, car
l'exclamation, si faible qu'elle ft, que la surprise avait arrache au
comte, avait suffi pour faire tressaillir l'homme, qui tait rest dans
la pose du rmouleur antique. C'tait un ordre que venait de donner le
comte, car aussitt Ali s'loigna sur la pointe du pied, dtacha de la
muraille de l'alcve un vtement noir et un chapeau triangulaire.
Pendant ce temps, Monte-Cristo tait rapidement sa redingote, son gilet
et sa chemise, et l'on pouvait, grce au rayon de lumire filtrant par
la fente du panneau, reconnatre sur la poitrine du comte une de ces
souples et fines tuniques de mailles d'acier, dont la dernire, dans
cette France o l'on ne craint plus les poignards, fut peut-tre porte
par le roi Louis XVI, qui craignait le couteau pour sa poitrine, et qui
fut frapp d'une hache  la tte.

Cette tunique disparut bientt sous une longue soutane comme les cheveux
du comte sous une perruque  tonsure; le chapeau triangulaire, plac sur
la perruque, acheva de changer le comte en abb.

Cependant l'homme n'entendant plus rien, s'tait relev, et pendant le
temps que Monte-Cristo oprait sa mtamorphose, tait all droit au
secrtaire, dont la serrure commenait  craquer sous son _rossignol_.

Bon! murmura le comte, lequel se reposait sans doute sur quelque secret
de serrurerie qui devait tre inconnu au crocheteur de portes, si habile
qu'il ft bon! tu en as pour quelques minutes. Et il alla  la fentre.

L'homme qu'il avait vu monter sur une borne en tait descendu, et se
promenait toujours dans la rue; mais, chose singulire, au lieu de
s'inquiter de ceux qui pouvaient venir, soit par l'avenue des
Champs-lyses, soit par le faubourg Saint-Honor, il ne paraissait
proccup que de ce qui se passait chez le comte, et tous ses mouvements
avaient pour but de voir ce qui se passait dans le cabinet.

Monte-Cristo, tout  coup, se frappa le front et laissa errer sur ses
lvres entrouvertes un rire silencieux.

Puis se rapprochant d'Ali:

Demeure ici, lui dit-il tout bas, cach dans l'obscurit, et quel que
soit le bruit que tu entendes, quelque chose qui se passe, n'entre et ne
te montre que si je t'appelle par ton nom.

Ali fit signe de la tte qu'il avait compris et qu'il obirait.

Alors Monte-Cristo tira d'une armoire une bougie tout allume, et au
moment o le voleur tait le plus occup  sa serrure, il ouvrit
doucement la porte ayant soin que la lumire qu'il tenait  la main
donnt tout entire sur son visage.

La porte tourna si doucement que le voleur n'entendit pas le bruit.
Mais,  son grand tonnement, il vit tout  coup la chambre s'clairer.

Il se retourna.

Eh! bonsoir, cher monsieur Caderousse, dit Monte-Cristo; que diable
venez-vous donc faire ici  une pareille heure!

--L'abb Busoni! s'cria Caderousse.

Et ne sachant comment cette trange apparition tait venue jusqu' lui,
puisqu'il avait ferm les portes, il laissa tomber son trousseau de
fausses clefs, et resta immobile et comme frapp de stupeur.

Le comte alla se placer entre Caderousse et la fentre, coupant ainsi au
voleur terrifi son seul moyen de retraite.

L'abb Busoni! rpta Caderousse en fixant sur le comte des yeux
hagards.

--Eh bien, sans doute, l'abb Busoni, reprit Monte-Cristo, lui-mme en
personne, et je suis bien aise que vous me reconnaissiez, mon cher
monsieur Caderousse, cela prouve que nous avons bonne mmoire, car, si
je ne me trompe, voil tantt dix ans que nous ne nous sommes vus.

Ce calme, cette ironie, cette puissance, frapprent l'esprit de
Caderousse d'une terreur vertigineuse.

L'abb! l'abb! murmura-t-il en crispant ses poings et en faisant
claquer ses dents.

--Nous voulons donc voler le comte de Monte-Cristo? continua le prtendu
abb.

--Monsieur l'abb, murmura Caderousse cherchant  gagner la fentre que
lui interceptait impitoyablement le comte, monsieur l'abb, je ne
sais... je vous prie de croire... je vous jure....

--Un carreau coup, continua le comte, une lanterne sourde, un trousseau
de rossignols, un secrtaire  demi forc, c'est clair cependant.

Caderousse s'tranglait avec sa cravate, il cherchait un angle o se
cacher, un trou par o disparatre.

Allons, dit le comte, je vois que vous tes toujours le mme, monsieur
l'assassin.

--Monsieur l'abb, puisque vous savez tout, vous savez que ce n'est pas
moi, que c'est la Carconte; 'a t reconnu au procs, puisqu'ils ne
m'ont condamn qu'aux galres.

--Vous avez donc fini votre temps, que je vous retrouve en train de vous
y faire ramener?

--Non, monsieur l'abb, j'ai t dlivr par quelqu'un.

--Ce quelqu'un-l a rendu un charmant service  la socit.

--Ah! dit Caderousse, j'avais cependant bien promis....

--Ainsi, vous tes en rupture de ban? interrompit Monte-Cristo.

--Hlas! oui, fit Caderousse, trs inquiet.

--Mauvaise rcidive.... Cela vous conduira, si je ne me trompe,  la
place de Grve. Tant pis, tant pis, diavolo! comme disent les mondains
de mon pays.

--Monsieur l'abb, je cde  un entranement....

--Tous les criminels disent cela.

--Le besoin....

--Laissez donc, dit ddaigneusement Busoni, le besoin peut conduire 
demander l'aumne,  voler un pain  la porte d'un boulanger, mais non
 venir forcer un secrtaire dans une maison que l'on croit inhabite.
Et lorsque le bijoutier Joanns venait de vous compter quarante-cinq
mille francs en change du diamant que je vous avais donn, et que vous
l'avez tu pour avoir le diamant et l'argent, tait-ce aussi le besoin?

--Pardon, monsieur l'abb, dit Caderousse; vous m'avez dj sauv une
fois, sauvez-moi encore une seconde.

--Cela ne m'encourage pas.

