Project Gutenberg's Le comte de Monte-Cristo, Tome I, by Alexandre Dumas

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Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome I

Author: Alexandre Dumas

Release Date: March 15, 2006 [EBook #17989]
[Last updated: October 22, 2020]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Alexandre Dumas

LE COMTE DE MONTE-CRISTO

Tome I (1845-1846)




Table des matires


Alexandre Dumas
I  Marseille.--L'arrive.
II  Le pre et le fils.
III  Les Catalans.
IV  Complot.
V  Le repas des fianailles.
VI  Le substitut du procureur du roi.
VII  L'interrogatoire.
VIII  Le chteau d'If.
IX  Le soir des fianailles.
X  Le petit cabinet des Tuileries.
XI  L'Ogre de Corse.
XII  Le pre et le fils.
XIII  Les Cent-Jours.
XIV  Le prisonnier furieux et le prisonnier fou.
XV  Le numro 34 et le numro 27.
XVI  Un savant italien.
XVII  La chambre de l'abb.
XVIII  Le trsor.
XIX  Le troisime accs.
XX  Le cimetire du chteau d'If.
XXI  L'le de Tiboulen.
XXII  Les contrebandiers.
XXIII  L'le de Monte-Cristo.
XXIV  blouissement.
XXV  L'inconnu.
XXVI  L'auberge du pont du Gard.
XXVII  Le rcit.
XXVIII  Les registres des prisons.
XXIX  La maison Morrel.
XXX  Le cinq septembre.
XXXI  Italie.--Simbad le marin.




I

Marseille.--L'arrive.


Le 24 fvrier 1815, la vigie de Notre-Dame de la Garde signala le
trois-mts le _Pharaon_, venant de Smyrne, Trieste et Naples.

Comme d'habitude, un pilote ctier partit aussitt du port, rasa le
chteau d'If, et alla aborder le navire entre le cap de Morgion et l'le
de Rion.

Aussitt, comme d'habitude encore, la plate-forme du fort Saint-Jean
s'tait couverte de curieux; car c'est toujours une grande affaire 
Marseille que l'arrive d'un btiment, surtout quand ce btiment, comme
le _Pharaon_, a t construit, gr, arrim sur les chantiers de la
vieille Phoce, et appartient  un armateur de la ville.

Cependant ce btiment s'avanait; il avait heureusement franchi le
dtroit que quelque secousse volcanique a creus entre l'le de
Calasareigne et l'le de Jaros; il avait doubl Pomgue, et il
s'avanait sous ses trois huniers, son grand foc et sa brigantine, mais
si lentement et d'une allure si triste, que les curieux, avec cet
instinct qui pressent un malheur, se demandaient quel accident pouvait
tre arriv  bord. Nanmoins les experts en navigation reconnaissaient
que si un accident tait arriv, ce ne pouvait tre au btiment
lui-mme; car il s'avanait dans toutes les conditions d'un navire
parfaitement gouvern: son ancre tait en mouillage, ses haubans de
beaupr dcrochs; et prs du pilote, qui s'apprtait  diriger le
_Pharaon_ par l'troite entre du port de Marseille, tait un jeune
homme au geste rapide et  l'oeil actif, qui surveillait chaque
mouvement du navire et rptait chaque ordre du pilote.

La vague inquitude qui planait sur la foule avait particulirement
atteint un des spectateurs de l'esplanade de Saint-Jean, de sorte qu'il
ne put attendre l'entre du btiment dans le port; il sauta dans une
petite barque et ordonna de ramer au-devant du _Pharaon_, qu'il
atteignit en face de l'anse de la Rserve.

En voyant venir cet homme, le jeune marin quitta son poste  ct du
pilote, et vint, le chapeau  la main, s'appuyer  la muraille du
btiment.

C'tait un jeune homme de dix-huit  vingt ans, grand, svelte, avec de
beaux yeux noirs et des cheveux d'bne; il y avait dans toute sa
personne cet air calme et de rsolution particulier aux hommes habitus
depuis leur enfance  lutter avec le danger.

Ah! c'est vous, Dants! cria l'homme  la barque; qu'est-il donc
arriv, et pourquoi cet air de tristesse rpandu sur tout votre bord?

--Un grand malheur, monsieur Morrel! rpondit le jeune homme, un grand
malheur, pour moi surtout:  la hauteur de Civita-Vecchia, nous avons
perdu ce brave capitaine Leclre.

--Et le chargement? demanda vivement l'armateur.

--Il est arriv  bon port, monsieur Morrel, et je crois que vous serez
content sous ce rapport; mais ce pauvre capitaine Leclre....

--Que lui est-il donc arriv? demanda l'armateur d'un air visiblement
soulag; que lui est-il donc arriv,  ce brave capitaine?

--Il est mort.

--Tomb  la mer?

--Non, monsieur; mort d'une fivre crbrale, au milieu d'horribles
souffrances.

Puis, se retournant vers ses hommes:

Hol h! dit-il, chacun  son poste pour le mouillage!

L'quipage obit. Au mme instant, les huit ou dix matelots qui le
composaient s'lancrent les uns sur les coutes, les autres sur les
bras, les autres aux drisses, les autres aux hallebas des focs, enfin
les autres aux cargues des voiles.

Le jeune marin jeta un coup d'oeil nonchalant sur ce commencement de
manoeuvre, et, voyant que ses ordres allaient s'excuter, il revint 
son interlocuteur.

Et comment ce malheur est-il donc arriv? continua l'armateur,
reprenant la conversation o le jeune marin l'avait quitte.

--Mon Dieu, monsieur, de la faon la plus imprvue: aprs une longue
conversation avec le commandant du port, le capitaine Leclre quitta
Naples fort agit; au bout de vingt-quatre heures, la fivre le prit;
trois jours aprs, il tait mort....

Nous lui avons fait les funrailles ordinaires, et il repose, dcemment
envelopp dans un hamac, avec un boulet de trente-six aux pieds et un 
la tte,  la hauteur de l'le d'El Giglio. Nous rapportons  sa veuve
sa croix d'honneur et son pe. C'tait bien la peine, continua le jeune
homme avec un sourire mlancolique, de faire dix ans la guerre aux
Anglais pour en arriver  mourir, comme tout le monde, dans son lit.

--Dame! que voulez-vous, monsieur Edmond, reprit l'armateur qui
paraissait se consoler de plus en plus, nous sommes tous mortels, et il
faut bien que les anciens fassent place aux nouveaux, sans cela il n'y
aurait pas d'avancement; et du moment que vous m'assurez que la
cargaison....

--Est en bon tat, monsieur Morrel, je vous en rponds. Voici un voyage
que je vous donne le conseil de ne point escompter pour 25.000 francs de
bnfice.

Puis, comme on venait de dpasser la tour ronde:

Range  carguer les voiles de hune, le foc et la brigantine! cria le
jeune marin; faites penaud!

L'ordre s'excuta avec presque autant de promptitude que sur un btiment
de guerre.

Amne et cargue partout!

Au dernier commandement, toutes les voiles s'abaissrent, et le navire
s'avana d'une faon presque insensible, ne marchant plus que par
l'impulsion donne.

Et maintenant, si vous voulez monter, monsieur Morrel, dit Dants
voyant l'impatience de l'armateur, voici votre comptable, M. Danglars,
qui sort de sa cabine, et qui vous donnera tous les renseignements que
vous pouvez dsirer. Quant  moi, il faut que je veille au mouillage et
que je mette le navire en deuil.

L'armateur ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit un cble que lui
jeta Dants, et, avec une dextrit qui et fait honneur  un homme de
mer, il gravit les chelons clous sur le flanc rebondi du btiment,
tandis que celui-ci, retournant  son poste de second, cdait la
conversation  celui qu'il avait annonc sous le nom de Danglars, et
qui, sortant de sa cabine, s'avanait effectivement au-devant de
l'armateur.

Le nouveau venu tait un homme de vingt-cinq  vingt-six ans, d'une
figure assez sombre, obsquieux envers ses suprieurs, insolent envers
ses subordonns: aussi, outre son titre d'agent comptable, qui est
toujours un motif de rpulsion pour les matelots, tait-il gnralement
aussi mal vu de l'quipage qu'Edmond Dants au contraire en tait aim.

Eh bien, monsieur Morrel, dit Danglars, vous savez le malheur, n'est-ce
pas?

--Oui, oui, pauvre capitaine Leclre! c'tait un brave et honnte homme!

--Et un excellent marin surtout, vieilli entre le ciel et l'eau, comme
il convient  un homme charg des intrts d'une maison aussi importante
que maison Morrel et fils, rpondit Danglars.

--Mais, dit l'armateur, suivant des yeux Dants qui cherchait son
mouillage, mais il me semble qu'il n'y a pas besoin d'tre si vieux
marin que vous le dites, Danglars, pour connatre son mtier, et voici
notre ami Edmond qui fait le sien, ce me semble, en homme qui n'a besoin
de demander des conseils  personne.

--Oui, dit Danglars en jetant sur Dants un regard oblique o brilla un
clair de haine, oui, c'est jeune, et cela ne doute de rien.  peine le
capitaine a-t-il t mort qu'il a pris le commandement sans consulter
personne, et qu'il nous a fait perdre un jour et demi  l'le d'Elbe au
lieu de revenir directement  Marseille.

--Quant  prendre le commandement du navire, dit l'armateur, c'tait son
devoir comme second; quant  perdre un jour et demi  l'le d'Elbe, il a
eu tort;  moins que le navire n'ait eu quelque avarie  rparer.

--Le navire se portait comme je me porte, et comme je dsire que vous
vous portiez, monsieur Morrel; et cette journe et demie a t perdue
par pur caprice, pour le plaisir d'aller  terre, voil tout.

--Dants, dit l'armateur se retournant vers le jeune homme, venez donc
ici.

--Pardon, monsieur, dit Dants, je suis  vous dans un instant.

Puis s'adressant  l'quipage: Mouille! dit-il.

Aussitt l'ancre tomba, et la chane fila avec bruit. Dants resta  son
poste, malgr la prsence du pilote, jusqu' ce que cette dernire
manoeuvre ft termine; puis alors:

Abaissez la flamme  mi-mt, mettez le pavillon en berne, croisez les
vergues!

--Vous voyez, dit Danglars, il se croit dj capitaine, sur ma parole.

--Et il l'est de fait, dit l'armateur.

--Oui, sauf votre signature et celle de votre associ, monsieur Morrel.

--Dame! pourquoi ne le laisserions-nous pas  ce poste? dit l'armateur.
Il est jeune, je le sais bien, mais il me parat tout  la chose, et
fort expriment dans son tat.

Un nuage passa sur le front de Danglars.

Pardon, monsieur Morrel, dit Dants en s'approchant; maintenant que le
navire est mouill, me voil tout  vous: vous m'avez appel, je crois?

Danglars fit un pas en arrire.

Je voulais vous demander pourquoi vous vous tiez arrt  l'le
d'Elbe?

--Je l'ignore, monsieur; c'tait pour accomplir un dernier ordre du
capitaine Leclre, qui, en mourant, m'avait remis un paquet pour le
grand marchal Bertrand.

--L'avez-vous donc vu, Edmond?

--Qui?

--Le grand marchal?

--Oui.

Morrel regarda autour de lui, et tira Dants  part.

Et comment va l'Empereur? demanda-t-il vivement.

--Bien, autant que j'aie pu en juger par mes yeux.

--Vous avez donc vu l'Empereur aussi?

--Il est entr chez le marchal pendant que j'y tais.

--Et vous lui avez parl?

--C'est--dire que c'est lui qui m'a parl, monsieur, dit Dants en
souriant.

--Et que vous a-t-il dit?

--Il m'a fait des questions sur le btiment, sur l'poque de son dpart
pour Marseille, sur la route qu'il avait suivie et sur la cargaison
qu'il portait. Je crois que s'il et t vide, et que j'en eusse t le
matre, son intention et t de l'acheter; mais je lui ai dit que je
n'tais que simple second, et que le btiment appartenait  la maison
Morrel et fils. Ah! ah! a-t-il dit, je la connais. Les Morrel sont
armateurs de pre en fils, et il y avait un Morrel qui servait dans le
mme rgiment que moi lorsque j'tais en garnison  Valence.

--C'est pardieu vrai! s'cria l'armateur tout joyeux; c'tait Policar
Morrel, mon oncle, qui est devenu capitaine. Dants, vous direz  mon
oncle que l'Empereur s'est souvenu de lui, et vous le verrez pleurer, le
vieux grognard. Allons, allons, continua l'armateur en frappant
amicalement sur l'paule du jeune homme, vous avez bien fait, Dants, de
suivre les instructions du capitaine Leclre et de vous arrter  l'le
d'Elbe, quoique, si l'on savait que vous avez remis un paquet au
marchal et caus avec l'Empereur, cela pourrait vous compromettre.

--En quoi voulez-vous, monsieur, que cela me compromette? dit Dants: je
ne sais pas mme ce que je portais, et l'Empereur ne m'a fait que les
questions qu'il et faites au premier venu. Mais, pardon, reprit Dants,
voici la sant et la douane qui nous arrivent; vous permettez, n'est-ce
pas?

--Faites, faites, mon cher Dants.

Le jeune homme s'loigna, et, comme il s'loignait, Danglars se
rapprocha.

Eh bien, demanda-t-il, il parat qu'il vous a donn de bonnes raisons
de son mouillage  Porto-Ferrajo?

--D'excellentes, mon cher monsieur Danglars.

--Ah! tant mieux, rpondit celui-ci, car c'est toujours pnible de voir
un camarade qui ne fait pas son devoir.

--Dants a fait le sien, rpondit l'armateur, et il n'y a rien  dire.
C'tait le capitaine Leclre qui lui avait ordonn cette relche.

-- propos du capitaine Leclre, ne vous a-t-il pas remis une lettre de
lui?

--Qui?

--Dants.

-- moi, non! En avait-il donc une?

--Je croyais qu'outre le paquet, le capitaine Leclre lui avait confi
une lettre.

--De quel paquet voulez-vous parler, Danglars?

--Mais de celui que Dants a dpos en passant  Porto-Ferrajo?

--Comment savez-vous qu'il avait un paquet  dposer  Porto-Ferrajo?

Danglars rougit.

Je passais devant la porte du capitaine qui tait entrouverte, et je
lui ai vu remettre ce paquet et cette lettre  Dants.

--Il ne m'en a point parl, dit l'armateur; mais s'il a cette lettre, il
me la remettra.

Danglars rflchit un instant.

Alors, monsieur Morrel, je vous prie, dit-il, ne parlez point de cela 
Dants; je me serai tromp.

En ce moment, le jeune homme revenait; Danglars s'loigna.

Eh bien, mon cher Dants, tes-vous libre? demanda l'armateur.

--Oui, monsieur.

--La chose n'a pas t longue.

--Non, j'ai donn aux douaniers la liste de marchandises; et quant  la
consigne, elle avait envoy avec le pilote ctier un homme  qui j'ai
remis nos papiers.

--Alors, vous n'avez plus rien  faire ici?

Dants jeta un regard rapide autour de lui.

Non, tout est en ordre, dit-il.

--Vous pouvez donc alors venir dner avec nous?

--Excusez-moi, monsieur Morrel, excusez-moi, je vous prie, mais je dois
ma premire visite  mon pre. Je n'en suis pas moins reconnaissant de
l'honneur que vous me faites.

--C'est juste, Dants, c'est juste. Je sais que vous tes bon fils.

--Et... demanda Dants avec une certaine hsitation, et il se porte
bien, que vous sachiez, mon pre?

--Mais je crois que oui, mon cher Edmond, quoique je ne l'aie pas
aperu.

--Oui, il se tient enferm dans sa petite chambre.

--Cela prouve au moins qu'il n'a manqu de rien pendant votre absence.

Dants sourit.

Mon pre est fier, monsieur, et, et-il manqu de tout, je doute qu'il
et demand quelque chose  qui que ce soit au monde, except  Dieu.

--Eh bien, aprs cette premire visite, nous comptons sur vous.

--Excusez-moi encore, monsieur Morrel, mais aprs cette premire visite,
j'en ai une seconde qui ne me tient pas moins au coeur.

--Ah! c'est vrai, Dants; j'oubliais qu'il y a aux Catalans quelqu'un
qui doit vous attendre avec non moins d'impatience que votre pre: c'est
la belle Mercds.

Dants sourit.

Ah! ah! dit l'armateur, cela ne m'tonne plus, qu'elle soit venue trois
fois me demander des nouvelles du _Pharaon_. Peste! Edmond, vous n'tes
point  plaindre, et vous avez l une jolie matresse!

--Ce n'est point ma matresse, monsieur, dit gravement le jeune marin:
c'est ma fiance.

--C'est quelquefois tout un, dit l'armateur en riant.

--Pas pour nous, monsieur, rpondit Dants.

--Allons, allons, mon cher Edmond, continua l'armateur, que je ne vous
retienne pas; vous avez assez bien fait mes affaires pour que je vous
donne tout loisir de faire les vtres. Avez-vous besoin d'argent?

--Non, monsieur; j'ai tous mes appointements du voyage, c'est--dire
prs de trois mois de solde.

--Vous tes un garon rang, Edmond.

--Ajoutez que j'ai un pre pauvre, monsieur Morrel.

--Oui, oui, je sais que vous tes un bon fils. Allez donc voir votre
pre: j'ai un fils aussi, et j'en voudrais fort  celui qui, aprs un
voyage de trois mois, le retiendrait loin de moi.

--Alors, vous permettez? dit le jeune homme en saluant.

--Oui, si vous n'avez rien de plus  me dire.

--Non.

--Le capitaine Leclre ne vous a pas, en mourant, donn une lettre pour
moi?

--Il lui et t impossible d'crire, monsieur; mais cela me rappelle
que j'aurai un cong de quinze jours  vous demander.

--Pour vous marier?

--D'abord; puis pour aller  Paris.

--Bon, bon! vous prendrez le temps que vous voudrez, Dants; le temps de
dcharger le btiment nous prendra bien six semaines, et nous ne nous
remettrons gure en mer avant trois mois.... Seulement, dans trois mois,
il faudra que vous soyez l. Le _Pharaon_, continua l'armateur en
frappant sur l'paule du jeune marin, ne pourrait pas repartir sans son
capitaine.

--Sans son capitaine! s'cria Dants les yeux brillants de joie; faites
bien attention  ce que vous dites l, monsieur, car vous venez de
rpondre aux plus secrtes esprances de mon coeur. Votre intention
serait-elle de me nommer capitaine du _Pharaon_?

--Si j'tais seul, je vous tendrais la main, mon cher Dants, et je vous
dirais: C'est fait. Mais j'ai un associ, et vous savez le proverbe
italien: _Che a compagne a padrone_. Mais la moiti de la besogne est
faite au moins, puisque sur deux voix vous en avez dj une.
Rapportez-vous-en  moi pour avoir l'autre, et je ferai de mon mieux.

--Oh! monsieur Morrel, s'cria le jeune marin, saisissant, les larmes
aux yeux, les mains de l'armateur; monsieur Morrel, je vous remercie, au
nom de mon pre et de Mercds.

--C'est bien, c'est bien, Edmond, il y a un Dieu au ciel pour les braves
gens, que diable! Allez voir votre pre, allez voir Mercds, et revenez
me trouver aprs.

--Mais vous ne voulez pas que je vous ramne  terre?

--Non, merci; je reste  rgler mes comptes avec Danglars. Avez-vous t
content de lui pendant le voyage?

--C'est selon le sens que vous attachez  cette question, monsieur. Si
c'est comme bon camarade, non, car je crois qu'il ne m'aime pas depuis
le jour o j'ai eu la btise,  la suite d'une petite querelle que nous
avions eue ensemble, de lui proposer de nous arrter dix minutes  l'le
de Monte-Cristo pour vider cette querelle; proposition que j'avais eu
tort de lui faire, et qu'il avait eu, lui, raison de refuser. Si c'est
comme comptable que vous me faites cette question je crois qu'il n'y a
rien  dire et que vous serez content de la faon dont sa besogne est
faite.

--Mais, demanda l'armateur, voyons, Dants, si vous tiez capitaine du
_Pharaon_, garderiez-vous Danglars avec plaisir?

--Capitaine ou second, monsieur Morrel, rpondit dit Dants, j'aurai
toujours les plus grands gards pour ceux qui possderont la confiance
de mes armateurs.

--Allons, allons, Dants, je vois qu'en tout point vous tes un brave
garon. Que je ne vous retienne plus: allez, car je vois que vous tes
sur des charbons.

--J'ai donc mon cong? demanda Dants.

--Allez, vous dis-je.

--Vous permettez que je prenne votre canot?

--Prenez.

--Au revoir, monsieur Morrel, et mille fois merci.

--Au revoir, mon cher Edmond, bonne chance!

Le jeune marin sauta dans le canot, alla s'asseoir  la poupe, et donna
l'ordre d'aborder  la Canebire. Deux matelots se penchrent aussitt
sur leurs rames, et l'embarcation glissa aussi rapidement qu'il est
possible de le faire, au milieu des mille barques qui obstruent l'espce
de rue troite qui conduit, entre deux ranges de navires, de l'entre
du port au quai d'Orlans.

L'armateur le suivit des yeux en souriant, jusqu'au bord, le vit sauter
sur les dalles du quai, et se perdre aussitt au milieu de la foule
bariole qui, de cinq heures du matin  neuf heures du soir, encombre
cette fameuse rue de la Canebire, dont les Phocens modernes sont si
fiers, qu'ils disent avec le plus grand srieux du monde et avec cet
accent qui donne tant de caractre  ce qu'ils disent: Si Paris avait
la Canebire, Paris serait un petit Marseille.

En se retournant, l'armateur vit derrire lui Danglars, qui, en
apparence, semblait attendre ses ordres, mais qui, en ralit, suivait
comme lui le jeune marin du regard.

Seulement, il y avait une grande diffrence dans l'expression de ce
double regard qui suivait le mme homme.




II

Le pre et le fils.


Laissons Danglars, aux prises avec le gnie de la haine, essayer de
souffler contre son camarade quelque maligne supposition  l'oreille de
l'armateur, et suivons Dants, qui, aprs avoir parcouru la Canebire
dans toute sa longueur, prend la rue de Noailles, entre dans une petite
maison situe du ct gauche des Alles de Meilhan, monte vivement les
quatre tages d'un escalier obscur, et, se retenant  la rampe d'une
main, comprimant de l'autre les battements de son coeur, s'arrte devant
une porte entre baille, qui laisse voir jusqu'au fond d'une petite
chambre.

Cette chambre tait celle qu'habitait le pre de Dants.

La nouvelle de l'arrive du _Pharaon_ n'tait encore parvenue au
vieillard, qui s'occupait, mont sur une chaise,  palissader d'une main
tremblante quelques capucines mles de clmatites, qui montaient en
grimpant le long du treillage de sa fentre.

Tout  coup il se sentit prendre  bras-le-corps, et une voix bien
connue s'cria derrire lui:

Mon pre, mon bon pre!

Le vieillard jeta un cri et se retourna; puis, voyant son fils, il se
laissa aller dans ses bras, tout tremblant et tout ple.

Qu'as-tu donc, pre? s'cria le jeune homme inquiet; serais-tu malade?

--Non, non, mon cher Edmond, mon fils, mon enfant, non; mais je ne
t'attendais pas, et la joie, le saisissement de te revoir ainsi 
l'improviste... mon Dieu! il me semble que je vais mourir!

--Eh bien, remets-toi donc, pre! c'est moi, bien moi! On dit toujours
que la joie ne fait pas mal, et voil pourquoi je suis entr ici sans
prparation. Voyons, souris-moi, au lieu de me regarder comme tu le
fais, avec des yeux gars. Je reviens et nous allons tre heureux.

--Ah! tant mieux, garon! reprit le vieillard, mais comment allons-nous
tre heureux? tu ne me quittes donc plus? Voyons, conte-moi ton bonheur.

--Que le Seigneur me pardonne, dit le jeune homme, de me rjouir d'un
bonheur fait avec le deuil d'une famille! Mais Dieu sait que je n'eusse
pas dsir ce bonheur; il arrive, et je n'ai pas la force de m'en
affliger: le brave capitaine Leclre est mort, mon pre, et il est
probable que, par la protection de M. Morrel, je vais avoir sa place.
Comprenez-vous, mon pre? capitaine  vingt ans! avec cent louis
d'appointements et une part dans les bnfices! n'est-ce pas plus que ne
pouvait vraiment l'esprer un pauvre matelot comme moi?

--Oui, mon fils, oui, en effet, dit le vieillard, c'est heureux.

--Aussi je veux que du premier argent que je toucherai vous ayez une
petite maison, avec un jardin pour planter vos clmatites, vos capucines
et vos chvrefeuilles.... Mais, qu'as-tu donc, pre, on dirait que tu te
trouves mal?

--Patience, patience! ce ne sera rien.

Et, les forces manquant au vieillard, il se renversa en arrire.

Voyons! voyons! dit le jeune homme, un verre de vin, mon pre; cela
vous ranimera; o mettez-vous votre vin?

--Non, merci, ne cherche pas; je n'en ai pas besoin, dit le vieillard
essayant de retenir son fils.

--Si fait, si fait, pre, indiquez-moi l'endroit.

Et il ouvrit deux ou trois armoires.

Inutile... dit le vieillard, il n'y a plus de vin.

--Comment, il n'y a plus de vin! dit en plissant  son tour Dants,
regardant alternativement les joues creuses et blmes du vieillard et
les armoires vides, comment, il n'y a plus de vin! Auriez-vous manqu
d'argent, mon pre?

--Je n'ai manqu de rien, puisque te voil, dit le vieillard.

--Cependant, balbutia Dants en essuyant la sueur qui coulait de son
front, cependant je vous avais laiss deux cents francs, il y a trois
mois, en partant.

--Oui, oui, Edmond, c'est vrai; mais tu avais oubli en partant une
petite dette chez le voisin Caderousse; il me l'a rappele, en me disant
que si je ne payais pas pour toi il irait se faire payer chez M. Morrel.
Alors, tu comprends, de peur que cela te ft du tort....

--Eh bien?

--Eh bien, j'ai pay, moi.

--Mais, s'cria Dants, c'tait cent quarante francs que je devais 
Caderousse!

--Oui, balbutia le vieillard.

--Et vous les avez donns sur les deux cent francs que je vous avais
laisss?

Le vieillard fit un signe de tte.

De sorte que vous avez vcu trois mois avec soixante francs! murmura le
jeune homme.

--Tu sais combien il me faut peu de chose, dit le vieillard.

--Oh! mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi! s'cria Edmond en se jetant 
genoux devant le bonhomme.

--Que fais-tu donc?

--Oh! vous m'avez dchir le coeur.

--Bah! te voil, dit le vieillard en souriant; maintenant tout est
oubli, car tout est bien.

--Oui, me voil, dit le jeune homme, me voil avec un bel avenir et un
peu d'argent. Tenez, pre, dit-il, prenez, prenez, et envoyez chercher
tout de suite quelque chose.

Et il vida sur la table ses poches, qui contenaient une douzaine de
pices d'or, cinq ou six cus de cinq francs et de la menue monnaie.

Le visage du vieux Dants s'panouit.

 qui cela? dit-il.

--Mais,  moi!...  toi!...  nous!... Prends, achte des provisions,
sois heureux, demain il y en a d'autres.

--Doucement, doucement, dit le vieillard en souriant; avec ta
permission, j'userai modrment de la bourse: on croirait, si l'on me
voyait acheter trop de choses  la fois, que j'ai t oblig d'attendre
le retour pour les acheter.

--Fais comme tu voudras; mais, avant toutes choses, prends une servante,
pre; je ne veux pas que tu restes seul. J'ai du caf de contrebande et
d'excellent tabac dans un petit coffre de la cale, tu l'auras ds
demain. Mais chut! voici quelqu'un.

--C'est Caderousse qui aura appris ton arrive, et qui vient sans doute
te faire son compliment de bon retour.

--Bon, encore des lvres qui disent une chose tandis que le coeur en
pense une autre, murmura Edmond; mais, n'importe, c'est un voisin qui
nous a rendu service autrefois, qu'il soit le bienvenu.

En effet, au moment o Edmond achevait la phrase  voix basse, on vit
apparatre encadre par la porte du palier, la tte noire et barbue de
Caderousse. C'tait un homme de vingt-cinq  vingt-six ans; il tenait 
sa main un morceau de drap, qu'en sa qualit de tailleur il s'apprtait
 changer en un revers d'habit.

Eh! te voil donc revenu, Edmond? dit-il avec un accent marseillais des
plus prononcs et avec un large sourire qui dcouvrait ses dents
blanches comme de l'ivoire.

--Comme vous voyez, voisin Caderousse, et prt  vous tre agrable en
quelque chose que ce soit, rpondit Dants en dissimulant mal sa
froideur sous cette offre de service.

--Merci, merci; heureusement, je n'ai besoin de rien, et ce sont mme
quelquefois les autres qui ont besoin de moi. (Dants fit un mouvement.)
Je ne te dis pas cela pour toi, garon; je t'ai prt de l'argent, tu me
l'as rendu; cela se fait entre bons voisins, et nous sommes quittes.

--On n'est jamais quitte envers ceux qui nous ont obligs, dit Dants,
car lorsqu'on ne leur doit plus l'argent, on leur doit la
reconnaissance.

-- quoi bon parler de cela! Ce qui est pass est pass. Parlons de ton
heureux retour, garon. J'tais donc all comme cela sur le port pour
rassortir du drap marron, lorsque je rencontrai l'ami Danglars.

--Toi,  Marseille?

--Eh oui, tout de mme, me rpondit-il.

--Je te croyais  Smyrne.

--J'y pourrais tre, car j'en reviens.

--Et Edmond, o est-il donc, le petit?

--Mais chez son pre, sans doute, rpondit Danglars; et alors je suis
venu, continua Caderousse, pour avoir le plaisir de serrer la main  un
ami.

--Ce bon Caderousse, dit le vieillard, il nous aime tant.

--Certainement que je vous aime, et que je vous estime encore, attendu
que les honntes gens sont rares! Mais il parat que tu deviens riche,
garon? continua le tailleur en jetant un regard oblique sur la poigne
d'or et d'argent que Dants avait dpose sur la table.

Le jeune homme remarqua l'clair de convoitise qui illumina les yeux
noirs de son voisin.

Eh! mon Dieu! dit-il ngligemment, cet argent n'est point  moi; je
manifestais au pre la crainte qu'il n'et manqu de quelque chose en
mon absence, et pour me rassurer, il a vid sa bourse sur la table.
Allons, pre, continua Dants, remettez cet argent dans votre tirelire;
 moins que le voisin Caderousse n'en ait besoin  son tour, auquel cas
il est bien  son service.

--Non pas, garon, dit Caderousse, je n'ai besoin de rien, et, Dieu
merci l'tat nourrit son homme. Garde ton argent, garde: on n'en a
jamais de trop; ce qui n'empche pas que je ne te sois oblig de ton
offre comme si j'en profitais.

--C'tait de bon coeur, dit Dants.

--Je n'en doute pas. Eh bien, te voil donc au mieux avec M. Morrel,
clin que tu es?

--M. Morrel a toujours eu beaucoup de bont pour moi, rpondit Dants.

--En ce cas, tu as tort de refuser son dner.

--Comment, refuser son dner? reprit le vieux Dants; il t'avait donc
invit  dner?

--Oui, mon pre, reprit Edmond en souriant de l'tonnement que causait 
son pre l'excs de l'honneur dont il tait l'objet.

--Et pourquoi donc as-tu refus, fils? demanda le vieillard.

--Pour revenir plus tt prs de vous, mon pre, rpondit le jeune homme;
j'avais hte de vous voir.

--Cela l'aura contrari, ce bon M. Morrel, reprit Caderousse; et quand
on vise  tre capitaine, c'est un tort que de contrarier son armateur.

--Je lui ai expliqu la cause de mon refus, reprit Dants, et il l'a
comprise, je l'espre.

--Ah! c'est que, pour tre capitaine, il faut un peu flatter ses
patrons.

--J'espre tre capitaine sans cela, rpondit Dants.

--Tant mieux, tant mieux! cela fera plaisir  tous les anciens amis, et
je sais quelqu'un l-bas, derrire la citadelle de Saint-Nicolas, qui
n'en sera pas fch.

--Mercds? dit le vieillard.

--Oui, mon pre, reprit Dants, et, avec permission, maintenant que je
vous ai vu, maintenant que je sais que vous vous portez bien et que vous
avez tout ce qu'il vous faut, je vous demanderai la permission d'aller
faire visite aux Catalans.

--Va, mon enfant, dit le vieux Dants, et que Dieu te bnisse dans ta
femme comme il m'a bni dans mon fils.

--Sa femme! dit Caderousse; comme vous y allez, pre Dants! elle ne
l'est pas encore, ce me semble!

--Non; mais, selon toute probabilit, rpondit Edmond, elle ne tardera
pas  le devenir.

--N'importe, n'importe, dit Caderousse, tu as bien fait de te dpcher,
garon.

--Pourquoi cela?

--Parce que la Mercds est une belle fille, et que les belles filles ne
manquent pas d'amoureux; celle-l surtout, ils la suivent par douzaines.

--Vraiment, dit Edmond avec un sourire sous lequel perait une lgre
nuance d'inquitude.

--Oh! oui, reprit Caderousse, et de beaux partis mme; mais, tu
comprends, tu vas tre capitaine, on n'aura garde de te refuser, toi!

--Ce qui veut dire, reprit Dants avec un sourire qui dissimulait mal
son inquitude, que si je n'tais pas capitaine....

--Eh! eh! fit Caderousse.

--Allons, allons, dit le jeune homme, j'ai meilleure opinion que vous
des femmes en gnral, et de Mercds en particulier, et, j'en suis
convaincu, que je sois capitaine ou non, elle me restera fidle.

--Tant mieux! tant mieux! dit Caderousse, c'est toujours, quand on va se
marier, une bonne chose que d'avoir la foi, mais, n'importe; crois-moi,
garon, ne perds pas de temps  aller lui annoncer ton arrive et  lui
faire part de tes esprances.

--J'y vais, dit Edmond.

Il embrassa son pre, salua Caderousse d'un signe et sortit. Caderousse
resta un instant encore; puis, prenant cong du vieux Dants, il
descendit  son tour et alla rejoindre Danglars, qui l'attendait au coin
de la rue Senac.

--Eh bien, dit Danglars, l'as-tu vu?

--Je le quitte, dit Caderousse.

--Et t'a-t-il parl de son esprance d'tre capitaine?

--Il en parle comme s'il l'tait dj.

--Patience! dit Danglars, il se presse un peu trop, ce me semble.

--Dame! il parat que la chose lui est promise par M. Morrel.

--De sorte qu'il est bien joyeux?

--C'est--dire qu'il en est insolent; il m'a dj fait ses offres de
service comme si c'tait un grand personnage; il m'a offert de me prter
de l'argent comme s'il tait un banquier.

--Et vous avez refus?

--Parfaitement; quoique j'eusse bien pu accepter, attendu que c'est moi
qui lui ai mis  la main les premires pices blanches qu'il a manies.
Mais maintenant M. Dants n'aura plus besoin de personne, il va tre
capitaine.

--Bah! dit Danglars, il ne l'est pas encore.

--Ma foi, ce serait bien fait qu'il ne le ft pas, dit Caderousse, ou
sans cela il n'y aura plus moyen de lui parler.

--Que si nous le voulons bien, dit Danglars, il restera ce qu'il est, et
peut-tre mme deviendra moins qu'il n'est.

--Que dis-tu?

--Rien, je me parle  moi-mme. Et il est toujours amoureux de la belle
Catalane?

--Amoureux fou. Il y est all; mais ou je me trompe fort, ou il aura du
dsagrment de ce ct-l.

--Explique-toi.

-- quoi bon?

--C'est plus important que tu ne crois. Tu n'aimes pas Dants, hein?

--Je n'aime pas les arrogants.

--Eh bien, alors! dis-moi ce que tu sais relativement  la Catalane.

--Je ne sais rien de bien positif; seulement j'ai vu des choses qui me
font croire, comme je te l'ai dit, que le futur capitaine aura du
dsagrment aux environs du chemin des Vieilles-Infirmeries.

--Qu'as-tu vu? allons, dis.

--Eh bien, j'ai vu que toutes les fois que Mercds vient en ville, elle
y vient accompagne d'un grand gaillard de Catalan  l'oeil noir,  la
peau rouge, trs brun, trs ardent, et qu'elle appelle _mon_ cousin.

--Ah! vraiment! et crois-tu que ce cousin lui fasse la cour?

--Je le suppose: que diable peut faire un grand garon de vingt et un
ans  une belle fille de dix-sept?

--Et tu dis que Dants est all aux Catalans?

--Il est parti devant moi.

--Si nous allions du mme ct, nous nous arrterions  la Rserve, et,
tout en buvant un verre de vin de La Malgue, nous attendrions des
nouvelles.

--Et qui nous en donnera?

--Nous serons sur la route, et nous verrons sur le visage de Dants ce
qui se sera pass.

--Allons, dit Caderousse; mais c'est toi qui paies?

--Certainement, rpondit Danglars.

Et tous deux s'acheminrent d'un pas rapide vers l'endroit indiqu.
Arrivs l, ils se firent apporter une bouteille et deux verres. Le pre
Pamphile venait de voir passer Dants il n'y avait pas dix minutes.
Certains que Dants tait aux Catalans, ils s'assirent sous le feuillage
naissant des platanes et des sycomores, dans les branches desquels une
bande joyeuse d'oiseaux chantaient un des premiers beaux jours de
printemps.




III

Les Catalans.


 cent pas de l'endroit o les deux amis, les regards  l'horizon et
l'oreille au guet, sablaient le vin ptillant de La Malgue, s'levait,
derrire une butte nue et ronge par le soleil et le mistral, le village
des Catalans.

Un jour, une colonie mystrieuse partit de l'Espagne et vint aborder 
la langue de terre o elle est encore aujourd'hui. Elle arrivait on ne
savait d'o et parlait une langue inconnue. Un des chefs, qui entendait
le provenal, demanda  la commune de Marseille de leur donner ce
promontoire nu et aride, sur lequel ils venaient, comme les matelots
antiques, de tirer leurs btiments. La demande lui fut accorde, et
trois mois aprs, autour des douze ou quinze btiments qui avaient amen
ces bohmiens de la mer, un petit village s'levait.

Ce village construit d'une faon bizarre et pittoresque, moiti maure,
moiti espagnol, est celui que l'on voit aujourd'hui habit par des
descendants de ces hommes, qui parlent la langue de leurs pres. Depuis
trois ou quatre sicles, ils sont encore demeurs fidles  ce petit
promontoire, sur lequel ils s'taient abattus, pareils  une bande
d'oiseaux de mer, sans se mler en rien  la population marseillaise, se
mariant entre eux, et ayant conserv les moeurs et le costume de leur
mre patrie, comme ils en ont conserv le langage.

Il faut que nos lecteurs nous suivent  travers l'unique rue de ce petit
village, et entrent avec nous dans une de ces maisons auxquelles le
soleil a donn, au-dehors, cette belle couleur feuille morte
particulire aux monuments du pays, et, au-dedans, une couche de
badigeon, cette teinte blanche qui forme le seul ornement des posadas
espagnoles.

Une belle jeune fille aux cheveux noirs comme le jais, aux yeux velouts
comme ceux de la gazelle, tenait debout, adosse  une cloison, et
froissait entre ses doigts effils et d'un dessin antique une bruyre
innocente dont elle arrachait les fleurs, et dont les dbris jonchaient
dj le sol; en outre, ses bras nus jusqu'au coude, ses bras brunis,
mais qui semblaient models sur ceux de la Vnus d'Arles, frmissaient
d'une sorte d'impatience fbrile, et elle frappait la terre de son pied
souple et cambr, de sorte que l'on entrevoyait la forme pure, fire et
hardie de sa jambe, emprisonne dans un bas de coton rouge  coins gris
et bleus.

 trois pas d'elle, assis sur une chaise qu'il balanait d'un mouvement
saccad, appuyant son coude  un vieux meuble vermoulu, un grand garon
de vingt  vingt-deux ans la regardait d'un air o se combattaient
l'inquitude et le dpit; ses yeux interrogeaient, mais le regard ferme
et fixe de la jeune fille dominait son interlocuteur.

Voyons, Mercds, disait le jeune homme, voici Pques qui va revenir,
c'est le moment de faire une noce, rpondez-moi!

--Je vous ai rpondu cent fois, Fernand, et il faut en vrit que vous
soyez bien ennemi de vous-mme pour m'interroger encore!

--Eh bien, rptez-le encore, je vous en supplie, rptez-le encore pour
que j'arrive  le croire. Dites-moi pour la centime fois que vous
refusez mon amour, qu'approuvait votre mre; faites-moi bien comprendre
que vous vous jouez de mon bonheur, que ma vie et ma mort ne sont rien
pour vous. Ah! mon Dieu, mon Dieu! avoir rv dix ans d'tre votre
poux, Mercds, et perdre cet espoir qui tait le seul but de ma vie!

--Ce n'est pas moi du moins qui vous ai jamais encourag dans cet
espoir, Fernand, rpondit Mercds; vous n'avez pas une seule
coquetterie  me reprocher  votre gard. Je vous ai toujours dit: Je
vous aime comme un frre, mais n'exigez jamais de moi autre chose que
cette amiti fraternelle, car mon coeur est  un autre. Vous ai-je
toujours dit cela, Fernand?

--Oui, je le sais bien, Mercds, rpondit le jeune homme; oui, vous
vous tes donn, vis--vis de moi, le cruel mrite de la franchise; mais
oubliez-vous que c'est parmi les Catalans une loi sacre de se marier
entre eux?

--Vous vous trompez, Fernand, ce n'est pas une loi, c'est une habitude,
voil tout; et, croyez-moi, n'invoquez pas cette habitude en votre
faveur. Vous tes tomb  la conscription, Fernand; la libert qu'on
vous laisse, c'est une simple tolrance; d'un moment  l'autre vous
pouvez tre appel sous les drapeaux. Une fois soldat, que ferez-vous de
moi, c'est--dire d'une pauvre fille orpheline, triste, sans fortune,
possdant pour tout bien une cabane presque en ruine, o pendent
quelques filets uss, misrable hritage laiss par mon pre  ma mre
et par ma mre  moi? Depuis un an qu'elle est morte, songez donc,
Fernand, que je vis presque de la charit publique! Quelquefois vous
feignez que je vous suis utile, et cela pour avoir le droit de partager
votre poche avec moi; et j'accepte, Fernand, parce que vous tes le fils
d'un frre de mon pre, parce que nous avons t levs ensemble et plus
encore parce que, par-dessus tout, cela vous ferait trop de peine si je
vous refusais. Mais je sens bien que ce poisson que je vais vendre et
dont je tire l'argent avec lequel j'achte le chanvre que je file, je
sens bien, Fernand, que c'est une charit.

--Et qu'importe, Mercds, si, pauvre et isole que vous tes, vous me
convenez ainsi mieux que la fille du plus fier armateur ou du plus riche
banquier de Marseille!  nous autres, que nous faut-il? Une honnte
femme et une bonne mnagre. O trouverais-je mieux que vous sous ces
deux rapports?

--Fernand, rpondit Mercds en secouant la tte, on devient mauvaise
mnagre et on ne peut rpondre de rester honnte femme lorsqu'on aime
un autre homme que son mari. Contentez-vous de mon amiti, car, je vous
le rpte, c'est tout ce que je puis vous promettre, et je ne promets
que ce que je suis sre de pouvoir donner.

--Oui, je comprends, dit Fernand; vous supportez patiemment votre
misre, mais vous avez peur de la mienne. Eh bien, Mercds, aim de
vous, je tenterai la fortune; vous me porterez bonheur, et je deviendrai
riche: je puis tendre mon tat de pcheur; je puis entrer comme commis
dans un comptoir; je puis moi-mme devenir marchand!

--Vous ne pouvez rien tenter de tout cela, Fernand; vous tes soldat, et
si vous restez aux Catalans, c'est parce qu'il n'y a pas de guerre.
Demeurez donc pcheur; ne faites point de rves qui vous feraient
paratre la ralit plus terrible encore, et contentez-vous de mon
amiti, puisque je ne puis vous donner autre chose.

--Eh bien, vous avez raison, Mercds, je serai marin; j'aurai, au lieu
du costume de nos pres que vous mprisez, un chapeau verni, une chemise
raye et une veste bleue avec des ancres sur les boutons. N'est-ce point
ainsi qu'il faut tre habill pour vous plaire?

--Que voulez-vous dire? demanda Mercds en lanant un regard imprieux,
que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas.

--Je veux dire, Mercds, que vous n'tes si dure et si cruelle pour moi
que parce que vous attendez quelqu'un qui est ainsi vtu. Mais celui que
vous attendez est inconstant peut-tre, et, s'il ne l'est pas, la mer
l'est pour lui.

--Fernand, s'cria Mercds, je vous croyais bon et je me trompais!
Fernand, vous tes un mauvais coeur d'appeler  l'aide de votre jalousie
les colres de Dieu! Eh bien, oui, je ne m'en cache pas, j'attends et
j'aime celui que vous dites, et s'il ne revient pas, au lieu d'accuser
cette inconstance que vous invoquez, vous, je dirai qu'il est mort en
m'aimant.

Le jeune Catalan fit un geste de rage.

Je vous comprends, Fernand: vous vous en prendrez  lui de ce que je ne
vous aime pas; vous croiserez votre couteau catalan contre son poignard!
 quoi cela vous avancera-t-il?  perdre mon amiti si vous tes vaincu,
 voir mon amiti se changer en haine si vous tes vainqueur.
Croyez-moi, chercher querelle  un homme est un mauvais moyen de plaire
 la femme qui aime cet homme. Non, Fernand, vous ne vous laisserez
point aller ainsi  vos mauvaises penses. Ne pouvant m'avoir pour
femme, vous vous contenterez de m'avoir pour amie et pour soeur; et
d'ailleurs, ajouta-t-elle, les yeux troubls et mouills de larmes,
attendez, attendez, Fernand: vous l'avez dit tout  l'heure, la mer est
perfide, et il y a dj quatre mois qu'il est parti; depuis quatre mois
j'ai compt bien des temptes!

Fernand demeura impassible; il ne chercha pas  essuyer les larmes qui
roulaient sur les joues de Mercds; et cependant, pour chacune de ces
larmes, il et donn un verre de son sang; mais ces larmes coulaient
pour un autre.

Il se leva, fit un tour dans la cabane et revint, s'arrta devant
Mercds, l'oeil sombre et les poings crisps.

Voyons, Mercds, dit-il, encore une fois rpondez: est-ce bien rsolu?

--J'aime Edmond Dants, dit froidement la jeune fille, et nul autre
qu'Edmond ne sera mon poux.

--Et vous l'aimerez toujours?

--Tant que je vivrai.

Fernand baissa la tte comme un homme dcourag, poussa un soupir qui
ressemblait  un gmissement; puis tout  coup relevant le front, les
dents serres et les narines entrouvertes:

Mais s'il est mort?

--S'il est mort, je mourrai.

--Mais s'il vous oublie?

--Mercds! cria une voix joyeuse au-dehors de la maison, Mercds!

--Ah! s'cria la jeune fille en rougissant de joie et en bondissant
d'amour, tu vois bien qu'il ne m'a pas oublie, puisque le voil!

Et elle s'lana vers la porte, qu'elle ouvrit en s'criant:

 moi, Edmond! me voici.

Fernand, ple et frmissant, recula en arrire comme fait un voyageur 
la vue d'un serpent, et rencontrant sa chaise, il y retomba assis.

Edmond et Mercds taient dans les bras l'un de l'autre. Le soleil
ardent de Marseille, qui pntrait  travers l'ouverture de la porte,
les inondait d'un flot de lumire. D'abord ils ne virent rien de ce qui
les entourait. Un immense bonheur les isolait du monde, et ils ne
parlaient que par ces mots entrecoups qui sont les lans d'une joie si
vive qu'ils semblent l'expression de la douleur.

Tout  coup Edmond aperut la figure sombre de Fernand, qui se dessinait
dans l'ombre, ple et menaante; par un mouvement dont il ne se rendit
pas compte lui-mme, le jeune Catalan tenait la main sur le couteau
pass  sa ceinture.

Ah! pardon, dit Dants en fronant le sourcil  son tour, je n'avais
pas remarqu que nous tions trois.

Puis, se tournant vers Mercds:

Qui est ce monsieur? demanda-t-il.

--Monsieur sera votre meilleur ami, Dants, car c'est mon ami  moi,
c'est mon cousin, c'est mon frre; c'est Fernand; c'est--dire l'homme
qu'aprs vous, Edmond, j'aime le plus au monde; ne le reconnaissez-vous
pas?

--Ah! si fait, dit Edmond.

Et, sans abandonner Mercds, dont il tenait la main serre dans une des
siennes, il tendit avec un mouvement de cordialit son autre main au
Catalan.

Mais Fernand, loin de rpondre  ce geste amical, resta muet et immobile
comme une statue.

Alors Edmond promena son regard investigateur de Mercds, mue et
tremblante,  Fernand, sombre et menaant.

Ce seul regard lui apprit tout.

La colre monta  son front.

Je ne savais pas venir avec tant de hte chez vous Mercds, pour y
trouver un ennemi.

--Un ennemi! s'cria Mercds avec un regard de courroux  l'adresse de
son cousin; un ennemi chez moi, dis-tu, Edmond! Si je croyais cela, je
te prendrais sous le bras et je m'en irais  Marseille, quittant la
maison pour n'y plus jamais rentrer.

L'oeil de Fernand lana un clair.

Et s'il t'arrivait malheur, mon Edmond, continua-t-elle avec ce mme
flegme implacable qui prouvait  Fernand que la jeune fille avait lu
jusqu'au plus profond de sa sinistre pense, s'il t'arrivait malheur, je
monterais sur le cap de Morgion, et je me jetterais sur les rochers la
tte la premire.

Fernand devint affreusement ple.

Mais tu t'es tromp, Edmond, poursuivit-elle, tu n'as point d'ennemi
ici; il n'y a que Fernand, mon frre, qui va te serrer la main comme 
un ami dvou.

Et  ces mots, la jeune fille fixa son visage imprieux sur le Catalan,
qui, comme s'il et t fascin par ce regard, s'approcha lentement
d'Edmond et tendit la main.

Sa haine, pareille  une vague impuissante, quoique furieuse, venait se
briser contre l'ascendant que cette femme exerait sur lui.

Mais  peine eut-il touch la main d'Edmond, qu'il sentit qu'il avait
fait tout ce qu'il pouvait faire, et qu'il s'lana hors de la maison.

Oh! s'criait-il en courant comme un insens en noyant ses mains dans
ses cheveux, oh! qui me dlivrera donc de cet homme? Malheur  moi!
malheur  moi!

--Eh! le Catalan! eh! Fernand! o cours-tu? dit une voix.

Le jeune homme s'arrta tout court, regarda autour de lui, et aperut
Caderousse attabl avec Danglars sous un berceau de feuillage.

Eh! dit Caderousse, pourquoi ne viens-tu pas? Es-tu donc si press que
tu n'aies pas le temps de dire bonjour aux amis?

--Surtout quand ils ont encore une bouteille presque pleine devant eux,
ajouta Danglars.

Fernand regarda les deux hommes d'un air hbt, et ne rpondit rien.

Il semble tout penaud, dit Danglars, poussant du genou Caderousse:
est-ce que nous nous serions tromps, et qu'au contraire de ce que nous
avions prvu, Dants triompherait?

--Dame! il faut voir, dit Caderousse.

Et se retournant vers le jeune homme:

Eh bien, voyons, le Catalan, te dcides-tu? dit-il.

Fernand essuya la sueur qui ruisselait de son front et entra lentement
sous la tonnelle, dont l'ombrage sembla rendre un peu de calme  ses
sens et la fracheur un peu de bien-tre  son corps puis.

Bonjour, dit-il, vous m'avez appel, n'est-ce pas?

Et il tomba plutt qu'il ne s'assit sur un des siges qui entouraient la
table.

Je t'ai appel parce que tu courais comme un fou, et que j'ai eu peur
que tu n'allasses te jeter  la mer, dit en riant Caderousse. Que
diable, quand on a des amis, c'est non seulement pour leur offrir un
verre de vin, mais encore pour les empcher de boire trois ou quatre
pintes d'eau.

Fernand poussa un gmissement qui ressemblait  un sanglot et laissa
tomber sa tte sur ses deux poignets, poss en croix sur la table.

Eh bien, veux-tu que je te dise, Fernand, reprit Caderousse, entamant
l'entretien avec cette brutalit grossire des gens du peuple auxquels
la curiosit fait oublier toute diplomatie; eh bien, tu as l'air d'un
amant dconfit!

Et il accompagna cette plaisanterie d'un gros rire.

Bah! rpondit Danglars, un garon taill comme celui-l n'est pas fait
pour tre malheureux en amour; tu te moques, Caderousse.

--Non pas, reprit celui-ci; coute plutt comme il soupire. Allons,
allons, Fernand, dit Caderousse, lve le nez et rponds-nous: ce n'est
pas aimable de ne pas rpondre aux amis qui nous demandent des
nouvelles de notre sant.

--Ma sant va bien, dit Fernand crispant ses poings mais sans lever la
tte.

--Ah! vois-tu Danglars, dit Caderousse en faisant signe de l'oeil  son
ami, voici la chose: Fernand, que tu vois, et qui est un bon et brave
Catalan, un des meilleurs pcheurs de Marseille, est amoureux d'une
belle fille qu'on appelle Mercds; mais malheureusement il parat que
la belle fille, de son cot, est amoureuse du second du _Pharaon_; et,
comme le _Pharaon_ est entr aujourd'hui mme dans le port, tu
comprends?

--Non, je ne comprends pas, dit Danglars.

--Le pauvre Fernand aura reu son cong, continua Caderousse.

--Eh bien, aprs? dit Fernand relevant la tte et regardant Caderousse,
en homme qui cherche quelqu'un sur qui faire tomber sa colre; Mercds
ne dpend de personne? n'est-ce pas? et elle est bien libre d'aimer qui
elle veut.

--Ah! si tu le prends ainsi, dit Caderousse, c'est autre chose! Moi, je
te croyais un Catalan; et l'on m'avait dit que les Catalans n'taient
pas hommes  se laisser supplanter par un rival; on avait mme ajout
que Fernand surtout tait terrible dans sa vengeance.

Fernand sourit avec piti.

Un amoureux n'est jamais terrible, dit-il.

--Le pauvre garon! reprit Danglars feignant de plaindre le jeune homme
du plus profond de son coeur. Que veux-tu? il ne s'attendait pas  voir
revenir ainsi Dants tout  coup; il le croyait peut-tre mort,
infidle, qui sait? Ces choses-l sont d'autant plus sensibles qu'elles
nous arrivent tout  coup.

--Ah! ma foi, dans tous les cas, dit Caderousse qui buvait tout en
parlant et sur lequel le vin fumeux de La Malgue commenait  faire son
effet, dans tous les cas, Fernand n'est pas le seul que l'heureuse
arrive de Dants contrarie, n'est-ce pas, Danglars?

--Non, tu dis vrai, et j'oserais presque dire que cela lui portera
malheur.

--Mais n'importe, reprit Caderousse en versant un verre de vin 
Fernand, et en remplissant pour la huitime ou dixime fois son propre
verre tandis que Danglars avait  peine effleur le sien; n'importe, en
attendant il pouse Mercds, la belle Mercds; il revient pour cela,
du moins.

Pendant ce temps, Danglars enveloppait d'un regard perant le jeune
homme, sur le coeur duquel les paroles de Caderousse tombaient comme du
plomb fondu.

Et  quand la noce? demanda-t-il.

--Oh! elle n'est pas encore faite! murmura Fernand.

--Non, mais elle se fera, dit Caderousse, aussi vrai que Dants sera le
capitaine du _Pharaon_, n'est-ce pas, Danglars?

Danglars tressaillit  cette atteinte inattendue, et se retourna vers
Caderousse, dont  son tour il tudia le visage pour voir si le coup
tait prmdit; mais il ne lut rien que l'envie sur ce visage dj
presque hbt par l'ivresse.

Eh bien, dit-il en remplissant les verres, buvons donc au capitaine
Edmond Dants, mari de la belle Catalane!

Caderousse porta son verre  sa bouche d'une main alourdie et l'avala
d'un trait. Fernand prit le sien et le brisa contre terre.

Eh! eh! eh! dit Caderousse, qu'aperois-je donc l-bas, au haut de la
butte, dans la direction des Catalans? Regarde donc, Fernand, tu as
meilleure vue que moi; je crois que je commence  voir trouble, et, tu
le sais, le vin est un tratre: on dirait deux amants qui marchent cte
 cte et la main dans la main. Dieu me pardonne! ils ne se doutent pas
que nous les voyons, et les voil qui s'embrassent!

Danglars ne perdait pas une des angoisses de Fernand, dont le visage se
dcomposait  vue d'oeil.

Les connaissez-vous, monsieur Fernand? dit-il.

--Oui, rpondit celui-ci d'une voix sourde, c'est M. Edmond et Mlle
Mercds.

--Ah! voyez-vous! dit Caderousse, et moi qui ne les reconnaissais pas!
Oh! Dants! oh! la belle fille! venez par ici un peu, et dites-nous 
quand la noce, car voici M. Fernand qui est si entt qu'il ne veut pas
nous le dire.

--Veux-tu te taire! dit Danglars, affectant de retenir Caderousse, qui,
avec la tnacit des ivrognes, penchait hors du berceau; tche de te
tenir debout et laisse les amoureux s'aimer tranquillement. Tiens,
regarde M. Fernand, et prends exemple: il est raisonnable, lui.

Peut-tre Fernand, pouss  bout, aiguillonn par Danglars comme le
taureau par les banderilleros, allait-il enfin s'lancer, car il s'tait
dj lev et semblait se ramasser sur lui-mme pour bondir sur son
rival; mais Mercds, riante et droite, leva sa belle tte et fit
rayonner son clair regard; alors Fernand se rappela la menace qu'elle
avait faite, de mourir si Edmond mourait, et il retomba tout dcourag
sur son sige.

Danglars regarda successivement ces deux hommes: l'un abruti par
l'ivresse, l'autre domin par l'amour.

Je ne tirerai rien de ces niais-l, murmura-t-il, et j'ai grand-peur
d'tre ici entre un ivrogne et un poltron: voici un envieux qui se grise
avec du vin, tandis qu'il devrait s'enivrer de fiel; voici un grand
imbcile  qui on vient de prendre sa matresse sous son nez et qui se
contente de pleurer et de se plaindre comme un enfant. Et cependant,
cela vous a des yeux flamboyants comme ces Espagnols, ces Siciliens et
ces Calabrais, qui se vengent si bien; cela vous a des poings  craser
une tte de boeuf aussi srement que le ferait la masse d'un boucher.
Dcidment, le destin d'Edmond l'emporte; il pousera la belle fille, il
sera capitaine et se moquera de nous;  moins que... un sourire livide
se dessina sur les lvres de Danglars-- moins que je ne m'en mle,
ajouta-t-il.

--Hol! continuait de crier Caderousse  moiti lev et les poings sur
la table, hol! Edmond! tu ne vois donc pas les amis, ou est-ce que tu
es dj trop fier pour leur parler?

--Non, mon cher Caderousse, rpondit Dants, je ne suis pas fier, mais
je suis heureux, et le bonheur aveugle, je crois, encore plus que la
fiert.

-- la bonne heure! voil une explication, dit Caderousse. Eh! bonjour,
madame Dants.

Mercds salua gravement.

Ce n'est pas encore mon nom, dit-elle, et dans mon pays cela porte
malheur, assure-t-on, d'appeler les filles du nom de leur fianc avant
que ce fianc soit leur mari; appelez-moi donc Mercds, je vous prie.

--Il faut lui pardonner,  ce bon voisin Caderousse, dit Dants, il se
trompe de si peu de chose!

--Ainsi, la noce va avoir lieu incessamment monsieur Dants? dit
Danglars en saluant les deux jeunes gens.

--Le plus tt possible, monsieur Danglars; aujourd'hui tous les accords
chez le papa Dants, et demain ou aprs-demain, au plus tard, le dner
des fianailles, ici,  la Rserve. Les amis y seront, je l'espre;
c'est vous dire que vous tes invit, monsieur Danglars; c'est te dire
que tu en es, Caderousse.

--Et Fernand, dit Caderousse en riant d'un rire pteux, Fernand en
est-il aussi?

--Le frre de ma femme est mon frre, dit Edmond, et nous le verrions
avec un profond regret, Mercds et moi, s'carter de nous dans un
pareil moment.

Fernand ouvrit la bouche pour rpondre; mais la voix expira dans sa
gorge, et il ne put articuler un seul mot.

Aujourd'hui les accords, demain ou aprs-demain les fianailles...
diable! vous tes bien press, capitaine.

--Danglars, reprit Edmond en souriant, je vous dirai comme Mercds
disait tout  l'heure  Caderousse: ne me donnez pas le titre qui ne me
convient pas encore, cela me porterait malheur.

--Pardon, rpondit Danglars; je disais donc simplement que vous
paraissiez bien press; que diable! nous avons le temps: le _Pharaon_ ne
se remettra gure en mer avant trois mois.

--On est toujours press d'tre heureux, monsieur Danglars, car
lorsqu'on a souffert longtemps on a grand-peine  croire au bonheur.
Mais ce n'est pas l'gosme seul qui me fait agir: il faut que j'aille
 Paris.

--Ah! vraiment!  Paris: et c'est la premire fois que vous y allez,
Dants?

--Oui.

--Vous y avez affaire?

--Pas pour mon compte: une dernire commission de notre pauvre capitaine
Leclre  remplir; vous comprenez, Danglars, c'est sacr. D'ailleurs
soyez tranquille, je ne prendrai que le temps d'aller et revenir.

--Oui, oui, je comprends, dit tout haut Danglars.

Puis tout bas:

 Paris, pour remettre  son adresse sans doute la lettre que le grand
marchal lui a donne. Pardieu! cette lettre me fait pousser une ide,
une excellente ide! Ah! Dants, mon ami, tu n'es pas encore couch au
registre du _Pharaon_ sous le numro 1.

Puis se retournant vers Edmond, qui s'loignait dj:

Bon voyage! lui cria-t-il.

--Merci, rpondit Edmond en retournant la tte et en accompagnant ce
mouvement d'un geste amical.

Puis les deux amants continurent leur route, calmes et joyeux comme
deux lus qui montent au ciel.




IV

Complot.


Danglars suivit Edmond et Mercds des yeux jusqu' ce que les deux
amants eussent disparu  l'un des angles du fort Saint-Nicolas; puis,
se retournant alors, il aperut Fernand, qui tait retomb ple et
frmissant sur sa chaise, tandis que Caderousse balbutiait les paroles
d'une chanson  boire.

Ah ! mon cher monsieur, dit Danglars  Fernand, voil un mariage qui
ne me parat pas faire le bonheur de tout le monde!

--Il me dsespre, dit Fernand.

--Vous aimiez donc Mercds?

--Je l'adorais!

--Depuis longtemps?

--Depuis que nous nous connaissons, je l'ai toujours aime.

--Et vous tes l  vous arracher les cheveux, au lieu de chercher
remde  la chose! Que diable! je ne croyais pas que ce ft ainsi
qu'agissaient les gens de votre nation.

--Que voulez-vous que je fasse? demanda Fernand.

--Et que sais-je, moi? Est-ce que cela me regarde? Ce n'est pas moi, ce
me semble, qui suis amoureux de Mlle Mercds, mais vous. Cherchez, dit
l'vangile, et vous trouverez.

--J'avais trouv dj.

--Quoi?

--Je voulais poignarder _l'homme_, mais la femme m'a dit que s'il
arrivait malheur  son fianc, elle se tuerait.

--Bah! on dit ces choses-l, mais on ne les fait point.

--Vous ne connaissez point Mercds, monsieur: du moment o elle a
menac, elle excuterait.

--Imbcile! murmura Danglars: qu'elle se tue ou non, que m'importe,
pourvu que Dants ne soit point capitaine.

--Et avant que Mercds meure, reprit Fernand avec l'accent d'une
immuable rsolution, je mourrais moi-mme.

--En voil de l'amour! dit Caderousse d'une voix de plus en plus avine;
en voil, ou je ne m'y connais plus!

--Voyons, dit Danglars, vous me paraissez un gentil garon, et je
voudrais, le diable m'emporte! vous tirer de peine; mais....

--Oui, dit Caderousse, voyons.

--Mon cher, reprit Danglars, tu es aux trois quarts ivres: achve la
bouteille, et tu le seras tout  fait. Bois, et ne te mle pas de ce que
nous faisons: pour ce que nous faisons il faut avoir toute sa tte.

--Moi ivre? dit Caderousse, allons donc! J'en boirais encore quatre, de
tes bouteilles, qui ne sont pas plus grandes que des bouteilles d'eau de
Cologne! Pre Pamphile, du vin!

Et pour joindre la preuve  la proposition, Caderousse frappa avec son
verre sur la table.

Vous disiez donc, monsieur? reprit Fernand, attendant avec avidit la
suite de la phrase interrompue.

--Que disais-je? Je ne me le rappelle plus. Cet ivrogne de Caderousse
m'a fait perdre le fil de mes penses.

--Ivrogne tant que tu le voudras; tant pis pour ceux qui craignent le
vin, c'est qu'ils ont quelque mauvaise pense qu'ils craignent que le
vin ne leur tire du coeur.

Et Caderousse se mit  chanter les deux derniers vers d'une chanson fort
en vogue  cette poque:

_Tous les mchants sont buveurs d'eau. C'est bien prouv par le dluge._

Vous disiez, monsieur, reprit Fernand, que vous voudriez me tirer de
peine; mais, ajoutiez-vous....

--Oui, mais, ajoutais-je... pour vous tirer de peine il suffit que
Dants n'pouse pas celle que vous aimez et le mariage peut trs bien
manquer, ce me semble, sans que Dants meure.

--La mort seule les sparera, dit Fernand.

--Vous raisonnez comme un coquillage, mon ami, dit Caderousse, et voil
Danglars, qui est un finaud, un malin, un grec, qui va vous prouver que
vous avez tort. Prouve, Danglars. J'ai rpondu de toi. Dis-lui qu'il
n'est pas besoin que Dants meure; d'ailleurs ce serait fcheux qu'il
mourt, Dants. C'est un bon garon, je l'aime, moi, Dants.  ta sant,
Dants.

Fernand se leva avec impatience.

Laissez-le dire, reprit Danglars en retenant le jeune homme, et
d'ailleurs, tout ivre qu'il est, il ne fait point si grande erreur.
L'absence disjoint tout aussi bien que la mort; et supposez qu'il y ait
entre Edmond et Mercds les murailles d'une prison, ils seront spars
ni plus ni moins que s'il y avait l la pierre d'une tombe.

--Oui, mais on sort de prison, dit Caderousse, qui avec les restes de
son intelligence se cramponnait  la conversation, et quand on est sorti
de prison et qu'on s'appelle Edmond Dants, on se venge.

--Qu'importe! murmura Fernand.

--D'ailleurs, reprit Caderousse, pourquoi mettrait-on Dants en prison?
Il n'a ni vol, ni tu, ni assassin.

--Tais-toi, dit Danglars.

--Je ne veux pas me taire, moi, dit Caderousse. Je veux qu'on me dise
pourquoi on mettrait Dants en prison. Moi, j'aime Dants.  ta sant,
Dants!

Et il avala un nouveau verre de vin. Danglars suivit dans les yeux
atones du tailleur les progrs de l'ivresse, et se tournant vers
Fernand:

Eh bien, comprenez-vous, dit-il, qu'il n'y a pas besoin de le tuer?

--Non, certes, si, comme vous le disiez tout  l'heure, on avait le
moyen de faire arrter Dants. Mais ce moyen, l'avez-vous?

--En cherchant bien, dit Danglars, on pourrait le trouver. Mais
continua-t-il, de quoi diable! vais-je me mler l; est-ce que cela me
regarde?

--Je ne sais pas si cela vous regarde, dit Fernand en lui saisissant le
bras; mais ce que je sais, c'est que vous avez quelque motif de haine
particulire contre Dants: celui qui hait lui-mme ne se trompe pas aux
sentiments des autres.

--Moi, des motifs de haine contre Dants? Aucun, sur ma parole. Je vous
ai vu malheureux et votre malheur m'a intress, voil tout; mais du
moment o vous croyez que j'agis pour mon propre compte, adieu, mon cher
ami, tirez-vous d'affaire comme vous pourrez.

Et Danglars fit semblant de se lever  son tour.

Non pas, dit Fernand en le retenant, restez! Peu m'importe, au bout du
compte, que vous en vouliez  Dants, ou que vous ne lui en vouliez pas:
je lui en veux, moi; je l'avoue hautement. Trouvez le moyen et je
l'excute, pourvu qu'il n'y ait pas mort d'homme, car Mercds a dit
qu'elle se tuerait si l'on tuait Dants.

Caderousse, qui avait laiss tomber sa tte sur la table releva le
front, et regardant Fernand et Danglars avec des yeux lourds et hbts:

Tuer Dants! dit-il, qui parle ici de tuer Dants? je ne veux pas qu'on
le tue, moi: c'est mon ami; il a offert ce matin de partager son argent
avec moi, comme j'ai partag le mien avec lui: je ne veux pas qu'on tue
Dants.

--Et qui te parle de le tuer, imbcile! reprit Danglars; il s'agit d'une
simple plaisanterie; bois  sa sant, ajouta-t-il en remplissant le
verre de Caderousse, et laisse-nous tranquilles.

--Oui, oui,  la sant de Dants! dit Caderousse en vidant son verre, 
sa sant!...  sa sant!... l!

--Mais le moyen, le moyen? dit Fernand.

--Vous ne l'avez donc pas trouv encore, vous?

--Non, vous vous en tes charg.

--C'est vrai, reprit Danglars, les Franais ont cette supriorit sur
les Espagnols, que les Espagnols ruminent et que les Franais inventent.

--Inventez donc alors, dit Fernand avec impatience.

--Garon, dit Danglars, une plume, de l'encre et du papier!

--Une plume, de l'encre et du papier! murmura Fernand.

--Oui, je suis agent comptable: la plume, l'encre et le papier sont mes
instruments; et sans mes instruments je ne sais rien faire.

--Une plume, de l'encre et du papier! cria  son tour Fernand.

--Il y a ce que vous dsirez l sur cette table, dit le garon en
montrant les objets demands.

--Donnez-les-nous alors.

Le garon prit le papier, l'encre et la plume, et les dposa sur la
table du berceau.

Quand on pense, dit Caderousse en laissant tomber sa main sur le
papier, qu'il y a l de quoi tuer un homme plus srement que si on
l'attendait au coin d'un bois pour l'assassiner! J'ai toujours eu plus
peur d'une plume, d'une bouteille d'encre et d'une feuille de papier
que d'une pe ou d'un pistolet.

--Le drle n'est pas encore si ivre qu'il en a l'air, dit Danglars;
versez-lui donc  boire, Fernand.

Fernand remplit le verre de Caderousse, et celui-ci en vritable buveur
qu'il tait, leva la main de dessus le papier et la porta  son verre.

Le Catalan suivit le mouvement jusqu' ce que Caderousse, presque vaincu
par cette nouvelle attaque, repost ou plutt laisst retomber son verre
sur la table.

Eh bien? reprit le Catalan en voyant que le reste de la raison de
Caderousse commenait  disparatre sous ce dernier verre de vin.

--Eh bien, je disais donc, par exemple, reprit Danglars, que si, aprs
un voyage comme celui que vient de faire Dants, et dans lequel il a
touch  Naples et  l'le d'Elbe, quelqu'un le dnonait au procureur
du roi comme agent bonapartiste....

--Je le dnoncerai, moi! dit vivement le jeune homme.

--Oui; mais alors on vous fait signer votre dclaration, on vous
confronte avec celui que vous avez dnonc: je vous fournis de quoi
soutenir votre accusation, je le sais bien; mais Dants ne peut rester
ternellement en prison, un jour ou l'autre il en sort, et, ce jour o
il en sort, malheur  celui qui l'y a fait entrer!

--Oh! je ne demande qu'une chose, dit Fernand, c'est qu'il vienne me
chercher une querelle!

--Oui, et Mercds! Mercds, qui vous prend en haine si vous avez
seulement le malheur d'corcher l'piderme  son bien-aim Edmond!

--C'est juste, dit Fernand.

--Non, non, reprit Danglars, si on se dcidait  une pareille chose,
voyez-vous, il vaudrait bien mieux prendre tout bonnement comme je le
fais, cette plume, la tremper dans l'encre, et crire de la main gauche,
pour que l'criture ne ft pas reconnue, une petite dnonciation ainsi
conue.

Et Danglars, joignant l'exemple au prcepte, crivit de la main gauche
et d'une criture renverse, qui n'avait aucune analogie avec son
criture habituelle, les lignes suivantes qu'il passa  Fernand, et que
Fernand lut  demi-voix:

_Monsieur le procureur du roi est prvenu, par un ami du trne et de la
religion, que le nomm Edmond Dants, second du navire le_ Pharaon,
_arriv ce matin de Smyrne, aprs avoir touch  Naples et 
Porto-Ferrajo, a t charg, par Murat, d'une lettre pour l'usurpateur,
et, par l'usurpateur, d'une lettre pour le comit bonapartiste de
Paris_.

_On aura la preuve de son crime en l'arrtant, car on trouvera cette
lettre ou sur lui, ou chez son pre, ou dans sa cabine  bord du_
Pharaon.

 la bonne heure, continua Danglars; ainsi votre vengeance aurait le
sens commun, car d'aucune faon alors elle ne pourrait retomber sur
vous, et la chose irait toute seule; il n'y aurait plus qu' plier cette
lettre, comme je le fais, et  crire dessus:  Monsieur le Procureur
royal. Tout serait dit.

Et Danglars crivit l'adresse en se jouant.

Oui, tout serait dit, s'cria Caderousse, qui par un dernier effort
d'intelligence avait suivi la lecture, et qui comprenait d'instinct tout
ce qu'une pareille dnonciation pourrait entraner de malheur; oui,
tout serait dit: seulement, ce serait une infamie.

Et il allongea le bras pour prendre la lettre.

Aussi, dit Danglars en la poussant hors de la porte de sa main, aussi,
ce que je dis et ce que je dis et ce que je fais, c'est en plaisantant;
et, le premier, je serais bien fch qu'il arrivt quelque chose 
Dants, ce bon Dants! Aussi, tiens...

Il prit la lettre, la froissa dans ses mains et la jeta dans un coin de
la tonnelle.

 la bonne heure, dit Caderousse, Dants est mon ami, et je ne veux pas
qu'on lui fasse de mal.

--Eh! qui diable y songe  lui faire du mal! ce n'est ni moi ni Fernand!
dit Danglars en se levant et en regardant le jeune homme qui tait
demeur assis, mais dont l'oeil oblique couvait le papier dnonciateur
jet dans un coin.

--En ce cas, reprit Caderousse, qu'on nous donne du vin: je veux boire 
la sant d'Edmond et de la belle Mercds.

--Tu n'as dj que trop bu, ivrogne, dit Danglars, et si tu continues tu
seras oblig de coucher ici, attendu que tu ne pourras plus te tenir sur
tes jambes.

--Moi, dit Caderousse en se levant avec la fatuit de l'homme ivre; moi,
ne pas pouvoir me tenir sur mes jambes! Je parie que je monte au
clocher des Accoules, et sans balancer encore!

--Eh bien, soit, dit Danglars, je parie, mais pour demain: aujourd'hui
il est temps de rentrer; donne-moi donc le bras et rentrons.

--Rentrons, dit Caderousse, mais je n'ai pas besoin de ton bras pour
cela. Viens-tu, Fernand? rentres-tu avec nous  Marseille?

--Non, dit Fernand, je retourne aux Catalans, moi.

--Tu as tort, viens avec nous  Marseille, viens.

--Je n'ai point besoin  Marseille, et je n'y veux point aller.

--Comment as-tu dit cela? Tu ne veux pas, mon bonhomme! eh bien,  ton
aise! libert pour tout le monde! Viens, Danglars, et laissons monsieur
rentrer aux Catalans, puisqu'il le veut.

Danglars profita de ce moment de bonne volont de Caderousse pour
l'entraner du ct de Marseille; seulement, pour ouvrir un chemin plus
court et plus facile  Fernand, au lieu de revenir par le quai de la
Rive-Neuve, il revint par la porte Saint-Victor.

Caderousse le suivait, tout chancelant, accroch  son bras.

Lorsqu'il eut fait une vingtaine de pas, Danglars se retourna et vit
Fernand se prcipiter sur le papier, qu'il mit dans sa poche; puis
aussitt, s'lanant hors de la tonnelle, le jeune homme tourna du ct
du Pillon.

Eh bien, que fait-il donc? dit Caderousse, il nous a menti: il a dit
qu'il allait aux Catalans, et il va  la ville! Hol! Fernand! tu te
trompes, mon garon!

--C'est toi qui vois trouble, dit Danglars, il suit tout droit le chemin
des Vieilles-Infirmeries.

--En vrit! dit Caderousse, eh bien, j'aurais jur qu'il tournait 
droite; dcidment le vin est un tratre.

--Allons, allons, murmura Danglars, je crois que maintenant la chose est
bien lance, et qu'il n'y a plus qu' la laisser marcher toute seule.




V

Le repas des fianailles.


Le lendemain fut un beau jour. Le soleil se leva pur et brillant, et les
premiers rayons d'un rouge pourpre diaprrent de leurs rubis les pointes
cumeuses des vagues.

Le repas avait t prpar au premier tage de cette mme Rserve, avec
la tonnelle de laquelle nous avons dj fait connaissance. C'tait une
grande salle claire par cinq ou six fentres, au-dessus de chacune
desquelles (explique le phnomne qui pourra!) tait crit le nom d'une
des grandes villes de France.

Une balustrade en bois, comme le reste du btiment, rgnait tout le long
de ces fentres.

Quoique le repas ne ft indiqu que pour midi, ds onze heures du matin,
cette balustrade tait charge de promeneurs impatients. C'taient les
marins privilgis du _Pharaon_ et quelques soldats, amis de Dants.
Tous avaient, pour faire honneur aux fiancs, fait voir le jour  leurs
plus belles toilettes.

Le bruit circulait, parmi les futurs convives, que les armateurs du
_Pharaon_ devaient honorer de leur prsence le repas de noces de leur
second; mais c'tait de leur part un si grand honneur accord  Dants
que personne n'osait encore y croire.

Cependant Danglars, en arrivant avec Caderousse, confirma  son tour
cette nouvelle. Il avait vu le matin M. Morrel lui-mme, et M. Morrel
lui avait dit qu'il viendrait dner  la Rserve.

En effet, un instant aprs eux, M. Morrel fit  son tour son entre dans
la chambre et fut salu par les matelots du _Pharaon_ d'un hourra
unanime d'applaudissements. La prsence de l'armateur tait pour eux la
confirmation du bruit qui courait dj que Dants serait nomm
capitaine; et comme Dants tait fort aim  bord, ces braves gens
remerciaient ainsi l'armateur de ce qu'une fois par hasard son choix
tait en harmonie avec leurs dsirs.  peine M. Morrel fut-il entr
qu'on dpcha unanimement Danglars et Caderousse vers le fianc: ils
avaient mission de le prvenir de l'arrive du personnage important dont
la vue avait produit une si vive sensation, et de lui dire de se hter.

Danglars et Caderousse partirent tout courant mais ils n'eurent pas fait
cent pas, qu' la hauteur du magasin  poudre ils aperurent la petite
troupe qui venait.

Cette petite troupe se composait de quatre jeunes filles amies de
Mercds et Catalanes comme elle, et qui accompagnaient la fiance 
laquelle Edmond donnait le bras. Prs de la future marchait le pre
Dants, et derrire eux venait Fernand avec son mauvais sourire.

Ni Mercds ni Edmond ne voyaient ce mauvais sourire de Fernand. Les
pauvres enfants taient si heureux qu'ils ne voyaient qu'eux seuls et ce
beau ciel pur qui les bnissait.

Danglars et Caderousse s'acquittrent de leur mission d'ambassadeurs;
puis aprs avoir chang une poigne de main bien vigoureuse et bien
amicale avec Edmond, ils allrent, Danglars prendre place prs de
Fernand, Caderousse se ranger aux cts du pre Dants, centre de
l'attention gnrale.

Ce vieillard tait vtu de son bel habit de taffetas pingl, orn de
larges boutons d'acier, taills  facettes. Ses jambes grles, mais
nerveuses, s'panouissaient dans de magnifiques bas de coton mouchets,
qui sentaient d'une lieue la contrebande anglaise.  son chapeau 
trois cornes pendait un flot de rubans blancs et bleus.

Enfin, il s'appuyait sur un bton de bois tordu et recourb par le haut
comme un pedum antique. On et dit un de ces muscadins qui paradaient en
1796 dans les jardins nouvellement rouverts du Luxembourg et des
Tuileries.

Prs de lui, nous l'avons dit, s'tait gliss Caderousse, Caderousse que
l'esprance d'un bon repas avait achev de rconcilier avec les Dants,
Caderousse  qui il restait dans la mmoire un vague souvenir de ce qui
s'tait pass la veille, comme en se rveillant le matin on trouve dans
son esprit l'ombre du rve qu'on a fait pendant le sommeil.

Danglars, en s'approchant de Fernand, avait jet sur l'amant dsappoint
un regard profond. Fernand, marchant derrire les futurs poux,
compltement oubli par Mercds, qui dans cet gosme juvnile et
charmant de l'amour n'avait d'yeux que pour son Edmond. Fernand tait
ple, puis rouge par bouffes subites qui disparaissaient pour faire
place chaque fois  une pleur croissante. De temps en temps, il
regardait du ct de Marseille, et alors un tremblement nerveux et
involontaire faisait frissonner ses membres. Fernand semblait attendre
ou tout au moins prvoir quelque grand vnement.

Dants tait simplement vtu. Appartenant  la marine marchande, il
avait un habit qui tenait le milieu entre l'uniforme militaire et le
costume civil; et sous cet habit, sa bonne mine, que rehaussaient
encore la joie et la beaut de sa fiance, tait parfaite.

Mercds tait belle comme une de ces Grecques de Chypre ou de Cos, aux
yeux d'bne et aux lvres de corail. Elle marchait de ce pas libre et
franc dont marchent les Arlsiennes et les Andalouses. Une fille des
villes et peut-tre essay de cacher sa joie sous un voile ou tout au
moins sous le velours de ses paupires, mais Mercds souriait et
regardait tous ceux qui l'entouraient, et son sourire et son regard
disaient aussi franchement qu'auraient pu le dire ses paroles: Si vous
tes mes amis, rjouissez-vous avec moi, car, en vrit, je suis bien
heureuse!

Ds que les fiancs et ceux qui les accompagnaient furent en vue de la
Rserve, M. Morrel descendit et s'avana  son tour au-devant d'eux,
suivi des matelots et des soldats avec lesquels il tait rest, et
auxquels il avait renouvel la promesse dj faite  Dants qu'il
succderait au capitaine Leclre. En le voyant venir, Edmond quitta le
bras de sa fiance et le passa sous celui de M. Morrel. L'armateur et la
jeune fille donnrent alors l'exemple en montant les premiers l'escalier
de bois qui conduisait  la chambre o le dner tait servi, et qui cria
pendant cinq minutes sous les pas pesants des convives.

Mon pre, dit Mercds en s'arrtant au milieu de la table, vous  ma
droite, je vous prie; quant  ma gauche, j'y mettrai celui qui m'a servi
de frre, fit-elle avec une douceur qui pntra au plus profond du
coeur de Fernand comme un coup de poignard.

Ses lvres blmirent, et sous la teinte bistre de son mle visage on
put voir encore une fois le sang se retirer peu  peu pour affluer au
coeur.

Pendant ce temps, Dants avait excut la mme manoeuvre;  sa droite il
avait mis M. Morrel,  sa gauche Danglars; puis de la main il avait fait
signe  chacun de se placer  sa fantaisie.

Dj couraient autour de la table les saucissons d'Arles  la chair
brune et au fumet accentu, les langoustes  la cuirasse blouissante,
les prayres  la coquille rose, les oursins, qui semblent des
chtaignes entoures de leur enveloppe piquante, les clovisses, qui ont
la prtention de remplacer avec supriorit, pour les gourmets du Midi,
les hutres du Nord; enfin tous ces hors-d'oeuvre dlicats que la vague
roule sur sa rive sablonneuse, et que les pcheurs reconnaissants
dsignent sous le nom gnrique de fruits de mer.

Un beau silence! dit le vieillard en savourant un verre de vin jaune
comme la topaze, que le pre Pamphile en personne venait d'apporter
devant Mercds. Dirait-on qu'il y a ici trente personnes qui ne
demandent qu' rire.

--Eh! un mari n'est pas toujours gai, dit Caderousse.

--Le fait est, dit Dants, que je suis trop heureux en ce moment pour
tre gai. Si c'est comme cela que vous l'entendez, voisin, vous avez
raison! La joie fait quelquefois un effet trange, elle oppresse comme
la douleur.

Danglars observa Fernand, dont la nature impressionnable absorbait et
renvoyait chaque motion.

Allons donc, dit-il, est-ce que vous craindriez quelque chose? il me
semble, au contraire, que tout va selon vos dsirs!

--Et c'est justement cela qui m'pouvante, dit Dants, il me semble que
l'homme n'est pas fait pour tre si facilement heureux! Le bonheur est
comme ces palais des les enchantes dont les dragons gardent les
portes. Il faut combattre pour le conqurir, et moi, en vrit, je ne
sais en quoi j'ai mrit le bonheur d'tre le mari de Mercds.

--Le mari, le mari, dit Caderousse en riant, pas encore, mon capitaine;
essaie un peu de faire le mari, et tu verras comme tu seras reu!

Mercds rougit. Fernand se tourmentait sur sa chaise, tressaillait au
moindre bruit, et de temps en temps essuyait de larges plaques de sueur
qui perlaient sur son front, comme les premires gouttes d'une pluie
d'orage.

Ma foi, dit Dants, voisin Caderousse, ce n'est point la peine de me
dmentir pour si peu. Mercds n'est point encore ma femme, c'est
vrai... (il tira sa montre). Mais, dans une heure et demie elle le
sera!

Chacun poussa un cri de surprise,  l'exception du pre Dants, dont le
large rire montra les dents encore belles. Mercds sourit et ne rougit
plus. Fernand saisit convulsivement le manche de son couteau.

Dans une heure! dit Danglars plissant lui-mme; et comment cela?

--Oui, mes amis, rpondit Dants, grce au crdit de M. Morrel, l'homme
aprs mon pre auquel je dois le plus au monde, toutes les difficults
sont aplanies. Nous avons achet les bans, et  deux heures et demie le
maire de Marseille nous attend  l'htel de ville. Or, comme une heure
et un quart viennent de sonner, je ne crois pas me tromper de beaucoup
en disant que dans une heure trente minutes Mercds s'appellera Mme
Dants.

Fernand ferma les yeux: un nuage de feu brla ses paupires; il
s'appuya  la table pour ne pas dfaillir, et, malgr tous ses efforts,
ne put retenir un gmissement sourd qui se perdit dans le bruit des
rires et des flicitations de l'assemble.

C'est bien agir, cela, hein, dit le pre Dants. Cela s'appelle-t-il
perdre son temps,  votre avis? Arriv d'hier au matin, mari
aujourd'hui  trois heures! Parlez-moi des marins pour aller rondement
en besogne.

--Mais les autres formalits, objecta timidement Danglars: le contrat,
les critures?...

--Le contrat, dit Dants en riant, le contrat est tout fait: Mercds
n'a rien, ni moi non plus! Nous nous marions sous le rgime de la
communaut, et voil! a n'a pas t long  crire et ce ne sera pas
cher  payer.

Cette plaisanterie excita une nouvelle explosion de joie et de bravos.

Ainsi, ce que nous prenions pour un repas de fianailles, dit Danglars,
est tout bonnement un repas de noces.

--Non pas, dit Dants; vous n'y perdrez rien, soyez tranquilles. Demain
matin, je pars pour Paris. Quatre jours pour aller, quatre jours pour
revenir, un jour pour faire en conscience la commission dont je suis
charg, et le 1er mars je suis de retour; au 2 mars donc le vritable
repas de noces.

Cette perspective d'un nouveau festin redoubla l'hilarit au point que
le pre Dants, qui au commencement du dner se plaignait du silence,
faisait maintenant, au milieu de la conversation gnrale, de vains
efforts pour placer son voeu de prosprit en faveur des futurs poux.

Dants devina la pense de son pre et y rpondit par un sourire plein
d'amour. Mercds commena de regarder l'heure au coucou de la salle et
fit un petit signe  Edmond.

Il y avait autour de la table cette hilarit bruyante et cette libert
individuelle qui accompagnent, chez les gens de condition infrieure, la
fin des repas. Ceux qui taient mcontents de leur place s'taient levs
de table et avaient t chercher d'autres voisins. Tout le monde
commenait  parler  la fois, et personne ne s'occupait de rpondre 
ce que son interlocuteur lui disait, mais seulement  ses propres
penses.

La pleur de Fernand tait presque passe sur les joues de Danglars;
quant  Fernand lui-mme, il ne vivait plus et semblait un damn dans le
lac de feu. Un des premiers, il s'tait lev et se promenait de long en
large dans la salle, essayant d'isoler son oreille du bruit des chansons
et du choc des verres.

Caderousse s'approcha de lui au moment o Danglars, qu'il semblait fuir,
venait de le rejoindre dans un angle de la salle.

En vrit, dit Caderousse,  qui les bonnes faons de Dants et
surtout le bon vin du pre Pamphile avaient enlev tous les restes de
la haine dont le bonheur inattendu de Dants avait jet les germes dans
son me, en vrit, Dants est un gentil garon; et quand je le vois
assis prs de sa fiance, je me dis que 'et t dommage de lui faire
la mauvaise plaisanterie que vous complotiez hier.

--Aussi, dit Danglars, tu as vu que la chose n'a pas eu de suite; ce
pauvre M. Fernand tait si boulevers qu'il m'avait fait de la peine
d'abord; mais du moment qu'il en a pris son parti, au point de s'tre
fait le premier garon de noces de son rival, il n'y a plus rien 
dire.

Caderousse regarda Fernand, il tait livide.

Le sacrifice est d'autant plus grand, continua Danglars, qu'en vrit
la fille est belle. Peste! l'heureux coquin que mon futur capitaine; je
voudrais m'appeler Dants douze heures seulement.

--Partons-nous? demanda la douce voix de Mercds; voici deux heures qui
sonnent, et l'on nous attend  deux heures un quart.

--Oui, oui, partons! dit Dants en se levant vivement.

--Partons! rptrent en choeur tous les convives.

Au mme instant, Danglars, qui ne perdait pas de vue Fernand assis sur
le rebord de la fentre, le vit ouvrir des yeux hagards, se lever comme
par un mouvement convulsif, et retomber assis sur l'appui de cette
croise; presque au mme instant un bruit sourd retentit dans
l'escalier; le retentissement d'un pas pesant, une rumeur confuse de
voix mles  un cliquetis d'armes couvrirent les exclamations des
convives, si bruyantes qu'elles fussent, et attirrent l'attention
gnrale, qui se manifesta  l'instant mme par un silence inquiet. Le
bruit s'approcha: trois coups retentirent dans le panneau de la porte;
chacun regarda son voisin d'un air tonn.

Au nom de la loi! cria une voix vibrante,  laquelle aucune voix ne
rpondit.

Aussitt la porte s'ouvrit, et un commissaire, ceint de son charpe,
entra dans la salle, suivi de quatre soldats arms, conduits par un
caporal.

L'inquitude fit place  la terreur.

Qu'y a-t-il? demanda l'armateur en s'avanant au-devant du commissaire
qu'il connaissait; bien certainement, monsieur, il y a mprise.

--S'il y a mprise, monsieur Morrel, rpondit le commissaire croyez que
la mprise sera promptement rpare; en attendant, je suis porteur d'un
mandat d'arrt; et quoique ce soit avec regret que je remplisse ma
mission, il ne faut pas moins que je la remplisse: lequel de vous,
messieurs, est Edmond Dants?

Tous les regards se tournrent vers le jeune homme qui, fort mu, mais
conservant sa dignit, fit un pas en avant et dit:

C'est moi, monsieur, que me voulez-vous?

--Edmond Dants, reprit le commissaire, au nom de la loi, je vous
arrte!

--Vous m'arrtez! dit Edmond avec une lgre pleur, mais pourquoi
m'arrtez-vous?

--Je l'ignore, monsieur, mais votre premier interrogatoire vous
l'apprendra.

M. Morrel comprit qu'il n'y avait rien  faire contre l'inflexibilit de
la situation: un commissaire ceint de son charpe n'est plus un homme,
c'est la statue de la loi, froide, sourde, muette.

Le vieillard, au contraire, se prcipita vers l'officier; il y a des
choses que le coeur d'un pre ou d'une mre ne comprendra jamais.

Il pria et supplia: larmes et prires ne pouvaient rien; cependant son
dsespoir tait si grand, que le commissaire en fut touch.

Monsieur, dit-il, tranquillisez-vous; peut-tre votre fils a-t-il
nglig quelque formalit de douane ou de sant, et, selon toute
probabilit, lorsqu'on aura reu de lui les renseignements qu'on dsire
en tirer, il sera remis en libert.

--Ah ! qu'est-ce que cela signifie? demanda en fronant le sourcil
Caderousse  Danglars, qui jouait la surprise.

--Le sais-je, moi? dit Danglars; je suis comme toi: je vois ce qui se
passe, je n'y comprends rien, et je reste confondu.

Caderousse chercha des yeux Fernand: il avait disparu. Toute la scne de
la veille se reprsenta alors  son esprit avec une effrayante lucidit.
On et dit que la catastrophe venait de tirer le voile que l'ivresse de
la veille avait jet entre lui et sa mmoire.

Oh! oh! dit-il d'une voix rauque, serait-ce la suite de la plaisanterie
dont vous parliez hier, Danglars? En ce cas, malheur  celui qui
l'aurait faite, car elle est bien triste.

--Pas du tout! s'cria Danglars, tu sais bien, au contraire, que j'ai
dchir le papier.

--Tu ne l'as pas dchir, dit Caderousse; tu l'as jet dans un coin,
voil tout.

--Tais-toi, tu n'as rien vu, tu tais ivre.

--O est Fernand? demanda Caderousse.

--Le sais-je, moi! rpondit Danglars,  ses affaires probablement: mais,
au lieu de nous occuper de cela, allons donc porter du secours  ces
pauvres affligs.

En effet, pendant cette conversation, Dants avait en souriant, serr la
main  tous ses amis, et s'tait constitu prisonnier en disant:

Soyez tranquilles, l'erreur va s'expliquer, et probablement que je
n'irai mme pas jusqu' la prison.

--Oh! bien certainement, j'en rpondrais, dit Danglars qui, en ce
moment, s'approchait, comme nous l'avons dit, du groupe principal.

Dants descendit l'escalier, prcd du commissaire de police et entour
par les soldats. Une voiture, dont la portire tait tout ouverte,
attendait  la porte, il y monta, deux soldats et le commissaire
montrent aprs lui; la portire se referma, et la voiture reprit le
chemin de Marseille.

Adieu, Dants! adieu, Edmond! s'cria Mercds en s'lanant sur la
balustrade.

Le prisonnier entendit ce dernier cri, sorti comme un sanglot du coeur
dchir de sa fiance; il passa la tte par la portire, cria: Au
revoir, Mercds! et disparut  l'un des angles du fort Saint-Nicolas.

Attendez-moi ici, dit l'armateur, je prends la premire voiture que je
rencontre, je cours  Marseille, et je vous rapporte des nouvelles.

--Allez! crirent toutes les voix, allez! et revenez bien vite!

Il y eut, aprs ce double dpart, un moment de stupeur terrible parmi
tous ceux qui taient rests.

