The Project Gutenberg EBook of La guerre et la paix, Tome I, by Lon Tolsto

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Title: La guerre et la paix, Tome I

Author: Lon Tolsto

Release Date: March 8, 2006 [EBook #17949]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Comte Lon Tolsto

LA GUERRE ET LA PAIX

TOME I
(1863-1869)
Traduction par UNE RUSSE


PREMIRE PARTIE

AVANT TILSITT

1805--1807




CHAPITRE PREMIER

I


Eh bien, prince, que vous disais-je? Gnes et Lucques sont devenues les
proprits de la famille Bonaparte. Aussi, je vous le dclare d'avance,
vous cesserez d'tre mon ami, mon fidle esclave, comme vous dites, si
vous continuez  nier la guerre et si vous vous obstinez  dfendre plus
longtemps les horreurs et les atrocits commises par cet Antchrist...,
car c'est l'Antchrist en personne, j'en suis sre! Allons, bonjour,
cher prince; je vois que je vous fais peur... asseyez-vous ici, et
causons[1]....

Ainsi s'exprimait en juillet 1805 Anna Pavlovna Schrer, qui tait
demoiselle d'honneur de Sa Majest l'impratrice Marie Fodorovna et qui
faisait mme partie de l'entourage intime de Sa Majest. Ces paroles
s'adressaient au prince Basile, personnage grave et officiel, arriv le
premier  sa soire.

Mlle Schrer toussait depuis quelques jours; c'tait une grippe,
disait-elle (le mot grippe tait alors une expression toute nouvelle
et encore peu usite).

Un laquais en livre rouge--la livre de la cour--avait colport le
matin dans toute la ville des billets qui disaient invariablement: Si
vous n'avez rien de mieux  faire, monsieur le Comte ou Mon Prince, et
si la perspective de passer la soire chez une pauvre malade ne vous
effraye pas trop, je serai charme de vous voir chez moi entre sept et
huit.--ANNA SCHRER[2].

Grand Dieu! quelle virulente sortie! rpondit le prince, sans se
laisser mouvoir par cette rception.

Le prince portait un uniforme de cour brod d'or, chamarr de
dcorations, des bas de soie et des souliers  boucles; sa figure plate
souriait aimablement; il s'exprimait en franais, ce franais recherch
dont nos grands-pres avaient l'habitude jusque dans leurs penses, et
sa voix avait ces inflexions mesures et protectrices d'un homme de cour
influent et vieilli dans ce milieu.

Il s'approcha d'Anna Pavlovna, lui baisa la main, en inclinant sa tte
chauve et parfume, et s'installa ensuite  son aise sur le sofa.

Avant tout, chre amie, rassurez-moi, de grce, sur votre sant,
continua-t-il d'un ton galant, qui laissait pourtant percer la moquerie
et mme l'indiffrence  travers ses phrases d'une politesse banale.

--Comment pourrais-je me bien porter, quand le moral est malade? Un
coeur sensible n'a-t-il pas  souffrir de nos jours? Vous voil chez moi
pour toute la soire, j'espre?

--Non, malheureusement: c'est aujourd'hui mercredi; l'ambassadeur
d'Angleterre donne une grande fte, et il faut que j'y paraisse; ma
fille viendra me chercher.

--Je croyais la fte remise  un autre jour, et je vous avouerai mme
que toutes ces rjouissances et tous ces feux d'artifice commencent 
m'ennuyer terriblement.

--Si l'on avait pu souponner votre dsir, on aurait certainement remis
la rception, rpondit le prince machinalement, comme une montre bien
rgle, et sans le moindre dsir d'tre pris au srieux.

--Ne me taquinez pas, voyons; et vous, qui savez tout, dites-moi ce
qu'on a dcid  propos de la dpche de Novosiltzow?

--Que vous dirai-je? reprit le prince avec une expression de fatigue et
d'ennui.... Vous tenez  savoir ce qu'on a dcid? Eh bien, on a dcid
que Bonaparte a brl ses vaisseaux, et il paratrait que nous sommes
sur le point d'en faire autant.

Le prince Basile parlait toujours avec nonchalance, comme un acteur qui
rpte un vieux rle. Mlle Schrer affectait au contraire, malgr ses
quarante ans, une vivacit pleine d'entrain. Sa position sociale tait
de passer pour une femme enthousiaste; aussi lui arrivait-il parfois de
s'exalter  froid, sans en avoir envie, rien que pour ne pas tromper
l'attente de ses connaissances. Le sourire  moiti contenu qui se
voyait toujours sur sa figure n'tait gure en harmonie, il est vrai,
avec ses traits fatigus, mais il exprimait la parfaite conscience de ce
charmant dfaut, dont,  l'imitation des enfants gts, elle ne pouvait
ou ne voulait pas se corriger. La conversation politique qui s'engagea
acheva d'irriter Anna Pavlovna.

Ah! ne me parlez pas de l'Autriche! Il est possible que je n'y
comprenne rien; mais,  mon avis, l'Autriche n'a jamais voulu et ne veut
pas la guerre! Elle nous trahit: c'est la Russie toute seule qui
dlivrera l'Europe! Notre bienfaiteur a le sentiment de sa haute
mission, et il n'y faillira pas! J'y crois, et j'y tiens de toute mon
me! Un grand rle est rserv  notre empereur bien-aim, si bon, si
gnreux! Dieu ne l'abandonnera pas! Il accomplira sa tche et crasera
l'hydre des rvolutions, devenue encore plus hideuse, si c'est possible,
sous les traits de ce monstre, de cet assassin! C'est  nous de racheter
le sang du juste!  qui se fier, je vous le demande? L'Angleterre a
l'esprit trop mercantile pour comprendre l'lvation d'me de
l'empereur Alexandre! Elle a refus de cder Malte. Elle attend, elle
cherche une arrire-pense derrire nos actes. Qu'ont-ils dit 
Novosiltzow? Rien! Non, non, ils ne comprennent pas l'abngation de
notre souverain, qui ne dsire rien pour lui-mme et ne veut que le bien
gnral! Qu'ont-ils promis? Rien, et leurs promesses mmes sont nulles!
La Prusse n'a-t-elle pas dclar Bonaparte invincible et l'Europe
impuissante  le combattre? Je ne crois ni  Hardenberg, ni  Haugwitz!
Cette fameuse neutralit prussienne n'est qu'un pige[3]! Mais j'ai foi
en Dieu et dans la haute destine de notre cher empereur, le sauveur de
l'Europe!

Elle s'arrta tout  coup, en souriant doucement  son propre
entranement.

Que n'tes-vous  la place de notre aimable Wintzingerode! Grce 
votre loquence, vous auriez emport d'assaut le consentement du roi de
Prusse; mais... me donnerez-vous du th?

-- l'instant!...  propos, ajouta-t-elle en reprenant son calme,
j'attends ce soir deux hommes fort intressants, le vicomte de
Mortemart, alli aux Montmorency par les Rohan, une des plus illustres
familles de France, un des bons migrs, un vrai! L'autre, c'est l'abb
Morio, cet esprit si profond!... Vous savez qu'il a t reu par
l'empereur!

--Ah! je serai charm!... Mais dites-moi, je vous prie, continua le
prince avec une nonchalance croissante, comme s'il venait seulement de
songer  la question qu'il allait faire, tandis qu'elle tait le but
principal de sa visite, dites-moi s'il est vrai que Sa Majest
l'impratrice mre ait dsir la nomination du baron Founcke au poste de
premier secrtaire  Vienne? Le baron me parat si nul! Le prince Basile
convoitait pour son fils ce mme poste, qu'on tchait de faire obtenir
au baron Founcke par la protection de l'impratrice Marie Fodorovna.
Anna Pavlovna couvrit presque entirement ses yeux en abaissant ses
paupires; cela voulait dire que ni elle ni personne ne savait ce qui
pouvait convenir ou dplaire  l'impratrice.

Le baron Founcke a t recommand  l'impratrice mre par la soeur de
Sa Majest, dit-elle d'un ton triste et sec.

En prononant ces paroles, Anna Pavlovna donna  sa figure l'expression
d'un profond et sincre dvouement avec une teinte de mlancolie; elle
prenait cette expression chaque fois qu'elle prononait le nom de son
auguste protectrice, et son regard se voila de nouveau lorsqu'elle
ajouta que Sa Majest tmoignait beaucoup d'estime au baron Founcke.

Le prince se taisait, avec un air de profonde indiffrence, et pourtant
Anna Pavlovna, avec son tact et sa finesse de femme, et de femme de
cour, venait de lui allonger un petit coup de griffe, pour s'tre permis
un jugement tmraire sur une personne recommande aux bonts de
l'impratrice; mais elle s'empressa aussitt de le consoler:

Parlons un peu des vtres! Savez-vous que votre fille fait les dlices
de la socit depuis son apparition dans le monde? On la trouve belle
comme le jour!

Le prince fit un salut qui exprimait son respect et sa reconnaissance.

Que de fois n'ai-je pas t frappe de l'injuste rpartition du bonheur
dans cette vie, continua Anna Pavlovna, aprs un instant de silence.
Elle se rapprocha du prince avec un aimable sourire pour lui faire
comprendre qu'elle abandonnait le terrain de la politique et les
causeries de salon pour commencer un entretien intime: Pourquoi, par
exemple, le sort vous a-t-il accord de charmants enfants tels que les
vtres,  l'exception pourtant d'Anatole, votre cadet, que je n'aime
pas? ajouta-t-elle avec la dcision d'un jugement sans appel et en
levant les sourcils. Vous tes le dernier  les apprcier, vous ne les
mritez donc pas...

Et elle sourit de son sourire enthousiaste.

Que voulez-vous? dit le prince. Lavater aurait certainement dcouvert
que je n'ai pas la bosse de la paternit.

--Trve de plaisanteries! il faut que je vous parle srieusement. Je
suis trs mcontente de votre cadet, entre nous soit dit. On a parl de
lui chez Sa Majest (sa figure,  ces mots, prit une expression de
tristesse), et on vous a plaint.

Le prince ne rpondit rien. Elle le regarda en silence et attendit.

Je ne sais plus que faire, reprit-il avec humeur. Comme pre, j'ai fait
ce que j'ai pu pour leur ducation, et tous les deux ont mal tourn.
Hippolyte du moins est un imbcile paisible, tandis qu'Anatole est un
imbcile turbulent; c'est la seule diffrence qu'il y ait entre eux!

Il sourit cette fois plus naturellement, plus franchement, et quelque
chose de grossier et de dsagrable se dessina dans les replis de sa
bouche ride.

Les hommes comme vous ne devraient pas avoir d'enfants; si vous n'tiez
pas pre, je n'aurais aucun reproche  vous adresser, lui dit d'un air
pensif Mlle Schrer.

--Je suis votre fidle esclave, vous le savez; aussi est-ce  vous seule
que je puis me confesser; mes enfants ne sont pour moi qu'un lourd
fardeau et la croix de mon existence; c'est ainsi que je les accepte.
Que faire?... Et il se tut, en exprimant par un geste sa soumission 
la destine.

Anna Pavlovna parut rflchir.

N'avez-vous jamais song  marier votre fils prodigue, Anatole? Les
vieilles filles ont, dit-on, la manie de marier les gens; je ne crois
pas avoir cette faiblesse, et pourtant j'ai une jeune fille en vue pour
lui, une parente  nous, la princesse Bolkonsky, qui est trs
malheureuse auprs de son pre.

Le prince Basile ne dit rien, mais un lger mouvement de tte indiqua la
rapidit de ses conclusions, rapidit familire  un homme du monde, et
son empressement  enregistrer ces circonstances dans sa mmoire.

Savez-vous bien que cet Anatole me cote quarante mille roubles par
an? soupira-t-il en donnant un libre cours  ses tristes penses. Que
sera-ce dans cinq ans, s'il y va de ce train? Voil l'avantage d'tre
pre!... Est-elle riche, votre princesse?

--Son pre est trs riche et trs avare! Il vit chez lui,  la campagne.
C'est ce fameux prince Bolkonsky auquel on a fait quitter le service du
vivant de feu l'empereur et qu'on avait surnomm le roi de Prusse. Il
est fort intelligent, mais trs original et assez difficile  vivre. La
pauvre enfant est malheureuse comme les pierres. Elle n'a qu'un frre,
qui a pous depuis peu Lise Heinenn et qui est aide de camp de
Koutouzow. Vous le verrez tout  l'heure.

--De grce, chre Annette, dit le prince en saisissant tout  coup la
main de Mlle Schrer, arrangez-moi cette affaire, et je serai  tout
jamais le plus fidle de vos _esclafes_, comme l'crit mon _starost_[4]
au bas de ses rapports. Elle est de bonne famille et riche, c'est juste
ce qu'il me faut.

Et l-dessus, avec la familiarit de geste lgante et aise qui le
distinguait, il baisa la main de la demoiselle d'honneur, puis, aprs
l'avoir serre lgrement, il s'enfona dans son fauteuil en regardant
d'un autre ct.

Eh bien, coutez, dit Anna Pavlovna, j'en causerai ce soir mme avec
Lise Bolkonsky. Qui sait? cela s'arrangera peut-tre! Je vais faire,
dans l'intrt de votre famille, l'apprentissage de mon mtier de
vieille fille.


II


Le salon d'Anna Pavlovna s'emplissait peu  peu: la fine fleur de
Ptersbourg y tait runie; cette runion se composait, il est vrai, de
personnes dont le caractre et l'ge diffraient beaucoup, mais qui
taient toutes du mme bord. La fille du prince Basile, la belle Hlne,
venait d'arriver pour emmener son pre et se rendre avec lui  la fte
de l'ambassadeur d'Angleterre. Elle tait en toilette de bal, avec le
chiffre de demoiselle d'honneur  son corsage. La plus sduisante femme
de Ptersbourg, la toute jeune et toute mignonne princesse Bolkonsky, y
tait galement. Marie l'hiver prcdent, sa situation intressante,
tout en lui interdisant les grandes runions, lui permettait encore de
prendre part aux soires intimes. On y voyait aussi le prince Hippolyte,
fils du prince Basile, suivi de Mortemart, qu'il prsentait  ses
connaissances, l'abb Morio, et bien d'autres.

Avez-vous vu ma tante? ou bien: Ne connaissez-vous pas ma tante?
rptait invariablement Anna Pavlovna  chacun de ses invits en les
conduisant vers une petite vieille coiffe de noeuds gigantesques, qui
venait de faire son apparition. Mlle Schrer portait lentement son
regard du nouvel arriv sur sa tante en le lui prsentant, et la
quittait aussitt pour en amener d'autres. Tous accomplissaient la mme
crmonie auprs de cette tante inconnue et inutile, qui n'intressait
personne. Anna Pavlovna coutait et approuvait l'change de leurs
civilits, d'un air  la fois triste et solennel. La tante employait
toujours les mmes termes, en s'informant de la sant de chacun, en
parlant de la sienne propre et de celle de Sa Majest l'impratrice,
laquelle, Dieu merci, tait devenue meilleure. Par politesse, on
tchait de ne pas marquer trop de hte en s'esquivant, et l'on se
gardait bien de revenir auprs de la vieille dame une seconde fois dans
la soire. La jeune princesse Bolkonsky avait apport son ouvrage dans
un _ridicule_ de velours brod d'or. Sa lvre suprieure, une ravissante
petite lvre, ombrage d'un fin duvet, ne parvenait jamais  rejoindre
la lvre infrieure; mais, malgr l'effort visible qu'elle faisait pour
s'abaisser ou se relever, elle n'en tait que plus gracieuse, malgr ce
lger dfaut tout personnel et original, privilge des femmes
vritablement attrayantes, car cette bouche  demi ouverte lui prtait
un charme de plus. Chacun admirait cette jeune femme, pleine de vie et
de sant, qui,  la veille d'tre mre, portait si lgrement son
fardeau. Aprs avoir chang quelques mots avec elle, tous, jeunes gens
ennuys ou vieillards moroses, se figuraient qu'ils taient bien prs de
lui ressembler, ou qu'ils avaient t particulirement aimables, grce 
son gai sourire, qui  chaque parole faisait briller ses petites dents
blanches.

La petite princesse fit le tour de la table  petits pas et en se
dandinant; puis, aprs avoir arrang les plis de sa robe, elle s'assit
sur le canap  ct du samovar, de l'air d'une personne qui n'avait eu
dans tout cela qu'un seul but, son propre plaisir et celui des autres.

J'ai apport mon ouvrage, dit-elle en ouvrant son sac et en s'adressant
 la socit en gnral.--Prenez garde, Annette, n'allez pas me jouer
quelque mchant tour; vous m'avez crit que votre soire serait toute
petite; aussi voyez comme me voil attife... Et elle tendit les bras
pour mieux faire valoir son lgante robe grise, garnie de dentelles, et
serre un peu au-dessous de la gorge par une large ceinture.

Soyez tranquille, Lise, vous serez malgr tout la plus jolie.

--Savez-vous que mon mari m'abandonne? continua-t-elle, en s'adressant
du mme ton  un gnral: il va se faire tuer!

-- quoi bon cette horrible guerre? dit-elle au prince Basile.

Et, sans attendre sa rponse, elle se mit  causer avec la fille du
prince, la belle Hlne.

Quelle gentille personne que cette petite princesse, dit tout bas le
prince Basile  Anna Pavlovna!

Bientt aprs, un jeune homme, gros et lourd, aux cheveux ras, fit son
entre dans le salon. Il portait des lunettes, un pantalon clair  la
mode de l'poque, un immense jabot et un habit brun. C'tait le fils
naturel du comte Besoukhow, un grand seigneur trs connu du temps de
Catherine et qui se mourait en ce moment  Moscou. Le jeune homme
n'avait encore fait choix d'aucune carrire; il arrivait de l'tranger,
o il avait t lev, et se montrait pour la premire fois dans le
monde. Anna Pavlovna l'accueillit avec le salut dont elle gratifiait ses
htes les plus obscurs. Pourtant,  la vue de Pierre, et malgr ce salut
d'un ordre infrieur, sa figure exprima un mlange d'inquitude et de
crainte, sentiment que l'on prouve  la vue d'un objet colossal qui ne
serait pas  sa place. Pierre tait effectivement d'une stature plus
leve que les autres invits; mais l'inquitude d'Anna Pavlovna
provenait d'une autre cause: elle craignait ce regard bon et timide,
observateur et sincre, qui le distinguait du reste de la compagnie.

C'est on ne peut plus aimable  vous, monsieur Pierre, d'tre venu voir
une pauvre malade, dit-elle en changeant avec sa tante des regards
troubls pendant qu'elle le lui prsentait.

Pierre balbutia quelque chose d'inintelligible, en continuant  laisser
errer ses yeux autour de lui. Tout  coup il sourit gaiement et salua la
petite princesse comme une de ses bonnes connaissances, puis il
s'inclina devant la tante. Anna Pavlovna avait bien raison de
s'inquiter, car Pierre quitta la tante brusquement, sans mme
attendre la fin de sa phrase sur la sant de Sa Majest. Elle l'arrta
tout effraye:

Connaissez-vous l'abb Morio? lui dit-elle. C'est un homme fort
intressant.

--Oui, j'ai entendu parler de son projet d'une paix perptuelle; c'est
trs spirituel..., mais ce n'est gure praticable.

--Croyez-vous? dit Anna Pavlovna, pour dire quelque chose, en rentrant
dans son rle de matresse de maison.

Mais Pierre se rendit coupable d'une seconde incivilit: il venait
d'abandonner une de ses interlocutrices, sans attendre la fin de sa
phrase, et maintenant il retenait l'autre, qui voulait s'loigner, en
lui expliquant, la tte penche et ses grands pieds solidement rivs au
parquet, pourquoi le projet de l'abb Morio n'tait qu'une utopie.

Nous en causerons plus tard, dit en souriant Mlle Schrer.

S'tant dbarrasse de ce jeune homme, qui ne savait pas vivre, elle
retourna  ses occupations, coutant, regardant, prte  intervenir sur
les points faibles et  remettre  flot une conversation languissante.
Elle imitait en cela la conduite d'un contrematre de filature, qui, en
se promenant au milieu de ses ouvriers, remarque l'immobilit ou le son
criard, inusit, bruyant, d'un fuseau, et s'empresse  l'instant de
l'arrter ou de le lancer. Telle Anna Pavlovna se promenait dans son
salon, s'approchait tour  tour d'un groupe silencieux ou d'un cercle
bavard; un mot de sa bouche, un dplacement de personnes habilement
opr, remontait la machine  conversation, qui continuait  tourner
d'un mouvement gal et convenable. La crainte que lui inspirait Pierre
se trahissait au milieu de ses soucis; en le suivant des yeux, elle le
vit se rapprocher pour couter ce qui se disait autour de Mortemart et
gagner ensuite le cercle de l'abb Morio. Quant  Pierre, lev 
l'tranger, c'tait sa premire soire en Russie; il savait qu'il avait
autour de lui tout ce que Ptersbourg contenait d'intelligent, et ses
yeux s'carquillaient en passant rapidement de l'un  l'autre, comme
ceux d'un enfant dans un magasin de joujoux, tant il craignait de
manquer une conversation frappe au coin de l'esprit. En regardant ces
personnages dont les figures taient distingues et pleines d'assurance,
il en attendait toujours un mot fin et spirituel. La conversation de
l'abb Morio l'ayant attir, il s'arrta, cherchant une occasion de
donner son avis: car c'est le faible de tous les jeunes gens.


III


La soire d'Anna Pavlovna tait lance, les fuseaux travaillaient dans
tous les coins, sans interruption.  l'exception de la tante, assise
prs d'une autre dame ge dont le visage tait creus par les larmes et
qui se trouvait un peu dpayse dans cette brillante socit, les
invits s'taient diviss en trois groupes. Au centre du premier, o
dominait l'lment masculin, se tenait l'abb; le second, compos de
jeunes gens, entourait Hlne, la beaut princire, et la princesse
Bolkonsky, cette charmante petite femme, si jolie et si frache,
quoiqu'un peu trop forte pour son ge; le troisime s'tait form autour
de Mortemart et de Mlle Schrer.

Le vicomte, dont le visage tait doux et les manires agrables, posait
pour l'homme clbre; mais, par biensance, il laissait modestement 
la socit qui l'entourait le soin de faire les honneurs de sa personne.
Anna Pavlovna en profitait visiblement  la faon d'un bon matre
d'htel, qui vous recommande, comme un mets choisi et recherch, certain
morceau qui, prpar par un autre, n'aurait pas t mangeable: elle
avait ainsi servi  ses invits le vicomte d'abord, et l'abb ensuite,
deux bouches d'une exquise dlicatesse. Autour de Mortemart, on causait
de l'assassinat du duc d'Enghien. Le vicomte soutenait que le duc tait
mort par grandeur d'me, et que Bonaparte avait des raisons personnelles
de lui en vouloir.

Ah oui! contez-nous cela, vicomte, dit gaiement Anna Pavlovna, qui
avait trouv dans cette phrase: contez-nous cela, vicomte, un vague
parfum Louis XV.

Le vicomte sourit et s'inclina en signe d'assentiment. Il se fit un
cercle autour de lui, tandis qu'Anna Pavlovna invitait les gens 
l'couter.

Le vicomte, dit-elle tout bas  son voisin, connaissait le duc
intimement; le vicomte, rpta-t-elle en se tournant vers un autre, est
un conteur admirable; le vicomte (ceci s'adressait  un troisime)
appartient au meilleur monde, cela se voit tout de suite.

Voil comment le vicomte se trouvait offert au public comme un gibier
rare, avec la manire d'offrir la plus distingue et la plus allchante;
il souriait avec finesse au moment de commencer son rcit.

Venez vous asseoir ici, ma chre Hlne, dit Anna Pavlovna en
s'adressant  la belle jeune fille qui tait le centre d'un autre
groupe.

La princesse Hlne garda en se levant cet inaltrable sourire qu'elle
avait sur les lvres depuis son entre et qui tait son apanage de
beaut sans rivale. Frlant  peine, de sa toilette blanche garnie de
lierre et d'herbages, les hommes, qui se reculaient pour la laisser
passer, elle avana toute scintillante du feu des pierreries, du lustre
de ses cheveux, de l'blouissante blancheur de ses paules, symbole
vivant de l'clat d'une fte. Elle ne regardait personne; mais, souriant
 tous, elle accordait pour ainsi dire  chacun le droit d'admirer la
beaut de sa taille, ses paules si rondes, que son corsage chancr 
la mode du jour laissait  dcouvert, ainsi qu'une partie de la gorge et
du dos. Hlne tait si merveilleusement belle qu'elle ne pouvait avoir
l'ombre de coquetterie; elle se sentait en entrant comme gne d'une
beaut si parfaite et si triomphante, et elle aurait dsir en affaiblir
l'impression, qu'elle n'aurait pu y russir.

Qu'elle est belle! s'criait-on en la regardant.

Le vicomte eut un mouvement d'paules en baissant les yeux, comme frapp
par une apparition surnaturelle, pendant qu'Hlne s'asseyait prs de
lui, en l'clairant, lui aussi, de son ternel sourire.

Je suis, dit-il, tout intimid devant un pareil auditoire.

Hlne, appuyant son beau bras sur une table, ne jugea pas ncessaire de
rpondre; elle souriait et attendait. Tout le temps que dura le rcit,
elle se tint droite, abaissant parfois son regard sur sa belle main
potele, sur sa gorge encore plus belle, jouant avec le collier de
diamants qui l'ornait, talant sa robe, et se retournant aux endroits
dramatiques vers Anna Pavlovna, pour imiter l'expression de sa
physionomie et reprendre ensuite son calme et placide sourire.

La petite princesse avait galement quitt la table de th.

Attendez, je vais prendre mon ouvrage. Eh bien! que faites-vous?  quoi
pensez-vous? dit-elle  Hippolyte. Apportez-moi donc mon _ridicule_.

La princesse, riant et parlant  la fois, avait caus un dplacement
gnral.

Je suis trs bien ici, continua-t-elle en s'asseyant pour recevoir son
_ridicule_ des mains du prince Hippolyte, qui avana un fauteuil et se
plaa  ct d'elle.

Le charmant Hippolyte ressemblait d'une manire frappante  sa soeur,
la belle des belles, quoiqu'il ft remarquablement laid. Les traits
taient les mmes, mais chez sa soeur ils taient transfigurs par ce
sourire invariablement radieux, satisfait, plein de jeunesse, et par la
perfection classique de toute sa personne; sur le visage du frre se
peignait au contraire l'idiotisme, joint  une humeur constamment
boudeuse; sa personne tait faible et malingre; ses yeux, son nez, sa
bouche paraissaient se confondre en une grimace indtermine et ennuye,
tandis que ses pieds et ses mains se tordaient et prenaient des poses
impossibles.

Est-ce une histoire de revenants? demanda-t-il en portant son lorgnon 
ses yeux comme si cet objet devait lui rendre l'locution plus facile.

--Pas le moins du monde, dit le narrateur stupfait.

--C'est que je ne puis les souffrir, reprit Hippolyte, et l'on comprit
 son air qu'il avait senti aprs coup la porte de ses paroles; mais il
avait tant d'aplomb qu'on se demandait, chaque fois qu'il parlait, s'il
tait bte ou spirituel. Il portait un habit  pans, vert fonc, des
_inexpressibles_ couleurs chair de nymphe mue, selon sa propre
expression, des bas et des souliers  boucles.

Le vicomte conta fort agrablement l'anecdote qui circulait sur le duc
d'Enghien; il s'tait, disait-on, rendu secrtement  Paris pour voir
Mlle Georges, et il y avait rencontr Bonaparte, que l'minente artiste
favorisait galement. La consquence de ce hasard malheureux avait t
pour Napolon un de ces vanouissements prolongs auxquels il tait
sujet et qui l'avait mis au pouvoir de son ennemi. Le duc n'en avait pas
profit; mais Bonaparte s'tait veng plus tard de cette gnreuse
conduite en le faisant assassiner. Ce rcit, plein d'intrt, devenait
surtout mouvant au moment de la rencontre des deux rivaux, et les dames
s'en montrrent mues.

C'est charmant, murmura Anna Pavlovna en interrogeant des yeux la
petite princesse.

--Charmant! reprit la petite princesse en piquant son aiguille dans son
ouvrage pour faire voir que l'intrt et le charme de l'histoire
interrompaient son travail.

Le vicomte gota fort cet loge muet, et il s'apprtait  continuer
lorsqu'Anna Pavlovna, qui n'avait pas cess de surveiller le terrible
Pierre, le voyant aux prises avec l'abb, se prcipita vers eux pour
prvenir le danger. Pierre avait en effet russi  engager l'abb dans
une conversation sur l'quilibre politique, et l'abb, visiblement
enchant de l'ardeur ingnue de son jeune interlocuteur, lui dveloppait
tout au long son projet tendrement caress; tous deux parlaient haut,
avec vivacit et avec entrain, et c'tait l ce qui avait dplu  la
demoiselle d'honneur.

Quel moyen? Mais l'quilibre europen et le droit des gens, disait
l'abb.... Un seul empire puissant comme la Russie, rpute barbare, se
mettant honntement  la tte d'une alliance qui aurait pour but
l'quilibre de l'Europe, et le monde serait sauv!

--Mais comment parviendrez-vous  tablir cet quilibre? disait Pierre,
au moment o Anna Pavlovna, lui jetant un regard svre, demandait 
l'Italien comment il supportait le climat du Nord. La figure de ce
dernier changea subitement d'expression; et il prit cet air
doucereusement affect qui lui tait habituel avec les femmes.

Je subis trop vivement le charme de l'esprit et de la culture
intellectuelle de la socit fminine surtout, dans laquelle j'ai
l'honneur d'tre reu, pour avoir eu le loisir de songer au climat,
rpondit-il, tandis que Mlle Schrer s'empressait de les rapprocher,
Pierre et lui, du cercle gnral, afin de ne les point perdre de vue.

Au mme moment, un nouveau personnage fit son entre dans le salon de
Mlle Schrer: c'tait le jeune prince Bolkonsky, le mari de la petite
princesse, un joli garon, de taille moyenne, avec des traits durs et
accentus. Tout en lui,  commencer par son regard fatigu et  finir
par sa dmarche mesure et tranquille, tait l'oppos de sa petite
femme, si vive et si remuante. Il connaissait tout le monde dans ce
salon. Tous lui inspiraient un ennui profond, et il aurait pay cher
pour ne plus les voir ni les entendre, sans en excepter mme sa femme.
Elle semblait lui inspirer plus d'antipathie que le reste, et il se
dtourna d'elle avec une grimace qui fit tort  sa jolie figure. Il
baisa la main d'Anna Pavlovna et promena ses regards autour de lui en
fronant le sourcil.

Vous vous prparez  faire la guerre, prince? lui dit-elle.

--Le gnral Koutouzow a bien voulu de moi pour aide de camp, rpondit
Bolkonsky en accentuant la syllabe zow.

--Et votre femme?

--Elle ira  la campagne.

--Comment n'avez-vous pas honte de nous priver de votre ravissante
petite femme?

--Andr, s'cria la petite princesse, aussi coquette avec son mari
qu'avec les autres, si tu savais la jolie histoire que le vicomte vient
de nous conter sur Mlle Georges et Bonaparte!

Le prince Andr fit de nouveau la grimace et s'loigna.

Pierre, qui depuis son entre l'avait suivi de ses yeux gais et
bienveillants, s'approcha de lui et lui saisit la main. Le prince Andr
ne se drida pas pour le nouveau venu; mais, quand il eut reconnu le
visage souriant de Pierre, le sien s'illumina tout  coup d'un bon et
cordial sourire:

Ah! bah! te voil aussi dans le grand monde!

--Je savais que vous y seriez. J'irai souper chez vous; le puis-je?
ajouta-t-il tout bas pour ne pas gner le vicomte, qui parlait encore.

--Non, tu ne le peux pas, dit Andr en riant et en faisant comprendre
 Pierre par un serrement de main l'inutilit de sa question.

Il allait lui dire quelque chose, lorsque le prince Basile et sa fille
se levrent, et l'on se rangea pour leur faire place.

Excusez-nous, cher vicomte, dit le prince en forant aimablement
Mortemart  rester assis; cette malencontreuse fte de l'ambassade
d'Angleterre nous prive d'un plaisir et nous force  vous interrompre.
Je regrette vivement, chre Anna Pavlovna, d'tre oblig de quitter
votre charmante soire.

Sa fille Hlne se fraya un chemin au milieu des chaises, en retenant sa
robe d'une main, sans cesser de sourire. Pierre regarda cette beaut
resplendissante avec un mlange d'extase et de terreur.

Elle est bien belle! dit le prince Andr.

--Oui, rpondit Pierre.

Le prince Basile lui serra la main en passant:

Faites-moi l'ducation de cet ours-l, dit-il en s'adressant  Mlle
Schrer, je vous en supplie. Voil onze mois qu'il demeure chez moi, et
c'est la premire fois que je l'aperois dans le monde. Rien ne forme
mieux un jeune homme que la socit des femmes d'esprit.


IV


Anna Pavlovna promit en souriant de s'occuper de Pierre, qu'elle savait
apparent par son pre au prince Basile. La vieille dame, qui tait
reste assise  ct de la tante, se leva prcipitamment et rattrapa
le prince Basile dans l'antichambre. Sa figure bienveillante et creuse
par les larmes n'exprimait plus l'intrt attentif qu'elle s'tait
efforce de lui donner, mais elle trahissait l'inquitude et la
crainte.

Que me direz-vous, prince,  propos de mon Boris?

Elle prononait le mot Boris en accentuant tout particulirement l'_o_.

Je ne puis rester plus longtemps  Ptersbourg. Dites-moi, de grce,
quelles nouvelles je puis rapporter  mon pauvre garon?

Malgr le visible dplaisir et la flagrante impolitesse du prince Basile
en l'coutant, elle lui souriait et le retenait de la main pour
l'empcher de s'loigner.

Que vous en coterait-il de dire un mot  l'empereur? Il passerait tout
droit dans la garde!

--Soyez assure, princesse, que je ferai tout mon possible, mais il
m'est difficile de demander cela  Sa Majest; je vous conseillerais
plutt de vous adresser  Roumianzow par l'intermdiaire du prince
Galitzine; ce serait plus prudent.

La vieille dame portait le nom de princesse Droubetzko, celui d'une des
premires familles de Russie; mais, pauvre et retire du monde depuis de
longues annes, elle avait perdu toutes ses relations d'autrefois. Elle
n'tait venue  Ptersbourg que pour tcher d'obtenir pour son fils
unique l'autorisation d'entrer dans la garde. C'est dans l'espoir de
rencontrer le prince Basile qu'elle tait venue  la soire de Mlle
Schrer. Sa figure, belle jadis, exprima un vif mcontentement, mais
pendant une seconde seulement; elle sourit de nouveau et se saisit plus
fortement du bras du prince Basile.

coutez-moi, mon prince; je ne vous ai jamais rien demand, je ne vous
demanderai plus jamais rien, et jamais je ne me suis prvalue de
l'amiti qui vous unissait, mon pre et vous. Mais  prsent, au nom de
Dieu, faites cela pour mon fils et vous serez notre bienfaiteur,
ajouta-t-elle rapidement. Non, ne vous fchez pas, et promettez. J'ai
demand  Galitzine, il m'a refus! Soyez le bon enfant que vous tiez
jadis, continua-t-elle, en essayant de sourire, pendant que ses yeux se
remplissaient de larmes.

--Papa! nous serons en retard, dit la princesse Hlne, qui attendait 
la porte.

Et elle tourna vers son pre sa charmante figure.

Le pouvoir en ce monde est un capital qu'il faut savoir mnager. Le
prince Basile le savait mieux que personne: intercder pour chacun de
ceux qui s'adressaient  lui, c'tait le plus sr moyen de ne jamais
rien obtenir pour lui-mme; il avait compris cela tout de suite. Aussi
n'usait-il que fort rarement de son influence personnelle; mais
l'ardente supplication de la princesse Droubetzko fit natre un lger
remords au fond de sa conscience. Ce qu'elle lui avait rappel tait la
vrit. Il devait en effet  son pre d'avoir fait les premiers pas dans
la carrire. Il avait aussi remarqu qu'elle tait du nombre de ces
femmes, de ces mres surtout, qui n'ont ni cesse ni repos tant que le
but de leur opinitre dsir n'est pas atteint, et qui sont prtes, le
cas chant,  renouveler  toute heure les rcriminations et les
scnes. Cette dernire considration le dcida.

Chre Anna Mikhalovna, lui dit-il de sa voix ennuye et avec sa
familiarit habituelle, il m'est  peu prs impossible de faire ce que
vous me demandez; cependant j'essayerai pour vous prouver mon affection
et le respect que je porte  la mmoire de votre pre. Votre fils
passera dans la garde, je vous en donne ma parole! tes-vous contente?

--Cher ami, vous tes mon bienfaiteur! Je n'attendais pas moins de vous,
je connaissais votre bont! Un mot encore, dit-elle, le voyant prt  la
quitter. Une fois dans la garde... et elle s'arrta confuse.... Vous qui
tes dans de bons rapports avec Koutouzow, vous lui recommanderez bien
un peu Boris, n'est-ce pas, afin qu'il le prenne pour aide de camp? Je
serai alors tranquille, et jamais je ne...

Le prince Basile sourit:

Cela, je ne puis vous le promettre. Depuis que Koutouzow a t nomm
gnral en chef, il est accabl de demandes. Lui-mme m'a assur que
toutes les dames de Moscou lui proposaient leurs fils comme aides de
camp.

--Non, non, promettez, mon ami, mon bienfaiteur, promettez-le-moi, ou je
vous retiens encore!

--Papa! rpta du mme ton la belle Hlne, nous serons en retard.

--Eh bien! au revoir, vous voyez, je ne puis....

--Ainsi, demain vous en parlerez  l'empereur?

--Sans faute; mais quant  Koutouzow, je ne promets rien!

--Mon Basile, reprit Anna Mikhalovna en l'accompagnant avec un sourire
de jeune coquette sur les lvres, et en oubliant que ce sourire, son
sourire d'autrefois, n'tait plus gure en harmonie avec sa figure
fatigue. Elle ne pensait plus en effet  son ge et employait sans y
songer toutes ses ressources de femme. Mais,  peine le prince eut-il
disparu, que son visage reprit une expression froide et tendue. Elle
regagna le cercle au milieu duquel le vicomte continuait son rcit, et
fit de nouveau semblant de s'y intresser, en attendant, puisque son
affaire tait faite, l'instant favorable pour s'clipser.

Mais que dites-vous de cette dernire comdie du sacre de Milan?
demanda Mlle Schrer, et des populations de Gnes et de Lucques qui
viennent prsenter leurs voeux  M. Buonaparte. M. Buonaparte assis sur
un trne et exauant les voeux des nations? Adorable! Non, c'est  en
devenir folle! On dirait que le monde a perdu la tte.

Le prince Andr sourit en regardant Anna Pavlovna.

Dieu me la donne, gare  qui la touche, dit-il.

C'taient les paroles que Bonaparte avaient prononces en mettant la
couronne sur sa tte.

On dit qu'il tait trs beau en prononant ces paroles, ajouta-t-il,
en les rptant en italien: Dio mi la dona, guai a chi la toca!

J'espre, continua Anna Pavlovna, que ce sera l la goutte d'eau qui
fera dborder le vase. En vrit, les souverains ne peuvent plus
supporter cet homme, qui est pour tous une menace vivante.

--Les souverains! Je ne parle pas de la Russie, dit le vicomte poliment
et avec tristesse, les souverains, madame? Qu'ont-ils fait pour Louis
XVI, pour la reine, pour Madame lisabeth? Rien, continua-t-il en
s'animant, et, croyez-moi, ils sont punis pour avoir trahi la cause des
Bourbons. Les souverains? Mais ils envoient des ambassadeurs
complimenter l'Usurpateur[5]... Et, aprs avoir pouss une exclamation
de mpris, il changea de pose.

Le prince Hippolyte, qui n'avait cess d'examiner le vicomte  travers
son lorgnon, se tourna  ces mots tout d'une pice vers la petite
princesse pour lui demander une aiguille, avec laquelle il lui dessina
sur la table l'cusson des Cond, et il se mit  le lui expliquer avec
une gravit imperturbable, comme si elle l'en avait pri:

Bton de gueules engrls de gueule et d'azur, maison des Cond.

La princesse coutait et souriait.

Si Bonaparte reste encore un an sur le trne de France, dit le vicomte,
en reprenant son sujet comme un homme habitu  suivre ses propres
penses sans prter grande attention aux rflexions d'autrui dans une
question qui lui est familire, les choses n'en iront que mieux: la
socit franaise, je parle de la bonne, bien entendu, sera  jamais
dtruite par les intrigues, la violence; l'exil et les condamnations...
et alors...

Il haussa les paules en levant les bras au ciel. Pierre voulut
intervenir mais Anna Pavlovna, qui le guettait, le devana.

L'empereur Alexandre, commena-t-elle avec cette inflexion de
tristesse qui accompagnait toujours ses rflexions sur la famille
impriale, a dclar laisser aux Franais eux-mmes le droit de choisir
la forme de leur gouvernement, et je suis convaincue que la nation
entire, une fois dlivre de l'Usurpateur, va se jeter dans les bras de
son roi lgitime.

Anna Pavlovna tenait, comme on le voit,  flatter l'migr royaliste.

C'est peu probable, dit le prince Andr. Monsieur le vicomte suppose
avec raison que les choses sont alles trs loin, et il sera, je crois,
difficile de revenir au pass.

--J'ai entendu dire, ajouta Pierre en se rapprochant d'eux, que la plus
grande partie de la noblesse a t gagne par Napolon.

--Ce sont les bonapartistes qui l'assurent, s'cria le vicomte sans
regarder Pierre.

--Il est impossible de savoir quelle est aujourd'hui l'opinion publique
en France.

--Bonaparte l'a pourtant dit, reprit le prince Andr avec ironie, car le
vicomte lui dplaisait, et c'tait lui que visaient ses saillies. Je
leur ai montr le chemin de la gloire, ils n'en n'ont pas voulu,--ce
sont les paroles que l'on prte  Napolon;--je leur ai ouvert mes
antichambres, ils s'y sont prcipits en foule... Je ne sais pas 
quel point il avait le droit de le dire.

--Il n'en avait aucun, rpondit le vicomte; aprs l'assassinat du duc
d'Enghien, les gens les plus enthousiastes ont cess de voir en lui un
hros, et si mme il l'avait t un moment aux yeux de certaines
personnes, ajouta-t-il en se tournant vers Anna Pavlovna, aprs cet
assassinat il y a eu un martyr de plus au ciel, et un hros de moins sur
la terre[6].

Ces derniers mots du vicomte n'avaient pas encore t salus d'un
sourire approbatif, que dj Pierre s'tait de nouveau lanc dans
l'arne, sans laisser  Anna Pavlovna, qui pressentait quelque chose
d'exorbitant, le temps de l'arrter.

L'excution du duc d'Enghien, dit Pierre, tait une ncessit
politique, et Napolon a justement montr de la grandeur d'me en
assumant sur lui seul la responsabilit de cet acte.

--Dieu! Dieu! murmura Mlle Schrer avec horreur.

--Comment, monsieur Pierre, vous trouvez qu'il y a de la grandeur d'me
dans un assassinat? dit la petite princesse en souriant et en attirant 
elle son ouvrage.

--Ah! ah! firent plusieurs voix.

--Capital! s'cria le prince Hippolyte en anglais.

Et il se frappa le genou de la main. Le vicomte se borna  hausser les
paules.

Pierre regarda gravement son auditoire par-dessus ses lunettes.

Je parle ainsi, continua-t-il, parce que les Bourbons ont fui devant la
Rvolution, en laissant le peuple livr  l'anarchie! Napolon seul a su
comprendre et vaincre la Rvolution, et c'est pourquoi il ne pouvait,
lorsqu'il avait en vue le bien gnral, se laisser arrter par la vie
d'un individu.

--Ne voulez-vous pas passer  l'autre table? dit Anna Pavlovna.

Mais Pierre, s'animant de plus en plus, continua son plaidoyer sans lui
rpondre:

Oui, Napolon est grand parce qu'il s'est plac au-dessus de la
Rvolution, qu'il en a cras les abus en conservant tout ce qu'elle
avait de bon, l'galit des citoyens, la libert de la presse et de la
parole, et c'est par l qu'il a conquis le pouvoir.

--S'il avait rendu ce pouvoir au roi lgitime, sans en profiter pour
commettre un meurtre, je l'aurais appel un grand homme, dit le
vicomte.

--Cela lui tait impossible. La nation ne lui avait donn la puissance
que pour qu'il la dbarrasst des Bourbons; elle avait reconnu en lui un
homme suprieur. La Rvolution a t une grande oeuvre, continua Pierre,
qui tmoignait de son extrme jeunesse, en essayant d'expliquer ses
opinions et en mettant des ides avances et irritantes.

--La Rvolution et le rgicide une grande oeuvre! Aprs cela,... Mais ne
voulez-vous pas passer  l'autre table? rpta Anna Pavlovna.

--Le _Contrat social_! repartit le vicomte avec un sourire de
rsignation.

--Je ne parle pas du rgicide, je parle de l'ide.

--Oui, l'ide du pillage, du meurtre et du rgicide, dit en
l'interrompant une voix ironique.

--Il est certain que ce sont l les extrmes; mais le fond vritable de
l'ide, c'est l'mancipation des prjugs, l'galit des citoyens, et
tout cela a t conserv par Napolon dans son intgrit.

--La libert! l'galit! dit avec mpris le vicomte, qui tait dcid 
dmontrer au jeune homme toute l'absurdit de son raisonnement.... Ces
mots si ronflants ont dj perdu leur valeur. Qui donc n'aimerait la
libert et l'galit? Le Sauveur nous les a prches! Sommes-nous
devenus plus heureux aprs la Rvolution? Au contraire! Nous voulions la
libert, et Bonaparte l'a confisque!

Le prince Andr regardait en souriant tantt Pierre et le vicomte,
tantt la matresse de la maison, qui, malgr son grand usage du monde,
avait t terrifie par les sorties de Pierre; mais, lorsqu'elle
s'aperut que ces paroles sacrilges n'excitaient point la colre du
vicomte et qu'il n'tait plus possible de les touffer, elle fit cause
commune avec le noble migr et, rassemblant toutes ses forces, tomba 
son tour sur l'orateur.

Mais, mon cher monsieur Pierre, dit-elle, comment pouvez-vous expliquer
la conduite du grand homme qui met  mort un duc, disons mme tout
simplement un homme, lorsque cet homme n'a commis aucun crime, et cela
sans jugement?

--J'aurais galement demand  monsieur, dit le vicomte, de m'expliquer
le 18 brumaire. N'tait-ce point une trahison, ou, si vous aimez mieux,
un escamotage qui ne ressemble en rien  la manire d'agir d'un grand
homme?

--Et les prisonniers d'Afrique massacrs par son ordre, s'cria la
petite princesse, c'est pouvantable!

--C'est un roturier, vous avez beau dire, ajouta le prince Hippolyte.

Pierre, ne sachant plus  qui rpondre, les regarda tous en souriant,
non pas d'un sourire insignifiant et  peine visible, mais de ce sourire
franc et sincre qui donnait  sa figure, habituellement svre et mme
un peu morose, une expression de bont nave, semblable  celle d'un
enfant qui implore son pardon.

Le vicomte, qui ne l'avait jamais vu, comprit tout de suite que ce
jacobin tait moins terrible que ses paroles. On se taisait.

Comment voulez-vous qu'il vous rponde  tous? dit tout  coup le
prince Andr. N'y a-t-il pas une diffrence entre les actions d'un homme
priv et celles d'un homme d'tat, d'un grand capitaine ou d'un
souverain? Il me semble du moins qu'il y en a une.

--Mais sans doute, s'cria Pierre, tout heureux de cet appui inespr.

--Napolon, sur le pont d'Arcole ou tendant la main aux pestifrs dans
l'hpital de Jaffa, est grand comme homme, et il est impossible de ne
pas le reconnatre; mais il y a, c'est vrai, d'autres faits difficiles 
justifier, continua le prince Andr, qui tenait visiblement  rparer
la maladresse des discours de Pierre et qui se leva sur ces derniers
mots, en donnant ainsi  sa femme le signal du dpart.

Le prince Hippolyte fit de mme, mais tout en engageant d'un geste de la
main tous ceux qui allaient suivre cet exemple  ne pas bouger.

 propos, dit-il vivement, on m'a cont aujourd'hui une anecdote
moscovite charmante; il faut que je vous en rgale. Vous m'excuserez,
vicomte; je dois la dire en russe; on n'en comprendrait pas le sel
autrement...

Et il entama son histoire en russe, mais avec l'accent d'un Franais qui
aurait sjourn un an en Russie:

Il y a  Moscou une dame, une grande dame, trs avare, qui avait besoin
de deux valets de pied de grande taille pour placer derrire sa
voiture.... Or cette dame avait aussi, c'tait son got, une femme de
chambre de grande taille....

Ici le prince Hippolyte se mit  rflchir, comme s'il prouvait une
certaine difficult  continuer son rcit:

Elle lui dit; oui, elle lui dit: Fille une telle, mets la livre et
monte derrire la voiture; je vais faire des visites...

 cet endroit, le prince Hippolyte clata de rire, mais par malheur il
n'y eut pas d'cho dans son auditoire, et le conteur parut prouver de
cet insuccs une impression dfavorable. Plusieurs se dcidrent
pourtant  sourire, entre autres la vieille dame et Mlle Schrer.

...Elle partit; tout  coup il s'leva un ouragan; la fille perdit son
chapeau, et ses longs cheveux se dnourent.

Ne pouvant se contenir davantage, il fut pris d'un accs de rire si
bruyant qu'il en suffoquait.

...Oui, acheva-t-il en se tordant, ses longs cheveux se dnourent...
et toute la ville l'a su!

Et l'anecdote finit l. Personne,  vrai dire, n'en avait compris le
sens, ni pourquoi elle devait tre ncessairement conte en russe. Mais
Anna Pavlovna et quelques autres surent gr au narrateur d'avoir si
adroitement mis fin  l'ennuyeuse et dsagrable sortie de M. Pierre. La
conversation s'parpilla ensuite en menus propos, en remarques
insignifiantes sur le bal  venir et sur le bal pass, sur les thtres,
le tout entreml de questions pour savoir o et quand on se
retrouverait.


V


Aprs cet incident, les htes d'Anna Pavlovna la remercirent de sa
charmante soire et se retirrent un  un.

D'une taille peu ordinaire, carr des paules, et maladroit  l'extrme,
Pierre avait aussi, entre autres dsavantages physiques, des mains
normes et rouges; il ne savait pas entrer dans un salon, encore moins
en sortir comme il convient et aprs avoir dbit de jolies phrases.
Grce  sa distraction proverbiale, il avait pris en se levant, au lieu
de son chapeau, le tricorne  plumet d'un gnral, qu'il se mit 
tirailler jusqu'au moment o le lgitime propritaire, effray, parvint
 se le faire rendre. Mais, il faut le dire, tous ces dfauts et toutes
ces gaucheries taient rachets par sa bienveillance, sa candeur et sa
modestie.

Mlle Schrer, se tournant vers lui, le salua comme pour lui octroyer son
pardon, avec une mansutude toute chrtienne.

J'espre, lui dit-elle, avoir encore le plaisir de vous voir; mais
j'espre galement, mon cher monsieur Pierre, que d'ici l vous aurez
chang d'opinions.

Il ne lui rpondit rien; mais, quand il lui rendit son salut, tous les
assistants purent voir sur ses lvres ce franc sourire qui avait l'air
de dire: Aprs tout, les opinions sont des opinions, et vous voyez que
je suis un bon et brave garon. C'tait si vrai que tous, y compris
Mlle Schrer, le sentirent instinctivement.

Le prince Andr avait suivi dans l'antichambre sa femme et le prince
Hippolyte, qu'il coutait avec indiffrence, en se faisant donner son
manteau par un laquais. Le prince Hippolyte, le lorgnon dans l'oeil,
debout  ct de la gentille petite princesse, la regardait obstinment.

Allez-vous-en, Annette, disait la jeune femme en prenant cong d'elle;
vous aurez froid! C'est convenu! ajouta-t-elle tout bas.

Anna Pavlovna avait eu le temps de causer avec Lise du mariage projet
entre sa belle-soeur et Anatole:

Je compte sur vous, ma chrie, rpondit-elle galement  voix basse.
Vous lui en crirez un mot, et vous me direz comment le pre envisage la
chose. Au revoir!...

Et elle rentra au salon.

Le prince Hippolyte se rapprocha de la petite princesse et, se penchant
au-dessus d'elle, lui parla de trs prs en chuchotant.

Deux laquais, le sien et celui de la princesse, l'un tenant un surtout
d'officier, l'autre un chle, attendaient qu'il et fini ce bavardage en
franais, qu'ils semblaient couter, tout inintelligible qu'il ft pour
eux, et mme comprendre, sans vouloir le laisser paratre.

La petite princesse parlait, souriait et riait tout  la fois.

Je suis enchant de n'tre pas all chez l'ambassadeur, disait le
prince Hippolyte. Quel ennui! Charmante soire, n'est-il pas vrai?
Charmante!

--On assure que le bal de ce soir sera trs beau, repartit la princesse
en retroussant sa petite lvre au fin duvet; toutes les jolies femmes de
la socit y seront.

--Pas toutes, puisque vous n'y serez pas, ajouta-t-il en riant. Et
s'emparant du chle que prsentait le valet de pied, il le poussa de
ct pour envelopper la princesse. Ses mains s'attardrent assez
longtemps autour du cou de la jeune femme, qu'il avait l'air d'embrasser
(tait-ce intention ou gaucherie? personne n'aurait pu le deviner). Elle
recula gracieusement, en continuant  sourire, se dtourna et regarda
son mari, dont les yeux taient ferms et qui avait l'air fatigu et
endormi.

tes-vous prte? dit-il  sa femme en lui glissant un regard.

Le prince Hippolyte endossa prestement son surtout, qui, tant  la
dernire mode, lui descendait plus bas que les talons, et, tout en
s'embarrassant dans ses plis, il se prcipita sur le perron pour aider
la princesse  monter en voiture.

Au revoir, princesse! cria-t-il, la langue aussi embarrasse que les
pieds.

La princesse relevait sa robe et s'asseyait dans le fond obscur de la
voiture; son mari arrangeait son sabre.

Le prince Hippolyte, qui faisait semblant de les aider, ne faisait en
ralit que les gner.

Pardon, monsieur, dit le prince Andr d'un ton sec et dsagrable, en
s'adressant en russe au jeune homme qui l'empchait de passer.--Pierre,
viens-tu, je t'attends, reprit-il affectueusement.

Le postillon partit, et le carrosse s'branla avec un bruit de roues[7].

Le prince Hippolyte, rest sur le perron, riait d'un rire nerveux en
attendant le vicomte,  qui il avait promis de le reconduire.

Eh bien, mon cher, votre petite princesse est trs bien, trs bien,
dit le vicomte en se mettant en voiture, trs bien, ma foi!... Et il
baisa le bout de ses doigts.

Hippolyte se rengorgea en riant.

Savez-vous que vous tes terrible avec votre petit air innocent? Je
plains le pauvre mari, ce petit officier qui se donne des airs de prince
rgnant.

Hippolyte balbutia en riant aux clats: Et vous disiez que les dames
russes ne valaient pas les Franaises: il ne s'agit que de savoir s'y
prendre.


VI


Pierre, arriv le premier, entra tout droit dans le cabinet du prince
Andr, en habitu de la maison; aprs s'tre tendu sur le canap, comme
il en avait l'habitude, il prit un livre au hasard,--c'tait ce jour-l
les _Commentaires_ de Csar,--et, s'accoudant aussitt, il l'ouvrit au
beau milieu.

Qu'as-tu fait chez Mlle Schrer? Elle en tombera srieusement malade,
dit le prince Andr, qui entra bientt aprs en frottant l'une contre
l'autre ses mains, qu'il avait petites et blanches.

Pierre se retourna tout d'une pice; le canap en gmit, et, montrant sa
figure anime et souriante, il fit un geste qui tmoignait de son
indiffrence:

Cet abb est vraiment intressant; seulement il n'entend pas la
question comme il faut l'entendre.... Je suis sr qu'une paix inviolable
est possible, mais je ne puis dire comment, ce ne serait toujours pas au
moyen de l'quilibre politique...

Le prince Andr, qui n'avait pas l'air de s'intresser aux questions
abstraites, l'interrompit:

Vois-tu, mon cher, ce qui est impossible, c'est de dire partout et
toujours ce que l'on pense! Eh bien, t'es-tu dcid  quelque chose?
Seras-tu garde  cheval ou diplomate?

--Croiriez-vous que je n'en sais encore rien! Ni l'une ni l'autre de ces
perspectives ne me sduit, dit Pierre en s'asseyant  la turque sur le
divan.

--Il faut pourtant te dcider  quelque chose; ton pre attend!

Pierre avait t envoy  l'tranger  l'ge de dix ans avec un abb
pour prcepteur, et il y tait rest jusqu' vingt-cinq ans.  son
retour  Moscou, son pre avait congdi l'abb et avait dit au jeune
homme:

Maintenant, va  Ptersbourg, examine et choisis! Je consens  tout.
Voici une lettre pour le prince Basile, et voil de l'argent. cris et
compte sur moi pour t'aider.

Or depuis trois mois Pierre cherchait une carrire et ne faisait rien.
Il se passa la main sur le front:

Ce doit tre un franc-maon? dit-il en pensant  l'abb qu'il avait vu
 la soire.

--Chimres que tout cela, lui dit en l'interrompant le prince Andr;
parlons plutt de tes affaires. Es-tu all voir la garde  cheval?

--Non, je n'y suis pas all; mais j'ai rflchi  une chose, que je
voulais vous communiquer. Nous avons la guerre avec Napolon; si l'on se
battait pour la libert, je serais le premier  m'engager; mais aider
l'Angleterre et l'Autriche  lutter contre le plus grand homme qui soit
au monde, ce n'est pas bien.

Le prince Andr ne fit que hausser les paules  cette sortie enfantine;
ddaignant d'y faire une rponse srieuse, il se contenta de dire:

Si l'on ne se battait que pour ses convictions, il n'y aurait pas de
guerre.

--Et ce serait parfait, rpliqua Pierre.

--C'est bien possible, mais cela ne sera jamais, reprit en souriant le
prince Andr.

--Enfin, voyons, pourquoi allons-nous faire la guerre?

--Pourquoi? Je n'en sais rien! Il le faut, et par-dessus le march j'y
vais.--et il s'arrta. J'y vais, parce que la vie que je mne ici... ne
me va pas!


VII


Le frlement d'une robe se fit entendre dans la pice voisine.  ce
bruit, le prince Andr eut l'air de revenir  lui: il se redressa et
donna  son visage l'expression qu'il avait eue pendant toute la soire
d'Anna Pavlovna. Pierre glissa ses pieds  terre. La princesse entra;
elle avait eu le temps de remplacer sa toilette du soir par un
dshabill de maison, non moins frais et non moins lgant; son mari se
leva et lui avana poliment un fauteuil.

Je me demande souvent, dit-elle en franais, selon son habitude, et en
s'asseyant vivement, pourquoi Annette ne s'est pas marie? Comme vous
tes sots, messieurs, de ne pas l'avoir pouse! Je vous en demande
pardon, mais vous n'entendez rien aux femmes. Quel disputeur vous
faites, monsieur Pierre!

--Je dispute aussi contre votre mari, car je ne comprends pas pourquoi
il va faire la guerre, dit Pierre en s'adressant  la princesse, sans
le moindre symptme de cet embarras qui existe souvent entre un jeune
homme et une jeune femme.

La princesse tressaillit; la rflexion de Pierre l'avait touche au vif.

Eh bien, moi aussi, je lui dis la mme chose. Vraiment, je ne comprends
pas pourquoi les hommes ne peuvent vivre sans guerre? Pourquoi ne
dsirons-nous rien, n'avons-nous besoin de rien, nous autres femmes?
Voyons, je vous en fais juge. Je suis toujours  lui rpter que sa
position ici comme aide de camp de mon oncle est des plus brillantes:
chacun le connat, chacun l'apprcie! Pas plus tard que ces jours-ci,
chez les Apraxine, j'ai entendu une dame dire: C'est l le fameux
prince Andr! ma parole d'honneur!

Et elle clata de rire.

Voil comment il est reu partout, et il peut, quand il le voudra,
devenir aide de camp de l'empereur, car l'empereur, vous le savez, s'est
entretenu trs gracieusement avec lui! Nous le disions justement,
Annette et moi. Ce serait si facile  arranger! Qu'en pensez-vous?

Pierre regarda le prince Andr et se tut en voyant que son ami
paraissait contrari.

Quand partez-vous? demanda-t-il.

--Ah! ne me parlez pas de ce dpart, je ne veux pas en entendre parler,
reprit la princesse de cet air  la fois capricieux et enjou qu'elle
avait eu avec Hippolyte, mais qui, dans ce cercle intime dont Pierre
faisait partie, dtonnait singulirement. Lorsque j'ai pens aujourd'hui
qu'il me faudra rompre avec toutes des chres relations... je..., et
puis, sais-tu, Andr, et elle lui fit un imperceptible clignement d'yeux
en frissonnant... j'ai peur!

Son mari la regarda stupfait, comme s'il venait seulement de
s'apercevoir de sa prsence. Il lui rpondit pourtant avec une froide
politesse:

Que craignez-vous, Lise? Je ne vous comprends pas.

--Voil bien les hommes! Des gostes, tous des gostes! Parce qu'il
lui est venu une fantaisie, il m'abandonne, Dieu sait pourquoi, et
m'enferme toute seule  la campagne.

--Avec mon pre et ma soeur, vous l'oubliez.

--Cela revient au mme; j'y serai seule, loin de mes amis  moi, et il
veut que je sois tranquille?

Elle parlait d'un ton boudeur; sa lvre releve, loin de donner  sa
physionomie une expression souriante, lui prtait au contraire quelque
chose qui faisait songer  un mchant petit rongeur. Elle se tut, ne
trouvant peut-tre pas convenable de faire allusion  sa grossesse
devant Pierre, car l tait le noeud de la situation.

Je ne puis pourtant pas deviner de quoi vous avez peur, reprit
lentement son mari, sans la quitter du regard.

La princesse rougit et fit un geste de dsespoir.

Andr, Andr, pourquoi tes-vous si chang?

--Votre mdecin vous dfend de veiller; vous devriez aller vous mettre
au lit.

La princesse ne rpondit rien, mais ses lvres tremblrent, tout 
coup. Quant  lui, il se leva, haussa les paules et se mit  arpenter
son cabinet.

Pierre, navement surpris, les observait tous deux; enfin il fit un
mouvement comme pour se lever, mais il s'arrta.

a m'est gal que monsieur Pierre soit prsent, s'cria la princesse,
dont la jolie figure fit la grimace de l'enfant qui va pleurer. Il y a
longtemps, Andr, que je voulais te le demander: pourquoi es-tu devenu
tout autre avec moi? Que t'ai-je fait? Tu vas rejoindre l'arme, tu n'as
aucune piti pour moi. Pourquoi?

--Lise! dit le prince Andr.

Et ce seul mot contenait  la fois la prire, la menace et l'assurance
qu'elle allait regretter ses paroles.

Elle continua pourtant avec prcipitation:

Tu me traites en malade ou en enfant. Je vois tout.... Tu n'tais pas
ainsi il y a six mois!

--Lise, finissez, je vous en prie, reprit son mari en levant la voix.

Pierre, dont l'agitation n'avait fait que crotre pendant cet
entretien, se leva et s'approcha de la jeune femme. Il paraissait ne
pouvoir supporter la vue de ses larmes, et l'on aurait dit qu'il tait
prt  pleurer avec elle.

Calmez-vous, princesse; ce sont des ides.... J'ai prouv cela
aussi... je vous assure... enfin... non, excusez-moi; je suis de trop
comme tranger. Tranquillisez-vous. Adieu!

Le prince Andr le retint.

Non, Pierre; attends. La princesse est trop bonne pour me priver du
plaisir de passer ma soire avec toi.

--Oui, il ne pense qu' lui, murmura-t-elle, sans pouvoir retenir des
larmes de dpit.

--Lise! reprit schement le prince Andr, dont la voix tait monte au
diapason qui indiquait que sa patience tait  bout.

Tout  coup sur son joli minois d'cureuil en colre se rpandit cette
expression craintive, timide et timore que prend souvent un chien
lorsque, de sa queue abaisse, il frappe la terre rapidement et sans
bruit.

Mon Dieu, mon Dieu, murmura-t-elle en jetant  son mari un regard
sournois, puis, relevant sa robe d'une main, elle s'approcha de lui et
lui mit un baiser sur le front.

Bonsoir, Lise, dit-il en se levant  son tour et en lui baisant la
main, comme  une trangre.


VIII


Les deux amis se taisaient. Ni l'un ni l'autre ne se dcidait  parler.
Pierre regardait  la drobe le prince Andr, qui se frottait le front
de sa petite main.

Allons souper, dit-il en soupirant, et il se dirigea vers la porte.
Ils entrrent dans une magnifique salle  manger nouvellement dcore.
Les cristaux, l'argenterie, la vaisselle, le linge damass, tout portait
l'empreinte de la nouveaut, cette marque distinctive des jeunes
mnages. Au milieu du souper, le prince Andr s'accouda sur la table et
se mit  parler avec une irritation nerveuse que Pierre n'avait jamais
remarque en lui, et comme un homme qui a quelque chose sur le coeur
depuis longtemps et qui se dcide enfin  entrer dans la voie des
confidences.

Mon cher ami, ne te marie que lorsque tu auras fait tout ce que tu veux
faire, lorsque tu auras cess d'aimer la femme de ton choix et que tu
l'auras bien tudie; autrement, tu te tromperas cruellement et d'une
faon irrparable! Marie-toi plutt vieux et bon  rien! Alors tu ne
risqueras pas de gaspiller tout ce qu'il y a en toi d'lev et de bon.
Oui, tout s'parpille en menue monnaie! Oui, c'est ainsi; tu as beau me
regarder de cet air tonn. Si tu comptais devenir quelque chose par
toi-mme, tu sentiras  chaque pas que tout est fini, que tout est ferm
pour toi, sauf les salons o tu coudoieras un laquais de cour et un
idiot.... Mais  quoi sert de...?

Et sa main retomba avec force sur la table.

Pierre ta ses lunettes. Ce mouvement, en changeant compltement sa
figure, laissait mieux encore voir sa bont et sa stupfaction.

Ma femme, continua le prince Andr, est une excellente femme, une de
celles avec lesquelles l'honneur d'un mari n'a rien  craindre; mais que
ne donnerais-je pas en ce moment, grands dieux! pour n'tre pas mari!
Tu es le premier et le seul  qui je l'avoue, parce que je t'aime!

Le prince Andr, en parlant ainsi, ressemblait de moins en moins  ce
prince Bolkonsky qui se carrait dans un des fauteuils de Mlle Schrer,
fermant  demi les yeux et lanant  demi-voix des phrases en franais.
Chaque muscle de sa figure sche et nerveuse avait un tressaillement de
fivre; ses yeux, dont le feu paraissait toujours teint, brillaient et
rayonnaient avec clat. On devinait qu'il tait d'autant plus violent
dans ces courts instants d'irritabilit maladive, qu'il semblait faible
et sans vigueur dans son tat habituel.

Tu ne me comprends pas, et c'est pourtant l'histoire de toute une
existence! Tu parles de Bonaparte et de sa carrire, continua-t-il, bien
que Pierre n'en et pas souffl mot... mais Bonaparte, lorsqu'il
travaillait, marchait  son but, pas  pas, il tait libre, il n'avait
que cet objet en vue, et il l'a atteint. Mais que tu aies le malheur de
te lier  une femme, et te voil enchan comme un forat; tout ce que
tu sentiras en toi de forces et d'aspirations ne fera que t'accabler et
te remplir de regrets. Les commrages de salon, les bals, la vanit, la
mesquinerie, voil le cercle magique qui te retiendra. Je m'en vais 
prsent faire la guerre, une des plus formidables guerres qui aient
jamais eu lieu, et je ne sais rien, je ne suis capable de rien; mais en
revanche je suis trs aimable, trs caustique, et l'on m'coute chez
Mlle Schrer! Et puis cette socit stupide dont ma femme ne peut se
passer!... Si seulement tu savais ce qu'elles valent, toutes ces femmes
distingues et toutes les femmes en gnral. Mon pre a raison!
L'gosme, la vanit, la sottise, la mdiocrit en tout... voil les
femmes, lorsqu'elles se montrent comme elles sont.  les voir dans le
monde, on pourrait croire qu'il y a en elles autre chose; mais non,
rien, rien! Oui, mon ami, ne te marie pas...

Ce furent les dernires paroles du prince Andr.

Ce qui me parat singulier, dit Pierre, c'est que vous, vous puissiez
vous trouver incapable, et croire que vous avez manqu votre vie, quand
l'avenir est devant vous et que...

Son intonation faisait voir en quelle haute estime il tenait son ami et
tout ce qu'il en attendait.

Quel droit a-t-il de parler ainsi, pensait Pierre, pour qui le prince
Andr tait le type de toutes les perfections, justement parce qu'il
avait en lui la qualit qu'il sentait lui manquer  lui-mme,
c'est--dire la force de volont. Il avait toujours admir chez son ami
la facilit et l'galit de ses rapports avec des gens de toute espce,
sa mmoire merveilleuse, ses connaissances varies, car il lisait tout
ou prenait un aperu de toute chose, ainsi que son aptitude au travail
et  l'tude. Si Pierre tait frapp de ne point rencontrer chez Andr
de dispositions  la philosophie spculative, ce qui tait son faible 
lui, il n'y voyait point un dfaut, mais une force de plus.

Dans les relations les plus intimes, les plus amicales et les plus
simples, la flatterie et la louange sont aussi ncessaires que l'huile
qui graisse le rouage et le fait marcher.

Je suis un homme fini, aussi ne parlons plus de moi, mais de toi,
reprit le prince Andr, aprs un moment de silence, et en souriant 
cette heureuse diversion.

Le visage de Pierre reflta aussitt ce changement de physionomie.

De moi? dit-il, et sa bouche s'panouit en un sourire joyeux et
inconscient...? Mais, de moi, il n'y a rien  dire. Que suis-je
d'ailleurs? Un btard!...--Et il rougit subitement, car il avait fait
pour prononcer ce mot un visible effort,--Sans nom, sans fortune, et...
en vrit... je suis libre et content, pour le moment, du moins.
Seulement je ne sais, vous l'avouerai-je, ce que je dois entreprendre,
et je tenais srieusement  vous demander conseil l-dessus.

Le prince Andr le regardait avec une affectueuse bienveillance; mais
cette bienveillance amicale laissait cependant deviner la conscience
qu'il avait de sa supriorit.

J'ai de l'affection pour toi, parce que tu es le seul homme vivant,
dans tout notre cercle; tu es satisfait; eh bien! choisis  ton got, le
choix importe peu. Tu seras bien partout; mais cesse de voir, je t'en
prie, ces Kouraguine; cesse de mener cette existence; cela te va si peu,
toute cette dbauche, cette vie  la hussarde, cette....

--Que voulez-vous, mon cher, dit Pierre en haussant les paules; les
femmes, mon ami, les femmes!

--Je n'admets pas cela, rpondit Andr: les femmes comme il faut, oui,
mais pas celles de Kouraguine; celles-l et le vin, je n'admets pas
cela.

Pierre demeurait chez le prince Basile et partageait la vie dissipe de
son fils cadet Anatole, celui-l mme qu'on voulait marier  la soeur du
prince Andr pour tcher de le corriger.

Savez-vous, dit Pierre, comme s'il lui tait venu tout  coup une
heureuse inspiration, j'y ai srieusement rflchi depuis longtemps!
Grce  ce genre de vie, je ne puis ni me dcider, ni penser  rien.
J'ai des maux de tte et pas d'argent. Il m'a encore invit pour ce
soir, mais je n'irai pas!

--Donne-moi ta parole d'honneur que tu cesseras d'y aller.

--Je vous la donne!


IX


Il tait une heure passe lorsque Pierre quitta son ami. C'tait par
une nuit de juin, une de ces nuits de Ptersbourg, presque sans
crpuscule; il monta dans une voiture de louage avec l'intention bien
arrte de rentrer chez lui. Mais plus il avanait, plus il sentait
qu'il lui serait impossible de dormir pendant cette nuit qui ressemblait
au matin ou au soir d'un beau jour. Son regard plongeait au loin dans
les rues dsertes. Chemin faisant, il se rappela que la socit
habituelle des joueurs devait se trouver runie chez Anatole Kouraguine;
aprs le jeu, on se mettait  boire, et le tout finissait par un des
plaisirs favoris de Pierre.

Si j'y allais? se dit-il, et il pensa  la parole qu'il venait de
donner au prince Andr.

Mais en mme temps, comme il arrive souvent aux gens sans caractre, il
lui prit une si furieuse envie de jouir une fois encore de cette vie de
libertinage, qu'il ne connaissait, hlas, que trop bien, qu'il se dcida
 aller chez Anatole, tout en se disant que son engagement n'avait
aucune valeur, puisqu'il avait promis  Anatole avant de promettre au
prince Andr; qu' tout prendre, ces engagements n'taient que de pure
convention, sans signification prcise, et que d'ailleurs personne
n'tait sr de son lendemain et ne pouvait savoir s'il n'arriverait pas
quelque vnement extraordinaire qui emporterait, avec la vie, l'honneur
et le dshonneur. Cette faon habituelle de raisonner bouleversait
souvent ses dcisions en apparence les plus arrtes. Pierre cda
encore et alla chez Kouraguine. Arriv devant le perron d'une grande
maison situe  ct des casernes de la garde  cheval, il en gravit les
marches claires et entra par la porte qu'il trouva toute grande
ouverte. Il n'y avait personne dans le vestibule. a sentait le vin: des
bouteilles vides, des manteaux, des galoches taient jets  et l, et
l'on entendait  distance des bruits de voix et des cris.

Le jeu et le souper venaient de finir, mais on ne se sparait pas
encore. Aprs s'tre dbarrass de son manteau, Pierre entra dans la
premire pice, o l'on voyait les restes du souper et o un laquais,
sr de l'impunit, avalait en cachette le vin oubli au fond des verres.
Plus loin, dans le troisime salon, au milieu du tohu-bohu gnral des
rires et des cris, le grognement d'un ours se faisait entendre. Huit
jeunes gens se pressaient anxieusement autour d'une fentre ouverte;
trois d'entre eux jouaient avec un ourson, que l'un d'eux tranait  la
chane en l'excitant contre son camarade pour lui faire peur.

Je parie pour Stievens! cria l'un.

--Ne l'aidez pas surtout! cria un second.

--Va pour Dologhow! cria un troisime.

--Kouraguine, spare-les!

--Voyons, laissez-l Michka, il s'agit d'un pari!

--D'un coup, autrement il a perdu! cria un quatrime.

--Jacques, une bouteille! hurla le matre de la maison, un grand et beau
garon qui se tenait au milieu du groupe, sans habit, sa chemise ouverte
sur la poitrine.

--Attendez, Messieurs, voici Ptrouchka, ce cher ami, dit-il,
s'adressant  Pierre.

Un homme de taille moyenne, aux yeux bleus et clairs, dont la voix calme
et sobre contrastait singulirement avec toutes les autres voix avines,
l'appela de la fentre:

Viens ici que je t'explique le pari...

C'tait Dologhow, un officier du rgiment de Smnovsky, bretteur et
joueur connu, qui demeurait avec Anatole. Pierre souriait et regardait
gaiement autour de lui:

Je n'y comprends rien! de quoi s'agit-il?

--Un moment, il n'est pas gris! Vite une bouteille, dit Anatole, et,
saisissant un verre sur la table, il s'approcha de lui:

--Avant tout, il faut boire! Pierre se mit  avaler verre sur verre;
cela ne l'empchait pas de suivre la conversation et d'examiner de ct
tous les convives qui taient ivres et qui s'taient de nouveau groups
prs de la croise. Anatole lui versait du vin, et lui racontait le pari
de Dologhow avec l'Anglais Stievens, un marin. Le premier s'tait engag
 boire une bouteille de rhum, assis sur une fentre du troisime tage,
les jambes pendantes en dehors.

Voyons, achve-la, rpondit Anatole, en offrant  Pierre le dernier
verre: je ne te lche pas auparavant!

--Non, je n'en veux plus, dit Pierre, repoussant son ami et
s'approchant de la fentre.

Dologhow tenait l'Anglais par le bras, et lui rptait d'une faon nette
et prcise les conditions du pari, tout en s'adressant de prfrence 
Pierre ou  Anatole.

Dologhow, de taille moyenne, avait les cheveux crpus, les yeux bleus et
vingt-cinq ans environ. Comme tous les officiers d'infanterie de cette
poque, il ne portait pas de moustaches, et sa bouche, qui tait le
trait saillant de sa figure, se montrait tout entire. Les lignes en
taient remarquablement fines et bien dessines; la lvre suprieure
s'avanait virilement au-dessus de la lvre infrieure, qui tait un peu
forte; aux deux coins de sa bouche se jouait constamment un sourire: on
aurait mme pu dire deux sourires, dont l'un faisait pendant  l'autre;
cet ensemble, joint  son regard ferme, assur et intelligent, forait
l'attention. Sans fortune, il n'avait pas de relations, demeurait avec
Anatole, dpensait des milliers de roubles, et s'tait pos malgr cela
de faon  inspirer  ceux qui le connaissaient plus de respect qu'ils
n'en avaient pour Anatole. Il jouait  tous les jeux, gagnait toujours
et buvait normment, sans jamais perdre sa libert d'esprit. Kouraguine
et lui taient alors des clbrits dans le monde des mauvais sujets et
des viveurs de Ptersbourg.

On apporta une bouteille de rhum; deux laquais, visiblement ahuris par
les cris et les ordres qu'on ne cessait de leur donner, se dpchaient 
dmolir le chssis qui empchait de s'asseoir sur le rebord extrieur de
la croise.

Anatole s'en approcha avec son air conqurant. Il avait envie de casser
quelque chose, et, repoussant les domestiques, il tira  lui le chssis,
qui rsista; les carreaux se brisrent.

Voyons,  ton tour, Hercule, dit-il  Pierre. Pierre saisit
l'encadrement, l'arracha et en dtacha avec fracas le chssis en bois de
chne.

--Enlevez-le en entier, on pourrait croire que je m'y suis cramponn,
dit Dologhow.

--L'Anglais se vante, je crois? dit Anatole.

--C'est bien, rpta Pierre, en suivant des yeux Dologhow, qui, ayant
pris une bouteille de rhum, s'approchait de la fentre ouverte sur le
ciel, o la lumire du soir et celle du matin se confondaient. Il sauta
sur la croise, tenant la bouteille d'une main:

coutez, s'cria-t-il, debout dans l'embrasure, le visage tourn vers
l'intrieur de la chambre. Chacun se tut.

Je parie (il parlait le franais pour se bien faire comprendre de
l'Anglais, et il le parlait mme assez mal), je parie cinquante
impriales, voulez-vous cent?

--Non, cinquante!

--Bien, c'est dit: je parie cinquante impriales que je boirai toute
cette bouteille de rhum, sans ter le goulot de ma bouche, que je la
boirai l, assis, en dehors de la fentre,--et il se pencha pour
indiquer le rebord inclin de la muraille,--l-dessus et sans me tenir 
rien. Est-ce cela?

--Parfaitement, dit l'Anglais.

Anatole, saisissant ce dernier par un des boutons de son habit et le
regardant de haut, car Stievens tait petit, lui rpta en anglais les
conditions du pari.

Ce n'est pas tout, s'cria Dologhow, en frappant avec la bouteille sur
l'entablement de la fentre, afin de se faire couter.... Ce n'est pas
tout, Kouraguine, attention! Si quelqu'un fait la mme chose, je lui
payerai cent impriales. Est-ce compris?

L'Anglais inclina la tte, sans laisser deviner s'il avait l'intention
d'accepter ou de refuser ce nouveau pari. Anatole le tenait toujours, et
lui traduisait les paroles de Dologhow, malgr ses gestes affirmatifs
ritrs. Un jeune hussard de la garde, qui avait t en dveine toute
la soire, grimpa sur la fentre et se pencha pour regarder en bas:

Oh! oh! murmura-t-il, en jetant les yeux jusque sur les dalles du
trottoir.

--Silence! cria Dologhow, et il tira en arrire l'officier, qui,
embarrass par ses perons, sauta gauchement dans la chambre.

La bouteille une fois place  sa porte, Dologhow enjamba la fentre
avec lenteur et prcaution, en abaissant ses jambes; alors, s'appuyant
des deux mains aux deux cts de la fentre il en mesura de l'oeil la
largeur. Puis il s'assit doucement, laissa aller ses mains, se pencha un
peu  gauche, puis  droite, et saisit la bouteille.

Anatole apporta deux bougies et les plaa dans l'embrasure. Il faisait
pourtant grand jour. Le dos et la tte crpue de Dologhow en chemise
taient clairs des deux cts. Tous se serrrent autour de la fentre,
l'Anglais en avant des autres. Pierre souriait en silence. Tout  coup
un des assistants, terrifi et mcontent, se glissa au premier rang,
avec l'intention de saisir Dologhow par sa chemise.

Messieurs, ce sont des folies, il se blessera mortellement, s'cria
cet homme sage, plus sage assurment que ses camarades.

Anatole l'arrta.

Ne le touche pas, tu vas l'effrayer et il se tuera, et alors quoi?
hein!

Dologhow, s'appuyant sur ses mains et cherchant  se mettre d'aplomb, se
retourna:

Si quelqu'un essaye encore de s'en mler, je le ferai descendre par l
 la minute. Voil! dit-il, laissant lentement tomber ces mots 
travers ses lvres minces et serres.... Puis ayant prononc: Voil! il
se retourna, porta la bouteille  sa bouche, rejeta sa tte en arrire
et leva le bras qu'il avait encore de libre, afin de s'assurer un
contrepoids. Un des domestiques, en train de rassembler les verres sur
la table, s'arrta immobile,  demi pench, et ne quitta plus des yeux
la fentre et la tte de Dologhow.

L'Anglais, les lvres fortement pinces, regardait de ct. Celui qui
avait essay, mais en vain, d'empcher cette folie, s'tait prcipit
dans un coin de la chambre sur un canap, la figure tourne vers la
muraille. Pierre se couvrit les yeux, et un faible sourire passa sur sa
figure, qui exprimait l'pouvante et l'horreur. Il se fit un grand
silence.

Pierre ouvrit les yeux et vit Dologhow assis dans la mme position;
seulement sa tte penchait si fortement en arrire, que ses cheveux
crpus touchaient le col de sa chemise, tandis que le bras qui tenait la
bouteille s'levait de plus en plus, vacillant un peu sous l'effort. La
bouteille se vidait  vue d'oeil. Comme c'est long! pensait Pierre. Il
lui semblait qu'il s'tait coul plus d'une demi-heure.... Dologhow fit
tout  coup un mouvement de recul, et son bras trembla plus fort. Assis
comme il l'tait, sur un rebord inclin, ce mouvement nerveux pouvait le
faire glisser dans le vide. Il se dplaa tout d'une pice, et son bras
et sa tte vacillrent davantage; instinctivement il leva une main
comme pour se cramponner  l'entablement de la croise, mais l'abaissa
aussitt. Pierre referma les yeux, en se promettant de ne plus les
rouvrir; mais au mouvement gnral qui se produisit une seconde aprs il
regarda et vit Dologhow qui se tenait debout dans l'embrasure, ple mais
joyeux.

Elle est vide!

Il lana sa bouteille  l'Anglais, qui l'attrapa  la vole. Dologhow
sauta dans la chambre: il exhalait une forte odeur de rhum.

Admirable! bravo! Voil un pari! Que le diable vous emporte tous!
criait-on de tous cts  la fois.

L'Anglais avait tir sa bourse et faisait ses comptes avec Dologhow,
devenu silencieux et maussade. Pierre s'lana sur la fentre.

Messieurs! qui veut parier avec moi que je ferai la mme chose, et mme
sans pari? Vite une bouteille, je le ferai! Vite!...

--Va, va, dit Dologhow en souriant.

--Es-tu devenu fou, voyons! Qu'est-ce qui te prend? On te le dfend,
entends-tu bien,  toi dont la tte tourne sur un escalier, s'crirent
plusieurs voix.

--Je boirai; vite une bouteille! cria Pierre en frappant avec force sur
la table d'un geste d'ivrogne, et il enjamba l'appui de la fentre. Un
des jeunes gens se jeta sur ses mains, mais il tait si fort, qu'il le
repoussa bien loin.

--Non, vous n'en viendrez pas  bout comme cela, dit Anatole; attendez,
je vais l'attraper.

--coute! je tiens le pari, mais pas avant demain; maintenant allons
tous ....

--Allons! s'cria Pierre, allons, et en avant Michka! Il saisit
l'ourson, l'entoura de ses bras, le souleva de terre et se mit  valser
avec lui tout autour de la chambre.


X


Le prince Basile n'avait point oubli la promesse qu'il avait faite  la
princesse Droubetzko  la soire de Mlle Schrer. La requte avait t
prsente  l'Empereur, et le fils de la princesse passa, par exception,
en qualit de sous-lieutenant dans la garde, au rgiment Smnovsky;
mais cependant, malgr tous les efforts de sa mre, Boris ne fut pas
nomm aide de camp de Koutouzow. Quelque temps aprs la soire, la
princesse retourna  Moscou auprs des Rostow, ses riches parents, chez
qui elle s'arrtait toujours; c'est l que son petit Boris ador avait
pass la plus grande partie de son enfance. La garde avait quitt
Ptersbourg le 10 du mois d'aot, et le jeune homme, retenu  Moscou par
la ncessit de s'occuper de son quipement, devait la rejoindre 
Radzivilow.

C'tait jour de fte chez les Rostow. La mre et la fille cadette
s'appelaient Natalie, et on les ftait toutes les deux. Une longue suite
de voitures n'avaient cess ds le matin de dposer  l'htel Rostow,
rue Povarskaa, une foule de visiteurs qui apportaient leurs
flicitations. La comtesse et sa fille ane, une belle personne, les
recevaient au salon, o ils se succdaient sans relche.

La mre tait une femme de quarante-cinq ans, avec un type oriental, un
visage amaigri, et visiblement puise par les douze enfants qu'elle
avait donns  son mari. La lenteur de ses mouvements et de son parler,
qui provenait de sa faiblesse, lui donnait un air imposant qui inspirait
le respect. La princesse Droubetzko tait avec elle, et, comme elle
faisait partie de la famille, elle aidait de son mieux  recevoir les
visiteurs et  soutenir la conversation.

Les jeunes gens, qui ne se souciaient pas de prendre part  la
rception, se tenaient dans des chambres intrieures. Le comte allait 
la rencontre des arrivants, et en les reconduisant les engageait tous 
dner.

Je vous suis bien sincrement oblig, mon cher, ou ma chre, disait-il
indiffremment  chacun, aux infrieurs aussi bien qu'aux suprieurs.
Merci pour celle dont nous clbrons la fte. Vous viendrez dner sans
faute, n'est-ce pas? Autrement, mon cher, vous m'offenseriez. Je vous
supplie de venir avec toute votre famille, ma chre... Il rptait
exactement les mmes paroles  tous les invits, et les accompagnait
exactement de la mme expression de figure, puis venait un serrement de
main avec saluts ritrs. Aprs avoir reconduit les partants, il
revenait auprs de ceux qui n'avaient pas encore fait leurs adieux,
s'avanait  lui-mme un fauteuil et, aprs avoir pos avec complaisance
ses pieds  terre et ses mains sur ses genoux, il se balanait de droite
et de gauche, mettant, en homme qui croit savoir vivre, des rflexions
sur le temps, sur la sant, tantt en russe, tantt en franais, bien
qu'il parlt fort mal le franais, mais toujours avec le mme aplomb.
Malgr sa fatigue, il se levait de nouveau pour reconduire les partants,
comme un homme bien dcid  remplir ses devoirs jusqu'au bout, et
renouvelait ses invitations, tout cela en ramenant sur son crne chauve
quelques cheveux gris et rares.

Parfois, en revenant, il traversait le vestibule et la serre et entrait
dans une grande salle avec des murs de stuc, o l'on dressait les tables
pour un dner de quatre-vingts couverts. Aprs avoir regard les
domestiques qui portaient les porcelaines, l'argenterie, et dployaient
les nappes damasses, il appelait un certain Dmitri Vassilivitch, noble
de naissance, qui dirigeait ses affaires, et lui disait:

coute, Mitenka, tche que tout soit bien; oui, c'est bien, c'est
bien!...

Et en examinant avec satisfaction une norme table qui venait de
recevoir une rallonge, il ajoutait:

Le principal, c'est le service, c'est le service, entends-tu bien, et
l-dessus il rentrait enchant dans le salon.

Marie Lvovna Karaguine! annona d'une voix de basse le valet de pied
de la comtesse en se montrant  la porte.

La comtesse rflchit un instant, en savourant une prise de tabac
qu'elle prenait dans une tabatire en or orne du portrait de son mari.

Dieu! que ces visites m'ont extnue! Allons, encore cette dernire...
elle est si bgueule!... Priez-la de monter, rpondit-elle tristement
au laquais, comme si elle voulait dire: Oh! celle-l va m'achever!

Une dame, grande, forte,  l'air hautain, suivie d'une jeune fille au
visage rond et souriant, entra au salon; elles taient prcdes toutes
deux du frou-frou de leurs robes tranantes.

Chre comtesse... il y a si longtemps... elle a t alite, la pauvre
enfant... au bal des Razoumosky et de la comtesse Apraxine.... J'ai t
si heureuse!

Ces civilits  btons rompus se confondaient avec le frlement des
robes et le dplacement des chaises. Puis la conversation s'engageait
tant bien que mal jusqu'au moment o, grce  une premire pause, on
pouvait dcemment se permettre de lever la sance, tout en faisant ses
adieux, et, aprs avoir recommenc les: Je suis bien charme... la
sant de maman.... La comtesse Apraxine... passer dans l'antichambre,
mettre sa pelisse et son manteau et partir.

La maladie du vieux comte Besoukhow, l'un des plus beaux hommes du temps
de Catherine, qui tait en ce moment la nouvelle du jour, fit
naturellement les frais de la conversation, et il fut mme question de
son fils naturel, Pierre, celui-l mme qui avait t si peu convenable
 la soire de Mlle Schrer.

Je plains bien sincrement le pauvre comte, dit Mme Karaguine. Sa sant
est si mauvaise, et avoir un fils qui lui cause un pareil chagrin!

--Mais quel est donc le chagrin qu'il a pu lui causer? demanda la
comtesse en feignant d'ignorer l'histoire, tandis qu'elle l'avait dj
entendu conter au moins une quinzaine de fois.

Voil le fruit de l'ducation actuelle! Ce jeune homme s'est trouv
livr  lui-mme lorsqu'il tait  l'tranger, et maintenant on raconte
qu'il a fait  Ptersbourg des choses si pouvantables, qu'on a d le
faire partir, par ordre de la police.

--Vraiment? dit la comtesse.

--Il a fait de mauvaises connaissances, ajouta la princesse Droubetzko,
et avec le fils du prince Basile et un certain Dologhow ils ont commis
des horreurs.... Ce dernier a t fait soldat et on a renvoy le fils de
Besoukhow  Moscou; quant  Anatole, son pre a trouv le moyen
d'touffer le scandale; on lui a pourtant enjoint de quitter
Ptersbourg.

--Mais qu'ont-ils donc fait? demanda la comtesse.

--Ce sont de vritables brigands, Dologhow surtout, reprit Mme
Karaguine: il est le fils de Marie Ivanovna Dologhow, une dame si
respectable.... Croiriez-vous qu' eux trois ils se sont empars, je ne
sais o, d'un ourson, qu'ils l'ont fourr avec eux en voiture et men
chez des actrices. La police a voulu les arrter. Alors... qu'ont-ils
imagin?... Ils ont saisi l'officier de police; et, aprs l'avoir
attach sur le dos de l'ourson, ils l'ont lch clans la Moka, l'ourson
nageant avec l'homme de police sur son dos.

--Ah! ma chre, la bonne figure que devait avoir cet homme! s'cria le
comte en se tordant de rire.

--Mais, c'est une horreur! Il n'y a pas l, cher comte, de quoi rire,
s'cria Mme Karaguine.

Et, malgr elle, elle pouffait de rire, comme lui.

On a eu toutes les peines du monde  sauver le malheureux... et quand
on pense que c'est le fils du comte Besoukhow qui s'amuse d'une faon
aussi insense! Il passait pourtant pour un garon intelligent et bien
lev.... Voil le rsultat d'une ducation faite  l'tranger. J'espre
au moins que personne ne le recevra, malgr sa fortune. On a voulu me le
prsenter, mais j'ai immdiatement dclin cet honneur...! J'ai des
filles!

--O avez-vous donc appris qu'il ft si riche, demanda la comtesse en
se penchant vers Mme Karaguine et en tournant le dos aux demoiselles,
qui feignirent aussitt de ne rien entendre. Le vieux comte n'a que des
enfants naturels, et Pierre est un de ces btards, je crois!

Mme Karaguine fit un geste de la main.

Ils sont, je crois, une vingtaine.

La princesse Droubetzko, qui brlait du dsir de faire parade de ses
relations et de montrer qu'elle connaissait  fond l'existence de chacun
dans le dtail le plus intime, prit  son tour la parole et dit  voix
basse et avec emphase:

Voici ce que c'est...! La rputation du comte Besoukhow est bien
tablie: il a tant d'enfants, qu'il en a perdu le compte, mais Pierre
est son favori.

--Quel beau vieillard c'tait, pas plus tard que l'anne dernire, dit
la comtesse, je n'ai jamais vu d'homme aussi beau que lui!

--Ah! il a beaucoup chang depuis...  propos, j'allais vous dire que
l'hritier direct de toute sa fortune est le prince Basile, du chef de
sa femme; mais le vieux, ayant de l'affection pour Pierre, s'est
beaucoup occup de son ducation, et a crit  l'Empereur  son sujet.
Personne ne peut donc savoir lequel des deux hritera de lui  sa mort,
qu'on attend d'ailleurs d'un moment  l'autre. Lorrain est mme arriv
de Ptersbourg. La fortune est colossale... quarante mille mes et des
millions en capitaux. Je le sais pour sr, car je le tiens du prince
Basile lui-mme. Le vieux Besoukhow m'est aussi un peu cousin par sa
mre, et il est le parrain de Boris, ajouta-t-elle, en faisant semblant
de n'attacher  ce fait aucune importance. Le prince Basile est  Moscou
depuis hier soir.

--N'est-il pas charg de faire une inspection?

--Oui; mais, entre nous soit dit, reprit la princesse, l'inspection
n'est qu'un prtexte: il n'est arriv que pour voir le comte Cyrille
Vladimirovitch, quand il a su qu'il tait au plus mal.

--Cela n'empche pas, ma chre, l'histoire d'tre excellente, dit le
comte, qui, en se voyant peu cout par les dames, se tourna du ct des
demoiselles. Oh! la bonne figure qu'il devait faire l'homme de
police!...

Et il se mit  contrefaire les gestes du policier en clatant de rire
d'une voix de basse-taille. C'tait ce rire bruyant et sonore
particulier aux gens qui aiment  bien manger et surtout  bien boire;
tout son gros corps en trembla.

Vous revenez dner, n'est-ce pas, ma chre? ajouta-t-il.


XI


Il se fit un grand silence. La comtesse regardait Mme Karaguine et
souriait agrablement, sans mme chercher  dguiser la satisfaction
qu'elle prouverait  la voir partir. La fille de Mme Karaguine
arrangeait machinalement sa robe en interrogeant sa mre du regard,
lorsqu'on entendit tout  coup comme le bruit de plusieurs personnes qui
auraient travers en courant la pice voisine, puis la chute d'une
chaise, et une fillette de treize ans, retenant d'une main le jupon
retrouss de sa petite robe de mousseline dans lequel elle semblait
cacher quelque chose, bondit jusqu'au milieu du salon et s'y arrta tout
court. Il tait vident qu'une course dsordonne l'avait entrane plus
loin qu'elle ne voulait.

Au mme moment se montrrent  sa suite un tudiant au collet amarante,
un officier de la garde, une jeune fille de quinze ans et un petit
garon en jaquette, au teint vif et color.

Le comte se leva en se balanant et, entourant la petite fille de ses
bras:

Ah! la voil, s'cria-t-il, c'est sa fte aujourd'hui; ma chre, c'est
sa fte!

--Il y a temps pour tout, ma chrie, dit la comtesse avec une feinte
svrit.... Tu la gtes toujours, lie!

--Bonjour, ma chre; je vous souhaite une bonne fte!... La dlicieuse
enfant! dit Mme Karaguine en s'adressant  la mre.

La petite fille, avec ses yeux noirs et sa bouche trop grande, semblait
plutt laide que jolie, mais, en revanche, elle tait d'une vivacit
sans pareille; le mouvement de ses paules, qui s'agitaient encore dans
son corsage dcollet, attestait qu'elle venait de courir; ses cheveux
noirs, boucls, et tout bouriffs, retombaient en arrire; ses bras nus
taient minces et grles; elle portait encore des pantalons garnis de
dentelle, et ses petits pieds taient chausss de souliers. En un mot,
elle tait dans cet ge plein d'esprances o la petite fille n'est plus
une enfant, mais o l'enfant n'est pas encore une jeune fille. chappant
 son pre, elle se jeta sur sa mre, sans prter la moindre attention 
sa rprimande, et, cachant sa figure en feu dans le fouillis de dentelle
qui couvrait le mantelet de la comtesse, elle clata de rire et se mit 
conter  btons rompus une histoire sur sa poupe, qu'elle tira aussitt
de son jupon.

Vous voyez bien, c'est une poupe, c'est Mimi, vous voyez!...

Et Natacha, pouvant  peine parler, glissa sur les genoux de sa mre en
riant de si bon coeur, que Mme Karaguine ne put s'empcher d'en faire
autant.

Voyons, laisse-moi, va-t'en avec ton monstre, disait la comtesse en
jouant la colre et en la repoussant doucement.... C'est ma cadette,
dit-elle en s'adressant  Mme Karaguine.

Natacha, relevant sa tte enfouie au milieu des dentelles de sa mre,
regarda un moment la dame inconnue  travers les larmes du rire et se
cacha de nouveau le visage. Oblige d'admirer ce tableau de famille, Mme
Karaguine crut bien faire en y jouant son rle:

Dites-moi, ma petite, qui est donc Mimi? C'est votre fille sans doute?

Natacha, mcontente du ton de condescendance de l'trangre, ne rpondit
rien et se borna  la regarder d'un air srieux.

Pendant ce temps, toute la jeunesse, c'est--dire Boris, l'officier,
fils de la princesse Droubetzko, Nicolas, l'tudiant, fils an du
comte Rostow, Sonia, sa nice, ge de quinze ans, et Ptroucha, son
fils cadet, s'taient groups dans la chambre et faisaient des efforts
visibles pour contenir, dans les limites de la biensance, la vivacit
et l'entrain qui peraient dans chacun de leurs mouvements. Rien qu'
les voir, on comprenait bien vite que, dans les appartements intrieurs
d'o ils s'taient si imptueusement lancs, l'entretien avait t
autrement gai qu'au salon, et qu'on y avait parl d'autre chose que des
bruits de la ville, du temps qu'il faisait et de la comtesse Apraxine.
Ils changeaient des regards furtifs et retenaient  grand'peine leur
fou rire.

Les deux jeunes gens taient des amis d'enfance, du mme ge, tous deux
jolis garons, mais absolument diffrents l'un de l'autre. Boris tait
grand, blond, d'une beaut calme et rgulire. Nicolas avait la tte
boucle, il tait petit et son visage exprimait la franchise. Sur sa
lvre suprieure s'estompaient lgrement les premiers poils d'une
moustache naissante. Tout en lui respirait l'ardeur et l'enthousiasme.
Il avait fortement rougi en entrant et avait essay en vain de dire
quelque chose. Boris, au contraire, reprit tout de suite son aplomb, et
raconta d'une faon plaisante qu'il avait eu l'honneur de connatre Mlle
Mimi dans son adolescence, mais que depuis cinq ans elle avait
terriblement vieilli et que sa tte tait fendue!

Pendant ce rcit il jeta un regard  Natacha, qui reporta aussitt les
yeux sur son petit frre: celui-ci, les paupires  moiti fermes,
tait comme secou par un rire convulsif et silencieux; ne pouvant 
cette vue se contenir davantage, elle se leva d'un bond et s'enfuit
aussi vite que ses petits pieds pouvaient la porter. Boris resta
impassible:

Maman, ne dsirez-vous pas sortir et n'avez-vous pas besoin de la
voiture? demanda-t-il en souriant.

--Oui, certainement, va la commander, rpondit sa mre.

Boris quitta le salon sans se presser et suivit les traces de Natacha,
tandis que le petit bonhomme joufflu s'lanait  leur suite, tout
mcontent d'avoir t abandonn par eux.


XII


De toute cette jeunesse il ne restait plus que Nicolas et Sonia, la
demoiselle trangre et la fille ane de la comtesse, de quatre ans
plus ge que Natacha et qui comptait dj au nombre des grandes
personnes.

Sonia tait une petite brune mignonne, avec des yeux doux, ombrags de
longs cils. Le ton olivtre de son visage s'accusait encore plus sur la
nuque et sur ses mains fines et gracieuses, et une paisse natte de
cheveux noirs s'enroulait deux fois autour de sa tte. L'harmonie de ses
mouvements, la mollesse et la souplesse de ses membres grles, ses
manires un peu rserves la faisaient comparer  un joli petit minet
prt  se mtamorphoser en une dlicieuse jeune chatte. Elle essayait
par un sourire de prendre part  la conversation gnrale, mais ses
yeux, sous leurs cils longs et soyeux, se portaient involontairement sur
le cousin qui allait partir pour l'arme: ils exprimaient si visiblement
ce sentiment d'adoration particulier aux jeunes filles, que son sourire
ne pouvait tromper personne; il tait vident que le petit minet ne
s'tait pelotonn que pour un instant, et qu'une fois hors du salon, 
l'exemple de Boris et de Natacha, il sauterait et gambaderait de plus
belle avec ce cher petit cousin.

Oui, ma chre, disait le vieux comte en montrant Nicolas, son ami Boris
a t nomm officier et il veut le suivre par amiti pour lui, me
quitter, laisser l l'universit et se faire militaire.... Et dire, ma
chre, que sa place aux Archives tait toute prte! C'est ce que
j'appelle de l'amiti!

--Mais la guerre est dclare, dit-on?

--On le dit depuis longtemps, on le redira encore, et puis on n'en
parlera plus.... Oui, ma chre, voil de l'amiti, ou je ne m'y connais
pas.... Il entre aux hussards!

Mme Karaguine, ne sachant que rpondre, hocha la tte.

Ce n'est pas du tout par amiti! s'cria Nicolas, qui devint pourpre
et eut l'air de s'en dfendre comme d'une action honteuse.

Il jeta un coup d'oeil sur sa cousine et sur Mlle Karaguine, qui
semblaient toutes deux l'approuver.

Nous avons aujourd'hui  dner le colonel du rgiment de Pavlograd; il
est ici en cong et il l'emmnera. Que faire? dit le comte en haussant
les paules et en s'efforant de parler gaiement d'un sujet qui lui
avait caus beaucoup de chagrin.

--Je vous ai dj dclar, papa, que si vous me dfendiez de partir, je
resterais. Mais je ne puis tre que militaire, je le sais trs bien,
car, pour devenir diplomate ou fonctionnaire civil, il faut savoir
cacher ses sentiments, et je ne le sais pas, continua-t-il en regardant
ces demoiselles avec toute la coquetterie de son ge.

La petite chatte, les yeux attachs sur les siens, semblait guetter la
minute favorable pour recommencer ses agaceries et donner un libre cours
 sa nature fline.

C'est bon, c'est bon, dit le comte; il s'enflamme tout de suite.
Bonaparte leur a tourn la cervelle  tous, et tous cherchent  savoir
comment de simple lieutenant il est devenu Empereur. Aprs tout, je leur
souhaite bonne chance, ajouta-t-il sans remarquer le sourire moqueur de
Mme Karaguine.

On se mit  parler de Napolon, et Julie, c'tait le nom de Mlle
Karaguine, s'adressant au jeune Rostow:

Je regrette, lui dit-elle, que vous n'ayez pas t jeudi chez les
Argharow. Je me suis ennuye sans vous, murmura-t-elle tendrement.

Le jeune homme, trs flatt, se rapprocha d'elle, et il s'ensuivit un
apart plein de coquetterie, qui lui fit oublier la jalousie de Sonia,
tandis que la pauvre petite, toute rouge et toute frmissante,
s'efforait de sourire. Au milieu de l'entretien il se tourna vers elle,
et Sonia, lui rpondant par un regard  la fois passionn et irrit,
quitta la chambre, ayant beaucoup de peine  retenir ses larmes.

Toute la vivacit de Nicolas disparut comme par enchantement, et,
profitant du premier moment favorable, il s'loigna  sa recherche, la
figure bouleverse.

Les secrets de cette jeunesse sont cousus de fil blanc, dit la
princesse Droubetzko en le suivant des yeux... cousinage, dangereux
voisinage[8]Oui, reprit la comtesse, aprs l'clipse de ce rayon de
soleil et de vie apport par toute cette jeunesse....

Et rpondant elle-mme  une question que personne ne lui avait
adresse, mais qui la proccupait constamment:

Que de soucis, que de souffrances avant de pouvoir en jouir!... et
maintenant je tremble plus que je ne me rjouis. J'ai peur, toujours
peur! C'est justement l'ge le plus dangereux pour les filles comme pour
les garons.

--Tout dpend de l'ducation!

--Vous avez parfaitement raison; j'ai t, Dieu merci, l'amie de mes
enfants, et ils me donnent jusqu' prsent toute leur
confiance,--rpondit la comtesse; elle nourrissait  cet gard les
illusions de beaucoup de parents qui s'imaginent connatre les secrets
de leurs enfants.--Je sais que mes filles n'auront rien de cach pour
moi, et que si Nicolas fait des folies,--un garon y est toujours plus
ou moins oblig,--il ne se conduira pas comme ces messieurs de
Ptersbourg.

--Ce sont de bons enfants,--dit le comte, dont le grand moyen pour
trancher les questions compliques tait de trouver tout parfait.--Que
faire? il a voulu tre hussard.... Que voulez-vous, ma chre?

--Quelle charmante petite crature que votre cadette, un vritable
vif-argent.

--Oui, elle me ressemble, reprit navement le pre, et quelle voix! Bien
qu'elle soit ma fille, je suis forc d'tre juste; ce sera une vritable
cantatrice, une seconde Salomoni! Nous avons pris un Italien pour lui
donner des leons.

--N'est-ce pas trop tt?  son ge, cela peut lui gter la voix.

--Mais pourquoi donc serait-ce trop tt? Nos mres se mariaient bien 
douze ou treize ans.

--Savez-vous qu'elle est dj amoureuse de Boris! Qu'en pensez-vous?
dit la comtesse en souriant et en changeant un regard avec son amie la
princesse A. Mikhalovna.

Et comme si elle rpondait ensuite  ses propres penses, elle ajouta:

Si je la tenais svrement, si je lui dfendais de le voir, Dieu sait
ce qu'il en adviendrait (elle voulait dire sans doute par l qu'ils
s'embrasseraient en cachette): tandis que maintenant je sais tout ce
qu'ils se disent; elle vient elle-mme me le conter tous les soirs. Je
la gte, c'est possible, mais cela vaut mieux, croyez-moi.... Quant 
ma fille ane, elle a t leve trs svrement.

--Ah! c'est bien vrai, j'ai t leve tout autrement, dit la jeune
comtesse Vra en souriant.

Mais par malheur son sourire ne l'embellissait pas, car, au contraire de
ce qui a lieu d'habitude, il donnait  sa figure une expression
dsagrable et affecte. Cependant elle tait plutt belle, assez
intelligente, instruite, elle avait la voix agrable, et ce qu'elle
venait de dire tait parfaitement juste; pourtant, chose trange, tous
se regardrent, tonns et embarrasss.

On tche toujours de mieux russir avec les ans et d'en faire quelque
chose d'extraordinaire, dit Mme Karaguine.

--Il faut avouer, reprit le comte, que la comtesse a voulu atteindre
l'impossible avec Vra; mais, aprs tout, elle a russi, et parfaitement
russi, ajouta-t-il, en lanant  sa fille un coup d'oeil approbateur.

Mme Karaguine se dcida enfin  faire ses adieux, en promettant de
revenir dner.

Quelle sotte! s'cria la comtesse aprs l'avoir reconduite, je croyais
qu'elle ne s'en irait jamais!


XIII


Natacha s'tait arrte, dans sa fuite,  l'entre de la serre; l elle
attendit Boris, tout en prtant l'oreille  la conversation du salon. 
la fin, perdant patience et frappant du pied, elle tait sur le point de
pleurer, lorsqu'elle entendit le jeune homme, qui arrivait sans se
presser le moins du monde. Elle n'eut que le temps de se jeter derrire
les caisses d'arbustes. Une fois dans la serre, Boris regarda autour de
lui et, secouant un lger grain de poussire de dessus sa manche, il
s'approcha de la glace pour y mirer sa jolie figure. Natacha suivait
avec curiosit tous ses mouvements: elle le vit sourire et se diriger
vers la porte oppose; alors elle eut la pense de l'appeler:

Non, se dit-elle, qu'il me cherche!

 peine avait-il disparu, que Sonia, tout en pleurs et les joues en feu,
se prcipita dans la serre. Natacha allait s'lancer vers elle, mais le
plaisir de rester invisible et d'observer, ce qui se passait, comme dans
les contes de fes, la retint immobile. Sonia se parlait  elle-mme
tout bas, les yeux fixs sur la porte du salon. Nicolas entra.

Sonia, qu'as-tu? Est-ce possible? lui cria-t-il en courant  elle.

--Rien, je n'ai rien, laissez-moi!...

Et elle fondit en larmes.

Mais non, je sais ce que c'est!

--Eh bien! si vous le savez, tant mieux pour vous, allez la rejoindre.

--Sonia, un mot! Peut-on se tourmenter ainsi et me tourmenter moi, pour
une chimre, lui dit-il en lui prenant la main.

Sonia pleurait sans retirer sa main. Natacha, cloue  sa place,
retenait sa respiration; ses yeux brillaient.

Qu'est-ce qui va se passer? pensa-t-elle.

--Sonia, le monde entier n'est rien pour moi: toi seule tu es tout, et
je te le prouverai!

--Je n'aime pas que tu parles ... dit Sonia.

--Eh bien! je ne le ferai plus, pardonne-moi!...

Et, l'attirant  lui, il l'embrassa.

Ah! voil qui est bien! se dit Natacha.

Nicolas et Sonia quittrent la serre; elle les suivit  distance jusqu'
la porte et appela Boris.

Boris, venez ici, dit-elle d'un air important et mystrieux. J'ai 
vous dire quelque chose. Ici, ici!...

Et elle l'amena jusqu' sa cachette entre les fleurs. Boris obissait en
souriant:

Qu'avez-vous  me dire?

Elle se troubla, regarda autour d'elle, et, ayant aperu sa poupe qui
gisait abandonne sur une des caisses, elle s'en empara et la lui
prsenta:

Embrassez ma poupe!

Boris ne bougeait pas et regardait sa petite figure anime et souriante.

Vous ne le voulez pas? Eh bien, venez, par ici...

Et, l'entranant tout au milieu des arbres, elle jeta sa poupe.

Plus prs, plus prs! dit-elle en saisissant tout  coup le jeune
homme par son uniforme.

Et, rougissante d'motion et prte  pleurer, elle murmura:

Et moi, m'embrasserez-vous?

Boris devint pourpre.

Comme vous tes trange! lui dit-il.

Et il se penchait indcis au-dessus d'elle.

S'lanant d'un bond sur une des caisses, elle entoura de ses deux
petits bras nus et grles le cou de son compagnon, et, rejetant ses
cheveux en arrire, elle lui appliqua un baiser sur les lvres; puis,
s'chappant aussitt et se glissant rapidement  travers les plantes,
elle s'arrta de l'autre ct, la tte penche.

Natacha, je vous aime, vous le savez bien, mais....

--tes-vous amoureux de moi?

--Oui, je le suis. Mais, je vous en prie, ne recommenons plus..., ce
que nous venons de faire.... Encore quatre ans... alors je demanderai
votre main...

Natacha se mit  rflchir.

Treize, quatorze, quinze, seize, dit-elle en comptant sur ses doigts.
Bien, c'est convenu!...

Et un sourire de confiance et de satisfaction claira son petit visage.

C'est convenu! reprit Boris.

--Pour toujours,  la vie  la mort! s'cria la fillette en lui prenant
le bras et en l'emmenant, heureuse et tranquille, dans le grand salon.


XIV


La comtesse, qui s'tait sentie fatigue, avait fait fermer sa porte et
donn ordre au suisse d'inviter  dner tous ceux qui viendraient
apporter leurs flicitations. Elle dsirait aussi causer en tte--tte
avec son amie d'enfance, la princesse Droubetzko, qui tait revenue
depuis peu de Ptersbourg.

Je serai franche avec toi, lui dit-elle en rapprochant son fauteuil de
celui de la comtesse: il nous reste, hlas! si peu de vieux amis, que
ton amiti m'est doublement prcieuse.

Et, jetant un regard sur Vra, elle se tut.

La comtesse lui serra tendrement la main.

Vra, vous ne comprenez donc rien?

Elle aimait peu sa fille, et c'tait facile  voir.

Tu ne comprends donc pas que tu es de trop ici. Va rejoindre tes
soeurs.

--Si vous me l'aviez dit plus tt, maman,--rpondit la belle Vra avec
un certain ddain, mais sans paratre toutefois offense,--je serais
dj partie...

Et elle passa dans la grande salle, o elle aperut deux couples assis,
chacun devant une fentre et qui semblaient se faire pendants l'un 
l'autre.

Elle s'arrta un moment pour les regarder d'un air moqueur. Nicolas, 
ct de Sonia, lui copiait des vers, les premiers de sa composition.
Boris et Natacha causaient  voix basse; ils se turent  l'approche de
Vra. Les deux petites filles avaient un air joyeux et coupable qui
trahissait leur amour; c'tait charmant et comique tout  la fois, mais
Vra ne trouvait cela ni charmant ni comique.

Combien de fois ne vous ai-je pas pri de ne jamais toucher aux objets
qui m'appartiennent! Vous avez une chambre  vous.

Et l-dessus elle prit l'encrier des mains de Nicolas.

Un instant, un instant, dit Nicolas en trempant sa plume dans
l'encrier.

--Vous ne faites jamais rien  propos: tout  l'heure, vous tes entrs
comme des fous dans le salon, et vous nous avez tous scandaliss. En
dpit, ou peut-tre  cause de la vrit de sa remarque, personne ne
souffla mot, mais il y eut entre les quatre coupables un rapide change
de regards. Vra, son encrier  la main, hsitait  s'loigner.

Et quels secrets pouvez-vous bien avoir  vos ges? C'est ridicule, et
ce ne sont que des folies!

--Mais que t'importe, Vra? dit avec douceur Natacha, qui se sentait ce
jour-l meilleure que d'habitude et mieux dispose pour les autres.

--C'est absurde! J'ai honte pour vous! Quels sont vos secrets, je vous
prie?

--Chacun a les siens, et nous te laissons en repos, toi et Berg, reprit
Natacha en s'chauffant.

--Il est facile de me laisser tranquille, puisque je ne fais rien de
blmable. Mais, quant  toi, je dirai  maman comment tu te conduis avec
Boris.

--Natalie Ilinischna se conduit trs bien avec moi, je n'ai pas  m'en
plaindre.

--Finissez, Boris; vous tes un vrai diplomate!

Ce mot diplomate, trs usit parmi ces enfants, avait dans leur argot
une signification toute particulire.

C'est insupportable, dit Natacha, irrite et blesse. Pourquoi
s'accroche-t-elle  moi? Tu ne nous comprendras jamais, car tu n'as
jamais aim personne; tu n'as pas de coeur, tu es Mme de Genlis, et
voil tout (ce sobriquet, invent par Nicolas, passait pour fort
injurieux); ton seul plaisir est de causer de l'ennui aux autres: tu
n'as qu' faire la coquette avec Berg tant que tu voudras.

--Ce qui est certain, c'est que je ne cours pas aprs un jeune homme
devant le monde, et....

--Trs bien, s'cria Nicolas, tu as atteint ton but, tu nous as drangs
pour nous dire  tous des sottises; allons-nous-en, sauvons-nous dans la
chambre d'tude!...

Aussitt tous les quatre se levrent et disparurent comme une niche
d'oiseaux effarouchs.

C'est  moi au contraire que vous en avez dit, s'cria Vra, tandis
que les quatre voix rptaient gaiement en choeur derrire la porte:

Mme de Genlis! Mme de Genlis!

Sans se proccuper de ce sobriquet, Vra s'approcha de la glace pour
arranger son charpe et sa coiffure, et la vue de son beau visage lui
rendit son impassibilit habituelle.

Dans le salon, la conversation tait des plus intimes entre les deux
amies.

Ah! chre, disait la comtesse, tout n'est pas rose dans ma vie; je vois
trs bien, au train dont vont les choses, que nous n'en avons pas pour
longtemps; toute notre fortune y passera!  qui la faute?  sa bont et
au club!  la campagne mme, il n'a point de repos... toujours des
spectacles, des chasses, que sais-je enfin? Mais  quoi sert d'en
parler? Raconte-moi plutt ce que tu as fait. Vraiment, je t'admire:
comment peux-tu courir ainsi la poste  ton ge, aller  Moscou, 
Ptersbourg, chez tous les ministres, chez tous les gros bonnets et
savoir t'y prendre avec chacun? Voyons, comment y es-tu parvenue? C'est
merveilleux; quant  moi, je n'y entends rien!

--Ah! ma chre me, que Dieu te prserve de jamais savoir par exprience
ce que c'est que de rester veuve, sans appui, avec un fils qu'on aime 
la folie! On se soumet  tout pour lui! Mon procs a t une dure cole!
Lorsque j'avais besoin de voir un de ces gros bonnets, j'crivais ceci:
La princesse une telle dsire voir un tel, et j'allais moi-mme en
voiture de louage une fois, deux fois, quatre fois, jusqu' ce que
j'eusse obtenu ce qu'il me fallait, et ce que l'on pensait de moi
m'tait compltement indiffrent.

-- qui donc t'es-tu adresse pour Boris? Car enfin le voil officier
dans la garde, tandis que Nicolas n'est que junker. Personne ne s'est
remu pour lui.  qui donc t'es-tu adresse?

--Au prince Basile, et il a t trs aimable. Il a tout de suite promis
d'en parler  l'Empereur, ajouta vivement la princesse, oubliant les
rcentes humiliations qu'elle avait d subir.

--A-t-il beaucoup vieilli, le prince Basile? Je ne l'ai pas rencontr
depuis l'poque de nos comdies chez les Roumianzow; il m'aura oublie,
et pourtant  cette poque-l il me faisait la cour!

--Il est toujours le mme, aimable et galant; les grandeurs ne lui ont
pas tourn la tte! Je regrette, chre princesse, m'a-t-il dit, de ne
pas avoir  me donner plus de peine; vous n'avez qu' ordonner. C'est
vraiment un brave homme et un bon parent. Tu sais, Nathalie, l'amour que
je porte  mon fils; il n'y a rien que je ne sois prte  faire pour son
bonheur. Mais ma position est si difficile, si pnible, et elle a encore
empir, dit-elle tristement  voix basse. Mon malheureux procs n'avance
gure et me ruine. Je n'ai pas dix kopeks dans ma poche, le croirais-tu?
Et je ne sais comment quiper Boris.

Et, tirant son mouchoir, elle se mit  pleurer:

J'ai besoin de cinq cents roubles, et je n'ai qu'un seul billet de
vingt-cinq roubles. Ma situation est pouvantable: je n'ai plus
d'espoir que dans le comte Besoukhow. S'il ne consent pas  venir en
aide  son filleul Boris et  lui faire une pension, toutes mes peines
sont perdues.

Les yeux de la comtesse taient devenus humides, et elle paraissait
absorbe dans ses rflexions.

Il m'arrive souvent de penser  l'existence solitaire du comte
Besoukhow, reprit la princesse,  sa fortune colossale, et de me
demander--c'est peut-tre un pch--pourquoi vit-il? La vie lui est 
charge, tandis que Boris est jeune....

--Il lui laissera assurment quelque chose, dit la comtesse.

--J'en doute, chre amie; ces grands seigneurs millionnaires sont si
gostes! Je vais pourtant y aller avec Boris, afin d'expliquer au comte
ce dont il s'agit. Il est maintenant deux heures, dit-elle en se levant,
et vous dnez  quatre... j'aurai le temps.

La princesse envoya chercher son fils:

Au revoir, mon amie, dit-elle  la comtesse, qui la reconduisit jusqu'
l'antichambre; souhaite-moi bonne chance.

--Vous allez voir le comte Cyrille Vladimirovitch, ma chre, lui cria le
comte en sortant de la grande salle? S'il se sent mieux, vous inviterez
Pierre  dner; il venait chez nous autrefois et dansait avec les
enfants. Faites-le-lui promettre, je vous en prie. Nous verrons si
Tarass se distinguera; il assure que le comte Orlow n'a jamais donn un
dner pareil  celui qu'il nous prpare.


XV


Mon cher Boris, dit la princesse  son fils, pendant que la voiture
mise  sa disposition par la comtesse Rostow quittait la rue jonche de
paille et entrait dans la grande cour de l'htel Besoukhow, mon cher
Boris, rpta-t-elle en dgageant sa main de dessous son vieux manteau
et en la posant sur celle de son fils avec un mouvement  la fois
caressant et timide, sois aimable, sois prudent. Il est ton parrain, et
ton avenir dpend de lui, ne l'oublie pas. Sois gentil, comme tu sais
l'tre quand tu veux.

--J'aurais voulu, je l'avoue, tre sr de retirer de tout cela autre
chose qu'une humiliation, rpondit-il froidement; mais vous avez ma
promesse, et je ferai cela pour vous.

Aprs avoir refus de se faire annoncer, la mre et le fils entrrent
dans le vestibule vitr, orn de deux ranges de statues dans des
niches. Le suisse les examina des pieds  la tte, ses yeux
s'arrtrent sur le manteau rp de la mre; alors il leur demanda s'ils
taient venus pour les jeunes princesses ou pour le comte. En apprenant
que c'tait pour ce dernier, il s'empressa de leur dclarer, en dpit
des voitures qui stationnaient devant la porte et dont la prsence lui
donnait un dmenti, que Son Excellence ne recevait personne, vu
l'extrme gravit de son tat.

Dans ce cas, partons, dit Boris en franais.

--Mon ami, reprit sa mre d'un ton suppliant, en lui touchant le bras,
comme si cet attouchement avait le don de le calmer ou de l'exciter 
volont.

Boris se tut; sa mre en profita pour s'adresser au suisse d'un ton
larmoyant: Je sais que le comte est trs mal, c'est pour cela que je
suis venue; je suis sa parente, je ne le drangerai pas... je veux
seulement voir le prince Basile; je sais qu'il est ici; va, je te prie,
nous annoncer.

Le suisse tira avec humeur le cordon de la sonnette.

La princesse Droubetzko se fait annoncer chez le prince Basile,
cria-t-il  un valet de chambre qui avanait sa tte sous la vote de
l'escalier.

La princesse arrangea les plis de sa robe de taffetas teint, en se
regardant dans une grande glace de Venise encadre dans le mur, et posa
hardiment sa chaussure use sur les marches tendues d'un riche tapis.

Vous me l'avez promis, mon cher, rpta-t-elle  son fils, en
l'effleurant de la main pour l'encourager.

Boris la suivit tranquillement, les yeux baisss, et tous deux entrrent
dans la salle que l'on devait traverser pour arriver chez le prince
Basile.

Au moment o ils allaient demander leur chemin  un vieux valet de
chambre qui s'tait lev  leur approche, une des nombreuses portes qui
donnaient dans cette pice s'ouvrit et laissa passer le prince Basile en
douillette de velours fourre et orne d'une seule dcoration, ce qui
tait ordinairement chez lui l'indice d'une toilette nglige. Le prince
reconduisait un beau garon  cheveux noirs. C'tait le docteur Lorrain.

Est-ce bien certain?

--_Errare humanum est_, mon prince, rpondit le docteur en grasseyant et
en prononant le latin  la franaise.

--C'est bien, c'est bien, dit le prince Basile, qui, ayant remarqu la
princesse Droubetzko et son fils, congdia le mdecin en le saluant de
la tte.

Alors il s'approcha d'eux en silence et les interrogea du regard. Boris
vit l'expression d'une profonde douleur passer aussitt dans les yeux de
sa mre, et il en sourit  la drobe.

Nous nous retrouvons dans de bien tristes circonstances, mon prince....
Comment va le cher malade? dit-elle, en faisant semblant de ne point
remarquer le regard, froid et blessant dirig sur elle.

Le prince Basile continua  les regarder en silence, elle et son fils
Boris, sans chercher mme  dguiser son tonnement; sans rendre  ce
dernier son salut, il rpondit  la princesse par un mouvement de tte
et de lvres qui indiquait que la situation du malade tait dsespre.

C'est donc vrai! s'cria-t-elle. Ah! c'est pouvantable, c'est terrible
 penser.... C'est mon fils, ajouta-t-elle; il tenait  vous remercier
en personne. Nouveau salut de Boris. Soyez persuad, mon prince, que
jamais le coeur d'une mre n'oubliera ce que vous avez fait pour son
fils.

--Je suis heureux, chre Anna Mikhalovna, d'avoir pu vous tre
agrable, dit le prince en chiffonnant son jabot.

Et sa voix et son geste prirent des airs de protection tout autres qu'
Ptersbourg  la soire de Mlle Schrer.

Faites votre possible pour servir avec zle et vous rendre digne de....
Je suis charm, charm de... tes-vous en cong?

Tout cela avait t dbit avec la plus parfaite indiffrence.

J'attends l'ordre du jour, Excellence, pour me rendre  ma nouvelle
destination, rpondit Boris sans se montrer bless de ce ton sec et
sans tmoigner le dsir de continuer la conversation.

Frapp de son air tranquille et discret, le prince le regarda avec
attention:

Demeurez-vous avec votre mre?

--Je demeure chez la comtesse Rostow, Excellence.

--Chez lie Rostow, mari  Nathalie Schinchine, dit Anna Mikhalovna.

--Je sais, je sais, reprit le prince de sa voix monotone. Je n'ai jamais
pu comprendre Nathalie! S'tre dcide  pouser cet ours mal lch....
Un personnage stupide, ridicule et, qui plus est, joueur,  ce qu'on
dit.

--Oui, mais un trs brave homme, mon prince, reprit la princesse en
souriant, de manire  faire croire qu'elle partageait son opinion, tout
en dfendant le pauvre comte.

--Que disent les mdecins? demanda-t-elle de nouveau en redonnant  sa
figure fatigue l'expression d'un profond chagrin.

--Il y a peu d'espoir.

--J'aurais tant dsir pouvoir encore une fois remercier mon oncle de
toutes ses bonts pour moi et pour Boris. C'est son filleul!
ajouta-t-elle avec importance, comme si cette nouvelle devait produire
une impression favorable sur le prince Basile.

Ce dernier se tut et frona le sourcil.

Comprenant aussitt qu'il craignait de trouver en elle un comptiteur
dangereux  la succession du comte Besoukhow, elle s'empressa de le
rassurer:

Si ce n'tait ma sincre affection et mon dvouement  mon oncle...

Ces deux mots mon oncle glissaient de ses lvres avec un mlange
d'assurance et de laisser-aller.

Je connais son caractre franc et noble!... mais ici il n'a que ses
nices auprs de lui; elles sont jeunes...

Et elle continua  demi-voix en baissant la tte:

A-t-il rempli ses derniers devoirs? Ses instants sont prcieux! Il ne
saurait tre plus mal, il serait donc indispensable de le prparer. Nous
autres femmes, prince, ajouta-t-elle en souriant avec douceur, nous
savons toujours faire accepter ces choses-l. Il faut absolument que je
le voie, malgr tout ce qu'une telle entrevue peut avoir de pnible pour
moi; mais je suis si habitue  souffrir!

Le prince avait compris, comme l'autre fois  la soire de Mlle Schrer,
qu'il serait impossible de se dbarrasser d'Anna Mikhalovna.

Je craindrais que cette entrevue ne lui ft du mal, chre princesse!
Attendons jusqu'au soir: les mdecins comptent sur une crise!

--Attendre, mon prince, mais ce sont ses derniers instants, pensez qu'il
y va du salut de son me! Ah! ils sont terribles les devoirs d'un
chrtien!

La porte qui communiquait avec les chambres intrieures s'ouvrit  ce
moment, et une des princesses en sortit; sa figure tait froide et
revche, et sa taille, d'une longueur dmesure, jurait par sa
disproportion avec l'ensemble de sa personne.

Eh bien, comment est-il? demanda le prince Basile.

--Toujours de mme, et cela ne peut tre autrement avec ce bruit,
rpondit la demoiselle, en toisant Anna Mikhalovna comme une trangre.

--Ah! chre, je ne vous reconnaissais pas, s'cria celle-ci avec joie en
s'approchant d'elle. Je viens d'arriver, et je suis accourue pour vous
aider  soigner mon oncle! Combien vous avez d souffrir! ajouta-t-elle
en levant les yeux au ciel.

La jeune princesse tourna sur ses talons et sortit sans dire un mot.

Anna Mikhalovna ta ses gants, et, s'tablissant dans un fauteuil comme
dans un retranchement conquis, elle engagea le prince  s'asseoir  ses
cts.

Boris, je vais aller chez le comte, chez mon oncle; toi, mon ami, en
attendant, va chez Pierre, et fais-lui part de l'invitation des Rostow.
Ils l'invitent  dner, tu sais?... Mais il n'ira pas, je crois,
dit-elle en se tournant vers le prince Basile.

--Pourquoi pas? reprit celui-ci avec une mauvaise humeur bien visible;
je serai trs content que vous me dbarrassiez de ce jeune homme. Il
s'est install ici, et le comte n'a pas demand une seule fois  le
voir.

Il haussa les paules et sonna. Un valet de chambre parut et fut charg
de conduire Boris chez Pierre Kirilovitch en prenant par un autre
escalier.


XVI


C'tait la vrit. Pierre n'avait pas eu le loisir de se choisir encore
une carrire, par suite de son renvoi de Ptersbourg  Moscou pour ses
folies tapageuses. L'histoire raconte chez les Rostow tait
authentique. Il avait, de concert avec ses camarades, attach l'officier
de police sur le dos de l'ourson!

De retour depuis peu de jours, il s'tait arrt chez son pre, comme
d'habitude. Il supposait avec raison que son aventure devait tre connue
et que l'entourage fminin du comte, toujours hostile  son gard, ne
manquerait pas de le monter contre lui. Malgr tout, il se rendit le
jour mme de son arrive dans l'appartement de son pre et s'arrta,
chemin faisant, dans le salon o se tenaient habituellement les
princesses, pour leur dire bonjour. Deux d'entre elles faisaient de la
tapisserie  un grand mtier, tandis que la troisime, l'ane, leur
faisait une lecture  haute voix.

Son maintien tait svre, sa personne soigne, mais la longueur de son
buste sautait aux yeux: c'tait celle qui avait feint d'ignorer la
prsence d'Anna Mikhalovna. Les cadettes, toutes deux fort jolies, ne
se distinguaient l'une de l'autre que par un grain de beaut, qui tait
plac chez l'une juste au-dessus de la lvre et qui la rendait fort
sduisante. Pierre fut reu comme un pestifr. L'ane interrompit sa
lecture et fixa sur lui en silence des regards effrays; la seconde,
celle qui tait prive du grain de beaut, suivit son exemple; la
troisime, moqueuse et gaie, se pencha sur son ouvrage pour cacher de
son mieux le sourire provoqu par la scne qui allait se jouer et
qu'elle prvoyait. Elle piqua son aiguille dans le canevas et fit
semblant d'examiner le dessin, en touffant un clat de rire.

Bonjour, ma cousine, dit Pierre, vous ne me reconnaissez pas?

--Je ne vous reconnais que trop bien, trop bien!

--Comment va le comte? Puis-je le voir? demanda Pierre avec sa gaucherie
habituelle, mais sans tmoigner d'embarras.

--Le comte souffre moralement et physiquement, et vous avez pris soin
d'augmenter chez lui les souffrances de l'me.

--Puis-je voir le comte? rpta Pierre.

--Oh! si vous voulez le tuer, le tuer dfinitivement, oui, vous le
pouvez. Olga, va voir si le bouillon est prt pour l'oncle; c'est le
moment, ajouta-t-elle, pour faire comprendre  Pierre qu'elles taient
uniquement occupes  soigner leur oncle, tandis que lui, il ne pensait
videmment qu' lui tre dsagrable.

Olga sortit. Pierre attendit un instant, et, aprs avoir examin les
deux soeurs:

Si c'est ainsi, dit-il en les saluant, je retourne chez moi, et vous me
ferez savoir quand ce sera possible.

Il s'en alla, et la petite princesse au grain de beaut accompagna sa
retraite d'un long clat de rire.

Le prince Basile arriva le lendemain et s'installa dans la maison du
comte. Il fit venir Pierre:

Mon cher, lui dit-il, si vous vous conduisez ici comme  Ptersbourg,
vous finirez trs mal: c'est tout ce que je puis vous dire. Le comte
est dangereusement malade; il est inutile que vous le voyiez.

 partir de ce moment, on ne s'inquita plus de Pierre, qui passait ses
journes tout seul dans sa chambre du second tage.

Lorsque Boris entra chez lui, Pierre marchait  grands pas, s'arrtait
dans les coins de l'appartement, menaant la muraille de son poing
ferm, comme s'il voulait percer d'un coup d'pe un ennemi invisible,
lanant des regards furieux par-dessus ses lunettes et recommenant sa
promenade en haussant les paules avec force gestes et paroles
entrecoupes.

L'Angleterre a vcu! disait-il en fronant les sourcils et en dirigeant
son index vers un personnage imaginaire. M. Pitt, tratre  la nation et
au droit des gens, est condamn ...