--tes-vous seul, monsieur l'abb? demanda Caderousse en joignant les
mains, ou bien avez-vous l des gendarmes tout prts  me prendre?

--Je suis tout seul, dit l'abb, et j'aurai encore piti de vous et je
vous laisserai aller au risque des nouveaux malheurs que peut amener ma
faiblesse, si vous me dites toute la vrit.

--Ah! monsieur l'abb! s'cria Caderousse en joignant les mains et en se
rapprochant d'un pas de Monte-Cristo, je puis bien vous dire que vous
tes mon sauveur, vous!

--Vous prtendez qu'on vous a dlivr du bagne?

--Oh! a, foi de Caderousse, monsieur l'abb!

--Qui cela?

--Un Anglais.

--Comment s'appelait-il?

--Lord Wilmore.

--Je le connais; je saurai donc si vous mentez.

--Monsieur l'abb, je dis la vrit pure.

--Cet Anglais vous protgeait donc?

--Non pas moi, mais un jeune Corse qui tait mon compagnon de chane.

--Comment se nommait ce jeune Corse?

--Benedetto.

--C'est un nom de baptme.

--Il n'en avait pas d'autre, c'tait un enfant trouv.

--Alors ce jeune homme s'est vad avec vous?

--Oui.

--Comment cela?

--Nous travaillions  Saint-Mandrier, prs de Toulon. Connaissez-vous
Saint-Mandrier?

--Je le connais.

--Eh bien, pendant qu'on dormait, de midi  une heure....

--Des forats qui font la sieste! Plaignez donc ces gaillards-l, dit
l'abb.

--Dame! fit Caderousse, on ne peut pas toujours travailler, on n'est pas
des chiens.

--Heureusement pour les chiens, dit Monte-Cristo.

--Pendant que les autres faisaient donc la sieste, nous nous sommes
loigns un petit peu, nous avons sci nos fers avec une lime que nous
avait fait parvenir l'Anglais, et nous nous sommes sauvs  la nage.

--Et qu'est devenu ce Benedetto?

--Je n'en sais rien.

--Vous devez le savoir cependant.

--Non, en vrit. Nous nous sommes spars  Hyres.

Et, pour donner plus de poids  sa protestation, Caderousse fit encore
un pas vers l'abb qui demeura immobile  sa place, toujours calme et
interrogateur.

Vous mentez! dit l'abb Busoni, avec un accent d'irrsistible autorit.

--Monsieur l'abb!...

--Vous mentez! cet homme est encore votre ami, et vous vous servez de
lui comme d'un complice peut-tre?

--Oh! monsieur l'abb!...

--Depuis que vous avez quitt Toulon, comment avez-vous vcu? Rpondez.

--Comme j'ai pu.

--Vous mentez! reprit une troisime fois l'abb avec un accent plus
impratif encore.

Caderousse terrifi, regarda le comte.

Vous avez vcu, reprit celui-ci, de l'argent qu'il vous a donn.

--Eh bien, c'est vrai, dit Caderousse; Benedetto est devenu un fils de
grand seigneur.

--Comment peut-il tre fils de grand seigneur?

--Fils naturel.

--Et comment nommez-vous ce grand seigneur?

--Le comte de Monte-Cristo, celui-l mme chez qui nous sommes.

--Benedetto le fils du comte? reprit Monte-Cristo tonn  son tour.

--Dame! il faut bien croire, puisque le comte lui a trouv un faux pre,
puisque le comte lui fait quatre mille francs par mois, puisque le comte
lui laisse cinq cent mille francs par son testament.

--Ah! ah! dit le faux abb, qui commenait  comprendre; et quel nom
porte, en attendant, ce jeune homme?

--Il s'appelle Andrea Cavalcanti.

--Alors c'est ce jeune homme que mon ami le comte de Monte-Cristo reoit
chez lui, et qui va pouser Mlle Danglars?

--Justement.

--Et vous souffrez cela, misrable! vous qui connaissez sa vie et sa
fltrissure?

--Pourquoi voulez-vous que j'empche un camarade de russir? dit
Caderousse.

--C'est juste, ce n'est pas  vous de prvenir M. Danglars, c'est  moi.

--Ne faites pas cela, monsieur l'abb!...

--Et pourquoi?

--Parce que c'est notre pain que vous nous feriez perdre.

--Et vous croyez que, pour conserver le pain  des misrables comme
vous, je me ferai le fauteur de leur ruse, le complice de leurs crimes?

--Monsieur l'abb! dit Caderousse en se rapprochant encore.

--Je dirai tout.

-- qui?

-- M. Danglars.

--Tron de l'air! s'cria Caderousse en tirant un couteau tout ouvert de
son gilet, et en frappant le comte au milieu de la poitrine, tu ne diras
rien, l'abb!

Au grand tonnement de Caderousse, le poignard, au lieu de pntrer dans
la poitrine du comte, rebroussa mouss.

En mme temps le comte saisit de la main gauche le poignet de
l'assassin, et le tordit avec une telle force que le couteau tomba de
ses doigts raidis et que Caderousse poussa un cri de douleur.

Mais le comte, sans s'arrter  ce cri, continua de tordre le poignet du
bandit jusqu' ce que, le bras disloqu, il tombt d'abord  genoux,
puis ensuite la face contre terre.

Le comte appuya son pied sur sa tte et dit:

Je ne sais qui me retient de te briser le crne, sclrat!

--Ah! grce! grce! cria Caderousse.

Le comte retira son pied.

Relve-toi! dit-il.

Caderousse se releva.

Tudieu! quel poignet vous avez, monsieur l'abb! dit Caderousse,
caressant son bras tout meurtri par les tenailles de chair qui l'avaient
treint; tudieu! quel poignet!

--Silence. Dieu me donne la force de dompter une bte froce comme toi;
c'est au nom de ce Dieu que j'agis; souviens-toi de cela, misrable, et
t'pargner en ce moment, c'est encore servir les desseins de Dieu.

--Ouf! fit Caderousse, tout endolori.

--Prends cette plume et ce papier, et cris ce que je vais te dicter.

--Je ne sais pas crire, monsieur l'abb.

--Tu mens, prends cette plume et cris!