Le vieillard et Mercds restrent quelque temps isols, chacun dans sa
propre douleur; mais enfin leurs yeux se rencontrrent; ils se
reconnurent comme deux victimes frappes du mme coup, et se jetrent
dans les bras l'un de l'autre.

Pendant ce temps, Fernand rentra, se versa un verre d'eau qu'il but, et
alla s'asseoir sur une chaise.

Le hasard fit que ce fut sur une chaise voisine que vint tomber
Mercds en sortant des bras du vieillard.

Fernand, par un mouvement instinctif, recula sa chaise.

C'est lui, dit  Danglars Caderousse, qui n'avait pas perdu de vue le
Catalan.

--Je ne crois pas, rpondit Danglars, il tait trop bte; en tout cas,
que le coup retombe sur celui qui l'a fait.

--Tu ne me parles pas de celui qui l'a conseill, dit Caderousse.

--Ah! ma foi, dit Danglars, si l'on tait responsable de tout ce que
l'on dit en l'air!

--Oui, lorsque ce que l'on dit en l'air retombe par la pointe.

Pendant ce temps, les groupes commentaient l'arrestation de toutes les
manires.

Et vous, Danglars, dit une voix, que pensez-vous de cet vnement?

--Moi, dit Danglars, je crois qu'il aura rapport quelques ballots de
marchandises prohibes.

--Mais si c'tait cela, vous devriez le savoir, Danglars, vous qui tiez
agent comptable.

--Oui, c'est vrai; mais l'agent comptable ne connat que les colis
qu'on lui dclare: je sais que nous sommes chargs de coton, voil tout;
que nous avons pris le chargement  Alexandrie, chez M. Pastret, et 
Smyrne, chez M. Pascal; ne m'en demandez pas davantage.

--Oh! je me rappelle maintenant, murmura le pauvre pre, se rattachant 
ce dbris, qu'il m'a dit hier qu'il avait pour moi une caisse de caf et
une caisse de tabac.

--Voyez-vous, dit Danglars, c'est cela: en notre absence, la douane aura
fait une visite  bord du _Pharaon_, et elle aura dcouvert le pot aux
roses.

Mercds ne croyait point  tout cela; car, comprime jusqu' ce
moment, sa douleur clata tout  coup en sanglots.

Allons, allons, espoir! dit, sans trop savoir ce qu'il disait, le pre
Dants.

--Espoir! rpta Danglars.

--Espoir, essaya de murmurer Fernand.

Mais ce mot l'touffait; ses lvres s'agitrent, aucun son ne sortit de
sa bouche.

Messieurs, cria un des convives rest en vedette sur la balustrade;
messieurs, une voiture! Ah! c'est M. Morrel! courage, courage! sans
doute qu'il nous apporte de bonnes nouvelles.

Mercds et le vieux pre coururent au-devant de l'armateur, qu'ils
rencontrrent  la porte. M. Morrel tait fort ple.

Eh bien? s'crirent-ils d'une mme voix.

--Eh bien, mes amis! rpondit l'armateur en secouant la tte, la chose
est plus grave que nous ne le pensions.

--Oh! monsieur, s'cria Mercds, il est innocent!

--Je le crois, rpondit M. Morrel, mais on l'accuse....

--De quoi donc? demanda le vieux Dants.

--D'tre un agent bonapartiste.

Ceux de mes lecteurs qui ont vcu dans l'poque o se passe cette
histoire se rappelleront quelle terrible accusation c'tait alors, que
celle que venait de formuler M. Morrel. Mercds poussa un cri; le
vieillard se laissa tomber sur une chaise.

Ah! murmura Caderousse, vous m'avez tromp, Danglars, et la
plaisanterie a t faite; mais je ne veux pas laisser mourir de douleur
ce vieillard et cette jeune fille, et je vais tout leur dire.

--Tais-toi, malheureux! s'cria Danglars en saisissant la main de
Caderousse, ou je ne rponds pas de toi-mme; qui te dit que Dants
n'est pas vritablement coupable? Le btiment a touch  l'le d'Elbe,
il y est descendu, il est rest tout un jour  Porto-Ferrajo; si l'on
trouvait sur lui quelque lettre qui le compromette, ceux qui l'auraient
soutenu passeraient pour ses complices.

Caderousse, avec l'instinct rapide de l'gosme, comprit toute la
solidit de ce raisonnement; il regarda Danglars avec des yeux hbts
par la crainte et la douleur, et, pour un pas qu'il avait fait en avant,
il en fit deux en arrire.

Attendons, alors, murmura-t-il.

--Oui, attendons, dit Danglars; s'il est innocent, on le mettra en
libert; s'il est coupable, il est inutile de se compromettre pour un
conspirateur.

--Alors, partons, je ne puis rester plus longtemps ici.

--Oui, viens, dit Danglars enchant de trouver un compagnon de retraite,
viens, et laissons-les se retirer de l comme ils pourront.

Ils partirent: Fernand, redevenu l'appui de la jeune fille, prit
Mercds par la main et la ramena aux Catalans. Les amis de Dants
ramenrent, de leur ct, aux alles de Meilhan, ce vieillard presque
vanoui.

Bientt cette rumeur, que Dants venait d'tre arrt comme agent
bonapartiste, se rpandit par toute la ville.

Eussiez-vous cru cela, mon cher Danglars? dit M. Morrel en rejoignant
son agent comptable et Caderousse, car il regagnait lui-mme la ville en
toute hte pour avoir quelque nouvelle directe d'Edmond par le substitut
du procureur du roi, M. de Villefort, qu'il connaissait un peu;
auriez-vous cru cela?

--Dame, monsieur! rpondit Danglars, je vous avais dit que Dants, sans
aucun motif, avait relch  l'le d'Elbe, et cette relche, vous le
savez, m'avait paru suspecte.

--Mais aviez-vous fait part de vos soupons  d'autres qu' moi?

--Je m'en serais bien gard, monsieur, ajouta tout bas Danglars; vous
savez bien qu' cause de votre oncle, M. Policar Morrel, qui a servi
sous l'autre et qui ne cache pas sa pense, on vous souponne de
regretter Napolon; j'aurais eu peur de faire tort  Edmond et ensuite 
vous; il y a de ces choses qu'il est du devoir d'un subordonn de dire 
son armateur et de cacher svrement aux autres.

--Bien, Danglars, bien, dit l'armateur, vous tes un brave garon; aussi
j'avais d'avance pens  vous, dans le cas o ce pauvre Dants ft
devenu le capitaine du _Pharaon_.

--Comment cela, monsieur?

--Oui, j'avais d'avance demand  Dants ce qu'il pensait de vous, et
s'il aurait quelque rpugnance  vous garder  votre poste; car, je ne
sais pourquoi, j'avais cru remarquer qu'il y avait du froid entre vous.

--Et que vous a-t-il rpondu?

--Qu'il croyait effectivement avoir eu dans une circonstance qu'il ne
m'a pas dite, quelques torts envers vous, mais que toute personne qui
avait la confiance de l'armateur avait la sienne.

--L'hypocrite! murmura Danglars.

--Pauvre Dants! dit Caderousse, c'est un fait qu'il tait excellent
garon.

--Oui, mais en attendant, dit M. Morrel, voil le _Pharaon_ sans
capitaine.

--Oh! dit Danglars, il faut esprer, puisque nous ne pouvons repartir
que dans trois mois, que d'ici  cette poque Dants sera mis en
libert.

--Sans doute, mais jusque-l?

--Eh bien, jusque-l me voici, monsieur Morrel, dit Danglars; vous savez
que je connais le maniement d'un navire aussi bien que le premier
capitaine au long cours venu, cela vous offrira mme un avantage, de
vous servir de moi, car lorsque Edmond sortira de prison, vous n'aurez
personne  remercier: il reprendra sa place et moi la mienne, voil
tout.

--Merci, Danglars, dit l'armateur; voil en effet qui concilie tout.
Prenez donc le commandement, je vous y autorise, et surveillez le
dbarquement: il ne faut jamais, quelque catastrophe qui arrive aux
individus, que les affaires souffrent.

--Soyez tranquille, monsieur; mais pourra-t-on le voir au moins, ce bon
Edmond?

--Je vous dirai cela tout  l'heure, Danglars; je vais tcher de parler
 M. de Villefort et d'intercder prs de lui en faveur du prisonnier.
Je sais bien que c'est un royaliste enrag, mais, que diable! tout
royaliste et procureur du roi qu'il est, il est un homme aussi, et je ne
le crois pas mchant.

--Non, dit Danglars, mais j'ai entendu dire qu'il tait ambitieux, et
cela se ressemble beaucoup.

--Enfin, dit M. Morrel avec un soupir, nous verrons; allez  bord, je
vous y rejoins.

Et il quitta les deux amis pour prendre le chemin du palais de justice.

Tu vois, dit Danglars  Caderousse, la tournure que prend l'affaire.
As-tu encore envie d'aller soutenir Dants maintenant?

--Non, sans doute; mais c'est cependant une terrible chose qu'une
plaisanterie qui a de pareilles suites.

--Dame! qui l'a faite? ce n'est ni toi ni moi, n'est-ce pas? c'est
Fernand. Tu sais bien que quant  moi j'ai jet le papier dans un coin:
je croyais mme l'avoir dchir.

--Non, non, dit Caderousse. Oh! quant  cela, j'en suis sr; je le vois
au coin de la tonnelle, tout froiss, tout roul, et je voudrais mme
bien qu'il ft encore o je le vois!

--Que veux-tu? Fernand l'aura ramass, Fernand l'aura copi ou fait
copier, Fernand n'aura peut-tre mme pas pris cette peine; et, j'y
pense... mon Dieu! il aura peut-tre envoy ma propre lettre!
Heureusement que j'avais dguis mon criture.

--Mais tu savais donc que Dants conspirait?

--Moi, je ne savais rien au monde. Comme je l'ai dit, j'ai cru faire une
plaisanterie, pas autre chose. Il parat que, comme Arlequin, j'ai dit
la vrit en riant.

--C'est gal, reprit Caderousse, je donnerais bien des choses pour que
toute cette affaire ne ft pas arrive, ou du moins pour n'y tre ml
en rien. Tu verras qu'elle nous portera malheur, Danglars!

--Si elle doit porter malheur  quelqu'un, c'est au vrai coupable, et le
vrai coupable c'est Fernand et non pas nous. Quel malheur veux-tu qu'il
nous arrive  nous? Nous n'avons qu' nous tenir tranquilles, sans
souffler le mot de tout cela, et l'orage passera sans que le tonnerre
tombe.

--Amen! dit Caderousse en faisant un signe d'adieu  Danglars et en se
dirigeant vers les alles de Meilhan, tout en secouant la tte et en se
parlant  lui-mme, comme ont l'habitude de faire les gens fort
proccups.

--Bon! dit Danglars, les choses prennent la tournure que j'avais prvue:
me voil capitaine par intrim, et si cet imbcile de Caderousse peut se
taire, capitaine tout de bon. Il n'y a donc que le cas o la justice
relcherait Dants? Oh! mais, ajouta-t-il avec un sourire, la justice
est la justice, et je m'en rapporte  elle.

Et sur ce, il sauta dans une barque en donnant l'ordre au batelier de
le conduire  bord du _Pharaon_, o l'armateur, on se le rappelle, lui
avait donn rendez-vous.




VI

Le substitut du procureur du roi.


Rue du Grand-Cours, en face de la fontaine des Mduses, dans une de ces
vieilles maisons  l'architecture aristocratique bties par Puget, on
clbrait aussi le mme jour,  la mme heure, un repas de fianailles.

Seulement, au lieu que les acteurs de cette autre scne fussent des gens
du peuple, des matelots et des soldats, ils appartenaient  la tte de
la socit marseillaise. C'taient d'anciens magistrats qui avaient
donn la dmission de leur charge sous l'usurpateur; de vieux officiers
qui avaient dsert nos rangs pour passer dans ceux de l'arme de Cond;
des jeunes gens levs par leur famille encore mal rassure sur leur
existence, malgr les quatre ou cinq remplaants qu'elle avait pays,
dans la haine de cet homme dont cinq ans d'exil devaient faire un
martyr, et quinze ans de Restauration un dieu.

On tait  table, et la conversation roulait, brlante de toutes les
passions, les passions de l'poque, passions d'autant plus terribles,
vivantes et acharnes dans le Midi que depuis cinq cents ans les haines
religieuses venaient en aide aux haines politiques.

L'Empereur, roi de l'le d'Elbe aprs avoir t souverain d'une partie
du monde, rgnant sur une population de cinq  six mille mes, aprs
avoir entendu crier: Vive Napolon! par cent vingt millions de sujets et
en dix langues diffrentes, tait trait l comme un homme perdu  tout
jamais pour la France et pour le trne. Les magistrats relevaient les
bvues politiques; les militaires parlaient de Moscou et de Leipsick;
les femmes, de son divorce avec Josphine. Il semblait  ce monde
royaliste, tout joyeux et tout triomphant non pas de la chute de
l'homme, mais de l'anantissement du principe, que la vie recommenait
pour lui, et qu'il sortait d'un rve pnible.

Un vieillard, dcor de la croix de Saint-Louis, se leva et proposa la
sant du roi Louis XVIII  ses convives; c'tait le marquis de
Saint-Mran.

 ce toast, qui rappelait  la fois l'exil de Hartwell et le roi
pacificateur de la France, la rumeur fut grande, les verres se levrent
 la manire anglaise, les femmes dtachrent leurs bouquets et en
jonchrent la nappe. Ce fut un enthousiasme presque potique.

Ils en conviendraient s'ils taient l, dit la marquise de Saint-Mran,
femme  l'oeil sec, aux lvres minces,  la tournure aristocratique et
encore lgante, malgr ses cinquante ans, tous ces rvolutionnaires qui
nous ont chasss et que nous laissons  notre tour bien tranquillement
conspirer dans nos vieux chteaux qu'ils ont achets pour un morceau de
pain, sous la Terreur: ils en conviendraient, que le vritable
dvouement tait de notre ct, puisque nous nous attachions  la
monarchie croulante, tandis qu'eux, au contraire, saluaient le soleil
levant et faisaient leur fortune, pendant que, nous, nous perdions la
ntre; ils en conviendraient que notre roi,  nous, tait bien
vritablement Louis le Bien-Aim, tandis que leur usurpateur,  eux, n'a
jamais t que Napolon le Maudit; n'est-ce pas, de Villefort?

--Vous dites, madame la marquise?... Pardonnez-moi, je n'tais pas  la
conversation.

--Eh! laissez ces enfants, marquise, reprit le vieillard qui avait port
le toast; ces enfants vont s'pouser, et tout naturellement ils ont 
parler d'autre chose que de politique.

--Je vous demande pardon, ma mre, dit une jeune et belle personne aux
blonds cheveux,  l'oeil de velours nageant dans un fluide nacr; je
vous rends M. de Villefort, que j'avais accapar pour un instant.
Monsieur de Villefort, ma mre vous parle.

--Je me tiens prt  rpondre  madame si elle veut bien renouveler sa
question que j'ai mal entendue, dit M. de Villefort.

--On vous pardonne, Rene, dit la marquise avec un sourire de tendresse
qu'on tait tonn de voir fleurir sur cette sche figure; mais le coeur
de la femme est ainsi fait, que si aride qu'il devienne au souffle des
prjugs et aux exigences de l'tiquette, il y a toujours un coin
fertile et riant: c'est celui que Dieu a consacr  l'amour maternel. On
vous pardonne.... Maintenant je disais, Villefort, que les bonapartistes
n'avaient ni notre conviction, ni notre enthousiasme, ni notre
dvouement.

--Oh! madame, ils ont du moins quelque chose qui remplace tout cela:
c'est le fanatisme. Napolon est le Mahomet de l'Occident; c'est pour
tous ces hommes vulgaires, mais aux ambitions suprmes, non seulement un
lgislateur et un matre, mais encore c'est un type, le type de
l'galit.

--De l'galit! s'cria la marquise. Napolon, le type de l'galit! et
que ferez-vous donc de M. de Robespierre? Il me semble que vous lui
volez sa place pour la donner au Corse; c'est cependant bien assez d'une
usurpation, ce me semble.

--Non, madame, dit Villefort, je laisse chacun sur son pidestal:
Robespierre, place Louis XV, sur son chafaud; Napolon, place Vendme,
sur sa colonne; seulement l'un a fait de l'galit qui abaisse, et
l'autre de l'galit qui lve; l'un a ramen les rois au niveau de la
guillotine, l'autre a lev le peuple au niveau du trne. Cela ne veut
pas dire, ajouta Villefort en riant, que tous deux ne soient pas
d'infmes rvolutionnaires, et que le 9 thermidor et le 4 avril 1814 ne
soient pas deux jours heureux pour la France, et dignes d'tre galement
fts par les amis de l'ordre et de la monarchie; mais cela explique
aussi comment, tout tomb qu'il est pour ne se relever jamais, je
l'espre, Napolon a conserv ses sides. Que voulez-vous, marquise?
Cromwell, qui n'tait que la moiti de tout ce qu'a t Napolon, avait
bien les siens!

--Savez-vous que ce que vous dites l, Villefort, sent la rvolution
d'une lieue? Mais je vous pardonne: on ne peut pas tre fils de girondin
et ne pas conserver un got de terroir.

Une vive rougeur passa sur le front de Villefort.

Mon pre tait girondin, madame, dit-il, c'est vrai; mais mon pre n'a
pas vot la mort du roi; mon pre a t proscrit par cette mme Terreur
qui vous proscrivait, et peu s'en est fallu qu'il ne portt sa tte sur
le mme chafaud qui avait vu tomber la tte de votre pre.

--Oui, dit la marquise, sans que ce souvenir sanglant ament la moindre
altration sur ses traits; seulement c'tait pour des principes
diamtralement opposs qu'ils y fussent monts tous deux, et la preuve
c'est que toute ma famille est reste attache aux princes exils,
tandis que votre pre a eu hte de se rallier au nouveau gouvernement,
et qu'aprs que le citoyen Noirtier a t girondin, le comte Noirtier
est devenu snateur.

--Ma mre, ma mre, dit Rene, vous savez qu'il tait convenu qu'on ne
parlerait plus de ces mauvais souvenirs.

--Madame, rpondit Villefort, je me joindrai  Mlle de Saint-Mran pour
vous demander bien humblement l'oubli du pass.  quoi bon rcriminer
sur des choses dans lesquelles la volont de Dieu mme est impuissante?
Dieu peut changer l'avenir; il ne peut pas mme modifier le pass. Ce
que nous pouvons, nous autres hommes, c'est sinon le renier, du moins
jeter un voile dessus. Eh bien, moi, je me suis spar non seulement de
l'opinion, mais encore du nom de mon pre. Mon pre a t ou est mme
peut-tre encore bonapartiste et s'appelle Noirtier; moi, je suis
royaliste et m'appelle de Villefort. Laissez mourir dans le vieux tronc
un reste de sve rvolutionnaire, et ne voyez, madame, que le rejeton
qui s'carte de ce tronc, sans pouvoir, et je dirai presque sans vouloir
s'en dtacher tout  fait.

--Bravo, Villefort, dit le marquis, bravo, bien rpondu! Moi aussi, j'ai
toujours prch  la marquise l'oubli du pass, sans jamais avoir pu
l'obtenir d'elle, vous serez plus heureux, je l'espre.

--Oui, c'est bien, dit la marquise, oublions le pass, je ne demande pas
mieux, et c'est convenu; mais qu'au moins Villefort soit inflexible pour
l'avenir. N'oubliez pas, Villefort, que nous avons rpondu de vous  Sa
Majest: que Sa Majest, elle aussi, a bien voulu oublier,  notre
recommandation (elle tendit la main), comme j'oublie  votre prire.
Seulement s'il vous tombe quelque conspirateur entre les mains, songez
qu'on a d'autant plus les yeux sur vous que l'on sait que vous tes
d'une famille qui peut-tre est en rapport avec ces conspirateurs.

--Hlas! madame, dit Villefort, ma profession et surtout le temps dans
lequel nous vivons m'ordonnent d'tre svre. Je le serai. J'ai dj eu
quelques accusations politiques  soutenir, et, sous ce rapport, j'ai
fait mes preuves. Malheureusement, nous ne sommes pas au bout.

--Vous croyez? dit la marquise.

--J'en ai peur. Napolon  l'le d'Elbe est bien prs de la France; sa
prsence presque en vue de nos ctes entretient l'esprance de ses
partisans. Marseille est pleine d'officiers  demi-solde, qui, tous les
jours, sous un prtexte frivole, cherchent querelle aux royalistes; de
l des duels parmi les gens de classe leve, de l des assassinats dans
le peuple.

--Oui, dit le comte de Salvieux, vieil ami de M. de Saint-Mran et
chambellan de M. le comte d'Artois, oui, mais vous savez que la
Sainte-Alliance le dloge.

--Oui, il tait question de cela lors de notre dpart de Paris, dit M.
de Saint-Mran. Et o l'envoie-t-on?

-- Sainte-Hlne.

-- Sainte-Hlne! Qu'est-ce que cela? demanda la marquise.

--Une le situe  deux mille lieues d'ici, au-del de l'quateur,
rpondit le comte.

-- la bonne heure! Comme le dit Villefort, c'est une grande folie que
d'avoir laiss un pareil homme entre la Corse, o il est n, et Naples,
o rgne encore son beau-frre, et en face de cette Italie dont il
voulait faire un royaume  son fils.

--Malheureusement, dit Villefort, nous avons les traits de 1814, et
l'on ne peut toucher  Napolon sans manquer  ces traits.

--Eh bien, on y manquera, dit M. de Salvieux. Y a-t-il regard de si
prs, lui, lorsqu'il s'est agi de faire fusiller le malheureux duc
d'Enghien?

--Oui, dit la marquise, c'est convenu, la Sainte-Alliance dbarrasse
l'Europe de Napolon, et Villefort dbarrasse Marseille de ses
partisans. Le roi rgne ou ne rgne pas: s'il rgne, son gouvernement
doit tre fort et ses agents inflexibles; c'est le moyen de prvenir le
mal.

--Malheureusement, madame, dit en souriant Villefort, un substitut du
procureur du roi arrive toujours quand le mal est fait.

--Alors, c'est  lui de le rparer.

--Je pourrais vous dire encore, madame, que nous ne rparons pas le mal,
mais que nous le vengeons: voil tout.

--Oh! monsieur de Villefort, dit une jeune et jolie personne, fille du
comte de Salvieux et amie de Mlle de Saint-Mran, tchez donc d'avoir un
beau procs, tandis que nous serons  Marseille. Je n'ai jamais vu une
cour d'assises, et l'on dit que c'est fort curieux.

--Fort curieux, en effet, mademoiselle, dit le substitut; car au lieu
d'une tragdie factice, c'est un drame vritable; au lieu de douleurs
joues ce sont des douleurs relles. Cet homme qu'on voit l, au lieu,
la toile baisse, de rentrer chez lui, de souper en famille et de se
coucher tranquillement pour recommencer le lendemain, rentre dans la
prison o il trouve le bourreau. Vous voyez bien que, pour les personnes
nerveuses qui cherchent les motions, il n'y a pas de spectacle qui
vaille celui-l. Soyez tranquille, mademoiselle, si la circonstance se
prsente je vous le procurerai.

--Il nous fait frissonner... et il rit! dit Rene toute plissante.

--Que voulez-vous... c'est un duel.... J'ai dj requis cinq ou six fois
la peine de mort contre des accuss politiques ou autres.... Eh bien, qui
sait combien de poignards  cette heure s'aiguisent dans l'ombre, ou
sont dj dirigs contre moi?

--Oh! mon Dieu! dit Rene en s'assombrissant de plus en plus,
parlez-vous donc srieusement, monsieur de Villefort?

--On ne peut plus srieusement, mademoiselle, reprit le jeune magistrat,
le sourire sur les lvres. Et avec ces beaux procs que dsire
mademoiselle pour satisfaire sa curiosit, et que je dsire, moi, pour
satisfaire mon ambition, la situation ne fera que s'aggraver. Tous ces
soldats de Napolon, habitus  aller en aveugles  l'ennemi,
croyez-vous qu'ils rflchissent en brlant une cartouche ou en
marchant  la baonnette? Eh bien, rflchiront-ils davantage pour tuer
un homme qu'ils croient leur ennemi personnel, que pour tuer un Russe,
un Autrichien ou un Hongrois qu'ils n'ont jamais vu? D'ailleurs il faut
cela, voyez-vous; sans quoi notre mtier n'aurait point d'excuse.
Moi-mme, quand je vois luire dans l'oeil de l'accus l'clair lumineux
de la rage, je me sens tout encourag, je m'exalte: ce n'est plus un
procs, c'est un combat; je lutte contre lui, il riposte, je redouble,
et le combat finit, comme tous les combats, par une victoire ou une
dfaite. Voil ce que c'est que de plaider! c'est le danger qui fait
l'loquence. Un accus qui me sourirait aprs ma rplique me ferait
croire que j'ai parl mal, que ce que j'ai dit est ple, sans vigueur,
insuffisant. Songez donc  la sensation d'orgueil qu'prouve un
procureur du roi, convaincu de la culpabilit de l'accus, lorsqu'il
voit blmir et s'incliner son coupable sous le poids des preuves et sous
les foudres de son loquence! Cette tte se baisse, elle tombera.

Rene jeta un lger cri.

Voil qui est parler, dit un des convives.

--Voil l'homme qu'il faut dans des temps comme les ntres! dit un
second.

--Aussi, dit un troisime, dans votre dernire affaire vous avez t
superbe, mon cher Villefort. Vous savez, cet homme qui avait assassin
son pre; eh bien, littralement, vous l'aviez tu avant que le bourreau
y toucht.

--Oh! pour les parricides, dit Rene, oh! peu m'importe, il n'y a pas de
supplice assez grand pour de pareils hommes; mais pour les malheureux
accuss politiques!...

--Mais c'est pire encore, Rene, car le roi est le pre de la nation, et
vouloir renverser ou tuer le roi, c'est vouloir tuer le pre de
trente-deux millions d'hommes.

--Oh! c'est gal, monsieur de Villefort, dit Rene, vous me promettez
d'avoir de l'indulgence pour ceux que je vous recommanderai?

--Soyez tranquille, dit Villefort avec son plus charmant sourire, nous
ferons ensemble mes rquisitoires.

--Ma chre, dit la marquise, mlez-vous de vos colibris, de vos
pagneuls et de vos chiffons, et laissez votre futur poux faire son
tat. Aujourd'hui, les armes se reposent et la robe est en crdit; il y
a l-dessus un mot latin d'une grande profondeur.

--_Cedant arma togae_, dit en s'inclinant Villefort.

--Je n'osais point parler latin, rpondit la marquise.

--Je crois que j'aimerais mieux que vous fussiez mdecin, reprit Rene;
l'ange exterminateur, tout ange qu'il est, m'a toujours fort pouvante.

--Bonne Rene! murmura Villefort en couvant la jeune fille d'un regard
d'amour.

--Ma fille, dit le marquis, M. de Villefort sera le mdecin moral et
politique de cette province; croyez-moi, c'est un beau rle  jouer.

--Et ce sera un moyen de faire oublier celui qu'a jou son pre, reprit
l'incorrigible marquise.

--Madame, reprit Villefort avec un triste sourire, j'ai dj eu
l'honneur de vous dire que mon pre avait, je l'espre du moins, abjur
les erreurs de son pass; qu'il tait devenu un ami zl de la religion
et de l'ordre, meilleur royaliste que moi peut-tre; car lui, c'tait
avec repentir, et, moi, je ne le suis qu'avec passion.

Et aprs cette phrase arrondie, Villefort, pour juger de l'effet de sa
faconde, regarda les convives, comme, aprs une phrase quivalente, il
aurait au parquet regard l'auditoire.

Eh bien, mon cher Villefort, reprit le comte de Salvieux, c'est
justement ce qu'aux Tuileries je rpondais avant-hier au ministre de la
maison du roi, qui me demandait un peu compte de cette singulire
alliance entre le fils d'un girondin et la fille d'un officier de
l'arme de Cond; et le ministre a trs bien compris. Ce systme de
fusion est celui de Louis XVIII. Aussi le roi, qui, sans que nous nous
en doutassions, coutait notre conversation, nous a-t-il interrompus en
disant: Villefort, remarquez que le roi n'a pas prononc le nom de
Noirtier, et au contraire a appuy sur celui de Villefort; Villefort, a
donc dit le roi, fera un bon chemin; c'est un jeune homme dj mr, et
qui est de mon monde. J'ai vu avec plaisir que le marquis et la marquise
de Saint-Mran le prissent pour gendre, et je leur eusse conseill cette
alliance s'ils n'taient venus les premiers me demander permission de la
contracter.

--Le roi a dit cela, comte? s'cria Villefort ravi.

--Je vous rapporte ses propres paroles, et si le marquis veut tre
franc, il avouera que ce que je vous rapporte  cette heure s'accorde
parfaitement avec ce que le roi lui a dit  lui-mme quand il lui a
parl, il y a six mois, d'un projet de mariage entre sa fille et vous.

--C'est vrai, dit le marquis.

--Oh! mais je lui devrai donc tout,  ce digne prince. Aussi que ne
ferais-je pas pour le servir!

-- la bonne heure, dit la marquise, voil comme je vous aime: vienne un
conspirateur dans ce moment, et il sera le bienvenu.

--Et moi, ma mre, dit Rene, je prie Dieu qu'il ne vous coute point,
et qu'il n'envoie  M. de Villefort que de petits voleurs, de faibles
banqueroutiers et de timides escrocs; moyennant cela, je dormirai
tranquille.

--C'est comme si, dit en riant Villefort, vous souhaitiez au mdecin
des migraines, des rougeoles et des piqres de gupe, toutes choses qui
ne compromettent que l'piderme. Si vous voulez me voir procureur du
roi, au contraire, souhaitez-moi de ces terribles maladies dont la cure
fait honneur au mdecin.

En ce moment, et comme si le hasard n'avait attendu que l'mission du
souhait de Villefort pour que ce souhait ft exauc, un valet de chambre
entra et lui dit quelques mots  l'oreille. Villefort quitta alors la
table en s'excusant, et revint quelques instants aprs, le visage ouvert
et les lvres souriantes.

Rene le regarda avec amour; car, vu ainsi, avec ses yeux bleus, son
teint mat et ses favoris noirs qui encadraient son visage, c'tait
vritablement un lgant et beau jeune homme; aussi l'esprit tout
entier de la jeune fille sembla-t-il suspendu  ses lvres, en attendant
qu'il expliqut la cause de sa disparition momentane.

Eh bien, dit Villefort, vous ambitionniez tout  l'heure, mademoiselle,
d'avoir pour mari un mdecin, j'ai au moins avec les disciples
d'Esculape (on parlait encore ainsi en 1815) cette ressemblance, que
jamais l'heure prsente n'est  moi, et qu'on me vient dranger mme 
ct de vous, mme au repas de mes fianailles.

--Et pour quelle cause vous drange-t-on, monsieur? demanda la belle
jeune fille avec une lgre inquitude.

--Hlas! pour un malade qui serait, s'il faut en croire ce que l'on m'a
dit,  toute extrmit: cette fois c'est un cas grave, et la maladie
frise l'chafaud.

-- mon Dieu! s'cria Rene en plissant.

--En vrit! dit tout d'une voix l'assemble.

--Il parat qu'on vient tout simplement de dcouvrir un petit complot
bonapartiste.

--Est-il possible? dit la marquise.

--Voici la lettre de dnonciation.

Et Villefort lut:

_Monsieur le procureur du roi est prvenu, par un ami du trne et de la
religion, que le nomm Edmond Dants, second du navire le_ Pharaon,
_arriv ce matin de Smyrne, aprs avoir touch  Naples et 
Porto-Ferrajo, a t charg, par Murat, d'une lettre pour l'usurpateur,
et, par l'usurpateur d'une lettre pour le comit bonapartiste de Paris_.

_On aura la preuve de son crime en l'arrtant, car on trouvera cette
lettre ou sur lui, ou chez son pre, ou dans sa cabine  bord du_
Pharaon.

--Mais, dit Rene, cette lettre, qui n'est qu'une lettre anonyme
d'ailleurs, est adresse  M. le procureur du roi, et non  vous.

--Oui, mais le procureur du roi est absent; en son absence, l'ptre est
parvenue  son secrtaire, qui avait mission d'ouvrir les lettres; il a
donc ouvert celle ci, m'a fait chercher, et, ne me trouvant pas, a donn
des ordres pour l'arrestation.

--Ainsi, le coupable est arrt, dit la marquise.

--C'est--dire l'accus, reprit Rene.

--Oui, madame, dit Villefort, et, comme j'avais l'honneur de le dire
tout  l'heure  Mlle Rene, si l'on trouve la lettre en question, le
malade est bien malade.

--Et o est ce malheureux? demanda Rene.

--Il est chez moi.

--Allez, mon ami, dit le marquis, ne manquez pas  vos devoirs pour
demeurer avec nous, quand le service du roi vous attend ailleurs; allez
donc o le service du roi vous attend.

--Oh! monsieur de Villefort, dit Rene en joignant les mains, soyez
indulgent, c'est le jour de vos fianailles!

Villefort fit le tour de la table, et, s'approchant de la chaise de la
jeune fille, sur le dossier de laquelle il s'appuya:

Pour vous pargner une inquitude, dit-il, je ferai tout ce que je
pourrai, chre Rene; mais, si les indices sont srs, si l'accusation
est vraie, il faudra bien couper cette mauvaise herbe bonapartiste.

Rene frissonna  ce mot _couper_, car cette herbe qu'il s'agissait de
couper avait une tte.

Bah! bah! dit la marquise, n'coutez pas cette petite fille, Villefort,
elle s'y fera.

Et la marquise tendit  Villefort une main sche qu'il baisa, tout en
regardant Rene et en lui disant des yeux:

C'est votre main que je baise, ou du moins que je voudrais baiser en ce
moment.

--Tristes auspices! murmura Rene.

--En vrit, mademoiselle, dit la marquise, vous tes d'un enfantillage
dsesprant: je vous demande un peu ce que le destin de l'tat peut
avoir  faire avec vos fantaisies de sentiment et vos sensibleries de
coeur.

--Oh! ma mre! murmura Rene.

--Grce pour la mauvaise royaliste, madame la marquise, dit de
Villefort, je vous promets de faire mon mtier de substitut du procureur
du roi en conscience, c'est--dire d'tre horriblement svre.

Mais, en mme temps que le magistrat adressait ces paroles  la
marquise, le fianc jetait  la drobe un regard  sa fiance, et ce
regard disait:

Soyez tranquille, Rene: en faveur de votre amour, je serai indulgent.

Rene rpondit  ce regard par son plus doux sourire, et Villefort
sortit avec le paradis dans le coeur.




VII

L'interrogatoire.


 peine de Villefort fut-il hors de la salle  manger qu'il quitta son
masque joyeux pour prendre l'air grave d'un homme appel  cette suprme
fonction de prononcer sur la vie de son semblable. Or, malgr la
mobilit de sa physionomie, mobilit que le substitut avait, comme doit
faire un habile acteur, plus d'une fois tudie devant sa glace, ce fut
cette fois un travail pour lui que de froncer son sourcil et d'assombrir
ses traits. En effet,  part le souvenir de cette ligne politique suivie
par son pre, et qui pouvait, s'il ne s'en loignait compltement, faire
dvier son avenir, Grard de Villefort tait en ce moment aussi heureux
qu'il est donn  un homme de le devenir; dj riche par lui-mme, il
occupait  vingt-sept ans une place leve dans la magistrature, il
pousait une jeune et belle personne qu'il aimait, non pas
passionnment, mais avec raison, comme un substitut du procureur du roi
peut aimer, et outre sa beaut, qui tait remarquable, Mlle de
Saint-Mran, sa fiance, appartenait  une des familles les mieux en
cour de l'poque; et outre l'influence de son pre et de sa mre, qui,
n'ayant point d'autre enfant, pouvaient la conserver tout entire  leur
gendre, elle apportait encore  son mari une dot de cinquante mille
cus, qui, grce aux esprances, ce mot atroce invent par les
entremetteurs de mariage, pouvait s'augmenter un jour d'un hritage d'un
demi-million.

Tous ces lments runis composaient donc pour Villefort un total de
flicit blouissant,  ce point qu'il lui semblait voir des taches au
soleil, quand il avait longtemps regard sa vie intrieure avec la vue
de l'me.

 la porte, il trouva le commissaire de police qui l'attendait. La vue
de l'homme noir le fit aussitt retomber des hauteurs du troisime ciel
sur la terre matrielle o nous marchons; il composa son visage, comme
nous l'avons dit, et s'approchant de l'officier de justice:

Me voici, monsieur, lui dit-il; j'ai lu la lettre, et vous avez bien
fait d'arrter cet homme; maintenant donnez-moi sur lui et sur la
conspiration tous les dtails que vous avez recueillis.

--De la conspiration, monsieur, nous ne savons rien encore, tous les
papiers saisis sur lui ont t enferms en une seule liasse, et dposs
cachets sur votre bureau. Quant au prvenu, vous l'avez vu par la
lettre mme qui le dnonce, c'est un nomm Edmond Dants, second  bord
du trois-mts le _Pharaon_, faisant le commerce de coton avec Alexandrie
et Smyrne, et appartenant  la maison Morrel et fils, de Marseille.

--Avant de servir dans la marine marchande, avait-il servi dans la
marine militaire?

--Oh! non, monsieur; c'est un tout jeune homme.

--Quel ge?

--Dix-neuf ou vingt ans au plus.

En ce moment, et comme Villefort, en suivant la Grande-Rue, tait arriv
au coin de la rue des Conseils, un homme qui semblait l'attendre au
passage l'aborda: c'tait M. Morrel.

Ah! monsieur de Villefort! s'cria le brave homme en apercevant le
substitut, je suis bien heureux de vous rencontrer. Imaginez-vous qu'on
vient de commettre la mprise la plus trange, la plus inoue: on vient
d'arrter le second de mon btiment, Edmond Dants.

--Je le sais, monsieur, dit Villefort, et je viens pour l'interroger.

--Oh! monsieur, continua M. Morrel, emport par son amiti pour le
jeune homme, vous ne connaissez pas celui qu'on accuse, et je le
connais, moi: imaginez-vous l'homme le plus doux, l'homme le plus probe,
et j'oserai presque dire l'homme qui sait le mieux son tat de toute la
marine marchande.  monsieur de Villefort! je vous le recommande bien
sincrement et de tout mon coeur.

Villefort, comme on a pu le voir, appartenait au parti noble de la
ville, et Morrel au parti plbien; le premier tait royaliste ultra, le
second tait souponn de sourd bonapartisme. Villefort regarda
ddaigneusement Morrel, et lui rpondit avec froideur:

Vous savez, monsieur, qu'on peut tre doux dans la vie prive, probe
dans ses relations commerciales, savant dans son tat, et n'en tre pas
moins un grand coupable, politiquement parlant; vous le savez, n'est-ce
pas, monsieur?

Et le magistrat appuya sur ces derniers mots, comme s'il en voulait
faire l'application  l'armateur lui-mme; tandis que son regard
scrutateur semblait vouloir pntrer jusqu'au fond du coeur de cet homme
assez hardi d'intercder pour un autre, quand il devait savoir que
lui-mme avait besoin d'indulgence.

Morrel rougit, car il ne se sentait pas la conscience bien nette 
l'endroit des opinions politiques; et d'ailleurs la confidence que lui
avait faite Dants  l'endroit de son entrevue avec le grand marchal et
des quelques mots que lui avait adresss l'Empereur lui troublait
quelque peu l'esprit. Il ajouta, toutefois, avec l'accent du plus
profond intrt:

Je vous en supplie, monsieur de Villefort, soyez juste comme vous devez
l'tre, bon comme vous l'tes toujours, et rendez-nous bien vite ce
pauvre Dants!

Le rendez-nous sonna rvolutionnairement  l'oreille du substitut du
procureur du roi.

Eh! eh! se dit-il tout bas, rendez-nous... ce Dants serait-il affili
 quelque secte de carbonari, pour que son protecteur emploie ainsi,
sans y songer, la formule collective? On l'a arrt dans un cabaret, m'a
dit, je crois, le commissaire; en nombreuse compagnie, a-t-il ajout: ce
sera quelque vente.

Puis tout haut:

Monsieur, rpondit-il, vous pouvez tre parfaitement tranquille, et
vous n'aurez pas fait un appel inutile  ma justice si le prvenu est
innocent; mais si, au contraire, il est coupable, nous vivons dans une
poque difficile, monsieur, o l'impunit serait d'un fatal exemple: je
serai donc forc de faire mon devoir.

Et sur ce, comme il tait arriv  la porte de sa maison adosse au
palais de justice, il entra majestueusement, aprs avoir salu avec une
politesse de glace le malheureux armateur, qui resta comme ptrifi  la
place o l'avait quitt Villefort.

L'antichambre tait pleine de gendarmes et d'agents de police; au milieu
d'eux, gard  vue, envelopp de regards flamboyants de haine, se
tenait debout, calme et immobile, le prisonnier.

Villefort traversa l'antichambre, jeta un regard oblique sur Dants, et,
aprs avoir pris une liasse que lui remit un agent, disparut en disant:

Qu'on amne le prisonnier.

Si rapide qu'et t ce regard, il avait suffi  Villefort pour se faire
une ide de l'homme qu'il allait avoir  interroger: il avait reconnu
l'intelligence dans ce front large et ouvert, le courage dans cet oeil
fixe et ce sourcil fronc, et la franchise dans ces lvres paisses et 
demi ouvertes, qui laissaient voir une double range de dents blanches
comme l'ivoire.

La premire impression avait t favorable  Dants; mais Villefort
avait entendu dire si souvent, comme un mot de profonde politique, qu'il
fallait se dfier de son premier mouvement, attendu que c'tait le bon,
qu'il appliqua la maxime  l'impression, sans tenir compte de la
diffrence qu'il y a entre les deux mots.

Il touffa donc les bons instincts qui voulaient envahir son coeur pour
livrer de l assaut  son esprit, arrangea devant la glace sa figure des
grands jours et s'assit, sombre et menaant, devant son bureau.

Un instant aprs lui, Dants entra.

Le jeune homme tait toujours ple, mais calme et souriant; il salua
son juge avec une politesse aise, puis chercha des yeux un sige, comme
s'il et t dans le salon de l'armateur Morrel.

Ce fut alors seulement qu'il rencontra ce regard terne de Villefort, ce
regard particulier aux hommes de palais, qui ne veulent pas qu'on lise
dans leur pense, et qui font de leur oeil un verre dpoli. Ce regard
lui apprit qu'il tait devant la justice, figure aux sombres faons.

Qui tes-vous et comment vous nommez-vous? demanda Villefort en
feuilletant ces notes que l'agent lui avait remises en entrant, et qui
depuis une heure taient dj devenues volumineuses, tant la corruption
des espionnages s'attache vite  ce corps malheureux qu'on nomme les
prvenus.

--Je m'appelle Edmond Dants, monsieur, rpondit le jeune homme d'une
voix calme et sonore; je suis second  bord du navire le _Pharaon_, qui
appartient  MM. Morrel et fils.

--Votre ge? continua Villefort.

--Dix-neuf ans, rpondit Dants.

--Que faisiez-vous au moment o vous avez t arrt?

--J'assistais au repas de mes propres fianailles, monsieur, dit Dants
d'une voix lgrement mue, tant le contraste tait douloureux de ces
moments de joie avec la lugubre crmonie qui s'accomplissait, tant le
visage sombre de M. de Villefort faisait briller de toute sa lumire la
rayonnante figure de Mercds.

Vous assistiez au repas de vos fianailles? dit le substitut en
tressaillant malgr lui.

--Oui, monsieur, je suis sur le point d'pouser une femme que j'aime
depuis trois ans.

Villefort, tout impassible qu'il tait d'ordinaire, fut cependant frapp
de cette concidence, et cette voix mue de Dants surpris au milieu de
son bonheur alla veiller une fibre sympathique au fond de son me: lui
aussi se mariait, lui aussi tait heureux, et on venait troubler son
bonheur pour qu'il contribut  dtruire la joie d'un homme qui, comme
lui, touchait dj au bonheur.

Ce rapprochement philosophique, pensa-t-il, fera grand effet  mon
retour dans le salon de M. de Saint-Mran; et il arrangea d'avance dans
son esprit, et pendant que Dants attendait de nouvelles questions, les
mots antithtiques  l'aide desquels les orateurs construisent ces
phrases ambitieuses d'applaudissements qui parfois font croire  une
vritable loquence.

Lorsque son petit speech intrieur fut arrang, Villefort sourit  son
effet, et revenant  Dants:

Continuez, monsieur, dit-il.

--Que voulez-vous que je continue?

--D'clairer la justice.

--Que la justice me dise sur quel point elle veut tre claire, et je
lui dirai tout ce que je sais; seulement, ajouta-t-il  son tour avec un
sourire, je la prviens que je ne sais pas grand-chose.

--Avez-vous servi sous l'usurpateur?

--J'allais tre incorpor dans la marine militaire lorsqu'il est tomb.

--On dit vos opinions politiques exagres, dit Villefort,  qui l'on
n'avait pas souffl un mot de cela, mais qui n'tait pas fch de poser
la demande comme on pose une accusation.

--Mes opinions politiques,  moi, monsieur? Hlas! c'est presque honteux
 dire, mais je n'ai jamais eu ce qu'on appelle une opinion: j'ai
dix-neuf ans  peine, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; je ne
sais rien, je ne suis destin  jouer aucun rle; le peu que je suis et
que je serai, si l'on m'accorde la place que j'ambitionne, c'est  M.
Morrel que je le devrai. Aussi, toutes mes opinions, je ne dirai pas
politiques, mais prives, se bornent-elles  ces trois sentiments:
j'aime mon pre, je respecte M. Morrel et j'adore Mercds. Voil,
monsieur, tout ce que je puis dire  la justice; vous voyez que c'est
peu intressant pour elle.

 mesure que Dants parlait, Villefort regardait son visage  la fois
si doux et si ouvert, et se sentait revenir  la mmoire les paroles de
Rene, qui, sans le connatre, lui avait demand son indulgence pour le
prvenu. Avec l'habitude qu'avait dj le substitut du crime et des
criminels, il voyait,  chaque parole de Dants, surgir la preuve de son
innocence. En effet, ce jeune homme, on pourrait presque dire cet
enfant, simple, naturel, loquent de cette loquence du coeur qu'on ne
trouve jamais quand on la cherche, plein d'affection pour tous, parce
qu'il tait heureux, et que le bonheur rend bons les mchants eux-mmes,
versait jusque sur son juge la douce affabilit qui dbordait de son
coeur, Edmond n'avait dans le regard, dans la voix, dans le geste, tout
rude et tout svre qu'avait t Villefort envers lui, que caresses et
bont pour celui qui l'interrogeait.

Pardieu, se dit Villefort, voici un charmant garon, et je n'aurai pas
grand-peine, je l'espre,  me faire bien venir de Rene en
accomplissant la premire recommandation qu'elle m'a faite: cela me
vaudra un bon serrement de main devant tout le monde et un charmant
baiser dans un coin.

Et  cette douce esprance la figure de Villefort s'panouit; de sorte
que, lorsqu'il reporta ses regards de sa pense  Dants, Dants, qui
avait suivi tous les mouvements de physionomie de son juge, souriait
comme sa pense.

Monsieur, dit Villefort, vous connaissez-vous quelques ennemis?

--Des ennemis  moi, dit Dants: j'ai le bonheur d'tre trop peu de
chose pour que ma position m'en ait fait. Quant  mon caractre, un peu
vif peut-tre, j'ai toujours essay de l'adoucir envers mes subordonns.
J'ai dix ou douze matelots sous mes ordres: qu'on les interroge,
monsieur, et ils vous diront qu'ils m'aiment et me respectent, non pas
comme un pre, je suis trop jeune pour cela, mais comme un frre an.

--Mais,  dfaut d'ennemis, peut-tre avez-vous des jaloux: vous allez
tre nomm capitaine  dix-neuf ans, ce qui est un poste lev dans
votre tat; vous allez pouser une jolie femme qui vous aime, ce qui est
un bonheur rare dans tous les tats de la terre; ces deux prfrences du
destin ont pu vous faire des envieux.

--Oui, vous avez raison. Vous devez mieux connatre les hommes que moi,
et c'est possible; mais si ces envieux devaient tre parmi mes amis, je
vous avoue que j'aime mieux ne pas les connatre pour ne point tre
forc de les har.

--Vous avez tort, monsieur. Il faut toujours, autant que possible, voir
clair autour de soi; et, en vrit vous me paraissez un si digne jeune
homme, que je vais m'carter pour vous des rgles ordinaires de la
justice et vous aider  faire jaillir la lumire en vous communiquant la
dnonciation qui vous amne devant moi: voici le papier accusateur;
reconnaissez-vous l'criture?

Et Villefort tira la lettre de sa poche et la prsenta  Dants. Dants
regarda et lut. Un nuage passa sur son front, et il dit:

Non, monsieur, je ne connais pas cette criture, elle est dguise, et
cependant elle est d'une forme assez franche. En tout cas, c'est une
main habile qui l'a trace. Je suis bien heureux, ajouta-t-il en
regardant avec reconnaissance Villefort, d'avoir affaire  un homme tel
que vous, car en effet mon envieux est un vritable ennemi.

Et  l'clair qui passa dans les yeux du jeune homme en prononant ces
paroles, Villefort put distinguer tout ce qu'il y avait de violente
nergie cache sous cette premire douceur.

Et maintenant, voyons, dit le substitut, rpondez-moi franchement,
monsieur, non pas comme un prvenu  son juge, mais comme un homme dans
une fausse position rpond  un autre homme qui s'intresse  lui: qu'y
a-t-il de vrai dans cette accusation anonyme?

Et Villefort jeta avec dgot sur le bureau la lettre que Dants venait
de lui rendre.

Tout et rien, monsieur, et voici la vrit pure, sur mon honneur de
marin, sur mon amour pour Mercds, sur la vie de mon pre.

--Parlez, monsieur, dit tout haut Villefort.

Puis tout bas, il ajouta:

Si Rene pouvait me voir, j'espre qu'elle serait contente de moi, et
qu'elle ne m'appellerait plus un coupeur de tte!

--Eh bien, en quittant Naples, le capitaine Leclre tomba malade d'une
fivre crbrale; comme nous n'avions pas de mdecin  bord et qu'il ne
voulut relcher sur aucun point de la cte, press qu'il tait de se
rendre  l'le d'Elbe, sa maladie empira au point que vers la fin du
troisime jour, sentant qu'il allait mourir, il m'appela prs de lui.

--Mon cher Dants, me dit-il, jurez-moi sur votre honneur de faire ce
que je vais vous dire; il y va des plus hauts intrts.

--Je vous le jure, capitaine, lui rpondis-je.

--Eh bien, comme aprs ma mort le commandement du navire vous
appartient, en qualit de second, vous prendrez ce commandement, vous
mettrez le cap sur l'le d'Elbe, vous dbarquerez  Porto-Ferrajo, vous
demanderez le grand marchal, vous lui remettrez cette lettre: peut-tre
alors vous remettra-t-on une autre lettre et vous chargera-t-on de
quelque mission. Cette mission qui m'tait rserve, Dants, vous
l'accomplirez  ma place, et tout l'honneur en sera pour vous.

--Je le ferai, capitaine, mais peut-tre n'arrive-t-on pas si
facilement que vous le pensez prs du grand marchal.

--Voici une bague que vous lui ferez parvenir, dit le capitaine, et qui
lvera toutes les difficults.

Et  ces mots, il me remit une bague.

Il tait temps: deux heures aprs le dlire le prit; le lendemain il
tait mort.

--Et que ftes-vous alors?

--Ce que je devais faire, monsieur, ce que tout autre et fait  ma
place: en tout cas, les prires d'un mourant sont sacres; mais, chez
les marins, les prires d'un suprieur sont des ordres que l'on doit
accomplir. Je fis donc voile vers l'le d'Elbe, o j'arrivai le
lendemain, je consignai tout le monde  bord et je descendis seul 
terre. Comme je l'avais prvu, on fit quelques difficults pour
m'introduire prs du grand marchal; mais je lui envoyai la bague qui
devait me servir de signe de reconnaissance, et toutes les portes
s'ouvrirent devant moi. Il me reut, m'interrogea sur les dernires
circonstances de la mort du malheureux Leclre, et, comme celui-ci
l'avait prvu, il me remit une lettre qu'il me chargea de porter en
personne  Paris. Je le lui promis, car c'tait accomplir les dernires
volonts de mon capitaine. Je descendis  terre, je rglai rapidement
toutes les affaires de bord; puis je courus voir ma fiance, que je
retrouvai plus belle et plus aimante que jamais. Grce  M. Morrel, nous
passmes par-dessus toutes les difficults ecclsiastiques; enfin,
monsieur, j'assistais, comme je vous l'ai dit, au repas de mes
fianailles, j'allais me marier dans une heure, et je comptais partir
demain pour Paris, lorsque, sur cette dnonciation que vous paraissez
maintenant mpriser autant que moi, je fus arrt.

--Oui, oui, murmura Villefort, tout cela me parat tre la vrit, et,
si vous tes coupable, c'est par imprudence; encore cette imprudence
tait-elle lgitime par les ordres de votre capitaine. Rendez-nous
cette lettre qu'on vous a remise  l'le d'Elbe, donnez-moi votre parole
de vous reprsenter  la premire rquisition, et allez rejoindre vos
amis.

--Ainsi je suis libre, monsieur! s'cria Dants au comble de la joie.

--Oui, seulement donnez-moi cette lettre.

--Elle doit tre devant vous, monsieur; car on me l'a prise avec mes
autres papiers, et j'en reconnais quelques-uns dans cette liasse.

--Attendez, dit le substitut  Dants, qui prenait ses gants et son
chapeau, attendez;  qui est-elle adresse?

--_ M. Noirtier, rue Coq-Hron,  Paris_.

La foudre tombe sur Villefort ne l'et point frapp d'un coup plus
rapide et plus imprvu; il retomba sur son fauteuil, d'o il s'tait
lev  demi pour atteindre la liasse de papiers saisis sur Dants, et,
la feuilletant prcipitamment, il en tira la lettre fatale sur laquelle
il jeta un regard empreint d'une indicible terreur.

M. Noirtier, rue Coq-Hron, n 13, murmura-t-il en plissant de plus en
plus.

--Oui, monsieur, rpondit Dants tonn, le connaissez-vous?

--Non, rpondit vivement Villefort: un fidle serviteur du roi ne
connat pas les conspirateurs.

--Il s'agit donc d'une conspiration? demanda Dants, qui commenait,
aprs s'tre cru libre,  reprendre une terreur plus grande que la
premire. En tout cas, monsieur, je vous l'ai dit, j'ignorais
compltement le contenu de la dpche dont j'tais porteur.

--Oui, reprit Villefort d'une voix sourde; mais vous savez le nom de
celui  qui elle tait adresse!

--Pour la lui remettre  lui-mme, monsieur, il fallait bien que je le
susse.

--Et vous n'avez montr cette lettre  personne? dit Villefort tout en
lisant et en plissant,  mesure qu'il lisait.

-- personne, monsieur, sur l'honneur!

--Tout le monde ignore que vous tiez porteur d'une lettre venant de
l'le d'Elbe et adresse  M. Noirtier?

--Tout le monde, monsieur, except celui qui me l'a remise.

--C'est trop, c'est encore trop! murmura Villefort.

Le front de Villefort s'obscurcissait de plus en plus  mesure qu'il
avanait vers la fin; ses lvres blanches, ses mains tremblantes, ses
yeux ardents faisaient passer dans l'esprit de Dants les plus
douloureuses apprhensions. Aprs cette lecture, Villefort laissa tomber
sa tte dans ses mains, et demeura un instant accabl.

 mon Dieu! qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda timidement Dants.

Villefort ne rpondit pas; mais au bout de quelques instants, il releva
sa tte ple et dcompose, et relut une seconde fois la lettre.

Et vous dites que vous ne savez pas ce que contenait cette lettre?
reprit Villefort.

--Sur l'honneur, je le rpte, monsieur, dit Dants, je l'ignore. Mais
qu'avez-vous vous-mme, mon Dieu! vous allez vous trouver mal;
voulez-vous que je sonne, voulez-vous que j'appelle?

--Non, monsieur, dit Villefort en se levant vivement, ne bougez pas, ne
dites pas un mot: c'est  moi  donner des ordres ici, et non pas 
vous.

--Monsieur, dit Dants bless, c'tait pour venir  votre aide, voil
tout.

--Je n'ai besoin de rien; un blouissement passager, voil tout:
occupez-vous de vous et non de moi, rpondez.

Dants attendit l'interrogatoire qu'annonait cette demande, mais
inutilement: Villefort retomba sur son fauteuil, passa une main glace
sur son front ruisselant de sueur, et pour la troisime fois se mit 
relire la lettre.

Oh! s'il sait ce que contient cette lettre, murmura-t-il, et qu'il
apprenne jamais que Noirtier est le pre de Villefort, je suis perdu,
perdu  jamais!

Et de temps en temps il regardait Edmond, comme si son regard et pu
briser cette barrire invisible qui enferme dans le coeur les secrets
que garde la bouche.

Oh! n'en doutons plus! s'cria-t-il tout  coup.

--Mais, au nom du Ciel, monsieur! s'cria le malheureux jeune homme, si
vous doutez de moi, si vous me souponnez, interrogez-moi, et je suis
prt  vous rpondre.

Villefort fit sur lui-mme un effort violent, et d'un ton qu'il voulait
rendre assur:

Monsieur, dit-il, les charges les plus graves rsultent pour vous de
votre interrogatoire, je ne suis donc pas le matre, comme je l'avais
espr d'abord, de vous rendre  l'instant mme la libert; je dois,
avant de prendre une pareille mesure, consulter le juge d'instruction.
En attendant, vous avez vu de quelle faon j'en ai agi envers vous.

--Oh! oui, monsieur, s'cria Dants, et je vous remercie, car vous avez
t pour moi bien plutt un ami qu'un juge.

--Eh bien, monsieur, je vais vous retenir quelque temps encore
prisonnier, le moins longtemps que je pourrai; la principale charge qui
existe contre vous c'est cette lettre, et vous voyez...

Villefort s'approcha de la chemine, la jeta dans le feu, et demeura
jusqu' ce qu'elle ft rduite en cendres.

Et vous voyez, continua-t-il, je l'anantis.

--Oh! s'cria Dants, monsieur, vous tes plus que la justice, vous
tes la bont!

--Mais; coutez-moi, poursuivit Villefort, aprs un pareil acte, vous
comprenez que vous pouvez avoir confiance en moi, n'est-ce pas?

-- monsieur! ordonnez et je suivrai vos ordres.

--Non, dit Villefort en s'approchant du jeune homme, non, ce ne sont pas
des ordres que je veux vous donner; vous le comprenez, ce sont des
conseils.

--Dites, et je m'y conformerai comme  des ordres.

--Je vais vous garder jusqu'au soir ici, au palais de justice;
peut-tre qu'un autre que moi viendra vous interroger: dites tout ce que
vous m'avez dit, mais pas un mot de cette lettre.

--Je vous le promets, monsieur.

C'tait Villefort qui semblait supplier, c'tait le prvenu qui
rassurait le juge.

Vous comprenez, dit-il en jetant un regard sur les cendres, qui
conservaient encore la forme du papier, et qui voltigeaient au-dessus
des flammes: maintenant, cette lettre est anantie, vous et moi savons
seuls qu'elle a exist; on ne vous la reprsentera point: niez-la donc
si l'on vous en parle, niez-la hardiment et vous tes sauv.

--Je nierai, monsieur, soyez tranquille, dit Dants.

--Bien, bien! dit Villefort en portant la main au cordon d'une
sonnette.

Puis s'arrtant au moment de sonner:

C'tait la seule lettre que vous eussiez? dit-il.

--La seule.

--Faites-en serment.

Dants tendit la main.

Je le jure, dit-il.

Villefort sonna.

Le commissaire de police entra.

Villefort s'approcha de l'officier public et lui dit quelques mots 
l'oreille; le commissaire rpondit par un simple signe de tte.

Suivez monsieur, dit Villefort  Dants.

Dants s'inclina, jeta un dernier regard de reconnaissance  Villefort
et sortit.

 peine la porte fut-elle referme derrire lui que les forces
manqurent  Villefort, et qu'il tomba presque vanoui sur un fauteuil.

Puis, au bout d'un instant:

 mon Dieu! murmura-t-il,  quoi tiennent la vie et la fortune!... Si
le procureur du roi et t  Marseille, si le juge d'instruction et
t appel au lieu de moi, j'tais perdu; et ce papier, ce papier maudit
me prcipitait dans l'abme. Ah! mon pre, mon pre, serez-vous donc
toujours un obstacle  mon bonheur en ce monde, et dois-je lutter
ternellement avec votre pass!

Puis, tout  coup, une lueur inattendue parut passer par son esprit et
illumina son visage; un sourire se dessina sur sa bouche encore crispe,
ses yeux hagards devinrent fixes et parurent s'arrter sur une pense.

C'est cela, dit-il; oui, cette lettre qui devait me perdre fera ma
fortune peut-tre. Allons, Villefort,  l'oeuvre!

Et aprs s'tre assur que le prvenu n'tait plus dans l'antichambre,
le substitut du procureur du roi sortit  son tour, et s'achemina
vivement vers la maison de sa fiance.




VIII

Le chteau d'If.


En traversant l'antichambre, le commissaire de police fit un signe 
deux gendarmes, lesquels se placrent, l'un  droite l'autre  gauche de
Dants; on ouvrit une porte qui communiquait de l'appartement du
procureur du roi au palais de justice, on suivit quelque temps un de ces
grands corridors sombres qui font frissonner ceux-l qui y passent,
quand mme ils n'ont aucun motif de frissonner.

De mme que l'appartement de Villefort communiquait au palais de
justice, le palais de justice communiquait  la prison, sombre monument
accol au palais et que regarde curieusement, de toutes ses ouvertures
bantes, le clocher des Accoules qui se dresse devant lui.

Aprs nombre de dtours dans le corridor qu'il suivait, Dants vit
s'ouvrir une porte avec un guichet de fer; le commissaire de police
frappa, avec un marteau de fer, trois coups qui retentirent, pour
Dants, comme s'ils taient frapps sur son coeur; la porte s'ouvrit,
les deux gendarmes poussrent lgrement leur prisonnier, qui hsitait
encore. Dants franchit le seuil redoutable, et la porte se referma
bruyamment derrire lui. Il respirait un autre air, un air mphitique et
lourd: il tait en prison.

On le conduisit dans une chambre assez propre, mais grille et
verrouille; il en rsulta que l'aspect de sa demeure ne lui donna
point trop de crainte: d'ailleurs, les paroles du substitut du procureur
du roi, prononces avec une voix qui avait paru  Dants si pleine
d'intrt, rsonnaient  son oreille comme une douce promesse
d'esprance.

Il tait dj quatre heures lorsque Dants avait t conduit dans sa
chambre. On tait, comme nous l'avons dit, au 1er mars, le prisonnier se
trouva donc bientt dans la nuit.

Alors, le sens de l'oue s'augmenta chez lui du sens de la vue qui
venait de s'teindre: au moindre bruit qui pntrait jusqu' lui,
convaincu qu'on venait le mettre en libert, il se levait vivement et
faisait un pas vers la porte; mais bientt le bruit s'en allait mourant
dans une autre direction, et Dants retombait sur son escabeau.

Enfin, vers les dix heures du soir, au moment o Dants commenait 
perdre l'espoir, un nouveau bruit se fit entendre, qui lui parut, cette
fois, se diriger vers sa chambre: en effet, des pas retentirent dans le
corridor et s'arrtrent devant sa porte; une clef tourna dans la
serrure, les verrous grincrent, et la massive barrire de chne
s'ouvrit, laissant voir, tout  coup dans la chambre sombre
l'blouissante lumire de deux torches.

 la lueur de ces deux torches, Dants vit briller les sabres et les
mousquetons de quatre gendarmes.

Il avait fait deux pas en avant, il demeura immobile  sa place en
voyant ce surcrot de force.

Venez-vous me chercher? demanda Dants.

--Oui, rpondit un des gendarmes.

--De la part de M. le substitut du procureur du roi?

--Mais je le pense.

--Bien, dit Dants, je suis prt  vous suivre.

La conviction qu'on venait le chercher de la part de M. de Villefort
tait toute crainte au malheureux jeune homme: il s'avana donc, calme
d'esprit, libre de dmarche, et se plaa de lui-mme au milieu de son
escorte.

Une voiture attendait  la porte de la rue, le cocher tait sur son
sige, un exempt tait assis prs du cocher.

Est-ce donc pour moi que cette voiture est l? demanda Dants.

--C'est pour vous, rpondit un des gendarmes, montez.

Dants voulut faire quelques observations, mais la portire s'ouvrit, il
sentit qu'on le poussait; il n'avait ni la possibilit ni mme
l'intention de faire rsistance, il se trouva en un instant assis au
fond de la voiture, entre deux gendarmes; les deux autres s'assirent sur
la banquette de devant, et la pesante machine se mit  rouler avec un
bruit sinistre.

Le prisonnier jeta les yeux sur les ouvertures, elles taient grilles:
il n'avait fait que changer de prison; seulement celle-l roulait, et le
transportait en roulant vers un but ignor.  travers les barreaux
serrs  pouvoir  peine y passer la main, Dants reconnut cependant
qu'on longeait la rue Caisserie, et que par la rue Saint-Laurent et la
rue Taramis on descendait vers le quai. Bientt, il vit,  travers ses
barreaux,  lui, et les barreaux du monument prs duquel il se trouvait,
briller les lumires de la Consigne. La voiture s'arrta, l'exempt
descendit, s'approcha du corps de garde; une douzaine de soldats en
sortirent et se mirent en haie; Dants voyait,  la lueur des rverbres
du quai, reluire leurs fusils.

Serait-ce pour moi, se demanda-t-il, que l'on dploie une pareille
force militaire?

L'exempt, en ouvrant la portire qui fermait  clef quoique sans
prononcer une seule parole rpondit  cette question, car Dants vit,
entre les deux haies de soldats, un chemin mnag pour lui de la voiture
au port.

Les deux gendarmes qui taient assis sur la banquette de devant
descendirent les premiers, puis on le fit descendre  son tour, puis
ceux qui se tenaient  ses cts le suivirent. On marcha vers un canot
qu'un marinier de la douane maintenait prs du quai par une chane. Les
soldats regardrent passer Dants d'un air de curiosit hbte. En un
instant, il fut install  la poupe du bateau, toujours entre ces
quatre gendarmes, tandis que l'exempt se tenait  la proue. Une violente
secousse loigna le bateau du bord, quatre rameurs nagrent
vigoureusement vers le Pilon.  un cri pouss de la barque, la chane
qui ferme le port s'abaissa, et Dants se trouva dans ce qu'on appelle
le Frioul c'est--dire hors du port. Le premier mouvement du prisonnier,
en se trouvant en plein air, avait t un mouvement de joie.

L'air, c'est presque la libert. Il respira donc  pleine poitrine cette
brise vivace qui apporte sur ses ailes toutes ces senteurs inconnues de
la nuit et de la mer. Bientt, cependant, il poussa un soupir; il
passait devant cette Rserve o il avait t si heureux le matin mme
pendant l'heure qui avait prcd son arrestation, et,  travers
l'ouverture ardente de deux fentres, le bruit joyeux d'un bal arrivait
jusqu' lui.

Dants joignit ses mains, leva les yeux au ciel et pria.

La barque continuait son chemin; elle avait dpass la Tte de Mort,
elle tait en face de l'anse du Pharo; elle allait doubler la batterie,
c'tait une manoeuvre incomprhensible pour Dants.

Mais o donc me menez-vous? demanda-t-il l'un des gendarmes.

--Vous le saurez tout  l'heure.

--Mais encore....

--Il nous est interdit de vous donner aucune explication.

Dants tait  moiti soldat; questionner des subordonns auxquels il
tait dfendu de rpondre lui parut une chose absurde, et il se tut.
Alors les penses les plus tranges passrent par son esprit: comme on
ne pouvait faire une longue route dans une pareille barque, comme il n'y
avait aucun btiment  l'ancre du ct o l'on se rendait, il pensa
qu'on allait le dposer sur un point loign de la cte et lui dire
qu'il tait libre; il n'tait point attach, on n'avait fait aucune
tentative pour lui mettre les menottes, cela lui paraissait d'un bon
augure; d'ailleurs le substitut, si excellent pour lui, ne lui avait-il
pas dit que, pourvu qu'il ne pronont point ce nom fatal de Noirtier,
il n'avait rien  craindre? Villefort n'avait-il pas, en sa prsence,
ananti cette dangereuse lettre, seule preuve qu'il et contre lui? Il
attendit donc, muet et pensif, et essayant de percer, avec cet oeil du
marin exerc aux tnbres et accoutum  l'espace, l'obscurit de la
nuit. On avait laiss  droite l'le Ratonneau, o brlait un phare, et
tout en longeant presque la cte, on tait arriv  la hauteur de l'anse
des Catalans. L, les regards du prisonnier redoublrent d'nergie:
c'tait l qu'tait Mercds, et il lui semblait  chaque instant voir
se dessiner sur le rivage sombre la forme vague et indcise d'une femme.

Comment un pressentiment ne disait-il pas  Mercds que son amant
passait  trois cents pas d'elle?

Une seule lumire brillait aux Catalans. En interrogeant la position de
cette lumire, Dants reconnut qu'elle clairait la chambre de sa
fiance. Mercds tait la seule qui veillt dans toute la petite
colonie. En poussant un grand cri le jeune homme pouvait tre entendu
de sa fiance.

Une fausse honte le retint. Que diraient ces hommes qui le regardaient,
en l'entendant crier comme un insens? Il resta donc muet et les yeux
fixs sur cette lumire.

Pendant ce temps, la barque continuait son chemin; mais le prisonnier ne
pensait point  la barque, il pensait  Mercds.

Un accident de terrain fit disparatre la lumire. Dants se retourna et
s'aperut que la barque gagnait le large.

Pendant qu'il regardait, absorb dans sa propre pense, on avait
substitu les voiles aux rames, et la barque s'avanait maintenant,
pousse par le vent.

Malgr la rpugnance qu'prouvait Dants  adresser au gendarme de
nouvelles questions, il se rapprocha de lui, et lui prenant la main.

Camarade, lui dit-il, au nom de votre conscience et de par votre
qualit de soldat, je vous adjure d'avoir piti de moi et de me
rpondre. Je suis le capitaine Dants, bon et loyal Franais, quoique
accus de je ne sais quelle trahison: o me menez-vous? dites-le, et,
foi de marin, je me rangerai  mon devoir et me rsignerai  mon sort.

Le gendarme se gratta l'oreille, regarda son camarade. Celui-ci fit un
mouvement qui voulait dire  peu prs: Il me semble qu'au point o nous
en sommes il n'y a pas d'inconvnient, et le gendarme se retourna vers
Dants:

Vous tes Marseillais et marin, dit-il, et vous me demandez o nous
allons?

--Oui, car, sur mon honneur, je l'ignore.

--Ne vous en doutez-vous pas?

--Aucunement.

--Ce n'est pas possible.

--Je vous le jure sur ce que j'ai de plus sacr monde. Rpondez-moi
donc, de grce!

--Mais la consigne?

--La consigne ne vous dfend pas de m'apprendre ce que je saurai dans
dix minutes, dans une demi heure, dans une heure peut-tre. Seulement
vous m'pargnez d'ici l des sicles d'incertitude. Je vous le demande,
comme si vous tiez mon ami, regardez: je ne veux ni me rvolter ni
fuir; d'ailleurs je ne le puis: o allons-nous?

-- moins que vous n'ayez un bandeau sur les yeux, ou que vous ne soyez
jamais sorti du port de Marseille, vous devez cependant deviner o vous
allez?

--Non.

--Regardez autour de vous alors.

Dants se leva, jeta naturellement les yeux sur le point o paraissait
se diriger le bateau, et  cent toises devant lui il vit s'lever la
roche noire et ardue sur laquelle monte, comme une superftation du
silex, le sombre chteau d'If.

Cette forme trange, cette prison autour de laquelle rgne une si
profonde terreur, cette forteresse qui fait vivre depuis trois cents ans
Marseille de ses lugubre traditions, apparaissant ainsi tout  coup 
Dants qui ne songeait point  elle, lui fit l'effet que fait au
condamn  mort l'aspect de l'chafaud.

Ah! mon Dieu! s'cria-t-il, le chteau d'If! et qu'allons nous faire
l?

Le gendarme sourit.

Mais on ne me mne pas l pour tre emprisonn? continua Dants. Le
chteau d'If est une prison d'tat, destine seulement aux grands
coupables politiques. Je n'ai commis aucun crime. Est-ce qu'il y a des
juges d'instruction, des magistrats quelconques au chteau d'If?

--Il n'y a, je suppose, dit le gendarme, qu'un gouverneur, des geliers,
une garnison et de bons murs. Allons, allons, l'ami, ne faites pas tant
l'tonn; car, en vrit, vous me feriez croire que vous reconnaissez
ma complaisance en vous moquant de moi.

Dants serra la main du gendarme  la lui briser.

Vous prtendez donc, dit-il, que l'on me conduit au chteau d'If pour
m'y emprisonner?

--C'est probable, dit le gendarme; mais en tout cas, camarade, il est
inutile de me serrer si fort.

--Sans autre information, sans autre formalit? demanda le jeune homme.

--Les formalits sont remplies, l'information est faite.

--Ainsi, malgr la promesse de M. de Villefort?...

--Je ne sais si M. de Villefort vous a fait une promesse, dit le
gendarme, mais ce que je sais, c'est que nous allons au chteau d'If. Eh
bien, que faites-vous donc? Hol! camarades,  moi!

Par un mouvement prompt comme l'clair, qui cependant avait t prvu
par l'oeil exerc du gendarme, Dants avait voulu s'lancer  la mer;
mais quatre poignets vigoureux le retinrent au moment o ses pieds
quittaient le plancher du bateau.

Il retomba au fond de la barque en hurlant de rage.

Bon! s'cria le gendarme en lui mettant un genou sur la poitrine, bon!
voil comme vous tenez votre parole de marin. Fiez-vous donc aux gens
doucereux! Eh bien, maintenant, mon cher ami, faites un mouvement, un
seul, et je vous loge une balle dans la tte. J'ai manqu  ma premire
consigne, mais, je vous en rponds, je ne manquerai pas  la seconde.

Et il abaissa effectivement sa carabine vers Dants qui sentit s'appuyer
le bout du canon contre sa tempe. Un instant, il eut l'ide de faire ce
mouvement dfendu et d'en finir ainsi violemment avec le malheur
inattendu qui s'tait abattu sur lui et l'avait pris tout  coup dans
ses serres de vautour. Mais, justement parce que ce malheur tait
inattendu, Dants songea qu'il ne pouvait tre durable; puis les
promesses de M. de Villefort lui revinrent  l'esprit; puis, s'il faut
le dire enfin, cette mort au fond d'un bateau, venant de la main d'un
gendarme, lui apparue laide et nue. Il retomba donc sur le plancher de
la barque en poussant un hurlement de rage et en se rongeant les mains
avec fureur. Presque au mme instant, un choc violent branla le canot.
Un des bateliers sauta sur le roc que la proue de la petite barque
venait de toucher, une corde grina en se droulant autour d'une poulie,
et Dants comprit qu'on tait arriv et qu'on amarrait l'esquif.

En effet, ses gardiens, qui le tenaient  la fois par les bras et par le
collet de son habit, le forcrent de se relever, le contraignirent 
descendre  terre, et le tranrent vers les degrs qui montent  la
porte de la citadelle, tandis que l'exempt, arm d'un mousqueton 
baonnette, le suivait par-derrire.

Dants, au reste, ne fit point une rsistance inutile; sa lenteur
venait plutt d'inertie que d'opposition; il tait tourdi et chancelant
comme un homme ivre. Il vit de nouveau des soldats qui s'chelonnaient
sur le talus rapide, il sentit des escaliers qui le foraient de lever
les pieds, il s'aperut qu'il passait sous une porte et que cette porte
se refermait derrire lui, mais tout cela machinalement, comme  travers
un brouillard, sans rien distinguer de positif. Il ne voyait mme plus
la mer, cette immense douleur des prisonniers, qui regardent l'espace
avec le sentiment terrible qu'ils sont impuissants  le franchir.

Il y eut une halte d'un moment, pendant laquelle il essaya de recueillir
ses esprits. Il regarda autour de lui: il tait dans une cour carre,
forme par quatre hautes murailles; on entendait le pas lent et
rgulier des sentinelles; et chaque fois qu'elles passaient devant deux
ou trois reflets que projetait sur les murailles la lueur de deux ou
trois lumires qui brillaient dans l'intrieur du chteau, on voyait
scintiller le canon de leurs fusils.

On attendit l dix minutes  peu prs; certains que Dants ne pouvait
plus fuir, les gendarmes l'avaient lch. On semblait attendre des
ordres, ces ordres arrivrent.

O est le prisonnier? demanda une voix.

--Le voici, rpondirent les gendarmes.

--Qu'il me suive, je vais le conduire  son logement.

--Allez, dirent les gendarmes en poussant Dants. Le prisonnier suivit
son conducteur, qui le conduisit effectivement dans une salle presque
souterraine, dont les murailles nues et suantes semblaient imprgnes
d'une vapeur de larmes. Une espce de lampion pos sur un escabeau, et
dont la mche nageait dans une graisse ftide, illuminait les parois
lustres de cet affreux sjour, et montrait  Dants son conducteur,
espce de gelier subalterne, mal vtu et de basse mine.

Voici votre chambre pour cette nuit, dit-il; il est tard, et M. le
gouverneur est couch. Demain, quand il se rveillera et qu'il aura pris
connaissance des ordres qui vous concernent, peut-tre vous
changera-t-il de domicile; en attendant, voici du pain, il y a de l'eau
dans cette cruche, de la paille l-bas dans un coin: c'est tout ce
qu'un prisonnier peut dsirer. Bonsoir.

Et avant que Dants et song  ouvrir la bouche pour lui rpondre,
avant qu'il et remarqu o le gelier posait ce pain, avant qu'il se
ft rendu compte de l'endroit o gisait cette cruche, avant qu'il et
tourn les yeux vers le coin o l'attendait cette paille destine  lui
servir de lit, le gelier avait pris le lampion, et, refermant la porte,
enlev au prisonnier ce reflet blafard qui lui avait montr, comme  la
lueur d'un clair, les murs ruisselants de sa prison.

Alors il se trouva seul dans les tnbres et dans le silence, aussi muet
et aussi sombre que ces votes dont il sentait le froid glacial
s'abaisser sur son front brlant.

Quand les premiers rayons du jour eurent ramen un peu de clart dans
cet antre, le gelier revint avec ordre de laisser le prisonnier o il
tait. Dants n'avait point chang de place. Une main de fer semblait
l'avoir clou  l'endroit mme o la veille il s'tait arrt: seulement
son oeil profond se cachait sous une enflure cause par la vapeur humide
de ses larmes. Il tait immobile et regardait la terre.

Il avait ainsi pass toute la nuit debout, et sans dormir un instant.

Le gelier s'approcha de lui, tourna autour de lui, mais Dants ne parut
pas le voir.

Il lui frappa sur l'paule, Dants tressaillit et secoua la tte.

N'avez-vous donc pas dormi, demanda le gelier.

--Je ne sais pas, rpondit Dants.

Le gelier le regarda avec tonnement.

N'avez-vous pas faim? continua-t-il.

--Je ne sais pas, rpondit encore Dants.

--Voulez-vous quelque chose?

--Je voudrais voir le gouverneur.

Le gelier haussa les paules et sortit.

Dants le suivit des yeux, tendit les mains vers la porte entrouverte,
mais la porte se referma.

Alors sa poitrine sembla se dchirer dans un long sanglot. Les larmes
qui gonflaient sa poitrine jaillirent comme deux ruisseaux, il se
prcipita le front contre terre et pria longtemps, repassant dans son
esprit toute sa vie passe, et se demandant  lui-mme quel crime il
avait commis dans cette vie, jeune encore, qui mritt une si cruelle
punition.

La journe se passa ainsi.  peine s'il mangea quelques bouches de
pain et but quelques gouttes d'eau. Tantt il restait assis et absorb
dans ses penses; tantt il tournait tout autour de sa prison comme fait
un animal sauvage enferm dans une cage de fer.

Une pense surtout le faisait bondir: c'est que, pendant cette
traverse, o, dans son ignorance du lieu o on le conduisait, il tait
rest si calme et si tranquille, il aurait pu dix fois, se jeter  la
mer, et, une fois dans l'eau, grce  son habilet  nager, grce 
cette habitude qui faisait de lui un des plus habiles plongeurs de
Marseille, disparatre sous l'eau, chapper  ses gardiens, gagner la
cte, fuir, se cacher dans quelque crique dserte, attendre un btiment
gnois ou catalan, gagner l'Italie ou l'Espagne et de l crire 
Mercds de venir le rejoindre. Quant  sa vie, dans aucune contre il
n'en tait inquiet: partout les bons marins sont rares; il parlait
l'italien comme un Toscan, l'espagnol comme un enfant de la
Vieille-Castille; il et vcu libre, heureux avec Mercds, son pre,
car son pre ft venu le rejoindre; tandis qu'il tait prisonnier,
enferm au chteau d'If dans cette infranchissable prison, ne sachant
pas ce que devenait son pre, ce que devenait Mercds, et tout cela
parce qu'il avait cru  la parole de Villefort: c'tait  en devenir
fou; aussi Dants se roulait-il furieux sur la paille frache que lui
avait apporte son gelier.

Le lendemain,  la mme heure, le gelier entra.

Eh bien, lui demanda le gelier, tes-vous plus raisonnable aujourd'hui
qu'hier?

Dants ne rpondit point.

Voyons donc, dit celui-ci, un peu de courage! Dsirez-vous quelque
chose qui soit  ma disposition? voyons, dites.

--Je dsire parler au gouverneur.

--Eh! dit le gelier avec impatience, je vous ai dj dit que c'est
impossible.

--Pourquoi cela, impossible?

--Parce que, par les rglements de la prison, il n'est point permis  un
prisonnier de le demander.

--Qu'y a-t-il donc de permis ici? demanda Dants.

--Une meilleure nourriture en payant, la promenade, et quelquefois des
livres.

--Je n'ai pas besoin de livres, je n'ai aucune envie de me promener et
je trouve ma nourriture bonne; ainsi je ne veux qu'une chose, voir le
gouverneur.

--Si vous m'ennuyez  me rpter toujours la mme chose, dit le gelier,
je ne vous apporterai plus  manger.

--Eh bien, dit Dants, si tu ne m'apportes plus  manger, je mourrai de
faim, voil tout.

L'accent avec lequel Dants pronona ces mots prouva au gelier que son
prisonnier serait heureux de mourir; aussi, comme tout prisonnier, de
compte fait, rapporte dix sous  peu prs par jour  son gelier, celui
de Dants envisagea le dficit qui rsulterait pour lui de sa mort, et
reprit d'un ton plus radouci:

coutez: ce que vous dsirez l est impossible; ne le demandez donc pas
davantage, car il est sans exemple que, sur sa demande, le gouverneur
soit venu dans la chambre d'un prisonnier; seulement, soyez bien sage,
on vous permettra la promenade, et il est possible qu'un jour, pendant
que vous vous promnerez, le gouverneur passera: alors vous
l'interrogerez, et, s'il veut vous rpondre, cela le regarde.

--Mais, dit Dants, combien de temps puis-je attendre ainsi sans que ce
hasard se prsente?

--Ah! dame, dit le gelier, un mois, trois mois, six mois, un an
peut-tre.

--C'est trop long, dit Dants; je veux le voir tout de suite.

--Ah! dit le gelier, ne vous absorbez pas ainsi dans un seul dsir
impossible, ou, avant quinze jours, vous serez fou.

--Ah! tu crois? dit Dants.

--Oui, fou. C'est toujours ainsi que commence la folie; nous en avons un
exemple ici: c'est en offrant sans cesse un million au gouverneur, si
on voulait le mettre en libert, que le cerveau de l'abb qui habitait
cette chambre avant vous s'est dtraqu.

--Et combien y a-t-il qu'il a quitt cette chambre?

--Deux ans.

--On l'a mis en libert?

--Non: on l'a mis au cachot.

--coute! dit Dants, je ne suis pas un abb, je ne suis pas fou;
peut-tre le deviendrai-je; mais, malheureusement,  cette heure, j'ai
encore tout mon bon sens: je vais te faire une autre proposition.

--Laquelle?

--Je ne t'offrirai pas un million, moi, car je ne pourrais pas te le
donner; mais je t'offrirai cent cus si tu veux, la premire fois que tu
iras  Marseille, descendre jusqu'aux Catalans, et remettre une lettre 
une jeune fille qu'on appelle Mercds... pas mme une lettre, deux
lignes seulement.

--Si je portais ces deux lignes et que je fusse dcouvert, je perdrais
ma place, qui est de mille livres par an, sans compter les bnfices et
la nourriture; vous voyez donc bien que je serais un grand imbcile de
risquer de perdre mille livres pour en gagner trois cents.

--Eh bien! dit Dants, coute et retiens bien ceci: si tu refuses de
prvenir le gouverneur que je dsire lui parler; si tu refuses de porter
deux lignes  Mercds, ou tout au moins de la prvenir que je suis ici,
un jour je t'attendrai derrire ma porte, et, au moment o tu entreras,
je te briserai la tte avec cet escabeau.

--Des menaces! s'cria le gelier en faisant un pas en arrire et en se
mettant sur la dfensive; dcidment la tte vous tourne. L'abb a
commenc comme vous, et dans trois jours vous serez fou  lier, comme
lui; heureusement que l'on a des cachots au chteau d'If.

Dants prit l'escabeau, et il le fit tournoyer autour de sa tte.

C'est bien! c'est bien! dit le gelier; eh bien! puisque vous le voulez
absolument, on va prvenir le gouverneur.

-- la bonne heure! dit Dants en reposant son escabeau sur le sol et
en s'asseyant dessus, la tte basse et les yeux hagards, comme s'il
devenait rellement insens.

Le gelier sortit, et, un instant aprs, rentra avec quatre soldats et
un caporal.

Par ordre du gouverneur, dit-il, descendez le prisonnier un tage
au-dessous de celui-ci.

--Au cachot, alors? dit le caporal.

--Au cachot. Il faut mettre les fous avec les fous.

Les quatre soldats s'emparrent de Dants qui tomba dans une espce
d'atonie et les suivit sans rsistance.

On lui fit descendre quinze marches, et on ouvrit la porte d'un cachot
dans lequel il entra en murmurant:

Il a raison, il faut mettre les fous avec les fous.

La porte se referma, et Dants alla devant lui, les mains tendues
jusqu' ce qu'il sentt le mur; alors il s'assit dans un angle et resta
immobile, tandis que ses yeux, s'habituant peu  peu  l'obscurit,
commenaient  distinguer les objets.

Le gelier avait raison, il s'en fallait de bien peu que Dants ne ft
fou.




IX

Le soir des fianailles.


Villefort, comme nous l'avons dit, avait repris le chemin de la place du
Grand-Cours, et en rentrant dans la maison de Mme de Saint-Mran, il
trouva les convives qu'il avait laisss  table passs au salon en
prenant le caf.

Rene l'attendait avec une impatience qui tait partage par tout le
reste de la socit. Aussi fut-il accueilli par une exclamation
gnrale:

Eh bien, trancheur de ttes, soutien de l'tat, Brutus royaliste!
s'cria l'un, qu'y a-t-il? voyons!

--Eh bien, sommes-nous menacs d'un nouveau rgime de la Terreur?
demanda l'autre.

--L'ogre de Corse serait-il sorti de sa caverne? demanda un troisime.

--Madame la marquise, dit Villefort s'approchant de sa future
belle-mre, je viens vous prier de m'excuser si je suis forc de vous
quitter ainsi.... Monsieur le marquis, pourrais-je avoir l'honneur de
vous dire deux mots en particulier?

--Ah! mais c'est donc rellement grave? demanda la marquise, en
remarquant le nuage qui obscurcissait le front de Villefort.

--Si grave que je suis forc de prendre cong de vous pour quelques
jours; ainsi, continua-t-il en se tournant vers Rene, voyez s'il faut
que la chose soit grave.

--Vous partez, monsieur? s'cria Rene, incapable de cacher l'motion
que lui causait cette nouvelle inattendue.

--Hlas! oui, mademoiselle, rpondit Villefort: il le faut.

--Et o allez-vous donc? demanda la marquise.

--C'est le secret de la justice, madame; cependant si quelqu'un d'ici a
des commissions pour Paris, j'ai un de mes amis qui partira ce soir et
qui s'en chargera avec plaisir.

Tout le monde se regarda.

Vous m'avez demand un moment d'entretien? dit le marquis.

--Oui, passons dans votre cabinet, s'il vous plat.

Le marquis prit le bras de Villefort et sortit avec lui.

Eh bien, demanda celui-ci en arrivant dans son cabinet, que se
passe-t-il donc? parlez.

--Des choses que je crois de la plus haute gravit, et qui ncessitent
mon dpart  l'instant mme pour Paris. Maintenant, marquis, excusez
l'indiscrte brutalit de la question, avez-vous des rentes sur l'tat?

--Toute ma fortune est en inscriptions; six  sept cent mille francs 
peu prs.

--Eh bien, vendez, marquis, vendez, ou vous tes ruin.

--Mais, comment voulez-vous que je vende d'ici?

--Vous avez un agent de change, n'est-ce pas?

--Oui.

--Donnez-moi une lettre pour lui, et qu'il vende sans perdre une minute,
sans perdre une seconde; peut-tre mme arriverai-je trop tard.

--Diable! dit le marquis, ne perdons pas de temps.

Et il se mit  table et crivit une lettre  son agent de change, dans
laquelle il lui ordonnait de vendre  tout prix.

Maintenant que j'ai cette lettre, dit Villefort en la serrant
soigneusement dans son portefeuille, il m'en faut une autre.

--Pour qui?

--Pour le roi.

--Pour le roi?

--Oui.

--Mais je n'ose prendre sur moi d'crire ainsi  Sa Majest.

--Aussi, n'est-ce point  vous que je la demande, mais je vous charge
de la demander  M. de Salvieux. Il faut qu'il me donne une lettre 
l'aide de laquelle je puisse pntrer prs de Sa Majest, sans tre
soumis  toutes les formalits de demande d'audience, qui peuvent me
faire perdre un temps prcieux.

--Mais n'avez-vous pas le garde des Sceaux, qui a ses grandes entres
aux Tuileries, et par l'intermdiaire duquel vous pouvez jour et nuit
parvenir jusqu'au roi?

--Oui, sans doute, mais il est inutile que je partage avec un autre le
mrite de la nouvelle que je porte. Comprenez-vous? le garde des Sceaux
me relguerait tout naturellement au second rang et m'enlverait tout le
bnfice de la chose. Je ne vous dis qu'une chose, marquis: ma carrire
est assure si j'arrive le premier aux Tuileries, car j'aurai rendu au
roi un service qu'il ne lui sera pas permis d'oublier.

--En ce cas, mon cher, allez faire vos paquets; moi, j'appelle de
Salvieux, et je lui fais crire la lettre qui doit vous servir de
laissez-passer.

--Bien, ne perdez pas de temps, car dans un quart d'heure il faut que je
sois en chaise de poste.

--Faites arrter votre voiture devant la porte.

--Sans aucun doute; vous m'excuserez auprs de la marquise, n'est-ce
pas? auprs de Mlle de Saint-Mran, que je quitte, dans un pareil jour,
avec un bien profond regret.

--Vous les trouverez toutes deux dans mon cabinet, et vous pourrez leur
faire vos adieux.

--Merci cent fois; occupez-vous de ma lettre.

Le marquis sonna; un laquais parut.

Dites au comte de Salvieux que je l'attends.... Allez, maintenant,
continua le marquis s'adressant  Villefort.

--Bon, je ne fais qu'aller et venir.

Et Villefort sortit tout courant; mais  la porte il songea qu'un
substitut du procureur du roi qui serait vu marchant  pas prcipits
risquerait de troubler le repos de toute une ville; il reprit donc son
allure ordinaire, qui tait toute magistrale.

 sa porte, il aperut dans l'ombre comme un blanc fantme qui
l'attendait debout et immobile.

C'tait la belle fille catalane, qui, n'ayant pas de nouvelles d'Edmond,
s'tait chappe  la nuit tombante du Pharo pour venir savoir elle-mme
la cause de l'arrestation de son amant.

 l'approche de Villefort, elle se dtacha de la muraille contre
laquelle elle tait appuye et vint lui barrer le chemin.

Dants avait parl au substitut de sa fiance, et Mercds n'eut point
besoin de se nommer pour que Villefort la reconnt. Il fut surpris de la
beaut et de la dignit de cette femme, et lorsqu'elle lui demanda ce
qu'tait devenu son amant, il lui sembla que c'tait lui l'accus, et
que c'tait elle le juge.

L'homme dont vous parlez, dit brusquement Villefort, est un grand
coupable, et je ne puis rien faire pour lui, mademoiselle.

Mercds laissa chapper un sanglot, et, comme Villefort essayait de
passer outre, elle l'arrta une seconde fois.

Mais o est-il du moins, demanda-t-elle, que je puisse m'informer s'il
est mort ou vivant?

--Je ne sais, il ne m'appartient plus, rpondit Villefort.

Et, gn par ce regard fin et cette suppliante attitude, il repoussa
Mercds et rentra, refermant vivement la porte, comme pour laisser
dehors cette douleur qu'on lui apportait.

Mais la douleur ne se laisse pas repousser ainsi. Comme le trait mortel
dont parle Virgile, l'homme bless l'emporte avec lui. Villefort rentra,
referma la porte, mais arriv dans son salon les jambes lui manqurent 
son tour; il poussa un soupir qui ressemblait  un sanglot, et se laissa
tomber dans un fauteuil.

Alors, au fond de ce coeur malade naquit le premier germe d'un ulcre
mortel. Cet homme qu'il sacrifiait  son ambition, cet innocent qui
payait pour son pre coupable, lui apparut ple et menaant, donnant la
main  sa fiance, ple comme lui, et tranant aprs lui le remords, non
pas celui qui fait bondir le malade comme les furieux de la fatalit
antique, mais ce tintement sourd et douloureux qui,  de certains
moments, frappe sur le coeur et le meurtrit au souvenir d'une action
passe, meurtrissure dont les lancinantes douleurs creusent un mal qui
va s'approfondissant jusqu' la mort.

Alors il y eut dans l'me de cet homme encore un instant d'hsitation.
Dj plusieurs fois il avait requis, et cela sans autre motion que
celle de la lutte du juge avec l'accus, la peine de mort contre les
prvenus; et ces prvenus, excuts grce  son loquence foudroyante
qui avait entran ou les juges ou le jury, n'avaient pas mme laiss un
nuage sur son front, car ces prvenus taient coupables, ou du moins
Villefort les croyait tels.

Mais, cette fois, c'tait bien autre chose: cette peine de la prison
perptuelle, il venait de l'appliquer  un innocent, un innocent qui
allait tre heureux, et dont il dtruisait non seulement la libert,
mais le bonheur: cette fois, il n'tait plus juge, il tait bourreau.

En songeant  cela, il sentait ce battement sourd que nous avons dcrit,
et qui lui tait inconnu jusqu'alors, retentissant au fond de son coeur
et emplissant sa poitrine de vagues apprhensions. C'est ainsi que, par
une violente souffrance instinctive, est averti le bless, qui jamais
n'approchera sans trembler le doigt de sa blessure ouverte et saignante
avant que sa blessure soit ferme.

Mais la blessure qu'avait reue Villefort tait de celles qui ne se
ferment pas, ou qui ne se ferment que pour se rouvrir plus sanglantes et
plus douloureuses qu'auparavant.