Il n'eut pas le temps de prononcer l'arrt dict par Napolon,
reprsent en ce moment par Pierre. Il avait dj travers la Manche et
pris Londres d'assaut, lorsqu'il vit entrer un jeune et charmant
officier,  la tournure lgante. Il s'arrta court. Pierre avait laiss
Boris g de quatorze ans et ne se le rappelait plus; malgr cela, il
lui tendit la main en lui souriant amicalement, par suite de sa
bienveillance naturelle.

Vous ne m'avez pas oubli? dit Boris, rpondant  ce sourire. Je suis
venu avec ma mre voir le comte, mais on dit qu'il est malade.

--Oui, on le dit; on ne lui laisse pas une minute de repos, reprit
Pierre, qui se demandait  part lui quel tait ce jeune homme.

Boris voyait bien qu'il ne le reconnaissait pas; mais, trouvant qu'il
tait inutile de se nommer et n'prouvant d'ailleurs aucun embarras, il
le regardait dans le blanc des yeux.

Le comte Rostow vous invite  venir dner chez lui aujourd'hui, dit-il
aprs un silence prolong, qui commenait  devenir pnible pour Pierre.

--Ah! le comte Rostow, s'cria Pierre joyeusement; alors vous tes son
fils lie. Figurez-vous que je ne vous reconnaissais pas. Vous
rappelez-vous nos promenades aux montagnes des Oiseaux en compagnie de
Mme Jacquot, il y a de cela longtemps?

--Vous vous trompez, reprit Boris sans se presser et en souriant d'un
air assur et moqueur. Je suis Boris, le fils de la princesse
Droubetzko. Le comte Rostow s'appelle lie et son fils Nicolas, et je
n'ai jamais connu de Mme Jacquot.

Pierre secoua la tte et promena ses mains autour de lui, comme s'il
voulait chasser des cousins ou des abeilles.

Ah! Dieu! est-ce possible? J'aurai tout confondu; j'ai tant de parents
 Moscou.... Vous tes Boris,... oui, c'est bien cela... enfin c'est
dbrouill! Voyons, que pensez-vous de l'expdition de Boulogne? Les
Anglais auront du fil  retordre, si Napolon parvient seulement 
traverser le dtroit. Je crois l'entreprise possible,... pourvu que
Villeneuve se conduise bien.

Boris, qui ne lisait pas les journaux, ne savait rien de l'expdition et
entendait prononcer le nom de Villeneuve pour la premire fois.

Ici,  Moscou, les dners et les commrages nous occupent bien
autrement que la politique, rpondit-il d'un air toujours moqueur: je
n'en sais absolument rien et je n'y pense jamais! Il n'est question en
ville que de vous et du comte.

Pierre sourit de son bon sourire, tout en ayant l'air de craindre que
son interlocuteur ne laisst chapper quelque parole indiscrte; mais
Boris s'exprimait d'un ton sec et prcis sans le quitter des yeux.

Moscou n'a pas autre chose  faire; chacun veut savoir  qui le comte
lguera sa fortune, et qui sait s'il ne nous enterrera pas tous? Pour
ma part, je le lui souhaite de tout coeur!

--Oui, c'est trs pnible, trs pnible, balbutia Pierre, qui continuait
 redouter une question dlicate pour lui.

--Et vous devez croire, reprit Boris en rougissant lgrement, mais en
conservant son maintien rserv, que chacun cherche galement  obtenir
une obole du millionnaire....

--Nous y voil! pensa Pierre.

--Et je tiens justement  vous dire, pour viter tout malentendu, que
vous vous tromperiez singulirement en nous mettant, ma mre et moi, au
nombre de ces gens-l. Votre pre est trs riche, tandis que nous sommes
trs pauvres; c'est pourquoi je ne l'ai jamais considr comme un
parent. Ni ma mre, ni moi, ne lui demanderons rien et n'accepterons
jamais rien de lui!

Pierre fut quelque temps avant de comprendre; tout  coup il saisit
vivement, et gauchement comme toujours, la main de Boris, et rougissant
de confusion et de honte:

Est-ce possible? s'cria-t-il, peut-on croire que je... ou que
d'autres...?

--Je suis bien aise de vous l'avoir dit; excusez-moi. Si cela vous a
t dsagrable, je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, continua
Boris en rassurant Pierre, car les rles taient intervertis. J'ai pour
principe d'tre franc.... Mais que dois-je rpondre? Viendrez-vous dner
chez les Rostow?...

Et Boris, s'tant ainsi dlivr d'un lourd fardeau et tir d'une fausse
situation en les passant  un autre, tait redevenu charmant comme
d'habitude.

coutez-moi, dit Pierre tranquillis, vous tes un homme tonnant. Ce
que vous venez de faire est bien, trs bien! Vous ne mconnaissez pas,
c'est naturel... il y a si longtemps que nous ne nous tions vus...
encore enfants.... Donc, vous auriez pu supposer... je vous comprends
trs bien; je ne l'aurais pas fait, je n'en aurais pas eu le courage,
mais tout de mme c'est parfait. Je suis enchant d'avoir fait votre
connaissance. C'est vraiment trange, ajouta-t-il en souriant aprs un
moment de silence, vous avez pu supposer que je... et il se mit 
rire.--Enfin nous nous connatrons mieux, n'est-ce pas? je vous en
prie... et il lui serra la main. Savez-vous que je n'ai pas vu le
comte? Il ne m'a pas fait demander... il me fait de la peine comme
homme, mais que faire?... Ainsi, vous croyez srieusement que Napolon
aura le temps de faire passer la mer  son arme?

Et Pierre se mit  dvelopper les avantages et les dsavantages de
l'expdition de Boulogne.

Il en tait l lorsqu'un domestique vint prvenir Boris que sa mre
montait en voiture; il prit cong de Pierre, qui lui promit, en lui
serrant amicalement la main, d'aller dner chez les Rostow. Il se
promena longtemps encore dans sa chambre, mais cette fois sans
s'escrimer contre des ennemis imaginaires; il souriait et se sentait
pris, sans doute  cause de sa grande jeunesse et de son complet
isolement, d'une tendresse sans cause pour ce jeune homme intelligent et
sympathique, et bien dcid  faire plus ample connaissance avec lui.

Le prince Basile reconduisait la princesse, qui cachait dans son
mouchoir son visage baign de larmes.

C'est affreux, c'est affreux, murmurait-elle, mais malgr tout je
remplirai mon devoir jusqu'au bout. Je reviendrai pour le veiller; on ne
peut pas le laisser ainsi..., chaque seconde est prcieuse. Je ne
comprends pas ce que ses nices attendent. Dieu aidant, je trouverai
peut-tre moyen de le prparer.... Adieu, mon prince, que le bon Dieu
vous soutienne!

--Adieu, ma chre, rpondit ngligemment le prince Basile.

Ah! son tat est terrible, dit la mre  son fils,  peine assise dans
sa voiture; il ne reconnat personne.

--Je ne puis, ma mre, me rendre compte de la nature de ses rapports
avec Pierre.

--Le testament dvoilera tout, mon ami, et notre sort en dpendra
galement.

--Mais qu'est-ce qui vous fait supposer qu'il nous laissera quelque
chose?

--Ah! mon enfant, il est si riche, et nous sommes si pauvres!

--Cette raison ne me parat pas suffisante, je vous l'avoue, maman....

--Mon Dieu, mon Dieu, qu'il est malade! rptait la princesse.


XVII


Lorsque Anna Mikhalovna et son fils avaient quitt la comtesse Rostow
pour faire leur visite, ils l'avaient laisse seule, plonge dans ses
rflexions et essuyant de temps en temps ses yeux pleins de larmes.
Enfin elle sonna.

Il me semble, ma bonne, dit-elle en s'adressant d'un ton svre  la
fille de chambre qui avait tard  rpondre  l'appel, que vous ne
voulez pas faire votre service; c'est bien! je vous chercherai une autre
place!

La comtesse avait les nerfs agacs; le chagrin et la pauvret honteuse
de son amie l'avaient mise de fort mauvaise humeur, ce qui se traduisait
toujours dans son langage par le vous et ma bonne.

Pardon, madame, murmura la coupable.

--Priez le comte de passer chez moi.

Le comte arriva bientt en se dandinant et s'approcha timidement de sa
femme:

Oh! ah! ma petite comtesse, quel saut de gelinottes au madre nous
aurons! Je l'ai got, ma chre. Aussi ai-je pay Taraska mille roubles,
et il les vaut.

Il s'assit  ct de sa femme, passa une main dans ses cheveux et posa
l'autre sur ses genoux d'un air vainqueur.

Que dsirez-vous, petite comtesse?

--Voil ce que c'est, mon ami; mais quelle est cette tache? lui
dit-elle en posant le doigt sur son gilet. C'est sans doute le saut de
gelinottes? ajouta-t-elle en souriant. Voyez-vous, cher comte, il me
faut de l'argent.

La figure du comte s'allongea.

Ah! dit-il, chre petite comtesse!

Et il chercha son portefeuille avec agitation.

Il m'en faut beaucoup... cinq cents roubles, reprit-elle, en frottant
la tache avec son mouchoir de batiste.

-- l'instant,  l'instant! h, qui est l? cria-t-il, avec l'assurance
de l'homme qui sait qu'il sera obi et qu'on s'lancera tte baisse 
sa voix. Qu'on m'envoie Mitenka!

Mitenka tait le fils d'un noble et avait t lev par le comte, qui
lui avait confi le soin de toutes ses affaires; il fit son entre  pas
lents et mesurs, et s'arrta respectueusement devant lui.

coute, mon cher, apporte-moi,--et il hsita,--apporte-moi sept cents
roubles, oui, sept cents roubles; mais fais attention de ne pas me
donner des papiers sales et dchirs comme l'autre fois. J'en veux de
neufs; c'est pour la comtesse.

--Oui, je t'en prie, Mitenka, qu'ils soient propres, dit la comtesse
avec un soupir.

--Quand Votre Excellence dsire-t-elle les avoir? car vous savez que...
du reste soyez sans inquitude, se hta de dire Mitenka, qui voyait
poindre dans la respiration frquente et pnible du comte le signe
prcurseur d'une colre invitable.... J'avais oubli... vous allez les
recevoir.

--Trs bien, trs bien, donne-les  la comtesse. Quel trsor que ce
garon! dit le comte en le suivant des yeux; rien ne lui est impossible
et c'est l ce qui me plat, car aprs tout c'est ainsi que cela doit
tre.

--Ah! l'argent, l'argent, que de maux l'argent cause dans ce monde, et
celui-l me sera bien utile, cher comte.

--Chacun sait, petite comtesse, que vous tes terriblement dpensire,
reprit le comte. Et, aprs avoir bais la main de sa femme, il rentra
chez lui.

La comtesse reut ses assignats tout neufs, et elle venait de les
recouvrir soigneusement de son mouchoir de poche, lorsque la princesse
Droubetzko entra dans sa chambre.

Eh bien, mon amie? demanda la comtesse lgrement mue.

--Ah! quelle terrible situation! Il est mconnaissable et si mal, si
mal! Je ne suis reste qu'un instant, et je n'ai pas dit deux mots.

--Annette, au nom du ciel, ne me refuse pas, dit tout  coup la
comtesse en rougissant et avec un air de confusion qui contrastait
singulirement avec l'expression svre de sa figure fatigue.

Elle retira vivement son mouchoir et prsenta le petit paquet  Anna
Mikhalovna. Celle-ci devina tout de suite la vrit, et elle se pencha
aussitt, toute prte  serrer son amie dans ses bras.

Voil pour l'uniforme de Boris!

Le moment tait venu, et la princesse embrassa son amie en pleurant.
Pourquoi pleuraient-elles toutes deux? tait-ce parce qu'elles se
trouvaient forces de penser  l'argent, cette question si secondaire
quand on s'aime! ou peut-tre songeaient-elles au pass,  leur enfance,
qui avait vu natre leur affection, et  leur jeunesse vanouie? Quoi
qu'il en soit, leurs larmes coulaient, mais c'taient de douces larmes.


XVIII


La comtesse Rostow tait au salon avec ses filles et un grand nombre
d'invits: Le comte avait emmen les hommes dans son cabinet et leur
faisait les honneurs de sa collection de pipes turques; de temps en
temps il revenait demander  sa femme si Marie Dmitrievna Afrossimow
tait arrive.

Marie Dmitrievna, surnomme le terrible dragon, n'avait ni titre ni
fortune, mais son caractre tait franc et ouvert, ses manires simples
et naturelles. Elle tait connue de la famille impriale; la meilleure
socit des deux capitales allait chez elle. On avait beau se moquer
tout bas de son sans-faon et faire circuler les anecdotes les plus
tranges sur son compte, elle inspirait la crainte et le respect.

On fumait dans le cabinet du comte et l'on causait de la guerre qui
venait d'tre officiellement dclare dans le manifeste au sujet du
recrutement. Personne ne l'avait encore lu, mais chacun savait qu'il
tait publi. Le comte, assis sur une ottomane entre deux convives qui
parlaient tout en fumant, ne disait mot, mais inclinait la tte  gauche
et  droite, en les regardant et en les coutant tour  tour avec un
visible plaisir.

L'un d'eux portait le costume civil: sa figure ride, bilieuse, maigre
et rase de prs, accusait un ge voisin de la vieillesse, quoiqu'il
ft mis  la dernire mode; il avait ramen ses pieds sur le divan, avec
le sans-gne d'un habitu de la maison, et aspirait bruyamment  longs
traits et avec force contorsions, la fume qui s'chappait d'une
chibouque, dont le bout d'ambre relevait le coin de sa bouche.
Schinchine tait un vieux garon, cousin germain de la comtesse. On le
tenait, dans les salons de Moscou, pour une mauvaise langue. Lorsqu'il
causait, il avait toujours l'air de faire un grand honneur  son
interlocuteur. L'autre convive, jeune officier de la garde, frais et
rose, bien fris, bien coquet, et tir  quatre pingles, tenait le bout
de sa chibouque entre les deux lvres vermeilles de sa jolie bouche, et
laissait doucement chapper la fume en lgres spirales. C'tait le
lieutenant Berg, officier au rgiment de Smnovsky, qu'il tait sur le
point de rejoindre avec Boris: c'tait lui que Natacha avait appel le
fianc de la comtesse Vra. Le comte continuait  prter une oreille
attentive, car jouer au boston et suivre la conversation de deux
bavards, quand il avait l'heureuse fortune d'en avoir deux sous la main,
taient ses occupations favorites.

Comment arrangez-vous tout cela, mon cher, mon trs honorable Alphonse
Karlovitch? disait Schinchine avec ironie; il mlait, ce qui donnait un
certain piquant  sa conversation, les expressions russes les plus
familires aux phrases franaises les plus choisies.

Vous comptez donc vous faire des rentes sur l'tat avec votre
compagnie, et en tirer un petit revenu?

--Non, Pierre Nicolavitch, je tiens seulement  prouver que les
avantages sont bien moins considrables dans la cavalerie que dans
l'infanterie. Mais vous allez du reste juger de ma position...

Berg parlait toujours d'une faon prcise, tranquille et polie; sa
conversation n'avait jamais d'autre objet que lui-mme, et tant qu'un
entretien ne lui offrait pas d'intrt personnel, son silence pouvait se
prolonger indfiniment sans lui faire prouver et sans faire prouver
aux autres le moindre embarras; mais,  la premire occasion favorable,
il se mettait en avant avec une satisfaction visible.

Voici ma situation, Pierre Nicolavitch.... Si je servais dans la
cavalerie, mme comme lieutenant, je n'aurais pas plus de 200 roubles
par trimestre;  prsent j'en ai 230...

Et Berg sourit agrablement en regardant Schinchine et le comte avec une
tranquille assurance, comme si sa carrire et ses succs devaient tre
le but suprme des dsirs de chacun.

Et puis, dans la garde je suis en vue, et les vacances y sont plus
frquentes que dans l'infanterie. Vous devez comprendre que 230 roubles
ne pouvaient me suffire, car je fais des conomies, et j'envoie de
l'argent  mon pre, continua Berg en lanant une bouffe de fume.

--Le calcul est juste: l'Allemand moud son bl sur le dos de sa hache,
comme dit le proverbe...

Et Schinchine fit passer le tuyau de sa chibouque dans le coin oppos de
sa bouche en jetant un coup d'oeil au comte, qui clata de rire. Le
reste de la socit, voyant Schinchine en train de parler, fit cercle
autour d'eux. Berg, qui ne remarquait jamais la moquerie dont il pouvait
tre l'objet, continua  numrer les avantages qu'il s'tait assurs en
passant dans la garde: premirement un rang de plus que ses camarades;
puis, en temps de guerre, le chef d'escadron pouvait fort bien tre tu,
et alors lui, comme le plus ancien, le remplacerait d'autant plus
facilement qu'on l'aimait beaucoup au rgiment, et que son papa tait
trs fier de lui. Il contait avec dlices ses petites histoires, sans
paratre se douter qu'il pt y avoir des intrts plus graves que les
siens, et il y avait dans l'expression nave de son jeune gosme une
telle ingnuit, que l'auditoire en tait dsarm.

Enfin, mon cher, que vous soyez dans l'infanterie ou dans la cavalerie,
vous ferez votre chemin, je vous en rponds, dit Schinchine en lui
tapant sur l'paule et en posant ses pieds, par terre.

Berg sourit avec satisfaction et suivit le comte, qui passa au salon
avec toute la socit.

C'tait le moment qui prcde l'annonce du dner, ce moment o personne
ne tient  engager une conversation, dans l'attente de la zakouska[9].
Cependant la politesse vous y oblige, ne ft-ce que pour dguiser votre
impatience. Les matres de la maison regardent la porte de la salle 
manger et changent entre eux des coups d'oeil dsesprs. De leur ct,
les invits, qui surprennent au passage ces signes non quivoques
d'impatience, se creusent la tte pour deviner quelle peut tre la
personne ou la chose attendue: est-ce un parent en retard, ou est-ce le
potage?

Pierre venait seulement d'arriver, et s'tait gauchement assis dans le
premier fauteuil venu qui lui avait barr le chemin du milieu du salon.
La comtesse se donnait toute la peine imaginable pour le faire parler,
mais n'en obtenait que des monosyllabes, pendant qu' travers ses
lunettes il regardait autour de lui, en ayant l'air de chercher
quelqu'un. On le trouvait sans doute fort gnant, mais il tait le seul
 ne pas s'en apercevoir. Chacun connaissait plus ou moins son histoire
de l'ours, et cet homme gros, grand et robuste excitait la curiosit
gnrale; on se demandait avec tonnement comment un tre aussi lourd,
aussi indolent, avait pu faire une pareille plaisanterie  l'officier de
police.

Vous tes arriv depuis peu? lui demanda la comtesse.

--Oui, madame, rpondit-il en regardant  gauche.

--Vous n'avez pas vu mon mari?

--Non, madame, dit-il en souriant mal  propos.

--Vous avez t  Paris il n'y a pas bien longtemps; ce doit tre trs
intressant  visiter?

--Trs intressant.

La comtesse jeta un regard  Anna Mikhalovna, qui, saisissant au vol
cette prire muette, s'approcha du jeune homme pour animer, s'il tait
possible, la conversation; elle lui parla de son pre, mais sans plus de
succs, et il continua  ne rpondre que par monosyllabes.

De leur ct, les autres invits changeaient entre eux des phrases
comme celles-ci: Les Razoumovsky... cela a t charmant!... Vous tes
bien bonne... la comtesse Apraxine... lorsque la comtesse se dirigea
tout  coup vers l'autre salon, et on l'entendit s'crier:

Marie Dmitrievna!

--Elle-mme!... rpondit une voix assez dure.

Et Marie Dmitrievna parut au mme instant.

 l'exception des vieilles femmes, les dames comme les demoiselles se
levrent aussitt.

Marie Dmitrievna s'tait arrte sur le seuil de la porte. D'une taille
leve, forte et hommasse, elle portait haut sa tte  boucles grises,
qui accusait la cinquantaine, et, tout en affectant de rabattre sans se
hter les larges manches de sa robe, elle enveloppa du regard toute la
socit qui l'entourait.

Marie Dmitrievna parlait toujours russe.

Salut cordial  celle que nous ftons,  elle et  ses enfants!
dit-elle de sa voix forte qui dominait toutes les autres.--Que
deviens-tu, vieux pcheur? dit-elle en s'adressant au comte, qui lui
baisait la main.--Avoue-le, tu t'ennuies  Moscou, il n'y a o lancer
les chiens.... Que faire, mon bon? Voil! Quand ces petits oiseaux-l
auront grandi,--et elle dsignait les jeunes filles,--bon gr mal gr il
faudra leur chercher des fiancs.--Eh bien! mon cosaque, dit Marie
Dmitrievna  Natacha, qu'elle appelait toujours ainsi, en la caressant
de la main pendant que la petite baisait gaiement la sienne,--sans
avoir peur.... Cette fillette est un lutin, je le sais, mais je l'aime!

Retirant d'un norme ridicule des boucles d'oreilles en pierres fines,
tailles en poires, elle les donna  la petite fille, toute rayonnante
de joie et de plaisir, et, se retournant ensuite vers Pierre:

H! h! mon trs cher, viens, viens ici, lui dit-elle d'une voix
qu'elle s'efforait de rendre douce et engageante; viens ici, mon cher.

Et elle relevait ses larges manches d'un air menaant...:

Approche, approche! J'ai t la seule  dire la vrit  ton pre,
quand l'occasion s'en prsentait; je ne vais pas te la mnager non plus,
c'est Dieu qui l'ordonne.

Elle se tut, et chacun attendit ce qui allait se passer aprs cet exorde
gros d'orage:

C'est bien, il n'y a rien  dire, tu es un gentil garon!... Pendant
que ton pre est tendu sur son lit de douleur, tu t'amuses  attacher
un homme de police sur le dos d'un ourson! C'est indcent, mon bonhomme,
c'est indcent! Tu aurais mieux fait d'aller faire la guerre...

Puis, lui tournant le dos et prsentant sa main au comte, qui retenait 
grand'peine un clat de rire touff:

Eh bien,  table, s'cria-t-elle, il en est temps, je crois!

Le comte ouvrit la marche, avec Marie Dmitrievna. Venaient ensuite la
comtesse au bras d'un colonel de hussards, personnage  mnager, car il
devait servir de guide  Nicolas et l'emmener au rgiment, Anna
Mikhalovna avec Schinchine, Berg avec Vra, la souriante Julie
Karaguine avec Nicolas; d'autres couples suivaient  la file tout le
long de la salle, et enfin derrire toute la compagnie, marchant un  un
avec les enfants, les gouverneurs et les gouvernantes. Les domestiques
se prcipitrent sur les chaises, qui furent avances avec bruit; la
musique clata dans les galeries du haut, et tout le monde s'assit. Les
sons de l'orchestre ne tardrent pas  tre touffs par le cliquetis
des couteaux et des fourchettes, par la voix des convives et les alles
et venues des valets de chambre. La comtesse occupait un des bouts de la
longue table avec Marie Dmitrievna  sa droite, et Anna Mikhalovna  sa
gauche. Le comte, plac  l'autre bout, avait Schinchine  sa droite et
 sa gauche le colonel; les autres invits du sexe fort s'assirent 
leur fantaisie, et, au milieu de la table, les jeunes gens, Vra, Berg,
Pierre et Boris, faisaient face aux enfants, aux gouverneurs et aux
gouvernantes.

Le comte jetait par intervalles un regard  sa femme et  son
gigantesque bonnet  noeuds bleus, qu'il apercevait entre les carafes,
les bouteilles et les vases garnis de fruits qui l'en sparaient, et
s'occupait activement, sans s'oublier lui-mme,  verser du vin  ses
voisins.  travers les tiges d'ananas qui la cachaient un peu, la
comtesse rpondait aux coups d'oeil de son mari, dont le front enlumin
se dtachait ostensiblement au milieu des cheveux gris qui
l'entouraient. Le ct des dames gazouillait  l'unisson; du ct des
hommes, les voix s'levaient de plus en plus, et entre autres celle du
colonel de hussards, qui mangeait et buvait tant et si bien, que sa
figure en tait devenue pourpre, et que le comte l'offrait comme
exemple, aux autres dneurs. Berg expliquait  Vra, avec un tendre
sourire, que l'amour venait du ciel et n'appartenait point  la terre.
Boris nommait une  une,  son nouvel ami Pierre, toutes les personnes
prsentes, en changeant des regards avec Natacha, qui lui faisait
vis--vis. Pierre parlait peu, examinait les figures qui lui taient
inconnues et mangeait  belles dents. Des deux potages qu'on lui avait
prsents, il avait choisi le potage  la tortue, et depuis la
koulibiaka jusqu'au rti de gelinottes, il n'avait pas laiss passer un
seul plat, ni refus un seul des vins offerts par le matre d'htel, qui
tenait majestueusement la bouteille enveloppe d'une serviette, et qui
lui glissait mystrieusement  l'oreille:

Madre sec, vin de Hongrie, vin du Rhin!

Il buvait indiffremment dans l'un ou l'autre des quatre verres, aux
armes du comte, placs devant, chaque convive, et il se sentait pris
pour ses voisins d'une bienveillance qui ne faisait qu'augmenter 
chaque rasade. Natacha regardait fixement Boris, comme les fillettes
savent seules le faire quand elles ont une amourette, et surtout
lorsqu'elles viennent d'embrasser pour la premire fois le hros de
leurs rves. Pierre ne faisait nulle attention  elle, et cependant, 
la vue de cette singulire petite fille qui avait des yeux passionns,
il se sentait pris d'une folle envie de rire.

Nicolas, qui se trouvait loin de Sonia, et  ct de Julie Karaguine,
causait avec elle en souriant. Sonia souriait aussi, mais la jalousie la
dvorait: elle plissait, rougissait tour  tour, et faisait tout son
possible pour deviner ce qu'ils pouvaient se dire. La gouvernante, 
l'air agressif, se tenait sur le qui-vive, toute prte  fondre sur
celui qui oserait attaquer les enfants. Le gouverneur allemand tchait
de noter dans sa cervelle les mets et les vins qui dfilaient devant
lui, pour en faire une description dtaille dans sa premire lettre 
sa famille, et il tait profondment bless de ce que le matre d'htel
ne faisait nulle attention  lui et ne lui offrait jamais de vin. Il
dissimulait de son mieux, en faisant semblant de ne pas en dsirer, et
il aurait bien voulu faire croire que, s'il en avait accept, 'aurait
t uniquement pour satisfaire une curiosit de savant.


XIX


La conversation s'animait de plus en plus du ct des hommes. Le colonel
racontait que le manifeste de la dclaration de guerre tait dj
rpandu  Ptersbourg, et que l'exemplaire qu'il en avait eu venait
d'tre apport au gnral en chef par un courrier.

Quelle est la mauvaise toile qui nous pousse  guerroyer contre
Napolon? s'cria Schinchine. Il a dj rabattu le caquet  l'Autriche;
je crains cette fois que ce ne soit notre tour.

Le colonel, un robuste et rouge Allemand, bon soldat d'ailleurs et bon
patriote, malgr son origine, s'offensa de ces paroles:

Mauvaise toile! s'cria-t-il en prononant les mots  sa faon et tout
de travers. Quand c'est l'Empereur, monsieur, qui sait pourquoi nous la
faisons! Il dit dans son manifeste qu'il ne saurait rester indiffrent
au danger qui menace la Russie, et que la scurit de l'empire, la
dignit et la saintet des _alliances!_... ajouta-t-il en appuyant
particulirement sur ce dernier mot, comme si toute l'importance de la
question y tait contenue.

Puis, grce  une mmoire infaillible et exerce depuis longtemps 
retenir les dits officiels, il se mit  rpter mot  mot les premires
lignes du manifeste:

Le seul dsir, l'unique et constant but de l'Empereur tant d'tablir
en Europe une paix durable, il se dcide, afin d'en atteindre la
ralisation,  faire passer ds  prsent une partie de l'arme 
l'tranger. Voil, monsieur, la raison! dit-il, en vidant son verre avec
lenteur et en sollicitant du regard l'approbation du comte.

--Connaissez-vous le proverbe: Jrmie, Jrmie, reste chez toi, et
veille  tes fuseaux! repartit ironiquement Schinchine. Cela nous va
comme un gant. Quand on pense que mme Souvorow a t battu  plate
couture..., et o sont aujourd'hui, je vous le demande, les Souvorow?
dit-il en passant du russe au franais.

--Nous devons nous battre jusqu' la dernire goutte de notre sang,
reprit le colonel en frappant du poing sur la table, et mourir pour
notre Empereur! Voil ce qu'il faut, et surtout raisonner le moins
possible, ajouta-t-il en accentuant le mot moins et en se tournant
vers le comte. C'est ainsi que nous raisonnons, nous autres vieux
hussards; et vous, comment raisonnez-vous, jeune homme et jeune hussard?
continua-t-il en s'adressant  Nicolas, qui ngligeait sa voisine pour
couter de toutes ses oreilles.

--Je suis compltement de votre avis, rpondit-il en devenant rouge
comme une pivoine, en tournant les assiettes dans tous les sens et en
dplaant et replaant son verre d'un mouvement si brusque et si
dsespr, qu'il faillit le briser. Je suis convaincu que nous devons,
nous autres Russes, vaincre ou mourir!...

La phrase n'tait pas acheve, qu'il en avait dj senti tout le
ridicule: c'tait pompeux, emphatique et compltement hors de propos.

C'est bien beau, ce que vous venez de dire, lui souffla  l'oreille
Julie en soupirant. Sonia, saisie d'un tremblement nerveux, l'avait
cout toute rougissante, tandis que Pierre approuvait le discours du
colonel:

Voil qui s'appelle parler, dit-il.

--Vous tes, jeune homme, un vrai hussard, reprit le colonel, en
recommenant  frapper sur la table.

--H, l-bas, pourquoi tout ce bruit?...

C'tait Marie Dmitrievna qui levait la voix.

Pourquoi ces coups de poing?  qui en as-tu? En vrit, tu t'emportes
comme si tu chargeais des Franais!

--Je dis la vrit, lui rpondit le hussard.

--Nous parlons de la guerre, s'cria le comte, car savez-vous, Marie
Dmitrievna, que j'ai un fils qui part pour l'arme?

--Et moi, j'en ai quatre  l'arme et je ne m'en plains pas; tout se
fait par la volont de Dieu. On meurt couch sur son pole[10], et
l'on se tire sain et sauf d'une mle, continua Marie Dmitrievna, en
levant sa forte voix qui rsonnait  travers la table....

Et la conversation se localisa de nouveau entre les femmes d'un ct, et
les hommes de l'autre.

Je te dis que tu ne le demanderas pas, murmurait  Natacha son petit
frre, tu ne le demanderas pas?

--Et moi, je te dis que je le demanderai, rpondit Natacha....

Et la figure tout en feu et avec une audace mutine et rsolue, elle se
leva  demi, et invitant Pierre du regard  lui prter attention:

Maman! s'cria-t-elle de sa voix d'enfant, frache et sonore.

--Que veux-tu? demanda la comtesse effraye.

Elle avait devin une gaminerie,  l'expression de la figure de la
petite fille, et elle la menaa svrement du doigt, en hochant la tte
d'un air fch et mcontent.

Les conversations cessrent.

Maman, quel plat sucr aurons-nous? reprit sans hsitation Natacha....

Sa mre faisait de vains efforts pour l'arrter.

Cosaque! cria Marie Dmitrievna, en la menaant  son tour de l'index.

Les convives s'entre-regardrent. Les vieux ne savaient comment prendre
cet incident.

Maman, quel plat sucr aurons-nous? rpta Natacha gaiement, et
parfaitement rassure sur les suites de son espiglerie.

Sonia et le gros Pierre touffaient leurs rires tant bien que mal.

Eh bien, tu vois, je l'ai demand, chuchota Natacha au petit frre et 
Pierre, qu'elle regarda de nouveau.

--On servira une glace, mais tu n'en auras pas, dit Marie Dmitrievna.

Natacha, voyant qu'elle n'avait plus rien  craindre mme de la part de
cette dernire, s'adressa  elle encore plus rsolument: Quelle glace?
Je n'aime pas la glace  la crme.

--Aux carottes, alors?

--Non, non, quelle glace, Marie Dmitrievna, quelle glace? Je veux le
savoir, criait-elle toujours plus haut.

La comtesse et tous les convives clatrent de rire. On ne riait pas
autant de la repartie de Marie Dmitrievna que de la hardiesse et de
l'habilet dployes par cette fillette, qui osait ainsi lui tenir tte.

Natacha se calma lorsqu'on lui eut annonc une glace  l'ananas. Un
instant aprs, on versa le champagne; la musique se remit  jouer; le
comte et la petite comtesse s'embrassrent, les convives se levrent
pour la fliciter et trinquer avec leurs htes, leurs vis--vis, leurs
voisins et les enfants. Enfin les domestiques retirrent vivement les
chaises, et tous les convives, dont le vin et le dner avaient
lgrement color les visages, se remirent en file comme en entrant, et
passrent dans le mme ordre de la salle  manger au salon.


XX


Les tables de jeu taient prpares; les parties de boston
s'organisrent, et les invits se rpandirent dans les salons et dans la
bibliothque. Le comte contemplait un jeu de cartes qu'il avait
disposes en ventail devant lui. C'tait l'heure habituelle de sa
sieste: aussi faisait-il son possible pour vaincre le sommeil qui le
gagnait, et il riait  tout propos. La jeunesse, entrane par la
matresse de la maison, s'tait groupe autour du piano et de la harpe.
Julie, cdant aux instances gnrales, excuta sur ce dernier instrument
un air avec variations, et se joignit ensuite au reste de la socit,
pour prier Natacha et Nicolas, dont on connaissait le talent musical, de
chanter quelque chose. Natacha, toute fire d'tre traite en grande
personne, tait cependant fort intimide.

Que chanterons-nous? demanda-t-elle.

--_La Source_, rpondit Nicolas.

--Eh! bien, commenons! Boris, venez ici! O donc est Sonia?

S'apercevant de l'absence de son amie, Natacha s'lana hors de la salle
 sa recherche et courut  la chambre de Sonia. Elle tait vide: dans le
salon d'tude, personne! Elle comprit alors que Sonia devait se trouver
sur le banc du corridor. Ce banc tait le lieu consacr aux douloureux
panchements de la jeune gnration fminine de la famille Rostow. Il
n'y avait pas  en douter. Sonia s'tait effectivement jete sur le
banc, o elle pleurait  chaudes larmes, dans sa vaporeuse toilette
rose, qu'elle froissait sans y prendre garde; ses petites paules
dcolletes taient convulsivement secoues par des sanglots, et elle
pressait contre un coussin ray et sale, proprit de la vieille bonne,
son visage cach dans ses mains. La figure de Natacha, jusque-l si
anime et si joyeuse, perdit son air de fte: ses yeux devinrent fixes,
les veines de son cou se gonflrent et les coins de sa bouche
s'abaissrent.

Sonia, qu'as-tu? Qu'est-il arriv? Oh! oh! s'cria-t-elle.

Et  la vue des pleurs de Sonia elle se mit, de son ct,  fondre en
larmes.

Sonia essaya, mais en vain, de relever la tte pour lui rpondre. Elle
enfona davantage sa figure dans le coussin. Natacha s'assit prs
d'elle en l'entourant de ses bras, et, parvenant enfin  matriser son
motion, elle se leva  demi en s'essuyant les yeux.

Nicolas part dans une semaine, balbutia-t-elle: l'ordre du jour a paru,
il est imprim; il me l'a dit lui-mme. Mais je n'aurais pas pleur
malgr cela, ajouta-t-elle en montrant un papier qu'elle tenait  la
main et sur lequel Nicolas lui avait crit des vers. Mais c'est que tu
ne peux pas me comprendre, et personne ne peut comprendre cette belle
me. Tu es heureuse, toi, je ne t'en veux pas, je t'aime et j'aime
Boris: il est charmant, il n'y aura pas d'obstacles, entre vous; mais
Nicolas est mon cousin et il faudra le mtropolitain lui-mme pour...
autrement c'est impossible! Et puis si maman (Sonia regardait la
comtesse comme sa mre) trouvait que je suis un empchement  l'avenir
de Nicolas? Elle dirait que je n'ai pas de coeur, que je suis une
ingrate; et vraiment, Dieu m'est tmoin, je l'aime tant, et elle, et
vous tous... except pourtant Vra.... Que lui ai-je fait  celle-l
pour que...? Oui, je vous suis si reconnaissante, que j'aurais t
heureuse de vous sacrifier quelque chose, mais je n'ai rien...

Et Sonia, ne pouvant se contenir, cacha de nouveau son visage dans le
coussin. On voyait, aux efforts de Natacha pour la calmer, que celle-ci
comprenait toute la gravit du chagrin de son amie.

Sonia, dit-elle.

Elle avait tout  coup devin la vrit.

Je parie, que Vra t'a parl aprs le dner? Oui, n'est-ce pas?

--Mais c'est Nicolas qui les a crits, ces vers, et c'est moi qui ai
copi les autres qu'elle a trouvs sur ma fable et qu'elle menace de
montrer  maman.... Elle m'a dit que j'tais une ingrate, et que maman
ne me permettrait jamais de l'pouser..., qu'il pouserait Julie
Karaguine, et tu as bien vu comme il s'est occup d'elle toute la
journe; Natacha, pourquoi tout cela?...

Et ses larmes recommencrent de plus belle. Natacha l'attira  elle,
l'embrassa, et la tranquillisa en lui souriant  travers ses pleurs.

Sonia, il ne faut pas la croire. Souviens-toi de ce que nous disions 
nous trois avec Nicolas, l'autre soir aprs le souper. Nous avons dcid
d'avance comment tout se passerait; je ne me rappelle plus comment, mais
je sais que cela devait tre trs bien et trs possible. Le frre de
l'oncle Schinchine a bien pous sa cousine germaine, et nous ne sommes
cousins qu'au troisime degr. Boris aussi disait que ce ne serait pas
difficile, car je lui ai racont tout cela, tu sais, et il est si
intelligent, si bon! Ne pleure pas, Sonia, ma petite colombe, ma petite
amie.!...

Et elle la couvrait de baisers en riant.

Vra est mchante, laissons-la tranquille, mais tout ira bien, et elle
ne dira rien  maman. Nicolas l'annoncera lui-mme et il ne pense pas 
Julie...

Puis elle lui donna encore un baiser, et Sonia se releva d'un bond, les
yeux tout brillants de nouveau, de joie et d'esprance. C'tait bien
vritablement un charmant petit chat, qui semblait guetter le moment
favorable pour retomber doucement sur ses pattes et s'lancer  la
poursuite du peloton avec lequel, comme tous ceux de sa race, il savait
si bien jouer.

Tu le crois? bien vrai, tu le jures? dit-elle vivement, en rparant le
dsordre de sa robe et de sa coiffure.

--Je te le jure, rpliqua Natacha, en lui rattachant une boucle de
cheveux chappe de ses longues nattes. Eh bien, allons chanter _la
Source_, s'crirent-elles en riant, allons!

--Sais-tu que ce gros Pierre, qui tait en face de moi, est trs drle,
dit tout  coup Natacha en s'arrtant. Oh! que je m'amuse!...

Et elle s'lana dans le corridor. Sonia secoua le duvet attach  sa
jupe, glissa les vers dans son corsage et la suivit  pas prcipits,
les joues tout en feu.

Comme on le pense, le quatuor de _la Source_ eut un grand succs.
Nicolas chanta ensuite une nouvelle romance:

          _Phoeb rayonne dans la nuit,_
          _Je rve  toi, mon coeur s'enfuit_
          _Vers ton coeur,  mon adore;_
          _Je rve que tes doigts charmants_
          _Font vibrer la harpe dore..._
          _Mais que m'importent ces doux chants,_
          _Et ces appels de mon amante,_
          _Si ses baisers ne viennent pas_
          _Devancer sur ma lvre ardente_
          _Le baiser glac du trpas?_

Il n'avait pas fini, que l'orchestre plac dans la galerie donna le
signal de la danse, et la jeunesse s'lana au milieu d'un ple-mle
gnral.

Schinchine venait d'accaparer Pierre, qui tait pour lui un morceau
friand tout frachement dbarqu, et il se lanait dans une ennuyeuse
dissertation politique, lorsque Natacha entra dans le salon, et marchant
droit vers Pierre:

Maman, lui dit-elle en riant et en rougissant, maman m'a ordonn de
vous inviter  danser.

--Je crains de brouiller toutes les figures, rpondit Pierre, mais si
vous voulez me guider...

Et il prsenta sa main  la fillette.

Pendant que les couples se mettaient en place et que les instruments
s'accordaient, Pierre s'tait assis  ct de sa petite dame, qui ne se
possdait pas de joie,  la seule ide de danser avec un grand monsieur
arriv de l'tranger, et de causer avec lui comme une grande personne.
Tout en jouant avec un ventail qu'on lui avait donn  garder et en
prenant une pose dgage, tudie Dieu sait o et Dieu sait quand, elle
bavardait et riait avec son cavalier.

Eh bien, eh bien, regardez-la donc! dit la comtesse en traversant la
salle.

Natacha rougit sans cesser de rire:

Mais, maman, quel plaisir avez-vous .... Qu'y a-t-il donc l de si
extraordinaire?

On dansait la troisime anglaise, lorsque le comte et Marie
Dmitrievna, qui jouaient au salon, repoussrent leurs chaises et
passrent dans la salle de bal, suivis de quelques vieux dignitaires qui
tiraient leurs membres endoloris  la suite de ce long repos, tout en
remettant dans leur poche leur bourse et leur portefeuille.

Marie Dmitrievna et son cavalier taient de fort belle humeur; ce
dernier lui avait offert, comme un vritable danseur de ballet et avec
une politesse comique et thtrale, son poing arrondi, sur lequel elle
avait gracieusement pos la main. Se redressant alors plein de gaiet et
de verve, le comte attendit que la figure de l'anglaise ft termine:

Semione! s'cria-t-il aussitt, en battant des mains et en s'adressant
au premier violon, joue le _Daniel Cooper_, tu sais?

C'tait la danse favorite du comte, la danse de sa jeunesse, une des
figures de l'anglaise.

Regardez donc papa, s'cria Natacha de toutes ses forces, et, oubliant
qu'elle dansait avec un grand monsieur, elle pencha sa tte sur ses
genoux en riant de tout son coeur. Toute la salle s'amusait
effectivement  suivre les mouvements et les poses du joyeux petit
vieillard et de son imposante partenaire, dont la taille dpassait la
sienne. Les bras arrondis, les paules effaces, les pieds en dehors, il
battait lgrement la mesure sur le parquet; le sourire qui
s'panouissait sur son visage prparait le public  ce qui allait
suivre. Aux premires notes de cet entranant _Daniel Cooper_, qui lui
rappelait le gai _trpak_ (danse nationale russe), toutes les portes qui
donnaient dans la salle se garnirent d'hommes d'un ct et de femmes de
l'autre: c'taient les gens de la maison accourus pour contempler le
spectacle que leur offrait la joyeuse incartade de leur matre:

Ah! Seigneur notre Pre, quel aigle! s'cria la vieille bonne.

Le comte dansait avec art et il en tait fier! Quant  sa dame, elle
n'avait jamais su, ni jamais essay de bien danser.

Ayant confi son ridicule  la comtesse, elle se tenait immobile et
droite comme une vritable gante. Ses puissantes mains pendaient le
long de sa puissante personne, et grce  un sourire tudi et au
frmissement de ses narines, son visage, dont les lignes taient
correctes, mais d'une beaut svre, tmoignait seul de son animation.
Si le cavalier charmait les spectateurs qui l'entouraient par l'imprvu
et les grces de ses pas et de ses entrechats, le moindre geste de la
dame excitait une admiration gale. On savait gr  Marie Dmitrievna de
ses balancements, de ses demi-tours, de ses mouvements d'paules,
empreints d'une dignit surprenante malgr sa corpulence, et que sa
retenue habituelle rendait encore plus extraordinaires. La danse
s'animait de plus en plus, on ngligeait les autres couples, et toute
l'attention se concentrait sur les deux vieilles gens. Natacha tirait
les gens au hasard par leur robe ou par leur habit en exigeant qu'on
regardt son pre, et Dieu sait si l'on s'en faisait faute.

Dans les intervalles de la danse, le comte reprenait haleine, s'ventait
avec son mouchoir et criait aux musiciens d'aller plus vite. Puis il se
lanait de nouveau, tournant autour de sa dame, tantt sur la pointe des
pieds, tantt sur les talons. Enfin, emport par son ardeur juvnile,
aprs avoir ramen m danseuse  sa place et s'tre galamment inclin
devant elle, il leva une jambe en l'air, et termina ses volutions
chorgraphiques par une pirouette splendide, aux applaudissements et aux
rires de toute la salle et surtout de Natacha.

Les deux danseurs s'arrtrent, puiss, hors d'haleine front
ruisselant.

Oui, ma chre? c'est bien ainsi que l'on dansait de notre temps,
s'cria le comte.

--Hourra pour _Daniel Cooper_! reprit Marie Dmitrievna, en respirant
avec peine et en retroussant ses manches.


XXI


Pendant que l'on dansait ainsi la septime anglaise, que les musiciens
dtonnaient de fatigue, et que les domestiques et les cuisiniers,  bout
de forces, prparaient le souper, un sixime coup d'apoplexie frappait
le comte Besoukhow. Les mdecins ayant dclar que tout espoir de
gurison tait perdu, on lut au moribond les prires de la confession,
on le fit communier et l'on se prpara  lui donner l'extrme-onction.
L'agitation et l'inquitude insparables de ces derniers moments
rgnaient autour de ce lit de mort. De nombreux agents des pompes
funbres, allchs par l'appt de riches funrailles, se pressaient
devant la grande porte d'entre, ayant soin pourtant de se drober entre
les voitures qui s'arrtaient devant le perron. Le gnral-gouverneur de
Moscou, qui avait envoy ses aides de camp plusieurs fois par jour pour
avoir des nouvelles du malade, tait venu ce soir-l en personne prendre
un dernier cong de l'illustre contemporain de Catherine. Le magnifique
salon de rception tait plein de monde. Tous se levrent avec respect 
l'entre du gnral en chef, qui venait de passer une demi-heure seul
avec le mourant, et qui, en saluant  droite et  gauche, se hta de
traverser le salon sous le feu de tous les regards.

Le prince Basile, singulirement pli et amaigri, le reconduisait, en
lui disant quelques mots  voix basse. Aprs avoir accompli ce devoir,
il s'arrta dans la grande salle, et se laissa tomber sur une chaise, en
se couvrant les yeux de la main.

Bientt aprs, il se leva et se dirigea vivement et d'un air anxieux
vers un long couloir qui aboutissait  l'appartement de l'ane des
princesses, et il y disparut.

Les personnes qui taient restes dans le salon  demi clair
chuchotaient entre elles ou se taisaient subitement, et jetaient des
regards curieux et inquiets du ct de la porte, chaque fois qu'elle
s'ouvrait pour livrer passage  ceux qui entraient chez le malade ou qui
en sortaient.

Le terme est arriv! disait un vieux prtre assis  ct d'une dame qui
l'coutait avec vnration.... Le terme est arriv! Aller plus loin est
impossible!

--N'est-ce pas trop tard pour l'extrme-onction? demanda sa voisine,
feignant de ne point savoir  quoi s'en tenir l-dessus.

--C'est un bien grand sacrement, rpondit le serviteur de l'glise, et,
passant doucement la main sur son front chauve, il ramena en avant
quelques rares mches de cheveux gris.

Qui tait-ce donc? Le gnral en chef? demandait-on  l'autre bout de
la chambre.... Comme il est encore jeune!

--Et il est  la veille de ses soixante-dix ans!... On dit que le comte
n'a plus sa tte.... Il tait question de lui donner
l'extrme-onction....

--J'ai connu quelqu'un qui l'a reue sept fois.

La seconde des nices du comte Besoukhow venait de quitter son oncle.
Elle avait les yeux rouges; elle alla s'asseoir  ct du docteur
Lorrain, qui tait gracieusement accoud sous le portrait de
l'impratrice Catherine.

Il fait vritablement beau, princesse, trs beau, lui dit le mdecin...
on pourrait en vrit se croire  la campagne, bien qu'on soit  Moscou!

--N'est-ce pas? rpondit la demoiselle avec un soupir.... Me
permettez-vous de lui donner  boire?

Le mdecin parut rflchir:

A-t-il pris la potion?

--Oui.

Il regarda son Brguet:

Prenez un verre d'eau cuite et mettez-y une pince (faisant le geste de
ses doigts fluets) de... de crme de tartre.

Che ne gonnais bas de gas o l'on reste en fie abrs le droisime goup,
disait un mdecin allemand  un aide de camp.

--Quel homme robuste c'tait! rpondit son interlocuteur...  qui
reviennent toutes ses richesses? ajouta-t-il tout bas.

--Il se drouvera pien un amadeur, reprit l'Allemand avec un gros
sourire.

La porte s'ouvrit de nouveau. Tout le monde regarda: c'tait la seconde
princesse qui, aprs avoir prpar la tisane, entrait chez le malade.

Le mdecin allemand s'approcha de Lorrain.

Il bourra pien drainer engore jusqu'au madin.

Lorrain plissa ses lvres, et fit solennellement un geste ngatif avec
son index:

Cette nuit au plus tard! dit-il tout bas, en souriant orgueilleusement
 sa propre science, qui lui permettait de si bien prciser la
situation de l'agonisant.

Le prince Basile ouvrit la porte de la chambre de la princesse ane. Il
y faisait presque nuit: deux petites lampes brlaient devant les images,
et il s'en exhalait une douce odeur de fleurs et de parfums. Une foule
de petits meubles, de chiffonnires et de guridons de toutes formes
l'encombraient, et l'on entrevoyait  demi caches par un paravent les
blanches couvertures d'un lit trs lev.

Un petit chien aboya.

Ah! c'est vous, mon cousin!

Elle se leva, en passant la main sur ses bandeaux, si constamment et si
correctement lisses, qu'on aurait pu les croire fixs sur sa tte par
une couche de vernis.

Qu'y a-t-il? dit-elle, vous m'avez effraye!

--Il n'y a rien. C'est toujours la mme chose, mais je suis venu causer
affaires avec toi, Catiche, lui dit le prince.

Et il s'assit avec lassitude dans le fauteuil qu'elle avait occup.

Comme tu as chauff ta chambre! Voyons, assieds-toi l, et causons.

--Je croyais qu'il tait arriv quelque chose...

Et elle se mit en face de lui, toute prte  l'couter avec son air
impassible et dur.

J'ai essay de dormir, mais je ne peux pas.

--Eh bien, ma chre? dit le prince Basile qui lui prit la main et qui
ensuite l'abaissa graduellement, selon son habitude....

Ces quelques mots devaient faire allusion  bien des choses, car le
cousin et la cousine s'taient entendus sans rien se dire.

La princesse, dont la taille tait longue, sche et disgracieuse, tourna
lentement ses yeux gris  fleur de tte et sans expression, et les fixa
sur lui; puis elle secoua la tte, soupira et reporta son regard vers
les images. Ce mouvement pouvait s'interprter de deux manires: c'tait
de la douleur et de la rsignation, ou bien de la fatigue et l'espoir
d'un prochain repos.

Le prince Basile le comprit ainsi.

Crois-tu donc que je ne m'en ressente pas aussi? Je suis reint comme
un cheval de poste. Causons pourtant, et srieusement, si tu veux
bien...

Il se tut et la contraction de ses joues donna  sa physionomie une
expression dsagrable, qui ne ressemblait en rien  celle qu'il prenait
devant tmoins. Son regard tait aussi tout autre, et on y lisait  la
fois l'impudence et la crainte.

La princesse, retenant son petit chien sur ses genoux, de ses mains
osseuses et maigres, le regardait attentivement dans le plus profond
silence, bien dcide  ne pas le rompre la premire, dt-il se
prolonger toute la nuit.

Voyez-vous, chre princesse et chre cousine Catherine Smenovna,
reprit le prince Basile avec un effort visible, il faut penser  tout
dans de pareils moments; il faut penser  l'avenir, au vtre... je vous
aime toutes trois comme mes propres filles, tu le sais...?

Comme la princesse restait impassible et impntrable, il continua sans
la regarder, en repoussant avec humeur un guridon:

Tu sais bien, Catiche, que vous trois et ma femme vous tes les seules
hritires directes. Je comprends tout ce que le sujet a de pnible pour
toi et pour moi aussi, je te le jure; mais, ma chre amie, j'ai dpass
la cinquantaine, il faut tout prvoir!... Sais-tu que j'ai envoy
chercher Pierre? Le comte l'a exig en indiquant son portrait...

Le prince Basile releva les yeux sur elle: rien n'indiquait sur sa
figure si elle l'avait cout, ou si elle le regardait sans songer 
rien.

Je ne cesse d'adresser de ferventes prires  Dieu, mon cousin, pour
qu'il soit sauv et pour que sa belle me se dtache sans souffrance de
ce monde.

--Oui, oui, certainement, rpliqua le vieux prince, en attirant cette
fois  lui avec un mouvement de colre l'innocent guridon....

--Mais enfin, voici l'affaire... tu la connais... le comte a fait
l'hiver dernier un testament par lequel il laisse toute sa fortune 
Pierre, en mettant de ct ses hritiers lgitimes.

--Oh! il en a tant fait de testaments! repartit la nice avec une
tranquillit parfaite.... En tout cas, il ne saurait rien lguer 
Pierre, car Pierre est un fils naturel!

--Et que ferions-nous? s'cria vivement le prince Basile en serrant
contre lui le guridon  le briser...--Que ferions-nous si le comte
demandait  l'Empereur, dans une lettre, de lgitimer ce fils? Eu gard
aux services du comte, on le lui accorderait peut-tre!

La princesse sourit, et ce sourire disait qu'elle en savait l-dessus
plus long que son interlocuteur.

Je te dirai plus: la lettre est crite, mais elle n'a pas t envoye,
et pourtant l'Empereur en a connaissance. Il s'agirait de dcouvrir si
elle a t dtruite; si, au contraire, elle existe... alors... quand
tout sera fini!--et il soupira pour faire entendre ce que voulait dire
le mot tout,--on cherchera dans les papiers du comte..., le testament
sera remis  l'Empereur avec la lettre, sa prire sera accueillie et
Pierre hritera lgitimement de tout!

--Et notre part? demanda la princesse avec une ironie marque, bien
convaincue qu'il n'y avait rien  craindre.

--Mais, ma pauvre Catiche, c'est clair comme le jour: il sera le seul
hritier, et vous ne recevrez pas une obole--Tu dois le savoir, ma
chre! Le testament et la lettre ont-ils t dtruits? S'il les a
oublis, o se trouvent-ils? Dans ce cas il faudrait s'en emparer,
car....

--Il ne manquerait plus que cela, lui dit-elle en l'interrompant du mme
ton et avec la mme expression dans le regard.... Je ne suis qu'une
femme et, selon vous, nous sommes toutes des sottes? Mais je suis sre
qu'un btard ne peut hriter de rien, un btard! ajouta-t-elle en
franais, comme si ce mot dans cette langue devait rpondre
victorieusement  tous les arguments de son adversaire.

--Tu ne veux pas me comprendre, Catiche, car tu es intelligente. Si le
comte obtient la lgitimation, Pierre deviendra comte Besoukhow, et
toute la fortune ira  lui de droit. Si le testament et la lettre
existent, il ne te reviendra  toi, que la consolation d'avoir t
bonne, dvoue... etc... etc... c'est certain!

--Je sais que le testament existe, mais je sais aussi qu'il n'est pas
lgal, et vous me prenez, je crois, pour une idiote, mon cousin,
rpondit la princesse, convaincue qu'elle avait t mordante et
spirituelle.

--Ma chre princesse Catherine, reprit le vieux prince avec une
impatience marque, je ne suis pas venu pour te blesser, mais pour
causer avec toi de tes propres intrts. Tu es une bonne et aimable
parente, et je te rpte pour la dixime fois que, si le testament et la
lettre se trouvent parmi les papiers du comte, tes soeurs et toi vous
cessez d'tre les hritires. Si tu manques de confiance en moi,
adresse-toi  des gens comptents. Je viens d'en causer avec Dmitri
Onoufrievitch, l'homme d'affaires de la maison, et il m'a rpt la
mme chose.

La lumire se fit tout  coup dans les ides de la princesse. Ses lvres
minces plirent, mais ses yeux gardrent leur immobilit, tandis que sa
voix, qu'elle ne pouvait plus matriser, avait des clats inattendus.

Ce serait charmant, je n'ai jamais rien demand, et je ne veux rien
accepter! s'cria-t-elle en jetant  terre son carlin, et en arrangeant
les plis de sa robe.... Voil la reconnaissance, voil l'affection pour
celles qui lui ont tout sacrifi! Bravo! c'est parfait. Je n'ai
heureusement besoin de rien, prince!

--Mais tu n'es pas seule, tu as des soeurs....

--Oui, continua-t-elle sans l'couter, je le savais depuis longtemps,
mais je n'y pensais plus: l'envie, la duplicit, l'intrigue, la plus
noire des ingratitudes, voil  quoi je devais m'attendre dans cette
maison. J'ai tout compris, et je sais  qui je dois m'en prendre de ces
intrigues.

--Mais il ne s'agit pas de cela, ma chre amie.

--C'est votre protge, cette charmante princesse Droubetzko, que je
n'aurais pas voulu avoir pour femme de chambre, cette vilaine et atroce
crature!

--Voyons, ne perdons pas notre temps.

--Ah! laissez-moi: elle s'est faufile ici pendant l'hiver et a racont
au comte des horreurs, des choses pouvantables sur nous toutes, sur
Sophie surtout. Impossible de vous les rpter!... Le comte en est tomb
malade et n'a pas voulu nous laisser entrer chez lui pendant quinze
jours. C'est alors qu'il a crit ce sale papier, qui,  ce que je
croyais, ne pouvait avoir aucune valeur.

--Nous y voil..., mais pourquoi ne pas m'avoir prvenu? O est-il?

--Il est enferm dans le portefeuille  mosaque qu'il garde toujours
sous son oreiller.... Oui, c'est elle, et si j'ai un gros pch sur la
conscience, c'est la haine que m'inspire cette vilaine femme! Pourquoi
se glisse-t-elle parmi nous? Oh! un jour viendra o je lui dirai son
fait, s'cria la princesse compltement hors d'elle-mme.


XXII


Pendant que toutes ces conversations avaient lieu au salon et chez la
princesse, la voiture du prince Basile ramenait Pierre et avec lui la
princesse Droubetzko, qui avait jug ncessaire de l'accompagner.
Lorsque les roues glissrent doucement sur la paille tendue devant la
faade de l'htel Besoukhow, elle se tourna vers son compagnon avec des
phrases de consolation toutes prtes; mais,  sa grande surprise, Pierre
dormait, tranquillement berc par le mouvement de la voiture; elle le
rveilla, et il la suivit en songeant pour la premire fois qu'il allait
avoir une entrevue avec son pre mourant! La voiture s'tait arrte 
une des entres latrales. Au moment o il mettait pied  terre, deux
hommes vtus de noir se retirrent vivement dans l'ombre projete par le
mur; d'autres avaient galement l'air de se cacher. Personne n'y faisait
la moindre attention. Cela doit tre ainsi, se dit Pierre, et il
continua  suivre la princesse, qui montait rapidement l'troit escalier
de service. Il se demandait pourquoi elle avait justement choisi cette
entre inusite, pourquoi cette visite au comte et quelle en serait
l'utilit, mais l'assurance et la hte de son guide le foraient 
croire encore une fois que cela devait tre ainsi.  mi-chemin, ils
furent heurts par des gens qui descendaient l'escalier en courant, avec
des seaux d'eau, et qui se serrrent contre la muraille pour leur livrer
passage, sans tmoigner le moindre tonnement  leur vue.

C'est bien de ce ct, l'appartement des princesses? demanda Anna
Mikhalovna  l'un d'eux.

--Oui, c'est ici, rpondit  haute voix l'homme  qui elle s'tait
adresse, comme si le moment tait venu o l'on pouvait tout se
permettre. C'est la porte  gauche.

--Le comte ne m'a peut-tre pas appel, dit Pierre en arrivant sur le
palier.... Je prfrerais aller tout droit chez moi.

Anna Mikhalovna s'arrta pour l'attendre:

Ah! mon ami! lui dit-elle en lui effleurant la main comme elle avait
effleur celle de son fils peu d'heures auparavant. Croyez que je
souffre autant que vous, mais soyez homme!

--Vraiment, je ferais mieux de me retirer...

Et Pierre regarda affectueusement la princesse par-dessus ses lunettes.

Ah! mon ami, oubliez les torts qu'on a pu avoir envers vous; pensez
qu'il est votre pre et qu'il est  l'agonie. Elle soupira: Je vous
aime comme mon fils, fiez-vous  moi, je veillerai  vos intrts.

Pierre n'avait rien compris, mais encore une fois il se dit: Cela doit
tre ainsi, et il se laissa emmener. La princesse ouvrit une porte et
entra dans une petite pice qui servait d'antichambre. Un vieux
serviteur des princesses, assis dans un coin, y tricotait un bas.
Pierre n'avait jamais visit cette partie de la maison. Anna Mikhalovna
s'informa de la sant de ces dames auprs d'une fille de chambre, 
laquelle elle prodigua les ma bonne et les mon enfant.

Celle-ci, qui portait une carafe d'eau sur un plateau, enfila un long
couloir dall et fut suivie par la princesse. La premire chambre 
gauche tait celle de l'ane des nices. Dans son empressement  y
entrer, la servante laissa la porte entrebille, si bien que Pierre et
sa conductrice, en y jetant involontairement les yeux, surprirent la
nice ane causant avec le prince Basile.  la vue des deux visiteurs,
ce dernier se rejeta en arrire avec un geste marqu de contrarit,
tandis que la princesse, se prcipitant sur la porte, la referma avec
violence. Cet accs de colre, si oppos au calme habituel de son
maintien, et l'inquitude extrme qui se peignait sur le visage du
prince Basile taient si tranges, que Pierre s'arrta court,
interrogeant son guide du regard; la bonne dame, qui ne partageait pas
sa surprise, rpondit par un soupir et un sourire:

Soyez homme, mon ami; c'est moi qui veillerai  vos intrts.

Et Anna Mikhalovna doubla le pas.

C'est moi qui veillerai  vos intrts! Que voulait-elle dire? Pierre
n'y comprenait rien, mais cela doit sans doute tre ainsi, se
disait-il. Le corridor aboutissait  une grande salle mal claire
attenante au salon de rception du comte. Quoique richement dcor, ce
salon tait d'un aspect svre; Pierre le traversait habituellement
lorsqu'il rentrait par le grand escalier. Une baignoire, qu'on y avait
oublie, s'y talait au beau milieu; l'eau en dgouttait tout doucement
et mouillait le tapis. Un domestique, et un sacristain tenant un
encensoir s'approchaient doucement des nouveaux venus, qu'ils n'avaient
pas aperus. Le salon d' ct s'ouvrait sur un jardin d'hiver; deux
normes fentres  l'italienne y laissaient entrer le jour; un buste en
marbre et un portrait en pied de l'impratrice Catherine en taient les
principaux ornements. Les mmes personnes y taient encore assises et
chuchotaient entre elles, en gardant les mmes poses.

Tous se turent  l'entre d'Anna Mikhalovna, pour examiner sa figure
ple et plore, et le gros et grand Pierre qui la suivait docilement,
la tte basse. Elle savait, et son visage l'exprimait clairement, que
l'instant dcisif tait enfin arriv, et ce fut avec l'assurance d'une
Ptersbourgeoise rompue aux affaires qu'elle soutint la fixit curieuse
de leurs regards. Elle sentait qu'elle tait protge par celui qu'elle
avait amen, car le mourant l'avait demand. Se dirigeant sans hsiter
vers le confesseur du comte, et se courbant de faon  se rapetisser,
sans toutefois s'incliner outre mesure, elle lui demanda
respectueusement sa bndiction, et s'adressa avec la mme humilit 
l'autre dignitaire de l'glise.

Dieu soit lou, nous voil  temps, dit-elle, nous avions si
grand'peur!... C'est le fils du comte! Quel pouvantable moment!

Ayant murmur ces quelques mots, elle se tourna vers le docteur:

Cher docteur, ce jeune homme est le fils du comte; y a-t-il de
l'espoir?

Le docteur leva les yeux au ciel et haussa les paules.

Anna Mikhalovna l'imita en tout point, et, se couvrant la figure de la
main, elle le quitta avec un profond soupir, pour se rapprocher de
Pierre, avec une physionomie o il y avait du respect, de la tendresse
et une tristesse significative.

Ayez confiance en sa misricorde! Alors elle lui indiqua du doigt un
petit canap qu'elle l'engagea  occuper; ensuite elle se dirigea sans
bruit vers la porte mystrieuse qui attirait toute l'attention, l'ouvrit
imperceptiblement et disparut.

Pierre, qui s'tait dcid  lui obir aveuglment, s'assit sur le petit
canap et remarqua, non sans surprise, qu'on l'observait avec plus de
curiosit que d'intrt. On chuchotait en le dsignant, et il paraissait
inspirer une certaine crainte et une certaine servilit. On lui
tmoignait un respect auquel on ne l'avait point habitu, et la dame
inconnue qui causait avec les deux prtres se leva pour lui offrir sa
place; un aide de camp ramassa le gant qu'il avait laiss tomber et le
lui prsenta; les mdecins se turent et se rangrent pour le laisser
passer. Le premier mouvement de Pierre avait t de refuser la place
offerte, pour ne point dranger la dame, de ramasser lui-mme son gant
et d'viter les mdecins, qui d'ailleurs ne se trouvaient pas sur son
chemin; mais il pensa que ce ne serait pas convenable, qu'il tait
devenu un personnage, qu'on attendait beaucoup de lui pendant cette
mystrieuse et triste nuit, et que par consquent il tait tenu
d'accepter les services de chacun.

Il prit donc silencieusement le gant que lui tendait l'aide de camp, il
s'assit  la place offerte par la dame, posa ses mains sur ses genoux,
bien parallles l'une  l'autre, dans la pose nave d'une statue
gyptienne, trs dcid, pour ne point se compromettre,  s'abandonner 
la volont d'autrui, au lieu de suivre ses propres inspirations.

Deux minutes s'taient  peine coules, que le prince Basile, la tte
haute, vtu de sa longue redingote, sur laquelle brillaient trois
toiles, fit majestueusement son entre. Il semblait avoir subitement
maigri; ses yeux s'agrandirent  la vue de Pierre. Il lui prit la main,
ce qu'il n'avait encore jamais fait, et l'abaissa lentement comme pour
en prouver la force de rsistance.

Courage, courage, mon ami;... il a demand  vous voir, c'est bien!

Et il allait le quitter, lorsque Pierre crut de son devoir de lui
demander:

Est-ce que la sant de...?

Il s'arrta confus, ne sachant comment nommer le comte son pre!

Il a eu encore un coup il y a une demi-heure. Courage, mon ami!

Le trouble de ses ides tait si grand, que Pierre s'imagina 
l'entendre que le mourant avait t frapp par quelqu'un, et il fixa sur
le prince Basile un regard ahuri. Celui-ci, ayant chang quelques mots
avec le docteur Lorrain, se glissa sur la pointe du pied par la porte
entr'ouverte. L'ane des princesses le suivit, ainsi que le clerg et
les serviteurs de la maison. Il se fit un mouvement dans la chambre du
malade, et Anna Mikhalovna, ple mais ferme dans l'accomplissement de
son devoir, en sortit pour aller chercher Pierre.

La bont divine est inpuisable, lui dit-elle. La crmonie de
l'extrme-onction va commencer... venez...!

Il se leva et remarqua que toutes les personnes qui taient l, la dame
inconnue et l'aide de camp compris, entrrent avec lui dans la pice
voisine. Il n'y avait plus de consigne  observer.


XXIII


Pierre connaissait parfaitement cette grande chambre, divise par des
colonnes formant alcve et toute tapisse d'toffes  l'orientale.
Derrire les colonnes, on voyait un grand lit en bois d'acajou, trs
lev, garni de lourds rideaux, et, de l'autre, la niche vitre
contenant les saintes images, qui tait claire comme une glise
pendant l'office divin. Dans un large fauteuil  la Voltaire plac
devant elles, le comte Besoukhow, avec sa grande et majestueuse figure,
et envelopp jusqu' la ceinture d'une couverture de soie, tait  demi
couch sur des oreillers d'une blancheur immacule. Une crinire de
cheveux gris, semblable  celle d'un lion, et des rides fortement
accuses faisaient ressortir son beau et noble visage au teint de cire.
Ses deux mains, grandes et fortes, gisaient inanimes sur la couverture.
Entre l'index et le pouce de la main droite, on avait plac un cierge,
que retenait un vieux serviteur pench au-dessus du fauteuil. Les
prtres et les diacres, avec leurs longs cheveux descendant sur les
paules, et leurs riches habits sacerdotaux, officiaient autour de lui
avec une lenteur solennelle, tenant  la main des cierges allums. Au
second plan, les deux nices cadettes, leurs mouchoirs sur les yeux,
s'effaaient derrire le visage impassible de Catiche, leur soeur ane,
qui paraissait craindre, si elle avait port ailleurs son regard riv
aux saintes images, de ne plus rester matresse de ses sentiments. Une
tristesse calme et une expression de pardon sans rserve se lisaient sur
les traits de la princesse Droubetzko, qui tait reste appuye  la
porte,  ct de la dame inconnue. Le prince Basile, en face d'elle, 
deux pas du mourant, un cierge dans la main gauche, se tenait accoud
sur le dossier sculpt d'une chaise recouverte de velours, et levait les
yeux au ciel chaque fois que de sa main droite il se touchait le front
en se signant. Son visage tait empreint d'une pit rsigne et d'un
abandon complet  la volont du Trs-Haut.

Malheur  vous qui n'tes pas  la hauteur de mes sentiments! avait-il
l'air de dire.

Derrire lui taient groups les mdecins et les serviteurs de la
maison, les hommes d'un ct, les femmes de l'autre, comme  l'glise.
Tous se taisaient et se signaient. On n'entendait que la voix des
officiants et le chant plein et continu du choeur. Parfois, un des
assistants soupirait ou changeait de pose.

Tout  coup, la princesse Droubetzko traversa la chambre de l'air
assur d'une personne qui a la conscience de ce qu'elle fait, et offrit
un cierge  Pierre.

Il l'alluma, et, distrait par ses propres rflexions, il se signa de la
main qui le tenait.

Sophie, la cadette des princesses, celle-l mme qui avait un grain de
beaut sur la joue, le regarda en souriant, replongea sa figure dans son
mouchoir et resta quelques instants la figure cache. Puis, aprs avoir
jet un second coup d'oeil sur Pierre, elle se sentit incapable de
garder plus longtemps son srieux et se retira derrire une des
colonnes. Au milieu de la crmonie, les voix se turent soudain: les
prtres se dirent quelques mots  l'oreille; le vieux serviteur qui
soutenait la main du comte se redressa et se tourna vers les dames. Anna
Mikhalovna s'avana aussitt, et, se penchant au-dessus du moribond,
elle appela  elle, d'un geste et sans le regarder, le docteur Lorrain,
qui, adoss  une colonne, tmoignait, par sa tenue respectueuse, qu'il
comprenait et approuvait, malgr sa qualit d'tranger et la diffrence
de religion, toute l'importance du sacrement administr. Il s'approcha
doucement et souleva de ses doigts fluets la main tendue sur la
couverture; il en chercha le pouls en se dtournant, et s'absorba dans
ses calculs. On s'agita autour de lui, on mouilla les lvres du mourant
avec un cordial, chacun reprit sa place, et la crmonie continua.
Pendant cette interruption, Pierre, qui avait suivi les mouvements du
prince Basile, l'avait vu quitter sa chaise, rejoindre l'ane des
nices et se diriger avec elle vers le fond de l'alcve, puis passer
prs du grand lit  rideaux et disparatre par une petite porte drobe.

L'office n'tait pas termin, qu'ils avaient dj repris leurs places.
Cette circonstance n'veilla pas la curiosit de Pierre, car il tait
convaincu ce soir-l que tout ce qu'il voyait faire tait indispensable
et naturel. Les chants cessrent et la voix du prtre, qui prsentait au
mourant ses respectueuses flicitations, se fit entendre; mais le
mourant gisait toujours inanim! Les alles et venues recommencrent 
ses cts; on marchait, on chuchotait, et le chuchotement de la
princesse Droubetzko dominait les autres. Pierre l'entendit qui disait:

Il faut absolument le reporter dans son lit, autrement il sera
impossible de...

Les mdecins, les princesses et les domestiques entourrent le comte,
qui se trouva ainsi cach aux yeux de Pierre, et cependant cette tte
jaunie, avec sa fort de cheveux, tait toujours prsente  ses yeux
depuis son entre. Il devina, aux prcautions qu'on prenait, qu'on le
soulevait pour le transporter.

Empoigne donc mon bras, tu vas le laisser tomber, dit un domestique
effray....

--Par en bas!... vite!... encore un! disait un autre.

Et,  entendre les respirations oppresses et les pas prcipits des
porteurs, on devinait le poids qui les accablait. Ils frlrent le jeune
homme, et il put apercevoir pendant une seconde, au milieu d'un fouillis
de ttes inclines, la poitrine leve et puissante du mourant, ses
paules  dcouvert et sa tte de lion  crinire boucle. Cette tte,
avec son front extraordinairement large, ses pommettes saillantes, sa
bouche bien dcoupe, son regard froid et imposant, n'tait pas encore
dfigure par les approches de la mort; c'tait bien la mme que Pierre
avait vue trois mois auparavant, lorsque son pre l'avait envoy 
Ptersbourg. Mais aujourd'hui elle se balanait inerte, selon la marche
ingale des porteurs, et son regard atone ne s'arrtait sur rien.

Aprs quelques minutes de confusion autour du lit, les serviteurs se
retirrent. Anna Mikhalovna toucha lgrement Pierre du bout du doigt
et lui dit:

Venez!

Il obit. On avait donn au malade,  demi soulev et soutenu par une
pile de coussins, une pose apprte, en rapport avec le sacrement qu'il
venait de recevoir. Ses mains taient tales sur le taffetas vert de la
couverture, et il regardait droit devant lui, de ce regard vague et
perdu dans l'espace, qu'aucun homme ne saurait ni dfinir ni comprendre;
n'avait-il rien  dire ou avait-il  dire beaucoup? Pierre s'arrta prs
du lit, ne sachant que faire; il interrogea des yeux son guide, qui,
d'un mouvement imperceptible, lui indiqua la main du mourant, en lui
faisant signe d'y appliquer un baiser. Pierre se pencha avec prcaution
pour ne pas toucher  la couverture, et ses lvres effleurrent la main
large et charnue du comte.

Pas un muscle ne tressaillit sur cette main, pas une contraction ne
parut sur ce visage, et rien, rien ne rpondit  cet attouchement.
Pierre, indcis, reporta ses yeux sur la princesse, qui lui fit signe de
s'asseoir dans le fauteuil, au pied du lit. Il s'assit sans la quitter
du regard; elle baissa la tte affirmativement. Plus sr de son fait, il
reprit sa pose de statue gyptienne, et, visiblement embarrass de sa
gaucherie habituelle, il faisait de srieux efforts pour occuper le
moins de place possible, les regards fixs sur les traits de
l'agonisant. Anna Mikhalovna ne le perdait pas de vue non plus,
convaincue de l'importance de cette dernire et touchante entrevue du
fils et du pre.

Deux minutes, qui parurent un sicle  Pierre, s'taient  peine
coules, lorsque la figure du comte fut subitement et violemment
agite par une convulsion, et sa bouche, rejete de ct, laissa passer
un rle rauque et sourd. Ce fut pour Pierre le premier avertissement
d'une fin prochaine; la princesse Droubetzko piait les yeux du mourant
pour en deviner les dsirs: elle porta son doigt tour  tour sur Pierre,
sur la tisane, sur le prince Basile, sur la couverture... tout fut
inutile, et un clair d'impatience sembla briller dans ce regard teint,
qui essayait d'attirer l'attention du valet de chambre immobile au
chevet de sa couche.

Il demande  tre retourn, murmura ce dernier, qui se mit en devoir
de le changer de position.

Pierre voulut l'aider, et ils venaient d'y russir, quand une des mains
du comte retomba lourdement en arrire, malgr les vains efforts du
malade pour la ramener  lui.

S'aperut-il de l'expression d'effroi qui se peignit sur la figure
bouleverse de Pierre  la vue de ce membre frapp de paralysie, ou
quelque autre pense traversa-t-elle son cerveau? Qui peut le dire? Car
il regarda  son tour ce bras dsobissant, le visage terrifi de son
fils, et un sourire terne, dcolor, trange  cette heure, voltigea sur
ses lvres. On aurait dit qu'il rpondait, par une compassion ironique,
 cette destruction envahissante et graduelle de ses forces.

Ce sourire inattendu fit mal  Pierre: il fut saisi d'une crampe  la
poitrine, il lui vint un chatouillement dans le gosier, et les larmes
lui montrent aux yeux.

Le malade, qu'on avait recouch du ct de la muraille, poussa un
profond soupir.

Il s'est assoupi, dit Anna Mikhalovna  une des nices qui revenait 
son poste. Allons!...

Et Pierre la suivit.


XXIV


Il n'y avait plus personne au salon que le prince Basile et la princesse
Catiche, assis tous les deux sous le portrait de l'impratrice et
causant avec vivacit; ils s'interrompirent soudain  l'entre de
Pierre; il ne put s'empcher de remarquer que la princesse Catiche
faisait un mouvement comme pour cacher quelque chose.

Je ne puis voir cette femme, murmura-t-elle en apercevant la princesse
Droubetzko.

--Catiche a fait servir le th dans le petit salon, dit le prince
Basile  la princesse Droubetzko; allez, allez, ma pauvre amie, mangez
un morceau, autrement vous n'y rsisterez pas...

Et il serra silencieusement et affectueusement le bras de Pierre.

Rien ne restaure comme une tasse de cet excellent th russe aprs une
nuit blanche, disait le docteur Lorrain, en savourant  petites gorges
le chaud breuvage dans une tasse en vieille porcelaine de Chine. Il se
tenait debout dans le petit salon, devant une table sur laquelle on
avait prpar le th et une collation froide.

Tous ceux qui avaient pass la nuit dans la maison s'taient runis dans
cette petite pice, presque entirement tapisse de glaces, et meuble
de consoles dores. C'tait l que Pierre aimait  se retirer pendant
les grands bals, car il ne savait pas danser; il prfrait s'y isoler
pour observer et s'amuser des dames qui y venaient, toutes pimpantes et
ruisselantes de diamants et de perles, voir se reflter dans ces glaces
leurs brillantes images.  cette heure, l'clairage ne se composait que
de deux bougies; sur une table, place au hasard, des plats et des
tasses se confondaient en dsordre; il n'y avait plus de toilettes de
fte; mais des groupes tranges, forms de personnes de toute condition,
s'entretenaient  voix basse, laissant paratre,  chaque mot,  chaque
geste, une incessante proccupation sur le mystrieux vnement qui
allait se passer dans l'alcve de la grande chambre. Pierre avait faim,
mais il s'abstint de manger. Il chercha autour de lui sa compagne et la
vit se glisser furtivement dans le salon  ct, o taient rests le
prince Basile et la princesse Catiche. Se croyant oblige de la suivre,
il se leva et la trouva aux prises avec l'ane des nices.

Permettez-moi, madame, de savoir ce qui est et ce qui n'est pas
ncessaire, disait Catiche de ce ton irrit qui rappelait le moment o
elle avait ferm la porte avec colre.

--Chre princesse, reprenait Anna Mikhalovna avec douceur et en lui
barrant le chemin... ce sera, je le crains, trop pnible pour votre
pauvre oncle; en ce moment il a si fort besoin de repos;... lui parler
des intrts de ce monde, lorsque son me est prte ...

Le prince Basile, enfonc dans un fauteuil, les jambes croises selon
son habitude, paraissait ne prter qu'une mdiocre attention au colloque
des deux dames; mais ses joues agites en tous sens tressaillaient d'une
motion contenue.

Voyons, ma bonne princesse, laissez faire Catiche; le comte l'aime
tant, vous savez?

--Je ne sais pas mme ce qu'il contient, reprit Catiche en se tournant
vers lui et en dsignant le portefeuille  mosaque qu'elle tenait
entre ses doigts crisps. Je sais seulement que le vritable testament
est dans son bureau; il n'y a l dedans que des papiers oublis...

Et elle fit un pas pour chapper  la princesse Droubetzko qui, d'un
bond se retrouva sur son passage.

Je le sais, chre et bonne princesse, rpliqua-t-elle en saisissant le
portefeuille avec une force qui prouvait sa ferme intention de ne point
le lcher; chre princesse, je vous en conjure, mnagez-le!

Une lutte s'engagea entre elles. Catiche se dfendait encore sans rien
dire, mais on sentait qu'un torrent d'injures tait prt  couler de ses
lvres serres, tandis que la voix doucereuse de son ennemie avait
conserv tout son calme, malgr les violents efforts de la lutte.

Pierre, mon ami, approchez, lui cria Anna Mikhalovna.... Il ne sera
pas de trop dans ce conseil de famille, n'est-ce pas, prince?

--Eh quoi, mon cousin, vous ne rpondez pas? Pourquoi donc ce silence,
quand Dieu sait quel monde vient se mler de nos affaires, sans
respecter le seuil de la chambre du mourant!... Intrigante!
murmura-t-elle avec fureur, en tirant  elle le portefeuille.

La violence de son geste branla Anna Mikhalovna, qui fut entrane en
avant sans toutefois lcher prise.

Oh! fit le prince Basile avec un accent de reproche.

Et il se leva.

C'est ridicule, voyons, lchez-le, vous dis-je!

Catiche obit; mais comme son adversaire s'obstinait  garder le
portefeuille:

Et vous aussi, laissez-le; voyons, je prends tout sur moi, je vais lui
demander... cela vous satisfait-il?

--Mais, prince, aprs ce grand sacrement, donnez-lui un instant de
rpit! Quel est votre avis? dit-elle  Pierre, qui contemplait, tout
ahuri, le visage enflamm de Catiche et les joues tremblotantes du
prince Basile.

--Rappelez-vous que vous tes responsable des consquences, rpondit
schement ce dernier, vous ne savez ce que vous faites.

--Horrible femme! s'cria tout  coup Catiche, en se jetant sur elle et
en lui arrachant enfin le portefeuille.

Le vieux prince baissa la tte, et ses bras retombrent le long de son
corps.

Au mme moment, la porte mystrieuse qui s'tait si souvent ouverte et
referme avec prcaution pendant cette longue nuit s'ouvrit avec fracas,
et livra passage  la seconde des nices, qui, les mains jointes,
affole de terreur, se prcipita au milieu d'eux:

Que faites-vous, balbutia-t-elle avec dsespoir; il se meurt, et vous
m'abandonnez toute seule!

Catiche laissa chapper le portefeuille; la princesse Droubetzko, se
penchant vivement, le ramassa et s'enfuit.

Le prince Basile et la princesse Catiche, une fois revenus de leur
stupeur, la suivirent dans la chambre  coucher. Catiche reparut
bientt; sa figure tait ple, sa physionomie dure et sa lvre
infrieure fortement pince.  la vue de Pierre, ses sentiments de
malveillance clatrent:

Oui, jouez votre comdie, jouez-la.... Vous vous y attendiez!...

Ses sanglots l'arrtrent, et elle s'loigna en se cachant la figure.

Le prince Basile revint  son tour.  peine avait-il atteint le canap
occup par Pierre, qu'il s'y laissa tomber comme s'il allait se trouver
mal; il tait livide, sa mchoire tremblait, ses dents claquaient comme
s'il avait la fivre.

Ah! mon ami, dit-il en saisissant les bras de Pierre.

Pierre fut frapp de la sincrit de son accent et de la faiblesse de sa
voix: c'tait chose nouvelle pour lui!

Nous pchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dpass la
soixantaine, mon ami.... Oui, tout finit par la mort, la mort, quelle
terreur!...

Et il se mit  pleurer.

Anna Mikhalovna ne tarda pas  paratre  son tour; elle s'approcha de
Pierre  pas lents et mesurs.

Pierre! murmura-t-elle.

Il la regarda pendant qu'elle le baisait au front, les yeux mouills de
larmes:

Il n'est plus!...

Pierre continuait  la regarder par-dessus ses lunettes.

Allons, je vous reconduirai, tchez de pleurer... rien ne soulage comme
les larmes!

Elle le fit passer dans une salle obscure. En y entrant, Pierre prouva
la satisfaction intime de n'y tre plus un objet de curiosit. Anna
Mikhalovna l'y laissa un moment, et, quand elle revint le chercher,
elle le trouva profondment endormi, la tte appuye sur sa main.

Le lendemain, elle lui dit:

Oui, mon cher ami, c'est une grande perte pour nous tous. Je ne parle
pas de vous. Dieu vous soutiendra, vous tes jeune, vous serez  la tte
d'une fortune colossale. Le testament n'a pas encore t ouvert, mais je
vous connais assez pour tre sre que cela ne vous tournera pas la tte;
seulement vous aurez de nouveaux devoirs  remplir, il faut tre homme!

Pierre ne disait mot.

Un jour peut-tre..., plus tard, je vous raconterai! Enfin... si je
n'avais pas t l, Dieu sait ce qui serait arriv. Mon oncle m'avait
promis, avant-hier encore, de ne pas oublier Boris, mais il n'a pas eu
le temps d'y songer. J'espre, mon cher ami, que vous excuterez les
volonts de votre pre.

Pierre, qui ne comprenait rien  tout ce qu'elle disait, se taisait et
rougissait d'un air embarrass.

Aprs la mort du vieux comte, la princesse tait retourne chez les
Rostow pour s'y reposer un peu de toutes ses fatigues.  peine veille,
elle se mit  raconter  ses amis et  ses connaissances les moindres
dtails de cette nuit pleine d'incidents. Le comte, disait-elle, tait
mort comme elle aurait elle-mme dsir mourir!... Sa fin avait t des
plus difiantes, et la dernire entrevue entre le pre et le fils
touchante au point qu'elle ne pouvait y songer sans attendrissement.
Elle ne savait vraiment pas lequel des deux s'tait montr le plus
admirable pendant ces derniers et solennels instants, du pre, qui avait
eu un mot pour chacun et qui s'tait montr d'une tendresse si profonde
pour son enfant, ou du fils, qui, ananti et bris par la douleur,
s'efforait encore de prendre sur lui en face de son pre  l'agonie...
De pareilles scnes sont navrantes, mais elles font du bien.... Elles
lvent l'me lorsqu'on a devant soi des hommes comme ceux-l!
ajoutait-elle. Elle racontait aussi et critiquait la conduite du prince
Basile et de la princesse Catiche, mais bien bas, dans le tuyau de
l'oreille, et sous le sceau du plus grand secret.


XXV


On attendait de jour en jour  Lissy-Gory, domaine du prince Nicolas
Andrvitch Bolkonsky, l'arrive du jeune prince Andr et de sa femme;
mais cette attente ne troublait en rien le mode d'existence tabli par
le vieux prince, qu'on avait surnomm, dans un certain cercle, le roi
de Prusse. Gnral en chef de l'empereur Paul, il avait t exil par
lui dans sa proprit de Lissy-Gory, et il y vivait depuis lors dans la
retraite avec sa fille Marie et sa demoiselle de compagnie, Mlle
Bourrienne. Le nouveau rgne lui avait ouvert les portes de sa prison et
lui avait rendu le droit de sjourner dans les deux capitales; mais il
s'obstinait  ne pas quitter sa terre, ayant dclar  qui voulait
l'entendre que les cent cinquante verstes qui le sparaient de Moscou
pouvaient bien tre franchies par ceux qui dsiraient le voir, et que,
quant  lui, il n'avait besoin de rien, ni de personne.

Les vices de l'humanit provenaient, disait-il, exclusivement de deux
causes: l'oisivet et la superstition. De mme, il ne reconnaissait que
deux vertus: l'activit et l'intelligence; et il s'occupait
personnellement de l'ducation de sa fille, afin de dvelopper en elle,
autant que possible, ces deux qualits. Jusqu' l'ge de vingt ans, elle
avait tudi, sous sa direction, la gomtrie et l'algbre, et sa
journe avait t mthodiquement employe  des occupations dtermines
et suivies.

Quant  lui, il crivait ses mmoires, rsolvait des problmes de
mathmatiques, tournait des tabatires, travaillait au jardin et
surveillait la construction de ses diffrentes btisses, qui lui
donnaient fort  faire, car le bien tait grand et l'on btissait
toujours.

Jusqu'au moment de son entre dans la salle  manger, qui avait lieu
invariablement  la mme heure, ou, pour mieux dire,  la mme minute,
sa vie entire tait rgle dans ses moindres dtails avec une
exactitude scrupuleuse. Il tait cassant et exigeant  l'extrme 
l'gard de son entourage, y compris sa fille; aussi, sans tre cruel, il
avait su inspirer une crainte et un respect qu'un homme vraiment mchant
aurait eu de la peine  obtenir. Malgr sa vie retire et en dehors de
tout emploi officiel, aucun des fonctionnaires du gouvernement o il
demeurait n'et manqu de venir lui prsenter ses devoirs et de pousser
la dfrence jusqu' attendre son apparition dans le grand vestibule, 
l'exemple de la princesse Marie, de l'architecte et du jardinier. Tous
ressentaient du reste le mme sentiment ml de crainte et de respect,
lorsque la lourde porte de son cabinet s'ouvrait lentement pour laisser
passer ce petit vieillard, avec sa perruque poudre, ses mains sches et
fines, ses sourcils pais et grisonnants, dont l'ombre adoucissait
parfois l'clat des yeux brillants et presque jeunes encore.

Dans la matine o devait arriver le jeune mnage, la princesse Marie
traversa, selon son invariable habitude, le grand vestibule pour aller
souhaiter le bonjour  son pre, et, comme toujours,  ce moment-l,
elle ne pouvait se dfendre d'une certaine motion, elle se signait et
priait pour se donner du courage, afin que cette premire entrevue se
passt sans bourrasque. Le vieux serviteur poudr qui tait toujours
assis dans le vestibule se leva et lui dit tout bas:

Veuillez entrer.

Le bruit rgulier d'un tour se faisait entendre dans la pice voisine.
La princesse en ouvrit timidement la porte, qui tourna doucement sur ses
gonds, et s'arrta sur le seuil; le prince travaillait, il se retourna
et reprit aussitt son ouvrage.

Ce cabinet tait plein d'objets d'un usage journalier. Une norme table,
sur laquelle taient jets au hasard des cartes et des livres, des
armoires vitres dont les clefs brillaient dans leurs serrures, un
bureau trs lev pour crire dbout, et sur lequel s'talait un cahier
ouvert, un tour garni de ses outils, et des copeaux jonchant le parquet,
tmoignaient d'une activit varie, constante et rgle. Au mouvement
cadenc de son pied chauss d'une botte molle  la tartare,  la
pression ferme et gale de sa main nerveuse, on restait frapp de la
forte dose de volont contenue dans ce vieillard encore vert. Aprs
avoir travaill pendant quelques secondes, il retira son pied de dessus
la pdale, essuya le repoussoir, qu'il jeta dans un sac de cuir clou au
tour, et s'approcha de la table. Il n'avait pas l'habitude de bnir ses
enfants, mais il leur offrait toujours  baiser une joue, que le rasoir
ngligeait le plus souvent. Ce crmonial accompli, il examina sa fille
et lui dit avec une certaine brusquerie, qui cependant n'tait pas
exempte d'affection:

Tu vas bien, tu vas bien? Assieds-toi l...

Et, s'emparant d'un cahier de gomtrie crit de sa main, il tendit la
jambe et attira  lui un fauteuil.

C'est pour demain, dit-il vivement en feuilletant les pages et en
marquant de l'ongle le paragraphe qu'il avait choisi.

La princesse Marie se pencha sur la table.

Tiens, voici une lettre pour toi, ajouta-t-il tout  coup, en retirant
d'un vide-poche suspendu au mur une enveloppe dont l'adresse avait t
crite par une main fminine, et il la lui jeta.

 la vue de cette lettre, le visage de la princesse Marie se marbra de
taches rouges; elle la saisit aussitt et la regarda.

Est-ce de ton Hlose? demanda le prince avec un sourire glacial, qui
laissa voir des dents jaunes, mais bien conserves.

--Oui, c'est de Julie, rpondit-elle timidement.

--Je laisserai encore passer deux lettres, mais je lirai la troisime;
vous vous crivez des folies, je parie,... je lirai la troisime.

--Mais lisez celle-ci, mon pre...

Et sa fille la lui tendit en rougissant.

J'ai dit la troisime, ce sera la troisime, s'cria le vieux prince,
en repoussant la lettre pour reprendre son cahier de gomtrie.

--Eh bien, mademoiselle...

Et il se pencha au-dessus de sa fille, en appuyant une main sur le
dossier du fauteuil o elle tait assise et o elle se sentait comme
enveloppe de cette atmosphre acre, imprgne d'une odeur de tabac,
particulire  la vieillesse et qui lui tait si familire... Eh bien,
ces triangles sont gaux; tu vois l'angle ABC.

La princesse regardait avec effroi les yeux brillants de son pre, ses
joues se couvraient de taches de feu, la peur lui tait la facult de
penser et la rendait incapable de suivre les dductions de son
professeur, si claires qu'elles fussent.... Cette scne se rptait tous
les jours; mais  qui en tait la faute, au matre ou  l'lve, qui
finissait par voir trouble et par ne plus rien entendre? La figure de
son pre touchait la sienne, elle sentait l'odeur pntrante de son
haleine et ne pensait plus qu' fuir au plus vite et  se retirer dans
sa chambre pour y tudier et rsoudre en toute libert le problme
propos. Lui, de son ct, s'chauffait, repoussait et ramenait son
fauteuil avec fracas, tout en faisant maints efforts pour se matriser;
puis de nouveau il se fchait, temptait et envoyait le cahier  tous
les diables.

Le malheur voulut que, cette fois encore, la princesse rpondt de
travers:

Quelle sotte! s'cria-t-il, en rejetant le manuscrit.

Puis, se dtournant, il se leva, fit quelques pas, passa la main sur les
cheveux de sa fille, se rassit et reprit son explication de plus belle.

Cela ne va pas, princesse, cela ne va pas! lui dit-il, voyant qu'elle
tait prte  le quitter en emportant son cahier.... Les mathmatiques
sont une noble science, et je ne veux pas que tu ressembles  nos sottes
demoiselles. Persvre, tu finiras par les aimer, et la btise dlogera
de ta cervelle.

Et il conclut en lui donnant une petite tape sur la joue.

Elle fit un pas, il l'arrta du geste, et, saisissant sur son bureau un
livre nouvellement reu, il le lui tendit:

Ton Hlose t'envoie aussi je ne sais quelle _Clef du mystre;_ c'est
religieux,  ce qu'il parat. Je ne m'inquite en rien des croyances de
personne, mais je l'ai parcouru. Tiens, prends-le, et va-t'en. Et, lui
tapant cette fois sur l'paule, il ferma la porte derrire elle.

La princesse Marie rentra dans sa chambre. L'expression craintive, qui
lui tait habituelle, rendait encore moins attrayant son visage maladif
et sans charme. Elle s'assit devant la table  crire, garnie de
miniatures encadres, et encombre de livres et de cahiers jets au
hasard, car elle avait autant de dsordre que son pre avait d'ordre, et
rompit avec impatience le cachet de la lettre de sa plus chre amie
d'enfance, Julie Karaguine, que nous avons dj rencontre chez les
Rostow.

Voici le contenu de cette lettre:

Chre et excellente amie, quelle chose terrible et effrayante que
l'absence! J'ai beau me dire que la moiti de mon existence et de mon
bonheur est en vous, que, malgr la distance qui nous spare, nos coeurs
sont unis par des liens indissolubles, le mien se rvolte contre la
destine, et je ne puis, malgr les plaisirs et les distractions qui
m'entourent, vaincre une certaine tristesse cache que je ressens au
fond du coeur depuis notre sparation. Pourquoi ne sommes-nous pas
runies, comme cet t, dans votre grand cabinet, sur le canap bleu, le
canap aux confidences?

Pourquoi ne puis-je, comme il y a trois mois, puiser de nouvelles
forces morales dans votre regard si doux, si calme, si pntrant, regard
que j'aimais tant et que je crois voir devant moi quand je vous
cris[11].

Arrive  cet endroit de la lettre, la princesse Marie poussa un soupir,
se retourna et se regarda dans une psych, qui lui renvoya l'image de sa
personne disgracieuse et de son visage amaigri, dont les yeux toujours
tristes semblaient avoir pris, en se voyant reflts dans la glace, une
expression encore plus accentue de mlancolie. Elle me flatte, se
dit-elle en reprenant sa lecture. Et cependant Julie tait dans le vrai:
les yeux de Marie taient grands, profonds, et avaient parfois des
clairs qui leur donnaient une beaut surnaturelle, en transformant
compltement sa figure, qu'ils clairaient de leur douce et tendre
lumire. Mais la princesse ne se rendait pas compte  elle-mme de
l'expression que ses yeux prenaient chaque fois qu'elle s'oubliait en
pensant aux autres, et l'impitoyable psych continuait  reflter une
physionomie gauche et guinde. Elle reprit sa lecture:

Tout Moscou ne parle que de guerre! L'un de mes deux frres est dj 
l'tranger; l'autre est avec la garde, qui se met en marche vers la
frontire. Notre cher Empereur a quitt Ptersbourg et,  ce qu'on
prtend, compte lui-mme exposer sa prcieuse existence aux chances de
la guerre. Dieu veuille que le monstre corse qui dtruit le repos de
l'Europe soit terrass par l'ange que le Tout-Puissant, dans sa
misricorde, nous a donn pour souverain. Sans parler de mes frres,
cette guerre m'a prive d'une relation des plus chres  mon coeur. Je
parle du jeune Nicolas Rostow, qui, avec son enthousiasme, n'a pu
supporter l'inaction et a quitt l'universit pour aller s'enrler dans
l'arme. Eh bien, chre Marie, je vous avouerai que, malgr son extrme
jeunesse, son dpart pour l'arme a t un grand chagrin pour moi! Ce
jeune homme, dont je vous parlais cet t, a tant de noblesse, tant de
cette vritable jeunesse qu'on rencontre si rarement dans ce sicle o
nous ne vivons qu'au milieu de vieillards de vingt ans, il a surtout
tant de franchise et de coeur, il est tellement pur et potique, que mes
relations avec lui, quelque passagres qu'elles aient t, ont t une
des plus douces jouissances de mon pauvre coeur, qui a dj tant
souffert. Je vous raconterai un jour nos adieux et tout ce qui s'est
dit au dpart. Tout cela est encore trop rcent.

Ah! chre amie, vous tes heureuse de ne pas connatre ces jouissances
et ces peines si poignantes; vous tes heureuse, puisque ces dernires
sont ordinairement les plus fortes. Je sais trs bien que le comte
Nicolas est trop jeune pour pouvoir jamais devenir pour moi quelque
chose de plus qu'un ami; mais cette douce amiti, ces relations si
potiques sont pour mon coeur un vrai besoin; mais n'en parlons plus. La
grande nouvelle du jour, qui occupe tout Moscou, est la mort du comte
Besoukhow et l'ouverture de sa succession. Figurez-vous que les
princesses n'ont reu que trs peu de chose, le prince Basile rien, et
que c'est M. Pierre qui a hrit de tout et qui, par-dessus le march, a
t reconnu pour fils lgitime, par consquent comte Besoukhow et
possesseur de la plus grande fortune de Russie. On prtend que le prince
Basile a jou un trs vilain rle dans toute cette histoire et qu'il est
reparti tout penaud pour Ptersbourg. Je vous avoue que je comprends
trs peu toutes ces affaires de legs et de testament. Ce que je sais,
c'est que ce jeune homme, que nous connaissions tous sous le nom de M.
Pierre tout court, est devenu comte Besoukhow et possesseur de l'une des
plus grandes fortunes de Russie. Je m'amuse fort  observer les
changements de ton et de manires des mamans accables de filles 
marier, et des demoiselles elles-mmes,  l'gard de cet individu, qui,
par parenthse, m'a toujours paru tre un pauvre sire. Comme on s'amuse
depuis deux ans  me donner des promis que je ne connais pas le plus
souvent, la chronique matrimoniale de Moscou me fait comtesse Besoukhow.
Mais vous sentez bien que je ne me soucie nullement de le devenir. 
propos de mariage, savez-vous que, tout dernirement, la tante en
gnral, Anna Mikhalovna, m'a confi, sous le sceau du plus grand
secret, un projet de mariage pour vous. Ce n'est ni plus ni moins que le
fils du prince Basile, Anatole, qu'on voudrait ranger, en le mariant 
une personne riche et distingue, et c'est sur vous qu'est tomb le
choix des parents. Je ne sais comment vous envisagerez la chose. Mais
j'ai cru de mon devoir de vous en prvenir. On le dit trs beau et trs
mauvais sujet: c'est tout ce que j'ai pu savoir sur son compte. Mais
assez de bavardage comme cela; je finis mon second feuillet, et maman
m'envoie chercher pour aller dner chez les Apraxine. Lisez le livre
mystique que je vous envoie et qui fait fureur chez nous. Quoiqu'il y
ait dans ce livre des choses difficiles  atteindre avec la faible
conception humaine, c'est un livre admirable, dont la lecture calme et
lve l'me. Adieu. Mes respects  monsieur votre pre, et mes
compliments  Mlle Bourrienne. Je vous embrasse comme je vous aime.

Julie.

P.-S. Donnez-moi des nouvelles de votre frre et de sa charmante petite
femme [12].

Cette lecture avait plong la princesse Marie dans une douce rverie;
elle rflchissait et souriait, et son visage, clair par ses beaux
yeux, semblait transfigur. Se levant tout  coup, elle traversa
rsolument la chambre, et, s'asseyant  sa table, elle laissa courir sa
plume sur une feuille de papier; voici sa rponse:

Chre et excellente amie, votre lettre du 13 m'a caus une grande joie.
Vous m'aimez donc toujours, ma potique Julie! L'absence, dont vous
dites tant de mal, n'a donc pas eu sur vous son influence habituelle.
Vous vous plaignez de l'absence? Que devrais-je dire, moi, si j'osais me
plaindre, prive de tous ceux qui me sont chers? Ah! si nous n'avions
pas la religion pour nous consoler, la vie serait bien triste! Pourquoi
me supposez-vous un regard svre, quand vous me parlez de votre
affection pour ce jeune homme? Sous ce rapport, je ne suis rigide que
pour moi. Je comprends ces sentiments chez les autres, et si je ne puis
les approuver, ne les ayant jamais ressentis je ne les condamne pas. Il
me parat seulement que l'amour chrtien, l'amour du prochain, l'amour
pour ses ennemis est plus mritoire, plus doux que ne le sont les
sentiments que peuvent inspirer les beaux yeux d'un jeune homme  une
jeune fille potique et aimante comme vous. La nouvelle de la mort du
comte Besoukhow nous est parvenue avant votre lettre, et mon pre en a
t trs affect. Il dit que c'est l'avant-dernier reprsentant du grand
sicle, et qu' prsent c'est son tour mais qu'il fera son possible pour
que son tour vienne le plus tard possible. Que Dieu nous garde de ce
terrible malheur! Je ne puis partager votre opinion sur Pierre, que j'ai
connu enfant. Il m'a toujours paru avoir un coeur excellent, et c'est l
la qualit que j'estime le plus. Quant  son hritage et au rle qu'y a
jou le prince Basile, c'est bien triste pour tous les deux! Ah! chre
amie, la parole de notre divin Sauveur, qu'il est plus ais  un
chameau de passer par le trou d'une aiguille qu' un riche d'entrer dans
le royaume de Dieu, cette parole est terriblement vraie! Je plains le
prince Basile et je plains encore davantage le sort de M. Pierre. Si
jeune et accabl de ses richesses, que de tentations n'aura-t-il pas 
subir! Si l'on me demandait ce que je dsirerais le plus au monde, ce
serait d'tre plus pauvre que le plus pauvre des mendiants. Mille
grces, chre amie, pour l'ouvrage que vous m'avez envoy et qui fait si
grande fureur chez vous!

Cependant, puisque vous me dites qu'au milieu de plusieurs bonnes
choses il y en a d'autres que la faible conception humaine ne peut
atteindre, il me parat assez inutile de s'occuper d'une lecture
inintelligible, qui par l mme ne pourrait tre d'aucun fruit. Je n'ai
jamais pu comprendre la rage qu'ont certaines personnes de s'embrouiller
l'entendement en s'attachant  des livres mystiques qui n'lvent que
des doutes dans leurs esprits, en exaltant leur imagination et en leur
donnant un caractre d'exagration tout  fait contraire  la simplicit
chrtienne. Lisons les Aptres et les vangiles. Ne cherchons pas 
pntrer ce que ceux-l renferment de mystrieux, car comment
oserions-nous, misrables pcheurs que nous sommes, prtendre  nous
initier dans les secrets terribles et sacrs de la Providence, tant que
nous portons cette dpouille charnelle, qui lve entre nous et
l'ternel un voile impntrable? Bornons-nous donc  tudier les
principes sublimes que notre divin Sauveur nous a laisss pour notre
conduite ici-bas; cherchons  nous y conformer et  les suivre;
persuadons-nous que moins nous donnons d'essor  notre faible esprit
humain, plus il est agrable  Dieu, qui rejette toute science ne venant
pas de lui; que moins nous cherchons  approfondir ce qu'il lui a plu de
drober  notre connaissance, plus tt il nous en accordera la
dcouverte par son divin esprit. Mon pre ne m'a pas parl du
prtendant, mais il m'a dit seulement qu'il a reu une lettre et attend
une visite du prince Basile. Quant au projet de mariage qui me regarde,
je vous dirai, chre et excellente amie, que le mariage, selon moi, est
une institution divine  laquelle il faut se conformer. Quelque pnible
que cela soit pour moi, si le Tout-Puissant m'impose jamais les devoirs
d'pouse et de mre, je tcherai de les remplir aussi fidlement que je
le pourrai, sans m'inquiter de l'examen de mes sentiments  l'gard de
celui qu'il me donnera pour poux. J'ai reu une lettre de mon frre qui
m'annonce son arrive  Lissy-Gory avec sa femme. Ce sera une joie de
courte dure, puisqu'il nous quitte pour prendre part  cette
malheureuse guerre,  laquelle nous sommes entrans, Dieu sait comment
et pourquoi. Non seulement chez vous, au centre des affaires et du
monde, on ne parle que de guerre, mais ici au milieu des travaux
champtres et de ce calme de la nature que les citadins se reprsentent
 la campagne, les bruits de la guerre se font entendre et sentir
pniblement. Mon pre ne parle que de marches et de contremarches,
choses auxquelles je ne comprends rien, et avant-hier, en faisant ma
promenade habituelle dans la rue du village, je vis quelque chose qui me
dchira le coeur: c'tait un convoi de recrues enrles chez nous et
expdies pour l'arme! Il fallait voir l'tat o se trouvaient les
mres, les femmes et les enfants des hommes qui partaient! il fallait
entendre les sanglots des uns et des autres! On dirait que l'humanit a
oubli les lois de son divin Sauveur, qui prchait l'amour et le pardon
des offenses, et qu'elle fait consister son plus grand mrite dans l'art
de s'entre-tuer.

Adieu, chre et bonne amie. Que notre divin Sauveur et sa trs sainte
Mre vous aient en leur sainte et puissante garde!

Marie[13].

Ah! princesse, vous expdiez votre courrier; j'ai dj crit  ma
pauvre mre, s'cria en grasseyant Mlle Bourrienne d'une voix pleine et
sympathique.

Sa personne vive et lgre contrastait singulirement avec l'atmosphre
sombre, solitaire et mlancolique qui entourait la princesse Marie.

Il faut que je vous prvienne, princesse, ajouta-t-elle plus bas: le
prince a eu une altercation avec Michel Ivanow; il est de trs mauvaise
humeur,--et s'coutant grasseyer avec plaisir,--trs morose....
Tenez-vous donc sur vos gardes... vous savez....

--Ah! chre amie, je vous ai prie de ne jamais me parler de la mauvaise
humeur de mon pre; je ne me permets pas de le juger, et je tiens  ce
que les autres fassent comme moi, rpondit la princesse Marie en
regardant  sa montre.

Et, remarquant avec effroi qu'elle tait en retard de cinq minutes sur
l'heure qu'elle tait oblige de consacrer  son piano, elle se dirigea
vers la grande salle. Pendant que le prince se reposait, de midi  deux
heures, sa fille devait exercer ses doigts: ainsi le voulait la rgle
immuable de la maison.


XXVI

Le valet de chambre  cheveux gris s'assoupissait aussi de son ct sur
sa chaise, au bruit du ronflement gal de son matre, qui dormait dans
son grand cabinet, et aux sons lointains du piano, sur lequel se
succdaient jusqu' vingt fois de suite les passages difficiles d'une
sonate de Dussek.

Une voiture et une britchka s'arrtrent devant l'entre principale. Le
prince Andr descendit le premier de la voiture et aida sa jeune femme 
le suivre.

Le vieux Tikhone, qui s'tait doucement gliss hors de l'antichambre en
refermant la porte derrire lui, leur annona tout bas que le prince
dormait. Ni l'arrive du fils de la maison, ni aucun autre vnement,
quelque extraordinaire qu'il pt tre, ne devait intervertir l'ordre de
la journe. Le prince Andr le savait comme lui, et peut-tre encore
mieux, car il regarda  sa montre, pour se convaincre que rien n'tait
chang dans les habitudes de son pre.

Il ne s'veillera que dans vingt minutes, dit-il  sa femme; allons
chez la princesse Marie.

La petite princesse avait pris de l'embonpoint, mais ses yeux et sa
petite lvre retrousse avec son fin duvet avaient toujours le mme
sourire gai et gracieux.

Mais c'est un palais! dit-elle  son mari. Elle exprimait son
admiration comme si elle et flicit un matre de maison sur la beaut
de son bal. Allons, vite, vite!

Et elle souriait  son mari et au vieux Tikhone qui les conduisait.

C'est Marie qui s'exerce; allons doucement, il faut la surprendre.

Le prince Andr la suivait avec tristesse.

Tu as vieilli, mon vieux Tikhone, dit-il au serviteur qui lui baisait
la main.

Au moment o ils allaient entrer dans la salle d'o partaient les
accords du piano, une porte de ct s'ouvrit et livra passage  une
jeune et jolie Franaise: c'tait la blonde Mlle Bourrienne, qui parut
transporte de joie et de surprise  leur vue, et s'cria: Ah! quel
bonheur pour la princesse!... Il faut que je la prvienne!...

--Non, non, de grce! Vous tes Mlle Bourrienne: je vous connais dj
par l'amiti que vous porte ma belle-soeur, lui dit la princesse en
l'embrassant. Elle ne nous attend gure, n'est-ce pas?...

Ils taient prs de la porte derrire laquelle les mmes morceaux
allaient se rptant sans relche. Le prince Andr frona le sourcil,
comme s'il s'attendait  prouver une impression pnible.

Sa femme entra la premire; la musique cessa brusquement. On entendit
un cri, un bruit de baisers changs, et le prince Andr put voir sa
soeur et sa femme, qui ne s'taient rencontres qu'une fois,  l'poque
de son mariage, tendrement serres dans les bras l'une de l'autre,
pendant que Mlle Bourrienne les regardait, la main sur le coeur et prte
 pleurer et  rire tout  la fois.

Il haussa les paules, et son front se plissa comme celui d'un mlomane
qui entend une fausse note. Les deux jeunes femmes, ayant recul d'un
pas, se jetrent de nouveau dans les bras l'une de l'autre pour
s'embrasser encore en se prenant les mains et la taille. Finalement,
elles fondirent en larmes,  sa grande stupfaction. Mlle Bourrienne,
profondment attendrie, se mit  pleurer. Le prince Andr se sentait mal
 l'aise, mais sa femme et sa soeur semblaient trouver tout naturel que
leur premire entrevue ne pt se passer sans larmes.

Ah! chre.--Ah! Marie, dirent-elles  la fois en riant.

--Savez-vous bien que j'ai rv de vous cette nuit?

--Vous ne nous attendiez pas?... Mais, Marie, vous avez maigri!

--Et vous, vous avez repris....

--J'ai tout de suite reconnu Madame la princesse, s'cria Mlle
Bourrienne.

--Et moi qui ne me doutais de rien.... Ah! Andr, je ne vous voyais
pas!

Le prince Andr et sa soeur s'embrassrent.

Quelle pleurnicheuse! lui dit-il, pendant qu'elle fixait sur lui ses
yeux encore voils de pleurs, et que son tendre et lumineux regard
cherchait le sien. La petite princesse bavardait sans s'arrter. Sa
lvre suprieure ne cessait de s'abaisser, en effleurant celle de
dessous pour se relever aussitt et s'panouir dans un gai sourire, qui
faisait ressortir l'clat de ses petites dents et celui de ses yeux.

Ils avaient eu un accident, contait-elle tout d'une haleine,  la
Spasskaa-Gora... et cet accident aurait pu tre grave... et puis elle
avait laiss toutes ses robes  Ptersbourg; elle n'avait plus rien 
mettre... et Andr tait si chang... et Kitty Odintzow avait pous un
vieux bonhomme... et elle avait un mari pour sa belle-soeur, un mari
srieux... mais nous en causerons plus tard, ajouta-t-elle.

La princesse Marie continuait  examiner son frre: on lisait
l'affection et la tristesse dans ses beaux yeux. Ses penses ne
suivaient plus le caquetage de la jolie petite perruche, et elle
interrompit mme la description d'une des dernires ftes donnes 
Ptersbourg, pour demander  son frre s'il tait tout  fait dcid 
rejoindre l'arme.

Oui, et pas plus tard que demain.

Lise soupira.

Il m'abandonne ici, s'cria-t-elle, et Dieu sait pourquoi, lorsqu'il
aurait pu obtenir de l'avancement...

La princesse Marie, sans l'couter davantage, la regarda
affectueusement, et dsignant au prince Andr l'embonpoint exagr de sa
femme:

Est-ce bien sr? dit-elle.

La jeune femme changea de couleur.

Oui, rpondit-elle en soupirant. Et c'est si effrayant!

Ses lvres se serrrent, et, effleurant de sa joue le visage de sa
belle-soeur, elle fondit en larmes.

Il lui faut du repos, dit le prince Andr avec un air de
mcontentement.... N'est-ce pas, Lise? Emmne-la chez toi, Marie,
pendant que j'irai chez mon pre.... Dis-moi, est-il toujours le mme?

--Oui, toujours, au moins pour moi, reprit sa soeur.

--Et toujours les mmes heures, les mmes promenades dans les mmes
alles, et puis aprs cela vient le tour...

Et l'imperceptible sourire du prince Andr disait assez que, malgr son
respect filial, il tait au courant des manies de son pre.

Oui, les mmes heures, le mme tour et les mmes leons de
mathmatiques et de gomtrie, reprit-elle en riant, comme si ces
heures d'tude taient les plus belles de son existence.

Lorsque les vingt dernires minutes consacres au sommeil du vieux
prince se furent coules, le vieux Tikhone vint chercher le prince
Andr; son pre lui faisait l'honneur de changer,  cause de lui, la
rgle de la journe en le recevant pendant sa toilette. Le vieux prince
se faisait toujours poudrer pour le dner et endossait alors une longue
redingote  l'ancienne mode. Au moment o son fils entra dans son
cabinet de toilette, il tait enfonc dans un fauteuil de cuir, et
couvert d'un large peignoir blanc, la tte livre aux mains du fidle
Tikhone. Le prince Andr s'avana vivement; l'expression chagrine qui
tait devenue son expression habituelle avait disparu; il y avait dans
sa physionomie la mme vivacit qui s'y montrait dans ses causeries avec
Pierre.

Ah! te voil, mon guerrier! Tu veux vaincre Bonaparte, s'cria le
vieux prince, en secouant sa tte poudre, autant que le lui
permettaient les mains de Tikhone qui tressait le catogan.

Oui, oui, vas-y... ferme! de l'avant! Sans cela, il pourrait se faire
qu'il nous comptt bientt au nombre de ses sujets.... Tu vas bien?...

Et il lui tendit sa joue. La sieste l'avait mis de belle humeur, aussi
avait-il l'habitude de dire: avant dner sommeil d'or, aprs dner
sommeil d'argent. Il lanait  son fils de joyeux regards de ct 
travers ses pais sourcils, pendant que son fils l'embrassait 
l'endroit indiqu, sans rpondre  ses ternelles plaisanteries sur les
militaires de l'poque actuelle et surtout sur Bonaparte.

Oui, me voici, mon pre, et je vous ai aussi amen ma femme dans un
tat intressant.... Et vous, vous portez-vous bien?

--Mon cher ami, il n'y a que les imbciles et les dbauchs pour tre
malades, et tu me connais.... Je travaille du matin au soir, je suis
sobre, donc je me porte bien!

--Dieu merci! reprit son fils.

--Dieu n'y est pour rien! Voyons... et revenant  son dada, voyons,
conte-moi un peu comment les Allemands vous ont enseign le moyen de
battre Bonaparte, selon les rgles de cette nouvelle science appele
stratgie?

--Laissez-moi un peu respirer, mon pre, lui rpondit en souriant le
prince Andr, qui l'aimait et le respectait malgr ses manies. Je ne
sais mme pas encore o je loge.

--Sottises, sottises que tout cela, s'cria le vieux en tortillant sa
tresse pour s'assurer qu'elle tait bien natte.

Et saisissant la main de son fils:

La maison destine  ta femme est prte: la princesse Marie l'y
conduira, la lui montrera, et elles bavarderont  remplir trois
paniers.... Affaires de femmes que tout cela.... Je suis content de la
recevoir. Voyons, mets-toi l et parle. J'admets l'arme de Michelson,
de Tolstoy, car elles opreront ensemble; mais l'arme du Midi, que
fera-t-elle? La Prusse reste neutre, je le sais; mais l'Autriche, mais
la Sude? ajouta-t-il en se levant et en marchant dans la chambre,
pendant que le vieux Tikhone le suivait, lui prsentant les diffrentes
pices de son ajustement.... Comment traversera-t-on la Pomranie?

L'insistance de son pre tait si grande, que le prince Andr commena,
 contrecoeur d'abord et en s'animant ensuite,  dvelopper, moiti en
russe, moiti en franais, le plan des oprations pour la nouvelle
campagne qui tait  la veille de s'ouvrir. Il expliqua comment une
arme de 90 000 hommes devait menacer la Prusse pour la faire sortir de
sa neutralit et la forcer  l'action; comment une partie de ces troupes
se joindrait aux Sudois  Stralsund; comment 220 000 Autrichiens et 100
000 Russes agiraient pendant ce temps en Italie et sur le Rhin; comment
50 000 Russes et 80 000 Anglais dbarqueraient  Naples, et comment
enfin ce total de 800 000 hommes attaquerait les Franais sur plusieurs
points  la fois. Le vieux prince ne tmoigna pas le moindre intrt 
ce long rcit. On aurait dit qu'il ne l'avait mme pas cout, car il
l'avait interrompu  trois reprises, sans cesser de marcher en
s'habillant; la premire fois il s'cria:

Le blanc, le blanc!...

Ce qui voulait dire que le vieux Tikhone se trompait de gilet. La
seconde, il demanda si sa belle-fille accoucherait bientt, et hocha la
tte d'un air de reproche en ajoutant:

C'est mal C'est mal! Continue!

Et la troisime, pendant que son fils terminait son exposition, il
entonna de sa voix fausse et casse:

Marlbrough s'en va-t-en guerre, ne sait quand reviendra.

Je ne vous dis pas que j'approuve ce plan, lui dit son fils en souriant
lgrement. Je vous l'ai expos tel qu'il est: Napolon en aura bien
certainement fait un qui vaudra le ntre.

--Rien de neuf, rien de neuf l dedans, voil ce que je te dirai.

Et le vieux rpta entre ses dents, d'un air pensif:

Ne sait quand reviendra.... Maintenant va-t'en dans la salle 
manger!


XXVII


Deux heures sonnaient lorsque le prince, ras et poudr, fit son entre
dans la salle  manger, o l'attendaient sa belle-fille, sa fille, Mlle
Bourrienne et l'architecte de la maison, qui tait admis  sa table,
quoique sa position infrieure ne lui donnt aucun droit  un pareil
honneur. Le vieux prince,  cheval sur l'tiquette et sur la diffrence
des rangs, n'invitait que rarement les gros bonnets de la province, mais
il lui plaisait de montrer dans la personne de son architecte, qui se
mouchait timidement dans un mouchoir  carreaux, que tous les hommes
sont gaux. Il lui arrivait souvent de rappeler  sa fille que Michel
Ivanovitch ne valait pas moins qu'eux, et c'tait  lui qu'il
s'adressait presque toujours pendant ses repas.

Dans la haute et spacieuse salle  manger, derrire chaque chaise se
tenait un domestique, et le matre d'htel, une serviette sur le bras,
promenait une dernire fois son regard inquiet de la table aux laquais,
et du cartel  la porte qui allait s'ouvrir devant son matre. Le prince
Andr examinait attentivement l'arbre gnalogique de sa famille,
encadr d'une baguette d'or. Cet objet, tout nouveau pour lui, tait
suspendu en face d'un autre immense tableau du mme genre, indignement
barbouill par un artiste amateur. Ce barbouillage reprsentait le chef
de la ligne des Bolkonsky, un descendant de Rurik, en prince souverain
avec une couronne sur la tte. Andr ne put s'empcher de sourire  la
vue de ce portrait de haute fantaisie qui frisait la caricature.

Ah! je le reconnais bien l tout entier!

La princesse Marie, qui venait d'entrer, le regardait avec tonnement,
et ne comprenait pas ce qu'il pouvait y avoir l de risible; tout ce qui
touchait  son pre lui inspirait un respect religieux, qu'aucune
critique ne pouvait affaiblir.

Chacun a son talon d'Achille, continua le prince Andr.... Avoir
l'esprit qu'il a et se donner ce ridicule!...

La princesse Marie,  laquelle dplaisait la hardiesse de ces propos,
allait y rpondre, lorsque les pas si impatiemment attendus se firent
entendre. La dmarche agile et lgre du vieux prince, ses allures
brusques et vives contrastaient si singulirement avec la tenue svre
et correcte de sa maison, qu'on aurait pu y souponner une
arrire-pense de sa part.

Deux heures venaient donc de sonner au cartel, et la pendule du salon y
rpondait mlancoliquement, lorsque le prince parut; ses yeux brillants,
pleins de feu, surplombs de leurs pais sourcils gris, glissrent
rapidement sur toutes les personnes prsentes pour se fixer sur la
petite princesse.  sa vue, elle fut saisie de ce sentiment de respect
et de crainte que son beau-pre savait inspirer  tout son entourage. Il
lui caressa doucement les cheveux et lui donna une petite tape sur la
nuque.

Je suis bien aise, bien aise, dit-il.

Et, l'ayant dvisage une seconde, il la quitta aussitt pour s'asseoir
 table:

Asseyez-vous, asseyez-vous, Michel Ivanovitch.

Il indiqua  sa belle-fille une chaise  ct de lui, et le valet de
chambre la lui avana.

Oh! oh! fit le vieux prince en jetant un regard sur sa taille arrondie;
trop de hte, c'est mal! Il faut marcher, beaucoup marcher,
beaucoup!...

Et sa bouche riait d'un rire sec et dsagrable, tandis que ses yeux ne
disaient rien.

La petite princesse ne l'entendit pas ou fit semblant de ne pas l'avoir
entendu; elle garda un silence embarrass jusqu'au moment o il lui
demanda des nouvelles de son pre et de diffrentes autres
connaissances; alors elle sourit et retrouva son entrain en lui
racontant tous les petits commrages de la capitale.

La pauvre comtesse Apraxine a perdu son mari et elle a pleur toutes
les larmes de son corps!...

Plus elle s'animait, plus le vieux prince l'tudiait d'un air svre;
tout  coup il se dtourna brusquement: on aurait dit qu'il n'avait plus
rien  apprendre:

Eh bien, Michel Ivanovitch, s'cria-t-il, il va arriver malheur 
votre Bonaparte. Le prince Andr (il ne parlait jamais de son fils qu'
la troisime personne) me l'a expliqu; de terribles forces s'amassent
contre lui.... Et dire qu' nous deux, vous et moi, nous l'avons
toujours tenu pour un imbcile!

Michel Ivanovitch savait parfaitement n'avoir jamais eu pareille opinion
en si flatteuse compagnie: aussi comprit-il que sa personne servait
d'entre en matire; il regarda le jeune prince avec une certaine
surprise, ne sachant pas trop ce qui allait suivre.

C'est un grand tacticien, dit le prince  son fils, en dsignant
Michel Ivanovitch, et il reprit son thme favori, c'est--dire la
guerre, Bonaparte, les grands capitaines et les hommes d'tat du moment.
Il n'y avait, selon lui,  la tte des affaires que des coliers
ignorant les premires notions de la science militaire et
administrative; Bonaparte n'tait qu'un petit Franais sans importance,
dont les succs devaient tre attribus au manque des Potemkin et des
Souvorow. L'tat de l'Europe n'offrait aucune complication, et il n'y
avait point de guerre srieuse, mais une comdie de marionnettes, joue
par les grands faiseurs pour tromper le public.

Le prince Andr rpondait gaiement  ces plaisanteries, et les
provoquait mme pour engager son pre  continuer.

Le pass l'emporte toujours sur le prsent, et pourtant Souvorow s'est
laiss prendre au pige tendu par Moreau; il n'a pas su s'en tirer.

--Qui te l'a dit? Qui te l'a dit? s'cria le prince. Souvorow...

Et il jeta en l'air son assiette, que le vieux Tikhone eut l'adresse de
saisir au vol.

Frdric et Souvorow, en voil deux; mais Moreau! Moreau tait
prisonnier si Souvorow avait t libre d'agir; mais il avait sur son dos
le Hof-kriegs-wurstschnapsrath, dont le diable ne se serait pas
dbarrass. Vous verrez; vous verrez ce qu'est un
Hof-kriegs-wurstschnapsrath! Si Souvorow n'a pas eu ses coudes franches
avec lui, ce n'est pas Michel Koutouzow qui les aura. Non, mon ami, vos
gnraux ne vous suffiront pas: il vous faudra des gnraux franais, de
ceux qui se retournent contre les leurs pour lutter avec Bonaparte. On a
dj envoy  New-York l'Allemand Pahlen  la recherche de Moreau,
ajouta-t-il en faisant allusion  la proposition faite  ce dernier
d'entrer au service de la Russie. C'est inou! Les Potemkin, les
Souvorow, les Orlow, taient-ils des Allemands? Crois-moi, ou bien ils
n'ont plus de cervelle, ou bien c'est moi qui ai perdu la mienne. Je
vous souhaite bonne chance, mais nous verrons. Bonaparte un grand
capitaine? Oh! oh!

--Je suis loin de trouver notre organisation parfaite, mais j'avoue que
je ne partage pas votre manire de voir; moquez-vous de Bonaparte, si
cela vous plat: il n'en sera pas moins un grand capitaine.

--Michel Ivanovitch, s'cria le vieux prince, entendez-vous?

L'architecte, qui tait fort occup de son rti, avait espr se faire
oublier.

L'entendez-vous? Je vous ai toujours soutenu que Bonaparte tait un
grand tacticien: eh bien, c'est aussi son avis  lui.

--Mais certainement, Excellence, murmura Michel Ivanovitch, pendant que
le prince riait d'un rire sec.

--Bonaparte est n sous une heureuse toile, ses soldats sont
admirables, et puis il a eu la chance d'avoir affaire aux Allemands en
premier et de les avoir battus: il faut tre un bon  rien pour ne pas
savoir les battre; depuis que le monde existe, on les a toujours rosss,
et eux ne l'ont jamais rendu  personne!... Si! pourtant, ils se sont
rosss entre eux... mais cela ne compte pas! Eh bien, c'est  eux qu'il
est redevable de sa gloire!...

Et il se mit  numrer toutes les fautes commises, selon lui, par
Bonaparte, comme capitaine et comme administrateur. Son fils l'coutait
en silence, mais aucun argument n'aurait t assez fort pour branler
ses convictions, aussi fermement enracines que celles de son pre;
seulement, il s'tonnait et se demandait comment il tait possible  un
vieillard solitaire et retir  la campagne de connatre aussi bien dans
leurs moindres dtails toutes les combinaisons politiques et militaires
de l'Europe.

Tu crois que je n'y comprends rien, parce que je suis vieux? Eh bien,
voil:... cela me travaille... je n'en dors pas la nuit.... O est-il
donc, ton grand capitaine? O a-t-il fait ses preuves?

--Ce serait trop long  dmontrer.

--Eh bien, va le rejoindre, ton Bonaparte! Voil encore un admirateur de
votre goujat d'empereur! s'cria-t-il en excellent franais.

--Vous savez que je ne suis pas bonapartiste, mon prince.

--Ne sait quand reviendra, fredonna le vieillard d'une voix fausse, et
c'est en riant tout jaune qu'il se leva de table.

Tant qu'avait dur la discussion, la petite princesse tait reste
silencieuse et effarouche, regardant tour  tour son mari, son
beau-pre et sa belle-soeur.  peine le dner fini, elle prit cette
dernire par le bras, et l'entranant dans la pice voisine:

Quel homme d'esprit que votre pre! C'est  cause de cela, je crois,
qu'il me fait peur!

--Il est si bon! rpondit la princesse Marie.


XXVIII


On tait au lendemain et le prince Andr partait dans la soire. Quant
au vieux prince, il n'avait rien chang  ses habitudes et s'tait
retir chez lui aprs le dner. Sa belle-fille tait chez la princesse
Marie, pendant que son fils, aprs avoir t son uniforme et mis une
redingote sans paulettes, faisait ses derniers prparatifs de dpart
avec l'aide de son valet de chambre. Il visita lui-mme avec soin sa
calche de voyage, ses valises, et donna l'ordre d'atteler. Il ne
restait plus dans sa chambre que les menus objets qui le suivaient
partout: une cassette, une cantine en argent, deux pistolets et un sabre
turc, que son pre avait rapports de l'assaut d'Otchakow et dont il lui
avait fait cadeau; tout tait rang dans le plus grand ordre, nettoy,
remis  neuf, et plac dans des fourreaux de drap solidement attachs.

Pour peu qu'on soit enclin  la rflexion, on est presque toujours dans
une disposition d'esprit srieuse au moment d'un dpart ou d'un
changement d'existence: on jette un coup d'oeil en arrire et l'on fait
des plans pour l'avenir. Le prince Andr tait soucieux et attendri: il
marchait de long en large, les mains croises derrire le dos, regardant
sans voir et hochant la tte d'un air absorb. Craignait-il l'issue de
la guerre, ou regrettait-il sa femme? L'un et l'autre peut-tre; mais il
tait vident qu'il ne tenait pas  tre surpris dans ces dispositions,
car,  un bruit de pas qui se fit entendre dans la pice voisine, il
s'approcha vivement de la table, dgagea ses mains et fit semblant de
ranger sa cassette, pendant que sa figure reprenait son expression
habituelle de calme impntrable.

La princesse Marie entra en courant, et toute hors d'haleine: On m'a
dit que tu avais fait atteler, et moi qui dsirais causer seule avec
toi... car Dieu sait pour combien de temps nous allons nous sparer....
Cela ne t'ennuie pas au moins que je sois venue?... Tu es bien chang,
Andrioucha, ajouta-t-elle, comme pour expliquer sa question.

Elle n'avait pu s'empcher de sourire en l'appelant ainsi, car il lui
paraissait trange que ce beau garon, dont l'extrieur tait si svre,
ft l'Andrioucha de ses jeux, le petit gamin efflanqu et polisson de
son enfance.

O est Lise? dit-il en rpondant  la question de sa soeur par un
sourire.

--Elle s'est endormie de fatigue sur mon canap! Ah! Andr, quel trsor
de femme vous avez l!... Une vritable enfant, gaie, vive: aussi je
l'aime bien.

Le prince Andr s'tait assis  ct de sa soeur et gardait le silence;
un sourire ironique se jouait sur ses lvres, elle le remarqua et
reprit:

Il faut tre indulgent pour ses petites faiblesses.... Qui n'en a pas?
Elle a t leve dans le monde: sa position actuelle est trs
difficile... il faut se mettre  la place de chacun: tout comprendre,
c'est tout pardonner. Tu avoueras qu'il est bien dur pour elle, dans
l'tat o elle se trouve, de se sparer de son mari et de rester seule 
la campagne... oui, c'est trs dur d'tre oblige de rompre ainsi avec
ses habitudes passes.

Le prince Andr l'coutait comme on coute les personnes que l'on
connat  fond.

Mais toi, tu vis bien  la campagne?... Tu trouves donc cette existence
bien difficile  supporter?

--Oh! moi, c'est tout diffrent. Je ne connais rien, et je ne puis
dsirer une autre existence; mais, pour une jeune femme habitue  la
vie du monde, enterrer ses plus belles annes dans cette solitude, car,
tu le sais, mon pre est toujours occup, et moi... et moi? Quelle
ressource puis-je tre pour elle?... Elle a toujours vcu dans la
meilleure socit... il ne lui reste donc que Mlle Bourrienne....

--Elle me dplat, votre Bourrienne!

--Oh! je t'assure qu'elle est trs bonne, trs gentille et surtout trs
malheureuse!... Elle n'a personne au monde...  dire vrai, elle me gne
plus qu'elle ne m'est utile; j'ai toujours t un vritable sauvageon et
je prfre tre seule!... Mon pre l'aime, il est toujours bon pour elle
et pour Michel Ivanovitch, car il est leur bienfaiteur, et comme dit
Sterne: On aime les gens en raison du bien qu'on leur fait et non du
bien qu'ils nous font.... Mon pre l'a recueillie orpheline, sur le
pav, et elle est vraiment bonne!... Sa faon de lire lui plat, et tous
les soirs elle lui fait sa lecture.

--Voyons, Marie, dis-moi franchement, tu dois bien souffrir parfois du
caractre de notre pre?

La princesse Marie, atterre par cette question, balbutia avec effort:

Moi, souffrir?

--Il a toujours t dur, mais maintenant il doit tre terriblement
difficile  vivre, continua le prince Andr pour prouver sa soeur.

--Tu es bon, Andr, trs bon, mais tu pches par orgueil, reprit-elle,
comme si elle et rpondu  ses propres penses, et c'est trs mal!
Comment peux-tu te permettre un pareil jugement et supposer que notre
pre puisse inspirer autre chose que la vnration? Je suis heureuse et
satisfaite auprs de lui, et je regrette que ce bonheur ne soit pas
partag par tout le monde.

Son frre secoua la tte avec incrdulit.