Caderousse, subjugu par cette puissance suprieure, s'assit et crivit:

Monsieur, l'homme que vous recevez chez vous et  qui vous destinez
votre fille est un ancien forat chapp avec moi du bagne de Toulon; il
portait le n59 et moi le n58.

Il se nommait Benedetto; mais il ignore lui-mme son vritable nom,
n'ayant jamais connu ses parents.

Signe! continua le comte.

--Mais vous voulez donc me perdre?

--Si je voulais te perdre, imbcile, je te tranerais jusqu'au premier
corps de garde; d'ailleurs,  l'heure o le billet sera rendu  son
adresse, il est probable que tu n'auras plus rien  craindre; signe
donc.

Caderousse signa.

L'adresse: _ monsieur le baron Danglars, banquier, rue de la
Chausse-d'Antin_.

Caderousse crivit l'adresse.

L'abb prit le billet.

Maintenant, dit-il, c'est bien, va-t'en.

--Par o?

--Par o tu es venu.

--Vous voulez que je sorte par cette fentre?

--Tu y es bien entr.

--Vous mditez quelque chose contre moi, monsieur l'abb?

--Imbcile, que veux-tu que je mdite?

--Pourquoi ne pas m'ouvrir la porte?

-- quoi bon rveiller le concierge?

--Monsieur l'abb, dites-moi que vous ne voulez pas ma mort.

--Je veux ce que Dieu veut.

--Mais jurez-moi que vous ne me frapperez pas tandis que je descendrai.

--Sot et lche que tu es!

--Que voulez-vous faire de moi?

--Je te le demande. J'ai essay d'en faire un homme heureux, et je n'en
ai fait qu'un assassin!

--Monsieur l'abb, dit Caderousse, tentez une dernire preuve.

--Soit, dit le comte. coute, tu sais que je suis un homme de parole?

--Oui, dit Caderousse.

--Si tu rentres chez toi sain et sauf....

-- moins que ce ne soit de vous, qu'ai-je  craindre?

--Si tu rentres chez toi sain et sauf, quitte Paris, quitte la France,
et partout o tu seras, tant que tu te conduiras honntement, je te
ferai passer une petite pension; car si tu rentres chez toi sain et
sauf, eh bien....

--Eh bien? demanda Caderousse en frmissant.

--Eh bien, je croirai que Dieu t'a pardonn, et je te pardonnerai aussi.

--Vrai comme je suis chrtien, balbutia Caderousse en reculant, vous me
faites mourir de peur!

--Allons, va-t'en! dit le comte en montrant du doigt la fentre 
Caderousse.

Caderousse, encore mal rassur par cette promesse, enjamba la fentre et
mit le pied sur l'chelle.

L, il s'arrta tremblant.

Maintenant descends, dit l'abb en se croisant les bras.

Caderousse commena de comprendre qu'il n'y avait rien  craindre de ce
ct, et descendit.

Alors le comte s'approcha avec la bougie, de sorte qu'on pt distinguer
des Champs-lyses cet homme qui descendait d'une fentre, clair par
un autre homme.

--Que faites-vous donc, monsieur l'abb? dit Caderousse; s'il passait
une patrouille....

Et il souffla la bougie. Puis il continua de descendre; mais ce ne fut
que lorsqu'il sentit le sol du jardin sous son pied qu'il fut
suffisamment rassur.

Monte-Cristo rentra dans sa chambre  coucher, et jetant un coup d'oeil
rapide du jardin  la rue, il vit d'abord Caderousse qui, aprs tre
descendu, faisait un dtour dans le jardin et allait planter son chelle
 l'extrmit de la muraille, afin de sortir  une autre place que celle
par laquelle il tait entr.

Puis, passant du jardin  la rue, il vit l'homme qui semblait attendre
courir paralllement dans la rue et se placer derrire l'angle mme prs
duquel Caderousse allait descendre.

Caderousse monta lentement sur l'chelle, et, arriv aux derniers
chelons, passa sa tte par-dessus le chaperon pour s'assurer que la
rue tait bien solitaire.

On ne voyait personne, on n'entendait aucun bruit.

Une heure sonna aux Invalides.

Alors Caderousse se mit  cheval sur le perron, et, tirant  lui son
chelle, la passa par-dessus le mur, puis il se mit en devoir de
descendre, ou plutt de se laisser glisser le long des deux montants,
manoeuvre qu'il opra avec une adresse qui prouva l'habitude qu'il avait
de cet exercice.

Mais, une fois lanc sur la pente, il ne put s'arrter. Vainement il vit
un homme s'lancer dans l'ombre au moment o il tait  moiti chemin;
vainement il vit un bras se lever au moment o il touchait la terre;
avant qu'il et pu se mettre en dfense, ce bras le frappa si
furieusement dans le dos, qu'il lcha l'chelle en criant:

Au secours!

Un second coup lui arriva presque aussitt dans le flanc, et il tomba en
criant:

Au meurtre!

Enfin, comme il se roulait sur la terre, son adversaire le saisit aux
cheveux et lui porta un troisime coup dans la poitrine.

Cette fois Caderousse voulut crier encore, mais il ne put pousser qu'un
gmissement, et laissa couler en gmissant les trois ruisseaux de sang
qui sortaient de ses trois blessures.

L'assassin, voyant qu'il ne criait plus, lui souleva la tte par les
cheveux; Caderousse avait les yeux ferms et la bouche tordue.
L'assassin le crut mort, laissa retomber la tte et disparut.

Alors Caderousse, le sentant s'loigner, se redressa sur son coude, et,
d'une voix mourante, cria dans un suprme effort:

 l'assassin! je meurs!  moi, monsieur l'abb,  moi!

Ce lugubre appel pera l'ombre de la nuit. La porte de l'escalier drob
s'ouvrit, puis la petite porte du jardin, et Ali et son matre
accoururent avec des lumires.




LXXXIII

La main de Dieu.


Caderousse continuait de crier d'une voix lamentable:

Monsieur l'abb, au secours! au secours!

--Qu'y a-t-il? demanda Monte-Cristo.

-- mon secours! rpta Caderousse; on m'a assassin!

--Nous voici! Du courage!

--Ah! c'est fini. Vous arrivez trop tard; vous arrivez pour me voir
mourir. Quels coups! que de sang!

