The Project Gutenberg EBook of Le pays des fourrures, by Jules Verne

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Title: Le pays des fourrures

Author: Jules Verne

Release Date: February 19, 2006 [EBook #17796]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DES FOURRURES ***




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Jules Verne

LE PAYS DES FOURRURES

(1873)




Table des matires


PREMIRE PARTIE
I.  Une soire au Fort-Reliance.
II.  Hudson's Bay Fur Company.
III.  Un savant dgel.
IV.  Une factorerie.
V.  Du Fort-Reliance au Fort-Entreprise.
VI.  Un duel de wapitis.
VII.  Le cercle polaire.
VIII.  Le lac du Grand-Ours.
IX.  Une tempte sur un lac.
X.  Un retour sur le pass.
XI.  En suivant la cte.
XII.  Le soleil de minuit.
XIII.  Le Fort-Esprance.
XIV.  Quelques excursions.
XV.   quinze milles du cap Bathurst.
XVI.  Deux coups de feu.
XVII.  L'approche de l'hiver.
XVIII.  La nuit polaire.
XIX.  Une visite de voisinage.
XX.  O le mercure gle.
XXI.  Les grands ours polaires.
XXII.  Pendant cinq mois.
XXIII.  L'clipse du 18 juillet 1860.
DEUXIME PARTIE
I.  Un fort flottant.
II.  O l'on est.
III.  Le tour de l'le.
IV.  Un campement de nuit.
V.  Du 25 juillet au 20 aot.
VI.  Dix jours de tempte.
VII.  Un feu et un cri.
VIII.  Une excursion de Mrs. Paulina Barnett.
IX.  Aventures de Kalumah.
X.  Le courant du Kamtchatka.
XI.  Une communication de Jasper Hobson.
XII.  Une chance  tenter.
XIII.   travers le champ de glace.
XIV.  Les mois d'hiver.
XV.  Une dernire exploration.
XVI.  La dbcle.
XVII.  L'avalanche.
XVIII.  Tous au travail.
XIX.  La mer de Behring.
XX.  Au large!
XXI.  O l'le se fait lot.
XXII.  Les quatre jours qui suivent.
XXIII.  Sur un glaon.
XXIV.  Conclusion.




PREMIRE PARTIE




I.

Une soire au Fort-Reliance.


Ce soir-l -- 17 mars 1859 -- le capitaine Craventy donnait une
fte au Fort-Reliance.

Que ce mot de fte n'veille pas dans l'esprit l'ide d'un gala
grandiose, d'un bal de cour, d'un raout carillonn ou d'un
festival  grand orchestre. La rception du capitaine Craventy
tait plus simple, et, pourtant, le capitaine n'avait rien pargn
pour lui donner tout l'clat possible.

En effet, sous la direction du caporal Joliffe, le grand salon du
rez-de-chausse s'tait transform. On voyait bien encore les
murailles de bois, faites de troncs  peine quarris, disposs
horizontalement; mais quatre pavillons britanniques, placs aux
quatre angles, et des panoplies, empruntes  l'arsenal du fort,
en dissimulaient la nudit. Si les longues poutres du plafond,
rugueuses, noirtres, s'allongeaient sur les contre-forts
grossirement ajusts, en revanche, deux lampes, munies de leur
rflecteur en fer-blanc, se balanaient comme deux lustres au bout
de leur chane et projetaient une suffisante lumire  travers
l'atmosphre embrume de la salle. Les fentres taient troites;
quelques-unes ressemblaient  des meurtrires; leurs carreaux,
blinds par un pais givre, dfiaient toutes les curiosits du
regard; mais deux ou trois pans de cotonnades rouges, disposes
avec got, sollicitaient l'admiration des invits. Quant au
plancher, il se composait de lourds madriers juxtaposs, que le
caporal Joliffe avait soigneusement balays pour la circonstance.
Ni fauteuils, ni divans, ni chaises, ni autres accessoires des
ameublements modernes ne gnaient la circulation. Des bancs de
bois,  demi engags dans l'paisse paroi, des cubes massifs,
dbits  coups de hache, deux tables  gros pieds, formaient tout
le mobilier du salon; mais la muraille d'entrefend,  travers
laquelle une troite porte  un seul battant donnait accs dans la
chambre voisine, tait orne d'une faon pittoresque et riche  la
fois. Aux poutres, et dans un ordre admirable, pendaient
d'opulentes fourrures, dont pareil assortiment ne se ft pas
rencontr aux plus enviables talages de Regent-Street ou de la
Perspective-Niewski. On et dit que toute la faune des contres
arctiques s'tait fait reprsenter dans cette dcoration par un
chantillon de ses plus belles peaux. Le regard hsitait entre les
fourrures de loups, d'ours gris, d'ours polaires, de loutres, de
wolvrnes, de wisons, de castors, de rats musqus, d'hermines, de
renards argents. Au-dessus de cette exposition se droulait une
devise dont les lettres avaient t artistement dcoupes dans un
morceau de carton peint, -- la devise de la clbre Compagnie de
la baie d'Hudson:

PROPELLE CUTEM.

Vritablement, caporal Joliffe, dit le capitaine Craventy  son
subordonn, vous vous tes surpass!

-- Je le crois, mon capitaine, je le crois, rpondit le caporal.
Mais rendons justice  chacun. Une part de vos loges revient 
mistress Joliffe, qui m'a aid en tout ceci.

-- C'est une femme adroite, caporal.

-- Elle n'a pas sa pareille, mon capitaine.

Au centre du salon se dressait un pole norme, moiti brique,
moiti faence, dont le gros tuyau de tle, traversant le plafond,
allait pancher au dehors des torrents de fume noire. Ce pole
tirait, ronflait, rougissait sous l'influence des pelletes de
charbon que le chauffeur, -- un soldat spcialement charg de ce
service, -- y engouffrait sans cesse. Quelquefois, un remous de
vent encapuchonnait la chemine extrieure. Une cre fume, se
rabattant  travers le foyer, envahissait alors le salon; des
langues de flammes lchaient les parois de brique; un nuage opaque
voilait la lumire de la lampe, et encrassait les poutres du
plafond. Mais ce lger inconvnient touchait peu les invits du
Fort-Reliance. Le pole les chauffait, et ce n'tait pas acheter
trop cher sa chaleur, car il faisait terriblement froid au dehors,
et au froid se joignait un coup de vent de nord, qui en redoublait
l'intensit.

En effet, on entendait la tempte mugir autour de la maison. La
neige qui tombait, presque solidifie dj, crpitait sur le givre
des vitres. Des sifflements aigus, passant entre les jointures des
portes et des fentres, s'levaient parfois jusqu' la limite des
sons perceptibles. Puis, un grand silence se faisait. La nature
semblait reprendre haleine, et de nouveau, la rafale se dchanait
avec une pouvantable force. On sentait la maison trembler sur ses
pilotis, les ais craquer, les poutres gmir. Un tranger, moins
habitu que les htes du fort  ces convulsions de l'atmosphre,
se serait demand si la tourmente n'allait pas emporter cet
assemblage de planches et de madriers. Mais les invits du
capitaine Craventy se proccupaient peu de la rafale, et, mme au
dehors, ils ne s'en seraient pas plus effrays que ces ptrels-
satanicles qui se jouent au milieu des temptes.

Cependant, au sujet de ces invits, il faut faire quelques
observations. La runion comprenait une centaine d'individus des
deux sexes; mais deux seulement -- deux femmes -- n'appartenaient
pas au personnel accoutum du Fort-Reliance. Ce personnel se
composait du capitaine Craventy, du lieutenant Jasper Hobson, du
sergent Long, du caporal Joliffe et d'une soixantaine de soldats
ou employs de la Compagnie. Quelques-uns taient maris, entre
autres le caporal Joliffe, heureux poux d'une Canadienne vive et
alerte, puis un certain Mac Nap, cossais mari  une cossaise,
et John Ra, qui avait pris femme dernirement parmi les Indiennes
de la contre. Tout ce monde, sans distinction de rang, officiers,
employs ou soldats, tait trait, ce soir-l, par le capitaine
Craventy.

Il convient d'ajouter ici que le personnel de la Compagnie n'avait
pas fourni seul son contingent  la fte. Les forts du voisinage,
-- et dans ces contres lointaines on voisine  cent milles de
distance, -- avaient accept l'invitation du capitaine Craventy.
Bon nombre d'employs ou de facteurs taient venus du Fort-
Providence ou du Fort-Rsolution, appartenant  la circonscription
du lac de l'Esclave, et mme du Fort-Chipewan et du Fort-Liard
situs plus au sud. C'tait un divertissement rare, une
distraction inattendue, que devaient rechercher avec empressement
ces reclus, ces exils,  demi perdus dans la solitude des rgions
hyperborennes.

Enfin, quelques chefs indiens n'avaient point dclin l'invitation
qui leur fut faite. Ces indignes, en rapports constants avec les
factoreries, fournissaient en grande partie et par voie d'change
les fourrures dont la Compagnie faisait le trafic. C'taient
gnralement des Indiens Chipeways, hommes vigoureux,
admirablement constitus, vtus de casaques de peaux et de
manteaux de fourrures du plus grand effet. Leur face, moiti
rouge, moiti noire, prsentait ce masque spcial que la couleur
locale impose en Europe aux diables des feries. Sur leur tte se
dressaient des bouquets de plumes d'aigle dploys comme
l'ventail d'une seora et qui tremblaient  chaque mouvement de
leur chevelure noire. Ces chefs, au nombre d'une douzaine,
n'avaient point amen leurs femmes, malheureuses squaws qui ne
s'lvent gure au-dessus de la condition d'esclaves.

Tel tait le personnel de cette soire, auquel le capitaine
faisait les honneurs du Fort-Reliance. On ne dansait pas, faute
d'orchestre; mais le buffet remplaait avantageusement les
gagistes des bals europens. Sur la table s'levait un pudding
pyramidal que Mrs. Joliffe avait confectionn de sa main; c'tait
un norme cne tronqu, compos de farine, de graisse de rennes et
de boeuf musqu, auquel manquaient peut-tre les oeufs, le lait,
le citron recommands par les traits de cuisine, mais qui
rachetait ce dfaut par ses proportions gigantesques. Mrs. Joliffe
ne cessait de le dbiter en tranches, et cependant l'norme masse
rsistait toujours. Sur la table figuraient aussi des piles de
sandwiches, dans lesquelles le biscuit de mer remplaait les fines
tartines de pain anglais; entre deux tranches de biscuit qui,
malgr leur duret, ne rsistaient pas aux dents des Chipeways,
Mrs. Joliffe avait ingnieusement gliss de minces lanires de
corn-beef, sorte de boeuf sal, qui tenait la place du jambon
d'York et de la galantine truffe des buffets de l'ancien
continent. Quant aux rafrachissements, le whisky et le gin, ils
circulaient dans de petits verres d'tain, sans parler d'un punch
gigantesque qui devait clore cette fte, dont les Indiens
parleront longtemps dans leurs wigwams.

Aussi que de compliments les poux Joliffe reurent pendant cette
soire! Mais aussi, quelle activit, quelle bonne grce! Comme ils
se multipliaient! Avec quelle amabilit ils prsidaient  la
distribution des rafrachissements! Non! ils n'attendaient pas,
ils prvenaient les dsirs de chacun. On n'avait pas le temps de
demander, de souhaiter mme. Aux sandwiches succdaient les
tranches de l'inpuisable pudding! Au pudding, les verres de gin
ou de whisky!

Non, merci, mistress Joliffe.

-- Vous tes trop bon, caporal, je vous demanderai la permission
de respirer.

-- Mistress Joliffe, je vous assure que j'touffe!

-- Caporal Joliffe, vous faites de moi ce que vous voulez.

-- Non, cette fois, mistress, non! c'est impossible!

Telles taient les rponses que s'attirait presque invariablement
l'heureux couple. Mais le caporal et sa femme insistaient
tellement que les plus rcalcitrants finissaient par cder. Et
l'on mangeait sans cesse, et l'on buvait toujours! Et le ton des
conversations montait! Les soldats, les employs s'animaient. Ici
l'on parlait chasse, plus loin trafic. Que de projets forms pour
la saison prochaine! La faune entire des rgions arctiques ne
suffirait pas  satisfaire ces chasseurs entreprenants. Dj les
ours, les renards, les boeufs musqus, tombaient sous leurs
balles! Les castors, les rats, les hermines, les martres, les
wisons se prenaient par milliers dans leurs trappes! Les fourrures
prcieuses s'entassaient dans les magasins de la Compagnie, qui,
cette anne-l, ralisait des bnfices hors de toute prvision.
Et, tandis que les liqueurs, abondamment distribues, enflammaient
ces imaginations europennes, les Indiens, graves et silencieux,
trop fiers pour admirer, trop circonspects pour promettre,
laissaient dire ces langues babillardes, tout en absorbant, 
haute dose, l'eau de feu du capitaine Craventy.

Le capitaine, lui, heureux de ce brouhaha, satisfait du plaisir
que prenaient ces pauvres gens, relgus pour ainsi dire au-del
du monde habitable, se promenait joyeusement au milieu de ses
invits, rpondant  toutes les questions qui lui taient poses,
lorsqu'elles se rapportaient  la fte:

Demandez  Joliffe! demandez  Joliffe!

Et l'on demandait  Joliffe, qui avait toujours une parole
gracieuse au service de chacun.

Parmi les personnes attaches  la garde et au service du Fort-
Reliance, quelques-unes doivent tre plus spcialement signales,
car ce sont elles qui vont devenir le jouet de circonstances
terribles, qu'aucune perspicacit humaine ne pouvait prvoir. Il
convient donc, entre autres, de citer le lieutenant Jasper Hobson,
le sergent Long, les poux Joliffe et deux trangres auxquelles
le capitaine faisait les honneurs de la soire.

C'tait un homme de quarante ans que le lieutenant Jasper Hobson.
Petit, maigre, s'il ne possdait pas une grande force musculaire,
en revanche, son nergie morale le mettait au-dessus de toutes les
preuves et de tous les vnements. C'tait un enfant de la
Compagnie. Son pre, le major Hobson, un Irlandais de Dublin,
mort depuis quelques annes, avait longtemps occup avec Mrs.
Hobson le Fort-Assiniboine. L tait n Jasper Hobson. L, au pied
mme des Montagnes Rocheuses, son enfance et sa jeunesse
s'coulrent librement. Instruit svrement par le major Hobson,
il devint un homme par le sang-froid et le courage, quand l'ge
n'en faisait encore qu'un adolescent. Jasper Hobson n'tait point
un chasseur, mais un soldat, un officier intelligent et brave.
Pendant les luttes que la Compagnie eut  soutenir dans l'Orgon
contre les compagnies rivales, il se distingua par son zle et son
audace, et conquit rapidement son grade de lieutenant. En
consquence de son mrite bien reconnu, il venait d'tre dsign
pour commander une expdition dans le Nord. Cette expdition avait
pour but d'explorer les parties septentrionales du lac du Grand-
Ours et d'tablir un fort sur la limite du continent amricain. Le
dpart du lieutenant Jasper Hobson devait s'effectuer dans les
premiers jours d'avril.

Si le lieutenant prsentait le type accompli de l'officier, le
sergent Long, homme de cinquante ans, dont la rude barbe semblait
faite en fibres de coco, tait, lui, le type du soldat, brave par
nature, obissant par temprament, ne connaissant que la consigne,
ne discutant jamais un ordre, si trange qu'il ft, ne raisonnant
plus, quand il s'agissait du service, vritable machine en
uniforme, mais machine parfaite, ne s'usant pas, marchant
toujours, sans se fatiguer jamais. Peut-tre le sergent Long
tait-il un peu dur pour ses hommes, comme il l'tait pour lui-
mme. Il ne tolrait pas la moindre infraction  la discipline,
consignant impitoyablement  propos du moindre manquement, et
n'ayant jamais t consign. Il commandait, car son grade de
sergent l'y obligeait, mais il n'prouvait, en somme, aucune
satisfaction  donner des ordres. En un mot, c'tait un homme n
pour obir, et cette annihilation de lui-mme allait  sa nature
passive. C'est avec ces gens-l que l'on fait les armes
redoutables. Ce ne sont que des bras au service d'une seule tte.
N'est-ce pas l l'organisation vritable de la force? Deux types
ont t imagins par la Fable: Briare aux cent bras, l'Hydre aux
cent ttes. Si l'on met ces deux montres aux prises, qui
remportera la victoire? Briare.

On connat le caporal Joliffe. C'tait peut-tre la mouche du
coche, mais on se plaisait  l'entendre bourdonner. Il et plutt
fait un majordome qu'un soldat. Il le sentait bien. Aussi
s'intitulait-il volontiers caporal charg du dtail, mais dans
ces dtails il se serait perdu cent fois, si la petite Mrs.
Joliffe ne l'et guid d'une main sre. Il s'ensuit que le caporal
obissait  sa femme, sans vouloir en convenir, se disant, sans
doute, comme Sancho le philosophe: Ce n'est pas grand'chose qu'un
conseil de femme, mais il faut tre fou pour n'y point prter
attention!

L'lment tranger, dans le personnel de la soire, tait, on l'a
dit, reprsent par deux femmes, ges de quarante ans environ.
L'une de ces femmes mritait justement d'tre place au premier
rang des voyageuses clbres. Rivale des Pfeiffer, des Tinn, des
Haumaire de Hell, son nom, Paulina Barnett, fut plus d'une fois
cit avec honneur aux sances de la Socit royale de gographie.
Paulina Barnett, en remontant le cours du Bramapoutre jusqu'aux
montagnes du Tibet, et en traversant un coin ignor de la
Nouvelle-Hollande, de la baie des Cygnes au golfe de Carpentarie,
avait dploy les qualits d'une grande voyageuse. C'tait une
femme de haute taille, veuve depuis quinze ans que la passion des
voyages entranait incessamment  travers des pays inconnus. Sa
tte, encadre dans de longs bandeaux, dj blanchis par place,
dnotait une relle nergie. Ses yeux, un peu myopes, se
drobaient derrire un lorgnon  monture d'argent, qui prenait son
point d'appui sur un nez long, droit, dont les narines mobiles
semblaient aspirer l'espace. Sa dmarche, il faut l'avouer,
tait peut-tre un peu masculine, et toute sa personne respirait
moins la grce que la force morale. C'tait une Anglaise du comt
d'York, pourvue d'une certaine fortune, dont le plus clair se
dpensait en expditions aventureuses. Et si en ce moment, elle se
trouvait au Fort-Reliance, c'est que quelque exploration nouvelle
l'avait conduite en ce poste lointain. Aprs s'tre lance 
travers les rgions quinoxiales, sans doute elle voulait pntrer
jusqu'aux dernires limites des contres hyperborennes. Sa
prsence au fort tait un vnement. Le directeur de la Compagnie
l'avait recommande par lettre spciale au capitaine Craventy.
Celui-ci, d'aprs la teneur de cette lettre, devait faciliter  la
clbre voyageuse le projet qu'elle avait form de se rendre aux
rivages de la mer polaire. Grande entreprise! Il fallait reprendre
l'itinraire des Hearne, des Mackenzie, des Ra, des Franklin. Que
de fatigues, que d'preuves, que de dangers dans cette lutte avec
les terribles lments des climats arctiques! Comment une femme
osait-elle s'aventurer l o tant d'explorateurs avaient recul ou
pri? Mais l'trangre, confine en ce moment au Fort-Reliance,
n'tait point une femme: c'tait Paulina Barnett, laurate de la
Socit royale.

On ajoutera que la clbre voyageuse avait dans sa compagne Madge
mieux qu'une servante, une amie dvoue, courageuse, qui ne vivait
que pour elle, une cossaise des anciens temps, qu'un Caleb et pu
pouser sans droger. Madge avait quelques annes de plus que sa
matresse, -- cinq ans environ; elle tait grande et
vigoureusement charpente. Madge tutoyait Paulina, et Paulina
tutoyait Madge. Paulina regardait Madge comme une soeur ane;
Madge traitait Paulina comme sa fille. En somme, ces deux tres
n'en faisaient qu'un.

Et pour tout dire, c'tait en l'honneur de Paulina Barnett que le
capitaine Craventy traitait ce soir-l ses employs et les Indiens
de la tribu Chipeways. En effet, la voyageuse devait se joindre au
dtachement du lieutenant Jasper Hobson dans son exploration au
Nord. C'tait pour Mrs. Paulina Barnett que le grand salon de la
factorerie retentissait de joyeux hurrahs.

Et si pendant cette mmorable soire, le pole consomma un quintal
de charbon, c'est qu'un froid de vingt-quatre degrs Fahrenheit
au-dessous de zro (32 centigr. au-dessous de glace) rgnait au
dehors, et que le Fort-Reliance est situ par 61 47' de latitude
septentrionale,  moins de quatre degrs du cercle polaire.