Une seule chose,  te parler franchement, m'inquite et me tourmente:
ce sont ses opinions en matire religieuse. Je ne puis comprendre qu'un
homme aussi intelligent puisse s'garer et s'aveugler au point de
discuter sur des questions claires comme le jour. Voil bien
vritablement mon seul chagrin! Du reste il me semble, depuis quelque
temps, voir en lui un lger progrs: ses plaisanteries sont moins
mordantes, il a mme consenti  recevoir la visite d'un moine, avec
lequel il s'est longuement entretenu.

--Oh! oh! je crains bien qu'avec lui, sur ce point, toi et le moine vous
ne perdiez votre latin.

--Ah! mon ami, je prie Dieu de toute mon me et j'espre qu'il
m'entendra.... Andr, ajouta-t-elle timidement, j'ai une prire 
t'adresser!

--Que puis-je faire pour toi?

--Promets-moi de ne point la rejeter, cela ne te causera aucune peine:
ce n'est rien, crois-le bien, qui soit indigne de toi, et ce sera pour
moi une grande consolation. Promets-le-moi, Andrioucha, et, plongeant la
main dans son sac, elle en retira un objet, qu'elle tint cach, comme si
elle n'osait le prsenter  son frre avant d'en avoir reu une bonne et
formelle rponse.

--Duss-je mme faire un grand sacrifice, je....

--Tu n'as qu' en penser ce qu'il te plaira. Tu es tout juste comme mon
pre, mais peu m'importe; promets-le-moi, je t'en prie; notre grand-pre
l'a dj porte pendant les guerres qu'il a faites, et tu la porteras
aussi, n'est-ce pas?

--Mais de quoi s'agit-il donc?

--Andr, je te bnis avec cette petite image, et tu vas me promettre de
ne jamais l'ter de ton cou.

--Uniquement pour te faire plaisir, et si elle n'est pas d'un poids 
me le rompre, rpliqua le prince Andr; mais l'expression chagrine que
prit la figure de sa soeur,  cette mauvaise plaisanterie, le fit
changer de ton: Certainement, mon amie, je la reois avec plaisir.

--Il vaincra ta rsistance, Il te sauvera, Il te pardonnera, et Il
t'amnera  Lui, car Lui seul est la vrit et la paix, dit-elle d'une
voix tremblante d'motion, en levant au-dessus de la tte de son frre,
d'un geste solennel et recueilli, une vieille image noircie par le
temps. La sainte image, de forme ovale, reprsentait le Sauveur. Elle
tait enchsse d'argent et suspendue  une petite chane du mme mtal.
Aprs s'tre signe, elle la baisa et la lui prsenta: Fais-le pour
moi, je t'en prie!

Ses beaux yeux brillaient d'un doux et tendre clat, son visage ple et
maladif en tait comme transfigur. Son frre tendit la main pour
prendre l'image, mais elle l'arrta. Il comprit et la baisa, en faisant
le signe de la croix d'un air  la fois attendri et railleur.

Merci, mon ami, dit-elle en l'embrassant et en reprenant sa place  ses
cts. Sois bon et gnreux, Andr, ne juge pas Lise avec svrit....
Elle est bonne, gentille, et sa position est trs pnible.

--Mais il me semble, Marie, que je n'ai jamais rien reproch  ma femme,
ni tmoign aucun mcontentement. Pourquoi toutes ces recommandations?

Elle rougit, et se tut, confuse et interdite.

Mettons que je ne t'ai rien dit, mais je vois que d'autres ont parl,
et cela m'afflige.

Sa figure et son cou se marbraient de taches rouges, et elle faisait
d'inutiles efforts pour lui rpondre, car son frre avait devin juste.

La petite princesse avait en effet beaucoup pleur en lui confiant ses
craintes: elle tait sre de mourir en couches, disait-elle, et se
trouvait bien  plaindre... elle en voulait au sort,  son beau-pre, 
son mari. Puis, cette crise de larmes l'ayant puise, elle s'tait
endormie de fatigue.

Le prince Andr eut piti de sa soeur.

coute, Marie: je n'ai jamais rien reproch  ma femme, je ne l'ai
jamais fait et ne le ferai jamais. Je n'ai galement aucun tort envers
elle, et je tcherai de n'en jamais avoir.... Mais si tu tiens  savoir
la vrit,  savoir si je suis heureux.... Eh bien! non, je ne le suis
pas. Elle, non plus, n'est pas heureuse!... Pourquoi cela? je l'ignore.

En achevant ces mots, il se pencha et embrassa sa soeur, mais sans voir
le doux rayonnement de son regard, car ses yeux s'taient arrts sur la
porte entre-bille.

Allons la retrouver, Marie, il faut lui dire adieu; ou plutt vas-y
d'abord et rveille-la, je vais venir.... Ptroucha! dit-il, en appelant
son valet de chambre: viens ici, emporte-moi tous ces objets: tu mettras
ceci  ma droite, et cela sous le sige.

La princesse Marie se leva et s'arrta  mi-chemin:

Andr, si vous aviez la foi, vous vous seriez adress  Dieu, pour lui
demander l'amour que vous ne ressentez pas, et votre voeu aurait t
exauc!

--Ah oui! comme cela, peut-tre bien!... Va, Marie, je te rejoins.

Peu d'instants aprs, le prince Andr traversait la galerie qui
runissait l'aile du chteau au corps de logis, et il y rencontra la
jolie et smillante Mlle Bourrienne; c'tait la troisime fois de la
journe qu'elle se trouvait sur son chemin.

Ah! je vous croyais chez vous? dit-elle en rougissant et en baissant
les yeux.

Le visage du prince Andr prit une expression de vive irritation, et
pour toute rponse il lui lana un regard empreint d'un tel mpris,
qu'elle s'arrta interdite et disparut aussitt. En approchant de la
chambre de sa soeur, il entendit la voix enjoue de sa femme qui s'tait
rveille, et bavardait comme si elle avait  rattraper le temps perdu.

Vous figurez-vous, Marie, disait-elle en riant aux clats, la vieille
comtesse Zoubow avec ses fausses boucles et la bouche pleine de fausses
dents, comme si elle voulait dfier les annes... ah! ah! ah!

C'tait bien la cinquime fois que le prince Andr lui entendait rpter
les mmes plaisanteries. Il entra doucement et la trouva toute repose,
les joues fraches, travaillant  l'aiguille et commodment assise dans
une grande bergre, racontant  btons rompus ses petites anecdotes sur
Ptersbourg. Il lui passa affectueusement la main sur les cheveux, en
lui demandant si elle se sentait mieux.

Oui, oui, dit-elle, en se htant de reprendre l'inpuisable thme de
ses souvenirs.

La calche de voyage, attele de six chevaux, attendait devant le
perron. L'obscurit impntrable d'une nuit d'automne drobait aux
regards les objets les plus proches, et le cocher distinguait  peine le
timon de la voiture, autour de laquelle les domestiques agitaient leurs
lanternes; l'intrieur de la maison tait clair, et les immenses
fentres de la vaste faade envoyaient au dehors des flots de lumire.
La domesticit se pressait en foule dans le vestibule pour prendre cong
du jeune matre, tandis que les personnes de l'entourage intime de la
famille taient runies dans le grand salon. On attendait la sortie du
prince Andr, que son pre, dsirant le voir seul, avait fait appeler
dans son cabinet. Andr, en y entrant, avait trouv le vieux prince
assis  sa table, crivant avec ses lunettes sur le nez, et vtu d'une
robe de chambre blanche; c'est un costume dans lequel il ne se laissait
jamais surprendre, d'habitude.

Le vieux prince se retourna.

Tu vas partir? lui dit-il, en se remettant  crire.

--Oui, je viens vous faire mes adieux.

--Embrasse-moi l...

Et il lui indiqua sa joue....

Merci! merci!

--De quoi me remerciez-vous?

--De ce que tu ne restes pas en arrire, attach aux jupons d'une femme.
Le service avant tout!... merci!

Et il recommena  crire d'une faon si nerveuse, que sa plume criait
et crachait dans tous les sens.

Si tu as quelque chose  me dire, dis-le, j'coute!

--Ma femme... je suis confus de vous la laisser ainsi sur les bras.

--Que viens-tu me chanter? dis ce qu'il faut dire!

--Quand le terme sera proche, envoyez  Moscou chercher un accoucheur,
pour qu'il soit l...

Le vieux prince leva sur son fils un regard surpris et svre.

Je sais bien que rien n'y fera, si la nature ne vient pas elle-mme en
aide  la science, reprit le prince Andr lgrement mu; je sais que,
sur des milliers de cas pareils, il ne s'en trouverait qu'un peut-tre
de malheureux, mais c'est son caprice  elle, et le mien aussi. On lui
a fait accroire toutes sortes de choses  la suite d'un rve.

--Hem! hem! murmura le vieux entre ses dents.... Bien, bien, je le
ferai; puis signant son nom avec un paragraphe vigoureux: Mauvaise
affaire, hein? ajouta-t-il en souriant.

--De quelle mauvaise affaire parlez-vous, mon pre?

--Ta femme! rpliqua carrment le vieux, en appuyant sur ce mot.

--Je ne vous comprends pas.

--Vois-tu, mon ami, on n'y peut rien, elles sont toutes les mmes; on ne
peut pas se dmarier; ne crains rien, je ne le dirai  personne, mais tu
le sais aussi bien que moi... c'est la vrit.

De sa main maigre et osseuse il saisit brusquement la main d'Andr et la
serra, tandis que son regard perant pntrait jusqu'au fond de son
tre. Son fils rpondit par un aveu muet, un soupir!

Le vieux prince plia et cacheta ses lettres en un tour de main:

Qu'y faire? elle est jolie! Sois tranquille, ce sera fait, dit-il
brivement.

Andr se taisait,  la fois triste et content d'avoir t devin.

coute, ne t'en inquite pas, on fera le possible; et maintenant voici
une lettre pour Michel Illarionovitch: je lui demande de t'employer aux
bons endroits et de ne pas te garder trop longtemps auprs de lui. Tu
lui diras que ma vieille affection se souvient toujours de lui et tu
m'informeras de son accueil. Si tu en es content, fais ton devoir;
autrement, va-t'en; le fils de Nicolas Bolkonsky ne saurait tre gard
auprs de son chef par tolrance.... Approche!

Il parlait trs vite et avalait la moiti de ses mots, mais son fils le
comprenait. Il le suivit au bureau, que son pre ouvrit pour en retirer
un gros cahier tout couvert d'une criture serre, mais parfaitement
lisible. Il est probable que je mourrai avant toi, ceci est un mmoire
 remettre  l'Empereur aprs ma mort; voici galement un billet du
Lombard et une lettre; c'est le prix que je destine  celui qui crira
les campagnes de Souvorow; tu l'enverras  l'Acadmie, j'y ai fait des
annotations; lis-les aprs moi, elles te seront utiles.

Andr, sentant qu'il ne pouvait pas, sans une sorte d'indlicatesse,
promettre  son pre une longue vie, rpondit simplement:

Tout sera fait selon votre dsir.

--Et maintenant, adieu, s'cria le vieillard en l'embrassant et en lui
donnant sa main  baiser. Rappelle-toi, prince Andr, que si la mort te
frappait, mon vieux coeur en saignerait; et si j'apprenais, ajouta-t-il
gravement en le regardant en face, que le fils de Nicolas Bolkonsky ne
fait point son devoir, j'en aurais honte, sache-le bien.

Ces dernires paroles s'chapprent en sifflant de sa bouche.

Vous auriez pu vous pargner la peine de me le dire, mon pre, rpliqua
le prince Andr en souriant. J'ai aussi une prire  vous adresser: si
je suis tu et qu'il me soit n un fils, gardez-le auprs de vous,
levez-le ici, je vous en supplie!

--Il ne faudra donc pas le rendre  ta femme?...

Et il essaya de rire, mais un frisson nerveux agita son menton.

Va-t'en, s'cria-t-il en haussant la voix, et il poussa son fils hors
du cabinet.

--Qu'y a-t-il? Qu'est-il arriv? demandrent anxieusement les deux
princesses, en voyant le vieillard apparatre dans sa robe de chambre,
ses lunettes sur le nez, et sans perruque.

Il se retira aussitt.

Le prince Andr soupira sans rpondre:

Eh bien? dit-il  sa femme d'un ton froidement railleur, comme s'il
l'invitait  jouer ses petites comdies.

--Andr, dj! et la petite princesse plit de crainte et d'motion; il
l'embrassa, elle poussa un cri et s'vanouit. Soulevant sa tte penche
sur son paule, il lui jeta un long regard et la dposa doucement dans
un fauteuil.

Adieu, Marie, dit-il tout bas  sa soeur; leurs mains s'enlacrent,
et, la baisant au front, il sortit  pas prcipits. Mlle Bourrienne
frottait les tempes de la petite princesse; la princesse Marie la
soutenait et envoyait, de ses yeux voils de pleurs, encore un dernier
regard et une dernire bndiction  son frre, tandis que le vieux
prince se mouchait frquemment et avec un tel bruit, dans son cabinet,
qu'on aurait cru entendre des coups de pistolet tirs avec colre. Elle
le vit tout  coup paratre sur le seuil du salon.

Il est parti!... Allons, c'est bien!...

Et, apercevant la jeune femme vanouie, il secoua la tte d'un air
fch, et rentra brusquement chez lui, en refermant la porte avec
violence.




CHAPITRE II

I


L'arme russe occupait, en octobre 1805, un certain nombre de villes et
de villages de l'archiduch d'Autriche. On y voyait arriver chaque jour
de nouveaux rgiments, dont le sjour pesait lourdement sur le pays et
sur ses habitants. Ces forces, toujours croissantes, se concentraient
autour de la forteresse de Braunau, quartier gnral du commandant en
chef Koutouzow.

C'tait le 11 octobre, et un rgiment d'infanterie, frachement arriv,
s'tait arrt  un demi-mille de la ville. Il n'avait rien emprunt
dans son aspect  la localit trangre qui lui servait de cadre. Malgr
les vergers, les murs en pierre, les toits en tuile qui l'entouraient et
les montagnes qui se dessinaient  l'horizon, il tait bien toujours le
type d'un rgiment russe, se prparant dans son pays pour l'inspection
de son chef.

L'ordre du jour qui annonait l'inspection lui tait parvenu la veille,
 la dernire tape; mais comme la rdaction prsentait quelque
obscurit, le chef du rgiment avait t oblig d'assembler le conseil
des chefs de bataillon, pour dcider de la tenue exige en cette
occasion. Devait-on se mettre en tenue de campagne ou en grande tenue?
On opina pour la dernire alternative; mieux valait montrer trop de zle
que trop peu. Les soldats se mirent  l'oeuvre: malgr les trente
verstes qu'ils venaient de parcourir, pas un ne ferma l'oeil de la nuit,
tout fut raccommod et nettoy.

Les aides de camp et les chefs de compagnie comptaient leurs soldats,
formaient les rangs, et, quand le jour fut venu, leurs regards charms
purent s'arrter sur une masse compacte de 2 000 hommes bien serrs et
bien aligns,  la place de la foule dbraille de la veille. Chacun
tait  son poste et savait ce qu'il avait  faire: pas un bouton, pas
une petite courroie ne manquait, tout reluisait et tincelait au soleil.

Tout tait donc en ordre, et le gnral en chef pouvait sans crainte
passer en revue chacun des soldats, car sa chemise tait blanche, et son
havresac contenait le nombre d'objets rglementaire. Un seul dtail
laissait  dsirer: c'tait la chaussure, qui s'en allait en lambeaux;
le rgiment avait, il est vrai, fourni ses mille verstes, et les
intendances du pays faisaient la sourde oreille aux constantes
rclamations du chef de rgiment pour en obtenir la matire premire
ncessaire  la confection des bottes. Ce chef tait un gros gnral
d'un ge avanc, d'un temprament sanguin, avec des paules carres, des
sourcils et des favoris grisonnants. Son uniforme neuf et brillant
laissait voir toutefois quelques traces invitables d'un sjour prolong
dans le porte-manteau; ses lourdes paulettes lui levaient les paules
jusqu'au ciel; il se promenait devant le front en se dandinant, le corps
lgrement inclin en avant, avec l'air satisfait d'un homme qui vient
d'accomplir un acte solennel. Il tait fier de son rgiment, auquel son
me appartenait tout entire; sa dmarche trahissait peut-tre bien
encore d'autres proccupations, car, en dehors de ses soucis militaires,
les intrts du bien-tre gnral, et le beau sexe en particulier,
occupaient une large place dans son coeur.

Eh bien, mon cher Michel Dmitrivitch, dit-il en s'adressant  un chef
de bataillon qui s'avanait en souriant d'un air galement heureux...
Rude besogne cette nuit... hein? Pas mal ficel notre rgiment!... Il
n'est pas des derniers... hein? Le commandant eut l'air de goter cette
plaisanterie de son chef et se mit  rire.

Certainement.... On ne nous aurait pas renvoys du Champ de Mars.

--Qu'y a-t-il? s'cria le gnral, qui venait d'apercevoir deux
cavaliers, un aide de camp et un cosaque, arrivant par la grand'route
qui menait  la ville et sur laquelle de distance en distance taient
chelonns des fantassins en vedette. Le premier, qui tait envoy du
quartier gnral pour expliquer l'ordre du jour de la veille, annona
que la volont du gnral en chef tait que le rgiment se prsentt
devant lui en tenue de campagne et sans prparatifs d'aucune sorte. Un
membre du conseil de guerre (Hofkriegsrath) tait arriv la veille de
Vienne pour engager Koutouzow  rejoindre au plus vite l'arme de
l'archiduc Ferdinand et de Mack; cette proposition n'tait pas du got
du gnral en chef, qui y faisait une vive opposition, et, comme preuve
 l'appui, il tenait  faire constater par l'Autrichien lui-mme en quel
triste tat se trouvaient les troupes russes aprs leur longue marche.

L'aide de camp, qui ignorait ces dtails, se borna  dire que le gnral
en chef serait trs mcontent s'il ne trouvait pas le rgiment en tenue
de campagne.  ces mots, le pauvre gnral baissa la tte, haussa
silencieusement les paules et se tordit les mains de dsespoir:

Nous voil bien! Quand je vous le disais, Michel Dmitrivitch... tenue
de campagne, donc en capotes, ajouta-t-il en s'adressant avec humeur au
commandant de bataillon...--Ah! mon Dieu! Messieurs les chefs de
bataillon, s'cria-t-il d'une voix habitue au commandement et il avana
d'un pas.... Messieurs les sergents-majors!... Son Excellence
sera-t-elle bientt ici? demanda-t-il avec une respectueuse dfrence 
l'aide de camp.

--Dans une heure, je pense.

--Aurons-nous seulement le temps de changer de tenue?

--Je l'ignore, mon gnral... Et le chef de rgiment s'approcha des
rangs et donna ses ordres. Les commandants de bataillon se mirent 
courir, les sergents-majors  s'agiter, et en une seconde les carrs,
jusqu'alors immobiles et silencieux, se rompirent et se dispersrent. Ce
ne fut plus que le bourdonnement confus d'une foule en mouvement: les
soldats se prcipitaient dans tous les sens, chargeaient leurs havresacs
sur leurs paules et, levant leurs capotes en l'air par-dessus leur
tte, en enfilaient les manches  la hte.

Qu'est-ce que cela? Qu'est-ce que c'est que cela? s'cria le
gnral.--Commandant de la troisime compagnie!

--De la troisime compagnie!... Le gnral demande le commandant de la
troisime compagnie! rptrent plusieurs voix, et l'aide de camp se
prcipita  la recherche du retardataire. L'excs de zle et
l'effarement de chacun avaient si bien troubl toutes les ttes, que
l'on avait fini par crier: La compagnie demande le gnral! lorsque ces
appels ritrs parvinrent enfin aux oreilles de l'absent, un homme d'un
certain ge; il tait incapable de courir, mais il franchissait
pourtant au petit trot, sur la pointe de ses pieds mal quilibrs, la
distance qui le sparait de son chef. On voyait bien vite que le vieux
capitaine tait inquiet comme un colier qui prvoit une question 
laquelle il ne saura pas rpondre. Sur son nez empourpr pointaient des
taches dues  l'intemprance; sa bouche tremblait d'motion, il
soufflait et ralentissait le pas  mesure qu'il avanait et que le
commandant l'examinait des pieds  la tte:

Vous flanquez donc des fourreaux  vos soldats? Qu'est-ce que cela
signifie! lui dit-il, en montrant du doigt un soldat de la troisime
compagnie, dont la capote de drap tranchait sur le reste par sa couleur.
O vous cachiez-vous donc, on attend le gnral en chef et vous quittez
votre poste, hein? Je vous apprendrai  habiller vos soldats de la sorte
le jour d'une revue!

Le vieux capitaine ne quittait pas des yeux son chef, et, de plus en
plus ahuri, pressait ses deux doigts contre la visire de son shako,
comme si ce geste devait le sauver.

Eh bien, vous ne rpondez pas? Et celui-l que vous avez dguis en
Hongrois, qui est-il?

--Votre Excellence....

--Eh bien, quoi? vous aurez beau me rpter sur tous les tons: Votre
Excellence, et aprs? Savez-vous ce que cela veut dire: Votre
Excellence?

--Votre Excellence, c'est Dologhow, celui qui a t dgrad, balbutia le
capitaine.

--Dgrad? Donc il n'est pas marchal pour se permettre... il est
soldat, et un soldat doit tre habill selon l'ordonnance.

--Votre Excellence elle-mme l'a autoris  s'habiller ainsi pendant la
marche.

--Autoris, autoris, c'est toujours ainsi avec vous, jeunes gens,
rpliqua le commandant en se calmant un peu... on vous dit une chose et
vous... eh bien, quoi?... et s'chauffant de nouveau: Habillez vos
hommes convenablement, voil!

Et, se retournant vers l'envoy de Koutouzow, il continua son
inspection, satisfait de sa petite scne, et cherchant un prtexte  une
nouvelle explosion. Le hausse-col d'un officier lui paraissant suspect,
il tana vertement l'officier; puis, l'alignement du premier rang de la
troisime compagnie manquant de rectitude, il s'adressa d'une voix
agite  Dologhow, qui tait vtu d'une capote d'un drap gris bleutre:

O est ton pied? o est ton pied?

Dologhow retira tout doucement son pied et fixa son regard vif et hardi
sur le gnral.

Pourquoi cette capote bleue?  bas! Sergent-major, qu'on dshabille cet
homme....

--Mon devoir, gnral, lui rpliqua Dologhow en l'interrompant, est de
remplir les ordres que je reois, mais je ne suis point forc de
supporter les....

--Pas un mot dans les rangs, pas un!

--Je ne suis pas forc, reprit Dologhow  haute voix, de supporter les
injures...

Et les regards du chef du rgiment et ceux du soldat se croisrent.

Le gnral se tut en tiraillant avec colre son charpe:

Veuillez changer d'habit, lui dit-il.

Et il se dtourna.


II


On arrive! cria le fantassin plac en vedette, et le gnral, rouge
d'motion, courut  son cheval et, en saisissant la bride d'une main
tremblante, sauta en selle, tira son pe d'un air radieux et rsolu, et
ouvrit la bouche toute grande, pour donner le signal.

Le rgiment ondula un instant pour retomber dans une immobilit
complte:

Silence dans les rangs! s'cria le gnral d'une voix vibrante, dont
les inflexions varies offraient un singulier mlange de satisfaction,
de svrit et de dfrence..., car les autorits approchaient. Une
haute calche de Vienne  ressorts et  panneaux bleus s'avanait le
long d'une large route vicinale, ombrage d'arbres. Des militaires 
cheval et une escorte de cosaques l'accompagnaient. L'uniforme blanc du
gnral autrichien, assis  ct de Koutouzow, se dtachait vivement sur
la teinte sombre des uniformes russes. La calche s'arrta, les deux
gnraux cessrent de causer, et Koutouzow descendit du marchepied,
pesamment et avec effort, sans paratre faire attention  ces deux mille
hommes, dont les regards taient rivs sur lui et sur leur chef. Au
commandement donn, le rgiment tressaillit comme un seul homme et
prsenta les armes. La voix du gnral en chef se fit entendre au
milieu d'un silence de mort, puis les cris de: Vive Votre Excellence!
retentirent en rponse  son salut, et tout rentra de nouveau dans le
silence. Koutouzow, qui s'tait arrt pendant que le rgiment
s'branlait, parcourut les rangs avec le gnral autrichien.  la faon
dont le gnral en chef avait t reu et salu par son subordonn,  la
faon dont celui-ci le suivait la tte incline, piant ses moindres
mouvements, et se redressant au moindre mot, il tait vident que ses
devoirs lui taient doux au coeur. Grce  sa svrit et  ses bons
soins, son rgiment tait en effet en bien meilleur tat que ceux qui
taient dernirement arrivs  Braunau: en fait de malades et de
tranards, il ne comptait que 217 hommes, et tout tait en excellent
ordre,  l'exception cependant de la chaussure.

Koutouzow s'arrtait de temps en temps pour adresser quelques paroles
bienveillantes aux officiers et aux soldats qu'il avait connus pendant
la campagne de Turquie.  la vue de leurs bottes, il hochait tristement
la tte, et les indiquait  son compagnon d'un air qui tmoignait de sa
clairvoyance et lui pargnait la peine de faire des reproches directs.
Quand ce geste venait  se rpter, le chef du rgiment se prcipitait
en avant, comme pour saisir au vol les observations attendues. Une
vingtaine de personnes, composant la suite, marchaient  quelques pas en
arrire, l'oreille tendue, tout en causant et en riant entre elles. Un
aide de camp, joli garon, suivait de prs le gnral en chef: c'tait
le prince Bolkonsky.  ses cts venait ce gros et grand Nesvitsky,
officier suprieur au visage aimable et souriant, et aux yeux pleins de
douceur. Nesvitsky rprimait avec peine un fou rire caus par un de ses
camarades, un hussard au teint basan, qui, le regard fix sur le dos du
commandant du rgiment, rptait chacun de ses gestes avec un srieux
imperturbable.

Koutouzow passait avec lenteur et nonchalance devant ces milliers d'yeux
qui semblaient sortir de leurs orbites pour le mieux voir.

Il s'arrta tout  coup devant la troisime compagnie; sa suite, ne
prvoyant pas ce brusque arrt, se trouva rapproche de lui.

Ah! Timokhine! s'cria-t-il, en reconnaissant le capitaine au nez
rouge.

Timokhine, qui semblait s'tre allong jusqu'aux limites du possible,
pendant l'algarade de son gnral au sujet de Dologhow, trouva encore le
moyen,  l'apostrophe du gnral en chef, de se redresser au point que
cette tension, si elle s'tait prolonge, aurait pu lui devenir fatale.
Koutouzow s'en aperut et se dtourna aussitt pour y mettre un terme,
en laissant errer un faible sourire sur sa figure balafre.

C'est encore un compagnon d'armes d'Ismal, un brave officier!... En
es-tu content?...

Et il s'adressa au chef de rgiment, qui sans se douter qu'un miroir
invisible pour lui (le hussard basan) allait le rflchir de la tte
aux pieds, tressaillit et s'avana en disant:

Trs content, Haute Excellence!

--Chacun a ses faiblesses, et il est, je crois, un disciple de Bacchus,
ajouta Koutouzow en s'loignant.

Terrifi  l'ide d'en avoir la responsabilit, le malheureux commandant
garda le silence. Pendant ce temps le hussard basan, dont les yeux
avaient t frapps par la personne du capitaine disciple de Bacchus, au
nez rouge et  la taille tendue, l'imita si parfaitement, que Nesvitsky
clata de rire. Koutouzow se retourna, mais notre moqueur savait
commander  son visage, et, une expression de gravit respectueuse
succda comme par enchantement  ses grimaces.

La troisime compagnie tait la dernire. Koutouzow s'arrta pensif,
cherchant videmment  rappeler ses souvenirs. Le prince Andr fit un
pas, et lui dit tout bas en franais:

Vous m'avez ordonn de vous rappeler Dologhow, celui qui a t
dgrad....

--O est Dologhow? demanda-t-il aussitt.

Revtu cette fois de la capote grise de soldat, Dologhow ne se fit point
attendre; il sortit des rangs et prsenta les armes: c'tait dcidment
un soldat de belle mine, bien tourn, aux cheveux blonds, et aux yeux
bleus et clairs.

Une plainte? demanda Koutouzow, en fronant lgrement les sourcils.

--Non, c'est Dologhow, lui dit le prince Andr.

--Ah! j'espre que cette leon t'aura suffisamment corrig; fais ton
possible pour bien servir; l'Empereur est clment et je ne t'oublierai
pas non plus, si tu le mrites.

Les yeux bleus et brillants de Dologhow le regardaient aussi hardiment
qu'ils avaient regard le chef du rgiment, et leur expression semblait
combler cet abme de convention qui spare le simple soldat du gnral
en chef.

Une seule grce, Excellence, dit-il de sa voix ferme, calme et
vibrante.... Veuillez m'accorder l'occasion d'effacer ma faute et de
faire preuve de mon dvouement  l'empereur et  la Russie.

Koutouzow se dtourna et se dirigea vers sa calche d'un air maussade.
Ces phrases banales, toujours les mmes, l'ennuyaient et le fatiguaient:

 quoi bon, pensait-il, y rpondre par un mme refrain?  quoi bon ces
vieilles et ternelles redites?

Le rgiment se fractionna en compagnies, et se mit en marche pour aller
prs de Braunau occuper ses logements, s'y quiper, s'y chausser et s'y
reposer.

Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, Prokhore Ignatovitch?... dit le
chef de rgiment en s'adressant au capitaine, aprs avoir dpass 
cheval la troisime compagnie.

Son visage exprimait la satisfaction sans bornes que lui causait
l'inspection si heureusement termine:

Le service de l'Empereur, vous savez?... Et puis on craint de se
couvrir de honte devant le rgiment: je suis toujours le premier 
offrir des excuses... et il lui tendit la main.

--De grce, gnral, oserai-je penser que...

Et tandis que le nez du capitaine s'empourprait de joie, sa bouche, se
fendant jusqu'aux oreilles en un large sourire, laissa voir ses dents
brches, dont les deux incisives avaient t perdues sans retour 
l'assaut d'Ismal:

Dites galement  M. Dologhow que je ne l'oublierai pas, qu'il soit
tranquille.... Comment se conduit-il,  propos?

--Il est trs exact  son devoir, Excellence, mais son caractre....

--Comment, son caractre?

--Cela lui prend par accs, Excellence; il y a des jours o il est bon,
intelligent, instruit, et puis d'autres moments o c'est une bte
froce. N'a-t-il pas failli, tout dernirement, assommer un juif en
Pologne... vous le savez bien?...

--Oui, oui, repartit le chef de rgiment, mais il est  plaindre... il
est malheureux... il a de hautes protections, ainsi vous ferez bien
de....

--Parfaitement, Excellence, et le sourire du capitaine disait assez
qu'il avait compris l'intention de son suprieur.

--Les paulettes  la premire affaire! s'cria le gnral, en jetant
ces paroles  Dologhow, au moment o celui-ci passait. Dologhow se
retourna en silence, et sourit d'un air railleur.

--Bien, trs bien! continua le chef  haute voix pour se faire entendre
des soldats: je donne de l'eau-de-vie  tout le monde et je remercie
chacun de vous.... Dieu soit lou!

Et il s'approcha d'une autre compagnie.

C'est un brave homme: aprs tout, on peut servir sous ses ordres, dit
le capitaine en s'adressant  son officier subalterne.

--En un mot, le roi de coeur! lui rpliqua l'officier subalterne, et
il riait en appliquant au gnral le sobriquet qu'on lui avait donn.

La joyeuse disposition d'humeur des officiers, cause par l'heureuse
issue de la revue, avait vite fait son chemin parmi les soldats. Ils
marchaient gaiement, tout en causant:

Qui donc a invent que Koutouzow tait borgne?

--Ah! pour cela, oui, il l'est!

--Ah! pour cela, non, te dis-je: bottes et tournevis, il a tout
inspect!

--Oh! quelle peur j'ai eue quand il a regard les miennes et....

--Et l'autre, dis donc, l'Autrichien? un morceau de craie... quoi? un
vrai sac de farine! Quelle corve d'avoir cela  blanchir!

--Voyons, toi qui tais en avant, quand est-ce qu'ils ont dit qu'on se
frotterait? Quand? On nous a pourtant bien dit que Bonaparte tait ici 
Braunau.

--Bonaparte ici? En voil une farce! Imbcile qui ne sait pas que le
Prussien s'est rvolt et que l'Autrichien doit lui marcher dessus... et
alors, aprs qu'il l'aura ross, il commencera la guerre avec Bonaparte.
Va donc conter  d'autres qu'il est ici. Bonaparte  Braunau! On voit
bien que t'es bte; ouvre donc tes oreilles, blanc-bec!

--Ah! ces diables de fourriers!... Voil la cinquime compagnie qui
tourne dans le village, et ils auront fait la soupe que nous ne serons
pas encore l!

--Voyons, passe-moi une crote, que diable?

--Ne t'ai-je pas donn du tabac hier soir... hein, pas vrai? Eh bien,
prends-la, ta crote... tiens!

--Si au moins on s'arrtait... mais non... encore cinq verstes  traner
son estomac creux.

--Cela t'irait, dis donc, si les Allemands nous offraient leurs belles
calches: en voiture ce serait chic... hein?

--Et le peuple d'ici?... as-tu vu? ce n'est plus le mme; le Polonais,
c'tait encore un sujet de l'Empereur; mais maintenant des Allemands
tout le long... rien que cela.

--En avant les chanteurs! s'cria le capitaine, et une vingtaine de
soldats sortirent des rangs.

Le tambour qui dirigeait les chants se tourna vers eux, fit un geste et
entonna la chanson commenant par ces mots: Voil la diane, voil le
soleil et finissant par ceux-ci: Et de la gloire nous en aurons avec
Kamensky notre pre. Compose en Turquie, cette chanson tait chante
aujourd'hui en Autriche; il n'y avait de chang que le nom de Koutouzow,
mis rcemment  la place de celui de Kamensky. Aprs avoir crnement
enlev ces dernires paroles, le tambour, un beau soldat, de quarante
ans environ, avec des formes nerveuses, examina svrement ses camarades
en fronant les sourcils, pendant que ses mains, allant  droite et 
gauche, semblaient lancer  terre un objet invisible. S'tant bien
assur que tous le regardaient, il releva doucement ses bras et les tint
pendant quelques secondes immobiles au-dessus de sa tte, comme s'il
soutenait avec le plus grand soin cet objet prcieux et toujours
invisible. Tout  coup, le rejetant brusquement, il entonna: Mon toit,
mon cher petit toit et une vingtaine de voix le rptrent en choeur.
Un autre soldat s'lana en avant et se mit, sans paratre le moins du
monde gn par le poids de son fourniment,  sauter et  danser 
reculons devant ses camarades, en remuant ses paules et en menaant le
vide avec des cuillres qu'il frappait entre elles en guise de
castagnettes. Les autres le suivaient en mesure, d'une allure rapide. Un
bruit de roues et de chevaux se fit entendre derrire eux: c'tait
Koutouzow et sa suite qui revenaient en ville. Il fit un signe pour
permettre aux soldats de continuer librement leur marche. Au second rang
du flanc droit que rasait la haute calche, la figure de Dologhow, le
soldat aux yeux bleus, attirait l'attention: sa dmarche cadence,
gracieuse et hardie  la fois, son regard assur et moqueur, jet comme
un dfi  ceux qui le dpassaient, paraissaient les plaindre de ne point
faire leur entre  pied comme lui et sa joyeuse compagnie, le
sous-lieutenant de hussards, Gerkow, le mme qui s'tait amus  imiter
le gnral commandant le rgiment, modra l'allure de son cheval pour se
rapprocher de Dologhow; bien qu'il et t, lui aussi, du nombre des
viveurs dont ce dernier avait t le chef de file, il s'tait pourtant
prudemment abstenu jusqu' ce moment de renouer connaissance avec le
disgraci: les quelques mots dits par Koutouzow lui firent changer de
tactique, et feignant une vritable joie:

Comment cela va-t-il cher ami? lui dit-il.

--Comme tu vois, rpondit froidement Dologhow.

La chanson toujours vive et lgre accompagnait d'une faon trange la
dsinvolture comique de Gerkow et les rponses glaciales de son
ex-camarade.

Eh bien, t'arranges-tu avec tes chefs?

--Mais oui, pas mal; ce sont de braves gens: tu t'es donc faufil dans
l'tat-major?

--J'y suis attach, je fais le service.

Ils se turent tous les deux: Le faucon est bien lanc et lanc de la
main droite, reprenait la chanson, et, en l'coutant, on se sentait
involontairement plein de confiance et de rsolution.

Leur conversation aurait certainement chang de ton sans ce joyeux
accompagnement:

Les Autrichiens sont-ils battus? Est-ce vrai? demanda Dologhow.

--On le dit, mais qui diable peut le savoir!

--Tant mieux, rpliqua brivement Dologhow, en suivant la cadence.

--Viens chez nous ce soir, veux-tu? nous aurons un pharaon!

--Vous avez donc beaucoup d'argent?

--Viens toujours!

--Impossible. J'ai fait le voeu de ne jouer ni boire jusqu' ce que
j'aie regagn mon grade.

--Eh bien, alors ce sera  la premire affaire.

--Eh bien! alors, on verra!

--Viens tout de mme: si tu as besoin de quelque chose, l'tat-major
t'aidera.

Dologhow sourit:

Ne t'occupe pas de moi; je ne demanderai rien, je prendrai ce dont
j'aurai besoin.

--Soit, c'tait seulement pour....

--C'est a, moi aussi c'tait seulement pour....

--Adieu!

--Adieu!...

Et bien haut et bien loin: L-bas, l-bas dans la patrie, continuait
la chanson, pendant que Gerkow peronnait son cheval; le cheval, couvert
d'cume et galopant en mesure au son de la musique, dpassa la compagnie
et rejoignit bientt la haute calche.


III


 peine rentr chez lui, Koutouzow, accompagn du gnral autrichien,
s'tait rendu tout droit dans son cabinet de travail: l il se fit
donner par son aide de camp, le prince Bolkonsky, des papiers qui se
rapportaient  l'tat des troupes, et des lettres qui avaient t reues
la veille, de l'archiduc Ferdinand, commandant l'arme d'avant-garde.
Une carte tait tale sur la table, devant laquelle s'assirent
Koutouzow et son compagnon, un des membres du Hofkriegsrath (conseil
suprieur de la guerre). Tout en recevant les papiers de la main de
Bolkonsky, et en lui faisant signe de rester auprs de lui, il continua
la conversation en franais, en donnant  ses phrases, qu'il nonait
avec lenteur, une certaine lgance de tournure et d'inflexion, qui les
rendait agrables  l'oreille; il semblait s'couter lui-mme avec un
plaisir marqu:

Voici mon unique rponse, gnral: si l'affaire en question n'avait
dpendu que de moi, la volont de S. M. l'Empereur Franois aurait t
aussitt accomplie et je me serais joint  l'archiduc. Veuillez croire
que personnellement j'aurais dpos avec joie le commandement de cette
arme, ainsi que la lourde responsabilit dont je suis charg, entre les
mains d'un de ces gnraux, plus clairs et plus capables que moi, dont
l'Autriche fourmille; mais les circonstances enchanent souvent nos
volonts.

Le sourire qui accompagnait ces derniers mots justifiait pleinement la
visible incrdulit de l'Autrichien. Quant  Koutouzow, assur de ne pas
tre contredit en face, et c'tait l pour lui le point principal, peu
lui importait le reste!

Force fut donc  son interlocuteur de rpondre sur le mme ton, tandis
que le son de sa voix trahissait sa mauvaise humeur et contrastait
plaisamment avec les paroles flatteuses, tudies  l'avance, qu'il
laissait chapper avec effort.

Tout au contraire, Excellence, l'Empereur apprcie hautement ce que
vous avez fait pour nos intrts communs; nous trouvons seulement que la
lenteur de votre marche empche les braves troupes russes et leurs
chefs de cueillir des lauriers, comme ils en ont l'habitude.

Koutouzow s'inclina, ayant toujours son sourire railleur sur les lvres.

Ce n'est pas mon opinion; je suis convaincu, au contraire, en me
fondant sur la lettre dont m'a honor S. A. I. l'archiduc Ferdinand, que
l'arme autrichienne, commande par un gnral aussi expriment que le
gnral Mack, est en ce moment victorieuse et que vous n'avez plus
besoin de notre concours.

L'Autrichien matrisa avec peine une explosion de colre. Cette rponse
s'accordait peu, en effet, avec les bruits qui couraient sur une dfaite
de ses compatriotes, et cette dfaite, les circonstances la rendaient
d'ailleurs probable; aussi avait-elle l'air d'une mauvaise plaisanterie,
et pourtant le gnral en chef, calme et souriant, avait le droit
d'mettre ces suppositions, car la dernire lettre de Mack lui-mme
parlait d'une prochaine victoire et faisait l'loge de l'admirable
position de son arme au point de vue stratgique.

Passe-moi la lettre, dit-il au prince Andr. Veuillez couter...

Et il lut en allemand le passage suivant:

L'ensemble de nos forces, 70 000 hommes environ, nous permet
d'attaquer l'ennemi et de le battre, s'il tentait le passage du Lech.
Dans le cas contraire, Ulm tant  nous, nous pouvons ainsi rester
matres des deux rives du Danube, le traverser au besoin pour lui tomber
dessus, couper ses lignes de communication, repasser le fleuve plus bas,
et enfin l'empcher de tourner le gros de ses forces contre nos fidles
allis. Nous attendrons ainsi vaillamment le moment o l'arme impriale
de Russie sera prte  se joindre  nous, pour faire subir  l'ennemi le
sort qu'il a mrit.

En terminant cette longue phrasologie, Koutouzow poussa un soupir et
releva les yeux.

Votre Excellence n'ignore point que le sage doit toujours prvoir le
pire, reprit son vis--vis, press de mettre fin aux railleries pour
aborder srieusement la question; il jeta malgr lui un coup d'oeil sur
'aide de camp.

--Mille excuses, gnral...

Et Koutouzow, l'interrompant, s'adressa au prince Andr:

Veux-tu, mon cher, demander  Kozlovsky tous les rapports de nos
espions. Voici encore deux lettres du comte Nostitz, une autre de S. A.
I. l'archiduc Ferdinand, et de plus ces quelques papiers. Il s'agit de
me composer de tout cela, en franais et bien proprement, un mmorandum
qui rsumera toutes les nouvelles reues dernirement sur la marche de
l'arme autrichienne, pour le prsenter  Son Excellence.

Le prince Andr baissa la tte en signe d'assentiment. Il avait compris
non seulement ce qui lui avait t dit, mais aussi ce qu'on lui avait
donn  entendre et, saluant les deux gnraux, il sortit lentement.

Il y avait peu de temps que le prince Andr avait quitt la Russie, et
cependant il tait bien chang. Cette affectation de nonchalance et
d'ennui, qui lui tait habituelle, avait compltement disparu de toute
sa personne; il semblait ne plus avoir le loisir de songer 
l'impression qu'il produisait sur les autres, tant occup d'intrts
rels autrement graves. Satisfait de lui-mme et de son entourage, il
n'en tait que plus gai et plus bienveillant. Koutouzow, qu'il avait
rejoint en Pologne, l'avait accueilli  bras ouverts, en lui promettant
de ne pas l'oublier: aussi l'avait-il distingu de ses autres aides de
camp, en l'emmenant  Vienne et en lui confiant des missions plus
srieuses. Il avait mme adress  son ancien camarade, le vieux prince
Bolkonsky, les lignes suivantes:

Votre fils deviendra, je le crois et je l'espre, un officier de
mrite, par sa fermet et le soin qu'il met  accomplir strictement ses
devoirs. Je suis heureux de l'avoir auprs de moi.

Parmi les officiers de l'tat-major et parmi ceux de l'arme, le prince
Andr s'tait fait, comme jadis  Ptersbourg, deux rputations tout 
fait diffrentes. Les uns, la minorit, reconnaissant en lui une
personnalit hors ligne et capable de grandes choses, l'exaltaient,
l'coutaient et l'imitaient: aussi ses rapports avec ceux-l taient-ils
naturels et faciles; les autres, la majorit, ne l'aimant pas, le
traitaient d'orgueilleux, d'homme froid et dsagrable: avec ceux-l il
avait su se poser de faon  se faire craindre et respecter. En sortant
du cabinet, le prince Andr s'approcha de son camarade Kozlovsky, l'aide
de camp de service, qui tait assis prs d'une fentre, un livre  la
main:

Qu'a dit le prince? demanda ce dernier.

--Il a ordonn de composer un mmorandum explicatif sur notre inaction.

--Pourquoi?

Le prince Andr haussa les paules.

A-t-on des nouvelles de Mack?

--Non.

--Si la nouvelle de sa dfaite tait vraie, nous l'aurions dj reue.

--Probablement...

Et le prince Andr se dirigea vers la porte de sortie; mais au mme
moment elle s'ouvrit avec violence pour livrer passage  un nouvel
arrivant, qui se prcipita dans la chambre. C'tait un gnral
autrichien de haute taille, avec un bandeau noir autour de la tte, et
l'ordre de Marie-Thrse au cou. Le prince Andr s'arrta.

Le gnral en chef Koutouzow? demanda vivement l'inconnu avec un fort
accent allemand et, ayant jet un rapide coup d'oeil autour de lui, il
marcha droit vers la porte du cabinet.

--Le gnral en chef est occup, rpondit Kozlovsky, se htant de lui
barrer le chemin.... Qui annoncerai-je?

Le gnral autrichien, tonn de ne pas tre connu, regarda avec mpris
de haut en bas le petit aide de camp.

Le gnral en chef est occup, rpta Kozlovsky sans s'mouvoir.

La figure de l'tranger s'assombrit et ses lvres tremblrent, pendant
qu'il tirait de sa poche un calepin. Ayant  la hte griffonn quelques
lignes, il arracha le feuillet, le lui tendit, s'approcha brusquement de
la fentre et, se laissant tomber de tout son poids sur un fauteuil, il
regarda les deux jeunes gens d'un air maussade, destin, sans doute, 
rprimer leur curiosit. Relevant ensuite la tte, il se redressa avec
l'intention vidente de dire quelque chose, puis, faisant un mouvement,
il essaya avec une feinte nonchalance de fredonner  mi-voix un refrain
qui se perdit en un son inarticul. La porte du cabinet s'ouvrit, et
Koutouzow parut sur le seuil. Le gnral  la tte bande, se baissant
comme s'il avait  viter un danger, s'avana au-devant de lui, en
faisant quelques enjambes de ses longues jambes maigres.

Vous voyez le malheureux Mack! dit-il d'une voix mue.

Koutouzow conserva pendant quelques secondes une complte impassibilit,
puis ses traits se dtendirent, les plis de son front s'effacrent; il
le salua respectueusement et, le laissant passer devant lui, le suivit
et referma la porte. Le bruit qui s'tait rpandu de la dfaite des
Autrichiens et de la reddition de l'arme sous les murs d'Ulm, se
trouvait donc confirm.

Une demi-heure plus tard, des aides de camp envoys dans toutes les
directions portaient des ordres qui devaient dans un prochain dlai
tirer l'arme russe de son inaction et la faire marcher  la rencontre
de l'ennemi.

Le prince Andr tait un de ces rares officiers d'tat-major pour
lesquels tout l'intrt se concentre sur l'ensemble des oprations
militaires. La prsence de Mack et les dtails de son dsastre lui
avaient fait comprendre que l'arme russe tait dans une situation
critique, et que la premire moiti de la campagne tait perdue. Il se
reprsentait le rle chu aux troupes russes et celui qu'il allait jouer
lui-mme, et il ne pouvait s'empcher de ressentir une motion joyeuse
en songeant que l'orgueilleuse Autriche tait humilie et qu'avant une
semaine il prendrait part  un engagement invitable entre les Franais
et les Russes, le premier qui aurait eu lieu depuis Souvorow. Cependant
il craignait que le gnie de Bonaparte ne ft plus fort que tout
l'hrosme de ses adversaires, et, d'un autre ct, il ne pouvait
admettre que son hros subt un chec.

Surexcit par le travail de sa pense, le prince Andr retourna chez lui
pour crire  son pre sa lettre quotidienne. Chemin faisant, il
rencontra son compagnon de chambre, Nesvitsky, et le moqueur Gerkow, qui
riaient tous deux aux clats.

Pourquoi es-tu si sombre? lui demanda Nesvitsky,  la vue de sa figure
ple et de ses yeux anims.

--Il n'y a pas de quoi tre gai, rpliqua Bolkonsky.

Au moment o ils s'abordaient ainsi, ils virent paratre au fond du
corridor un membre du Hofkriegsrath et le gnral autrichien Strauch,
attach  l'tat-major de Koutouzow avec mission de veiller  la
fourniture des vivres destins  l'arme russe; ces deux personnages
taient arrivs de la veille. La largeur du corridor permettait aux
trois jeunes officiers de ne pas se dranger pour les laisser passer,
mais Gerkow, repoussant Nesvitsky, s'cria d'une voix haletante:

Ils viennent... ils viennent!... de grce, faites place!

Les deux gnraux semblaient vouloir viter toute marque de respect,
lorsque Gerkow, sur la figure duquel s'panouit un large sourire de
niaise satisfaction, fit un pas en avant.

Excellence, dit-il en allemand et en s'adressant  l'Autrichien, j'ai
l'honneur de vous offrir mes flicitations...

Et il inclina la tte, en jetant gauchement l'un aprs l'autre ses pieds
en arrire, comme un enfant qui apprend  danser. Le membre du
Hofkriegsrath prit un air svre, mais, frapp de la franchise de ce
gros et bte sourire, il ne put lui refuser un moment d'attention.

J'ai l'honneur, reprit Gerkow, de vous offrir mes flicitations; le
gnral Mack est arriv en bonne sant, sauf un lger coup ici,
ajouta-t-il, en portant d'un air radieux la main  sa tte. Le gnral
frona les sourcils et se dtourna:

Dieu, quel imbcile! s'cria-t-il en continuant son chemin.

Nesvitsky enchant entoura de ses bras le prince Andr: celui-ci, dont
la pleur avait encore augment, le repoussa durement d'un air fch et
se tourna vers Gerkow. Le sentiment d'irritation caus par la vue de
Mack, par les nouvelles qu'il avait apportes, par ses propres
rflexions sur la situation de l'arme russe, venait enfin de trouver
une issue en face de la plaisanterie dplace de ce dernier.

S'il vous est agrable, monsieur,--lui dit-il d'une voix tranchante,
tandis que son menton tremblait lgrement,--de poser pour le bouffon,
je ne puis certainement pas vous en empcher, mais je vous avertis que,
si vous vous permettez de recommencer vos sottes facties en ma
prsence, je vous apprendrai comment il faut se conduire.

Nesvitsky et Gerkow, stupfaits de cette sortie, ouvrirent de grands
yeux et se regardrent en silence.

Mais quoi? je l'ai flicit, voil tout, dit Gerkow.

--Je ne plaisante pas, taisez-vous, s'cria Bolkonsky, et, prenant le
bras de Nesvitsky, il s'loigna de Gerkow, qui ne trouvait rien 
rpondre.

--Voyons, qu'est-ce qui t'arrive? dit Nesvitsky avec l'intention de le
calmer.

--Comment! ce qui m'arrive? tu ne comprends donc pas! Ou bien nous
sommes des officiers au service de notre Empereur et de notre patrie,
qui se rjouissent des succs et pleurent sur les dfaites, ou bien nous
sommes des laquais qui n'ont rien  voir dans les affaires de leurs
matres. Quarante mille hommes massacrs, l'arme de nos allis
dtruite... et vous trouvez l le mot pour rire! s'cria le prince Andr
mu, comme si cette dernire phrase, dite en franais, donnait plus de
poids  son opinion.... C'est bon pour un garon de rien comme cet
individu, dont vous avez fait votre ami, mais pas pour vous, pas pour
vous! Des gamins seuls peuvent s'amuser ainsi!...

Ayant remarqu que Gerkow pouvait l'entendre, il attendit pour voir s'il
rpliquerait, mais le lieutenant tourna sur ses talons et sortit du
corridor.


IV


Le rgiment de hussards de Pavlograd campait  deux milles de Braunau.
L'escadron dans lequel Nicolas Rostow tait junker tait log dans le
village de Saltzeneck, dont la plus belle maison avait t rserve au
chef d'escadron, capitaine Denissow, connu dans toute la division de
cavalerie sous le nom de Vaska Denissow.

Depuis que le junker Rostow avait rejoint son rgiment en Pologne, il
avait toujours partag le logement du chef d'escadron. Ce jour-l mme,
le 8 octobre, pendant qu'au quartier gnral tout tait sens dessus
dessous,  cause de la dfaite de Mack, l'escadron continuait tout
doucement sa vie de bivouac. Denissow, qui avait jou et perdu toute la
nuit, n'tait pas encore rentr au moment o Rostow, en uniforme de
junker, revenait  cheval, de bon matin, de la distribution de fourrage;
s'arrtant au perron, il rejeta vivement sa jambe en arrire avec, un
mouvement plein de jeunesse, et, restant une seconde le pied sur
l'trier, comme s'il se sparait  regret de sa monture, il sauta 
terre et appela le planton qui se prcipitait dj pour tenir son
cheval:

Ah! Bonedareneko, promne-le, veux-tu, dit-il en s'adressant au hussard
avec cette affabilit familire et gaie habituelle aux bonnes natures
lorsqu'elles se sentent heureuses.

--Entendu, Votre Excellence, rpondit le Petit-Russien en secouant la
tte avec bonne humeur.

--Fais attention, promne-le bien.

Un autre hussard s'tait galement lanc vers le cheval, mais
Bonedareneko avait aussitt saisi le bridon; on voyait que le junker
payait bien et qu'il tait avantageux de le servir.

Rostow caressa doucement sa bte et s'arrta sur le perron pour la
regarder.

Bravo, quel cheval cela fera! se dit-il en lui-mme, et, relevant son
sabre, il monta rapidement les quelques marches en faisant sonner ses
perons.

L'Allemand propritaire de la maison se montra, en camisole de laine et
en bonnet de coton,  la porte de l'table, o il remuait le fumier avec
une fourche.

Sa figure s'claira d'un bon sourire  la vue de Rostow.

Bonjour, bonjour, lui dit-il, en rendant son salut au jeune homme avec
un plaisir vident.

--Dj  l'ouvrage, lui dit Rostow, souriant  son tour, hourra pour
l'Autriche, hourra pour les Russes, hourra pour l'empereur Alexandre!
ajouta-t-il en rptant les exclamations favorites de l'Allemand.

Celui-ci s'avana en riant, jeta en l'air son bonnet de coton et
s'cria:

Hourra pour toute la terre!

Rostow rpta son hourra, et cependant il n'y avait aucun motif de se
rjouir d'une faon aussi extraordinaire, ni pour l'Allemand qui
nettoyait son table, ni pour Rostow qui tait all chercher du foin
avec son peloton. Aprs qu'ils eurent ainsi donn un libre cours  leurs
sentiments patriotiques et fraternels, le vieux bonhomme retourna  son
ouvrage, et le jeune junker rentra chez lui.

O est ton matre? demanda-t-il  Lavrouchka, le domestique de
Denissow, rus coquin et connu pour tel de tout le rgiment.

--Il n'est pas encore rentr depuis hier au soir; il aura probablement
perdu, rpondit Lavrouchka, car je le connais bien: quand il gagne, il
revient de bonne heure pour s'en vanter; s'il ne revient pas de toute la
nuit, c'est qu'il est en droute, et alors il est d'une humeur de
chien. Faut-il vous servir le caf?

--Oui, donne-le et promptement.

Dix minutes plus tard, Lavrouchka apportait le caf:

Il vient, il vient! gare la bombe!

Rostow aperut effectivement Denissow qui rentrait. C'tait un petit
homme,  la figure enlumine, aux yeux noirs et brillants, aux cheveux
noirs et  la moustache en dsordre. Son dolman tait dgraf, son large
pantalon tenait  peine et son shako froiss descendait sur sa nuque.
Sombre et soucieux, il s'approchait la tte basse.

Lavrouchka! s'cria-t-il avec colre et en grasseyant. Voyons, idiot,
te-moi cela.

--Mais puisque je vous l'te!

--Ah! te voil lev! dit Denissow, en entrant dans la chambre.

--Il y a beau temps... j'ai dj t au fourrage et j'ai vu Frulein
Mathilde.

--Ah! Ah! Et moi, mon cher, je me suis enfonc, comme une triple
buse.... Une mauvaise chance du diable! Elle a commenc aprs ton
dpart.... H! du th! cria-t-il d'un air renfrogn.

Puis, grimaant un sourire qui laissa voir ses dents petites et fortes,
il passa ses doigts dans ses cheveux en broussailles.

C'est le diable qui m'a envoy chez ce Rat (c'tait le surnom donn 
l'officier).... Figure-toi... pas une carte, pas une!...

Et Denissow, laissant tomber le feu de sa pipe, la jeta avec violence
sur le plancher, o elle se brisa en mille morceaux. Aprs avoir
rflchi une demi-seconde en regardant gaiement Rostow de ses yeux noirs
et brillants:

Si au moins il y avait des femmes, passe encore, mais il n'y a rien 
faire, except boire!... Quand donc se battra-t-on?... H, qui est l?
ajouta-t-il, en entendant derrire la porte un bruit de grosses bottes
et d'perons, accompagn d'une petite toux respectueuse.

--Le marchal des logis! annona Lavrouchka. Denissow s'assombrit
encore plus.

a va mal, dit-il, en jetant  Rostow sa bourse qui contenait quelques
pices d'or.... Compte, je t'en prie, mon ami, ce qui me reste, et cache
ma bourse sous mon oreiller.

Il sortit.

Rostow s'amusa  mettre en piles gales les pices d'or de diffrente
valeur et  les compter machinalement, pendant que la voix de Denissow
se faisait entendre dans la pice voisine:

Ah! Tlianine, bonjour; je me suis enfonc hier!

--Chez qui?

--Chez Bykow.

--Chez le Rat, je le sais, dit une autre voix flte.

Et le lieutenant Tlianine, petit officier du mme escadron, entra au
mme moment dans la chambre o se trouvait Rostow. Celui-ci, jetant la
bourse sous l'oreiller, serra la main moite qui lui tait tendue.
Tlianine avait t renvoy de la garde peu temps avant la campagne; sa
conduite tait maintenant exempte de tout reproche, et cependant il
n'tait pas aim. Rostow surtout ne pouvait ni surmonter ni cacher
l'antipathie involontaire qu'il lui inspirait.

Eh bien, jeune cavalier, tes-vous content de mon petit Corbeau?
(c'tait le nom du cheval vendu  Rostow). Le lieutenant ne regardait
jamais en face la personne  laquelle il parlait, et ses yeux allaient
sans cesse d'un objet  un autre....

Je vous ai vu le monter ce matin.

--Mais il n'a rien de particulier, c'est un bon cheval, rpondit Rostow,
qui savait fort bien que cette bte paye sept cents roubles n'en valait
pas la moiti.... Il boite un peu de la jambe gauche de devant.

--C'est le sabot qui se sera fendu: ce n'est rien, je vous apprendrai 
y mettre un rivet.

--Oui, apprenez-le-moi.

--Oh! c'est bien facile, ce n'est pas un secret; quant au cheval, vous
m'en remercierez.

--Je vais le faire amener, dit aussitt Rostow pour se dbarrasser de
Tlianine.

Et il sortit.

Denissow, assis par terre dans la pice d'entre, les jambes croises,
la pipe  la bouche, coutait le rapport du marchal des logis.  la vue
de Rostow, il fit une grimace, en lui indiquant du doigt par-dessus son
paule, avec une expression de dgot, la chambre o tait Tlianine:

Je n'aime pas ce garon-l, dit-il sans s'inquiter de la prsence de
son subordonn.

Rostow haussa les paules comme pour dire:

Moi non plus, mais qu'y faire?

Et, ayant donn ses ordres, il retourna auprs de l'officier, qui tait
nonchalamment occup  frotter ses petites mains blanches:

Et dire qu'il existe des figures aussi antipathiques! pensa Rostow.

Eh bien, avez-vous fait amener le cheval? demanda Tlianine, en se
levant et en jetant autour de lui un regard indiffrent.

--Oui,  l'instant.

--C'est bien... je n'tais entr que pour demander  Denissow s'il avait
reu l'ordre du jour d'hier; l'avez-vous reu, Denissow?

--Non, pas encore; o allez-vous?

--Mais je vais aller montrer  ce jeune homme comment on ferre un
cheval.

Ils entrrent dans l'curie, et, sa besogne faite, le lieutenant
retourna chez lui.

Denissow, assis  une table sur laquelle on avait pos une bouteille
d'eau-de-vie et un saucisson, tait en train d'crire. Sa plume criait
et crachait sur le papier. Quand Rostow entra, il le regarda d'un air
sombre:

C'est  elle que j'cris...

Et, s'accoudant sur la table sans lcher sa plume, comme s'il saisissait
avec joie l'occasion de dire tout haut ce qu'il voulait mettre par
crit, il lui dtailla le contenu de son ptre:

Vois-tu, mon ami, on ne vit pas, on dort quand on n'a pas un amour dans
le coeur. Nous sommes les enfants de la poussire, mais, lorsqu'on aime,
on devient Dieu, on devient pur comme au premier jour de la cration!...
Qui va l? Envoie-le au diable, je n'ai pas le temps!

Mais Lavrouchka s'approcha de lui sans se dconcerter:

Ce n'est personne, c'est le marchal des logis  qui vous avez dit de
venir chercher l'argent.

Denissow fit un geste d'impatience aussitt rprim:

Mauvaise affaire, grommela-t-il.... Dis donc, Rostow, combien y a-t-il
dans ma bourse?

--Sept pices neuves et trois vieilles.

--Ah! mauvaise affaire! Que fais-tu l plant comme une borne? Va
chercher le marchal des logis!

--Denissow, je t'en prie, s'cria Rostow en rougissant, prends de mon
argent, tu sais que j'en ai.

--Je n'aime pas  emprunter aux amis. Non, je n'aime pas cela.

--Si tu ne me traites pas en camarade, tu m'offenseras srieusement;
j'en ai, je t'assure, rpta Rostow.

--Mais non, je te le rpte...

Denissow s'approcha du lit pour retirer sa bourse de dessous l'oreiller:

O l'as-tu cache?

--Sous le dernier oreiller.

--Elle n'y est pas!...

Et Denissow jeta les deux oreillers par terre.

C'est vraiment inou!

--Tu l'auras fait tomber, attends, dit Rostow, en secouant les oreillers
 son tour et en rejetant galement de ct la couverture.... Pas de
bourse!... Aurais-je donc oubli? Mais non, puisque j'ai mme pens que
tu la gardais sous ta tte comme un trsor. Je l'ai bien mise l
pourtant; o est-elle donc? ajouta-t-il en se tournant vers Lavrouchka.

--Elle doit tre l o vous l'avez laisse, car je ne suis pas entr!

--Et je te dis qu'elle n'y est pas.

--C'est toujours la mme histoire... vous oubliez toujours o vous
mettez les choses... regardez dans vos poches.

--Mais non, te dis-je, puisque j'ai pens au trsor... je me rappelle
trs bien que je l'ai mise l.

Lavrouchka dfit entirement le lit, regarda partout, fureta dans tous
les coins, et s'arrta au beau milieu de la chambre, en tendant les
bras avec stupfaction. Denissow, qui avait suivi tous ses mouvements en
silence, se tourna  ce geste vers Rostow:

Voyons, Rostow, cesse de plaisanter!

Rostow, en sentant peser sur lui le regard de son ami, releva les yeux
et les baissa aussitt. Son visage devint pourpre et la respiration lui
manqua.

Il n'y a eu ici que le lieutenant et vous deux, donc elle doit y tre!
dit Lavrouchka.

--Eh bien, alors, poupe du diable, remue-toi... cherche, s'cria
Denissow devenu cramoisi, et le menaant du poing: il, faut qu'elle se
trouve, sans cela je te cravacherai... je vous cravacherai tous!...

Rostow boutonna sa veste, agrafa son ceinturon et prit sa casquette.

Trouve-la, te dis-je, continuait Denissow en secouant son domestique
et en le poussant violemment contre la muraille.

--Laisse-le, Denissow, je sais qui l'a prise...

Et Rostow se dirigea vers la porte, les yeux toujours baisss. Denissow,
ayant subitement compris son allusion, s'arrta et lui saisit la main:

Quelle btise! s'cria-t-il si fortement que les veines de son cou et
de son front se tendirent comme des cordes. Tu deviens fou, je crois...
la bourse est ici, j'corcherai vif ce misrable et elle se retrouvera.

--Je sais qui l'a prise, rpta Rostow d'une voix trangle.

--Et moi, je te dfends... s'cria Denissow.

Mais Rostow s'arracha avec colre  son treinte.

Tu ne comprends donc pas, lui dit-il, en le regardant droit et ferme
dans les yeux, tu ne comprends donc pas ce que tu me dis? Il n'y avait
que moi ici; donc, si ce n'est pas l'autre, c'est... et il se prcipita
hors de la chambre sans achever sa phrase.

--Ah! que le diable t'emporte, toi et tout le reste!

Ce furent les dernires paroles qui arrivrent aux oreilles de Rostow;
peu d'instants aprs il entrait dans le logement de Tlianine.

Mon matre n'est pas  la maison, lui dit le domestique, il est all 
l'tat-major.... Est-il arriv quelque chose? ajouta-t-il, en remarquant
la figure bouleverse du junker.

--Non, rien!

--Vous l'avez manqu de peu.

Sans rentrer chez lui, Rostow monta  cheval et se rendit 
l'tat-major, qui tait tabli  trois verstes de Saltzeneck; il y avait
l un petit traktir o se runissaient les officiers. Arriv devant la
porte, il y vit attach le cheval de Tlianine; le jeune officier tait
attabl dans la chambre du fond devant un plat de saucisses et une
bouteille de vin.

Ah! vous voil aussi, jeune adolescent, dit-il en souriant et en
levant ses sourcils.

--Oui, dit Rostow avec effort, et il s'assit  une table voisine, 
ct de deux Allemands et d'un officier russe.

Tous gardaient le silence, on n'entendait que le cliquetis des
couteaux. Ayant fini de djeuner, le lieutenant tira de sa poche une
longue bourse, en fit glisser les coulants de ses petits doigts blancs
et recourbs  la poulaine, y prit une pice d'or et la tendit au
garon.

Dpchez-vous, dit-il.

--Permettez-moi d'examiner cette bourse, murmura Rostow en
s'approchant.

Tlianine, dont les yeux, comme d'habitude, ne se fixaient nulle part,
la lui passa.

Elle est jolie, n'est-ce pas? dit-il en plissant lgrement... voyez,
jeune homme.

Le regard de Rostow se porta alternativement sur la bourse et sur le
lieutenant.

Tout cela restera  Vienne, si nous y arrivons, car ici, dans ces
vilains petits trous, on ne peut gure dpenser son argent, ajouta-t-il
avec une gaiet force.... Rendez-la-moi, je m'en vais.

Rostow se taisait.

Eh bien, et vous, vous allez djeuner? On mange assez bien ici, mais,
voyons, rendez-la-moi donc...

Et il tendit la main pour prendre la bourse.

Le junker la lcha et le lieutenant la glissa doucement dans la poche de
son pantalon; il releva ses sourcils avec ngligence, et sa bouche
s'entr'ouvrit comme pour dire: Oui, c'est ma bourse; elle rentre dans
ma poche, c'est tout simple, et personne n'a rien  y voir...

Eh bien, dit-il, et leurs regards se croisrent en se lanant des
clairs.

--Venez par ici, et Rostow entrana Tlianine vers la fentre.... Cet
argent est  Denissow, vous l'avez pris! lui souffla-t-il  l'oreille.

--Quoi? comment... vous osez? Mais dans ces paroles entrecoupes on
sentait qu'il n'y avait plus qu'un appel dsespr, une demande de
pardon; les derniers doutes, dont le poids terrible n'avait cess
d'oppresser le coeur de Rostow, se dissiprent aussitt.

Il en ressentit une grande joie et en mme temps une immense compassion
pour ce malheureux.

Il y a du monde ici, Dieu sait ce que l'on pourrait supposer, murmura
Tlianine en prenant sa casquette et en se dirigeant vers une autre
chambre qui tait vide.

--Il faut nous expliquer: je le savais et je puis le prouver, rpliqua
Rostow, dcid  aller jusqu'au bout.

Le visage ple et terrifi du coupable tressaillit; ses yeux allaient
toujours de droite et de gauche, mais sans quitter le plancher et sans
oser se porter plus haut. Quelques sons rauques et inarticuls
s'chapprent de sa poitrine.

Je vous en supplie, comte, ne me perdez pas, voici l'argent,
prenez-le... mon pre est vieux, ma mre...

Et il jeta la bourse sur la table.

Rostow s'en empara et marcha vers la porte sans le regarder; arriv sur
le seuil, il se retourna et revint sur ses pas.

Mon Dieu, lui dit-il avec angoisse et les yeux humides, comment
avez-vous pu faire cela?

--Comte!...

Et Tlianine s'approcha du junker.

Ne me touchez pas, s'cria imptueusement Rostow en se reculant; si
vous en avez besoin, eh bien, tenez, prenez-la. Et, lui jetant la
bourse, il disparut en courant.


V


Le soir mme, une conversation anime avait lieu, dans le logement de
Denissow, entre les officiers de l'escadron.

Je vous rpte que vous devez prsenter vos excuses au colonel, disait
le capitaine en second, Kirstein; le capitaine Kirstein avait des
cheveux grisonnants, d'normes moustaches, des traits accentus, un
visage rid; redevenu deux fois simple soldat pour affaires d'honneur,
il avait toujours su reconqurir son rang.

--Je ne permettrai  personne de dire que je mens, s'cria Rostow, le
visage enflamm et tremblant d'motion.... Il m'a dit que j'en avais
menti,  quoi je lui ai rpondu que c'tait lui qui en avait menti....
Cela en restera l!... On peut me mettre de service tous les jours et me
flanquer aux arrts, mais quant  des excuses, c'est autre chose, car si
le colonel juge indigne de lui de me donner satisfaction, alors....

--Mais voyons, coutez-moi, dit Kirstein en l'interrompant de sa voix
de basse, et il lissait avec calme ses longues moustaches. Vous lui avez
dit, en prsence de plusieurs officiers, qu'un de leurs camarades avait
vol?

--Ce n'est pas ma faute si la conversation a eu lieu devant tmoins.
J'ai peut-tre eu tort, mais je ne suis point un diplomate; c'est pour
cela que je suis entr dans les hussards, persuad qu'ici toutes ces
finesses taient inutiles, et l-dessus il me lance un dmenti  la
figure. Eh bien... qu'il me donne satisfaction!

--Tout cela est fort bien, personne ne doute de votre courage, mais l
n'est pas la question. Demandez plutt  Denissow s'il est admissible
que vous, un junker, vous puissiez demander satisfaction au chef de
votre rgiment?

Denissow mordillait sa moustache d'un air sombre, sans prendre part  la
discussion; mais  la question de Kirstein il secoua ngativement la
tte.

Vous parlez de cette vilenie au colonel devant des officiers?...
Bogdanitch a eu parfaitement raison de vous rappeler  l'ordre.

--Il ne m'a pas rappel  l'ordre, il a prtendu que je ne disais pas la
vrit.

--C'est a, et vous lui avez rpondu des btises... vous lui devez donc
des excuses.

--Pas le moins du monde.

--Je ne m'attendais pas  cela de vous, reprit gravement le capitaine en
second, car vous tes coupable non seulement envers lui, mais envers
tout le rgiment. Si au moins vous aviez rflchi, si vous aviez pris
conseil avant d'agir, mais non, vous avez clat, et cela devant les
officiers. Que restait-il  faire au colonel?  mettre l'accus en
jugement; c'tait imprimer une tache  son rgiment et le couvrir de
honte pour un misrable. Ce serait juste selon vous, mais cela nous
dplat  nous, et Bogdanitch est un brave de vous avoir puni. Vous en
tes outr, mais c'est votre faute, vous l'avez cherch, et maintenant
qu'on tche d'touffer l'affaire, vous continuez  l'bruiter... et
votre amour-propre vous empche d'offrir vos excuses  un vieux et
honorable militaire comme notre colonel. Peu vous importe, n'est-ce pas?
Cela vous est bien gal de dshonorer le rgiment!--et la voix de
Kirstein trembla lgrement-- vous qui n'y passerez peut-tre qu'une
anne et qui demain pouvez tre nomm aide de camp? Mais cela ne nous
est pas indiffrent  nous, que l'on dise qu'il y a des voleurs dans le
rgiment de Pavlograd; n'est-ce pas, Denissow?

Denissow, silencieux et immobile, lanait de temps en temps un coup
d'oeil  Rostow.

Nous autres vieux soldats, qui avons grandi avec le rgiment et qui
esprons y mourir, son honneur nous tient au coeur, et Bogdanitch le
sait bien. C'est mal, c'est mal; fchez-vous si vous voulez, je n'ai
jamais mch la vrit  personne.

--Il a raison, que diable, s'cria Denissow... eh bien, Rostow, eh
bien!...

Rostow, rougissant et plissant tour  tour, portait ses regards de l'un
 l'autre:

Non, messieurs, non, ne pensez pas... ne me croyez pas capable de...
l'honneur du rgiment m'est aussi cher... et je le prouverai... et
l'honneur du drapeau aussi. Eh bien, oui, j'ai eu tort, compltement
tort, que vous faut-il encore?

Et ses yeux se mouillrent de larmes.

Trs bien, comte, s'cria Kirstein en se levant et en lui tapant sur
l'paule avec sa large main.

--Je te le disais bien, dit Denissow, c'est un brave coeur.

--Oui, c'est bien, trs bien, comte, rpta le vieux militaire, en
honorant le junker de son titre, en reconnaissance de son aveu....
Allons, allons, faites vos excuses, Excellence.

--Messieurs, je ferai tout ce que vous voudrez... personne ne m'entendra
plus prononcer un mot l-dessus; mais quant  faire mes excuses, cela
m'est impossible, je vous le jure: j'aurais l'air d'un petit garon qui
demande pardon.

Denissow partit d'un clat de rire.

Tant pis pour vous! Bogdanitch est rancunier; vous payerez cher votre
obstination.

--Je vous le jure, ce n'est pas de l'obstination, je ne puis pas vous
expliquer ce que j'prouve... je ne le puis pas.

--Eh bien, comme il vous plaira! Et o est-il, ce misrable? o s'est-il
cach? demanda Kirstein, en se tournant vers Denissow.

--Il fait le malade, on le portera malade dans l'ordre du jour de
demain.

--Oui, c'est une maladie: impossible de comprendre cela autrement.

--Maladie ou non, je lui conseille de ne pas me tomber sous la main, je
le tuerais, s'cria Denissow avec fureur.

En ce moment Gerkow entra.

Toi! dirent les officiers.

--En marche, messieurs! Mack s'est rendu prisonnier avec toute son
arme.

--Quel canard!

--Je l'ai vu, vu de mes propres yeux.

--Comment, tu as vu Mack vivant, en chair et en os?

--En marche! en marche! vite une bouteille pour la nouvelle qu'il
apporte! Comment es-tu tomb ici?

--On m'a de nouveau renvoy au rgiment  cause de ce diable de Mack. Le
gnral autrichien s'est plaint de ce que je l'avais flicit de
l'arrive de son suprieur. Qu'as-tu donc, Rostow, on dirait que tu sors
du bain?

--Ah! mon cher, c'est un tel gchis ici depuis deux jours!

L'aide de camp du rgiment entra et confirma les paroles de Gerkow.

Le rgiment devait se mettre en marche le lendemain:

En marche, messieurs! Dieu merci, plus d'inaction!


VI


Koutouzow s'tait repli sur Vienne, en dtruisant derrire lui les
ponts sur l'Inn,  Braunau, et sur la Traun,  Lintz. Pendant la journe
du 23 octobre, les troupes passaient la rivire Enns. Les fourgons de
bagages, l'artillerie, les colonnes de troupes traversaient la ville en
dfilant des deux cts du pont. Il faisait un temps d'automne doux et
pluvieux. Le vaste horizon qui se droulait  la vue, des hauteurs o
taient places les batteries russes pour la dfense du pont, tantt se
drobait derrire un rideau de pluie fine et lgre qui rayait
l'atmosphre de lignes obliques, tantt s'largissait lorsqu'un rayon de
soleil illuminait au loin tous les objets, en leur prtant l'clat du
vernis. La petite ville avec ses blanches maisonnettes aux toits rouges,
sa cathdrale et son pont, des deux cts duquel se dversait en masses
serres l'arme russe, tait situe au pied des collines. Au tournant du
Danube,  l'embouchure de l'Enns, on apercevait des barques, une le,
un chteau avec son parc, entours des eaux runies des deux fleuves,
et, sur la rive gauche et rocheuse du Danube, s'tendaient dans le
lointain mystrieux des montagnes verdoyantes, aux dfils bleutres,
couvertes d'une fort de pins  l'aspect sauvage et impntrable,
derrire laquelle s'lanaient les tours d'un couvent, et bien loin, sur
la hauteur, on entrevoyait les patrouilles ennemies. En avant de la
batterie, le gnral commandant l'arrire-garde, accompagn d'un
officier de l'tat-major, examinait le terrain  l'aide d'une
longue-vue;  quelques pas de lui, assis sur l'afft d'un canon,
Nesvitsky, envoy  l'arrire-garde par le gnral en chef, faisait 
ses camarades les honneurs de ses petits pts arross de vritable
Doppel-Kummel[14]. Le cosaque qui le suivait lui prsentait le flacon et
la cantine, pendant que les officiers l'entouraient gaiement, les uns 
genoux, les autres assis  la turque sur l'herbe mouille.

Pas bte ce prince autrichien qui s'est construit ici un chteau! Quel
charmant endroit! Eh bien, messieurs, vous ne mangez plus!

--Mille remerciements, prince, rpondit l'un d'eux, qui trouvait un
plaisir extrme  causer avec un aussi gros bonnet de l'tat-major....

--Le site est ravissant: nous avons ctoy le parc et aperu deux cerfs,
et quel beau chteau!

--Voyez, prince, dit un autre qui, se faisant scrupule d'avaler encore
un petit pt, dtourna son intrt sur le paysage: voyez, nos
fantassins s'y sont dj introduits; tenez, l-bas derrire le village,
sur cette petite prairie, il y en a trois qui tranent quelque chose.
Ils l'auront bien vite nettoy, ce chteau! ajouta-t-il avec un sourire
d'approbation.

--Oui, oui, dit Nesvitsky, en introduisant un petit pt dans sa grande
et belle bouche aux lvres humides. Quant  moi, j'aurais dsir
pntrer l dedans, continua-t-il en indiquant les hautes tours du
couvent situ sur la montagne, et ses yeux brillrent en se fermant 
demi.

--Ne serait-ce pas charmant, avouez-le, messieurs?... Pour effrayer ces
nonnettes, j'aurais, ma foi, donn cinq ans de ma vie... des Italiennes,
dit-on, et il y en a de jolies.

--D'autant plus qu'elles s'ennuient  mourir, ajouta un officier plus
hardi que les autres.

Pendant ce temps, l'officier de l'tat-major indiquait quelque chose au
gnral, qui l'examinait avec sa longue-vue.

C'est a, c'est a! rpondit le gnral d'un ton de mauvaise humeur, en
abaissant sa lorgnette et en haussant les paules.... Ils vont tirer
sur les ntres!... Comme ils tranent!

 l'oeil nu, on distinguait de l'autre ct une batterie ennemie, de
laquelle s'chappait une lgre fume d'un blanc de lait, puis on
entendit un bruit sourd et l'on vit nos troupes hter le pas au passage
de la rivire. Nesvitsky se leva en s'ventant, et s'approcha du
gnral, le sourire sur les lvres.

Votre Excellence ne voudrait-elle pas manger un morceau?

--Cela ne va pas, dit le gnral sans rpondre  son invitation, les
ntres sont en retard.

--Faut-il y courir, Excellence?

--Oui, allez-y, je vous prie...

Et le gnral lui rpta l'ordre qui avait dj t donn:

Vous direz aux hussards de passer les derniers, de brler le pont,
comme je l'ai ordonn, et de s'assurer si les matires inflammables sont
bien places.

--Trs bien, rpondit Nesvitsky;--alors il fit signe au cosaque de lui
amener son cheval et de ranger sa cantine, et hissa lgrement son gros
corps en selle.--Ma parole, j'irai voir, en passant, les nonnettes,
dit-il aux officiers, en lanant son cheval sur le sentier sinueux qui
se droulait au flanc de la montagne.

--Voyons, capitaine, dit le gnral, en s'adressant  l'artilleur,
tirez, le hasard dirigera vos coups... amusez-vous un peu!

--Les servants  leurs pices! commanda l'officier, et, un instant
aprs, les artilleurs quittrent gaiement leurs feux de bivouac pour
courir aux canons et les charger.

N 1!...

Et le N 1 s'lana crnement dans l'espace!

Un son mtallique et assourdissant retentit: la grenade, en sifflant,
vola par-dessus les ttes des ntres et alla tomber bien en avant de
l'ennemi; un lger nuage de fume indiqua l'endroit de la chute et de
l'explosion. Officiers et soldats s'taient rveills  ce bruit, et
tous suivirent avec intrt la marche de nos troupes au bas de la
montagne, et celle de l'ennemi qui avanait. Tout se voyait
distinctement. Le son rpercut de ce coup solitaire et les rayons
brillants du soleil, dchirant son voile de nuages, se fondirent en une
seule et mme impression d'entrain et de vie.


VII


Deux boulets ennemis avaient pass par-dessus le pont, et sur le pont il
y avait foule. Tout au milieu, appuy contre la balustrade, se tenait le
prince Nesvitsky, riant et regardant son cosaque qui tenait les deux
chevaux un peu en arrire de lui.  peine faisait-il un pas en avant,
que les soldats et les chariots le repoussaient contre le parapet, et il
se remettait  sourire.

Eh! l-bas, camarade, disait le cosaque  un soldat qui conduisait un
fourgon, et refoulait l'infanterie masse autour de ses roues.... Eh!
l-bas, attends donc, laisse passer le gnral!

Mais le soldat du train, sans faire la moindre attention au titre de
gnral, criait contre les hommes qui lui barraient la route:

Eh! pays, tire  gauche, gare!...

Mais les pays, paule contre paule, leurs baonnettes
s'entrechoquant, continuaient  marcher en masse compacte. En regardant
au-dessous de lui, le prince Nesvitsky pouvait apercevoir les petites
vagues, rapides et clapotantes de l'Enns, qui, courant l'une sur
l'autre, se confondaient, blanches d'cume, en se brisant sous l'arche
du pont. En regardant autour de lui, il voyait se succder des vagues
vivantes de soldats semblables  celles d'en bas, des vagues de shakos
recouverts de leurs fourreaux, de sacs, de fusils aux longues
baonnettes, de visages aux pommettes saillantes, aux joues creuses, 
l'expression insouciante et fatigue, et de pieds en mouvement foulant
les planches boueuses du pont. Parfois, un officier en manteau se
frayait un passage  travers ces ondes uniformes, comme un jet de la
blanche cume qui courait sur les eaux de l'Enns. Parfois les ondes de
l'infanterie entranaient avec elles un hussard  pied, un domestique
militaire, un habitant de la ville, comme de lgers morceaux de bois
emports par le courant; parfois encore, un fourgon d'officier ou de
compagnie, recouvert de cuir de haut en bas, voguait majestueusement,
soutenu par la vague humaine comme une poutre descendant la rivire.

Voil!... c'est comme une digue rompue! dit le cosaque, sans pouvoir
avancer.

--Dites donc, y en a-t-il encore beaucoup  passer?

--Un million moins un, rpondit un loustic de belle humeur, clignant de
l'oeil et en le frlant de sa capote dchire. Aprs lui venait un vieux
soldat,  l'air sombre, qui disait  son camarade:

 prsent qu'il (l'ennemi) va chauffer le pont, on ne pensera plus 
se gratter!...

Et les soldats passaient, et  leur suite venait un fourgon avec un
domestique militaire qui fouillait sous la bche en criant:

O diable a-t-on fourr le tournevis?...

Et celui-l aussi passait son chemin. Puis venaient des soldats en
gaiet, qui avaient quelques gouttes d'eau-de-vie sur la conscience:

Comme il lui a bien appliqu sa crosse droit dans les dents, le cher
homme! disait en ricanant l'un d'eux qui gesticulait, la capote
releve....

--C'est bien fait pour ce doux jambon! rpondit l'autre en riant.

Et ils passrent, en sorte que Nesvitsky ne sut jamais qui avait reu le
coup de crosse, ni  qui s'adressait l'pithte de doux jambon.

Qu'est-ce qu'ils ont  se dpcher? Parce qu'il a tir un coup 
poudre, ils s'imaginent qu'ils vont tous tomber, grommelait un
sous-officier....

--Quand le boulet a siffl  mes oreilles, alors, sais-tu, vieux pre,
j'en ai perdu la respiration.... Quelle frayeur, vrai Dieu! disait un
jeune soldat, dont la grande bouche se fendait jusqu'aux oreilles pour
mieux rire, comme s'il se vantait d'avoir eu peur....

Et celui-l passait aussi. Aprs lui venait un chariot qui ne
ressemblait en rien aux prcdents. C'tait un attelage  l'allemande, 
deux chevaux, conduit par un homme du pays et tranant une montagne de
choses entasses. Une belle vache pie tait attache derrire; sur des
dredons empils se tenaient assises une mre allaitant son enfant, une
vieille femme et une jeune et belle fille aux joues rouges. Ces
migrants avaient sans doute obtenu un laissez-passer spcial. Les deux
jeunes femmes, pendant que la voiture marchait  pas lents, avaient
attir l'attention des soldats, qui ne leur mnageaient pas les
quolibets:

Oh! cette grande saucisse qui dmnage aussi!...

--Vends-moi la petite mre, disait un autre  l'Allemand, qui, la tte
incline, terrifi et farouche, allongeait le pas.

--S'est-elle attife? Quelles diablesses!... Cela t'irait, Fdotow,
d'tre log chez elles? Nous en avons vu, camarade!

--O allez-vous? demanda un officier d'infanterie qui mangeait une
pomme.

Et il regarda en souriant la jeune fille. L'Allemand fit signe qu'il ne
comprenait pas:

La veux-tu? prends-la, continua l'officier en passant la pomme  la
belle fille, qui l'accepta en souriant. Tous, y compris Nesvitsky,
suivaient des yeux les femmes qui s'loignaient. Aprs elles,
recommencrent le mme dfil de soldats, les mmes conversations, et
puis tout s'arrta de nouveau,  cause d'un cheval du fourgon de la
compagnie, qui, comme il arrive souvent  la descente d'un pont, s'tait
emptr dans ses traits:

Eh bien, qu'est-ce qu'on attend?... Quel dsordre!... Ne poussez donc
pas!... Au diable l'impatient! Ce sera bien pis quand il brlera le
pont... et l'officier qu'on crase! s'crirent des soldats dans la
foule, en se regardant les uns les autres et en se pressant vers la
sortie.

Tout  coup Nesvitsky entendit un bruit tout nouveau pour lui; quelque
chose s'approchait rapidement, quelque chose de grand, qui tomba dans
l'eau avec fracas:

Tiens, jusqu'o a a vol! dit gravement un soldat en se retournant au
bruit.

--Eh bien, quoi, c'est un encouragement pour nous faire marcher plus
vite, ajouta un autre avec une certaine inquitude.

Nesvitsky comprit qu'il s'agissait d'une bombe.

H, cosaque, le cheval! dit-il, et faites place, vous autres, faites
place!

Ce ne fut pas sans efforts qu'il atteignit sa monture et qu'il avana en
lanant des vocifrations  droite et  gauche. Les soldats se serrrent
pour lui faire place, mais ils furent aussitt refouls contre lui par
les plus loigns, et sa jambe fut prise comme dans un tau.

Nesvitsky, Nesvitsky, tu es un animal!...

Nesvitsky, se retournant au son d'une voix enroue, vit quinze pas
derrire lui, spar par cette houle vivante de l'infanterie en marche,
Vaska Denissow, les cheveux bouriffs, la casquette sur la nuque et le
dolman firement rejet sur l'paule.

Dis donc  ces diables de nous laisser passer, lui cria Denissow avec
colre et en brandissant, de sa petite main aussi rouge que sa figure,
son sabre qu'il avait laiss dans le fourreau.

--Ah! ah! Vaska, rpondit joyeusement Nesvitsky... que fais-tu l?

--L'escadron ne peut pas passer, continua-t-il en peronnant son beau
cheval noir, un Arabe pur sang, dont les oreilles frmissaient  la
piqre accidentelle des baonnettes, et qui, blanc d'cume, martelant de
ses fers les planches du pont, en aurait franchi le garde-fou si son
cavalier l'et laiss faire.--Mais, que diable... quels moutons!... de
vrais moutons... arrire!... faites place!... Eh! l-bas du fourgon...
attends... ou je vous sabre tous!...

Alors il tira son sabre, et excuta un moulinet. Les soldats effrays se
serrrent, et Denissow put rejoindre Nesvitsky.

Tu n'es donc pas gris aujourd'hui? lui demanda ce dernier.

--Est-ce qu'on me donne le temps de boire; toute la journe on trane le
rgiment de droite et de gauche.... S'il faut se battre, eh bien, qu'on
se batte; sans cela, le diable sait ce qu'on fait!

--Tu es d'une lgance! dit Nesvitsky, en regardant son dolman et la
housse de son cheval.

Denissow sourit, tira de sa sabretache un mouchoir d'o s'chappait une
odeur parfume, et le mit sous le nez de son ami.

Impossible autrement, car on se battra peut-tre!... Ras, parfum, les
dents brosses!...

L'imposante figure de Nesvitsky suivi de son cosaque, et la persvrance
de Denissow  tenir son sabre  la main produisirent leur effet.

Ils parvinrent  traverser le pont, et ce fut  leur tour d'arrter
l'infanterie. Nesvitsky, ayant trouv le colonel, lui transmit l'ordre
dont il tait porteur et retourna sur ses pas.

La route une fois balaye, Denissow se campa  l'entre du pont:
retenant ngligemment son talon qui frappait du pied avec impatience,
il regardait dfiler son escadron, les officiers en avant, sur quatre
hommes de front. L'escadron s'y dveloppa pour gagner la rive oppose.
Les fantassins, arrts et masss dans la boue, examinaient les hussards
fiers et lgants, de cet air ironique et malveillant particulier aux
soldats de diffrentes armes lorsqu'ils se rencontrent.

Des enfants bien mis, tout prts pour la Podnovinsky[15]! On n'en tire
rien!... Tout pour la montre!

--Eh! l'infanterie, ne fais pas de poussire! dit plaisamment un
hussard dont le cheval venait d'clabousser un fantassin.

--Si on t'avait fait marcher deux tapes le sac sur le dos, tes
brandebourgs ne seraient pas si neufs!... Ce n'est pas un homme, c'est
un oiseau  cheval!...

Et le fantassin s'essuya la figure avec sa manche.

C'est a, Likine... si tu tais  cheval, tu ferais une jolie figure!
disait un caporal  un pauvre petit troupier qui pliait sous le poids de
son fourniment.

--Mets-toi un bton entre les jambes et tu seras  cheval, repartit le
hussard.


VIII


Le reste de l'infanterie traversait en se htant; les fourgons avaient
dj pass, la presse tait moindre et le dernier bataillon venait
d'arriver sur le pont. Seuls de l'autre ct, les hussards de l'escadron
de Denissow ne pouvaient encore apercevoir l'ennemi, qui nanmoins tait
parfaitement visible des hauteurs opposes, car leur horizon se trouvait
limit,  une demi-verste de distance, par une colline. Une petite lande
dserte, sur laquelle s'agitaient nos patrouilles de cosaques,
s'tendait au premier plan.

Tout  coup, sur la monte de la route, se montrrent juste en face, de
l'artillerie et des capotes bleues: c'taient les Franais! Les
officiers et les soldats de l'escadron de Denissow, tout en essayant de
parler de choses indiffrentes et de regarder de ct et d'autre, ne
cessaient de penser  ce qui se prparait l-bas sur la montagne, et de
regarder involontairement les taches noires qui se dessinaient 
l'horizon; ils savaient que ces taches noires, c'tait l'ennemi.

Le temps s'tait clairci dans l'aprs-midi; un soleil radieux
descendait vers le couchant, au-dessus du Danube et des sombres
montagnes qui l'environnent; l'air tait calme, le son des clairons et
les cris de l'ennemi le traversaient par intervalles. Les Franais
avaient cess leur feu; sur un espace de trois cents sagnes[16]
environ, il n'y avait plus que quelques patrouilles. On prouvait le
sentiment de cette distance indfinissable, menaante et insondable, qui
spare deux armes ennemies en prsence. Qu'y a-t-il  un pas au del de
cette limite, qui voque la pense de l'autre limite, celle qui spare
les morts des vivants?... L'inconnu des souffrances, la mort? Qu'y
a-t-il l, au del de ce champ, de cet arbre, de ce toit clairs par le
soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de
franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dpasser, car on
comprend que tt ou tard on y sera oblig, et qu'on saura alors ce
qu'il y a l-bas, aussi fatalement que l'on connatra ce qui se trouve
de l'autre ct de la vie.... On se sent exubrant de forces, de sant,
de gaiet, d'animation, et ceux qui vous entourent sont aussi en train,
et aussi vaillants que vous-mme!...

Telles sont les sensations, sinon les penses de tout homme en face de
l'ennemi, et elles ajoutent un clat particulier, une vivacit et une
nettet de perception inexprimables  tout ce qui se droule pendant ces
courts instants.

Une lgre fume s'leva sur une minence, et un boulet vola en sifflant
au-dessus de l'escadron de hussards. Les officiers, qui s'taient
groups, retournrent  leur poste; les hommes alignrent leurs chevaux.
Le silence se fit dans les rangs; tous les regards se portrent de
l'ennemi sur le chef d'escadron, dans l'attente du commandement. Un
second et un troisime projectile passrent en l'air: il tait vident
qu'on tirait sur eux, mais les boulets, dont on entendait distinctement
le sifflement rgulier, allaient se perdre derrire l'escadron. Les
hussards ne se dtournaient pas, mais,  ce bruit rpt, tous les
cavaliers se soulevaient comme un seul homme et retombaient sur leurs
triers. Chaque soldat, sans tourner la tte, regardait de ct son
camarade, comme pour saisir au passage l'impression qu'il prouvait.
Depuis Denissow jusqu'au trompette, chaque figure avait un lger
tressaillement de lvres et de menton, qui indiquait un sentiment
intrieur de lutte et d'excitation. Le marchal des logis, avec sa
figure renfrogne, examinait ses hommes comme s'il les menaait d'une
punition. Le junker Mironow s'inclinait  chaque boulet; Rostow, plac
au flanc gauche sur son brillant Corbeau, avait l'air heureux et
satisfait d'un colier assur de se distinguer dans l'examen qu'il subit
devant un nombreux public. Il regardait gaiement, sans crainte, les
camarades, comme pour les prendre  tmoin de son calme devant le feu de
l'ennemi, et cependant sur ses traits se dessinait aussi ce pli
involontaire creus par une impression nouvelle et srieuse.

Qui est-ce qui salue l-bas? Eh! junker Mironow, ce n'est pas bien,
regardez-moi, criait Denissow qui, ne pouvant rester en place, faisait
le mange devant l'escadron.

Il n'y avait rien de chang dans la petite personne de Denissow, avec
son nez en l'air et sa chevelure noire; il tenait de sa petite main
musculeuse aux doigts courts la poigne de son sabre nu: c'tait sa
personne de tous les jours, ou de tous les soirs, aprs deux bouteilles
vides! Il tait seulement plus rouge que d'habitude, et rejetant en
arrire sa tte crpue, comme font les oiseaux lorsqu'ils boivent,
peronnant sans piti son brave Bdouin, il se porta au galop sur le
flanc gauche, et donna d'une voix enroue l'ordre d'examiner les
pistolets. Il se retourna alors vers Kirstein, qui venait  lui sur une
lourde jument d'allure pacifique.

Eh quoi! dit ce dernier, srieux comme toujours, mais dont les yeux
brillaient.... Eh quoi! on n'en viendra pas aux mains, tu verras, nous
nous retirerons.

--Le diable sait ce qu'ils font, grommela Denissow.... Ah! Rostow,
s'cria-t-il, en voyant la joyeuse figure du junker, te voil  la
fte!

Rostow se sentait compltement heureux.  ce moment, un gnral se
montra sur le pont; Denissow s'lana vers lui:

Excellence, permettez-nous d'attaquer, je les culbuterai.

--Il s'agit bien d'attaquer, rpondit le gnral, en fronant le
sourcil, comme pour chasser une mouche importune.... Pourquoi tes-vous
ici? Les claireurs se replient! Ramenez l'escadron!

Le premier et le deuxime escadron repassrent le pont, sortirent du
cercle des projectiles et se dirigrent vers la montagne sans avoir
perdu un seul homme. Les derniers cosaques abandonnrent l'autre rive.

Le colonel Karl Bogdanitch Schoubert s'approcha de l'escadron de
Denissow et continua  marcher au pas, presque  ct de Rostow, sans
s'occuper de son infrieur, qu'il revoyait pour la premire fois depuis
leur altercation au sujet de Tlianine. Rostow,  son rang, se sentait
au pouvoir de cet homme envers lequel il se reconnaissait coupable; il
ne quittait pas des yeux son dos athltique, son cou rouge et sa nuque
blonde. Il lui semblait que Bogdanitch affectait de ne pas le voir, que
son but tait d'prouver son courage, et il se redressait de toute sa
hauteur, en regardant gaiement autour de lui. Il pensait encore que
Bogdanitch faisait exprs de ne point s'loigner, pour faire parade de
son sang-froid, ou bien, que pour se venger il lancerait,  cause de
lui, l'escadron dans une attaque dsespre, ou bien encore qu'aprs
l'attaque il viendrait  sa rencontre et lui donnerait gnreusement, 
lui bless, une poigne de main en signe de rconciliation.

Gerkow, dont les hautes et larges paules taient bien connues des
hussards de Pavlograd, s'approcha du colonel. Gerkow, qui tait envoy
par l'tat-major, n'tait pas rest au rgiment; il se disait  lui-mme
qu'il n'tait pas assez bte pour cela, lorsque, sans rien faire, il
pouvait, en se faisant attacher  un tat-major quelconque, recevoir des
rcompenses. Aussi parvint-il  se faire nommer officier d'ordonnance du
prince Bagration. Il venait, de la part du commandant de
l'arrire-garde, apporter un ordre  son ancien chef.

Colonel, dit-il d'un air sombre et grave, en s'adressant  l'ennemi de
Rostow,--et il lana un coup d'oeil  ses camarades,--on vous ordonne
de vous arrter et de brler le pont.

--Qui? On vous ordonne? demanda le colonel d'un air grognon.

--Ah! a, je n'en sais rien: qui? on vous ordonne? rpondit le cornette,
sans se dpartir de son srieux.... Le prince m'a simplement envoy vous
dire de ramener les hussards et de brler le pont.

Un officier d'tat-major se prsenta au mme moment, porteur du mme
ordre, et fut suivi de prs par le gros Nesvitsky, qui arrivait au galop
de son cheval cosaque.

Comment, colonel, je vous avais dit de brler le pont!... Il y a donc
eu malentendu... tout le monde l-bas perd la tte, on n'y comprend
rien.

Le colonel, sans se presser, fit faire halte  son rgiment et
s'adressant  Nesvitsky:

Vous ne m'avez parl que des matires inflammables; quant  brler le
pont, vous ne m'en avez rien dit.

--Comment, mon petit pre, je ne vous en ai rien dit? repartit Nesvitsky
en tant sa casquette et en passant sa main dans ses cheveux tremps de
sueur... puisque je vous ai parl des matires inflammables?

--D'abord, je ne suis pas votre petit pre, monsieur l'officier
d'tat-major, et vous ne m'avez pas dit de brler le pont. Je connais le
service, et j'ai pour habitude d'excuter ponctuellement les ordres que
je reois; vous avez dit: on brlera le pont; je ne pouvais donc pas
deviner, sans le secours du Saint-Esprit, qui le brlerait!

--C'est toujours ainsi, dit Nesvitsky avec un geste d'impatience...--Que
fais-tu, toi, ici? continua-t-il en s'adressant  Gerkow.

--Mais je suis aussi venu pour cela!... Te voil mouill comme une
ponge; veux-tu que je te presse?

--Vous m'avez dit, monsieur l'officier de l'tat-major... continua le
colonel d'un ton offens.

--Dpchez-vous, colonel, s'cria l'officier en l'interrompant...; sans
cela l'ennemi va nous mitrailler.

Le colonel les regarda tour  tour en silence et frona le sourcil.

Je brlerai le pont, dit-il d'un ton solennel, comme pour bien
constater qu'il ferait son devoir en dpit de toutes les difficults
qu'on lui suscitait.

Ayant donn, de ses longues jambes maigres, un double coup d'peron 
son cheval, comme si l'animal tait coupable, il s'avana pour commander
au deuxime escadron de Denissow de retourner au pont.

C'est bien cela, se dit Rostow, il veut m'prouver!...

Son coeur se serra, le sang lui afflua aux tempes:

Eh bien, qu'il regarde, il verra si je suis un poltron!

La contraction, cause par le sifflement des boulets, reparut de nouveau
sur les visages anims des hommes de l'escadron. Rostow ne quittait pas
des yeux son ennemi le colonel, et cherchait  lire sur sa figure la
confirmation de ses soupons; mais le colonel ne le regarda pas une
seule fois et continua  examiner les rangs avec une svrit
solennelle.

Son commandement se fit entendre.

Vite, vite! crirent quelques voix autour de lui.

Les sabres s'accrochaient aux brides, les perons s'entrechoquaient, et
les hussards quittrent leurs montures, ne sachant eux-mmes ce qu'ils
allaient faire. Quelques-uns se signaient. Rostow ne regardait plus son
chef, il n'en avait plus le temps. Il craignait de rester en arrire, sa
main tremblait en jetant la bride de son cheval au soldat charg de le
garder, et il entendait les battements de son coeur. Denissow, pench en
arrire, passa devant lui en disant quelques mots. Rostow ne voyait rien
que les hussards qui couraient en s'embarrassant dans leurs perons et
en faisant sonner leurs sabres.

Un brancard! s'cria une voix derrire lui, sans que Rostow se rendt
compte de la demande.

Il courait toujours pour garder l'avance, mais  l'entre du pont il
trbucha et tomba sur les mains dans la boue gluante et tasse. Ses
camarades le dpassrent.

Des deux cts, capitaine! s'cria le colonel, qui tait rest 
cheval non loin du pont et dont la figure tait joyeuse et triomphante.

Rostow se releva en essuyant ses mains au cuir de son pantalon, et,
regardant son ennemi, s'lana en avant, pensant que, plus loin il
irait, mieux cela vaudrait, mais Bogdanitch le rappela sans le
reconnatre:

Qui court l-bas au milieu du pont? Eh! junker, arrire, s'cria-t-il
en colre, et, s'adressant  Denissow qui, par fanfaronnade, s'tait
avanc  cheval sur le pont:

--Pourquoi vous risquer ainsi, capitaine? Descendez de cheval!

Denissow, se retournant sur sa selle, murmura:

Hein! celui-l trouve toujours  redire  tout.

Pendant ce temps, Nesvitsky, Gerkow et l'officier d'tat-major, placs
hors de porte du tir de l'ennemi, observaient tantt ce petit groupe
d'hommes en vestes  brandebourgs, d'un vert fonc, en shakos jaunes, en
pantalons gros bleu, qui s'agitaient prs du pont, et tantt, de l'autre
ct, les capotes bleues qui s'avanaient, suivies de chevaux, qu'on
reconnaissait facilement pour les chevaux de l'artillerie.

Brleront-ils ou ne brleront-ils pas le pont? Qui arrivera les
premiers, eux, ou les Franais qui les mitraillent? Chacun, dans cette
masse norme de troupes runies sur un mme point, s'adressait
involontairement cette question, en prsence des pripties de cette
scne claire par le soleil couchant.

Oh! dit Nesvitsky, ils seront frotts, les hussards! ils sont
maintenant  porte des canons!

--Il a pris trop de monde avec lui, dit l'officier d'tat-major.

--C'est vrai, reprit Nesvitsky. Deux braves auraient fait l'affaire.

--Oh! Excellence, Excellence, dit Gerkow, sans quitter des yeux les
hussards.

Il avait toujours cet air naf et railleur qui faisait qu'on se
demandait s'il tait rellement srieux....

Quelle ide! Envoyer deux braves, mais alors qui nous donnerait le
Vladimir, avec la rosette  la boutonnire?... Eh bien qu'on les frotte,
mais au moins l'escadron sera prsent et chacun peut esprer une
dcoration: notre colonel sait ce qu'il fait.

--Voil la mitraille! dit l'officier, en dsignant du doigt les pices
ennemies qu'on enlevait des avant-trains.

Un panache de fume s'leva, puis un second et un troisime presque en
mme temps, et, au moment o le bruit du premier coup traversait
l'espace, le quatrime fut visible.

Oh! s'cria Nesvitsky comme frapp par une douleur aigu.

Et il saisit la main de l'officier:

Voyez, il en est tomb, il en est tomb un!...

--Deux, il me semble?

--Si j'tais souverain, je ne ferais jamais la guerre, dit Nesvitsky en
se dtournant.

Les canons franais se rechargeaient vivement, et de nouveau la fume se
montra sur plusieurs points. L'infanterie, en capotes bleues courut vers
le pont, que couvrit, en crpitant sur ses planches, une pluie de
mitraille. Mais cette fois, Nesvitsky ne voyait plus rien. Une paisse
fume s'levait en rideau, les hussards avaient russi  mettre le feu,
et les batteries franaises tiraient, non plus pour les en empcher,
mais parce que les canons taient chargs et qu'il n'y avait plus sur
qui tirer.

Les Franais avaient eu le temps d'envoyer trois dcharges avant que les
hussards fussent retourns  leurs chevaux; deux de ces dcharges, mal
diriges, avaient pass par-dessus les ttes; mais la dernire, tombe
au milieu d'un groupe de soldats, en avait abattu trois.

Rostow, proccup de ses rapports avec Bogdanitch, s'tait arrt au
milieu du pont, ne sachant plus que faire. Il n'y avait l personne 
pourfendre. Pourfendre, voil comment il s'tait toujours figur une
bataille, et comme il ne s'tait pas muni de paille enflamme, 
l'exemple de ses camarades, il ne pouvait cooprer  l'incendie. Il
restait donc l, indcis, quand retentit sur le pont comme une grle de
noix, et prs de lui un hussard tomba sur le parapet en gmissant.
Rostow courut  lui; on appela les brancardiers, et quelques hommes
saisirent le bless et le soulevrent.

Oh! laissez-moi, au nom du Christ! s'cria le soldat.

Mais on continua  le soulever et  l'emporter. Rostow se dtourna, son
regard plongea dans le lointain: on aurait dit qu'il cherchait  y
dcouvrir quelque chose; puis il se reporta sur le Danube, sur le ciel,
sur le soleil. Comme le ciel lui parut bleu, calme et profond! Comme le
soleil descendait brillant et glorieux! Comme les eaux du Danube
scintillent au loin doucement agites!... L-bas dans le fond, ces
montagnes bleutres aux dfils mystrieux, ce couvent, ces forts de
pins caches derrire un brouillard transparent.... L tait la paix, l
tait le bonheur!

Ah! si j'avais pu y vivre, je n'aurais rien dsir de plus, pensait
Rostow... rien! Je sens en moi tant d'lments de bonheur, en moi et en
ce beau soleil... tandis qu'ici... des cris de souffrance... la peur...
la confusion... la hte... on crie de nouveau, tous reculent et me
voil courant avec eux... et la voil, la voil, la mort, au-dessus de
moi!... Une seconde encore, et peut-tre ne verrai-je plus jamais ni ce
soleil, ni ces eaux, ni ces montagnes!...

Le soleil se voila. On portait d'autres brancards devant Rostow: la
crainte de la mort et du brancard, l'amour du soleil et de la vie, tout
se confondit en un sentiment de souffrance et d'angoisse:

Mon Dieu, que Celui qui est l-haut me garde, me pardonne et me
protge! murmura Rostow.

Les hussards reprirent leurs chevaux, les voix devinrent plus assures,
et les brancards disparurent.

Eh bien, mon cher, tu l'as sentie, la poudre? lui cria  l'oreille
Vaska Denissow.

--Tout est fini! mais moi, je suis un poltron, un poltron! pensa Rostow
en se remettant en selle.

--Est-ce que c'tait de la mitraille? demanda-t-il  Denissow.

--Parbleu, je crois bien, et encore de quel calibre! nous avons
firement travaill! Il y faisait chaud; l'attaque, c'est autre chose,
mais ici on tirait sur nous comme  la cible...

Et Denissow se rapprocha du groupe o se trouvaient Nesvitsky et ses
compagnons.

Je crois qu'on n'aura rien remarqu, se disait Rostow, et c'tait
vrai, car chacun se rendait compte, par exprience, de la sensation
qu'il avait prouve  ce premier baptme du feu.

Ma foi, quel beau rapport il y aura!... Et l'on me fera peut-tre
sous-lieutenant! dit Gerkow.

--Annoncez au prince que j'ai mis le feu au pont, dit le colonel d'un
air triomphant.

--S'il me questionne sur les pertes?...

--Bah! insignifiantes, rpondit-il de sa voix de basse, deux hussards
blesss et un tu raide mort, ajouta-t-il, sans chercher  rprimer un
sourire de satisfaction; il scandait mme avec bonheur cette heureuse
expression de raide mort.

Les trente-cinq mille hommes de l'arme de Koutouzow, poursuivis par une
arme de cent mille Franais, avec Bonaparte  leur tte, ne
rencontraient qu'hostilit dans le pays. Ils n'avaient plus confiance
dans leurs allis, ils manquaient d'approvisionnements; et, forcs 
l'action en dehors de toutes les conditions prvues d'une guerre, ils se
repliaient avec prcipitation. Ils descendaient le Danube, s'arrtant
pour faire face  l'ennemi, s'en dbarrassant par des engagements
d'arrire-garde et ne s'engageant qu'autant qu'il tait ncessaire pour
oprer leur retraite sans perdre leurs bagages. Quelques rencontres
avaient eu lieu  Lambach,  Amstetten,  Melck, et, malgr le courage
et la fermet des Russes, auxquels leurs adversaires rendaient justice,
le rsultat n'en tait pas moins une retraite, une vraie retraite. Les
Autrichiens, chapps  la reddition d'Ulm et runis  Koutouzow 
Braunau, s'en taient de nouveau spars, l'abandonnant  ses forces
puises. Dfendre Vienne n'tait plus possible, car, en dpit du plan
de campagne offensive, si savamment labor selon les rgles de la
nouvelle science stratgique, et remis  Koutouzow par le conseil de
guerre autrichien, la seule chance qu'il et de ne pas perdre son arme
comme Mack, c'tait d'oprer sa jonction avec les troupes qui arrivaient
de Russie.

Le 28 octobre, Koutouzow passa sur la rive gauche du Danube et s'y
arrta pour la premire fois, mettant le fleuve entre lui et le gros des
forces ennemies. Le 30, il attaqua Mortier, qui se trouvait galement
sur la rive gauche, et le battit. Les premiers trophes de cette affaire
furent deux canons, un drapeau et deux gnraux, et, pour la premire
fois depuis une retraite de quinze jours, les Russes s'arrtrent,
bousculrent les Franais, et restrent matres du champ de bataille.
Malgr l'puisement des troupes, mal vtues, affaiblies d'un tiers par
la perte des tranards, des malades, des morts et des blesss,
abandonns sur le terrain et confis par une lettre de Koutouzow 
l'humanit de l'ennemi, malgr la quantit de blesss que les hpitaux
et les maisons converties en ambulances ne pouvaient contenir, malgr
toutes ces circonstances aggravantes, cet arrt  Krems et cette
victoire remporte sur Mortier avaient fortement relev le moral des
troupes.

Les nouvelles les plus favorables, mais aussi les plus fausses,
circulaient entre l'arme et l'tat-major: on annonait la prochaine
arrive de nouvelles colonnes russes, une victoire des Autrichiens et
enfin la retraite prcipite de Bonaparte.

Le prince Andr s'tait trouv pendant ce dernier combat  ct du
gnral autrichien Schmidt, qui avait t tu; lui-mme avait eu son
cheval bless sous lui et la main gratigne par une balle. Afin de lui
tmoigner sa bienveillance, le gnral en chef l'avait envoy porter la
nouvelle de cette victoire  Brnn, o rsidait la cour d'Autriche
depuis qu'elle s'tait enfuie de Vienne, menace par l'arme franaise.
Dans la nuit du combat, excit mais non fatigu, car, malgr sa frle
apparence, il supportait mieux la fatigue physique qu'un homme plus
robuste, il monta  cheval, pour aller prsenter le rapport de Doktourow
 Koutouzow, et fut aussitt expdi en courrier, ce qui tait l'indice
assur d'une promotion prochaine.

La nuit tait sombre et toile, la route se dessinait en noir sur la
neige tombe la veille pendant la bataille. Le prince Andr, emport par
sa charrette de poste, passait en revue tous les sentiments qui
l'agitaient, l'impression du combat, l'heureux effet que produirait la
nouvelle de la victoire, les adieux du commandant en chef et de ses
camarades. Il prouvait la jouissance intime de l'homme qui, aprs une
longue attente, voit enfin luire les premiers rayons du bonheur dsir.
Ds qu'il fermait les yeux, la fusillade et le grondement du canon
rsonnaient  son oreille, se confondant avec le bruit des roues et les
incidents de la bataille. Tantt il voyait fuir les Russes, tantt il se
voyait tu lui-mme; alors il se rveillait en sursaut; heureux de
sentir se dissiper ce mauvais rve; puis il s'assoupissait de nouveau en
rvant au sang-froid qu'il avait dploy. Une matine ensoleille
succda  cette nuit sombre; la neige fondait, les chevaux galopaient,
et de chaque ct du chemin se droulaient des forts, des champs et des
villages.

 l'un des relais il rejoignit un convoi de blesss: l'officier qui le
conduisait, tendu sur la premire charrette, criait et injuriait un
soldat. Des blesss sales, ples et envelopps de linges ensanglants,
entasss dans de grands chariots, taient secous sur la route
pierreuse; les uns causaient, les autres mangeaient du pain, et les plus
malades regardaient, avec un intrt tranquille et naf, le courrier
qui les dpassait au galop.

Le prince Andr fit arrter sa charrette et demanda aux soldats quand
ils avaient t blesss:

Avant-hier sur le Danube, rpondit l'un d'eux, et le prince Andr,
tirant sa bourse, leur donna trois pices d'or.

--Pour tous! dit-il en s'adressant  l'officier qui approchait:
Gurissez-vous, mes enfants, il y aura encore de la besogne.

--Quelle nouvelle y a-t-il, monsieur l'aide de camp? demanda l'officier,
visiblement satisfait de trouver  qui parler.

--Bonne nouvelle!... En avant! cria-t-il au cocher.

Il faisait nuit lorsque le prince Andr entra  Brnn et se vit entour
de hautes maisons, de magasins clairs, de lanternes allumes, de beaux
quipages roulant sur le pav, en un mot de toute cette atmosphre
anime de grande ville, si attrayante pour un militaire qui arrive du
camp. Malgr sa course rapide et sa nuit d'insomnie, il se sentait
encore plus excit que la veille. Comme il approchait du palais, ses
yeux brillaient d'un clat fivreux, et ses penses se succdaient avec
une nettet magique. Tous les dtails de la bataille taient sortis du
vague et se condensaient dans sa pense en un rapport concis, tel qu'il
devait le prsenter  l'empereur Franois. Il entendait les questions
qu'on lui adresserait et les rponses qu'il y ferait. Il tait convaincu
qu'on allait l'introduire tout de suite auprs de l'Empereur; mais, 
l'entre principale du palais, un fonctionnaire civil l'arrta, et,
l'ayant reconnu pour un courrier, le conduisit  une autre entre:

Dans le corridor  droite, Euer Hochgeboren. (Votre Haute Naissance);
vous y trouverez l'aide de camp de service, qui vous introduira auprs
du ministre.

L'aide de camp de service pria le prince Andr de l'attendre, et alla
l'annoncer au ministre de la guerre. Il revint bientt, et, s'inclinant
avec une politesse marque, il fit passer le prince Andr devant lui;
aprs lui avoir fait traverser le corridor, il l'introduisit dans le
cabinet o travaillait le ministre. L'officier autrichien semblait, par
son excessive politesse, vouloir lever une barrire qui le mt  l'abri
de toute familiarit de la part de l'aide de camp russe. Plus le prince
Andr se rapprochait du haut fonctionnaire, plus s'affaiblissait en lui
le sentiment de joyeuse satisfaction qu'il avait prouv quelques
instants avant, et plus il ressentait vivement comme l'impression d'une
offense reue; et cette impression, malgr lui, se transformait peu 
peu en un ddain inconscient. Son esprit attentif lui prsenta aussitt
tous les motifs qui lui donnaient le droit de mpriser l'aide de camp
et le ministre: Une victoire gagne leur paratra chose facile,  eux
qui n'ont pas senti la poudre, voil ce qu'il pensait, et il entra dans
le cabinet avec une lenteur affecte. Cette irritation sourde s'augmenta
 la vue du dignitaire, qui, tenant penche sur sa table, entre deux
bougies, sa tte chauve et encadre de cheveux gris, lisait, prenait des
notes, et semblait ignorer sa prsence.

Prenez cela, dit-il  son aide de camp, en lui tendant quelques
papiers et sans accorder la moindre attention au prince Andr.

Ou bien, se disait le prince, de toutes les affaires qui l'occupent, la
marche de l'arme de Koutouzow est ce qui l'intresse le moins; ou bien
il cherche  me le faire accroire.

Aprs avoir soigneusement et minutieusement rang ses papiers, le
ministre releva la tte et montra une figure intelligente, pleine de
caractre et de fermet; mais, en s'adressant au prince Andr, il prit
aussitt cette expression de convention, niaisement souriante et
affecte  la fois, habituelle  l'homme qui reoit journellement un
grand nombre de ptitionnaires.

De la part du gnral en chef Koutouzow!... De bonnes nouvelles,
j'espre?... Un engagement avec Mortier!... Une victoire!... il tait
temps!

Le ministre se mit  lire la dpche qui lui tait adresse:

Ah! mon Dieu, Schmidt, quel malheur! quel malheur! dit-il en allemand,
et, aprs l'avoir parcourue, il la posa sur la table, d'un air soucieux.
Ah! quel malheur! Vous dites que l'affaire a t dcisive? Pourtant
Mortier n'a pas t fait prisonnier!...

Puis, aprs un moment de silence:

Je suis bien satisfait de vos bonnes nouvelles, quoique ce soit les
payer un peu cher, par la mort de Schmidt! Sa Majest dsirera srement
vous voir, mais pas  prsent. Je vous remercie, allez vous reposer et
trouvez-vous demain sur le passage de Sa Majest aprs la parade; du
reste je vous ferai prvenir. Au revoir!... Sa Majest dsirera srement
vous voir elle-mme, rpta-t-il en le congdiant.

Lorsque le prince Andr eut quitt le palais, il lui sembla qu'il avait
laiss derrire lui, entre les mains d'un ministre indiffrent et de son
aide de camp obsquieux, toute l'motion et tout le bonheur que lui
avait causs la victoire. La disposition de son esprit n'tait plus la
mme, et la bataille ne se prsentait plus  lui que comme un lointain,
bien lointain souvenir.


IX


Le prince Andr descendit  Brnn chez une de ses connaissances russes,
le diplomate Bilibine.

Ah! cher prince, rien ne pouvait m'tre plus agrable, lui dit son hte
en allant  sa rencontre.... Franz, portez les effets du prince dans ma
chambre  coucher, ajouta-t-il en s'adressant au domestique qui
conduisait Bolkonsky.... Vous tes le messager d'une victoire, c'est
parfait; quant  moi, je suis malade, comme vous le voyez.

Aprs avoir fait sa toilette, le prince Andr rejoignit le diplomate
dans un lgant cabinet, o il se mit  table devant le dner qu'on
venait de lui prparer, pendant que son hte s'asseyait au coin de la
chemine.

Le prince Andr retrouvait avec plaisir, dans ce milieu, les lments
d'lgance et de confort auxquels il tait habitu depuis son enfance,
et qui lui avaient si souvent manqu dans ces derniers temps. Il lui
tait agrable, aprs la rception autrichienne, de pouvoir parler, non
pas en russe, car ils causaient en franais, mais avec un Russe, qui
partageait, il fallait le supposer, l'aversion trs vive qu'inspiraient
gnralement alors les Autrichiens.

Bilibine avait trente-cinq ans environ; il tait garon, et appartenait
au mme cercle de socit que le prince Andr. Aprs s'tre connus 
Ptersbourg, ils s'taient retrouvs et rapprochs, pendant le sjour
qu'Andr avait fait  Vienne  la suite de son gnral. Ils avaient tous
deux les qualits requises pour parcourir, chacun dans sa spcialit,
une rapide et brillante carrire. Bilibine, quoique jeune, n'tait plus
un jeune diplomate, car, depuis l'ge de seize ans, il tait dans la
carrire. Arriv  Vienne, aprs avoir pass par Paris et Copenhague, il
y occupait une position importante. Le chancelier et notre ambassadeur
en Autriche faisaient cas de sa capacit, et l'apprciaient. Il ne
ressemblait en rien  ces diplomates dont les qualits sont ngatives,
dont toute la science consiste  ne pas se compromettre et  parler
franais: il tait de ceux qui aiment le travail, et, malgr une
certaine paresse native, il lui arrivait, souvent de passer la nuit 
son bureau. L'objet de son travail lui tait indiffrent: ce qui
l'intressait, ce n'tait pas le pourquoi, mais le comment, et il
trouvait un plaisir tout particulier  composer, d'une faon ingnieuse,
lgante et habile, n'importe quels mmorandums, rapports ou
circulaires. Outre les services qu'il rendait la plume  la main, on lui
reconnaissait encore le talent de savoir se conduire et de parler 
propos dans les hautes sphres.

Bilibine n'aimait la causerie que lorsqu'elle lui offrait l'occasion de
dire quelque chose de remarquable et de la parsemer de ces traits
brillants et originaux, de ces phrases fines et acres, qui, prpares
 l'avance dans son laboratoire intime, taient si faciles  retenir,
qu'elles restaient graves mme clans les cervelles les plus dures;
c'est, ainsi que les mots de Bilibine se colportaient dans les salons de
Vienne et influaient parfois sur les vnements.

Son visage jaune, maigre et fatigu tait creus de plis; chacun de ces
plis tait si soigneusement lav, qu'il rappelait l'aspect du bout des
doigts lorsqu'ils ont fait un long sjour dans l'eau; le jeu de sa
physionomie consistait dans le mouvement perptuel de ces plis. Tantt
c'tait son front qui se ridait, tantt ses sourcils qui s'levaient ou
s'abaissaient tour  tour, ou bien ses joues qui se fronaient. Un
regard toujours gai et franc partait de ses petits yeux enfoncs.

Eh bien, racontez-moi vos exploits! Bolkonsky lui narra aussitt, sans
se mettre en avant, les dtails de l'affaire et la rception du
ministre: Ils m'ont reu, moi et ma nouvelle, comme un chien dans un
jeu de quilles.

Bilibine sourit, et ses rides se dtendirent.

Cependant, mon cher, dit-il en regardant ses ongles  distance, et en
plissant sa peau sous l'oeil gauche, malgr la haute estime que je
professe pour les armes russo-orthodoxes, il me semble que cette
victoire n'est pas des plus victorieuses.

Il continuait  parler franais, ne prononant en russe que certains
mots qu'il voulait souligner d'une faon ddaigneuse:

Comment! vous avez cras de tout votre poids le malheureux Mortier,
qui n'avait qu'une division, et ce Mortier vous chappe!... O est donc
votre victoire?

--Sans nous vanter, vous avouerez pourtant que cela vaut mieux
qu'Ulm?...

--Pourquoi n'avoir pas fait prisonnier un marchal, un seul marchal?

--Parce que les vnements n'arrivent pas selon notre volont et ne se
rglent pas d'avance comme une parade! Nous avions espr le tourner
vers les sept heures du matin, et nous n'y sommes arrivs qu' cinq
heures du soir.

--Pourquoi n'y tes-vous pas arrivs  sept heures? Il fallait y
arriver.

--Pourquoi n'avez-vous pas souffl  Bonaparte, par voie diplomatique,
qu'il ferait bien d'abandonner Gnes? reprit le prince Andr du mme
ton de raillerie.

--Oh! je sais bien, repartit Bilibine... vous vous dites qu'il est trs
facile de faire prisonniers des marchaux au coin de son feu; c'est
vrai, et pourtant, pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Ne vous tonnez
donc pas que,  l'exemple du ministre de la guerre, notre auguste
Empereur et le roi Franz ne vous soient pas bien reconnaissants de cette
victoire; et moi-mme, infime secrtaire de l'ambassade de Russie, je
n'prouve pas un besoin irrsistible de tmoigner mon enthousiasme, en
donnant un thaler  mon Franz, avec la permission d'aller se promener
avec sa Liebchen au Prater.... J'oublie qu'il n'y a pas de Prater
ici. Il regarda le prince Andr et dplissa subitement son front.

Alors, mon cher, c'est  mon tour de vous demander pourquoi? Je ne le
comprends pas, je l'avoue; peut-tre y a-t-il l-dessous quelques
finesses diplomatiques qui dpassent ma faible intelligence? Le fait est
que je n'y comprends rien: Mack perd une arme entire, l'archiduc
Ferdinand et l'archiduc Charles s'abstiennent de donner signe de vie et
commettent faute sur faute. Koutouzow seul gagne franchement une
bataille, rompt le charme franais, et le ministre de la guerre ne
dsire mme pas connatre les dtails de la victoire.

--C'est l le noeud de la question! Voyez-vous, mon cher, hourra pour le
czar, pour la Russie, pour la foi! Tout cela est bel et bon; mais que
nous importent, je veux dire qu'importent  la cour d'Autriche toutes
vos victoires! Apportez-nous une bonne petite nouvelle du succs d'un
archiduc Charles ou d'un archiduc Ferdinand, l'un vaut l'autre, comme
vous le savez; mettons, si vous voulez, un succs remport sur une
compagnie des pompiers de Bonaparte, ce serait autre chose, et on
l'aurait proclam  son de trompe; mais ceci ne peut que nous dplaire.
Comment! l'archiduc Charles ne fait rien, l'archiduc Ferdinand se couvre
de honte, vous abandonnez Vienne sans dfense aucune, tout comme si vous
nous disiez: Dieu est avec nous! mais que le bon Dieu vous bnisse, vous
et votre capitale.... Vous faites tuer Schmidt, un gnral que nous
aimons tous, et vous vous flicitez de la victoire? On ne saurait rien
inventer de plus irritant que cela! C'est comme un fait exprs, comme un
fait exprs! Et puis, que vous remportiez effectivement un brillant
succs, que l'archiduc Charles mme en ait un de son ct, cela
changerait-il quelque chose  la marche gnrale des affaires?
Maintenant il est trop tard: Vienne est occupe par les troupes
franaises!

--Comment, occupe? Vienne est occupe?

--Non seulement occupe, mais Bonaparte est  Schoenbrnn, et notre
aimable comte Wrbna s'y rend pour prendre ses ordres.

 cause de sa fatigue, des diffrentes impressions de son voyage et de
sa rception par le ministre,  cause surtout de l'influence du dner,
Bolkonsky commenait  sentir confusment qu'il ne saisissait pas bien
toute la gravit de ces nouvelles.

Le comte Lichtenfeld, que j'ai vu ce matin, continua Bilibine, m'a
montr une lettre pleine de dtails sur une revue des Franais  Vienne,
sur le prince Murat et tout son tremblement. Vous voyez donc bien que
votre victoire n'a rien de bien rjouissant et qu'on ne saurait vous
recevoir en sauveur!

--Je vous assure que, pour ma part, j'y suis trs indiffrent, reprit le
prince Andr, qui commenait  se rendre compte du peu de valeur de
l'engagement de Krems, en comparaison d'un vnement aussi important que
l'occupation d'une capitale:

Comment? Vienne est occupe? Comment, et la fameuse tte de pont, et le
prince Auersperg, qui tait charg de la dfense de Vienne?

--Le prince Auersperg est de notre ct, pour notre dfense, et s'en
acquitte assez mal, et Vienne est de l'autre ct; quant au pont, il
n'est pas encore pris et ne le sera pas, je l'espre; il est min, avec
ordre de le faire sauter; sans cela nous serions dj dans les montagnes
de la Bohme et vous auriez pass, vous et votre arme, un vilain quart
d'heure entre deux feux.

--Cela ne veut pourtant pas dire, reprit le prince Andr, que la
campagne soit finie?

--Et moi, je crois qu'elle l'est. Nos gros bonnets d'ici le pensent
galement, sans oser le dire. Il arrivera ce que j'ai prdit ds le
dbut. Ce n'est pas votre chauffoure de Diernstein, ce n'est pas la
poudre qui tranchera la question, mais ce sont ceux qui l'ont invente.

Bilibine venait de rpter un de ses mots; il reprit au bout d'une
seconde, en dplissant son front:

Toute la question est dans le rsultat de l'entrevue de l'empereur
Alexandre avec le roi de Prusse  Berlin. Si la Prusse entre dans
l'alliance, on force la main  l'Autriche, et il y aura guerre, sinon il
n'y a plus qu' s'entendre sur le lieu de runion pour poser les
prliminaires d'un nouveau CampoFormio.

--Quel merveilleux gnie et quel bonheur il a! s'cria le prince Andr,
en frappant la table de son poing ferm.

--Bonaparte? demanda interrogativement Bilibine, en replissant son
front, c'tait le signe avant-coureur d'un mot: Buonaparte?
continua-t-il en accentuant l'u; mais j'y pense, maintenant qu'il
dicte de Schoenbrnn des lois  l'Autriche, il faut lui faire grce de
l'u! Je me dcide  cette suppression et je rappellerai dsormais
Bonaparte, tout court.

--Voyons, sans plaisanterie, croyez-vous que la campagne soit termine?

--Voici ce que je crois: l'Autriche, cette fois, a t le dindon de la
farce; elle n'y est pas habitue et elle prendra sa revanche. Elle a t
le dindon, premirement: parce que les provinces sont ruines
(l'orthodoxe, vous le savez, est terrible pour le pillage), l'arme
dtruite, la capitale prise, et tout cela pour les beaux yeux de Sa
Majest de Sardaigne; et secondement, ceci, mon cher, entre nous, je
sens d'instinct qu'on nous trompe, je flaire des rapports et des projets
de paix avec la France, d'une paix secrte conclue sparment.

--C'est impossible, ce serait trop vilain.

--Qui vivra verra, repartit Bilibine.

Et le prince Andr se retira dans la chambre qui lui avait t prpare.

Une fois tendu entre des draps bien blancs, la tte sur des oreillers
parfums et moelleux, le prince Andr sentit malgr lui que la bataille
dont il avait apport la nouvelle passait de plus en plus  l'tat de
vague souvenir. Il ne pensait plus qu' l'alliance prussienne,  la
trahison de l'Autriche, au nouveau triomphe de Bonaparte,  la revue et
 la rception de l'empereur Franois, pour le lendemain. Il ferma les
yeux, et au mme instant le bruit de la canonnade, de la fusillade et
des roues clata dans ses oreilles. Il voyait les soldats descendre un 
un le long des montagnes, il entendait le tir des Franais, il tait l
avec Schmidt au premier rang, les balles sifflaient gaiement autour de
lui, et son coeur tressaillait et s'emplissait d'une folle exubrance de
vie, comme il n'en avait jamais ressentie depuis son enfance. Il se
rveilla en sursaut:

Oui, oui, c'tait bien cela!

Et il se rendormit heureux, avec un sourire d'enfant, du profond sommeil
de la jeunesse.


X


Le lendemain, il se rveilla tard, et, rassemblant ses ides, il se
rappela tout d'abord qu'il devait se prsenter le jour mme  l'empereur
Franois; et toutes les impressions de la veille, l'audience du
ministre, la politesse exagre de l'aide de camp, sa conversation avec
Bilibine, traversrent en foule son cerveau. Ayant endoss, pour se
rendre au palais, la grande tenue qu'il n'avait pas porte depuis
longtemps, gai et dispos, le bras en charpe, il entra, en passant,
chez son hte, o se trouvaient dj quatre jeunes diplomates, entre
autres le prince Hippolyte Kouraguine, secrtaire  l'ambassade de
Russie, que Bolkonsky connaissait.

Les trois autres, que Bilibine lui nomma, taient des jeunes gens du
monde, lgants, riches, aimant le plaisir, qui formaient ici, comme 
Vienne, un cercle  part, dont il tait la tte et qu'il appelait les
ntres. Ce cercle, compos presque exclusivement de diplomates, avait
ses intrts en dehors de la guerre et de la politique. La vie du grand
monde, leurs relations avec quelques femmes et leur service de
chancellerie occupaient seuls leurs loisirs. Ces messieurs firent au
prince Andr l'honneur trs rare de le recevoir avec empressement, comme
un des leurs. Par politesse et comme entre en matire, ils daignrent
lui adresser quelques questions au sujet de l'arme et de la bataille,
pour reprendre ensuite leur conversation vive et lgre, pleine de gaies
saillies et de critiques sans valeur.

Et voici le bouquet! dit l'un d'eux qui racontait la dconvenue d'un
collgue: le chancelier lui assure  lui-mme que sa nomination 
Londres est un avancement, qu'il doit la considrer comme telle: vous
reprsentez-vous sa figure  ces mots?

--Et moi, messieurs, je vous dnonce Kouraguine, le terrible Don Juan,
qui profite du malheur d'autrui.

Le prince Hippolyte tait tal dans un fauteuil  la Voltaire, les
jambes jetes ngligemment par-dessus les bras du fauteuil:

Voyons, parlez-moi de cela, dit-il en riant.

--Oh! Don Juan! oh! serpent! dirent plusieurs voix.

--Vous ne savez probablement pas, Bolkonsky, reprit Bilibine, que toutes
les atrocits commises par l'arme franaise, j'allais dire par l'arme
russe, ne sont rien en comparaison des ravages causs par cet homme
parmi nos dames.