Si, dans ce moment, la douce voix de Rene et retenti  son oreille
pour lui demander grce; si la belle Mercds ft entre et lui et dit:
Au nom du Dieu qui nous regarde et qui nous juge, rendez-moi mon
fianc, oui, ce front  moiti pli sous la ncessit s'y ft courb
tout  fait, et de ses mains glaces et sans doute, au risque de tout
ce qui pouvait en rsulter pour lui, sign l'ordre de mettre en libert
Dants; mais aucune voix ne murmura dans le silence, et la porte ne
s'ouvrit que pour donner entre au valet de chambre de Villefort, qui
vint lui dire que les chevaux de poste taient attels  la calche de
voyage.

Villefort se leva, ou plutt bondit, comme un homme qui triomphe d'une
lutte intrieure, courut  son secrtaire, versa dans ses poches tout
l'or qui se trouvait dans un des tiroirs, tourna un instant effar dans
la chambre, la main sur son front, et articulant des paroles sans suite;
puis enfin, sentant que son valet de chambre venait de lui poser son
manteau sur les paules, il sortit, s'lana en voiture, et ordonna
d'une voix brve de toucher rue du Grand-Cours, chez M. de Saint-Mran.

Le malheureux Dants tait condamn.

Comme l'avait promis M. de Saint-Mran, Villefort trouva la marquise et
Rene dans le cabinet. En apercevant Rene, le jeune homme tressaillit;
car il crut qu'elle allait lui demander de nouveau la libert de Dants.
Mais, hlas! il faut le dire  la honte de notre gosme, la belle jeune
fille n'tait proccupe que d'une chose: du dpart de Villefort.

Elle aimait Villefort, Villefort allait partir au moment de devenir son
mari. Villefort ne pouvait dire quand il reviendrait, et Rene, au lieu
de plaindre Dants, maudit l'homme qui, par son crime, la sparait de
son amant.

Que devait donc dire Mercds!

La pauvre Mercds avait retrouv, au coin de la rue de la Loge,
Fernand, qui l'avait suivie; elle tait rentre aux Catalans, et
mourante, dsespre, elle s'tait jete sur son lit. Devant ce lit,
Fernand s'tait mis  genoux, et pressant sa main glace, que Mercds
ne songeait pas  retirer, il la couvrait de baisers brlants que
Mercds ne sentait mme pas.

Elle passa la nuit ainsi. La lampe s'teignit quand il n'y eut plus
d'huile: elle ne vit pas plus l'obscurit qu'elle n'avait vu la lumire,
et le jour revint sans qu'elle vt le jour.

La douleur avait mis devant ses yeux un bandeau qui ne lui laissait voir
qu'Edmond.

Ah! vous tes l! dit-elle enfin, en se retournant du ct de Fernand.

--Depuis hier je ne vous ai pas quitte, rpondit Fernand avec un
soupir douloureux.

M. Morrel ne s'tait pas tenu pour battu: il avait appris qu' la suite
de son interrogatoire Dants avait t conduit  la prison; il avait
alors couru chez tous ses amis, il s'tait prsent chez les personnes
de Marseille qui pouvaient avoir de l'influence, mais dj le bruit
s'tait rpandu que le jeune homme avait t arrt comme agent
bonapartiste, et comme,  cette poque, les plus hasardeux regardaient
comme un rve insens toute tentative de Napolon pour remonter sur le
trne, il n'avait trouv partout que froideur, crainte ou refus, et il
tait rentr chez lui dsespr, mais avouant cependant que la position
tait grave et que personne n'y pouvait rien.

De son ct, Caderousse tait fort inquiet et fort tourment: au lieu de
sortir comme l'avait fait M. Morrel, au lieu d'essayer quelque chose en
faveur de Dants, pour lequel d'ailleurs il ne pouvait rien, il s'tait
enferm avec deux bouteilles de vin de cassis, et avait essay de noyer
son inquitude dans l'ivresse. Mais, dans l'tat d'esprit o il se
trouvait, c'tait trop peu de deux bouteilles pour teindre son
jugement; il tait donc demeur, trop ivre pour aller chercher d'autre
vin, pas assez ivre pour que l'ivresse et teint ses souvenirs, accoud
en face de ses deux bouteilles vides sur une table boiteuse, et voyant
danser, au reflet de sa chandelle  la longue mche, tous ces spectres,
qu'Hoffmann a sems sur ses manuscrits humides de punch, comme une
poussire noire et fantastique.

Danglars, seul, n'tait ni tourment ni inquiet; Danglars mme tait
joyeux, car il s'tait veng d'un ennemi et avait assur,  bord du
_Pharaon_, sa place qu'il craignait de perdre; Danglars tait un de ces
hommes de calcul qui naissent avec une plume derrire l'oreille et un
encrier  la place du coeur; tout tait pour lui dans ce monde
soustraction ou multiplication, et un chiffre lui paraissait bien plus
prcieux qu'un homme, quand ce chiffre pouvait augmenter le total que
cet homme pouvait diminuer.

Danglars s'tait donc couch  son heure ordinaire et dormait
tranquillement.

Villefort, aprs avoir reu la lettre de M. de Salvieux, embrass Rene
sur les deux joues, bais la main de Mme de Saint-Mran, et serr celle
du marquis, courait la poste sur la route d'Aix.

Le pre Dants se mourait de douleur et d'inquitude.

Quant  Edmond, nous savons ce qu'il tait devenu.




X

Le petit cabinet des Tuileries.


Abandonnons Villefort sur la route de Paris, o, grce aux triples
guides qu'il paie, il brle le chemin et pntrons  travers les deux
ou trois salons qui le prcdent dans ce petit cabinet des Tuileries, 
la fentre cintre, si bien connu pour avoir t le cabinet favori de
Napolon et de Louis XVIII, et pour tre aujourd'hui celui de
Louis-Philippe.

L, dans ce cabinet, assis devant une table de noyer qu'il avait
rapporte d'Hartwell, et que, par une de ces manies familires aux
grands personnages, il affectionnait tout particulirement, le roi Louis
XVIII coutait assez lgrement un homme de cinquante  cinquante-deux
ans,  cheveux gris,  la figure aristocratique et  la mise
scrupuleuse, tout en notant  la marge un volume d'Horace, dition de
Gryphias, assez incorrecte quoique estime, et qui prtait beaucoup aux
sagaces observations philologiques de Sa Majest.

Vous dites donc, monsieur? dit le roi.

--Que je suis on ne peut plus inquiet, Sire.

--Vraiment? auriez-vous vu en songe sept vaches grasses et sept vaches
maigres?

--Non, Sire, car cela ne nous annoncerait que sept annes de fertilit
et sept annes de disette, et, avec un roi aussi prvoyant que l'est
Votre Majest, la disette n'est pas  craindre.

--De quel autre flau est-il donc question, mon cher Blacas?

--Sire, je crois, j'ai tout lieu de croire qu'un orage se forme du ct
du Midi.

--Eh bien, mon cher duc, rpondit Louis XVIII, je vous crois mal
renseign, et je sais positivement, au contraire, qu'il fait trs beau
temps de ce ct-l.

Tout homme d'esprit qu'il tait, Louis XVIII aimait la plaisanterie
facile.

Sire, dit M. de Blacas, ne ft-ce que pour rassurer un fidle serviteur,
Votre Majest ne pourrait-elle pas envoyer dans le Languedoc, dans la
Provence et dans le Dauphin des hommes srs qui lui feraient un rapport
sur l'esprit de ces trois provinces?

--_Conimus surdis_, rpondit le roi, tout en continuant d'annoter son
Horace.

--Sire, rpondit le courtisan en riant, pour avoir l'air de comprendre
l'hmistiche du pote de Vnouse, Votre Majest peut avoir parfaitement
raison en comptant sur le bon esprit de la France; mais je crois ne pas
avoir tout  fait tort en craignant quelque tentative dsespre.

--De la part de qui?

--De la part de Bonaparte, ou du moins de son parti.

--Mon cher Blacas, dit le roi, vous m'empchez de travailler avec vos
terreurs.

--Et moi, Sire, vous m'empchez de dormir avec votre scurit.

--Attendez, mon cher, attendez, je tiens une note trs heureuse sur le
_Pastor quum traheret_; attendez et vous continuerez aprs.

Il se fit un instant de silence, pendant lequel Louis XVIII inscrivit,
d'une criture qu'il faisait aussi menue que possible, une nouvelle note
en marge de son Horace; puis, cette note inscrite:

--Continuez, mon cher duc, dit-il en se relevant de l'air satisfait
d'un homme qui croit avoir eu une ide lorsqu'il a commenc l'ide d'un
autre. Continuez, je vous coute.

--Sire, dit Blacas, qui avait eu un instant l'espoir de confisquer
Villefort  son profit, je suis forc de vous dire que ce ne sont point
de simples bruits dnus de tout fondement, de simples nouvelles en
l'air, qui m'inquitent. C'est un homme bien-pensant mritant toute ma
confiance, et charg par moi de surveiller le Midi (le duc hsita en
prononant ces mots), qui arrive en poste pour me dire: Un grand pril
menace le roi. Alors, je suis accouru, Sire.

--_Mala ducis agi domum_, continua Louis XVIII en annotant.

--Votre Majest m'ordonne-t-elle de ne plus insister sur ce sujet?

--Non, mon cher duc, mais allongez la main.

--Laquelle?

--Celle que vous voudrez, l-bas,  gauche.

--Ici, Sire?

--Je vous dis  gauche et vous cherchez  droite; c'est  ma gauche que
je veux dire: l; vous y tes; vous devez trouver le rapport du ministre
de la police en date d'hier.... Mais, tenez voici M. Dandr lui-mme...
n'est-ce pas, vous dites M. Dandr? interrompit Louis XVIII,
s'adressant  l'huissier qui venait en effet d'annoncer le ministre de
la police.

--Oui, Sire, M. le baron Dandr, reprit l'huissier.

--C'est juste, baron, reprit Louis XVIII avec un imperceptible sourire;
entrez, baron, et racontez au duc ce que vous savez de plus rcent sur
M. de Bonaparte. Ne nous dissimulez rien de la situation, quelque grave
qu'elle soit. Voyons, l'le d'Elbe est-elle un volcan, et allons-nous en
voir sortir la guerre flamboyante et toute hrisse: _belle, horrida
bella_?

M. Dandr se balana fort gracieusement sur le dos d'un fauteuil auquel
il appuyait ses deux mains et dit:

Votre Majest a-t-elle bien voulu consulter le rapport d'hier?

--Oui, oui, mais dites au duc lui-mme, qui ne peut le trouver, ce que
contenait le rapport; dtaillez-lui ce que fait l'usurpateur dans son
le.

--Monsieur, dit le baron au duc, tous les serviteurs de Sa Majest
doivent s'applaudir des nouvelles rcentes qui nous parviennent de l'le
d'Elbe. Bonaparte...

M. Dandr regarda Louis XVIII qui, occup  crire une note, ne leva pas
mme la tte.

Bonaparte, continua le baron, s'ennuie mortellement; il passe des
journes entires  regarder travailler ses mineurs de Porto-Longone.

--Et il se gratte pour se distraire, dit le roi.

--Il se gratte? demanda le duc; que veut dire votre Majest?

--Eh oui, mon cher duc; oubliez-vous donc que ce grand homme, ce hros,
ce demi-dieu est atteint d'une maladie de peau qui le dvore, _prurigo_?

--Il y a plus, monsieur le duc, continua le ministre de la police, nous
sommes  peu prs srs que dans peu de temps l'usurpateur sera fou.

--Fou?

--Fou  lier: sa tte s'affaiblit, tantt il pleure des larmes, tantt
il rit  gorge dploye; d'autres fois, il passe des heures sur le
rivage  jeter des cailloux dans l'eau, et lorsque le caillou a fait
cinq ou six ricochets, il parat aussi satisfait que s'il avait gagn un
autre Marengo ou un nouvel Austerlitz. Voil, vous en conviendrez, des
signes de folie.

--Ou de sagesse, monsieur le baron, ou de sagesse, dit Louis XVIII en
riant: c'tait en jetant des cailloux  la mer que se rcraient les
grands capitaines de l'Antiquit; voyez Plutarque,  la vie de Scipion
l'Africain.

M. de Blacas demeura rveur entre ces deux insouciances. Villefort, qui
n'avait pas voulu tout lui dire pour qu'un autre ne lui enlevt point le
bnfice tout entier de son secret, lui en avait dit assez, cependant,
pour lui donner de graves inquitudes.

Allons, allons, Dandr, dit Louis XVIII, Blacas n'est point encore
convaincu, passez  la conversion de l'usurpateur.

Le ministre de la police s'inclina.

Conversion de l'usurpateur! murmura le duc, regardant le roi et Dandr,
qui alternaient comme deux bergers de Virgile. L'usurpateur est-il
converti?

--Absolument, mon cher duc.

--Aux bons principes; expliquez cela, baron.

--Voici ce que c'est, monsieur le duc, dit le ministre avec le plus
grand srieux du monde: dernirement Napolon a pass une revue, et
comme deux ou trois de ses vieux grognards, comme il les appelle,
manifestaient le dsir de revenir en France il leur a donn leur cong
en les exhortant  servir leur bon roi; ce furent ses propres paroles,
monsieur le duc, j'en ai la certitude.

--Eh bien, Blacas, qu'en pensez-vous? dit le roi triomphant, en cessant
un instant de compulser le scoliaste volumineux ouvert devant lui.

--Je dis, Sire, que M. le ministre de la Police ou moi nous nous
trompons; mais comme il est impossible que ce soit le ministre de la
Police, puisqu'il a en garde le salut et l'honneur de Votre Majest, il
est probable que c'est moi qui fais erreur. Cependant, Sire,  la place
de Votre Majest, je voudrais interroger la personne dont je lui ai
parl; j'insisterai mme pour que Votre Majest lui fasse cet honneur.

--Volontiers, duc, sous vos auspices je recevrai qui vous voudrez; mais
je veux le recevoir les armes en main. Monsieur le ministre, avez-vous
un rapport plus rcent que celui-ci! car celui-ci a dj la date du 20
fvrier, et nous sommes au 3 mars!

--Non, Sire, mais j'en attendais un d'heure en heure. Je suis sorti
depuis le matin, et peut-tre depuis mon absence est-il arriv.

--Allez  la prfecture, et s'il n'y en a pas, eh bien, eh bien,
continua riant Louis XVIII, faites-en un; n'est-ce pas ainsi que cela se
pratique?

--Oh! Sire! dit le ministre, Dieu merci, sous ce rapport, il n'est
besoin de rien inventer; chaque jour encombre nos bureaux des
dnonciations les plus circonstancies, lesquelles proviennent d'une
foule de pauvres hres qui esprent un peu de reconnaissance pour des
services qu'ils ne rendent pas, mais qu'ils voudraient rendre. Ils
tablent sur le hasard, et ils esprent qu'un jour quelque vnement
inattendu donnera une espce de ralit  leurs prdictions.

--C'est bien; allez, monsieur, dit Louis XVIII, et songez que je vous
attends.

--Je ne fais qu'aller et venir, Sire; dans dix minutes je suis de
retour.

--Et moi, Sire, dit M. de Blacas, je vais chercher mon messager.

--Attendez donc, attendez donc, dit Louis XVIII. En vrit, Blacas, il
faut que je vous change vos armes; je vous donnerai un aigle aux ailes
dployes, tenant entre ses serres une proie qui essaie vainement de lui
chapper, avec cette devise: _Tenax_.

--Sire, j'coute, dit M. de Blacas, se rongeant les poings d'impatience.


--Je voudrais vous consulter sur ce passage: _Molli fugiens anhelitu_;
vous savez, il s'agit du cerf qui fuit devant le loup. N'tes-vous pas
chasseur et grand louvetier? Comment trouvez-vous,  ce double titre, le
_molli anhelitu_?

--Admirable, Sire; mais mon messager est comme le cerf dont vous parlez,
car il vient de faire 220 lieues en poste, et cela en trois jours 
peine.

--C'est prendre bien de la fatigue et bien du souci, mon cher duc, quand
nous avons le tlgraphe qui ne met que trois ou quatre heures, et cela
sans que son haleine en souffre le moins du monde.

--Ah! Sire, vous rcompensez bien mal ce pauvre jeune homme, qui arrive
de si loin et avec tant d'ardeur pour donner  Votre Majest un avis
utile; ne ft-ce que pour M. de Salvieux, qui me le recommande,
recevez-le bien, je vous en supplie.

--M. de Salvieux, le chambellan de mon frre?

--Lui-mme.

--En effet, il est  Marseille.

--C'est de l qu'il m'crit.

--Vous parle-t-il donc aussi de cette conspiration?

--Non, mais il me recommande M. de Villefort, et me charge de
l'introduire prs de Votre Majest.

--M. de Villefort? s'cria le roi; ce messager s'appelle-t-il donc M. de
Villefort?

--Oui, Sire.

--Et c'est lui qui vient de Marseille?

--En personne.

--Que ne me disiez-vous son nom tout de suite! reprit le roi, en
laissant percer sur son visage un commencement d'inquitude.

--Sire, je croyais ce nom inconnu de Votre Majest.

--Non pas, non pas, Blacas; c'est un esprit srieux, lev, ambitieux
surtout; et, pardieu, vous connaissez de nom son pre.

--Son pre?

--Oui, Noirtier.

--Noirtier le girondin? Noirtier le snateur?

--Oui, justement.

--Et Votre Majest a employ le fils d'un pareil homme?

--Blacas, mon ami, vous n'y entendez rien, je vous ai dit que Villefort
tait ambitieux: pour arriver, Villefort sacrifiera tout, mme son pre.

--Alors, Sire, je dois donc le faire entrer?

-- l'instant mme, duc. O est-il?

--Il doit m'attendre en bas, dans ma voiture.

--Allez me le chercher.

--J'y cours.

Le duc sortit avec la vivacit d'un jeune homme; l'ardeur de son
royalisme sincre lui donnait vingt ans.

Louis XVIII resta seul, reportant les yeux sur son Horace entrouvert et
murmurant:

          _Justum et tenacem propositi virum._

M. de Blacas remonta avec la mme rapidit qu'il tait descendu; mais
dans l'antichambre il fut forc d'invoquer l'autorit du roi. L'habit
poudreux de Villefort, son costume, o rien n'tait conforme  la tenue
de cour, avait excit la susceptibilit de M. de Brz, qui fut tout
tonn de trouver dans ce jeune homme la prtention de paratre ainsi
vtu devant le roi. Mais le duc leva toutes les difficults avec un seul
mot: Ordre de Sa Majest; et malgr les observations que continua de
faire le matre des crmonies, pour l'honneur du principe, Villefort
fut introduit.

Le roi tait assis  la mme place o l'avait laiss le duc. En ouvrant
la porte, Villefort se trouva juste en face de lui: le premier mouvement
du jeune magistrat fut de s'arrter.

Entrez, monsieur de Villefort, dit le roi, entrez.

Villefort salua et fit quelques pas en avant, attendant que le roi
l'interroget.

Monsieur de Villefort, continua Louis XVIII, voici le duc de Blacas,
qui prtend que vous avez quelque chose d'important  nous dire.

--Sire, M. le duc a raison, et j'espre que Votre Majest va le
reconnatre elle-mme.

--D'abord, et avant toutes choses, monsieur, le mal est-il aussi grand,
 votre avis, que l'on veut me le faire croire?

--Sire, je le crois pressant; mais, grce  la diligence que j'ai faite,
il n'est pas irrparable, je l'espre.

--Parlez longuement si vous le voulez, monsieur, dit le roi, qui
commenait  se laisser aller lui-mme  l'motion qui avait boulevers
le visage de M. de Blacas, et qui altrait la voix de Villefort; parlez,
et surtout commencez par le commencement: j'aime l'ordre en toutes
choses.

--Sire, dit Villefort, je ferai  Votre Majest un rapport fidle, mais
je la prierai cependant de m'excuser si le trouble o je suis jette
quelque obscurit dans mes paroles.

Un coup d'oeil jet sur le roi aprs cet exorde insinuant, assura
Villefort de la bienveillance de son auguste auditeur, et il continua:

Sire, je suis arriv le plus rapidement possible  Paris pour apprendre
 Votre Majest que j'ai dcouvert dans le ressort de mes fonctions,
non pas un de ces complots vulgaires et sans consquence, comme il s'en
trame tous les jours dans les derniers rangs du peuple et de l'arme,
mais une conspiration vritable, une tempte qui ne menace rien de moins
que le trne de Votre Majest. Sire, l'usurpateur arme trois vaisseaux;
il mdite quelque projet, insens peut-tre, mais peut-tre aussi
terrible, tout insens qu'il est.  cette heure, il doit avoir quitt
l'le d'Elbe pour aller o? je l'ignore, mais  coup sr pour tenter une
descente soit  Naples, soit sur les ctes de Toscane, soit mme en
France. Votre Majest n'ignore pas que le souverain de l'le d'Elbe a
conserv des relations avec l'Italie et avec la France.

--Oui, monsieur, je le sais, dit le roi fort mu, et, dernirement
encore, on a eu avis que des runions bonapartistes avaient lieu rue
Saint-Jacques; mais continuez, je vous prie; comment avez-vous eu ces
dtails?

--Sire, ils rsultent d'un interrogatoire que j'ai fait subir  un homme
de Marseille que depuis longtemps je surveillais et que j'ai fait
arrter le jour mme de mon dpart; cet homme, marin turbulent et d'un
bonapartisme qui m'tait suspect, a t secrtement  l'le d'Elbe; il y
a vu le grand marchal qui l'a charg d'une mission verbale pour un
bonapartiste de Paris, dont je n'ai jamais pu lui faire dire le nom;
mais cette mission tait de charger ce bonapartiste de prparer les
esprits  un retour (remarquez que c'est l'interrogatoire qui parle,
Sire),  un retour qui ne peut manquer d'tre prochain.

--Et o est cet homme? demanda Louis XVIII.

--En prison, Sire.

--Et la chose vous a paru grave?

--Si grave, Sire, que cet vnement m'ayant surpris au milieu d'une fte
de famille, le jour mme de mes fianailles, j'ai tout quitt, fiance
et amis, tout remis  un autre temps pour venir dposer aux pieds de
Votre Majest et les craintes dont j'tais atteint et l'assurance de mon
dvouement.

--C'est vrai, dit Louis XVIII; n'y avait-il pas un projet d'union entre
vous et Mlle de Saint-Mran?

--La fille d'un des plus fidles serviteurs de Votre Majest.

--Oui, oui; mais revenons  ce complot, monsieur de Villefort.

--Sire, j'ai peur que ce soit plus qu'un complot, j'ai peur que ce soit
une conspiration.

--Une conspiration dans ces temps-ci, dit le roi en souriant, est chose
facile  mditer, mais plus difficile  conduire  son but, par cela
mme que, rtabli d'hier sur le trne de nos anctres, nous avons les
yeux ouverts  la fois sur le pass, sur le prsent et sur l'avenir;
depuis dix mois, mes ministres redoublent de surveillance pour que le
littoral de la Mditerrane soit bien gard. Si Bonaparte descendait 
Naples, la coalition tout entire serait sur pied, avant seulement qu'il
ft  Piombino; s'il descendait en Toscane, il mettrait le pied en pays
ennemi; s'il descend en France, ce sera avec une poigne d'hommes, et
nous en viendrons facilement  bout, excr comme il l'est par la
population. Rassurez-vous donc, monsieur; mais ne comptez pas moins sur
notre reconnaissance royale.

--Ah! voici M. Dandr! s'cria le duc de Blacas.

En ce moment, parut en effet sur le seuil de la porte M. le ministre de
la Police, ple, tremblant, et dont le regard vacillait, comme s'il et
t frapp d'un blouissement.

Villefort fit un pas pour se retirer; mais un serrement de main de M. de
Blacas le retint.




XI

L'Ogre de Corse.


Louis XVIII,  l'aspect de ce visage boulevers, repoussa violemment la
table devant laquelle il se trouvait.

Qu'avez-vous donc, monsieur le baron? s'cria-t-il, vous paraissez tout
boulevers: ce trouble, cette hsitation, ont-ils rapport  ce que
disait M. de Blacas, et  ce que vient de me confirmer M. de Villefort?


De son ct, M. de Blacas s'approchait vivement du baron, mais la
terreur du courtisan empchait de triompher l'orgueil de l'homme d'tat;
en effet, en pareille circonstance, il tait bien autrement avantageux
pour lui d'tre humili par le prfet de police que de l'humilier sur un
pareil sujet.

Sire... balbutia le baron.

--Eh bien, voyons! dit Louis XVIII.

Le ministre de la Police, cdant alors  un mouvement de dsespoir, alla
se prcipiter aux pieds de Louis XVIII, qui recula d'un pas, en fronant
le sourcil.

Parlerez-vous? dit-il.

--Oh! Sire, quel affreux malheur! suis-je assez  plaindre? je ne m'en
consolerai jamais!

--Monsieur, dit Louis XVIII, je vous ordonne de parler.

--Eh bien, Sire, l'usurpateur a quitt l'le d'Elbe le 28 fvrier et a
dbarqu le 1er mars.

--O cela? demanda vivement le roi.

--En France, Sire, dans un petit port; prs d'Antibes, au golfe Juan.

--L'usurpateur a dbarqu en France, prs d'Antibes, au golfe Juan, 
deux cent cinquante lieues de Paris, le 1er mars, et vous apprenez cette
nouvelle aujourd'hui seulement 3 mars!... Eh! monsieur, ce que vous me
dites l est impossible: on vous aura fait un faux rapport, ou vous tes
fou.

--Hlas! Sire, ce n'est que trop vrai!

Louis XVIII fit un geste indicible de colre et d'effroi, et se dressa
tout debout, comme si un coup imprvu l'avait frapp en mme temps au
coeur et au visage.

En France! s'cria-t-il, l'usurpateur en France! Mais on ne veillait
donc pas sur cet homme? mais qui sait? on tait donc d'accord avec lui?

--Oh! Sire, s'cria le duc de Blacas, ce n'est pas un homme comme M.
Dandr que l'on peut accuser de trahison. Sire, nous tions tous
aveugles, et le ministre de la Police a partag l'aveuglement gnral;
voil tout.

--Mais... dit Villefort; puis s'arrtant tout  coup: Ah! pardon,
pardon, Sire, fit-il en s'inclinant, mon zle m'emporte, que Votre
Majest daigne m'excuser.

--Parlez, monsieur, parlez hardiment, dit le roi; vous seul nous avez
prvenu du mal, aidez-nous  y chercher le remde.

--Sire, dit Villefort, l'usurpateur est dtest dans le Midi; il me
semble que s'il se hasarde dans le Midi, on peut facilement soulever
contre lui la Provence et le Languedoc.

--Oui, sans doute, dit le ministre, mais il s'avance par Gap et
Sisteron.

--Il s'avance, il s'avance, dit Louis XVIII; il marche donc sur Paris?

Le ministre de la Police garda un silence qui quivalait au plus complet
aveu.

Et le Dauphin, monsieur, demanda le roi  Villefort, croyez-vous qu'on
puisse le soulever comme la Provence?

--Sire, je suis fch de dire  Votre Majest une vrit cruelle; mais
l'esprit du Dauphin est loin de valoir celui de la Provence et du
Languedoc. Les montagnards sont bonapartistes, Sire.

--Allons, murmura Louis XVIII, il tait bien renseign. Et combien
d'hommes a-t-il avec lui?

--Sire, je ne sais, dit le ministre de la Police.

--Comment, vous ne savez! Vous avez oubli de vous informer de cette
circonstance? Il est vrai qu'elle est de peu d'importance, ajouta-t-il
avec un sourire crasant.

--Sire, je ne pouvais m'en informer; la dpche portait simplement
l'annonce du dbarquement et de la route prise par l'usurpateur.

--Et comment donc vous est parvenue cette dpche? demanda le roi.

Le ministre baissa la tte, et une vive rougeur envahit son front.

Par le tlgraphe, Sire, balbutia-t-il.

Louis XVIII fait un pas en avant et croisa les bras comme et fait
Napolon.

Ainsi, dit-il, plissant de colre, sept armes coalises auront
renvers cet homme; un miracle du ciel m'aura replac sur le trne de
mes pres aprs vingt-cinq ans d'exil; j'aurai, pendant ces vingt-cinq
ans tudi, sond, analys les hommes et les choses de cette France qui
m'tait promise, pour qu'arriv au but de tous mes voeux, une force que
je tenais entre mes mains clate et me brise!

--Sire, c'est de la fatalit, murmura le ministre, sentant qu'un pareil
poids, lger pour le destin, suffisait  craser un homme.

--Mais ce que disaient de nous nos ennemis est donc vrai: Rien appris,
rien oubli? Si j'tais trahi comme lui, encore, je me consolerais; mais
tre au milieu de gens levs par moi aux dignits, qui devaient veiller
sur moi plus prcieusement que sur eux-mmes, car ma fortune c'est la
leur, avant moi ils n'taient rien, aprs moi ils ne seront rien, et
prir misrablement par incapacit, par ineptie! Ah! oui, monsieur, vous
avez bien raison, c'est de la fatalit.

Le ministre se tenait courb sous cet effrayant anathme.

M. de Blacas essuyait son front couvert de sueur; Villefort souriait
intrieurement, car il sentait grandir son importance.

Tomber, continuait Louis XVIII, qui du premier coup d'oeil avait sond
le prcipice o penchait la monarchie, tomber et apprendre sa chute par
le tlgraphe! Oh! j'aimerais mieux monter sur l'chafaud de mon frre
Louis XVI, que de descendre ainsi l'escalier des Tuileries, chass par
le ridicule.... Le ridicule, monsieur, vous ne savez pas ce que c'est,
en France, et cependant vous devriez le savoir.

--Sire, Sire, murmura le ministre, par piti!...

--Approchez, monsieur de Villefort, continua le roi s'adressant au jeune
homme, qui, debout, immobile et en arrire, considrait la marche de
cette conversation o flottait perdu le destin d'un royaume, approchez
et dites  monsieur qu'on pouvait savoir d'avance tout ce qu'il n'a pas
su.

--Sire, il tait matriellement impossible de deviner les projets que
cet homme cachait  tout le monde.

--Matriellement impossible! oui, voil un grand mot, monsieur;
malheureusement, il en est des grands mots comme des grands hommes, je
les ai mesurs. Matriellement impossible  un ministre, qui a une
administration, des bureaux, des agents, des mouchards, des espions et
quinze cent mille francs de fonds secrets, de savoir ce qui se passe 
soixante lieues des ctes de France! Eh bien, tenez, voici monsieur, qui
n'avait aucune de ces ressources  sa disposition, voici monsieur,
simple magistrat, qui en savait plus que vous avec toute votre police,
et qui et sauv ma couronne s'il et eu comme vous le droit de diriger
un tlgraphe.

Le regard du ministre de la Police se tourna avec une expression de
profond dpit sur Villefort, qui inclina la tte avec la modestie du
triomphe.

Je ne dis pas cela pour vous, Blacas, continua Louis XVIII, car si vous
n'avez rien dcouvert, vous, au moins avez-vous eu le bon esprit de
persvrer dans votre soupon: un autre que vous et peut-tre considr
la rvlation de M. de Villefort comme insignifiante, ou bien encore
suggre par une ambition vnale.

Ces mots faisaient allusion  ceux que le ministre de la Police avait
prononcs avec tant de confiance une heure auparavant.

Villefort comprit le jeu du roi. Un autre peut-tre se serait laiss
emporter par l'ivresse de la louange; mais il craignit de se faire un
ennemi mortel du ministre de la Police, bien qu'il sentt que celui-ci
tait irrvocablement perdu. En effet, le ministre qui n'avait pas, dans
la plnitude de sa puissance, su deviner le secret de Napolon,
pouvait, dans les convulsions de son agonie, pntrer celui de
Villefort: il ne lui fallait, pour cela, qu'interroger Dants. Il vint
donc en aide au ministre au lieu de l'accabler.

Sire, dit Villefort, la rapidit de l'vnement doit prouver  Votre
Majest que Dieu seul pouvait l'empcher en soulevant une tempte; ce
que Votre Majest croit de ma part l'effet d'une profonde perspicacit
est d, purement et simplement, au hasard; j'ai profit de ce hasard en
serviteur dvou, voil tout. Ne m'accordez pas plus que je ne mrite,
Sire, pour ne revenir jamais sur la premire ide que vous aurez conue
de moi.

Le ministre de la Police remercia le jeune homme par un regard
loquent, et Villefort comprit qu'il avait russi dans son projet,
c'est--dire que, sans rien perdre de la reconnaissance du roi, il
venait de se faire un ami sur lequel, le cas chant, il pouvait
compter.

C'est bien, dit le roi. Et maintenant, messieurs, continua-t-il en se
retournant vers M. de Blacas et vers le ministre de la Police, je n'ai
plus besoin de vous, et vous pouvez vous retirer: ce qui reste  faire
est du ressort du ministre de la Guerre.

--Heureusement, Sire, dit M. de Blacas, que nous pouvons compter sur
l'arme. Votre Majest sait combien tous les rapports nous la peignent
dvoue  votre gouvernement.

--Ne me parlez pas de rapports: maintenant, duc, je sais la confiance
que l'on peut avoir en eux. Eh! mais,  propos de rapports, monsieur le
baron, qu'avez-vous appris de nouveau sur l'affaire de la rue
Saint-Jacques?

--Sur l'affaire de la rue Saint-Jacques! s'cria Villefort, ne pouvant
retenir une exclamation.

Mais s'arrtant tout  coup:

Pardon, Sire, dit-il, mon dvouement  Votre Majest me fait sans cesse
oublier, non le respect que j'ai pour elle, ce respect est trop
profondment grav dans mon coeur, mais les rgles de l'tiquette.

--Dites et faites, monsieur, reprit Louis XVIII; vous avez acquis
aujourd'hui le droit d'interroger.

--Sire, rpondit le ministre de la Police, je venais justement
aujourd'hui donner  Votre Majest les nouveaux renseignements que
j'avais recueillis sur cet vnement, lorsque l'attention de Votre
Majest a t dtourne par la terrible catastrophe du golfe;
maintenant, ces renseignements n'auraient plus aucun intrt pour le
roi.

--Au contraire, monsieur, au contraire, dit Louis XVIII, cette affaire
me semble avoir un rapport direct avec celle qui nous occupe, et la mort
du gnral Quesnel va peut-tre nous mettre sur la voie d'un grand
complot intrieur.

 ce nom du gnral Quesnel, Villefort frissonna.

En effet, Sire, reprit le ministre de la Police, tout porterait 
croire que cette mort est le rsultat, non pas d'un suicide, comme on
l'avait cru d'abord, mais d'un assassinat: le gnral Quesnel sortait, 
ce qu'il parat, d'un club bonapartiste lorsqu'il a disparu. Un homme
inconnu tait venu le chercher le matin mme, et lui avait donn
rendez-vous rue Saint-Jacques; malheureusement, le valet de chambre du
gnral, qui le coiffait au moment o cet inconnu a t introduit dans
le cabinet, a bien entendu qu'il dsignait la rue Saint-Jacques, mais
n'a pas retenu le numro.

 mesure que le ministre de la Police donnait au roi Louis XVIII ces
renseignements, Villefort, qui semblait suspendu  ses lvres,
rougissait et plissait.

Le roi se retourna de son ct.

N'est-ce pas votre avis, comme c'est le mien, monsieur de Villefort,
que le gnral Quesnel, que l'on pouvait croire attach  l'usurpateur,
mais qui, rellement, tait tout entier  moi, a pri victime d'un
guet-apens bonapartiste?

--C'est probable, Sire, rpondit Villefort; mais ne sait-on rien de
plus?

--On est sur les traces de l'homme qui avait donn le rendez-vous.

--On est sur ses traces? rpta Villefort.

--Oui, le domestique a donn son signalement: c'est un homme de
cinquante  cinquante-deux ans, brun, avec des yeux noirs couverts
d'pais sourcils, et portant moustaches; il tait vtu d'une redingote
bleue, et portait  sa boutonnire une rosette d'officier de la Lgion
d'honneur. Hier on a suivi un individu dont le signalement rpond
exactement  celui que je viens de dire, et on l'a perdu au coin de la
rue de la Jussienne et de la rue Coq-Hron.

Villefort s'tait appuy au dossier d'un fauteuil car  mesure que le
ministre de la Police parlait, il sentait ses jambes se drober sous
lui; mais lorsqu'il vit que l'inconnu avait chapp aux recherches de
l'agent qui le suivait, il respira.

Vous chercherez cet homme, monsieur, dit le roi au ministre de la
Police; car, si, comme tout me porte  le croire, le gnral Quesnel,
qui nous et t si utile en ce moment, a t victime d'un meurtre,
bonapartistes ou non, je veux que ses assassins soient cruellement
punis.

Villefort eut besoin de tout son sang-froid pour ne point trahir la
terreur que lui inspirait cette recommandation du roi.

Chose trange! continua le roi avec un mouvement d'humeur, la police
croit avoir tout dit lorsqu'elle a dit: un meurtre a t commis, et tout
fait lorsqu'elle a ajout: on est sur la trace des coupables.

--Sire, Votre Majest, sur ce point du moins, sera satisfaite, je
l'espre.

--C'est bien, nous verrons; je ne vous retiens pas plus longtemps,
baron; monsieur de Villefort, vous devez tre fatigu de ce long voyage,
allez vous reposer. Vous tes sans doute descendu chez votre pre?

Un blouissement passa sur les yeux de Villefort.

Non, Sire, dit-il, je suis descendu htel de Madrid, rue de Tournon.

--Mais vous l'avez vu?

--Sire, je me suis fait tout d'abord conduire chez M. le duc de Blacas.

--Mais vous le verrez, du moins?

--Je ne le pense pas, Sire.

--Ah! c'est juste, dit Louis XVIII en souriant de manire  prouver que
toutes ces questions ritres n'avaient pas t faites sans intention,
j'oubliais que vous tes en froid avec M. Noirtier, et que c'est un
nouveau sacrifice fait  la cause royale, et dont il faut que je vous
ddommage.

--Sire, la bont que me tmoigne Votre Majest est une rcompense qui
dpasse de si loin toutes mes ambitions, que je n'ai rien  demander de
plus au roi.

--N'importe, monsieur, et nous ne vous oublierons pas, soyez tranquille;
en attendant (le roi dtacha la croix de la Lgion d'honneur qu'il
portait d'ordinaire sur son habit bleu, prs de la croix de Saint-Louis,
au-dessus de la plaque de l'ordre de Notre-Dame du mont Carmel et de
Saint-Lazare, et la donnant  Villefort), en attendant, dit-il, prenez
toujours cette croix.

--Sire, dit Villefort, Votre Majest, se trompe, cette croix est celle
d'officier.

--Ma foi, monsieur, dit Louis XVIII, prenez-la telle qu'elle est; je
n'ai pas le temps d'en faire demander une autre. Blacas, vous veillerez
 ce que le brevet soit dlivr  M. de Villefort.

Les yeux de Villefort se mouillrent d'une larme d'orgueilleuse joie; il
prit la croix et la baisa.

Et maintenant, demanda-t-il, quels sont les ordres que me fait
l'honneur de me donner Votre Majest?

--Prenez le repos qui vous est ncessaire et songez que, sans force 
Paris pour me servir, vous pouvez m'tre  Marseille de la plus grande
utilit.

--Sire, rpondit Villefort en s'inclinant, dans une heure j'aurai quitt
Paris.

--Allez, monsieur, dit le roi, et si je vous oubliais--la mmoire des
rois est courte--ne craignez pas de vous rappeler  mon souvenir...
Monsieur le baron, donnez l'ordre qu'on aille chercher le ministre de la
Guerre. Blacas, restez.

--Ah! monsieur, dit le ministre de la Police  Villefort en sortant des
Tuileries, vous entrez par la bonne porte et votre fortune est faite.

--Sera-t-elle longue? murmura Villefort en saluant le ministre, dont la
carrire tait finie, et en cherchant des yeux une voiture pour rentrer
chez lui.

Un fiacre passait sur le quai, Villefort lui fit un signe, le fiacre
s'approcha; Villefort donna son adresse et se jeta dans le fond de la
voiture, se laissant aller  ses rves d'ambition. Dix minutes aprs,
Villefort tait rentr chez lui; il commanda ses chevaux pour dans deux
heures, et ordonna qu'on lui servt  djeuner.

Il allait se mettre  table lorsque le timbre de la sonnette retentit
sous une main franche et ferme: le valet de chambre alla ouvrir, et
Villefort entendit une voix qui prononait son nom.

Qui peut dj savoir que je suis ici? se demanda le jeune homme.

En ce moment, le valet de chambre rentra.

Eh bien, dit Villefort, qu'y a-t-il donc? qui a sonn? qui me demande?

--Un tranger qui ne veut pas dire son nom.

--Comment! un tranger qui ne veut pas dire son nom? et que me veut cet
tranger?

--Il veut parler  monsieur.

-- moi?

--Oui.

--Il m'a nomm?

--Parfaitement.

--Et quelle apparence a cet tranger?

--Mais, monsieur, c'est un homme d'une cinquantaine d'annes.

--Petit? grand?

--De la taille de monsieur  peu prs.

--Brun ou blond?

--Brun, trs brun: des cheveux noirs, des yeux noirs, des sourcils
noirs.

--Et vtu, demanda vivement Villefort, vtu de quelle faon?

--D'une grande lvite bleue boutonne du haut en bas; dcor de la
Lgion d'honneur.

--C'est lui, murmura Villefort en plissant.

--Eh pardieu! dit en paraissant sur la porte l'individu dont nous avons
dj donn deux fois le signalement, voil bien des faons; est-ce
l'habitude  Marseille que les fils fassent faire antichambre  leur
pre?

--Mon pre! s'cria Villefort; je ne m'tais donc pas tromp... et je
me doutais que c'tait vous.

--Alors, si tu te doutais que c'tait moi, reprit le nouveau venu, en
posant sa canne dans un coin et son chapeau sur une chaise, permets-moi
de te dire, mon cher Grard, que ce n'est gure aimable  toi de me
faire attendre ainsi.

--Laissez-nous, Germain, dit Villefort.

Le domestique sortit en donnant des marques visibles d'tonnement.




XII

Le pre et le fils.


M. Noirtier, car c'tait en effet lui-mme qui venait d'entrer, suivit
des yeux le domestique jusqu' ce qu'il et referm la porte; puis,
craignant sans doute qu'il n'coutt dans l'antichambre, il alla rouvrir
derrire lui: la prcaution n'tait pas inutile, et la rapidit avec
laquelle matre Germain se retira prouva qu'il n'tait point exempt du
pch qui perdit nos premiers pres. M. Noirtier prit alors la peine
d'aller fermer lui-mme la porte de l'antichambre, revint fermer celle
de la chambre  coucher, poussa les verrous, et revint tendre la main 
Villefort, qui avait suivi tous ces mouvements avec une surprise dont il
n'tait pas encore revenu.

Ah ! sais-tu bien, mon cher Grard, dit-il au jeune homme en le
regardant avec un sourire dont il tait assez difficile de dfinir
l'expression, que tu n'as pas l'air ravi de me voir?

--Si fait, mon pre, dit Villefort, je suis enchant; mais j'tais si
loin de m'attendre  votre visite, qu'elle m'a quelque peu tourdi.

--Mais, mon cher ami, reprit M. Noirtier en s'asseyant, il me semble que
je pourrais vous en dire autant. Comment! vous m'annoncez vos
fianailles  Marseille pour le 28 fvrier, et le 3 mars vous tes 
Paris?

--Si j'y suis, mon pre, dit Grard en se rapprochant de M. Noirtier,
ne vous en plaignez pas, car c'est pour vous que j'tais venu, et ce
voyage vous sauvera peut-tre.

--Ah! vraiment, dit M. Noirtier en s'allongeant nonchalamment dans le
fauteuil o il tait assis; vraiment! contez-moi donc cela, monsieur le
magistrat, ce doit tre curieux.

--Mon pre, vous avez entendu parler de certain club bonapartiste qui se
tient rue Saint-Jacques?

--No 53? Oui, j'en suis vice-prsident.

--Mon pre, votre sang-froid me fait frmir.

--Que veux-tu, mon cher? quand on a t proscrit par les montagnards,
qu'on est sorti de Paris dans une charrette de foin, qu'on a t traqu
dans les landes de Bordeaux par les limiers de Robespierre, cela vous a
aguerri  bien des choses. Continue donc. Eh bien, que s'est-il pass 
ce club de la rue Saint-Jacques?

--Il s'y est pass qu'on y a fait venir le gnral Quesnel, et que le
gnral Quesnel, sorti  neuf heures du soir de chez lui, a t retrouv
le surlendemain dans la Seine.

--Et qui vous a cont cette belle histoire?

--Le roi lui-mme, monsieur.

--Eh bien, moi, en change de votre histoire, continua Noirtier, je
vais vous apprendre une nouvelle.

--Mon pre, je crois savoir dj ce que vous allez me dire.

--Ah! vous savez le dbarquement de Sa Majest l'Empereur?

--Silence, mon pre, je vous prie, pour vous d'abord, et puis ensuite
pour moi. Oui, je savais cette nouvelle, et mme je la savais avant
vous, car depuis trois jours je brle le pav, de Marseille  Paris,
avec la rage de ne pouvoir lancer  deux cents lieues en avant de moi la
pense qui me brle le cerveau.

--Il y a trois jours! tes-vous fou? Il y a trois jours, l'Empereur
n'tait pas embarqu.

--N'importe, je savais le projet.

--Et comment cela?

--Par une lettre qui vous tait adresse de l'le d'Elbe.

-- moi?

-- vous, et que j'ai surprise dans le portefeuille du messager. Si
cette lettre tait tombe entre les mains d'un autre,  cette heure, mon
pre, vous seriez fusill, peut-tre.

Le pre de Villefort se mit  rire.

Allons, allons, dit-il, il parat que la Restauration a appris de
l'Empire la faon d'expdier promptement les affaires.... Fusill! mon
cher, comme vous y allez! et cette lettre, o est-elle? Je vous connais
trop pour craindre que vous l'ayez laisse traner.

--Je l'ai brle, de peur qu'il n'en restt un seul fragment: car cette
lettre, c'tait votre condamnation.

--Et la perte de votre avenir, rpondit froidement Noirtier; oui, je
comprends cela; mais je n'ai rien  craindre puisque vous me protgez.

--Je fais mieux que cela, monsieur, je vous sauve.

--Ah! diable! ceci devient plus dramatique; expliquez-vous.

--Monsieur, j'en reviens  ce club de la rue Saint-Jacques.

--Il parat que ce club tient au coeur de messieurs de la police.
Pourquoi n'ont-ils pas mieux cherch? ils l'auraient trouv.

--Ils ne l'ont pas trouv, mais ils sont sur la trace.

--C'est le mot consacr, je le sais bien: quand la police est en dfaut,
elle dit qu'elle est sur la trace, et le gouvernement attend
tranquillement le jour o elle vient dire, l'oreille basse, que cette
trace est perdue.

--Oui, mais on a trouv un cadavre: le gnral Quesnel a t tu, et
dans tous les pays du monde cela s'appelle un meurtre.

--Un meurtre, dites-vous? mais rien ne prouve que le gnral ait t
victime d'un meurtre: on trouve tous les jours des gens dans la Seine,
qui s'y sont jets de dsespoir, qui s'y sont noys ne sachant pas
nager.

--Mon pre, vous savez trs bien que le gnral ne s'est pas noy par
dsespoir, et qu'on ne se baigne pas dans la Seine au mois de janvier.
Non, non, ne vous abusez pas, cette mort est bien qualifie de meurtre.

--Et qui l'a qualifie ainsi?

--Le roi lui-mme.

--Le roi! Je le croyais assez philosophe pour comprendre qu'il n'y a pas
de meurtre en politique. En politique, mon cher, vous le savez comme
moi, il n'y a pas d'hommes, mais des ides; pas de sentiments, mais des
intrts; en politique, on ne tue pas un homme: on supprime un obstacle,
voil tout. Voulez-vous savoir comment les choses se sont passes? eh
bien, moi, je vais vous le dire. On croyait pouvoir compter sur le
gnral Quesnel: on nous l'avait recommand de l'le d'Elbe, l'un de
nous va chez lui, l'invite  se rendre rue Saint-Jacques  une assemble
o il trouvera des amis; il y vient, et l on lui droule tout le plan,
le dpart de l'le d'Elbe, le dbarquement projet; puis, quand il a
tout cout tout entendu, qu'il ne reste plus rien  lui apprendre, il
rpond qu'il est royaliste: alors chacun se regarde; on lui fait faire
serment, il le fait, mais de si mauvaise grce vraiment, que c'tait
tenter Dieu que de jurer ainsi; eh bien, malgr tout cela, on a laiss
le gnral sortir libre, parfaitement libre. Il n'est pas rentr chez
lui, que voulez-vous, mon cher? Il est sorti de chez nous: il se sera
tromp de chemin, voil tout. Un meurtre! en vrit vous me surprenez,
Villefort, vous, substitut du procureur du roi, de btir une accusation
sur de si mauvaises preuves. Est-ce que jamais je me suis avis de vous
dire  vous, quand vous exercez votre mtier de royaliste, et que vous
faites couper la tte  l'un des miens: Mon fils, vous avez commis un
meurtre! Non, j'ai dit: Trs bien, monsieur, vous avez combattu
victorieusement;  demain la revanche.

--Mais, mon pre, prenez garde, cette revanche sera terrible quand nous
la prendrons.

--Je ne vous comprends pas.

--Vous comptez sur le retour de l'usurpateur?

--Je l'avoue.

--Vous vous trompez, mon pre, il ne fera pas dix lieues dans
l'intrieur de la France sans tre poursuivi, traqu, pris comme une
bte fauve.

--Mon cher ami, l'Empereur est, en ce moment, sur la route de Grenoble,
le 10 ou le 12 il sera  Lyon, et le 20 ou le 25  Paris.

--Les populations vont se soulever....

--Pour aller au-devant de lui.

--Il n'a avec lui que quelques hommes, et l'on enverra contre lui des
armes.

--Qui lui feront escorte pour rentrer dans la capitale. En vrit, mon
cher Grard, vous n'tes encore qu'un enfant; vous vous croyez bien
inform parce qu'un tlgraphe vous dit, trois jours aprs le
dbarquement: L'usurpateur est dbarqu  Cannes avec quelques hommes;
on est  sa poursuite. Mais o est-il? que fait-il? vous n'en savez
rien: on le poursuit, voil tout ce que vous savez. Eh bien, on le
poursuivra ainsi jusqu' Paris, sans brler une amorce.

--Grenoble et Lyon sont des villes fidles, et qui lui opposeront une
barrire infranchissable.

--Grenoble lui ouvrira ses portes avec enthousiasme, Lyon tout entier
ira au-devant de lui. Croyez-moi, nous sommes aussi bien informs que
vous, et notre police vaut bien la vtre: en voulez-vous une preuve?
c'est que vous vouliez me cacher votre voyage, et que cependant j'ai su
votre arrive une demi-heure aprs que vous avez eu pass la barrire;
vous n'avez donn votre adresse  personne qu' votre postillon, eh
bien, je connais votre adresse, et la preuve en est que j'arrive chez
vous juste au moment o vous allez vous mettre  table; sonnez donc, et
demandez un second couvert; nous dnerons ensemble.

--En effet, rpondit Villefort, regardant son pre avec tonnement, en
effet, vous me paraissez bien instruit.

--Eh! mon Dieu, la chose est toute simple; vous autres, qui tenez le
pouvoir, vous n'avez que les moyens que donne l'argent; nous autres, qui
l'attendons, nous avons ceux que donne le dvouement.

--Le dvouement? dit Villefort en riant.

--Oui, le dvouement; c'est ainsi qu'on appelle en termes honntes,
l'ambition qui espre.

Et le pre de Villefort tendit lui-mme la main vers le cordon de la
sonnette pour appeler le domestique que n'appelait pas son fils.
Villefort lui arrta le bras.

Attendez, mon pre, dit le jeune homme, encore un mot.

--Dites.

--Si mal faite que soit la police royaliste, elle sait cependant une
chose terrible.

--Laquelle?

--C'est le signalement de l'homme qui, le matin du jour o a disparu le
gnral Quesnel, s'est prsent chez lui.

--Ah! elle sait cela, cette bonne police? et ce signalement, quel
est-il?

--Teint brun, cheveux, favoris et yeux noirs, redingote bleue boutonne
jusqu'au menton, rosette d'officier de la Lgion d'honneur  la
boutonnire, chapeau  larges bords et canne de jonc.

--Ah! ah! elle sait cela? dit Noirtier, et pourquoi donc, en ce cas,
n'a-t-elle pas mis la main sur cet homme?

--Parce qu'elle l'a perdu, hier ou avant-hier, au coin de la rue
Coq-Hron.

--Quand je vous disais que votre police tait une sotte?

--Oui, mais d'un moment  l'autre elle peut le trouver.

--Oui, dit Noirtier en regardant insoucieusement autour de lui, oui, si
cet homme n'est pas averti, mais il l'est; et, ajouta-t-il en souriant,
il va changer de visage et de costume.

 ces mots, il se leva, mit bas sa redingote et sa cravate, alla vers
une table sur laquelle taient prpares toutes les pices du ncessaire
de toilette de son fils, prit un rasoir, se savonna le visage, et d'une
main parfaitement ferme abattit ces favoris compromettants qui donnaient
 la police un document si prcieux.

Villefort le regardait faire avec une terreur qui n'tait pas exempte
d'admiration.

Ses favoris coups, Noirtier donna un autre tour  ses cheveux: prit, au
lieu de sa cravate noire, une cravate de couleur qui se prsentait  la
surface d'une malle ouverte; endossa, au lieu de sa redingote bleue et
boutonnante, une redingote de Villefort, de couleur marron et de forme
vase; essaya devant la glace le chapeau  bords retrousss du jeune
homme, parut satisfait de la manire dont il lui allait, et, laissant la
canne de jonc dans le coin de la chemine o il l'avait pose, il fit
siffler dans sa main nerveuse une petite badine de bambou avec laquelle
l'lgant substitut donnait  sa dmarche la dsinvolture qui en tait
une des principales qualits.

Eh bien, dit-il, se retournant vers son fils stupfait, lorsque cette
espce de changement  vue fut opr, eh bien, crois-tu que ta police me
reconnaisse maintenant?

--Non, mon pre, balbutia Villefort; je l'espre, du moins.

--Maintenant, mon cher Grard, continua Noirtier, je m'en rapporte  ta
prudence pour faire disparatre tous les objets que je laisse  ta
garde.

--Oh! soyez tranquille, mon pre, dit Villefort.

--Oui, oui! et maintenant je crois que tu as raison, et que tu pourrais
bien, en effet, m'avoir sauv la vie; mais, sois tranquille, je te
rendrai cela prochainement.

Villefort hocha la tte. Tu n'es pas convaincu?

--J'espre, du moins, que vous vous trompez.

--Reverras-tu le roi?

--Peut-tre.

--Veux-tu passer  ses yeux pour un prophte?

--Les prophtes de malheur sont mal venus  la cour, mon pre.

--Oui, mais, un jour ou l'autre, on leur rend justice; et suppose une
seconde Restauration, alors tu passeras pour un grand homme.

--Enfin, que dois-je dire au roi?

--Dis-lui ceci: Sire, on vous trompe sur les dispositions de la France,
sur l'opinion des villes, sur l'esprit de l'arme; celui que vous
appelez  Paris l'ogre de Corse, qui s'appelle encore l'usurpateur 
Nevers, s'appelle dj Bonaparte  Lyon, et l'Empereur  Grenoble. Vous
le croyez traqu, poursuivi, en fuite; il marche, rapide comme l'aigle
qu'il rapporte. Les soldats, que vous croyez mourants de faim, crass
de fatigue, prts  dserter, s'augmentent comme les atomes de neige
autour de la boule qui se prcipite. Sire, partez; abandonnez la France
 son vritable matre,  celui qui ne l'a pas achete, mais conquise;
partez, Sire, non pas que vous couriez quelque danger, votre adversaire
est assez fort pour faire grce, mais parce qu'il serait humiliant pour
un petit-fils de saint Louis de devoir la vie  l'homme d'Arcole, de
Marengo et d'Austerlitz. Dis-lui cela, Grard; ou plutt, va, ne lui
dis rien; dissimule ton voyage; ne te vante pas de ce que tu es venu
faire et de ce que tu as fait  Paris; reprends la poste; si tu as brl
le chemin pour venir, dvore l'espace pour retourner; rentre  Marseille
de nuit; pntre chez toi par une porte de derrire, et l reste bien
doux, bien humble, bien secret, bien inoffensif surtout, car cette fois,
je te le jure, nous agirons en gens vigoureux et qui connaissent leurs
ennemis. Allez, mon fils, allez, mon cher Grard, et moyennant cette
obissance aux ordres paternels, ou, si vous l'aimez mieux, cette
dfrence pour les conseils d'un ami, nous vous maintiendrons dans
votre place. Ce sera, ajouta Noirtier en souriant, un moyen pour vous de
me sauver une seconde fois, si la bascule politique vous remet un jour
en haut et moi en bas. Adieu, mon cher Grard;  votre prochain voyage,
descendez chez moi.

Et Noirtier sortit  ces mots, avec la tranquillit qui ne l'avait pas
quitt un instant pendant la dure de cet entretien si difficile.

Villefort, ple et agit, courut  la fentre, entrouvrit le rideau, et
le vit passer, calme et impassible, au milieu de deux ou trois hommes de
mauvaise mine, embusqus au coin des bornes et  l'angle des rues, qui
taient peut-tre l pour arrter l'homme aux favoris noirs,  la
redingote bleue et au chapeau  larges bords.

Villefort demeura ainsi, debout et haletant, jusqu' ce que son pre
et disparu au carrefour Bussy. Alors il s'lana vers les objets
abandonns par lui, mit au plus profond de sa malle la cravate noire et
la redingote bleue, tordit le chapeau qu'il fourra dans le bas d'une
armoire, brisa la canne de jonc en trois morceaux qu'il jeta au feu, mit
une casquette de voyage, appela son valet de chambre, lui interdit d'un
regard les mille questions qu'il avait envie de faire, rgla son compte
avec l'htel, sauta dans sa voiture qui l'attendait tout attele, apprit
 Lyon que Bonaparte venait d'entrer  Grenoble, et, au milieu de
l'agitation qui rgnait tout le long de la route, arriva  Marseille, en
proie  toutes les transes qui entrent dans le coeur de l'homme avec
l'ambition et les premiers honneurs.




XIII

Les Cent-Jours.


M. Noirtier tait un bon prophte, et les choses marchrent vite, comme
il l'avait dit. Chacun connat ce retour de l'le d'Elbe, retour
trange, miraculeux, qui, sans exemple dans le pass, restera
probablement sans imitation dans l'avenir.

Louis XVIII n'essaya que faiblement de parer ce coup si rude: son peu de
confiance dans les hommes lui tait sa confiance dans les vnements.
La royaut, ou plutt la monarchie,  peine reconstitue par lui,
trembla sur sa base encore incertaine, et un seul geste de l'Empereur
fit crouler tout cet difice mlange informe de vieux prjugs et
d'ides nouvelles. Villefort n'eut donc de son roi qu'une reconnaissance
non seulement inutile pour le moment, mais mme dangereuse, et cette
croix d'officier de la Lgion d'honneur, qu'il eut la prudence de ne pas
montrer, quoique M. de Blacas, comme le lui avait recommand le roi, lui
en et fait soigneusement expdier le brevet.

Napolon et, certes, destitu Villefort sans la protection de Noirtier,
devenu tout-puissant  la cour des Cent-Jours, et par les prils qu'il
avait affronts et par les services qu'il avait rendus. Ainsi, comme il
le lui avait promis, le girondin de 93 et le snateur de 1806 protgea
celui qui l'avait protg la veille.

Toute la puissance de Villefort se borna donc, pendant cette vocation
de l'empire, dont, au reste, il fut bien facile de prvoir la seconde
chute,  touffer le secret que Dants avait t sur le point de
divulguer.

Le procureur du roi seul fut destitu, souponn qu'il tait de tideur
en bonapartisme.

Cependant,  peine le pouvoir imprial fut-il rtabli, c'est--dire 
peine l'empereur habita-t-il ces Tuileries que Louis XVIII venait de
quitter, et eut-il lanc ses ordres nombreux et divergents de ce petit
cabinet o nous avons,  la suite de Villefort, introduit nos lecteurs,
et sur la table de noyer duquel il retrouva, encore tout ouverte et 
moiti pleine, la tabatire de Louis XVIII, que Marseille, malgr
l'attitude de ses magistrats, commena  sentir fermenter en elle ces
brandons de guerre civile toujours mal teints dans le Midi; peu s'en
fallut alors que les reprsailles n'allassent au-del de quelques
charivaris dont on assigea les royalistes enferms chez eux, et des
affronts publics dont on poursuivit ceux qui se hasardaient  sortir.

Par un revirement tout naturel, le digne armateur, que nous avons
dsign comme appartenant au parti populaire, se trouva  son tour en ce
moment, nous ne dirons pas tout-puissant, car M. Morrel tait un homme
prudent et lgrement timide, comme tous ceux qui ont fait une lente et
laborieuse fortune commerciale, mais en mesure, tout dpass qu'il tait
par les zls bonapartistes qui le traitaient de modr, en mesure,
dis-je, d'lever la voix pour faire entendre une rclamation; cette
rclamation, comme on le devine facilement, avait trait  Dants.

Villefort tait demeur debout, malgr la chute de son suprieur, et son
mariage, en restant dcid, tait cependant remis  des temps plus
heureux. Si l'empereur gardait le trne, c'tait une autre alliance
qu'il fallait  Grard, et son pre se chargerait de la lui trouver; si
une seconde Restauration ramenait Louis XVIII en France, l'influence de
M. de Saint-Mran doublait, ainsi que la sienne, et l'union redevenait
plus sortable que jamais.

Le substitut du procureur du roi tait donc momentanment le premier
magistrat de Marseille, lorsqu'un matin sa porte s'ouvrit, et on lui
annona M. Morrel.

Un autre se ft empress d'aller au-devant de l'armateur, et, par cet
empressement, et indiqu sa faiblesse; mais Villefort tait un homme
suprieur qui avait, sinon la pratique, du moins l'instinct de toutes
choses. Il fit faire antichambre  Morrel, comme il et fait sous la
Restauration, quoiqu'il n'et personne prs de lui, mais par la simple
raison qu'il est d'habitude qu'un substitut du procureur du roi fasse
faire antichambre; puis, aprs un quart d'heure qu'il employa  lire
deux ou trois journaux de nuances diffrentes, il ordonna que l'armateur
ft introduit.

M. Morrel s'attendait  trouver Villefort abattu: il le trouva comme il
l'avait vu six semaines auparavant, c'est--dire calme, ferme et plein
de cette froide politesse, la plus infranchissable de toutes les
barrires qui sparent l'homme lev de l'homme vulgaire.

Il avait pntr dans le cabinet de Villefort, convaincu que le
magistrat allait trembler  sa vue, et c'tait lui, tout au contraire,
qui se trouvait tout frissonnant et tout mu devant ce personnage
interrogateur, qui l'attendait le coude appuy sur son bureau.

Il s'arrta  la porte. Villefort le regarda, comme s'il avait quelque
peine  le reconnatre. Enfin, aprs quelques secondes d'examen et de
silence, pendant lesquelles le digne armateur tournait et retournait son
chapeau entre ses mains:

Monsieur Morrel, je crois? dit Villefort.

--Oui, monsieur, moi-mme, rpondit l'armateur.

--Approchez-vous donc, continua le magistrat, en faisant de la main un
signe protecteur, et dites-moi  quelle circonstance je dois l'honneur
de votre visite.

--Ne vous en doutez-vous point, monsieur? demanda Morrel.

--Non, pas le moins du monde; ce qui n'empche pas que je ne sois tout
dispos  vous tre agrable, si la chose tait en mon pouvoir.

--La chose dpend entirement de vous, monsieur, dit Morrel.

--Expliquez-vous donc, alors.

--Monsieur, continua l'armateur, reprenant son assurance  mesure qu'il
parlait, et affermi d'ailleurs par la justice de sa cause et la nettet
de sa position, vous vous rappelez que, quelques jours avant qu'on
apprit le dbarquement de Sa Majest l'empereur, j'tais venu rclamer
votre indulgence pour un malheureux jeune homme, un marin, second  bord
de mon brick; il tait accus, si vous vous le rappelez de relations
avec l'le d'Elbe: ces relations, qui taient un crime  cette poque,
sont aujourd'hui des titres de faveur. Vous serviez Louis XVIII alors,
et ne l'avez pas mnag, monsieur; c'tait votre devoir. Aujourd'hui,
vous servez Napolon, et vous devez le protger; c'est votre devoir
encore. Je viens donc vous demander ce qu'il est devenu.

Villefort fit un violent effort sur lui mme.

Le nom de cet homme? demanda-t-il: ayez la bont de me dire son nom.

--Edmond Dants.

videmment, Villefort et autant aim, dans un duel, essuyer le feu de
son adversaire  vingt-cinq pas, que d'entendre prononcer ainsi ce nom 
bout portant; cependant il ne sourcilla point. De cette faon, se dit
en lui-mme Villefort, on ne pourra point m'accuser d'avoir fait de
l'arrestation de ce jeune homme une question purement personnelle.

Dants? rpta-t-il, Edmond Dants, dites-vous?

--Oui, monsieur.

Villefort ouvrit alors un gros registre plac dans un casier voisin,
recourut  une table, de la table passa  des dossiers, et, se
retournant vers l'armateur:

tes-vous bien sr de ne pas vous tromper, monsieur? lui dit-il de
l'air le plus naturel.

Si Morrel et t un homme plus fin ou mieux clair sur cette affaire,
il et trouv bizarre que le substitut du procureur du roi daignt lui
rpondre sur ces matires compltement trangres  son ressort; et il
se ft demand pourquoi Villefort ne le renvoyait point aux registres
d'crou, aux gouverneurs de prison, au prfet du dpartement. Mais
Morrel, cherchant en vain la crainte dans Villefort, n'y vit plus, du
moment o toute crainte paraissait absente, que la condescendance:
Villefort avait rencontr juste.

Non, monsieur, dit Morrel, je ne me trompe pas; d'ailleurs, je connais
le pauvre garon depuis dix ans, et il est  mon service depuis quatre.
Je vins, vous en souvenez-vous? il y a six semaines, vous prier d'tre
clment, comme je viens aujourd'hui vous prier d'tre juste pour le
pauvre garon; vous me retes mme assez mal et me rpondtes en homme
mcontent. Ah! c'est que les royalistes taient durs aux bonapartistes
en ce temps-l!

--Monsieur, rpondit Villefort arrivant  la parade avec sa prestesse et
son sang-froid ordinaires, j'tais royaliste alors que je croyais les
Bourbons non seulement les hritiers lgitimes du trne, mais encore les
lus de la nation; mais le retour miraculeux dont nous venons d'tre
tmoins m'a prouv que je me trompais. Le gnie de Napolon a vaincu: le
monarque lgitime est le monarque aim.

-- la bonne heure! s'cria Morrel avec sa bonne grosse franchise, vous
me faites plaisir de me parler ainsi, et j'en augure bien pour le sort
d'Edmond.

--Attendez donc, reprit Villefort en feuilletant un nouveau registre,
j'y suis: c'est un marin, n'est-ce pas, qui pousait une Catalane? Oui,
oui; oh! je me rappelle maintenant: la chose tait trs grave.

--Comment cela?

--Vous savez qu'en sortant de chez moi il avait t conduit aux prisons
du palais de justice.

--Oui, eh bien?

--Eh bien, j'ai fait mon rapport  Paris, j'ai envoy les papiers
trouvs sur lui. C'tait mon devoir que voulez-vous... et huit jours
aprs son arrestation le prisonnier fut enlev.

--Enlev! s'cria Morrel; mais qu'a-t-on pu faire du pauvre garon?

--Oh! rassurez-vous. Il aura t transport  Fenestrelle,  Pignerol,
aux les Sainte-Marguerite, ce que l'on appelle dpays, en termes
d'administration; et un beau matin vous allez le voir revenir prendre le
commandement de son navire.

--Qu'il vienne quand il voudra, sa place lui sera garde. Mais comment
n'est-il pas dj revenu? Il me semble que le premier soin de la justice
bonapartiste et d tre de mettre dehors ceux qu'avait incarcrs la
justice royaliste.

--N'accusez pas tmrairement, mon cher monsieur Morrel, rpondit
Villefort; il faut, en toutes choses, procder lgalement. L'ordre
d'incarcration tait venu d'en haut, il faut que d'en haut aussi
vienne l'ordre de libert. Or, Napolon est rentr depuis quinze jours 
peine;  peine aussi les lettres d'abolition doivent-elles tre
expdies.

--Mais, demanda Morrel, n'y a-t-il pas moyen de presser les formalits,
maintenant que nous triomphons? J'ai quelques amis, quelque influence,
je puis obtenir mainleve de l'arrt.

--Il n'y a pas eu d'arrt.

--De l'crou, alors.

--En matire politique, il n'y a pas de registre d'crou; parfois les
gouvernements ont intrt  faire disparatre un homme sans qu'il
laisse trace de son passage: des notes d'crou guideraient les
recherches.

--C'tait comme cela sous les Bourbons peut-tre, mais maintenant....

--C'est comme cela dans tous les temps, mon cher monsieur Morrel; les
gouvernements se suivent et se ressemblent; la machine pnitentiaire
monte sous Louis XIV va encore aujourd'hui,  la Bastille prs.
L'Empereur a toujours t plus strict pour le rglement de ses prisons
que ne l'a t le Grand Roi lui-mme; et le nombre des incarcrs dont
les registres ne gardent aucune trace est incalculable.

Tant de bienveillance et dtourn des certitudes, et Morrel n'avait
pas mme de soupons.

Mais enfin, monsieur de Villefort, dit-il, quel conseil me
donneriez-vous qui htt le retour du pauvre Dants?

--Un seul, monsieur: faites une ptition au ministre de la Justice.

--Oh! monsieur, nous savons ce que c'est que les ptitions: le ministre
en reoit deux cents par jour et n'en lit point quatre.

--Oui, reprit Villefort, mais il lira une ptition envoye par moi,
apostille par moi, adresse directement par moi.

--Et vous vous chargeriez de faire parvenir cette ptition, monsieur?

--Avec le plus grand plaisir. Dants pouvait tre coupable alors; mais
il est innocent aujourd'hui, et il est de mon devoir de faire rendre la
libert  celui qu'il a t de mon devoir de faire mettre en prison.

Villefort prvenait ainsi le danger d'une enqute peu probable, mais
possible, enqute qui le perdait sans ressource.

Mais comment crit-on au ministre?

--Mettez-vous l, monsieur Morrel, dit Villefort, en cdant sa place 
l'armateur; je vais vous dicter.

--Vous auriez cette bont?

--Sans doute. Ne perdons pas de temps, nous n'en avons dj que trop
perdu.

--Oui, monsieur, songeons que le pauvre garon attend, souffre et se
dsespre peut-tre.

Villefort frissonna  l'ide de ce prisonnier le maudissant dans le
silence et l'obscurit; mais il tait engag trop avant pour reculer:
Dants devait tre bris entre les rouages de son ambition.

J'attends, monsieur, dit l'armateur assis dans le fauteuil de
Villefort et une plume  la main.

Villefort alors dicta une demande dans laquelle, dans un but excellent,
il n'y avait point  en douter, il exagrait le patriotisme de Dants et
les services rendus par lui  la cause bonapartiste; dans cette demande,
Dants tait devenu un des agents les plus actifs du retour de Napolon;
il tait vident qu'en voyant une pareille pice, le ministre devait
faire justice  l'instant mme, si justice n'tait point faite dj.

La ptition termine, Villefort la relut  haute voix.

C'est cela, dit-il, et maintenant reposez-vous sur moi.

--Et la ptition partira bientt, monsieur?

--Aujourd'hui mme.

--Apostille par vous?

--La meilleure apostille que je puisse mettre, monsieur, est de
certifier vritable tout ce que vous dites dans cette demande.

Et Villefort s'assit  son tour, et sur un coin de la ptition appliqua
son certificat.

Maintenant, monsieur, que faut-il faire? demanda Morrel.

--Attendre, reprit Villefort; je rponds de tout.

Cette assurance rendit l'espoir  Morrel: il quitta le substitut du
procureur du roi enchant de lui, et alla annoncer au vieux pre de
Dants qu'il ne tarderait pas  revoir son fils.

Quand  Villefort, au lieu de l'envoyer  Paris, il conserva
prcieusement entre ses mains cette demande qui, pour sauver Dants dans
le prsent, le compromettait si effroyablement dans l'avenir, en
supposant une chose que l'aspect de l'Europe et la tournure des
vnements permettaient dj de supposer, c'est--dire une seconde
Restauration.

Dants demeura donc prisonnier: perdu dans les profondeurs de son
cachot, il n'entendit point le bruit formidable de la chute du trne de
Louis XVIII et celui, plus pouvantable encore, de l'croulement de
l'empire.

Mais Villefort, lui, avait tout suivi d'un oeil vigilant, tout cout
d'une oreille attentive. Deux fois, pendant cette courte apparition
impriale que l'on appela les Cent-Jours, Morrel tait revenu  la
charge, insistant toujours pour la libert de Dants, et chaque fois
Villefort l'avait calm par des promesses et des esprances; enfin,
Waterloo arriva. Morrel ne reparut pas chez Villefort: l'armateur avait
fait pour son jeune ami tout ce qu'il tait humainement possible de
faire; essayer de nouvelles tentatives sous cette seconde Restauration
tait se compromettre inutilement.

Louis XVIII remonta sur le trne. Villefort, pour qui Marseille tait
plein de souvenirs devenus pour lui des remords, demanda et obtint la
place de procureur du roi vacante  Toulouse; quinze jours aprs son
installation dans sa nouvelle rsidence, il pousa Mlle Rene de
Saint-Mran, dont le pre tait mieux en cour que jamais.

Voil comment Dants, pendant les Cent-Jours et aprs Waterloo, demeura
sous les verrous, oubli, sinon des hommes, au moins de Dieu.

Danglars comprit toute la porte du coup dont il avait frapp Dants, en
voyant revenir Napolon en France: sa dnonciation avait touch juste,
et, comme tous les hommes d'une certaine porte pour le crime et d'une
moyenne intelligence pour la vie ordinaire, il appela cette concidence
bizarre un _dcret de la Providence_.

Mais quand Napolon fut de retour  Paris et que sa voix retentit de
nouveau, imprieuse et puissante, Danglars eut peur;  chaque instant,
il s'attendit  voir reparatre Dants, Dants sachant tout, Dants
menaant et fort pour toutes les vengeances; alors il manifesta  M.
Morrel le dsir de quitter le service de mer, et se fit recommander par
lui  un ngociant espagnol, chez lequel il entra comme commis d'ordre
vers la fin de mars, c'est--dire dix ou douze jours aprs la rentre de
Napolon aux Tuileries; il partit donc pour Madrid, et l'on n'entendit
plus parler de lui.

Fernand, lui, ne comprit rien. Dants tait absent, c'tait tout ce
qu'il lui fallait. Qu'tait-il devenu? il ne chercha point  le savoir.
Seulement, pendant tout le rpit que lui donnait son absence, il
s'ingnia, partie  abuser Mercds sur les motifs de cette absence,
partie  mditer des plans d'migration et d'enlvement; de temps en
temps aussi, et c'taient les heures sombres de sa vie, il s'asseyait
sur la pointe du cap Pharo, de cet endroit o l'on distingue  la fois
Marseille et le village des Catalans, regardant, triste et immobile
comme un oiseau de proie, s'il ne verrait point, par l'une de ces deux
routes, revenir le beau jeune homme  la dmarche libre,  la tte haute
qui, pour lui aussi, tait devenu messager d'une rude vengeance. Alors,
le dessein de Fernand tait arrt: il cassait la tte de Dants d'un
coup de fusil et se tuait aprs, se disait-il  lui-mme, pour colorer
son assassinat. Mais Fernand s'abusait: cet homme-l ne se ft jamais
tu, car il esprait toujours.

Sur ces entrefaites, et parmi tant de fluctuations douloureuses,
l'empire appela un dernier ban de soldats, et tout ce qu'il y avait
d'hommes en tat de porter les armes s'lana hors de France,  la voix
retentissante de l'empereur. Fernand partit comme les autres, quittant
sa cabane et Mercds, et rong de cette sombre et terrible pense que,
derrire lui peut-tre, son rival allait revenir et pouser celle qu'il
aimait.

Si Fernand avait jamais d se tuer, c'tait en quittant Mercds qu'il
l'et fait.

Ses attentions pour Mercds, la piti qu'il paraissait donner  son
malheur, le soin qu'il prenait d'aller au-devant de ses moindres dsirs,
avaient produit l'effet que produisent toujours sur les coeurs gnreux
les apparences du dvouement: Mercds avait toujours aim Fernand
d'amiti; son amiti s'augmenta pour lui d'un nouveau sentiment, la
reconnaissance.

Mon frre, dit-elle en attachant le sac du conscrit sur les paules du
Catalan, mon frre, mon seul ami, ne vous faites pas tuer, ne me laissez
pas seule dans ce monde, o je pleure et o je serai seule ds que vous
n'y serez plus.

Ces paroles, dites au moment du dpart, rendirent quelque espoir 
Fernand. Si Dants ne revenait pas, Mercds pourrait donc un jour tre
 lui.

Mercds resta seule sur cette terre nue, qui ne lui avait jamais paru
si aride, et avec la mer immense pour horizon. Toute baigne de pleurs,
comme cette folle dont on nous raconte la douloureuse histoire, on la
voyait errer sans cesse autour du petit village des Catalans: tantt
s'arrtant sous le soleil ardent du Midi, debout, immobile, muette comme
une statue, et regardant Marseille; tantt assise au bord du rivage,
coutant ce gmissement de la mer, ternel comme sa douleur, et se
demandant sans cesse s'il ne valait pas mieux se pencher en avant, se
laisser aller  son propre poids, ouvrir l'abme et s'y engloutir, que
de souffrir ainsi toutes ces cruelles alternatives d'une attente sans
esprance.

Ce ne fut pas le courage qui manqua  Mercds pour accomplir ce projet,
ce fut la religion qui lui vint en aide et qui la sauva du suicide.

Caderousse fut appel, comme Fernand; seulement, comme il avait huit ans
de plus que le Catalan, et qu'il tait mari, il ne fit partie que du
troisime ban, et fut envoy sur les ctes.

Le vieux Dants, qui n'tait plus soutenu que par l'espoir, perdit
l'espoir  la chute de l'empereur.

Cinq mois, jour pour jour, aprs avoir t spar de son fils, et
presque  la mme heure o il avait t arrt, il rendit le dernier
soupir entre les bras de Mercds.

M. Morrel pourvut  tous les frais de son enterrement, et paya les
pauvres petites dettes que le vieillard avait faites pendant sa maladie.


Il y avait plus que de la bienfaisance  agir ainsi, il y avait du
courage. Le Midi tait en feu, et secourir mme  son lit de mort, le
pre d'un bonapartiste aussi dangereux que Dants tait un crime.




XIV

Le prisonnier furieux et le prisonnier fou.


Un an environ aprs le retour de Louis XVIII, il y eut visite de M.
l'inspecteur gnral des prisons.

Dants entendit rouler et grincer du fond de son cachot tous ces
prparatifs, qui faisaient en haut beaucoup de fracas, mais qui, en bas,
eussent t des bruits inapprciables pour toute autre oreille que pour
celle d'un prisonnier, accoutum  couter, dans le silence de la nuit,
l'araigne qui tisse sa toile, et la chute priodique de la goutte d'eau
qui met une heure  se former au plafond de son cachot.

Il devina qu'il se passait chez les vivants quelque chose d'inaccoutum:
il habitait depuis si longtemps une tombe qu'il pouvait bien se regarder
comme mort.

En effet, l'inspecteur visitait, l'un aprs l'autre, chambres, cellules
et cachots. Plusieurs prisonniers furent interrogs: c'taient ceux que
leur douceur ou leur stupidit recommandait  la bienveillance de
l'administration; l'inspecteur leur demanda comment ils taient nourris,
et quelles taient les rclamations qu'ils avaient  faire.

Ils rpondirent unanimement que la nourriture tait dtestable et qu'ils
rclamaient leur libert.

L'inspecteur leur demanda alors s'ils n'avaient pas autre chose  lui
dire.

Ils secourent la tte. Quel autre bien que la libert peuvent rclamer
des prisonniers?

L'inspecteur se tourna en souriant, et dit au gouverneur:

Je ne sais pas pourquoi on nous fait faire ces tournes inutiles. Qui
voit un prisonnier en voit cent; qui entend un prisonnier en entend
mille; c'est toujours la mme chose: mal nourris et innocents. En
avez-vous d'autres?

--Oui, nous avons les prisonniers dangereux ou fous, que nous gardons au
cachot.

--Voyons, dit l'inspecteur avec un air de profonde lassitude, faisons
notre mtier jusqu'au bout; descendons dans les cachots.

--Attendez, dit le gouverneur, que l'on aille au moins chercher deux
hommes; les prisonniers commettent parfois, ne ft-ce que par dgot de
la vie et pour se faire condamner  mort, des actes de dsespoir
inutiles: vous pourriez tre victime de l'un de ces actes.

--Prenez donc vos prcautions, dit l'inspecteur.

En effet, on envoya chercher deux soldats et l'on commena de descendre
par un escalier si puant, si infect, si moisi, que rien que le passage
dans un pareil endroit affectait dsagrablement  la fois la vue,
l'odorat et la respiration.

Oh! fit l'inspecteur en s'arrtant  moiti de la descente, qui diable
peut loger l?

--Un conspirateur des plus dangereux, et qui nous est particulirement
recommand comme un homme capable de tout.

--Il est seul?

--Certainement.

--Depuis combien de temps est-il l?

--Depuis un an  peu prs.

--Et il a t mis dans ce cachot ds son entre.

--Non, monsieur, mais aprs avoir voulu tuer le porte-clefs charg de
lui porter sa nourriture.

--Il a voulu tuer le porte-clefs?

--Oui, monsieur, celui-l mme qui nous claire, n'est-il pas vrai,
Antoine? demanda le gouverneur.

--Il a voulu me tuer tout de mme, rpondit le porte-clefs.

--Ah ! mais c'est donc un fou que cet homme?

--C'est pire que cela, dit le porte-clefs, c'est un dmon.

--Voulez-vous qu'on s'en plaigne? demanda l'inspecteur au gouverneur.

--Inutile, monsieur, il est assez puni comme cela, d'ailleurs, 
prsent, il touche presque  la folie, et, selon l'exprience que nous
donnent nos observations, avant une autre anne d'ici il sera
compltement alin.

--Ma foi, tant mieux pour lui, dit l'inspecteur; une fois fou tout 
fait, il souffrira moins.

C'tait, comme on le voit, un homme plein d'humanit que cet inspecteur,
et bien digne des fonctions philanthropiques qu'il remplissait.

Vous avez raison, monsieur, dit le gouverneur, et votre rflexion
prouve que vous avez profondment tudi la matire. Ainsi, nous avons
dans un cachot, qui n'est spar de celui-ci que par une vingtaine de
pieds, et dans lequel on descend par un autre escalier, un vieil abb,
ancien chef de parti en Italie, qui est ici depuis 1811, auquel la tte
a tourn vers la fin de 1813, et qui, depuis ce moment, n'est pas
physiquement reconnaissable: il pleurait, il rit; il maigrissait, il
engraisse. Voulez-vous le voir plutt que celui-ci? Sa folie est
divertissante et ne vous attristera point.

--Je les verrai l'un et l'autre, rpondit l'inspecteur; il faut faire
son tat en conscience.

L'inspecteur en tait  sa premire tourne et voulait donner bonne
ide de lui  l'autorit.

Entrons donc chez celui-ci d'abord, ajouta-t-il.

--Volontiers, rpondit le gouverneur.

Et il fit signe au porte-clefs, qui ouvrit la porte.

Au grincement des massives serrures, au cri des gonds rouills tournant
sur leurs pivots, Dants, accroupi dans un angle de son cachot, o il
recevait avec un bonheur indicible le mince rayon du jour qui filtrait 
travers un troit soupirail grill, releva la tte.  la vue d'un homme
inconnu, clair par deux porte-clefs tenant des torches, et auquel le
gouverneur parlait le chapeau  la main, accompagn par deux soldats,
Dants devina ce dont il s'agissait, et, voyant enfin se prsenter une
occasion d'implorer une autorit suprieure, bondit en avant les mains
jointes.

Les soldats croisrent aussitt la baonnette, car ils crurent que le
prisonnier s'lanait vers l'inspecteur avec de mauvaises intentions.

L'inspecteur lui-mme fit un pas en arrire.

Dants vit qu'on l'avait prsent comme homme  craindre.

Alors, il runit dans son regard tout ce que le coeur de l'homme peut
contenir de mansutude et d'humilit, et s'exprimant avec une sorte
d'loquence pieuse qui tonna les assistants, il essaya de toucher
l'me de son visiteur.

L'inspecteur couta le discours de Dants, jusqu'au bout, puis se
tournant vers le gouverneur:

Il tournera  la dvotion, dit-il  mi-voix; il est dj dispos  des
sentiments plus doux. Voyez, la peur fait son effet sur lui; il a recul
devant les baonnettes; or, un fou ne recule devant rien: j'ai fait sur
ce sujet des observations bien curieuses  Charenton.

Puis, se retournant vers le prisonnier:

En rsum, dit-il, que demandez-vous?

--Je demande quel crime j'ai commis; je demande que l'on me donne des
juges; je demande que mon procs soit instruit; je demande enfin que
l'on me fusille si je suis coupable, mais aussi qu'on me mette en
libert si je suis innocent.

--tes-vous bien nourri? demanda l'inspecteur.

--Oui, je le crois, je n'en sais rien. Mais cela importe peu; ce qui
doit importer, non seulement  moi, malheureux prisonnier, mais encore 
tous les fonctionnaires rendant la justice, mais encore au roi qui nous
gouverne, c'est qu'un innocent ne soit pas victime d'une dnonciation
infme et ne meure pas sous les verrous en maudissant ses bourreaux.

--Vous tes bien humble aujourd'hui, dit le gouverneur; vous n'avez pas
toujours t comme cela. Vous parliez tout autrement, mon cher ami, le
jour o vous vouliez assommer votre gardien.

--C'est vrai, monsieur, dit Dants, et j'en demande bien humblement
pardon  cet homme qui a toujours t bon pour moi.... Mais, que
voulez-vous? j'tais fou, j'tais furieux.

--Et vous ne l'tes plus?

--Non, monsieur, car la captivit m'a pli, bris, ananti.... Il y a si
longtemps que je suis ici!

--Si longtemps?... et  quelle poque avez-vous t arrt? demanda
l'inspecteur.

--Le 28 fvrier 1815,  deux heures de l'aprs-midi.

L'inspecteur calcula.

Nous sommes au 30 juillet 1816; que dites-vous donc? il n'y a que
dix-sept mois que vous tes prisonnier.

--Que dix-sept mois! reprit Dants. Ah! monsieur, vous ne savez pas ce
que c'est que dix-sept mois de prison: dix-sept annes, dix-sept
sicles; surtout pour un homme qui, comme moi, touchait au bonheur, pour
un homme qui, comme moi, allait pouser une femme aime, pour un homme
qui voyait s'ouvrir devant lui une carrire honorable, et  qui tout
manque  l'instant; qui, du milieu du jour le plus beau, tombe dans la
nuit la plus profonde, qui voit sa carrire dtruite, qui ne sait si
celle qui l'aimait l'aime toujours, qui ignore si son vieux pre est
mort ou vivant. Dix-sept mois de prison, pour un homme habitu  l'air
de la mer,  l'indpendance du marin,  l'espace,  l'immensit, 
l'infini! Monsieur, dix-sept mois de prison, c'est plus que ne le
mritent tous les crimes que dsigne par les noms les plus odieux la
langue humaine. Ayez donc piti de moi, monsieur, et demandez pour moi,
non pas l'indulgence, mais la rigueur; non pas une grce, mais un
jugement; des juges, monsieur, je ne demande que des juges; on ne peut
pas refuser des juges  un accus.

--C'est bien, dit l'inspecteur, on verra.

Puis, se retournant vers le gouverneur:

En vrit, dit-il, le pauvre diable me fait de la peine. En remontant,
vous me montrerez son livre d'crou.

--Certainement, dit le gouverneur; mais je crois que vous trouverez
contre lui des notes terribles.

--Monsieur, continua Dants, je sais que vous ne pouvez pas me faire
sortir d'ici de votre propre dcision; mais vous pouvez transmettre ma
demande  l'autorit, vous pouvez provoquer une enqute, vous pouvez,
enfin, me faire mettre en jugement: un jugement, c'est tout ce que je
demande; que je sache quel crime j'ai commis, et  quelle peine je suis
condamn; car, voyez-vous, l'incertitude, c'est le pire de tous les
supplices.

--clairez-moi, dit l'inspecteur.

--Monsieur, s'cria Dants, je comprends, au son de votre voix, que vous
tes mu. Monsieur, dites-moi d'esprer.

--Je ne puis vous dire cela, rpondit l'inspecteur, je puis seulement
vous promettre d'examiner votre dossier.

--Oh! alors, monsieur, je suis libre, je suis sauv.

--Qui vous a fait arrter? demanda l'inspecteur.

--M. de Villefort, rpondit Dants. Voyez-le et entendez-vous avec lui.


--M. de Villefort n'est plus  Marseille depuis un an, mais  Toulouse.

--Ah! cela ne m'tonne plus, murmura Dants: mon seul protecteur est
loign.

--M. de Villefort avait-il quelque motif de haine contre vous? demanda
l'inspecteur.

--Aucun, monsieur; et mme il a t bienveillant pour moi.

--Je pourrai donc me fier aux notes qu'il a laisses sur vous ou qu'il
me donnera?

--Entirement, monsieur.

--C'est bien, attendez.

Dants tomba  genoux, levant les mains vers le ciel, et murmurant une
prire dans laquelle il recommandait  Dieu cet homme qui tait descendu
dans sa prison, pareil au Sauveur allant dlivrer les mes de l'enfer.

La porte se referma; mais l'espoir descendu avec l'inspecteur tait
rest enferm dans le cachot de Dants.

Voulez-vous voir le registre d'crou tout de suite, demanda le
gouverneur, ou passer au cachot de l'abb?

--Finissons-en avec les cachots tout d'un coup, rpondit l'inspecteur.
Si je remontais au jour, je n'aurais peut-tre plus le courage de
continuer ma triste mission.

--Ah! celui-l n'est point un prisonnier comme l'autre, et sa folie, 
lui, est moins attristante que la raison de son voisin.

--Et quelle est sa folie?

--Oh! une folie trange: il se croit possesseur d'un trsor immense. La
premire anne de sa captivit, il a fait offrir au gouvernement un
million, si le gouvernement le voulait mettre en libert; la seconde
anne, deux millions, la troisime, trois millions, et ainsi
progressivement. Il en est  sa cinquime anne de captivit: il va
vous demander de vous parler en secret, et vous offrira cinq millions.

--Ah! ah! c'est curieux en effet, dit l'inspecteur; et comment
appelez-vous ce millionnaire?

--L'abb Faria.

--No 27! dit l'inspecteur.

--C'est ici. Ouvrez, Antoine.

Le porte-clefs obit, et le regard curieux de l'inspecteur plongea dans
le cachot de l'_abb fou_.

C'est ainsi que l'on nommait gnralement le prisonnier.

Au milieu de la chambre, dans un cercle trac sur la terre avec un
morceau de pltre dtach du mur, tait couch un homme presque nu, tant
ses vtements taient tombs en lambeaux. Il dessinait dans ce cercle
des lignes gomtriques fort nettes, et paraissait aussi occup de
rsoudre son problme qu'Archimde l'tait lorsqu'il fut tu par un
soldat de Marcellus. Aussi ne bougea-t-il pas mme au bruit que fit la
porte du cachot en s'ouvrant, et ne sembla-t-il se rveiller que lorsque
la lumire des torches claira d'un clat inaccoutum le sol humide sur
lequel il travaillait. Alors il se retourna et vit avec tonnement la
nombreuse compagnie qui venait de descendre dans son cachot.

Aussitt, il se leva vivement, prit une couverture jete sur le pied de
son lit misrable, et se drapa prcipitamment pour paratre dans un tat
plus dcent aux yeux des trangers.

Que demandez-vous? dit l'inspecteur sans varier sa formule.

--Moi, monsieur! dit l'abb d'un air tonn; je ne demande rien.

--Vous ne comprenez pas, reprit l'inspecteur: je suis agent du
gouvernement, j'ai mission de descendre dans les prisons et d'couter
les rclamations des prisonniers.

--Oh! alors, monsieur, c'est autre chose, s'cria vivement l'abb, et
j'espre que nous allons nous entendre.

--Voyez, dit tout bas le gouverneur, cela ne commence-t-il pas comme je
vous l'avais annonc?

--Monsieur, continua le prisonnier, je suis l'abb Faria, n  Rome,
j'ai t vingt ans secrtaire du cardinal Rospigliosi; j'ai t arrt,
je ne sais trop pourquoi, vers le commencement de l'anne 1811, depuis
ce moment, je rclame ma libert des autorits italiennes et franaises.

--Pourquoi prs des autorits franaises? demanda le gouverneur.

--Parce que j'ai t arrt  Piombino et que je prsume que, comme
Milan et Florence, Piombino est devenu le chef-lieu de quelque
dpartement franais.

L'inspecteur et le gouverneur se regardrent en riant.

Diable, mon cher, dit l'inspecteur, vos nouvelles de l'Italie ne sont
pas fraches.

--Elles datent du jour o j'ai t arrt, monsieur, dit l'abb Faria;
et comme Sa Majest l'Empereur avait cr la royaut de Rome pour le
fils que le ciel venait de lui envoyer, je prsume que, poursuivant le
cours de ses conqutes, il a accompli le rve de Machiavel et de Csar
Borgia, qui tait de faire de toute l'Italie un seul et unique royaume.

--Monsieur, dit l'inspecteur, la Providence a heureusement apport
quelque changement  ce plan gigantesque dont vous me paraissez assez
chaud partisan.

--C'est le seul moyen de faire de l'Italie un tat fort, indpendant et
heureux, rpondit l'abb.

--Cela est possible, rpondit l'inspecteur, mais je ne suis pas venu ici
pour faire avec vous un cours de politique ultramontaine, mais pour vous
demander ce que j'ai dj fait, si vous avez quelques rclamations 
faire sur la manire dont vous tes nourri et log.

--La nourriture est ce qu'elle est dans toutes les prisons, rpondit
l'abb, c'est--dire fort mauvaise; quant au logement, vous le voyez, il
est humide et malsain, mais nanmoins assez convenable pour un cachot.
Maintenant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit mais bien de rvlations
de la plus haute importance et du plus haut intrt que j'ai  faire au
gouvernement.

--Nous y voici, dit tout bas le gouverneur  l'inspecteur.

--Voil pourquoi je suis si heureux de vous voir, continua l'abb,
quoique vous m'ayez drang dans un calcul fort important, et qui, s'il
russit, changera peut-tre le systme de Newton. Pouvez-vous m'accorder
la faveur d'un entretien particulier?

--Hein! que disais-je! fit le gouverneur  l'inspecteur.

--Vous connaissez votre personne, rpondit ce dernier souriant. Puis,
se retournant vers Faria:

Monsieur, dit-il, ce que vous me demandez est impossible.

--Cependant, monsieur, reprit l'abb, s'il s'agissait de faire gagner au
gouvernement une somme norme, une somme de cinq millions, par exemple?

--Ma foi, dit l'inspecteur en se retournant  son tour vers le
gouverneur, vous aviez prdit jusqu'au chiffre.

--Voyons, reprit l'abb, s'apercevant que l'inspecteur faisait un
mouvement pour se retirer, il n'est pas ncessaire que nous soyons
absolument seuls; M. le gouverneur pourra assister  notre entretien.

--Mon cher monsieur, dit le gouverneur, malheureusement nous savons
d'avance et par coeur ce que vous direz. Il s'agit de vos trsors,
n'est-ce pas?