II.

Hudson's Bay Fur Company.


Monsieur le capitaine?

-- Madame Barnett.

-- Que pensez-vous de votre lieutenant, monsieur Jasper Hobson?

-- Je pense que c'est un officier qui ira loin.

-- Qu'entendez-vous par ces mots: il ira loin? Voulez-vous dire
qu'il dpassera le quatre-vingtime parallle?

Le capitaine Craventy ne put s'empcher de sourire  cette
question de Mrs. Paulina Barnett. Elle et lui causaient auprs du
pole, pendant que les invits allaient et venaient de la table
des victuailles  la table des rafrachissements.

Madame, rpondit le capitaine, tout ce qu'un homme peut faire,
Jasper Hobson le fera. La Compagnie l'a charg d'explorer le nord
de ses possessions et d'tablir une factorerie aussi prs que
possible des limites du continent amricain, et il l'tablira.

-- C'est une grande responsabilit qui incombe au lieutenant
Hobson! dit la voyageuse.

-- Oui, madame, mais Jasper Hobson n'a jamais recul devant une
tche  accomplir, si rude qu'elle pt tre.

-- Je vous crois, capitaine, rpondit Mrs. Paulina, et ce
lieutenant, nous le verrons  l'oeuvre. Mais quel intrt pousse
donc la Compagnie  construire un fort sur les limites de la mer
Arctique?

-- Un grand intrt, madame, rpondit le capitaine, et j'ajouterai
mme un double intrt. Probablement dans un temps assez
rapproch, la Russie cdera ses possessions amricaines au
gouvernement des Etats-Unis[1]. Cette cession opre, le trafic de
la Compagnie deviendra trs difficile avec le Pacifique,  moins
que le passage du nord-ouest dcouvert par Mac Clure ne devienne
une voie praticable. C'est, d'ailleurs, ce que de nouvelles
tentatives dmontreront, car l'amiraut va envoyer un btiment
dont la mission sera de remonter la cte amricaine depuis le
dtroit de Behring jusqu'au golfe du Couronnement, limite
orientale en de de laquelle doit tre tabli le nouveau fort.
Or, si l'entreprise russit, ce point deviendra une factorerie
importante dans laquelle se concentrera tout le commerce de
pelleteries du Nord. Et, tandis que le transport des fourrures
exige un temps considrable et des frais normes pour tre
effectu  travers les territoires indiens, en quelques jours des
steamers pourront aller du nouveau fort  l'ocan Pacifique.

-- Ce sera l, en effet, rpondit Mrs. Paulina Barnett, un
rsultat considrable, si le passage du nord-ouest peut tre
utilis. Mais vous aviez parl d'un double intrt, je crois?

-- L'autre intrt, madame, reprit le capitaine, le voici, et
c'est, pour ainsi dire, une question vitale pour la Compagnie,
dont je vous demanderai la permission de vous rappeler l'origine
en quelques mots. Vous comprendrez alors pourquoi cette
association, si florissante autrefois, est maintenant menace dans
la source mme de ses produits.

En quelques mots, effectivement, le capitaine Craventy fit
l'historique de cette Compagnie clbre.

On sait que ds les temps les plus reculs, l'homme emprunta aux
animaux leur peau ou leur fourrure pour s'en vtir. Le commerce
des pelleteries remonte donc  la plus haute antiquit. Le luxe de
l'habillement se dveloppa mme  ce point que des lois
somptuaires furent plusieurs fois dictes afin d'enrayer cette
mode qui se portait principalement sur les fourrures. Le vair et
le petit-gris durent tre prohibs au milieu du XIIme sicle.

En 1553, la Russie fonda plusieurs tablissements dans ses steppes
septentrionales, et des compagnies anglaises ne tardrent pas 
l'imiter. C'tait par l'entremise des Samoydes que se faisait
alors ce trafic de martres-zibelines, d'hermines, de castors, etc.
Mais, pendant le rgne d'lisabeth, l'usage des fourrures
luxueuses fut restreint singulirement, de par la volont royale,
et, pendant quelques annes, cette branche de commerce demeura
paralyse.

Le 2 mai 1670, un privilge fut accord  la Compagnie des
pelleteries de la baie d'Hudson. Cette socit comptait un certain
nombre d'actionnaires dans la haute noblesse, le duc d'York, le
duc d'Albermale, le comte de Shaftesbury, etc. Son capital n'tait
alors que de huit mille quatre cent vingt livres. Elle avait pour
rivales les associations particulires dont les agents franais,
tablis au Canada, se lanaient dans des excursions aventureuses,
mais fort lucratives. Ces intrpides chasseurs, connus sous le nom
de voyageurs canadiens, firent une telle concurrence  la
Compagnie naissante, que l'existence de celle-ci fut srieusement
compromise.

Mais la conqute du Canada vint modifier cette situation prcaire.
Trois ans aprs la prise de Qubec, en 1766, le commerce des
pelleteries reprit avec un nouvel entrain. Les facteurs anglais
s'taient familiariss avec les difficults de ce genre de trafic:
ils connaissaient les moeurs du pays, les habitudes des Indiens,
le mode qu'ils employaient dans leurs changes. Cependant, les
bnfices de la Compagnie taient nuls encore. De plus, vers 1784,
des marchands de Montral s'tant associs pour l'exploitation des
pelleteries, fondrent cette puissante Compagnie du nord-ouest,
qui centralisa bientt toutes les oprations de ce genre. En 1798,
les expditions de la nouvelle socit se montaient au chiffre
norme de cent vingt mille livres sterling, et la Compagnie de la
baie d'Hudson tait encore menace dans son existence.

Il faut dire que cette Compagnie du nord-ouest ne reculait devant
aucun acte immoral, quand son intrt tait en jeu. Exploitant
leurs propres employs, spculant sur la misre des Indiens, les
maltraitant, les pillant aprs les avoir enivrs, bravant la
dfense du parlement qui prohiba la vente des liqueurs alcooliques
sur les territoires indignes, les agents du nord-ouest
ralisaient d'normes bnfices, malgr la concurrence des
socits amricaines et russes qui s'taient fondes, entre autres
la Compagnie amricaine des pelleteries, cre en 1809 avec un
capital d'un million de dollars, et qui exploitait l'ouest des
Montagnes-Rocheuses.

Mais de toutes ces socits, la Compagnie de la baie d'Hudson
tait la plus menace, quand, en 1821,  la suite de traits
longuement dbattus, elle absorba son ancienne rivale, la
Compagnie du nord-ouest, et prit la dnomination gnrale de:
_Hudson's bay fur Company_.

Aujourd'hui, cette importante association n'a plus d'autre rivale
que la Compagnie amricaine des pelleteries de Saint-Louis. Elle
possde des tablissements nombreux disperss sur un domaine qui
compte trois millions sept cent mille milles carrs. Ses
principales factoreries sont situes sur la baie James, 
l'embouchure de la rivire de Severn, dans la partie sud et vers
les frontires du Haut-Canada, sur les lacs Athapeskow, Winnipeg,
Suprieur, Methye, Buffalo, prs des rivires Colombia, Mackenzie,
Saskatchawan, Assinipoil, etc. Le Fort York, qui commande le cours
du fleuve Nelson, tributaire de la baie d'Hudson, forme le
quartier gnral de la Compagnie, et c'est l qu'est tabli son
principal dpt de fourrures. De plus, en 1842, elle a pris 
bail, moyennant une rtribution annuelle de deux cent mille
francs, les tablissements russes de l'Amrique du Nord. Elle
exploite ainsi, et pour son propre compte, les terrains immenses
compris entre le Mississipi et l'ocan Pacifique. Elle a lanc
dans toutes les directions des voyageurs intrpides, Hearn vers la
mer polaire,  la dcouverte de la Coppernicie en 1770; Franklin,
de 1819  1822, sur cinq mille cinq cent cinquante milles du
littoral amricain; Mackenzie, qui, aprs avoir dcouvert le
fleuve auquel il a donn son nom, atteignit les bords du Pacifique
par 52024 de latitude nord. En 1833-34, elle expdiait en Europe
les quantits suivantes de peaux et fourrures, quantits qui
donneront un tat exact de son trafic:

Castors: 1, 074
Parchemins et jeunes castors: 92, 288
Rats musqus: 694, 092
Blaireaux 1, 069
Ours: 7, 451
Hermines: 491
Pcheurs: 5, 296
Renards: 9, 937
Lynx: 14, 255
Martres: 64, 490
Putois: 25, 100
Loutres: 22, 303
Ratons: 713
Cygnes: 7, 918
Loups: 8, 484
Wolwrnes: 1, 571

Une telle production devait donc assurer  la Compagnie de la baie
d'Hudson des bnfices trs considrables; mais, malheureusement
pour elle, ces chiffres ne se maintinrent pas, et depuis vingt ans
environ, ils taient en proportion dcroissante.

 quoi tenait cette dcadence, c'est ce que le capitaine Craventy
expliquait en ce moment  Mrs. Paulina Barnett.

Jusqu'en 1837, madame, dit-il, on peut affirmer que la situation
de la Compagnie a t florissante. En cette anne-l,
l'exportation des peaux s'tait encore leve au chiffre de deux
millions trois cent cinquante-huit mille. Mais depuis, il a
toujours t en diminuant, et maintenant ce chiffre s'est abaiss
de moiti au moins.

-- Mais  quelle cause attribuez-vous cet abaissement notable dans
l'exportation des fourrures? demanda Mrs. Paulina Barnett.

-- Au dpeuplement que l'activit, et j'ajoute, l'incurie des
chasseurs a provoqu sur les territoires de chasse. On a traqu et
tu sans relche. Ces massacres se sont faits sans discernement.
Les petits, les femelles pleines n'ont mme pas t pargns. De
l, une raret invitable dans le nombre des animaux  fourrures.
La loutre a presque compltement disparu et ne se retrouve gure
que prs des les du Pacifique nord. Les castors se sont rfugis
par petits dtachements sur les rives des plus lointaines
rivires. De mme pour tant d'autres animaux prcieux qui ont d
fuir devant l'invasion des chasseurs. Les trappes, qui
regorgeaient autrefois, sont vides maintenant. Le prix des peaux
augmente, et cela prcisment  une poque o les fourrures sont
trs recherches. Aussi, les chasseurs se dgotent, et il ne
reste plus que les audacieux et les infatigables qui s'avancent
maintenant jusqu'aux limites du continent amricain.

-- Je comprends maintenant, rpondit Mrs. Paulina Barnett,
l'intrt que la Compagnie attache  la cration d'une factorerie
sur les rives de l'ocan Arctique, puisque les animaux se sont
rfugis au-del du cercle polaire.

-- Oui, madame, rpondit le capitaine. D'ailleurs, il fallait bien
que la Compagnie se dcidt  reporter plus au nord le centre de
ses oprations, car, il y a deux ans, une dcision du parlement
britannique a singulirement rduit ses domaines.

-- Et qui a pu motiver cette rduction? demanda la voyageuse.

-- Une raison conomique de haute importance, madame, et qui a d
vivement frapper les hommes d'tat de la Grande-Bretagne. En
effet, la mission de la Compagnie n'tait pas civilisatrice. Au
contraire. Dans son propre intrt, elle devait maintenir  l'tat
de terrains vagues son immense domaine. Toute tentative de
dfrichement qui et loign les animaux  fourrures tait
impitoyablement arrte par elle. Son monopole mme est donc
ennemi de tout esprit d'entreprise agricole. De plus, les
questions trangres  son industrie sont impitoyablement
repousses par son conseil d'administration. C'est ce rgime
absolu, et, par certains cts, antimoral, qui a provoqu les
mesures prises par le parlement, et en 1857, une commission,
nomme par le secrtaire d'tat des colonies, dcida qu'il fallait
annexer au Canada toutes les terres susceptibles de dfrichement,
telles que les territoires de la Rivire-Rouge, les districts du
Saskatchawan, et ne laisser que la partie du domaine  laquelle la
civilisation ne rservait aucun avenir. L'anne suivante, la
Compagnie perdait le versant ouest des Montagnes-Rocheuses qui
releva directement du Colonial-Office, et fut ainsi soustrait  la
juridiction des agents de la baie d'Hudson. Et voil pourquoi,
madame, avant de renoncer  son trafic des fourrures, la Compagnie
va tenter l'exploitation de ces contres du Nord, qui sont  peine
connues, et chercher les moyens de les rattacher par le passage du
Nord-Ouest avec l'ocan Pacifique.

Mrs. Pauline Barnett tait maintenant difie sur les projets
ultrieurs de la clbre Compagnie. Elle allait assister de sa
personne  l'tablissement d'un nouveau fort sur la limite de la
mer polaire. Le capitaine Craventy l'avait mise au courant de la
situation; mais peut-tre, -- car il aimait  parler, -- ft-il
entr dans de nouveaux dtails, si un incident ne lui et coup la
parole.

En effet, le caporal Joliffe venait d'annoncer  haute voix que,
Mrs Joliffe aidant, il allait procder  la confection du punch.
Cette nouvelle fut accueillie comme elle mritait de l'tre.
Quelques hurrahs clatrent. Le bol, -- c'tait plutt un bassin,
-- le bol tait rempli de la prcieuse liqueur. Il ne contenait
pas moins de dix pintes de brandevin. Au fond s'entassaient les
morceaux de sucre, doss par la main de Mrs. Joliffe.  la
surface, surnageaient les tranches de citron, dj racornies par
la vieillesse. Il n'y avait plus qu' enflammer ce lac alcoolique,
et le caporal, la mche allume, attendait l'ordre de son
capitaine, comme s'il se ft agi de mettre le feu  une mine.

Allez, Joliffe! dit alors le capitaine Craventy.

La flamme fut communique  la liqueur, et le punch flamba, en un
instant, aux applaudissements de tous les invits.

Dix minutes aprs, les verres remplis circulaient  travers la
foule, et trouvaient toujours preneurs, comme des rentes dans un
mouvement de hausse.

Hurrah! hurrah! hurrah! pour mistress Paulina Barnett! Hurrah!
pour le capitaine!

Au moment o ces joyeux hurrahs retentissaient, des cris se firent
entendre au dehors. Les invits se turent aussitt.

Sergent Long, dit le capitaine, voyez donc ce qui se passe!

Et sur l'ordre de son chef, le sergent, laissant son verre
inachev, quitta le salon.




III.

Un savant dgel.


Le sergent Long, arriv dans l'troit couloir sur lequel s'ouvrait
la porte extrieure du fort, entendit les cris redoubler. On
heurtait violemment  la poterne qui donnait accs dans la cour,
protge par de hautes murailles de bois. Le sergent poussa la
porte. Un pied de neige couvrait le sol. Le sergent, s'enfonant
jusqu'aux genoux dans cette masse blanche, aveugl par la rafale,
piqu jusqu'au sang par ce froid terrible, traversa la cour en
biais et se dirigea vers la poterne.

Qui diable peut venir par un temps pareil! se disait le sergent
Long, en tant mthodiquement, on pourrait dire
disciplinairement, les lourds barreaux de la porte. Il n'y a que
des Esquimaux qui osent se risquer par un tel froid!

-- Mais ouvrez donc, ouvrez donc! criait-on du dehors.

-- On ouvre, rpondit le sergent Long, qui semblait vritablement
ouvrir en douze temps.

Enfin les battants de la porte se rabattirent intrieurement, et
le sergent fut  demi renvers dans la neige par un traneau
attel de six chiens qui passa comme un clair. Un peu plus, le
digne Long tait cras. Mais se relevant, sans mme profrer un
murmure, il ferma la poterne et revint vers la maison principale,
au pas ordinaire, c'est--dire en faisant soixante-quinze
enjambes  la minute.

Mais dj le capitaine Craventy, le lieutenant Jasper Hobson, le
caporal Joliffe taient l, bravant la temprature excessive et
regardant le traneau, blanc de neige, qui venait de s'arrter
devant eux.

Un homme, doubl et encapuchonn de fourrures, en tait aussitt
descendu.

Le Fort-Reliance? demanda cet homme.

-- C'est ici, rpondit le capitaine.

-- Le capitaine Craventy?

-- C'est moi. Qui tes-vous?

-- Un courrier de la Compagnie.

-- tes-vous seul?

-- Non! j'amne un voyageur!

-- Un voyageur! Et que vient-il faire?

-- Il vient voir la lune.  cette rponse, le capitaine Craventy
se demanda s'il avait affaire  un fou, et, dans de telles
circonstances, on pouvait le penser. Mais il n'eut pas le temps de
formuler son opinion. Le courrier avait retir du traneau une
masse inerte, une sorte de sac couvert de neige, et il se
disposait  l'introduire dans la maison, quand le capitaine lui
demanda: Quel est ce sac?

-- C'est mon voyageur! rpondit le courrier.

-- Quel est ce voyageur?

-- L'astronome Thomas Black.

-- Mais il est gel!

-- Eh bien, on le dglera. Thomas Black, transport par le
sergent, le caporal et le courrier, fit son entre dans la maison
du fort. On le dposa dans une chambre du premier tage, dont la
temprature tait fort supportable, grce  la prsence d'un pole
port au rouge vif. On l'tendit sur un lit, et le capitaine lui
prit la main.

Cette main tait littralement gele. On dveloppa les couvertures
et les manteaux fourrs qui couvraient Thomas Black, ficel comme
un paquet, et sous cette enveloppe on dcouvrit un homme g de
cinquante ans environ, gros, court, les cheveux grisonnants, la
barbe inculte, les yeux clos, la bouche pince comme si ses lvres
eussent t colles par une gomme. Cet homme ne respirait plus ou
si peu, que son souffle et  peine terni une glace. Joliffe le
dshabillait, le tournait, le retournait avec prestesse, tout en
disant:

Allons donc! allons donc! monsieur! Est-ce que vous n'allez pas
revenir  vous?

Ce personnage, arriv dans ces circonstances, semblait n'tre plus
qu'un cadavre. Pour rappeler en lui la chaleur disparue, le
caporal Joliffe n'entrevoyait qu'un moyen hroque, et ce moyen,
c'tait de plonger le patient dans le punch brlant.

Trs heureusement sans doute pour Thomas Black, le lieutenant
Jasper Hobson eut une autre ide.

De la neige! demanda-t-il. Sergent Long, plusieurs poignes de
neige!

Cette substance ne manquait pas dans la cour du Fort-Reliance.
Pendant que le sergent allait chercher la neige demande, Joliffe
dshabilla l'astronome. Le corps du malheureux tait couvert de
plaques blanchtres qui indiquaient une violente pntration du
froid dans les chairs. Il y avait urgence extrme  rappeler le
sang aux parties attaques. C'tait le rsultat que Jasper Hobson
esprait obtenir au moyen de vigoureuses frictions de neige. On
sait que c'est le remde gnralement employ dans les contres
polaires pour rtablir la circulation qu'un froid terrible a
arrte, comme il arrte le courant des rivires.

Le sergent Long tant revenu, Joliffe et lui frictionnrent le
nouveau venu comme il ne l'avait jamais t probablement. Ce
n'tait point une linition douce, une fomentation onctueuse, mais
un massage vigoureux, pratiqu  bras raccourcis, et qui rappelait
plutt les raillures de l'trille que les caresses de la main.

Et pendant cette opration, le loquace caporal interpellait
toujours le voyageur, qui ne pouvait l'entendre.

Allons donc! monsieur, allons donc! Quelle ide vous a donc pris
de vous laisser refroidir ainsi? Voyons! n'y mettez pas tant
d'obstination!

Il est probable que Thomas Black s'obstinait, car une demi-heure
se passa sans qu'il consentt  donner signe de vie. On
dsesprait mme de le ranimer, et les masseurs allaient suspendre
leur fatigant exercice, quand le pauvre homme fit entendre
quelques soupirs.

Il vit! il revient! s'cria Jasper Hobson.

Aprs avoir rchauff par les frictions l'extrieur du corps, il
ne fallait point oublier l'intrieur. Aussi le caporal Joliffe se
hta-t-il d'apporter quelques verres de punch. Le voyageur se
sentit vritablement soulag; les couleurs revinrent  ses joues,
le regard  ses yeux, la parole  ses lvres, et le capitaine put
esprer enfin que Thomas Black allait lui apprendre pourquoi il
arrivait en ce lieu et dans un tat si dplorable.

Thomas Black, bien envelopp de couvertures, se souleva  demi,
s'appuya sur son coude, et d'une voix encore affaiblie:

Le Fort-Reliance? demanda-t-il.

-- C'est ici, rpondit le capitaine.

-- Le capitaine Craventy?

