Project Gutenberg's Le comte de Monte-Cristo, Tome II, by Alexandre Dumas

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Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome II

Author: Alexandre Dumas

Release Date: March 15, 2006 [EBook #17990]
[Last updated: November 19, 2020]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME II ***




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Alexandre Dumas

LE COMTE DE MONTE-CRISTO

Tome II (1845-1846)




Table des matires


XXXII Rveil.
XXXIII Bandits romains.
XXXIV Apparition.
XXXV La mazzolata.
XXXVI La carnaval de Rome.
XXXVII Les catacombes de Saint-Sbastien.
XXXVIII Le rendez-vous.
XXXIX Les convives.
XL Le djeuner.
XLI La prsentation.
XLII Monsieur Bertuccio.
XLIII La maison d'Auteuil.
XLIV La vendetta.
XLV La pluie de sang.
XLVI Le crdit illimit.
XLVII L'attelage gris pommel.
XLVIII Idologie.
XLIX Hayde.
L La famille Morrel.
LI Pyrame et Thisb.
LII Toxicologie.
LIII Robert le diable.
LIV La hausse et la baisse.
LV Le major Cavalcanti.




XXXII

Rveil.


Lorsque Franz revint  lui, les objets extrieurs semblaient une seconde
partie de son rve; il se crut dans un spulcre o pntrait  peine,
comme un regard de piti, un rayon de soleil; il tendit la main et
sentit de la pierre; il se mit sur son sant: il tait couch dans son
burnous, sur un lit de bruyres sches fort doux et fort odorifrant.

Toute vision avait disparu, et, comme si les statues n'eussent t que
des ombres sorties de leurs tombeaux pendant son rve, elles s'taient
enfuies  son rveil.

Il fit quelques pas vers le point d'o venait le jour;  toute
l'agitation du songe succdait le calme de la ralit. Il se vit dans
une grotte, s'avana du ct de l'ouverture, et  travers la porte
cintre aperut un ciel bleu et une mer d'azur. L'air et l'eau
resplendissaient aux rayons du soleil du matin; sur le rivage, les
matelots taient assis causant et riant;  dix pas en mer la barque se
balanait gracieusement sur son ancre.

Alors il savoura quelque temps cette brise frache qui lui passait sur
le front; il couta le bruit affaibli de la vague qui se mouvait sur le
bord et laissait sur les roches une dentelle d'cume blanche comme de
l'argent; il se laissa aller sans rflchir, sans penser  ce charme
divin qu'il y a dans les choses de la nature, surtout lorsqu'on sort
d'un rve fantastique; puis peu  peu cette vie du dehors, si calme, si
pure, si grande, lui rappela l'invraisemblance de son sommeil, et les
souvenirs commencrent  rentrer dans sa mmoire.

Il se souvint de son arrive dans l'le, de sa prsentation  un chef de
contrebandiers, d'un palais souterrain plein de splendeurs, d'un souper
excellent et d'une cuillere de haschich.

Seulement, en face de cette ralit de plein jour, il lui semblait qu'il
y avait au moins un an que toutes ces choses s'taient passes, tant le
rve qu'il avait fait tait vivant dans sa pense et prenait
d'importance dans son esprit. Aussi de temps en temps son imagination
faisait asseoir au milieu des matelots, ou traverser un rocher, ou se
balancer sur la barque, une de ces ombres qui avaient toil sa nuit de
leurs baisers. Du reste, il avait la tte parfaitement libre et le corps
parfaitement repos: aucune lourdeur dans le cerveau, mais, au
contraire, un certain bien-tre gnral, une facult d'absorber l'air et
le soleil plus grande que jamais.

Il s'approcha donc gaiement de ses matelots.

Ds qu'ils le revirent ils se levrent, et le patron s'approcha de lui.

Le seigneur Simbad, lui dit-il, nous a chargs de tous ses compliments
pour Votre Excellence, et nous a dit de lui exprimer le regret qu'il a
de ne pouvoir prendre cong d'elle; mais il espre que vous l'excuserez
quand vous saurez qu'une affaire trs pressante l'appelle  Malaga.

--Ah ! mon cher Gaetano, dit Franz, tout cela est donc vritablement
une ralit: il existe un homme qui m'a reu dans cette le, qui m'y a
donn une hospitalit royale, et qui est parti pendant mon sommeil?

--Il existe si bien, que voil son petit yacht qui s'loigne, toutes
voiles dehors, et que, si vous voulez prendre votre lunette d'approche,
vous reconnatrez selon toute probabilit, votre hte au milieu de son
quipage.

Et, en disant ces paroles, Gaetano tendait le bras dans la direction
d'un petit btiment qui faisait voile vers la pointe mridionale de la
Corse.

Franz tira sa lunette, la mit  son point de vue, et la dirigea vers
l'endroit indiqu.

Gaetano ne se trompait pas. Sur l'arrire du btiment, le mystrieux
tranger se tenait debout tourn de son ct, et tenant comme lui une
lunette  la main; il avait en tout point le costume sous lequel il
tait apparu la veille  son convive, et agitait son mouchoir en signe
d'adieu.

Franz lui rendit son salut en tirant  son tour son mouchoir et en
l'agitant comme il agitait le sien.

Au bout d'une seconde, un lger nuage de fume se dessina  la poupe du
btiment, se dtacha gracieusement de l'arrire et monta lentement vers
le ciel; puis une faible dtonation arriva jusqu' Franz.

Tenez, entendez-vous, dit Gaetano, le voil qui vous dit adieu!

Le jeune homme prit sa carabine et la dchargea en l'air, mais sans
esprance que le bruit pt franchir la distance qui sparait le yacht de
la cte.

Qu'ordonne Votre Excellence? dit Gaetano.

--D'abord que vous m'allumiez une torche.

--Ah! oui, je comprends, reprit le patron, pour chercher l'entre de
l'appartement enchant. Bien du plaisir, Excellence, si la chose vous
amuse, et je vais vous donner la torche demande. Moi aussi, j'ai t
possd de l'ide qui vous tient, et je m'en suis pass la fantaisie
trois ou quatre fois; mais j'ai fini par y renoncer. Giovanni,
ajouta-t-il, allume une torche et apporte-la  Son Excellence.

Giovanni obit. Franz prit la torche et entra dans le souterrain, suivi
de Gaetano.

Il reconnut la place o il s'tait rveill  son lit de bruyres encore
tout froiss; mais il eut beau promener sa torche sur toute la surface
extrieure de la grotte il ne vit rien, si ce n'est,  des traces de
fume, que d'autres avant lui avaient dj tent inutilement la mme
investigation.

Cependant il ne laissa pas un pied de cette muraille granitique,
impntrable comme l'avenir, sans l'examiner; il ne vit pas une gerure
qu'il n'y introduist la lame de son couteau de chasse; il ne remarqua
pas un point saillant qu'il n'appuyt dessus, dans l'espoir qu'il
cderait; mais tout fut inutile, et il perdit, sans aucun rsultat, deux
heures  cette recherche.

Au bout de ce temps, il y renona; Gaetano tait triomphant.

Quand Franz revint sur la plage, le yacht n'apparaissait plus que comme
un petit point blanc  l'horizon, il eut recours  sa lunette, mais mme
avec l'instrument il tait impossible de rien distinguer.

Gaetano lui rappela qu'il tait venu pour chasser des chvres, ce qu'il
avait compltement oubli. Il prit son fusil et se mit  parcourir l'le
de l'air d'un homme qui accomplit un devoir plutt qu'il ne prend un
plaisir, et au bout d'un quart d'heure il avait tu une chvre et deux
chevreaux. Mais ces chvres, quoique sauvages et alertes comme des
chamois, avaient une trop grande ressemblance avec nos chvres
domestiques, et Franz ne les regardait pas comme un gibier.

Puis des ides bien autrement puissantes proccupaient son esprit.
Depuis la veille il tait vritablement le hros d'un conte des _Mille
et une Nuits_, et invinciblement il tait ramen vers la grotte.

Alors, malgr l'inutilit de sa premire perquisition, il en recommena
une seconde, aprs avoir dit  Gaetano de faire rtir un des deux
chevreaux. Cette seconde visite dura assez longtemps, car lorsqu'il
revint le chevreau tait rti et le djeuner tait prt.

Franz s'assit  l'endroit o la veille, on tait venu l'inviter  souper
de la part de cet hte mystrieux, et il aperut encore comme une
mouette berce au sommet d'une vague, le petit yacht qui continuait de
s'avancer vers la Corse.

Mais, dit-il  Gaetano, vous m'avez annonc que le seigneur Simbad
faisait voile pour Malaga, tandis qu'il me semble  moi qu'il se dirige
directement vers Porto-Vecchio.

--Ne vous rappelez-vous plus, reprit le patron, que parmi les gens de
son quipage je vous ai dit qu'il y avait pour le moment deux bandits
corses?

--C'est vrai! et il va les jeter sur la cte? dit Franz.

--Justement. Ah! c'est un individu, s'cria Gaetano, qui ne craint ni
Dieu ni diable,  ce qu'on dit, et qui se drangera de cinquante lieues
de sa route pour rendre service  un pauvre homme.

--Mais ce genre de service pourrait bien le brouiller avec les autorits
du pays o il exerce ce genre de philanthropie, dit Franz.

--Ah! bien, dit Gaetano en riant, qu'est-ce que a lui fait,  lui, les
autorits! il s'en moque pas mal! On n'a qu' essayer de le poursuivre.
D'abord son yacht n'est pas un navire, c'est un oiseau, et il rendrait
trois noeuds sur douze  une frgate; et puis il n'a qu' se jeter
lui-mme  la cte, est-ce qu'il ne trouvera pas partout des amis?

Ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que le seigneur
Simbad, l'hte de Franz, avait l'honneur d'tre en relation avec les
contrebandiers et les bandits de toutes les ctes de la Mditerrane; ce
qui ne laissait pas que d'tablir pour lui une position assez trange.

Quant  Franz, rien ne le retenait plus  Monte-Cristo, il avait perdu
tout espoir de trouver le secret de la grotte, il se hta donc de
djeuner en ordonnant  ses hommes de tenir leur barque prte pour le
moment o il aurait fini.

Une demi-heure aprs, il tait  bord.

Il jeta un dernier regard sur le yacht; il tait prt  disparatre
dans le golfe de Porto-Vecchio.

Il donna le signal du dpart.

Au moment o la barque se mettait en mouvement, le yacht disparaissait.
Avec lui s'effaait la dernire ralit de la nuit prcdente: aussi
souper, Simbad, haschich et statues, tout commenait, pour Franz,  se
fondre dans le mme rve. La barque marcha toute la journe et toute la
nuit; et le lendemain, quand le soleil se leva, c'tait l'le de
Monte-Cristo qui avait disparu  son tour. Une fois que Franz eut touch
la terre, il oublia, momentanment du moins, les vnements qui venaient
de se passer pour terminer ses affaires de plaisir et de politesse 
Florence, et ne s'occuper que de rejoindre son compagnon, qui
l'attendait  Rome.

Il partit donc, et le samedi soir il arriva  la place de la Douane par
la malle-poste.

L'appartement, comme nous l'avons dit, tait retenu d'avance, il n'y
avait donc plus qu' rejoindre l'htel de matre Pastrini; ce qui
n'tait pas chose trs facile, car la foule encombrait les rues, et Rome
tait dj en proie  cette rumeur sourde et fbrile qui prcde les
grands vnements. Or,  Rome, il y a quatre grands vnements par an:
le carnaval, la semaine sainte, la Fte-Dieu et la Saint-Pierre.

Tout le reste de l'anne, la ville retombe dans sa morne apathie, tat
intermdiaire entre la vie et la mort, qui la rend semblable  une
espce de station entre ce monde et l'autre, station sublime, halte
pleine de posie et de caractre que Franz avait dj faite cinq ou six
fois, et qu' chaque fois il avait trouve plus merveilleuse et plus
fantastique encore.

Enfin, il traversa cette foule toujours plus grossissante et plus agite
et atteignit l'htel. Sur sa premire demande, il lui fut rpondu, avec
cette impertinence particulire aux cochers de fiacre retenus et aux
aubergistes au complet, qu'il n'y avait plus de place pour lui  l'htel
de Londres. Alors il envoya sa carte  matre Pastrini, et se fit
rclamer d'Albert de Morcerf. Le moyen russi, et matre Pastrini
accourut lui-mme, s'excusant d'avoir fait attendre Son Excellence,
grondant ses garons, prenant le bougeoir de la main du cicrone qui
s'tait dj empar du voyageur, et se prparait  le mener prs
d'Albert, quand celui-ci vint  sa rencontre.

L'appartement retenu se composait de deux petites chambres et d'un
cabinet. Les deux chambres donnaient sur la rue, circonstance que matre
Pastrini fit valoir comme y ajoutant un mrite inapprciable. Le reste
de l'tage tait lou  un personnage fort riche, que l'on croyait
Sicilien ou Maltais; l'htelier ne put pas dire au juste  laquelle des
deux nations appartenait ce voyageur.

C'est fort bien, matre Pastrini, dit Franz, mais il nous faudrait tout
de suite un souper quelconque pour ce soir, et une calche pour demain
et les jours suivants.

--Quant au souper, rpondit l'aubergiste, vous allez tre servis 
l'instant mme; mais quant  la calche....

--Comment! quant  la calche! s'cria Albert. Un instant, un instant!
ne plaisantons pas, matre Pastrini! il nous faut une calche.

--Monsieur, dit l'aubergiste, on fera tout ce qu'on pourra pour vous en
avoir une. Voil tout ce que je puis vous dire.

--Et quand aurons-nous la rponse? demanda Franz.

--Demain matin, rpondit l'aubergiste.

--Que diable! dit Albert, on la paiera plus cher, voil tout: on sait ce
que c'est; chez Drake ou Aaron vingt-cinq francs pour les jours
ordinaires et trente ou trente-cinq francs pour les dimanches et ftes;
mettez cinq francs par jour de courtage, cela fera quarante et n'en
parlons plus.

--J'ai bien peur que ces messieurs, mme en offrant le double, ne
puissent pas s'en procurer.

--Alors qu'on fasse mettre des chevaux  la mienne; elle est un peu
corne par le voyage, mais n'importe.

--On ne trouvera pas de chevaux.

Albert regarda Franz en homme auquel on fait une rponse qui lui parat
incomprhensible.

Comprenez-vous cela, Franz! pas de chevaux, dit-il; mais des chevaux de
poste, ne pourrait-on pas en avoir?

--Ils sont tous lous depuis quinze jours, et il ne reste maintenant que
ceux absolument ncessaires au service.

--Que dites-vous de cela? demanda Franz.

--Je dis que; lorsqu'une chose passe mon intelligence, j'ai l'habitude
de ne pas m'appesantir sur cette chose et de passer  une autre. Le
souper est-il prt, matre Pastrini?

--Oui, Excellence.

--Eh bien, soupons d'abord.

--Mais la calche et les chevaux? dit Franz.

--Soyez tranquille, cher ami, ils viendront tout seuls; il ne s'agira
que d'y mettre le prix.

Et Morcerf, avec cette admirable philosophie qui ne croit rien
impossible tant qu'elle sent sa bourse ronde ou son portefeuille garni,
soupa, se coucha, s'endormit sur les deux oreilles, et rva qu'il
courait le carnaval dans une calche  six chevaux.




XXXIII

Bandits romains.


Le lendemain, Franz se rveilla le premier, et aussitt rveill, sonna.

Le tintement de la clochette vibrait encore, lorsque matre Pastrini
entra en personne.

Eh bien, dit l'hte triomphant, et sans mme attendre que Franz
l'interroget, je m'en doutais bien hier, Excellence, quand je ne
voulais rien vous promettre; vous vous y tes pris trop tard, et il n'y
a plus une seule calche  Rome: pour les trois derniers jours,
s'entend.

--Oui, reprit Franz, c'est--dire pour ceux o elle est absolument
ncessaire.

--Qu'y a-t-il? demanda Albert en entrant, pas de calche?

--Justement, mon cher ami, rpondit Franz, et vous avez devin du
premier coup.

--Eh bien, voil une jolie ville que votre ville ternelle!

--C'est--dire, Excellence, reprit matre Pastrini, qui dsirait
maintenir la capitale du monde chrtien dans une certaine dignit 
l'gard de ses voyageurs, c'est--dire qu'il n'y a plus de calche 
partir de dimanche matin jusqu' mardi soir, mais d'ici l vous en
trouverez cinquante si vous voulez.

--Ah! c'est dj quelque chose, dit Albert; nous sommes aujourd'hui
jeudi; qui sait, d'ici  dimanche, ce qui peut arriver?

--Il arrivera dix  douze mille voyageurs, rpondit Franz, lesquels
rendront la difficult plus grande encore.

--Mon ami, dit Morcerf, jouissons du prsent et n'assombrissons pas
l'avenir.

--Au moins, demanda Franz, nous pourrons avoir une fentre?

--Sur quoi?

--Sur la rue du Cours, parbleu!

--Ah! bien oui, une fentre! s'exclama matre Pastrini; impossible; de
toute impossibilit! Il en restait une au cinquime tage du palais
Doria, et elle a t loue  un prince russe pour vingt sequins par
jour.

Les deux jeunes gens se regardaient d'un air stupfait.

Eh bien, mon cher, dit Franz  Albert, savez-vous ce qu'il y a de mieux
 faire? c'est de nous en aller passer le carnaval  Venise; au moins
l, si nous ne trouvons pas de voiture, nous trouverons des gondoles.

--Ah! ma foi non! s'cria Albert, j'ai dcid que je verrais le
carnaval  Rome, et je l'y verrai, ft-ce sur des chasses.

--Tiens! s'cria Franz, c'est une ide triomphante, surtout pour
teindre les moccoletti, nous nous dguiserons en polichinelles vampires
ou en habitants des Landes, et nous aurons un succs fou.

--Leurs Excellences dsirent-elles toujours une voiture jusqu'
dimanche?

--Parbleu! dit Albert, est-ce que vous croyez que nous allons courir les
rues de Rome  pied, comme des clercs d'huissier?

--Je vais m'empresser d'excuter les ordres de Leurs Excellences, dit
matre Pastrini: seulement je les prviens que la voiture leur cotera
six piastres par jour.

--Et moi, mon cher monsieur Pastrini, dit Franz, moi qui ne suis pas
notre voisin le millionnaire, je vous prviens  mon tour, qu'attendu
que c'est la quatrime fois que je viens  Rome, je sais le prix des
calches, jours ordinaires, dimanches et ftes. Nous vous donnerons
douze piastres pour aujourd'hui, demain et aprs-demain, et vous aurez
encore un fort joli bnfice.

--Cependant, Excellence!... dit matre Pastrini, essayant de se
rebeller.

--Allez, mon cher hte, allez, dit Franz, ou je vais moi-mme faire mon
prix avec votre _affettatore_, qui est le mien aussi, c'est un vieil ami
 moi, qui m'a dj pas mal vol d'argent dans sa vie, et qui, dans
l'esprance de m'en voler encore, en passera par un prix moindre que
celui que je vous offre: vous perdrez donc la diffrence et ce sera
votre faute.

--Ne prenez pas cette peine, Excellence, dit matre Pastrini, avec ce
sourire du spculateur italien qui s'avoue vaincu, je ferai de mon
mieux, et j'espre que vous serez content.

-- merveille! voil ce qui s'appelle parler. Quand voulez-vous la
voiture?

--Dans une heure.

--Dans une heure elle sera  la porte.

Une heure aprs, effectivement, la voiture attendait les deux jeunes
gens: c'tait un modeste fiacre que, vu la solennit de la circonstance,
on avait lev au rang de calche; mais, quelque mdiocre apparence
qu'il et, les deux jeunes gens se fussent trouvs bien heureux d'avoir
un pareil vhicule pour les trois derniers jours.

Excellence! cria le cicrone en voyant Franz mettre le nez  la
fentre, faut-il faire approcher le carrosse du palais?

Si habitu que ft Franz  l'emphase italienne, son premier mouvement
fut de regarder autour de lui mais c'tait bien  lui-mme que ces
paroles s'adressaient.

Franz tait l'Excellence; le carrosse, c'tait le fiacre; le palais,
c'tait l'htel de Londres.

Tout le gnie laudatif de la nation tait dans cette seule phrase.

Franz et Albert descendirent. Le carrosse s'approcha du palais. Leurs
Excellences allongrent leurs jambes sur les banquettes, le cicrone
sauta sur le sige de derrire.

O Leurs Excellences veulent-elles qu'on les conduise?

--Mais,  Saint-Pierre d'abord, et au Colise ensuite, dit Albert en
vritable Parisien.

Mais Albert ne savait pas une chose: c'est qu'il faut un jour pour voir
Saint-Pierre, et un mois pour l'tudier: la journe se passa donc rien
qu' voir Saint-Pierre.

Tout  coup, les deux amis s'aperurent que le jour baissait.

Franz tira sa montre, il tait quatre heures et demie.

On reprit aussitt le chemin de l'htel.  la porte, Franz donna l'ordre
au cocher de se tenir prt  huit heures. Il voulait faire voir  Albert
le Colise au clair de lune, comme il lui avait fait voir Saint-Pierre
au grand jour. Lorsqu'on fait voir  un ami une ville qu'on a dj vue,
on y met la mme coquetterie qu' montrer une femme dont on a t
l'amant.

En consquence, Franz traa au cocher son itinraire; il devait sortir
par la porte del Popolo, longer la muraille extrieure et rentrer par la
porte San-Giovanni. Ainsi le Colise leur apparaissait sans prparation
aucune, et sans que le Capitole, le Forum, l'arc de Septime Svre, le
temple d'Antonin et Faustine et la Via Sacra eussent servi de degrs
placs sur sa route pour le rapetisser.

On se mit  table: matre Pastrini avait promis  ses htes un festin
excellent; il leur donna un dner passable: il n'y avait rien  dire.

 la fin du dner, il entra lui-mme: Franz crut d'abord que c'tait
pour recevoir ses compliments et s'apprtait  les lui faire, lorsqu'aux
premiers mots il l'interrompit:

Excellence, dit-il, je suis flatt de votre approbation; mais ce
n'tait pas pour cela que j'tais mont chez vous....

--tait-ce pour nous dire que vous aviez trouv une voiture? demanda
Albert en allumant son cigare.

--Encore moins, et mme, Excellence, vous ferez bien de n'y plus penser
et d'en prendre votre parti.  Rome, les choses se peuvent ou ne se
peuvent pas. Quand on vous a dit qu'elles ne se pouvaient pas, c'est
fini.

-- Paris, c'est bien plus commode: quand cela ne se peut pas, on paie
le double et l'on a  l'instant mme ce que l'on demande.

--J'entends dire cela  tous les Franais, dit matre Pastrini un peu
piqu, ce qui fait que je ne comprends pas comment ils voyagent.

--Mais aussi, dit Albert en poussant flegmatiquement sa fume au plafond
et en se renversant balanc sur les deux pieds de derrire de son
fauteuil, ce sont les fous et les niais comme nous qui voyagent; les
gens senss ne quittent pas leur htel de la rue du Helder, le boulevard
de Gand et le caf de Paris.

Il va sans dire qu'Albert demeurait dans la rue susdite, faisait tous
les jours sa promenade fashionable, et dnait quotidiennement dans le
seul caf o l'on dne, quand toutefois on est en bons termes avec les
garons.

Matre Pastrini resta un instant silencieux, il tait vident qu'il
mditait la rponse, qui sans doute ne lui paraissait pas parfaitement
claire.

Mais enfin, dit Franz  son tour, interrompant les rflexions
gographiques de son hte, vous tiez venu dans un but quelconque;
voulez-vous nous exposer l'objet de votre visite?

--Ah! c'est juste; le voici: vous avez command la calche pour huit
heures?

--Parfaitement.

--Vous avez l'intention de visiter il Colosseo?

--C'est--dire le Colise?

--C'est exactement la mme chose.

--Soit.

--Vous avez dit  votre cocher de sortir par la porte del Popolo, de
faire le tour des murs et de rentrer par la porte San-Giovanni?

--Ce sont mes propres paroles.

--Eh bien, cet itinraire est impossible.

--Impossible!

--Ou du moins fort dangereux.

--Dangereux! et pourquoi?

-- cause du fameux Luigi Vampa.

--D'abord, mon cher hte, qu'est-ce que le fameux Luigi Vampa? demanda
Albert; il peut tre trs fameux  Rome, mais je vous prviens qu'il est
ignor  Paris.

--Comment! vous ne le connaissez pas?

--Je n'ai pas cet honneur.

--Vous n'avez jamais entendu prononcer son nom?

--Jamais.

--Eh bien, c'est un bandit auprs duquel les Deseraris et les Gasparone
sont des espces d'enfants de choeur.

--Attention, Albert! s'cria Franz, voil donc enfin un bandit!

--Je vous prviens, mon cher hte, que je ne croirai pas un mot de ce
que vous allez nous dire. Ce point arrt entre nous, parlez tant que
vous voudrez, je vous coute. Il y avait une fois... Eh bien, allez
donc!

Matre Pastrini se retourna du ct de Franz, qui lui paraissait le plus
raisonnable des deux jeunes gens. Il faut rendre justice au brave homme:
il avait log bien des Franais dans sa vie, mais jamais il n'avait
compris certain ct de leur esprit.

Excellence, dit-il fort gravement, s'adressant, comme nous l'avons dit,
 Franz, si vous me regardez comme un menteur, il est inutile que je
vous dise ce que je voulais vous dire; je puis cependant vous affirmer
que c'tait dans l'intrt de Vos Excellences.

--Albert ne vous dit pas que vous tes un menteur, mon cher monsieur
Pastrini, reprit Franz, il vous dit qu'il ne vous croira pas, voil
tout. Mais, moi, je vous croirai, soyez tranquille; parlez donc.

--Cependant, Excellence, vous comprenez bien que si l'on met en doute ma
vracit...

--Mon cher, reprit Franz, vous tes plus susceptible que Cassandre, qui
cependant tait prophtesse, et que personne n'coutait; tandis que
vous, au moins, vous tes sr de la moiti de votre auditoire. Voyons,
asseyez-vous, et dites-nous ce que c'est que M. Vampa.

--Je vous l'ai dit, Excellence, c'est un bandit, comme nous n'en avons
pas encore vu depuis le fameux Mastrilla.

--Eh bien, quel rapport a ce bandit avec l'ordre que j'ai donn  mon
cocher de sortir par la porte del Popolo et de rentrer par la porte
San-Giovanni?

--Il y a, rpondit matre Pastrini, que vous pourrez bien sortir par
l'une, mais que je doute que vous rentriez par l'autre.

--Pourquoi cela? demanda Franz.

--Parce que, la nuit venue, on n'est plus en sret  cinquante pas des
portes.

--D'honneur? s'cria Albert.

--Monsieur le vicomte, dit matre Pastrini, toujours bless jusqu'au
fond du coeur du doute mis par Albert sur sa vracit, ce que je dis
n'est pas pour vous, c'est pour votre compagnon de voyage, qui connat
Rome, lui, et qui sait qu'on ne badine pas avec ces choses-l.

--Mon cher, dit Albert s'adressant  Franz, voici une aventure
admirable toute trouve: nous bourrons notre calche de pistolets, de
tromblons et de fusils  deux coups. Luigi Vampa vient pour nous
arrter, nous l'arrtons. Nous le ramenons  Rome; nous en faisons
hommage  Sa Saintet, qui nous demande ce qu'elle peut faire pour
reconnatre un si grand service. Alors nous rclamons purement et
simplement un carrosse et deux chevaux de ses curies, et nous voyons le
carnaval en voiture; sans compter que probablement le peuple romain,
reconnaissant, nous couronne au Capitole et nous proclame, comme Curtius
et Horatius Cocls, les sauveurs de la patrie.

Pendant qu'Albert dduisait cette proposition, matre Pastrini faisait
une figure qu'on essayerait vainement de dcrire.

Et d'abord, demanda Franz  Albert, o prendrez-vous ces pistolets, ces
tromblons, ces fusils  deux coups dont vous voulez farcir votre
voiture?

--Le fait est que ce ne sera pas dans mon arsenal, dit-il, car  la
Terracine, on m'a pris jusqu' mon couteau poignard; et  vous?

-- moi, on m'en a fait autant  Aqua-Pendente.

--Ah ! mon cher hte, dit Albert en allumant son second cigare au
reste de son premier, savez-vous que c'est trs commode pour les voleurs
cette mesure-l, et qu'elle m'a tout l'air d'avoir t prise de compte 
demi avec eux?

Sans doute matre Pastrini trouva la plaisanterie compromettante, car il
n'y rpondit qu' moiti et encore en adressant la parole  Franz, comme
au seul tre raisonnable avec lequel il pt convenablement s'entendre.

Son Excellence sait que ce n'est pas l'habitude de se dfendre quand on
est attaqu par des bandits.

--Comment! s'cria Albert, dont le courage se rvoltait  l'ide de se
laisser dvaliser sans rien dire; comment! ce n'est pas l'habitude?

--Non, car toute dfense serait inutile. Que voulez-vous faire contre
une douzaine de bandits qui sortent d'un foss, d'une masure ou d'un
aqueduc, et qui vous couchent en joue tous  la fois?

--Eh sacrebleu! je veux me faire tuer! s'cria Albert.

L'aubergiste se tourna vers Franz d'un air qui voulait dire: Dcidment,
Excellence, votre camarade est fou.

Mon cher Albert, reprit Franz, votre rponse est sublime, et vaut le
_Qu'il mourt_ du vieux Corneille: seulement, quand Horace rpondait
cela, il s'agissait du salut de Rome, et la chose en valait la peine.
Mais quant  nous, remarquez qu'il s'agit simplement d'un caprice 
satisfaire, et qu'il serait ridicule, pour un caprice, de risquer notre
vie.

--Ah! _per Bacco_! s'cria matre Pastrini,  la bonne heure, voil ce
qui s'appelle parler.

Albert se versa un verre de _lacryma Christi_, qu'il but  petits
coups, en grommelant des paroles inintelligibles.

Eh bien, matre Pastrini, reprit Franz, maintenant que voil mon
compagnon calm, et que vous avez pu apprcier mes dispositions
pacifiques, maintenant, voyons qu'est-ce que le seigneur Luigi Vampa?
Est-il berger ou patricien? est-il jeune ou vieux? est-il petit ou
grand? Dpeignez-nous le, afin que si nous le rencontrions par hasard
dans le monde, comme Jean Sbogar ou Lara, nous puissions au moins le
reconnatre.

--Vous ne pouvez pas mieux vous adresser qu' moi, Excellence, pour
avoir des dtails exacts, car j'ai connu Luigi Vampa tout enfant; et, un
jour que j'tais tomb moi-mme entre ses mains, en allant de Ferentino
 Alatri, il se souvint, heureusement pour moi, de notre ancienne
connaissance; il me laissa aller, non seulement sans me faire payer de
ranon, mais encore aprs m'avoir fait cadeau d'une fort belle montre et
m'avoir racont son histoire.

--Voyons la montre, dit Albert.

Matre Pastrini tira de son gousset une magnifique Breguet portant le
nom de son auteur, le timbre de Paris et une couronne de comte.

Voil, dit-il.

--Peste! fit Albert, je vous en fais mon compliment; j'ai la pareille 
peu prs--il tira sa montre de la poche de son gilet--et elle m'a cot
trois mille francs.

--Voyons l'histoire, dit Franz  son tour, en tirant un fauteuil et en
faisant signe  matre Pastrini de s'asseoir.

--Leurs Excellences permettent? dit l'hte.

--Pardieu! dit Albert, vous n'tes pas un prdicateur, mon cher, pour
parler debout.

L'htelier s'assit, aprs avoir fait  chacun de ses futurs auditeurs un
salut respectueux, lequel avait pour but d'indiquer qu'il tait prt 
leur donner sur Luigi Vampa les renseignements qu'ils demandaient.

Ah , fit Franz, arrtant matre Pastrini au moment o il ouvrait la
bouche, vous dites que vous avez connu Luigi Vampa tout enfant; c'est
donc encore un jeune homme?

--Comment, un jeune homme! je crois bien; il a vingt-deux ans  peine!
Oh! c'est un gaillard qui ira loin, soyez tranquille!

--Que dites-vous de cela, Albert? c'est beau,  vingt-deux ans, de
s'tre dj fait une rputation, dit Franz.

--Oui, certes, et,  son ge, Alexandre, Csar et Napolon, qui depuis
ont fait un certain bruit dans le monde, n'taient pas si avancs que
lui.

--Ainsi, reprit Franz, s'adressant  son hte, le hros dont nous allons
entendre l'histoire n'a que vingt-deux ans.

-- peine, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire.

--Est-il grand ou petit?

--De taille moyenne:  peu prs comme Son Excellence, dit l'hte en
montrant Albert.

--Merci de la comparaison, dit celui-ci en s'inclinant.

--Allez toujours, matre Pastrini, reprit Franz, souriant de la
susceptibilit de son ami. Et  quelle classe de la socit
appartenait-il?

--C'tait un simple petit ptre attach  la ferme du comte de
San-Felice, situe entre Palestrina et le lac de Gabri. Il tait n 
Pampinara, et tait entr  l'ge de cinq ans au service du comte. Son
pre, berger lui-mme  Anagni, avait un petit troupeau  lui; et vivait
de la laine de ses moutons et de la rcolte faite avec le lait de ses
brebis, qu'il venait vendre  Rome.

Tout enfant, le petit Vampa avait un caractre trange. Un jour, 
l'ge de sept ans, il tait venu trouver le cur de Palestrina, et
l'avait pri de lui apprendre  lire. C'tait chose difficile; car le
jeune ptre ne pouvait pas quitter son troupeau. Mais le bon cur allait
tous les jours dire la messe dans un pauvre petit bourg trop peu
considrable pour payer un prtre, et qui, n'ayant pas mme de nom,
tait connu sous celui dell'Borgo. Il offrit  Luigi de se trouver sur
son chemin  l'heure de son retour et de lui donner ainsi sa leon, le
prvenant que cette leon serait courte et qu'il et par consquent  en
profiter.

L'enfant accepta avec joie.

Tous les jours, Luigi menait patre son troupeau sur la route de
Palestrina au Borgo; tous les jours,  neuf heures du matin, le cur
passait, le prtre et l'enfant s'asseyaient sur le revers d'un foss, et
le petit ptre prenait sa leon dans le brviaire du cur.

Au bout de trois mois, il savait lire.

Ce n'tait pas tout, il lui fallait maintenant apprendre  crire.

Le prtre fit faire par un professeur d'criture de Rome trois
alphabets: un en gros, un en moyen, et un en fin, et il lui montra qu'en
suivant cet alphabet sur une ardoise il pouvait,  l'aide d'une pointe
de fer, apprendre  crire.

Le mme soir, lorsque le troupeau fut rentr  la ferme, le petit Vampa
courut chez le serrurier de Palestrina, prit un gros clou, le forgea, le
martela, l'arrondit, et en fit une espce de stylet antique.

Le lendemain, il avait runi une provision d'ardoises et se mettait 
l'oeuvre.

Au bout de trois mois, il savait crire.

Le cur, tonn de cette profonde intelligence et touch de cette
aptitude, lui fit cadeau de plusieurs cahiers de papier, d'un paquet de
plumes et d'un canif.

Ce fut une nouvelle tude  faire, mais tude qui n'tait rien auprs
de la premire. Huit jours aprs, il maniait la plume comme il maniait
le stylet.

Le cur raconta cette anecdote au comte de San-Felice, qui voulut voir
le petit ptre, le fit lire et crire devant lui, ordonna  son
intendant de le faire manger avec les domestiques, et lui donna deux
piastres par mois.

Avec cet argent, Luigi acheta des livres et des crayons.

En effet, il avait appliqu  tous les objets cette facilit
d'imitation qu'il avait, et, comme Giotto enfant, il dessinait sur ses
ardoises ses brebis, les arbres, les maisons.

Puis, avec la pointe de son canif, il commena  tailler le bois et 
lui donner toutes sortes de formes. C'est ainsi que Pinelli, le
sculpteur populaire, avait commenc.

Une jeune fille de six ou sept ans, c'est--dire un peu plus jeune que
Vampa, gardait de son ct les brebis dans une ferme voisine de
Palestrina; elle tait orpheline, ne  Valmontone, et s'appelait
Teresa.

Les deux enfants se rencontraient, s'asseyaient l'un prs de l'autre,
laissaient leurs troupeaux se mler et patre ensemble, causaient,
riaient et jouaient puis, le soir, on dmlait les moutons du comte de
San-Felice d'avec ceux du baron de Cervetri, et les enfants se
quittaient pour revenir  leur ferme respective, en se promettant de se
retrouver le lendemain matin.

Le lendemain ils tenaient parole, et grandissaient ainsi cte  cte.

Vampa atteignit douze ans, et la petite Teresa onze.

Cependant, leurs instincts naturels se dveloppaient.

 ct du got des arts que Luigi avait pouss aussi loin qu'il le
pouvait faire dans l'isolement, il tait triste par boutade, ardent par
secousse, colre par caprice, railleur toujours. Aucun des jeunes
garons de Pampinara, de Palestrina ou de Valmontone n'avait pu non
seulement prendre aucune influence sur lui, mais encore devenir son
compagnon. Son temprament volontaire, toujours dispos  exiger sans
jamais vouloir se plier  aucune concession, cartait de lui tout
mouvement amical, toute dmonstration sympathique. Teresa seule
commandait d'un mot, d'un regard, d'un geste  ce caractre entier qui
pliait sous la main d'une femme, et qui, sous celle de quelque homme que
ce ft, se serait raidi jusqu' rompre.

Teresa tait, au contraire, vive, alerte et gaie, mais coquette 
l'excs, les deux piastres que donnait  Luigi l'intendant du comte de
San-Felice, le prix de tous les petits ouvrages sculpts qu'il vendait
aux marchands de joujoux de Rome passaient en boucles d'oreilles de
perles, en colliers de verre, en aiguilles d'or. Aussi, grce  cette
prodigalit de son jeune ami, Teresa tait-elle la plus belle et la plus
lgante paysanne des environs de Rome.

Les deux enfants continurent  grandir, passant toutes leurs journes
ensemble, et se livrant sans combat aux instincts de leur nature
primitive. Aussi, dans leurs conversations, dans leurs souhaits, dans
leurs rves, Vampa se voyait toujours capitaine de vaisseau, gnral
d'arme ou gouverneur d'une province; Teresa se voyait riche, vtue des
plus belles robes et suivie de domestiques en livre, puis, quand ils
avaient pass toute la journe  broder leur avenir de ces folles et
brillantes arabesques, ils se sparaient pour ramener chacun leurs
moutons dans leur table, et redescendre, de la hauteur de leurs songes,
 l'humilit de leur position relle.

Un jour, le jeune berger dit  l'intendant du comte qu'il avait vu un
loup sortir des montagnes de la Sabine et rder autour de son troupeau.
L'intendant lui donna un fusil: c'est ce que voulait Vampa.

Ce fusil se trouva par hasard tre un excellent canon de Brescia,
portant la balle comme une carabine anglaise; seulement un jour le
comte, en assommant un renard bless, en avait cass la crosse et l'on
avait jet le fusil au rebut.

Cela n'tait pas une difficult pour un sculpteur comme Vampa. Il
examina la couche primitive, calcula ce qu'il fallait y changer pour la
mettre  son coup d'oeil, et fit une autre crosse charge d'ornements si
merveilleux que, s'il et voulu aller vendre  la ville le bois seul, il
en et certainement tir quinze ou vingt piastres.

Mais il n'avait garde d'agir ainsi: un fusil avait longtemps t le
rve du jeune homme. Dans tous les pays o l'indpendance est substitue
 la libert, le premier besoin qu'prouve tout coeur fort, toute
organisation puissante, est celui d'une arme qui assure en mme temps
l'attaque et la dfense, et qui faisant celui qui la porte terrible, le
fait souvent redout.

 partir de ce moment, Vampa donna tous les instants qui lui restrent
 l'exercice du fusil; il acheta de la poudre et des balles, et tout lui
devint un but: le tronc de l'olivier, triste, chtif et gris, qui pousse
au versant des montagnes de la Sabine; le renard qui, le soir, sortait
de son terrier pour commencer sa chasse nocturne, et l'aigle qui planait
dans l'air. Bientt il devint si adroit, que Teresa surmontait la
crainte qu'elle avait prouve d'abord en entendant la dtonation, et
s'amusa  voir son jeune compagnon placer la balle de son fusil o il
voulait la mettre, avec autant de justesse que s'il l'et pousse avec
la main.

Un soir, un loup sortit effectivement d'un bois de sapins prs duquel
les deux jeunes gens avaient l'habitude de demeurer: le loup n'avait pas
fait dix pas en plaine qu'il tait mort.

Vampa, tout fier de ce beau coup, le chargea sur ses paules et le
rapporta  la ferme.

Tous ces dtails donnaient  Luigi une certaine rputation aux
alentours de la ferme; l'homme suprieur partout o il se trouve, se
cre une clientle d'admirateurs. On parlait dans les environs de ce
jeune ptre comme du plus adroit, du plus fort et du plus brave
contadino qui ft  dix lieues  la ronde; et quoique de son ct
Teresa, dans un cercle plus tendu encore, passt pour une des plus
jolies filles de la Sabine, personne ne s'avisait de lui dire un mot
d'amour, car on la savait aime par Vampa.

Et cependant les deux jeunes gens ne s'taient jamais dit qu'ils
s'aimaient. Ils avaient pouss l'un  ct de l'autre comme deux arbres
qui mlent leurs racines sous le sol, leurs branches dans l'air, leur
parfum dans le ciel; seulement leur dsir de se voir tait le mme; ce
dsir tait devenu un besoin, et ils comprenaient plutt la mort qu'une
sparation d'un seul jour.

Teresa avait seize ans et Vampa dix-sept.

Vers ces temps, on commena de parler beaucoup d'une bande de brigands
qui s'organisait dans les monts Lepini. Le brigandage n'a jamais t
srieusement extirp dans le voisinage de Rome. Il manque de chefs
parfois, mais quand un chef se prsente, il est rare qu'il lui manque
une bande.

Le clbre Cucumetto, traqu dans les Abruzzes chass du royaume de
Naples, o il avait soutenu une vritable guerre, avait travers
Garigliano comme Manfred, et tait venu entre Sonnino et Juperno se
rfugier sur les bords de l'Amasine.

C'tait lui qui s'occupait  rorganiser une troupe, et qui marchait
sur les traces de Decesaris et de Gasparone, qu'il esprait bientt
surpasser. Plusieurs jeunes gens de Palestrina, de Frascati et de
Pampinara disparurent. On s'inquita d'eux d'abord puis bientt on sut
qu'ils taient alls rejoindre la bande de Cucumetto.

Au bout de quelque temps, Cucumetto devint l'objet de l'attention
gnrale. On citait de ce chef de bandits des traits d'audace
extraordinaires et de brutalit rvoltante.

Un jour, il enleva une jeune fille: c'tait la fille de l'arpenteur de
Frosinone. Les lois des bandits sont positives: une jeune fille est 
celui qui l'enlve d'abord, puis les autres la tirent au sort, et la
malheureuse sert aux plaisirs de toute la troupe jusqu' ce que les
bandits l'abandonnent ou qu'elle meure.

Lorsque les parents sont assez riches pour la racheter, on envoie un
messager qui traite de la ranon; la tte de la prisonnire rpond de la
scurit de l'missaire. Si la ranon est refuse, la prisonnire est
condamne irrvocablement.

La jeune fille avait son amant dans la troupe de Cucumetto: il
s'appelait Carlini.

En reconnaissant le jeune homme, elle tendit les bras vers lui et se
crut sauve. Mais le pauvre Carlini, en la reconnaissant, lui, sentit
son coeur se briser, car il se doutait bien du sort qui attendait sa
matresse.

Cependant, comme il tait le favori de Cucumetto, comme il avait
partag ses dangers depuis trois ans, comme il lui avait sauv la vie
en abattant d'un coup de pistolet un carabinier qui avait dj le sabre
lev sur sa tte, il espra que Cucumetto aurait quelque piti de lui.

Il prit donc le chef  part, tandis que la jeune fille, assise contre
le tronc d'un grand pin qui s'levait au milieu d'une clairire de la
fort, s'tait fait un voile de la coiffure pittoresque des paysannes
romaines et cachait son visage aux regards luxurieux des bandits.

L, il lui raconta tout, ses amours avec la prisonnire, leurs serments
de fidlit, et comment chaque nuit, depuis qu'ils taient dans les
environs, ils se donnaient rendez-vous dans une ruine.

Ce soir-l justement, Cucumetto avait envoy Carlini dans un village
voisin, il n'avait pu se trouver au rendez-vous; mais Cucumetto s'y
tait trouv par hasard, disait-il, et c'est alors qu'il avait enlev la
jeune fille.

Carlini supplia son chef de faire une exception en sa faveur et de
respecter Rita, lui disant que le pre tait riche et qu'il payerait une
bonne ranon.

Cucumetto parut se rendre aux prires de son ami, et le chargea de
trouver un berger qu'on pt envoyer chez le pre de Rita  Frosinone.

Alors Carlini s'approcha tout joyeux de la jeune fille, lui dit qu'elle
tait sauve, et l'invita  crire  son pre une lettre dans laquelle
elle racontait ce qui lui tait arriv, et lui annoncerait que sa ranon
tait fixe  trois cents piastres.

On donnait pour tout dlai au pre douze heures, c'est--dire jusqu'au
lendemain neuf heures du matin.

La lettre crite, Carlini s'en empara aussitt et courut dans la plaine
pour chercher un messager.

Il trouva un jeune ptre qui parquait son troupeau. Les messagers
naturels des bandits sont les bergers, qui vivent entre la ville et la
montagne, entre la vie sauvage et la vie civilise.

Le jeune berger partit aussitt, promettant d'tre avant une heure 
Frosinone.

Carlini revint tout joyeux pour rejoindre sa matresse et lui annoncer
cette bonne nouvelle.

Il trouva la troupe dans la clairire, o elle soupait joyeusement des
provisions que les bandits levaient sur les paysans comme un tribut
seulement; au milieu de ces gais convives, il chercha vainement
Cucumetto et Rita.

Il demanda o ils taient, les bandits rpondirent par un grand clat
de rire. Une sueur froide coula sur le front de Carlini, et il sentit
l'angoisse qui le prenait aux cheveux.

Il renouvela sa question. Un des convives remplit un verre de vin
d'Orvieto et le lui tendit en disant:

-- la sant du brave Cucumetto et de la belle Rita!

En ce moment, Carlini crut entendre un cri de femme. Il devina tout. Il
prit le verre, le brisa sur la face de celui qui le lui prsentait, et
s'lana dans la direction du cri.

Au bout de cent pas, au dtour d'un buisson, il trouva Rita vanouie
entre les bras de Cucumetto.

En apercevant Carlini, Cucumetto se releva tenant un pistolet de chaque
main.

Les deux bandits se regardrent un instant: l'un le sourire de la
luxure sur les lvres, l'autre la pleur de la mort sur le front.

On et cru qu'il allait se passer entre ces deux hommes quelque chose
de terrible. Mais peu  peu les traits de Carlini se dtendirent, sa
main, qu'il avait porte  un des pistolets de sa ceinture, retomba prs
de lui pendante  son ct.

Rita tait couche entre eux deux.

La lune clairait cette scne.

--Eh bien, lui dit Cucumetto, as-tu fait la commission dont tu t'tais
charg?

--Oui, capitaine, rpondit Carlini, et demain, avant neuf heures, le
pre de Rita sera ici avec l'argent.

-- merveille. En attendant, nous allons passer une joyeuse nuit. Cette
jeune fille est charmante, et tu as, en vrit, bon got, matre
Carlini. Aussi comme je ne suis pas goste nous allons retourner auprs
des camarades et tirer au sort  qui elle appartiendra maintenant.

--Ainsi vous tes dcid  l'abandonner  la loi commune? demanda
Carlini.

--Et pourquoi ferait-on exception en sa faveur?

--J'avais cru qu' ma prire....

--Et qu'es-tu plus que les autres?

--C'est juste.

--Mais sois tranquille, reprit Cucumetto en riant, un peu plus tt, un
peu plus tard, ton tour viendra.

Les dents de Carlini se serraient  se briser.

--Allons, dit Cucumetto en faisant un pas vers les convives, viens-tu?

--Je vous suis....

Cucumetto s'loigna sans perdre de vue Carlini, car sans doute il
craignait qu'il ne le frappt par derrire. Mais rien dans le bandit ne
dnonait une intention hostile.

Il tait debout, les bras croiss, prs de Rita toujours vanouie.

Un instant, l'ide de Cucumetto fut que le jeune homme allait la
prendre dans ses bras et fuir avec elle. Mais peu lui importait
maintenant, il avait eu de Rita ce qu'il voulait; et quant  l'argent,
trois cents piastres rparties  la troupe faisaient une si pauvre somme
qu'il s'en souciait mdiocrement.

Il continua donc sa route vers la clairire; mais,  son grand
tonnement, Carlini y arriva presque aussitt que lui.

--Le tirage au sort! le tirage au sort! crirent tous les bandits en
apercevant le chef.

Et les yeux de tous ces hommes brillrent d'ivresse et de lascivit,
tandis que la flamme du foyer jetait sur toute leur personne une lueur
rougetre qui les faisait ressembler  des dmons.

Ce qu'ils demandaient tait juste; aussi le chef fit-il de la tte un
signe annonant qu'il acquiesait  leur demande. On mit tous les noms
dans un chapeau, celui de Carlini comme ceux des autres, et le plus
jeune de la bande tira de l'urne improvise un bulletin.

Ce bulletin portait le nom de Diavolaccio.

C'tait celui-l mme qui avait propos  Carlini la sant du chef, et
 qui Carlini avait rpondu en lui brisant le verre sur la figure.

Une large blessure ouverte de la tempe  la bouche, laissait couler le
sang  flots.

Diavolaccio, se voyant ainsi favoris de la fortune, poussa un clat de
rire.

--Capitaine, dit-il, tout  l'heure Carlini n'a pas voulu boire  votre
sant, proposez-lui de boire  la mienne; il aura peut-tre plus de
condescendance pour vous que pour moi.

Chacun s'attendait  une explosion de la part de Carlini; mais au grand
tonnement de tous, il prit un verre d'une main, un fiasco de l'autre,
puis, remplissant le verre:

-- ta sant, Diavolaccio, dit-il d'une voix parfaitement calme.

Et il avala le contenu du verre sans que sa main tremblt. Puis,
s'asseyant prs du feu:

--Ma part de souper! dit-il; la course que je viens de faire m'a donn
de l'apptit.

--Vive Carlini! s'crirent les brigands.

-- la bonne heure, voil ce qui s'appelle prendre la chose en bon
compagnon.

Et tous reformrent le cercle autour du foyer, tandis que Diavolaccio
s'loignait.

Carlini mangeait et buvait, comme si rien ne s'tait pass.

Les bandits le regardaient avec tonnement, ne comprenant rien  cette
impassibilit, lorsqu'ils entendirent derrire eux retentir sur le sol
un pas alourdi.

Ils se retournrent et aperurent Diavolaccio tenant la jeune fille
entre ses bras.

Elle avait la tte renverse, et ses longs cheveux pendaient jusqu'
terre.

 mesure qu'ils entraient dans le cercle de la lumire projete par le
foyer, on s'apercevait de la pleur de la jeune fille et de la pleur du
bandit.

Cette apparition avait quelque chose de si trange et de si solennel,
que chacun se leva, except Carlini, qui resta assis et continua de
boire et de manger, comme si rien ne se passait autour de lui.

Diavolaccio continuait de s'avancer au milieu du plus profond silence,
et dposa Rita aux pieds du capitaine.

Alors tout le monde put reconnatre la cause de cette pleur de la
jeune fille et de cette pleur du bandit: Rita avait un couteau enfonc
jusqu'au manche au-dessous de la mamelle gauche.

Tous les yeux se portrent sur Carlini: la gaine tait vide  sa
ceinture.

--Ah! ah! dit le chef, je comprends maintenant pourquoi Carlini tait
rest en arrire.

Toute nature sauvage est apte  apprcier une action forte; quoique
peut-tre aucun des bandits n'et fait ce que venait de faire Carlini,
tous comprirent ce qu'il avait fait.

--Eh bien, dit Carlini en se levant  son tour et en s'approchant du
cadavre, la main sur la crosse d'un de ses pistolets, y a-t-il encore
quelqu'un qui me dispute cette femme?

--Non, dit le chef, elle est  toi!

Alors Carlini la prit  son tour dans ses bras, et l'emporta hors du
cercle de lumire que projetait la flamme du foyer.

Cucumetto disposa les sentinelles comme d'habitude, et les bandits se
couchrent, envelopps dans leurs manteaux, autour du foyer.

 minuit, la sentinelle donna l'veil, et en un instant le chef et ses
compagnons furent sur pied.

C'tait le pre de Rita, qui arrivait lui-mme, portant la ranon de sa
fille.

--Tiens, dit-il  Cucumetto en lui tendant un sac d'argent, voici trois
cents pistoles, rends-moi mon enfant.

Mais le chef, sans prendre l'argent, lui fit signe de le suivre. Le
vieillard obit; tous deux s'loignrent sous les arbres,  travers les
branches desquels filtraient les rayons de la lune. Enfin Cucumetto
s'arrta tendant la main et montrant au vieillard deux personnes
groupes au pied d'un arbre:

--Tiens, lui dit-il, demande ta fille  Carlini, c'est lui qui t'en
rendra compte.

Et il s'en retourna vers ses compagnons.

Le vieillard resta immobile et les yeux fixes. Il sentait que quelque
malheur inconnu, immense, inou, planait sur sa tte.

Enfin, il fit quelques pas vers le groupe informe dont il ne pouvait se
rendre compte.

Au bruit qu'il faisait en s'avanant vers lui, Carlini releva la tte,
et les formes des deux personnages commencrent  apparatre plus
distinctes aux yeux du vieillard.

Une femme tait couche  terre, la tte pose sur les genoux d'un
homme assis et qui se tenait pench vers elle; c'tait en se relevant
que cet homme avait dcouvert le visage de la femme qu'il tenait serre
contre sa poitrine.

Le vieillard reconnut sa fille, et Carlini reconnut le vieillard.

--Je t'attendais, dit le bandit au pre de Rita.

--Misrable! dit le vieillard, qu'as-tu fait?

Et il regardait avec terreur Rita, ple, immobile, ensanglante, avec
un couteau dans la poitrine.

Un rayon de la lune frappait sur elle et l'clairait de sa lueur
blafarde.

--Cucumetto avait viol ta fille, dit le bandit, et, comme je l'aimais,
je l'ai tue; car, aprs lui, elle allait servir de jouet  toute la
bande.

Le vieillard ne pronona point une parole, seulement il devint ple
comme un spectre.

--Maintenant, dit Carlini, si j'ai eu tort, venge-la.

Et il arracha le couteau du sein de la jeune fille et, se levant, il
l'alla offrir d'une main au vieillard tandis que de l'autre il cartait
sa veste et lui prsentait sa poitrine nue.

--Tu as bien fait, lui dit le vieillard d'une voix sourde.
Embrasse-moi, mon fils.

Carlini se jeta en sanglotant dans les bras du pre de sa matresse.
C'taient les premires larmes que versait cet homme de sang.

--Maintenant, dit le vieillard  Carlini, aide-moi  enterrer ma fille.

Carlini alla chercher deux pioches, et le pre et l'amant se mirent 
creuser la terre au pied d'un chne dont les branches touffues devaient
recouvrir la tombe de la jeune fille.

Quand la tombe fut creuse, le pre l'embrassa le premier, l'amant
ensuite; puis, l'un la prenant par les pieds, l'autre par-dessous les
paules, ils la descendirent dans la fosse.

Puis ils s'agenouillrent des deux cts et dirent les prires des
morts.

Puis, lorsqu'ils eurent fini, ils repoussrent la terre sur le cadavre
jusqu' ce que la fosse ft comble.

Alors, lui tendant la main:

--Je te remercie, mon fils! dit le vieillard  Carlini; maintenant,
laisse-moi seul.

--Mais cependant... dit celui-ci.

--Laisse-moi, je te l'ordonne.

Carlini obit, alla rejoindre ses camarades, s'enveloppa dans son
manteau, et bientt parut aussi profondment endormi que les autres.

Il avait t dcid la veille que l'on changerait de campement.

Une heure avant le jour Cucumetto veilla ses hommes et l'ordre fut
donn de partir.

Mais Carlini ne voulut pas quitter la fort sans savoir ce qu'tait
devenu le pre de Rita.

Il se dirigea vers l'endroit o il l'avait laiss.

Il trouva le vieillard pendu  une des branches du chne qui ombrageait
la tombe de sa fille.

Il fit alors sur le cadavre de l'un et sur la fosse de l'autre le
serment de les venger tous deux.

Mais il ne put tenir ce serment; car, deux jours aprs dans une
rencontre avec les carabiniers romains, Carlini fut tu.

Seulement, on s'tonna que, faisant face  l'ennemi, il et reu une
balle entre les deux paules.

L'tonnement cessa quand un des bandits eut fait remarquer  ses
camarades que Cucumetto tait plac dix pas en arrire de Carlini
lorsque Carlini tait tomb.

Le matin du dpart de la fort de Frosinone, il avait suivi Carlini
dans l'obscurit, avait entendu le serment qu'il avait fait, et, en
homme de prcaution, il avait pris l'avance.

On racontait encore sur ce terrible chef de bande dix autres histoires
non moins curieuses que celle-ci.

Ainsi, de Fondi  Prouse, tout le monde tremblait au seul nom de
Cucumetto.

Ces histoires avaient souvent t l'objet des conversations de Luigi et
de Teresa.

La jeune fille tremblait fort  tous ces rcits; mais Vampa la
rassurait avec un sourire, frappant son bon fusil, qui portait si bien
la balle; puis, si elle n'tait pas rassure, il lui montrait  cent pas
quelque corbeau perch sur une branche morte, le mettait en joue,
lchait la dtente, et l'animal, frapp, tombait au pied de l'arbre.

Nanmoins, le temps s'coulait: les deux jeunes gens avaient arrt
qu'ils se marieraient lorsqu'ils auraient, Vampa vingt ans, et Teresa
dix-neuf.

Ils taient orphelins tous deux; ils n'avaient de permission  demander
qu' leur matre; ils l'avaient demande et obtenue.

Un jour qu'ils causaient de leur projet d'avenir, ils entendirent deux
ou trois coups de feu; puis tout  coup un homme sortit du bois prs
duquel les deux jeunes gens avaient l'habitude de faire patre leurs
troupeaux, et accourut vers eux.

Arriv  la porte de la voix:

--Je suis poursuivi! leur cria-t-il; pouvez-vous me cacher?

Les deux jeunes gens reconnurent bien que ce fugitif devait tre
quelque bandit; mais il y a entre le paysan et le bandit romain une
sympathie inne qui fait que le premier est toujours prt  rendre
service au second.

Vampa, sans rien dire, courut donc  la pierre qui bouchait l'entre de
leur grotte, dmasqua cette entre en tirant la pierre  lui, fit signe
au fugitif de se rfugier dans cet asile inconnu de tous, repoussa la
pierre sur lui et revint s'asseoir prs de Teresa.

Presque aussitt, quatre carabiniers  cheval apparurent  la lisire
du bois; trois paraissaient tre  la recherche du fugitif, le quatrime
tranait par le cou un bandit prisonnier.

Les trois carabiniers explorrent le pays d'un coup d'oeil, aperurent
les deux jeunes gens, accoururent  eux au galop, et les interrogrent.

Ils n'avaient rien vu.

--C'est fcheux, dit le brigadier, car celui que nous cherchons, c'est
le chef.

--Cucumetto? ne purent s'empcher de s'crier ensemble Luigi et Teresa.

--Oui, rpondit le brigadier; et comme sa tte est mise  prix  mille
cus romains, il y en aurait eu cinq cents pour vous si vous nous aviez
aids  le prendre.

Les deux jeunes gens changrent un regard. Le brigadier eut un instant
d'esprance. Cinq cents cus romains font trois mille francs, et trois
mille francs sont une fortune pour deux pauvres orphelins qui vont se
marier.

--Oui, c'est fcheux, dit Vampa, mais nous ne l'avons pas vu.

Alors les carabiniers battirent le pays dans des directions
diffrentes, mais inutilement.

Puis, successivement, ils disparurent.

Alors Vampa alla tirer la pierre, et Cucumetto sortit.

Il avait vu,  travers les jours de la porte de granit, les deux jeunes
gens causer avec les carabiniers; il s'tait dout du sujet de leur
conversation, il avait lu sur le visage de Luigi et de Teresa
l'inbranlable rsolution de ne point le livrer et tira de sa poche une
bourse pleine d'or et la leur offrit.

Mais Vampa releva la tte avec fiert; quant  Teresa, ses yeux
brillrent en pensant  tout ce qu'elle pourrait acheter de riches
bijoux et beaux habits avec cette bourse pleine d'or.

Cucumetto tait un Satan fort habile: il avait pris la forme d'un
bandit au lieu de celle d'un serpent; il surprit ce regard, reconnut
dans Teresa une digne fille d've, et rentra dans la fort en se
retournant plusieurs fois sous prtexte de saluer ses librateurs.

Plusieurs jours s'coulrent sans que l'on revit Cucumetto, sans qu'on
entendit reparler de lui.

Le temps du carnaval approchait. Le comte de San-Felice annona un
grand bal masqu o tout ce que Rome avait de plus lgant fut invit.

Teresa avait grande envie de voir ce bal. Luigi demanda  son
protecteur l'intendant la permission pour elle et pour lui d'y assister
cachs parmi les serviteurs de la maison. Cette permission lui fut
accorde.

Ce bal tait surtout donn par le comte pour faire plaisir  sa fille
Carmela, qu'il adorait.

Carmela tait juste de l'ge et de la taille de Teresa, et Teresa tait
au moins aussi belle que Carmela.

Le soir du bal, Teresa mit sa plus belle toilette, ses plus riches
aiguilles, ses plus brillantes verroteries. Elle avait le costume des
femmes de Frascati.

Luigi avait l'habit si pittoresque du paysan romain les jours de fte.

Tous deux se mlrent, comme on l'avait permis, aux serviteurs et aux
paysans.

La fte tait magnifique. Non seulement la villa tait ardemment
illumine, mais des milliers de lanternes de couleur taient suspendues
aux arbres du jardin. Aussi bientt le palais eut-il dbord sur les
terrasses et les terrasses dans les alles.

 chaque carrefour il y avait un orchestre, des buffets et des
rafrachissements; les promeneurs s'arrtaient, les quadrilles se
formaient et l'on dansait l o il plaisait de danser.

Carmela tait vtue en femme de Sonino. Elle avait son bonnet tout
brod de perles, les aiguilles de ses cheveux taient d'or et de
diamants, sa ceinture tait de soie turque  grandes fleurs broches,
son surtout et son jupon taient de cachemire, son tablier tait de
mousseline des Indes; les boutons de son corset taient autant de
pierreries.

Deux autres de ses compagnes taient vtues, l'une en femme de Nettuno,
l'autre en femme de la Riccia.

Quatre jeunes gens des plus riches et des plus nobles familles de Rome
les accompagnaient avec cette libert italienne qui a son gale dans
aucun autre pays du monde: ils taient vtus de leur ct en paysans
d'Albano, de Velletri, de Civita-Castellana et de Sora.

Il va sans dire que ces costumes de paysans, comme ceux de paysannes,
taient resplendissant d'or et de pierreries.

Il vint  Carmela l'ide de faire un quadrille uniforme, seulement il
manquait une femme.

Carmela regardait tout autour d'elle, pas une de ses invites n'avait
un costume analogue au sien et  ceux de ses compagnes.

Le comte San-Felice lui montra, au milieu des paysannes, Teresa appuye
au bras de Luigi.

--Est-ce que vous permettez, mon pre? dit Carmela.

--Sans doute, rpondit le comte, ne sommes-nous pas en carnaval!

Carmela se pencha vers un jeune homme qui l'accompagnait en causant, et
lui dit quelques mots tout en lui montrant du doigt la jeune fille.

Le jeune homme suivit des yeux la jolie main qui lui servait de
conductrice, fit un geste d'obissance et vint inviter Teresa  figurer
au quadrille dirig par la fille du comte.

Teresa sentit comme une flamme qui lui passait sur le visage. Elle
interrogea du regard Luigi: il n'y avait pas moyen de refuser. Luigi
laissa lentement glisser le bras de Teresa, qu'il tenait sous le sien,
et Teresa, s'loignant conduite par son lgant cavalier, vint prendre,
toute tremblante, sa place au quadrille aristocratique.

Certes, aux yeux d'un artiste, l'exact et svre costume de Teresa et
eu un bien autre caractre que celui de Carmela et des ses compagnes,
mais Teresa tait une jeune fille frivole et coquette; les broderies de
la mousseline, les palmes de la ceinture, l'clat du cachemire
l'blouissaient, le reflet des saphirs et des diamants la rendaient
folle.

De son ct Luigi sentait natre en lui un sentiment inconnu: c'tait
comme une douleur sourde qui le mordait au coeur d'abord, et de l,
toute frmissante, courait par ses veines et s'emparait de tout son
corps; il suivit des yeux les moindres mouvements de Teresa et de son
cavalier; lorsque leurs mains se touchaient il ressentait comme des
blouissements, ses artres battaient avec violence, et l'on et dit
que le son d'une cloche vibrait  ses oreilles. Lorsqu'ils se parlaient,
quoique Teresa coutt, timide et les yeux baisss, les discours de son
cavalier, comme Luigi lisait dans les yeux ardents du beau jeune homme
que ces discours taient des louanges, il lui semblait que la terre
tournait sous lui et que toutes les voix de l'enfer lui soufflaient des
ides de meurtre et d'assassinat. Alors, craignant de se laisser
emporter  sa folie, il se cramponnait d'une main  la charmille contre
laquelle il tait debout, et de l'autre il serrait d'un mouvement
convulsif le poignard au manche sculpt qui tait pass dans sa ceinture
et que, sans s'en apercevoir, il tirait quelquefois presque entier du
fourreau.

Luigi tait jaloux! il sentait qu'emporte par sa nature coquette et
orgueilleuse Teresa pouvait lui chapper.

Et cependant la jeune paysanne, timide et presque effraye d'abord,
s'tait bientt remise. Nous avons dit que Teresa tait belle. Ce n'est
pas tout, Teresa tait gracieuse, de cette grce sauvage bien autrement
puissante que notre grce minaudire et affecte.

Elle eut presque les honneurs du quadrille, et si elle fut envieuse de
la fille du comte de San-Felice, nous n'oserions pas dire que Carmela ne
fut pas jalouse d'elle.

Aussi ft-ce avec force compliments que son beau cavalier la
reconduisit  la place o il l'avait prise, et o l'attendait Luigi.

Deux ou trois fois, pendant la contredanse, la jeune fille avait jet
un regard sur lui, et  chaque fois elle l'avait vu ple et les traits
crisps. Une fois mme la lame de son couteau,  moiti tire de sa
gaine, avait bloui ses yeux comme un sinistre clair.

Ce fut donc presque en tremblant qu'elle reprit le bras de son amant.

Le quadrille avait eu le plus grand succs, et il tait vident qu'il
tait question d'en faire une seconde dition; Carmela seule s'y
opposait; mais le comte de San-Felice pria sa fille si tendrement,
qu'elle finit par consentir.

Aussitt un des cavaliers s'avana pour inviter Teresa, sans laquelle
il tait impossible que la contredanse et lieu; mais la jeune fille
avait dj disparu.

En effet, Luigi ne s'tait pas senti la force de supporter une seconde
preuve; et, moiti par persuasion, moiti par force, il avait entran
Teresa vers un autre point du jardin. Teresa avait cd bien malgr
elle; mais elle avait vu  la figure bouleverse du jeune homme, elle
comprenait  son silence entrecoup de tressaillements nerveux, que
quelque chose d'trange se passait en lui. Elle-mme n'tait pas exempte
d'une agitation intrieure, et sans avoir cependant rien fait de mal,
elle comprenait que Luigi tait en droit de lui faire des reproches: sur
quoi? elle l'ignorait; mais elle ne sentait pas moins que ces reproches
seraient mrits.

Cependant, au grand tonnement de Teresa, Luigi demeura muet, et pas
une parole n'entrouvrit ses lvres pendant tout le reste de la soire.
Seulement, lorsque le froid de la nuit eut chass les invits des
jardins et que les portes de la villa se furent refermes sur eux pour
une fte intrieure, il reconduisit Teresa; puis, comme elle allait
rentrer chez elle:

--Teresa, dit-il,  quoi pensais-tu lorsque tu dansais en face de la
jeune comtesse de San-Felice?

--Je pensais, rpondit la jeune fille dans toute la franchise de son
me, que je donnerais la moiti de ma vie pour avoir un costume comme
celui qu'elle portait.

--Et que te disait ton cavalier?

--Il me disait qu'il ne tiendrait qu' moi de l'avoir, et que je
n'avais qu'un mot  dire pour cela.

--Il avait raison, rpondit Luigi. Le dsires-tu aussi ardemment que tu
le dis?

--Oui.

--Eh bien tu l'auras!

La jeune fille, tonne, leva la tte pour le questionner; mais son
visage tait si sombre et si terrible que la parole se glaa sur ses
lvres.

D'ailleurs, en disant ces paroles, Luigi s'tait loign.

Teresa le suivit des yeux dans la nuit tant qu'elle put l'apercevoir.
Puis, lorsqu'il eut disparu, elle rentra chez elle en soupirant.

Cette mme nuit, il arriva un grand vnement par l'imprudence sans
doute de quelque domestique qui avait nglig d'teindre les lumires;
le feu prit  la villa San-Felice, juste dans les dpendances de
l'appartement de la belle Carmela. Rveille au milieu de la nuit par la
lueur des flammes, elle avait saut au bas de son lit, s'tait
enveloppe de sa robe de chambre, et avait essay de fuir par la porte;
mais le corridor par lequel il fallait passer tait dj la proie de
l'incendie. Alors elle tait rentre dans sa chambre, appelant  grands
cris du secours, quand tout  coup sa fentre, situe  vingt pieds du
sol, s'tait ouverte; un jeune paysan s'tait lanc dans l'appartement,
l'avait prise dans ses bras, et, avec une force et une adresse
surhumaines l'avait transporte sur le gazon de la pelouse, o elle
s'tait vanouie. Lorsqu'elle avait repris ses sens, son pre tait
devant elle. Tous les serviteurs l'entouraient, lui portant des secours.
Une aile tout entire de la villa tait brle; mais qu'importait,
puisque Carmela tait saine et sauve.

On chercha partout son librateur, mais son librateur ne reparut
point; on le demanda  tout le monde, mais personne ne l'avait vu. Quant
 Carmela, elle tait si trouble qu'elle ne l'avait point reconnu.

Au reste, comme le comte tait immensment riche,  part le danger
qu'avait couru Carmela, et qui lui parut, par la manire miraculeuse
dont elle y avait chapp, plutt une nouvelle faveur de la Providence
qu'un malheur rel, la perte occasionne par les flammes fut peu de
chose pour lui.

Le lendemain,  l'heure habituelle, les deux jeunes gens se
retrouvrent  la lisire de la fort. Luigi tait arriv le premier. Il
vint au-devant de la jeune fille avec une grande gaiet; il semblait
avoir compltement oubli la scne de la veille. Teresa tait
visiblement pensive, mais en voyant Luigi ainsi dispos, elle affecta de
son ct l'insouciance rieuse qui tait le fond de son caractre quand
quelque passion ne le venait pas troubler.

Luigi prit le bras de Teresa sous le sien, et la conduisit jusqu' la
porte de la grotte. L il s'arrta. La jeune fille, comprenant qu'il y
avait quelque chose d'extraordinaire, le regarda fixement.

--Teresa, dit Luigi, hier soir tu m'as dit que tu donnerais tout au
monde pour avoir un costume pareil  celui de la fille du comte?

--Oui, dit Teresa, avec tonnement, mais j'tais folle de faire un
pareil souhait.

--Et moi, je t'ai rpondu: C'est bien, tu l'auras.

--Oui, reprit la jeune fille, dont l'tonnement croissait  chaque
parole de Luigi; mais tu as rpondu cela sans doute pour me faire
plaisir.

--Je ne t'ai jamais rien promis que je ne te l'aie donn, Teresa, dit
orgueilleusement Luigi; entre dans la grotte et habille-toi.

 ces mots, il tira la pierre, et montra  Teresa la grotte claire
par deux bougies qui brlaient de chaque ct d'un magnifique miroir;
sur la table rustique, faite par Luigi, taient tals le collier de
perles et les pingles de diamants; sur une chaise  ct tait dpos
le reste du costume.

Teresa poussa un cri de joie, et, sans s'informer d'o venait ce
costume, sans prendre le temps de remercier Luigi, elle s'lana dans la
grotte transforme en cabinet de toilette.

Derrire elle Luigi repoussa la pierre, car il venait d'apercevoir, sur
la crte d'une petite colline qui empchait que de la place o il tait
on ne vt Palestrina, un voyageur  cheval, qui s'arrta un instant
comme incertain de sa route, se dessinant sur l'azur du ciel avec cette
nettet de contour particulire aux lointains des pays mridionaux.

En apercevant Luigi, le voyageur mit son cheval au galop, et vint 
lui.

Luigi ne s'tait pas tromp; le voyageur, qui allait de Palestrina 
Tivoli, tait dans le doute de son chemin.

Le jeune homme le lui indiqua; mais, comme  un quart de mille de l la
route se divisait en trois sentiers, et qu'arriv  ces trois sentiers
le voyageur pouvait de nouveau s'garer, il pria Luigi de lui servir de
guide.

Luigi dtacha son manteau et le dposa  terre, jeta sur son paule sa
carabine, et, dgag ainsi du lourd vtement, marcha devant le voyageur
de ce pas rapide du montagnard que le pas d'un cheval a peine  suivre.

En dix minutes, Luigi et le voyageur furent  l'espce de carrefour
indiqu par le jeune ptre.

Arrivs l, d'un geste majestueux comme celui d'un empereur, il tendit
la main vers celle des trois routes que le voyageur devait suivre:

--Voil votre chemin, dit-il, Excellence, vous n'avez plus  vous
tromper maintenant.

--Et toi, voici ta rcompense, dit le voyageur en offrant au jeune
ptre quelques pices de menue monnaie.

--Merci, dit Luigi en retirant sa main; je rends un service, je ne le
vends pas.

--Mais, dit le voyageur, qui paraissait du reste habitu  cette
diffrence entre la servilit de l'homme des villes et l'orgueil du
campagnard, si tu refuses un salaire, tu acceptes au moins un cadeau.

--Ah! oui, c'est autre chose.

--Eh bien, dit le voyageur, prends ces deux sequins de Venise, et
donne-les  ta fiance pour en faire une paire de boucles d'oreilles.

--Et vous, alors, prenez ce poignard, dit le jeune ptre, vous n'en
trouveriez pas un dont la poigne ft mieux sculpte d'Albano 
Civita-Castellana.

--J'accepte, dit le voyageur; mais alors, c'est moi qui suis ton
oblig, car ce poignard vaut plus de deux sequins.

--Pour un marchand peut-tre, mais pour moi, qui l'ai sculpt moi-mme,
il vaut  peine une piastre.

--Comment t'appelles-tu? demanda le voyageur.

--Luigi Vampa, rpondit le ptre du mme air qu'il et rpondu:
Alexandre, roi de Macdoine. Et vous?

--Moi, dit le voyageur, je m'appelle Simbad le marin.

Franz d'pinay jeta un cri de surprise.

Simbad le marin! dit-il.

--Oui, reprit le narrateur, c'est le nom que le voyageur donna  Vampa
comme tant le sien.

--Eh bien, mais, qu'avez-vous  dire contre ce nom? interrompit Albert;
c'est un fort beau nom, et les aventures du patron de ce monsieur m'ont,
je dois l'avouer, fort amus dans ma jeunesse.

Franz n'insista pas davantage. Ce nom de Simbad le marin, comme on le
comprend bien, avait rveill en lui tout un monde de souvenirs, comme
avait fait la veille celui du comte de Monte-Cristo.

Continuez, dit-il  l'hte.

--Vampa mit ddaigneusement les deux sequins dans sa poche, et reprit
lentement le chemin par lequel il tait venu. Arriv  deux ou trois
cents pas de la grotte, il crut entendre un cri.

Il s'arrta, coutant de quel ct venait ce cri.

Au bout d'une seconde, il entendit son nom prononc distinctement.

L'appel venait du ct de la grotte.

Il bondit comme un chamois, armant son fusil tout en courant, et
parvint en moins d'une minute au sommet de la colline oppose  celle
o il avait aperu le voyageur.

L, les cris: Au secours! arrivrent  lui plus distincts.

Il jeta les yeux sur l'espace qu'il dominait; un homme enlevait Teresa,
comme le centaure Nessus Djanire.

Cet homme, qui se dirigeait vers le bois, tait dj aux trois quarts
du chemin de la grotte  la fort.

Vampa mesura l'intervalle; cet homme avait deux cents pas d'avance au
moins sur lui, il n'y avait pas de chance de le rejoindre avant qu'il
et gagn le bois.

Le jeune ptre s'arrta comme si ses pieds eussent pris racine. Il
appuya la crosse de son fusil  l'paule, leva lentement le canon dans
la direction du ravisseur, le suivit une seconde dans sa course et fit
feu.

Le ravisseur s'arrta court; ses genoux plirent et il tomba entranant
Teresa dans sa chute.

Mais Teresa se releva aussitt; quant au fugitif, il resta couch, se
dbattant dans les convulsions de l'agonie.

Vampa s'lana aussitt vers Teresa, car  dix pas du moribond les
jambes lui avaient manqu  son tour, et elle tait retombe  genoux:
le jeune homme avait cette crainte terrible que la balle qui venait
d'abattre son ennemi n'et en mme temps bless sa fiance.

Heureusement il n'en tait rien, c'tait le terreur seule qui avait
paralys les forces de Teresa. Lorsque Luigi se fut bien assur qu'elle
tait saine et sauve, il se retourna vers le bless.

Il venait d'expirer les poings ferms, la bouche contracte par la
douleur, et les cheveux hrisss sous la sueur de l'agonie.

Ses yeux taient rests ouverts et menaants.

Vampa s'approcha du cadavre, et reconnut Cucumetto.

Depuis le jour o le bandit avait t sauv par les deux jeunes gens,
il tait devenu amoureux de Teresa et avait jur que la jeune fille
serait  lui. Depuis ce jour il l'avait pie; et, profitant du moment
o son amant l'avait laisse seule pour indiquer le chemin au voyageur,
il l'avait enleve et la croyait dj  lui, lorsque la balle de Vampa,
guide par le coup d'oeil infaillible du jeune ptre, lui avait travers
le coeur.

Vampa le regarda un instant sans que la moindre motion se traht sur
son visage, tandis qu'au contraire Teresa, toute tremblante encore,
n'osait se rapprocher du bandit mort qu' petits pas, et jetait en
hsitant un coup d'oeil sur le cadavre par-dessus l'paule de son amant.

Au bout d'un instant, Vampa se retourna vers sa matresse:

--Ah! ah! dit-il, c'est bien, tu es habille;  mon tour de faire ma
toilette.

En effet, Teresa tait revtue de la tte aux pieds du costume de la
fille du comte de San-Felice.

Vampa prit le corps de Cucumetto entre ses bras, l'emporta dans la
grotte, tandis qu' son tour Teresa restait dehors.

Si un second voyageur ft alors pass, il et vu une chose trange:
c'tait une bergre gardant ses brebis avec une robe de cachemire, des
boucles d'oreilles et un collier de perles, des pingles de diamants et
des boutons de saphirs, d'meraudes et de rubis.

Sans doute, il se ft cru revenu au temps de Florian, et et affirm,
en revenant  Paris, qu'il avait rencontr la bergre des Alpes assise
au pied des monts Sabins.

Au bout d'un quart d'heure, Vampa sortit  son tour de la grotte. Son
costume n'tait pas moins lgant, dans son genre, que celui de Teresa.

Il avait une veste de velours grenat  boutons d'or cisel, un gilet de
soie tout couvert de broderies, une charpe romaine noue autour du cou,
une cartouchire toute pique d'or et de soie rouge et verte; des
culottes de velours bleu de ciel attaches au-dessous du genou par des
boucles de diamants, des gutres de peau de daim barioles de mille
arabesques, et un chapeau o flottaient des rubans de toutes couleurs;
deux montres pendaient  sa ceinture, et un magnifique poignard tait
pass  sa cartouchire.

Teresa jeta un cri d'admiration. Vampa, sous cet habit, ressemblait 
une peinture de Lopold Robert ou de Schnetz.

Il avait revtu le costume complet de Cucumetto.

Le jeune homme s'aperut de l'effet qu'il produisait sur sa fiance, et
un sourire d'orgueil passa sur sa bouche.

--Maintenant, dit-il  Teresa, es-tu prte  partager ma fortune
quelle qu'elle soit?

--Oh oui! s'cria la jeune fille avec enthousiasme.

-- me suivre partout o j'irai?

--Au bout du monde.

--Alors, prends mon bras et partons, car nous n'avons pas de temps 
perdre.

La jeune fille passa son bras sous celui de son amant, sans mme lui
demander o il la conduisait; car, en ce moment, il lui paraissait beau,
fier et puissant comme un dieu.

Et tous deux s'avancrent dans la fort, dont au bout de quelques
minutes, ils eurent franchi la lisire.

Il va sans dire que tous les sentiers de la montagne taient connus de
Vampa; il avana donc dans la fort sans hsiter un seul instant,
quoiqu'il n'y et aucun chemin fray, mais seulement reconnaissant la
route qu'il devait suivre  la seule inspection des arbres et des
buissons; ils marchrent ainsi une heure et demie  peu prs.

Au bout de ce temps, ils taient arrivs  l'endroit le plus touffu du
bois. Un torrent dont le lit tait  sec conduisait dans une gorge
profonde. Vampa prit cet trange chemin, qui, encaiss entre deux rives
et rembruni par l'ombre paisse des pins, semblait, moins la descente
facile, ce sentier de l'Averne dont parle Virgile.

Teresa, redevenue craintive  l'aspect de ce lieu sauvage et dsert, se
serrait contre son guide, sans dire une parole; mais comme elle le
voyait marcher toujours d'un pas gal, comme un calme profond rayonnait
sur son visage, elle avait elle-mme la force de dissimuler son motion.

Tout  coup,  dix pas d'eux, un homme sembla se dtacher d'un arbre
derrire lequel il tait cach, et mettait Vampa en joue:

--Pas un pas de plus! cria-t-il, ou tu es mort.

--Allons donc, dit Vampa en levant la main avec un geste de mpris;
tandis que Teresa, ne dissimulant plus sa terreur, se pressait contre
lui, est-ce que les loups se dchirent entre eux!

--Qui es-tu? demanda la sentinelle.

--Je suis Luigi Vampa, le berger de la ferme de San-Felice.

--Que veux-tu?

--Je veux parler  tes compagnons qui sont  la clairire de Rocca
Bianca.

--Alors, suis-moi, dit la sentinelle, ou plutt, puisque tu sais o
cela est, marche devant.

Vampa sourit d'un air de mpris  cette prcaution du bandit, passa
devant avec Teresa et continua son chemin du mme pas ferme et
tranquille qui l'avait conduit jusque-l.

Au bout de cinq minutes, le bandit leur fit signe de s'arrter.

Les deux jeunes gens obirent.

Le bandit imita trois fois le cri du corbeau.

Un croassement rpondit  ce triple appel.

--C'est bien, dit le bandit. Maintenant tu peux continuer ta route.

Luigi et Teresa se remirent en chemin.

Mais  mesure qu'ils avanaient, Teresa, tremblante se serrait contre
son amant; en effet,  travers les arbres, on voyait apparatre des
armes et tinceler des canons de fusil.

La clairire de Rocca Bianca tait au sommet d'une petite montagne qui
autrefois sans doute avait t un volcan, volcan teint avant que Rmus
et Romulus eussent dsert Albe pour venir btir Rome.

Teresa et Luigi atteignirent le sommet et se trouvrent au mme instant
en face d'une vingtaine de bandits.

--Voici un jeune homme qui vous cherche et qui dsire vous parler, dit
la sentinelle.

--Et que veut-il nous dire? demanda celui qui, en l'absence du chef,
faisait l'intrim du capitaine.

--Je veux dire que je m'ennuie de faire le mtier de berger, dit Vampa.

--Ah! je comprends, dit le lieutenant, et tu viens nous demander  tre
admis dans nos rangs?

--Qu'il soit le bienvenu! crirent plusieurs bandits de Ferrusino, de
Pampinara et d'Anagni, qui avaient reconnu Luigi Vampa.

--Oui, seulement je viens vous demander une autre chose que d'tre
votre compagnon.

--Et que viens-tu nous demander? dirent les bandits avec tonnement.

--Je viens vous demander  tre votre capitaine, dit le jeune homme.

Les bandits clatrent de rire.

--Et qu'as-tu fait pour aspirer  cet honneur? demanda le lieutenant.

--J'ai tu votre chef Cucumetto, dont voici la dpouille, dit Luigi, et
j'ai mis le feu  la villa de San-Felice pour donner une robe de noce 
ma fiance.

Une heure aprs, Luigi Vampa tait lu capitaine en remplacement de
Cucumetto.

--Eh bien, mon cher Albert, dit Franz en se retournant vers son ami, que
pensez-vous maintenant du citoyen Luigi Vampa?

--Je dis que c'est un mythe, rpondit Albert, et qu'il n'a jamais
exist.

--Qu'est-ce que c'est qu'un mythe? demanda Pastrini.

--Ce serait trop long  vous expliquer, mon cher hte, rpondit Franz.
Et vous dites donc que matre Vampa exerce en ce moment sa profession
aux environs de Rome?

--Et avec une hardiesse dont jamais bandit avant lui n'avait donn
l'exemple.

--La police a tent vainement de s'en emparer, alors?

--Que voulez-vous! il est d'accord  la fois avec les bergers de la
plaine, les pcheurs du Tibre et les contrebandiers de la cte. On le
cherche dans la montagne, il est sur le fleuve; on le poursuit sur le
fleuve, il gagne la pleine mer; puis tout  coup, quand on le croit
rfugi dans l'le del Giglio, del Guanouti ou de Monte-Cristo, on le
voit reparatre  Albano,  Tivoli ou  la Riccia.

--Et quelle est sa manire de procder  l'gard des voyageurs?

--Ah! mon Dieu! c'est bien simple. Selon la distance o l'on est de la
ville, il leur donne huit heures, douze heures, un jour, pour payer leur
ranon; puis, ce temps coul, il accorde une heure de grce.  la
soixantime minute de cette heure, s'il n'a pas l'argent, il fait sauter
la cervelle du prisonnier d'un coup de pistolet, ou lui plante son
poignard dans le coeur, et tout est dit.

--Eh bien, Albert, demanda Franz  son compagnon, tes-vous toujours
dispos  aller au Colise par les boulevards extrieurs?

--Parfaitement, dit Albert, si la route est plus pittoresque.

En ce moment, neuf heures sonnrent, la porte s'ouvrit et notre cocher
parut.

Excellences, dit-il, la voiture vous attend.

--Eh bien, dit Franz, en ce cas, au Colise!

--Par la porte del Popolo, Excellences, ou par les rues?

--Par les rues, morbleu! par les rues! s'cria Franz.

--Ah! mon cher! dit Albert en se levant  son tour et en allumant son
troisime cigare, en vrit, je vous croyais plus brave que cela.

Sur ce, les deux jeunes gens descendirent l'escalier et montrent en
voiture.




XXXIV

Apparition.


Franz avait trouv un terme moyen pour qu'Albert arrivt au Colise sans
passer devant aucune ruine antique, et par consquent sans que les
prparations graduelles tassent au colosse une seule coude de ses
gigantesques proportions. C'tait de suivre la via Sistinia, de couper 
angle droit devant Sainte-Marie-Majeure, et d'arriver par la via Urbana
et San Pietro in Vincoli jusqu' la via del Colosseo.

Cet itinraire offrait d'ailleurs un autre avantage: c'tait celui de ne
distraire en rien Franz de l'impression produite sur lui par l'histoire
qu'avait raconte matre Pastrini, et dans laquelle se trouvait ml son
mystrieux amphitryon de Monte-Cristo. Aussi s'tait-il accoud dans son
coin et tait-il retomb dans ces mille interrogatoires sans fin qu'il
s'tait faits  lui-mme et dont pas un ne lui avait donn une rponse
satisfaisante.

Une chose, au reste, lui avait encore rappel son ami Simbad le marin:
c'taient ces mystrieuses relations entre les brigands et les matelots.
Ce qu'avait dit matre Pastrini du refuge que trouvait Vampa sur les
barques des pcheurs et des contrebandiers rappelait  Franz ces deux
bandits corses qu'il avait trouvs soupant avec l'quipage du petit
yacht, lequel s'tait dtourn de son chemin et avait abord 
Porto-Vecchio, dans le seul but de les remettre  terre. Le nom que se
donnait son hte de Monte-Cristo, prononc par son hte de l'htel
d'Espagne, lui prouvait qu'il jouait le mme rle philanthropique sur
les ctes de Piombino, de Civita-Vecchia, d'Ostie et de Gate que sur
celles de Corse, de Toscane et d'Espagne; et comme lui-mme, autant que
pouvait se le rappeler Franz, avait parl de Tunis et de Palerme,
c'tait une preuve qu'il embrassait un cercle de relations assez tendu.

Mais si puissantes que fussent sur l'esprit du jeune homme toutes ces
rflexions, elles s'vanouirent  l'instant o il vit s'lever devant
lui le spectre sombre et gigantesque du Colise,  travers les
ouvertures duquel la lune projetait ces longs et ples rayons qui
tombent des yeux des fantmes. La voiture arrta  quelques pas de la
Mesa Sudans. Le cocher vint ouvrir la portire; les deux jeunes gens
sautrent  bas de la voiture et se trouvrent en face d'un cicrone qui
semblait sortir de dessous terre.

Comme celui de l'htel les avait suivis, cela leur en faisait deux.

Impossible, au reste, d'viter  Rome ce luxe des guides outre le
cicrone gnral qui s'empare de vous au moment o vous mettez le pied
sur le seuil de la porte de l'htel, et qui ne vous abandonne plus que
le jour o vous mettez le pied hors de la ville, il y a encore un
cicrone spcial attach  chaque monument, et je dirai presque  chaque
fraction du monument. Qu'on juge donc si l'on doit manquer de ciceroni
au Colosseo, c'est--dire au monument par excellence, qui faisait dire 
Martial:

Que Memphis cesse de nous vanter les barbares miracles de ses
pyramides, que l'on ne chante plus les merveilles de Babylone; tout doit
cder devant l'immense travail de l'amphithtre des Csars, toutes les
voix de la renomme doivent se runir pour vanter ce monument.

Franz et Albert n'essayrent point de se soustraire  la tyrannie
cicronienne. Au reste, cela serait d'autant plus difficile que ce sont
les guides seulement qui ont le droit de parcourir le monument avec des
torches. Ils ne firent donc aucune rsistance, et se livrrent pieds et
poings lis  leurs conducteurs.

Franz connaissait cette promenade pour l'avoir faite dix fois dj. Mais
comme son compagnon, plus novice, mettait pour la premire fois le pied
dans le monument de Flavius Vespasien, je dois l'avouer  sa louange,
malgr le caquetage ignorant de ses guides, il tait fortement
impressionn. C'est qu'en effet on n'a aucune ide, quand on ne l'a pas
vue, de la majest d'une pareille ruine, dont toutes les proportions
sont doubles encore par la mystrieuse clart de cette lune mridionale
dont les rayons semblent un crpuscule d'Occident.

Aussi  peine Franz le penseur eut-il fait cent pas sous les portiques
intrieurs, qu'abandonnant Albert  ses guides, qui ne voulaient pas
renoncer au droit imprescriptible de lui faire voir dans tous leurs
dtails la Fosse des Lions, la Loge des Gladiateurs, le Podium des
Csars, il prit un escalier  moiti ruin et, leur laissant continuer
leur route symtrique, il alla tout simplement s'asseoir  l'ombre d'une
colonne, en face d'une chancrure qui lui permettait d'embrasser le
gant de granit dans toute sa majestueuse tendue.

Franz tait l depuis un quart d'heure  peu prs, perdu, comme je l'ai
dit, dans l'ombre d'une colonne, occup  regarder Albert, qui,
accompagn de ses deux porteurs de torches, venait de sortir d'un
vomitorium plac  l'autre extrmit du Colise, et lesquels, pareils 
des ombres qui suivent un feu follet, descendaient de gradin en gradin
vers les places rserves aux vestales, lorsqu'il lui sembla entendre
rouler dans les profondeurs du monument une pierre dtache de
l'escalier situ en face de celui qu'il venait de prendre pour arriver 
l'endroit o il tait assis. Ce n'est pas chose rare sans doute qu'une
pierre qui se dtache sous le pied du temps et va rouler dans l'abme;
mais, cette fois, il lui semblait que c'tait aux pieds d'un homme que
la pierre avait cd et qu'un bruit de pas arrivait jusqu' lui, quoique
celui qui l'occasionnait ft tout ce qu'il put pour l'assourdir.

En effet, au bout d'un instant, un homme parut sortant graduellement de
l'ombre  mesure qu'il montait l'escalier, dont l'orifice, situ en face
de Franz, tait clair par la lune, mais dont les degrs,  mesure
qu'on les descendait, s'enfonaient dans l'obscurit.