Et il s'vanouit.

Ali et son matre prirent le bless et le transportrent dans une
chambre. L, Monte-Cristo fit signe  Ali de le dshabiller, et il
reconnut les trois terribles blessures dont il tait atteint.

Mon Dieu! dit-il, votre vengeance se fait parfois attendre; mais je
crois qu'alors elle ne descend du ciel que plus complte.

Ali regarda son matre comme pour lui demander ce qu'il y avait  faire.

Va chercher M. le procureur du roi Villefort, qui demeure faubourg
Saint-Honor, et amne-le ici. En passant, tu rveilleras le concierge,
et tu lui diras d'aller chercher un mdecin.

Ali obit et laissa le faux abb seul avec Caderousse, toujours vanoui.
Lorsque le malheureux rouvrit les yeux, le comte, assis  quelques pas
de lui, le regardait avec une sombre expression de piti, et ses lvres,
qui s'agitaient, semblaient murmurer une prire.

Un chirurgien, monsieur l'abb, un chirurgien! dit Caderousse.

--On en est all chercher un, rpondit l'abb.

--Je sais bien que c'est inutile, quant  la vie, mais il pourra me
donner des forces peut-tre, et je veux avoir le temps de faire ma
dclaration.

--Sur quoi?

--Sur mon assassin.

--Vous le connaissez donc?

--Si je le connais! oui, je le connais, c'est Benedetto.

--Ce jeune Corse?

--Lui-mme.

--Votre compagnon?

--Oui. Aprs m'avoir donn le plan de la maison du comte, esprant sans
doute que je le tuerais et qu'il deviendrait ainsi son hritier, ou
qu'il me tuerait et qu'il serait ainsi dbarrass de moi, il m'a attendu
dans la rue et m'a assassin.

--En mme temps que j'ai envoy chercher le mdecin, j'ai envoy
chercher le procureur du roi.

--Il arrivera trop tard, il arrivera trop tard, dit Caderousse, je sens
tout mon sang qui s'en va.

--Attendez, dit Monte-Cristo.

Il sortit et rentra cinq minutes aprs avec un flacon.

Les yeux du moribond, effrayants de fixit, n'avaient point en son
absence quitt cette porte par laquelle il devinait instinctivement
qu'un secours allait lui venir.

Dpchez-vous! monsieur l'abb, dpchez-vous! dit-il, je sens que je
m'vanouis encore.

Monte-Cristo s'approcha et versa sur les lvres violettes du bless
trois ou quatre gouttes de la liqueur que contenait le flacon.

Caderousse poussa un soupir.

Oh! dit-il, c'est la vie que vous me versez l; encore... encore....

--Deux gouttes de plus vous tueraient, rpondit l'abb.

--Oh! qu'il vienne donc quelqu'un  qui je puisse dnoncer le misrable.

--Voulez-vous que j'crive votre dposition? vous la signerez.

--Oui... oui... dit Caderousse, dont les yeux brillaient  l'ide de
cette vengeance posthume.

Monte-Cristo crivit:

Je meurs assassin par le Corse Benedetto, mon compagnon de chane 
Toulon sous le n59.

Dpchez-vous! dpchez-vous! dit Caderousse, je ne pourrais plus
signer.

Monte-Cristo prsenta la plume  Caderousse, qui rassembla ses forces,
signa et retomba sur son lit en disant:

Vous raconterez le reste, monsieur l'abb; vous direz qu'il se fait
appeler Andrea Cavalcanti, qu'il loge  l'htel des Princes, que.... Ah!
ah! mon Dieu! mon Dieu! voil que je meurs!

Et Caderousse s'vanouit pour la seconde fois.

L'abb lui fit respirer l'odeur du flacon; le bless rouvrit les yeux.

Son dsir de vengeance ne l'avait pas abandonn pendant son
vanouissement.

Ah! vous direz tout cela, n'est-ce pas, monsieur l'abb?

--Tout cela, oui, et bien d'autres choses encore.

--Que direz-vous?

--Je dirai qu'il vous avait sans doute donn le plan de cette maison
dans l'esprance que le comte vous tuerait. Je dirai qu'il avait prvenu
le comte par un billet; je dirai que, le comte tant absent, c'est moi
qui ai reu ce billet et qui ai veill pour vous attendre.

--Et il sera guillotin, n'est-ce pas? dit Caderousse, il sera
guillotin, vous me le promettez? Je meurs avec cet espoir-l, cela va
m'aider  mourir.

--Je dirai, continua le comte, qu'il est arriv derrire vous, qu'il
vous a guett tout le temps; que lorsqu'il vous a vu sortir, il a couru
 l'angle du mur et s'est cach.

--Vous avez donc vu tout cela, vous?

--Rappelez-vous mes paroles: Si tu rentres chez toi sain et sauf, je
croirai que Dieu t'a pardonn, et je te pardonnerai aussi.

--Et vous ne m'avez pas averti? s'cria Caderousse en essayant de se
soulever sur son coude; vous saviez que j'allais tre tu en sortant
d'ici, et vous ne m'avez pas averti!

--Non, car dans la main de Benedetto je voyais la justice de Dieu, et
j'aurais cru commettre un sacrilge en m'opposant aux intentions de la
Providence.

--La justice de Dieu! ne m'en parlez pas, monsieur l'abb: s'il y avait
une justice de Dieu, vous savez mieux que personne qu'il y a des gens
qui seraient punis et qui ne le sont pas.

--Patience, dit l'abb d'un ton qui fit frmir le moribond, patience!

Caderousse le regarda avec tonnement.

Et puis, dit l'abb, Dieu est plein de misricorde pour tous, comme il
a t pour toi: il est pre avant d'tre juge.

--Ah! vous croyez donc  Dieu, vous? dit Caderousse.

--Si j'avais le malheur de n'y pas avoir cru jusqu' prsent, dit
Monte-Cristo, j'y croirais en te voyant.