-- C'est moi, et j'ajouterai, monsieur, soyez le bienvenu. Mais
pourrai-je vous demander pourquoi vous venez au Fort-Reliance?

-- Pour voir la lune! rpondit le courrier, qui tenait sans doute
 cette rponse, car il la faisait pour la seconde fois.
D'ailleurs, elle parut satisfaire Thomas Black, qui fit un signe
de tte affirmatif. Puis, reprenant: Le lieutenant Hobson?
demanda-t-il.

-- Me voici, rpondit le lieutenant.

-- Vous n'tes pas encore parti?

-- Pas encore, monsieur.

-- Eh bien, monsieur, reprit Thomas Black, il ne me reste plus
qu' vous remercier et  dormir jusqu' demain matin!

Le capitaine et ses compagnons se retirrent donc, laissant ce
personnage singulier reposer tranquillement. Une demi-heure aprs,
la fte s'achevait, et les invits regagnaient leurs demeures
respectives, soit dans les chambres du fort, soit dans les
quelques habitations qui s'levaient en dehors de l'enceinte.

Le lendemain, Thomas Black tait  peu prs rtabli. Sa vigoureuse
constitution avait rsist  ce froid excessif. Un autre n'et pas
dgel, mais lui ne faisait pas comme tout le monde.

Et maintenant, qui tait cet astronome? D'o venait-il? Pourquoi
ce voyage  travers les territoires de la Compagnie, lorsque
l'hiver svissait encore? Que signifiait la rponse du courrier?
Voir la lune! Mais la lune ne luit-elle pas en tous lieux, et
faut-il venir la chercher jusque dans les rgions hyperborennes?

Telles furent les questions que se posa le capitaine Craventy.
Mais le lendemain, aprs avoir caus pendant une heure avec son
nouvel hte, il n'avait plus rien  apprendre.

Thomas Black tait, en effet, un astronome attach 
l'observatoire de Greenwich, si brillamment dirig par M. Airy.
Esprit intelligent et sagace plutt que thoricien, Thomas Black,
depuis vingt ans qu'il exerait ses fonctions, avait rendu de
grands services aux sciences uranographiques. Dans la vie prive,
c'tait un homme absolument nul, qui n'existait pas en dehors des
questions astronomiques, vivant dans le ciel, non sur la terre, un
descendant de ce savant du bonhomme La Fontaine qui se laissa
choir dans un puits. Avec lui pas de conversation possible si l'on
ne parlait ni d'toiles ni de constellations. C'tait un homme 
vivre dans une lunette. Mais quand il observait, quel observateur
sans rival au monde! Quelle infatigable patience il dployait! Il
tait capable de guetter pendant des mois entiers l'apparition
d'un phnomne cosmique. Il avait d'ailleurs une spcialit, les
bolides et les toiles filantes, et ses dcouvertes dans cette
branche de la mtorologie mritaient d'tre cites. D'ailleurs,
toutes les fois qu'il s'agissait d'observations minutieuses, de
mesures dlicates, de dterminations prcises, on recourait 
Thomas Black, qui possdait une habilet d'oeil extrmement
remarquable. Savoir observer n'est pas donn  tout le monde. On
ne s'tonnera donc pas que l'astronome de Greenwich et t choisi
pour oprer dans la circonstance suivante qui intressait au plus
haut point la science slnographique.

On sait que pendant une clipse totale de soleil, la lune est
entoure d'une couronne lumineuse. Mais quelle est l'origine de
cette couronne? Est-ce un objet rel? N'est-ce plutt qu'un effet
de diffraction prouv par les rayons solaires dans le voisinage
de la lune? C'est une question que les tudes faites jusqu' ce
jour n'ont pu permettre de rsoudre.

Ds 1706, les astronomes avaient scientifiquement dcrit cette
aurole lumineuse. Louville et Halley pendant l'clipse totale de
1715, Maraldi en 1724, Antonio de Ulloa en 1778, Bouditch et
Ferrer en 1806, observrent minutieusement cette couronne; mais de
leurs thories contradictoires on ne put rien conclure de
dfinitif.  propos de l'clipse totale de 1842, les savants de
toutes nations, Airy, Arago, Peytal, Laugier, Mauvais, Otto-
Struve, Petit, Baily, etc., cherchrent  obtenir une solution
complte touchant l'origine du phnomne; mais quelque svres
qu'eussent t les observations, le dsaccord, dit Arago, que
l'on trouve entre les observations faites en divers lieux par des
astronomes exercs, dans une seule et mme clipse, a rpandu sur
la question de telles obscurits, qu'il n'est maintenant possible
d'arriver  aucune conclusion certaine sur la cause du phnomne.
Depuis cette poque, d'autres clipses totales de soleil furent
tudies, mais les observations n'obtinrent aucun rsultat
concluant.

Cependant, cette question intressait au plus haut point les
tudes slnographiques. Il fallait la rsoudre  tout prix. Or,
une occasion nouvelle se prsentait d'tudier la couronne
lumineuse si discute jusqu'alors. Une nouvelle clipse totale de
soleil, totale pour l'extrmit nord de l'Amrique, l'Espagne, le
nord de l'Afrique, etc., devait avoir lieu le 18 juillet 1860. Il
fut convenu entre astronomes de divers pays que des observations
seraient faites simultanment aux divers points de la zone pour
laquelle cette clipse serait totale. Or, ce fut Thomas Black que
l'on dsigna pour observer ladite clipse dans la partie
septentrionale de l'Amrique. Il devait donc se trouver  peu prs
dans les conditions o se trouvrent les astronomes anglais qui se
transportrent en Sude et en Norvge  l'occasion de l'clipse de
1851.

On le pense bien, Thomas Black saisit avec empressement l'occasion
qui lui tait offerte d'tudier l'aurole lumineuse. Il devait
galement reconnatre autant que possible la nature de ces
protubrances rougetres qui apparaissent sur divers points du
contour du satellite terrestre. Si l'astronome de Greenwich
parvenait  trancher la question d'une manire irrfutable, il
aurait droit aux loges de toute l'Europe savante.

Thomas Black se prpara donc  partir, et il obtint de pressantes
lettres de recommandation pour les agents principaux de la
Compagnie de la baie d'Hudson. Or, prcisment, une expdition
devait se rendre prochainement aux limites septentrionales du
continent afin d'y crer une factorerie nouvelle. C'tait une
occasion dont il fallait profiter. Thomas Black partit donc,
traversa l'Atlantique, dbarqua  New-York, gagna  travers les
lacs l'tablissement de la rivire Rouge, puis de fort en fort,
emport par un traneau rapide, sous la conduite d'un courrier de
la Compagnie, malgr l'hiver, malgr le froid, en dpit de tous
les dangers d'un voyage  travers les contres arctiques, le 17
mars, il arriva au Fort-Reliance dans les conditions que l'on
connat.

Telles furent les explications donnes par l'astronome au
capitaine Craventy. Celui-ci se mit tout entier  la disposition
de Thomas Black.

Mais, monsieur Black, lui dit-il, pourquoi tiez-vous si press
d'arriver, puisque cette clipse de soleil ne doit avoir lieu
qu'en 1860, c'est--dire l'anne prochaine seulement?

-- Mais, capitaine, rpondit l'astronome, j'avais appris que la
Compagnie envoyait une expdition sur le littoral amricain au-
del du soixante-dixime parallle, et je ne voulais pas manquer
le dpart du lieutenant Hobson.

-- Monsieur Black, rpondit le capitaine, si le lieutenant et t
parti, je me serais fait un devoir de vous accompagner moi-mme
jusqu'aux limites de la mer polaire.

Puis, il rpta  l'astronome que celui-ci pouvait absolument
compter sur lui et qu'il tait le bienvenu au Fort-Reliance.




IV.

Une factorerie.


Le lac de l'Esclave est l'un des plus vastes qui se rencontre dans
la rgion situe au-del du soixante et unime parallle. Il
mesure une longueur de deux cent cinquante milles sur une largeur
de cinquante, et il est exactement par 6125' de latitude et 114
de longitude ouest. Toute la contre environnante s'abaisse en
longues dclivits vers un centre commun, large dpression du sol,
qui est occupe par le lac.

La position de ce lac, au milieu des territoires de chasse, sur
lesquels pullulaient autrefois les animaux  fourrures, attira,
ds les premiers temps, l'attention de la Compagnie. De nombreux
cours d'eau s'y jetaient ou y prenaient naissance, le Mackenzie,
la rivire du Foin, l'Atapeskow, etc. Aussi plusieurs forts
importants furent-ils construits sur ses rives, le Fort-Providence
au nord, le Fort-Rsolution au sud. Quand au Fort-Reliance, il
occupe l'extrmit nord-est du lac et ne se trouve pas  plus de
trois cents milles de l'entre de Chesterfield, long et troit
estuaire form par les eaux mmes de la baie d'Hudson.

Le lac de l'Esclave est pour ainsi dire sem de petits lots,
hauts de cent  deux cents pieds, dont le granit et le gneiss
mergent en maint endroit. Sur sa rive septentrionale se massent
des bois pais, confinant  cette portion aride et glace du
continent, qui a reu, non sans raison, le nom de Terre-Maudite.
En revanche, la rgion du sud, principalement forme de calcaire,
est plate, sans un coteau, sans une extumescence quelconque du
sol. L se dessine la limite que ne franchissent presque jamais
les grands ruminants de l'Amrique polaire, ces buffalos ou
bisons, dont la chair forme presque exclusivement la nourriture
des chasseurs canadiens et indignes.

Les arbres de la rive septentrionale se groupent en forts
magnifiques. Qu'on ne s'tonne pas de rencontrer une vgtation si
belle sous une zone si recule. En ralit, le lac de l'Esclave
n'est gure plus lev en latitude que les parties de la Norvge
ou de la Sude, occupes par Stockholm ou Christiania. Seulement,
il faut remarquer que les lignes isothermes, sur lesquelles la
chaleur se distribue  dose gale, ne suivent nullement les
parallles terrestres, et qu' pareille latitude, l'Amrique est
incomparablement plus froide que l'Europe. En avril, les rues de
New-York sont encore blanches de neige, et cependant, New-York
occupe  peu prs le mme parallle que les Aores. C'est que la
nature d'un continent, sa situation par rapport aux ocans, la
conformation mme du sol, influent notablement sur ses conditions
climatriques.

Le Fort-Reliance, pendant la saison d't, tait donc entour de
masses de verdure, dont le regard se rjouissait aprs les
rigueurs d'un long hiver. Le bois ne manquait pas  ces forts
presque uniquement composes de peupliers, de pins et de bouleaux.
Les lots du lac produisaient des saules magnifiques. Le gibier
abondait dans les taillis, et il ne les abandonnait mme pas
pendant la mauvaise saison. Plus au sud, les chasseurs du fort
poursuivaient avec succs les bisons, les lans et certains porcs-
pics du Canada, dont la chair est excellente. Quant aux eaux du
lac de l'Esclave, elles taient trs poissonneuses. Les truites y
atteignaient des dimensions extraordinaires, et leur poids
dpassait souvent soixante livres. Les brochets, les lottes
voraces, une sorte d'ombre, appel poisson bleu par les Anglais,
des lgions innombrables de tittamegs, le corregou blanc des
naturalistes, foisonnaient dans le lac. La question d'alimentation
pour les habitants du Fort-Reliance se rsolvait donc facilement,
la nature pourvoyait  leurs besoins, et  la condition d'tre
vtus, pendant l'hiver, comme le sont les renards, les martres,
les ours et autres animaux  fourrures, ils pouvaient braver la
rigueur de ces climats.

Le fort proprement dit se composait d'une maison de bois,
comprenant un tage et un rez-de-chausse, qui servait
d'habitation au commandant et  ses officiers. Autour de cette
maison se disposaient rgulirement les demeures des soldats, les
magasins de la Compagnie et les comptoirs dans lesquels
s'opraient les changes. Une petite chapelle,  laquelle il ne
manquait qu'un ministre, et une poudrire compltaient l'ensemble
des constructions du fort. Le tout tait entour d'une enceinte
palissade, haute de vingt pieds, vaste paralllogramme que
dfendaient quatre petits bastions  toit aigu, poss aux quatre
angles. Le fort se trouvait donc  l'abri d'un coup de main.
Prcaution jadis ncessaire,  une poque o les Indiens, au lieu
d'tre les pourvoyeurs de la Compagnie, luttaient pour
l'indpendance de leur territoire; prcaution prise galement
contre les agents et les soldats des associations rivales, qui se
disputaient autrefois la possession et l'exploitation de ce riche
pays des fourrures.

La Compagnie de la baie d'Hudson comptait alors sur tout son
domaine, un personnel d'environ mille hommes. Elle exerait sur
ses employs et ses soldats une autorit absolue qui allait
jusqu'au droit de vie et de mort. Les chefs des factoreries
pouvaient,  leur gr, rgler les salaires, fixer la valeur des
objets d'approvisionnement et des pelleteries. Grce  ce systme
dpourvu de tout contrle, il n'tait pas rare qu'ils ralisassent
des bnfices s'levant  plus de trois cents pour cent.

On verra d'ailleurs, par le tableau suivant, emprunt au _Voyage
du capitaine Robert Lade_, dans quelles conditions s'opraient
autrefois les changes avec les Indiens, qui sont devenus
maintenant les vritables et les meilleurs chasseurs de la
Compagnie. La peau de castor tait  cette poque l'unit qui
servait de base aux achats et aux ventes.

Les Indiens payaient:

Pour un fusil: 10 peaux de castor
Une demi-livre de poudre: 1 peau de castor
Quatre livres de plomb: 1 peau de castor
Une hache: 1 peau de castor
Six couteaux: 1 peau de castor
Une livre de verroterie: 1 peau de castor
Un habit galonn: 6 peaux de castor
Un habit sans galons: 5 peaux de castor
Habits de femme galonns: 6 peaux de castor
Une livre de tabac: 1 peau de castor
Une bote  poudre: 1 peau de castor
Un peigne et un miroir: 2 peaux de castor

Mais, depuis quelques annes, la peau de castor est devenue si
rare, que l'unit montaire a d tre change C'est maintenant la
robe de bison qui sert de base aux marchs. Quand un Indien se
prsente au fort, les agents lui remettent autant de fiches de
bois qu'il apporte de peaux, et, sur les lieux mmes, il change
ces fiches contre des produits manufacturs. Avec ce systme, la
Compagnie, qui, d'ailleurs, fixe arbitrairement la valeur des
objets qu'elle achte et des objets qu'elle vend, ne peut manquer
de raliser et ralise en effet des bnfices considrables.

Tels taient les usages tablis dans les diverses factoreries, et
par consquent au Fort-Reliance. Mrs. Paulina Barnett put les
tudier pendant son sjour, qui se prolongea jusqu'au 16 avril. La
voyageuse et le lieutenant Hobson s'entretenaient souvent
ensemble, formant des projets superbes, et bien dcids  ne
reculer devant aucun obstacle. Quant  Thomas Black, il ne causait
que lorsqu'on lui parlait de sa mission spciale. Cette question
de la couronne lumineuse et des protubrances rougetres de la
lune le passionnait. On sentait qu'il avait mis toute sa vie dans
la solution de ce problme, et Thomas Black finit mme par
intresser trs vivement Mrs. Paulina  cette observation
scientifique. Ah! qu'il leur tardait  tous les deux d'avoir
franchi le cercle polaire, et que cette date du 18 juillet 1860
semblait donc loigne, surtout pour l'impatient astronome de
Greenwich!

Les prparatifs de dpart n'avaient pu commencer qu' la mi-mars,
et un mois se passa avant qu'ils fussent achevs. C'tait, en
effet, une longue besogne que d'organiser une telle expdition 
travers les rgions polaires! Il fallait tout emporter, vivres,
vtements, ustensiles, outils, armes, munitions.

La troupe, commande par le lieutenant Jasper Hobson, devait se
composer d'un officier, de deux sous-officiers et de dix soldats,
dont trois maris qui emmenaient leurs femmes avec eux. Voici la
liste de ces hommes que le capitaine Craventy avait choisis parmi
les plus nergiques et les plus rsolus:

1 Le lieutenant Jasper Hobson,
2 Le sergent Long,
3 Le caporal Joliffe,
4 Petersen, soldat,
5 Belcher, soldat,
6 Ra, soldat,
7 Marbre, soldat,
8 Garry, soldat,
9 Pond, soldat,
10 Mac Nap, soldat,
11 Sabine, soldat,
12 Hope, soldat,
13 Kellet, soldat,

De plus:

Mrs. Rae,
Mrs. Joliffe,
Mrs. Mac Nap,

trangers au fort:

Mrs. Paulina Barnett,
Madge,
Thomas Black.

En tout dix-neuf personnes, qu'il s'agissait de transporter
pendant plusieurs centaines de milles,  travers un territoire
dsert et peu connu.

Mais en prvision de ce projet, les agents de la Compagnie avaient
runi au Fort-Reliance tout le matriel ncessaire  l'expdition.
Une douzaine de traneaux, pourvus de leur attelage de chiens,
taient prpars. Ces vhicules, fort primitifs, consistaient en
un assemblage solide de planches lgres que liaient entre elles
des bandes transversales. Un appendice, form d'une pice de bois
cintre et releve comme l'extrmit d'un patin, permettait au
traneau de fendre la neige sans s'y engager profondment. Six
chiens, attels deux par deux, servaient de moteurs  chaque
traneau, -- moteurs intelligents et rapides qui, sous la longue
lanire du guide, peuvent franchir jusqu' quinze milles 
l'heure.

La garde-robe des voyageurs se composait de vtements en peau de
renne, doubls intrieurement d'paisses fourrures. Tous portaient
des tissus de laine, destins  les garantir contre les brusques
changements de temprature, qui sont frquents sous cette
latitude. Chacun, officier ou soldat, femme ou homme, tait
chauss de ces bottes en cuir de phoque, cousues de nerfs, que les
indignes fabriquent avec une habilet sans pareille. Ces
chaussures sont absolument impermables et se prtent  la marche
par la souplesse de leurs articulations.  leurs semelles
pouvaient s'adapter des raquettes en bois de pin, longues de trois
 quatre pieds, sortes d'appareils propres  supporter le poids
d'un homme sur la neige la plus friable et qui permettent de se
dplacer avec une extrme vitesse, ainsi que font les patineurs
sur les surfaces glaces. Des bonnets de fourrure, des ceintures
de peau de daim compltaient l'accoutrement.

En fait d'armes, le lieutenant Hobson emportait, avec des
munitions en quantit suffisante, les mousquetons rglementaires
dlivrs par la Compagnie, des pistolets et quelques sabres
d'ordonnance; en fait d'outils, des haches, des scies, des
herminettes et autres instruments ncessaires au charpentage; en
fait d'ustensiles, tout ce que ncessitait l'tablissement d'une
factorerie dans de telles conditions, entre autres un pole, un
fourneau de fonte, deux pompes  air destines  la ventilation,
un halkett-boat, sorte de canot en caoutchouc que l'on gonfle au
moment o on veut en faire usage.

Quant aux approvisionnements, on pouvait compter sur les chasseurs
du dtachement. Quelques-uns de ces soldats taient d'habiles
traqueurs de gibier, et les rennes ne manquent pas dans les
rgions polaires. Des tribus entires d'Indiens ou d'Esquimaux,
prives de pain ou de tout autre aliment, se nourrissent
exclusivement de cette venaison, qui est  la fois abondante et
savoureuse. Cependant, comme il fallait compter avec les retards
invitables et les difficults de toutes sortes, une certaine
quantit de vivres dut tre emporte. C'tait de la viande de
bison, d'lan, de daim, ramasse dans de longues battues faites au
sud du lac, du corn-beef, qui pouvait se conserver indfiniment,
des prparations indiennes dans lesquelles la chair, broye et
rduite en poudre impalpable, conserve tous ses lments nutritifs
sous un trs petit volume. Ainsi triture, cette viande n'exige
aucune cuisson, et prsente sous cette forme une alimentation trs
nourrissante.

En fait de liqueurs, le lieutenant Hobson emportait plusieurs
barils de brandevin et de whisky, bien dcid, d'ailleurs, 
conomiser autant que possible ces liquides alcooliques, qui sont
nuisibles  la sant des hommes sous les froides latitudes. Mais,
en revanche, la Compagnie avait mis  sa disposition, avec une
petite pharmacie portative, de notables quantits de lime-juice,
de citrons et autres produits naturels, indispensables pour
combattre les affections scorbutiques, si terribles dans ces
rgions, et pour les prvenir au besoin. Tous les hommes,
d'ailleurs, avaient t choisis avec soin ni trop gras, ni trop
maigres; habitus depuis de longues annes aux rigueurs de ces
climats, ils devaient supporter plus aisment les fatigues d'une
expdition vers l'Ocan polaire. De plus, c'taient des gens de
bonne volont, courageux, intrpides, qui avaient accept
librement. Une double paye leur tait attribue pour tout le temps
de leur sjour aux limites du continent amricain, s'ils
parvenaient  s'tablir au-dessus du soixante-dixime parallle.