Ce pouvait tre un voyageur comme lui, prfrant une mditation
solitaire au bavardage insignifiant de ses guides, et par consquent son
apparition n'avait rien qui pt le surprendre; mais  l'hsitation avec
laquelle il monta les dernires marches,  la faon dont, arriv sur la
plate-forme, il s'arrta et parut couter, il tait vident qu'il tait
venu l dans un but particulier et qu'il attendait quelqu'un.

Par un mouvement instinctif, Franz s'effaa le plus qu'il put derrire
la colonne.

 dix pieds du sol o ils se trouvaient tous deux, la vote tait
enfonce, et une ouverture ronde, pareille  celle d'un puits,
permettait d'apercevoir le ciel tout constell d'toiles.

Autour de cette ouverture, qui donnait peut-tre dj depuis des
centaines d'annes passage aux rayons de la lune, poussaient des
broussailles dont les vertes et frles dcoupures se dtachaient en
vigueur sur l'azur mat du firmament, tandis que de grandes lianes et de
puissants jets de lierre pendaient de cette terrasse suprieure et se
balanaient sous la vote, pareils  des cordages flottants.

Le personnage dont l'arrive mystrieuse avait attir l'attention de
Franz tait plac dans une demi-teinte qui ne lui permettait pas de
distinguer ses traits, mais qui cependant n'tait pas assez obscure pour
l'empcher de dtailler son costume: il tait envelopp d'un grand
manteau brun dont un des pans, rejet sur son paule gauche, lui cachait
le bas du visage, tandis que son chapeau  larges bords en couvrait la
partie suprieure. L'extrmit seule de ses vtements se trouvait
claire par la lumire oblique qui passait par l'ouverture, et qui
permettait de distinguer un pantalon noir encadrant coquettement une
botte vernie.

Cet homme appartenait videmment, sinon  l'aristocratie, du moins  la
haute socit.

Il tait l depuis quelques minutes et commenait  donner des signes
visibles d'impatience, lorsqu'un lger bruit se fit entendre sur la
terrasse suprieure.

Au mme instant une ombre parut intercepter la lumire, un homme apparut
 l'orifice de l'ouverture, plongea son regard perant dans les
tnbres, et aperut l'homme au manteau; aussitt il saisit une poigne
de ces lianes pendantes et de ces lierres flottants, se laissa glisser,
et, arriv  trois ou quatre pieds du sol sauta lgrement  terre.
Celui-ci avait le costume d'un Transtvre complet.

Excusez-moi, Excellence, dit-il en dialecte romain, je vous ai fait
attendre. Cependant, je ne suis en retard que de quelques minutes. Dix
heures viennent de sonner  Saint-Jean-de-Latran.

--C'est moi qui tais en avance et non vous qui tiez en retard,
rpondit l'tranger dans le plus pur toscan; ainsi pas de crmonie:
d'ailleurs m'eussiez-vous fait attendre, que je me serais bien dout que
c'tait par quelque motif indpendant de votre volont.

--Et vous auriez eu raison, Excellence, je viens du chteau Saint-Ange,
et j'ai eu toutes les peines du monde  parler  Beppo.

--Qu'est-ce que Beppo?

--Beppo est un employ de la prison,  qui je fais une petite rente
pour savoir ce qui se passe dans l'intrieur du chteau de Sa Saintet.

--Ah! ah! je vois que vous tes homme de prcaution, mon cher!

--Que voulez-vous, Excellence! on ne sait pas ce qui peut arriver;
peut-tre moi aussi serai-je un jour pris au filet comme ce pauvre
Peppino; et aurai-je besoin d'un rat pour ronger quelques mailles de ma
prison.

--Bref, qu'avez-vous appris?

--Il y aura deux excutions mardi  deux heures comme c'est l'habitude 
Rome lors des ouvertures des grandes ftes. Un condamn sera
_mazzolato_, c'est un misrable qui a tu un prtre qui l'avait lev,
et qui ne mrite aucun intrt. L'autre sera _decapitato_, et celui-l,
c'est le pauvre Peppino.

--Que voulez-vous, mon cher, vous inspirez une si grande terreur, non
seulement au gouvernement pontifical mais encore aux royaumes voisins
qu'on veut absolument faire un exemple.

--Mais Peppino ne fait pas mme partie de ma bande; c'est un pauvre
berger qui n'a commis d'autre crime que de nous fournir des vivres.

--Ce qui le constitue parfaitement votre complice. Aussi, voyez qu'on a
des gards pour lui: au lieu de l'assommer, comme vous le serez, si
jamais on vous met la main dessus, on se contentera de le guillotiner.
Au reste, cela variera les plaisirs du peuple, et il y aura spectacle
pour tous les gots.

--Sans compter celui que je lui mnage et auquel il ne s'attend pas,
reprit le Transtvre.

--Mon cher ami, permettez-moi de vous dire, reprit l'homme au manteau,
que vous me paraissez tout dispos  faire quelque sottise.

--Je suis dispos  tout pour empcher l'excution du pauvre diable qui
est dans l'embarras pour m'avoir servi; par la Madone! je me regarderai
comme un lche, si je ne faisais pas quelque chose pour ce brave garon.


--Et que ferez-vous?

--Je placerai une vingtaine d'hommes autour de l'chafaud, et, au moment
o on l'amnera, au signal que je donnerai, nous nous lancerons le
poignard au poing sur l'escorte, et nous l'enlverons.

--Cela me parat fort chanceux, et je crois dcidment que mon projet
vaut mieux que le vtre.

--Et quel est votre projet, Excellence?

--Je donnerai dix mille piastres  quelqu'un que je sais, et qui
obtiendra que l'excution de Peppino soit remise  l'anne prochaine;
puis, dans le courant de l'anne, je donnerai mille autres piastres  un
autre quelqu'un que je sais encore, et le ferai vader de prison.

--tes-vous sr de russir?

--Pardieu! dit en franais l'homme au manteau.

--Plat-il? demanda le Transtvre.

--Je dis, mon cher, que j'en ferai plus  moi seul avec mon or que vous
et tous vos gens avec leurs poignards, leurs pistolets, leurs carabines
et leurs tromblons. Laissez-moi donc faire.

-- merveille; mais si vous chouez, nous nous tiendrons toujours
prts.

--Tenez-vous toujours prts, si c'est votre plaisir mais soyez certain
que j'aurai sa grce.

--C'est aprs-demain mardi, faites-y attention. Vous n'avez plus que
demain.

--Eh bien, mais le jour se compose de vingt-quatre heures, chaque heure
se compose de soixante minutes, chaque minute de soixante secondes; en
quatre-vingt-six mille quatre cents secondes on fait bien des choses.

--Si vous avez russi, Excellence, comment le saurons-nous?

--C'est bien simple. J'ai lou les trois dernires fentres du caf
Rospoli; si j'ai obtenu le sursis, les deux fentres du coin seront
tendues en damas jaune mais celle du milieu sera tendue en damas blanc
avec une croix rouge.

-- merveille. Et par qui ferez-vous passer la grce?

--Envoyez-moi un de vos hommes dguis en pnitent et je la lui
donnerai. Grce  son costume, il arrivera jusqu'au pied de l'chafaud
et remettra la bulle au chef de la confrrie, qui la remettra au
bourreau. En attendant, faites savoir cette nouvelle  Peppino; qu'il
n'aille pas mourir de peur ou devenir fou, ce qui serait cause que nous
aurions fait pour lui une dpense inutile.

--coutez, Excellence, dit le paysan, je vous suis bien dvou, et vous
en tes convaincu, n'est-ce pas?

--Je l'espre, au moins.

--Eh bien, si vous sauvez Peppino ce sera plus que du dvouement 
l'avenir, ce sera de l'obissance.

--Fais attention  ce que tu dis l, mon cher! je te le rappellerai
peut-tre un jour, car peut-tre un jour moi aussi, j'aurai besoin de
toi....

--Eh bien, alors, Excellence, vous me trouverez  l'heure du besoin
comme je vous aurai trouv  cette mme heure; alors, fussiez-vous 
l'autre bout du monde, vous n'aurez qu' m'crire: Fais cela, et je le
ferai, foi de....

--Chut! dit l'inconnu, j'entends du bruit.

--Ce sont des voyageurs qui visitent le Colise aux flambeaux.

--Il est inutile qu'ils nous trouvent ensemble. Ces mouchards de guides
pourraient vous reconnatre; et, si honorable que soit votre amiti, mon
cher ami, si on nous savait lis comme nous le sommes, cette liaison,
j'en ai bien peur, me ferait perdre quelque peu de mon crdit.

--Ainsi, si vous avez le sursis?

--La fentre du milieu tendue en damas avec une croix rouge.

--Si vous ne l'avez pas?...

--Trois tentures jaunes.

--Et alors?...

--Alors, mon cher ami, jouez du poignard tout  votre aise, je vous le
permets, et je serai l pour vous voir faire.

--Adieu, Excellence, je compte sur vous, comptez sur moi.

 ces mots le Transtvre disparut par l'escalier, tandis que
l'inconnu, se couvrant plus que jamais le visage de son manteau, passa
 deux pas de Franz et descendit dans l'arne par les gradins
extrieurs.

Une seconde aprs, Franz entendit son nom retentir sous les votes:
c'tait Albert qui l'appelait.

Il attendit pour rpondre que les deux hommes fussent loigns, ne se
souciant pas de leur apprendre qu'ils avaient eu un tmoin qui, s'il
n'avait pas vu leur visage, n'avait pas perdu un mot de leur entretien.

Dix minutes aprs, Franz roulait vers l'htel d'Espagne, coutant avec
une distraction fort impertinente la savante dissertation qu'Albert
faisait, d'aprs Pline et Calpurnius, sur les filets garnis de pointes
de fer qui empchaient les animaux froces de s'lancer sur les
spectateurs.

Il le laissait aller sans le contredire; il avait hte de se trouver
seul pour penser sans distraction  ce qui venait de se passer devant
lui.

De ces deux hommes, l'un lui tait certainement tranger, et c'tait la
premire fois qu'il le voyait et l'entendait, mais il n'en tait pas
ainsi de l'autre; et, quoique Franz n'et pas distingu son visage
constamment enseveli dans l'ombre ou cach par son manteau, les accents
de cette voix l'avaient trop frapp la premire fois qu'il les avait
entendus pour qu'ils pussent jamais retentir devant lui sans qu'il les
reconnt.

Il y avait surtout dans les intonations railleuses quelque chose de
strident et de mtallique qui l'avait fait tressaillir dans les ruines
du Colise comme dans la grotte de Monte-Cristo.

Aussi tait-il bien convaincu que cet homme n'tait autre que Simbad le
marin.

Aussi, en toute autre circonstance, la curiosit que lui avait inspire
cet homme et t si grande qu'il se serait fait reconnatre  lui, mais
dans cette occasion, la conversation qu'il venait d'entendre tait trop
intime pour qu'il ne ft pas retenu par la crainte trs sense que son
apparition ne lui serait pas agrable. Il l'avait donc laiss
s'loigner, comme on l'a vu, mais en se promettant, s'il le rencontrait
une autre fois, de ne pas laisser chapper cette seconde occasion comme
il avait fait de la premire.

Franz tait trop proccup pour bien dormir. Sa nuit fut employe 
passer et repasser dans son esprit toutes les circonstances qui se
rattachaient  l'homme de la grotte et  l'inconnu du Colise, et qui
tendaient  faire de ces deux personnages le mme individu; et plus
Franz y pensait, plus il s'affermissait dans cette opinion.

Il s'endormit au jour, et ce qui fit qu'il ne s'veilla que fort tard.
Albert, en vritable Parisien, avait dj pris ses prcautions pour la
soire. Il avait envoy chercher une loge au thtre Argentina.

Franz avait plusieurs lettres  crire en France, il abandonna donc pour
toute la journe la voiture  Albert.

 cinq heures, Albert rentra; il avait port ses lettres de
recommandation, avait des invitations pour toutes ses soires et avait
vu Rome.

Une journe avait suffi  Albert pour faire tout cela.

Et encore avait-il eu le temps de s'informer de la pice qu'on jouait et
des acteurs qui la joueraient.

La pice avait pour titre: _Parisiana_; les acteurs avaient nom:
Coselli, Moriani et la Spech.

Nos deux jeunes gens n'taient pas si malheureux, comme on le voit: ils
allaient assister  la reprsentation d'un des meilleurs opras de
l'auteur de _Lucia di Lammermoor_, jou par trois des artistes les plus
renomms de l'Italie.

Albert n'avait jamais pu s'habituer aux thtres ultramontains, 
l'orchestre desquels on ne va pas, et qui n'ont ni balcons, ni loges
dcouvertes; c'tait dur pour un homme qui avait sa stalle aux Bouffes
et sa part de la loge infernale  l'Opra.

Ce qui n'empchait pas Albert de faire des toilettes flamboyantes toutes
les fois qu'il allait  l'Opra avec Franz; toilettes perdues; car, il
faut l'avouer  la honte d'un des reprsentants les plus dignes de
notre fashion, depuis quatre mois qu'il sillonnait l'Italie en tous
sens, Albert n'avait pas eu une seule aventure.

Albert essayait quelquefois de plaisanter  cet endroit; mais au fond il
tait singulirement mortifi, lui, Albert de Morcerf, un des jeunes
gens les plus courus, d'en tre encore pour ses frais. La chose tait
d'autant plus pnible que, selon l'habitude modeste de nos chers
compatriotes, Albert tait parti de Paris avec cette conviction qu'il
allait avoir en Italie les plus grands succs, et qu'il viendrait faire
les dlices du boulevard de Gand du rcit de ses bonnes fortunes.

Hlas! il n'en avait rien t: les charmantes comtesses gnoises,
florentines et napolitaines s'en taient tenues, non pas  leurs maris,
mais  leurs amants, et Albert avait acquis cette cruelle conviction,
que les Italiennes ont du moins sur les Franaises l'avantage d'tre
fidles  leur infidlit.

Je ne veux pas dire qu'en Italie, comme partout, il n'y ait pas des
exceptions.

Et cependant Albert tait non seulement un cavalier parfaitement
lgant, mais encore un homme de beaucoup d'esprit; de plus il tait
vicomte: de nouvelle noblesse, c'est vrai; mais aujourd'hui qu'on ne
fait plus ses preuves, qu'importe qu'on date de 1399 ou de 1815!
Par-dessus tout cela il avait cinquante mille livres de rente. C'tait
plus qu'il n'en faut, comme on le voit, pour tre  la mode  Paris.
C'tait donc quelque peu humiliant de n'avoir encore t srieusement
remarqu par personne dans aucune des villes o il avait pass.

Mais aussi comptait-il se rattraper  Rome, le carnaval tant, dans tous
les pays de la terre qui clbrent cette estimable institution, une
poque de libert o les plus svres se laissent entraner  quelque
acte de folie. Or, comme le carnaval s'ouvrait le lendemain, il tait
fort important qu'Albert lant son prospectus avant cette ouverture.

Albert avait donc, dans cette intention, lou une des loges les plus
apparentes du thtre, et fait, pour s'y rendre, une toilette
irrprochable. C'tait au premier rang, qui remplace chez nous la
galerie. Au reste, les trois premiers tages sont aussi aristocratiques
les uns que les autres, et on les appelle pour cette raison les rangs
nobles.

D'ailleurs cette loge, o l'on pouvait tenir  douze sans tre serrs,
avait cot aux deux amis un peu moins cher qu'une loge de quatre
personnes  l'Ambigu.

Albert avait encore un autre espoir, c'est que s'il arrivait  prendre
place dans le coeur d'une belle Romaine, cela le conduirait
naturellement  conqurir un _posto_ dans la voiture, et par consquent
 voir le carnaval du haut d'un vhicule aristocratique ou d'un balcon
princier.

Toutes ces considrations rendaient donc Albert plus smillant qu'il ne
l'avait jamais t. Il tournait le dos aux acteurs, se penchant 
moiti hors de la loge et lorgnant toutes les jolies femmes avec une
jumelle de six pouces de long.

Ce qui n'amenait pas une seule jolie femme  rcompenser d'un seul
regard, mme de curiosit, tout le mouvement que se donnait Albert.

En effet, chacun causait de ses affaires, de ses amours, de ses
plaisirs, du carnaval qui s'ouvrait le lendemain de la semaine sainte
prochaine, sans faire attention un seul instant ni aux acteurs, ni  la
pice,  l'exception des moments indiqus, o chacun alors se
retournait, soit pour entendre une portion du rcitatif de Coselli, soit
pour applaudir quelque trait brillant de Moriani, soit pour crier bravo
 la Spech; puis les conversations particulires reprenaient leur train
habituel.

Vers la fin du premier acte, la porte d'une loge reste vide jusque-l
s'ouvrit, et Franz vit entrer une personne  laquelle il avait eu
l'honneur d'tre prsent  Paris et qu'il croyait encore en France.
Albert vit le mouvement que fit son ami  cette apparition, et se
retournant vers lui:

Est-ce que vous connaissez cette femme? dit-il.

--Oui; comment la trouvez-vous?

--Charmante, mon cher, et blonde. Oh! les adorables cheveux! C'est une
Franaise?

--C'est une Vnitienne.

--Et vous l'appelez?

--La comtesse G...

--Oh! je la connais de nom, s'cria Albert; on la dit aussi spirituelle
que jolie. Parbleu, quand je pense que j'aurais pu me faire prsenter 
elle au dernier bal de Mme de Villefort, o elle tait, et que j'ai
nglig cela: je suis un grand niais!

--Voulez-vous que je rpare ce tort? demanda Franz.

--Comment! vous la connaissez assez pour me conduire dans sa loge?

--J'ai eu l'honneur de lui parler trois ou quatre fois dans ma vie;
mais, vous le savez, c'est strictement assez pour ne pas commettre une
inconvenance.

En ce moment la comtesse aperut Franz et lui fit de la main un signe
gracieux, auquel il rpondit par une respectueuse inclination de tte.

Ah ! mais il me semble que vous tes au mieux avec elle? dit Albert.

--Eh bien, voil ce qui vous trompe et ce qui nous fera faire sans
cesse,  nous autres Franais, mille sottises  l'tranger: c'est de
tout soumettre  nos points de vue parisiens; en Espagne, et en Italie
surtout, ne jugez jamais de l'intimit des gens sur la libert des
rapports. Nous nous sommes trouvs en sympathie avec la comtesse, voil
tout.

--En sympathie de coeur? demanda Albert en riant.

--Non, d'esprit, voil tout, rpondit srieusement Franz.

--Et  quelle occasion?

-- l'occasion d'une promenade au Colise pareille  celle que nous
avons faite ensemble.

--Au clair de la lune?

--Oui.

--Seuls?

-- peu prs!

--Et vous avez parl...

--Des morts.

--Ah! s'cria Albert, c'tait en vrit fort rcratif. Eh bien, moi, je
vous promets que si j'ai le bonheur d'tre le cavalier de la belle
comtesse dans une pareille promenade, je ne lui parlerai que des
vivants.

--Et vous aurez peut-tre tort.

--En attendant, vous allez me prsenter  elle comme vous me l'avez
promis?

--Aussitt la toile baisse.

--Que ce diable de premier acte est long!

--coutez le finale, il est fort beau, et Coselli le chante
admirablement.

--Oui, mais quelle tournure!

--La Spech y est on ne peut plus dramatique.

--Vous comprenez que lorsqu'on a entendu la Sontag et la Malibran....

--Ne trouvez-vous pas la mthode de Moriani excellente?

--Je n'aime pas les bruns qui chantent blond.

--Ah! mon cher, dit Franz en se retournant, tandis qu'Albert continuait
de lorgner, en vrit vous tes par trop difficile!

Enfin la toile tomba  la grande satisfaction du vicomte de Morcerf, qui
prit son chapeau, donna un coup de main rapide  ses cheveux,  sa
cravate et  ses manchettes, et fit observer  Franz qu'il l'attendait.

Comme de son ct, la comtesse, que Franz interrogeait des yeux, lui fit
comprendre par un signe, qu'il serait le bienvenu, Franz ne mit aucun
retard  satisfaire l'empressement d'Albert, et faisant--suivi de son
compagnon qui profitait du voyage pour rectifier les faux plis que les
mouvements avaient pu imprimer  son col de chemise et au revers de son
habit--le tour de l'hmicycle, il vint frapper  la loge n 4, qui tait
celle qu'occupait la comtesse.

Aussitt le jeune homme qui tait assis  ct d'elle sur le devant de
la loge se leva, cdant sa place, selon l'habitude italienne, au
nouveau venu, qui doit la cder  son tour lorsqu'une autre visite
arrive.

Franz prsenta Albert  la comtesse comme un de nos jeunes gens les plus
distingus par sa position sociale et par son esprit; ce qui,
d'ailleurs, tait vrai; car  Paris, et dans le milieu o vivait Albert,
c'tait un cavalier irrprochable. Il ajouta que, dsespr de n'avoir
pas su profiter du sjour de la comtesse  Paris pour se faire prsenter
 elle, il l'avait charg de rparer cette faute, mission dont il
s'acquittait en priant la comtesse, prs de laquelle il aurait eu besoin
lui-mme d'un introducteur, d'excuser son indiscrtion.

La comtesse rpondit en faisant un charmant salut  Albert et en tendant
la main  Franz.

Albert, invit par elle, prit la place vide sur le devant, et Franz
s'assit au second rang derrire la comtesse.

Albert avait trouv un excellent sujet de conversation: c'tait Paris,
il parlait  la comtesse de leurs connaissances communes. Franz comprit
qu'il tait sur le terrain. Il le laissa aller, et, lui demandant sa
gigantesque lorgnette, il se mit  son tour  explorer la salle.

Seule sur le devant d'une loge, place au troisime rang en face d'eux,
tait une femme admirablement belle, vtue d'un costume grec, qu'elle
portait avec tant d'aisance qu'il tait vident que c'tait son costume
naturel.

Derrire elle, dans l'ombre, se dessinait la forme d'un homme dont il
tait impossible de distinguer le visage.

Franz interrompit la conversation d'Albert et de la comtesse pour
demander  cette dernire si elle connaissait la belle Albanaise qui
tait si digne d'attirer non seulement l'attention des hommes, mais
encore des femmes.

Non, dit-elle; tout ce que je sais, c'est qu'elle est  Rome depuis le
commencement de la saison; car,  l'ouverture du thtre, je l'ai vue o
elle est, et depuis un mois elle n'a pas manqu une seule
reprsentation, tantt accompagne de l'homme qui est avec elle en ce
moment, tantt suivie simplement d'un domestique noir.

--Comment la trouvez-vous, comtesse?

--Extrmement belle. Medora devait ressembler  cette femme.

Franz et la comtesse changrent un sourire. Elle se remit  causer avec
Albert, et Franz  lorgner son Albanaise.

La toile se leva sur le ballet. C'tait un de ces bons ballets italiens
mis en scne par le fameux Henri qui s'tait fait, comme chorgraphe, en
Italie, une rputation colossale, que le malheureux est venu perdre au
thtre nautique; un de ces ballets o tout le monde, depuis le premier
sujet jusqu'au dernier comparse, prend une part si active  l'action,
que cent cinquante personnes font  la fois le mme geste et lvent
ensemble ou le mme bras ou la mme jambe.

On appelait ce ballet _Poliska_.

Franz tait trop proccup de sa belle Grecque pour s'occuper du ballet,
si intressant qu'il ft. Quant  elle, elle prenait un plaisir visible
 ce spectacle, plaisir qui faisait une opposition suprme avec
l'insouciance profonde de celui qui l'accompagnait, et qui, tant que
dura le chef-d'oeuvre chorgraphique, ne fit pas un mouvement,
paraissant, malgr le bruit infernal que menaient les trompettes, les
cymbales et les chapeaux chinois  l'orchestre, goter les clestes
douceurs d'un sommeil paisible et radieux.

Enfin le ballet finit, et la toile tomba au milieu des applaudissements
frntiques d'un parterre enivr.

Grce  cette habitude de couper l'opra par un ballet, les entractes
sont trs courts en Italie, les chanteurs ayant le temps de se reposer
et de changer de costume tandis que les danseurs excutent leurs
pirouettes et confectionnent leurs entrechats.

L'ouverture du second acte commena; aux premiers coups d'archet, Franz
vit le dormeur se soulever lentement et se rapprocher de la Grecque, qui
se retourna pour lui adresser quelques paroles, et s'accouda de nouveau
sur le devant de la loge.

La figure de son interlocuteur tait toujours dans l'ombre, et Franz ne
pouvait distinguer aucun de ses traits.

La toile se leva, l'attention de Franz fut ncessairement attire par
les acteurs, et ses yeux quittrent un instant la loge de la belle
Grecque pour se porter vers la scne.

L'acte s'ouvre, comme on sait, par le duo du rve: Parisina, couche,
laisse chapper devant Azzo le secret de son amour pour Ugo; l'poux
trahi passe par toutes les fureurs de la jalousie, jusqu' ce que,
convaincu que sa femme lui est infidle, il la rveille pour lui
annoncer sa prochaine vengeance.

Ce duo est un des plus beaux, des plus expressifs et des plus terribles
qui soient sortis de la plume fconde de Donizetti. Franz l'entendait
pour la troisime fois, et quoiqu'il ne passt pas pour un mlomane
enrag, il produisit sur lui un effet profond. Il allait en consquence
joindre ses applaudissements  ceux de la salle, lorsque ses mains,
prtes  se runir, restrent cartes, et que le bravo qui s'chappait
de sa bouche expira sur ses lvres.

L'homme de la loge s'tait lev tout debout, et, sa tte se trouvant
dans la lumire, Franz venait de retrouver le mystrieux habitant de
Monte-Cristo, celui dont la veille il lui avait si bien sembl
reconnatre la taille et la voix dans les ruines du Colise.

Il n'y avait plus de doute, l'trange voyageur habitait Rome.

Sans doute l'expression de la figure de Franz tait en harmonie avec le
trouble que cette apparition jetait dans son esprit, car la comtesse le
regarda, clata de rire, et lui demanda ce qu'il avait.

Madame la comtesse, rpondit Franz, je vous ai demand tout  l'heure
si vous connaissiez cette femme albanaise: maintenant je vous demanderai
si vous connaissez son mari.

--Pas plus qu'elle, rpondit la comtesse.

--Vous ne l'avez jamais remarqu?

--Voil bien une question  la franaise! Vous savez bien que, pour nous
autres Italiennes, il n'y a pas d'autre homme au monde que celui que
nous aimons!

--C'est juste, rpondit Franz.

--En tout cas, dit-elle en appliquant les jumelles d'Albert  ses yeux
et en les dirigeant vers la loge, ce doit tre quelque nouveau dterr,
quelque trpass sorti du tombeau avec la permission du fossoyeur car il
me semble affreusement ple.

--Il est toujours comme cela, rpondit Franz.

--Vous le connaissez donc? demanda la comtesse; alors c'est moi qui vous
demanderai qui il est.

--Je crois l'avoir dj vu, et il me semble le reconnatre.

--En effet, dit-elle en faisant un mouvement de ses belles paules comme
si un frisson lui passait dans les veines, je comprends que lorsqu'on a
une fois vu un pareil homme on ne l'oublie jamais.

L'effet que Franz avait prouv n'tait donc pas une impression
particulire, puisqu'une autre personne le ressentait comme lui.

Eh bien, demanda Franz  la comtesse aprs qu'elle eut pris sur elle de
le lorgner une seconde fois que pensez-vous de cet homme?

--Que cela me parat tre Lord Ruthwen en chair et en os.

En effet, ce nouveau souvenir de Byron frappa Franz: si un homme
pouvait lui faire croire  l'existence des vampires, c'tait cet homme.

Il faut que je sache qui il est, dit Franz en se levant.

--Oh! non, s'cria la comtesse; non, ne me quittez pas, je compte sur
vous pour me reconduire, et je vous garde.

--Comment! vritablement, lui dit Franz en se penchant  son oreille,
vous avez peur?

--coutez, lui dit-elle, Byron m'a jur qu'il croyait aux vampires, il
m'a dit qu'il en avait vu, il m'a dpeint leur visage, eh bien! c'est
absolument cela: ces cheveux noirs, ces grands yeux brillant d'une
flamme trange, cette pleur mortelle; puis, remarquez qu'il n'est pas
avec une femme comme toutes les femmes, il est avec une trangre... une
Grecque, une schismatique... sans doute quelque magicienne comme lui. Je
vous en prie, n'y allez pas. Demain mettez-vous  sa recherche si bon
vous semble, mais aujourd'hui je vous dclare que je vous garde.

Franz insista.

coutez, dit-elle en se levant, je m'en vais, je ne puis rester jusqu'
la fin du spectacle, j'ai du monde chez moi: serez-vous assez peu galant
pour me refuser votre compagnie?

Il n'y avait d'autre rponse  faire que de prendre son chapeau,
d'ouvrir la porte et de prsenter son bras  la comtesse.

C'est ce qu'il fit.

La comtesse tait vritablement fort mue; et Franz lui-mme ne pouvait
chapper  une certaine terreur superstitieuse, d'autant plus naturelle
que ce qui tait chez la comtesse le produit d'une sensation
instinctive, tait chez lui le rsultat d'un souvenir.

Il sentit qu'elle tremblait en montant en voiture.

Il la reconduisit jusque chez elle: il n'y avait personne, et elle
n'tait aucunement attendue; il lui en fit le reproche.

En vrit, lui dit-elle, je ne me sens pas bien, et j'ai besoin d'tre
seule; la vue de cet homme m'a toute bouleverse.

Franz essaya de rire.

Ne riez pas, lui dit-elle; d'ailleurs vous n'en avez pas envie. Puis
promettez-moi une chose.

--Laquelle?

--Promettez-la-moi.

--Tout ce que vous voudrez, except de renoncer  dcouvrir quel est cet
homme. J'ai des motifs que je ne puis vous dire pour dsirer savoir qui
il est, d'o il vient et o il va.

--D'o il vient, je l'ignore; mais o il va, je puis vous le dire: il va
en enfer  coup sr.

--Revenons  la promesse que vous vouliez exiger de moi, comtesse, dit
Franz.

--Ah! c'est de rentrer directement  l'htel et de ne pas chercher ce
soir  voir cet homme. Il y a certaines affinits entre les personnes
que l'on quitte et les personnes que l'on rejoint. Ne servez pas de
conducteur entre cet homme et moi. Demain courez aprs lui si bon vous
semble, mais ne me le prsentez jamais, si vous ne voulez pas me faire
mourir de peur. Sur ce, bonsoir, tchez de dormir, moi, je sais bien qui
ne dormira pas.

Et  ces mots la comtesse quitta Franz, le laissant indcis de savoir si
elle s'tait amuse  ses dpens ou si elle avait vritablement ressenti
la crainte qu'elle avait exprime.

En rentrant  l'htel, Franz trouva Albert en robe de chambre, en
pantalon  pied, voluptueusement tendu sur un fauteuil et fumant son
cigare.

Ah! c'est vous! lui dit-il; ma foi, je ne vous attendais que demain.

--Mon cher Albert, rpondit Franz, je suis heureux de trouver l'occasion
de vous dire une fois pour toutes que vous avez la plus fausse ide des
femmes italiennes; il me semble pourtant que vos mcomptes amoureux
auraient d vous la faire perdre.

--Que voulez-vous! ces diablesses de femmes, c'est  n'y rien
comprendre! Elles vous donnent la main, elles vous la serrent; elles
vous parlent tout bas, elles se font reconduire chez elles: avec le
quart de ces manires de faire, une Parisienne se perdrait de
rputation.

--Eh! justement, c'est parce qu'elles n'ont rien  cacher, c'est parce
qu'elles vivent au grand soleil, que les femmes y mettent si peu de
faons dans le beau pays o rsonne le si, comme dit Dante. D'ailleurs,
vous avez bien vu que la comtesse a eu vritablement peur.

--Peur de quoi? de cet honnte monsieur qui tait en face de nous avec
cette jolie Grecque? Mais j'ai voulu en avoir le coeur net quand ils
sont sortis, et je les ai croiss dans le corridor. Je ne sais pas o
diable vous avez pris toutes vos ides de l'autre monde! C'est un fort
beau garon qui est fort bien mis, et qui a tout l'air de se faire
habiller en France chez Blin ou chez Humann; un peu ple, c'est vrai,
mais vous savez que la pleur est un cachet de distinction.

Franz sourit, Albert avait de grandes prtentions  tre ple.

Aussi, lui dit Franz, je suis convaincu que les ides de la comtesse
sur cet homme n'ont pas le sens commun. A-t-il parl prs de vous, et
avez-vous entendu quelques-unes de ses paroles?

--Il a parl, mais en romaque. J'ai reconnu l'idiome  quelques mots
grecs dfigurs. Il faut vous dire, mon cher, qu'au collge j'tais trs
fort en grec.

--Ainsi il parlait le romaque?

--C'est probable.

--Plus de doute, murmura Franz, c'est lui.

--Vous dites?...

--Rien. Que faisiez-vous donc l?

--Je vous mnageais une surprise.

--Laquelle?

--Vous savez qu'il est impossible de se procurer une calche?

--Pardieu! puisque nous avons fait inutilement tout ce qu'il tait
humainement possible de faire pour cela.

--Eh bien, j'ai eu une ide merveilleuse.

Franz regarda Albert en homme qui n'avait pas grande confiance dans son
imagination.

Mon cher, dit Albert, vous m'honorez l d'un regard qui mriterait
bien que je vous demandasse rparation.

--Je suis prt  vous la faire, cher ami, si l'ide est aussi ingnieuse
que vous le dites.

--coutez.

--J'coute.

--Il n'y a pas moyen de se procurer de voiture, n'est-ce pas?

--Non.

--Ni de chevaux?

--Pas davantage.

--Mais l'on peut se procurer une charrette?

--Peut-tre.

--Une paire de boeufs?

--C'est probable.

--Eh bien, mon cher! voil notre affaire. Je vais faire dcorer la
charrette, nous nous habillons en moissonneurs napolitains, et nous
reprsentons au naturel le magnifique tableau de Lopold Robert. Si
pour plus grande ressemblance, la comtesse veut prendre le costume d'une
femme de Pouzzole ou de Sorrente, cela compltera la mascarade, et elle
est assez belle pour qu'on la prenne pour l'original de la Femme 
l'Enfant.

--Pardieu! s'cria Franz, pour cette fois vous avez raison, monsieur
Albert, et voil une ide vritablement heureuse.

--Et toute nationale, renouvele des rois fainants, mon cher, rien que
cela! Ah! messieurs les Romains, vous croyez qu'on courra  pied par vos
rues comme des lazzaroni, et cela parce que vous manquez de calches et
de chevaux; eh bien! on en inventera.

--Et avez-vous dj fait part  quelqu'un de cette triomphante
imagination?

-- notre hte. En rentrant, je l'ai fait monter et lui ai expos mes
dsirs. Il m'a assur que rien n'tait plus facile; je voulais faire
dorer les cornes des boeufs, mais il m'a dit que cela demandait trois
jours: il faudra donc nous passer de cette superfluit.

--Et o est-il?

--Qui?

--Notre hte?

--En qute de la chose. Demain il serait dj peut-tre un peu tard.

--De sorte qu'il va nous rendre rponse ce soir mme?

--Je l'attends.

En ce moment la porte s'ouvrit, et matre Pastrini passa la tte.

_Permesso_? dit-il.

--Certainement que c'est permis! s'cria Franz.

--Eh bien, dit Albert, nous avez-vous trouv la charrette requise et les
boeufs demands?

--J'ai trouv mieux que cela, rpondit-il d'un air parfaitement
satisfait de lui-mme.

--Ah! mon cher hte, prenez garde, dit Albert, le mieux est l'ennemi du
bien.

--Que Vos Excellences s'en rapportent  moi, dit matre Pastrini d'un
ton capable.

--Mais enfin qu'y a-t-il? demanda Franz  son tour.

--Vous savez, dit l'aubergiste, que le comte de Monte-Cristo habite sur
le mme carr que vous?

--Je le crois bien, dit Albert, puisque c'est grce  lui que nous
sommes logs comme deux tudiants de la rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

--Eh bien, il sait l'embarras dans lequel vous vous trouvez, et vous
fait offrir deux places dans sa voiture et deux places  ses fentres du
palais Rospoli.

Albert et Franz se regardrent.

Mais, demanda Albert, devons-nous accepter l'offre de cet tranger,
d'un homme que nous ne connaissons pas?

--Quel homme est-ce que ce comte de Monte-Cristo? demanda Franz  son
hte.

--Un trs grand seigneur sicilien ou maltais, je ne sais pas au juste,
mais noble comme un Borghse et riche comme une mine d'or.

--Il me semble, dit Franz  Albert, que, si cet homme tait d'aussi
bonnes manires que le dit notre hte, il aurait d nous faire parvenir
son invitation d'une autre faon, soit en nous crivant, soit....

En ce moment on frappa  la porte.

Entrez, dit Franz.

Un domestique, vtu d'une livre parfaitement lgante, parut sur le
seuil de la chambre.

De la part du comte de Monte-Cristo, pour M. Franz d'pinay et pour M.
le vicomte Albert de Morcerf, dit-il.

Et il prsenta  l'hte deux cartes, que celui-ci remit aux jeunes gens.

M. le comte de Monte-Cristo, continua le domestique, fait demander 
ces messieurs la permission de se prsenter en voisin demain matin chez
eux; il aura l'honneur de s'informer auprs de ces messieurs  quelle
heure ils seront visibles.

--Ma foi, dit Albert  Franz, il n'y a rien  y reprendre, tout y est.

--Dites au comte, rpondit Franz, que c'est nous qui aurons l'honneur de
lui faire notre visite.

Le domestique se retira.

Voil ce qui s'appelle faire assaut d'lgance, dit Albert; allons,
dcidment vous aviez raison, matre Pastrini, et c'est un homme tout 
fait comme il faut que votre comte de Monte-Cristo.

--Alors vous acceptez son offre? dit l'hte.

--Ma foi, oui, rpondit Albert. Cependant, je vous l'avoue, je regrette
notre charrette et les moissonneurs; et, s'il n'y avait pas la fentre
du palais Rospoli pour faire compensation  ce que nous perdons, je
crois que j'en reviendrais  ma premire ide: qu'en dites-vous, Franz?

--Je dis que ce sont aussi les fentres du palais Rospoli qui me
dcident, rpondit Franz  Albert.

En effet, cette offre de deux places  une fentre du palais Rospoli
avait rappel  Franz la conversation qu'il avait entendue dans les
ruines du Colise entre son inconnu et son Transtvre, conversation
dans laquelle l'engagement avait t pris par l'homme au manteau
d'obtenir la grce du condamn. Or, si l'homme au manteau tait, comme
tout portait Franz  le croire, le mme que celui dont l'apparition dans
la salle Argentina l'avait si fort proccup, il le reconnatrait sans
aucun doute, et alors rien ne l'empcherait de satisfaire sa curiosit
 son gard.

Franz passa une partie de la nuit  rver  ses deux apparitions et 
dsirer le lendemain. En effet, le lendemain tout devait s'claircir; et
cette fois,  moins que son hte de Monte-Cristo ne possdt l'anneau de
Gygs et, grce  cet anneau, la facult de se rendre invisible, il
tait vident qu'il ne lui chapperait pas. Aussi fut-il veill avant
huit heures.

Quant  Albert, comme il n'avait pas les mmes motifs que Franz d'tre
matinal, il dormait encore de son mieux.

Franz fit appeler son hte, qui se prsenta avec son obsquiosit
ordinaire.

Matre Pastrini, lui dit-il, ne doit-il pas y avoir aujourd'hui une
excution?

--Oui, Excellence; mais si vous me demandez cela pour avoir une fentre,
vous vous y prenez bien tard.

--Non, reprit Franz; d'ailleurs, si je tenais absolument  voir ce
spectacle, je trouverais place, je pense, sur le mont Pincio.

--Oh! je prsumais que Votre Excellence ne voudrait pas se compromettre
avec toute la canaille, dont c'est en quelque sorte l'amphithtre
naturel.

--Il est probable que je n'irai pas, dit Franz; mais je dsirerais
avoir quelques dtails.

--Lesquels?

--Je voudrais savoir le nombre des condamns, leurs noms et le genre de
leur supplice.

--Cela tombe  merveille, Excellence! on vient justement de m'apporter
les _tavolette_.

--Qu'est-ce que les _tavolette_?

--Les _tavolette_ sont des tablettes en bois que l'on accroche  tous
les coins de rue la veille des excutions, et sur lesquelles on colle
les noms des condamns, la cause de leur condamnation et le mode de
leur supplice. Cet avis a pour but d'inviter les fidles  prier Dieu de
donner aux coupables un repentir sincre.

--Et l'on vous apporte ces _tavolette_ pour que vous joigniez vos
prires  celles des fidles? demanda Franz d'un air de doute.

--Non, Excellence; je me suis entendu avec le colleur, et il m'apporte
cela comme il m'apporte les affiches de spectacles, afin que si
quelques-uns de mes voyageurs dsirent assister  l'excution, ils
soient prvenus.

--Ah! mais c'est une attention tout  fait dlicate! s'cria Franz.

--Oh! dit matre Pastrini en souriant, je puis me vanter de faire tout
ce qui est en mon pouvoir pour satisfaire les nobles trangers qui
m'honorent de leur confiance.

--C'est ce que je vois, mon hte! et c'est ce que je rpterai  qui
voudra l'entendre, soyez en bien certain. En attendant, je dsirerais
lire une de ces _tavolette_.

--C'est bien facile, dit l'hte en ouvrant la porte, j'en ai fait mettre
une sur le carr.

Il sortit, dtacha la _tavoletta_, et la prsenta  Franz.

Voici la traduction littrale de l'affiche patibulaire:

On fait savoir  tous que le mardi 22 fvrier, premier jour de
carnaval, seront, par arrt du tribunal de la Rota, excuts, sur la
place del Popolo le nomm Andrea Rondolo, coupable d'assassinat sur la
personne trs respectable et trs vnre de don Csar Terlini, chanoine
de l'glise de Saint-Jean de Latran, et le nomm Peppino, dit _Rocca
Priori_, convaincu de complicit avec le dtestable bandit Luigi Vampa et
les hommes de sa troupe.

Le premier sera _mazzolato_.

Et le second _decapitato_.

Les mes charitables sont pries de demander  Dieu un repentir sincre
pour ces deux malheureux condamns.

C'tait bien ce que Franz avait entendu la surveille, dans les ruines du
Colise, et rien n'tait chang au programme: les noms des condamns, la
cause de leur supplice et le genre de leur excution taient exactement
les mmes.

Ainsi, selon toute probabilit, le Transtvre n'tait autre que le
bandit Luigi Vampa, et l'homme au manteau Simbad le marin, qui,  Rome
comme  Porto-Vecchio, et  Tunis, poursuivait le cours de ses
philanthropiques expditions.

Cependant le temps s'coulait, il tait neuf heures, et Franz allait
rveiller Albert, lorsque  son grand tonnement il le vit sortir tout
habill de sa chambre. Le carnaval lui avait trott par la tte, et
l'avait veill plus matin que son ami ne l'esprait.

Eh bien, dit Franz  son hte, maintenant que nous voil prts tous
deux, croyez-vous, mon cher monsieur Pastrini, que nous puissions nous
prsenter chez le comte de Monte-Cristo?

--Oh! bien certainement! rpondit-il; le comte de Monte-Cristo a
l'habitude d'tre trs matinal, et je suis sr qu'il y a plus de deux
heures dj qu'il est lev.

--Et vous croyez qu'il n'y a pas d'indiscrtion  se prsenter chez lui
maintenant?

--Aucune.

--En ce cas, Albert, si vous tes prt....

--Entirement prt, dit Albert.

--Allons remercier notre voisin de sa courtoisie.

--Allons!

Franz et Albert n'avaient que le carr  traverser, l'aubergiste les
devana et sonna pour eux; un domestique vint ouvrir.

_I Signori Francesi_, dit l'hte.

Le domestique s'inclina et leur fit signe d'entrer.

Ils traversrent deux pices meubles avec un luxe, qu'ils ne croyaient
pas trouver dans l'htel de matre Pastrini, et ils arrivrent enfin
dans un salon d'une lgance parfaite. Un tapis de Turquie tait tendu
sur le parquet, et les meubles les plus confortables offraient leurs
coussins rebondis et leurs dossiers renverss. De magnifiques tableaux
de matres, entremls de trophes d'armes splendides, taient suspendus
aux murailles, et de grandes portires de tapisserie flottaient devant
les portes.

Si Leurs Excellences veulent s'asseoir, dit le domestique, je vais
prvenir M. le comte.

Et il disparut par une des portes.

Au moment o cette porte s'ouvrit, le son d'une _guzla_ arriva
jusqu'aux deux amis, mais s'teignit aussitt: la porte, referme
presque en mme temps qu'ouverte, n'avait pour ainsi dire laiss
pntrer dans le salon qu'une bouffe d'harmonie.

Franz et Albert changrent un regard et reportrent les yeux sur les
meubles, sur les tableaux et sur les armes. Tout cela,  la seconde vue,
leur parut encore plus magnifique qu' la premire.

Eh bien, demanda Franz  son ami, que dites-vous de cela?

--Ma foi, mon cher, je dis qu'il faut que notre voisin soit quelque
agent de change qui a jou  la baisse sur les fonds espagnols, ou
quelque prince qui voyage incognito.

--Chut! lui dit Franz; c'est ce que nous allons savoir, car le voil.

En effet, le bruit d'une porte tournant sur ses gonds venait d'arriver
jusqu'aux visiteurs; et presque aussitt la tapisserie, se soulevant,
donna passage au propritaire de toutes ces richesses.

Albert s'avana au-devant de lui, mais Franz resta clou  sa place.

Celui qui venait d'entrer n'tait autre que l'homme au manteau du
Colise, l'inconnu de la loge, l'hte mystrieux de Monte-Cristo.




XXXV

La mazzolata.


Messieurs, dit en entrant le comte de Monte-Cristo, recevez toutes mes
excuses de ce que je me suis laiss prvenir, mais en me prsentant de
meilleure heure chez vous, j'aurais craint d'tre indiscret. D'ailleurs
vous m'avez fait dire que vous viendriez, et je me suis tenu  votre
disposition.

--Nous avons, Franz et moi, mille remerciements  vous prsenter,
monsieur le comte, dit Albert; vous nous tirez vritablement d'un grand
embarras, et nous tions en train d'inventer les vhicules les plus
fantastiques au moment o votre gracieuse invitation nous est parvenue.

--Eh! mon Dieu! messieurs, reprit le comte en faisant signe aux deux
jeunes gens de s'asseoir sur un divan, c'est la faute de cet imbcile de
Pastrini, si je vous ai laisss si longtemps dans la dtresse! Il ne
m'avait pas dit un mot de votre embarras,  moi qui, seul et isol comme
je le suis ici, ne cherchais qu'une occasion de faire connaissance avec
mes voisins. Du moment o j'ai appris que je pouvais vous tre bon 
quelque chose, vous avez vu avec quel empressement j'ai saisi cette
occasion de vous prsenter mes compliments.

Les deux jeunes gens s'inclinrent. Franz n'avait pas encore trouv un
seul mot  dire; il n'avait encore pris aucune rsolution, et, comme
rien n'indiquait dans le comte sa volont de le reconnatre ou le dsir
d'tre reconnu de lui, il ne savait pas s'il devait, par un mot
quelconque, faire allusion au pass, ou laisser le temps  l'avenir de
lui apporter de nouvelles preuves. D'ailleurs, sr que c'tait lui qui
tait la veille dans la loge, il ne pouvait rpondre aussi positivement
que ce ft lui qui la surveille, tait au Colise, il rsolut donc de
laisser aller les choses sans faire au comte aucune ouverture directe.
D'ailleurs il avait une supriorit sur lui, il tait matre de son
secret, tandis qu'au contraire il ne pouvait avoir aucune action sur
Franz, qui n'avait rien  cacher.

Cependant il rsolut de faire tomber la conversation sur un point qui
pouvait, en attendant, amener toujours l'claircissement de certains
doutes.

Monsieur le comte, lui dit-il, vous nous avez offert des places dans
votre voiture et des places  vos fentres du palais Rospoli;
maintenant, pourriez-vous nous dire comment nous pourrons nous procurer
un poste quelconque, comme on dit en Italie, sur la place del Popolo?

--Ah! oui, c'est vrai, dit le comte d'un air distrait et en regardant
Morcerf avec une attention soutenue; n'y a-t-il pas, place del Popolo,
quelque chose comme une excution?

--Oui, rpondit Franz, voyant qu'il venait de lui-mme o il voulait
l'amener.

--Attendez, attendez, je crois avoir dit hier  mon intendant de
s'occuper de cela; peut-tre pourrai-je vous rendre encore ce petit
service.

Il allongea la main vers un cordon de sonnette, qu'il tira trois fois.

Vous tes-vous proccup jamais, dit-il  Franz, de l'emploi du temps
et du moyen de simplifier les alles et venues des domestiques? Moi,
j'en ai fait une tude: quand je sonne une fois, c'est pour mon valet de
chambre; deux fois, c'est pour mon matre d'htel; trois fois, c'est
pour mon intendant. De cette faon, je ne perds ni une minute ni une
parole. Tenez, voici notre homme.

On vit alors entrer un individu de quarante-cinq  cinquante ans, qui
parut  Franz ressembler comme deux gouttes d'eau au contrebandier qui
l'avait introduit dans la grotte, mais qui ne parut pas le moins du
monde le reconnatre. Il vit que le mot tait donn.

Monsieur Bertuccio, dit le comte, vous tes-vous occup, comme je vous
l'avais ordonn hier, de me procurer une fentre sur la place del
Popolo?

--Oui, Excellence, rpondit l'intendant, mais il tait bien tard.

--Comment! dit le comte en fronant le sourcil, ne vous ai-je pas dit
que je voulais en avoir une?

--Et Votre Excellence en a une aussi, celle qui tait loue au prince
Lobanieff; mais j'ai t oblig de la payer cent....

--C'est bien, c'est bien, monsieur Bertuccio, faites grce  ces
messieurs de tous ces dtails de mnage; vous avez la fentre, c'est
tout ce qu'il faut. Donnez l'adresse de la maison au cocher, et
tenez-vous sur l'escalier pour nous conduire: cela suffit; allez.

L'intendant salua et fit un pas pour se retirer.

Ah! reprit le comte, faites-moi le plaisir de demander  Pastrini s'il
a reu la _tavoletta_, et s'il veut m'envoyer le programme de
l'excution.

--C'est inutile, reprit Franz, tirant son calepin de sa poche; j'ai eu
ces tablettes sous les yeux, je les ai copies et les voici.

--C'est bien; alors monsieur Bertuccio, vous pouvez vous retirer, je
n'ai plus besoin de vous. Qu'on nous prvienne seulement quand le
djeuner sera servi. Ces messieurs, continua-t-il en se retournant vers
les deux amis, me font-ils l'honneur de djeuner avec moi?

--Mais, en vrit, monsieur le comte, dit Albert, ce serait abuser.

--Non pas, au contraire, vous me faites grand plaisir, vous me rendrez
tout cela un jour  Paris, l'un ou l'autre et peut-tre tous les deux.
Monsieur Bertuccio, vous ferez mettre trois couverts.

Il prit le calepin des mains de Franz.

Nous disons donc, continua-t-il du ton dont il et lu les _Petites
Affiches_, que seront excuts, aujourd'hui 22 fvrier, le nomm Andrea
Rondolo, coupable d'assassinat sur la personne trs respectable et trs
vnre de don Csar Torlini, chanoine de l'glise Saint-Jean-de-Latran,
et le nomm Peppino, dit _Rocca Priori_, convaincu de complicit avec
le dtestable bandit Luigi Vampa et les hommes de sa troupe...

--Hum! Le premier sera _mazzolato_, le second _decapitato_. Oui, en
effet, reprit le comte, c'tait bien comme cela que la chose devait se
passer d'abord; mais je crois que depuis hier il est survenu, quelque
changement dans l'ordre et la marche de la crmonie.

--Bah! dit Franz.

--Oui, hier chez le cardinal Rospigliosi, o j'ai pass la soire, il
tait question de quelque chose comme d'un sursis accord  l'un des
deux condamns.

-- Andrea Rondolo? demanda Franz.

--Non... reprit ngligemment le comte;  l'autre (il jeta un coup d'oeil
sur le calepin comme pour se rappeler le nom),  Peppino, dit _Rocca
Priori_. Cela vous prive d'une guillotinade, mais il vous reste la
_mazzolata_ qui est un supplice fort curieux quand on le voit pour la
premire fois, et mme pour la seconde; tandis que l'autre, que vous
devez connatre d'ailleurs, est trop simple, trop uni: il n'y a rien
d'inattendu. La _mandaa_ ne se trompe pas, elle ne tremble pas, ne
frappe pas  faux, ne s'y reprend pas  trente fois comme le soldat qui
coupait la tte au comte de Chalais, et auquel, au reste, Richelieu
avait peut-tre recommand le patient. Ah! Tenez, ajouta le comte d'un
ton mprisant, ne me parlez pas des Europens pour les supplices, ils
n'y entendent rien et en sont vritablement  l'enfance ou plutt  la
vieillesse de la cruaut.

--En vrit, monsieur le comte, rpondit Franz, on croirait que vous
avez fait une tude compare des supplices chez les diffrents peuples
du monde.

--Il y en a peu du moins que je n'aie vus, reprit froidement le comte.

--Et vous avez trouv du plaisir  assister  ces horribles spectacles?

--Mon premier sentiment a t la rpulsion, le second l'indiffrence, le
troisime la curiosit.

--La curiosit! le mot est terrible, savez-vous?

--Pourquoi? Il n'y a gure dans la vie qu'une proccupation grave; c'est
la mort, eh bien! n'est-il pas curieux d'tudier de quelles faons
diffrentes l'me peut sortir du corps, et comment, selon les
caractres, les tempraments et mme les moeurs du pays, les individus
supportent ce suprme passage de l'tre au nant? Quant  moi, je vous
rponds d'une chose: c'est que plus on a vu mourir, plus il devient
facile de mourir: ainsi,  mon avis, la mort est peut-tre un supplice,
mais n'est pas une expiation.

--Je ne vous comprends pas bien, dit Franz; expliquez-vous, car je ne
puis vous dire  quel point ce que vous me dites l pique ma curiosit.

--coutez, dit le comte; et son visage s'infiltra de fiel, comme le
visage d'un autre se colore de sang. Si un homme et fait prir, par des
tortures inoues, au milieu des tourments sans fin, votre pre, votre
mre, votre matresse, un de ces tres enfin qui, lorsqu'on les dracine
de votre coeur, y laissent un vide ternel et une plaie toujours
sanglante, croiriez-vous la rparation que vous accorde la socit
suffisante, parce que le fer de la guillotine a pass entre la base de
l'occipital et les muscles trapzes du meurtrier, et parce que celui qui
vous a fait ressentir des annes de souffrances morales, a prouv
quelques secondes de douleurs physiques?

--Oui, je le sais, reprit Franz, la justice humaine est insuffisante
comme consolatrice: elle peut verser le sang en change du sang, voil
tout; il faut lui demander ce qu'elle peut et pas autre chose.

--Et encore je vous pose l un cas matriel, reprit le comte, celui o
la socit, attaque par la mort d'un individu dans la base sur laquelle
elle repose, venge la mort par la mort; mais n'y a-t-il pas des millions
de douleurs dont les entrailles de l'homme peuvent tre dchires sans
que la socit s'en occupe le moins du monde sans qu'elle lui offre le
moyen insuffisant de vengeance dont nous parlions tout  l'heure? N'y
a-t-il pas des crimes pour lesquels le pal des Turcs, les auges des
Persans, les nerfs rouls des Iroquois seraient des supplices trop doux,
et que cependant la socit indiffrente laisse sans chtiment?...
Rpondez, n'y a-t-il pas de ces crimes?

--Oui, reprit Franz, et c'est pour les punir que le duel est tolr.

--Ah! le duel, s'cria le comte, plaisante manire, sur mon me,
d'arriver  son but, quand le but est la vengeance! Un homme vous a
enlev votre matresse, un homme a sduit votre femme, un homme a
dshonor votre fille; d'une vie tout entire, qui avait le droit
d'attendre de Dieu la part de bonheur qu'il a promise  tout tre humain
en le crant, il a fait une existence de douleur, de misre ou
d'infamie, et vous vous croyez veng parce qu' cet homme, qui vous a
mis le dlire dans l'esprit et le dsespoir dans le coeur, vous avez
donn un coup d'pe dans la poitrine ou log une balle dans la tte?
Allons donc! Sans compter que c'est lui qui souvent sort triomphant de
la lutte, lav aux yeux du monde et en quelque sorte absous par Dieu.
Non, non, continua le comte, si j'avais jamais  me venger, ce n'est pas
ainsi que je me vengerais.

--Ainsi, vous dsapprouvez le duel? ainsi vous ne vous battriez pas en
duel? demanda  son tour Albert, tonn d'entendre mettre une si
trange thorie.

--Oh! si fait! dit le comte. Entendons-nous: je me battrais en duel pour
une misre, pour une insulte, pour un dmenti, pour un soufflet, et cela
avec d'autant plus d'insouciance que, grce  l'adresse que j'ai acquise
 tous les exercices du corps et  la lente habitude que j'ai prise du
danger, je serais  peu prs sr de tuer mon homme. Oh! si fait! je me
battrais en duel pour tout cela; mais pour une douleur lente, profonde,
infinie, ternelle, je rendrais, s'il tait possible, une douleur
pareille  celle que l'on m'aurait faite: oeil pour oeil, dent pour
dent, comme disent les Orientaux, nos matres en toutes choses, ces lus
de la cration qui ont su se faire une vie de rves et un paradis de
ralits.

--Mais, dit Franz au comte, avec cette thorie qui vous constitue juge
et bourreau dans votre propre cause, il est difficile que vous vous
teniez dans une mesure o vous chappiez ternellement vous-mme  la
puissance de la loi. La haine est aveugle, la colre tourdie, et celui
qui se verse la vengeance risque de boire un breuvage amer.

--Oui, s'il est pauvre et maladroit, non, s'il est millionnaire et
habile. D'ailleurs le pis-aller pour lui est ce dernier supplice dont
nous parlions tout  l'heure, celui que la philanthropique rvolution
franaise a substitu  l'cartlement et  la roue. Eh bien! qu'est-ce
que le supplice, s'il s'est veng? En vrit, je suis presque fch que,
selon toute probabilit, ce misrable Peppino ne soit pas _decapitato_,
comme ils disent, vous verriez le temps que cela dure, et si c'est
vritablement la peine d'en parler. Mais, d'honneur, messieurs, nous
avons l une singulire conversation pour un jour de carnaval. Comment
donc cela est-il venu? Ah! je me le rappelle! vous m'avez demand une
place  ma fentre; eh bien, soit, vous l'aurez; mais mettons-nous 
table d'abord, car voil qu'on vient nous annoncer que nous sommes
servis.

En effet, un domestique ouvrit une des quatre portes du salon et fit
entendre les paroles sacramentelles:

_Al suo commodo_!

Les deux jeunes gens se levrent et passrent dans la salle  manger.

Pendant le djeuner, qui tait excellent et servi avec une recherche
infinie, Franz chercha des yeux le regard d'Albert, afin d'y lire
l'impression qu'il ne doutait pas qu'eussent produite en lui les paroles
de leur hte; mais, soit que dans son insouciance habituelle il ne leur
et pas prt une grande attention, soit que la concession que le comte
de Monte-Cristo lui avait faite  l'endroit du duel l'et raccommod
avec lui, soit enfin que les antcdents que nous avons raconts, connus
de Franz seul, eussent doubl pour lui seul l'effet des thories du
comte, il ne s'aperut pas que son compagnon ft proccup le moins du
monde; tout au contraire, il faisait honneur au repas en homme condamn
depuis quatre ou cinq mois  la cuisine italienne, c'est--dire l'une
des plus mauvaises cuisines du monde. Quant au comte, il effleurait 
peine chaque plat; on et dit qu'en se mettant  table avec ses convives
il accomplissait un simple devoir de politesse, et qu'il attendait leur
dpart pour se faire servir quelque mets trange ou particulier.

Cela rappelait malgr lui  Franz l'effroi que le comte avait inspir 
la comtesse G..., et la conviction o il l'avait laisse que le comte,
l'homme qu'il lui avait montr dans la loge en face d'elle, tait un
vampire.

 la fin du djeuner, Franz tira sa montre.

Eh bien, lui dit le comte, que faites-vous donc?

--Vous nous excuserez, monsieur le comte, rpondit Franz, mais nous
avons encore mille choses  faire.

--Lesquelles?

--Nous n'avons pas de dguisements, et aujourd'hui le dguisement est de
rigueur.

--Ne vous occupez donc pas de cela. Nous avons  ce que je crois, place
del Popolo, une chambre particulire; j'y ferai porter les costumes que
vous voudrez bien m'indiquer, et nous nous masquerons sance tenante.

--Aprs l'excution? s'cria Franz.

--Sans doute, aprs, pendant ou avant, comme vous voudrez.

--En face de l'chafaud?

--L'chafaud fait partie de la fte.

--Tenez, monsieur le comte, j'ai rflchi, dit Franz; dcidment je vous
remercie de votre obligeance, mais je me contenterai d'accepter une
place dans votre voiture, une place  la fentre du palais Rospoli, et
je vous laisserai libre de disposer de ma place  la fentre de la
piazza del Popolo.

--Mais vous perdez, je vous en prviens, une chose fort curieuse,
rpondit le comte.

--Vous me le raconterez, reprit Franz, et je suis convaincu que dans
votre bouche le rcit m'impressionnera presque autant que la vue
pourrait le faire. D'ailleurs, plus d'une fois dj j'ai voulu prendre
sur moi d'assister  une excution, et je n'ai jamais pu m'y dcider; et
vous, Albert?

--Moi, rpondit le vicomte, j'ai vu excuter Castaing; mais je crois
que j'tais un peu gris ce jour-l. C'tait le jour de ma sortie du
collge, et nous avions pass la nuit je ne sais  quel cabaret.

--D'ailleurs, ce n'est pas une raison, parce que vous n'avez pas fait
une chose  Paris, pour que vous ne la fassiez pas  l'tranger: quand
on voyage, c'est pour s'instruire; quand on change de lieu, c'est pour
voir. Songez donc quelle figure vous ferez quand on vous demandera:
Comment excute-t-on  Rome? et que vous rpondrez: Je ne sais pas. Et
puis, on dit que le condamn est un infme coquin, un drle qui a tu 
coups de chenet un bon chanoine qui l'avait lev comme son fils. Que
diable! quand on tue un homme d'glise, on prend une arme plus
convenable qu'un chenet, surtout quand cet homme d'glise est peut-tre
notre pre. Si vous voyagiez en Espagne, vous iriez voir les combats de
taureaux, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que c'est un combat que nous
allons voir; souvenez-vous des anciens Romains du Cirque, des chasses o
l'on tuait trois cents lions et une centaine d'hommes. Souvenez-vous
donc de ces quatre-vingt mille spectateurs qui battaient des mains, de
ces sages matrones qui conduisaient l leurs filles  marier, et de ces
charmantes vestales aux mains blanches qui faisaient avec le pouce un
charmant petit signe qui voulait dire: Allons, pas de paresse!
achevez-moi cet homme-l qui est aux trois quarts mort.

--Y allez-vous, Albert? dit Franz.

--Ma foi, oui, mon cher! J'tais comme vous mais l'loquence du comte me
dcide.

--Allons-y donc, puisque vous le voulez, dit Franz; mais en me rendant
place del Popolo, je dsire passer par la rue du Cours; est-ce possible,
monsieur le comte?

-- pied, oui; en voiture, non.

--Eh bien, j'irai  pied.

--Il est bien ncessaire que vous passiez par la rue du Cours?

--Oui, j'ai quelque chose  y voir.

--Eh bien, passons par la rue du Cours, nous enverrons la voiture nous
attendre sur la piazza del Popolo, par la strada del Babuino;
d'ailleurs je ne suis pas fch non plus de passer par la rue du Cours
pour voir si des ordres que j'ai donns ont t excuts.

--Excellence, dit le domestique en ouvrant la porte, un homme vtu en
pnitent demande  vous parler.

--Ah! oui, dit le comte, je sais ce que c'est. Messieurs, voulez-vous
repasser au salon, vous trouverez sur la table du milieu d'excellents
cigares de la Havane, je vous y rejoins dans un instant.

Les deux jeunes gens se levrent et sortirent par une porte, tandis que
le comte, aprs leur avoir renouvel ses excuses, sortait par l'autre.
Albert, qui tait un grand amateur, et qui, depuis qu'il tait en
Italie, ne comptait pas comme un mince sacrifice celui d'tre priv des
cigares du caf de Paris, s'approcha de la table et poussa un cri de
joie en apercevant de vritables puros.

Eh bien, lui demanda Franz, que pensez-vous du comte de Monte-Cristo?

--Ce que j'en pense! dit Albert visiblement tonn que son compagnon lui
ft une pareille question; je pense que c'est un homme charmant, qui
fait  merveille les honneurs de chez lui, qui a beaucoup vu, beaucoup
tudi, beaucoup rflchi, qui est, comme Brutus, de l'cole stoque,
et, ajouta-t-il en poussant amoureusement une bouffe de fume qui monta
en spirale vers le plafond, et qui par-dessus tout cela possde
d'excellents cigares.

C'tait l'opinion d'Albert sur le comte; or, comme Franz savait
qu'Albert avait la prtention de ne se faire une opinion sur les hommes
et sur les choses qu'aprs de mres rflexions, il ne tenta pas de rien
changer  la sienne.

Mais, dit-il, avez-vous remarqu une chose singulire?

--Laquelle?

--L'attention avec laquelle il vous regardait.

--Moi?

--Oui, vous.

Albert rflchit.

Ah! dit-il en poussant un soupir, rien d'tonnant  cela. Je suis
depuis prs d'un an absent de Paris, je dois avoir des habits de l'autre
monde. Le comte m'aura pris pour un provincial; dtrompez-le, cher ami,
et dites-lui, je vous prie,  la premire occasion, qu'il n'en est
rien.

Franz sourit; un instant aprs le comte rentra.

Me voici, messieurs, dit-il, et tout  vous, les ordres sont donns; la
voiture va de son ct place del Popolo, et nous allons nous y rendre
du ntre, si vous voulez bien, par la rue du Cours. Prenez donc
quelques-uns de ces cigares, monsieur de Morcerf.

--Ma foi, avec grand plaisir, dit Albert, car vos cigares italiens sont
encore pires que ceux de la rgie. Quand vous viendrez  Paris, je vous
rendrai tout cela.

--Ce n'est pas de refus; je compte y aller quelque jour, et, puisque
vous le permettez, j'irai frapper  votre porte. Allons, messieurs,
allons, nous n'avons pas de temps  perdre; il est midi et demi,
partons.

Tous trois descendirent. Alors le cocher prit les derniers ordres de son
matre, et suivit la via del Babuino, tandis que les pitons remontaient
par la place d'Espagne et par la via Frattina, qui les conduisait tout
droit entre le palais Fiano et le palais Rospoli.

Tous les regards de Franz furent pour les fentres de ce dernier palais,
il n'avait pas oubli le signal convenu dans le Colise entre l'homme au
manteau et le Transtvre.

Quelles sont vos fentres? demanda-t-il au comte du ton le plus naturel
qu'il pt prendre.

--Les trois dernires, rpondit-il avec une ngligence qui n'avait rien
d'affect; car il ne pouvait deviner dans quel but cette question lui
tait faite.

Les yeux de Franz se portrent rapidement sur les trois fentres. Les
fentres latrales taient tendues en damas jaune, et celle du milieu en
damas blanc avec une croix rouge.

L'homme au manteau avait tenu sa parole au Transtvre, et il n'y avait
plus de doute: l'homme au manteau, c'tait bien le comte.

Les trois fentres taient encore vides.

Au reste, de tous cts se faisaient les prparatifs; on plaait des
chaises, on dressait des chafaudages, on tendait des fentres. Les
masques ne pouvaient paratre, les voitures ne pouvaient circuler qu'au
son de la cloche; mais on sentait les masques derrire toutes les
fentres, les voitures derrire toutes les portes.

Franz, Albert et le comte continurent de descendre la rue du Cours. 
mesure qu'ils approchaient de la place du Peuple, la foule devenait plus
paisse et au-dessus des ttes de cette foule, on voyait s'lever deux
choses: l'oblisque surmont d'une croix qui indique le centre de la
place, et, en avant de l'oblisque, juste au point de correspondance
visuelle des trois rues del Babuino, del Corso et di Ripetta, les deux
poutres suprmes de l'chafaud, entre lesquelles brillait le fer arrondi
de la mandaa.

 l'angle de la rue on trouva l'intendant du comte, qui attendait son
matre.

La fentre loue  ce prix exorbitant sans doute dont le comte n'avait
point voulu faire part  ses invits, appartenait au second tage du
grand palais, situ entre la rue del Babuino et le monte Pincio;
c'tait, comme nous l'avons dit, une espce de cabinet de toilette
donnant dans une chambre  coucher; en fermant la porte de la chambre 
coucher, les locataires du cabinet taient chez eux; sur les chaises on
avait dpos des costumes de paillasse en satin blanc et bleu des plus
lgants.

Comme vous m'avez laiss le choix des costumes, dit le comte aux deux
amis, je vous ai fait prparer ceux-ci. D'abord, c'est ce qu'il y aura
de mieux port cette anne; ensuite, c'est ce qu'il y a de plus commode
pour les confettis, attendu que la farine n'y parat pas.

Franz n'entendit que fort imparfaitement les paroles du comte, et il
n'apprcia peut-tre pas  sa valeur cette nouvelle gracieuset; car
toute son attention tait attire par le spectacle que prsentait la
piazza del Popolo, et par l'instrument terrible qui en faisait  cette
heure le principal ornement.

C'tait la premire fois que Franz apercevait une guillotine; nous
disons guillotine, car la mandaa romaine est taille  peu prs sur le
mme patron que notre instrument de mort. Le couteau, qui a la forme
d'un croissant qui couperait par la partie convexe, tombe de moins haut,
voil tout.

Deux hommes, assis sur la planche  bascule o l'on couche le condamn,
djeunaient en attendant, et mangeaient, autant que Franz pt le voir,
du pain et des saucisses; l'un d'eux souleva la planche, en tira un
flacon de vin, but un coup et passa le flacon  son camarade; ces deux
hommes, c'taient les aides du bourreau!

 ce seul aspect, Franz avait senti la sueur poindre  la racine de ses
cheveux.

Les condamns, transports la veille au soir des Carceri Nuove dans la
petite glise Sainte-Marie-del-Popolo, avaient pass la nuit, assists
chacun de deux prtres, dans une chapelle ardente ferme d'une grille,
devant laquelle se promenaient des sentinelles releves d'heure en
heure.

Une double haie de carabiniers placs de chaque ct de la porte de
l'glise s'tendait jusqu' l'chafaud, autour duquel elle
s'arrondissait, laissant libre un chemin de dix pieds de large  peu
prs, et autour de la guillotine un espace d'une centaine de pas de
circonfrence. Tout le reste de la place tait pav de ttes d'hommes et
de femmes. Beaucoup de femmes tenaient leurs enfants sur leurs paules.
Ces enfants, qui dpassaient la foule de tout le torse, taient
admirablement placs.

Le monte Pincio semblait un vaste amphithtre dont tous les gradins
eussent t chargs de spectateurs; les balcons des deux glises qui
font l'angle de la rue del Babuino et de la rue di Ripetta regorgeaient
de curieux privilgis; les marches des pristyles semblaient un flot
mouvant et bariol qu'une mare incessante poussait vers le portique:
chaque asprit de la muraille qui pouvait donner place  un homme avait
sa statue vivante.

Ce que disait le comte est donc vrai, ce qu'il y a de plus curieux dans
la vie est le spectacle de la mort.

Et cependant, au lieu du silence que semblait commander la solennit du
spectacle, un grand bruit montait de cette foule, bruit compos de
rires, de hues et de cris joyeux; il tait vident encore, comme
l'avait dit le comte que cette excution n'tait rien autre chose, pour
tout le peuple, que le commencement du carnaval.

Tout  coup ce bruit cessa comme par enchantement, la porte de l'glise
venait de s'ouvrir.

Une confrrie de pnitents, dont chaque membre tait vtu d'un sac gris
perc aux yeux seulement, et tenait un cierge allum  la main, parut
d'abord; en tte marchait le chef de la confrrie.

Derrire les pnitents venait un homme de haute taille. Cet homme tait
nu,  l'exception d'un caleon de toile au ct gauche duquel tait
attach un grand couteau cach dans sa gaine; il portait sur l'paule
droite une lourde masse de fer. Cet homme, c'tait le bourreau.

Il avait en outre des sandales attaches au bas de la jambe par des
cordes.

Derrire le bourreau marchaient, dans l'ordre o ils devaient tre
excuts, d'abord Peppino et ensuite Andrea.

Chacun tait accompagn de deux prtres.

Ni l'un ni l'autre n'avait les yeux bands.

Peppino marchait d'un pas assez ferme; sans doute il avait eu avis de ce
qui se prparait pour lui.

Andrea tait soutenu sous chaque bras par un prtre.

Tous deux baisaient de temps en temps le crucifix que leur prsentait le
confesseur.

Franz sentit, rien qu' cette vue, les jambes qui lui manquaient; il
regarda Albert. Il tait ple comme sa chemise, et par un mouvement
machinal il jeta loin de lui son cigare, quoiqu'il ne l'et fum qu'
moiti.

Le comte seul paraissait impassible. Il y avait mme plus, une lgre
teinte rouge semblait vouloir percer la pleur livide de ses joues.

Son nez se dilatait comme celui d'un animal froce qui flaire le sang,
et ses lvres, lgrement cartes, laissaient voir ses dents blanches,
petites et aigus comme celles d'un chacal.

Et cependant, malgr tout cela, son visage avait une expression de
douceur souriante que Franz ne lui avait jamais vue; ses yeux noirs
surtout taient admirables de mansutude et de velout.

Cependant les deux condamns continuaient de marcher vers l'chafaud, et
 mesure qu'ils avanaient on pouvait distinguer les traits de leur
visage. Peppino tait un beau garon de vingt-quatre  vingt-six ans, au
teint hl par le soleil, au regard libre et sauvage. Il portait la tte
haute et semblait flairer le vent pour voir de quel ct lui viendrait
son librateur.

Andrea tait gros et court: son visage, bassement cruel, n'indiquait pas
d'ge; il pouvait cependant avoir trente ans  peu prs. Dans la prison,
il avait laiss pousser sa barbe. Sa tte retombait sur une de ses
paules, ses jambes pliaient sous lui: tout son tre paraissait obir 
un mouvement machinal dans lequel sa volont n'tait dj plus rien.

Il me semble, dit Franz au comte, que vous m'avez annonc qu'il n'y
aurait qu'une excution.

--Je vous ai dit la vrit, rpondit-il froidement.

--Cependant voici deux condamns.

--Oui; mais de ces deux condamns l'un touche  la mort, et l'autre a
encore de longues annes  vivre.

--Il me semble que si la grce doit venir, il n'y a plus de temps 
perdre.

--Aussi la voil qui vient; regardez, dit le Comte.

En effet, au moment o Peppino arrivait au pied de la mandaa, un
pnitent, qui semblait tre en retard, pera la haie sans que les
soldats fissent obstacle  son passage, et, s'avanant vers le chef de
la confrrie, lui remit un papier pli en quatre.

Le regard ardent de Peppino n'avait perdu aucun de ces dtails; le chef
de la confrrie dplia le papier, le lut et leva la main.

Le Seigneur soit bni et Sa Saintet soit loue! dit-il  haute et
intelligible voix. Il y a grce de la vie pour l'un des condamns.

--Grce! s'cria le peuple d'un seul cri; il y a grce!

 ce mot de grce, Andrea sembla bondir et redressa la tte.

Grce pour qui? cria-t-il.

Peppino resta immobile, muet et haletant.

Il y a grce de la peine de mort pour Peppino Rocca Priori, dit le
chef de la confrrie.

Et il passa le papier au capitaine commandant les carabiniers, lequel,
aprs l'avoir lu, le lui rendit.

Grce pour Peppino! s'cria Andrea, entirement tir de l'tat de
torpeur o il semblait tre plong; pourquoi grce pour lui et pas pour
moi? nous devions mourir ensemble; on m'avait promis qu'il mourrait
avant moi, on n'a pas le droit de me faire mourir seul, je ne le veux
pas!

Et il s'arracha au bras des deux prtres, se tordant, hurlant, rugissant
et faisant des efforts insenss pour rompre les cordes qui lui liaient
les mains.

Le bourreau fit signe  ses deux aides, qui sautrent en bas de
l'chafaud et vinrent s'emparer du condamn.

Qu'y a-t-il donc? demanda Franz au comte.

Car, comme tout cela se passait en patois romain, il n'avait pas trs
bien compris.

Ce qu'il y a? dit le comte, ne comprenez-vous pas bien? Il y a que
cette crature humaine qui va mourir est furieuse de ce que son
semblable ne meure pas avec elle et que, si on la laissait faire, elle
le dchirerait avec ses ongles et avec ses dents plutt que de le
laisser jouir de la vie dont elle va tre prive.  hommes! hommes! race
de crocodiles! comme dit Karl Moor, s'cria le comte en tendant les
deux poings vers toute cette foule, que je vous reconnais bien l, et
qu'en tout temps vous tes bien dignes de vous-mmes!

En effet, Andrea et les deux aides du bourreau se roulaient dans la
poussire, le condamn criant toujours: Il doit mourir, je veux qu'il
meure! On n'a pas le droit de me tuer tout seul!

Regardez, regardez, continua le comte en saisissant chacun des deux
jeunes gens par la main, regardez, car, sur mon me, c'est curieux,
voil un homme qui tait rsign  son sort, qui marchait  l'chafaud,
qui allait mourir comme un lche, c'est vrai, mais enfin il allait
mourir sans rsistance et sans rcrimination: savez-vous ce qui lui
donnait quelque force? savez-vous ce qui le consolait? savez-vous ce qui
lui faisait prendre son supplice en patience? c'est qu'un autre
partageait son angoisse; c'est qu'un autre allait mourir comme lui;
c'est qu'un autre allait mourir avant lui! Menez deux moutons  la
boucherie, deux boeufs  l'abattoir, et faites comprendre  l'un d'eux
que son compagnon ne mourra pas, le mouton blera de joie, le boeuf
mugira de plaisir mais l'homme, l'homme que Dieu a fait  son image,
l'homme  qui Dieu a impos pour premire, pour unique, pour suprme
loi, l'amour de son prochain, l'homme  qui Dieu a donn une voix pour
exprimer sa pense, quel sera son premier cri quand il apprendra que son
camarade est sauv? un blasphme. Honneur  l'homme, ce chef-d'oeuvre de
la nature, ce roi de la cration!

Et le comte clata de rire, mais d'un rire terrible qui indiquait qu'il
avait d horriblement souffrir pour en arriver  rire ainsi.

Cependant la lutte continuait, et c'tait quelque chose d'affreux 
voir. Les deux valets portaient Andrea sur l'chafaud; tout le peuple
avait pris parti contre lui, et vingt mille voix criaient d'un seul cri:
 mort!  mort!

Franz se rejeta en arrire; mais le comte ressaisit son bras et le
retint devant la fentre.

Que faites-vous donc? lui dit-il; de la piti? elle est, ma foi, bien
place! Si vous entendiez crier au chien enrag, vous prendriez votre
fusil, vous vous jetteriez dans la rue, vous tueriez sans misricorde 
bout portant la pauvre bte, qui, au bout du compte ne serait coupable
que d'avoir t mordue par un autre chien, et de rendre ce qu'on lui a
fait: et voil que vous avez piti d'un homme qu'aucun autre homme n'a
mordu, et qui cependant a tu son bienfaiteur, et qui maintenant, ne
pouvant plus tuer parce qu'il a les mains lies, veut  toute force voir
mourir son compagnon de captivit, son camarade d'infortune! Non, non,
regardez, regardez.

La recommandation tait devenue presque inutile, Franz tait comme
fascin par l'horrible spectacle. Les deux valets avaient port le
condamn sur l'chafaud, et l, malgr ses efforts, ses morsures, ses
cris, ils l'avaient forc de se mettre  genoux. Pendant ce temps, le
bourreau s'tait plac de ct et la masse en arrt; alors, sur un
signe, les deux aides s'cartrent. Le condamn voulut se relever, mais
avant qu'il en et le temps, la masse s'abattit sur sa tempe gauche; on
entendit un bruit sourd et mat, le patient tomba comme un boeuf, la face
contre terre, puis d'un contrecoup, se retourna sur le dos. Alors le
bourreau laissa tomber sa masse, tira le couteau de sa ceinture, d'un
seul coup lui ouvrit la gorge et, montant aussitt sur son ventre, se
mit  le ptrir avec ses pieds.

 chaque pression, un jet de sang s'lanait du cou du condamn.

Pour cette fois, Franz n'y put tenir plus longtemps; il se rejeta en
arrire, et alla tomber sur un fauteuil  moiti vanoui.

Albert, les yeux ferms, resta debout, mais cramponn aux rideaux de la
fentre.

Le comte tait debout et triomphant comme le mauvais ange.




XXXVI

La carnaval de Rome.


Quand Franz revint  lui, il trouva Albert qui buvait un verre d'eau
dont sa pleur indiquait qu'il avait grand besoin, et le comte qui
passait dj son costume de paillasse. Il jeta machinalement les yeux
sur la place; tout avait disparu, chafaud, bourreaux, victimes; il ne
restait plus que le peuple, bruyant, affair, joyeux; la cloche du monte
Citorio, qui ne retentit que pour la mort du pape et l'ouverture de la
mascherata, sonnait  pleines voles.

Eh bien, demanda-t-il au comte, que s'est-il donc pass?

--Rien, absolument rien, dit-il, comme vous voyez; seulement le
carnaval est commenc, habillons nous vite.

--En effet, rpondit Franz au comte, il ne reste de toute cette horrible
scne que la trace d'un rve.

--C'est que ce n'est pas autre chose qu'un rve, qu'un cauchemar, que
vous avez eu.

--Oui, moi; mais le condamn?

--C'est un rve aussi; seulement il est rest endormi, lui, tandis que
vous vous tes rveill, vous; et qui peut dire lequel de vous deux est
le privilgi?

--Mais Peppino, demanda Franz, qu'est-il devenu?

--Peppino est un garon de sens qui n'a pas le moindre amour-propre, et
qui, contre l'habitude des hommes qui sont furieux lorsqu'on ne s'occupe
pas d'eux, a t enchant, lui, de voir que l'attention gnrale se
portait sur son camarade; il a en consquence profit de cette
distraction pour se glisser dans la foule et disparatre, sans mme
remercier les dignes prtres qui l'avaient accompagn. Dcidment,
l'homme est un animal fort ingrat et fort goste.... Mais
habillez-vous; tenez, vous voyez que M. de Morcerf vous donne
l'exemple.

En effet, Albert passait machinalement son pantalon de taffetas
par-dessus son pantalon noir et ses bottes vernies.

Eh bien! Albert, demanda Franz, tes-vous bien en train de faire des
folies? Voyons, rpondez franchement.

--Non, dit-il, mais en vrit je suis aise maintenant d'avoir vu une
pareille chose, et je comprends ce que disait M. le comte: c'est que,
lorsqu'on a pu s'habituer une fois  un pareil spectacle, ce soit le
seul qui donne encore des motions.

--Sans compter que c'est en ce moment-l seulement qu'on peut faire des
tudes de caractres, dit le comte; sur la premire marche de
l'chafaud, la mort arrache le masque qu'on a port toute la vie, et le
vritable visage apparat. Il faut en convenir, celui d'Andrea n'tait
pas beau  voir.... Le hideux coquin!... Habillons-nous, messieurs,
habillons-nous!

Il et t ridicule  Franz de faire la petite matresse et de ne pas
suivre l'exemple que lui donnaient ses deux compagnons. Il passa donc 
son tour son costume et mit son masque, qui n'tait certainement pas
plus ple que son visage.

La toilette acheve, on descendit. La voiture attendait  la porte,
pleine de confetti et de bouquets.

On prit la file.

Il est difficile de se faire l'ide d'une opposition plus complte que
celle qui venait de s'oprer. Au lieu de ce spectacle de mort sombre et
silencieux, la place del Popolo prsentait l'aspect d'une folle et
bruyante orgie. Une foule de masques sortaient, dbordant de tous les
cts, s'chappant par les portes, descendant par les fentres; les
voitures dbouchaient  tous des coins de rue, charges de pierrots,
d'arlequins, de dominos, de marquis, de Transtvres, de grotesques, de
chevaliers, de paysans: tout cela criant, gesticulant, lanant des oeufs
pleins de farine, des confetti, des bouquets; attaquant de la parole et
du projectile amis et trangers, connus et inconnus, sans que personne
ait le droit de s'en fcher, sans que pas un fasse autre chose que d'en
rire.

Franz et Albert taient comme des hommes que, pour les distraire d'un
violent chagrin, on conduirait dans une orgie, et qui,  mesure qu'ils
boivent et qu'ils s'enivrent, sentent un voile s'paissir entre le pass
et le prsent. Ils voyaient toujours, ou plutt ils continuaient de
sentir en eux le reflet de ce qu'ils avaient vu. Mais peu  peu
l'ivresse gnrale les gagna: il leur sembla que leur raison chancelante
allait les abandonner; ils prouvaient un besoin trange de prendre leur
part de ce bruit, de ce mouvement, de ce vertige. Une poigne de
confetti qui arriva  Morcerf d'une voiture voisine, et qui, en le
couvrant de poussire, ainsi que ses deux compagnons, piqua son cou et
toute la portion du visage que ne garantissait pas le masque, comme si
on lui et jet un cent d'pingles, acheva de le pousser  la lutte
gnrale dans laquelle taient dj engags tous les masques qu'ils
rencontraient. Il se leva  son tour dans la voiture, il puisa  pleines
mains dans les sacs, et, avec toute la vigueur et l'adresse dont il
tait capable, il envoya  son tour oeufs et drages  ses voisins.

Ds lors, le combat tait engag. Le souvenir de ce qu'ils avaient vu
une demi-heure auparavant s'effaa tout  fait de l'esprit des deux
jeunes gens, tant le spectacle bariol, mouvant, insens, qu'ils avaient
sous les yeux tait venu leur faire diversion. Quant au comte de
Monte-Cristo, il n'avait jamais, comme nous l'avons dit, paru
impressionn un seul instant.

En effet, qu'on se figure cette grande et belle rue du Cours, borde
d'un bout  l'autre de palais  quatre ou cinq tages avec tous leurs
balcons garnis de tapisseries, avec toutes leurs fentres drapes;  ces
balcons et  ces fentres, trois cent mille spectateurs, Romains,
Italiens, trangers venus des quatre parties du monde: toutes les
aristocraties runies, aristocraties de naissance, d'argent, de gnie;
des femmes charmantes, qui, subissant elles-mmes l'influence de ce
spectacle, se courbent sur les balcons, se penchent hors des fentres,
font pleuvoir sur les voitures qui passent une grle de confetti qu'on
leur rend en bouquets; l'atmosphre tout paissie de drages qui
descendent et de fleurs qui montent; puis sur le pav des rues une foule
joyeuse, incessante; folle, avec des costumes insenss: des choux
gigantesques qui se promnent, des ttes de buffles qui mugissent sur
des corps d'hommes, des chiens qui semblent marcher sur les pieds de
derrire; au milieu de tout cela un masque qui se soulve, et, dans
cette tentation de saint Antoine rve par Callot, quelque Astart qui
montre une ravissante figure qu'on veut suivre et de laquelle on est
spar par des espces de dmons pareils  ceux qu'on voit dans ses
rves, et l'on aura une faible ide de ce qu'est le carnaval de Rome.

Au second tour le comte fit arrter la voiture et demanda  ses
compagnons la permission de les quitter, laissant sa voiture  leur
disposition. Franz leva les yeux: on tait en face du palais Rospoli; et
 la fentre du milieu,  celle qui tait drape d'une pice de damas
blanc avec une croix rouge tait un domino bleu, sous lequel
l'imagination de Franz se reprsenta sans peine la belle Grecque du
thtre Argentina.

Messieurs, dit le comte en sautant  terre, quand vous serez las d'tre
acteurs et que vous voudrez redevenir spectateurs, vous savez que vous
avez place  mes fentres. En attendant, disposez de mon cocher, de ma
voiture et de mes domestiques.

Nous avons oubli de dire que le cocher du comte tait gravement vtu
d'une peau d'ours noir, exactement pareille  celle d'Odry dans _l'Ours
et le Pacha_, et que les deux laquais qui se tenaient debout derrire la
calche possdaient des costumes de singe vert, parfaitement adapts 
leurs tailles, et des masques  ressorts avec lesquels ils faisaient la
grimace aux passants.

Franz remercia le comte de son offre obligeante: quant  Albert, il
tait en coquetterie avec une pleine voiture de paysannes romaines,
arrte, comme celle du comte, par un de ces repos si communs dans les
files et qu'il crasait de bouquets.

Malheureusement pour lui la file reprit son mouvement, et tandis qu'il
descendait vers la place del Popolo, la voiture qui avait attir son
attention remontait vers le palais de Venise.

Ah! mon cher! dit-il  Franz, vous n'avez pas vu?...

--Quoi? demanda Franz.

--Tenez, cette calche qui s'en va toute charge de paysannes romaines.

--Non.

--Eh bien, je suis sr que ce sont des femmes charmantes.

--Quel malheur que vous soyez masqu, mon cher Albert, dit Franz,
c'tait le moment de vous rattraper de vos dsappointements amoureux!

--Oh! rpondit-il moiti riant, moiti convaincu, j'espre bien que le
carnaval ne se passera pas sans m'apporter quelque ddommagement.

Malgr cette esprance d'Albert, toute la journe se passa sans autre
aventure que la rencontre, deux ou trois fois renouvele, de la calche
aux paysannes romaines.  l'une de ces rencontres, soit hasard, soit
calcul d'Albert, son masque se dtacha.

 cette rencontre, il prit le reste du bouquet et le jeta dans la
calche.

Sans doute une des femmes charmantes qu'Albert devinait sous le costume
coquet de paysannes fut touche de cette galanterie, car  son tour,
lorsque la voiture des deux amis repassa, elle y jeta un bouquet de
violettes.

Albert se prcipita sur le bouquet. Comme Franz n'avait aucun motif de
croire qu'il tait  son adresse, il laissa Albert s'en emparer. Albert
le mit victorieusement  sa boutonnire, et la voiture continua sa
course triomphante.

Eh bien, lui dit Franz, voil un commencement d'aventure!

--Riez tant que vous voudrez, rpondit-il, mais en vrit je crois que
oui; aussi je ne quitte plus ce bouquet.

--Pardieu, je crois bien! dit Franz en riant, c'est un signe de
reconnaissance.

La plaisanterie, au reste, prit bientt un caractre de ralit, car
lorsque, toujours conduits par la file, Franz et Albert croisrent de
nouveau la voiture des _contadine_, celle qui avait jet le bouquet 
Albert battit des mains en le voyant  sa boutonnire.

Bravo, mon cher! bravo! lui dit Franz, voil qui se prpare 
merveille! Voulez-vous que je vous quitte et vous est-il plus agrable
d'tre seul?

--Non, dit-il, ne brusquons rien; je ne veux pas me laisser prendre
comme un sot  une premire dmonstration,  un rendez-vous sous
l'horloge comme nous disons pour le bal de l'Opra. Si la belle
paysanne a envie d'aller plus loin, nous la retrouvons demain ou plutt
elle nous retrouvera. Alors elle me donnera signe d'existence, et je
verrai ce que j'aurai  faire.

--En vrit, mon cher Albert, dit Franz, vous tes sage comme Nestor et
prudent comme Ulysse; et si votre Circ parvient  vous changer en une
bte quelconque, il faudra qu'elle soit bien adroite ou bien puissante.

Albert avait raison. La belle inconnue avait rsolu sans doute de ne pas
pousser plus loin l'intrigue ce jour-l; car, quoique les jeunes gens
fissent encore plusieurs tours, ils ne revirent pas la calche qu'ils
cherchaient des yeux: elle avait disparu sans doute par une des rues
adjacentes.

Alors ils revinrent au palais Rospoli, mais le comte aussi avait
disparu avec le domino bleu. Les deux fentres tendues en damas jaune
continuaient, au reste, d'tre occupes par des personnes qu'il avait
sans doute invites.

En ce moment, la mme cloche qui avait sonn l'ouverture de la
mascherata sonna la retraite. La file du Corso se rompit aussitt, et en
un instant toutes les voitures disparurent dans les rues transversales.

Franz et Albert taient en ce moment en face de la via delle Maratte.

Le cocher l'enfila sans rien dire, et, gagnant la place d'Espagne en
longeant le palais Poli, il s'arrta devant l'htel.

Matre Pastrini vint recevoir ses htes sur le seuil de la porte.

Le premier soin de Franz fut de s'informer du comte et d'exprimer le
regret de ne l'avoir pas repris  temps, mais Pastrini le rassura en lui
disant que le comte de Monte-Cristo avait command une seconde voiture
pour lui, et que cette voiture tait alle le chercher  quatre heures
au palais Rospoli. Il tait en outre charg, de sa part, d'offrir aux
deux amis la clef de sa loge au thtre Argentina.

Franz interrogea Albert sur ses dispositions, mais Albert avait de
grands projets  mettre  excution avant de penser  aller au thtre;
en consquence, au lieu de rpondre, il s'informa si matre Pastrini
pourrait lui procurer un tailleur.