--La femme est la compagne de l'homme, dit le prince Hippolyte, en
regardant ses pieds  travers son monocle.

Bilibine et les ntres clatrent de rire, et le prince Andr put
constater que cet Hippolyte dont il avait t, il faut l'avouer, presque
jaloux, tait le plastron de cette socit.

Il faut que je vous fasse les honneurs de Kouraguine, dit Bilibine tout
bas; il est charmant dans ses dissertations politiques; vous allez voir
avec quelle importance...

Et s'approchant d'Hippolyte, le front pliss, il entama sur les
vnements du jour une discussion qui attira aussitt l'attention
gnrale.

Le cabinet de Berlin ne peut pas exprimer un sentiment d'alliance,
commena Hippolyte en regardant son auditoire avec assurance, sans
exprimer... comme dans sa dernire note... vous comprenez... vous
comprenez.... Puis, si S. M. l'Empereur ne droge pas aux principes,
notre alliance... attendez, je n'ai pas fini...

Et saisissant la main du prince Andr:

Je suppose que l'intervention sera plus forte que la non-intervention
et... on ne pourra pas imputer  fin de non-recevoir notre dpche du 28
novembre; voil comment tout cela finira...

Et il lcha la main du prince Andr.

Dmosthne, je te reconnais au caillou que tu as cach dans ta bouche
d'or[17], s'cria Bilibine, qui, pour mieux tmoigner sa satisfaction,
semblait avoir fait descendre sur son front toute sa fort de cheveux.

Hippolyte, riant plus fort et plus haut que les autres, avait pourtant
l'air de souffrir de ce rire forc qui tordait en tous sens sa figure
habituellement apathique.

Voyons, messieurs, dit Bilibine, Bolkonsky est mon hte et je tiens,
autant qu'il est en mon pouvoir,  le faire jouir de tous les plaisirs
de Brnn. Si nous tions  Vienne, ce serait bien plus facile, mais ici,
dans ce vilain trou morave, je vous demande votre aide: il faut lui
faire les honneurs de Brnn. Chargez-vous du thtre, je me charge de la
socit. Quant  vous, Hippolyte, la question du beau sexe vous regarde.

--Il faudra lui montrer la ravissante Amlie, s'cria un des ntres,
en baisant le bout de ses doigts.

--Oui, il faudra inspirer  ce sanguinaire soldat des sentiments plus
humains, ajouta Bilibine.

--Il me sera difficile, messieurs, de profiter de vos aimables
dispositions  mon gard, objecta Bolkonsky, en regardant  sa montre,
car il est temps que je sorte.

--O allez-vous donc?

--Je me rends chez l'Empereur.

--Oh! oh! Alors au revoir, Bolkonsky!

--Au revoir, prince; revenez dner avec nous, nous nous chargerons de
vous.

--coutez, lui dit Bilibine, en le reconduisant dans l'antichambre, vous
ferez bien, dans votre entrevue avec l'Empereur, de donner des loges 
l'intendance, pour sa manire de distribuer les vivres et de dsigner
les tapes.

--Quand mme je le voudrais, je ne le pourrais pas, rpondit Bolkonsky.

--Eh bien! parlez pour deux, car il a la passion des audiences sans
jamais trouver un mot  dire, comme vous le verrez.


XI


Le prince Andr, plac sur le passage de l'Empereur, dans le groupe des
officiers autrichiens, eut l'honneur d'attirer son regard et de recevoir
un salut de sa longue tte. La crmonie acheve, l'aide de camp de la
veille vint poliment transmettre  Bolkonsky le dsir de Sa Majest de
lui donner audience. L'empereur Franois le reut debout au milieu de
son cabinet, et le prince Andr fut frapp de son embarras: il
rougissait  tout propos et semblait ne savoir comment s'exprimer:

Dites-moi  quel moment a commenc la bataille? demanda-t-il avec
prcipitation.

Le prince Andr, l'ayant satisfait sur ce point, se vit bientt oblig
de rpondre  d'autres demandes tout aussi naves.

Comment se porte Koutouzow? Quand a-t-il quitt Krems?... etc....

L'Empereur paraissait n'avoir qu'un but: poser un certain nombre de
questions; quant aux rponses, elles ne l'intressaient gure.

 quelle heure la bataille a-t-elle commenc?

--Je ne saurais prciser  Votre Majest l'heure  laquelle la bataille
s'est engage sur le front des troupes, car  Diernstein, o je me
trouvais, la premire attaque a eu lieu  six heures du soir, reprit
vivement Bolkonsky.

Il comptait prsenter  l'Empereur une description exacte, qu'il tenait
toute prte, de ce qu'il avait vu et appris.

L'Empereur lui coupa la parole, puis lui demanda en souriant:

Combien de milles?

--D'o et jusqu'o, sire?

--De Diernstein  Krems?

--Trois milles et demi, sire.

--Les Franais ont-ils quitt la rive gauche?

--D'aprs les derniers rapports de nos espions, les derniers Franais
ont travers la rivire la mme nuit sur des radeaux.

--Y a-t-il assez de fourrages  Krems?

--Pas en quantit suffisante.

L'Empereur l'interrompit de nouveau:

 quelle heure a t tu le gnral Schmidt?

-- sept heures, je crois.

-- sept heures?... c'est bien triste, bien triste!

L-dessus, l'ayant remerci, il le congdia. Le prince Andr sortit et
se vit aussitt entour d'un grand nombre de courtisans; il n'y avait
plus pour lui que phrases flatteuses et regards bienveillants, jusqu'
l'aide de camp, qui lui fit des reproches de ne pas s'tre log au
palais et lui offrit mme sa maison. Le ministre de la guerre le
flicita pour la dcoration de l'ordre de Marie-Thrse de 3me classe
que l'Empereur venait de lui confrer; le chambellan de l'Impratrice
l'engagea  passer chez Sa Majest; l'archiduchesse dsirait galement
le voir. Il ne savait  qui rpondre et cherchait  rassembler ses
ides, lorsque l'ambassadeur de Russie, lui touchant l'paule,
l'entrana dans l'embrasure d'une fentre pour causer avec lui.

En dpit des prvisions de Bilibine, la nouvelle qu'il avait apporte
avait t reue avec joie, et un _Te Deum_ avait t command. Koutouzow
venait d'tre nomm grand-croix de Marie-Thrse, et toute l'arme
recevait des rcompenses. Grce aux invitations qui pleuvaient sur lui
de tous cts, le prince Andr fut oblig de consacrer toute sa matine
 des visites chez les hauts dignitaires autrichiens. Aprs les avoir
termines, vers cinq heures du soir, il retournait chez Bilibine, et
composait, chemin faisant, la lettre qu'il voulait crire  son pre et
dans laquelle il lui dcrivait sa course  Brnn, lorsque devant le
perron il aperut une britchka plus d' moiti remplie d'objets
emballs, et Franz, le domestique de Bilibine, y introduisant avec
effort une nouvelle malle.

Le prince Andr, qui s'tait arrt en route chez un libraire pour y
prendre quelques livres, s'tait attard.

Qu'est-ce que cela veut dire?

--Ah! Excellence! s'cria Franz, nous allons plus loin: le sclrat est
de nouveau sur nos talons.

--Mais que se passe-t-il donc? demanda le prince Andr au moment o
Bilibine, dont le visage toujours calme trahissait cependant une
certaine motion, venait  sa rencontre.

--Avouez que c'est charmant cette histoire du pont de Thabor!... Ils
l'ont pass sans coup frir!

Le prince Andr coutait sans comprendre.

Mais d'o venez-vous donc, pour ignorer ce que savent tous les cochers
de fiacre?

--Je viens de chez l'archiduc, et je n'y ai rien appris.

--Et vous n'avez pas remarqu que chacun fait ses paquets?

--Je n'ai rien vu! Mais enfin qu'y a-t-il donc? reprit-il avec
impatience.

--Ce qu'il y a? Il y a que les Franais ont pass le pont dfendu par
d'Auersperg, qui ne l'a pas fait sauter, que Murat arrive au grand
galop sur la route de Brnn et que, sinon aujourd'hui, du moins demain
ils seront ici.

--Comment, ici? mais puisque le pont tait min, pourquoi ne l'avoir pas
fait sauter?

--C'est  vous que je le demande, car personne, pas mme Bonaparte, ne
le saura jamais!

Bolkonsky haussa les paules:

Mais si le pont est franchi, l'arme est perdue, elle sera coupe!

--C'est justement l le _hic_... coutez: Les Franais occupent Vienne,
comme je vous l'ai dj dit, tout va trs bien. Le lendemain,
c'est--dire hier au soir, messieurs les marchaux Murat, Lannes et
Belliard[18] montent  cheval et vont examiner le pont; remarquez bien,
trois Gascons! Messieurs, dit l'un d'eux, vous savez que le pont de
Thabor est min et contre-min, qu'il est dfendu par cette fameuse tte
de pont que vous savez, et quinze mille hommes de troupes qui ont reu
l'ordre de le faire sauter pour nous barrer le passage. Mais comme il
serait plus qu'agrable  notre Empereur et matre, Napolon, de s'en
emparer, allons-y tous trois et emparons-nous-en. Allons, rpondirent
les autres. Et les voil qui partent, qui prennent le pont, le
franchissent, et toute l'arme  leur suite passe le Danube, se
dirigeant sur nous, sur vous et sur vos communications.

--Trve de plaisanteries, repartit le prince Andr, le sujet est grave
et triste.

Et cependant, malgr l'ennui qu'aurait d lui causer cette fcheuse
nouvelle, il prouvait une certaine satisfaction. Depuis qu'il avait
appris la situation dsespre de l'arme russe, il se croyait destin 
la tirer de ce pril: c'tait pour lui le Toulon qui allait le faire
sortir de la foule obscure de ses camarades et lui ouvrir le chemin de
la gloire. Tout en coutant Bilibine, il se voyait dj arrivant au
camp, donnant son avis au conseil de guerre, et proposant un plan qui
pourrait seul sauver l'arme; naturellement on lui en confiait
l'excution.

Je ne plaisante pas, continua Bilibine, rien de plus vrai, rien de plus
triste! Ces messieurs arrivent seuls sur le pont et agitent leurs
mouchoirs blancs, ils assurent qu'il y a un armistice et qu'eux,
marchaux, vont confrer avec le prince Auersperg; l'officier de garde
les laisse entrer dans la tte du pont. Ils lui racontent un tas de
gasconnades: que la guerre est finie, que l'empereur Franois va
recevoir Bonaparte, que, quant  eux, ils vont chez le prince
Auersperg... et mille autres contes bleus. L'officier envoie chercher
Auersperg. Ces messieurs embrassent leurs ennemis, plaisantent avec eux,
enfourchent les canons, pendant qu'un bataillon franais arrive tout
doucement sur le pont et jette  l'eau les sacs de matires
inflammables! Enfin parat le gnral-lieutenant, notre cher prince
Auersperg von Nautern.

Cher ennemi, fleur des guerriers, autrichiens, hros des campagnes de
Turquie, trve  notre inimiti, nous pouvons nous tendre la main,
l'empereur Napolon brle du dsir de connatre le prince Auersperg!

En un mot, ces messieurs, qui n'taient pas Gascons pour rien, lui
jettent tant de poudre aux yeux avec leurs belles phrases, et lui, de
son ct, se sent tellement honor de cette intimit soudaine avec des
marchaux de France, si aveugl par le manteau et les plumes d'autruche
de Murat, qu'il n'y voit que du feu, et oublie celui qu'il devait faire
sur l'ennemi!

Malgr la vivacit de son rcit, Bilibine n'oublia pas de s'arrter pour
donner le temps au prince Andr d'apprcier le mot qu'il venait de
lancer.

Le bataillon franais entre dans la tte du pont, encloue les canons,
et le pont est  eux! Mais voil le plus joli, continua-t-il en laissant
au plaisir qu'il trouvait  sa narration le soin de calmer son
motion.... Le sergent post prs du canon, au signal duquel on devait
mettre le feu  la mine, voyant accourir les Franais, tait sur le
point de tirer, lorsque Lannes lui arrta le bras. Le sergent, plus fin
que son gnral, s'approcha d'Auersperg et lui dit ceci ou  peu prs:

Prince, on vous trompe et voil les Franais!

Murat, craignant de voir l'affaire compromise s'il le laissait
continuer, s'adresse de son ct, en vrai Gascon,  d'Auersperg avec une
feinte surprise:

Je ne reconnais pas la discipline autrichienne tant vante; comment,
vous permettez  un de vos subalternes de vous parler ainsi!.... Quel
trait de gnie!...

Le prince Auersperg se pique d'honneur et fait mettre le sergent aux
arrts! Avouez que c'est charmant, toute cette histoire du pont de
Thabor!

Ce n'est ni btise, ni lchet... c'est trahison peut-tre! s'cria le
prince Andr, qui se reprsentait les capotes grises, les blesss, la
fume de la poudre, la canonnade et la gloire qui l'attendait.

--Nullement, cela met la cour dans de trop mauvais draps; ce n'est ni
trahison, ni lchet, ni btise; c'est comme  Ulm: c'est... cherchant
une pointe... c'est du Mack, nous sommes Macks, dit-il en terminant,
tout fier d'avoir trouv un mot, un mot tout neuf, un de ces mots qui
seraient rpts partout, et son front se dplissa en signe de
satisfaction, pendant qu'il regardait ses ongles, le sourire sur les
lvres.

--O allez-vous? dit-il au prince Andr, qui s'tait lev.

--Je pars.

--Pour o?

--Pour l'arme!

--Mais vous pensiez rester encore deux jours?

--C'est impossible, je pars  l'instant.

Et le prince Andr, ayant donn ses ordres, rentra dans sa chambre.

coutez, mon cher, lui dit Bilibine en l'y rejoignant, pourquoi
partez-vous?

Le prince Andr l'interrogea du regard, sans lui rpondre.

Mais oui, pourquoi partez-vous? Je sais bien, vous pensez qu'il est de
votre devoir de vous rendre  l'arme, maintenant qu'elle est en danger;
je vous comprends, c'est de l'hrosme!

--Pas le moins du monde.

--Oui, vous tes philosophe, mais soyez-le compltement! Envisagez les
choses d'un autre point de vue, et vous verrez que votre devoir est au
contraire de vous garder de tout pril. Que ceux qui ne sont bons qu'
cela s'y jettent; on ne vous a pas donn l'ordre de revenir, et ici on
ne vous lchera pas! Ainsi donc, vous pouvez rester et nous suivre l o
nous entranera notre malheureux sort. On va  Olmtz, dit-on; c'est une
fort jolie ville: nous pourrons y arriver dans ma calche fort
agrablement.

--Pour Dieu, cessez vos plaisanteries, Bilibine.

--Je vous parle srieusement et en ami. Jugez-en: pourquoi partez-vous
quand vous pouvez rester ici? De deux choses l'une: ou bien la paix sera
conclue avant que vous arriviez  l'arme; ou bien il y aura une
dbcle, et vous partagerez la honte de l'arme de Koutouzow...

Et Bilibine dplissa son front, convaincu que son dilemme tait
irrfutable.

Je ne puis pas en juger, rpondit froidement le prince Andr.

Et au fond de son coeur il pensait:

Je pars pour sauver l'arme!

--Mon cher, vous tes un hros! lui cria Bilibine.


XII


Aprs avoir pris cong du ministre de la guerre, Bolkonsky partit dans
la nuit avec l'intention de rejoindre l'arme, qu'il ne savait plus o
trouver, et avec la crainte de tomber entre les mains des Franais.

 Brnn, la cour faisait ses prparatifs de dpart, et le gros des
bagages tait dj expdi sur Olmtz.

En arrivant aux environs d'Etzelsdorf, le prince Andr se trouva tout 
coup sur le passage de l'arme russe, qui se retirait en grande hte et
en dsordre, et dont les nombreux chariots qui encombraient la route
empchrent sa voiture d'avancer. Aprs avoir demand au chef des
cosaques un cheval et un homme, le prince Andr, fatigu et mourant de
faim, dpassa les fourgons pour s'lancer  la recherche du gnral en
chef. Les bruits les plus tristes arrivaient  ses oreilles tout le long
du chemin, et la confusion qu'il voyait autour de lui ne semblait que
trop les confirmer.

Cette arme russe que l'or de l'Angleterre a transporte des extrmits
de l'univers, nous allons lui faire prouver le mme sort (le sort
d'Ulm), avait dit Bonaparte dans son ordre du jour,  l'ouverture de la
campagne! Ces paroles, subitement revenues  la mmoire du prince Andr,
veillaient en lui un sentiment d'admiration pour ce grand gnie, joint
 une impression d'orgueil bless que traversait l'espoir d'une
prochaine revanche:

Et s'il ne restait plus qu' mourir? pensait-il; eh bien, on saura
mourir, et pas plus mal qu'un autre, s'il le faut.

Il regardait avec ddain ces files innombrables de charrettes, de parcs
d'artillerie, s'enchevtrant, se confondant l'un dans l'autre, et plus
loin encore et toujours des charrettes, des chariots de toute forme se
dpassant, se heurtant et s'interceptant le passage, en trois ou quatre
rangs serrs, sur la large route boueuse. Devant, derrire, aussi loin
que l'on pouvait percevoir un son, on entendait de tous cts le bruit
des roues, des charrettes, des affts, le pitinement des chevaux, les
cris des conducteurs pressant leurs attelages, les jurons des soldats,
des domestiques et des officiers. Sur les bords du chemin on voyait 
chaque pas des chevaux morts, dont quelques-uns taient dj corchs,
des charrettes  moiti brises, des soldats de toute arme sortant en
foule des villages voisins, et tranant  leur suite des moutons, des
poules, du foin et de grands sacs pleins jusqu'au bord; aux descentes et
aux montes, les groupes devenaient plus compacts, et leurs cris confus
se fondaient en une clameur ininterrompue. Quelques soldats enfoncs
dans la boue jusqu'aux genoux soutenaient les roues des avant-trains et
des fourgons; les fouets sifflaient dans l'air, les chevaux glissaient,
les traits se rompaient et les vocifrations semblaient faire clater
les poitrines. Les officiers, surveillant la marche, galopaient en avant
et en arrire; leurs figures harasses trahissaient leur impuissance 
rtablir l'ordre, et leurs commandements se noyaient dans le brouhaha de
cette houle humaine.

Voil la chre arme orthodoxe! se dit Bolkonsky, en se rappelant les
paroles de Bilibine et en s'approchant d'un fourgon pour s'enqurir du
gnral en chef.

Une voiture de forme trange, trane par un cheval, tenant le milieu
entre la charrette, la calche et le cabriolet, et dont les matriaux
htrognes accusaient une fabrication de circonstance, frappa ses
regards  quelques pas de lui; un soldat la conduisait, et l'on
apercevait, sous la capote et le tablier de cuir, une femme tout
enveloppe de chles. Au moment de faire sa question, le prince Andr en
fut dtourn par les cris dsesprs que poussait cette femme.
L'officier plac  la tte de la file battait son conducteur parce qu'il
essayait de dpasser les autres, et les coups de fouet cinglaient le
tablier de la voiture.  la vue du prince Andr, la femme avana la
tte, et, faisant des signes ritrs de la main, elle l'interpella:

Monsieur l'aide de camp, monsieur l'aide de camp, piti, de grce,
dfendez-moi! qu'est-ce qui va m'arriver? Je suis la femme du mdecin du
7me chasseurs; on ne nous laisse pas passer, nous sommes rests en
arrire, nous avons perdu les ntres!

--Arrire, ou je t'aplatirai comme une galette, criait l'officier en
colre au soldat, arrire avec ta coquine!

--Monsieur l'aide de camp, dfendez-moi, que me veut-on?

--Laissez passer cette voiture, ne voyez-vous pas qu'il y a une femme
dedans? dit le prince Andr, en s'adressant  l'officier.

Celui-ci le regarda sans rpondre et, se tournant vers le soldat: Ah!
oui, que je te laisserai passer.... Arrire, animal!

--Laissez-le passer, vous dis-je, reprit le prince Andr.

--Qui es-tu, toi? demanda l'officier hors de lui. Et il appuya sur le
toi.

Es-tu le chef ici? C'est moi qui suis le chef, et pas toi, entends-tu
bien?... Et toi, l-bas, arrire, ou je t'aplatis comme une galette!
continua-t-il en rptant l'expression, qui lui avait plu sans doute.

--Bien arrang, le petit aide de camp! dit une voix dans la foule.

L'officier tait arriv  ce paroxysme de fureur qui enlve aux gens la
conscience de leurs actes, et le prince Andr sentit un moment que son
intervention frisait le ridicule, la chose qu'il craignait le plus au
monde; mais, son instinct prenant le dessus, il se laissa  son tour
emporter par une colre folle, et il s'approcha de l'officier en levant
son fouet et en scandant ces mots:

Veuillez laisser passer!

L'officier fit un geste de mauvaise humeur et se hta de s'loigner:

C'est toujours leur faute  ceux-l de l'tat-major, le dsordre et
tout le bataclan, grommela-t-il; eh bien, faites comme vous voudrez.

Le prince Andr se hta  son tour et, sans lever les yeux sur la femme
du mdecin, qui l'appelait son sauveur, repassant dans sa tte les
dtails de cette scne ridicule, il galopa jusqu'au village, o se
trouvait, lui avait-on dit, le gnral en chef. Arriv l, il descendit
de cheval, dans l'intention de manger un peu, de se reposer un instant
et de mettre de l'ordre dans le trouble pnible de ses impressions:

C'est une troupe de bandits, ce n'est pas une arme, pensait-il,
lorsqu'une voix connue l'appela par son nom.

Il se retourna, et il aperut  une petite fentre Nesvitsky, qui
mchonnait quelque chose et lui faisait de grands gestes.

Bolkonsky, ne m'entends-tu pas? Viens vite!

Entr dans la maison, il y trouva Nesvitsky et un autre aide de camp,
qui djeunaient; ils s'empressrent de lui demander d'un air alarm s'il
apportait quelque nouvelle.

O est le gnral en chef? demanda Bolkonsky.

--Ici, dans cette maison, rpondit l'aide de camp.

--Eh bien, est-ce vrai, la paix et la capitulation? demanda Nesvitsky.

--C'est  vous de me le dire, je n'en sais rien, car j'ai eu toutes les
peines du monde  vous rejoindre.

--Ah! mon cher, ce qui se passe chez nous est vraiment affreux... je
fais mon mea culpa... nous nous sommes moqus de Mack, et notre
situation est pire que la sienne; assieds-toi et djeune, ajouta
Nesvitsky.

--Il vous sera impossible, mon prince, de retrouver  prsent votre
fourgon et vos effets: quant  votre Pierre, Dieu sait o il est.

--O est donc le quartier gnral?

--Nous couchons  Znam.

--Quant  moi, dit Nesvitsky, j'ai charg sur deux chevaux tout ce dont
j'ai besoin et l'on m'a fait d'excellents bts qui rsisteraient mme
aux chemins des montagnes de la Bohme!... a va mal, mon cher.... Eh
bien, es-tu malade?... il me semble que tu frissonnes?

--Je n'ai rien, rpondit le prince Andr.

Et il se rappela au mme instant sa rencontre avec la femme du mdecin
et l'officier du train.

Que fait ici le gnral en chef?

--Je n'y comprends rien, rpondit Nesvitsky.

--Et moi, je ne comprends qu'une chose: c'est que tout a est
dplorable, dit le prince Andr.

Et il se rendit chez Koutouzow; il remarqua, en passant, sa voiture et
les chevaux de sa suite harasss, reints, entours de cosaques et de
gens de service, qui causaient  haute voix entre eux. Koutouzow
lui-mme tait dans la chaumire avec Bagration et Weirother (c'tait le
nom du gnral autrichien qui remplaait le dfunt Schmidt). Dans le
vestibule, le petit Koslovsky, la figure fatigue par les veilles, assis
sur ses talons, dictait des ordres  un secrtaire, qui les griffonnait
 la hte sur un tonneau renvers. Koslovsky jeta un coup d'oeil 
l'arrivant, sans se donner le temps de le saluer:

 la ligne... as-tu crit?... Le rgiment des grenadiers de Kiew, le
rgiment de....

--Impossible de vous suivre, Votre Haute Noblesse, rpliqua le
secrtaire d'un ton de mauvaise humeur.

Au mme moment, on entendait  travers la porte la voix anime et
mcontente du gnral en chef,  laquelle rpondait une autre voix
compltement inconnue. Le bruit de cette conversation, l'inattention de
Koslovsky, le manque de respect de l'crivain  bout de forces, cette
trange installation autour d'un tonneau dans le voisinage du commandant
en chef, les rires bruyants des cosaques sous les fentres, tous ces
dtails firent pressentir au prince Andr qu'il avait d se passer
quelque chose de grave et de malheureux.

Il adressa aussitt une kyrielle de questions  l'aide de camp.

 l'instant, mon prince, rpondit celui-ci. Bagration est charg de la
disposition des troupes.

--Et la capitulation?

--Il n'y en a pas, on se prpare  une bataille.

Au moment o le prince Andr se dirigeait vers la porte de la pice
voisine, Koutouzow, avec son nez aquilin, et sa figure rebondie, parut
sur le seuil. Le prince Andr se trouvait juste en face de lui, mais le
gnral en chef le regardait sans le reconnatre;  l'expression vague
de son oeil unique on voyait que les soucis et les proccupations
l'absorbaient au point de l'isoler du monde extrieur.

Est-ce fini? demanda-t-il  Koslovsky.

-- l'instant, Votre Excellence.

Bagration avait suivi le gnral en chef: petit de taille, sec, encore
jeune, sa figure, d'un type oriental, attirait l'attention par son
expression de calme et de fermet.

Excellence!...

Et le prince Andr tendit une enveloppe  Koutouzow.

Ah! de Vienne, c'est bien...

Il sortit de la chambre avec Bagration et ils s'arrtrent tous deux sur
le perron.

Ainsi donc, adieu, prince, dit-il  Bagration. Que le Sauveur te garde,
je te bnis pour cette grande entreprise!

Il s'attendrit, et ses yeux s'humectrent de larmes; l'attirant  lui de
son bras gauche, il fit de la main droite sur son front le signe de la
croix, geste qui lui tait familier, et lui tendit sa joue  baiser,
mais Bagration l'embrassa au cou:

Que Dieu soit avec toi!

Et il monta en calche.

Viens avec moi, dit-il  Bolkonsky.

--Votre Excellence, j'aurais dsir me rendre utile ici.... Si vous
vouliez me permettre de rester sous les ordres du prince Bagration?

--Assieds-toi, reprit Koutouzow en voyant l'indcision de Bolkonsky.
J'ai moi-mme besoin de bons officiers.

--Si demain la dixime partie de son dtachement nous revient, il faudra
en remercier Dieu! ajouta-t-il comme se parlant  lui-mme.

Le regard du prince Andr se fixa involontairement pour une seconde sur
l'oeil absent et la cicatrice  la tempe de Koutouzow, double souvenir
d'une balle turque:

Oui, se dit-il, il a le droit de parler avec calme de la perte de tant
d'hommes.

--C'est pour cela, continua-t-il tout haut, que je vous supplie de
m'envoyer l-bas.

Koutouzow ne rpondit rien: plong dans ses rflexions, il semblait
avoir oubli ce qu'il venait de dire. Doucement berc sur les coussins
de sa calche, il tourna un instant aprs vers le prince Andr une
figure calme, sur laquelle on aurait vainement cherch la moindre trace
d'motion, et, tout en raillant finement, il se fit raconter par
Bolkonsky son entrevue avec l'empereur, les on-dit de la cour sur
l'engagement de Krems, et le questionna mme au sujet de quelques dames
que tous deux connaissaient.


XIII


Le 1er novembre, Koutouzow avait reu d'un de ses espions un rapport
d'aprs lequel il jugeait son arme dans une position presque sans
issue. Les Franais, aprs le passage du pont, disait le rapport,
marchaient en forces considrables pour intercepter sa jonction avec les
troupes venant de Russie. Si Koutouzow se dcidait  rester  Krems, les
cent cinquante mille hommes de Napolon couperaient ses communications,
en entourant ses quarante mille soldats fatigus et puiss, et il se
trouverait dans la position de Mack  Ulm; s'il abandonnait la grande
voie de ses communications avec la Russie, il devrait se jeter, en
dfendant sa retraite pas  pas, dans les montagnes inconnues et
dpourvues de routes de la Bohme, et perdre par suite tout espoir de se
runir  Bouksevden. Si enfin il se dcidait  se replier de Krems sur
Olmtz, pour rejoindre ses nouvelles forces, il risquait d'tre devanc
par les Franais, et forc d'accepter la bataille, pendant sa marche et
avec tout son train de bagages derrire lui, contre un ennemi trois fois
plus nombreux, qui le cernerait de deux cts. Il choisit cependant
cette dernire alternative.

Les Franais s'avanaient  marches forces vers Znam, sur la ligne de
retraite de Koutouzow, mais toutefois  100 verstes devant lui. Se
laisser devancer par eux, c'tait pour les Russes la honte d'Ulm et la
perte complte de l'arme; il n'y avait d'autre chance de la sauver, que
d'atteindre ce point avant l'arme franaise; mais la russite devenait
impossible avec une masse de quarante mille hommes. Le chemin que
l'ennemi avait  parcourir de Vienne  Znam tait meilleur et plus
direct que celui de Koutouzow de Krems  Znam.

 la rception de cette nouvelle, il avait expdi,  travers les
montagnes, Bagration et son avant-garde de quatre mille hommes sur la
route de Vienne  Znam. Bagration avait ordre d'oprer cette marche
sans s'arrter, de se placer de faon  avoir Vienne devant lui, Znam
derrire, et si, grce  sa bonne toile, il russissait  arriver le
premier, de retenir l'ennemi autant qu'il le pourrait, pendant que
Koutouzow, avec tout son train de campagne, s'coulerait vers Znam.

Aprs avoir russi  franchir 45 verstes de montagnes sans chemins
frays, par une nuit orageuse, et avec des soldats affams et mal
chausss, Bagration, ayant perdu en tranards le tiers de ses hommes,
dboucha  Hollabrnn sur la route de Vienne  Znam, quelques heures
avant les Franais. Afin de donner  Koutouzow les vingt-quatre heures
indispensables pour atteindre son but, ses quatre mille hommes, puiss
de fatigue, devaient arrter l'ennemi  Hollabrnn et sauver ainsi
l'arme, ce qui tait en ralit impossible. Mais la fortune capricieuse
rendit l'impossible possible. Le succs de la ruse qui avait livr aux
Franais, sans coup frir, le pont de Vienne, inspira  Murat la pense
d'en tenter une du mme genre avec Koutouzow. Rencontrant le faible
dtachement de Bagration, il s'imagina avoir devant lui l'arme tout
entire. Sr de l'craser ds qu'il aurait reu les renforts qu'il
attendait, il lui proposa un armistice de trois jours, pendant lequel
chacun d'eux conserverait ses positions respectives. Pour tre plus sr
de l'obtenir, il confirma que les prliminaires de la paix taient en
discussion, et que par consquent il tait inutile de verser le sang. Le
gnral autrichien Nostitz, plac aux avant-postes, le crut sur parole
et, en se repliant, dmasqua Bagration. Un autre parlementaire porta
dans le camp russe les mmes assurances mensongres. Bagration rpondit
qu'il ne pouvait ni accepter, ni refuser l'armistice, et qu'il devait
avant tout en rfrer au gnral en chef, auquel il allait envoyer son
aide de camp. Cette proposition tait le salut de l'arme; aussi
Koutouzow dpcha-t-il immdiatement  l'ennemi l'aide de camp
Wintzengerode, charg non seulement d'accepter l'armistice, mais aussi
de poser les conditions d'une capitulation. Il expdia en mme temps
d'autres ordres en arrire, pour presser la marche de l'arme, que
l'ennemi ignorait encore parce qu'elle s'oprait derrire les faibles
troupes de Bagration, restes immobiles devant des forces huit fois plus
considrables. Les prvisions de Koutouzow se ralisrent. Ses
propositions ne l'engageaient  rien et lui faisaient gagner un temps
prcieux; car la faute de Murat ne pouvait tarder  tre dcouverte.
Aussitt que Bonaparte, tabli  Schoenbrnn,  25 verstes de
Hollabrnn, reut le rapport de Murat contenant les projets d'armistice
et de capitulation, il comprit qu'on l'avait jou et lui crivit la
lettre suivante:

_Au prince Murat._

_Schoenbrnn, 25 brumaire (16 novembre), an 1805, huit heures du
matin._

Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon
mcontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous n'avez
pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me faites perdre
le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice sur-le-champ et marchez 
l'ennemi. Vous lui ferez dclarer que le gnral qui a sign cette
capitulation n'avait pas le droit de le faire, qu'il n'y a que
l'empereur de Russie qui ait ce droit.

Toutefois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait ladite
convention, je la ratifierai, mais ce n'est qu'une ruse. Marchez,
dtruisez l'arme russe... vous tes en position de prendre son bagage
et son artillerie.

L'aide de camp de Russie est un..., les officiers ne sont rien quand
ils n'ont pas de pouvoirs; celui-ci n'en avait point... les Autrichiens
se sont laiss jouer sur le pont de Vienne, vous vous laissez jouer par
un aide de camp de l'Empereur.

NAPOLON.


L'aide de camp porteur de cette terrible ptre galopait ventre  terre.
Napolon, craignant de laisser chapper sa facile proie, arrivait avec
toute sa garde pour livrer bataille, tandis que les quatre mille hommes
de Bagration allumaient gaiement leurs feux, se schaient, se
chauffaient pour la premire fois depuis trois jours et cuisaient leur
gruau, sans qu'aucun d'eux pressentt l'ouragan qui allait fondre sur
eux.


XIV


L'aide de camp de Napolon n'avait pas encore rejoint Murat, lorsque le
prince Andr, ayant obtenu de Koutouzow l'autorisation dsire, arriva 
Grounth,  quatre heures du soir, auprs de Bagration. On y tait dans
l'ignorance de la marche gnrale des affaires: on y causait de la paix
sans y ajouter foi; on y parlait de la bataille sans la croire
prochaine. Bagration reut l'aide de camp favori de Koutouzow avec une
distinction et une bienveillance toutes particulires; il lui annona
qu'ils taient  la veille d'en venir aux mains avec l'ennemi, lui
laissant le choix, ou d'tre attach  sa personne pendant le combat, ou
de surveiller la retraite de l'arrire-garde, ce qui tait galement
fort important.

Du reste, je ne crois pas  un engagement pour aujourd'hui, ajouta
Bagration, comme s'il voulait tranquilliser le prince Andr, et
intrieurement il se dit:

Si ce n'est qu'un freluquet de l'tat-major, envoy pour recevoir une
dcoration, il la recevra aussi bien  l'arrire-garde; mais s'il veut
rester auprs de moi, tant mieux, un brave officier n'est jamais de
trop!

Le prince Andr, sans rpondre  sa double proposition, demanda au
prince s'il voulait lui permettre d'examiner la situation et la
dislocation des troupes, pour pouvoir s'orienter, le cas chant.
L'officier de service du dtachement, un bel homme, d'une lgance
recherche, portant un solitaire  l'index, parlant mal mais trs
volontiers le franais, se proposa comme guide.

On ne voyait de tous cts que des officiers tremps jusqu'aux os,  la
recherche de quelque chose, et des soldats tranant aprs eux des
portes, des bancs et des palissades.

Voyez, prince, nous ne parvenons pas  nous dbarrasser de ces gens-l,
dit l'officier d'tat-major, en les dsignant du doigt et en indiquant
la tente d'une vivandire: les chefs sont trop faibles, ils leur
permettent de se rassembler ici... je les ai tous chasss ce matin, et
la voil de nouveau pleine. Permettez, prince, une seconde, que je les
chasse encore.

--Allons-y, rpondit le prince Andr, j'y prendrai un morceau de pain et
de fromage, car je n'ai pas eu le temps de manger.

--Si vous me l'aviez dit, prince, je vous aurais offert de partager mon
pain et mon sel.

Ils quittrent leurs chevaux et entrrent dans la tente; quelques
officiers,  la figure fatigue et enlumine, taient occups  boire et
 manger.

Pour Dieu, messieurs, leur dit l'officier d'tat-major d'un ton de
reproche accentu, qui prouvait que ce n'tait pas la premire fois
qu'il le leur rptait, vous savez bien que le prince a dfendu de
quitter son poste et de se runir ici; et s'adressant  un officier
d'artillerie de petite taille, maigre et peu soign, qui s'tait lev 
leur entre avec un sourire contraint, et s'tait dchauss pour donner
 la vivandire ses bottes  scher. Et vous aussi, capitaine
Tonschine! N'avez-vous pas honte? En votre qualit d'artilleur, vous
devriez donner l'exemple, et vous voil sans bottes; si on bat la
gnrale, vous serez gentil, nu-pieds. Vous allez me faire le plaisir,
messieurs, de retourner  vos postes, tous, ajouta-t-il d'un ton de
commandement.

Le prince Andr n'avait pu s'empcher de sourire en regardant Tonschine,
qui, debout, silencieux et souriant, levait tour  tour ses pieds
dchausss, et dont les yeux, bons et intelligents, allaient de l'un 
l'autre.

Les soldats disent qu'il est plus commode d'tre dchauss, rpondit
humblement le capitaine Tonschine, en cherchant  sortir par une
plaisanterie de sa fausse position; mais il se troubla en sentant que sa
saillie avait t mal reue.

--Retournez  vos postes, messieurs, rpta l'officier d'tat-major,
qui s'efforait de garder son srieux.

Le prince Andr jeta encore un coup d'oeil sur l'artilleur, dont la
personnalit comique tait un type  part; il n'avait rien de militaire,
et cependant il produisait la meilleure impression.

Une fois sortis du village, aprs avoir dpass et rencontr  chaque
pas des soldats et des officiers de toute arme, ils virent  leur gauche
les retranchements en terre glaise rouge qu'on tait encore en train
d'lever. Quelques bataillons en chemise, malgr la bise froide qui
soufflait, y travaillaient comme des fourmis. Les ayant examins, ils
poursuivirent leur route et, s'en loignant au galop, ils gravirent la
montagne oppose.

Du haut de cette minence ils aperurent les Franais.

L-bas est notre batterie, celle de cet original dchauss; allons-y,
mon prince, c'est le point le plus lev, nous verrons mieux.

--Mille grces, je trouverai mon chemin tout seul, rpondit le prince
Andr, pour se dbarrasser de son compagnon; ne vous drangez pas, je
vous en supplie...

Et ils se sparrent.

 dix verstes des Franais, sur la route de Znam, parcourue par le
prince Andr le matin mme, rgnaient une confusion et un dsordre
indescriptibles.  Grounth, il avait senti dans l'air une inquitude et
une agitation inusites; ici, au contraire, en se rapprochant de
l'ennemi, il constatait avec joie la bonne tenue et l'air d'assurance
des troupes. Les soldats, vtus de leurs capotes grises, taient bien
aligns devant le sergent-major et le capitaine, qui comptaient leurs
hommes en posant le doigt sur la poitrine de chacun d'eux, et en faisant
lever le bras au dernier soldat de chaque petit dtachement.
Quelques-uns apportaient du bois et des broussailles pour se construire
des baraques, riaient et causaient entre eux; des groupes s'taient
forms autour des feux; les uns tout habills, les autres,  moiti nus,
schaient leurs chemises, raccommodaient leurs bottes et leurs capotes,
rangs en cercle autour des marmites et des cuisiniers. Dans une des
compagnies la soupe tait prte, et les soldats impatients suivaient des
yeux la vapeur des chaudires, en attendant que le sergent de service
et port leur soupe  goter  l'officier, assis sur une poutre devant
sa baraque.

Dans une autre compagnie, plus heureuse, car toutes n'avaient pas
d'eau-de-vie, les hommes se pressaient autour d'un sergent-major qui
avait une figure grle et de larges paules; il leur en versait tour 
tour dans le couvercle de leurs bidons, en inclinant son petit tonneau;
les soldats la portaient pieusement  leurs lvres, s'en rinaient la
bouche, essuyaient ensuite leurs lvres sur leurs manches, et, aprs
avoir recouvert leurs bidons, s'loignaient gais et dispos. Tous
taient si calmes, qu'on n'aurait pu supposer,  les voir, que l'ennemi
ft  deux pas. Ils semblaient plutt se reposer  une tranquille tape
dans leur pays, qu'tre  la veille d'un engagement o peut-tre la
moiti d'entre eux resteraient sur le terrain. Le prince Andr, aprs
avoir pass devant le rgiment de chasseurs, atteignit les rangs serrs
des grenadiers de Kiew; tout en conservant leur tournure martiale
habituelle, les grenadiers taient aussi paisiblement occups que leurs
camarades; il aperut, non loin de la haute baraque du chef du rgiment,
un peloton de grenadiers devant lequel un homme nu tait couch. Deux
soldats le tenaient, deux autres frappaient rgulirement sur son dos
avec de minces et flexibles baguettes. Le patient criait d'une faon
lamentable; un gros major marchait devant le dtachement et rptait,
sans faire la moindre attention  ses cris:

Il est honteux pour un soldat de voler, le soldat doit tre honnte et
brave; s'il a vol son camarade, c'est qu'il n'a pas le sentiment de
l'honneur, c'est qu'il est un misrable! Encore! encore!...

Et les coups tombaient, et les cris continuaient.

Un jeune officier qui venait de s'loigner du coupable, et dont la
figure trahissait une compassion involontaire, regarda avec tonnement
l'aide de camp qui passait.

Le prince Andr, une fois arriv aux avant-postes, les parcourut en
dtail. La ligne des tirailleurs ennemis et la ntre, spares par une
grande distance sur le flanc gauche et sur le flanc droit, se
rapprochaient au milieu,  l'endroit mme que les parlementaires avaient
travers le matin. Elles taient si rapproches, que les soldats
pouvaient distinguer les traits les uns des autres et se parler.
Beaucoup de curieux, mls aux soldats, examinaient cet ennemi inconnu
et trange pour eux, et, quoiqu'on leur intimt sans cesse l'ordre de
s'loigner, ils semblaient clous sur place. Nos soldats s'taient bien
vite lasss de ce spectacle: ils ne regardaient plus les Franais, et
passaient le temps de leur faction  changer entre eux des lazzis sur
les nouveaux arrivants.

Le prince Andr s'arrta pour considrer l'ennemi.

Vois donc, vois donc,--disait un soldat  son camarade en lui en
dsignant un autre qui s'tait avanc sur la ligne et avait engag une
conversation vive et anime avec un grenadier franais,--vois donc
comme il en dgoise, le Franais ne peut pas le rattraper.

--Qu'en dis-tu, toi, Siderow?

--Attends, laisse-moi couter.... Diable! comme il y va, rpondit
Siderow, qui passait pour savoir trs bien le franais.

Ce soldat qu'ils admiraient tant tait Dologhow; son capitaine et lui
arrivaient du flanc gauche, o tait leur rgiment.

Encore, encore,--disait le capitaine en se penchant en avant, et en
cherchant  ne pas perdre une seule de ces paroles qui taient
compltement inintelligibles pour lui:--Parlez, parlez plus vite!... que
veut-il?

Dologhow, entran dans une chaude dispute avec le grenadier, ne lui
rpondit pas. Ils parlaient de la campagne; le Franais, confondant les
Autrichiens avec les Russes, soutenait que ces derniers s'taient rendus
et avaient fui  Ulm, tandis que Dologhow cherchait  lui prouver que
les Russes avaient battu les Franais et ne s'taient pas rendus:

Si l'on nous ordonne de vous chasser d'ici, nous vous chasserons,
continua-t-il.

--Faites seulement bien attention, rpondait le grenadier, qu'on ne vous
emmne pas tous avec vos cosaques.

L'auditoire se mit  rire.

On vous fera danser comme du temps de Souvorow, reprit Dologhow.

--Qu'est-ce qu'il chante? demanda un Franais.

--Bah, de l'histoire ancienne! rpondit un autre, comprenant qu'il tait
question des guerres du temps pass.

--L'Empereur va lui en faire voir  votre Souvara comme aux autres....

--Bonaparte? rpliqua Dologhow, qui fut aussitt interrompu par le
Franais irrit.

--Il n'y a pas de Bonaparte, il y a l'Empereur, sacr nom!

--Que le diable emporte votre Empereur!...

Et Dologhow jurant en russe,  la manire des soldats, jeta son fusil
sur son paule et s'loigna en disant  son capitaine:

Allons-nous-en, Ivan Loukitch.

--En voil du franais, dirent en riant les soldats;  ton tour,
Siderow!...

Et Siderow, clignant de l'oeil et s'adressant aux Franais, leur lana
coup sur coup une borde de mots sans suite, sans signification, tels
que cari, mata tafa, safi, muter casca, en tchant de donner  sa voix
des intonations expressives. Un rire homrique clata parmi les soldats,
un rire si franc, si joyeux, qu'il traversa la ligne et se communiqua
aux Franais; on aurait pu croire qu'il n'y avait plus qu' dcharger
les fusils et  rentrer chacun chez soi: mais les fusils restrent
chargs, les meurtrires des maisons et des retranchements conservrent
leur aspect menaant, et les canons enlevs de leurs avant-trains et
braqus sur l'ennemi ne sortirent pas de leur sinistre immobilit.


XV


Aprs avoir parcouru la ligne des troupes jusqu'au flanc gauche, le
prince Andr monta  la batterie d'o, au dire de l'officier
d'tat-major, on dcouvrait tout le terrain. Il descendit de cheval et
s'arrta au bout de la batterie, au quatrime et dernier canon.
L'artilleur de garde voulut lui prsenter les armes, mais, au signe de
l'officier, il reprit sa marche monotone et rgulire. Derrire les
bouches  feu se trouvaient les avant-trains, et plus loin, les chevaux
attachs au piquet et les feux du bivouac des artilleurs.  gauche, non
loin du dernier canon, s'levait une petite hutte forme de branchages
entrelacs, de l'intrieur de laquelle partaient les voix animes de
plusieurs officiers.

On apercevait en effet de cette batterie la presque totalit des
troupes russes et la plus grande partie de celles de l'ennemi. Sur une
colline, juste en face, se dessinait  l'horizon le village de
Schngraben;  droite et  gauche, on distinguait,  trois endroits
diffrents, au milieu de la fume de leurs feux, les troupes franaises,
dont le plus grand nombre tait mass dans le village et derrire la
montagne.  gauche des maisons,  travers les nuages de fume, on
entrevoyait confusment une masse sombre, qui paraissait tre une
batterie, mais dont,  l'oeil nu, on ne pouvait se rendre compte. Notre
flanc droit s'tendait sur une hauteur assez leve, dominant l'ennemi,
et occupe par l'infanterie et par les dragons, qu'on apercevait
distinctement sur le bord du plateau. Du centre, o se trouvaient en ce
moment la batterie de Tonschine et le prince Andr, partait un chemin en
pente douce, qui remontait directement au ruisseau dont le cours nous
sparait de Schngraben. Sur la gauche, nos troupes occupaient tout
l'espace jusqu'aux forts, dont la lisire tait claire au loin par
les feux qu'y avait allums notre infanterie. Le dveloppement de la
ligne de l'ennemi tait plus grand que le ntre, et il tait vident
qu'il pouvait nous tourner des deux cts. Un ravin  pic longeait les
derrires de nos positions, et rendait difficile la retraite de la
cavalerie et de l'artillerie. Le prince Andr, appuy contre un canon,
marqua  la hte, sur une feuille arrache  son calepin, la position de
nos troupes, en y indiquant deux endroits qu'il comptait signaler 
l'attention de Bagration, pour lui proposer, d'abord de runir toute
l'artillerie au centre, et en second lieu de faire passer l'infanterie
de l'autre ct du ravin. Le prince Andr, qui avait t, depuis le
commencement de la campagne, constamment attach au gnral en chef,
tait habitu  se rendre compte des mouvements des masses et des
dispositions gnrales  prendre. Ayant beaucoup tudi les relations
historiques des batailles, il ne saisissait, dans l'engagement qui se
prparait, que les traits principaux, et pensait involontairement aux
consquences qu'ils exerceraient sur l'ensemble des oprations. Si
l'ennemi dirige l'attaque sur le flanc droit, se disait-il, les
rgiments de grenadiers de Kiew et de chasseurs de Podolie devront
dfendre leurs positions jusqu'au moment d'tre renforcs par les
rserves du centre, et dans ce cas les dragons peuvent les prendre en
travers et les culbuter. Si on attaque le centre, qui est d'ailleurs 
couvert de la grande batterie, nous concentrons le flanc gauche sur
cette hauteur, et nous nous replions, en nous chelonnant jusqu'au
ravin. Pendant qu'il tait absorb dans ses rflexions, il continuait 
entendre, sans prter toutefois la moindre attention  leurs paroles,
les voix des officiers qui taient dans la hutte. Une d'elles cependant
le frappa tout  coup par la sincrit de son accent, et malgr lui il
se prit  couter.

Non, mon ami, disait cette voix sympathique, qu'il croyait connatre,
je dis que, s'il tait possible de savoir ce qui nous attend aprs la
mort, personne de nous n'en aurait peur; c'est ainsi, mon ami!

--Qu'on ait peur ou non, reprit une voix plus jeune, cela revient au
mme, on ne l'vitera pas.

--Oui, mais en attendant on a peur.

--Ah! vous autres savants, s'cria une troisime voix  l'intonation
mle, vous autres artilleurs, vous n'tes si srs de votre fait que
parce que vous tranez toujours  votre suite de l'eau-de-vie et de quoi
manger.

C'tait probablement une plaisanterie de fantassin.

Oui, et pourtant on a peur, reprit la premire voix, on a peur de
l'inconnu, voil! On a beau vous conter que l'me s'en va au ciel, ne
sait-on pas qu'il n'y a pas de ciel, qu'il n'y a qu'une atmosphre?

--Voyons, Tonschine, faites-nous part de votre absinthe, dit la voix
mle.

--C'est donc le mme capitaine qui tait sans bottes chez la vivandire,
se dit le prince Andr, en reconnaissant avec plaisir l'organe de celui
qui philosophait.

--De l'absinthe, pourquoi pas? rpondit Tonschine. Quant  comprendre
la vie future..., il n'acheva pas sa phrase, car au mme moment un
sifflement fendit l'air, et un boulet, traversant l'espace avec une
rapidit vertigineuse, s'enfona avec fracas dans la terre, qu'il fit
rejaillir autour de lui  deux pas de la hutte, le sol trembla sous le
coup. Tonschine s'lana hors de la hutte, la pipe  la bouche, sa bonne
et intelligente figure un peu ple; il tait suivi de l'officier
d'infanterie  la grosse voix, qui boutonna son uniforme, chemin
faisant, et qui courut  toutes jambes rejoindre sa compagnie.


XVI


Le prince Andr, arrt  cheval prs de la batterie, parcourait des
yeux le vaste horizon pour y dcouvrir la pice qui avait lanc le
projectile. Il aperut comme des ondulations dans les masses jusque-l
immobiles des Franais, et constata la prsence de la batterie qu'il
avait souponne. Deux cavaliers descendirent au galop la montagne, au
pied de laquelle avanait une petite colonne ennemie dans l'intention
vidente de renforcer les avant-postes. La fume du premier coup n'tait
pas encore dissipe, qu'un second nuage s'leva, et qu'un second coup
partit: la bataille tait commence. Le prince Andr s'lana  bride
abattue dans la direction de Grounth pour y rejoindre le prince
Bagration. La canonnade augmentait de violence derrire lui, et l'on y
rpondait de notre ct. Dans le bas,  l'endroit travers par les
parlementaires, la fusillade s'engageait.

Lemarrois venait de remettre  Murat la lettre fulminante de Napolon.
Murat, honteux de sa dconvenue et dsirant se faire pardonner, fit
aussitt marcher ses troupes vers le centre de l'arme russe, pour en
tourner en mme temps les deux ailes, avec l'espoir d'craser, avant le
soir et avant l'arrive de l'Empereur, le faible dtachement qu'il avait
devant lui.

C'est commenc! se dit le prince Andr, dont le coeur battit plus vite;
mais o trouverai-je mon Toulon?

En passant au milieu de ces compagnies qui, un quart d'heure avant,
mangeaient tranquillement leur soupe, il rencontra partout la mme
agitation: des soldats saisissaient leurs fusils et s'alignaient en
ordre, tandis que leur visage exprimait l'excitation qu'il ressentait
lui-mme au fond du coeur. Comme lui, ils semblaient dire, avec un
mlange de terreur et de joie:

C'est commenc!

 peu de distance des retranchements inachevs, il vit venir  lui, dans
le crpuscule d'une brumeuse soire d'automne, plusieurs militaires 
cheval. Le premier, qui marchait en avant, revtu d'une bourka[19],
montait un cheval blanc; c'tait le prince Bagration, qui,
reconnaissant le prince Andr, le salua d'un signe de tte. Celui-ci
s'tait arrt pour l'attendre et le mettre au fait de ce qu'il avait
vu.

En l'coutant, le prince Bagration regardait devant lui, et le prince
Andr se demandait avec une curiosit inquite, en tudiant les traits
fortement accuss de cette figure dont les yeux taient  moiti ferms,
vagues et endormis, quelles penses, quels sentiments se cachaient
derrire ce masque impntrable?...

C'est bien, dit-il, en inclinant la tte en signe d'acquiescement et
comme si ce qu'il venait d'entendre avait t prvu par lui. Le prince
Andr, encore tout haletant de sa course, parlait avec volubilit,
tandis que le prince Bagration accentuait ses mots,  l'orientale, et
les laissait tomber lentement de ses lvres. Il peronna son cheval,
mais sans laisser paratre le moindre signe de prcipitation, et se
dirigea vers la batterie de Tonschine, accompagn de toute sa suite,
compose d'un officier d'tat-major, son aide de camp spcial, du
prince, de Gerkow, d'une ordonnance, de l'officier de l'tat-major de
service et d'un fonctionnaire civil, ayant rang d'auditeur, qui par
curiosit avait demand et obtenu la permission d'assister  une
bataille. Ce gros et fort pkin,  la figure pleine, secou par son
cheval, assis sur une selle du train des bagages, envelopp d'un pais
manteau de camelot, regardait autour de lui avec un sourire naf et
satisfait, et faisait une trange figure au milieu des hussards, des
cosaques et des aides de camp.

Et dire qu'il tient  voir une bataille, dit Gerkow  Bolkonsky, en le
lui dsignant, et il a dj mal au creux de l'estomac!

--Voyons, pargnez-moi, dit le civil, qui paraissait content de servir
de but aux plaisanteries de Gerkow, et cherchait  passer pour plus bte
qu'il n'tait.

--Trs drle, mon monsieur prince, dit l'officier de service;--il se
rappelait qu'en franais le titre du prince tait toujours prcd d'un
autre mot, mais il ne put parvenir  le trouver. Ils approchaient de la
batterie de Tonschine, lorsqu'un boulet tomba  quelques pas d'eux.

--Qu'est-ce qui est tomb? demanda l'auditeur.

--C'est une galette franaise, rpondit Gerkow.

--Comment, c'est cela qui tue? reprit le premier. Dieu! que c'est
effrayant! continua-t-il tout radieux.

 peine avait-il achev, qu'un sifflement terrible, pouvantable, se fit
entendre. Un cosaque glissa de son cheval et tomba un peu  la droite de
l'auditeur. Gerkow et l'officier de service se penchrent, en tirant
leurs chevaux du ct oppos. L'auditeur, arrt devant le cosaque, le
considrait avec curiosit: le cosaque tait mort, tandis que le cheval
se dbattait encore.

Le prince Bagration regarda par-dessus son paule. Devinant le motif de
cette confusion, il se dtourna avec tranquillit, en ayant l'air de
dire:

Ce n'est pas la peine de s'occuper de ces bagatelles.

Il arrta son cheval et, en bon cavalier qu'il tait, se pencha en
avant, et dgagea son pe, accroche  sa bourka. C'tait une pe
ancienne, diffrente de celles qu'on portait habituellement, et dont
Souvorow lui avait fait cadeau en Italie. Le prince Andr, se souvenant
alors de ce dtail, y vit un heureux prsage. Arriv  la batterie
place sur la hauteur, le prince Bagration demanda au canonnier de garde
prs des caissons:

Quelle compagnie?...

Et il avait plutt l'air de lui demander:

N'auriez-vous pas peur, par hasard?

Le canonnier le comprit ainsi.

C'est la compagnie du capitaine Tonschine, Excellence, rpondit
joyeusement l'artilleur, qui avait les cheveux roux.

--C'est bien, c'est bien, dit Bagration, et il longeait les avant-trains
pour arriver au dernier canon, lorsque le coup assourdissant de cette
bouche  feu rsonna dans l'espace, et, au milieu de la fume qui
l'enveloppait, il vit les servants s'agiter tout autour et la remettre
avec effort en place. Le soldat n 1, de haute taille et de large
carrure, qui tenait le refouloir, recula vers la roue; le soldat n 2
mettait, d'une main tremblante, la charge dans la bouche du canon.
Tonschine, petit et trapu, trbuchant sur l'afft, regardait au loin, en
abritant ses yeux de sa main, sans voir le gnral.

--Ajoutez encore deux lignes, et ce sera bien! s'cria-t-il d'une voix
flte,  laquelle il tchait de donner une inflexion martiale peu en
rapport avec sa personne--N 2, feu!...

Bagration appela Tonschine, qui s'approcha  l'instant de lui, en
portant timidement et gauchement les trois doigts  sa visire, plutt
comme un prtre qui bnit que comme un militaire qui salue. Au lieu de
balayer la plaine, comme elles y taient destines, les pices de la
batterie envoyaient des bombes incendiaires dans le village de
Schngraben, devant lequel fourmillaient les masses ennemies.

Personne n'avait indiqu  Tonschine o et avec quoi il devait tirer;
mais, aprs avoir pris conseil de son sergent-major, Zakartchenko, qu'il
tenait en haute estime, ils avaient dcid d'un commun accord qu'ils
devaient chercher  incendier le village:

C'est bien, dit Bagration, qui couta le rapport de l'officier et
examina  son tour le champ de bataille.

Du bas de la hauteur, o se trouvait le rgiment de Kiew, montait le
grondement prolong et crpitant d'une fusillade; plus loin  droite,
derrire les dragons, on apercevait une colonne ennemie qui tournait
notre flanc;  gauche, l'horizon tait limit par une fort.

Le prince Bagration ordonna  deux bataillons du centre d'aller
renforcer l'aile droite: l'officier d'tat-major se permit de faire
remarquer au prince que dans ce cas les pices resteraient  dcouvert.
Le prince le regarda sans rien dire, de ses yeux vagues. La rflexion
tait juste, il n'y avait rien  y rpondre.  ce moment arriva au galop
un aide de camp envoy par le chef du rgiment qui se battait sur les
bords de la rivire. Il apportait la nouvelle que des masses normes de
Franais s'avanaient par la plaine, que le rgiment tait dispers et
qu'il se repliait pour se joindre aux grenadiers de Kiew. Le prince
Bagration fit un signe d'assentiment et d'approbation. Il s'loigna au
pas vers la droite, en envoyant aux dragons l'ordre d'attaquer. Une
demi-heure plus tard, le porteur du message revint annoncer que les
dragons s'taient dj retirs de l'autre ct du ravin pour se mettre 
l'abri du terrible feu de l'ennemi, viter une inutile perte d'hommes et
envoyer des tirailleurs sous bois.

C'est bien, dit de nouveau Bagration en quittant la batterie. On
entendait la fusillade dans la fort; le flanc gauche tant trop loign
pour que le gnral en chef pt y arriver  temps, il y dpcha Gerkow
pour dire au gnral commandant, celui-l mme que nous avons vu 
Braunau prsenter son rgiment  Koutouzow, de se retirer au plus vite
derrire le ravin, parce que le flanc droit ne serait pas en tat de
tenir longtemps contre l'ennemi; de sorte que Tonschine fut oubli et
resta sans bataillons pour couvrir sa batterie.

Le prince Andr coutait avec attention les observations changes entre
le prince Bagration et les diffrents chefs et les ordres qui
s'ensuivaient.

Il fut trs surpris de voir qu'en ralit le prince Bagration ne donnait
aucun ordre, et cherchait tout bonnement  faire croire que ses
intentions personnelles taient en parfait accord avec ce qui tait en
ralit le simple effet de la force des circonstances, de la volont de
ses subordonns, et des caprices du hasard. Et cependant, malgr la
tournure que les vnements prenaient en dehors de ses prvisions, le
prince Andr s'avouait que sa conduite pleine de tact donnait  sa
prsence une grande valeur. Rien qu' le voir, ceux qui l'approchaient
avec des figures dcomposes, sentaient le calme leur revenir; officiers
et soldats le saluaient gaiement et, s'excitant les uns les autres,
faisaient montre devant lui de leur courage.


XVII


Le prince Bagration atteignit le point culminant de notre aile droite et
redescendit vers la plaine, o continuait le bruit de la fusillade et o
l'action se drobait derrire l'paisse fume qui l'enveloppait, lui et
sa suite. Ils ne voyaient rien encore distinctement, mais  chaque pas
en avant ils sentaient de plus en plus vivement que la vraie bataille
tait proche. Ils se croisaient avec des blesss; l'un d'eux, sans
shako, la tte ensanglante, soutenu sous les bras par deux soldats,
rendait du sang  flots et rlait: la balle lui tait sans doute entre
dans la bouche ou dans le gosier. Un autre, sans fusil, avec un air plus
effar que souffrant, marchait rsolument et agitait, sous l'impression
encore toute frache de la douleur, sa main mutile d'o le sang coulait
 flots sur sa capote. Aprs avoir travers la grande route, ils
descendirent une pente escarpe sur laquelle gisaient quelques hommes;
un peu plus loin, des soldats valides montaient vers eux en criant et en
gesticulant, malgr la prsence du gnral.  quelques pas de l on
distinguait dj dans la fume les lignes des capotes grises, et un
officier, apercevant Bagration, courut aux hommes qui le suivaient en
leur ordonnant de retourner sur leurs pas.

Le gnral en chef s'approcha des rangs d'o partaient  chaque instant
des coups secs qui touffaient le bourdonnement des voix et les cris des
commandements; les figures animes des soldats taient noires de poudre:
les uns enfonaient la baguette dans le fusil, les autres versaient la
poudre dans le bassinet et tiraient les cartouches de leur giberne, les
derniers tiraient au hasard,  travers le nuage de fume pais et
immobile dont l'atmosphre tait imprgne;  des intervalles
rapprochs, des sons et des sifflements aigus, d'une nature
particulire, chatouillaient dsagrablement l'oreille: Qu'est-ce donc?
se dit le prince Andr en approchant de cette cohue.... Ce ne sont pas
des tirailleurs, car ils sont en masse; ce n'est pas une attaque,
puisqu'ils ne bougent pas, et ils ne forment pas non plus le carr?

Le chef du rgiment, vieux militaire  l'extrieur maigre et dbile,
dont les grandes paupires recouvraient presque entirement les yeux,
s'approcha du prince Bagration, et le reut avec un sourire
bienveillant, comme on reoit un hte qui vous est cher. Il lui expliqua
que son rgiment, attaqu par la cavalerie franaise, l'avait repousse,
mais en y perdant plus de la moiti de ses hommes. Il avait
militairement qualifi d'attaque ce qui venait de se passer, quand, par
le fait, il n'aurait pu lui-mme se rendre un compte exact de l'tat de
ses troupes pendant cette dernire demi-heure, et dire positivement si
l'attaque avait t repousse, ou si son rgiment avait t enfonc. Il
n'y avait dans tout cela de certain que la grle de boulets et de
grenades qui dcimait ses hommes depuis qu'ils avaient commenc 
s'engager au cri de: Voil la cavalerie! Ce cri avait t le signal de
la mle, et ils s'taient mis  tirer, non plus sur la cavalerie, mais
bien sur l'infanterie franaise qui avait paru dans le vallon.

Le prince Bagration approuva de la tte ce rapport, comme s'il contenait
tout ce qu'il pouvait dsirer et tout ce qu'il avait prvu, et, se
tournant vers son aide de camp, il lui ordonna de faire descendre de la
montagne les deux bataillons du 6me chasseurs, qu'il venait d'y voir en
passant.

En ce moment le prince Andr fut frapp du changement qui s'tait
produit sur la figure du gnral en chef: elle exprimait une dcision
ferme et satisfaite d'elle-mme, celle d'un homme qui prend son dernier
lan pour se jeter  l'eau par une chaude journe d't. Ce regard vague
et endormi, ce masque affect des profondes combinaisons avaient
disparu; ses yeux d'pervier, ronds et rsolus, regardaient devant eux
sans se fixer sur rien, avec une certaine exaltation ddaigneuse, tandis
que ses mouvements conservaient leur lenteur et leur rgularit
habituelles.

Le chef de rgiment le supplia de se retirer, car l'endroit tait
prilleux: Au nom du ciel, Excellence, voyez donc! et il montrait les
balles qui sifflaient et crpitaient autour d'eux.

Il y avait dans sa parole ce ton de persuasion et de remontrance
qu'emploierait un charpentier qui, en voyant son seigneur manier la
hache, lui dirait:

Nous y sommes habitus nous autres, mais vous, vous vous ferez venir
des durillons aux mains.

Quant  lui, il semblait convaincu que ces balles le respecteraient, et
ce fut en vain que l'officier d'tat-major joignit ses instances aux
siennes. Sans leur rpondre, le prince Bagration ordonna de cesser la
fusillade et de former les rangs pour faire place aux deux bataillons
qui s'avanaient. Pendant qu'il parlait, on aurait cru qu'une main
invisible relevait vers la gauche un coin du rideau de fume qui
masquait le bas-fond, et tous les yeux se dirigrent vers la montagne,
qui se dcouvrait peu  peu  leurs yeux, et sur le versant de laquelle
descendait la colonne ennemie. On pouvait dj reconnatre les bonnets 
poil des grenadiers, distinguer les officiers des soldats, et voir les
plis du drapeau s'enrouler autour de la hampe.

Comme ils marchent bien! dit une voix dans la suite du prince.

La tte de la colonne avait dj atteint le bas du ravin, et le choc
tait imminent de ce ct de la descente.

Les restes du rgiment qui avait soutenu l'attaque se reformrent
rapidement et s'loignrent sur la droite, tandis que, chassant devant
eux les tranards, les deux bataillons du 6me chasseurs s'avanaient
d'un pas pesant, rgulier et cadenc. Sur le flanc gauche, du ct de
Bagration, marchait le commandant de la compagnie; c'tait un homme de
belle prestance, dont la large figure avait une expression
inintelligente et satisfaite, celui-l mme qui s'tait prcipit hors
de la hutte de Tonschine. On voyait qu'il n'avait qu'une ide fixe,
passer avec dsinvolture devant son chef. Se balanant lgrement sur
ses pieds musculeux, il se redressait sans le moindre effort et, tenant
 la main sa petite pe nue,  lame fine et recourbe, regardant tantt
son chef, tantt ceux qui le suivaient, sans jamais perdre le pas, il
rptait  chaque enjambe, en tournant avec souplesse son corps
vigoureux: Gauche, gauche, gauche!... Et la muraille vivante marchait
en mesure, et chacune de ces figures, srieuses et dissemblables,
alourdie par le poids de son fusil et de son sac, semblait comme lui
n'avoir qu'une seule pense et rpter avec lui: Gauche, gauche,
gauche!

Un gros major essouffl perdait le pas en contournant un buisson de la
route; un tranard, effray de sa ngligence, courait pour rejoindre sa
compagnie.

Un boulet passa par-dessus la tte du prince Bagration et de sa suite,
s'abattit au milieu de la colonne en accompagnant les mots de: gauche,
gauche, gauche! de la cadence de son sifflement.

Serrez les rangs, s'cria avec crnerie le chef de la compagnie; les
soldats se sparaient  l'endroit o tait tomb le boulet, et le vieux
sous-officier chevronn, rest en arrire auprs des morts, rejoignit
son rang, embota vivement le pas en se retournant d'un air soucieux, et
le commandement de: gauche, gauche, gauche! rythmant de nouveau le bruit
rgulier du pas des soldats, semblait encore sortir de la profondeur de
ce silence menaant.

Vous l'avez passe en braves, mes enfants, dit le prince Bagration. Un
cri de: Prts  servir[20], Excellence! clata par dtachement. Un
soldat renfrogn regarda son gnral comme pour lui dire: Nous le
savons aussi bien que vous! Un autre, sans se retourner, dans la
crainte d'tre distrait, ouvrait la bouche toute grande en criant.

On donna l'ordre de s'arrter et d'ter les sacs.

Bagration parcourut les rangs qui venaient de dfiler devant lui,
descendit de cheval, tendit la bride  son cosaque, lui remit sa bourka
et tira ses jambes. La tte de la colonne franaise, officiers en tte,
dboucha en ce moment de derrire la montagne.

En avant, avec l'aide de Dieu! s'cria Bagration d'une voix claire et
ferme, et, se retournant un instant vers le front de la troupe, il
s'avana avec effort sur le terrain ingal, du pas incertain d'un
cavalier  pied. Le prince Andr se sentit entran par une force
irrsistible et en prouva un grand bonheur[21].

Les Franais taient  une faible distance, et il pouvait apercevoir
distinctement leurs figures, les buffleteries, les paulettes rouges, et
un vieil officier qui, les pieds en dehors et des gutres aux jambes,
gravissait avec peine la montagne. Un coup, un second, un troisime
partirent, et les lignes ennemies se couvrirent de fume: la fusillade
recommena. Quelques hommes tombrent de notre ct, entre autres
l'officier qui s'tait donn tant de mal pour dfiler avec avantage
devant ses chefs.

Au premier coup de fusil, Bagration avait cri hourra! Un hourra
prolong lui rpondit sur toute la ligne, et dpassant leurs chefs, se
dpassant l'un l'autre, nos soldats s'lancrent joyeusement  la
poursuite des Franais, dont les rangs s'taient rompus.


XVIII


L'attaque du 6me chasseurs avait assur la retraite du flanc droit. Au
centre, l'incendie allum  Schngraben par la batterie oublie de
Tonschine arrtait le mouvement des Franais, qui teignaient le feu
propag par le vent, et nous donnaient ainsi le temps de nous retirer;
la retraite du centre  travers le ravin se faisait avec bruit et
prcipitation, quoique sans dsordre. Mais le flanc gauche, qui avait
t attaqu en mme temps et cern par des forces suprieures sous le
commandement de Lannes, compos des rgiments d'infanterie d'Azow et de
Podolie, tait dband. Bagration envoya Gerkow au gnral commandant le
flanc gauche, avec ordre de se replier immdiatement.

Gerkow, les doigts  la hauteur de la visire, s'lana rsolument au
galop, mais il avait  peine quitt Bagration que son courage le trahit;
saisi d'une terreur folle, il lui fut impossible d'aller  l'encontre du
danger; sans avancer jusqu' la fusillade, il se mit  chercher le
gnral et les autres chefs l o ils ne pouvaient se trouver; il en
rsulta que l'ordre ne fut pas transmis.

Le commandant du flanc gauche tait, par anciennet de grade, le chef du
rgiment que nous avons vu  Braunau et dans lequel servait Dologhow,
tandis que le commandant de l'extrme gauche tait le chef du rgiment
de Pavlograd, dont faisait partie Rostow. Les deux chefs, violemment
irrits l'un contre l'autre, ce qui causa un malentendu, perdaient du
temps en rcriminations injurieuses, pendant qu'au flanc droit on se
battait depuis longtemps et que les Franais commenaient  oprer leur
retraite.

Les rgiments de cavalerie et le rgiment des chasseurs taient peu en
mesure de prendre part  l'engagement; du soldat au gnral, personne ne
s'y attendait, et l'on s'occupait paisiblement du chauffage dans
l'infanterie, et du fourrage dans la cavalerie.

Votre chef est mon ancien en grade, disait, rouge de colre, l'Allemand
qui commandait les hussards,  l'aide de camp du rgiment de
chasseurs.... Qu'il fasse comme bon lui semble, je ne puis sacrifier mes
hommes.... Trompettes, sonnez la retraite!

L'action cependant devenait chaude; la canonnade et la fusillade
grondaient;  droite et au centre, les tirailleurs de Lannes
franchissaient la digue du moulin et s'alignaient de notre ct  deux
portes de fusil. Le gnral d'infanterie se hissa lourdement sur son
cheval et, se redressant de toute sa hauteur, alla rejoindre le colonel
de cavalerie. La politesse apparente de leur salut cachait leur
animosit rciproque.

Je ne puis pourtant pas, colonel, laisser la moiti de mon monde dans
le bois. Je vous prie... et il appuyait sur ce mot... je vous prie
d'occuper les positions et de vous tenir prt pour l'attaque.

--Et moi, je vous prie de vous mler de vos affaires; si vous tiez de
la cavalerie....

--Je ne suis pas de la cavalerie, colonel, mais je suis un gnral
russe, si vous ne le savez pas....

--Je le sais trs bien, Excellence, reprit le premier, en peronnant son
cheval et en devenant pourpre.... Ne vous plairait il pas de me suivre
aux avant-postes? Vous verriez par vous-mme que la position ne vaut
rien; je n'ai pas envie de faire massacrer mon monde pour votre bon
plaisir.

--Vous vous oubliez, colonel, ce n'est pas pour mon bon plaisir, et je
ne saurais vous permettre de le dire...

Le gnral accepta la proposition pour ce tournoi de courage: la
poitrine en avant et fronant le sourcil, il se dirigea avec lui vers la
ligne des tirailleurs, comme si leur diffrend ne pouvait se vider que
sous les balles. Arrivs l, ils s'arrtrent en silence et quelques
balles volrent par-dessus leurs ttes. Il n'y avait rien de nouveau  y
voir, car, de l'endroit mme qu'ils avaient quitt, l'impossibilit pour
la cavalerie de manoeuvrer au milieu des ravins et des broussailles
tait aussi vidente que le mouvement tournant des Franais pour
envelopper l'aile gauche. Les deux chefs se regardaient comme deux coqs
prts au combat, chacun attendant en vain un signe de faiblesse de son
adversaire. Tous deux subirent cette preuve avec honneur, et ils
l'auraient prolonge indfiniment par amour-propre, aucun ne voulant
abandonner la partie le premier, si, au mme instant, une fusillade,
accompagne de cris confus, n'avait clat  deux pas en arrire.

Les Franais taient tombs sur les soldats occups  ramasser du bois:
il ne pouvait donc plus tre question pour les hussards de se replier
avec l'infanterie, car ils taient coups de leur chemin de retraite sur
la gauche par les avant-postes ennemis, et force leur fut d'attaquer,
malgr les difficults du terrain, pour s'ouvrir un passage.

L'escadron de Rostow, qui n'avait eu que le temps de se mettre en selle,
se trouvait juste en face de l'ennemi, et, alors, comme sur le pont de
l'Enns, il n'y avait rien entre l'ennemi et eux, rien que cette distance
pleine de terreur et d'inconnu, cette distance entre les vivants et les
morts que chacun sentait instinctivement, en se demandant avec motion
s'il la franchirait sain et sauf!...

Le colonel arriva sur le front, en rpondant de mauvaise humeur aux
questions des officiers; en homme rsolu  faire  sa tte, il leur jeta
un ordre. Rien n'avait t dit de bien prcis, mais une vague rumeur
faisait pressentir une attaque, et l'on entendit tout  la fois le
commandement: Alignez-vous! et le froissement des sabres tirs du
fourreau. Nul ne bougeait: l'indcision des chefs tait si apparente,
qu'elle ne tarda pas  se communiquer  leurs troupes, infanterie et
cavalerie.

Ah! si cela pouvait venir plus vite, plus vite, se disait Rostow, en
sentant arriver le moment de l'attaque, cette grande et ineffable
jouissance dont ses camarades l'avaient si souvent entretenu.

En avant avec l'aide de Dieu, mes enfants! cria la voix de Denissow....
Au trot, marche!

Les croupes des chevaux ondulrent, Corbeau tira sur la bride et partit.

Rostow avait  sa droite les premiers rangs de ses hussards et au fond,
devant lui, une ligne sombre dont il ne pouvait se rendre compte 
distance, mais qui tait l'ennemi. On entendait au loin des coups de
fusil.

Au trot acclr!...

Et Rostow, suivant l'impulsion de son cheval excit, se sentait gagn
par la mme ardeur. Un arbre solitaire qui lui avait sembl tre au
milieu de cette ligne mystrieuse tait maintenant dpass:

Eh bien, la voil dpasse, et il n'y a rien de terrible, au contraire
tout devient plus gai, plus amusant. Oh! comme je vais les sabrer!
murmura-t-il avec joie en serrant la poigne de son sabre.

Un formidable hourra retentit derrire lui....

Qu'il me tombe seulement sous la main!

Et, enlevant Corbeau, il le lana  pleine carrire; l'ennemi tait en
vue. Tout  coup un immense coup de fouet cingla l'escadron. Rostow leva
la main, prt  sabrer, mais au mme moment il vit s'loigner Nikitenka,
le soldat qui galopait devant lui, et il se sentit, comme dans un rve,
emport avec une rapidit vertigineuse, sans quitter sa place. Un
hussard le dpassa au galop et le regarda d'un air sombre.

Que m'arrive-t-il? Je n'avance pas; je suis donc tomb? suis-je mort?

Questions et rponses se croisaient dans sa tte. Il tait seul au
milieu des champs; plus de chevaux emports, plus de hussards, il ne
voyait autour de lui que la terre immobile et le chaume de la plaine.
Quelque chose de chaud, du sang, coulait autour de lui:

Non, je ne suis que bless; c'est mon cheval qui est tu!

Corbeau essaya de se relever, mais il retomba de tout son poids sur son
cavalier; des flots de sang coulaient de sa tte et il se dbattait dans
de vains efforts. Rostow, cherchant  se remettre sur ses pieds, retomba
 son tour, sa sabretache s'accrocha  la selle:

O sont les ntres? o sont les Franais?...

Il n'en savait rien.... Il n'y avait personne.

tant parvenu  se dgager de dessous son cheval, il se releva. O donc
se trouvait  prsent cette ligne qui sparait si nettement les deux
armes?

Ne m'est-il pas arriv quelque chose de grave? Cela se passe-t-il
toujours ainsi, et que dois-je faire  prsent?...

Il sentit un poids trange peser sur son bras gauche engourdi. Son
poignet semblait ne plus lui appartenir, et pourtant aucune trace de
sang ne se voyait sur sa main:

Ah! voil enfin des hommes, ils vont m'aider, pensa-t-il avec joie.
Le premier de ceux qui accouraient vers lui, hl, bronz, avec un nez
crochu, vtu d'une capote gros bleu, portait un shako de forme trange;
l'un d'eux pronona quelques mots dans une langue qui n'tait pas du
russe. D'autres, habills de mme faon, conduisaient un hussard de son
rgiment.

C'est, sans doute un prisonnier.... Mais va-t-on me prendre aussi? se
dit Rostow, qui n'en croyait pas ses yeux. Sont-ce des Franais?

Il examinait les survenants, et, malgr sa rcente bravoure qui les
voulait tous exterminer, ce voisinage le glaait d'effroi.

O vont-ils?... Est-ce  moi qu'ils en veulent?... Me tueront-ils?...
Pourquoi? Moi que tout le monde aime?...

Et il se souvint de l'amour de sa mre, de sa famille, de l'affection
que chacun avait pour lui, ce qui rendait cette supposition
invraisemblable.

Il restait clou  sa place, sans se rendre compte de sa situation; le
Franais au nez crochu,  la figure trangre, chauffe par la course,
et dont il pouvait dj distinguer la physionomie, arrivait sur lui la
baonnette en avant. Rostow saisit son pistolet, mais, au lieu de le
dcharger sur son ennemi, il le lui jeta violemment  la tte, et
s'enfuit  toutes jambes se cacher dans les buissons.

Les sentiments de lutte et d'excitation qu'il avait si vivement prouvs
sur le pont de l'Enns taient bien loin de lui: il courait comme un
livre traqu par les chiens; l'instinct de conserver son existence
jeune et heureuse envahissait tout son tre, et lui donnait des ailes!
Sautant par-dessus les fosss, franchissant les sillons avec
l'imptuosit de son enfance, il tournait souvent en arrire sa bonne et
douce figure plie, tandis que le frisson de la peur aiguillonnait sa
course.

Il vaut mieux ne pas regarder, pensa-t-il; mais, arriv aux premires
broussailles, il s'arrta; les Franais taient distancs, et celui qui
le poursuivait ralentissait le pas et semblait appeler ses compagnons:

Impossible!... Ils ne peuvent pas vouloir me tuer? se dit Rostow.

Cependant son bras devenait de plus en plus lourd; on aurait dit qu'il
tranait un poids de deux pouds[22], il ne pouvait plus avancer. Le
Franais le visait, il ferma les yeux et se baissa: une, deux balles
passrent en sifflant  ses oreilles; rassemblant ses dernires forces
et soulevant son poignet gauche avec sa main droite, il s'lana dans
les buissons. L tait le salut, l taient les tirailleurs russes!


XIX


L'infanterie, surprise  l'improviste dans le bois, en sortait au pas de
course, en groupes dbands. Un soldat effar laissa tomber ce mot d'une
si terrible signification  la guerre:

Nous sommes coups!

Et ce mot rpandit l'pouvante dans toute la masse.

Cerns! coups! perdus! criaient les fuyards.

Au premier bruit de la fusillade, aux premiers cris, le commandant du
rgiment devina qu'il venait de se passer quelque chose d'effroyable.
Frapp de la pense que lui, officier exact, militaire exemplaire depuis
tant d'annes, pouvait tre accus de ngligence et d'incurie par ses
chefs, oubliant ses airs d'importance, son rival indisciplin, oubliant
surtout le danger qui l'attendait, il empoigna le pommeau de sa selle,
peronna son cheval et partit au galop rejoindre son rgiment, sous une
pluie de balles qui heureusement ne l'effleurrent mme pas. Il n'avait
qu'un dsir: savoir ce qui en tait, rparer la faute commise, si elle
venait  lui tre impute, et rester pur de tout blme, lui qui
comptait vingt-deux ans de services irrprochables.

Ayant heureusement franchi la ligne ennemie, il tomba de l'autre ct du
bois au milieu des fuyards qui se prcipitaient  travers champs, sans
vouloir couter les commandements. C'tait la minute terrible de cette
hsitation morale qui dcide du sort d'une bataille. Ces troupes
affoles obiraient-elles  la voix jusque-l si respecte de leur chef,
ou continueraient-elles  fuir? Malgr ses rappels dsesprs, malgr sa
figure dcompose par la fureur, malgr ses gestes menaants, les
soldats couraient, couraient toujours, et tiraient en l'air sans se
retourner. Le sort en tait jet: la balance, dans cette minute
d'hsitation, avait pench du ct de la peur.

Le gnral touffait  force de crier, la fume l'aveuglait; il s'arrta
de dsespoir. Tout semblait perdu, lorsque les Franais qui nous
poursuivaient s'enfuirent tout  coup sans raison apparente et se
rejetrent dans la fort, o apparurent les tirailleurs russes. C'tait
la compagnie de Timokhine, qui, ayant seule conserv ses rangs et
s'tant retranche dans le foss  la lisire de la fort, attaquait les
Franais par derrire; Timokhine, brandissant sa petite pe, s'tait
lanc sur l'ennemi avec un lan si formidable et une si folle audace,
que les Franais, saisis  leur tour de terreur, s'enfuirent en jetant
leurs fusils. Dologhow, qui courait  ct de lui, en tua un  bout
portant, et fut le premier  s'emparer d'un officier, qui se rendit
prisonnier. Les fuyards s'arrtrent, les bataillons se reformrent, et
l'ennemi, qui avait t sur le point de couper en deux le flanc gauche,
fut repouss. Le chef du rgiment se tenait sur le pont avec le major
Ekonomow, et assistait au dfil des compagnies qui se repliaient,
lorsqu'un soldat, s'approchant de son cheval, saisit son trier et se
serra contre lui; ce soldat, qui tenait dans ses mains une pe
d'officier, portait une capote de drap gros bleu et une giberne
franaise en bandoulire; la tte bande, sans shako et sans havresac,
il souriait malgr sa pleur, et ses yeux bleus regardaient firement
son chef, qui ne put s'empcher de lui accorder quelque attention,
malgr les ordres qu'il tait en train de donner au major Ekonomow.

Excellence, voici deux trophes! dit Dologhow en montrant l'pe et la
giberne. J'ai fait prisonnier un officier, j'ai arrt une compagnie...
(Sa respiration courte et haletante dnotait la fatigue, il parlait par
saccades):.... Toute la compagnie peut en tmoigner, je vous prie de
vous en souvenir, Excellence.

--Bien, bien! rpondit son chef, sans interrompre sa conversation avec
le major.

Et Dologhow, dtachant son mouchoir, le tira par la manche, en lui
montrant les caillots de sang coaguls dans ses cheveux:

Blessure de baonnette, fit-il, j'tais en avant; rappelez-vous-le,
Excellence!

Comme on l'a vu plus haut, on avait oubli la batterie de Tonschine;
mais, vers la fin de l'engagement, le prince Bagration, entendant la
canonnade continuer au centre, y envoya d'abord l'officier d'tat-major
de service, puis le prince Andr, avec ordre  Tonschine de se retirer
au plus vite. Les deux bataillons qui devaient dfendre la batterie
avaient t envoys, sur un ordre venu on ne sait d'o, prendre part 
la bataille, et la batterie continuait  tirer. Les Franais, tromps
par ce feu nergique, et supposant que le gros des forces tait mass de
ce ct, essayrent par deux fois de s'en emparer, et furent repousss
chaque fois par la mitraille que vomissaient ces quatre bouches  feu
solitaires et abandonnes sur la hauteur.

Peu de temps aprs le dpart de Bagration, Tonschine tait parvenu 
rallumer, l'incendie de Schngraben.

Vois donc comme a brle! quelle fume, quelle fume!... Ils courent,
vois donc! se disaient les servants, heureux de leur succs.

Toutes les pices taient pointes sur le village, et chaque coup tait
salu de joyeuses exclamations. Le feu, pouss par le vent, se
propageait avec rapidit. Les colonnes franaises abandonnrent
Schngraben, et tablirent sur sa droite dix pices qui rpondirent 
celles de Tonschine.

La joie enfantine excite par la vue de l'incendie, et l'heureux
rsultat de leur tir avaient empch les artilleurs de remarquer cette
batterie. Ils ne s'en aperurent que lorsque deux projectiles, suivis de
plusieurs autres, vinrent tomber au milieu de leurs pices. Un canonnier
eut la jambe enleve, et deux chevaux furent tus. Leur ardeur n'en fut
pas refroidie, mais elle changea de caractre; les chevaux furent
remplacs par ceux de l'afft de rserve, les blesss furent emports et
les quatre pices tournes vers la batterie ennemie. L'officier camarade
de Tonschine avait t tu ds le commencement de l'action, et des
quarante hommes qui servaient les pices, dix-sept eurent le mme sort
dans l'espace d'une heure. Quant aux survivants, ils continuaient
gaiement leur besogne.

Le petit officier aux mouvements gauches et enfantins faisait
constamment renouveler sa pipe par son domestique, et s'lanait en
avant pour examiner les Franais, en s'abritant les yeux de sa main.

Feu! enfants, disait-il, en saisissant lui-mme les roues du canon
pour le pointer.

Au milieu de la fume, assourdi par le bruit continuel du tir, dont
chaque coup le faisait tressaillir, Tonschine courait d'une pice 
l'autre, sa pipe  la bouche, soit pour les pointer, soit pour compter
les charges, soit pour faire changer les attelages. Jetant de sa petite
voix, au milieu de ce bruit infernal, des ordres incessants, sa figure
s'animait de plus en plus: elle ne se contractait que lorsqu'un homme
tombait bless ou mort, et il s'en dtournait pour crier avec colre
aprs les survivants, toujours lents  relever les morts ou les blesss.
Les soldats, beaux hommes pour la plupart et, comme il arrive souvent
dans une compagnie d'artilleurs, de deux ttes plus grands et plus
larges d'paules que leur chef, l'interrogeaient du regard comme des
enfants dans une situation difficile, et l'expression de sa figure se
refltait aussitt sur leurs mles visages.

Grce  ce grondement continu,  ce tapage,  cette activit force,
Tonschine n'prouvait pas la moindre crainte: il n'admettait mme pas la
possibilit d'tre bless ou tu. Il lui semblait que depuis le premier
coup tir sur l'ennemi il s'tait pass beaucoup de temps, qu'il tait
l depuis la veille, et que ce petit carr de terrain qu'il occupait lui
tait familier et connu. Il n'oubliait rien, prenait avec sang-froid ses
dispositions, comme aurait pu le faire  sa place le meilleur des
officiers, et pourtant il se trouvait dans un tat voisin du dlire ou
de l'ivresse.

Du milieu du bruit assourdissant de la batterie, de la fume et des
boulets ennemis qui tombaient sur la terre, sur un canon, sur un homme,
sur un cheval, du milieu de ses soldats qui se htaient, le front
ruisselant de sueur, il s'levait dans sa tte un monde  part et
fantastique, plein de fivreuses jouissances. Dans ce rve veill, les
canons ennemis taient pour lui des pipes normes par lesquelles un
fumeur invisible lui lanait de lgers nuages de fume.

Tiens, le voil qui fume, se dit Tonschine  demi-voix,  la vue d'un
blanc panache que le vent emportait: attrapons la balle et renvoyons-la!

--Qu'ordonnez-vous, Votre Noblesse? demanda le canonnier plac  ct de
lui, qui avait vaguement entendu ces paroles.

--Rien, vas-y! vas-y, notre Matvevna, rpondit-il, en s'adressant au
grand canon de fonte ancienne qui tait le dernier de la range et qui
pour lui tait la Matvevna.

Les Franais lui faisaient l'effet de fourmis courant autour des pices;
le bel artilleur, un peu ivrogne, qui tait le servant n 1 du deuxime
canon, reprsentait, dans le monde de ses fantaisies, le personnage de
l'oncle, dont Tonschine suivait les moindres gestes avec un plaisir
tout particulier, et le son de la fusillade arrivait jusqu' lui comme
la respiration d'un tre vivant, dont il percevait avidement tous les
soupirs.

Le voil qui respire, se disait-il tout bas, et lui-mme se croyait un
homme puissant, de haute taille, lanant des deux mains des boulets sur
l'ennemi.

--Voyons, Matvevna, fais ton devoir! venait-il de dire, en quittant son
canon favori, lorsqu'il entendit au-dessus de sa tte une voix inconnue:

--Capitaine Tonschine, capitaine!

Il se retourna effray: c'tait l'officier d'tat-major qui
l'interpellait:

tes-vous fou? voil deux fois qu'on vous a donn l'ordre de vous
retirer!

--Moi... je n'ai rien... bgaya-t-il, les deux doigts  la visire de sa
casquette.

--Je...

Mais l'aide de camp n'acheva pas. Un boulet, fendant l'air  ses cts,
lui fit faire le plongeon. Il allait recommencer sa phrase, lorsqu'un
nouveau boulet l'arrta tout court. Il tourna bride, et s'loigna au
galop, en lui criant:

Retirez-vous!

Les artilleurs se mirent  rire. Un second aide de camp arriva aussitt
porteur du mme ordre.

C'tait le prince Andr. La premire chose qui frappa ses regards, en
arrivant sur le plateau, fut un cheval dont le pied cras laissait
chapper un flot de sang et qui hennissait de douleur  ct de ses
compagnons encore attels. Quelques morts gisaient au milieu des
avant-trains.

Des boulets volaient l'un aprs l'autre par-dessus sa tte, et il
sentait un frisson nerveux courir le long de son pine dorsale; mais la
pense seule qu'il pt avoir peur lui rendait tout son courage.
Descendant lentement de son cheval au milieu des pices, il transmit
l'ordre, et sur place. Bien dcid,  part lui,  les faire enlever sous
ses yeux, et  les emmener au besoin lui-mme sous le feu incessant des
Franais; il prta son aide  Tonschine, en enjambant les corps tendus
de tous cts.

Il vient de nous arriver une autorit tout  l'heure, mais elle s'est
sauve bien vite: ce n'est pas comme Votre Noblesse, dit un canonnier
au prince Andr.

Ce dernier n'avait chang aucune parole avec Tonschine, et, occups
tous les deux, ils semblaient ne pas se voir. Aprs tre parvenus 
placer les quatre canons intacts sur leurs avant-trains, ils se mirent
en route pour descendre, en abandonnant une pice encloue et une
licorne.

Au revoir! dit le prince Andr.

Et il tendit la main au capitaine.

Au revoir, mon ami, ma bonne petite me!

Et les yeux de Tonschine s'emplirent de larmes, sans qu'il st pourquoi.


XX


Le vent tait tomb; de sombres nuages qui se confondaient  l'horizon
avec la fume de la poudre restaient suspendus sur le champ de bataille;
la lueur de deux incendies, d'autant plus visible que le soir tait
venu, se dtachait sur ce fond. La canonnade allait s'affaiblissant,
mais la fusillade, derrire et  droite, s'entendait  chaque pas plus
forte et plus rapproche.  peine sorti avec ses canons de la zone du
feu ennemi, et descendu dans le ravin, Tonschine rencontra une partie de
l'tat-major, entre autres l'officier porteur de l'ordre de retraite et
Gerkow, qui, bien qu'il et t envoy deux fois, n'tait jamais parvenu
jusqu' lui. Tous, s'interrompant les uns les autres, lui donnaient des
ordres et des contre-ordres sur la route qu'il devait suivre,
l'accablant de reproches et de critiques.

Quant  lui, mont sur son misrable cheval, il gardait un morne
silence, car il sentait qu' la premire parole qu'il aurait prononce,
ses nerfs, en se dtendant, auraient trahi son motion. Bien qu'il lui
et t enjoint d'abandonner les blesss, plusieurs se tranaient, en
suppliant qu'on les plat sur les canons. L'lgant officier
d'infanterie qui, peu d'heures auparavant, s'tait lanc hors de la
hutte de Tonschine, tait maintenant couch sur l'afft de la Matvevna,
avec une balle dans le ventre. Un junker de hussards, ple et soutenant
sa main mutile, demandait galement une petite place.

Capitaine, dit-il, au nom du ciel, je suis contusionn, je ne peux plus
marcher!

On voyait qu'il avait d plus d'une fois faire inutilement la mme
demande, car sa voix tait suppliante et timide:

Au nom du ciel, ne me refusez pas!

--Placez-le, placez-le! Mets une capote sous lui, mon petit oncle, dit
Tonschine, en s'adressant  son artilleur favori...--O est l'officier
bless?

--On l'a enlev, il est mort, rpondit une voix.

--Alors, asseyez-vous, mon ami, asseyez-vous; tends la capote,
Antonow.

Le junker, qui n'tait autre que Rostow, grelottait du frisson de la
fivre; on le plaa sur la Matvevna, sur ce mme canon d'o l'on venait
d'enlever le mort. Le sang dont tait couvert le manteau tacha le
pantalon et les mains du junker.

tes-vous bless, mon ami? lui demanda Tonschine.

--Non, je ne suis que contusionn.

--Pourquoi y a-t-il du sang sur la capote?

--C'est l'officier, Votre Noblesse, dit l'artilleur, en l'essuyant avec
sa manche, comme pour s'excuser de cette tache sur une de ses pices.

Les canons, pousss par l'infanterie, furent hisss  grand'peine sur la
montagne, et, arrivs enfin au village de Gunthersdorf, ils s'y
arrtrent. Il y faisait tellement sombre, qu'on ne distinguait plus 
dix pas les uniformes des soldats. La fusillade cessait peu  peu. Tout
 coup elle reprit tout prs, sur la droite, et des clairs brillrent
dans l'obscurit. C'tait une dernire tentative des Franais, 
laquelle nos soldats rpondirent des maisons du village, dont ils
sortirent aussitt. Quant  Tonschine et  ses hommes, ne pouvant plus
avancer, ils attendaient leur sort, en se regardant en silence. La
fusillade cessa bientt, et d'une rue dtourne dbouchrent des soldats
qui causaient bruyamment:

Nous les avons crnement chauffs, camarades, ils ne s'y frotteront
plus!

--Es-tu sain et sauf, Ptrow?

--On n'y voit goutte, dit un autre... il fait noir comme dans un
four.... Frres, n'y a-t-il rien  boire?

Les Franais avaient t dfinitivement repousss, et les canons de
Tonschine s'loignrent en avant dans la profondeur de l'obscurit,
entours de la clameur confuse de l'infanterie.

On aurait dit un sombre et invisible fleuve s'coulant dans la mme
direction, dont le grondement tait reprsent par le murmure sourd des
voix, le bruit des fers des chevaux et le grincement des roues. Du
milieu de cette confusion s'levaient, perants et distincts, les
gmissements et les plaintes des blesss, qui semblaient remplir  eux
seuls ces tnbres et se confondre avec elles en une mme et sinistre
impression. Quelques pas plus loin, une certaine agitation se manifesta
dans cette foule mouvante: un cavalier mont sur un cheval blanc et
accompagn d'une suite nombreuse venait de passer en jetant quelques
mots:

Qu'a-t-il dit? O va-t-on? S'arrte-t-on? A-t-il remerci?

Tandis que ces questions s'entrecroisaient, cette masse vivante fut tout
 coup refoule dans son lan en avant par la rsistance des premiers
rangs, qui s'taient arrts: l'ordre venait d'tre donn de camper au
milieu de cette route boueuse.

Les feux s'allumrent et les conversations reprirent. Le capitaine
Tonschine, aprs avoir pris ses dispositions, envoya un soldat  la
recherche d'une ambulance ou d'un mdecin pour le pauvre junker, et
s'assit auprs du feu. Rostow se trana prs de lui: le frisson de la
fivre, cause par la souffrance, le froid et l'humidit, secouait tout
son corps; un sommeil invincible s'emparait de lui, mais il ne pouvait
s'y abandonner,  cause de la douleur et de l'angoisse que lui faisait
prouver son bras; tantt il fermait les yeux, tantt il regardait le
feu, qui lui paraissait d'un rouge ardent, ou la petite personne trapue
de Tonschine, qui, assis  la turque, le regardait avec une compassion
sympathique de ses yeux intelligents et bons. Il sentait que de toute
son me il lui aurait port secours, mais qu'il ne le pouvait pas.

De toutes parts on entendait des pas, des voix, le bruit de l'infanterie
qui s'installait, des sabots des chevaux qui pitinaient dans la boue,
et du bois que l'on fendait au loin.

Ce n'tait plus le fleuve invisible qui grondait, c'tait une mer
houleuse et frissonnante aprs la tempte. Rostow voyait et entendait,
sans comprendre ce qui se passait autour de lui. Un troupier s'approcha
du feu, s'accroupit sur ses talons, avana les mains vers la flamme, et,
se retournant avec un regard interrogatif vers Tonschine:

Vous permettez, Votre Noblesse? J'ai perdu ma compagnie je ne sais o!

Un officier d'infanterie qui avait la joue bande s'adressa  Tonschine,
pour le prier de faire avancer les canons qui barraient le chemin  un
fourgon; aprs lui arrivrent deux soldats qui s'injuriaient en se
disputant une botte:

Pas vrai que tu l'as ramasse....

--En v'l une blague! criait l'un d'eux d'une voix enroue.

Un autre, le cou entour de linges sanglants, s'approcha des artilleurs
en demandant  boire d'une voix sourde:

Va-t-il donc falloir mourir comme un chien?

Tonschine lui fit donner de l'eau. Puis accourut un loustic qui venait
chercher du feu pour les fantassins:

Du feu, du feu bien brlant!... Bonne chance, pays, merci pour le feu,
nous vous le rendrons avec usure, criait-il en disparaissant dans la
nuit avec son tison enflamm.

Puis quatre soldats passrent, qui portaient sur un manteau quelque
chose de lourd. L'un d'eux trbucha:

Voil que ces diables ont laiss du bois sur la route,
grommela-t-il....

--Il est mort, pourquoi le porter? dit un autre, voyons, je vous...

Et les quatre hommes s'enfoncrent dans l'ombre avec leur fardeau.

Vous souffrez? dit Tonschine tout bas  Rostow.

--Oui, je souffre.

--Votre Noblesse, le gnral vous demande, dit un canonnier  Tonschine.

--J'y vais, mon ami.

Il se leva et s'loigna du feu en boutonnant son uniforme. Le prince
Bagration tait occup  dner dans une chaumire  quelques pas du
foyer des artilleurs, et causait avec plusieurs chefs de troupe qu'il
avait invits  partager son repas. Parmi eux se trouvaient le petit
vieux colonel aux paupires tombantes, qui nettoyait  belles dents un
os de mouton, le gnral aux vingt-deux ans de service irrprochable, 
la figure enlumine par le vin et la bonne chre, l'officier
d'tat-major  la belle bague, Gerkow, qui ne cessait de regarder les
convives d'un air inquiet, et le prince Andr, ple, les lvres serres,
les yeux brillants d'un clat fivreux.

Dans un coin de la chambre tait dpos un drapeau franais. L'auditeur
en palpait le tissu en branlant la tte: tait-ce par curiosit, ou bien
la vue de cette table o son couvert n'tait pas mis, tait-elle pnible
 son estomac affam?

Dans la chaumire voisine se trouvait un colonel franais, fait
prisonnier par nos dragons; et nos officiers se pressaient autour de lui
pour l'examiner.

Le prince Bagration remerciait les chefs qui avaient eu un commandement,
et se faisait rendre compte des dtails du l'affaire et des pertes. Le
chef du rgiment que nous avons dj vu  Braunau expliquait au prince
comme quoi, ds le commencement de l'action, il avait rassembl les
soldats qui ramassaient du bois, et les avait fait passer derrire les
deux bataillons avec lesquels il s'tait prcipit baonnette en avant
sur l'ennemi, qu'il avait culbut:

M'tant aperu, Excellence, que le premier bataillon pliait, je me suis
post sur la route et me suis dit: Laissons passer ceux-ci, nous
recevrons les autres avec un feu de bataillon, c'est ce que j'ai fait!

Le chef de rgiment aurait tant voulu avoir agi ainsi, qu'il avait fini
par croire que c'tait rellement arriv.

Je dois aussi faire observer  Votre Excellence, continua-t-il en se
souvenant de sa conversation avec Koutouzow, que le soldat Dologhow
s'est empar sous mes yeux d'un officier franais, et qu'il s'est tout
particulirement distingu.

--C'est  ce moment, Excellence, que j'ai pris part  l'attaque du
rgiment de Pavlograd, ajouta, avec un regard mal assur, Gerkow, qui de
la journe n'avait aperu un hussard, et qui ne savait que par ou-dire
ce qui s'tait pass. Ils ont enfonc deux carrs, Excellence!

Les paroles de Gerkow firent sourire quelques-uns des officiers
prsents, qui s'attendaient  une de ses plaisanteries habituelles, mais
comme aucune plaisanterie ne suivait ce mensonge qui, aprs tout, tait
 l'honneur de nos troupes, ils prirent un air srieux.

Je vous remercie tous, messieurs; toutes les armes, infanterie,
cavalerie, artillerie, se sont comportes hroquement! Comment se
fait-il seulement qu'on ait laiss en arrire deux pices du centre?
demanda-t-il en cherchant quelqu'un des yeux.

Le prince Bagration ne s'informait pas de ce qu'taient devenus les
canons du flanc gauche, qui avaient t abandonns ds le commencement
de l'engagement:

Il me semble cependant que je vous avais donn l'ordre de les faire
ramener, ajouta-t-il en s'adressant  l'officier d'tat-major de
service.

--L'un tait enclou, rpondit l'officier; quant  l'autre, je ne puis
comprendre.... J'tais l tout le temps... j'ai donn des ordres et...
il faisait chaud l-bas, c'est vrai, ajouta-t-il avec modestie.

Quelqu'un fit observer qu'on avait envoy chercher le capitaine
Tonschine.

Mais vous y tiez? dit le prince Bagration s'adressant au prince Andr.

--Certainement, nous nous sommes manqus de peu, dit l'officier
d'tat-major en souriant agrablement.

--Je n'ai pas eu le plaisir de vous y voir, rpondit d'un ton rapide et
bref le prince Andr.

Il y eut un moment de silence. Sur le seuil de la porte venait de
paratre Tonschine, qui se glissait timidement derrire toutes ces
grosses paulettes; embarrass comme toujours  leur vue, il trbucha 
la hampe du drapeau, et sa maladresse provoqua des rires touffs.

Comment se fait-il qu'on ait laiss deux canons sur la hauteur?
demanda Bagration en fronant le sourcil, plutt du ct des rieurs o
se trouvait Gerkow, que du ct du petit capitaine.

Ce fut seulement alors, au milieu de ce grave aropage, que celui-ci se
rendit compte avec terreur de la faute qu'il avait commise en
abandonnant, lui vivant, deux canons. Son trouble, les motions par
lesquelles il avait pass, lui avaient fait compltement oublier cet
incident; il restait coi et murmurait:

Je ne sais pas, Excellence, il n'y avait pas assez d'hommes....

--Vous auriez pu en prendre des bataillons qui vous couvraient.

Tonschine aurait pu rpondre qu'il n'y avait pas de bataillons: c'et
t pourtant la vrit, mais il craignait de compromettre un chef, et
restait les yeux fixs sur Bagration, comme un colier pris en faute.

Le silence se prolongeait, et son juge, dsirant videmment ne pas faire
preuve d'une svrit inutile, ne savait que lui dire. Le prince Andr
regardait Tonschine en dessous, et ses doigts se crispaient
nerveusement.

Excellence, dit-il en rompant le silence de sa voix tranchante, vous
m'avez envoy  la batterie du capitaine, et j'y ai trouv les deux
tiers des hommes et des chevaux morts, deux canons briss, et pas de
bataillons pour les couvrir.

Le prince Bagration et Tonschine ne le quittaient pas des yeux.

Et si Votre Excellence me permet de donner mon opinion, c'est surtout 
cette batterie et  la fermet hroque du capitaine Tonschine et de sa
compagnie que nous devons en grande partie le succs de la journe.

Et sans attendre de rponse il se leva de table. Le prince Bagration
regarda Tonschine et, ne voulant pas laisser percer son incrdulit, il
inclina la tte en lui disant qu'il pouvait se retirer.

Le prince Andr le suivit:

Grand merci, lui dit Tonschine en lui serrant la main, vous m'avez tir
d'un mauvais pas, mon ami.

Lui jetant un coup d'oeil attrist, le prince Andr s'loigna sans rien
rpondre. Il avait un poids sur le coeur.... Tout tait si trange, si
diffrent de ce qu'il avait espr!

Qui sont-ils? que font-ils? quand cela finira-t-il? se demandait
Rostow en suivant les ombres qui se succdaient autour de lui.

Son bras lui faisait de plus en plus mal, le sommeil l'accablait, des
taches rouges dansaient devant ses yeux, et toutes les diverses
impressions de ces voix, de ces figures, de sa solitude, se confondaient
avec la douleur qu'il prouvait.... Oui, c'taient bien ces soldats
blesss qui l'crasaient, qui le froissaient, ces autres soldats qui lui
retournaient les muscles, qui rtissaient les chairs de son bras bris!

Pour se dbarrasser d'eux, il ferma les yeux, il s'oublia un instant,
et, dans cette courte seconde, il vit dfiler devant lui toute une
fantasmagorie: sa mre avec sa main blanche, puis Sonia et ses petites
paules maigres, puis les yeux de Natacha qui lui souriaient, puis
Denissow, Tlianine, Bogdanitch et toute son histoire avec eux, et cette
histoire prenait la figure de ce soldat, l-bas, l-bas, celui qui avait
une voix aigu, un nez crochu, qui lui faisait tant de mal et lui tirait
le bras.

Il tchait, mais en vain, de se drober  la griffe qui torturait son
paule, cette pauvre paule qui aurait t intacte, s'il ne l'avait pas
broye mchamment.

Il ouvrit les yeux: une troite bande du voile noir de la nuit
s'tendait au-dessus de la lueur des charbons, et dans cette lueur
voltigeait la poussire argente d'une neige fine et lgre. Point de
mdecin, et Tonschine ne revenait pas. Sauf un pauvre petit troupier
tout nu, qui de l'autre ct du feu chauffait son corps amaigri, il
tait tout seul.

Je ne suis ncessaire  personne! pensait Rostow, personne ne veut
m'aider, ne me plaint, et pourtant,  la maison, jadis j'tais fort,
gai, entour d'affection. Il soupira, et son soupir se perdit dans un
gmissement.

--Qu'y a-t-il?... cela te fait mal? demanda le petit troupier en
secouant sa chemise au-dessus du feu, et il ajouta, sans attendre la
rponse:--En a-t-on charp de pauvres gens aujourd'hui, c'est
effrayant!

Rostow ne l'coutait pas, et suivait des yeux les flocons de neige qui
tourbillonnaient dans l'espace; il songeait  l'hiver de Russie,  la
maison chaude, bien claire,  sa fourrure moelleuse,  son rapide
traneau, et il s'y voyait plein de vie, entour de tous les siens:

Pourquoi donc suis-je venu me fourrer ici? se disait-il. Les Franais
ne renouvelrent pas l'attaque le lendemain, et les restes du
dtachement de Bagration se runirent  l'arme de Koutouzow.




CHAPITRE III

I


Le prince Basile ne faisait jamais de plan  l'avance: encore moins
pensait-il  faire du mal pour en tirer profit. C'tait tout simplement
un homme du monde qui avait russi, et pour qui le succs tait devenu
une habitude.

Il agissait constamment selon les circonstances, selon ses rapports avec
les uns et les autres, et conformait  cette pratique les diffrentes
combinaisons qui taient le grand intrt de son existence, et dont il
ne se rendait jamais un compte bien exact. Il en avait toujours une
dizaine en train: les unes restaient  l'tat d'bauche, les autres
russissaient, les troisimes tombaient dans l'eau. Jamais il ne se
disait, par exemple: Ce personnage tant maintenant au pouvoir, il faut
que je tche de capter sa confiance et son amiti, afin d'obtenir par
son entremise un don pcuniaire, ou bien: Voil Pierre qui est riche,
je dois l'attirer chez moi pour lui faire pouser ma fille et lui
emprunter les 40 000 roubles dont j'ai besoin. Mais si le personnage
influent se trouvait sur son chemin, son instinct lui soufflait qu'il
pouvait en tirer parti: il s'en rapprochait, s'tablissait dans son
intimit de la faon la plus naturelle du monde, le flattait et savait
se rendre agrable. De mme, sans y mettre la moindre prmditation, il
surveillait Pierre  Moscou. Le jeune homme ayant t, grce  lui,
nomm gentilhomme de la chambre, ce qui quivalait alors au rang de
conseiller d'tat, il l'avait engag  retourner avec lui  Ptersbourg
et  y loger dans sa maison. Le prince Basile faisait assurment tout ce
qu'il fallait pour arriver,  marier sa fille avec Pierre, mais il le
faisait nonchalamment et sans s'en douter, avec l'assurance vidente que
sa conduite tait toute simple. Si le prince avait eu l'habitude de
mrir ses plans, il n'aurait pu avoir autant de bonhomie et de naturel
qu'il en apportait dans ses relations avec ses suprieurs comme avec ses
infrieurs. Quelque chose le poussait toujours vers tout ce qui tait
plus puissant ou plus fortun que lui, et il savait choisir, avec un art
tout particulier, l'instant favorable pour en tirer parti.  peine
Pierre fut-il devenu subitement riche et comte Besoukhow, et par suite
tir de sa solitude et de son insouciance, qu'il se vit tout  coup
entour et se trouva si bien accapar par des occupations de toutes
sortes, qu'il n'avait plus mme le temps de penser  loisir. Il lui
fallait signer des papiers, courir diffrents tribunaux dont il n'avait
qu'une vague ide, questionner son intendant en chef, visiter ses
proprits prs de Moscou, recevoir une foule de gens, qui jusque-l
avaient feint d'ignorer son existence, et qui maintenant se seraient
offenss s'il ne les avait pas reus. Hommes de loi, hommes d'affaires,
parents loigns, simples connaissances, tous taient galement
bienveillants et aimables pour le jeune hritier. Tous semblaient
convaincus des hautes qualits de Pierre. Il s'entendait dire  chaque
instant: grce  votre inpuisable bont, ou grce  votre grand
coeur, ou bien vous qui tes si pur, ou bien s'il tait aussi
intelligent que vous, etc., etc., et il commenait  croire sincrement
 sa bont inpuisable,  son intelligence hors ligne, d'autant plus
facilement qu'au fond de son coeur il avait toujours eu la conscience
d'tre bon et intelligent. Ceux mme qui avaient t malveillants et
dsagrables  son gard taient devenus tendres et affectueux. L'ane
des princesses, celle qui avait la taille trop longue, les cheveux
plaqus comme ceux d'une poupe, et un caractre revche, tait venue
lui dire aprs l'enterrement, en baissant les yeux et en rougissant,
qu'elle regrettait leurs malentendus passs, et que, ne se sentant aucun
droit  rien, elle lui demandait pourtant l'autorisation, aprs le coup
qui venait de la frapper, de rester quelques semaines encore dans cette
maison qu'elle aimait tant, et o elle s'tait si longtemps sacrifie.
En voyant fondre en larmes cette fille habituellement impassible, Pierre
lui saisit la main avec motion et lui demanda pardon, ne sachant pas
lui-mme de quoi il s'agissait.  dater de ce jour, la princesse
commena  lui tricoter une charpe de laine raye.

Fais-le pour elle, mon cher, car, aprs tout, elle a beaucoup souffert
du caractre du dfunt, lui disait le prince Basile.

Et il lui fit signer un papier en faveur de la princesse, aprs avoir
dcid,  part lui, que cet os  ronger, autrement dit cette lettre de
change de 30 000 roubles, devait tre jet en pture  cette pauvre
princesse pour lui fermer la bouche sur le rle qu'il avait jou dans
l'affaire du fameux portefeuille. Pierre signa la lettre de change, et
la princesse devint encore plus affectueuse pour lui. Ses soeurs
cadettes suivirent son exemple, surtout la plus jeune, la jolie
princesse au grain de beaut, qui ne laissait pas parfois d'embarrasser
Pierre par ses sourires et le trouble qu'elle tmoignait  sa vue.

Cette affection gnrale lui semblait si naturelle, qu'il lui paraissait
impossible d'en discuter la sincrit. Du reste, il n'avait gure le
temps de s'interroger l-dessus, berc qu'il tait par le charme
enivrant de ses nouvelles sensations. Il sentait qu'il tait le centre
autour duquel gravitaient des intrts importants, et qu'on attendait de
lui une activit constante; son inaction aurait t nuisible  beaucoup
de monde, et, tout en comprenant le bien qu'il aurait pu faire, il n'en
faisait tout juste que ce qu'on lui demandait, en laissant  l'avenir le
soin de complter sa tche.

Le prince Basile s'tait compltement empar de Pierre et de la
direction de ses affaires, et, tout en paraissant  bout de forces, il
ne pouvait cependant se dcider, aprs tout,  livrer le possesseur
d'une si grande fortune, le fils de son ami, aux caprices du sort et aux
intrigues des coquins. Pendant les premiers jours qui suivirent la mort
du comte Besoukhow, il le dirigeait en tout, et lui indiquait ce qu'il
avait  faire d'un ton fatigu qui semblait dire:

Vous savez que je suis accabl d'affaires, et que je ne m'occupe de
vous que par pure charit; vous comprenez bien d'ailleurs que ce que je
vous propose est la seule chose faisable...

Eh bien, mon ami, nous partons demain, lui dit-il un jour, d'un ton
premptoire, en fermant les yeux et en promenant ses doigts sur le bras
de Pierre, comme si ce dpart avait t discut et dcid depuis
longtemps. Nous partons demain; je t'offre avec plaisir une place dans
ma calche. Le principal ici est arrang, et il faut absolument que
j'aille  Ptersbourg. Voici ce que j'ai reu du chancelier, auquel je
m'tais adress pour toi: tu es gentilhomme de la chambre et attach au
corps diplomatique.

Malgr ce ton d'autorit, Pierre, qui avait depuis si longtemps rflchi
 la carrire qu'il pourrait suivre, essaya en vain de protester, mais
il fut aussitt arrt par le prince Basile. Le prince parlait, dans les
cas extrmes, d'une voix basse et caverneuse qui excluait toute
possibilit d'interruption:

Mais, mon cher, je l'ai fait pour moi, pour ma conscience, il n'y a pas
 m'en remercier; personne ne s'est jamais plaint d'tre trop aim, et
puis d'ailleurs tu es libre, et tu peux quitter le service quand tu
voudras. Tu en jugeras par toi-mme  Ptersbourg. Aujourd'hui il n'est
que temps de nous loigner de ces terribles souvenirs...!

Et il soupira....

Quant  ton valet de chambre, mon ami, il pourra suivre dans ta
calche.  propos, j'oubliais de te dire, mon cher, que nous tions en
compte avec le dfunt: aussi ai-je gard ce qui a t reu de la terre
de Riazan; tu n'en as pas besoin, nous rglerons plus tard. Le prince
Basile avait en effet reu et gard plusieurs milliers de roubles
provenant de la redevance de cette terre.

L'atmosphre tendre et affectueuse qui enveloppait Pierre  Moscou le
suivit  Ptersbourg. Il lui fut impossible de refuser la place, ou,
pour mieux dire, la nomination (car il ne faisait rien) que lui avait
procure le prince Basile. Ses nombreuses connaissances, les invitations
qu'il recevait de toutes parts, le retenaient plus fortement peut-tre
encore qu' Moscou dans ce rve veill, dans cette agitation constante
que lui causait l'impression d'un bonheur attendu et enfin ralis.

Plusieurs de ses compagnons de folies s'taient disperss: la garde
tait en marche, Dologhow servait comme soldat, Anatole avait rejoint
l'arme dans l'intrieur, le prince Andr faisait la guerre.... Aussi
Pierre ne passait-il plus ses nuits  s'amuser comme il aimait tant
autrefois  le faire, et il n'avait plus ces conversations et ces
relations intimes qui, il y a quelque temps encore, lui plaisaient tant.
Tout son temps tait pris par des dners et des bals, en compagnie du
prince Basile, de sa forte et puissante femme, et de la belle Hlne.

Anna Pavlovna Schrer n'avait pas t la dernire  prouver  Pierre
combien le sentiment de la socit tait chang  son gard.

Jadis, quand il se trouvait en prsence d'Anna Pavlovna, il sentait
toujours que ce qu'il disait manquait de tact et de convenance, et que
ses apprciations les plus intelligentes devenaient compltement
stupides ds qu'il les formulait, tandis que les propos les plus idiots
du prince Hippolyte taient accepts comme des traits d'esprit,
Aujourd'hui, au contraire, tout ce qu'il nonait tait charmant, et
si Anna Pavlovna n'exprimait pas toujours son approbation, il voyait
bien que c'tait uniquement par gard pour sa modestie.

Au commencement de l'hiver de 1805  1806, Pierre reut le petit billet
rose habituel qui contenait une invitation. Le post-scriptum disait:

Vous trouverez chez moi la belle Hlne qu'on ne se lasse jamais de
voir.

En lisant ce billet, il sentit pour la premire fois qu'il existait
entre lui et Hlne un certain lien parfaitement visible pour plusieurs
personnes. Cette ide l'effraya, parce qu'elle entranait  sa suite de
nouvelles obligations qu'il ne dsirait pas contracter, et elle le
rjouit en mme temps, comme une supposition amusante.

La soire d'Anna Pavlovna tait en tous points semblable  celle de
l't prcdent, avec cette diffrence que la primeur actuelle n'tait
plus Mortemart, mais un diplomate tout frachement dbarqu de Berlin,
et qui apportait les dtails les plus nouveaux sur le sjour de
l'empereur Alexandre  Potsdam, o les deux augustes amis s'taient jur
une alliance ternelle pour la dfense du bon droit contre l'ennemi du
genre humain. Anna Pavlovna reut Pierre avec la nuance de tristesse
exige par la perte rcente qu'il venait de faire, car on semblait
s'tre donn le mot pour lui persuader qu'il en avait beaucoup de
chagrin: c'tait cette mme nuance de tristesse qu'elle affectait
toujours en parlant de l'impratrice Marie Fodorovna. Avec son tact
tout particulier, elle organisa aussitt diffrents groupes: le
principal, compos de gnraux et du prince Basile, jouissait du
diplomate; le second s'tait runi autour de la table de th. Mlle
Schrer se trouvait dans l'tat d'excitation d'un chef d'arme sur le
champ de bataille, dont le cerveau est plein des plus brillantes
conceptions, mais  qui le temps manque pour les excuter. Ayant
remarqu que Pierre se dirigeait vers le premier groupe, elle le toucha
lgrement du doigt:

Attendez, lui dit-elle, j'ai des vues sur vous pour ce soir.

Et, regardant Hlne, elle sourit.

Ma bonne Hlne, il faut que vous soyez charitable pour ma pauvre
tante, qui a une adoration pour vous: allez lui tenir compagnie pour dix
minutes, et voici cet aimable comte qui va se sacrifier avec vous.

Elle retint Pierre, en ayant l'air de lui faire une confidence:

N'est-ce pas qu'elle est ravissante? lui dit-elle tout bas, en lui
dsignant la belle Hlne, qui s'avanait majestueusement vers la
tante.... Quelle tenue pour une aussi jeune fille! quel tact! quel
coeur! Heureux celui qui l'obtiendra!... l'homme qui l'pousera, ft-il
le plus obscur, est sr d'arriver au premier rang... n'est-ce pas votre
avis?

Pierre rpondit en s'associant sincrement aux loges d'Anna Pavlovna,
car, lorsqu'il lui arrivait de songer  Hlne, c'taient prcisment sa
beaut et sa tenue pleine de dignit et de rserve qui se prsentaient
tout d'abord  son imagination.

La tante, blottie dans son petit coin, y reut les deux jeunes gens,
sans tmoigner cependant le moindre empressement pour Hlne; au
contraire, elle jeta  sa nice un regard effray, comme pour lui
demander ce qu'elle devait en faire. Sans en tenir compte, Anna
Pavlovna dit tout haut  Pierre, en regardant Hlne et en s'loignant:

J'espre que vous ne trouverez plus qu'on s'ennuie chez moi?

Hlne sourit, tonne que cette supposition pt s'adresser  une
personne qui avait l'insigne bonheur de l'admirer et de causer avec
elle. La tante, aprs avoir touss une ou deux fois pour claircir sa
voix, exprima en franais  Hlne le plaisir qu'elle avait  la voir,
et, se tournant du ct de Pierre, elle rpta la mme crmonie.
Pendant que cette conversation somnifre se tranait en boitant, Hlne
adressa  Pierre un de ses beaux et radieux sourires que, du reste, elle
prodiguait  tout le monde. Il y tait tellement habitu, qu'il ne le
remarqua mme pas. La tante l'interrogeait sur la collection de
tabatires qui avait appartenu au vieux comte Besoukhow, et lui faisait
admirer la sienne, orne du portrait de son mari.

C'est sans doute de V... dit Pierre en nommant un clbre peintre en
miniatures.

Alors il se pencha au-dessus de la table pour prendre la tabatire; cela
ne l'empchait pas de prter l'oreille en mme temps aux conversations
de l'autre groupe. Il tait sur le point de se lever, lorsque la tante
lui tendit sa tabatire par-dessus la tte d'Hlne. Hlne se pencha en
avant, toute souriante. Elle portait, selon la mode du temps, un
corsage trs chancr dans le dos et sur la poitrine. Son buste, dont la
blancheur rappelait  Pierre celle du marbre, tait si prs de lui, que,
malgr sa mauvaise vue, il distinguait involontairement toutes les
beauts de ses paules et de son cou, si prs de ses lvres, qu'il
n'aurait eu qu' se baisser d'une ligne pour les y poser. Il sentait la
tide chaleur de son corps, mle  la suave odeur des parfums, et il
entendait vaguement craquer son corset au moindre mouvement. Ce n'tait
pas pourtant le parfait ensemble des beauts de cette statue de marbre
qui venait de le frapper ainsi; c'taient les charmes de ce corps
ravissant qu'il devinait sous cette lgre gaze. La violence de la
sensation qui pntra tout son tre effaa  jamais ses premires
impressions, et il lui fut aussi impossible d'y revenir, qu'il est
impossible de retrouver ses illusions perdues.

Vous n'aviez donc pas remarqu combien je suis belle? semblait lui dire
Hlne. Vous n'aviez pas remarqu que je suis une femme et une femme que
chacun peut obtenir, vous surtout? disait son regard.

Et Pierre comprit en cet instant que non seulement Hlne pouvait
devenir sa femme, mais qu'elle le deviendrait, et cela aussi
positivement que s'ils taient dj devant le prtre. Comment et quand?
Il l'ignorait. Serait-ce un bonheur? Il ne le savait pas; il pressentait
mme plutt que ce serait un malheur, mais il tait sr que cela
arriverait.

Pierre baissa les yeux et les releva, en essayant de revoir en elle
cette froide beaut qui jusqu' ce jour l'avait laiss si indiffrent;
il ne le pouvait plus, il subissait son influence et il ne s'levait
plus entre eux d'autre barrire que sa seule volont.

Bon, je vous laisse dans votre petit coin.... Je vois que vous y tes
trs bien, dit Mlle Schrer en passant.

Et Pierre se demanda avec terreur s'il n'avait pas commis quelque
inconvenance, et s'il n'avait pas laiss deviner son trouble intrieur.
Il se rapprocha du principal groupe.

On dit que vous embellissez votre maison de Ptersbourg? lui dit Anna
Pavlovna.

C'tait vrai en effet: l'architecte lui avait dclar que des
arrangements intrieurs taient indispensables, et il l'avait laiss
faire.

C'est trs bien, mais ne dmnagez pas de chez le prince Basile; il est
bon d'avoir un ami comme le prince, j'en sais quelque chose, dit Anna
Pavlovna, en souriant  ce dernier.... Vous tes si jeune, vous avez
besoin de conseils; vous ne m'en voudrez pas d'user de mon privilge de
vieille femme...

Elle s'arrta dans l'attente d'un compliment, comme le font
habituellement les dames qui parlent de leur ge.

Si vous vous mariez, ce sera autre chose!...

Et elle enveloppa Pierre et Hlne d'un mme regard. Ils ne se voyaient
pas, mais Pierre la sentait toujours dans une proximit effrayante pour
lui, et il murmura une rponse banale.

Rentr chez lui, il ne put s'endormir; il pensait toujours  ce qu'il
avait prouv. Il venait seulement de comprendre que cette femme qu'il
avait connue enfant, et dont il disait distraitement: Oui, elle est
belle, pouvait lui appartenir.

Mais elle est bte, je l'ai toujours dit, pensait-il. Il y a donc
quelque chose de mauvais, de dfendu dans le sentiment qu'elle a
provoqu en moi. Ne m'a-t-on pas racont que son frre Anatole avait eu
de l'amour pour elle et elle pour lui, et que c'est  cause de cela
qu'il avait t renvoy? Son autre frre, c'est Hippolyte; son pre,
c'est le prince Basile; ce n'est pas bien, pensait-il.

Et cependant, au milieu de toutes ces rflexions vagues sur la valeur
morale d'Hlne, il se surprenait souriant et rvant  elle,  elle
devenue sa femme, avec l'espoir qu'elle pourrait l'aimer et que tout ce
qu'on avait pu en dire tait faux, et tout  coup il la revoyait de
nouveau, non pas elle, Hlne, mais ce corps charmant revtu de blanches
draperies.

Pourquoi donc ne l'avais-je pas vue ainsi auparavant?... Et, trouvant
quelque chose de malhonnte et de rpulsif dans ce mariage, il se
reprochait sa faiblesse.

Il se rappelait ses mots, ses regards, et les mots et les regards de
ceux qui les avaient vus ensemble et les allusions transparentes de Mlle
Schrer, et celles du prince Basile, et il se demandait avec pouvante
s'il ne s'tait pas dj trop engag  faire une chose videmment
mauvaise et contre sa conscience..., et, tout en prononant cet arrt,
au fond de son me s'levait la brillante image d'Hlne, entoure de
l'aurole de sa beaut fminine.


II


Au mois de septembre de l'anne 1805, le prince Basile reut la mission
d'aller inspecter quatre gouvernements; il avait sollicit cette
commission pour faire en mme temps, sans bourse dlier, la tourne de
ses terres ruines, prendre en passant son fils Anatole et se rendre
avec lui chez le prince Nicolas Bolkonsky, afin d'essayer de le marier 
la fille du vieux richard. Mais, avant de se lancer dans cette nouvelle
entreprise, il tait ncessaire d'en finir avec l'indcision de Pierre,
qui passait chez lui toutes ses journes, et s'y montrait bte, confus
et embarrass (comme le sont les amoureux) en prsence d'Hlne, sans
faire un pas en avant, un pas dcisif.

Tout cela est bel et bon, mais il faut que cela finisse, se dit un
matin avec un soupir mlancolique le prince Basile, qui commenait 
trouver que Pierre, qui lui devait tant, ne se conduisait pas
prcisment bien en cette circonstance: C'est la jeunesse,
l'tourderie? Que le bon Dieu le bnisse, continuait-il, en constatant
avec satisfaction sa propre indulgence; mais il faut que cela
finisse!... C'est aprs-demain la fte d'Hlne: je runirai quelques
parents, et s'il ne comprend pas ce qu'il lui reste  faire, j'y
veillerai: c'est mon devoir de pre!

Six semaines s'taient coules depuis la soire de Mlle Schrer et la
nuit d'insomnie pendant laquelle Pierre avait dcid que son mariage
avec Hlne serait sa perte, et qu'il ne lui restait plus qu' partir
pour l'viter. Cependant il n'avait point quitt la maison du prince
Basile, et il sentait avec terreur qu'il se liait davantage tous les
jours, et qu'il ne pouvait plus se retrouver auprs d'Hlne avec son
indiffrence premire; d'un autre ct, il n'avait pas la force de se
dtacher d'elle et se voyait contraint de l'pouser, en dpit du
malheur qui rsulterait pour lui de cette union. Peut-tre aurait-il pu
se retirer encore  temps si le prince Basile, qui jusque-l n'avait
jamais ouvert ses salons, ne s'tait plu  avoir du monde chez lui tous
les soirs, et l'absence de Pierre, du moins  ce qu'on lui assurait,
aurait enlev un lment de plaisir  ces runions, en trompant
l'attente de tous. Dans les courts instants que le prince Basile passait
 la maison, il ne manquait jamais l'occasion, en lui offrant  baiser
sa joue rase de frais, de lui dire:  demain, ou bien au revoir, 
dner, ou bien encore c'est pour toi que je reste, et cependant s'il
lui arrivait de rester chez lui pour Pierre, comme il le disait, il ne
lui tmoignait aucune attention spciale.

Pierre n'avait pas le courage de tromper ses esprances Tous les jours
il se rptait:

Il faut que je parvienne  la connatre; me suis-je tromp alors, ou
vois-je faux  prsent?... Elle n'est pas sotte, elle est charmante;
elle ne parle pas beaucoup, il est vrai, mais elle ne dit jamais de
sottises et ne s'embarrasse jamais!

Il essayait parfois de l'entraner dans une discussion, mais elle
rpondait invariablement, d'une voix douce, par une rflexion qui
tmoignait du peu d'intrt qu'elle y prenait, ou par un sourire et un
regard qui, aux yeux de Pierre, taient le signe infaillible de sa
supriorit. Elle avait sans doute raison de traiter de billeveses ces
dissertations, compares  son sourire: elle en avait un tout
particulier  son adresse, radieux et confiant, tout autre que ce
sourire banal qui illuminait ordinairement son beau visage. Pierre
savait qu'on attendait de lui un mot, un pas au del d'une certaine
limite, et il savait que tt ou tard il la franchirait, malgr
l'incomprhensible terreur qui s'emparait de lui  cette seule pense.
Que de fois pendant ces six semaines ne s'tait-il pas senti entran de
plus en plus vers cet abme, et ne s'tait-il pas demand:

O est ma fermet? N'en ai-je donc plus?

Pendant ces terribles luttes, sa fermet habituelle semblait, en effet,
compltement anantie. Pierre appartenait  cette catgorie peu
nombreuse d'hommes qui ne sont forts que lorsqu'ils sentent que leur
conscience n'a rien  leur reprocher, et,  partir du moment o,
au-dessus de la tabatire de la tante, le dmon du dsir s'tait
empar de lui, un sentiment inconscient de culpabilit paralysait son
esprit de rsolution.

Une petite socit d'intimes, de parents et d'amis, au dire de la
princesse, soupait chez eux le soir de la fte d'Hlne, et on leur
avait donn  entendre que, ce soir-l, devait se dcider le sort de
celle qu'on ftait. La princesse Kouraguine, dont l'embonpoint s'tait
accus et qui jadis avait t une beaut imposante, occupait le haut
bout de la table;  ses cts taient assis les htes les plus
marquants: un vieux gnral, sa femme et Mlle Schrer;  l'autre bout se
trouvaient les invits plus gs et les personnes de la maison, Pierre
et Hlne  ct l'un de l'autre. Le prince Basile ne soupait pas: il se
promenait autour de la table, s'approchant de l'un ou de l'autre de ses
invits. Il tait d'excellente humeur; il disait  chacun un mot
aimable, sauf cependant  Hlne et  Pierre, dont il feignait d'ignorer
la prsence. Les bougies brillaient de tout leur clat: l'argenterie,
les cristaux, les toilettes des dames et les paulettes d'or et d'argent
scintillaient  leurs feux; autour de la table s'agitait la livre rouge
des domestiques. On n'entendait que le cliquetis des couteaux, le bruit
des assiettes, des verres, les voix animes de plusieurs conversations.
Un vieux chambellan assurait de son amour brlant une vieille baronne,
qui lui rpondait par un clat de rire; un autre racontait la
msaventure d'une certaine Marie Victorovna, et le prince Basile, au
milieu de la table, provoquait l'attention en dcrivant aux dames, d'un
ton railleur, la dernire sance du conseil de l'empire, au cours de
laquelle le nouveau gnral gouverneur de Saint-Ptersbourg avait reu
et avait lu le fameux rescrit que l'empereur Alexandre lui avait adress
de l'arme. Dans ce rescrit, Sa Majest constatait les nombreuses
preuves de fidlit que son peuple lui donnait  tout instant, et
assurait que celles de la ville de Ptersbourg lui taient
particulirement agrables, qu'il tait fier d'tre  la tte d'une
pareille nation et qu'il tcherait de s'en rendre digne!

Le rescrit dbutait par ces mots:

Sergue Kousmitch, de tous cts arrivent jusqu' moi, etc., etc.

Comment, demandait une dame, il n'a pas lu plus loin que Sergue
Kousmitch?