Un traneau spcial, un peu plus confortable, avait t prpar
pour Mrs. Paulina Barnett et sa fidle Madge. La courageuse femme
ne voulait pas tre traite autrement que ses compagnons de route,
mais elle dut se rendre aux instances du capitaine, qui n'tait,
d'ailleurs, que l'interprte des sentiments de la Compagnie. Mrs.
Paulina dut donc se rsigner.

Quant  l'astronome Thomas Black, le vhicule qui l'avait amen au
Fort-Reliance devait le conduire jusqu' son but avec son petit
bagage de savant. Les instruments de l'astronome, peu nombreux
d'ailleurs, -- une lunette pour ses observations slnographiques,
un sextant destin  donner la latitude, un chronomtre pour la
fixation des longitudes, quelques cartes, quelques livres, -- tout
cela s'arrimait sur ce traneau, et Thomas Black comptait bien que
ses fidles chiens ne le laisseraient pas en route.

On pense que la nourriture destine aux divers attelages n'avait
pas t oublie. C'tait un total de soixante-douze chiens,
vritable troupeau qu'il s'agissait de substanter, chemin faisant,
et les chasseurs du dtachement devaient spcialement s'occuper de
leur nourriture. Ces animaux, intelligents et vigoureux, avaient
t achets aux Indiens Chipeways, qui savent merveilleusement les
dresser  ce dur mtier.

Toute cette organisation de la petite troupe fut lestement mene.
Le lieutenant Jasper Hobson s'y employait avec un zle au-dessus
de tout loge. Fier de cette mission, passionn pour son oeuvre,
il ne voulait rien ngliger qui pt en compromettre le succs. Le
caporal Joliffe, trs affair toujours, se multipliait sans faire
grande besogne; mais la prsence de sa femme tait et devait tre
trs utile  l'expdition. Mrs. Paulina Barnett l'avait prise en
amiti, cette intelligente et vive Canadienne, blonde avec de
grands yeux doux.

Il va sans dire que le capitaine Craventy n'oublia rien pour le
succs de l'entreprise. Les instructions qu'il avait reues des
agents suprieurs de la Compagnie montraient quelle importance ils
attachaient  la russite de l'expdition et  l'tablissement
d'une nouvelle factorerie au-del du soixante-dixime parallle.
On peut donc affirmer que tout ce qu'il tait humainement possible
de faire pour atteindre ce but fut fait. Mais la nature ne devait-
elle pas crer d'insurmontables obstacles devant les pas du
courageux lieutenant? C'est ce que personne ne pouvait prvoir!




V.

Du Fort-Reliance au Fort-Entreprise.


Les premiers beaux jours taient arrivs. Le fond vert des
collines commenait  reparatre sous les couches de neige en
partie effaces. Quelques oiseaux, des cygnes, des ttras, des
aigles  tte chauve et autres migrateurs venant du sud, passaient
 travers les airs attidis. Les bourgeons se gonflaient aux
extrmes branches des peupliers, des bouleaux et des saules. Les
grandes mares, formes  et l par la fonte des neiges,
attiraient ces canards  tte rouge dont les espces sont si
varies dans l'Amrique septentrionale. Les guillemots, les
puffins, les eider-ducks, allaient chercher au nord des parages
plus froids. Les musaraignes, petites souris microscopiques,
grosses comme une noisette, se hasardaient hors de leur trou, et
dessinaient sur le sol de capricieuses bigarrures du bout de leur
petite queue pointue. C'tait une ivresse de respirer, de humer
ces rayons solaires que le printemps rendait si vivifiants! La
nature se rveillait de son long sommeil, aprs l'interminable
nuit de l'hiver, et souriait en s'veillant. L'effet de ce
renouveau est peut-tre plus sensible au milieu des contres
hyperborennes qu'en tout autre point du globe.

Cependant, le dgel n'tait point complet. Le thermomtre
Fahrenheit indiquait bien quarante et un degrs au-dessus de zro
(5 centigr. au-dessus de glace), mais la basse temprature des
nuits maintenait la surface des plaines neigeuses  l'tat solide:
circonstance favorable, d'ailleurs, au glissage des traneaux, et
dont Jasper Hobson voulait profiter avant le complet dgel.

Les glaces du lac n'taient pas encore rompues. Les chasseurs du
fort, depuis un mois, faisaient d'heureuses excursions en
parcourant ces longues plaines unies, que le gibier frquentait
dj. Mrs. Paulina Barnett ne put qu'admirer l'tonnante habilet
avec laquelle ces hommes se servaient de leurs raquettes. Chausss
de ces souliers  neige, leur vitesse et gal celle d'un
cheval au galop. Suivant le conseil du capitaine Craventy, la
voyageuse s'exera  marcher au moyen de ces appareils, et en
quelque temps, elle devint fort habile  glisser  la surface des
neiges.

Depuis quelques jours dj, les Indiens arrivaient par bandes au
fort, afin d'changer les produits de leur chasse d'hiver contre
des objets manufacturs. La saison n'avait pas t heureuse. Les
pelleteries n'abondaient pas; les fourrures de martre et de wison
atteignaient un chiffre assez lev, mais les peaux de castor, de
loutre, de lynx, d'hermine, de renard, taient rares. La Compagnie
faisait donc sagement en allant exploiter plus au nord des
territoires nouveaux, qui eussent encore chapp  la rapacit de
l'homme.

Le 16 avril, au matin, le lieutenant Jasper Hobson et son
dtachement taient prts  partir. L'itinraire avait pu tre
trac d'avance sur toute cette partie dj connue de la contre
qui s'tend entre le lac de l'Esclave et le lac du Grand-Ours,
situ au-del du cercle polaire. Jasper Hobson devait atteindre le
Fort-Confidence, tabli  l'extrmit septentrionale de ce lac.
Une station toute indique pour y ravitailler son dtachement,
c'tait le Fort-Entreprise, bti  deux cent milles dans le nord-
ouest, sur les bords du petit lac Snure.  raison de quinze milles
par jour, Jasper Hobson comptait y faire halte ds les premiers
jours du mois de mai.

 partir de ce point, le dtachement devait gagner par le plus
court le littoral amricain, et se diriger ensuite vers le cap
Bathurst. Il avait t parfaitement convenu que, dans un an, le
capitaine Craventy enverrait un convoi de ravitaillement  ce cap
Bathurst, et que le lieutenant dtacherait quelques hommes  la
rencontre de ce convoi pour le diriger vers l'endroit o le
nouveau fort serait tabli. De cette faon, l'avenir de la
factorerie tait garanti contre toute chance fcheuse, et le
lieutenant et ses compagnons, ces exils volontaires,
conserveraient encore quelques relations avec leurs semblables.

Ds le matin du 16 avril, les traneaux attels devant la poterne
n'attendaient plus que les voyageurs. Le capitaine Craventy, ayant
runi les hommes qui composaient le dtachement, leur adressa
quelques sympathiques paroles. Par-dessus toutes choses, il leur
recommanda une constante union, au milieu de ces prils qu'ils
taient appels  braver. La soumission  leurs chefs tait une
indispensable condition pour le succs de cette entreprise, oeuvre
d'abngation et de dvouement. Des hurrahs accueillirent le speech
du capitaine. Puis les adieux furent rapidement faits, et chacun
se plaa dans le traneau qui lui avait t dsign d'avance.
Jasper Hobson et le sergent Long tenaient la tte. Mrs. Paulina
Barnett et Madge les suivaient, Madge maniant avec adresse le long
fouet esquimau termin par une lanire de nerf durci. Thomas Black
et l'un des soldats, le canadien Petersen, formaient le troisime
rang de la caravane. Les autres traneaux dfilaient ensuite,
occups par les soldats et les femmes. Le caporal Joliffe et Mrs.
Joliffe se tenaient  l'arrire-garde. Suivant les ordres de
Jasper Hobson, chaque conducteur devait autant que possible
conserver sa place rglementaire et maintenir sa distance de
manire  ne provoquer aucune confusion. Et, en effet, le choc de
ces traneaux, lancs  toute vitesse, aurait pu amener quelque
fcheux accident.

En quittant le Fort-Reliance, Jasper Hobson prit directement la
route du nord-ouest. Il dut franchir d'abord une large rivire qui
runissait le lac de l'Esclave au lac Wolmsley. Mais ce cours
d'eau, profondment gel encore, ne se distinguait pas de
l'immense plaine blanche. Un uniforme tapis de neige couvrait
toute la contre, et les traneaux, enlevs par leurs rapides
attelages, volaient sur cette couche durcie.

Le temps tait beau, mais encore trs froid. Le soleil, peu lev
au-dessus de l'horizon, dcrivait sur le ciel une courbe trs
allonge. Ses rayons, brillamment rflchis par les neiges,
donnaient plus de lumire que de chaleur. Trs heureusement, aucun
souffle de vent ne troublait l'atmosphre, et ce calme de l'air
rendait le froid plus supportable. Cependant, la bise, grce  la
vitesse des traneaux, devait tant soit peu couper la figure de
ceux des compagnons du lieutenant Hobson qui n'taient pas faits
aux rudesses d'un climat polaire.

Cela va bien, disait Jasper Hobson au sergent, immobile prs de
lui comme s'il se ft tenu au port d'armes, le voyage commence
bien. Le ciel est favorable, la temprature propice, nos attelages
filent comme des trains express, et, pour peu que ce beau temps
continue, notre traverse s'oprera sans encombre. Qu'en pensez-
vous, sergent Long?

-- Ce que vous pensez vous-mme, lieutenant Jasper, rpondit le
sergent, qui ne pouvait envisager les choses autrement que son
chef.

-- Vous tes bien dcid comme moi, sergent, reprit Jasper Hobson,
 pousser aussi loin que possible notre reconnaissance vers le
nord?

-- Il suffira que vous commandiez, mon lieutenant, et j'obirai.

-- Je le sais, sergent, rpondit Jasper Hobson, je sais qu'il
suffit de vous donner un ordre pour qu'il soit excut. Puissent
nos hommes comprendre comme vous l'importance de notre mission et
se dvouer corps et me aux intrts de la Compagnie! Ah! sergent
Long, je suis sr que si je vous donnais un ordre impossible...

-- Il n'y a pas d'ordres impossibles, mon lieutenant.

-- Quoi! si je vous ordonnais d'aller au ple Nord!

-- J'irais, mon lieutenant.

-- Et d'en revenir! ajouta Jasper Hobson en souriant.

-- J'en reviendrais, rpondit simplement le sergent Long.

Pendant ce colloque du lieutenant Hobson et de son sergent, Mrs.
Paulina Barnett et Madge, elles aussi, changeaient quelques
paroles, lorsqu'une pente plus accentue du sol retardait un
instant la marche du traneau. Ces deux vaillantes femmes, bien
encapuchonnes dans leur bonnets de loutre et  demi ensevelies
sous une paisse peau d'ours blanc, regardaient cette pre nature
et les ples silhouettes des hautes glaces qui se profilaient 
l'horizon. Le dtachement avait dj laiss derrire lui les
collines qui accidentaient la rive septentrionale du lac de
l'Esclave, et dont les sommets taient couronns de grimaants
squelettes d'arbres. La plaine infinie se droulait  perte de vue
dans une complte uniformit. Quelques oiseaux animaient de leur
chant et de leur vol la vaste solitude. Parmi eux on remarquait
des troupes de cygnes qui migraient vers le nord, et dont la
blancheur se confondait avec la blancheur des neiges. On ne les
distinguait que lorsqu'ils se projetaient sur l'atmosphre
gristre. Quand ils s'abattaient sur le sol, ils se confondaient
avec lui, et l'oeil le plus perant n'aurait pu les reconnatre.

Quelle tonnante contre! disait Mrs. Paulina Barnett. Quelle
diffrence entre ces rgions polaires et nos verdoyantes plaines
de l'Australie! Te souviens-tu, ma bonne Madge, quand la chaleur
nous accablait sur les bords du golfe de Carpentarie, te
rappelles-tu ce ciel impitoyable, sans un nuage, sans une vapeur?

-- Ma fille, rpondait Madge, je n'ai point comme toi le don de me
souvenir. Tu conserves tes impressions; moi, j'oublie les miennes.

-- Comment, Madge, s'cria Mrs. Paulina Barnett, tu as oubli les
chaleurs tropicales de l'Inde et de l'Australie? Il ne t'est pas
rest dans l'esprit un souvenir de nos tortures, quand l'eau nous
manquait au dsert, quand les rayons de ce soleil nous brlaient
jusqu'aux os, quand la nuit mme n'apportait aucun rpit  nos
souffrances!

-- Non, Paulina, non, rpondait Madge, en s'enveloppant plus
troitement dans ses fourrures, non, je ne me souviens plus! Et
comment me rappellerais-je ces souffrances dont tu parles, cette
chaleur, ces tortures de la soif, en ce moment surtout o les
glaces nous entourent de toutes parts, et quand il me suffit de
laisser pendre ma main en dehors de ce traneau pour ramasser une
poigne de neige! Tu me parles de chaleur, lorsque nous gelons
sous les peaux d'ours qui nous couvrent! Tu te souviens des rayons
brlants du soleil, quand ce soleil d'avril ne peut mme pas
fondre les petits glaons suspendus  nos lvres! Non, ma fille,
ne me soutiens pas que la chaleur existe quelque part, ne me
rpte pas que je me sois jamais plainte d'avoir trop chaud, je ne
te croirais pas!

Mrs. Paulina Barnett ne put s'empcher de sourire.

Mais, ajouta-t-elle, tu as donc bien froid, ma bonne Madge?

-- Certainement, ma fille, j'ai froid, mais cette temprature ne
me dplat pas. Au contraire. Ce climat doit tre trs sain, et je
suis certaine que je me porterai  merveille dans ce bout
d'Amrique! C'est vraiment un beau pays!

-- Oui, Madge, un pays admirable, et nous n'avons encore rien vu
jusqu'ici des merveilles qu'il renferme! Mais laisse notre voyage
s'accomplir jusqu'aux limites de la mer polaire, laisse l'hiver
venir avec ses glaces gigantesques, sa fourrure de neige, ses
temptes hyperborennes, ses aurores borales, ses constellations
splendides, sa longue nuit de six mois, et tu comprendras alors
combien l'oeuvre du Crateur est toujours et partout nouvelle!

Ainsi parlait Mrs. Paulina Barnett, entrane par sa vive
imagination. Dans ces rgions perdues, sous un climat implacable,
elle ne voulait voir que l'accomplissement des plus beaux
phnomnes de la nature. Ses instincts de voyageuse taient plus
forts que sa raison mme. De ces contres polaires elle
n'extrayait que l'mouvante posie dont les sagas ont perptu la
lgende, et que les bardes ont chante dans les temps ossianiques.
Mais Madge, plus positive, ne se dissimulait ni les dangers d'une
expdition vers les continents arctiques, ni les souffrances d'un
hivernage,  moins de trente degrs du ple arctique.

Et en effet, de plus robustes avaient dj succomb aux fatigues,
aux privations, aux tortures morales et physiques, sous ces durs
climats. Sans doute, la mission du lieutenant Jasper Hobson ne
devait pas l'entraner jusqu'aux latitudes les plus leves du
globe. Sans doute, il ne s'agissait pas d'atteindre le ple et de
se lancer sur les traces des Parry, des Ross, des Mac Clure, des
Kean, des Morton. Mais ds qu'on a franchi le cercle polaire, les
preuves sont  peu prs partout les mmes et ne s'accroissent pas
proportionnellement avec l'lvation des latitudes. Jasper Hobson
ne songeait pas  se porter au-dessus du soixante-dixime
parallle! Soit. Mais qu'on n'oublie pas que Franklin et ses
infortuns compagnons sont morts, tus par le froid et la faim,
quand ils n'avaient pas mme dpass le soixante-huitime degr de
latitude septentrionale!

Dans le traneau occup par Mr. et Mrs. Joliffe, on causait de
toute autre chose. Peut-tre le caporal avait-il un peu trop
arros les adieux du dpart, car, par extraordinaire, il tenait
tte  sa petite femme. Oui! il lui rsistait, -- ce qui
n'arrivait vraiment que dans des circonstances exceptionnelles.

Non, mistress Joliffe, disait le caporal, non, ne craignez rien!
Un traneau n'est pas plus difficile  conduire qu'un poney-
chaise, et le diable m'emporte si je ne suis pas capable de
diriger un attelage de chiens!

-- Je ne conteste pas ton habilet, rpondait Mrs. Joliffe. Je
t'engage seulement  modrer tes mouvements. Te voil dj en tte
de la caravane, et j'entends le lieutenant Hobson qui te crie de
reprendre ton rang  l'arrire.

-- Laissez-le crier, madame Joliffe, laissez-le crier!... Et le
caporal, enveloppant son attelage d'un nouveau coup de fouet,
accrut encore la rapidit du traneau.

Prends garde, Joliffe! rptait la petite femme. Pas si vite!
nous voici sur une pente!

-- Une pente! rpondait le caporal. Vous appelez cela une pente,
madame Joliffe? Mais a monte, au contraire!

-- Je te rpte que cela descend!

-- Je vous soutiens, moi, que a monte! Voyez, voyez comme les
chiens tirent!

Quoi qu'en et l'entt, les chiens ne tiraient en aucune faon.
La dclivit du sol tait, au contraire, fort prononce. Le
traneau filait avec une rapidit vertigineuse, et il se trouvait
dj trs en avant du dtachement. Mr. et Mrs. Joliffe
tressautaient  chaque instant. Les heurts, provoqus par les
ingalits de la couche neigeuse, se multipliaient. Les deux
poux, jets tantt  droite, tantt  gauche, se choquant l'un
l'autre, taient secous horriblement. Mais le caporal ne voulait
rien entendre, ni les recommandations de sa femme, ni les cris du
lieutenant Hobson. Celui-ci, comprenant le danger de cette course
folle, pressait son propre attelage, afin de rejoindre les
imprudents, et toute la caravane le suivait dans cette course
rapide.

Mais le caporal allait toujours de plus belle! Cette vitesse de
son vhicule l'enivrait! Il gesticulait, il criait, il maniait son
long fouet comme et fait un sportsman accompli.

Remarquable instrument que ce fouet! s'criait-il, et que les
Esquimaux savent manoeuvrer avec une habilet sans pareille!

-- Mais tu n'es pas un Esquimau, s'criait Mrs. Joliffe, essayant,
mais en vain, d'arrter le bras de son imprudent conducteur.

-- Je me suis laiss dire, reprenait le caporal, je me suis laiss
dire que ces Esquimaux savent piquer n'importe quel chien de leur
attelage  l'endroit qui leur convient. Ils peuvent mme du bout
de ce nerf durci leur enlever un petit bout de l'oreille, s'ils le
jugent convenable. Je vais essayer...

-- N'essaye pas, Joliffe, n'essaye pas! s'cria la petite femme,
effraye au plus haut point.

-- Ne craignez rien, mistress Joliffe, ne craignez rien! Je m'y
connais! Voil prcisment notre cinquime chien de droite qui
fait des siennes! Je vais le corriger!...

Mais sans doute le caporal n'tait pas encore assez Esquimau, ni
assez familiaris avec le maniement de ce fouet dont la longue
lanire dpasse de quatre pieds l'avant-train de l'attelage, car
le fouet se dveloppa en sifflant, et, revenant en arrire par un
contre-coup mal combin, il s'enroula autour du cou de matre
Joliffe lui-mme, dont la calotte fourre s'envola dans l'air. Nul
doute que, sans cet pais bonnet, le caporal ne se ft arrach sa
propre oreille.

En ce moment, les chiens se jetrent de ct, le traneau fut
culbut et le couple prcipit dans la neige. Trs heureusement,
la couche tait paisse, et les deux poux n'eurent aucun mal.
Mais quelle honte pour le caporal! Et de quelle faon le regarda
sa petite femme! Et quels reproches lui fit le lieutenant Hobson!

Le traneau fut relev; mais on dcida que dornavant les rnes du
vhicule, comme celles du mnage, appartiendrait de droit  Mrs.
Joliffe. Le caporal, tout penaud, dut se rsigner, et la marche du
dtachement, un instant interrompue, fut reprise aussitt.

Pendant les quinze jours qui suivirent, aucun incident ne se
produisit. Le temps tait toujours propice, la temprature
supportable, et le 1er mai, le dtachement arrivait au Fort-
Entreprise.




VI.

Un duel de wapitis.