Caderousse leva les poings crisps au ciel.

coute, dit l'abb en tendant la main sur le bless comme pour lui
commander la foi, voil ce qu'il a fait pour toi, ce Dieu que tu refuses
de reconnatre  ton dernier moment: il t'avait donn la sant, la
force, un travail assur, des amis mme, la vie enfin telle qu'elle doit
se prsenter  l'homme pour tre douce avec le calme de la conscience et
la satisfaction des dsirs naturels; au lieu d'exploiter ces dons du
Seigneur, si rarement accords par lui dans leur plnitude, voil ce que
tu as fait, toi: tu t'es adonn  la fainantise,  l'ivresse, et dans
l'ivresse tu as trahi un de tes meilleurs amis.

--Au secours! s'cria Caderousse, je n'ai pas besoin d'un prtre, mais
d'un mdecin; peut-tre que je ne suis pas bless  mort, peut-tre que
je ne vais pas encore mourir, peut-tre qu'on peut me sauver!

--Tu es si bien bless  mort que, sans les trois gouttes de liqueur que
je t'ai donnes tout  l'heure, tu aurais dj expir. coute donc!

--Ah! murmura Caderousse, quel trange prtre vous faites, qui
dsesprez les mourants au lieu de les consoler.

--coute, continua l'abb: quand tu as eu trahi ton ami, Dieu a
commenc, non pas de te frapper, mais de t'avertir; tu es tomb dans la
misre et tu as eu faim; tu avais pass  envier la moiti d'une vie que
tu pouvais passer  acqurir, et dj tu songeais au crime en te donnant
 toi-mme l'excuse de la ncessit, quand Dieu fit pour toi un miracle,
quand Dieu, par mes mains, t'envoya au sein de ta misre une fortune,
brillante pour toi, malheureux, qui n'avais jamais rien possd. Mais
cette fortune inattendue, inespre, inoue, ne te suffit plus du moment
o tu la possdes, tu veux la doubler: par quel moyen? par un meurtre.
Tu la doubles, et alors Dieu te l'arrache en te conduisant devant la
justice humaine.

--Ce n'est pas moi, dit Caderousse, qui ai voulu tuer le juif, c'est la
Carconte.

--Oui, dit Monte-Cristo. Aussi Dieu toujours, je ne dirai pas juste
cette fois, car sa justice t'et donn la mort, mais Dieu, toujours
misricordieux, permit que tes juges fussent touchs  tes paroles et te
laissassent la vie.

--Pardieu! pour m'envoyer au bagne  perptuit: la belle grce!

--Cette grce, misrable! tu la regardas cependant comme une grce quand
elle te fut faite; ton lche coeur, qui tremblait devant la mort, bondit
de joie  l'annonce d'une honte perptuelle, car tu t'es dit, comme tous
les forats: Il y a une porte au bagne, il n'y en a pas  la tombe. Et
tu avais raison, car cette porte du bagne s'est ouverte pour toi d'une
manire inespre: un Anglais visite Toulon, il avait fait le voeu de
tirer deux hommes de l'infamie: son choix tombe sur toi et sur ton
compagnon; une seconde fortune descend pour toi du ciel, tu retrouves 
la fois l'argent et la tranquillit, tu peux recommencer  vivre de la
vie de tous les hommes, toi qui avais t condamn  vivre de celle des
forats; alors, misrable, alors tu te mets  tenter Dieu une troisime
fois. Je n'ai pas assez, dis-tu, quand tu avais plus que tu n'avais
possd jamais, et tu commets un troisime crime, sans raison, sans
excuse. Dieu s'est fatigu. Dieu t'a puni.

Caderousse s'affaiblissait  vue d'oeil.

 boire, dit-il; j'ai soif... je brle!

Monte-Cristo lui donna un verre d'eau.

Sclrat de Benedetto, dit Caderousse en rendant le verre: il chappera
cependant, lui!

--Personne n'chappera, c'est moi qui te le dis, Caderousse... Benedetto
sera puni!

--Alors vous serez puni, vous aussi, dit Caderousse; car vous n'avez pas
fait votre devoir de prtre... vous deviez empcher Benedetto de me
tuer.

--Moi! dit le comte avec un sourire qui glaa d'effroi le mourant, moi
empcher Benedetto de te tuer, au moment o tu venais de briser ton
couteau contre la cotte de mailles qui me couvrait la poitrine!... Oui,
peut-tre si je t'eusse trouv humble et repentant, j'eusse empch
Benedetto de te tuer, mais je t'ai trouv orgueilleux et sanguinaire, et
j'ai laiss s'accomplir la volont de Dieu!

--Je ne crois pas  Dieu! hurla Caderousse, tu n'y crois pas non plus...
tu mens... tu mens!...

--Tais-toi, dit l'abb, car tu fais jaillir hors de ton corps les
dernires gouttes de ton sang.... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et tu
meurs frapp par Dieu!... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et Dieu qui
cependant ne demande qu'une prire, qu'un mot, qu'une larme pour
pardonner.... Dieu qui pouvait diriger le poignard de l'assassin de
manire que tu expirasses sur le coup.... Dieu t'a donn un quart
d'heure pour te repentir.... Rentre donc en toi-mme, malheureux, et
repens-toi!

--Non, dit Caderousse, non, je ne me repens pas; il n'y a pas de Dieu,
il n'y a pas de Providence, il n'y a que du hasard.

--Il y a une Providence, il y a un Dieu, dit Monte-Cristo, et la preuve,
c'est que tu es l gisant, dsespr, reniant Dieu, et que, moi, je suis
debout devant toi riche, heureux, sain et sauf, et joignant les mains
devant Dieu auquel tu essaies de ne pas croire, et auquel cependant tu
crois au fond du coeur.

--Mais qui donc tes-vous, alors? demanda Caderousse en fixant ses yeux
mourants sur le comte.

--Regarde-moi bien, dit Monte-Cristo en prenant la bougie et
l'approchant de son visage.

--Eh bien, l'abb... l'abb Busoni....

Monte-Cristo enleva la perruque qui le dfigurait, et laissa retomber
les beaux cheveux noirs qui encadraient si harmonieusement son ple
visage.

Oh! dit Caderousse pouvant, si ce n'taient ces cheveux noirs, je
dirais que vous tes l'Anglais, je dirais que vous tes Lord Wilmore.

--Je ne suis ni l'abb Busoni ni Lord Wilmore, dit Monte-Cristo: regarde
mieux, regarde plus loin, regarde dans tes premiers souvenirs.