Faria regarda cet homme railleur avec des yeux o un observateur
dsintress et vu, certes, luire l'clair de la raison et de la
vrit.

Sans doute, dit-il; de quoi voulez-vous que je parle, sinon de cela?

--Monsieur l'inspecteur, continua le gouverneur, je puis vous raconter
cette histoire aussi bien que l'abb, car il y a quatre ou cinq ans que
j'en ai les oreilles rebattues.

--Cela prouve, monsieur le gouverneur, dit l'abb, que vous tes comme
ces gens dont parle l'criture, qui ont des yeux et qui ne voient pas,
qui ont des oreilles et qui n'entendent pas.

--Mon cher monsieur, dit l'inspecteur, le gouvernement est riche et n'a,
Dieu merci, pas besoin de votre argent; gardez-le donc pour le jour o
vous sortirez de prison.

L'oeil de l'abb se dilata; il saisit la main de l'inspecteur.

Mais si je n'en sors pas de prison, dit-il, si, contre toute justice,
on me retient dans ce cachot, si j'y meurs sans avoir lgu mon secret 
personne, ce trsor sera donc perdu! Ne vaut-il pas mieux que le
gouvernement en profite, et moi aussi? J'irai jusqu' six millions,
monsieur; oui, j'abandonnerai six millions, et je me contenterai du
reste si l'on veut me rendre la libert.

--Sur ma parole, dit l'inspecteur  demi-voix, si l'on ne savait que cet
homme est fou, il parle avec un accent si convaincu qu'on croirait qu'il
dit la vrit.

--Je ne suis pas fou, monsieur, et je dis bien la vrit, reprit Faria
qui, avec cette finesse d'oue particulire aux prisonniers, n'avait pas
perdu une seule des paroles de l'inspecteur. Ce trsor dont je vous
parle existe bien rellement, et j'offre de signer un trait avec vous,
en vertu duquel vous me conduirez  l'endroit dsign par moi; on
fouillera la terre sous nos yeux, et si je mens, si l'on ne trouve rien,
si je suis un fou, comme vous le dites, eh bien! vous me ramnerez dans
ce mme cachot, o je resterai ternellement, et o je mourrai sans
plus rien demander ni  vous ni  personne.

Le gouverneur se mit  rire.

Est-ce bien loin votre trsor? demanda-t-il.

-- cent lieues d'ici  peu prs, dit Faria.

--La chose n'est pas mal imagine, dit le gouverneur; si tous les
prisonniers voulaient s'amuser  promener leurs gardiens pendant cent
lieues, et si les gardiens consentaient  faire une pareille promenade,
ce serait une excellente chance que les prisonniers se mnageraient de
prendre la clef des champs ds qu'ils en trouveraient l'occasion, et
pendant un pareil voyage l'occasion se prsenterait certainement.

--C'est un moyen connu, dit l'inspecteur, et monsieur n'a pas mme le
mrite de l'invention. Puis, se retournant vers l'abb.

Je vous ai demand si vous tiez bien nourri? dit-il.

--Monsieur, rpondit Faria, jurez-moi sur le Christ de me dlivrer si je
vous ai dit vrai, et je vous indiquerai l'endroit o le trsor est
enfoui.

--tes-vous bien nourri? rpta l'inspecteur.

--Monsieur, vous ne risquez rien ainsi, et vous voyez bien que ce n'est
pas pour me mnager une chance pour me sauver, puisque je resterai en
prison tandis qu'on fera le voyage.

--Vous ne rpondez pas  ma question, reprit avec impatience
l'inspecteur.

--Ni vous  ma demande! s'cria l'abb. Soyez donc maudit comme les
autres insenss qui n'ont pas voulu me croire! Vous ne voulez pas de mon
or, je le garderai; vous me refusez la libert, Dieu me l'enverra.
Allez, je n'ai plus rien  dire.

Et l'abb, rejetant sa couverture, ramassa son morceau de pltre, et
alla s'asseoir de nouveau au milieu de son cercle, o il continua ses
lignes et ses calculs.

Que fait-il l? dit l'inspecteur se retirant.

--Il compte ses trsors, reprit le gouverneur. Faria rpondit  ce
sarcasme par un coup d'oeil empreint du plus suprme mpris.

Ils sortirent. Le gelier ferma la porte derrire eux.

Il aura, en effet, possd quelques trsors, dit l'inspecteur en
remontant l'escalier.

--Ou il aura rv qu'il les possdait, rpondit le gouverneur, et le
lendemain il se sera rveill fou.

--En effet, dit l'inspecteur avec la navet de la corruption; s'il et
t rellement riche, il ne serait pas en prison.

Ainsi finit l'aventure pour l'abb Faria. Il demeura prisonnier, et, 
la suite de cette visite, sa rputation de fou rjouissant s'augmenta
encore.

Caligula ou Nron, ces grands chercheurs de trsors, ces dsireurs de
l'impossible, eussent prt l'oreille aux paroles de ce pauvre homme et
lui eussent accord l'air qu'il dsirait, l'espace qu'il estimait  un
si haut prix, et la libert qu'il offrait de payer si cher. Mais les
rois de nos jours, maintenus dans la limite du probable, n'ont plus
l'audace de la volont; ils craignent l'oreille qui coute les ordres
qu'ils donnent, l'oeil qui scrute leurs actions; ils ne sentent plus la
supriorit de leur essence divine; ils sont des hommes couronns, voil
tout. Jadis, ils se croyaient, ou du moins se disaient fils de Jupiter,
et retenaient quelque chose des faons du dieu leur pre: on ne contrle
pas facilement ce qui se passe au-del des nuages; aujourd'hui, les rois
se laissent aisment rejoindre. Or, comme il a toujours rpugn au
gouvernement despotique de montrer au grand jour les effets de la prison
et de la torture; comme il y a peu d'exemples qu'une victime des
inquisitions ait pu reparatre avec ses os broys et ses plaies
saignantes, de mme la folie, cet ulcre n dans la fange des cachots 
la suite des tortures morales, se cache presque toujours avec soin dans
le lieu o elle est ne, ou, si elle en sort, elle va s'ensevelir dans
quelque hpital sombre, o les mdecins ne reconnaissent ni l'homme ni
la pense dans le dbris informe que leur transmet le gelier fatigu.

L'abb Faria, devenu fou en prison, tait condamn, par sa folie mme,
 une prison perptuelle.

Quant  Dants, l'inspecteur lui tint parole. En remontant chez le
gouverneur, il se fit prsenter le registre d'crou. La note concernant
le prisonnier tait ainsi conue:

_Edmond Dants: Bonapartiste enrag: a pris une part active au retour de
l'le d'Elbe._

 tenir au plus grand secret et sous la plus stricte surveillance.

Cette note tait d'une autre criture et d'une encre diffrente que le
reste du registre ce qui prouvait qu'elle avait t ajoute depuis
l'incarcration de Dants.

L'accusation tait trop positive pour essayer de la combattre.
L'inspecteur crivit donc au-dessous de l'accolade:

Rien  faire.

Cette visite avait, pour ainsi dire, raviv Dants depuis qu'il tait
entr en prison, il avait oubli de compter les jours, mais l'inspecteur
lui avait donn une nouvelle date et Dants ne l'avait pas oublie.
Derrire lui, il crivit sur le mur, avec un morceau de pltre dtach
de son plafond, 30 juillet 1816, et,  partir de ce moment, il fit un
cran chaque jour pour que la mesure du temps ne lui chappt plus.

Les jours s'coulrent, puis les semaines, puis les mois: Dants
attendait toujours, il avait commenc par fixer  sa libert un terme
de quinze jours. En mettant  suivre son affaire la moiti de l'intrt
qu'il avait paru prouver, l'inspecteur devait avoir assez de quinze
jours. Ces quinze jours couls, il se dit qu'il tait absurde  lui de
croire que l'inspecteur se serait occup de lui avant son retour 
Paris; or, son retour  Paris ne pouvait avoir lieu que lorsque sa
tourne serait finie, et sa tourne pouvait durer un mois ou deux; il se
donna donc trois mois au lieu de quinze jours. Les trois mois couls,
un autre raisonnement vint  son aide, qui fit qu'il s'accorda six mois,
mais ces six mois couls, en mettant les jours au bout les uns des
autres, il se trouvait qu'il avait attendu dix mois et demi. Pendant ces
dix mois, rien n'avait t chang au rgime de sa prison; aucune
nouvelle consolante ne lui tait parvenue; le gelier interrog tait
muet, comme d'habitude. Dants commena  douter de ses sens,  croire
que ce qu'il prenait pour un souvenir de sa mmoire n'tait rien autre
chose qu'une hallucination de son cerveau, et que cet ange consolateur
qui tait apparu dans sa prison y tait descendu sur l'aile d'un rve.

Au bout d'un an, le gouverneur fut chang, il avait obtenu la direction
du fort de Ham; il emmena avec lui plusieurs de ses subordonns et,
entre autres, le gelier de Dants. Un nouveau gouverneur arriva; il et
t trop long pour lui d'apprendre les noms de ses prisonniers, il se
fit reprsenter seulement leurs numros. Cet horrible htel garni se
composait de cinquante chambres; leurs habitants furent appels du
numro de la chambre qu'ils occupaient, et le malheureux jeune homme
cessa de s'appeler de son prnom d'Edmond ou de son nom de Dants, il
s'appela le n 34.




XV

Le numro 34 et le numro 27.


Dants passa tous les degrs du malheur que subissent les prisonniers
oublis dans une prison.

Il commena par l'orgueil, qui est une suite de l'espoir et une
conscience de l'innocence; puis il en vint  douter de son innocence,
ce qui ne justifiait pas mal les ides du gouverneur sur l'alination
mentale; enfin il tomba du haut de son orgueil, il pria, non pas encore
Dieu, mais les hommes; Dieu est le dernier recours. Le malheureux, qui
devrait commencer par le Seigneur, n'en arrive  esprer en lui qu'aprs
avoir puis toutes les autres esprances.

Dants pria donc qu'on voult bien le tirer de son cachot pour le mettre
dans un autre, ft-il plus noir et plus profond. Un changement, mme
dsavantageux, tait toujours un changement, et procurerait  Dants une
distraction de quelques jours. Il pria qu'on lui accordt la promenade,
l'air, des livres, des instruments. Rien de tout cela ne lui fut
accord; mais n'importe, il demandait toujours. Il s'tait habitu 
parler  son nouveau gelier, quoiqu'il ft encore, s'il tait
possible, plus muet que l'ancien; mais parler  un homme, mme  un
muet, tait encore un plaisir. Dants parlait pour entendre le son de sa
propre voix: il avait essay de parler lorsqu'il tait seul, mais alors
il se faisait peur.

Souvent, du temps qu'il tait en libert, Dants s'tait fait un
pouvantail de ces chambres de prisonniers, composes de vagabonds, de
bandits et d'assassins, dont la joie ignoble met en commun des orgies
inintelligibles et des amitis effrayantes. Il en vint  souhaiter
d'tre jet dans quelqu'un de ces bouges, afin de voir d'autres visages
que celui de ce gelier impassible qui ne voulait point parler; il
regrettait le bagne avec son costume infamant, sa chane au pied, sa
fltrissure sur l'paule. Au moins, les galriens taient dans la
socit de leurs semblables, ils respiraient l'air, ils voyaient le
ciel; les galriens taient bien heureux.

Il supplia un jour le gelier de demander pour lui un compagnon, quel
qu'il ft, ce compagnon dt-il tre cet abb fou dont il avait entendu
parler. Sous l'corce du gelier, si rude qu'elle soit, il reste
toujours un peu de l'homme. Celui-ci avait souvent, du fond du coeur, et
quoique son visage n'en et rien dit, plaint ce malheureux jeune homme,
 qui la captivit tait si dure; il transmit la demande du numro 34 au
gouverneur; mais celui-ci, prudent comme s'il et t un homme
politique, se figura que Dants voulait ameuter les prisonniers, tramer
quelque complot, s'aider d'un ami dans quelque tentative d'vasion, et
il refusa.

Dants avait puis le cercle des ressources humaines. Comme nous avons
dit que cela devait arriver, il se tourna alors vers Dieu.

Toutes les ides pieuses parses dans le monde, et que glanent les
malheureux courbs par la destine, vinrent alors rafrachir son esprit;
il se rappela les prires que lui avait apprises sa mre, et leur trouva
un sens jadis ignor de lui; car, pour l'homme heureux, la prire
demeure un assemblage monotone et vide de sens, jusqu'au jour o la
douleur vient expliquer  l'infortun ce langage sublime  l'aide duquel
il parle  Dieu.

Il pria donc, non pas avec ferveur, mais avec rage. En priant tout haut,
il ne s'effrayait plus de ses paroles; alors il tombait dans des espces
d'extases; il voyait Dieu clatant  chaque mot qu'il prononait; toutes
les actions de sa vie humble et perdue, il les rapportait  la volont
de ce Dieu puissant, s'en faisait des leons, se proposait des tches 
accomplir, et,  la fin de chaque prire, glissait le voeu intress que
les hommes trouvent bien plus souvent moyen d'adresser aux hommes qu'
Dieu: Et pardonnez-nous nos offenses, comme nous les pardonnons  ceux
qui nous ont offenss.

Malgr ses prires ferventes, Dants demeura prisonnier.

Alors son esprit devint sombre, un nuage s'paissit devant ses yeux.
Dants tait un homme simple et sans ducation; le pass tait rest
pour lui couvert de ce voile sombre que soulve la science. Il ne
pouvait, dans la solitude de son cachot et dans le dsert de sa pense,
reconstruire les ges rvolus, ramener les peuples teints, rebtir les
villes antiques, que l'imagination grandit et potise, et qui passent
devant les yeux, gigantesques et claires par le feu du ciel, comme les
tableaux babyloniens de Martinn; lui n'avait que son pass si court, son
prsent si sombre son avenir si douteux: dix-neuf ans de lumire 
mditer peut-tre dans une ternelle nuit! Aucune distraction ne pouvait
donc lui venir en aide: son esprit nergique, et qui n'et pas mieux
aim que de prendre son vol  travers les ges, tait forc de rester
prisonnier comme un aigle dans une cage. Il se cramponnait alors  une
ide,  celle de son bonheur dtruit sans cause apparente et par une
fatalit inoue; il s'acharnait sur cette ide, la tournant, la
retournant sur toutes les faces, et la dvorant pour ainsi dire  belles
dents, comme dans l'enfer de Dante l'impitoyable Ugolin dvore le crne
de l'archevque Roger. Dants n'avait eu qu'une foi passagre, base sur
la puissance; il la perdit comme d'autres la perdent aprs le succs.
Seulement, il n'avait pas profit.

La rage succda  l'asctisme. Edmond lanait des blasphmes qui
faisaient reculer d'horreur le gelier; il brisait son corps contre les
murs de sa prison; il s'en prenait avec fureur  tout ce qui
l'entourait, et surtout  lui-mme, de la moindre contrarit que lui
faisait prouver un grain de sable, un ftu de paille, un souffle d'air.
Alors cette lettre dnonciatrice qu'il avait vue, que lui avait montre
Villefort, qu'il avait touche, lui revenait  l'esprit, chaque ligne
flamboyait sur la muraille comme le _Mane, Thecel, Phars_ de Balthazar.
Il se disait que c'tait la haine des hommes et non la vengeance de Dieu
qui l'avait plong dans l'abme o il tait; il vouait ces hommes
inconnus  tous les supplices dont son ardente imagination lui
fournissait l'ide, et il trouvait encore que les plus terribles taient
trop doux et surtout trop courts pour eux; car aprs le supplice venait
la mort; et dans la mort tait, sinon le repos, du moins l'insensibilit
qui lui ressemble.

 force de se dire  lui-mme,  propos de ses ennemis, que le calme
tait la mort, et qu' celui qui veut punir cruellement il faut d'autres
moyens que la mort, il tomba dans l'immobilit morne des ides de
suicide; malheur  celui qui, sur la pente du malheur, s'arrte  ces
sombres ides! C'est une de ces mers mortes qui s'tendent comme l'azur
des flots purs, mais dans lesquelles le nageur sent de plus en plus
s'engluer ses pieds dans une vase bitumineuse qui l'attire  elle,
l'aspire, l'engloutit. Une fois pris ainsi, si le secours divin ne vient
point  son aide, tout est fini, et chaque effort qu'il tente l'enfonce
plus avant dans la mort.

Cependant cet tat d'agonie morale est moins terrible que la souffrance
qui l'a prcd et que le chtiment qui le suivra peut-tre; c'est une
espce de consolation vertigineuse qui vous montre le gouffre bant,
mais au fond du gouffre le nant. Arriv l, Edmond trouva quelque
consolation dans cette ide; toutes ses douleurs, toutes ses
souffrances, ce cortge de spectres qu'elles tramaient  leur suite,
parurent s'envoler de ce coin de sa prison o l'ange de la mort pouvait
poser son pied silencieux. Dants regarda avec calme sa vie passe, avec
terreur sa vie future, et choisit ce point milieu qui lui paraissait
tre un lieu d'asile.

Quelquefois, se disait-il alors, dans mes courses lointaines, quand
j'tais encore un homme, et quand cet homme, libre et puissant, jetait 
d'autres hommes des commandements qui taient excuts, j'ai vu le ciel
se couvrir, la mer frmir et gronder, l'orage natre dans un coin du
ciel, et comme un aigle gigantesque battre les deux horizons de ses deux
ailes; alors je sentais que mon vaisseau n'tait plus qu'un refuge
impuissant, car mon vaisseau, lger comme une plume  la main d'un
gant, tremblait et frissonnait lui-mme. Bientt, au bruit effroyable
des lames, l'aspect des rochers tranchants m'annonait la mort, et la
mort m'pouvantait; je faisais tous mes efforts pour y chapper, et je
runissais toutes les forces de l'homme et toute l'intelligence du marin
pour lutter avec Dieu!... C'est que j'tais heureux alors, c'est que
revenir  la vie, c'tait revenir au bonheur; c'est que cette mort, je
ne l'avais pas appele, je ne l'avais pas choisie; c'est que le sommeil
enfin me paraissait dur sur ce lit d'algues et de cailloux; c'est que je
m'indignais, moi qui me croyais une crature faite  l'image de Dieu de
servir, aprs ma mort, de pture aux golands et aux vautours. Mais
aujourd'hui c'est autre chose: j'ai perdu tout ce qui pouvait me faire
aimer la vie, aujourd'hui la mort me sourit comme une nourrice 
l'enfant qu'elle va bercer; mais aujourd'hui je meurs  ma guise, et je
m'endors las et bris, comme je m'endormais aprs un de ces soirs de
dsespoir et de rage pendant lesquels j'avais compt trois mille tours
dans ma chambre, c'est--dire trente mille pas, c'est--dire  peu prs
dix lieues.

Ds que cette pense eut germ dans l'esprit du jeune homme, il devint
plus doux, plus souriant; il s'arrangea mieux de son lit dur et de son
pain noir, mangea moins, ne dormit plus, et trouva  peu prs
supportable ce reste d'existence qu'il tait sr de laisser l quand il
voudrait, comme on laisse un vtement us.

Il y avait deux moyens de mourir: l'un tait simple, il s'agissait
d'attacher son mouchoir  un barreau de la fentre et de se pendre;
l'autre consistait  faire semblant de manger et  se laisser mourir de
faim. Le premier rpugna fort  Dants. Il avait t lev dans
l'horreur des pirates, gens que l'on pend aux vergues des btiments; la
pendaison tait donc pour lui une espce de supplice infamant qu'il ne
voulait pas s'appliquer  lui-mme; il adopta donc le deuxime, et en
commena l'excution le jour mme.

Prs de quatre annes s'taient coules dans les alternatives que nous
avons racontes.  la fin de la deuxime, Dants avait cess de compter
les jours et tait retomb dans cette ignorance du temps dont autrefois
l'avait tir l'inspecteur.

Dants avait dit: Je veux mourir et s'tait choisi son genre de mort;
alors il l'avait bien envisag, et de peur de revenir sur sa dcision,
il s'tait fait serment  lui-mme de mourir ainsi. Quand on me servira
mon repas du matin et mon repas du soir, avait-il pens, je jetterai les
aliments par la fentre et j'aurai l'air de les avoir mangs.

Il le fit comme il s'tait promis de le faire. Deux fois le jour, par la
petite ouverture grille qui ne lui laissait apercevoir que le ciel, il
jetait ses vivres, d'abord gaiement, puis avec rflexion, puis avec
regret; il lui fallut le souvenir du serment qu'il s'tait fait pour
avoir la force de poursuivre ce terrible dessein. Ces aliments, qui lui
rpugnaient autrefois, la faim, aux dents aigus, les lui faisait
paratre apptissants  l'oeil et exquis  l'odorat; quelquefois, il
tenait pendant une heure  sa main le plat qui le contenait, l'oeil fix
sur ce morceau de viande pourrie ou sur ce poisson infect, et sur ce
pain noir et moisi. C'taient les derniers instincts de la vie qui
luttaient encore en lui et qui de temps en temps terrassaient sa
rsolution. Alors son cachot ne lui paraissait plus aussi sombre, son
tat lui semblait moins dsespr; il tait jeune encore; il devait
avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, il lui restait cinquante ans  vivre
 peu prs, c'est--dire deux fois ce qu'il avait vcu. Pendant ce laps
de temps immense, que d'vnements pouvaient forcer les portes,
renverser les murailles du chteau d'If et le rendre  la libert!
Alors, il approchait ses dents du repas que, Tantale volontaire, il
loignait lui-mme de sa bouche; mais alors le souvenir de son serment
lui revenait  l'esprit, et cette gnreuse nature avait trop peur de se
mpriser soi-mme pour manquer  son serment. Il usa donc, rigoureux et
impitoyable, le peu d'existence qui lui restait, et un jour vint o il
n'eut plus la force de se lever pour jeter par la lucarne le souper
qu'on lui apportait.

Le lendemain il ne voyait plus, il entendait  peine. Le gelier croyait
 une maladie grave; Edmond esprait dans une mort prochaine.

La journe s'coula ainsi: Edmond sentait un vague engourdissement, qui
ne manquait pas d'un certain bien-tre, le gagner. Les tiraillements
nerveux de son estomac s'taient assoupis; les ardeurs de sa soif
s'taient calmes; lorsqu'il fermait les yeux, il voyait une foule de
lueurs brillantes pareilles  ces feux follets qui courent la nuit sur
les terrains fangeux: c'tait le crpuscule de ce pays inconnu qu'on
appelle la mort. Tout  coup le soir, vers neuf heures il entendit un
bruit sourd  la paroi du mur contre lequel il tait couch.

Tant d'animaux immondes taient venus faire leur bruit dans cette prison
que, peu  peu, Edmond avait habitu son sommeil  ne pas se troubler de
si peu de chose; mais cette fois, soit que ses sens fussent exalts par
l'abstinence, soit que rellement le bruit ft plus fort que de coutume,
soit que dans ce moment suprme tout acqut de l'importance, Edmond
souleva sa tte pour mieux entendre.

C'tait un grattement gal qui semblait accuser, soit une griffe norme,
soit une dent puissante, soit enfin la pression d'un instrument
quelconque sur des pierres.

Bien qu'affaibli, le cerveau du jeune homme fut frapp par cette ide
banale constamment prsente  l'esprit des prisonniers: la libert. Ce
bruit arrivait si juste au moment o tout bruit allait cesser pour lui,
qu'il lui semblait que Dieu se montrait enfin pitoyable  ses
souffrances et lui envoyait ce bruit pour l'avertir de s'arrter au bord
de la tombe o chancelait dj son pied. Qui pouvait savoir si un de ses
amis, un de ces tres bien-aims auxquels il avait song si souvent
qu'il y avait us sa pense, ne s'occupait pas de lui en ce moment et ne
cherchait pas  rapprocher la distance qui les sparait?

Mais non, sans doute Edmond se trompait, et c'tait un de ces rves qui
flottent  la porte de la mort.

Cependant, Edmond coutait toujours ce bruit. Ce bruit dura trois heures
 peu prs, puis Edmond entendit une sorte de croulement, aprs quoi le
bruit cessa.

Quelques heures aprs, il reprit plus fort et plus rapproch. Dj
Edmond s'intressait  ce travail qui lui faisait socit; tout  coup
le gelier entra.

Depuis huit jours  peu prs qu'il avait rsolu de mourir, quatre jours
qu'il avait commenc de mettre ce projet  excution, Edmond n'avait
point adress la parole  cet homme, ne lui rpondant pas quand il lui
avait parl pour lui demander de quelle maladie il croyait tre atteint,
et se retournant du ct du mur quand il en tait regard trop
attentivement. Mais aujourd'hui, le gelier pouvait entendre ce
bruissement sourd, s'en alarmer, y mettre fin, et dranger ainsi
peut-tre ce je ne sais quoi d'esprance, dont l'ide seule charmait les
derniers moments de Dants.

Le gelier apportait  djeuner.

Dants se souleva sur son lit, et, enflant sa voix, se mit  parler sur
tous les sujets possibles, sur la mauvaise qualit des vivres qu'il
apportait, sur le froid dont on souffrait dans ce cachot, murmurant et
grondant pour avoir le droit de crier plus fort, et lassant la patience
du gelier, qui justement ce jour-l avait sollicit pour le prisonnier
malade un bouillon et du pain frais, et qui lui apportait ce bouillon et
ce pain.

Heureusement, il crut que Dants avait le dlire; il posa les vivres sur
la mauvaise table boiteuse sur laquelle il avait l'habitude de les
poser, et se retira.

Libre alors, Edmond se remit  couter avec joie.

Le bruit devenait si distinct que, maintenant, le jeune homme
l'entendait sans efforts.

Plus de doute, se dit-il  lui-mme, puisque ce bruit continue, malgr
le jour, c'est quelque malheureux prisonnier comme moi qui travaille 
sa dlivrance. Oh! si j'tais prs de lui, comme je l'aiderais!

Puis, tout  coup, un nuage sombre passa sur cette aurore d'esprance
dans ce cerveau habitu au malheur et qui ne pouvait se reprendre que
difficilement aux joies humaines; cette ide surgit aussitt, que ce
bruit avait pour cause le travail de quelques ouvriers que le gouverneur
employait aux rparations d'une chambre voisine.

Il tait facile de s'en assurer; mais comment risquer une question?
Certes, il tait tout simple d'attendre l'arrive du gelier, de lui
faire couter ce bruit, et de voir la mine qu'il ferait en l'coutant;
mais se donner une pareille satisfaction, n'tait-ce pas trahir des
intrts bien prcieux pour une satisfaction bien courte?
Malheureusement, la tte d'Edmond, cloche vide, tait assourdie par le
bourdonnement d'une ide; il tait si faible que son esprit flottait
comme une vapeur, et ne pouvait se condenser autour d'une pense. Edmond
ne vit qu'un moyen de rendre la nettet  sa rflexion et la lucidit 
son jugement; il tourna les yeux vers le bouillon fumant encore que le
gelier venait de dposer sur la table, se leva, alla en chancelant
jusqu' lui, prit la tasse, la porta  ses lvres, et avala le breuvage
qu'elle contenait avec une indicible sensation de bien-tre.

Alors il eut le courage d'en rester l: il avait entendu dire que de
malheureux naufrags recueillis, extnus par la faim, taient morts
pour avoir gloutonnement dvor une nourriture trop substantielle.
Edmond posa sur la table le pain qu'il tenait dj presque  porte de
sa bouche, et alla se recoucher. Edmond ne voulait plus mourir.

Bientt, il sentit que le jour rentrait dans son cerveau; toutes ses
ides, vagues et presque insaisissables, reprenaient leur place dans cet
chiquier merveilleux, o une case de plus peut-tre suffit pour tablir
la supriorit de l'homme sur les animaux. Il put penser et fortifier sa
pense avec le raisonnement.

Alors il se dit:

Il faut tenter l'preuve, mais sans compromettre personne. Si le
travailleur est un ouvrier ordinaire, je n'ai qu' frapper contre mon
mur, aussitt il cessera sa besogne pour tcher de deviner quel est
celui qui frappe et dans quel but il frappe. Mais comme son travail sera
non seulement licite, mais encore command, il reprendra bientt son
travail. Si au contraire c'est un prisonnier, le bruit que je ferai
l'effrayera; il craindra d'tre dcouvert; il cessera son travail et ne
le reprendra que ce soir, quand il croira tout le monde couch et
endormi.

Aussitt, Edmond se leva de nouveau. Cette fois, ses jambes ne
vacillaient plus et ses yeux taient sans blouissements. Il alla vers
un angle de sa prison, dtacha une pierre mine par l'humidit, et
revint frapper le mur  l'endroit mme o le retentissement tait le
plus sensible.

Il frappa trois coups.

Ds le premier, le bruit avait cess, comme par enchantement.

Edmond couta de toute son me. Une heure s'coula, deux heures
s'coulrent, aucun bruit nouveau ne se fit entendre; Edmond avait fait
natre de l'autre ct de la muraille un silence absolu.

Plein d'espoir, Edmond mangea quelques bouches de son pain, avala
quelques gorges d'eau, et, grce  la constitution puissante dont la
nature l'avait dou, se retrouva  peu prs comme auparavant.

La journe s'coula, le silence durait toujours.

La nuit vint sans que le bruit et recommenc.

C'est un prisonnier, se dit Edmond avec une indicible joie.

Ds lors sa tte s'embrasa, la vie lui revint violente  force d'tre
active.

La nuit se passa sans que le moindre bruit se ft entendre.

Edmond ne ferma pas les yeux de cette nuit.

Le jour revint; le gelier rentra apportant les provisions. Edmond avait
dj dvor les anciennes; il dvora les nouvelles, coutant sans cesse
ce bruit qui ne revenait pas, tremblant qu'il et cess pour toujours,
faisant dix ou douze lieues dans son cachot, branlant pendant des
heures entires les barreaux de fer de son soupirail, rendant
l'lasticit et la vigueur  ses membres par un exercice dsappris
depuis longtemps, se disposant enfin  reprendre corps  corps sa
destine  venir, comme fait, en tendant ses bras, et en frottant son
corps d'huile, le lutteur qui va entrer dans l'arne. Puis, dans les
intervalles de cette activit fivreuse il coutait si le bruit ne
revenait pas, s'impatientant de la prudence de ce prisonnier qui ne
devinait point qu'il avait t distrait dans son oeuvre de libert par
un autre prisonnier, qui avait au moins aussi grande hte d'tre libre
que lui.

Trois jours s'coulrent, soixante-douze mortelles heures comptes
minute par minute!

Enfin un soir, comme le gelier venait de faire sa dernire visite,
comme pour la centime fois Dants collait son oreille  la muraille, il
lui sembla qu'un branlement imperceptible rpondait sourdement dans sa
tte, mise en rapport avec les pierres silencieuses.

Dants se recula pour bien rasseoir son cerveau branl, fit quelques
tours dans la chambre, et replaa son oreille au mme endroit.

Il n'y avait plus de doute, il se faisait quelque chose de l'autre ct;
le prisonnier avait reconnu le danger de sa manoeuvre et en avait adopt
quelque autre, et, sans doute pour continuer son oeuvre avec plus de
scurit, il avait substitu le levier au ciseau.

Enhardi par cette dcouverte, Edmond rsolut de venir en aide 
l'infatigable travailleur. Il commena par dplacer son lit, derrire
lequel il lui semblait que l'oeuvre de dlivrance s'accomplissait, et
chercha des yeux un objet avec lequel il pt entamer la muraille, faire
tomber le ciment humide, desceller une pierre enfin.

Rien ne se prsenta  sa vue. Il n'avait ni couteau ni instrument
tranchant; du fer  ses barreaux seulement, et il s'tait assur si
souvent que ses barreaux taient bien scells, que ce n'tait plus mme
la peine d'essayer  les branler.

Pour tout ameublement, un lit, une chaise, une table, un seau, une
cruche.

 ce lit il y avait bien des tenons de fer, mais ces tenons taient
scells au bois par des vis. Il et fallu un tournevis pour tirer ces
vis et arracher ces tenons.

 la table et  la chaise, rien; au seau, il y avait eu autrefois une
anse, mais cette anse avait t enleve.

Il n'y avait plus, pour Dants, qu'une ressource, c'tait de briser sa
cruche et, avec un des morceaux de grs taills en angle, de se mettre 
la besogne.

Il laissa tomber la cruche sur un pav, et la cruche vola en clats.

Dants choisit deux ou trois clats aigus, les cacha dans sa paillasse,
et laissa les autres pars sur la terre. La rupture de sa cruche tait
un accident trop naturel pour que l'on s'en inquitt.

Edmond avait toute la nuit pour travailler; mais dans l'obscurit, la
besogne allait mal, car il lui fallait travailler  ttons, et il sentit
bientt qu'il moussait l'instrument informe contre un grs plus dur. Il
repoussa donc son lit et attendit le jour. Avec l'espoir, la patience
lui tait revenue.

Toute la nuit il couta et entendit le mineur inconnu qui continuait son
oeuvre souterraine.

Le jour vint, le gelier entra. Dants lui dit qu'en buvant la veille 
mme la cruche, elle avait chapp  sa main et s'tait brise en
tombant. Le gelier alla en grommelant chercher une cruche neuve, sans
mme prendre la peine d'emporter les morceaux de la vieille.

Il revint un instant aprs, recommanda plus d'adresse au prisonnier et
sortit.

Dants couta avec une joie indicible le grincement de la serrure qui,
chaque fois qu'elle se refermait jadis, lui serrait le coeur. Il couta
s'loigner le bruit des pas, puis quand ce bruit se fut teint, il
bondit vers sa couchette qu'il dplaa, et,  la lueur du faible rayon
de jour qui pntrait dans son cachot, put voir la besogne inutile
qu'il avait faite la nuit prcdente, en s'adressant au corps de la
pierre au lieu de s'adresser au pltre qui entourait ses extrmits.

L'humidit avait rendu ce pltre friable.

Dants vit avec un battement de coeur joyeux que ce pltre se dtachait
par fragments; ces fragments taient presque des atomes, c'est vrai;
mais au bout d'une demi-heure, cependant, Dants en avait dtach une
poigne  peu prs. Un mathmaticien et pu calculer qu'avec deux annes
 peu prs de ce travail, en supposant qu'on ne rencontrt point le roc,
on pouvait se creuser un passage de deux pieds carrs et de vingt pieds
de profondeur.

Le prisonnier se reprocha alors de ne pas avoir employ  ce travail
ces longues heures successivement coules, toujours plus lentes, et
qu'il avait perdues dans l'esprance, dans la prire et dans le
dsespoir.

Depuis six ans  peu prs qu'il tait enferm dans ce cachot, quel
travail, si lent qu'il ft, n'et-il pas achev!

Et cette ide lui donna une nouvelle ardeur.

En trois jours, il parvint, avec des prcautions inoues,  enlever tout
le ciment et  mettre  nu la pierre: la muraille tait faite de
moellons au milieu desquels, pour ajouter  la solidit, avait pris
place de temps en temps, une pierre de taille. C'tait une de ces
pierres de taille qu'il avait presque dchausse, et qu'il s'agissait
maintenant d'branler dans son alvole.

Dants essaya avec ses ongles, mais ses ongles taient insuffisants pour
cela.

Les morceaux de la cruche introduits dans les intervalles se brisaient
lorsque Dants voulait s'en servir en manire de levier.

Aprs une heure de tentatives inutiles, Dants se releva, la sueur et
l'angoisse sur le front.

Allait-il donc tre arrt ainsi ds le dbut, et lui faudrait-il
attendre, inerte et inutile, que son voisin qui de son ct se lasserait
peut-tre, et tout fait!

Alors une ide lui passa par l'esprit; il demeura debout et souriant;
son front humide de sueur se scha tout seul.

Le gelier apportait tous les jours la soupe de Dants dans une
casserole de fer-blanc. Cette casserole contenait sa soupe et celle d'un
second prisonnier, car Dants avait remarqu que cette casserole tait
ou entirement pleine, ou  moiti vide, selon que le porte-clefs
commenait la distribution des vivres par lui ou par son compagnon.

Cette casserole avait un manche de fer; c'tait ce manche de fer
qu'ambitionnait Dants et qu'il et pay, si on les lui avait demandes
en change, de dix annes de sa vie.

Le gelier versa le contenu de cette casserole dans l'assiette de
Dants. Aprs avoir mang sa soupe avec une cuiller de bois, Dants
lavait cette assiette qui servait ainsi chaque jour.

Le soir Dants posa son assiette  terre,  mi-chemin de la porte  la
table; le gelier en entrant mit le pied sur l'assiette et la brisa en
mille morceaux.

Cette fois, il n'y avait rien  dire contre Dants: il avait eu le tort
de laisser son assiette  terre, c'est vrai, mais le gelier avait eu
celui de ne pas regarder  ses pieds.

Le gelier se contenta donc de grommeler.

Puis il regarda autour de lui dans quoi il pouvait verser la soupe; le
mobilier de Dants se bornait  cette seule assiette, il n'y avait pas
de choix.

Laissez la casserole, dit Dants, vous la reprendrez en m'apportant
demain mon djeuner.

Ce conseil flattait la paresse du gelier, qui n'avait pas besoin ainsi
de remonter, de redescendre et de remonter encore.

Il laissa la casserole.

Dants frmit de joie.

Cette fois, il mangea vivement la soupe et la viande que, selon
l'habitude des prisons, on mettait avec la soupe. Puis, aprs avoir
attendu une heure, pour tre certain que le gelier ne se raviserait
point, il drangea son lit, prit sa casserole, introduisit le bout du
manche entre la pierre de taille dnue de son ciment et les moellons
voisins, et commena de faire le levier.

Une lgre oscillation prouva  Dants que la besogne venait  bien.

En effet, au bout d'une heure, la pierre tait tire du mur, o elle
faisait une excavation de plus d'un pied et demi de diamtre.

Dants ramassa avec soin tout le pltre, le porta dans les angles de sa
prison, gratta la terre gristre avec un des fragments de sa cruche et
recouvrit le pltre de terre.

Puis, voulant mettre  profit cette nuit o le hasard, ou plutt la
savante combinaison qu'il avait imagine, avait remis entre ses mains un
instrument si prcieux, il continua de creuser avec acharnement.

 l'aube du jour, il replaa la pierre dans son trou, repoussa son lit
contre la muraille et se coucha.

Le djeuner consistait en un morceau de pain; le gelier entra et posa
ce morceau de pain sur la table.

Eh bien, vous ne m'apportez pas une autre assiette? demanda Dants.

--Non, dit le porte-clefs; vous tes un brise-tout, vous avez dtruit
votre cruche, et vous tes cause que j'ai cass votre assiette; si tous
les prisonniers faisaient autant de dgts, le gouvernement n'y pourrait
pas tenir. On vous laisse la casserole, on vous versera votre soupe
dedans; de cette faon, vous ne casserez pas votre mnage, peut-tre.

Dants leva les yeux au ciel et joignit ses mains sous sa couverture. Ce
morceau de fer qui lui restait faisait natre dans son coeur un lan de
reconnaissance plus vif vers le ciel que ne lui avaient jamais caus,
dans sa vie passe, les plus grands biens qui lui taient survenus.

Seulement, il avait remarqu que, depuis qu'il avait commenc 
travailler, lui, le prisonnier ne travaillait plus.

N'importe, ce n'tait pas une raison pour cesser sa tche; si son voisin
ne venait pas  lui, c'tait lui qui irait  son voisin.

Toute la journe il travailla sans relche; le soir, il avait, grce 
son nouvel instrument, tir de la muraille plus de dix poignes de
dbris de moellons, de pltre et de ciment.

Lorsque l'heure de la visite arriva, il redressa de son mieux le manche
tordu de sa casserole et remit le rcipient  sa place accoutume. Le
porte-clefs y versa la ration ordinaire de soupe et de viande, ou plutt
de soupe et de poisson, car ce jour-l tait un jour maigre, et trois
fois par semaine on faisait faire maigre aux prisonniers. 'et t
encore un moyen de calculer le temps, si depuis longtemps Dants n'avait
pas abandonn ce calcul.

Puis, la soupe verse, le porte-clefs se retira. Cette fois, Dants
voulut s'assurer si son voisin avait bien rellement cess de
travailler.

Il couta.

Tout tait silencieux comme pendant ces trois jours o les travaux
avaient t interrompus.

Dants soupira; il tait vident que son voisin se dfiait de lui.

Cependant, il ne se dcouragea point et continua de travailler toute la
nuit; mais aprs deux ou trois heures de labeur, il rencontra un
obstacle. Le fer ne mordait plus et glissait sur une surface plane.

Dants toucha l'obstacle avec ses mains et reconnut qu'il avait atteint
une poutre.

Cette poutre traversait ou plutt barrait entirement le trou qu'avait
commenc Dants.

Maintenant, il fallait creuser dessus ou dessous.

Le malheureux jeune homme n'avait point song  cet obstacle.

Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'cria-t-il, je vous avais cependant tant
pri, que j'esprais que vous m'aviez entendu. Mon Dieu! aprs m'avoir
t la libert de la vie, mon Dieu! aprs m'avoir t le calme de la
mort, mon Dieu! qui m'avez rappel  l'existence, mon Dieu! ayez piti
de moi, ne me laissez pas mourir dans le dsespoir!

--Qui parle de Dieu et de dsespoir en mme temps? articula une voix
qui semblait venir de dessous terre et qui, assourdie par l'opacit,
parvenait au jeune homme avec un accent spulcral.

Edmond sentit se dresser ses cheveux sur sa tte, et il recula sur ses
genoux.

Ah! murmura-t-il, j'entends parler un homme.

Il y avait quatre ou cinq ans qu'Edmond n'avait entendu parler que son
gelier, et pour le prisonnier le gelier n'est pas un homme: c'est une
porte vivante ajoute  sa porte de chne; c'est un barreau de chair
ajout  ses barreaux de fer.

Au nom du Ciel! s'cria Dants, vous qui avez parl, parlez encore,
quoique votre voix m'ait pouvant; qui tes-vous?

--Qui tes-vous vous-mme? demanda la voix.

--Un malheureux prisonnier, reprit Dants qui ne faisait, lui, aucune
difficult de rpondre.

--De quel pays?

--Franais.

--Votre nom?

--Edmond Dants.

--Votre profession?

--Marin.

--Depuis combien de temps tes-vous ici?

--Depuis le 28 fvrier 1815.

--Votre crime?

--Je suis innocent.

--Mais de quoi vous accuse-t-on?

--D'avoir conspir pour le retour de l'Empereur.

--Comment! pour le retour de l'Empereur! l'Empereur n'est donc plus sur
le trne?

--Il a abdiqu  Fontainebleau en 1814 et a t relgu  l'le d'Elbe.
Mais vous-mme, depuis quel temps tes-vous donc ici, que vous ignorez
tout cela?

--Depuis 1811.

Dants frissonna; cet homme avait quatre ans de prison de plus que lui.

C'est bien, ne creusez plus, dit la voix en parlant fort vite;
seulement dites-moi  quelle hauteur se trouve l'excavation que vous
avez faite?

--Au ras de la terre.

--Comment est-elle cache?

--Derrire mon lit.

--A-t-on drang votre lit depuis que vous tes en prison?

--Jamais.

--Sur quoi donne votre chambre?

--Sur un corridor.

--Et le corridor?

--Aboutit  la cour.

--Hlas! murmura la voix.

--Oh! mon Dieu! qu'y a-t-il donc? s'cria Dants.

--Il y a que je me suis tromp, que l'imperfection de mes dessins m'a
abus, que le dfaut d'un compas m'a perdu, qu'une ligne d'erreur sur
mon plan a quivalu  quinze pieds en ralit, et que j'ai pris le mur
que vous creusez pour celui de la citadelle!

--Mais alors vous aboutissiez  la mer?

--C'tait ce que je voulais.

--Et si vous aviez russi!

--Je me jetais  la nage, je gagnais une des les qui environnent le
chteau d'If, soit l'le de Daume, soit l'le de Tiboulen, soit mme la
cte, et alors j'tais sauv.

--Auriez-vous donc pu nager jusque-l?

--Dieu m'et donn la force; et maintenant tout est perdu.

--Tout?

--Oui. Rebouchez votre trou avec prcaution, ne travaillez plus, ne vous
occupez de rien, et attendez de mes nouvelles.

--Qui tes-vous au moins... dites-moi qui vous tes?

--Je suis... je suis... le no 27.

--Vous dfiez-vous donc de moi? demanda Dants.

Edmond crut entendre comme un rire amer percer la vote et monter
jusqu' lui.

Oh! je suis bon chrtien, s'cria-t-il, devinant instinctivement que
cet homme songeait  l'abandonner; je vous jure sur le Christ que je me
ferai tuer plutt que de laisser entrevoir  vos bourreaux et aux miens
l'ombre de la vrit; mais, au nom du Ciel, ne me privez pas de votre
prsence, ne me privez pas de votre voix, ou, je vous le jure, car je
suis au bout de ma force, je me brise la tte contre la muraille, et
vous aurez ma mort  vous reprocher.

--Quel ge avez-vous? votre voix semble tre celle d'un jeune homme.

--Je ne sais pas mon ge, car je n'ai pas mesur le temps depuis que je
suis ici. Ce que je sais, c'est que j'allais avoir dix-neuf ans lorsque
j'ai t arrt, le 18 fvrier 1815.

--Pas tout  fait vingt-six ans, murmura la voix. Allons,  cet ge on
n'est pas encore un tratre.

--Oh! non! non! je vous le jure, rpta Dants. Je vous l'ai dj dit et
je vous le redis, je me ferai couper en morceaux plutt que de vous
trahir.

--Vous avez bien fait de me parler; vous avez bien fait de me prier, car
j'allais former un autre plan et m'loigner de vous. Mais votre ge me
rassure, je vous rejoindrai, attendez-moi.

--Quand cela?

--Il faut que je calcule nos chances; laissez-moi vous donner le signal.

--Mais vous ne m'abandonnerez pas, vous ne me laisserez pas seul, vous
viendrez  moi, ou vous me permettrez d'aller  vous? Nous fuirons
ensemble, et si nous ne pouvons fuir, nous parlerons, vous des gens que
vous aimez, moi des gens que j'aime. Vous devez aimer quelqu'un?

--Je suis seul au monde.

--Alors vous m'aimerez, moi: si vous tes jeune, je serai votre
camarade; si vous tes vieux je serai votre fils. J'ai un pre qui doit
avoir soixante-dix ans, s'il vit encore; je n'aimais que lui et une
jeune fille qu'on appelait Mercds. Mon pre ne m'a pas oubli, j'en
suis sr; mais elle Dieu sait si elle pense encore  moi. Je vous
aimerai comme j'aimais mon pre.

--C'est bien, dit le prisonnier,  demain.

Ce peu de paroles furent dites avec un accent qui convainquit Dants; il
n'en demanda pas davantage, se releva, prit les mmes prcautions pour
les dbris tirs du mur qu'il avait dj prises, et repoussa son lit
contre la muraille.

Ds lors, Dants se laissa aller tout entier  son bonheur; il n'allait
plus tre seul certainement, peut-tre mme allait-il tre libre; le pis
aller, s'il restait prisonnier, tait d'avoir un compagnon; or la
captivit partage n'est plus qu'une demi-captivit. Les plaintes qu'on
met en commun sont presque des prires; des prires qu'on fait  deux
sont presque des actions de grces.

Toute la journe, Dants alla et vint dans son cachot, le coeur
bondissant de joie. De temps en temps, cette joie l'touffait: il
s'asseyait sur son lit, pressant sa poitrine avec sa main. Au moindre
bruit qu'il entendait dans le corridor, il bondissait vers la porte. Une
fois ou deux, cette crainte qu'on le spart de cet homme qu'il ne
connaissait point, et que cependant il aimait dj comme un ami, lui
passa par le cerveau. Alors il tait dcid: au moment o le gelier
carterait son lit, baisserait la tte pour examiner l'ouverture, il lui
briserait la tte avec le pav sur lequel tait pose sa cruche.

On le condamnerait  mort, il le savait bien; mais n'allait-il pas mourir
d'ennui et de dsespoir au moment o ce bruit miraculeux l'avait rendu 
la vie?

Le soir le gelier vint; Dants tait sur son lit, de l il lui semblait
qu'il gardait mieux l'ouverture inacheve. Sans doute il regarda le
visiteur importun d'un oeil trange, car celui-ci lui dit:

Voyons, allez-vous redevenir encore fou?

Dants ne rpondit rien, il craignait que l'motion de sa voix ne le
traht.

Le gelier se retira en secouant la tte.

La nuit arrive, Dants crut que son voisin profiterait du silence et de
l'obscurit pour renouer la conversation avec lui, mais il se trompait;
la nuit s'coula sans qu'aucun bruit rpondt  sa fivreuse attente.
Mais le lendemain, aprs la visite du matin, et comme il venait
d'carter son lit de la muraille, il entendit frapper trois coups 
intervalles gaux; il se prcipita  genoux.

Est-ce vous? dit-il; me voil!

--Votre gelier est-il parti? demanda la voix.

--Oui, rpondit Dants, il ne reviendra que ce soir, nous avons douze
heures de libert.

--Je puis donc agir? dit la voix.

--Oh! oui, oui, sans retard,  l'instant mme, je vous en supplie.

Aussitt, la portion de terre sur laquelle Dants,  moiti perdu dans
l'ouverture, appuyait ses deux mains sembla cder sous lui; il se rejeta
en arrire, tandis qu'une masse de terre et de pierres dtaches se
prcipitait dans un trou qui venait de s'ouvrir au-dessous de
l'ouverture que lui-mme avait faite; alors, au fond de ce trou sombre
et dont il ne pouvait mesurer la profondeur, il vit paratre une tte,
des paules et enfin un homme tout entier qui sortit avec assez
d'agilit de l'excavation pratique.




XVI

Un savant italien.


Dants prit dans ses bras ce nouvel ami, si longtemps et si impatiemment
attendu, et l'attira vers sa fentre, afin que le peu de jour qui
pntrait dans le cachot l'clairt tout entier.

C'tait un personnage de petite taille, aux cheveux blanchis par la
peine plutt que par l'ge,  l'oeil pntrant cach sous d'pais
sourcils qui grisonnaient,  la barbe encore noire et descendant jusque
sur sa poitrine: la maigreur de son visage creus par des rides
profondes, la ligne hardie de ses traits caractristiques, rvlaient un
homme plus habitu  exercer ses facults morales que ses forces
physiques. Le front du nouveau venu tait couvert de sueur.

Quand  son vtement, il tait impossible d'en distinguer la forme
primitive, car il tombait en lambeaux.

Il paraissait avoir soixante-cinq ans au moins, quoiqu'une certaine
vigueur dans les mouvements annont qu'il avait moins d'annes
peut-tre que n'en accusait une longue captivit.

Il accueillit avec une sorte de plaisir les protestations enthousiastes
du jeune homme; son me glace sembla, pour un instant, se rchauffer et
se fondre au contact de cette me ardente. Il le remercia de sa
cordialit avec une certaine chaleur, quoique sa dception et t
grande de trouver un second cachot o il croyait rencontrer la libert.

Voyons d'abord, dit-il, s'il y a moyen de faire disparatre aux yeux
de vos geliers les traces de mon passage. Toute notre tranquillit 
venir est dans leur ignorance de ce qui s'est pass.

Alors il se pencha vers l'ouverture, prit la pierre, qu'il souleva
facilement malgr son poids, et la fit entrer dans le trou.

Cette pierre a t descelle bien ngligemment, dit-il en hochant la
tte: vous n'avez donc pas d'outils?

--Et vous, demanda Dants avec tonnement, en avez-vous donc?

--Je m'en suis fait quelques-uns. Except une lime, j'ai tout ce qu'il
me faut, ciseau, pince, levier.

--Oh! je serais curieux de voir ces produits de votre patience et de
votre industrie, dit Dants.

--Tenez, voici d'abord un ciseau.

Et il lui montra une lame forte et aigu emmanche dans un morceau de
bois de htre.

Avec quoi avez-vous fait cela? dit Dants.

--Avec une des fiches de mon lit. C'est avec cet instrument que je me
suis creus tout le chemin qui m'a conduit jusqu'ici; cinquante pieds 
peu prs.

--Cinquante pieds! s'cria Dants avec une espce de terreur.

--Parlez plus bas, jeune homme, parlez plus bas; souvent il arrive qu'on
coute aux portes des prisonniers.

--On me sait seul.

--N'importe.

--Et vous dites que vous avez perc cinquante pieds pour arriver
jusqu'ici?

--Oui, telle est  peu prs la distance qui spare ma chambre de la
vtre; seulement j'ai mal calcul ma courbe, faute d'instrument de
gomtrie pour dresser mon chelle de proportion; au lieu de quarante
pieds d'ellipse, il s'en est rencontr cinquante; je croyais, ainsi que
je vous l'ai dit, arriver jusqu'au mur extrieur, percer ce mur et me
jeter  la mer. J'ai long le corridor, contre lequel donne votre
chambre, au lieu de passer dessous; tout mon travail est perdu, car ce
corridor donne sur une cour pleine de gardes.

--C'est vrai, dit Dants; mais ce corridor ne longe qu'une face de ma
chambre, et ma chambre en a quatre.

--Oui, sans doute, mais en voici d'abord une dont le rocher fait la
muraille; il faudrait dix annes de travail  dix mineurs munis de tous
leurs outils pour percer le rocher; cette autre doit tre adosse aux
fondations de l'appartement du gouverneur; nous tomberions dans les
caves qui ferment videmment  la clef et nous serions pris; l'autre
face donne, attendez donc, o donne l'autre face?

Cette face tait celle o tait perce la meurtrire  travers laquelle
venait le jour: cette meurtrire, qui allait toujours en se rtrcissant
jusqu'au moment o elle donnait entre au jour, et par laquelle un
enfant n'aurait certes pas pu passer, tait en outre garnie par trois
rangs de barreaux de fer qui pouvaient rassurer sur la crainte d'une
vasion par ce moyen le gelier le plus souponneux.

Et le nouveau venu, en faisant cette question, trana la table
au-dessous de la fentre.

Montez sur cette table dit-il  Dants.

Dants obit, monta sur la table, et, devinant les intentions de son
compagnon, appuya le dos au mur et lui prsenta les deux mains.

Celui qui s'tait donn le nom du numro de sa chambre, et dont Dants
ignorait encore le vritable nom, monta alors plus lestement que n'et
pu le faire prsager son ge, avec une habilet de chat ou de lzard,
sur la table d'abord, puis de la table sur les mains de Dants, puis de
ses mains sur ses paules; ainsi courb en deux, car la vote du cachot
l'empchait de se redresser, il glissa sa tte entre le premier rang de
barreaux, et put plonger alors de haut en bas.

Un instant aprs, il retira vivement la tte.

Oh! oh! dit-il, je m'en tais dout.

Et il se laissa glisser le long du corps de Dants sur la table, et de
la table sauta  terre.

De quoi vous tiez-vous dout? demanda le jeune homme anxieux, en
sautant  son tour auprs de lui.

Le vieux prisonnier mditait.

Oui, dit-il, c'est cela; la quatrime face de votre cachot donne sur
une galerie extrieure, espce de chemin de ronde o passent les
patrouilles et o veillent des sentinelles.

--Vous en tes sr?

--J'ai vu le shako du soldat et le bout de son fusil et je ne me suis
retir si vivement que de peur qu'il ne m'apert moi-mme.

--Eh bien? dit Dants.

--Vous voyez bien qu'il est impossible de fuir par votre cachot.

--Alors? continua le jeune homme avec un accent interrogateur.

--Alors, dit le vieux prisonnier, que la volont de Dieu soit faite!

Et une teinte de profonde rsignation s'tendit sur les traits du
vieillard.

Dants regarda cet homme qui renonait ainsi et avec tant de philosophie
 une esprance nourrie depuis si longtemps, avec un tonnement ml
d'admiration.

Maintenant, voulez-vous me dire qui vous tes? demanda Dants.

--Oh! mon Dieu, oui, si cela peut encore vous intresser, maintenant que
je ne puis plus vous tre bon  rien.

--Vous pouvez tre bon  me consoler et  me soutenir, car vous me
semblez fort parmi les forts.

L'abb sourit tristement.

Je suis l'abb Faria, dit-il, prisonnier depuis 1811, comme vous le
savez, au chteau d'If; mais j'tais depuis trois ans renferm dans la
forteresse de Fenestrelle. En 1811, on m'a transfr du Pimont en
France. C'est alors que j'ai appris que la destine, qui,  cette
poque, lui semblait soumise, avait donn un fils  Napolon, et que ce
fils au berceau avait t nomm roi de Rome. J'tais loin de me douter
alors de ce que vous m'avez dit tout  l'heure: c'est que, quatre ans
plus tard, le colosse serait renvers. Qui rgne donc en France? Est-ce
Napolon II?

--Non, c'est Louis XVIII.

--Louis XVIII, le frre de Louis XVI, les dcrets du ciel sont tranges
et mystrieux. Quelle a donc t l'intention de la Providence en
abaissant l'homme qu'elle avait lev et en levant celui qu'elle avait
abaiss?

Dants suivait des yeux cet homme qui oubliait un instant sa propre
destine pour se proccuper ainsi des destines du monde.

Oui, oui, continua-t-il, c'est comme en Angleterre: aprs Charles Ier,
Cromwell, aprs Cromwell, Charles II, et peut-tre aprs Jacques II,
quelque gendre, quelque parent, quelque prince d'Orange; un stathouder
qui se fera roi; et alors de nouvelles concessions au peuple, alors une
constitution alors la libert! Vous verrez cela, jeune homme, dit-il en
se retournant vers Dants, et en le regardant avec des yeux brillants et
profonds, comme en devaient avoir les prophtes. Vous tes encore d'ge
 le voir, vous _verrez_ cela.

--Oui, si je sors d'ici.

--Ah c'est juste, dit l'abb Faria. Nous sommes prisonniers; il y a des
moments o je l'oublie, et o, parce que mes yeux percent les murailles
qui m'enferment, je me crois en libert.

--Mais pourquoi tes-vous enferm, vous?

--Moi? parce que j'ai rv en 1807 le projet que Napolon a voulu
raliser en 1811; parce que, comme Machiavel, au milieu de tous ces
principicules qui faisaient de l'Italie un nid de petits royaumes
tyranniques et faibles, j'ai voulu un grand et seul empire, compact et
fort: parce que j'ai cru trouver mon Csar Borgia dans un niais couronn
qui a fait semblant de me comprendre pour me mieux trahir. C'tait le
projet d'Alexandre VI et de Clment VII; il chouera toujours,
puisqu'ils l'ont entrepris inutilement et que Napolon n'a pu l'achever;
dcidment l'Italie est maudite!

Et le vieillard baissa la tte.

Dants ne comprenait pas comment un homme pouvait risquer sa vie pour de
pareils intrts; il est vrai que s'il connaissait Napolon pour
l'avoir vu et lui avoir parl, il ignorait compltement, en revanche, ce
que c'taient que Clment VII et Alexandre VI.

N'tes-vous pas, dit Dants, commenant  partager l'opinion de son
gelier, qui tait l'opinion gnrale au chteau d'If, le prtre que
l'on croit... malade?

--Que l'on croit fou, vous voulez dire, n'est-ce pas?

--Je n'osais, dit Dants en souriant.

--Oui, oui, continua Faria avec un rire amer; oui, c'est moi qui passe
pour fou; c'est moi qui divertis depuis si longtemps les htes de cette
prison, et qui rjouirais les petits enfants, s'il y avait des enfants
dans le sjour de la douleur sans espoir.

Dants demeura un instant immobile et muet.

Ainsi, vous renoncez  fuir? lui dit-il.

--Je vois la fuite impossible; c'est se rvolter contre Dieu que de
tenter ce que Dieu ne veut pas qui s'accomplisse.

--Pourquoi vous dcourager? ce serait trop demander aussi  la
Providence que de vouloir russir du premier coup. Ne pouvez-vous pas
recommencer dans un autre sens ce que vous avez fait dans celui-ci?

--Mais savez-vous ce que j'ai fait, pour parler ainsi de recommencer?
Savez-vous qu'il m'a fallu quatre ans pour faire les outils que je
possde? Savez-vous que depuis deux ans je gratte et creuse une terre
dure comme le granit? Savez-vous qu'il m'a fallu dchausser des pierres
qu'autrefois je n'aurais pas cru pouvoir remuer, que des journes tout
entires se sont passes dans ce labeur titanique et que parfois, le
soir, j'tais heureux quand j'avais enlev un pouce carr de ce vieux
ciment, devenu aussi dur que la pierre elle-mme? Savez-vous, savez-vous
que pour loger toute cette terre et toutes ces pierres que j'enterrais,
il m'a fallu percer la vote d'un escalier, dans le tambour duquel tous
ces dcombres ont t tour  tour ensevelis, si bien qu'aujourd'hui le
tambour est plein, et que je ne saurais plus o mettre une poigne de
poussire? Savez-vous, enfin, que je croyais toucher au but de tous mes
travaux, que je me sentais juste la force d'accomplir cette tche, et
que voil que Dieu non seulement recule ce but, mais le transporte je ne
sais o? Ah! je vous le dis, je vous le rpte, je ne ferai plus rien
dsormais pour essayer de reconqurir ma libert, puisque la volont de
Dieu est qu'elle soit perdue  tout jamais.

Edmond baissa la tte pour ne pas avouer  cet homme que la joie d'avoir
un compagnon l'empchait de compatir, comme il et d,  la douleur
qu'prouvait le prisonnier de n'avoir pu se sauver.

L'abb Faria se laissa aller sur le lit d'Edmond, et Edmond resta
debout.

Le jeune homme n'avait jamais song  la fuite. Il y a de ces choses qui
semblent tellement impossibles qu'on n'a pas mme l'ide de les tenter
et qu'on les vite d'instinct. Creuser cinquante pieds sous la terre,
consacrer  cette opration un travail de trois ans pour arriver, si on
russit,  un prcipice donnant  pic sur la mer; se prcipiter de
cinquante, de soixante, de cent pieds peut-tre, pour s'craser, en
tombant, la tte sur quelque rocher, si la balle des sentinelles ne vous
a point dj tu auparavant; tre oblig, si l'on chappe  tous ces
dangers, de faire en nageant une lieue, c'en tait trop pour qu'on ne se
rsignt point, et nous avons vu que Dants avait failli pousser cette
rsignation jusqu' la mort.

Mais maintenant que le jeune homme avait vu un vieillard se cramponner 
la vie avec tant d'nergie et lui donner l'exemple des rsolutions
dsespres, il se mit  rflchir et  mesurer son courage. Un autre
avait tent ce qu'il n'avait pas mme eu l'ide de faire; un autre,
moins jeune, moins fort, moins adroit que lui, s'tait procur,  force
d'adresse et de patience, tous les instruments dont il avait besoin pour
cette incroyable opration, qu'une mesure mal prise avait pu seule faire
chouer: un autre avait fait tout cela, rien n'tait donc impossible 
Dants: Faria avait perc cinquante pieds, il en percerait cent, Faria,
 cinquante ans, avait mis trois ans  son oeuvre; il n'avait que la
moiti de l'ge de Faria, lui, il en mettrait six; Faria, abb, savant,
homme d'glise, n'avait pas craint de risquer la traverse du chteau
d'If  l'le de Daume, de Ratonneau ou de Lemaire; lui, Edmond le marin,
lui, Dants le hardi plongeur, qui avait t si souvent chercher une
branche de corail au fond de la mer, hsiterait-il donc  faire une
lieue en nageant? que fallait-il pour faire une lieue en nageant? une
heure? Eh bien, n'tait-il donc pas rest des heures entires  la mer
sans reprendre pied sur le rivage! Non, non, Dants n'avait besoin que
d'tre encourag par un exemple. Tout ce qu'un autre a fait ou aurait pu
faire, Dants le fera.

Le jeune homme rflchit un instant.

J'ai trouv ce que vous cherchiez, dit-il au vieillard.

Faria tressaillit.

Vous? dit-il, et en relevant la tte d'un air qui indiquait que si
Dants disait la vrit, le dcouragement de son compagnon ne serait pas
de longue dure; vous, voyons, qu'avez-vous trouv?

--Le corridor que vous avez perc pour venir de chez vous ici s'tend
dans le mme sens que la galerie extrieure, n'est-ce pas?

--Oui.

--Il doit n'en tre loign que d'une quinzaine de pas?

--Tout au plus.

--Eh bien, vers le milieu du corridor nous perons un chemin formant
comme la branche d'une croix. Cette fois, vous prenez mieux vos mesures.
Nous dbouchons sur la galerie extrieure. Nous tuons la sentinelle et
nous nous vadons. Il ne faut, pour que ce plan russisse, que du
courage, vous en avez; que de la vigueur, je n'en manque pas. Je ne
parle pas de la patience, vous avez fait vos preuves et je ferai les
miennes.

--Un instant, rpondit l'abb; vous n'avez pas su, mon cher compagnon,
de quelle espce est mon courage, et quel emploi je compte faire de ma
force. Quand  la patience, je crois avoir t assez patient en
recommenant chaque matin la tche de la nuit, et chaque nuit la tche
du jour. Mais alors coutez-moi bien, jeune homme, c'est qu'il me
semblait que je servais Dieu, en dlivrant une de ses cratures qui,
tant innocente, n'avait pu tre condamne.

--Eh bien, demanda Dants, la chose n'en est-elle pas au mme point, et
vous tes-vous reconnu coupable depuis que vous m'avez rencontr, dites?


--Non, mais je ne veux pas le devenir. Jusqu'ici je croyais n'avoir
affaire qu'aux choses, voil que vous me proposez d'avoir affaire aux
hommes. J'ai pu percer un mur et dtruire un escalier, mais je ne
percerai pas une poitrine et ne dtruirai pas une existence.

Dants fit un lger mouvement de surprise.

Comment, dit-il, pouvant tre libre, vous seriez retenu par un
semblable scrupule?

--Mais, vous-mme, dit Faria, pourquoi n'avez-vous pas un soir assomm
votre gelier avec le pied de votre table, revtu ses habits et essay
de fuir?

--C'est que l'ide ne m'en est pas venue, dit Dants.

--C'est que vous avez une telle horreur instinctive pour un pareil
crime, une telle horreur que vous n'y avez pas mme song, reprit le
vieillard; car dans les choses simples et permises nos apptits naturels
nous avertissent que nous ne dvions pas de la ligne de notre droit. Le
tigre, qui verse le sang par nature, dont c'est l'tat, la destination,
n'a besoin que d'une chose, c'est que son odorat l'avertisse qu'il a une
proie  sa porte. Aussitt, il bondit vers cette proie, tombe dessus et
la dchire. C'est son instinct, et il y obit. Mais l'homme, au
contraire, rpugne au sang; ce ne sont point les lois sociales qui
rpugnent au meurtre, ce sont les lois naturelles.

Dants resta confondu: c'tait, en effet, l'explication de ce qui
s'tait pass  son insu dans son esprit ou plutt dans son me, car il
y a des penses qui viennent de la tte, et d'autres qui viennent du
coeur.

Et puis, continua Faria, depuis tantt douze ans que je suis en prison,
j'ai repass dans mon esprit toutes les vasions clbres. Je n'ai vu
russir que rarement les vasions. Les vasions heureuses, les vasions
couronnes d'un plein succs, sont les vasions mdites avec soin et
lentement prpares; c'est ainsi que le duc de Beaufort s'est chapp du
chteau de Vincennes; l'abb Dubuquoi du Fort-l'vque, et Latude de la
Bastille. Il y a encore celles que le hasard peut offrir: celles-l sont
les meilleures; attendons une occasion, croyez-moi, et si cette
occasion se prsente, profitons-en.

--Vous avez pu attendre, vous, dit Dants en soupirant; ce long travail
vous faisait une occupation de tous les instants, et quand vous n'aviez
pas votre travail pour vous distraire, vous aviez vos esprances pour
vous consoler.

--Puis, dit l'abb, je ne m'occupais point qu' cela.

--Que faisiez-vous donc?

--J'crivais ou j'tudiais.

--On vous donne donc du papier, des plumes, de l'encre?

--Non, dit l'abb, mais je m'en fais.

--Vous vous faites du papier, des plumes et de l'encre? s'cria Dants.

--Oui. Dants regarda cet homme avec admiration; seulement, il avait
encore peine  croire ce qu'il disait. Faria s'aperut de ce lger
doute.

Quand vous viendrez chez moi, lui dit-il, je vous montrerai un ouvrage
entier, rsultat des penses, des recherches et des rflexions de toute
ma vie, que j'avais mdit  l'ombre du Colise  Rome, au pied de la
colonne Saint-Marc  Venise, sur les bords de l'Arno  Florence, et que
je ne me doutais gure qu'un jour mes geliers me laisseraient le loisir
d'excuter entre les quatre murs du chteau d'If. C'est un _Trait sur
la possibilit d'une monarchie gnrale en Italie_. Ce fera un grand
volume in-quarto.

--Et vous l'avez crit?

--Sur deux chemises. J'ai invent une prparation qui rend le linge
lisse et uni comme le parchemin.

--Vous tes donc chimiste.

--Un peu. J'ai connu Lavoisier et je suis li avec Cabanis.

--Mais, pour un pareil ouvrage, il vous a fallu faire des recherches
historiques. Vous aviez donc des livres?

-- Rome, j'avais  peu prs cinq mille volumes dans ma bibliothque. 
force de les lire et de les relire, j'ai dcouvert qu'avec cent
cinquante ouvrages bien choisis on a, sinon le rsum complet des
connaissances humaines, du moins tout ce qu'il est utile  un homme de
savoir. J'ai consacr trois annes de ma vie  lire et  relire ces cent
cinquante volumes, de sorte que je les savais  peu prs par coeur
lorsque j'ai t arrt. Dans ma prison, avec un lger effort de
mmoire, je me les suis rappels tout  fait. Ainsi pourrais-je vous
rciter Thucydide, Xnophon, Plutarque, Tite-Live, Tacite, Strada,
Jornands, Dante, Montaigne, Shakespeare, Spinosa, Machiavel et Bossuet.
Je ne vous cite que les plus importants.

--Mais vous savez donc plusieurs langues?

--Je parle cinq langues vivantes, l'allemand, le franais, l'italien,
l'anglais et l'espagnol;  l'aide du grec ancien je comprends le grec
moderne; seulement je le parle mal, mais je l'tudie en ce moment.

--Vous l'tudiez? dit Dants.

--Oui, je me suis fait un vocabulaire des mots que je sais, je les ai
arrangs, combins, tourns et retourns, de faon qu'ils puissent me
suffire pour exprimer ma pense. Je sais  peu prs mille mots, c'est
tout ce qu'il me faut  la rigueur, quoiqu'il y en ait cent mille, je
crois, dans les dictionnaires. Seulement, je ne serai pas loquent, mais
je me ferai comprendre  merveille et cela me suffit.

De plus en plus merveill, Edmond commenait  trouver presque
surnaturelles les facults de cet homme trange; il voulut le trouver en
dfaut sur un point quelconque, il continua:

Mais si l'on ne vous a pas donn de plumes, dit-il avec quoi avez-vous
pu crire ce trait si volumineux?

--Je m'en suis fait d'excellentes, et que l'on prfrerait aux plumes
ordinaires si la matire tait connue, avec les cartilages des ttes de
ces normes merlans que l'on nous sert quelquefois pendant les jours
maigres. Aussi vois-je toujours arriver les mercredis, les vendredis et
les samedis avec grand plaisir, car ils me donnent l'esprance
d'augmenter ma provision de plumes, et mes travaux historiques sont, je
l'avoue, ma plus douce occupation. En descendant dans le pass, j'oublie
le prsent; en marchant libre et indpendant dans l'histoire, je ne me
souviens plus que je suis prisonnier.

--Mais de l'encre? dit Dants, avec quoi vous tes-vous fait de l'encre?

--Il y avait autrefois une chemine dans mon cachot, dit Faria; cette
chemine a t bouche quelque temps avant mon arrive, sans doute, mais
pendant de longues annes on y avait fait du feu: tout l'intrieur en
est donc tapiss de suie. Je fais dissoudre cette suie dans une portion
du vin qu'on me donne tous les dimanches, cela me fournit de l'encre
excellente. Pour les notes particulires, et qui ont besoin d'attirer
les yeux, je me pique les doigts et j'cris avec mon sang.

--Et quand pourrai-je voir tout cela? demanda Dants.

--Quand vous voudrez, rpondit Faria.

--Oh! tout de suite! s'cria le jeune homme.

--Suivez-moi donc, dit l'abb.

Et il rentra dans le corridor souterrain o il disparut. Dants le
suivit.




XVII

La chambre de l'abb.


Aprs avoir pass en se courbant, mais cependant avec assez de facilit,
par le passage souterrain, Dants arriva  l'extrmit oppose du
corridor qui donnait dans la chambre de l'abb. L, le passage se
rtrcissait et offrait  peine l'espace suffisant pour qu'un homme pt
se glisser en rampant. La chambre de l'abb tait dalle; c'tait en
soulevant une de ces dalles place dans le coin le plus obscur qu'il
avait commenc la laborieuse opration dont Dants avait vu la fin.

 peine entr et debout, le jeune homme examina cette chambre avec
grande attention. Au premier aspect, elle ne prsentait rien de
particulier.

Bon, dit l'abb, il n'est que midi un quart, et nous avons encore
quelques heures devant nous.

Dants regarda autour de lui, cherchant  quelle horloge l'abb avait pu
lire l'heure d'une faon si prcise.

Regardez ce rayon du jour qui vient par ma fentre, dit l'abb, et
regardez sur le mur les lignes que j'ai traces. Grce  ces lignes, qui
sont combines avec le double mouvement de la terre et l'ellipse qu'elle
dcrit autour du soleil, je sais plus exactement l'heure que si j'avais
une montre, car une montre se drange, tandis que le soleil et la terre
ne se drangent jamais.

Dants n'avait rien compris  cette explication, il avait toujours cru,
en voyant le soleil se lever derrire les montagnes et se coucher dans
la Mditerrane que c'tait lui qui marchait et non la terre. Ce double
mouvement du globe qu'il habitait, et dont cependant il ne s'apercevait
pas, lui semblait presque impossible; dans chacune des paroles de son
interlocuteur, il voyait des mystres de science aussi admirables 
creuser que ces mines d'or et de diamants qu'il avait visites dans un
voyage qu'il avait fait presque enfant encore  Guzarate et  Golconde.

Voyons, dit-il  l'abb, j'ai hte d'examiner vos trsors.

L'abb alla vers la chemine, dplaa avec le ciseau qu'il tenait
toujours  la main la pierre qui formait autrefois l'tre et qui cachait
une cavit assez profonde; c'tait dans cette cavit qu'taient
renferms tous les objets dont il avait parl  Dants.

Que voulez-vous voir d'abord? lui demanda-t-il.

--Montrez-moi votre grand ouvrage sur la royaut en Italie.

Faria tira de l'armoire prcieuse trois ou quatre rouleaux de linge
tourns sur eux-mmes, comme des feuilles de papyrus: c'taient des
bandes de toile, larges de quatre pouces  peu prs et longues de
dix-huit. Ces bandes, numrotes, taient couvertes d'une criture que
Dants put lire, car elles taient crites dans la langue maternelle de
l'abb, c'est--dire en italien, idiome qu'en sa qualit de Provenal
Dants comprenait parfaitement.

Voyez, lui dit-il, tout est l; il y a huit jours  peu prs que j'ai
crit le mot Fin au bas de la soixante-huitime bande. Deux de mes
chemises et tout ce que j'avais de mouchoirs y sont pass; si jamais je
redeviens libre et qu'il se trouve dans toute l'Italie un imprimeur qui
ose m'imprimer, ma rputation est faite.

--Oui, rpondit Dants, je vois bien. Et maintenant, montrez-moi donc,
je vous prie, les plumes avec lesquelles a t crit cet ouvrage.

--Voyez, dit Faria. Et il montra au jeune homme un petit bton long de
six pouces, gros comme le manche d'un pinceau, au bout et autour duquel
tait li par un fil un de ces cartilages, encore tach par l'encre,
dont l'abb avait parl  Dants; il tait allong en bec et fendu comme
une plume ordinaire. Dants l'examina, cherchant des yeux l'instrument
avec lequel il avait pu tre taill d'une faon si correcte.

Ah! oui, dit Faria, le canif, n'est-ce pas? C'est mon chef-d'oeuvre; je
l'ai fait, ainsi que le couteau que voici, avec un vieux chandelier de
fer.

Le canif coupait comme un rasoir. Quant au couteau, il avait cet
avantage qu'il pouvait servir tout  la fois de couteau et de poignard.
Dants examina ces diffrents objets avec la mme attention que, dans
les boutiques de curiosits de Marseille, il avait examin parfois ces
instruments excuts par des sauvages et rapports des mers du Sud par
les capitaines au long cours.

Quant  l'encre, dit Faria, vous savez comment je procde; je la fais 
mesure que j'en ai besoin.

--Maintenant, je m'tonne d'une chose, dit Dants, c'est que les jours
vous aient suffi pour toute cette besogne.

--J'avais les nuits, rpondit Faria.

--Les nuits! tes-vous donc de la nature des chats et voyez-vous clair
pendant la nuit?

--Non; mais Dieu a donn  l'homme l'intelligence pour venir en aide 
la pauvret de ses sens: je me suis procur de la lumire.

--Comment cela?

--De la viande qu'on m'apporte je spare la graisse, je la fais fondre
et j'en tire une espce d'huile compacte. Tenez, voil ma bougie.

Et l'abb montra  Dants une espce de lampion, pareil  ceux qui
servent dans les illuminations publiques.

Mais du feu?

--Voici deux cailloux et du linge brl.

--Mais des allumettes?

--J'ai feint une maladie de peau, et j'ai demand du souffre, que l'on
m'a accord.

Dants posa les objets qu'il tenait sur la table et baissa la tte,
cras sous la persvrance et la force de cet esprit.

Ce n'est pas tout, continua Faria; car il ne faut pas mettre tous ses
trsors dans une seule cachette; refermons celle-ci.

Ils posrent la dalle  sa place; l'abb sema un peu de poussire
dessus, y passa son pied pour faire disparatre toute trace de solution
de continuit, s'avana vers son lit et le dplaa.

Derrire le chevet, cach par une pierre qui le refermait avec une
hermticit presque parfaite, tait un trou, et dans ce trou une chelle
de corde longue de vingt-cinq  trente pieds.

Dants l'examina: elle tait d'une solidit  toute preuve.

Qui vous a fourni la corde ncessaire  ce merveilleux ouvrage? demanda
Dants.

--D'abord quelques chemises que j'avais, puis les draps de mon lit que,
pendant trois ans de captivit  Fenestrelle, j'ai effils. Quand on m'a
transport au chteau d'If, j'ai trouv moyen d'emporter avec moi cet
effil; ici, j'ai continu la besogne.

--Mais ne s'apercevait-on pas que les draps de votre lit n'avaient plus
d'ourlet?

--Je les recousais.

--Avec quoi?

--Avec cette aiguille.

Et l'abb, ouvrant un lambeau de ses vtements, montra  Dants une
arte longue, aigu et encore enfile, qu'il portait sur lui.

Oui, continua Faria, j'avais d'abord song  desceller ces barreaux et
 fuir par cette fentre, qui est un peu plus large que la vtre, comme
vous voyez, et que j'eusse largie encore au moment de mon vasion; mais
je me suis aperu que cette fentre donnait sur une cour intrieure, et
j'ai renonc  mon projet comme trop chanceux. Cependant, j'ai conserv
l'chelle pour une circonstance imprvue, pour une de ces vasions dont
je vous parlais, et que le hasard procure.

Dants tout en ayant l'air d'examiner l'chelle, pensait cette fois 
autre chose; une ide avait travers son esprit. C'est que cet homme, si
intelligent, si ingnieux, si profond, verrait peut-tre clair dans
l'obscurit de son propre malheur, o jamais lui-mme n'avait rien pu
distinguer.

 quoi songez-vous? demanda l'abb en souriant, et prenant
l'absorbement de Dants pour une admiration porte au plus haut degr.

--Je pense  une chose d'abord, c'est  la somme norme d'intelligence
qu'il vous a fallu dpenser pour arriver au but o vous tes parvenu;
qu'eussiez-vous donc fait libre?

--Rien, peut-tre: ce trop-plein de mon cerveau se ft vapor en
futilits. Il faut le malheur pour creuser certaines mines mystrieuses
caches dans l'intelligence humaine; il faut la pression pour faire
clater la poudre. La captivit a runi sur un seul point toutes mes
facults flottantes  et l; elles se sont heurtes dans un espace
troit; et, vous le savez, du choc des nuages rsulte l'lectricit, de
l'lectricit l'clair, de l'clair la lumire.

--Non, je ne sais rien, dit Dants, abattu par son ignorance; une partie
des mots que vous prononcez sont pour moi des mots vides de sens; vous
tes bien heureux d'tre si savant, vous!

L'abb sourit.

Vous pensiez  deux choses, disiez-vous tout  l'heure?

--Oui.

--Et vous ne m'avez fait connatre que la premire; quelle est la
seconde?

--La seconde est que vous m'avez racont votre vie, et que vous ne
connaissez pas la mienne.

--Votre vie, jeune homme, est bien courte pour renfermer des vnements
de quelque importance.

--Elle renferme un immense malheur, dit Dants; un malheur que je n'ai
pas mrit; et je voudrais, pour ne plus blasphmer Dieu comme je l'ai
fait quelquefois, pouvoir m'en prendre aux hommes de mon malheur.

--Alors, vous vous prtendez innocent du fait qu'on vous impute?

--Compltement innocent, sur la tte des deux seules personnes qui me
sont chres, sur la tte de mon pre et de Mercds.

--Voyons, dit l'abb en refermant sa cachette et en repoussant son lit 
sa place, racontez-moi donc votre histoire.

Dants alors raconta ce qu'il appelait son histoire, et qui se bornait 
un voyage dans l'Inde et  deux o trois voyages dans le Levant; enfin,
il en arriva  sa dernire traverse,  la mort du capitaine Leclre au
paquet remis par lui pour le grand marchal,  l'entrevue du grand
marchal,  la lettre remise par lui et adresse  un M. Noirtier; enfin
 son arrive  Marseille,  son entrevue avec son pre,  ses amours
avec Mercds, au repas de ses fianailles,  son arrestation,  son
interrogatoire,  sa prison provisoire au palais de justice, enfin  sa
prison dfinitive au chteau d'If. Arriv l, Dants ne savait plus
rien, pas mme le temps qu'il y tait rest prisonnier.

Le rcit achev, l'abb rflchit profondment.

Il y a, dit-il au bout d'un instant, un axiome de droit d'une grande
profondeur, et qui en revient  ce que je vous disais tout  l'heure,
c'est qu' moins que la pense mauvaise ne naisse avec une organisation
fausse, la nature humaine rpugne au crime. Cependant, la civilisation
nous a donn des besoins, des vices, des apptits factices qui ont
parfois l'influence de nous faire touffer nos bons instincts et qui
nous conduisent au mal. De l cette maxime: Si vous voulez dcouvrir le
coupable, cherchez d'abord celui  qui le crime commis peut tre utile!
 qui votre disparition pouvait-elle tre utile?

-- personne, mon Dieu! j'tais si peu de chose.

--Ne rpondez pas ainsi, car la rponse manque  la fois de logique et
de philosophie; tout est relatif, mon cher ami, depuis le roi qui gne
son futur successeur, jusqu' l'employ qui gne le surnumraire: si le
roi meurt, le successeur hrite une couronne; si l'employ meurt, le
surnumraire hrite douze cents livres d'appointements. Ces douze cents
livres d'appointements, c'est sa liste civile  lui; ils lui sont aussi
ncessaires pour vivre que les douze millions d'un roi. Chaque individu,
depuis le plus bas jusqu'au plus haut degr de l'chelle sociale, groupe
autour de lui tout un petit monde d'intrts, ayant ses tourbillons et
ses atomes crochus, comme les mondes de Descartes. Seulement, ces mondes
vont toujours s'largissant  mesure qu'ils montent. C'est une spirale
renverse et qui se tient sur la pointe par un jeu d'quilibre.
Revenons-en donc  votre monde  vous. Vous alliez tre nomm capitaine
du _Pharaon_?

--Oui.

--Vous alliez pouser une belle jeune fille?

--Oui.

--Quelqu'un avait-il intrt  ce que vous ne devinssiez pas capitaine
du _Pharaon_? Quelqu'un avait-il intrt  ce que vous n'pousassiez
pas Mercds? Rpondez d'abord  la premire question, l'ordre est la
clef de tous les problmes. Quelqu'un avait-il intrt  ce que vous ne
devinssiez pas capitaine du _Pharaon_?

--Non; j'tais fort aim  bord. Si les matelots avaient pu lire un
chef, je suis sr qu'ils m'eussent lu. Un seul homme avait quelque
motif de m'en vouloir: j'avais eu, quelque temps auparavant, une
querelle avec lui, et je lui avais propos un duel qu'il avait refus.

--Allons donc? Cet homme, comment se nomma-t-il?

--Danglars.

--Qu'tait-il  bord?

--Agent comptable.

--Si vous fussiez devenu capitaine, l'eussiez-vous conserv dans son
poste?

--Non, si la chose et dpendu de moi, car j'avais cru remarquer
quelques infidlits dans ses comptes.

--Bien. Maintenant quelqu'un a-t-il assist  votre dernier entretien
avec le capitaine Leclre?

--Non, nous tions seuls.

--Quelqu'un a-t-il pu entendre votre conversation?

--Oui, car la porte tait ouverte; et mme... attendez... oui, oui
Danglars est pass juste au moment o le capitaine Leclre me remettait
le paquet destin au grand marchal.

--Bon, fit l'abb, nous sommes sur la voie. Avez-vous amen quelqu'un
avec vous  terre quand vous avez relch  l'le d'Elbe?

--Personne.

--On vous a remis une lettre?

--Oui, le grand marchal.

--Cette lettre, qu'en avez-vous fait?

--Je l'ai mise dans mon portefeuille.

--Vous aviez donc votre portefeuille sur vous? Comment un portefeuille
devant contenir une lettre officielle pouvait-il tenir dans la poche
d'un marin?

--Vous avez raison, mon portefeuille tait  bord.

--Ce n'est donc qu' bord que vous avez enferm la lettre dans le
portefeuille?

--Oui.

--De Porto-Ferrajo  bord qu'avez-vous fait de cette lettre?

--Je l'ai tenue  la main.

--Quand vous tes remont sur le _Pharaon_, chacun a donc pu voir que
vous teniez une lettre?

--Oui.

--Danglars comme les autres?

--Danglars comme les autres.

--Maintenant, coutez bien; runissez tous vos souvenirs: vous
rappelez-vous dans quels termes tait rdige la dnonciation?

--Oh! oui, je l'ai relue trois fois, et chaque parole en est reste dans
ma mmoire.

--Rptez-la-moi.

Dants se recueillit un instant.

La voici, dit-il, textuellement:

_M. le procureur du roi est prvenu par un ami du trne et de la
religion que le nomm Edmond Dants, second du navire le_ Pharaon,
_arriv ce matin de Smyrne, aprs avoir touch  Naples et 
Porto-Ferrajo, a t charg par Murat d'un paquet pour l'usurpateur, et
par l'usurpateur d'une lettre pour le comit bonapartiste de Paris_.

_On aura la preuve de son crime en l'arrtant, car on retrouvera cette
lettre sur lui, ou chez son pre, ou dans sa cabine  bord du_ Pharaon.

L'abb haussa les paules.

C'est clair comme le jour, dit-il, il faut que vous ayez eu le coeur
bien naf et bien bon pour n'avoir pas devin la chose tout d'abord.

--Vous croyez? s'cria Dants. Ah! ce serait bien infme!

--Quelle tait l'criture ordinaire de Danglars?

--Une belle cursive.

--Quelle tait l'criture de la lettre anonyme.

--Une criture renverse.

L'abb sourit.

Contrefaite, n'est-ce pas?

--Bien hardie pour tre contrefaite.

--Attendez, dit-il.

Il prit sa plume, ou plutt ce qu'il appelait ainsi, la trempa dans
l'encre et crivit de la main gauche, sur un linge prpar  cet effet,
les deux ou trois premires lignes de la dnonciation.

Dants recula et regarda presque avec terreur l'abb.

Oh! c'est tonnant, s'cria-t-il, comme cette criture ressemblait 
celle-ci.

--C'est que la dnonciation avait t crite de la main gauche. J'ai
observ une chose, continua l'abb.

--Laquelle?

--C'est que toutes les critures traces de la main droite sont varies,
c'est que toutes les critures traces de la main gauche se ressemblent.

--Vous avez donc tout vu, tout observ?

--Continuons.

--Oh! oui, oui.

--Passons  la seconde question.

--J'coute.

--Quelqu'un avait il intrt  ce que vous n'pousassiez pas Mercds?

--Oui! un jeune homme qui l'aimait.

--Son nom?

--Fernand.

--C'est un nom espagnol?

--Il tait Catalan.

--Croyez-vous que celui-ci tait capable d'crire la lettre?

--Non! celui-ci m'et donn un coup de couteau. Voil tout.

--Oui, c'est dans la nature espagnole: un assassinat, oui, une lchet,
non.

--D'ailleurs, continua Dants, il ignorait tous les dtails consigns
dans la dnonciation.

--Vous ne les aviez donns  personne? Pas mme  votre matresse?

--Pas mme  ma fiance.

--C'est Danglars.

--Oh! maintenant j'en suis sr.

--Attendez.... Danglars connaissait-il Fernand?

--Non... si.... Je me rappelle....

--Quoi?

--La surveille de mon mariage je les ai vu attabls ensemble sous la
tonnelle du pre Pamphile. Danglars tait amical et railleur, Fernand
tait ple et troubl.

--Ils taient seuls?

--Non, ils avaient avec eux un troisime compagnon, bien connu de moi,
qui sans doute leur avait fait faire connaissance, un tailleur nomm
Caderousse; mais celui-ci tait dj ivre. Attendez... attendez....
Comment ne me suis-je pas rappel cela? Prs de la table o ils buvaient
taient un encrier, du papier, des plumes. (Dants porta la main  son
front). Oh! les infmes! les infmes!

--Voulez-vous encore savoir autre chose? dit l'abb en riant.

--Oui, oui, puisque vous approfondissez, tout, puisque vous voyez clair
en toutes choses, je veux savoir pourquoi je n'ai t interrog qu'une
fois, pourquoi on ne m'a pas donn des juges, et comment je suis
condamn sans arrt.

--Oh! ceci dit l'abb, c'est un peu plus grave; la justice a des allures
sombres et mystrieuses qu'il est difficile de pntrer. Ce que nous
avons fait jusqu'ici pour vos deux amis tait un jeu d'enfant; il va
falloir, sur ce sujet, me donner les indications les plus prcises.

--Voyons, interrogez-moi, car en vrit vous voyez plus clair dans ma
vie que moi-mme.

--Qui vous a interrog? est-ce le procureur du roi, le substitut, le
juge d'instruction?

--C'tait le substitut.

--Jeune, ou vieux?

--Jeune: vingt-sept ou vingt-huit ans.

--Bien! pas corrompu encore, mais ambitieux dj, dit l'abb. Quelles
furent ses manires avec vous?

--Douces plutt que svres.

--Lui avez-vous tout racont?

--Tout.

--Et ses manires ont-elles chang dans le courant de l'interrogatoire?

--Un instant, elles ont t altres, lorsqu'il eut lu la lettre qui me
compromettait; il parut comme accabl de mon malheur.

--De votre malheur?

--Oui.

--Et vous tes bien sr que c'tait votre malheur qu'il plaignait?

--Il m'a donn une grande preuve de sa sympathie, du moins.

--Laquelle?

--Il a brl la seule pice qui pouvait me compromettre.

--Laquelle? la dnonciation?

--Non, la lettre.

--Vous en tes sr?

--Cela s'est pass devant moi.

--C'est autre chose; cet homme pourrait tre un plus profond sclrat
que vous ne croyez.

--Vous me faites frissonner, sur mon honneur! dit Dants, le monde
est-il donc peupl de tigres et de crocodiles?

--Oui; seulement, les tigres et les crocodiles  deux pieds sont plus
dangereux que les autres.

--Continuons, continuons.

--Volontiers; il a brl la lettre, dites-vous?

--Oui, en me disant: Vous voyez, il n'existe que cette preuve-l contre
vous, et je l'anantis.

--Cette conduite est trop sublime pour tre naturelle.

--Vous croyez?

--J'en suis sr.  qui cette lettre tait-elle adresse?

-- M. Noirtier, rue Coq-Hron, no 13,  Paris.

--Pouvez-vous prsumer que votre substitut et quelque intrt  ce que
cette lettre dispart?

--Peut-tre; car il m'a fait promettre deux ou trois fois, dans mon
intrt, disait-il, de ne parler  personne de cette lettre, et il m'a
fait jurer de ne pas prononcer le nom qui tait inscrit sur l'adresse.

--Noirtier? rpta l'abb.... Noirtier? j'ai connu un Noirtier  la cour
de l'ancienne reine d'trurie, un Noirtier qui avait t girondin sous
la rvolution. Comment s'appelait votre substitut,  vous?

--De Villefort.

L'abb clata de rire.

Dants le regarda avec stupfaction.

Qu'avez-vous? dit-il.

--Voyez-vous ce rayon du jour? demanda l'abb.

--Oui.

--Eh bien, tout est plus clair pour moi maintenant que ce rayon
transparent et lumineux. Pauvre enfant, pauvre jeune homme! et ce
magistrat a t bon pour vous.

--Oui.

--Ce digne substitut a brl, ananti la lettre?

--Oui.

--Cet honnte pourvoyeur du bourreau vous a fait jurer de ne jamais
prononcer de nom de Noirtier?

--Oui.

--Ce Noirtier, pauvre aveugle que vous tes, savez-vous ce que c'tait
que ce Noirtier? Ce Noirtier, c'tait son pre!

La foudre, tombe aux pieds de Dants et lui creusant un abme au fond
duquel s'ouvrait l'enfer, lui et produit un effet moins prompt, moins
lectrique, moins crasant, que ces paroles inattendues; il se leva,
saisissant sa tte  deux mains comme pour l'empcher d'clater.

Son pre! son pre! s'cria-t-il.

--Oui, son pre, qui s'appelle Noirtier de Villefort, reprit l'abb.

Alors une lumire fulgurante traversa le cerveau du prisonnier, tout ce
qui lui tait demeur obscur fut  l'instant mme clair d'un jour
clatant. Ces tergiversations de Villefort pendant l'interrogatoire,
cette lettre dtruite, ce serment exig, cette voix presque suppliante
du magistrat qui, au lieu de menacer, semblait implorer, tout lui revint
 la mmoire; il jeta un cri, chancela un instant comme un homme ivre;
puis, s'lanant par l'ouverture qui conduisait de la cellule de l'abb
 la sienne:

Oh! dit-il, il faut que je sois seul pour penser  tout cela.

Et, en arrivant dans son cachot, il tomba sur son lit, o le porte-clefs
le retrouva le soir, assis, les yeux fixes, les traits contracts, mais
immobile et muet comme une statue.

Pendant ces heures de mditation, qui s'taient coules comme des
secondes, il avait pris une terrible rsolution et fait un formidable
serment.

Une voix tira Dants de cette rverie, c'tait celle de l'abb Faria,
qui, ayant reu  son tour la visite de son gelier, venait inviter
Dants  souper avec lui. Sa qualit de fou reconnu, et surtout de fou
divertissant, valait au vieux prisonnier quelques privilges, comme
celui d'avoir du pain un peu plus blanc et un petit flacon de vin le
dimanche. Or, on tait justement arriv au dimanche, et l'abb venait
inviter son jeune compagnon  partager son pain et son vin.

Dants le suivit: toutes les lignes de son visage s'taient remises et
avaient repris leur place accoutume, mais avec une raideur et une
fermet, si l'on peut le dire, qui accusaient une rsolution prise.
L'abb le regarda fixement.

Je suis fch de vous avoir aid dans vos recherches et de vous avoir
dit ce que je vous ai dit, fit-il.

--Pourquoi cela? demanda Dants.

--Parce que je vous ai infiltr dans le coeur un sentiment qui n'y
tait point: la vengeance.