L'expdition avait franchi une distance de deux cents milles
depuis son dpart du Fort-Reliance. Les voyageurs, favoriss par
de longs crpuscules, courant jour et nuit sur leurs traneaux,
pendant que les attelages les emportaient  toute vitesse, taient
vritablement accabls de fatigue, quand ils arrivrent aux rives
du lac Snure, prs duquel s'levait le Fort-Entreprise.

Ce fort, tabli depuis quelques annes seulement par la Compagnie
de la baie d'Hudson, n'tait en ralit qu'un poste
d'approvisionnement de peu d'importance. Il servait principalement
de station aux dtachements qui accompagnaient les convois de
pelleteries venus du lac du Grand-Ours situ  prs de trois cents
milles dans le nord-ouest. Une douzaine de soldats en formaient la
garde. Le fort n'tait compos que d'une maison de bois, entoure
d'une enceinte palissade. Mais, si peu confortable que ft cette
habitation, les compagnons du lieutenant Hobson s'y rfugirent
avec plaisir, et, pendant deux jours, ils s'y reposrent des
premires fatigues de leur voyage.

Le printemps polaire faisait dj sentir en ce lieu sa modeste
influence. La neige fondait peu  peu, et les nuits n'taient dj
plus assez froides pour la glacer  nouveau. Quelques lgres
mousses, de maigres gramines, verdissaient  et l, et de
petites fleurs, presque incolores, montraient leur humide corolle
entre les cailloux. Ces manifestations de la nature,  demi
rveille aprs la longue nuit de l'hiver, plaisaient au regard
endolori par la blancheur des neiges, que charmait l'apparition de
ces rares spcimens de la flore arctique.

Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson mirent  profit leurs
loisirs pour visiter les rives du petit lac. Tous les deux ils
comprenaient la nature et l'admiraient avec enthousiasme. Ils
allrent donc, de compagnie,  travers les glaons bouls et les
cascades qui s'improvisaient sous l'action des rayons solaires. La
surface du lac Snure tait prise encore. Nulle fissure n'indiquait
une prochaine dbcle. Quelques icebergs en ruine hrissaient sa
surface solide, affectant des formes pittoresques du plus trange
effet, surtout quand la lumire, s'irisant  leurs artes, en
variait les couleurs. On et dit les morceaux d'un arc-en-ciel
bris par une main puissante, et qui s'entrecroisaient sur le sol.

Ce spectacle est vraiment beau! monsieur Hobson, rptait Mrs.
Paulina Barnett. Ces effets de prisme se modifient  l'infini,
suivant la place que l'on occupe. Ne vous semble-t-il pas que nous
sommes penchs sur l'ouverture d'un immense kalidoscope? Mais
peut-tre tes-vous dj blas sur ce spectacle si nouveau pour
moi?

-- Non, madame, rpondit le lieutenant. Bien que je sois n sur ce
continent et quoique mon enfance et ma jeunesse s'y soient passes
tout entires, je ne me rassasie jamais d'en contempler les
beauts sublimes. Mais si votre enthousiasme est dj grand,
lorsque le soleil verse sa lumire sur cette contre, c'est--dire
quand l'astre du jour a dj modifi l'aspect de ce pays, que
sera-t-il lorsqu'il vous sera donn d'observer ces territoires au
milieu des grands froids de l'hiver? Je vous avouerai, madame, que
le soleil, si prcieux aux rgions tempres, me gte un peu mon
continent arctique!

-- Vraiment, monsieur Hobson, rpondit la voyageuse, en souriant 
l'observation du lieutenant. J'estime pourtant que le soleil est
un excellent compagnon de route, et qu'il ne faut pas se plaindre
de la chaleur qu'il donne, mme aux rgions polaires!

-- Ah! madame, rpondit Jasper Hobson, je suis de ceux qui pensent
qu'il vaut mieux visiter la Russie pendant l'hiver, et le Sahara
pendant l't. On voit alors ces pays sous l'aspect qui les
caractrise. Non! le soleil est un astre des hautes zones et des
pays chauds.  trente degrs du ple, il n'est vritablement plus
 sa place! Le ciel de cette contre, c'est le ciel pur et froid
de l'hiver, ciel tout constell, qu'enflamme parfois l'clat d'une
aurore borale. C'est ici le pays de la nuit, non celui du jour,
madame, et cette longue nuit du ple vous rserve des
enchantements et des merveilles.

-- Monsieur Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett, avez-vous
visit les zones tempres de l'Europe et de l'Amrique?

-- Oui, madame, et je les ai admires comme elles mritent de
l'tre. Mais c'est toujours avec une passion plus ardente, avec un
enthousiasme nouveau, que je suis revenu  ma terre natale. Je
suis l'homme du froid, et, vritablement, je n'ai aucun mrite 
le braver. Il n'a pas prise sur moi, et, comme les Esquimaux, je
puis vivre pendant des mois entiers dans une maison de neige.

-- Monsieur Hobson, rpondit la voyageuse, vous avez une manire
de parler de ce redoutable ennemi, qui rchauffe le coeur!
J'espre bien me montrer digne de vous, et, si loin que vous
alliez braver le froid du ple, nous irons le braver ensemble.

-- Bien, madame, bien, et puissent tous ces compagnons qui me
suivent, ces soldats et ces femmes, se montrer aussi rsolus que
vous l'tes! Dieu aidant, nous irons loin alors!

-- Mais vous ne pouvez vous plaindre de la faon dont ce voyage a
commenc. Jusqu'ici, pas un seul accident, un temps propice  la
marche des traneaux, une temprature supportable! Tout nous
russit  souhait.

-- Sans doute, madame, rpondit le lieutenant; mais prcisment,
ce soleil, que vous admirez tant, va bientt multiplier les
fatigues et les obstacles sous nos pas.

-- Que voulez-vous dire, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina
Barnett.

-- Je veux dire que sa chaleur aura avant peu chang l'aspect et
la nature du pays, que la glace fondue ne prsentera plus une
surface favorable au glissage des traneaux, que le sol
redeviendra raboteux et dur, que nos chiens haletants ne nous
enlveront plus avec la rapidit d'une flche, que les rivires et
les lacs vont reprendre leur tat liquide, et qu'il faudra les
tourner ou les passer  gu. Tous ces changements, madame, dus 
l'influence solaire, se traduiront par des retards, des fatigues,
des dangers, dont les moindres sont ces neiges friables qui fuient
sous le pied ou ces avalanches qui se prcipitent du sommet des
montagnes de glace! Oui! voil ce que nous vaudra ce soleil qui
chaque jour s'lve de plus en plus au-dessus de l'horizon!
Rappelez-vous bien ceci, madame! Des quatre lments de la
cosmogonie antique, un seul ici, l'air, nous est utile,
ncessaire, indispensable. Mais les trois autres, la terre, le feu
et l'eau, ils ne devraient pas exister pour nous! Ils sont
contraires  la nature mme des rgions polaires!...

Le lieutenant exagrait sans doute. Mrs. Paulina Barnett aurait pu
facilement rtorquer cette argumentation, mais il ne lui
dplaisait pas d'entendre Jasper Hobson s'exprimer avec cette
ardeur. Le lieutenant aimait passionnment le pays vers lequel les
hasards de sa vie de voyageuse la conduisaient en ce moment, et
c'tait une garantie qu'il ne reculerait devant aucun obstacle.

Et, cependant, Jasper Hobson avait raison, lorsqu'il s'en prenait
au soleil des embarras  venir. On le vit bien, quand, trois jours
aprs, le 4 mai, le dtachement se remit en route. Le thermomtre,
mme aux heures les plus froides de la nuit, se maintenait
constamment au-dessus de trente-deux degrs[2]. Les vastes plaines
subissaient un dgel complet. La nappe blanche s'en allait en eau.
Les asprits d'un sol fait de roches de formation primitive se
trahissaient par des chocs multiplis qui secouaient les
traneaux, et, par contrecoup, les voyageurs. Les chiens, par la
rudesse du tirage, taient forcs de s'en tenir  l'allure du
petit trot, et on et pu sans danger, maintenant, remettre les
guides  la main imprudente du caporal Joliffe. Ni ses cris ni les
excitations du fouet n'auraient pu imprimer aux attelages surmens
une vitesse plus grande.

Il arriva donc que, de temps en temps, les voyageurs diminurent
la charge des chiens en faisant une partie de la route  pied. Ce
mode de locomotion convenait, d'ailleurs, aux chasseurs du
dtachement, qui s'levait insensiblement vers les territoires
plus giboyeux de l'Amrique anglaise. Mrs. Paulina Barnett et sa
fidle Magde suivaient ces chasses avec un intrt marqu. Thomas
Black affectait, au contraire, de se dsintresser absolument de
tout exercice cyngtique. Il n'tait pas venu jusqu'en ces
contres lointaines dans le but de chasser le wison ou l'hermine,
mais uniquement pour observer la lune,  ce moment prcis o elle
couvrirait de son disque le disque du soleil. Aussi, quand l'astre
des nuits paraissait au-dessus de l'horizon, l'impatient astronome
le dvorait-il des yeux. Ce qui provoquait le lieutenant  lui
dire:

Hein! monsieur Black! si, par impossible, la lune manquait au
rendez-vous du 18 juillet 1860, voil qui serait dsagrable pour
vous!

-- Monsieur Hobson, rpondait gravement l'astronome, si la lune se
permettait un tel manque de convenances, je l'attaquerais en
justice!

Les principaux chasseurs du dtachement taient les soldats Marbre
et Sabine, tous les deux passs matres dans leur mtier. Ils y
avaient acquis une adresse sans gale, et les plus habiles Indiens
ne leur en auraient pas remontr pour la vivacit de l'oeil et
l'habilet de la main. Ils taient trappeurs et chasseurs tout 
la fois. Ils connaissaient tous les appareils ou engins au moyen
desquels on peut s'emparer des martres, des loutres, des loups,
des renards, des ours, etc. Aucune ruse ne leur tait inconnue.
Hommes adroits et intelligents, que ce Marbre et ce Sabine, et le
capitaine Craventy avait sagement fait en les adjoignant au
dtachement du lieutenant Hobson.

Mais, pendant la marche de la petite troupe, ni Marbre ni Sabine
n'avaient le loisir de dresser des piges. Ils ne pouvaient
s'carter que pendant une heure ou deux, au plus, et devaient se
contenter du seul gibier qui passait  porte de leur fusil.
Cependant, ils furent assez heureux pour tuer un de ces grands
ruminants de la faune amricaine qui se rencontrent rarement sous
une latitude aussi leve.

Un jour, dans la matine du 15 mai, les deux chasseurs, le
lieutenant Hobson et Mrs. Paulina Barnett, s'taient ports 
quelques milles dans l'est de l'itinraire. Marbre et Sabine
avaient obtenu de leur lieutenant la permission de suivre quelques
traces fraches qu'ils venaient de dcouvrir, et non seulement
Jasper Hobson les y autorisa, mais il voulu les suivre lui-mme,
en compagnie de la voyageuse.

Ces empreintes taient videmment dues au passage rcent d'une
demi-douzaine de daims de grande taille. Pas d'erreur possible.
Marbre et Sabine taient affirmatifs sur ce point, et, au besoin,
ils auraient pu nommer l'espce  laquelle appartenaient ces
ruminants.

La prsence de ces animaux en cette contre semble vous
surprendre, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina Barnett au
lieutenant.

-- En effet, madame, rpondit Jasper Hobson, et il est rare de
rencontrer de telles espces au-del du cinquante-septime degr
de latitude. Quand nous les chassons, c'est seulement au sud du
lac de l'Esclave, l o se rencontrent avec des pousses de saule
et de peuplier, certaines roses sauvages dont les daims sont trs
friands.

-- Il faut alors admettre que ces ruminants, aussi bien que les
animaux  fourrures, traqus par les chasseurs, s'enfuient
maintenant vers des territoires plus tranquilles.

-- Je ne vois pas d'autre explication de leur prsence  la
hauteur du soixante-cinquime parallle, rpondit le lieutenant,
en admettant toutefois que nos deux hommes ne se soient pas mpris
sur la nature et l'origine de ces empreintes.

-- Non, mon lieutenant, rpondit Sabine, non! Marbre et moi, nous
ne nous sommes pas tromps. Ces traces ont t laisses sur le sol
par ces daims, que, nous autres chasseurs, nous appelons des daims
rouges, et dont le nom indigne est wapiti.

-- Cela est certain, ajouta Marbre. De vieux trappeurs comme nous
ne s'y laisseraient pas prendre. D'ailleurs, mon lieutenant,
entendez-vous ces sifflements singuliers?

Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett et leurs compagnons taient
arrivs, en ce moment,  la base d'une petite colline dont les
pentes, dpourvues de neige, taient praticables. Ils se htrent
de la gravir, tandis que les sifflements, signals par Marbre, se
faisaient entendre avec une certaine intensit. Des cris,
semblables au braiment de l'ne, s'y mlaient parfois et
prouvaient que les deux chasseurs ne s'taient pas mpris.

Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Marbre et Sabine, parvenus au
sommet de la colline, portrent leurs regards sur la plaine qui
s'tendait vers l'est. Le sol accident tait encore blanc  de
certaines places, mais une lgre teinte verte tranchait en maint
endroit avec les blouissantes plaques de neige. Quelques arbustes
dcharns grimaaient  et l.  l'horizon, de grands icebergs,
nettement dcoups, se profilaient sur le fond gristre du ciel.

Des wapitis! des wapitis! les voil! s'crirent d'une commune
voix Sabine et Marbre, en indiquant  un quart de mille dans l'est
un groupe compact d'animaux trs aisment reconnaissables.

-- Mais que font-ils? demanda la voyageuse.

-- Ils se battent, madame, rpondit Jasper Hobson. C'est assez
leur coutume, quand le soleil du ple leur chauffe le sang!
Encore un effet dplorable de l'astre radieux!

De la distance  laquelle ils se trouvaient, Jasper Hobson, Mrs.
Paulina Barnett et leurs compagnons pouvaient facilement
distinguer le groupe des wapitis. C'taient de magnifiques
chantillons de cette famille de daims, que l'on connat sous les
noms varis de cerfs  cornes rondes, cerfs amricains, biches,
lans gris et lans rouges. Ces btes lgantes avaient les jambes
fines. Quelques poils rougetres, dont la couleur devait
s'accentuer encore pendant la saison chaude, parsemaient leurs
robes brunes.  leurs cornes blanches, qui se dveloppaient
superbement, on reconnaissait facilement en eux des mles
farouches, car les femelles sont absolument dpourvues de cet
appendice. Ces wapitis taient autrefois rpandus sur tous les
territoires de l'Amrique septentrionale, et les tats de l'Union
en recelaient un grand nombre. Mais, les dfrichements s'oprant
de toutes parts, les forts tombant sous la hache des pionniers,
le wapiti dut se rfugier dans les paisibles districts du Canada.
L encore, la tranquillit lui manqua bientt, et il dut
frquenter plus spcialement les abords de la baie d'Hudson. En
somme, le wapiti est plutt un animal des pays froids, cela est
certain; mais, ainsi que l'avait fait observer le lieutenant, il
n'habite pas ordinairement les territoires situs au-del du
cinquante-septime parallle. Donc, ceux-ci ne s'taient levs si
haut que pour fuir les Chippeways, qui leur faisaient une guerre 
outrance, et retrouver cette scurit qui ne manque jamais au
dsert.

Cependant, le combat des wapitis se poursuivait avec acharnement.
Ces animaux n'avaient point aperu les chasseurs dont
l'intervention n'aurait probablement pas arrt leur lutte. Marbre
et Sabine, qui savaient bien  quels aveugles combattants ils
avaient affaire, pouvaient donc s'approcher sans crainte et tirer
 loisir.

La proposition en fut faite par le lieutenant Hobson.

Faites excuse, mon lieutenant, rpondit Marbre. pargnons notre
poudre et nos balles. Ces btes-l jouent un jeu  s'entre-tuer,
et nous arriverons toujours  temps pour relever les vaincus.

Est-ce que ces wapitis ont une valeur commerciale? demanda Mrs.
Paulina Barnett.

-- Oui, madame, rpondit Jasper Hobson, et leur peau, qui est
moins paisse que celle de l'lan proprement dit, forme un cuir
trs estim. En frottant cette peau avec la graisse et la cervelle
mme de l'animal, on la rend extrmement souple, et elle supporte
galement bien la scheresse et l'humidit. Aussi les Indiens
recherchent-ils avec soin toutes les occasions de se procurer des
peaux de wapitis.

-- Mais leur chair ne donne-t-elle pas une venaison excellente?

-- Mdiocre, madame, rpondit le lieutenant, fort mdiocre, en
vrit. Cette chair est dure, d'un got peu savoureux. Sa graisse
se fige immdiatement ds qu'elle est retire du feu et s'attache
aux dents. C'est donc une chair peu estime, et qui est
certainement infrieure  celle des autres daims. Cependant, faute
de mieux, pendant les jours de disette, on en mange, et elle
nourrit son homme tout comme un autre.

Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson s'entretenaient ainsi depuis
quelques minutes, lorsque la lutte des wapitis se modifia
subitement. Ces ruminants avaient-ils satisfait leur colre?
Avaient-ils aperu les chasseurs et sentaient-ils un danger
prochain? Quoi qu'il en ft, au mme moment,  l'exception de deux
wapitis de haute taille, toute la troupe s'enfuit vers l'est avec
une vitesse sans gale. En quelques instants, ces animaux avaient
disparu, et le cheval le plus rapide n'aurait pu les rejoindre.

Mais deux daims, superbes  voir, taient rests sur le champ de
bataille. Le crne baiss, cornes contre cornes, les jambes de
l'arrire-train puissamment arc-boutes, ils se faisaient tte.
Semblables  deux lutteurs qui n'abandonnent plus prise ds qu'ils
sont parvenus  se saisir, ils ne se lchaient pas et pivotaient
sur leurs jambes de devant, comme s'ils eussent t rivs l'un 
l'autre.

Quel acharnement! s'cria Mrs. Paulina Barnett.

-- Oui, rpondit Jasper Hobson. Ce sont des btes rancunires que
ces wapitis, et elles vident l, sans doute, une ancienne
querelle!

-- Mais ne serait-ce pas le moment de les approcher, tandis que la
rage les aveugle? demanda la voyageuse.

-- Nous avons le temps, madame, rpondit Sabine, et ces daims-l
ne peuvent plus nous chapper! Nous serions  trois pas d'eux, le
fusil  l'paule et le doigt sur la gchette, qu'ils ne
quitteraient pas la place!

-- Vraiment?

-- En effet, madame, dit Jasper Hobson, qui avait regard plus
attentivement les deux combattants aprs l'observation du
chasseur, et, soit de notre main, soit par la dent des loups, ces
wapitis mourront tt ou tard  l'endroit mme qu'ils occupent en
ce moment.

-- Je ne comprends pas ce qui vous fait parler ainsi, monsieur
Hobson, rpondit la voyageuse.

-- Eh bien, approchez, madame, rpondit le lieutenant. Ne craignez
point d'effaroucher ces animaux. Ainsi que vous l'a dit notre
chasseur, ils ne peuvent plus s'enfuir.

Mrs. Paulina Barnett, accompagne de Sabine, de Marbre et du
lieutenant, descendit la colline. Quelques minutes lui suffirent 
franchir la distance qui la sparait du thtre du combat. Les
wapitis n'avaient pas boug. Ils se poussaient simultanment de la
tte, comme deux bliers en lutte, mais ils semblaient
insparablement lis l'un  l'autre.

En effet, dans l'ardeur du combat, les cornes des deux wapitis
s'taient tellement enchevtres qu'elles ne pouvaient plus se
dgager,  moins de se rompre. C'est un fait qui se produit
souvent, et sur les territoires de chasse, il n'est pas rare de
rencontrer ces appendices branchus gisant sur le sol et attachs
les uns aux autres. Les animaux, ainsi embarrasss, ne tardent pas
 mourir de faim, ou ils deviennent facilement la proie des
fauves.

Deux balles terminrent le combat des wapitis. Marbre et Sabine,
les dpouillant sance tenante, conservrent leur peau, qu'ils
devaient prparer plus tard, et abandonnrent aux loups et aux
ours un monceau de chair saignante.




VII.

Le cercle polaire.