--Pas une demi-syllabe de plus... Sergue Kousmitch, de tous cts...
de tous cts, Sergue Kousmitch..., et le pauvre Viasmitinow ne put
aller plus loin, rpondit le prince Basile en riant.  plusieurs
reprises il essaya de reprendre la phrase, mais,  peine le mot
Sergue prononc, sa voix tremblait;  Kousmitch les larmes
arrivaient, et aprs de tous cts les sanglots l'touffaient au point
qu'il ne pouvait continuer. Il tirait vite son mouchoir et recommenait
avec un nouvel effort le Sergue Kousmitch, de tous cts, suivi de
larmes, si bien qu'un autre s'offrit pour lire  sa place.

--Ne soyez pas mchant, s'cria Anna Pavlovna en le menaant du doigt,
c'est un si brave et si excellent homme que notre bon Viasmitinow.

Tous riaient gaiement, sauf Pierre et Hlne, qui contenaient, en
silence et avec peine, le sourire, rayonnant et embarrass  la fois,
que leurs sentiments intimes amenaient  tout moment sur leurs lvres.

On avait beau bavarder, rire, plaisanter, on avait beau manger avec
apptit du saut et des glaces, goter du vin du Rhin, en vitant de les
regarder, en un mot paratre indiffrent  leur gard, on sentait
instinctivement, au coup d'oeil rapide qu'on leur jetait, aux clats de
rire,  l'anecdote de Sergue Kousmitch, que tout cela n'tait qu'un
jeu, et que toute l'attention de la socit se concentrait de plus en
plus sur eux. Tout en imitant les sanglots de Kousmitch, le prince
Basile examinait sa fille  la drobe; et il se disait  part lui:

a va bien, a se dcidera aujourd'hui.

Dans les yeux d'Anna Pavlovna, qui le menaait du doigt, il lisait ses
flicitations sur le prochain mariage. La vieille princesse, enveloppant
sa fille d'un regard courrouc, et proposant, avec un soupir
mlancolique, du vin  sa voisine, semblait lui dire:

Oui, il ne nous reste plus rien  faire, ma bonne amie, qu' boire du
vin doux; c'est le tour de cette jeunesse et de son bonheur insolent.

Voil bien le vrai bonheur, pensait le diplomate en contemplant les
jeunes amoureux. Qu'elles sont insipides, toutes les folies que je
dbite,  ct de cela!

Au milieu des intrts mesquins et factices qui agitaient tout ce monde,
s'tait tout  coup fait jour un sentiment naturel, celui de la double
attraction de deux jeunes gens beaux et pleins de sve, qui crasait et
dominait tout cet chafaudage de conventions affectes. Non seulement
les matres, mais les gens eux-mmes semblaient le comprendre, et
s'attardaient  admirer la figure resplendissante d'Hlne et celle de
Pierre, toute rouge et toute rayonnante d'motion.

Pierre tait joyeux et confus  la fois de sentir qu'il tait le but de
tous les regards. Il tait dans la situation d'un homme absorb qui ne
peroit que vaguement ce qui l'entoure, et qui n'entrevoit la ralit
que par clairs:

Ainsi tout est fini!... comment cela s'est-il fait si vite?... car il
n'y a plus  reculer, c'est devenu invitable pour elle, pour moi, pour
tous.... Ils en sont si persuads que je ne puis pas les tromper.

Voil ce que se disait Pierre, en glissant un regard sur les
blouissantes paules qui brillaient  ct de lui.

La honte le saisissait parfois: il lui tait pnible d'occuper
l'attention gnrale, de se montrer si navement heureux, de jouer le
rle de Paris ravisseur de la belle Hlne, lui dont la figure tait si
dpourvue de charmes. Mais cela devait sans doute tre ainsi, et il s'en
consolait. Il n'avait rien fait pour en arriver l; il avait quitt
Moscou avec le prince Basile, et s'tait arrt chez lui... pourquoi ne
l'aurait-il pas fait? Ensuite il avait jou aux cartes avec elle, il lui
avait ramass son sac  ouvrage, il s'tait promen avec elle.... Quand
donc cela avait-il commenc? et maintenant le voil presque fianc!...
Elle est l,  ct de lui; il la voit, il la sent, il respire son
haleine, il admire sa beaut!... Tout  coup une voix connue, lui
rptant la mme question pour la seconde fois, le tira brusquement de
sa rverie:

Dis-moi donc, quand as-tu reu la lettre de Bolkonsky? Tu es vraiment
ce soir d'une distraction... dit le prince Basile.

Et Pierre remarqua que tous lui souriaient,  lui et  Hlne:

Aprs tout, puisqu'ils le savent, se dit-il, et d'autant mieux que
c'est vrai...

Et son sourire bon enfant lui revint sur les lvres.

Quand as-tu reu sa lettre? Est-ce d'Olmtz qu'il t'crit?

--Peut-on penser  ces bagatelles, se dit Pierre. Oui, d'Olmtz,
rpondit-il avec un soupir.

En sortant de table, il conduisit sa dame dans le salon voisin,  la
suite des autres convives. On se spara, et quelques-uns d'entre eux
partirent, sans mme prendre cong d'Hlne, pour bien marquer qu'ils ne
voulaient pas dtourner son attention; ceux qui approchaient d'elle pour
la saluer ne restaient auprs d'elle qu'une seconde, en la suppliant de
ne pas les reconduire.

Le diplomate tait triste et afflig en quittant le salon. Qu'tait sa
futile carrire  ct du bonheur de ces jeunes gens? Le vieux gnral,
questionn par sa femme sur ses douleurs rhumatismales, grommela une
rponse tout haut, et se dit tout bas:

Quelle vieille sotte! parlez-moi d'Hlne Vassilievna, c'est une autre
paire de manches; elle sera encore belle  cinquante ans.

Il me semble que je puis vous fliciter, murmura Anna Pavlovna  la
princesse mre, en l'embrassant tendrement. Si ce n'tait ma migraine,
je serais reste.

La princesse ne rpondit rien: elle tait envieuse du bonheur de sa
fille. Pendant que ces adieux s'changeaient, Pierre tait rest seul
avec Hlne dans le petit salon; il s'y tait souvent trouv seul avec
elle dans ces derniers temps, sans lui avoir jamais parl d'amour. Il
sentait que le moment tait venu, mais il ne pouvait se dcider  faire
ce dernier pas. Il avait honte: il lui semblait occuper  ct d'elle
une place qui ne lui tait pas destine:

Ce bonheur n'est pas pour toi, lui murmurait une voix intrieure, il
est pour ceux qui n'ont pas ce que tu as!

Mais il fallait rompre le silence. Il lui demanda si elle avait t
contente de la soire. Elle rpondit, avec sa simplicit habituelle, que
jamais sa fte n'avait t pour elle plus agrable que cette anne. Les
plus proches parents causaient encore dans le grand salon. Le prince
Basile s'approcha nonchalamment de Pierre, et celui-ci ne trouva rien de
mieux  faire que de se lever prcipitamment et de lui dire qu'il tait
dj tard. Un regard svrement interrogateur se fixa sur lui, et parut
lui dire que sa singulire rponse n'avait pas t comprise; mais le
prince Basile, reprenant aussitt sa figure doucereuse, le fora  se
rasseoir:

Eh bien, Hlne? dit-il  sa fille de ce ton d'affectueuse tendresse,
naturelle aux parents qui aiment leurs enfants, et que le prince imitait
sans la ressentir... Sergue Kousmitch... de tous cts...
chantonna-t-il en tourmentant le bouton de son gilet.

Pierre comprit que cette anecdote n'tait pas ce qui intressait le
prince Basile en ce moment, et celui-ci comprit que Pierre l'avait
devin. Il les quitta brusquement, et l'motion que le jeune homme crut
apercevoir sur les traits de ce vieillard le toucha; il se retourna vers
Hlne: elle tait confuse, embarrasse et semblait lui dire:

C'est votre faute!

C'est invitable, il le faut, mais je ne le puis, se dit-il en
recommenant  causer de choses et d'autres et en lui demandant o tait
le sel de cette histoire de Sergue Kousmitch.

Hlne lui rpondit qu'elle ne l'avait pas mme coute.

Dans la pice voisine, la vieille princesse parlait de Pierre avec une
dame ge:

Certainement c'est un parti trs brillant, mais le bonheur, ma chre?

--Les mariages se font dans les cieux! rpondit la vieille dame.

Le prince Basile, qui rentrait en ce moment, alla s'asseoir dans un coin
cart, ferma les yeux et s'assoupit. Comme sa tte plongeait en avant,
il se rveilla.

Aline, dit-il  sa femme, allez voir ce qu'ils font.

La princesse passa devant la porte du petit salon avec une indiffrence
affecte, et y jeta un coup d'oeil.

Ils n'ont pas boug, dit-elle  son mari.

Le prince Basile frona le sourcil, fit une moue de ct, ses joues
tremblotrent, son visage prit une expression de mauvaise humeur
vulgaire, il se secoua, et, rejetant sa tte en arrire, il entra  pas
dcids dans le petit salon. Son air tait si solennel et triomphant,
que Pierre se leva effar.

Dieu merci, dit-il, ma femme m'a tout racont.

Et il serra Pierre et sa fille dans ses bras....

Hlne, mon coeur, quelle joie! quel bonheur!...

Sa voix tremblait....

J'aimais tant ton pre... et elle sera pour toi une femme dvoue! Que
Dieu vous bnisse!...

Des larmes relles coulaient sur ses joues....

Princesse! cria-t-il  sa femme, venez donc!

La princesse arriva tout en pleurs, la vieille dame essuyait aussi ses
larmes; on embrassait Pierre, et Pierre baisait la main d'Hlne;
quelques secondes plus tard ils se retrouvrent seuls:

Tout cela doit tre, se dit Pierre, donc il n'y a pas  se demander si
c'est bien ou mal; c'est plutt bien, car me voil sorti d'incertitude.

Il tenait la main de sa fiance, dont la belle gorge se soulevait et
s'abaissait tour  tour.

Hlne, dit-il tout haut.

Et il s'arrta....

Il est pourtant d'usage, pensait-il, de dire quelque chose dans ces cas
extraordinaires, mais que dit-on?

Il ne pouvait se le rappeler; il la regarda, elle se rapprocha de lui,
toute rougissante.

Ah! tez-les donc! tez-les, dit-elle en lui indiquant ses lunettes.

Pierre enleva ses lunettes, et ses yeux effrays et interrogateurs
avaient cette expression trange, familire  ceux qui en portent
habituellement. Il se baissait sur sa main, lorsque d'un mouvement
rapide et violent elle saisit ses lvres au passage et y imprima
fortement les siennes; ce changement de sa rserve habituelle en un
abandon complet frappa Pierre dsagrablement.

C'est trop tard, trop tard, pensa-t-il... c'est fini, et d'ailleurs je
l'aime!

Je vous aime! ajouta-t-il tout haut, forc de dire quelque chose.

Mais cet aveu rsonna si misrablement  son oreille, qu'il en eut
honte.

Six semaines aprs, il tait mari et s'tablissait, comme on le disait
alors, en heureux possesseur de la plus belle des femmes et de plusieurs
millions, dans le magnifique htel des comtes Besoukhow, entirement
remis  neuf pour la circonstance.


III


Le vieux prince Bolkonsky recevait en dcembre 1805 une lettre du
prince Basile, qui lui annonait sa prochaine arrive et celle de son
fils:

Je suis charg d'une inspection: cent verstes de dtour ne peuvent
m'empcher de venir vous prsenter mes devoirs, mon trs respect
bienfaiteur, lui crivait-il; Anatole m'accompagne, il est en route pour
l'arme et j'espre que vous voudrez bien lui permettre de vous exprimer
de vive voix le profond respect qu'il vous porte,  l'exemple de son
pre.

--Tant mieux, il n'y aura pas  mener Marie dans le monde, les
soupirants viennent nous chercher ici; voil les paroles que laissa
imprudemment chapper la petite princesse, en apprenant cette nouvelle.
Le prince frona le sourcil et garda le silence.

Deux semaines aprs la rception de cette lettre, les gens du prince
Basile firent leur apparition: ils prcdaient leurs matres, qui
arrivrent le lendemain.

Le vieux prince avait toujours eu une triste opinion du caractre du
prince Basile, et dans ces derniers temps sa brillante carrire et les
hautes dignits auxquelles il avait trouv moyen de parvenir pendant les
rgnes des empereurs Paul et Alexandre, n'avaient fait que la fortifier.
Il devina son arrire-pense aux transparentes allusions de sa lettre et
aux insinuations de la petite princesse, et sa mauvaise opinion se
changea en un sentiment de profond mpris. Il jurait comme un diable en
parlant de lui, et, le jour de son arrive, il tait encore plus grognon
que d'habitude. tait-il de mchante humeur parce que le prince Basile
arrivait, ou cette visite augmentait-elle sa mchante humeur? Le fait
est qu'il tait d'une humeur de dogue.

Tikhone avait mme conseill  l'architecte de ne pas entrer chez le
prince:

coutez-le donc marcher, lui avait-il dit, en attirant l'attention de
ce commensal sur le bruit des pas du prince. C'est sur ses talons qu'il
marche, et nous savons ce que cela veut dire.

Malgr tout, ds les neuf heures du matin, le prince, vtu d'une petite
pelisse de velours, avec un collet de zibeline et un bonnet pareil,
sortit pour faire sa promenade habituelle. Il avait neig la veille;
l'alle qu'il parcourait pour aller aux orangeries tait balaye; on
voyait encore les traces du travail du jardinier, et une pelle se tenait
enfonce dans le tas de neige molle qui s'levait en muraille des deux
cts du chemin. Le prince fit, en silence et d'un air sombre, le tour
des serres et des dpendances:

Peut-on passer en traneau? demanda-t-il au vieil intendant qui
l'accompagnait et qui semblait tre la copie fidle de son matre.

--La neige est trs profonde, Excellence: aussi ai-je donn l'ordre de
la balayer sur la grande route.

Le prince fit un signe d'approbation, et monta le perron.

Dieu soit lou! se dit l'intendant, le nuage n'a pas crev.

Et il ajouta tout haut:

Il aurait t difficile de passer, Excellence; aussi, ayant entendu
dire qu'un ministre arrivait chez Votre Excellence...

Le prince se retourna brusquement, et fixa sur lui des yeux pleins de
colre:

Comment, un ministre? Quel ministre? Qui a donn des ordres?
s'cria-t-il de sa voix dure et perante. Pour la princesse ma fille, on
ne balaye pas la route, et pour un ministre.... Il ne vient pas de
ministre!...

--Excellence, j'avais suppos....

--Tu as suppos, continua le prince hors de lui. Et en parlant  mots
entrecoups:

Tu as suppos... brigand!... va-nu-pieds!... je t'apprendrai 
supposer...

Et, levant sa canne, il allait la laisser retomber certainement sur le
dos d'Alpatitch, si celui-ci ne s'tait instinctivement recul.

Effray de la hardiesse de son mouvement, cependant tout naturel,
Alpatitch inclina sa tte chauve devant le prince, qui, malgr cette
marque de soumission ou peut-tre  cause d'elle, ne releva plus sa
canne, tout en continuant  crier:

Brigand! Qu'on rejette la neige sur la route!...

Et il entra violemment chez lui.

La princesse Marie et Mlle Bourrienne attendaient le prince pour dner;
elles le savaient de trs mauvaise humeur, mais la smillante figure de
Mlle Bourrienne semblait dire:

Peu m'importe! je suis toujours la mme.

Quant  la princesse Marie, si elle sentait bien qu'elle aurait d
imiter cette placide indiffrence, elle n'en avait pas la force. Elle
tait ple, effraye, et tenait ses yeux baisss:

Si je fais semblant de ne pas remarquer sa mauvaise humeur,
pensait-elle, il dira que je ne lui tmoigne aucune sympathie, et si je
ne lui en montre pas, il m'accusera d'tre ennuyeuse et maussade.

Le prince jeta un regard sur la figure effare de sa fille:

Triple sotte, murmura-t-il entre ses dents, et l'autre n'est donc pas
l? l'aurait-on dj mise au courant?...--O est la princesse? Elle se
cache?

--Elle est un peu indispose, rpondit Mlle Bourrienne avec un sourire
aimable, elle ne paratra pas; c'est si naturel dans sa situation.

--Hem! hem! cr!... cr!... fit le prince en se mettant  table.

Son assiette lui paraissant mal essuye, il la jeta derrire lui;
Tikhone la rattrapa au vol et la passa au matre d'htel. La petite
princesse n'tait point souffrante, mais, prvenue de la colre du vieux
prince, elle s'tait dcide  ne pas sortir de ses appartements.

J'ai peur pour l'enfant: Dieu sait ce qui peut lui arriver si je
m'effraye, disait-elle  Mlle Bourrienne, qu'elle avait prise en
affection, qui passait chez elle ses journes, quelquefois mme ses
nuits, et devant laquelle elle ne se gnait pas pour juger et critiquer
son beau-pre, qui lui inspirait une terreur et une antipathie
invincibles.

Ce dernier sentiment tait rciproque, mais, chez le vieux prince,
c'tait le ddain qui l'emportait.

Il nous arrive du monde, mon prince, dit Mlle Bourrienne en dpliant sa
serviette du bout de ses doigts roses. Son Excellence le prince
Kouraguine avec son fils,  ce que j'ai entendu dire?

--Hem! Cette Excellence est un polisson! C'est moi qui l'ai fait entrer
au ministre, dit le prince d'un ton offens. Quant  son fils, je ne
sais pas pourquoi il vient; la princesse lisabeth Carlovna et la
princesse Marie le savent peut-tre: moi, je ne le sais pas et n'ai pas
besoin de le savoir!...

Il regarda sa fille, qui rougissait.

Es-tu malade, toi aussi? Est-ce par crainte du ministre? comme disait
tout  l'heure cet idiot d'Alpatitch.

--Non, mon pre.

Mlle Bourrienne n'avait pas eu de chance dans le choix de son sujet de
conversation; elle n'en continua pas moins  bavarder, et sur les
orangeries, et sur la beaut d'une fleur nouvellement close, si bien
que le prince s'adoucit un peu aprs le potage.

Le dner termin, il se rendit chez sa belle-fille, qu'il trouva assise
 une petite table et bavardant avec Macha, sa femme de chambre. Elle
plit  la vue de son beau-pre. Elle n'tait gure en beaut en ce
moment, elle tait mme plutt laide.

Ses joues s'taient allonges, elle avait les yeux cerns, et sa lvre
semblait se retrousser encore plus qu'auparavant.

Ce n'est rien, je m'alourdis, dit-elle en rponse  une question de son
beau-pre, qui lui demandait de ses nouvelles.

--Besoin de rien?

--Non, merci, mon pre.

--C'est bien, c'est bien!...

Et il sortit. Alpatitch se trouva sur son chemin dans l'antichambre.

La route est-elle recouverte?

--Oui, Excellence: pardonnez-moi, c'tait par btise.

Le prince l'interrompit avec un sourire forc:

C'est bon, c'est bon!...

Et lui tendant la main, que l'autre baisa, il rentra dans son cabinet.

Le prince Basile arriva le soir mme. Il trouva sur la grande route des
cochers et des gens de la maison, qui,  force de cris et de jurons,
firent franchir  son vasok (voiture sur patins) et  ses traneaux la
neige qui avait t amoncele exprs.

On avait prpar pour chacun d'eux une chambre spare.

Anatole, sans habit, les poings sur les hanches, regardait fixement de
ses beaux grands yeux et avec un sourire distrait un coin de la table
devant laquelle il tait assis. Toute l'existence n'tait pour lui
qu'une srie de plaisirs ininterrompue, y compris mme cette visite  un
vieillard morose et  une hritire sans beaut.  tout prendre, elle
pouvait,  son avis, avoir mme un rsultat comique. Et pourquoi ne pas
l'pouser puisqu'elle est riche? La richesse ne gte rien! Une fois ras
et parfum avec ce soin et cette lgance qu'il apportait toujours aux
moindres dtails de sa toilette, portant haut sa belle tte avec une
expression naturellement conqurante, il rentra chez son pre, autour
duquel s'agitaient deux valets de chambre. Le prince Basile salua son
fils gaiement d'un signe de tte, comme pour lui dire:

Tu es trs bien ainsi!

--Voyons, mon pre, sans plaisanterie, elle est tout simplement
monstrueuse? dit Anatole, en reprenant un sujet qu'il avait plus d'une
fois abord pendant le voyage.

--Pas de folies, je t'en prie, fais ton possible, et c'est l le
principal, pour tre respectueux et convenable envers le vieux.

--S'il me dcoche des choses par trop dsagrables, je m'en irai, je
vous en avertis; je les dteste, ces vieux!

--N'oublie pas que tout dpend de toi.

En attendant, on connaissait dj, du ct des femmes, non seulement
l'arrive du ministre et de son fils, mais les moindres dtails sur
leurs personnes. La princesse Marie, seule dans sa chambre, faisait
d'inutiles efforts pour surmonter son motion intrieure:

Pourquoi ont-ils crit? Pourquoi Lise m'en a-t-elle parl? C'est
impossible, je le sens!...

Et elle ajoutait, en se regardant dans la glace:

Comment ferai-je mon entre dans le salon? Je ne pourrai jamais tre
moi-mme, mme s'il me plat?

Et la pense de son pre la remplissait de terreur. Macha avait dj
racont  la petite princesse et  Mlle Bourrienne comment ce beau
garon, au visage vermeil et aux sourcils noirs, s'tait lanc sur
l'escalier comme un aigle, enjambant trois marches  la fois, tandis que
le vieux papa tranait lourdement, clopin-clopant, un pied aprs
l'autre.

Ils sont arrivs, Marie, le savez-vous? lui dit sa belle-soeur, en
entrant chez elle avec Mlle Bourrienne.

La petite princesse, dont la marche s'alourdissait de plus en plus,
s'approcha d'un fauteuil et s'y laissa tomber: elle avait quitt son
dshabill du matin et avait mis une de ses plus jolies toilettes; sa
coiffure tait soigne, mais l'animation de sa figure ne parvenait pas 
cacher le changement de ses traits. Cette mise lgante le faisait au
contraire ressortir davantage. Mlle Bourrienne, de son ct, avait fait
des frais qui mettaient en relief les charmes de sa jolie personne.

Eh bien, et vous restez comme vous tes, chre princesse? dit-elle. On
va venir annoncer que ces messieurs sont au salon, il faudra descendre,
et vous ne faites pas un petit bout de toilette?

La petite princesse sonna aussitt une femme de chambre et passa
gaiement en revue la garde-robe de sa belle-soeur. La princesse Marie
s'en voulait  elle-mme de son motion, comme d'un manque de dignit,
et en voulait aussi  ses deux compagnes de trouver cela tout simple. Le
leur reprocher, c'et t trahir les sensations qu'elle prouvait; le
refus de se parer aurait amen des plaisanteries et des conseils sans
fin. Elle rougit, l'clat de ses beaux yeux s'teignit, sa figure se
marbra, et, en victime rsigne, elle s'abandonna  la direction de sa
belle-soeur et de Mlle Bourrienne, qui toutes deux s'occuprent,  qui
mieux mieux,  la rendre jolie. La pauvre fille tait si laide,
qu'aucune rivalit entre elles n'tait possible; aussi dployrent-elles
toute leur science  l'habiller convenablement, avec la foi nave des
femmes dans la puissance de l'ajustement.

Vraiment, ma bonne amie, cette robe n'est pas jolie, dit Lise en se
reculant pour mieux juger de l'ensemble. Faites apporter l'autre, la
robe massacat! Il s'agit peut-tre du sort de toute ta vie.... Ah non!
elle est trop claire, elle ne te va pas.

Ce n'tait pas la robe qui manquait de grce, mais bien la personne
qu'elle habillait. La petite princesse et Mlle Bourrienne ne s'en
rendaient pas compte, persuades qu'un noeud bleu par-ci, une mche de
cheveux releve par-l, qu'une charpe abaisse sur la robe brune,
remdieraient  tout. Elles ne voyaient pas qu'il tait impossible de
remdier  l'expression de ce visage effar; elles avaient beau en
changer le cadre, il restait toujours insignifiant et sans attrait.
Aprs deux ou trois essais, la princesse Marie, toujours soumise, se
trouva tout  coup coiffe avec les cheveux relevs, ce qui la
dfigurait encore davantage, et vtue de l'lgante robe massacat 
charpe bleue; la petite princesse, en ayant fait deux fois le tour pour
la bien examiner de tous les cts et en arranger les plis, s'cria
enfin avec dsespoir:

C'est impossible! Non, Marie, dcidment cela ne vous va pas! Je vous
aime mieux dans votre petite robe grise de tous les jours; non, de
grce, faites cela pour moi!... Katia, dit-elle  la femme de chambre,
apportez la robe grise de la princesse. Vous allez voir, dit-elle  Mlle
Bourrienne, en souriant d'avance  ses combinaisons artistiques, vous
allez voir ce que je vais produire.

Katia apporta la robe; la princesse Marie restait immobile devant la
glace. Mlle Bourrienne remarqua que ses yeux taient humides, que ses
lvres tremblaient, et qu'elle tait prte  fondre en larmes.

Voyons, chre princesse, encore un petit effort.

La petite princesse, enlevant la robe  la femme de chambre, s'approcha
de sa belle-soeur.

Allons, Marie, nous allons faire cela bien gentiment, bien simplement.

Et toutes trois riaient et gazouillaient comme des oiseaux.

Non, laissez-moi!

Et sa voix avait une inflexion si srieuse, si mlancolique, que le
gazouillement de ces oiseaux s'arrta court. Elles comprirent 
l'expression de ces beaux yeux suppliants qu'il tait inutile
d'insister.

Au moins changez de coiffure! Je vous le disais bien, continua la
princesse en s'adressant  Mlle Bourrienne, que Marie a une de ces
figures auxquelles ce genre de coiffure ne va pas du tout, mais du tout!
Changez-la, de grce!

--Laissez-moi, laissez-moi, tout cela m'est parfaitement gal.

Ses compagnes ne pouvaient en effet s'empcher de le reconnatre. La
princesse Marie, pare de la sorte, tait, il est vrai, plus laide que
jamais, mais elles connaissaient la puissance de ce regard mlancolique,
indice chez elle d'une dcision ferme et rsolue.

Vous changerez tout cela, n'est-ce pas? dit Lise  sa belle-soeur, qui
demeura silencieuse.

Et la petite princesse quitta la chambre. Reste seule, Marie ne se
regarda pas dans la glace, et, oubliant de mettre une autre coiffure,
elle resta compltement immobile. Elle pensait au mari,  cet tre fort
et puissant, dou d'un attrait incomprhensible, qui devait la
transporter dans son monde  lui, compltement diffrent du sien, et
plein de bonheur. Elle pensait  l'enfant,  son enfant semblable 
celui de la fille de sa nourrice, qu'elle avait vu la veille. Elle le
voyait dj suspendu  son sein... son mari tait l... il les regardait
tendrement, elle et son enfant... Mais tout cela est impossible! je
suis trop laide! pensa-t-elle.

Le th est servi, le prince va sortir de chez lui! lui cria tout 
coup la femme de chambre,  travers la porte.

Elle tressaillit et elle eut peur de ses propres penses. Avant de
descendre, elle entra dans son oratoire, et, fixant ses regards sur
l'image noircie du Sauveur, claire par la douce lueur de la lampe,
elle joignit les mains, et se recueillit quelques instants. Le doute
tourmentait son me: les joies de l'amour, de l'amour terrestre lui
seraient-elles donnes? Dans ses songes sur le mariage, elle entrevoyait
toujours le bonheur domestique complt par des enfants; mais son rve
secret, presque inavou  elle-mme, tait de goter de cet amour
terrestre, et ce sentiment tait d'autant plus fort, qu'elle le cachait
aux autres et  elle-mme: Mon Dieu, comment chasser de mon coeur ces
insinuations diaboliques? Comment me drober  ces horribles penses,
pour me soumettre avec calme  ta volont?  peine avait-elle adress 
Dieu cette prire qu'elle en trouva la rponse dans son coeur: Ne
dsire rien pour toi-mme, ne cherche rien, ne te trouble pas et n'envie
rien  personne; l'avenir doit te rester inconnu, mais il faut que cet
avenir te trouve prte  tout! S'il plat  Dieu de t'prouver par les
devoirs du mariage, que sa volont s'accomplisse! Ces penses la
calmrent, mais elle garda au fond de son coeur le dsir de voir se
raliser son rve d'amour, elle soupira, se signa et descendit, sans
plus penser ni  sa robe, ni  sa coiffure, ni  son entre, ni  ce
qu'elle dirait. Quelle valeur ces misres pouvaient-elles avoir devant
les desseins du Tout-Puissant, sans la volont duquel il ne tombe pas un
cheveu de la tte de l'homme!


IV


La princesse Marie trouva dj au salon le prince Basile et son fils,
causant avec la petite princesse et Mlle Bourrienne. Elle s'avana
gauchement, en marchant pesamment sur ses talons. Les deux hommes et
Mlle Bourrienne se levrent, et la petite princesse s'cria: Voil
Marie!

Son coup d'oeil les enveloppa tous distinctement. Elle vit se fondre en
un aimable sourire l'expression grave qui avait pass sur le visage du
prince Basile  sa vue; elle vit les yeux de sa belle-soeur suivre avec
curiosit sur la figure des visiteurs l'impression qu'elle produisait;
elle vit Mlle Bourrienne avec ses rubans et son joli visage, qui n'avait
jamais t aussi anim, tourn vers lui, mais elle ne le vit pas, _lui_!
Seulement, elle comprit instinctivement que quelque chose de grand, de
lumineux, de beau, s'approchait d'elle  son entre. Le prince Basile
fut le premier  lui baiser la main; ses lvres effleurrent le front
chauve inclin sur elle[23], et, rpondant  ses compliments, elle
l'assura qu'elle ne l'avait point oubli. Anatole survint, mais elle ne
pouvait le voir: elle sentit sa main emprisonne dans une autre main
ferme et douce, et elle toucha  peine de ses lvres un front blanc,
ombrag de beaux cheveux chtains. Relevant les yeux, elle fut frappe
de sa beaut. Il se tenait devant elle, un doigt pass dans la
boutonnire de son uniforme, la taille cambre; il se balanait
lgrement sur un pied, et la regardait en silence, sans penser  elle.
Anatole n'avait pas la comprhension vive, il n'tait pas loquent,
mais en revanche il possdait ce calme si prcieux dans le monde et
cette assurance que rien ne pouvait branler. Un homme timide, qui se
serait montr embarrass de l'inconvenance de son silence  une premire
entrevue, et qui aurait fait des efforts pour en sortir, aurait empir
la situation, tandis qu'Anatole, qui ne s'en proccupait gure,
continuait  examiner la coiffure de la princesse Marie, sans se presser
le moins du monde de sortir de son mutisme:

Je ne vous empche pas de causer, avait-il l'air de dire, mais quant 
moi, je n'en ai nulle envie!

La conscience de sa supriorit donnait  ses rapports avec les femmes
une certaine nuance de ddain, qui avait le don d'veiller en elles la
curiosit, la crainte, l'amour mme. Il paraissait leur dire:

Je vous connais, croyez-moi! Pourquoi dissimuler?... vous ne demandez
pas mieux!

Peut-tre ne le pensait-il pas, c'tait mme probable, car jamais il ne
se donnait la peine de rflchir, mais il imposait cette conviction, et
la princesse Marie l'prouva si bien, qu'elle s'empara aussitt du
prince Basile, afin de faire comprendre  son fils qu'elle ne se
trouvait pas digne d'occuper son attention. La conversation tait vive
et anime, grce surtout au babillage de la petite princesse, qui
entr'ouvrait  plaisir ses lvres pour montrer ses dents blanches. Elle
avait engag avec le prince Basile une de ces causeries qui lui taient
habituelles et qui pouvaient faire supposer qu'entre elle et son
interlocuteur il y avait un change de souvenirs mutuels, d'anecdotes
connues d'eux seuls, tandis que ce n'tait qu'un lger tissu de phrases
brillantes, qui ne supposait aucune intimit antrieure.

Le prince Basile lui donnait la rplique, ainsi qu'Anatole, qu'elle
connaissait  peine. Mlle Bourrienne crut aussi de son devoir de faire
sa partie dans cet change de souvenirs, trangers pour elle, et la
princesse Marie se vit entrane  y prendre gaiement part.

Nous pourrons au moins jouir de vous compltement, cher prince: ce
n'tait pas ainsi aux soires d'Annette, vous vous sauviez toujours...
cette chre Annette!

--Vous n'allez pas au moins me parler politique, comme Annette?

--Et notre table de th?

--Oh oui!

--Pourquoi ne veniez-vous jamais chez Annette? demanda-t-elle  Anatole.
Ah! je le sais, allez, votre frre Hippolyte m'a racont vos exploits!
Et elle ajouta, en le menaant de son joli doigt: Je les connais, vos
exploits de Paris!

--Et Hippolyte ne t'a pas racont, demanda le prince Basile  son fils,
en saisissant la main de la petite princesse comme pour la retenir, il
ne t'a pas racont comme il schait sur pied pour cette charmante
princesse et comme elle le mettait  la porte.... Oh! c'est la perle des
femmes, princesse, dit-il  la princesse Marie.

Mlle Bourrienne, de son ct, au mot de Paris, profita de l'occasion
pour jeter dans la conversation ses souvenirs personnels.

Elle questionna Anatole sur son sjour  Paris:

Paris lui avait-il plu?

Anatole, heureux de lui rpondre, souriait en la regardant; ayant dcid
 l'avance dans son for intrieur qu'il ne s'ennuierait pas 
Lissy-Gory:

Elle n'est pas mal, pas mal du tout, cette demoiselle de compagnie,
disait-il  part lui; j'espre que l'autre la prendra avec elle quand
elle m'pousera...; la petite est, ma foi, gentille!

Le vieux prince s'habillait dans son cabinet sans se hter: grognon et
pensif, il rflchissait  ce qu'il devait faire. L'arrive de ces
visiteurs le contrariait.

Que me veulent-ils, le prince Basile et son fils? Le pre est un
hbleur, un homme de rien, son fils doit tre gentil!

Leur arrive le contrariait surtout parce qu'elle ramenait sur le tapis
une question qu'il s'efforait toujours d'loigner, en cherchant  se
tromper lui-mme. Il s'tait bien souvent demand s'il se dciderait un
jour  se sparer de sa fille, mais jamais il ne se posait
catgoriquement cette question, sachant bien que, s'il y rpondait en
toute justice, sa rponse serait contraire non seulement  ses
sentiments, mais encore  toutes ses habitudes. Son existence sans elle,
malgr le peu de cas qu'il paraissait en faire, lui semblait impossible:

Qu'a-t-elle besoin de se marier pour tre malheureuse? Voil Lise, qui
certainement n'aurait pu trouver un meilleur mari... est-elle contente
de son sort? Laide et gauche comme elle est, qui l'pousera pour elle?
On la prendra pour sa fortune, pour ses alliances! Ne serait-elle pas
beaucoup plus heureuse de rester fille?

Ainsi pensait le vieux prince, en s'habillant, et il se disait que
cette terrible alternative tait  la veille d'une solution, car
l'intention vidente du prince Basile est de faire sa demande, sinon
aujourd'hui,  coup sr demain. Sans doute le nom, la position dans le
monde, tout est convenable, mais est-il digne d'elle?... C'est ce que
nous verrons! c'est ce que nous verrons, ajouta-t-il tout haut.

Et il se dirigea d'un pas ferme et dcid vers le salon. En entrant, il
embrassa d'un seul coup d'oeil tous les dtails, et le changement de
toilette de la petite princesse, et les rubans de Mlle Bourrienne, et la
monstrueuse coiffure de sa fille, et son isolement et les sourires de
Bourrienne et d'Anatole:

Elle est attife comme une sotte, pensa-t-il, et lui, qui n'a pas l'air
d'y prendre garde!

--Bonjour, dit-il en s'approchant du prince Basile. Je suis content de
te voir.

--L'amiti ne connat pas les distances, rpondit le prince Basile, en
parlant comme toujours d'un ton assur et familier. Voici mon cadet,
aimez-le, je vous le recommande!

--Beau garon, beau garon, dit le matre de la maison, en examinant
Anatole. Viens ici, embrasse-moi l.

Et il lui prsenta sa joue. Anatole l'embrassa, en le regardant
curieusement, mais avec une tranquillit parfaite, dans l'attente d'une
de ces sorties originales et brusques dont son pre lui avait parl.

Le vieux prince s'assit  sa place habituelle dans le coin du canap,
et, aprs avoir offert un fauteuil au prince Basile, il l'entreprit sur
la politique et les nouvelles du jour; sans cesser de paratre l'couter
avec attention, il ne perdait pas de vue sa fille.

Ah! c'est ce qu'on crit de Potsdam.

Et, rptant les dernires paroles de son interlocuteur, il se leva et
s'approcha d'elle:

Est-ce pour les visiteurs que tu t'es ainsi pare? belle, trs belle,
ma foi! une nouvelle coiffure  leur intention!... Eh bien, alors je te
dfends, devant eux, de jamais te permettre  l'avenir de te pomponner
sans mon autorisation.

--C'est moi, mon pre, qui suis la coupable, dit la petite princesse en
s'interposant.

--Vous avez, madame, tous les droits possibles de vous parer  votre
guise, lui rpondit-il en lui faisant un profond salut, mais elle n'a
pas besoin de se dfigurer: elle est assez laide comme cela!...

Et il se rassit  sa place, sans s'occuper davantage de la princesse
Marie, qui tait prte  pleurer.

Je trouve au contraire que cette coiffure va fort bien  la princesse,
dit le prince Basile.

--Eh bien, dis donc, mon jeune prince... comment t'appelle-t-on? Viens
ici, causons et faisons connaissance.

--C'est maintenant que la farce va commencer, se dit Anatole en
s'asseyant  ct de lui.

--Ainsi donc, mon bon, on vous a lev  l'tranger? Ce n'est pas comme
nous, ton pre et moi, auxquels un sacristain a enseign  lire et 
crire!... Eh bien, dites-moi, mon ami, vous servez dans la garde 
cheval  prsent? ajouta-t-il en le regardant fixement de trs prs.

--Non, j'ai pass dans l'arme, rpondit Anatole, qui rprimait avec
peine une folle envie de rire.

--Ah! ah! c'est parfait! C'est donc que vous voulez servir l'Empereur et
la patrie? On est  la guerre... un beau garon comme cela doit servir,
doit servir... au service actif!

--Non, prince, le rgiment est dj en marche, et moi j'y suis
attach...-- quoi donc suis-je attach, papa? dit-il en riant  son
pre.

--Il sert bien, ma foi: il demande  quoi il est attach! ha! ha!

Et le vieux prince partit d'un clat de rire, auquel Anatole fit cho,
quand tout  coup le premier s'arrta tout court et frona violemment
les sourcils:

Eh bien, va-t-en, lui dit-il.

Et Anatole alla rejoindre les dames.

Tu l'as fait lever  l'tranger, n'est-ce pas, prince Basile?

--J'ai fait ce que j'ai pu, rpondit le prince Basile, car l'ducation
que l'on donne l-bas est infiniment suprieure.

--Oui, tout est chang aujourd'hui, tout est nouveau!... Beau garon,
beau garon! Allons chez moi.

 peine furent-ils arrivs dans son cabinet, que le prince Basile
s'empressa de lui faire part de ses dsirs et de ses esprances.

Crois-tu donc que je la tienne enchane, et que je ne puisse pas m'en
sparer? Que se figurent-ils donc? s'cria-t-il avec colre; mais demain
si elle veut, cela m'est bien gal! Seulement je veux mieux connatre
mon gendre!... Tu connais mes principes: agis donc franchement. Je lui
demanderai demain devant toi si elle veut, et dans ce cas il restera; il
restera ici, je veux l'tudier!...

Et le vieux prince termina par son brouement habituel, en donnant  sa
voix cette mme intonation aigu qu'il avait eue en prenant cong de son
fils.

Je vous parlerai bien franchement,--dit le prince Basile, et il prit le
ton matois de l'homme convaincu qu'il est inutile de ruser avec un
auditeur trop clairvoyant,--car vous voyez au travers des gens. Anatole
n'est pas un gnie, mais c'est un honnte et brave garon, c'est un bon
fils.

--Bien, bien, nous verrons!

 l'apparition d'Anatole, les trois femmes, qui vivaient solitaires, et
prives depuis longtemps de la socit des hommes, sentirent, toutes les
trois galement, que leur existence jusque-l avait t incomplte. La
facult de penser, de sentir, d'observer, se trouva dcuple en une
seconde chez toutes les trois, et les tnbres qui les enveloppaient
s'clairrent tout  coup d'une lumire inattendue et vivifiante.

La princesse Marie ne pensait plus ni  sa figure ni  sa malencontreuse
coiffure, elle s'absorbait dans la contemplation de cet homme si beau et
si franc, qui pouvait devenir son mari. Il lui paraissait bon,
courageux, nergique, gnreux; au moins en tait-elle persuade; mille
rveries de bonheur domestique s'levaient dans son imagination: elle
essayait de les chasser et de les cacher au fond de son coeur:

Ne suis-je pas trop froide? pensait-elle; si je garde cette rserve,
c'est parce que je me sens trop vivement attire vers lui!... Il ne peut
pourtant pas deviner ce que je pense, et croire qu'il m'est
dsagrable.

Et la princesse Marie faisait son possible pour tre aimable, sans y
russir.

La pauvre fille! elle est diablement laide! pensait Anatole.

Mlle Bourrienne avait aussi son petit lot de penses veilles en elle
par la prsence d'Anatole. La jolie jeune fille, qui n'avait ni position
dans le monde, ni parents, ni amis, ni patrie, n'avait jamais song
srieusement  tre toute sa vie la lectrice du vieux prince et l'amie
de la princesse Marie. Elle attendait depuis longtemps ce prince russe,
qui, du premier coup d'oeil, saurait apprcier sa supriorit sur ses
jeunes compatriotes, laides et mal fagotes, s'prendrait d'elle et
l'enlverait. Mlle Bourrienne s'tait compose toute une petite
histoire, qu'elle tenait d'une de ses tantes et que son imagination se
complaisait  achever. C'tait le roman d'une jeune fille sduite, que
sa pauvre mre accablait de reproches, et souvent elle se sentait mue
jusqu'aux larmes de ce rcit fait  un sducteur imaginaire.... Ce
prince russe qui devait l'enlever tait l.... Il lui dclarerait son
amour... elle mettrait en avant: ma pauvre mre, et il l'pouserait.
C'est ainsi que Mlle Bourrienne imposait, chapitre par chapitre, son
roman, tout en causant des merveilles de Paris. Elle n'avait aucun plan
prconu, mais tout tait class  l'avance dans sa tte, et tous ces
lments pars se groupaient autour d'Anatole, auquel elle voulait
plaire  tout prix.

Quant  la petite princesse, comme un vieux cheval de bataille qui,
malgr son ge, dresse instinctivement l'oreille au son de la trompette,
elle se prparait  faire une charge  fond de coquetterie, sans y
mettre la moindre arrire-pense, et sous la seule impulsion d'une
gaiet nave et tourdie. Anatole avait l'habitude, lorsqu'il se
trouvait dans la socit des femmes, de se poser en homme blas et
fatigu de leurs avances; mais, en voyant l'impression qu'il produisait
sur celles-ci, il ne put s'empcher d'prouver une vritable
satisfaction d'amour-propre, d'autant plus qu'il sentait dj natre
dans son coeur, pour la jolie et provocante Mlle Bourrienne, un de ces
accs de passion sans frein qui s'emparaient de lui avec une violence
irrsistible et l'entranaient  commettre les actions les plus hardies
et les plus brutales.

Aprs le th, la socit avait pass dans le salon voisin; la princesse
Marie fut prie de se mettre au piano. Anatole s'accouda sur
l'instrument  ct de Mlle Bourrienne, et ses yeux ptillants et rieurs
ne quittaient pas la princesse Marie, qui sentait avec une motion de
joie douloureuse ce regard fix sur elle. Sa sonate favorite la
transportait dans un monde de suaves harmonies intimes, dont la posie
devenait plus forte, plus vibrante, sous l'influence de ce regard. Il
tait dirig sur elle, et cependant il ne s'adressait en ralit qu'au
petit pied de Mlle Bourrienne, qu'Anatole pressait doucement du sien.
Elle regardait aussi la princesse Marie, et dans ses beaux yeux
trahissait galement une expression de joie mue et mle d'esprance.

Comme elle m'aime, pensait la princesse, comme je suis heureuse et quel
bonheur pour moi d'avoir une amie comme elle, et un mari comme lui!...
Mais sera-t-il jamais mon mari?

Le soir aprs le souper, quand on se spara, Anatole baisa la main de la
princesse, qui trouva le courage de le regarder. Il baisa galement la
main de la jeune Franaise: ce n'tait pas assurment convenable, mais
il le fit avec son assurance habituelle. Elle rougit, tout effraye, et
regarda la princesse Marie:

Quelle dlicatesse, pensa cette dernire. Amlie craindrait-elle par
hasard ma jalousie? Croit-elle que je ne sais pas apprcier sa tendresse
si pure et son dvouement?

Et, s'approchant de Mlle Bourrienne, elle l'embrassa avec affection.
Anatole s'avana galamment vers la petite princesse pour lui baiser la
main:

Non, non! Quand votre pre m'crira que vous vous conduisez bien, je
vous donnerai ma main  baiser, pas avant.

Et, le menaant du doigt, elle sortit en souriant.


V


Chacun rentra chez soi, et,  part Anatole, qui s'endormit aussitt,
personne ne ferma l'oeil de longtemps.

Sera-t-il vraiment mon mari, cet homme si beau, si bon, surtout si
bon! pensait la princesse Marie.

Et elle prouvait une terreur qui n'tait pas dans sa nature: elle
avait peur de se retourner, de bouger; il lui semblait que quelqu'un se
tenait l, dans ce coin sombre, derrire le paravent, et ce quelqu'un
tait le diable, ce quelqu'un tait cet homme au front blanc, aux
sourcils noirs, aux lvres vermeilles!

Elle appela sa femme de chambre, et la pria de passer la nuit auprs
d'elle.

Mlle Bourrienne arpenta longtemps le jardin d'hiver, attendant vainement
aussi quelqu'un, souriant  quelqu'un, et s'mouvant parfois aux paroles
de sa pauvre mre, qui lui reprochait sa chute.

La petite princesse grondait sa femme de chambre: son lit tait mal
fait: elle ne pouvait s'y coucher d'aucune faon; tout lui tait lourd
et incommode... c'tait son fardeau qui la gnait. Il la gnait d'autant
plus ce soir, que la prsence d'Anatole l'avait reporte  une poque
o, vive et lgre, elle n'avait aucun souci: assise, en camisole et en
bonnet de nuit, dans un fauteuil, pour la troisime fois elle faisait
refaire son lit et retourner les matelas par sa femme de chambre
endormie.

Je t'avais bien dit qu'il n'y avait que des creux et des bosses; tu
comprends bien que je n'aurais pas mieux demand que de dormir? Ainsi ce
n'est pas ma faute, disait-elle du ton boudeur d'un enfant qui va
pleurer.

Le vieux prince ne dormait pas non plus. Tikhone,  travers son sommeil,
l'entendait marcher et s'brouer; il lui semblait que sa dignit avait
t offense, et cette offense tait d'autant plus vive, qu'elle ne se
rapportait pas  lui, mais  sa fille,  sa fille qu'il aimait plus que
lui-mme. Il avait beau se dire qu'il prendrait son temps pour dcider
quelle serait dans cette affaire la ligne de conduite  suivre, une
ligne de conduite selon la justice et l'quit, ses rflexions ne
faisaient que l'irriter davantage:

Elle a tout oubli pour le premier venu, tout, jusqu' son pre... et
la voil qui court en haut, qui se coiffe et qui fait des grces, et qui
ne ressemble plus  elle-mme! Et la voil enchante d'abandonner son
pre, et pourtant elle savait que je le remarquerais! Frr... frr...
frr.... Est-ce que je ne vois pas que cet imbcile ne regarde que la
Bourrienne?... Il faut que je la chasse! Et pas un brin de fiert pour
le comprendre; si elle n'en a pas pour elle, qu'elle en ait pour moi! Il
faudra lui montrer que ce belltre ne pense qu' la Bourrienne. Pas de
fiert!... je le lui dirai!

Dire  sa fille qu'elle se faisait des illusions et qu'Anatole
s'occupait de la Franaise tait, il le savait bien, le plus sr moyen
de froisser son amour-propre. Sa cause serait gagne; en d'autres
termes, son dsir de garder sa fille serait satisfait. Cette ide le
calma, et il appela Tikhone pour se faire dshabiller.

C'est le diable qui les a envoys, se disait-il pendant que Tikhone
passait la chemise de nuit sur ce vieux corps parchemin, dont la
poitrine tait couverte d'une paisse toison de poils gris.

Je ne les ai pas invits, et les voil qui me drangent mon existence,
et il me reste si peu de temps  vivre.... Au diable!

Tikhone tait habitu  entendre le prince parler tout haut; aussi
reut-il d'un visage impassible le coup d'oeil furibond qui mergeait de
la chemise.

Sont-ils couchs?

Tikhone, comme tous les valets de chambre bien appris, devinait
d'instinct la direction des penses de son matre:

Ils se sont couchs et ont teint leurs lumires, Excellence.

--Bien ncessaire, bien ncessaire, marmotta le vieux.

Et, glissant ses pieds dans ses pantoufles, et endossant sa robe de
chambre, il alla s'tendre sur le divan qui lui servait de lit.

Quoique peu de paroles eussent t changes entre Anatole et Mlle
Bourrienne, ils s'taient parfaitement compris; quant  la partie du
roman qui prcdait l'apparition de ma pauvre mre, ils sentaient
qu'ils avaient beaucoup de choses  se dire en secret; aussi, ds le
lendemain matin, cherchrent-il les occasions d'un tte--tte, et ils
se rencontrrent inopinment dans le jardin d'hiver, pendant que la
princesse Marie descendait, plus morte que vive, pour se rendre chez son
pre  l'heure habituelle. Il lui semblait que non seulement chacun
savait que son sort allait se dcider dans la journe, mais qu'elle-mme
y tait toute dispose. Elle lisait cela sur la figure de Tikhone, sur
celle du valet de chambre du prince Basile, qu'elle croisa dans le
corridor, portant de l'eau chaude  son matre, et qui lui fit un
profond salut.

Le vieux prince, ce matin-l, se montra plein de bienveillance et
d'amnit pour sa fille; elle connaissait depuis longtemps cette faon
d'agir, qui n'empchait pas ses mains sches de se crisper de colre
contre elle pour un problme d'arithmtique qu'elle ne saisissait pas
assez vite, et qui le poussait  se lever,  s'loigner d'elle et 
rpter  plusieurs reprises les mmes paroles d'une voix sourde et
contenue.

Il entama le sujet qui le proccupait, sans la tutoyer:

On m'a fait une proposition qui vous concerne, lui dit-il en souriant
d'un sourire forc; vous aurez probablement devin que le prince Basile
n'a pas amen ici son lve (c'est ainsi qu'il appelait Anatole, sans
trop savoir pourquoi) pour mes beaux yeux; vous connaissez mes
principes: c'est pour cela que je vous parle en ce moment.

--Comment dois-je vous comprendre, mon pre? dit la princesse, plissant
et rougissant tour  tour.

--Comment comprendre? s'cria le vieux en s'chauffant. Le prince Basile
te trouve  son got comme belle-fille et il te fait la proposition au
nom de son lve: c'est clair! Comment comprendre? c'est  toi que je le
demande.

--Je ne sais pas, mon pre, ce que vous... murmura la princesse.

--Moi, moi, je n'ai rien  y voir, laissez-moi donc de ct, ce n'est
pas moi qui me marie!... Que voulez-vous?... c'est l ce qu'il me serait
agrable d'apprendre?

La princesse devina que son pre ne voyait pas ce mariage d'un bon oeil,
mais elle se dit aussitt que c'tait le moment ou jamais de dcider de
son sort. Elle baissa les yeux pour ne pas voir ce regard qui lui tait
toute facult de penser et devant lequel elle tait habitue  plier:

Je ne dsire qu'une chose: agir selon votre volont, mais s'il m'tait
permis d'exprimer mon dsir....

--Parfait! s'cria le prince en l'interrompant: il te prendra avec la
dot et il y accrochera Mlle Bourrienne; c'est elle qui sera sa femme, et
toi...

Il s'arrta en voyant l'impression que ses paroles produisaient sur sa
fille; elle baissait la tte, et elle tait prte  fondre en larmes.

Voyons, voyons, je plaisante. Souviens-toi d'une chose, princesse, mes
principes reconnaissent  une jeune fille le droit de choisir. Tu es
libre, mais n'oublie pas que le bonheur de toute ta vie dpend du parti
que tu vas prendre... je ne parle pas de moi.

--Mais je ne sais, mon pre....

--Je n'en parle pas; quant  lui, il pousera qui on voudra; mais toi,
tu es libre: va dans ta chambre, rflchis, et apporte-moi ta rponse
dans une heure; tu auras  te prononcer devant lui. Je sais bien, tu vas
prier, je ne t'en empche pas; prie, tu ferais mieux de rflchir
pourtant; va!... Oui ou non, oui ou non, oui ou non! criait-il pendant
que sa fille s'loignait chancelante, car son sort tait dcid et
dcid pour son bonheur.

Mais l'allusion de son pre  Mlle Bourrienne tait terrible;  la
supposer fausse, elle n'y pouvait penser de sang-froid. Elle retournait
chez elle par le jardin d'hiver, lorsque la voix si connue de Mlle
Bourrienne la tira de son trouble. Elle leva les yeux et vit  deux pas
d'elle Anatole qui embrassait la jeune Franaise, en lui parlant 
l'oreille. La figure d'Anatole exprimait les sentiments violents qui
l'agitaient, quand il se retourna vers la princesse, oubliant son bras
autour de la taille de la jolie fille.

Qui est l? Que me veut-on? semblait-il dire.

La princesse Marie s'tait arrte ptrifie, les regardant sans
comprendre. Mlle Bourrienne poussa un cri et s'enfuit. Anatole salua la
princesse avec un sourire fanfaron, et haussant les paules, il se
dirigea vers la porte qui conduisait  son appartement.

Une heure plus tard, Tikhone, qui avait t envoy prvenir la princesse
Marie, lui annona qu'on l'attendait, et que le prince Basile tait l.
Il la trouva dans sa chambre, assise sur le canap, passant doucement la
main sur les cheveux de Mlle Bourrienne, qui pleurait  chaudes larmes.
Les doux yeux de la princesse Marie, pleins d'une piti tendre et
affectueuse, avaient retrouv leur calme et leur lumineuse beaut.

Non, princesse, je suis perdue  jamais dans votre coeur.

--Pourquoi donc? Je vous aime plus que jamais et je tcherai de faire
tout mon possible..., rpondit la princesse Marie avec un triste
sourire. Remettez-vous, mon amie, je vais aller trouver mon pre.

Le prince Basile, assis les jambes croises, et tenant une tabatire
dans sa main, simulait un profond attendrissement, qu'il paraissait
s'efforcer de cacher sous un rire mu.  l'entre de la princesse Marie,
aspirant  la hte une petite prise, il lui saisit les deux mains:

Ah! ma bonne, ma bonne, le sort de mon fils est entre vos mains.
Dcidez, ma bonne, ma chre, ma douce Marie, que j'ai toujours aime
comme ma fille.

Il se dtourna, car une larme venait en effet de poindre dans ses yeux.

Frr.... Frr...! Au nom de son lve et fils, le prince te demande si tu
veux, oui ou non, devenir la femme du prince Anatole Kouraguine? Oui ou
non, dis-le, s'cria-t-il; je me rserve ensuite le droit de faire
connatre mon opinion... oui, mon opinion, rien que mon opinion,
ajouta-t-il en rpondant au regard suppliant du prince Basile.... Eh
bien! oui ou non?

--Mon dsir, mon pre, est de ne jamais vous quitter, de ne jamais
sparer mon existence de la vtre. Je ne veux pas me marier, rpondit la
princesse Marie, en adressant un regard rsolu de ses beaux yeux au
prince Basile et  son pre.

--Folies, btises, btises, btises! s'cria le vieux prince, en
attirant sa fille  lui, et en lui serrant la main avec une telle
violence, qu'elle cria de douleur.

Le prince Basile se leva.

Ma chre Marie, c'est un moment que je n'oublierai jamais; mais
dites-moi, ne nous donnerez-vous pas un peu d'esprance? Ne pourra-t-il
toucher votre coeur si bon, si gnreux? Je ne vous demande qu'un seul
mot: peut-tre?

--Prince, j'ai dit ce que mon coeur m'a dict, je vous remercie de
l'honneur que vous m'avez fait, mais je ne serai jamais la femme de
votre fils!

--Voil qui est termin, mon cher; trs content de te voir, trs
content. Retourne chez toi, princesse.... Trs content, trs content,
rpta le vieux prince, en embrassant le prince Basile.

Je suis appele  un autre bonheur, se disait la princesse Marie, je
serai heureuse en me dvouant et en faisant le bonheur d'autrui, et,
quoi qu'il m'en cote, je n'abandonnerai pas la pauvre Amlie. Elle
l'aime si passionnment et s'en repent si amrement. Je ferai tout pour
faciliter son mariage avec lui. S'il manque de fortune, je lui en
donnerai  elle, et je prierai mon pre et Andr d'y consentir!... Je me
rjouirais tant de la voir sa femme, elle si triste, si seule, si
abandonne!... Comme elle doit l'aimer pour s'tre oublie ainsi! Qui
sait? J'aurais peut-tre agi de mme!


VI


La famille Rostow se trouvait depuis longtemps sans nouvelles de
Nicolas, lorsque dans le courant de l'hiver le comte reut une lettre
sur l'adresse de laquelle il reconnut l'criture de son fils. Il se
prcipita aussitt, en marchant sur la pointe des pieds afin de ne pas
tre entendu, tout droit dans son cabinet, o il s'enferma pour la lire
tout  son aise. Anna Mikhalovna, qui avait eu connaissance de
l'arrive de la lettre, car elle n'ignorait jamais rien de ce qui se
passait dans la maison alla,  pas discrets, retrouver le comte dans son
cabinet et l'y surprit pleurant et riant tout  la fois.

Mon bon ami? dit d'un ton interrogatif et mlancolique Anna
Mikhalovna, toute prte  prendre part  ce qui lui arrivait, et qui,
malgr l'heureuse tournure de ses affaires, continuait  demeurer chez
les Rostow.

--De Nicolouchka... une lettre!... Il a t bless, ma chre... bless,
ce cher enfant... ma petite comtesse!... fait officier, ma chre...
grce  Dieu!... Mais comment le lui dire? balbutia le comte en
sanglotant.

Anna Mikhalovna s'assit  ses cts, essuya les larmes du comte qui
tombaient sur la lettre, la parcourut et, aprs s'tre galement essuy
les yeux, calma l'agitation du comte, lui assurant que pendant le dner
elle prparerait la comtesse, et que le soir, aprs le th, on pourrait
lui annoncer la nouvelle.

Elle tint en effet sa promesse, et pendant le repas elle ne cessa de
broder sur le thme de la guerre, demanda  deux reprises quand on avait
reu la dernire lettre de Nicolas, quoiqu'elle le st parfaitement, et
fit observer qu'on devait s'attendre,  tout moment,  avoir de ses
nouvelles, peut-tre mme avant que la journe ft passe. Chaque fois
qu'elle recommenait ses allusions, la comtesse l'examinait, ainsi que
son mari, avec inquitude, et Anna Mikhalovna dtournait adroitement la
conversation sur des sujets indiffrents. Natacha, qui, de toute la
famille, saisissait le plus facilement la moindre nuance dans les
inflexions de la voix, le plus lger changement dans les traits et les
regards, avait aussitt dress les oreilles, devinant qu'il y avait
l-dessous un secret concernant son frre, entre son pre et Anna
Mikhalovna, et que cette dernire y prparait sa mre. Malgr toute son
audace, connaissant la sensibilit de cette mre par rapport  son fils,
Natacha n'osa adresser aucune question; son inquitude l'empcha de
manger, elle ne faisait que se tourner et se retourner sur sa chaise, au
grand dplaisir de sa gouvernante. Aussitt le dner fini, elle se
prcipita  la poursuite d'Anna Mikhalovna, qu'elle rattrapa dans le
salon; elle se suspendit  son cou de toute la force de son lan:
Tante, bonne tante, qu'y a-t-il?

--Rien, ma petite.

--Chre petite me de tante, je sais que vous savez quelque chose, et je
ne vous lcherai pas.

Anna Mikhalovna secoua la tte.

Vous tes une fine mouche, mon enfant!

--Nicolas a crit, pas vrai? s'cria Natacha, lisant une rponse
affirmative sur la figure de sa tante.

--Chut! sois prudente; tu sais comme ta mre est impressionnable!

--Je le serai, je vous le promets; dites-moi seulement ce qu'il y a?
Vous ne voulez pas me le raconter? eh bien, alors j'irai tout de suite
le lui dire!

Anna Mikhalovna la mit au courant en peu de mots, en lui ritrant
l'injonction de garder le silence.

Je vous donne ma parole d'honneur, dit Natacha en se signant, que je ne
le dirai  personne...

Et elle courut aussitt rejoindre Sonia,  laquelle elle cria de loin,
avec une joie exubrante:

Nicolas est bless! une lettre!

--Nicolas! dit Sonia en plissant subitement.

 la vue de l'impression produite par ses paroles, Natacha comprit tout
 coup ce qui se mlait de triste  cette joyeuse nouvelle.

Elle se jeta sur Sonia et l'embrassa en pleurant:

Il n'a t qu'un peu bless, il a t fait officier et il se porte
bien, car c'est lui-mme qui crit!

--Quelles pleurnicheuses vous faites, vous autres femmes! dit Ptia en
faisant de grandes enjambes dans la chambre, d'un air dcid.--Eh bien,
moi, je suis content, trs content, que mon frre se soit distingu!
Vous n'tes que des pleurnicheuses, vous n'y comprenez rien!

Natacha sourit  travers ses larmes.

Et tu as lu la lettre? demanda Sonia.

--Non, je ne l'ai pas lue, mais Anna Mikhalovna m'a dit que le mauvais
moment tait pass et qu'il tait officier.

--Dieu soit lou, dit Sonia en faisant le signe de la croix, mais elle
t'aura peut-tre trompe. Allons chez maman.

Ptia continuait sa promenade en silence.

Si j'avais t  la place de Nicolouchka, j'en aurais tu encore
davantage, de ces Franais; ce sont des misrables; j'en aurais tu tant
et tant que j'en aurais fait une montagne, voil!

--Tais-toi donc, Ptia, tu es un imbcile!

--Ce n'est pas moi qui suis un imbcile, c'est vous qui tes des
sottes! Peut-on pleurer pour des bagatelles?

--Tu te le rappelles? demanda Natacha aprs un moment de silence.

--Si je me rappelle Nicolas? dit Sonia en souriant.

--Mais non, Sonia... je veux dire... te le rappelles-tu bien...
clairement?... te rappelles-tu tout?... disait avec force gestes
Natacha, qui tchait de donner  ses paroles une signification srieuse.
Moi, je me rappelle Nicolas... trs bien. Quant  Boris, je ne me
souviens plus de lui, mais l, pas du tout.

--Comment! tu ne te souviens pas de Boris? demanda Sonia stupfaite.

--Ce n'est pas que je l'aie oubli,... je sais bien comment il est!
Quand je ferme les yeux, je vois Nicolas, mais Boris...

Et elle ferma les yeux.

Il n'y a plus rien, rien!

--Ah! Natacha, dit Sonia avec une exaltation srieuse; elle la
regardait sans doute comme indigne d'entendre ce qu'elle allait lui
dire, ce qui ne l'empcha pas d'accentuer malgr elle ses paroles avec
une conviction mue: J'aime ton frre, et quoi qu'il nous arrive,  lui
ou  moi, je ne cesserai de l'aimer!

Natacha la regardait de ses yeux curieux: elle sentait que Sonia venait
de dire la vrit, que c'tait de l'amour et qu'elle n'avait jamais
encore prouv rien de pareil; elle voyait, mais sans le comprendre, que
cela pouvait exister!

Lui criras-tu?

Sonia rflchit, car c'tait une question qui la proccupait depuis
longtemps. Comment lui crirait-elle? Et d'abord fallait-il lui crire?
Maintenant qu'il tait un officier, et un hros bless, le moment tait
venu, croyait-elle, de se rappeler  son souvenir et de lui rappeler
ainsi l'engagement qu'il avait pris  son gard:

Je ne sais pas; s'il m'crit, je lui crirai, rpondit-elle en
rougissant.

--Et a ne t'embarrassera pas?

--Non.

--Eh bien, moi, j'aurais honte d'crire  Boris, et je ne lui crirai
pas.

--Et pourquoi en aurais-tu honte?

--Je ne sais pas, mais j'en aurais honte.

--Et moi, je sais pourquoi elle en aurait honte, dit Ptia, offens de
l'apostrophe de sa soeur. C'est parce qu'elle s'est amourache de ce
gros avec des lunettes (c'est ainsi que Ptia dsignait son homonyme, le
nouveau comte Besoukhow), et maintenant c'est le tour du chanteur (il
faisait allusion  l'Italien, au nouveau matre de chant de Natacha)....
C'est pour cela qu'elle a honte!

--Es-tu bte, Ptia!

--Pas plus bte que vous, madame, reprit le gamin de neuf ans du ton
d'un vieux brigadier.

Cependant la comtesse s'tait mue des rticences d'Anna Mikhalovna,
et, revenue chez elle, elle ne quittait pas, de ses yeux prts  fondre
en larmes, la miniature de son fils. Anna Mikhalovna, tenant la lettre,
s'arrta sur le seuil de la chambre:

N'entrez pas, disait-elle au vieux comte, qui la suivait... plus
tard...

Et elle referma la porte derrire elle.

Le comte appliqua son oreille au trou de la serrure, et n'entendit tout
d'abord qu'un change de propos indiffrents, puis Anna Mikhalovna qui
faisait un long discours, puis un cri, un silence... et deux voix qui se
rpondaient alternativement dans un joyeux duo. Anna Mikhalovna
introduisit le comte. Elle portait sur sa figure l'orgueilleuse
satisfaction d'un oprateur qui a men  bonne fin une amputation
dangereuse, et qui dsire voir le public apprcier le talent dont il
vient de faire preuve.

C'est fait! dit-elle au comte, pendant que la comtesse, tenant d'une
main le portrait et de l'autre la lettre, les baisait tour  tour. Elle
tendit les mains  son mari, embrassa sa tte chauve, par-dessus
laquelle elle envoya un nouveau regard  la lettre et au portrait, et le
repoussa doucement, pour approcher encore une fois la lettre et le
portrait de ses lvres. Vra, Natacha, Sonia, Ptia entrrent au mme
moment, et on leur lut la lettre de Nicolas, dans laquelle il dcrivait,
en quelques lignes, la campagne, les deux batailles auxquelles il avait
pris part, son avancement, et qui finissait par ces mots: Je baise les
mains  maman, et  papa, en demandant leur bndiction, et j'embrasse
Vra, Natacha et Ptia. Il envoyait aussi ses compliments  M.
Schelling,  Mme Shoss, sa vieille bonne, et suppliait sa mre de
vouloir bien donner de sa part un baiser  sa chre Sonia,  laquelle il
pensait toujours autant, et qu'il aimait toujours. Sonia  ces mots
devint pourpre, et ses yeux se remplirent de larmes. Ne pouvant soutenir
les regards dirigs sur elle, elle se sauva dans la grande salle, en fit
le tour, pirouetta sur ses talons comme une toupie, et, toute rayonnante
de plaisir, elle fit le ballon avec sa robe, et s'accroupit sur le
plancher. La comtesse pleurait.

Il n'y a pas de quoi pleurer, maman, dit Vra. Il faut se rjouir au
contraire!

C'tait juste, et cependant le comte, la comtesse, Natacha, tous la
regardrent d'un air de reproche:

De qui donc tient-elle? se demanda la comtesse.

La lettre du fils bien-aim fut lue et relue une centaine de fois, et
ceux qui dsiraient en entendre le contenu devaient se rendre chez la
comtesse, car elle ne s'en dessaisissait pas. Lorsque la comtesse en
faisait la lecture aux gouverneurs, aux gouvernantes,  Mitenka, aux
connaissances de la maison, c'tait chaque fois pour elle une nouvelle
jouissance, et chaque fois elle dcouvrait de nouvelles qualits  son
Nicolas chri. C'tait si trange en effet pour elle de se dire que ce
fils qu'elle avait port dans son sein, il y avait vingt ans, que ce
fils  propos duquel elle se disputait avec son mari qui le gtait, que
cet enfant qu'elle croyait entendre bgayer maman... tait l-bas,
loin d'elle, dans un pays tranger, qu'il s'y conduisait en brave
soldat, qu'il y remplissait sans mentor son devoir d'homme de coeur!
L'exprience de tous les jours, qui nous montre le chemin parcouru
insensiblement par les enfants, depuis le berceau jusqu' l'ge d'homme,
n'avait jamais exist pour elle. Chaque pas de son fils vers la virilit
lui paraissait aussi merveilleux que s'il et t le premier exemple
d'un semblable dveloppement.

Quel style, quelles jolies descriptions! Et quelle me! Et sur
lui-mme, rien... aucun dtail! Il parle d'un certain Denissow, et je
suis sre qu'il aura montr plus de courage qu'eux tous. Quel coeur! Je
le disais toujours lorsqu'il tait petit, toujours!

Pendant une semaine on ne s'occupa que de faire des brouillons, et
d'crire, et de recopier la lettre que toute la maison envoyait 
Nicolouchka. Sous la surveillance de la comtesse et du comte, on
prparait l'argent et les effets ncessaires  l'quipement du nouvel
officier, Anna Mikhalovna, en femme pratique, avait su mnager  son
fils une protection dans l'arme, et se faciliter avec lui des moyens de
correspondre, en envoyant ses lettres au grand-duc Constantin,
commandant de la garde. Les Rostow, de leur ct, supposaient qu'on
adressant leurs lettres  la garde russe,  l'tranger, c'tait
parfaitement clair et prcis, et que, si les lettres arrivaient jusqu'au
grand-duc commandant de la garde, il n'y avait aucune raison pour
qu'elles n'arrivassent pas galement au rgiment de Pavlograd, qui
devait se trouver dans le voisinage. Il fut pourtant dcid qu'on
enverrait le tout  Boris par le courrier du grand-duc, et que Boris
serait charg de le transmettre  leur fils. Pre, mre, Sonia et les
enfants, tous avaient crit, et le vieux comte avait joint au paquet six
mille roubles pour l'quipement.


VII


Le 12 novembre, l'arme de Koutouzow, campe aux alentours d'Olmtz, se
prparait  tre passe en revue par les deux empereurs de Russie et
d'Autriche. La garde, qui venait d'arriver, bivouaquait  quinze verstes
de l, pour paratre le lendemain matin  dix heures sur le champ de
manoeuvres.

Nicolas Rostow avait reu ce mme jour un billet de Boris. Boris lui
annonait que le rgiment d'Ismalovsky s'arrtait  quelques verstes,
et qu'il l'attendait pour lui remettre la lettre et l'argent. La
ncessit de ce dernier envoi se faisait vivement sentir, car, aprs la
campagne, et pendant le sjour  Olmtz, Nicolas avait t expos 
toutes les tentations imaginables, grce aux cantines bien fournies des
vivandiers, et grce aussi aux juifs autrichiens, qui pullulaient dans
le camp. Ce n'tait dans le rgiment de Pavlograd que banquets sur
banquets pour fter les rcompenses reues; puis des courses sans fin 
la ville, o une certaine Caroline la Hongroise avait ouvert un
restaurant, dont le service tait fait par des femmes. Rostow avait ft
tout dernirement son avancement, avait achet Bdouin, le cheval de
Denissow, et se trouvait endett jusqu'au cou envers ses camarades et le
Vivandier. Aprs avoir dn avec des amis, il se mit en qute de son
camarade d'enfance, dans le bivouac de la garde. Il n'avait pas encore
eu le temps de s'quiper, et portait toujours sa veste rpe de junker,
orne de la croix de soldat, un pantalon  fond de cuir et le ceinturon
avec l'pe d'officier; son cheval tait un cheval cosaque achet
d'occasion, et son shako bossel tait pos de ct, d'un air tapageur.
En s'approchant du rgiment d'Ismalovsky, il ne pensait dans sa joie
qu' merveiller Boris et ses camarades de la garde par son air de
hussard aguerri qui n'en est pas  sa premire campagne.

La garde avait excut une promenade plutt qu'une marche, en faisant
parade de sa belle tenue et de son lgance. Les havresacs taient
transports dans des charrettes, et,  chacune de leurs courtes tapes,
les officiers trouvaient des dners excellents, prpars par les
autorits de l'endroit. Les rgiments entraient dans les villes et en
sortaient musique en tte, et pendant toute la marche, ce dont la garde
tait trs fire, les soldats, obissant  l'ordre du grand-duc,
marchaient au pas et les officiers suivaient  leur rang. Depuis leur
dpart, Boris n'avait pas quitt Berg, qui tait devenu chef de
compagnie, et qui, par son exactitude au service, avait su gagner la
confiance de ses chefs, et arranger fort avantageusement ses petites
affaires. Boris avait eu soin de faire bon nombre de connaissances, qui
pouvaient lui devenir trs utiles dans un moment donn, entre autres
celle du prince Andr Bolkonsky,  qui il avait apport une lettre de
Pierre, et il esprait tre attach, par sa protection,  l'tat-major
du gnral en chef. Berg et Boris, tous deux tirs  quatre pingles, et
compltement reposs de leur dernire tape, jouaient aux checs sur une
table ronde, dans le logement propre et soign qui leur avait t
assign; le long tuyau de la pipe de Berg se prlassait entre ses
jambes, pendant que Boris, de ses blanches mains, mettait les pices en
piles, sans perdre de vue la figure de son partenaire, absorb comme
toujours par son occupation du moment:

Eh bien, comment en sortirez-vous?

--Nous allons voir!

La porte s'ouvrit  ce moment.

Le voil enfin! s'cria Rostow.... Ah! et Berg est aussi l?

--Petits enfants, allez faire dodo, ajouta-t-il en fredonnant une
chanson de sa vieille bonne, qui avait toujours le don de les faire
pouffer de rire, Boris et lui.

Dieu de Dieu, que tu es chang!

Boris se leva pour aller  la rencontre de son ami, sans oublier
toutefois d'arrter dans leur chute les diffrentes pices du jeu; il
allait l'embrasser, lorsque Rostow fit un mouvement de ct. Avec cet
instinct naturel  la jeunesse, qui ne songe qu' s'carter des sentiers
battus, Rostow cherchait constamment  exprimer ses sentiments d'une
faon neuve et originale, et  ne se conformer en rien aux habitudes
reues. Il n'avait d'autre dsir que de faire quelque chose
d'extraordinaire, ne ft-ce que de pincer son ami, et surtout d'viter
l'accolade habituelle. Boris au contraire dposa tout tranquillement et
affectueusement sur ses joues les trois baisers de rigueur.

Six mois  peine s'taient couls depuis leur sparation, et en se
retrouvant ainsi au moment o ils faisaient leurs premiers pas dans la
vie, ils furent frapps de l'norme changement qui tait survenu en eux,
et qui rsultait videmment du milieu dans lequel ils s'taient
dvelopps.

Ah! vous autres, maudits frotteurs de parquets, qui rentrez d'une
promenade, coquets et pimpants, tandis que nous, pauvres pcheurs de
l'arme... disait Rostow, qui, avec sa jeune voix de baryton et ses
mouvements accentus, cherchait  se donner la dsinvolture d'un
militaire de l'arme, par opposition avec l'lgance de la garde, en
montrant son pantalon couvert de boue.

L'htesse allemande passa en ce moment la tte par la porte.

Est-elle jolie? dit Rostow, en clignant de l'oeil.

--Ne crie donc pas si fort! Tu les effrayes, lui dit Boris. Sais-tu bien
que je ne t'attendais pas sitt, car ce n'est qu'hier soir que j'ai
remis mon billet  Bolkonsky, un aide de camp que je connais. Je
n'esprais pas qu'il te le ferait parvenir aussi vite.... Eh bien,
comment vas-tu? Tu as reu le baptme du feu?

Rostow, sans rpondre, joua avec la croix de soldat de Saint-Georges qui
tait suspendue aux brandebourgs de son uniforme et, indiquant son bras
en charpe:

Comme tu vois!

--Ah! ah! dit Boris en souriant, nous aussi, mon cher, nous avons fait
une campagne charmante. Son Altesse Impriale suivait le rgiment, et
nous avions toutes nos aises. En Pologne, des rceptions, des dners,
des bals  n'en plus finir.... Le csarvitch est trs bienveillant pour
tous les officiers!

Et ils se racontrent mutuellement toutes les diffrentes phases de
leur existences: l'un, la vie de bivouac, l'autre les avantages de sa
position dans la garde avec de hautes protections.

Oh! la garde! dit Rostow. Donne-moi du vin.

Boris fit une grimace, mais, tirant sa bourse de dessous ses oreillers
bien blancs, il fit apporter du vin.

 propos, voici ton argent et la lettre.

Rostow jeta l'argent sur le canap, et saisit la lettre en mettant ses
deux coudes sur la table pour la lire commodment. La prsence de Berg
le gnait; se sentant regard fixement par lui, il se fit aussitt un
cran de sa lettre.

On ne vous a pas mnag l'argent! dit Berg, en contemplant le gros sac
enfonc dans le canap, et nous autres, nous tirons le diable par la
queue, avec notre solde.

--coutez, mon cher, la premire fois que vous recevrez une lettre de
chez vous et que vous aurez mille questions  faire  votre ami, je vous
assure que je m'en irai tout de suite pour vous laisser toute libert:
ainsi donc, disparaissez bien vite... et allez-vous-en au diable!
s'cria-t-il en le faisant pivoter et en le regardant amicalement pour
adoucir la vivacit par trop franche de ses paroles. Ne m'en veuillez
pas, n'est-ce pas, je vous traite en vieille connaissance!

--Mais je vous en prie, comte, je le comprends parfaitement, dit Berg de
sa voix enroue.

--Allez chez les matres de la maison: ils vous ont invit, ajouta
Boris.

Berg passa une redingote sans tache, releva ses cheveux par devant  la
faon de l'empereur Alexandre, et, convaincu de l'effet irrsistible
produit par sa toilette, il sortit avec un sourire de satisfaction sur
les lvres.

Ah! quel animal je suis! dit Rostow, en lisant sa lettre.

--Pourquoi?

--Un vritable animal de ne pas leur avoir crit une seconde fois... ils
se sont tellement effrays! Eh bien, as-tu envoy Gavrilo chercher du
vin? Bravo! nous allons nous en donner!

Parmi les missives de ses parents il y avait une lettre de
recommandation pour le prince Bagration. La vieille comtesse, d'aprs le
conseil d'Anna Mikhalovna, l'avait obtenue d'une de ses connaissances,
et elle demandait  son fils de la porter au plus tt  son
destinataire, afin d'en tirer profit.

Quelle folie! j'en ai bien besoin! dit Rostow, en jetant la lettre sur
la table.

--Pourquoi l'as-tu jete?

--C'est une lettre de recommandation, je m'en moque pas mal.

--Comment, tu t'en moques pas mal? mais elle te sera ncessaire.

--Je n'ai besoin de rien; ce n'est pas moi qui irai mendier une place
d'aide de camp!

--Pourquoi donc?

--C'est un service de domestique.

--Ah! tu es toujours le mme,  ce que je vois, dit Boris.

--Et toi, toujours le mme diplomate; mais il ne s'agit pas de cela...
que deviens-tu? dit Rostow.

--Comme tu le vois, jusqu' prsent tout va bien, mais je t'avoue que
mon but est d'tre attach comme aide de camp, et de ne pas rester dans
les rangs.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'une fois qu'on est entr dans la carrire militaire, il faut
tcher de la faire aussi brillante que possible.

--Ah! c'est comme cela!

Et il attacha des regards fixes sur son ami, en s'efforant, mais en
vain, de pntrer le fond de sa pense.

Le vieux Gavrilo entra avec le vin demand.

Il faudrait envoyer chercher Alphonse Carlovitch, il boirait avec toi 
ma place.

--Si tu veux; comment est-il ce Tudesque? demanda Rostow d'un air
mprisant.

--C'est un excellent homme, trs honnte et trs agrable.

Rostow examina de nouveau Boris et soupira. Berg une fois revenu, la
conversation des trois officiers devint plus vive, autour de la
bouteille de vin. Ceux de la garde mettaient Rostow au courant des
plaisirs qu'ils rencontraient sur leur marche, des rceptions qu'on leur
avait faites en Russie, en Pologne et  l'tranger. Ils citaient les
mots et les anecdotes de leur chef le grand-duc,  propos de sa bont
et de la violence de son caractre. Berg, qui, selon son habitude, se
taisait toujours lorsque le sujet ne le touchait pas directement,
raconta complaisamment comment en Galicie il avait eu l'honneur de
causer avec Son Altesse Impriale, comment le grand-duc s'tait plaint 
lui de l'irrgularit de leur marche, et comment, s'approchant un jour
en colre de la compagnie, il en avait appel le chef Arnaute! C'tait
l'expression favorite du csarvitch, dans ses accs d'emportement.

Vous ne me croirez pas, comte, mais j'tais si sr de mon bon droit,
que je n'prouvai pas la moindre frayeur; sans me vanter, je vous
avouerai que je connais aussi bien les ordres du jour et nos rglements,
que Notre Pre qui tes aux cieux. Aussi n'y a-t-il jamais de fautes
de discipline  reprocher ma compagnie, et je comparus devant lui avec
une conscience tranquille...

 ces mots, le narrateur se leva pour montrer comment il s'tait avanc,
en faisant le salut militaire. Il aurait t difficile de voir une
figure tmoignant  la fois plus de respect et de contentement de
soi-mme.

Il cume, poursuivit-il, m'envoie  tous les diables, et m'accable
d'Arnaute et de Sibrie! Je me garde bien de rpondre. Es-tu muet?
s'crie-t-il. Je continue  me taire.... Eh bien! comte, qu'en
dites-vous? Le lendemain, dans l'ordre du jour, pas un mot  propos de
cette scne! Voil ce que c'est que de ne pas perdre la tte! Oui,
comte, c'est ainsi, rpta-t-il, en allumant sa pipe et en lanant en
l'air des anneaux de fume.

--Je vous en flicite, dit Rostow.

Mais Boris, devinant ses intentions moqueuses  l'endroit de Berg,
dtourna adroitement la conversation en priant son ami de leur dire
quand et comment il avait t bless. Rien ne pouvait tre plus agrable
 Rostow, qui commena son rcit; s'animant de plus en plus, il se mit 
raconter l'affaire de Schngraben, non pas comme elle s'tait passe,
mais comme il aurait souhait qu'elle se ft passe c'est--dire
embellie par sa fconde imagination. Rostow aimait sans doute la vrit,
et tenait  s'y confirmer; cependant il s'en loigna malgr lui,
imperceptiblement. Un expos exact et prosaque aurait t mal reu par
ses camarades, qui, ayant, comme lui, entendu plus d'une fois dcrire
des batailles, et s'en tant fait une ide prcise, n'auraient ajout
aucune foi  ses paroles, et peut-tre mme l'auraient accus de ne pas
avoir saisi l'ensemble de ce qui s'tait pass sous ses yeux. Comment
leur raconter tout simplement qu'il tait parti au galop, que, tomb de
cheval, il s'tait foul le poignet et enfui  toutes jambes devant un
Franais? Se borner ainsi  la pure vrit aurait demand un grand
effort de sa part. Lchant la bride  sa fantaisie, il leur narra
comment, au milieu du feu, une folle ardeur s'tant empare de lui, il
avait tout oubli, s'tait prcipit comme la tempte sur un carr, y
sabrant de droite et de gauche, comment enfin il tait tomb
d'puisement..., etc., etc.

Tu ne peux te figurer, ajouta-t-il, l'trange et terrible fureur qui
s'empare de vous pendant la mle!

Comme il prononait cette belle proraison, le prince Bolkonsky entra
dans la chambre. Le prince Andr, qui tait flatt de voir les jeunes
gens s'adresser  lui, aimait  les protger. Boris lui avait plu, et il
ne demandait pas mieux que de lui rendre service. Envoy chez le
csarvitch par Koutouzow avec des papiers, il tait venu en passant. 
la vue du hussard d'arme, chauff par le rcit de ses exploits (il ne
pouvait souffrir les individus de cette espce), il frona le sourcil,
sourit affectueusement  Boris et, s'inclinant lgrement, s'assit sur
le canap. Rien ne pouvait lui tre plus dsagrable que de tomber dans
une socit dplaisante pour lui. Rostow, devinant sa pense, rougit
jusqu'au blanc des yeux: malgr son indiffrence et son ddain pour
l'opinion de ces messieurs de l'tat-major, il se sentit gn par le ton
cassant et moqueur du prince Andr; remarquant aussi que Boris semblait
avoir honte de lui, il finit par se taire. Ce dernier demanda s'il y
avait des nouvelles et si l'on pouvait sans indiscrtion connatre les
dispositions futures.

On va probablement marcher en avant, dit Bolkonsky, qui tenait  ne
pas se compromettre devant des trangers.

Berg profita de l'occasion pour s'informer, avec sa politesse
habituelle, si la ration de fourrage ne serait pas double pour les
chefs de compagnie de l'arme. Le prince Andr lui rpondit, avec un
sourire, qu'il n'tait pas juge de questions d'tat aussi graves.

J'ai un mot  vous dire concernant votre affaire, dit-il  Boris, mais
nous en causerons plus tard. Venez chez moi aprs la revue, nous ferons
tout ce qu'il sera possible de faire...

Et s'adressant  Rostow, dont il ne semblait pas remarquer l'air confus
et passablement irrit:

Vous racontiez l'affaire de Schngraben? Vous tiez l?

--J'tais l! rpondit Rostow d'un ton agressif.

Bolkonsky, trouvant l'occasion toute naturelle de s'amuser de sa
mauvaise humeur, lui dit:

Oui, on invente pas mal d'histoires sur cet engagement!

--Oui, oui, on invente des histoires! dit Rostow en jetant tour  tour
sur Boris et sur Bolkonsky un regard devenu furieux; oui, il y a
beaucoup d'histoires, mais nos relations, les relations de ceux qui ont
t exposs au feu de l'ennemi, celles-l ont du poids, et un poids
d'une bien autre valeur que celles de ces lgants de l'tat-major, qui
reoivent des rcompenses sans rien faire....

--Selon vous, je suis de ceux-l? reprit avec sang-froid et en souriant
doucement le prince Andr.

Un singulier mlange d'impatience et de respect pour le calme du
maintien de Bolkonsky agitait Rostow.

Je ne dis pas cela pour vous, je ne vous connais pas, et n'ai pas, je
l'avoue, le dsir de vous connatre davantage. Je le dis pour tous ceux
des tats-majors en gnral.

--Et moi, dit le prince Andr, en l'interrompant d'une voix mesure et
tranquille, je vois que vous voulez m'offenser, ce qui serait par trop
facile si vous vous manquiez de respect  vous-mme; mais vous
reconnatrez sans doute aussi que l'heure et le lieu sont mal choisis
pour l'essayer. Nous sommes tous  la veille d'un duel srieux et
important, et ce n'est pas la faute de Droubetzko, votre ami d'enfance,
si ma figure a le malheur de vous dplaire. Du reste, ajouta-t-il en se
levant, vous connaissez mon nom et vous savez o me trouver; n'oubliez
pas que je ne me considre pas le moins du monde comme offens, et,
comme je suis plus g que vous, je me permets de vous conseiller de ne
donner aucune suite  votre mauvaise humeur. Ainsi donc, Boris, 
vendredi aprs la revue, je vous attendrai...

Et le prince Andr sortit en les saluant.

Rostow ahuri ne retrouva pas son aplomb. Il s'en voulait mortellement de
n'avoir rien trouv  rpondre, et, s'tant fait amener son cheval, il
prit cong de Boris assez schement.

Fallait-il aller provoquer cet aide de camp poseur, ou laisser tomber
l'affaire dans l'eau?

Cette question le tourmenta tout le long de la route. Tantt il se
reprsentait le plaisir qu'il prouverait  voir la frayeur de ce petit
homme orgueilleux, tantt il se surprenait avec tonnement  dsirer,
avec une ardeur qu'il n'avait jamais ressentie, l'amiti de cet aide de
camp qu'il dtestait.


VIII


Le lendemain de l'entrevue de Boris et de Rostow, les troupes
autrichiennes et russes, au nombre de 80 000 hommes, y compris celles
qui arrivaient de Russie et celles qui avaient fait la campagne, furent
passes en revue par l'empereur Alexandre, accompagn du csarvitch, et
l'empereur Franois, suivi d'un archiduc. Ds l'aube du jour, les
troupes, dans leur tenue de parade, s'alignaient sur la plaine devant la
forteresse. Une masse mouvante, aux drapeaux flottants, s'arrtait au
commandement des officiers, se divisait et se formait en dtachements,
se laissant dpasser par un autre flot bariol d'uniformes diffrents.
Plus loin, c'tait la cavalerie, habille de bleu, de vert, de rouge,
avec ses musiciens aux uniformes brods, qui s'avanait au pas cadenc
des chevaux noirs, gris et alezans; puis venait l'artillerie, qui, au
bruit d'airain de ses canons reluisants et tressautant sur leurs affts,
se droulait comme un serpent, entre la cavalerie, et l'infanterie, pour
se rendre  la place qui lui tait rserve, en rpandant sur son
passage l'odeur des mches allumes. Les gnraux en grande tenue,
chamarrs de dcorations, collets relevs, et la taille serre, les
officiers lgants et pars, les soldats aux visages rass de frais, aux
fourniments brillants, les chevaux bien trills,  la robe miroitante
comme le satin,  la crinire bien peigne, tous comprenaient qu'il
allait se passer quelque chose de grave et de solennel. Du gnral au
soldat, chacun se sentait un grain de sable dans cette mer vivante, mais
avait conscience en mme temps de sa force comme partie de ce grand
tout.

Aprs maints efforts,  dix heures, tout fut prt. L'arme tait place
sur trois rangs: la cavalerie en premier, l'artillerie ensuite et
l'infanterie en dernier.

Entre chaque arme diffrente il y avait un large espace. Chacune de ces
trois parties se dtachait vivement sur les deux autres. L'arme de
Koutouzow, dont le premier rang de droite tait occup par le rgiment
de Pavlograd, puis les nouveaux rgiments de l'arme et de la garde
arrivs de Russie, puis l'arme autrichienne, tous, rivalisant de bonne
tenue, taient sur la mme ligne et sous le mme commandement.

Tout  coup un murmure, semblable  celui du vent bruissant dans le
feuillage, parcourut les rangs:

Ils arrivent! Ils arrivent! s'crirent quelques voix.

Et la dernire inquitude de l'attente se rpandit comme une trane de
poudre.

Un groupe s'tait en effet montr dans le lointain. Au mme moment, un
lger souffle traversant le calme de l'air agita les flammes des lances
et les drapeaux, dont les plis s'enroulaient autour des hampes. Il
semblait que ce frissonnement tmoignt de la joie de l'arme 
l'approche des souverains:

Silence! cria une voix.

Puis, ainsi que le chant des coqs se rpondant aux premires lueurs de
l'aurore, le mot fut rpt sur diffrents points, et tout se tut.

On n'entendit plus, dans ce calme profond, que le pas des chevaux qui
approchaient: les trompettes du 1er rgiment sonnrent une fanfare, dont
les sons entranants paraissaient sortir de ces milliers de poitrines
joyeusement mues  l'arrive des empereurs.  peine la musique
avait-elle cess, que la voix jeune et douce de l'empereur Alexandre
pronona distinctement ces mots:

Bonjour, mes enfants!

Et le 1er rgiment fit clater un hourra si retentissant et si prolong,
que chacun de ces hommes tressaillit  la pense du nombre et de la
puissance de la masse dont il faisait partie.

Rostow, plac au premier rang dans l'arme de Koutouzow, la premire sur
le passage de l'empereur, prouva, comme tous les autres, ce sentiment
gnral d'oubli de soi-mme, d'orgueilleuse conscience de sa force et
d'attraction passionne vers le hros de cette solennit.

Il se disait qu' une parole de cet homme toute cette masse et lui-mme,
infime atome, se prcipiteraient dans le feu et dans l'eau, tout prts 
commettre des crimes ou des actions hroques, et il se sentait frmir
et presque dfaillir  la vue de celui qui personnifiait cette parole.

Les cris de hourra! hourra! retentissaient de tous cts, et les
rgiments, l'un aprs l'autre, sortant de leur immobilit et de leur
silence de mort, taient voqus  la vie, lorsque l'Empereur passait
devant eux, et le recevaient au son des fanfares, en poussant des
hourras qui se confondaient avec les hourras prcdents en une clameur
assourdissante.

Au milieu de ces lignes noires, immobiles, qui semblaient ptrifies
sous leurs larges shakos, des centaines de cavaliers caracolaient dans
une lgante symtrie. C'tait la suite des deux Empereurs, sur qui
tait, concentre toute l'attention contenue et mue de ces 80 000
hommes.

Le jeune et bel Empereur, en uniforme de garde  cheval, le tricorne
pos de ct, avec son visage agrable, sa voix douce et bien timbre,
attirait surtout les regards.

Rostow, qui tait plac non loin des trompettes, suivait de sa vue
perante l'approche de son souverain, et, lorsqu'il en eut distingu 
vingt pas les traits rayonnants de beaut, de jeunesse et de bonheur, il
se sentit pris d'un lan irrsistible de tendresse et d'enthousiasme:
tout dans l'extrieur du souverain le ravissait.

Arrt en face du rgiment de Pavlograd, le jeune Empereur, s'adressant
 l'Empereur d'Autriche, pronona en franais quelques paroles et
sourit.

Rostow sourit aussi, et sentit que son amour ne faisait que crotre; il
aurait voulu lui en donner une preuve, et l'impossibilit de le faire le
rendait tout malheureux. L'Empereur appela le chef de rgiment.

Mon Dieu! que serait-ce s'il s'adressait  moi! j'en mourrais de joie!

--Messieurs, dit l'Empereur en s'adressant aux officiers (et Rostow crut
entendre une voix du ciel), je vous remercie de tout mon coeur. Vous
avez mrit les drapeaux de Saint-Georges et vous vous en montrerez
dignes!

--Rien que mourir, mourir pour lui! se disait Rostow.

 ce moment clatrent de formidables hourras, auxquels se joignit
Rostow, de toute la force de ses poumons, pour mieux tmoigner, au
risque de se briser la poitrine, du degr de son enthousiasme.

L'Empereur resta quelques instants indcis.

Comment peut-il tre indcis? se dit Rostow.

Mais cette indcision lui parut aussi majestueuse et aussi pleine de
charme que tout ce que faisait l'Empereur, qui, ayant touch, du bout de
sa botte troite, comme on les portait alors, sa belle jument bai brun,
rassembla les rnes de sa main gante de blanc, et s'loigna, suivi du
flot de ses aides de camp, pour aller s'arrter, de plus en plus loin,
devant les autres rgiments; et l'on ne voyait plus  la fin que le
plumet blanc de son tricorne ondulant au-dessus de la foule.

Rostow avait remarqu Bolkonsky parmi les officiers de la suite. Il se
rappela la dispute de la veille, et se demanda s'il fallait, oui ou non,
le provoquer: Non certainement, se dit-il.... Peut-on penser  cela 
prsent? Que signifient nos querelles et nos offenses, quand nos coeurs
dbordent d'amour, de dvouement et d'exaltation? J'aime tout le monde
et je pardonne  tous!

Lorsque l'Empereur eut pass devant tous les rgiments, ils dfilrent 
leur tour. Rostow, mont sur Bdouin, qu'il avait tout nouvellement
achet  Denissow, passa le dernier de son escadron, seul et bien en
vue.

Excellent cavalier, il peronna vivement son cheval et le mit au grand
trot. Abaissant sur son poitrail sa bouche cumante, la queue lgamment
arque, fendant l'air, rasant la terre, jetant haut et avec grce ses
jambes fines, Bdouin semblait sentir, lui aussi, que le regard de
l'Empereur tait fix sur lui.

Le cavalier, de son ct, les jambes en arrire, la figure rayonnante et
inquite, le buste correctement redress, ne faisait qu'un avec son
cheval, et ils passrent tous deux devant l'Empereur, dans toute leur
beaut.

Bravo les hussards de Pavlograd! dit l'Empereur.

--Mon Dieu, que je serais heureux s'il voulait me dire l tout de suite
de me jeter dans le feu! pensa Rostow.

La revue termine, les officiers nouvellement arrivs et ceux de
Koutouzow se formrent en groupes et s'entretinrent des rcompenses, des
Autrichiens et de leurs uniformes, de Bonaparte et de sa situation
critique, surtout lorsque le corps d'Essen les aurait rejoints et que la
Prusse se serait franchement allie  la Russie.

Mais c'tait la personne mme de l'empereur Alexandre qui faisait le
fond de toutes les conversations: on se rptait chacun de ses mots, de
ses mouvements, et l'enthousiasme allait toujours croissant.

On ne dsirait qu'une chose: marcher  l'ennemi sous son commandement,
car avec lui on tait sr de la victoire, et, aprs la revue,
l'assurance de vaincre tait plus forte qu'aprs deux victoires
remportes.


IX


Le lendemain de la revue, Boris, ayant mis son plus bel uniforme, se
rendit  Olmtz accompagn des voeux de Berg, pour profiter des bonnes
dispositions de Bolkonsky. Une petite place bien commode, celle d'aide
de camp prs d'un personnage haut plac, tait tout ce qu'il lui
fallait.

C'est bon pour Rostow, se disait-il,  qui son pre envoie six mille
roubles  la fois, de faire le ddaigneux et de traiter cela de service
de laquais; mais moi, qui n'ai rien que ma tte, il faut que je me
pousse dans la carrire, et que je profite de toutes les occasions
favorables.

Le prince Andr n'tait point  Olmtz ce jour-l. Mais l'aspect de la
ville, anime par la prsence du quartier gnral, du corps
diplomatique, des deux empereurs, avec leur suite, leurs cours et leurs
familiers, ne fit qu'augmenter en lui le dsir de pntrer dans ces
hautes sphres.

Bien qu'il ft dans la garde, il n'y connaissait personne. Tout ce
monde chamarr de cordons et de dcorations, aux plumets multicolores,
parcourant les rues avec de beaux attelages, aussi bien militaire que
civil, lui paraissait  une telle hauteur au-dessus de lui, petit
officier, qu'il ne voulait ni ne pouvait assurment souponner mme son
existence. Dans la maison occupe par le gnral en chef Koutouzow, et
o il tait all chercher Bolkonsky, l'accueil qu'il reut des aides de
camp et des domestiques semblait destin  lui faire comprendre qu'ils
avaient par-dessus la tte des flneurs comme lui. Cependant le
lendemain, qui tait le 15 du mois, il renouvela sa tentative. Le prince
Andr tait chez lui, et l'on fit entrer Boris dans une grande salle;
c'tait une ancienne salle de bal, o l'on avait entass cinq lits, des
meubles de toute espce, tables, chaises, plus un piano. Un aide de camp
en robe de chambre persane crivait  ct de la porte d'entre. Un
second, le gros et beau Nesvitsky, tendu sur son lit, les bras passs
sous la tte en guise d'oreiller, riait avec un officier assis  ses
pieds. Le troisime jouait une valse viennoise. Le quatrime,  moiti
couch sur l'instrument, la lui fredonnait. Bolkonsky n'y tait pas.
Personne ne changea d'attitude  la vue de Boris, sauf l'aide de camp en
robe de chambre, qui lui rpondit d'un air de mauvaise humeur que
Bolkonsky tait de service, et qu'il le trouverait dans le salon
d'audience, la porte  gauche dans le corridor. Boris le remercia, s'y
rendit et y vit effectivement une dizaine d'officiers et de gnraux.

Au moment o il entrait, le prince Andr, avec cette politesse fatigue
qui dissimule l'ennui, mais que le devoir impose, coutait un gnral
russe dcor, d'un certain ge et rouge de figure, qui, plant sur la
pointe des pieds, lui exposait son affaire de cet air craintif habituel
au soldat:

Trs bien, ayez l'obligeance d'attendre, rpondit-il au gnral, avec
cet accent franais qu'il affectait en parlant russe, lorsqu'il voulait
tre ddaigneux.

Ayant aperu Boris, et sans plus s'occuper du ptitionnaire, qui courait
aprs lui en ritrant sa demande et en assurant qu'il n'avait pas fini,
le prince Andr vint  lui et le salua amicalement.  ce changement 
vue, Boris comprit ce qu'il avait souponn tout d'abord, c'est qu'en
dehors de la discipline et de la subordination, telles qu'elles sont
crites dans le code militaire, et telles qu'on les pratiquait au
rgiment, il y en avait une autre bien plus essentielle, qui forait ce
gnral  la figure enlumine  attendre patiemment le bon plaisir du
capitaine Andr, du moment que celui-ci prfrait causer avec le
sous-lieutenant prince Boris Droubetzko. Il se promit de se guider 
l'avenir d'aprs ce dernier code et non d'aprs celui qui tait en
vigueur. Grce aux lettres de recommandation dont on l'avait pourvu, il
se sentait plac cent fois plus haut que ce gnral, qui, une fois dans
les rangs, pouvait l'craser, lui simple sous-lieutenant de la garde.

Je regrette de vous avoir manqu hier, dit le prince Andr en lui
serrant la main. J'ai couru toute la journe avec des Allemands. J'ai
t avec Weirother faire une inspection et tudier la dislocation des
troupes, et vous savez que, lorsque les Allemands se piquent
d'exactitude, on n'en finit plus.

Boris sourit et fit semblant de comprendre ce qui devait tre connu de
tout le monde. C'tait pourtant la premire fois qu'il entendait le nom
de Weirother et le mot de dislocation.

Ainsi donc, mon cher, vous voulez devenir aide de camp?

--Oui, rpondit Boris en rougissant malgr lui, je dsirerais le
demander au gnral en chef; le prince Kouraguine lui en aura sans doute
crit. Je le dsirerais surtout parce que je doute que la garde voie le
feu, ajouta-t-il enchant de trouver ce prtexte plausible  sa requte.

--Bien, bien, nous en causerons, dit le prince Andr; aussitt mon
rapport prsent au sujet de ce monsieur, je serai  vous.

Pendant son absence, le gnral, qui comprenait autrement que Boris les
avantages de la discipline sous-entendue, jeta un regard furieux sur cet
impudent sous-lieutenant qui l'avait empch de raconter en dtail son
affaire; ce dernier en fut un peu dcontenanc, et attendit avec
impatience le retour du prince Andr, qui l'emmena aussitt dans la
grande salle aux cinq lits.

Voici, mon cher, mes conclusions: vous prsenter au gnral en chef est
parfaitement inutile; il vous dira mille amabilits, vous engagera 
dner chez lui... (Ce ne serait pourtant pas trop mal par rapport 
cette autre discipline, se dit Boris en lui-mme...) et il ne fera rien
de plus, car on formerait bientt tout un bataillon de nous autres aides
de camp et officiers d'ordonnance. Je vous propose autre chose, d'autant
mieux que Koutouzow et son tat-major n'ont plus la mme importance.
Dans ce moment, tout est concentr dans la personne de l'Empereur; ainsi
donc, nous irons voir le gnral aide de camp prince Dolgoroukow, un de
mes bons amis, un excellent homme,  qui j'ai parl de vous; peut-tre
trouvera-t-il moyen de vous placer auprs de lui, ou bien mme plus
haut, plus prs du soleil.

Le prince Andr, toujours prt  guider un jeune homme et  lui rendre
sa carrire plus facile, s'acquittait de ce devoir avec un plaisir tout
particulier, et, sous le couvert de cette protection accorde  autrui
et qu'il n'aurait jamais accepte pour lui-mme, il gravitait autour de
cette sphre qui l'attirait malgr lui, et de laquelle rayonnait le
succs.

La soire tait dj assez avance, lorsqu'ils franchirent le seuil du
palais occup par les deux empereurs et leurs cours.

Leurs Majests avaient assist ce mme jour  un conseil de guerre,
auquel avaient galement pris part tous les membres du Hofkriegsrath. On
y avait dcid, contre l'avis des vieux militaires, tels que Koutouzow
et le prince Schwarzenberg, qu'on reprendrait l'offensive et qu'on
livrerait bataille  Bonaparte. Au moment o le prince Andr se mettait
en qute du prince Dolgoroukow, il aperut encore, sur les diffrents
visages qu'il rencontrait, la trace de cette victoire remporte par le
parti des jeunes dans le conseil de guerre. Les voix des temporiseurs
qui conseillaient d'attendre avaient t si bien touffes par leurs
adversaires, et leurs arguments renverss par des preuves si
infaillibles  l'appui des avantages de l'offensive, que la future
bataille et la victoire qui devait en tre la consquence incontestable
appartenaient pour ainsi dire dj au pass plutt qu' l'avenir. Les
forces considrables de Napolon (excdant  coup sr les ntres)
taient masses sur un seul point. Nos troupes, excites par la prsence
des empereurs, ne demandaient qu' se battre; le point stratgique sur
lequel elles auraient  agir tait connu dans ses moindres dtails du
gnral Weirother, qui devait servir de guide aux deux armes. Par une
heureuse concidence, l'arme autrichienne ayant manoeuvr l'anne
prcdente sur ce terrain, il fut trac sur les cartes avec une
exactitude mathmatique; l'inaction de Napolon faisait naturellement
croire qu'il s'tait affaibli.

Le prince Dolgoroukow, l'un des plus chauds dfenseurs du plan
d'attaque, venait de rentrer du conseil, mu, puis, mais fier de son
triomphe, lorsque le prince Andr, auquel il serra aimablement la main,
lui prsenta son protg. Incapable de contenir plus longtemps les
penses qui l'agitaient en ce moment, et ne faisant gure attention 
Boris:

Eh bien, mon cher, dit-il en franais, en s'adressant au prince Andr,
nous l'avons remporte, la victoire! Dieu veuille seulement que celle
qui s'ensuivra soit aussi brillante! Et je vous avoue, mon cher, que je
reconnais mes torts envers les Autrichiens, et surtout envers Weirother.
Quelle minutie! Quelle connaissance des lieux! Quelle prvoyance de
toutes les conditions, de toutes les ventualits, des moindres dtails!
On ne saurait dcidment imaginer un ensemble aussi avantageux que celui
de notre situation actuelle. La runion de la scrupuleuse exactitude
autrichienne avec la bravoure russe, que faut-il de plus?

--L'attaque est donc dcide?

--Oui, mon cher, et Bonaparte me parat avoir perdu la tte! L'Empereur
a reu une lettre de lui aujourd'hui...

Et Dolgoroukow sourit d'une manire significative.

Oui-da! que lui crit-il donc?

--Mais que peut-il lui crire? Traderidera... etc., rien que pour gagner
du temps. Il tombera entre nos mains, soyez-en sr! Mais le plus
amusant, et il sourit avec une bonhomie pleine de malice, c'est qu'on ne
savait comment lui adresser la rponse. Ne pouvant l'adresser au consul,
il va de soi qu'on ne pouvait l'adresser  l'Empereur; il ne restait
plus que le gnral Bonaparte, c'tait au moins mon avis.

--Mais, lui dit Bolkonsky, il me semble qu'entre ne pas le reconnatre
Empereur et l'appeler gnral il y a une diffrence.

--Certainement, et c'tait l la difficult, continua vivement
Dolgoroukow. Aussi Bilibine, qui est fort intelligent, proposa l'adresse
suivante:  l'usurpateur et  l'ennemi du genre humain.

--Rien que cela?

--En tout cas, Bilibine a srieusement tourn la difficult, en homme
d'esprit qu'il est....

--Comment?

--Au chef du gouvernement franais!--C'est bien, n'est-ce pas.

--Trs bien, mais a lui dplaira fort, dit Bolkonsky.

--Oh! sans aucun doute! Mon frre, qui le connat, ayant plus d'une fois
dn chez cet Empereur  Paris, me racontait qu'il n'avait jamais vu de
plus fin et de plus rus diplomate: l'habilet franaise jointe 
l'astuce italienne! Vous connaissez sans doute toutes les histoires du
comte Markow, le seul qui ait su se conduire avec lui. Connaissez-vous
celle du mouchoir? elle est ravissante! Et ce bavard de Dolgoroukow,
s'adressant tantt  Boris, tantt au prince Andr, leur raconta comment
Bonaparte, voulant prouver notre ambassadeur, avait laiss tomber son
mouchoir  ses pieds, et, dans l'attente de le lui voir ramasser,
s'tait arrt devant lui; comment Markow, laissant aussitt tomber le
sien tout  ct, le ramassa sans toucher  l'autre.

--Charmant, dit Bolkonsky; mais deux mots, mon prince: je viens en
solliciteur pour ce jeune homme...

Un aide de camp qui venait chercher Dolgoroukow de la part de l'Empereur
ne donna pas au prince Andr le temps de finir sa phrase.

Oh! quel ennui, dit le prince Dolgoroukow, en se levant  la hte et en
serrant la main aux deux jeunes gens. Je ferai tout ce qui me sera
possible, tout ce qui dpendra de moi, pour vous et ce charmant jeune
homme. Mais ce sera pour une autre fois! Vous voyez... ajouta-t-il en
serrant de nouveau la main de Boris avec une familiarit bienveillante
et lgre.

Boris tait tout mu du voisinage de cette personnalit puissante, mu
aussi de se trouver en contact avec un des ressorts qui mettaient en
mouvement ces normes masses, dont lui, dans son rgiment, ne se sentait
qu'une petite, soumise et infime parcelle. Ils traversrent le corridor
 la suite du prince Dolgoroukow, et au moment o celui-ci entrait dans
les appartements de l'Empereur, il en sortit un homme en habit civil, de
haute taille,  figure intelligente, et dont la mchoire prominente,
loin d'enlaidir les traits, y ajoutait au contraire beaucoup de vivacit
et de mobilit. Il salua en passant Dolgoroukow comme un intime, et jeta
un regard fixe et froid sur le prince Andr, vers lequel il s'avana
avec la certitude que l'autre le saluerait et se rangerait pour le
laisser passer; mais le prince Andr ne fit ni l'un ni l'autre; la
figure de l'inconnu exprima l'irritation, et, se dtournant, il longea
l'autre ct du corridor.

Qui est-ce? demanda Boris.

--Un des hommes les plus remarquables et les plus antipathiques,  mon
avis. C'est le ministre des affaires trangres, le prince Adam
Czartorisky.... Ce sont ces hommes-l, dit le prince Andr avec un
soupir qu'il ne put rprimer, qui dcident du sort des nations!

Les troupes se mirent en marche le lendemain, et Boris, n'ayant revu ni
Bolkonsky ni Dolgoroukow, pendant le temps qui s'coula jusqu' la
bataille d'Austerlitz, fut laiss dans son rgiment.


X


Le 16,  l'aube, l'escadron de Denissow, faisant partie du dtachement
du prince Bagration, quitta sa dernire tape pour gagner le champ de
bataille,  la suite des autres colonnes; mais,  la distance d'une
verste, il reut l'ordre de s'arrter. Rostow vit dfiler devant lui les
cosaques, le 1er et le 2me escadron de hussards, quelques bataillons
d'infanterie et de l'artillerie, les gnraux prince Bagration,
Dolgoroukow et leurs aides de camp. La lutte intrieure qu'il avait
soutenue pour vaincre la terreur qui s'emparait de lui au moment de
l'engagement, tous ses beaux rves sur la faon dont il s'y
distinguerait  l'avenir, s'vanouissaient en fume, car son escadron
fut laiss dans la rserve, et la journe s'coula triste et ennuyeuse.
 neuf heures du matin, il entendit au loin une fusillade, des cris, des
hourras, il vit ramener quelques blesss et enfin, au milieu d'une
centaine de cosaques, tout un dtachement de cavalerie franaise; si
l'engagement, comme on le voyait, avait t court, il s'tait du moins
termin  notre avantage; officiers et soldats parlaient d'une brillante
victoire, de la prise de Vischau et d'un escadron franais fait
prisonnier. Le temps tait pur, un beau soleil rchauffait l'air aprs
la lgre gele de la nuit, et le radieux clat d'une belle journe
d'automne, en harmonie avec la joie et l'expression du triomphe, se
refltait sur les traits des soldats, des officiers, des gnraux et des
aides de camp qui se croisaient en tous sens. Aprs avoir souffert
l'angoisse invitable qui prcde une affaire, pour passer ensuite cette
joyeuse journe dans l'inaction, Rostow ressentait une vive impatience.

Rostow, viens ici, noyons notre chagrin! lui cria Denissow, qui, assis
sur le bord de la route, avait un flacon d'eau-de-vie et quelques
victuailles  ct de lui, et tait entour d'officiers qui partageaient
ses provisions.

--Encore un qu'on amne! dit l'un d'eux, en dsignant un dragon franais
qui marchait entre deux cosaques, dont l'un menait par la bride la belle
et forte monture du prisonnier.

--Vends-moi le cheval, cria Denissow au cosaque.

--Volontiers, Votre Noblesse.

Les officiers se levrent et entourrent le cosaque et le prisonnier.
Ce dernier tait un jeune Alsacien, qui parlait franais avec un accent
allemand des plus prononcs. Il tait rouge d'motion; ayant entendu
parler sa langue, il s'adressait  chacun d'eux alternativement, en leur
expliquant qu'il n'avait pas t pris par sa faute, que c'tait le
caporal qui en tait cause, qu'il l'avait envoy chercher des housses,
quoiqu'il l'assurt que les Russes taient dj l, et  chaque phrase
il ajoutait:

Qu'on ne fasse pas de mal  mon petit cheval.

Et il le caressait. Il avait l'air de ne pas se rendre bien compte de ce
qu'il disait: tantt il s'excusait d'avoir t fait prisonnier, tantt
il faisait parade de sa ponctualit  remplir ses devoirs de soldat,
comme s'il tait encore en prsence de ses chefs. C'tait pour notre
arrire-garde un spcimen exact des armes franaises, que nous
connaissions encore si peu.

Les cosaques changrent son cheval contre deux pices d'or, et Rostow,
qui pour le moment se trouvait le plus riche des officiers, en devint
propritaire.

Mais qu'on ne fasse pas de mal  mon petit cheval, lui rpta
l'Alsacien.

Rostow le rassura et lui donna un peu d'argent.

Allez! allez! dit le cosaque, en prenant le prisonnier franais par la
main pour le faire avancer.

--L'Empereur! l'Empereur! cria-t-on tout  coup autour d'eux. Tous
s'agitrent, se dispersrent, se placrent  leur poste, et Rostow,
voyant venir de loin quelques cavaliers avec des plumets blancs, gagna
prestement sa place et se mit en selle. Toute sa mauvaise humeur, tout
son ennui, toute pense personnelle s'effacrent  l'instant de son
esprit; devant le sentiment de joie ineffable qui le pntrait tout
entier,  l'approche de son souverain. C'tait pour lui une compensation
complte  la dception du matin; exalt, comme un amoureux qui a obtenu
le rendez-vous dsir, il n'osait se retourner, et devinait son arrive,
non au bruit des chevaux, mais  l'intensit de l'motion qui
s'panouissait en lui et qui clairait et illuminait tout ce qui
l'entourait. Cependant le soleil arrivait plus prs, plus prs....
Rostow se sentait comme envelopp des rayons de sa douce et majestueuse
lumire..., et il entendit cette voix si bienveillante, si calme, si
imposante et si naturelle  la fois, qui rsonna au milieu d'un silence
de mort:

Les hussards de Pavlograd? demanda l'Empereur.

--La rserve, Sire! rpondit une voix humaine, aprs la voix divine qui
avait parl.

L'Empereur s'arrta devant Rostow. La beaut de sa figure, plus
frappante encore dans ce moment que le jour de la revue, brillait
d'entrain et de jeunesse, et cet air d'innocente jeunesse, tout
rayonnant de la vivacit de l'adolescence, n'enlevait rien  la sereine
majest de ses traits. En parcourant des yeux l'escadron, son regard
rencontra l'espace d'une seconde celui de Rostow. Avait-il compris ce
qui bouillonnait dans l'me de ce dernier? Rostow en tait convaincu,
car il avait senti passer sur lui le doux chatoiement de ses beaux yeux
bleus.

Relevant les sourcils, l'Empereur peronna brusquement son cheval et
s'lana au galop en avant.

Le jeune souverain n'avait pu se refuser le plaisir d'assister 
l'engagement, malgr tous les avis contraires de ses conseillers, et,
s'tant spar  midi de la troisime colonne qu'il suivait, il allait
rejoindre l'avant-garde, lorsqu'au moment o il atteignait les hussards,
plusieurs aides de camp lui apportrent la nouvelle de l'heureuse issue
de l'affaire.

Cette bataille, qui ne consistait, par le fait, qu'en la prise d'un
escadron franais, lui fut reprsente comme une grande victoire, si
bien que l'Empereur et mme l'arme, avant que la fume se ft dissipe,
taient persuads que les Franais avaient t vaincus, et obligs de
battre en retraite. Peu d'instants aprs le dpart de l'Empereur, la
division du rgiment de Pavlograd reut l'ordre d'avancer, et Rostow
eut encore une fois le bonheur d'apercevoir l'Empereur dans la petite
ville de Vischau. Quelques blesss et quelques tus qu'on n'avait pas eu
le temps d'enlever y gisaient encore sur la place o la fusillade avait
t la plus chaude. L'Empereur, accompagn de sa suite civile et
militaire, mont sur un cheval alezan, se penchait de ct, portant d'un
geste plein de grce une lorgnette d'or  ses yeux, et regardait un
soldat tendu  ses pieds, sans casque et la tte ensanglante. L'aspect
de ce bless, horrible  voir, si prs de l'Empereur, fut dsagrable 
Rostow; il s'aperut de la contraction de son visage et du frissonnement
qui parcourait tout son tre; il vit son pied presser nerveusement le
flanc de sa monture, qui, bien dresse, conservait une immobilit
complte. Un aide de camp descendit de cheval pour soulever le bless,
qui poussa un gmissement, et il le posa sur un brancard.

Doucement, doucement; ne peut-on pas faire cela plus doucement? dit
l'Empereur, avec un accent de compassion qui prouvait que sa souffrance
tait plus vive que celle du mourant.

Il s'loigna, et Rostow, qui avait remarqu ses yeux humides de larmes,
l'entendit dire en franais  Czartorisky:

Quelle terrible chose que la guerre!

L'avant-garde tablie en avant de Vischau, en vue de l'ennemi, qui ce
jour-l cdait le terrain sans la moindre rsistance, avait reu les
remerciements de l'Empereur, la promesse de rcompenses et une double
ration d'eau-de-vie pour les hommes. Les grands feux du bivouac
ptillaient encore plus gaiement que la veille, et les chants des
soldats remplissaient l'air. Denissow ftait son avancement au rang de
major, et Rostow, lgrement gris  la fin du souper, proposa de porter
la sant de Sa Majest, non pas la sant officielle de l'Empereur comme
souverain, mais la sant de l'Empereur comme homme plein de coeur et de
charme....

Buvons  sa sant, s'cria-t-il, et  la prochaine victoire!... Si nous
nous sommes bien battus, si nous n'avons pas recul  Schngraben devant
les Franais, que sera-ce maintenant que nous l'avons, lui,  notre
tte? Nous mourrons avec bonheur pour lui, n'est-ce pas, messieurs? Je
ne m'exprime peut-tre pas bien, mais je le sens et vous aussi!  la
sant de l'empereur Alexandre 1er! Hourra!

--Hourra! rpondirent en choeur les officiers.

Et le vieux Kirstein criait avec autant d'enthousiasme que l'officier de
vingt ans.

Leurs verres vids et briss, Kirstein en remplit d'autres, et,
s'avanant en manches de chemise, un verre  la main, vers les soldats
groups autour du feu, il leva le verre au-dessus de sa tte, pendant
que la flamme clairait de ses rouges reflets sa pose triomphale, ses
grandes moustaches grises, et sa poitrine blanche, que sa chemise
entr'ouverte laissait  dcouvert.

Enfants,  la sant de notre Empereur et  la victoire sur l'ennemi!
s'cria-t-il de sa voix basse et vibrante.

Ses hommes l'entourrent en lui rpondant par de bruyantes acclamations.

En se sparant  la nuit, Denissow frappa sur l'paule de son favori
Rostow:

Pas moyen de s'amouracher, hein? alors on s'est pris de l'Empereur!

--Denissow, ne plaisante pas l-dessus, c'est un sentiment trop lev,
trop sublime!

--Oui, oui, mon jeune ami, je suis de ton avis, je le partage et je
l'approuve!--Non, tu ne le comprends pas!

Et Rostow alla se promener au milieu des feux, qui s'teignaient peu 
peu, en rvant au bonheur de mourir, sans songer  sa vie, de mourir
simplement sous les yeux de l'Empereur; il se sentait en effet
transport d'enthousiasme pour lui, pour la gloire des armes russes et
pour le triomphe du lendemain. Du reste, il n'tait pas le seul  penser
ainsi: les neuf diximes des soldats prouvaient, quoique  un moindre
degr, ces sensations enivrantes, pendant les heures mmorables qui
prcdrent la journe d'Austerlitz.


XI


L'Empereur sjourna le lendemain  Vischau. Son premier mdecin Willier
ayant t appel par lui plusieurs fois, la nouvelle d'une indisposition
de l'Empereur s'tait rpandue dans le quartier gnral, et dans son
entourage intime on disait qu'il n'avait ni apptit ni sommeil. On
attribuait cet tat  la violente impression qu'avait produite sur son
me sensible la vue des morts et des blesss.

Le 17, de grand matin, un officier franais, protg par le drapeau
parlementaire, et demandant une audience de l'Empereur lui-mme, fut
amen des avant-postes. Cet officier tait Savary. L'empereur venait de
s'endormir. Savary dut attendre;  midi, il fut introduit, et une heure
aprs il repartit avec le prince Dolgoroukow.

Il avait, disait-on, mission de proposer  l'empereur Alexandre une
entrevue avec Napolon.  la grande joie de toute l'arme, cette
entrevue fut refuse, et le prince Dolgoroukow, le vainqueur de Vischau,
fut envoy avec Savary pour entrer en pourparlers avec Napolon, dans le
cas o, contre toute attente, ces pourparlers auraient la paix pour
objet.

Dolgoroukow, de retour le mme soir, resta longtemps en tte--tte avec
l'Empereur.

Le 18 et le 19 novembre, les troupes firent encore deux tapes, pendant
que les avant-postes ennemis ne cessaient de se replier, aprs avoir
chang quelques coups de fusil avec les ntres. Dans l'aprs-midi du
19, un mouvement inaccoutum d'alles et venues eut lieu dans les hautes
sphres de l'arme, et se continua jusqu'au lendemain matin, 20
novembre, date de la mmorable bataille d'Austerlitz.

Jusqu' l'aprs-midi du 19, l'agitation inusite, les conversations
animes, les courses des aides de camp, n'avaient pas dpass les
limites du quartier gnral des empereurs, mais elles ne tardrent pas 
gagner l'tat-major de Koutouzow, et bientt aprs les tats-majors des
chefs de division. Dans la soire, les ordres ports par les aides de
camp avaient mis en mouvement toutes les parties de l'arme, et pendant
la nuit du 19 au 20 cette norme masse de 80 000 hommes se souleva en
bloc, s'branla et se mit en marche avec un sourd roulement.

Le mouvement, concentr le matin dans le quartier gnral des Empereurs,
en se rpandant de proche en proche, avait atteint et tir de leur
immobilit jusqu'aux derniers ressorts de cette immense machine
militaire, comparable au mcanisme si compliqu d'une grande horloge.
L'impulsion une fois donne, nul ne saurait plus l'arrter: la grande
roue motrice, en acclrant rapidement sa rotation, entrane  sa suite
toutes les autres: lances  fond de train, sans avoir ide du but 
atteindre, les roues s'engrnent, les essieux crient, les poids
gmissent, les figurines dfilent, et les aiguilles, se mouvant
lentement, marquent l'heure, rsultat final obtenu par la mme impulsion
donne  ces milliers d'engrenages, qui semblaient destins  ne jamais
sortir de leur immobilit! C'est ainsi que les dsirs, les humiliations,
les souffrances, les lans d'orgueil, de terreur, d'enthousiasme, la
somme entire des sensations prouves par 160 000 Russes et Franais
eurent comme rsultat final, marqu par l'aiguille sur le cadran de
l'histoire de l'humanit, la grande bataille d'Austerlitz, la bataille
des trois Empereurs!

Le prince Andr tait de service ce jour-l, et n'avait pas quitt le
gnral en chef Koutouzow, qui, arriv  six heures du soir au quartier
gnral des deux Empereurs, aprs avoir eu une courte audience de Sa
Majest, se rendit chez le grand marchal de la cour, comte Tolsto.

Bolkonsky, ayant remarqu l'air contrari et mcontent de Koutouzow, en
profita pour entrer chez Dolgoroukow, et lui demander les dtails sur ce
qui se passait; il avait cru s'apercevoir galement qu'on en voulait 
son chef au quartier gnral, et qu'on affectait avec lui le ton de ceux
qui savent quelque chose que les autres ignorent.

Bonjour, mon cher, lui dit Dolgoroukow, qui prenait le th avec
Bilibine. La fte est pour demain. Que fait votre vieux, il est de
mauvaise humeur?

--Je ne dirai pas qu'il soit de mauvaise humeur, mais il aurait voulu,
je crois, qu'on l'et entendu.

--Comment donc, mais on l'a cout au conseil de guerre et on l'coutera
toujours lorsqu'il parlera sensment, mais traner en longueur et
toujours attendre, lorsque Bonaparte a visiblement peur de la
bataille,... c'est impossible.

--Mais vous l'avez vu, Bonaparte? Quelle impression vous a-t-il faite?

--Oui, je l'ai vu, et je demeure convaincu qu'il redoute terriblement
cette bataille, rpta Dolgoroukow, enchant de la conclusion qu'il
avait tire de sa visite  Napolon. S'il ne la redoutait pas, pourquoi
aurait-il demand cette entrevue, entam ces pourparlers? Pourquoi se
serait-il repli, lorsque cette retraite est tout l'oppos de sa
tactique habituelle? Croyez-moi: il a peur, son heure est venue, je puis
vous l'assurer.

--Mais comment est-il? demanda le prince Andr.

--C'est un homme en redingote grise, trs dsireux de m'entendre
l'appeler Votre Majest, mais je ne l'ai honor d'aucun titre,  son
grand chagrin. Voil quel homme c'est, rien de plus! Et malgr le
profond respect que je porte au vieux Koutouzow, nous serions dans une
jolie situation si nous continuions  attendre l'inconnu, et  lui
donner ainsi la chance de s'en aller ou de nous tromper, tandis qu'
prsent nous sommes srs de le prendre. Il ne faut pas oublier le
principe de Souvarow: qu'il vaut mieux attaquer que de se laisser
attaquer. L'ardeur des jeunes gens  la guerre, est, croyez-moi, un
indicateur plus sr que toute l'exprience des vieux tacticiens.

--Mais quelle est donc sa position? Je suis all aujourd'hui aux
avant-postes, et il est impossible de dcouvrir o se trouve le gros de
ses forces, reprit le prince Andr, qui brlait d'envie d'exposer au
prince Dolgoroukow son plan d'attaque particulier.

--Ceci est parfaitement indiffrent. Tous les cas sont prvus s'il est 
Brnn..., repartit Dolgoroukow, en se levant pour dployer une carte
sur la table et expliquer  sa faon le projet d'attaque de Weirother,
qui consistait en un mouvement de flanc.

Le prince Andr fit des objections pour prouver que son plan valait
celui de Weirother, qui n'avait pour lui que la bonne fortune d'avoir
t approuv. Pendant que le prince Andr faisait ressortir les cts
faibles de ce dernier et les avantages du sien, le prince Dolgoroukow
avait cess de l'couter et jetait des regards distraits tour  tour sur
la carte et sur lui.

Il y aura un conseil de guerre ce soir chez Koutouzow, et vous pourrez
exposer vos objections, dit Dolgoroukow.

--Et je le ferai certainement, reprit le prince Andr.

--De quoi vous proccupez-vous, messieurs? dit avec un sourire railleur
Bilibine, qui, aprs les avoir couts en silence, se prparait  les
plaisanter. Qu'il y ait une victoire ou une dfaite demain, l'honneur de
l'arme russe sera sauf, car,  l'exception de notre Koutouzow, il n'y a
pas un seul Russe parmi les chefs des diffrentes divisions; voyez
plutt: Herr gnral Wimpfen, le comte de Langeron, le prince de
Lichtenstein, le prince de Hohenlohe et enfin Prsch..., Prsch... et
ainsi de suite, comme tous les noms polonais.

--Taisez-vous, mauvaise langue, dit Dolgoroukow, vous vous trompez: il
y a deux Russes, Miloradovitch et Doktourow; il y en a mme un
troisime, Araktchiew, mais il n'a pas les nerfs solides.

--Je vais rejoindre mon chef, dit le prince Andr. Bonne chance,
messieurs!

Et il sortit en leur serrant la main  tous deux.

Pendant le trajet, le prince Andr ne put s'empcher de demander 
Koutouzow, qui tait assis en silence  ses cts, ce qu'il pensait de
la bataille du lendemain. Celui-ci, avec un air profondment srieux,
lui rpondit, au bout d'une seconde: Je pense qu'elle sera perdue, et
j'ai pri le comte Tolsto de transmettre mon opinion  l'Empereur....
Eh bien, que croyez-vous qu'il m'ait rpondu? Eh, mon cher gnral, je
me mle du riz et des ctelettes, mlez-vous des affaires de la guerre
Oui, mon cher, voil ce qu'ils m'ont rpondu!


XII


 dix heures du soir, Weirother porta son plan au logement de Koutouzow,
o devait se rassembler le conseil de guerre. Tous les chefs de
colonnes, avaient t convoqus, et tous,  l'exception du prince
Bagration, qui s'tait fait excuser, se runirent  l'heure indique.

Weirother, le grand organisateur de la bataille du lendemain, avec sa
vivacit et sa hte fivreuse, faisait un contraste complet avec
Koutouzow, mcontent et endormi, qui prsidait malgr lui le Conseil de
guerre. Weirother se trouvait,  la tte de ce mouvement que rien ne
pouvait plus arrter, dans la situation d'un cheval attel qui, se
prcipitant sur une descente, ne sait plus si c'est lui qui entrane la
voiture ou si c'est la voiture qui le pousse. Emport par une force
irrsistible, il ne se donnait plus le temps de rflchir  la
consquence de cet lan. Il avait t deux fois dans la soire inspecter
les lignes ennemies, deux fois chez les empereurs pour faire son rapport
et donner des explications, et de plus dans sa chancellerie, o il avait
dict en allemand un projet de disposition des troupes. Aussi
arriva-t-il au conseil de guerre compltement puis.

Sa proccupation tait si vidente qu'il en oubliait la dfrence qu'il
devait au gnral en chef: il l'interrompait  tout moment par des
paroles sans suite, sans mme le regarder, sans rpondre aux questions
qui lui taient adresses. Avec ses habits couverts de boue, il avait un
air piteux, fatigu, gar, qui cependant n'excluait pas l'orgueil et la
jactance.

Koutouzow occupait un ancien chteau. Dans le grand salon, transform en
cabinet, taient runis: Koutouzow, Weirother, tous les membres du
conseil de guerre et le prince Andr, qui, aprs avoir transmis les
excuses du prince Bagration, avait obtenu l'autorisation de rester.

Le prince Bagration ne venant pas, nous pouvons commencer notre
sance, dit Weirother, en se levant avec empressement pour se
rapprocher de la table, sur laquelle tait tale, une immense carte
topographique des environs de Brnn.

Koutouzow, dont l'uniforme dboutonn laissait prendre l'air  son large
cou de taureau, enfonc dans un fauteuil  la Voltaire, ses petites
mains poteles de vieillard symtriquement poses sur les bras du
fauteuil, paraissait endormi, mais le son de la voix de Weirother lui
fit ouvrir avec effort l'oeil qui lui restait.

Oui, je vous en prie, autrement il sera trop tard...

Et sa tte retomba sur sa poitrine, et son oeil se referma.

Quand la lecture commena, les membres du conseil auraient pu croire
qu'il faisait semblant de dormir, mais son ronflement sonore leur prouva
bientt qu'il avait cd malgr lui  cet invincible besoin de sommeil,
inhrent  la nature humaine, en dpit de son dsir de tmoigner son
ddain pour les dispositions qui avaient t arrtes. En effet, il
dormait profondment. Weirother, trop occup pour perdre une seconde,
lui jeta un coup d'oeil, prit un papier et commena d'un ton monotone
la lecture trs complique et trs difficile  suivre de la dislocation
des troupes:

_Dislocation des troupes pour l'attaque des positions ennemies derrire
Kobelnitz et Sokolenitz, du 30 novembre 1805._

Vu que le flanc gauche de l'ennemi s'appuie sur des montagnes boises
et que son aile droite s'tend le long des tangs derri re Kobelnitz et
Sokolenitz et que notre flanc gauche dborde de beaucoup son flanc
droit, il serait avantageux d'attaquer l'aile droite de l'ennemi; si
nous parvenons surtout  nous emparer des villages de Kobelnitz et de
Sokolenitz, nous nous trouverions alors dans la possibilit de tomber
sur le flanc de l'ennemi et de le poursuivre dans la plaine, entre
Schlappanitz et le bois de Turass, en vitant les dfils entre
Schlappanitz et Bellovitz, qui couvrent le front de l'ennemi. Il est
indispensable dans ce but.... La premire colonne marche... la seconde
colonne marche... la troisime colonne marche, etc.