Il y avait dans cette parole du comte une vibration magntique dont les
sens puiss du misrable furent ravivs une dernire fois.

Oh! en effet, dit-il, il me semble que je vous ai vu, que je vous ai
connu autrefois.

--Oui, Caderousse, oui, tu m'as vu, oui, tu m'as connu.

--Mais qui donc tes-vous, alors? et pourquoi, si vous m'avez vu, si
vous m'avez connu, pourquoi me laissez-vous mourir?

--Parce que rien ne peut te sauver, Caderousse, parce que tes blessures
sont mortelles. Si tu avais pu tre sauv, j'aurais vu l une dernire
misricorde du Seigneur, et j'eusse encore, je te le jure par la tombe
de mon pre, essay de te rendre  la vie et au repentir.

--Par la tombe de ton pre! dit Caderousse, ranim par une suprme
tincelle et se soulevant pour voir de plus prs l'homme qui venait de
lui faire ce serment sacr  tous les hommes: Eh! qui es-tu donc?

Le comte n'avait pas cess de suivre le progrs de l'agonie. Il comprit
que cet lan de vie tait le dernier; il s'approcha du moribond, et le
couvrant d'un regard calme et triste  la fois:

Je suis... lui dit-il  l'oreille, je suis....

Et ses lvres,  peine ouvertes, donnrent passage  un nom prononc si
bas, que le comte semblait craindre de l'entendre lui-mme.

Caderousse, qui s'tait soulev sur ses genoux, tendit les bras, fit un
effort pour se reculer, puis joignant les mains et les levant avec un
suprme effort:

 mon Dieu, mon Dieu, dit-il, pardon de vous avoir reni; vous existez
bien, vous tes bien le pre des hommes au ciel et le juge des hommes
sur la terre. Mon Dieu, seigneur, je vous ai longtemps mconnu! mon
Dieu, Seigneur, pardonnez-moi! mon Dieu, Seigneur, recevez-moi!

Et Caderousse, fermant les yeux, tomba renvers en arrire avec un
dernier cri et avec un dernier soupir.

Le sang s'arrta aussitt aux lvres de ses larges blessures.

Il tait mort.

_Un_! dit mystrieusement le comte, les yeux fixs sur le cadavre dj
dfigur par cette horrible mort.

Dix minutes aprs, le mdecin et le procureur du roi arrivrent, amens,
l'un par le concierge, l'autre par Ali, et furent reus par l'abb
Busoni, qui priait prs du mort.




LXXXIV

Beauchamp.


Pendant quinze jours il ne fut bruit dans Paris que de cette tentative
de vol faite si audacieusement chez le comte. Le mourant avait sign une
dclaration qui indiquait Benedetto comme son assassin. La police fut
invite  lancer tous ses agents sur les traces du meurtrier.

Le couteau de Caderousse, la lanterne sourde, le trousseau de clefs et
les habits, moins le gilet, qui ne put se retrouver, furent dposs au
greffe; le corps fut emport  la Morgue.

 tout le monde le comte rpondit que cette aventure s'tait passe
tandis qu'il tait  sa maison d'Auteuil, et qu'il n'en savait par
consquent que ce que lui en avait dit l'abb Busoni, qui, ce soir-l,
par le plus grand hasard, lui avait demand  passer la nuit chez lui
pour faire des recherches dans quelques livres prcieux que contenait sa
bibliothque.

Bertuccio seul plissait toutes les fois que ce nom de Benedetto tait
prononc en sa prsence, mais il n'y avait aucun motif pour que
quelqu'un s'apert de la pleur de Bertuccio.

Villefort, appel  constater le crime, avait rclam l'affaire et
conduisait l'instruction avec cette ardeur passionne qu'il mettait 
toutes les causes criminelles o il tait appel  porter la parole.

Mais trois semaines s'taient dj passes sans que les recherches les
plus actives eussent amen aucun rsultat, et l'on commenait  oublier
dans le monde la tentative de vol faite chez le comte et l'assassinat du
voleur par son complice, pour s'occuper du prochain mariage de Mlle
Danglars avec le comte Andrea Cavalcanti.

Ce mariage tait  peu prs dclar, le jeune homme tait reu chez le
banquier  titre de fianc.

On avait crit  M. Cavalcanti pre, qui avait fort approuv le mariage,
et qui, en exprimant tous ses regrets de ce que son service l'empchait
absolument de quitter Parme o il tait, dclarait consentir  donner le
capital de cent cinquante mille livres de rente.

Il tait convenu que les trois millions seraient placs chez Danglars,
qui les ferait valoir; quelques personnes avaient bien essay de donner
au jeune homme des doutes sur la solidit de la position de son futur
beau-pre qui, depuis quelque temps, prouvait  la Bourse des pertes
ritres; mais le jeune homme, avec un dsintressement et une
confiance sublimes, repoussa tous ces vains propos, dont il eut la
dlicatesse de ne pas dire une seule parole au baron.

Aussi le baron adorait-il le comte Andrea Cavalcanti.

Il n'en tait pas de mme de Mlle Eugnie Danglars. Dans sa haine
instinctive contre le mariage, elle avait accueilli Andrea comme un
moyen d'loigner Morcerf; mais maintenant qu'Andrea se rapprochait trop,
elle commenait  prouver pour Andrea une visible rpulsion.

Peut-tre le baron s'en tait-il aperu; mais comme il ne pouvait
attribuer cette rpulsion qu' un caprice, il avait fait semblant de ne
pas s'en apercevoir.

Cependant le dlai demand par Beauchamp tait presque coul. Au reste,
Morcerf avait pu apprcier la valeur du conseil de Monte-Cristo, quand
celui-ci lui avait dit de laisser tomber les choses d'elles-mmes;
personne n'avait relev la note sur le gnral, et nul ne s'tait avis
de reconnatre dans l'officier qui avait livr le chteau de Janina le
noble comte sigeant  la Chambre des pairs.

Albert ne s'en trouvait pas moins insult, car l'intention de l'offense
tait bien certainement dans les quelques lignes qui l'avaient bless.
En outre, la faon dont Beauchamp avait termin la confrence avait
laiss un amer souvenir dans son coeur. Il caressait donc dans son
esprit l'ide de ce duel, dont il esprait, si Beauchamp voulait bien
s'y prter, drober la cause relle mme  ses tmoins.