L'expdition continua de s'avancer vers le nord-ouest, mais le
tirage des traneaux sur ce sol ingal fatiguait extrmement les
chiens. Ces courageuses btes ne s'emportaient plus, elles que la
main de leurs conducteurs avait tant de peine  contenir au dbut
du voyage. On ne pouvait obtenir des attelages que huit  dix
milles par jour. Cependant, Jasper Hobson pressait autant que
possible la marche de son dtachement. Il avait hte d'arriver 
l'extrmit du lac du Grand-Ours et d'atteindre le Fort-
Confidence. L, en effet, il comptait recueillir quelques
renseignements utiles  son expdition. Les Indiens qui
frquentent les rives septentrionales du lac avaient-ils dj
parcouru les parages voisins de la mer? L'ocan Arctique tait-il
libre  cette poque de l'anne? C'taient l de graves questions,
qui, rsolues affirmativement, pouvaient fixer le sort de la
nouvelle factorerie.

La contre que la petite troupe traversait alors tait
capricieusement coupe d'un grand nombre de cours d'eau, pour la
plupart tributaires de deux fleuves importants qui, coulant du sud
au nord, vont se jeter dans l'ocan Glacial arctique. Ce sont, 
l'ouest, le fleuve Mackenzie;  l'est, la Copper-mine-river. Entre
ces deux principales artres se dessinaient des lacs, des lagons,
des tangs nombreux. Leur surface, maintenant dgele, ne
permettait dj plus aux traneaux de s'y aventurer. Ds lors,
ncessit de les tourner, ce qui accroissait considrablement la
longueur de la route.

Dcidment, il avait raison, le lieutenant Hobson. L'hiver est la
vritable saison de ces pays hyperborens, car il les rend plus
aisment praticables. Mrs. Paulina Barnett devait le reconnatre
en plus d'une occasion.

Cette rgion, comprise dans la Terre maudite, tait, d'ailleurs,
absolument dserte, comme le sont presque tous les territoires
septentrionaux du continent amricain. On a calcul, en effet, que
la moyenne de la population n'y donne pas un habitant par dix
milles carrs. Ces habitants sont, sans compter les indignes dj
trs rarfis, quelques milliers d'agents ou de soldats,
appartenant aux diverses compagnies de fourrures. Cette population
est plus gnralement masse sur les districts du sud et aux
environs des factoreries. Aussi, nulle empreinte de pas humains ne
fut-elle releve sur la route du dtachement. Les traces,
conserves sur le sol friable, appartenaient uniquement aux
ruminants et aux rongeurs. Quelques ours furent aperus, animaux
terribles, quand ils appartiennent aux espces polaires.
Toutefois, la raret de ces carnassiers tonnait Mrs. Paulina
Barnett. La voyageuse pensait, en s'en rapportant aux rcits des
hiverneurs, que les rgions arctiques devaient tre trs
frquentes par ces redoutables animaux, puisque les naufrags ou
les baleiniers de la baie de Baffin comme ceux du Gronland et du
Spitzberg, sont journellement attaqus par eux, et c'est  peine
si quelques-uns se montraient au large du dtachement.

Attendez l'hiver, madame, lui rpondait le lieutenant Hobson,
attendez le froid qui engendre la faim, et peut-tre serez-vous
servie  souhait!

Cependant, aprs un fatigant et long parcours, le 23 mai, la
petite troupe tait enfin arrive sur la limite du Cercle polaire.
On sait que ce parallle, loign de 23 27' 57'' du ple nord,
forme cette limite mathmatique  laquelle s'arrtent les rayons
solaires, lorsque l'astre radieux dcrit son arc dans l'hmisphre
oppose.  partir de ce point, l'expdition entrait donc
franchement sur les territoires des rgions arctiques.

Cette latitude avait t releve soigneusement au moyen des
instruments trs prcis que l'astronome Thomas Black et Jasper
Hobson maniaient avec une gale habilet. Mrs. Paulina Barnett,
prsente  l'opration, apprit avec satisfaction qu'elle allait
enfin franchir le Cercle polaire. Amour-propre de voyageuse, bien
admissible, en vrit.

Vous avez dj pass les deux tropiques dans vos prcdents
voyages, madame, lui dit le lieutenant, et vous voil aujourd'hui
sur la limite du Cercle polaire. Peu d'explorateurs se sont ainsi
aventurs sous des zones si diffrentes! Les uns ont, pour ainsi
dire, la spcialit des terres chaudes, et l'Afrique et
l'Australie, principalement, forment le champ de leurs
investigations. Tels les Barth, les Burton, les Livingstone, les
Speck, les Douglas, les Stuart. D'autres, au contraire, se
passionnent, pour ces rgions arctiques, encore si imparfaitement
connues, les Mackenzie, les Franklin, les Penny, les Kane, les
Parry, les Rae, dont nous suivons en ce moment les traces. Il
convient donc de fliciter Mrs. Paulina Barnett d'tre une
voyageuse si cosmopolite.

-- Il faut tout voir, ou du moins tenter de tout voir, monsieur
Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett. Je crois que les
difficults et les prils sont  peu prs partout les mmes, sous
quelque zone qu'ils se prsentent. Si nous n'avons pas  craindre
sur ces terres arctiques les fivres des pays chauds,
l'insalubrit des hautes tempratures et la cruaut des tribus de
race noire, le froid n'est pas un ennemi moins redoutable. Les
animaux froces se rencontrent sous toutes les latitudes, et les
ours blancs, j'imagine, n'accueillent pas mieux les voyageurs que
les tigres du Tibet ou les lions de l'Afrique. Donc, au-del des
Cercles polaires, mmes dangers, mmes obstacles qu'entre les deux
tropiques. Il y a l des rgions qui se dfendront longtemps
contre les tentatives des explorateurs.

-- Sans doute, madame, rpondit Jasper Hobson, mais j'ai lieu de
penser que les contres hyperborennes rsisteront plus longtemps.
Dans les rgions tropicales, ce sont principalement les indignes
dont la prsence forme le plus insurmontable obstacle, et je sais
combien de voyageurs ont t victimes de ces barbares africains,
qu'une guerre civilisatrice rduira ncessairement un jour! Dans
les contres arctiques ou antarctiques, au contraire, ce ne sont
point les habitants qui arrtent l'explorateur, c'est la nature
elle-mme, c'est l'infranchissable banquise, c'est le froid, le
cruel froid qui paralyse les forces humaines!

-- Vous croyez donc, monsieur Hobson, que la zone torride aura t
fouille jusque dans ses territoires les plus secrets en Afrique
et en Australie avant que la zone glaciale ait t parcourue tout
entire?

-- Oui, madame, rpondit le lieutenant, et cette opinion me semble
base sur les faits. Les plus audacieux dcouvreurs des rgions
arctiques, Parry, Penny, Franklin, Mac-Clure, Kane, Morton, ne se
sont pas levs au-dessus du quatre vingt-troisime parallle,
restant ainsi  plus de sept degrs du ple. Au contraire,
l'Australie a t plusieurs fois explore du sud au nord par
l'intrpide Stuart, et l'Afrique mme, -- si redoutable  qui
l'affronte, -- fut totalement traverse par le docteur Livingstone
depuis la baie de Loanga jusqu'aux embouchures du Zambze. On a
donc le droit de penser que les contres quatoriales sont plus
prs d'tre reconnues gographiquement que les territoires
polaires.

-- Croyez-vous, monsieur Hobson, demanda Mrs. Paulina Barnett, que
l'homme puisse jamais atteindre le ple mme?

-- Sans aucun doute, madame, rpondit Jasper Hobson, l'homme, --
ou la femme, ajouta-t-il en souriant. Cependant, il me semble que
les moyens employs jusqu'ici par les navigateurs afin de s'lever
jusqu' ce point, auquel se croisent tous les mridiens du globe,
doivent tre absolument modifis. On parle de la mer libre que
quelques observateurs auraient entrevue. Mais cette mer, dgage
de glaces, si elle existe toutefois, est difficile  atteindre, et
nul ne peut assurer, avec preuves  l'appui, qu'elle s'tende
jusqu'au ple. Je pense, d'ailleurs, que la mer libre crerait
plutt une difficult qu'une facilit aux explorateurs. Pour moi,
j'aimerais mieux avoir  compter, pendant toute la dure du
voyage, sur un terrain solide, qu'il ft fait de roc ou de glace.
Alors, au moyen d'expditions successives, je ferais tablir des
dpts de vivres et de charbons de plus en plus rapprochs du
ple, et de cette faon, avec beaucoup de temps, beaucoup
d'argent, peut-tre en sacrifiant bien des hommes  la solution de
ce grand problme scientifique, je crois que j'atteindrais cet
inaccessible point du globe.

-- Je partage votre opinion, monsieur Hobson, rpondit Mrs.
Paulina Barnett, et, si jamais vous tentiez l'aventure, je ne
craindrais pas de partager avec vous fatigues et dangers, pour
aller planter au ple nord le pavillon du Royaume-Uni! Mais, en ce
moment, tel n'est point notre but.

-- En ce moment, non, madame, rpondit Jasper Hobson. Toutefois,
les projets de la Compagnie une fois raliss, lorsque le nouveau
fort aura t lev sur l'extrme limite du continent amricain,
il est possible qu'il devienne un point de dpart naturel pour
toute expdition dirige vers le nord. D'ailleurs, si les animaux
 fourrures, trop vivement pourchasss, se rfugient au ple, il
faudra bien que nous les suivions jusque l!

--  moins que cette coteuse mode des fourrures ne passe enfin,
rpondit Mrs. Paulina Barnett.

-- Ah! madame, s'cria le lieutenant, il se trouvera toujours
quelque jolie femme qui aura envie d'un manchon de zibeline ou
d'une plerine de wison, et il faudra bien la satisfaire!

-- Je le crains, rpondit en riant la voyageuse, et il est
probable, en effet, que le premier dcouvreur du ple n'aura
atteint ce point qu' la suite d'une martre ou d'un renard
argent!

-- C'est ma conviction, madame, reprit Jasper Hobson. La nature
humaine est ainsi faite, et l'appt du gain entranera toujours
l'homme plus loin et plus vite que l'intrt scientifique.

-- Quoi! c'est vous qui parlez ainsi, vous, monsieur Hobson!

-- Mais ne suis-je pas un employ de la Compagnie de la Baie
d'Hudson, madame, et la Compagnie fait-elle autre chose que de
risquer ses capitaux et ses agents dans l'unique espoir
d'accrotre ses bnfices?

-- Monsieur Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett, je crois vous
connatre assez pour affirmer qu'au besoin vous sauriez vous
dvouer corps et me  la science. S'il fallait dans un intrt
purement gographique vous lever jusqu'au ple, je suis assure
que vous n'hsiteriez pas. Mais, ajouta-t-elle en souriant, c'est
l une grosse question dont la solution est encore bien loigne.
Pour nous, nous ne sommes encore arrivs qu'au Cercle polaire, et
j'espre que nous le franchirons sans trop de difficults.

-- Je ne sais trop, madame, rpondit Jasper Hobson, qui, en ce
moment, observait attentivement l'tat de l'atmosphre. Le temps
depuis quelques jours devient menaant. Voyez la teinte
uniformment grise du ciel. Toutes ces brumes ne tarderont pas 
se rsoudre en neige, et, pour peu que le vent se lve, nous
pourrons bien tre battus par quelque grosse tempte. J'ai
vraiment hte d'tre arriv au lac du Grand-Ours!

-- Alors, monsieur Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett en se
levant, ne perdons pas de temps, et donnez-nous le signal du
dpart.

Le lieutenant ne demandait point  tre stimul. Seul, ou
accompagn d'hommes nergiques comme lui, il et poursuivi sa
marche en avant, sans perdre ni une nuit ni un jour. Mais il ne
pouvait obtenir de tous ce qu'il et obtenu de lui-mme. Il lui
fallait ncessairement compter avec les fatigues des autres, s'il
ne faisait aucun cas des siennes. Ce jour-l donc, par prudence,
il accorda quelques heures de repos  sa petite troupe, qui, vers
trois heures aprs-midi, reprit la route interrompue.

Jasper Hobson ne s'tait point tromp en pressentant un changement
prochain dans l'tat de l'atmosphre. Ce changement, en effet, ne
se fit pas attendre. Pendant cette journe, dans l'aprs-midi, les
brumes s'paissirent et prirent une teinte jauntre d'un sinistre
aspect. Le lieutenant tait assez inquiet, sans cependant rien
laisser paratre de son inquitude, et, tandis que les chiens de
son traneau le dplaaient, non sans grandes fatigues, il
s'entretenait avec le sergent Long, que ces symptmes d'une
tempte ne laissaient pas de proccuper.

Le territoire que le dtachement traversait alors tait
malheureusement peu propice au glissage des traneaux. Ce sol,
trs accident, ravin par endroits, tantt hriss de gros blocs
de granit, tantt obstru d'normes icebergs  peine entams par
le dgel, retardait singulirement la marche des attelages et la
rendait trs pnible. Les malheureux chiens n'en pouvaient plus,
et le fouet des conducteurs demeurait sans effet.

Aussi le lieutenant et ses hommes furent-ils frquemment obligs
de mettre pied  terre, de renforcer l'attelage puis, de pousser
 l'arrire des traneaux, de les soutenir mme, lorsque les
brusques dnivellements du sol risquaient de les faire choir.
C'taient, on le comprend, d'incessantes fatigues que chacun
supportait sans se plaindre. Seul, Thomas Black, absorb,
d'ailleurs, dans son ide fixe, ne descendait jamais de son
vhicule, car sa corpulence se ft mal accommode de ces pnibles
exercices.

Depuis que le Cercle polaire avait t franchi, le sol, on le
voit, s'tait absolument modifi. Il tait vident que quelque
convulsion gologique y avait sem ces blocs normes. Cependant,
une vgtation plus complte se manifestait maintenant  sa
surface. Non seulement des arbrisseaux et des arbustes, mais aussi
des arbres se groupaient sur le flanc des collines, l o quelque
encaissement les abritait contre les mauvais vents du nord.
C'taient invariablement les mmes essences, des pins, des sapins,
des saules, dont la prsence attestait, dans cette terre froide,
une certaine force vgtative. Jasper Hobson esprait bien que ces
produits de la flore arctique ne lui manqueraient pas lorsqu'il
serait arriv sur les limites de la mer Glaciale. Ces arbres,
c'tait du bois pour construire son fort, du bois pour en chauffer
les habitants. Chacun pensait comme lui en observant le contraste
que prsentait cette rgion relativement moins aride, et les
longues plaines blanches qui s'tendaient entre le lac de
l'Esclave et le Fort-Entreprise.

 la nuit, la brume jauntre devint plus opaque. Le vent se leva.
Bientt la neige tomba  gros flocons, et, en quelques instants,
elle eut recouvert le sol d'une nappe paisse. En moins d'une
heure, la couche neigeuse eut atteint l'paisseur d'un pied, et,
comme elle ne se solidifiait plus et restait  l'tat de boue
liquide, les traneaux n'avanaient plus qu'avec une extrme
difficult. Leur avant recourb s'engageait profondment dans la
masse molle, qui les arrtait  chaque instant.

Vers huit heures du soir, le vent commena  souffler avec une
violence extrme. La neige, vivement chasse, tantt prcipite
sur le sol, tantt releve dans l'air, ne formait plus qu'un pais
tourbillon. Les chiens, repousss par la rafale, aveugls par les
remous de l'atmosphre, ne pouvaient plus avancer. Le dtachement
suivait alors une troite gorge, presse entre de hautes montagnes
de glace,  travers laquelle la tempte s'engouffrait avec une
incomparable puissance. Des morceaux d'icebergs, dtachs par
l'ouragan, tombaient dans la passe et en rendaient la traverse
fort prilleuse. C'taient autant d'avalanches partielles, dont la
moindre et cras les traneaux et ceux qui les montaient. Dans
de telles conditions, la marche en avant ne pouvait tre
continue. Jasper Hobson ne s'obstina pas plus longtemps. Aprs
avoir pris l'avis du sergent Long, il fit faire halte. Mais il
fallait trouver un abri contre le chasse-neige, qui se
dchanait alors. Cela ne pouvait embarrasser des hommes habitus
aux expditions polaires. Jasper Hobson et ses compagnons savaient
comment se conduire en de telles conjonctures. Ce n'tait pas la
premire fois que la tempte les surprenait ainsi,  quelques
centaines de milles des forts de la Compagnie, sans qu'ils eussent
une hutte d'Esquimaux ou une cahute d'Indien pour abriter leur
tte.

Aux icebergs! aux icebergs! cria Jasper Hobson.

Le lieutenant fut compris de tous. Il s'agissait de creuser dans
ces masses glaces des snow-houses, des maisons de neige, ou,
pour mieux dire, de vritables trous dans lesquels chacun se
blottirait pendant toute la dure de la tempte. Les haches et les
couteaux eurent vite fait d'attaquer la masse friable des
icebergs. Trois quarts d'heure aprs, une dizaine de tanires 
troites ouvertures, qui pouvaient contenir chacune deux ou trois
personnes, taient creuses dans l'pais massif. Quant aux chiens,
ils avaient t dtels et abandonns  eux-mmes. On se fiait 
leur sagacit, qui leur ferait trouver sous la neige un abri
suffisant.

Avant dix heures, tout le personnel de l'expdition tait tapi
dans les snow-houses. On s'tait group par deux ou par trois,
chacun suivant ses sympathies. Mrs. Paulina Barnett, Madge et le
lieutenant Hobson occupaient la mme hutte.

Thomas Black et le sergent Long s'taient fourrs dans le mme
trou. Les autres  l'avenant. Ces retraites taient vritablement
chaudes, sinon confortables, et il faut savoir que les Indiens ou
les Esquimaux n'ont pas d'autres refuges, mme pendant les plus
grands froids. Jasper Hobson et les siens pouvaient donc attendre
en sret la fin de la tempte, en ayant soin, toutefois, que
l'entre de leur trou ne s'obstrut pas sous la neige. Aussi
avaient-ils la prcaution de le dblayer de demi-heure en demi-
heure. Pendant cette tourmente,  peine le lieutenant et ses
soldats purent-ils mettre le pied au dehors. Fort heureusement,
chacun s'tait muni de provisions suffisantes, et l'on put
supporter cette existence de castors, sans souffrir ni du froid ni
de la faim.

Pendant quarante-huit heures, l'intensit de la tempte continua
de s'accrotre. Le vent mugissait dans l'troite passe et
dcouronnait le sommet des icebergs. De grands fracas, vingt fois
rpts par les chos, indiquaient  quel point se multipliaient
les avalanches. Jasper Hobson pouvait craindre avec raison que sa
route entre ces montagnes ne fut, par la suite, hrisse
d'obstacles insurmontables.  ces fracas se mlaient aussi des
rugissements sur la nature desquels le lieutenant ne se mprenait
pas, et il ne cacha point  la courageuse Mrs. Paulina Barnett que
des ours devaient rder dans la passe. Mais trs heureusement, ces
redoutables animaux, trop occups d'eux-mmes, ne dcouvrirent pas
la retraite des voyageurs. Ni les chiens, ni les traneaux enfouis
sous une paisse couche de neige, n'attirrent leur attention, et
ils passrent sans songer  mal.

La dernire nuit, celle du 25 au 26 mai, fut plus terrible encore.
La violence de l'ouragan devint telle que l'on put redouter un
bouleversement gnral des icebergs. On sentait, en effet, ces
normes masses trembler sur leur base. Une mort affreuse et
attendu les malheureux pris dans cet crasement de montagnes. Les
blocs de glace craquaient avec un bruit effroyable, et dj, par
de certaines oscillations, il s'y creusait des failles qui
devaient en compromettre la solidit. Cependant, aucun boulement
ne se produisit. La masse entire rsista, et vers la fin de la
nuit, par un de ces phnomnes frquents dans les contres
arctiques, la violence de la tourmente s'tant puise subitement
sous l'influence d'un froid assez rigoureux, le calme de
l'atmosphre se refit avec les premires lueurs du jour.




VIII.

Le lac du Grand-Ours.


C'tait une heureuse circonstance. Ces froids vifs, mais peu
durables, qui marquent ordinairement certains jours du mois de
mai, -- mme sur les parallles de la zone tempre, -- suffirent
 solidifier l'paisse couche de neige. Le sol redevint favorable.
Jasper Hobson se remit en route, et le dtachement s'lana  sa
suite de toute la vitesse des attelages.

La direction de l'itinraire fut alors lgrement modifie. Au
lieu de se porter directement au nord, l'expdition s'avana vers
l'ouest, en suivant pour ainsi dire la courbure du Cercle polaire.
Le lieutenant voulait atteindre le Fort-Confidence, bti  la
pointe extrme du lac du Grand-Ours. Ces quelques jours de froid
servirent utilement ses projets; sa marche fut trs rapide; aucun
obstacle ne se prsenta, et le 30 mai, sa petite troupe arrivait 
la factorerie.