Ainsi lisait Weirother, pendant que les gnraux essayaient de le
suivre, avec un dplaisir manifeste. Le blond gnral Bouxhevden, de
haute taille, debout et le dos appuy au mur, les yeux fixs sur la
flamme d'une des bougies, affectait mme de ne pas couter.  ct de
lui, Miloradovitch, avec sa figure haute en couleur, sa moustache
retrousse, assis avec un laisser-aller militaire, les coudes en dehors
et les mains sur les genoux, en face de Weirother, fixait sur lui, tout
en gardant un silence opinitre, ses grands yeux brillants, qu'il
reportait,  la moindre pause, sur ses collgues, sans qu'il leur ft
possible de se rendre compte de la signification de ce regard. tait-il
pour ou contre, mcontent ou satisfait des mesures prises? Le plus
rapproch de Weirother tait le comte de Langeron, qui avait le type
d'un Franais du midi; un fin sourire n'avait cess d'animer son visage
pendant la lecture, et ses yeux suivaient le jeu de ses doigts fluets
qui faisaient tourner une tabatire en or orne d'une miniature. Au
milieu d'une des plus longues priodes il avait relev la tte, et il
tait sur le point d'interrompre Weirother avec une politesse presque
blessante: mais le gnral autrichien, sans s'arrter, fronant le
sourcil, fit un geste impratif de la main comme s'il voulait lui dire:
Aprs, aprs, vous me ferez vos observations; maintenant suivez sur la
carte et coutez. Langeron, surpris, leva les yeux au ciel, se tourna
en cherchant une explication du ct de Miloradovitch; mais, rencontrant
son regard sans expression, il pencha tristement la tte et recommena 
faire tourner sa tabatire.

Une leon de gographie! murmura-t-il  demi-voix, mais assez haut
cependant pour tre entendu.

Prsczebichewsky, tenant comme un cornet acoustique la main prs de son
oreille avec une politesse respectueuse mais digne, avait l'air d'un
homme dont l'attention est compltement absorbe. Doktourow, de petite
taille, d'un extrieur modeste et d'une volont  toute preuve,  demi
pench sur la carte, tudiait consciencieusement le terrain qui lui
tait inconnu. Il avait  plusieurs reprises pri Weirother de rpter
les mots qu'il n'avait pas saisis au passage et les noms des diffrents
villages, qu'il inscrivait au fur et  mesure sur son carnet.

La lecture, qui avait dur plus d'une heure, une fois termine,
Langeron, arrtant le mouvement de rotation de sa tabatire sans
s'adresser  personne en particulier, exprima son opinion sur la
difficult d'excuter ce plan, qui n'tait fond que sur une position
suppose de l'ennemi, tandis que cette position ne pouvait tre
exactement reconnue, vu la frquence de ses mouvements. Ces objections
taient fondes; mais leur but vident tait, cela se voyait, de faire
sentir au gnral autrichien qu'il leur avait lu son projet avec
l'assurance d'un rgent de collge dictant une leon  ses coliers, et
qu'il avait affaire, non  des imbciles, mais  des gens parfaitement
capables de lui en remontrer dans l'art militaire. Le son de la voix
monotone de Weirother ayant cess de se faire entendre, Koutouzow ouvrit
l'oeil, comme le meunier qui se rveille lorsque s'arrte le bruit
somnifre des roues de son moulin; aprs avoir cout Langeron, il
referma l'oeil de nouveau et pencha la tte encore plus sur sa poitrine,
tmoignant ainsi du peu d'intrt qu'il prenait  cette discussion.

Mettant tous ses efforts  irriter Weirother et  le froisser dans son
amour-propre d'auteur, Langeron continuait  dmontrer que Bonaparte
pouvait tout aussi bien prendre l'initiative de l'attaque que se laisser
attaquer, et que dans ce cas il dtruisait du coup toutes les
combinaisons du plan. Son adversaire ne rpondait  ses arguments que
par un sourire de profond mpris, qui lui tenait lieu de toute rplique:

S'il avait pu nous attaquer, il l'aurait dj fait!

--Vous ne le croyez donc pas fort? dit Langeron.

--S'il a 40 000 hommes, c'est beaucoup, rpondit Weirother, avec le
ddain d'un docteur auquel une bonne femme indique un remde.

--Dans ce cas, il court  sa perte en attendant notre attaque, continua
Langeron d'un ton ironique.

Il cherchait un appui dans Miloradovitch, mais celui-ci tait  cent
lieues de la discussion.

Ma foi, dit-il, demain nous le verrons sur le champ de bataille.

Sur la figure de Weirother, on lisait clairement qu'il lui paraissait
trange de rencontrer des objections chez les gnraux russes, lorsque
non seulement lui, mais encore les deux empereurs taient convaincus de
la justesse de son plan.

Les feux sont teints dans le camp ennemi, et on y entend un bruit
incessant, dit-il. Que veut dire cela, si ce n'est qu'il se retire, et
c'est la seule chose que nous ayons  craindre, ou bien encore qu'il
change ses positions. Mme en supposant qu'il prenne celle de Turass, il
nous pargnera beaucoup de peine, et nos dispositions resteront les
mmes dans leurs moindres dtails.

--De quelle manire?... demanda le prince Andr, qui cherchait depuis
longtemps l'occasion d'exprimer ses doutes.

Mais Koutouzow se rveilla en toussant avec bruit:

Messieurs, dit-il, nos dispositions pour demain; je dirai mme pour
aujourd'hui, puisqu'il est une heure du matin, nos dispositions ne
sauraient tre changes. Vous les connaissez; nous ferons tous notre
devoir. Et rien n'est plus important, la veille d'une bataille,--il
s'arrta un moment,--que de faire un bon somme!

Il fit mine de se lever. Les gnraux le salurent, et on se spara.


Le Conseil de guerre, devant lequel le prince Andr n'avait pas eu le
loisir d'exprimer sa manire de voir, lui laissa une impression de
trouble et d'inquitude, et il se demandait qui d'eux tous avait raison,
de Dolgoroukow et Weirother, ou bien de Koutouzow et Langeron. Koutouzow
ne pouvait-il donc dire son opinion franchement  l'Empereur? Cela se
passait-il toujours ainsi, et en vient-on  risquer des milliers
d'existences et la mienne, pensait-il, grce  des intrts de cour tout
personnels?... Oui, on me tuera peut-tre demain...? Et tout  coup
cette ide de la mort voqua en lui toute une srie de souvenirs
lointains et intimes, ses adieux  son pre,  sa femme, les premiers
temps de son mariage et son amour pour elle! Il se souvint de sa
grossesse, il s'attendrit sur elle, sur lui-mme, et sortant, tout mu
et agit, de la cabane o il logeait avec Nesvitsky, il se mit 
marcher.

La nuit tait brumeuse, et un mystrieux rayon de lune essayait d'en
percer les tnbres.

Oui, demain, demain! se disait-il. Tout sera peut-tre fini pour moi
et ces souvenirs n'auront peut-tre plus de valeur. Ce sera demain, je
le sens, qu'il me sera donn de montrer tout ce que je puis faire...

Et il se reprsentait la bataille, les pertes, la concentration de la
lutte sur un point, la confusion des chefs:

Voil enfin l'heureux moment, le Toulon si ardemment dsir!

Il se vit ensuite exposant son opinion claire et prcise  Koutouzov, 
Weirother, aux empereurs. Tous taient frapps de la justesse de ses
combinaisons, mais personne n'osait prendre sur lui de les excuter....
Il choisissait un rgiment, une division, posait ses conditions pour
qu'on ne se mt pas en travers de ses projets, menait sa division sur le
point dcisif et remportait la victoire!... Et la mort et l'agonie? lui
soufflait une autre voix. Mais le prince Andr continuait  rver  ses
futurs succs. C'est  lui que l'on confiait le plan de la prochaine
bataille. Il n'tait, il est vrai, qu'un officier de service auprs de
Koutouzow, mais c'tait lui qui faisait tout, et la seconde bataille
tait galement gagne!... c'tait lui qui remplaait Koutouzow!... Eh
bien, aprs? reprit l'autre voix, aprs, si en attendant tu n'es pas
bless, tu ou du, qu'arrivera-t-il?--Aprs, se rpondait le prince
Andr, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir. Ce n'est pas ma faute
si je tiens  obtenir de la gloire, si je tiens  me rendre clbre, 
me faire aimer des hommes, si c'est mon seul but dans la vie! Je ne le
dirai  personne, mais qu'y puis-je faire, si je ne tiens qu' la gloire
et  l'amour des hommes? La mort, les blessures, la perte de ma famille,
rien de tout cela ne m'effraye, et quelque chers que me soient les tres
que j'aime, mon pre, ma soeur, ma femme, quelque trange que cela
puisse paratre, je les donnerais tous pour une minute de gloire, de
triomphe, d'amour de la part de ces hommes que je ne connais pas et que
je ne connatrai jamais, pensait-il.

Prtant l'oreille au murmure confus qui s'levait autour de la demeure
de Koutouzow, il y distingua les voix de la domesticit occupe 
l'emballage, et celle d'un cocher qui raillait sur son nom le vieux
cuisinier de Koutouzow, appel Tite.

Le diable t'emporte! grommela le vieillard, au milieu des rires de ceux
qui l'entouraient.

--Et pourtant, se disait le prince Bolkonsky, je ne tiens qu' m'lever
au-dessus d'eux tous, je ne tiens qu' cette gloire mystrieuse que je
sens planer dans ce brouillard au-dessus de ma tte!


XIII


Rostow passa cette nuit-l avec son peloton aux avant-postes du
dtachement de Bagration. Ses hussards taient en vedette deux par deux;
lui-mme parcourait leur ligne au pas de son cheval, pour vaincre
l'irrsistible sommeil qui s'emparait de lui. Derrire, sur une vaste
tendue, brillaient indistinctement  travers le brouillard les feux de
nos bivouacs, tandis qu'autour de lui et devant lui s'tendait la nuit
profonde. Malgr tous ses efforts pour percer la brume, il ne voyait
rien. Il croyait parfois entrevoir une lueur indcise, quelques feux
tremblotants, puis tout s'effaait, et il se disait, qu'il avait t le
jouet d'une illusion; ses yeux se refermaient, et son imagination lui
reprsentait tantt l'Empereur, tantt Denissow, tantt sa famille, et
il ouvrait de nouveau les yeux et n'apercevait devant lui que les
oreilles et la tte de son cheval, les ombres de ses hussards et la mme
obscurit impntrable.

Pourquoi ne m'arriverait-il pas ce qui est arriv  tant d'autres? se
disait-il. Pourquoi ne me trouverais-je pas sur le passage de
l'Empereur, qui me donnerait une commission comme  tout autre officier
et, une fois la commission remplie, me rapprocherait de sa personne! Oh!
s'il le faisait, comme je veillerais sur lui, comme je lui dirais la
vrit, comme je dmasquerais les fourbes!

Et Rostow, pour mieux se reprsenter son amour et son entier dvouement
 l'Empereur, se voyait aux prises avec un tratre allemand, qu'il
souffletait et tuait sous les yeux de son souverain. Un cri loign le
fit tressaillir.

O suis-je? ah! oui, aux avant-postes! le mot d'ordre et de ralliement:
Timon et Olmtz! Quel guignon d'tre laiss demain dans la rserve!
Si du moins on me permettait de prendre part  l'affaire! Ce serait
peut-tre la seule chance de voir l'Empereur. Je vais tre relev tout 
l'heure, et j'irai le demander au gnral.

Il se raffermit sur sa selle pour aller inspecter encore une fois ses
hussards. La nuit lui parut moins sombre: il distinguait confusment 
gauche une pente douce, et vis--vis, s'levant  pic, un noir mamelon,
sur le plateau duquel s'talait une tache blanche dont il ne pouvait se
rendre compte. tait-ce une clairire claire par la lune, des maisons
blanches, ou une couche de neige? Il crut mme y apercevoir un certain
mouvement:

Une tache blanche? se dit Rostow, c'est de la neige  coup sr; une
tache! rpta-t-il,  moiti endormi.

Et il retomba dans ses rves....

Natacha! murmura-t-il, elle ne voudra jamais croire que j'ai vu
l'Empereur!

-- droite, Votre Noblesse, il y a l des buissons! lui dit le hussard
devant lequel il passait.

Il releva la tte, et s'arrta. Il se sentait vaincu par le sommeil de
la jeunesse:

Oui, mais  quoi vais-je penser? Comment parlerai-je  l'Empereur?...
Non, non, ce n'est pas a...

Et sa tte s'inclinait de nouveau, lorsque dans son rve, croyant qu'on
tirait sur lui, il s'cria en se rveillant en sursaut:

Qui va l?...

Et il entendit au mme instant, l o il supposait devoir tre l'ennemi,
les cris retentissants de milliers de voix; son cheval et celui du
hussard qui marchait  ses cts dressrent les oreilles.  l'endroit
d'o ces cris partaient brilla et s'teignit un feu solitaire, puis un
autre scintilla, et toute la ligne des troupes ennemies chelonnes sur
la montagne s'claira subitement d'une trane de feux, pendant que les
clameurs allaient en augmentant. Rostow pouvait reconnatre, par les
intonations, que c'tait du franais, bien qu'il ft impossible de
distinguer les mots  cause du brouhaha.

Qu'est-ce que c'est? Qu'en penses-tu? demanda-t-il  son hussard. C'est
pourtant bien chez l'ennemi?... Ne l'entends-tu donc pas? ajouta-t-il,
en voyant qu'il ne lui rpondait pas.

--Eh! qu'est-ce qui peut le savoir, Votre Noblesse?

--D'aprs la direction, ce doit bien tre chez lui.

--Peut-tre chez lui, peut-tre pas! il se passe tant de choses la nuit!
H, voyons, pas de btises, dit-il  son cheval.

Celui de Rostow s'chauffait galement et frappait du pied la terre
gele. Les cris augmentaient de force et de violence et se confondaient
en une immense clameur, comme seule pouvait la produire une arme de
plusieurs milliers d'hommes. Les feux s'allumaient sur toute la ligne.
Le sommeil de Rostow avait t chass par le bruit des acclamations
triomphantes:

Vive l'Empereur! vive l'Empereur! entendait-il distinctement.

--Ils ne sont pas loin, ils doivent tre l, derrire le ruisseau,
dit-il  son hussard.

Celui-ci soupira sans rpondre et fit entendre une toux de mauvaise
humeur.

Le pas d'un cheval approchait, et il vit, surgissant tout  coup devant
lui du milieu du brouillard, une figure qui lui parut gigantesque:
c'tait un sous-officier, qui lui annona l'arrive des gnraux.
Rostow, se dirigeant  leur rencontre, se retourna pour suivre du regard
les feux de l'ennemi. Le prince Bagration et le prince Dolgoroukow,
accompagns de leurs aides de camp, taient venus voir cette
fantasmagorie de feux et couter les clameurs de l'ennemi. Rostow
s'approcha de Bagration et, aprs lui avoir fait son rapport, se joignit
 sa suite, prtant l'oreille  la conversation des deux chefs.

Croyez-moi, disait Dolgoroukow, ce n'est qu'une ruse de guerre: il
s'est retir, et il a donn l'ordre  l'arrire-garde d'allumer des feux
et de faire du bruit afin de nous tromper.

--J'ai peine  le croire, reprit Bagration; ils occupent ce mamelon
depuis hier soir; s'ils se retiraient, ils l'auraient aussi abandonn.
Monsieur l'officier, dit-il  Rostow, les claireurs y sont-ils encore?

--Ils y taient hier au soir, Excellence, mais maintenant je ne pourrais
vous le dire. Faut-il y aller voir avec mes hussards?

Bagration faisait de vains efforts pour distinguer la figure de Rostow.

Bien, allez-y dit-il aprs un moment de silence.

Rostow lana son cheval en avant, appela le sous-officier et deux
hussards, leur donna l'ordre de l'accompagner, et descendit au trot la
montagne dans la direction des cris. Il prouvait un mlange
d'inquitude et de plaisir  se perdre ainsi avec ses trois hussards
dans les tnbres pleines de vapeurs, de mystres et de dangers.
Bagration lui enjoignit, de la hauteur o il tait plac, de ne pas
franchir le ruisseau, mais Rostow feignit de ne pas l'avoir entendu. Il
allait, il allait toujours, prenant les buissons pour des arbres et les
ravines pour des hommes. Arriv au pied de la montagne, il ne voyait
plus ni les ntres ni l'ennemi. En revanche, les cris et les voix
taient plus distincts.  quelques pas devant lui, il crut apercevoir
une rivire, mais en approchant il reconnut une grande route, et il
s'arrta indcis sur la direction  prendre: fallait-il la suivre ou la
traverser pour continuer  travers champs vers la montagne oppose?
Suivre cette route, qui tranchait dans le brouillard, tait plus sage,
parce qu'on y pouvait voir devant soi.

Suis-moi, dit-il.

Et il la franchit pour monter au galop le versant oppos, occup depuis
la veille par un piquet franais.

Votre Noblesse, le voil! lui dit un de ses hussards.

Rostow eut  peine le temps de remarquer un point noir dans le
brouillard, qu'une lueur parut, un coup partit, et une balle siffla
comme  regret bien haut dans la brume et se perdit au loin. Un second
clair brilla, le coup ne partit point. Rostow tourna bride et s'loigna
au galop. Quatre coups partirent sur diffrents points, et les balles
chantrent sur tous les tons. Rostow retint un moment son cheval, excit
comme lui, et le mit au pas:

Encore, et encore! se disait-il gaiement.

Mais les fusils se turent. Arriv au galop auprs de Bagration, il porta
deux doigts  sa visire.

Dolgoroukow dfendait toujours son opinion:

Les Franais se retiraient et n'avaient allum leurs feux que pour nous
tromper. Ils ont parfaitement pu se retirer et laisser des piquets.

--En tout cas, ils ne sont pas tous partis, Prince, dit Bagration. Nous
ne le saurons que demain.

--Le piquet est sur la montagne, Excellence, et toujours l au mme
endroit, dit Rostow, sans pouvoir rprimer un sourire de satisfaction,
caus par sa course et par le sifflement des balles.

--Bien, bien, dit Bagration, je vous remercie, monsieur l'officier.

--Excellence, dit Rostow, permettez-moi de....

--Qu'y a-t-il?

--Notre escadron sera laiss dans la rserve, ayez la bont de
m'attacher au 1er escadron.

--Comment vous appelez-vous?

--Comte Rostow.

--Ah! c'est bien, bien! Je te garde auprs de moi comme ordonnance.

--Vous tes le fils d'lie Andrvitch, dit Dolgoroukow. Mais...

Rostow, sans lui rpondre, demanda au prince Bagration: Puis-je alors
esprer, Excellence?...

--J'en donnerai l'ordre.

--Demain, qui sait, oui, demain on m'enverra peut-tre porter un message
 l'Empereur. Dieu soit lou! se dit-il.

Les cris et les feux de l'arme ennemie taient causs par la lecture de
la proclamation de Napolon, pendant laquelle l'Empereur faisait
lui-mme  cheval le tour des bivouacs. Les soldats l'ayant aperu,
allumaient des torches de paille et le suivaient en criant: Vive
l'Empereur! L'ordre du jour contenant la proclamation de Napolon venait
de paratre; elle tait ainsi conue:

SOLDATS!

L'arme russe se prsente devant vous pour venger l'arme autrichienne
d'Ulm. Ce sont ces mmes bataillons que vous avez battus  Hollabrnn,
et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu'ici.

Les positions que nous occupons sont formidables, et, pendant qu'ils
marcheront pour tourner ma droite, ils me prsenteront le flanc.
Soldats, je dirigerai moi-mme vos bataillons. Je me tiendrai loin du
feu, si, avec votre bravoure accoutume, vous portez le dsordre et la
confusion dans les rangs ennemis; mais, si la victoire tait un moment
incertaine, vous verriez votre Empereur s'exposer aux premiers coups,
car la victoire ne saurait hsiter, dans cette journe surtout o il
s'agit de l'honneur de l'infanterie franaise, qui importe tant 
l'honneur de toute la nation.

Que, sous prtexte d'emmener les blesss, on ne dgarnisse pas les
rangs, et que chacun soit bien pntr de cette pense, qu'il faut
vaincre ces stipendis de l'Angleterre, qui sont anims d'une si grande
haine contre notre nation!

Cette victoire finira la campagne, et nous pourrons reprendre nos
quartiers d'hiver, o nous serons joints par les nouvelles armes qui se
forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon
peuple, de vous et de moi.

NAPOLON.


XIV


Il tait cinq heures du matin, et le jour n'avait pas encore paru. Les
troupes du centre, de la rserve et le flanc droit de Bagration se
tenaient immobiles; mais, sur le flanc gauche, les colonnes
d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, qui avaient ordre de
descendre dans les bas-fonds pour attaquer le flanc droit des Franais
et le rejeter, selon les dispositions prises, dans les montagnes de la
Bohme, s'veillaient et commenaient leurs prparatifs. Il faisait
froid et sombre. Les officiers djeunaient et avalaient leur th en
toute hte; les soldats grignotaient leurs biscuits, battaient la
semelle pour se rchauffer et se groupaient autour des feux, en y jetant
tour  tour les dbris de chaises, de tables, de roues, de tonneaux,
d'abris, en un mot tout ce qu'ils ne pouvaient emporter et dont l'acre
fume les enveloppait. L'arrive des guides autrichiens devint le signal
de la mise en mouvement: le rgiment s'agitait, les soldats quittaient
leur feu, serraient leurs pipes dans la tige de leurs bottes, et,
mettant leurs sacs dans les charrettes, saisissaient leurs fusils et
s'alignaient en bon ordre. Les officiers boutonnaient leurs uniformes,
bouclaient leurs ceinturons, accrochaient leurs havresacs et
inspectaient minutieusement les rangs. Les soldats des fourgons et les
domestiques militaires attelaient les chariots et y entassaient tous les
bagages. Les aides de camp, les commandants de rgiment, de bataillon,
montaient  cheval, se signaient, donnaient leurs derniers ordres, leurs
commissions et leurs instructions aux hommes du train, et les colonnes
s'branlaient au bruit cadenc de milliers de pieds, sans savoir o
elles allaient, et sans mme apercevoir,  cause de la fume et du
brouillard intense, le terrain qu'elles abandonnaient et celui sur
lequel elles s'engageaient.

Le soldat en marche est tout aussi limit dans ses moyens d'action,
aussi entran par son rgiment, que le marin sur son navire. Pour l'un,
ce sera toujours le mme pont, le mme mt, le mme cble; pour l'autre,
malgr les normes distances inconnues et pleines de dangers qu'il lui
arrive de franchir, il a galement autour de lui les mmes camarades, le
mme sergent-major, le chien fidle de la compagnie et le mme chef. Le
matelot est rarement curieux de se rendre compte des vastes tendues sur
lesquelles navigue son navire; mais, le jour de la bataille, on ne sait
comment, on ne sait pourquoi, une seule note solennelle, la mme pour
tous, fait vibrer les cordes du moi moral du soldat par l'approche de
cet inconnu invitable et dcisif, qui veille en lui une inquitude
inusite. Ce jour-l, il est excit, il regarde, il coute, il
questionne et cherche  comprendre ce qui se passe en dehors du cercle
de ses intrts habituels.

L'paisseur du brouillard tait telle que le premier rayon de jour tait
trop faible pour le percer, et l'on ne distinguait rien  dix pas. Les
buissons se transformaient en grands arbres, les plaines en descentes et
en ravins, et l'on risquait de se trouver inopinment devant l'ennemi.
Les colonnes marchrent longtemps dans ce nuage, descendant et montant,
longeant des jardins et des murs dans une localit inconnue, sans le
rencontrer. Devant, derrire, de tous cts, le soldat entendait l'arme
russe suivant la mme direction, et il se rjouissait de savoir qu'un
grand nombre des siens se dirigeaient comme lui vers ce point inconnu.

As-tu entendu? voil ceux de Koursk qui viennent de passer, disait-on
dans les rangs.

--Ah! c'est effrayant ce qu'il y a de nos troupes! Quand on a allum les
feux hier soir, j'ai regard... c'tait Moscou, quoi!

Les soldats marchaient gaiement, comme toujours, quand il s'agit de
prendre l'offensive, et cependant les chefs de colonnes ne s'en taient
pas encore approchs et ne leur avaient pas dit un mot (tous ceux que
nous avons vus au conseil de guerre taient en effet de mauvaise humeur
et mcontents de la dcision prise: ils se bornaient  excuter les
instructions qu'on leur avait donnes, sans s'occuper d'encourager le
soldat). Une heure environ se passa ainsi: le gros des troupes s'arrta,
et aussitt on prouva le sentiment instinctif d'une grande confusion et
d'un grand dsordre. Il serait difficile d'expliquer comment ce
sentiment d'abord confus devient bientt une certitude absolue: le fait
est qu'il gagne insensiblement de proche en proche avec une rapidit
irrsistible, comme l'eau se dverse dans un ravin. Si l'arme russe
s'tait trouve seule, sans allis, il se serait coul plus de temps
pour transformer une apprhension pareille en un fait certain; mais ici
on ressentait comme un plaisir extrme et tout naturel  en accuser les
Allemands, et chacun fut aussitt convaincu que cette fatale confusion
tait due aux mangeurs de saucisses.

Nous voil en plan!... Qu'est-ce qui barre donc la route? Est-ce le
Franais?... Non, car il aurait dj tir!... Avec cela qu'on nous a
presss de partir, et nous voil arrts en plein champ! Ces maudits
Allemands qui brouillent tout, ces diables qui ont la cervelle 
l'envers!... Fallait les flanquer en avant, tandis qu'ils se pressent
l, derrire. Et nous voil  attendre sans manger! Sera-ce
long?...--Bon, voil la cavalerie qui est maintenant en travers de la
route, dit un officier. Que le diable emporte ces Allemands, qui ne
connaissent pas leur pays!

--Quelle division? demanda un aide de camp en s'approchant des soldats.

--Dix-huitime!

--Que faites-vous donc l? vous auriez d tre en avant depuis
longtemps; maintenant, vous ne passerez plus jusqu'au soir.

--Quelles fichues dispositions! Ils ne savent pas eux-mmes ce qu'ils
font! dit l'officier en s'loignant.

Puis ce fut un gnral qui criait avec colre en allemand:

Taffa-lafa!

--Avec a qu'il est facile de le comprendre, dit un soldat. Je les
aurais fusilles, ces canailles!

--Nous devions tre sur place  neuf heures, et nous n'avons pas fait la
moiti de la route.... En voil des dispositions!

On n'entendait que cela de tous cts, et l'ardeur premire des troupes
se changeait insensiblement en une violente irritation, cause par la
stupidit des instructions qu'avaient donnes les Allemands.

Cet embarras tait le rsultat du mouvement opr par la cavalerie
autrichienne vers le flanc gauche. Les gnraux en chef, ayant trouv
notre centre trop loign du flanc droit, avaient fait rebrousser chemin
 toute la cavalerie, l'avaient dirige vers le flanc gauche, et, par
suite de cet ordre, plusieurs milliers de chevaux passaient  travers
l'infanterie, qui tait ainsi force de s'arrter sur place.

Une altercation avait eu lieu entre le guide autrichien et le gnral
russe. Ce dernier s'poumonait  exiger que la cavalerie suspendt son
mouvement; l'Autrichien rpondait que la faute en tait non pas  lui,
mais au chef, et pendant ce temps-l les troupes immobiles et
silencieuses perdaient peu  peu leur entrain. Aprs une heure de halte,
elles se mirent en marche, et elles descendaient dans les bas-fonds, o
le brouillard s'paississait de plus en plus, tandis qu'il commenait 
s'claircir sur la hauteur, lorsque devant elles retentit  travers
cette brume impntrable un premier coup, puis un second suivi de
quelques autres  intervalles irrguliers, auxquels succda un feu vif
et continu, au-dessus du ruisseau de Goldbach.

Ne comptant pas y rencontrer l'ennemi et arrivs sur lui 
l'improviste, ne recevant aucune parole d'encouragement de leurs chefs,
et conservant l'impression d'avoir t inutilement retards, les Russes,
compltement envelopps par ce brouillard pais, tiraient mollement et
sans hte, avanaient, s'arrtaient, sans recevoir  temps aucun ordre
de leurs chefs, ni des aides de camp, qui erraient comme eux dans ces
bas-fonds  la recherche de leur division. Ce fut le sort de la
premire, de la seconde et de la troisime colonne, qui toutes trois
avaient opr leur descente. L'ennemi tait-il  dix verstes avec le
gros de ses forces, comme on le supposait, ou bien tait-il l, cach 
tous les yeux? Personne ne le sut jusqu' neuf heures du matin. La
quatrime colonne, commande, par Koutouzow, occupait le plateau de
Pratzen.

Pendant que tout cela se passait, Napolon, entour de ses marchaux, se
tenait sur la hauteur de Schlapanitz. Au-dessus de sa tte se droulait
un ciel bleu, et l'immense globe du soleil se balanait, comme un brlot
enflamm, sur la mer laiteuse des vapeurs du brouillard. Ni les troupes
franaises, ni Napolon, entour de son tat-major, ne se trouvaient de
l'autre ct du ruisseau et des bas-fonds des villages de Sokolenitz et
de Schlapanitz, derrire lesquels nous comptions occuper la position et
commencer l'attaque, mais tout au contraire ils taient en de, et 
une telle proximit de nous, que Napolon pouvait distinguer,  l'oeil
nu, un fantassin d'un cavalier. Vtu d'une capote grise, la mme qui
avait fait la campagne d'Italie, mont sur un petit cheval arabe gris,
il se tenait un peu en avant de ses marchaux, examinant en silence les
contours des collines qui mergeaient peu  peu du brouillard et sur
lesquelles se mouvaient au loin les troupes russes, et prtant l'oreille
 la fusillade engage au pied des hauteurs. Pas un muscle ne bougeait
sur sa figure, encore maigre  cette poque, et ses yeux brillants
s'attachaient fixement sur un point. Ses prvisions se trouvaient
justifies. Une grande partie des troupes russes taient descendues dans
le ravin et marchaient vers la ligne des tangs. L'autre partie
abandonnait le plateau de Pratzen que Napolon, qui le considrait comme
la clef de la position, avait eu l'intention d'attaquer. Il voyait
dfiler et briller au milieu du brouillard, comme dans un enfoncement
form par deux montagnes, descendant du village de Pratzen et suivant la
mme direction vers le vallon, les milliers de baonnettes des
diffrentes colonnes russes, qui se perdaient l'une aprs l'autre dans
cette mer de brumes. D'aprs les rapports reus la veille au soir,
d'aprs le bruit trs sensible de roues et de pas entendu pendant la
nuit aux avant-postes, d'aprs le dsordre des manoeuvres des troupes
russes, il comprenait clairement que les allis le supposaient  une
grande distance, que les colonnes de Pratzen composaient le centre de
l'arme russe, et que ce centre tait suffisamment affaibli pour qu'il
pt l'attaquer avec succs,... et cependant il ne donnait pas le signal
de l'attaque.

C'tait pour lui un jour solennel,--l'anniversaire de son couronnement.
S'tant assoupi vers le matin d'un lger sommeil, il s'tait lev gai,
bien portant, confiant dans son toile, dans cette heureuse disposition
d'esprit o tout parat possible, o tout russit; montant  cheval, il
alla examiner le terrain; sa figure calme et froide trahissait dans son
immobilit un bonheur conscient et mrit, comme celui qui illumine
parfois la figure d'un adolescent amoureux et heureux.

Lorsque le soleil se fut entirement dgag et que les gerbes
d'clatante lumire se rpandirent sur la plaine, Napolon, qui semblait
n'avoir attendu que ce moment, dganta sa main blanche, d'une forme
irrprochable, et fit un geste qui tait le signal de commencer
l'attaque. Les marchaux, accompagns de leurs aides de camp, galoprent
dans diffrentes directions, et quelques minutes plus tard, le gros des
forces de l'arme franaise se dirigeait rapidement vers le plateau de
Pratzen, que les Russes continuaient  abandonner, en se dversant 
gauche dans la valle.


XV


 huit heures du matin, Koutouzow se rendit  cheval  Pratzen,  la
tte de la quatrime colonne, celle de Miloradovitch, qui allait
remplacer les colonnes de Prsczebichewsky et de Langeron descendues dans
les bas-fonds. Il salua les soldats du premier rgiment et donna
l'ordre de se mettre en marche, montrant par l son intention de
commander en personne. Il s'arrta au village de Pratzen. Le prince
Andr, excit, exalt, mais calme et froid en apparence, comme l'est
gnralement un homme qui se sent arriv au but ardemment dsir,
faisait partie de la nombreuse suite du gnral en chef. La journe qui
commenait serait, il en tait sr, son Toulon ou son pont d'Arcole. Le
pays et la position de nos troupes lui taient aussi connus qu'ils le
pouvaient tre  tout officier suprieur de notre arme; quant  son
plan stratgique, inexcutable  prsent, il l'avait compltement
oubli. Suivant en pense le plan de Weirother, il se demandait,  part
lui, quels seraient les coups du hasard et les incidents qui lui
permettraient de mettre en vidence sa fermet et la rapidit de ses
conceptions.

 gauche, au pied de la montagne, dans le brouillard, des troupes
invisibles changeaient des coups de fusil. L, se disait-il, se
concentrera la bataille, l surgiront les obstacles, et c'est l, qu'on
m'enverra avec une brigade ou une division, et que, le drapeau en main,
j'avancerai, en culbutant tout sur mon passage! si bien qu'en voyant
dfiler devant lui les bataillons, il ne pouvait s'empcher de se dire:
Voici peut-tre justement le drapeau avec lequel je m'lancerai en
avant!

Sur le sol s'tendait un givre lger, qui fondait peu  peu en rose,
tandis que dans le ravin tout tait envelopp d'un brouillard intense;
on n'y voyait absolument rien, surtout  gauche, o taient descendues
nos troupes et d'o partait la fusillade. Le soleil brillait de tout son
clat au-dessus de leurs ttes, dans un ciel bleu fonc. Au loin devant
elles, sur l'autre bord de cette mer blanchtre, se dessinaient les
crtes boises des collines; c'tait l que devait se trouver l'ennemi.
 droite, la garde s'engouffrait dans ces vapeurs, ne laissant aprs
elle que l'cho de sa marche;  gauche, derrire le village, des masses
de cavalerie s'avanaient pour disparatre  leur tour. Devant et
derrire s'coulait l'infanterie. Le gnral en chef assistait au dfil
des troupes  la sortie du village: il avait l'air puis et irrit.
L'infanterie s'arrta tout  coup devant lui, sans en avoir reu
l'ordre, videmment  cause d'un obstacle qui barrait la route  sa tte
de colonne:

Mais dites donc enfin qu'on se fractionne en bataillons et qu'on tourne
le village, dit Koutouzow schement au gnral qui s'avanait. Comment
ne comprenez-vous pas qu'il est impossible de se dvelopper ainsi dans
les rues d'un village quand on marche  l'ennemi?

--Je comptais prcisment, Votre Excellence, me reformer en avant du
village.

Koutouzow sourit aigrement.

Charmante ide vraiment que de dvelopper votre front en face de
l'ennemi!

--L'ennemi est encore loin, Votre Haute Excellence. D'aprs la
disposition....

--Quelle disposition? s'cria-t-il avec colre. Qui vous l'a dit?...
Veuillez faire ce que l'on vous ordonne.

--J'obis, dit l'autre.

--Mon cher, dit Nesvitsky  l'oreille du prince Andr, le vieux est
d'une humeur de chien.

Un officier autrichien, en uniforme blanc avec un plumet vert, aborda en
ce moment Koutouzow et lui demanda, de la part de l'Empereur, si la
quatrime colonne tait engage dans l'action.

Koutouzow se dtourna sans lui rpondre; son regard tombant par hasard
sur le prince Andr, il s'adoucit, comme pour le mettre en dehors de sa
mauvaise humeur.

Allez voir, mon cher, lui dit-il, si la troisime division a dpass le
village. Dites-lui de s'arrter et d'attendre mes ordres, et
demandez-lui, ajouta-t-il en le retenant, si les tirailleurs sont posts
et ce qu'ils font... ce qu'ils font? murmura-t-il, sans rien rpondre
 l'envoy autrichien.

Le prince Andr, ayant dpass les premiers bataillons, arrta la
troisime division et constata en effet l'absence de tirailleurs en
avant des colonnes. Le chef du rgiment reut avec stupfaction l'ordre
envoy par le gnral en chef de les poster; il tait convaincu que
d'autres troupes se dployaient devant lui et que l'ennemi devait tre
au moins  dix verstes. Il ne voyait en effet devant lui qu'une tendue
dserte, qui semblait s'abaisser doucement et que recouvrait un pais
brouillard. Le prince Andr revint aussitt faire son rapport au gnral
en chef, qu'il trouva au mme endroit, toujours  cheval et lourdement
affaiss sur sa selle, de tout le poids de son corps. Les troupes
taient arrtes, et les soldats avaient mis leurs fusils la crosse 
terre.

Bien, bien, dit-il.

Et se tournant vers l'Autrichien, qui, une montre  la main, l'assurait
qu'il tait temps de se remettre en marche, puisque toutes les colonnes
du flanc gauche avaient opr leur descente:

Rien ne presse, Excellence, dit-il en billant.... Nous avons bien le
temps!

Au mme moment, ils entendirent derrire eux les cris des troupes,
rpondant au salut de certaines voix, qui s'avanaient avec rapidit le
long des colonnes en marche. Lorsque les soldats du rgiment devant
lequel il se tenait crirent  leur tour, Koutouzow recula de quelques
pas et frona le sourcil. Sur la route de Pratzen arrivait au galop un
escadron de cavaliers de diverses couleurs, dont deux se dtachaient en
avant des autres; l'un, en uniforme noir, avec un plumet blanc, montait
un cheval alezan  courte queue; l'autre, en uniforme blanc, tait sur
un cheval noir. C'taient les deux empereurs et leur suite. Koutouzow,
avec l'affectation d'un subordonn qui est  son poste, commanda aux
troupes le silence, et, faisant le salut militaire, s'approcha de
l'Empereur. Toute sa personne et ses manires, subitement
mtamorphoses, avaient pris l'apparence de cette soumission aveugle de
l'infrieur, qui ne raisonne pas. Son respect affect sembla frapper
dsagrablement l'empereur Alexandre, mais cette impression fugitive
s'effaa aussitt, pour ne laisser aucune trace sur sa jeune figure,
rayonnante de bonheur. Son indisposition de quelques jours l'avait
maigri, sans rien lui faire perdre de cet ensemble rellement sduisant
de majest et de douceur, qui se lisait sur sa bouche aux lvres fines
et dans ses beaux yeux bleus.

S'il tait majestueux  la revue d'Olmtz, ici il paraissait plus gai et
plus ardent. La figure colore par la course rapide qu'il venait de
faire, il arrta son cheval, et, respirant  pleins poumons, il se
retourna vers sa suite aussi jeune, aussi anime que lui, compose de
la fleur de la jeunesse austro-russe, des rgiments d'arme et de la
garde. Czartorisky, Novosiltsow, Volkonsky, Strogonow et d'autres en
faisaient partie, et causaient en riant entre eux. Revtus de brillants
uniformes, monts sur de beaux chevaux bien dresss, ils se tenaient 
quelques pas de l'empereur. Des cuyers tenaient en main, tout prts
pour les deux souverains, des chevaux de rechange aux housses brodes.
L'empereur Franois, encore jeune, avec le teint vif, maigre, lanc,
raide en selle sur son bel talon, jetant des regards anxieux autour de
lui, fit signe  un de ses aides de camp d'approcher. Il va srement
lui demander l'heure du dpart, se dit le prince Andr, en suivant les
mouvements de son ancienne connaissance. Il se souvenait des questions
que Sa Majest Autrichienne lui avait adresses  Brnn.

La vue de cette brillante jeunesse, pleine de sve et de confiance dans
le succs, chassa aussitt la disposition morose dans laquelle tait
l'tat-major de Koutouzow: telle une frache brise des champs, pntrant
par la fentre ouverte, disperse au loin les lourdes vapeurs d'une
chambre trop chaude.

Pourquoi ne commencez-vous pas, Michel Larionovitch?

--J'attendais Votre Majest, dit Koutouzow, en s'inclinant
respectueusement.

L'Empereur se pencha de son ct comme s'il ne l'avait pas entendu.

J'attendais Votre Majest, rpta Koutouzow,--et le prince Andr
remarqua un mouvement de sa lvre suprieure au moment o il pronona:
j'attendais...--Les colonnes ne sont pas toutes runies, sire.

Cette rponse dplut  l'Empereur; il haussa les paules et regarda
Novosiltsow, comme pour se plaindre de Koutouzow.

Nous ne sommes pourtant pas sur le Champ-de-Mars, Michel Larionovitch,
o l'on attend pour commencer la revue que tous les rgiments soient
rassembls, continua l'Empereur, en jetant cette fois un coup d'oeil 
l'empereur Franois comme pour l'inviter, sinon  prendre part  la
conversation, au moins  l'couter; mais ce dernier ne parut pas s'en
proccuper.

C'est justement pour cela, sire, que je ne commence pas, dit Koutouzow
 haute et intelligible voix, car nous ne sommes pas  une revue, nous
ne sommes pas sur le Champ-de-Mars.

 ces paroles, les officiers de la suite s'entre-regardrent. Il a beau
tre vieux, il ne devrait pas parler ainsi, disaient clairement leurs
figures, qui exprimaient la dsapprobation.

L'Empereur fixa son regard attentif et scrutateur sur Koutouzow, dans
l'attente de ce qu'il allait sans doute ajouter. Celui-ci, inclinant
respectueusement la tte, garda le silence. Ce silence dura une seconde,
aprs laquelle, reprenant l'attitude et le ton d'un infrieur qui
demande des ordres:

Du reste, si tel est le dsir de Votre Majest? dit-il.

Et appelant  lui le chef de la colonne, Miloradovitch, il lui donna
l'ordre d'attaquer.

Les rangs s'branlrent, et deux bataillons de Novgorod et un bataillon
du rgiment d'Apchron dfilrent.

Au moment o passait le bataillon d'Apchron, Miloradovitch s'lana en
avant; son manteau tait rejet en arrire et laissait voir son uniforme
chamarr de dcorations. Le tricorne orn d'un immense panache pos de
ct, il salua crnement l'Empereur en arrtant court son cheval devant
lui.

Avec l'aide de Dieu, gnral! lui dit celui-ci.

--Ma foi, sire, nous ferons tout ce que nous pourrons, s'cria-t-il
gaiement, tandis que la suite souriait de son trange accent franais.

Miloradovitch fit faire volte-face  son cheval et se retrouva 
quelques pas en arrire de l'Empereur. Les soldats, excits par la vue
du tsar, marchaient en cadence d'un pas rapide et plein d'entrain.

Enfants! leur cria tout  coup Miloradovitch, oubliant la prsence de
son souverain et partageant lui-mme l'lan de ses braves, dont il avait
t le compagnon sous le commandement de Souvarow... enfants! ce n'est
pas le premier village que vous allez enlever  la baonnette!

--Prts  servir, rpondirent les soldats.

 leurs cris, le cheval de l'Empereur, le mme qu'il montait pendant les
revues en Russie, eut comme un frisson d'inquitude. Ici, sur le champ
de bataille d'Austerlitz, surpris du voisinage de l'talon noir de
l'Empereur Franois, il dressait les oreilles au bruit inusit des
dcharges, sans en comprendre la signification, et sans se douter de ce
que pensait et ressentait son auguste cavalier.

L'Empereur sourit, en dsignant  un de ses intimes les bataillons qui
s'loignaient.


XVI


Koutouzow, accompagn de ses aides de camp, suivit au pas les
carabiniers.

 une demi-verste de distance, il s'arrta prs d'une maison isole, une
auberge abandonne sans doute, situe  l'embranchement de deux routes
qui descendaient toutes deux la montagne et qui taient toutes deux
couvertes de nos troupes.

Le brouillard se dissipait, et on commenait  distinguer les masses
confuses de l'arme ennemie sur les hauteurs d'en face. On entendait un
feu trs vif  gauche dans le vallon. Koutouzow causait avec le gnral
autrichien; le prince Andr pria ce dernier de lui passer la longue-vue.

Voyez, voyez, disait l'tranger, voil les Franais! Et il indiqua,
non un point loign, mais le pied de la montagne qu'ils avaient devant
eux.

Les deux gnraux et les aides de camp se passrent fivreusement la
longue-vue. Une terreur involontaire se peignit sur leurs traits: les
Franais, qu'on croyait  deux verstes, s'taient dresss inopinment
devant eux!

C'est l'ennemi!... Mais non!... Mais certainement!... Comment est-ce
possible? dirent plusieurs voix....

Et le prince Andr voyait  droite monter  la rencontre du rgiment
d'Apchron une formidable colonne de Franais,  cinq cents pas de
l'endroit o ils se tenaient.

Voil l'heure! se dit-il.... Il faut arrter le rgiment, Votre Haute
Excellence!  ce moment, une paisse fume couvrit tout le paysage, une
forte dcharge de mousqueterie retentit  leurs oreilles, et une voix
haletante de frayeur s'cria  deux pas: Fini, camarades, fini!... Et,
comme si un ordre manait de cette voix, des masses normes de soldats
refouls, se poussant, se bousculant, passrent en fuyant, au mme
endroit, o, cinq minutes auparavant, ils avaient dfil devant les
empereurs. Essayer d'arrter cette foule tait une folie, car elle
entranait tout sur son passage. Bolkonsky rsistait avec peine au
torrent et ne comprenait que vaguement ce qui venait d'arriver.
Nesvitsky, rouge et hors de lui, criait  Koutouzow qu'il allait tre
fait prisonnier, s'il ne se portait pas en arrire. Koutouzow, immobile,
tira son mouchoir et s'en couvrit la joue d'o le sang coulait. Le
prince Andr se fraya un passage jusqu' lui:

Vous tes bless? lui dit-il avec motion.

--La plaie n'est pas l, mais ici! dit Koutouzow, en pressant son
mouchoir sur sa blessure et en dsignant les fuyards.

Arrtez-les! s'cria-t-il.

Mais, comprenant aussitt l'inutilit de cet appel, il piqua des deux,
et, prenant sur la droite au milieu d'une nouvelle troupe de fuyards, il
se vit entran avec elle en arrire.

Leur masse tait si serre qu'il lui tait impossible de s'en dgager.
Dans cette confusion les uns criaient, les autres se retournaient et
tiraient en l'air. Koutouzow, parvenu enfin  sortir du courant, se
dirigea avec sa suite, terriblement diminue, vers l'endroit d'o
partait la fusillade. Le prince Andr, faisant des efforts surhumains
pour le rejoindre, aperut sur la descente,  travers la fume, une
batterie russe, qui n'avait pas encore cess son feu et vers laquelle se
prcipitaient des Franais. Un peu, au-dessus d'elle se tenait immobile
l'infanterie russe. Un gnral s'en dtacha et s'approcha de Koutouzow,
dont la suite se rduisait  quatre personnes. Ples et mues, ces
quatre personnes se regardaient en silence.

Arrtez ces misrables! dit Koutouzow au chef de rgiment. Et, comme
pour le punir de ces mots, une vole de balles, semblable  une niche
d'oiseaux, passa en sifflant au-dessus du rgiment et de sa tte. Les
Franais attaquaient la batterie, et, ayant aperu Koutouzow, ils
tiraient sur lui.  cette nouvelle dcharge, le commandant de rgiment
porta vivement la main  sa jambe; quelques soldats tombrent, et le
porte-drapeau laissa chapper le drapeau de ses mains: vacillant un
moment, il s'accrocha aux baonnettes des soldats; ceux-ci se mirent 
tirer sans en avoir reu l'ordre.

Un soupir dsespr sortit de la poitrine de Koutouzow.

Bolkonsky, murmura-t-il d'une voix de vieillard affaibli et en lui
montrant le bataillon  moiti dtruit, que veut donc dire cela?

 peine avait-il prononc ces mots, que le prince Andr, le gosier serr
par des larmes de honte et de colre, s'tait jet  bas de son cheval
et se prcipitait vers le drapeau.

Enfants, en avant! cria-t-il d'une voix perante. Le moment est
venu! se dit-il, en saisissant la hampe et coutant avec bonheur le
sifflement des balles diriges contre lui. Quelques soldats tombrent
encore.

Hourra! s'cria-t-il, en soulevant avec peine le drapeau.

Et courant en avant, persuad que tout le bataillon le suivait, il fit
encore quelques pas; un soldat, puis un second, puis tous s'lancrent 
sa suite en le dpassant. Un sous-officier s'empara du prcieux fardeau,
dont le poids faisait trembler le bras du prince Andr, mais il fut tu
au mme moment. Le reprenant encore une fois, Andr continua sa course
avec le bataillon. Il voyait devant lui nos artilleurs: les uns se
battaient, les autres abandonnaient leurs pices et couraient  sa
rencontre; il voyait les fantassins franais s'emparer de nos chevaux et
tourner nos canons. Il en tait  vingt pas, les balles pleuvaient et
fauchaient tout autour de lui, mais ses yeux rivs sur la batterie ne
s'en dtachaient pas. L, un artilleur roux, le schako enfonc, et un
Franais se disputaient la possession d'un refouloir; l'expression
gare et haineuse de leur figure lui tait parfaitement visible; on
sentait qu'ils ne se rendaient pas compte de ce qu'ils faisaient.

Que font-ils? se demanda le prince Andr. Pourquoi l'artilleur ne
fuit-il pas, puisqu'il n'a plus d'arme, et pourquoi le Franais ne
l'abat-il pas? Il n'aura pas le temps de se sauver, que le Franais se
souviendra qu'il a son fusil! En effet, un second Franais arriva sur
les combattants, et le sort de l'artilleur roux, qui venait d'arracher
le refouloir des mains de son adversaire, allait se dcider. Mais le
prince Andr n'en vit pas la fin. Il reut sur la tte un coup d'une
violence extrme, qu'il crut lui avoir t appliqu par un de ses
voisins. La douleur tait moins sensible que dsagrable, dans ce moment
o elle faisait une diversion  sa pense:

Mais que m'arrive-t-il? je ne me tiens plus? mes jambes se drobent
sous moi. Et il tomba sur le dos. Il rouvrit les yeux, dans l'espoir
d'apprendre le dnouement de la lutte des deux Franais avec
l'artilleur, et si les canons taient sauvs ou emmens. Mais il ne vit
plus rien que bien haut au-dessus de lui un ciel immense, profond, o
voguaient mollement de lgers nuages gristres. Quel calme, quelle
paix! se disait-il; ce n'tait pas ainsi quand je courais, quand nous
courions en criant; ce n'tait pas ainsi, lorsque les deux figures
effrayes se disputaient le refouloir; ce n'tait pas ainsi que les
nuages flottaient dans ce ciel sans fin! Comment ne l'avais-je pas
remarque plus tt, cette profondeur sans limites? Comme je suis heureux
de l'avoir enfin aperue!... Oui! tout est vide, tout est dception,
except cela! Et Dieu soit lou pour ce repos, pour ce calme!...


XVII


 neuf heures du matin, au flanc droit, que commandait Bagration,
l'affaire n'tait pas encore engage. Malgr l'insistance de
Dolgoroukow, dsireux de n'en point assumer la responsabilit, il lui
proposa d'envoyer demander les ordres du gnral en chef. Vu la distance
de dix verstes qui sparait les deux ailes de l'arme, l'envoy, s'il
n'tait pas tu, ce qui tait peu probable, et s'il parvenait 
dcouvrir le gnral en chef, ce qui tait trs difficile, ne pourrait
revenir avant le soir; il en tait bien convaincu.

Jetant un regard sur sa suite, les yeux endormis et sans expression de
Bagration s'arrtrent sur la figure mue, presque enfantine de Rostow.
Il le choisit.

Et si je rencontre Sa Majest avant le gnral en chef, Excellence? lui
dit Rostow.

--Vous pourrez demander les ordres de Sa Majest, dit Dolgoroukow, en
prvenant la rponse de Bagration.

Aprs avoir t relev de sa faction, Rostow avait dormi quelques heures
et se sentait plein d'entrain, d'lasticit, de confiance en lui-mme et
en son toile, et prt  tenter l'impossible.

Ses dsirs s'taient accomplis: une grande bataille se livrait; il y
prenait part, et de plus, attach  la personne du plus brave des
gnraux, il tait envoy en mission auprs de Koutouzow, avec chance de
rencontrer l'Empereur. La matine tait claire, son cheval tait bon.
Son me s'panouissait toute joyeuse. Longeant d'abord les lignes
immobiles des troupes de Bagration, il arriva sur un terrain occup par
la cavalerie d'Ouvarow; il y remarqua les premiers signes prcurseurs de
l'attaque; l'ayant dpass, il entendit distinctement le bruit du canon
et les dcharges de mousqueterie, qui augmentaient d'intensit  chaque
instant.

Ce n'tait plus un ou deux coups solitaires qui retentissaient 
intervalles rguliers dans l'air frais du matin, mais bien un roulement
continu, dans lequel se confondaient les dcharges d'artillerie avec la
fusillade et qui se rpercutait sur le versant des montagnes, en avant
de Pratzen.

De lgers flocons de fume, voltigeant, se poursuivant l'un l'autre,
s'chappaient des fusils, tandis que des batteries s'levaient de gros
tourbillons de nuages, qui se balanaient et s'tendaient dans l'espace.
Les baonnettes des masses innombrables d'infanterie en mouvement
brillaient  travers la fume et laissaient apercevoir l'artillerie avec
ses caissons verts, qui se droulait au loin comme un troit ruban.

Rostow s'arrta pour regarder ce qui se passait: o allaient-ils?
pourquoi marchaient-ils en tous sens, devant, derrire? il ne pouvait le
comprendre; mais ce spectacle, au lieu de lui inspirer de la crainte et
de l'abattement, ne faisait au contraire qu'augmenter son ardeur.

Je ne sais ce qui en rsultera, mais  coup sr ce sera bien, se
disait-il.

Aprs avoir dpass les troupes autrichiennes, il arriva  la ligne
d'attaque.... C'tait la garde qui donnait.

Tant mieux! je le verrai de plus prs.

Plusieurs cavaliers venaient  lui en galopant. Il reconnut les uhlans
de la garde, dont les rangs avaient t rompus et qui abandonnaient la
mle. Rostow remarqua du sang sur l'un d'eux.

Peu m'importe, se dit-il.  quelques centaines de pas de l, il vit
arriver au grand trot sur sa gauche, de faon  lui couper la route, une
foule norme de cavaliers, aux uniformes blancs et scintillants, monts
sur des chevaux noirs. Lanant son cheval  toute bride, afin de leur
laisser le champ libre, il y serait certainement parvenu, si la
cavalerie n'avait press son allure; il la voyait gagner du terrain et
entendait le bruit des chevaux, et le cliquetis des armes se rapprochait
de plus en plus de lui. Au bout d'une minute  peine, il distinguait les
visages des chevaliers-gardes qui allaient attaquer l'infanterie
franaise: ils galopaient, tout en retenant leurs montures.

Rostow entendit le commandement: Marche! Marche! donn par un officier
qui lanait son pur-sang ventre  terre. Craignant d'tre cras ou
entran, Rostow longeait leur front au triple galop, dans l'espoir de
traverser le terrain qu'il avait en vue, avant leur arrive.

Il craignait de ne pouvoir viter le choc du dernier chevalier-garde,
dont la haute taille contrastait avec sa frle apparence. Il aurait t
immanquablement foul aux pieds, et son Bdouin avec lui, s'il n'avait
eu l'heureuse inspiration de faire siffler son fouet devant les yeux de
la belle et forte monture du chevalier-garde: elle tressaillit et dressa
les oreilles; mais,  un vigoureux coup d'peron de son cavalier,
Bdouin releva la queue et, tendant le cou, s'lana encore plus rapide.
 peine Rostow les avait-il distancs qu'il entendit crier: Hourra!
et, se retournant, il vit les premiers rangs s'engouffrer dans un
rgiment d'infanterie franaise, aux paulettes rouges. L'paisse fume
d'un canon invisible les droba aussitt  sa vue.

C'tait cette brillante et fameuse charge des chevaliers-gardes tant
admire des Franais eux-mmes! Avec quel serrement de coeur
n'entendit-il pas raconter, plus tard, que de toute cette masse de beaux
hommes, de toute cette brillante fleur de jeunesse, riche, lgante,
monte sur des chevaux de prix, officiers et junkers, qui l'avaient
dpass dans un galop furieux, il ne restait que dix-huit hommes!

Mon heure viendra, je n'ai rien  leur envier, se disait Rostow en
s'loignant. Peut-tre vais-je voir l'Empereur.

Atteignant enfin notre infanterie de la garde, il se trouva au milieu
des boulets, qu'il devina plutt qu'il ne les entendit, en voyant les
figures inquites des soldats et l'expression grave et plus contenue
des officiers.

Une voix, celle de Boris, lui cria tout  coup:

Rostow! Qu'en dis-tu? nous voil aux premires loges! Notre rgiment a
t rudement engag!

Et il souriait de cet heureux sourire de la jeunesse, qui vient le
recevoir le baptme du feu. Rostow s'arrta:

Eh bien! et quoi?

--Repousss! rpondit Boris, devenu bavard.

Et l-dessus il lui raconta comment la garde, voyant des troupes devant
elle et les ayant prises pour des Autrichiens, le sifflement des boulets
leur avait prouv bientt qu'ils formaient la premire ligne et qu'ils
devaient attaquer.

O vas-tu? lui demanda Boris.

--Trouver le commandant en chef.

--Le voil! lui rpondit Boris en lui indiquant le grand-duc Constantin
 cent pas d'eux, en uniforme de chevalier-garde, la tte dans les
paules, les sourcils froncs, criant et gesticulant contre un officier
autrichien, blanc et blme.

--Mais c'est le grand-duc, et je cherche le gnral en chef ou
l'Empereur, dit Rostow en s'loignant.

--Comte, comte, lui cria Berg, en lui montrant sa main enveloppe d'un
mouchoir ensanglant, je suis bless au poignet droit, et je suis rest
 mon rang! Voyez, comte, je suis oblig de tenir mon pe de la main
gauche! Dans ma famille tous les Von Berg ont t des chevaliers!

Et Berg continuait  parler que Rostow tait dj loin.

Franchissant un espace dsert, pour ne pas se trouver expos au feu de
l'ennemi, il suivit la ligne des rserves, en s'loignant par l du
centre de l'action. Tout  coup devant lui et sur les derrires de nos
troupes, dans un endroit o l'on ne pouvait gure supposer la prsence
des Franais, il entendit tout prs de lui une vive fusillade.

Qu'est-ce que cela peut tre? se demanda-t-il. L'ennemi sur nos
derrires?... C'est impossible,--et une peur folle s'empara de lui  la
pense de l'issue possible de la bataille...--Quoi qu'il en soit, il n'y
a pas  l'viter, il faut que je dcouvre le gnral en chef, et, si
tout est perdu, il ne me reste qu' mourir avec eux.

Le noir pressentiment qui l'avait envahi se confirmait chaque pas qu'il
faisait sur le terrain occup par les troupes de toute arme derrire le
village de Pratzen.

Que veut dire cela? Sur qui tire-t-on? Qui tire? se demandait Rostow en
rencontrant des soldats russes et autrichiens qui fuyaient en courant
ple-mle.

--Le diable sait ce qui en est! Il a battu tout le monde! Tout est
perdu! lui rpondirent en russe, en allemand, en tchque tous ces
fuyards, comprenant aussi peu que lui ce qui se passait autour d'eux.

--Qu'ils soient rosss, ces Allemands!

--Que le diable les corche, ces tratres! rpondit un autre.

--Que le diable emporte ces Russes! grommelait un Allemand.

Quelques blesss se tranaient le long du chemin. Les jurons, les cris,
les gmissements se confondaient en un cho prolong et sinistre. La
fusillade avait cess, et Rostow apprit plus tard que les fuyards
allemands et russes avaient tir les uns sur les autres.

Mon Dieu! se disait Rostow, et l'Empereur qui peut, d'un moment 
l'autre, voir cette dbandade!... Ce ne sont que quelques misrables
sans doute! a ne se peut pas, a ne se peut pas; il faut les dpasser
au plus vite!

La pense d'une complte droute ne pouvait lui entrer dans l'esprit,
malgr la vue des batteries et des troupes franaises sur le plateau de
Pratzen, sur le plateau mme o on lui avait enjoint d'aller trouver
l'Empereur et le gnral en chef.


XVIII


Aux environs du village de Pratzen, pas un chef n'tait visible. Rostow
n'y aperut que des troupes fuyant  la dbandade. Sur la grande route,
des calches, des voitures de toute espce, des soldats russes,
autrichiens, de toute arme, blesss et non blesss, dfilrent devant
lui. Toute cette foule se pressait, bourdonnait, fourmillait et mlait
ses cris au son sinistre des bombes lances par les bouches  feu
franaises des hauteurs de Pratzen.

O est l'Empereur? o est Koutouzow? demandait-il au hasard sans
obtenir de rponse.

Enfin, attrapant un soldat au collet, il le fora  l'couter: H!
l'ami! Il y a longtemps qu'ils sont tous l-bas, qu'ils ont fil en
avant, lui rpondit le soldat en riant.

Lchant ce soldat, videmment ivre, Rostow arrta un domestique
militaire, qui lui semblait devoir tre cuyer d'un personnage haut
plac. Le domestique lui raconta que l'Empereur avait pass en voiture
sur cette route une heure auparavant  fond de train, et qu'il tait
dangereusement bless. C'est impossible, ce n'tait pas lui, dit
Rostow.--Je l'ai vu de mes propres yeux, rpondit le domestique avec un
sourire malin. Il y a assez longtemps que je le connais: combien de fois
ne l'ai-je pas vu  Ptersbourg. Il tait trs ple, dans le fond de sa
voiture. Comme il les avait lancs ses quatre chevaux noirs, Ilia
Ivanitch! On dirait que je ne le connais pas, ces chevaux, et que
l'Empereur peut avoir un autre cocher qu'Ilia Ivanitch!

--Qui cherchez-vous? lui demanda, quelques pas plus loin, un officier
bless... le gnral en chef? Il a t tu par un boulet dans la
poitrine, devant notre rgiment!

--Il n'a pas t tu, il a t bless! dit un autre.

--Qui? Koutouzow? demanda Rostow.

--Non, pas Koutouzow... comment l'appelle-t-on?... Enfin qu'importe! Il
n'en est pas rest beaucoup de vivants. Allez de ce ct, vous trouverez
tous les chefs runis au village de Gostieradek.

Rostow continua son chemin au pas, ne sachant plus que faire, ni  qui
s'adresser. L'Empereur bless! La bataille perdue!... Suivant la
direction indique, il voyait au loin une tour et les clochers d'une
glise. Pourquoi se dpcher? Il n'avait rien  demander  l'Empereur,
ni  Koutouzow, fussent-ils mme sains et saufs.

Prenez le chemin  gauche, Votre Noblesse; si vous allez tout droit,
vous vous ferez tuer.

Rostow rflchit un instant et suivit la route qu'on venait de lui
signaler comme dangereuse.

a m'est bien gal! l'Empereur tant bless, qu'ai-je besoin de me
mnager?

Et il dboucha sur l'espace o il y avait eu le plus de morts et de
fuyards. Les Franais n'y taient pas encore, et le peu de Russes qui
avaient survcu l'avaient abandonn. Sur ce champ gisaient, comme des
gerbes bien garnies, des tas de dix, quinze hommes tus et blesss; les
blesss rampaient pour se runir par deux et par trois, et poussaient
des cris qui frappaient pniblement l'oreille de Rostow; il lana son
cheval au galop pour viter ce spectacle des souffrances humaines. Il
avait peur, non pas pour sa vie, mais peur de perdre ce sang-froid qui
lui tait si ncessaire et qu'il avait senti faiblir en voyant ces
malheureux.

Les Franais avaient cess de tirer sur cette plaine dserte par les
vivants; mais,  la vue de l'aide de camp qui la traversait, leurs
bouches  feu lancrent quelques boulets. Ces sons stridents et
lugubres, ces morts dont il tait entour lui causrent une impression
de terreur et de piti pour lui-mme. Il se souvint de la dernire
lettre de sa mre et se dit  lui-mme: Qu'aurait-elle prouv en me
voyant ici sous le feu de ces canons?

Dans le village de Gostieradek, qui tait hors de la porte des boulets,
il retrouva les troupes russes, quittant le champ de bataille en ordre,
quoique confondues entre elles. On y parlait de la bataille perdue,
comme d'un fait avr: mais personne ne put indiquer  Rostow o taient
l'Empereur et Koutouzow. Les uns assuraient que le premier tait
rellement bless; d'autres dmentaient ce bruit, en l'expliquant par la
fuite du grand-marchal comte Tolsto, ple et terrifi, que l'on avait
vu passer dans la voiture de l'Empereur. Ayant appris que quelques
grands personnages se trouvaient derrire le hameau  gauche, Rostow s'y
dirigea, non plus dans l'espoir de rencontrer celui qu'il cherchait,
mais par acquit de conscience.  trois verstes plus loin, il dpassa les
dernires troupes russes, et,  ct d'un verger spar de la route par
un foss, il vit deux cavaliers. Il lui sembla connatre l'un deux, qui
portait un plumet blanc; l'autre, sur un magnifique cheval alezan, qu'il
crut aussi avoir dj vu, arriv au foss, peronna sa monture et, lui
rendant la bride, le franchit lgrement; quelques parcelles de terre
jaillirent sous les sabots du cheval, et alors, lui faisant faire
volte-face, il franchit de nouveau le foss et s'approcha
respectueusement de son compagnon, comme pour l'engager  suivre son
exemple. Celui auquel il s'adressait fit un geste ngatif de la tte et
de la main, et Rostow reconnut aussitt son Empereur, son Empereur
ador, dont il pleurait la dfaite.

Mais il ne peut pas rester l, tout seul, au milieu de ce champ
dsert! se dit-il. Alexandre tourna la tte, et il put apercevoir ces
traits si profondment gravs dans son coeur. L'Empereur tait ple; ses
joues taient creuses, ses yeux enfoncs; mais la douceur et la
mansutude, empreintes sur sa figure, n'en taient que plus frappantes.
Rostow tait heureux de le voir, heureux de la certitude que sa blessure
n'tait qu'une invention sans fondement, et il se disait qu'il tait de
son devoir de lui transmettre sans plus tarder le message du prince
Dolgoroukow.

Mais, comme un jeune amoureux mu et tremblant, qui n'ose donner cours 
ses rveries passionnes de la nuit, et cherche avec effroi un faux
fuyant, afin de retarder le moment du rendez-vous si ardemment dsir,
Rostow, en prsence de son dsir ralis, ne savait s'il lui fallait
s'approcher de l'Empereur ou si cette tentative ne serait pas
inconvenante et dplace.

J'aurais peut-tre l'air, se disait-il, de profiter avec empressement
de ce moment de solitude et d'abattement. Une figure inconnue peut lui
tre dsagrable, et puis, que lui dirai-je, quand un regard de lui
suffit pour m'ter la voix?

Les paroles qu'il aurait d prononcer lui expiraient sur les lvres,
d'autant plus qu'il leur avait donn un tout autre cadre, l'heure
triomphante d'une victoire, ou le moment o, tendu sur son lit de
douleur, l'Empereur le remercierait de ses exploits hroques, et o,
lui mourant, il ferait  son souverain bien aim l'aveu de son
dvouement, si noblement confirm par sa mort.

Et d'ailleurs que lui demanderais-je? il est quatre heures du soir, et
la bataille est perdue! Non, non, je ne m'approcherai pas de lui: je ne
dois pas interrompre ses penses. Il vaut mieux mourir mille fois que
d'en recevoir un regard courrouc.

Il s'loigna donc tristement, le dsespoir dans l'me, en se retournant
toujours pour suivre les mouvements de son souverain.

Il vit le capitaine Von Toll s'approcher de l'Empereur et l'aider 
franchir  pied le foss et  s'asseoir ensuite sous un pommier. Toll
resta debout  ct de lui, en lui parlant avec chaleur. Ce spectacle
remplit Rostow de regrets et d'envie, surtout lorsqu'il vit l'Empereur,
portant une main  ses yeux, tendre l'autre  Toll.

J'aurais pu tre  sa place, se dit-il. Et, ne pouvant retenir les
larmes qui coulaient de ses yeux, il continua  s'loigner, ne sachant 
quoi se dcider ni de quel ct se diriger. Son dsespoir tait d'autant
plus violent, qu'il s'accusait de faiblesse. Il aurait pu, il aurait d
s'approcher. C'tait le moment ou jamais de faire preuve de dvouement,
et il n'en avait pas profit. Il tourna bride et revint  l'endroit o
il avait aperu l'Empereur, et o il n'y avait plus personne. Une longue
file de charrettes et de fourgons passait lentement, et Rostow apprit
d'un des conducteurs que l'tat-major de Koutouzow tait non loin du
village, et qu'ils s'y rendaient. Il les suivit.


 cinq heures du soir, la bataille tait perdue sur tous les points.
Plus de cent bouches  feu taient tombes au pouvoir des Franais.

Tout le corps d'arme de Prsczebichewsky avait mis bas les armes. Les
autres colonnes, ayant perdu la moiti de leurs hommes, se repliaient en
troupes dbandes.

Le reste des colonnes de Langeron et de Doktourow se pressait
confusment autour des tangs et des cluses du village d'Auguest.

Sur ce point seul,  six heures du soir, continuait encore le feu de
l'ennemi, qui, ayant plac des batteries  mi-cte de la hauteur de
Pratzen, tirait sur nos troupes en retraite.

Doktourow et d'autres  l'arrire-garde, reformant leurs bataillons, se
dfendaient contre la cavalerie franaise qui les poursuivait. Le jour
tombait. Sur l'troite chausse d'Auguest, pendant une longue srie de
paisibles annes, le bon vieux meunier, en bonnet de coton, avait jet
ses lignes dans l'tang, pendant que son petit-fils, ses manches de
chemise retrousses, s'amusait  plonger la main dans le grand arrosoir
o frtillaient les poissons argents; sur cette mme chausse, sous
l'oeil du paysan morave en bonnet de fourrure, en habit gros bleu,
d'normes chariots avaient longtemps pass au pas, amenant au moulin de
riches gerbes de froment et remportant de gros sacs d'une farine blanche
et lgre dont la fine poussire voltigeait en l'air; et maintenant on y
voyait une foule gare, affole, se pressant, se heurtant, s'crasant
sous les pieds des chevaux, les roues des fourgons, des avant-trains, et
foulant aux pieds les mourants, pour aller se faire tuer quelques pas
plus loin.

Toutes les dix secondes, un boulet ou une grenade tombait et clatait au
milieu de cette foule compacte, tuant et couvrant de sang tous ceux
qu'ils atteignaient. Dologhow, dj officier, bless  la main, seul
avec ses dix hommes et son chef  cheval, reprsentait tout ce qui
restait du rgiment. Entrans par la masse, ils s'taient fray un
chemin jusqu' l'entre de la chausse, o ils s'taient vus arrts par
le cheval d'un avant-train, qui tait tomb et qu'il fallait dgager. Un
boulet tua un homme derrire eux, un second en frappa un autre devant,
et le sang jaillit sur Dologhow. La foule se rua en avant avec dsespoir
et s'arrta de nouveau.

Le salut est au del de ces cent pas; rester ici c'est la mort! voil
ce que tout le monde disait.

Dologhow, qui avait t refoul au milieu, parvint jusqu'au bord de la
digue, et courut sur la faible couche de glace qui recouvrait l'tang.

Voyons! tourne par ici, cria-t-il au canonnier. Elle tient...! La
glace le supportait effectivement, mais elle craquait et cdait sous ses
pas, et il tait vident que, sans attendre le poids du canon et de
cette foule, elle allait s'enfoncer sous lui. On le regardait, on se
pressait sur les bords, sans se dcider  l'imiter. Le commandant du
rgiment,  cheval, leva le bras, ouvrit la bouche pour lui parler,
lorsqu'un boulet siffla si bas au-dessus de toutes ces ttes terrifies,
qu'elles s'inclinrent, et quelque chose tomba. C'tait le gnral qui
s'affaissait dans une mare de sang! Personne ne le regarda, personne ne
songea  le relever!

Sur la glace! sur la glace! n'entends-tu pas! Tourne, tourne, crirent
plusieurs voix; les gens ne savaient pas encore mme pourquoi ils
criaient ainsi.

Un des derniers avant-trains s'y engagea, et la foule se prcipita sur
la glace, qui craqua sous l'un des fuyards; son pied s'enfona dans
l'eau; en faisant un effort pour le retirer, il y tomba jusqu' la
ceinture. Les plus proches hsitrent, l'homme de l'avant-train arrta
son cheval, tandis que derrire continuaient les cris: En avant! En
avant sur la glace; et des hurlements de terreur retentirent de toutes
parts. Les soldats, entourant le canon, tiraient et battaient les
chevaux pour les forcer  avancer. Les chevaux partirent, la glace
s'effondra d'un seul bloc, et quarante hommes disparurent. Cependant les
boulets ne cessaient de siffler et de tomber avec une sinistre
rgularit, tantt sur la glace, tantt dans l'eau, et de dcimer cette
masse vivante, qui avait envahi la digue, les tangs et leurs rives.


XIX


Pendant ce temps, le prince Andr gisait toujours au mme endroit sur
la hauteur de Pratzen, serrant dans ses mains un morceau de la hampe du
drapeau, perdant du sang et poussant  son insu des gmissements
plaintifs et faibles comme ceux d'un enfant.

Vers le soir, ses gmissements cessrent: il tait sans connaissance.
Tout  coup il rouvrit les yeux, ne se rendant pas compte du temps
coul et se sentant de nouveau vivant et souffrant d'une blessure
cuisante  la tte:

O est-il donc ce ciel sans fond que j'ai vu ce matin et que je ne
connaissais pas auparavant?... Ce fut sa premire pense. ...Et ces
souffrances aussi m'taient inconnues! Oui, je ne savais rien, rien
jusqu' prsent. Mais o suis-je?

Il couta et entendit le bruit de plusieurs chevaux et de voix qui
s'avanaient de son ct. On parlait franais. Il ne tourna pas la tte.
Il regardait toujours ce ciel si haut au-dessus de lui, dont l'azur
insondable apparaissait  travers de lgers nuages.

Ces cavaliers, c'taient Napolon et deux aides de camp. Bonaparte avait
fait le tour du champ de bataille et donn des ordres pour renforcer les
batteries diriges sur la digue d'Auguest; il examinait maintenant les
blesss et les morts abandonns sur le terrain.

De beaux hommes! dit-il  la vue d'un grenadier russe, tendu sur le
ventre, la face contre terre, la nuque noircie et les bras dj raidis
par la mort.

--Les munitions des pices de position sont puises, sire! lui dit un
aide de camp, envoy des batteries qui mitraillaient Auguest.

--Faites avancer celles de la rserve, rpondit Napolon en s'loignant
de quelques pas et en s'arrtant  ct du prince Andr, qui serrait
toujours la hampe mutile dont le drapeau avait t pris comme trophe
par les Franais.

--Voil une belle mort! dit Napolon.

Le prince Andr comprit qu'il tait question de lui et que c'tait
Napolon qui parlait; mais ses paroles bourdonnrent  son oreille sans
qu'il y attacht le moindre intrt, et il les oublia aussitt. Sa tte
tait brlante; ses forces s'en allaient avec son sang, et il ne voyait
devant lui que ce ciel lointain et ternel. Il avait reconnu
Napolon,--son hros;--mais dans ce moment ce hros lui paraissait si
petit, si insignifiant en comparaison de ce qui se passait entre son me
et ce ciel sans limites! Ce qu'on disait, qui s'tait arrt prs de
lui, tout lui tait indiffrent, mais il tait content de leur halte; il
sentait confusment qu'on allait l'aider  rentrer dans cette existence
qu'il trouvait si belle, depuis qu'il l'avait comprise autrement. Il
rassembla toutes ses forces pour faire un mouvement et pour articuler un
son; il remua un pied et poussa un faible gmissement.

Ah! il n'est pas mort? dit Napolon. Qu'on relve ce jeune homme, qu'on
le porte  l'ambulance!

Et l'Empereur alla  la rencontre du marchal Lannes qui, souriant, se
dcouvrit devant lui et le flicita de la victoire.

Bientt le prince Andr ne se souvint plus de rien; la douleur cause
par les efforts de ceux qui le soulevaient, les secousses du brancard et
le sondage de sa plaie  l'ambulance lui avaient de nouveau fait perdre
connaissance. Il ne revint  lui que le soir, pendant qu'on le
transportait  l'hpital avec plusieurs autres Russes blesss et
prisonniers. Pendant ce trajet, il se sentit ranim et put regarder ce
qui se passait autour de lui et mme parler.

Les premiers mots qu'il entendit furent ceux de l'officier franais
charg d'escorter les blesss:

Arrtons-nous ici: l'Empereur va passer; il faut lui procurer le
plaisir de voir ces messieurs.

--Bah! il y a tant de prisonniers cette fois... une grande partie de
l'arme russe... il doit en avoir assez, dit un autre.

--Oui! mais pourtant, reprit le premier en dsignant un officier russe
bless, en uniforme de chevalier-garde, celui-l est, dit-on, le
commandant de toute la garde de l'empereur Alexandre!

Bolkonsky reconnut le prince Repnine, qu'il avait rencontr dans le
monde  Ptersbourg.  ct de lui se tenait un jeune chevalier-garde de
dix-neuf ans, galement bless.

Bonaparte, arrivant au galop, arrta court son cheval devant eux:

Qui est le plus lev en grade? demanda-t-il en voyant les blesss.

On lui nomma le colonel prince Repnine.

tes-vous le commandant du rgiment des chevaliers-gardes de l'empereur
Alexandre?

--Je ne commandais qu'un escadron.

--Votre rgiment a fait son devoir avec honneur!

--L'loge d'un grand capitaine est la plus belle rcompense du soldat,
rpondit Repnine.

--C'est avec plaisir que je vous le donne, dit Napolon. Qui est ce
jeune homme  ct de vous?

Repnine nomma le lieutenant Suchtelen.

Napolon le regarda en souriant:

Il est venu bien jeune se frotter  nous?

--La jeunesse n'empche pas le courage, murmura Suchtelen d'une voix
mue.

--Belle rponse, jeune homme; vous irez loin!

Pour complter ce spectacle de triomphe, le prince Andr avait t aussi
plac, sur le premier rang, de faon  frapper forcment le regard de
l'Empereur, qui se souvint de l'avoir dj aperu sur le champ de
bataille.

Et vous, jeune homme, comment vous sentez-vous, mon brave?

Le prince Andr, les yeux fixs sur lui, gardait le silence. Tandis que,
cinq minutes auparavant, le bless avait pu changer quelques mots avec
les soldats qui le transportaient, maintenant, les yeux fixs sur
l'Empereur, il gardait le silence!... Qu'taient en effet les intrts,
l'orgueil, la joie triomphante de Napolon? qu'tait le hros lui-mme,
en comparaison de ce beau ciel, plein de justice et de bont, que son
me avait embrass et compris...? Tout lui semblait si misrable, si
mesquin, si diffrent de ces penses solennelles et svres qu'avaient
fait natre en lui l'puisement de ses forces et l'attente de la mort!

Les yeux fixs sur Napolon, il pensait  l'insignifiance de la
grandeur,  l'insignifiance de vie, dont personne ne comprenait le but,
 l'insignifiance encore plus grande de la mort, dont le sens restait
cach et impntrable aux vivants!

Qu'on s'occupe de ces messieurs, dit Napolon sans attendre la rponse
du prince Andr, qu'on les mne au bivouac et que le docteur Larrey
examine leurs blessures. Au revoir, prince Repnine! Et il les quitta,
les traits illumins par le bonheur.

Tmoins de la bienveillance de l'Empereur envers les prisonniers, les
soldats qui portaient le prince Andr, et qui lui avaient enlev la
petite image suspendue  son cou par sa soeur, s'empressrent de la lui
rendre; il la trouva subitement pose sur sa poitrine au-dessus de son
uniforme, sans savoir par qui et comment elle y avait t remise.

Quel bonheur ce serait, pensa-t-il en se rappelant le profond sentiment
de vnration de sa soeur, quel bonheur ce serait, si tout tait aussi
simple, aussi clair que Marie semble le croire! Comme il serait bon de
savoir o chercher aide et secours dans cette vie, et ce qui nous attend
aprs la mort!... Je serais si heureux, si calme si je pouvais dire:
Seigneur, ayez piti de moi!... Mais  qui le dirais-je? Ou cette force
incommensurable, incomprhensible,  laquelle je ne puis ni m'adresser,
ni exprimer ce que je sens, est le grand Tout, ou bien c'est le nant,
ou bien c'est ce Dieu qui est renferm ici dans cette image de Marie!
Rien, rien n'est certain, sinon le peu de valeur de ce qui est  la
porte de mon intelligence et la majest de cet inconnu insondable, le
seul rel peut-tre et le seul grand!

Le brancard fut emport, et,  chaque secousse, il sentait une douleur
intense, augmente par la fivre et le dlire qui s'emparaient de lui.
Il revoyait son pre, sa soeur, sa femme, ce fils qui allait lui natre,
la petite et insignifiante personne de Napolon, et toutes ces images
passaient et repassaient sur l'azur de ce ciel bleu et profond, qui se
mlait  toutes ses fivreuses hallucinations. Il lui semblait dj
jouir  Lissy-Gory de la vie de famille calme et tranquille,
lorsqu'apparaissait tout  coup  ses yeux un petit Napolon, dont le
regard indiffrent, heureux du malheur d'autrui, le pntrait de doute
et de souffrance... et il se tournait vers son ciel idal, qui seul lui
promettait l'apaisement! Vers le matin, tous ces rves se mlrent et se
confondirent dans les tnbres et le chaos d'un tat d'inconscience
complte, qui, selon l'avis de Larrey (mdecin de Napolon), devait se
terminer par la mort plutt que par la gurison.

C'est un sujet nerveux et bilieux, dit Larrey, il n'en rchappera pas!
Et le prince Andr fut confi, avec quelques autres blesss qui ne
laissaient plus d'espoir, aux soins des habitants du pays.




CHAPITRE IV

I


Au commencement de l'anne 1806, Nicolas Rostow et Denissow retournrent
chez eux en cong. Comme ce dernier allait  Voronge, Rostow lui
proposa de faire avec lui la route jusqu' Moscou, et mme de s'y
arrter quelques jours chez ses parents.  l'avant-dernier relais,
Denissow fta la rencontre d'un ancien camarade, en vidant avec lui
trois bouteilles de vin: aussi, malgr les terribles secousses qui le
cahotaient dans le traneau o il tait couch tout de son long, il ne
se rveilla pas un instant. Plus ils approchaient, plus l'impatience de
Rostow augmentait:

Plus vite, plus vite! Oh! ces rues interminables, ces magasins, ces
vendeurs de kalatch[24], ces lanternes, ces isvostchiki! se disait-il
aprs avoir pass la barrire, o l'on avait inscrit leurs noms et leur
arrive en cong...--Denissow, nous y sommes! Il dort!--et il se pencha
en avant, comme si, par ce mouvement, il pouvait augmenter la vitesse de
leur course.--Voil le carrefour o se tient Zakhar l'isvostchiki, et
voil Zakhar lui-mme et son cheval!... Ah! voil la boutique o
j'achetais du pain d'pice! Quand donc arriverons-nous? Va donc!

--O faut-il s'arrter? demanda le postillon.

--Mais l-bas au bout,  ce grand btiment! Comment, ne le vois-tu pas?
Tu sais pourtant bien que c'est notre maison!--Denissow! Denissow! Nous
arrivons!

Denissow souleva la tte et toussa sans rpondre.

Dmitri, dit Rostow en s'adressant au laquais assis prs du cocher,
est-ce bien chez nous cette lumire?

--Oh! que oui, c'est dans le cabinet de votre pre.

--Ils ne seront pas encore couchs? Hein, qu'en penses-tu?...  propos,
n'oublie pas de dballer aussitt mon nouvel uniforme,--et il passa la
main sur sa jeune moustache...--Eh bien donc, en avant! Rveille-toi
donc, Vasia...!

Mais Denissow s'tait de nouveau endormi.

Marche! marche! Trois roubles de pourboire! s'cria Rostow, qui, 
quelques pas de chez lui, croyait ne jamais arriver. Le traneau prit
sur la droite et s'arrta devant le perron. Rostow reconnut la corniche
brche, la borne du trottoir, et s'lana hors du traneau avant qu'il
se ft arrt. Il franchit les marches d'un bond. L'extrieur de la
maison tait aussi froid, aussi calme que par le pass. Que faisait 
ces murs de pierre l'arrive ou le dpart? Personne dans le vestibule!
Mon Dieu! serait-il arriv quelque chose? se dit Rostow avec un
serrement de coeur; il s'arrta une minute, puis reprit sa course dans
l'escalier aux marches uses, qu'il connaissait si bien. Et voil le
mme bouton de porte djet, dont la malpropret agaait toujours la
comtesse, et voil l'antichambre! Elle n'tait claire dans ce moment
que par une chandelle.

Le vieux Michel dormait sur une banquette, et Procope, le laquais, cet
athlte d'une force proverbiale qui soulevait l'arrire-train d'une
voiture, tressait dans un coin des chaussures en corce. Il se retourna
au bruit de la porte qui s'ouvrait avec fracas, et sa figure endormie et
insouciante exprima subitement une joie mle de terreur:

Ah! notre pre et les saints archanges! Le jeune comte! s'cria-t-il.
C'est-il possible? Et Procope, tremblant d'motion, se prcipita vers
la porte du salon; mais, revenant aussitt sur ses pas, il se jeta sur
l'paule de son matre et la baisa.

Ils se portent tous bien? demanda Rostow, en lui retirant sa main.

--Dieu soit lou! Dieu soit lou! Ils viennent seulement de finir de
dner. Laisse-toi donc regarder, Votre Excellence!

--Ainsi donc, tout va bien?

--Dieu merci, Dieu merci!

Rostow, oubliant Denissow et ne voulant pas se laisser devancer par le
domestique, jeta sa pelisse et entra, en courant sur la pointe des
pieds, dans la grande salle obscure; les tables de jeux y taient  la
mme place, et le lustre tait toujours envelopp dans sa housse. Il
n'tait pas arriv au salon qu'un ouragan imptueux s'abattit sur lui
d'une porte latrale et le couvrit de baisers. Un second, un troisime
l'envelopprent  leur tour. Ce ne fut plus qu'embrassements,
exclamations et larmes de joie. Il ne savait lequel des trois tait son
pre, Natacha, ou Ptia; tous criaient, parlaient et l'embrassaient en
mme temps, mais il remarqua l'absence de sa mre.

Et moi qui ne le savais pas?... Nicolouschka... mon ami.

--Le voil! C'est bien lui.... Kolia, mon bijou.... Est-il chang! Et il
n'y a pas de lumire! Vite du th....

--Mais embrasse-moi donc!...

--Ma bonne petite me!...

Sonia, Natacha, Ptia, Anna Mikhalovna, Vra, le vieux comte, tous le
serraient dans leurs bras  tour de rle, et les domestiques et les
filles de chambre, entrant  la suite les uns es autres, poussaient des
exclamations. Ptia se cramponnait  ses jambes et criait:

Et moi donc, et moi donc!

Natacha, aprs l'avoir touff de baisers, avait saisi sa veste et
sautait comme une chvre, sans changer de place et en poussant des cris
aigus.

On ne voyait que des yeux brillants de larmes de joie et d'affection, et
les lvres se rapprochaient pour changer de nouveaux baisers.

Sonia, rouge comme le koumatch[25], le tenait par la main et fixait sur
lui un regard rayonnant de bonheur. Elle venait d'avoir seize ans: elle
tait jolie, et l'exaltation du moment doublait encore sa beaut. Toute
haletante, elle ne le quittait pas des yeux et souriait. Il lui rpondit
par un regard plein de reconnaissance; mais on voyait qu'il cherchait,
qu'il attendait quelqu'un, sa mre, qui ne s'tait pas encore montre,
tout  coup on entendit derrire la porte des pas si prcipits,
rapides, qu'ils ne pouvaient tre que ceux de la comtesse. Tous
s'cartrent, et il s'lana  son cou. Elle tomba dans ses bras en
sanglotant; sans avoir la force de relever la tte, elle se serrait
contre lui, sa figure appuye contre les froids brandebourgs de son
uniforme. Denissow, qui tait entr sans tre remarqu, les regardait et
s'essuyait les yeux.

Vasili Denissow, l'ami de votre fils, dit-il au comte qui regardait
avec tonnement le nouveau venu.

--Ah! je sais, je sais. Trs heureux, dit le comte en l'embrassant.
Nicolouchka nous l'avait crit.... Natacha, Vra, le voil, c'est
Denissow!

Tous ces visages rayonnants de joie se tournrent aussitt vers la
personne bouriffe de Denissow et l'entourrent.

Mon cher petit Denissow! dit Natacha,  laquelle la joie avait
troubl la cervelle, et, s'lanant vers lui, elle l'embrassa.
Denissow, lgrement embarrass, rougit et, prenant la main de Natacha,
la baisa galamment.

Sa chambre tant prpare, on l'y conduisit, pendant que les Rostow se
groupaient autour de Nicolas dans le grand salon.

La vieille comtesse n'avait pas lch la main de son fils, et elle la
portait  chaque instant  ses lvres; frres et soeurs suivaient 
l'envi chacun de ses gestes, de ses mots, de ses regards, se disputant 
qui serait le plus prs de lui, et s'arrachant la tasse de th, le
mouchoir, la pipe, pour les lui prsenter.

La premire minute du retour de Rostow lui avait fait prouver une
sensation de bonheur si complte, qu'elle lui semblait ne pouvoir plus
que s'affaiblir, et, dans son motion, il en demandait encore et encore.

Le lendemain, il dormit jusqu' dix heures du matin.

Dans la pice voisine, imprgne d'une forte odeur de tabac, tranaient
de tous cts des sabres, des gibernes, des havresacs, des malles
ouvertes, des bottes sales,  ct desquelles se dressaient contre le
mur d'autres bottes bien cires, avec leurs perons. Les domestiques
portaient des lavabos, de l'eau chaude pour la barbe, et les habits
qu'ils venaient de brosser.

Eh! Grichka, la pipe! s'cria Denissow d'une voix enroue.--Rostow,
lve-toi donc! Rostow, se frottant les yeux, souleva de dessus son
chaud oreiller sa chevelure emmle:

Est-il tard?

--Mais oui, il est tard, il est dix heures, rpondit la voix de
Natacha. Et l'on entendit derrire la porte un frlement de robes et de
jupons, fortement empess, qui se mlait aux chuchotements et aux rires
des jeunes filles, dont on apercevait par l'entrebillement les rubans
bleus, les yeux noirs et les figures joyeuses. C'taient Natacha, Sonia
et Ptia qui venaient savoir s'il tait lev.

Nicolouchka, lve-toi! rptait Natacha.

--Tout de suite!

Ptia, ayant aperu un sabre, s'en saisit aussitt. Emport par l'lan
guerrier que la vue d'un frre an, militaire, provoque toujours chez
les petits garons, et oubliant qu'il n'tait pas convenable pour ses
soeurs de voir des hommes dshabills, il ouvrit brusquement la porte:

Est-ce ton sabre? se mit-il  crier, pendant que les petites filles
se jetaient de ct. Denissow, pouvant, cacha aussitt ses pieds velus
sous la couverture, en appelant des yeux son camarade  son secours. La
porte se referma sur Ptia.

Nicolas, dit Natacha, viens ici en robe de chambre.

--Est-ce son sabre ou le vtre? demanda Ptia en s'adressant 
Denissow, dont les longues moustaches noires lui inspiraient du respect.

Rostow se chaussa  la hte, endossa sa robe de chambre et passa dans
l'autre pice, o il trouva Natacha qui avait mis une de ses bottes 
perons et glissait son pied dans l'autre. Sonia pirouettait et faisait
le ballon. Toutes deux, fraches, gaies et animes, portaient de
nouvelles robes bleues pareilles. Sonia s'enfuit au plus vite, et
Natacha, s'emparant de son frre, l'emmena pour causer avec lui plus 
son aise. Il s'tablit alors entre eux un feu roulant de questions et de
rponses, qui avaient pour objet des bagatelles d'un intrt tout
personnel. Natacha riait  chaque mot, non de ce qu'il disait, mais
parce que la joie qui remplissait son me ne pouvait se traduire que par
le rire.

Comme c'est bien! c'est parfait! rptait-elle.

Et Rostow, sous l'influence de ces chaudes effluves de tendresse,
retrouvait insensiblement ce sourire d'enfant, qui, depuis son dpart,
ne s'tait pas panoui une seule fois sur ses traits.

Sais-tu que tu es devenu un homme, un vritable homme?... et je suis si
fire de t'avoir pour frre! Elle lui passa les doigts sur la
moustache. Je voudrais bien savoir comment vous tes, vous autres
hommes.... Est-ce que vous nous ressemblez? Non, n'est-ce pas?

--Pourquoi Sonia s'est-elle sauve? lui demanda son frre.

--Oh! c'est toute une histoire. Comment parleras-tu  Sonia? La
tutoieras-tu?

--Mais je ne sais pas, comme cela viendra.

--Eh bien, alors, dis-lui: vous, je t'en prie, et tu sauras aprs
pourquoi.

--Mais pourquoi?

--Eh bien, je vais te le dire: Sonia est mon amie, et une si grande
amie, que j'ai brl mon bras pour elle,--et, relevant sa manche de
mousseline, elle laissa voir sur son bras blanc et mince, un peu plus
bas que l'paule,  l'endroit couvert ordinairement par le haut des
manches, une tache rouge.

--C'est moi qui me suis brle pour lui prouver mon amour. J'ai pris une
rgle rougie au feu et me la suis applique l!

tendu sur le canap, garni de coussins, de leur chambre d'tude,
regardant les yeux brillants de Natacha, Rostow s'enfonait de nouveau
avec bonheur dans ce monde enfantin, dans ce monde intime de la famille,
dont les propos n'avaient de sens et de valeur que pour lui, et lui
faisaient prouver une des plus douces jouissances de sa vie; aussi la
brlure du bras, comme tmoignage d'affection, lui parut-elle toute
simple: il le comprenait sans s'en tonner.

Et bien, et aprs? c'est tout?

--Nous sommes si lies, si lies, que ceci n'est rien... ce ne sont que
des folies... nous sommes amies pour toujours! Quand elle aime
quelqu'un, c'est pour la vie; quant  moi, je ne la comprends pas,
j'oublie tout de suite.

--Eh bien, et puis?

--Eh bien, elle t'aime comme elle m'aime! Natacha rougit.--Tu dois te
rappeler, tu sais, avant ton dpart.... Eh bien, elle assure que tu
oublieras tout cela.... Et elle dit: Je l'aimerai, moi, toujours; mais
lui il faut qu'il soit libre! N'est-ce pas que c'est beau et que c'est
noble, bien noble, n'est-ce pas?

Et Natacha demandait cela avec un tel srieux et avec une telle motion,
qu'on voyait bien qu'elle devait s'tre attendrie plus d'une fois dj
sur ce sujet. Rostow rflchit quelques secondes.

Je ne reprends pas ma parole, dit-il. Et puis, Sonia est si ravissante,
qu'il faudrait tre un triple imbcile pour refuser un honneur
pareil....

--Non, non, s'cria Natacha. Nous en avons dj parl. Nous tions
sres, vois-tu, que tu rpondrais ainsi. Mais cela ne se peut pas, parce
que, comprends-le bien, si tu te regardes seulement comme li par ta
parole, il en rsulte qu'elle a l'air de l'avoir dit exprs.... Tu
l'pouseras alors par point d'honneur, et ce ne sera plus du tout la
mme chose.

Rostow ne trouva rien  redire: Sonia l'avait frapp la veille par sa
beaut, et ce matin elle lui avait sembl encore plus jolie. Elle avait
seize ans, elle l'aimait avec passion, et il en tait sr! Pourquoi ne
pas l'aimer ds lors, mme en ajournant toute ide de mariage? J'ai
encore tant de plaisirs et de jouissances inconnues devant moi! se
disait-il. Oui, c'est trs bien combin, il ne faut pas s'engager.

C'est parfait, nous en causerons plus tard, dit-il  haute voix....
Mais comme je suis content de te revoir! et toi, es-tu reste fidle 
Boris?

--Ah! quelle folie! s'cria Natacha en riant. Je ne pense, ni  lui, ni
 personne, et je n'en veux rien savoir.

--Bravo! mais alors....

--Moi, dit Natacha?--et un sourire claira son petit visage. As-tu vu
Duport, le fameux danseur? Non! Alors tu ne comprendras pas,
regarde!--Natacha, arrondissant les bras et levant le coin de sa robe,
s'lana, se retourna, fit un entrechat, puis deux, et, s'levant sur
les pointes, fit ainsi quelques pas.--Je me tiens, tu vois, sur mes
pointes! tu le vois? Eh bien, jamais je ne me marierai, je me ferai
danseuse. Seulement n'en parle pas!

Rostow clata d'un rire si joyeux et si franc, que Denissow le lui
envia, et Natacha ne put s'empcher de le partager.

Qu'en dis-tu? c'est bien, n'est-ce pas?

--Comment! si c'est bien?... Tu ne veux donc plus pouser Boris?

Elle devint pourpre:

Je ne veux pouser personne, et je le lui dirai  lui-mme, lorsque je
le verrai.

--Oui da! dit Rostow.

--Bah! ce sont des folies, continua-t-elle en riant... et ton Denissow,
est-il bon?

--Trs bon.

--Eh bien, adieu, habille-toi.... Et il n'est pas effrayant, ton
Denissow?

--Pourquoi effrayant?... Vaska est un brave garon.

--Tu l'appelles Vaska? Comme c'est drle!... Et il est vraiment bon?

--Mais oui!

--Adieu, dpche-toi, et viens prendre le th... tous ensemble!

Natacha quitta la chambre sur la pointe des pieds comme une vritable
danseuse, et en souriant comme une petite fille de quinze ans. Rostow se
rendit bientt au salon, o il trouva Sonia; il rougit et ne sut comment
l'aborder. Ils s'taient embrasss la veille dans leur premire
explosion de joie, mais aujourd'hui ils comprenaient que ce n'tait plus
possible; il sentait poser sur lui le regard interrogateur de sa mre et
de ses soeurs, qui cherchaient  pressentir ce qu'il allait faire. Il
lui baisa la main et lui dit vous, tandis que leurs yeux, se
rencontrant, semblaient se tutoyer et s'embrasser avec tendresse; ceux
de Sonia semblaient implorer son pardon, pour avoir os lui rappeler sa
promesse par l'intermdiaire de Natacha et le remercier de son amour.
Lui, de son ct, la remerciait de l'avoir dgag de sa parole et lui
disait qu'il ne cesserait jamais de l'aimer, parce que la voir c'tait
l'aimer.

Voil qui est singulier, dit Vra, profitant d'un moment de silence
gnral: Sonia et Nicolas se disent vous, comme des trangers. Elle
avait dit juste comme toujours, mais comme toujours aussi elle avait
parl mal  propos, et chacun, sans en excepter la vieille comtesse, qui
voyait dans cet amour un obstacle  un brillant mariage pour son fils,
rougit d'un air embarrass. Denissow entra au mme moment, vtu d'un
nouvel uniforme, pommad, parfum, fris comme un jour de bataille, et
son amabilit inusite avec les dames causa  Rostow une profonde
surprise.


II


Revenu de l'arme, Nicolas Rostow fut reu, par sa famille, en fils
chri, en hros; par sa parent, en jeune homme distingu et bien lev;
par ses connaissances, comme un charmant lieutenant de hussards, danseur
lgant et l'un des plus beaux partis de Moscou.

Les Rostow comptaient tout Moscou au nombre de leurs habitus. Le comte,
qui avait renouvel  la Banque l'engagement de ses terres, tait
compltement  flot cette anne, et Nicolas, devenu propritaire d'un
superbe trotteur, poussait le genre jusqu' porter un pantalon comme
personne n'en avait encore vu dans la ville, et des bottes  la mode,
aux points releves, avec de petits perons en argent. Il passait
gaiement son temps, et prouvait ce sentiment du bien-tre retrouv que
l'on ressent si vivement lorsqu'on en a t longtemps priv. Grandi et
devenu homme  ses propres yeux, le souvenir de son dsespoir, quand il
avait manqu son examen de catchisme, de l'emprunt fait  Gavrilo
l'isvostohik, des baisers changs en secret avec Sonia, tout cela ne
lui semblait qu'un enfantillage qui se perdait bien loin derrire lui;
tandis que maintenant il tait un lieutenant de hussards avec le dolman
argent, la croix de soldat de Saint-Georges sur la poitrine; il avait
un beau trotteur qu'il entranait pour les courses de socit, en
compagnie d'amateurs connus, gs et respectables; il avait li
connaissance avec une dame qui demeurait sur le boulevard et chez
laquelle il passait ses soires; enfin, il dirigeait la mazurka au bal
des Arkharow, parlait guerre avec le feld-marchal Kamenski, dnait au
club anglais, et tutoyait un colonel de quarante ans, ami de Denissow.

Comme il n'avait pas vu l'Empereur depuis longtemps, la passion qu'il
prouvait autrefois pour lui s'tait affaiblie, mais il aimait  en
parler et  laisser croire que son dvouement avait un motif
inexplicable pour le commun des mortels, tout en partageant, au fond de
son coeur, l'adoration dont Moscou, qui avait dcern  l'empereur
Alexandre le surnom d'Ange terrestre, entourait son souverain
bien-aim.

Pendant son court sjour dans sa famille, Rostow s'tait plutt loign
que rapproch de Sonia, malgr sa beaut, ses attraits et l'amour qui
clatait dans toute sa personne. Il passait par cette phase de jeunesse
o chaque minute est si emplie, que le jeune homme n'a pas le temps de
penser  aimer. Il craignait de s'engager, il tait jaloux de cette
indpendance qui pouvait seule lui permettre de raliser tous ses
dsirs, et il se disait  la vue de Sonia: J'en trouverai beaucoup
comme elle, beaucoup qui me sont encore inconnues! Il sera toujours
temps d'aimer et de m'en occuper plus tard. Il ddaignait, dans sa
virilit, de vivre au milieu des femmes et faisait mine d'aller 
contre-coeur au bal et dans le monde; mais les courses, le club anglais,
les parties fines, Denissow et les visites _l-bas_, c'tait autre
chose, et c'tait vraiment l ce qui convenait  un jeune et lgant
hussard!

Au commencement de mars, le vieux comte Ilia Andrvitch fut trs
occup des prparatifs d'un dner qu'on donnait au club anglais en
l'honneur du prince Bagration.

Le comte se promenait en robe de chambre dans la grande salle, donnant
des ordres  Phoctiste, le clbre matre d'htel du club, et lui
recommandait de se pourvoir de primeurs, de poisson bien frais, de veau
bien blanc, d'asperges, de concombres, de fraises!... Le comte tait
membre et directeur du club depuis sa fondation. Personne mieux que lui
ne savait organiser sur une grande chelle un banquet solennel, d'autant
mieux qu'il payait de sa poche le surplus des dpenses prvues. Le chef
et le matre d'htel recevaient avec une satisfaction vidente les
instructions du comte, sachant par exprience ce que leur rapporterait
un dner de plusieurs milliers de roubles.

Rappelle-toi bien, n'oublie pas les crtes, les crtes dans le potage 
la tortue.

--Il faudra donc trois plats froids? demanda le cuisinier.

--Il me parat difficile qu'il y en ait moins, rpondit le comte aprs
un moment de silence.

--Il faudra donc acheter les grands sterlets? demanda le matre
d'htel.

--Certainement! Que faire d'ailleurs, puisqu'on ne cde pas sur le
prix.... Ah! mon Dieu, mon Dieu, et moi qui allait oublier une seconde
entre! O est ma tte? mon Dieu!

--O me procurerai-je des fleurs?

--Mitenka! Mitenka! va-t'en au grand galop  ma datcha s'cria le
comte en s'adressant  son intendant. Donne l'ordre  Maxime, le
jardinier, d'employer  la corve pour m'amener tout ce qu'il y a dans
mes orangeries. Il faut que deux cents orangers soient ici vendredi.
Qu'on les emballe bien et qu'on les recouvre de feutre!

Ses dispositions acheves, il se disposait  aller retrouver sa petite
comtesse et  se reposer un peu chez elle, lorsque se souvenant de
diffrentes recommandations qu'il avait oublies, il fit appeler de
nouveau le matre queux et le matre d'htel, et recommena ses
explications. La porte s'ouvrit, et le jeune comte entra d'un pas lger
et assur, en faisant sonner ses perons. Les bons rsultats d'une vie
tranquille et heureuse se lisaient sur son teint repos.

Ah! mon garon, la tte me tourne, dit le vieux comte un peu honteux de
ses graves occupations; allons, aide-moi, il faudra avoir les chanteurs
de rgiment, il y aura aussi un orchestre... et les bohmiens? qu'en
penses-tu? Vous les aimez vous autres militaires?

--Vraiment, cher pre, je parie que le prince Bagration quand il se
prparait  la bataille de Schngraben, tait moins affair que vous
aujourd'hui.

--Essayes-en, je te le conseille, dit le vieux comte avec une feinte
colre, et se retournant vers le matre d'htel, qui les examinait tour
 tour avec une bonhomie intelligente: Voil la jeunesse, Phoctiste;
elle se moque de nous autres vieux.

--C'est vrai, Excellence; elle ne demande qu' bien boire et  bien
manger; quant aux apprts et au service a lui est bien gal.

--C'est a, c'est a, s'cria le comte, et, empoignant les deux mains
de son fils: Je te tiens, polisson, et tu vas me faire le plaisir de
prendre mon traneau  deux chevaux et d'aller chez Besoukhow lui
demander de ma part des fraises et des ananas. Il n'y en a que chez lui.
S'il n'y est pas, va les demander aux princesses, puis tu iras au
Rasgoula. Ipatka, le cocher, connat le chemin; tu y trouveras
Illiouchka le bohmien, celui qui dansait en casaquin blanc chez le
comte Orlow, et tu l'amneras ici.

--Avec les bohmiennes? ajouta Nicolas en riant.

--Voyons, voyons! dit son pre.

Le vieux comte en tait l de ses recommandations, lorsque Anna
Mikhalovna, qui, selon son habitude, tait entre  pas de loup, parut
subitement auprs d'eux, avec cet air affair et ml de fausse humilit
chrtienne qui lui tait habituel. Le comte, surpris en robe de chambre,
ce qui du reste lui arrivait tous les jours, se confondit en excuses.

Ce n'est rien, cher comte, dit-elle, en fermant doucement les yeux.
Quant  votre commission, c'est moi qui la ferai. Le jeune Besoukhow
vient d'arriver, et nous en obtiendrons tout ce dont vous avez besoin.
Il faut que je le voie. Il m'a envoy une lettre de Boris, qui, Dieu
merci, est attach  l'tat-major.

Le comte, enchant de son obligeance, lui fit atteler sa petite voiture.

Vous lui direz de venir; je l'inscrirai. Est-il avec sa femme?

Anna Mikhalovna leva les yeux au ciel, et son visage exprima une
profonde douleur.

Ah! mon ami, il est bien malheureux, et, si ce qu'on dit est vrai,
c'est affreux, mais qui pouvait le prvoir? C'est une me si belle et
si noble que ce jeune Besoukhow! Ah! oui, je le plains de tout coeur, et
je ferai tout ce qui me sera humainement possible pour le consoler.

--Mais qu'y a-t-il donc? demandrent  la fois le pre et le fils.

--Vous connaissez, n'est-ce pas? Dologhow, le fils de Marie Ivanovna,
dit Anna Mikhalovna en soupirant et en parlant  mi-voix et  mots
couverts, comme si elle craignait de se compromettre. Eh bien... c'est
lui qui l'a protg, qui l'a invit  venir chez lui  Ptersbourg,
et maintenant elle, elle est arrive ici, avec cette tte  l'envers 
sa suite, et le pauvre Pierre est, dit-on, abm de douleur.

Malgr tout son dsir de tmoigner sa sympathie pour le jeune comte, les
intonations et les demi-sourires d'Anna Mikhalovna en laissaient percer
une plus vive encore peut-tre pour cette tte  l'envers, comme elle
appelait Dologhow.

Tout cela est bel et bon, mais il faut qu'il vienne au club... cela le
distraira. Ce sera un banquet monstre!

Le lendemain, 3 mars,  deux heures de l'aprs-midi, deux cent cinquante
membres du club anglais et cinquante invits attendaient pour dner leur
hte illustre, le prince Bagration, le hros de la campagne d'Autriche.

La nouvelle de la bataille d'Austerlitz avait frapp Moscou de stupeur.
Jusqu' ce moment, la victoire avait t si fidle aux Russes que la
nouvelle d'une dfaite ne rencontra que des incrdules, et l'on essaya
de l'attribuer  des causes extraordinaires. Lorsque dans le courant du
mois de dcembre le fait fut devenu incontestable, on avait l'air, au
club anglais, o se runissaient toute l'aristocratie de la ville et
tous les hauts dignitaires les mieux informs, de s'tre donn le mot
pour ne faire aucune allusion ni  la guerre ni  la dernire bataille.
Les personnages influents, qui donnaient d'habitude le ton aux
conversations, tels que le comte Rostopchine, le prince Youry
Vladimirovitch Dolgoroukow, Valouew, le comte Markow, le prince
Viazemsky, ne se montraient pas au club, mais se voyaient en petit
comit, et les Moscovites, habitus d'ordinaire, comme le comte Rostow,
 n'exprimer d'autre opinion que celle d'autrui, taient rests quelque
temps sans guide et sans donnes prcises sur la marche de la guerre.
Sentant instinctivement que les nouvelles taient mauvaises et qu'il
tait difficile de s'en rendre exactement compte, ils gardaient un
silence prudent. Les gros bonnets, semblables au jury qui sort de la
salle des dlibrations, rentrrent au club et donnrent leur avis; tout
redevint pour eux d'une clart inluctable, et ils dcouvrirent 
l'instant mille et une raisons pour expliquer  leur faon cette
catastrophe incroyable, inadmissible: la droute des Russes.  partir
de ce moment, on ne fit plus, dans tous les coins de Moscou, que broder
sur le mme thme, qui tait invariablement la mauvaise fourniture des
vivres, la trahison des Autrichiens, du Polonais Prsczebichewsky, du
Franais Langeron, l'incapacit de Koutouzow, et (bien bas, bien bas) la
jeunesse, l'inexprience et la confiance mal place de l'Empereur. En
revanche, on tait unanime pour dire que nos troupes avaient accompli
des prodiges de valeur: soldats, officiers, gnraux, tous avaient t
hroques. Mais le hros des hros tait le prince Bagration, qui
s'tait couvert de gloire  Schngraben et  Austerlitz, o seul il
avait su conserver sa colonne en bon ordre, tout en se repliant avec
elle et en dfendant pas  pas sa retraite contre un ennemi deux fois
plus nombreux. Son manque de parent  Moscou, o il tait tranger, y
avait singulirement facilit sa promotion au titre de hros. On saluait
en lui le simple soldat de fortune, le soldat sans protections, sans
intrigues, qui ne songe qu' se battre pour son pays, et dont le nom se
rattachait du reste aux souvenirs de la campagne d'Italie et de
Souvarow. La malveillance et la dsapprobation que Koutouzow avait
accumules sur sa tte s'accentuaient plus vivement encore par le
contraste des honneurs rendus  Bagration, qu'il aurait fallu inventer
s'il n'avait pas exist, comme avait dit un jour ce mauvais plaisant de
Schinchine, en parodiant les paroles de Voltaire. On ne parlait de
Koutouzow que pour le blmer et l'accuser d'tre une girouette de cour
et un vieux satyre.

Tout Moscou rptait les paroles du prince Dolgoroukow:  force de
forger, on devient forgeron, en se consolant de la dfaite actuelle par
le souvenir des victoires passes, et les aphorismes de Rostopchine, qui
disait  qui voulait l'entendre que le soldat franais avait besoin
d'tre excit  la bataille par des phrases ronflantes; qu'il fallait 
l'Allemand une logique serre pour le convaincre qu'il tait plus
dangereux de fuir que de marcher  l'ennemi, et que, quant au Russe, on
tait oblig de le retenir et de le supplier de se modrer.

Chaque jour, on citait de nouveaux traits de courage accomplis 
Austerlitz par nos soldats et par nos officiers: celui-ci avait sauv un
drapeau, celui-l avait tu cinq franais, cet autre avait pris cinq
canons. Berg n'tait pas oubli, et, ceux mmes qui ne le connaissaient
pas racontaient que, bless  la main droite, il avait pris son pe de
la main gauche et avait bravement continu sa marche en avant. Quant 
Bolkonsky, personne n'en disait mot; ses plus proches parents
regrettaient seuls sa mort prmature et plaignaient sa jeune femme
enceinte et son original de pre.


III


Le 3 mars, de nombreuses voix, pareilles  un essaim d'abeilles
printanires, bourdonnaient dans les chambres du club anglais. Les
membres du club et les invits, les uns en uniforme, les autres en frac,
quelques-uns mme en habit  la franaise, allaient et venaient,
s'asseyaient, se relevaient et se formaient en groupes anims. Les
laquais poudrs, en bas de soie et en culotte courte, se tenaient deux
par deux  chaque porte, tout prts  faire leur service. La majorit de
cette runion tait compose d'hommes gs, d'un extrieur respectable,
avec des figures satisfaites, de gros doigts, des gestes et des
inflexions de voix assures. Cette catgorie de membres avait ses places
habituelles, rserves  l'avance, et se runissait en petit comit
intime. La minorit se composait d'invits pris au hasard, et surtout de
jeunes gens, parmi lesquels se trouvaient Nesvitsky, ancien membre du
club, Denissow, Rostow, Dologhow, redevenu officier du rgiment de
Smnovsky, et plusieurs autres. Cette jeunesse semblait faire
profession d'une dfrence lgrement ddaigneuse envers la gnration
des vieux et leur dire: Nous sommes tout disposs  vous respecter,
mais rappelez-vous que l'avenir est  nous.

Pierre, qui, pour complaire  sa femme, avait laiss pousser ses
cheveux, t ses lunettes, et s'habillait  la dernire mode, promenait
sa tristesse et son ennui d'une salle  l'autre. L, comme ailleurs, il
tait entour de gens qui adoraient en lui le veau d'or, et auxquels,
habitu qu'il tait  leur encens, il ne rpondait qu'avec une
distraction mprisante. Par son ge, il appartenait  la jeunesse, mais
par sa fortune et ses relations il faisait partie de la socit des
hommes gs et influents et passait indiffremment des uns aux autres.

La conversation des vieux les plus marquants, tels que Rostopchine,
Valouew et Narischkine, attirait sur eux l'attention de membres plus ou
moins connus du club, qui s'en approchaient pour les couter
religieusement. Rostopchine racontait comment les Russes, refouls par
les fuyards autrichiens, avaient d se frayer un chemin au milieu d'eux
en les chargeant  la baonnette; Valouew expliquait  ses voisins,
sous le sceau du secret, que l'envoi d'Ouvarow  Moscou n'avait d'autre
but que de connatre l'opinion des Moscovites sur la bataille
d'Austerlitz, tandis que Narischkine rappelait l'anecdote de Souvorow,
se mettant  faire cocorico en pleine sance du conseil de guerre
autrichien, pour toute rponse  l'ineptie de ses membres. Schinchine,
qui cherchait toujours l'occasion de lancer une plaisanterie, ajouta
avec tristesse que Koutouzow n'avait mme pas su apprendre de Souvorow 
faire cocorico; mais le regard svre des vieux lui fit comprendre
qu'il tait inconvenant de s'exprimer ainsi ce jour-l sur Koutouzow.

Le comte Rostow allait de la salle  manger au salon et du salon  la
salle  manger, d'un air affair et inquiet, saluant indiffremment,
avec sa bonhomie habituelle, les grands et les petits, cherchant parfois
du regard ce beau garon qui tait son fils et lui adressant de joyeux
clignements d'yeux. Nicolas, debout prs de la fentre, causait avec
Dologhow, dont il avait fait rcemment la connaissance et qu'il
apprciait beaucoup. Le vieux comte s'approcha pour serrer la main  ce
dernier.

Vous viendrez nous voir, n'est-ce pas? puisque vous connaissez mon
guerrier et que vous tes deux hros de l-bas!... Ah! Vassili
Ignatietch... bonjour, mon vieux!...

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car un laquais, tout
essouffl et tout effar, annona:

Il est arriv!

Des coups de sonnette retentirent sur l'escalier, les directeurs
s'lancrent, et les diffrents membres du club, disperss dans tous les
coins comme des grains de bl sur le van, se runirent, se massrent et
s'arrtrent  la porte du grand salon.

Au mme instant, Bagration parut  l'entre de cette pice. Il tait
sans pe et sans tricorne. Selon l'usage du club, il les avait dposs
dans le vestibule. Il portait un uniforme neuf, dcor d'ordres
trangers et russes, avec la croix de Saint-Georges sur la poitrine, et
n'avait plus le bonnet fourr et le fouet de cosaque en bandoulire,
comme Rostow l'avait vu la veille d'Austerlitz. Il avait fait couper un
peu ses cheveux et ses favoris, ce qui le changeait  son dsavantage.
Son air endimanch, peu en rapport avec ses traits mles et dcids,
donnait  sa physionomie une expression tant soit peu comique. Bklechow
et Fdor Ptrovitch Ouvarow, arrivs en mme temps que lui, s'arrtrent
 la porte pour laisser passer l'hte illustre, qui, confus de leur
politesse, s'arrta un moment, et, aprs un change de phrases banales,
se dcida enfin  passer le premier. Rien qu' voir la gaucherie de ses
mouvements et la faon dont il glissait sur le parquet d'un air
embarrass, on sentait qu'il lui tait mille fois plus habituel et plus
facile de traverser un champ labour, sous une pluie de balles, comme il
l'avait fait  Schngraben,  la tte du rgiment de Koursk. Les
directeurs, qui s'taient avancs au-devant de lui, lui exprimrent en
peu de mots la joie que tous ressentaient  le recevoir, et, sans
attendre sa rponse, l'entourrent  l'envi et s'en emparrent pour le
conduire  la porte du salon, dont la foule, qui s'y tait presse,
rendait l'accs presque impossible; chacun en effet essayait
d'apercevoir Bagration par-dessus l'paule de son voisin, comme s'il
s'tait agi d'une bte curieuse! Le comte Rostow, tout en jouant des
coudes et rptant: Je vous en prie, mon cher, laissez, laissez
passer! fraya le chemin au nouvel arrivant jusqu'au grand divan o il
parvint enfin  le faire asseoir. Les gros bonnets du club formrent
aussitt le cercle autour de lui, pendant que le vieux comte se glissait
hors de la chambre, pour revenir un instant aprs, en compagnie des
autres directeurs, offrir  Bagration une ode compose en son honneur et
dpose sur un immense plat d'argent.

 la vue de ce plat, Bagration jeta autour de lui des regards inquiets,
comme s'il cherchait un secours invisible; mais, se soumettant  ce
qu'il ne pouvait viter et se sentant  la merci de tous ces yeux
braqus sur lui, il saisit vivement le plat des deux mains, non sans
jeter un coup d'oeil de reproche au comte, qui le lui tendait avec un
air de profonde dfrence. Heureusement, un membre du club lui vint en
aide, en lui retirant obligeamment le plat, qu'il semblait ne plus
vouloir lcher, et en recommandant les vers  son attention. Puisqu'il
le faut! avait-il l'air de dire, en prenant le rouleau de papier, et,
le regardant de ses yeux fatigus, il en commena la lecture d'un air
srieux et concentr.

L'auteur des vers lui offrit de les lire lui-mme, et le prince
Bagration, rsign, pencha la tte et couta.

          _Sois la gloire du sicle d'Alexandre,_
          _Sois le bouclier de Titus sur le trne,_
          _ la fois homme de bien et guerrier redoutable._
          _De la patrie sois le rempart,_
          _Comme tu es Csar sur le champ de bataille!_
          _C'en est fait, l'heureux Napolon_
          _Sait aujourd'hui ce qu'est Bagration,_
          _Et n'osera plus se mesurer avec les Achilles russes!..._

Il n'avait pas achev sa priode que le matre d'htel annona d'une
voix retentissante:

Le dner est servi!

Les portes s'ouvrirent, et l'on entendit dans la salle  manger les sons
de l'orchestre qui jouait la fameuse polonaise: _Qu'il clate le
tonnerre des victoires, et que le Russe, vaillant se rjouisse!_

Le comte Rostow, impatient contre le malencontreux auteur, s'avana
vers Bagration et lui fit un profond salut. Comme, pour le moment, le
dner tait plus intressant que la posie, tous se levrent, et se
rendirent, Bagration en tte, dans la salle  manger. L'illustre gnral
occupait la place d'honneur entre Bklechow et Narischkine, ayant tous
deux le prnom d'Alexandre, ce qui tait une allusion dlicate au nom
mme de l'Empereur. Trois cents personnes s'assirent  cette longue
table, selon leur rang et leurs dignits, les plus notables  ct de
l'hte qu'on ftait.

Un peu avant le dner, le comte Ilia Andrvitch lui avait prsent son
fils, et il regardait autour de lui avec une orgueilleuse satisfaction,
pendant que Bagration, qui avait reconnu Nicolas, lui balbutiait
quelques mots inintelligibles.

Denissow, Rostow et Dologhow avaient pris place au milieu de la table,
en face de Pierre et de Nesvitsky. Le vieux comte, assis vis--vis de
Bagration, faisait, avec les autres directeurs, les honneurs du dner,
et ils reprsentaient en leurs personnes la bienveillante hospitalit de
Moscou.

Toute la peine que s'tait donne le comte tait couronne de succs.
Bien que les deux dners, le dner gras et le dner maigre, fussent tous
deux exquis et admirablement russis, il ne cessa, jusqu' la fin du
repas, d'prouver un inquitude involontaire qui se traduisait, 
l'apparition de chaque nouveau plat, par un signe au sommelier ou un mot
 l'oreille du laquais plac debout derrire lui. Le gigantesque
sterlet, dont la vue le fit rougir d'une modeste fiert, venait  peine
de faire son entre, que les bouteilles furent dbouches sur toute la
ligne, et le champagne coula  flots dans les verres. Lorsque l'motion
produite par le poisson fut un peu calme, le comte Ilia Andrvitch se
concerta avec les autres directeurs.

Il est temps, leur dit-il, de porter la premire sant, car il y en
aura beaucoup!...

Et il se leva, le verre  la main. On se tut pour couter ce qu'il
allait dire:

 la sant de Sa Majest l'Empereur! s'cria-t-il, les yeux humides de
larmes de joie et d'enthousiasme, et l'orchestre clata en fanfares. On
se leva, on cria hourra! Bagration rpondit par un hourra aussi clatant
que celui qu'il avait pouss  Schngraben, et la voix de Rostow se fit
entendre au-dessus des voix des trois cents autres convives. mu, sur le
point de pleurer, il ne cessait de rpter:  la sant de Sa Majest
l'Empereur! et, vidant son verre d'un trait, il le jeta sur le parquet.
Plusieurs suivirent son exemple et les cris retentirent de plus belle.
Lorsqu'enfin le silence se rtablit, les domestiques ramassrent les
cristaux briss, et chacun se rassit, heureux du bruit qu'il avait fait.
Le comte Ilia Andrvitch, jetant un regard sur la liste pose  ct
de son assiette, se releva et porta la sant du hros de notre dernire
campagne, le prince Pierre Ivanovitch Bagration! De nouveau ses yeux se
remplirent de larmes, et de nouveau un hourra rpt par trois cents
voix rpondit  son toast; mais, au lieu de l'orchestre, ce fut cette
fois un choeur de chanteurs qui entonna la cantate compose par Paul
Ivanovitch Koutouzow:

          _Les Russes ne connaissent pas d'obstacles,_
          _De la victoire leur valeur est le gage,_
          _Car nous avons des Bagration,_
          _Et les ennemis sont  nos pieds, etc._

Les chants avaient  peine cess, qu'on reprit la kyrielle des toasts.

Le vieux comte continuait  s'attendrir; on brisait de plus en plus les
assiettes et les verres, et on criait  en perdre la voix. On avait bu 
la sant de Bklechow, de Narischkine, d'Ouvarow, de Dolgoroukow,
d'Apraxine, de Valouew,  la sant des directeurs, des membres du club,
des invits, et enfin  celle de l'organisateur du dner, le comte Ilia
Andrvitch, qui, ds les premiers mots de ce toast, vaincu par son
motion, tira son mouchoir, y cacha sa figure et fondit compltement en
larmes.


IV


Pierre buvait et mangeait beaucoup, avec son avidit habituelle. Mais,
ce jour-l, silencieux, morose et abattu, il regardait d'un air distrait
autour de lui et semblait ne rien entendre. Rien qu' le voir ainsi
proccup, ses amis devinaient sans peine qu'il tait absorb par
quelque question accablante et insoluble.

Cette question, qui tourmentait  la fois son coeur et son esprit,
c'taient les allusions de la princesse Catherine, sa cousine, au sujet
de l'intimit de Dologhow avec sa femme.

Le matin mme, il avait reu une lettre anonyme crite sur le ton de
grossire raillerie propre  ce genre de lettres, dans laquelle on lui
disait que ses lunettes lui taient bien inutiles, puisque la liaison de
sa femme et de Dologhow n'tait un mystre que pour lui seul. Il n'avait
ajout foi ni  la lettre ni aux allusions de sa cousine; mais la vue de
Dologhow, assis en face de lui, lui causait un invincible malaise.
Chaque fois que ses beaux yeux impudents rencontraient ceux de Pierre,
ils faisaient natre dans l'me de ce dernier un sentiment effroyable,
monstrueux, et il se dtournait brusquement. En se rappelant le pass
que l'on prtait  Hlne et ses relations actuelles avec Dologhow, il
comprenait qu'il aurait pu y avoir quelque chose de vrai dans la lettre
anonyme, s'il ne s'tait pas agi de sa femme. Pierre se rappela
involontairement la premire visite de Dologhow, et comment, en souvenir
de leurs anciennes folies, il lui avait prt de l'argent, comment il
l'avait install dans sa maison, comment Hlne, sans se dpartir de son
ternel sourire, lui avait exprim son ennui de cet arrangement, et
comment Dologhow, qui ne cessait de lui vanter avec cynisme la beaut de
sa femme, ne les avait plus quitts d'une semelle depuis ce jour-l.

Il est trs beau, c'est vrai, se disait Pierre... et je sais qu'il
prouverait une jouissance toute particulire  dshonorer mon nom,  se
jouer de moi, prcisment  cause des services que je lui ai rendus;
oui, je comprends combien il trouverait, piquant de me tromper de la
sorte, mais je n'y crois pas, je n'ai pas le droit d'y croire!

Il avait souvent t frapp de l'expression mchante de, la figure de
Dologhow, comme le jour o ils avaient jet  l'eau l'ours et l'officier
de police, ou bien lorsqu'il provoquait quelqu'un sans raison, ou qu'il
tuait d'un coup de pistolet le cheval d'un isvostchik, et aujourd'hui,
lorsque leurs yeux se rencontraient, il retrouvait dans son regard cette
mme expression. Oui, c'est un bretteur; tuer un homme est le dernier
de ses soucis; il se dit que chacun a peur de lui, et moi tout le
premier... et cela doit lui faire plaisir.... Et au fond c'est vrai....
J'ai peur de lui! Ainsi pensait Pierre, pendant que Rostow
s'entretenait gaiement avec ses deux amis, Denissow et Dologhow, dont
l'un tait un brave hussard et l'autre un franc vaurien. Leur bruyant
trio faisait un singulier contraste avec la personne massive, srieuse
et proccupe de Pierre, pour lequel Rostow d'ailleurs n'avait pas de
sympathie: primo, c'tait un pkin millionnaire, le mari d'une beaut 
la mode, et une poule mouille, trois crimes irrmissibles  ses yeux de
hussard; secundo, Pierre, distrait et pensif, ne lui avait pas rendu son
salut, et lorsqu'on avait port la sant de l'Empereur, abm dans ses
rflexions, Pierre ne s'tait pas lev!

Eh bien, et vous? lui cria Rostow irrit de plus en plus.
N'entendez-vous pas?  la sant de l'Empereur!

Pierre soupira, se leva avec rsignation, vida son verre, et quand tout
le monde fut rassis, il s'adressa  Rostow avec son bon sourire:

Tiens, et moi qui ne vous avais pas reconnu!

Rostow, qui s'gosillait  crier hourra! n'entendit mme pas.

Eh bien, tu ne renouvelles pas connaissance? dit Dologhow.

--Que le bon Dieu le bnisse, cet imbcile! rpondit Rostow.

--Il faut soigner les maris des jolies femmes, lui dit  demi-voix
Denissow.

Pierre devinait qu'ils parlaient de lui, mais il ne pouvait les
entendre. Cependant il rougit et se dtourna.

Et maintenant, buvons  la sant des jolies femmes! dit Dologhow d'un
air moiti srieux et moiti souriant.... Ptroucha!...  la sant des
jolies femmes et de leurs amants!

Pierre, les yeux baisss, buvait sans regarder Dologhow et sans lui
rpondre. En ce moment, le laquais qui distribuait la cantate en remit
un exemplaire  Pierre, comme tant un des principaux membres du club.
Il allait le prendre, lorsque Dologhow se pencha et lui arracha la
feuille pour la lire. Pierre releva la tte, et, entran par un
mouvement irrsistible de colre, il lui cria de toute sa force:

Je vous le dfends!

 ces mots, et voyant  qui ils s'adressaient, Nesvitsky et son voisin
de droite, effrays, cherchrent  le calmer, tandis que Dologhow,
fixant sur lui ses yeux brillants et froids comme l'acier, lui disait,
en accentuant chaque syllabe:

Je la garde!

Ple, les lvres tremblantes, Pierre la lui arracha des mains:

Vous tes un misrable!... vous m'en rendrez raison!

Il se leva de table et comprit tout  coup que la question de
l'innocence de sa femme, cette question qui le torturait depuis
vingt-quatre heures, tait tranche sans retour. Il la dtestait
maintenant et sentait que tout tait rompu avec elle  jamais. Malgr
les instances de Denissow, Rostow consentit  servir de tmoin 
Dologhow, et, le dner termin, il discuta avec Nesvitsky, le tmoin de
Besoukhow, les conditions du duel. Pierre retourna chez lui, tandis que
Rostow, Dologhow et Denissow restrent au club trs avant dans la nuit 
couter les bohmiennes et les chanteurs de rgiment.

Ainsi,  demain,  Sokolniki, dit Dologhow, en prenant cong de Rostow,
sur le perron.

--Et tu es calme? lui dit Rostow.

--Vois-tu, rpondit Dologhow, je te dirai mon secret en deux mots: si,
la veille d'un duel, tu te mets  crire ton testament et des lettres
larmoyantes  tes parents, si surtout tu penses  la possibilit d'tre
tu, tu es un imbcile, un homme fini! Si, au contraire, tu as la ferme
intention de tuer ton adversaire et cela le plus tt possible, tout va
comme sur des roulettes. Ainsi que me le disait un jour notre chasseur
d'ours: Comment ne pas en avoir peur de l'ours?... et, pourtant, quand
on le voit, on ne craint plus qu'une chose: c'est qu'il ne vous
chappe! Eh bien, mon cher, c'est tout juste comme moi. Au revoir, 
demain!

Le lendemain,  huit heures du matin, Pierre et Nesvitsky, en arrivant
au bois de Sokolniki, y trouvrent Dologhow, Denissow et Rostow. Pierre
paraissait compltement indiffrent  ce qui allait se passer; on
voyait,  sa figure fatigue, qu'il avait veill toute la nuit, et ses
yeux tremblotaient involontairement  la lumire. Deux questions le
proccupaient exclusivement: la culpabilit de sa femme, qui pour lui
ne faisait plus de doute, et l'innocence de Dologhow, auquel il
reconnaissait le droit de ne pas mnager l'honneur d'un homme, qui aprs
tout lui tait tranger: Peut-tre en aurais-je fait tout autant, se
dit Pierre, oui, certainement je l'aurais fait!... Mais alors ce duel,
alors ce duel serait un assassinat?... Ou bien je le tuerai, ou bien ce
sera lui qui me touchera  la tte, au coude, au pied, au genou.... Ne
pourrais-je donc me cacher et m'enfuir quelque part? Et, en mme temps,
il demandait, avec un calme qui inspirait le respect  ceux qui
l'observaient: Serons-nous bientt prts?

Aprs avoir enfonc les sabres dans la neige, indiqu l'endroit jusqu'o
chacun devait marcher, et charg les pistolets, Nesvitsky s'approcha de
Pierre:

Je croirais manquer  mon devoir, comte, dit-il d'une voix timide, et
je ne justifierais pas la confiance que vous m'avez tmoigne et
l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant comme second, si dans
cette minute solennelle je ne vous disais pas toute la vrit.... Je ne
crois pas que le motif de l'affaire soit assez grave pour verser du
sang.... Vous avez eu tort, vous vous tes emport....

--Ah! oui, c'tait bien bte!... dit Pierre.

--Dans ce cas, laissez-moi porter vos excuses, et je suis sr que nos
adversaires les accepteront, dit Nesvitsky, qui, comme tous ceux qui
sont mls  des affaires d'honneur, ne prenait la rencontre au srieux
qu'au dernier moment. Il est plus honorable, comte, d'avouer ses torts
que d'en arriver  l'irrparable. Il n'y a pas eu d'offense grave, ni
d'un ct ni de l'autre. Permettez-moi....

--Les paroles sont inutiles! dit Pierre.... a m'est bien gal....
Dites-moi seulement de quel ct je dois aller et o je dois tirer. Il
prit le pistolet, et, n'en ayant jamais tenu un de sa vie et ne
s'inquitant gure de l'avouer, il questionna ses tmoins sur la faon
de presser la dtente: Ah! c'est ainsi... c'est vrai, je l'avais
oubli.

--Aucune excuse, aucune, dcidment! rpondit Dologhow  Rostow, qui de
son ct avait essay une tentative de rconciliation.

L'endroit choisi tait une petite clairire, dans un bois de pins,
couverte de neige  moiti fondue, et  quatre-vingts pas de la route o
ils avaient laiss leurs traneaux.  partir de l'endroit o se tenaient
les tmoins jusqu'aux sabres que Nesvitsky et Rostow avaient fichs en
terre  dix pas l'un de l'autre, en guise de barrires, ils avaient
laiss des traces sur la neige molle et profonde, en comptant les
quarante pas qui devaient sparer les adversaires. Il dgelait, et
d'humides vapeurs voilaient le paysage au del de cette distance. Bien
que tout ft prt depuis trois minutes, personne ne donnait encore le
signal; tous se taisaient.


V


Eh bien, qu'on commence! s'cria Dologhow.

--Eh bien! rpta Pierre en souriant.

La situation devenait terrible. L'affaire, si insignifiante au dbut, ne
pouvait plus maintenant tre arrte. Elle suivait fatalement sa marche
en dehors de toute volont humaine; elle devait s'accomplir! Denissow
s'avana jusqu' la barrire:

Les adversaires, dit-il, s'tant refuss  toute rconciliation, on
peut commencer. Qu'on prenne les pistolets, et qu'on se porte en avant
au mot trois!