Quant  Beauchamp on ne l'avait pas revu depuis le jour de la visite
qu'Albert lui avait faite; et  tous ceux qui le demandaient, on
rpondait qu'il tait absent pour un voyage de quelques jours.

O tait-il? personne n'en savait rien.

Un matin, Albert fut rveill par son valet de chambre, qui lui
annonait Beauchamp.

Albert se frotta les yeux, ordonna que l'on ft attendre Beauchamp dans
le petit salon fumoir du rez-de-chausse, s'habilla vivement, et
descendit.

Il trouva Beauchamp se promenant de long en large; en l'apercevant,
Beauchamp s'arrta.

La dmarche que vous tentez en vous prsentant chez moi de vous-mme,
et sans attendre la visite que je comptais vous faire aujourd'hui, me
semble d'un bon augure, monsieur, dit Albert. Voyons, dites vite,
faut-il que je vous tende la main en disant: Beauchamp, avouez un tort
et conservez-moi un ami? ou faut-il que tout simplement je vous
demande: Quelles sont vos armes?

--Albert, dit Beauchamp avec une tristesse qui frappa le jeune homme de
stupeur, asseyons-nous d'abord, et causons.

--Mais il me semble, au contraire, monsieur, qu'avant de nous asseoir,
vous avez  me rpondre?

--Albert, dit le journaliste, il y a des circonstances o la difficult
est justement dans la rponse.

--Je vais vous la rendre facile, monsieur, en vous rptant la demande:
Voulez-vous vous rtracter, oui ou non?

--Morcerf, on ne se contente pas de rpondre oui ou non aux questions
qui intressent l'honneur, la position sociale, la vie d'un homme comme
M. le lieutenant gnral comte de Morcerf, pair de France.

--Que fait-on alors?

--On fait ce que j'ai fait, Albert; on dit: L'argent, le temps et la
fatigue ne sont rien lorsqu'il s'agit de la rputation et des intrts
de toute une famille; on dit: Il faut plus que des probabilits, il faut
des certitudes pour accepter un duel  mort avec un ami; on dit: Si je
croise l'pe, ou si je lche la dtente d'un pistolet sur un homme dont
j'ai, pendant trois ans, serr la main, il faut que je sache au moins
pourquoi je fais une pareille chose, afin que j'arrive sur le terrain
avec le coeur en repos et cette conscience tranquille dont un homme a
besoin quand il faut que son bras sauve sa vie.

--Eh bien, eh bien, demanda Morcerf avec impatience, que veut dire cela?

--Cela veut dire que j'arrive de Janina.

--De Janina? vous!

--Oui, moi.

--Impossible.

--Mon cher Albert, voici mon passeport; voyez les visas: Genve, Milan,
Venise, Trieste, Delvino, Janina. En croirez-vous la police d'une
rpublique, d'un royaume et d'un empire?

Albert jeta les yeux sur le passeport, et les releva, tonns, sur
Beauchamp.

Vous avez t  Janina? dit-il.

--Albert, si vous aviez t un tranger, un inconnu, un simple lord
comme cet Anglais qui est venu me demander raison il y a trois ou quatre
mois, et que j'ai tu pour m'en dbarrasser, vous comprenez que je ne me
serais pas donn une pareille peine; mais j'ai cru que je vous devais
cette marque de considration. J'ai mis huit jours  aller, huit jours 
revenir, plus quatre jours de quarantaine, et quarante-huit heures de
sjour, cela fait bien mes trois semaines. Je suis arriv cette nuit, et
me voil.

--Mon Dieu, mon Dieu! que de circonlocutions, Beauchamp, et que vous
tardez  me dire ce que j'attends de vous!

--C'est qu'en vrit, Albert....

--On dirait que vous hsitez.

--Oui, j'ai peur.

--Vous avez peur d'avouer que votre correspondant vous avait tromp? Oh!
pas d'amour-propre, Beauchamp; avouez, Beauchamp, votre courage ne peut
tre mis en doute.

--Oh! ce n'est point cela, murmura le journaliste; au contraire....

Albert plit affreusement: il essaya de parler, mais la parole expira
sur ses lvres.

Mon ami, dit Beauchamp du ton le plus affectueux, croyez que je serais
heureux de vous faire mes excuses, et que ces excuses, je vous les
ferais de tout mon coeur; mais hlas....

--Mais, quoi?

--La note avait raison, mon ami.

--Comment! cet officier franais....

--Oui.

--Ce Fernand?

--Oui.

--Ce tratre qui a livr les chteaux de l'homme au service duquel il
tait....

--Pardonnez-moi de vous dire ce que je vous dis, mon ami: cet homme,
c'est votre pre!

Albert fit un mouvement furieux pour s'lancer sur Beauchamp; mais
celui-ci le retint bien plus encore avec un doux regard qu'avec sa main
tendue.

Tenez, mon ami, dit-il en tirant un papier de sa poche, voici la
preuve.

Albert ouvrit le papier; c'tait une attestation de quatre habitants
notables de Janina, constatant que le colonel Fernand Mondego, colonel
instructeur au service du vizir Ali-Tebelin, avait livr le chteau de
Janina moyennant deux mille bourses.

Les signatures taient lgalises par le consul.

Albert chancela et tomba cras sur un fauteuil.

Il n'y avait point  en douter cette fois, le nom de famille y tait en
toutes lettres.

Aussi, aprs un moment de silence muet et douloureux, son coeur se
gonfla, les veines de son cou s'enflrent, un torrent de larmes jaillit
de ses yeux.

Beauchamp, qui avait regard avec une profonde piti ce jeune homme
cdant au paroxysme de la douleur, s'approcha de lui.

Albert, lui dit-il, vous me comprenez maintenant, n'est-ce pas? J'ai
voulu tout voir, tout juger par moi-mme, esprant que l'explication
serait favorable  votre pre, et que je pourrais lui rendre toute
justice. Mais au contraire les renseignements pris constatent que cet
officier instructeur, que ce Fernand Mondego, lev par Ali-Pacha au
titre de gnral gouverneur, n'est autre que le comte Fernand de
Morcerf: alors je suis revenu me rappelant l'honneur que vous m'aviez
fait de m'admettre  votre amiti, et je suis accouru  vous.