Le Fort-Confidence et le Fort-Good-Hope, situs sur la rivire
Mackenzie, taient alors les postes les plus avancs vers le nord
que la Compagnie de la baie d'Hudson possdt  cette poque. Le
Fort-Confidence, bti  l'extrmit septentrionale du lac du
Grand-Ours, point extrmement important, se trouvait, par les eaux
mmes du lac, glaces l'hiver, libres l't, en communication
facile avec le Fort-Franklin, lev  l'extrmit mridionale.
Sans parler des changes journellement oprs avec les Indiens
chasseurs de ces hautes latitudes, ces factoreries, et plus
particulirement le Fort-Confidence, exploitaient les rives et les
eaux du Grand-Ours. Ce lac est une vritable mer mditerranenne,
qui s'tend sur un espace de plusieurs degrs en longueur et en
largeur. D'un dessin trs irrgulier, trangl dans sa partie
centrale par deux promontoires aigus, il affecte au nord la
disposition d'un triangle vas. Sa forme gnrale serait  peu
prs celle de la peau tendue d'un grand ruminant, auquel la tte
manquerait tout entire.

C'tait  l'extrmit de la patte droite qu'avait t construit
le Fort-Confidence,  moins de deux cent milles du Golfe-du-
Couronnement, l'un de ces nombreux estuaires qui chancrent si
capricieusement la cte septentrionale de l'Amrique. Il se
trouvait donc bti au-dessus du Cercle polaire, mais encore  prs
de trois degrs de ce soixante-dixime parallle, au-del duquel
la Compagnie de la baie d'Hudson tenait essentiellement  fonder
un tablissement nouveau.

Le Fort-Confidence, dans son ensemble, reproduisait les mmes
dispositions qui se retrouvaient dans les autres factoreries du
Sud. Il se composait d'une maison d'officiers, de logements pour
les soldats, de magasins pour les pelleteries, -- le tout en bois
et entour d'une enceinte palissade. Le capitaine qui le
commandait tait alors absent. Il avait accompagn dans l'Est un
parti d'Indiens et de soldats qui s'taient aventurs  la
recherche de territoires plus giboyeux. La saison dernire n'avait
pas t bonne. Les fourrures de prix manquaient. Toutefois, par
compensation, les peaux de loutre, grce au voisinage du lac,
avaient pu tre abondamment recueillies; mais ce stock venait
prcisment d'tre dirig vers les factoreries centrales du Sud,
de telle sorte que les magasins du Fort-Confidence taient vides
en ce moment.

En l'absence du capitaine, ce fut un sergent qui fit  Jasper
Hobson les honneurs du fort. Ce sous-officier tait prcisment le
beau-frre du sergent Long, et se nommait Felton. Il se mit
entirement  la disposition du lieutenant, qui, dsirant procurer
quelque repos  ses compagnons, rsolut de demeurer deux ou trois
jours au Fort-Confidence. Les logements ne manquaient pas en
l'absence de la petite garnison. Hommes et chiens furent bientt
installs confortablement. La plus belle chambre de la maison
principale fut naturellement rserve  Mrs. Paulina Barnett, qui
n'eut qu' se louer des attentions du sergent Felton.

Le premier soin de Jasper Hobson avait t de demander  Felton si
quelque parti d'Indiens du Nord ne battait pas en ce moment les
rives du Grand-Ours.

Oui, mon lieutenant, rpondit le sergent. On nous a rcemment
signal un campement d'Indiens-Livres, qui se sont tablis sur
l'autre pointe septentrionale du lac.

--  quelle distance du fort? demanda Jasper Hobson.

--  trente milles environ, rpondit le sergent Felton. Est-ce
qu'il vous conviendrait d'entrer en relation avec ces indignes?

-- Sans aucun doute, dit Jasper Hobson. Ces Indiens peuvent me
donner d'utiles renseignements sur cette partie du territoire qui
confine  la mer Polaire, et que termine le cap Bathurst. Si
l'emplacement est propice, c'est l que je compte btir notre
nouvelle factorerie.

-- Eh bien, mon lieutenant, rpondit Felton, rien n'est plus
facile que de se rendre au campement des Livres.

-- Par la rive du lac?

-- Non, par les eaux mmes du lac. Elles sont libres en ce moment
et le vent est favorable. Nous mettrons  votre disposition un
canot, un matelot pour le conduire, et, en quelques heures, vous
aurez atteint le campement indien.

-- Bien, sergent, dit Jasper Hobson. J'accepte votre proposition,
et demain matin, si vous le voulez...

-- Quand il vous conviendra, mon lieutenant, rpondit le sergent
Felton.

Le dpart fut fix au lendemain matin. Lorsque Mrs. Paulina
Barnett eut connaissance de ce projet, elle demanda  Jasper
Hobson la permission de l'accompagner, -- permission qui, on le
pense bien, lui fut accorde avec empressement.

Mais il s'agissait d'occuper la fin de cette journe. Mrs. Paulina
Barnett, Jasper Hobson, deux ou trois soldats, Madge, Mrs. Mac Nap
et Joliffe, guids par Felton, allrent visiter les rives voisines
du lac. Ces rives n'taient point dpourvues de verdure. Les
coteaux, alors dbarrasses des neiges, se montraient couronns 
et l d'arbres rsineux, de l'espce des pins cossais. Ces arbres
s'levaient  une quarantaine de pieds au-dessus du sol, et ils
fournissaient aux habitants du fort tout le combustible dont ils
avaient besoin pendant les longs mois d'hiver. Leurs gros troncs,
revtus de branches flexibles, offraient une nuance gristre trs
caractrise. Mais, formant d'pais massifs qui descendaient
jusqu'aux rives du lac, uniformment groups, droits, presque tous
d'gale hauteur, ils donnaient peu de varit au paysage. Entre
ces bouquets d'arbres, une sorte d'herbe blanchtre revtait le
sol et parfumait l'atmosphre de la suave odeur du thym. Le
sergent Felton apprit  ses htes que cette herbe, trs odorante,
portait le nom d'herbe-encens, nom qu'elle justifiait,
d'ailleurs, lorsqu'on la jetait sur des charbons ardents.

Les promeneurs quittrent le fort, et, aprs avoir franchi
quelques centaines de pas, ils arrivrent prs d'un petit port
naturel, encaiss dans de hautes roches de granit, qui le
dfendaient contre le ressac du large. C'est l que s'amarrait la
flottille du Fort-Confidence, consistant en un unique canot de
pche, -- celui-l mme qui, le lendemain, devait transporter
Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett au campement des Indiens. De
ce point, le regard embrassait une grande partie du lac, ses
coteaux boiss, ses rives capricieuses, dchiquetes de caps et de
criques, ses eaux faiblement ondules par la brise, et au-dessus
desquelles quelques icebergs dcoupaient encore leur silhouette
mobile. Dans le sud, l'oeil s'arrtait sur un vritable horizon de
mer, ligne circulaire, nettement trace par le ciel et l'eau, qui
s'y confondaient alors sous l'clat des rayons solaires.

Ce large espace, occup par la surface liquide du Grand-Ours, les
rives semes de cailloux et de blocs de granit, les talus tapisss
d'herbes, les collines, les arbres qui les couronnaient, offraient
partout l'image de la vie vgtale et animale. De nombreuses
varits de canards couraient sur les eaux, en jacassant  grand
bruit: c'taient des eiders-ducks, des siffleurs, des arlequins,
des vieilles femmes, oiseaux bavards dont le bec n'est jamais
ferm. Quelques centaines de puffins et de guillemots s'enfuyaient
 tire-d'aile en toute direction. Sous le couvert des arbres se
pavanaient des orfraies, hautes de deux pieds, sortes de faucons
dont le ventre est gris-cendr, les pattes et le bec bleus, les
yeux jaune orange. Les nids de ces volatiles, accrochs aux
fourches des arbres, et forms d'herbes marines, prsentaient un
volume norme. Le chasseur Sabine parvint  abattre une couple de
ces gigantesques orfraies, dont l'envergure mesurait prs de six
pieds, -- magnifiques chantillons de ces oiseaux voyageurs,
exclusivement ichtyophages, que l'hiver chasse jusqu'aux rivages
du golfe du Mexique, et que l't ramne vers les plus hautes
latitudes de l'Amrique septentrionale.

Mais ce qui intressa particulirement les promeneurs, ce fut la
capture d'une loutre, dont la peau valait plusieurs centaines de
roubles.

La fourrure de ces prcieux amphibies tait autrefois trs
recherche en Chine. Mais, si ces peaux ont notablement baiss sur
les marchs du Cleste Empire, elles sont encore en grande faveur
sur les marchs de la Russie. L, leur dbit est toujours assur,
et  de trs hauts prix. Aussi les commerants russes, exploitant
toutes les frontires du Nouveau-Cornouailles jusqu' l'ocan
Arctique, pourchassent-ils incessamment les loutres marines, dont
l'espce tend singulirement  se rarfier. Telle est la raison
pour laquelle ces animaux fuient constamment devant les chasseurs,
qui ont d les poursuivre jusque sur les rivages du Kamtchatka et
dans toutes les les de l'archipel de Bring.

Mais, ajouta le sergent Felton, aprs avoir donn ces dtails 
ses htes, les loutres amricaines ne sont pas  ddaigner, et
celles qui frquentent le lac du Grand-Ours valent encore de deux
cent cinquante  trois cents francs la pice.

C'taient, en effet, des loutres magnifiques que celles qui
vivaient sous les eaux du lac. L'un de ces mammifres, adroitement
tir et tu par le sergent lui-mme, valait presque les enhydres
du Kamtchatka. Cette bte, longue de deux pieds et demi depuis
l'extrmit du museau jusqu'au bout de la queue, avait les pieds
palms, les jambes courtes, le pelage bruntre, plus fonc au dos,
plus clair au ventre, des poils soyeux, longs et luisants.

Un beau coup de fusil, sergent! dit le lieutenant Hobson, qui
faisait admirer  Mrs. Paulina Barnett la magnifique fourrure de
l'animal abattu.

-- En effet, monsieur Hobson, rpondit le sergent Felton, et si
chaque jour apportait ainsi sa peau de loutre, nous n'aurions pas
 nous plaindre! Mais que de temps perdu  guetter ces animaux,
qui nagent et plongent avec une rapidit extrme! Ils ne chassent
gure que pendant la nuit, et il est trs rare qu'ils se hasardent
de jour hors de leur gte, tronc d'arbre ou cavit de roche, fort
difficile  dcouvrir, mme aux chasseurs exercs.

-- Et ces loutres deviennent de moins en moins nombreuses? demanda
Mrs. Paulina Barnett.

-- Oui, madame, rpondit le sergent, et le jour o cette espce
aura disparu, les bnfices de la Compagnie dcrotront dans une
proportion notable. Tous les chasseurs se disputent cette
fourrure, et les Amricains, principalement, nous font une
ruineuse concurrence. Pendant votre voyage, mon lieutenant,
n'avez-vous rencontr aucun agent des compagnies amricaines?

-- Aucun, rpondit Jasper Hobson. Est-ce qu'ils frquentent ces
territoires si levs en latitude?

-- Assidment, monsieur Hobson, dit le sergent, et quand ces
fcheux sont signals, il est bon de se mettre sur ses gardes.

-- Ces agents sont-ils donc des voleurs de grand chemin? demanda
Mrs. Paulina Barnett.

-- Non, madame, rpondit le sergent, mais ce sont des rivaux
redoutables, et quand le gibier est rare, les chasseurs se le
disputent  coups de fusil. J'oserais mme affirmer que, si la
tentative de la Compagnie est couronne de succs, si vous
parvenez  tablir un fort sur la limite extrme du continent,
votre exemple ne tardera pas  tre imit par ces Amricains, que
le ciel confonde!

-- Bah! rpondit le lieutenant, les territoires de chasse sont
vastes, et il y a place au soleil pour tout le monde. Quant 
nous, commenons d'abord! Allons en avant, tant que la terre
solide ne manquera pas  nos pieds, et que Dieu nous garde!

Aprs trois heures de promenade, les visiteurs revinrent au Fort-
Confidence. Un bon repas, compos de poisson et de venaison
frache, les attendait dans la grande salle, et ils firent honneur
au dner du sergent. Quelques heures de causerie dans le salon
terminrent cette journe, et la nuit procura aux htes du fort un
excellent sommeil.

Le lendemain, 31 mai, Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson
taient sur pied ds cinq heures du matin. Le lieutenant devait
consacrer tout ce jour  visiter le campement des Indiens et 
recueillir les renseignements qui pouvaient lui tre utiles. Il
proposa  Thomas Black de l'accompagner dans cette excursion. Mais
l'astronome prfra demeurer  terre. Il dsirait faire quelques
observations astronomiques et dterminer avec prcision la
longitude et la latitude du Fort-Confidence. Mrs. Paulina Barnett
et Jasper Hobson durent donc faire seuls la traverse du lac, sous
la conduite d'un vieux marin nomm Norman, qui tait depuis de
longues annes au service de la Compagnie.

Les deux passagers, accompagns du sergent Felton, se rendirent au
petit port, o le vieux Norman les attendait dans son embarcation.
Ce n'tait qu'un canot de pche, non pont, mesurant seize pieds
de quille, gr en cutter, qu'un seul homme pouvait manoeuvrer
aisment. Le temps tait beau. Il ventait une petite brise du
nord-est, trs favorable  la traverse. Le sergent Felton dit
adieu  ses htes, les priant de l'excuser s'il ne les
accompagnait pas, mais il ne pouvait quitter la factorerie en
l'absence de son capitaine. L'amarre de l'embarcation fut largue,
et le canot, tribord amure, ayant quitt le petit port, fila
rapidement sur les fraches eaux du lac.

Ce voyage n'tait vritablement qu'une promenade, et une promenade
charmante. Le vieux matelot, assez taciturne de sa nature, la
barre engage sous le bras, se tenait silencieux  l'arrire de
l'embarcation. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson, assis sur
les bancs latraux, examinaient le paysage qui se dployait devant
leurs yeux. Le canot prolongeait la cte septentrionale du Grand-
Ours  une distance de trois milles environ, de manire  suivre
une direction rectiligne. On pouvait donc observer facilement les
grandes masses des coteaux boiss, qui s'abaissaient peu  peu
vers l'ouest. De ce ct, la rgion formant la partie nord du lac
semblait tre entirement plane, et la ligne de l'horizon s'y
reculait  une distance considrable. Toute cette rive contrastait
avec celle qui dessinait l'angle aigu au fond duquel s'levait le
Fort-Confidence, encadr dans sa bordure de sapins verts. On
voyait encore le pavillon de la Compagnie, qui se droulait au
sommet du donjon. Vers le sud et l'ouest, les eaux du lac,
obliquement frappes par les rayons solaires, resplendissaient par
places; mais ce qui blouissait le regard, c'taient ces icebergs
mobiles, semblables  des blocs d'argent en fusion, dont l'oeil ne
pouvait soutenir la rverbration. Des glaons souds par l'hiver,
il ne restait plus aucune trace. Seules, ces montagnes flottantes,
que l'astre radieux pouvait  peine dissoudre, semblaient
protester contre ce soleil polaire, qui dcrivait un arc diurne
trs allong, et auquel la chaleur manquait encore, sinon l'clat.

Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson causaient de ces choses,
changeant, comme toujours, les penses que cette trange nature
provoquait en eux. Ils enrichissaient leur esprit de souvenirs,
tandis que l'embarcation, ondulant  peine sur ces eaux paisibles,
marchait rapidement.

En effet, le canot tait parti  six heures du matin, et  neuf
heures, il se rapprochait sensiblement dj de la rive
septentrionale du lac qu'il devait atteindre. Le campement des
Indiens se trouvait tabli  l'angle nord-ouest du Grand-Ours.
Avant dix heures, le vieux Norman avait ralli cet endroit, et il
venait atterrir prs d'une berge trs accore, au pied d'une
falaise de mdiocre hauteur.

Le lieutenant et Mrs. Paulina prirent terre aussitt. Deux ou
trois Indiens accoururent au-devant d'eux, -- entre autres leur
chef, personnage assez emplum, qui leur adressa la parole en un
anglais suffisamment intelligible.

Ces Indiens-Livres, de mme que les Indiens-Cuivre, les Indiens-
Castors et autres, appartiennent tous  la race des Chippeways, et
consquemment ils diffrent peu de leurs congnres par leurs
coutumes et leurs habillements. Ils sont, d'ailleurs, en
frquentes relations avec les factoreries, et ce commerce les a
pour ainsi dire britanniss, autant que peut l'tre un sauvage.
C'est aux forts qu'ils portent les produits de leur chasse, et
c'est aux forts qu'ils les changent contre les objets ncessaires
 la vie, que, depuis quelques annes, ils ne fabriquent plus eux-
mmes. Ils sont, pour ainsi dire,  la solde de la Compagnie;
c'est par elle qu'ils vivent, et l'on ne s'tonnera plus qu'ils
aient dj perdu toute originalit. Pour trouver une race
d'indignes sur laquelle le contact europen n'ait pas encore
laiss son empreinte, il faut remonter  des latitudes plus
leves, jusqu' ces glaciales rgions frquentes par les
Esquimaux. L'Esquimau, comme le Gronlandais, est le vritable
enfant des contres polaires.

Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson se rendirent au campement
des Indiens-Livres, situ  un demi-mille du rivage. L, ils
trouvrent une trentaine d'indignes, hommes, femmes et enfants,
qui vivaient de pche et de chasse, et exploitaient les environs
du lac. Ces Indiens taient prcisment revenus tout rcemment des
territoires situs au nord du continent amricain, et ils
donnrent  Jasper Hobson quelques renseignements, fort incomplets
il est vrai, sur l'tat actuel du littoral aux environs du
soixante-dixime parallle. Le lieutenant apprit cependant, avec
une certaine satisfaction, qu'aucun dtachement europen ou
amricain n'avait t vu sur les confins de la mer polaire, et que
cette mer tait libre  cette poque de l'anne. Quand au cap
Bathurst proprement dit, vers lequel il avait l'intention de se
diriger, les Indiens-Livres ne le connaissaient pas. Leur chef
parla, d'ailleurs, de la rgion situe entre le Grand-Ours et le
cap Bathurst comme d'un pays difficile  traverser, assez
accident et coup de rios dgels en ce moment. Il engagea le
lieutenant  descendre le cours de la Coppermine-river, dans le
nord-est du lac, de manire  gagner la cte par le plus court
chemin. Une fois la mer polaire atteinte, il serait plus ais d'en
suivre les rivages, et Jasper Hobson serait matre alors de
s'arrter au point qui lui conviendrait.

Jasper Hobson remercia le chef indien, et prit cong de lui, aprs
lui avoir fait quelques prsents. Puis, accompagnant Mrs. Paulina
Barnett, il visita les environs du campement, et ne revint trouver
l'embarcation que vers trois heures aprs-midi.




IX.

Une tempte sur un lac.


Le vieux marin attendait avec une certaine impatience le retour de
ses passagers.

En effet, depuis une heure environ, le temps avait chang.
L'aspect du ciel, qui s'tait subitement modifi, ne pouvait
qu'inquiter un homme habitu  consulter les vents et les nuages.
Le soleil, masqu par une brume paisse, ne se montrait plus que
sous l'aspect d'un disque blanchtre, alors sans clat et sans
rayonnement. La brise s'tait tue, mais on entendait les eaux du
lac gronder dans le sud. Ces symptmes d'un changement trs
prochain dans l'tat de l'atmosphre s'taient manifests avec
cette rapidit particulire aux latitudes leves.

Partons, monsieur le lieutenant, partons! s'cria le vieux
Norman, en regardant d'un air inquiet la brume suspendue au-dessus
de sa tte. Partons sans perdre un instant. Il y a de graves
menaces dans l'air.

-- En effet, rpondit Jasper Hobson, l'aspect du ciel n'est plus
le mme. Nous n'avions pas remarqu ce changement, madame.

-- Craignez-vous donc quelque tempte? demanda la voyageuse en
s'adressant  Norman.

-- Oui, madame, rpondit le vieux marin, et les temptes du Grand-
Ours sont souvent terribles. L'ouragan s'y dchane comme en plein
Atlantique. Cette brume subite ne prsage rien de bon. Toutefois,
il est possible que la tourmente n'clate point avant trois ou
quatre heures, et, d'ici l, nous serons arrivs au Fort-
Confidence. Mais partons sans retard, car l'embarcation ne serait
pas en sret auprs de ces roches, qui se montrent  fleur
d'eau.

Le lieutenant ne pouvait discuter avec Norman des choses
auxquelles celui-ci s'entendait mieux que lui. Le vieux marin
tait, d'ailleurs, un homme habitu depuis longtemps  ces
traverses du lac. Il fallait donc s'en rapporter  son
exprience. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson s'embarqurent.