Dants sourit.

Parlons d'autre chose, dit-il.

L'abb le regarda encore un instant et hocha tristement la tte; puis,
comme l'en avait pri Dants, il parla d'autre chose.

Le vieux prisonnier tait un de ces hommes dont la conversation, comme
celle des gens qui ont beaucoup souffert, contient des enseignements
nombreux et renferme un intrt soutenu; mais elle n'tait pas goste,
et ce malheureux ne parlait jamais de ses malheurs.

Dants coutait chacune de ses paroles avec admiration: les unes
correspondaient  des ides qu'il avait dj et  des connaissances qui
taient du ressort de son tat de marin, les autres touchaient  des
choses inconnues, et, comme ces aurores borales qui clairent les
navigateurs dans les latitudes australes, montraient au jeune homme des
paysages et des horizons nouveaux, illumins de lueurs fantastiques.
Dants comprit le bonheur qu'il y aurait pour une organisation
intelligente  suivre cet esprit lev sur les hauteurs morales,
philosophiques ou sociales sur lesquelles il avait l'habitude de se
jouer.

Vous devriez m'apprendre un peu de ce que vous savez, dit Dants, ne
ft-ce que pour ne pas vous ennuyer avec moi. Il me semble maintenant
que vous devez prfrer la solitude  un compagnon sans ducation et
sans porte comme moi. Si vous consentez  ce que je vous demande, je
m'engage  ne plus vous parler de fuir.

L'abb sourit.

Hlas! mon enfant, dit-il, la science humaine est bien borne, et quand
je vous aurai appris les mathmatiques, la physique, l'histoire et les
trois ou quatre langues vivantes que je parle, vous saurez ce que je
sais: or, toute cette science, je serai deux ans  peine  la verser de
mon esprit dans le vtre.

--Deux ans! dit Dants, vous croyez que je pourrais apprendre toutes ces
choses en deux ans?

--Dans leur application, non; dans leurs principes, oui: apprendre
n'est pas savoir; il y a les sachants et les savants: c'est la mmoire
qui fait les uns, c'est la philosophie qui fait les autres.

--Mais ne peut-on apprendre la philosophie?

--La philosophie ne s'apprend pas; la philosophie est la runion des
sciences acquises au gnie qui les applique: la philosophie, c'est le
nuage clatant sur lequel le Christ a pos le pied pour remonter au
ciel.

--Voyons, dit Dants, que m'apprenez-vous d'abord? J'ai hte de
commencer, j'ai soif de science.

--Tout! dit l'abb.

En effet, ds le soir, les deux prisonniers arrtrent un plan
d'ducation qui commena de s'excuter le lendemain. Dants avait une
mmoire prodigieuse, une facilit de conception extrme: la disposition
mathmatique de son esprit le rendait apte  tout comprendre par le
calcul, tandis que la posie du marin corrigeait tout ce que pouvait
avoir de trop matriel la dmonstration rduite  la scheresse des
chiffres ou  la rectitude des lignes; il savait dj, d'ailleurs,
l'italien et un peu de romaque, qu'il avait appris dans ses voyages
d'Orient. Avec ces deux langues, il comprit bientt le mcanisme de
toutes les autres, et, au bout de six mois, il commenait  parler
l'espagnol, l'anglais et l'allemand. Comme il l'avait dit  l'abb
Faria, soit que la distraction que lui donnait l'tude lui tnt lieu de
libert, soit qu'il ft, comme nous l'avons vu dj, rigide observateur
de sa parole, il ne parlait plus de fuir, et les journes s'coulaient
pour lui rapides et instructives. Au bout d'un an, c'tait un autre
homme.

Quant  l'abb Faria, Dants remarqua que, malgr la distraction que sa
prsence avait apporte  sa captivit, il s'assombrissait tous les
jours. Une pense incessante et ternelle paraissait assiger son
esprit; il tombait dans de profondes rveries, soupirait
involontairement, se levait tout  coup, croisait les bras et se
promenait sombre autour de sa prison.

Un jour, il s'arrta tout  coup au milieu d'un de ces cercles cent fois
rpts qu'il dcrivait autour de sa chambre, et s'cria:

Ah! s'il n'y avait pas de sentinelle!

--Il n'y aura de sentinelle qu'autant que vous le voudrez bien, reprit
Dants qui avait suivi sa pense  travers la bote de son cerveau comme
 travers un cristal.

--Ah! je vous l'ai dit, reprit l'abb, je rpugne  un meurtre.

--Et cependant ce meurtre, s'il est commis, le sera par l'instinct de
notre conservation, par un sentiment de dfense personnelle.

--N'importe, je ne saurais.

--Vous y pensez, cependant?

--Sans cesse, sans cesse, murmura l'abb.

--Et vous avez trouv un moyen, n'est-ce pas? dit vivement Dants.

--Oui, s'il arrivait qu'on pt mettre sur la galerie une sentinelle
aveugle et sourde.

--Elle sera aveugle, elle sera sourde, rpondit le jeune homme avec un
accent de rsolution qui pouvanta l'abb.

--Non, non! s'cria-t-il; impossible.

Dants voulut le retenir sur ce sujet, mais l'abb secoua la tte et
refusa de rpondre davantage.

Trois mois s'coulrent.

tes-vous fort? demanda un jour l'abb  Dants.

Dants, sans rpondre, prit le ciseau, le tordit comme un fer  cheval
et le redressa.

Vous engageriez-vous  ne tuer la sentinelle qu' la dernire
extrmit?

--Oui, sur l'honneur.

--Alors, dit l'abb, nous pourrons excuter notre dessein.

--Et combien nous faudra-t-il de temps pour l'excuter?

--Un an, au moins.

--Mais nous pourrions nous mettre au travail?

--Tout de suite.

--Oh! voyez donc, nous avons perdu un an, s'cria Dants.

--Trouvez-vous que nous l'ayons perdu? dit l'abb.

--Oh! pardon, pardon, s'cria Edmond rougissant.

--Chut! dit l'abb, l'homme n'est jamais qu'un homme; et vous tes
encore un des meilleurs que j'aie connus. Tenez, voici mon plan.

L'abb montra alors  Dants un dessin qu'il avait trac: c'tait le
plan de sa chambre, de celle de Dants et du corridor qui joignait l'une
 l'autre. Au milieu de cette galerie, il tablissait un boyau pareil 
celui qu'on pratique dans les mines. Ce boyau menait les deux
prisonniers sous la galerie o se promenait la sentinelle; une fois
arrivs l, ils pratiquaient une large excavation, descellaient une des
dalles qui formaient le plancher de la galerie; la dalle,  un moment
donn, s'enfonait sous le poids du soldat, qui disparaissait englouti
dans l'excavation; Dants se prcipitait sur lui au moment o, tout
tourdi de sa chute, il ne pouvait se dfendre, le liait, le
billonnait, et tous deux alors, passant par une des fentres de cette
galerie, descendaient le long de la muraille extrieure  l'aide de
l'chelle de corde et se sauvaient.

Dants battit des mains et ses yeux tincelrent de joie; ce plan tait
si simple qu'il devait russir.

Le mme jour, les mineurs se mirent  l'ouvrage avec d'autant plus
d'ardeur que ce travail succdait  un long repos, et ne faisait, selon
toute probabilit que continuer la pense intime et secrte de chacun
d'eux.

Rien ne les interrompait que l'heure  laquelle chacun d'eux tait forc
de rentrer chez soi pour recevoir la visite du gelier. Ils avaient, au
reste, pris l'habitude de distinguer, au bruit imperceptible des pas, le
moment o cet homme descendait, et jamais ni l'un ni l'autre ne fut pris
 l'improviste. La terre qu'ils extrayaient de la nouvelle galerie, et
qui et fini par combler l'ancien corridor, tait jete petit  petit,
et avec des prcautions inoues, par l'une ou l'autre des deux fentres
du cachot de Dants ou du cachot de Faria: on la pulvrisait avec soin,
et le vent de la nuit l'emportait au loin sans qu'elle laisst de
traces.

Plus d'un an se passa  ce travail excut avec un ciseau, un couteau et
un levier de bois pour tous instruments; pendant cette anne, et tout
en travaillant, Faria continuait d'instruire Dants, lui parlant tantt
une langue, tantt une autre, lui apprenant l'histoire des nations et
des grands hommes qui laissent de temps en temps derrire eux une de ces
traces lumineuses qu'on appelle la gloire. L'abb, homme du monde et du
grand monde, avait en outre, dans ses manires, une sorte de majest
mlancolique dont Dants, grce  l'esprit d'assimilation dont la nature
l'avait dou, sut extraire cette politesse lgante qui lui manquait et
ces faons aristocratiques que l'on n'acquiert d'habitude que par le
frottement des classes leves ou la socit des hommes suprieurs.

Au bout de quinze mois, le trou tait achev; l'excavation tait faite
sous la galerie; on entendait passer et repasser la sentinelle, et les
deux ouvriers, qui taient forcs d'attendre une nuit obscure et sans
lune pour rendre leur vasion plus certaine encore, n'avaient plus
qu'une crainte: c'tait de voir le sol trop htif s'effondrer de
lui-mme sous les pieds du soldat. On obvia  cet inconvnient en
plaant une espce de petite poutre, qu'on avait trouve dans les
fondations comme un support. Dants tait occup  la placer, lorsqu'il
entendit tout  coup l'abb Faria, rest dans la chambre du jeune homme,
o il s'occupait de son ct  aiguiser une cheville destine 
maintenir l'chelle de corde, qui l'appelait avec un accent de dtresse.
Dants rentra vivement, et aperut l'abb, debout au milieu de la
chambre, ple, la sueur au front et les mains crispes.

Oh! mon Dieu! s'cria Dants, qu'y a-t-il, et qu'avez-vous donc?

--Vite, vite! dit l'abb, coutez-moi.

Dants regarda le visage livide de Faria, ses yeux cerns d'un cercle
bleutre, ses lvres blanches, ses cheveux hrisss; et, d'pouvante, il
laissa tomber  terre le ciseau qu'il tenait  la main.

Mais qu'y a-t-il donc? s'cria Edmond.

--Je suis perdu! dit l'abb coutez-moi. Un mal terrible, mortel
peut-tre, va me saisir; l'accs arrive, je le sens: dj j'en fus
atteint l'anne qui prcda mon incarcration.  ce mal il n'est qu'un
remde, je vais vous le dire: courez vite chez moi, levez le pied du
lit; ce pied est creux, vous y trouverez un petit flacon  moiti plein
d'une liqueur rouge, apportez-le; ou plutt, non, non, je pourrais tre
surpris ici; aidez-moi  rentrer chez moi pendant que j'ai encore
quelques forces. Qui sait ce qui va arriver le temps que durera l'accs?

Dants, sans perdre la tte, bien que le malheur qui le frappait ft
immense, descendit dans le corridor, tranant son malheureux compagnon
aprs lui, et le conduisant, avec une peine infinie, jusqu' l'extrmit
oppose, se retrouva dans la chambre de l'abb qu'il dposa sur son lit.

Merci, dit l'abb, frissonnant de tous ses membres comme s'il sortait
d'une eau glace. Voici le mal qui vient, je vais tomber en catalepsie;
peut-tre ne ferai-je pas un mouvement, peut-tre ne jetterai-je pas
une plainte; mais peut-tre aussi j'cumerai, je me raidirai, je
crierai; tchez que l'on n'entende pas mes cris, c'est l'important, car
alors peut-tre me changerait-on de chambre, et nous serions spars 
tout jamais. Quand vous me verrez immobile, froid et mort, pour ainsi
dire, seulement  cet instant, entendez-vous bien, desserrez-moi les
dents avec le couteau, faites couler dans ma bouche huit  dix gouttes
de cette liqueur, et peut-tre reviendrai-je.

--Peut-tre? s'cria douloureusement Dants.

-- moi!  moi! s'cria l'abb, je me... je me m...

L'accs fut si subit et si violent que le malheureux prisonnier ne put
mme achever le mot commenc; un nuage passa sur son front, rapide et
sombre comme les temptes de la mer; la crise dilata ses yeux, tordit sa
bouche, empourpra ses joues; il s'agita, cuma, rugit; mais ainsi qu'il
l'avait recommand lui-mme, Dants touffa ses cris sous sa couverture.
Cela dura deux heures. Alors, plus inerte qu'une masse, plus ple et
plus froid que le marbre, plus bris qu'un roseau foul aux pieds, il
tomba, se raidit encore dans une dernire convulsion et devint livide.
Edmond attendit que cette mort apparente et envahi le corps et glac
jusqu'au coeur; alors il prit le couteau, introduisit la lame entre les
dents, desserra avec une peine infinie les mchoires crispes, compta
l'une aprs l'autre dix gouttes de la liqueur rouge, et attendit. Une
heure s'coula sans que le vieillard ft le moindre mouvement. Dants
craignait d'avoir attendu trop tard, et le regardait, les deux mains
enfonces dans ses cheveux. Enfin une lgre coloration parut sur ses
joues; ses yeux, constamment rests ouverts et atones, reprirent leur
regard, un faible soupir s'chappa de sa bouche, il fit un mouvement.

Sauv! sauv! s'cria Dants.

Le malade ne pouvait point parler encore, mais il tendit avec une
anxit visible la main vers la porte. Dants couta, et entendit les
pas du gelier: il allait tre sept heures et Dants n'avait pas eu le
loisir de mesurer le temps.

Le jeune homme bondit vers l'ouverture, s'y enfona, replaa la dalle
au-dessus de sa tte, et rentra chez lui.

Un instant aprs, sa porte s'ouvrit  son tour, et le gelier, comme
d'habitude, trouva le prisonnier assis sur son lit.

 peine eut-il le dos tourn,  peine le bruit des pas se fut-il perdu
dans le corridor, que Dants, dvor d'inquitude, reprit sans songer 
manger, le chemin qu'il venait de faire, et, soulevant la dalle avec sa
tte, et rentra dans la chambre de l'abb.

Celui-ci avait repris connaissance, mais il tait toujours tendu,
inerte et sans force, sur son lit.

Je ne comptais plus vous revoir, dit-il  Dants.

--Pourquoi cela? demanda le jeune homme; comptiez-vous donc mourir?

--Non; mais tout est prt pour votre fuite, et je comptais que vous
fuiriez.

La rougeur de l'indignation colora les joues de Dants.

Sans vous! s'cria-t-il; m'avez-vous vritablement cru capable de cela?

-- prsent, je vois que je m'tais tromp, dit le malade. Ah! je suis
bien faible, bien bris, bien ananti.

--Courage, vos forces reviendront, dit Dants, s'asseyant prs du lit
de Faria et lui prenant les mains. L'abb secoua la tte.

La dernire fois, dit-il, l'accs dura une demi-heure, aprs quoi j'eus
faim et me relevai seul; aujourd'hui, je ne puis remuer ni ma jambe ni
mon bras droit; ma tte est embarrasse, ce qui prouve un panchement au
cerveau. La troisime fois, j'en resterai paralys entirement ou je
mourrai sur le coup.

--Non, non, rassurez-vous, vous ne mourrez pas; ce troisime accs, s'il
vous prend, vous trouvera libre. Nous vous sauverons comme cette fois,
et mieux que cette fois, car nous aurons tous les secours ncessaires.

--Mon ami, dit le vieillard, ne vous abusez pas, la crise qui vient de
se passer m'a condamn  une prison perptuelle: pour fuir, il faut
pouvoir marcher.

--Eh bien, nous attendrons huit jours, un mois, deux mois, s'il le faut;
dans cet intervalle, vos forces reviendront; tout est prpar pour notre
fuite, et nous avons la libert d'en choisir l'heure et le moment. Le
jour o vous vous sentirez assez de forces pour nager, eh bien, ce
jour-l, nous mettrons notre projet  excution.

--Je ne nagerai plus, dit Faria, ce bras est paralys, non pas pour un
jour, mais  jamais. Soulevez-le vous-mme, et voyez ce qu'il pse.

Le jeune homme souleva le bras, qui retomba insensible. Il poussa un
soupir.

Vous tes convaincu, maintenant, n'est-ce pas, Edmond? dit Faria;
croyez-moi, je sais ce que je dis: depuis la premire attaque que j'aie
eue de ce mal, je n'ai pas cess d'y rflchir. Je l'attendais, car
c'est un hritage de famille; mon pre est mort  la troisime crise,
mon aeul aussi. Le mdecin qui m'a compos cette liqueur, et qui n'est
autre que le fameux Cabanis, m'a prdit le mme sort.

--Le mdecin se trompe, s'cria Dants; quant  votre paralysie, elle ne
me gne pas, je vous prendrai sur mes paules et je nagerai en vous
soutenant.

--Enfant, dit l'abb, vous tes marin, vous tes nageur, vous devez par
consquent savoir qu'un homme charg d'un fardeau pareil ne ferait pas
cinquante brasses dans la mer. Cessez de vous laisser abuser par des
chimres dont votre excellent coeur n'est pas mme la dupe: je resterai
donc ici jusqu' ce que sonne l'heure de ma dlivrance, qui ne peut plus
tre maintenant que celle de la mort. Quant  vous, fuyez, partez! Vous
tes jeune, adroit et fort, ne vous inquitez pas de moi, je vous rends
votre parole.

--C'est bien, dit Dants. Eh bien, alors, moi aussi, je resterai.

Puis, se levant et tendant une main solennelle sur le vieillard:

Par le sang du Christ, je jure de ne vous quitter qu' votre mort!

Faria considra ce jeune homme si noble, si simple, si lev, et lut sur
ses traits, anims par l'expression du dvouement le plus pur, la
sincrit de son affection et la loyaut de son serment.

Allons, dit le malade, j'accepte; merci.

Puis, lui tendant la main:

Vous serez peut-tre rcompens de ce dvouement si dsintress, lui
dit-il; mais comme je ne puis et que vous ne voulez pas partir, il
importe que nous bouchions le souterrain fait sous la galerie: le soldat
peut dcouvrir en marchant la sonorit de l'endroit min, appeler
l'attention d'un inspecteur, et alors nous serions dcouverts et
spars. Allez faire cette besogne, dans laquelle je ne puis plus
malheureusement vous aider; employez-y toute la nuit, s'il le faut, et
ne revenez que demain matin aprs la visite du gelier, j'aurai quelque
chose d'important  vous dire.

Dants prit la main de l'abb, qui le rassura par un sourire, et sortit
avec cette obissance et ce respect qu'il avait vous  son vieil ami.




XVIII

Le trsor.


Lorsque Dants rentra le lendemain matin dans la chambre de son
compagnon de captivit, il trouva Faria assis, le visage calme.

Sous le rayon qui glissait  travers l'troite fentre de sa cellule, il
tenait ouvert dans sa main gauche, la seule, on se le rappelle, dont
l'usage lui ft rest, un morceau de papier, auquel l'habitude d'tre
roul en un mince volume avait imprim la forme d'un cylindre rebelle 
s'tendre.

Il montra sans rien dire le papier  Dants.

Qu'est-ce cela? demanda celui-ci.

--Regardez bien, dit l'abb en souriant.

--Je regarde de tous mes yeux, dit Dants, et je ne vois rien qu'un
papier  demi brl, et sur lequel sont tracs des caractres gothiques
avec une encre singulire.

--Ce papier, mon ami, dit Faria, est, je puis vous tout avouer
maintenant, puisque je vous ai prouv, ce papier, c'est mon trsor,
dont  compter d'aujourd'hui la moiti vous appartient.

Une sueur froide passa sur le front de Dants. Jusqu' ce jour, et
pendant quel espace de temps! il avait vit de parler avec Faria de ce
trsor, source de l'accusation de folie qui pesait sur le pauvre abb;
avec sa dlicatesse instinctive, Edmond avait prfr ne pas toucher
cette corde douloureusement vibrante; et, de son ct, Faria s'tait tu.
Il avait pris le silence du vieillard pour un retour  la raison;
aujourd'hui, ces quelques mots, chapps  Faria aprs une crise si
pnible, semblaient annoncer une grave rechute d'alination mentale.

Votre trsor? balbutia Dants.

Faria sourit.

Oui, dit-il; en tout point vous tes un noble coeur, Edmond, et je
comprends,  votre pleur et  votre frisson, ce qui se passe en vous en
ce moment. Non, soyez tranquille, je ne suis pas fou. Ce trsor existe,
Dants, et s'il ne m'a pas t donn de le possder, vous le
possderez, vous: personne n'a voulu m'couter ni me croire parce qu'on
me jugeait fou; mais vous, qui devez savoir que je ne le suis pas,
coutez-moi, et vous me croirez aprs si vous voulez.

--Hlas! murmura Edmond en lui-mme, le voil retomb! ce malheur me
manquait.

Puis tout haut:

Mon ami, dit-il  Faria, votre accs vous a peut-tre fatigu, ne
voulez-vous pas prendre un peu de repos? Demain, si vous le dsirez,
j'entendrai votre histoire, mais aujourd'hui je veux vous soigner, voil
tout. D'ailleurs, continua-t-il en souriant, un trsor, est-ce bien
press pour nous?

--Fort press, Edmond! rpondit le vieillard. Qui sait si demain,
aprs-demain peut-tre, n'arrivera pas le troisime accs? Songez que
tout serait fini alors! Oui, c'est vrai, souvent j'ai pens avec un amer
plaisir  ces richesses, qui feraient la fortune de dix familles,
perdues pour ces hommes qui me perscutaient: cette ide me servait de
vengeance, et je la savourais lentement dans la nuit de mon cachot et
dans le dsespoir de ma captivit. Mais  prsent que j'ai pardonn au
monde pour l'amour de vous, maintenant que je vous vois jeune et plein
d'avenir, maintenant que je songe  tout ce qui peut rsulter pour vous
de bonheur  la suite d'une pareille rvlation, je frmis du retard, et
je tremble de ne pas assurer  un propritaire si digne que vous l'tes
la possession de tant de richesses enfouies.

Edmond dtourna la tte en soupirant.

Vous persistez dans votre incrdulit, Edmond, poursuivit Faria, ma
voix ne vous a point convaincu? Je vois qu'il vous faut des preuves. Eh
bien, lisez ce papier que je n'ai montr  personne.

--Demain, mon ami, dit Edmond rpugnant  se prter  la folie du
vieillard; je croyais qu'il tait convenu que nous ne parlerions de cela
que demain.

--Nous n'en parlerons que demain, mais lisez ce papier aujourd'hui.

--Ne l'irritons point, pensa Edmond.

Et, prenant ce papier, dont la moiti manquait, consume qu'elle avait
t sans doute par quelque accident, il lut.

          _Ce trsor qui peut monter  deux_
          _d'cus romains dans l'angle le plus l_
          _de la seconde ouverture, lequel_
          _dclare lui appartenir en toute pro_
          _tier_
          _25 avril 149_

Eh bien, dit Faria quand le jeune homme eut fini sa lecture.

--Mais rpondit Dants, je ne vois l que des lignes tronques, des mots
sans suite; les caractres sont interrompus par l'action du feu et
restent inintelligibles.

--Pour vous, mon ami, qui les lisez pour la premire fois, mais pas pour
moi qui ai pli dessus pendant bien des nuits, qui ai reconstruit chaque
phrase, complt chaque pense.

--Et vous croyez avoir trouv ce sens suspendu?

--J'en suis sr, vous en jugerez vous-mme; mais d'abord coutez
l'histoire de ce papier.

--Silence! s'cria Dants.... Des pas!... On approche... je pars....
Adieu!

Et Dants, heureux d'chapper  l'histoire et  l'explication qui
n'eussent pas manqu de lui confirmer le malheur de son ami, se glissa
comme une couleuvre par l'troit couloir, tandis que Faria rendu  une
sorte d'activit par la terreur, repoussait du pied la dalle qu'il
recouvrait d'une natte afin de cacher aux yeux la solution de continuit
qu'il n'avait pas eu le temps de faire disparatre.

C'tait le gouverneur qui, ayant appris par le gelier l'accident de
Faria, venait s'assurer par lui-mme de sa gravit.

Faria le reut assis, vita tout geste compromettant, et parvint 
cacher au gouverneur la paralysie qui avait dj frapp de mort la
moiti de sa personne. Sa crainte tait que le gouverneur, touch de
piti pour lui, ne le voult mettre dans une prison plus saine et ne le
spart ainsi de son jeune compagnon; mais il n'en fut heureusement pas
ainsi, et le gouverneur se retira convaincu que son pauvre fou, pour
lequel il ressentait au fond du coeur une certaine affection, n'tait
atteint que d'une indisposition lgre.

Pendant ce temps, Edmond, assis sur son lit et la tte dans ses mains,
essayait de rassembler ses penses; tout tait si raisonn, si grand et
si logique dans Faria depuis qu'il le connaissait, qu'il ne pouvait
comprendre cette suprme sagesse sur tous les points allie  la
draison sur un seul: tait-ce Faria qui se trompait sur son trsor,
tait-ce tout le monde qui se trompait sur Faria?

Dants resta chez lui toute la journe, n'osant retourner chez son ami.
Il essayait de reculer ainsi le moment o il acquerrait la certitude que
l'abb tait fou. Cette conviction devait tre effroyable pour lui.

Mais vers le soir, aprs l'heure de la visite ordinaire, Faria, ne
voyant pas revenir le jeune homme, essaya de franchir l'espace qui le
sparait de lui. Edmond frissonna en entendant les efforts douloureux
que faisait le vieillard pour se traner: sa jambe tait inerte, et il
ne pouvait plus s'aider de son bras. Edmond fut oblig de l'attirer 
lui, car il n'et jamais pu sortir seul par l'troite ouverture qui
donnait dans la chambre de Dants.

Me voici impitoyablement acharn  votre poursuite, dit-il avec un
sourire rayonnant de bienveillance. Vous aviez cru pouvoir chapper  ma
magnificence, mais il n'en sera rien. coutez donc.

Edmond vit qu'il ne pouvait reculer; il fit asseoir le vieillard sur son
lit, et se plaa prs de lui sur son escabeau.

Vous savez, dit l'abb, que j'tais le secrtaire, le familier, l'ami
du cardinal Spada, le dernier des princes de ce nom. Je dois  ce digne
seigneur tout ce que j'ai got de bonheur en cette vie. Il n'tait pas
riche bien que les richesses de sa famille fussent proverbiales et que
j'aie entendu dire souvent: Riche comme un Spada. Mais lui, comme le
bruit public, vivait sur cette rputation d'opulence. Son palais fut mon
paradis. J'instruisis ses neveux, qui sont morts, et lorsqu'il fut seul
au monde, je lui rendis, par un dvouement absolu  ses volonts, tout
ce qu'il avait fait pour moi depuis dix ans.

La maison du cardinal n'eut bientt plus de secrets pour moi; j'avais
vu souvent Monseigneur travailler  compulser des livres antiques et
fouiller avidement dans la poussire des manuscrits de famille. Un jour
que je lui reprochais ses inutiles veilles et l'espce d'abattement qui
les suivait, il me regarda en souriant amrement et m'ouvrit un livre
qui est l'histoire de la ville de Rome. L, au vingtime chapitre de la
Vie du pape Alexandre VI, il y avait les lignes suivantes, que je n'ai
pu jamais oublier:

Les grandes guerres de la Romagne taient termines. Csar Borgia, qui
avait achev sa conqute, avait besoin d'argent pour acheter l'Italie
tout entire. Le pape avait galement besoin d'argent pour en finir avec
Louis XII, roi de France, encore terrible malgr ses derniers revers. Il
s'agissait donc de faire une bonne spculation, ce qui devenait
difficile dans cette pauvre Italie puise.

Sa Saintet eut une ide. Elle rsolut de faire deux cardinaux.

En choisissant deux des grands personnages de Rome, deux riches
surtout, voici ce qui revenait au Saint-Pre de la spculation: d'abord
il avait  vendre les grandes charges et les emplois magnifiques dont
ces deux cardinaux taient en possession; en outre, il pouvait compter
sur un prix trs brillant de la vente de ces deux chapeaux.

Il restait une troisime part de spculation, qui va apparatre
bientt.

Le pape et Csar Borgia trouvrent d'abord les deux cardinaux futurs:
c'tait Jean Rospigliosi, qui tenait  lui seul quatre des plus hautes
dignits du Saint-Sige, puis Csar Spada, l'un des plus nobles et des
plus riches Romains. L'un et l'autre sentaient le prix d'une pareille
faveur du pape. Ils taient ambitieux. Ceux-l trouvs, Csar trouva
bientt des acqureurs pour leurs charges.

Il rsulta que Rospigliosi et Spada payrent pour tre cardinaux, et
que huit autres payrent pour tre ce qu'taient auparavant les deux
cardinaux de cration nouvelle. Il entra huit cent mille cus dans les
coffres des spculateurs.

Passons  la dernire partie de la spculation, il est temps. Le pape
ayant combl de caresses Rospigliosi et Spada, leur ayant confr les
insignes du cardinalat, sr qu'ils avaient d, pour acquitter la dette
non fictive de leur reconnaissance, rapprocher et raliser leur fortune
pour se fixer  Rome, le pape et Csar Borgia invitrent  dner ces
deux cardinaux.

Ce fut le sujet d'une contestation entre le Saint-Pre et son fils:
Csar pensait qu'on pouvait user de l'un de ces moyens qu'il tenait
toujours  la disposition de ses amis intimes, savoir: d'abord, de la
fameuse clef avec laquelle on priait certaines gens d'aller ouvrir
certaine armoire. Cette clef tait garnie d'une petite pointe de fer,
ngligence de l'ouvrier. Lorsqu'on forait pour ouvrir l'armoire, dont
la serrure tait difficile, on se piquait avec cette petite pointe, et
l'on en mourait le lendemain. Il y avait aussi la bague  tte de lion,
que Csar passait  son doigt lorsqu'il donnait de certaines poignes de
main. Le lion mordait l'piderme de ces mains favorises, et la morsure
tait mortelle au bout de vingt-quatre heures.

Csar proposa donc  son pre, soit d'envoyer les cardinaux ouvrir
l'armoire, soit de leur donner  chacun une cordiale poigne de main,
mais Alexandre VI lui rpondit:

--Ne regardons pas  un dner quand il s'agit de ces excellents
cardinaux Spada et Rospigliosi. Quelque chose me dit que nous
regagnerons cet argent-l. D'ailleurs, vous oubliez, Csar, qu'une
indigestion se dclare tout de suite, tandis qu'une piqre ou une
morsure n'aboutissent qu'aprs un jour ou deux.

Csar se rendit  ce raisonnement. Voil pourquoi les cardinaux furent
invits  ce dner.

On dressa le couvert dans la vigne que possdait le pape prs de
Saint-Pierre-s-Liens, charmante habitation que les cardinaux
connaissaient bien de rputation.

Rospigliosi, tout tourdi de sa dignit nouvelle, apprta son estomac
et sa meilleure mine. Spada, homme prudent et qui aimait uniquement son
neveu, jeune capitaine de la plus belle esprance, prit du papier, une
plume, et fit son testament.

Il fit dire ensuite  ce neveu de l'attendre aux environs de la vigne,
mais il parat que le serviteur ne le trouva pas.

Spada connaissait la coutume des invitations. Depuis que le
christianisme, minemment civilisateur, avait apport ses progrs dans
Rome, ce n'tait plus un centurion qui arrivait de la part du tyran vous
dire: Csar veut que tu meures; mais c'tait un lgat _a latere_, qui
venait, la bouche souriante, vous dire de la part du pape: Sa Saintet
veut que vous dniez avec elle.

Spada partit vers les deux heures pour la vigne de
Saint-Pierre-s-Liens; le pape l'y attendait. La premire figure qui
frappa les yeux de Spada fut celle de son neveu tout par, tout
gracieux, auquel Csar Borgia prodiguait les caresses. Spada plit; et
Csar, qui lui dcocha un regard plein d'ironie, laissa voir qu'il
avait tout prvu, que le pige tait bien dress.

On dna. Spada n'avait pu que demander  son neveu: Avez-vous reu mon
message? Le neveu rpondit que non et comprit parfaitement la valeur de
cette question: il tait trop tard, car il venait de boire un verre
d'excellent vin mis  part pour lui par le sommelier du pape. Spada vit
au mme moment approcher une autre bouteille dont on lui offrit
libralement. Une heure aprs, un mdecin les dclarait tous deux
empoisonns par des morilles vnneuses, Spada mourait sur le seuil de
la vigne, le neveu expirait  sa porte en faisant un signe que sa femme
ne comprit pas.

Aussitt Csar et le pape s'empressrent d'envahir l'hritage, sous
prtexte de rechercher les papiers des dfunts. Mais l'hritage
consistait en ceci: un morceau de papier sur lequel Spada avait crit:

Je lgue  mon neveu bien-aim mes coffres, mes livres, parmi lesquels
mon beau brviaire  coins d'or, dsirant qu'il garde ce souvenir de son
oncle affectionn.

Les hritiers cherchrent partout, admirrent le brviaire, firent main
basse sur les meubles et s'tonnrent que Spada, l'homme riche, ft
effectivement le plus misrable des oncles; de trsors, aucun: si ce
n'est des trsors de science renferms dans la bibliothque et les
laboratoires.

Ce fut tout. Csar et son pre cherchrent, fouillrent et
espionnrent, on ne trouva rien, ou du moins trs peu de chose: pour un
millier d'cus, peut-tre, d'orfvrerie, et pour autant  peu prs
d'argent monnay; mais le neveu avait eu le temps de dire en rentrant 
sa femme:

Cherchez parmi les papiers de mon oncle, il y a un _testament rel._

On chercha plus activement encore peut-tre que n'avaient fait les
augustes hritiers. Ce fut en vain: il resta deux palais et une vigne
derrire le Palatin. Mais  cette poque les biens immobiliers avaient
une valeur mdiocre; les deux palais et la vigne restrent  la famille,
comme indignes de la rapacit du pape et de son fils.

Les mois et les annes s'coulrent. Alexandre VI mourut empoisonn,
vous savez par quelle mprise; Csar, empoisonn en mme temps que lui,
en fut quitte pour changer de peau comme un serpent, et revtir une
nouvelle enveloppe o le poison avait laiss des taches pareilles 
celles que l'on voit sur la fourrure du tigre; enfin, forc de quitter
Rome, il alla se faire tuer obscurment dans une escarmouche nocturne et
presque oublie par l'histoire.

Aprs la mort du pape, aprs l'exil de son fils, on s'attendait
gnralement  voir reprendre  la famille le train princier qu'elle
menait du temps du cardinal Spada; mais il n'en fut pas ainsi. Les Spada
restrent dans une aisance douteuse, un mystre ternel pesa sur cette
sombre affaire, et le bruit public fut que Csar, meilleur politique que
son pre, avait enlev au pape la fortune des deux cardinaux; je dis des
deux, parce que le cardinal Rospigliosi, qui n'avait pris aucune
prcaution, fut dpouill compltement.

Jusqu' prsent, interrompit Faria en souriant, cela ne vous semble pas
trop insens, n'est-ce pas?

-- mon ami, dit Dants, il me semble que je lis, au contraire, une
chronique pleine d'intrt. Continuez, je vous prie.

--Je continue:

La famille s'accoutuma  cette obscurit. Les annes s'coulrent;
parmi les descendants les uns furent soldats, les autres diplomates;
ceux-ci gens d'glise, ceux-l banquiers; les uns s'enrichirent, les
autres achevrent de se ruiner. J'arrive au dernier de la famille, 
celui-l dont je fus le secrtaire, au comte de Spada.

Je l'avais bien souvent entendu se plaindre de la disproportion de sa
fortune avec son rang, aussi lui avais-je donn le conseil de placer le
peu de biens qui lui restait en rentes viagres; il suivit ce conseil,
et doubla ainsi son revenu.

Le fameux brviaire tait rest dans la famille, et c'tait le comte de
Spada qui le possdait: on l'avait conserv de pre en fils, car la
clause bizarre du seul testament qu'on et retrouv en avait fait une
vritable relique garde avec une superstitieuse vnration dans la
famille; c'tait un livre enlumin des plus belles figures gothiques, et
si pesant d'or, qu'un domestique le portait toujours devant le cardinal
dans les jours de grande solennit.

 la vue des papiers de toutes sortes, titres, contrats, parchemins,
qu'on gardait dans les archives de la famille et qui tous venaient du
cardinal empoisonn, je me mis  mon tour, comme vingt serviteurs, vingt
intendants, vingt secrtaires qui m'avaient prcd,  compulser les
liasses formidables: malgr l'activit et la religion de mes recherches,
je ne retrouvai absolument rien. Cependant j'avais lu, j'avais mme
crit une histoire exacte et presque phmridique de la famille des
Borgia, dans le seul but de m'assurer si un supplment de fortune tait
survenu  ces princes  la mort de mon cardinal Csar Spada, et je n'y
avais remarqu que l'addition des biens du cardinal Rospigliosi, son
compagnon d'infortune.

J'tais donc  peu prs sr que l'hritage n'avait profit ni aux
Borgia ni  la famille, mais tait rest sans matre, comme ces trsors
des contes arabes qui dorment au sein de la terre sous les regards d'un
gnie. Je fouillai, je comptai, je supputai mille et mille fois les
revenus et les dpenses de la famille depuis trois cents ans: tout fut
inutile, je restai dans mon ignorance, et le comte de Spada dans sa
misre.

Mon patron mourut. De sa rente en viager il avait except ses papiers
de famille, sa bibliothque, compose de cinq mille volumes, et son
fameux brviaire. Il me lgua tout cela, avec un millier d'cus romains
qu'il possdait en argent comptant,  la condition que je ferais dire
des messes anniversaires et que je dresserais un arbre gnalogique et
une histoire de sa maison, ce que je fis fort exactement....

Tranquillisez-vous, mon cher Edmond, nous approchons de la fin.

En 1807, un mois avant mon arrestation et quinze jours aprs la mort du
comte de Spada, le 25 du mois de dcembre, vous allez comprendre tout 
l'heure comment la date de ce jour mmorable est reste dans mon
souvenir, je relisais pour la millime fois ces papiers que je
coordonnais, car, le palais appartenant dsormais  un tranger,
j'allais quitter Rome pour aller m'tablir  Florence, en emportant une
douzaine de mille livres que je possdais, ma bibliothque et mon
fameux brviaire, lorsque, fatigu de cette tude assidue, mal dispos
par un dner assez lourd quel j'avais fait, je laissai tomber ma tte
sur mes deux mains et m'endormis: il tait trois heures de l'aprs-midi.

Je me rveillai comme la pendule sonnait six heures.

Je levai la tte, j'tais dans l'obscurit la plus profonde. Je sonnai
pour qu'on m'apportt de la lumire, personne ne vint; je rsolus alors
de me servir moi-mme. C'tait d'ailleurs une habitude de philosophe
qu'il allait me falloir prendre. Je pris d'une main une bougie toute
prpare, et de l'autre je cherchai,  dfaut des allumettes absentes de
leur bote, un papier que je comptais allumer  un dernier reste de
flamme au-dessus du foyer; mais, craignant dans l'obscurit de prendre
un papier prcieux  la place d'un papier inutile, j'hsitais, lorsque
je me rappelai avoir vu, dans le fameux brviaire qui tait pos sur la
table  ct de moi, un vieux papier tout jaune par le haut, qui avait
l'air de servir de signet, et qui avait travers les sicles maintenu 
sa place par la vnration des hritiers. Je cherchai, en ttonnant,
cette feuille inutile, je la trouvai, je la tordis, et, la prsentant 
la flamme mourante, je l'allumai.

Mais, sous mes doigts, comme par magie,  mesure que le feu montait, je
vis des caractres jauntres sortir du papier blanc et apparatre sur la
feuille; alors la terreur me prit: je serrai dans mes mains le papier,
j'touffai le feu, j'allumai directement la bougie au foyer, je rouvris
avec une indicible motion la lettre froisse, et je reconnus qu'une
encre mystrieuse et sympathique avait trac ces lettres apparentes
seulement au contact de la vive chaleur. Un peu plus du tiers du papier
avait t consum par la flamme: c'est ce papier que vous avez lu ce
matin; relisez-le, Dants; puis quand vous l'aurez relu, je vous
complterai, moi, les phrases interrompues et le sens incomplet.

Et Faria, interrompant, offrit le papier  Dants qui, cette fois, relut
avidement les mots suivants tracs avec une encre rousse, pareille  la
rouille:

     _Cejourd'hui 25 avril 1498, ay_
     _Alexandre VI, et craignant que, non_
     _il ne veuille hriter de moi et ne me r_
     _et Bentivoglio, morts empoisonns_,
     _mon lgataire universel, que j'ai enf_
     _pour l'avoir visit avec moi, c'est--dire dans_
     _le de Monte-Cristo, tout ce que je pos_
     _reries, diamants, bijoux; que seul_
     _peut monter  peu prs  deux mil_
     _trouvera ayant lev la vingtime roch_
     _crique de l'Est en droite ligne. Deux ouvertu_
     _dans ces grottes: le trsor est dans l'angle le plus _
     _lequel trsor je lui lgue et cde en tou_
     _seul hritier_.
     _25 avril 1498_
     _CES_

Maintenant, reprit l'abb, lisez cet autre papier. Et il prsenta 
Dants une seconde feuille avec d'autres fragments de lignes. Dants
prit et lut:

          _ant t invit  dner par Sa Saintet_
          _content de m'avoir fait payer le chapeau_,
          _serve le sort des cardinaux Crapara_
          _je dclare  mon neveu Guido Spada_,
          _oui dans un endroit qu'il connat_
          _les grottes de la petite_
          _sdais de lingots, d'or monnay, de pier_
          _je connais l'existence de ce trsor, qui_
          _lions d'cus romains, et qu'il_
          _e,  partir de la petite_
          _res ont t pratiques_
          _loign de la deuxime_,
          _te proprit comme  mon_
          AR-SPADA

Faria le suivait d'un oeil ardent.

Et maintenant, dit-il, lorsqu'il eut vu que Dants en tait arriv  la
dernire ligne, rapprochez les deux fragments, et jugez vous-mme.

Dants obit; les deux fragments rapprochs donnaient l'ensemble
suivant:

Cejourd'hui 25 avril 1498, ay... ant t invit  dner par Sa
Saintet Alexandre VI, et craignant que, non... content de m'avoir fait
payer le chapeau, il ne veuille hriter de moi et ne me r... serve le
sort des cardinaux Crapara et Bentivoglio, morts empoisonns,... je
dclare  mon neveu Guido Spada, mon lgataire universel, que j'ai en...
foui dans un endroit qu'il connat pour l'avoir visit avec moi,
c'est--dire dans... les grottes de la petite le de Monte-Cristo, tout
ce que je pos... sdais de lingots, d'or monnay, pierreries, diamants
bijoux; que seul... je connais l'existence de ce trsor qui peut monter
 peu prs  deux mil... lions d'cus romains, et qu'il trouvera ayant
lev la vingtime roch... e  partir de la petite crique de l'Est en
droite ligne. Deux ouvertu... res ont t pratiques dans ces grottes:
le trsor est dans l'angle le plus ... loign de la deuxime, lequel
trsor je lui lgue et cde en tou... te proprit, comme  mon seul
hritier.

25 avril 1498

CESAR.... SPADA.

Eh bien, comprenez-vous enfin? dit Faria.

--C'tait la dclaration du cardinal Spada et le testament que l'on
cherchait depuis si longtemps? dit Edmond encore incrdule.

--Oui, mille fois oui.

--Qui l'a reconstruite ainsi?

--Moi, qui,  l'aide du fragment restant, ai devin le reste en mesurant
la longueur des lignes par celle du papier et en pntrant dans le sens
cach au moyen du sens visible, comme on se guide dans un souterrain par
un reste de lumire qui vient d'en haut.

--Et qu'avez-vous fait quand vous avez cru avoir acquis cette
conviction?

--J'ai voulu partir et je suis parti  l'instant mme, emportant avec
moi le commencement de mon grand travail sur l'unit d'un royaume
d'Italie; mais depuis longtemps la police impriale, qui, dans ce
temps, au contraire de ce que Napolon a voulu depuis, quand un fils lui
fut n, voulait la division des provinces, avait les yeux sur moi: mon
dpart prcipit, dont elle tait loin de deviner la cause, veilla ses
soupons, et au moment o je m'embarquais  Piombino je fus arrt.

Maintenant, continua Faria en regardant Dants avec une expression
presque paternelle, maintenant, mon ami, vous en savez autant que moi:
si nous nous sauvons jamais ensemble, la moiti de mon trsor est 
vous; et si je meurs ici et que vous vous sauviez seul, il vous
appartient en totalit.

--Mais, demanda Dants hsitant, ce trsor n'a-t-il pas dans ce monde
quelque plus lgitime possesseur que nous?

--Mais non, rassurez-vous, la famille est teinte compltement; le
dernier comte de Spada, d'ailleurs, m'a fait son hritier; en me lguant
ce brviaire symbolique il m'a lgu ce qu'il contenait; non, non,
tranquillisez-vous: si nous mettons la main sur cette fortune, nous
pourrons en jouir sans remords.

--Et vous dites que ce trsor renferme....

--Deux millions d'cus romains, treize millions  peu prs de notre
monnaie.

--Impossible! dit Dants effray par l'normit de la somme.

--Impossible! et pourquoi? reprit le vieillard. La famille Spada tait
une des plus vieilles et des plus puissantes familles du quinzime
sicle. D'ailleurs, dans ces temps o toute spculation et toute
industrie taient absentes, ces agglomrations d'or et de bijoux ne sont
pas rares, il y a encore aujourd'hui des familles romaines qui meurent
de faim prs d'un million en diamants et en pierreries transmis par
majorat, et auquel elles ne peuvent toucher.

Edmond croyait rver: il flottait entre l'incrdulit et la joie.

Je n'ai gard si longtemps le secret avec vous, continua Faria, d'abord
que pour vous prouver, et ensuite pour vous surprendre; si nous nous
fussions vads avant mon accs de catalepsie, je vous conduisais 
Monte-Cristo; maintenant, ajouta-t-il avec un soupir, c'est vous qui m'y
conduirez. Eh bien, Dants, vous ne me remerciez pas?

--Ce trsor vous appartient, mon ami, dit Dants, il appartient  vous
seul, et je n'y ai aucun droit: je ne suis point votre parent.

--Vous tes mon fils, Dants! s'cria le vieillard, vous tes l'enfant
de ma captivit; mon tat me condamnait au clibat: Dieu vous a envoy 
moi pour consoler  la fois l'homme qui ne pouvait tre pre et le
prisonnier qui ne pouvait tre libre.

Et Faria tendit le bras qui lui restait au jeune homme qui se jeta  son
cou en pleurant.




XIX

Le troisime accs.


Maintenant que ce trsor, qui avait t si longtemps l'objet des
mditations de l'abb, pouvait assurer le bonheur  venir de celui que
Faria aimait vritablement comme son fils, il avait encore doubl de
valeur  ses yeux; tous les jours il s'appesantissait sur la quantit de
ce trsor, expliquant  Dants tout ce qu'avec treize ou quatorze
millions de fortune un homme dans nos temps modernes pouvait faire de
bien  ses amis; et alors le visage de Dants se rembrunissait, car le
serment de vengeance qu'il avait fait se reprsentait  sa pense, et il
songeait lui, combien dans nos temps modernes aussi un homme avec treize
ou quatorze millions de fortune pouvait faire de mal  ses ennemis.

L'abb ne connaissait pas l'le de Monte-Cristo mais Dants la
connaissait: il avait souvent pass devant cette le, situe 
vingt-cinq milles de la Pianosa, entre la Corse et l'le d'Elbe, et une
fois mme il y avait relch. Cette le tait, avait toujours t et est
encore compltement dserte; c'est un rocher de forme presque conique,
qui semble avoir t pouss par quelque cataclysme volcanique du fond de
l'abme  la surface de la mer.

Dants faisait le plan de l'le  Faria, et Faria donnait des conseils
 Dants sur les moyens  employer pour retrouver le trsor.

Mais Dants tait loin d'tre aussi enthousiaste et surtout aussi
confiant que le vieillard. Certes, il tait bien certain maintenant que
Faria n'tait pas fou, et la faon dont il tait arriv  la dcouverte
qui avait fait croire  sa folie redoublait encore son admiration pour
lui; mais aussi il ne pouvait croire que ce dpt en supposant qu'il et
exist, existt encore, et, quand il ne regardait pas le trsor comme
chimrique, il le regardait du moins comme absent.

Cependant, comme si le destin et voulu ter aux prisonniers leur
dernire esprance et leur faire comprendre qu'ils taient condamns 
une prison perptuelle, un nouveau malheur les atteignit: la galerie du
bord de la mer, qui depuis longtemps menaait ruine, avait t
reconstruite; on avait rpar les assises et bouch avec d'normes
quartiers de roc le trou dj  demi combl par Dants. Sans cette
prcaution, qui avait t suggre, on se le rappelle, au jeune homme
par l'abb, leur malheur tait bien plus grand encore, car on dcouvrait
leur tentative d'vasion, et on les sparait indubitablement: une
nouvelle porte, plus forte, plus inexorable que les autres, s'tait donc
encore referme sur eux.

Vous voyez bien, disait le jeune homme avec une douce tristesse 
Faria, que Dieu veut m'ter jusqu'au mrite de ce que vous appelez mon
dvouement pour vous. Je vous ai promis de rester ternellement avec
vous, et je ne suis plus libre maintenant de ne pas tenir ma promesse;
je n'aurai pas plus le trsor que vous, et nous ne sortirons d'ici ni
l'un ni l'autre. Au reste, mon vritable trsor, voyez-vous, mon ami,
n'est pas celui qui m'attendait sous les sombres roches de Monte-Cristo,
c'est votre prsence, c'est notre cohabitation de cinq ou six heures par
jour, malgr nos geliers; ce sont ces rayons d'intelligence que vous
avez verss dans mon cerveau, ces langues que vous avez implantes dans
ma mmoire et qui y poussent avec toutes leurs ramifications
philologiques. Ces sciences diverses que vous m'avez rendues si faciles
par la profondeur de la connaissance que vous en avez et la nettet des
principes o vous les avez rduites, voil mon trsor, ami, voil en
quoi vous m'avez fait riche et heureux. Croyez-moi et consolez-vous,
cela vaut mieux pour moi que des tonnes d'or et des caisses de diamants,
ne fussent-elles pas problmatiques, comme ces nuages que l'on voit le
matin flotter sur la mer, que l'on prend pour des terres fermes, et qui
s'vaporent, se volatilisent et s'vanouissent  mesure qu'on s'en
approche. Vous avoir prs de moi le plus longtemps possible, couter
votre voix loquente orner mon esprit, retremper mon me, faire toute
mon organisation capable de grandes et terribles choses si jamais je
suis libre, les emplir si bien que le dsespoir auquel j'tais prt  me
laisser aller quand je vous ai connu n'y trouve plus de place, voil ma
fortune,  moi: celle-l n'est point chimrique; je vous la dois bien
vritable, et tous les souverains de la terre, fussent-ils des Csar
Borgia, ne viendraient pas  bout de me l'enlever.

Ainsi, ce furent pour les deux infortuns, sinon d'heureux jours, du
moins des jours assez promptement couls que les jours qui suivirent.
Faria, qui pendant de si longues annes avait gard le silence sur le
trsor, en reparlait maintenant  toute occasion. Comme il l'avait
prvu, il tait rest paralys du bras droit et de la jambe gauche, et
avait  peu prs perdu tout espoir d'en jouir lui-mme; mais il rvait
toujours pour son jeune compagnon une dlivrance ou une vasion, et il
en jouissait pour lui. De peur que la lettre ne ft un jour gare ou
perdue, il avait forc Dants de l'apprendre par coeur, et Dants la
savait depuis le premier jusqu'au dernier mot. Alors il avait dtruit la
seconde partie, certain qu'on pouvait retrouver et saisir la premire
sans en deviner le vritable sens. Quelquefois, des heures entires se
passrent pour Faria  donner des instructions  Dants, instructions
qui devaient lui servir au jour de sa libert. Alors, une fois libre, du
jour, de l'heure, du moment o il serait libre, il ne devait plus avoir
qu'une seule et unique pense, gagner Monte-Cristo par un moyen
quelconque, y rester seul sous un prtexte qui ne donnt point de
soupons, et, une fois l, une fois seul, tcher de retrouver les
grottes merveilleuses et fouiller l'endroit indiqu. L'endroit indiqu,
on se le rappelle, c'est l'angle le plus loign de la seconde
ouverture.

En attendant, les heures passaient, sinon rapides, du moins
supportables. Faria, comme nous l'avons dit, sans avoir retrouv l'usage
de sa main et de son pied, avait reconquis toute la nettet de son
intelligence, et avait peu  peu, outre les connaissances morales que
nous avons dtailles, appris  son jeune compagnon ce mtier patient et
sublime du prisonnier, qui de rien sait faire quelque chose. Ils
s'occupaient donc ternellement, Faria de peur de se voir vieillir,
Dants de peur de se rappeler son pass presque teint, et qui ne
flottait plus au plus profond de sa mmoire que comme une lumire
lointaine gare dans la nuit; tout allait ainsi, comme dans ces
existences o le malheur n'a rien drang et qui s'coulent machinales
et calmes sous l'oeil de la Providence.

Mais, sous ce calme superficiel, il y avait dans le coeur du jeune
homme, et dans celui du vieillard peut-tre, bien des lans retenus,
bien des soupirs touffs, qui se faisaient jour lorsque Faria tait
rest seul et qu'Edmond tait rentr chez lui.

Une nuit, Edmond se rveilla en sursaut, croyant s'tre entendu appeler.

Il ouvrit les yeux et essaya de percer les paisseurs de l'obscurit.

Son nom, ou plutt une voix plaintive qui essayait d'articuler son nom,
arriva jusqu' lui.

Il se leva sur son lit, la sueur de l'angoisse au front, et couta. Plus
de doute, la plainte venait du cachot de son compagnon.

Grand Dieu! murmura Dants; serait-ce...?

Et il dplaa son lit, tira la pierre, s'lana dans le corridor et
parvint  l'extrmit oppose; la dalle tait leve.

 la lueur de cette lampe informe et vacillante dont nous avons parl,
Edmond vit le vieillard ple, debout encore et se cramponnant au bois de
son lit. Ses traits taient bouleverss par ces horribles symptmes
qu'il connaissait dj et qui l'avaient tant pouvant lorsqu'ils
taient apparus pour la premire fois.

Eh bien, mon ami dit Faria rsign, vous comprenez, n'est-ce pas? et je
n'ai besoin de vous rien apprendre!

Edmond poussa un cri douloureux, et perdant compltement la tte, il
s'lana vers la porte en criant:

Au secours! au secours!

Faria eut encore la force de l'arrter par le bras.

Silence! dit-il, ou vous tes perdu. Ne songeons plus qu' vous mon
ami,  vous rendre votre captivit supportable ou votre fuite possible.
Il vous faudrait des annes pour refaire seul tout ce que j'ai fait ici,
et qui serait dtruit  l'instant mme par la connaissance que nos
surveillants auraient de notre intelligence. D'ailleurs, soyez
tranquille, mon ami, le cachot que je vais quitter ne restera pas
longtemps vide: un autre malheureux viendra prendre ma place.  cet
autre, vous apparatrez comme un ange sauveur. Celui-l sera peut-tre
jeune, fort et patient comme vous, celui-l pourra vous aider dans votre
fuite, tandis que je l'empchais. Vous n'aurez plus une moiti de
cadavre lie  vous pour vous paralyser tous vos mouvements. Dcidment,
Dieu fait enfin quelque chose pour vous: il vous rend plus qu'il ne vous
te, et il est bien temps que je meure.

Edmond ne put que joindre les mains et s'crier:

Oh! mon ami, mon ami, taisez-vous!

Puis reprenant sa force un instant branle par ce coup imprvu et son
courage pli par les paroles du vieillard:

Oh! dit-il, je vous ai dj sauv une fois, je vous sauverai bien une
seconde!

Et il souleva le pied du lit et en tira le flacon encore au tiers plein
de la liqueur rouge.

Tenez, dit-il; il en reste encore, de ce breuvage sauveur. Vite, vite,
dites-moi ce qu'il faut que je fasse cette fois; y a-til des
instructions nouvelles? Parlez, mon ami, j'coute.

--Il n'y a pas d'espoir, rpondit Faria en secouant la tte; mais
n'importe; Dieu veut que l'homme qu'il a cr, et dans le coeur duquel
il a si profondment enracin l'amour de la vie, fasse tout ce qu'il
pourra pour conserver cette existence si pnible parfois, si chre
toujours.

--Oh! oui, oui, s'cria Dants, et je vous sauverai, vous dis-je!

--Eh bien, essayez donc! le froid me gagne; je sens le sang qui afflue 
mon cerveau; cet horrible tremblement qui fait claquer mes dents et
semble disjoindre mes os commence  secouer tout mon corps; dans cinq
minutes le mal clatera, dans un quart d'heure il ne restera plus de moi
qu'un cadavre.

--Oh! s'cria Dants le coeur navr de douleur.

--Vous ferez comme la premire fois, seulement vous n'attendrez pas si
longtemps. Tous les ressorts de la vie sont bien uss  cette heure, et
la mort, continua-t-il en montrant son bras et sa jambe paralyss,
n'aura plus que la moiti de la besogne  faire. Si aprs m'avoir vers
douze gouttes dans la bouche, au lieu de dix, vous voyez que je ne
reviens pas, alors vous verserez le reste. Maintenant, portez-moi sur
mon lit, car je ne puis plus me tenir debout.

Edmond prit le vieillard dans ses bras et le dposa sur le lit.

Maintenant ami, dit Faria, seule consolation de ma vie misrable, vous
que le ciel m'a donn un peu tard, mais enfin qu'il m'a donn, prsent
inapprciable et dont je le remercie; au moment de me sparer de vous
pour jamais, je vous souhaite tout le bonheur, toute la prosprit que
vous mritez: mon fils je vous bnis!

Le jeune homme se jeta  genoux, appuyant sa tte contre le lit du
vieillard.

Mais surtout, coutez bien ce que je vous dis  ce moment suprme: le
trsor des Spada existe; Dieu permet qu'il n'y ait plus pour moi ni
distance ni obstacle. Je le vois au fond de la seconde grotte; mes yeux
percent les profondeurs de la terre et sont blouis de tant de
richesses. Si vous parvenez  fuir, rappelez-vous que le pauvre abb
que tout le monde croyait fou ne l'tait pas. Courez  Monte-Cristo,
profitez de notre fortune, profitez-en, vous avez assez souffert.

Une secousse violente interrompit le vieillard; Dants releva la tte,
il vit les yeux qui s'injectaient de rouge: on et dit qu'une vague de
sang venait de monter de sa poitrine  son front.

Adieu! adieu! murmura le vieillard en pressant convulsivement la main
du jeune homme, adieu!

--Oh! pas encore, pas encore! s'cria celui-ci; ne nous abandonnez pas,
 mon Dieu! secourez-le...  l'aide...  moi....

--Silence! silence! murmura le moribond, qu'on ne nous spare pas si
vous me sauvez!

--Vous avez raison. Oh! oui, oui, soyez tranquille, je vous sauverai!
D'ailleurs, quoique vous souffriez beaucoup, vous paraissez souffrir
moins que la premire fois.

--Oh! dtrompez-vous! je souffre moins, parce qu'il y a en moi moins de
force pour souffrir.  votre ge on a foi dans la vie, c'est le
privilge de la jeunesse de croire et d'esprer, mais les vieillards
voient plus clairement la mort. Oh! la voil... elle vient... c'est
fini... ma vue se perd... ma raison s'enfuit.... Votre main, Dants!...
adieu!... adieu!

Et se relevant par un dernier effort dans lequel il rassembla toutes
ses facults.

Monte-Cristo! dit-il, n'oubliez pas Monte-Cristo!

Et il retomba sur son lit. La crise fut terrible: des membres tordus,
des paupires gonfles, une cume sanglante, un corps sans mouvement,
voil ce qui resta sur ce lit de douleur  la place de l'tre
intelligent qui s'y tait couch un instant auparavant.

Dants prit la lampe, la posa au chevet du lit sur une pierre qui
faisait saillie et d'o sa lueur tremblante clairait d'un reflet
trange et fantastique ce visage dcompos et ce corps inerte et raidi.

Les yeux fixs, il attendit intrpidement le moment d'administrer le
remde sauveur.

Lorsqu'il crut le moment arriv, il prit le couteau, desserra les dents,
qui offrirent moins de rsistance que la premire fois, compta l'une
aprs l'autre dix gouttes et attendit; la fiole contenait le double
encore  peu prs de ce qu'il avait vers.

Il attendit dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure, rien ne
bougea. Tremblant, les cheveux roidis, le front glac de sueur, il
comptait les secondes par les battements de son coeur.

Alors il pensa qu'il tait temps d'essayer la dernire preuve: il
approcha la fiole des lvres violettes de Faria, et, sans avoir besoin
de desserrer les mchoires restes ouvertes, il versa toute la liqueur
qu'elle contenait.

Le remde produisit un effet galvanique, un violent tremblement secoua
les membres du vieillard, ses yeux se rouvrirent effrayants  voir, il
poussa un soupir qui ressemblait  un cri, puis tout ce corps
frissonnant rentra peu  peu dans son immobilit.

Les yeux seuls restrent ouverts.

Une demi-heure, une heure, une heure et demie s'coulrent. Pendant
cette heure et demie d'angoisse, Edmond, pench sur son ami, la main
applique  son coeur, sentit successivement ce corps se refroidir et ce
coeur teindre son battement de plus en plus sourd et profond.

Enfin rien ne survcut; le dernier frmissement du coeur cessa, la face
devint livide, les yeux restrent ouverts, mais le regard se ternit.

Il tait six heures du matin, le jour commenait  paratre, et son
rayon blafard, envahissant le cachot, faisait plir la lumire mourante
de la lampe. Des reflets tranges passaient sur le visage du cadavre,
lui donnant de temps en temps des apparences de vie. Tant que dura cette
lutte du jour et de la nuit, Dants put douter encore; mais ds que le
jour eut vaincu, il comprit qu'il tait seul avec un cadavre.

Alors une terreur profonde et invincible s'empara de lui; il n'osa plus
presser cette main qui pendait hors du lit, il n'osa plus arrter ses
yeux sur ces yeux fixes et blancs qu'il essaya plusieurs fois mais
inutilement de fermer, et qui se rouvraient toujours. Il teignit la
lampe, la cacha soigneusement et s'enfuit, replaant de son mieux la
dalle au-dessus de sa tte.

D'ailleurs, il tait temps, le gelier allait venir.

Cette fois, il commena sa visite par Dants; en sortant de son cachot,
il allait passer dans celui de Faria, auquel il portait  djeuner et du
linge.

Rien d'ailleurs n'indiquait chez cet homme qu'il et connaissance de
l'accident arriv. Il sortit.

Dants fut alors pris d'une indicible impatience de savoir ce qui
allait se passer dans le cachot de son malheureux ami; il rentra donc
dans la galerie souterraine et arriva  temps pour entendre les
exclamations du porte-clefs, qui appelait  l'aide.

Bientt les autres porte-clefs entrrent; puis on entendit ce pas lourd
et rgulier habituel aux soldats, mme hors de leur service. Derrire
les soldats arriva le gouverneur.

Edmond entendit le bruit du lit sur lequel on agitait le cadavre; il
entendit la voix du gouverneur, qui ordonnait de lui jeter de l'eau au
visage, et qui voyant que, malgr cette immersion, le prisonnier ne
revenait pas, envoya chercher le mdecin.

Le gouverneur sortit; et quelques paroles de compassion parvinrent aux
oreilles de Dants, mles  des rires de moquerie.

Allons, allons, disait l'un, le fou a t rejoindre ses trsors, bon
voyage!

--Il n'aura pas, avec tous ses millions, de quoi payer son linceul,
disait l'autre.

--Oh! reprit une troisime voix, les linceuls du chteau d'If ne cotent
pas cher.

--Peut-tre, dit un des premiers interlocuteurs, comme c'est un homme
d'glise, on fera quelques frais en sa faveur.

--Alors il aura les honneurs du sac.

Edmond coutait, ne perdait pas une parole, mais ne comprenait pas
grand-chose  tout cela. Bientt les voix s'teignirent, et il lui
sembla que les assistants quittaient la chambre. Cependant il n'osa y
rentrer: on pouvait avoir laiss quelque porte-clefs pour garder le
mort.

Il resta donc muet, immobile et retenant sa respiration.

Au bout d'une heure,  peu prs, le silence s'anima d'un faible bruit,
qui alla croissant.

C'tait le gouverneur qui revenait, suivi du mdecin et de plusieurs
officiers.

Il se fit un moment de silence: il tait vident que le mdecin
s'approchait du lit et examinait le cadavre.

Bientt les questions commencrent.

Le mdecin analysa le mal auquel le prisonnier avait succomb et dclara
qu'il tait mort.

Questions et rponses se faisaient avec une nonchalance qui indignait
Dants; il lui semblait que tout le monde devait ressentir pour le
pauvre abb une partie de l'affection qu'il lui portait.

Je suis fch de ce que vous m'annoncez l, dit le gouverneur,
rpondant  cette certitude manifeste par le mdecin que le vieillard
tait bien rellement mort; c'tait un prisonnier doux, inoffensif,
rjouissant avec sa folie et surtout facile  surveiller.

--Oh! reprit le porte-clefs, on aurait pu ne pas le surveiller du tout,
il serait bien rest cinquante ans ici, j'en rponds, celui-l, sans
essayer de faire une seule tentative d'vasion.

--Cependant, reprit le gouverneur, je crois qu'il serait urgent, malgr
votre conviction, non pas que je doute de votre science, mais pour ma
propre responsabilit, de nous assurer si le prisonnier est bien
rellement mort.

Il se fit un instant de silence absolu pendant lequel Dants, toujours
aux coutes, estima que le mdecin examinait et palpait une seconde fois
le cadavre.

Vous pouvez tre tranquille, dit alors le mdecin, il est mort, c'est
moi qui vous en rponds.

--Vous savez, monsieur, reprit le gouverneur en insistant, que nous ne
nous contentons pas, dans les cas pareils  celui-ci, d'un simple
examen; malgr toutes les apparences, veuillez donc achever la besogne
en remplissant les formalits prescrites par la loi.

--Que l'on fasse chauffer les fers, dit le mdecin; mais en vrit,
c'est une prcaution bien inutile.

Cet ordre de chauffer les fers fit frissonner Dants.

On entendit des pas empresss, le grincement de la porte, quelques
alles et venues intrieures, et, quelques instants aprs, un guichetier
rentra en disant:

Voici le brasier avec un fer.

Il se fit alors un silence d'un instant, puis on entendit le
frmissement des chairs qui brlaient, et dont l'odeur paisse et
nausabonde pera le mur mme derrire lequel Dants coutait avec
horreur.  cette odeur de chair humaine carbonise, la sueur jaillit du
front du jeune homme et il crut qu'il allait s'vanouir.

Vous voyez, monsieur, qu'il est bien mort, dit le mdecin; cette
brlure au talon est dcisive: le pauvre fou est guri de sa folie et
dlivr de sa captivit.

--Ne s'appelait-il pas Faria? demanda un des officiers qui
accompagnaient le gouverneur.

--Oui, monsieur, et,  ce qu'il prtendait, c'tait un vieux nom;
d'ailleurs, il tait fort savant et assez raisonnable mme sur tous les
points qui ne touchaient pas  son trsor; mais sur celui-l, il faut
l'avouer, il tait intraitable.

--C'est l'affection que nous appelons la monomanie, dit le mdecin.

--Vous n'aviez jamais eu  vous plaindre de lui? demanda le gouverneur
au gelier charg d'apporter les vivres de l'abb.

--Jamais, monsieur le gouverneur, rpondit le gelier, jamais, au grand
jamais! au contraire: autrefois mme il m'amusait fort en me racontant
des histoires; un jour que ma femme tait malade il m'a mme donn une
recette qui l'a gurie.

--Ah! ah! fit le mdecin, j'ignorais que j'eusse affaire  un collgue;
j'espre, monsieur le gouverneur, ajouta-t-il en riant, que vous le
traiterez en consquence.

--Oui, oui, soyez tranquille, il sera dcemment enseveli dans le sac le
plus neuf qu'on pourra trouver; tes-vous content?

--Devons-nous accomplir cette dernire formalit devant vous, monsieur?
demanda un guichetier.

--Sans doute, mais qu'on se hte, je ne puis rester dans cette chambre
toute la journe.

De nouvelles alles et venues se firent entendre; un instant aprs, un
bruit de toile froisse parvint aux oreilles de Dants, le lit cria sur
ses ressorts, un pas alourdi comme celui d'un homme qui soulve un
fardeau s'appesantit sur la dalle, puis le lit cria de nouveau sous le
poids qu'on lui rendait.

 ce soir, dit le gouverneur.

--Y aura-t-il une messe? demanda un des officiers.

--Impossible, rpondit le gouverneur; le chapelain du chteau est venue
me demander hier un cong pour faire un petit voyage de huit jours 
Hyres, je lui ai rpondu de tous mes prisonniers pendant tout ce
temps-l; le pauvre abb n'avait qu' ne pas tant se presser, et il
aurait eu son requiem.

--Bah! bah! Hyres dit le mdecin avec l'impit familire aux gens de
sa profession, il est homme d'glise: Dieu aura gard  l'tat, et ne
donnera pas  l'enfer le mchant plaisir de lui envoyer un prtre.

Un clat de rire suivit cette mauvaise plaisanterie. Pendant ce temps,
l'opration de l'ensevelissement se poursuivait.

 ce soir! dit le gouverneur lorsqu'elle fut finie.

-- quelle heure? demanda le guichetier.

--Mais vers dix ou onze heures.

--Veillera-t-on le mort?

--Pour quoi faire? On fermera le cachot comme s'il tait vivant, voil
tout.

Alors les pas s'loignrent, les voix allrent s'affaiblissant, le bruit
de la porte avec sa serrure criarde et ses verrous grinants se fit
entendre, un silence plus morne que celui de la solitude, le silence de
la mort, envahit tout, jusqu' l'me glace du jeune homme.

Alors il souleva lentement la dalle avec sa tte, et jeta un regard
investigateur dans la chambre. La chambre tait vide: Dants sortit de
la galerie.




XX

Le cimetire du chteau d'If.


Sur le lit, couch dans le sens de la longueur, et faiblement clair
par un jour brumeux qui pntrait  travers la fentre, on voyait un sac
de toile grossire, sous les larges plis duquel se dessinait confusment
une forme longue et raide: c'tait le dernier linceul de Faria, ce
linceul qui, au dire des guichetiers, cotait si peu cher. Ainsi, tout
tait fini. Une sparation matrielle existait dj entre Dants et son
vieil ami, il ne pouvait plus voir ses yeux qui taient rests ouverts
comme pour regarder au-del de la mort, il ne pouvait plus serrer cette
main industrieuse qui avait soulev pour lui le voile qui couvrait les
choses caches. Faria, l'utile, le bon compagnon auquel il s'tait
habitu avec tant de force, n'existait plus que dans son souvenir. Alors
il s'assit au chevet de ce lit terrible, et se plongea dans une sombre
et amre mlancolie.

Seul! il tait redevenu seul! il tait retomb dans le silence, il se
retrouvait en face du nant!

Seul, plus mme la vue, plus mme la voix du seul tre humain qui
l'attachait encore  la terre! Ne valait-il pas mieux comme Faria, s'en
aller demander  Dieu l'nigme de la vie, au risque de passer par la
porte lugubre des souffrances!

L'ide du suicide, chasse par son ami, carte par sa prsence, revint
alors se dresser comme un fantme prs du cadavre de Faria.

Si je pouvais mourir, dit-il, j'irais o il va, et je le retrouverais
certainement. Mais comment mourir? C'est bien facile, ajouta-t-il en
riant; je vais rester ici, je me jetterai sur le premier qui va entrer,
je l'tranglerai et l'on me guillotinera.

Mais, comme il arrive que, dans les grandes douleurs comme dans les
grandes temptes, l'abme se trouve entre deux cimes de flots, Dants
recula  l'ide de cette mort infamante, et passa prcipitamment de ce
dsespoir  une soif ardente de vie et de libert.

Mourir! oh! non, s'cria-t-il, ce n'est pas la peine d'avoir tant vcu,
d'avoir tant souffert, pour mourir maintenant! Mourir, c'tait bon quand
j'en avais pris la rsolution, autrefois, il y a des annes; mais
maintenant ce serait vritablement trop aider  ma misrable destine.
Non, je veux vivre, je veux lutter jusqu'au bout; non, je veux
reconqurir ce bonheur qu'on m'a enlev! Avant que je meure, j'oubliais
que j'ai mes bourreaux  punir, et peut-tre bien aussi, qui sait?
quelques amis  rcompenser. Mais  prsent on va m'oublier ici, et je
ne sortirai de mon cachot que comme Faria.

Mais  cette parole, Edmond resta immobile, les yeux fixes comme un
homme frapp d'une ide subite, mais que cette ide pouvante; tout 
coup il se leva, porta la main  son front comme s'il avait le vertige,
fit deux ou trois tours dans la chambre et revint s'arrter devant le
lit....

Oh! oh! murmura-t-il, qui m'envoie cette pense? est-ce vous, mon Dieu?
Puisqu'il n'y a que les morts qui sortent librement d'ici, prenons la
place des morts.

Et sans perdre le temps de revenir sur cette dcision, comme pour ne pas
donner  la pense le terne de dtruire cette rsolution dsespre, il
se pencha vers le sac hideux, l'ouvrit avec le couteau que Faria avait
fait, retira le cadavre du sac, l'emporta chez lui, le coucha dans son
lit, le coiffa du lambeau de linge dont il avait l'habitude de se
coiffer lui-mme, couvrit de sa couverture, baisa une dernire fois ce
front glac, essaya de refermer ces yeux rebelles, qui continuaient de
rester ouverts, effrayants par l'absence de la pense, tourna la tte le
long du mur afin que le gelier, en apportant son repas du soir, crt
qu'il tait couch, comme c'tait souvent son habitude, rentra dans la
galerie, tira le lit contre la muraille, rentra dans l'autre chambre,
prit dans l'armoire l'aiguille, le fil, jeta ses haillons pour qu'on
sentt bien sous la toile les chairs nues, se glissa dans le sac
ventr, se plaa dans la situation o tait le cadavre, et referma la
couture en dedans.

On aurait pu entendre battre son coeur si par malheur on ft entr en ce
moment.

Dants aurait bien pu attendre aprs la visite du soir, mais il avait
peur que d'ici l le gouverneur ne changet de rsolution et qu'on
n'enlevt le cadavre.

Alors sa dernire esprance tait perdue.

En tout cas, maintenant son plan tait arrt.

Voici ce qu'il comptait faire.

Si pendant le trajet les fossoyeurs reconnaissaient qu'ils portaient un
vivant au lieu de porter un mort, Dants ne leur donnait pas le temps de
se reconnatre; d'un vigoureux coup de couteau il ouvrait le sac depuis
le haut jusqu'en bas, profitait de leur terreur et s'chappait; s'ils
voulaient l'arrter, il jouait du couteau.

S'ils le conduisaient jusqu'au cimetire et le dposaient dans une
fosse, il se laissait couvrir de terre; puis, comme c'tait la nuit, 
peine les fossoyeurs avaient-ils le dos tourn, qu'il s'ouvrait un
passage  travers la terre molle et s'enfuyait: il esprait que le poids
ne serait pas trop grand pour qu'il pt le soulever.

S'il se trompait, si au contraire la terre tait trop pesante, il
mourait touff, et, tant mieux! tout tait fini.

Dants n'avait pas mang depuis la veille, mais il n'avait pas song 
la faim le matin, et il n'y songeait pas encore. Sa position tait trop
prcaire pour lui laisser le temps d'arrter sa pense sur aucune autre
ide.

Le premier danger que courait Dants, c'tait que le gelier, en lui
apportant son souper de sept heures, s'apert de la substitution
opre; heureusement, vingt fois, soit par misanthropie, soit par
fatigue, Dants avait reu le gelier couch; et dans ce cas,
d'ordinaire, cet homme dposait son pain et sa soupe sur la table et se
retirait sans lui parler.

Mais, cette fois, le gelier pouvait droger  ses habitudes de mutisme,
parler  Dants, et voyant que Dants ne lui rpondait point,
s'approcher du lit et tout dcouvrir.

Lorsque sept heures du soir approchrent, les angoisses de Dants
commencrent vritablement. Sa main, appuye sur son coeur, essuyait
d'en comprimer les battements, tandis que de l'autre il essuyait la
sueur de son front qui ruisselait le long de ses tempes. De temps en
temps des frissons lui couraient par tout le corps et lui serraient le
coeur comme dans un tau glac. Alors, il croyait qu'il allait mourir.
Les heures s'coulrent sans amener aucun mouvement dans le chteau, et
Dants comprit qu'il avait chapp  ce premier danger; c'tait d'un bon
augure. Enfin, vers l'heure fixe par le gouverneur, des pas se firent
entendre dans l'escalier. Edmond comprit que le moment tait venu; il
rappela tout son courage, retenant son haleine; heureux s'il et pu
retenir en mme temps et comme elle les pulsations prcipites de ses
artres.

On s'arrta  la porte, le pas tait double. Dants devina que c'taient
les deux fossoyeurs qui le venaient chercher. Ce soupon se changea en
certitude, quand il entendit le bruit qu'ils faisaient en dposant la
civire.

La porte s'ouvrit, une lumire voile parvint aux yeux de Dants. Au
travers de la toile qui le couvrait, il vit deux ombres s'approcher de
son lit. Une troisime  la porte, tenant un falot  la main. Chacun des
deux hommes, qui s'taient approchs du lit, saisit le sac par une de
ses extrmits.

C'est qu'il est encore lourd, pour un vieillard si maigre! dit l'un
d'eux en le soulevant par la tte.

--On dit que chaque anne ajoute une demi-livre au poids des os, dit
l'autre en le prenant par les pieds.

--As-tu fait ton noeud? demanda le premier.

--Je serais bien bte de nous charger d'un poids inutile, dit le second,
je le ferai l-bas.

--Tu as raison; partons alors.

Pourquoi ce noeud? se demanda Dants.

On transporta le prtendu mort du lit sur la civire.

Edmond se raidissait pour mieux jouer son rle de trpass.

On le posa sur la civire; et le cortge, clair par l'homme au falot,
qui marchait devant, monta l'escalier.

Tout  coup, l'air frais et pre de la nuit l'inonda. Dants reconnut le
mistral. Ce fut une sensation subite, pleine  la fois de dlices et
d'angoisses.

Les porteurs firent une vingtaine de pas, puis ils s'arrtrent et
dposrent la civire sur le sol.

Un des porteurs s'loigna, et Dants entendit ses souliers retentir sur
les dalles.

O suis-je donc? se demanda-t-il.

Sais-tu qu'il n'est pas lger du tout! dit celui qui tait rest prs
de Dants en s'asseyant sur le bord de la civire.

Le premier sentiment de Dants avait t de s'chapper, heureusement, il
se retint.

claire-moi donc, animal, dit celui des deux porteurs qui s'tait
loign, ou je ne trouverai jamais ce que je cherche.

L'homme au falot obit  l'injonction, quoique, comme on l'a vu, elle
ft faite en termes peu convenables.

Que cherche-t-il donc? se demanda Dants. Une bche sans doute.

Une exclamation de satisfaction indiqua que le fossoyeur avait trouv ce
qu'il cherchait.

Enfin, dit l'autre, ce n'est pas sans peine.

--Oui, rpondit-il, mais il n'aura rien perdu pour attendre.

 ces mots, il se rapprocha d'Edmond, qui entendit dposer prs de lui
un corps lourd et retentissant; au mme moment, une corde entoura ses
pieds d'une vive et douloureuse pression.

Eh bien, le noeud est-il fait? demanda celui des fossoyeurs qui tait
rest inactif.

--Et bien fait, dit l'autre; je t'en rponds.

--En ce cas, en route.

Et la civire souleve reprit son chemin.

On fit cinquante pas  peu prs, puis on s'arrta pour ouvrir une porte,
puis on se remit en route. Le bruit des flots se brisant contre les
rochers sur lesquels est bti le chteau arrivait plus distinctement 
l'oreille de Dants  mesure que l'on avana.

Mauvais temps! dit un des porteurs, il ne fera pas bon d'tre en mer
cette nuit.

--Oui, l'abb court grand risque d'tre mouill dit l'autre--et ils
clatrent de rire.

Dants ne comprit pas trs bien la plaisanterie mais ses cheveux ne s'en
dressrent pas moins sur sa tte.

Bon, nous voil arrivs! reprit le premier.

--Plus loin, plus loin, dit l'autre, tu sais bien que le dernier est
rest en route, bris sur les rochers, et que le gouverneur nous a dit
le lendemain que nous tions des fainants.

On fit encore quatre ou cinq pas en montant toujours, puis Dants sentit
qu'on le prenait par la tte et par les pieds et qu'on le balanait.

Une, dirent les fossoyeurs.

--Deux.

--Trois!

En mme temps, Dants se sentit lanc, en effet, dans un vide norme,
traversant les airs comme un oiseau bless, tombant, tombant toujours
avec une pouvante qui lui glaait le coeur. Quoique tir en bas par
quelque chose de pesant qui prcipitait son vol rapide, il lui sembla
que cette chute durait un sicle. Enfin, avec un bruit pouvantable, il
entra comme une flche dans une eau glace qui lui fit pousser un cri,
touff  l'instant mme par l'immersion.

Dants avait t lanc dans la mer, au fond de laquelle l'entranait un
boulet de trente-six attach  ses pieds.

La mer est le cimetire du chteau d'If.




XXI

L'le de Tiboulen.


Dants tourdi, presque suffoqu, eut cependant la prsence d'esprit de
retenir son haleine, et, comme sa main droite, ainsi que nous l'avons
dit, prpar qu'il tait  toutes les chances, tenait son couteau tout
ouvert, il ventra rapidement le sac, sortit le bras, puis la tte; mais
alors, malgr ses mouvements pour soulever le boulet, il continua de se
sentir entran; alors il se cambra, cherchant la corde qui liait ses
jambes, et, par un effort suprme, il la trancha prcisment au moment
o il suffoquait; alors, donnant un vigoureux coup de pied, il remonta
libre  la surface de la mer, tandis que le boulet entranait dans ses
profondeurs inconnues le tissu grossier qui avait failli devenir son
linceul.

Dants ne prit que le temps de respirer, et replongea une seconde fois;
car la premire prcaution qu'il devait prendre tait d'viter les
regards.

Lorsqu'il reparut pour la seconde fois, il tait dj  cinquante pas au
moins du lieu de sa chute; il vit au-dessus de sa tte un ciel noir et
temptueux,  la surface duquel le vent balayait quelques nuages
rapides, dcouvrant parfois un petit coin d'azur rehauss d'une toile;
devant lui s'tendait la plaine sombre et mugissante, dont les vagues
commenaient  bouillonner comme  l'approche d'une tempte, tandis
que, derrire lui, plus noir que la mer, plus noir que le ciel, montait,
comme un fantme menaant, le gant de granit, dont la pointe sombre
semblait un bras tendu pour ressaisir sa proie; sur la roche la plus
haute tait un falot clairant deux ombres.

Il lui sembla que ces deux ombres se penchaient sur la mer avec
inquitude; en effet, ces tranges fossoyeurs devaient avoir entendu le
cri qu'il avait jet en traversant l'espace. Dants plongea donc de
nouveau, et fit un trajet assez long entre deux eaux; cette manoeuvre
lui tait jadis familire, et attirait d'ordinaire autour de lui, dans
l'anse du Pharo, de nombreux admirateurs, lesquels l'avaient proclam
bien souvent le plus habile nageur de Marseille.

Lorsqu'il revint  la surface de la mer, le falot avait disparu.

Il fallait s'orienter: de toutes les les qui entourent le chteau d'If,
Ratonneau et Pomgue sont les plus proches; mais Ratonneau et Pomgue
sont habites; il en est ainsi de la petite le de Daume; l'le la plus
sre tait donc celle de Tiboulen ou de Lemaire; les les de Tiboulen et
de Lemaire sont  une lieue du chteau d'If.

Dants ne rsolut pas moins de gagner une de ces deux les; mais comment
trouver ces les au milieu de la nuit qui s'paississait  chaque
instant autour de lui!

En ce moment, il vit briller comme une toile le phare de Planier. En se
dirigeant droit sur ce phare, il laissait l'le de Tiboulen un peu 
gauche; en appuyant un peu  gauche, il devait donc rencontrer cette le
sur son chemin.

Mais, nous l'avons dit, il y avait une lieue au moins du chteau d'If 
cette le.

Souvent, dans la prison, Faria rptait au jeune homme, en le voyant
abattu et paresseux:

Dants, ne vous laissez pas aller  cet amollissement; vous vous
noierez, si vous essayez de vous enfuir, et que vos forces n'aient pas
t entretenues

Sous l'onde lourde et amre, cette parole tait venue tinter aux
oreilles de Dants; il avait eu hte de remonter alors et de fendre les
lames pour voir si, effectivement, il n'avait pas perdu de ses forces;
il vit avec joie que son inaction force ne lui avait rien t de sa
puissance et de son agilit, et sentit qu'il tait toujours matre de
l'lment o, tout enfant, il s'tait jou.

D'ailleurs la peur, cette rapide perscutrice, doublait la vigueur de
Dants; il coutait, pench sur la cime des flots, si aucune rumeur
n'arrivait jusqu' lui. Chaque fois qu'il s'levait  l'extrmit d'une
vague, son rapide regard embrassait l'horizon visible et essayait de
plonger dans l'paisse obscurit; chaque flot un peu plus lev que les
autres flots lui semblait une barque  sa poursuite, et alors il
redoublait d'efforts, qui l'loignaient sans doute, mais dont la
rptition devait promptement user ses forces.

Il nageait cependant, et dj le chteau terrible s'tait un peu fondu
dans la vapeur nocturne: il ne le distinguait pas mais il le sentait
toujours.

Une heure s'coula pendant laquelle Dants, exalt par le sentiment de
la libert qui avait envahi toute sa personne, continua de fendre les
flots dans la direction qu'il s'tait faite.

Voyons, se disait-il, voil bientt une heure que je nage, mais comme
le vent m'est contraire j'ai d perdre un quart de ma rapidit;
cependant,  moins que je ne me sois tromp de ligne, je ne dois pas
tre loin de Tiboulen maintenant.... Mais, si je m'tais tromp!

Un frisson passa par tout le corps du nageur, il essaya de faire un
instant la planche pour se reposer; mais la mer devenait de plus en plus
forte, et il comprit bientt que ce moyen de soulagement, sur lequel il
avait compt, tait impossible.

Eh bien, dit-il, soit, j'irai jusqu'au bout, jusqu' ce que mes bras se
lassent, jusqu' ce que les crampes envahissent mon corps, et alors je
coulerai  fond!

Et il se mit  nager avec la force et l'impulsion du dsespoir.

Tout  coup, il lui sembla que le ciel, dj si obscur s'assombrissait
encore, qu'un nuage pais, lourd, compact s'abaissait vers lui; en mme
temps, il sentit une violente douleur au genou: l'imagination, avec son
incalculable vitesse, lui dit alors que c'tait le choc d'une balle, et
qu'il allait immdiatement entendre l'explosion du coup de fusil; mais
l'explosion ne retentit pas. Dants allongea la main et sentit une
rsistance, il retira son autre jambe  lui et toucha la terre; il vit
alors quel tait l'objet qu'il avait pris pour un nuage.

 vingt pas de lui s'levait une masse de rochers bizarres qu'on
prendrait pour un foyer immense ptrifi au moment de sa plus ardente
combustion: c'tait l'le de Tiboulen.

Dants se releva, fit quelques pas en avant, et s'tendit, en remerciant
Dieu, sur ces pointes de granit, qui lui semblrent  cette heure plus
douces que ne lui avait jamais paru le lit le plus doux.

Puis, malgr le vent, malgr la tempte, malgr la pluie qui commenait
 tomber, bris de fatigue qu'il tait, il s'endormit de ce dlicieux
sommeil de l'homme chez lequel le corps s'engourdit mais dont l'me
veille avec la conscience d'un bonheur inespr.

Au bout d'une heure, Edmond se rveilla sous le grondement d'un immense
coup de tonnerre: la tempte tait dchane dans l'espace et battait
l'air de son vol clatant; de temps en temps un clair descendait du
ciel comme un serpent de feu, clairant les flots et les nuages qui
roulaient au-devant les uns des autres comme les vagues d'un immense
chaos.

Dants, avec son coup d'oeil de marin, ne s'tait pas tromp: il avait
abord  la premire des deux les, qui est effectivement celle de
Tiboulen. Il la savait nue, dcouverte et n'offrant pas le moindre
asile; mais quand la tempte serait calme il se remettrait  la mer et
gagnerait  la nage l'le Lemaire, aussi aride, mais plus large, et par
consquent plus hospitalire.

Une roche qui surplombait offrit un abri momentan  Dants, il s'y
rfugia, et presque au mme instant la tempte clata dans toute sa
fureur.

Edmond sentait trembler la roche sous laquelle il s'abritait; les
vagues, se brisant contre la base de la gigantesque pyramide,
rejaillissaient jusqu' lui; tout en sret qu'il tait, il tait au
milieu de ce bruit profond, au milieu de ces blouissements fulgurants,
pris d'une espce de vertige: il lui semblait que l'le tremblait sous
lui, et d'un moment  l'autre allait, comme un vaisseau  l'ancre,
briser son cble, et l'entraner au milieu de l'immense tourbillon.

Il se rappela alors que, depuis vingt-quatre heures, il n'avait pas
mang: il avait faim, il avait soif.

Dants tendit les mains et la tte, et but l'eau de la tempte dans le
creux d'un rocher.

Comme il se relevait, un clair qui semblait ouvrir le ciel jusqu'au
pied du trne blouissant de Dieu illumina l'espace;  la lueur de cet
clair, entre l'le Lemaire et le cap Croisille,  un quart de lieue de
lui, Dants vit apparatre, comme un spectre glissant du haut d'une
vague dans un abme, un petit btiment pcheur emport  la fois par
l'orage et par le flot; une seconde aprs,  la cime d'une autre vague,
le fantme reparut, s'approchant avec une effroyable rapidit. Dants
voulut crier, chercha quelque lambeau de linge  agiter en l'air pour
leur faire voir qu'ils se perdaient, mais ils le voyaient bien
eux-mmes.  la lueur d'un autre clair, le jeune homme vit quatre
hommes cramponns aux mts et aux tais; un cinquime se tenait  la
barre du gouvernail bris. Ces hommes qu'il voyait le virent aussi sans
doute, car des cris dsesprs, emports par la rafale sifflante,
arrivrent  son oreille. Au-dessus du mt, tordu comme un roseau,
claquait en l'air,  coups prcipits, une voile en lambeaux; tout 
coup les liens qui la retenaient encore se rompirent, et elle disparut,
emporte dans les sombres profondeurs du ciel, pareille  ces grands
oiseaux blancs qui se dessinent sur les nuages noirs.

En mme temps, un craquement effrayant se fit entendre, des cris
d'agonie arrivrent jusqu' Dants. Cramponn comme un sphinx  son
rocher, d'o il plongeait sur l'abme, un nouvel clair lui montra le
petit btiment bris, et, parmi les dbris, des ttes aux visages
dsesprs, des bras tendus vers le ciel.

Puis tout rentra dans la nuit, le terrible spectacle avait eu la dure
de l'clair.

Dants se prcipita sur la pente glissante des rochers, au risque de
rouler lui-mme dans la mer; il regarda, il couta, mais il n'entendit
et ne vit plus rien: plus de cris, plus d'efforts humains; la tempte
seule, cette grande chose de Dieu, continuait de rugir avec les vents et
d'cumer avec les flots.

Peu  peu, le vent s'abattit; le ciel roula vers l'occident de gros
nuages gris et pour ainsi dire dteints par l'orage; l'azur reparut avec
les toiles plus scintillantes que jamais; bientt, vers l'est, une
longue bande rougetre dessina  l'horizon des ondulations d'un
bleu-noir; les flots bondirent, une subite lueur courut sur leurs cimes
et changea leurs cimes cumeuses en crinires d'or.

C'tait le jour.

Dants resta immobile et muet devant ce grand spectacle, comme s'il le
voyait pour la premire fois. En effet, depuis le temps qu'il tait au
chteau d'If, il avait oubli. Il se retourna vers la forteresse
interrogeant  la fois d'un long regard circulaire la terre et la mer.

Le sombre btiment sortait du sein des vagues avec cette imposante
majest des choses immobiles, qui semblent  la fois surveiller et
commander.

Il pouvait tre cinq heures du matin; la mer continuait de se calmer.

Dans deux ou trois heures, se dit Edmond, le porte-clefs va entrer
dans ma chambre, trouvera le cadavre de mon pauvre ami, le reconnatra,
me cherchera vainement et donnera l'alarme. Alors on trouvera le trou,
la galerie; on interrogera ces hommes qui m'ont lanc  la mer et qui
ont d entendre le cri que j'ai pouss. Aussitt, des barques remplies
de soldats arms courront aprs le malheureux fugitif qu'on sait bien ne
pas tre loin. Le canon avertira toute la cte qu'il ne faut point
donner asile  un homme qu'on rencontrera, nu et affam. Les espions et
les alguazils de Marseille seront avertis et battront la cte, tandis
que le gouverneur du chteau d'If fera battre la mer. Alors, traqu sur
l'eau, cern sur la terre, que deviendrai-je? J'ai faim, j'ai froid,
j'ai lch jusqu'au couteau sauveur qui me gnait pour nager; je suis 
la merci du premier paysan qui voudra gagner vingt francs en me livrant;
je n'ai plus ni force, ni ide, ni rsolution.  mon Dieu! mon Dieu!
voyez si j'ai assez souffert, et si vous pouvez faire pour moi plus que
je ne puis faire moi-mme.

Au moment o Edmond, dans une espce de dlire occasionn par
l'puisement de sa force et le vide de son cerveau, prononait,
anxieusement tourn vers le chteau d'If, cette prire ardente, il vit
apparatre,  la pointe de l'le de Pomgue, dessinant sa voile latine 
l'horizon, et pareil  une mouette qui vole en rasant le flot, un petit
btiment que l'oeil d'un marin pouvait seul reconnatre pour une tartane
gnoise sur la ligne encore  demi obscure de la mer. Elle venait du
port de Marseille et gagnait le large en poussant l'cume tincelante
devant la proue aigu qui ouvrait une route plus facile  ses flancs
rebondis.

Oh! s'cria Edmond, dire que dans une demi-heure j'aurais rejoint ce
navire si je ne craignais pas d'tre questionn, reconnu pour un fugitif
et reconduit  Marseille! Que faire? que dire? quelle fable inventer
dont ils puissent tre la dupe? Ces gens sont tous des contrebandiers,
des demi-pirates. Sous prtexte de faire le cabotage, ils cument les
ctes; ils aimeront mieux me vendre que de faire une bonne action
strile.

Attendons.

Mais attendre est chose impossible: je meurs de faim; dans quelques
heures, le peu de forces qui me reste sera vanoui: d'ailleurs l'heure
de la visite approche; l'veil n'est pas encore donn, peut-tre ne se
doutera-t-on de rien: je puis me faire passer pour un des matelots de ce
petit btiment qui s'est bris cette nuit. Cette fable ne manquera point
de vraisemblance; nul ne viendra pour me contredire, ils sont bien
engloutis tous. Allons.

Et, tout en disant ces mots, Dants tourna les yeux vers l'endroit o le
petit navire s'tait bris, et tressaillit.  l'arte d'un rocher tait
rest accroch le bonnet phrygien d'un des matelots naufrags, et tout
prs de l flottaient quelques dbris de la carne, solives inertes que
la mer poussait et repoussait contre la base de l'le, qu'elles
battaient comme d'impuissants bliers.

En un instant, la rsolution de Dants fut prise; il se remit  la mer,
nagea vers le bonnet, s'en couvrit la tte, saisit une des solives et se
dirigea pour couper la ligne que devait suivre le btiment.

Maintenant, je suis sauv, murmura-t-il.

Et cette conviction lui rendit ses forces.