Un tailleur, demanda notre hte, et pour quoi faire?

--Pour nous faire d'ici  demain des habits de paysans romains, aussi
lgants que possible, dit Albert.

Matre Pastrini secoua la tte.

Vous faire d'ici  demain deux habits! s'cria-t-il, voil bien, j'en
demande pardon  Vos Excellences, une demande  la franaise; deux
habits! quand d'ici  huit jours vous ne trouveriez certainement pas un
tailleur qui consentt  coudre six boutons  un gilet, lui
payassiez-vous ces boutons un cu la pice!

--Alors il faut donc renoncer  se procurer les habits que je dsire?

--Non, parce que nous aurons ces habits tout faits. Laissez-moi
m'occuper de cela, et demain vous trouverez en vous veillant une
collection de chapeaux, de vestes et de culottes dont vous serez
satisfaits.

--Mon cher, dit Franz  Albert, rapportons-nous-en  notre hte, il nous
a dj prouv qu'il tait homme de ressources; dnons donc
tranquillement, et aprs le dner allons voir _l'Italienne  Alger_.

--Va pour l'_Italienne  Alger_, dit Albert; mais songez, matre
Pastrini, que moi et monsieur, continua-t-il en dsignant Franz, nous
mettons la plus haute importance  avoir demain les habits que nous vous
avons demands.

L'aubergiste affirma une dernire fois  ses htes qu'ils n'avaient 
s'inquiter de rien et qu'ils seraient servis  leurs souhaits; sur quoi
Franz et Albert remontrent pour se dbarrasser de leurs costumes de
paillasses.

Albert, en dpouillant le sien, serra avec le plus grand soin son
bouquet de violettes: c'tait son signe de reconnaissance pour le
lendemain.

Les deux amis se mirent  table; mais, tout en dnant, Albert ne put
s'empcher de remarquer la diffrence notable qui existait entre les
mrites respectifs du cuisinier de matre Pastrini et celui du comte de
Monte-Cristo. Or, la vrit fora Franz d'avouer, malgr les prventions
qu'il paraissait avoir contre le comte, que le parallle n'tait point 
l'avantage du chef de matre Pastrini.

Au dessert, le domestique s'informa de l'heure  laquelle les jeunes
gens dsiraient la voiture. Albert et Franz se regardrent, craignant
vritablement d'tre indiscrets. Le domestique les comprit.

Son Excellence le comte de Monte-Cristo, leur dit-il, a donn des
ordres positifs pour que la voiture demeurt toute la journe aux ordres
de Leurs Seigneuries; Leurs Seigneuries peuvent donc disposer sans
crainte d'tre indiscrtes.

Les jeunes gens rsolurent de profiter jusqu'au bout de la courtoisie du
comte, et ordonnrent d'atteler, tandis qu'ils allaient substituer une
toilette du soir  leur toilette de la journe, tant soit peu froisse
par les combats nombreux auxquels ils s'taient livrs.

Cette prcaution prise, ils se rendirent au thtre Argentina, et
s'installrent dans la loge du comte.

Pendant le premier acte, la comtesse G... entra dans la sienne; son
premier regard se dirigea du ct o la veille elle avait vu le comte,
de sorte qu'elle aperut Franz et Albert dans la loge de celui sur le
compte duquel elle avait exprim, il y avait vingt-quatre heures, 
Franz, une si trange opinion.

Sa lorgnette tait dirige sur lui avec un tel acharnement, que Franz
vit bien qu'il y aurait de la cruaut  tarder plus longtemps de
satisfaire sa curiosit; aussi, usant du privilge accord aux
spectateurs des thtres italiens, qui consiste  faire des salles de
spectacle leurs salons de rception, les deux amis quittrent-ils leur
loge pour aller prsenter leurs hommages  la comtesse.

 peine furent-ils entrs dans sa loge qu'elle fit signe  Franz de se
mettre  la place d'honneur.

Albert,  son tour, se plaa derrire.

Eh bien, dit-elle, donnant  peine  Franz le temps de s'asseoir, il
parat que vous n'avez rien eu de plus press que de faire connaissance
avec le nouveau Lord Ruthwen, et que vous voil les meilleurs amis du
monde?

--Sans que nous soyons si avancs que vous le dites dans une intimit
rciproque, je ne puis nier, madame la comtesse, rpondit Franz, que
nous n'ayons toute la journe abus de son obligeance.

--Comment, toute la journe?

--Ma foi, c'est le mot: ce matin nous avons accept son djeuner,
pendant toute la mascherata nous avons couru le Corso dans sa voiture,
enfin ce soir nous venons au spectacle dans sa loge.

--Vous le connaissez donc?

--Oui et non.

--Comment cela?

--C'est toute une longue histoire.

--Que vous me raconterez?

--Elle vous ferait trop peur.

--Raison de plus.

--Attendez au moins que cette histoire ait un dnouement.

--Soit, j'aime les histoires compltes. En attendant, comment vous
tes-vous trouvs en contact? qui vous a prsents  lui?

--Personne; c'est lui au contraire qui s'est fait prsenter  nous.

--Quand cela?

--Hier soir, en vous quittant.

--Par quel intermdiaire?

--Oh! mon Dieu! par l'intermdiaire trs prosaque de notre hte!

--Il loge donc htel d'Espagne, comme vous?

--Non seulement dans le mme htel, mais sur le mme carr.

--Comment s'appelle-t-il? car sans doute vous savez son nom?

--Parfaitement, le comte de Monte-Cristo.

--Qu'est-ce que ce nom-l? ce n'est pas un nom de race.

--Non, c'est le nom d'une le qu'il a achete.

--Et il est comte?

--Comte toscan.

--Enfin, nous avalerons celui-l avec les autres, reprit la comtesse,
qui tait d'une des plus vieilles familles des environs de Venise; et
quel homme est-ce d'ailleurs?

--Demandez au vicomte de Morcerf.

--Vous entendez, monsieur, on me renvoie  vous, dit la comtesse.

--Nous serions difficiles si nous ne le trouvions pas charmant, madame,
rpondit Albert; un ami de dix ans n'et pas fait pour nous plus qu'il
n'a fait, et cela avec une grce, une dlicatesse, une courtoisie qui
indiquent vritablement un homme du monde.

--Allons, dit la comtesse en riant, vous verrez que mon vampire sera
tout bonnement quelque nouvel enrichi qui veut se faire pardonner ses
millions, et qui aura pris le regard de Lara pour qu'on ne le confonde
pas avec M. de Rothschild. Et elle, l'avez-vous vue?

--Qui elle? demanda Franz en souriant.

--La belle Grecque d'hier.

--Non. Nous avons, je crois bien, entendu le son de sa guzla, mais elle
est reste parfaitement invisible.

--C'est--dire, quand vous dites invisible, mon cher Franz, dit Albert,
c'est tout bonnement pour faire du mystrieux. Pour qui prenez-vous donc
ce domino bleu qui tait  la fentre tendue de damas blanc?

--Et o tait cette fentre tendue de damas blanc? demanda la comtesse.

--Au palais Rospoli.

--Le comte avait donc trois fentres au palais Rospoli?

--Oui. tes-vous passe rue du Cours?

--Sans doute.

--Eh bien, avez-vous remarqu deux fentres tendues de damas jaune et
une fentre tendue de damas blanc avec une croix rouge? Ces trois
fentres taient au comte.

--Ah ! mais c'est donc un nabab que cet homme? Savez-vous ce que
valent trois fentres comme celles-l pour huit jours de carnaval, et au
palais Rospoli, c'est--dire dans la plus belle situation du Corso?

--Deux ou trois cents cus romains.

--Dites deux ou trois mille.

--Ah, diable.

--Et est-ce son le qui lui fait ce beau revenu?

--Son le? elle ne rapporte pas un bajocco.

--Pourquoi l'a-t-il achete alors?

--Par fantaisie.

--C'est donc un original?

--Le fait est, dit Albert, qu'il m'a paru assez excentrique. S'il
habitait Paris, s'il frquentait nos spectacles, je vous dirais, mon
cher, ou que c'est un mauvais plaisant qui pose, ou que c'est un pauvre
diable que la littrature a perdu; en vrit, il a fait ce matin deux ou
trois sorties dignes de Didier ou d'Antony.

En ce moment une visite entra, et, selon l'usage, Franz cda sa place au
nouveau venu; cette circonstance, outre le dplacement, eut encore pour
rsultat de changer le sujet de la conversation.

Une heure aprs, les deux amis rentraient  l'htel. Matre Pastrini
s'tait dj occup de leurs dguisements du lendemain et il leur promit
qu'ils seraient satisfaits de son intelligente activit.

En effet, le lendemain  neuf heures il entrait dans la chambre de
Franz avec un tailleur charg de huit ou dix costumes de paysans
romains. Les deux amis en choisirent deux pareils, qui allaient  peu
prs leur taille, et chargrent leur hte de leur faire coudre une
vingtaine de mtres de rubans  chacun de leurs chapeaux, et de leur
procurer deux de ces charmantes charpes de soie aux bandes
transversales et aux vives couleurs dont les hommes du peuple, dans les
jours de fte, ont l'habitude de se serrer la taille.

Albert avait hte de voir comment son nouvel habit lui irait: c'tait
une veste et une culotte de velours bleu, des bas  coins brods, des
souliers  boucles et un gilet de soie. Albert ne pouvait, au reste, que
gagner  ce costume pittoresque; et lorsque sa ceinture eut serr sa
taille lgante, lorsque son chapeau lgrement inclin de ct, laissa
tomber sur son paule des flots de rubans, Franz fut forc d'avouer que
le costume est souvent pour beaucoup dans la supriorit physique que
nous accordons  certains peuples. Les Turcs, si pittoresques autrefois
avec leurs longues robes aux vives couleurs, ne sont-ils pas hideux
maintenant avec leurs redingotes bleues boutonnes et leurs calottes
grecques qui leur donnent l'air de bouteilles de vin  cachet rouge?

Franz fit ses compliments  Albert, qui, au reste, debout devant la
glace, se souriait avec un air de satisfaction qui n'avait rien
d'quivoque.

Ils en taient l lorsque le comte de Monte-Cristo entra.

Messieurs, leur dit-il, comme, si agrable que soit un compagnon de
plaisir, la libert est plus agrable encore, je viens vous dire que
pour aujourd'hui et les jours suivants je laisse  votre disposition la
voiture dont vous vous tes servis hier. Notre hte a d vous dire que
j'en avais trois ou quatre en pension chez lui, vous ne m'en privez donc
pas: usez-en librement, soit pour aller  votre plaisir, soit pour aller
 vos affaires. Notre rendez-vous, si nous avons quelque chose  nous
dire, sera au palais Rospoli.

Les deux jeunes gens voulurent lui faire quelque observation, mais ils
n'avaient vritablement aucune bonne raison de refuser une offre qui
d'ailleurs leur tait agrable. Ils finirent donc par accepter.

Le comte de Monte-Cristo resta un quart d'heure  peu prs avec eux,
parlant de toutes choses avec une facilit extrme. Il tait, comme on a
dj pu le remarquer, fort au courant de la littrature de tous les
pays. Un coup d'oeil jet sur les murailles de son salon avait prouv 
Franz et  Albert qu'il tait amateur de tableaux. Quelques mots sans
prtention, qu'il laissa tomber en passant, leur prouvrent que les
sciences ne lui taient pas trangres; il paraissait surtout s'tre
particulirement occup de chimie.

Les deux amis n'avaient pas la prtention de rendre au comte le djeuner
qu'il leur avait donn; 'et t une trop mauvaise plaisanterie  lui
faire que lui offrir, en change de son excellente table, l'ordinaire
fort mdiocre de matre Pastrini. Ils le lui dirent tout franchement, et
il reut leurs excuses en homme qui apprciait leur dlicatesse.

Albert tait ravi des manires du comte, que sa science seule
l'empchait de reconnatre pour un vritable gentilhomme. La libert de
disposer entirement de la voiture le comblait surtout de joie: il avait
ses vues sur ses gracieuses paysannes; et, comme elles lui taient
apparues la veille dans une voiture fort lgante, il n'tait pas fch
de continuer  paratre sur ce point avec elles sur un pied d'galit.

 une heure et demie, les deux jeunes gens descendirent; le cocher et
les laquais avaient eu l'ide de mettre leurs habits de livres sur
leurs peaux de btes, ce qui leur donnait une tournure encore plus
grotesque que la veille, et ce qui leur valut tous les compliments de
Franz et d'Albert.

Albert avait attach sentimentalement son bouquet de violettes fanes 
sa boutonnire.

Au premier son de cloche, ils partirent et se prcipitrent dans la rue
du Cours par la via Vittoria.

Au second tour, un bouquet de violettes fraches, parti d'une calche
charge de paillassines, et qui vint tomber dans la calche du comte,
indiqua  Albert que, comme lui et son ami, les paysannes de la veille
avaient chang de costume, et que, soit par hasard, soit par un
sentiment pareil  celui qui l'avait fait agir, tandis qu'il avait
galamment pris leur costume, elles, de leur ct, avaient pris le sien.

Albert mit le bouquet frais  la place de l'autre, mais il garda le
bouquet fan dans sa main; et, quand il croisa de nouveau la calche, il
le porta amoureusement  ses lvres: action qui parut rcrer beaucoup
non seulement celle qui le lui avait jet, mais encore ses folles
compagnes.

La journe fut non moins anime que la veille: il est probable mme
qu'un profond observateur y et encore reconnu une augmentation de bruit
et de gaiet. Un instant on aperut le comte  la fentre; mais lorsque
la voiture repassa il avait dj disparu.

Il va sans dire que l'change de coquetteries entre Albert et la
paillassine aux bouquets de violettes dura toute la journe.

Le soir, en rentrant, Franz trouva une lettre de l'ambassade; on lui
annonait qu'il aurait l'honneur d'tre reu le lendemain par Sa
Saintet.  chaque voyage prcdent qu'il avait fait  Rome, il avait
sollicit et obtenu la mme faveur; et, autant par religion que par
reconnaissance, il n'avait pas voulu toucher barre dans la capitale du
monde chrtien sans mettre son respectueux hommage aux pieds d'un des
successeurs de saint Pierre qui a donn le rare exemple de toutes les
vertus.

Il ne s'agissait donc pas pour lui, ce jour-l, de songer au carnaval;
car, malgr la bont dont il entoure sa grandeur, c'est toujours avec un
respect plein de profonde motion que l'on s'apprte  s'incliner devant
ce noble et saint vieillard qu'on nomme Grgoire XVI.

En sortant du Vatican, Franz revint droit  l'htel en vitant mme de
passer par la rue du Cours. Il emportait un trsor de pieuses penses,
pour lesquelles le contact des folles joies de la mascherata et t une
profanation.

 cinq heures dix minutes, Albert rentra. Il tait au comble de la joie;
la paillassine avait repris son costume de paysanne, et en croisant la
calche d'Albert elle avait lev son masque.

Elle tait charmante.

Franz fit  Albert ses compliments bien sincres; il les reut en homme
 qui ils sont dus. Il avait reconnu, disait-il,  certains signes
d'lgance inimitable, que sa belle inconnue devait appartenir  la plus
haute aristocratie.

Il tait dcid  lui crire le lendemain.

Franz, tout en recevant cette confidence, remarqua qu'Albert paraissait
avoir quelque chose  lui demander, et que cependant il hsitait  lui
adresser cette demande. Il insista, en lui dclarant d'avance qu'il
tait prt  faire, au profit de son bonheur, tous les sacrifices qui
seraient en son pouvoir. Albert se fit prier tout juste le temps
qu'exigeait une amicale politesse: puis enfin il avoua  Franz qu'il lui
rendrait service en lui abandonnant pour le lendemain la calche  lui
tout seul.

Albert attribuait  l'absence de son ami l'extrme bont qu'avait eue
la belle paysanne de soulever son masque.

On comprend que Franz n'tait pas assez goste pour arrter Albert au
milieu d'une aventure qui promettait  la fois d'tre si agrable pour
sa curiosit et si flatteuse pour son amour-propre. Il connaissait assez
la parfaite indiscrtion de son digne ami pour tre sr qu'il le
tiendrait au courant des moindres dtails de sa bonne fortune; et comme,
depuis deux ou trois ans qu'il parcourait l'Italie en tous sens, il
n'avait jamais eu la chance mme d'baucher semblable intrigue pour son
compte, Franz n'tait pas fch d'apprendre comment les choses se
passaient en pareil cas.

Il promit donc  Albert qu'il se contenterait le lendemain de regarder
le spectacle des fentres du palais Rospoli.

En effet, le lendemain il vit passer et repasser Albert. Il avait un
norme bouquet que sans doute il avait charg d'tre le porteur de son
ptre amoureuse. Cette probabilit se chargea en certitude quand Franz
revit le mme bouquet, remarquable par un cercle de camlias blancs,
entre les mains d'une charmante paillassine habille de satin rose.

Aussi le soir ce n'tait plus de la joie, c'tait du dlire. Albert ne
doutait pas que la belle inconnue ne lui rpondit par la mme voie.
Franz alla au-devant de ses dsirs en lui disant que tout ce bruit le
fatiguait, et qu'il tait dcid  employer la journe du lendemain 
revoir son album et  prendre des notes.

Au reste, Albert ne s'tait pas tromp dans ses prvisions: le
lendemain au soir Franz le vit entrer d'un seul bond dans sa chambre,
secouant machinalement un carr de papier qu'il tenait par un de ses
angles.

Eh bien, dit-il, m'tais-je tromp?

--Elle a rpondu? s'cria Franz.

--Lisez.

Ce mot fut prononc avec une intonation impossible  rendre. Franz prit
le billet et lut:

Mardi soir,  sept heures, descendez de votre voiture en face de la
via dei Pontefici, et suivez la paysanne romaine qui vous arrachera
votre moccoletto. Lorsque vous arriverez sur la premire marche de
l'glise de San-Giacomo, ayez soin, pour qu'elle puisse vous
reconnatre, de nouer un ruban rose sur l'paule de votre costume de
paillasse.

D'ici l vous ne me verrez plus.

Constance et discrtion.

Eh bien, dit-il  Franz, lorsque celui-ci eut termin cette lecture,
que pensez-vous de cela, cher ami?

--Mais je pense, rpondit Franz, que la chose prend tout le caractre
d'une aventure fort agrable.

--C'est mon avis aussi, dit Albert, et j'ai grand peur que vous n'alliez
seul au bal du duc de Bracciano.

Franz et Albert avaient reu le matin mme chacun une invitation du
clbre banquier romain.

Prenez garde, mon cher Albert, dit Franz, toute l'aristocratie sera
chez le duc; et si votre belle inconnue est vritablement de
l'aristocratie, elle ne pourra se dispenser d'y paratre.

--Qu'elle y paraisse ou non, je maintiens mon opinion sur elle, continua
Albert. Vous avez lu le billet?

--Oui.

--Vous savez la pauvre ducation que reoivent en Italie les femmes du
mezzo cito?

On appelle ainsi la bourgeoisie.

Oui, rpondit encore Franz.

--Eh bien, relisez ce billet, examinez l'criture et cherchez-moi une
faute ou de langue ou d'orthographe.

En effet, l'criture tait charmante et l'orthographe irrprochable.

Vous tes prdestin, dit Franz  Albert en lui rendant pour la seconde
fois le billet.

--Riez tant que vous voudrez, plaisantez tout  votre aise, reprit
Albert, je suis amoureux.

--Oh! mon Dieu! vous m'effrayez! s'cria Franz, et je vois que non
seulement j'irai seul au bal du duc de Bracciano, mais encore que je
pourrais bien retourner seul  Florence.

--Le fait est que si mon inconnue est aussi aimable qu'elle est belle,
je vous dclare que je me fixe  Rome pour six semaines au moins.
J'adore Rome, et d'ailleurs j'ai toujours eu un got marqu pour
l'archologie.

--Allons, encore une rencontre ou deux comme celle-l, et je ne
dsespre pas de vous voir membre de l'Acadmie des Inscriptions et
Belles-Lettres.

Sans doute Albert allait discuter srieusement ses droits au fauteuil
acadmique, mais on vint annoncer aux deux jeunes gens qu'ils taient
servis. Or, l'amour chez Albert n'tait nullement contraire  l'apptit.
Il s'empressa donc, ainsi que son ami, de se mettre  table, quitte 
reprendre la discussion aprs le dner.

Aprs le dner, on annona le comte de Monte-Cristo. Depuis deux jours
les jeunes gens ne l'avaient pas aperu. Une affaire, avait dit matre
Pastrini, l'avait appel  Civita-Vecchia. Il tait parti la veille au
soir, et se trouvait de retour depuis une heure seulement.

Le comte fut charmant; soit qu'il s'observt, soit que l'occasion
n'veillt point chez lui les fibres acrimonieuses que certaines
circonstances avaient dj fait rsonner deux ou trois fois dans ses
amres paroles, il fut  peu prs comme tout le monde. Cet homme tait
pour Franz une vritable nigme. Le comte ne pouvait douter que le jeune
voyageur ne l'et reconnu; et cependant, pas une seule parole, depuis
leur nouvelle rencontre ne semblait indiquer dans sa bouche qu'il se
rappelt l'avoir vu ailleurs. De son ct, quelque envie qu'eut Franz de
faire allusion  leur premire entrevue, la crainte d'tre dsagrable 
un homme qui l'avait combl, lui et son ami, de prvenances, le
retenait; il continua donc de rester sur la mme rserve que lui.

Il avait appris que les deux amis avaient voulu faire prendre une loge
dans le thtre Argentina, et qu'il leur avait rpondu que tout tait
lou.

En consquence, il leur apportait la clef de la sienne; du moins c'tait
le motif apparent de sa visite.

Franz et Albert firent quelques difficults, allguant la crainte de
l'en priver lui-mme, mais le comte leur rpondit qu'allant ce soir-l
au thtre Palli, sa loge au thtre Argentina serait perdue s'ils n'en
profitaient pas.

Cette assurance dtermina les deux amis  accepter.

Franz s'tait peu  peu habitu  cette pleur du comte qui l'avait si
fort frapp la premire fois qu'il l'avait vu. Il ne pouvait s'empcher
de rendre justice  la beaut de sa tte svre, dont la pleur tait le
seul dfaut ou peut-tre la principale qualit. Vritable hros de
Byron, Franz ne pouvait, nous ne dirons pas le voir, mais seulement
songer  lui sans qu'il se reprsentt ce visage sombre sur les paules
de Manfred ou sous la toque de Lara. Il avait ce pli du front qui
indique la prsence incessante d'une pense amre, il avait ces yeux
ardents qui lisent au plus profond des mes; il avait cette lvre
hautaine et moqueuse qui donne aux paroles qui s'en chappent ce
caractre particulier qui fait qu'elles se gravent profondment dans la
mmoire de ceux qui les coutent.

Le comte n'tait plus jeune; il avait quarante ans au moins, et
cependant on comprenait  merveille qu'il tait fait pour l'emporter sur
les jeunes gens avec lesquels il se trouverait. En ralit, c'est que,
par une dernire ressemblance avec les hros fantastiques du pote
anglais, le comte semblait avoir le don de la fascination.

Albert ne tarissait pas sur le bonheur que lui et Franz avaient eu de
rencontrer un pareil homme. Franz tait moins enthousiaste, et cependant
il subissait l'influence qu'exerce tout homme suprieur sur l'esprit de
ceux qui l'entourent.

Il pensait  ce projet qu'avait dj deux ou trois fois manifest le
comte d'aller  Paris, et il ne doutait pas qu'avec son caractre
excentrique, son visage caractris et sa fortune colossale le comte n'y
produisit le plus grand effet.

Et cependant il ne dsirait pas se trouver  Paris quand il y viendrait.

La soire se passa comme les soires se passent d'habitude au thtre en
Italie, non pas  couter les chanteurs, mais  faire des visites et 
causer. La comtesse G... voulait ramener la conversation sur le comte,
mais Franz lui annona qu'il avait quelque chose de beaucoup plus
nouveau  lui apprendre, et, malgr les dmonstrations de fausse
modestie auxquelles se livra Albert, il raconta  la comtesse le grand
vnement qui, depuis trois jours, formait l'objet de la proccupation
des deux amis.

Comme ces intrigues ne sont pas rares en Italie, du moins s'il faut en
croire les voyageurs, la comtesse ne fit pas le moins du monde
l'incrdule, et flicita Albert sur les commencements d'une aventure qui
promettait de se terminer d'une faon si satisfaisante.

On se quitta en se promettant de se retrouver au bal du duc de
Bracciano, auquel Rome entire tait invite.

La dame au bouquet tint sa promesse: ni le lendemain ni le surlendemain
elle ne donna  Albert signe d'existence.

Enfin arriva le mardi, le dernier et le plus bruyant des jours du
carnaval. Le mardi, les thtres s'ouvrent  dix heures du matin; car,
pass huit heures du soir, on entre dans le carme. Le mardi, tout ce
qui, faute de temps, d'argent ou d'enthousiasme, n'a pas pris part
encore aux ftes prcdentes, se mle  la bacchanale, se laisse
entraner par l'orgie, et apporte sa part de bruit et de mouvement au
mouvement et au bruit gnral.

Depuis deux heures jusqu' cinq heures, Franz et Albert suivirent la
file, changeant des poignes de confetti avec les voitures de la file
oppose et les pitons qui circulaient entre les pieds des chevaux,
entre les roues des carrosses, sans qu'il survnt au milieu de cette
affreuse cohue un seul accident, une seule dispute, une seule rixe. Les
Italiens sont le peuple par excellence sous ce rapport. Les ftes sont
pour eux de vritables ftes. L'auteur de cette histoire, qui a habit
l'Italie cinq ou six ans, ne se rappelle pas avoir jamais vu une
solennit trouble par un seul de ces vnements qui servent toujours de
corollaire aux ntres.

Albert triomphait dans son costume de paillasse. Il avait sur l'paule
un noeud de ruban rose dont les extrmits lui tombaient jusqu'aux
jarrets. Pour n'amener aucune confusion entre lui et Franz celui-ci
avait conserv son costume de paysan romain.

Plus la journe s'avanait, plus le tumulte devenait grand; il n'y avait
pas sur tous ces pavs, dans toutes ces voitures,  toutes ces fentres,
une bouche qui restt muette, un bras qui demeurt oisif, c'tait
vritablement un orage humain compos d'un tonnerre de cris et d'une
grle de drages, de bouquets, d'oeufs, d'oranges, de fleurs.

 trois heures, le bruit de botes tires  la fois sur la place du
Peuple et au palais de Venise, perant  grand-peine cet horrible
tumulte, annona que les courses allaient commencer.

Les courses, comme les moccoli, sont un des pisodes particuliers des
derniers jours du carnaval. Au bruit de ces botes, les voitures
rompirent  l'instant mme leurs rangs et se rfugirent chacune dans la
rue transversale la plus proche de l'endroit o elles se trouvaient.

Toutes ces volutions se font, au reste, avec une inconcevable adresse
et une merveilleuse rapidit, et cela sans que la police se proccupe le
moins du monde d'assigner  chacun son poste ou de tracer  chacun sa
route.

Les pitons se collrent contre les palais, puis on entendit un grand
bruit de chevaux et de fourreaux de sabre.

Une escouade de carabiniers sur quinze de front parcourait au galop et
dans toute sa largeur la rue du Cours, qu'elle balayait pour faire place
aux barberi. Lorsque l'escouade arriva au palais de Venise, le
retentissement d'une autre batterie de botes annona que la rue tait
libre.

Presque aussitt, au milieu d'une clameur immense, universelle, inoue,
on vit passer comme des ombres sept ou huit chevaux excits par les
clameurs de trois cent mille personnes et par les chtaignes de fer qui
leur bondissent sur le dos; puis le canon du chteau Saint-Ange tira
trois coups: c'tait pour annoncer que le numro trois avait gagn.

Aussitt sans autre signal que celui-l, les voitures se remirent en
mouvement, refluant vers le Corso, dbordant par toutes les rues comme
des torrents un instant contenus qui se rejettent tous ensemble dans le
lit du fleuve qu'ils alimentent, et le flot immense reprit, plus rapide
que jamais, son cours entre les deux rives de granit.

Seulement un nouvel lment de bruit et de mouvement s'tait encore ml
 cette foule: les marchands de moccoli venaient d'entrer en scne.

Les moccoli ou moccoletti sont des bougies qui varient de grosseur,
depuis le cierge pascal jusqu'au rat de cave, et qui veillent chez les
acteurs de la grande scne qui termine le carnaval romain deux
proccupations opposes:

1 Celle de conserver allum son moccoletto;

2 Celle d'teindre le moccoletto des autres.

Il en est du moccoletto comme de la vie: l'homme n'a encore trouv qu'un
moyen de la transmettre; et ce moyen il le tient de Dieu.

Mais il a dcouvert mille moyens de l'ter; il est vrai que pour cette
suprme opration le diable lui est quelque peu venu en aide.

Le moccoletto s'allume en l'approchant d'une lumire quelconque.

Mais qui dcrira les mille moyens invents pour teindre le moccoletto,
les soufflets gigantesques, les teignoirs monstres, les ventails
surhumains?

Chacun se hta donc d'acheter des moccoletti, Franz et Albert comme les
autres.

La nuit s'approchait rapidement; et dj, au cri de: _Moccoli_! rpt
par les voix stridentes d'un millier d'industriels, deux ou trois
toiles commencrent  briller au-dessus de la foule. Ce fut comme un
signal.

Au bout de dix minutes, cinquante mille lumires scintillrent
descendant du palais de Venise  la place du Peuple, et remontant de la
place du Peuple au palais de Venise.

On et dit la fte des feux follets.

On ne peut se faire une ide de cet aspect si on ne l'a pas vu.

Supposez toutes les toiles se dtachant du ciel et venant se mler sur
la terre  une danse insense.

Le tout accompagn de cris comme jamais oreille humaine n'en a entendu
sur le reste de la surface du globe.

C'est en ce moment surtout qu'il n'y a plus de distinction sociale. Le
facchino s'attache au prince, le prince au Transtvre, le Transtvre
au bourgeois chacun soufflant, teignant, rallumant. Si le vieil ole
apparaissait en ce moment, il serait proclam roi des moccoli, et
Aquilon hritier prsomptif de la couronne.

Cette course folle et flamboyante dura deux heures  peu prs; la rue du
Cours tait claire comme en plein jour, on distinguait les traits des
spectateurs jusqu'au troisime et quatrime tage.

De cinq minutes en cinq minutes Albert tirait sa montre; enfin elle
marqua sept heures.

Les deux amis se trouvaient justement  la hauteur de la via dei
Pontefici; Albert sauta  bas de la calche, son moccoletto  la main.

Deux ou trois masques voulurent s'approcher de lui pour l'teindre ou le
lui arracher, mais, en habile boxeur, Albert les envoya les uns aprs
les autres rouler  dix pas de lui en continuant sa course vers l'glise
de San-Giacomo.

Les degrs taient chargs de curieux et de masques qui luttaient  qui
s'arracherait le flambeau des mains. Franz suivait des yeux Albert, et
le vit mettre le pied sur la premire marche; puis presque aussitt un
masque, portant le costume bien connu de la paysanne au bouquet,
allongea le bras, et, sans que cette fois il ft aucune rsistance, lui
enleva le moccoletto.

Franz tait trop loin pour entendre les paroles qu'ils changrent, mais
sans doute elles n'eurent rien d'hostile, car il vit s'loigner Albert
et la paysanne bras dessus, bras dessous.

Quelque temps il les suivit au milieu de la foule, mais  la via Macello
il les perdit de vue.

Tout  coup le son de la cloche qui donne le signal de la clture du
carnaval retentit, et au mme instant tous les moccoli s'teignirent
comme par enchantement. On et dit qu'une seule et immense bouffe de
vent avait tout ananti.

Franz se trouva dans l'obscurit la plus profonde.

Du mme coup tous les cris cessrent, comme si le souffle puissant qui
avait emport les lumires emportait en mme temps le bruit.

On n'entendit plus que le roulement des carrosses qui ramenaient les
masques chez eux; on ne vit plus que les rares lumires qui brillaient
derrire les fentres.

Le carnaval tait fini.




XXXVII

Les catacombes de Saint-Sbastien.


Peut-tre, de sa vie, Franz n'avait-il prouv une impression si
tranche, un passage si rapide de la gaiet  la tristesse, que dans ce
moment; on et dit que Rome, sous le souffle magique de quelque dmon de
la nuit, venait de se changer en un vaste tombeau. Par un hasard qui
ajoutait encore  l'intensit des tnbres, la lune, qui tait dans sa
dcroissance ne devait se lever que vers les onze heures du soir; les
rues que le jeune homme traversait taient donc plonges dans la plus
profonde obscurit. Au reste, le trajet tait court; au bout de dix
minutes, sa voiture ou plutt celle du comte s'arrta devant l'htel de
Londres.

Le dner attendait; mais comme Albert avait prvenu qu'il ne comptait
pas rentrer de sitt, Franz se mit  table sans lui.

Matre Pastrini, qui avait l'habitude de les voir dner ensemble,
s'informa des causes de son absence; mais Franz se contenta de rpondre
qu'Albert avait reu la surveille une invitation  laquelle il s'tait
rendu. L'extinction subite des moccoletti, cette obscurit qui avait
remplac la lumire, ce silence qui avait succd au bruit, avaient
laiss dans l'esprit de Franz une certaine tristesse qui n'tait pas
exempte d'inquitude. Il dna donc fort silencieusement malgr
l'officieuse sollicitude de son hte, qui entra deux ou trois fois pour
s'informer s'il n'avait besoin de rien.

Franz tait rsolu  attendre Albert aussi tard que possible. Il demanda
donc la voiture pour onze heures seulement, en priant matre Pastrini de
le faire prvenir  l'instant mme si Albert reparaissait  l'htel pour
quelque chose que ce ft.  onze heures, Albert n'tait pas rentr.
Franz s'habilla et partit, en prvenant son hte qu'il passait la nuit
chez le duc de Bracciano.

La maison du duc de Bracciano est une des plus charmantes maisons de
Rome; sa femme, une des dernires hritires des Colonna, en fait les
honneurs d'une faon parfaite: il en rsulte que les ftes qu'il donne
ont une clbrit europenne. Franz et Albert taient arrivs  Rome
avec des lettres de recommandation pour lui; aussi sa premire question
fut-elle pour demander  Franz ce qu'tait devenu son compagnon de
voyage. Franz lui rpondit qu'il l'avait quitt au moment o on allait
teindre les moccoli, et qu'il l'avait perdu de vue  la via Macello.

Alors il n'est pas rentr? demanda le duc.

--Je l'ai attendu jusqu' cette heure, rpondit Franz.

--Et savez-vous o il allait?

--Non, pas prcisment; cependant je crois qu'il s'agissait de quelque
chose comme un rendez-vous.

--Diable! dit le duc, c'est un mauvais jour, ou plutt c'est une
mauvaise nuit pour s'attarder, n'est-ce pas, madame la comtesse?

Ces derniers mots s'adressaient  la comtesse G... qui venait d'arriver,
et qui se promenait au bras de M. Torlonia, frre du duc.

Je trouve au contraire que c'est une charmante nuit, rpondit la
comtesse; et ceux qui sont ici ne se plaindront que d'une chose, c'est
qu'elle passera trop vite.

--Aussi, reprit le duc en souriant, je ne parle pas des personnes qui
sont ici, elles ne courent d'autres dangers, les hommes que de devenir
amoureux de vous, les femmes de tomber malades de jalousie en vous
voyant si belle; je parle de ceux qui courent les rues de Rome.

--Eh! bon Dieu, demanda la comtesse, qui court les rues de Rome  cette
heure-ci,  moins que ce ne soit pour aller au bal?

--Notre ami Albert de Morcerf, madame la comtesse, que j'ai quitt  la
poursuite de son inconnue vers les sept heures du soir, dit Franz, et
que je n'ai pas revu depuis.

--Comment! et vous ne savez pas o il est?

--Pas le moins du monde.

--Et a-t-il des armes?

--Il est en paillasse.

--Vous n'auriez pas d le laisser aller, dit le duc  Franz, vous qui
connaissez Rome mieux que lui.

--Oh! bien oui, autant aurait valu essayer d'arrter le numro trois des
barberi qui a gagn aujourd'hui le prix de la course, rpondit Franz;
et puis, d'ailleurs, que voulez-vous qu'il lui arrive?

--Qui sait! la nuit est trs sombre, et le Tibre est bien prs de la via
Macello.

Franz sentit un frisson qui lui courait dans les veines en voyant
l'esprit du duc et de la comtesse si bien d'accord avec ses inquitudes
personnelles.

Aussi ai-je prvenu  l'htel que j'avais l'honneur de passer la nuit
chez vous, monsieur le duc, dit Franz, et on doit venir m'annoncer son
retour.

--Tenez, dit le duc, je crois justement que voil un de mes domestiques
qui vous cherche.

Le duc ne se trompait pas; en apercevant Franz, le domestique s'approcha
de lui:

Excellence, dit-il, le matre de l'htel de Londres vous fait prvenir
qu'un homme vous attend chez lui avec une lettre du vicomte de Morcerf.

--Avec une lettre du vicomte! s'cria Franz.

--Oui.

--Et quel est cet homme?

--Je l'ignore.

--Pourquoi n'est-il point venu me l'apporter ici?

--Le messager ne m'a donn aucune explication.

--Et o est le messager?

--Il est parti aussitt qu'il m'a vu entrer dans la salle du bal pour
vous prvenir.

--Oh! mon Dieu! dit la comtesse  Franz, allez vite. Pauvre jeune homme,
il lui est peut-tre arriv quelque accident.

--J'y cours, dit Franz.

--Vous reverrons-nous pour nous donner des nouvelles? demanda la
comtesse.

--Oui, si la chose n'est pas grave; sinon, je ne rponds pas de ce que
je vais devenir moi-mme.

--En tout cas, de la prudence, dit la comtesse.

--Oh! soyez tranquille.

Franz prit son chapeau et partit en toute hte. Il avait renvoy sa
voiture en lui donnant l'ordre pour deux heures; mais, par bonheur, le
palais Bracciano, qui donne d'un ct rue du Cours et de l'autre place
des Saints-Aptres, est  dix minutes de chemin  peine de l'htel de
Londres. En approchant de l'htel, Franz vit un homme debout au milieu
de la rue, il ne douta pas un seul instant que ce ne ft le messager
d'Albert. Cet homme tait lui-mme envelopp d'un grand manteau. Il alla
 lui; mais au grand tonnement de Franz, ce fut cet homme qui lui
adressa la parole le premier.

Que me voulez-vous, Excellence? dit-il en faisant un pas en arrire
comme un homme qui dsire demeurer sur ses gardes.

--N'est-ce pas vous, demanda Franz, qui m'apportez une lettre du vicomte
de Morcerf?

--C'est Votre Excellence qui loge  l'htel de Pastrini?

--Oui.

--C'est Votre Excellence qui est le compagnon de voyage du vicomte?

--Oui.

--Comment s'appelle Votre Excellence?

--Le baron Franz d'pinay.

--C'est bien  Votre Excellence alors que cette lettre est adresse.

--Y a-t-il une rponse? demanda Franz en lui prenant la lettre des
mains.

--Oui, du moins votre ami l'espre bien.

--Montez chez moi, alors, je vous la donnerai.

--J'aime mieux l'attendre ici, dit en riant le messager.

--Pourquoi cela?

--Votre Excellence comprendra la chose quand elle aura lu la lettre.

--Alors je vous retrouverai ici?

--Sans aucun doute.

Franz rentra; sur l'escalier il rencontra matre Pastrini.

Eh bien? lui demanda-t-il.

--Eh bien quoi? rpondit Franz.

--Vous avez vu l'homme qui dsirait vous parler de la part de votre ami?
demanda-t-il  Franz.

--Oui, je l'ai vu, rpondit celui-ci, et il m'a remis cette lettre.
Faites allumer chez moi, je vous prie.

L'aubergiste donna l'ordre  un domestique de prcder Franz avec une
bougie. Le jeune homme avait trouv  matre Pastrini un air effar, et
cet air ne lui avait donn qu'un dsir plus grand de lire la lettre
d'Albert: il s'approcha de la bougie aussitt qu'elle fut allume, et
dplia le papier. La lettre tait crite de la main d'Albert et signe
par lui. Franz la relut deux fois, tant il tait loin de s'attendre  ce
qu'elle contenait.

La voici textuellement reproduite:

_Cher ami, aussitt la prsente reue, ayez l'obligeance de prendre
dans mon portefeuille, que vous trouverez dans le tiroir carr du
secrtaire, la lettre de crdit; joignez-y la vtre si elle n'est pas
suffisante. Courez chez Torlonia, prenez-y  l'instant mme quatre mille
piastres et remettez-les au porteur. Il est urgent que cette somme me
soit adresse sans aucun retard._

_Je n'insiste pas davantage, comptant sur vous comme vous pourriez
compter sur moi._

_P.-S. I believe now to italian banditti._

_Votre ami,_

                     ALBERT DE MORCERF.

Au-dessous de ces lignes taient crits d'une main trangre ces
quelques mots italiens:

_Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie
mani, alle sette il comte Alberto avr cessato di vivere._[1]

                             LUIGI VAMPA.


[Note 1: Si,  six heures du matin, les quatre mille piastres ne
sont point entre mes mains,  sept heures, le vicomte Albert de Morcerf
aura cess d'exister.]

Cette seconde signature expliqua tout  Franz, qui comprit la
rpugnance du messager  monter chez lui; la rue lui paraissait plus
sre que la chambre de Franz. Albert tait tomb entre les mains du
fameux chef de bandits  l'existence duquel il s'tait si longtemps
refus de croire.

Il n'y avait pas de temps  perdre. Il courut au secrtaire, l'ouvrit,
dans le tiroir indiqu trouva le portefeuille, et dans le portefeuille
la lettre de crdit: elle tait en tout de six mille piastres, mais sur
ces six mille piastres Albert en avait dj dpens trois mille. Quant 
Franz, il n'avait aucune lettre de crdit; comme il habitait Florence,
et qu'il tait venu  Rome pour passer sept  huit jours seulement, il
avait pris une centaine de louis, et de ces cent louis il en restait
cinquante tout au plus.

Il s'en fallait donc de sept  huit cents piastres pour qu' eux deux
Franz et Albert pussent runir la somme demande. Il est vrai que Franz
pouvait compter, dans un cas pareil, sur l'obligeance de MM. Torlonia.

Il se prparait donc  retourner au palais Bracciano sans perdre un
instant, quand tout  coup une ide lumineuse traversa son esprit.

Il songea au comte de Monte-Cristo. Franz allait donner l'ordre qu'on
ft venir matre Pastrini, lorsqu'il le vit apparatre en personne sur
le seuil de sa porte.

Mon cher monsieur Pastrini, lui dit-il vivement, croyez-vous que le
comte soit chez lui?

--Oui, Excellence, il vient de rentrer.

--A-t-il eu le temps de se mettre au lit?

--J'en doute.

--Alors, sonnez  sa porte, je vous prie, et demandez-lui pour moi la
permission de me prsenter chez lui.

Matre Pastrini s'empressa de suivre les instructions qu'on lui donnait;
cinq minutes aprs il tait de retour.

Le comte attend Votre Excellence, dit-il.

Franz traversa le carr, un domestique l'introduisit chez le comte. Il
tait dans un petit cabinet que Franz n'avait pas encore vu, et qui
tait entour de divans. Le comte vint au-devant de lui.

Eh! quel bon vent vous amne  cette heure, lui dit-il; viendriez-vous
me demander  souper, par hasard? Ce serait pardieu bien aimable  vous.

--Non, je viens pour vous parler d'une affaire grave.

--D'une affaire! dit le comte en regardant Franz de ce regard profond
qui lui tait habituel; et de quelle affaire?

--Sommes-nous seuls?

Le comte alla  la porte et revint.

Parfaitement seuls, dit-il.

Franz lui prsenta la lettre d'Albert.

Lisez, lui dit-il.

Le comte lut la lettre.

Ah! ah! fit-il.

--Avez-vous pris connaissance du post-scriptum?

--Oui, dit-il, je vois bien:

_Se alle sei della mattina le quattro mille piastre non sono nelle mie
mani, alle sette il comte Alberto avr cessato di vivere._

                            LUIGI VAMPA.

Que dites-vous de cela? demanda Franz.

--Avez-vous la somme qu'on vous a demande?

--Oui, moins huit cents piastres.

Le comte alla  son secrtaire, l'ouvrit, et faisant glisser un tiroir
plein d'or:

J'espre, dit-il  Franz, que vous ne me ferez pas l'injure de vous
adresser  un autre qu' moi?

--Vous voyez, au contraire, que je suis venu droit  vous, dit Franz.

--Et je vous en remercie; prenez.

Et il fit signe  Franz de puiser dans le tiroir.

Est-il bien ncessaire d'envoyer cette somme  Luigi Vampa? demanda le
jeune homme en regardant  son tour fixement le comte.

--Dame! fit-il, jugez-en vous-mme, le post-scriptum est prcis.

--Il me semble que si vous vous donniez la peine de chercher, vous
trouveriez quelque moyen qui simplifierait beaucoup la ngociation, dit
Franz.

--Et lequel? demanda le comte tonn.

--Par exemple, si nous allions trouver Luigi Vampa ensemble, je suis sr
qu'il ne vous refuserait pas la libert d'Albert.

-- moi? et quelle influence voulez-vous que j'aie sur ce bandit?

--Ne venez-vous pas de lui rendre un de ces services qui ne s'oublient
point?

--Et lequel?

--Ne venez-vous pas de sauver la vie  Peppino?

--Ah! ah! qui vous a dit cela?

--Que vous importe? Je le sais.

Le comte resta un instant muet et les sourcils froncs.

Et si j'allais trouver Vampa, vous m'accompagneriez?

--Si ma compagnie ne vous tait pas trop dsagrable.

--Eh bien, soit; le temps est beau, une promenade dans la campagne de
Rome ne peut que nous faire du bien.

--Faut-il prendre des armes?

--Pour quoi faire?

--De l'argent?

--C'est inutile. O est l'homme qui a apport ce billet?

--Dans la rue.

--Il attend la rponse?

--Oui.

--Il faut un peu savoir o nous allons; je vais l'appeler.

--Inutile, il n'a pas voulu monter.

--Chez vous, peut-tre; mais, chez moi, il ne fera pas de difficults.

Le comte alla  la fentre du cabinet qui donnait sur la rue, et siffla
d'une certaine faon. L'homme au manteau se dtacha de la muraille et
s'avana jusqu'au milieu de la rue.

_Salite!_ dit le comte, du ton dont il aurait donn un ordre  un
domestique.

Le messager obit sans retard, sans hsitation, avec empressement mme,
et, franchissant les quatre marches du perron, entra dans l'htel. Cinq
secondes aprs, il tait  la porte du cabinet.

Ah! c'est toi, Peppino! dit le comte.

Mais Peppino, au lieu de rpondre, se jeta  genoux, saisit la main du
comte et y appliqua ses lvres  plusieurs reprises.

Ah! ah! dit le comte, tu n'as pas encore oubli que je t'ai sauv la
vie! C'est trange, il y a pourtant, aujourd'hui huit jours de cela.

--Non, Excellence, et je ne l'oublierai jamais, rpondit Peppino avec
l'accent d'une profonde reconnaissance.

--Jamais, c'est bien long! mais enfin c'est dj beaucoup que tu le
croies. Relve-toi et rponds.

Peppino jeta un coup d'oeil inquiet sur Franz.

Oh! tu peux parler devant Son Excellence, dit-il, c'est un de mes
amis.

Vous permettez que je vous donne ce titre, dit en franais le comte en
se tournant du ct de Franz; il est ncessaire pour exciter la
confiance de cet homme.

--Vous pouvez parler devant moi, reprit Franz, je suis un ami du comte.

-- la bonne heure, dit Peppino en se retournant  son tour vers le
comte; que Votre Excellence m'interroge, et je rpondrai.

--Comment le vicomte Albert est-il tomb entre les mains de Luigi?

--Excellence, la calche du Franais a crois plusieurs fois celle o
tait Teresa.

--La matresse du chef?

--Oui. Le Franais lui a fait les yeux doux, Teresa s'est amuse  lui
rpondre; le Franais lui a jet des bouquets, elle lui en a rendu: tout
cela, bien entendu, du consentement du chef, qui tait dans la mme
calche.

--Comment! s'cria Franz, Luigi Vampa tait dans la calche des
paysannes romaines?

--C'tait lui qui conduisait, dguis en cocher, rpondit Peppino.

--Aprs? demanda le comte.

--Eh bien, aprs, le Franais se dmasqua; Teresa toujours du
consentement du chef, en fit autant; le Franais demanda un rendez-vous,
Teresa accorda le rendez-vous demand; seulement, au lieu de Teresa, ce
fut Beppo qui se trouva sur les marches de l'glise San-Giacomo.

--Comment! interrompit encore Franz, cette paysanne qui lui a arrach
son moccoletto?...

--C'tait un jeune garon de quinze ans, rpondit Peppino; mais il n'y a
pas de honte pour votre ami  y avoir t pris; Beppo en a attrap bien
d'autres, allez.

--Et Beppo l'a conduit hors des murs? dit le comte.

--Justement, une calche attendait au bout de la via Macello; Beppo est
mont dedans en invitant le Franais  le suivre; il ne se l'est pas
fait dire deux fois. Il a galamment offert la droite  Beppo, et s'est
plac prs de lui. Beppo lui a annonc alors qu'il allait le conduire 
une villa situe  une lieue de Rome. Le Franais a assur Beppo qu'il
tait prt  le suivre au bout du monde. Aussitt le cocher a remont la
rue di Ripetta, a gagn la porte San-Paolo; et  deux cents pas dans la
campagne, comme le Franais devenait trop entreprenant, ma foi, Beppo
lui a mis une paire de pistolets sur la gorge; aussitt le cocher a
arrt ses chevaux, s'est retourn sur son sige et en a fait autant. En
mme temps quatre des ntres, qui taient cachs sur les bords de
l'Almo, se sont lancs aux portires. Le Franais avait bonne envie de
se dtendre, il a mme un peu trangl Beppo,  ce que j'ai entendu
dire, mais il n'y avait rien  faire contre cinq hommes arms. Il a bien
fallu se rendre; on l'a fait descendre de voiture, on a suivi les bords
de la petite rivire, et on l'a conduit  Teresa et  Luigi, qui
l'attendaient dans les catacombes de Saint-Sbastien.

--Eh bien, mais, dit le comte en se tournant du ct de Franz, il me
semble qu'elle en vaut bien une autre, cette histoire. Qu'en dites-vous,
vous qui tes connaisseur?

--Je dis que je la trouverais fort drle, rpondit Franz, si elle tait
arrive  un autre qu' ce pauvre Albert.

--Le fait est, dit le comte, que si vous ne m'aviez pas trouv l,
c'tait une bonne fortune qui cotait un peu cher  votre ami; mais,
rassurez-vous, il en sera quitte pour la peur.

--Et nous allons toujours le chercher? demanda Franz.

--Pardieu! d'autant plus qu'il est dans un endroit fort pittoresque.
Connaissez-vous les catacombes de Saint-Sbastien?

--Non, je n'y suis jamais descendu, mais je me promettais d'y descendre
un jour.

--Eh bien, voici l'occasion toute trouve et il serait difficile d'en
rencontrer une autre meilleure. Avez-vous votre voiture?

--Non.

--Cela ne fait rien; on a l'habitude de m'en tenir une tout attele,
nuit et jour.

--Tout attele?

--Oui, je suis un tre fort capricieux; il faut vous dire que parfois en
me levant,  la fin de mon dner, au milieu de la nuit, il me prend
l'envie de partir pour un point du monde quelconque, et je pars.

Le comte sonna un coup, son valet de chambre parut.

Faites sortir la voiture de la remise, dit-il, et tez en les pistolets
qui sont dans les poches, il est inutile de rveiller le cocher, Ali
conduira.

Au bout d'un instant on entendit le bruit de la voiture qui s'arrtait
devant la porte.

Le comte tira sa montre.

Minuit et demi, dit-il, nous aurions pu partir d'ici  cinq heures du
matin et arriver encore  temps; mais peut-tre ce retard aurait-il fait
passer une mauvaise nuit  votre compagnon, il vaut donc mieux aller
tout courant le tirer des mains des infidles. tes-vous toujours
dcid  m'accompagner?

--Plus que jamais.

--Eh bien, venez alors.

Franz et le comte sortirent, suivis de Peppino.

 la porte, ils trouvrent la voiture. Ali tait sur le sige. Franz
reconnut l'esclave muet de la grotte de Monte-Cristo.

Franz et le comte montrent dans la voiture, qui tait un coup, Peppino
se plaa prs d'Ali, et l'on partit au galop. Ali avait reu des ordres
d'avance, car il prit la rue du Cours, traversa le Campo Vaccino,
remonta la strada San-Gregorio et arriva  la porte Saint-Sbastien; l
le concierge voulut faire quelques difficults, mais le comte de
Monte-Cristo prsenta une autorisation du gouverneur de Rome d'entrer
dans la ville et d'en sortir  toute heure du jour et de la nuit; la
herse fut donc leve, le concierge reut un louis pour sa peine, et l'on
passa.

La route que suivait la voiture tait l'ancienne voie Appienne, toute
borde de tombeaux. De temps en temps, au clair de la lune qui
commenait  se lever, il semblait  Franz voir comme une sentinelle se
dtacher d'une ruine, mais aussitt,  un signe chang entre Peppino et
cette sentinelle, elle rentrait dans l'ombre et disparaissait.

Un peu avant le cirque de Caracalla, la voiture s'arrta, Peppino vint
ouvrir la portire, et le comte et Franz descendirent.

Dans dix minutes, dit le comte  son compagnon, nous serons arrivs.

Puis il prit Peppino  part, lui donna un ordre tout bas, et Peppino
partit aprs s'tre muni d'une torche que l'on tira du coffre du coup.

Cinq minutes s'coulrent encore, pendant lesquelles Franz vit le berger
s'enfoncer par un petit sentier au milieu des mouvements de terrain qui
forment le sol convulsionn de la plaine de Rome, et disparatre dans
ces hautes herbes rougetres qui semblent la crinire hrisse de
quelque lion gigantesque.

Maintenant, dit le comte, suivons-le.

Franz et le comte s'engagrent  leur tour dans le mme sentier qui, au
bout de cent pas, les conduisit par une pente incline au fond d'une
petite valle.

Bientt on aperut deux hommes causant dans l'ombre.

Devons-nous continuer d'avancer? demanda Franz au comte, ou faut-il
attendre?

--Marchons; Peppino doit avoir prvenu la sentinelle de notre arrive.

En effet, l'un de ces deux hommes tait Peppino, l'autre tait un
bandit plac en vedette.

Franz et le comte s'approchrent; le bandit salua.

Excellence, dit Peppino en s'adressant au comte, si vous voulez me
suivre, l'ouverture des catacombes est  deux pas d'ici.

--C'est bien, dit le comte, marche devant.

En effet, derrire un massif de buissons et au milieu de quelques roches
s'offrait une ouverture par laquelle un homme pouvait  peine passer.

Peppino se glissa le premier par cette gerure, mais  peine eut-il
fait quelques pas que le passage souterrain s'largit. Alors il
s'arrta, alluma sa torche et se retourna pour voir s'il tait suivi.

Le comte s'tait engag le premier dans une espce de soupirail, et
Franz venait aprs lui.

Le terrain s'enfonait par une pente douce et s'largissait  mesure que
l'on avanait; mais cependant Franz et le comte taient encore forcs de
marcher courbs et eussent eu peine  passer deux de front. Ils firent
encore cent cinquante pas ainsi, puis ils furent arrts par le cri de:
_Qui vive_?

En mme temps ils virent au milieu de l'obscurit briller sur le canon
d'une carabine le reflet de leur propre torche.

_Ami_! dit Peppino.

Et il s'avana seul et dit quelques mots  voix basse  cette seconde
sentinelle, qui, comme la premire, salua en faisant signe aux visiteurs
nocturnes qu'ils pouvaient continuer leur chemin.

Derrire la sentinelle tait un escalier d'une vingtaine de marches;
Franz et le comte descendirent les vingt marches, et se trouvrent dans
une espce de carrefour mortuaire. Cinq routes divergeaient comme les
rayons d'une toile, et les parois des murailles creuses de niches
superposes ayant la forme de cercueils, indiquaient que l'on tait
entr enfin dans les catacombes.

Dans l'une de ces cavits, dont il tait impossible de distinguer
l'tendue, on voyait, le jour, quelques reflets de lumire.

Le comte posa la main sur l'paule de Franz.

Voulez-vous voir un camp de bandits au repos? lui dit-il.

--Certainement, rpondit Franz.

--Eh bien, venez avec moi.... Peppino, teins la torche.

Peppino obit, et Franz et le comte se trouvrent dans la plus profonde
obscurit; seulement,  cinquante pas  peu prs en avant d'eux,
continurent de danser le long des murailles quelques lueurs rougetres
devenues encore plus visibles depuis que Peppino avait teint sa torche.

Ils avancrent silencieusement, le comte guidant Franz comme s'il avait
eu cette singulire facult de voir dans les tnbres. Au reste, Franz
lui-mme distinguait plus facilement son chemin  mesure qu'il
s'approchait de ces reflets qui leur servaient de guides.

Trois arcades, dont celle du milieu servait de porte, leur donnaient
passage.

Ces arcades s'ouvraient d'un ct sur le corridor o taient le comte
et Franz, et de l'autre sur une grande chambre carre tout entoure de
niches pareilles  celles dont nous avons dj parl. Au milieu de cette
chambre s'levaient quatre pierres qui autrefois avaient servi d'autel,
comme l'indiquait la croix qui les surmontait encore.

Une seule lampe, pose sur un ft de colonne, clairait d'une lumire
ple et vacillante l'trange scne qui s'offrait aux yeux des deux
visiteurs cachs dans l'ombre.

Un homme tait assis, le coude appuy sur cette colonne, et lisait,
tournant le dos aux arcades par l'ouverture desquelles les nouveaux
arrivs le regardaient.

C'tait le chef de la bande, Luigi Vampa.

Tout autour de lui, groups selon leur caprice, couchs dans leurs
manteaux ou adosss  une espce de banc de pierre qui rgnait tout
autour du columbarium, on distinguait une vingtaine de brigands; chacun
avait sa carabine  porte de la main.

Au fond, silencieuse,  peine visible et pareille  une ombre, une
sentinelle se promenait de long en large devant une espce d'ouverture
qu'on ne distinguait que parce que les tnbres semblaient plus paisses
en cet endroit.

Lorsque le comte crut que Franz avait suffisamment rjoui ses regards de
ce pittoresque tableau, il porta le doigt  ses lvres pour lui
recommander le silence, et montant les trois marches qui conduisaient du
corridor au columbarium, il entra dans la chambre par l'arcade du
milieu et s'avana vers Vampa, qui tait si profondment plong dans sa
lecture qu'il n'entendit point le bruit de ses pas.

Qui vive? cria la sentinelle moins proccupe, et qui vit  la lueur
de la lampe une espce d'ombre qui grandissait derrire son chef.

 ce cri Vampa se leva vivement, tirant du mme coup un pistolet de sa
ceinture.

En un instant tous les bandits furent sur pied, et vingt canons de
carabine se dirigrent sur le comte.

Eh bien, dit tranquillement celui-ci d'une voix parfaitement calme et
sans qu'un seul muscle de son visage bouget; eh bien, mon cher Vampa,
il me semble que voil bien des frais pour recevoir un ami!

--Armes bas! cria le chef en faisant un signe impratif d'une main,
tandis que de l'autre il tait respectueusement son chapeau.

Puis se retournant vers le singulier personnage qui dominait toute cette
scne:

Pardon, monsieur le comte, lui dit-il, mais j'tais si loin de
m'attendre  l'honneur de votre visite, que je ne vous ai pas reconnu.

--Il parat que vous avez la mmoire courte en toute chose, Vampa, dit
le comte, et que non seulement vous oubliez le visage des gens, mais
encore les conditions faites avec eux.

--Et quelles conditions ai-je donc oublies, monsieur le comte? demanda
le bandit en homme qui, s'il a commis une erreur, ne demande pas mieux
que de la rparer.

--N'a-t-il pas t convenu, dit le comte, que non seulement ma personne,
mais encore celle de mes amis, vous seraient sacres?

--Et en quoi ai-je manqu au trait, Excellence?

--Vous avez enlev ce soir et vous avez transport ici le vicomte
Albert de Morcerf; eh bien, continua le comte avec un accent qui fit
frissonner Franz, ce jeune homme est _de mes amis_, ce jeune homme loge
dans le mme htel que moi, ce jeune homme a fait Corso pendant huit
jours dans ma propre calche, et cependant, je vous le rpte, vous
l'avez enlev, vous l'avez transport ici, et, ajouta le comte en tirant
la lettre de sa poche, vous l'avez mis  ranon comme s'il tait le
premier venu.

--Pourquoi ne m'avez-vous pas prvenu de cela, vous autres? dit le chef
en se tournant vers ses hommes, qui reculrent tous devant son regard;
pourquoi m'avez-vous expos ainsi  manquer  ma parole envers un homme
comme M. le comte, qui tient notre vie  tous entre ses mains? Par le
sang du Christ! si je croyais qu'un de vous et su que le jeune homme
tait l'ami de Son Excellence, je lui brlerais la cervelle de ma propre
main.

--Eh bien, dit le comte en se retournant du ct de Franz, je vous avais
bien dit qu'il y avait quelque erreur l-dessous.

--N'tes-vous pas seul? demanda Vampa avec inquitude.

--Je suis avec la personne  qui cette lettre tait adresse, et  qui
j'ai voulu prouver que Luigi Vampa est un homme de parole. Venez,
Excellence, dit-il  Franz, voil Luigi Vampa qui va vous dire lui-mme
qu'il est dsespr de l'erreur qu'il vient de commettre.

Franz s'approcha; le chef fit quelques pas au-devant de Franz.

Soyez le bienvenu parmi nous, Excellence, lui dit-il; vous avez
entendu ce que vient de dire le comte, et ce que je lui ai rpondu:
j'ajouterai que je ne voudrais pas, pour les quatre mille piastres
auxquelles j'avais fix la ranon de votre ami, que pareille chose ft
arrive.

--Mais, dit Franz en regardant tout autour de lui avec inquitude, o
donc est le prisonnier? je ne le vois pas.

--Il ne lui est rien arriv, j'espre! demanda le comte en fronant le
sourcil.

--Le prisonnier est l, dit Vampa en montrant de la main l'enfoncement
devant lequel se promenait le bandit en faction, et je vais lui annoncer
moi-mme qu'il est libre.

Le chef s'avana vers l'endroit dsign par lui comme servant de prison
 Albert, et Franz et le comte le suivirent.

Que fait le prisonnier? demanda Vampa  la sentinelle.

--Ma foi, capitaine, rpondit celle-ci, je n'en sais rien; depuis plus
d'une heure, je ne l'ai pas entendu remuer.

--Venez, Excellence! dit Vampa.

Le comte et Franz montrent sept ou huit marches, toujours prcds par
le chef, qui tira un verrou et poussa une porte.

Alors,  la lueur d'une lampe pareille  celle qui clairait le
columbarium, on put voir Albert, envelopp d'un manteau que lui avait
prt un des bandits, couch dans un coin et dormant du plus profond
sommeil.

Allons! dit le comte souriant de ce sourire qui lui tait particulier,
pas mal pour un homme qui devait tre fusill  sept heures du matin.

Vampa regardait Albert endormi avec une certaine admiration; on voyait
qu'il n'tait pas insensible  cette preuve de courage.

Vous avez raison, monsieur le comte, dit-il, cet homme doit tre de vos
amis.

Puis s'approchant d'Albert et lui touchant l'paule:

Excellence! dit-il, vous plat-il de vous veiller?

Albert tendit les bras, se frotta les paupires et ouvrit les yeux.

Ah! ah! dit-il, c'est vous, capitaine! pardieu, vous auriez bien d me
laisser dormir; je faisais un rve charmant: je rvais que je dansais le
galop chez Torlonia avec la comtesse G...!

Il tira sa montre, qu'il avait garde pour juger lui-mme le temps
coul.

Une heure et demie du matin! dit-il, mais pourquoi diable
m'veillez-vous  cette heure-ci?

--Pour vous dire que vous tes libre, Excellence.

--Mon cher, reprit Albert avec une libert d'esprit parfaite, retenez
bien  l'avenir cette maxime de Napolon le Grand: Ne m'veillez que
pour les mauvaises nouvelles. Si vous m'aviez laiss dormir, j'achevais
mon galop, et je vous en aurais t reconnaissant toute ma vie.... On a
donc pay ma ranon?

--Non, Excellence.

--Eh bien, alors, comment suis-je libre?

--Quelqu'un,  qui je n'ai rien  refuser, est venu vous rclamer.

--Jusqu'ici?

--Jusqu'ici.

--Ah! pardieu, ce quelqu'un-l est bien aimable!

Albert regarda tout autour de lui et aperut Franz.

Comment, lui dit-il, c'est vous, mon cher Franz, qui poussez le
dvouement jusque-l?

--Non, pas moi, rpondit Franz, mais notre voisin, M. le comte de
Monte-Cristo.

--Ah pardieu! monsieur le comte, dit gaiement Albert en rajustant sa
cravate et ses manchettes, vous tes un homme vritablement prcieux, et
j'espre que vous me regarderez comme votre ternel oblig, d'abord pour
l'affaire de la voiture, ensuite pour celle-ci! et il tendit la main au
comte, qui frissonna au moment de lui donner la sienne, mais qui
cependant la lui donna.

Le bandit regardait toute cette scne d'un air stupfait; il tait
videmment habitu  voir ses prisonniers trembler devant lui, et voil
qu'il y en avait un dont l'humeur railleuse n'avait subi aucune
altration: quant  Franz, il tait enchant qu'Albert et soutenu, mme
vis--vis d'un bandit, l'honneur national.

Mon cher Albert, lui dit-il, si vous voulez vous hter, nous aurons
encore le temps d'aller finir la nuit chez Torlonia; vous prendrez votre
galop o vous l'avez interrompu, de sorte que vous ne garderez aucune
rancune au seigneur Luigi, qui s'est vritablement, dans toute cette
affaire, conduit en galant homme.

--Ah! vraiment, dit-il, vous avez raison, et nous pourrons y tre  deux
heures. Seigneur Luigi, continua Albert, y a-t-il quelque autre
formalit  remplir pour prendre cong de Votre Excellence?

--Aucune, monsieur, rpondit le bandit, et vous tes libre comme l'air.

--En ce cas, bonne et joyeuse vie; venez, messieurs, venez!

Et Albert, suivi de Franz et du comte, descendit l'escalier et traversa
la grande salle carre; tous les bandits taient debout et le chapeau 
la main.

Peppino, dit le chef, donne-moi la torche.

--Eh bien, que faites-vous donc? demanda le comte.

--Je vous reconduis, dit le capitaine; c'est bien le moindre honneur que
je puisse rendre  Votre Excellence.

Et prenant la torche allume des mains du ptre, il marcha devant ses
htes, non pas comme un valet qui accomplit une oeuvre de servilit,
mais comme un roi qui prcde des ambassadeurs.

Arriv  la porte il s'inclina.

Et maintenant, monsieur le comte, dit-il, je vous renouvelle mes
excuses, et j'espre que vous ne me gardez aucun ressentiment de ce qui
vient d'arriver?

--Non, mon cher Vampa, dit le comte; d'ailleurs vous rachetez vos
erreurs d'une faon si galante, qu'on est presque tent de vous savoir
gr de les avoir commises.

--Messieurs! reprit le chef en se retournant du ct des jeunes gens,
peut-tre l'offre ne vous paratra-t-elle pas bien attrayante; mais,
s'il vous prenait jamais envie de me faire une seconde visite, partout
o je serai vous serez les bienvenus.

Franz et Albert salurent. Le comte sortit le premier, Albert ensuite,
Franz restait le dernier.

Votre Excellence a quelque chose  me demander? dit Vampa en souriant.

--Oui, je l'avoue, rpondit Franz, je serais curieux de savoir quel
tait l'ouvrage que vous lisiez avec tant d'attention quand nous sommes
arrivs.

--Les _Commentaires de Csar_, dit le bandit, c'est mon livre de
prdilection.

--Eh bien, ne venez-vous pas? demanda Albert.

--Si fait, rpondit Franz, me voil!

Et il sortit  son tour du soupirail.

On fit quelques pas dans la plaine.

Ah! pardon! dit Albert en revenant en arrire, voulez-vous permettre,
capitaine?

Et il alluma son cigare  la torche de Vampa.

Maintenant, monsieur le comte, dit-il, la plus grande diligence
possible! je tiens normment  aller finir ma nuit chez le duc de
Bracciano.

On retrouva la voiture o on l'avait laisse; le comte dit un seul mot
arabe  Ali, et les chevaux partirent  fond de train.

Il tait deux heures juste  la montre d'Albert quand les deux amis
rentrrent dans la salle de danse.

Leur retour fit vnement; mais, comme ils entraient ensemble, toutes
les inquitudes que l'on avait pu concevoir sur Albert cessrent 
l'instant mme.

Madame, dit le vicomte de Morcerf en s'avanant vers la comtesse, hier
vous avez eu la bont de me promettre un galop, je viens un peu tard
rclamer cette gracieuse promesse; mais voil mon ami, dont vous
connaissez la vracit, qui vous affirmera qu'il n'y a pas de ma faute.

Et comme en ce moment la musique donnait le signal de la valse, Albert
passa son bras autour de la taille de la comtesse et disparut avec elle
dans le tourbillon des danseurs.

Pendant ce temps Franz songeait au singulier frissonnement qui avait
pass par tout le corps du comte de Monte-Cristo au moment o il avait
t en quelque sorte forc de donner la main  Albert.




XXXVIII

Le rendez-vous.


Le lendemain, en se levant, le premier mot d'Albert fut pour proposer 
Franz d'aller faire une visite au comte; il l'avait dj remerci la
veille, mais il comprenait qu'un service comme celui qu'il lui avait
rendu valait bien deux remerciements.

Franz, qu'un attrait ml de terreur attirait vers le comte de
Monte-Cristo, ne voulut pas le laisser aller seul chez cet homme et
l'accompagna; tous deux furent introduits dans le salon: cinq minutes
aprs, le comte parut.

Monsieur le comte, lui dit Albert en allant  lui, permettez-moi de
vous rpter ce matin ce que je vous ai mal dit hier: c'est que je
n'oublierai jamais dans quelle circonstance vous m'tes venu en aide, et
que je me souviendrai toujours que je vous dois la vie ou  peu prs.

--Mon cher voisin, rpondit le comte en riant, vous vous exagrez vos
obligations envers moi. Vous me devez une petite conomie d'une
vingtaine de mille francs sur votre budget de voyage et voil tout; vous
voyez bien que ce n'est pas la peine d'en parler. De votre ct,
ajouta-t-il, recevez tous mes compliments, vous avez t adorable de
sans-gne et de laisser-aller.

--Que voulez-vous, comte, dit Albert; je me suis figur que je m'tais
fait une mauvaise querelle et qu'un duel s'en tait suivi, et j'ai voulu
faire comprendre une chose  ces bandits: c'est qu'on se bat dans tous
les pays du monde, mais qu'il n'y a que les Franais qui se battent en
riant. Nanmoins, comme mon obligation vis--vis de vous n'en est pas
moins grande, je viens vous demander si, par moi, par mes amis et par
mes connaissances, je ne pourrais pas vous tre bon  quelque chose. Mon
pre, le comte de Morcerf, qui est d'origine espagnole, a une haute
position en France et en Espagne, je viens me mettre, moi et tous les
gens qui m'aiment,  votre disposition.

--Eh bien, dit le comte, je vous avoue, monsieur de Morcerf, que
j'attendais votre offre et que je l'accepte de grand coeur. J'avais
dj jet mon dvolu sur vous pour vous demander un grand service.

--Lequel?

--Je n'ai jamais t  Paris! je ne connais pas Paris....

--Vraiment! s'cria Albert, vous avez pu vivre jusqu' prsent sans voir
Paris? c'est incroyable!

--C'est ainsi, cependant; mais je sens comme vous qu'une plus longue
ignorance de la capitale du monde intelligent est chose impossible. Il y
a plus: peut-tre mme aurais-je fait ce voyage indispensable depuis
longtemps, si j'avais connu quelqu'un qui pt m'introduire dans ce monde
o je n'avais aucune relation.

--Oh! un homme comme vous! s'cria Albert.

--Vous tes bien bon, mais comme je ne me reconnais  moi-mme d'autre
mrite que de pouvoir faire concurrence comme millionnaire  M. Aguado
ou  M. Rothschild, et que je ne vais pas  Paris pour jouer  la
Bourse, cette petite circonstance m'a retenu. Maintenant votre offre me
dcide. Voyons, vous engagez-vous, mon cher monsieur de Morcerf (le
comte accompagna ces mots d'un singulier sourire), vous engagez-vous,
lorsque j'irai en France,  m'ouvrir les portes de ce monde o je serai
aussi tranger qu'un Huron ou qu'un Cochinchinois?

--Oh! quant  cela, monsieur le comte,  merveille et de grand coeur!
rpondit Albert; et d'autant plus volontiers (mon cher Franz, ne vous
moquez pas trop de moi!) que je suis rappel  Paris par une lettre que
je reois ce matin mme et o il est question pour moi d'une alliance
avec une maison fort agrable et qui a les meilleures relations dans le
monde parisien.

--Alliance par mariage? dit Franz en riant.

--Oh! mon Dieu, oui! Ainsi, quand vous reviendrez  Paris vous me
trouverez homme pos et peut-tre pre de famille. Cela ira bien  ma
gravit naturelle, n'est-ce pas? En tout cas, comte, je vous le rpte,
moi et les miens sommes  vous corps et me.

--J'accepte, dit le comte, car je vous jure qu'il ne me manquait que
cette occasion pour raliser des projets que je rumine depuis
longtemps.

Franz ne douta point un instant que ces projets ne fussent ceux dont le
comte avait laiss chapper un mot dans la grotte de Monte-Cristo, et il
regarda le comte pendant qu'il disait ces paroles pour essayer de saisir
sur sa physionomie quelque rvlation de ces projets qui le conduisaient
 Paris; mais il tait bien difficile de pntrer dans l'me de cet
homme, surtout lorsqu'il la voilait avec un sourire.

Mais, voyons, comte, reprit Albert enchant d'avoir  produire un homme
comme Monte-Cristo, n'est-ce pas l un de ces projets en l'air, comme on
en fait mille en voyage, et qui, btis sur du sable, sont emports au
premier souffle du vent?

--Non, d'honneur, dit le comte; je veux aller  Paris, il faut que j'y
aille.

--Et quand cela?

--Mais quand y serez-vous vous-mme?

--Moi, dit Albert; oh! mon Dieu! dans quinze jours ou trois semaines au
plus tard; le temps de revenir.

--Eh bien, dit le comte, je vous donne trois mois; vous voyez que je
vous fais la mesure large.

--Et dans trois mois, s'cria Albert avec joie, vous venez frapper  ma
porte?

--Voulez-vous un rendez-vous jour pour jour, heure pour heure? dit le
comte, je vous prviens que je suis d'une exactitude dsesprante.

--Jour pour jour, heure pour heure, dit Albert; cela me va  merveille.

--Eh bien, soit. Il tendit la main vers un calendrier suspendu prs de
la glace. Nous sommes aujourd'hui, dit-il, le 21 fvrier (il tira sa
montre); il est dix heures et demie du matin. Voulez-vous m'attendre le
21 mai prochain,  dix heures et demie du matin?

-- merveille! dit Albert, le djeuner sera prt.

--Vous demeurez?

--Rue du Helder, n 27.

--Vous tes chez vous en garon, je ne vous gnerai pas?

--J'habite dans l'htel de mon pre, mais un pavillon au fond de la cour
entirement spar.

--Bien.

Le comte prit ses tablettes et crivit: Rue du Helder, n 27, 21 mai,
 dix heures et demie du matin.

Et maintenant, dit le comte en remettant ses tablettes dans sa poche,
soyez tranquille, l'aiguille de votre pendule ne sera pas plus exacte
que moi.

--Je vous reverrai avant mon dpart? demanda Albert.

--C'est selon: quand partez-vous?

--Je pars demain,  cinq heures du soir.

--En ce cas, je vous dis adieu. J'ai affaire  Naples et ne serai de
retour ici que samedi soir ou dimanche matin. Et vous, demanda le comte
 Franz, partez-vous aussi, monsieur le baron?

--Oui.

--Pour la France?

--Non, pour Venise. Je reste encore un an ou deux en Italie.

--Nous ne nous verrons donc pas  Paris?

--Je crains de ne pas avoir cet honneur.

--Allons, messieurs, bon voyage, dit le comte aux deux amis en leur
tendant  chacun une main.

C'tait la premire fois que Franz touchait la main de cet homme; il
tressaillit, car elle tait glace comme celle d'un mort.

Une dernire fois, dit Albert, c'est bien arrt, sur parole d'honneur,
n'est-ce pas? rue du Helder, n 27, le 21 mai,  dix heures et demie du
matin?

--Le 21 mai,  dix heures et demie du matin, rue du Helder, n 27,
reprit le comte.

Sur quoi les deux jeunes gens salurent le comte et sortirent.

Qu'avez-vous donc? dit en rentrant chez lui Albert  Franz, vous avez
l'air tout soucieux.

--Oui, dit Franz, je vous l'avoue, le comte est un homme singulier, et
je vois avec inquitude ce rendez-vous qu'il vous a donn  Paris.

--Ce rendez-vous... avec inquitude! Ah ! mais tes-vous fou, mon cher
Franz? s'cria Albert.

--Que voulez-vous, dit Franz, fou ou non, c'est ainsi.

--coutez, reprit Albert, et je suis bien aise que l'occasion se
prsente de vous dire cela, mais je vous ai toujours trouv assez froid
pour le comte, que, de son ct, j'ai toujours trouv parfait, au
contraire, pour nous. Avez-vous quelque chose de particulier contre lui?


--Peut-tre.

--L'aviez-vous vu dj quelque part avant de le rencontrer ici?

--Justement.

--O cela?

--Me promettez-vous de ne pas dire un mot de ce que je vais vous
raconter?

--Je vous le promets.

--Parole d'honneur?

--Parole d'honneur.

--C'est bien. coutez donc.

Et alors Franz raconta  Albert son excursion  l'le de Monte-Cristo,
comment il y avait trouv un quipage de contrebandiers, et au milieu de
cet quipage deux bandits corses. Il s'appesantit sur toutes les
circonstances de l'hospitalit ferique que le comte lui avait donne
dans sa grotte des _Mille et une Nuits_; il lui raconta le souper, le
haschich, les statues, la ralit et le rve, et comment  son rveil il
ne restait plus comme preuve et comme souvenir de tous ces vnements
que ce petit yacht, faisant  l'horizon voile pour Porto-Vecchio.

Puis il passa  Rome,  la nuit du Colise,  la conversation qu'il
avait entendue entre lui et Vampa, conversation relative  Peppino, et
dans laquelle le comte avait promis d'obtenir la grce du bandit,
promesse qu'il avait si bien tenue, ainsi que nos lecteurs ont pu en
juger.

Enfin, il en arriva  l'aventure de la nuit prcdente,  l'embarras o
il s'tait trouv en voyant qu'il lui manquait pour complter la somme
six ou sept cents piastres; enfin  l'ide qu'il avait eue de s'adresser
au comte, ide qui avait eu  la fois un rsultat si pittoresque et si
satisfaisant.

Albert coutait Franz de toutes ses oreilles.

Eh bien, lui dit-il quand il eut fini, o voyez-vous dans tout cela
quelque chose  reprendre? Le comte est voyageur, le comte a un btiment
 lui, parce qu'il est riche. Allez  Portsmouth ou  Southampton, vous
verrez les ports encombrs de yachts appartenant  de riches Anglais qui
ont la mme fantaisie. Pour savoir o s'arrter dans ses excursions,
pour ne pas manger cette affreuse cuisine qui nous empoisonne, moi
depuis quatre mois, vous depuis quatre ans pour ne pas coucher dans ces
abominables lits o l'on ne peut dormir, il se fait meubler un
pied--terre  Monte-Cristo: quand son pied--terre est meubl, il
craint que le gouvernement toscan ne lui donne cong et que ses dpenses
ne soient perdues, alors il achte l'le et en prend le nom. Mon cher,
fouillez dans votre souvenir, et dites-moi combien de gens de votre
connaissance prennent le nom des proprits qu'ils n'ont jamais eues.

--Mais, dit Franz  Albert, les bandits corses qui se trouvent dans son
quipage?

--Eh bien, qu'y a-t-il d'tonnant  cela? Vous savez mieux que personne,
n'est-ce pas, que les bandits corses ne sont pas des voleurs, mais
purement et simplement des fugitifs que quelque vendetta a exils de
leur ville ou de leur village; on peut donc les voir sans se
compromettre: quant  moi, je dclare que si jamais je vais en Corse,
avant de me faire prsenter au gouverneur et au prfet, je me fais
prsenter aux bandits de Colomba, si toutefois on peut mettre la main
dessus; je les trouve charmants.

--Mais Vampa et sa troupe, reprit Franz; ceux-l sont des bandits qui
arrtent pour voler; vous ne le niez pas, je l'espre. Que dites-vous
de l'influence du comte sur de pareils hommes?

--Je dirai, mon cher, que, comme selon toute probabilit je dois la vie
 cette influence, ce n'est point  moi  la critiquer de trop prs.
Ainsi donc, au lieu de lui en faire comme vous un crime capital, vous
trouverez bon que je l'excuse, sinon de m'avoir sauv la vie, ce qui est
peut-tre un peu exagr mais du moins de m'avoir pargn quatre mille
piastres, qui font bel et bien vingt-quatre mille livres de notre
monnaie, somme  laquelle on ne m'aurait certes pas estim en France; ce
qui prouve, ajouta Albert en riant, que nul n'est prophte en son pays.

--Eh bien, voil justement; de quel pays est le comte? quelle langue
parle-t-il? quels sont ses moyens d'existence? d'o lui vient son
immense fortune? quelle a t cette premire partie de sa vie
mystrieuse et inconnue qui a rpandu sur la seconde cette teinte sombre
et misanthropique? Voil,  votre place, ce que je voudrais savoir.

--Mon cher Franz, reprit Albert, quand en recevant ma lettre vous avez
vu que nous avions besoin de l'influence du comte, vous avez t lui
dire: Albert de Morcerf, mon ami, court un danger; aidez-moi  le tirer
de ce danger! n'est-ce pas?

--Oui.

--Alors, vous a-t-il demand: Qu'est-ce que M. Albert de Morcerf? d'o
lui vient son nom? d'o lui vient sa fortune? quels sont ses moyens
d'existence? quel est son pays? o est-il n? Vous a-t-il demand tout
cela, dites?

--Non, je l'avoue.

--Il est venu, voil tout. Il m'a tir des mains de M. Vampa; o, malgr
mes apparences pleines de dsinvolture, comme vous dites, je faisais
fort mauvaise figure, je l'avoue. Eh bien, mon cher, quand en change
d'un pareil service il me demande de faire pour lui ce qu'on fait tous
les jours pour le premier prince russe ou italien qui passe par Paris,
c'est--dire de le prsenter dans le monde, vous voulez que je lui
refuse cela! Allons donc vous tes fou.

Il faut dire que, contre l'habitude, toutes les bonnes raisons taient
cette fois du ct d'Albert.

Enfin, reprit Franz avec un soupir, faites comme vous voudrez, mon cher
vicomte; car tout ce que vous me dites l est fort spcieux, je l'avoue;
mais il n'en est pas moins vrai que le comte de Monte-Cristo est un
homme trange.

--Le comte de Monte-Cristo est un philanthrope. Il ne vous a pas dit
dans quel but il venait  Paris. Eh bien, il vient pour concourir aux
prix Montyon; et s'il ne lui faut que ma voix pour qu'il les obtienne,
et l'influence de ce monsieur si laid qui les fait obtenir, eh bien, je
lui donnerai l'une et je lui garantirai l'autre. Sur ce, mon cher Franz,
ne parlons plus de cela, mettons-nous  table et allons faire une
dernire visite  Saint-Pierre.

Il fut fait comme disait Albert, et le lendemain,  cinq heures de
l'aprs-midi, les deux jeunes gens se quittaient, Albert de Morcerf pour
revenir  Paris, Franz d'pinay pour aller passer une quinzaine de jours
 Venise.

Mais, avant de monter en voiture, Albert remit encore au garon de
l'htel, tant il avait peur que son convive ne manqut au rendez-vous,
une carte pour le comte de Monte-Cristo, sur laquelle au-dessous de ces
mots: Vicomte Albert de Morcerf, il y avait crit au crayon:

_21 mai,  dix heures et demie du matin, 27, rue du Helder._




XXXIX

Les convives.


Dans cette maison de la rue du Helder, o Albert de Morcerf avait donn
rendez-vous,  Rome, au comte de Monte-Cristo, tout se prparait dans la
matine du 21 mai pour faire honneur  la parole du jeune homme.

Albert de Morcerf habitait un pavillon situ  l'angle d'une grande cour
et faisant face  un autre btiment destin aux communs. Deux fentres
de ce pavillon seulement donnaient sur la rue, les autres taient
perces, trois sur la cour et deux autres en retour sur le jardin.

Entre cette cour et ce jardin s'levait, btie avec le mauvais got de
l'architecture impriale, l'habitation fashionable et vaste du comte et
de la comtesse de Morcerf.

Sur toute la largeur de la proprit rgnait, donnant sur la rue, un mur
surmont, de distance en distance, de vases de fleurs, et coup au
milieu par une grande grille aux lances dores, qui servait aux entres
d'apparat; une petite porte presque accole  la loge du concierge
donnait passage aux gens de service ou aux matres entrant ou sortant 
pied.

On devinait, dans ce choix du pavillon destin  l'habitation d'Albert,
la dlicate prvoyance d'une mre qui, ne voulant pas se sparer de son
fils, avait cependant compris qu'un jeune homme de l'ge du vicomte
avait besoin de sa libert tout entire. On y reconnaissait aussi, d'un
autre ct, nous devons le dire, l'intelligent gosme du jeune homme,
pris de cette vie libre et oisive, qui est celle des fils de famille,
et qu'on lui dorait comme  l'oiseau sa cage.

Par les deux fentres donnant sur la rue, Albert de Morcerf pouvait
faire ses explorations au-dehors. La vue du dehors est si ncessaire aux
jeunes gens qui veulent toujours voir le monde traverser leur horizon,
cet horizon ne ft-il que celui de la rue! Puis son exploration faite,
si cette exploration paraissait mriter un examen plus approfondi,
Albert de Morcerf pouvait, pour se livrer  ses recherches, sortir par
une petite porte faisant pendant  celle que nous avons indique prs de
la loge du portier, et qui mrite une mention particulire.

C'tait une petite porte qu'on et dit oublie de tout le monde depuis
le jour o la maison avait t btie, et qu'on et cru condamne  tout
jamais, tant elle semblait discrte et poudreuse, mais dont la serrure
et les gonds, soigneusement huils, annonaient une pratique mystrieuse
et suivie. Cette petite porte sournoise faisait concurrence aux deux
autres et se moquait du concierge,  la vigilance et  la juridiction
duquel elle chappait, s'ouvrant comme la fameuse porte de la caverne
des _Mille et une Nuits_, comme la Ssame enchante d'Ali-Baba, au moyen
de quelques mots cabalistiques, ou de quelques grattements convenus,
prononcs par les plus douces voix ou oprs par les doigts les plus
effils du monde.

Au bout d'un corridor vaste et calme, auquel communiquait cette petite
porte et qui faisait antichambre, s'ouvrait,  droite, la salle  manger
d'Albert donnant sur la cour, et,  gauche, son petit salon donnant sur
le jardin. Des massifs, des plantes grimpantes s'largissant en ventail
devant les fentres, cachaient  la cour et au jardin l'intrieur de ces
deux pices, les seules places au rez-de-chausse comme elles
l'taient, o pussent pntrer les regards indiscrets.

Au premier, ces deux pices se rptaient, enrichies d'une troisime,
prise sur l'antichambre. Ces trois pices taient un salon, une chambre
 coucher et un boudoir.

Le salon d'en bas n'tait qu'une espce de divan algrien destin aux
fumeurs.

Le boudoir du premier donnait dans la chambre  coucher, et, par une
porte invisible, communiquait avec l'escalier. On voit que toutes les
mesures de prcaution taient prises.

Au-dessus de ce premier tage rgnait un vaste atelier, que l'on avait
agrandi en jetant bas murailles et cloisons, pandmonium que l'artiste
disputait au dandy. L se rfugiaient et s'entassaient tous les caprices
successifs d'Albert, les cors de chasse, les basses, les fltes, un
orchestre complet, car Albert avait eu un instant, non pas le got, mais
la fantaisie de la musique; les chevalets, les palettes, les pastels,
car  la fantaisie de la musique avait succd la fatuit de la
peinture; enfin les fleurets, les gants de boxe, les espadons et les
cannes de tout genre; car enfin, suivant les traditions des jeunes gens
 la mode de l'poque o nous sommes arrivs, Albert de Morcerf
cultivait, avec infiniment plus de persvrance qu'il n'avait fait de la
musique et de la peinture, ces trois arts qui compltent l'ducation
lonine, c'est--dire l'escrime, la boxe et le bton, et il recevait
successivement dans cette pice, destine  tous les exercices du corps,
Grisier, Cooks et Charles Leboucher.

Le reste des meubles de cette pice privilgie taient de vieux bahuts
du temps de Franois Ier, bahuts pleins de porcelaines de Chine, de
vases du Japon, de faences de Luca della Robbia et de plats de Bernard
de Palissy; d'antiques fauteuils o s'taient peut-tre assis Henri IV
ou Sully, Louis XIII ou Richelieu, car deux de ces fauteuils, orns d'un
cusson sculpt o brillaient sur l'azur les trois fleurs de lis de
France surmontes d'une couronne royale, sortaient visiblement des
garde-meubles du Louvre, ou tout au moins de celui de quelque chteau
royal. Sur ces fauteuils aux fonds sombres et svres, taient jetes
ple-mle de riches toffes aux vives couleurs, teintes au soleil de la
Perse ou closes sous les doigts des femmes de Calcutta ou de
Chandernagor. Ce que faisaient l ces toffes, on n'et pas pu le dire;
elles attendaient, en rcrant les yeux, une destination inconnue  leur
propritaire lui-mme, et, en attendant, elles illuminaient
l'appartement de leurs reflets soyeux et dors.

 la place la plus apparente se dressait un piano, taill par Roller et
Blanchet dans du bois de rose, piano  la taille de nos salons de
Lilliputiens, renfermant cependant un orchestre dans son troite et
sonore cavit, et gmissant sous le poids des chefs-d'oeuvre de
Beethoven, de Weber, de Mozart, d'Haydn, de Grtry et de Porpora.

Puis, partout, le long des murailles, au-dessus des portes, au plafond,
des pes, des poignards, des criks, des masses, des haches, des armures
compltes dores, damasquines, incrustes; des herbiers, des blocs de
minraux, des oiseaux bourrs de crin, ouvrant pour un vol immobile
leurs ailes couleur de feu et leur bec qu'ils ne ferment jamais.

Il va sans dire que cette pice tait la pice de prdilection d'Albert.


Cependant, le jour du rendez-vous, le jeune homme, en demi-toilette,
avait tabli son quartier gnral dans le petit salon du
rez-de-chausse. L, sur une table entoure  distance d'un divan large
et moelleux, tous les tabacs connus, depuis le tabac jaune de
Ptersbourg, jusqu'au tabac noir du Sina, en passant par le maryland,
le porto-rico et le latakih, resplendissaient dans les pots de faence
craquele qu'adorent les Hollandais.  ct d'eux, dans des cases de
bois odorant, taient rangs, par ordre de taille et de qualit, les
puros, les rgalias, les havanes et les manilles; enfin dans une armoire
tout ouverte, une collection de pipes allemandes, de chibouques aux
bouquins d'ambre, ornes de corail, et de narguils incrusts d'or, aux
longs tuyaux de maroquin rouls comme des serpents, attendaient le
caprice ou la sympathie des fumeurs. Albert avait prsid lui-mme 
l'arrangement ou plutt au dsordre symtrique qu'aprs le caf, les
convives d'un djeuner moderne aiment  contempler  travers la vapeur
qui s'chappe de leur bouche et qui monte au plafond en longues et
capricieuses spirales.

 dix heures moins un quart, un valet de chambre entra. C'tait un petit
groom de quinze ans, ne parlant qu'anglais et rpondant au nom de John,
tout le domestique de Morcerf. Bien entendu que dans les jours
ordinaires le cuisinier de l'htel tait  sa disposition, et que dans
les grandes occasions le chasseur du comte l'tait galement.

Ce valet de chambre, qui s'appelait Germain et qui jouissait de la
confiance entire de son jeune matre, tenait  la main une liasse de
journaux qu'il dposa sur une table, et un paquet de lettres qu'il remit
 Albert.

Albert jeta un coup d'oeil distrait sur ces diffrentes missives, en
choisit deux aux critures fines et aux enveloppes parfumes, les
dcacheta et les lut avec une certaine attention.

Comment sont venues ces lettres? demanda-t-il.

--L'une est venue par la poste, l'autre a t apporte par le valet de
chambre de Mme Danglars.