Une! deux! trois! compta Denissow d'une voix sourde, en se reculant.
Les combattants s'avancrent sur le sentier fray, et chacun d'eux
voyait peu  peu merger du brouillard la figure de son adversaire. Ils
avaient le droit de tirer  volont en marchant. Dologhow s'avanait
sans se hter et sans lever son pistolet: ses yeux bleus brillaient et
regardaient fixement Pierre; sa bouche se plissait en un semblant de
sourire.

Au mot: trois! Pierre marcha rapidement; s'cartant du sentier battu,
il s'enfona dans la neige. Tenant son pistolet le bras tendu en avant,
dans la crainte de se blesser lui-mme, il cherchait  soutenir sa main
droite avec sa main gauche, qu'il avait instinctivement rejete en
arrire, tout en comprenant l'inutilit de cet effort; au bout de
quelques pas, il se retrouva sur le chemin, regarda  ses pieds, jeta un
coup d'oeil sur Dologhow, et tira. Ne s'attendant pas  un choc aussi
violent, Pierre tressaillit, s'arrta et sourit de son impression. La
fume, rendue encore plus paisse par le brouillard, l'empcha d'abord
de rien distinguer, et il attendait en vain l'autre coup, lorsque des
pas prcipits se firent entendre, et il entrevit, au milieu de la
fume, Dologhow pressant d'une main son ct gauche, et de l'autre
serrant convulsivement son pistolet abaiss. Rostow tait accouru  lui.

Non... siffla entre ses dents Dologhow, non, ce n'est pas fini! et,
faisant en chancelant quelques pas, il tomba sur la neige  ct du
sabre. Sa main gauche tait couverte de sang; il l'essuya  son uniforme
et s'appuya dessus; son visage ple et sombre tremblait avec une
contraction nerveuse.

Je vous... commena-t-il  dire, et il ajouta avec effort: prie!...
Pierre, retenant avec peine un sanglot, allait s'approcher de lui,
lorsqu'il lui cria:  la barrire! Pierre comprit et s'arrta. Ils
n'taient plus qu' dix pas l'un de l'autre. Dologhow plongea sa tte
dans la neige, en remplit sa bouche avec avidit, se redressa sur son
sant et chercha  retrouver son quilibre, tout en ne cessant de sucer
et de manger cette neige glace. Ses lvres frissonnaient, mais ses yeux
brillaient de l'clat de la haine, et, runissant toutes ses forces dans
un dernier effort, il leva son pistolet et visa lentement.

De ct, couvrez-vous du pistolet, s'cria Nesvitsky.

--Couvrez-vous donc! s'cria malgr lui Denissow, bien qu'il ft le
tmoin de Dologhow.

Pierre, avec un doux sourire de piti et de regret, s'tait abandonn
sans dfense et offrait sa large poitrine au pistolet de Dologhow, qu'il
regardait tristement. Les trois tmoins fermrent les yeux. Le coup
partit, et Dologhow, s'criant avec frocit: Manqu! retomba la face
contre terre.

Pierre se prit la tte dans les mains et, retournant sur ses pas, entra
dans la fort en marchant dans la neige  grandes enjambes.

C'est bte... c'est bte! disait-il. Mort? ce n'est pas vrai!

Nesvitsky le rejoignit et le conduisit chez lui.

Rostow et Denissow emmenrent Dologhow, qui, grivement bless et tendu
au fond du traneau, restait immobile, les yeux ferms, sans rpondre 
leurs questions; ils taient  peine rentrs en ville qu'il revint 
lui, et, relevant pniblement la tte, il prit la main de Rostow, qui
fut frapp du changement complet de l'expression de sa figure, devenue
douce et attendrie.

Comment te sens-tu?

--Mal! mais ce n'est pas l l'important. Mon ami, dit-il d'une voix
entrecoupe, o sommes-nous?  Moscou, n'est-ce pas? coute,... je l'ai
tue, elle... elle ne le supportera pas, elle ne le supportera pas!

--Mais qui donc? dit Rostow surpris.

--Ma mre, ma pauvre mre, ma mre adore!

Et Dologhow clata en sanglots. Quand il fut un peu calm, il expliqua 
Rostow qu'il vivait avec sa mre, que, si elle le voyait mourant, elle
ne survivrait pas  sa douleur, et le supplia d'aller la prvenir, ce
que Rostow fit aussitt, tout en apprenant,  sa grande stupfaction,
que ce mauvais sujet, ce bretteur, demeurait avec une vieille mre et
une soeur bossue, et qu'il tait pour elles le plus tendre des fils et
le meilleur des frres.


VI


Les tte--tte de Pierre et de sa femme taient devenus de plus en plus
rares, surtout depuis les dernires semaines.  Moscou, comme 
Ptersbourg, leur maison tait remplie de monde du matin au soir. La
nuit qui suivit le duel, au lieu d'aller retrouver sa femme dans sa
chambre  coucher, il la passa, comme il lui arrivait du reste souvent,
dans le grand cabinet de son pre, celui-l mme o le vieux comte tait
mort.

Se jetant sur le canap, il essaya de dormir pour oublier tout ce qui
venait de lui arriver; mais il s'leva dans son me une telle tempte de
sensations, de penses, de souvenirs, que non seulement il lui fut
impossible de fermer les yeux, mais mme de rester en place. Il se leva
et se mit  arpenter sa chambre  pas saccads, tantt il pensait aux
premiers temps leur mariage,  ses belles paules,  son regard
langoureux et passionn; tantt il voyait se dresser  ct d'elle
Dologhow, beau, impudent, avec son sourire diabolique, tel qu'il l'avait
vu au dner du club; tantt il le revoyait ple, frissonnant, dfait et
s'affaissant sur la neige.

Et aprs tout, se disait-il, j'ai tu son amant... oui, l'amant de ma
femme! Comment cela s'est-il fait?--C'est arriv, parce que tu l'as
pouse, lui rpondait une voix intrieure.--Mais en quoi suis-je donc
coupable?--Tu es coupable de l'avoir pouse sans l'aimer, continuait la
voix; tu l'as trompe, car tu t'es aveugl volontairement. Et ce
moment, cette minute o il lui avait dit avec tant d'effort: Je vous
aime! se retraa vivement  sa mmoire. Oui, l tait la faute! je
sentais bien alors que je n'avais pas le droit de le lui dire. Il se
rappela en rougissant sa lune de miel, un incident surtout, dont le
souvenir l'humiliait aujourd'hui; peu de temps aprs son mariage,
sortant vers midi de leur chambre  coucher, et vtu d'une lgante robe
de chambre, il avait trouv dans son cabinet son intendant en chef qui,
en le saluant respectueusement, avait lgrement souri de le voir dans
ce nglig, comme pour lui tmoigner la part qu'il prenait  son
bonheur.

Et que de fois n'ai-je pas t fier d'elle, de son tact si fin, fier de
notre intrieur o elle recevait toute la ville, fier surtout de sa
majestueuse et inaccessible beaut! Je croyais ne pas la comprendre, et
je m'tonnais de ne pas l'aimer. Quand j'tudiais son caractre, je me
disais que c'tait ma faute, si je ne comprenais pas cette impassibilit
absolue, cette absence de tout dsir, de tout intrt... et maintenant
je connais le mot terrible de cette nigme.... C'est une femme
pervertie!

Anatole allait lui emprunter de l'argent et baiser ses belles paules.
Elle ne lui donnait pas d'argent, mais elle se laissait embrasser. Si
son pre excitait en plaisantant sa jalousie, elle lui rpondait, de son
sourire tranquille, qu'elle n'tait pas assez sotte pour tre jalouse.
Il n'a qu' faire ce qu'il veut, disait-elle de moi. Un jour, lui
ayant demand si elle ne sentait pas quelque symptme de grossesse, elle
me rpondit qu'elle n'tait pas assez niaise pour dsirer des enfants,
et que d'ailleurs elle n'en aurait jamais de moi!

Il se rappelait ensuite la grossiret de ses ides, la vulgarit des
expressions qui lui taient familires, malgr son ducation
aristocratique. Non, je ne l'ai jamais aime! se disait-il.... Et
maintenant, voil Dologhow affaiss sur la neige, s'efforant de
sourire, mourant peut-tre et rpondant  mon repentir par une feinte
bravade!

Pierre tait un de ces hommes qui, en dpit de la faiblesse de leur
caractre, ne cherchent jamais de confident pour leur douleur. Il
luttait avec elle en silence.

Je suis coupable, et je dois supporter, quoi?... la honte de mon nom,
le malheur de ma vie? Folies que tout cela! Mon nom et mon honneur ne
sont que conventions, et mon tre en est indpendant!

On a excut Louis XVI parce qu'il tait criminel, et ils avaient
raison tout autant que ceux qui, aprs en avoir fait un saint,
mouraient pour lui en martyrs! N'a-t-on pas ensuite excut Robespierre
parce qu'il tait un despote? Qui avait tort? Qui avait raison?
Personne. Vis tant que tu seras vivant: demain, qui le sait, tu mourras
comme j'aurais pu mourir il y a une heure. Pourquoi tant se tourmenter
quand on pense  ce qu'est notre existence en comparaison de
l'ternit!

Et au moment o il se croyait apais, il la revoyait, elle et les
transports de son amour passager: alors, recommenant  marcher, il
brisait tout ce qui lui tombait sous la main: Pourquoi lui ai-je dit:
Je vous aime? se demandait-il pour la dixime fois, et il se surprit 
sourire en se rappelant le mot de Molire: Que diable allait-il faire
dans cette galre?

Il tait encore nuit lorsqu'il sonna son valet de chambre pour lui
donner ses ordres de dpart. Ne comprenant plus la possibilit de parler
 sa femme, il retournait  Ptersbourg, et comptait lui laisser une
lettre pour lui annoncer son intention de vivre spar d'elle  tout
jamais.

Quelques heures aprs, le valet de chambre, qui lui apporta son caf, le
trouva tendu sur le canap, un livre  la main, et dormant
profondment.

Rveill en sursaut, il fut longtemps avant de comprendre pourquoi il
tait l.

La comtesse fait demander si Votre Excellence est  la maison?

Pierre n'avait pas encore rpondu, que la comtesse, en dshabill de
satin blanc, brod d'argent, les deux paisses nattes de ses cheveux
releves en diadme autour de sa ravissante tte, entra dans la chambre,
calme et imposante comme toujours, bien que sur son front de marbre
lgrement bomb se dessint un pli creus par la colre. Contenant ses
impressions jusqu' la sortie du valet de chambre, et, connaissant
d'ailleurs toute l'histoire du duel dont elle venait parler  son mari,
elle s'arrta devant lui, sans pouvoir rprimer un sourire de ddain.
Pierre, intimid, la regarda par-dessus ses lunettes et feignit de
reprendre sa lecture, comme un livre aux abois rabat ses oreilles et
reste immobile en face de ses ennemis.

Qu'est-ce encore? Qu'avez-vous fait, je vous le demande? dit-elle
svrement, lorsque la porte se fut referme sur le valet de chambre.

--Comment, moi? demanda Pierre.

--Que veut dire ce beau courage! Que veut dire ce duel? Voyons,
rpondez!

Pierre se retourna lourdement sur le divan, ouvrit la bouche et ne
trouva rien  dire.

Eh bien, c'est moi qui vous rpondrai.... Vous croyez tout ce qu'on
vous raconte, et on vous a racont que Dologhow tait mon amant?
continua-t-elle en prononant en franais le mot amant avec la nettet
cynique qui lui tait habituelle, aussi simplement que si elle et
employ toute autre expression.... Vous l'avez cru! et qu'avez-vous
prouv en vous battant? que vous tes un sot, que vous tes un imbcile,
ce que du reste tout le monde savait! Qu'en rsultera-t-il! C'est que je
serai la rise de tout Moscou, et que chacun racontera qu'tant gris,
vous avez provoqu un homme dont vous tiez jaloux sans raison, un homme
qui vaut infiniment mieux que vous sous tous les rapports... Plus elle
parlait, plus elle levait la voix en s'animant.

Pierre immobile murmurait des mots inarticuls sans lever les yeux.

Et pourquoi avez-vous cru qu'il tait mon amant? Parce que sa socit
me faisait plaisir? Si vous tiez plus intelligent, plus agrable,
j'aurais prfr la vtre!

--Ne me parlez pas... je vous en supplie, dit Pierre d'une voix rauque.


--Pourquoi ne parlerais-je pas? J'ai le droit de vous parler, car je
puis dire hautement qu'une femme qui n'aurait pas d'amant, avec un mari
comme vous, serait une rare exception, et je n'en ai pas!

Pierre lui lana un regard trange, dont elle ne comprit pas la
signification, et se recoucha sur le divan. Il souffrait physiquement:
sa poitrine se serrait, il ne pouvait respirer.... Il savait qu'il
aurait pu mettre un terme  cette torture, mais il savait aussi que ce
qu'il voulait faire tait terrible.

Il vaut mieux nous sparer, dit-il d'une voix touffe.

--Nous sparer, parfaitement,  condition que vous me donniez de la
fortune, rpondit Hlne.

Pierre sauta sur ses pieds, et perdant la tte, se jeta sur elle.

Je te tuerai! s'cria-t-il. Et saisissant sur la table un morceau de
marbre, il fit un pas vers Hlne, en le brandissant avec une force dont
lui-mme fut pouvant.

La figure de la comtesse devint effrayante  voir: elle poussa un cri de
bte fauve et se rejeta en arrire. Pierre subissait tout l'attrait,
toute l'ivresse de la fureur. Il jeta sur le parquet le marbre, qui se
brisa, et s'avanant vers elle les bras tendus:

Sortez! s'cria-t-il d'une voix si formidable, qu'elle rpandit la
terreur dans toute la maison. Dieu sait ce qu'il aurait fait en ce
moment, si Hlne ne s'tait enfuie au plus vite.


Une semaine plus tard, Pierre partit pour Ptersbourg, aprs avoir donn
 sa femme un plein pouvoir pour la rgie de tous ses biens en
Grande-Russie, qui constituaient une bonne moiti de sa fortune.


VII


Deux mois  peine s'taient couls depuis les nouvelles reues 
Lissy-Gory de la bataille d'Austerlitz et de la disparition du prince
Andr, et malgr les lettres adresses  l'ambassade, malgr toutes les
recherches, son corps n'avait pas t retrouv, et son nom ne figurait
pas sur la liste des prisonniers. La pense la plus pnible pour ses
proches tait de se dire qu'il pouvait bien aussi avoir t ramass sur
le champ de bataille par les habitants du pays, et se trouver malade ou
mourant, seul, au milieu d'trangers, et incapable de donner signe de
vie  sa famille. Les journaux, qui avaient t les premiers 
renseigner le vieux prince sur la dfaite d'Austerlitz, disaient
simplement, en termes laconiques et vagues, que les Russes, aprs de
brillants engagements, avaient d oprer leur retraite et qu'elle
s'tait effectue en bon ordre. Le prince tira de ce bulletin officiel
la conclusion vidente que les ntres avaient essuy une dfaite. Huit
jours plus tard, une lettre de Koutouzow annonait au vieux prince le
sort mystrieux de son fils:

Votre fils, lui crivait-il, est tomb en hros, en avant du rgiment,
son drapeau  la main, digne de son pre et de sa patrie. Nos regrets 
tous sont unanimes, et personne ne sait jusqu' prsent s'il faut le
compter au nombre des vivants ou des morts. Tout espoir n'est pas
cependant perdu, car s'il tait mort, son nom aurait figur dans les
listes des officiers trouvs sur le champ de bataille, qui m'ont t
transmises par les parlementaires.

Le vieux prince reut cette lettre trs tard dans la soire, et le
lendemain matin il sortit pour faire sa promenade habituelle; morose et
sombre, il n'adressa pas une parole  son homme d'affaires, ni  son
jardinier, ni  l'architecte.

Lorsque la princesse Marie entra, elle le trouva occup  son tour, mais
il ne se retourna pas comme il en avait coutume.

Ah! princesse Marie! dit-il tout  coup en jetant le repoussoir. La
roue, par suite de l'impulsion reue, continuait  tourner, et le
grincement de cette roue, qui allait en s'affaiblissant, se lia plus
tard, dans le souvenir de sa fille, avec la scne qui suivit.

Elle s'approcha de lui, et,  la vue de sa physionomie, un sentiment
indfinissable lui comprima le coeur. Ses yeux se troublrent. Les
traits de son pre avaient une contraction plutt de mchancet que de
tristesse et d'abattement; ils trahissaient la lutte violente qui se
passait en lui, et lui disaient qu'un terrible malheur allait tomber sur
sa tte, le plus terrible de tous, celui qu'elle n'avait pas encore
prouv, la perte irrparable d'une de ses plus chres affections!

Mon pre! Andr?... et cette pauvre fille, gauche et disgracieuse,
pronona ces paroles avec un charme si puissant de sympathie et
d'abngation, que le vieux prince, sous l'influence de ce regard, laissa
chapper un sanglot en se dtournant.

J'ai reu des nouvelles: on ne le trouve nulle part, ni parmi les
prisonniers, ni parmi les morts. Koutouzow m'a crit.... Il a t
tu!... dit-il tout  coup de sa voix perante, comme pour chasser sa
fille par ce cri.

La princesse ne bougea pas, et ne s'vanouit pas. Elle tait dj ple,
mais,  ces mots, son visage sembla se transformer, et ses beaux yeux
s'clairrent subitement. On aurait dit qu'un sentiment ineffable venu
d'en haut, indpendant des douleurs et des joies de ce monde,
s'tendait comme un baume sur le coup qui venait de les frapper.
Oubliant la crainte qu'elle avait de son pre, elle lui saisit la main,
l'attira  elle, et baisa sa joue sche et parchemine.

Mon pre, lui dit-elle, ne vous dtournez pas de moi, pleurons
ensemble.

--Ces misrables, ces pleutres! s'cria le prince, en l'cartant. Perdre
une arme, perdre des hommes! Et pourquoi?... Va l'annoncer  Lise! La
princesse Marie se laissa tomber sans force dans un fauteuil et fondit
en larmes. Elle revoyait son frre au moment des adieux, lorsqu'il
s'tait approch d'elle et de sa femme: elle revoyait son expression
attendrie et lgrement ddaigneuse, lorsqu'elle lui avait pass l'image
au cou. tait-il devenu croyant? S'tait-il repenti de son incrdulit?
tait-il l-haut dans les demeures clestes de la paix et du bonheur?

Mon pre, dit-elle, comment est-ce arriv?

--Va, va, il a t tu pendant cette bataille, o l'on a men  la mort
les meilleurs hommes de Russie et sacrifi la gloire russe. Allez,
princesse Marie! Allez l'annoncer  Lise!

La princesse Marie entra chez sa belle-soeur qu'elle trouva travaillant,
et dont le regard se leva sur elle avec cette expression de bonheur
calme et intime, particulire aux femmes qui sont dans sa situation; ses
yeux regardaient sans voir, car elle contemplait au dedans d'elle-mme
ce doux et mystrieux travail qui s'accomplissait dans son sein.

Marie, dit-elle, en repoussant son mtier, donne-moi ta main.

Ses yeux riaient, sa petite lvre se retroussa et se fixa en un sourire
d'enfant. La princesse Marie se mit  ses genoux devant elle, et cacha
sa tte dans les plis de sa robe.

Ici, ici... n'entends-tu pas?... c'est si trange! Et sais-tu, Marie,
je l'aimerai bien..., et ses yeux rayonnants de bonheur s'attachaient
sur la jeune princesse, qui ne pouvait relever la tte, car elle
pleurait.

Qu'as-tu donc, Marie?

--Rien.... J'ai pens  Andr, et cela m'a attriste, rpondit-elle en
essuyant ses pleurs.

Dans le courant de la matine, la princesse Marie essaya  plusieurs
reprises de prparer sa belle-soeur  la catastrophe, mais chaque fois
elle se mettait  pleurer. Ces larmes, dont la petite princesse ne
comprenait pas la cause, l'inquitaient malgr son manque d'esprit
d'observation. Elle ne demandait rien, mais se retournait avec
inquitude, comme si elle cherchait quelque chose autour d'elle. Le
vieux prince, dont elle avait toujours peur, entra chez elle avant le
dner: il avait l'air mchant et agit. Il sortit sans lui avoir parl.
Elle regarda sa belle-soeur et clata en sanglots.

A-t-on reu des nouvelles d'Andr? demanda-t-elle.

--Non, tu sais que la chose est impossible, mais mon pre s'inquite, et
moi, je m'effraye.

--Il n'y a donc rien?

--Rien, rpondit la princesse, en la regardant franchement. Elle
s'tait dcide, et avait dcid son pre  ne rien lui dire jusqu'aprs
sa dlivrance, qui tait attendue de jour en jour. Le pre et la fille
portaient et cachaient ce lourd chagrin, chacun  sa faon. Quoiqu'il
et envoy un missaire en Autriche pour chercher les traces d'Andr, le
vieux prince tait convaincu que son fils tait mort, et il avait dj
command pour lui,  Moscou, un monument qui devait tre plac dans son
jardin. Il n'avait rien chang  son genre de vie, mais ses forces le
trahissaient. Il marchait et mangeait moins, dormait peu, et
s'affaiblissait visiblement. La princesse Marie esprait: elle priait
pour son frre, comme s'il tait vivant, et attendait  toute heure
l'annonce de son retour.


VIII


Ma bonne amie, lui dit un matin la petite princesse..., et sa petite
lvre se retroussa comme d'habitude, mais cette fois avec une tristesse
marque, car depuis le jour o la terrible nouvelle avait t reue, les
sourires, les voix, la dmarche mme de chacun, tout portait dans la
maison l'empreinte de la douleur, et la petite princesse, sans s'en
rendre compte, en subissait involontairement l'influence.

Ma bonne amie, je crains que le fruschtique[26]de ce matin, comme dit
Phoca le cuisinier, ne m'ait fait du mal?

--Qu'as-tu, ma petite me? Tu es ple, tu es trs ple, s'cria la
princesse Marie, en accourant tout effraye auprs d'elle.

--Ne faudrait-il pas envoyer chercher Marie Bogdanovna, Votre
Excellence? dit une des filles de chambre qui se trouvait l. Marie
Bogdanovna tait la sage-femme du chef-lieu de district, et depuis
quinze jours on l'avait fait venir  Lissy-Gory.

--Tu as raison, c'est vrai, c'est peut-tre a.... Je vais y aller....
Courage, mon ange!..., et embrassant sa belle-soeur, elle s'apprta 
sortir de la chambre.

--Non, non! s'cria la petite princesse, dont la ple figure exprima non
seulement une souffrance physique, mais encore une terreur d'enfant, 
l'ide des douleurs invitables dont elle avait le pressentiment.

--Non, c'est l'estomac... dites que c'est l'estomac, Marie, dites,
dites... Et elle pleurait comme pleurent les enfants capricieux et
malades en se tordant les mains avec dsespoir et en s'criant: Mon
Dieu, mon Dieu!

La princesse Marie courut chercher la sage-femme qu'elle rencontra 
mi-chemin.

Marie Bogdanovna! C'est commenc, je crois, dit-elle, les yeux agrandis
par la terreur.

--Eh bien, tant mieux, princesse, rpondit la sage-femme sans hter le
pas, et en se frottant les mains de l'air assur d'une personne qui
connat sa valeur.... Il est inutile que vous sachiez a, vous autres
demoiselles.

--Et le docteur qui n'est pas encore arriv de Moscou! dit la princesse,
car, selon le dsir du prince Andr et de sa femme, on y avait envoy
chercher un accoucheur.

--Cela ne fait rien, princesse, ne vous tourmentez pas, tout ira bien,
mme sans le docteur.

Cinq minutes aprs, la princesse Marie entendit de sa chambre porter un
objet trs lourd. Elle regarda. C'tait un divan en cuir du cabinet du
prince Andr, que les gens transportaient dans la chambre  coucher, et
elle remarqua que leur figure tait empreinte d'un sentiment inusit de
gravit et de douceur. La princesse Marie prtait l'oreille  tous les
bruits de la maison, ouvrait sa porte, regardait, inquite, ce qui se
passait dans le corridor. Quelques femmes allaient et venaient en
silence et se dtournaient  sa vue. N'osant pas les questionner, elle
rentrait dans sa chambre, et tantt se jetant dans son fauteuil, elle
prenait son livre de prires, tantt s'agenouillant devant les images,
elle s'apercevait, avec surprise et chagrin, que la prire tait
impuissante  calmer son agitation. La porte s'ouvrit tout  coup, et sa
vieille bonne, coiffe d'un large mouchoir, se montra sur le seuil.
Prascovia Savischna ne venait chez elle que rarement: tel tait l'ordre
du vieux prince.

C'est moi, Machinka, et j'ai apport, mon ange, les bougies de leur
mariage pour les allumer devant les saints, dit-elle en soupirant.

--Ah! ma bonne, comme je suis contente.

--Le Seigneur est misricordieux, ma petite colombe!... Et la vieille
bonne alluma les bougies  la lampe des images, et s'assit  la porte,
en tirant de sa poche un bas, qu'elle se mit  tricoter. La princesse
Marie prit un livre et feignit de lire, mais  chaque pas,  chaque
bruit, elle tournait ses yeux effrays et interrogateurs sur sa bonne,
qui la calmait aussitt du regard. Ce sentiment qu'prouvait la
princesse Marie tait d'ailleurs partag par tous les habitants de cette
vaste maison. D'aprs une ancienne superstition, plus les douleurs de
l'accouchement sont ignores, moins l'accouche est cense souffrir:
aussi tous feignaient-ils de n'en rien savoir; personne n'en soufflait
mot, mais en dehors de la tenue grave et respectueuse, habituelle aux
gens du vieux prince, il se trahissait chez eux une inquitude attendrie
et l'intuition de ce qui allait se passer, dans ce moment, de grand et
d'incomprhensible.

Aucun clat de rire ne retentissait dans l'aile habite par les filles
et les femmes de service. Les domestiques et les laquais se tenaient
silencieusement sur le qui-vive dans l'antichambre. Dans les
dpendances, personne ne dormait, et des feux et de la lumire y taient
entretenus. Le vieux prince marchait dans son cabinet, en appuyant sur
ses talons, et envoyait  tout instant le vieux Tikhone demander  Marie
Bogdanovna ce qui en tait, lui rptant chaque fois:

Tu diras: Le prince demande... et reviens me dire....

--Dites au prince, rpondit avec emphase Marie Bogdanovna, que le
travail est commenc.

--Bien, dit le prince, en fermant sa porte, et Tikhone n'entendit plus
le moindre bruit dans le cabinet.

Un instant aprs il y rentra, en se donnant  lui-mme pour excuse les
bougies  remplacer, et il vit le prince tendu sur le canap.  la vue
de son visage dfait, il secoua la tte, et s'approchant de son vieux
matre, il le baisa  l'paule, et sortit, en oubliant les bougies et
son excuse. Le plus solennel des mystres qui soient en ce monde
continuait  s'accomplir. La soire se passa ainsi, la nuit vint, et ce
sentiment d'attente mue, au lieu de s'apaiser, s'accroissait de minute
en minute.


Il faisait une de ces nuits du mois de mars o l'hiver semble reprendre
son empire, et dchane avec une fureur dsespre ses derniers ouragans
et ses dernires bourrasques de neige. On avait envoy un relais de
chevaux sur la grand'route pour le docteur allemand, et des hommes munis
de lanternes, posts au tournant, devaient le conduire  travers les
ornires et les trous du chemin de Lissy-Gory.

La princesse Marie ne lisait plus depuis longtemps son livre de prires,
et elle regardait fixement sa bonne, dont la petite figure ratatine,
avec sa mche de cheveux gris chappe de dessous le mouchoir et sa peau
ride sous le menton, lui tait si familire dans ses moindres dtails.
Tout en tricotant, la vieille Savischna racontait  voix basse, pour la
centime fois, comment la princesse-mre tait accouche de la princesse
Marie  Kichinew, sans sage-femme, et n'ayant pour tous soins que ceux
d'une paysanne moldave:

Dieu est grand, le docteur est inutile!...

Un violent coup de vent branla le chssis de la fentre, fit sauter la
targette mal assujettie, et un courant d'air humide et glac passa au
travers des rideaux d'toffe, et teignit la bougie. La princesse Marie
tressaillit. La vieille bonne, posant son tricot sur la table,
s'approcha de la fentre et se pencha en dehors, pour essayer de ramener
le battant.

Princesse, ma petite mre, on arrive sur la route avec des lanternes!
dit-elle en refermant la fentre,... ce doit tre le doctoure.

--Ah! Dieu merci! s'cria la princesse, il faut aller le recevoir: il ne
comprend pas le russe.

Jetant un chle sur ses paules, elle quitta la chambre, et vit en
passant par l'antichambre que la voiture tait dj arrte devant le
perron. Elle s'avana sur le palier de l'escalier. Sur un des piliers de
la balustrade on avait plac une chandelle que le vent faisait couler.
Un peu plus bas, sur le second palier, le valet de chambre, Philippe,
l'air tout effray, en tenant une autre  la main. Encore plus bas, au
tournant mme, de l'escalier, on entendait comme le pas lourd de bottes
fourres, et le timbre d'une voix bien connue frappa l'oreille de la
princesse Marie:

Dieu merci! disait cette voix, et mon pre?

--Le prince est couch, rpondit le matre d'htel, Demiane.

--C'est Andr! se dit la princesse Marie... et les pas se
rapprochrent.... C'est impossible, ce serait trop extraordinaire!...
Au mme moment, le prince Andr, couvert d'une pelisse dont le collet
tait blanc de neige, se montra sur le palier infrieur.... C'tait bien
lui, mais ple, amaigri, chang, avec une expression, inaccoutume chez
lui, de douceur attendrie et inquite. Il gravit les dernires marches,
et embrassa sa soeur, que l'motion touffait.

Vous n'avez donc pas reu ma lettre? lui demanda-t-il en l'embrassant
de nouveau, pendant que l'accoucheur, avec lequel il s'tait rencontr
 la dernire station, montait l'escalier.

--Marie! quelle trange concidence! Et, tant sa pelisse et ses bottes
fourres, il passa chez sa femme.


IX


La petite princesse, la tte couverte d'un bonnet blanc, tait tendue
sur des oreillers. Les douleurs venaient de cesser. Ses longs cheveux
noirs s'enroulaient autour de ses joues enflammes et moites; sa jolie
petite bouche vermeille entr'ouverte souriait. Le prince Andr entra et
s'arrta au pied du divan sur lequel elle tait tendue. Ses yeux
brillants, pareils  ceux d'un enfant inquiet et agit, se fixrent sur
lui sans changer d'expression: Je vous aime tous, semblaient-ils dire,
je ne vous ai fait aucun mal... pourquoi donc faut-il que je souffre?
venez  mon secours. Elle voyait son mari sans se rendre compte de son
apparition. Il la baisa au front.

Ma petite me, lui dit-il,--il n'avait jamais employ cette expression
envers elle,--Dieu est bon!

Elle le regarda d'un air tonn, et ses yeux continuaient  lui dire:
J'attendais du secours de toi, et tu ne m'aides pas, toi non plus!
Les douleurs reprirent et Marie Bogdanovna engagea le prince Andr 
quitter la chambre.

Il cda la place au mdecin. La princesse Marie se trouva sur son
passage; ils se mirent  causer  voix basse, en s'interrompant  chaque
instant dans une attente fivreuse.

Allez, mon ami, lui dit-elle, et il alla s'asseoir dans la pice
voisine de celle o tait sa femme. Une fille de chambre en sortit, et
se troubla  la vue du prince Andr, qui, la figure cache dans ses
mains, restait immobile. Les gmissements et les cris plaintifs
qu'arrachaient  la princesse ces douleurs toutes physiques,
s'entendaient  travers la porte; il se leva et fit un effort pour
l'ouvrir, quelqu'un la retenait de l'autre ct:

On ne peut pas, on ne peut pas! dit une voix effraye. Il essaya de
marcher. La chambre devint silencieuse, il se passa quelques secondes,
tout  coup un cri formidable retentit:

Ce n'est pas elle, elle n'en aurait pas eu la force! se dit le prince
Andr, et il courut  la porte; le cri cessa, il entendit le vagissement
d'un enfant.

Pourquoi a-t-on apport ici un enfant? s'cria-t-il dans le premier
moment. Que fait l cet enfant? Ou bien, est-ce cet enfant qui est n?

Quand il comprit tout  coup ce que ce cri renfermait de bonheur, les
larmes l'touffrent et, se reposant sur l'appui de la fentre, il se
mit  sangloter. La porte s'ouvrit. Le docteur, sans habit, les manches
de chemise retrousses, sortit ple et tremblant. Le prince Andr se
retourna, mais le docteur, le regardant d'un air gar, passa sans mot
dire. Une femme se prcipita hors de la chambre, et s'arrta, interdite,
 la vue du prince Andr. Il entra chez sa femme. Elle tait morte, et
couche dans la mme position o il l'avait vue quelques instants
auparavant: son jeune et ravissant visage avait conserv la mme
expression, malgr la fixit des yeux et la pleur des joues:

Je vous aime tous, je n'ai fait de mal  personne, et qu'avez-vous fait
de moi? semblait dire cette tte charmante que la vie avait abandonne.
Dans un coin de la chambre, quelque chose de petit et de rouge vagissait
dans les bras tremblants de la sage-femme.


Deux heures aprs, le prince Andr entra  pas lents dans le cabinet de
son pre, qui savait tout. En ouvrant la porte, il le trouva devant lui.
Le vieux prince treignit en silence, de ses bras secs, pareils  des
tenailles de fer, le cou de son fils, et fondit en larmes.


Trois jours plus tard, on enterrait la petite princesse, et le prince
Andr monta les degrs du catafalque pour lui dire un dernier adieu. Les
yeux de la morte taient ferms, mais son petit visage n'avait pas
chang et elle semblait toujours dire: Qu'avez-vous fait de, moi? Le
prince Andr ne pleurait pas, mais il sentit son coeur se dchirer  la
pense qu'il tait coupable de torts, dsormais irrparables et
inoubliables. Le vieux prince baisa  son tour une des frles mains de
cire, qui taient croises l'une sur l'autre, et l'on aurait cru que la
pauvre petite figure lui rptait aussi: Qu'avez-vous fait de moi? Il
se dtourna brusquement aprs l'avoir regarde.


Cinq jours plus tard, le nouveau-n fut baptis: la sage-femme retenait
les langes avec son menton, pendant que le prtre oignait d'huile
sainte, avec les barbes d'une plume, la paume des mains et la plante des
pieds du petit prince Nicolas Andrvitch.

Le grand-pre, aprs l'avoir port, en sa qualit de parrain, autour du
vieux baptistre, s'tait empress de le remettre entre les mains de la
marraine, la princesse Marie. Le pre, tout mu, et redoutant que le
prtre ne laisst tomber l'enfant dans l'eau, attendait avec anxit
dans la pice voisine la fin du sacrement; aussi le regarda-t-il d'un
air satisfait, lorsque la vieille bonne le lui apporta, et il lui
rpondit par un signe de tte amical  la bonne nouvelle qu'elle lui
donna que le morceau de cire, sur lequel on avait mis quelques petits
cheveux coups sur la tte du nouveau-n, avait surnag[27].


X


Grce au vieux comte, il ne fut pas question de la part que Rostow avait
prise au duel de Dologhow et de Besoukhow, et au lieu d'tre dgrad,
comme il s'y attendait, il fut nomm aide de camp du gnral gouverneur
de Moscou, ce qui l'empcha d'aller passer l't  la campagne avec sa
famille, et l'obligea de rester en ville. Dologhow se lia plus
intimement avec lui. La vieille Marie Ivanovna aimait passionnment son
fils, et disait souvent  Rostow qu'elle l'avait pris en affection 
cause de son amiti pour son Fdia:

Oui, comte, son me est trop noble et trop pure pour notre monde si
corrompu. Personne n'apprcie la bont  sa juste valeur, car
malheureusement, chacun y voit un reproche  son adresse.... Est-ce
juste, est-ce honorable, je vous le demande, de la part de Besoukhow?...
Et mon enfant qui jusqu' prsent encore n'en dit jamais de mal? C'est
sur mon garon que sont retombes leurs folies de Ptersbourg!...
Besoukhow n'en a pas souffert. Mon fils vient d'avoir de l'avancement,
c'est vrai, mais aussi o trouverez-vous, je vous le demande, un brave
comme lui?... Quant  ce duel,... y a-t-il l'ombre d'honneur chez ces
gens-l?... On sait qu'il est fils unique, et on le provoque, et on tire
tout droit sur lui?... Enfin, heureusement que Dieu l'a sauv!... Et la
raison de tout cela?... Qui donc, de nos jours, n'a pas une intrigue, et
qu'y faire si Besoukhow est un mari jaloux? Sans doute il aurait pu le
montrer plus tt, mais voil un an que cela dure, et il le provoque avec
l'ide que Fdia s'y refuserait, parce qu'il lui doit de l'argent!
Quelle vilenie, quelle lchet? Je vous aime, vous, de tout mon coeur,
parce que vous avez compris mon Fdia, et il y a si peu de personnes qui
lui rendent justice, malgr sa belle me.

Dologhow, de son ct laissait chapper des phrases qu'on n'aurait
jamais attendues de lui:

On me croit mchant, disait-il  Rostow, mais cela m'est bien gal! Je
ne tiens  reconnatre que ceux que j'aime, et pour ceux-l je donnerais
ma vie: quant aux autres, je les foulerai aux pieds, si je les trouve
sur mon chemin; j'adore ma mre, j'ai deux ou trois amis, toi surtout.
Quant aux autres, ils n'attirent mon attention qu'autant qu'ils peuvent
m'tre utiles ou nuisibles, et presque tous sont nuisibles,  commencer
par les femmes.... Oui, mon ami, j'ai connu des hommes  l'me noble,
leve, tendre, mais les femmes! Comtesse ou cuisinire, elles se
vendent toutes, sans exception. Cette puret cleste, ce dvouement que
je cherche dans la femme, je ne l'ai jamais trouv. Ah! si j'avais
rencontr la femme rve, j'aurais tout sacrifi pour elle, mais les
autres!... il fit un geste de mpris. Et te l'avouerai-je, je ne tiens 
l'existence que parce que j'espre rencontrer un jour cet tre idal,
qui m'lvera, m'purera et me rgnrera... mais tu ne comprends pas
a, toi?

--Au contraire, je te comprends parfaitement, rpliqua Rostow, qui
tait de plus en plus sous le charme de son nouvel ami.


La famille Rostow revint en automne de la campagne. Denissow reparut
galement bientt aprs, et s'installa chez eux. Ces premiers mois de
l'hiver de 1800  1807 furent, pour Rostow et sa famille, pleins de
gaiet et d'entrain. Nicolas amenait dans la maison de ses parents
beaucoup de jeunes gens qui y taient attirs par Vra, belle personne
de vingt ans, par Sonia, dont les seize ans avaient tout le charme d'une
fleur  peine close, et par Natacha, chez qui l'espiglerie de l'enfant
s'unissait aux sductions de la jeune fille. Chacun d'eux subissait plus
ou moins l'influence de ces visages souriants, dbordants de bonheur, et
ouverts  toutes les impressions. Tmoins de leur babillage dcousu et
joyeux, ptillant d'imprvu, dbordant de vie, d'esprances naissantes,
mls  cette agitation entranante d'o partaient, comme des fuses,
leurs essais de chant et de piano, abandonns, repris, selon le caprice
du moment, ils se sentaient  leur tour pntrs et envahis par cette
atmosphre toute charge d'amour, qui, comme ces jeunes filles, les
disposait  un bonheur confusment entrevu.

Tels taient les effluves magntiques qui manaient naturellement de
toute cette jeunesse, lorsque Dologhow fut prsent dans la maison de
Rostow. Il plut  tous, sauf  Natacha, qui avait t sur le point de se
brouiller avec son frre  cause de lui, car elle soutenait qu'il tait
mchant, et que dans le duel avec Dologhow, Pierre avait eu raison, que
Dologhow tait coupable, et de plus dsagrable et affect.

Il n'y a rien  comprendre! s'criait Natacha avec une obstination
volontaire, il est mchant, il n'a pas de coeur! Quant  ton Denissow,
je l'aime! C'est un mauvais sujet, c'est possible, et pourtant je
l'aime!... C'est pour te dire que je comprends! Tout est calcul chez
l'autre, et c'est ce que je n'aime pas!

--Oh! Denissow, c'est autre chose, rpondit Rostow en ayant l'air de
donner  entendre que celui-l ne pouvait tre compar  Dologhow.--Son
me si belle!... Il faut le voir avec sa mre... quel coeur!

--Je ne puis pas en juger, mais ce qu'il y a de sr, c'est que je ne
suis pas  mon aise avec lui!... Et il est amoureux de Sonia, sais-tu?

--Quelle folie!

--J'en suis sre, tu verras!

Natacha avait raison. Dologhow, qui n'aimait pas la socit des dames,
venait souvent nanmoins, et l'on eut bientt dcouvert, sans qu'il en
ft dit un mot, qu'il tait attir par Sonia. Celle-ci ne l'aurait
jamais avou, bien qu'elle l'et devin et qu'elle devnt rouge comme
une cerise, chaque fois qu'il paraissait; il venait dner presque tous
les jours, et ne manquait jamais, ni un spectacle, ni les bals de
demoiselles de Ioghel, lorsque les Rostow s'y trouvaient. Il tmoignait
 Sonia une attention marque, et l'expression de ses yeux tait telle
que, non seulement Sonia n'en pouvait supporter le regard, mais que la
vieille comtesse et Natacha rougissaient quand elles venaient  le
surprendre.

Il tait vident que cet homme trange et nergique pliait et se
soumettait  l'influence irrsistible exerce sur lui par cette brune et
gracieuse fillette, qui cependant tait prise d'un autre que lui.

Rostow remarqua ces rapports entre elle et Dologhow, mais sans bien s'en
rendre compte: Ils sont tous amoureux de l'une d'elles, se disait-il,
et, ne se sentant plus aussi  son aise dans ce milieu, il s'absenta
trs souvent de la maison paternelle.

On recommena, pendant ces mois d'automne,  causer de la guerre avec
Napolon, avec plus d'ardeur encore que par le pass. Il fut question
d'un recrutement de dix sur mille, auquel s'ajoutaient neuf sur mille
pour la milice. On lanait de tous cts des anathmes sur Bonaparte, et
Moscou tait plein de bruits de guerre. Quant  la famille Rostow, toute
la part qu'elle prenait  ces prparatifs belliqueux se concentrait sur
Nicolas, qui attendait l'expiration du cong de Denissow, pour retourner
avec lui au rgiment, aprs les ftes. Ce dpart prochain ne l'empchait
pas de s'amuser: il l'y excitait au contraire, et il passait la plus
grande partie de son temps en dners, en soires et en bals.


XI


Le troisime jour de Nol, les Rostow donnrent un dner d'adieux quasi
officiel en l'honneur de Denissow et de Nicolas, qui partaient aprs les
Rois. Parmi les vingt convives se trouvait Dologhow.

Les courants lectriques et passionns, qui rgnaient dans la maison,
n'avaient jamais t aussi sensibles que pendant ces derniers jours:
Saisis au vol les fugitifs clairs de bonheur, semblait dire  la
jeunesse cette mystrieuse influence: Aime, sois aim! c'est l le seul
but o l'on doit tendre, car cela seul est vrai dans le monde!

Malgr les deux paires de chevaux que Nicolas avait mises sur les dents,
il n'avait fait que la moiti de ses courses, et ne rentra qu'une
seconde avant le repas. Il subit et ressentit aussitt la contrainte qui
alourdissait ce jour-l l'atmosphre orageuse d'amour dont il tait
entour; un trange embarras se trahissait entre quelques-unes des
personnes prsentes, et, surtout entre Sonia et Dologhow. Il comprit
qu'il avait d se passer quelque chose, et avec la dlicatesse de son
coeur, sa conduite envers eux fut tendre et pleine de tact. Ce soir-l
il y avait bal chez Ioghel, le matre de danse, qui runissait
frquemment, les jours de fte, ses lves des deux sexes.

Nicolas, iras-tu au bal chez Ioghel? Va, je t'en prie, il te le demande
instamment, et Vasili Dmitritch a promis d'y aller.

--O n'irais-je pas pour obir  la comtesse? dit Denissow, qui, moiti
riant, moiti srieux, s'tait dclar le chevalier de Natacha. Je suis
mme prt  danser le pas du chle.

--Oui, si j'en ai le temps! J'ai promis aux Arkharow de passer la
soire chez eux.

--Et toi?... dit-il en s'adressant  Dologhow. Il s'aperut aussitt de
l'indiscrtion de sa demande, au oui sec et froid qu'il reut de ce
dernier, et au regard farouche qu'il jeta sur Sonia.

Il y a quelque chose entre eux, se dit Nicolas, et le dpart de
Dologhow aprs le dner le confirma dans cette supposition. Il appela 
lui Natacha pour la questionner:

Je te cherchais justement, s'cria-t-elle, en courant aprs lui, je te
l'avais bien dit, tu ne voulais jamais me croire? ajouta-t-elle d'un air
triomphant... il s'est dclar!

Quoique Sonia ne le proccupt que peu  cette poque, il prouva
cependant,  cette confidence, un certain dchirement de coeur. Dologhow
tait un parti convenable, brillant mme sous quelques rapports pour
l'orpheline sans dot. La vieille comtesse et le monde devaient
certainement regarder un refus comme impossible. Aussi le premier
sentiment de Nicolas fut-il un sentiment d'irritation, et il s'apprtait
 l'exhaler en railleries sur les promesses oublies et sur le
consentement de Sonia, lorsqu'avant mme qu'il et eu le temps de
formuler sa pense, Natacha continua:

Et figure-toi qu'elle l'a refus, absolument refus! Elle a dit
qu'elle en aimait un autre.

Oui, ma Sonia ne pouvait agir autrement! se dit Nicolas.

Maman a eu beau la supplier, elle a refus, et je sais qu'elle ne
reviendra pas sur sa dcision.

--Maman l'a supplie? demanda Nicolas d'un ton de reproche.

--Oui, et ne te fche pas, Nicolas. Je sais bien, quoique je ne sache
pas comment, que tu ne l'pouseras pas.... J'en suis sre.

--Allons donc, tu ne peux pas le savoir... mais il faut que je lui
parle. Quelle ravissante crature que cette Sonia! ajouta-t-il en
souriant.

--Je crois bien qu'elle est ravissante? Je vais te l'envoyer... Et elle
se sauva, aprs avoir embrass son frre.

Quelques secondes plus tard, Sonia entra, effraye et confuse, comme une
coupable. Nicolas s'approcha d'elle, et lui baisa la main; depuis le
retour de la campagne ils ne s'taient pas encore trouvs en tte 
tte.

Sophie, lui dit-il d'abord avec timidit, mais en reprenant peu  peu
de l'assurance, vous venez de refuser un parti brillant, un parti
avantageux.... C'est un homme de bien, il a des sentiments levs... il
est mon ami....

--Mais c'est fini, je l'ai dj refus, dit Sonia en l'interrompant.

--Si vous le refusez  cause de moi, je crains que....

--Ne me dites pas cela Nicolas, reprit-elle en l'interrompant de
nouveau, et elle l'implorait du regard.

--C'est mon devoir. Peut-tre est-ce de la suffisance, de ma part, mais
je prfre vous le dire, car dans ce cas je vous dois la vrit. Je vous
aime, je le crois, plus que tout....

--C'est assez pour moi, dit-elle en rougissant.

--Mais j'ai t bien souvent amoureux et je m'amouracherai encore, et
pourtant je n'ai pour personne, comme pour vous, ce sentiment de
confiance, d'amiti, ni d'amour. Je suis jeune: maman, vous le savez, ne
dsire pas ce mariage. Ainsi donc je ne puis rien vous promettre, et je
vous supplie de bien poser la proposition de Dologhow, ajouta-t-il en
prononant avec effort le nom de son ami.

--Ne me parlez pas ainsi. Je ne dsire rien. Je vous aime comme un
frre, je vous aimerai toujours, et cela me suffit.

--Vous tes un ange, je ne suis pas digne de vous, j'ai peur de vous
tromper... et Nicolas lui baisa encore une fois la main.


XII


Les plus jolis bals de Moscou sont ceux de Ioghel, disaient les mres,
en regardant leurs filles danser les nouveaux pas qu'elles venaient
d'apprendre; jeunes filles et jeunes garons taient du mme avis,
dansaient jusqu' extinction de forces, et s'y amusaient comme des rois,
et pourtant quelquefois, ils y taient venus par pure condescendance,
Les deux jolies princesses Gortchakow y avaient mme, dans le courant de
l'hiver, trouv des promis, ce qui en avait encore augment la renomme.
Leur grand charme tait l'absence de matre et de matresse de maison.
On n'y voyait que le bon Ioghel voltigeant, lger comme le duvet,
saluant, selon toutes les rgles de son art, ses invits, auxquels il
donnait des leons au cachet, et tous, y compris les fillettes de treize
 quatorze ans, qui y montraient leur premire robe longue, n'avaient
qu'une pense, danser et s'amuser  qui mieux mieux. Toutes, sauf de
rares exceptions, taient ou paraissaient jolies; leurs yeux
ptillaient, et leurs sourires rayonnaient  l'envi. Les meilleures
lves, parmi lesquelles Natacha se distinguait par sa grce, y
dansaient parfois le pas du chle; mais ce jour-l la prfrence tait
aux anglaises, aux cossaises et  la mazurka, qui commenait  tre
 la mode. La salle choisie par Ioghel tait une des grandes salles de
l'htel Besoukhow et, au dire de chacun, la soire tait admirablement
russie. Les jolies figures se comptaient par douzaines, et les
demoiselles Rostow, heureuses et radieuses encore plus que de coutume,
taient les reines du bal. Sonia, fire de la dclaration de Dologhow,
fire de son refus et de son explication avec Nicolas, valsait de joie
autour de sa chambre, et, dans le bonheur exubrant qui la transfigurait
et l'illuminait, donnait  peine le temps  sa femme de chambre de
natter ses beaux cheveux.

Natacha, non moins fire, et fire surtout de la robe longue qu'elle
mettait pour la premire fois  un vrai bal, portait, comme Sonia, de la
mousseline blanche avec des rubans roses.

 peine entre dans la salle, elle fut prise d'une telle exaltation, que
tout danseur sur qui son regard s'arrtait une seconde, lui inspirait
aussitt la passion la plus violente.

Sonia, Sonia, quel bonheur, comme c'est joli!

Nicolas et Denissow passaient en revue les danseuses, d'un air
protecteur et affectueux:

Elle est charmante, dit Denissow en grasseyant.

--Qui, qui cela?

--La comtesse Natacha, rpondit Denissow.... Et comme elle danse...
quelle grce!

--Mais de qui parles-tu?

--Mais, de ta soeur! rpondit Denissow impatient.

Rostow sourit.

Mon cher comte, vous tes un de mes meilleurs lves, il faut que vous
dansiez, lui dit le petit Ioghel. Voyez comme il y a de jolies
demoiselles! et il adressa la mme demande  Denissow, dont il avait t
aussi le professeur.

--Non, mon cher, je _ferrai tapisserrie_. Vous avez donc oubli
combien j'ai peu profit de vos leons?...

--Mais bien au contraire! s'empressa de lui dire Ioghel, en manire de
consolation. Vous ne faisiez pas grande attention, c'est vrai, mais vous
aviez des dispositions, vous en aviez!

Les premiers accords de la mazurka se firent entendre, et Nicolas
engagea Sonia. Denissow, assis  ct des mamans et appuy sur son
sabre, ne cessait de suivre des yeux la jeunesse dansante, en battant du
pied la mesure, et il les faisait se pmer de rire, en leur contant
gaiement toutes sortes d'histoires. Ioghel formait le premier couple
avec Natacha, son orgueil et sa plus brillante lve. Assemblant
gracieusement ses petits pieds chausss d'escarpins, il s'lana en
glissant sur le parquet et en entranant  sa suite Natacha, qui, malgr
sa timidit, excutait ses pas avec le plus grand soin. Denissow ne la
quittait pas du regard, et sa figure disait clairement que s'il ne
dansait pas, c'est qu'il n'en avait pas envie, mais qu'au besoin il
aurait pu s'en acquitter  son honneur. Au milieu de la figure, il
arrta Rostow qui passait devant lui:

Ce n'est pas a du tout, dit-il; est-ce que a ressemble  la mazurka?
Et pourtant, elle danse bien!

Denissow s'tait acquis en Pologne une brillante rputation de danseur
de mazurka. Aussi Nicolas, courant  Natacha:

Va, lui dit-il, choisir Denissow, en voil un qui danse  merveille!

Quand vint son tour, elle se leva, traversa toute seule la salle de ses
petits pieds lgers, jusqu' l'endroit o tait Denissow, et remarqua
que chacun l'observait, en se demandant ce qu'elle allait faire. Nicolas
vit qu'ils se disputaient, et que Denissow refusait avec un joyeux
sourire:

Je vous en prie, Vassili Dmitritch, venez, je vous en prie.

--Mais non, comtesse, vrai, ne m'y forcez point.

--Voyons, Vasia, dit Nicolas, en arrivant au secours de sa soeur.

--. Ne dirait-on pas qu'il fait des mamours  son minet?

--Je chanterai pour vous toute une soire, dit Natacha.

--Ah! magicienne, vous faites de moi tout ce que vous voulez, rpliqua
Denissow, en dcrochant son ceinturon. Franchissant la barricade de
chaises, saisissant d'une main ferme celle de sa partenaire, redressant
crnement la tte, et rejetant un pied en arrire, il se mit en position
et attendit la mesure. Soit qu'il ft  cheval, ou qu'il danst la
mazurka, la petitesse de sa taille passait inaperue, et il y dployait
tous ses avantages.  la premire note, jetant un regard triomphant et
satisfait  sa dame, il frappa du talon, et bondissant avec l'lasticit
d'une balle, il s'lana dans le cercle, en l'entranant avec lui. Il en
parcourut d'abord la moiti sur un pied presque sans toucher terre, et
en allant tout droit aux chaises, qu'il semblait ne pas apercevoir;
puis tout  coup, faisant rsonner ses perons, glissant sur ses pieds,
arrt une seconde sur ses talons et choquant de nouveau ses perons
sans bouger de place, tournant rapidement sur lui-mme et donnant son
coup de talon du pied gauche, il repartait pour l'autre bout de la
salle. Natacha devinait chacun de ses mouvements sans s'en rendre
compte, et les suivait en s'y abandonnant sans rsistance. Tantt, la
tenant de la main droite ou de la main gauche, il pirouettait avec elle;
tantt, tombant sur un genou, il la faisait tourner autour de lui, puis,
se relevant, il s'lanait avec une telle rapidit, qu'il semblait
devoir l'entraner au travers des mitrailles, et pliait tout  coup le
genou, pour recommencer de plus belle ses gracieuses volutions.
Ramenant ensuite sa dame  sa place, et l'ayant de nouveau fait
pirouetter avec une lgante dsinvolture, en faisant sonner ses
perons, il termina par un profond salut, tandis que Natacha oubliait,
dans son trouble, de lui faire la rvrence traditionnelle. Ses yeux
souriants le regardaient avec stupeur, et semblaient ne pas le
reconnatre: Que lui arrive-t-il donc? se dit-elle.

Quoique Ioghel n'acceptt pas la mazurka comme une danse classique, tous
taient enthousiasms de la faon dont Denissow l'avait danse; on
venait le choisir  chaque instant, et les vieilles gens, le suivant du
coin de l'oeil, parlaient de la Pologne et du bon vieux temps. Denissow,
chauff par la mazurka, s'essuya le front, et s'assit  ct de
Natacha, qu'il ne quitta plus de toute la soire.


XIII


Deux jours aprs, Rostow, qui n'avait plus revu Dologhow, ni chez ses
parents, ni chez lui, reut de lui ces quelques mots:

N'ayant plus l'intention de me prsenter chez vous, par des motifs qui
te sont sans doute connus, et partant bientt pour l'arme, je runis ce
soir mes amis pour leur dire adieu. Tu nous trouveras  l'htel
d'Angleterre.

En quittant le thtre, o il tait all avec Denissow et les siens,
Rostow s'y rendit vers dix heures et on l'introduisit aussitt dans le
plus bel appartement, que Dologhow avait lou pour cette circonstance.

Une vingtaine de personnes entouraient une table,  laquelle il tait
assis et qui tait claire par deux bougies. Une pile d'or et
d'assignats s'talait devant lui: il taillait une banque. Nicolas ne
l'avait pas rencontr depuis le refus de Sonia, et prouvait un certain
embarras  le revoir.

Ds que Rostow entra, Dologhow lui jeta un regard froid et tranchant,
comme s'il et t sr d'avance qu'il allait venir:

Il y a longtemps que je ne t'ai vu, merci d'tre venu! Laissez-moi
finir de tailler ma banque, nous allons avoir Illiouchka avec son
choeur.

--Je suis pourtant all chez toi, lui dit Rostow, en rougissant
lgrement.

--Choisis une carte si tu veux, ajouta Dologhow sans lui rpondre.

Une singulire conversation, qu'ils avaient eue un certain jour
ensemble, revint dans ce moment  la mmoire de Nicolas: Il n'y a qu'un
imbcile pour se confier  la chance, lui avait dit son ami.

Aurais-tu par hasard peur de jouer avec moi? lui demanda en souriant
Dologhow, qui avait devin sa pense.

Rostow comprit,  ce sourire, que Dologhow se trouvait, comme au dner
du club, dans une de ces dispositions d'esprit o, prouvant le besoin
de sortir du train-train monotone de la vie, il se laissait volontiers
entraner  commettre une mchante action.

Nicolas balbutia quelques mots et cherchait, sans y parvenir, une
plaisanterie  lui rpondre, lorsque l'autre, le regardant en face,
articula lentement, nettement, et de faon  tre entendu de tous:

Te rappelles-tu ce que nous disions un jour  propos du jeu: Il n'y a
qu'un imbcile pour se confier  la chance; il faut jouer  coup sr...
et pourtant je veux l'essayer!... Et faisant craquer son jeu de cartes,
il dit au mme moment: La banque, Messieurs!

cartant l'argent qu'il avait devant lui, il se prpara  tailler.
Rostow s'assit  ses cts sans jouer.

Ne joue pas, cela vaut mieux, lui dit Dologhow.... Et Nicolas, chose
trange, sentit la ncessit de prendre une carte, en plaant dessus une
somme insignifiante.

--Je n'ai pas d'argent, dit-il.

--Sur parole! lui rpondit Dologhow.

Rostow perdit les cinq roubles qu'il venait de mettre; il remit encore
et perdit de nouveau. Dologhow passa dix fois.

Messieurs, dit-il, veuillez placer l'argent sur les cartes; sans cela,
je ne me reconnatrai plus dans les comptes.

Un des joueurs mit l'opinion qu'on pouvait avoir confiance en lui.

Sans doute, mais j'ai peur de m'embrouiller... de grce, mettez votre
argent sur les cartes.... Quant  toi, ne te gne pas, ajouta-t-il en
s'adressant  Rostow, nous ferons nos comptes plus tard.

Le jeu continua, et le domestique ne cessait de verser du champagne 
flots.

Rostow avait dj perdu 800 roubles. Il allait faire son reste sur une
carte, lorsque le verre de champagne qu'on lui offrait arrta son
mouvement, et il ne fit que sa mise habituelle de vingt roubles:

Mais laisse donc, lui dit Dologhow, qui cependant n'avait pas l'air de
l'observer, tu te referas plus vite!... C'est trange, je fais gagner
les autres, et toi, je te fais toujours perdre... c'est peut-tre parce
que tu me crains?

Rostow obit. Ramassant par terre un sept de coeur dont le coin tait
corn, et dont plus tard il ne se souvint que trop, il crivit bien
lisiblement dessus le chiffre 800, avala son verre de champagne, et tout
en souriant  Dologhow et en suivant avec anxit le mouvement de ses
doigts, il attendit l'apparition d'un sept! La perte ou le gain, que
pouvait lui amener cette carte, avait pour lui une grande importance,
car, le dimanche prcdent, son pre, en lui remettant 2 000 roubles,
lui avait confi qu'il se trouvait dans des embarras d'argent, et
l'avait pri de bien conomiser cette somme jusqu'au mois de mai.
Nicolas lui avait assur qu'elle lui suffirait et au del, et il ne lui
restait plus dj que 1 200 roubles. Aussi, s'il venait  perdre sur ce
sept de coeur, non seulement il aurait 1 600 roubles  payer, mais il se
verrait oblig de manquer  sa parole! Qu'il me donne au plus vite
cette carte, se disait-il, et je prends ma casquette, et je file  la
maison souper avec Denissow, Natacha et Sonia, et je jure de ne plus
toucher une carte de ma vie! Tous les dtails de sa vie de famille, ses
plaisanteries avec Ptia, ses conversations avec Sonia, ses duos avec
Natacha, la partie de piquet avec son pre ou sa mre, tous ces plaisirs
intimes se reprsentrent  lui avec la nettet et le charme d'un
bonheur perdu et inapprciable. Il ne pouvait admettre qu'un hasard
aveugle, en faisant tomber  droite ou  gauche ce sept de coeur, pt le
priver de ces joies reconquises, et le prcipiter dans un abme de
malheur indfini et inconnu. Cela ne pouvait tre, et il suivait, avec
une anxit fivreuse, le mouvement des mains rouges, velues,  larges
articulations, de Dologhow, qui s'arrtrent, et dposrent le paquet de
cartes, pour prendre un verre et une pipe.

Tu n'as donc pas peur de jouer avec moi? lui dit Dologhow en se
renversant sur le dossier de sa chaise, comme pour raconter  ses amis
quelque chose de gai:

--Oui, Messieurs, on m'a assur qu'on avait fait courir  Moscou le
bruit que je trichais au jeu.... S'il en est ainsi, je vous conseille
d'tre sur vos gardes!

--Voyons, taille donc! lui dit Rostow.

--Oh! ces vieilles commres de Moscou! ajouta-t-il, en reprenant le
talon.

 ce moment Rostow, rprimant avec peine une exclamation, se prit la
tte  deux mains. Le sept de coeur, qui lui tait si ncessaire, tait
la premire carte de la taille, et il avait perdu plus qu'il ne pouvait
payer!

coute, lui dit Dologhow, ne va pas t'enfoncer!... et il continua 
tailler.


XIV


Une heure et demie plus tard, tout l'intrt de la partie tait
concentr sur Rostow. Au lieu des premiers 1 600 roubles qu'il avait
perdus, il avait devant lui, inscrite  son dbit, une longue colonne de
chiffres, dont le total pouvait,  ce qu'il croyait, s'lever  15 000
roubles, mais qui en ralit dpassait 20 000. Dologhow ne racontait
plus d'histoires: il suivait chaque mouvement de Rostow, et supputait le
chiffre de son gain, rsolu  continuer le jeu, jusqu' ce qu'il et
atteint le chiffre de 43 000 roubles. Il s'tait fix ce chiffre dans
son ide, parce qu'il formait le total de son ge et de celui de Sonia.
Rostow, les coudes sur la table et la tte dans ses mains, assis devant
ce tapis vert barbouill de craie et de taches de vin, et sur lequel
s'amoncelaient des montagnes de cartes, suivait aussi, la mort dans le
coeur, le mouvement de ces doigts qui le tenaient en son pouvoir:

Six cents roubles, as, neuf... impossible de se refaire?... Et comme on
doit tre gai, l-bas,  la maison!... Valet sur le cinq.... Pourquoi
donc fait-il cela avec moi? Parfois il augmentait sa mise, mais
Dologhow refusait et lui indiquait un chiffre. Rostow se soumettait, et
priait Dieu, comme il l'avait pri sur le champ de bataille, sur le pont
d'Amstetten. Tantt, il tentait le sort, en relevant au hasard une carte
dans le tas tomb sur le tapis, en se disant qu'elle ferait tourner la
chance; tantt, il comptait les brandebourgs de son uniforme et plaait
sur une seule carte la somme reprsentant le nombre de leurs points;
tantt, il regardait d'un air effar les autres joueurs, comme pour leur
demander secours, et reportant son regard sur le visage de marbre de
son adversaire, il essayait de pntrer ce qui se passait en lui:

Il sait pourtant quelle est l'importance de cette perte pour moi, et il
est mon ami, et je l'aimais!... Mais ce n'est pas sa faute, puisque la
chance est pour lui, et je ne suis pas coupable non plus!... Quel mal
ai-je fait?... Ai-je tu ou offens quelqu'un?... Pourquoi donc cet
effroyable malheur? Il n'y a qu'un moment que je me suis approch de
cette table, avec le dsir de gagner cent roubles, d'acheter  maman un
coffret pour sa fte et de m'en retourner bien vite.... J'tais heureux,
libre!... Quand donc a commenc pour moi ce fatal revirement?... Je suis
le mme cependant, je suis  la mme place!... Non, c'est impossible!...
cela ne peut durer!

Il tait rouge, tout en nage, et faisait peine  voir, surtout  cause
de ses efforts surhumains pour conserver du calme.

La colonne des pertes s'levait  la somme fatale de 43 000 roubles, et
Rostow avait dj apprt sa carte pour un paroli de 3 000 roubles qu'il
venait de gagner, lorsque Dologhow, ramassant son jeu, le mit de ct,
fit rapidement l'addition avec la craie et en inscrivit le total en
chiffres bien aligns:

Allons souper, il en est temps! Voil les bohmiens dit-il, et une
dizaine d'hommes et de femmes, au teint cuivr, entrrent dans la
chambre, en apportant avec eux le froid du dehors. Nicolas comprit que
tout tait perdu.

Quoi, c'est tout? et moi qui t'avais prpar une jolie petite carte,
dit-il  Dologhow, en feignant l'indiffrence, et comme si l'action
seule du jeu l'intressait.

Maintenant, tout est fini, pensait-il, tout! Maintenant une balle dans
la tte... c'est tout ce qui me reste  faire!

Voyons, encore une petite carte, reprit-il.

--Volontiers, fit Dologhow, en finissant d'additionner le total de 43
021 roubles. Va pour 21 roubles! Rostow, qui avait marqu 6 000 sur une
carte, les effaa pour crire 21.

--Cela m'est gal, dit-il, ce qui m'intresse, c'est de savoir si tu me
donneras ce dix.

Dologhow taillait srieusement. Oh! comme Rostow le hassait en ce
moment!... Le dix fut pour lui!

Vous me devez 43 000 roubles, comte, dit Dologhow, en se levant et en
s'tirant.... On se fatigue  la fin de rester assis.

--Moi aussi, je suis fatigu, rpliqua Rostow.

--Quand pourrai-je recevoir l'argent, comte? reprit l'autre, comme pour
lui faire sentir que la plaisanterie tait dplace.

Nicolas rougit jusqu'au blanc des yeux, et l'emmenant  l'cart:

Je ne puis te payer tout, il faut que tu acceptes une lettre de change.

--coute, lui dit Dologhow avec un sourire glacial, tu connais le
proverbe: Heureux en amour, malheureux au jeu. Ta cousine t'aime, je
le sais.

Oh! c'est pouvantable de se sentir entre les mains de cet homme! se
dit Nicolas. Il pensait au coup qu'il allait porter  son pre,  sa
mre; il comprenait quel bonheur c'et t pour lui de n'avoir pas 
faire ce terrible aveu; il sentait que Dologhow le comprenait aussi,
qu'il pouvait lui pargner cette honte, ce chagrin, et que cependant il
jouait avec lui comme le chat avec la souris.

Ta cousine..., reprit Dologhow.

--Ma cousine n'a rien  voir ici, dit Rostow en l'interrompant avec
colre, il est inutile de prononcer son nom!

--Alors, quand puis-je recevoir?

--Demain! rpondit Rostow, et il quitta la chambre.


XV


Rien de plus facile que de dire d'un ton convenable:  demain! mais ce
qui tait pouvantable, c'tait de rentrer, de revoir ses soeurs, son
pre, sa mre, de leur dire tout, et de demander l'argent, pour ne pas
manquer  la parole donne.

Personne ne dormait encore. La jeunesse avait soup en revenant du
thtre, et s'tait groupe autour du piano. Lorsque Nicolas entra dans
la salon, il se sentit pntr par ces effluves d'amour pleines de
posie qui rgnaient dans leur maison, et qui semblaient, aprs la
dclaration de Dologhow et le bal de Ioghel, s'tre concentres, comme
avant l'orage, sur la tte de Sonia et de Natacha. Vtues de bleu toutes
les deux, et telles qu'elles avaient paru au thtre, jolies, gentilles,
et s'en rendant bien compte, elles riaient et causaient auprs du piano.
Vra et Schinchine jouaient aux checs dans le salon. La comtesse, en
attendant le retour de son mari et de son fils, faisait une patience
que suivait avec attention une vieille dame, noble et pauvre, qu'ils
avaient recueillie. Denissow, les yeux brillants, les cheveux
bouriffs, assis au piano, un pied rejet en arrire, tapait les
touches de ses gros doigts, et plaquait des accords, en roulant les yeux
et en cherchant, de sa petite voix enroue, mais juste, un
accompagnement au quatrain qu'il venait de composer en l'honneur de la
Magicienne:

          _Magicienne, o prends-tu l'invincible pouvoir_
          _D'veiller dans mon coeur les notes endormies?_
          _Oh, dis-le-moi, d'o vient la flamme qui, ce soir,_
          _voque dans mon coeur l'essaim des mlodies?_

La passion faisait vibrer sa voix, et il fixait ses yeux noirs sur
Natacha mue, mais heureuse: Charmant, parfait! criait-elle, encore un
couplet! Rien n'est chang ici, se dit Nicolas. Ah! le voil!
s'cria Natacha.

--Papa est-il  la maison? demanda-t-il.

--Comme je suis contente de te voir! reprit-elle sans lui rpondre. Nous
nous amusons tant.... Vassili Dmitritch reste encore un jour pour me
faire plaisir.

--Non, papa n'est pas encore rentr, dit Sonia.

--Nicolas, viens ici, mon ami, lui cria sa mre, de l'autre bout de
chambre.

Nicolas alla lui baiser la main, et s'assit en silence auprs d'elle,
suivant du regard ses doigts, qui disposaient des cartes sur la table,
pour faire une patience..., et le bruit des rires et des voix arrivait
de la salle jusqu' eux.

Bien, bien, s'criait Denissow, il n'y a plus  vous en dfendre:
chantez-moi la barcarolle, je vous en supplie!

La comtesse regarda son fils, qui continuait  se taire.

Qu'as-tu? lui demanda-t-elle.

--Rien, rpondit-il, comme s'il tait fatigu d'une question qu'on lui
aurait adresse plusieurs fois... mon pre viendra-t-il bientt?

--Je le crois!

Rien n'est chang ici.... Ils ne savent rien! O me cacher!
pensait-il, et il rentra dans la salle o Sonia, assise au piano, venait
de commencer le prlude de la barcarolle. Natacha allait chanter, et
Denissow fixait sur elle des regards enflamms.

Nicolas se mit  marcher en long et en large:

Voil une belle ide de la faire chanter!... Que peut-elle chanter? que
trouvent-ils donc l de si gai?

Sonia plaqua un accord.

Mon Dieu, mon Dieu! se disait-il, je suis un homme perdu...
dshonor... oui, il ne me reste plus qu' me loger une balle dans la
tte... pourquoi donc chanter? S'en aller?... Bah, ils n'ont qu'
continuer, aprs tout a m'est bien gal!... et Nicolas, sombre et
morose, marchait toujours, en vitant le regard des jeunes filles.

Nicolas, qu'avez-vous? semblait lui demander Sonia, qui avait tout
d'abord remarqu sa tristesse.

Natacha, avec son flair habituel, en tait galement frappe, mais elle
tait si loin de toute ide de chagrin, de douleur et de repentir, sa
gaiet tait si exubrante que, comme il arrive souvent  la jeunesse,
elle ne tarda pas  ne plus s'en proccuper: Je m'amuse trop,
pensa-t-elle, pour gter mon plaisir par sympathie pour une douleur qui
n'est pas la mienne... et puis je me trompe sans doute, il est
probablement aussi gai que moi.

Voyons, Sonia, dit-elle, en s'lanant vivement au milieu de la
salle, o l'acoustique lui semblait devoir tre meilleure. Relevant la
tte et laissant pendre ses bras le long de son corps, comme font les
danseuses, elle semblait dire, en rponse au regard passionn de
Denissow: Voil comme je suis!

De quoi donc peut-elle se rjouir? pensait Nicolas.... Comment cela ne
l'ennuie-t-il pas?

Natacha lana sa premire note, sa poitrine se gonfla, et ses yeux
prirent une expression profonde. Elle ne pensait  rien, ni  personne,
en ce moment; sa bouche entr'ouverte en un sourire laissa chapper des
sons, ces sons que le premier gosier venu peut lancer  toute heure avec
les mmes inflexions, et qui nous laisseront froids et indiffrents
mille fois, pour nous faire frissonner et pleurer d'motion  la mille
et unime.

Natacha avait srieusement tudi son chant pendant l'hiver,  cause
surtout de Denissow, que sa voix ravissait au septime ciel. Elle ne
chantait plus en enfant, et l'on ne sentait plus les efforts maladroits
de l'colire. Bien que d'une rare tendue, sa voix n'tait pas
suffisamment travaille, au dire des connaisseurs. Et cependant, les
connaisseurs, malgr leurs critiques, s'abandonnaient  leur insu  la
jouissance que leur causait cette voix, encore inhabile  prendre sa
respiration  temps et  se jouer des difficults; et longtemps aprs
qu'elle s'tait tue, ils ne demandaient qu' l'entendre encore et
encore. On sentait si bien s'panouir en elle cette suave virginit
dont rien jusqu' ce moment n'avait effleur le velout et
l'inconsciente puissance, qu'on aurait cru, en y changeant la moindre
chose, en altrer le charme.

Qu'est-ce donc? pensa Nicolas, tout surpris de l'entendre chanter
ainsi, et en carquillant les yeux... que lui est-il arriv? Comme elle
chante! Oubliant tout, il attendait avec une fivreuse impatience la
note qui allait suivre, et pendant un moment il n'y eut plus pour lui au
monde que la mesure  trois temps du: _Oh mio crudele affetto_!...
Quelle absurde existence que la ntre, pensait-il. Le malheur,
l'argent, Dologhow, la haine, l'honneur... tout cela n'est rien!...
voil le vrai!... Natacha, ma petite colombe!... voyons si elle va
atteindre le si?... Elle l'a atteint; Dieu merci!.... Pour renforcer
le si, il l'accompagna en tierce: Quel bonheur! je l'ai donn aussi!
s'cria-t-il, et la vibration de cette tierce veilla dans son me tout
ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur. Qu'taient  ct de cette
sensation surhumaine et divine, et sa perte au jeu, et sa parole
donne?... Folies! On pouvait tuer, voler et pourtant tre encore
heureux.


XVI


Il y avait longtemps que la musique n'avait fait prouver  Rostow de
pareilles jouissances.  peine Natacha eut-elle fini sa barcarolle que
le sentiment de la ralit lui revint, et il gagna sa chambre sans mot
dire. Un quart d'heure aprs, le vieux comte revenait du club, gai et
content; son fils se rendit chez lui.

Eh bien, t'es-tu amus? lui demanda-t-il, en souriant d'orgueil  sa
vue. Nicolas essaya en vain de dire oui... il touffait. Son pre
allumait sa pipe, sans remarquer son trouble.

Allons, c'est invitable! pensa-t-il, et prenant un ton dgag, qui
lui fit honte  lui-mme, et comme s'il ne s'agissait que de demander
une voiture  son pre pour aller faire un tour de promenade:

Papa, lui dit-il, je suis venu pour affaires, je l'avais presque
oubli: j'ai besoin d'argent!

--Vraiment, lui rpondit le vieux comte qui tait trs bien dispos ce
soir-l.... Je savais bien que ce ne serait pas assez! T'en faut-il
beaucoup?

--Oui, beaucoup, rpliqua-t-il, en affectant un laisser-aller niais et
indiffrent. Oui, j'ai un peu perdu, pas mal, beaucoup mme, 43 000
roubles!

--Comment? Avec qui?... mais c'est une plaisanterie! s'cria le comte,
dont la nuque se couvrit d'une rougeur apoplectique.

--Je me suis engag  payer demain!

--Oh! fit le pre avec un geste de dsespoir, et en se laissant tomber
sans force sur le canap.

--Qu'y faire! continua Nicolas, d'un ton assur et hardi. Cela arrive 
tout le monde... et pendant qu'il parlait, ainsi il se traitait au fond
de son coeur de misrable, de lche: sa conscience lui disait que toute
sa vie ne suffirait pas  expier sa faute, et pendant qu'il assurait 
son pre, d'un ton grossier, que cela arrivait  tout le monde, il
avait envie de se jeter  ses genoux, de lui baiser la main et
d'implorer se pardon.

 ces mots, le vieux comte baissa les yeux et s'agita d'un air
embarrass:

Oui, oui, dit-il... seulement je crains... il me sera difficile de
trouver...  qui n'est-ce pas arriv?  qui n'est-ce pas arriv?... et
jetant un coup d'oeil  son fils, il se dirigea vers la porte....
Nicolas, qui s'attendait  des reproches, ne put y tenir plus longtemps:

Papa! Papa! pardonnez-moi, s'cria-t-il en clatant en sanglots,
alors saisissant la main de son pre et pleurant comme un enfant, il la
porta vivement  ses lvres.


Pendant que le fils avait cette explication avec son pre, un entretien
non moins grave avait lieu entre la mre et la fille: Maman!... Maman!
il me l'a faite!

--Que veux-tu dire?

--Il m'a fait sa dclaration, maman!

La comtesse n'en croyait pas ses oreilles.... Comment! Denissow avait
fait une dclaration  cette fillette de Natacha, qui, il y a quelques
jours  peine, jouait  la poupe et prenait encore des leons!

Voyons, Natacha, pas de btises! lui dit avec douceur la comtesse, qui
esprait lui faire avouer que ce n'tait qu'une plaisanterie.

--Comment, des btises!... Mais c'est trs srieux, dit Natacha pique
au vif. Je viens vous demander ce que je dois faire, et vous me dites
que ce sont des btises!

La comtesse haussa les paules.

S'il est vrai que M. Denissow t'ait fait une dclaration, tu lui diras
de ma part que c'est un imbcile.

--Mais non, ce n'est pas un imbcile.

--Eh bien, alors que veux-tu? Vous avez toutes la tte tourne. Si tu en
es prise, pouse-le, et que Dieu te bnisse!

--Mais non, maman, je ne suis pas prise de lui! Je vous jure qu'il me
semble que je ne le suis pas.

--Eh! bien alors, va le lui dire toi-mme.

--Ah! maman, vous vous fchez? Ne vous fchez pas, chre petite
maman!... Voyons, est-ce ma faute?

--Non, mais que veux-tu, mon coeur! Veux-tu que j'aille le lui dire?

--Non, je le lui dirai moi-mme, seulement enseignez-moi comment?...
Vous riez? mais si vous l'aviez vu, quand il m'a fait sa dclaration....
Je sais bien qu'il n'en avait pas l'intention.... a lui a chapp!

--Soit, mais il faut alors que tu lui rpondes par un refus.

--Ah! non, il ne faut pas le refuser,... il me fait tant de peine!... il
est si bon!

--Eh bien, alors accepte-le, car il est vraiment grand temps de te
marier, ajouta la comtesse, moiti riant et moiti fche.

--Pour cela non, maman, mais je t'assure qu'il me fait de la peine....
Comment lui dire cela?

--Aussi bien tu ne lui diras rien, c'est moi qui vais lui parler, dit la
comtesse, qui commenait  trouver malsant qu'on pt considrer cette
petite Natacha comme une grande personne.

--Non, pour rien au monde, je le dirai moi-mme, vous n'avez qu'
couter  la porte... et Natacha rentra en courant dans la salle, o
Denissow, assis au piano et la figure dans ses mains, tait encore  la
mme place. Au bruit de ses pas, il releva la tte:

Natacha, lui dit-il en s'approchant d'elle vivement, mon sort est entre
vos mains... dcidez!

--Vassili Dmitritch, vous me faites tant de peine!... vous tes si
bon!... mais cela ne se peut pas... cela ne se peut pas... mais je vous
jure que je vous aimerai toujours!

Denissow s'inclina sur la main de Natacha, et il ne put rprimer
quelques sanglots touffs, en la sentant poser un baiser sur ses
cheveux noirs, crpus et bouriffs.  ce moment, le frlement de la
robe de la comtesse se fit entendre:

Vassili Dmitritch, merci pour l'honneur que vous nous faites, lui dit
la comtesse d'un air mu, qui cependant lui parut svre..., mais ma
fille est si jeune!... et j'aurais pens que vous vous seriez adress 
moi avant de lui en parler.

--Comtesse! lui dit Denissow, en baissant les yeux de l'air d'un
coupable, et en essayant vainement de trouver quelques mots  lui
rpondre.

Natacha, le voyant si abattu, se mit  pleurer convulsivement.

Comtesse, j'ai eu tort, reprit Denissow d'une voix brise par
l'motion, mais j'adore votre fille et j'aime tant votre famille que
pour vous tous je donnerais deux fois ma vie!... mais remarquant le
visage srieux de la comtesse:... Eh bien, adieu, lui dit-il, et lui
baisant la main sans regarder Natacha, il quitta la salle d'un pas
rsolu.


Nicolas passa la journe du lendemain chez Denissow, qui brlait du
dsir de quitter Moscou au plus tt. Ses camarades donnrent une soire
d'adieux avec accompagnement de bohmiens et de bohmiennes, et depuis
il ne put jamais se souvenir comment on l'avait emball dans son
traneau, et comment il avait franchi les trois premiers relais.

Aprs son dpart, Rostow, auquel le vieux comte n'avait pu fournir
encore la grosse somme en question, resta quinze jours de plus  Moscou
sans sortir de chez lui, passant presque tout son temps dans
l'appartement des jeunes filles,  couvrir de vers et de musique les
pages de leurs albums.

Sonia, plus tendre, plus affectueuse que jamais, semblait vouloir lui
prouver par l que cette perte au jeu tait un exploit vritable, et
qu'elle ne pouvait que l'en aimer davantage, tandis que de son ct
Nicolas se regardait dsormais comme indigne d'elle.

Ayant enfin envoy les 43 000 roubles  Dologhow qui lui donna un reu
en rgle, il partit  la fin de novembre, sans prendre cong d'aucune de
ses connaissances, et alla rejoindre son rgiment, qui se trouvait dj
en Pologne.




CHAPITRE V

I


Aprs son explication avec sa femme, Pierre s'tait mis en route pour
Ptersbourg. Arriv au relais de Torjok, il n'y trouva pas de chevaux,
ou peut-tre le matre de poste ne voulut-il pas lui en donner; oblig
d'attendre, il s'tendit, sans se dshabiller et sans quitter ses
grosses bottes fourres, sur le grand divan plac devant une table
ronde, et se mit  rflchir.

Faut-il apporter les malles et prparer un lit? Votre Excellence
veut-elle du th?...

Pierre ne rpondit pas: il n'avait rien vu, ni rien entendu, plong dans
les rflexions qui l'absorbaient depuis quelques heures; peu lui
importait, en face des graves questions qui s'agitaient dans son esprit,
d'arriver plus ou moins tard  Ptersbourg et de se reposer ici ou
ailleurs.

Le matre de poste, sa femme, le domestique, la marchande d'objets
brods d'or et d'argent[28] entraient tour  tour pour lui offrir leurs
services. Pierre, sans changer de position, les regardait par-dessus ses
lunettes, ne se rendant pas compte de ce qu'ils lui voulaient. Comment
ces gens-l pouvaient-ils vivre tranquilles, sans avoir rsolu les
douloureux problmes qui n'avaient cess de le tourmenter depuis ce
duel, suivi pour lui d'une si terrible nuit d'insomnie? Dans l'isolement
de son voyage, il ne pouvait s'empcher d'y revenir constamment, sans
parvenir  les rsoudre. C'tait comme si le principal engrenage de son
existence s'tait tordu et tournait toujours sans accrocher le cran et
sans pouvoir s'arrter.

Le matre de poste rentra pour lui dire humblement que, si Son
Excellence voulait bien attendre deux petites heures, il pourrait lui
donner des chevaux de courrier. Il mentait videmment et n'avait d'autre
but que de ranonner le voyageur: Ce qu'il fait est-il bien ou mal? se
dit Pierre. Pour moi qui en profite, c'est bien; mais pour le voyageur
qui viendra aprs moi, ce sera mal. Quant  lui, il ne peut faire
autrement, car il n'a pas de quoi se mettre sous la dent.... Il m'a
assur que l'officier l'avait battu pour cela?... Si l'officier l'a
battu, c'est qu'il tait press et que cela le retardait.... Et moi j'ai
tir sur Dologhow, parce que je me croyais offens... et Louis XVI a t
excut parce qu'on le regardait comme criminel... et, un an plus tard,
on a excut ceux qui l'avaient condamn.... Qu'est-ce qui est mal?
qu'est-ce qui est bien?... Que faut-il aimer? Que faut-il har?...
Pourquoi vivre! Qu'est-ce que la vie? Qu'est-ce que la mort?... Quelle
est cette force inconnue qui dirige le tout?... Il ne trouvait pas de
rponse  ces questions, sauf une seule qui n'en tait pas une: la
mort! car alors ou tu sauras tout, ou tu cesseras de questionner...
Mais c'tait effrayant de mourir.

La marchande de cuirs de Torjok lui vantait d'une voix perante sa
marchandise, surtout des pantoufles en peau de chvre. J'ai des
centaines de roubles dont je ne sais que faire et cette femme en pelisse
dchire me regarde timidement!... Que ferait-elle de cet argent?... Lui
donnerait-il un cheveu de plus de bonheur ou de paix?... Quelque chose
au monde peut-il lui pargner,  elle comme  moi, les atteintes du mal
ou de la mort?... La mort, qui met un terme  tout, qui peut venir
aujourd'hui ou demain, rend tout indiffrent en comparaison de
l'ternit!... et de nouveau il pressait l'engrenage de ses penses,
qui continuait  tourner toujours  vide au mme endroit.

Son domestique lui apporta un livre  moiti coup, un roman par lettres
de Mme de Souza; il se mit  lire le rcit des malheurs et de la lutte
vertueuse d'une certaine Amlie de Mansfield. Et pourquoi a-t-elle
lutt contre son sducteur, se demanda-t-il, puisqu'elle l'aimait? Il
est impossible que Dieu ait fait natre dans son me des dsirs
contraires  sa volont. Mon ex-femme n'a pas lutt et peut-tre
avait-elle raison!... On n'a rien dcouvert, on n'a rien invent, et
nous savons seulement que nous ne savons rien. C'est l le dernier mot
de la sagesse humaine.

Tout, en lui et au dehors de lui, lui paraissait confus, incertain et
rpugnant, mais cette impression mme de rpugnance lui causait une
jouissance irritante.

Puis-je prier Votre Excellence de cder un peu de place  la personne
qui me suit, dit le matre de poste, en entrant dans la chambre avec un
autre voyageur, forc, comme Pierre, de s'arrter faute de chevaux.
C'tait un vieillard de petite taille, rid, jaune, avec des sourcils
gris qui retombaient sur ses yeux brillants, d'une couleur indcise.

Pierre retira ses jambes de dessus la table et se leva pour se coucher
sur le lit que l'on venait de lui prparer; il regardait  la drobe le
nouveau venu; celui-ci se laissa dshabiller, d'un air fatigu, par son
domestique et resta en petite veste fourre couverte de nankin, et avec
des bottes de feutre  ses pieds maigres et osseux. Il s'assit sur le
canap et appuya contre le dossier sa tte un peu forte: il avait le
front large, les cheveux coups trs court. Le regard srieux,
intelligent et pntrant, qu'il jeta alors sur Pierre, frappa ce
dernier. Il allait lui adresser une question insignifiante, lorsqu'il
remarqua que le voyageur avait dj ferm les yeux, en croisant l'une
sur l'autre ses vieilles mains sches: il portait  l'un de ses doigts
un anneau de plomb avec une tte, de mort et semblait, ou dormir, ou
rflchir profondment. Son domestique tait, comme lui, vieux, rid et
jaune, sans moustaches et sans barbe, et l'on devinait, rien qu' voir
sa peau lisse et parchemine, que le rasoir n'y avait jamais pass. Il
dballa prestement le panier aux provisions, prpara la table de th,
et apporta le samovar. Lorsque tout fut prt, le voyageur ouvrit les
yeux, se rapprocha de la table, versa deux verres de th, et en donna un
au petit vieillard sans barbe. Pierre, embarrass, sentit qu'il allait
tre invitablement oblig de lier conversation avec lui. Le vieux
domestique rapporta son verre renvers sur la soucoupe avec le morceau
de sucre  moiti grignot, et demanda  son matre s'il n'avait besoin
de rien.

Passe-moi le livre, dit-il, et l'ayant reu, il se plongea dans sa
lecture.

Pierre crut s'apercevoir que c'tait un ouvrage religieux, et continua 
l'examiner, lorsqu'il le vit cesser de lire et reprendre sa premire
position. Il le considrait toujours, mais le vieux, se retournant de
son ct, fixa sur lui un regard ferme et svre, qui le troubla tout en
l'attirant d'une faon irrsistible.


II


J'ai l'honneur, si je ne me trompe, de parler au comte Besoukhow? dit
l'inconnu  haute voix et sans se hter.

Pierre le regarda d'un air interrogateur par-dessus ses lunettes.

J'ai entendu parler de vous, continua son interlocuteur, du malheur qui
vous est arriv!... En soulignant le mot malheur, il semblait dire:
Vous avez beau donner  la chose le nom que vous voudrez, c'est un
malheur... Je le regrette infiniment pour vous, monsieur.

Pierre rougit, posa ses pieds  terre et se pencha, intimid et
souriant, vers le vieillard.

Des raisons plus graves que la curiosit m'obligent  vous le
rappeler, continua-t-il aprs un moment de silence, sans dtourner ses
yeux de Besoukhow, et il se recula un peu sur le canap, l'invitant par
ce mouvement  venir prendre place prs de lui.

Bien que Pierre ne ft pas dispos  la causerie, il s'y rsigna et alla
s'asseoir  ses cts.

Vous tes malheureux, monsieur; vous tes jeune, je suis vieux, et
j'aurais voulu vous venir en aide dans la mesure de mes forces.

--Ah! oui, dit Pierre avec un sourire contraint: je vous suis bien
reconnaissant.... Venez-vous de loin, monsieur?

--Si, pour une raison ou pour une autre, ma conversation vous tait
dsagrable, dites-le-moi... Et tout  coup sa voix devint tendre et
paternelle.

Oh! non, bien au contraire, je suis trs heureux de faire votre
connaissance... Et les yeux de Pierre, attirs par la bague, y
aperurent la tte de mort, signe habituel de la franc-maonnerie.

Permettez-moi de vous demander si vous tes franc-maon?

--Oui, monsieur, j'appartiens  cet ordre.... En mon nom et au sien, je
vous tends une main fraternelle.

--Je crains, dit Pierre, en hsitant entre la sympathie que lui
inspirait ce vieillard et les plaisanteries dont les francs-maons
taient ordinairement l'objet, je crains de ne point vous comprendre; je
crains que ma manire de voir sur la Cration en gnral ne soit en
complet dsaccord avec la vtre.

--Je connais votre manire de voir.... Vous croyez, et la majorit des
hommes le pense comme vous, qu'elle est le produit du travail de votre
intelligence? Non, monsieur.... Elle est le fruit de l'orgueil, de la
paresse et de l'ignorance!... Vous nourrissez une triste erreur, et
c'est pour la combattre que j'ai engag cette conversation.

--Pourquoi ne supposerais-je pas que l'erreur est de votre ct?

--Je n'oserais pas dire que je connais la vrit, rpliqua le
franc-maon, qui tonnait Pierre de plus en plus par la prcision et la
fermet de ses paroles. Personne ne parvient seul jusqu' la vrit;
c'est seulement pierre par pierre, avec le concours des milliers de
gnrations qui se sont succd depuis Adam jusqu' nous, que s'lve
l'difice destin  devenir un jour le temple digne du Grand Dieu.

--Je dois vous avouer que je ne crois point en Dieu, dit Pierre avec
effort, mais il sentait l'obligation de ne rien cacher de sa pense.

Le franc-maon le regarda d'un oeil profond et avec le sourire d'un bon
riche, dont les millions vont rendre heureux le pauvre qui lui confie sa
misre:

Mais vous ne le connaissez pas, monsieur, vous ne pouvez pas le
connatre, et vous tes malheureux, parce que vous ne le connaissez pas.

--Oui, oui, je le sais bien, je suis malheureux, mais qu'y puis-je
faire?

--Vous ne le connaissez pas.... Il est ici, il est en moi, il est dans
mes paroles, poursuivit le franc-maon d'une voix svre, il est en toi
jusque dans cette ngation blasphmatoire que tu viens de prononcer!

Il se tut et soupira, en s'efforant de reprendre son calme.

S'il n'existait pas, reprit-il  demi-voix, nous n'en causerions pas.
De qui as-tu parl? Qui as-tu reni? s'cria-t-il tout  coup avec une
exaltation fivreuse et une puissance dominatrice. Qui donc l'aurait
invent, s'il n'existait pas? D'o t'est venue,  toi et au monde
entier, l'ide d'un tre incomprhensible, tout-puissant, et ternel
dans tous ses attributs?... Il existe! reprit-il aprs un long silence,
que Pierre se garda d'interrompre. Mais le comprendre est
impossible!... et il feuilletait d'une main nerveuse et agite les
pages de son livre. Si tu doutais de l'existence d'un homme, je
t'aurais men  cet homme, je te l'aurais montr; mais comment puis-je,
moi humble mortel, prouver sa toute-puissance, son ternit, sa
misricorde infinie  celui qui est aveugle, ou qui ferme les yeux
exprs pour ne pas le voir, le comprendre, et qui ignore volontairement
la corruption et l'indignit de sa propre personne? Qui es-tu, toi? Tu
te crois sans doute un sage, pour avoir prononc ce blasphme,
ajouta-t-il avec un sourire de mpris, et tu es aussi insens, aussi
ignorant qu'un enfant qui joue avec le mouvement artistement combin
d'une montre. Il n'en comprend pas le but et ne croit pas  celui qui
l'a fait. Le connatre est difficile. Nous y travaillons depuis des
sicles, depuis Adam jusqu' nos jours, et toujours l'infini nous en
spare!... L clatent notre faiblesse et sa grandeur!

Pierre l'coutait avec motion sans l'interrompre; ses yeux brillaient,
et il croyait de tout son coeur aux paroles de cet tranger. Se
sentait-il vaincu par ses arguments, ou bien subissait-il, comme les
enfants, l'influence de sa voix mue, de sa conviction, de sa sincrit,
de ce calme, de cette fermet, de cette conscience de sa destine, qui
perait dans tout son tre et qui le frappait, surtout par contraste
avec son atonie morale et son manque absolu d'espoir? De toute son me,
il dsirait avoir la foi et il prouvait un sentiment presque bat de
calme, de rgnration et de retour  la vie.

Ce n'est pas l'esprit qui comprend Dieu, c'est la vie qui le fait
comprendre!

Pierre, craignant de trouver dans le raisonnement de son interlocuteur
un ct faible ou obscur qui aurait branl sa confiance naissante,
l'interrompit en lui disant:

Pourquoi donc l'intelligence humaine ne peut-elle pas s'lever jusqu'
cette connaissance dont vous parlez?

--La sagesse suprme et la vrit, rpondit le franc-maon avec son
sourire doux et paternel, peuvent se comparer  une rose cleste, dont
nous voudrions nous pntrer. Puis-je alors, moi vase impur, me pntrer
de cette rose et me faire juge de son essence? Une purification
intrieure peut seule me rendre apte  la recevoir dans une certaine
mesure.

--Oui, oui, c'est cela, dit Pierre avec une joyeuse expansion.

--La sagesse suprme a d'autres bases que l'intelligence et les sciences
humaines, telles que l'histoire, la physique et la chimie, qui
s'croulent au moindre souffle. La sagesse suprme est Une; elle n'a
qu'une science, la science universelle, la science qui explique la
Cration et la place que l'homme y occupe. Pour la comprendre, il faut
se purifier et rgnrer son _moi;_ il faut donc, avant de savoir,
croire et se perfectionner. La lumire divine, qui brille au fond de nos
mes, s'appelle la conscience. Que ta vue spirituelle se reporte sur ton
tre intrieur, et demande-toi si tu es content de toi-mme, et  quel
rsultat tu es arriv, n'ayant pour guide que ton intelligence! Vous
tes jeune, vous tes riche, vous tes intelligent, qu'avez-vous fait de
tous ces dons, dont vous avez t combl? tes-vous content de vous-mme
et de votre existence?

--Non, je l'ai en horreur!

--Si tu l'as en horreur, change-la, purifie-toi, et,  mesure que tu te
transformeras, tu apprendras  connatre la sagesse! Comment l'avez-vous
passe cette existence? En orgies, en dbauches, en dpravations,
recevant tout de la socit et ne lui donnant rien. Comment avez-vous
employ la fortune que vous avez reue? Qu'avez-vous fait pour votre
prochain? Avez-vous pens  vos dizaines de milliers de serfs? Leur
tes-vous venu en aide moralement ou physiquement? Non, n'est-ce pas?
Vous avez profit de leur labeur pour mener une existence corrompue!
Voil ce que vous avez fait. Avez-vous cherch  vous employer utilement
pour votre prochain? Non. Vous avez pass votre vie dans l'oisivet.
Puis, vous vous tes mari: vous avez accept la responsabilit de
servir de guide  une jeune femme. Qu'avez-vous fait alors? Au lieu de
l'aider  trouver le chemin de la vrit, vous l'avez jete dans l'abme
du mensonge et du malheur. Un homme vous a offens, vous l'avez tu, et
vous dites que vous ne connaissez pas Dieu, et que vous avez votre
existence en horreur! Comment en serait-il autrement?

Aprs ces paroles, le franc-maon, que la vhmence de son discours
avait visiblement fatigu, s'appuya contre le dossier du canap et ferma
les yeux, presque inanim. Ses lvres re-muaient sans laisser chapper
aucun son. Pierre l'examinait, son coeur dbordait, mais il n'osait
rompre le silence.

Le franc-maon eut une petite toux de vieillard, il appela son
domestique.

Les chevaux? demanda-t-il.

--On vient d'en amener. Vous ne vous reposerez pas un peu?

--Non, fais atteler.

Partira-t-il vraiment sans m'avoir initi  sa pense et sans m'avoir
mis dans la bonne voie? se disait Pierre, qui s'tait lev, et marchait
dans la chambre, la tte baisse. Oui, j'ai men une vie mprisable,
mais je ne l'aimais pas, je n'en voulais pas!... Et cet homme connat la
vrit et il peut me l'enseigner!

Le voyageur, ayant achev d'arranger ses paquets, se tourna vers lui et
lui dit d'un ton indiffrent et poli:

De quel ct vous dirigez-vous, monsieur?

--Je vais  Ptersbourg, rpondit Pierre avec une certaine hsitation,
et je vous remercie! Je suis tout  fait de votre avis: ne pensez pas
que je sois aussi mauvais. J'aurais sincrement dsir tre tel que vous
auriez voulu me voir, mais je n'ai jamais t secouru par personne!...
Je me reconnais coupable!... Aidez-moi, enseignez-moi, et peut-tre
qu'un jour... Un sanglot lui coupa la parole.

Le franc-maon garda longtemps le silence; il rflchissait: Dieu seul
peut vous venir en aide, mais le secours que notre ordre est en mesure
de vous donner vous sera accord. Puisque vous allez  Ptersbourg,
remettez ceci au comte Villarsky (il tira un portefeuille, et, sur une
grande feuille plie en quatre, il crivit quelques mots). Maintenant,
encore un conseil: consacrez les premiers temps de votre sjour 
l'isolement et  l'tude de vous-mme. Ne reprenez pas votre ancienne
existence. Bon voyage, monsieur, ajouta-t-il en voyant entrer son
domestique, et bonne chance!

Le voyageur s'appelait Ossip Alexivitch Basdiew, comme Pierre le vit
dans le livre du matre de poste. Basdiew tait un franc-maon et un
martiniste trs connu du temps de Novikow. Longtemps aprs son dpart,
Pierre continua  marcher sans penser  se coucher, sans penser mme 
partir, se reportant  son pass corrompu, et se reprsentant, avec
cette exaltation de l'homme qui veut se rgnrer, cet avenir de vertu
irrprochable, qui lui paraissait si facile  raliser. Il lui semblait
qu'il ne s'tait perverti que parce qu'il avait oubli,  son insu, tout
ce qu'il y avait de douceur dans le bien. Ses doutes s'taient dissips:
il croyait fermement  l'union fraternelle de tous les hommes, n'ayant
d'autre but que s'entr'aider sur le chemin de la vertu. C'est ainsi
qu'il comprenait l'ordre et les principes de la franc-maonnerie.


III


Arriv chez lui, Pierre ne fit part  personne de son retour. Il
s'enferma et passa ses journes  lire Thomas A. Kempis, qui lui avait
t remis, il ne savait par qui, et il n'y voyait qu'une chose, la
possibilit, jusque-l inconnue pour lui, d'atteindre  la perfection,
et de croire  cet amour fraternel et actif entre les hommes, que lui
avait dpeint Basdiew. Une semaine aprs son arrive, le jeune comte
polonais Villarsky, qu'il ne connaissait que fort peu, entra chez lui un
soir, avec cet air solennel et officiel qu'avait eu le tmoin de
Dologhow. Il referma la porte, et s'tant bien assur qu'il n'y avait
personne dans la chambre:

Je suis venu chez vous, lui dit-il, pour vous faire une proposition.
Une personne, trs haut place dans notre confrrie, a fait des
dmarches pour que vous y soyez admis avant le terme et m'a propos
d'tre votre parrain. Accomplir la volont de cette personne est pour
moi un devoir sacr. Dsirez-vous entrer, sous ma garantie, dans la
confrrie des francs-maons?

Le ton froid et svre de cet homme, qu'il n'avait vu qu'au bal,
coquetant, avec un aimable sourire sur les lvres, dans la socit des
femmes les plus brillantes, frappa Pierre.

Oui, je le dsire, rpondit-il.

Villarsky inclina la tte:

Encore une question, comte,  laquelle je vous prie de rpondre, non
comme un membre futur de notre socit, mais en galant homme et en toute
sincrit: avez-vous reni vos opinions passes? Croyez-vous en Dieu?

Pierre rflchit:

Oui, rpondit-il, je crois en Dieu!

--Dans ce cas... Pierre l'interrompit encore: Oui, je crois en Dieu!

--Partons alors, ma voiture est  vos ordres.

Villarsky se tut pendant le trajet.  une question de Pierre, qui lui
demandait ce qu'il avait  faire et  rpondre, il se borna  lui dire
que des frres, plus dignes que lui, l'prouveraient, et qu'il n'avait
qu' dire la vrit.

Entrs sous la porte cochre d'une grande maison o se trouvait la loge,
ils montrent un escalier obscur et arrivrent  une antichambre
claire; ils s'y dbarrassrent de leurs pelisses pour passer dans une
pice voisine. Un homme, trangement habill, parut sur le seuil de la
porte. Villarsky s'avana, lui dit quelques mots  l'oreille, en
franais, et, ouvrant ensuite une petite armoire qui contenait des
habillements que Pierre voyait pour la premire fois, il en tira un
mouchoir, lui banda les yeux, et, comme il le lui nouait derrire la
tte, quelques cheveux se trouvrent pris dans le noeud. L'attirant 
lui, il l'embrassa, le prit par la main et l'emmena. Le gros Pierre, mal
 l'aise sous ce bandeau qui le tiraillait, les bras ballants, souriant
d'un air timide, suivit Villarsky d'un pas mal assur.

Quoi qu'il vous arrive, dit ce dernier en s'arrtant, supportez-le avec
courage, si vous tes dcid  tre des ntres. (Pierre fit un signe
affirmatif.) Quand vous entendrez frapper  la porte, vous terez votre
bandeau. Courage et espoir!... et il sortit en lui serrant la main.

Rest seul, Pierre se redressa et porta involontairement la main au
bandeau pour l'enlever, mais il l'abaissa aussitt. Les cinq minutes qui
s'coulrent lui parurent une heure; ses jambes se drobaient sous lui,
ses mains s'engourdissaient; il se sentait fatigu et prouvait les
sensations les plus diverses: il avait peur de ce qui l'attendait et
peur de manquer de courage; sa curiosit tait veille, mais ce qui le
rassurait, c'tait la certitude d'entrer enfin dans la voie de la
rgnration et de faire le premier pas dans cette existence active et
vertueuse,  laquelle il n'avait cess de rver depuis sa rencontre
avec le voyageur. Des coups violents se firent entendre. Pierre ta son
bandeau et regarda. La chambre tait obscure; une petite lampe,
rpandant une faible lumire, qui sortait d'un objet blanc plac sur une
table couverte de noir,  ct d'un livre ouvert, brlait dans un coin.
Ce livre tait l'vangile, cet objet blanc tait un crne avec ses dents
et ses cavits. Tout en lisant le premier verset de l'vangile de saint
Jean: Au commencement, tait le Verbe et le Verbe tait en Dieu, il
fit le tour de la table et aperut un cercueil plein d'ossements: il
n'en fut pas surpris, il s'attendait  des choses extraordinaires. Le
crne, le cercueil, l'vangile ne suffisant pas  son imagination
excite, il en demandait davantage et regardait autour de lui, en
rptant ces mots: Dieu, mort, amiti fraternelle... paroles vagues,
qui symbolisaient pour lui une vie toute nouvelle. La porte s'ouvrit, et
un homme de petite taille entra; la brusque transition de la lumire aux
demi-tnbres de cette chambre le fit s'arrter un instant, et il avana
avec prudence vers la table, sur laquelle il posa ses mains gantes.

Ce petit homme portait un tablier de cuir blanc, qui descendait de sa
poitrine jusque sur ses pieds, et sur lequel s'talaient, autour de son
cou, une sorte de collier et une haute fraise entourant sa figure
allonge par le bas.

Pourquoi tes-vous venu ici? demanda le nouveau venu, en se tournant
du ct de Pierre. Pourquoi vous, incrdule  la vrit, aveugle  la
lumire, pourquoi tes-vous venu ici, et que voulez-vous de nous? Est-ce
la sagesse, la vertu et le progrs que vous cherchez?

Au moment o la porte s'tait ouverte, Pierre avait prouv la mme
terreur religieuse qu'il ressentait clans son enfance pendant la
confession, lorsqu'il se trouvait tte--tte avec un homme qui, dans
les conditions habituelles de la vie, lui aurait t compltement
tranger, et qui devenait son proche, de par le sentiment de la
fraternit humaine Pierre, mu, s'approcha du second Expert (ainsi
s'appelait dans l'ordre maonnique le frre charg de prparer le
rcipiendaire qui demandait l'initiation), et il reconnut un de ses
amis, nomm Smolianinow. Cela lui fut dsagrable; il aurait prfr ne
voir dans le nouveau venu qu'un frre, qu'un instructeur bienveillant et
inconnu. Il fut si longtemps sans rpondre que l'Expert renouvela sa
question.

Oui; je... je... veux me rgnrer.

--C'est bien, dit Smolianinow, et il continua: Avez-vous une ide des
moyens qui sont  notre disposition pour vous aider  atteindre votre
but?

--Je... j'espre... tre guid... secouru..., rpondit Pierre d'une voix
tremblante qui l'empchait de s'exprimer nettement.

--Comment comprenez-vous la franc-maonnerie?

--Je pense que la franc-maonnerie est la fraternit et l'galit parmi
les hommes avec un but vertueux.

--C'est bien, dit l'Expert satisfait de sa rponse. Avez-vous cherch le
moyen d'y arriver par la religion?

--Non, l'ayant juge contraire  la vrit, dit-il si bas que l'Expert
eut peine  entendre sa rponse et la lui fit rpter; j'tais un athe,
reprit-il.

--Vous cherchez la vrit pour vous soumettre aux lois de la vie; par
consquent, vous cherchez la sagesse et la vertu?

--Oui.

L'Expert croisa ses mains gantes sur sa poitrine et poursuivit:

Mon devoir est de vous initier au but principal de notre ordre; s'il
est conforme  celui que vous dsirez atteindre, vous en deviendrez un
membre utile. La base sur laquelle il repose et de laquelle aucune force
humaine ne peut le renverser, c'est la conservation et la transmission 
la postrit de mystres importants qui sont parvenus jusqu' nous 
travers les sicles les plus reculs,  partir mme du premier homme,
et d'o dpend le sort de l'humanit; mais personne ne peut les
connatre et en profiter, avant de s'tre prpar, par une longue et
constante purification,  en pntrer le sens. Notre second but est de
soutenir nos frres, de les aider  amliorer leur coeur,  se purifier,
 s'instruire avec les moyens dcouverts par les sages et lgus par la
tradition et  se prparer  se rendre dignes de cette initiation. En
purant et en corrigeant nos frres, nous nous employons  purer et 
corriger l'humanit tout entire, en les lui offrant comme exemples
d'honntet et de vertu, et en employant toutes nos forces  lutter
contre le mal qui rgne dans le monde. Rflchissez  ce que je viens de
vous dire!... et il quitta la chambre.

Lutter contre le mal qui rgne dans le monde!... se dit Pierre, et il
vit se drouler  ses yeux cette sphre d'action si nouvelle pour lui.
Il se voyait exhortant des hommes gars, comme il l'tait lui-mme deux
semaines auparavant, des hommes corrompus et malheureux, qu'il aidait en
parole et en action, des oppresseurs auxquels il arrachait leurs
victimes. Des trois buts numrs par l'Expert, le dernier--la
rgnration du genre humain--tait celui qui le sduisait le plus; les
mystres importants ne faisaient qu'veiller sa curiosit et ne lui
paraissaient pas essentiels. Le second, la purification de soi-mme,
l'intressait peu, car il prouvait dj la jouissance intime de se
sentir compltement corrig de ses vices passs et tout prt pour le
bien.

Une demi-heure aprs, l'Expert rentra pour initier le rcipiendaire aux
sept vertus dont les sept marches du temple de Salomon sont le symbole,
et que chaque franc-maon devait s'appliquer  dvelopper en soi. Les
sept vertus taient: 1 la discrtion, ne pas trahir les secrets de
l'ordre; 2 l'obissance aux suprieurs de l'ordre; 3 les bonnes
moeurs; 4 l'amour de l'humanit; 5 le courage; 6 la gnrosit; 7
l'amour de la mort.

Pour vous conformer au septime article, pensez souvent  la mort, afin
que pour vous elle perde ses terreurs, elle cesse d'tre l'ennemie, et
qu'elle devienne au contraire l'amie qui dlivre de cette vie de misres
l'me accable par les travaux de la vertu, pour la conduire dans le
lieu des rcompenses et de la paix.

Oui, ce doit tre ainsi, se dit Pierre, quand il fut de nouveau laiss
 ses rflexions solitaires; mais je suis si faible, que j'aime encore
mon existence, dont je saisis peu  peu et  prsent seulement le
vritable but. Quant aux cinq autres vertus, qu'il comptait sur ses
doigts, il les sentait en lui: le courage, la gnrosit, les bonnes
moeurs, l'amour de l'humanit, et surtout l'obissance, qui ne lui
paraissait pas une vertu, mais un allgement et un bonheur, car rien ne
pouvait lui tre plus doux que de se dcharger de sa volont et de se
soumettre  celle des guides qui connaissaient la vrit.

L'Expert reparut pour la troisime fois, et lui demanda si sa dcision
tait inbranlable et s'il se soumettrait  tout ce qui serait exig de
lui:

Je suis prt  tout, rpondit Pierre.

--Je dois encore vous dclarer que notre ordre ne se borne pas aux
paroles pour rpandre ses vrits, mais qu'il emploie d'autres moyens,
plus forts peut-tre que la parole, sur celui qui cherche la sagesse et
la vertu. Le dcor de cette chambre des rflexions doit, si votre
coeur est sincre, vous en dire plus que des discours, et vous aurez
maintes fois l'occasion, en avanant plus loin, de voir de semblables
symboles. Notre ordre, comme les socits de l'antiquit, rpand son
enseignement au moyen d'hiroglyphes, qui sont la dsignation d'une
chose abstraite et qui contiennent en eux les proprits mmes de
l'objet qu'ils symbolisent.

Pierre savait parfaitement ce qu'tait un hiroglyphe, mais pressentant
l'approche des preuves, il coutait en silence.

Si vous tes dfinitivement dcid, je vais procder  l'initiation: en
tmoignage de votre gnrosit, vous allez me remettre tout ce que vous
avez de prcieux.

--Mais je n'ai rien sur moi, dit Pierre, qui croyait qu'on lui demandait
tout ce qu'il possdait.

--Ce que vous avez sur vous: montre, argent, bagues...

Pierre tira  la hte sa montre, sa bourse, et eut beaucoup de peine 
retirer sa bague de mariage, qui serrait son gros doigt.

En signe d'obissance, je vous prie de vous dshabiller.

Pierre ta son frac, son gilet, sa botte gauche; le franc-maon lui
ouvrit sa chemise du ct gauche de la poitrine, et releva son pantalon,
galement du ct gauche, plus haut que le genou. Pierre se disposait 
rpter la mme crmonie du ct droit, pour en pargner la peine 
l'Expert, lorsque celui-ci l'arrta et lui tendit une pantoufle pour
mettre  son pied gauche. Honteux, confus, embarrass comme un enfant de
sa maladresse, il attendait, les bras pendants, les pieds carts, les
instructions qui devaient suivre:

Enfin, en signe de sincrit, faites-moi l'aveu de votre principal
dfaut?

--Mon dfaut principal? Mais j'en ai tant!

--Le dfaut qui vous entranait le plus souvent  hsiter sur le chemin
de la vertu?

Pierre cherchait:

Est-ce le vin, la gourmandise, l'oisivet, la paresse, la colre, la
haine, les femmes? Il les repassait tous, sans savoir auquel accorder
la prfrence.

Les femmes! dit-il d'une voix  peine distincte.

Le frre ne rpondit pas, et resta quelque temps silencieux; puis,
s'approchant de la table, il y prit le bandeau et l'attacha sur les yeux
de Pierre:

Pour la dernire fois, je vous conjure de rentrer en vous-mme; mettez
un frein  vos passions, cherchez le bonheur, non pas en elles, mais
dans votre coeur, car la source est en nous...

Et Pierre sentait dj poindre en lui cette source vivifiante, qui
remplissait son me de joie et d'attendrissement.


IV


Son parrain Villarsky, qu'il reconnut  la voix, reparut.  ses
questions ritres sur la fermet de sa dcision, il rpondit:

Oui, oui, je consens!... et, la figure rayonnante, il suivit son
conducteur en avanant sa large et forte poitrine, entirement
dcouverte, sur laquelle Villarsky tenait un glaive nu, et en marchant 
pas ingaux et timides, le pied gauche chauss de la pantoufle
maonnique. Ils traversrent ainsi des corridors, tournant tantt 
droite, tantt  gauche, et arrivrent enfin aux portes de la loge.
Villarsky toussa; on rpondit par le bruit du maillet, et la porte
s'ouvrit devant eux. Une voix de basse lui demanda (ses yeux tant
toujours bands) qui il tait, d'o il venait et o il tait n; puis on
l'emmena plus loin, en lui parlant tout le temps, par allgories, des
difficults de son voyage, de l'amiti sainte, du grand Architecte de
l'Univers et du courage ncessaire dans les dangers et les travaux. Il
remarqua qu'on lui donnait diffrentes appellations, telles que Celui
qui cherche, Celui qui souffre, Celui qui demande, et  chacune
d'elles les glaives et les maillots rsonnaient, d'une manire
diffrente. Pendant qu'on le menait ainsi, il y eut un moment de
confusion parmi ses guides; il les entendit se disputer  voix basse, et
l'un d'eux insistait pour qu'on le ft passer sur un certain tapis. On
posa ensuite sa main droite sur un objet qu'il ne pouvait voir, et de sa
main gauche on lui fit appliquer du mme ct un compas sur le sein, en
l'obligeant  rpter, aprs un autre, le serment d'obissance aux lois
de l'ordre. Puis on teignit les bougies, on alluma de l'esprit-de-vin,
ainsi que Pierre le devina  l'odeur, et on lui annona qu'on allait lui
donner la petite lumire. On lui enleva le bandeau, et il aperut devant
lui, comme dans un rve, faiblement clairs par la flamme bleutre,
quelques hommes, portant un tablier pareil  celui de son compagnon,
debout devant lui et dirigeant sur sa poitrine des glaives tirs de
leurs fourreaux. L'un d'eux avait une chemise ensanglante. Pierre 
cette vue se pencha en avant, comme s'il dsirait tre transperc, mais
les glaives se relevrent, et on lui remit le bandeau: Maintenant on va
te donner la grande lumire, dit une voix.... On ralluma les bougies,
on lui ta le bandeau, et un choeur de plus de dix voix entonna: _Sic
transit gloria mundi!_

Aprs s'tre remis de sa premire impression, Pierre vit autour d'une
grande table, couverte de noir, douze frres, habills comme les
prcdents; il en connaissait quelques-uns pour les avoir rencontrs
dans le monde. Celui qui prsidait tait un jeune homme inconnu, portant
au cou une croix diffrente de celle des autres;  sa droite, l'abb
italien que nous avons vu  la soire de Mlle Schrer; un haut
dignitaire de Ptersbourg, et un Suisse, qui avait t gouverneur chez
les Kouraguine, en faisaient partie. Tous coutaient dans un silence
solennel le Vnrable, qui tenait en main le maillet. Sur la paroi du
mur brillait une toile flamboyante; l'un des bouts de la table tait
couvert d'un petit tapis reprsentant divers attributs, et  l'autre
bout s'levait une sorte d'autel sur lequel taient l'vangile et un
crne. Autour de la table taient placs sept grands chandeliers, comme
ceux qu'on voit dans les glises. Pierre fut conduit par deux frres
devant l'autel. On lui plaa les pieds en querre, et on lui intima
l'ordre de s'tendre tout de son long, comme s'il dposait sa personne
au pied du temple.

Qu'on lui donne la truelle! dit un des frres.

--C'est inutile! rpliqua un autre.

Pierre, ahuri, regarda autour de lui de ses yeux de myope et se demanda
avec une certaine hsitation o il tait, si l'on ne se moquait pas de
lui, et si plus tard il n'aurait pas honte de ce souvenir; mais son
doute ne tarda pas  se dissiper devant les figures srieuses de ceux
qui l'entouraient. Il se dit qu'il ne pouvait plus reculer, et se
pntrant de nouveau d'un esprit de soumission, humble et attendri, il
se jeta par terre devant les portes du temple. Au bout de quelques
instants, on lui ordonna de se lever, on lui passa un tablier de cuir
blanc, pareil  ceux des autres frres, et on lui remit une truelle et
trois paires de gants. Le Vnrable lui expliqua alors qu'il devait
garder immacule la blancheur de ce tablier, reprsentant la force et la
puret; la truelle tait pour lui servir  draciner de son coeur les
vices et  ramener au bien avec charit le coeur du prochain; il devait
conserver la premire paire de gants sans en connatre la signification
et porter la seconde dans leurs runions; la troisime tait pour une
main de femme: Elle est destine, cher frre,  tre offerte par vous 
la Clandestine, que vous respecterez par-dessus toutes les autres. Ce
don sera un gage pour elle de la puret de votre coeur; veillez
seulement, cher frre,  ce qu'ils ne gantent pas des mains indignes...
Au moment o le Vnrable pronona ces paroles, Pierre crut remarquer
qu'il se troublait, et lui-mme, regardant autour de lui d'un air
inquiet, rougit jusqu'aux larmes, comme rougissent les enfants.

Il s'ensuivit un silence contraint que rompit  l'instant un des frres.
Ce frre amena Pierre devant le tapis et lui lut dans un cahier
l'explication des diffrents symboles qui y taient figurs: le soleil,
la lune, le maillet, le plomb, la truelle, le cube de pierre de taille,
la colonne, les trois fentres, etc. On lui indiqua ensuite sa place, on
lui expliqua les signes maonniques, on lui donna le mot de passe, et on
lui permit enfin de s'asseoir. Le Vnrable fit la lecture des statuts.
Elle fut trs longue, et les sentiments dont Pierre tait agit
l'empchrent de l'couter avec suite: il ne se rappela que le dernier
paragraphe:

Nous connaissons dans nos temples d'autres degrs que ceux qui sparent
la vertu du vice. Crains de faire une diffrence qui puisse dtruire
cette galit. Vole au secours de ton frre, quel qu'il soit; ramne
celui qui s'gare, relve celui qui tombe: ne nourris jamais aucun
sentiment de haine ou d'inimiti contre lui. Sois bienveillant, affable;
allume dans tous les coeurs le feu de la vertu, partage ton bonheur avec
le prochain, et que l'envie ne vienne jamais troubler cette pure
jouissance. Pardonne  ton ennemi et ne te venge de lui qu'en lui
rendant le bien pour le mal. En remplissant ces lois suprmes, tu
retrouveras les traces de ta grandeur ancienne et perdue.

 ces mots, il se leva et embrassa Pierre, qui, les yeux pleins de
larmes de joie, ne savait que rpondre aux flicitations de tous, aussi
bien de ceux qu'il n'avait jamais vus jusque-l que de ceux qui
renouvelaient connaissance avec lui; mais il ne faisait aucune
diffrence entre ses anciens amis et ses nouveaux frres, et n'avait
d'autre dsir que de se joindre  eux dans l'accomplissement de leur
grande oeuvre.

Le Vnrable frappa du maillet, tous s'assirent, et, aprs leur avoir
adress une exhortation  l'humilit, il leur proposa d'accomplir la
dernire crmonie. Le haut dignitaire qui portait le titre de frre
trsorier fit le tour de l'assemble. Pierre aurait voulu s'inscrire sur
cette liste pour tout ce qu'il possdait, mais la crainte d'tre accus
d'ostentation l'arrta, et il s'inscrivit pour la mme somme que les
autres.

La sance termine, il rentra chez lui, et il lui sembla qu'il
revenait, compltement transform, d'un lointain voyage de plusieurs
annes, et qu'il n'avait plus rien de commun avec sa vie et ses
habitudes passes.


V


Le lendemain de sa rception, Pierre employa la matine  lire le livre
qu'on lui avait remis et  tcher de se pntrer de la signification du
carr, dont un ct reprsentait la divinit, le second le monde moral,
le troisime le monde physique, le quatrime l'union des deux. De temps
en temps il s'arrachait  la lecture et aux carrs pour se tracer un
nouveau plan d'existence, car on lui avait dit,  cette runion, que le
bruit de son duel tait parvenu aux oreilles de l'Empereur, et qu'il
ferait bien de s'loigner de Ptersbourg. Il comptait donc aller vivre
dans ses terres du Midi et s'y occuper de ses paysans. Tout  coup, il
vit entrer chez lui le prince Basile.

Mon cher ami, qu'as-tu fait  Moscou? Que veut dire cette brouille avec
Hlne? Tu es dans l'erreur la plus complte: je sais tout, et je puis
t'assurer qu'elle est innocente devant toi, comme le Christ devant les
Juifs. Pourquoi donc, ajouta-t-il en empchant Pierre de parler,
pourquoi ne pas t'tre adress directement  moi, comme  un ami? Mon
Dieu, je le comprends, tu t'es conduit en homme qui tient  son
honneur; tu t'es peut-tre trop ht, mais nous en causerons plus tard.
Songe  la position dlicate dans laquelle tu nous as placs, elle et
moi, vis--vis de la socit, et vis--vis de la cour, ajouta-t-il en
baissant la voix. Elle est  Moscou et toi ici; dis-toi bien, mon cher,
que ce ne peut tre qu'un malentendu; j'aime  croire que c'est l ton
avis. cris-lui une lettre, elle te rejoindra, tout s'expliquera; si tu
ne le fais pas, mon cher, il est  craindre que tu ne t'en repentes...,
et le prince Basile le regarda d'une faon significative: Je sais de
source certaine que l'impratrice mre prend un vif intrt  toute
cette histoire; elle a toujours t trs bienveillante pour Hlne.

Pierre, qui avait essay plus d'une fois d'interrompre ce torrent de
paroles, ne savait comment s'y prendre pour rpondre  son beau-pre par
un refus catgorique; il se troublait, rougissait, se levait, se
rasseyait, se rappelait les exhortations maonniques  la charit, et se
voyait pourtant contraint  tre dsagrable et  dire le contraire de
ce qu'on attendait de lui. Habitu  se soumettre  ce ton assur de
laisser aller, il craignait de ne savoir y rsister et sentait que tout
son avenir dpendait du mot qu'il prononcerait. Suivrait-il l'ancienne
voie, ou bien prendrait-il rsolument le nouveau chemin, plein
d'attraits, qui lui avait t trac, et sur lequel il tait sr de
trouver le renouvellement de tout son tre?

Eh bien, mon ami, reprit d'un ton lger le prince Basile, rponds-moi:
Oui, je vais lui crire, et nous tuerons le veau gras.

Mais il n'avait pas achev sa phrase, que Pierre, la colre peinte sur
son visage, qui dans ce moment rappelait celui de son pre, lui rpondit
d'une voix trangle, sans le regarder:

Prince, je ne vous ai pas appel, loignez-vous!... et il s'lana pour
lui ouvrir la porte. loignez-vous, rpta-t-il  son beau-pre, dont le
visage avait pris une expression terrifie.

--Qu'as-tu? Tu es malade?

--loignez-vous! vous dis-je, lui cria-t-il encore une fois d'une voix
tremblante, et le prince Basile fut oblig de sortir, sans avoir reu la
rponse qu'il demandait.

Une semaine plus tard, Pierre, aprs avoir fait ses adieux  ses
nouveaux amis et leur avoir laiss une somme considrable pour tre
distribue en aumnes, partit pour ses terres, en emportant avec lui de
nombreuses lettres de recommandation pour les membres de l'ordre  Kiew
et  Odessa, et la promesse qu'ils lui criraient et le guideraient dans
sa nouvelle voie.


VI


Malgr la svrit de l'Empereur pour les duels, l'affaire de Pierre et
de Dologhow fut touffe; ni les deux adversaires, ni leurs tmoins, ne
furent poursuivis; mais l'histoire elle-mme, confirme d'ailleurs par
la sparation des deux poux, se rpta bientt de bouche en bouche.
Pierre, que l'on avait reu avec une bienveillante condescendance
lorsqu'il n'tait qu'un btard, qu'on avait combl d'attentions et de
flatteries lorsqu'il tait devenu le premier parti de la Russie, avait
beaucoup perdu de son prestige aux yeux de la socit aprs son mariage;
car ce mariage enlevait tout espoir aux mres qui avaient des filles 
marier, d'autant plus qu'il n'avait jamais ni cherch ni russi 
s'insinuer dans les bonnes grces de la coterie du _high life_. Aussi
n'accusait-on que lui, et le traitait-on  tout propos d'imbcile, de
jaloux et de monomane furieux, en tout semblable  son pre. Aprs son
dpart, Hlne, de retour  Ptersbourg, fut reue par toutes ses
connaissances avec la bienveillance respectueuse qui tait due  son
malheur. Si le nom de son mari venait  tre prononc par hasard, elle
prenait une expression de dignit, que, grce  son tact inn, elle
s'tait approprie, sans en comprendre la valeur; sa figure disait
qu'elle supportait avec rsignation son isolement, et que son mari tait
la croix que Dieu lui avait envoye. Quant au prince Basile, il
exprimait son opinion plus franchement, et ne manquait jamais, 
l'occasion, de dire, en portant le doigt  son front:

C'est un cerveau fl, je l'avais toujours dit.

--Pardon, rpliquait Mlle Schrer, je l'avais dit avant les autres, dit
devant tmoins (et elle insistait sur la priorit de son
jugement)...--Ce malheureux jeune homme, ajoutait-elle, est perverti par
les ides corrompues du sicle. Je m'en tais bien aperue  son retour
de l'tranger, quand il posait chez moi pour le petit Marat... vous en
souvient-il? Eh bien, voil le beau rsultat! Je n'ai jamais dsir ce
mariage, j'ai prdit tout ce qui est arriv.

Anna Pavlovna continuait comme par le pass  donner des soires,
qu'elle avait le don d'organiser avec un art tout particulier, et o se
runissaient, suivant son expression, la crme de la vritable bonne
socit et la fine fleur de l'essence intellectuelle de Ptersbourg.
Ses soires brillaient encore d'un autre attrait: elle avait le talent
d'offrir chaque fois  ce cercle choisi une personnalit nouvelle et
intressante. Nulle part ailleurs on ne pouvait tudier avec autant de
prcision que chez elle le thermomtre politique, dont les degrs
taient marqus par l'atmosphre conservatrice de la socit qui faisait
partie de la cour.

Telle tait la soire qu'elle donnait  la fin de l'anne 1806, aprs
la rception des tristes nouvelles de la dfaite de l'arme prussienne
par Napolon  Ina et  Auerstaedt, aprs la reddition de la majeure
partie des forteresses de la Prusse, et lorsque nos troupes,
franchissant la frontire, allaient commencer une seconde campagne. La
crme de la vritable bonne socit se composait de la malheureuse
Hlne abandonne, de Mortemart, du sduisant prince Hippolyte, arriv
tout dernirement de Vienne, de deux diplomates, de la Tante, d'un
jeune homme, connu dans ce salon sous la dnomination d'un homme de
beaucoup de mrite, d'une toute rcente demoiselle d'honneur avec sa
mre, et de quelques autres personnes moins en vue.

La primeur de cette soire tait cette fois le prince Boris Droubetzko,
qui venait d'tre envoy en courrier de l'arme prussienne, et qui tait
attach comme aide de camp  un personnage haut plac.

Le thermomtre politique disait, ce jour-l: Les souverains de l'Europe
et leurs gnraux auront beau s'incliner devant Napolon pour me causer
_ moi_, et _ nous_ en gnral, tous les ennuis et toutes les
humiliations imaginables, notre opinion sur son compte ne changera
jamais. Nous ne cesserons d'exprimer nettement notre manire de voir sur
ce sujet, et nous dirons simplement, et une fois pour toutes, au roi de
Prusse et aux autres: Tant pis pour vous. Tu l'as voulu, Georges
Dandin!

Lorsque Boris, le lion de la soire, entra dans le salon, tous les
invits y taient runis; la conversation, conduite par Anna Pavlovna,
roulait sur nos relations diplomatiques avec l'Autriche et sur l'espoir
d'une alliance avec elle.

Boris, dont l'extrieur tait devenu plus mle, portait un lgant
uniforme d'aide de camp; il entra d'un air dgag et, aprs avoir salu
la Tante, se rapprocha du cercle principal.

Anna Pavlovna lui donna sa main sche  baiser, le prsenta aux
personnes qui lui taient inconnues, en les lui nommant au fur et 
mesure:

Le prince Hippolyte Kouraguine,--charmant jeune homme.--Monsieur Krouq,
charg d'affaires de Copenhague,--un esprit profond.--Monsieur
Schittrow,--un homme de beaucoup de mrite.

Boris tait parvenu, grce aux soins de sa mre,  ses propres gots et
 son empire sur lui-mme,  se crer une situation trs enviable: une
mission importante en Prusse lui avait t confie, il en revenait en
courrier. Il s'tait compltement initi  cette discipline non crite
qui, pour la premire fois, l'avait frapp  Olmtz, et qui, permettant
au lieutenant d'avoir le pas sur le gnral, n'exigeait, pour russir,
ni efforts, ni travail, ni courage, ni persvrance, et ne demandait
seulement que de l'esprit de conduite avec les dispensateurs des
rcompenses. Il s'tonnait souvent d'avoir avanc si vite, et de voir
que si peu de gens comprenaient combien ce chemin tait facile  suivre.
 la suite de cette dcouverte, sa vie, ses rapports avec ses anciennes
connaissances, ses plans pour l'avenir, tout avait t chang. Malgr
son peu de fortune, il employait ses derniers roubles  tre mieux
habill que les autres, et pour ne pas se montrer en uniforme rp, pour
ne pas se promener par les rues dans une vilaine voiture, il tait
capable de se refuser bien des choses! Il ne recherchait que les
personnes places au-dessus de lui et qui pouvaient lui tre utiles; il
aimait Ptersbourg et mprisait Moscou. Le souvenir de la famille
Rostow, de son amour d'enfant pour Natacha, lui tait dsagrable, et,
depuis son retour de l'arme, il n'avait pas mis les pieds chez eux.
Invit  la soire d'Anna Pavlovna, ce qu'il considrait comme un pas en
avant dans sa carrire, il comprit aussitt son rle. Laissant  la
matresse de maison le soin de faire ressortir tout ce qu'il apportait
d'intressant, il se bornait  observer les gens et  mditer sur les
avantages qu'il y aurait  se rapprocher de chacun et sur les moyens d'y
parvenir. Il s'assit  la place indique auprs de la belle Hlne, et
couta la conversation gnrale.

Vienne trouve les bases du trait propos tellement inadmissibles,
qu'on ne saurait y souscrire, mme  la suite des succs les plus
brillants, et elle met en doute les moyens qui pourraient nous les
procurer. C'est mot  mot la phrase du cabinet de Vienne, disait le
charg d'affaires de Danemark.

--Le doute est flatteur! ajoutait avec un fin sourire l'homme 
l'esprit profond.

--Il faut distinguer entre le cabinet de Vienne et l'Empereur
d'Autriche, dit Mortemart. L'Empereur d'Autriche n'a jamais pu songer 
pareille chose, et ce n'est que le cabinet qui le dit.

--Eh! mon cher vicomte, reprit Anna Pavlovna, l'Urope (prononant on ne
sait trop pourquoi Urope, elle croyait sans doute faire preuve par l
d'une finesse de haut got, en causant avec un Franais), l'Urope ne
sera jamais notre allie sincre[29]... Et elle entama l'loge du
courage hroque et de la fermet du roi de Prusse, pour mnager  Boris
son entre en scne.

Ce dernier attendait patiemment son tour, en coutant les rflexions de
chacun, et en jetant de temps  autre un regard sur sa belle voisine,
qui rpondait parfois par un sourire  ce jeune et bel aide de camp.

Anna Pavlovna s'adressa tout naturellement  lui, et le pria de leur
dcrire sa course  Glogau et la situation de l'arme prussienne. Boris,
sans se presser, raconta, en un franais trs pur et trs correct,
quelques pisodes intressants sur nos troupes et sur la cour, tout en
vitant avec soin d'exprimer son opinion personnelle sur les faits dont
il parlait. Il accapara pendant quelque temps l'attention gnrale, et
Anna Pavlovna voyait avec fiert que ses invits apprciaient  sa juste
valeur le rgal qu'elle leur avait offert. Hlne se montrait plus
intresse que personne par le rcit de Boris, et, tmoignant une grande
sollicitude pour la position de l'arme prussienne, elle lui adressa,
quelques questions au sujet de son voyage.