Bientt, il aperut la tartane, qui, ayant le vent presque debout,
courait des bordes entre le chteau d'If et la tour de Planier. Un
instant, Dants craignit qu'au lieu de serrer la cte le petit btiment
ne gagnt le large, comme il et fait par exemple si sa destination et
t pour la Corse ou la Sardaigne: mais,  la faon dont il manoeuvrait,
le nageur reconnut bientt qu'il dsirait passer, comme c'est l'habitude
des btiments qui vont en Italie, entre l'le de Jaros et l'le de
Calasereigne.

Cependant, le navire et le nageur approchaient insensiblement l'un de
l'autre; dans une de ses bordes, le petit btiment vint mme  un
quart de lieue  peu prs de Dants. Il se souleva alors sur les flots,
agitant son bonnet en signe de dtresse; mais personne ne le vit sur le
btiment, qui vira le bord et recommena une nouvelle borde. Dants
songea  appeler; mais il mesura de l'oeil la distance et comprit que sa
voix n'arriverait point jusqu'au navire, emporte et couverte qu'elle
serait auparavant par la brise de la mer et le bruit des flots.

C'est alors qu'il se flicita de cette prcaution qu'il avait prise de
s'tendre sur une solive. Affaibli comme il tait, peut-tre n'et-il
pas pu se soutenir sur la mer jusqu' ce qu'il et rejoint la tartane;
et,  coup sr, si la tartane, ce qui tait possible, passait sans le
voir, il n'et pas pu regagner la cte.

Dants, quoiqu'il ft  peu prs certain de la route que suivait le
btiment, l'accompagna des yeux avec une certaine anxit, jusqu'au
moment o il lui vit faire son abatte et revenir  lui.

Alors il s'avana  sa rencontre; mais avant qu'ils se fussent joints,
le btiment commena  virer de bord.

Aussitt Dants, par un effort suprme, se leva presque debout sur
l'eau, agitant son bonnet, et jetant un de ces cris lamentables comme en
poussent les marins en dtresse, et qui semblent la plainte de quelque
gnie de la mer.

Cette fois, on le vit et on l'entendit. La tartane interrompit sa
manoeuvre et tourna le cap de son ct. En mme temps, il vit qu'on se
prparait  mettre une chaloupe  la mer.

Un instant aprs, la chaloupe, monte par deux hommes, se dirigea de son
ct, battant la mer de son double aviron. Dants alors laissa glisser
la solive dont il pensait n'avoir plus besoin, et nagea vigoureusement
pour pargner la moiti du chemin  ceux qui venaient  lui.

Cependant, le nageur avait compt sur des forces presque absentes; ce
fut alors qu'il sentit de quelle utilit lui avait t ce morceau de
bois qui flottait dj, inerte,  cent pas de lui. Ses bras commenaient
 se roidir, ses jambes avaient perdu leur flexibilit; ses mouvements
devenaient durs et saccads, sa poitrine tait haletante.

Il poussa un grand cri, les deux rameurs redoublrent d'nergie, et
l'un deux lui cria en italien:

Courage!

Le mot lui arriva au moment o une vague, qu'il n'avait plus la force de
surmonter, passait au-dessus de sa tte et le couvrait d'cume.

Il reparut battant la mer de ces mouvements ingaux et dsesprs d'un
homme qui se noie, poussa un troisime cri, et se sentit enfoncer dans
la mer comme s'il et eu encore au pied le boulet mortel.

L'eau passa par-dessus sa tte, et  travers l'eau, il vit le ciel
livide avec des taches noires.

Un violent effort le ramena  la surface de la mer. Il lui sembla alors
qu'on le saisissait par les cheveux; puis il ne vit plus rien, il
n'entendit plus rien; il tait vanoui.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, Dants se retrouva sur le pont de la
tartane, qui continuait son chemin; son premier regard fut pour voir
quelle direction elle suivait: on continuait de s'loigner du chteau
d'If.

Dants tait tellement puis, que l'exclamation de joie qu'il fit fut
prise pour un soupir de douleur.

Comme nous l'avons dit, il tait couch sur le pont: un matelot lui
frottait les membres avec une couverture de laine; un autre, qu'il
reconnut pour celui qui lui avait cri: Courage! lui introduisait
l'orifice d'une gourde dans la bouche; un troisime, vieux marin, qui
tait  la fois le pilote et le patron, le regardait avec le sentiment
de piti goste qu'prouvent en gnral les hommes pour un malheur
auquel ils ont chapp la veille et qui peut les atteindre le lendemain.

Quelques gouttes de rhum, que contenait la gourde, ranimrent le coeur
dfaillant du jeune homme, tandis que les frictions que le matelot, 
genoux devant lui, continuait d'oprer avec de la laine rendaient
l'lasticit  ses membres.

Qui tes-vous? demanda en mauvais franais le patron.

--Je suis, rpondit Dants en mauvais italien, un matelot maltais; nous
venions de Syracuse, nous tions chargs de vin et de panoline. Le grain
de cette nuit nous a surpris au cap Morgiou, et nous avons t briss
contre ces rochers que vous voyez l-bas.

--D'o venez-vous?

--De ces rochers o j'avais eu le bonheur de me cramponner, tandis que
notre pauvre capitaine s'y brisait la tte. Nos trois autres compagnons
se sont noys. Je crois que je suis le seul qui reste vivant; j'ai
aperu votre navire, et, craignant d'avoir longtemps  attendre sur
cette le isole et dserte, je me suis hasard sur un dbris de notre
btiment pour essayer de venir jusqu' vous. Merci, continua Dants,
vous m'avez sauv la vie; j'tais perdu quand l'un de vos matelots m'a
saisi par les cheveux.

--C'est moi, dit un matelot  la figure franche et ouverte, encadre de
longs favoris noirs; et il tait temps, vous couliez.

--Oui, dit Dants en lui tendant la main, oui, mon ami, et je vous
remercie une seconde fois.

--Ma foi! dit le marin, j'hsitais presque; avec votre barbe de six
pouces de long et vos cheveux d'un pied, vous aviez plus l'air d'un
brigand que d'un honnte homme.

Dants se rappela effectivement que depuis qu'il tait au chteau d'If,
il ne s'tait pas coup les cheveux, et ne s'tait point fait la barbe.

Oui, dit-il, c'est un voeu que j'avais fait  Notre-Dame del Pie de la
Grotta, dans un moment de danger, d'tre dix ans sans couper mes cheveux
ni ma barbe. C'est aujourd'hui l'expiration de mon voeu, et j'ai failli
me noyer pour mon anniversaire.

--Maintenant, qu'allons-nous faire de vous? demanda le patron.

--Hlas! rpondit Dants, ce que vous voudrez: la felouque que je
montais est perdue, le capitaine est mort; comme vous le voyez, j'ai
chapp au mme sort, mais absolument nu: heureusement, je suis assez
bon matelot; jetez-moi dans le premier port o vous relcherez, et je
trouverai toujours de l'emploi sur un btiment marchand.

--Vous connaissez la Mditerrane?

--J'y navigue depuis mon enfance.

--Vous savez les bons mouillages?

--Il y a peu de ports, mme des plus difficiles, dans lesquels je ne
puisse entrer ou dont je ne puisse sortir les yeux ferms.

--Eh bien, dites donc, patron, demanda le matelot qui avait cri courage
 Dants, si le camarade dit vrai, qui empche qu'il reste avec nous?

--Oui, s'il dit vrai, dit le patron d'un air de doute mais dans l'tat
o est le pauvre diable, on promet beaucoup, quitte  tenir ce que l'on
peut.

--Je tiendrai plus que je n'ai promis, dit Dants.

--Oh! oh! fit le patron en riant, nous verrons cela.

--Quand vous voudrez, reprit Dants en se relevant. O allez-vous?

-- Livourne.

--Eh bien, alors, au lieu de courir des bordes qui vous font perdre un
temps prcieux, pourquoi ne serrez-vous pas tout simplement le vent au
plus prs?

--Parce que nous irions donner droit sur l'le de Rion.

--Vous en passerez  plus de vingt brasses.

--Prenez donc le gouvernail, dit le patron, et que nous jugions de votre
science.

Le jeune homme alla s'asseoir au gouvernail, s'assura par une lgre
pression que le btiment tait obissant; et, voyant que, sans tre de
premire finesse, il ne se refusait pas:

Aux bras et aux boulines! dit-il.

Les quatre matelots qui formaient l'quipage coururent  leur poste,
tandis que le patron les regardait faire.

Halez! continua Dants.

Les matelots obirent avec assez de prcision.

Et maintenant, amarrez bien!

Cet ordre fut excut comme les deux premiers, et le petit btiment, au
lieu de continuer de courir des bordes, commena de s'avancer vers
l'le de Riton, prs de laquelle il passa, comme l'avait prdit Dants,
en la laissant, par tribord,  une vingtaine de brasses.

Bravo! dit le patron.

--Bravo! rptrent les matelots.

Et tous regardaient, merveills, cet homme dont le regard avait
retrouv une intelligence et le corps une vigueur qu'on tait loin de
souponner en lui.

Vous voyez, dit Dants en quittant la barre, que je pourrai vous tre
de quelque utilit, pendant la traverse du moins. Si vous ne voulez pas
de moi  Livourne, eh bien, vous me laisserez l; et, sur mes premiers
mois de solde, je vous rembourserai ma nourriture jusque-l et les
habits que vous allez me prter.

--C'est bien, c'est bien, dit le patron; nous pourrons nous arranger si
vous tes raisonnable.

--Un homme vaut un homme, dit Dants; ce que vous donnez aux camarades,
vous me le donnerez, et tout sera dit.

--Ce n'est pas juste, dit le matelot qui avait tir Dants de la mer,
car vous en savez plus que nous.

--De quoi diable te mles-tu? Cela te regarde-t-il, Jacopo? dit le
patron; chacun est libre de s'engager pour la somme qui lui convient.

--C'est juste, dit Jacopo; c'tait une simple observation que je
faisais.

--Eh bien, tu ferais bien mieux encore de prter  ce brave garon, qui
est tout nu, un pantalon et une vareuse, si toutefois tu en as de
rechange.

--Non, dit Jacopo, mais j'ai une chemise et un pantalon.

--C'est tout ce qu'il me faut, dit Dants; merci, mon ami.

Jacopo se laissa glisser par l'coutille, et remonta un instant aprs
avec les deux vtements, que Dants revtit avec un indicible bonheur.

Maintenant, vous faut-il encore autre chose? demanda le patron.

--Un morceau de pain et une seconde gorge de cet excellent rhum dont
j'ai dj got; car il y a bien longtemps que je n'ai rien pris.

En effet, il y avait quarante heures  peu prs. On apporta  Dants un
morceau de pain, et Jacopo lui prsenta la gourde. La barre  bbord!
cria le capitaine en se retournant vers le timonier. Dants jeta un coup
d'oeil du mme ct en portant la gourde  sa bouche, mais la gourde
resta  moiti chemin.

Tiens! demanda le patron, que se passe-t-il donc au chteau d'If?

En effet, un petit nuage blanc, nuage qui avait attir l'attention de
Dants, venait d'apparatre, couronnant les crneaux du bastion sud du
chteau d'If.

Une seconde aprs, le bruit d'une explosion lointaine vint mourir  bord
de la tartane.

Les matelots levrent la tte en se regardant les uns les autres.

Que veut dire cela? demanda le patron.

--Il se sera sauv quelque prisonnier cette nuit, dit Dants, et l'on
tire le canon d'alarme.

Le patron jeta un regard sur le jeune homme, qui, en disant ces
paroles, avait port la gourde  sa bouche; mais il le vit savourer la
liqueur qu'elle contenait avec tant de calme et de satisfaction, que,
s'il eut eu un soupon quelconque, ce soupon ne fit que traverser son
esprit et mourut aussitt.

Voil du rhum qui est diablement fort, fit Dants, essuyant avec la
manche de sa chemise son front ruisselant de sueur.

--En tout cas, murmura le patron en le regardant, si c'est lui, tant
mieux; car j'ai fait l l'acquisition d'un fier homme.

Sous le prtexte qu'il tait fatigu, Dants demanda alors  s'asseoir
au gouvernail. Le timonier, enchant d'tre relay dans ses fonctions,
consulta de l'oeil le patron, qui lui fit de la tte signe qu'il
pouvait remettre la barre  son nouveau compagnon.

Dants ainsi plac put rester les yeux fixs du ct de Marseille.

Quel quantime du mois tenons-nous? demanda Dants  Jacopo, qui tait
venu s'asseoir aprs de lui, en perdant de vue le chteau d'If.

--Le 28 fvrier, rpondit celui-ci.

--De quelle anne? demanda encore Dants.

--Comment, de quelle anne! Vous demandez de quelle anne?

--Oui, reprit le jeune homme, je vous demande de quelle anne.

--Vous avez oubli l'anne o nous sommes?

--Que voulez-vous! J'ai eu si grande peur cette nuit, dit en riant
Dants, que j'ai failli en perdre l'esprit; si bien que ma mmoire en
est demeure toute trouble: je vous demande donc le 28 de fvrier de
quelle anne nous sommes?

--De l'anne 1829, dit Jacopo.

Il y avait quatorze ans, jour pour jour, que Dants avait t arrt.

Il tait entr  dix-neuf ans au chteau d'If, il en sortait 
trente-trois ans.

Un douloureux sourire passa sur ses lvres; il se demanda ce qu'tait
devenue Mercds pendant ce temps o elle avait d le croire mort.

Puis un clair de haine s'alluma dans ses yeux en songeant  ces trois
hommes auxquels il devait une si longue et si cruelle captivit.

Et il renouvela contre Danglars, Fernand et Villefort ce serment
d'implacable vengeance qu'il avait dj prononc dans sa prison.

Et ce serment n'tait plus une vaine menace, car,  cette heure, le
plus fin voilier de la Mditerrane n'et certes pu rattraper la petite
tartane qui cinglait  pleines voiles vers Livourne.




XXII

Les contrebandiers.


Dants n'avait point encore pass un jour  bord, qu'il avait dj
reconnu  qui il avait affaire. Sans avoir jamais t  l'cole de
l'abb Faria, le digne patron de la _Jeune-Amlie_, c'tait le nom de
la tartane gnoise, savait  peu prs toutes les langues qui se parlent
autour de ce grand lac qu'on appelle la Mditerrane; depuis l'arabe
jusqu'au provenal; cela lui donnait, en lui pargnant les interprtes,
gens toujours ennuyeux et parfois indiscrets, de grandes facilits de
communication, soit avec les navires qu'il rencontrait en mer, soit avec
les petites barques qu'il relevait le long des ctes, soit enfin avec
les gens sans nom, sans patrie, sans tat apparent, comme il y en a
toujours sur les dalles des quais qui avoisinent les ports de mer, et
qui vivent de ces ressources mystrieuses et caches qu'il faut bien
croire leur venir en ligne directe de la Providence, puisqu'ils n'ont
aucun moyen d'existence visible  l'oeil nu: on devine que Dants tait
 bord d'un btiment contrebandier.

Aussi le patron avait-il reu Dants  bord avec une certaine dfiance:
il tait fort connu de tous les douaniers de la cte, et, comme c'tait
entre ces messieurs et lui un change de ruses plus adroites les unes
que les autres, il avait pens d'abord que Dants tait un missaire de
dame gabelle, qui employait cet ingnieux moyen de pntrer quelques-uns
des secrets du mtier. Mais la manire brillante dont Dants s'tait
tir de l'preuve quand il avait orient au plus prs l'avait
entirement convaincu; puis ensuite, quand il avait vu cette lgre
fume flotter comme un panache au-dessus du bastion du chteau d'If, et
qu'il avait entendu ce bruit lointain de l'explosion, il avait eu un
instant l'ide qu'il venait de recevoir  bord celui  qui, comme pour
les entres et les sorties des rois, on accordait les honneurs du canon;
cela l'inquitait moins dj, il faut le dire, que si le nouveau venu
tait un douanier; mais cette seconde supposition avait bientt disparu
comme la premire  la vue de la parfaite tranquillit de sa recrue.

Edmond eut donc l'avantage de savoir ce qu'tait son patron sans que son
patron pt savoir ce qu'il tait; de quelque ct que l'attaquassent le
vieux marin ou ses camarades, il tint bon et ne fit aucun aveu: donnant
force dtails sur Naples et sur Malte, qu'il connaissait comme
Marseille, et maintenant, avec une fermet qui faisait honneur  sa
mmoire, sa premire narration. Ce fut donc le Gnois, tout subtil qu'il
tait, qui se laissa duper par Edmond, en faveur duquel parlaient sa
douceur, son exprience nautique et surtout la plus savante
dissimulation.

Et puis, peut-tre le Gnois tait-il comme ces gens d'esprit qui ne
savent jamais que ce qu'ils doivent savoir, et qui ne croient que ce
qu'ils ont intrt  croire.

Ce fut donc dans cette situation rciproque que l'on arriva  Livourne.

Edmond devait tenter l une nouvelle preuve: c'tait de savoir s'il se
reconnatrait lui-mme, depuis quatorze ans qu'il ne s'tait vu; il
avait conserv une ide assez prcise de ce qu'tait le jeune homme, il
allait voir ce qu'il tait devenu homme. Aux yeux de ses camarades, son
voeu tait accompli: vingt fois dj, il avait relch  Livourne, il
connaissait un barbier rue Saint-Ferdinand. Il entra chez lui pour se
faire couper la barbe et les cheveux.

Le barbier regarda avec tonnement cet homme  la longue chevelure et 
la barbe paisse et noire, qui ressemblait  une de ces belles ttes du
Titien. Ce n'tait point encore la mode  cette poque-l que l'on
portt la barbe et les cheveux si dvelopps: aujourd'hui un barbier
s'tonnerait seulement qu'un homme dou de si grands avantages physiques
consentt  s'en priver.

Le barbier livournais se mit  la besogne sans observation.

Lorsque l'opration fut termine, lorsque Edmond sentit son menton
entirement ras, lorsque ses cheveux furent rduits  la longueur
ordinaire, il demanda un miroir et se regarda.

Il avait alors trente-trois ans, comme nous l'avons dit, et ces quatorze
annes de prison avaient pour ainsi dire apport un grand changement
moral dans sa figure.

Dants tait entr au chteau d'If avec ce visage rond, riant et panoui
du jeune homme heureux,  qui les premiers pas dans la vie ont t
faciles, et qui compte sur l'avenir comme sur la dduction naturelle du
pass: tout cela tait bien chang.

Sa figure ovale s'tait allonge, sa bouche rieuse avait pris ces lignes
fermes et arrtes qui indiquent la rsolution; ses sourcils s'taient
arqus sous une ride unique, pensive; ses yeux s'taient empreints d'une
profonde tristesse, du fond de laquelle jaillissaient de temps en temps
de sombres clairs, de la misanthropie et de la haine; son teint,
loign si longtemps de la lumire du jour et des rayons du soleil,
avait pris cette couleur mate qui fait, quand leur visage est encadr
dans des cheveux noirs, la beaut aristocratique des hommes du Nord;
cette science profonde qu'il avait acquise avait, en outre, reflt sur
tout son visage une aurole d'intelligente scurit; en outre, il avait,
quoique naturellement d'une taille assez haute, acquis cette vigueur
trapue d'un corps toujours concentrant ses forces en lui.

 l'lgance des formes nerveuses et grles avait succd la solidit
des formes arrondies et musculeuses. Quant  sa voix, les prires, les
sanglots et les imprcations l'avaient change, tantt en un timbre
d'une douceur trange, tantt en une accentuation rude et presque
rauque.

En outre, sans cesse dans un demi-jour et dans l'obscurit, ses yeux
avaient acquis cette singulire facult de distinguer les objets pendant
la nuit, comme font ceux de l'hyne et du loup.

Edmond sourit en se voyant: il tait impossible que son meilleur ami, si
toutefois il lui restait un ami, le reconnt; il ne se reconnaissait
mme pas lui-mme.

Le patron de la _Jeune-Amlie_, qui tenait beaucoup  garder parmi ses
gens un homme de la valeur d'Edmond, lui avait propos quelques avances
sur sa part de bnfices futurs, et Edmond avait accept; son premier
soin, en sortant de chez le barbier qui venait d'oprer chez lui cette
premire mtamorphose, fut donc d'entrer dans un magasin et d'acheter un
vtement complet de matelot: ce vtement, comme on le sait, est fort
simple: il se compose d'un pantalon blanc, d'une chemise raye et d'un
bonnet phrygien.

C'est sous ce costume, en rapportant  Jacopo la chemise et le pantalon
qu'il lui avait prts, qu'Edmond reparut devant le patron de la
_Jeune-Amlie_, auquel il fut oblig de rpter son histoire. Le patron
ne voulait pas reconnatre dans ce matelot coquet et lgant l'homme 
la barbe paisse, aux cheveux mls d'algues et au corps tremp d'eau de
mer, qu'il avait recueilli nu et mourant sur le pont de son navire.

Entran par sa bonne mine, il renouvela donc  Dants ses propositions
d'engagement; mais Dants, qui avait ses projets, ne les voulut accepter
que pour trois mois.

Au reste, c'tait un quipage fort actif que celui de la _Jeune-Amlie_,
et soumis aux ordres d'un patron qui avait pris l'habitude de ne pas
perdre son temps.  peine tait-il depuis huit jours  Livourne, que les
flancs rebondis du navire taient remplis de mousselines peintes, de
cotons prohibs, de poudre anglaise et de tabac sur lequel la rgie
avait oubli de mettre son cachet. Il s'agissait de faire sortir tout
cela de Livourne, port franc, et de dbarquer sur le rivage de la Corse,
d'o certains spculateurs se chargeaient de faire passer la cargaison
en France.

On partit; Edmond fendit de nouveau cette mer azure, premier horizon de
sa jeunesse, qu'il avait revu si souvent dans les rves de sa prison. Il
laissa  sa droite la Gorgone,  sa gauche la Pianosa, et s'avana vers
la patrie de Paoli et de Napolon.

Le lendemain, en montant sur le pont, ce qu'il faisait toujours d'assez
bonne heure, le patron trouva Dants appuy  la muraille du btiment et
regardant avec une expression trange un entassement de rochers
granitiques que le soleil levant inondait d'une lumire rose: c'tait
l'le de Monte-Cristo.

La _Jeune-Amlie_ la laissa  trois quarts de lieue  peu prs  tribord
et continua son chemin vers la Corse.

Dants songeait, tout en longeant cette le au nom si retentissant pour
lui, qu'il n'aurait qu' sauter  la mer et que dans une demi-heure il
serait sur cette terre promise. Mais l que ferait-il, sans instruments
pour dcouvrir son trsor, sans armes pour le dfendre? D'ailleurs, que
diraient les matelots? que penserait le patron? Il fallait attendre.

Heureusement, Dants savait attendre: il avait attendu quatorze ans sa
libert; il pouvait bien, maintenant qu'il tait libre, attendre six
mois ou un an la richesse.

N'et-il pas accept la libert sans la richesse si on la lui et
propose?

D'ailleurs cette richesse n'tait-elle pas toute chimrique? Ne dans le
cerveau malade du pauvre abb Faria, n'tait-elle pas morte avec lui?

Il est vrai que cette lettre du cardinal Spada tait trangement
prcise.

Et Dants rptait d'un bout  l'autre dans sa mmoire cette lettre,
dont il n'avait pas oubli un mot.

Le soir vint; Edmond vit l'le passer par toutes les teintes que le
crpuscule amne avec lui, et se perdre pour tout le monde dans
l'obscurit; mais lui, avec son regard habitu  l'obscurit de la
prison, il continua sans doute de la voir, car il demeura le dernier sur
le pont.

Le lendemain, on se rveilla  la hauteur d'Aleria. Tout le jour on
courut des bordes, le soir des feux s'allumrent sur la cte.  la
disposition de ces feux on reconnut sans doute qu'on pouvait dbarquer,
car un fanal monta au lieu de pavillon  la corne du petit btiment, et
l'on s'approcha  porte de fusil du rivage.

Dants avait remarqu, pour ces circonstances solennelles sans doute,
que le patron de la _Jeune-Amlie_ avait mont sur pivot, en approchant
de la terre, deux petites couleuvrines, pareilles  des fusils de
rempart, qui, sans faire grand bruit, pouvaient envoyer une jolie balle
de quatre  la livre  mille pas.

Mais, pour ce soir-l, la prcaution fut superflue; tout se passa le
plus doucement et le plus poliment du monde. Quatre chaloupes
s'approchrent  petit bruit du btiment, qui, sans doute pour leur
faire honneur, mit sa propre chaloupe  la mer; tant il y a que les cinq
chaloupes s'escrimrent si bien, qu' deux heures du matin tout le
chargement tait pass du bord de la _Jeune-Amlie_ sur la terre ferme.

La nuit mme, tant le patron de la _Jeune-Amlie_ tait un homme
d'ordre, la rpartition de la prime fut faite: chaque homme eut cent
livres toscanes de part, c'est--dire  peu prs quatre-vingts francs de
notre monnaie.

Mais l'expdition n'tait pas finie; on mit le cap sur la Sardaigne. Il
s'agissait d'aller recharger le btiment qu'on venait de dcharger.

La seconde opration se fit aussi que la premire; la _Jeune-Amlie_
tait en veine de bonheur.

La nouvelle cargaison tait pour le duch de Lucques. Elle se composait
presque entirement de cigares de La Havane, de vin de Xrs et de
Malaga.

L on eut maille  partir avec la gabelle, cette ternelle ennemie du
patron de la _Jeune-Amlie_. Un douanier resta sur le carreau, et deux
matelots furent blesss. Dants tait un de ces deux matelots; une balle
lui avait travers les chairs de l'paule gauche.

Dants tait presque heureux de cette escarmouche et presque content de
cette blessure; elles lui avaient, ces rudes institutrices, appris 
lui-mme de quel oeil il regardait le danger et de quel coeur il
supportait la souffrance. Il avait regard le danger en riant, et en
recevant le coup il avait dit comme le philosophe grec: Douleur, tu
n'es pas un mal.

En outre, il avait examin le douanier bless  mort, et, soit chaleur
du sang dans l'action, soit refroidissement des sentiments humains,
cette vue ne lui avait produit qu'une lgre impression. Dants tait
sur la voie qu'il voulait parcourir, et marchait au but qu'il voulait
atteindre: son coeur tait en train de se ptrifier dans sa poitrine.

Au reste, Jacopo, qui, en le voyant tomber, l'avait cru mort, s'tait
prcipit sur lui, l'avait relev, et enfin, une fois relev, l'avait
soign en excellent camarade.

Ce monde n'tait donc pas si bon que le voyait le docteur Pangloss; mais
il n'tait donc pas non plus si mchant que le voyait Dants, puisque
cet homme, qui n'avait rien  attendre de son compagnon que d'hriter sa
part de primes, prouvait une si vive affliction de le voir tu?

Heureusement, nous l'avons dit, Edmond n'tait que bless. Grce 
certaines herbes cueillies  certaines poques et vendues aux
contrebandiers par de vieilles femmes sardes, la blessure se referma
bien vite. Edmond voulut tenter alors Jacopo; il lui offrit, en change
des soins qu'il en avait reus, sa part des primes, mais Jacopo refusa
avec indignation.

Il tait rsult de cette espce de dvouement sympathique que Jacopo
avait vou  Edmond du premier moment o il l'avait vu, qu'Edmond
accordait  Jacopo une certaine somme d'affection. Mais Jacopo n'en
demandait pas davantage: il avait devin instinctivement chez Edmond
cette suprme supriorit  sa position, supriorit qu'Edmond tait
parvenu  cacher aux autres. Et de ce peu que lui accordait Edmond, le
brave marin tait content.

Aussi, pendant les longues journes de bord, quand le navire courant
avec scurit sur cette mer d'azur n'avait besoin, grce au vent
favorable qui gonflait ses voiles, que du secours du timonier, Edmond,
une carte marine  la main, se faisait instituteur avec Jacopo, comme le
pauvre abb Faria s'tait fait instituteur avec lui. Il lui montrait le
gisement des ctes, lui expliquait les variations de la boussole, lui
apprenait  lire dans ce grand livre ouvert au-dessus de nos ttes,
qu'on appelle le ciel, et o Dieu a crit sur l'azur avec des lettres de
diamant.

Et quand Jacopo lui demandait:

 quoi bon apprendre toutes ces choses  un pauvre matelot comme moi?

Edmond rpondait:

Qui sait? tu seras peut-tre un jour capitaine de btiment: ton
compatriote Bonaparte est bien devenu empereur!

Nous avons oubli de dire que Jacopo tait Corse.

Deux mois et demi s'taient dj couls dans ces courses successives.
Edmond tait devenu aussi habile caboteur qu'il tait autrefois hardi
marin; il avait li connaissance avec tous les contrebandiers de la
cte: il avait appris tous les signes maonniques  l'aide desquels ces
demi-pirates se reconnaissent entre eux.

Il avait pass et repass vingt fois devant son le de Monte-Cristo,
mais dans tout cela il n'avait pas une seule fois trouv l'occasion d'y
dbarquer.

Il avait donc pris une rsolution:

C'tait, aussitt que son engagement avec le patron de la _Jeune-Amlie_
aurait pris fin, de louer une petite barque pour son propre compte
(Dants le pouvait, car dans ses diffrentes courses il avait amass une
centaine de piastres), et, sous un prtexte quelconque de se rendre 
l'le de Monte-Cristo.

L, il ferait en toute libert ses recherches.

Non pas en toute libert, car il serait, sans aucun doute, espionn par
ceux qui l'auraient conduit.

Mais dans ce monde il faut bien risquer quelque chose.

La prison avait rendu Edmond prudent, et il aurait bien voulu ne rien
risquer.

Mais il avait beau chercher dans son imagination, si fconde qu'elle
ft, il ne trouvait pas d'autres moyens d'arriver  l'le tant souhaite
que de s'y faire conduire.

Dants flottait dans cette hsitation, lorsque le patron, qui avait mis
une grande confiance en lui, et qui avait grande envie de le garder 
son service, le prit un soir par le bras et l'emmena dans une taverne de
la via del Oglio, dans laquelle avait l'habitude de se runir ce qu'il y
a de mieux en contrebandiers  Livourne.

C'tait l que se traitaient d'habitude les affaires de la cte. Dj
deux ou trois fois Dants tait entr dans cette Bourse maritime; et en
voyant ces hardis cumeurs que fournit tout un littoral de deux mille
lieues de tour  peu prs, il s'tait demand de quelle puissance ne
disposerait pas un homme qui arriverait  donner l'impulsion de sa
volont  tous ces fils runis ou divergents.

Cette fois, il tait question d'une grande affaire: il s'agissait d'un
btiment charg de tapis turcs, d'toffes du Levant et de Cachemire; il
fallait trouver un terrain neutre o l'change pt se faire, puis tenter
de jeter ces objets sur les ctes de France.

La prime tait norme si l'on russissait, il s'agissait de cinquante 
soixante piastres par homme.

Le patron de la _Jeune-Amlie_ proposa comme lieu de dbarquement l'le
de Monte-Cristo, laquelle, tant compltement dserte et n'ayant ni
soldats ni douaniers, semble avoir t place au milieu de la mer du
temps de l'Olympe paen par Mercure, ce dieu des commerants et des
voleurs, classes que nous avons faites spares, sinon distinctes, et
que l'Antiquit,  ce qu'il parat, rangeait dans la mme catgorie.

 ce nom de Monte-Cristo, Dants tressaillit de joie: il se leva pour
cacher son motion et fit un tour dans la taverne enfume o tous les
idiomes du monde connu venaient se fondre dans la langue franque.

Lorsqu'il se rapprocha des deux interlocuteurs, il tait dcid que l'on
relcherait  Monte-Cristo et que l'on partirait pour cette expdition
ds la nuit suivante.

Edmond, consult, fut d'avis que l'le offrait toutes les scurits
possibles, et que les grandes entreprises pour russir, avaient besoin
d'tre menes vite.

Rien ne fut donc chang au programme arrt. Il fut convenu que l'on
appareillerait le lendemain soir, et que l'on tcherait, la mer tant
belle et le vent favorable, de se trouver le surlendemain soir dans les
eaux de l'le neutre.




XXIII

L'le de Monte-Cristo.


Enfin Dants, par un de ces bonheurs inesprs qui arrivent parfois 
ceux sur lesquels la rigueur du sort s'est longtemps lasse, Dants
allait arriver  son but par un moyen simple et naturel, et mettre le
pied dans l'le sans inspirer  personne aucun soupon.

Une nuit le sparait seulement de ce dpart tant attendu.

Cette nuit fut une des plus fivreuses que passa Dants. Pendant cette
nuit, toutes les chances bonnes et mauvaises se prsentrent tour  tour
 son esprit: s'il fermait les yeux, il voyait la lettre du cardinal
Spada crite en caractres flamboyants sur la muraille; s'il s'endormait
un instant, les rves le plus insenss venaient tourbillonner dans son
cerveau. Il descendait dans les grottes aux pavs d'meraudes, aux
parois de rubis, aux stalactites de diamants. Les perles tombaient
goutte  goutte comme filtre d'ordinaire l'eau souterraine.

Edmond, ravi, merveill, remplissait ses poche de pierreries; puis il
revenait au jour, et ces pierreries s'taient changes en simples
cailloux. Alors il essayait de rentrer dans ces grottes merveilleuses,
entrevues seulement; mais le chemin se tordait en spirales infinies:
l'entre tait redevenue invisible. Il cherchait inutilement dans sa
mmoire fatigue ce mot magique et mystrieux qui ouvrait pour le
pcheur arabe les cavernes splendides d'Ali-Baba. Tout tait inutile; le
trsor disparu tait redevenu la proprit des gnies de la terre,
auxquels il avait eu un instant l'espoir de l'enlever.

Le jour vint presque aussi fbrile que l'avait t la nuit; mais il
amena la logique  l'aide de l'imagination, et Dants put arrter un
plan jusqu'alors vague et flottant dans son cerveau.

Le soir vint, et avec le soir les prparatifs du dpart. Ces prparatifs
taient un moyen pour Dants de cacher son agitation. Peu  peu, il
avait pris cette autorit sur ses compagnons, de commander comme s'il
tait le matre du btiment; et comme ses ordres taient toujours
clairs, prcis et faciles  excuter, ses compagnons lui obissaient non
seulement avec promptitude, mais encore avec plaisir.

Le vieux marin le laissait faire: lui aussi avait reconnu la supriorit
de Dants sur ses autres matelots et sur lui-mme. Il voyait dans le
jeune homme son successeur naturel, et il regrettait de n'avoir pas une
fille pour enchaner Edmond par cette haute alliance.

 sept heures du soir tout fut prt;  sept heures dix minutes on
doublait le phare, juste au moment o le phare s'allumait.

La mer tait calme, avec un vent frais venant du sud-est; on naviguait
sous un ciel d'azur, o Dieu allumait aussi tour  tour ses phares, dont
chacun est un monde. Dants dclara que tout le monde pouvait se coucher
et qu'il se chargeait du gouvernail.

Quand le Maltais (c'est ainsi que l'on appelait Dants) avait fait une
pareille dclaration, cela suffisait, et chacun s'en allait coucher
tranquille.

Cela arrivait quelquefois: Dants, rejet de la solitude dans le monde,
prouvait de temps en temps d'imprieux besoins de solitude. Or, quelle
solitude  la fois plus immense et plus potique que celle d'un btiment
qui flotte isol sur la mer, pendant l'obscurit de la nuit, dans le
silence de l'immensit et sous le regard du Seigneur?

Cette fois, la solitude fut peuple de ses penses, la nuit claire par
ses illusions, le silence anim par ses promesses.

Quand le patron se rveilla, le navire marchait sous toutes voiles: il
n'y avait pas un lambeau de toile qui ne ft gonfl par le vent; on
faisait plus de deux lieues et demie  l'heure.

L'le de Monte-Cristo grandissait  l'horizon.

Edmond rendit le btiment  son matre et alla s'tendre  son tour dans
son hamac: mais, malgr sa nuit d'insomnie, il ne put fermer l'oeil un
seul instant.

Deux heures aprs, il remonta sur le pont; le btiment tait en train de
doubler l'le d'Elbe. On tait  la hauteur de Mareciana et au-dessus de
l'le plate et verte de la Pianosa. On voyait s'lancer dans l'azur du
ciel le sommet flamboyant de Monte-Cristo.

Dants ordonna au timonier de mettre la barre  bbord, afin de laisser
la Pianosa  droite; il avait calcul que cette manoeuvre devrait
raccourcir la route de deux ou trois noeuds.

Vers cinq heures du soir, on eut la vue complte de l'le. On en
apercevait les moindres dtails, grce  cette limpidit atmosphrique
qui est particulire  la lumire que versent les rayons du soleil  son
dclin.

Edmond dvorait des yeux cette masse de rochers qui passait par toutes
les couleurs crpusculaires, depuis le rose vif jusqu'au bleu fonc; de
temps en temps, des bouffes ardentes lui montaient au visage; son front
s'empourprait, un nuage pourpre passait devant ses yeux.

Jamais joueur dont toute la fortune est en jeu n'eut, sur un coup de
ds, les angoisses que ressentait Edmond dans ses paroxysmes
d'esprance.

La nuit vint:  dix heures du soir on aborda; la _Jeune-Amlie_ tait la
premire au rendez-vous.

Dants, malgr son empire ordinaire sur lui-mme, ne put se contenir: il
sauta le premier sur le rivage; s'il l'et os comme Brutus, il et
bais la terre.

Il faisait nuit close; mais  onze heures la lune se leva du milieu de
la mer, dont elle argenta chaque frmissement; puis ses rayons,  mesure
qu'elle se leva, commencrent  se jouer, en blanches cascades de
lumire, sur les roches entasses de cet autre Plion.

L'le tait familire  l'quipage de la _Jeune-Amlie_: c'tait une de
ses stations ordinaires. Quant  Dants, il l'avait reconnue  chacun de
ses voyages dans le Levant, mais jamais il n'y tait descendu.

Il interrogea Jacopo.

O allons-nous passer la nuit? demanda-t-il.

--Mais  bord de la tartane, rpondit le marin.

--Ne serions-nous pas mieux dans les grottes?

--Dans quelles grottes?

--Mais dans les grottes de l'le.

--Je ne connais pas de grottes, dit Jacopo.

Une sueur froide passa sur le front de Dants.

Il n'y a pas de grottes  Monte-Cristo? demanda-t-il.

--Non.

Dants demeura un instant tourdi; puis il songea que ces grottes
pouvaient avoir t combles depuis par un accident quelconque, ou mme
bouches, pour plus grandes prcautions, par le cardinal Spada. Le tout,
dans ce cas, tait donc de retrouver cette ouverture perdue. Il tait
inutile de la chercher pendant la nuit. Dants remit donc
l'investigation au lendemain. D'ailleurs, un signal arbor  une
demi-lieue en mer, et auquel la _Jeune-Amlie_ rpondit aussitt par un
signal pareil, indiqua que le moment tait venu de se mettre  la
besogne. Le btiment retardataire, rassur par le signal qui devait
faire connatre au dernier arriv qu'il y avait toute scurit 
s'aboucher, apparut bientt blanc et silencieux comme un fantme, et
vint jeter l'ancre  une encablure du rivage.

Aussitt le transport commena.

Dants songeait, tout en travaillant, au hourra de joie que d'un seul
mot il pourrait provoquer parmi tous ces hommes s'il disait tout haut
l'incessante pense qui bourdonnait tout bas  son oreille et  son
coeur. Mais, tout au contraire de rvler le magnifique secret, il
craignait d'en avoir dj trop dit et d'avoir, par ses alles et venues,
ses demandes rptes, ses observations minutieuses et sa proccupation
continuelle, veill les soupons. Heureusement, pour cette circonstance
du moins, que chez lui un pass bien douloureux refltait sur son visage
une tristesse indlbile, et que les lueurs de gaiet entrevues sous ce
nuage n'taient rellement que des clairs.

Personne ne se doutait donc de rien, et lorsque le lendemain, en prenant
un fusil, du plomb et de la poudre, Dants manifesta le dsir d'aller
tuer quelqu'une de ces nombreuses chvres sauvages que l'on voyait
sauter de rocher en rocher, on n'attribua cette excursion de Dants qu'
l'amour de la chasse ou au dsir de la solitude. Il n'y eut que Jacopo
qui insista pour le suivre. Dants ne voulut pas s'y opposer, craignant
par cette rpugnance  tre accompagn d'inspirer quelques soupons.
Mais  peine eut-il fait un quart de lieue, qu'ayant trouv l'occasion
de tirer et de tuer un chevreau, il envoya Jacopo le porter  ses
compagnons, les invitant  le faire cuire et  lui donner lorsqu'il
serait cuit, le signal d'en manger sa part en tirant un coup de fusil;
quelques fruits secs et un fiasco de vin de Monte-Pulciano devaient
complter l'ordonnance du repas.

Dants continua son chemin en se retournant de temps en temps. Arriv au
sommet d'une roche, il vit  mille pieds au-dessous de lui ses
compagnons que venait de rejoindre Jacopo et qui s'occupaient dj
activement des apprts du djeuner, augment, grce  l'adresse
d'Edmond, d'une pice capitale.

Edmond les regarda un instant avec ce sourire doux et triste de l'homme
suprieur.

Dans deux heures, dit-il, ces gens-l repartiront, riches de cinquante
piastres, pour aller, en risquant leur vie, essayer d'en gagner
cinquante autres; puis reviendront, riches de six cents livres,
dilapider ce trsor dans une ville quelconque, avec la fiert des
sultans et la confiance des nababs. Aujourd'hui, l'esprance fait que je
mprise leur richesse, qui me parat la plus profonde misre; demain, la
dception fera peut-tre que je serai forc de regarder cette profonde
misre comme le suprme bonheur.... Oh! non, s'cria Edmond, cela ne sera
pas; le savant, l'infaillible Faria ne se serait pas tromp sur cette
seule chose. D'ailleurs autant vaudrait mourir que de continuer de
mener cette vie misrable et infrieure.

Ainsi Dants, qui, il y a trois mois, n'aspirait qu' la libert,
n'avait dj plus assez de la libert et aspirait  la richesse; la
faute n'en tait pas  Dants, mais  Dieu, qui, en bornant la puissance
de l'homme, lui a fait des dsirs infinis! Cependant par une route
perdue entre deux murailles de roches, suivant un sentier creus par le
torrent et que, selon toute probabilit, jamais pied humain n'avait
foul, Dants s'tait approch de l'endroit o il supposait que les
grottes avaient d exister. Tout en suivant le rivage de la mer et en
examinant les moindres objets avec une attention srieuse, il crut
remarquer sur certains rochers des entailles creuses par la main de
l'homme.

Le temps, qui jette sur toute chose physique son manteau de mousse,
comme sur les choses morales son manteau d'oubli, semblait avoir
respect ces signes tracs avec une certaine rgularit, et dans le but
probablement d'indiquer une trace; de temps en temps cependant, ces
signes disparaissaient sous des touffes de myrtes, qui s'panouissaient
en gros bouquets chargs de fleurs, ou sous des lichens parasites. Il
fallait alors qu'Edmond cartt les branches ou soulevt les mousses
pour retrouver les signes indicateurs qui le conduisaient dans cet autre
labyrinthe. Ces signes avaient, au reste, donn bon espoir  Edmond.
Pourquoi ne serait-ce pas le cardinal qui les aurait tracs pour qu'ils
pussent, en cas d'une catastrophe qu'il n'avait pas pu prvoir si
complte, servir de guide  son neveu? Ce lieu solitaire tait bien
celui qui convenait  un homme qui voulait enfouir un trsor.
Seulement, ces signes infidles n'avaient-ils pas attir d'autres yeux
que ceux pour lesquels ils taient tracs, et l'le aux sombres
merveilles avait-elle fidlement gard son magnifique secret?

Cependant,  soixante pas du port  peu prs, il sembla  Edmond,
toujours cach  ses compagnons par les accidents du terrain, que les
entailles s'arrtaient; seulement, elles n'aboutissaient  aucune
grotte. Un gros rocher rond pos sur une base solide tait le seul but
auquel elles semblassent conduire. Edmond pensa qu'au lieu d'tre arriv
 la fin, il n'tait peut-tre, tout au contraire, qu'au commencement;
il prit en consquence le contre-pied et retourna sur ses pas.

Pendant ce temps, ses compagnons prparaient le djeuner, allaient
puiser de l'eau,  la source, transportaient le pain et les fruits 
terre et faisaient cuire le chevreau. Juste au moment o ils le tiraient
de sa broche improvise, ils aperurent Edmond qui, lger et hardi comme
un chamois, sautait de rocher en rocher: ils tirrent un coup de fusil
pour lui donner le signal. Le chasseur changea aussitt de direction, et
revint tout courant  eux. Mais au moment o tous le suivaient des yeux
dans l'espce de vol qu'il excutait, taxant son adresse de tmrit,
comme pour donner raison  leurs craintes, le pied manqua  Edmond; on
le vit chanceler  la cime d'un rocher, pousser un cri et disparatre.

Tous bondirent d'un seul lan, car tous aimaient Edmond, malgr sa
supriorit; cependant, ce fut Jacopo qui arriva le premier.

Il trouva Edmond tendu sanglant et presque sans connaissance: il avait
d rouler d'une hauteur de douze ou quinze pieds. On lui introduisit
dans la bouche quelques gouttes de rhum, et ce remde qui avait dj eu
tant d'efficacit sur lui, produisit le mme effet que la premire fois.

Edmond rouvrit les yeux, se plaignit de souffrir une vive douleur au
genou, une grande pesanteur  la tte et des lancements insupportables
dans les reins. On voulut le transporter jusqu'au rivage; mais lorsqu'on
le toucha, quoique ce ft Jacopo qui diriget l'opration, il dclara en
gmissant qu'il ne se sentait point la force de supporter le transport.

On comprend qu'il ne fut point question de djeuner pour Dants; mais il
exigea que ses camarades, qui n'avaient pas les mmes raisons que lui
pour faire dite, retournassent  leur poste. Quant  lui, il prtendit
qu'il n'avait besoin que d'un peu de repos, et qu' leur retour ils le
trouveraient soulag.

Les marins ne se firent pas trop prier: les marins avaient faim, l'odeur
du chevreau arrivait jusqu' eux et l'on n'est point crmonieux entre
loups de mer.

Une heure aprs, ils revinrent. Tout ce qu'Edmond avait pu faire,
c'tait de se traner pendant un espace d'une dizaine de pas pour
s'appuyer  une roche moussue.

Mais, loin de se calmer, les douleurs de Dants avaient sembl crotre
en violence. Le vieux patron, qui tait forc de partir dans la matine
pour aller dposer son chargement sur les frontires du Pimont et de
la France, entre Nice et Frjus, insista pour que Dants essayt de se
lever. Dants fit des efforts surhumains pour se rendre  cette
invitation mais  chaque effort, il retombait plaintif et plissant.

Il a les reins casss, dit tout bas le patron: n'importe! c'est un bon
compagnon, et il ne faut pas l'abandonner; tchons de le transporter
jusqu' la tartane.

Mais Dants dclara qu'il aimait mieux mourir o il tait que de
supporter les douleurs atroces que lui occasionnerait le mouvement, si
faible qu'il ft.

Eh bien, dit le patron, advienne que pourra, mais il ne sera pas dit
que nous avons laiss sans secours un brave compagnon comme vous. Nous
ne partirons que ce soir.

Cette proposition tonna fort les matelots, quoique aucun d'eux ne la
combattt, au contraire. Le patron tait un homme si rigide, que c'tait
la premire fois qu'on le voyait renoncer  une entreprise, ou mme
retarder son excution.

Aussi Dants ne voulut-il pas souffrir qu'on fit en sa faveur une si
grave infraction aux rgles de la discipline tablie  bord.

Non, dit-il au patron, j'ai t un maladroit, et il est juste que je
porte la peine de ma maladresse. Laissez-moi une petite provision de
biscuit, un fusil, de la poudre et des balles pour tuer des chevreaux,
ou mme pour me dfendre, et une pioche pour me construire, si vous
tardiez trop  me venir prendre, une espce de maison.

--Mais tu mourras de faim, dit le patron.

--J'aime mieux cela, rpondit Edmond, que de souffrir les douleurs
inoues qu'un seul mouvement me fait endurer.

Le patron se retournait du ct du btiment, qui se balanait avec un
commencement d'appareillage dans le petit port, prt  reprendre la mer
ds que sa toilette serait acheve.

Que veux-tu donc que nous fassions, Maltais, dit-il, nous ne pouvons
t'abandonner ainsi, et nous ne pouvons rester, cependant?

--Partez, partez! s'cria Dants.

--Nous serons au moins huit jours absents, dit le patron, et encore
faudra-t-il que nous nous dtournions de notre route pour te venir
prendre.

--coutez, dit Dants: si d'ici deux ou trois jours, vous rencontrez
quelque btiment pcheur ou autre qui vienne dans ces parages,
recommandez-moi  lui, je donnerai vingt-cinq piastres pour mon retour 
Livourne. Si vous n'en trouvez pas, revenez.

Le patron secoua la tte.

coutez, patron Baldi, il y a un moyen de tout concilier, dit Jacopo;
partez; moi, je resterai avec le bless pour le soigner.

--Et tu renonceras  ta part de partage, dit Edmond, pour rester avec
moi?

--Oui, dit Jacopo, et sans regret.

--Allons, tu es un brave garon, Jacopo, dit Edmond, Dieu te
rcompensera de ta bonne volont; mais je n'ai besoin de personne,
merci: un jour ou deux de repos me remettront et j'espre trouver dans
ces rochers certaines herbes excellentes contre les contusions.

Et un sourire trange passa sur les lvres de Dants; il serra la main
de Jacopo avec effusion, mais il demeura inbranlable dans sa
rsolution de rester, et de rester seul.

Les contrebandiers laissrent  Edmond ce qu'il demandait et
s'loignrent non sans se retourner plusieurs fois, lui faisant  chaque
fois qu'ils dtournaient tous les signes d'un cordial adieu, auquel
Edmond rpondait de la main seulement, comme s'il ne pouvait remuer le
reste du corps.

Puis, lorsqu'ils eurent disparu:

C'est trange, murmura Dants en riant, que ce soit parmi de pareils
hommes que l'on trouve des preuves d'amiti et des actes de dvouement.

Alors il se trana avec prcaution jusqu'au sommet d'un rocher qui lui
drobait l'aspect de la mer, et de l il vit la tartane achever son
appareillage, lever l'ancre, se balancer gracieusement comme une mouette
qui va prendre son vol, et partir.

Au bout d'une heure, elle avait compltement disparu: du moins, de
l'endroit o tait demeur le bless, il tait impossible de la voir.

Alors Dants se releva, plus souple et plus lger qu'un des chevreaux
qui bondissaient parmi les myrtes et les lentisques sur ces rochers
sauvages, prit son fusil d'une main, sa pioche de l'autre, et courut 
cette roche  laquelle aboutissaient les entailles qu'il avait
remarques sur les rochers.

Et maintenant, s'cria-t-il en se rappelant cette histoire du pcheur
arabe que lui avait raconte Faria, maintenant, Ssame, ouvre-toi!




XXIV

blouissement.


Le soleil tait arriv au tiers de sa course  peu prs, et ses rayons
de mai donnaient, chauds et vivants, sur ces rochers, qui eux-mmes
semblaient sensibles  sa chaleur; des milliers de cigales, invisibles
dans les bruyres, faisaient entendre leur murmure monotone et continu;
les feuilles des myrtes et des oliviers s'agitaient frissonnantes, et
rendaient un bruit presque mtallique;  chaque pas que faisait Edmond
sur le granit chauff, il faisait fuir des lzards qui semblaient des
meraudes; on voyait bondir, sur les talus inclins, les chvres
sauvages qui parfois y attirent les chasseurs: en un mot, l'le tait
habite, vivante, anime, et cependant Edmond s'y sentait seul sous la
main de Dieu.

Il prouvait je ne sais quelle motion assez semblable  de la crainte:
c'tait cette dfiance du grand jour, qui fait supposer, mme dans le
dsert, que des yeux inquisiteurs sont ouverts sur nous.

Ce sentiment fut si fort, qu'au moment de se mettre  la besogne, Edmond
s'arrta, dposa sa pioche, reprit son fusil, gravit une dernire fois
le roc le plus lev de l'le, et de l jeta un vaste regard sur tout ce
qui l'entourait.

Mais, nous devons le dire, ce qui attira son attention, ce ne fut ni
cette Corse potique dont il pouvait distinguer jusqu'aux maisons, ni
cette Sardaigne presque inconnue qui lui fait suite, ni l'le d'Elbe aux
souvenirs gigantesques, ni enfin cette ligne imperceptible qui
s'tendait  l'horizon et qui  l'oeil exerc du marin rvlait Gnes la
superbe et Livourne la commerante; non: ce fut le brigantin qui tait
parti au point du jour, et la tartane qui venait de partir. Le premier
tait sur le point de disparatre au dtroit de Bonifacio; l'autre,
suivant la route oppose, ctoyait la Corse, qu'elle s'apprtait 
doubler.

Cette vue rassura Edmond.

Il ramena alors les yeux sur les objets qui l'entouraient plus
immdiatement; il se vit sur le point le plus lev de l'le, conique,
grle statue de cet immense pidestal; au-dessous de lui, pas un homme;
autour de lui, pas une barque: rien que la mer azure qui venait battre
la base de l'le, et que ce choc ternel bordait d'une frange d'argent.

Alors il descendit d'une marche rapide, mais cependant pleine de
prudence: il craignait fort, en un pareil moment, un accident semblable
 celui qu'il avait si habilement et si heureusement simul.

Dants, comme nous l'avons dit, avait repris le contre-pied des
entailles laisses sur les rochers et il avait vu que cette ligne
conduisait  une espce de petite crique cache comme un bain de nymphe
antique; cette crique tait assez large  son ouverture et assez
profonde  son centre pour qu'un petit btiment du genre des spronares
pt y entrer et y demeurer cach. Alors, en suivant le fil des
inductions, ce fil qu'aux mains de l'abb Faria il avait vu guider
l'esprit d'une faon si ingnieuse dans le ddale des probabilits, il
songea que le cardinal Spada, dans son intrt  ne pas tre vu, avait
abord  cette crique, y avait cach son petit btiment, avait suivi la
ligne indique par des entailles, et avait,  l'extrmit de cette
ligne, enfoui son trsor.

C'tait cette supposition qui avait ramen Dants prs du rocher
circulaire.

Seulement, cette chose inquitait Edmond et bouleversait toutes les
ides qu'il avait en dynamique: comment avait-on pu, sans employer des
forces considrables, hisser ce rocher, qui pesait peut-tre cinq ou six
milliers, sur l'espce de base o il reposait?

Tout  coup, une ide vint  Dants.

Au lieu de le faire monter, se dit-il, on l'aura fait descendre.

Et lui-mme s'lana au-dessus du rocher, afin de chercher la place de
sa base premire.

En effet, bientt il vit qu'une pente lgre avait t pratique; le
rocher avait gliss sur sa base et tait venu s'arrter  l'endroit; un
autre rocher, gros comme une pierre de taille ordinaire, lui avait servi
de cale; des pierres et des cailloux avaient t soigneusement rajusts
pour faire disparatre toute solution de continuit; cette espce de
petit ouvrage en maonnerie avait t recouvert de terre vgtale,
l'herbe y avait pouss, la mousse s'y tait tendue, quelques semences
de myrtes et de lentisques s'y taient arrtes, et le vieux rocher
semblait soude au sol.

Dants enleva avec prcaution la terre, et reconnut ou crut reconnatre
tout cet ingnieux artifice.

Alors il se mit  attaquer avec sa pioche cette muraille intermdiaire
cimente par le temps.

Aprs un travail de dix minutes, la muraille cda, et un trou  y
fourrer le bras fut ouvert.

Dants alla couper l'olivier le plus fort qu'il put trouver, le dgarnit
de ses branches, l'introduisit dans le trou et en fit un levier.

Mais le roc tait  la fois trop lourd et cal trop solidement par le
rocher infrieur, pour qu'une force humaine, ft-ce celle d'Hercule
lui-mme, pt l'branler.

Dants rflchit alors que c'tait cette cale elle-mme qu'il fallait
attaquer.

Mais par quel moyen?

Dants jeta les yeux autour de lui, comme font les hommes embarrasss;
et son regard tomba sur une corne de mouflon pleine de poudre que lui
avait laisse son ami Jacopo.

Il sourit: l'invention infernale allait faire son oeuvre.

 l'aide de sa pioche Dants creusa, entre le rocher suprieur et celui
sur lequel il tait pos, un conduit de mine comme ont l'habitude de
faire les pionniers, lorsqu'ils veulent pargner au bras de l'homme une
trop grande fatigue, puis il le bourra de poudre; puis, effilant son
mouchoir et le roulant dans le salptre, il en fit une mche.

Le feu mis  cette mche, Dants s'loigna.

L'explosion ne se fit pas attendre: le rocher suprieur fut en un
instant soulev par l'incalculable force, le rocher infrieur vola en
clats; par la petite ouverture qu'avait d'abord pratique Dants,
s'chappa tout un monde d'insectes frmissants, et une couleuvre norme,
gardien de ce chemin mystrieux, roula sur ses volutes bleutres et
disparut.

Dants s'approcha: le rocher suprieur, dsormais sans appui, inclinait
vers l'abme; l'intrpide chercheur en fit le tour, choisit l'endroit
le plus vacillant, appuya son levier dans une de ses artes et, pareil 
Sisyphe, se raidit de toute sa puissance contre le rocher.

Le rocher, dj branl par la commotion chancela; Dants redoubla
d'efforts: on et dit un de ces Titans qui dracinaient des montagnes
pour faire la guerre au matre des dieux. Enfin le rocher cda, roula,
bondit, se prcipita et disparut, s'engloutissant dans la mer.

Il laissait dcouverte une place circulaire, et mettait au jour un
anneau de fer scell au milieu d'une dalle de forme carre.

Dants poussa un cri de joie et d'tonnement: jamais plus magnifique
rsultat n'avait couronn une premire tentative.

Il voulut continuer; mais ses jambes tremblaient si fort, mais son coeur
battait si violemment, mais un nuage si brlant passait devant ses yeux,
qu'il fut forc de s'arrter.

Ce moment d'hsitation eut la dure de l'clair. Edmond passa son levier
dans l'anneau, leva vigoureusement, et la dalle descelle s'ouvrit,
dcouvrant la pente rapide d'une sorte d'escalier qui allait s'enfonant
dans l'ombre d'une grotte de plus en plus obscure.

Un autre se ft prcipit, et pouss des exclamations de joie; Dants
s'arrta, plit, douta.

Voyons, se dit-il, soyons homme! accoutum  l'adversit, ne nous
laissons pas abattre par une dception; ou sans cela ce serait donc pour
rien que j'aurais souffert! Le coeur se brise, lorsque aprs avoir t
dilat outre mesure par l'esprance  la tide haleine il rentre et se
renferme dans la froide ralit! Faria a fait un rve: le cardinal Spada
n'a rien enfoui dans cette grotte, peut-tre mme n'y est-il jamais
venu, ou, s'il y est venu, Csar Borgia l'intrpide aventurier,
l'infatigable et sombre larron, y est venu aprs lui, a dcouvert sa
trace, a suivi les mmes brises que moi, comme moi a soulev cette
pierre, et, descendu avant moi, ne m'a rien laiss  prendre aprs lui.

Il resta un moment immobile, pensif, les yeux fixs sur cette ouverture
sombre et continue.

Or, maintenant que je ne compte plus sur rien, maintenant que je me
suis dit qu'il serait insens de conserver quelque espoir, la suite de
cette aventure est pour moi une chose de curiosit, voil tout.

Et il demeura encore immobile et mditant.

Oui, oui, ceci est une aventure  trouver sa place dans la vie mle
d'ombre et de lumire de ce royal bandit, dans ce tissu d'vnements
tranges qui composent la trame diapre de son existence; ce fabuleux
vnement a d s'enchaner invinciblement aux autres choses; oui, Borgia
est venu quelque nuit ici, un flambeau d'une main, une pe de l'autre,
tandis qu' vingt pas de lui, au pied de cette roche peut-tre, se
tenaient, sombres et menaants, deux sbires interrogeant la terre,
l'air et la mer, pendant que leur matre entrait comme je vais le faire,
secouant les tnbres de son bras redoutable et flamboyant.

Oui; mais des sbires auxquels il aura livr ainsi son secret, qu'en
aura fait Csar? se demanda Dants.

Ce qu'on fit, se rpondit-il en souriant, des ensevelisseurs d'Alaric,
que l'on enterra avec l'enseveli.

Cependant s'il y tait venu, reprit Dants, il et retrouv et pris le
trsor; Borgia, l'homme qui comparait l'Italie  un artichaut et qui la
mangeait feuille  feuille, Borgia savait trop bien l'emploi du temps
pour avoir perdu le sien  replacer ce rocher sur sa base.

Descendons.

Alors il descendit, le sourire du doute sur les lvres, en murmurant ce
dernier mot de la sagesse humaine: Peut-tre!...

Mais, au lieu des tnbres qu'il s'tait attendu trouver, au lieu d'une
atmosphre opaque et vicie, Dants ne vit qu'une douce lueur dcompose
en jour bleutre; l'air et la lumire filtraient non seulement par
l'ouverture qui venait d'tre pratique, mais encore par des gerures de
rochers invisibles du sol extrieur, et  travers lesquels on voyait
l'azur du ciel o se jouaient les branches tremblotantes des chnes
verts et des ligaments pineux et rampants des ronces.

Aprs quelques secondes de sjour dans cette grotte, dont l'atmosphre
plutt tide qu'humide, plutt odorante que fade, tait  la temprature
de l'le ce que la lueur bleue tait au soleil, le regard de Dants,
habitu, comme nous l'avons dit, aux tnbres, put sonder les angles les
plus reculs de la caverne: elle tait de granit dont les facettes
pailletes tincelaient comme des diamants.

Hlas! se dit Edmond en souriant, voil sans doute tous les trsors
qu'aura laisss le cardinal; et ce bon abb, en voyant en rve ces murs
tout resplendissants, se sera entretenu dans ses riches esprances.
Mais Dants se rappela les termes du testament, qu'il savait par coeur:
Dans l'angle le plus loign de la seconde ouverture, disait ce
testament.

Dants avait pntr seulement dans la premire grotte, il fallait
chercher maintenant l'entre de la seconde.

Dants s'orienta: cette seconde grotte devait naturellement s'enfoncer
dans l'intrieur de l'le; il examina les souches des pierres, et il
alla frapper  une des parois qui lui parut celle o devait tre cette
ouverture, masque sans doute pour plus grande prcaution.

La pioche rsonna pendant un instant, tirant du rocher un son mat, dont
la compacit faisait germer la sueur au front de Dants; enfin il sembla
au mineur persvrant qu'une portion de la muraille granitique rpondait
par un cho plus sourd et plus profond  l'appel qui lui tait fait; il
rapprocha son regard ardent de la muraille et reconnut, avec le tact du
prisonnier, ce que nul autre n'et reconnu peut-tre: c'est qu'il devait
y avoir l une ouverture.

Cependant, pour ne pas faire une besogne inutile, Dants, qui, comme
Csar Borgia, avait tudi le prix du temps, sonda les autres parois
avec sa pioche, interrogea le sol avec la crosse de son fusil, ouvrit le
sable aux endroits suspects, et n'ayant rien trouv rien reconnu, revint
 la portion de la muraille qui rendait ce son consolateur.

Il frappa de nouveau et avec plus de force.

Alors il vit une chose singulire, c'est que, sous les coups de
l'instrument, une espce d'enduit, pareil  celui qu'on applique sur
les murailles pour peindre  fresque, se soulevait et tombait en
cailles dcouvrant une pierre blanchtre et molle, pareille  nos
pierres de taille ordinaires. On avait ferm l'ouverture du rocher avec
des pierres d'une autre nature, puis on avait tendu sur ces pierres cet
enduit, puis sur cet enduit on avait imit la teinte et le cristallin du
granit.

Dants frappa alors par le bout aigu de la pioche, qui entra d'un pouce
dans la porte-muraille.

C'tait l qu'il fallait fouiller.

Par un mystre trange de l'organisation humaine, plus les preuves que
Faria ne s'tait pas tromp devaient, en s'accumulant, rassurer Dants,
plus son coeur dfaillant se laissait aller au doute et presque au
dcouragement: cette nouvelle exprience, qui aurait d lui donner une
force nouvelle, lui ta la force qui lui restait: la pioche descendit,
s'chappant presque de ses mains; il la posa sur le sol, s'essuya le
front et remonta vers le jour, se donnant  lui-mme le prtexte de voir
si personne ne l'piait, mais, en ralit, parce qu'il avait besoin
d'air, parce qu'il sentait qu'il allait s'vanouir.

L'le tait dserte, et le soleil  son znith semblait la couvrir de
son oeil de feu; au loin, de petites barques de pcheurs ouvraient leurs
ailes sur la mer d'un bleu de saphir.

Dants n'avait encore rien pris: mais c'tait bien long de manger dans
un pareil moment; il avala une gorge de rhum et rentra dans la grotte
le coeur raffermi.

La pioche qui lui avait sembl si lourde tait redevenue lgre; il la
souleva comme il et fait d'une plume, et se remit vigoureusement  la
besogne.

Aprs quelques coups, il s'aperut que les pierres n'taient point
scelles, mais seulement poses les unes sur les autres et recouvertes
de l'enduit dont nous avons parl; il introduisit dans une des fissures
la pointe de la pioche, pesa sur le manche et vit avec joie la pierre
tomber  ses pieds.

Ds lors, Dants n'eut plus qu' tirer chaque pierre  lui avec la dent
de fer de la pioche, et chaque pierre  son tour tomba prs de la
premire.

Ds la premire ouverture, Dants et pu entrer; mais en tardant de
quelques instants, c'tait retarder la certitude en se cramponnant 
l'esprance.

Enfin, aprs une nouvelle hsitation d'un instant, Dants passa de cette
premire grotte dans la seconde.

Cette seconde grotte tait plus basse, plus sombre et d'un aspect plus
effrayant que la premire; l'air, qui n'y pntrait que par l'ouverture
pratique  l'instant mme, avait cette odeur mphitique que Dants
s'tait tonn de ne pas trouver dans la premire.

Dants donna le temps  l'air extrieur d'aller raviver cette
atmosphre morte, et entra.

 gauche de l'ouverture, tait un angle profond et sombre.

Mais, nous l'avons dit, pour l'oeil de Dants il n'y avait pas de
tnbres.

Il sonda du regard la seconde grotte: elle tait vide comme la premire.

Le trsor, s'il existait, tait enterr dans cet angle sombre.

L'heure de l'angoisse tait arrive; deux pieds de terre  fouiller,
c'tait tout ce qui restait  Dants entre la suprme joie et le suprme
dsespoir.

Il s'avana vers l'angle, et, comme pris d'une rsolution subite, il
attaqua le sol hardiment.

Au cinquime ou sixime coup de pioche, le fer rsonna sur du fer.

Jamais tocsin funbre, jamais glas frmissant ne produisit pareil effet
sur celui qui l'entendit. Dants n'aurait rien rencontr qu'il ne ft
certes pas devenu plus ple.

Il sonda  ct de l'endroit o il avait sond dj, et rencontra la
mme rsistance mais non pas le mme son.

C'est un coffre de bois, cercl de fer, dit-il.

En ce moment, une ombre rapide passa interceptant le jour.

Dants laissa tomber sa pioche, saisit son fusil, repassa par
l'ouverture, et s'lana vers le jour.

Une chvre sauvage avait bondi par-dessus la premire entre de la
grotte et broutait  quelques pas de l.

C'tait une belle occasion de s'assurer son dner, mais Dants eut peur
que la dtonation du fusil n'attirt quelqu'un.

Il rflchit un instant, coupa un arbre rsineux, alla l'allumer au feu
encore fumant o les contrebandiers avaient fait cuire leur djeuner, et
revint avec cette torche.

Il ne voulait perdre aucun dtail de ce qu'il allait voir.

Il approcha la torche du trou informe et inachev, et reconnut qu'il ne
s'tait pas tromp: ses coups avaient alternativement frapp sur le fer
et sur le bois.

Il planta sa torche dans la terre et se remit  l'oeuvre.

En un instant, un emplacement de trois pieds de long sur deux pieds de
large  peu prs fut dblay, et Dants put reconnatre un coffre de
bois de chne cercl de fer cisel. Au milieu du couvercle
resplendissaient, sur une plaque d'argent que la terre n'avait pu
ternir, les armes de la famille Spada, c'est--dire une pe pose en
pal sur un cusson ovale, comme sont les cussons italiens, et surmont
d'un chapeau de cardinal.

Dants les reconnut facilement: l'abb Faria les lui avait tant de fois
dessines!

Ds lors, il n'y avait plus de doute, le trsor tait bien l; on n'et
pas pris tant de prcautions pour remettre  cette place un coffre vide.

En un instant, tous les alentours du coffre furent dblays, et Dants
vit tour  tour apparatre la serrure du milieu, place entre deux
cadenas, et les anses des faces latrales; tout cela tait cisel comme
on ciselait  cette poque, o l'art rendait prcieux les plus vils
mtaux.

Dants prit le coffre par les anses et essaya de le soulever: c'tait
chose impossible.

Dants essaya de l'ouvrir: serrure et cadenas taient ferms; les
fidles gardiens semblaient ne pas vouloir rendre leur trsor.

Dants introduisit le ct tranchant de sa pioche entre le coffre et le
couvercle, pesa sur le manche de la pioche, et le couvercle, aprs avoir
cri, clata. Une large ouverture des ais rendit les ferrures inutiles,
elles tombrent  leur tour, serrant encore de leurs ongles tenaces les
planches entames par leur chute, et le coffre fut dcouvert.

Une fivre vertigineuse s'empara de Dants; il saisit son fusil, l'arma
et le plaa prs de lui. D'abord il ferma les yeux, comme font les
enfants, pour apercevoir, dans la nuit tincelante de leur imagination,
plus d'toiles qu'ils n'en peuvent compter dans un ciel encore clair,
puis il les rouvrit et demeura bloui.

Trois compartiments scindaient le coffre.

Dans le premier brillaient de rutilants cus d'or aux fauves reflets.

Dans le second, des lingots mal polis et rangs en bon ordre, mais qui
n'avaient de l'or que le poids et la valeur.

Dans le troisime enfin,  demi plein, Edmond remua  poigne les
diamants, les perles, les rubis, qui, cascade tincelante, faisaient, en
retombant les uns sur les autres, le bruit de la grle sur les vitres.

Aprs avoir touch, palp, enfonc ses mains frmissantes dans l'or et
les pierreries, Edmond se releva et prit sa course  travers les
cavernes avec la tremblante exaltation d'un homme qui touche  la folie.
Il sauta sur un rocher d'o il pouvait dcouvrir la mer, et n'aperut
rien; il tait seul, bien seul, avec ces richesses incalculables,
inoues, fabuleuses, qui lui appartenaient: seulement rvait-il ou
tait-il veill? faisait-il un songe fugitif ou treignait-il corps 
corps une ralit?

Il avait besoin de revoir son or, et cependant il sentait qu'il
n'aurait pas la force, en ce moment, d'en soutenir la vue. Un instant,
il appuya ses deux mains sur le haut de sa tte, comme pour empcher sa
raison de s'enfuir; puis il s'lana tout au travers de l'le, sans
suivre, non pas de chemin, il n'y en a pas dans l'le de Monte-Cristo,
mais de ligne arrte, faisant fuir les chvres sauvages et effrayant
les oiseaux de mer par ses cris et ses gesticulations. Puis, par un
dtour, il revint, doutant encore, se prcipitant de la premire grotte
dans la seconde, et se retrouvant en face cette mine d'or et de
diamants.

Cette fois, il tomba  genoux, comprimant de ses deux mains convulsives
son coeur bondissant, et murmurant une prire intelligible pour Dieu
seul.

Bientt, il se sentit plus calme et partant plus heureux, car de cette
heure seulement il commenait  croire  sa flicit.

Il se mit alors  compter sa fortune; il y avait mille lingots d'or de
deux  trois livres chacun; ensuite, il empila vingt-cinq mille cus
d'or, pouvant valoir chacun quatre-vingts francs de notre monnaie
actuelle, tous  l'effigie du pape Alexandre VI et de ses prdcesseurs,
et il s'aperut que le compartiment n'tait qu' moiti vide; enfin, il
mesura dix fois la capacit de ses deux mains en perles, en pierreries,
en diamants, dont beaucoup, monts par les meilleurs orfvres de
l'poque, offraient une valeur d'excution remarquable, mme  ct de
leur valeur intrinsque.

Dants vit le jour baisser et s'teindre peu  peu. Il craignit d'tre
surpris s'il restait dans la caverne, et sortit son fusil  la main. Un
morceau de biscuit et quelques gorges de vin furent son souper. Puis il
replaa la pierre, se coucha dessus, et dormit  peine quelques heures,
couvrant de son corps l'entre de la grotte.

Cette nuit fut  la fois une de ces nuits dlicieuses et terribles,
comme cet homme aux foudroyantes motions en avait dj pass deux ou
trois dans la vie.




XXV

L'inconnu.


Le jour vint. Dants l'attendait depuis longtemps, les yeux ouverts. 
ses premiers rayons, il se leva, monta, comme la veille, sur le rocher
le plus lev de l'le, afin d'explorer les alentours; comme la veille,
tout tait dsert.

Edmond descendit, leva la pierre, emplit ses poches de pierreries,
replaa du mieux qu'il put les planches et les ferrures du coffre, le
recouvrit de terre, pitina cette terre, jeta du sable dessus, afin de
rendre l'endroit frachement retourn pareil au reste du sol; sortit de
la grotte, replaa la dalle, amassa sur la dalle des pierres de
diffrentes grosseurs; introduisit de la terre dans les intervalles,
planta dans ces intervalles des myrtes et des bruyres, arrosa les
plantations nouvelles afin qu'elles semblassent anciennes; effaa les
traces de ses pas amasses autour de cet endroit, et attendit avec
impatience le retour de ses compagnons. En effet, il ne s'agissait plus
maintenant de passer son temps  regarder cet or et ces diamants et 
rester  Monte-Cristo comme un dragon surveillant d'inutiles trsors.
Maintenant, il fallait retourner dans la vie, parmi les hommes, et
prendre dans la socit le rang, l'influence et le pouvoir que donne en
ce monde la richesse, la premire et la plus grande des forces dont peut
disposer la crature humaine.

Les contrebandiers revinrent le sixime jour. Dants reconnut de loin le
port et la marche de la _Jeune-Amlie_; il se trana jusqu'au port
comme Philoctte bless, et lorsque ses compagnons abordrent, il leur
annona, tout en se plaignant encore, un mieux sensible; puis  son
tour, il couta le rcit des aventuriers. Ils avaient russi, il est
vrai; mais  peine le chargement avait-il t dpos, qu'ils avaient eu
avis qu'un brick en surveillance  Toulon venait de sortir du port et se
dirigeait de leur ct. Ils s'taient alors enfuis  tire-d'aile,
regrettant que Dants, qui savait donner une vitesse si suprieure au
btiment, ne ft point l pour le diriger. En effet, bientt ils avaient
aperu le btiment chasseur; mais  l'aide de la nuit, et en doublant le
cap Corse, ils lui avaient chapp.

En somme, ce voyage n'avait pas t mauvais; et tous, et surtout Jacopo,
regrettaient que Dants n'en et pas t, afin d'avoir sa part des
bnfices qu'il avait rapports, part qui montait  cinquante piastres.

Edmond demeura impntrable; il ne sourit mme pas  l'numration des
avantages qu'il et partags s'il et quitt l'le; et, comme la
_Jeune-Amlie_ n'tait venue  Monte-Cristo que pour le chercher, il se
rembarqua le soir mme et suivit le patron  Livourne.

 Livourne, il alla chez un juif et vendit cinq mille francs chacun
quatre de ses plus petits diamants. Le juif aurait pu s'informer comment
un matelot se trouvait possesseur de pareils objets; mais il s'en garda
bien, il gagnait mille francs sur chacun.

Le lendemain, il acheta une barque toute neuve qu'il donna  Jacopo, en
ajoutant  ce don cent piastres afin qu'il pt engager un quipage; et
cela,  la condition que Jacopo irait  Marseille demander des nouvelles
d'un vieillard nomm Louis Dants et qui demeurait aux Alles de
Meilhan, et d'une jeune fille qui demeurait au village des Catalans et
que l'on nommait Mercds.

Ce fut  Jacopo  croire qu'il faisait un rve: Edmond lui raconta alors
qu'il s'tait fait marin par un coup de tte, et parce que sa famille
lui refusait l'argent ncessaire  son entretien; mais qu'en arrivant 
Livourne il avait touch la succession d'un oncle qui l'avait fait son
seul hritier. L'ducation leve de Dants donnait  ce rcit une telle
vraisemblance que Jacopo ne douta point un instant que son ancien
compagnon ne lui et dit la vrit.

D'un autre ct, comme l'engagement d'Edmond  bord de la _Jeune-Amlie_
tait expir, il prit cong du marin, qui essaya d'abord de le retenir,
mais qui, ayant appris comme Jacopo l'histoire de l'hritage, renona
ds lors  l'espoir de vaincre la rsolution de son ancien matelot.

Le lendemain, Jacopo mit  la voile pour Marseille; il devait retrouver
Edmond  Monte-Cristo.

Le mme jour, Dants partit sans dire o il allait, prenant cong de
l'quipage de la _Jeune-Amlie_ par une gratification splendide, et du
patron avec la promesse de lui donner un jour ou l'autre de ses
nouvelles.

Dants alla  Gnes.

Au moment o il arrivait, on essayait un petit yacht command par un
Anglais qui, ayant entendu dire que les Gnois taient les meilleurs
constructeurs de la Mditerrane, avait voulu avoir un yacht construit 
Gnes; l'Anglais avait fait prix  quarante mille francs: Dants en
offrit soixante mille,  la condition que le btiment lui serait livr
le jour mme. L'Anglais tait all faire un tour en Suisse, en attendant
que son btiment ft achev. Il ne devait revenir que dans trois
semaines ou un mois: le constructeur pensa qu'il aurait le temps d'en
remettre un autre sur le chantier. Dants emmena le constructeur chez un
juif, passa avec lui dans l'arrire-boutique et le juif compta soixante
mille francs au constructeur.

Le constructeur offrit  Dants ses services pour lui composer un
quipage; mais Dants le remercia, en disant qu'il avait l'habitude de
naviguer seul, et que la seule chose qu'il dsirait tait qu'on excutt
dans la cabine,  la tte du lit, une armoire  secret, dans laquelle se
trouveraient trois compartiments  secret aussi. Il donna la mesure de
ces compartiments, qui furent excuts le lendemain.

Deux heures aprs, Dants sortait du port de Gnes, escort par les
regards d'une foule de curieux qui voulaient voir le seigneur espagnol
qui avait l'habitude de naviguer seul.

Dants s'en tira  merveille; avec l'aide du gouvernail, et sans avoir
besoin de le quitter, il fit faire  son btiment toutes les volutions
voulues; on et dit un tre intelligent prt  obir  la moindre
impulsion donne, et Dants convint en lui-mme que les Gnois
mritaient leur rputation de premiers constructeurs du monde.

Les curieux suivirent le petit btiment des yeux jusqu' ce qu'ils
l'eussent perdu de vue, et alors les discussions s'tablirent pour
savoir o il allait: les uns penchrent pour la Corse, les autres pour
l'le d'Elbe; ceux-ci offrirent de parier qu'il allait en Espagne,
ceux-l soutinrent qu'il allait en Afrique; nul ne pensa  nommer l'le
de Monte-Cristo.

C'tait cependant  Monte-Cristo qu'allait Dants.

Il y arriva vers la fin du second jour: le navire tait excellent
voilier et avait parcouru la distance en trente-cinq heures. Dants
avait parfaitement reconnu le gisement de la cte; et, au lieu d'aborder
au port habituel, il jeta l'ancre dans la petite crique.

L'le tait dserte; personne ne paraissait y avoir abord depuis que
Dants en tait parti; il alla  son trsor: tout tait dans le mme
tat qu'il l'avait laiss.

Le lendemain, son immense fortune tait transporte  bord du yacht et
enferme dans les trois compartiments de l'armoire  secret.

Dants attendit huit jours encore. Pendant huit jours il fit manoeuvrer
son yacht autour de l'le, l'tudiant comme un cuyer tudie un cheval:
au bout de ce temps, il en connaissait toutes les qualits et tous les
dfauts; Dants se promit d'augmenter les unes et de remdier aux
autres.

Le huitime jour, Dants vit un petit btiment qui venait sur l'le
toutes voiles dehors, et reconnut la barque de Jacopo; il fit un signal
auquel Jacopo rpondit, et deux heures aprs, la barque tait prs du
yacht.

Il y avait une triste rponse  chacune des deux demandes faites par
Edmond.

Le vieux Dants tait mort.

Mercds avait disparu.

Edmond couta ces deux nouvelles d'un visage calme; mais aussitt il
descendit  terre, en dfendant que personne l'y suivt.

Deux heures aprs, il revint; deux hommes de la barque de Jacopo
passrent sur son yacht pour l'aider  la manoeuvre, et il donna l'ordre
de mettre le cap sur Marseille. Il prvoyait la mort de son pre; mais
Mercds, qu'tait-elle devenue?

Sans divulguer son secret, Edmond ne pouvait donner d'instructions
suffisantes  un agent; d'ailleurs, il y avait d'autres renseignements
qu'il voulait prendre, et pour lesquels il ne s'en rapportait qu'
lui-mme. Son miroir lui avait appris  Livourne qu'il ne courait pas
le danger d'tre reconnu, d'ailleurs il avait maintenant  sa
disposition tous les moyens de se dguiser. Un matin donc, le yacht,
suivi de la petite barque, entra bravement dans le port de Marseille et
s'arrta juste en face de l'endroit o, ce soir de fatale mmoire, on
l'avait embarqu pour le chteau d'If.

Ce ne fut pas sans un certain frmissement que, dans le canot, Dants
vit venir  lui un gendarme. Mais Dants, avec cette assurance parfaite
qu'il avait acquise, lui prsenta un passeport anglais qu'il avait
achet  Livourne; et moyennant ce laissez-passer tranger, beaucoup
plus respect en France que le ntre, il descendit sans difficult 
terre.

La premire chose qu'aperut Dants, en mettant le pied sur la
Canebire, fut un des matelots du _Pharaon_. Cet homme avait servi sous
ses ordres, et se trouvait l comme un moyen de rassurer Dants sur les
changements qui s'taient faits en lui. Il alla droit  cet homme et lui
fit plusieurs questions auxquelles celui-ci rpondit, sans mme laisser
souponner ni par ses paroles, ni par sa physionomie, qu'il se rappelt
avoir jamais vu celui qui lui adressait la parole.

Dants donna au matelot une pice de monnaie pour le remercier de ses
renseignements; un instant aprs, il entendit le brave homme qui courait
aprs lui.

Dants se retourna.

Pardon, monsieur, dit le matelot, mais vous vous tes tromp sans
doute; vous aurez cru me donner une pice de quarante sous, et vous
m'avez donn un double napolon.

--En effet, mon ami, dit Dants, je m'tais tromp; mais, comme votre
honntet mrite une rcompense, en voici un second que je vous prie
d'accepter pour boire  ma sant avec vos camarades.

Le matelot regarda Edmond avec tant d'tonnement, qu'il ne songea mme
pas  le remercier; et il le regarda s'loigner en disant:

C'est quelque nabab qui arrive de l'Inde.

Dants continua son chemin; chaque pas qu'il faisait oppressait son
coeur d'une motion nouvelle: tous ses souvenirs d'enfance, souvenirs
indlbiles, ternellement prsents  la pense, taient l, se dressant
 chaque coin de place,  chaque angle de rue,  chaque borne de
carrefour. En arrivant au bout de la rue de Noailles, et en apercevant
les Alles de Meilhan, il sentit ses genoux qui flchissaient, et il
faillit tomber sous les roues d'une voiture. Enfin, il arriva jusqu' la
maison qu'avait habite son pre. Les aristoloches et les capucines
avaient disparu de la mansarde, o autrefois la main du bonhomme les
treillageait avec tant de soin. Il s'appuya contre un arbre, et resta
quelque temps pensif, regardant les derniers tages de cette pauvre
petite maison; enfin il s'avana vers la porte, en franchit le seuil,
demanda s'il n'y avait pas un logement vacant, et, quoiqu'il ft occup,
insista si longtemps pour visiter celui du cinquime, que la concierge
monta et demanda, de la part d'un tranger, aux personnes qui
l'habitaient, la permission de voir les deux pices dont il tait
compos. Les personnes qui habitaient ce petit logement taient un jeune
homme et une jeune femme qui venaient de se marier depuis huit jours
seulement.

En voyant ces deux jeunes gens, Dants poussa un profond soupir.

Au reste, rien ne rappelait plus  Dants l'appartement de son pre: ce
n'tait plus le mme papier; tous les vieux meubles, ces amis d'enfance
d'Edmond, prsents  son souvenir dans tous leurs dtails, avaient
disparu. Les murailles seules taient les mmes.

Dants se tourna du ct du lit, il tait l  la mme place que celui
de l'ancien locataire; malgr lui, les yeux d'Edmond se mouillrent de
larmes: c'tait  cette place que le vieillard avait d expirer en
nommant son fils.

Les deux jeunes gens regardaient avec tonnement cet homme au front
svre, sur les joues duquel coulaient deux grosses larmes sans que son
visage sourcillt. Mais, comme toute douleur porte avec elle sa
religion, les jeunes gens ne firent aucune question  l'inconnu;
seulement, ils se retirrent en arrire pour le laisser pleurer tout 
son aise, et quand il se retira ils l'accompagnrent, en lui disant
qu'il pouvait revenir quand il voudrait et que leur pauvre maison lui
serait toujours hospitalire.

En passant  l'tage au-dessous, Edmond s'arrta devant une autre porte
et demanda si c'tait toujours le tailleur Caderousse qui demeurait l.
Mais le concierge lui rpondit que l'homme dont il parlait avait fait
de mauvaises affaires et tenait maintenant une petite auberge sur la
route de Bellegarde  Beaucaire.

Dants descendit, demanda l'adresse du propritaire de la maison des
Alles de Meilhan, se rendit chez lui, se fit annoncer sous le nom de
Lord Wilmore (c'tait le nom et le titre qui taient ports sur son
passeport), et lui acheta cette petite maison pour la somme de
vingt-cinq mille francs. C'tait dix mille francs au moins de plus
qu'elle ne valait. Mais Dants, s'il la lui et faite un demi-million,
l'et paye ce prix.

Le jour mme, les jeunes gens du cinquime tage furent prvenus par le
notaire qui avait fait le contrat que le nouveau propritaire leur
donnait le choix d'un appartement dans toute la maison, sans augmenter
en aucune faon leur loyer,  la condition qu'ils lui cderaient les
deux chambres qu'ils occupaient.

Cet vnement trange occupa pendant plus de huit jours tous les
habitus des Alles de Meilhan, et fit faire mille conjectures dont pas
une ne se trouva tre exacte.

Mais ce qui surtout brouilla toutes les cervelles et troubla tous les
esprits, c'est qu'on vit le soir mme le mme homme qu'on avait vu
entrer dans la maison des Alles de Meilhan se promener dans le petit
village des Catalans, et entrer dans une pauvre maison de pcheurs o il
resta plus d'une heure  demander des nouvelles de plusieurs personnes
qui taient mortes ou qui avaient disparu depuis plus de quinze ou seize
ans.

Le lendemain, les gens chez lesquels il tait entr pour faire toutes
ces questions reurent en cadeau une barque catalane toute neuve, garnie
de deux seines et d'un chalut.

Ces braves gens eussent bien voulu remercier le gnreux questionneur;
mais en les quittant on l'avait vu, aprs avoir donn quelques ordres 
un marin, monter  cheval et sortir de Marseille par la porte d'Aix.




XXVI

L'auberge du pont du Gard.


Ceux qui, comme moi, ont parcouru  pied le Midi de la France ont pu
remarquer entre Bellegarde et Beaucaire,  moiti chemin  peu prs du
village  la ville, mais plus rapproche cependant de Beaucaire que de
Bellegarde, une petite auberge o pend, sur une plaque de tle qui
grince au moindre vent, une grotesque reprsentation du pont du Gard.
Cette petite auberge, en prenant pour rgle le cours du Rhne, est
situe au ct gauche de la route, tournant le dos au fleuve; elle est
accompagne de ce que dans le Languedoc on appelle un jardin:
c'est--dire que la face oppose  celle qui ouvre sa porte aux
voyageurs donne sur un enclos o rampent quelques oliviers rabougris et
quelques figuiers sauvages au feuillage argent par la poussire; dans
leurs intervalles poussent, pour tout lgume, des aulx, des piments et
des chalotes; enfin,  l'un de ses angles, comme une sentinelle
oublie, un grand pin parasol lance mlancoliquement sa tige flexible,
tandis que sa cime, panouie en ventail, craque sous un soleil de
trente degrs.

Tous ces arbres, grands ou petits se courbent inclins naturellement
dans la direction o passe le mistral, l'un des trois flaux de la
Provence; les deux autres, comme on sait ou comme on ne sait pas, tant
la Durance et le Parlement.

 et l, dans la plaine environnante, qui ressemble  un grand lac de
poussire, vgtent quelques tiges de froment que les horticulteurs du
pays lvent sans doute par curiosit et dont chacune sert de perchoir 
une cigale qui poursuit de son chant aigre et monotone les voyageurs
gars dans cette thbade.

Depuis sept ou huit ans  peu prs, cette petite auberge tait tenue par
un homme et une femme ayant pour tout domestique une fille de chambre
appele Trinette et un garon d'curie rpondant au nom de Pacaud;
double coopration qui au reste suffisait largement aux besoins du
service, depuis qu'un canal creus de Beaucaire  Aigues-mortes avait
fait succder victorieusement les bateaux au roulage acclr, et le
coche  la diligence.

Ce canal, comme pour rendre plus vifs encore les regrets du malheureux
aubergiste qu'il ruinait, passait entre le Rhne qui l'alimente et la
route qu'il puise,  cent pas  peu prs de l'auberge dont nous venons
de donner une courte mais fidle description.

L'htelier qui tenait cette petite auberge pouvait tre un homme de
quarante  quarante-cinq ans, grand, sec et nerveux, vritable type
mridional avec ses yeux enfoncs et brillants, son nez en bec d'aigle
et ses dents blanches comme celles d'un animal carnassier. Ses cheveux,
qui semblaient, malgr les premiers souffles de l'ge, ne pouvoir se
dcider  blanchir, taient, ainsi que sa barbe, qu'il portait en
collier, pais, crpus et  peine parsems de quelques poils blancs. Son
teint, hl naturellement, s'tait encore couvert d'une nouvelle couche
de bistre par l'habitude que le pauvre diable avait prise de se tenir
depuis le matin jusqu'au soir sur le seuil de sa porte, pour voir si,
soit  pied, soit en voiture, il ne lui arrivait pas quelque pratique:
attente presque toujours due, et pendant laquelle il n'opposait 
l'ardeur dvorante du soleil d'autre prservatif pour son visage qu'un
mouchoir rouge nou sur sa tte,  la manire des muletiers espagnols.
Cet homme, c'tait notre ancienne connaissance Gaspard Caderousse.

Sa femme, au contraire, qui, de son nom de fille, s'appelait Madeleine
Radelle, tait une femme ple, maigre et maladive; ne aux environs
d'Arles, elle avait, tout en conservant les traces primitives de la
beaut traditionnelle de ses compatriotes, vu son visage se dlabrer
lentement dans l'accs presque continuel d'une de ces fivres sourdes si
communes parmi les populations voisines des tangs d'Aigues-mortes et
des marais de la Camargue. Elle se tenait donc presque toujours assise
et grelottante au fond de sa chambre situe au premier, soit tendue
dans un fauteuil, soit appuye contre son lit, tandis que son mari
montait  la porte sa faction habituelle: faction qu'il prolongeait
d'autant plus volontiers que chaque fois qu'il se retrouvait avec son
aigre moiti, celle-ci le poursuivait de ses plaintes ternelles contre
le sort, plaintes auxquelles son mari ne rpondait d'habitude que par
ces paroles philosophiques:

Tais-toi, la Carconte! c'est Dieu qui le veut comme cela.

Ce sobriquet venait de ce que Madeleine Radelle tait ne dans le
village de la Carconte, situ entre Salon et Lambesc. Or, suivant une
habitude du pays, qui veut que l'on dsigne presque toujours les gens
par un surnom au lieu de les dsigner par un nom, son mari avait
substitu cette appellation  celle de Madeleine, trop douce et trop
euphonique peut-tre pour son rude langage.

Cependant, malgr cette prtendue rsignation aux dcrets de la
Providence, que l'on n'aille pas croire que notre aubergiste ne sentt
pas profondment l'tat de misre o l'avait rduit ce misrable canal
de Beaucaire, et qu'il ft invulnrable aux plaintes incessantes dont sa
femme le poursuivait. C'tait, comme tous les Mridionaux, un homme
sobre et sans de grands besoins, mais vaniteux pour les choses
extrieures; aussi, au temps de sa prosprit, il ne laissait passer ni
une ferrade, ni une procession de la tarasque sans s'y montrer avec la
Carconte, l'un dans ce costume pittoresque des hommes du Midi et qui
tient  la fois du catalan et de l'andalou; l'autre avec ce charmant
habit des femmes d'Arles qui semble emprunt  la Grce et  l'Arabie;
mais peu  peu, chanes de montres, colliers, ceinturs aux mille
couleurs, corsages brods, vestes de velours, bas  coins lgants,
gutres barioles, souliers  boucles d'argent avaient disparu, et
Gaspard Caderousse, ne pouvant plus se montrer  la hauteur de sa
splendeur passe, avait renonc pour lui et pour sa femme  toutes ces
pompes mondaines, dont il entendait, en se rongeant sourdement le coeur,
les bruits joyeux retentir jusqu' cette pauvre auberge, qu'il
continuait de garder bien plus comme un abri que comme une spculation.

Caderousse s'tait donc tenu, comme c'tait son habitude, une partie de
la matine devant la porte, promenant son regard mlancolique d'un petit
gazon pel, o picoraient quelques poules, aux deux extrmits du chemin
dsert qui s'enfonait d'un ct au midi et de l'autre au nord, quand
tout  coup la voix aigre de sa femme le fora de quitter son poste; il
rentra en grommelant et monta au premier laissant nanmoins la porte
toute grande ouverte comme pour inviter les voyageurs  ne pas l'oublier
en passant.

Au moment o Caderousse rentrait, la grande route dont nous avons parl,
et que parcouraient ses regards, tait aussi nue et aussi solitaire que
le dsert  midi; elle s'tendait, blanche et infinie, entre deux
ranges d'arbres maigres, et l'on comprenait parfaitement qu'aucun
voyageur, libre de choisir une autre heure du jour, ne se hasardt dans
cet effroyable Sahara.

Cependant, malgr toutes les probabilits, s'il ft rest  son poste,
Caderousse aurait pu voir poindre, du ct de Bellegarde, un cavalier et
un cheval venant de cette allure honnte et amicale qui indique les
meilleures relations entre le cheval et le cavalier; le cheval tait un
cheval hongre, marchant agrablement l'amble; le cavalier tait un
prtre vtu de noir et coiff d'un chapeau  trois cornes, malgr la
chaleur dvorante du soleil alors  son midi; ils n'allaient tous deux
qu' un trot fort raisonnable.

Arriv devant la porte, le groupe s'arrta: il et t difficile de
dcider si ce fut le cheval qui arrta l'homme ou l'homme qui arrta le
cheval; mais en tout cas le cavalier mit pied  terre, et, tirant
l'animal par la bride, il alla l'attacher au tourniquet d'un contrevent
dlabr qui ne tenait plus qu' un gond; puis s'avanant vers la porte,
en essuyant d'un mouchoir de coton rouge son front ruisselant de sueur,
le prtre frappa trois coups sur le seuil, du bout ferr de la canne
qu'il tenait  la main.