--Faites dire  Mme Danglars que j'accepte la place qu'elle m'offre dans
sa loge.... Attendez donc... puis, dans la journe, vous passerez chez
Rosa; vous lui direz que j'irai, comme elle m'y invite, souper avec
elle en sortant de l'Opra, et vous lui porterez six bouteilles de vins
assortis, de Chypre, de Xrs, de Malaga, et un baril d'hutres
d'Ostende.... Prenez les hutres chez Borel, et dites surtout que c'est
pour moi.

-- quelle heure monsieur veut-il tre servi?

--Quelle heure avons-nous?

--Dix heures moins un quart.

--Eh bien, servez pour dix heures et demie prcises. Debray sera
peut-tre forc d'aller  son ministre.... Et d'ailleurs... (Albert
consulta ses tablettes), c'est bien l'heure que j'ai indique au comte,
le 21 mai,  dix heures et demie du matin, et quoique je ne fasse pas
grand fond sur sa promesse, je veux tre exact.  propos, savez-vous si
Mme la comtesse est leve?

--Si monsieur le vicomte le dsire, je m'en informerai.

--Oui... vous lui demanderez une de ses caves  liqueurs, la mienne est
incomplte, et vous lui direz que j'aurai l'honneur de passer chez elle
vers trois heures, et que je lui fais demander la permission de lui
prsenter quelqu'un.

Le valet sorti, Albert se jeta sur le divan, dchira l'enveloppe de deux
ou trois journaux, regarda les spectacles, fit la grimace en
reconnaissant que l'on jouait un opra et non un ballet, chercha
vainement dans les annonces de parfumerie un opiat pour les dents dont
on lui avait parl, et rejeta l'une aprs l'autre les trois feuilles les
plus courues de Paris, en murmurant au milieu d'un billement prolong:

En vrit, ces journaux deviennent de plus en plus assommants.

En ce moment une voiture lgre s'arrta devant la porte, et un instant
aprs le valet de chambre rentra pour annoncer M. Lucien Debray. Un
grand jeune homme blond, ple,  l'oeil gris et assur, aux lvres
minces et froides,  l'habit bleu aux boutons d'or cisels,  la cravate
blanche, au lorgnon d'caille suspendu par un fil de soie, et que, par
un effort du nerf sourcilier et du nerf zygomatique, il parvenait 
fixer de temps en temps dans la cavit de son oeil droit, entra sans
sourire, sans parler et d'un air demi-officiel.

Bonjour, Lucien.... Bonjour! dit Albert. Ah! vous m'effrayez, mon cher,
avec votre exactitude! Que dis-je? exactitude! Vous que je n'attendais
que le dernier, vous arrivez  dix heures moins cinq minutes, lorsque le
rendez-vous dfinitif n'est qu' dix heures et demie! C'est miraculeux!
Le ministre serait-il renvers, par hasard?

--Non, trs cher, dit le jeune homme en s'incrustant dans le divan;
rassurez-vous, nous chancelons toujours, mais nous ne tombons jamais, et
je commence  croire que nous passons tout bonnement  l'inamovibilit,
sans compter que les affaires de la Pninsule vont nous consolider tout
 fait.

--Ah! oui, c'est vrai, vous chassez don Carlos d'Espagne.

--Non pas, trs cher, ne confondons point, nous le ramenons de l'autre
ct de la frontire de France, et nous lui offrons une hospitalit
royale  Bourges.

-- Bourges?

--Oui, il n'a pas  se plaindre, que diable! Bourges est la capitale du
roi Charles VII. Comment! vous ne saviez pas cela? C'est connu depuis
hier de tout Paris, et avant-hier la chose avait dj transpir  la
Bourse, car M. Danglars (je ne sais point par quel moyen cet homme sait
les nouvelles en mme temps que nous), car M. Danglars a jou  la
hausse et a gagn un million.

--Et vous, un ruban nouveau,  ce qu'il parat; car je vois un lisr
bleu ajout  votre brochette?

--Heu! ils m'ont envoy la plaque de Charles III, rpondit ngligemment
Debray.

--Allons ne faites donc pas l'indiffrent, et avouez que la chose vous a
fait plaisir  recevoir.

--Ma foi, oui, comme complment de toilette, une plaque fait bien sur un
habit noir boutonn, c'est lgant.

--Et, dit Morcerf en souriant, on a l'air du prince de Galles ou du duc
de Reichstadt.

--Voil donc pourquoi vous me voyez si matin, trs cher.

--Parce que vous avez la plaque de Charles III et que vous vouliez
m'annoncer cette bonne nouvelle?

--Non; parce que j'ai pass la nuit  expdier des lettres: vingt-cinq
dpches diplomatiques. Rentr chez moi ce matin au jour, j'ai voulu
dormir; mais le mal de tte m'a pris, et je me suis relev pour monter 
cheval une heure.  Boulogne, l'ennui et la faim m'ont saisi, deux
ennemis qui vont rarement ensemble, et qui cependant se sont ligus
contre moi: une espce d'alliance carlos-rpublicaine; je me suis alors
souvenu que l'on festinait chez vous ce matin, et me voil: j'ai faim,
nourrissez-moi; je m'ennuie, amusez-moi.

--C'est mon devoir d'amphitryon, cher ami, dit Albert en sonnant le
valet de chambre, tandis que Lucien faisait sauter, avec le bout de sa
badine  pomme d'or incruste de turquoise, les journaux dplis.
Germain, un verre de xrs et un biscuit. En attendant, mon cher
Lucien, voici des cigares de contrebande, bien entendu; je vous engage 
en goter et  inviter votre ministre  nous en vendre de pareils, au
lieu de ces espces de feuilles de noyer qu'il condamne les bons
citoyens  fumer.

--Peste! je m'en garderais bien. Du moment o ils vous viendraient du
gouvernement vous n'en voudriez plus et les trouveriez excrables.
D'ailleurs, cela ne regarde point l'intrieur, cela regarde les
finances: adressez-vous  M. Humann, section des contributions
indirectes, corridor A, n 26.

--En vrit, dit Albert, vous m'tonnez par l'tendue de vos
connaissances. Mais prenez donc un cigare!

--Ah! cher vicomte, dit Lucien en allumant un manille  une bougie rose
brlant dans un bougeoir de vermeil et en se renversant sur le divan,
ah! cher vicomte, que vous tes heureux de n'avoir rien  faire! En
vrit, vous ne connaissez pas votre bonheur!

--Et que feriez-vous donc, mon cher pacificateur de royaumes, reprit
Morcerf avec une lgre ironie, si vous ne faisiez rien? Comment!
secrtaire particulier d'un ministre, lanc  la fois dans la grande
cabale europenne et dans les petites intrigues de Paris; ayant des
rois, et, mieux que cela, des reines  protger, des partis  runir,
des lections  diriger; faisant plus de votre cabinet avec votre plume
et votre tlgraphe, que Napolon ne faisait de ses champs de bataille
avec son pe et ses victoires; possdant vingt-cinq mille livres de
rente en dehors de votre place; un cheval dont Chteau-Renaud vous a
offert quatre cents louis, et que vous n'avez pas voulu donner; un
tailleur qui ne vous manque jamais un pantalon; ayant l'Opra, le
Jockey-Club et le thtre des Varits, vous ne trouvez pas dans tout
cela de quoi vous distraire? Eh bien, soit, je vous distrairai, moi.

--Comment cela?

--En vous faisant faire une connaissance nouvelle.

--En homme ou en femme?

--En homme.

--Oh! j'en connais dj beaucoup!

--Mais vous n'en connaissez pas comme celui dont je vous parle.

--D'o vient-il donc? du bout du monde?

--De plus loin peut-tre.

--Ah diable! j'espre qu'il n'apporte pas notre djeuner?

--Non, soyez tranquille, notre djeuner se confectionne dans les
cuisines maternelles. Mais vous avez donc faim?

--Oui, je l'avoue, si humiliant que cela soit  dire. Mais j'ai dn
hier chez M. de Villefort; et avez-vous remarqu cela, cher ami? on dne
trs mal chez tous ces gens du parquet; on dirait toujours qu'ils ont
des remords.

--Ah! pardieu, dprciez les dners des autres, avec cela qu'on dne
bien chez vos ministres.

--Oui, mais nous n'invitons pas les gens comme il faut, au moins; et si
nous n'tions pas obligs de faire les honneurs de notre table 
quelques croquants qui pensent et surtout qui votent bien, nous nous
garderions comme de la peste de dner chez nous, je vous prie de croire.

--Alors, mon cher, prenez un second verre de xrs et un autre biscuit.

--Volontiers, votre vin d'Espagne est excellent; vous voyez bien que
nous avons eu tout  fait raison de pacifier ce pays-l.

--Oui, mais don Carlos?

--Eh bien, don Carlos boira du vin de Bordeaux et dans dix ans nous
marierons son fils  la petite reine.

--Ce qui vous vaudra la Toison d'or, si vous tes encore au ministre.

--Je crois, Albert, que vous avez adopt pour systme ce matin de me
nourrir de fume.

--Eh! c'est encore ce qui amuse le mieux l'estomac, convenez-en; mais,
tenez, justement j'entends la voix de Beauchamp dans l'antichambre, vous
vous disputerez, cela vous fera prendre patience.

-- propos de quoi?

-- propos de journaux.

--Oh! cher ami, dit Lucien avec un souverain mpris, est-ce que je lis
les journaux!

--Raison de plus, alors vous vous disputerez bien davantage.

--M. Beauchamp! annona le valet de chambre.

--Entrez, entrez! plume terrible! dit Albert en se levant et en allant
au-devant du jeune homme. Tenez, voici Debray qui vous dteste sans vous
lire,  ce qu'il dit du moins.

--Il a bien raison, dit Beauchamp, c'est comme moi, je le critique sans
savoir ce qu'il fait. Bonjour, commandeur.

--Ah! vous savez dj cela, rpondit le secrtaire particulier en
changeant avec le journaliste une poigne de main et un sourire.

--Pardieu! reprit Beauchamp.

--Et qu'en dit-on dans le monde?

--Dans quel monde? Nous avons beaucoup de mondes en l'an de grce 1838.

--Eh! dans le monde critico-politique, dont vous tes un des lions.

--Mais on dit que c'est chose fort juste, et que vous semez assez de
rouge pour qu'il pousse un peu de bleu.

--Allons, allons, pas mal, dit Lucien: pourquoi n'tes vous pas des
ntres, mon cher Beauchamp? Ayant de l'esprit comme vous en avez, vous
feriez fortune en trois ou quatre ans.

--Aussi, je n'attends qu'une chose pour suivre votre conseil: c'est un
ministre qui soit assur pour six mois. Maintenant, un seul mot, mon
cher Albert, car aussi bien faut-il que je laisse respirer le pauvre
Lucien. Djeunons-nous ou dnons-nous? J'ai la Chambre, moi. Tout n'est
pas rose, comme vous le voyez, dans notre mtier.

--On djeunera seulement; nous n'attendons plus que deux personnes, et
l'on se mettra  table aussitt qu'elles seront arrives.

--Et quelles sortes de personnes attendez-vous  djeuner? dit
Beauchamp.

--Un gentilhomme et un diplomate, reprit Albert.

--Alors c'est l'affaire de deux petites heures pour le gentilhomme et de
deux grandes heures pour le diplomate. Je reviendrai au dessert.
Gardez-moi des fraises, du caf et des cigares. Je mangerai une
ctelette  la Chambre.

--N'en faites rien, Beauchamp, car le gentilhomme ft-il un Montmorency,
et le diplomate un Metternich, nous djeunerons  dix heures et demie
prcises; en attendant faites comme Debray, gotez mon xrs et mes
biscuits.

--Allons donc, soit, je reste. Il faut absolument que je me distraie ce
matin.

--Bon, vous voil comme Debray! Il me semble cependant que lorsque le
ministre est triste l'opposition doit tre gaie.

--Ah! voyez-vous, cher ami, c'est que vous ne savez point ce qui me
menace. J'entendrai ce matin un discours de M. Danglars  la Chambre des
dputs, et ce soir, chez sa femme, une tragdie d'un pair de France. Le
diable emporte le gouvernement constitutionnel! et puisque nous avions
le choix,  ce qu'on dit, comment avons-nous choisi celui-l?

--Je comprends; vous avez besoin de faire provision d'hilarit.

--Ne dites donc pas de mal des discours de M. Danglars, dit Debray: il
vote pour vous, il fait de l'opposition.

--Voil, pardieu, bien le mal! aussi j'attends que vous l'envoyiez
discourir au Luxembourg pour en rire tout  mon aise.

--Mon cher, dit Albert  Beauchamp, on voit bien que les affaires
d'Espagne sont arranges, vous tes ce matin d'une aigreur rvoltante.
Rappelez-vous donc que la chronique parisienne parle d'un mariage entre
moi et Mlle Eugnie Danglars. Je ne puis donc pas, en conscience, vous
laisser mal parler de l'loquence d'un homme qui doit me dire un jour:
Monsieur le vicomte, vous savez que je donne deux millions  ma fille.

--Allons donc! dit Beauchamp, ce mariage ne se fera jamais. Le roi a pu
le faire baron, il pourra le faire pair, mais il ne le fera point
gentilhomme, et le comte de Morcerf est une pe trop aristocratique
pour consentir, moyennant deux pauvres millions,  une msalliance. Le
vicomte de Morcerf ne doit pouser qu'une marquise.

--Deux millions! c'est cependant joli! reprit Morcerf.

--C'est le capital social d'un thtre de boulevard ou d'un chemin de
fer du jardin des Plantes  la Rpe.

--Laissez-le dire, Morcerf, reprit nonchalamment Debray, et
mariez-vous. Vous pousez l'tiquette d'un sac, n'est-ce pas? eh bien,
que vous importe! mieux vaut alors sur cette tiquette un blason de
moins et un zro de plus; vous avez sept merlettes dans vos armes, vous
en donnerez trois  votre femme et il vous en restera encore quatre.
C'est une de plus qu'a M. de Guise, qui a failli tre roi de France, et
dont le cousin germain tait empereur d'Allemagne.

--Ma foi, je crois que vous avez raison, Lucien, rpondit distraitement
Albert.

--Et certainement! D'ailleurs tout millionnaire est noble comme un
btard, c'est--dire qu'il peut l'tre.

--Chut! ne dites pas cela, Debray, reprit en riant Beauchamp, car voici
Chteau-Renaud qui, pour vous gurir de votre manie de paradoxer, vous
passera au travers du corps l'pe de Renaud de Montauban, son anctre.

--Il drogerait alors, rpondit Lucien, car je suis vilain et trs
vilain.

--Bon! s'cria Beauchamp, voil le ministre qui chante du Branger, o
allons-nous, mon Dieu?

--M. de Chteau-Renaud! M. Maximilien Morrel! dit le valet de chambre,
en annonant deux nouveaux convives.

--Complets alors! dit Beauchamp, et nous allons djeuner; car, si je ne
me trompe, vous n'attendiez plus que deux personnes, Albert?

--Morrel! murmura Albert surpris; Morrel! qu'est-ce que cela?

Mais avant qu'il et achev, M. de Chteau-Renaud, beau jeune homme de
trente ans, gentilhomme des pieds  la tte, c'est--dire avec la figure
d'un Guiche et l'esprit d'un Mortemart, avait pris Albert par la main:

Permettez-moi, mon cher, lui dit-il, de vous prsenter M. le capitaine
de spahis Maximilien Morrel, mon ami, et de plus mon sauveur. Au reste,
l'homme se prsente assez bien par lui-mme. Saluez mon hros, vicomte.

Et il se rangea pour dmasquer ce grand et noble jeune homme au front
large,  l'oeil perant, aux moustaches noires, que nos lecteurs se
rappellent avoir vu  Marseille, dans une circonstance assez dramatique
pour qu'ils ne l'aient point encore oubli. Un riche uniforme,
demi-franais, demi-oriental, admirablement port faisait valoir sa
large poitrine dcore de la croix de la Lgion d'honneur, et ressortir
la cambrure hardie de sa taille. Le jeune officier s'inclina avec une
politesse d'lgance; Morrel tait gracieux dans chacun de ses
mouvements, parce qu'il tait fort.

Monsieur, dit Albert avec une affectueuse courtoisie, M. le baron de
Chteau-Renaud savait d'avance tout le plaisir qu'il me procurait en me
faisant faire votre connaissance; vous tes de ses amis, monsieur, soyez
des ntres.

--Trs bien, dit Chteau-Renaud, et souhaitez, mon cher vicomte, que le
cas chant il fasse pour vous ce qu'il a fait pour moi.

--Et qu'a-t-il donc fait? demanda Albert.

--Oh! dit Morrel, cela ne vaut pas la peine d'en parler, et monsieur
exagre.

--Comment! dit Chteau-Renaud, cela ne vaut pas la peine d'en parler! La
vie ne vaut pas la peine qu'on en parle!... En vrit, c'est par trop
philosophique ce que vous dites l, mon cher monsieur Morrel.... Bon
pour vous qui exposez votre vie tous les jours, mais pour moi qui
l'expose une fois par hasard....

--Ce que je vois de plus clair dans tout cela, baron, c'est que M. le
capitaine Morrel vous a sauv la vie.

--Oh! mon Dieu, oui, tout bonnement, reprit Chteau-Renaud.

--Et  quelle occasion? demanda Beauchamp.

--Beauchamp, mon ami, vous saurez que je meurs de faim, dit Debray, ne
donnez donc pas dans les histoires.

--Eh bien, mais, dit Beauchamp, je n'empche pas qu'on se mette  table,
moi.... Chteau-Renaud nous racontera cela  table.

--Messieurs, dit Morcerf, il n'est encore que dix heures un quart,
remarquez bien cela, et nous attendons un dernier convive.

--Ah! c'est vrai, un diplomate, reprit Debray.

--Un diplomate, ou autre chose, je n'en sais rien, ce que je sais, c'est
que pour mon compte je l'ai charg d'une ambassade qu'il a si bien
termine  ma satisfaction, qui si j'avais t roi, je l'eusse fait 
l'instant mme chevalier de tous mes ordres, euss-je eu  la fois la
disposition de la Toison d'or et de la Jarretire.

--Alors, puisqu'on ne se met point encore  table, dit Debray,
versez-vous un verre de xrs comme nous avons fait, et racontez-nous
cela, baron.

--Vous savez tous que l'ide m'tait venue d'aller en Afrique.

--C'est un chemin que vos anctres vous ont trac, mon cher
Chteau-Renaud, rpondit galamment Morcerf.

--Oui, mais je doute que cela ft, comme eux, pour dlivrer le tombeau
du Christ.

--Et vous avez raison, Beauchamp, dit le jeune aristocrate; c'tait tout
bonnement pour faire le coup de pistolet en amateur. Le duel me rpugne,
comme vous savez, depuis que deux tmoins, que j'avais choisis pour
accommoder une affaire, m'ont forc de casser le bras  un de mes
meilleurs amis... eh pardieu!  ce pauvre Franz d'pinay, que vous
connaissez tous.

--Ah oui! c'est vrai, dit Debray, vous vous tes battu dans le temps...
 quel propos?

--Le diable m'emporte si je m'en souviens! dit Chteau-Renaud; mais ce
que je me rappelle parfaitement, c'est qu'ayant honte de laisser dormir
un talent comme le mien, j'ai voulu essayer sur les Arabes des pistolets
neufs dont on venait de me faire cadeau. En consquence je m'embarquai
pour Oran; d'Oran je gagnai Constantine, et j'arrivai juste pour voir
lever le sige. Je me mis en retraite comme les autres. Pendant
quarante-huit heures je supportai assez bien la pluie le jour, la neige
la nuit; enfin, dans la troisime matine, mon cheval mourut de froid.
Pauvre bte! accoutume aux couvertures et au pole de l'curie... un
cheval arabe qui seulement s'est trouv un peu dpays en rencontrant
dix degrs de froid en Arabie.

--C'est pour cela que vous voulez m'acheter mon cheval anglais, dit
Debray; vous supposez qu'il supportera mieux le froid que votre arabe.

--Vous vous trompez, car j'ai fait voeu de ne plus retourner en Afrique.

--Vous avez donc eu bien peur? demanda Beauchamp.

--Ma foi, oui, je l'avoue, rpondit Chteau-Renaud; et il y avait de
quoi! Mon cheval tait donc mort; je faisais ma retraite  pied; six
Arabes vinrent au galop pour me couper la tte, j'en abattis deux de
mes deux coups de fusil, deux de mes deux coups de pistolet, mouches
pleines; mais il en restait deux, et j'tais dsarm. L'un me prit par
les cheveux, c'est pour cela que je les porte courts maintenant, on ne
sait pas ce qui peut arriver, l'autre m'enveloppa le cou de son yatagan,
et je sentais dj le froid aigu du fer, quand monsieur, que vous voyez,
chargea  son tour sur eux, tua celui qui me tenait par les cheveux d'un
coup de pistolet, et fendit la tte de celui qui s'apprtait  me couper
la gorge d'un coup de sabre. Monsieur s'tait donn pour tche de sauver
un homme ce jour-l, le hasard a voulu que ce ft moi; quand je serai
riche, je ferai faire par Klagmann ou par Marochetti une statue du
Hasard.

--Oui, dit en souriant Morrel, c'tait le 5 septembre, c'est--dire
l'anniversaire d'un jour o mon pre fut miraculeusement sauv; aussi,
autant qu'il est en mon pouvoir, je clbre tous les ans ce jour-l par
quelque action....

--Hroque, n'est-ce pas? interrompit Chteau-Renaud; bref, je fus
l'lu, mais ce n'est pas tout. Aprs m'avoir sauv du fer, il me sauva
du froid, en me donnant, non pas la moiti de son manteau, comme faisait
saint Martin, mais en me le donnant tout entier; puis de la faim, en
partageant avec moi, devinez quoi?

--Un pt de chez Flix? demanda Beauchamp.

--Non pas, son cheval, dont nous mangemes chacun un morceau de grand
apptit: c'tait dur.

--Le cheval? demanda en riant Morcerf.

--Non, le sacrifice, rpondit Chteau-Renaud. Demandez  Debray s'il
sacrifierait son anglais pour un tranger?

--Pour un tranger, non, dit Debray mais pour un ami, peut-tre.

--Je devinai que vous deviendriez le mien, monsieur le baron, dit
Morrel; d'ailleurs, j'ai dj eu l'honneur de vous le dire, hrosme ou
non, sacrifice ou non, ce jour-l je devais une offrande  la mauvaise
fortune en rcompense de la faveur que nous avait faite autrefois la
bonne.

--Cette histoire  laquelle M. Morrel fait allusion, continua
Chteau-Renaud, est toute une admirable histoire qu'il vous racontera
un jour, quand vous aurez fait avec lui plus ample connaissance; pour
aujourd'hui, garnissons l'estomac et non la mmoire.  quelle heure
djeunez-vous, Albert.

-- dix heures et demie.

--Prcises? demanda Debray en tirant sa montre.

--Oh! vous m'accorderez bien les cinq minutes de grce, dit Morcerf,
car, moi aussi, j'attends un sauveur.

-- qui?

-- moi, parbleu! rpondit Morcerf. Croyez-vous donc qu'on ne puisse
pas me sauver comme un autre et qu'il n'y a que les Arabes qui coupent
la tte! Notre djeuner est un djeuner philanthropique, et nous aurons
 notre table, je l'espre du moins, deux bienfaiteurs de l'humanit.

--Comment ferons-nous? dit Debray, nous n'avons qu'un prix Montyon?

--Eh bien, mais on le donnera  quelqu'un qui n'aura rien fait pour
l'avoir, dit Beauchamp. C'est de cette faon-l que d'ordinaire
l'Acadmie se tire d'embarras.

--Et d'o vient-il? demanda Debray; excusez l'insistance; vous avez
dj, je le sais bien, rpondu  cette question, mais assez vaguement
pour que je me permette de la poser une seconde fois.

--En vrit, dit Albert, je n'en sais rien. Quand je l'ai invit, il y a
trois mois de cela, il tait  Rome; mais depuis ce temps-l, qui peut
dire le chemin qu'il a fait!

--Et le croyez-vous capable d'tre exact? demanda Debray.

--Je le crois capable de tout, rpondit Morcerf.

--Faites attention qu'avec les cinq minutes de grce, nous n'avons plus
que dix minutes.

--Eh bien, j'en profiterai pour vous dire un mot de mon convive.

--Pardon, dit Beauchamp, y a-t-il matire  un feuilleton dans ce que
vous allez nous raconter?

--Oui, certes, dit Morcerf, et des plus curieux, mme.

--Dites alors, car je vois bien que je manquerai la Chambre; il faut
bien que je me rattrape.

--J'tais  Rome au carnaval dernier.

--Nous savons cela, dit Beauchamp.

--Oui, mais ce que vous ne savez pas, c'est que j'avais t enlev par
des brigands.

--Il n'y a pas de brigands, dit Debray.

--Si fait, il y en a, et de hideux mme, c'est--dire d'admirables, car
je les ai trouvs beaux  faire peur.

--Voyons, mon cher Albert, dit Debray, avouez que votre cuisinier est en
retard, que les hutres ne sont pas arrives de Marennes ou d'Ostende,
et qu' l'exemple de Mme de Maintenon, vous voulez remplacer le plat par
un comte. Dites-le, mon cher, nous sommes d'assez bonne compagnie pour
vous le pardonner et pour couter votre histoire, toute fabuleuse
qu'elle promet d'tre.

--Et, moi, je vous dis, toute fabuleuse qu'elle est, que je vous la
donne pour vraie d'un bout  l'autre. Les brigands m'avaient donc enlev
et m'avaient conduit dans un endroit fort triste qu'on appelle les
catacombes de Saint-Sbastien.

--Je connais cela, dit Chteau-Renaud, j'ai manqu d'y attraper la
fivre.

--Et, moi, j'ai fait mieux que cela, dit Morcerf, je l'ai eue
rellement. On m'avait annonc que j'tais prisonnier sauf ranon, une
misre, quatre mille cus romains, vingt-six mille livres tournois.
Malheureusement je n'en avais plus que quinze cents; j'tais au bout de
mon voyage et mon crdit tait puis. J'crivis  Franz. Et, pardieu!
tenez, Franz en tait, et vous pouvez lui demander si je mens d'une
virgule; j'crivis  Franz que s'il n'arrivait pas  six heures du matin
avec les quatre mille cus,  six heures dix minutes j'aurais rejoint
les bienheureux saints et les glorieux martyrs dans la compagnie
desquels j'avais eu l'honneur de me trouver. Et M. Luigi Vampa, c'est le
nom de mon chef de brigands, m'aurait, je vous prie de le croire, tenu
scrupuleusement parole.

--Mais Franz arriva avec les quatre mille cus? dit Chteau-Renaud. Que
diable! on n'est pas embarrass pour quatre mille cus quand on
s'appelle Franz d'pinay ou Albert de Morcerf.

--Non, il arriva purement et simplement accompagn du convive que je
vous annonce et que j'espre vous prsenter.

--Ah ! mais c'est donc un Hercule tuant Cacus, que ce monsieur, un
Perse dlivrant Andromde?

--Non, c'est un homme de ma taille  peu prs.

--Arm jusqu'aux dents?

--Il n'avait pas mme une aiguille  tricoter.

--Mais il traita de votre ranon?

--Il dit deux mots  l'oreille du chef, et je fus libre.

--On lui fit mme des excuses de vous avoir arrt, dit Beauchamp.

--Justement, dit Morcerf.

--Ah ! mais c'tait donc l'Arioste que cet homme?

--Non, c'tait tout simplement le comte de Monte-Cristo.

--On ne s'appelle pas le comte de Monte-Cristo, dit Debray.

--Je ne crois pas, ajouta Chteau-Renaud avec le sang-froid d'un homme
qui connat sur le bout du doigt son nobilaire europen; qui est-ce qui
connat quelque part un comte de Monte-Cristo?

--Il vient peut-tre de Terre Sainte, dit Beauchamp; un de ses aeux
aura possd le Calvaire, comme les Mortemart la mer Morte.

--Pardon, dit Maximilien, mais je crois que je vais vous tirer
d'embarras, messieurs; Monte-Cristo est une petite le dont j'ai
souvent entendu parler aux marins qu'employait mon pre: un grain de
sable au milieu de la Mditerrane, un atome dans l'infini.

--C'est parfaitement cela, monsieur! dit Albert. Eh bien, de ce grain de
sable, de cet atome, est seigneur et roi celui dont je vous parle; il
aura achet ce brevet de comte quelque part en Toscane.

--Il est donc riche, votre comte?

--Ma foi, je le crois.

--Mais cela doit se voir, ce me semble?

--Voil ce qui vous trompe, Debray.

--Je ne vous comprends plus.

--Avez-vous lu les _Mille et une Nuits_?

--Parbleu! belle question!

--Eh bien, savez-vous donc si les gens qu'on y voit sont riches ou
pauvres? si leurs grains de bl ne sont pas des rubis ou des diamants?
Ils ont l'air de misrables pcheurs, n'est-ce pas? vous les traitez
comme tels, et tout  coup ils vous ouvrent quelque caverne mystrieuse,
o vous trouvez un trsor  acheter l'Inde.

--Aprs?

--Aprs, mon comte de Monte-Cristo est un de ces pcheurs-l. Il a mme
un nom tir de la chose, il s'appelle Simbad le marin et possde une
caverne pleine d'or.

--Et vous avez vu cette caverne, Morcerf? demanda Beauchamp.

--Non, pas moi, Franz. Mais, chut! il ne faut pas dire un mot de cela
devant lui. Franz y est descendu les yeux bands, et il a t servi par
des muets et par des femmes prs desquelles,  ce qu'il parat,
Cloptre n'est qu'une lorette. Seulement des femmes il n'en est pas
bien sr, vu qu'elles ne sont entres qu'aprs qu'il eut mang du
haschich; de sorte qu'il se pourrait bien que ce qu'il a pris pour des
femmes ft tout bonnement un quadrille de statues.

Les jeunes gens regardrent Morcerf d'un oeil qui voulait dire:

Ah , mon cher, devenez-vous insens, ou vous moquez-vous de nous?

--En effet, dit Morrel pensif, j'ai entendu raconter encore par un vieux
marin nomm Penelon quelque chose de pareil  ce que dit l M. de
Morcerf.

--Ah! fit Albert, c'est bien heureux que M. Morrel me vienne en aide.
Cela vous contrarie, n'est-ce pas, qu'il jette ainsi un peloton de fil
dans mon labyrinthe?

--Pardon, cher ami, dit Debray, c'est que vous nous racontez des choses
si invraisemblables....

--Ah parbleu! parce que vos ambassadeurs, vos consuls ne vous en parlent
pas! Ils n'ont pas le temps, il faut bien qu'ils molestent leurs
compatriotes qui voyagent.

--Ah! bon, voil que vous vous fchez, et que vous tombez sur nos
pauvres agents. Eh! mon Dieu! avec quoi voulez-vous qu'ils vous
protgent? la Chambre leur rogne tous les jours leurs appointements;
c'est au point qu'on n'en trouve plus. Voulez-vous tre ambassadeur,
Albert? je vous fais nommer  Constantinople.

--Non pas! pour que le sultan,  la premire dmonstration que je ferai
en faveur de Mhmet-Ali, m'envoie le cordon et que mes secrtaires
m'tranglent.

--Vous voyez bien, dit Debray.

--Oui, mais tout cela n'empche pas mon comte de Monte-Cristo d'exister!

--Pardieu! tout le monde existe, le beau miracle!

--Tout le monde existe, sans doute, mais pas dans des conditions
pareilles. Tout le monde n'a pas des esclaves noirs, des galeries
princires, des armes comme  la casauba, des chevaux de six mille
francs pice, des matresses grecques!

--L'avez-vous vue, la matresse grecque?

--Oui, je l'ai vue et entendue. Vue au thtre Valle, entendue un jour
que j'ai djeun chez le comte.

--Il mange donc, votre homme extraordinaire?

--Ma foi, s'il mange, c'est si peu, que ce n'est point la peine d'en
parler.

--Vous verrez que c'est un vampire.

--Riez si vous voulez. C'tait l'opinion de la comtesse G..., qui,
comme vous le savez, a connu Lord Ruthwen.

--Ah! joli! dit Beauchamp, voil pour un homme non journaliste le
pendant du fameux serpent de mer du _constitutionnel_; un vampire, c'est
parfait!

--Oeil fauve dont la prunelle diminue et se dilate  volont, dit
Debray; angle facial dvelopp, front magnifique, teint livide, barbe
noire, dents blanches et aigus, politesse toute pareille.

--Eh bien, c'est justement cela, Lucien, dit Morcerf, et le signalement
est trac trait pour trait. Oui, politesse aigu et incisive. Cet homme
m'a souvent donn le frisson; un jour entre autres, que nous regardions
ensemble une excution, j'ai cru que j'allais me trouver mal, bien plus
de le voir et de l'entendre causer froidement sur tous les supplices de
la terre, que de voir le bourreau remplir son office et que d'entendre
les cris du patient.

--Ne vous a-t-il pas conduit un peu dans les ruines du Colise pour vous
sucer le sang, Morcerf? demanda Beauchamp.

--Ou, aprs vous avoir dlivr, ne vous a-t-il pas fait signer quelque
parchemin couleur de feu, par lequel vous lui cdiez votre me, comme
sa son droit d'anesse?

--Raillez! raillez tant que vous voudrez, messieurs! dit Morcerf un peu
piqu. Quand je vous regarde, vous autres beaux Parisiens, habitus du
boulevard de Gand, promeneurs du bois de Boulogne, et que je me
rappelle cet homme, eh bien, il me semble que nous ne sommes pas de la
mme espce.

--Je m'en flatte! dit Beauchamp.

--Toujours est-il, ajouta Chteau-Renaud, que votre comte de
Monte-Cristo est un galant homme dans ses moments perdus, sauf toutefois
ses petits arrangements avec les bandits italiens.

--Eh! il n'y a pas de bandits italiens! dit Debray.

--Pas de vampires! ajouta Beauchamp.

--Pas de comte de Monte-Cristo, ajouta Debray. Tenez, cher Albert, voil
dix heures et demie qui sonnent.

--Avouez que vous avez eu le cauchemar, et allons djeuner, dit
Beauchamp.

Mais la vibration de la pendule ne s'tait pas encore teinte, lorsque
la porte s'ouvrit, et que Germain annona:

Son Excellence le comte de Monte-Cristo!

Tous les auditeurs firent malgr eux un bond qui dnotait la
proccupation que le rcit de Morcerf avait infiltre dans leurs mes.
Albert lui-mme ne put se dfendre d'une motion soudaine.

On n'avait entendu ni voiture dans la rue, ni pas dans l'antichambre; la
porte elle-mme s'tait ouverte sans bruit.

Le comte parut sur le seuil, vtu avec la plus grande simplicit, mais
le _lion_ le plus exigeant n'et rien trouv  reprendre  sa toilette.
Tout tait d'un got exquis, tout sortait des mains des plus lgants
fournisseurs, habits, chapeau et linge.

Il paraissait g de trente-cinq ans  peine, et, ce qui frappa tout le
monde, ce fut son extrme ressemblance avec le portrait qu'avait trac
de lui Debray.

Le comte s'avana en souriant au milieu du salon, et vint droit 
Albert, qui, marchant au-devant de lui, lui offrit la main avec
empressement.

L'exactitude, dit Monte-Cristo, est la politesse des rois,  ce qu'a
prtendu, je crois, un de nos souverains. Mais quelle que soit leur
bonne volont, elle n'est pas toujours celle des voyageurs. Cependant
j'espre, mon cher vicomte, que vous excuserez, en faveur de ma bonne
volont, les deux ou trois secondes de retard que je crois avoir mises 
paratre au rendez-vous. Cinq cents lieues ne se font pas sans quelque
contrarit, surtout en France, o il est dfendu,  ce qu'il parat, de
battre les postillons.

--Monsieur le comte, rpondit Albert, j'tais en train d'annoncer votre
visite  quelques-uns de mes amis que j'ai runis  l'occasion de la
promesse que vous avez bien voulu me faire, et que j'ai l'honneur de
vous prsenter. Ce sont M. le comte de Chteau-Renaud, dont la noblesse
remonte aux Douze pairs, et dont les anctres ont eu leur place  la
Table Ronde; M. Lucien Debray, secrtaire particulier du ministre de
l'intrieur; M. Beauchamp, terrible journaliste, l'effroi du
gouvernement franais, mais dont peut-tre, malgr sa clbrit
nationale, vous n'avez jamais entendu parler en Italie, attendu que son
journal n'y entre pas; enfin M. Maximilien Morrel, capitaine de spahis.

 ce nom, le comte, qui avait jusque-l salu courtoisement, mais avec
une froideur et une impassibilit tout anglaises, fit malgr lui un pas
en avant, et un lger ton de vermillon passa comme l'clair sur ses
joues ples.

Monsieur porte l'uniforme des nouveaux vainqueurs franais, dit-il,
c'est un bel uniforme.

On n'et pas pu dire quel tait le sentiment qui donnait  la voix du
comte une si profonde vibration et qui faisait briller, comme malgr
lui, son oeil si beau, si calme et si limpide, quand il n'avait point un
motif quelconque pour le voiler.

Vous n'aviez jamais vu nos Africains, monsieur? dit Albert.

--Jamais, rpliqua le comte, redevenu parfaitement libre de lui.

--Eh bien, monsieur, sous cet uniforme bat un des coeurs les plus braves
et les plus nobles de l'arme.

--Oh! monsieur le comte, interrompit Morrel.

--Laissez-moi dire, capitaine.... Et nous venons, continua Albert,
d'apprendre de monsieur un fait si hroque, que, quoique je l'aie vu
aujourd'hui pour la premire fois, je rclame de lui la faveur de vous
le prsenter comme mon ami.

Et l'on put encore,  ces paroles, remarquer chez Monte-Cristo ce regard
trange de fixit, cette rougeur furtive et ce lger tremblement de la
paupire qui, chez lui, dcelaient l'motion.

Ah! Monsieur est un noble coeur, dit le comte, tant mieux!

Cette espce d'exclamation, qui rpondait  la propre pense du comte
plutt qu' ce que venait de dire Albert, surprit tout le monde et
surtout Morrel, qui regarda Monte-Cristo avec tonnement. Mais en mme
temps l'intonation tait si douce et pour ainsi dire si suave que,
quelque trange que ft cette exclamation, il n'y avait pas moyen de
s'en fcher.

Pourquoi en douterait-il? dit Beauchamp  Chteau-Renaud.

--En vrit, rpondit celui-ci, qui, avec son habitude du monde et la
nettet de son oeil aristocratique, avait pntr de Monte-Cristo tout
ce qui tait pntrable en lui, en vrit Albert ne nous a point
tromps, et c'est un singulier personnage que le comte; qu'en
dites-vous, Morrel?

--Ma foi, dit celui-ci, il a l'oeil franc et la voix sympathique, de
sorte qu'il me plat, malgr la rflexion bizarre qu'il vient de faire 
mon endroit.

--Messieurs, dit Albert, Germain m'annonce que vous tes servis. Mon
cher comte, permettez-moi de vous montrer le chemin.

On passa silencieusement dans la salle  manger. Chacun prit sa place.

Messieurs, dit le comte en s'asseyant, permettez-moi un aveu qui sera
mon excuse pour toutes les inconvenances que je pourrai faire: je suis
tranger, mais tranger  tel point que c'est la premire fois que je
viens  Paris. La vie franaise m'est donc parfaitement inconnue, et je
n'ai gure jusqu' prsent pratiqu que la vie orientale, la plus
antipathique aux bonnes traditions parisiennes. Je vous prie donc de
m'excuser si vous trouvez en moi quelque chose de trop turc, de trop
napolitain ou de trop arabe. Cela dit, messieurs, djeunons.

--Comme il dit tout cela! murmura Beauchamp; c'est dcidment un grand
seigneur.

--Un grand seigneur, ajouta Debray.

--Un grand seigneur de tous les pays, monsieur Debray, dit
Chteau-Renaud.




XL

Le djeuner.


Le comte, on se le rappelle, tait un sobre convive. Albert en fit la
remarque en tmoignant la crainte que, ds son commencement, la vie
parisienne ne dplt au voyageur par son ct le plus matriel, mais en
mme temps le plus ncessaire.

Mon cher comte, dit-il, vous me voyez atteint d'une crainte, c'est que
la cuisine de la rue du Helder ne vous plaise pas autant que celle de la
place d'Espagne. J'aurais d vous demander votre got et vous faire
prparer quelques plats  votre fantaisie.

--Si vous me connaissiez davantage, monsieur, rpondit en souriant le
comte, vous ne vous proccuperiez pas d'un soin presque humiliant pour
un voyageur comme moi, qui a successivement vcu avec du macaroni 
Naples, de la polenta  Milan, de l'olla podrida  Valence, du pilau 
Constantinople, du karrick dans l'Inde, et des nids d'hirondelle dans la
Chine. Il n'y a pas de cuisine pour un cosmopolite comme moi. Je mange
de tout et partout, seulement je mange peu; et aujourd'hui que vous me
reprochez ma sobrit, je suis dans mon jour d'apptit, car depuis hier
matin je n'ai point mang.

--Comment, depuis hier matin! s'crirent les convives; vous n'avez
point mang depuis vingt-quatre heures?

--Non, rpondit Monte-Cristo; j'avais t oblig de m'carter de ma
route et de prendre des renseignements aux environs de Nmes, de sorte
que j'tais un peu en retard, et je n'ai pas voulu m'arrter.

--Et vous avez mang dans votre voiture? demanda Morcerf.

--Non, j'ai dormi comme cela m'arrive quand je m'ennuie sans avoir le
courage de me distraire, ou quand j'ai faim sans avoir envie de manger.

--Mais vous commandez donc au sommeil, monsieur? demanda Morrel.

-- peu prs.

--Vous avez une recette pour cela?

--Infaillible.

--Voil qui serait excellent pour nous autres Africains, qui n'avons pas
toujours de quoi manger, et qui avons rarement de quoi boire, dit
Morrel.

--Oui, dit Monte-Cristo; malheureusement ma recette, excellente pour un
homme comme moi, qui mne une vie tout exceptionnelle, serait fort
dangereuse applique  une arme, qui ne se rveillerait plus quand on
aurait besoin d'elle.

--Et peut-on savoir quelle est cette recette? demanda Debray.

--Oh! mon Dieu, oui, dit Monte-Cristo, je n'en fais pas de secret:
c'est un mlange d'excellent opium que j'ai t chercher moi-mme 
Canton pour tre certain de l'avoir pur, et du meilleur haschich qui se
rcolte en Orient, c'est--dire entre le Tigre et l'Euphrate; on runit
ces deux ingrdients en portions gales, et on fait des espces de
pilules qui s'avalent au moment o l'on en a besoin. Dix minutes aprs
l'effet est produit. Demandez  M. le baron Franz d'pinay, je crois
qu'il en a got un jour.

--Oui, rpondit Morcerf, il m'en a dit quelques mots et il en a gard
mme un fort agrable souvenir.

--Mais dit Beauchamp, qui en sa qualit de journaliste tait fort
incrdule, vous portez donc toujours cette drogue sur vous?

--Toujours, rpondit Monte-Cristo.

--Serait-il indiscret de vous demander  voir ces prcieuses pilules?
continua Beauchamp, esprant prendre l'tranger en dfaut.

--Non, monsieur, rpondit le comte.

Et il tira de sa poche une merveilleuse bonbonnire creuse dans une
seule meraude et ferme par un crou d'or qui, en se dvissant, donnait
passage  une petite boule de couleur verdtre et de la grosseur d'un
pois. Cette boule avait une odeur cre et pntrante; il y en avait
quatre ou cinq pareilles dans l'meraude, et elle pouvait en contenir
une douzaine.

La bonbonnire fit le tour de la table, mais c'tait bien plus pour
examiner cette admirable meraude que pour voir ou pour flairer les
pilules, que les convives se la faisaient passer.

Et c'est votre cuisinier qui vous prpare ce rgal? demanda Beauchamp.

--Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, je ne livre pas comme cela mes
jouissances relles  la merci de mains indignes. Je suis assez bon
chimiste, et je prpare mes pilules moi-mme.

--Voil une admirable meraude et la plus grosse que j'aie jamais vue,
quoique ma mre ait quelques bijoux de famille assez remarquables, dit
Chteau-Renaud.

--J'en avais trois pareilles, reprit Monte-Cristo: j'ai donn l'une au
Grand Seigneur, qui l'a fait monter sur son sabre; l'autre  notre
saint-pre le pape, qui l'a fait incruster sur sa tiare en face d'une
meraude  peu prs pareille, mais moins belle cependant, qui avait t
donne  son prdcesseur, Pie VII, par l'empereur Napolon; j'ai gard
la troisime pour moi, et je l'ai fait creuser, ce qui lui a t la
moiti de sa valeur, mais ce qui l'a rendue plus commode pour l'usage
que j'en voulais faire.

Chacun regardait Monte-Cristo avec tonnement; il parlait avec tant de
simplicit, qu'il tait vident qu'il disait la vrit ou qu'il tait
fou; cependant l'meraude qui tait reste entre ses mains faisait que
l'on penchait naturellement vers la premire supposition.

Et que vous ont donn ces deux souverains en change de ce magnifique
cadeau? demanda Debray.

--Le Grand Seigneur, la libert d'une femme, rpondit le comte; notre
saint-pre le pape, la vie d'un homme. De sorte qu'une fois dans mon
existence j'ai t aussi puissant que si Dieu m'et fait natre sur les
marches d'un trne.

--Et c'est Peppino que vous avez dlivr, n'est-ce pas? s'cria Morcerf;
c'est  lui que vous avez fait l'application de votre droit de grce?

--Peut-tre, dit Monte-Cristo en souriant.

--Monsieur le comte, vous ne vous faites pas l'ide du plaisir que
j'prouve  vous entendre parler ainsi! dit Morcerf. Je vous avais
annonc d'avance  mes amis comme un homme fabuleux, comme un enchanteur
des Mille et une Nuits; comme un sorcier du Moyen ge; mais les
Parisiens sont gens tellement subtils en paradoxes, qu'ils prennent pour
des caprices de l'imagination les vrits les plus incontestables, quand
ces vrits ne rentrent pas dans toutes les conditions de leur existence
quotidienne. Par exemple, voici Debray qui lit, et Beauchamp qui imprime
tous les jours qu'on a arrt et qu'on a dvalis sur le boulevard un
membre du Jockey-Club attard; qu'on a assassin quatre personnes rue
Saint-Denis ou faubourg Saint-Germain; qu'on a arrt dix, quinze, vingt
voleurs, soit dans un caf du boulevard du Temple, soit dans les
Thermes de Julien, et qui contestent l'existence des bandits des
Maremmes, de la campagne de Rome ou des marais Pontins. Dites-leur donc
vous-mme, je vous en prie, monsieur le comte, que j'ai t pris par ces
bandits, et que, sans votre gnreuse intercession, j'attendrais, selon
toute probabilit, aujourd'hui, la rsurrection ternelle dans les
catacombes de Saint-Sbastien, au lieu de leur donner  dner dans mon
indigne petite maison de la rue du Helder.

--Bah! dit Monte-Cristo, vous m'aviez promis de ne jamais me parler de
cette misre.

--Ce n'est pas moi, monsieur le comte! s'cria Morcerf, c'est quelque
autre  qui vous aurez rendu le mme service qu' moi et que vous aurez
confondu avec moi. Parlons-en, au contraire, je vous en prie; car si
vous vous dcidez  parler de cette circonstance, peut-tre non
seulement me redirez-vous un peu de ce que je sais, mais encore beaucoup
de ce que je ne sais pas.

--Mais il me semble, dit en souriant le comte, que vous avez jou dans
toute cette affaire un rle assez important pour savoir aussi bien que
moi ce qui s'est pass.

--Voulez-vous me promettre, si je dis tout ce que je sais, dit Morcerf,
de dire  votre tour tout ce que je ne sais pas?

--C'est trop juste, rpondit Monte-Cristo.

--Eh bien, reprit Morcerf, dt mon amour-propre en souffrir, je me suis
cru pendant trois jours l'objet des agaceries d'un masque que je prenais
pour quelque descendante des Tullie ou des Poppe, tandis que j'tais
tout purement et simplement l'objet des agaceries d'une contadne; et
remarquez que je dis contadne pour ne pas dire paysanne. Ce que je
sais, c'est que, comme un niais, plus niais encore que celui dont je
parlais tout  l'heure, j'ai pris pour cette paysanne un jeune bandit de
quinze ou seize ans, au menton imberbe,  la taille fine, qui, au moment
o je voulais m'manciper jusqu' dposer un baiser sur sa chaste
paule, m'a mis le pistolet sous la gorge, et, avec l'aide de sept ou
huit de ses compagnons, m'a conduit ou plutt tran au fond des
catacombes de Saint-Sbastien, o j'ai trouv un chef de bandits fort
lettr, ma foi, lequel lisait les _Commentaires de Csar_, et qui a
daign interrompre sa lecture pour me dire que si le lendemain,  six
heures du matin, je n'avais pas vers quatre mille cus dans sa caisse,
le lendemain  six heures et un quart j'aurais parfaitement cess
d'exister. La lettre existe, elle est entre les mains de Franz, signe
de moi, avec un post-scriptum de matre Luigi Vampa. Si vous en doutez,
j'cris  Franz, qui fera lgaliser les signatures. Voil ce que je
sais. Maintenant, ce que je ne sais pas, c'est comment vous tes
parvenu, monsieur le comte,  frapper d'un si grand respect les bandits
de Rome, qui respectent si peu de chose. Je vous avoue que, Franz et
moi, nous en fmes ravis d'admiration.

--Rien de plus simple, monsieur, rpondit le comte, je connaissais le
fameux Vampa depuis plus de dix ans. Tout jeune et quand il tait encore
berger, un jour que je lui donnai je ne sais plus quelle monnaie d'or
parce qu'il m'avait montr mon chemin, il me donna, lui, pour ne rien
devoir  moi, un poignard sculpt par lui et que vous avez d voir dans
ma collection d'armes. Plus tard, soit qu'il et oubli cet change de
petits cadeaux qui et d entretenir l'amiti entre nous, soit qu'il ne
m'et pas reconnu, il tenta de m'arrter; mais ce fut moi tout au
contraire qui le pris avec une douzaine de ses gens. Je pouvais le
livrer  la justice romaine, qui est expditive et qui se serait encore
hte en sa faveur, mais je n'en fis rien. Je le renvoyai, lui et les
siens.

-- la condition qu'ils ne pcheraient plus, dit le journaliste en
riant. Je vois avec plaisir qu'ils ont scrupuleusement tenu leur parole.

--Non, monsieur, rpondit Monte-Cristo,  la simple condition qu'ils me
respecteraient toujours, moi et les miens. Peut-tre ce que je vais vous
dire vous paratra-t-il trange,  vous, messieurs les socialistes, les
progressifs, les humanitaires; mais je ne m'occupe jamais de mon
prochain, mais je n'essaye jamais de protger la socit qui ne me
protge pas, et, je dirai mme plus, qui gnralement ne s'occupe de moi
que pour me nuire; et, en les supprimant dans mon estime et en gardant
la neutralit vis--vis d'eux, c'est encore la socit et mon prochain
qui me doivent du retour.

-- la bonne heure! s'cria Chteau-Renaud, voil le premier homme
courageux que j'entends prcher loyalement et brutalement l'gosme:
c'est trs beau, cela! bravo, monsieur le comte!

--C'est franc du moins, dit Morrel; mais je suis sr que monsieur le
comte ne s'est pas repenti d'avoir manqu une fois aux principes qu'il
vient cependant de nous exposer d'une faon si absolue.

--Comment ai-je manqu  ces principes, monsieur? demanda Monte-Cristo,
qui de temps en temps ne pouvait s'empcher de regarder Maximilien avec
tant d'attention, que deux ou trois fois dj le hardi jeune homme avait
baiss les yeux devant le regard clair et limpide du comte.

Mais il me semble, reprit Morrel, qu'en dlivrant M. de Morcerf que
vous ne connaissiez pas, vous serviez votre prochain et la socit.

--Dont il fait le plus bel ornement, dit gravement Beauchamp en vidant
d'un seul trait un verre de vin de Champagne.

--Monsieur le comte! s'cria Morcerf, vous voil pris par le
raisonnement, vous, c'est--dire un des plus rudes logiciens que je
connaisse; et vous allez voir qu'il va vous tre clairement dmontr
tout  l'heure que, loin d'tre un goste, vous tes au contraire un
philanthrope. Ah! monsieur le comte, vous vous dites Oriental, Levantin,
Malais, Indien, Chinois, sauvage; vous vous appelez Monte-Cristo de
votre nom de famille, Simbad le marin de votre nom de baptme, et voil
que du jour o vous mettez le pied  Paris vous possdez d'instinct le
plus grand mrite ou le plus grand dfaut de nos excentriques Parisiens,
c'est--dire que vous usurpez les vices que vous n'avez pas et que vous
cachez les vertus que vous avez!

--Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, je ne vois pas dans tout ce que
j'ai dit ou fait un seul mot qui me vaille, de votre part et de celle de
ces messieurs le prtendu loge que je viens de recevoir. Vous n'tiez
pas un tranger pour moi, puisque je vous connaissais, puisque je vous
avais cd deux chambres, puisque je vous avais donn  djeuner,
puisque je vous avais prt une de mes voitures, puisque nous avions vu
passer les masques ensemble dans la rue du Cours, et puisque nous avions
regard d'une fentre de la place del Popolo cette excution qui vous a
si fort impressionn que vous avez failli vous trouver mal. Or, je le
demande  tous ces messieurs, pouvais-je laisser mon hte entre les mains
de ces affreux bandits, comme vous les appelez? D'ailleurs, vous le
savez, j'avais, en vous sauvant, une arrire-pense qui tait de me
servir de vous pour m'introduire dans les salons de Paris quand je
viendrais visiter la France. Quelque temps vous avez pu considrer cette
rsolution comme un projet vague et fugitif; mais aujourd'hui, vous le
voyez, c'est une bonne et belle ralit,  laquelle il faut vous
soumettre sous peine de manquer  votre parole.

--Et je la tiendrai, dit Morcerf; mais je crains bien que vous ne soyez
fort dsenchant, mon cher comte, vous, habitu aux sites accidents,
aux vnements pittoresques, aux fantastiques horizons. Chez nous, pas
le moindre pisode du genre de ceux auxquels votre vie aventureuse vous
a habitu. Notre Chimborazzo, c'est Montmartre; notre Himalaya, c'est le
mont Valrien; notre Grand-Dsert, c'est la plaine de Grenelle, encore y
perce-t-on un puits artsien pour que les caravanes y trouvent de
l'eau. Nous avons des voleurs, beaucoup mme, quoique nous n'en ayons
pas autant qu'on le dit, mais ces voleurs redoutent infiniment davantage
le plus petit mouchard que le plus grand seigneur; enfin, la France est
un pays si prosaque, et Paris une ville si fort civilise, que vous ne
trouverez pas, en cherchant dans nos quatre-vingt-cinq dpartements, je
dis quatre-vingt-cinq dpartements, car, bien entendu, j'excepte la
Corse de la France, que vous ne trouverez pas dans nos quatre-vingt-cinq
dpartements la moindre montagne sur laquelle il n'y ait un tlgraphe,
et la moindre grotte un peu noire dans laquelle un commissaire de police
n'ait fait poser un bec de gaz. Il n'y a donc qu'un seul service que je
puisse vous rendre, mon cher comte, et pour celui-l je me mets  votre
disposition: vous prsenter partout, ou vous faire prsenter par mes
amis, cela va sans dire. D'ailleurs, vous n'avez besoin de personne
pour cela; avec votre nom, votre fortune et votre esprit (Monte-Cristo
s'inclina avec un sourire lgrement ironique), on se prsente partout
soi-mme, et l'on est bien reu partout. Je ne peux donc en ralit vous
tre bon qu' une chose. Si quelque habitude de la vie parisienne
quelque exprience du confortable, quelque connaissance de nos bazars
peuvent me recommander  vous, je me mets  votre disposition pour vous
trouver une maison convenable. Je n'ose vous proposer de partager mon
logement comme j'ai partag le vtre  Rome, moi qui ne professe pas
l'gosme, mais qui suis goste par excellence; car chez moi, except
moi, il ne tiendrait pas une ombre,  moins que cette ombre ne ft celle
d'une femme.

--Ah! fit le comte, voici une rserve toute conjugale. Vous m'avez en
effet, monsieur, dit  Rome quelques mots d'un mariage bauch; dois-je
vous fliciter sur votre prochain bonheur?

--La chose est toujours  l'tat de projet, monsieur le comte.

--Et qui dit projet, reprit Debray, veut dire ventualit.

--Non pas! dit Morcerf; mon pre y tient, et j'espre bien, avant peu,
vous prsenter, sinon ma femme, du moins ma future: mademoiselle Eugnie
Danglars.

--Eugnie Danglars! reprit Monte-Cristo; attendez donc: son pre
n'est-il pas M. le baron Danglars?

--Oui, rpondit Morcerf; mais baron de nouvelle cration.

--Oh! qu'importe? rpondit Monte-Cristo, s'il a rendu  l'tat des
services qui lui aient mrit cette distinction.

--D'normes, dit Beauchamp. Il a, quoique libral dans l'me, complt
en 1829 un emprunt de six millions pour le roi Charles X, qui l'a, ma
foi, fait baron et chevalier de la Lgion d'honneur, de sorte qu'il
porte le ruban, non pas  la poche de son gilet, comme on pourrait le
croire, mais bel et bien  la boutonnire de son habit.

--Ah! dit Morcerf en riant, Beauchamp, Beauchamp, gardez cela pour _Le
Corsaire et Le Charivari_ mais devant moi pargnez mon futur beau-pre.

Puis se retournant vers Monte-Cristo:

Mais vous avez tout  l'heure prononc son nom comme quelqu'un qui
connatrait le baron? dit-il.

--Je ne le connais pas, dit ngligemment Monte-Cristo; mais je ne
tarderai pas probablement  faire sa connaissance, attendu que j'ai un
crdit ouvert sur lui par les maisons Richard et Blount de Londres,
Arstein et Eskeles de Vienne, et Thomson et French de Rome.

Et en prononant ces deux derniers noms, Monte-Cristo regarda du coin de
l'oeil Maximilien Morrel.

Si l'tranger s'tait attendu  produire de l'effet sur Maximilien
Morrel, il ne s'tait pas tromp. Maximilien tressaillit comme s'il et
reu une commotion lectrique.

Thomson et French, dit-il: connaissez-vous cette maison, monsieur?

--Ce sont mes banquiers dans la capitale du monde chrtien, rpondit
tranquillement le comte; puis-je vous tre bon  quelque chose auprs
d'eux.

--Oh! monsieur le comte, vous pourriez nous aider peut-tre dans des
recherches jusqu' prsent infructueuses; cette maison a autrefois rendu
un service  la ntre, et a toujours, je ne sais pourquoi, ni nous
avoir rendu ce service.

-- vos ordres, monsieur, rpondit Monte-Cristo en s'inclinant.

--Mais dit Morcerf, nous nous sommes singulirement carts,  propos de
M. Danglars, du sujet de notre conversation. Il tait question de
trouver une habitation convenable au comte de Monte-Cristo; voyons,
messieurs, cotisons-nous pour avoir une ide. O logerons-nous cet hte
nouveau du Grand-Paris?

--Faubourg Saint-Germain, dit Chteau-Renaud: monsieur trouvera l un
charmant petit htel entre cour, et jardin.

--Bah! Chteau-Renaud, dit Debray, vous ne connaissez que votre triste
et maussade faubourg Saint-Germain, ne l'coutez pas, monsieur le
comte, logez-vous Chausse-d'Antin: c'est le vritable centre de Paris.

--Boulevard de l'Opra, dit Beauchamp; au premier, une maison  balcon.
Monsieur le comte y fera apporter des coussins de drap d'argent, et
verra, en fumant sa chibouque, ou en avalant ses pilules, toute la
capitale dfiler sous ses yeux.

--Vous n'avez donc pas d'ides, vous, Morrel, dit Chteau-Renaud, que
vous ne proposez rien?

--Si fait, dit en souriant le jeune homme; au contraire, j'en ai une,
mais j'attendais que monsieur se laisst tenter par quelqu'une des
offres brillantes qu'on vient de lui faire. Maintenant, comme il n'a pas
rpondu, je crois pouvoir lui offrir un appartement dans un petit htel
tout charmant, tout Pompadour, que ma soeur vient de louer depuis un an
dans la rue Meslay.

--Vous avez une soeur? demanda Monte-Cristo.

--Oui, monsieur, et une excellente soeur.

--Marie?

--Depuis bientt neuf ans.

--Heureuse? demanda de nouveau le comte.

--Aussi heureuse qu'il est permis  une crature humaine de l'tre,
rpondit Maximilien: elle a pous l'homme qu'elle aimait, celui qui
nous est rest fidle dans notre mauvaise fortune: Emmanuel Herbault.

Monte-Cristo sourit imperceptiblement.

J'habite l pendant mon semestre, continua Maximilien, et je serai,
avec mon beau-frre Emmanuel,  la disposition de monsieur le comte pour
tous les renseignements dont il aura besoin.

--Un moment! s'cria Albert avant que Monte-Cristo et eu le temps de
rpondre, prenez garde  ce que vous faites, monsieur Morrel, vous allez
claquemurer un voyageur, Simbad le marin, dans la vie de famille; un
homme qui est venu pour voir Paris vous allez en faire un patriarche.

--Oh! que non pas, rpondit Morrel en souriant, ma soeur a vingt-cinq
ans, mon beau-frre en a trente: ils sont jeunes, gais et heureux;
d'ailleurs monsieur le comte sera chez lui, et il ne rencontrera ses
htes qu'autant qu'il lui plaira de descendre chez eux.

--Merci, monsieur, merci, dit Monte-Cristo, je me contenterai d'tre
prsent par vous  votre soeur et  votre beau-frre, si vous voulez
bien me faire cet honneur; mais je n'ai accept l'offre d'aucun de ces
messieurs, attendu que j'ai dj mon habitation toute prte.

--Comment! s'cria Morcerf, vous allez donc descendre  l'htel? Ce
sera fort maussade pour vous, cela.

--tais-je donc si mal  Rome? demanda Monte-Cristo.

--Parbleu!  Rome, dit Morcerf, vous aviez dpens cinquante mille
piastres pour vous faire meubler un appartement; mais je prsume que
vous n'tes pas dispos  renouveler tous les jours une pareille
dpense.

--Ce n'est pas cela qui m'a arrt, rpondit Monte-Cristo; mais j'tais
rsolu d'avoir une maison  Paris, une maison  moi, j'entends. J'ai
envoy d'avance mon valet de chambre et il a d acheter cette maison et
me la faire meubler.

--Mais dites-nous donc que vous avez un valet de chambre qui connat
Paris! s'cria Beauchamp.

--C'est la premire fois comme moi qu'il vient en France; il est Noir et
ne parle pas, dit Monte-Cristo.

--Alors, c'est Ali? demanda Albert au milieu de la surprise gnrale.

--Oui, monsieur, c'est Ali lui-mme, mon Nubien, mon muet, que vous avez
vu  Rome, je crois.

--Oui, certainement, rpondit Morcerf, je me le rappelle  merveille.
Mais comment avez-vous charg un Nubien de vous acheter une maison 
Paris, et un muet de vous la meubler? Il aura fait toutes choses de
travers le pauvre malheureux.

--Dtrompez-vous, monsieur, je suis certain, au contraire, qu'il aura
choisi toutes choses selon mon got; car, vous le savez, mon got n'est
pas celui de tout le monde. Il est arriv il y a huit jours; il aura
couru toute la ville avec cet instinct que pourrait avoir un bon chien
chassant tout seul; il connat mes caprices, mes fantaisies, mes
besoins; il aura tout organis  ma guise. Il savait que j'arriverais
aujourd'hui  dix heures; depuis neuf heures il m'attendait  la
barrire de Fontainebleau; il m'a remis ce papier; c'est ma nouvelle
adresse: tenez, lisez.

Et Monte-Cristo passa un papier  Albert.

Champs-lyses, 30, lut Morcerf.

--Ah! voil qui est vraiment original! ne put s'empcher de dire
Beauchamp.

--Et trs princier, ajouta Chteau-Renaud.

--Comment! vous ne connaissez pas votre maison? demanda Debray.

--Non, dit Monte-Cristo, je vous ai dj dit que je ne voulais pas
manquer l'heure. J'ai fait ma toilette dans ma voiture et je suis
descendu  la porte du vicomte.

Les jeunes gens se regardrent; ils ne savaient si c'tait une comdie
joue par Monte-Cristo; mais tout ce qui sortait de la bouche de cet
homme avait, malgr son caractre original, un tel cachet de simplicit,
que l'on ne pouvait supposer qu'il dt mentir. D'ailleurs pourquoi
aurait-il menti?

Il faudra donc nous contenter, dit Beauchamp, de rendre  M. le comte
tous les petits services qui seront en notre pouvoir. Moi, en ma qualit
de journaliste, je lui ouvre tous les thtres de Paris.

--Merci, monsieur, dit en souriant Monte-Cristo; mon intendant a dj
l'ordre de me louer une loge dans chacun d'eux.

--Et votre intendant est-il aussi un Nubien, un muet? demanda Debray.

--Non, monsieur, c'est tout bonnement un compatriote  vous, si tant
est cependant qu'un Corse soit compatriote de quelqu'un: mais vous le
connaissez, monsieur de Morcerf.

--Serait-ce par hasard le brave signor Bertuccio, qui s'entend si bien 
louer les fentres?

--Justement, et vous l'avez vu chez moi le jour o j'ai eu l'honneur de
vous recevoir  djeuner. C'est un fort brave homme, qui a t un peu
soldat, un peu contrebandier, un peu de tout ce qu'on peut tre enfin.
Je ne jurerais mme pas qu'il n'a point eu quelques dmls avec la
police pour une misre, quelque chose comme un coup de couteau.

--Et vous avez choisi cet honnte citoyen du monde pour votre
intendant, monsieur le comte? dit Debray, combien vous vole-t-il par an?

--Eh bien, parole d'honneur, dit le comte, pas plus qu'un autre, j'en
suis sr; mais il fait mon affaire, ne connat pas d'impossibilit, et
je le garde.

--Alors, dit Chteau-Renaud, vous voil avec une maison monte: vous
avez un htel aux Champs-lyses, domestiques, intendant, il ne vous
manque plus qu'une matresse.

Albert sourit, il songeait  la belle Grecque qu'il avait vue dans la
loge du comte au thtre Valle et au thtre Argentina.

J'ai mieux que cela, dit Monte-Cristo: j'ai une esclave. Vous louez
vos matresses au thtre de l'Opra, au thtre du Vaudeville, au
thtre des Varits; moi, j'ai achet la mienne  Constantinople; cela
m'a cot plus, mais, sous ce rapport-l, je n'ai plus besoin de
m'inquiter de rien.

--Mais vous oubliez, dit en riant Debray, que nous sommes, comme l'a dit
le roi Charles, francs de nom, francs de nature; qu'en mettant le pied
sur la terre de France, votre esclave est devenue libre?

--Qui le lui dira? demanda Monte-Cristo.

--Mais, dame! le premier venu.

--Elle ne parle que le romaque.

--Alors c'est autre chose.

--Mais la verrons-nous, au moins? demanda Beauchamp, ou, ayant dj un
muet, avez-vous aussi des eunuques?

--Ma foi non, dit Monte-Cristo, je ne pousse pas l'orientalisme
jusque-l: tout ce qui m'entoure est libre de me quitter, et en me
quittant n'aura plus besoin de moi ni de personne; voil peut-tre
pourquoi on ne me quitte pas.

Depuis longtemps on tait pass au dessert et aux cigares.

Mon cher, dit Debray en se levant, il est deux heures et demie, votre
convive est charmant, mais il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte,
et quelquefois mme pour la mauvaise; il faut que je retourne  mon
ministre. Je parlerai du comte au ministre, et il faudra bien que nous
sachions qui il est.

--Prenez garde, dit Morcerf, les plus malins y ont renonc.

--Bah! nous avons trois millions pour notre police: il est vrai qu'ils
sont presque toujours dpenss  l'avance; mais n'importe; il restera
toujours bien une cinquantaine de mille francs  mettre  cela.

--Et quand vous saurez qui il est, vous me le direz?

--Je vous le promets. Au revoir, Albert; messieurs, votre trs humble.

Et, en sortant, Debray cria trs haut dans l'antichambre:

Faites avancer!

--Bon, dit Beauchamp  Albert, je n'irai pas  la Chambre, mais j'ai 
offrir  mes lecteurs mieux qu'un discours de M. Danglars.

--De grce, Beauchamp, dit Morcerf, pas un mot, je vous en supplie; ne
m'tez pas le mrite de le prsenter et de l'expliquer: N'est-ce pas
qu'il est curieux?

--Il est mieux que cela, rpondit Chteau-Renaud, et c'est vraiment un
des hommes les plus extraordinaires que j'aie vus de ma vie. Venez-vous,
Morrel?

--Le temps de donner ma carte  M. le comte, qui veut bien me promettre
de venir nous faire une petite visite, rue Meslay, 14.

--Soyez sr que je n'y manquerai pas, monsieur, dit en s'inclinant le
comte.

Et Maximilien Morrel sortit avec le baron de Chteau-Renaud, laissant
Monte-Cristo seul avec Morcerf.




XLI

La prsentation.


Quand Albert se trouva en tte--tte avec Monte-Cristo:

Monsieur le comte, lui dit-il, permettez-moi de commencer avec vous mon
mtier de cicrone en vous donnant le spcimen d'un appartement de
garon. Habitu aux palais d'Italie, ce sera pour vous une tude  faire
que de calculer dans combien de pieds carrs peut vivre un des jeunes
gens de Paris qui ne passent pas pour tre les plus mal logs.  mesure
que nous passerons d'une chambre  l'autre, nous ouvrirons les fentres
pour que vous respiriez.

Monte-Cristo connaissait dj la salle  manger et le salon du
rez-de-chausse. Albert le conduisit d'abord  son atelier; c'tait, on
se le rappelle, sa pice de prdilection.

Monte-Cristo tait un digne apprciateur de toutes les choses qu'Albert
avait entasses dans cette pice: vieux bahuts, porcelaines du Japon,
toffes d'Orient, verroteries de Venise, armes de tous les pays du
monde, tout lui tait familier, et, au premier coup d'oeil, il
reconnaissait le sicle, le pays et l'origine.

Morcerf avait cru tre l'explicateur, et c'tait lui au contraire qui
faisait, sous la direction du comte, un cours d'archologie, de
minralogie et d'histoire naturelle. On descendit au premier. Albert
introduisit son hte dans le salon. Ce salon tait tapiss des oeuvres
des peintres modernes; il y avait des paysages de Dupr, aux longs
roseaux, aux arbres lancs, aux vaches beuglantes et aux ciels
merveilleux; il y avait des cavaliers arabes de Delacroix, aux longs
burnous blancs, aux ceintures brillantes, aux armes damasquines, dont
les chevaux se mordaient avec rage, tandis que les hommes se dchiraient
avec des masses de fer, des aquarelles de Boulanger, reprsentant tout
_Notre-Dame de Paris_ avec cette vigueur qui fait du peintre l'mule du
pote; il y avait des toiles de Diaz, qui fait les fleurs plus belles
que les fleurs, le soleil plus brillant que le soleil; des dessins de
Decamps, aussi colors que ceux de Salvator Rosa, mais plus potiques;
des pastels de Giraud et de Muller, reprsentant des enfants aux ttes
d'ange, des femmes aux traits de vierge; des croquis arrachs  l'album
du voyage d'Orient de Dauzats, qui avaient t crayonns en quelques
secondes sur la selle d'un chameau ou sous le dme d'une mosque; enfin
tout ce que l'art moderne peut donner en change et en ddommagement de
l'art perdu et envol avec les sicles prcdents.

Albert s'attendait  montrer, cette fois du moins, quelque chose de
nouveau  l'trange voyageur; mais  son grand tonnement, celui-ci,
sans avoir besoin de chercher les signatures, dont quelques-unes
d'ailleurs n'taient prsentes que par des initiales, appliqua 
l'instant mme le nom de chaque auteur  son oeuvre, de faon qu'il
tait facile de voir que non seulement chacun de ces noms lui tait
connu, mais encore que chacun de ces talents avait t apprci et
tudi par lui.

Du salon on passa dans la chambre  coucher. C'tait  la fois un modle
d'lgance et de got svre: l un seul portrait, mais sign Lopold
Robert, resplendissait dans son cadre d'or mat.

Ce portrait attira tout d'abord les regards du comte de Monte-Cristo,
car il fit trois pas rapides dans la chambre et s'arrta tout  coup
devant lui.

C'tait celui d'une jeune femme de vingt-cinq  vingt-six ans, au teint
brun, au regard de feu, voil sous une paupire languissante; elle
portait le costume pittoresque des pcheuses catalanes avec son corset
rouge et noir et ses aiguilles d'or piques dans les cheveux; elle
regardait la mer, et sa silhouette lgante se dtachait sur le double
azur des flots et du ciel.

Il faisait sombre dans la chambre, sans quoi Albert et pu voir la
pleur livide qui s'tendit sur les joues du comte, et surprendre le
frisson nerveux qui effleura ses paules et sa poitrine.

Il se fit un instant de silence, pendant lequel Monte-Cristo demeura
l'oeil obstinment fix sur cette peinture.

Vous avez l une belle matresse, vicomte, dit Monte-Cristo d'une voix
parfaitement calme, et ce costume, costume de bal sans doute, lui sied
vraiment  ravir.

--Ah! monsieur, dit Albert, voil une mprise que je ne vous
pardonnerais pas, si  ct de ce portrait vous en eussiez vu quelque
autre. Vous ne connaissez pas ma mre, monsieur; c'est elle que vous
voyez dans ce cadre; elle se fit peindre ainsi, il y a six ou huit ans.
Ce costume est un costume de fantaisie,  ce qu'il parat, et la
ressemblance est si grande, que je crois encore voir ma mre telle
qu'elle tait en 1830. La comtesse fit faire ce portrait pendant une
absence du comte. Sans doute elle croyait lui prparer pour son retour
une gracieuse surprise; mais, chose bizarre, ce portrait dplut  mon
pre; et la valeur de la peinture, qui est, comme vous le voyez, une des
belles toiles de Lopold Robert, ne put le faire passer sur l'antipathie
dans laquelle il l'avait prise. Il est vrai de dire entre nous, mon cher
comte, que M. de Morcerf est un des pairs les plus assidus au
Luxembourg, un gnral renomm pour la thorie, mais un amateur d'art
des plus mdiocres; il n'en est pas de mme de ma mre, qui peint d'une
faon remarquable, et qui, estimant trop une pareille oeuvre pour s'en
sparer tout  fait, me l'a donne pour que chez moi elle ft moins
expose  dplaire  M. de Morcerf, dont je vous ferai voir  son tour
le portrait peint par Gros. Pardonnez-moi si je vous parle ainsi mnage
et famille, mais, comme je vais avoir l'honneur de vous conduire chez le
comte, je vous dis cela pour qu'il ne vous chappe pas de vanter ce
portrait devant lui. Au reste, il a une funeste influence; car il est
bien rare que ma mre vienne chez moi sans le regarder, et plus rare
encore qu'elle le regarde sans pleurer. Le nuage qu'amena l'apparition
de cette peinture dans l'htel est du reste le seul qui se soit lev
entre le comte et la comtesse, qui, quoique maris depuis plus de vingt
ans, sont encore unis comme au premier jour.

Monte-Cristo jeta un regard rapide sur Albert, comme pour chercher une
intention cache  ses paroles; mais il tait vident que le jeune homme
les avait dites dans toute la simplicit de son me.

Maintenant, dit Albert, vous avez vu toutes mes richesses, monsieur le
comte, permettez-moi de vous les offrir, si indignes qu'elles soient;
regardez-vous comme tant ici chez vous, et, pour vous mettre plus 
votre aise encore, veuillez m'accompagner jusque chez M. de Morcerf, 
qui j'ai crit de Rome le service que vous m'avez rendu,  qui j'ai
annonc la visite que vous m'aviez promise; et, je puis le dire, le
comte et la comtesse attendaient avec impatience qu'il leur ft permis
de vous remercier. Vous tes un peu blas sur toutes choses, je le sais,
monsieur le comte, et les scnes de famille n'ont pas sur Simbad le
marin beaucoup d'action: vous avez vu d'autres scnes! Cependant
acceptez que je vous propose, comme initiation  la vie parisienne, la
vie de politesses, de visites et de prsentations.

Monte-Cristo s'inclina pour rpondre; il acceptait la proposition sans
enthousiasme et sans regrets, comme une des convenances de socit dont
tout homme comme il faut se fait un devoir. Albert appela son valet de
chambre, et lui ordonna d'aller prvenir M. et Mme de Morcerf de
l'arrive prochaine du comte de Monte-Cristo.

Albert le suivit avec le comte.

En arrivant dans l'antichambre du comte, on voyait au-dessus de la porte
qui donnait dans le salon un cusson qui, par son entourage riche et son
harmonie avec l'ornementation de la pice, indiquait l'importance que
le propritaire de l'htel attachait  ce blason.

Monte-Cristo s'arrta devant ce blason, qu'il examina avec attention.

D'azur  sept merlettes d'or poses en bande. C'est sans doute l'cusson
de votre famille, monsieur? demanda-t-il.  part la connaissance des
pices du blason qui me permet de le dchiffrer, je suis fort ignorant
en matire hraldique, moi, comte de hasard, fabriqu par la Toscane 
l'aide d'une commanderie de Saint-tienne, et qui me fusse pass d'tre
grand seigneur si l'on ne m'et rpt que, lorsqu'on voyage beaucoup,
c'est chose absolument ncessaire. Car enfin il faut bien, ne ft-ce que
pour que les douaniers ne vous visitent pas, avoir quelque chose sur
les panneaux de sa voiture. Excusez-moi donc si je vous fais une
pareille question.

--Elle n'est aucunement indiscrte, monsieur, dit Morcerf avec la
simplicit de la conviction, et vous aviez devin juste: ce sont nos
armes, c'est--dire celles du chef de mon pre; mais elles sont, comme
vous voyez, accoles  un cusson qui est de gueule  la tour d'argent,
et qui est du chef de ma mre; par les femmes je suis Espagnol, mais la
maison de Morcerf est franaise, et,  ce que j'ai entendu dire, mme
une des plus anciennes du Midi de la France.

--Oui, reprit Monte-Cristo, c'est ce qu'indiquent les merlettes. Presque
tous les plerins arms qui tentrent ou qui firent la conqute de la
Terre Sainte prirent pour armes ou des croix, signe de la mission  la
quelle ils s'taient vous, ou des oiseaux voyageurs, symbole du long
voyage qu'ils allaient entreprendre et qu'ils espraient accomplir sur
les ailes de la foi. Un de vos aeux paternels aura t de quelqu'une de
vos croisades, et, en supposant que ce ne soit que celle de saint Louis,
cela nous fait dj remonter au treizime sicle, ce qui est encore fort
joli.

--C'est possible, dit Morcerf: il y a quelque part dans le cabinet de
mon pre un arbre gnalogique qui nous dira cela, et sur lequel j'avais
autrefois des commentaires qui eussent fort difi d'Hozier et Jaucourt.
 prsent, je n'y pense plus; cependant je vous dirai, monsieur le
comte, et ceci rentre dans mes attributions de cicrone, que l'on
commence  s'occuper beaucoup de ces choses-l sous notre gouvernement
populaire.

--Eh bien, alors, votre gouvernement aurait bien d choisir dans son
pass quelque chose de mieux que ces deux pancartes que j'ai remarques
sur vos monuments, et qui n'ont aucun sens hraldique. Quant  vous,
vicomte, reprit Monte-Cristo en revenant  Morcerf, vous tes plus
heureux que votre gouvernement, car vos armes sont vraiment belles et
parlent  l'imagination. Oui, c'est bien cela, vous tes  la fois de
Provence et d'Espagne; c'est ce qui explique, si le portrait que vous
m'avez montr est ressemblant, cette belle couleur brune que j'admirais
si fort sur le visage de la noble Catalane.

Il et fallu tre Oedipe ou le Sphinx lui-mme pour deviner l'ironie que
mit le comte dans ces paroles, empreintes en apparence de la plus grande
politesse; aussi Morcerf le remercia-t-il d'un sourire, et, passant le
premier pour lui montrer le chemin, poussa-t-il la porte qui s'ouvrait
au-dessous de ses armes, et qui, ainsi que nous l'avons dit, donnait
dans le salon.

Dans l'endroit le plus apparent de ce salon se voyait aussi un portrait;
c'tait celui d'un homme de trente-cinq  trente-huit ans, vtu d'un
uniforme d'officier gnral, portant cette double paulette en torsade,
signe des grades suprieurs, le ruban de la Lgion d'honneur au cou, ce
qui indiquait qu'il tait commandeur, et sur la poitrine,  droite, la
plaque de grand officier de l'ordre du Sauveur, et,  gauche, celle de
grand-croix de Charles III, ce qui indiquait que la personne reprsente
par ce portrait avait d faire les guerres de Grce et d'Espagne, ou, ce
qui revient absolument au mme en matire de cordons, avoir rempli
quelque mission diplomatique dans les deux pays.

Monte-Cristo tait occup  dtailler ce portrait avec non moins de soin
qu'il avait fait de l'autre, lorsqu'une porte latrale s'ouvrit, et
qu'il se trouva en face du comte de Morcerf lui-mme.

C'tait un homme de quarante  quarante-cinq ans, mais qui en paraissait
au moins cinquante, et dont la moustache et les sourcils noirs
tranchaient trangement avec des cheveux presque blancs coups en brosse
 la mode militaire; il tait vtu en bourgeois et portait  sa
boutonnire un ruban dont les diffrents lisers rappelaient les
diffrents ordres dont il tait dcor. Cet homme entra d'un pas assez
noble et avec une sorte d'empressement. Monte-Cristo le vit venir  lui
sans faire un seul pas; on et dit que ses pieds taient clous au
parquet comme ses yeux sur le visage du comte de Morcerf.

Mon pre, dit le jeune homme, j'ai l'honneur de vous prsenter monsieur
le comte de Monte-Cristo, ce gnreux ami que j'ai eu le bonheur de
rencontrer dans les circonstances difficiles que vous savez.

--Monsieur est le bienvenu parmi nous, dit le comte de Morcerf en
saluant Monte-Cristo avec un sourire, et il a rendu  notre maison, en
lui conservant son unique hritier, un service qui sollicitera
ternellement notre reconnaissance.

Et en disant ces paroles le comte de Morcerf indiquait un fauteuil 
Monte-Cristo, en mme temps que lui-mme s'asseyait en face de la
fentre.

Quant  Monte-Cristo, tout en prenant le fauteuil dsign par le comte
de Morcerf, il s'arrangea de manire  demeurer cach dans l'ombre des
grands rideaux de velours, et  lire de l sur les traits empreints de
fatigue et de soucis du comte toute une histoire de secrtes douleurs
crites dans chacune de ses rides venues avec le temps.

Madame la comtesse, dit Morcerf, tait  sa toilette lorsque le vicomte
l'a fait prvenir de la visite qu'elle allait avoir le bonheur de
recevoir; elle va descendre, et dans dix minutes elle sera au salon.

--C'est beaucoup d'honneur pour moi, dit Monte-Cristo, d'tre ainsi,
ds le jour de mon arrive  Paris, mis en rapport avec un homme dont le
mrite gale la rputation, et pour lequel la fortune, juste une fois,
n'a pas fait d'erreur; mais n'a-t-elle pas encore, dans les plaines de
la Mitidja ou dans les montagnes de l'Atlas, un bton de marchal  vous
offrir?

--Oh! rpliqua Morcerf en rougissant un peu, j'ai quitt le service,
monsieur. Nomm pair sous la Restauration, j'tais de la premire
campagne, et je servais sous les ordres du marchal de Bourmont; je
pouvais donc prtendre  un commandement suprieur, et qui sait ce qui
ft arriv si la branche ane ft reste sur le trne! Mais la
rvolution de Juillet tait,  ce qu'il parat, assez glorieuse pour se
permettre d'tre ingrate; elle le fut pour tout service qui ne datait
pas de la priode impriale; je donnai donc ma dmission, car, lorsqu'on
a gagn ses paulettes sur le champ de bataille, on ne sait gure
manoeuvrer sur le terrain glissant des salons; j'ai quitt l'pe, je me
suis jet dans la politique, je me voue  l'industrie, j'tudie les arts
utiles. Pendant les vingt annes que j'tais rest au service, j'en
avais bien eu le dsir, mais je n'en avais pas eu le temps.

--Ce sont de pareilles choses qui entretiennent la supriorit de votre
nation sur les autres pays, monsieur, rpondit Monte-Cristo; gentilhomme
issu de grande maison, possdant une belle fortune, vous avez d'abord
consenti  gagner les premiers grades en soldat obscur, c'est fort rare;
puis, devenu gnral, pair de France, commandeur de la Lgion d'honneur,
vous consentez  recommencer un second apprentissage, sans autre espoir,
sans autre rcompense que celle d'tre un jour utile  vos
semblables.... Ah! monsieur, voil qui est vraiment beau; je dirai
plus, voil qui est sublime.

Albert regardait et coutait Monte-Cristo avec tonnement; il n'tait
pas habitu  le voir s'lever  de pareilles ides d'enthousiasme.

Hlas! continua l'tranger, sans doute pour faire disparatre
l'imperceptible nuage que ces paroles venaient de faire passer sur le
front de Morcerf, nous ne faisons pas ainsi en Italie, nous croissons
selon notre race et notre espce, et nous gardons mme feuillage, mme
taille, et souvent mme inutilit toute notre vie.

--Mais, monsieur, rpondit le comte de Morcerf, pour un homme de votre
mrite, l'Italie n'est pas une patrie, et la France ne sera peut-tre
pas ingrate pour tout le monde; elle traite mal ses enfants, mais
d'habitude elle accueille grandement les trangers.

--Eh! mon pre, dit Albert avec un sourire, on voit bien que vous ne
connaissez pas M. le comte de Monte-Cristo. Ses satisfactions  lui sont
en dehors de ce monde; il n'aspire point aux honneurs, et en prend
seulement ce qui peut tenir sur un passeport.

--Voil,  mon gard, l'expression la plus juste que j'aie jamais
entendue, rpondit l'tranger.

--Monsieur a t le matre de son avenir, dit le comte de Morcerf avec
un soupir, et il a choisi le chemin de fleurs.

--Justement, monsieur, rpliqua Monte-Cristo avec un de ces sourires
qu'un peintre ne rendra jamais, et qu'un physiologiste dsespra
toujours d'analyser.

--Si je n'eusse craint de fatiguer monsieur le comte, dit le gnral,
videmment charm des manires de Monte-Cristo, je l'eusse emmen  la
Chambre; il y a aujourd'hui sance curieuse pour quiconque ne connat
pas nos snateurs modernes.

--Je vous serai fort reconnaissant, monsieur, si vous voulez bien me
renouveler cette offre une autre fois; mais aujourd'hui l'on m'a flatt
de l'espoir d'tre prsent  Mme la comtesse, et j'attendrai.

--Ah! voici ma mre! s'cria le vicomte.

En effet, Monte-Cristo, en se retournant vivement, vit Mme de Morcerf 
l'entre du salon, au seuil de la porte oppose  celle par laquelle
tait entr son mari: immobile et ple, elle laissa, lorsque
Monte-Cristo se retourna de son ct, tomber son bras qui, on ne sait
pourquoi, s'tait appuy sur le chambranle dor, elle tait l depuis
quelques secondes, et avait entendu les dernires paroles prononces par
le visiteur ultramontain.

Celui-ci se leva et salua profondment la comtesse, qui s'inclina  son
tour, muette et crmonieuse.

Eh, mon Dieu! madame, demanda le comte, qu'avez vous donc? serait-ce
par hasard la chaleur de ce salon qui vous fait mal?

--Souffrez-vous, ma mre? s'cria le vicomte en s'lanant au-devant
de Mercds.

Elle les remercia tous deux avec un sourire.

Non, dit-elle, mais j'ai prouv quelque motion en voyant pour la
premire fois celui sans l'intervention duquel nous serions en ce moment
dans les larmes et dans le deuil. Monsieur, continua la comtesse en
s'avanant avec la majest d'une reine, je vous dois la vie de mon fils,
et pour ce bienfait je vous bnis. Maintenant je vous rends grce pour
le plaisir que vous me faites en me procurant l'occasion de vous
remercier comme je vous ai bni, c'est--dire du fond du coeur.

Le comte s'inclina encore, mais plus profondment que la premire fois;
il tait plus ple encore que Mercds.

Madame, dit-il, M. le comte et vous me rcompensez trop gnreusement
d'une action bien simple. Sauver un homme, pargner un tourment  un
pre, mnager la sensibilit d'une femme, ce n'est point faire une bonne
oeuvre, c'est faire acte d'humanit.

 ces mots, prononcs avec une douceur et une politesse exquises, Mme de
Morcerf rpondit avec un accent profond:

Il est bien heureux pour mon fils, monsieur, de vous avoir pour ami, et
je remercie Dieu qui a fait les choses ainsi.

Et Mercds leva ses beaux yeux au ciel avec une gratitude si infinie,
que le comte crut y voir trembler deux larmes.

M. de Morcerf s'approcha d'elle.

Madame, dit-il, j'ai dj fait mes excuses  M. le comte d'tre oblig
de le quitter, et vous les lui renouvellerez, je vous prie. La sance
ouvre  deux heures, il en est trois, et je dois parler.

--Allez, monsieur, je tcherai de faire oublier votre absence  notre
hte, dit la comtesse avec le mme accent de sensibilit. Monsieur le
comte, continua-t-elle en se retournant vers Monte-Cristo, nous fera-t-il
l'honneur de passer le reste de la journe avec nous?

--Merci, madame, et vous me voyez, croyez-le bien, on ne peut plus
reconnaissant de votre offre; mais je suis descendu ce matin  votre
porte, de ma voiture de voyage. Comment suis-je install  Paris, je
l'ignore; o le suis-je, je le sais  peine. C'est une inquitude
lgre, je le sais, mais apprciable cependant.

--Nous aurons ce plaisir une autre fois, au moins vous nous le
promettez? demanda la comtesse.

Monte-Cristo s'inclina sans rpondre, mais le geste pouvait passer pour
un assentiment.

Alors, je ne vous retiens pas, monsieur, dit la comtesse, car je ne
veux pas que ma reconnaissance devienne ou une indiscrtion ou une
importunit.

--Mon cher comte, dit Albert, si vous le voulez bien, je vais essayer
de vous rendre  Paris votre gracieuse politesse de Rome, et mettre mon
coup  votre disposition jusqu' ce que vous ayez eu le temps de monter
vos quipages.

--Merci mille fois de votre obligeance, vicomte, dit Monte-Cristo, mais
je prsume que M. Bertuccio aura convenablement employ les quatre
heures et demie que je viens de lui laisser, et que je trouverai  la
porte une voiture quelconque tout attele.

Albert tait habitu  ces faons de la part du comte: il savait qu'il
tait, comme Nron,  la recherche de l'impossible, et il ne s'tonnait
plus de rien; seulement, il voulut juger par lui-mme de quelle faon
ses ordres avaient t excuts, il l'accompagna donc jusqu' la porte
de l'htel.

Monte-Cristo ne s'tait pas tromp: ds qu'il avait paru dans
l'antichambre du comte de Morcerf, un valet de pied, le mme qui  Rome
tait venu apporter la carte du comte aux deux jeunes gens et leur
annoncer sa visite, s'tait lanc hors du pristyle, de sorte qu'en
arrivant au perron l'illustre voyageur trouva effectivement sa voiture
qui l'attendait.

C'tait un coup sortant des ateliers de Keller, et un attelage dont
Drake avait,  la connaissance de tous les lions de Paris, refus la
veille encore dix-huit mille francs.

Monsieur, dit le comte  Albert, je ne vous propose pas de
m'accompagner jusque chez moi, et je ne pourrais vous montrer qu'une
maison improvise, et j'ai, vous le savez, sous le rapport des
improvisations, une rputation  mnager. Accordez-moi un jour et
permettez-moi alors de vous inviter. Je serai plus sr de ne pas manquer
aux lois de l'hospitalit.

--Si vous me demandez un jour, monsieur le comte, je suis tranquille, ce
ne sera plus une maison que vous me montrerez, ce sera un palais.
Dcidment, vous avez quelque gnie  votre disposition.

--Ma foi, laissez-le croire, dit Monte-Cristo en mettant le pied sur les
degrs garnis de velours de son splendide quipage, cela me fera quelque
bien auprs des dames.

Et il s'lana dans sa voiture, qui se referma derrire lui, et partit
au galop, mais pas si rapidement que le comte n'aperut le mouvement
imperceptible qui fit trembler le rideau du salon o il avait laiss Mme
de Morcerf.

Lorsque Albert rentra chez sa mre, il trouva la comtesse au boudoir,
plonge dans un grand fauteuil de velours: toute la chambre, noye
d'ombre, ne laissait apercevoir que la paillette tincelante attache 
et l au ventre de quelque potiche ou  l'angle de quelque cadre d'or.

Albert ne put voir le visage de la comtesse perdu dans un nuage de gaze
qu'elle avait roule autour de ses cheveux comme une aurole de vapeur;
mais il lui sembla que sa voix tait altre: il distingua aussi, parmi
les parfums des roses et des hliotropes de la jardinire, la trace
pre et mordante des sels de vinaigre; sur une des coupes ciseles de la
chemine en effet, le flacon de la comtesse, sorti de sa gaine de
chagrin, attira l'attention inquite du jeune homme.