Albert, toujours tendu sur son fauteuil, tenait ses deux mains sur ses
yeux, comme s'il et voulu empcher le jour d'arriver jusqu' lui.

Je suis accouru  vous, continua Beauchamp, pour vous dire: Albert, les
fautes de nos pres, dans ces temps d'action et de raction, ne peuvent
atteindre les enfants. Albert, bien peu ont travers ces rvolutions au
milieu desquelles nous sommes ns, sans que quelque tache de boue ou de
sang ait souill leur uniforme de soldat ou leur robe de juge. Albert,
personne au monde, maintenant que j'ai toutes les preuves, maintenant
que je suis matre de votre secret, ne peut me forcer  un combat que
votre conscience, j'en suis certain, vous reprocherait comme un crime;
mais ce que vous ne pouvez plus exiger de moi, je viens vous l'offrir.
Ces preuves, ces rvlations, ces attestations que je possde seul,
voulez-vous qu'elles disparaissent? ce secret affreux, voulez-vous qu'il
reste entre vous et moi? Confi  ma parole d'honneur, il ne sortira
jamais de ma bouche; dites, le voulez-vous, Albert? dites, le
voulez-vous, mon ami?

Albert s'lana au cou de Beauchamp.

Ah! noble coeur! s'cria-t-il.

--Tenez, dit Beauchamp en prsentant les papiers  Albert.

Albert les saisit d'une main convulsive, les treignit, les froissa,
songea  les dchirer; mais, tremblant que la moindre parcelle enleve
par le vent ne le revnt un jour frapper au front, il alla  la bougie
toujours allume pour les cigares et en consuma jusqu'au dernier
fragment.

Cher ami, excellent ami! murmurait Albert tout en brlant les papiers.

--Que tout cela s'oublie comme un mauvais rve, dit Beauchamp, s'efface
comme ces dernires tincelles qui courent sur le papier noirci, que
tout cela s'vanouisse comme cette dernire fume qui s'chappe de ces
cendres muettes.

--Oui, oui, dit Albert, et qu'il n'en reste que l'ternelle amiti que
je voue  mon sauveur, amiti que mes enfants transmettront aux vtres,
amiti qui me rappellera toujours que le sang de mes veines, la vie de
mon corps, l'honneur de mon nom, je vous les dois; car si une pareille
chose et t connue, oh! Beauchamp, je vous le dclare, je me brlais
la cervelle, ou non, pauvre mre! car je n'eusse pas voulu la tuer du
mme coup, ou je m'expatriais.

--Cher Albert! dit Beauchamp.

Mais le jeune homme sortit bientt de cette joie inopine et pour ainsi
dire factice, et retomba plus profondment dans sa tristesse.

Eh bien, demanda Beauchamp, voyons, qu'y a-t-il encore? mon ami.

--Il y a, dit Albert, que j'ai quelque chose de bris dans le coeur.
coutez, Beauchamp, on ne se spare pas ainsi en une seconde de ce
respect, de cette confiance et de cet orgueil qu'inspire  un fils le
nom sans tache de son pre. Oh! Beauchamp, Beauchamp! comment  prsent
vais-je aborder le mien? Reculerai-je donc mon front dont il approchera
ses lvres, ma main dont il approchera sa main?... Tenez, Beauchamp, je
suis le plus malheureux des hommes. Ah! ma mre, ma pauvre mre, dit
Albert en regardant  travers ses yeux noys de larmes le portrait de sa
mre, si vous avez su cela, combien vous avez d souffrir!

--Voyons, dit Beauchamp, en lui prenant les deux mains; du courage, ami!

--Mais d'o venait cette premire note insre dans votre journal?
s'cria Albert; il y a derrire tout cela une haine inconnue, un ennemi
invisible.

--Eh bien, dit Beauchamp, raison de plus. Du courage, Albert! pas de
traces d'motion sur votre visage; portez cette douleur en vous comme
le nuage porte en soi la ruine et la mort, secret fatal que l'on ne
comprend qu'au moment o la tempte clate. Allez, ami, rservez vos
forces pour le moment o l'clat se ferait.

--Oh! mais vous croyez donc que nous ne sommes pas au bout? dit Albert
pouvant.

--Moi, je ne crois rien, mon ami; mais enfin tout est possible. 
propos....

--Quoi? demanda Albert, en voyant que Beauchamp hsitait.

--pousez-vous toujours Mlle Danglars?

-- quel propos me demandez-vous cela dans un pareil moment, Beauchamp?

--Parce que, dans mon esprit, la rupture ou l'accomplissement de ce
mariage se rattache  l'objet qui nous occupe en ce moment.

--Comment! dit Albert dont le front s'enflamma, vous croyez que M.
Danglars....

--Je vous demande seulement o en est votre mariage. Que diable! ne
voyez pas dans mes paroles autre chose que je ne veux y mettre, et ne
leur donnez pas plus de porte qu'elles n'en ont!

--Non, dit Albert, le mariage est rompu.

--Bien, dit Beauchamp.

Puis, voyant que le jeune homme allait retomber dans sa mlancolie:

Tenez, Albert, lui dit-il, si vous m'en croyez, nous allons sortir; un
tour au bois en phaton ou  cheval vous distraira; puis, nous
reviendrons djeuner quelque part, et vous irez  vos affaires et moi
aux miennes.

--Volontiers, dit Albert, mais sortons  pied, il me semble qu'un peu de
fatigue me ferait du bien.

--Soit, dit Beauchamp.

Et les deux amis, sortant  pied, suivirent le boulevard. Arrivs  la
Madeleine:

Tenez, dit Beauchamp, puisque nous voil sur la route, allons un peu
voir M. de Monte-Cristo, il vous distraira; c'est un homme admirable
pour remettre les esprits, en ce qu'il ne questionne jamais; or,  mon
avis, les gens qui ne questionnent pas sont les plus habiles
consolateurs.

--Soit, dit Albert, allons chez lui, je l'aime.

FIN DU TOME TROISIME.






End of the Project Gutenberg EBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome III, by
Alexandre Dumas

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