Aussitt, un grand chien noir se leva et fit quelques pas en aboyant et
en montrant ses dents blanches et aigus; double dmonstration hostile
qui prouvait le peu d'habitude qu'il avait de la socit.

Aussitt, un pas lourd branla l'escalier de bois rampant le long de la
muraille, et que descendait, en se courbant et  reculons, l'hte du
pauvre logis  la porte duquel se tenait le prtre.

Me voil! disait Caderousse tout tonn, me voil! veux-tu te taire,
Margottin! N'ayez pas peur, monsieur, il aboie, mais il ne mord pas.
Vous dsirez du vin, n'est-ce pas? car il fait une polissonne de
chaleur.... Ah! pardon, interrompit Caderousse, en voyant  quelle sorte
de voyageur il avait affaire, je ne savais pas qui j'avais l'honneur de
recevoir; que dsirez-vous, que demandez-vous, monsieur l'abb? je suis
 vos ordres.

Le prtre regarda cet homme pendant deux ou trois secondes avec une
attention trange, il parut mme chercher  attirer de son ct sur lui
l'attention de l'aubergiste; puis, voyant que les traits de celui-ci
n'exprimaient d'autre sentiment que la surprise de ne pas recevoir une
rponse, il jugea qu'il tait temps de faire cesser cette surprise, et
dit avec un accent italien trs prononc:

N'tes-vous pas monsou Caderousse?

--Oui, monsieur, dit l'hte peut-tre encore plus tonn de la demande
qu'il ne l'avait t du silence, je le suis en effet; Gaspard
Caderousse, pour vous servir.

--Gaspard Caderousse... oui, je crois que c'est l le prnom et le nom;
vous demeuriez autrefois Alles de Meilhan, n'est-ce pas? au quatrime?

--C'est cela.

--Et vous y exerciez la profession de tailleur?

--Oui, mais l'tat a mal tourn: il fait si chaud  ce coquin de
Marseille que l'on finira, je crois, par ne plus s'y habiller du tout.
Mais  propos de chaleur, ne voulez-vous pas vous rafrachir, monsieur
l'abb?

--Si fait, donnez-moi une bouteille de votre meilleur vin, et nous
reprendrons la conversation, s'il vous plat, o nous la laissons.

--Comme il vous fera plaisir, monsieur l'abb dit Caderousse.

Et pour ne pas perdre cette occasion de placer une des dernires
bouteilles de vin de Cahors qui lui restaient, Caderousse se hta de
lever une trappe pratique dans le plancher mme de cette espce de
chambre du rez-de-chausse, qui servait  la fois de salle et de
cuisine.

Lorsque au bout de cinq minutes il reparut, il trouva l'abb assis sur
un escabeau, le coude appuy  une table longue, tandis que Margottin,
qui paraissait avoir fait sa paix avec lui en entendant que, contre
l'habitude, ce voyageur singulier allait prendre quelque chose,
allongeait sur sa cuisse son cou dcharn et son oeil langoureux.

Vous tes seul? demanda l'abb  son hte, tandis que celui-ci posait
devant lui la bouteille et un verre.

--Oh! mon Dieu! oui! seul ou  peu prs, monsieur l'abb; car j'ai ma
femme qui ne me peut aider en rien, attendu qu'elle est toujours malade,
la pauvre Carconte.

--Ah! vous tes mari! dit le prtre avec une sorte d'intrt, et en
jetant autour de lui un regard qui paraissait estimer  sa mince valeur
le maigre mobilier du pauvre mnage.

--Vous trouvez que je ne suis pas riche, n'est-ce pas monsieur l'abb?
dit en soupirant Caderousse; mais que voulez-vous! il ne suffit pas
d'tre honnte homme pour prosprer dans ce monde.

L'abb fixa sur lui un regard perant.

Oui, honnte homme; de cela, je puis me vanter, monsieur, dit l'hte en
soutenant le regard de l'abb, une main sur sa poitrine et en hochant la
tte du haut en bas; et, dans notre poque, tout le monde n'en peut pas
dire autant.

--Tant mieux si ce dont vous vous vantez est vrai, dit l'abb; car tt
ou tard, j'en ai la ferme conviction, l'honnte homme est rcompens et
le mchant puni.

--C'est votre tat de dire cela, monsieur l'abb; c'est votre tat de
dire cela, reprit Caderousse avec une expression amre; aprs cela, on
est libre de ne pas croire ce que vous dites.

--Vous avez tort de parler ainsi, monsieur, dit l'abb, car peut-tre
vais-je tre moi-mme pour vous, tout  l'heure, une preuve de ce que
j'avance.

--Que voulez-vous dire? demanda Caderousse d'un air tonn.

--Je veux dire qu'il faut que je m'assure avant tout si vous tes celui
 qui j'ai affaire.

--Quelles preuves voulez-vous que je vous donne?

--Avez-vous connu en 1814 ou 1815 un marin qui s'appelait Dants?

--Dants!... si je l'ai connu, ce pauvre Edmond! je le crois bien!
c'tait mme un de mes meilleurs amis! s'cria Caderousse, dont un rouge
de pourpre envahit le visage, tandis que l'oeil clair et assur de
l'abb semblait se dilater pour couvrir tout entier celui qu'il
interrogeait.

--Oui, je crois en effet qu'il s'appelait Edmond.

--S'il s'appelait Edmond, le petit! je le crois bien! aussi vrai que je
m'appelle, moi, Gaspard Caderousse. Et qu'est-il devenu, monsieur, ce
pauvre Edmond? continua l'aubergiste; l'auriez-vous connu? vit-il
encore? est-il libre? est-il heureux?

--Il est mort prisonnier, plus dsespr et plus misrable que les
forats qui tranent leur boulet au bagne de Toulon.

Une pleur mortelle succda sur le visage de Caderousse  la rougeur qui
s'en tait d'abord empare. Il se retourna et l'abb lui vit essuyer une
larme avec un coin du mouchoir rouge qui lui servait de coiffure.

Pauvre petit! murmura Caderousse. Eh bien, voil encore une preuve de
ce que je vous disais monsieur l'abb, que le Bon Dieu n'tait bon que
pour les mauvais. Ah! continua Caderousse, avec ce langage color des
gens du Midi, le monde va de mal en pis, qu'il tombe donc du ciel deux
jours de poudre et une heure de feu, et que tout soit dit!

--Vous paraissez aimer ce garon de tout votre coeur, monsieur, demanda
l'abb.

--Oui, je l'aimais bien, dit Caderousse quoique j'aie  me reprocher
d'avoir un instant envi son bonheur. Mais depuis, je vous le jure, foi
de Caderousse, j'ai bien plaint son malheureux sort.

Il se fit un instant de silence pendant lequel le regard fixe de l'abb
ne cessa point un instant d'interroger la physionomie mobile de
l'aubergiste.

Et vous l'avez connu, le pauvre petit? continua Caderousse.

--J'ai t appel  son lit de mort pour lui offrir les derniers secours
de la religion, rpondit l'abb.

--Et de quoi est-il mort? demanda Caderousse d'une voix trangle.

--Et de quoi meurt-on en prison quand on y meurt  trente ans, si ce
n'est de la prison elle-mme?

Caderousse essuya la sueur qui coulait de son front.

Ce qu'il y a d'trange dans tout cela, reprit l'abb, c'est que Dants,
 son lit de mort, sur le christ dont il baisait les pieds, m'a
toujours jur qu'il ignorait la vritable cause de sa captivit.

--C'est vrai, c'est vrai, murmura Caderousse, il ne pouvait pas le
savoir; non, monsieur l'abb, il ne mentait pas, le pauvre petit.

--C'est ce qui fait qu'il m'a charg d'claircir son malheur qu'il
n'avait jamais pu claircir lui-mme, et de rhabiliter sa mmoire, si
cette mmoire avait reu quelque souillure.

Et le regard de l'abb, devenant de plus en plus fixe, dvora
l'expression presque sombre qui apparut sur le visage de Caderousse.

Un riche Anglais, continua l'abb, son compagnon d'infortune, et qui
sortit de prison,  la seconde Restauration, tait possesseur d'un
diamant d'une grande valeur. En sortant de prison, il voulut laisser 
Dants, qui, dans une maladie qu'il avait faite, l'avait soign comme un
frre, un tmoignage de sa reconnaissance en lui laissant ce diamant.

Dants, au lieu de s'en servir pour sduire ses geliers, qui d'ailleurs
pouvaient le prendre et le trahir aprs, le conserva toujours
prcieusement pour le cas o il sortirait de prison; car s'il sortait de
prison, sa fortune tait assure par la vente seule de ce diamant.

--C'tait donc, comme vous le dites, demanda Caderousse avec des yeux
ardents, un diamant d'une grande valeur?

--Tout est relatif, reprit l'abb; d'une grande valeur pour Edmond; ce
diamant tait estim cinquante mille francs.

--Cinquante mille francs! dit Caderousse; mais il tait donc gros comme
une noix?

--Non, pas tout  fait, dit l'abb, mais vous allez en juger vous-mme,
car je l'ai sur moi.

Caderousse sembla chercher sous les vtements de l'abb le dpt dont il
parlait.

L'abb tira de sa poche une petite bote de chagrin noir, l'ouvrit et
fit briller aux yeux blouis de Caderousse l'tincelante merveille
monte sur une bague d'un admirable travail.

Et cela vaut cinquante mille francs?

--Sans la monture, qui est elle-mme d'un certain prix, dit l'abb.

Et il referma l'crin, et remit dans sa poche le diamant qui continuait
d'tinceler au fond de la pense de Caderousse.

Mais comment vous trouvez-vous avoir ce diamant en votre possession,
monsieur l'abb? demanda Caderousse. Edmond vous a donc fait son
hritier?

--Non, mais son excuteur testamentaire. J'avais trois bons amis et
une fiance, m'a-t-il dit: tous quatre, j'en suis sr, me regrettent
amrement: l'un de ces bons amis s'appelait Caderousse.

Caderousse frmit.

--L'autre, continua l'abb sans paratre s'apercevoir de l'motion de
Caderousse, l'autre s'appelait Danglars; le troisime, a-t-il ajout,
bien que mon rival, m'aimait aussi.

Un sourire diabolique claira les traits de Caderousse qui fit un
mouvement pour interrompre l'abb.

Attendez, dit l'abb, laisse-moi finir, et si vous avez quelque
observation  me faire, vous me la ferez tout  l'heure. L'autre, bien
que mon rival, m'aimait aussi et s'appelait Fernand; quant  ma fiance
son nom tait... Je ne me rappelle plus le nom de la fiance, dit
l'abb.

--Mercds, dit Caderousse.

--Ah! oui, c'est cela, reprit l'abb avec un soupir touff, Mercds.

--Eh bien? demanda Caderousse.

--Donnez-moi une carafe d'eau, dit l'abb.

Caderousse s'empressa d'obir.

L'abb remplit le verre et but quelques gorges.

O en tions-nous? demanda-t-il en posant son verre sur la table.

--La fiance s'appelait Mercds.

--Oui, c'est cela. Vous irez  Marseille... C'est toujours Dants qui
parle, comprenez-vous?

--Parfaitement.

--Vous vendrez ce diamant, vous ferez cinq parts et vous les
partagerez entre ces bons amis, les seuls tres qui m'aient aim sur la
terre!

--Comment cinq parts? dit Caderousse, vous ne m'avez nomm que quatre
personnes.

--Parce que la cinquime est morte,  ce qu'on m'a dit.... La cinquime
tait le pre de Dants.

--Hlas! oui, dit Caderousse mu par les passions qui s'entrechoquaient
en lui; hlas! oui, le pauvre homme, il est mort.

--J'ai appris cet vnement  Marseille, rpondit l'abb en faisant un
effort pour paratre indiffrent, mais il y a si longtemps que cette
mort est arrive que je n'ai pu recueillir aucun dtail.... Sauriez-vous
quelque chose de la fin de ce vieillard, vous?

--Eh! dit Caderousse, qui peut savoir cela mieux que moi?... Je
demeurais porte  porte avec le bon homme.... Eh! mon Dieu! oui: un an 
peine aprs la disparition de son fils, il mourut, le pauvre vieillard!

--Mais, de quoi mourut-il?

--Les mdecins ont nomm sa maladie... une gastro-entrite, je crois;
ceux qui le connaissaient ont dit qu'il tait mort de douleur... et moi,
qui l'ai presque vu mourir, je dis qu'il est mort...

Caderousse s'arrta. Mort de quoi? reprit avec anxit le prtre.

--Eh bien, mort de faim!

--De faim? s'cria l'abb bondissant sur son escabeau, de faim! les plus
vils animaux ne meurent pas de faim! les chiens qui errent dans les rues
trouvent une main compatissante qui leur jette un morceau de pain; et un
homme, un chrtien, est mort de faim au milieu d'autres hommes qui se
disent chrtiens comme lui! Impossible! oh! c'est impossible!

--J'ai dit ce que j'ai dit, reprit Caderousse.

--Et tu as tort, dit une voix dans l'escalier, de quoi te mles-tu?

Les deux hommes se retournrent, et virent  travers les barres de la
rampe la tte maladive de Carconte; elle s'tait trane jusque-l et
coutait la conversation, assise sur la dernire marche, la tte appuye
sur ses genoux.

De quoi te mles-tu toi-mme, femme? dit Caderousse. Monsieur demande
des renseignements, politesse veut que je les lui donne.

--Oui, mais la prudence veut que tu les refuses. Qui te dit dans quelle
intention on veut te faire parler, imbcile?

--Dans une excellente, madame, je vous en rponds, dit l'abb. Votre
mari n'a donc rien  craindre, pourvu qu'il rponde franchement.

--Rien  craindre, oui! on commence par de belles promesses, puis on se
contente, aprs, de dire qu'on n'a rien  craindre; puis on s'en va sans
rien tenir de ce qu'on a dit, et un beau matin le malheur tombe sur le
pauvre monde sans que l'on sache d'o il vient.

--Soyez tranquille, bonne femme, le malheur ne vous viendra pas de mon
ct, je vous en rponds.

La Carconte grommela quelques paroles qu'on ne put entendre, laissa
retomber sur ses genoux sa tte un instant souleve et continua de
trembler de la fivre, laissant son mari libre de continuer la
conversation, mais place de manire  n'en pas perdre un mot.

Pendant ce temps, l'abb avait bu quelques gorges d'eau et s'tait
remis.

Mais reprit-il, ce malheureux vieillard tait-il donc si abandonn de
tout le monde, qu'il soit mort d'une pareille mort?

--Oh! monsieur, reprit Caderousse, ce n'est pas que Mercds la
Catalane, ni M. Morrel l'aient abandonn; mais le pauvre vieillard
s'tait pris d'une antipathie profonde pour Fernand, celui-l mme,
continua Caderousse avec un sourire ironique, que Dants vous a dit
tre de ses amis.

--Ne l'tait-il donc pas? dit l'abb.

--Gaspard! Gaspard! murmura la femme du haut de son escalier, fais
attention  ce que tu vas dire.

Caderousse fit un mouvement d'impatience, et sans accorder d'autre
rponse  celle qui l'interrompait:

Peut-on tre l'ami de celui dont on convoite la femme? rpondit-il 
l'abb. Dants, qui tait un coeur d'or, appelait tous ces gens-l ses
amis.... Pauvre Edmond!... Au fait, il vaut mieux qu'il n'ait rien su; il
aurait eu trop de peine  leur pardonner au moment de la mort.... Et,
quoi qu'on dise, continua Caderousse dans son langage qui ne manquait
pas d'une sorte de rude posie, j'ai encore plus peur de la maldiction
des morts que de la haine des vivants.

--Imbcile! dit la Carconte.

--Savez-vous donc, continua l'abb, ce que Fernand a fait contre Dants.

--Si je sais, je le crois bien.

--Parlez alors.

--Gaspard, fais ce que tu veux, tu es le matre, dit la femme; mais si
tu m'en croyais, tu ne dirais rien.

--Cette fois, je crois que tu as raison, femme, dit Caderousse.

--Ainsi, vous ne voulez rien dire? reprit l'abb.

-- quoi bon! dit Caderousse. Si le petit tait vivant et qu'il vnt 
moi pour connatre une bonne fois pour toutes ses amis et ses ennemis, je
ne dis pas; mais il est sous terre,  ce que vous m'avez dit, il ne peut
plus avoir de haine, il ne peut plus se venger. teignons tout cela.

--Vous voulez alors, dit l'abb, que je donne  ces gens, que vous
donnez pour d'indignes et faux amis une rcompense destine  la
fidlit?

--C'est vrai, vous avez raison, dit Caderousse. D'ailleurs que serait
pour eux maintenant le legs du pauvre Edmond? une goutte d'eau tombant 
mer!

--Sans compter que ces gens-l peuvent t'craser d'un geste, dit la
femme.

--Comment cela? ces gens-l sont donc devenus riches et puissants?

--Alors, vous ne savez pas leur histoire?

--Non, racontez-la-moi.

Caderousse parut rflchir un instant.

Non, en vrit, dit-il, ce serait trop long.

--Libre  vous de vous taire, mon ami, dit l'abb avec l'accent de la
plus profonde indiffrence, et je respecte vos scrupules; d'ailleurs ce
que vous faites l est d'un homme vraiment bon: n'en parlons donc plus. De
quoi tais-je charg? D'une simple formalit. Je vendrai donc ce
diamant.

Et il tira le diamant de sa poche, ouvrit l'crin, et le fit briller aux
yeux blouis de Caderousse.

Viens donc voir, femme! dit celui-ci d'une voix rauque.

--Un diamant! dit la Carconte se levant et descendant d'un pas assez
ferme l'escalier, qu'est-ce que c'est donc que ce diamant?

--N'as-tu donc pas entendu, femme? dit Caderousse, c'est un diamant que
le petit nous a lgu:  son pre d'abord,  ses trois amis Fernand,
Danglars et moi et  Mercds sa fiance. Le diamant vaut cinquante
mille francs.

--Oh! le beau joyau! dit-elle.

--Le cinquime de cette somme nous appartient, alors? dit Caderousse.

--Oui, monsieur, rpondit l'abb, plus la part du pre de Dants, que
je me crois autoris  rpartir sur vous quatre.

--Et pourquoi sur nous quatre? demanda la Carconte.

--Parce que vous tiez les quatre amis d'Edmond.

--Les amis ne sont pas ceux qui trahissent! murmura sourdement  son
tour la femme.

--Oui, oui, dit Caderousse, et c'est ce que je disais: c'est presque une
profanation, presque un sacrilge que de rcompenser la trahison, le
crime peut-tre.

--C'est vous qui l'aurez voulu, reprit tranquillement l'abb en
remettant le diamant dans la poche de sa soutane; maintenant donnez-moi
l'adresse des amis d'Edmond, afin que je puisse excuter ses dernires
volonts.

La sueur coulait  lourdes gouttes du front de Caderousse; il vit l'abb
se lever, se diriger vers la porte, comme pour jeter un coup d'oeil
d'avis  son cheval, et revenir.

Caderousse et sa femme se regardaient avec une indicible expression.

Le diamant serait pour nous tout entier, dit Caderousse.

--Le crois-tu? rpondit la femme.

--Un homme d'glise ne voudrait pas nous tromper.

--Fais comme tu voudras, dit la femme; quant  moi, je ne m'en mle
pas.

Et elle reprit le chemin de l'escalier toute grelottante; ses dents
claquaient, malgr la chaleur ardente qu'il faisait.

Sur la dernire marche, elle s'arrta un instant.

Rflchis bien, Gaspard! dit-elle.

--Je suis dcid, dit Caderousse.

La Carconte rentra dans sa chambre en poussant un soupir; on entendit
le plafond crier sous ses pas jusqu' ce qu'elle et rejoint son
fauteuil o elle tomba assise lourdement.

 quoi tes-vous dcid? demanda l'abb.

-- tout vous dire, rpondit celui-ci.

--Je crois, en vrit, que c'est ce qu'il y a de mieux  faire, dit le
prtre; non pas que je tienne  savoir les choses que vous voudriez me
cacher; mais enfin, vous pouvez m'amener  distribuer les legs selon les
voeux du testateur, ce sera mieux.

--Je l'espre, rpondit Caderousse, les joues enflammes par la rougeur
de l'esprance et de la cupidit.

--Je vous coute, dit l'abb.

--Attendez, reprit Caderousse, on pourrait nous interrompre  l'endroit
le plus intressant, et ce serait dsagrable; d'ailleurs, il est
inutile que personne sache que vous tes venu ici.

Et il alla  la porte de son auberge et ferma la porte,  laquelle, par
surcrot de prcaution, il mit la barre de nuit.

Pendant ce temps, l'abb avait choisi sa place pour couter tout  son
aise; il s'tait assis dans un angle, de manire  demeurer dans
l'ombre, tandis que la lumire tomberait en plein sur le visage de son
interlocuteur. Quant  lui, la tte incline, les mains jointes ou
plutt crispes, il s'apprtait  couter de toutes ses oreilles.

Caderousse approcha un escabeau et s'assit en face de lui.

Souviens-toi que je ne te pousse  rien! dit la voix tremblotante de la
Carconte, comme si,  travers le plancher, elle et pu voir la scne qui
se prparait.

--C'est bien, c'est bien, dit Caderousse, n'en parlons plus; je prends
tout sur moi.

Et il commena.




XXVII

Le rcit.


Avant tout, dit Caderousse, je dois, monsieur, vous prier de me
promettre une chose.

--Laquelle? demanda l'abb.

--C'est que jamais, si vous faites un usage quelconque des dtails que
je vais vous donner, on ne saura que ces dtails viennent de moi, car
ceux dont je vais vous parler sont riches et puissants, et, s'ils me
touchaient seulement du bout du doigt, ils me briseraient comme verre.

--Soyez tranquille, mon ami, dit l'abb, je suis prtre, et les
confessions meurent dans mon sein; rappelez-vous que nous n'avons
d'autre but que d'accomplir dignement les dernires volonts de notre
ami; parlez donc sans mnagement comme sans haine; dites la vrit,
toute la vrit: je ne connais pas et ne connatrai probablement jamais
les personnes dont vous allez me parler; d'ailleurs, je suis Italien et
non pas Franais; j'appartiens  Dieu et non pas aux hommes, et je vais
rentrer dans mon couvent, dont je ne suis sorti que pour remplir les
dernires volonts d'un mourant.

Cette promesse positive parut donner  Caderousse un peu d'assurance.

Eh bien, en ce cas, dit Caderousse, je veux, je dirai mme plus, je
dois vous dtromper sur ces amitis que le pauvre Edmond croyait
sincres et dvoues.

--Commenons par son pre, s'il vous plat, dit l'abb. Edmond m'a
beaucoup parl de ce vieillard, pour lequel il avait un profond amour.

--L'histoire est triste, monsieur, dit Caderousse en hochant la tte;
vous en connaissez probablement les commencements.

--Oui, rpondit l'abb, Edmond m'a racont les choses jusqu'au moment
o il a t arrt, dans un petit cabaret prs de Marseille.

-- la Rserve!  mon Dieu, oui! je vois encore la chose comme si j'y
tais.

--N'tait-ce pas au repas mme de ses fianailles?

--Oui, et le repas qui avait eu un gai commencement eut une triste fin:
un commissaire de police suivi de quatre fusiliers entra, et Dants fut
arrt.

--Voil o s'arrte ce que je sais, monsieur, dit le prtre; Dants
lui-mme ne savait rien autre que ce qui lui tait absolument personnel,
car il n'a jamais revu aucune des cinq personnes que je vous ai nommes,
ni entendu parler d'elles.

--Eh bien, Dants une fois arrt, M. Morrel courut prendre des
informations: elles furent bien tristes. Le vieillard retourna seul dans
sa maison, ploya son habit de noces en pleurant, passa toute la journe
 aller et venir dans sa chambre, et le soir ne se coucha point, car je
demeurais au-dessous de lui et je l'entendis marcher toute la nuit;
moi-mme, je dois le dire, je ne dormis pas non plus, car la douleur de
ce pauvre pre me faisait grand mal, et chacun de ses pas me broyait le
coeur, comme s'il et rellement pos son pied sur ma poitrine.

Le lendemain, Mercds vint  Marseille pour implorer la protection de
M. de Villefort: elle n'obtint rien; mais, du mme coup, elle alla
rendre visite au vieillard. Quand elle le vit si morne et abattu, qu'il
avait pass la nuit sans se mettre au lit, qu'il n'avait pas mang
depuis la veille, elle voulut l'emmener pour en prendre soin, mais le
vieillard ne voulut jamais y consentir.

--Non, disait-il, je ne quitterai pas la maison, car c'est moi que mon
pauvre enfant aime avant toutes choses, et, s'il sort de prison, c'est
moi qu'il accourra voir d'abord. Que dirait-il si je n'tais point l 
l'attendre?

J'coutais tout cela du carr, car j'aurais voulu que Mercds
dtermint le vieillard  la suivre; ce pas retentissant tous les jours
sur ma tte ne me laissait pas un instant de repos.

--Mais ne montiez-vous pas vous-mme prs du vieillard pour le consoler?
demanda le prtre.

--Ah! monsieur! rpondit Caderousse, on ne console que ceux qui veulent
tre consols, et lui ne voulait pas l'tre: d'ailleurs, je ne sais
pourquoi, mais il me semblait qu'il avait de la rpugnance  me voir.
Une nuit cependant que j'entendais ses sanglots, je n'y pus rsister et
je montai; mais quand j'arrivai  la porte, il ne sanglotait plus, il
priait. Ce qu'il trouvait d'loquentes paroles et de pitoyables
supplications, je ne saurais vous le redire, monsieur: c'tait plus que
de la pit, c'tait plus que de la douleur; aussi, moi qui ne suis pas
cagot et qui n'aime pas les jsuites, je me dis ce jour-l: C'est bien
heureux, en vrit, que je sois seul, et que le Bon Dieu ne m'ait pas
envoy d'enfants, car si j'tais pre et que je ressentisse une douleur
semblable  celle du pauvre vieillard, ne pouvant trouver dans ma
mmoire ni dans mon coeur tout ce qu'il dit au Bon Dieu, j'irais tout
droit me prcipiter dans la mer pour ne pas souffrir plus longtemps.

--Pauvre pre! murmura le prtre.

--De jour en jour, il vivait plus seul et plus isol: souvent M. Morrel
et Mercds venaient pour le voir, mais sa porte tait ferme; et,
quoique je fusse bien sr qu'il tait chez lui, il ne rpondait pas. Un
jour que, contre son habitude, il avait reu Mercds, et que la pauvre
enfant, au dsespoir elle-mme, tentait de le rconforter:

--Crois-moi, ma fille, lui dit-il, il est mort; et, au lieu que nous
l'attendions, c'est lui qui nous attend: je suis bien heureux, c'est moi
qui suis le plus vieux et qui, par consquent, le reverrai le premier.

Si bon que l'on soit, voyez-vous, on cesse bientt de voir les gens qui
vous attristent; le vieux Dants finit par demeurer tout  fait seul: je
ne voyais plus monter de temps en temps chez lui que des gens inconnus,
qui descendaient avec quelque paquet mal dissimul; j'ai compris depuis
ce que c'tait que ces paquets: il vendait peu  peu ce qu'il avait pour
vivre. Enfin, le bonhomme arriva au bout de ses pauvres hardes; il
devait trois termes: on menaa de le renvoyer; il demanda huit jours
encore, on les lui accorda. Je sus ce dtail parce que le propritaire
entra chez moi en sortant de chez lui.

Pendant les trois premiers jours, je l'entendis marcher comme
d'habitude; mais le quatrime, je n'entendis plus rien. Je me hasardai 
monter: la porte tait ferme; mais  travers la serrure je l'aperu si
ple et si dfait, que, le jugeant bien malade, je fis prvenir M.
Morrel et courus chez Mercds. Tous deux s'empressrent de venir. M.
Morrel amenait un mdecin; le mdecin reconnut une gastro-entrite et
ordonna la dite. J'tais l, monsieur, et je n'oublierai jamais le
sourire du vieillard  cette ordonnance.

Ds lors, il ouvrit sa porte: il avait une excuse pour ne plus manger;
le mdecin avait ordonn la dite.

L'abb poussa une espce de gmissement.

Cette histoire vous intresse, n'est-ce pas, monsieur? dit Caderousse.

--Oui, rpondit l'abb; elle est attendrissante.

--Mercds revint; elle le trouva si chang, que, comme la premire
fois, elle voulut le faire transporter chez elle. C'tait aussi l'avis
de M. Morrel, qui voulait oprer le transport de force; mais le
vieillard cria tant, qu'ils eurent peur. Mercds resta au chevet de son
lit. M. Morrel s'loigna en faisant signe  la Catalane qu'il laissait une
bourse sur la chemin. Mais, arm de l'ordonnance du mdecin, le
vieillard ne voulut rien prendre. Enfin, aprs neuf jours de dsespoir
et d'abstinence, le vieillard expira en maudissant ceux qui avaient
caus son malheur et disant  Mercds:

--Si vous revoyez mon Edmond, dites-lui que je meurs en le bnissant.

L'abb se leva, fit deux tours dans la chambre en portant une main
frmissante  sa gorge aride.

Et vous croyez qu'il est mort....

--De faim... monsieur, de faim, dit Caderousse; j'en rponds aussi vrai
que nous sommes ici deux chrtiens.

L'abb, d'une main convulsive, saisit le verre d'eau encore  moiti
plein, le vida d'un trait et se rassit les yeux rougis et les joues
ples.

Avouez que voil un grand malheur! dit-il d'une voix rauque.

--D'autant plus grand, monsieur, que Dieu n'y est pour rien, et que les
hommes seuls en sont cause.

--Passons donc  ces hommes, dit l'abb; mais songez-y, continua-t-il
d'un air presque menaant, vous vous tes engag  me tout dire: voyons,
quels sont ces hommes qui ont fait mourir le fils de dsespoir, et le
pre de faim?

--Deux hommes jaloux de lui, monsieur, l'un par amour, l'autre par
ambition: Fernand et Danglars.

--Et de quelle faon se manifesta cette jalousie, dites?

--Ils dnoncrent Edmond comme agent bonapartiste.

--Mais lequel des deux le dnona, lequel des deux fut le vrai coupable.

--Tous deux, monsieur, l'un crivit la lettre, l'autre la mit  la
poste.

--Et o cette lettre fut-elle crite?

-- la Rserve mme, la veille du mariage.

--C'est bien cela, c'est bien cela, murmura l'abb.  Faria! Faria!
comme tu connaissais les hommes et les choses!

--Vous dites, monsieur? demanda Caderousse.

--Rien, reprit le prtre; continuez.

--Ce fut Danglars qui crivit la dnonciation de la main gauche pour que
son criture ne ft pas reconnue, et Fernand qui l'envoya.

--Mais, s'cria tout  coup l'abb, vous tiez l, vous!

--Moi! dit Caderousse tonn; qui vous a dit que j'y tais?

L'abb vit qu'il s'tait lanc trop avant.

Personne, dit-il, mais pour tre si bien au fait de tous ces dtails,
il faut que vous en ayez t le tmoin.

--C'est vrai, dit Caderousse d'une voix touffe, j'y tais.

--Et vous ne vous tes pas oppos  cette infamie? dit l'abb; alors
vous tes leur complice.

--Monsieur, dit Caderousse, ils m'avaient fait boire tous deux au point
que j'en avais  peu prs perdu la raison. Je ne voyais plus qu'
travers un nuage. Je dis tout ce que peut dire un homme dans cet tat;
mais ils me rpondirent tous deux que c'tait une plaisanterie qu'ils
avaient voulu faire, et que cette plaisanterie n'aurait pas de suite.

--Le lendemain, monsieur, le lendemain, vous vtes bien qu'elle en
avait; cependant vous ne dtes rien; vous tiez l cependant lorsqu'il
fut arrt.

--Oui, monsieur, j'tais l et je voulus parler, je voulus tout dire,
mais Danglars me retint.

--Et s'il est coupable, par hasard, me dit-il, s'il a vritablement
relch  l'le d'Elbe, s'il est vritablement charg d'une lettre pour
le comit bonapartiste de Paris, si on trouve cette lettre sur lui, ceux
qui l'auront soutenu passeront pour ses complices.

J'eus peur de la politique telle qu'elle se faisait alors, je l'avoue;
je me tus, ce fut une lchet, j'en conviens, mais ce ne fut pas un
crime.

--Je comprends; vous laisstes faire, voil tout.

--Oui, monsieur, rpondit Caderousse, et c'est mon remords de la nuit et
du jour. J'en demande bien souvent pardon  Dieu, je vous le jure,
d'autant plus que cette action, la seule que j'aie srieusement  me
reprocher dans tout le cours de ma vie, est sans doute la cause de mes
adversits. J'expie un instant d'gosme; aussi, c'est ce que je dis
toujours  la Carconte lorsqu'elle se plaint: Tais-toi, femme, c'est
Dieu qui le veut ainsi.

Et Caderousse baissa la tte avec tous les signes d'un vrai repentir.

Bien, monsieur, dit l'abb, vous avez parl avec franchise; s'accuser
ainsi, c'est mriter son pardon.

--Malheureusement, dit Caderousse, Edmond est mort et ne m'a pas
pardonn, lui!

--Il ignorait, dit l'abb....

--Mais il sait maintenant, peut-tre, reprit Caderousse; on dit que les
morts savent tout.

Il se fit un instant de silence: l'abb s'tait lev et se promenait
pensif; il revint  sa place et se rassit.

Vous m'avez nomm dj deux ou trois fois un certain M. Morrel, dit-il.
Qu'tait-ce que cet homme?

--C'tait l'armateur du _Pharaon_, le patron de Dants.

--Et quel rle a jou cet homme dans toute cette triste affaire? demanda
l'abb.

--Le rle d'un homme honnte, courageux et affectionn, monsieur. Vingt
fois il intercda pour Edmond; quand l'empereur rentra, il crivit,
pria, menaa, si bien qu' la seconde Restauration il fut fort perscut
comme bonapartiste. Dix fois, comme je vous l'ai dit, il tait venu chez
le pre Dants pour le retirer chez lui, et la veille ou la surveille de
sa mort, je vous l'ai dit encore, il avait laiss sur la chemine une
bourse avec laquelle on paya les dettes du bonhomme et l'on subvint 
son enterrement; de sorte que le pauvre vieillard put du moins mourir
comme il avait vcu, sans faire de tort  personne. C'est encore moi qui
ai la bourse, une grande bourse en filet rouge.

--Et, demanda l'abb, ce M. Morrel vit-il encore?

--Oui, dit Caderousse.

--En ce cas, reprit l'abb, ce doit tre un homme bni de Dieu, il doit
tre riche... heureux?...

Caderousse sourit amrement.

Oui, heureux, comme moi, dit-il.

--M. Morrel serait malheureux! s'cria l'abb.

--Il touche  la misre, monsieur, et bien plus, il touche au
dshonneur.

--Comment cela?

--Oui, reprit Caderousse, c'est comme cela; aprs vingt-cinq ans de
travail, aprs avoir acquis la plus honorable place dans le commerce de
Marseille, M. Morrel est ruin de fond en comble. Il a perdu cinq
vaisseaux en deux ans, a essuy trois banqueroutes effroyables, et n'a
plus d'esprance que dans ce mme _Pharaon_ que commandait le pauvre
Dants, et qui doit revenir des Indes avec un chargement de cochenille
et d'indigo. Si ce navire-l manque comme les autres, il est perdu.

--Et, dit l'abb, a-t-il une femme, des enfants, le malheureux?

--Oui, il a une femme qui, dans tout cela, se conduit comme une sainte;
il a une fille qui allait pouser un homme qu'elle aimait, et  qui sa
famille ne veut plus laisser pouser une fille ruine; il a un fils
enfin, lieutenant dans l'arme; mais, vous le comprenez bien, tout cela
double sa douleur au lieu de l'adoucir,  ce pauvre cher homme. S'il
tait seul, il se brlerait la cervelle et tout serait dit.

--C'est affreux! murmura le prtre.

--Voil comme Dieu rcompense la vertu, monsieur, dit Caderousse. Tenez,
moi qui n'ai jamais fait une mauvaise action  part ce que je vous ai
racont, moi, je suis dans la misre; moi, aprs avoir vu mourir ma
pauvre femme de la fivre, sans pouvoir rien faire pour elle, je mourrai
de faim comme est mort le pre Dants, tandis que Fernand et Danglars
roulent sur l'or.

--Et comment cela?

--Parce que tout leur a tourn  bien, tandis qu'aux honntes gens tout
tourne  mal.

--Qu'est devenu Danglars? le plus coupable, n'est-ce pas, l'instigateur?

--Ce qu'il est devenu? il a quitt Marseille; il est entr, sur la
recommandation de M. Morrel, qui ignorait son crime comme commis d'ordre
chez un banquier espagnol;  l'poque de la guerre d'Espagne il s'est
charg d'une part dans les fournitures de l'arme franaise et a fait
fortune; alors, avec ce premier argent il a jou sur les fonds, et a
tripl, quadrupl ses capitaux, et, veuf lui-mme de la fille de son
banquier, il a pous une veuve, Mme de Nargonne, fille de M. Servieux,
chambellan du roi actuel, et qui jouit de la plus grande faveur. Il
s'tait fait millionnaire, on l'a fait baron; de sorte qu'il est baron
Danglars maintenant, qu'il a un htel rue du Mont-Blanc, dix chevaux
dans ses curies, six laquais dans son antichambre, et je ne sais
combien de millions dans ses caisses.

--Ah! fit l'abb avec un singulier accent; et il est heureux?

--Ah! heureux, qui peut dire cela? Le malheur ou le bonheur, c'est le
secret des murailles; les murailles ont des oreilles, mais elles n'ont
pas de langue; si l'on est heureux avec une grande fortune, Danglars est
heureux.

--Et Fernand?

--Fernand, c'est bien autre chose encore.

--Mais comment a pu faire fortune un pauvre pcheur catalan, sans
ressources, sans ducation? Cela me passe, je vous l'avoue.

--Et cela passe tout le monde aussi; il faut qu'il y ait dans sa vie
quelque trange secret que personne ne sait.

--Mais enfin par quels chelons visibles a-t-il mont  cette haute
fortune ou  cette haute position?

-- toutes deux, monsieur,  toutes deux! lui a fortune et position tout
ensemble.

--C'est un conte que vous me faites l.

--Le fait est que la chose en a bien l'air; mais coutez, et vous allez
comprendre.

Fernand, quelques jours avant le retour, tait tomb  la conscription.
Les Bourbons, le laissrent bien tranquille aux Catalans, mais Napolon
revint, une leve extraordinaire fut dcrte, et Fernand fut forc de
partir. Moi aussi, je partis; mais comme j'tais plus vieux que Fernand
et que je venais d'pouser ma pauvre femme, je fus envoy sur les ctes
seulement.

Fernand, lui, fut enrgiment dans les troupes actives, gagna la
frontire avec son rgiment, et assista  la bataille de Ligny.

La nuit qui suivit la bataille, il tait de planton  la porte du
gnral qui avait des relations secrtes avec l'ennemi. Cette nuit mme
le gnral devait rejoindre les Anglais. Il proposa  Fernand de
l'accompagner; Fernand accepta, quitta son poste et suivit le gnral.

Ce qui et fait passer Fernand  un conseil de guerre si Napolon ft
rest sur le trne lui servit de recommandation prs des Bourbons. Il
rentra en France avec l'paulette de sous-lieutenant; et comme la
protection du gnral, qui est en haute faveur, ne l'abandonna point, il
tait capitaine en 1823, lors de la guerre d'Espagne, c'est--dire au
moment mme o Danglars risquait ses premires spculations. Fernand
tait Espagnol, il fut envoy  Madrid pour y tudier l'esprit de ses
compatriotes; il y retrouva Danglars, s'aboucha avec lui, promit  son
gnral un appui parmi les royalistes de la capitale et des provinces,
reut des promesses, prit de son ct des engagements, guida son
rgiment par les chemins connus de lui seul dans des gorges gardes par
des royalistes, et enfin rendit dans cette courte campagne de tels
services, qu'aprs la prise du Trocadro il fut nomm colonel et reut
la croix d'officier de la Lgion d'honneur avec le titre de comte.

--Destine! destine! murmura l'abb.

--Oui, mais coutez, ce n'est pas le tout. La guerre d'Espagne finie, la
carrire de Fernand se trouvait compromise par la longue paix qui
promettait de rgner en Europe. La Grce seule tait souleve contre la
Turquie, et venait de commencer la guerre de son indpendance; tous les
yeux taient tourns vers Athnes: c'tait la mode de plaindre et de
soutenir les Grecs. Le gouvernement franais, sans les protger
ouvertement, comme vous savez, tolrait les migrations partielles.
Fernand sollicita et obtint la permission d'aller servir en Grce, en
demeurant toujours port nanmoins sur les contrles de l'arme.

Quelque temps aprs, on apprit que le comte de Morcerf, c'tait le nom
qu'il portait, tait entr au service d'Ali-Pacha avec le grade de
gnral instructeur.

Ali-Pacha fut tu, comme vous savez; mais avant de mourir il rcompensa
les services de Fernand en lui laissant une somme considrable avec
laquelle Fernand revint en France, o son grade de lieutenant gnral
lui fut confirm.

--De sorte qu'aujourd'hui?... demanda l'abb.

--De sorte qu'aujourd'hui, poursuivit Caderousse, il possde un htel
magnifique  Paris, rue du Helder, n 27.

L'abb ouvrit la bouche, demeura un instant comme un homme qui hsite,
mais faisant un effort sur lui-mme:

Et Mercds, dit-il, on m'a assur qu'elle avait disparu?

--Disparu, dit Caderousse, oui, comme disparat le soleil pour se lever
le lendemain plus clatant.

--A-t-elle donc fait fortune aussi? demanda l'abb avec un sourire
ironique.

--Mercds est  cette heure une des plus grandes dames de Paris, dit
Caderousse.

--Continuez, dit l'abb, il me semble que j'coute le rcit d'un rve.
Mais j'ai vu moi-mme des choses si extraordinaires, que celles que vous
me dites m'tonnent moins.

--Mercds fut d'abord dsespre du coup qui lui enlevait Edmond. Je
vous ai dit ses instances prs de M. de Villefort et son dvouement pour
le pre de Dants. Au milieu de son dsespoir une nouvelle douleur vint
l'atteindre, ce fut le dpart de Fernand, de Fernand dont elle ignorait
le crime, et qu'elle regardait comme son frre.

Fernand partit, Mercds demeura seule.

Trois mois s'coulrent pour elle dans les larmes: pas de nouvelles
d'Edmond, pas de nouvelles de Fernand; rien devant les yeux qu'un
vieillard qui s'en allait mourant de dsespoir.

Un soir, aprs tre reste toute la journe assise, comme c'tait son
habitude,  l'angle des deux chemins qui se rendent de Marseille aux
Catalans, elle rentra chez elle plus abattue qu'elle ne l'avait encore
t: ni son amant ni son ami ne revenaient par l'un ou l'autre de ces
deux chemins, et elle n'avait de nouvelles ni de l'un ni de l'autre.

Tout  coup il lui sembla entendre un pas connu; elle se retourna avec
anxit, la porte s'ouvrit, elle vit apparatre Fernand avec son
uniforme de sous-lieutenant.

Ce n'tait pas la moiti de ce qu'elle pleurait, mais c'tait une
portion de sa vie passe qui revenait  elle.

Mercds saisit les mains de Fernand avec un transport que celui-ci
prit pour de l'amour, et qui n'tait que la joie de n'tre plus seule au
monde et de revoir enfin un ami, aprs de longues heures de la tristesse
solitaire. Et puis, il faut le dire, Fernand n'avait jamais t ha, il
n'tait pas aim, voil tout; un autre tenait tout le coeur de Mercds,
cet autre tait absent... tait disparu... tait mort peut-tre.  cette
dernire ide, Mercds clatait en sanglots et se tordait les bras de
douleur; mais cette ide, qu'elle repoussait autrefois quand elle lui
tait suggre par un autre lui revenait maintenant tout seule 
l'esprit; d'ailleurs, de son ct, le vieux Dants ne cessait de lui
dire: Notre Edmond est mort, car s'il n'tait pas mort, il nous
reviendrait.

Le vieillard mourut, comme je vous l'ai dit: s'il et vcu, peut-tre
Mercds ne ft-elle jamais devenue la femme d'un autre; car il et t
l pour lui reprocher son infidlit. Fernand comprit cela. Quand il
connut la mort du vieillard, il revint. Cette fois, il tait lieutenant.
Au premier voyage, il n'avait pas dit  Mercds un mot d'amour; au
second, il lui rappela qu'il l'aimait.

Mercds lui demanda six mois encore pour attendre et pleurer Edmond.

--Au fait, dit l'abb avec un sourire amer, cela faisait dix-huit mois
en tout. Que peut demander davantage l'amant le plus ador?

Puis il murmura les paroles du pote anglais: _Frailty, thy name is
woman!_

Six mois aprs, reprit Caderousse, le mariage eut lieu  l'glise des
Accoules.

--C'tait la mme glise o elle devait pouser Edmond, murmura le
prtre; il n'y avait que le fianc de chang, voil tout.

--Mercds se maria donc, continua Caderousse; mais, quoique aux yeux
de tous elle part calme, elle ne manqua pas moins de s'vanouir en
passant devant la Rserve, o dix-huit mois auparavant avaient t
clbres ses fianailles avec celui qu'elle et vu qu'elle aimait
encore, si elle et oser regarder au fond de son coeur.

Fernand, plus heureux, mais non pas plus tranquille, car je le vis 
cette poque, et il craignait sans cesse le retour d'Edmond, Fernand
s'occupa aussitt de dpayser sa femme et de s'exiler lui-mme; il y
avait  la fois trop de dangers et de souvenirs  rester aux Catalans.
Huit jours aprs la noce, ils partirent.

--Et revtes-vous Mercds? demanda le prtre.

--Oui, au moment de la guerre d'Espagne,  Perpignan o Fernand l'avait
laisse; elle faisait alors l'ducation de son fils.

L'abb tressaillit. De son fils? dit-il.

--Oui, rpondit Caderousse, du petit Albert.

--Mais pour instruire ce fils, continua l'abb, elle avait donc reu de
l'ducation elle-mme? Il me semblait avoir entendu dire  Edmond que
c'tait la fille d'un simple pcheur, belle, mais inculte.

--Oh! dit Caderousse, connaissait-il donc si mal sa propre fiance!
Mercds et pu devenir reine, monsieur, si la couronne se devait poser
seulement sur les ttes les plus belles et les plus intelligentes. Sa
fortune grandissait dj, et elle grandissait avec sa fortune. Elle
apprenait le dessin, elle apprenait la musique, elle apprenait tout.
D'ailleurs, je crois, entre nous, qu'elle ne faisait tout cela que pour
se distraire, pour oublier, et qu'elle ne mettait tant de choses dans sa
tte que pour combattre ce qu'elle avait dans le coeur. Mais maintenant
tout doit tre dit, continua Caderousse: la fortune et les honneurs
l'ont console sans doute. Elle est riche, elle est comtesse, et
cependant...

Caderousse s'arrta.

Cependant quoi? demanda l'abb.

--Cependant, je suis sr qu'elle n'est pas heureuse, dit Caderousse.

--Et qui vous le fait croire?

--Eh bien, quand je me suis trouv trop malheureux moi-mme, j'ai pens
que mes anciens amis m'aideraient en quelque chose. Je me suis prsent
chez Danglars, qui ne m'a pas mme reu. J'ai t chez Fernand, qui m'a
fait remettre cent francs par son valet de chambre.

--Alors vous ne les vtes ni l'un ni l'autre?

--Non; mais Mme de Morcerf m'a vu, elle.

--Comment cela?

--Lorsque je suis sorti, une bourse est tombe  mes pieds, elle
contenait vingt-cinq louis: j'ai lev vivement la tte et j'ai vu
Mercds qui refermait la persienne.

--Et M. de Villefort? demanda l'abb.

--Oh! lui n'avait pas t mon ami; je ne le connaissais pas; lui, je
n'avais rien  lui demander.

--Mais ne savez-vous point ce qu'il est devenu, et la part qu'il a prise
au malheur d'Edmond?

--Non, je sais seulement que, quelque temps aprs l'avoir fait arrter,
il a pous Mlle de Saint-Mran, et bientt a quitt Marseille. Sans
doute que le bonheur lui aura souri comme aux autres, sans doute qu'il
est riche comme Danglars, considr comme Fernand; moi seul, vous le
voyez, suis rest pauvre, misrable et oubli de Dieu.

--Vous vous trompez, mon ami, dit l'abb: Dieu peut paratre oublier
parfois, quand sa justice se repose; mais il vient toujours un moment o
il se souvient, et en voici la preuve.

 ces mots, l'abb tira le diamant de sa poche, et le prsentant 
Caderousse:

Tenez, mon ami, lui dit-il, prenez ce diamant, car il est  vous.

--Comment,  moi seul! s'cria Caderousse! Ah! monsieur, ne raillez-vous
pas?

--Ce diamant devait tre partag entre ses amis: Edmond n'avait qu'un
seul ami, le partage devient donc inutile. Prenez ce diamant et
vendez-le; il vaut cinquante mille francs, je vous le rpte, de cette
somme, je l'espre, suffira pour vous tirer de la misre.

--Oh! monsieur, dit Caderousse en avanant timidement une main et en
essuyant de l'autre la sueur qui perlait sur son front; oh! monsieur, ne
faites pas une plaisanterie du bonheur ou du dsespoir d'un homme!

--Je sais ce que c'est que le bonheur et ce que c'est que le dsespoir,
et je ne jouerai jamais  plaisir avec les sentiments. Prenez donc, mais
en change...

Caderousse qui touchait dj le diamant, retira sa main.

L'abb sourit.

En change, continua-t-il, donnez-moi cette bourse de soie rouge que M.
Morrel avait laisse sur la chemine du vieux Dants, et qui, me
l'avez-vous dit, est encore entre vos mains.

Caderousse, de plus en plus tonn, alla vers une grande armoire de
chne, l'ouvrit et donna  l'abb une bourse longue, de soie rouge
fltrie, et autour de laquelle glissaient deux anneaux de cuivre dors
autrefois.

L'abb la prit, et en sa place donna le diamant  Caderousse.

Oh! vous tes un homme de Dieu, monsieur! s'cria Caderousse, car en
vrit personne ne savait qu'Edmond vous avait donn ce diamant et vous
auriez pu le garder.

--Bien, se dit tout bas l'abb, tu l'eusses fait,  ce qu'il parat,
toi.

L'abb se leva, prit son chapeau et ses gants.

Ah , dit-il, tout ce que vous m'avez dit est bien vrai, n'est-ce
pas, et je puis y croire en tout point?

--Tenez, monsieur l'abb; dit Caderousse, voici dans le coin de ce mur
un christ de bois bnit; voici sur ce bahut le livre d'vangiles de ma
femme: ouvrez ce livre, et je vais vous jurer dessus, la main tendue
vers le christ, je vais vous jurer sur le salut de mon me, sur ma foi
de chrtien, que je vous ai dit toutes choses comme elles s'taient
passes, et comme l'ange des hommes le dira  l'oreille de Dieu le jour
du jugement dernier!

--C'est bien, dit l'abb, convaincu par cet accent que Caderousse disait
la vrit, c'est bien; que cet argent vous profite! Adieu, je retourne
loin des hommes qui se font tant de mal les uns aux autres.

Et l'abb, se dlivrant  grand peine des enthousiastes lans de
Caderousse, leva lui-mme la barre de la porte, sortit, remonta 
cheval, salua une dernire fois l'aubergiste qui se confondait en adieux
bruyants, et partit, suivant la mme direction qu'il avait dj suivie
pour venir.

Quand Caderousse se retourna, il vit derrire lui la Carconte plus ple
et plus tremblante que jamais.

Est-ce bien vrai, ce que j'ai entendu? dit-elle.

--Quoi? qu'il nous donnait le diamant pour nous tout seuls? dit
Caderousse, presque fou de joie.

--Oui.

--Rien de plus vrai, car le voil.

La femme le regarda un instant; puis, d'une voix sourde:

Et s'il tait faux? dit-elle.

Caderousse plit et chancela.

Faux, murmura-t-il, faux... et pourquoi cet homme m'aurait-il donn un
diamant faux?

--Pour avoir ton secret sans le payer, imbcile!

Caderousse resta un instant tourdi sous le poids de cette supposition.

Oh! dit-il au bout d'un instant, et en prenant son chapeau qu'il posa
sur le mouchoir rouge nou autour de sa tte, nous allons bien le
savoir.

--Et comment cela?

--C'est la foire  Beaucaire; il y a des bijoutiers de Paris: je vais
aller le leur montrer. Toi, garde la maison, femme; dans deux heures je
serai de retour.

Et Caderousse s'lana hors de la maison, et prit tout courant la route
oppose  celle que venait de prendre l'inconnu.

Cinquante mille francs! murmura la Carconte, reste seule, c'est de
l'argent... mais ce n'est pas une fortune.




XXVIII

Les registres des prisons.


Le lendemain du jour o s'tait passe, sur la route de Bellegarde 
Beaucaire, la scne que nous venons de raconter, un homme de trente 
trente-deux ans, vtu d'un frac bleu barbeau, d'un pantalon de nankin et
d'un gilet blanc, ayant  la fois la tournure et l'accent britanniques,
se prsenta chez le maire de Marseille.

Monsieur, lui dit-il, je suis le premier commis de la maison Thomson et
French de Rome. Nous sommes depuis dix ans en relations avec la maison
Morrel et fils de Marseille. Nous avons une centaine de mille francs 
peu prs engags dans ces relations, et nous ne sommes pas sans
inquitudes, attendu que l'on dit que la maison menace ruine: j'arrive
donc tout exprs de Rome pour vous demander des renseignements sur cette
maison.

--Monsieur, rpondit le maire, je sais effectivement que depuis quatre
ou cinq ans le malheur semble poursuivre M. Morrel: il a successivement
perdu quatre ou cinq btiments, essuy trois ou quatre banqueroutes;
mais il ne m'appartient pas, quoique son crancier moi-mme pour une
dizaine de mille francs, de donner aucun renseignement sur l'tat de sa
fortune. Demandez-moi comme maire ce que je pense de M. Morrel, et je
vous rpondrai que c'est un homme probe jusqu' la rigidit, et qui
jusqu' prsent a rempli tous ses engagements avec une parfaite
exactitude. Voil tout ce que je puis vous dire, monsieur; si vous
voulez en savoir davantage, adressez-vous  M. de Boville, inspecteur
des prisons, rue de Noailles, n 15; il a, je crois, deux cent mille
francs placs dans la maison Morrel, et s'il y a rellement quelque
chose  craindre, comme cette somme est plus considrable que la mienne,
vous le trouverez probablement sur ce point mieux renseign que moi.

L'Anglais parut apprcier cette suprme dlicatesse, salua, sortit et
s'achemina de ce pas particulier aux fils de la Grande-Bretagne vers la
rue indique.

M. de Boville tait dans son cabinet. En l'apercevant, l'Anglais fit un
mouvement de surprise qui semblait indiquer que ce n'tait point la
premire fois qu'il se trouvait devant celui auquel il venait faire une
visite. Quand  M. de Boville, il tait si dsespr, qu'il tait
vident que toutes les facults de son esprit, absorbes dans la pense
qui l'occupait en ce moment, ne laissaient ni  sa mmoire ni  son
imagination le loisir de s'garer dans le pass.

L'Anglais, avec le flegme de sa nation, lui posa  peu prs dans les
mmes termes la mme question qu'il venait de poser au maire de
Marseille.

Oh! monsieur, s'cria M. de Boville, vos craintes sont malheureusement
on ne peut plus fondes, et vous voyez un homme dsespr. J'avais deux
cent mille francs placs dans la maison Morrel: ces deux cent mille
francs taient la dot de ma fille que je comptais marier dans quinze
jours; ces deux cent mille francs taient remboursables, cent mille le
15 de ce mois-ci, cent mille le 15 du mois prochain. J'avais donn avis
 M. Morrel du dsir que j'avais que ce remboursement ft fait
exactement, et voil qu'il est venu ici, monsieur, il y a  peine une
demi-heure, pour me dire que si son btiment le _Pharaon_ n'tait pas
rentr d'ici au 15, il se trouverait dans l'impossibilit de me faire ce
paiement.

--Mais, dit l'Anglais, cela ressemble fort  un atermoiement.

--Dites monsieur, que cela ressemble  une banqueroute! s'cria M. de
Boville dsespr.

L'Anglais parut rflchir un instant, puis il dit:

Ainsi, monsieur, cette crance vous inspire des craintes?

--C'est--dire que je la regarde comme perdue.

--Eh bien, moi, je vous l'achte.

--Vous?

--Oui, moi.

--Mais  un rabais norme, sans doute?

--Non, moyennant deux cent mille francs; notre maison, ajouta l'Anglais
en riant, ne fait pas de ces sortes d'affaires.

--Et vous payez?

--Comptant.

Et l'Anglais tira de sa poche une liasse de billets de banque qui
pouvait faire le double de la somme que M. de Boville craignait de
perdre. Un clair de joie passa sur le visage de M. de Boville; mais
cependant il fit un effort sur lui-mme et dit:

Monsieur, je dois vous prvenir que, selon toute probabilit, vous
n'aurez pas six du cent de cette somme.

--Cela ne me regarde pas, rpondit l'Anglais; cela regarde la maison
Thomson et French, au nom de laquelle j'agis. Peut-tre a-t-elle intrt
 hter la ruine d'une maison rivale. Mais ce que je sais, monsieur,
c'est que je suis prt  vous compter cette somme contre le transport
que vous m'en ferez; seulement je demanderai un droit de courtage.

--Comment, monsieur, c'est trop juste! s'cria M. de Boville. La
commission est ordinairement de un et demi: voulez-vous deux?
voulez-vous trois? voulez-vous cinq? voulez-vous plus, enfin? Parlez?

--Monsieur, reprit l'Anglais en riant, je suis comme ma maison, je ne
fais pas de ces sortes d'affaires; non: mon droit de courtage est de
tout autre nature.

--Parlez donc, monsieur, je vous coute.

--Vous tes inspecteur des prisons?

--Depuis plus de quatorze ans.

--Vous tenez des registres d'entre et de sortie?

--Sans doute.

-- ces registres doivent tre jointes des notes relatives aux
prisonniers?

--Chaque prisonnier a son dossier.

--Eh bien, monsieur, j'ai t lev  Rome par un pauvre diable d'abb
qui a disparu tout  coup. J'ai appris, depuis, qu'il avait t dtenu
au chteau d'If, et je voudrais avoir quelques dtails sur sa mort.

--Comment le nommiez-vous?

--L'abb Faria.

--Oh! je me le rappelle parfaitement! s'cria M. de Boville, il tait
fou.

--On le disait.

--Oh! il l'tait bien certainement.

--C'est possible; et quel tait son genre de folie?

--Il prtendait avoir la connaissance d'un trsor immense, et offrait
des sommes folles au gouvernement si on voulait le mettre en libert.

--Pauvre diable! et il est mort?

--Oui, monsieur, il y a cinq ou six mois  peu prs, en fvrier dernier.

--Vous avez une heureuse mmoire, monsieur, pour vous rappeler ainsi les
dates.

--Je me rappelle celle-ci, parce que la mort du pauvre diable fut
accompagne d'une circonstance singulire.

--Peut on connatre cette circonstance? demanda l'Anglais avec une
expression de curiosit qu'un profond observateur et t tonn de
trouver sur son flegmatique visage.

--Oh! mon Dieu! oui, monsieur: le cachot de l'abb tait loign de
quarante-cinq  cinquante pieds  peu prs de celui d'un ancien agent
bonapartiste, un de ceux qui avaient le plus contribu au retour de
l'usurpateur en 1815, homme trs rsolu et trs dangereux.

--Vraiment? dit l'Anglais.

--Oui, rpondit M. de Boville; j'ai eu l'occasion moi-mme de voir cet
homme en 1816 ou 1817, et l'on ne descendait dans son cachot qu'avec un
piquet de soldats: cet homme m'a fait une profonde impression, et je
n'oublierai jamais son visage.

L'Anglais sourit imperceptiblement.

Et vous dites donc, monsieur, reprit-il, que les deux cachots....

--taient spars par une distance de cinquante pieds; mais il parat
que cet Edmond Dants....

--Cet homme dangereux s'appelait....

--Edmond Dants. Oui, monsieur; il parat que cet Edmond Dants s'tait
procur des outils ou en avait fabriqu, car on trouva un couloir 
l'aide duquel les prisonniers communiquaient.

--Ce couloir avait sans doute t pratiqu dans un but d'vasion?

--Justement; mais malheureusement pour les prisonniers, l'abb Faria fut
atteint d'une attaque de catalepsie et mourut.

--Je comprends; cela dut arrter court les projets d'vasion.

--Pour le mort, oui, rpondit M. de Boville, mais pas pour le vivant; au
contraire, ce Dants y vit un moyen de hter sa fuite; il pensait sans
doute que les prisonniers morts au chteau d'If taient enterrs dans un
cimetire ordinaire; il transporta le dfunt dans sa chambre, prit sa
place dans le sac o on l'avait cousu et attendit le moment de
l'enterrement.

--C'tait un moyen hasardeux et qui indiquait quelque courage, reprit
l'Anglais.

--Oh! je vous ai dit, monsieur, que c'tait un homme fort dangereux; par
bonheur il a dbarrass lui-mme le gouvernement des craintes qu'il
avait  son sujet.

--Comment cela?

--Comment? vous ne comprenez pas?

--Non.

--Le chteau d'If n'a pas de cimetire; on jette tout simplement les
morts  la mer, aprs leur avoir attach aux pieds un boulet de
trente-six.

--Eh bien? fit l'Anglais, comme s'il avait la conception difficile.

--Eh bien, on lui attacha un boulet de trente-six aux pieds et on le
jeta  la mer.

--En vrit? s'cria l'Anglais.

--Oui monsieur, continua l'inspecteur. Vous comprenez quel dut tre
l'tonnement du fugitif lorsqu'il se sentit prcipit du haut en bas des
rochers. J'aurais voulu voir sa figure en ce moment-l.

--'et t difficile.

--N'importe! dit M. de Boville, que la certitude de rentrer dans ses
deux cent mille francs mettait de belle humeur, n'importe! je me la
reprsente.

Et il clata de rire.

Et moi aussi, dit l'Anglais.

Et il se mit  rire de son ct, mais comme rient les Anglais,
c'est--dire du bout des dents.

Ainsi, continua l'Anglais, qui reprit le premier son sang-froid, ainsi
le fugitif fut noy?

--Bel et bien.

--De sorte que le gouverneur du chteau fut dbarrass  la fois du
furieux et du fou?

--Mais une espce d'acte a d tre dress de cet vnement? demanda
l'Anglais.

--Oui, oui, acte mortuaire. Vous comprenez, les parents de Dants, s'il
en a, pouvaient avoir intrt  s'assurer s'il tait mort ou vivant.

--De sorte que maintenant ils peuvent tre tranquilles s'ils hritent de
lui. Il est mort et bien mort?

--Oh! mon Dieu, oui. Et on leur dlivrera attestation quand ils
voudront.

--Ainsi soit-il, dit l'Anglais. Mais revenons aux registres.

--C'est vrai. Cette histoire nous en avait loigns. Pardon.

--Pardon, de quoi? de l'histoire? Pas du tout, elle m'a paru curieuse.

--Elle l'est en effet. Ainsi, vous dsirez voir, monsieur, tout ce qui
est relatif  votre pauvre abb, qui tait bien la douceur mme, lui?

--Cela me fera plaisir.

--Passez dans mon cabinet et je vais vous montrer cela.

Et tous deux passrent dans le cabinet de M. de Boville. Tout y tait
effectivement dans un ordre parfait: chaque registre tait  son numro,
chaque dossier  sa case. L'inspecteur fit asseoir l'Anglais dans son
fauteuil, et posa devant lui le registre et le dossier relatifs au
chteau d'If, lui donnant tout le loisir de feuilleter, tandis que
lui-mme, assis dans un coin, lisait son journal.

L'Anglais trouva facilement le dossier relatif  l'abb Faria; mais il
parat que l'histoire que lui avait raconte M. de Boville l'avait
vivement intress, car aprs avoir pris connaissance de ces premires
pices, il continua de feuilleter jusqu' ce qu'il ft arriv  la
liasse d'Edmond Dants. L, il retrouva chaque chose  sa place:
dnonciation, interrogatoire, ptition de Morrel, apostille de M. de
Villefort. Il plia tout doucement la dnonciation, la mit dans sa poche,
lut l'interrogatoire, et vit que le nom de Noirtier n'y tait pas
prononc, parcourut la demande en date du 10 avril 1815, dans laquelle
Morrel, d'aprs le conseil du substitut, exagrait dans une excellente
intention, puisque Napolon rgnait alors, les services que Dants avait
rendus  la cause impriale, services que le certificat de Villefort
rendait incontestables. Alors, il comprit tout. Cette demande 
Napolon, garde par Villefort, tait devenue sous la seconde
Restauration une arme terrible entre les mains du procureur du roi. Il
ne s'tonna donc plus en feuilletant le registre, de cette note mise en
accolade en regard de son nom:

_Edmond Dants: Bonapartiste enrag: a pris une part active au retour de
l'le d'Elbe_. _ tenir au plus grand secret et sous la plus stricte
surveillance._

Au-dessous de ces lignes, tait crit d'une autre criture:

Vu la note ci-dessus, _rien  faire_.

Seulement, en comparant l'criture de l'accolade avec celle du
certificat plac au bas de la demande de Morrel, il acquit la certitude
que la note de l'accolade tait de la mme criture que le certificat,
c'est--dire trace par la main de Villefort.

Quant  la note qui accompagnait la note, l'Anglais comprit qu'elle
avait d tre consigne par quelque inspecteur qui avait pris un intrt
passager  la situation de Dants, mais que le renseignement que nous
venons de citer avait mis dans l'impossibilit de donner suite  cet
intrt.

Comme nous l'avons dit, l'inspecteur, par discrtion et pour ne pas
gner l'lve de l'abb Faria dans ses recherches, s'tait loign et
lisait _Le Drapeau blanc_.

Il ne vit donc pas l'Anglais plier et mettre dans sa poche la
dnonciation crite par Danglars sous la tonnelle de la Rserve, et
portant le timbre de la poste de Marseille, 27 fvrier, leve de 6
heures du soir.

Mais, il faut le dire, il l'et vu, qu'il attachait trop peu
d'importance  ce papier et trop d'importance  ses deux cent mille
francs, pour s'opposer  ce que faisait l'Anglais, si incorrect que cela
ft.

Merci, dit celui-ci en refermant bruyamment le registre. J'ai ce qu'il
me faut; maintenant, c'est  moi de tenir ma promesse: faites-moi un
simple transport de votre crance; reconnaissez dans ce transport en
avoir reu le montant, et je vais vous compter la somme.

Et il cda sa place au bureau  M. de Boville, qui s'y assit sans faon
et s'empressa de faire le transport demand, tandis que l'Anglais
comptait les billets de banque sur le rebord du casier.




XXIX

La maison Morrel.


Celui qui et quitt Marseille quelques annes auparavant, connaissant
l'intrieur de la maison Morrel, et qui y ft entr  l'poque o nous
sommes parvenus, y et trouv un grand changement.

Au lieu de cet air de vie, d'aisance et de bonheur qui s'exhale, pour
ainsi dire, d'une maison en voie de prosprit; au lieu de ces figures
joyeuses se montrant derrire les rideaux des fentres, de ces commis
affairs traversant les corridors, une plume fiche derrire l'oreille;
au lieu de cette cour encombre de ballots, retentissant des cris et des
rires des facteurs; il et trouv, ds la premire vue, je ne sais quoi
de triste et de mort. Dans ce corridor dsert et dans cette cour vide,
de nombreux employs qui autrefois peuplaient les bureaux, deux seuls
taient rests: l'un tait un jeune homme de vingt-trois ou vingt-quatre
ans, nomm Emmanuel Raymond, lequel tait amoureux de la fille de M.
Morrel, et tait rest dans la maison quoi qu'eussent pu faire ses
parents pour l'en retirer; l'autre tait un vieux garon de caisse,
borgne, nomm Cocls, sobriquet que lui avaient donn les jeunes gens
qui peuplaient autrefois cette grande ruche bourdonnante, aujourd'hui
presque inhabite, et qui avait si bien et si compltement remplac son
vrai nom, que, selon toute probabilit, il ne se serait pas mme
retourn, si on l'et appel aujourd'hui de ce nom.

Cocls tait rest au service de M. Morrel, et il s'tait fait dans la
situation du brave homme un singulier changement. Il tait  la fois
mont au grade de caissier, et descendu au rang de domestique.

Ce n'en tait pas moins le mme Cocls, bon, patient, dvou, mais
inflexible  l'endroit de l'arithmtique, le seul point sur lequel il
et tenu tte au monde entier, mme  M. Morrel, et ne connaissant que
sa table de Pythagore, qu'il savait sur le bout du doigt, de quelque
faon qu'on la retournt et dans quelque erreur qu'on tentt de le
faire tomber.

Au milieu de la tristesse gnrale qui avait envahi la maison Morrel,
Cocls tait d'ailleurs le seul qui ft rest impassible. Mais, qu'on ne
s'y trompe point; cette impassibilit ne venait pas d'un dfaut
d'affection, mais au contraire d'une inbranlable conviction. Comme les
rats, qui, dit-on, quittent peu  peu un btiment condamn d'avance par
le destin  prir en mer, de manire que ces htes gostes l'ont
compltement abandonn au moment o il lve l'ancre, de mme, nous
l'avons dit, toute cette foule de commis et d'employs qui tirait son
existence de la maison de l'armateur avait peu  peu dsert bureau et
magasin; or, Cocls les avait vus s'loigner tous sans songer mme  se
rendre compte de la cause de leur dpart; tout, comme nous l'avons dit,
se rduisait pour Cocls  une question de chiffres, et depuis vingt
ans qu'il tait dans la maison Morrel, il avait toujours vu les
paiements s'oprer  bureaux ouverts avec une telle rgularit, qu'il
n'admettait pas plus que cette rgularit pt s'arrter et ces paiements
se suspendre, qu'un meunier qui possde un moulin aliment par les eaux
d'une riche rivire n'admet que cette rivire puisse cesser de couler.
En effet, jusque-l rien n'tait encore venu porter atteinte  la
conviction de Cocls. La dernire fin de mois s'tait effectue avec une
ponctualit rigoureuse. Cocls avait relev une erreur de soixante-dix
centimes commise par M. Morrel  son prjudice, et le mme jour il avait
rapport les quatorze sous d'excdent  M. Morrel, qui, avec un sourire
mlancolique, les avait pris et laisss tomber dans un tiroir  peu prs
vide, en disant:

Bien, Cocls, vous tes la perle des caissiers.

Et Cocls s'tait retir on ne peut plus satisfait; car un loge de M.
Morrel, cette perle des honntes gens de Marseille, flattait plus Cocls
qu'une gratification de cinquante cus.

Mais depuis cette fin de mois si victorieusement accomplie, M. Morrel
avait pass de cruelles heures; pour faire face  cette fin de mois, il
avait runi toutes ses ressources, et lui-mme, craignant que le bruit
de sa dtresse ne se rpandt dans Marseille, lorsqu'on le verrait
recourir  de pareilles extrmits, avait fait un voyage  la foire de
Beaucaire pour vendre quelques bijoux appartenant  sa femme et  sa
fille, et une partie de son argenterie. Moyennant ce sacrifice, tout
s'tait encore cette fois pass au plus grand honneur de la maison
Morrel; mais la caisse tait demeure compltement vide. Le crdit,
effray par le bruit qui courait, s'tait retir avec son gosme
habituel; et pour faire face aux cent mille francs  rembourser le 15 du
prsent mois  M. de Boville, et aux autres cent mille francs qui
allaient choir le 15 du mois suivant, M. Morrel n'avait en ralit que
l'esprance du retour du _Pharaon_, dont un btiment qui avait lev
l'ancre en mme temps que lui, et qui tait arriv  bon port, avait
appris le dpart.

Mais dj ce btiment, venant, comme le _Pharaon_ de Calcutta, tait
arriv depuis quinze jours, tandis que du _Pharaon_ l'on n'avait aucune
nouvelle.

C'est dans cet tat de choses que, le lendemain du jour o il avait
termin avec M. de Boville l'importante affaire que nous avons dite,
l'envoy de la maison Thomson et French de Rome se prsenta chez M.
Morrel.

Emmanuel le reut. Le jeune homme, que chaque nouveau visage effrayait,
car chaque nouveau visage annonait un nouveau crancier, qui, dans son
inquitude, venait questionner le chef de la maison, le jeune homme,
disons-nous, voulut pargner  son patron l'ennui de cette visite: il
questionna le nouveau venu; mais le nouveau venu dclara qu'il n'avait
rien  dire  M. Emmanuel, et que c'tait  M. Morrel en personne qu'il
voulait parler. Emmanuel appela en soupirant Cocls. Cocls parut, et le
jeune homme lui ordonna de conduire l'tranger  M. Morrel.

Cocls marcha devant, et l'tranger le suivit.

Sur l'escalier, on rencontra une belle jeune fille de seize  dix-sept
ans, qui regarda l'tranger avec inquitude.

Cocls ne remarqua point cette expression de visage qui cependant parut
n'avoir point chapp  l'tranger.

M. Morrel est  son cabinet, n'est-ce pas, mademoiselle Julie? demanda
le caissier.

--Oui, du moins je le crois, dit la jeune fille en hsitant; voyez
d'abord, Cocls, et si mon pre y est, annoncez monsieur.

--M'annoncer serait inutile, mademoiselle, rpondit l'Anglais, M. Morrel
ne connat pas mon nom. Ce brave homme n'a qu' dire seulement, que je
suis le premier commis de MM. Thomson et French, de Rome, avec lesquels
la maison de monsieur votre pre est en relations.

La jeune fille plit et continua de descendre, tandis que Cocls et
l'tranger continuaient de monter.

Elle entra dans le bureau o se tenait Emmanuel, et Cocls,  l'aide
d'une clef dont il tait possesseur, et qui annonait ses grandes
entres prs du matre, ouvrit une porte place dans l'angle du palier
du deuxime tage, introduisit l'tranger dans une antichambre, ouvrit
une seconde porte qu'il referma derrire lui, et, aprs avoir laiss
seul un instant l'envoy de la maison Thomson et French, reparut en lui
faisant signe qu'il pouvait entrer.

L'Anglais entra; il trouva M. Morrel assis devant une table, plissant
devant les colonnes effrayantes du registre o tait inscrit son passif.

En voyant l'tranger, M. Morrel ferma le registre, se leva et avana un
sige; puis, lorsqu'il eut vu l'tranger s'asseoir, il s'assit lui-mme.

Quatorze annes avaient bien chang le digne ngociant qui, g de
trente-six ans au commencement de cette histoire, tait sur le point
d'atteindre la cinquantaine: ses cheveux avaient blanchi, son front
s'tait creus sous des rides soucieuses; enfin son regard, autrefois si
ferme et si arrt, tait devenu vague et irrsolu, et semblait
toujours craindre d'tre forc de s'arrter ou sur une ide ou sur un
homme.

L'Anglais le regarda avec un sentiment de curiosit videmment ml
d'intrt.

Monsieur, dit Morrel, dont cet examen semblait redoubler le malaise,
vous avez dsir me parler?

--Oui, monsieur. Vous savez de quelle part je viens, n'est-ce pas?

--De la part de la maison Thomson et French,  ce que m'a dit mon
caissier du moins.

--Il vous a dit la vrit, monsieur. La maison Thomson et French avait
dans le courant de ce mois et du mois prochain trois ou quatre cent
mille francs  payer en France, et connaissant votre rigoureuse
exactitude, elle a runi tout le papier qu'elle a pu trouver portant
cette signature, et m'a charg, au fur et a mesure que ces papiers
cherraient, d'en toucher les fonds chez vous et de faire emploi de ces
fonds.

Morrel poussa un profond soupir, et passa la main sur son front couvert
de sueur.

Ainsi, monsieur, demanda Morrel, vous avez des traites signes par moi?

--Oui, monsieur, pour une somme assez considrable.

--Pour quelle somme? demanda Morrel d'une voix qu'il tchait de rendre
assure.

--Mais voici d'abord, dit l'Anglais en tirant une liasse de sa poche, un
transport de deux cent mille francs fait  notre maison par M. de
Boville, l'inspecteur des prisons. Reconnaissez-vous devoir cette somme
 M. de Boville?

--Oui, monsieur, c'est un placement qu'il a fait chez moi,  quatre et
demi du cent, voici bientt cinq ans.

--Et que vous devez rembourser....

--Moiti le 15 de ce mois-ci, moiti le 15 du mois prochain.

--C'est cela; puis voici trente-deux mille cinq cents francs, fin
courant: ce sont des traites signes de vous et passes  notre ordre
par des tiers porteurs.

--Je le reconnais, dit Morrel,  qui le rouge de la honte montait  la
figure, en songeant que pour la premire fois de sa vie il ne pourrait
peut-tre pas faire honneur  sa signature; est-ce tout?

--Non, monsieur, j'ai encore pour la fin du mois prochain ces
valeurs-ci, que nous ont passes la maison Pascal et la maison Wild et
Turner de Marseille, cinquante-cinq mille francs  peu prs: en tout
deux cent quatre-vingt-sept mille cinq cents francs.

Ce que souffrait le malheureux Morrel pendant cette numration est
impossible  dcrire.

Deux cent quatre-vingt-sept mille cinq cents francs, rpta-t-il
machinalement.

--Oui, monsieur, rpondit l'Anglais. Or, continua-t-il aprs un moment
de silence, je ne vous cacherai pas, monsieur Morrel, que, tout en
faisant la part de votre probit sans reproches jusqu' prsent, le
bruit public de Marseille est que vous n'tes pas en tat de faire face
 vos affaires.

 cette ouverture presque brutale, Morrel plit affreusement.

Monsieur, dit-il, jusqu' prsent, et il y a plus de vingt-quatre ans
que j'ai reu la maison des mains de mon pre qui lui-mme l'avait gre
trente-cinq ans, jusqu' prsent pas un billet sign Morrel et fils n'a
t prsent  la caisse sans tre pay.

--Oui, je sais cela, rpondit l'Anglais; mais d'homme d'honneur  homme
d'honneur, parlez franchement. Monsieur, paierez-vous ceux-ci avec la
mme exactitude?

Morrel tressaillit et regarda celui qui lui parlait ainsi avec plus
d'assurance qu'il ne l'avait encore fait.

Aux questions poses avec cette franchise, dit-il, il faut faire une
rponse franche. Oui, monsieur, je paierai si, comme je l'espre, mon
btiment arrive  bon port, car son arrive me rendra le crdit que les
accidents successifs dont j'ai t la victime m'ont t; mais si par
malheur le _Pharaon_, cette dernire ressource sur laquelle je compte,
me manquait...

Les larmes montrent aux yeux du pauvre armateur.

Eh bien, demanda son interlocuteur, si cette dernire ressource vous
manquait?...

--Eh bien, continua Morrel, monsieur, c'est cruel  dire... mais, dj
habitu au malheur, il faut que je m'habitue  la honte, eh bien, je
crois que je serais forc de suspendre mes paiements.

--N'avez-vous donc point d'amis qui puissent vous aider dans cette
circonstance?

Morrel sourit tristement.

Dans les affaires, monsieur, dit-il, on n'a point d'amis, vous le savez
bien, on n'a que des correspondants.

--C'est vrai, murmura l'Anglais. Ainsi vous n'avez plus qu'une
esprance?

--Une seule.

--La dernire?

--La dernire.

--De sorte que si cette esprance vous manque....

--Je suis perdu, monsieur, compltement perdu.

--Comme je venais chez vous, un navire entrait dans le port.

--Je le sais, monsieur. Un jeune homme qui est rest fidle  ma
mauvaise fortune passe une partie de son temps  un belvdre situ au
haut de la maison, dans l'esprance de venir m'annoncer le premier une
bonne nouvelle. J'ai su par lui l'entre de ce navire.

--Et ce n'est pas le vtre?

--Non, c'est un navire bordelais, la _Gironde_; il vient de l'Inde
aussi, mais ce n'est pas le mien.

--Peut-tre a-t-il eu connaissance du _Pharaon_ et vous apporte-t-il
quelque nouvelle.

--Faut-il que je vous le dise, monsieur! je crains presque autant
d'apprendre des nouvelles de mon trois-mts que de rester dans
l'incertitude. L'incertitude, c'est encore l'esprance.

Puis, M. Morrel ajouta d'une voix sourde:

Ce retard n'est pas naturel; le _Pharaon_ est parti de Calcutta le 5
fvrier: depuis plus d'un mois il devrait tre ici.

--Qu'est cela, dit l'Anglais en prtant l'oreille, et que veut dire ce
bruit?

-- mon Dieu! mon Dieu! s'cria Morrel plissant, qu'y a-t-il encore?

En effet, il se faisait un grand bruit dans l'escalier; on allait et on
venait, on entendit mme un cri de douleur.

Morrel se leva pour aller ouvrir la porte, mais les forces lui
manqurent et il retomba sur son fauteuil.

Les deux hommes restrent en face l'un de l'autre, Morrel tremblant de
tous ses membres, l'tranger le regardant avec une expression de
profonde piti. Le bruit avait cess; mais cependant on et dit que
Morrel attendait quelque chose; ce bruit avait une cause et devait
avoir une suite.

Il sembla  l'tranger qu'on montait doucement l'escalier et que les
pas, qui taient ceux de plusieurs personnes, s'arrtaient sur le
palier.

Une clef fut introduite dans la serrure de la premire porte, et l'on
entendit cette porte crier sur ses fonds.

Il n'y a que deux personnes qui aient la clef de cette porte, murmura
Morrel: Cocls et Julie.

En mme temps, la seconde porte s'ouvrit et l'on vit apparatre la jeune
fille ple et les joues baignes de larmes.

Morrel se leva tout tremblant, et s'appuya au bras de son fauteuil, car
il n'aurait pu se tenir debout. Sa voix voulait interroger, mais il
n'avait plus de voix.

 mon pre! dit la jeune fille en joignant les mains, pardonnez  votre
enfant d'tre la messagre d'une mauvaise nouvelle!

Morrel plit affreusement; Julie vint se jeter dans ses bras.

 mon pre! mon pre! dit-elle, du courage!

--Ainsi le _Pharaon_ a pri? demanda Morrel d'une voix trangle.

La jeune fille ne rpondit pas, mais elle fit un signe affirmatif avec
sa tte, appuye  la poitrine de son pre.

Et l'quipage? demanda Morrel.

--Sauv, dit la jeune fille, sauv par le navire bordelais qui vient
d'entrer dans le port.

Morrel leva les deux mains au ciel avec une expression de rsignation et
de reconnaissance sublime.

Merci, mon Dieu! dit Morrel; au moins vous ne frappez que moi seul.

Si flegmatique que ft l'Anglais, une larme humecta sa paupire.

Entrez, dit Morrel, entrez, car je prsume que vous tes tous  la
porte.

En effet,  peine avait-il prononc ces mots, que Mme Morrel entra en
sanglotant; Emmanuel la suivait; au fond, dans l'antichambre, on voyait
les rudes figures de sept ou huit marins  moiti nus.  la vue de ces
hommes, l'Anglais tressaillit; il fit un pas comme pour aller  eux,
mais il se contint et s'effaa au contraire, dans l'angle le plus
obscur et le plus loign du cabinet.

Mme Morrel alla s'asseoir dans le fauteuil, prit une des mains de son
mari dans les siennes, tandis que Julie demeurait appuye  la poitrine
de son pre. Emmanuel tait rest  mi-chemin de la chambre et semblait
servir de lien entre le groupe de la famille Morrel et les marins qui se
tenaient  la porte.

Comment cela est-il arriv? demanda Morrel.

--Approchez, Penelon, dit le jeune homme, et racontez l'vnement.

Un vieux matelot, bronz par le soleil de l'quateur, s'avana roulant
entre ses mains les restes d'un chapeau.

Bonjour, monsieur Morrel, dit-il, comme s'il et quitt Marseille la
veille et qu'il arrivt d'Aix ou de Toulon.

--Bonjour, mon ami, dit l'armateur, ne pouvant s'empcher de sourire
dans ses larmes: mais o est le capitaine?

--Quant  ce qui est du capitaine, monsieur Morrel, il est rest malade
 Palma; mais, s'il plat  Dieu, cela ne sera rien, et vous le verrez
arriver dans quelques jours aussi bien portant que vous et moi.

--C'est bien... maintenant parlez, Penelon, dit M. Morrel.

Penelon fit passer sa chique de la joue droite  la joue gauche, mit la
main devant la bouche, se dtourna, lana dans l'antichambre un long jet
de salive noirtre, avana le pied, et se balanant sur ses hanches:

Pour lors, monsieur Morrel, dit-il, nous tions quelque chose comme
cela entre le cap Blanc et le cap Boyador marchant avec une jolie brise
sud-sud-ouest, aprs avoir bourlingu pendant huit jours de calme, quand
le capitaine Gaumard s'approche de moi, il faut vous dire que j'tais au
gouvernail, et me dit: Pre Penelon, que pensez-vous de ces nuages qui
s'lvent l-bas  l'horizon?

Justement je les regardais  ce moment-l.

--Ce que j'en pense, capitaine! j'en pense qu'ils montent un peu plus
vite qu'ils n'en ont le droit, et qu'ils sont plus noirs qu'il ne
convient  des nuages qui n'auraient pas de mauvaises intentions.

--C'est mon avis aussi, dit le capitaine, et je m'en vais toujours
prendre mes prcautions. Nous avons trop de voiles pour le vent qu'il va
faire tout  l'heure.... Hol! h! range  serrer les cacatois et  haler
bas de clinfoc!

Il tait temps; l'ordre n'tait pas excut, que le vent tait  nos
trousses et que le btiment donnait de la bande.

--Bon! dit le capitaine, nous avons encore trop de toile, range 
carguer la grande voile!

Cinq minutes aprs, la grande voile tait cargue, et nous marchions
avec la misaine, les huniers et les perroquets.

--Eh bien, pre Penelon, me dit le capitaine, qu'avez-vous donc 
secouer la tte?

--J'ai qu' votre place, voyez-vous, je ne resterais pas en si beau
chemin.

--Je crois que tu as raison, vieux, dit-il, nous allons avoir un coup
de vent.

--Ah! par exemple, capitaine, que je lui rponds, celui qui achterait
ce qui se passe l-bas pour un coup de vent gagnerait quelque chose
dessus; c'est une belle et bonne tempte, ou je ne m'y connais pas!

C'est--dire qu'on voyait venir le vent comme on voit venir la
poussire  Montredon; heureusement qu'il avait affaire  un homme qui
le connaissait.

--Range  prendre deux ris dans les huniers! cria le capitaine; largue
les boulines, brasse au vent, amne les huniers, pse les palanquins sur
les vergues!

--Ce n'tait pas assez dans ces parages-l, dit l'Anglais; j'aurais pris
quatre ris et je me serais dbarrass de la misaine.

Cette voix ferme, sonore et inattendue, fit tressaillir tout monde.
Penelon mit sa main sur ses yeux et regarda celui qui contrlait avec
tant d'aplomb la manoeuvre de son capitaine.

Nous fmes mieux que cela encore, monsieur, dit le vieux marin avec un
certain respect, car nous cargumes la brigantine et nous mmes la barre
au vent pour courir devant la tempte. Dix minutes aprs, nous carguions
les huniers et nous nous en allions  sec de voiles.

--Le btiment tait bien vieux pour risquer cela, dit l'Anglais.

--Eh bien, justement! c'est ce qui nous perdit. Au bout de douze heures
que nous tions ballotts que le diable en aurait pris les armes, il se
dclara une voie d'eau. Penelon, me dit le capitaine, je crois que nous
coulons, mon vieux; donne-moi donc la barre et descends  la cale.

Je lui donne la barre, je descends; il y avait dj trois pieds d'eau.
Je remonte en criant: Aux pompes! aux pompes! Ah! bien oui, il tait
dj trop tard! On se mit  l'ouvrage; mais je crois que plus nous en
tirions, plus il y en avait.

--Ah! ma foi, que je dis au bout de quatre heures de travail, puisque
nous coulons, laissons-nous couler, on ne meurt qu'une fois!

--C'est comme cela que tu donnes l'exemple matre Penelon? dit le
capitaine; eh bien, attends, attends! Il alla prendre une paire de
pistolets dans sa cabine.

--Le premier qui quitte la pompe, dit-il, je lui brle la cervelle!

--Bien, dit l'Anglais.

--Il n'y a rien qui donne du courage comme les bonnes raisons, continua
le marin, d'autant plus que pendant ce temps-l le temps s'tait
clairci et que le vent tait tomb; mais il n'en est pas moins vrai que
l'eau montait toujours, pas de beaucoup, de deux pouces peut-tre par
heure, mais enfin elle montait. Deux pouces par heure, voyez-vous, a
n'a l'air de rien; mais en douze heures a ne fait pas moins de
vingt-quatre pouces, et vingt-quatre pouces font deux pieds. Deux pieds
et trois que nous avions dj, a nous en fait cinq. Or, quand un
btiment a cinq pieds d'eau dans le ventre, il peut passer pour
hydropique.

--Allons, dit le capitaine, c'est assez comme cela et M. Morrel n'aura
rien  nous reprocher: nous avons fait ce que nous avons pu pour sauver
le btiment; maintenant, il faut tcher de sauver les hommes.  la
chaloupe, enfants, et plus vite que cela!

coutez, monsieur Morrel, continua Penelon, nous aimions bien le
_Pharaon_, mais si fort que le marin aime son navire, il aime encore
mieux sa peau. Aussi nous ne nous le fmes pas dire  deux fois; avec
cela, voyez-vous, que le btiment se plaignait et semblait nous dire:
Allez-vous-en donc, mais allez-vous-en donc! Et il ne mentait pas, le
pauvre _Pharaon_, nous le sentions littralement s'enfoncer sous nos
pieds. Tant il y a qu'en un tour de main la chaloupe tait  la mer, et
que nous tions tous les huit dedans.

Le capitaine descendit le dernier, ou plutt, non il ne descendit pas,
car il ne voulait pas quitter le navire, c'est moi qui le pris 
bras-le-corps et le jetai aux camarades, aprs quoi je sautai  mon
tour. Il tait temps. Comme je venais de sauter le pont creva avec un
bruit qu'on aurait dit la borde d'un vaisseau de quarante-huit.

Dix minutes aprs, il plongea de l'avant, puis de l'arrire, puis il
se mit  tourner sur lui-mme comme un chien qui court aprs sa queue;
et puis, bonsoir la compagnie, brrou!... tout a t dit, plus de
_Pharaon_!

Quant  nous, nous sommes rests trois jours sans boire ni manger; si
bien que nous parlions de tirer au sort pour savoir celui qui
alimenterait les autres, quand nous apermes la _Gironde_: nous lui
fmes des signaux, elle nous vit, mit le cap sur nous, nous envoya sa
chaloupe et nous recueillit. Voil comme a s'est pass, monsieur
Morrel, parole d'honneur! foi de marin! N'est-ce pas, les autres?

Un murmure gnral d'approbation indiqua que le narrateur avait runi
tous les suffrages par la vrit du fonds et le pittoresque des dtails.

Bien, mes amis, dit M. Morrel, vous tes de braves gens, et je savais
d'avance que dans le malheur qui m'arrivait il n'y avait pas d'autre
coupable que ma destine. C'est la volont de Dieu et non la faute des
hommes. Adorons la volont de Dieu. Maintenant combien vous est-il d de
solde?

--Oh! bah! ne parlons pas de cela, monsieur Morrel.

--Au contraire, parlons-en, dit l'armateur avec un sourire triste.

--Eh bien, on nous doit trois mois... dit Penelon.

--Cocls, payez deux cents francs  chacun de ces braves gens. Dans une
autre poque, mes amis, continua Morrel, j'eusse ajout: Donnez-leur 
chacun deux cents francs de gratification; mais les temps sont
malheureux, mes amis, et le peu d'argent qui me reste ne m'appartient
plus. Excusez-moi donc, et ne m'en aimez pas moins pour cela.

Penelon fit une grimace d'attendrissement, se retourna vers ses
compagnons, changea quelques mots avec eux et revint.

Pour ce qui est de cela, monsieur Morrel, dit-il en passant sa chique
de l'autre ct de sa bouche et en lanant dans l'antichambre un second
jet de salive qui alla faire le pendant au premier, pour ce qui est de
cela....

--De quoi?

--De l'argent....

--Eh bien?

--Eh bien, monsieur Morrel, les camarades disent que pour le moment ils
auront assez avec cinquante francs chacun et qu'ils attendront pour le
reste.

--Merci, mes amis, merci! s'cria M. Morrel, touch jusqu'au coeur: vous
tes tous de braves coeurs; mais prenez, prenez, et si vous trouvez un
bon service, entrez-y, vous tes libres.

Cette dernire partie de la phrase produisit un effet prodigieux sur les
dignes marins. Ils se regardrent les uns les autres d'un air effar.
Penelon,  qui la respiration manqua, faillit en avaler sa chique;
heureusement, il porta  temps la main  son gosier.

Comment, monsieur Morrel, dit-il d'une voix trangle, comment, vous
nous renvoyez! vous tes donc mcontent de nous?

--Non, mes enfants, dit l'armateur; non, je ne suis pas mcontent de
vous, tout au contraire. Non, je ne vous renvoie pas. Mais, que
voulez-vous? je n'ai plus de btiments, je n'ai plus besoin de marins.

--Comment vous n'avez plus de btiments! dit Penelon. Eh bien, vous en
ferez construire d'autres, nous attendrons. Dieu merci, nous savons ce
que c'est que de bourlinguer.

--Je n'ai plus d'argent pour faire construire des btiments, Penelon,
dit l'armateur avec un triste sourire, je ne puis donc pas accepter
votre offre, toute obligeante qu'elle est.

--Eh bien, si vous n'avez pas d'argent il ne faut pas nous payer; alors,
nous ferons comme a fait ce pauvre _Pharaon_, nous courrons  sec, voil
tout!

--Assez, assez, mes amis, dit Morrel touffant d'motion; allez, je vous
en prie. Nous nous retrouverons dans un temps meilleur. Emmanuel, ajouta
l'armateur, accompagnez-les, et veillez  ce que mes dsirs soient
accomplis.

--Au moins c'est au revoir, n'est-ce pas, monsieur Morrel? dit Penelon.

--Oui, mes amis, je l'espre, au moins; allez.

Et il fit un signe  Cocls, qui marcha devant. Les marins suivirent le
caissier, et Emmanuel suivit les marins.

Maintenant, dit l'armateur  sa femme et  sa fille, laissez-moi seul
un instant; j'ai  causer avec monsieur.

Et il indiqua des yeux le mandataire de la maison Thomson et French, qui
tait rest debout et immobile dans son coin pendant toute cette scne,
 laquelle il n'avait pris part que par les quelques mots que nous avons
rapports. Les deux femmes levrent les yeux sur l'tranger qu'elles
avaient compltement oubli, et se retirrent; mais, en se retirant, la
jeune fille lana  cet homme un coup d'oeil sublime de supplication,
auquel il rpondit par un sourire qu'un froid observateur et t tonn
de voir clore sur ce visage de glace. Les deux hommes restrent seuls.

Eh bien, monsieur, dit Morrel en se laissant retomber sur son fauteuil,
vous avez tout vu, tout entendu, et je n'ai plus rien  vous apprendre.

--J'ai vu, monsieur, dit l'Anglais, qu'il vous tait arriv un nouveau
malheur immrit comme les autres, et cela m'a confirm dans le dsir
que j'ai de vous tre agrable.

-- monsieur! dit Morrel.

--Voyons, continua l'tranger. Je suis un de vos principaux cranciers,
n'est-ce pas?

--Vous tes du moins celui qui possde des valeurs  plus courte
chance.

--Vous dsirez un dlai pour me payer?

--Un dlai pourrait me sauver l'honneur, et par consquent la vie.

--Combien demandez-vous?

Morrel hsita.