Souffrez-vous, ma mre? s'cria-t-il en entrant, et vous seriez-vous
trouve mal pendant mon absence?

--Moi? non pas, Albert; mais, vous comprenez, ces roses, ces tubreuses
et ces fleurs d'oranger dgagent pendant ces premires chaleurs,
auxquelles on n'est pas habitu, de si violents parfums.

--Alors, ma mre, dit Morcerf en portant la main  la sonnette, il faut
les faire porter dans votre antichambre. Vous tes vraiment indispose;
dj tantt, quand vous tes entre, vous tiez fort ple.

--J'tais ple, dites-vous, Albert?

--D'une pleur qui vous sied  merveille, ma mre, mais qui ne nous a
pas moins effrays pour cela, mon pre et moi.

--Votre pre vous en a-t-il parl? demanda vivement Mercds.

--Non, madame, mais c'est  vous-mme, souvenez-vous, qu'il a fait cette
observation.

--Je ne me souviens pas, dit la comtesse.

Un valet entra: il venait au bruit de la sonnette tire par Albert.

Portez ces fleurs dans l'antichambre ou dans le cabinet de toilette,
dit le vicomte; elles font mal  Mme la comtesse.

Le valet obit.

Il y eut un assez long silence, et qui dura pendant tout le temps que se
fit le dmnagement.

Qu'est-ce donc que ce nom de Monte-Cristo? demanda la comtesse quand le
domestique fut sorti emportant le dernier vase de fleurs, est-ce un nom
de famille, un nom de terre, un titre simple?

--C'est, je crois, un titre, ma mre, et voil tout. Le comte a achet
une le dans l'archipel toscan, et a, d'aprs ce qu'il a dit lui-mme ce
matin, fond une commanderie. Vous savez que cela se fait ainsi pour
Saint-tienne de Florence, pour Saint-Georges-Constantinien de Parme, et
mme pour l'ordre de Malte. Au reste, il n'a aucune prtention  la
noblesse et s'appelle un comte de hasard, quoique l'opinion gnrale de
Rome soit que le comte est un trs grand seigneur.

--Ses manires sont excellentes, dit la comtesse, du moins d'aprs ce
que j'ai pu en juger par les courts instants pendant lesquels il est
rest ici.

--Oh! parfaites, ma mre, si parfaites mme qu'elles surpassent de
beaucoup tout ce que j'ai connu de plus aristocratique dans les trois
noblesses les plus fires de l'Europe, c'est--dire dans la noblesse
anglaise, dans la noblesse espagnole et dans la noblesse allemande.

La comtesse rflchit un instant, puis aprs cette courte hsitation
elle reprit:

Vous avez vu, mon cher Albert, c'est une question de mre que je vous
adresse l, vous le comprenez, vous avez vu M. de Monte-Cristo dans son
intrieur; vous avez de la perspicacit, vous avez l'habitude du monde,
plus de tact qu'on n'en a d'ordinaire  votre ge; croyez-vous que le
comte soit ce qu'il parat rellement tre?

--Et que parat-il?

--Vous l'avez dit vous-mme  l'instant, un grand seigneur.

--Je vous ai dit, ma mre, qu'on le tenait pour tel.

--Mais qu'en pensez-vous, vous, Albert?

--Je n'ai pas, je vous l'avouerai, d'opinion bien arrte sur lui; je le
crois Maltais.

--Je ne vous interroge pas sur son origine; je vous interroge sur sa
personne.

--Ah! sur sa personne, c'est autre chose; et j'ai vu tant de choses
tranges de lui, que si vous voulez que je vous dise ce que je pense, je
vous rpondrai que je le regarderais volontiers comme un des hommes de
Byron, que le malheur a marqu d'un sceau fatal; quelque Manfred,
quelque Lara, quelque Werner; comme un de ces dbris enfin de quelque
vieille famille qui, dshrits de leur fortune paternelle, en ont
trouv une par la force de leur gnie aventureux qui les a mis au-dessus
des lois de la socit.

--Vous dites?...

--Je dis que Monte-Cristo est une le au milieu de la Mditerrane, sans
habitants, sans garnison, repaire de contrebandiers de toutes nations,
de pirates de tous pays. Qui sait si ces dignes industriels ne payent
pas  leur seigneur un droit d'asile?

--C'est possible, dit la comtesse rveuse.

--Mais n'importe, reprit le jeune homme, contrebandier ou non, vous en
conviendrez, ma mre, puisque vous l'avez vu, M. le comte de
Monte-Cristo est un homme remarquable et qui aura les plus grands succs
dans les salons de Paris. Et tenez, ce matin mme, chez moi, il a
commenc son entre dans le monde en frappant de stupfaction jusqu'
Chteau-Renaud.

--Et quel ge peut avoir le comte? demanda Mercds, attachant
visiblement une grande importance  cette question.

--Il a trente-cinq  trente-six ans, ma mre.

--Si jeune! c'est impossible, dit Mercds rpondant en mme temps  ce
que lui disait Albert et  ce que lui disait sa propre pense.

--C'est la vrit, cependant. Trois ou quatre fois il m'a dit, et certes
sans prmditation,  telle poque j'avais cinq ans,  telle autre
j'avais dix ans,  telle autre douze; moi, que la curiosit tenait
veill sur ces dtails, je rapprochais les dates, et jamais je ne l'ai
trouv en dfaut. L'ge de cet homme singulier, qui n'a pas d'ge, est
donc, j'en suis sr, de trente-cinq ans. Au surplus, rappelez-vous, ma
mre, combien son oeil est vif, combien ses cheveux sont noirs et
combien son front, quoique ple, est exempt de rides; c'est une nature
non seulement vigoureuse, mais encore jeune.

La comtesse baissa la tte comme sous un flot trop lourd d'amres
penses.

Et cet homme s'est pris d'amiti pour vous, Albert? demanda-t-elle avec
un frissonnement nerveux.

--Je le crois, madame.

--Et vous... l'aimez-vous aussi?

--Il me plat, madame, quoi qu'en dise Franz d'pinay, qui voulait le
faire passer  mes yeux pour un homme revenant de l'autre monde.

La comtesse fit un mouvement de terreur.

Albert, dit-elle d'une voix altre, je vous ai toujours mis en garde
contre les nouvelles connaissances. Maintenant vous tes homme, et vous
pourriez me donner des conseils  moi-mme; cependant je vous rpte:
Soyez prudent, Albert.

--Encore faudrait-il, chre mre, pour que le conseil me ft profitable,
que je susse d'avance de quoi me mfier. Le comte ne joue jamais, le
comte ne boit que de l'eau dore par une goutte de vin d'Espagne; le
comte s'est annonc si riche que, sans se faire rire au nez, il ne
pourrait m'emprunter d'argent: que voulez-vous que je craigne de la part
du comte?

--Vous avez raison, dit la comtesse, et mes terreurs sont folles, ayant
pour objet surtout un homme qui vous a sauv la vie.  propos, votre
pre l'a-t-il bien reu, Albert? Il est important que nous soyons plus
que convenables avec le comte. M. de Morcerf est parfois occup, ses
affaires le rendent soucieux, et il se pourrait que, sans le vouloir....

--Mon pre a t parfait, madame, interrompit Albert; je dirai plus: il
a paru infiniment flatt de deux ou trois compliments des plus adroits
que le comte lui a glisss avec autant de bonheur que d'-propos, comme
s'il l'et connu depuis trente ans. Chacune de ces petites flches
louangeuses a d chatouiller mon pre, ajouta Albert en riant, de sorte
qu'ils se sont quitts les meilleurs amis du monde, que M. de Morcerf
voulait mme l'emmener  la Chambre pour lui faire entendre son
discours.

La comtesse ne rpondit pas; elle tait absorbe dans une rverie si
profonde que ses yeux s'taient ferms peu  peu. Le jeune homme, debout
devant elle, la regardait avec cet amour filial plus tendre et plus
affectueux chez les enfants dont les mres sont jeunes et belles encore;
puis, aprs avoir vu ses yeux se fermer, il l'couta respirer un instant
dans sa douce immobilit, et, la croyant assoupie, il s'loigna sur la
pointe du pied, poussant avec prcaution la porte de la chambre o il
laissait sa mre.

Ce diable d'homme, murmura-t-il en secouant la tte, je lui ai bien
prdit l-bas qu'il ferait sensation dans le monde: je mesure son effet
sur un thermomtre infaillible. Ma mre l'a remarqu, donc il faut
qu'il soit bien remarquable.

Et il descendit  ses curies, non sans un dpit secret de ce que, sans
y avoir mme song, le comte de Monte-Cristo avait mis la main sur un
attelage qui renvoyait ses bais au numro 2 dans l'esprit des
connaisseurs.

Dcidment, dit-il, les hommes ne sont pas gaux; il faudra que je prie
mon pre de dvelopper ce thorme  la Chambre haute.




XLII

Monsieur Bertuccio.


Pendant ce temps le comte tait arriv chez lui; il avait mis six
minutes pour faire le chemin. Ces six minutes avaient suffi pour qu'il
ft vu de vingt jeunes gens qui, connaissant le prix de l'attelage
qu'ils n'avaient pu acheter eux-mmes, avaient mis leur monture au galop
pour entrevoir le splendide seigneur qui se donnait des chevaux de dix
mille francs la pice.

La maison choisie par Ali, et qui devait servir de rsidence de ville 
Monte-Cristo, tait situe  droite en montant les Champs-lyses,
place entre cour et jardin; un massif fort touffu, qui s'levait au
milieu de la cour, masquait une partie de la faade, autour de ce
massif s'avanaient, pareilles  deux bras, deux alles qui, s'tendant
 droite et  gauche, amenaient  partir de la grille, les voitures  un
double perron supportant  chaque marche un vase de porcelaine plein de
fleurs. Cette maison, isole au milieu d'un large espace, avait, outre
l'entre principale, une autre entre donnant sur la rue de Ponthieu.

Avant mme que le cocher et hl le concierge, la grille massive roula
sur ses gonds; on avait vu venir le comte, et  Paris comme  Rome,
comme partout, il tait servi avec la rapidit de l'clair. Le cocher
entra donc, dcrivit le demi-cercle sans avoir ralenti son allure, et la
grille tait referme dj que les roues criaient encore sur le sable de
l'alle.

Au ct gauche du perron la voiture s'arrta; deux hommes parurent  la
portire: l'un tait Ali, qui sourit  son matre avec une incroyable
franchise de joie, et qui se trouva pay par un simple regard de
Monte-Cristo.

L'autre salua humblement et prsenta son bras au comte pour l'aider 
descendre de la voiture.

Merci, monsieur Bertuccio, dit le comte en sautant lgrement les trois
degrs du marchepied; et le notaire?

--Il est dans le petit salon, Excellence, rpondit Bertuccio.

--Et les cartes de visite que je vous ai dit de faire graver ds que
vous auriez le numro de la maison?

--Monsieur le comte, c'est dj fait; j'ai t chez le meilleur graveur
du Palais-Royal, qui a excut la planche devant moi; la premire carte
tire a t porte  l'instant mme, selon votre ordre,  M. le baron
Danglars, dput, rue de la Chausse-d'Antin, n 7; les autres sont sur
la chemine de la chambre  coucher de Votre Excellence.

--Bien. Quelle heure est-il?

--Quatre heures.

Monte-Cristo donna ses gants, son chapeau et sa canne  ce mme laquais
franais qui s'tait lanc hors de l'antichambre du comte de Morcerf
pour appeler la voiture, puis il passa dans le petit salon conduit par
Bertuccio, qui lui montra le chemin.

Voil de pauvres marbres dans cette antichambre, dit Monte-Cristo,
j'espre bien qu'on m'enlvera tout cela.

Bertuccio s'inclina.

Comme l'avait dit l'intendant, le notaire attendait dans le petit salon.

C'tait une honnte figure de deuxime clerc de Paris, lev  la
dignit infranchissable de tabellion de la banlieue.

Monsieur est le notaire charg de vendre la maison de campagne que je
veux acheter? demanda Monte-Cristo.

--Oui, monsieur le comte, rpliqua le notaire.

--L'acte de vente est-il prt?

--Oui, monsieur le comte.

--L'avez-vous apport?

--Le voici.

--Parfaitement. Et o est cette maison que j'achte, demanda
ngligemment Monte-Cristo, s'adressant moiti  Bertuccio, moiti au
notaire.

L'intendant fit un geste qui signifiait: Je ne sais pas.

Le notaire regarda Monte-Cristo avec tonnement.

Comment, dit-il, monsieur le comte ne sait pas o est la maison qu'il
achte?

--Non, ma foi, dit le comte.

--Monsieur le comte ne la connat pas?

--Et comment diable la connatrais-je? j'arrive de Cadix ce matin, je
ne suis jamais venu  Paris, c'est mme la premire fois que je mets le
pied en France.

--Alors c'est autre chose, rpondit le notaire; la maison que monsieur
le comte achte est situe  Auteuil.

 ces mots, Bertuccio plit visiblement.

Et o prenez-vous Auteuil? demanda Monte-Cristo.

-- deux pas d'ici, monsieur le comte, dit le notaire, un peu aprs
Passy, dans une situation charmante, au milieu du bois de Boulogne.

--Si prs que cela! dit Monte-Cristo, mais ce n'est pas la campagne.
Comment diable m'avez-vous t choisir une maison  la porte de Paris,
monsieur Bertuccio?

--Moi! s'cria l'intendant avec un trange empressement; non, certes, ce
n'est pas moi que monsieur le comte a charg de choisir cette maison;
que monsieur le comte veuille bien se rappeler, chercher dans sa
mmoire, interroger ses souvenirs.

--Ah! c'est juste, dit Monte-Cristo; je me rappelle maintenant! j'ai lu
cette annonce dans un Journal, et je me suis laiss sduire par ce titre
menteur: _Maison de campagne_.

--Il est encore temps, dit vivement Bertuccio, et si Votre Excellence
veut me charger de chercher partout ailleurs, je lui trouverai ce qu'il
y aura de mieux, soit  Enghien, soit  Fontenay-aux-Roses, soit 
Bellevue.

--Non, ma foi, dit insoucieusement Monte-Cristo; puisque j'ai celle-l,
je la garderai.

--Et monsieur a raison, dit vivement le notaire, qui craignait de perdre
ses honoraires. C'est une charmante proprit: eaux vives, bois touffus,
habitation confortable, quoique abandonne depuis longtemps; sans
compter le mobilier, qui, si vieux qu'il soit, a de la valeur, surtout
aujourd'hui que l'on recherche les antiquailles. Pardon, mais je crois
que monsieur le comte a le got de son poque.

--Dites toujours, fit Monte-Cristo; c'est convenable, alors.

--Ah! monsieur, c'est mieux que cela, c'est magnifique!

--Peste! ne manquons pas une pareille occasion, dit Monte-Cristo; le
contrat, s'il vous plat, monsieur le notaire?

Et il signa rapidement, aprs avoir jet un regard  l'endroit de l'acte
o taient dsigns la situation de la maison et les noms des
propritaires.

Bertuccio, dit-il, donnez cinquante-cinq mille francs  monsieur.

L'intendant sortit d'un pas mal assur, et revint avec une liasse de
billets de banque que le notaire compta en homme qui a l'habitude de ne
recevoir son argent qu'aprs la purge lgale.

Et maintenant, demanda le comte, toutes les formalits sont-elles
remplies?

--Toutes, monsieur le comte.

--Avez-vous les clefs?

--Elles sont aux mains du concierge qui garde la maison; mais voici
l'ordre que je lui ai donn d'installer monsieur dans sa proprit.

--Fort bien.

Et Monte-Cristo fit au notaire un signe de tte qui voulait dire:

Je n'ai plus besoin de vous, allez-vous-en.

Mais, hasarda l'honnte tabellion, monsieur le comte s'est tromp, il
me semble; ce n'est que cinquante mille francs, tout compris.

--Et vos honoraires?

--Se trouvent pays moyennant cette somme, monsieur le comte.

--Mais n'tes-vous pas venu d'Auteuil ici?

--Oui, sans doute.

--Eh bien, il faut bien vous payer votre drangement, dit le comte.

Et il le congdia du geste.

Le notaire sortit  reculons et en saluant jusqu' terre; c'tait la
premire fois, depuis le jour o il avait pris ses inscriptions, qu'il
rencontrait un pareil client.

Conduisez monsieur, dit le comte  Bertuccio.

Et l'intendant sortit derrire le notaire.

 peine le comte fut-il seul qu'il sortit de sa poche un portefeuille 
serrure, qu'il ouvrit avec une petite clef attache  son cou et qui ne
le quittait jamais.

Aprs avoir cherch un instant, il s'arrta  un feuillet qui portait
quelques notes, confronta ces notes avec l'acte de vente dpos sur la
table, et, recueillant ses souvenirs:

Auteuil, rue de la Fontaine, n 28; c'est bien cela, dit-il; maintenant
dois-je m'en rapporter  un aveu arrach par la terreur religieuse ou
par la terreur physique? Au reste, dans une heure je saurai tout.
Bertuccio! cria-t-il en frappant avec une espce de petit marteau 
manche pliant sur un timbre qui rendit un son aigu et prolong pareil 
celui d'un tam-tam, Bertuccio!

L'intendant parut sur le seuil.

Monsieur Bertuccio, dit le comte, ne m'avez-vous pas dit autrefois que
vous aviez voyag en France?

--Dans certaines parties de la France, oui, Excellence.

--Vous connaissez les environs de Paris, sans doute?

--Non, Excellence, non, rpondit l'intendant avec une sorte de
tremblement nerveux que Monte-Cristo, connaisseur en fait d'motions,
attribua avec raison  une vive inquitude.

--C'est fcheux, dit-il, que vous n'ayez jamais visit les environs de
Paris, car je veux aller ce soir mme voir ma nouvelle proprit, et en
venant avec moi vous m'eussiez donn sans doute d'utiles renseignements.

-- Auteuil? s'cria Bertuccio dont le teint cuivr devint presque
livide. Moi, aller  Auteuil!

--Eh bien, qu'y a-t-il d'tonnant que vous veniez  Auteuil, je vous le
demande? Quand je demeurerai  Auteuil, il faudra bien que vous y
veniez, puisque vous faites partie de la maison.

Bertuccio baissa la tte devant le regard imprieux du matre, et il
demeura immobile et sans rponse.

Ah ! mais, que vous arrive-t-il. Vous allez donc me faire sonner une
seconde fois pour la voiture? dit Monte-Cristo du ton que Louis XIV mit
 prononcer le fameux: J'ai failli attendre!

Bertuccio ne fit qu'un bond du petit salon  l'antichambre, et cria
d'une voix rauque:

Les chevaux de son Excellence!

Monte-Cristo crivit deux ou trois lettres; comme il cachetait la
dernire, l'intendant reparut.

La voiture de son Excellence est  la porte, dit-il.

--Eh bien, prenez vos gants et votre chapeau, dit Monte-Cristo.

--Est-ce que je vais avec monsieur le comte? s'cria Bertuccio.

--Sans doute, il faut bien que vous donniez vos ordres, puisque je
compte habiter cette maison.

Il tait sans exemple que l'on et rpliqu  une injonction du comte;
aussi l'intendant, sans faire aucune objection, suivit-il son matre,
qui monta dans la voiture et lui fit signe de le suivre. L'intendant
s'assit respectueusement sur la banquette du devant.




XLIII

La maison d'Auteuil.


Monte-Cristo avait remarqu qu'en descendant le perron, Bertuccio
s'tait sign  la manire des Corses, c'est--dire en coupant l'air en
croix avec le pouce, et qu'en prenant sa place dans la voiture il avait
marmott tout bas une courte prire. Tout autre qu'un homme curieux et
eu piti de la singulire rpugnance manifeste par le digne intendant
pour la promenade mdite _extra muros_ par le comte; mais,  ce qu'il
parat, celui-ci tait trop curieux pour dispenser Bertuccio de ce
petit voyage.

En vingt minutes on fut  Auteuil. L'motion de l'intendant avait t
toujours croissant. En entrant dans le village, Bertuccio, rencogn dans
l'angle de la voiture, commena  examiner avec une motion fivreuse
chacune des maisons devant lesquelles on passait.

Vous ferez arrter rue de la Fontaine, au n 28, dit le comte en
fixant impitoyablement son regard sur l'intendant, auquel il donnait cet
ordre.

La sueur monta au visage de Bertuccio; cependant il obit, et, se
penchant en dehors de la voiture, il cria au cocher:

Rue de la Fontaine, n 28.

Ce n 28 tait situ  l'extrmit du village. Pendant le voyage, la
nuit tait venue, ou plutt un nuage noir tout charg d'lectricit
donnait  ces tnbres prmatures l'apparence et la solennit d'un
pisode dramatique.

La voiture s'arrta et le valet de pied se prcipita  la portire,
qu'il ouvrit.

Eh bien, dit le comte, vous ne descendez pas, monsieur Bertuccio? vous
restez donc dans la voiture alors? Mais  quoi diable songez-vous donc
ce soir?

Bertuccio se prcipita par la portire et prsenta son paule au comte
qui, cette fois, s'appuya dessus et descendit un  un les trois degrs
du marchepied.

Frappez, dit le comte, et annoncez-moi.

Bertuccio frappa, la porte s'ouvrit et le concierge parut.

Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.

--C'est votre nouveau matre, brave homme, dit le valet de pied.

Et il tendit au concierge le billet de reconnaissance donn par le
notaire.

La maison est donc vendue? demanda le concierge, et c'est monsieur qui
vient l'habiter?

--Oui, mon ami, dit le comte, et je tcherai que vous n'ayez pas 
regretter votre ancien matre.

--Oh! monsieur, dit le concierge, je n'aurai pas  le regretter
beaucoup, car nous le voyons bien rarement; il y a plus de cinq ans
qu'il n'est venu, et il a, ma foi! bien fait de vendre une maison qui ne
lui rapportait absolument rien.

--Et comment se nommait votre ancien matre? demanda Monte-Cristo.

--M. le marquis de Saint-Mran; ah! il n'a pas vendu la maison ce
qu'elle lui a cot, j'en suis sr.

--Le marquis de Saint-Mran! reprit Monte-Cristo; mais il me semble que
ce nom ne m'est pas inconnu, dit le comte; le marquis de Saint-Mran....

Et il parut chercher.

Un vieux gentilhomme, continua le concierge, un fidle serviteur des
Bourbons, il avait une fille unique qu'il avait marie  M. de
Villefort, qui a t procureur du roi  Nmes et ensuite  Versailles.

Monte-Cristo jeta un regard qui rencontra Bertuccio plus livide que le
mur contre lequel il s'appuyait pour ne pas tomber.

Et cette fille n'est-elle pas morte? demanda Monte-Cristo; il me semble
que j'ai entendu dire cela.

--Oui, monsieur, il y a vingt et un ans, et depuis ce temps-l nous
n'avons pas revu trois fois le pauvre cher marquis.

--Merci, merci, dit Monte-Cristo, jugeant  la prostration de
l'intendant qu'il ne pouvait tendre davantage cette corde sans risquer
de la briser; merci! Donnez-moi de la lumire, brave homme.

--Accompagnerai-je monsieur?

--Non, c'est inutile, Bertuccio m'clairera.

Et Monte-Cristo accompagna ces paroles du don de deux pices d'or qui
soulevrent une explosion de bndictions et de soupirs.

Ah! monsieur! dit le concierge aprs avoir cherch inutilement sur le
rebord de la chemine et sur les planches y attenantes, c'est que je
n'ai pas de bougies ici.

--Prenez une des lanternes de la voiture, Bertuccio, et montrez-moi les
appartements, dit le comte.

L'intendant obit sans observation, mais il tait facile  voir, au
tremblement de la main qui tenait la lanterne, ce qu'il lui en cotait
pour obir.

On parcourut un rez-de-chausse assez vaste; un premier tage compos
d'un salon, d'une salle de bain et de deux chambres  coucher. Par une
de ces chambres  coucher, on arrivait  un escalier tournant dont
l'extrmit aboutissait au jardin.

Tiens, voil un escalier de dgagement, dit le comte, c'est assez
commode. clairez-moi, monsieur Bertuccio; passez devant, et allons o
cet escalier nous conduira.

--Monsieur, dit Bertuccio, il va au jardin.

--Et comment savez-vous cela, je vous prie?

--C'est--dire qu'il doit y aller.

--Eh bien, assurons-nous-en.

Bertuccio poussa un soupir et marcha devant. L'escalier aboutissait
effectivement au jardin.

 la porte extrieure l'intendant s'arrta.

Allons donc, monsieur Bertuccio! dit le comte.

Mais celui auquel il s'adressait tait abasourdi, stupide, ananti. Ses
yeux gars cherchaient tout autour de lui comme les traces d'un pass
terrible, et de ses mains crispes il semblait essayer de repousser des
souvenirs affreux.

Eh bien? insista le comte.

--Non! non! s'cria Bertuccio en posant la main  l'angle du mur
intrieur; non, monsieur, je n'irai pas plus loin, c'est impossible!

--Qu'est-ce  dire? articula la voix irrsistible de Monte-Cristo.

--Mais vous voyez bien, monsieur, s'cria l'intendant, que cela n'est
point naturel; qu'ayant une maison  acheter  Paris, vous l'achetiez
justement  Auteuil, et que l'achetant  Auteuil, cette maison soit le
n 28 de la rue de la Fontaine! Ah! pourquoi ne vous ai-je pas tout dit
l-bas, monseigneur. Vous n'auriez certes pas exig que je vinsse.
J'esprais que la maison de monsieur le comte serait une autre maison
que celle-ci. Comme s'il n'y avait d'autre maison  Auteuil que celle de
l'assassinat!

--Oh! oh! fit Monte-Cristo s'arrtant tout  coup, quel vilain mot
venez-vous de prononcer l! Diable d'homme! Corse enracin! toujours des
mystres ou des superstitions! Voyons, prenez cette lanterne et visitons
le jardin; avec moi vous n'aurez pas peur, j'espre!

Bertuccio ramassa la lanterne et obit.

La porte en s'ouvrant, dcouvrit un ciel blafard dans lequel la lune
s'efforait vainement de lutter contre une mer de nuages qui la
couvraient de leurs flots sombres qu'elle illuminait un instant, et qui
allaient ensuite se perdre, plus sombres encore, dans les profondeurs de
l'infini.

L'intendant voulut appuyer sur la gauche.

Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo,  quoi bon suivre les alles?
voici une belle pelouse, allons devant nous.

Bertuccio essuya la sueur qui coulait de son front, mais obit;
cependant, il continuait de prendre  gauche. Monte-Cristo, au
contraire, appuyait  droite. Arriv prs d'un massif d'arbres, il
s'arrta.

L'intendant n'y put tenir.

loignez-vous, monsieur! s'cria-t-il, loignez-vous, je vous en
supplie, vous tes justement  la place!

-- quelle place?

-- la place mme o il est tomb.

--Mon cher monsieur Bertuccio, dit Monte-Cristo en riant, revenez 
vous, je vous y engage; nous ne sommes pas ici  Sartne ou  Corte.
Ceci n'est point un maquis, mais un jardin anglais, mal entretenu, j'en
conviens, mais qu'il ne faut pas calomnier pour cela.

--Monsieur, ne restez pas l! ne restez pas l! je vous en supplie.

--Je crois que vous devenez fou, matre Bertuccio, dit froidement le
comte; si cela est, prvenez-moi car je vous ferai enfermer dans quelque
maison de sant avant qu'il arrive un malheur.

--Hlas! Excellence, dit Bertuccio en secouant la tte et en joignant
les mains avec une attitude qui et fait rire le comte, si des penses
d'un intrt suprieur ne l'eussent captiv en ce moment et rendu fort
attentif aux moindres expansions de cette conscience timore. Hlas!
Excellence, le malheur est arriv.

--Monsieur Bertuccio, dit le comte, je suis fort aise de vous dire que,
tout en gesticulant, vous vous tordez les bras, et que vous roulez des
yeux comme un possd du corps duquel le diable ne veut pas sortir; or,
j'ai presque toujours remarqu que le diable le plus entt  rester 
son poste, c'est un secret. Je vous savais Corse, je vous savais sombre
et ruminant toujours quelque vieille histoire de vendetta, et je vous
passais cela en Italie, parce qu'en Italie ces sortes de choses sont de
mise, mais en France on trouve gnralement l'assassinat de fort mauvais
got: il y a des gendarmes qui s'en occupent, des juges qui le
condamnent et des chafauds qui le vengent.

Bertuccio joignit les mains et, comme en excutant ces diffrentes
volutions il ne quittait point sa lanterne, la lumire claira son
visage boulevers.

Monte-Cristo l'examina du mme oeil qu' Rome il avait examin le
supplice d'Andrea; puis, d'un ton de voix qui fit courir un nouveau
frisson par le corps du pauvre intendant:

L'abb Busoni m'avait donc menti, dit-il, lorsque aprs son voyage en
France, en 1829, il vous envoya vers moi, muni d'une lettre de
recommandation dans laquelle il me recommandait vos prcieuses qualits.
Eh bien, je vais crire  l'abb; je le rendrai responsable de son
protg, et je saurai sans doute ce que c'est que toute cette affaire
d'assassinat. Seulement, je vous prviens, monsieur Bertuccio, que
lorsque je vis dans un pays, j'ai l'habitude de me conformer  ses lois,
et que je n'ai pas envie de me brouiller pour vous avec la justice de
France.

--Oh! ne faites pas cela, Excellence, je vous ai servi fidlement,
n'est-ce pas? s'cria Bertuccio au dsespoir, j'ai toujours t honnte
homme, et j'ai mme, le plus que j'ai pu, fait de bonnes actions.

--Je ne dis pas non, reprit le comte, mais pourquoi diable tes-vous
agit de la sorte? C'est mauvais signe: une conscience pure n'amne pas
tant de pleur sur les joues, tant de fivre dans les mains d'un
homme....

--Mais, monsieur le comte, reprit en hsitant Bertuccio, ne m'avez-vous
pas dit vous-mme que M. l'abb Busoni, qui a entendu ma confession dans
les prisons de Nmes, vous avait prvenu, en m'envoyant chez vous, que
j'avais un lourd reproche  me faire?

--Oui, mais comme il vous adressait  moi en me disant que vous feriez
un excellent intendant, j'ai cru que vous aviez vol, voil tout!

--Oh! monsieur le comte! fit Bertuccio avec mpris.

--Ou que, comme vous tiez Corse, vous n'aviez pu rsister au dsir de
faire une peau, comme on dit dans le pays par antiphrase, quand au
contraire on en dfait une.

--Eh bien, oui, monseigneur, oui, mon bon seigneur, c'est cela! s'cria
Bertuccio en se jetant aux genoux du comte; oui, c'est une vengeance, je
le jure, une simple vengeance.

--Je comprends, mais ce que je ne comprends pas, c'est que ce soit cette
maison justement qui vous galvanise  ce point.

--Mais, monseigneur, n'est-ce pas bien naturel, reprit Bertuccio,
puisque c'est dans cette maison que la vengeance s'est accomplie?

--Quoi! ma maison!

--Oh! monseigneur, elle n'tait pas encore  vous, rpondit navement
Bertuccio.

--Mais  qui donc tait-elle?  M. le marquis de Saint-Mran, nous a
dit, je crois, le concierge. Que diable aviez-vous donc  vous venger du
marquis de Saint-Mran?

--Oh! ce n'tait pas de lui, monseigneur, c'tait d'un autre.

--Voil une trange rencontre, dit Monte-Cristo paraissant cder  ses
rflexions, que vous vous trouviez comme cela par hasard, sans
prparation aucune, dans une maison o s'est passe une scne qui vous
donne de si affreux remords.

--Monseigneur, dit l'intendant, c'est la fatalit qui amne tout cela,
j'en suis bien sr: d'abord, vous achetez une maison juste  Auteuil,
cette maison est celle o j'ai commis un assassinat; vous descendez au
jardin juste par l'escalier o il est descendu; vous vous arrtez juste
 l'endroit o il reut le coup;  deux pas, sous ce platane, tait la
fosse o il venait d'enterrer l'enfant: tout cela n'est pas du hasard,
non, car en ce cas le hasard ressemblerait trop  la Providence.

--Eh bien, voyons, monsieur le Corse, supposons que ce soit la
Providence; je suppose toujours tout ce qu'on veut, moi; d'ailleurs aux
esprits malades il faut faire des concessions. Voyons, rappelez vos
esprits et racontez-moi cela.

--Je ne l'ai jamais racont qu'une fois, et c'tait  l'abb Busoni. De
pareilles choses, ajouta Bertuccio en secouant la tte, ne se disent que
sous le sceau de la confession.

--Alors, mon cher Bertuccio, dit le comte, vous trouverez bon que je
vous renvoie  votre confesseur; vous vous ferez avec lui chartreux ou
bernardin, et vous causerez de vos secrets. Mais, moi, j'ai peur d'un
hte effray par de pareils fantmes; je n'aime point que mes gens
n'osent point se promener le soir dans mon jardin. Puis, je l'avoue, je
serais peu curieux de quelque visite de commissaire de police; car,
apprenez ceci, matre Bertuccio: en Italie, on ne paie la justice que si
elle se tait, mais en France on ne la paie au contraire que quand elle
parle. Peste! je vous croyais bien un peu Corse, beaucoup contrebandier,
fort habile intendant, mais je vois que vous avez encore d'autres cordes
 votre arc. Vous n'tes plus  moi, monsieur Bertuccio.

--Oh! monseigneur! monseigneur! s'cria l'intendant frapp de terreur 
cette menace; oh! s'il ne tient qu' cela que je demeure  votre
service, je parlerai, je dirai tout; et si je vous quitte, eh bien,
alors ce sera pour marcher  l'chafaud.

--C'est diffrent alors, dit Monte-Cristo; mais si vous voulez mentir,
rflchissez-y: mieux vaut que vous ne parliez pas du tout.

--Non, monsieur, je vous le jure sur le salut de mon me, je vous dirai
tout! car l'abb Busoni lui-mme n'a su qu'une partie de mon secret.
Mais d'abord, je vous en supplie, loignez-vous de ce platane; tenez, la
lune va blanchir ce nuage, et l, plac comme vous l'tes, envelopp de
ce manteau qui me cache votre taille et qui ressemble  celui de M. de
Villefort!...

--Comment! s'cria Monte-Cristo, c'est M. de Villefort....

--Votre excellence le connat?

--L'ancien procureur du roi de Nmes?

--Oui.

--Qui avait pous la fille du marquis de Saint-Mran?

--Oui.

--Et qui avait dans le barreau la rputation du plus honnte, du plus
svre, du plus rigide magistrat.

--Eh bien, monsieur, s'cria Bertuccio, cet homme  la rputation
irrprochable....

--Oui.

--C'tait un infme.

--Bah! dit Monte-Cristo, impossible.

--Cela est pourtant comme je vous le dis.

--Ah! vraiment! dit Monte-Cristo, et vous en avez la preuve?

--Je l'avais du moins.

--Et vous l'avez perdue, maladroit?

--Oui; mais en cherchant bien on peut la retrouver.

--En vrit! dit le comte, contez-moi cela, monsieur Bertuccio, car cela
commence vritablement  m'intresser.

Et le comte, en chantonnant un petit air de la _Lucia_, alla s'asseoir
sur un banc, tandis que Bertuccio le suivait en rappelant ses souvenirs.

Bertuccio resta debout devant lui.




XLIV

La vendetta.


D'o monsieur le comte dsire-t-il que je reprenne les choses? demanda
Bertuccio.

--Mais d'o vous voudrez, dit Monte-Cristo, puisque je ne sais absolument
rien.

--Je croyais cependant que M. l'abb Busoni avait dit  Votre
Excellence....

--Oui, quelques dtails sans doute, mais sept ou huit ans ont pass
l-dessus, et j'ai oubli tout cela.

--Alors je puis donc, sans crainte d'ennuyer Votre Excellence....

--Allez, monsieur Bertuccio, allez, vous me tiendrez lieu de journal du
soir.

--Les choses remontent  1815.

--Ah! ah! fit Monte-Cristo, ce n'est pas hier, 1815.

--Non, monsieur, et cependant les moindres dtails me sont aussi
prsents  la mmoire que si nous tions seulement au lendemain. J'avais
un frre, un frre an, qui tait au service de l'empereur. Il tait
devenu lieutenant dans un rgiment compos entirement de Corses. Ce
frre tait mon unique ami; nous tions rests orphelins, moi  cinq
ans, lui  dix-huit, il m'avait lev comme si j'eusse t son fils. En
1814, sous les Bourbons, il s'tait mari; l'Empereur revint de l'le
d'Elbe, mon frre reprit aussitt du service, et, bless lgrement 
Waterloo, il se retira avec l'arme derrire la Loire.

--Mais c'est l'histoire des Cent-Jours que vous me faites l, monsieur
Bertuccio, dit le comte, et elle est dj faite, si je ne me trompe.

--Excusez-moi, Excellence, mais ces premiers dtails sont ncessaires,
et vous m'avez promis d'tre patient.

--Allez! allez! je n'ai qu'une parole.

--Un jour, nous remes une lettre, il faut vous dire que nous habitions
le petit village de Rogliano,  l'extrmit du cap Corse: cette lettre
tait de mon frre; il nous disait que l'arme tait licencie et qu'il
revenait par Chteauroux, Clermont-Ferrand, le Puy et Nmes; si j'avais
quelque argent, il me priait de le lui faire tenir  Nmes, chez un
aubergiste de notre connaissance, avec lequel j'avais quelques
relations.

--De contrebande, reprit Monte-Cristo.

--Eh! mon Dieu! monsieur le comte, il faut bien.

--Certainement, continuez donc.

--J'aimais tendrement mon frre, je vous l'ai dit, Excellence; aussi je
rsolus non pas de lui envoyer l'argent, mais de le lui porter moi-mme.
Je possdais un millier de francs, j'en laissai cinq cents  Assunta,
c'tait ma belle-soeur; je pris les cinq cents autres, et je me mis en
route pour Nmes. C'tait chose facile, j'avais ma barque, un chargement
 faire en mer; tout secondait mon projet. Mais le chargement fait, le
vent devint contraire, de sorte que nous fmes quatre ou cinq jours sans
pouvoir entrer dans le Rhne. Enfin nous y parvnmes; nous remontmes
jusqu' Arles; je laissai la barque entre Bellegarde et Beaucaire, et je
pris le chemin de Nmes.

--Nous arrivons, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur: excusez-moi, mais, comme Votre Excellence le verra, je
ne lui dis que les choses absolument ncessaires. Or, c'tait le moment
o avaient lieu les fameux massacres du Midi. Il y avait l deux ou
trois brigands que l'on appelait Trestaillon, Truphemy et Graffan, qui
gorgeaient dans les rues tous ceux qu'on souponnait de bonapartisme.
Sans doute, monsieur le comte a entendu parler de ces assassinats?

--Vaguement, j'tais fort loin de la France  cette poque. Continuez.

--En entrant  Nmes, on marchait littralement dans le sang;  chaque
pas on rencontrait des cadavres: les assassins, organiss par bandes,
tuaient, pillaient et brlaient.

 la vue de ce carnage, un frisson me prit, non pas pour moi; moi,
simple pcheur corse, je n'avais pas grand-chose  craindre; au
contraire, ce temps-l, c'tait notre bon temps,  nous autres
contrebandiers, mais pour mon frre, pour mon frre soldat de l'Empire,
revenant de l'arme de la Loire avec son uniforme et ses paulettes, et
qui par consquent, avait tout  craindre.

Je courus chez notre aubergiste. Mes pressentiments ne m'avaient pas
tromp: mon frre tait arriv la veille  Nmes, et  la porte mme de
celui  qui il venait demander l'hospitalit, il avait t assassin.

Je fis tout au monde pour connatre les meurtriers; mais personne
n'osa me dire leurs noms, tant ils taient redouts. Je songeai alors 
cette justice franaise, dont on m'avait tant parl, qui ne redoute
rien, elle, et je me prsentai chez le procureur du roi.

--Et ce procureur du roi se nommait Villefort? demanda ngligemment
Monte-Cristo.

--Oui, Excellence: il venait de Marseille, o il avait t substitut.
Son zle lui avait valu de l'avancement. Il tait un des premiers,
disait-on, qui eussent annonc au gouvernement le dbarquement de l'le
d'Elbe.

--Donc, reprit Monte-Cristo, vous vous prsenttes chez lui.

--Monsieur, lui dis-je, mon frre a t assassin hier dans les rues
de Nmes, je ne sais point par qui, mais c'est votre mission de le
savoir. Vous tes ici chef de la justice, et c'est  la justice de
venger ceux qu'elle n'a pas su dfendre.

--Et qu'tait votre frre? demanda le procureur du roi....

--Lieutenant au bataillon corse.

--Un soldat de l'usurpateur, alors?

--Un soldat des armes franaises.

--Eh bien, rpliqua-t-il, il s'est servi et il a pri par l'pe.

--Vous vous trompez, monsieur; il a pri par le poignard.

--Que voulez-vous que j'y fasse? rpondit le magistrat.

--Mais je vous l'ai dit: je veux que vous le vengiez.

--Et de qui?

--De ses assassins.

--Est-ce que je les connais, moi?

--Faites-les chercher.

--Pour quoi faire? Votre frre aura eu quelque querelle et se sera
battu en duel. Tous ces anciens soldats se portent  des excs qui leur
russissaient sous l'Empire, mais qui tournent mal pour eux maintenant;
or, nos gens du Midi n'aiment ni les soldats, ni les excs.

--Monsieur, repris-je, ce n'est pas pour moi que je vous prie. Moi, je
pleurerai ou je me vengerai voil tout; mais mon pauvre frre avait une
femme. S'il m'arrivait malheur  mon tour, cette pauvre crature
mourrait de faim, car le travail seul de mon frre la faisait vivre.
Obtenez pour elle une petite pension du gouvernement.

--Chaque rvolution a ses catastrophes, rpondit M. de Villefort;
votre frre a t victime de celle-ci, c'est un malheur, et le
gouvernement ne doit rien  votre famille pour cela. Si nous avions 
juger toutes les vengeances que les partisans de l'usurpateur ont
exerces sur les partisans du roi quand  leur tour ils disposaient du
pouvoir, votre frre serait peut-tre aujourd'hui condamn  mort. Ce
qui s'accomplit est chose toute naturelle, car c'est la loi des
reprsailles.

--Eh quoi! monsieur, m'criai-je, il est possible que vous me parliez
ainsi, vous, un magistrat!...

--Tous ces Corses sont fous, ma parole d'honneur! rpondit M. de
Villefort, et ils croient encore que leur compatriote est empereur. Vous
vous trompez de temps, mon cher; il fallait venir me dire cela il y a
deux mois. Aujourd'hui il est trop tard; allez-vous-en donc, et si vous
ne vous en allez pas, moi, je vais vous faire reconduire.

Je le regardai un instant pour voir si par une nouvelle supplication il
y avait quelque chose  esprer. Cet homme tait de pierre. Je
m'approchai de lui:

--Eh bien, lui dis-je  demi-voix, puisque vous connaissez les Corses,
vous devez savoir comment ils tiennent leur parole. Vous trouvez qu'on a
bien fait de tuer mon frre qui tait bonapartiste, parce que vous tes
royaliste, vous; eh bien, moi, qui suis bonapartiste aussi, je vous
dclare une chose: c'est que je vous tuerai, vous.  partir de ce moment
je vous dclare la vendetta; ainsi, tenez-vous bien, et gardez-vous de
votre mieux, car la premire fois que nous nous trouverons face  face,
c'est que votre dernire heure sera venue.

Et l-dessus, avant qu'il ft revenu de sa surprise, j'ouvris la porte
et je m'enfuis.

--Ah! ah! dit Monte-Cristo, avec votre honnte figure, vous faites de
ces choses-l, monsieur Bertuccio, et  un procureur du roi, encore! Fi
donc! et savait-il au moins ce que cela voulait dire ce mot _vendetta_?

--Il le savait si bien qu' partir de ce moment il ne sortit plus seul
et se calfeutra chez lui, me faisant chercher partout. Heureusement
j'tais si bien cach qu'il ne put me trouver. Alors la peur le prit,
il trembla de rester plus longtemps  Nmes; il sollicita son changement
de rsidence, et, comme c'tait en effet un homme influent, il fut nomm
 Versailles; mais, vous le savez, il n'y a pas de distance pour un
Corse qui a jur de se venger de son ennemi, et sa voiture, si bien
mene qu'elle ft, n'a jamais eu plus d'une demi-journe d'avance sur
moi, qui cependant la suivis  pied.

L'important n'tait pas de le tuer, cent fois j'en avais trouv
l'occasion; mais il fallait le tuer sans tre dcouvert et surtout sans
tre arrt. Dsormais je ne m'appartenais plus: j'avais  protger et 
nourrir ma belle-soeur. Pendant trois mois je guettai M. de Villefort;
pendant trois mois il ne fit pas un pas, une dmarche, une promenade,
que mon regard ne le suivt l o il allait. Enfin, je dcouvris qu'il
venait mystrieusement  Auteuil: je le suivis encore et je le vis
entrer dans cette maison o nous sommes, seulement, au lieu d'entrer
comme tout le monde par la grande porte de la rue, il venait soit 
cheval, soit en voiture, laissait voiture ou cheval  l'auberge, et
entrait par cette petite porte que vous voyez l.

Monte-Cristo fit de la tte un signe qui prouvait qu'au milieu de
l'obscurit il distinguait en effet l'entre indique par Bertuccio.

Je n'avais plus besoin de rester  Versailles, je me fixai  Auteuil et
je m'informai. Si je voulais le prendre, c'tait videmment l qu'il me
fallait tendre mon pige.

La maison appartenait, comme le concierge l'a dit  Votre Excellence,
 M. de Saint-Mran, beau-pre de Villefort. M. de Saint-Mran habitait
Marseille; par consquent, cette campagne lui tait inutile; aussi
disait-on qu'il venait de la louer  une jeune veuve que l'on ne
connaissait que sous le nom de la baronne.

En effet, un soir, en regardant par-dessus le mur, je vis une femme
jeune et belle qui se promenait seule dans ce jardin, que nulle fentre
trangre ne dominait; elle regardait frquemment du ct de la petite
porte, et je compris que ce soir-l elle attendait M. de Villefort.
Lorsqu'elle fut assez prs de moi pour que malgr l'obscurit je pusse
distinguer ses traits, je vis une belle jeune femme de dix-huit 
dix-neuf ans, grande et blonde. Comme elle tait en simple peignoir et
que rien ne gnait sa taille, je pus remarquer qu'elle tait enceinte
et que sa grossesse mme paraissait avance.

Quelques moments aprs, on ouvrit la petite porte; un homme entra; la
jeune femme courut le plus vite qu'elle put  sa rencontre, ils se
jetrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassrent tendrement et
regagnrent ensemble la maison.

Cet homme, c'tait M. de Villefort. Je jugeai qu'en sortant, surtout
s'il sortait la nuit, il devait traverser seul le jardin dans toute sa
longueur.

--Et, demanda le comte, avez-vous su depuis le nom de cette femme?

--Non, Excellence, rpondit Bertuccio; vous allez voir que je n'eus pas
le temps de l'apprendre.

--Continuez.

--Ce soir-l, reprit Bertuccio, j'aurais pu tuer peut-tre le procureur
du roi; mais je ne connaissais pas encore assez le jardin dans tous ses
dtails. Je craignis de ne pas le tuer raide, et, si quelqu'un accourait
 ses cris, de ne pouvoir fuir. Je remis la partie au prochain
rendez-vous, et, pour que rien ne m'chappt, je pris une petite chambre
donnant sur la rue que longeait le mur du jardin.

Trois jours aprs, vers sept heures du soir, je vis sortir de la maison
un domestique  cheval qui prit au galop le chemin qui conduisait  la
route de Svres; je prsumai qu'il allait  Versailles. Je ne me
trompais pas. Trois heures aprs, l'homme revint tout couvert de
poussire; son message tait termin.

Dix minutes aprs, un autre homme  pied, envelopp d'un manteau,
ouvrit la petite porte du jardin, qui se referma sur lui.

Je descendis rapidement. Quoique je n'eusse pas vu le visage de
Villefort, je le reconnus au battement de mon coeur: je traversai la
rue, je gagnai une borne place  l'angle du mur et  l'aide de laquelle
j'avais regard une premire fois dans le jardin.

Cette fois je ne me contentai pas de regarder, je tirai mon couteau de
ma poche, je m'assurai que la pointe tait bien affile, et je sautai
par-dessus le mur.

Mon premier soin fut de courir  la porte; il avait laiss la clef en
dedans, en prenant la simple prcaution de donner un double tour  la
serrure.

Rien n'entravait donc ma fuite de ce ct-l. Je me mis  tudier les
localits. Le jardin formait un carr long, une pelouse de fin gazon
anglais s'tendait au milieu, aux angles de cette pelouse taient des
massifs d'arbres au feuillage touffu et tout entreml de fleurs
d'automne.

Pour se rendre de la maison  la petite porte, ou de la petite porte 
la maison, soit qu'il entrt, soit qu'il sortt, M. de Villefort tait
oblig de passer prs d'un de ces massifs.

On tait  la fin de septembre; le vent soufflait avec force; un peu de
lune ple, et voile  chaque instant par de gros nuages qui glissaient
rapidement au ciel, blanchissait le sable des alles qui conduisaient 
la maison, mais ne pouvait percer l'obscurit de ces massifs touffus
dans lesquels un homme pouvait demeurer cach sans qu'il y et crainte
qu'on ne l'apert.

Je me cachai dans celui le plus prs duquel devait passer Villefort; 
peine y tais-je, qu'au milieu des bouffes de vent qui courbaient les
arbres au-dessus de mon front, je crus distinguer comme des
gmissements. Mais vous savez, ou plutt vous ne savez pas, monsieur le
comte, que celui qui attend le moment de commettre un assassinat croit
toujours entendre pousser des cris sourds dans l'air. Deux heures
s'coulrent pendant lesquelles,  plusieurs reprises, je crus entendre
les mmes gmissements. Minuit sonna.

Comme le dernier son vibrait encore lugubre et retentissant, j'aperus
une lueur illuminant les fentres de l'escalier drob par lequel nous
sommes descendus tout  l'heure.

La porte s'ouvrit, et l'homme au manteau reparut. C'tait le moment
terrible; mais depuis si longtemps je m'tais prpar  ce moment, que
rien en moi ne faiblit: je tirai mon couteau, je l'ouvris et je me tins
prt.

L'homme au manteau vint droit  moi, mais  mesure qu'il avanait dans
l'espace dcouvert, je croyais remarquer qu'il tenait une arme de la
main droite: j'eus peur, non pas d'une lutte, mais d'un insuccs.
Lorsqu'il fut  quelques pas de moi seulement, je reconnus que ce que
j'avais pris pour une arme n'tait rien autre chose qu'une bche.

Je n'avais pas encore pu deviner dans quel but M. de Villefort tenait
une bche  la main, lorsqu'il s'arrta sur la lisire du massif, jeta
un regard autour de lui, et se mit  creuser un trou dans la terre. Ce
fut alors que je m'aperus qu'il y avait quelque chose dans son manteau,
qu'il venait de dposer sur la pelouse pour tre plus libre de ses
mouvements.

Alors, je l'avoue, un peu de curiosit se glissa dans ma haine: je
voulus voir ce que venait faire l Villefort; je restai immobile, sans
haleine, j'attendis.

Puis une ide m'tait venue, qui se confirma en voyant le procureur du
roi tirer de son manteau un petit coffre long de deux pieds et large de
six  huit pouces.

Je le laissai dposer le coffre dans le trou, sur lequel il repoussa la
terre; puis, sur cette terre frache, il appuya ses pieds pour faire
disparatre la trace de l'oeuvre nocturne. Je m'lanai alors sur lui et
je lui enfonai mon couteau dans la poitrine en lui disant:

--Je suis Giovanni Bertuccio! ta mort pour mon frre, ton trsor pour
sa veuve: tu vois bien que ma vengeance est plus complte que je ne
l'esprais.

Je ne sais s'il entendit ces paroles; je ne le crois pas, car il tomba
sans pousser un cri; je sentis les flots de son sang rejaillir brlants
sur mes mains et sur mon visage; mais j'tais ivre, j'tais en dlire;
ce sang me rafrachissait au lieu de me brler. En une seconde, j'eus
dterr le coffret  l'aide de la bche; puis, pour qu'on ne vt pas que
je l'avais enlev, je comblai  mon tour le trou, je jetai la bche
par-dessus le mur, je m'lanai par la porte, que je fermai  double
tour en dehors et dont j'emportai la clef.

--Bon! dit Monte-Cristo, c'tait,  ce que je vois, un petit assassinat
doubl de vol.

--Non, Excellence, rpondit Bertuccio, c'tait une vendetta suivie de
restitution.

--Et la somme tait ronde, au moins?

--Ce n'tait pas de l'argent.

--Ah! oui, je me rappelle, dit Monte-Cristo n'avez-vous pas parl d'un
enfant?

--Justement, Excellence. Je courus jusqu' la rivire, je m'assis sur le
talus, et, press de savoir ce que contenait le coffre, je fis sauter la
serrure avec mon couteau.

Dans un lange de fine batiste tait envelopp un enfant qui venait de
natre; son visage empourpr, ses mains violettes annonaient qu'il
avait d succomber  une asphyxie cause par des ligaments naturels
rouls autour de son cou; cependant, comme il n'tait pas froid encore,
j'hsitai  le jeter dans cette eau qui coulait  mes pieds. En effet,
au bout d'un instant je crus sentir un lger battement vers la rgion du
coeur; je dgageai son cou du cordon qui l'enveloppait, et, comme
j'avais t infirmier  l'hpital de Bastia, je fis ce qu'aurait pu
faire un mdecin en pareille circonstance, c'est--dire que je lui
insufflai courageusement de l'air dans les poumons, qu'aprs un quart
d'heure d'efforts inous je le vis respirer, et j'entendis un cri
s'chapper de sa poitrine.

 mon tour, je jetai un cri, mais un cri de joie. Dieu ne me maudit
donc pas, me dis-je, puisqu'il permet que je rende la vie  une crature
humaine en change de la vie que j'ai te  une autre!

--Et que ftes-vous donc de cet enfant? demanda Monte-Cristo; c'tait un
bagage assez embarrassant pour un homme qui avait besoin de fuir.

--Aussi n'eus-je point un instant l'ide de le garder. Mais je savais
qu'il existait  Paris un hospice o on reoit ces pauvres cratures. En
passant  la barrire, je dclarai avoir trouv cet enfant sur la route
et je m'informai. Le coffre tait l qui faisait foi; les langes de
batiste indiquaient que l'enfant appartenait  des parents riches; le
sang dont j'tais couvert pouvait aussi bien appartenir  l'enfant qu'
tout autre individu. On ne me fit aucune objection; on m'indiqua
l'hospice, qui tait situ tout au bout de la rue d'Enfer, et, aprs
avoir pris la prcaution de couper le lange en deux, de manire qu'une
des deux lettres qui le marquaient continut d'envelopper le corps de
l'enfant, je dposai mon fardeau dans le tour, je sonnai et je m'enfuis
 toutes jambes. Quinze jours aprs, j'tais de retour  Rogliano, et je
disais  Assunta:

--Console-toi, ma soeur; Isral est mort, mais je l'ai veng.

Alors elle me demanda l'explication de ces paroles, et je lui racontai
tout ce qui s'tait pass.

--Giovanni, me dit Assunta, tu aurais d rapporter cet enfant, nous lui
eussions tenu lieu des parents qu'il a perdus, nous l'eussions appel
Benedetto, et en faveur de cette bonne action Dieu nous et bnis
effectivement.

Pour toute rponse je lui donnai la moiti de lange que j'avais
conserve, afin de faire rclamer l'enfant si nous tions plus riches.

--Et de quelles lettres tait marqu ce lange? demanda Monte-Cristo.

--D'un H et d'un N surmonts d'un tortil de baron.

--Je crois, Dieu me pardonne! que vous vous servez de termes de blason,
monsieur Bertuccio! O diable avez-vous fait vos tudes hraldiques?

-- votre service, monsieur le comte, o l'on apprend toutes choses.

--Continuez, je suis curieux de savoir deux choses.

--Lesquelles, monseigneur?

--Ce que devint ce petit garon; ne m'avez-vous pas dit que c'tait un
petit garon, monsieur Bertuccio?

--Non, Excellence; je ne me rappelle pas avoir parl de cela.

--Ah! je croyais avoir entendu, je me serai tromp.

--Non, vous ne vous tes pas tromp, car c'tait effectivement un petit
garon; mais Votre Excellence dsirait, disait-elle, savoir deux choses:
quelle est la seconde?

--La seconde tait le crime dont vous tiez accus quand vous demandtes
un confesseur, et que l'abb Busoni alla vous trouver sur cette demande
dans la prison de Nmes.

--Peut-tre ce rcit sera-t-il bien long, Excellence.

--Qu'importe? il est dix heures  peine, vous savez que je ne dors pas,
et je suppose que de votre ct vous n'avez pas grande envie de dormir.


Bertuccio s'inclina et reprit sa narration.

Moiti pour chasser les souvenirs qui m'assigeaient, moiti pour
subvenir aux besoins de la pauvre veuve, je me remis avec ardeur  ce
mtier de contrebandier, devenu plus facile par le relchement des lois
qui suit toujours les rvolutions. Les ctes du Midi, surtout, taient
mal gardes,  cause des meutes ternelles qui avaient lieu, tantt 
Avignon, tantt  Nmes, tantt  Uzs. Nous profitmes de cette espce
de trve qui nous tait accorde par le gouvernement pour lier des
relations avec tout le littoral. Depuis l'assassinat de mon frre dans
les rues de Nmes, je n'avais pas voulu rentrer dans cette ville. Il en
rsulta que l'aubergiste avec lequel nous faisions des affaires, voyant
que nous ne voulions plus venir  lui, tait venu  nous et avait fond
une succursale de son auberge sur la route de Bellegarde  Beaucaire, 
l'enseigne du _Pont du Gard_. Nous avions ainsi, soit du ct
d'Aigues-Mortes, soit aux Martigues, soit  Bouc, une douzaine
d'entrepts o nous dposions nos marchandises et o, au besoin, nous
trouvions un refuge contre les douaniers et les gendarmes. C'est un
mtier qui rapporte beaucoup que celui de contrebandier, lorsqu'on y
applique une certaine intelligence seconde par quelque vigueur; quant 
moi, je vivais dans les montagnes ayant maintenant une double raison de
craindre gendarmes et douaniers, attendu que toute comparution devant
les juges pouvait amener une enqute, que cette enqute est toujours une
excursion dans le pass, et que dans mon pass,  moi, on pouvait
rencontrer maintenant quelque chose plus grave que des cigares entrs en
contrebande ou des barils d'eau-de-vie circulant sans laissez-passer.
Aussi, prfrant mille fois la mort  une arrestation, j'accomplissais
des choses tonnantes, et qui, plus d'une fois, me donnrent cette
preuve, que le trop grand soin que nous prenons de notre corps est  peu
prs le seul obstacle  la russite de ceux de nos projets qui ont
besoin d'une dcision rapide et d'une excution vigoureuse et
dtermine. En effet une fois qu'on a fait le sacrifice de sa vie, on
n'est plus l'gal des autres hommes, ou plutt les autres hommes ne sont
plus vos gaux, et quiconque a pris cette rsolution sent,  l'instant
mme, dcupler ses forces et s'agrandir son horizon.

--De la philosophie, monsieur Bertuccio! interrompit le comte; mais vous
avez donc fait un peu de tout dans votre vie?

--Oh! pardon, Excellence!

--Non! non! c'est que la philosophie  dix heures et demie du soir,
c'est un peu tard. Mais je n'ai pas d'autre observation  faire, attendu
que je la trouve exacte, ce qu'on ne peut pas dire de toutes les
philosophies.

--Mes courses devinrent donc de plus en plus tendues, de plus en plus
fructueuses. Assunta tait mnagre, et notre petite fortune
s'arrondissait. Un jour que je partais pour une course:

--Va, dit-elle, et  ton retour je te mnage une surprise.

Je l'interrogeais inutilement: elle ne voulut rien me dire et je
partis.

La course dura prs de six semaines; nous avions t  Lucques charger
de l'huile, et  Livourne prendre des cotons anglais; notre dbarquement
se fit sans vnement contraire, nous ralismes nos bnfices et nous
revnmes tout joyeux.

En rentrant dans la maison, la premire chose que je vis  l'endroit le
plus apparent de la chambre d'Assunta dans un berceau somptueux
relativement au reste de l'appartement, fut un enfant de sept  huit
mois. Je jetai un cri de joie. Les seuls moments de tristesse que
j'eusse prouvs depuis l'assassinat du procureur du roi m'avaient t
causs par l'abandon de cet enfant. Il va sans dire que de remords de
l'assassinat lui-mme je n'en avais point eu.

La pauvre Assunta avait tout devin: elle avait profit de mon
absence, et, munie de la moiti du lange, ayant inscrit, pour ne point
l'oublier, le jour et l'heure prcis o l'enfant avait t dpos 
l'hospice, elle tait partie pour Paris et avait t elle-mme le
rclamer. Aucune objection ne lui avait t faite, et l'enfant lui avait
t remis.

Ah! j'avoue, monsieur le comte, qu'en voyant cette pauvre crature
dormant dans son berceau, ma poitrine se gonfla, et que des larmes
sortirent de mes yeux.

--En vrit, Assunta, m'criai-je, tu es une digne femme, et la
Providence te bnira.

--Ceci, dit Monte-Cristo, est moins exact que votre philosophie; il est
vrai que ce n'est que la foi.

--Hlas! Excellence, reprit Bertuccio, vous avez bien raison, et ce fut
cet enfant lui-mme que Dieu chargea de ma punition. Jamais nature plus
perverse ne se dclara plus prmaturment, et cependant on ne dira pas
qu'il fut mal lev, car ma soeur le traitait comme le fils d'un prince;
c'tait un garon d'une figure charmante, avec des yeux d'un bleu clair
comme ces tons de faences chinoises qui s'harmonisent si bien avec le
blanc laiteux du ton gnral; seulement ses cheveux d'un blond trop vif
donnaient  sa figure un caractre trange, qui doublait la vivacit de
son regard et la malice de son sourire. Malheureusement il y a un
proverbe qui dit que le roux est tout bon ou tout mauvais; le proverbe
ne mentit pas pour Benedetto, et ds sa jeunesse il se montra tout
mauvais. Il est vrai aussi que la douceur de sa mre encouragea ses
premiers penchants; l'enfant, pour qui ma pauvre soeur allait au march
de la ville, situe  quatre ou cinq lieues de l, acheter les premiers
fruits et les sucreries les plus dlicates, prfrait aux oranges de
Palma et aux conserves de Gnes les chtaignes voles au voisin en
franchissant les haies, ou les pommes sches dans son grenier, tandis
qu'il avait  sa disposition les chtaignes et les pommes de notre
verger.

Un jour, Benedetto pouvait avoir cinq ou six ans, le voisin Wasilio,
qui, selon les habitudes de notre pays, n'enfermait ni sa bourse ni ses
bijoux, car, monsieur le comte le sait aussi bien que personne, en Corse
il n'y a pas de voleurs, le voisin Wasilio se plaignit  nous qu'un
louis avait disparu de sa bourse; on crut qu'il avait mal compt, mais
lui prtendait tre sr de son fait. Ce jour-l Benedetto avait quitt
la maison ds le matin, et c'tait une grande inquitude chez nous,
lorsque le soir nous le vmes revenir tranant un singe qu'il avait
trouv, disait-il, tout enchan au pied d'un arbre.

Depuis un mois la passion du mchant enfant, qui ne savait quelle chose
s'imaginer, tait d'avoir un singe. Un bateleur qui tait pass 
Rogliano, et qui avait plusieurs de ces animaux dont les exercices
l'avaient fort rjoui, lui avait inspir sans doute cette malheureuse
fantaisie.

--On ne trouve pas de singe dans nos bois, lui dis-je, et surtout de
singe enchan; avoue-moi donc comment tu t'es procur celui-ci.

Benedetto soutint son mensonge, et l'accompagna de dtails qui
faisaient plus d'honneur  son imagination qu' sa vracit; je
m'irritai, il se mit  rire; je le menaai, il fit deux pas en arrire.

--Tu ne peux pas me battre, dit-il, tu n'en as pas le droit, tu n'es
pas mon pre.

Nous ignormes toujours qui lui avait rvl ce fatal secret, que nous
lui avions cach cependant avec tant de soin; quoi qu'il en soit, cette
rponse, dans laquelle l'enfant se rvla tout entier, m'pouvanta
presque, mon bras lev retomba effectivement sans toucher le coupable;
l'enfant triompha, et cette victoire lui donna une telle audace qu'
partir de ce moment tout l'argent d'Assunta, dont l'amour semblait
augmenter pour lui  mesure qu'il en tait moins digne, passa en
caprices qu'elle ne savait pas combattre, en folies qu'elle n'avait pas
le courage d'empcher. Quand j'tais  Rogliano, les choses marchaient
encore assez convenablement; mais ds que j'tais parti, c'tait
Benedetto qui tait devenu le matre de la maison, et tout tournait 
mal. g de onze ans  peine, tous ses camarades taient choisis parmi
des jeunes gens de dix-huit ou vingt ans, les plus mauvais sujets de
Bastia et de Corte, et dj, pour quelques espigleries qui mritaient
un nom plus srieux, la justice nous avait donn des avertissements.

Je fus effray; toute information pouvait avoir des suites funestes:
j'allais justement tre forc de m'loigner de la Corse pour une
expdition importante. Je rflchis longtemps, et, dans le pressentiment
d'viter quelque malheur, je me dcidai  emmener Benedetto avec moi.
J'esprais que la vie active et rude de contrebandier, la discipline
svre du bord, changeraient ce caractre prt  se corrompre, s'il
n'tait pas dj affreusement corrompu.

Je tirai donc Benedetto  part et lui fis la proposition de me suivre,
en entourant cette proposition de toutes les promesses qui peuvent
sduire un enfant de douze ans.

Il me laissa aller jusqu'au bout, et lorsque j'eus finis, clatant de
rire:

--tes-vous fou, mon oncle? dit-il (il m'appelait ainsi quand il tait
de belle humeur); moi changer la vie que je mne contre celle que vous
menez, ma bonne et excellente paresse contre l'horrible travail que vous
vous tes impos! passer la nuit au froid, le jour au chaud; se cacher
sans cesse; quand on se montre recevoir des coups de fusil, et tout cela
pour gagner un peu d'argent! L'argent, j'en ai tant que j'en veux! mre
Assunta m'en donne quand je lui en demande. Vous voyez donc bien que je
serais un imbcile si j'acceptais ce que vous me proposez.

J'tais stupfait de cette audace et de ce raisonnement. Benedetto
retourna jouer avec ses camarades, et je le vis de loin me montrant 
eux comme un idiot.

--Charmant enfant! murmura Monte-Cristo.

--Oh! s'il et t  moi, rpondit Bertuccio, s'il et t mon fils, ou
tout au moins mon neveu, je l'eusse bien ramen au droit sentier, car la
conscience donne la force. Mais l'ide que j'allais battre un enfant
dont j'avais tu le pre me rendait toute correction impossible. Je
donnai de bons conseils  ma soeur, qui, dans nos discussions, prenait
sans cesse la dfense du petit malheureux, et comme elle m'avoua que
plusieurs fois des sommes assez considrables lui avaient manqu, je lui
indiquai un endroit o elle pouvait cacher notre petit trsor. Quant 
moi, ma rsolution tait prise. Benedetto savait parfaitement lire,
crire et compter, car lorsqu'il voulait s'adonner par hasard au
travail, il apprenait en un jour ce que les autres apprenaient en une
semaine. Ma rsolution, dis-je, tait prise; je devais l'engager comme
secrtaire sur quelque navire au long cours, et, sans le prvenir de
rien, le faire prendre un beau matin et le faire transporter  bord; de
cette faon, et en le recommandant au capitaine, tout son avenir
dpendait de lui. Ce plan arrt, je partis pour la France.

Toutes nos oprations devaient cette fois s'excuter dans le golfe du
Lion, et ces oprations devenaient de plus en plus difficiles, car nous
tions en 1829. La tranquillit tait parfaitement rtablie, et par
consquent le service des ctes tait redevenu plus rgulier et plus
svre que jamais. Cette surveillance tait encore augmente
momentanment par la foire de Beaucaire, qui venait de s'ouvrir.

Les commencements de notre expdition s'excutrent sans encombre.
Nous amarrmes notre barque, qui avait un double fond dans lequel nous
cachions nos marchandises de contrebande, au milieu d'une quantit de
bateaux qui bordaient les deux rives du Rhne, depuis Beaucaire jusqu'
Arles. Arrivs l, nous commenmes  dcharger nuitamment nos
marchandises prohibes, et  les faire passer dans la ville par
l'intermdiaire des gens qui taient en relations avec nous, ou des
aubergistes chez lesquels nous faisions des dpts. Soit que la russite
nous et rendus imprudents, soit que nous ayons t trahis, un soir,
vers les cinq heures de l'aprs-midi, comme nous allions nous mettre 
goter, notre petit mousse accourut tout effar en disant qu'il avait vu
une escouade de douaniers se diriger de notre ct. Ce n'tait pas
prcisment l'escouade qui nous effrayait:  chaque instant, surtout
dans ce moment-l, des compagnies entires rdaient sur les bords du
Rhne; mais c'taient les prcautions qu'au dire de l'enfant cette
escouade prenait pour ne pas tre vue. En un instant nous fmes sur
pied, mais il tait dj trop tard; notre barque, videmment l'objet des
recherches, tait entoure. Parmi les douaniers, je remarquai quelques
gendarmes; et, aussi timide  la vue de ceux-ci que j'tais brave
ordinairement  la vue de tout autre corps militaire, je descendis dans
la cale, et, me glissant par un sabord, je me laissai couler dans le
fleuve, puis je nageai entre deux eaux, ne respirant qu' de longs
intervalles, si bien que je gagnai sans tre vu une tranche que l'on
venait de faire, et qui communiquait du Rhne au canal qui se rend de
Beaucaire  Aigues-Mortes. Une fois arriv l, j'tais sauv, car je
pouvais suivre sans tre vu cette tranche. Je gagnai donc le canal sans
accident. Ce n'tait pas par hasard et sans prmditation que j'avais
suivi ce chemin; j'ai dj parl  Votre Excellence d'un aubergiste de
Nmes qui avait tabli sur la route de Bellegarde  Beaucaire une petite
htellerie.

--Oui, dit Monte-Cristo, je me souviens parfaitement. Ce digne homme, si
je ne me trompe, tait mme votre associ.

--C'est cela, rpondit Bertuccio; mais depuis sept ou huit ans, il avait
cd son tablissement  un ancien tailleur de Marseille qui, aprs
s'tre ruin dans son tat, avait voulu essayer de faire sa fortune dans
un autre. Il va sans dire que les petits arrangements que nous avions
faits avec le premier propritaire furent maintenus avec le second;
c'tait donc  cet homme que je comptais demander asile.

--Et comment se nommait cet homme? demanda le comte, qui paraissait
commencer  reprendre quelque intrt au rcit de Bertuccio.

--Il s'appelait Gaspard Caderousse, il tait mari  une femme du
village de la Carconte, et que nous ne connaissions pas sous un autre
nom que celui de son village; c'tait une pauvre femme atteinte de la
fivre des marais, qui s'en allait mourant de langueur. Quant  l'homme,
c'tait un robuste gaillard de quarante  quarante-cinq ans, qui plus
d'une fois nous avait, dans des circonstances difficiles, donn des
preuves de sa prsence d'esprit et de son courage.

--Et vous dites, demanda Monte-Cristo, que ces choses se passaient vers
l'anne....

--1829, monsieur le comte.

--En quel mois?

--Au mois de juin.

--Au commencement ou  la fin.

--C'tait le 3 au soir.

--Ah! fit Monte-Cristo, le 3 juin 1829... Bien, continuez.

--C'tait donc  Caderousse que je comptais demander asile; mais, comme
d'habitude, et mme dans les circonstances ordinaires, nous n'entrions
pas chez lui par la porte qui donnait sur la route, je rsolus de ne pas
droger  cette coutume, j'enjambai la haie du jardin, je me glissai en
rampant  travers les oliviers rabougris et les figuiers sauvages, et je
gagnai, dans la crainte que Caderousse n'et quelque voyageur dans son
auberge, une espce de soupente dans laquelle plus d'une fois j'avais
pass la nuit aussi bien que dans le meilleur lit. Cette soupente
n'tait spare de la salle commune du rez-de-chausse de l'auberge que
par une cloison en planches dans laquelle des jours avaient t mnags
 notre intention, afin que de l nous pussions guetter le moment
opportun de faire reconnatre que nous tions dans le voisinage. Je
comptais, si Caderousse tait seul, le prvenir de mon arrive, achever
chez lui le repas interrompu par l'apparition des douaniers, et
profiter de l'orage qui se prparait pour regagner les bords du Rhne et
m'assurer de ce qu'taient devenus la barque et ceux qui la montaient.
Je me glissai donc dans la soupente et bien m'en prit, car  ce moment
mme Caderousse rentrait chez lui avec un inconnu.

Je me tins coi et j'attendis, non point dans l'intention de surprendre
les secrets de mon hte, mais parce que je ne pouvais faire autrement;
d'ailleurs, dix fois mme chose tait dj arrive.

L'homme qui accompagnait Caderousse tait videmment tranger au Midi
de la France: c'tait un de ces ngociants forains qui viennent vendre
des bijoux  la foire de Beaucaire et qui, pendant un mois que dure
cette foire, o affluent des marchands et des acqureurs de toutes les
parties de l'Europe, font quelquefois pour cent ou cent cinquante mille
francs d'affaires.

Caderousse entra vivement et le premier. Puis voyant la salle d'en bas
vide comme d'habitude et simplement garde par son chien, il appela sa
femme.

--H! la Carconte, dit-il, ce digne homme de prtre ne nous avait pas
tromps; le diamant tait bon.

Une exclamation joyeuse se fit entendre, et presque aussitt l'escalier
craqua sous un pas alourdi par la faiblesse et la maladie.

--Qu'est-ce que tu dis? demanda la femme plus ple qu'une morte.

--Je dis que le diamant tait bon, que voil monsieur, un des premiers
bijoutiers de Paris, qui est prt  nous en donner cinquante mille
francs. Seulement, pour tre sr que le diamant est bien  nous, il
demande que tu lui racontes, comme je l'ai dj fait, de quelle faon
miraculeuse le diamant est tomb entre nos mains. En attendant,
monsieur, asseyez-vous, s'il vous plat, et comme le temps est lourd, je
vais aller chercher de quoi vous rafrachir.

Le bijoutier examinait avec attention l'intrieur de l'auberge et la
pauvret bien visible de ceux qui allaient lui vendre un diamant qui
semblait sortir de l'crin d'un prince.

--Racontez, madame, dit-il, voulant sans doute profiter de l'absence
du mari pour qu'aucun signe de la part de celui-ci n'influent la
femme, et pour voir si les deux rcits cadreraient bien l'un avec
l'autre.

--Eh! mon Dieu! dit la femme avec volubilit, c'est une bndiction du
ciel  laquelle nous tions loin de nous attendre. Imaginez-vous, mon
cher monsieur, que mon mari a t li en 1814 ou 1815 avec un marin
nomm Edmond Dants: ce pauvre garon, que Caderousse avait compltement
oubli ne l'a pas oubli, lui, et lui a laiss en mourant le diamant que
vous venez de voir.

--Mais comment tait-il devenu possesseur de ce diamant? demanda le
bijoutier. Il l'avait donc avant d'entrer en prison?

--Non, monsieur, rpondit la femme, mais en prison il a fait,  ce
qu'il parat, la connaissance d'un Anglais trs riche; et comme en
prison son compagnon de chambre est tomb malade, et que Dants en prit
les mmes soins que si c'tait son frre, l'Anglais, en sortant de
captivit, laissa au pauvre Dants, qui, moins heureux que lui, est mort
en prison, ce diamant qu'il nous a lgu  son tour en mourant, et qu'il
a charg le digne abb qui est venu ce matin de nous remettre.

--C'est bien la mme chose, murmura le bijoutier, et, au bout du compte
l'histoire peut tre vraie, tout invraisemblable qu'elle paraisse au
premier abord. Il n'y a donc que le prix sur lequel nous ne sommes pas
d'accord.

--Comment! pas d'accord, dit Caderousse; je croyais que vous aviez
consenti au prix que j'en demandais.

--C'est--dire, reprit le bijoutier, que j'en ai offert quarante mille
francs.

--Quarante mille! s'cria la Carconte; nous ne le donnerons
certainement pas pour ce prix-l. L'abb nous a dit qu'il valait
cinquante mille francs, et sans la monture encore.

--Et comment se nommait cet abb? demanda l'infatigable questionneur.

--L'abb Busoni, rpondit la femme.

--C'tait donc un tranger?

--C'tait un Italien des environs de Mantoue, je crois.

--Montrez-moi ce diamant, reprit le bijoutier, que je le revoie une
seconde fois; souvent on juge mal les pierres  une premire vue.

Caderousse tira de sa poche un petit tui de chagrin noir, l'ouvrit et
le passa au bijoutier.  la vue du diamant, qui tait gros comme une
petite noisette, je me le rappelle comme si je le voyais encore, les
yeux de la Carconte tincelrent de cupidit.

--Et que pensiez-vous de tout cela, monsieur l'couteur aux portes?
demanda Monte-Cristo; ajoutiez-vous foi  cette belle fable?

--Oui, Excellence; je ne regardais pas Caderousse comme un mchant
homme, et je le croyais incapable d'avoir commis un crime ou mme un
vol.

--Cela fait plus honneur  votre coeur qu' votre exprience, monsieur
Bertuccio. Aviez-vous connu cet Edmond Dants dont il tait question?

--Non, Excellence, je n'en avais jamais entendu parler jusqu'alors, et
je n'en ai jamais entendu reparler depuis qu'une seule fois par l'abb
Busoni lui-mme, quand je le vis dans les prisons de Nmes.

--Bien! continuez.

--Le bijoutier prit la bague des mains de Caderousse, et tira de sa
poche une petite pince en acier et une petite paire de balances de
cuivre; puis, cartant les crampons d'or qui retenaient la pierre dans
la bague, il fit sortir le diamant de son alvole, et le pesa
minutieusement dans les balances.

--J'irai jusqu' quarante-cinq mille francs, dit-il, mais je ne
donnerai pas un sou avec; d'ailleurs, comme c'tait ce que valait le
diamant, j'ai pris juste cette somme sur moi.

--Oh! qu' cela ne tienne, dit Caderousse, je retournerai avec vous 
Beaucaire pour chercher les cinq autres mille francs.

--Non, dit le bijoutier en rendant l'anneau et le diamant  Caderousse;
non, cela ne vaut pas davantage, et encore je suis fch d'avoir offert
cette somme, attendu qu'il y a dans la pierre un dfaut que je n'avais
pas vu d'abord; mais n'importe, je n'ai qu'une parole, j'ai dit
quarante-cinq mille francs, je ne m'en ddis pas.

--Au moins remettez le diamant dans la bague, dit aigrement la
Carconte.

--C'est juste, dit le bijoutier.

Et il replaa la pierre dans le chaton.

--Bon, bon, bon, dit Caderousse remettant l'tui dans sa poche, on le
vendra  un autre.

--Oui, reprit le bijoutier, mais un autre ne sera pas si facile que
moi; un autre ne se contentera pas des renseignements que vous m'avez
donns; il n'est pas naturel qu'un homme comme vous possde un diamant
de cinquante mille francs; il ira prvenir les magistrats, il faudra
retrouver l'abb Busoni, et les abbs qui donnent des diamants de deux
mille louis sont rares; la justice commencera par mettre la main dessus,
on vous enverra en prison, et si vous tes reconnu innocent, qu'on vous
mette dehors aprs trois ou quatre mois de captivit, la bague se sera
gare au greffe, ou l'on vous donnera une pierre fausse qui vaudra
trois francs au lieu d'un diamant qui en vaut cinquante mille,
cinquante-cinq mille peut-tre, mais que, vous en conviendrez, mon brave
homme, on court certains risques  acheter.

Caderousse et sa femme s'interrogrent du regard.

--Non, dit Caderousse, nous ne sommes pas assez riches pour perdre cinq
mille francs.

--Comme vous voudrez, mon cher ami, dit le bijoutier; j'avais
cependant, comme vous le voyez, apport de la belle monnaie.

Et il tira d'une de ses poches une poigne d'or qu'il fit briller aux
yeux blouis de l'aubergiste, et, de l'autre, un paquet de billets de
banque.

Un rude combat se livrait visiblement dans l'esprit de Caderousse: il
tait vident que ce petit tui de chagrin qu'il tournait et retournait
dans sa main ne lui paraissait pas correspondre comme valeur  la somme
norme qui fascinait ses yeux. Il se retourna vers sa femme.

--Qu'en dis-tu? lui demanda-t-il tout bas.

--Donne, donne, dit-elle; s'il retourne  Beaucaire sans le diamant, il
nous dnoncera! et, comme il le dit, qui sait si nous pourrons jamais
remettre la main sur l'abb Busoni.

--Eh bien, soit, dit Caderousse, prenez donc le diamant pour
quarante-cinq mille francs; mais ma femme veut une chane d'or, et moi
une paire de boucles d'argent.

Le bijoutier tira de sa poche une bote longue et plate qui contenait
plusieurs chantillons des objets demands.

--Tenez, dit-il, je suis rond en affaires; choisissez.

La femme choisit une chane d'or qui pouvait valoir cinq louis, et le
mari une paire de boucles qui pouvait valoir quinze francs.

--J'espre que vous ne vous plaindrez pas, dit le bijoutier.

--L'abb avait dit qu'il valait cinquante mille francs, murmura
Caderousse.

--Allons, allons, donnez donc! Quel homme terrible! reprit le bijoutier
en lui tirant des mains le diamant, je lui compte quarante-cinq mille
francs, deux mille cinq cents livres de rente, c'est--dire une fortune
comme je voudrais bien en avoir une, moi, et il n'est pas encore
content.

--Et les quarante-cinq mille francs, demanda Caderousse d'une voix
rauque; voyons, o sont-ils?

--Les voil, dit le bijoutier.

Et il compta sur la table quinze mille francs en or et trente mille
francs en billets de banque.

--Attendez que j'allume la lampe, dit la Carconte, il n'y fait plus
clair, et on pourrait se tromper.

En effet, la nuit tait venue pendant cette discussion, et, avec la
nuit, l'orage qui menaait depuis une demi-heure. On entendait gronder
sourdement le tonnerre dans le lointain; mais ni le bijoutier, ni
Caderousse, ni la Carconte, ne paraissaient s'en occuper, possds
qu'ils taient tous les trois du dmon du gain. Moi-mme, j'prouvais
une trange fascination  la vue de tout cet or et de tous ces billets.
Il me semblait que je faisais un rve, et, comme il arrive dans un rve,
je me sentais enchan  ma place.

Caderousse compta et recompta l'or et les billets, puis il les passa 
sa femme, qui les compta et recompta  son tour.

Pendant ce temps, le bijoutier faisait miroiter le diamant sous les
rayons de la lampe, et le diamant jetait des clairs qui lui faisaient
oublier ceux qui, prcurseurs de l'orage, commenaient  enflammer les
fentres.

--Eh bien, le compte y est-il? demanda le bijoutier.

--Oui, dit Caderousse; donne le portefeuille et cherche un sac,
Carconte.

La Carconte alla  une armoire et revint apportant un vieux
portefeuille de cuir, duquel on tira quelques lettres graisseuses  la
place desquelles on remit les billets, et un sac dans lequel taient
enferms deux ou trois cus de six livres, qui composaient probablement
toute la fortune du misrable mnage.

--L, dit Caderousse, quoique vous nous ayez soulev une dizaine de
mille francs peut-tre, voulez-vous souper avec nous? c'est de bon
coeur.

--Merci, dit le bijoutier, il doit se faire tard, et il faut que je
retourne  Beaucaire; ma femme serait inquite; il tira sa montre.
Morbleu! s'cria-t-il, neuf heures bientt, je ne serai pas  Beaucaire
avant minuit. Adieu, mes petits enfants; s'il vous revient par hasard
des abbs Busoni, pensez  moi.

--Dans huit jours, vous ne serez plus  Beaucaire, dit Caderousse,
puisque la foire finit la semaine prochaine.

--Non, mais cela ne fait rien; crivez-moi  Paris,  M. Joanns, au
Palais-Royal, galerie de Pierre, n 45, je ferai le voyage exprs si
cela en vaut la peine.

Un coup de tonnerre retentit, accompagn d'un clair si violent qu'il
effaa presque la clart de la lampe.

--Oh! oh! dit Caderousse, vous allez partir par ce temps-l?

--Oh! je n'ai pas peur du tonnerre, dit le bijoutier.

--Et des voleurs? demanda la Carconte. La route n'est jamais bien sre
pendant la foire.

--Oh! quant aux voleurs, dit Joanns, voil pour eux.

Et il tira de sa poche une paire de petits pistolets chargs jusqu' la
gueule.

--Voil, dit-il, des chiens qui aboient et mordent en mme temps: c'est
pour les deux premiers qui auraient envie de votre diamant, pre
Caderousse.

Caderousse et sa femme changrent un regard sombre. Il parat qu'ils
avaient en mme temps quelque terrible pense.

--Alors, bon voyage! dit Caderousse.

--Merci! dit le bijoutier.

Il prit sa canne qu'il avait pose contre un vieux bahut, et sortit. Au
moment o il ouvrit la porte, une telle bouffe de vent entra qu'elle
faillit teindre la lampe.

--Oh! dit-il, il va faire un joli temps, et deux lieues de pays  faire
avec ce temps-l!

--Restez, dit Caderousse, vous coucherez ici.

--Oui, restez, dit la Carconte d'une voix tremblante, nous aurons bien
soin de vous.

--Non pas, il faut que j'aille coucher  Beaucaire. Adieu.

Caderousse alla lentement jusqu'au seuil.

--Il ne fait ni ciel ni terre, dit le bijoutier dj hors de la maison.
Faut-il prendre  droite ou  gauche?

-- droite, dit Caderousse; il n'y a pas  s'y tromper, la route est
borde d'arbres de chaque ct.

--Bon, j'y suis, dit la voix presque perdue dans le lointain.

--Ferme donc la porte, dit la Carconte, je n'aime pas les portes
ouvertes quand il tonne.

--Et quand il y a de l'argent dans la maison, n'est-ce pas? dit
Caderousse en donnant un double tour  la serrure.

Il rentra, alla  l'armoire, retira le sac et le portefeuille, et tous
deux se mirent  recompter pour la troisime fois leur or et leurs
billets. Je n'ai jamais vu expression pareille  ces deux visages dont
cette maigre lampe clairait la cupidit. La femme surtout tait
hideuse; le tremblement fivreux qui l'animait habituellement avait
redoubl. Son visage de ple tait devenu livide; ses yeux caves
flamboyaient.

--Pourquoi donc, demanda-t-elle d'une voix sourde, lui avais-tu offert
de coucher ici?

--Mais, rpondit Caderousse en tressaillant, pour... pour qu'il n'et
pas la peine de retourner  Beaucaire.

--Ah! dit la femme avec une expression impossible  rendre, je croyais
que c'tait pour autre chose, moi.

--Femme! femme! s'cria Caderousse, pourquoi as-tu de pareilles ides,
et pourquoi les ayant ne les gardes-tu pas pour toi?

--C'est gal, dit la Carconte aprs un instant de silence, tu n'es pas
un homme.

--Comment cela? fit Caderousse.

--Si tu avais t un homme, il ne serait pas sorti.

--Femme!

--Ou bien il n'arriverait pas  Beaucaire.

--Femme!

--La route fait un coude et il est oblig de suivre la route, tandis
qu'il y a le long du canal un chemin qui raccourcit.

--Femme, tu offenses le Bon Dieu. Tiens, coute....

En effet, on entendit un effroyable coup de tonnerre en mme temps
qu'un clair bleutre enflammait toute la salle, et la foudre,
dcroissant lentement, sembla s'loigner comme  regret de la maison
maudite.

--Jsus! dit la Carconte en se signant.

Au mme instant, et au milieu de ce silence de terreur qui suit
ordinairement les coups de tonnerre, on entendit frapper  la porte.

Caderousse et sa femme tressaillirent et se regardrent pouvants.

--Qui va l? s'cria Caderousse en se levant et en runissant en un
seul tas l'or et les billets pars sur la table et qu'il couvrit de ses
deux mains.

--Moi! dit une voix.

--Qui, vous?

--Et pardieu! Joanns le bijoutier.

--Eh bien, que disais-tu donc, reprit la Carconte avec un effroyable
sourire, que j'offensais le Bon Dieu!... Voil le Bon Dieu qui nous le
renvoie.

Caderousse retomba ple et haletant sur sa chaise. La Carconte, au
contraire, se leva, et alla d'un pas ferme  la porte qu'elle ouvrit.

--Entrez donc, cher monsieur Joanns, dit-elle.

--Ma foi, dit le bijoutier ruisselant de pluie, il parat que le diable
ne veut pas que je retourne  Beaucaire ce soir. Les plus courtes folies
sont les meilleures, mon cher monsieur Caderousse; vous m'avez offert
l'hospitalit, je l'accepte et je reviens coucher chez vous.

Caderousse balbutia quelques mots en essuyant la sueur qui coulait sur
son front. La Carconte referma la porte  double tour derrire le
bijoutier.




XLV

La pluie de sang.


En entrant, le bijoutier jeta un regard interrogateur autour de lui;
mais rien ne semblait faire natre les soupons s'il n'en avait pas,
rien ne semblait les confirmer s'il en avait.

Caderousse tenait toujours des deux mains ses billets et son or. La
Carconte souriait  son hte le plus agrablement qu'elle pouvait.

--Ah! ah! dit le bijoutier, il parat que vous aviez peur de ne pas
avoir votre compte, que vous repassiez votre trsor aprs mon dpart.

--Non pas, dit Caderousse; mais l'vnement qui nous en fait possesseur
est si inattendu que nous n'y pouvons croire, et que, lorsque nous
n'avons pas la preuve matrielle sous les yeux, nous croyons faire
encore un rve.

Le bijoutier sourit.

--Est-ce que vous avez des voyageurs dans votre auberge? demanda-t-il.

--Non, rpondit Caderousse, nous ne donnons point  coucher; nous
sommes trop prs de la ville, et personne ne s'arrte.

--Alors, je vais vous gner horriblement?

--Nous gner, vous! mon cher monsieur! dit gracieusement la Carconte,
pas du tout, je vous jure.

--Voyons, o me mettez-vous?

--Dans la chambre l-haut.

--Mais n'est-ce pas votre chambre?

--Oh! n'importe; nous avons un second lit dans la pice  ct de
celle-ci.

Caderousse regarda avec tonnement sa femme. Le bijoutier chantonna un
petit air en se chauffant le dos  un fagot que la Carconte venait
d'allumer dans la chemine pour scher son hte.

Pendant ce temps, elle apportait sur un coin de la table o elle avait
tendu une serviette les maigres restes d'un dner, auxquels elle
joignit deux ou trois oeufs frais.

Caderousse avait renferm de nouveau les billets dans son portefeuille,
son or dans un sac, et le tout dans son armoire. Il se promenait de long
en large, sombre et pensif, levant de temps en temps la tte sur le
bijoutier, qui se tenait tout fumant devant l'tre, et qui,  mesure
qu'il se schait d'un ct, se tournait de l'autre.

--L, dit la Carconte en posant une bouteille de vin sur la table,
quand vous voudrez souper tout est prt.

--Et vous? demanda Joanns.

--Moi, je ne souperai pas, rpondit Caderousse.

--Nous avons dn trs tard, se hta de dire la Carconte.

--Je vais donc souper seul? fit le bijoutier.

--Nous vous servirons, rpondit la Carconte avec un empressement qui
ne lui tait pas habituel, mme envers ses htes payants.

De temps en temps Caderousse lanait sur elle un regard rapide comme un
clair.

L'orage continuait.

--Entendez-vous, entendez-vous? dit la Carconte; vous avez, ma foi,
bien fait de revenir.

--Ce qui n'empche pas, dit le bijoutier, que si, pendant mon souper,
l'ouragan s'apaise, je me remettrai en route.

--C'est le mistral, dit Caderousse en secouant la tte; nous en avons
pour jusqu' demain.

Et il poussa un soupir.

--Ma foi, dit le bijoutier en se mettant  table, tant pis pour ceux
qui sont dehors.

--Oui, reprit la Carconte, ils passeront une mauvaise nuit.

Le bijoutier commena de souper, et la Carconte continua d'avoir pour
lui tous les petits soins d'une htesse attentive; elle d'ordinaire si
quinteuse et si revche, elle tait devenue un modle de prvenance et
de politesse. Si le bijoutier l'et connue auparavant, un si grand
changement l'et certes tonn et n'et pas manqu de lui inspirer
quelque soupon. Quant  Caderousse, il ne disait pas une parole,
continuant sa promenade et paraissant hsiter mme  regarder son hte.

Lorsque le souper fut termin, Caderousse alla lui-mme ouvrir la
porte.

--Je crois que l'orage se calme, dit-il.

Mais en ce moment, comme pour lui donner un dmenti, un coup de
tonnerre terrible branla la maison, et une bouffe de vent mle de
pluie entra, qui teignit la lampe.

Caderousse referma la porte; sa femme alluma une chandelle au brasier
mourant.