Il faut absolument que vous veniez me voir, lui dit-elle avec son
ternel sourire, et d'un ton qui pouvait laisser supposer que certaines
combinaisons, qu'il ignorait, rendaient sa visite indispensable. Mardi,
entre huit et neuf heures. Vous me ferez plaisir.

Boris s'empressa de promettre; il allait continuer sa causerie avec
elle, lorsque Anna Pavlovna l'appela, sous prtexte que sa Tante
dsirait lui parler.

Vous connaissez son mari, n'est-ce pas? demanda la Tante, en fermant
les yeux, et en indiquant Hlne d'un geste mlancolique. Ah! quelle
malheureuse et ravissante femme! Ne parlez pas de lui devant elle, je
vous en supplie, c'est trop pnible pour son coeur!


VII


Pendant leur apart, le prince Hippolyte s'tait empar du d de la
conversation.

tendu  son aise dans un large fauteuil, il se redressa vivement et
lana ces mots: Le roi de Prusse! aprs quoi, se mettant  rire, il
retomba dans le silence. Tous se tournrent vers lui, et Hippolyte,
continuant  rire et se renfonant dans son fauteuil, rpta:

Le roi de Prusse!

Anna Pavlovna, voyant qu'il ne se dcidait pas  en dire plus long,
attaqua Napolon avec violence, et raconta,  l'appui de sa sortie,
comment ce brigand de Bonaparte avait vol  Potsdam l'pe de Frdric
le Grand!

C'est l'pe de Frdric le Grand, que je... dit-elle;  ce moment,
Hippolyte l'interrompit en rptant: Le roi de Prusse!... et se tut.
Mlle Schrer fit une grimace, et Mortemart, l'ami d'Hippolyte, lui dit
brusquement:

Voyons,  qui en avez-vous avec votre roi de Prusse?

--Oh! ce n'est rien, je voulais simplement dire que nous avons tort de
faire la guerre pour le roi de Prusse! Il mitonnait cette petite
plaisanterie, qu'il avait entendue  Vienne, et cherchait  la placer
depuis le commencement de la soire.

Boris sourit prudemment, de faon qu'on pt supposer  volont, ou qu'il
raillait, ou qu'il approuvait.

Il est trs mauvais, votre jeu de mots, trs spirituel, mais trs
injuste, dit Anna Pavlovna, en le menaant du doigt. Nous ne faisons pas
la guerre pour le roi de Prusse, sachez-le bien, mais pour les bons
principes. Ah! le mchant prince Hippolyte!

La conversation continua  rouler sur la politique, et s'anima
sensiblement, lorsqu'il fut question des rcompenses accordes par
l'Empereur.

N. N. n'a-t-il pas reu l'anne dernire une tabatire avec le
portrait, dit l'homme  l'esprit profond? Pourquoi S. S. ne
pourrait-il pas en recevoir autant?

--Je vous demande pardon, une tabatire avec le portrait de l'Empereur
est une rcompense, mais point une distinction; c'est plutt un cadeau,
fit observer le diplomate.

--Il y a des prcdents, je vous citerai Schwarzenberg.

--C'est impossible, dit un troisime.

--Je suis prt  parier: le grand-cordon, c'est diffrent.

Au moment o l'on se quitta, Hlne, qui n'avait pas ouvert la bouche de
la soire, ritra  Boris sa prire, ou plutt son ordre significatif
et bienveillant, de ne point oublier le prochain mardi.

Il le faut absolument, dit-elle en souriant, et en regardant Anna
Pavlovna, qui, d'un triste sourire, appuya l'invitation.

Hlne avait dcouvert, dans son intrt subit pour l'arme prussienne,
une raison premptoire pour recevoir Boris, et elle semblait laisser
entendre qu'elle la lui dirait  sa premire visite.

Boris se rendit au jour indiqu dans le brillant salon d'Hlne, o il y
avait dj beaucoup de monde, et il allait en sortir sans avoir eu
d'explication catgorique, lorsque la comtesse, qui jusque-l ne lui
avait adress que quelques mots, au moment o il lui baisait la main en
se retirant, lui dit tout  coup  l'oreille, et cette fois sans
sourire:

Venez dner demain... le soir.... Il faut que vous veniez...
venez!...

Et voil comment Boris devint l'intime de la comtesse pendant son
premier sjour  Ptersbourg.


VIII


La guerre se rallumait et se rapprochait de plus en plus des frontires
russes. On n'entendait de tous cts que des anathmes contre Bonaparte,
l'ennemi du genre humain. Dans les villages, o arrivaient  tout moment
du thtre de la guerre les nouvelles les plus invraisemblables et les
plus contradictoires, on rassemblait les recrues et les soldats.

 Lissy-Gory, l'existence de chacun avait grandement chang depuis
l'anne prcdente.

Le vieux prince avait t nomm l'un des huit chefs de la milice
dsigns pour toute la Russie. Malgr son tat de faiblesse, aggrav par
l'incertitude dans laquelle il tait rest pendant plusieurs mois sur le
sort de son fils, il crut de son devoir d'accepter ce poste que lui
avait confi l'Empereur lui-mme, et cette activit toute nouvelle lui
rendait ses anciennes forces. Il passait tout son temps en courses dans
les trois gouvernements qui taient de son ressort. Rigoureux dans
l'accomplissement de ses devoirs, il tait d'une svrit presque
cruelle avec ses subordonns, et descendait jusqu'aux moindres dtails.
Sa fille ne prenait plus de leons de mathmatiques; mais tous les
matins, accompagne de la nourrice qui portait le petit prince Nicolas
(comme l'appelait le grand-pre), elle venait le voir dans son cabinet.
L'enfant occupait, avec sa nourrice et la vieille bonne Savichnia, les
appartements de sa mre; c'est l que la princesse Marie, lui servant de
mre, passait la plus grande partie de sa journe. Mlle Bourrienne
semblait aussi s'tre passionnment attache au petit garon, et la
princesse Marie s'en reposait parfois sur elle pour soigner et pour
amuser leur petit ange.

On avait fait lever dans l'glise de Lissy-Gory une chapelle sur la
tombe de la princesse, et, sur cette tombe, un ange en marbre blanc
dployait ses ailes. On aurait dit vraiment que l'ange, dont la lvre
suprieure tait un peu releve, se prparait  sourire; aussi le prince
Andr et sa soeur furent frapps de sa ressemblance avec la dfunte, et,
chose trange que le prince se garda de faire remarquer  sa soeur,
l'artiste lui avait involontairement donn cette mme expression de doux
reproche qu'il avait lue sur les traits de sa femme, glacs par la mort:
Ah! qu'avez-vous fait de moi?...

Bientt aprs son retour, le prince Andr reut de son pre en toute
proprit la terre de Bogoutcharovo, situe  quarante verstes de
Lissy-Gory; aussi, fuyant les souvenirs pnibles et cherchant la
solitude, il profita de cette gnrosit du vieux prince, dont il
supportait avec peine le caractre difficile, pour s'y construire un
pied--terre, afin d'y passer la plus grande partie de son temps.

Il s'tait fermement dcid, aprs la bataille d'Austerlitz, 
abandonner la carrire militaire, ce qui l'obligea,  la reprise de la
guerre, pour ne point reprendre du service actif, de s'employer sous les
ordres de son pre, en l'aidant  la formation des milices. Le pre et
le fils semblaient avoir chang de rle: le premier, excit par son
activit, ne prsageait  cette campagne qu'une heureuse issue, tandis
que le fils la dplorait au fond de son coeur et voyait tout en noir.

Le 26 fvrier de l'anne 1807, le vieux prince partit pour une
inspection et son fils resta  Lissy-Gory, comme il faisait d'habitude
durant ses absences. Le cocher qui l'avait men  la ville voisine en
rapporta des lettres et des papiers pour le prince Andr.

Le valet de chambre, ne l'ayant pas trouv chez lui, passa dans
l'appartement de la princesse Marie sans l'y rencontrer; l'enfant,
malade depuis quatre jours, lui donnait des inquitudes, et il tait
auprs de lui.

Ptroucha vous demande, Votre Excellence, il a apport des papiers, dit
une fille de service au prince Andr, qui, assis sur un tabouret trs
bas, versait d'une main tremblante et comptait avec un soin extrme les
gouttes qu'il laissait tomber dans un verre  pied,  moiti plein
d'eau.

--Qu'est-ce? dit-il brusquement, et ce mouvement involontaire lui fit
verser quelques gouttes de trop. Jetant le contenu du verre, il
recommena son opration.

 part le berceau, il n'y avait dans la chambre que deux fauteuils et
quelques petits meubles d'enfant; les rideaux taient tirs devant les
fentres; sur la table brlait une bougie, qu'un grand cahier de
musique, plac en cran, empchait d'clairer trop vivement le petit
malade.

Mon ami, dit  son frre la princesse Marie debout  ct du lit,
attends un peu, cela vaudra mieux.

--Laisse-moi donc tranquille, tu ne sais ce que tu dis... tu n'as fait
qu'attendre, et voil ce qui en est rsult, dit-il tout bas avec
aigreur.

--Mon ami, attends, je t'en prie, il s'est endormi.

Le prince Andr se leva et s'arrta indcis, la potion  la main.
Vaudrait-il vraiment mieux attendre? dit-il.

--Fais comme tu voudras, Andr, mais je crois que cela vaudrait mieux,
rpondit sa soeur, un peu embarrasse de la lgre concession que lui
faisait son frre.

C'tait la seconde nuit qu'ils veillaient l'enfant, malade d'une forte
fivre. Leur confiance dans le mdecin habituel de la maison tant fort
limite, ils en avaient envoy chercher un autre  la ville voisine et
essayaient, en l'attendant, diffrents remdes. Fatigus, nervs et
inquiets, leurs proccupations se trahissaient par une irritation
involontaire.

Ptroucha vous attend, reprit la fille de chambre.

Il sortit pour recevoir les instructions verbales que son pre lui
faisait transmettre, et rentra avec des lettres et des papiers.

Eh bien?

--C'est toujours la mme chose, mais prends patience: Carl Ivanitch
assure que le sommeil est un signe de gurison.

Le prince Andr s'approcha de l'enfant et constata qu'il avait la peau
brlante.

Vous n'avez pas le sens commun, vous et votre Carl Ivanitch! Et,
prenant la potion prpare, il se pencha au-dessus du berceau, pendant
que la princesse Marie le retenait en le suppliant:

Laisse-moi, dit le prince avec impatience.... Eh bien, soit,
donne-la-lui, toi!

La princesse Marie lui prit le verre des mains et, appelant la vieille
bonne  son aide, essaya de faire boire l'enfant, qui se dbattit en
criant et en s'tranglant. Le prince Andr, se prenant la tte entre les
mains, alla s'asseoir sur un canap dans la pice voisine.

Il dcacheta machinalement la lettre de son pre, qui, de sa grosse
criture allonge, lui crivait ce qui suit sur une feuille de papier
bleu:

Si l'heureuse nouvelle que je viens de recevoir  l'instant mme, par
courrier, n'est pas une blague honte, on m'assure que Bennigsen a
remport une victoire sur Bonaparte  Eylau. Ptersbourg est dans la
joie, et il pleut des rcompenses pour l'arme. C'est un Allemand, mais
je l'en flicite nanmoins. Je ne comprends pas ce que fait le nomm
Hendrikow  Kortchew: ni les vivres, ni les renforts ne sont arrivs
jusqu' prsent. Pars, pars  la minute, et dis-lui que je lui ferai
couper la tte si je ne reois pas le tout dans le courant de la
semaine. On a reu une lettre de Ptia du champ de bataille de
Preussisch-Eylau; il a pris part au combat... tout est vrai! Quand ceux
que cela ne regarde pas ne s'en mlent pas, un Allemand mme peut battre
Napolon. On le dit en fuite et trs entam. Ainsi donc, va de suite 
Kortchew et excute mes ordres!

La seconde lettre qu'il dcacheta tait une interminable ptre de
Bilibine: il la mit de ct pour la lire plus tard:

Aller  Kortchew?... ce n'est pas certes maintenant que j'irai!... Je
ne puis abandonner mon enfant malade!...

Il jeta un coup d'oeil dans l'autre chambre, et vit sa soeur encore
debout  ct du lit de l'enfant qu'elle berait.

Quelle est donc cette autre nouvelle dsagrable que Bilibine me donne?
Ah! oui, la victoire,... maintenant que j'ai quitt l'arme!... Oui,
oui, il se moque toujours de moi... tant mieux, si cela l'amuse... Et,
sans en comprendre la moiti, il se mit  lire la lettre de Bilibine,
pour cesser de penser  ce qui le tourmentait et le proccupait si
exclusivement.


IX


Bilibine, attach au quartier gnral en qualit de diplomate, lui
crivait en franais une longue lettre pleine de saillies  la
franaise, mais dpeignant la campagne avec une franchise et une
hardiesse toutes patriotiques, et ne reculant pas devant un jugement,
ft-il mme railleur, sur nos faits et gestes. En la lisant, on
s'apercevait bien vite que, ennuy de la discrtion de rigueur impose
aux diplomates, il tait heureux de pouvoir pancher toute sa bile dans
le sein d'un correspondant aussi sr que le prince Andr. Cette lettre,
dj ancienne, tait date d'avant la bataille de Preussisch-Eylau:

Depuis nos grands succs d'Austerlitz, vous le savez, mon cher prince,
je ne quitte plus les quartiers gnraux. Dcidment j'ai pris got  la
guerre, et bien m'en a pris. Ce que j'ai vu ces trois mois est
incroyable.

Je commence _ab ovo_. L'ennemi du genre humain, comme vous savez,
s'attaque aux Prussiens. Les Prussiens sont nos fidles allis, qui ne
nous ont tromps que trois fois depuis trois ans. Nous prenons fait et
cause pour eux. Mais il se trouve que l'ennemi du genre humain ne fait
nulle attention  nos beaux discours, et, avec sa manire impolie et
sauvage, se jette sur les Prussiens, sans leur donner le temps de finir
la parade commence, en deux tours de main les rosse  plate couture et
va s'installer au palais de Potsdam.

J'ai le plus vif dsir, crit le roi de Prusse  Bonaparte, que Votre
Majest soit accueillie et traite dans mon palais d'une manire qui lui
soit agrable, et c'est avec empressement que j'ai pris  cet effet
toutes les mesures que les circonstances me permettaient. Puiss-je
avoir russi! Les gnraux prussiens se piquent de politesse envers les
Franais et mettent bas les armes aux premires sommations.

Le chef de la garnison de Glogau, avec dix mille hommes, demande au roi
de Prusse ce qu'il doit faire s'il est somm de se rendre?... Tout cela
est positif!

Bref, esprant en imposer seulement par notre attitude militaire, il se
trouve que nous voil en guerre pour tout de bon, et, qui plus est, en
guerre sur nos frontires avec et pour le roi de Prusse. Tout est au
grand complet, il ne nous manque qu'une petite chose: c'est le gnral
en chef. Comme il s'est trouv que les succs d'Austerlitz auraient pu
tre plus dcisifs si le gnral en chef et t moins jeune, on fait la
revue des octognaires, et, entre Prosorofsky et Kamensky, on donne la
prfrence au dernier. Le gnral nous arrive en kibik,  la manire de
Souvarow, et est accueilli avec des acclamations de joie et de triomphe.

Le 4 arrive le premier courrier de Ptersbourg. On apporte les malles
dans le cabinet du marchal, qui aime  faire tout par lui-mme. On
m'appelle pour aider  faire le triage des lettres et prendre celles qui
nous sont destines. Le marchal nous regarde faire et attend les
paquets qui lui sont adresss. Nous cherchons... il n'y en a point. Le
marchal devient impatient, se met lui-mme  la besogne, et trouve des
lettres de l'Empereur pour le comte T., pour le prince V. et autres.
Alors le voil qui se met dans une de ses colres bleues. Il jette feu
et flamme contre tout le monde, s'empare des lettres, les dcachte et
lit celles que l'Empereur adresse  d'autres: Ah! c'est ainsi qu'on se
conduit envers moi! Point de confiance! Ah! on a mission de me
surveiller! sortez! et il crit le fameux ordre du jour au gnral
Bennigsen[30]:

Je suis bless, je ne puis monter  cheval, et par consquent je ne
puis commander l'arme. Vous avez amen votre corps d'arme dfait 
Poultousk, o il est expos sans bois et sans fourrage; il faut y
remdier, selon votre rapport au comte Bouxhevden: il faut vous replier
vers nos frontires, vous excuterez ce mouvement aujourd'hui mme.

Par suite de toutes mes courses, crit-il  l'Empereur, la selle m'a
occasionn une corchure, qui m'empche de monter  cheval et de
commander une arme aussi importante. J'en ai remis le commandement 
l'ancien en grade, au comte Bouxhevden, en lui renvoyant tout le
service et tout ce qui s'y rapporte, lui donnant le conseil, s'il
manquait de pain, de se retirer dans l'intrieur de la Prusse, car il
n'en reste plus que pour un jour; quelques rgiments n'en ont pas du
tout, d'aprs la dclaration des divisionnaires, Ostermann et
Sedmoretzki; les paysans n'en ont point; quant  moi, j'attendrai ma
gurison  l'hpital d'Ostrolenko. En portant  l'auguste connaissance
de Votre Majest la date de ce rapport, j'ai l'honneur d'ajouter que, si
l'arme bivouaque ici encore quinze jours, il ne restera pas un seul
homme valide au printemps.

Permettez  un vieillard de se retirer  la campagne, chez lui,
emportant le douloureux regret de n'avoir pu remplir les grandes et
glorieuses fonctions auxquelles il avait t appel. J'attendrai
l'auguste autorisation ici  l'hpital, _afin de ne pas jouer le rle
d'un crivain, au lieu de celui de commandant_. Ma retraite de l'arme
ne causera pas plus de bruit que celle d'un aveugle. Il y en a mille
comme moi en Russie.

Le marchal se fche contre l'Empereur, et nous punit tous; n'est-ce
pas que c'est logique?

Voil le premier acte. Aux suivants, l'intrt et le ridicule vont
s'accroissant comme de raison. Aprs le dpart du marchal, il se trouve
que nous sommes en vue de l'ennemi, et qu'il faut livrer bataille.
Bouxhevden est gnral en chef par droit d'anciennet, mais le gnral
Bennigsen n'est pas de cet avis; d'autant plus qu'il est, lui, avec son
corps en vue de l'ennemi, et qu'il veut profiter de l'occasion d'une
bataille, auf eigene Hand, comme disent les Allemands. Il la donne.
C'est la bataille de Poultousk, qui est cense avoir t une grande
victoire, mais qui,  mon avis, n'en est pas une le moins du monde. Nous
autres pkins, nous avons, comme vous savez, la trs vilaine habitude de
dcider du gain ou de la perte d'une bataille. Celui qui s'est retir
aprs la bataille l'a perdue, voil ce que nous disons, et  ce titre
nous avons perdu la bataille de Poultousk. Bref, nous nous retirons
aprs la bataille, mais nous envoyons un courrier  Ptersbourg, qui
porte les nouvelles d'une victoire, et le gnral ne cde pas le
commandement en chef  Bouxhevden, esprant recevoir de Ptersbourg, en
reconnaissance de sa victoire, le titre de gnral en chef. Pendant cet
interrgne, nous commenons un plan de manoeuvres excessivement
intressant et original. Notre but n'est pas, comme il le devrait tre,
d'viter l'ennemi ou de l'attaquer, mais uniquement d'viter le gnral
Bouxhevden, qui, par droit d'anciennet, serait notre chef. Nous tendons
vers ce but avec tant d'nergie, que, mme en passant une rivire qui
n'est pas guable, nous brlons les ponts pour nous sparer de notre
ennemi, or notre ennemi pour le moment n'est pas Bonaparte, mais
Bouxhevden. Le gnral Bouxhevden a failli tre attaqu et pris par des
forces ennemies suprieures,  cause d'une de nos belles manoeuvres qui
nous sauvaient de lui. Bouxhevden nous poursuit... nous filons.  peine
passe-t-il de notre ct de la rivire, que nous repassons de l'autre.
 la fin, notre ennemi Bouxhevden nous attrape et s'attaque  nous. Les
deux gnraux se fchent. Il y a mme une provocation en duel de la part
de Bouxhevden et une attaque d'pilepsie de la part de Bennigsen. Mais,
au moment critique, le courrier, qui porte la nouvelle de notre victoire
de Poultousk, nous apporte de Ptersbourg notre nomination de gnral en
chef, et le premier ennemi, Bouxhevden, tant enfonc, nous pouvons
penser au second,  Bonaparte. Mais voil-t-il pas qu' ce moment se
lve devant nous un troisime ennemi: c'est l'orthodoxe qui demande 
grands cris du pain, de la viande, des soukharyi, du foin,--que
sais-je? Les magasins sont vides, les chemins impraticables.

L'orthodoxe se met  la maraude, et d'une manire dont la dernire
campagne ne peut vous donner la moindre ide. La moiti des rgiments
forme des troupes libres, qui parcourent la contre, en mettant tout 
feu et  sang. Les habitants sont ruins de fond en comble, les hpitaux
regorgent de malades, et la disette est partout. Deux fois le quartier
gnral a t attaqu par des troupes de maraudeurs, et le gnral en
chef a t oblig lui-mme de demander un bataillon pour les chasser.
Dans une de ces attaques, on m'a emport ma malle vide et ma robe de
chambre. L'Empereur veut donner le droit  tous les chefs de division de
fusiller les maraudeurs, mais je crains fort que cela n'oblige une
moiti de l'arme de fusiller l'autre[31].

Le prince Andr avait commenc cette lecture avec distraction; mais
gagn peu  peu par l'intrt qu'il y trouvait, tout en n'accordant du
reste qu'une valeur relative au rcit de Bilibine, arriv  cette
dernire phrase, il froissa la lettre et la jeta de ct, dpit de
sentir que cette vie, si loigne de lui  prsent, pouvait encore lui
causer de l'motion. Il ferma les yeux, se passa la main sur le front
comme pour en chasser toute trace, et prta l'oreille  ce qui se
faisait dans la chambre de l'enfant. Il lui sembla entendre un bruit
trange. Craignant qu'il ne se ft produit une aggravation dans l'tat
du petit malade pendant qu'il lisait, il s'approcha de la porte sur la
pointe du pied. En entrant, il crut voir,  la figure bouleverse de la
bonne, qu'elle cachait quelque chose et que la princesse Marie n'tait
plus l!

Mon ami! dit sa soeur derrire lui. Comme il arrive souvent  la suite
d'une insomnie prolonge ou de violentes inquitudes, une terreur
involontaire s'empara de lui: il crut entendre dans ces mots comme un
appel dsespr, comme l'annonce de la mort de son enfant, que tout, du
reste, semblait rendre probable.

Tout est fini! pensa-t-il, et une sueur froide inonda son front!
S'approchant du berceau avec la conviction qu'il le trouverait vide, que
la vieille bonne cachait l'enfant mort, il en tira les rideaux, et ses
yeux, effars par la peur, ne purent rien distinguer. Enfin il
l'aperut. Le petit garon, les joues rouges, couch en travers du
berceau, la tte plus bas que l'oreiller, ttait en rve; sa respiration
tait douce et gale.

Tout joyeux et tout rassur, il se pencha, et appliquant ses lvres sur
la peau de l'enfant, ainsi qu'il l'avait vu faire  sa soeur, pour se
rendre compte du degr de chaleur, il sentit la moite humidit de son
petit front et de ses petits cheveux tout mouills, et il reconnut 
cette abondante transpiration que non seulement il n'tait pas mort,
mais que cette crise salutaire amnerait une prompte gurison. Il aurait
voulu saisir, et serrer contre sa poitrine ce petit tre faible; il ne
l'osa pas, mais ses yeux attendris suivaient le contour de sa petite
tte, de ses petites mains, de ses petits pieds, qui se dessinaient sous
la couverture. Un frlement de robe se fit entendre, et une ombre
apparut  ct de lui. C'tait la princesse Marie, qui, soulevant le
rideau, le laissa retomber derrire elle. Son frre, coutant toujours
la respiration de l'enfant, ne se retourna pas, mais lui tendit la main,
qu'elle serra fortement:

Il est en transpiration....

--J'allais te le dire, rpondit sa soeur.

L'enfant remua dans son sommeil, sourit, et frotta son petit front
contre l'oreiller.

Le prince Andr regarda sa soeur, dont les yeux lumineux brillaient de
larmes de joie dans la pnombre de la draperie. Elle attira son frre
vers elle au-dessus du berceau pour l'embrasser; ayant involontairement
accroch un peu le rideau, ils furent pris de la crainte de rveiller le
petit malade, et restrent ainsi quelques instants dans cette
demi-obscurit, spars tous les trois du monde entier. Le prince Andr
fut le premier  se retirer, et retrouvant avec peine son chemin au
travers des plis du rideau, il se dit en soupirant: Oui, c'est tout ce
qui me reste!


X


Pierre emportait avec lui de Ptersbourg des instructions compltes,
crites par ses nouveaux frres, pour le guider dans les diffrentes
mesures qu'il mditait de prendre au sujet de ses paysans.

Arriv  Kiew, il y runit les intendants de toutes les terres qu'il
possdait dans ce gouvernement, et leur fit part de ses intentions et de
ses dsirs. Il leur dclara qu'il allait incontinent prendre ses
dispositions pour librer ses paysans du servage. En attendant, il
fallait leur venir en aide et ne pas les surcharger de travail; les
femmes et les enfants devaient en tre exempts; les punitions devaient
se borner  des rprimandes, et dans chaque bien il fallait organiser
des hpitaux, des asiles et des coles. Quelques-uns des intendants (et
il y en avait qui savaient  peine lire) l'coutrent avec terreur, en
prtant  ses paroles une porte qui leur tait toute personnelle: il
tait mcontent de leur gestion et savait qu'ils le volaient. D'autres,
aprs le premier moment d'effroi, s'amusrent du bgaiement embarrass
de leur matre, et de ses ides, si tranges et si nouvelles pour eux.
Le troisime groupe l'couta par devoir et sans dplaisir. Le quatrime,
compos des plus intelligents, l'intendant gnral en tte, y
dcouvrirent tout de suite comment il fallait se comporter avec lui,
pour en arriver  leurs fins. Aussi les intentions philanthropiques de
Pierre rencontrrent-elles chez eux une grande sympathie: Mais,
ajoutrent-ils, il est de premire ncessit de s'occuper des biens
mmes, vu le mauvais tat de vos affaires.

Malgr l'immense fortune du comte Besoukhow, son fils se trouvait en
effet beaucoup plus riche avant d'en avoir hrit, avec les 10 000
roubles de pension que lui faisait son pre, qu'avec les 500 000 roubles
de rente qu'on lui supposait. Son budget tait, en gros,  peu prs le
suivant: On avait  payer  la banque foncire 80 000 roubles pour
l'engagement des terres; 30 000 pour l'entretien de la maison de
campagne prs de Moscou, la maison de Moscou et la rente  la princesse
Catherine et  ses soeurs; 18 000 en pensions et en fondations de
charit; 150 000  la comtesse; 70 000 en intrts de dettes; 10 000
environ dpenss pendant les deux dernires annes pour la construction
d'une glise, et les 100 000 qui lui restaient s'en allaient, il ne
savait comment, si bien que, tous les ans, il tait oblig d'emprunter,
sans compter les incendies, la disette, la ncessit de rebtir
fabriques et maisons; aussi Pierre, ds son premier pas, se vit forc de
s'occuper lui-mme de ses affaires, et il n'avait pour cela ni le got,
ni la capacit voulue.

Tous les jours il y consacrait quelques heures, sans qu'elles
avanassent d'une ligne. Il sentait qu'elles continuaient  aller leur
train habituel, sans que son travail et la moindre influence sur leur
marche accoutume. De son ct, l'intendant en chef les lui prsentait
sous le plus triste aspect, lui dmontrant la ncessit de payer ses
dettes et d'entreprendre de nouveaux travaux avec la corve, ce  quoi
Pierre rsistait, exigeant de son ct qu'on prt au plus tt les
mesures ncessaires pour hter la libration de ses paysans; et comme il
tait impossible d'excuter ces mesures avant d'avoir rembours les
dettes, elles taient forcment renvoyes aux calendes grecques.

L'intendant ne se risquait pas  le lui dire franchement, et lui
proposait, pour en arriver l, de vendre de beaux bois qu'il possdait
dans le gouvernement de Kostroma, de belles et bonnes terres fertilises
par une rivire, et une proprit qu'il avait en Crime. Mais toutes ces
oprations se compliquaient d'une procdure si embrouille, telle que
leve d'hypothques, entre en possession, autorisation de vente, etc.,
que Pierre s'garait dans ce ddale et se bornait  rpter: Oui, oui,
faites-le.

Il manquait du sens pratique qui lui aurait facilit le travail, aussi
ne l'aimait-il pas, et se bornait-il  paratre s'y intresser devant
son intendant, qui feignait d'y trouver un grand avantage pour le
propritaire, tout en se plaignant du temps que cela lui prenait.

Pierre rencontra  Kiew quelques connaissances, et les inconnus
afflurent galement pour faire un accueil hospitalier  ce
millionnaire, qui tait le plus grand propritaire de leur gouvernement.
Les tentations qui s'ensuivirent furent si grandes, qu'il ne put y
rsister. Des jours, des semaines, des mois s'coulrent, avec le mme
accompagnement de djeuners, de dners, de bals, que durant son
existence ptersbourgeoise, et, au lieu de cette nouvelle vie qu'il
avait rve, il continua l'ancienne, seulement dans un autre milieu.

Il ne pouvait se dissimuler  lui-mme que, des trois obligations
imposes aux francs-maons, il ne remplissait pas celle qui devait
l'amener  tre un exemple de puret morale, et que des sept vertus 
pratiquer, les bonnes moeurs et l'amour de la mort ne trouvaient en lui
aucun cho. Il se consolait en se disant qu'il accomplissait l'autre
mission,--la rgnration de l'humanit,--et qu'il possdait d'autres
vertus,--l'amour du prochain et la gnrosit.

Au printemps de l'anne 1807, il se dcida  retourner  Ptersbourg, et
 faire, en y retournant, la visite de ses proprits, afin de se rendre
compte _de visu_ des parties dj ralises de son programme, et de la
situation o vivait le peuple que Dieu lui avait confi, et qu'il avait
l'intention de combler de bienfaits.

L'intendant en chef, aux yeux de qui les entreprises du jeune comte
taient de l'extravagance pure, aussi dsavantageuses pour lui que pour
le propritaire et pour les paysans mmes, lui fit des concessions. Tout
en lui reprsentant que l'mancipation tait chose impossible, il fit
toutefois commencer dans tous les biens des btisses normes, pour
asiles, coles et hpitaux. Partout il fit prparer des rceptions
pompeuses et solennelles, assur  part lui qu'elles dplairaient 
Pierre; mais il pensait que ces processions, d'un caractre religieux et
patriarcal, avec le pain et le sel, et les images en tte, taient
justement ce qui agirait le plus fortement sur l'imagination de son
seigneur, et contribueraient  entretenir ses illusions.

Le printemps du Midi, le voyage dans une bonne calche de Vienne, son
tte--tte avec lui-mme, lui causrent de vritables jouissances. Ces
biens, qu'il visitait pour la premire fois, taient plus beaux l'un
que l'autre. Le paysan lui parut heureux, prospre, et touch de ses
bienfaits. Les rceptions qu'on lui faisait partout l'embarrassaient
sans doute un peu, mais, au fond du coeur, il en prouvait une douce
motion. Dans un des villages, une dputation lui offrit, avec le pain
et le sel, l'image de saint Pierre et saint Paul, en lui demandant
l'autorisation d'ajouter  l'glise, aux frais de la commune, une
chapelle en l'honneur de son patron saint Pierre. Dans un autre endroit,
les femmes, avec leurs nourrissons sur les bras, le remercirent de les
avoir dlivres des travaux fatigants. Dans un troisime, le prtre, la
croix  la main, lui prsenta les enfants auxquels, grce  sa
gnrosit, il donnait les premiers lments de l'instruction. Partout
il voyait s'lever et s'achever, sur le plan qu'il en avait donn, les
hpitaux, les coles et les asiles,  la veille de s'ouvrir. Partout il
rvisait les comptes des intendants des biens, o les corves taient
diminues de moiti, et recevait, pour cette nouvelle preuve de bont,
les remerciements de ses paysans, vtus de leurs caftans de drap gros
bleu.

Seulement, Pierre ignorait que le village qui lui avait offert le pain
et le sel, et qui dsirait construire une chapelle, tait un bourg trs
commerant et que la chapelle tait commence depuis longtemps par les
richards de l'endroit, ceux-l mmes qui s'taient prsents  lui,
tandis que les neuf diximes des paysans taient ruins. Il ignorait
aussi qu' la suite de son ordre de ne pas envoyer les nourrices au
travail de la corve, ces mmes nourrices taient assujetties  un
travail bien autrement pnible dans leurs propres champs. Il ignorait
encore que le prtre qui l'avait reu la croix  la main pesait
lourdement sur les paysans, prlevant de trop fortes dmes en nature, et
que les lves qui l'entouraient lui taient confis  contre-coeur, et
rachets le plus souvent par les parents, au prix d'une forte ranon. Il
ignorait que ces nouveaux btiments en pierre, levs d'aprs ses plans,
taient construits par ses paysans, dont ils augmentaient par le fait la
corve, diminue seulement sur le papier. Il ignorait enfin que l o
l'intendant portait dans le livre les redevances comme moindres d'un
tiers, ce tiers tait compens par une augmentation de corves. Aussi
Pierre, enchant des rsultats de son inspection, se sentait rchauff
d'une nouvelle ardeur philanthropique, et crivait des lettres pleines
d'exaltation au frre instructeur, ainsi qu'il appelait le Vnrable.

Comme c'est facile d'tre bon! comme a demande peu d'efforts, pensait
Pierre, et combien peu nous y songeons!

Il tait heureux de la reconnaissance qu'on lui tmoignait, mais cette
reconnaissance mme le rendit tout honteux  l'ide de tout le bien
qu'il aurait encore pu faire.

L'intendant en chef, bte mais rus, avait parfaitement compris le
jeune comte, intelligent mais naf, et le jouait de toutes les faons.
Il profita de l'effet produit par les rceptions qu'il avait habilement
commandes  l'avance, pour y trouver de nouveaux arguments contre
l'mancipation des paysans, et lui assurer que ces derniers taient
parfaitement heureux.

Pierre lui donnait raison dans le fond de son coeur: il ne pouvait se
reprsenter des gens plus contents, et compatissait au sort qui les
attendait lorsqu'ils seraient libres; malgr tout, par un sentiment de
justice, il ne voulait en dmordre  aucun prix.

L'intendant promit de faire tous ses efforts pour excuter la volont du
comte, bien convaincu  l'avance que son matre ne serait jamais en tat
de rviser ses actes, de s'assurer s'il avait fait son possible pour
vendre assez de forts et de biens, afin de dgager le reste, qu'il ne
ferait pas de questions et ne saurait jamais que les btisses leves
dans une intention philanthropique restaient sans usage, et que les
paysans continuaient  payer en argent et en travail la mme redevance
que partout ailleurs, c'est--dire tout ce qu'ils pouvaient humainement
payer.


XI


 son retour du Midi, Pierre, qui se trouvait dans la plus heureuse
disposition d'esprit imaginable, mit  excution son projet d'aller
faire une visite  son ami Bolkonsky, qu'il n'avait pas vu depuis deux
ans.

Bogoutcharovo tait situ au milieu d'une plaine zbre de champs et de
forts, dont quelques parties taient abattues, et qui n'offrait 
l'oeil rien de bien pittoresque. La maison et ses dpendances
s'levaient au bout du village, dont les isbas[32] s'alignaient le long
de la grand'route, au del d'un tang creus et empli d'eau si
nouvellement, que l'herbe n'avait pas encore eu le temps de verdir sur
ses bords, et au milieu d'un tout jeune bois, que dpassaient quelques
pins de haute taille.

Les dpendances se composaient d'une grange, d'une curie et d'un bain;
la maison se composait de deux ailes et d'un grand corps de logis en
pierre, avec une faade demi-circulaire encore inacheve; elle tait
encadre par les contours d'un jardin. Les palissades et les portes
cochres taient solides et neuves; on voyait sous un hangar deux pompes
 incendie et un tonneau peint en vert. Les chemins, tracs en ligne
droite, taient coups par des ponts  balustrades solidement
construits. Tout portait l'empreinte de la bonne tenue et de l'ordre. 
la question: O est le prince? les gens de service rpondirent en
indiquant une maisonnette toute neuve, sur le bord mme de l'tang. Le
vieux menin du prince Andr, Antoine, aida Pierre  descendre de
calche, et le fit entrer dans une petite antichambre, frachement
dcore.

Il fut frapp de la simplicit de cette demeure, qui contrastait avec
les brillantes conditions d'existence qui entouraient son ami, lors de
leur dernire entrevue. Il entra avec prcipitation dans la pice
suivante, qui exhalait l'odeur du sapin et qui n'tait mme pas encore
blanchie. Antoine passa devant lui, et courut, sur la pointe du pied,
frapper  la porte d'en face.

Qu'y a-t-il? demanda une voix dure et dsagrable.

--Une visite! rpondit Antoine.

--Prie-la d'attendre. Et l'on entendit comme le bruit d'une chaise
qu'on reculait. Pierre s'avana vivement, et se heurta sur le pas de la
porte contre le prince Andr. Relevant ses lunettes et l'embrassant, il
put l'examiner de prs:

Voil une surprise!... j'en suis charm, dit le prince; mais Pierre
gardait le silence, sans quitter des yeux son ami, dont le changement de
physionomie l'avait frapp. Malgr la bienveillance de son accueil, le
sourire de ses lvres, et ses efforts pour donner  ses yeux un joyeux
clat, ses yeux restaient mornes et teints. Maigri, pli, vieilli, tout
tmoignait chez lui, depuis son regard jusqu'aux plis de son front, de
la concentration de son esprit sur une seule pense. Cette expression
inaccoutume du visage du prince troublait et gnait Pierre au del de
toute expression.

Comme il arrive toujours aprs une longue sparation, la conversation,
compose de questions et de rponses faites  btons rompus, effleurait
 peine les sujets les plus intimes, ceux-l mmes qu'ils savaient
devoir exiger une longue causerie. Enfin elle devint peu  peu plus
rgulire, et les phrases sans suite cdrent la place aux histoires sur
le pass et aux projets pour l'avenir. Il fut question du voyage de
Pierre, de ses occupations, de la guerre, et l'expression proccupe et
abattue du prince Andr s'accentua encore davantage, pendant qu'il
coutait Pierre, et que celui-ci lui parlait, avec une animation
fbrile, de son pass et de son avenir. Il semblait que le prince Andr,
alors mme qu'il l'aurait voulu, n'aurait pu y prendre intrt, et
Pierre commenait  sentir qu'il n'tait pas convenable de se laisser
aller, en sa prsence,  tous les rves de bonheur et de bienfaisance
qu'il caressait dans son imagination. Il n'osait, par crainte du
ridicule, exposer les nouvelles thories maonniques, que son dernier
voyage avait rveilles chez lui dans toute leur force; et pourtant il
brlait du dsir de prouver  son ami qu'il n'tait plus le mme homme
qu'il avait connu  Ptersbourg, mais un autre Pierre, meilleur et
rgnr.

Je ne puis vous dire par o j'ai pass dans ces derniers temps; je ne
me reconnais plus moi-mme.

--Oui, tu es bien chang en beaucoup de choses, dit le prince Andr.

--Et vous? quels sont vos projets?

--Mes projets? dit-il ironiquement, mes projets? rpta-t-il, comme si
ce mot l'tonnait;--tu le vois, je btis, et je compte habiter ici tout
 fait l'anne prochaine.

--Ce n'est pas a, je vous demandais... dit Pierre.

--Mais  quoi bon parler de moi? ajouta le prince en l'interrompant.
Conte-moi ton voyage.... Qu'as-tu vu? qu'as-tu fait dans tes biens?

Pierre entama son rcit, en dissimulant le plus possible la part qu'il
avait prise aux amliorations introduites dans l'administration de ses
terres. Tout en l'coutant sans grand intrt, le prince achevait
parfois le tableau trac par Pierre, en le raillant un peu de son
enthousiasme  propos des vieilleries uses et ressasses qu'il prenait
pour des nouveauts.

Se sentant mal  l'aise dans la socit du prince Andr, Pierre finit
par laisser tomber la conversation:

coute, mon cher, reprit ce dernier,--qui prouvait, on le voyait bien,
la mme contrainte,--je suis ici en camp volant, comme tu le vois, je
n'y suis venu que pour jeter un coup d'oeil, et je m'en retourne ce soir
 Lissy-Gory, viens avec moi: je te ferai faire connaissance avec ma
soeur.... Au fait, ne la connais-tu pas? poursuivit-il pour dire quelque
chose  cet ami, avec lequel il ne se sentait plus en communion d'ides.
Nous partirons aprs dner... et maintenant allons voir ma nouvelle
installation.

Ils sortirent et ne parlrent plus que de politique et d'objets en
l'air, comme des personnes peu intimes. Le prince Andr ne montra
quelque intrt qu'en faisant  Pierre les honneurs de ses nouvelles
constructions, mais l mme, en se promenant avec lui sur les
chafaudages, il s'arrta brusquement au milieu de ses explications, et
lui dit:

Allons dner, tout cela n'est gure intressant.

Pendant le repas, le hasard amena sur le tapis le mariage de Besoukhow:

J'en ai t fort tonn, lui dit son ami.

Pierre se troubla, rougit et ajouta avec prcipitation:

Je vous raconterai un jour comment tout cela est arriv. Mais c'est
fini, et pour toujours!

--Pour toujours? Le toujours n'existe jamais.

--Mais vous savez nanmoins comment l'affaire s'est termine? Vous avez
entendu parler du duel?

--Oui, j'ai su que tu avais encore d en passer par l!

--Je remercie Dieu du moins d'une chose, c'est de n'avoir pas tu cet
homme, dit Pierre.

--Pourquoi donc? Tuer un chien enrag, c'est mme trs bien.

--Oui, mais tuer un homme, ce n'est pas bien, c'est injuste....

--Pourquoi injuste? Il ne nous est pas donn de savoir ce qui est juste
ou injuste! L'humanit s'est toujours trompe et se trompera toujours
sur ce sujet.

--L'injuste, c'est le mal qu'on peut faire au prochain, dit Pierre,
voyant avec plaisir que son ami reprenait intrt  la conversation, et
qu'il arriverait  dcouvrir ce qui l'avait chang  ce point envers
lui.

--Qui donc t'a expliqu ce qui est le mal pour ton prochain?

--Mais, dit Pierre, ne savons-nous pas ce qu'est le mal pour nous-mmes?

--Oui, nous le savons; mais ce qui sera le mal pour moi ne le sera
peut-tre pas pour un autre, rpondit avec vivacit le prince Andr. Je
ne connais que deux maux bien rels, le remords et la maladie; il n'y a
de bien que l'absence de ces maux: vivre pour soi et les viter tous
deux, voil toute ma science.

--Et l'amour du prochain, et le dvouement? s'cria Pierre. Non, je ne
suis point de votre avis! Vivre et viter le mal pour n'avoir pas  s'en
repentir, c'est trop peu; j'ai vcu ainsi, et mon existence a t perdue
sans utilit, et ce n'est que maintenant que je vis..., que je tche de
vivre pour les autres, que j'en comprends tout le bonheur. Non, mille
fois non, je ne suis pas de votre avis, et vous-mme, vous ne pensez pas
ce que vous dites.

Le prince Andr, les yeux fixs sur lui, l'coutait avec un sourire
railleur:

Tu vas faire la connaissance de ma soeur, la princesse Marie, et vous
vous conviendrez parfaitement, j'en suis sr. Aprs tout, tu as
peut-tre raison pour toi, et chacun vit  sa faon. Tu dis avoir perdu
ton existence en vivant ainsi, et n'avoir compris le bonheur qu'en
vivant pour les autres; eh bien, moi, c'est le contraire, j'ai vcu pour
la gloire, et qu'est-ce que la gloire, si ce n'est aussi l'amour du
prochain, le dsir de lui tre utile et de mriter ses louanges? J'ai
donc vcu pour les autres, et mon existence est perdue, perdue sans
retour; depuis que je vis pour moi, je suis plus calme!

--Mais comment est-il possible de vivre pour soi seul? demanda Pierre en
s'chauffant. Et votre fils, votre soeur, votre pre?

--Ils font partie de mon moi, ce ne sont pas les autres, et les autres
c'est le prochain, comme la princesse Marie et toi vous l'appelez, le
prochain, cette grande source d'iniquit et de mal! Le prochain,
sais-tu, ce sont tes paysans de Kiew que tu rves de combler de
bienfaits.

--Vous voulez sans doute plaisanter? s'cria Pierre, excit par cette
apostrophe. Quelle erreur, quelle injustice peut-il y avoir dans mon
dsir, si faiblement ralis encore, de leur faire du bien? Quel mal y
a-t-il  instruire ces pauvres gens, ces paysans, qui sont nos frres
aprs tout, et qui naissent et meurent en ne connaissant de Dieu et de
la vrit que des pratiques extrieures et des prires sans aucun sens
pour eux? Quel mal y a-t-il  leur apprendre,  croire  une vie future,
o ils auront la consolation de trouver des compensations et des
rcompenses? Quel mal et quelle erreur y a-t-il  les empcher de mourir
sans secours, sans soins, lorsqu'il est si facile de leur donner ce qui
leur est matriellement ncessaire, un hpital, un mdecin, un asile?
N'est-ce pas un bienfait palpable, certain, que les quelques moments de
repos que je puis accorder au paysan,  la femme avec enfants, nuit et
jour accabls de soucis? Je l'ai fait... sur une trs petite chelle, il
est vrai, mais enfin je l'ai fait, et vous ne me persuaderez pas que
j'aie eu tort et que vous n'tes pas de mon avis. J'ai, du reste, acquis
une autre conviction, c'est que la jouissance que procure le bien que
l'on fait est le seul bonheur de la vie.

--Oui, sans doute, si tu poses la question de cette faon, c'est tout
autre chose, reprit le prince Andr. Je btis une maison, je plante un
jardin, et toi, tu construis des hpitaux; l'un et l'autre peuvent tre
considrs comme un passe-temps. Mais laissons  Celui qui sait tout le
droit de juger le bien et le mal. Je vois que tu veux continuer la
discussion? Eh bien, allons...

Et ils sortirent sur le perron, qui faisait office de terrasse.

Tu parles d'coles, d'enseignement, etc., etc., c'est--dire,
ajouta-t-il en lui indiquant un paysan qui passait en les saluant, que
tu veux le tirer de sa bestialit, lui donner des besoins moraux,
lorsque,  mon sens, le bonheur animal est le seul bonheur possible pour
lui... et tu veux l'en priver! Il me fait envie, et tu veux le rendre
_moi_, sans lui donner les moyens dont je dispose? Tu veux allger son
travail, lorsqu' mon avis le travail physique lui est aussi
indispensable que le travail intellectuel l'est pour nous? Toi, tu ne
peux pas t'empcher de rflchir...; moi, je me couche  trois heures du
matin et je ne puis dormir: il me vient une foule de penses, je me
tourne, je me retourne, je pense et je repense: c'est une ncessit pour
moi, comme pour lui de labourer et de faucher; sinon, il ira boire au
cabaret et tombera malade. Huit jours de ce travail physique me
tueraient!... De mme, il mourrait si, se gorgeant du soir au matin, il
menait pendant huit jours ma vie physiquement oisive!...  quoi
songes-tu encore? Ah oui, les hpitaux et les mdecins! Il a un coup de
sang, il meurt: tu le saignes, tu le guris, et il vit estropi pendant
dix ans  la charge des siens. Il et t bien plus simple pour lui de
le laisser mourir, car il y a toujours assez de ceux qui naissent. C'est
tout diffrent, pour sr, si tu le considres comme un travailleur de
moins, et c'est l, te l'avouerai-je, ma manire d'envisager la
question, mais toi, tu le guris par amour fraternel, et il n'en a nul
besoin. Encore une illusion de croire que la mdecine a jamais guri
quelqu'un! Quant  tuer, elle y excelle! ajouta-t-il avec une amertume
mal dguise.

Il tait vident,  la faon nette et prcise dont le prince Andr
nonait ses opinions, qu'il y avait pens plus d'une fois; il parlait
avec plaisir et avec feu, comme un homme qui aurait t longtemps sevr
de cette satisfaction. Son regard s'animait  mesure que ses jugements
devenaient plus dsesprs.

Ah! c'est horrible! horrible! dit Pierre. Je ne comprends pas comment
vous pouvez vivre avec des convictions pareilles. J'ai eu, j'en
conviens, de ces crises de dsespoir,  Moscou, en voyage, mais dans ces
cas-l je ne vis pas, je descends si bas, si bas, que tout m'est odieux,
 commencer par moi-mme...; je ne mange, ni ne me lave....

--Comment, ne pas se laver? Fi donc, c'est sale; il faut au contraire se
rendre la vie aussi agrable que possible. Si je vis, ce n'est pas ma
faute, et je tche de vgter ainsi jusqu' la mort... sans gner
personne.

--Mais pourquoi avez-vous de pareilles penses? Vous voulez donc rester
 ne rien faire,  ne rien entreprendre?...

--On dirait vraiment que la vie vous laisse en paix! J'aurais t charm
de ne rien faire, mais voil que la noblesse de l'endroit me fait
l'honneur de m'lire pour son marchal, honneur dont je me suis
dbarrass non sans difficult. Ils ne comprenaient pas que je manquais
de cette platitude bonasse et minutieuse qui leur est ncessaire et
qu'ils auraient dsir trouver en moi.... Je suis en train de m'arranger
ici un coin o je puisse vivre tranquille.... Arrive la milice, dont il
faut, bon gr mal gr, que je m'occupe.

--Pourquoi ne servez-vous plus?

--Comment, aprs Austerlitz? dit le prince Andr d'un air sombre. Non,
je me suis jur de ne plus servir dans l'arme active, et je tiendrai
parole, quand mme Bonaparte serait l, dans le gouvernement de
Smolensk. Il menacerait Lissy-Gory mme, que je ne rentrerais pas dans
les rangs! Quant  la milice, comme mon pre est aujourd'hui commandant
en chef du 3me arrondissement, je n'avais d'autre moyen de me dlivrer
du service actif que de servir sous ses ordres.

--Vous voyez bien cependant que vous servez?

--Oui, je sers!

--Mais alors pourquoi servez-vous?

--Pourquoi? c'est bien simple: mon pre est l'un des hommes les plus
remarquables de son sicle. Il se fait vieux, et, sans tre prcisment
dur, il a trop d'activit de caractre. L'habitude qu'il a d'un pouvoir
illimit le rend terrible,  prsent surtout qu'il le tient, en qualit
de gnral en chef, de l'empereur lui-mme. Il y a quinze jours, si
j'avais tard de deux heures, il aurait fait pendre un misrable employ
 Youknow. Personne, except moi, n'ayant d'empire sur lui, je suis
oblig de servir, pour l'empcher de commettre des actes qui, plus tard,
le condamneraient  des remords ternels.

--Vous voyez bien!

--Oui, mais ce n'est pas comme vous l'entendez. Je ne souhaitais et ne
souhaite aucun bien  ce sclrat d'employ, qui a vol des bottes aux
miliciens; j'aurais t mme enchant de le voir pendre, mais c'est mon
pre qui me faisait de la peine, et mon pre ou moi, c'est la mme
chose!

Les yeux du prince Andr s'animaient de plus en plus d'un clat
fivreux,  mesure qu'il cherchait  prouver  Pierre qu'il ne se
proccupait jamais du bien  faire  son prochain:

Tu veux donner la libert  tes paysans? c'est une bonne chose; mais,
crois-moi, elle ne profitera, ni  toi, qui, je suppose, n'as jamais, ni
battu, ni exil personne, ni  tes paysans, qui ne s'en trouvent pas
plus mal pour tre battus et envoys en Sibrie, car l-bas leurs plaies
ont tout le temps de se cicatriser... ils y recommencent la mme vie
animale que par le pass, et ils se retrouvent exactement aussi heureux.
Mais sais-tu pour qui je la dsirerais? Pour ceux dont le moral se
dgrade par l'abus qu'ils font de leur pouvoir, en infligeant des
punitions arbitraires, et qui, vous par l au remords, finissent par
l'touffer en eux-mmes et par s'endurcir peu  peu. Tu n'as peut-tre
jamais vu, comme moi, de bonnes natures, leves dans les traditions de
ce pouvoir sans frein, devenir, avec les annes, irritables, cruelles,
incapables de se dominer et accroissant ainsi chaque jour la somme de
leur malheur. Voil ceux que je plains, et pour lesquels la libert des
paysans serait un bienfait! Oui, c'est la dignit de l'homme que je
pleure, la paix de la conscience, la puret des sentiments, mais quant
aux dos et aux fronts des autres, ils n'en resteront pas moins des dos
et des fronts, qu'on les batte ou qu'on les rase!

 l'emportement que le prince Andr mettait dans cette discussion,
Pierre devinait involontairement que ces penses lui taient suggres
par le caractre de son pre.

Non, mille fois non, dit-il, je ne serai jamais de votre avis!


XII


Ils se mirent en route dans la soire pour Lissy-Gory; le prince Andr
rompait parfois le silence par quelques mots qui tmoignaient de la
bonne disposition de son humeur; mais il avait beau lui montrer ses
champs et lui expliquer les perfectionnements agronomiques qu'il y avait
introduits, Pierre, absorb dans ses rflexions, ne rpondait que par
monosyllabes. Il se disait que son ami tait malheureux, qu'il tait
dans l'erreur, qu'il ne connaissait pas la vraie lumire, qu'il tait de
son devoir  lui de l'aider, de l'clairer et de le relever. Mais il
sentait aussi qu' sa premire parole le prince Andr renverserait d'un
mot toutes ses thories; il avait peur de commencer, peur surtout
d'exposer  sa satire l'arche sainte de ses croyances.

Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi? dit-il tout  coup, en baissant
la tte, comme un taureau qui s'apprte  donner un coup de corne. Vous
n'en avez pas le droit!

--De penser quoi? demande le prince Andr tonn.

--De penser ainsi  la vie,  la destine de l'homme. C'taient aussi
mes ides, et savez-vous ce qui m'a sauv? La franc-maonnerie! Ne
souriez pas: elle n'est pas, comme je le pensais et comme je le croyais,
une secte religieuse qui se borne  de vaines crmonies, mais elle est
l'unique expression de ce qu'il y a de meilleur, d'ternel dans
l'humanit... Et il lui expliqua que la franc-maonnerie, comme il la
comprenait, tait la doctrine chrtienne, affranchie des entraves
sociales et religieuses, et la simple mise en action de l'galit, de la
fraternit, de la charit.

Notre sainte association est la seule qui comprenne le vrai but de la
vie, tout le reste est un mirage; en dehors d'elle, tout est mensonge et
iniquit, si bien qu'en dehors d'elle il ne reste plus  un homme bon et
intelligent qu' vgter, comme vous le faites, en se gardant seulement
de faire du tort  son prochain. Mais si une fois vous admettez nos
principes fondamentaux, si vous entrez dans notre ordre, si, vous y
abandonnant, vous vous laissez diriger par lui, vous sentirez aussitt,
comme je l'ai senti moi-mme, que vous tes un anneau de cette chane
invisible et ternelle, dont le premier chanon est cach dans les
cieux.

Le prince Andr regardait devant lui et coutait sans mot dire, se
faisant parfois rpter ce que le bruit des roues l'avait empch
d'entendre. L'clat de ses yeux, son silence mme faisaient esprer 
Pierre que ses paroles n'avaient pas t vaines, et qu'elles ne seraient
pas reues avec ironie.

Ils arrivrent ainsi  une rivire dborde qu'il fallait traverser en
bac; ils descendirent de la voiture, pendant qu'on la plaait sur le bac
avec les chevaux.

Le prince Andr, appuy  la balustrade, regardait silencieusement cette
masse d'eau qui scintillait au soleil couchant:

Eh bien, qu'en pensez-vous? pourquoi ne rpondez-vous pas?

--Ce que je pense? mais je t'coute! Tout cela est fort bien! Tu me
dis: entre dans notre ordre et nous t'enseignerons le but de la vie, la
destination de l'homme et les lois qui rgissent le monde. Mais qui
tes-vous donc? des hommes! D'o vient alors que vous sachiez tout et
d'o vient que je ne voie pas ce que vous voyez? Pour vous, la vertu et
la vrit doivent rgner sur la terre, et moi, je ne m'en aperois pas!

--Croyez-vous  la vie future? lui demanda Pierre, en, l'interrompant.

-- la vie future? murmura le prince Andr. Pierre, trouvant une
ngation dans cette rponse de son ami, et connaissant de longue date
son athisme, poursuivit:

--Vous me dites que vous ne pouvez voir le rgne de la vertu et de la
vrit sur cette terre? je ne le vois pas non plus et on ne peut pas le
voir, si on considre notre vie comme la fin de tout. Sur cette terre,
il n'y a ni vrit, ni vertu... tout est mensonge; mais dans la cration
universelle, c'est la vrit qui gouverne. Sans doute, nous sommes les
enfants de cette terre, mais dans l'ternit nous sommes les enfants de
l'univers. Je sens malgr moi que je suis une parcelle de cet harmonieux
et immense ensemble. Je sens que, dans cette innombrable myriade
d'tres, qui sont les manifestations de la divinit ou de cette force
suprieure, si vous l'aimez mieux, je suis un chanon, un degr dans
l'chelle ascendante. Si je vois clairement devant mes yeux cette
chelle qui monte de la plante jusqu' l'homme, pourquoi supposerais-je
qu'elle s'arrte  moi, sans monter plus haut? De mme que rien ne se
perd dans ce monde, de mme je ne puis me perdre dans le nant! Je sais
que j'ai t et que je serai! Je sais qu' part moi et au-dessus de moi
vivent des esprits, et que dans ce monde demeure la vrit!

--Oui, c'est la doctrine de Herder, dit le prince Andr, mais ce n'est
pas elle qui me convaincra! La vie et la mort, voil ce qui vous
persuade!... Lorsqu'on voit un tre qui vous est cher, qui est li 
votre existence, envers lequel on a eu des torts qu'on esprait
rparer... (et sa voix trembla)... et que tout  coup cet tre souffre,
se dbat sous l'treinte de la douleur et cesse d'exister... on se
demande pourquoi! Qu'il n'y ait pas de rponse  cela, c'est impossible,
et je crois qu'il y en a une! Voil ce qui peut convaincre, voil ce qui
m'a convaincu.

--Mais, dit Pierre, n'ai-je pas dit la mme chose?

--Non, je veux dire que ce ne sont pas les raisonnements qui vous mnent
 admettre la ncessit de la vie future, mais lorsqu'on marche  deux
dans la vie, et que tout  coup votre compagnon disparat, l-bas, dans
le vide, qu'on s'arrte devant cet abme, qu'on y regarde... la
conviction s'impose, et j'ai regard!...

--Eh bien, alors! Vous savez qu'il y a un l-bas, et qu'il y a
quelqu'un, c'est--dire la vie future et Dieu!

Le prince Andr ne rpondit rien. La calche et les chevaux avaient
depuis longtemps pass sur l'autre rive, le soleil tait descendu 
moiti, et la gele du soir couvrait de son givre brillant les mares
autour de la descente qui menait  la rivire, pendant que Pierre et
Andr, au grand tonnement des domestiques, des cochers et des passeurs,
discutaient encore sur le bac:

S'il y a un Dieu, il y a une vie future, donc la vrit et la vertu
existent; le bonheur suprme de l'homme doit consister dans ses efforts
pour les atteindre. Il faut vivre, aimer et croire que nous ne vivons
pas maintenant seulement sur ce lambeau de terre, mais que nous avons
vcu et vivons ternellement dans cet infini...

Et Pierre indiquait le ciel.

Le prince Andr, toujours appuy contre la balustrade, l'coutait,
pendant que son regard errait sur la surface assombrie de l'eau,  peine
claire par les derniers rayons empourprs du soleil qui allaient
s'teignant peu  peu. Pierre se tut. Tout tait calme, et l'on
n'entendait plus contre la quille du bateau, arrt depuis longtemps,
qu'un faible clapotis qui semblait murmurer: C'est la vrit! crois-y!
Bolkonsky soupira, ses yeux se tournrent, doux et tendres, vers la
figure mue et exalte de Pierre, intimid comme toujours par la
supriorit qu'il reconnaissait en son ami.

Oh! si c'tait ainsi! dit ce dernier. Mais partons, ajouta-t-il.

En quittant le bac, il regarda encore une fois le ciel, que lui avait
montr Pierre, et, pour la premire fois depuis Austerlitz, il retrouva
son ciel profond, idal, celui qui planait au-dessus de sa tte sur le
champ de bataille. Un sentiment depuis longtemps endormi, le meilleur de
lui-mme, se rveilla au fond de son me: c'tait le renouveau de la
jeunesse et de l'aspiration au bonheur. Rentr dans les conditions de sa
vie habituelle, ce sentiment s'effaa et s'affaiblit peu  peu, mais 
partir de cet entretien, et sans qu'il y et rien de chang  son
existence, il sentit poindre au fond de son coeur le germe d'une vie
morale toute diffrente.


XIII


Il faisait dj sombre lorsqu'ils arrivrent  l'entre principale de la
maison de Lissy-Gory, et le prince Andr attira en souriant l'attention
de Pierre sur l'agitation qui se manifesta,  leur vue, du ct d'une
petite entre latrale. Une petite vieille courbe sous le poids d'un
sac, et un homme de petite taille,  longs cheveux, et habill de noir,
s'enfuirent aussitt; deux femmes coururent les rejoindre, et tous les
quatre, se retournant effrays pour examiner la voiture, disparurent par
un escalier de service.

Ce sont les hommes de Dieu[33], que Marie recueille, dit le prince
Andr, ils m'ont pris pour mon pre, car il les fait chasser, tandis
qu'elle les reoit. En cela seul elle ose lui dsobir.

--Mais qu'est-ce que les hommes de Dieu? demanda Pierre.

Le prince Andr n'eut pas le temps de lui rpondre. Les domestiques
tant sortis  leur rencontre, il les questionna sur l'arrive probable
de son pre, qu'on attendait de la ville voisine  tout instant.

Laissant Pierre dans son appartement, qui tait toujours prpar pour le
recevoir, le prince Andr passa dans la chambre de l'enfant et revint
ensuite pour mener Pierre chez sa soeur:

Je ne l'ai pas encore vue, elle se cache avec ses hommes de Dieu,
nous allons les surprendre, elle sera sans doute trs confuse, mais tu
les verras. C'est curieux, ma parole!

--Qu'est-ce donc? demanda Pierre.

--Attends, tu vas les voir.

La princesse Marie se troubla et rougit jusqu'au blanc des yeux, quand
elle les vit entrer dans sa petite chambre, o brillaient les images
dores claires par les lampes. Il y avait,  ct d'elle, sur le
canap, un jeune garon en habit de frre convers, avec un nez aussi
long que les cheveux, et prs d'elle galement, dans un fauteuil, une
petite vieille toute ratatine, toute ride, dont la figure avait une
expression d'extrme douceur et d'humilit.

Andr, pourquoi ne pas m'avoir prvenue? dit la princesse Marie d'un
ton de reproche, en se mettant devant ses plerins, comme une poule qui
cache ses poussins.

--Je suis charme de vous voir, ajouta-t-elle en se tournant vers
Pierre, qui lui baisait la main. Elle l'avait connu enfant; son
affection pour Andr, ses malheurs et surtout sa bonne et honnte figure
la disposaient en sa faveur. Elle le regardait de ses yeux profonds et
doux, et semblait lui dire: Je vous aime bien et, je vous en supplie,
ne vous moquez pas des miens. Une fois les premiers compliments
changs, elle les engagea  s'asseoir.

Ah! voil Ivanouchka, dit le prince Andr, en indiquant d'un sourire le
jeune nophyte.

--Andr! murmura la princesse d'un ton suppliant.

--Il faut que vous sachiez que c'est une femme, dit le prince Andr.

--Andr, au nom du ciel! reprit sa soeur.

On voyait que les vaines supplications de la princesse Marie et les
plaisanteries du prince Andr au sujet des plerins taient chose
habituelle entre eux.

Mais, ma bonne amie, vous devriez au contraire m'tre reconnaissante
d'expliquer  Pierre votre intimit avec ce jeune homme.

--Vraiment! dit Pierre avec curiosit, mais cependant d'un ton grave,
qui acheva de lui gagner le coeur de la princesse Marie.

Leur bienfaitrice se proccupait bien  tort pour les siens, car
ceux-ci n'prouvaient aucune gne. La petite vieille, aprs avoir
renvers sa tasse sur sa soucoupe  ct du morceau de sucre tout
grignot, se tenait immobile et les yeux baisss sur son fauteuil, en
jetant  droite et  gauche des regards sournois, et en attendant
l'offre d'une nouvelle tasse. Ivanouchka buvait  petites gorges le th
qui remplissait sa soucoupe, et regardait en dessous les deux jeunes
gens, de ses yeux qui exprimaient la ruse fminine.

O as-tu t?  Kiew? demanda le prince Andr.

--J'y ai t, mon pre, rpondit la petite vieille. C'est  Nol que je
me suis rendue digne de recevoir, chez les saints, la sainte et cleste
communion; maintenant je viens de Koliasine. Une grande grce s'y est
rvle!

--Et Ivanouchka est avec toi?

--Non, je suis seule, rpondit Ivanouchka, en s'efforant de prendre une
voix de basse. Nous ne nous sommes rencontres qu' Youknow avec
Plaguouchka...

Celle-ci, ne se possdant pas du dsir de raconter ce qu'elle avait vu,
l'interrompit:

Oui, mon pre, une grande grce s'est rvle  Koliasine!

--Quoi donc? de nouvelles reliques? demanda le prince Andr.

--Voyons, Andr!... Ne lui raconte rien, Plaguouchka.

--Mais pourquoi donc, ma bonne mre, ne pas le lui raconter? Je l'aime,
il est bon, c'est un lu de Dieu, c'est mon bienfaiteur.... Je n'ai pas
oubli, vois-tu, qu'il m'a donn dix roubles. Comme j'tais  Kiew,
Kirioucha me dit, Kirioucha, vous savez bien, l'innocent, un vritable
homme de Dieu, qui marche nu-pieds t et hiver, Kirioucha me dit:
Pourquoi erres-tu en pays tranger? Va  Koliasine, une image
miraculeuse de notre sainte mre la Vierge s'y est montre. Alors j'ai
dit adieu aux saints, et j'y suis alle!... Et arrive l, poursuivit la
vieille d'un ton monotone, ceux que je rencontrais me disaient: Nous
possdons une grande grce: l'huile sainte dcoule de la joue de notre
sainte mre la Vierge....

--C'est bon, c'est bon, dit la princesse Marie en rougissant, tu
raconteras cela une autre fois.

--Permettez-moi, dit Pierre, de lui adresser une question. Tu l'as vu de
tes propres yeux?

--Certainement, mon pre, certainement, j'ai t trouve digne de cette
grce: le visage tait tout resplendissant d'une lumire cleste, et
l'huile dgouttait, dgouttait, de la joue.

--Mais c'est une supercherie! objecta Pierre, qui l'avait coute avec
attention.

--Ah, notre pre, que dis-tu l? s'cria avec terreur Plaguouchka,
en se tournant vers la princesse Marie, comme pour l'appeler  son
secours.

--C'est ainsi qu'on trompe le peuple, poursuivit-il.

--Seigneur Jsus! s'cria la plerine en se signant. Oh! ne rpte pas
cela, mon pre. Je connais un Gnral qui ne croyait pas, et qui
disait: Ce sont les moines qui trompent! Oui, il l'a dit, et il est
devenu aveugle!... Et alors il a rv, et il a vu notre sainte Vierge de
Petchersk, qui lui a dit: Crois en moi et je te gurirai!.... Et alors
il a pri, suppli: Menez-moi, menez-moi  elle!.... Je te raconte la
sainte vrit, car je l'ai vu, lorsqu'on l'a amen aveugle et lorsqu'il
s'est jet devant elle en lui disant: Guris-moi et je te donnerai ce
que j'ai reu en cadeau du Tsar. Je l'ai vu, et j'ai vu l'toile qui y
est incruste, car elle lui a rendu la vue!... C'est pch de parler
ainsi, et Dieu te punira.

--Quoi, quelle toile? demanda Pierre.

--C'est sans doute qu'on a promu au grade de gnral notre sainte mre
la Vierge, dit le prince Andr en souriant.

Plaguouchka plit, en joignant les mains avec dsespoir.

Dieu, Dieu, quel pch, et tu as un fils! dit-elle en devenant toute
rouge, de ple qu'elle tait.... Qu'as-tu dit? Que Dieu te pardonne! et
elle se signa. Ah! que Dieu lui pardonne, ajouta-t-elle en s'adressant
 la princesse Marie, et en rassemblant ses hardes pour s'en aller.

Elle tait prte  pleurer, elle avait peur, elle avait honte de
profiter des bienfaits d'une maison o on parlait ainsi, et peut-tre en
mme temps regrettait-elle d'tre oblige d'y renoncer.

Quel plaisir avez-vous  les troubler dans leur foi? dit la princesse
Marie. Pourquoi tes-vous venus?

--Mais, princesse, c'est une plaisanterie que j'ai faite 
Plaguouchka! Princesse, ma parole, je n'ai pas voulu l'offenser. Ce
n'est pas srieux, je t'assure!

Plaguouchka s'arrta d'un air incrdule, mais la sincrit du
repentir qui se lisait sur les traits de Pierre et le regard affectueux
du prince Andr l'apaisrent peu  peu.


XIV


Remise de son motion et ramene  son sujet favori, elle leur parla du
pre Amphiloche, de sa sainte existence, et comme quoi sa main sentait
l'encens; comment aussi  Kiew,  son dernier plerinage, un moine de sa
connaissance lui avait donn les clefs des catacombes, et comment elle y
avait pass quarante-huit heures avec les saints, ayant un morceau de
pain sec pour toute nourriture:

Je priais devant l'un, puis je disais mes prires devant un autre. Je
dormais un petit peu, je baisais un troisime; et quelle paix, ma mre,
quelle paix cleste! Je n'avais plus envie de remonter sur la terre du
bon Dieu.

Pierre l'coutait et l'observait attentivement; le prince Andr quitta
la chambre, et sa soeur, abandonnant  elles-mmes les hommes de Dieu,
emmena Pierre au salon.

Vous tes trs bon, lui dit-elle.

--Je n'ai pas voulu l'offenser, croyez-moi; j'apprcie ses sentiments!

La princesse Marie lui rpondit par un sourire:

Je vous connais depuis longtemps, je vous aime comme un frre. Comment
avez-vous trouv Andr? Il m'inquite. Sa sant tait meilleure l'hiver
dernier, mais au printemps sa blessure s'est rouverte, et le mdecin lui
conseille de faire une cure  l'tranger. Son moral aussi me tourmente:
il ne peut pas,  l'exemple de nous autres femmes, pleurer son chagrin,
mais il le porte en dedans de lui-mme; aujourd'hui il est gai, anim,
grce  votre arrive... c'est si rare! Tchez de lui persuader de
voyager, il a besoin d'activit, et cette vie monotone le tue... on ne
le remarque pas, mais je le vois!

 dix heures du soir, les domestiques s'lancrent sur le perron, au
tintement des clochettes de l'attelage qui ramenait le vieux prince.
Pierre et Andr allrent  sa rencontre.

Qui est-ce? demanda le vieux en descendant de voiture.--Ah oui! trs
content! ajouta-t-il en reconnaissant le jeune homme, embrasse-moi...
l!

Il tait de bonne humeur, et le combla de tant de prvenances, que le
prince Andr les trouva, une heure plus tard, engags dans une vive
discussion. Pierre prouvait qu'un jour viendrait o il n'y aurait plus
de guerre, tandis que le vieux prince, sans se fcher, mais en le
raillant, soutenait le contraire:

Pratique une saigne, mets de l'eau  la place du sang, et alors il n'y
aura plus de guerre! Chimres de femme, chimres de femme! ajouta-t-il,
en tapant affectueusement sur l'paule de son adversaire, et en
s'approchant de la table, o son fils, qui ne voulait pas prendre part 
la conversation, examinait les papiers qu'il avait apports.

Le marchal de la noblesse, lui dit-il, le comte Rostow, n'a gure
fourni que la moiti de son contingent, et, arriv une fois en ville, il
s'est imagin de m'inviter  dner! Je lui en ai donn un... de dner!
Regarde ce papier!... Sais-tu qu'il me plat, ton ami, il me rveille!
Un autre vous raconte des choses intelligentes, et on n'a pas envie de
les couter, tandis que celui-ci me bombarde de balivernes, qui amusent
ma vieille tte. Allez, allez souper, je vous rejoindrai peut-tre pour
me disputer encore.... Tu me feras le plaisir d'aimer ma sotte princesse
Marie, n'est-ce pas?

Pendant ce sjour  Lissy-Gory, Pierre apprcia tout le charme de
l'affection qui l'unissait au prince Andr. Le vieux prince et la
princesse Marie, qui le connaissaient  peine quand il y tait arriv,
le traitaient dj en ancien ami. Il se sentait aim, non seulement de
cette dernire, dont il avait gagn le coeur par sa douceur envers ses
protgs, mais mme du petit bonhomme d'un an, le prince Nicolas, comme
l'appelait son grand-pre; l'enfant lui souriait et se laissait porter
par lui. Mlle Bourrienne et l'architecte suivaient d'un air radieux ses
conversations avec le vieux prince. Celui-ci avait assist au souper,
c'tait une faveur marque pour Pierre, et son amabilit ne se dmentit
pas un instant, pendant les deux jours que son hte passa  Lissy-Gory.

Lorsque la famille se runit aprs son dpart, et que, par une
consquence naturelle de sa visite, on se mit  analyser son caractre,
tous, chose bien rare, s'unirent pour en faire l'loge et pour exprimer
la sympathie qu'il leur avait inspire.


XV


Rostow, de retour aprs son cong, sentit, pour la premire fois, la
force des liens qui l'attachaient  Denissow et  son rgiment.

 la vue du premier hussard  l'uniforme dboutonn,  la vue de
Dementiew le roux,  la vue des piquets de chevaux alezans, et enfin 
la vue de Lavrouchka criant joyeusement  son matre: Le comte est
arriv!  l'embrassade de Denissow, bouriff, endormi, sortant en hte
de sa hutte, et  l'accolade de ses camarades, Rostow prouva la mme
sensation qu' son arrive  la maison paternelle, lorsque son pre, sa
mre, ses soeurs l'avaient touff de baisers; et des larmes de joie,
lui montant au gosier, l'empchrent de parler.

Aprs s'tre prsent au chef du rgiment, en avoir reu les mmes
fonctions dans le mme escadron, aprs s'tre enquis des moindres
dtails, il trouva dans cet adieu  sa libert et dans le devoir qu'il
remplissait en reprenant sa place dans ce cadre troit, le mme
sentiment de quitude et d'appui moral qu'il aurait eu dans sa propre
famille; car le rgiment, au bout du compte, n'tait-il pas devenu pour
lui un _home_ aussi cher que la maison paternelle? Il n'y avait pas l
ce tohu-bohu du monde, qui l'entranait parfois  des erreurs
regrettables; il n'y avait pas Sonia, avec laquelle il ne savait jamais
s'il fallait ou non s'expliquer; il n'y avait plus la possibilit de
courir dans dix endroits  la fois, ni ces vingt-quatre heures qu'on
pouvait tuer de faons diverses, ni cette foule compose en majeure
partie d'indiffrents, ni ces demandes d'argent, pnibles et
embarrassantes, ni la terrible perte au jeu avec Dologhow: ici, tout
tait clair et prcis. Le monde entier tait partag, pour lui, en deux
parties ingales: l'une tait notre rgiment de Pavlograd, l'autre _tout
le reste_, dont il n'avait qu'un mdiocre souci. Tout y tait connu: on
savait qui tait le lieutenant, qui tait le capitaine, qui tait un
vaurien, qui tait un bon garon, et ce qui primait tout, c'tait le
camarade! Le cantinier faisait crdit, on touchait sa paye tous les
trois mois. Par suite, rien  choisir, rien  combiner; tout se bornait
 se bien conduire, et  accomplir exactement et scrupuleusement l'ordre
reu.

Replac sous le joug et les habitudes de la vie militaire, il tait
aussi heureux que l'est un homme fatigu, de pouvoir se coucher et se
reposer. Cette existence lui fut d'autant plus agrable, qu'il s'tait
jur, aprs sa perte au jeu (action qu'il se reprochait toujours malgr
le pardon de ses parents), de ne plus jouer, et, pour rparer sa faute,
de servir d'une faon irrprochable, en bon camarade, et en officier
sans reproches, c'est--dire de devenir un parfait galant homme, ce qui
dans le monde tait loin d'tre facile, tandis qu'au rgiment rien
n'tait plus ais. Enfin il s'tait promis de rembourser ses parents en
cinq ans, de ne toucher que deux mille roubles sur les dix qui lui
taient annuellement allous, et de laisser le reste  leur disposition.


 la suite de plusieurs retraites, de plusieurs marches en avant et de
plusieurs combats  Poultousk,  Preussisch-Eylau, notre arme s'tait
enfin concentre  Bartenstein. On attendait l'arrive de l'Empereur
pour commencer la campagne.

Le rgiment de Pavlograd, qui avait pris part  celle de 1808, et qui
venait seulement de rejoindre l'arme active, aprs avoir complt ses
cadres en Russie, n'avait pas pris part  ces premiers engagements. Ds
son arrive, il fut runi au dtachement de Platow, indpendant du reste
de l'arme.

Les hussards avaient eu  plusieurs reprises de lgres escarmouches
avec l'ennemi, et avaient mme fait une fois des prisonniers, en
s'emparant des quipages du marchal Oudinot. Le mois d'avril se passa 
bivouaquer prs d'un village allemand ruin et dsert.

Le dgel arrivait: il faisait froid et sale, les rivires charriaient,
et les chemins, devenus impraticables, arrtaient la distribution de
fourrage pour les chevaux et de vivres pour les hommes. Les soldats se
rpandaient dans les villages abandonns,  la recherche de quelques
maigres pommes de terre.

Il ne restait plus rien, les habitants taient en fuite, et ceux qui
taient demeurs en arrire, arrivs au dernier degr de la misre,
taient un objet de piti pour le soldat, qui, priv de tout, leur
donnait encore du sien, plutt que de leur enlever leur dernire
bouche.

Le rgiment avait perdu deux hommes dans les derniers engagements, mais
la maladie et la famine l'avaient rduit de moiti. La mortalit tait
telle dans les hpitaux, que le soldat, extnu par la fivre et par
l'enflure, rsultats de la mauvaise nourriture, prfrait continuer son
service et traner dans les rangs ses pieds endoloris, plutt que
d'entrer  l'hpital. Les premiers jours du printemps, les soldats
dcouvrirent dans la terre une certaine plante semblable  l'asperge,
qu'ils appelrent, on ne sait trop pourquoi, racine douce, bien
qu'elle ft au contraire trs amre. On les voyait la chercher de tous
les cts, la dterrer et la manger, malgr la dfense qui leur en avait
t faite. Une nouvelle maladie, la tumfaction des pieds, des mains et
de la figure, considre par les mdecins comme provenant de l'emploi de
cette plante nuisible, fit parmi eux de nombreuses victimes, et
cependant l'escadron de Denissow se nourrissait principalement de cette
racine. Il y avait quinze jours qu'il ne recevait plus qu'une ration
rduite de biscuit, et les pommes de terre qu'on avait envoyes en
dernier lieu se trouvaient geles et germes.

Les chevaux, dont la maigreur tait effrayante, ne se nourrissaient que
de la paille des toits, et leur poil d'hiver se hrissait en touffes
emmles.

Malgr toutes ces misres, officiers et soldats continuaient leur mme
existence. Ples et la figure gonfle, couverts d'uniformes dchirs,
les hussards s'alignaient comme d'habitude, allaient au fourrage, au
pansage, nettoyaient leur fourniment, arrachaient la paille des toits,
dnaient autour de leur chaudron et se levaient de l affams, et
plaisantant sur leur maigre chre et sur leur faim.  leurs moments de
loisir, ils allumaient comme toujours leurs feux, s'y chauffaient tout
nus, fumaient, triaient et cuisaient leurs pommes de terre geles et
gtes, en se racontant des histoires sur les guerres de Potemkine et de
Souvorow ou des rcits merveilleux sur Alcha, le panier perc, ou sur
Mikolka, le manoeuvre.

Les officiers demeuraient par deux et par trois dans des cabanes
dlabres. Les anciens s'occupaient de la paille, des pommes de terre
(l'argent abondait, quoiqu'on n'et rien  manger), et la plupart
passaient leur temps  jouer aux cartes ou  d'autres jeux plus
innocents, tels que les osselets et la svaka[34]. On causait peu des
affaires en gnral, surtout parce qu'on devinait qu'il n'y avait rien
de bon  apprendre.

Rostow logeait avec Denissow, et le premier comprenait que, tout en ne
lui parlant jamais de sa famille, c'tait  son amour malheureux pour
Natacha qu'il devait la recrudescence de son affection, et leur amiti
rciproque n'en devenait que plus vive. Denissow exposait le plus
rarement possible son ami au danger, et l'accueillait avec une joie
expansive, lorsqu'il le voyait revenir sain et sauf. Dans une des
reconnaissances o Rostow avait t envoy pour chercher des vivres, il
trouva dans un village voisin un vieux Polonais avec sa fille qui
allaitait un enfant.  moiti nus, mourant de faim et de froid, ils
n'avaient aucun moyen de s'loigner. Il les amena au bivouac, les logea
chez lui, et les secourut quelque temps jusqu'au rtablissement du
vieillard. Un camarade, venant  causer de femmes, assura en riant que
Rostow tait le plus fin d'eux tous, et qu'il aurait bien d leur faire
faire connaissance avec la jeune et jolie Polonaise qu'il avait sauve.
Vivement bless de ces propos, il rpondit  l'officier par une vole
d'injures, et Denissow eut toutes les peines du monde  les empcher de
se battre. Lorsque l'officier fut parti, Denissow, qui ignorait lui-mme
la nature des relations de son ami avec la Polonaise, lui fit des
reproches sur son emportement:

Mais comment veux-tu que j'agisse autrement? Je la regarde comme ma
soeur et je ne puis te dire  quel point j'ai t bless... car enfin
c'est comme si...

Denissow lui frappa sur l'paule et se mit  marcher en long et en
large, signe chez lui d'une forte motion:

Ah! quelle diable de race que ces Rostow... murmura-t-il.

Et Nicolas vit briller des larmes dans les yeux de son ami.


XVI


Au mois d'avril, les troupes reurent, avec une joie facile 
comprendre, la nouvelle de l'arrive de l'Empereur. Le rgiment de
Pavlograd tant plac assez loin des avant-postes, en avant de
Bartenstein, Rostow fut priv du plaisir de parader  la revue
impriale.

Ils bivouaquaient, Denissow et lui, dans une hutte creuse sous terre et
recouverte par les soldats, selon l'usage qui venait d'tre rcemment
introduit, de gazon et de branchages. On creusait un foss d'une
archine[35] et demie de large, sur deux de profondeur et trois et demie
de longueur.  l'un des bouts taient pratiques des marches, c'tait
l'entre; le foss lui-mme formait la chambre, o chez les plus riches,
tels que le commandant de l'escadron, une grande planche, occupant tout
le fond du ct oppos  la sortie, et pose sur des pieux, reprsentait
la table; le long du foss, la terre formait un rebord d'une archine,
c'taient les deux lits et le canap; le toit permettait de se tenir
debout au milieu, et on pouvait mme tre assis sur son lit, en se
rapprochant un peu de la table. Denissow, aim de ses soldats, vivait
toujours largement: aussi avait-on appliqu sur le fronton de sa hutte
une planche avec un carreau bris et recoll avec du papier. Lorsqu'il
faisait trs grand froid, on plaait sur les marches, dcores par
Denissow du nom de salon, une plaque de mtal couverte de charbons
allums, tirs du foyer des soldats, et il en rsultait une si bonne
chaleur, que les officiers, runis chez lui, y restaient simplement en
manches de chemise.

Rostow, rentrant un jour de son service, tout mouill et tout harass
aprs une nuit de veille, se fit apporter un tas de ces charbons
allums, changea de vtements, fit sa prire, avala son th, rangea ses
paquets dans le coin qui tait  lui, et s'tendit bien rchauff sur sa
couche, les bras passs sous sa tte, pour rflchir tout  son aise 
l'avancement qu'il allait recevoir  propos de la dernire
reconnaissance qu'il avait faite.

Il entendit tout  coup dehors la voix irrite de son ami; s'tant
pench vers la fentre pour voir  qui il en avait, il reconnut le
marchal des logis Toptchenko:

Je t'avais pourtant dfendu de leur laisser manger cette racine, criait
Denissow, et cependant j'en ai vu un qui en emportait.

--Je l'ai dfendu, Votre Noblesse, mais on ne m'coute pas.

Rostow se recoucha en se disant avec satisfaction: Ma foi, j'ai fini ma
besogne, c'est  lui maintenant de s'occuper de la sienne! Lavrouchka,
le domestique madr, se joignit  la conversation du dehors; il
prtendait avoir aperu, en allant  la distribution, des convois de
boeufs et de biscuit.

En selle, le second peloton! s'cria Denissow en s'loignant.

--O vont-ils? se demanda Rostow.

Cinq minutes plus tard, son camarade rentra et se jeta, les pieds tout
crotts, sur son lit, fuma une pipe d'un air de mauvaise humeur, fouilla
dans ses effets, qu'il bouleversa, prit son fouet, son sabre, et
disparut.

O vas-tu? lui cria Rostow; mais l'autre, grommelant entre ses dents
qu'il avait  faire, s'lana au dehors en s'criant:

Que Dieu et l'Empereur me jugent!

Rostow entendit le bruit des pieds des chevaux dans la boue, et il
s'endormit bien  son aise, sans s'inquiter du dpart de Denissow.
Rveill vers le soir, il s'tonna d'apprendre que son ami n'tait pas
revenu. Le temps tait beau: deux officiers et un junker jouaient  la
svaka; il se joignit  eux. Au beau milieu de la partie, ils virent
arriver des charrettes escortes d'une quinzaine de hussards sur leurs
chevaux efflanqus. Arrivs au piquet, ils furent entours par leurs
camarades.

Voil les vivres! dit Rostow... et Denissow qui se lamentait!

--Quelle fte pour les soldats! ajoutrent les officiers.

Denissow parut le dernier, accompagn de deux officiers d'infanterie;
ils causaient tous les trois avec vivacit:

Je vous avertis, capitaine... cria l'un d'eux, maigre, de petite
taille, et trs irrit.

--Et moi je vous avertis que je ne rends rien!

--Vous en rpondrez, capitaine, c'est du pillage... enlever les convois
aux siens! Et nos soldats qui n'ont rien mang depuis deux jours!

--Et les miens depuis deux semaines!

--C'est du brigandage, vous en rpondrez! rpliqua l'officier
d'infanterie en haussant la voix.

--Laissez-moi donc tranquille! s'cria Denissow en s'chauffant tout 
coup. Eh bien, oui, c'est moi qui rpondrai, et pas vous! Que me
chantez-vous l?... Prenez garde  vous. Marche!

--C'est bien! s'cria  son tour le petit officier, sans broncher, ni
quitter la place.

--Au diable... marche!... et prenez garde  vous!... et Denissow fit
tourner la tte au cheval de son antagoniste.

--Bien, bien, dit celui-ci d'un air menaant et il prit un trot qui le
secouait sur sa selle.

--Un chien, un chien vivant, un vrai chien sur une palissade!...
C'tait la raillerie la plus sanglante qu'un cavalier pt adresser  un
fantassin  cheval.--Je leur ai enlev de force leur convoi! dit-il en
riant et en s'approchant de Rostow.... Impossible de laisser nos hommes
crever de faim!

Les charrettes captures taient destines  un rgiment d'infanterie,
mais, ayant appris par Lavrouchka qu'elles n'taient pas escortes,
Denissow s'en tait empar avec ses hussards. On distribua aussitt des
doubles rations de biscuit, et les autres escadrons en eurent leur part.

Le lendemain, le chef du rgiment fit venir Denissow et le regardant 
travers ses doigts carts:

Voil, dit-il, comment j'envisage la chose: je ne veux rien en savoir
et ne fais aucune enqute, mais je vous conseille de vous rendre 
l'tat-major, et d'y arranger votre affaire avec la direction des
vivres. Faites votre possible pour donner un reu constatant qu'il vous
a t fourni tant; car autrement ce sera inscrit au compte du rgiment
d'infanterie, et l'enqute, une fois commence, peut tourner mal.

Denissow se rendit immdiatement  l'tat-major, tout dispos  suivre
ce conseil, mais  son retour il tait dans un tel tat, que Rostow, qui
ne l'avait jamais vu ainsi, en fut terrifi. Il ne pouvait ni parler, ni
respirer, et ne rpondait aux questions de son ami que par des injures
et des menaces lances d'une voix faible et enroue....

Rostow l'engagea  se dshabiller,  boire un peu d'eau, et envoya
chercher le mdecin.

Comprends-tu cela?... On veut me juger pour pillage!... Donne-moi de
l'eau!... eh bien, qu'on me juge; mais je punirai toujours les lches,
je le dirai  l'Empereur. Donne-moi de la glace!

Le mdecin le saigna, et un sang noir remplit toute une assiette. Une
fois soulag, il fut en tat de raconter  Rostow ce qui lui tait
arriv:

J'arrive... o est le chef?... on me l'indique.... Il faudra que vous
attendiez!... Impossible, mon service me rclame, j'ai fait trente
verstes, je n'ai pas le temps d'attendre, annoncez-moi!... Il daigne
enfin paratre, ce voleur en chef; il me fait la leon: C'est du
brigandage!...--Le brigand, dis-je, n'est pas celui qui s'empare des
vivres pour nourrir ses soldats, mais celui qui les fourre dans sa
poche! Bon, il m'engage alors  signer un reu chez le commissaire, et
m'annonce que l'affaire suivra son cours. J'entre chez le commissaire,
il est  table.... Qui vois-je? Voyons, devine!... Qui est-ce qui nous
affame? s'cria Denissow, en frappant la table de son bras malade avec
une telle violence que la planche vacilla et que les verres
s'entrechoqurent.... Tlianine! Comment, c'est toi qui arrtes nos
vivres? Une fois dj on t'a tap sur la figure et tu t'en es tir assez
heureusement... et je lui en ai dit, que c'tait un plaisir!
poursuivit-il avec une joie froce, en montrant ses dents blanches sous
ses noires moustaches.

--Voyons, ne crie pas, calme-toi, voil le sang qui coule de nouveau;
attends que je te bande le bras.

On le coucha, et il se rveilla dans son tat habituel.

Le lendemain, la journe n'tait pas encore passe, que l'aide de camp
du rgiment vint le trouver d'un air srieux et chagrin pour lui montrer
le papier officiel du chef du rgiment, et lui adressa des questions au
sujet de l'aventure de la veille. Il lui confia galement que l'affaire
semblait prendre une tournure fcheuse, qu'une commission militaire
tait nomme, et que, vu la svrit dploye habituellement dans les
cas de maraude et d'indiscipline, il devrait s'estimer heureux s'il
n'tait que dgrad.

L'affaire avait t expose ainsi de la part des plaignants: le major
Denissow, aprs avoir enlev de force un convoi, s'tait prsent sans y
tre invit, et pris de vin, devant l'intendant en chef, l'avait
appel voleur, l'avait menac de le frapper, et, emmen de l, s'tait
lanc dans les bureaux, y avait battu deux employs, dont l'un avait eu
le bras foul.

Denissow rpondit en riant que c'tait une histoire faite  plaisir, que
a n'avait aucun sens, qu'il n'avait peur d'aucun jugement, et que, si
ces misrables l'attaquaient, il saurait bien leur fermer la bouche, et
qu'ils s'en souviendraient.

Nicolas ne fut pas dupe du ton lger avec lequel il parlait de
l'affaire, il le connaissait trop bien, pour ne pas deviner ses
inquitudes au sujet d'une affaire qui pouvait lui causer de grands
dsagrments. Tous les jours on venait l'ennuyer de nouvelles questions,
de nouvelles explications, et, le premier mai, il reut l'ordre de
passer son commandement au plus ancien et de se prsenter en personne 
l'tat-major de la division, pour y rendre compte du pillage dont
l'accusait l'intendance. La veille, Platow fit une reconnaissance avec
deux rgiments de cosaques et deux escadrons de hussards. Denissow y fit
preuve de son courage habituel, en s'avanant jusque sur les lignes des
tirailleurs ennemis. Une balle franaise l'atteignit  la jambe. En
temps ordinaire, il n'aurait fait aucune attention  cette lgre
blessure et n'aurait pas quitt le rgiment, mais cette fois elle lui
servit de prtexte pour se dbarrasser de sa visite  l'tat-major, et
se faire envoyer  l'hpital.


XVII


Au mois de juin eut lieu la bataille de Friedland,  laquelle les
hussards de Pavlograd ne prirent aucune part, et qui fut suivie d'un
armistice. Rostow, se sentant tout isol sans son ami, n'en ayant eu
aucune nouvelle depuis son dpart, et inquiet des suites qu'avait pu
avoir sa blessure, profita de la trve pour se rendre  l'hpital, situ
dans un petit bourg, deux fois saccag par les troupes russes et
franaises. L'aspect en tait d'autant plus sombre, que la saison tait
belle et que les champs rjouissaient la vue, pendant qu'on ne voyait
dans ces rues ruines que des habitants dguenills, et des soldats
ivres ou malades.

Une maison en pierres, dont les vitres taient  moiti brises, et
entoure des restes d'une palissade, portait le nom d'hpital. Quelques
soldats, dont les membres taient entours de linge, ples et bouffis,
assis ou errants, se chauffaient au soleil.

 peine entr, Rostow fut saisi  la gorge par l'odeur de pharmacie et
en mme temps de dcomposition qui y rgnait. Il rencontra sur
l'escalier un mdecin militaire russe, un cigare  la bouche, accompagn
d'un chirurgien:

Je ne puis pas me fendre en deux, disait le premier, je t'attendrai ce
soir chez Makar Alexvitch. Fais ce que tu pourras! N'est-ce pas la
mme chose?

--Qui demandez-vous, Votre Noblesse? dit le docteur  Rostow, pourquoi
venez-vous ici chercher le typhus, quand vous avez chapp aux
balles?... C'est ici la maison des pestifrs!

--Comment? demanda Rostow.

--Le typhus est terrible; qui entre ici est mort. Nous y avons rsist,
Makew et moi, ajouta-t-il en montrant son collgue: cinq de nos
confrres y ont succomb. Une semaine aprs l'entre d'un nouveau..., et
c'est fini. On nous a adjoint des Prussiens, mais cela leur dplat, 
nos allis!

Rostow lui expliqua qu'il dsirait voir le major Denissow:

Je ne sais pas, je ne le connais pas, et ce n'est pas tonnant; j'ai
trois hpitaux sur les bras, et quatre cents malades et plus! C'est
encore heureux que les charitables dames allemandes nous envoient deux
livres de caf et de charpie par mois, sans cela nous n'y rsisterions
pas... quatre cents, entendez-vous, sans compter les nouveaux 
recevoir.

L'air fatigu et puis du chirurgien trahissait son impatience de voir
le docteur bavard continuer son chemin.

Le major Denissow, rpta Nicolas, bless  Molliten?

--Ah oui! je crois qu'il est mort, n'est-ce pas, Makew? dit le docteur
avec la plus parfaite indiffrence; mais le chirurgien fut d'un autre
avis.

--Est-ce un roux, de haute taille? demanda le docteur, et au
signalement que lui en donna Rostow, il s'cria avec joie:

Oui, oui, je me rappelle, il doit tre mort. Du reste, je vais regarder
sur mes listes. Sont-elles chez toi, Makew?

--Elles sont chez Makar Alexvitch. Ayez l'obligeance, dit Makew, en
s'adressant  Rostow, d'entrer vous-mme dans la salle des officiers.

--Je vous engage, mon cher,  ne pas y aller, vous risqueriez d'y
laisser votre peau, dit le docteur; mais Rostow prenant cong de lui,
pria le chirurgien de l'y conduire.

--Ne vous en prenez qu' vous-mme s'il vous arrive malheur, lui cria
le mdecin du bas de l'escalier.

L'odeur de l'hpital tait si coeurante dans le sombre corridor qu'ils
traversaient, que Nicolas se boucha les narines, et s'arrta mme tout
tourdi. Une porte s'ouvrit  droite, un squelette en sortit ple,
maigre, nu-pieds, marchant sur des bquilles, et regardant les nouveaux
venus avec envie. Notre hussard jeta un coup d'oeil dans la salle, et
vit des malades et des blesss couchs par terre sur de la paille, ou
sur leurs manteaux.

Peut-on entrer? demanda-t-il.

--Il n'y a rien  voir, rpliqua le chirurgien; mais, cette rponse ne
faisant qu'aiguillonner sa curiosit, Rostow entra dans les chambres des
soldats. L'odeur y tait encore plus acre et plus violente, car c'tait
l le foyer mme de l'infection.

Dans une longue salle, expose  un soleil ardent, taient aligns, la
tte contre le mur et laissant un passage au milieu, les blesss et les
malades, dont la plupart avaient le dlire et ne s'inquitaient gure
des survenants. Les autres, relevant la tte en les voyant entrer,
tournrent vers eux leurs figures de cire, sur lesquelles on lisait
l'esprance d'un secours providentiel, et une jalousie involontaire  la
vue de la bonne mine de Rostow. Celui-ci s'avana jusqu'au milieu de la
chambre, et portant au loin, par les portes entr'ouvertes, son regard
jusque dans les sections voisines, il n'aperut partout que le mme
spectacle sinistre, qu'il considra en silence.  ses pieds, presque en
travers du passage, gisait un malade, un cosaque sans doute, facile 
reconnatre  la coupe de ses cheveux; les jambes et les bras carts,
le visage enflamm, les yeux retourns et n'en laissant plus voir que le
blanc, les veines des pieds et des mains gonfles et prs d'clater, il
frappait sa tte contre le plancher, et rptait d'une voix rauque
toujours le mme mot. Rostow se pencha pour mieux entendre:

 boire,  boire! disait ce malheureux.

Regardant autour de lui, il se demanda o il pourrait transporter le
mourant et lui donner de l'eau.

Qui donc les soigne? demanda-t-il au chirurgien.

Au mme moment, un soldat du train, sortant de l'autre pice et le
prenant pour un des chefs inspecteurs de l'hpital, fit le salut
militaire en passant devant lui:

Transporte-le ailleurs et donne-lui de l'eau.

--Entendu, Votre Noblesse, rpondit le soldat sans bouger.

--On n'en fera rien, se dit Rostow, et il allait sortir, lorsqu'il se
sentit instinctivement attir vers un coin de la chambre par un regard
fix obstinment sur lui. Un vieux soldat, au teint jauni, 
l'expression sombre,  la barbe grise et inculte, semblait vouloir lui
demander quelque chose. Il s'approcha de lui et vit qu'une de ses jambes
avait t ampute au-dessus du genou. Son voisin, un tout jeune homme,
immobile, tendu la tte renverse en arrire, le visage d'une blancheur
mate, les yeux fixes sous ses paupires  demi closes, attira
l'attention de Rostow. Il frmit: Mais il me semble, dit-il, que
celui-ci est....

--Oui, Votre Noblesse, et nous avons dj tant suppli! dit le vieux
soldat dont la mchoire tremblait. Il est mort  l'aube.... Ce sont
pourtant des hommes et pas des chiens!

--On va l'emporter  l'instant, s'empressa de dire le chirurgien: venez,
Votre Noblesse.

--Allons, allons, dit Rostow avec la mme hte, en baissant les yeux,
et, essayant de passer inaperu sous le feu crois de ces regards,
braqus sur lui avec une expression de reproche et d'envie, il sortit de
cet enfer.


XVIII


Aprs avoir travers le corridor, ils entrrent dans la section des
officiers, qui tait compose de trois pices communiquant entre elles:
il y avait l des lits, sur lesquels les malades taient couchs ou
assis. Quelques-uns d'entre eux se promenaient en robe de chambre. Le
premier que remarqua Rostow fut un petit homme maigre avec un bras de
moins, en bonnet de coton, une pipe  la bouche, arpentant de long en
large la premire pice. Il essaya de se rappeler o il l'avait dj vu.


Voil comme on se retrouve, dit le petit homme. C'est moi, Touschine,
celui qui vous a ramen l-bas  Schngraben, et vous voyez, ajouta-t-il
en montrant sa manche flottante, on m'a enlev un petit morceau!... Vous
cherchez Denissow... c'est mon compagnon!... Venez par ici, et il
l'emmena dans la chambre voisine, o l'on entendait rire aux clats.

Comment ont-ils envie de rire ici? se demanda Rostow qui ne pouvait ni
se dbarrasser de l'odeur du mort, ni oublier les regards qui l'avaient
suivi  sa sortie.

Denissow, la tte enfouie sous sa couverture, dormait encore, quoiqu'il
ft dj midi:

Ah! Rostow! bonjour, bonjour! s'cria-t-il de sa voix habituelle; mais
Rostow remarqua avec peine qu' travers sa vivacit et son insouciance
ordinaire un sentiment trange d'aigreur perait sur sa figure et dans
ses paroles.

Sa blessure, malgr son peu d'importance, n'tait pas encore gurie
aprs un sjour de six semaines  l'hpital; son visage tait bouffi et
ple comme ceux de ses camarades; mais ce n'tait pas l ce qui avait
frapp Rostow: c'tait le sourire forc de son ami, qui semblait ne pas
se rjouir de sa visite, et qui ne le questionnait ni sur le rgiment,
ni sur ce qui s'y passait; il se bornait  l'couter lorsque Nicolas en
parlait.

Il ne tmoignait aucun intrt  rien: on aurait dit qu'il s'efforait
d'oublier le pass, et qu'il n'avait qu'une seule et constante
proccupation, son affaire avec l'intendance. Quand Rostow lui demanda
o elle en tait, il tira de dessous son oreiller plusieurs papiers,
entre autres celui qu'il avait reu en dernier lieu de la commission et
le brouillon de sa rponse, qui videmment lui plaisait, car il faisait
remarquer  Rostow les rflexions piquantes dont il l'avait maille.
Ses camarades, qui avaient entour avec empressement le nouveau venu,
porteur de nouvelles du monde extrieur, s'loignrent peu  peu,
aussitt que Denissow commena  lire. Leur figure disait assez qu'ils
avaient par-dessus la tte de toute cette histoire. Seul son voisin de
lit, un gros uhlan qui fumait sa pipe d'un air sombre, et le petit
Touschine, branlant la tte d'un air dsapprobateur, continurent 
l'couter:

 mon avis, dit le uhlan en l'interrompant au beau milieu de sa
lecture, il n'y a qu'une chose  faire, s'adresser  la clmence de
l'Empereur. Il y aura, dit-on, une pluie de rcompenses, et il graciera,
c'est sr....

--Moi, demander une grce  l'Empereur! s'cria Denissow d'une voix
irrite, bien qu'il tcht seulement de lui rendre son nergie
d'autrefois. Pourquoi? Si j'avais t un brigand, j'aurais pu demander
ma grce, et c'est parce que j'attaque des misrables?... Qu'on me juge,
je n'ai pas peur: j'ai servi honorablement l'Empereur, la patrie, je
n'ai pas vol! Et l'on me dgraderait pour.... Allons donc!... coute ce
que je leur dis plus loin: Si j'avais vol le gouvernement...

--C'est bien crit, assurment cela saute aux yeux, dit Touschine, mais
l n'est pas la question, Vassili Dmitritch, il faut se soumettre... et
il ne le veut pas, ajouta-t-il en s'adressant  Rostow; l'auditeur lui a
bien dit que son affaire tait mauvaise.

--Eh bien, tant pis, repartit Denissow.

--L'auditeur vous a pourtant prpar une supplique, dit Touschine; vous
devriez la signer et la remettre  Rostow: il a srement des
accointances avec l'tat-major, et vous ne trouverez pas de meilleure
occasion.

--J'ai dclar que je ne ferais point de bassesse, rpondit Denissow,
et il reprit sa lecture.

Rostow partageait l'opinion de Touschine et des autres officiers;
c'tait, il le sentait d'instinct, la seule et vritable voie  suivre;
il aurait t heureux de rendre ce service  son camarade, mais,
connaissant sa volont inbranlable et le juste motif de son
emportement, il n'osait l'y engager.

Lorsque cette lecture irritante, qui avait dur plus d'une heure, fut
termine, les groupes se reformrent autour d'eux, et Rostow,
profondment attrist, passa le reste de la journe  causer de choses
et d'autres, et  couter les rcits de ces pauvres blesss, tandis que
Denissow, sombre et morne, gardait constamment le silence.

S'tant enfin dcid  partir, fort avant dans la soire, Rostow lui
demanda s'il n'avait pas de commissions?

Si! un moment, rpondit-il, et, tirant de dessous son oreiller les
mmes papiers, il s'approcha de la fentre, sur l'appui de laquelle il y
avait un encrier, et il y trempa une plume:

Il n'y a pas  dire, un fouet ne peut briser une hache, dit-il en
remettant  Rostow une grande enveloppe.

C'tait sa supplique  l'Empereur, dans laquelle, sans parler de ses
griefs contre l'intendance, il demandait sa grce pure et simple:

Tu la remettras  qui de droit; on voit bien... Il n'acheva pas, un
sourire douloureux et forc contracta ses lvres.


XIX


Revenu au rgiment, Rostow, ayant mis le colonel au courant de la
situation de Denissow, partit aussitt pour Tilsitt, avec la supplique
de Denissow dans sa poche.

Le 13/25 juin, eut lieu l'entrevue des deux Empereurs, Alexandre et
Napolon. Boris Droubetzko obtint d'un haut personnage de faire partie
ce jour-l de sa suite.

Je voudrais voir le grand homme, avait-il dit en parlant de Napolon,
qu'il avait jusque-l, comme tous les autres, appel Bonaparte.

Vous voulez dire Bonaparte? rpondit le gnral en souriant.

Boris comprit aussitt que c'tait une manire aimable de le mettre 
l'preuve.

Mon prince, je parle de l'Empereur Napolon...

Et le gnral lui tapa amicalement sur l'paule.

Tu iras loin, lui dit-il, et il le prit avec lui.

Ce fut ainsi que Boris fit partie des lus qui assistrent  l'entrevue
sur les bords du Nimen. Il vit les tentes et les radeaux orns des
chiffres des deux souverains. Napolon, sur la rive oppose, passant
devant le front de sa garde, l'Empereur Alexandre, pensif, attendant
dans un cabaret l'arrive de son futur alli. Il vit les deux souverains
monter en bateau et Napolon, abordant le premier le radeau, s'avancer
rapidement vers Alexandre, lui tendre la main, et disparatre avec lui
sous la tente. Depuis son entre dans les hautes sphres, Boris avait
pris l'habitude d'observer attentivement tout ce qu'il voyait autour de
lui et d'en tenir note; il s'informa donc du nom des personnages de la
suite de Napolon, s'inquita de leurs uniformes, couta les propos des
dignitaires importants, regarda  sa montre pour savoir au juste l'heure
 laquelle les Empereurs s'taient retirs sous la tente, et ne manqua
pas d'en faire autant  leur sortie. L'entretien dura une heure
cinquante-trois minutes, et il le nota aussitt parmi les autres faits
historiques qui avaient leur importance. La suite de l'Empereur
Alexandre n'tant pas trs nombreuse, il devenait ds lors trs
important de se trouver  Tilsitt  cette occasion, et Boris ne tarda
pas  s'en apercevoir. Sa position se raffermit, on s'habitua  lui, il
fit dornavant partie de ce milieu choisi, et il fut charg deux fois
d'une mission pour l'Empereur. Ce dernier le connaissait, et
l'entourage, ne le considrant plus comme un nouveau venu, aurait t
mme tonn de ne plus le voir.

Il logeait avec un autre aide de camp, le comte Gelinski, un Polonais
lev  Paris, trs riche, partisan enthousiaste des Franais, et dont
la tente devint pendant ces quelques jours  Tilsitt le point de
runion, pour les dners et les djeuners, des officiers franais de la
garde et de l'tat-major.

Le 24 juin, le comte Gelinski organisa un souper: un aide de camp de
Napolon y occupait la place d'honneur, et parmi les autres invits on
voyait quelques officiers franais de la garde, et un tout jeune homme,
d'une grande et ancienne famille, qui tait page de Napolon. Ce mme
jour, Rostow, profitant de l'obscurit pour ne pas tre reconnu en habit
civil, se rendit tout droit chez Boris.

L'arme, qu'il venait de quitter, n'tait point encore au diapason des
nouveaux rapports tablis au quartier gnral avec Napolon et les
Franais, nos anciens ennemis devenus nos amis; rapports qui taient la
consquence naturelle du changement survenu dans la politique des deux
pays. Bonaparte y inspirait encore  tous le mme sentiment de haine, de
mpris et de terreur. Rostow, discutant peu de jours auparavant avec un
officier du dtachement de Platow, s'tait acharn  lui prouver qu'on
traiterait Napolon en criminel, et non en souverain, si on avait la
bonne fortune de le faire prisonnier. Une autre fois, causant avec un
colonel franais bless, il s'tait chauff au point de lui dire qu'il
ne pouvait tre question de paix entre un Empereur lgitime et un
brigand! Aussi prouva-t-il un singulier tonnement  la vue des
officiers franais et de ces uniformes qu'il avait l'habitude de ne
rencontrer qu'aux avant-postes.  peine les aperut-il, que le sentiment
naturel  un militaire, l'animosit qu'il ressentait toujours  leur
vue, se rveilla en lui. Il s'arrta sur le seuil du logement de
Droubetzko, et demanda en russe s'il y tait. Boris, au son d'une voix
trangre, sortit  sa rencontre, et ne put s'empcher de laisser percer
un certain dplaisir:

Ah! c'est toi! je suis trs content de te voir, dit-il nanmoins, mais
pas assez  temps pour que Rostow n'et pas saisi sa premire
impression.

--Je viens mal  propos? dit-il froidement, je viens pour affaire,
autrement....

--Mais pas du tout: je suis seulement tonn de te voir ici!... Je suis
 vous dans un moment, rpondit-il  quelqu'un qui l'appelait de l'autre
chambre.

--Ah! je le vois bien... je viens mal  propos, rpta Nicolas; mais
Boris avait dj arrt sa ligne de conduite, et il l'entrana avec lui.
Son regard calme et tranquille semblait s'tre voil et se drober
derrire les lunettes bleues du savoir-vivre.

--Tu as tort de le croire. Viens! Le couvert tait mis, il le prsenta
 ses invits, et leur expliqua qu'il n'tait pas un civil, mais un
militaire et son ancien ami. Rostow regardait les Franais d'un air
maussade et les salua avec raideur.

Gelinski, nullement satisfait de l'apparition de ce Russe, ne lui fit
aucun accueil. De son ct, Boris faisait mine de ne point s'apercevoir
de la gne qu'il avait ainsi introduite dans leur cercle, et s'efforait
de ranimer la conversation. Un des htes s'adressant, avec une politesse
toute franaise,  Rostow qui gardait un silence opinitre, demanda s'il
n'tait pas venu avec l'intention de voir l'Empereur Napolon.

Non, je suis venu pour affaire, rpondit brivement Rostow.

Sa mauvaise humeur, accrue par le dplaisir vident qu'il causait  son
ami, lui fit supposer que tous le regardaient galement de travers: Ce
n'tait du reste que trop vrai: sa prsence les gnait, et  cause de
lui, la conversation languissait.

Que font-ils ici? se demanda-t-il  lui-mme.

Je sens que je suis de trop, dit-il  Boris, laisse-moi te conter mon
affaire, et je m'en vais.

--Mais non, reste! Si tu es fatigu, va te reposer un peu dans ma
chambre.

Ils entrrent dans la petite pice o couchait Boris. Nicolas, sans
prendre mme la peine de s'asseoir, lui droula, d'un ton irrit, toute
l'affaire de Denissow, et lui demanda carrment s'il pouvait et voulait
remettre sa supplique au gnral, pour tre transmise  l'Empereur. Pour
la premire fois, le regard de Boris lui produisit un effet dsagrable:
Boris, en effet, les jambes croises, regardait de ct et d'autre, et
ne prtait qu'une vague attention  son ami; il l'coutait comme un
gnral coute le rapport de son subordonn:

Oui, j'ai entendu conter beaucoup de choses de ce genre, l'Empereur est
trs svre  ce sujet. Il vaudrait mieux,  mon avis, ne pas la faire
parvenir jusqu' Sa Majest, et l'adresser tout simplement au chef du
corps d'arme; ensuite, je crois que....

--C'est--dire que tu ne veux rien faire, dis-le-moi tout net! s'cria
Rostow avec irritation.

--Au contraire, je ferai ce que je pourrai.

Gelinski appela Boris  travers la porte.

Vas-y, vas-y... dit Nicolas, et, refusant de prendre part au souper,
il resta dans la petite chambre, qu'il se mit  arpenter dans tous les
sens, au bruit anim des voix franaises.


XX


Le jour tait mal choisi pour faire des dmarches de ce genre. Il tait
impossible de se prsenter chez le gnral de service, en frac et sans
cong, et quand mme Boris l'aurait voulu, celui-ci n'aurait pu rien
faire le lendemain 27 juin (9 juillet), jour o furent signs les
prliminaires de la paix. Les Empereurs changrent les grands-cordons
de leurs ordres: Alexandre reut la Lgion d'honneur, et Napolon, le
Saint-Andr. Un grand banquet, auquel les Empereurs devaient assister,
fut offert par le bataillon de la garde franaise au bataillon de
Probrajensky.

Plus Rostow pensait  la faon d'agir de Boris, plus il en tait
affect. Il feignit de dormir quand Boris rentra, et le lendemain matin
il s'clipsa de bonne heure, pour aller courir les rues en habit civil
et en chapeau rond, et examiner les Franais, leurs uniformes et les
maisons occupes par les deux souverains. Sur la place, on commenait 
disposer les tables destines au repas, et  pavoiser les faades des
maisons de drapeaux russes et franais, orns des chiffres A et N.

Il est vident que Boris ne veut rien faire, se disait Nicolas, et tout
est fini entre nous!... mais je ne m'en irai pas sans avoir tent
l'impossible pour Denissow. Il faut que sa lettre parvienne 
l'Empereur... et l'Empereur est l! ajoutait-il mentalement en se
rapprochant sans le vouloir de la demeure impriale.

Deux chevaux tout sells attendaient devant la porte: la suite se
rassemblait pour escorter Alexandre.

Je le verrai, mais comment lui remettrai-je moi-mme la supplique?
Comment lui dirai-je tout?... M'arrterait-on par hasard  cause de mon
habit civil?... Non! non! Il comprendra que c'est une injustice, car il
comprend tout, lui.... Et si l'on m'arrte?... Aprs tout, le grand
mal.... Ah! on se rassemble.... Eh bien, j'irai et je la remettrai: tant
pis pour Droubetzko, qui m'y oblige!...

Et avec une dcision dont il ne se serait pas cru capable, il se dirigea
vers l'entre.

Cette fois-ci, je ne laisserai pas chapper l'occasion comme 
Austerlitz. Je tomberai  ses pieds, je le prierai, je le supplierai!
Son coeur battait avec violence  la pense de le revoir: Il
m'coutera, me relvera, me remerciera! Il me dira: Je suis heureux de
pouvoir faire le bien et rparer les injustices!...

Et il passa, sans faire la moindre attention aux regards curieusement
dirigs sur lui.

Un large escalier montait du perron au premier tage;  droite tait une
porte ferme, et sous la vote de l'escalier une autre porte, qui
conduisait au rez-de-chausse.

Qui demandez-vous? lui dit-on.

--C'est une supplique  remettre  Sa Majest, rpondit Nicolas d'une
voix tremblante.

--Veuillez alors passer de son ct.

 cette invitation faite avec indiffrence, Rostow s'effraya de son
entreprise; la pense de se trouver inopinment face  face avec
l'Empereur tait si sduisante et si terrible  la fois, qu'il tait
presque sur le point de s'enfuir, mais le fourrier de la chambre lui
ouvrit la porte et le fit entrer chez l'officier de service.

Un homme de taille moyenne, de trente ans environ, en pantalon blanc, en
bottes fortes, qui venait de passer une fine chemise de batiste, se
faisait boutonner ses bretelles par son valet de chambre.

Bien faite et la beaut du diable! disait-il  quelqu'un dans la pice
voisine.  la vue du jeune homme, il frona le sourcil et se tut.

Que dsirez-vous? Une supplique?...

--Qu'est-ce que c'est? demanda une voix dans l'autre chambre.

--Encore un ptitionnaire! rpondit celui qui s'habillait.

--Dites-lui d'attendre, remettez-le  plus tard. Il va sortir, il faut
l'accompagner.

--Demain, demain, il est trop tard  prsent...

Rostow fit quelques pas vers la porte:

De qui est la supplique, et qui tes-vous?

--Du major Denissow.

--Mais vous, qui tes-vous? un officier?

--Le comte Rostow, lieutenant.

--Quelle hardiesse! La supplique aurait d tre remise par votre chef.
Partez vite, partez vite!...

Et il reprit sa toilette interrompue.

Rostow sortit; le perron tait envahi par une foule de gnraux en
grande tenue, devant lesquels il se trouvait forc de passer.

Et, mourant de peur, rien qu'en songeant qu'il pouvait rencontrer
l'Empereur, il craignait de se couvrir de honte, d'tre mis aux arrts
devant lui, il comprenait et regrettait toute l'inconvenance de sa
conduite, et se glissait les yeux baisss hors de cette brillante
runion, lorsqu'une voix de basse bien connue l'appela par son nom, et
une main se posa sur son paule:

Que faites-vous donc l, mon cher, et en habit civil encore?

C'tait un gnral de cavalerie, ancien divisionnaire de Rostow, qui
avait su pendant cette campagne conqurir les bonnes grces de
l'Empereur.

Le jeune homme, effray, s'empressa de se justifier, mais, la bonhomie
railleuse de son chef l'ayant rassur, il le prit  part, lui exposa
l'affaire d'une voix mue et implora son appui. Le gnral branla la
tte d'un air soucieux:

C'est triste pour ce brave, dit-il, donne-moi la supplique.

 peine la lui avait-il remise, qu'un bruit d'perons rsonna sur
l'escalier, et le gnral se rapprocha des autres. C'tait la suite qui
descendait et qui se mit immdiatement en selle. L'cuyer Heine, le mme
qui tait  Austerlitz, amena le cheval de l'Empereur; un lger
craquement de bottes se fit entendre, et Rostow devina aussitt quel
tait celui qui descendait les degrs. Oubliant sa crainte d'tre
reconnu, il s'avana au milieu de quelques autres curieux, et revit,
aprs un intervalle de deux ans, ces traits, ce regard, cette dmarche,
cet ensemble sduisant de douceur et de majest qui lui taient si
chers.... Son enthousiasme et son amour se rveillrent avec une
nouvelle force. L'Empereur portait l'uniforme du rgiment de
Probrajensky, le pantalon de peau collant, les bottes fortes, et sur la
poitrine la plaque d'un ordre tranger (la Lgion d'honneur) que Nicolas
ne connaissait pas. Tenant son chapeau sous son bras, et mettant ses
gants, il s'arrta au haut des marches du perron, et claira tout ce qui
l'entourait de son lumineux regard. Il jeta quelques mots en passant 
certains privilgis, et, reconnaissant le gnral de cavalerie, il lui
sourit et l'appela  lui d'un signe de la main.

Toute la suite recula, et Rostow put s'apercevoir qu'une assez longue
conversation s'engageait entre eux deux.

L'Empereur fit un pas vers son cheval, la suite et la foule de la rue
s'lancrent en avant, et Alexandre, saisissant le pommeau de la selle,
se retourna encore une fois vers le gnral, et lui dit d'une voix
accentue, comme s'il tenait  tre entendu de tous:

Impossible, gnral, et c'est impossible parce que la loi est au-dessus
de moi! Il posa le pied dans l'trier, le gnral s'inclina
respectueusement. Pendant que l'Empereur s'loignait au galop, Nicolas,
oubliant tout dans son exaltation, courut  sa suite avec la foule.


XXI


Les bataillons de Probrajensky et de la garde franaise avec ses hauts
bonnets  poils taient aligns, le premier  droite, le second 
gauche.

Au moment o l'Empereur s'avanait vers eux et o ils lui prsentaient
les armes, un autre groupe de cavaliers, en avant desquels s'avanait un
personnage que Rostow devina tout de suite tre Napolon, dboucha de
l'autre ct de la place. Il arrivait au galop sur un cheval gris, pur
sang arabe, couvert d'une chabraque amarante brode d'or. Il portait son
petit chapeau, le grand cordon de Saint-Andr et un uniforme bleu fonc
entr'ouvert sur un gilet blanc. Ds qu'il fut prs de l'Empereur
Alexandre, il souleva son chapeau, et l'oeil exerc de Rostow remarqua
qu'il ne se tenait pas bien en selle. Les bataillons crirent: Hourra!
et Vive l'Empereur! Ayant chang quelques paroles, les illustres
allis descendirent de cheval et se donnrent la main. Le sourire de
Napolon tait contraint et dsagrable, tandis que celui d'Alexandre se
distinguait par une bienveillance toute naturelle.

Rostow ne les quitta pas des yeux, malgr les ruades des chevaux de la
gendarmerie franaise, charge de contenir la foule; il tait stupfait
de voir l'Empereur traiter Napolon d'gal  gal, et ce dernier en
faire autant avec une parfaite aisance.

Les deux souverains, accompagns de leur suite, s'approchrent du
bataillon de Probrajensky; Rostow, qui se trouvait au premier rang
d'une foule considrable masse en cet endroit, se trouva si prs de son
Empereur bien-aim, qu'il eut peur d'tre reconnu.

Sire, je vous demande la permission de donner la Lgion d'honneur au
plus brave de vos soldats, dit une voix nette, en prononant
distinctement chaque syllabe. C'tait le petit Bonaparte qui parlait
ainsi, en regardant, de bas en haut, droit dans les yeux du Tsar, qui,
l'coutant avec attention, lui sourit en lui faisant un signe
affirmatif.

 celui qui s'est le plus vaillamment conduit dans cette guerre!
ajouta Napolon avec un calme irritant pour Rostow, et en regardant avec
assurance les soldats russes aligns, qui prsentaient les armes et
fixaient, immobiles, les yeux sur la figure du Tsar:

--Votre Majest me permettra-t-elle de demander l'avis du colonel? dit
Alexandre, en faisant quelques pas vers le prince Kozlovsky, commandant
du bataillon. Bonaparte ta avec peine de sa petite main blanche son
gant, qui se dchira, et le jeta. Un aide de camp s'lana pour le
ramasser.

 qui la donner? demanda l'Empereur Alexandre, assez bas et en russe.

-- celui que Votre Majest choisira.

L'Empereur frona le sourcil involontairement et ajouta:

Il faut pourtant lui rpondre.

Le regard de Kozlovsky parcourut les rangs et glissa sur Rostow.

Serait-ce  moi par hasard? se dit celui-ci.

Lazarew, dit le colonel d'un air dcid, et le premier soldat du rang
en sortit aussitt, le visage tressaillant d'motion, comme il arrive
toujours  un appel fait inopinment devant le front.

O vas-tu? ne bouge pas! murmurrent plusieurs voix, et Lazarew, ne
sachant o aller, s'arrta effray.

Napolon tourna imperceptiblement la tte en arrire, et tendit sa
petite main potele comme pour saisir quelque chose. Les personnes de sa
suite, devinant  l'instant son dsir, s'agitrent, chuchotrent, se
passrent de l'une  l'autre un petit objet, et un page, le mme que
Nicolas avait vu chez Boris, s'lana en avant, et, saluant avec
respect, dposa dans cette main tendue une croix  ruban rouge. Napolon
la prit sans la regarder et s'approcha de Lazarew, qui, les yeux
carquills, continuait obstinment  regarder son Empereur. Jetant un
coup d'oeil au Tsar pour bien lui prouver que ce qu'il allait faire
tait une gracieuset  son intention, Napolon posa sa main, qui tenait
la croix, sur la poitrine du soldat, comme si son attouchement seul
devait suffire  rendre  tout jamais ce brave heureux d'avoir t
dcor et distingu entre tous. Sa main daigna donc toucher la poitrine
du soldat, et la croix qu'il y appliquait fut aussitt attache par les
officiers empresss des deux suites. Lazarew suivait d'un air sombre les
gestes de ce petit homme, et reporta, sans changer de pose, son regard
sur son souverain, comme pour lui demander ce qu'il devait faire; n'en
recevant aucun ordre, il resta pendant un certain temps dans son
immobilit de statue.

Les Empereurs remontrent  cheval et s'loignrent. Les Probrajensky
rompirent les rangs, se mlrent aux grenadiers franais et s'assirent
autour des tables.

Lazarew occupait la place d'honneur; militaires et civils, officiers
russes et franais, tous l'embrassaient, le flicitaient, lui serraient
les mains, l'entouraient  l'envi, et le bourdonnement des deux langues,
ml aux rires et aux chants, s'entendait de tous cts sur la place.
Deux officiers, aux figures chauffes et joyeuses, passrent devant
Rostow:

Quel rgal, mon cher!... et servis avec de l'argenterie!... As-tu vu
Lazarew?

--Je l'ai vu.

--On assure que demain les Probrajensky traiteront les Franais.

--Quel bonheur pour ce Lazarew! 1 200 francs de pension  vie!

--En voil un bonnet! criait un Probrajensky, en mettant sur sa tte le
bonnet  poil d'un grenadier.

--C'est charmant!

--Connais-tu le mot d'ordre? disait un officier de la garde  un
camarade. Avant-hier c'tait: Napolon, France, bravoure; hier c'tait
Alexandre, Russie, grandeur Un jour c'est Napolon qui le donne, le
lendemain c'est l'Empereur, et demain il enverra la croix de
Saint-Georges au plus brave soldat de la garde franaise. On ne peut
faire autrement que de lui rendre la pareille.

Boris, qui, avec son ami Gelinski, tait venu pour admirer le banquet,
aperut Rostow appuy au coin d'une maison:

Nicolas! bonjour; qu'es-tu donc devenu?... nous ne nous sommes pas vus.
Qu'as-tu donc? ajouta-t-il, en remarquant son air farouche et dfait.

--Rien, rien.

--Tu viendras tantt?

--Oui, j'irai.

Rostow resta longtemps adoss contre la muraille, suivant des yeux les
hros de la fte, pendant qu'un douloureux travail intrieur
s'accomplissait en lui. Des doutes terribles envahissaient son me, et
il ne pouvait leur donner de solution satisfaisante. Il pensait 
Denissow,  son indiffrence chagrine,  sa soumission inattendue; il
revoyait l'hpital, sa salet, ses pouvantables maladies, ces bras et
ces jambes qui manquaient, et il croyait encore sentir l'odeur du
cadavre. Cette impression fut si vive, qu'il chercha instinctivement
autour de lui d'o elle lui montait  la gorge. Il pensait  Bonaparte,
 son air satisfait,  Bonaparte empereur, aim et respect de son
souverain bien-aim! Mais alors, pourquoi tous ces membres mutils?
pourquoi tous ces gens tus? D'un ct, Lazarew dcor, de l'autre
Denissow puni sans espoir de grce!... Et il s'effrayait lui-mme du
tour que prenaient ses rflexions.

La faim et le fumet des plats le tirrent de cette rverie, et comme,
aprs tout, il fallait manger avant de s'en retourner, il entra dans
l'auberge voisine. Un grand nombre d'officiers, arrivs comme lui en
habit civil, y taient runis, et ce fut  grand'peine qu'il parvint 
se faire servir  dner. Deux camarades de sa division se joignirent 
lui: on causa de la paix, et tous, comme du reste la majeure partie de
l'arme, en exprimrent leur mcontentement. Ils assuraient que si on
avait tenu bon aprs Friedland, Napolon tait perdu, parce qu'il
n'avait plus ni vivres ni munitions. Nicolas mangeait en silence et
buvait encore plus qu'il ne mangeait; deux bouteilles de vin y avaient
dj pass, et cependant le chaos qui tait dans sa tte l'accablait
toujours et ne se dbrouillait pas; il avait peur de s'abandonner  ses
penses et ne pouvait parvenir  les carter. Tout  coup,  la
rflexion d'un officier qui disait que la vue des Franais tait chose
humiliante, il s'cria, avec une violence que rien ne justifiait dans
ce moment et qui tonna son voisin, qu'il ne lui convenait pas de juger
ce qui aurait le mieux valu. Sa figure s'empourpra:

Comment pouvez-vous censurer les actions de l'Empereur? poursuivit-il.
Quel droit avons-nous de le faire? Nous ne connaissons ni son but, ni
son mobile!

--Mais je n'ai pas dit un mot de l'Empereur, reprit l'officier, ne
pouvant attribuer qu' l'ivresse cette trange sortie.

--Nous ne sommes pas des bureaucrates diplomates, nous sommes des
soldats et rien de plus, continua Rostow exaspr. On ordonne de mourir
et l'on meurt!... et si l'on est puni, eh bien, tant pis, c'est qu'on
l'a mrit!... ce n'est pas  nous de juger! S'il plat  notre
souverain de reconnatre Napolon comme Empereur, et de conclure avec
lui une alliance, c'est qu'il faut que ce soit ainsi; et si nous nous
mettons  tout juger,  tout critiquer, il ne restera bientt plus rien
de sacr pour nous. Nous finirons par dire que Dieu n'existe pas, qu'il
n'y a rien! ajouta-t-il en frappant du poing sur la table, et ses
ides, tout incohrentes qu'elles paraissaient videmment  ses
auditeurs, taient au contraire la consquence logique et sense de ses
rflexions.

Nous n'avons qu'une chose  faire: remplir notre devoir, nous battre et
ne jamais penser, voil tout! s'cria-t-il en terminant.

--Et boire! ajouta un des officiers, dsirant viter une querelle.

--Oui, et boire! rpta avec empressement Nicolas. Eh! garon, encore
une bouteille!

FIN DU PREMIER VOLUME

NOTES:

      [1] En franais dans le texte. (_Note du traducteur_.)
      [2] En franais dans le texte. (_Note du traducteur_.)
      [3] En franais dans le texte. (_Note du traducteur_.)
      [4] Bailli du village. (_Note du traducteur_.)
      [5] En franais dans le texte.
      [6] En franais dans le texte.
      [7]  cette poque, les grands seigneurs avaient toujours
 leur quipage quatre chevaux et un petit postillon sur l'un
des deux chevaux de devant.
      [8] En franais dans le texte.
      [9] Hors-d'oeuvre et eau-de-vie servis avant le dner.
(Note du traducteur.)
     [10] En hiver, les paysans russes couchent sur leur
pole, construit de faon  leur permettre de s'y tendre
plusieurs  la fois. _(Note du traducteur.)_
      [11] En franais dans le texte. (_Note du traducteur._)
      [12] En franais dans le texte. (_Note du traducteur_.)
      [13] En franais dans le texte. (_Note du traducteur_.)
      [14] Eau-de-vie de Riga. (_Note du traducteur._)
      [15] Nom d'une promenade de Moscou. (_Note du
traducteur._)
      [16] La sagne est gale  7 pieds, ou 2,13 m. La verste
est gale  500 sagnes. _(Note du correcteur.)_
      [17] En franais dans le texte. (_Note du traducteur._).
      [18] Le traducteur croit devoir relever l'erreur commise
par M. Bilibine au sujet du gnral Belliard, qui n'a jamais t
marchal.
      [19] Caban en toffe de laine. (_Note du traducteur_.)
      [20] Traduction littrale: Heureux de nous donner de
la peine. Rponse obligatoire des soldats dans l'arme russe
aux remerciements de leurs chefs. (_Note du traducteur_.)
      [21] Ici eut lieu l'attaque dont M. Thiers parle en ces
termes: Les Russes se conduisirent vaillamment et, chose
rare  la guerre, on vit deux masses d'infanterie marcher l'une
contre l'autre sans qu'aucune des deux cdt avant d'tre
aborde. Napolon  Sainte-Hlne s'exprime ainsi:
Quelques bataillons russes montrrent de l'intrpidit.
(_Note de l'auteur._)
      Voici textuellement les paroles de M. Thiers: et, ce qui
est rare  la guerre, les deux masses d'infanterie marchrent
rsolument l'une contre l'autre sans qu'aucune des deux cdt
avant d'tre aborde. Puis, quelques lignes plus loin: Les
Russes se conduisirent vaillamment. (_Note du
traducteur._)
      [22] Poud: Mesure de poids quivalente  16,38 kg.
(_Note du correcteur._)
      [23] Il est, et il tait surtout d'usage pour une femme
d'embrasser l'homme qui lui baisait la main. (_Note du
traducteur_.)
      [24] Pain blanc particulier  Moscou. (_Note du
traducteur._)
      [25] Cotonnade rouge  l'usage des paysans. (_Note du
traducteur._)
      [26] Le djeuner. (_Note du traducteur._)
      [27] En coupant les cheveux du nouveau-n, le prtre
accomplit un des rites du baptme, et un usage superstitieux
les fait dposer sur un morceau de cire qu'on jette dans l'eau
lustrale. Si la cire flotte  la surface, c'est un bon prsage; si
elle va au fond, c'est mauvais signe. (_Note du traducteur._)
      [28] Genre d'industrie spciale  la ville de Torjok.
(_Note du traducteur._)
      [29] En franais dans le texte. (_Note du traducteur._)
      [30] En franais dans le texte. (_Note du traducteur._)
      [31] En franais dans l'original. (_Note du traducteur._)
      [32] Maison de paysan russe. (_Note du traducteur._)
      [33] Nom d'une secte religieuse. (_Note du traducteur._)
      [34] Jeu que l'on joue avec un clou  grosse tte et un
anneau. (_Note du traducteur._)
      [35] Archine: unit de longueur russe gale  71 cm
(_Note du correcteur._)






End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome I, by Lon Tolsto

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