Deux mois, dit-il.

--Bien, dit l'tranger, je vous en donne trois.

--Mais croyez-vous que la maison Thomson et French....

--Soyez tranquille, monsieur, je prends tout sur moi. Nous sommes
aujourd'hui le 5 juin.

--Oui.

--Eh bien, renouvelez-moi tous ces billets au 5 septembre; et le 5
septembre,  onze heures du matin (la pendule marquait onze heures juste
en ce moment), je me prsenterai chez vous.

--Je vous attendrai, monsieur, dit Morrel, et vous serez pay ou je
serai mort.

Ces derniers mots furent prononcs si bas, que l'tranger ne put les
entendre.

Les billets furent renouvels, on dchira les anciens, et le pauvre
armateur se trouva au moins avoir trois mois devant lui pour runir ses
dernires ressources.

L'Anglais reut ses remerciements avec le flegme particulier  sa
nation, et prit cong de Morrel, qui le reconduisit en le bnissant
jusqu' la porte.

Sur l'escalier, il rencontra Julie. La jeune fille faisait semblant de
descendre, mais en ralit elle l'attendait.

 monsieur! dit-elle en joignant les mains.

--Mademoiselle, dit l'tranger, vous recevrez un jour une lettre
signe.... Simbad le marin.... Faites de point en point ce que vous dira
cette lettre, si trange que vous paraisse la recommandation.

--Oui, monsieur, rpondit Julie.

--Me promettez-vous de le faire?

--Je vous le jure.

--Bien! Adieu, mademoiselle. Demeurez toujours une bonne et sainte fille
comme vous tes, et j'ai bon espoir que Dieu vous rcompensera en vous
donnant Emmanuel pour mari.

Julie poussa un petit cri, devint rouge comme une cerise et se retint 
la rampe pour ne pas tomber.

L'tranger continua son chemin en lui faisant un geste d'adieu. Dans la
cour, il rencontra Penelon, qui tenait un rouleau de cent francs de
chaque main, et semblait ne pouvoir se dcider  les emporter.

Venez, mon ami, lui dit-il, j'ai  vous parler.




XXX

Le cinq septembre.


Ce dlai accord par le mandataire de la maison Thomson et French, au
moment o Morrel s'y attendait le moins, parut au pauvre armateur un de
ces retours de bonheur qui annoncent  l'homme que le sort s'est enfin
lass de s'acharner sur lui. Le mme jour, il raconta ce qui lui tait
arriv  sa fille,  sa femme et  Emmanuel, et un peu d'esprance,
sinon de tranquillit, rentra dans la famille. Mais malheureusement,
Morrel n'avait pas seulement affaire  la maison Thomson et French, qui
s'tait montre envers lui de si bonne composition. Comme il l'avait
dit, dans le commerce on a des correspondants et pas d'amis. Lorsqu'il
songeait profondment, il ne comprenait mme pas cette conduite
gnreuse de MM. Thomson et French envers lui; il ne se l'expliquait que
par cette rflexion intelligemment goste que cette maison aurait
faite: Mieux vaut soutenir un homme qui nous doit prs de trois cent
mille francs, et avoir ces trois cent mille francs au bout de trois
mois, que de hter sa ruine et avoir six ou huit pour cent du capital.

Malheureusement, soit haine, soit aveuglement, tous les correspondants
de Morrel ne firent pas la mme rflexion, et quelques-uns mme firent
la rflexion contraire. Les traites souscrites par Morrel furent donc
prsentes  la caisse avec une scrupuleuse rigueur, et, grce au dlai
accord par l'Anglais, furent payes par Cocls  bureau ouvert. Cocls
continua donc de demeurer dans sa tranquillit fatidique. M. Morrel seul
vit avec terreur que s'il avait eu  rembourser, le 15 les cinquante
mille francs M. de Boville, et, le 30, les trente-deux mille cinq cents
francs de traites pour lesquelles, ainsi que pour la crance de
l'inspecteur des prisons, il avait un dlai, il tait ds ce mois-l un
homme perdu.

L'opinion de tout le commerce de Marseille tait que, sous les revers
successifs qui l'accablaient, Morrel ne pouvait tenir. L'tonnement fut
donc grand lorsqu'on vit sa fin de mois remplie avec son exactitude
ordinaire. Cependant, la confiance ne rentra point pour cela dans les
esprits, et l'on remit d'une voix unanime  la fin du mois prochain la
dposition du bilan du malheureux armateur.

Tout le mois se passa dans des efforts inous de la part de Morrel pour
runir toutes ses ressources. Autrefois son papier,  quelque date que
ce ft, tait pris avec confiance, et mme demand. Morrel essaya de
ngocier du papier  quatre-vingt-dix jours, et trouva les banques
fermes. Heureusement, Morrel avait lui-mme quelques rentres sur
lesquelles il pouvait compter; ces rentres s'oprrent: Morrel se
trouva donc encore en mesure de faire face  ses engagements lorsque
arriva la fin de juillet.

Au reste, on n'avait pas revu  Marseille le mandataire de la maison
Thomson et French; le lendemain ou le surlendemain de sa visite  M.
Morrel il avait disparu: or, comme il n'avait eu  Marseille de
relations qu'avec le maire, l'inspecteur des prisons et M. Morrel, son
passage n'avait laiss d'autre trace que le souvenir diffrent
qu'avaient gard de lui ces trois personnes. Quant aux matelots du
_Pharaon_, il parat qu'ils avaient trouv quelque engagement, car ils
avaient disparu aussi.

Le capitaine Gaumard, remis de l'indisposition qui l'avait retenu 
Palma, revint  son tour. Il hsitait  se prsenter chez M. Morrel:
mais celui-ci apprit son arrive, et l'alla trouver lui-mme. Le digne
armateur savait d'avance, par le rcit de Penelon, la conduite
courageuse qu'avait tenue le capitaine pendant tout ce sinistre, et ce
fut lui qui essaya de le consoler. Il lui apportait le montant de sa
solde, que le capitaine Gaumard n'et point os aller toucher.

Comme il descendait l'escalier, M. Morrel rencontra Penelon qui le
montait. Penelon avait,  ce qu'il paraissait, fait bon emploi de son
argent, car il tait tout vtu de neuf. En apercevant son armateur, le
digne timonier parut fort embarrass; il se rangea dans l'angle le plus
loign du palier, passa alternativement sa chique de gauche  droite et
de droite  gauche, en roulant de gros yeux effars, et ne rpondit que
par une pression timide  la poigne de main que lui offrit avec sa
cordialit ordinaire M. Morrel. M. Morrel attribua l'embarras de Penelon
 l'lgance de sa toilette: il tait vident que le brave homme n'avait
pas donn  son compte dans un pareil luxe; il tait donc dj engag
sans doute  bord de quelque autre btiment, et sa honte lui venait de
ce qu'il n'avait pas, si l'on peut s'exprimer ainsi, port plus
longtemps le deuil du _Pharaon_. Peut-tre mme venait-il pour faire
part au capitaine Gaumard de sa bonne fortune et pour lui faire part des
offres de son nouveau matre.

Braves gens, dit Morrel en s'loignant, puisse votre nouveau matre
vous aimer comme je vous aimais, et tre plus heureux que je ne le
suis!

Aot s'coula dans des tentatives sans cesse renouveles par Morrel de
relever son ancien crdit ou de s'en ouvrir un nouveau. Le 20 aot, on
sut  Marseille qu'il avait pris une place  la malle-poste, et l'on se
dit alors que c'tait pour la fin du mois courant que le bilan devait
tre dpos, et que Morrel tait parti d'avance pour ne pas assister 
cet acte cruel, dlgu sans doute  son premier commis Emmanuel et 
son caissier Cocls. Mais, contre toutes les prvisions lorsque le 31
aot arriva, la caisse s'ouvrit comme d'habitude. Cocls apparut
derrire le grillage, calme comme le juste d'Horace, examina avec la
mme attention le papier qu'on lui prsentait, et, depuis la premire
jusqu' la dernire, paya les traites avec la mme exactitude. Il vint
mme deux remboursements qu'avait prvus M. Morrel, et que Cocls paya
avec la mme ponctualit que les traites qui taient personnelles 
l'armateur. On n'y comprenait plus rien, et l'on remettait, avec la
tnacit particulire aux prophtes de mauvaises nouvelles, la faillite
 la fin de septembre.

Le 1er, Morrel arriva: il tait attendu par toute sa famille avec une
grande anxit; de ce voyage  Paris devait surgir sa dernire voie de
salut. Morrel avait pens  Danglars, aujourd'hui millionnaire et
autrefois son oblig, puisque c'tait  la recommandation de Morrel que
Danglars tait entr au service du banquier espagnol chez lequel avait
commenc son immense fortune. Aujourd'hui Danglars, disait-on, avait six
ou huit millions  lui, un crdit illimit. Danglars, sans tirer un cu
de sa poche, pouvait sauver Morrel: il n'avait qu' garantir un emprunt,
et Morrel tait sauv. Morrel avait depuis longtemps pens  Danglars;
mais il y a de ces rpulsions instinctives dont on n'est pas matre, et
Morrel avait tard autant qu'il lui avait t possible de recourir  ce
suprme moyen. Il avait eu raison, car il tait revenu bris sous
l'humiliation d'un refus.

Aussi  son retour, Morrel n'avait-il exhal aucune plainte, profr
aucune rcrimination; il avait embrass en pleurant sa femme et sa
fille, avait tendu une main amicale  Emmanuel, s'tait enferm dans son
cabinet du second, et avait demand Cocls.

Pour cette fois, avaient dit les deux femmes  Emmanuel, nous sommes
perdus.

Puis, dans un court conciliabule tenu entre elles, il avait t convenu
que Julie crirait  son frre, en garnison  Nmes, d'arriver 
l'instant mme.

Les pauvres femmes sentaient instinctivement qu'elles avaient besoin de
toutes leurs forces pour soutenir le coup qui les menaait.

D'ailleurs, Maximilien Morrel, quoique g de vingt-deux ans  peine,
avait dj une grande influence sur son pre.

C'tait un jeune homme ferme et droit. Au moment o il s'tait agi
d'embrasser une carrire, son pre n'avait point voulu lui imposer
d'avance un avenir et avait consult les gots du jeune Maximilien.
Celui-ci avait alors dclar qu'il voulait suivre la carrire militaire;
il avait fait, en consquence, d'excellentes tudes, tait entr par le
concours  l'cole polytechnique, et en tait sorti sous-lieutenant au
53me de ligne. Depuis un an, il occupait ce grade, et avait promesse
d'tre nomm lieutenant  la premire occasion. Dans le rgiment,
Maximilien Morrel tait cit comme le rigide observateur, non seulement
de toutes les obligations imposes au soldat, mais encore de tous les
devoirs proposs  l'homme, et on ne l'appelait que le stocien. Il va
sans dire que beaucoup de ceux qui lui donnaient cette pithte la
rptaient pour l'avoir entendue, et ne savaient pas mme ce qu'elle
voulait dire.

C'tait ce jeune homme que sa mre et sa soeur appelaient  leur aide
pour les soutenir dans la circonstance grave o elles sentaient qu'elles
allaient se trouver.

Elles ne s'taient pas trompes sur la gravit de cette circonstance,
car, un instant aprs que M. Morrel fut entr dans son cabinet avec
Cocls, Julie en vit sortir ce dernier, ple, tremblant, et le visage
tout boulevers.

Elle voulut l'interroger comme il passait prs d'elle; mais le brave
homme, continuant de descendre l'escalier avec une prcipitation qui ne
lui tait pas habituelle, se contenta de s'crier en levant les bras au
ciel:

 mademoiselle! mademoiselle! quel affreux malheur! et qui jamais
aurait cru cela!

Un instant aprs, Julie le vit remonter portant deux ou trois gros
registres, un portefeuille et un sac d'argent.

Morrel consulta les registres, ouvrit le portefeuille, compta l'argent.

Toutes ses ressources montaient  six ou huit mille francs, ses rentres
jusqu'au 5  quatre ou cinq mille; ce qui faisait, en cotant au plus
haut, un actif de quatorze mille francs pour faire face  une traite de
deux cent quatre-vingt-sept mille cinq cents francs. Il n'y avait pas
mme moyen d'offrir un pareil acompte.

Cependant, lorsque Morrel descendit pour dner, il paraissait assez
calme. Ce calme effraya plus les deux femmes que n'aurait pu le faire le
plus profond abattement.

Aprs le dner, Morrel avait l'habitude de sortir; il allait prendre son
caf au cercle des Phocens et lire le _Smaphore_: ce jour-l il ne
sortit point et remonta dans son bureau.

Quant  Cocls, il paraissait compltement hbt. Pendant une partie de
la journe il s'tait tenu dans la cour, assis sur une pierre, la tte
nue, par un soleil de trente degrs.

Emmanuel essayait de rassurer les femmes, mais il tait mal loquent. Le
jeune homme tait trop au courant des affaires de la maison pour ne pas
sentir qu'une grande catastrophe pesait sur la famille Morrel.

La nuit vint: les deux femmes avaient veill, esprant qu'en descendant
de son cabinet Morrel entrerait chez elles; mais elles l'entendirent
passer devant leur porte, allgeant son pas dans la crainte sans doute
d'tre appel.

Elles prtrent l'oreille, il rentra dans sa chambre et ferma sa porte
en dedans.

Mme Morrel envoya coucher sa fille; puis, une demi-heure aprs que Julie
se fut retire, elle se leva, ta ses souliers et se glissa dans le
corridor, pour voir par la serrure ce que faisait son mari.

Dans le corridor, elle aperut une ombre qui se retirait: c'tait Julie,
qui, inquite elle-mme, avait prcd sa mre.

La jeune fille alla  Mme Morrel.

Il crit, dit-elle.

Les deux femmes s'taient devines sans se parler.

Mme Morrel s'inclina au niveau de la serrure. En effet, Morrel crivait;
mais, ce que n'avait pas remarqu sa fille, Mme Morrel le remarqua,
elle, c'est que son mari crivait sur du papier marqu.

Cette ide terrible lui vint, qu'il faisait son testament; elle
frissonna de tous ses membres, et cependant elle eut la force de ne rien
dire.

Le lendemain, M. Morrel paraissait tout  fait calme; il se tint dans
son bureau comme  l'ordinaire, descendit pour djeuner comme
d'habitude, seulement aprs son dner il fit asseoir sa fille prs de
lui, prit la tte de l'enfant dans ses bras et la tint longtemps contre
sa poitrine.

Le soir, Julie dit  sa mre que, quoique calme en apparence, elle avait
remarqu que le coeur de son pre battait violemment.

Les deux autres jours s'coulrent  peu prs pareils. Le 4 septembre au
soir, M. Morrel redemanda  sa fille la clef de son cabinet.

Julie tressaillit  cette demande, qui lui sembla sinistre. Pourquoi son
pre lui redemandait-il cette clef qu'elle avait toujours eue, et qu'on
ne lui reprenait dans son enfance que pour la punir!

La jeune fille regarda M. Morrel.

Qu'ai-je donc fait de mal, mon pre, dit-elle, pour que vous me
repreniez cette clef?

--Rien, mon enfant, rpondit le malheureux Morrel,  qui cette demande
si simple fit jaillir les larmes des yeux; rien, seulement j'en ai
besoin.

Julie fit semblant de chercher la clef.

Je l'aurai laisse chez moi, dit-elle.

Et elle sortit; mais, au lieu d'aller chez elle, elle descendit et
courut consulter Emmanuel.

Ne rendez pas cette clef  votre pre, dit celui-ci, et demain matin,
s'il est possible, ne le quittez pas.

Elle essaya de questionner Emmanuel; mais celui-ci ne savait rien autre
chose, ou ne voulait pas dire autre chose.

Pendant toute la nuit du 4 au 5 septembre, Mme Morrel resta l'oreille
colle contre la boiserie. Jusqu' trois heures du matin, elle entendit
son mari marcher avec agitation dans sa chambre.

 trois heures seulement, il se jeta sur son lit.

Les deux femmes passrent la nuit ensemble. Depuis la veille au soir,
elles attendaient Maximilien.

 huit heures, M. Morrel entra dans leur chambre. Il tait calme, mais
l'agitation de la nuit se lisait sur son visage ple et dfait.

Les femmes n'osrent lui demander s'il avait bien dormi. Morrel fut
meilleur pour sa femme, et plus paternel pour sa fille qu'il n'avait
jamais t; il ne pouvait se rassasier de regarder et d'embrasser la
pauvre enfant.

Julie se rappela la recommandation d'Emmanuel et voulut suivre son pre
lorsqu'il sortit; mais celui-ci la repoussant avec douceur:

Reste prs de ta mre, lui dit-il.

Julie voulut insister.

Je le veux! dit Morrel.

C'tait la premire fois que Morrel disait  sa fille: Je le veux! mais
il le disait avec un accent empreint d'une si paternelle douceur, que
Julie n'osa faire un pas en avant.

Elle resta  la mme place, debout, muette et immobile. Un instant
aprs, la porte se rouvrit, elle sentit deux bras qui l'entouraient et
une bouche qui se collait  son front.

Elle leva les yeux et poussa une exclamation de joie.

Maximilien mon frre! s'cria-t-elle.

 ce cri Mme Morrel accourut et se jeta dans les bras de son fils.

Ma mre, dit le jeune homme, en regardant alternativement Mme Morrel et
sa fille; qu'y a-t-il donc et que se passe-t-il? Votre lettre m'a
pouvant et j'accours.

--Julie, dit Mme Morrel en faisant signe au jeune homme, va dire  ton
pre que Maximilien vient d'arriver.

La jeune fille s'lana hors de l'appartement, mais, sur la premire
marche de l'escalier, elle trouva un homme tenant une lettre  la main.

N'tes-vous pas mademoiselle Julie Morrel? dit cet homme avec un accent
italien des plus prononcs.

--Oui monsieur, rpondit Julie toute balbutiante; mais que me
voulez-vous? je ne vous connais pas.

--Lisez cette lettre, dit l'homme en lui tendant un billet.

Julie hsitait.

Il y va du salut de votre pre, dit le messager.

La jeune fille lui arracha le billet des mains.

Puis elle l'ouvrit vivement et lut:

_Rendez vous  l'instant mme aux Alles de Meilhan, entrez dans la
maison n 15, demandez  la concierge la clef de la chambre du
cinquime, entrez dans cette chambre, prenez sur le coin de la chemine
une bourse en filet de soie rouge, et apportez cette bourse  votre
pre._

_Il est important qu'il l'ait avant onze heures._

_Vous avez promis de m'obir aveuglement, je vous rappelle votre
promesse._

SIMBAD LE MARIN.

La jeune fille poussa un cri de joie, leva les yeux, chercha, pour
l'interroger, l'homme qui lui avait remis ce billet mais il avait
disparu.

Elle reporta alors les yeux sur le billet pour le lire une seconde fois
et s'aperut qu'il avait un _post-scriptum_.

Elle lut:

Il est important que vous remplissiez cette mission en personne et
seule; si vous veniez accompagne ou qu'une autre que vous se prsentt,
le concierge rpondrait qu'il ne sait ce que l'on veut dire.

Ce _post-scriptum_ fut une puissante correction  la joie de la jeune
fille. N'avait-elle rien  craindre, n'tait-ce pas quelque pige qu'on
lui tendait? Son innocence lui laissait ignorer quels taient les
dangers que pouvait courir une jeune fille de son ge, mais on n'a pas
besoin de connatre le danger pour craindre; il y a mme une chose 
remarquer, c'est que ce sont justement les dangers inconnus qui
inspirent les plus grandes terreurs.

Julie hsitait, elle rsolut de demander conseil.

Mais, par un sentiment trange, ce ne fut ni  sa mre ni  son frre
qu'elle eut recours, ce fut  Emmanuel.

Elle descendit, lui raconta ce qui lui tait arriv le jour o le
mandataire de la maison Thomson et French tait venu chez son pre; elle
lui dit la scne de l'escalier, lui rpta la promesse qu'elle avait
faite et lui montra la lettre.

Il faut y aller, mademoiselle, dit Emmanuel.

--Y aller? murmura Julie.

--Oui, je vous y accompagnerai.

--Mais vous n'avez pas vu que je dois tre seule? dit Julie.

--Vous serez seule aussi, rpondit le jeune homme; moi, je vous
attendrai au coin de la rue du Muse; et si vous tardez de faon  me
donner quelque inquitude, alors j'irai vous rejoindre, et, je vous en
rponds, malheur  ceux dont vous me diriez que vous auriez eu  vous
plaindre!

--Ainsi, Emmanuel, reprit en hsitant la jeune fille, votre avis est
donc que je me rende  cette invitation?

--Oui; le messager ne vous a-t-il pas dit qu'il y allait du salut de
votre pre?

--Mais enfin, Emmanuel, quel danger court-il donc? demanda la jeune
fille.

Emmanuel hsita un instant, mais le dsir de dcider la jeune fille d'un
seul coup et sans retard l'emporta.

coutez, lui dit-il, c'est aujourd'hui le 5 septembre, n'est-ce pas?

--Oui.

--Aujourd'hui,  onze heures, votre pre a prs de trois cent mille
francs  payer.

--Oui, nous le savons.

--Eh bien, dit Emmanuel, il n'en a pas quinze mille en caisse.

--Alors que va-t-il donc arriver?

--Il va arriver que si aujourd'hui, avant onze heures, votre pre n'a
pas trouv quelqu'un qui lui vienne en aide,  midi votre pre sera
oblig de se dclarer en banqueroute.

--Oh! venez! venez! s'cria la jeune fille en entranant le jeune
homme avec elle.

Pendant ce temps, Mme Morrel avait tout dit  son fils.

Le jeune homme savait bien qu' la suite des malheurs successifs qui
taient arrivs  son pre, de grandes rformes avaient t faites dans
les dpenses de la maison; mais il ignorait que les choses en fussent
arrives  ce point.

Il demeura ananti. Puis tout  coup, il s'lana hors de l'appartement,
monta rapidement l'escalier, car il croyait son pre  son cabinet, mais
il frappa vainement. Comme il tait  la porte de ce cabinet, il
entendit celle de l'appartement s'ouvrir, il se retourna et vit son
pre. Au lieu de remonter droit  son cabinet, M. Morrel tait rentr
dans sa chambre et en sortait seulement maintenant.

M. Morrel poussa un cri de surprise en apercevant Maximilien; il
ignorait l'arrive du jeune homme. Il demeura immobile  la mme place,
serrant avec son bras gauche un objet qu'il tenait cach sous sa
redingote.

Maximilien descendit vivement l'escalier et se jeta au cou de son pre;
mais tout  coup il se recula, laissant sa main droite seulement appuye
sur la poitrine de son pre.

Mon pre, dit-il en devenant ple comme la mort, pourquoi avez-vous
donc une paire de pistolets sous votre redingote?

--Oh! voil ce que je craignais! dit Morrel.

--Mon pre! mon pre! au nom du Ciel! s'cria le jeune homme, pourquoi
ces armes?

--Maximilien, rpondit Morrel en regardant fixement son fils, tu es un
homme, et un homme d'honneur; viens, je vais te le dire.

Et Morrel monta d'un pas assur  son cabinet tandis que Maximilien le
suivait en chancelant.

Morrel ouvrit la porte et la referma derrire son fils; puis il traversa
l'antichambre, s'approcha du bureau, dposa ses pistolets sur le coin de
la table, et montra du bout du doigt  son fils un registre ouvert.

Sur ce registre tait consign l'tat exact de la situation.

Morrel avait  payer dans une demi-heure deux cent quatre-vingt-sept
mille cinq cents francs.

Il possdait en tout quinze mille deux cent cinquante-sept francs.

Lis, dit Morrel.

Le jeune homme lut et resta un moment comme cras.

Morrel ne disait pas une parole: qu'aurait-il pu dire qui ajoutt 
l'inexorable arrt des chiffres?

Et vous avez tout fait, mon pre, dit au bout d'un instant le jeune
homme, pour aller au-devant de ce malheur?

--Oui, rpondit Morrel.

--Vous ne comptez sur aucune rentre?

--Sur aucune.

--Vous avez puis toutes vos ressources?

--Toutes.

--Et dans une demi-heure, dit Maximilien d'une voix sombre, notre nom
est dshonor. Le sang lave le dshonneur, dit Morrel.

--Vous avez raison, mon pre, et je vous comprends.

Puis, tendant la main vers les pistolets:

Il y en a un pour vous et un pour moi, dit-il; merci!

Morrel lui arrta la main.

Et ta mre... et ta soeur..., qui les nourrira?

Un frisson courut par tout le corps du jeune homme.

Mon pre, dit-il, songez-vous que vous me dites de vivre?

--Oui, je te le dis, reprit Morrel, car c'est ton devoir; tu as l'esprit
calme, fort, Maximilien.... Maximilien, tu n'es pas un homme ordinaire;
je ne te commande rien, je ne t'ordonne rien, seulement je te dis:
Examine ta situation comme si tu y tais tranger, et juge-la toi-mme.

Le jeune homme rflchit un instant, puis une expression de rsignation
sublime passa dans ses yeux; seulement il ta, d'un mouvement lent et
triste, son paulette et sa contre-paulette, insignes de son grade.

C'est bien, dit-il en tendant la main  Morrel, mourez en paix, mon
pre! je vivrai.

Morrel fit un mouvement pour se jeter aux genoux de son fils. Maximilien
l'attira  lui, et ces deux nobles coeurs battirent un instant l'un
contre l'autre.

Tu sais qu'il n'y a pas de ma faute? dit Morrel.

Maximilien sourit.

Je sais, mon pre, que vous tes le plus honnte homme que j'aie jamais
connu.

--C'est bien, tout est dit: maintenant retourne prs de ta mre et de ta
soeur.

--Mon pre, dit le jeune homme en flchissant le genou, bnissez-moi!

Morrel saisit la tte de son fils entre ses deux mains, l'approcha de
lui, et, y imprimant plusieurs fois ses lvres:

Oh! oui, oui, dit-il, je te bnis en mon nom et au nom de trois
gnrations d'hommes irrprochables; coute donc ce qu'ils disent par ma
voix: l'difice que le malheur a dtruit, la Providence peut le rebtir.
En me voyant mort d'une pareille mort, les plus inexorables auront piti
de toi;  toi peut-tre on donnera le temps qu'on m'aurait refus; alors
tche que le mot infme ne soit pas prononc; mets-toi  l'oeuvre,
travaille, jeune homme, lutte ardemment et courageusement: vis, toi, ta
mre et ta soeur, du strict ncessaire afin que, jour par jour le bien
de ceux  qui je dois s'augmente et fructifie entre tes mains. Songe que
ce sera un beau jour, un grand jour, un jour solennel que celui de la
rhabilitation, le jour o, dans ce mme bureau, tu diras: Mon pre est
mort parce qu'il ne pouvait pas faire ce que je fais aujourd'hui; mais
il est mort tranquille et calme, parce qu'il savait en mourant que je le
ferais.

--Oh! mon pre, mon pre, s'cria le jeune homme, si cependant vous
pouviez vivre!

--Si je vis, tout change; si je vis, l'intrt se change en doute, la
piti en acharnement; si je vis, je ne suis plus qu'un homme qui a
manqu  sa parole, qui a failli  ses engagements, je ne suis plus
qu'un banqueroutier enfin. Si je meurs, au contraire, songes-y,
Maximilien, mon cadavre n'est plus que celui d'un honnte homme
malheureux. Vivant, mes meilleurs amis vitent ma maison; mort,
Marseille tout entier me suit en pleurant jusqu' ma dernire demeure;
vivant, tu as honte de mon nom; mort, tu lves la tte et tu dis:

--Je suis le fils de celui qui s'est tu, parce que, pour la premire
fois, il a t forc de manquer  sa parole.

Le jeune homme poussa un gmissement, mais il parut rsign. C'tait la
seconde fois que la conviction rentrait non pas dans son coeur, mais
dans son esprit.

Et maintenant, dit Morrel, laisse-moi seul et tche d'loigner les
femmes.

--Ne voulez-vous pas revoir ma soeur? demanda Maximilien.

Un dernier et sourd espoir tait cach pour le jeune homme dans cette
entrevue, voil pourquoi il la proposait. M. Morrel secoua la tte.

Je l'ai vue ce matin, dit-il, et je lui ai dit adieu.

--N'avez-vous pas quelque recommandation particulire  me faire, mon
pre? demanda Maximilien d'une voix altre.

--Si fait, mon fils, une recommandation sacre.

--Dites, mon pre.

--La maison Thomson et French est la seule qui, par humanit, par
gosme peut-tre, mais ce n'est pas  moi  lire dans le coeur des
hommes, a eu piti de moi. Son mandataire, celui qui, dans dix minutes,
se prsentera pour toucher le montant d'une traite de deux cent
quatre-vingt-sept mille cinq cents francs, je ne dirai pas m'a accord,
mais m'a offert trois mois. Que cette maison soit rembourse la
premire, mon fils, que cet homme te soit sacr.

--Oui, mon pre, dit Maximilien.

--Et maintenant encore une fois adieu, dit Morrel, va, va, j'ai besoin
d'tre seul; tu trouveras mon testament dans le secrtaire de ma chambre
 coucher.

Le jeune homme resta debout, inerte, n'ayant qu'une force de volont,
mais pas d'excution.

coute, Maximilien, dit son pre, suppose que je sois soldat comme toi,
que j'aie reu l'ordre d'emporter une redoute, et que tu saches que je
doive tre tu en l'emportant, ne me dirais-tu pas ce que tu me disais
tout  l'heure: Allez, mon pre, car vous vous dshonorez en restant,
et mieux vaut la mort que la honte!

--Oui, oui, dit le jeune homme, oui.

Et, serrant convulsivement Morrel dans ses bras:

Allez, mon pre, dit-il.

Et il s'lana hors du cabinet.

Quand son fils fut sorti, Morrel resta un instant debout et les yeux
fixs sur la porte; puis il allongea la main, trouva le cordon d'une
sonnette et sonna.

Au bout d'un instant, Cocls parut.

Ce n'tait plus le mme homme; ces trois jours de conviction l'avaient
bris. Cette pense: la maison Morrel va cesser ses paiements, le
courbait vers la terre plus que ne l'eussent fait vingt autres annes
sur sa tte.

Mon bon Cocls, dit Morrel avec un accent dont il serait impossible de
rendre l'expression, tu vas rester dans l'antichambre. Quand ce monsieur
qui est dj venu il y a trois mois, tu le sais, le mandataire de la
maison Thomson et French, va venir, tu l'annonceras.

Cocls ne rpondit point; il fit un signe de tte, alla s'asseoir dans
l'antichambre et attendit.

Morrel retomba sur sa chaise; ses yeux se portrent vers la pendule: il
lui restait sept minutes, voil tout; l'aiguille marchait avec une
rapidit incroyable; il lui semblait qu'il la voyait aller.

Ce qui se passa alors, et dans ce moment suprme dans l'esprit de cet
homme qui, jeune encore,  la suite d'un raisonnement faux peut-tre,
mais spcieux du moins, allait se sparer de tout ce qu'il aimait au
monde et quitter la vie, qui avait pour lui toutes les douceurs de la
famille, est impossible  exprimer: il et fallu voir, pour en prendre
une ide, son front couvert de sueur, et cependant rsign, ses yeux
mouills de larmes, et cependant levs au ciel.

L'aiguille marchait toujours, les pistolets taient tout chargs; il
allongea la main, en prit un, et murmura le nom de sa fille.

Puis il posa l'arme mortelle, prit la plume et crivit quelques mots.

Il lui semblait alors qu'il n'avait pas assez dit adieu  son enfant
chrie.

Puis il se retourna vers la pendule; il ne comptait plus par minute mais
par seconde.

Il reprit l'arme, la bouche entrouverte et les yeux fixs sur
l'aiguille; puis il tressaillit au bruit qu'il faisait lui-mme en
armant le chien.

En ce moment, une sueur plus froide lui passa sur le front, une angoisse
plus mortelle lui serra le coeur.

Il entendit la porte de l'escalier crier sur ses gonds.

Puis s'ouvrit celle de son cabinet.

La pendule allait sonner onze heures.

Morrel ne se retourna point, il attendait ces mots de Cocls: Le
mandataire de la maison Thomson et French.

Et il approchait l'arme de sa bouche....

Tout  coup, il entendit un cri: c'tait la voix de sa fille.

Il se retourna et aperut Julie; le pistolet lui chappa des mains.

Mon pre! s'cria la jeune fille hors d'haleine et presque mourante de
joie, sauv! vous tes sauv!

Et elle se jeta dans ses bras en levant  la main une bourse en filet
de soie rouge.

Sauv! mon enfant! dit Morrel; que veux-tu dire?

--Oui, sauv! voyez, voyez! dit la jeune fille.

Morrel prit la bourse et tressaillit, car un vague souvenir lui rappela
cet objet pour lui avoir appartenu. D'un ct tait la traite de deux
cent quatre-vingt-sept mille cinq cents francs.

La traite tait acquitte.

De l'autre, tait un diamant de la grosseur d'une noisette, avec ces
trois mots crits sur un petit morceau de parchemin: Dot de Julie.
Morrel passa sa main sur son front. Il croyait rver. En ce moment, la
pendule sonna onze heures.

Le timbre vibra pour lui comme si chaque coup de marteau d'acier vibrait
sur son propre coeur.

Voyons, mon enfant, dit-il, explique-toi. O as-tu trouv cette bourse?

--Dans une maison des Alles de Meilhan, au n 15, sur le coin de la
chemine d'une pauvre petite chambre au cinquime tage.

--Mais, s'cria Morrel, cette bourse n'est pas  toi.

Julie tendit  son pre la lettre qu'elle avait reue le matin.

Et tu as t seule dans cette maison? dit Morrel aprs avoir lu.

--Emmanuel m'accompagnait, mon pre. Il devait m'attendre au coin de la
rue du Muse; mais chose trange,  mon retour, il n'y tait plus.

--Monsieur Morrel! s'cria une voix dans l'escalier, Monsieur Morrel!

--C'est sa voix, dit Julie.

En mme temps, Emmanuel entra, le visage boulevers de joie et
d'motion.

Le _Pharaon_! s'cria-t-il; le _Pharaon_!

--Eh bien, quoi? le _Pharaon_! tes-vous fou, Emmanuel? Vous savez bien
qu'il est perdu.

--Le _Pharaon_! monsieur, on signale le _Pharaon_; le _Pharaon_ entre
dans le port.

Morrel retomba sur sa chaise, les forces lui manquaient, son
intelligence se refusait  classer cette suite d'vnements incroyables,
inous, fabuleux.

Mais son fils entra  son tour.

Mon pre, s'cria Maximilien, que disiez-vous donc que le _Pharaon_
tait perdu? La vigie l'a signal, et il entre dans le port.

--Mes amis, dit Morrel, si cela tait, il faudrait croire  un miracle de
Dieu! Impossible! impossible!

Mais ce qui tait rel et non moins incroyable, c'tait cette bourse
qu'il tenait dans ses mains, c'tait cette lettre de change acquitte,
c'tait ce magnifique diamant.

Ah! monsieur, dit Cocls  son tour, qu'est-ce que cela veut dire, le
_Pharaon_?

--Allons, mes enfants, dit Morrel en se soulevant, allons voir, et que
Dieu ait piti de nous, si c'est une fausse nouvelle.

Ils descendirent; au milieu de l'escalier attendait Mme Morrel: la
pauvre femme n'avait pas os monter.

En un instant ils furent  la Canebire.

Il y avait foule sur le port.

Toute cette foule s'ouvrit devant Morrel.

Le _Pharaon_! le _Pharaon_! disaient toutes ces voix.

En effet, chose merveilleuse, inoue, en face de la tour Saint-Jean un
btiment, portant sur sa poupe ces mots crits en lettres blanches, le
_Pharaon_ (Morrel et fils de Marseille), absolument de la contenance de
l'autre _Pharaon_, et charg comme l'autre de cochenille et d'indigo,
jetait l'ancre et carguait ses voiles; sur le pont, le capitaine Gaumard
donnait ses ordres, et matre Penelon faisait des signes  M. Morrel.

Il n'y avait plus  en douter: le tmoignage des sens tait l, et dix
mille personnes venaient en aide  ce tmoignage.

Comme Morrel et son fils s'embrassaient sur la jete, aux
applaudissements de toute la ville tmoin de ce prodige, un homme, dont
le visage tait  moiti couvert par une barbe noire, et qui, cach
derrire la gurite d'un factionnaire, contemplait cette scne avec
attendrissement, murmura ces mots:

Sois heureux, noble coeur; sois bni pour tout le bien que tu as fait
et que tu feras encore; et que ma reconnaissance reste dans l'ombre
comme ton bienfait.

Et, avec un sourire o la joie et le bonheur se rvlaient, il quitta
l'abri o il tait cach, et sans que personne ft attention  lui, tant
chacun tait proccup de l'vnement du jour, il descendit un de ces
petits escaliers qui servent de dbarcadre et hla trois fois:

Jacopo! Jacopo! Jacopo!

Alors, une chaloupe vint  lui, le reut  bord, et le conduisit  un
yacht richement gr, sur le pont duquel il s'lana avec la lgret
d'un marin; de l il regarda encore une fois Morrel qui, pleurant de
joie, distribuait de cordiales poignes de main  toute cette foule, et
remerciait d'un vague regard ce bienfaiteur inconnu qu'il semblait
chercher au ciel.

Et maintenant, dit l'homme inconnu, adieu bont, humanit
reconnaissance.... Adieu  tous les sentiments qui panouissent le
coeur!... Je me suis substitu  la Providence pour rcompenser les
bons... que le Dieu vengeur me cde sa place pour punir les mchants!

 ces mots, il fit un signal, et, comme s'il n'et attendu que ce signal
pour partir, le yacht prit aussitt la mer.




XXXI

Italie.--Simbad le marin.


Vers le commencement de l'anne 1838, se trouvaient  Florence deux
jeunes gens appartenant  la plus lgante socit de Paris, l'un, le
vicomte Albert de Morcerf, l'autre, le baron Franz d'pinay. Il avait
t convenu entre eux qu'ils iraient passer le carnaval de la mme anne
 Rome, o Franz, qui depuis prs de quatre ans habitait l'Italie,
servirait de cicerone  Albert.

Or, comme ce n'est pas une petite affaire que d'aller passer le carnaval
 Rome, surtout quand on tient  ne pas coucher place du Peuple ou dans
le Campo-Vaccino, ils crivirent  matre Pastrini, propritaire de
l'htel de Londres, place d'Espagne, pour le prier de leur retenir un
appartement confortable.

Matre Pastrini rpondit qu'il n'avait plus  leur disposition que deux
chambres et un cabinet situs _al secondo piano_, et qu'il offrait
moyennant la modique rtribution d'un louis par jour. Les deux jeunes
gens acceptrent; puis, voulant mettre  profit le temps qui lui
restait, Albert partit pour Naples. Quant  Franz, il resta  Florence.

Quand il eut joui quelque temps de la vie que donne la ville des
Mdicis, quand il se fut bien promen dans cet den qu'on nomme les
Casines, quand il eut t reu chez ces htes magnifiques qui font les
honneurs de Florence, il lui prit fantaisie, ayant dj vu la Corse, ce
berceau de Bonaparte, d'aller voir l'le d'Elbe, ce grand relais de
Napolon.

Un soir donc il dtacha une barchetta de l'anneau de fer qui la scellait
au port de Livourne, se coucha au fond dans son manteau, en disant aux
mariniers ces seules paroles:  l'le d'Elbe!

La barque quitta le port comme l'oiseau de mer quitte son nid, et le
lendemain elle dbarquait Franz  Porto-Ferrajo.

Franz traversa l'le impriale, aprs avoir suivi toutes les traces que
les pas du gant y a laisses, et alla s'embarquer  Marciana.

Deux heures aprs avoir quitt la terre, il la reprit pour descendre 
la Pianosa, o l'attendaient, assurait-on, des vols infinis de perdrix
rouges.

La chasse fut mauvaise. Franz tua  grand-peine quelques perdrix
maigres, et, comme tout chasseur qui s'est fatigu pour rien, il remonta
dans sa barque d'assez mauvaise humeur.

Ah! si Votre Excellence voulait, lui dit le patron, elle ferait une
belle chasse!

--Et o cela?

--Voyez-vous cette le? continua le patron, en tendant le doigt vers le
midi et en montrant une masse conique qui sortait du milieu de la mer
teinte du plus bel indigo.

--Eh bien, qu'est-ce que cette le? demanda Franz.

--L'le de Monte-Cristo, rpondit le Livournais.

--Mais je n'ai pas de permission pour chasser dans cette le.

--Votre Excellence n'en a pas besoin, l'le est dserte.

--Ah! pardieu, dit le jeune homme, une le dserte au milieu de la
Mditerrane, c'est chose curieuse.

--Et chose naturelle, Excellence. Cette le est un banc de rochers, et,
dans toute son tendue, il n'y a peut-tre pas un arpent de terre
labourable.

--Et  qui appartient cette le?

-- la Toscane.

--Quel gibier y trouverai-je?

--Des milliers de chvres sauvages.

--Qui vivent en lchant les pierres, dit Franz avec un sourire
d'incrdulit.

--Non, mais en broutant les bruyres, les myrtes, les lentisques qui
poussent dans leurs intervalles.

--Mais o coucherai-je?

-- terre dans les grottes, ou  bord dans votre manteau. D'ailleurs, si
Son Excellence veut, nous pourrons partir aussitt aprs la chasse; elle
sait que nous faisons aussi bien voile la nuit que le jour, et qu'
dfaut de la voile nous avons les rames.

Comme il restait encore assez de temps  Franz pour rejoindre son
compagnon, et qu'il n'avait plus  s'inquiter de son logement  Rome,
il accepta cette proposition de se ddommager de sa premire chasse.

Sur sa rponse affirmative, les matelots changrent entre eux quelques
paroles  voix basse.

Eh bien, demanda-t-il, qu'avons-nous de nouveau? serait-il survenu
quelque impossibilit?

--Non, reprit le patron; mais nous devons prvenir Votre Excellence que
l'le est en contumace.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire que, comme Monte-Cristo est inhabite, et sert parfois
de relche  des contrebandiers et des pirates qui viennent de Corse, de
Sardaigne ou d'Afrique, si un signe quelconque dnonce notre sjour dans
l'le, nous serons forcs,  notre retour  Livourne, de faire une
quarantaine de six jours.

--Diable! voil qui change la thse! six jours! Juste autant qu'il en a
fallu  Dieu pour crer le monde. C'est un peu long, mes enfants.

--Mais qui dira que Son Excellence a t  Monte-Cristo?

--Oh! ce n'est pas moi, s'cria Franz.

--Ni nous non plus, firent les matelots.

--En ce cas, va pour Monte-Cristo.

Le patron commanda la manoeuvre; on mit le cap sur l'le, et la barque
commena de voguer dans sa direction. Franz laissa l'opration
s'achever, et quand on eut pris la nouvelle route, quand la voile se fut
gonfle par la brise, et que les quatre mariniers eurent repris leurs
places, trois  l'avant, un au gouvernail, il renoua la conversation.

Mon cher Gaetano, dit-il au patron, vous venez de me dire, je crois,
que l'le de Monte-Cristo servait de refuge  des pirates, ce qui me
parat un bien autre gibier que des chvres.

--Oui, Excellence, et c'est la vrit.

--Je savais bien l'existence des contrebandiers, mais je pensais que,
depuis la prise d'Alger et la destruction de la Rgence, les pirates
n'existaient plus que dans les romans de Cooper et du capitaine Marryat.

--Eh bien, Votre Excellence se trompait: il en est des pirates comme des
bandits, qui sont censs extermins par le pape Lon XII, et qui
cependant arrtent tous les jours les voyageurs jusqu'aux portes de
Rome. N'avez-vous pas entendu dire qu'il y a six mois  peine le charg
d'affaires de France prs le Saint-Sige avait t dvalis  cinq cents
pas de Velletri?

--Si fait.

--Eh bien, si comme nous Votre Excellence habitait Livourne, elle
entendrait dire de temps en temps qu'un petit btiment charg de
marchandises ou qu'un joli yacht anglais, qu'on attendait  Bastia, 
Porto-Ferrajo ou  Civita-Vecchia, n'est point arriv, qu'on ne sait ce
qu'il est devenu, et que sans doute il se sera bris contre quelque
rocher. Eh bien, ce rocher qu'il a rencontr, c'est une barque basse et
troite, monte de six ou huit hommes, qui l'ont surpris ou pill par
une nuit sombre et orageuse au dtour de quelque lot sauvage et
inhabit, comme des bandits arrtent et pillent une chaise de poste au
coin d'un bois.

--Mais enfin, reprit Franz toujours tendu dans sa barque, comment ceux
 qui pareil accident arrive ne se plaignent-ils pas, comment
n'appellent-ils pas sur ces pirates la vengeance du gouvernement
franais, sarde ou toscan?

--Pourquoi? dit Gaetano avec un sourire.

--Oui, pourquoi?

--Parce que d'abord on transporte du btiment ou un yacht sur la barque
tout ce qui est bon  prendre; puis on lie les pieds et les mains 
l'quipage, on attache au cou de chaque homme un boulet de 24, on fait
un trou de la grandeur d'une barrique dans la quille du btiment
captur, on remonte sur le pont, on ferme les coutilles et l'on passe
sur la barque. Au bout de dix minutes, le btiment commence  se
plaindre et  gmir, peu  peu il s'enfonce. D'abord un des cts
plonge, puis l'autre; puis il se relve, puis il plonge encore,
s'enfonant toujours davantage. Tout  coup, un bruit pareil  un coup
de canon retentit: c'est l'air qui brise le pont. Alors le btiment
s'agite comme un noy qui se dbat, s'alourdissant  chaque mouvement.
Bientt l'eau, trop presse dans les cavits, s'lance des ouvertures,
pareille aux colonnes liquides que jetterait par ses vents quelque
cachalot gigantesque. Enfin il pousse un dernier rle, fait un dernier
tour sur lui-mme, et s'engouffre en creusant dans l'abme un vaste
entonnoir qui tournoie un instant, se comble peu  peu et finit par
s'effacer tout  fait; si bien qu'au bout de cinq minutes il faut l'oeil
de Dieu lui-mme pour aller chercher au fond de cette mer calme le
btiment disparu.

Comprenez-vous maintenant, ajouta le patron en souriant, comment le
btiment ne rentre pas dans le port, et pourquoi l'quipage ne porte pas
plainte?

Si Gaetano et racont la chose avant de proposer l'expdition, il est
probable que Franz et regard  deux fois avant de l'entreprendre; mais
ils taient partis, et il lui sembla qu'il y aurait lchet  reculer.
C'tait un de ces hommes qui ne courent pas  une occasion prilleuse,
mais qui, si cette occasion vient au-devant d'eux, restent d'un
sang-froid inaltrable pour la combattre: c'tait un de ces hommes  la
volont calme, qui ne regardent un danger dans la vie que comme un
adversaire dans un duel, qui calculent ses mouvements, qui tudient sa
force, qui rompent assez pour reprendre haleine, pas assez pour paratre
lches, qui, comprenant d'un seul regard tous leurs avantages, tuent
d'un seul coup.

Bah! reprit-il, j'ai travers la Sicile et la Calabre, j'ai navigu
deux mois dans l'archipel, et je n'ai jamais vu l'ombre d'un bandit ni
d'un forban.

--Aussi n'ai-je pas dit cela  Son Excellence, fit Gaetano, pour la
faire renoncer  son projet; elle m'a interrog et je lui ai rpondu,
voil tout.

--Oui, mon cher Gaetano, et votre conversation est des plus
intressantes; aussi comme je veux en jouir le plus longtemps possible,
va pour Monte-Cristo.

Cependant, on approchait rapidement du terme du voyage; il ventait bon
frais, et la barque faisait six  sept milles  l'heure.  mesure qu'on
approchait, l'le semblait sortir grandissante du sein de la mer; et, 
travers l'atmosphre limpide des derniers rayons du jour, on
distinguait, comme les boulets dans un arsenal, cet amoncellement de
rochers empils les uns sur les autres, et dans les interstices desquels
on voyait rougir des bruyres et verdir les arbres. Quant aux matelots,
quoiqu'ils parussent parfaitement tranquilles, il tait vident que leur
vigilance tait veille, et que leur regard interrogeait le vaste
miroir sur lequel ils glissaient, et dont quelques barques de pcheurs,
avec leurs voiles blanches, peuplaient seules l'horizon, se balanant
comme des mouettes au bout des flots.

Ils n'taient plus gure qu' une quinzaine de milles de Monte-Cristo
lorsque le soleil commena  se coucher derrire la Corse, dont les
montagnes apparaissaient  droite, dcoupant sur le ciel leur sombre
dentelure; cette masse de pierres, pareille au gant Adamastor, se
dressait menaante devant la barque  laquelle elle drobait le soleil
dont la partie suprieure se dorait; peu  peu l'ombre monta de la mer
et sembla chasser devant elle ce dernier reflet du jour qui allait
s'teindre, enfin le rayon lumineux fut repouss jusqu' la cime du
cne, o il s'arrta un instant comme le panache enflamm d'un volcan:
enfin l'ombre, toujours ascendante, envahit progressivement le sommet,
comme elle avait envahi la base, et l'le n'apparut plus que comme une
montagne grise qui allait toujours se rembrunissant. Une demi-heure
aprs, il faisait nuit noire.

Heureusement que les mariniers taient dans leurs parages habituels et
qu'ils connaissaient jusqu'au moindre rocher de l'archipel toscan; car,
au milieu de l'obscurit profonde qui enveloppait la barque, Franz n'et
pas t tout  fait sans inquitude. La Corse avait entirement disparu,
l'le de Monte-Cristo tait elle-mme devenue invisible, mais les
matelots semblaient avoir, comme le lynx, la facult de voir dans les
tnbres, et le pilote, qui se tenait au gouvernail, ne marquait pas la
moindre hsitation.

Une heure  peu prs s'tait coule depuis le coucher du soleil,
lorsque Franz crut apercevoir,  un quart de mille  la gauche, une
masse sombre, mais il tait si impossible de distinguer ce que c'tait,
que, craignant d'exciter l'hilarit de ses matelots, en prenant quelques
nuages flottants pour la terre ferme, il garda le silence. Mais tout 
coup une grande lueur apparut sur la rive; la terre pouvait ressembler 
un nuage, mais le feu n'tait pas un mtore.

Qu'est-ce que cette lumire? demanda-t-il.

--Chut! dit le patron, c'est un feu.

--Mais vous disiez que l'le tait inhabite!

--Je disais qu'elle n'avait pas de population fixe, mais j'ai dit aussi
qu'elle est un lieu de relche pour les contrebandiers.

--Et pour les pirates!

--Et pour les pirates, dit Gaetano rptant les paroles de Franz; c'est
pour cela que j'ai donn l'ordre de passer l'le, car, ainsi que vous le
voyez, le feu est derrire nous.

--Mais ce feu, continua Franz, me semble plutt un motif de scurit que
d'inquitude, des gens qui craindraient d'tre vus n'auraient pas allum
ce feu.

--Oh! cela ne veut rien dire, dit Gaetano, si vous pouviez juger, au
milieu de l'obscurit, de la position de l'le, vous verriez que, plac
comme il l'est, ce feu ne peut tre aperu ni de la cte, ni de la
Pianosa, mais seulement de la pleine mer.

--Ainsi vous craignez que ce feu ne nous annonce mauvaise compagnie?

--C'est ce dont il faudra s'assurer, reprit Gaetano, les yeux toujours
fixs sur cette toile terrestre.

--Et comment s'en assurer?

--Vous allez voir.

 ces mots Gaetano tint conseil avec ses compagnons, et au bout de cinq
minutes de discussion, on excuta en silence une manoeuvre,  l'aide de
laquelle, en un instant, on eut vir de bord; alors on reprit la route
qu'on venait de faire, et quelques secondes aprs ce changement de
direction, le feu disparut, cach par quelque mouvement de terrain.

Alors le pilote imprima par le gouvernail une nouvelle direction au
petit btiment, qui se rapprocha visiblement de l'le et qui bientt ne
s'en trouva plus loign que d'une cinquantaine de pas.

Gaetano abattit la voile, et la barque resta stationnaire.

Tout cela avait t fait dans le plus grand silence, et d'ailleurs,
depuis le changement de route, pas une parole n'avait t prononce 
bord.

Gaetano, qui avait propos l'expdition, en avait pris toute la
responsabilit sur lui. Les quatre matelots ne le quittaient pas des
yeux, tout en prparant les avirons et en se tenant videmment prts 
faire force de rames, ce qui, grce  l'obscurit, n'tait pas
difficile.

Quant  Franz, il visitait ses armes avec ce sang-froid que nous lui
connaissons; il avait deux fusils  deux coups et une carabine, il les
chargea, s'assura des batteries, et attendit.

Pendant ce temps, le patron avait jet bas son caban et sa chemise,
assur son pantalon autour de ses reins, et, comme il tait pieds nus,
il n'avait eu ni souliers ni bas  dfaire. Une fois dans ce costume, ou
plutt hors de son costume, il mit un doigt sur ses lvres pour faire
signe de garder le plus profond silence, et, se laissant couler dans la
mer, il nagea vers le rivage avec tant de prcaution qu'il tait
impossible d'entendre le moindre bruit. Seulement, au sillon
phosphorescent que dgageaient ses mouvements, on pouvait suivre sa
trace.

Bientt, ce sillon mme disparut: il tait vident que Gaetano avait
touch terre.

Tout le monde sur le petit btiment resta immobile pendant une
demi-heure, au bout de laquelle on vit reparatre prs du rivage et
s'approcher de la barque le mme sillon lumineux. Au bout d'un instant,
et en deux brasses, Gaetano avait atteint la barque.

Eh bien? firent ensemble Franz et les quatre matelots.

--Eh bien, dit-il, ce sont des contrebandiers espagnols; ils ont
seulement avec eux deux bandits corses.

--Et que font ces deux bandits corses avec des contrebandiers espagnols?

--Eh! mon Dieu! Excellence, reprit Gaetano d'un ton de profonde charit
chrtienne, il faut bien s'aider les uns les autres. Souvent les bandits
se trouvent un peu presss sur terre par les gendarmes ou les
carabiniers, eh bien, ils trouvent l une barque, et dans cette barque
de bons garons comme nous. Ils viennent nous demander l'hospitalit
dans notre maison flottante. Le moyen de refuser secours  un pauvre
diable qu'on poursuit! Nous le recevons, et, pour plus grande scurit,
nous gagnons le large. Cela ne nous cote rien et sauve la vie ou, tout
au moins, la libert  un de nos semblables qui, dans l'occasion,
reconnat le service que nous lui avons rendu en nous indiquant un bon
endroit o nous puissions dbarquer nos marchandises sans tre drangs
par les curieux.

--Ah ! dit Franz, vous tes donc un peu contrebandier vous-mme, mon
cher Gaetano?

--Eh! que voulez-vous, Excellence! dit-il avec un sourire impossible 
dcrire, on fait un peu de tout; il faut bien vivre.

--Alors vous tes en pays de connaissance avec les gens qui habitent
Monte-Cristo  cette heure?

-- peu prs. Nous autres mariniers, nous sommes comme les
francs-maons, nous nous reconnaissons  certains signes.

--Et vous croyez que nous n'aurions rien  craindre en dbarquant 
notre tour?

--Absolument rien, les contrebandiers ne sont pas des voleurs.

--Mais ces deux bandits corses... reprit Franz, calculant d'avance
toutes les chances de danger.

--Eh mon Dieu! dit Gaetano, ce n'est pas leur faute s'ils sont bandits,
c'est celle de l'autorit.

--Comment cela?

--Sans doute! on les poursuit pour avoir fait une _peau_, pas autre
chose; comme s'il n'tait pas dans la nature du Corse de se venger!

--Qu'entendez-vous par avoir fait une _peau_? Avoir assassin un homme?
dit Franz, continuant ses investigations.

--J'entends avoir tu un ennemi, reprit le patron, ce qui est bien
diffrent.

--Eh bien, fit le jeune homme, allons demander l'hospitalit aux
contrebandiers et aux bandits. Croyez-vous qu'ils nous l'accordent?

--Sans aucun doute.

--Combien sont-ils?

--Quatre, Excellence, et les deux bandits a fait six.

--Eh bien, c'est juste notre chiffre; nous sommes mme, dans le cas o
ces messieurs montreraient de mauvaises dispositions, en force gale, et
par consquent en mesure de les contenir. Ainsi, une dernire fois, va
pour Monte-Cristo.

--Oui, Excellence; mais vous nous permettrez bien encore de prendre
quelques prcautions?

--Comment donc, mon cher! soyez sage comme Nestor, et prudent comme
Ulysse. Je fais plus que de vous le permettre, je vous y exhorte.

--Eh bien alors, silence! fit Gaetano.

Tout le monde se tut.

Pour un homme envisageant, comme Franz, toute chose sous son vritable
point de vue, la situation, sans tre dangereuse, ne manquait pas d'une
certaine gravit. Il se trouvait dans l'obscurit la plus profonde,
isol, au milieu de la mer, avec des mariniers qui ne le connaissaient
pas et qui n'avaient aucun motif de lui tre dvous; qui savaient qu'il
avait dans sa ceinture quelques milliers de francs, et qui avaient dix
fois, sinon avec envie, du moins avec curiosit, examin ses armes, qui
taient fort belles. D'un autre ct, il allait aborder, sans autre
escorte que ces hommes, dans une le qui portait un nom fort religieux,
mais qui ne semblait pas promettre  Franz une autre hospitalit que
celle du Calvaire au Christ, grce  ses contrebandiers et  ses
bandits. Puis cette histoire de btiments couls  fond, qu'il avait
crue exagre le jour, lui semblait plus vraisemblable la nuit. Aussi,
plac qu'il tait entre ce double danger peut-tre imaginaire, il ne
quittait pas ces hommes des yeux et son fusil de la main.

Cependant les mariniers avaient de nouveau hiss leurs voiles et avaient
repris leur sillon dj creus en allant et en revenant.  travers
l'obscurit Franz, dj un peu habitu aux tnbres, distinguait le
gant de granit que la barque ctoyait; puis enfin, en dpassant de
nouveau l'angle d'un rocher, il aperut le feu qui brillait, plus
clatant que jamais, et autour de ce feu, cinq ou six personnes assises.

La rverbration du foyer s'tendait d'une centaine de pas en mer.
Gaetano ctoya la lumire, en faisant toutefois rester la barque dans la
partie non claire; puis, lorsqu'elle fut tout  fait en face du foyer,
il mit le cap sur lui et entra bravement dans le cercle lumineux, en
entonnant une chanson de pcheurs dont il soutenait le chant  lui seul,
et dont ses compagnons reprenaient le refrain en choeur.

Au premier mot de la chanson, les hommes assis autour du foyer s'taient
levs et s'taient approchs du dbarcadre, les yeux fixs sur la
barque, dont ils s'efforaient visiblement de juger la force et de
deviner les intentions. Bientt, ils parurent avoir fait un examen
suffisant et allrent,  l'exception d'un seul qui resta debout sur le
rivage, se rasseoir autour du feu, devant lequel rtissait un chevreau
tout entier.

Lorsque le bateau fut arriv  une vingtaine de pas de la terre, l'homme
qui tait sur le rivage fit machinalement, avec sa carabine, le geste
d'une sentinelle qui attend une patrouille, et cria _Qui vive_! en
patois sarde.

Franz arma froidement ses deux coups. Gaetano changea alors avec cet
homme quelques paroles auxquelles le voyageur ne comprit rien, mais qui
le concernaient videmment.

Son Excellence, demanda le patron, veut-elle se nommer ou garder
l'incognito?

--Mon nom doit tre parfaitement inconnu; dites-leur donc simplement,
reprit Franz, que je suis un Franais voyageant pour ses plaisirs.

Lorsque Gaetano eut transmis cette rponse, la sentinelle donna un ordre
 l'un des hommes assis devant le feu, lequel se leva aussitt, et
disparut dans les rochers.

Il se fit un silence. Chacun semblait proccup de ses affaires: Franz
de son dbarquement, les matelots de leurs voiles, les contrebandiers de
leur chevreau, mais, au milieu de cette insouciance apparente, on
s'observait mutuellement.

L'homme qui s'tait loign reparut tout  coup, du ct oppos de celui
par lequel il avait disparu. Il fit un signe de la tte  la sentinelle,
qui se retourna de leur ct et se contenta de prononcer ces seules
paroles: _S'accommodi_.

Le _s'accommodi_ italien est intraduisible; il veut dire  la fois,
venez, entrez, soyez le bienvenu, faites comme chez vous, vous tes le
matre. C'est comme cette phrase turque de Molire, qui tonnait si fort
le bourgeois gentilhomme par la quantit de choses qu'elle contenait.

Les matelots ne se le firent pas dire deux fois: en quatre coups de
rames, la barque toucha la terre. Gaetano sauta sur la grve, changea
encore quelques mots  voix basse avec la sentinelle, ses compagnons
descendirent l'un aprs l'autre; puis vint enfin le tour de Franz.

Il avait un de ses fusils en bandoulire, Gaetano avait l'autre, un des
matelots tenait sa carabine. Son costume tenait  la fois de l'artiste
et du dandy, ce qui n'inspira aux htes aucun soupon, et par consquent
aucune inquitude.

On amarra la barque au rivage, on fit quelques pas pour chercher un
bivouac commode; mais sans doute le point vers lequel on s'acheminait
n'tait pas de la convenance du contrebandier qui remplissait le poste
de surveillant, car il cria  Gaetano:

Non, point par l, s'il vous plat.

Gaetano balbutia une excuse, et, sans insister davantage, s'avana du
ct oppos, tandis que deux matelots, pour clairer la route, allaient
allumer des torches au foyer.

On fit trente pas  peu prs et l'on s'arrta sur une petite esplanade
tout entoure de rochers dans lesquels on avait creus des espces de
siges,  peu prs pareils  de petites gurites o l'on monterait la
garde assis. Alentour poussaient, dans des veines de terre vgtale
quelques chnes nains et des touffes paisses de myrtes. Franz abaissa
une torche et reconnut,  un amas de cendres, qu'il n'tait pas le
premier  s'apercevoir du confortable de cette localit, et que ce
devait tre une des stations habituelles des visiteurs nomades de l'le
de Monte-Cristo.

Quant  son attente d'vnement, elle avait cess; une fois le pied sur
la terre ferme, une fois qu'il eut vu les dispositions, sinon amicales,
du moins indiffrentes de ses htes, toute sa proccupation avait
disparu, et,  l'odeur du chevreau qui rtissait au bivouac voisin, la
proccupation s'tait change en apptit.

Il toucha deux mots de ce nouvel incident  Gaetano, qui lui rpondit
qu'il n'y avait rien de plus simple qu'un souper quand on avait, comme
eux dans leur barque, du pain, du vin, six perdrix et un bon feu pour
les faire rtir.

D'ailleurs, ajouta-t-il, si Votre Excellence trouve si tentante l'odeur
de ce chevreau, je puis aller offrir  nos voisins deux de nos oiseaux
pour une tranche de leur quadrupde.

--Faites, Gaetano, faites, dit Franz; vous tes vritablement n avec le
gnie de la ngociation.

Pendant ce temps, les matelots avaient arrach des brasses de bruyres,
fait des fagots de myrtes et de chnes verts, auxquels ils avaient mis
le feu, ce qui prsentait un foyer assez respectable.

Franz attendait donc avec impatience, humant toujours l'odeur du
chevreau, le retour du patron, lorsque celui-ci reparut et vint  lui
d'un air fort proccup.

Eh bien, demanda-t-il, quoi de nouveau? on repousse notre offre?

--Au contraire, fit Gaetano. Le chef,  qui l'on a dit que vous tiez un
jeune homme franais, vous invite  souper avec lui.

--Eh bien, mais, dit Franz, c'est un homme fort civilis que ce chef, et
je ne vois pas pourquoi je refuserais; d'autant plus que j'apporte ma
part du souper.

--Oh! ce n'est pas cela: il a de quoi souper, et au-del, mais c'est
qu'il met  votre prsentation chez lui une singulire condition.

--Chez lui! reprit le jeune homme; il a donc fait btir une maison?

--Non; mais il n'en a pas moins un chez lui fort confortable,  ce qu'on
assure du moins.

--Vous connaissez donc ce chef?

--J'en ai entendu parler.

--En bien ou en mal?

--Des deux faons.

--Diable! Et quelle est cette condition?

--C'est de vous laisser bander les yeux et de n'ter votre bandeau que
lorsqu'il vous y invitera lui-mme.

Franz sonda autant que possible le regard de Gaetano pour savoir ce que
cachait cette proposition.

Ah dame! reprit celui-ci, rpondant  la pense de Franz, je le sais
bien, la chose mrite rflexion.

--Que feriez-vous  ma place? fit le jeune homme.

--Moi, qui n'ai rien  perdre, j'irais.

--Vous accepteriez?

--Oui, ne ft-ce que par curiosit.

--Il y a donc quelque chose de curieux  voir chez ce chef?

--coutez, dit Gaetano en baissant la voix, je ne sais pas si ce qu'on
dit est vrai...

Il s'arrta en regardant si aucun tranger ne l'coutait.

Et que dit-on?

--On dit que ce chef habite un souterrain auprs duquel le palais Pitti
est bien peu de chose.

--Quel rve! dit Franz en se rasseyant.

--Oh! ce n'est pas un rve, continua le patron, c'est une ralit! Cama,
le pilote du _Saint-Ferdinand_, y est entr un jour, et il en est sorti
tout merveill, en disant qu'il n'y a de pareils trsors que dans les
contes de fes.

--Ah ! mais, savez-vous, dit Franz, qu'avec de pareilles paroles vous
me feriez descendre dans la caverne d'Ali-Baba?

--Je vous dis ce qu'on m'a dit, Excellence.

--Alors, vous me conseillez d'accepter?

--Oh! je ne dis pas cela! Votre Excellence fera selon son bon plaisir.
Je ne voudrais pas lui donner un conseil dans une semblable occasion.

Franz rflchit quelques instants, comprit que cet homme si riche ne
pouvait lui en vouloir,  lui qui portait seulement quelques mille
francs; et, comme il n'entrevoyait dans tout cela qu'un excellent
souper, il accepta. Gaetano alla porter sa rponse.

Cependant nous l'avons dit, Franz tait prudent; aussi voulut-il avoir
le plus de dtails possible sur son hte trange et mystrieux. Il se
retourna donc du ct du matelot qui, pendant ce dialogue, avait plum
les perdrix avec la gravit d'un homme fier de ses fonctions, et lui
demanda dans quoi ses hommes avaient pu aborder, puisqu'on ne voyait ni
barques, ni spronares, ni tartanes.

Je ne suis pas inquiet de cela, dit le matelot, et je connais le
btiment qu'ils montent.

--Est-ce un joli btiment?

--J'en souhaite un pareil  Votre Excellence pour faire le tour du
monde.

--De quelle force est-il?

--Mais de cent tonneaux  peu prs. C'est, du reste un btiment de
fantaisie, un yacht, comme disent les Anglais, mais confectionn,
voyez-vous, de faon  tenir la mer par tous les temps.

--Et o a-t-il t construit?

--Je l'ignore. Cependant je le crois gnois.

--Et comment un chef de contrebandiers, continua Franz, ose-t-il faire
construire un yacht destin  son commerce dans le port de Gnes?

--Je n'ai pas dit, fit le matelot, que le propritaire de ce yacht ft
un contrebandier.

--Non; mais Gaetano l'a dit, ce me semble.

--Gaetano avait vu l'quipage de loin, mais il n'avait encore parl 
personne.

--Mais si cet homme n'est pas un chef de contrebandiers, quel est-il
donc?

--Un riche seigneur qui voyage pour son plaisir.

Allons, pensa Franz, le personnage n'en est que plus mystrieux,
puisque les versions sont diffrentes.

Et comment s'appelle-t-il?

--Lorsqu'on le lui demande, il rpond qu'il se nomme Simbad le marin.
Mais je doute que ce soit son vritable nom.

--Simbad le marin?

--Oui.

--Et o habite ce seigneur?

--Sur la mer.

--De quel pays est-il?

--Je ne sais pas.

--L'avez-vous vu?

--Quelquefois.

--Quel homme est-ce?

--Votre Excellence en jugera elle-mme.

--Et o va-t-il me recevoir?

--Sans doute dans ce palais souterrain dont vous a parl Gaetano.

--Et vous n'avez jamais eu la curiosit, quand vous avez relch ici et
que vous avez trouv l'le dserte, de chercher  pntrer dans ce
palais enchant?

--Oh! si fait, Excellence, reprit le matelot, et plus d'une fois mme;
mais toujours nos recherches ont t inutiles. Nous avons fouill la
grotte de tous cts et nous n'avons pas trouv le plus petit passage.
Au reste, on dit que la porte ne s'ouvre pas avec une clef, mais avec un
mot magique.

--Allons, dcidment, murmura Franz, me voil embarqu dans un conte des
_Mille et une Nuits_.

--Son Excellence vous attend, dit derrire lui une voix qu'il reconnut
pour celle de la sentinelle. Le nouveau venu tait accompagn de deux
hommes de l'quipage du yacht. Pour toute rponse, Franz tira son
mouchoir et le prsenta  celui qui lui avait adress la parole.

Sans dire une seule parole, on lui banda les yeux avec un soin qui
indiquait la crainte qu'il ne commit quelque indiscrtion; aprs quoi on
lui fit jurer qu'il n'essayerait en aucune faon d'ter son bandeau.

Il jura. Alors les deux hommes le prirent chacun par un bras, et il
marcha guid par eux et prcd de la sentinelle. Aprs une trentaine de
pas, il sentit,  l'odeur de plus en plus apptissante du chevreau,
qu'il repassait devant le bivouac; puis on lui fit continuer sa route
pendant une cinquantaine de pas encore, en avanant videmment du ct
o l'on n'avait pas voulu laisser pntrer Gaetano: dfense qui
s'expliquait maintenant. Bientt, au changement d'atmosphre, il comprit
qu'il entrait dans un souterrain; au bout de quelques secondes de
marche, il entendit un craquement, et il lui sembla que l'atmosphre
changeait encore de nature et devenait tide et parfume; enfin, il
sentit que ses pieds posaient sur un tapis pais et moelleux; ses guides
l'abandonnrent. Il se fit un instant de silence, et une voix dit en bon
franais, quoique avec un accent tranger:

Vous tes le bienvenu chez moi, monsieur, et vous pouvez ter votre
mouchoir.

Comme on le pense bien, Franz ne se fit pas rpter deux fois cette
invitation; il leva son mouchoir, et se trouva en face d'un homme de
trente-huit  quarante ans, portant un costume tunisien, c'est--dire
une calotte rouge avec un long gland de soie bleue, une veste de drap
noir toute brode d'or, des pantalons sang de boeuf larges et bouffants,
des gutres de mme couleur brodes d'or comme la veste, et des
babouches jaunes; un magnifique cachemire lui serrait la taille, et un
petit cangiar aigu et recourb tait pass dans cette ceinture.

Quoique d'une pleur presque livide, cet homme avait une figure
remarquablement belle; ses yeux taient vifs et perants; son nez droit,
et presque de niveau avec le front, indiquait le type grec dans toute sa
puret, et ses dents, blanches comme des perles, ressortaient
admirablement sous la moustache noire qui les encadrait.

Seulement cette pleur tait trange; on et dit un homme enferm depuis
longtemps dans un tombeau, et qui n'et pas pu reprendre la carnation
des vivants.

Sans tre d'une grande taille, il tait bien fait du reste, et, comme
les hommes du Midi, avait les mains et les pieds petits.

Mais ce qui tonna Franz, qui avait trait de rve le rcit de Gaetano,
ce fut la somptuosit de l'ameublement.

Toute la chambre tait tendue d'toffes turques de couleur cramoisie et
broches de fleurs d'or. Dans un enfoncement tait une espce de divan
surmont d'un trophe d'armes arabes  fourreaux de vermeil et 
poignes resplendissantes de pierreries; au plafond, pendait une lampe
en verre de Venise, d'une forme et d'une couleur charmantes, et les
pieds reposaient sur un tapis de Turquie dans lequel ils enfonaient
jusqu' la cheville: des portires pendaient devant la porte par
laquelle Franz tait entr, et devant une autre porte donnant passage
dans une seconde chambre qui paraissait splendidement claire.

L'hte laissa un instant Franz tout  sa surprise, et d'ailleurs il lui
rendait examen pour examen, et ne le quittait pas des yeux.

Monsieur, lui dit-il enfin, mille fois pardon des prcautions que l'on
a exiges de vous pour vous introduire chez moi: mais, comme la plupart
du temps cette le est dserte, si le secret de cette demeure tait
connu, je trouverais sans doute, en revenant, mon pied--terre en assez
mauvais tat, ce qui me serait fort dsagrable, non pas pour la perte
que cela me causerait, mais parce que je n'aurais pas la certitude de
pouvoir, quand je le veux, me sparer du reste de la terre. Maintenant,
je vais tcher de vous faire oublier ce petit dsagrment, en vous
offrant ce que vous n'espriez certes pas trouver ici, c'est--dire un
souper passable et d'assez bons lits.

--Ma foi, mon cher hte, rpondit Franz, il ne faut pas vous excuser
pour cela. J'ai toujours vu que l'on bandait les yeux aux gens qui
pntraient dans les palais enchants: voyez plutt Raoul dans les
_Huguenots_ et vritablement je n'ai pas  me plaindre, car ce que vous
me montrez fait suite aux merveilles des _Mille et une Nuits_.

--Hlas! je vous dirai comme Lucullus: Si j'avais su avoir l'honneur de
votre visite, je m'y serais prpar. Mais enfin, tel qu'est mon
ermitage, je le mets  votre disposition; tel qu'il est, mon souper vous
est offert. Ali, sommes-nous servis?

Presque au mme instant, la portire se souleva, et un Ngre nubien,
noir comme l'bne et vtu d'une simple tunique blanche, fit signe  son
matre qu'il pouvait passer dans la salle  manger.

Maintenant, dit l'inconnu  Franz, je ne sais si vous tes de mon avis,
mais je trouve que rien n'est gnant comme de rester deux ou trois
heures en tte--tte sans savoir de quel nom ou de quel titre
s'appeler. Remarquez que je respecte trop les lois de l'hospitalit pour
vous demander ou votre nom ou votre titre; je vous prie seulement de me
dsigner une appellation quelconque,  l'aide de laquelle je puisse vous
adresser la parole. Quant  moi, pour vous mettre  votre aise je vous
dirai que l'on a l'habitude de m'appeler Simbad le marin.

--Et moi, reprit Franz, je vous dirai que, comme il ne me manque, pour
tre dans la situation d'Aladin, que la fameuse lampe merveilleuse, je
ne vois aucune difficult  ce que, pour le moment, vous m'appeliez
Aladin. Cela ne nous sortira pas de l'Orient, o je suis tent de croire
que j'ai t transport par la puissance de quelque bon gnie.

--Eh bien, seigneur Aladin, fit l'trange amphitryon, vous avez entendu
que nous tions servis, n'est-ce pas? veuillez donc prendre la peine
d'entrer dans la salle  manger; votre trs humble serviteur passe
devant vous pour vous montrer le chemin.

Et  ces mots, soulevant la portire, Simbad passa effectivement devant
Franz.

Franz marchait d'enchantements en enchantements; la table tait
splendidement servie. Une fois convaincu de ce point important, il porta
les yeux autour de lui. La salle  manger tait non moins splendide que
le boudoir qu'il venait de quitter; elle tait tout en marbre, avec des
bas reliefs antiques du plus grand prix, et aux deux extrmits de cette
salle, qui tait oblongue, deux magnifiques statues portaient des
corbeilles sur leurs ttes. Ces corbeilles contenaient deux pyramides de
fruits magnifiques; c'taient des ananas de Sicile, des grenades de
Malaga, des oranges des les Balares, des pches de France et des
dattes de Tunis.

Quant au souper, il se composait d'un faisan rti entour de merles de
Corse, d'un jambon de sanglier  la gele, d'un quartier de chevreau 
la tartare, d'un turbot magnifique et d'une gigantesque langouste. Les
intervalles des grands plats taient remplis par de petits plats
contenant les entremets.

Les plats taient en argent, les assiettes en porcelaine du Japon.

Franz se frotta les yeux pour s'assurer qu'il ne rvait pas.

Ali seul tait admis  faire le service et s'en acquittait fort bien. Le
convive en fit compliment  son hte.

Oui, reprit celui-ci, tout en faisant les honneurs de son souper avec
la plus grande aisance; oui, c'est un pauvre diable qui m'est fort
dvou et qui fait de son mieux. Il se souvient que je lui ai sauv la
vie, et comme il tenait  sa tte,  ce qu'il parat, il m'a gard
quelque reconnaissance de la lui avoir conserve.

Ali s'approcha de son matre, lui prit la main et la baisa.

Et serait-ce trop indiscret, seigneur Simbad, dit Franz, de vous
demander en quelle circonstance vous avez fait cette belle action?

--Oh! mon Dieu, c'est bien simple, rpondit l'hte. Il parat que le
drle avait rd plus prs du srail du bey de Tunis qu'il n'tait
convenable de le faire  un gaillard de sa couleur; de sorte qu'il avait
t condamn par le bey  avoir la langue, la main et la tte tranches:
la langue le premier jour, la main le second, et la tte le troisime.
J'avais toujours eu envie d'avoir un muet  mon service; j'attendis
qu'il et la langue coupe, et j'allai proposer au bey de me le donner
pour un magnifique fusil  deux coups qui, la veille, m'avait paru
veiller les dsirs de Sa Hautesse. Il balana un instant, tant il
tenait  en finir avec ce pauvre diable. Mais j'ajoutai  ce fusil un
couteau de chasse anglais avec lequel j'avais hach le yatagan de Sa
Hautesse; de sorte que le bey se dcida  lui faire grce de la main et
de la tte, mais  condition qu'il ne remettrait jamais le pied  Tunis.
La recommandation tait inutile. Du plus loin que le mcrant aperoit
les ctes d'Afrique, il se sauve  fond de cale, et l'on ne peut le
faire sortir de l que lorsqu'on est hors de vue de la troisime partie
du monde.

Franz resta un moment muet et pensif, cherchant ce qu'il devait penser
de la bonhomie cruelle avec laquelle son hte venait de lui faire ce
rcit.

Et, comme l'honorable marin dont vous avez pris le nom, dit-il en
changeant de conversation, vous passez votre vie  voyager?

--Oui; c'est un voeu que j'ai fait dans un temps o je ne pensais gure
pouvoir l'accomplir, dit l'inconnu en souriant. J'en ai fait
quelques-uns comme cela, et qui, je l'espre, s'accompliront tous  leur
tour.

Quoique Simbad et prononc ces mots avec le plus grand sang-froid, ses
yeux avaient lanc un regard de frocit trange.

Vous avez beaucoup souffert, monsieur? lui dit Franz.

Simbad tressaillit et le regarda fixement.

 quoi voyez-vous cela? demanda-t-il.

-- tout, reprit Franz:  votre voix,  votre regard,  votre pleur, et
 la vie mme que vous menez.

--Moi! je mne la vie la plus heureuse que je connaisse, une vritable
vie de pacha; je suis le roi de la cration: je me plais dans un
endroit, j'y reste; je m'ennuie, je pars; je suis libre comme l'oiseau,
j'ai des ailes comme lui; les gens qui m'entourent m'obissent sur un
signe. De temps en temps, je m'amuse  railler la justice humaine en lui
enlevant un bandit qu'elle cherche, un criminel qu'elle poursuit. Puis
j'ai ma justice  moi, basse et haute, sans sursis et sans appel, qui
condamne ou qui absout, et  laquelle personne n'a rien  voir. Ah! si
vous aviez got de ma vie, vous n'en voudriez plus d'autre, et vous ne
rentreriez jamais dans le monde,  moins que vous n'eussiez quelque
grand projet  y accomplir.

--Une vengeance! par exemple, dit Franz.

L'inconnu fixa sur le jeune homme un de ces regards qui plongent au plus
profond du coeur et de la pense.

Et pourquoi une vengeance? demanda-t-il.

--Parce que, reprit Franz, vous m'avez tout l'air d'un homme qui,
perscut par la socit, a un compte terrible  rgler avec elle.

--Eh bien, fit Simbad en riant de son rire trange, qui montrait ses
dents blanches et aigus, vous n'y tes pas; tel que vous me voyez, je
suis une espce de philanthrope, et peut-tre un jour irai-je  Paris
pour faire concurrence  M. Appert et  l'homme au Petit Manteau Bleu.

--Et ce sera la premire fois que vous ferez ce voyage?

--Oh! mon Dieu, oui. J'ai l'air d'tre bien peu curieux, n'est-ce pas?
mais je vous assure qu'il n'y a pas de ma faute si j'ai tant tard, cela
viendra un jour ou l'autre!

--Et comptez-vous faire bientt ce voyage?

--Je ne sais encore, il dpend de circonstances soumises  des
combinaisons incertaines.

--Je voudrais y tre  l'poque o vous y viendrez, je tcherais de vous
rendre, en tant qu'il serait en mon pouvoir, l'hospitalit que vous me
donnez si largement  Monte-Cristo.

--J'accepterais votre offre avec un grand plaisir, reprit l'hte; mais
malheureusement, si j'y vais, ce sera peut-tre incognito.

Cependant, le souper s'avanait et paraissait avoir t servi  la seule
intention de Franz, car  peine si l'inconnu avait touch du bout des
dents  un ou deux plats du splendide festin qu'il lui avait offert, et
auquel son convive inattendu avait fait si largement honneur.

Enfin, Ali apporta le dessert, ou plutt prit les corbeilles des mains
des statues et les posa sur la table.

Entre les deux corbeilles, il plaa une petite coupe de vermeil ferme
par un couvercle de mme mtal.

Le respect avec lequel Ali avait apport cette coupe piqua la curiosit
de Franz. Il leva le couvercle et vit une espce de pte verdtre qui
ressemblait  des confitures d'anglique, mais qui lui tait
parfaitement inconnue.

Il replaa le couvercle, aussi ignorant de ce que la coupe contenait
aprs avoir remis le couvercle qu'avant de l'avoir lev, et, en
reportant les yeux sur son hte, il le vit sourire de son
dsappointement.

Vous ne pouvez pas deviner, lui dit celui-ci, quelle espce de
comestible contient ce petit vase, et cela vous intrigue, n'est-ce pas?

--Je l'avoue.

--Eh bien, cette sorte de confiture verte n'est ni plus ni moins que
l'ambroisie qu'Hb servait  la table de Jupiter.

--Mais cette ambroisie, dit Franz, a sans doute, en passant par la main
des hommes, perdu son nom cleste pour prendre un nom humain; en langue
vulgaire, comment cet ingrdient, pour lequel, au reste, je ne me sens
pas une grande sympathie, s'appelle-t-il?

--Eh! voil justement ce qui rvle notre origine matrielle, s'cria
Simbad; souvent nous passons ainsi auprs du bonheur sans le voir, sans
le regarder, ou, si nous l'avons vu et regard, sans le reconnatre.
tes-vous un homme positif et l'or est-il votre dieu, gotez  ceci, et
les mines du Prou, de Guzarate et de Golconde vous seront ouvertes.
tes-vous un homme d'imagination, tes-vous pote, gotez encore  ceci,
et les barrires du possible disparatront; les champs de l'infini vont
s'ouvrir, vous vous promnerez, libre de coeur, libre d'esprit, dans le
domaine sans bornes de la rverie. tes-vous ambitieux courez-vous aprs
les grandeurs de la terre, gotez de ceci toujours, et dans une heure
vous serez roi, non pas roi d'un petit royaume cach dans un coin de
l'Europe, comme la France, l'Espagne ou l'Angleterre mais roi du monde,
roi de l'univers, roi de la cration. Votre trne sera dress sur la
montagne o Satan emporta Jsus; et, sans avoir besoin de lui faire
hommage, sans tre forc de lui baiser la griffe, vous serez le
souverain matre de tous les royaumes de la terre. N'est-ce pas tentant,
ce que je vous offre l dites, et n'est-ce pas une chose bien facile
puisqu'il n'y a que cela  faire? Regardez.

 ces mots, il dcouvrit  son tour la petite coupe de vermeil qui
contenait la substance tant loue, prit une cuillere  caf des
confitures magiques, la porta  sa bouche et la savoura lentement, les
yeux  moiti ferms, et la tte renverse en arrire.

Franz lui laissa tout le temps d'absorber son mets favori, puis,
lorsqu'il le vit un peu revenu  lui:

Mais enfin, dit-il, qu'est-ce que ce mets si prcieux?

--Avez-vous entendu parler du Vieux de la Montagne, lui demanda son
hte, le mme qui voulut faire assassiner Philippe Auguste?

--Sans doute.

--Eh bien, vous savez qu'il rgnait sur une riche valle qui dominait la
montagne d'o il avait pris son nom pittoresque. Dans cette valle
taient de magnifiques jardins plants par Hassen-ben-Sabah, et, dans
ces jardins, des pavillons isols. C'est dans ces pavillons qu'il
faisait entrer ses lus, et l il leur faisait manger, dit Marco-Polo,
une certaine herbe qui les transportait dans le paradis, au milieu de
plantes toujours fleuries, de fruits toujours mrs, de femmes toujours
vierges. Or, ce que ces jeunes gens bienheureux prenaient pour la
ralit, c'tait un rve; mais un rve si doux, si enivrant, si
voluptueux, qu'ils se vendaient corps et me  celui qui le leur avait
donn, et qu'obissant  ses ordres comme  ceux de Dieu, ils allaient
frapper au bout du monde la victime indique, mourant dans les tortures
sans se plaindre  la seule ide que la mort qu'ils subissaient n'tait
qu'une transition  cette vie de dlices dont cette herbe sainte, servie
devant vous, leur avait donn un avant-got.

--Alors, s'cria Franz, c'est du hachisch! Oui, je connais cela, de nom
du moins.

--Justement, vous avez dit le mot, seigneur Aladin, c'est du hachisch,
tout ce qui se fait de meilleur et de plus pur en hachisch  Alexandrie,
du hachisch d'Abougor, le grand faiseur, l'homme unique, l'homme  qui
l'on devrait btir un palais avec cette inscription: _Au marchand du
bonheur, le monde reconnaissant._

--Savez-vous, lui dit Franz, que j'ai bien envie de juger par moi-mme
de la vrit ou de l'exagration de vos loges?

--Jugez par vous-mme, mon hte, jugez; mais ne vous en tenez pas  une
premire exprience: comme en toute chose, il faut habituer les sens 
une impression nouvelle, douce ou violente, triste ou joyeuse. Il y a
une lutte de la nature contre cette divine substance, de la nature qui
n'est pas faite pour la joie et qui se cramponne  la douleur. Il faut
que la nature vaincue succombe dans le combat, il faut que la ralit
succde au rve; et alors le rve rgne en matre, alors c'est le rve
qui devient la vie et la vie qui devient le rve: mais quelle diffrence
dans cette transfiguration! c'est--dire qu'en comparant les douleurs de
l'existence relle aux jouissances de l'existence factice, vous ne
voudrez plus vivre jamais, et que vous voudrez rver toujours. Quand
vous quitterez votre monde  vous pour le monde des autres, il vous
semblera passer d'un printemps napolitain  un hiver lapon, il vous
semblera quitter le paradis pour la terre, le ciel pour l'enfer. Gotez
du hachisch, mon hte! gotez-en!

Pour toute rponse, Franz prit une cuillere de cette pte merveilleuse,
mesure sur celle qu'avait prise son amphitryon, et la porta  sa
bouche.

Diable! fit-il aprs avoir aval ces confitures divines, je ne sais pas
encore si le rsultat sera aussi agrable que vous le dites, mais la
chose ne me parat pas aussi succulente que vous l'affirmez.

--Parce que les houppes de votre palais ne sont pas encore faites  la
sublimit de la substance qu'elles dgustent. Dites-moi: est-ce que ds
la premire fois vous avez aim les hutres, le th, le porter, les
truffes, toutes choses que vous avez adores par la suite? Est-ce que
vous comprenez les Romains, qui assaisonnaient les faisans avec de
l'assafoetida, et les Chinois, qui mangent des nids d'hirondelles? Eh!
mon Dieu, non. Eh bien, il en est de mme du hachisch: mangez-en huit
jours de suite seulement, nulle nourriture au monde ne vous paratra
atteindre  la finesse de ce got qui vous parat peut-tre aujourd'hui
fade et nausabond. D'ailleurs, passons dans la chambre  ct,
c'est--dire dans votre chambre, et Ali va nous servir le caf et nous
donner des pipes.

Tous deux se levrent, et, pendant que celui qui s'tait donn le nom de
Simbad, et que nous avons ainsi nomm de temps en temps, de faon 
pouvoir, comme son convive, lui donner une dnomination quelconque,
donnait quelques ordres  son domestique, Franz entra dans la chambre
attenante.

Celle-ci tait d'un ameublement plus simple quoique non moins riche.
Elle tait de forme ronde, et un grand divan en faisait tout le tour.
Mais divan, murailles, plafonds et parquet taient tout tendus de peaux
magnifiques, douces et moelleuses comme les plus moelleux tapis;
c'taient des peaux de lions de l'Atlas aux puissantes crinires;
c'taient des peaux de tigres du Bengale aux chaudes rayures, des peaux
de panthres du Cap tachetes joyeusement comme celle qui apparat 
Dante, enfin des peaux d'ours de Sibrie, de renards de Norvge, et
toutes ces peaux taient jetes en profusion les unes sur les autres, de
faon qu'on et cru marcher sur le gazon le plus pais et reposer sur le
lit le plus soyeux.

Tous deux se couchrent sur le divan, des chibouques aux tuyaux de
jasmin et aux bouquins d'ambre taient  la porte de la main, et toutes
prpares pour qu'on n'et pas besoin de fumer deux fois dans la mme.
Ils en prirent chacun une. Ali les alluma, et sortit pour aller chercher
le caf.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel Simbad se laissa aller aux
penses qui semblaient l'occuper sans cesse, mme au milieu de sa
conversation, et Franz s'abandonna  cette rverie muette dans laquelle
on tombe presque toujours en fumant d'excellent tabac, qui semble
emporter avec la fume toutes les peines de l'esprit et rendre en
change au fumeur tous les rves de l'me.

Ali apporta le caf.

Comment le prendrez-vous? dit l'inconnu:  la franaise ou  la turque,
fort ou lger, sucr ou non sucr, pass ou bouilli?  votre choix: il y
en a de prpar de toutes les faons.

--Je le prendrai  la turque, rpondit Franz.

--Et vous avez raison, s'cria son hte, cela prouve que vous avez des
dispositions pour la vie orientale. Ah! les Orientaux, voyez-vous, ce
sont les seuls hommes qui sachent vivre! Quant  moi ajouta-t-il avec un
de ces singuliers sourires qui n'chappaient pas au jeune homme, quand
j'aurai fini mes affaires  Paris, j'irai mourir en Orient et si vous
voulez me retrouver alors, il faudra venir me chercher au Caire, 
Bagdad, ou  Ispahan.

--Ma foi, dit Franz, ce sera la chose du monde la plus facile, car je
crois qu'il me pousse des ailes d'aigles, et, avec ces ailes je ferais
le tour du monde en vingt-quatre heures.

--Ah! ah! c'est le hachisch qui opre, eh bien! ouvrez vos ailes et
envolez-vous dans les rgions surhumaines; ne craignez rien, on veille
sur vous, et si, comme celles d'Icare, vos ailes fondent au soleil nous
sommes l pour vous recevoir.

Alors il dit quelques mots arabes  Ali, qui fit un geste d'obissance
et se retira, mais sans s'loigner.

Quant  Franz, une trange transformation s'oprait en lui. Toute la
fatigue physique de la journe, toute la proccupation d'esprit
qu'avaient fait natre les vnements du soir disparaissaient comme dans
ce premier moment de repos o l'on vit encore assez pour sentir venir le
sommeil. Son corps semblait acqurir une lgret immatrielle, son
esprit s'claircissait d'une faon inoue, ses sens semblaient doubler
leurs facults; l'horizon allait toujours s'largissant, mais non plus
cet horizon sombre sur lequel planait une vague terreur et qu'il avait
vu avant son sommeil, mais un horizon bleu, transparent, vaste, avec
tout ce que la mer a d'azur, avec tout ce que le soleil a de paillettes,
avec tout ce que la brise a de parfums; puis, au milieu des chants de
ses matelots, chants si limpides et si clairs qu'on en et fait une
harmonie divine si on et pu les noter, il voyait apparatre l'le de
Monte-Cristo, non plus comme un cueil menaant sur les vagues, mais
comme une oasis perdue dans le dsert; puis  mesure que la barque
approchait, les chants devenaient plus nombreux, car une harmonie
enchanteresse et mystrieuse montait de cette le  Dieu, comme si
quelque fe, comme Lorelay, ou quelque enchanteur comme Amphion, et
voulu y attirer une me ou y btir une ville.

Enfin la barque toucha la rive, mais sans effort, sans secousse comme
les lvres touchent les lvres, et il rentra dans la grotte sans que
cette musique charmante cesst. Il descendit ou plutt il lui sembla
descendre quelques marches, respirant cet air frais et embaum comme
celui qui devait rgner autour de la grotte de Circ, fait de tels
parfums qu'ils font rver l'esprit, de telles ardeurs qu'elles font
brler les sens, et il revit tout ce qu'il avait vu avant son sommeil,
depuis Simbad, l'hte fantastique, jusqu' Ali, le serviteur muet; puis
tout sembla s'effacer et se confondre sous ses yeux, comme les dernires
ombres d'une lanterne magique qu'on teint, et il se retrouva dans la
chambre aux statues, claire seulement d'une de ces lampes antiques et
ples qui veillent au milieu de la nuit sur le sommeil ou la volupt.

C'taient bien les mmes statues riches de forme, de luxure et de
posie, aux yeux magntiques, aux sourires lascifs, aux chevelures
opulentes. C'tait Phryn, Cloptre, Messaline, ces trois grandes
courtisanes: puis au milieu de ces ombres impudiques se glissait, comme
un rayon pur, comme un ange chrtien au milieu de l'Olympe, une de ces
figures chastes, une de ces ombres calmes, une de ces visions douces qui
semblait voiler son front virginal sous toutes ces impurets de marbre.

Alors il lui parut que ces trois statues avaient runi leurs trois
amours pour un seul homme, et que cet homme c'tait lui, qu'elles
s'approchaient du lit o il rvait un second sommeil, les pieds perdus
dans leurs longues tuniques blanches, la gorge nue, les cheveux se
droulant comme une onde, avec une de ces poses auxquelles succombaient
les dieux, mais auxquelles rsistaient les saints, avec un de ces
regards inflexibles et ardents comme celui du serpent sur l'oiseau, et
qu'il s'abandonnait  ces regards douloureux comme une treinte,
voluptueux comme un baiser.

Il sembla  Franz qu'il fermait les yeux, et qu' travers le dernier
regard qu'il jetait autour de lui il entrevoyait la statue pudique qui
se voilait entirement; puis ses yeux ferms aux choses relles, ses
sens s'ouvrirent aux impressions impossibles.

Alors ce fut une volupt sans trve, un amour sans repos, comme celui
que promettait le Prophte  ses lus. Alors toutes ces bouches de
pierre se firent vivantes, toutes ces poitrines se firent chaudes, au
point que pour Franz, subissant pour la premire fois l'empire du
hachisch, cet amour tait presque une douleur, cette volupt presque une
torture, lorsqu'il sentait passer sur sa bouche altre les lvres de
ces statues, souples et froides comme les anneaux d'une couleuvre; mais
plus ses bras tentaient de repousser cet amour inconnu, plus ses sens
subissaient le charme de ce songe mystrieux, si bien qu'aprs une lutte
pour laquelle on et donn son me, il s'abandonna sans rserve et finit
par retomber haletant, brl de fatigue, puis de volupt, sous les
baisers de ces matresses de marbre et sous les enchantements de ce rve
inou.

FIN DU TOME PREMIER






End of the Project Gutenberg EBook of Le comte de Monte-Cristo, Tome I, by
Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME I ***

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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