--Tenez, dit-elle au bijoutier, vous devez tre fatigu; j'ai mis des
draps blancs au lit, montez vous coucher et dormez bien.

Joanns resta encore un instant pour s'assurer que l'ouragan ne se
calmait point, et lorsqu'il eut acquis la certitude que le tonnerre et
la pluie ne faisaient qu'aller en augmentant, il souhaita le bonjour 
ses htes et monta l'escalier.

Il passait au-dessus de ma tte, et j'entendais chaque marche craquer
sous ses pas.

La Carconte le suivit d'un oeil avide, tandis qu'au contraire
Caderousse lui tournait le dos et ne regardait pas mme de son ct.

Tous ces dtails, qui sont revenus  mon esprit depuis ce temps-l, ne
me frapprent point au moment o ils se passaient sous mes yeux; il n'y
avait,  tout prendre, rien que de naturel dans ce qui arrivait, et, 
part l'histoire du diamant qui me paraissait un peu invraisemblable,
tout allait de source. Aussi comme j'tais cras de fatigue, que je
comptais profiter moi-mme du premier rpit que la tempte donnerait aux
lments, je rsolus de dormir quelques heures et de m'loigner au
milieu de la nuit.

J'entendais dans la pice au-dessus le bijoutier, qui prenait de son
ct toutes ses dispositions pour passer la meilleure nuit possible.
Bientt son lit craqua sous lui; il venait de se coucher.

Je sentais mes yeux qui se fermaient malgr moi, et comme je n'avais
conu aucun soupon, je ne tentai point de lutter contre le sommeil; je
jetai un dernier regard sur l'intrieur de la cuisine. Caderousse tait
assis  ct d'une longue table, sur un de ces bancs de bois qui, dans
les auberges de village, remplacent les chaises; il me tournait le dos,
de sorte que je ne pouvais voir sa physionomie; d'ailleurs et-il t
dans la position contraire, la chose m'et encore t impossible,
attendu qu'il tenait sa tte ensevelie dans ses deux mains.

La Carconte le regarda quelque temps, haussa les paules et vint
s'asseoir en face de lui.

En ce moment la flamme mourante gagna un reste de bois sec oubli par
elle; une lueur un peu plus vive claira le sombre intrieur.... La
Carconte tenait ses yeux fixs sur son mari, et comme celui-ci restait
toujours dans la mme position, je la vis tendre vers lui sa main
crochue, et elle le toucha au front.

Caderousse tressaillit. Il me sembla que la femme remuait les lvres,
mais, soit qu'elle parlt tout  fait bas, soit que mes sens fussent
dj engourdis par le sommeil, le bruit de sa parole n'arriva point
jusqu' moi. Je ne voyais mme plus qu' travers un brouillard et avec
ce doute prcurseur du sommeil pendant lequel on croit que l'on commence
un rve. Enfin mes yeux se fermrent, et je perdis conscience de
moi-mme.

J'tais au plus profond de mon sommeil, lorsque je fus rveill par un
coup de pistolet, suivi d'un cri terrible. Quelques pas chancelants
retentirent sur le plancher de la chambre, et une masse inerte vint
s'abattre dans l'escalier, juste au-dessus de ma tte.

Je n'tais pas encore bien matre de moi. J'entendais des gmissements,
puis des cris touffs comme ceux qui accompagnent une lutte.

Un dernier cri, plus prolong que les autres et qui dgnra en
gmissements, vint me tirer compltement de ma lthargie.

Je me soulevai sur un bras, j'ouvris les yeux, qui ne virent rien dans
les tnbres, et je portai la main  mon front, sur lequel il me
semblait que dgouttait  travers les planches de l'escalier une pluie
tide et abondante.

Le plus profond silence avait succd  ce bruit affreux. J'entendis
les pas d'un homme qui marchait au-dessus de ma tte, ses pas firent
craquer l'escalier. L'homme descendit dans la salle infrieure,
s'approcha de la chemine et alluma une chandelle.

Cet homme, c'tait Caderousse; il avait le visage ple, et sa chemise
tait tout ensanglante.

La chandelle allume, il remonta rapidement l'escalier, et j'entendis
de nouveau ses pas rapides et inquiets.

Un instant aprs il redescendit. Il tenait  la main l'crin; il
s'assura que le diamant tait bien dedans, chercha un instant dans
laquelle de ses poches il le mettrait; puis, sans doute, ne considrant
point sa poche comme une cachette assez sre, il le roula dans son
mouchoir rouge, qu'il tourna autour de son cou.

Puis il courut  l'armoire, en tira ses billets et son or, mit les uns
dans le gousset de son pantalon, l'autre dans la poche de sa veste, prit
deux ou trois chemises, et, s'lanant vers la porte, il disparut dans
l'obscurit. Alors tout devint clair et lucide pour moi; je me reprochai
ce qui venait d'arriver, comme si j'eusse t le vrai coupable. Il me
sembla entendre des gmissements: le malheureux bijoutier pouvait n'tre
pas mort; peut-tre tait-il en mon pouvoir, en lui portant secours, de
rparer une partie du mal non pas que j'avais fait, mais que j'avais
laiss faire. J'appuyai mes paules contre une de ces planches mal
jointes qui sparaient l'espce de tambour dans lequel j'tais couch de
la salle infrieure; les planches cdrent, et je me trouvai dans la
maison.

Je courus  la chandelle, et je m'lanai dans l'escalier; un corps le
barrait en travers, c'tait le cadavre de la Carconte.

Le coup de pistolet que j'avais entendu avait t tir sur elle: elle
avait la gorge traverse de part en part, et outre sa double blessure
qui coulait  flots, elle vomissait le sang par la bouche. Elle tait
tout  fait morte. J'enjambai par-dessus son corps, et je passai.

La chambre offrait l'aspect du plus affreux dsordre. Deux ou trois
meubles taient renverss; les draps, auxquels le malheureux bijoutier
s'tait cramponn, tranaient par la chambre: lui-mme tait couch 
terre, la tte appuye contre le mur, nageant dans une mare de sang qui
s'chappait de trois larges blessures reues dans la poitrine.

Dans la quatrime tait rest un long couteau de cuisine, dont on ne
voyait que le manche.

Je marchai sur le second pistolet qui n'tait point parti, la poudre
tant probablement mouille.

Je m'approchai du bijoutier; il n'tait pas mort effectivement: au
bruit que je fis,  l'branlement du plancher surtout, il rouvrit des
yeux hagards, parvint  les fixer un instant sur moi, remua les lvres
comme s'il voulait parler, et expira.

Cet affreux spectacle m'avait rendu presque insens; du moment o je ne
pouvais plus porter de secours  personne je n'prouvais plus qu'un
besoin, celui de fuir. Je me prcipitai dans l'escalier, en enfonant
mes mains dans mes cheveux et en poussant un rugissement de terreur.

Dans la salle infrieure, il y avait cinq ou six douaniers et deux ou
trois gendarmes, toute une troupe arme.

On s'empara de moi; je n'essayai mme pas de faire rsistance, je
n'tais plus le matre de mes sens. J'essayai de parler, je poussai
quelques cris inarticuls, voil tout.

Je vis que les douaniers et les gendarmes me montraient du doigt;
j'abaissai les yeux sur moi-mme, j'tais tout couvert de sang. Cette
pluie tide que j'avais sentie tomber sur moi  travers les planches de
l'escalier, c'tait le sang de la Carconte.

Je montrai du doigt l'endroit o j'tais cach.

--Que veut-il dire? demanda un gendarme.

Un douanier alla voir.

--Il veut dire qu'il est pass par l, rpondit-il.

Et il montra le trou par lequel j'avais pass effectivement.

Alors, je compris qu'on me prenait pour l'assassin. Je retrouvai la
voix, je retrouvai la force; je me dgageai des mains des deux hommes
qui me tenaient, en m'criant:

--Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi!

Deux gendarmes me mirent en joue avec leurs carabines.

--Si tu fais un mouvement, dirent-ils, tu es mort.

--Mais, m'criai-je, puisque je vous rpte que ce n'est pas moi!

--Tu conteras ta petite histoire aux juges de Nmes, rpondirent-ils.
En attendant, suis-nous; et si nous avons un conseil  te donner, c'est
de ne pas faire rsistance.

Ce n'tait point mon intention, j'tais bris par l'tonnement et par
la terreur. On me mit les menottes, on m'attacha  la queue d'un cheval,
et l'on me conduisit  Nmes.

J'avais t suivi par un douanier; il m'avait perdu de vue aux environs
de la maison, il s'tait dout que j'y passerais la nuit; il avait t
prvenir ses compagnons, et ils taient arrivs juste pour entendre le
coup de pistolet et pour me prendre au milieu de telles preuves de
culpabilit, que je compris tout de suite la peine que j'aurais  faire
reconnatre mon innocence.

Aussi, ne m'attachai-je qu' une chose: ma premire demande au juge
d'instruction fut pour le prier de faire chercher partout un certain
abb Busoni, qui s'tait arrt dans la journe  l'auberge du
Pont-du-Gard. Si Caderousse avait invent une histoire, si cet abb
n'existait pas, il tait vident que j'tais perdu,  moins que
Caderousse ne ft pris  son tour et n'avout tout.

Deux mois s'coulrent pendant lesquels, je dois le dire  la louange
de mon juge, toutes les recherches furent faites pour retrouver celui
que je lui demandais. J'avais dj perdu tout espoir. Caderousse n'avait
point t pris. J'allais tre jug  la premire session, lorsque le 8
septembre, c'est--dire trois mois et cinq jours aprs l'vnement,
l'abb Busoni, sur lequel je n'esprais plus, se prsenta  la gele,
disant qu'il avait appris qu'un prisonnier dsirait lui parler. Il
avait su, disait-il, la chose  Marseille, et il s'empressait de se
rendre  mon dsir.

Vous comprenez avec quelle ardeur je le reus; je lui racontai tout ce
dont j'avais t tmoin, j'abordai avec inquitude l'histoire du
diamant; contre mon attente elle tait vraie de point en point; contre
mon attente encore, il ajouta une foi entire  tout ce que je lui dis.
Ce fut alors qu'entran par sa douce charit, reconnaissant en lui une
profonde connaissance des moeurs de mon pays, pensant que le pardon du
seul crime que j'eusse commis pouvait peut-tre descendre de ses lvres
si charitables, je lui racontai, sous le sceau de la confession,
l'aventure d'Auteuil dans tous ses dtails. Ce que j'avais fait par
entranement obtint le mme rsultat que si je l'eusse fait par calcul,
l'aveu de ce premier assassinat, que rien ne me forait de lui rvler,
lui prouva que je n'avais pas commis le second, et il me quitta en
m'ordonnant d'esprer, et en promettant de faire tout ce qui serait en
son pouvoir pour convaincre mes juges de mon innocence.

J'eus la preuve qu'en effet il s'tait occup de moi quand je vis ma
prison s'adoucir graduellement, et quand j'appris qu'on attendrait pour
me juger les assises qui devaient suivre celles pour lesquelles on se
rassemblait.

Dans cet intervalle, la Providence permit que Caderousse ft pris 
l'tranger et ramen en France. Il avoua tout, rejetant la prmditation
et surtout l'instigation sur sa femme. Il fut condamn aux galres
perptuelles, et moi mis en libert.

--Et ce fut alors, dit Monte-Cristo, que vous vous prsenttes chez moi
porteur d'une lettre de l'abb Busoni?

--Oui, Excellence, il avait pris  moi un intrt visible.

--Votre tat de contrebandier vous perdra, me dit-il; si vous sortez
d'ici, quittez-le.

--Mais mon pre, demandai-je, comment voulez-vous que je vive et que je
fasse vivre ma pauvre soeur?

--Un de mes pnitents, me rpondit-il, a une grande estime pour moi, et
m'a charg de lui chercher un homme de confiance. Voulez-vous tre cet
homme? je vous adresserai  lui.

-- mon pre! m'criai-je, que de bont!

--Mais vous me jurez que je n'aurai jamais  me repentir.

J'tendis la main pour faire serment.

--C'est inutile, dit-il, je connais et j'aime les Corses, voici ma
recommandation.

Et il crivit les quelques lignes que je vous remis, et sur lesquelles
Votre Excellence eut la bont de me prendre  son service. Maintenant je
le demande avec orgueil  Votre Excellence, a-t-elle jamais eu  se
plaindre de moi?

--Non, rpondit le comte; et, je le confesse avec plaisir, vous tes un
bon serviteur, Bertuccio, quoique vous manquiez de confiance.

--Moi, monsieur le comte!

--Oui, vous. Comment se fait-il que vous ayez une soeur et un fils
adoptif, et que, cependant vous ne m'ayez jamais parl ni de l'une ni de
l'autre!

--Hlas! Excellence, c'est qu'il me reste  vous dire la partie la plus
triste de ma vie. Je partis pour la Corse. J'avais hte, vous le
comprenez bien, de revoir et de consoler ma pauvre soeur; mais quand
j'arrivai  Rogliano, je trouvai la maison en deuil; il y avait eu une
scne horrible et dont les voisins gardent encore le souvenir! Ma pauvre
soeur, selon mes conseils, rsistait aux exigences de Benedetto, qui, 
chaque instant, voulait se faire donner tout l'argent qu'il y avait  la
maison. Un matin, il la menaa, et disparut pendant toute la journe.
Elle pleura, car cette chre Assunta avait pour le misrable un coeur de
mre. Le soir vint, elle l'attendit sans se coucher. Lorsque,  onze
heures, il rentra avec deux de ses amis, compagnons ordinaires de toutes
ses folies, alors elle lui tendit les bras; mais eux s'emparrent
d'elle, et l'un des trois, je tremble que ce ne soit cet infernal
enfant, l'un des trois s'cria:

--Jouons  la question, et il faudra bien qu'elle avoue o est son
argent.

Justement le voisin Wasilio tait  Bastia; sa femme seule tait reste
 la maison. Nul, except elle, ne pouvait ni voir ni entendre ce qui se
passait chez ma soeur. Deux retinrent la pauvre Assunta, qui ne pouvant
croire  la possibilit d'un pareil crime, souriait  ceux qui allaient
devenir ses bourreaux, le troisime alla barricader portes et fentres,
puis il revint, et tous trois runis, touffant les cris que la terreur
lui arrachait devant ces prparatifs plus srieux, approchrent les
pieds d'Assunta du brasier sur lequel ils comptaient pour lui faire
avouer o tait cach notre petit trsor; mais, dans la lutte, le feu
prit  ses vtements: ils lchrent alors la patiente, pour ne pas tre
brls eux-mmes. Tout en flammes elle courut  la porte, mais la porte
tait ferme.

Elle s'lana vers la fentre, mais la fentre tait barricade. Alors
la voisine entendit des cris affreux: c'tait Assunta qui appelait au
secours. Bientt sa voix fut touffe; les cris devinrent des
gmissements, et le lendemain, aprs une nuit de terreur et d'angoisses
quand la femme de Wasilio se hasarda de sortir de chez elle et fit
ouvrir la porte de notre maison par le juge, on trouva Assunta  moiti
brle, mais respirant encore, les armoires forces, l'argent disparu.
Quant  Benedetto, il avait quitt Rogliano pour n'y plus revenir;
depuis ce jour je ne l'ai pas revu, et je n'ai pas mme entendu parler
de lui.

Ce fut, reprit Bertuccio, aprs avoir appris ces tristes nouvelles, que
j'allai  Votre Excellence. Je n'avais plus  vous parler de Benedetto,
puisqu'il avait disparu, ni de ma soeur, puisqu'elle tait morte.

--Et qu'avez-vous pens de cet vnement? demanda Monte-Cristo.

--Que c'tait le chtiment du crime que j'avais commis, rpondit
Bertuccio. Ah! ces Villefort, c'tait une race maudite.

--Je le crois, murmura le comte avec un accent lugubre.

--Et maintenant, n'est-ce pas, reprit Bertuccio, Votre Excellence
comprend que cette maison que je n'ai pas revue depuis, que ce jardin o
je me suis retrouv tout  coup, que cette place o j'ai tu un homme,
ont pu me causer ces sombres motions dont vous avez voulu connatre la
source; car enfin je ne suis pas bien sr que devant moi, l,  mes
pieds, M. de Villefort ne soit pas couch dans la fosse qu'il avait
creus pour son enfant.

--En effet, tout est possible, dit Monte-Cristo en se levant du banc o
il tait assis; mme, ajouta-t-il tout bas, que le procureur du roi ne
soit pas mort. L'abb Busoni a bien fait de vous envoyer  moi. Vous
avez bien fait de me raconter votre histoire, car je n'aurai pas de
mauvaises penses  votre sujet. Quant  ce Benedetto si mal nomm,
n'avez-vous jamais essay de retrouver sa trace? n'avez-vous jamais
cherch  savoir ce qu'il tait devenu?

--Jamais, si j'avais su o il tait, au lieu d'aller  lui, j'aurais fui
comme devant un monstre. Non heureusement, jamais je n'en ai entendu
parler par qui que ce soit au monde, j'espre qu'il est mort.

--N'esprez pas, Bertuccio, dit le comte; les mchants ne meurent pas
ainsi, car Dieu semble les prendre sous sa garde pour en faire
l'instrument de ses vengeances.

--Soit, dit Bertuccio. Tout ce que je demande au ciel seulement, c'est
de ne le revoir jamais. Maintenant, continua l'intendant en baissant la
tte, vous savez tout, monsieur le comte; vous tes mon juge ici-bas
comme Dieu le sera l-haut; ne me direz-vous point quelques paroles de
consolation?

--Vous avez raison, en effet, et je puis vous dire ce que vous dirait
l'abb Busoni: celui que vous avez frapp, ce Villefort, mritait un
chtiment pour ce qu'il avait fait  vous et peut-tre pour autre chose
encore. Benedetto, s'il vit, servira, comme je vous l'ai dit,  quelque
vengeance divine, puis sera puni  son tour. Quant  vous, vous n'avez
en ralit qu'un reproche  vous adresser: demandez-vous pourquoi, ayant
enlev cet enfant  la mort, vous ne l'avez pas rendu  sa mre: l est
le crime, Bertuccio.

--Oui, monsieur, l est le crime et le vritable crime, car en cela j'ai
t un lche. Une fois que j'eus rappel l'enfant  la vie, je n'avais
qu'une chose  faire, vous l'avez dit, c'tait de le renvoyer  sa mre.
Mais, pour cela, il me fallait faire des recherches, attirer
l'attention, me livrer peut-tre; je n'ai pas voulu mourir, je tenais 
la vie par ma soeur, par l'amour-propre inn chez nous autres de rester
entiers et victorieux dans notre vengeance; et puis enfin, peut-tre,
tenais-je simplement  la vie par l'amour mme de la vie. Oh! moi, je ne
suis pas un brave comme mon pauvre frre!

Bertuccio cacha son visage dans ses deux mains, et Monte-Cristo attacha
sur lui un long et indfinissable regard.

Puis, aprs un instant de silence, rendu plus solennel encore par
l'heure et par le lieu:

Pour terminer dignement cet entretien, qui sera le dernier sur ces
aventures, monsieur Bertuccio, dit le comte avec un accent de mlancolie
qui ne lui tait pas habituel, retenez bien mes paroles, je les ai
souvent entendu prononcer par l'abb Busoni lui-mme:  tous maux il est
deux remdes: le temps et le silence. Maintenant, monsieur Bertuccio,
laissez-moi me promener un instant dans ce jardin. Ce qui est une
motion poignante pour vous, acteur dans cette scne, sera pour moi une
sensation presque douce et qui donnera un double prix  cette proprit.
Les arbres, voyez-vous, monsieur Bertuccio ne plaisent que parce qu'ils
font de l'ombre, et l'ombre elle-mme ne plat que parce qu'elle est
pleine de rveries et de visions. Voil que j'ai achet un jardin
croyant acheter un simple enclos ferm de murs, et point du tout, tout 
coup cet enclos se trouve tre un jardin tout plein de fantmes, qui
n'taient point ports sur le contrat. Or, j'aime les fantmes; je n'ai
jamais entendu dire que les morts eussent fait en six mille ans autant
de mal que les vivants en font en un jour. Rentrez donc, monsieur
Bertuccio, et allez dormir en paix. Si votre confesseur, au moment
suprme, est moins indulgent que ne le fut l'abb Busoni, faites-moi
venir si je suis encore de ce monde, je vous trouverai des paroles qui
berceront doucement votre me au moment o elle sera prte  se mettre
en route pour faire ce rude voyage qu'on appelle l'ternit.

Bertuccio s'inclina respectueusement devant le comte, et s'loigna en
poussant un soupir.

Monte-Cristo resta seul; et, faisant quatre pas en avant:

Ici, prs de ce platane, murmura-t-il, la fosse o l'enfant fut dpos:
l-bas, la petite porte par laquelle on entrait dans le jardin;  cet
angle, l'escalier drob qui conduit  la chambre  coucher. Je ne crois
pas avoir besoin d'inscrire tout cela sur mes tablettes, car voil
devant mes yeux, autour de moi, sous mes pieds, le plan en relief, le
plan vivant.

Et le comte, aprs un dernier tour dans ce jardin, alla retrouver sa
voiture. Bertuccio, qui le voyait rveur, monta sans rien dire sur le
sige auprs du cocher.

La voiture reprit le chemin de Paris.

Le soir mme,  son arrive  la maison des Champs-lyses, le comte de
Monte-Cristo visita toute l'habitation comme et pu le faire un homme
familiaris avec elle depuis de longues annes; pas une seule fois,
quoiqu'il marcht le premier, il n'ouvrit une porte pour une autre, et
ne prit un escalier ou un corridor qui ne le conduist pas directement
o il comptait aller. Ali l'accompagnait dans cette revue nocturne. Le
comte donna  Bertuccio plusieurs ordres pour l'embellissement ou la
distribution nouvelle du logis, et tirant sa montre, il dit au Nubien
attentif:

Il est onze heures et demie, Hayde ne peut tarder  arriver. A-t-on
prvenu les femmes franaises?

Ali tendit la main vers l'appartement destin  la belle Grecque, et
qui tait tellement isol qu'en cachant la porte derrire une tapisserie
on pouvait visiter toute la maison sans se douter qu'il y et l un
salon et deux chambres habits; Ali, disons-nous donc, tendit la main
vers l'appartement, montra le nombre trois avec les doigts de sa main
gauche, et sur cette mme main, mise  plat, appuyant sa tte, ferma les
yeux en guise de sommeil.

Ah! fit Monte-Cristo, habitu  ce langage, elles sont trois qui
attendent dans la chambre  coucher, n'est-ce pas?

--Oui, fit Ali en agitant la tte de haut en bas.

--Madame sera fatigue ce soir, continua Monte-Cristo, et sans doute
elle voudra dormir; qu'on ne la fasse pas parler: les suivantes
franaises doivent seulement saluer leur nouvelle matresse et se
retirer; vous veillerez  ce que la suivante grecque ne communique pas
avec les suivantes franaises.

Ali s'inclina. Bientt on entendit hler le concierge; la grille
s'ouvrit, une voiture roula dans l'alle et s'arrta devant le perron.
Le comte descendit; la portire tait dj ouverte; il tendit la main 
une jeune femme enveloppe d'une mante de soie verte toute brode d'or
qui lui couvrait la tte.

La jeune femme prit la main qu'on lui tendait, la baisa avec un certain
amour ml de respect, et quelques mots furent changs, tendrement de
la part de la jeune femme et avec une douce gravit de la part du comte,
dans cette langue sonore que le vieil Homre a mise dans la bouche de
ses dieux.

Alors, prcd d'Ali qui portait un flambeau de cire rose, la jeune
femme, laquelle n'tait autre que cette belle Grecque, compagne
ordinaire de Monte-Cristo en Italie, fut conduite  son appartement,
puis le comte se retira dans le pavillon qu'il s'tait rserv.

 minuit et demi, toutes les lumires taient teintes dans la maison,
et l'on et pu croire que tout le monde dormait.




XLVI

Le crdit illimit.


Le lendemain, vers deux heures de l'aprs-midi une calche attele de
deux magnifiques chevaux anglais s'arrta devant la porte de
Monte-Cristo; un homme vtu d'un habit bleu,  boutons de soie de mme
couleur, d'un gilet blanc sillonn par une norme chane d'or et d'un
pantalon couleur noisette, coiff de cheveux si noirs et descendant si
bas sur les sourcils, qu'on et pu hsiter  les croire naturels tant
ils semblaient peu en harmonie avec celles des rides infrieures qu'ils
ne parvenaient point  cacher; un homme enfin de cinquante 
cinquante-cinq ans, et qui cherchait  en paratre quarante, passa sa
tte par la portire d'un coup sur le panneau duquel tait peinte une
couronne de baron, et envoya son groom demander au concierge si le comte
de Monte-Cristo tait chez lui.

En attendant, cet homme considrait, avec une attention si minutieuse
qu'elle devenait presque impertinente, l'extrieur de la maison, ce que
l'on pouvait distinguer du jardin, et la livre de quelques domestiques
que l'on pouvait apercevoir allant et venant. L'oeil de cet homme tait
vif, mais plutt rus que spirituel. Ses lvres taient si minces, qu'au
lieu de saillir en dehors elles rentraient dans la bouche; enfin la
largeur et la prominence des pommettes, signe infaillible d'astuce, la
dpression du front, le renflement de l'occiput, qui dpassait de
beaucoup de larges oreilles des moins aristocratiques, contribuaient 
donner, pour tout physionomiste, un caractre presque repoussant  la
figure de ce personnage fort recommandable aux yeux du vulgaire par ses
chevaux magnifiques, l'norme diamant qu'il portait  sa chemise et le
ruban rouge qui s'tendait d'une boutonnire  l'autre de son habit.

Le groom frappa au carreau du concierge et demanda:

N'est-ce point ici que demeure M. le comte de Monte-Cristo?

--C'est ici que demeure Son Excellence, rpondit le concierge, mais...

Il consulta Ali du regard.

Ali fit un signe ngatif.

Mais?... demanda le groom.

--Mais Son Excellence n'est pas visible, rpondit le concierge.

--En ce cas, voici la carte de mon matre, M. le baron Danglars. Vous
la remettrez au comte de Monte-Cristo, et vous lui direz qu'en allant 
la Chambre mon matre s'est dtourn pour avoir l'honneur de le voir.

--Je ne parle pas  Son Excellence, dit le concierge; le valet de
chambre fera la commission.

Le groom retourna vers la voiture.

Eh bien? demanda Danglars.

L'enfant, assez honteux de la leon qu'il venait de recevoir, apporta 
son matre la rponse qu'il avait reue du concierge.

Oh! fit celui-ci, c'est donc un prince que ce monsieur, qu'on
l'appelle Excellence, et qu'il n'y ait que son valet de chambre qui ait
le droit de lui parler; n'importe, puisqu'il a un crdit sur moi, il
faudra bien que je le voie quand il voudra de l'argent.

Et Danglars se rejeta dans le fond de sa voiture en criant au cocher, de
manire qu'on pt l'entendre de l'autre ct de la route:

 la Chambre des dputs!

Au travers d'une jalousie de son pavillon, Monte-Cristo, prvenu 
temps, avait vu le baron et l'avait tudi,  l'aide d'une excellente
lorgnette, avec non moins d'attention que M. Danglars en avait mis
lui-mme  analyser la maison, le jardin et les livres.

Dcidment, fit-il avec un geste de dgot et en faisant rentrer les
tuyaux de sa lunette dans leur fourreau d'ivoire, dcidment c'est une
laide crature que cet homme; comment, ds la premire fois qu'on le
voit, ne reconnat-on pas le serpent au front aplati, le vautour au
crne bomb et la buse au bec tranchant!

Ali! cria-t-il, puis il frappa un coup sur le timbre de cuivre. Ali
parut. Appelez Bertuccio, dit-il.

Au mme moment Bertuccio entra.

Votre Excellence me faisait demander? dit l'intendant.

--Oui, monsieur, dit le comte. Avez-vous vu les chevaux qui viennent de
s'arrter devant ma porte?

--Certainement, Excellence, ils sont mme fort beaux.

--Comment se fait-il, dit Monte-Cristo en fronant le sourcil, quand je
vous ai demand les deux plus beaux chevaux de Paris, qu'il y ait 
Paris deux autres chevaux aussi beaux que les miens, et que ces chevaux
ne soient pas dans mes curies?

Au froncement de sourcil et  l'intonation svre de cette voix, Ali
baissa la tte.

Ce n'est pas ta faute, bon Ali, dit en arabe le comte avec une douceur
qu'on n'aurait pas cru pouvoir rencontrer ni dans sa voix, ni sur son
visage; tu ne te connais pas en chevaux anglais, toi.

La srnit reparut sur les traits d'Ali.

Monsieur le comte, dit Bertuccio, les chevaux dont vous me parlez
n'taient pas  vendre.

Monte-Cristo haussa les paules:

Sachez, monsieur l'intendant, que tout est toujours  vendre pour qui
sait y mettre le prix.

--M. Danglars les a pays seize mille francs, monsieur le comte.

--Eh bien, il fallait lui en offrir trente-deux mille; il est banquier,
et un banquier ne manque jamais une occasion de doubler son capital.

--Monsieur le comte parle-t-il srieusement? demanda Bertuccio.

Monte-Cristo regarda l'intendant en homme tonn qu'on ose lui faire une
question.

Ce soir, dit-il, j'ai une visite  rendre; je veux que ces deux chevaux
soient attels  ma voiture avec un harnais neuf.

Bertuccio se retira en saluant; prs de la porte, il s'arrta:

 quelle heure, dit-il, Son Excellence compte-t-elle faire cette
visite?

-- cinq heures, dit Monte-Cristo.

--Je ferai observer  Votre Excellence qu'il est deux heures, hasarda
l'intendant.

--Je le sais, se contenta de rpondre Monte-Cristo.

Puis se retournant vers Ali:

Faites passer tous les chevaux devant madame, dit-il, qu'elle choisisse
l'attelage qui lui conviendra le mieux, et qu'elle me fasse dire si
elle veut dner avec moi: dans ce cas on servira chez elle; allez; en
descendant, vous m'enverrez le valet de chambre.

Ali venait  peine de disparatre, que le valet de chambre entra  son
tour.

Monsieur Baptistin, dit le comte, depuis un an vous tes  mon service;
c'est le temps d'preuve que j'impose d'ordinaire  mes gens: vous me
convenez.

Baptistin s'inclina.

Reste  savoir si je vous conviens.

--Oh! monsieur le comte! se hta de dire Baptistin.

--coutez jusqu'au bout, reprit le comte. Vous gagnez par an quinze
cents francs, c'est--dire les appointements d'un bon et brave officier
qui risque tous les jours sa vie; vous avez une table telle que beaucoup
de chefs de bureau, malheureux serviteurs infiniment plus occups que
vous, en dsireraient une pareille. Domestique, vous avez vous-mme des
domestiques qui ont soin de votre linge et de vos effets. Outre vos
quinze cents francs de gages, vous me volez, sur les achats que vous
faites pour ma toilette,  peu prs quinze cents autres francs par an.

--Oh! Excellence!

--Je ne m'en plains pas, monsieur Baptistin, c'est raisonnable;
cependant je dsire que cela s'arrte l. Vous ne retrouveriez donc
nulle part un poste pareil  celui que votre bonne fortune vous a donn.
Je ne bats jamais mes gens, je ne jure jamais, je ne me mets jamais en
colre, je pardonne toujours une erreur, jamais une ngligence ou un
oubli. Mes ordres sont d'ordinaire courts, mais clairs et prcis; j'aime
mieux les rpter  deux fois et mme  trois, que de les voir mal
interprts. Je suis assez riche pour savoir tout ce que je veux savoir,
et je suis fort curieux, je vous en prviens. Si j'apprenais donc que
vous ayez parl de moi en bien ou en mal, comment mes actions,
surveill ma conduite, vous sortiriez de chez moi  l'instant mme. Je
n'avertis jamais mes domestiques qu'une seule fois; vous voil averti,
allez!

Baptistin s'inclina et fit trois ou quatre pas pour se retirer.

 propos, reprit le comte, j'oubliais de vous dire que, chaque anne,
je place une certaine somme sur la tte de mes gens. Ceux que je renvoie
perdent ncessairement cet argent, qui profite  ceux qui restent et qui
y auront droit aprs ma mort. Voil un an que vous tes chez moi, votre
fortune est commence, continuez-la.

Cette allocution, faite devant Ali, qui demeurait impassible, attendu
qu'il n'entendait pas un mot de franais, produisit sur M. Baptistin un
effet que comprendront tous ceux qui ont tudi la psychologie du
domestique franais.

Je tcherai de me conformer en tous points aux dsirs de Votre
Excellence, dit-il; d'ailleurs je me modlerai sur M. Ali.

--Oh! pas du tout, dit le comte avec une froideur de marbre. Ali a
beaucoup de dfauts mls  ses qualits; ne prenez donc pas exemple sur
lui, car Ali est une exception; il n'a pas de gages, ce n'est pas un
domestique, c'est mon esclave, c'est mon chien; s'il manquait  son
devoir, je ne le chasserais pas, lui, je le tuerais.

Baptistin ouvrit de grands yeux.

Vous doutez? dit Monte-Cristo.

Et il rpta  Ali les mmes paroles qu'il venait de dire en franais 
Baptistin.

Ali couta, sourit, s'approcha de son matre, mit un genou  terre, et
lui baisa respectueusement la main.

Ce petit corollaire de la leon mit le comble  la stupfaction de M.
Baptistin.

Le comte fit signe  Baptistin de sortir, et  Ali de le suivre. Tous
deux passrent dans son cabinet, et l ils causrent longtemps.

 cinq heures, le comte frappa trois coups sur son timbre. Un coup
appelait Ali, deux coups Baptistin, trois coups Bertuccio.

L'intendant entra.

Mes chevaux! dit Monte-Cristo.

--Ils sont  la voiture, Excellence, rpliqua Bertuccio.
Accompagnerai-je monsieur le comte?

--Non, le cocher, Baptistin et Ali, voil tout.

Le comte descendit et vit attels  sa voiture, les chevaux qu'il avait
admirs le matin  la voiture de Danglars.

En passant prs d'eux il leur jeta un coup d'oeil.

Ils sont beaux, en effet, dit-il, et vous avez bien fait de les
acheter, seulement c'tait un peu tard.

--Excellence, dit Bertuccio, j'ai eu bien de la peine  les avoir, et
ils ont cot bien cher.

--Les chevaux en sont-ils moins beaux? demanda le comte en haussant les
paules.

--Si Votre Excellence est satisfaite, dit Bertuccio, tout est bien. O
va Votre Excellence?

--Rue de la Chausse-d'Antin, chez M. le baron Danglars.

Cette conversation se passait sur le haut du perron. Bertuccio fit un
pas pour descendre la premire marche.

Attendez, monsieur, dit Monte-Cristo en l'arrtant. J'ai besoin d'une
terre sur le bord de la mer, en Normandie, par exemple, entre le Havre
et Boulogne. Je vous donne de l'espace, comme vous voyez. Il faudrait
que, dans cette acquisition, il y et un petit port, une petite crique,
une petite baie, o puisse entrer et se tenir ma corvette; elle ne tire
que quinze pieds d'eau. Le btiment sera toujours prt  mettre  la
mer,  quelque heure du jour ou de la nuit qu'il me plaise de lui donner
le signal. Vous vous informerez chez tous les notaires d'une proprit
dans les conditions que je vous explique; quand vous en aurez
connaissance, vous irez la visiter, et si vous tes content, vous
l'achterez  votre nom. La corvette doit tre en route pour Fcamp,
n'est-ce pas?

--Le soir mme o nous avons quitt Marseille, je l'ai vu mettre  la
mer.

--Et le yacht?

--Le yacht a ordre de demeurer aux Martigues.

--Bien! Vous correspondrez de temps en temps avec les deux patrons qui
les commandent, afin qu'ils ne s'endorment pas.

--Et pour le bateau  vapeur?

--Qui est  Chalons?

--Oui.

--Mme ordres que pour les deux navires  voiles.

--Bien!

--Aussitt cette proprit achete, j'aurai des relais de dix lieues en
dix lieues sur la route du Nord et sur la route du Midi.

--Votre Excellence peut compter sur moi.

Le comte fit un signe de satisfaction, descendit les degrs, sauta dans
sa voiture, qui, entrane au trot du magnifique attelage, ne s'arrta
que devant l'htel du banquier. Danglars prsidait une commission nomme
pour un chemin de fer, lorsqu'on vint lui annoncer la visite du comte
de Monte-Cristo. La sance, au reste, tait presque finie.

Au nom du comte, il se leva.

Messieurs, dit-il en s'adressant  ses collgues, dont plusieurs
taient des honorables membres de l'une ou l'autre Chambre,
pardonnez-moi si je vous quitte ainsi; mais imaginez-vous que la maison
Thomson et French, de Rome, m'adresse un certain comte de Monte-Cristo,
en lui ouvrant chez moi un crdit illimit. C'est la plaisanterie la
plus drle que mes correspondants de l'tranger se soient encore permise
vis--vis de moi. Ma foi, vous le comprenez, la curiosit m'a saisi et
me tient encore; je suis pass ce matin chez le prtendu comte. Si
c'tait un vrai comte, vous comprenez qu'il ne serait pas si riche.
Monsieur n'tait pas visible. Que vous en semble? ne sont-ce point des
faons d'altesse ou de jolie femme que se donne l matre Monte-Cristo?
Au reste, la maison situe aux Champs-lyses et qui est  lui, je m'en
suis inform, m'a paru propre. Mais un crdit illimit, reprit Danglars
en riant de son vilain sourire, rend bien exigeant le banquier chez qui
le crdit est ouvert. J'ai donc hte de voir notre homme. Je me crois
mystifi. Mais ils ne savent point l-bas  qui ils ont affaire; rira
bien qui rira le dernier.

En achevant ces mots et en leur donnant une emphase qui gonfla les
narines de M. le baron, celui-ci quitta ses htes et passa dans un salon
blanc et or qui faisait grand bruit dans la Chausse-d'Antin.

C'est l qu'il avait ordonn d'introduire le visiteur pour l'blouir du
premier coup.

Le comte tait debout, considrant quelques copies de l'Albane et du
Fattore qu'on avait fait passer au banquier pour des originaux, et qui,
toutes copies qu'elles taient, juraient fort avec les chicores d'or de
toutes couleurs qui garnissaient les plafonds.

Au bruit que fit Danglars en entrant, le comte se retourna.

Danglars salua lgrement de la tte, et fit signe au comte de s'asseoir
dans un fauteuil de bois dor garni de satin blanc broch d'or.

Le comte s'assit.

C'est  monsieur de Monte-Cristo que j'ai l'honneur de parler?

--Et moi, rpondit le comte,  monsieur le baron Danglars, chevalier de
la Lgion d'honneur, membre de la Chambre des dputs?

Monte-Cristo redisait tous les titres qu'il avait trouvs sur la carte
du baron.

Danglars sentit la botte et se mordit les lvres.

Excusez-moi, monsieur, dit-il, de ne pas vous avoir donn du premier
coup le titre sous lequel vous m'avez t annonc; mais, vous le savez,
nous vivons sous un gouvernement populaire, et moi, je suis un
reprsentant des intrts du peuple.

--De sorte, rpondit Monte-Cristo, que, tout en conservant l'habitude de
vous faire appeler baron, vous avez perdu celle d'appeler les autres,
comte.

--Ah! je n'y tiens pas mme pour moi, monsieur, rpondit ngligemment
Danglars; ils m'ont nomm baron et fait chevalier de la Lgion d'honneur
pour quelques services rendus, mais....

--Mais vous avez abdiqu vos titres, comme ont fait autrefois MM. de
Montmorency et de Lafayette? C'tait un bel exemple  suivre, monsieur.


--Pas tout  fait, cependant, reprit Danglars embarrass; pour les
domestiques, vous comprenez....

--Oui, vous vous appelez monseigneur pour vos gens; pour les
journalistes, vous vous appelez monsieur; et pour vos commettants,
citoyen. Ce sont des nuances trs applicables au gouvernement
constitutionnel. Je comprends parfaitement.

Danglars se pina les lvres: il vit que, sur ce terrain-l, il n'tait
pas de force avec Monte-Cristo, il essaya donc de revenir sur un terrain
qui lui tait plus familier.

Monsieur le comte, dit-il en s'inclinant, j'ai reu une lettre d'avis
de la maison Thomson et French.

--J'en suis charm, monsieur le baron. Permettez-moi de vous traiter
comme vous traitent vos gens, c'est une mauvaise habitude prise dans des
pays o il y a encore des barons, justement parce qu'on n'en fait plus.
J'en suis charm, dis-je; je n'aurai pas besoin de me prsenter
moi-mme, ce qui est toujours assez embarrassant. Vous aviez donc,
disiez-vous, reu une lettre d'avis?

--Oui, dit Danglars; mais je vous avoue que je n'en ai pas parfaitement
compris le sens.

--Bah!

--Et j'avais mme eu l'honneur de passer chez vous pour vous demander
quelques explications.

--Faites, monsieur, me voil, j'coute et suis prt  vous entendre.

--Cette lettre, dit Danglars, je l'ai sur moi, je crois (il fouilla dans
sa poche). Oui, la voici: cette lettre ouvre  M. le comte de
Monte-Cristo un crdit illimit sur ma maison.

--Eh bien, monsieur le baron, que voyez-vous d'obscur l-dedans?

--Rien, monsieur; seulement le mot _illimit_...

--Eh bien, ce mot n'est-il pas franais?... Vous comprenez, ce sont des
Anglo-Allemands qui crivent.

--Oh! si fait, monsieur, et du ct de la syntaxe il n'y a rien 
redire, mais il n'en est pas de mme du ct de la comptabilit.

--Est-ce que la maison Thomson et French, demanda Monte-Cristo de l'air
le plus naf qu'il put prendre, n'est point parfaitement sre,  votre
avis, monsieur le baron? diable! cela me contrarierait, car j'ai
quelques fonds placs chez elle.

--Ah! parfaitement sre, rpondit Danglars avec un sourire presque
railleur; mais le sens du mot illimit, en matire de finances, est
tellement vague....

--Qu'il est illimit, n'est-ce pas? dit Monte-Cristo.

--C'est justement cela, monsieur, que je voulais dire. Or, le vague,
c'est le doute, et, dit le sage, dans le doute abstiens-toi.

--Ce qui signifie, reprit Monte-Cristo, que si la maison Thomson et
French est dispose  faire des folies, la maison Danglars ne l'est pas
 suivre son exemple.

--Comment cela, monsieur le comte?

--Oui, sans doute, MM. Thomson et French font les affaires sans
chiffres; mais M. Danglars a une limite aux siennes; c'est un homme
sage, comme il disait tout  l'heure.

--Monsieur, rpondit orgueilleusement le banquier, personne n'a encore
compt avec ma caisse.

--Alors, rpondit froidement Monte-Cristo, il parat que c'est moi qui
commencerai.

--Qui vous dit cela?

--Les explications que vous me demandez, monsieur, et qui ressemblent
fort  des hsitations...

Danglars se mordit les lvres; c'tait la seconde fois qu'il tait battu
par cet homme et cette fois sur un terrain qui tait le sien. Sa
politesse railleuse n'tait qu'affecte, et touchait  cet extrme si
voisin qui est l'impertinence.

Monte-Cristo, au contraire, souriait de la meilleure grce du monde, et
possdait, quand il le voulait, un certain air naf qui lui donnait bien
des avantages.

Enfin, monsieur, dit Danglars aprs un moment de silence, je vais
essayer de me faire comprendre en vous priant de fixer vous-mme la
somme que vous comptez toucher chez moi.

--Mais, monsieur, reprit Monte-Cristo dcid  ne pas perdre un pouce de
terrain dans la discussion, si j'ai demand un crdit illimit sur vous,
c'est que je ne savais justement pas de quelles sommes j'aurais besoin.


Le banquier crut que le moment tait venu enfin de prendre le dessus; il
se renversa dans son fauteuil, et avec un lourd et orgueilleux sourire:

Oh! monsieur, dit-il, ne craignez pas de dsirer; vous pourrez vous
convaincre alors que le chiffre de la maison Danglars, tout limit qu'il
est, peut satisfaire les plus larges exigences, et dussiez-vous demander
un million....

--Plat-il? fit Monte-Cristo.

--Je dis un million, rpta Danglars avec l'aplomb de la sottise.

--Et que ferais-je d'un million? dit le comte. Bon Dieu! monsieur, s'il
ne m'et fallu qu'un million, je ne me serais pas fait ouvrir un crdit
pour une pareille misre. Un million? mais j'ai toujours un million dans
mon portefeuille ou dans mon ncessaire de voyage.

Et Monte-Cristo retira d'un petit carnet o taient ses cartes de visite
deux bons de cinq cent mille francs chacun, payables au porteur, sur le
Trsor.

Il fallait assommer et non piquer un homme comme Danglars. Le coup de
massue fit son effet: le banquier chancela et eut le vertige; il ouvrit
sur Monte-Cristo deux yeux hbts dont la prunelle se dilata
effroyablement.

Voyons, avouez-moi, dit Monte-Cristo, que vous vous dfiez de la
maison Thomson et French. Mon Dieu! c'est tout simple; j'ai prvu le
cas, et, quoique assez tranger aux affaires, j'ai pris mes prcautions.
Voici donc deux autres lettres pareilles  celle qui vous est adresse,
l'une est de la maison Arestein et Eskoles, de Vienne, sur M. le baron
de Rothschild, l'autre est de la maison Baring, de Londres, sur M.
Laffitte. Dites un mot, monsieur, et je vous terai toute proccupation,
en me prsentant dans l'une ou l'autre de ces deux maisons.

C'en tait fait, Danglars tait vaincu; il ouvrit avec un tremblement
visible la lettre de Vienne et la lettre de Londres, que lui tendait du
bout des doigts le comte, vrifia l'authenticit des signatures avec une
minutie qui et t insultante pour Monte-Cristo, s'il n'et pas fait la
part de l'garement du banquier.

Oh! monsieur, voil trois signatures qui valent bien des millions, dit
Danglars en se levant comme pour saluer la puissance de l'or
personnifie en cet homme qu'il avait devant lui. Trois crdits
illimits sur nos maisons! Pardonnez-moi, monsieur le comte, mais tout
en cessant d'tre dfiant, on peut demeurer encore tonn.

--Oh! ce n'est pas une maison comme la vtre qui s'tonnerait ainsi, dit
Monte-Cristo avec toute sa politesse; ainsi, vous pourrez donc m'envoyer
quelque argent, n'est-ce pas?

--Parlez, monsieur le comte; je suis  vos ordres.

--Eh bien, reprit Monte-Cristo,  prsent que nous nous entendons, car
nous nous entendons, n'est-ce pas?

Danglars fit un signe de tte affirmatif.

Et vous n'avez plus aucune dfiance? continua Monte-Cristo.

--Oh! monsieur le comte! s'cria le banquier, je n'en ai jamais eu.

--Non; vous dsiriez une preuve, voil tout. Eh bien, rpta le comte,
maintenant que nous nous entendons, maintenant que vous n'avez plus
aucune dfiance, fixons, si vous le voulez bien, une somme gnrale pour
la premire anne: six millions, par exemple.

--Six millions, soit! dit Danglars suffoqu.

--S'il me faut plus, reprit machinalement Monte-Cristo, nous mettrons
plus; mais je ne compte rester qu'une anne en France, et pendant cette
anne je ne crois pas dpasser ce chiffre... enfin nous verrons....
Veuillez, pour commencer, me faire porter cinq cent mille francs demain,
je serai chez moi jusqu' midi, et d'ailleurs, si je n'y tais pas, je
laisserais un reu  mon intendant.

--L'argent sera chez vous demain  dix heures du matin, monsieur le
comte, rpondit Danglars. Voulez-vous de l'or, ou des billets de banque,
ou de l'argent?

--Or et billets par moiti, s'il vous plat.

Et le comte se leva.

Je dois vous confesser une chose, monsieur le comte, dit Danglars  son
tour; je croyais avoir des notions exactes sur toutes les belles
fortunes de l'Europe, et cependant la vtre, qui me parat considrable,
m'tait, je l'avoue, tout  fait inconnue; elle est rcente?

--Non, monsieur, rpondit Monte-Cristo, elle est, au contraire, de fort
vieille date: c'tait une espce de trsor de famille auquel il tait
dfendu de toucher, et dont les intrts accumuls ont tripl le
capital; l'poque fixe par le testateur est rvolue depuis quelques
annes seulement: ce n'est donc que depuis quelques annes que j'en use,
et votre ignorance  ce sujet n'a rien que de naturel; au reste, vous la
connatrez mieux dans quelque temps.

Et le comte accompagna ces mots d'un de ces sourires ples qui faisaient
si grand-peur  Franz d'pinay.

Avec vos gots et vos intentions, monsieur, continua Danglars, vous
allez dployer dans la capitale un luxe qui va nous craser tous, nous
autres pauvres petits millionnaires: cependant comme vous me paraissez
amateur, car lorsque je suis entr vous regardiez mes tableaux, je vous
demande la permission de vous faire voir ma galerie: tous tableaux
anciens, tous tableaux de matres garantis comme tels; je n'aime pas
les modernes.

--Vous avez raison, monsieur, car ils ont en gnral un grand dfaut:
c'est celui de n'avoir pas encore eu le temps de devenir des anciens.

--Puis-je vous montrer quelques statues de Thorwaldsen, de Bartoloni, de
Canova, tous artistes trangers? Comme vous voyez, je n'apprcie pas les
artistes franais.

--Vous avez le droit d'tre injuste avec eux, monsieur, ce sont vos
compatriotes.

--Mais tout cela sera pour plus tard, quand nous aurons fait meilleure
connaissance, pour aujourd'hui, je me contenterai, si vous le permettez
toutefois, de vous prsenter  Mme la baronne Danglars; excusez mon
empressement, monsieur le comte, mais un client comme vous fait presque
partie de la famille.

Monte-Cristo s'inclina, en signe qu'il acceptait l'honneur que le
financier voulait bien lui faire.

Danglars sonna; un laquais, vtu d'une livre clatante, parut.

Mme la baronne est-elle chez elle? demanda Danglars.

--Oui, monsieur le baron, rpondit le laquais.

--Seule?

--Non, madame a du monde.

--Ce ne sera pas indiscret de vous prsenter devant quelqu'un, n'est-ce
pas, monsieur le comte? Vous ne gardez pas l'incognito?

--Non, Monsieur le baron, dit en souriant Monte-Cristo, je ne me
reconnais pas ce droit-l.

--Et qui est prs de madame? M. Debray? demanda Danglars avec une
bonhomie qui fit sourire intrieurement Monte-Cristo, dj renseign sur
les transparents secrets d'intrieur du financier.

M. Debray, oui, monsieur le baron, rpondit le laquais.

Danglars fit un signe de tte.

Puis se tournant vers Monte-Cristo:

M. Lucien Debray, dit-il, est un ancien ami  nous, secrtaire intime
du ministre de l'intrieur; quant  ma femme, elle a drog en
m'pousant, car elle appartient  une ancienne famille, c'est une
demoiselle de Servires, veuve en premires noces de M. le colonel
marquis de Nargonne.

--Je n'ai pas l'honneur de connatre Mme Danglars; mais j'ai dj
rencontr M. Lucien Debray.

--Bah! dit Danglars, o donc cela?

--Chez M. de Morcerf.

--Ah! vous connaissez le petit vicomte, dit Danglars.

--Nous nous sommes trouvs ensemble  Rome  l'poque du carnaval.

--Ah! oui, dit Danglars; n'ai-je pas entendu parler de quelque chose
comme une aventure singulire avec des bandits, des voleurs dans les
ruines? Il a t tir de l miraculeusement. Je crois qu'il a racont
quelque chose de tout cela  ma femme et  ma fille  son retour
d'Italie.

--Mme la baronne attend ces messieurs, revint dire le laquais.

--Je passe devant pour vous montrer le chemin, fit Danglars en saluant.

--Et moi, je vous suis, dit Monte-Cristo.




XLVII

L'attelage gris pommel.


Le baron, suivi du comte, traversa une longue file d'appartements
remarquables par leur lourde somptuosit et leur fastueux mauvais got,
et arriva jusqu'au boudoir de Mme Danglars, petite pice octogone tendue
de satin rose recouvert de mousseline des Indes; les fauteuils taient
en vieux bois dor et en vieilles toffes; les dessus des portes
reprsentaient des bergeries dans le genre de Boucher; enfin deux jolis
pastels en mdaillon, en harmonie avec le reste de l'ameublement,
faisaient de cette petite chambre la seule de l'htel qui et quelque
caractre; il est vrai qu'elle avait chapp au plan gnral arrt
entre M. Danglars et son architecte, une des plus hautes et des plus
minentes clbrits de l'Empire, et que c'tait la baronne et Lucien
Debray seulement qui s'en taient rserv la dcoration. Aussi M.
Danglars, grand admirateur de l'antique  la manire dont le comprenait
le Directoire, mprisait-il fort ce coquet petit rduit, o, au reste,
il n'tait admis en gnral qu' la condition qu'il ferait excuser sa
prsence en amenant quelqu'un; ce n'tait donc pas en ralit Danglars
qui prsentait, c'tait au contraire lui qui tait prsent et qui tait
bien ou mal reu selon que le visage du visiteur tait agrable ou
dsagrable  la baronne.

Mme Danglars, dont la beaut pouvait encore tre cite, malgr ses
trente-six ans, tait  son piano, petit chef-d'oeuvre de marqueterie,
tandis que Lucien Debray, assis devant une table  ouvrage, feuilletait
un album.

Lucien avait dj, avant son arrive, eu le temps de raconter  la
baronne bien des choses relatives au comte. On sait combien, pendant le
djeuner chez Albert, Monte-Cristo avait fait impression sur ses
convives; cette impression, si peu impressionnable qu'il ft, n'tait
pas encore efface chez Debray, et les renseignements qu'il avait donns
 la baronne sur le comte s'en taient ressentis. La curiosit de Mme
Danglars, excite par les anciens dtails venus de Morcerf et les
nouveaux dtails venus de Lucien, tait donc porte  son comble. Aussi
cet arrangement de piano et d'album n'tait-il qu'une de ces petites
ruses du monde  l'aide desquelles on voile les plus fortes prcautions.
La baronne reut en consquence M. Danglars avec un sourire, ce qui de
sa part n'tait pas chose habituelle. Quant au comte, il eut, en change
de son salut, une crmonieuse, mais en mme temps gracieuse rvrence.

Lucien, de son ct, changea avec le comte un salut de
demi-connaissance, et avec Danglars un geste d'intimit.

Madame la baronne, dit Danglars, permettez que je vous prsente M. le
comte de Monte-Cristo, qui m'est adress par mes correspondants de Rome
avec les recommandations les plus instantes: je n'ai qu'un mot  en dire
et qui va en un instant le rendre la coqueluche de toutes nos belles
dames; il vient  Paris avec l'intention d'y rester un an et de dpenser
six millions pendant cette anne; cela promet une srie de bals, de
dners, de mdianoches, dans lesquels j'espre que M. le comte ne nous
oubliera pas plus que nous ne l'oublierons nous-mmes dans nos petites
ftes.

Quoique la prsentation ft assez grossirement louangeuse, c'est, en
gnral, une chose si rare qu'un homme venant  Paris pour dpenser en
une anne la fortune d'un prince, que Mme Danglars jeta sur le comte un
coup d'oeil qui n'tait pas dpourvu d'un certain intrt.

Et vous tes arriv, monsieur?... demanda la baronne.

--Depuis hier matin, madame.

--Et vous venez, selon votre habitude,  ce qu'on m'a dit, du bout du
monde?

--De Cadix cette fois, madame, purement et simplement.

--Oh! vous arrivez dans une affreuse saison. Paris est dtestable l't;
il n'y a plus ni bals, ni runions, ni ftes. L'Opra italien est 
Londres, l'Opra franais est partout, except  Paris; et quant au
Thtre-Franais, vous savez qu'il n'est plus nulle part. Il nous reste
donc pour toute distraction quelques malheureuses courses au
Champ-de-Mars et  Satory. Ferez-vous courir, monsieur le comte?

--Moi, madame, dit Monte-Cristo, je ferai tout ce qu'on fait  Paris, si
j'ai le bonheur de trouver quelqu'un qui me renseigne convenablement sur
les habitudes franaises.

--Vous tes amateur de chevaux, monsieur le comte?

--J'ai pass une partie de ma vie en Orient, madame, et les Orientaux,
vous le savez, n'estiment que deux choses au monde: la noblesse des
chevaux et la beaut des femmes.

--Ah! monsieur le comte, dit la baronne, vous auriez d avoir la
galanterie de mettre les femmes les premires.

--Vous voyez, madame, que j'avais bien raison quand tout  l'heure je
souhaitais un prcepteur qui pt me guider dans les habitudes
franaises.

En ce moment la camriste favorite de Mme la baronne Danglars entra, et
s'approchant de sa matresse, lui glissa quelques mots  l'oreille.

Mme Danglars plit.

Impossible! dit-elle.

--C'est l'exacte vrit, cependant, madame, rpondit la camriste.

Mme Danglars se retourna du ct de son mari.

Est-ce vrai, monsieur?

--Quoi, madame? demanda Danglars visiblement agit.

--Ce que me dit cette fille....

--Et que vous dit-elle?

--Elle me dit qu'au moment o mon cocher a t pour mettre mes chevaux
 ma voiture, il ne les a pas trouvs  l'curie; que signifie cela, je
vous le demande?

--Madame, dit Danglars, coutez-moi.

--Oh! je vous coute, monsieur, car je suis curieuse de savoir ce que
vous allez me dire; je ferai ces messieurs juges entre nous, et je vais
commencer par leur dire ce qu'il en est. Messieurs, continua la baronne,
M. le baron Danglars a dix chevaux  l'curie; parmi ces dix chevaux, il
y en a deux qui sont  moi, des chevaux charmants, les plus beaux
chevaux de Paris; vous les connaissez, monsieur Debray, mes gris
pommel! Eh bien, au moment o Mme de Villefort m'emprunte ma voiture,
o je la lui promets pour aller demain au Bois, voil les deux chevaux
qui ne se retrouvent plus! M. Danglars aura trouv  gagner dessus
quelques milliers de francs, et il les aura vendus. Oh! la vilaine race,
mon Dieu! que celle des spculateurs!

--Madame, rpondit Danglars, les chevaux taient trop vifs, ils avaient
quatre ans  peine, ils me faisaient pour vous des peurs horribles.

--Eh! monsieur, dit la baronne, vous savez bien que j'ai depuis un mois
 mon service le meilleur cocher de Paris,  moins toutefois que vous ne
l'ayez vendu avec les chevaux.

--Chre amie je vous trouverai les pareils, de plus beaux mme, s'il y
en a; mais des chevaux doux calmes, et qui ne m'inspirent plus pareille
terreur.

La baronne haussa les paules avec un air de profond mpris. Danglars ne
parut point s'apercevoir de ce geste plus que conjugal, et se retournant
vers Monte-Cristo:

En vrit, je regrette de ne pas vous avoir connu plus tt, monsieur le
comte, dit-il; vous montez votre maison?

--Mais oui, dit le comte.

--Je vous les eusse proposs. Imaginez-vous que je les ai donns pour
rien, mais, comme je vous l'ai dit, je voulais m'en dfaire: ce sont des
chevaux de jeune homme.

--Monsieur, dit le comte, je vous remercie; j'en ai achet ce matin
d'assez bons et pas trop cher. Tenez, voyez, monsieur Debray, vous tes
amateur, je crois?

Pendant que Debray s'approchait de la fentre, Danglars s'approcha de sa
femme.

Imaginez-vous, madame, lui dit-il tout bas, qu'on est venu m'offrir un
prix exorbitant de ces chevaux. Je ne sais quel est le fou en train de
se ruiner qui m'a envoy ce matin son intendant, mais le fait est que
j'ai gagn seize mille francs dessus; ne me boudez pas, et je vous en
donnerai quatre mille, et deux mille  Eugnie.

Mme Danglars laissa tomber sur son mari un regard crasant.

Oh! mon Dieu! s'cria Debray.

--Quoi donc? demanda la baronne.

--Mais je ne me trompe pas, ce sont vos chevaux, vos propres chevaux
attels  la voiture du comte.

--Mes gris pommel! s'cria Mme Danglars.

Et elle s'lana vers la fentre.

En effet, ce sont eux, dit-elle.

Danglars tait stupfait.

Est-ce possible? dit Monte-Cristo en jouant l'tonnement.

--C'est incroyable! murmura le banquier.

La baronne dit deux mots  l'oreille de Debray, qui s'approcha  son
tour de Monte-Cristo.

La baronne vous fait demander combien son mari vous a vendu son
attelage.

--Mais je ne sais trop, dit le comte, c'est une surprise que mon
intendant m'a faite, et... qui m'a cot trente mille francs, je
crois.

Debray alla reporter la rponse  la baronne.

Danglars tait si ple et si dcontenanc, que le comte eut l'air de le
prendre en piti.

Voyez, lui dit-il, combien les femmes sont ingrates: cette prvenance
de votre part n'a pas touch un instant la baronne; ingrate n'est pas le
mot, c'est folle que je devrais dire. Mais que voulez-vous, on aime
toujours ce qui nuit; aussi, le plus court, croyez-moi, cher baron, est
toujours de les laisser faire  leur tte; si elles se la brisent, au
moins, ma foi! elles ne peuvent s'en prendre qu' elles.

Danglars ne rpondit rien, il prvoyait dans un prochain avenir une
scne dsastreuse; dj le sourcil de Mme la baronne s'tait fronc, et
comme celui de Jupiter olympien, prsageait un orage; Debray, qui le
sentait grossir prtexta une affaire et partit. Monte-Cristo, qui ne
voulait pas gter la position qu'il voulait conqurir en demeurant plus
longtemps, salua Mme Danglars et se retira, livrant le baron  la colre
de sa femme.

Bon! pensa Monte-Cristo en se retirant, j'en suis arriv o j'en voulais
venir; voil que je tiens dans mes mains la paix du mnage et que je
vais gagner d'un seul coup le coeur de monsieur et le coeur de madame;
quel bonheur! Mais, ajouta-t-il, dans tout cela, je n'ai point t
prsent  Mlle Eugnie Danglars, que j'eusse t cependant fort aise de
connatre. Mais, reprit-il avec ce sourire qui lui tait particulier,
nous voici  Paris, et nous avons du temps devant nous.... Ce sera pour
plus tard!...

Sur cette rflexion, le comte monta en voiture et rentra chez lui.

Deux heures aprs, Mme Danglars reut une lettre charmante du comte de
Monte-Cristo, dans laquelle il lui dclarait que, ne voulant pas
commencer ses dbuts dans le monde parisien en dsesprant une jolie
femme, il la suppliait de reprendre ses chevaux.

Ils avaient le mme harnais qu'elle leur avait vu le matin; seulement au
centre de chaque rosette qu'ils portaient sur l'oreille, le comte avait
fait coudre un diamant.

Danglars, aussi, eut sa lettre.

Le comte lui demandait la permission de passer  la baronne ce caprice
de millionnaire, le priant d'excuser les faons orientales dont le
renvoi des chevaux tait accompagn.

Pendant la soire, Monte-Cristo partit pour Auteuil, accompagn d'Ali.

Le lendemain vers trois heures, Ali, appel par un coup de timbre entra
dans le cabinet du comte.

Ali, lui dit-il, tu m'as souvent parl de ton adresse  lancer le
lasso?

Ali fit signe que oui et se redressa firement.

Bien!... Ainsi, avec le lasso, tu arrterais un boeuf?

Ali fit signe de la tte que oui.

Un tigre?

Ali fit le mme signe.

Un lion?

Ali fit le geste d'un homme qui lance le lasso, et imita un rugissement
trangl.

Bien, je comprends, dit Monte-Cristo, tu as chass le lion?

Ali fit un signe de tte orgueilleux.

Mais arrterais-tu, dans leur course, deux chevaux?

Ali sourit.

Eh bien, coute, dit Monte-Cristo. Tout  l'heure une voiture passera
emporte par deux chevaux gris pommel, les mmes que j'avais hier.
Dusses-tu te faire craser, il faut que tu arrtes cette voiture devant
ma porte.

Ali descendit dans la rue et traa devant la porte une ligne sur le
pav: puis il rentra et montra la ligne au comte, qui l'avait suivi des
yeux.

Le comte lui frappa doucement sur l'paule: c'tait sa manire de
remercier Ali. Puis le Nubien alla fumer sa chibouque sur la borne qui
formait l'angle de la maison et de la rue, tandis que Monte-Cristo
rentrait sans plus s'occuper de rien.

Cependant, vers cinq heures, c'est--dire l'heure o le comte attendait
la voiture, on et pu voir natre en lui les signes presque
imperceptibles d'une lgre impatience: il se promenait dans une chambre
donnant sur la rue, prtant l'oreille par intervalles, et de temps en
temps se rapprochant de la fentre, par laquelle il apercevait Ali
poussant des bouffes de tabac avec une rgularit indiquant que le
Nubien tait tout  cette importante occupation.

Tout  coup on entendit un roulement lointain, mais qui se rapprochait
avec la rapidit de la foudre; puis une calche apparut dont le cocher
essayait inutilement de retenir les chevaux, qui s'avanaient furieux,
hrisss, bondissant avec des lans insenss.

Dans la calche, une jeune femme et un enfant de sept  huit ans, se
tenant embrasss, avaient perdu par l'excs de la terreur jusqu' la
force de pousser un cri; il et suffi d'une pierre sous la roue ou d'un
arbre accroch pour briser tout  fait la voiture, qui craquait. La
voiture tenait le milieu du pav, et on entendait dans la rue les cris
de terreur de ceux qui la voyaient venir.

Soudain Ali pose sa chibouque, tire de sa poche le lasso, le lance,
enveloppe d'un triple tour les jambes de devant du cheval de gauche, se
laisse entraner trois ou quatre pas par la violence de l'impulsion;
mais, au bout de trois ou quatre pas, le cheval enchan s'abat, tombe
sur la flche, qu'il brise, et paralyse les efforts que fait le cheval
rest debout pour continuer sa course. Le cocher saisit cet instant de
rpit pour sauter en bas de son sige; mais dj Ali a saisi les naseaux
du second cheval avec ses doigts de fer, et l'animal, hennissant de
douleur, s'est allong convulsivement prs de son compagnon.

Il a fallu  tout cela le temps qu'il faut  la balle pour frapper le
but.

Cependant il a suffi pour que de la maison en face de laquelle
l'accident est arriv, un homme se soit lanc suivi de plusieurs
serviteurs. Au moment o le cocher ouvre la portire, il enlve de la
calche la dame, qui d'une main se cramponne au coussin, tandis que de
l'autre elle serre contre sa poitrine son fils vanoui. Monte-Cristo les
emporta tous les deux dans le salon, et les dposant sur un canap:

Ne craignez plus rien, madame, dit-il; vous tes sauve.

La femme revint  elle, et pour rponse elle lui prsenta son fils, avec
un regard plus loquent que toutes les prires.

En effet, l'enfant tait toujours vanoui.

Oui, madame, je comprends, dit le comte en examinant l'enfant; mais,
soyez tranquille, il ne lui est arriv aucun mal, et c'est la peur seule
qui l'a mis dans cet tat.

--Oh! monsieur, s'cria la mre, ne me dites-vous pas cela pour me
rassurer? Voyez comme il est ple! Mon fils, mon enfant! mon douard!
rponds donc  ta mre! Ah! monsieur! envoyez chercher un mdecin. Ma
fortune  qui me rend mon fils!

Monte-Cristo fit de la main un geste pour calmer la mre plore; et,
ouvrant un coffret, il en tira un flacon de Bohme, incrust d'or,
contenant une liqueur rouge comme du sang et dont il laissa tomber une
seule goutte sur les lvres de l'enfant.

L'enfant, quoique toujours ple, rouvrit aussitt les yeux.

 cette vue, la joie de la mre fut presque un dlire.

O suis-je? s'cria-t-elle, et  qui dois-je tant de bonheur aprs une
si cruelle preuve?

--Vous tes, madame, rpondit Monte-Cristo, chez l'homme le plus heureux
d'avoir pu vous pargner un chagrin.

--Oh! maudite curiosit! dit la dame. Tout Paris parlait de ces
magnifiques chevaux de Mme Danglars, et j'ai eu la folie de vouloir les
essayer.

--Comment! s'cria le comte avec une surprise admirablement joue, ces
chevaux sont ceux de la baronne?

--Oui, monsieur, la connaissez-vous?

--Mme Danglars?... j'ai cet honneur, et ma joie est double de vous voir
sauve du pril que ces chevaux vous ont fait courir; car ce pril,
c'est  moi que vous eussiez pu l'attribuer: j'avais achet hier ces
chevaux au baron; mais la baronne a paru tellement les regretter, que je
les lui ai renvoys hier en la priant de les accepter de ma main.

--Mais alors vous tes donc le comte de Monte-Cristo dont Hermine m'a
tant parl hier?

--Oui, madame, fit le comte.

--Moi, monsieur, je suis Mme Hlose de Villefort.

Le comte salua en homme devant lequel on prononce un nom parfaitement
inconnu.

Oh! que M. de Villefort sera reconnaissant! reprit Hlose car enfin il
vous devra notre vie  tous deux: vous lui avez rendu sa femme et son
fils. Assurment, sans votre gnreux serviteur, ce cher enfant et moi,
nous tions tus.

--Hlas! madame! je frmis encore du pril que vous avez couru.

--Oh! j'espre que vous me permettrez de rcompenser dignement le
dvouement de cet homme.

--Madame, rpondit Monte-Cristo, ne me gtez pas Ali, je vous prie, ni
par des louanges, ni par des rcompenses: ce sont des habitudes que je
ne veux pas qu'il prenne. Ali est mon esclave; en vous sauvant la vie il
me sert, et c'est son devoir de me servir.

--Mais il a risqu sa vie, dit Mme de Villefort,  qui ce ton de matre
imposait singulirement.

--J'ai sauv cette vie, madame, rpondit Monte-Cristo, par consquent
elle m'appartient.

Mme de Villefort se tut: peut-tre rflchissait-elle  cet homme qui,
du premier abord, faisait une si profonde impression sur les esprits.

Pendant cet instant de silence, le comte put considrer  son aise
l'enfant que sa mre couvrait de baisers. Il tait petit, grle, blanc
de peau comme les enfants roux, et cependant une fort de cheveux noirs,
rebelles  toute frisure, couvrait son front bomb, et, tombant sur ses
paules en encadrant son visage, redoublait la vivacit de ses yeux
pleins de malice sournoise et de juvnile mchancet; sa bouche,  peine
redevenue vermeille, tait fine de lvres et large d'ouverture; les
traits de cet enfant de huit ans annonaient dj douze ans au moins.
Son premier mouvement fut de se dbarrasser par une brusque secousse
des bras de sa mre, et d'aller ouvrir le coffret d'o le comte avait
tir le flacon d'lixir; puis aussitt, sans en demander la permission 
personne, et en enfant habitu  satisfaire tous ses caprices, il se mit
 dboucher les fioles.

Ne touchez pas  cela, mon ami, dit vivement le comte, quelques-unes de
ces liqueurs sont dangereuses, non seulement  boire, mais mme 
respirer.

Mme de Villefort plit et arrta le bras de son fils qu'elle ramena vers
elle; mais, sa crainte calme, elle jeta aussitt sur le coffret un
court mais expressif regard que le comte saisit au passage.

En ce moment Ali entra.

Mme de Villefort fit un mouvement de joie, et ramena l'enfant plus prs
d'elle encore:

douard, dit-elle, vois-tu ce bon serviteur: il a t bien courageux,
car il a expos sa vie pour arrter les chevaux qui nous emportaient et
la voiture qui allait se briser. Remercie-le donc, car probablement sans
lui,  cette heure, serions-nous morts tous les deux.

L'enfant allongea les lvres et tourna ddaigneusement la tte.

Il est trop laid, dit-il.

Le comte sourit comme si l'enfant venait de remplir une de ses
esprances; quant  Mme de Villefort, elle gourmanda son fils avec une
modration qui n'et, certes, pas t du got de Jean-Jacques Rousseau
si le petit douard se ft appel mile.

Vois-tu, dit en arabe le comte  Ali, cette dame prie son fils de te
remercier pour la vie que tu leur as sauve  tous deux, et l'enfant
rpond que tu es trop laid.

Ali dtourna un instant sa tte intelligente et regarda l'enfant sans
expression apparente; mais un simple frmissement de sa narine apprit 
Monte-Cristo que l'Arabe venait d'tre bless au coeur.

Monsieur, demanda Mme de Villefort en se levant pour se retirer,
est-ce votre demeure habituelle que cette maison?

--Non, madame, rpondit le comte, c'est une espce de pied--terre que
j'ai achet: j'habite avenue des Champs-lyses, n 30. Mais je vois que
vous tes tout  fait remise, et que vous dsirez vous retirer. Je viens
d'ordonner qu'on attelle ces mmes chevaux  ma voiture, et Ali, ce
garon si laid, dit-il en souriant  l'enfant, va avoir l'honneur de
vous reconduire chez vous, tandis que votre cocher restera ici pour
faire raccommoder la calche. Aussitt cette besogne indispensable
termine, un de mes attelages la reconduira directement chez Mme
Danglars.

--Mais, dit Mme de Villefort, avec ces mmes chevaux je n'oserai jamais
m'en aller.

--Oh! vous allez voir, madame, dit Monte-Cristo; sous la main d'Ali, ils
vont devenir doux comme des agneaux.

En effet, Ali s'tait approch des chevaux qu'on avait remis sur leurs
jambes avec beaucoup de peine. Il tenait  la main une petite ponge
imbibe de vinaigre aromatique; il en frotta les naseaux et les tempes
des chevaux, couverts de sueur et d'cume, et presque aussitt ils se
mirent  souffler bruyamment et  frissonner de tout leur corps durant
quelques secondes.

Puis, au milieu d'une foule nombreuse que les dbris de la voiture et le
bruit de l'vnement avaient attire devant la maison, Ali fit atteler
les chevaux au coup du comte, rassembla les rnes, monta sur le sige,
et, au grand tonnement des assistants qui avaient vu ces chevaux
emports comme par un tourbillon, il fut oblig d'user vigoureusement du
fouet pour les faire partir et encore ne put-il obtenir des fameux gris
pommel, maintenant stupides, ptrifis, morts, qu'un trot si mal assur
et si languissant qu'il fallut prs de deux heures  Mme de Villefort
pour regagner le faubourg Saint-Honor, o elle demeurait.

 peine arrive chez elle, et les premires motions de famille
apaises, elle crivit le billet suivant  Mme Danglars:

Chre Hermine,

Je viens d'tre miraculeusement sauve avec mon fils par ce mme comte
de Monte-Cristo dont nous avons tant parl hier soir, et que j'tais
loin de me douter que je verrais aujourd'hui. Hier vous m'avez parl de
lui avec un enthousiasme que je n'ai pu m'empcher de railler de toute
la force de mon pauvre petit esprit, mais aujourd'hui je trouve cet
enthousiasme bien au-dessous de l'homme qui l'inspirait. Vos chevaux
s'taient emports au Ranelagh comme s'ils eussent t pris de frnsie,
et nous allions probablement tre mis en morceaux, mon pauvre douard et
moi, contre le premier arbre de la route ou la premire borne du
village, quand un Arabe, un Ngre, un Nubien, un homme noir enfin, au
service du comte, a, sur un signe de lui, je crois, arrt l'lan des
chevaux, au risque d'tre bris lui-mme, et c'est vraiment un miracle
qu'il ne l'ait pas t. Alors le comte est accouru, nous a emports chez
lui, douard et moi, et l a rappel mon fils  la vie. C'est dans sa
propre voiture que j'ai t ramene  l'htel; la vtre vous sera
renvoye demain. Vous trouverez vos chevaux bien affaiblis depuis cet
accident; ils sont comme hbts; on dirait qu'ils ne peuvent se
pardonner  eux-mmes de s'tre laiss dompter par un homme. Le comte
m'a charge de vous dire que deux jours de repos sur la litire et de
l'orge pour toute nourriture les remettront dans un tat aussi
florissant, ce qui veut dire aussi effrayant qu'hier.

Adieu! Je ne vous remercie pas de ma promenade, et, quand je rflchis,
c'est pourtant de l'ingratitude que de vous garder rancune pour les
caprices de votre attelage; car c'est  l'un de ces caprices que je dois
d'avoir vu le comte de Monte-Cristo, et l'illustre tranger me parat, 
part les millions dont il dispose, un problme si curieux et si
intressant, que je compte l'tudier  tout prix, duss-je recommencer
une promenade au Bois avec vos propres chevaux.

douard a support l'accident avec un courage miraculeux. Il s'est
vanoui, mais il n'a pas pouss un cri auparavant et n'a pas vers une
larme aprs. Vous me direz encore que mon amour maternel m'aveugle; mais
il y a une me de fer dans ce pauvre petit corps si frle et si dlicat.

Notre chre Valentine dit bien des choses  votre chre Eugnie; moi,
je vous embrasse de tout coeur.

HLOSE DE VILLEFORT.

P.-S. Faites-moi donc trouver chez vous d'une faon quelconque avec ce
comte de Monte-Cristo, je veux absolument le revoir. Au reste, je viens
d'obtenir de M. de Villefort qu'il lui fasse une visite; j'espre bien
qu'il la lui rendra.

Le soir, l'vnement d'Auteuil faisait le sujet de toutes les
conversations: Albert le racontait  sa mre, Chteau-Renaud au
Jockey-Club, Debray dans le salon du ministre; Beauchamp lui-mme fit au
comte la galanterie, dans son journal, d'un _fait divers_ de vingt
lignes, qui posa le noble tranger en hros auprs de toutes les femmes
de l'aristocratie.

Beaucoup de gens allrent se faire inscrire chez Mme de Villefort afin
d'avoir le droit de renouveler leur visite en temps utile et d'entendre
alors de sa bouche tous les dtails de cette pittoresque aventure.

Quant  M. de Villefort, comme l'avait dit Hlose, il prit un habit
noir, des gants blancs, sa plus belle livre, et monta dans son carrosse
qui vint, le mme soir, s'arrter  la porte du numro 30 de la maison
des Champs-lyses.




XLVIII

Idologie.


Si le comte de Monte-Cristo et vcu depuis longtemps dans le monde
parisien, il et apprci en toute sa valeur la dmarche que faisait
prs de lui M. de Villefort.

Bien en cour, que le roi rgnant ft de la branche ane ou de la
branche cadette, que le ministre gouvernant ft doctrinaire, libral ou
conservateur; rput habile par tous, comme on rpute gnralement
habiles les gens qui n'ont jamais prouv d'checs politiques; ha de
beaucoup, mais chaudement protg par quelques-uns sans cependant tre
aim de personne, M. de Villefort avait une des hautes positions de la
magistrature, et se tenait  cette hauteur comme un Harlay ou comme un
Mol. Son salon, rgnr par une jeune femme et par une fille de son
premier mariage  peine ge de dix-huit ans, n'en tait pas moins un de
ces salons svres de Paris o l'on observe le culte des traditions et
la religion de l'tiquette. La politesse froide, la fidlit absolue
aux principes gouvernementaux, un mpris profond des thories et des
thoriciens, la haine profonde des idologues, tels taient les lments
de la vie intrieure et publique affichs par M. de Villefort.

M. de Villefort n'tait pas seulement magistrat, c'tait presque un
diplomate. Ses relations avec l'ancienne cour, dont il parlait toujours
avec dignit et dfrence, le faisaient respecter de la nouvelle, et il
savait tant de choses que non seulement on le mnageait toujours, mais
encore qu'on le consultait quelquefois. Peut-tre n'en et-il pas t
ainsi si l'on et pu se dbarrasser de M. de Villefort; mais il
habitait, comme ces seigneurs fodaux rebelles  leur suzerain, une
forteresse inexpugnable. Cette forteresse, c'tait sa charge de
procureur du roi, dont il exploitait merveilleusement tous les
avantages, et qu'il n'et quitte que pour se faire lire dput et pour
remplacer ainsi la neutralit par de l'opposition.

En gnral, M. de Villefort faisait ou rendait peu de visites. Sa femme
visitait pour lui: c'tait chose reue dans le monde, o l'on mettait
sur le compte des graves et nombreuses occupations du magistrat ce qui
n'tait en ralit qu'un calcul d'orgueil, qu'une quintessence
d'aristocratie, l'application enfin de cet axiome: _Fais semblant de
t'estimer, et on t'estimera_, axiome plus utile cent fois dans notre
socit que celui des Grecs: _Connais-toi toi-mme_, remplac de nos
jours par l'art moins difficile et plus avantageux de connatre les
autres.

Pour ses amis, M. de Villefort tait un protecteur puissant, pour ses
ennemis, c'tait un adversaire sourd, mais acharn; pour les
indiffrents, c'tait la statue de la loi faite homme: abord hautain,
physionomie impassible, regard terne et dpoli, ou insolemment perant
et scrutateur, tel tait l'homme dont quatre rvolutions habilement
entasses l'une sur l'autre avaient d'abord construit, puis ciment le
pidestal.

M. de Villefort avait la rputation d'tre l'homme le moins curieux et
le moins banal de France; il donnait un bal tous les ans et n'y
paraissait qu'un quart d'heure, c'est--dire quarante-cinq minutes de
moins que ne le fait le roi aux siens; jamais on ne le voyait ni aux
thtres, ni aux concerts, ni dans aucun lieu public, quelquefois, mais
rarement, il faisait une partie de whist, et l'on avait soin alors de
lui choisir des joueurs dignes de lui: c'tait quelque ambassadeur,
quelque archevque, quelque prince, quelque prsident, ou enfin quelque
duchesse douairire.

Voil quel tait l'homme dont la voiture venait de s'arrter devant la
porte de Monte-Cristo.

Le valet de chambre annona M. de Villefort au moment o le comte,
inclin sur une grande table, suivait sur une carte un itinraire de
Saint-Ptersbourg en Chine.

Le procureur du roi entra du mme pas grave et compass qu'il entrait au
tribunal; c'tait bien le mme homme, ou plutt la suite du mme homme
que nous avons vu autrefois substitut  Marseille. La nature,
consquente avec ses principes, n'avait rien chang pour lui au cours
qu'elle devait suivre. De mince, il tait devenu maigre, de ple il
tait devenu jaune; ses yeux enfoncs taient caves, et ses lunettes aux
branches d'or, en posant sur l'orbite, semblaient faire partie de la
figure; except sa cravate blanche, le reste de son costume tait
parfaitement noir, et cette couleur funbre n'tait tranche que par le
lger lisr de ruban rouge qui passait imperceptible par sa boutonnire
et qui semblait une ligne de sang trace au pinceau.

Si matre de lui que ft Monte-Cristo, il examina avec une visible
curiosit, en lui rendant son salut, le magistrat qui, dfiant par
habitude et peu crdule surtout quant aux merveilles sociales, tait
plus dispos  voir dans le noble tranger--c'tait ainsi qu'on appelait
dj Monte-Cristo--un chevalier d'industrie venant exploiter un nouveau
thtre, ou un malfaiteur en tat de rupture de ban, qu'un prince du
Saint-Sige ou un sultan des _Mille et une Nuits_.

Monsieur, dit Villefort avec ce ton glapissant affect par les
magistrats dans leurs priodes oratoires, et dont ils ne peuvent ou ne
veulent pas se dfaire dans la conversation, monsieur, le service
signal que vous avez rendu hier  ma femme et  mon fils me fait un
devoir de vous remercier. Je viens donc m'acquitter de ce devoir et vous
exprimer toute ma reconnaissance.

Et, en prononant ces paroles, l'oeil svre du magistrat n'avait rien
perdu de son arrogance habituelle. Ces paroles qu'il venait de dire, il
les avait articules avec sa voix de procureur gnral, avec cette
raideur inflexible de cou et d'paules qui faisait comme nous le
rptons, dire  ses flatteurs qu'il tait la statue vivante de la loi.

Monsieur, rpliqua le comte  son tour avec une froideur glaciale, je
suis fort heureux d'avoir pu conserver un fils  sa mre, car on dit que
le sentiment de la maternit est le plus saint de tous, et ce bonheur
qui m'arrive vous dispensait, monsieur, de remplir un devoir dont
l'excution m'honore sans doute, car je sais que M. de Villefort ne
prodigue pas la faveur qu'il me fait, mais qui, si prcieuse qu'elle
soit cependant, ne vaut pas pour moi la satisfaction intrieure.

Villefort, tonn de cette sortie  laquelle il ne s'attendait pas,
tressaillit comme un soldat qui sent le coup qu'on lui porte sous
l'armure dont il est couvert, et un pli de sa lvre ddaigneuse indiqua
que ds l'abord il ne tenait pas le comte de Monte-Cristo pour un
gentilhomme bien civil.

Il jeta les yeux autour de lui pour raccrocher  quelque chose la
conversation tombe, et qui semblait s'tre brise en tombant.

Il vit la carte qu'interrogeait Monte-Cristo au moment o il tait
entr, et il reprit:

Vous vous occupez de gographie, monsieur? C'est une riche tude, pour
vous surtout qui,  ce qu'on assure, avez vu autant de pays qu'il y en a
de gravs sur cet atlas.

--Oui, monsieur, rpondit le comte, j'ai voulu faire sur l'espce
humaine, prise en masse, ce que vous pratiquez chaque jour sur des
exceptions, c'est--dire une tude physiologique. J'ai pens qu'il me
serait plus facile de descendre ensuite du tout  la partie, que de la
partie au tout. C'est un axiome algbrique qui veut que l'on procde du
connu  l'inconnu, et non de l'inconnu au connu.... Mais asseyez-vous
donc, monsieur, je vous en supplie.

Et Monte-Cristo indiqua de la main au procureur du roi un fauteuil que
celui-ci fut oblig de prendre la peine d'avancer lui-mme, tandis que
lui n'eut que celle de se laisser retomber dans celui sur lequel il
tait agenouill quand le procureur du roi tait entr; de cette faon le
comte se trouva  demi tourn vers son visiteur, ayant le dos  la
fentre et le coude appuy sur la carte gographique qui faisait, pour
le moment, l'objet de la conversation, conversation qui prenait, comme
elle l'avait fait chez Morcerf et chez Danglars, une tournure tout 
fait analogue, sinon  la situation, du moins aux personnages.

Ah! vous philosophez, reprit Villefort aprs un instant de silence,
pendant lequel, comme un athlte qui rencontre un rude adversaire, il
avait fait provision de force. Eh bien, monsieur, parole d'honneur! si,
comme vous, je n'avais rien  faire, je chercherais une moins triste
occupation.

--C'est vrai, monsieur, reprit Monte-Cristo, et l'homme est une laide
chenille pour celui qui l'tudie au microscope solaire. Mais vous venez
de dire, je crois, que je n'avais rien  faire. Voyons, par hasard,
croyez-vous avoir quelque chose  faire, vous, monsieur? ou, pour parler
plus clairement, croyez-vous que ce que vous faites vaille la peine de
s'appeler quelque chose?

L'tonnement de Villefort redoubla  ce second coup si rudement port
par cet trange adversaire; il y avait longtemps que le magistrat ne
s'tait entendu dire un paradoxe de cette force, ou plutt, pour parler
plus exactement, c'tait la premire fois qu'il l'entendait.

Le procureur du roi se mit  l'oeuvre pour rpondre.

Monsieur, dit-il, vous tes tranger, et, vous le dites vous-mme, je
crois, une portion de votre vie s'est coule dans les pays orientaux;
vous ne savez donc pas combien la justice humaine, expditive en ces
contres barbares, a chez nous des allures prudentes et compasses.

--Si fait, monsieur, si fait; c'est le _pede claudo_ antique. Je sais
tout cela, car c'est surtout de la justice de tous les pays que je me
suis occup, c'est la procdure criminelle de toutes les nations que
j'ai compare  la justice naturelle; et, je dois le dire, monsieur,
c'est encore cette loi des peuples primitifs, c'est--dire la loi du
talion, que j'ai le plus trouve selon le coeur de Dieu.

--Si cette loi tait adopte, monsieur, dit le procureur du roi, elle
simplifierait fort nos codes, et c'est pour le coup que nos magistrats
n'auraient, comme vous le disiez tout  l'heure, plus grand-chose 
faire.

--Cela viendra peut-tre, dit Monte-Cristo, vous savez que les
inventions humaines marchent du compos au simple, et que le simple est
toujours la perfection.

--En attendant, monsieur, dit le magistrat, nos codes existent avec
leurs articles contradictoires, tirs des coutumes gauloises, des lois
romaines, des usages francs; or, la connaissance de toutes ces lois-l,
vous en conviendrez, ne s'acquiert pas sans de longs travaux, et il faut
une longue tude pour acqurir cette connaissance, et une grande
puissance de tte, cette connaissance une fois acquise, pour ne pas
l'oublier.

--Je suis de cet avis-l, monsieur; mais tout ce que vous savez, vous, 
l'gard de ce code franais, je le sais moi, non seulement  l'gard du
code de toutes les nations: les lois anglaises, turques, japonaises,
hindoues, me sont aussi familires que les lois franaises; et j'avais
donc raison de dire que, relativement (vous savez que tout est relatif,
monsieur), que relativement  tout ce que j'ai fait, vous avez bien peu
de chose  faire, et que relativement  ce que j'ai appris, vous avez
encore bien des choses  apprendre.

--Mais dans quel but avez-vous appris tout cela? reprit Villefort
tonn.

Monte-Cristo sourit.

Bien, monsieur, dit-il; je vois que, malgr la rputation qu'on vous a
faite d'homme suprieur, vous voyez toute chose au point de vue
matriel et vulgaire de la socit, commenant  l'homme et, finissant 
l'homme, c'est--dire au point de vue le plus restreint et le plus
troit qu'il ait t permis  l'intelligence humaine d'embrasser.

--Expliquez-vous, monsieur, dit Villefort de plus en plus tonn, je ne
vous comprends pas... trs bien.

--Je dis, monsieur, que, les yeux fixs sur l'organisation sociale des
nations, vous ne voyez que les ressorts de la machine, et non l'ouvrier
sublime qui la fait agir, je dis que vous ne reconnaissez devant vous et
autour de vous que les titulaires des places dont les brevets ont t
signs par des ministres ou par un roi, et que les hommes que Dieu a mis
au-dessus des titulaires, des ministres et des rois, en leur donnant une
mission  poursuivre au lieu d'une place  remplir, je dis que ceux-l
chappent  votre courte vue. C'est le propre de la faiblesse humaine
aux organes dbiles et incomplets. Tobie prenait l'ange qui venait lui
rendre la vue pour un jeune homme ordinaire. Les nations prenaient
Attila, qui devait les anantir, pour un conqurant comme tous les
conqurants et il a fallu que tous rvlassent leurs missions clestes
pour qu'on les reconnt; il a fallu que l'un dit: Je suis l'ange du
Seigneur; et l'autre: Je suis le marteau de Dieu, pour que l'essence
divine de tous deux ft rvle.

--Alors, dit Villefort de plus en plus tonn et croyant parler  un
illumin ou  un fou, vous vous regardez comme un de ces tres
extraordinaires que vous venez de citer?

--Pourquoi pas? dit froidement Monte-Cristo.

--Pardon, monsieur, reprit Villefort abasourdi mais vous m'excuserez si,
en me prsentant chez vous, j'ignorais me prsenter chez un homme dont
les connaissances et dont l'esprit dpassent de si loin les
connaissances ordinaires et l'esprit habituel des hommes. Ce n'est point
l'usage chez nous, malheureux corrompus de la civilisation, que les
gentilshommes possesseurs comme vous d'une fortune immense, du moins 
ce qu'on assure, remarquez que je n'interroge pas, que seulement je
rpte, ce n'est pas l'usage, dis-je, que ces privilgis des richesses
perdent leur temps  des spculations sociales,  des rves
philosophiques, faits tout au plus pour consoler ceux que le sort a
dshrits des biens de la terre.

--Eh! monsieur, reprit le comte, en tes-vous donc arriv  la situation
minente que vous occupez sans avoir admis, et mme sans avoir rencontr
des exceptions, et n'exercez-vous jamais votre regard, qui aurait
cependant tant besoin de finesse et de sret,  deviner d'un seul coup
sur quel homme est tomb votre regard? Un magistrat ne devrait-il pas
tre, non pas le meilleur applicateur de la loi, non pas le plus rus
interprte des obscurits de la chicane, mais une sonde d'acier pour
prouver les coeurs, mais une pierre de touche pour essuyer l'or dont
chaque me est toujours faite avec plus ou moins d'alliage?

--Monsieur, dit Villefort, vous me confondez, sur ma parole, et je n'ai
jamais entendu parler personne comme vous faites.

--C'est que vous tes constamment rest enferm dans le cercle des
conditions gnrales, et que vous n'avez jamais os vous lever d'un
coup d'aile dans les sphres suprieures que Dieu a peuples d'tres
invisibles ou exceptionnels.

--Et vous admettez, monsieur, que ces sphres existent, et que les tres
exceptionnels et invisibles se mlent  nous?

--Pourquoi pas? est-ce que vous voyez l'air que vous respirez et sans
lequel vous ne pourriez pas vivre?

--Alors, nous ne voyons pas ces tres dont vous parlez?

--Si fait, vous les voyez quand Dieu permet qu'ils se matrialisent,
vous les touchez, vous les coudoyez, vous leur parlez et ils vous
rpondent.

--Ah! dit Villefort en souriant, j'avoue que je voudrais bien tre
prvenu quand un de ces tres se trouvera en contact avec moi.

--Vous avez t servi  votre guise, monsieur; car vous avez t prvenu
tout  l'heure, et maintenant: encore, je vous prviens.

--Ainsi vous-mme?

--Je suis un de ces tres exceptionnels, oui, monsieur, et je crois que,
jusqu' ce jour, aucun homme ne s'est trouv dans une position
semblable  la mienne. Les royaumes des rois sont limits, soit par des
montagnes, soit par des rivires, soit par un changement de moeurs, soit
par une mutation de langage. Mon royaume,  moi, est grand comme le
monde, car je ne suis ni Italien, ni Franais, ni Hindou, ni Amricain,
ni Espagnol: je suis cosmopolite. Nul pays ne peut dire qu'il m'a vu
natre. Dieu seul sait quelle contre me verra mourir. J'adopte tous les
usages, je parle toutes les langues. Vous me croyez Franais, vous,
n'est-ce pas, car je parle franais avec la mme facilit et la mme
puret que vous? eh bien! Ali, mon Nubien, me croit Arabe; Bertuccio,
mon intendant, me croit Romain; Hayde, mon esclave, me croit Grec. Donc
vous comprenez, n'tant d'aucun pays, ne demandant protection  aucun
gouvernement, ne reconnaissant aucun homme pour mon frre, pas un seul
des scrupules qui arrtent les puissants ou des obstacles qui paralysent
les faibles ne me paralyse ou ne m'arrte. Je n'ai que deux
adversaires; je ne dirai pas deux vainqueurs, car avec la persistance je
les soumets: c'est la distance et le temps. Le troisime, et le plus
terrible, c'est ma condition d'homme mortel. Celle-l seule peut
m'arrter dans le chemin o je marche, et avant que j'aie atteint le but
auquel je tends: tout le reste, je l'ai calcul. Ce que les hommes
appellent les chances du sort, c'est--dire la ruine, le changement, les
ventualits, je les ai toutes prvues; et si quelques-unes peuvent
m'atteindre, aucune ne peut me renverser.  moins que je ne meure, je
serai toujours ce que je suis; voil pourquoi je vous dis des choses que
vous n'avez jamais entendues, mme de la bouche des rois, car les rois
ont besoin de vous et les autres hommes en ont peur. Qui est-ce qui ne
se dit pas, dans une socit aussi ridiculement organise que la ntre:
Peut-tre un jour aurai-je affaire au procureur du roi!

--Mais vous-mme, monsieur, pouvez-vous dire cela, car, du moment o
vous habitez la France, vous tes naturellement soumis aux lois
franaises.

--Je le sais, monsieur, rpondit Monte-Cristo; mais quand je dois aller
dans un pays, je commence  tudier, par des moyens qui me sont propres,
tous les hommes dont je puis avoir quelque chose  esprer ou 
craindre, et j'arrive  les connatre aussi bien, et mme mieux
peut-tre qu'ils ne se connaissent eux-mmes. Cela amne ce rsultat que
le procureur du roi, quel qu'il ft,  qui j'aurais affaire, serait
certainement plus embarrass que moi-mme.

--Ce qui veut dire, reprit avec hsitation Villefort, que la nature
humaine tant faible, tout homme selon vous, a commis des... fautes?

--Des fautes... ou des crimes, rpondit ngligemment Monte-Cristo.

--Et que vous seul, parmi les hommes que vous ne reconnaissez pas pour
vos frres, vous l'avez dit vous-mme, reprit Villefort d'une voix
lgrement altre, et que vous seul tes parfait?

--Non point parfait, rpondit le comte; impntrable, voil tout. Mais
brisons l-dessus, monsieur, si la conversation vous dplat; je ne suis
pas plus menac de votre justice que vous ne l'tes de ma double vue.

--Non, non, monsieur! dit vivement Villefort, qui sans doute craignait
de paratre abandonner le terrain; non! Par votre brillante et presque
sublime conversation, vous m'avez lev au-dessus des niveaux
ordinaires; nous ne causons plus, nous dissertons. Or, vous savez
combien les thologiens en chaire de Sorbonne, ou les philosophes dans
leurs disputes, se disent parfois de cruelles vrits: supposons que
nous faisons de la thologie sociale et de la philosophie thologique,
je vous dirai donc celle-ci, toute rude qu'elle est: Mon frre, vous
sacrifiez  l'orgueil; vous tes au-dessus des autres, mais au-dessus de
vous il y a Dieu.

--Au-dessus de tous, monsieur! rpondit Monte-Cristo avec un accent si
profond que Villefort frissonna involontairement. J'ai mon orgueil pour
les hommes, serpents toujours prts  se dresser contre celui qui les
dpasse du front sans les craser du pied. Mais je dpose cet orgueil
devant Dieu, qui m'a tir du nant pour me faire ce que je suis.

--Alors, monsieur le comte, je vous admire, dit Villefort, qui pour la
premire fois dans cet trange dialogue venait d'employer cette formule
aristocratique vis--vis de l'tranger qu'il n'avait jusque-l appel
que monsieur. Oui, je vous le dis, si vous tes rellement fort,
rellement suprieur, rellement saint ou impntrable, ce qui, vous
avez raison, revient  peu prs au mme, soyez superbe, monsieur; c'est
la loi des dominations. Mais vous avez bien cependant une ambition
quelconque?

--J'en ai une, monsieur.

--Laquelle?

--Moi aussi, comme cela est arriv  tout homme une fois dans sa vie,
j'ai t enlev par Satan sur la plus haute montagne de la terre; arriv
l, il me montra le monde tout entier, et, comme il avait dit autrefois
au Christ, il me dit  moi: Voyons, enfant des hommes, pour m'adorer
que veux-tu? Alors j'ai rflchi longtemps, car depuis longtemps une
terrible ambition dvorait effectivement mon coeur; puis je lui
rpondis: coute, j'ai toujours entendu parler de la Providence, et
cependant je ne l'ai jamais vue, ni rien qui lui ressemble, ce qui me
fait croire qu'elle n'existe pas; je veux tre la Providence, car ce que
je sais de plus beau, de plus grand et de plus sublime au monde, c'est
de rcompenser et de punir. Mais Satan baissa la tte et poussa un
soupir. Tu te trompes, dit-il, la Providence existe; seulement tu ne la
vois pas, parce que, fille de Dieu, elle est invisible comme son pre.
Tu n'as rien vu qui lui ressemble, parce qu'elle procde par des
ressorts cachs et marche par des voies obscures; tout ce que je puis
faire pour toi, c'est de te rendre un des agents de cette Providence.
Le march fut fait; j'y perdrai peut-tre mon me mais n'importe, reprit
Monte-Cristo, et le march serait  refaire que je le ferais encore.

Villefort regardait Monte-Cristo avec un sublime tonnement.

Monsieur le comte, dit-il, avez-vous des parents?

--Non, monsieur, je suis seul au monde.

--Tant pis!

--Pourquoi? demanda Monte-Cristo.

--Parce que vous auriez pu voir un spectacle propre  briser votre
orgueil. Vous ne craignez que la mort, dites-vous?

--Je ne dis pas que je la craigne, je dis qu'elle seule peut m'arrter.

--Et la vieillesse?

--Ma mission sera remplie avant que je sois vieux.

--Et la folie?

--J'ai manqu de devenir fou, et vous connaissez l'axiome: _non bis in
idem_; c'est un axiome criminel, et qui, par consquent, est de votre
ressort.

--Monsieur, reprit Villefort, il y a encore autre chose  craindre que
la mort, que la vieillesse ou que la folie: il y a, par exemple,
l'apoplexie, ce coup de foudre qui vous frappe sans vous dtruire, et
aprs lequel, cependant, tout est fini. C'est toujours vous, et
cependant vous n'tes plus vous; vous qui touchiez, comme Ariel, 
l'ange, vous n'tes plus qu'une masse inerte qui, comme Caliban, touche
 la bte; cela s'appelle tout bonnement, comme je vous le disais, dans
la langue humaine, une apoplexie. Venez, s'il vous plat, continuer
cette conversation chez moi, monsieur le comte, un jour que vous aurez
envie de rencontrer un adversaire capable de vous comprendre et avide de
vous rfuter, et je vous montrerai mon pre, M. Noirtier de Villefort,
un des plus fougueux jacobins de la Rvolution franaise, c'est--dire
la plus brillante audace mise au service de la plus vigoureuse
organisation; un homme qui, comme vous, n'avait peut-tre pas vu tous
les royaumes de la terre, mais avait aid  bouleverser un des plus
puissants; un homme qui, comme vous, se prtendait un des envoys, non
pas de Dieu, mais de l'tre suprme, non pas de la Providence, mais de
la Fatalit; eh bien, monsieur, la rupture d'un vaisseau sanguin dans
un lobe du cerveau a bris tout cela, non pas en un jour, non pas en une
heure, mais en une seconde. La veille, M. Noirtier, ancien jacobin,
ancien snateur, ancien carbonaro, riant de la guillotine, riant du
canon, riant du poignard, M. Noirtier, jouant avec les rvolutions. M.
Noirtier, pour qui la France n'tait qu'un vaste chiquier duquel pions,
tours, cavaliers et reine devaient disparatre pourvu que le roi ft
mat, M. Noirtier, si redoutable, tait le lendemain _ce pauvre monsieur
Noirtier_ vieillard immobile, livr aux volonts de l'tre le plus
faible de la maison, c'est--dire de sa petite-fille Valentine; un
cadavre muet et glac enfin, qui ne vit sans souffrance que pour donner
le temps  la matire d'arriver sans secousse  son entire
dcomposition.

--Hlas! monsieur, dit Monte-Cristo, ce spectacle n'est trange ni 
mes yeux ni  ma pense; je suis quelque peu mdecin, et j'ai, comme mes
confrres, cherch plus d'une fois l'me dans la matire vivante ou dans
la matire morte; et, comme la Providence, elle est reste invisible 
mes yeux, quoique prsente  mon coeur. Cent auteurs, depuis Socrate,
depuis Snque, depuis saint Augustin, depuis Gall, ont fait en prose ou
en vers le rapprochement que vous venez de faire; mais cependant je
comprends que les souffrances d'un pre puissent oprer de grands
changements dans l'esprit de son fils. J'irai, monsieur, puisque vous
voulez bien m'y engager, contempler au profit de mon humilit ce
terrible spectacle qui doit fort attrister votre maison.

--Cela serait sans doute, si Dieu ne m'avait point donn une large
compensation. En face du vieillard qui descend en se tranant vers la
tombe sont deux enfants qui entrent dans la vie: Valentine, une fille de
mon premier mariage avec mademoiselle de Saint-Mran, et douard, ce
fils  qui vous avez sauv la vie.

--Et que concluez-vous de cette compensation, monsieur? demanda
Monte-Cristo.

--Je conclus, monsieur, rpondit Villefort, que mon pre, gar par les
passions, a commis quelques-unes de ces fautes qui chappent  la
justice humaine, mais qui relvent de la justice de Dieu, et que Dieu,
ne voulant punir qu'une seule personne, n'a frapp que lui seul.

Monte-Cristo, le sourire sur les lvres, poussa au fond du coeur un
rugissement qui et fait fuir Villefort, si Villefort et pu l'entendre.

Adieu, monsieur, reprit le magistrat, qui depuis quelque temps dj
s'tait lev et parlait debout, je vous quitte, emportant de vous un
souvenir d'estime qui, je l'espre, pourra vous tre agrable lorsque
vous me connatrez mieux, car je ne suis point un homme banal, tant s'en
faut. Vous vous tes fait d'ailleurs dans Mme de Villefort une amie
ternelle.

Le comte salua et se contenta de reconduire jusqu' la porte de son
cabinet seulement Villefort, lequel regagna sa voiture prcd de deux
laquais qui, sur un signe de leur matre, s'empressaient de la lui
ouvrir.

Puis, quand le procureur du roi eut disparu:

Allons, dit Monte-Cristo en tirant avec effort un sourire de sa
poitrine oppresse; allons, assez de poison comme cela, et maintenant
que mon coeur en est plein, allons chercher l'antidote.

Et frappant un coup sur le timbre retentissant:

Je monte chez madame, dit-il  Ali; que dans une demi-heure la voiture
soit prte!




XLIX

Hayde.


On se rappelle quelles taient les nouvelles ou plutt les anciennes
connaissances du comte de Monte-Cristo qui demeuraient rue Meslay:
c'taient Maximilien, Julie et Emmanuel.

L'espoir de cette bonne visite qu'il allait faire, de ces quelques
moments heureux qu'il allait passer, de cette lueur du paradis glissant
dans l'enfer o il s'tait volontairement engag, avait rpandu, 
partir du moment o il avait perdu de vue Villefort, la plus charmante
srnit sur le visage du comte, et Ali, qui tait accouru au bruit du
timbre, en voyant ce visage si rayonnant d'une joie si rare, s'tait
retir sur la pointe du pied et la respiration suspendue, comme pour ne
pas effaroucher les bonnes penses qu'il croyait voir voltiger autour de
son matre.

Il tait midi: le comte s'tait rserv une heure pour monter chez
Hayde; on et dit que la joie ne pouvait rentrer tout  coup dans cette
me si longtemps brise, et qu'elle avait besoin de se prparer aux
motions douces, comme les autres mes ont besoin de se prparer aux
motions violentes.

La jeune Grecque tait, comme nous l'avons dit, dans un appartement
entirement spar de l'appartement du comte. Cet appartement tait tout
entier meubl  la manire orientale; c'est--dire que les parquets
taient couverts d'pais tapis de Turquie, que des toffes de brocart
retombaient le long des murailles, et que dans chaque pice, un large
divan rgnait tout autour de la chambre avec des piles de coussins qui
se dplaaient  la volont de ceux qui en usaient.

Hayde avait trois femmes franaises et une femme grecque. Les trois
femmes franaises se tenaient dans la premire pice, prtes  accourir
au bruit d'une petite sonnette d'or et  obir aux ordres de l'esclave
romaque, laquelle savait assez de franais pour transmettre les
volonts de sa matresse  ses trois camristes, auxquelles Monte-Cristo
avait recommand d'avoir pour Hayde les gards que l'on aurait pour une
reine.

La jeune fille tait dans la pice la plus recule de son appartement,
c'est--dire dans une espce de boudoir rond, clair seulement par le
haut, et dans lequel le jour ne pntrait qu' travers des carreaux de
verre rose. Elle tait couche  terre sur des coussins de satin bleu
brochs d'argent,  demi renverse en arrire sur le divan, encadrant sa
tte avec son bras droit mollement arrondi, tandis que, du gauche, elle
fixait  travers ses lvres le tube de corail dans lequel tait enchss
le tuyau flexible d'un narguil, qui ne laissait arriver la vapeur  sa
bouche que parfume par l'eau de benjoin,  travers laquelle sa douce
aspiration la forait de passer.

Sa pose, toute naturelle pour une femme d'Orient, et t pour une
Franaise d'une coquetterie peut-tre un peu affecte.

Quant  sa toilette, c'tait celle des femmes pirotes, c'est--dire un
caleon de satin blanc broch de fleurs roses, et qui laissait 
dcouvert deux pieds d'enfant qu'on et crus de marbre de Paros, si on
ne les et vus se jouer avec deux petites sandales  la pointe
recourbe, brode d'or et de perles; une veste  longues raies bleues et
blanches,  larges manches fendues pour les bras, avec des boutonnires
d'argent et des boutons de perles; enfin une espce de corset laissant,
par sa coupe ouverte en coeur, voir le cou et tout le haut de la
poitrine, et se boutonnant au-dessous du sein par trois boutons de
diamant. Quant au bas du corset et au haut du caleon, ils taient
perdus dans une des ceintures aux vives couleurs et aux longues franges
soyeuses qui font l'ambition de nos lgantes Parisiennes.

La tte tait coiffe d'une petite calotte d'or brode de perles,
incline sur le ct, et au-dessous de la calotte, du ct o elle
inclinait, une belle rose naturelle de couleur pourpre ressortait mle
 des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus.

Quant  la beaut de ce visage, c'tait la beaut grecque dans toute la
perfection de son type, avec ses grands yeux noirs velouts, son nez
droit, ses lvres de corail et ses dents de perles.

Puis, sur ce charmant ensemble, la fleur de la jeunesse tait rpandue
avec tout son clat et tout son parfum; Hayde pouvait avoir dix-neuf ou
vingt ans.

Monte-Cristo appela la suivante grecque, et fit demander  Hayde la
permission d'entrer auprs d'elle.

Pour toute rponse, Hayde fit signe  la suivante de relever la
tapisserie qui pendait devant la porte, dont le chambranle carr encadra
la jeune fille couche comme un charmant tableau. Monte-Cristo s'avana.

Hayde se souleva sur le coude qui tenait le narguil, et tendant au
comte sa main en mme temps qu'elle l'accueillait avec un sourire:

Pourquoi, dit-elle dans la langue sonore des filles de Sparte et
d'Athnes, pourquoi me fais-tu demander la permission d'entrer chez moi?
N'es-tu plus mon matre, ne suis-je plus ton esclave?

Monte-Cristo sourit  son tour.

Hayde, dit-il, vous savez....

--Pourquoi ne me dis-tu pas tu comme d'habitude? interrompit la jeune
Grecque; ai-je donc commis quelque faute? En ce cas il faut me punir,
mais non pas me dire vous.

--Hayde, reprit le comte, tu sais que nous sommes en France, et par
consquent que tu es libre.

--Libre de quoi faire? demanda la jeune fille.

--Libre de me quitter.

--Te quitter!... et pourquoi te quitterais-je?

--Que sais-je, moi? Nous allons voir le monde.

--Je ne veux voir personne.

--Et si parmi les beaux jeunes gens que tu rencontreras, tu en trouvais
quelqu'un qui te plt, je ne serais pas assez injuste....

--Je n'ai jamais vu d'hommes plus beaux que toi, et je n'ai jamais aim
que mon pre et toi.

--Pauvre enfant, dit Monte-Cristo, c'est que tu n'as gure parl qu'
ton pre et  moi.

--Eh bien, qu'ai-je besoin de parler  d'autres? Mon pre m'appelait _sa
joie_; toi, tu m'appelles _ton amour_, et tous deux vous m'appelez
_votre enfant_.

--Tu te rappelles ton pre, Hayde?

La jeune fille sourit.

Il est l et l, dit-elle en mettant la main sur ses yeux et sur son
coeur.

--Et moi, o suis-je? demanda en souriant Monte-Cristo.

--Toi, dit-elle, tu es partout.

Monte-Cristo prit la main d'Hayde pour la baiser; mais la nave enfant
retira sa main et prsenta son front.

Maintenant, Hayde, lui dit-il, tu sais que tu es libre, que tu es
matresse, que tu es reine; tu peux garder ton costume ou le quitter 
ta fantaisie; tu resteras ici quand tu voudras rester, tu sortiras quand
tu voudras sortir; il y aura toujours une voiture attele pour toi; Ali
et Myrto t'accompagneront partout et seront  tes ordres; seulement, une
seule chose, je te prie.

--Dis.

--Garde le secret sur ta naissance, ne dis pas un mot de ton pass; ne
prononce dans aucune occasion le nom de ton illustre pre ni celui de ta
pauvre mre.

--Je te l'ai dj dit, seigneur, je ne verrai personne.

--coute, Hayde; peut-tre cette rclusion tout orientale sera-t-elle
impossible  Paris: continue d'apprendre la vie de nos pays du Nord
comme tu l'as fait  Rome,  Florence,  Milan et  Madrid; cela te
servira toujours, que tu continues  vivre ici ou que tu retournes en
Orient.

La jeune fille leva sur le comte ses grands yeux humides et rpondit:

Ou que nous retournions en Orient, veux-tu dire, n'est-ce pas, mon
seigneur?

--Oui, ma fille, dit Monte-Cristo; tu sais bien que ce n'est jamais moi
qui te quitterai. Ce n'est point l'arbre qui quitte la fleur, c'est la
fleur qui quitte l'arbre.

--Je ne te quitterai jamais, seigneur, dit Hayde, car je suis sre que
je ne pourrais pas vivre sans toi.

--Pauvre enfant! dans dix ans je serai vieux, et dans dix ans tu seras
jeune encore.

--Mon pre avait une longue barbe blanche, cela ne m'empchait point de
l'aimer; mon pre avait soixante ans, et il me paraissait plus beau que
tous les jeunes hommes que je voyais.

--Mais voyons, dis-moi, crois-tu que tu t'habitueras ici?

--Te verrai-je?

--Tous les jours.

--Eh bien, que me demandes-tu donc, seigneur?

--Je crains que tu ne t'ennuies.

--Non, seigneur, car le matin je penserai que tu viendras, et le soir je
me rappellerai que tu es venu; d'ailleurs, quand je suis seule, j'ai de
grands souvenirs, je revois d'immenses tableaux, de grands horizons avec
le Pinde et l'Olympe dans le lointain; puis j'ai dans le coeur trois
sentiments avec lesquels on ne s'ennuie jamais: de la tristesse, de
l'amour et de la reconnaissance.

--Tu es une digne fille de l'pire, Hayde, gracieuse et potique, et
l'on voit que tu descends de cette famille de desses qui est ne dans
ton pays. Sois donc tranquille, ma fille, je ferai en sorte que ta
jeunesse ne soit pas perdue, car si tu m'aimes comme ton pre, moi, je
t'aime comme mon enfant.

--Tu te trompes, seigneur; je n'aimais point mon pre comme je t'aime;
mon amour pour toi est un autre amour: mon pre est mort et je ne suis
pas morte; tandis que toi, si tu mourais, je mourrais.

Le comte tendit la main  la jeune fille avec un sourire de profonde
tendresse; elle y imprima ses lvres comme d'habitude.

Et le comte, ainsi dispos  l'entrevue qu'il allait avoir avec Morrel
et sa famille, partit en murmurant ces vers de Pindare:

La jeunesse est une fleur dont l'amour est le fruit.... Heureux le
vendangeur qui le cueille aprs l'avoir vu lentement mrir.

Selon ses ordres, la voiture tait prte. Il y monta, et la voiture,
comme toujours, partit au galop.




L

La famille Morrel.


Le comte arriva en quelques minutes rue Meslay, n 7.

La maison tait blanche, riante et prcde d'une cour dans laquelle
deux petits massifs contenaient d'assez belles fleurs.

Dans le concierge qui lui ouvrit cette porte le comte reconnut le vieux
Cocls. Mais comme celui-ci on se le rappelle, n'avait qu'un oeil, et
que depuis neuf ans cet oeil avait encore considrablement faibli,
Cocls ne reconnut pas le comte.

Les voitures, pour s'arrter devant l'entre, devaient tourner, afin
d'viter un petit jet d'eau jaillissant d'un bassin en rocaille,
magnificence qui avait excit bien des jalousies dans le quartier, et
qui tait cause qu'on appelait cette maison le _Petit-Versailles_.

Inutile de dire que dans le bassin manoeuvraient une foule de poissons
rouges et jaunes.

La maison, leve au-dessus d'un tage de cuisines et caveaux, avait,
outre le rez-de-chausse, deux tages pleins et des combles; les jeunes
gens l'avaient achete avec les dpendances, qui consistaient en un
immense atelier, en deux pavillons au fond d'un jardin et dans le
jardin lui-mme. Emmanuel avait, du premier coup d'oeil, vu dans cette
disposition une petite spculation  faire; il s'tait rserv la
maison, la moiti du jardin, et avait tir une ligne, c'est--dire qu'il
avait bti un mur entre lui et les ateliers qu'il avait lous  bail
avec les pavillons et la portion du jardin qui y tait affrente; de
sorte qu'il se trouvait log pour une somme assez modique, et aussi bien
clos chez lui que le plus minutieux propritaire d'un htel du faubourg
Saint-Germain.

La salle  manger tait de chne, le salon d'acajou et de velours bleu;
la chambre  coucher de citronnier et de damas vert; il y avait en outre
un cabinet de travail pour Emmanuel, qui ne travaillait pas, et un salon
de musique pour Julie, qui n'tait pas musicienne.

Le second tage tout entier tait consacr  Maximilien: il y avait l
une rptition exacte du logement de sa soeur, la salle  manger
seulement avait t convertie en une salle de billard o il amenait ses
amis.

Il surveillait lui-mme le pansage de son cheval, et fumait son cigare 
l'entre du jardin quand la voiture du comte s'arrta  la porte.

Cocls ouvrit la porte, comme l'avons dit, et Baptistin, s'lanant de
son sige, demanda si M. et Mme Herbault et M. Maximilien Morrel taient
visibles pour le comte de Monte-Cristo.

Pour le comte de Monte-Cristo! s'cria Morrel en jetant son cigare et
en s'lanant au-devant de son visiteur: je le crois bien que nous
sommes visibles pour lui! Ah! merci, cent fois merci, monsieur le comte,
de ne pas avoir oubli votre promesse.

Et le jeune officier serra si cordialement la main du comte, que
celui-ci ne put se mprendre  la franchise de la manifestation, et il
vit bien qu'il avait t attendu avec impatience et reu avec
empressement.

Venez, venez, dit Maximilien, je veux vous servir d'introducteur; un
homme comme vous ne doit pas tre annonc par un domestique, ma soeur
est dans son jardin, elle casse des roses fanes; mon frre lit ses
deux journaux, _La Presse_ et _les Dbats_,  six pas d'elle, car
partout o l'on voit Mme Herbault, on n'a qu' regarder dans un rayon de
quatre mtres, M. Emmanuel s'y trouve, et rciproquement, comme on dit 
l'cole polytechnique.

Le bruit des pas fit lever la tte  une jeune femme de vingt 
vingt-cinq ans, vtue d'une robe de chambre de soie, et pluchant avec
un soin tout particulier un rosier noisette.

Cette femme, c'tait notre petite Julie, devenue, comme le lui avait
prdit le mandataire de la maison Thomson et French, Mme Emmanuel
Herbault.

Elle poussa un cri en voyant un tranger. Maximilien se mit  rire.

Ne te drange pas, ma soeur, dit-il, monsieur le comte n'est que depuis
deux ou trois jours  Paris, mais il sait dj ce que c'est qu'une
rentire du Marais, et s'il ne le sait pas, tu vas le lui apprendre.

--Ah! monsieur, dit Julie, vous amener ainsi, c'est une trahison de mon
frre, qui n'a pas pour sa pauvre soeur la moindre coquetterie....
Penelon!... Penelon!...

Un vieillard qui bchait une plate-bande de rosiers du Bengale ficha sa
bche en terre et s'approcha, la casquette  la main, en dissimulant du
mieux qu'il le pouvait une chique enfonce momentanment dans les
profondeurs de ses joues. Quelques mches blanches argentaient sa
chevelure encore paisse, tandis que son teint bronz et son oeil hardi
et vif annonaient le vieux marin, bruni au soleil de l'quateur et hl
au souffle des temptes.

Je crois que vous m'avez hl, mademoiselle Julie, dit-il, me voil.

Penelon avait conserv l'habitude d'appeler la fille de son patron Mlle
Julie, et n'avait jamais pu prendre celle de l'appeler Mme Herbault.

Penelon, dit Julie, allez prvenir M. Emmanuel de la bonne visite qui
nous arrive, tandis que M. Maximilien conduira monsieur au salon.

Puis se tournant vers Monte-Cristo:

Monsieur me permettra bien de m'enfuir une minute, n'est-ce pas?

Et sans attendre l'assentiment du comte, elle s'lana derrire un
massif et gagna la maison par une alle latrale.

Ah ! mon cher monsieur Morrel, dit Monte-Cristo, je m'aperois avec
douleur que je fais rvolution dans votre famille.

--Tenez, tenez, dit Maximilien en riant, voyez-vous l-bas le mari qui,
de son ct, va troquer sa veste contre une redingote? Oh! c'est qu'on
vous connat rue Meslay, vous tiez annonc, je vous prie de le croire.


--Vous me paraissez avoir l, monsieur, une heureuse famille, dit le
comte, rpondant  sa propre pense.

--Oh! oui, je vous en rponds, monsieur le comte, que voulez-vous? il ne
leur manque rien pour tre heureux: ils sont jeunes, ils sont gais, ils
s'aiment, et avec leurs vingt-cinq mille livres de rente ils se
figurent, eux qui ont cependant ctoy tant d'immenses fortunes, ils se
figurent possder la richesse des Rothschild.

--C'est peu, cependant, vingt-cinq mille livres de rente, dit
Monte-Cristo avec une douceur si suave qu'elle pntra le coeur de
Maximilien comme et pu le faire la voix d'un tendre pre; mais ils ne
s'arrteront pas l, nos jeunes gens, ils deviendront  leur tour
millionnaires. Monsieur votre beau-frre est avocat... mdecin?...

--Il tait ngociant, monsieur le comte, et avait pris la maison de mon
pauvre pre. M. Morrel est mort en laissant cinq cent mille francs de
fortune; j'en avais une moiti et ma soeur l'autre, car nous n'tions
que deux enfants. Son mari, qui l'avait pouse sans avoir d'autre
patrimoine que sa noble probit, son intelligence de premier ordre et sa
rputation sans tache, a voulu possder autant que sa femme. Il a
travaill jusqu' ce qu'il et amass deux cent cinquante mille francs;
six ans ont suffi. C'tait, je vous le jure monsieur le comte, un
touchant spectacle que celui de ces deux enfants si laborieux, si unis,
destins par leur capacit  la plus haute fortune, et qui, n'ayant rien
voulu changer aux habitudes de la maison paternelle, ont mis six ans 
faire ce que les novateurs eussent pu faire en deux ou trois, aussi
Marseille retentit encore des louanges qu'on n'a pu refuser  tant de
courageuse abngation. Enfin, un jour, Emmanuel vint trouver sa femme,
qui achevait de payer l'chance.

--Julie, lui dit-il, voici le dernier rouleau de cent francs que vient
de me remettre Cocls et qui complte les deux cent cinquante mille
francs que nous avons fixs comme limite de nos gains. Seras-tu contente
de ce peu dont il va falloir nous contenter dsormais? coute, la maison
fait pour un million d'affaires par an, et peut rapporter quarante mille
francs de bnfices. Nous vendrons, si nous le voulons, la clientle,
trois cent mille francs dans une heure, car voici une lettre de M.
Delaunay, qui nous les offre en change de notre fonds qu'il veut
runir au sien. Vois ce que tu penses qu'il y ait  faire.

--Mon ami, dit ma soeur, la maison Morrel ne peut tre tenue que par un
Morrel. Sauver  tout jamais des mauvaises chances de la fortune le nom
de notre pre, cela ne vaut-il pas bien trois cent mille francs?

--Je le pensais, rpondit Emmanuel; cependant je voulais prendre ton
avis.

--Eh bien, mon ami, le voil. Toutes nos rentres sont faites, tous nos
billets sont pays; nous pouvons tirer une barre au-dessous du compte de
cette quinzaine et fermer nos comptoirs; tirons cette barre et
fermons-le. Ce qui fut fait  l'instant mme. Il tait trois heures: 
trois heures un quart, un client se prsenta pour faire assurer le
passage de deux navires; c'tait un bnfice de quinze mille francs
comptant.

--Monsieur, dit Emmanuel, veuillez vous adresser pour cette assurance 
notre confrre M. Delaunay. Quant  nous, nous avons quitt les
affaires.

--Et depuis quand? demanda le client tonn.

--Depuis un quart d'heure.

Et voil, monsieur, continua en souriant Maximilien, comment ma soeur
et mon beau-frre n'ont que vingt-cinq mille livres de rente.

Maximilien achevait  peine sa narration pendant laquelle le coeur du
comte s'tait dilat de plus en plus, lorsque Emmanuel reparut, restaur
d'un chapeau et d'une redingote.

Il salua en homme qui connat la qualit du visiteur; puis, aprs avoir
fait faire au comte le tour du petit enclos fleuri, il le ramena vers la
maison.

Le salon tait dj embaum de fleurs contenues  grand-peine dans un
immense vase du Japon  anses naturelles. Julie, convenablement vtue et
coquettement coiffe (elle avait accompli ce tour de force en dix
minutes), se prsenta pour recevoir le comte  son entre.

On entendait caqueter les oiseaux d'une volire voisine; les branches
des faux bniers et des acacias roses venaient border de leurs grappes
les rideaux de velours bleu: tout dans cette charmante petite retraite
respirait le calme, depuis le chant de l'oiseau jusqu'au sourire des
matres.

Le comte depuis son entre dans la maison s'tait dj imprgn de ce
bonheur; aussi restait-il muet, rveur, oubliant qu'on l'attendait pour
reprendre la conversation interrompue aprs les premiers compliments.

Il s'aperut de ce silence devenue presque inconvenant, et s'arrachant
avec effort  sa rverie:

Madame, dit-il enfin, pardonnez-moi une motion qui doit vous tonner,
vous, accoutume  cette paix et  ce bonheur que je rencontre ici, mais
pour moi, c'est chose si nouvelle que la satisfaction sur un visage
humain, que je ne me lasse pas de vous regarder, vous et votre mari.

--Nous sommes bien heureux, en effet, monsieur, rpliqua Julie; mais
nous avons t longtemps  souffrir, et peu de gens ont achet leur
bonheur aussi cher que nous.

La curiosit se peignit sur les traits du comte.

Oh! c'est toute une histoire de famille, comme vous le disait l'autre
jour Chteau-Renaud, reprit Maximilien; pour vous, monsieur le comte,
habitu  voir d'illustres malheurs et des joies splendides, il y
aurait peu d'intrt dans ce tableau d'intrieur. Toutefois nous avons,
comme vient de vous le dire Julie, souffert de bien vives douleurs,
quoiqu'elles fussent renfermes dans ce petit cadre....

--Et Dieu vous a vers, comme il le fait pour tous, la consolation sur
la souffrance? demanda Monte-Cristo.

--Oui, monsieur le comte, dit Julie; nous pouvons le dire, car il a
fait pour nous ce qu'il ne fait que pour ses lus; il nous a envoy un
de ses anges.

Le rouge monta aux joues du comte, et il toussa pour avoir un moyen de
dissimuler son motion en portant son mouchoir  sa bouche.

Ceux qui sont ns dans un berceau de pourpre et qui n'ont jamais rien
dsir, dit Emmanuel, ne savent pas ce que c'est que le bonheur de
vivre; de mme que ceux-l ne connaissent pas le prix d'un ciel pur, qui
n'ont jamais livr leur vie  la merci de quatre planches jetes sur une
mer en fureur.

Monte-Cristo se leva, et, sans rien rpondre, car au tremblement de sa
voix on et pu reconnatre l'motion dont il tait agit, il se mit 
parcourir pas  pas le salon.

Notre magnificence vous fait sourire, monsieur le comte, dit
Maximilien, qui suivait Monte-Cristo des yeux.

--Non, non, rpondit Monte-Cristo fort ple et comprimant d'une main
les battements de son coeur, tandis que, de l'autre, il montrait au
jeune homme un globe de cristal sous lequel une bourse de soie reposait
prcieusement couche sur un coussin de velours noir. Je me demandais
seulement  quoi sert cette bourse, qui, d'un ct, contient un papier,
ce me semble, et de l'autre un assez beau diamant.

Maximilien prit un air grave et rpondit:

Ceci, monsieur le comte, c'est le plus prcieux de nos trsors de
famille.

--En effet, ce diamant est assez beau, rpliqua Monte-Cristo.

--Oh! mon frre ne vous parle pas du prix de la pierre, quoiqu'elle soit
estime cent mille francs, monsieur le comte; il veut seulement vous
dire que les objets que renferme cette bourse sont les reliques; de
l'ange dont nous vous parlions tout  l'heure.

--Voil ce que je ne saurais comprendre, et cependant ce que je ne dois
pas demander, madame, rpliqua Monte-Cristo en s'inclinant;
pardonnez-moi, je n'ai pas voulu tre indiscret.

--Indiscret, dites-vous? oh! que vous nous rendez heureux, monsieur le
comte, au contraire, en nous offrant une occasion de nous tendre sur ce
sujet! Si nous cachions comme un secret la belle action que rappelle
cette bourse nous ne l'exposerions pas ainsi  la vue. Oh! nous
voudrions pouvoir la publier dans tout l'univers, pour qu'un
tressaillement de notre bienfaiteur inconnu nous rvlt sa prsence.

--Ah! vraiment! fit Monte-Cristo d'une voix touffe.

--Monsieur, dit Maximilien en soulevant le globe de cristal et en
baisant religieusement la bourse de soie, ceci a touch la main d'un
homme par lequel mon pre a t sauv de la mort, nous de la ruine, et
notre nom de la honte; d'un homme grce auquel nous autres, pauvres
enfants vous  la misre et aux larmes, nous pouvons entendre
aujourd'hui des gens s'extasier sur notre bonheur. Cette lettre--et
Maximilien tirant un billet de la bourse le prsenta au comte--cette
lettre fut crite par lui un jour o mon pre avait pris une rsolution
bien dsespre, et ce diamant fut donn en dot  ma soeur par ce
gnreux inconnu.

Monte-Cristo ouvrit la lettre et la lut avec une indfinissable
expression de bonheur, c'tait le billet que nos lecteurs connaissent,
adress  Julie et sign Simbad le marin.

--Inconnu, dites-vous? Ainsi l'homme qui vous a rendu ce service est
rest inconnu pour vous?

--Oui, monsieur, jamais nous n'avons eu le bonheur de serrer sa main; ce
n'est pas faute cependant d'avoir demand  Dieu cette faveur, reprit
Maximilien; mais il y a eu dans toute cette aventure une mystrieuse
direction que nous ne pouvons comprendre encore; tout a t conduit par
une main invisible, puissante comme celle d'un enchanteur.

--Oh! dit Julie, je n'ai pas encore perdu tout espoir de baiser un jour
cette main comme je baise la bourse qu'elle a touche. Il y a quatre
ans, Penelon tait  Trieste: Penelon, monsieur le comte, c'est ce brave
marin que vous avez vu une bche  la main, et qui, de contrematre,
s'est fait jardinier. Penelon, tant donc  Trieste, vit sur le quai un
Anglais qui allait s'embarquer sur un yacht, et il reconnut celui qui
vint chez mon pre le 5 juin 1829, et qui m'crivit ce billet le 5
septembre. C'tait bien le mme,  ce qu'il assure, mais il n'osa point
lui parler.

--Un Anglais! fit Monte-Cristo rveur et qui s'inquitait de chaque
regard de Julie; un Anglais, dites-vous?

--Oui, reprit Maximilien, un Anglais qui se prsenta chez nous comme
mandataire de la maison Thomson et French, de Rome. Voil pourquoi,
lorsque vous avez dit l'autre jour chez M. de Morcerf que MM. Thomson et
French taient vos banquiers, vous m'avez vu tressaillir. Au nom du
Ciel, monsieur, cela se passait, comme nous vous l'avons dit, en 1829;
avez-vous connu cet Anglais?

--Mais ne m'avez-vous pas dit aussi que la maison Thomson et French
avait constamment ni vous avoir rendu ce service?

--Oui.

--Alors cet Anglais ne serait-il pas un homme qui reconnaissant envers
votre pre de quelque bonne action qu'il aurait oublie lui-mme,
aurait pris ce prtexte pour lui rendre un service?

--Tout est supposable, monsieur, en pareille circonstance, mme un
miracle.

--Comment s'appelait-il? demanda Monte-Cristo.

--Il n'a laiss d'autre nom, rpondit Julie en regardant le comte avec
une profonde attention, que le nom qu'il a sign au bas du billet:
Simbad le marin.

--Ce qui n'est pas un nom videmment, mais un pseudonyme.

Puis, comme Julie le regardait plus attentivement encore et essayait de
saisir au vol et de rassembler quelques notes de sa voix:

Voyons, continua-t-il, n'est-ce point un homme de ma taille  peu prs,
un peu plus grand peut-tre, un peu plus mince, emprisonn dans une
haute cravate, boutonn, corset, sangl et toujours le crayon  la
main?

--Oh! mais vous le connaissez donc? s'cria Julie les yeux tincelants
de joie.

--Non, dit Monte-Cristo, je suppose seulement. J'ai connu un Lord
Wilmore qui semait ainsi des traits de gnrosit.

--Sans se faire connatre!

--C'tait un homme bizarre qui ne croyait pas  la reconnaissance.

--Oh! s'cria Julie avec un accent sublime et en joignant les mains, 
quoi croit-il donc, le malheureux!

--Il n'y croyait pas, du moins  l'poque o je l'ai connu, dit
Monte-Cristo, que cette voix partie du fond de l'me avait remu jusqu'
la dernire fibre; mais depuis ce temps peut-tre a-t-il eu quelque
preuve que la reconnaissance existait.

--Et vous connaissez cet homme, monsieur? demanda Emmanuel.

--Oh! si vous le connaissez, monsieur, s'cria Julie, dites, dites,
pouvez-vous nous mener  lui, nous le montrer, nous dire o il est? Dis
donc, Maximilien, dis donc, Emmanuel, si nous le retrouvions jamais, il
faudrait bien qu'il crt  la mmoire du coeur.

Monte-Cristo sentit deux larmes rouler dans ses yeux; il fit encore
quelques pas dans le salon.

Au nom du Ciel! monsieur, dit Maximilien, si vous savez quelque chose
de cet homme, dites-nous ce que vous en savez!

--Hlas! dit Monte-Cristo en comprimant l'motion de sa voix, si c'est
Lord Wilmore votre bienfaiteur, je crains bien que jamais vous ne le
retrouviez. Je l'ai quitt il y a deux ou trois ans  Palerme et il
partait pour les pays les plus fabuleux; si bien que je doute fort qu'il
en revienne jamais.

--Ah! monsieur, vous tes cruel! s'cria Julie avec effroi.

Et les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme.

Madame, dit gravement Monte-Cristo en dvorant du regard les deux
perles liquides qui roulaient sur les joues de Julie, si Lord Wilmore
avait vu ce que je viens de voir ici, il aimerait encore la vie, car les
larmes que vous versez le raccommoderaient avec le genre humain.

Et il tendit la main  Julie, qui lui donna la sienne, entrane
qu'elle se trouvait par le regard et par l'accent du comte.

Mais ce Lord Wilmore, dit-elle, se rattachant  une dernire esprance,
il avait un pays, une famille, des parents, il tait connu enfin? Est-ce
que nous ne pourrions pas...?

--Oh! ne cherchez point, madame, dit le comte, ne btissez point de
douces chimres sur cette parole que j'ai laiss chapper. Non, Lord
Wilmore n'est probablement pas l'homme que vous cherchez: il tait mon
ami, je connaissais tous ses secrets, il m'et racont celui-l.

--Et il ne vous en a rien dit? s'cria Julie.

--Rien.

--Jamais un mot qui pt vous faire supposer?...

--Jamais.

--Cependant vous l'avez nomm tout de suite.

--Ah! vous savez... en pareil cas, on suppose.

--Ma soeur, ma soeur, dit Maximilien venant en aide au comte, monsieur a
raison. Rappelle-toi ce que nous a dit si souvent notre bon pre: Ce
n'est pas un Anglais qui nous a fait ce bonheur.

Monte-Cristo tressaillit.

Votre pre vous disait... monsieur Morrel?... reprit-il vivement.

--Mon pre, monsieur, voyait dans cette action un miracle. Mon pre
croyait  un bienfaiteur sorti pour nous de la tombe. Oh! la touchante
superstition, monsieur, que celle-l, et comme, tout en n'y croyant pas
moi-mme, j'tais loin de vouloir dtruire cette croyance dans son noble
coeur! Aussi combien de fois y rva-t-il en prononant tout bas un nom
d'ami bien cher, un nom d'ami perdu; et lorsqu'il fut prs de mourir,
lorsque l'approche de l'ternit et donn  son esprit quelque chose de
l'illumination de la tombe, cette pense, qui n'avait jusque-l t
qu'un doute, devint une conviction, et les dernires paroles qu'il
pronona en mourant furent celles-ci: Maximilien, c'tait Edmond
Dants!

La pleur du comte, qui depuis quelques secondes allait croissant,
devint effrayante  ces paroles. Tout son sang venait d'affluer au
coeur, il ne pouvait parler, il tira sa montre comme s'il et oubli
l'heure, prit son chapeau, prsenta  Mme Herbault un compliment brusque
et embarrass, et serrant les mains d'Emmanuel et de Maximilien:

Madame, dit-il, permettez-moi de venir quelque fois vous rendre mes
devoirs. J'aime votre maison, et je vous suis reconnaissant de votre
accueil, car voici la premire fois que je me suis oubli depuis bien
des annes.

Et il sortit  grands pas.

C'est un homme singulier que ce comte de Monte-Cristo, dit Emmanuel.

--Oui, rpondit Maximilien, mais je crois qu'il a un coeur excellent, et
je suis sr qu'il nous aime.

--Et moi! dit Julie, sa voix m'a t au coeur, et deux ou trois fois il
m'a sembl que ce n'tait pas la premire fois que je l'entendais.




LI

Pyrame et Thisb.


Aux deux tiers du faubourg Saint-Honor, derrire un bel htel,
remarquable entre les remarquables habitations de ce riche quartier,
s'tend un vaste jardin dont les marronniers touffus dpassent les
normes murailles, hautes comme des remparts, et laissent, quand vient
le printemps, tomber leurs fleurs roses et blanches dans deux vases de
pierre cannele placs paralllement sur deux pilastres quadrangulaires
dans lesquels s'enchsse une grille de fer du temps de Louis XIII.

Cette entre grandiose est condamne, malgr les magnifiques graniums
qui poussent dans les deux vases et qui balancent au vent leurs feuilles
marbres et leurs fleurs de pourpre, depuis que les propritaires de
l'htel, et cela date de longtemps dj, se sont restreints  la
possession de l'htel, de la cour plante d'arbres qui donne sur le
faubourg, et du jardin que ferme cette grille, laquelle donnait
autrefois sur un magnifique potager d'un arpent annex  la proprit.
Mais le dmon de la spculation ayant tir une ligne, c'est--dire une
rue  l'extrmit de ce potager, et la rue, avant d'exister, ayant dj
grce  une plaque de fer bruni, reu un nom, on pensa pouvoir vendre ce
potager pour btir sur la rue, et faire concurrence  cette grande
artre de Paris qu'on appelle le faubourg Saint-Honor.

Mais, en matire de spculation, l'homme propose et l'argent dispose; la
rue baptise mourut au berceau; l'acqureur du potager, aprs l'avoir
parfaitement pay, ne put trouver  le revendre la somme qu'il en
voulait, et, en attendant une hausse de prix, qui ne peut manquer, un
jour ou l'autre, de l'indemniser bien au-del de ses pertes passes et
de son capital au repos, il se contenta de louer cet enclos  des
marachers, moyennant la somme de cinq cent francs par an.

C'est de l'argent plac  un demi pour cent, ce qui n'est pas cher par
le temps qui court, o il y a tant de gens qui le placent  cinquante,
et qui trouvent encore que l'argent est d'un bien pauvre rapport.

Nanmoins, comme nous l'avons dit, la grille du jardin, qui autrefois
donnait sur le potager, est condamne, et la rouille ronge ses gonds; il
y a mme plus: pour que d'ignobles marachers ne souillent pas de leurs
regards vulgaires l'intrieur de l'enclos aristocratique, une cloison
de planches est applique aux barreaux jusqu' la hauteur de six pieds.
Il est vrai que les planches ne sont pas si bien jointes qu'on ne puisse
glisser un regard furtif entre les intervalles; mais cette maison est
une maison svre, et qui ne craint point les indiscrtions.

Dans ce potager, au lieu de choux, de carottes, de radis, de pois et de
melons, poussent de grandes luzernes, seule culture qui annonce que l'on
songe encore  ce lieu abandonn. Une petite porte basse, s'ouvrant sur
la rue projete, donne entre en ce terrain clos de murs, que ses
locataires viennent d'abandonner  cause de sa strilit et qui, depuis
huit jours, au lieu de rapporter un demi pour cent, qui comme par le
pass, ne rapporte plus rien du tout.

Du ct de l'htel, les marronniers dont nous avons parl couronnent la
muraille, ce qui n'empche pas d'autres arbres luxuriants et fleuris de
glisser dans leurs intervalles leurs branches avides d'air.  un angle
o le feuillage devient tellement touffu qu' peine si la lumire y
pntre, un large banc de pierre et des siges de jardin indiquent un
lieu de runion ou une retraite favorite  quelque habitant de l'htel
situ  cent pas, et que l'on aperoit  peine  travers le rempart de
verdure qui l'enveloppe. Enfin, le choix de cet asile mystrieux est 
la fois justifi par l'absence du soleil, par la fracheur ternelle
mme pendant les jours les plus brlants de l't, par le gazouillement
des oiseaux et par l'loignement de la maison et de la rue, c'est--dire
des affaires et du bruit.

Vers le soir d'une des plus chaudes journes que le printemps et
encore accordes aux habitants de Paris, il y avait sur ce banc de
pierre un livre, une ombrelle, un panier  ouvrage et un mouchoir de
batiste dont la broderie tait commence; et non loin de ce banc, prs
de la grille, debout devant les planches, l'oeil appliqu  la cloison 
claire-voie, une jeune femme, dont le regard plongeait par une fente
dans le jardin dsert que nous connaissons.

Presque au mme moment, la petite porte de ce terrain se refermait sans
bruit, et un jeune homme, grand, vigoureux, vtu d'une blouse de toile
crue, d'une casquette de velours, mais dont les moustaches, la barbe et
les cheveux noirs extrmement soigns juraient quelque peu avec ce
costume populaire, aprs un rapide coup d'oeil jet autour de lui pour
s'assurer que personne ne l'piait, passant par cette porte, qu'il
referma derrire lui, se dirigeait d'un pas prcipit vers la grille.

 la vue de celui qu'elle attendait, mais non pas probablement sous ce
costume, la jeune fille eut peur et se rejeta en arrire.

Et cependant dj,  travers les fentes de la porte, le jeune homme,
avec ce regard qui n'appartient qu'aux amants, avait vu flotter la robe
blanche et la longue ceinture bleue. Il s'lana vers la cloison, et
appliquant sa bouche  une ouverture:

N'ayez pas peur, Valentine, dit-il, c'est moi.

La jeune fille s'approcha.

Oh! monsieur, dit-elle, pourquoi donc tes-vous venu si tard
aujourd'hui? Savez-vous que l'on va dner bientt, et qu'il m'a fallu
bien de la diplomatie et bien de la promptitude pour me dbarrasser de
ma belle-mre, qui m'pie, de ma femme de chambre qui m'espionne, et de
mon frre qui me tourmente pour venir travailler ici  cette broderie,
qui, j'en ai bien peur, ne sera pas finie de longtemps? Puis, quand vous
vous serez excus sur votre retard, vous me direz quel est ce nouveau
costume qu'il vous a plu d'adopter et qui presque a t cause que je ne
vous ai pas reconnu.

--Chre Valentine, dit le jeune homme, vous tes trop au-dessus de mon
amour pour que j'ose vous en parler, et cependant, toutes les fois que
je vous vois, j'ai besoin de vous dire que je vous adore, afin que
l'cho de mes propres paroles me caresse doucement le coeur lorsque je
ne vous vois plus. Maintenant je vous remercie de votre gronderie: elle
est toute charmante, car elle me prouve, je n'ose pas dire que vous
m'attendiez, mais que vous pensiez  moi. Vous vouliez savoir la cause
de mon retard et le motif de mon dguisement; je vais vous les dire, et
j'espre que vous les excuserez: j'ai fait choix d'un tat....

--D'un tat!... Que voulez-vous dire, Maximilien? Et sommes-nous donc
assez heureux pour que vous parliez de ce qui nous regarde en
plaisantant?

--Oh! Dieu me prserve, dit le jeune homme, de plaisanter avec ce qui
est ma vie; mais fatigu d'tre un coureur de champs et un escaladeur
de murailles, srieusement effray de l'ide que vous me ftes natre
l'autre soir que votre pre me ferait juger un jour comme voleur, ce qui
compromettrait l'honneur de l'arme franaise tout entire, non moins
effray de la possibilit que l'on s'tonne de voir ternellement
tourner autour de ce terrain, o il n'y a pas la plus petite citadelle 
assiger ou le plus petit blockhaus  dfendre, un capitaine de spahis,
je me suis fait maracher, et j'ai adopt le costume de ma profession.

--Bon, quelle folie!

--C'est au contraire la chose la plus sage, je crois, que j'aie faite de
ma vie, car elle nous donne toute scurit.

--Voyons, expliquez-vous.

--Eh bien, j'ai t trouver le propritaire de cet enclos; le bail avec
les anciens locataires tait fini, et je le lui ai lou  nouveau. Toute
cette luzerne que vous voyez m'appartient, Valentine; rien ne m'empche
de me faire btir une cabane dans les foins et de vivre dsormais 
vingt pas de vous. Oh! ma joie et mon bonheur, je ne puis les contenir.
Comprenez-vous, Valentine, que l'on parvienne  payer ces choses-l?
C'est impossible, n'est-ce pas? Eh bien, toute cette flicit, tout ce
bonheur, toute cette joie, pour lesquels j'eusse donn dix ans de ma
vie, me cotent, devinez combien?... Cinq cents francs par an, payables
par trimestre. Ainsi, vous le voyez, dsormais plus rien  craindre. Je
suis ici chez moi, je puis mettre des chelles contre mon mur et
regarder par-dessus, et j'ai, sans crainte qu'une patrouille vienne me
dranger, le droit de vous dire que je vous aime, tant que votre fiert
ne se blessera pas d'entendre sortir ce mot de la bouche d'un pauvre
journalier vtu d'une blouse et coiff d'une casquette.

Valentine poussa un petit cri de surprise joyeuse; puis tout  coup:

Hlas, Maximilien, dit-elle tristement et comme si un nuage jaloux
tait soudain venu voiler le rayon de soleil qui illuminait son coeur,
maintenant nous serons trop libres, notre bonheur nous fera tenter Dieu;
nous abuserons de notre scurit, et notre scurit nous perdra.

--Pouvez-vous me dire cela, mon amie,  moi qui, depuis que je vous
connais, vous prouve chaque jour que j'ai subordonn mes penses et ma
vie  votre vie et  vos penses? Qui vous a donn confiance en moi? mon
bonheur, n'est-ce pas? Quand vous m'avez dit qu'un vague instinct vous
assurait que vous couriez quelque grand danger, j'ai mis mon dvouement
 votre service, sans vous demander d'autre rcompense que le bonheur de
vous servir. Depuis ce temps, vous ai-je, par un mot, par un signe,
donn l'occasion de vous repentir de m'avoir distingu au milieu de ceux
qui eussent t heureux de mourir pour vous? Vous m'avez dit, pauvre
enfant, que vous tiez fiance  M. d'pinay, que votre pre avait
dcid cette alliance, c'est--dire qu'elle tait certaine, car tout ce
que veut M. de Villefort arrive infailliblement. Eh bien, je suis rest
dans l'ombre, attendant tout, non pas de ma volont, non pas de la
vtre, mais des vnements, de la Providence, de Dieu, et cependant
vous m'aimez, vous avez eu piti de moi, Valentine, et vous me l'avez
dit; merci pour cette douce parole que je ne vous demande que de me
rpter de temps en temps, et qui me fera tout oublier.

--Et voil ce qui vous a enhardi, Maximilien, voil ce qui me fait  la
fois une vie bien douce et bien malheureuse, au point que je me demande
souvent lequel vaut mieux pour moi, du chagrin que me causait autrefois
la rigueur de ma belle-mre et sa prfrence aveugle pour son enfant, ou
du bonheur plein de dangers que je gote en vous voyant.

--Du danger! s'cria Maximilien; pouvez-vous dire un mot si dur et si
injuste? Avez-vous jamais vu un esclave plus soumis que moi? Vous m'avez
permis de vous adresser quelquefois la parole, Valentine, mais vous
m'avez dfendu de vous suivre; j'ai obi. Depuis que j'ai trouv le
moyen de me glisser dans cet enclos, de causer avec vous  travers cette
porte, d'tre enfin si prs de vous sans vous voir, ai-je jamais,
dites-le-moi, demand  toucher le bas de votre robe  travers ces
grilles? Ai-je jamais fait un pas pour franchir ce mur, ridicule
obstacle pour ma jeunesse et ma force? Jamais un reproche sur votre
rigueur, jamais un dsir exprim tout haut; j'ai t riv  ma parole
comme un chevalier des temps passs. Avouez cela du moins, pour que je
ne vous croie pas injuste.

--C'est vrai, dit Valentine, en passant entre deux planches le bout d'un
de ses doigts effils sur lequel Maximilien posa ses lvres; c'est vrai,
vous tes un honnte ami. Mais enfin vous n'avez agi qu'avec le
sentiment de votre intrt, mon cher Maximilien; vous saviez bien que,
du jour o l'esclave deviendrait exigeant, il lui faudrait tout perdre.
Vous m'avez promis l'amiti d'un frre,  moi qui n'ai pas d'amis,  moi
que mon pre oublie,  moi que ma belle-mre perscute, et qui n'ai pour
consolation que le vieillard immobile, muet, glac, dont la main ne peut
serrer ma main, dont l'oeil seul peut me parler, et dont le coeur bat
sans doute pour moi d'un reste de chaleur. Drision amre du sort qui me
fait ennemie et victime de tous ceux qui sont plus forts que moi, et qui
me donne un cadavre pour soutien et pour ami! Oh! vraiment, Maximilien,
je vous le rpte, je suis bien malheureuse, et vous avez raison de
m'aimer pour moi et non pour vous.

--Valentine, dit le jeune homme avec une motion profonde, je ne dirai
pas que je n'aime que vous au monde, car j'aime aussi ma soeur et mon
beau-frre, mais c'est d'un amour doux et calme, qui ne ressemble en
rien au sentiment que j'prouve pour vous: quand je pense  vous, mon
sang bout, ma poitrine se gonfle, mon coeur dborde; mais cette force,
cette ardeur, cette puissance surhumaine, je les emploierai  vous aimer
seulement jusqu'au jour o vous me direz de les employer  vous servir.
M. Franz d'pinay sera absent un an encore, dit-on; en un an, que de
chances favorables peuvent nous servir, que d'vnements peuvent nous
seconder! Esprons donc toujours, c'est si bon et si doux d'esprer!
Mais en attendant, vous, Valentine, vous qui me reprochez mon gosme,
qu'avez-vous t pour moi? La belle et froide statue de la Vnus
pudique. En change de ce dvouement, de cette obissance, de cette
retenue, que m'avez-vous promis, vous? rien; que m'avez-vous accord?
bien peu de chose. Vous me parlez de M. d'pinay, votre fianc, et vous
soupirez  cette ide d'tre un jour  lui. Voyons, Valentine, est-ce l
tout ce que vous avez dans l'me? Quoi! je vous engage ma vie, je vous
donne mon me, je vous consacre jusqu'au plus insignifiant battement de
mon coeur, et quand je suis tout  vous, moi, quand je me dis tout bas
que je mourrai si je vous perds, vous ne vous pouvantez pas, vous,  la
seule ide d'appartenir  un autre! Oh! Valentine! Valentine, si j'tais
ce que vous tes, si je me sentais aim comme vous tes sre que je vous
aime, dj cent fois j'eusse pass ma main entre les barreaux de cette
grille, et j'eusse serr la main du pauvre Maximilien en lui disant: 
vous,  vous seul, Maximilien, dans ce monde et dans l'autre.

Valentine ne rpondit rien, mais le jeune homme l'entendit soupirer et
pleurer.

La raction fut prompte sur Maximilien.

Oh! s'cria-t-il, Valentine! Valentine! oubliez mes paroles, s'il y a
dans mes paroles quelque chose qui ait pu vous blesser!

--Non, dit-elle, vous avez raison; mais ne voyez-vous pas que je suis
une pauvre crature, abandonne dans une maison presque trangre, car
mon pre m'est presque un tranger, et dont la volont a t brise
depuis dix ans, jour par jour, heure par heure, minute par minute, par
la volont de fer des matres qui psent sur moi? Personne ne voit ce
que je souffre et je ne l'ai dit  personne qu' vous. En apparence, et
aux yeux de tout le monde, tout m'est bon, tout m'est affectueux; en
ralit, tout m'est hostile. Le monde dit: M. de Villefort est trop
grave et trop svre pour tre bien tendre envers sa fille; mais elle a
eu du moins le bonheur de retrouver dans Mme de Villefort une seconde
mre. Eh bien, le monde se trompe, mon pre m'abandonne avec
indiffrence, et ma belle-mre me hait avec un acharnement d'autant plus
terrible qu'il est voil par un ternel sourire.

--Vous har! vous, Valentine! et comment peut-on vous har?

--Hlas! mon ami, dit Valentine, je suis force d'avouer que cette haine
pour moi vient d'un sentiment presque naturel. Elle adore son fils, mon
frre douard.

--Eh bien?

--Eh bien, cela me semble trange de mler  ce que nous disions une
question d'argent, eh! bien, mon ami, je crois que sa haine vient de l
du moins. Comme elle n'a pas de fortune de son ct, que moi je suis
dj riche du chef de ma mre, et que cette fortune sera encore plus que
double par celle de M. et de Mme de Saint-Mran, qui doit me revenir un
jour, eh bien, je crois qu'elle est envieuse. Oh! mon Dieu! si je
pouvais lui donner la moiti de cette fortune et me retrouver chez M. de
Villefort comme une fille dans la maison de son pre, certes je le
ferais  l'instant mme.

--Pauvre Valentine!

--Oui, je me sens enchane, et en mme temps je me sens si faible,
qu'il me semble que ces liens me soutiennent, et que j'ai peur de les
rompre. D'ailleurs, mon pre n'est pas un homme dont on puisse
enfreindre impunment les ordres: il est puissant contre moi, il le
serait contre vous, il le serait contre le roi lui-mme, protg qu'il
est par un irrprochable pass et par une position presque inattaquable.
Oh! Maximilien! je vous le jure, je ne lutte pas, parce que c'est vous
autant que moi que je crains de briser dans cette lutte.

--Mais enfin, Valentine, reprit Maximilien, pourquoi dsesprer ainsi,
et voir l'avenir toujours sombre?

--Ah! mon ami, parce que je le juge par le pass.

--Voyons cependant, si je ne suis pas un parti illustre au point de vue
aristocratique, je tiens cependant, par beaucoup de points, au monde
dans lequel vous vivez; le temps o il y avait deux Frances dans la
France n'existe plus; les plus hautes familles de la monarchie se sont
fondues dans les familles de l'Empire: l'aristocratie de la lance a
pous la noblesse du canon. Eh bien, moi, j'appartiens  cette
dernire: j'ai un bel avenir dans l'arme, je jouis d'une fortune
borne, mais indpendante; la mmoire de mon pre, enfin, est vnre
dans notre pays comme celle d'un des plus honntes ngociants qui aient
exist. Je dis notre pays, Valentine, parce que vous tes presque de
Marseille.

--Ne me parlez pas de Marseille, Maximilien, ce seul mot me rappelle ma
bonne mre, cet ange que tout le monde a regrett, et qui, aprs avoir
veill sur sa fille pendant son court sjour sur la terre, veille encore
sur elle, je l'espre du moins, pendant son ternel sjour au ciel. Oh!
si ma pauvre mre vivait, Maximilien, je n'aurais plus rien  craindre;
je lui dirais que je vous aime, et elle nous protgerait.

--Hlas! Valentine, reprit Maximilien, si elle vivait, je ne vous
connatrais pas sans doute, car, vous l'avez dit, vous seriez heureuse
si elle vivait, et Valentine heureuse m'et regard bien ddaigneusement
du haut de sa grandeur.

--Ah! mon ami, s'cria Valentine, c'est vous qui tes injuste  votre
tour.... Mais, dites-moi....

--Que voulez-vous que je vous dise? reprit Maximilien, voyant que
Valentine hsitait.

--Dites-moi, continua la jeune fille, est-ce qu'autrefois  Marseille il
y a eu quelque sujet de msintelligence entre votre pre et le mien?

--Non, pas que je sache, rpondit Maximilien, ce n'est que votre pre
tait un partisan plus que zl des Bourbons, et le mien un homme dvou
 l'Empereur. C'est, je le prsume, tout ce qu'il y a jamais eu de
dissidence entre eux. Mais pourquoi cette question, Valentine?

--Je vais vous le dire, reprit la jeune fille, car vous devez tout
savoir. Eh bien, c'tait le jour o votre nomination d'officier de la
Lgion d'honneur fut publie dans le journal. Nous tions tous chez mon
grand-pre, M. Noirtier, et de plus il y avait encore M. Danglars, vous
savez ce banquier dont les chevaux ont avant-hier failli tuer ma mre et
mon frre? Je lisais le journal tout haut  mon grand-pre pendant que
ces messieurs causaient du mariage de mademoiselle Danglars. Lorsque
j'en vins au paragraphe qui vous concernait et que j'avais dj lu, car
ds la veille au matin vous m'aviez annonc cette bonne nouvelle;
lorsque j'en vins, dis-je, au paragraphe qui vous concernait, j'tais
bien heureuse... mais aussi bien tremblante d'tre force de prononcer
tout haut votre nom et certainement je l'eusse omis sans la crainte que
j'prouvais qu'on interprtt mal mon silence; donc je rassemblai tout
mon courage, et je lus.

--Chre Valentine!

--Eh bien, aussitt que rsonna votre nom, mon pre tourna la tte.
J'tais si persuade (voyez comme je suis folle!) que tout le monde
allait tre frapp de ce nom comme d'un coup de foudre, que je crus voir
tressaillir mon pre et mme (pour celui-l c'tait une illusion, j'en
suis sre), et mme M. Danglars.

--Morrel, dit mon pre, attendez donc! (Il frona le sourcil.)
Serait-ce un de ces Morrel de Marseille, un de ces enrags
bonapartistes qui nous ont donn tant de mal en 1815?

--Oui, rpondit M. Danglars; je crois mme que c'est le fils de
l'ancien armateur.

--Vraiment! fit Maximilien. Et que rpondit votre pre, dites,
Valentine?

--Oh! une chose affreuse et que je n'ose vous redire.

--Dites toujours, reprit Maximilien en souriant.

--Leur Empereur, continua-t-il en fronant le sourcil, savait les
mettre  leur place, tous ces fanatiques: il les appelait de la chair 
canon, et c'tait le seul nom qu'ils mritassent. Je vois avec joie que
le gouvernement nouveau remet en vigueur ce salutaire principe. Quand ce
ne serait que pour cela qu'il garde l'Algrie, j'en fliciterais le
gouvernement, quoiqu'elle nous cote un peu cher.

--C'est en effet d'une politique assez brutale, dit Maximilien. Mais ne
rougissez point, chre amie, de ce qu'a dit l M. de Villefort; mon
brave pre ne cdait en rien au vtre sur ce point, et il rptait sans
cesse: Pourquoi donc l'Empereur, qui fait tant de belles choses, ne
fait-il pas un rgiment de juges et d'avocats, et ne les envoie-t-il pas
toujours au premier feu? Vous le voyez, chre amie, les partis se
valent pour le pittoresque de l'expression et pour la douceur de la
pense. Mais M. Danglars, que dit-il  cette sortie du procureur du roi?

--Oh! lui se mit  rire de ce rire sournois qui lui est particulier et
que je trouve froce; puis ils se levrent l'instant d'aprs et
partirent. Je vis alors seulement que mon grand-pre tait tout agit.
Il faut vous dire, Maximilien, que, moi seule, je devine ses agitations,
 ce pauvre paralytique, et je me doutais d'ailleurs que la
conversation qui avait eu lieu devant lui (car on ne fait plus attention
 lui, pauvre grand-pre!) l'avait fort impressionn, attendu qu'on
avait dit du mal de son Empereur, et que,  ce qu'il parat, il a t
fanatique de l'Empereur.

--C'est, en effet, dit Maximilien, un des noms connus de l'empire: il a
t snateur, et, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas,
Valentine, il fut prs de toutes les conspirations bonapartistes que
l'on fit sous la Restauration.

--Oui, j'entends quelquefois dire tout bas de ces choses-l qui me
semblent tranges: le grand-pre bonapartiste, le pre royaliste; enfin,
que voulez-vous?... Je me retournai donc vers lui. Il me montrait le
journal du regard.

--Qu'avez-vous, papa? lui dis-je; tes-vous content?

Il me fit de la tte signe que oui.

--De ce que mon pre vient de dire? demandai-je.

Il fit signe que non.

--De ce que M. Danglars a dit?

Il fit signe que non encore.

--C'est donc de ce que M. Morrel, je n'osai pas dire Maximilien, est
nomm officier de la Lgion d'honneur?

Il fit signe que oui.

--Le croiriez-vous, Maximilien? il tait content que vous fussiez nomm
officier de la Lgion d'honneur, lui qui ne vous connat pas. C'est
peut-tre de la folie de sa part, car il tourne, dit-on,  l'enfance:
mais je l'aime bien pour ce oui-l.

--C'est bizarre, pensa Maximilien. Votre pre me harait donc, tandis
qu'au contraire votre grand-pre... tranges choses que ces amours et
ces haines de parti!

--Chut! s'cria tout  coup Valentine. Cachez-vous, sauvez-vous; on
vient!

Maximilien sauta sur une bche et se mit  retourner impitoyablement la
luzerne.

Mademoiselle! Mademoiselle! cria une voix derrire les arbres, Mme de
Villefort vous cherche partout et vous appelle; il y a une visite au
salon.

--Une visite! dit Valentine tout agite; et qui nous fait cette visite?

--Un grand seigneur, un prince,  ce qu'on dit, M. le comte de
Monte-Cristo.

--J'y vais, dit tout haut Valentine.

Ce nom fit tressaillir de l'autre ct de la grille celui  qui le _j'y
vais_ de Valentine servait d'adieu  la fin de chaque entrevue.

Tiens! se dit Maximilien en s'appuyant tout pensif sur sa bche,
comment le comte de Monte-Cristo connat-il M. de Villefort?




LII

Toxicologie.


C'tait bien rellement M. le comte de Monte-Cristo qui venait d'entrer
chez Mme de Villefort, dans l'intention de rendre  M. le procureur du
roi la visite qu'il lui avait faite, et  ce nom toute la maison, comme
on le comprend bien, avait t mise en moi.

Mme de Villefort, qui tait au salon lorsqu'on annona le comte, fit
aussitt venir son fils pour que l'enfant ritrt ses remerciements au
comte, et douard, qui n'avait cess d'entendre parler depuis deux jours
du grand personnage, se hta d'accourir, non par obissance pour sa
mre, non pour remercier le comte, mais par curiosit et pour faire
quelque remarque  l'aide de laquelle il pt placer un de ces lazzis
qui faisaient dire  sa mre:  le mchant enfant! Mais il faut bien
que je lui pardonne, il a tant d'esprit!

Aprs les premires politesses d'usage, le comte s'informa de M. de
Villefort.

Mon mari dne chez M. le Chancelier, rpondit la jeune femme; il vient
de partir  l'instant mme, et il regrettera bien, j'en suis sre,
d'avoir t priv du bonheur de vous voir.

Deux visiteurs qui avaient prcd le comte dans le salon, et qui le
dvoraient des yeux se retirrent aprs le temps raisonnable exig  la
fois par la politesse et par la curiosit.

 propos, que fait donc ta soeur Valentine? dit Mme de Villefort 
douard; qu'on la prvienne afin que j'aie l'honneur de la prsenter 
M. le comte.

--Vous avez une fille, madame? demanda le comte, mais ce doit tre une
enfant?

--C'est la fille de M. de Villefort, rpliqua la jeune femme; une fille
d'un premier mariage, une grande et belle personne.

--Mais mlancolique, interrompit le jeune douard en arrachant, pour en
faire une aigrette  son chapeau, les plumes de la queue d'un magnifique
ara qui criait de douleur sur son perchoir dor.

Mme de Villefort se contenta de dire:

Silence, douard!

Ce jeune tourdi a presque raison, et rpte l ce qu'il m'a bien des
fois entendue dire avec douleur car Mlle de Villefort est, malgr tout
ce que nous pouvons faire pour la distraire, d'un caractre triste et
d'une humeur taciturne qui nuisent souvent  l'effet de sa beaut. Mais
elle ne vient pas; douard, voyez donc pourquoi cela.

--Parce qu'on la cherche o elle n'est pas.

--O la cherche-t-on?

--Chez grand-papa Noirtier.

--Et elle n'est pas l, vous croyez?

--Non, non, non, non, non, elle n'y est pas, rpondit douard en
chantonnant.

--Et o est-elle? Si vous le savez, dites-le.

--Elle est sous le grand marronnier, continua le mchant garon, en
prsentant, malgr les cris de sa mre, des mouches vivantes au
perroquet, qui paraissait fort friand de cette sorte de gibier.

Mme de Villefort tendait la main pour sonner, et pour indiquer  la
femme de chambre le lieu o elle trouverait Valentine, lorsque celle-ci
entra. Elle semblait triste, en effet, et en la regardant attentivement
on et mme pu voir dans ses yeux des traces de larmes.

Valentine, que nous avons, entran par la rapidit du rcit, prsente
 nos lecteurs sans la faire connatre, tait une grande et svelte jeune
fille de dix-neuf ans, aux cheveux chtain clair, aux yeux bleu fonc, 
la dmarche languissante et empreinte de cette exquise distinction qui
caractrisait sa mre; ses mains blanches et effiles, son cou nacr,
ses joues marbres de fugitives couleurs, lui donnaient au premier
aspect l'air d'une de ces belles Anglaises qu'on a compares assez
potiquement dans leurs allures  des cygnes qui se mirent.

Elle entra donc, et, voyant prs de sa mre l'tranger dont elle avait
tant entendu parler dj, elle salua sans aucune minauderie de jeune
fille et sans baisser les yeux, avec une grce qui redoubla l'attention
du comte.

Celui-ci se leva.

Mlle de Villefort, ma belle-fille, dit Mme de Villefort  Monte-Cristo,
en se penchant sur son sofa et en montrant de la main Valentine.

--Et monsieur le comte de Monte-Cristo, roi de la Chine, empereur de la
Cochinchine, dit le jeune drle en lanant un regard sournois  sa
soeur.

Pour cette fois, Mme de Villefort plit, et faillit s'irriter contre ce
flau domestique qui rpondait au nom d'douard; mais, tout au
contraire, le comte sourit et parut regarder l'enfant avec complaisance,
ce qui porta au comble la joie et l'enthousiasme de sa mre.

Mais, madame, reprit le comte en renouant la conversation et en
regardant tour  tour Mme de Villefort et Valentine, est-ce que je n'ai
pas dj eu l'honneur de vous voir quelque part, vous et mademoiselle?
Tout  l'heure j'y songeais dj; et quand mademoiselle est entre, sa
vue a t une lueur de plus jete sur un souvenir confus, pardonnez-moi
ce mot.

--Cela n'est pas probable, monsieur; Mlle de Villefort aime peu le
monde, et nous sortons rarement, dit la jeune femme.

--Aussi n'est-ce point dans le monde que j'ai vu mademoiselle, ainsi que
vous, madame, ainsi que ce charmant espigle. Le monde parisien,
d'ailleurs, m'est absolument inconnu, car, je crois avoir eu l'honneur
de vous le dire, je suis  Paris depuis quelques jours. Non, si vous
permettez que je me rappelle... attendez...

Le comte mit sa main sur son front comme pour concentrer tous ses
souvenirs:

Non, c'est au-dehors... c'est... je ne sais pas... mais il me semble
que ce souvenir est insparable d'un beau soleil et d'une espce de
fte religieuse... mademoiselle tenait des fleurs  la main; l'enfant
courait aprs un beau paon dans un jardin, et vous, madame, vous tiez
sous une treille en berceau.... Aidez-moi donc, madame; est-ce que les
choses que je vous dis l ne vous rappellent rien?

--Non, en vrit, rpondit Mme de Villefort; et cependant il me semble,
monsieur, que si je vous avais rencontr quelque part, votre souvenir
serait rest prsent  ma mmoire.

--Monsieur le comte nous a vus peut-tre en Italie, dit timidement
Valentine.

--En effet, en Italie... c'est possible, dit Monte-Cristo. Vous avez
voyag en Italie, mademoiselle?

--Madame et moi, nous y allmes il y a deux ans. Les mdecins
craignaient pour ma poitrine et m'avaient recommand l'air de Naples.
Nous passmes par Bologne, par Prouse et par Rome.

--Ah! c'est vrai, mademoiselle, s'cria Monte-Cristo, comme si cette
simple indication suffisait  fixer tous ses souvenirs. C'est  Prouse,
le jour de la Fte-Dieu, dans le jardin de l'htellerie de la Poste, o
le hasard nous a runis, vous, mademoiselle, votre fils et moi, que je
me rappelle avoir eu l'honneur de vous voir.

--Je me rappelle parfaitement Prouse, monsieur, et l'htellerie de la
Poste, et la fte dont vous me parlez, dit Mme de Villefort; mais j'ai
beau interroger mes souvenirs; et, j'ai honte de mon peu de mmoire, je
ne me souviens pas d'avoir eu l'honneur de vous voir.

--C'est trange, ni moi non plus, dit Valentine en levant ses beaux yeux
sur Monte-Cristo.

--Ah! moi, je m'en souviens, dit douard.

--Je vais vous aider, madame, reprit le comte. La journe avait t
brlante; vous attendiez des chevaux qui n'arrivaient pas  cause de la
solennit. Mademoiselle s'loigna dans les profondeurs du jardin, et
votre fils disparut, courant aprs l'oiseau.

--Je l'ai attrap, maman; tu sais, dit douard, je lui ai arrach trois
plumes de la queue.

--Vous, madame, vous demeurtes sous le berceau de vigne; ne vous
souvient-il plus, pendant que vous tiez assise sur un banc de pierre et
pendant que, comme je vous l'ai dit, Mlle de Villefort et monsieur votre
fils taient absents, d'avoir caus assez longtemps avec quelqu'un?

--Oui vraiment, oui, dit la jeune femme en rougissant, je m'en souviens,
avec un homme envelopp d'un long manteau de laine... avec un mdecin,
je crois.

--Justement, madame; cet homme, c'tait moi; depuis quinze jours
j'habitais dans cette htellerie j'avais guri mon valet de chambre de
la fivre et mon hte de la jaunisse, de sorte que l'on me regardait
comme un grand docteur. Nous causmes longtemps, madame, de choses
diffrentes, du Prugin, de Raphal, des moeurs, des costumes, de cette
fameuse aqua-tofana, dont quelques personnes, vous avait-on dit, je
crois, conservaient encore le secret  Prouse.

--Ah! c'est vrai, dit vivement Mme de Villefort avec une certaine
inquitude, je me rappelle.

--Je ne sais plus ce que vous me dtes en dtail, madame, reprit le
comte avec une parfaite tranquillit, mais je me souviens parfaitement
que, partageant  mon sujet l'erreur gnrale, vous me consulttes sur
la sant de Mlle de Villefort.

--Mais cependant, monsieur, vous tiez bien rellement mdecin, dit Mme
de Villefort, puisque vous avez guri des malades.

--Molire ou Beaumarchais vous rpondraient, madame, que c'est justement
parce que je ne l'tais pas que j'ai, non point guri mes malades, mais
que mes malades ont guri; moi, je me contenterai de vous dire que j'ai
assez tudi  fond la chimie et les sciences naturelles, mais en
amateur seulement... vous comprenez.

En ce moment six heures sonnrent.

Voil six heures, dit Mme de Villefort, visiblement agite;
n'allez-vous pas voir, Valentine, si votre grand-pre est prt 
dner?

Valentine se leva, et, saluant le comte, elle sortit de la chambre sans
prononcer un mot.

Oh! mon Dieu, madame, serait-ce donc  cause de moi que vous congdiez
Mlle de Villefort? dit le comte lorsque Valentine fut partie.

--Pas le moins du monde, reprit vivement la jeune femme, mais c'est
l'heure  laquelle nous faisons faire  M. Noirtier le triste repas qui
soutient sa triste existence. Vous savez, monsieur, dans quel tat
lamentable est le pre de mon mari?

--Oui, madame, M. de Villefort m'en a parl; une paralysie, je crois.

--Hlas! oui; il y a chez ce pauvre vieillard absence complte du
mouvement, l'me seule veille dans cette machine humaine, et encore ple
et tremblante, et comme une lampe prte  s'teindre. Mais pardon,
monsieur, de vous entretenir de nos infortunes domestiques, je vous ai
interrompu au moment o vous me disiez que vous tiez un habile
chimiste.

--Oh! je ne disais pas cela, madame, rpondit le comte avec un sourire;
bien au contraire, j'ai tudi la chimie parce que, dcid  vivre
particulirement en Orient, j'ai voulu suivre l'exemple du roi
Mithridate.

--_Mithridates, rex Ponticus_, dit l'tourdi en dcoupant des
silhouettes dans un magnifique album, le mme qui djeunait tous les
matins avec une tasse de poison  la crme.

--douard! mchant enfant! s'cria Mme de Villefort en arrachant le
livre mutil des mains de son fils, vous tes insupportable, vous nous
tourdissez. Laissez-nous, et allez rejoindre votre soeur Valentine chez
bon-papa Noirtier.

--L'album... dit douard.

--Comment, l'album?

--Oui: je veux l'album....

--Pourquoi avez-vous dcoup les dessins?

--Parce que cela m'amuse.

--Allez-vous-en! allez!

--Je ne m'en irai pas si l'on ne me donne pas l'album, fit, en
s'tablissant dans un grand fauteuil, l'enfant, fidle  son habitude de
ne jamais cder.

--Tenez, et laissez-nous tranquilles, dit Mme de Villefort.

Et elle donna l'album  douard, qui partit accompagn de sa mre.

Le comte suivit des yeux Mme de Villefort.

Voyons si elle fermera la porte derrire lui, murmura-t-il.

Mme de Villefort ferma la porte avec le plus grand soin derrire
l'enfant; le comte ne parut pas s'en apercevoir.

Puis, en jetant un dernier regard autour d'elle, la jeune femme revint
s'asseoir sur sa causeuse.

Permettez-moi de vous faire observer, madame, dit le comte avec cette
bonhomie que nous lui connaissons, que vous tes bien svre pour ce
charmant espigle.

--Il le faut bien, monsieur, rpliqua Mme de Villefort avec un
vritable aplomb de mre.

--C'est son Cornelius Nepos que rcitait M. douard en parlant du roi
Mithridate, dit le comte, et vous l'avez interrompu dans une citation
qui prouve que son prcepteur n'a point perdu son temps avec lui, et que
votre fils est fort avanc pour son ge.

--Le fait est, monsieur le comte, rpondit la mre flatte doucement,
qu'il a une grande facilit et qu'il apprend tout ce qu'il veut. Il n'a
qu'un dfaut, c'est d'tre trs volontaire; mais,  propos de ce qu'il
disait, est-ce que vous croyez, par exemple, monsieur le comte, que
Mithridate ust de ces prcautions et que ces prcautions pussent tre
efficaces?

--J'y crois si bien, madame, que, moi qui vous parle, j'en ai us pour
ne pas tre empoisonn  Naples,  Palerme et  Smyrne, c'est--dire
dans trois occasions o, sans cette prcaution, j'aurais pu laisser ma
vie.

--Et le moyen vous a russi?

--Parfaitement.

--Oui, c'est vrai; je me rappelle que vous m'avez dj racont quelque
chose de pareil  Prouse.

--Vraiment! fit le comte avec une surprise admirablement joue; je ne me
rappelle pas, moi.

--Je vous demandais si les poisons agissaient galement et avec une
semblable nergie sur les hommes du Nord et sur les hommes du Midi, et
vous me rpondtes mme que les tempraments froids et lymphatiques des
Septentrionaux ne prsentaient pas la mme aptitude que la riche et
nergique nature des gens du Midi.

--C'est vrai, dit Monte-Cristo; j'ai vu des Russes dvorer, sans tre
incommods, des substances vgtales qui eussent tu infailliblement un
Napolitain ou un Arabe.

--Ainsi, vous le croyez, le rsultat serait encore plus sr chez nous
qu'en Orient, et au milieu de nos brouillards et de nos pluies, un homme
s'habituerait plus facilement que sous une chaude latitude  cette
absorption progressive du poison?

--Certainement; bien entendu, toutefois, qu'on ne sera prmuni que
contre le poison auquel on se sera habitu.

--Oui, je comprends; et comment vous habitueriez-vous, vous, par
exemple, ou plutt comment vous tes-vous habitu?

--C'est bien facile. Supposez que vous sachiez d'avance de quel poison
on doit user contre vous.... Supposez que ce poison soit de la...
brucine, exemple....

--La brucine se tire de la fausse angusture, je crois, dit Mme de
Villefort.

--Justement, madame, rpondit Monte-Cristo; mais je crois qu'il ne me
reste pas grand-chose  vous apprendre; recevez mes compliments: de
pareilles connaissances sont rares chez les femmes.

--Oh! je l'avoue, dit Mme de Villefort, j'ai la plus violente passion
pour les sciences occultes qui parlent  l'imagination comme une posie,
et se rsolvent en chiffres comme une quation algbrique; mais
continuez, je vous prie: ce que vous me dites m'intresse au plus haut
point.

--Eh bien, reprit Monte-Cristo, supposez que ce poison soit de la
brucine, par exemple, et que vous en preniez un milligramme le premier
jour, deux milligrammes le second, eh bien, au bout de dix jours vous
aurez un centigramme; au bout de vingt jours, en augmentant d'un autre
milligramme, vous aurez trois centigrammes, c'est--dire une dose que
vous supporterez sans inconvnient, et qui serait dj fort dangereuse
pour une autre personne qui n'aurait pas pris les mmes prcautions que
vous; enfin, au bout d'un mois, en buvant de l'eau dans la mme carafe,
vous tuerez la personne qui aura bu cette eau en mme temps que vous,
sans vous apercevoir autrement que par un simple malaise qu'il y ait eu
une substance vnneuse quelconque mle  cette eau.

--Vous ne connaissez pas d'autre contrepoison?

--Je n'en connais pas.

--J'avais souvent lu et relu cette histoire de Mithridate, dit Mme de
Villefort pensive, et je l'avais prise pour une fable.

--Non, madame; contre l'habitude de l'histoire, c'est une vrit. Mais
ce que vous me dites l, madame, ce que vous me demandez n'est point le
rsultat d'une question capricieuse, puisqu'il y a deux ans dj vous
m'avez fait des questions pareilles, et que vous me dites que depuis
longtemps cette histoire de Mithridate vous proccupait.

--C'est vrai, monsieur, les deux tudes favorites de ma jeunesse ont t
la botanique et la minralogie, et puis, quand j'ai su plus tard que
l'emploi des simples expliquait souvent toute l'histoire des peuples et
toute la vie des individus d'Orient, comme les fleurs expliquent toute
leur pense amoureuse, j'ai regrett de n'tre pas homme pour devenir un
Flamel, un Fontana ou un Cabanis.

--D'autant plus, madame, reprit Monte-Cristo, que les Orientaux ne se
bornent point, comme Mithridate,  se faire des poisons une cuirasse,
ils s'en font aussi un poignard; la science devient entre leurs mains
non seulement une arme dfensive, mais encore fort souvent offensive;
l'une sert contre leurs souffrances physiques, l'autre contre leurs
ennemis; avec l'opium, avec la belladone, avec la fausse angusture, le
bois de couleuvre, le laurier-cerise, ils endorment ceux qui voudraient
les rveiller. Il n'est pas une de ces femmes, gyptienne, turque ou
grecque, qu'ici vous appelez de bonnes femmes, qui ne sache en fait de
chimie de quoi stupfier un mdecin, et en fait de psychologie de quoi
pouvanter un confesseur.

--Vraiment! dit Mme de Villefort, dont les yeux brillaient d'un feu
trange  cette conversation.

--Eh! mon Dieu! oui, madame, continua Monte-Cristo, les drames secrets
de l'Orient se nouent et se dnouent ainsi, depuis la plante qui fait
aimer jusqu' la plante qui fait mourir; depuis le breuvage qui ouvre le
ciel jusqu' celui qui vous plonge un homme dans l'enfer. Il y a autant
de nuances de tous genres qu'il y a de caprices et de bizarreries dans
la nature humaine, physique et morale; et je dirai plus, l'art de ces
chimistes sait accommoder admirablement le remde et le mal  ses
besoins d'amour ou  ses dsirs de vengeance.

--Mais, monsieur, reprit la jeune femme, ces socits orientales au
milieu desquelles vous avez pass une partie de votre existence sont
donc fantastiques comme les contes qui nous viennent de leur beau pays?
un homme y peut donc tre supprim impunment? c'est donc en ralit la
Bagdad ou la Bassora de M. Galland? Les sultans et les vizirs qui
rgissent ces socits, et qui constituent ce qu'on appelle en France le
gouvernement, sont donc srieusement des Haroun-al-Raschid et des
Giaffar qui non seulement pardonnent  un empoisonneur, mais encore le
font premier ministre si le crime a t ingnieux, et qui, dans ce cas,
en font graver l'histoire en lettres d'or pour se divertir aux heures de
leur ennui?

--Non, madame, le fantastique n'existe plus mme en Orient: il y a
l-bas aussi, dguiss sous d'autres noms et cachs sous d'autres
costumes, des commissaires de police, des juges d'instruction, des
procureurs du roi et des experts. On y pend, on y dcapite et l'on y
empale trs agrablement les criminels; mais ceux-ci en fraudeurs
adroits, ont su dpister la justice humaine et assurer le succs de
leurs entreprises par des combinaisons habiles. Chez nous, un niais
possd du dmon de la haine ou de la cupidit, qui a un ennemi 
dtruire ou un grand-parent  annihiler, s'en va chez un picier, lui
donne un faux nom qui le fait dcouvrir bien mieux que son nom
vritable, et achte, sous prtexte que les rats l'empchent de dormir,
cinq  six grammes d'arsenic; s'il est trs adroit, il va chez cinq ou
six piciers, et n'en est que cinq ou six fois mieux reconnu; puis,
quand il possde son spcifique, il administre  son ennemi,  son
grand-parent, une dose d'arsenic qui ferait crever un mammouth ou un
mastodonte, et qui, sans rime ni raison, fait pousser  la victime des
hurlements qui mettent tout le quartier en moi. Alors arrive une nue
d'agents de police et de gendarmes, on envoie chercher un mdecin qui
ouvre le mort et rcolte dans son estomac et dans ses entrailles
l'arsenic  la cuiller. Le lendemain, cent journaux racontent le fait
avec le nom de la victime et du meurtrier. Ds le soir mme, l'picier
ou les piciers vient ou viennent dire: C'est moi qui ai vendu
l'arsenic  monsieur. Et plutt que de ne pas reconnatre l'acqureur,
ils en reconnatront vingt; alors le niais criminel est pris,
emprisonn, interrog, confront, confondu, condamn et guillotin; ou
si c'est une femme de quelque valeur, on l'enferme pour la vie. Voil
comme vos Septentrionaux entendent la chimie, madame. Desrues cependant
tait plus fort que cela, je dois l'avouer.

--Que voulez-vous! monsieur, dit en riant la jeune femme, on fait ce
qu'on peut. Tout le monde n'a pas le secret des Mdicis ou des Borgia.

--Maintenant, dit le comte en haussant les paules, voulez-vous que je
vous dise ce qui cause toutes ces inepties? C'est que sur vos thtres,
 ce dont j'ai pu juger du moins en lisant les pices qu'on y joue, on
voit toujours des gens avaler le contenu d'une fiole ou mordre le chaton
d'une bague et tomber raides morts: cinq minutes aprs, le rideau
baisse; les spectateurs sont disperss. On ignore les suites du meurtre;
on ne voit jamais ni le commissaire de police avec son charpe, ni le
caporal avec ses quatre hommes, et cela autorise beaucoup de pauvres
cerveaux  croire que les choses se passent ainsi. Mais sortez un peu de
France, allez soit  Alep soit au Caire, soit seulement  Naples et 
Rome, et vous verrez passer par la rue des gens droits, frais et roses
dont le Diable boiteux, s'il vous effleurait de son manteau, pourrait
vous dire: Ce monsieur est empoisonn depuis trois semaines, et il sera
tout  fait mort dans un mois.

--Mais alors, dit Mme de Villefort, ils ont donc retrouv le secret de
cette fameuse aqua-tofana que l'on me disait perdu  Prouse.

--Eh, mon Dieu! madame, est-ce que quelque chose se perd chez les
hommes! Les arts se dplacent et font le tour du monde; les choses
changent de nom, voil tout, et le vulgaire s'y trompe; mais c'est
toujours le mme rsultat, le poison porte particulirement sur tel ou
tel organe; l'un sur l'estomac, l'autre sur le cerveau, l'autre sur les
intestins. Eh bien, le poison dtermine une toux, cette toux une
fluxion de poitrine ou telle autre maladie catalogue au livre de la
science, ce qui ne l'empche pas d'tre parfaitement mortelle, et qui,
ne le ft-elle pas, le deviendrait grce aux remdes que lui
administrent les nafs mdecins, en gnral fort mauvais chimistes, et
qui tourneront pour ou contre la maladie, comme il vous plaira, et voil
un homme tu avec art et dans toutes les rgles, sur lequel la justice
n'a rien  apprendre, comme disait un horrible chimiste de mes amis,
l'excellent abb Ademonte de Taormine, en Sicile, lequel avait fort
tudi ces phnomnes nationaux.

--C'est effrayant, mais c'est admirable, dit la jeune femme immobile
d'attention; je croyais, je l'avoue, toutes ces histoires des inventions
du Moyen ge?

--Oui, sans doute, mais qui se sont encore perfectionnes de nos jours.
 quoi donc voulez-vous que servent le temps, les encouragements, les
mdailles, les croix, les prix Montyon, si ce n'est pour mener la
socit vers sa plus grande perfection? Or, l'homme ne sera parfait que
lorsqu'il saura crer et dtruire comme Dieu, il sait dj dtruire,
c'est la moiti du chemin de fait.

--De sorte, reprit Mme de Villefort revenant invariablement  son but,
que les poisons des Borgia, des Mdicis, des Ren, des Ruggieri, et plus
tard probablement du baron de Trenk, dont ont tant abus le drame
moderne et le roman....

--taient des objets d'art, madame, pas autre chose, rpondit le comte.
Croyez-vous que le vrai savant s'adresse banalement  l'individu mme?
Non pas. La science aime les ricochets, les tours de force, la
fantaisie, si l'on peut dire cela. Ainsi, par exemple cet excellent abb
Adelmonte, dont je vous parlais tout  l'heure, avait fait, sous ce
rapport, des expriences tonnantes.

--Vraiment!

--Oui, je vous en citerai une seule. Il avait un fort beau jardin plein
de lgumes, de fleurs et de fruits; parmi ces lgumes, il choisissait le
plus honnte de tous, un chou, par exemple. Pendant trois jours il
arrosait ce chou avec une dissolution d'arsenic; le troisime jour, le
chou tombait malade et jaunissait, c'tait le moment de le couper; pour
tous il paraissait mr et conservait son apparence honnte: pour l'abb
Adelmonte seul il tait empoisonn. Alors, il apportait le chou chez
lui, prenait un lapin--l'abb Adelmonte avait une collection de lapins,
de chats et de cochons d'Inde qui ne le cdait en rien  sa collection
de lgumes, de fleurs et de fruits--l'abb Adelmonte prenait donc un
lapin et lui faisait manger une feuille de chou, le lapin mourait. Quel
est le juge d'instruction qui oserait trouver  redire  cela, et quel
est le procureur du roi qui s'est jamais avis de dresser contre M.
Magendie ou M. Flourens un rquisitoire  propos des lapins, des cochons
d'Inde et des chats qu'ils ont tus? Aucun. Voil donc le lapin mort
sans que la justice s'en inquite. Ce lapin mort, l'abb Adelmonte le
fait vider par sa cuisinire et jette les intestins sur un fumier. Sur
ce fumier, il y a une poule, elle becquette ces intestins, tombe malade
 son tour et meurt le lendemain. Au moment o elle se dbat dans les
convulsions de l'agonie, un vautour passe (il y a beaucoup de vautours
dans le pays d'Adelmonte), celui-l fond sur le cadavre, l'emporte sur
un rocher et en dne. Trois jours aprs, le pauvre vautour, qui, depuis
ce repas, s'est trouv constamment indispos, se sent pris d'un
tourdissement au plus haut de la nue; il roule dans le vide et vient
tomber lourdement dans votre vivier; le brochet, l'anguille et la murne
mangent goulment, vous savez cela, ils mordent le vautour.... Eh bien,
supposez que le lendemain l'on serve sur votre table cette anguille, ce
brochet ou cette murne, empoisonns  la quatrime gnration, votre
convive, lui, sera empoisonn  la cinquime et mourra au bout de huit
ou dix jours de douleurs d'entrailles, de maux de coeur, d'abcs au
pylore. On fera l'autopsie, et les mdecins diront: Le sujet est mort
d'une tumeur au foie ou d'une fivre typhode.

--Mais, dit Mme de Villefort, toutes ces circonstances, que vous
enchanez les unes aux autres peuvent tre rompues par le moindre
accident; le vautour peut ne pas passer  temps ou tomber  cent pas du
vivier.

--Ah! voil justement o est l'art: pour tre un grand chimiste en
Orient, il faut diriger le hasard; on y arrive.

Mme de Villefort tait rveuse et coutait.

Mais, dit-elle, l'arsenic est indlbile; de quelque faon qu'on
l'absorbe, il se retrouvera dans le corps de l'homme, du moment o il
sera entr en quantit suffisante pour donner la mort.

--Bien! s'cria Monte-Cristo, bien! voil justement ce que je dis  ce
bon Adelmonte.

Il rflchit, sourit, et me rpondit par un proverbe sicilien, qui est
aussi, je crois, un proverbe franais: Mon enfant, le monde n'a pas t
fait en un jour, mais en sept; revenez dimanche.

Le dimanche suivant, je revins; au lieu d'avoir arros son chou avec de
l'arsenic, il l'avait arros avec une dissolution de sel  bas de
strychnine, _strychnos colubrina_, comme disent les savants. Cette fois
le chou n'avait pas l'air malade le moins du monde; aussi le lapin ne
s'en dfia-t-il point, aussi cinq minutes aprs le lapin tait-il mort;
la poule mangea le lapin, et le lendemain elle tait trpasse. Alors
nous fmes les vautours, nous emportmes la poule et nous l'ouvrmes.
Cette fois tous les symptmes particuliers avaient disparu, et il ne
restait que les symptmes gnraux. Aucune indication particulire dans
aucun organe; exaspration du systme nerveux, voil tout, et trace de
congestion crbrale, pas davantage; la poule n'avait pas t
empoisonne, elle tait morte d'apoplexie. C'est un cas rare chez les
poules, je le sais bien, mais fort commun chez les hommes.

Mme de Villefort paraissait de plus en plus rveuse.

C'est bien heureux, dit-elle, que de pareilles substances ne puissent
tre prpares que par des chimistes, car, en vrit, la moiti du monde
empoisonnerait l'autre.

--Par des chimistes ou des personnes qui s'occupent de chimie, rpondit
ngligemment Monte-Cristo.

--Et puis, dit Mme de Villefort s'arrachant elle-mme et avec effort 
ses penses, si savamment prpar qu'il soit, le crime est toujours le
crime: et s'il chappe  l'investigation humaine, il n'chappe pas au
regard de Dieu. Les Orientaux sont plus forts que nous sur les cas de
conscience, et ont prudemment supprim l'enfer; voil tout.

--Eh! madame, ceci est un scrupule qui doit naturellement natre dans
une me honnte comme la vtre, mais qui en serait bientt dracin par
le raisonnement. Le mauvais ct de la pense humaine sera toujours
rsum par ce paradoxe de Jean-Jacques Rousseau, vous savez: Le
mandarin qu'on tue  cinq mille lieues en levant le bout du doigt. La
vie de l'homme se passe  faire de ces choses-l, et son intelligence
s'puise  les rver. Vous trouvez fort peu de gens qui s'en aillent
brutalement planter un couteau dans le coeur de leur semblable ou qui
administrent, pour le faire disparatre de la surface du globe, cette
quantit d'arsenic que nous disions tout  l'heure. C'est l rellement
une excentricit ou une btise. Pour en arriver l, il faut que le sang
se chauffe  trente-six degrs, que le pouls batte  quatre-vingt-dix
pulsations, et que l'me sorte de ses limites ordinaires; mais si,
passant, comme cela se pratique en philologie, du mot au synonyme
mitig, vous faites une simple limination; au lieu de commettre un
ignoble assassinat, si vous cartez purement et simplement de votre
chemin celui qui vous gne, et cela sans choc, sans violence, sans
l'appareil de ces souffrances, qui, devenant un supplice, font de la
victime un martyr, et de celui qui agit un carnifex dans toute la force
du mot; s'il n'y a ni sang, ni hurlements, ni contorsions, ni surtout
cette horrible et compromettante instantanit de l'accomplissement,
alors vous chappez au coup de la loi humaine qui vous dit: Ne trouble
pas la socit! Voil comment procdent et russissent les gens
d'Orient, personnages graves et flegmatiques, qui s'inquitent peu des
questions de temps dans les conjonctures d'une certaine importance.

--Il reste la conscience, dit Mme de Villefort d'une voix mue et avec
un soupir touff.

--Oui, dit Monte-Cristo, oui, heureusement, il reste la conscience, sans
quoi l'on serait fort malheureux. Aprs toute action un peu vigoureuse,
c'est la conscience qui nous sauve car elle nous fournit mille bonnes
excuses dont seuls nous sommes juges; et ces raisons, si excellentes
qu'elles soient pour nous conserver le sommeil, seraient peut-tre
mdiocres devant un tribunal pour nous conserver la vie. Ainsi Richard
III, par exemple, a d tre merveilleusement servi par la conscience
aprs la suppression des deux enfants d'douard IV, en effet, il pouvait
se dire: Ces deux enfants d'un roi cruel et perscuteur, et qui
avaient hrit les vices de leur pre, que moi seul ai su reconnatre
dans leurs inclinations juvniles; ces deux enfants me gnaient pour
faire la flicit du peuple anglais, dont ils eussent infailliblement
fait le malheur. Ainsi fut servie par sa conscience Lady Macbeth, qui
voulait, quoi qu'en ait dit Shakespeare, donner un trne, non  son
mari, mais  son fils. Ah! l'amour maternel est une si grande vertu, un
si puissant mobile, qu'il fait excuser bien des choses; aussi, aprs la
mort de Duncan, Lady Macbeth eut-elle t fort malheureuse sans sa
conscience.

Mme de Villefort absorbait avec avidit ces effrayantes maximes et ces
horribles paradoxes dbits par le comte avec cette nave ironie qui lui
tait particulire.

Puis aprs un instant de silence:

Savez-vous, dit-elle, monsieur le comte, que vous tes un terrible
argumentateur, et que vous voyez le monde sous un jour quelque peu
livide! Est-ce donc en regardant l'humanit  travers les alambics et
les cornues que vous l'avez juge telle? Car vous aviez raison, vous
tes un grand chimiste, et cet lixir que vous avez fait prendre  mon
fils, et qui l'a si rapidement rappel  la vie....

--Oh! ne vous y fiez pas, madame, dit Monte-Cristo, une goutte de cet
lixir a suffi pour rappeler  la vie cet enfant qui se mourait, mais
trois gouttes eussent pouss le sang  ses poumons de manire  lui
donner des battements de coeur; six lui eussent coup la respiration, et
caus une syncope beaucoup plus grave que celle dans laquelle il se
trouvait; dix enfin l'eussent foudroy. Vous savez, madame, comme je
l'ai cart vivement de ces flacons auxquels il avait l'imprudence de
toucher?

--C'est donc un poison terrible?

--Oh! mon Dieu, non! D'abord, admettons ceci, que le mot poison n'existe
pas, puisqu'on se sert en mdecine des poisons les plus violents, qui
deviennent, par la faon dont ils sont administrs, des remdes
salutaires.

--Qu'tait-ce donc alors?

--C'tait une savante prparation de mon ami, cet excellent abb
Adelmonte, et dont il m'a appris  me servir.

--Oh! dit Mme de Villefort, ce doit tre un excellent antispasmodique.

--Souverain, madame, vous l'avez vu, rpondit le comte, et j'en fais un
usage frquent, avec toute la prudence possible, bien entendu,
ajouta-t-il en riant.

--Je le crois, rpliqua sur le mme ton Mme de Villefort. Quant  moi,
si nerveuse et si prompte  m'vanouir, j'aurais besoin d'un docteur
Adelmonte pour m'inventer des moyens de respirer librement et me
tranquilliser sur la crainte que j'prouve de mourir un beau jour
suffoque. En attendant, comme la chose est difficile  trouver en
France, et que votre abb n'est probablement pas dispos  faire pour
moi le voyage de Paris, je m'en tiens aux antispasmodiques de M.
Planche, et la menthe et les gouttes d'Hoffmann jouent chez moi un grand
rle. Tenez, voici des pastilles que je me fais faire exprs; elles sont
 double dose.

Monte-Cristo ouvrit la bote d'caille que lui prsentait la jeune
femme, et respira l'odeur des pastilles en amateur digne d'apprcier
cette prparation.

Elles sont exquises, dit-il, mais soumises  la ncessit de la
dglutition, fonction qui souvent est impossible  accomplir de la part
de la personne vanouie. J'aime mieux mon spcifique.

--Mais, bien certainement, moi aussi, je le prfrerais d'aprs les
effets que j'en ai vus surtout; mais c'est un secret sans doute, et je
ne suis pas assez indiscrte pour vous le demander.

--Mais moi, madame, dit Monte-Cristo en se levant, je suis assez galant
pour vous l'offrir.

--Oh! monsieur.

--Seulement rappelez-vous une chose: c'est qu' petite dose c'est un
remde,  forte dose c'est un poison. Une goutte rend la vie, comme vous
l'avez vu; cinq ou six tueraient infailliblement, et d'une faon
d'autant plus terrible, qu'tendues dans un verre de vin, elles n'en
changeraient aucunement le got. Mais je m'arrte, madame, j'aurais
presque l'air de vous conseiller.

Six heures et demie venaient de sonner, on annona une amie de Mme de
Villefort, qui venait dner avec elle.

Si j'avais l'honneur de vous voir pour la troisime ou quatrime fois,
monsieur le comte, au lieu de vous voir pour la seconde, dit Mme de
Villefort; si j'avais l'honneur d'tre votre amie, au lieu d'avoir tout
bonnement le bonheur d'tre votre oblige, j'insisterais pour vous
retenir  dner, et je ne me laisserais pas battre par un premier refus.

--Mille grces, madame, rpondit Monte-Cristo, j'ai moi-mme un
engagement auquel je ne puis manquer. J'ai promis de conduire au
spectacle une princesse grecque de mes amies, qui n'a pas encore vu le
Grand Opra, et qui compte sur moi pour l'y mener.

--Allez, monsieur, mais n'oubliez pas ma recette.

--Comment donc, madame! il faudrait pour cela oublier l'heure de
conversation que je viens de passer prs de vous: ce qui est tout  fait
impossible.

Monte-Cristo salua et sortit.

Mme de Villefort demeura rveuse.

Voil un homme trange, dit-elle, et qui m'a tout l'air de s'appeler,
de son nom de baptme, Adelmonte.

Quant  Monte-Cristo, le rsultat avait dpass son attente.

Allons, dit-il en s'en allant, voil une bonne terre, je suis convaincu
que le grain qu'on y laisse tomber n'y avorte pas.

Et le lendemain, fidle  sa promesse, il envoya la recette demande.




LIII

Robert le diable.


La raison de l'Opra tait d'autant meilleure  donner qu'il y avait ce
soir-l solennit  l'Acadmie royale de musique. Levasseur, aprs une
longue indisposition, rentrait par le rle de Bertram, et, comme
toujours, l'oeuvre du maestro  la mode avait attir la plus brillante
socit de Paris.

Morcerf, comme la plupart des jeunes gens riches, avait sa stalle
d'orchestre, plus dix loges de personnes de sa connaissance auxquelles
il pouvait aller demander une place sans compter celle  laquelle il
avait droit dans la loge des lions.

Chteau-Renaud avait la stalle voisine de la sienne.

Beauchamp, en sa qualit de journaliste, tait roi de la salle et avait
sa place partout.

Ce soir-l, Lucien Debray avait la disposition de la loge du ministre,
et il l'avait offerte au comte de Morcerf, lequel, sur le refus de
Mercds, l'avait envoye  Danglars, en lui faisant dire qu'il irait
probablement faire dans la soire une visite  la baronne et  sa fille,
si ces dames voulaient bien accepter la loge qu'il leur proposait. Ces
dames n'avaient eu garde de refuser. Nul n'est friand de loges qui ne
cotent rien comme un millionnaire.

Quant  Danglars, il avait dclar que ses principes politiques et sa
qualit de dput de l'opposition ne lui permettaient pas d'aller dans
la loge du ministre. En consquence, la baronne avait crit  Lucien de
la venir prendre, attendu qu'elle ne pouvait pas aller  l'Opra seule
avec Eugnie.

En effet, si les deux femmes y eussent t seules, on et, certes,
trouv cela fort mauvais; tandis que Mlle Danglars allant  l'Opra avec
sa mre et l'amant de sa mre il n'y avait rien  dire: il faut bien
prendre le monde comme il est fait.

La toile se leva, comme d'habitude, sur une salle  peu prs vide. C'est
encore une habitude de notre fashion parisienne, d'arriver au spectacle
quand le spectacle est commenc: il en rsulte que le premier acte se
passe, de la part des spectateurs arrivs, non pas  regarder ou 
couter la pice, mais  regarder entrer les spectateurs qui arrivent,
et  ne rien entendre que le bruit des portes et celui des
conversations.

Tiens! dit tout  coup Albert en voyant s'ouvrir une loge de ct de
premier rang, tiens! la comtesse G...

--Qu'est-ce que c'est que la comtesse G...? demanda Chteau-Renaud.

--Oh! par exemple, baron, voici une question que je ne vous pardonne
pas; vous demandez ce que c'est que la comtesse G...?

--Ah! c'est vrai, dit Chteau-Renaud, n'est-ce pas cette charmante
Vnitienne?

--Justement.

En ce moment la comtesse G... aperut Albert et changea avec lui un
salut accompagn d'un sourire.

Vous la connaissez? dit Chteau-Renaud.

--Oui, fit Albert; je lui ai t prsent  Rome par Franz.

--Voudrez-vous me rendre  Paris le mme service que Franz vous a rendu
 Rome?

--Bien volontiers.

--Chut! cria le public.

Les deux jeunes gens continurent leur conversation, sans paratre
s'inquiter le moins du monde du dsir que paraissait prouver le
parterre d'entendre la musique.

Elle tait aux courses du Champ-de-Mars, dit Chteau-Renaud.

--Aujourd'hui?

--Oui.

--Tiens! au fait, il y avait courses. tiez-vous engag?

--Oh! pour une misre, pour cinquante louis.

--Et qui a gagn?

--Nautilus; je pariais pour lui.

--Mais il y avait trois courses?

--Oui. Il y avait le prix du Jockey-Club, une coupe d'or. Il s'est mme
pass une chose assez bizarre.

--Laquelle?

--Chut donc! cria le public.

--Laquelle? rpta Albert.

--C'est un cheval et un jockey compltement inconnus qui ont gagn cette
course.

--Comment?

--Oh! mon Dieu, oui, personne n'avait fait attention  un cheval inscrit
sous le nom de _Vampa_ et  un jockey inscrit sous le nom de _Job_,
quand on a vu s'avancer tout  coup un admirable alezan et un jockey
gros comme le poing; on a t oblig de lui fourrer vingt livres de
plomb dans ses poches, ce qui ne l'a pas empch d'arriver au but trois
longueurs de cheval avant _Ariel et Barbaro_, qui couraient avec lui.

--Et l'on n'a pas su  qui appartenaient le cheval et le jockey?

--Non.

--Vous dites que ce cheval tait inscrit sous le nom de....

--_Vampa_.

--Alors, dit Albert, je suis plus avanc que vous, je sais  qui il
appartenait, moi.

--Silence donc! cria pour la troisime fois le parterre.

Cette fois la leve de boucliers tait si grande, que les deux jeunes
gens s'aperurent enfin que c'tait  eux que le public s'adressait. Ils
se retournrent un instant, cherchant dans cette foule un homme qui prit
la responsabilit de ce qu'ils regardaient comme une impertinence; mais
personne ne ritra l'invitation, et ils se retournrent vers la scne.
En ce moment la loge du ministre s'ouvrait, et Mme Danglars, sa fille et
Lucien Debray prenaient leurs places.

Ah! ah! dit Chteau-Renaud, voil des personnes de votre connaissance,
vicomte. Que diable regardez-vous donc  droite? On vous cherche.

Albert se retourna et ses yeux rencontrrent effectivement ceux de la
baronne Danglars, qui lui fit avec son ventail un petit salut. Quant 
Mlle Eugnie, ce fut  peine si ses grands yeux noirs daignrent
s'abaisser jusqu' l'orchestre.

En vrit, mon cher, dit Chteau-Renaud, je ne comprends point,  part
la msalliance, et je ne crois point que ce soit cela qui vous proccupe
beaucoup; je ne comprends pas, dis-je,  part la msalliance, ce que
vous pouvez avoir contre Mlle Danglars; c'est en vrit une fort belle
personne.

--Fort belle, certainement, dit Albert; mais je vous avoue qu'en fait de
beaut j'aimerais mieux quelque chose de plus doux, de plus suave, de
plus fminin, enfin.

--Voil bien les jeunes gens, dit Chteau-Renaud qui, en sa qualit
d'homme de trente ans, prenait avec Morcerf des airs paternels; ils ne
sont jamais satisfaits. Comment, mon cher! on vous trouve une fiance
btie sur le modle de la Diane chasseresse et vous n'tes pas content!

--Eh bien, justement, j'aurais mieux aim quelque chose dans le genre de
la Vnus de Milo ou de Capoue. Cette Diane chasseresse, toujours au
milieu de ses nymphes, m'pouvante un peu, j'ai peur qu'elle ne me
traite en Acton.

En effet, un coup d'oeil jet sur la jeune fille pouvait presque
expliquer le sentiment que venait d'avouer Morcerf. Mlle Danglars tait
belle, mais, comme l'avait dit Albert, d'une beaut un peu arrte: ses
cheveux taient d'un beau noir, mais dans leurs ondes naturelles on
remarquait une certaine rbellion  la main qui voulait leur imposer sa
volont; ses yeux, noirs comme ses cheveux, encadrs sous de magnifiques
sourcils qui n'avaient qu'un dfaut, celui de se froncer quelquefois,
taient surtout remarquables par une expression de fermet qu'on tait
tonn de trouver dans le regard d'une femme; son nez avait les
proportions exactes qu'un statuaire et donnes  celui de Junon: sa
bouche seule tait trop grande, mais garnie de belles dents que
faisaient ressortir encore des lvres dont le carmin trop vif tranchait
avec la pleur de son teint; enfin un signe noir plac au coin de la
bouche, et plus large que ne le sont d'ordinaire ces sortes de caprices
de la nature, achevait de donner  cette physionomie ce caractre dcid
qui effrayait quelque peu Morcerf.

D'ailleurs, tout le reste de la personne d'Eugnie s'alliait avec cette
tte que nous venons d'essayer de dcrire. C'tait, comme l'avait dit
Chteau-Renaud, la Diane chasseresse, mais avec quelque chose encore de
plus ferme et de plus musculeux dans sa beaut.

Quant  l'ducation, qu'elle avait reue, s'il y avait un reproche  lui
faire, c'est que, comme certains points de sa physionomie, elle semblait
un peu appartenir  un autre sexe. En effet, elle parlait deux ou trois
langues, dessinait facilement, faisait des vers et composait de la
musique; elle tait surtout passionne pour ce dernier art, qu'elle
tudiait avec une de ses amies de pension, jeune personne sans fortune,
mais ayant toutes les dispositions possibles pour devenir,  ce que l'on
assurait, une excellente cantatrice. Un grand compositeur portait,
disait-on,  cette dernire, un intrt presque paternel, et la faisait
travailler avec l'espoir qu'elle trouverait un jour une fortune dans sa
voix.

Cette possibilit que Mlle Louise d'Armilly, c'tait le nom de la jeune
virtuose, entrt un jour au thtre faisait que Mlle Danglars, quoique
la recevant chez elle, ne se montrait point en public en sa compagnie.
Du reste, sans avoir dans la maison du banquier la position indpendante
d'une amie, Louise avait une position suprieure  celle des
institutrices ordinaires.

Quelques secondes aprs l'entre de Mme Danglars dans sa loge, la toile
avait baiss et, grce  cette facult, laisse par la longueur des
entractes, de se promener au foyer ou de faire des visites pendant une
demi-heure, l'orchestre s'tait  peu prs dgarni.

Morcerf et Chteau-Renaud taient sortis des premiers. Un instant Mme
Danglars avait pens que cet empressement d'Albert avait pour but de lui
venir prsenter ses compliments, et elle s'tait penche  l'oreille de
sa fille pour lui annoncer cette visite, mais celle-ci s'tait
contente de secouer la tte en souriant; et en mme temps, comme pour
prouver combien la dngation d'Eugnie tait fonde, Morcerf apparut
dans une loge de ct du premier rang. Cette loge tait celle de la
comtesse G...

Ah! vous voil, monsieur le voyageur, dit celle-ci en lui tendant la
main avec toute la cordialit d'une vieille connaissance; c'est bien
aimable  vous de m'avoir reconnue, et surtout de m'avoir donn la
prfrence pour votre premire visite.

--Croyez, madame, rpondit Albert, que si j'eusse su votre arrive 
Paris et connu votre adresse, je n'eusse point attendu si tard. Mais
veuillez me permettre de vous prsenter M. le baron de Chteau-Renaud,
mon ami, un des rares gentilshommes qui restent encore en France, et par
lequel je viens d'apprendre que vous tiez aux courses du
Champ-de-Mars.

Chteau-Renaud salua.

Ah! vous tiez aux courses, monsieur? dit vivement la comtesse.

--Oui, madame.

--Eh bien, reprit vivement Mme G..., pouvez-vous me dire  qui
appartenait le cheval qui a gagn le prix du Jockey-Club?

--Non, madame, dit Chteau-Renaud, et je faisais tout  l'heure la mme
question  Albert.

--Y tenez-vous beaucoup, madame la comtesse? demanda Albert.

-- quoi?

-- connatre le matre du cheval?

--Infiniment. Imaginez-vous.... Mais sauriez-vous qui, par hasard,
vicomte?

--Madame, vous alliez raconter une histoire: imaginez-vous, avez-vous
dit.

--Eh bien, imaginez-vous que ce charmant cheval alezan et ce joli petit
jockey  casaque rose m'avaient,  la premire vue, inspir une si vive
sympathie, que je faisais des voeux pour l'un et pour l'autre,
exactement comme si j'avais engag sur eux la moiti de ma fortune;
aussi, lorsque je les vis arriver au but, devanant les autres coureurs
de trois longueurs de cheval, je fus si joyeuse que je me mis  battre
des mains comme une folle. Figurez-vous mon tonnement lorsque, en
rentrant chez moi, je rencontrai sur mon escalier le petit jockey rose!
Je crus que le vainqueur de la course demeurait par hasard dans la mme
maison que moi, lorsque, en ouvrant la porte de mon salon, la premire
chose que je vis fut la coupe d'or qui formait le prix gagn par le
cheval et le jockey inconnus. Dans la coupe il y avait un petit papier
sur lequel taient crits ces mots:  la comtesse G..., Lord Ruthwen.

--C'est justement cela, dit Morcerf.

--Comment! c'est justement cela; que voulez-vous dire?

--Je veux dire que c'est Lord Ruthwen en personne.

--Quel Lord Ruthwen?

--Le ntre, le vampire, celui du thtre Argentina.

--Vraiment! s'cria la comtesse; il est donc ici?

--Parfaitement.

--Et vous le voyez? vous le recevez? vous allez chez lui?

--C'est mon ami intime, et M. de Chteau-Renaud lui-mme a l'honneur de
le connatre.

--Qui peut vous faire croire que c'est lui qui a gagn?

--Son cheval inscrit sous le nom de _Vampa_...

--Eh bien, aprs?

--Eh bien, vous ne vous rappelez pas le nom du fameux bandit qui m'avait
fait prisonnier?

--Ah! c'est vrai.

--Et des mains duquel le comte m'a miraculeusement tir?

--Si fait.

--Il s'appelait _Vampa_. Vous voyez bien que c'est lui.

--Mais pourquoi m'a-t-il envoy cette coupe,  moi?

--D'abord, madame la comtesse, parce que je lui avais fort parl de
vous, comme vous pouvez le croire; ensuite parce qu'il aura t enchant
de retrouver une compatriote, et heureux de l'intrt que cette
compatriote prenait  lui.

--J'espre bien que vous ne lui avez jamais racont les folies que nous
avons dites  son sujet!

--Ma foi, je n'en jurerais pas, et cette faon de vous offrir cette
coupe sous le nom de Lord Ruthwen....

--Mais c'est affreux, il va m'en vouloir mortellement.

--Son procd est-il celui d'un ennemi?

--Non, je l'avoue.

--Eh bien!

--Ainsi, il est  Paris?

--Oui.

--Et quelle sensation a-t-il faite?

--Mais, dit Albert, on en a parl huit jours, puis sont arrivs le
couronnement de la reine d'Angleterre et le vol des diamants de Mlle
Mars, et l'on n'a plus parl que de cela.

--Mon cher, dit Chteau-Renaud, on voit bien que le comte est votre ami,
vous le traitez en consquence. Ne croyez pas ce que vous dit Albert,
madame la comtesse, il n'est au contraire question que du comte de
Monte-Cristo  Paris. Il a d'abord dbut par envoyer  Mme Danglars des
chevaux de trente mille francs; puis il a sauv la vie  Mme de
Villefort; puis il a gagn la course du Jockey-Club  ce qu'il parat.
Je maintiens au contraire, moi, quoi qu'en dise Morcerf, qu'on s'occupe
encore du comte en ce moment, et qu'on ne s'occupera mme plus que de
lui dans un mois, s'il veut continuer de faire de l'excentricit, ce
qui, au reste, parat tre sa manire de vivre ordinaire.

--C'est possible, dit Morcerf; en attendant, qui donc a repris la loge
de l'ambassadeur de Russie?

--Laquelle? demanda la comtesse.

--L'entre-colonne du premier rang; elle me semble parfaitement remise 
neuf.

--En effet, dit Chteau-Renaud. Est-ce qu'il y avait quelqu'un pendant le
premier acte?

--O?

--Dans cette loge?

--Non, reprit la comtesse, je n'ai vu personne; ainsi, continua-t-elle,
revenant  la premire conversation, vous croyez que c'est votre comte
de Monte-Cristo qui a gagn le prix?

--J'en suis sr.

--Et qui m'a envoy cette coupe?

--Sans aucun doute.

--Mais je ne le connais pas, moi, dit la comtesse, et j'ai fort envie de
la lui renvoyer.

--Oh! n'en faites rien; il vous en enverrait une autre, taille dans
quelque saphir ou creuse dans quelque rubis. Ce sont ses manires
d'agir; que voulez-vous, il faut le prendre comme il est.

En ce moment on entendit la sonnette qui annonait que le deuxime acte
allait commencer. Albert se leva pour regagner sa place.

Vous verrai-je? demanda la comtesse.

--Dans les entractes, si vous le permettez, je viendrai m'informer si je
puis vous tre bon  quelque chose  Paris.

--Messieurs, dit la comtesse, tous les samedis soir, rue de Rivoli, 22,
je suis chez moi pour mes amis. Vous voil prvenus.

Les jeunes gens salurent et sortirent.

En entrant dans la salle, ils virent le parterre debout et les yeux
fixs sur un seul point de la salle; leurs regards suivirent la
direction gnrale, et s'arrtrent sur l'ancienne loge de l'ambassadeur
de Russie. Un homme habill de noir, de trente-cinq  quarante ans,
venait d'y entrer avec une femme vtue d'un costume oriental. La femme
tait de la plus grande beaut, et le costume d'une telle richesse que
comme nous l'avons dit, tous les yeux s'taient  l'instant tourns vers
elle.

Eh! dit Albert, c'est Monte-Cristo et sa Grecque.

En effet, c'tait le comte et Hayde.

Au bout d'un instant, la jeune femme tait l'objet de l'attention non
seulement du parterre, mais de toute la salle; les femmes se penchaient
hors des loges pour voir ruisseler sous les feux des lustres cette
cascade de diamants.

Le second acte se passa au milieu de cette rumeur sourde qui indique
dans les masses assembles un grand vnement. Personne ne songea 
crier silence. Cette femme si jeune, si belle, si blouissante, tait le
plus curieux spectacle qu'on pt voir.

Cette fois, un signe de Mme Danglars indiqua clairement  Albert que la
baronne dsirait avoir sa visite dans l'entracte suivant.

Morcerf tait de trop bon got pour se faire attendre quand on lui
indiquait clairement qu'il tait attendu. L'acte fini, il se hta donc
de monter dans l'avant-scne.

Il salua les deux dames et tendit la main  Debray.

La baronne l'accueillit avec un charmant sourire et Eugnie avec sa
froideur habituelle.

Ma foi, mon cher, dit Debray, vous voyez un homme  bout, et qui vous
appelle en aide pour le relayer. Voici madame qui m'crase de questions
sur le comte, et qui veut que je sache d'o il est, d'o il vient, o il
va; ma foi, je ne suis pas Cagliostro, moi, et pour me tirer d'affaire,
j'ai dit: Demandez tout cela  Morcerf, il connat son Monte-Cristo sur
le bout du doigt; alors on vous a fait signe.

--N'est-il pas incroyable, dit la baronne, que lorsqu'on a un
demi-million de fonds secrets  sa disposition on ne soit pas mieux
instruit que cela?

--Madame, dit Lucien, je vous prie de croire que si j'avais un
demi-million  ma disposition, je l'emploierais  autre chose qu'
prendre des informations sur M. de Monte-Cristo, qui n'a d'autre mrite
 mes yeux que d'tre deux fois riche comme un nabab; mais j'ai pass la
parole  mon ami Morcerf; arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde
plus.

--Un nabab ne m'et certainement pas envoy une paire de chevaux de
trente mille francs, avec quatre diamants aux oreilles, de cinq mille
francs chacun.

--Oh! les diamants, dit en riant Morcerf, c'est sa manie. Je crois que,
pareil  Potemkin, il en a toujours dans ses poches, et qu'il en sme
sur son chemin comme le petit Poucet faisait de ses cailloux.

--Il aura trouv quelque mine, dit Mme Danglars; vous savez qu'il a un
crdit illimit sur la maison du baron?

--Non, je ne le savais pas, rpondit Albert, mais cela doit tre.

--Et qu'il a annonc  M. Danglars qu'il comptait rester un an  Paris
et y dpenser six millions?

--C'est le schah de Perse qui voyage incognito.

--Et cette femme, monsieur Lucien, dit Eugnie, avez-vous remarqu comme
elle est belle?

--En vrit, mademoiselle, je ne connais que vous pour faire si bonne
justice aux personnes de votre sexe.

Lucien approcha son lorgnon de son oeil.

Charmante! dit-il.

--Et cette femme, M. de Morcerf sait-il qui elle est?

--Mademoiselle, dit Albert, rpondant  cette interpellation presque
directe, je le sais  peu prs, comme tout ce qui regarde le personnage
mystrieux dont nous nous occupons. Cette femme est une Grecque.

--Cela se voit facilement  son costume, et vous ne m'apprenez l que ce
que toute la salle sait dj comme nous.

--Je suis fch, dit Morcerf, d'tre un cicrone si ignorant, mais je
dois avouer que l se bornent mes connaissances; je sais, en outre
qu'elle est musicienne, car un jour que j'ai djeun chez le comte, j'ai
entendu les sons d'une guzla qui ne pouvaient venir certainement que
d'elle.

--Il reoit donc, votre comte? demanda Mme Danglars.

--Et d'une faon splendide, je vous le jure.

--Il faut que je pousse Danglars  lui offrir quelque dner, quelque
bal, afin qu'il nous les rende.

--Comment, vous irez chez lui? dit Debray en riant.

--Pourquoi pas? avec mon mari!

--Mais il est garon, ce mystrieux comte.

--Vous voyez bien que non, dit en riant  son tour la baronne, en
montrant la belle Grecque.

--Cette femme est une esclave,  ce qu'il nous a dit lui-mme, vous
rappelez-vous, Morcerf?  votre djeuner?

--Convenez, mon cher Lucien, dit la baronne qu'elle a bien plutt l'air
d'une princesse.

--Des _Mille et une Nuits_.

--Des _Mille et une Nuits_, je ne dis pas; mais qu'est-ce qui fait les
princesses, mon cher? ce sont les diamants, et celle-ci en est couverte.

--Elle en a mme trop, dit Eugnie; elle serait plus belle sans cela,
car on verrait son cou et ses poignets, qui sont charmants de forme.

--Oh! l'artiste. Tenez, dit Mme Danglars, la voyez-vous qui se
passionne?

--J'aime tout ce qui est beau, dit Eugnie.

--Mais que dites-vous du comte alors? dit Debray, il me semble qu'il
n'est pas mal non plus.

--Le comte? dit Eugnie, comme si elle n'et point encore pens  le
regarder, le comte, il est bien ple.

--Justement, dit Morcerf, c'est dans cette pleur qu'est le secret que
nous cherchons. La comtesse G... prtend, vous le savez, que c'est un
vampire.

--Elle est donc de retour, la comtesse G...? demanda la baronne.

--Dans cette loge de ct, dit Eugnie, presque en face de nous, ma
mre; cette femme, avec ces admirables cheveux blonds, c'est elle.

--Oh! oui, dit Mme Danglars; vous ne savez pas ce que vous devriez
faire, Morcerf?

--Ordonnez, madame.

--Vous devriez aller faire une visite  votre comte de Monte-Cristo et
nous l'amener.

--Pourquoi faire? dit Eugnie.

--Mais pour que nous lui parlions; n'es-tu pas curieuse de le voir?

--Pas le moins du monde.

--trange enfant! murmura la baronne.

--Oh! dit Morcerf, il viendra probablement de lui-mme. Tenez, il vous
a vue, madame, et il vous salue.

La baronne rendit au comte son salut, accompagn d'un charmant sourire.

Allons, dit Morcerf, je me sacrifie; je vous quitte et vais voir s'il
n'y a pas moyen de lui parler.

--Allez dans sa loge; c'est bien simple.

--Mais je ne suis pas prsent.

-- qui?

-- la belle Grecque.

--C'est une esclave, dites-vous?

--Oui, mais vous prtendez, vous, que c'est une princesse.... Non.
J'espre que lorsqu'il me verra sortir il sortira.

--C'est possible. Allez!

--J'y vais.

Morcerf salua et sortit. Effectivement, au moment o il passait devant
la loge du comte, la porte s'ouvrit; le comte dit quelques mots en arabe
 Ali, qui se tenait dans le corridor, et prit le bras de Morcerf.

Ali referma la porte, et se tint debout devant elle; il y avait dans le
corridor un rassemblement autour du Nubien.

En vrit, dit Monte-Cristo, votre Paris est une trange ville, et vos
Parisiens un singulier peuple. On dirait que c'est la premire fois
qu'ils voient un Nubien. Regardez-les donc se presser autour de ce
pauvre Ali, qui ne sait pas ce que cela veut dire. Je vous rponds d'une
chose, par exemple, c'est qu'un Parisien peut aller  Tunis, 
Constantinople,  Bagdad ou au Caire, on ne fera pas cercle autour de
lui.

--C'est que vos Orientaux sont des gens senss, et qu'ils ne regardent
que ce qui vaut la peine d'tre vu; mais croyez-moi, Ali ne jouit de
cette popularit que parce qu'il vous appartient, et qu'en ce moment
vous tes l'homme  la mode.

--Vraiment! et qui me vaut cette faveur?

--Parbleu! vous-mme. Vous donnez des attelages de mille louis; vous
sauvez la vie  des femmes de procureur du roi; vous faites courir,
sous le nom de major Brack, des chevaux pur sang et des jockeys gros
comme des ouistitis; enfin, vous gagnez des coupes d'or, et vous les
envoyez aux jolies femmes.

--Et qui diable vous a cont toutes ces folies?

--Dame! la premire, Mme Danglars, qui meurt d'envie de vous voir dans
sa loge, ou plutt qu'on vous y voie; la seconde, le journal de
Beauchamp, et la troisime, ma propre imaginative. Pourquoi appelez-vous
votre cheval _Vampa_, si vous voulez garder l'incognito?

--Ah! c'est vrai! dit le comte, c'est une imprudence. Mais dites-moi
donc, le comte de Morcerf ne vient-il point quelquefois  l'Opra? Je
l'ai cherch des yeux, et je ne l'ai aperu nulle part.

--Il viendra ce soir.

--O cela?

--Dans la loge de la baronne, je crois.

--Cette charmante personne qui est avec elle, c'est sa fille?

--Oui.

--Je vous en fais mon compliment.

Morcerf sourit.

Nous reparlerons de cela plus tard et en dtail, dit-il. Que dites-vous
de la musique?

--De quelle musique?

--Mais de celle que vous venez d'entendre.

--Je dis que c'est de fort belle musique pour de la musique compose par
un compositeur humain, et chante par des oiseaux  deux pieds et sans
plumes, comme disait feu Diogne.

--Ah ! mais, mon cher comte, il semblerait que vous pourriez entendre
 votre caprice les sept choeurs du paradis?

--Mais c'est un peu de cela. Quand je veux entendre d'admirable musique,
vicomte, de la musique comme jamais l'oreille mortelle n'en a entendu,
je dors.

--Eh bien, mais, vous tes  merveille ici; dormez, mon cher comte,
dormez, l'Opra n'a pas t invent pour autre chose.

--Non, en vrit, votre orchestre fait trop de bruit. Pour que je dorme
du sommeil dont je vous parle, il me faut le calme et le silence, et
puis une certaine prparation....

--Ah! le fameux haschich?

--Justement, vicomte, quand vous voudrez entendre de la musique, venez
souper avec moi.

--Mais j'en ai dj entendu en y allant djeuner, dit Morcerf.

-- Rome?

--Oui.

--Ah! c'tait la guzla d'Hayde. Oui, la pauvre exile s'amuse
quelquefois  me jouer des airs de son pays.

Morcerf n'insista pas davantage; de son ct, le comte se tut.

En ce moment la sonnette retentit.

Vous m'excusez? dit le comte en reprenant le chemin de sa loge.

--Comment donc!

--Emportez bien des choses pour la comtesse G... de la part de son
vampire.

--Et  la baronne?

--Dites-lui que j'aurai l'honneur, si elle le permet, d'aller lui
prsenter mes hommages dans la soire.

Le troisime acte commena. Pendant le troisime acte le comte de
Morcerf vint, comme il l'avait promis, rejoindre Mme Danglars.

Le comte n'tait point un de ces hommes qui font rvolution dans une
salle; aussi personne ne s'aperut-il de son arrive que ceux dans la
loge desquels il venait prendre une place.

Monte-Cristo le vit cependant, et un lger sourire effleura ses lvres.

Quant  Hayde, elle ne voyait rien tant que la toile tait leve; comme
toutes les natures primitives, elle adorait tout ce qui parle 
l'oreille et  la vue.

Le troisime acte s'coula comme d'habitude; Mlles Noblet, Julia et
Leroux excutrent leurs entrechats ordinaires; le prince de Grenade
fut dfi par Robert-Mario; enfin ce majestueux roi que vous savez fit
le tour de la salle pour montrer son manteau de velours, en tenant sa
fille par la main; puis la toile tomba, et la salle se dgorgea aussitt
dans le foyer et les corridors.

Le comte sortit de sa loge, et un instant aprs apparut dans celle de la
baronne Danglars.

La baronne ne put s'empcher de jeter un cri de surprise lgrement ml
de joie.

Ah! venez donc, monsieur le comte! s'cria-t-elle, car, en vrit,
j'avais hte de joindre mes grces verbales aux remerciements crits que
je vous ai dj faits.

--Oh! madame, dit le comte, vous vous rappelez encore cette misre? je
l'avais dj oublie, moi.

--Oui, mais ce qu'on n'oublie pas, monsieur le comte, c'est que vous
avez le lendemain sauv ma bonne amie Mme de Villefort du danger que lui
faisaient courir ces mmes chevaux.

--Cette fois encore, madame, je ne mrite pas vos remerciements; c'est
Ali, mon Nubien, qui a eu le bonheur de rendre  Mme de Villefort cet
minent service.

--Et est-ce aussi Ali, dit le comte de Morcerf, qui a tir mon fils des
bandits romains?

--Non, monsieur le comte, dit Monte-Cristo en serrant la main que le
gnral lui tendait, non; cette fois je prends les remerciements pour
mon compte; mais vous me les avez dj faits, je les ai dj reus, et,
en vrit, je suis honteux de vous retrouver encore si reconnaissant.
Faites-moi donc l'honneur, je vous prie, madame la baronne, de me
prsenter  mademoiselle votre fille.

--Oh! vous tes tout prsent, de nom du moins, car il y a deux ou trois
jours que nous ne parlons que de vous. Eugnie, continua la baronne en
se retournant vers sa fille, monsieur le comte de Monte-Cristo!

Le comte s'inclina: Mlle Danglars fit un lger mouvement de tte.

Vous tes l avec une admirable personne, monsieur le comte, dit
Eugnie; est-ce votre fille?

--Non, mademoiselle, dit Monte-Cristo tonn de cette extrme ingnuit
ou de cet tonnant aplomb, c'est une pauvre Grecque dont je suis le
tuteur.

--Et qui se nomme?...

--Hayde, rpondit Monte-Cristo.

--Une Grecque! murmura le comte de Morcerf.

--Oui, comte, dit Mme Danglars; et dites-moi si vous avez jamais vu  la
cour d'Ali-Tebelin, que vous avez si glorieusement servi, un aussi
admirable costume que celui que nous avons l devant les yeux.

--Ah! dit Monte-Cristo, vous avez servi  Janina, monsieur le comte?

--J'ai t gnral-inspecteur des troupes du pacha, rpondit Morcerf, et
mon peu de fortune, je ne le cache pas, vient des libralits de
l'illustre chef albanais.

--Regardez donc! insista Mme Danglars.

--O cela? balbutia Morcerf.

--Tenez! dit Monte-Cristo.

Et, enveloppant le comte de son bras, il se pencha avec lui hors la
loge.

En ce moment, Hayde, qui cherchait le comte des yeux, aperut sa tte
ple prs de celle de M. de Morcerf, qu'il tenait embrass.

Cette vue produisit sur la jeune fille l'effet de la tte de Mduse;
elle fit un mouvement en avant comme pour les dvorer tous deux du
regard, puis, presque aussitt, elle se rejeta en arrire en poussant un
faible cri, qui fut cependant entendu des personnes qui taient les plus
proches d'elle et d'Ali, qui aussitt ouvrit la porte.

Tiens, dit Eugnie, que vient-il donc d'arriver  votre pupille,
monsieur le comte? On dirait qu'elle se trouve mal.

--En effet, dit le comte, mais ne vous effrayez point, mademoiselle:
Hayde est trs nerveuse et par consquent trs sensible aux odeurs: un
parfum qui lui est antipathique suffit pour la faire vanouir; mais,
ajouta le comte en tirant un flacon de sa poche, j'ai l le remde.

Et, aprs avoir salu la baronne et sa fille d'un seul et mme salut, il
changea une dernire poigne de main avec le comte et avec Debray, et
sortit de la loge de Mme Danglars.

Quand il entra dans la sienne, Hayde tait encore fort ple;  peine
parut-il qu'elle lui saisit la main. Monte-Cristo s'aperut que les
mains de la jeune fille taient humides et glaces  la fois.

Avec qui donc causais-tu l, seigneur? demanda la jeune fille.

--Mais, rpondit Monte-Cristo, avec le comte de Morcerf, qui a t au
service de ton illustre pre, et qui avoue lui devoir sa fortune.

--Ah! le misrable! s'cria Hayde, c'est lui qui l'a vendu aux Turcs;
et cette fortune, c'est le prix de sa trahison. Ne savais-tu donc pas
cela, mon cher seigneur?

--J'avais bien dj entendu dire quelques mots de cette histoire en
pire, dit Monte-Cristo, mais j'en ignore les dtails. Viens, ma fille,
tu me les donneras, ce doit tre curieux.

--Oh! oui, viens, viens; il me semble que je mourrais si je restais plus
longtemps en face de cet homme.

Et Hayde, se levant vivement, s'enveloppa de son burnous de cachemire
blanc brod de perles et de corail, et sortit vivement au moment o la
toile se levait.

Voyez si cet homme fait rien comme un autre! dit la comtesse G... 
Albert, qui tait retourn prs d'elle; il coute religieusement le
troisime acte de _Robert_, et il s'en va au moment o le quatrime va
commencer.




LIV

La hausse et la baisse.


Quelques jours aprs cette rencontre, Albert de Morcerf vint faire
visite au comte de Monte-Cristo dans sa maison des Champs-lyses, qui
avait dj pris cette allure de palais, que le comte, grce  son
immense fortune, donnait  ses habitations mme les plus passagres.

Il venait lui renouveler les remerciements de Mme Danglars, que lui
avait dj apports une lettre signe baronne Danglars, ne Herminie de
Servieux.

Albert tait accompagn de Lucien Debray, lequel joignit aux paroles de
son ami quelques compliments qui n'taient pas officiels sans doute,
mais dont, grce  la finesse de son coup d'oeil, le comte ne pouvait
suspecter la source.

Il lui sembla mme que Lucien venait le voir, m par un double sentiment
de curiosit, et que la moiti de ce sentiment manait de la rue de la
Chausse-d'Antin. En effet, il pouvait supposer, sans crainte de se
tromper, que Mme Danglars, ne pouvant connatre par ses propres yeux
l'intrieur d'un homme qui donnait des chevaux de trente mille francs,
et qui allait  l'Opra avec une esclave grecque portant un million de
diamants, avait charg les yeux par lesquels elle avait l'habitude de
voir de lui donner des renseignements sur cet intrieur.

Mais le comte ne parut pas souponner la moindre corrlation entre la
visite de Lucien et la curiosit de la baronne.

Vous tes en rapports presque continuels avec le baron Danglars?
demanda-t-il  Albert de Morcerf.

--Mais oui, monsieur le comte; vous savez ce que je vous ai dit.

--Cela tient donc toujours?

--Plus que jamais, dit Lucien; c'est une affaire arrange.

Et Lucien, jugeant sans doute que ce mot ml  la conversation lui
donnait le droit d'y demeurer tranger, plaa son lorgnon d'caille dans
son oeil, et mordant la pomme d'or de sa badine, se mit  faire le tour
de la chambre en examinant les armes et les tableaux.

Ah! dit Monte-Cristo; mais,  vous entendre, je n'avais pas cru  une
si prompte solution.

--Que voulez-vous? les choses marchent sans qu'on s'en doute; pendant
que vous ne songez pas  elles, elles songent  vous; et quand vous vous
retournez vous tes tonn du chemin qu'elles ont fait. Mon pre et M.
Danglars ont servi ensemble en Espagne, mon pre dans l'arme, M.
Danglars dans les vivres. C'est l que mon pre, ruin par la
Rvolution, et M. Danglars, qui n'avait, lui, jamais eu de patrimoine,
ont jet les fondements, mon pre, de sa fortune politique et militaire,
qui est belle, M. Danglars, de sa fortune politique et financire, qui
est admirable.

--Oui, en effet, dit Monte-Cristo, je crois que, pendant la visite que
je lui ai faite, M. Danglars m'a parl de cela; et, continua-t-il en
jetant un coup d'oeil sur Lucien, qui feuilletait un album, et elle est
jolie, Mlle Eugnie? car je crois me rappeler que c'est Eugnie qu'elle
s'appelle.

--Fort jolie, ou plutt fort belle, rpondit Albert, mais d'une beaut
que je n'apprcie pas. Je suis un indigne!

--Vous en parlez dj comme si vous tiez son mari!

--Oh! fit Albert, en regardant autour de lui pour voir  son tour ce que
faisait Lucien.

--Savez-vous, dit Monte-Cristo en baissant la voix, que vous ne me
paraissez pas enthousiaste de ce mariage!

--Mlle Danglars est trop riche pour moi, dit Morcerf, cela m'pouvante.

--Bah! dit Monte-Cristo, voil une belle raison; n'tes-vous pas riche
vous-mme?

--Mon pre a quelque chose comme une cinquantaine de mille livres de
rente, et m'en donnera peut-tre dix ou douze en me mariant.

--Le fait est que c'est modeste, dit le comte,  Paris surtout; mais
tout n'est pas dans la fortune en ce monde, et c'est bien quelque chose
aussi qu'un beau nom et une haute position sociale. Votre nom est
clbre, votre position magnifique, et puis le comte de Morcerf est un
soldat, et l'on aime  voir s'allier cette intgrit de Bayard  la
pauvret de Duguesclin; le dsintressement est le plus beau rayon de
soleil auquel puisse reluire une noble pe. Moi, tout au contraire, je
trouve cette union on ne peut plus sortable: Mlle Danglars vous
enrichira et vous l'anoblirez!

Albert secoua la tte et demeura pensif.

Il y a encore autre chose, dit-il.

--J'avoue, reprit Monte-Cristo, que j'ai peine  comprendre cette
rpugnance pour une jeune fille riche et belle.

--Oh! mon Dieu! dit Morcerf, cette rpugnance, si rpugnance il y a, ne
vient pas toute de mon ct.

--Mais de quel ct donc? car vous m'avez dit que votre pre dsirait ce
mariage.

--Du ct de ma mre, et ma mre est un oeil prudent et sr. Eh bien,
elle ne sourit pas  cette union; elle a je ne sais quelle prvention
contre les Danglars.

--Oh! dit le comte avec un ton un peu forc, cela se conoit; Mme la
comtesse de Morcerf, qui est la distinction, l'aristocratie, la finesse
en personne, hsite un peu  toucher une main roturire, paisse et
brutale: c'est naturel.

--Je ne sais si c'est cela, en effet, dit Albert; mais ce que je sais,
c'est qu'il me semble que ce mariage, s'il se fait, la rendra
malheureuse. Dj l'on devait s'assembler pour parler d'affaires il y a
six semaines mais j'ai t tellement pris de migraines....

--Relles? dit le comte en souriant.

--Oh! bien relles, la peur sans doute... que l'on a remis le
rendez-vous  deux mois. Rien ne presse, vous comprenez; je n'ai pas
encore vingt et un ans, et Eugnie n'en a que dix-sept; mais les deux
mois expirent la semaine prochaine. Il faudra s'excuter. Vous ne pouvez
vous imaginer, mon cher comte, combien je suis embarrass... Ah! que
vous tes heureux d'tre libre!

--Eh bien, mais soyez libre aussi; qui vous en empche, je vous le
demande un peu?

--Oh! ce serait une trop grande dception pour mon pre si je n'pouse
pas Mlle Danglars.

--pousez-la alors, dit le comte avec un singulier mouvement d'paules.

--Oui, dit Morcerf; mais pour ma mre ce ne sera pas de la dception,
mais de la douleur.

--Alors ne l'pousez pas, fit le comte.

--Je verrai, j'essaierai, vous me donnerez un conseil, n'est-ce pas? et,
s'il vous est possible, vous me tirerez de cet embarras. Oh! pour ne pas
faire de peine  mon excellente mre, je me brouillerais avec le comte,
je crois.

Monte-Cristo se dtourna; il semblait mu.

Eh! dit-il  Debray, assis dans un fauteuil profond  l'extrmit du
salon, et qui tenait de la main droite un crayon et de la gauche un
carnet, que faites-vous donc, un croquis d'aprs le Poussin?

--Moi? dit-il tranquillement, oh! bien oui! un croquis, j'aime trop la
peinture pour cela! Non pas, je fais tout l'oppos de la peinture, je
fais des chiffres.

--Des chiffres?

--Oui, je calcule; cela vous regarde indirectement, vicomte; je calcule
ce que la maison Danglars a gagn sur la dernire hausse d'Hati: de
deux cent six le fonds est mont  quatre cent neuf en trois jours, et
le prudent banquier avait achet beaucoup  deux cent six. Il a d
gagner trois cent mille livres.

--Ce n'est pas son meilleur coup, dit Morcerf; n'a-t-il pas gagn un
million cette anne avec les bons d'Espagne?

--coutez, mon cher, dit Lucien, voici M. le comte de Monte-Cristo qui
vous dira comme les Italiens:

          _Danaro e santit_
          _Met della met_[2]


[Note 2: Argent et saintet, Moiti de la moiti.]

Et c'est encore beaucoup. Aussi, quand on me fait de pareilles
histoires, je hausse les paules.

--Mais vous parliez d'Hati? dit Monte-Cristo.

--Oh! Hati, c'est autre chose; Hati, c'est l'cart de l'agiotage
franais. On peut aimer la bouillotte, chrir le whist, raffoler du
boston, et se lasser cependant de tout cela; mais on en revient toujours
 l'cart: c'est un hors-d'oeuvre. Ainsi M. Danglars a vendu hier 
quatre cent six et empoch trois cent mille francs; s'il et attendu 
aujourd'hui, le fonds retombait  deux cent cinq, et au lieu de gagner
trois cent mille francs, il en perdait vingt ou vingt-cinq mille.

--Et pourquoi le fonds est-il retomb de quatre cent neuf  deux cent
cinq? demanda Monte-Cristo. Je vous demande pardon, je suis fort
ignorant de toutes ces intrigues de Bourse.

--Parce que, rpondit en riant Albert, les nouvelles se suivent et ne se
ressemblent pas.

--Ah! diable, fit le comte, M. Danglars joue  gagner ou  perdre trois
cent mille francs en un jour. Ah ! mais il est donc normment riche?

--Ce n'est pas lui qui joue! s'cria vivement Lucien, c'est Mme
Danglars; elle est vritablement intrpide.

--Mais vous qui tes raisonnable, Lucien, et qui connaissez le peu de
stabilit des nouvelles, puisque vous tes  la source, vous devriez
l'empcher, dit Morcerf avec un sourire.

--Comment le pourrais-je, si son mari ne russit pas? demanda Lucien.
Vous connaissez le caractre de la baronne, personne n'a d'influence sur
elle, et elle ne fait absolument que ce qu'elle veut.

--Oh! si j'tais  votre place! dit Albert.

--Eh bien!

--Je la gurirais, moi; ce serait un service  rendre  son futur
gendre.

--Comment cela?

--Ah pardieu! c'est bien facile, je lui donnerais une leon.

--Une leon?

--Oui. Votre position de secrtaire du ministre vous donne une grande
autorit pour les nouvelles; vous n'ouvrez pas la bouche que les agents
de change ne stnographient au plus vite vos paroles; faites-lui perdre
une centaine de mille francs coup sur coup, et cela la rendra prudente.

--Je ne comprends pas, balbutia Lucien.

--C'est cependant limpide, rpondit le jeune homme avec une navet qui
n'avait rien d'affect; annoncez-lui un beau matin quelque chose
d'inou, une nouvelle tlgraphique que vous seul puissiez savoir; que
Henri IV, par exemple, a t vu hier chez Gabrielle; cela fera monter
les fonds, elle tablira son coup de bourse l-dessus, et elle perdra
certainement lorsque Beauchamp crira le lendemain dans son journal:
C'est  tort que les gens bien informs prtendent que le roi Henri IV
a t vu avant-hier chez Gabrielle, ce fait est compltement inexact; le
roi Henri IV n'a pas quitt le pont Neuf.

Lucien se mit  rire du bout des lvres. Monte-Cristo, quoique
indiffrent en apparence, n'avait pas perdu un mot de cet entretien, et
son oeil perant avait mme cru lire un secret dans l'embarras du
secrtaire intime.

Il rsulta de cet embarras de Lucien, qui avait compltement chapp 
Albert, que Lucien abrgea sa visite.

Il se sentait videmment mal  l'aise. Le comte lui dit en le
reconduisant quelques mots  voix basse auxquels il rpondit:

Bien volontiers, monsieur le comte, j'accepte.

Le comte revint au jeune de Morcerf.

Ne pensez-vous pas, en y rflchissant, lui dit-il, que vous avez eu
tort de parler comme vous l'avez fait de votre belle-mre devant M.
Debray?

--Tenez, comte, dit Morcerf, je vous en prie, ne dites pas d'avance ce
mot-l.

--Vraiment, et sans exagration, la comtesse est  ce point contraire 
ce mariage?

-- ce point que la baronne vient rarement  la maison, et que ma mre,
je crois, n'a pas t deux fois dans sa vie chez madame Danglars.

--Alors, dit le comte, me voil enhardi  vous parler  coeur ouvert: M.
Danglars est mon banquier, M. de Villefort m'a combl de politesse en
remerciement d'un service qu'un heureux hasard m'a mis  mme de lui
rendre. Je devine sous tout cela une avalanche de dners et de raouts.
Or, pour ne pas paratre brocher fastueusement sur le tout, et mme pour
avoir le mrite de prendre les devants, si vous voulez, j'ai projet de
runir dans ma maison de campagne d'Auteuil M. et Mme Danglars, M. et
Mme de Villefort. Si je vous invite  ce dner, ainsi que M. le comte et
Mme la comtesse de Morcerf, cela n'aura-t-il pas l'air d'une espce de
rendez-vous matrimonial, ou du moins Mme la comtesse de Morcerf
n'envisagera-t-elle point la chose ainsi, surtout si M. le baron
Danglars me fait l'honneur d'amener sa fille? Alors votre mre me
prendra en horreur, et je ne veux aucunement de cela, moi; je tiens, au
contraire, et dites-le-lui toutes les fois que l'occasion s'en
prsentera,  rester au mieux dans son esprit.

--Ma foi, comte, dit Morcerf, je vous remercie d'y mettre avec moi cette
franchise, et j'accepte l'exclusion que vous me proposez. Vous dites que
vous tenez  rester au mieux dans l'esprit de ma mre, o vous tes dj
 merveille.

--Vous croyez? fit Monte-Cristo avec intrt.

--Oh! j'en suis sr. Quand vous nous avez quitts l'autre jour, nous
avons caus une heure de vous mais j'en reviens  ce que nous disions.
Eh bien, si ma mre pouvait savoir cette attention de votre part, et je
me hasarderai  la lui dire, je suis sr qu'elle vous en serait on ne
peut plus reconnaissante. Il est vrai que de son ct, mon pre serait
furieux.

Le comte se mit  rire.

Eh bien, dit-il  Morcerf, vous voil prvenu. Mais j'y pense, il n'y
aura pas que votre pre qui sera furieux; M. et Mme Danglars vont me
considrer comme un homme de fort mauvaise faon. Ils savent que je vous
vois avec une certaine intimit, que vous tes mme ma plus ancienne
connaissance parisienne et ils ne vous trouveront pas chez moi; ils me
demanderont pourquoi je ne vous ai pas invit. Songez au moins  vous
munir d'un engagement antrieur qui ait quelque apparence de
probabilit, et dont vous me ferez part au moyen d'un petit mot. Vous le
savez, avec les banquiers les crits sont seuls valables.

--Je ferai mieux que cela, monsieur le comte, dit Albert. Ma mre veut
aller respirer l'air de la mer.  quel jour est fix votre dner?

-- samedi.

--Nous sommes  mardi, bien; demain soir nous partons; aprs-demain nous
serons au Trport. Savez-vous, monsieur le comte, que vous tes un homme
charmant de mettre ainsi les gens  leur aise!

--Moi! en vrit vous me tenez pour plus que je ne vaux; je dsire vous
tre agrable, voil tout.

--Quel jour avez-vous fait vos invitations?

--Aujourd'hui mme.

--Bien! Je cours chez M. Danglars, je lui annonce que nous quittons
Paris demain, ma mre et moi. Je ne vous ai pas vu; par consquent je ne
sais rien de votre dner.

--Fou que vous tes! et M. Debray, qui vient de vous voir chez moi, lui!

--Ah! c'est juste.

--Au contraire, je vous ai vu et invit ici sans crmonie, et vous
m'avez tout navement rpondu que vous ne pouviez pas tre mon convive,
parce que vous partiez pour le Trport.

--Eh bien, voil qui est conclu. Mais vous, viendrez-vous voir ma mre
avant demain?

--Avant demain, c'est difficile; puis je tomberais au milieu de vos
prparatifs de dpart.

--Eh bien, faites mieux que cela; vous n'tiez qu'un homme charmant,
vous serez un homme adorable.

--Que faut-il que je fasse pour arriver  cette sublimit?

--Ce qu'il faut que vous fassiez?

--Je le demande.

--Vous tes aujourd'hui libre comme l'air; venez dner avec moi: nous
serons en petit comit, vous, ma mre et moi seulement. Vous avez 
peine aperu ma mre; mais vous la verrez de prs. C'est une femme fort
remarquable, et je ne regrette qu'une chose: c'est que sa pareille
n'existe pas avec vingt ans de moins; il y aurait bientt, je vous le
jure, une comtesse et une vicomtesse de Morcerf. Quant  mon pre, vous
ne le trouverez pas: il est de commission ce soir et dne chez le grand
rfrendaire. Venez, nous causerons voyages. Vous qui avez vu le monde
tout entier, vous nous raconterez vos aventures; vous nous direz
l'histoire de cette belle Grecque qui tait l'autre soir avec vous 
l'Opra, que vous appelez votre esclave et que vous traitez comme une
princesse. Nous parlerons italien, espagnol. Voyons, acceptez; ma mre
vous remerciera.

--Mille grces, dit le comte; l'invitation est des plus gracieuses, et
je regrette vivement de ne pouvoir l'accepter. Je ne suis pas libre
comme vous le pensiez, et j'ai au contraire un rendez-vous des plus
importants.

--Ah! prenez garde; vous m'avez appris tout  l'heure comment, en fait
de dner, on se dcharge d'une chose dsagrable. Il me faut une preuve.
Je ne suis heureusement pas banquier comme M. Danglars; mais je suis, je
vous en prviens, aussi incrdule que lui.

--Aussi vais-je vous la donner, dit le comte.

Et il sonna.

Hum! fit Morcerf, voil dj deux fois que vous refusez de dner avec
ma mre. C'est un parti pris, comte.

Monte-Cristo tressaillit.

Oh! vous ne le croyez pas, dit-il; d'ailleurs voici ma preuve qui
vient.

Baptistin entra et se tint sur la porte debout et attendant.

Je n'tais pas prvenu de votre visite, n'est-ce pas?

--Dame! vous tes un homme si extraordinaire que je n'en rpondrais pas.


--Je ne pouvais point deviner que vous m'inviteriez  dner, au moins.

--Oh! quant  cela, c'est probable.

--Eh bien, coutez, Baptistin... que vous ai-je dit ce matin quand je
vous ai appel dans mon cabinet de travail?

--De faire fermer la porte de M. le comte une fois cinq heures sonnes.

--Ensuite?

--Oh! monsieur le comte... dit Albert.

--Non, non, je veux absolument me dbarrasser de cette rputation
mystrieuse que vous m'avez faite, mon cher vicomte. Il est trop
difficile de jouer ternellement le Manfred. Je veux vivre dans une
maison de verre. Ensuite.... Continuez, Baptistin.

--Ensuite, de ne recevoir que M. le major Bartolomeo Cavalcanti et son
fils.

--Vous entendez, M. le major Bartolomeo Cavalcanti, un homme de la plus
vieille noblesse d'Italie et dont Dante a pris la peine d'tre le
d'Hozier.... Vous vous rappelez ou vous ne vous rappelez pas, dans le
dixime chant de l'Enfer; de plus, son fils, un charmant jeune homme de
votre ge  peu prs, vicomte, portant le mme titre que vous, et qui
fait son entre dans le monde parisien avec les millions de son pre. Le
major m'amne ce soir son fils Andrea, le contino, comme nous disons en
Italie. Il me le confie. Je le pousserai s'il a quelque mrite. Vous
m'aiderez, n'est-ce pas?

--Sans doute! C'est donc un ancien ami  vous que ce major Cavalcanti?
demanda Albert.

--Pas du tout, c'est un digne seigneur, trs poli, trs modeste, trs
discret, comme il y en a une foule en Italie, des descendants trs
descendus des vieilles familles. Je l'ai vu plusieurs fois, soit 
Florence, soit  Bologne, soit  Lucques, et il m'a prvenu de son
arrive. Les connaissances de voyage sont exigeantes: elles rclament de
vous, en tout lieu, l'amiti qu'on leur a tmoigne une fois par hasard;
comme si l'homme civilis, qui sait vivre une heure avec n'importe qui,
n'avait pas toujours son arrire-pense! Ce bon major Cavalcanti va
revoir Paris, qu'il n'a vu qu'en passant, sous l'Empire, en allant se
faire geler  Moscou. Je lui donnerai un bon dner, il me laissera son
fils; je lui promettrai de veiller sur lui; je lui laisserai faire
toutes les folies qu'il lui conviendra de faire, et nous serons
quittes.

-- merveille! dit Albert, et je vois que vous tes un prcieux mentor.
Adieu donc, nous serons de retour dimanche.  propos, j'ai reu des
nouvelles de Franz.

--Ah! vraiment! dit Monte-Cristo; et se plat-il toujours en Italie?

--Je pense que oui; cependant il vous y regrette. Il dit que vous tiez
le soleil de Rome, et que sans vous il y fait gris. Je ne sais mme pas
s'il ne va point jusqu' dire qu'il y pleut.

--Il est donc revenu sur mon compte, votre ami Franz?

--Au contraire, il persiste  vous croire fantastique au premier chef;
voil pourquoi il vous regrette.

--Charmant jeune homme! dit Monte-Cristo, et pour lequel je me suis
senti une vive sympathie le premier soir o je l'ai vu cherchant un
souper quelconque, et il a bien voulu accepter le mien. C'est, je crois,
le fils du gnral d'pinay?

--Justement.

--Le mme qui a t si misrablement assassin en 1815?

--Par les bonapartistes.

--C'est cela! Ma foi, je l'aime! N'y a-t-il pas pour lui aussi des
projets de mariage?

--Oui, il doit pouser Mlle de Villefort.

--C'est vrai?

--Comme moi je dois pouser Mlle Danglars, reprit Albert en riant.

--Vous riez....

--Oui.

--Pourquoi riez-vous?

--Je ris parce qu'il me semble voir de ce ct-l autant de sympathie
pour le mariage qu'il y en a d'un autre ct entre Mlle Danglars et moi.
Mais vraiment, mon cher comte, nous causons de femmes comme les femmes
causent d'hommes; c'est impardonnable!

Albert se leva.

Vous vous en allez?

--La question est bonne! il y a deux heures que je vous assomme, et vous
avez la politesse de me demander si je m'en vais! En vrit, comte, vous
tes l'homme le plus poli de la terre! Et vos domestiques, comme ils
sont dresss! M. Baptistin surtout! je n'ai jamais pu en avoir un comme
cela. Les miens semblent tous prendre exemple sur ceux du
Thtre-Franais, qui justement parce qu'ils n'ont qu'un mot  dire,
viennent toujours le dire sur la rampe. Ainsi, si vous vous dfaites de
M. Baptistin, je vous demande la prfrence.

--C'est dit, vicomte.

--Ce n'est pas tout, attendez: faites bien mes compliments  votre
discret Lucquois, au seigneur Cavalcante dei Cavalcanti; et si par
hasard il tenait  tablir son fils, trouvez-lui une femme bien riche,
bien noble, du chef de sa mre, du moins, et bien baronne du chef de son
pre. Je vous y aiderai, moi.

--Oh! oh! rpondit Monte-Cristo, en vrit, vous en tes l?

--Oui.

--Ma foi, il ne faut jurer de rien.

--Ah! comte, s'cria Morcerf, quel service vous me rendriez, et comme je
vous aimerais cent fois davantage encore si, grce  vous, je restais
garon, ne ft-ce que dix ans.

--Tout est possible, rpondit gravement Monte-Cristo.

Et prenant cong d'Albert, il rentra chez lui et frappa trois fois sur
son timbre.

Bertuccio parut.

Monsieur Bertuccio, dit-il, vous saurez que je reois samedi dans ma
maison d'Auteuil.

Bertuccio eut un lger frisson.

Bien, monsieur, dit-il.

--J'ai besoin de vous, continua le comte, pour que tout soit prpar
convenablement. Cette maison est fort belle, ou du moins peut tre fort
belle.

--Il faudrait tout changer pour en arriver l, monsieur le comte, car
les tentures ont vieilli.

--Changez donc tout,  l'exception d'une seule, celle de la chambre 
coucher de damas rouge: vous la laisserez mme absolument telle qu'elle
est.

Bertuccio s'inclina.

Vous ne toucherez pas au jardin non plus; mais de la cour, par exemple,
faites-en tout ce que vous voudrez; il me sera mme agrable qu'on ne la
puisse pas reconnatre.

--Je ferai tout mon possible pour que monsieur le comte soit content; je
serais plus rassur cependant si monsieur le comte me voulait dire ses
intentions pour le dner.

--En vrit, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, depuis que vous
tes  Paris je vous trouve dpays, trembleur; mais vous ne me
connaissez donc plus?

--Mais enfin Son Excellence pourrait me dire qui elle reoit!

--Je n'en sais rien encore, et vous n'avez pas besoin de le savoir non
plus. Lucullus dne chez Lucullus, voil tout.

Bertuccio s'inclina et sortit.




LV

Le major Cavalcanti.


Ni le comte ni Baptistin n'avaient menti en annonant  Morcerf cette
visite du major Lucquois, qui servait  Monte-Cristo de prtexte pour
refuser le dner qui lui tait offert.

Sept heures venaient de sonner, et M. Bertuccio, selon l'ordre qu'il en
avait reu, tait parti depuis deux heures pour Auteuil, lorsqu'un
fiacre s'arrta  la porte de l'htel, et sembla s'enfuir tout honteux
aussitt qu'il eut dpos prs de la grille un homme de cinquante-deux
ans environ, vtu d'une de ces redingotes vertes  brandebourgs noirs
dont l'espce est imprissable,  ce qu'il parat, en Europe. Un large
pantalon de drap bleu, une botte encore assez propre, quoique d'un
vernis incertain et un peu trop paisse de semelle, des gants de daim,
un chapeau se rapprochant pour la forme d'un chapeau de gendarme, un col
noir, brod d'un lisr blanc, qui, si son propritaire ne l'et port
de sa pleine et entire volont, et pu passer pour un carcan: tel tait
le costume pittoresque sous lequel se prsenta le personnage qui sonna 
la grille en demandant si ce n'tait point au n 30 de l'avenue des
Champs-lyses que demeurait M. le comte de Monte-Cristo, et qui, sur la
rponse affirmative du concierge, entra, ferma la porte derrire lui et
se dirigea vers le perron.

La tte petite et anguleuse de cet homme, ses cheveux blanchissants, sa
moustache paisse et grise le firent reconnatre par Baptistin, qui
avait l'exact signalement du visiteur et qui l'attendait au bas du
vestibule. Aussi,  peine eut-il prononc son nom devant le serviteur
intelligent, que Monte-Cristo tait prvenu de son arrive.

On introduisit l'tranger dans le salon le plus simple. Le comte l'y
attendait et alla au-devant de lui d'un air riant.

Ah! cher monsieur, dit-il, soyez le bienvenu. Je vous attendais.

--Vraiment, dit le Lucquois, Votre Excellence m'attendait.

--Oui, j'avais t prvenu de votre arrive pour aujourd'hui  sept
heures.

--De mon arrive? Ainsi vous tiez prvenu?

--Parfaitement.

--Ah! tant mieux! Je craignais, je l'avoue, que l'on n'et oubli cette
petite prcaution.

--Laquelle?

--De vous prvenir.

--Oh! non pas!

--Mais vous tes sr de ne pas vous tromper?

--J'en suis sr.

--C'est bien moi que Votre Excellence attendait aujourd'hui  sept
heures?

--C'est bien vous. D'ailleurs, vrifions.

--Oh! si vous m'attendiez, dit le Lucquois, ce n'est pas la peine.

--Si fait! si fait! dit Monte-Cristo.

Le Lucquois parut lgrement inquiet.

Voyons, dit Monte-Cristo, n'tes-vous pas monsieur le marquis
Bartolomeo Cavalcanti?

--Bartolomeo Cavalcanti, rpta le Lucquois joyeux, c'est bien cela.

--Ex-major au service d'Autriche?

--tait-ce major que j'tais? demanda timidement le vieux militaire.

--Oui, dit Monte-Cristo, c'tait major. C'est le nom que l'on donne en
France au grade que vous occupiez en Italie.

--Bon, dit le Lucquois, je ne demande pas mieux, moi, vous comprenez....

--D'ailleurs, vous ne venez pas ici de votre propre mouvement, reprit
Monte-Cristo.

--Oh! bien certainement.

--Vous m'tes adress par quelqu'un.

--Oui.

--Par cet excellent abb Busoni?

--C'est cela! s'cria le major joyeux.

--Et vous avez une lettre?

--La voil.

--Eh pardieu! vous voyez bien. Donnez donc.

Et Monte-Cristo prit la lettre qu'il ouvrit et qu'il lut.

Le major regardait le comte avec de gros yeux tonns qui se portaient
curieusement sur chaque partie de l'appartement, mais qui revenaient
invariablement  son propritaire.

C'est bien cela... ce cher abb, le major Cavalcanti, un digne
praticien de Lucques, descendant des Cavalcanti de Florence, continua
Monte-Cristo tout en lisant, jouissant d'une fortune d'un demi-million
de revenu.

Monte-Cristo leva les yeux de dessus le papier et salua.

D'un demi-million, dit-il; peste! mon cher monsieur Cavalcanti.

--Y a-t-il un demi-million? demanda le Lucquois.

--En toutes lettres; et cela doit tre, l'abb Busoni est l'homme qui
connat le mieux toutes les grandes fortunes de l'Europe.

--Va pour un demi-million, dit le Lucquois; mais, ma parole d'honneur,
je ne croyais pas que cela montt si haut.

--Parce que vous avez un intendant qui vous vole; que voulez-vous, cher
monsieur Cavalcanti, il faut bien passer par l!

--Vous venez de m'clairer, dit gravement le Lucquois, je mettrai le
drle  la porte.

Monte-Cristo continua:

--Et auquel il ne manquerait qu'une chose pour tre heureux.

--Oh! mon Dieu, oui! une seule, dit le Lucquois avec un soupir.

--De retrouver un fils ador.

--Un fils ador!

--Enlev dans sa jeunesse, soit par un ennemi de sa noble famille, soit
par des Bohmiens.

-- l'ge de cinq ans, monsieur, dit le Lucquois avec un profond soupir
et en levant les yeux au ciel.

--Pauvre pre! dit Monte-Cristo.

Le comte continua:

--Je lui rends l'espoir, je lui rends la vie, monsieur le comte, en lui
annonant que ce fils, que depuis quinze ans il cherche vainement, vous
pouvez le lui faire retrouver.

Le Lucquois regarda Monte-Cristo avec une indfinissable expression
d'inquitude.

Je le puis, rpondit Monte-Cristo.

Le major se redressa.

Ah! ah! dit-il, la lettre tait donc vraie jusqu'au bout?

--En aviez-vous dout, cher monsieur Bartolomeo?

--Non pas, jamais! Comment donc! un homme grave, un homme revtu d'un
caractre religieux comme l'abb Busoni, ne se serait pas permis une
plaisanterie pareille; mais vous n'avez pas tout lu, Excellence.

--Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, il y a un _post-scriptum_.

--Oui, rpta le Lucquois... il...y... a... un... _post-scriptum_.

--Pour ne point causer au major Cavalcanti l'embarras de dplacer des
fonds chez son banquier, je lui envoie une traite de deux mille francs
pour ses frais de voyage, et le crdit sur vous de la somme de
quarante-huit mille francs que vous restez me redevoir.

Le major suivit des yeux ce _post-scriptum_ avec une visible anxit.

Bon! se contenta de dire le comte.

--Il a dit bon, murmura le Lucquois. Ainsi... monsieur... reprit-il.

--Ainsi?... demanda Monte-Cristo.

--Ainsi, le _post-scriptum_...

--Eh bien, le _post-scriptum_?...

--Est accueilli par vous aussi favorablement que le reste de la lettre?

--Certainement. Nous sommes en compte, l'abb Busoni et moi; je ne sais
pas si c'est quarante-huit mille livres prcisment que je reste lui
redevoir, nous n'en sommes pas entre nous  quelques billets de banque.
Ah ! vous attachiez donc une si grande importance  ce post-scriptum,
cher monsieur Cavalcanti?

--Je vous avouerai, rpondit le Lucquois, que plein de confiance dans la
signature de l'abb Busoni, je ne m'tais pas muni d'autres fonds; de
sorte que si cette ressource m'et manqu, je me serais trouv fort
embarrass  Paris.

--Est-ce qu'un homme comme vous est embarrass quelque part? dit
Monte-Cristo; allons donc!

--Dame! ne connaissant personne, fit le Lucquois.

--Mais on vous connat, vous.

--Oui, l'on me connat, de sorte que....

--Achevez, cher monsieur Cavalcanti!

--De sorte que vous me remettrez ces quarante-huit mille livres?

-- votre premire rquisition.

Le major roulait de gros yeux bahis.

Mais asseyez-vous donc, dit Monte-Cristo: en vrit, je ne sais ce que
je fais... je vous tiens debout depuis un quart d'heure.

--Ne faites pas attention.

Le major tira un fauteuil et s'assit.

Maintenant, dit le comte, voulez-vous prendre quelque chose; un verre
de xrs, de porto, d'alicante?

--D'alicante, puisque vous le voulez bien, c'est mon vin de
prdilection.

--J'en ai d'excellent. Avec un biscuit, n'est-ce pas?

--Avec un biscuit, puisque vous m'y forcez.

Monte-Cristo sonna; Baptistin parut.

Le comte s'avana vers lui.

Eh bien?... demanda-t-il tout bas.

--Le jeune homme est l, rpondit le valet de chambre sur le mme ton.

--Bien; o l'avez-vous fait entrer?

--Dans le salon bleu, comme l'avait ordonn Son Excellence.

-- merveille. Apportez du vin d'Alicante et des biscuits.

Baptistin sortit.

En vrit, dit le Lucquois, je vous donne une peine qui me remplit de
confusion.

--Allons donc! dit Monte-Cristo.

Baptistin rentra avec les verres, le vin et les biscuits.

Le comte emplit un verre et versa dans le second quelques gouttes
seulement du rubis liquide que contenait la bouteille, toute couverte de
toiles d'araigne et de tous les autres signes qui indiquent la
vieillesse du vin bien plus srement que ne le font les rides pour
l'homme.

Le major ne se trompa point au partage, il prit le verre plein et un
biscuit. Le comte ordonna  Baptistin de poser le plateau  la porte de
la main de son hte, qui commena par goter l'alicante du bout de ses
lvres, fit une grimace de satisfaction, et introduisit dlicatement le
biscuit dans le verre.

Ainsi, monsieur, dit Monte-Cristo, vous habitiez Lucques, vous tiez
riche, vous tes noble, vous jouissiez de la considration gnrale,
vous aviez tout ce qui peut rendre un homme heureux.

--Tout, Excellence, dit le major en engloutissant son biscuit, tout
absolument.

--Et il ne manquait qu'une chose  votre bonheur?

--Qu'une seule, dit le Lucquois.

--C'tait de retrouver votre enfant?

--Ah! fit le major en prenant un second biscuit; mais aussi cela me
manquait bien.

Le digne Lucquois leva les yeux et tenta un effort pour soupirer.

Maintenant, voyons, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo,
qu'tait-ce que ce fils tant regrett? car on m'avait dit,  moi, que
vous tiez rest clibataire.

--On le croyait, monsieur, dit le major, et moi-mme....

--Oui, reprit Monte-Cristo, et vous-mme aviez accrdit ce bruit. Un
pch de jeunesse que vous vouliez cacher  tous les yeux.

Le Lucquois se redressa, prit son air le plus calme et le plus digne, en
mme temps qu'il baissait modestement les yeux, soit pour assurer sa
contenance, soit pour aider  son imagination, tout en regardant en
dessous le comte, dont le sourire strotyp sur les lvres annonait
toujours la mme bienveillante curiosit.

Oui, monsieur, dit-il, je voulais cacher cette faute  tous les yeux.

--Pas pour vous, dit Monte-Cristo, car un homme est au-dessus de ces
choses-l.

--Oh! non, pas pour moi certainement, dit le major avec un sourire et en
hochant la tte.

--Mais pour sa mre, dit le comte.

--Pour sa mre! s'cria le Lucquois en prenant un troisime biscuit,
pour sa pauvre mre!

--Buvez donc, cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo en versant au
Lucquois un second verre d'alicante; l'motion vous touffe.

--Pour sa pauvre mre! murmura le Lucquois en essayant si la puissance
de la volont ne pourrait pas en agissant sur la glande lacrymale,
mouiller le coin de son oeil d'une fausse larme.

--Qui appartenait  l'une des premires familles d'Italie, je crois?

--Patricienne de Fiesole, monsieur le comte, patricienne de Fiesole!

--Et se nommant?

--Vous dsirez savoir son nom?

--Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo, c'est inutile que vous me le disiez,
je le connais.

--Monsieur le comte sait tout, dit le Lucquois en s'inclinant.

--Olivia Corsinari, n'est-ce pas?

--Olivia Corsinari.

--Marquise?

--Marquise.

--Et vous avez fini par l'pouser cependant, malgr les oppositions de
la famille?

--Mon Dieu! oui, j'ai fini par l.

--Et, reprit Monte-Cristo, vous apportez vos papiers bien en rgle?

--Quels papiers? demanda le Lucquois.

--Mais votre acte de mariage avec Olivia Corsinari, et l'acte de
naissance de l'enfant.

--L'acte de naissance de l'enfant?

--L'acte de naissance d'Andrea Cavalcanti, de votre fils; ne
s'appelle-t-il pas Andrea?

--Je crois que oui, dit le Lucquois.

--Comment! vous le croyez?

--Dame! je n'ose pas affirmer, il y a si longtemps qu'il est perdu.

--C'est juste, dit Monte-Cristo. Enfin vous avez tous ces papiers?

--Monsieur le comte, c'est avec regret que je vous annonce que, n'tant
pas prvenu de me munir de ces pices, j'ai nglig de les prendre avec
moi.

--Ah! diable, fit Monte-Cristo.

--taient-elles donc tout  fait ncessaires?

--Indispensables!

Lucquois se gratta le front.

Ah! _per Bacco_! dit-il, indispensables!

--Sans doute; si l'on allait lever ici quelque doute sur la validit de
votre mariage, sur la lgitimit de votre enfant!

--C'est juste, dit le Lucquois, on pourrait lever des doutes.

--Ce serait fcheux pour ce jeune homme.

--Ce serait fatal.

--Cela pourrait lui faire manquer quelque magnifique mariage.

--_O peccato_!

--En France, vous comprenez, on est svre; il ne suffit pas, comme en
Italie, d'aller trouver un prtre et de lui dire: Nous nous aimons,
unissez-nous. Il y a mariage civil en France, et, pour se marier
civilement, il faut des pices qui constatent l'identit.

--Voil le malheur: ces papiers, je ne les ai pas.

--Heureusement que je les ai, moi, dit Monte-Cristo.

--Vous?

--Oui?

--Vous les avez?

--Je les ai.

--Ah! par exemple, dit le Lucquois, qui, voyant le but de son voyage
manqu par l'absence de ses papiers, craignait que cet oubli n'ament
quelque difficult au sujet des quarante-huit mille livres; ah! par
exemple, voil un bonheur! Oui, reprit-il, voil un bonheur, car je n'y
eusse pas song, moi.

--Pardieu! je crois bien, on ne songe pas  tout. Mais heureusement
l'abb Busoni y a song pour vous.

--Voyez-vous, ce cher abb!

--C'est un homme de prcaution.

--C'est un homme admirable, dit le Lucquois; et il vous les a envoys?

--Les voici.

Le Lucquois joignit les mains en signe d'admiration.

Vous avez pous Olivia Corsinari dans l'glise de Sainte-Paule de
Monte-Catini; voici le certificat du prtre.

--Oui, ma foi! le voil, dit le major en le regardant avec tonnement.

--Et voici l'acte de baptme d'Andrea Cavalcanti, dlivr par le cur de
Saravezza.

--Tout est en rgle, dit le major.

--Alors prenez ces papiers, dont je n'ai que faire, vous les donnerez 
votre fils qui les gardera soigneusement.

--Je le crois bien!... S'il les perdait....

--Eh bien, s'il les perdait? demanda Monte-Cristo.

--Eh bien, reprit le Lucquois, on serait oblig d'crire l-bas, et ce
serait fort long de s'en procurer d'autres.

--En effet, ce serait difficile, dit Monte-Cristo.

--Presque impossible, rpondit le Lucquois.

--Je suis bien aise que vous compreniez la valeur de ces papiers.

--C'est--dire que je les regarde comme impayables.

--Maintenant, dit Monte-Cristo, quant  la mre du jeune homme?...

--Quant  la mre du jeune homme... rpta le major avec inquitude.

--Quant  la marquise Corsinari?

--Mon Dieu! dit le Lucquois, sous les pas duquel les difficults
semblaient natre, est-ce qu'on aurait besoin d'elle?

--Non, monsieur, reprit Monte-Cristo; d'ailleurs, n'a-t-elle point?...

--Si fait, si fait, dit le major, elle a....

--Pay son tribut  la nature?...

--Hlas! oui, dit vivement le Lucquois.

--J'ai su cela, reprit Monte-Cristo; elle est morte il y a dix ans.

--Et je pleure encore sa mort, monsieur, dit le major en tirant de sa
poche un mouchoir  carreaux et en s'essuyant alternativement d'abord
l'oeil gauche et ensuite l'oeil droit.

--Que voulez-vous, dit Monte-Cristo, nous sommes tous mortels.
Maintenant vous comprenez, cher monsieur Cavalcanti, vous comprenez
qu'il est inutile qu'on sache en France que vous tes spar de votre
fils depuis quinze ans. Toutes ces histoires de Bohmiens qui enlvent
les enfants n'ont pas de vogue chez nous. Vous l'avez envoy faire son
ducation dans un collge de province, et vous voulez qu'il achve cette
ducation dans le monde parisien. Voil pourquoi vous avez quitt
Via-Reggio, que vous habitiez depuis la mort de votre femme. Cela
suffira.

--Vous croyez?

--Certainement.

--Trs bien, alors.

--Si l'on apprenait quelque chose de cette sparation....

--Ah! oui. Que dirais-je?

--Qu'un prcepteur infidle, vendu aux ennemis de votre famille....

--Aux Corsinari?

--Certainement... avait enlev cet enfant pour que votre nom s'teignt.

--C'est juste, puisqu'il est fils unique.

--Eh bien, maintenant que tout est arrt, que vos souvenirs, remis 
neuf, ne vous trahiront pas, vous avez devin sans doute que je vous ai
mnag une surprise?

--Agrable? demanda le Lucquois.

--Ah! dit Monte-Cristo, je vois bien qu'on ne trompe pas plus l'oeil que
le coeur d'un pre.

--Hum! fit le major.

--On vous a fait quelque rvlation indiscrte, ou plutt vous avez
devin qu'il tait l.

--Qui, l?

--Votre enfant, votre fils, votre Andrea.

--Je l'ai devin, rpondit le Lucquois avec le plus grand flegme du
monde: ainsi il est ici?

--Ici mme, dit Monte-Cristo; en entrant tout  l'heure, le valet de
chambre m'a prvenu de son arrive.

--Ah! fort bien! ah! fort bien! dit le major en resserrant  chaque
exclamation les brandebourgs de sa polonaise.

--Mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, je comprends toute votre
motion, il faut vous donner le temps de vous remettre; je veux aussi
prparer le jeune homme  cette entrevue tant dsire, car je prsume
qu'il n'est pas moins impatient que vous.

--Je le crois, dit Cavalcanti.

--Eh bien, dans un petit quart d'heure nous sommes  vous.

--Vous me l'amenez donc? vous poussez donc la bont jusqu' me le
prsenter vous-mme?

--Non, je ne veux point me placer entre un pre et son fils, vous serez
seuls, monsieur le major; mais soyez tranquille, au cas mme o la voix
du sang resterait muette, il n'y aurait pas  vous tromper: il entrera
par cette porte. C'est un beau jeune homme blond, un peu trop blond
peut-tre, de manires toutes prvenantes; vous verrez.

-- propos, dit le major, vous savez que je n'ai emport avec moi que
les deux mille francs que ce bon abb Busoni m'avait fait passer.
L-dessus j'ai fait le voyage, et....

--Et vous avez besoin d'argent... c'est trop juste, cher monsieur
Cavalcanti. Tenez, voici pour faire un compte, huit billets de mille
francs.

Les yeux du major brillrent comme des escarboucles.

C'est quarante mille francs que je vous redois, dit Monte-Cristo.

--Votre Excellence veut-elle un reu? dit le major en glissant les
billets dans la poche intrieure de sa polonaise.

-- quoi bon? dit le comte.

--Mais pour vous dcharger vis--vis de l'abb Busoni.

--Eh bien, vous me donnerez un reu gnral en touchant les quarante
derniers mille francs. Entre honntes gens, de pareilles prcautions
sont inutiles.

--Ah! oui, c'est vrai, dit le major, entre honntes gens.

--Maintenant, un dernier mot, marquis.

--Dites.

--Vous permettez une petite recommandation, n'est-ce pas?

--Comment donc! Je la demande.

--Il n'y aurait pas de mal que vous quittassiez cette polonaise.

--Vraiment! dit le major en regardant le vtement avec une certaine
complaisance.

--Oui, cela se porte encore  Via-Reggio, mais  Paris il y a dj
longtemps que ce costume, quelque lgant qu'il soit, a pass de mode.

--C'est fcheux, dit le Lucquois.

--Oh! si vous y tenez, vous le reprendrez en vous en allant.

--Mais que mettrai-je?

--Ce que vous trouverez dans vos malles.

--Comment, dans mes malles! je n'ai qu'un portemanteau.

--Avec vous sans doute.  quoi bon s'embarrasser? D'ailleurs, un vieux
soldat aime  marcher en leste quipage.

--Voil justement pourquoi....

--Mais vous tes homme de prcaution, et vous avez envoy vos malles en
avant. Elles sont arrives hier  l'htel des Princes, rue Richelieu.
C'est l que vous avez retenu votre logement.

--Alors dans ces malles?

--Je prsume que vous avez eu la prcaution de faire enfermer par votre
valet de chambre tout ce qu'il vous faut: habits de ville, habits
d'uniforme. Dans les grandes circonstances, vous mettrez l'habit
d'uniforme, cela fait bien. N'oubliez pas votre croix. On s'en moque
encore en France, mais on en porte toujours.

--Trs bien, trs bien, trs bien! dit le major qui marchait
d'blouissements en blouissements.

--Et maintenant, dit Monte-Cristo, que votre coeur est affermi contre les
motions trop vives, prparez-vous, cher monsieur Cavalcanti,  revoir
votre fils Andrea.

Et faisant un charmant salut au Lucquois, ravi, en extase, Monte-Cristo
disparut derrire la tapisserie.


FIN DU TOME DEUXIME.






End of the Project Gutenberg EBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome II, by
Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME II ***

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