Cependant, au moment de dtacher l'amarre et de pousser au large,
Norman, -- prouvait-il une sorte de pressentiment? -- murmura ces
mots: On ferait peut-tre mieux d'attendre! Jasper Hobson,
auquel ces paroles n'avaient point chapp, regarda le vieux
marin, dj assis  la barre. S'il et t seul, il n'aurait pas
hsit  partir. Mais la prsence de Mrs. Paulina Barnett lui
commandait une circonspection plus grande. La voyageuse comprit
l'hsitation de son compagnon.

Ne vous occupez point de moi, monsieur Hobson, dit-elle, et
agissez comme si je n'tais pas l. Du moment que ce brave marin
croit devoir partir, partons sans retard.

-- Adieu-vat! rpondit Norman, en larguant son amarre, et
retournons au fort par le plus court!

Le canot prit le large. Pendant une heure, il fit peu de chemin.
La voile,  peine gonfle par de folles brises qui ne savaient o
se fixer, battait sur le mt. La brume s'paississait.
L'embarcation subissait dj les ondulations d'une houle plus
violente, car la mer sentait, avant l'atmosphre, le cataclysme
prochain. Les deux passagers restaient silencieux, tandis que le
vieux marin,  travers ses paupires railles, cherchait  percer
l'opaque brouillard. D'ailleurs, il se tenait prt  tout
vnement, et, son coute  la main, il attendait le vent, prt 
la filer, si l'attaque tait trop brusque.

Jusqu'alors, cependant, les lments n'taient point entrs en
lutte, et tout et t pour le mieux, si l'embarcation avait fait
de la route. Mais, aprs une heure de navigation, elle ne se
trouvait pas encore  deux milles du campement des Indiens. En
outre, quelques souffles malencontreux, venus de terre, l'avaient
repousse au large, et dj, par ce temps embrum, la cte se
distinguait  peine. C'tait une circonstance fcheuse, si le vent
venait  se fixer dans la partie du nord, car ce lger canot, trs
sensible  la drive et ne pouvant suffisamment tenir le plus
prs, courait risque d'tre entran trs au loin sur le lac.

Nous marchons  peine, dit le lieutenant au vieux Norman.

--  peine, monsieur Hobson, rpondit le marin. La brise ne veut
pas tenir, et, quand elle tiendra, il est malheureusement 
craindre que ce ne soit du mauvais ct. Alors, ajouta-t-il en
tendant sa main vers le sud, nous pourrions bien voir le Fort-
Franklin avant le Fort-Confidence!

-- Eh bien, rpondit en plaisantant Mrs. Paulina Barnett, ce
serait une promenade plus complte, voil tout. Ce lac du Grand-
Ours est magnifique, et il mrite vraiment d'tre visit du nord
au sud! Je suppose, Norman, qu'on en revient, de ce Fort-Franklin?

-- Oui! madame, quand on a pu l'atteindre, dit le vieux Norman.
Mais des temptes qui durent quinze jours ne sont pas rares sur ce
lac, et, si notre mauvaise fortune nous poussait jusqu'aux rives
du sud, je ne promettrais pas  M. Jasper Hobson qu'il ft de
retour avant un mois au Fort-Confidence.

-- Prenons garde alors, rpondit le lieutenant, car un pareil
retard compromettrait fort nos projets. Ainsi donc agissez avec
prudence, mon ami, et, s'il le faut, regagnez au plus tt la terre
du nord. Mrs. Paulina Barnett ne reculera pas, je pense, devant
une course de vingt  vingt-cinq milles par terre.

-- Je voudrais regagner la cte au nord, monsieur Hobson, rpondit
Norman, que je ne pourrais plus remonter maintenant. Voyez vous-
mme. Le vent a une tendance  s'tablir de ce ct. Tout ce que
je puis tenter, c'est de tenir le cap au nord-est, et, s'il ne
survente pas, j'espre que je ferai bonne route.

Mais, vers quatre heures et demie, la tempte se caractrisa. Des
sifflements aigus retentirent dans les hautes couches de l'air. Le
vent, que l'tat de l'atmosphre maintenait dans les zones
suprieures, ne s'abaissait pas encore jusqu' la surface du lac,
mais cela ne pouvait tarder. On entendait de grands cris d'oiseaux
effars, qui passaient dans la brume. Puis, tout d'un coup, cette
brume se dchira et laissa voir de gros nuages bas, dchiquets,
dloquets, vritables haillons de vapeur, violemment chasss vers
le sud. Les craintes du vieux marin s'taient ralises. Le vent
soufflait du nord, et il ne devait pas tarder  prendre les
proportions d'un ouragan en s'abattant sur le lac.

Attention! cria Norman, en roidissant l'coute de manire 
prsenter l'embarcation debout au vent sous l'action de la barre.

La rafale arriva. Le canot se coucha d'abord sur le flanc, puis il
se releva et bondit au sommet d'une lame.  partir de ce moment,
la houle s'accrut comme elle et fait sur une mer. Dans ces eaux
relativement peu profondes, les lames, se choquant lourdement
contre le fond du lac, rebondissaient ensuite  une prodigieuse
hauteur.

 l'aide!  l'aide! avait cri le vieux marin, en essayant
d'amener rapidement sa voile.

Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett elle-mme, tentrent d'aider
Norman, mais sans succs, car ils taient peu familiariss avec la
manoeuvre d'une embarcation. Norman, ne pouvant abandonner sa
barre, et les drisses tant engages  la tte du mt, la voile
n'amenait pas.  chaque instant, le canot menaait de chavirer, et
dj de gros paquets de mer l'assaillaient par le flanc. Le ciel,
trs charg, s'assombrissait de plus en plus. Une froide pluie,
mle de neige, tombait  torrents, et l'ouragan redoublait de
fureur, en chevelant la crte des lames.

Coupez! coupez donc! cria le vieux marin au milieu des
mugissements de la tempte.

Jasper Hobson, dcoiff par le vent, aveugl par les averses,
saisit le couteau de Norman et trancha la drisse tendue comme une
corde de harpe. Mais le filin mouill ne courait plus dans la
gorge des poulies, et la vergue resta apique en tte du mt.

Norman voulut fuir alors, fuir dans le sud, puisqu'il ne pouvait
tenir tte au vent; fuir, quoique cette allure ft extrmement
prilleuse, au milieu de lames dont la vitesse dpassait celle de
son embarcation; fuir, bien que cette fuite risqut de l'entraner
irrsistiblement jusqu'aux rives mridionales du Grand-Ours!

Jasper Hobson et sa courageuse compagne avaient conscience du
danger qui les menaait. Ce frle canot ne pouvait rsister
longtemps aux coups de mer. Ou il serait dmoli, ou il
chavirerait. La vie de ceux qu'il portait tait entre les mains de
Dieu.

Cependant ni le lieutenant ni Mrs. Paulina Barnett ne se
laissrent aller au dsespoir. Accrochs  leurs bancs, couverts
de la tte aux pieds par les froides douches des lames, tremps de
pluie et de neige, envelopps par les sombres rafales, ils
regardaient  travers les brumes. Toute terre avait disparu.  une
encablure du canot, les nuages et les eaux du lac se confondaient
obscurment. Puis, leurs yeux interrogeaient le vieux Norman, qui,
les dents serres, les mains contractes sur la barre, essayait
encore de maintenir son canot au plus prs du vent.

Mais la violence de l'ouragan devint telle, que l'embarcation ne
put continuer  naviguer plus longtemps sous cette allure. Les
lames qui la choquaient par l'avant l'auraient invitablement
dmolie. Dj ses premiers bordages se disjoignaient, et quand
elle tombait de tout son poids dans le creux des lames, c'tait 
croire qu'elle ne se relverait pas.

Il faut fuir, fuir quand mme! murmura le vieux marin.

Et, poussant la barre, filant l'coute, il mit le cap au sud. La
voile, violemment tendue, emporta aussitt l'embarcation avec une
vertigineuse rapidit. Mais les immenses lames, plus mobiles,
couraient encore plus vite, et c'tait le grand danger de cette
fuite vent arrire. Dj mme des masses liquides se prcipitaient
sur la vote du canot, qui ne pouvait les viter. Il se
remplissait, et il fallait le vider sans cesse, sous peine de
sombrer.  mesure qu'il s'avanait dans la portion plus large du
lac, et, par cela mme, plus loin de la cte, les eaux devenaient
plus tumultueuses. Aucun abri, ni rideau d'arbres, ni collines,
n'empchait alors l'ouragan de faire rage autour de lui. Dans
certaines claircies, ou plutt au milieu du dchirement des
brumes, on entrevoyait d'normes icebergs, qui roulaient comme des
boues sous l'action des lames, pousss, eux aussi, vers la partie
mridionale du lac.

Il tait cinq heures et demie. Ni Norman ni Jasper Hobson ne
pouvaient estimer le chemin parcouru, non plus que la direction
suivie. Ils n'taient plus matres de leur embarcation, et ils
subissaient les caprices de la tempte.

En ce moment,  cent pieds en arrire du canot, se leva une
monstrueuse lame, couronne nettement par une crte blanche. Au-
devant d'elle, la dnivellation de la surface liquide formait
comme une sorte de gouffre. Toutes les petites ondulations
intermdiaires, crases par le vent, avaient disparu. Dans ce
gouffre mobile la couleur des eaux tait noire. Le canot, engag
au fond de cet abme qui se creusait de plus en plus, s'abaissait
profondment. La grande lame s'approchait, dominant toutes les
vagues environnantes. Elle gagnait sur l'embarcation. Elle
menaait de l'aplatir. Norman, s'tant retourn, la vit venir,
Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett la regardrent aussi, l'oeil
dmesurment ouvert, s'attendant  ce qu'elle croult sur eux et
ne pouvant l'viter!

Elle croula, en effet, et avec un bruit pouvantable. Elle dferla
sur l'embarcation, dont l'arrire fut entirement coiff. Un choc
terrible eut lieu. Un cri s'chappa des lvres du lieutenant et de
sa compagne, ensevelis sous cette montagne liquide. Ils durent
croire que l'embarcation sombrait en cet instant.

L'embarcation, aux trois quarts pleine d'eau, se releva
pourtant..., mais le vieux marin avait disparu!

Jasper Hobson poussa un cri de dsespoir. Mrs. Paulina Barnett se
retourna vers lui.

Norman! s'cria-t-il, montrant la place vide  l'arrire de
l'embarcation.

-- Le malheureux! murmura la voyageuse. Jasper Hobson et elle
s'taient levs, au risque d'tre jets hors de ce canot, qui
bondissait sur le sommet des lames. Mais ils ne virent rien. Pas
un cri, pas un appel ne se fit entendre. Aucun corps n'apparut
dans l'cume blanche... Le vieux marin avait trouv la mort dans
les flots. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson taient retombs
sur leur banc. Maintenant, seuls  bord, ils devaient pourvoir
eux-mmes  leur salut. Mais ni le lieutenant ni sa compagne ne
savaient manoeuvrer une embarcation, et, dans ces dplorables
circonstances, un marin consomm aurait  peine pu la maintenir.
Le canot tait le jouet des lames. Sa voile tendue l'emportait.
Jasper Hobson pouvait-il enrayer cette course?

C'tait une affreuse situation pour ces infortuns, pris dans la
tempte, sur une barque fragile, qu'ils ne savaient mme pas
diriger!

Nous sommes perdus! dit le lieutenant.

-- Non, monsieur Hobson, rpondit la courageuse Paulina Barnett.
Aidons-nous d'abord! Le ciel nous aidera ensuite. Jasper Hobson
comprit bien alors ce qu'tait cette vaillante femme, dont il
partageait en ce moment la destine.

Le plus press tait de rejeter hors du canot cette eau qui
l'alourdissait. Un second coup de mer l'et rempli en un instant,
et il aurait coul par le fond. Il y avait intrt, d'ailleurs, 
ce que l'embarcation, allge, s'levt plus facilement  la lame,
car alors elle risquait moins d'tre assomme. Jasper Hobson et
Mrs. Paulina Barnett vidrent donc promptement cette eau, qui, par
sa mobilit mme, pouvait les faire chavirer. Ce ne fut pas une
petite besogne, car,  chaque moment, quelque crte de vague
embarquait, et il fallait avoir constamment l'cope  la main. La
voyageuse s'occupait plus spcialement de ce travail. Le
lieutenant tenait la barre et maintenait tant bien que mal
l'embarcation vent arrire.

Pour surcrot de danger, la nuit, ou sinon la nuit, -- qui, sous
cette latitude et  cette poque de l'anne, dure  peine quelques
heures, -- l'obscurit, du moins, s'accroissait. Les nuages, bas,
mls aux brumes, formaient un intense brouillard,  peine
imprgn de lumire diffuse. On n'y voyait pas  deux longueurs du
canot, qui se ft mis en pices s'il et heurt quelque glaon
errant. Or, ces glaces flottantes pouvaient inopinment surgir,
et, avec cette vitesse, il n'existait aucun moyen de les viter.

Vous n'tes pas matre de votre barre, monsieur Jasper? demanda
Mrs. Paulina Barnett, pendant une courte accalmie de la tempte.

-- Non, madame, rpondit le lieutenant, et vous devez vous tenir
prte  tout vnement!

-- Je suis prte! rpondit simplement la courageuse femme.

En ce moment, un dchirement se fit entendre. Ce fut un bruit
assourdissant. La voile, ventre par le vent, s'en alla comme une
vapeur blanche. Le canot, emport par la vitesse acquise, fila
encore pendant quelques instants; puis, il s'arrta, et les lames
le ballottrent alors comme une pave. Jasper Hobson et Mrs.
Paulina Barnett se sentirent perdus! Ils taient effroyablement
secous, ils taient prcipits de leurs bancs, contusionns,
blesss. Il n'y avait pas  bord un morceau de toile que l'on pt
tendre au vent. Les deux infortuns, dans ces obscurs embruns, au
milieu de ces averses de neige et de pluie, se voyaient  peine.
Ils ne pouvaient s'entendre, et, croyant  chaque instant prir,
pendant une heure peut-tre, ils restrent ainsi, se recommandant
 la Providence, qui seule les pouvait sauver.

Combien de temps encore errrent-ils ainsi, ballotts sur ces eaux
furieuses? Ni le lieutenant Hobson ni Mrs. Paulina Barnett
n'auraient pu le dire, quand un choc violent se produisit.

Le canot venait de heurter un norme iceberg, -- bloc flottant,
aux pentes roides et glissantes, sur lesquelles la main n'et pas
trouv prise.  ce heurt subit, qui n'avait pu tre par, l'avant
de l'embarcation s'entrouvrit, et l'eau y pntra  torrents.

Nous coulons! nous coulons! s'cria Jasper Hobson. En effet, le
canot s'enfonait, et l'eau avait dj atteint  la hauteur des
bancs. Madame! madame! s'cria le lieutenant. Je suis l... Je
resterai... prs de vous!

-- Non, monsieur Jasper! rpondit Mrs. Paulina. Seul, vous pouvez
vous sauver...  deux nous pririons! Laissez-moi! laissez-moi!

-- Jamais! s'cria le lieutenant Hobson. Mais il avait  peine
prononc ce mot, que l'embarcation, frappe d'un nouveau coup de
mer, coulait  pic. Tous deux disparurent dans le remous caus par
l'engouffrement subit du bateau. Puis, aprs quelques instants,
ils revinrent  la surface. Jasper Hobson nageait vigoureusement
d'un bras et soutenait sa compagne de l'autre. Mais il tait
vident que sa lutte contre ces lames furibondes ne pourrait tre
de longue dure, et qu'il prirait lui-mme avec celle qu'il
voulait sauver. En ce moment, des sons tranges attirrent son
attention. Ce n'taient point des cris d'oiseaux effars, mais
bien un appel profr par une voix humaine. Jasper Hobson, par un
suprme effort, s'levant au-dessus des flots, lana un regard
rapide autour de lui. Mais il ne vit rien au milieu de cet pais
brouillard. Et cependant, il entendait encore ces cris, qui se
rapprochaient. Quels audacieux osaient venir ainsi  son secours?
Mais, quoi qu'ils fissent, ils arriveraient trop tard. Embarrass
de ses vtements, le lieutenant se sentait entran avec
l'infortune, dont il ne pouvait dj plus maintenir la tte au-
dessus de l'eau.

Alors, par un dernier instinct, Jasper Hobson poussa un cri
dchirant, puis il disparut sous une norme lame.

Mais Jasper Hobson ne s'tait pas tromp. Trois hommes, errant sur
le lac, ayant aperu le canot en dtresse, s'taient lancs  son
secours. Ces hommes, les seuls qui pussent affronter avec quelque
chance de succs ces eaux furieuses, montaient les seules
embarcations qui pussent rsister  cette tempte.

Ces trois hommes taient des Esquimaux, solidement attachs chacun
 son kayak. Le kayak est une longue pirogue, releve des deux
bouts, faite d'une charpente extrmement lgre, sur laquelle sont
tendues des peaux de phoque, bien cousues avec des nerfs de veau
marin. Le dessus du kayak est galement recouvert de peaux dans
toute sa longueur, sauf en son milieu, o une ouverture est
mnage. C'est l que l'Esquimau prend place. Il lace sa veste
impermable  l'paulement de l'ouverture, et il ne fait plus
qu'un avec son embarcation, dans laquelle aucune goutte d'eau ne
peut pntrer. Ce kayak, souple et lger, toujours enlev sur le
dos des lames, insubmersible, chavirable peut-tre, -- mais un
coup de pagaye le redresse aisment, -- peut rsister et rsiste,
en effet, l o des chaloupes seraient immanquablement brises.

Les trois Esquimaux arrivrent  temps sur le lieu du naufrage,
guids par ce dernier cri de dsespoir que le lieutenant avait
jet. Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett,  demi suffoqus,
sentirent cependant qu'une main vigoureuse les retirait de
l'abme. Mais, dans cette obscurit, ils ne pouvaient reconnatre
leurs sauveurs.

L'un de ces Esquimaux prit le lieutenant, et il le mit en travers
de son embarcation. Un autre procda de la mme faon  l'gard de
Mrs. Paulina Barnett, et les trois kayaks, habilement manoeuvrs
par de longues pagayes de six pieds, s'avancrent rapidement au
milieu des lames cumantes.

Une demi-heure aprs, les deux naufrags taient dposs sur une
plage de sable,  trois milles au-dessous du Fort-Providence.

Le vieux marin manquait seul au retour!




X.

Un retour sur le pass.


Vers dix heures du soir, Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson
frappaient  la poterne du fort. Ce fut une joie de les revoir,
car on les croyait perdus. Mais cette joie fit place  une
profonde affliction, quand on apprit la mort du vieux Norman. Ce
brave homme tait aim de tous, et sa mmoire fut honore des plus
vifs regrets. Quant aux courageux et dvous Esquimaux, aprs
avoir reu flegmatiquement les affectueux remerciements du
lieutenant et de sa compagne, ils n'avaient mme pas voulu venir
au fort. Ce qu'ils avaient fait leur semblait tout naturel. Ils
n'en taient pas  leur premier sauvetage, et ils avaient
immdiatement repris leur course aventureuse sur ce lac, qu'ils
parcouraient jour et nuit, chassant les loutres et les oiseaux
aquatiques.

La nuit qui suivit le retour de Jasper Hobson, le lendemain, 1er
juin, et la nuit du 1 au 2 furent entirement consacrs au repos.
La petite troupe s'en accommoda fort, mais le lieutenant tait
bien dcid  partir le 2, ds le matin, et, trs heureusement, la
tempte se calma.

Le sergent Felton avait mis toutes les ressources de la factorerie
 la disposition du dtachement. Quelques attelages de chiens
furent remplacs, et, au moment du dpart, Jasper Hobson trouva
ses traneaux rangs en bon ordre  la porte de l'enceinte.

Les adieux furent faits. Chacun remercia le sergent Felton, qui
s'tait montr fort hospitalier dans cette circonstance. Mrs.
Paulina Barnett ne fut pas la dernire  lui exprimer sa
reconnaissance. Une vigoureuse poigne de main que le sergent
donna  son beau-frre Long termina la crmonie des adieux.

Chaque couple monta dans le traneau qui lui fut assign, et,
cette fois, Mrs. Paulina Barnett et le lieutenant occupaient le
mme vhicule. Madge et le sergent Long les suivaient.

D'aprs le conseil que lui avait donn le chef indien, Jasper
Hobson rsolut de gagner la cte amricaine par le chemin le plus
court, en coupant droit entre le Fort-Confidence et le littoral.
Aprs avoir consult ses cartes, qui ne donnaient que fort
approximativement la configuration du territoire, il lui parut bon
de descendre la valle de la Coppermine, cours d'eau assez
important qui va se jeter dans le golfe du Couronnement.

Entre le Fort-Confidence et l'embouchure de la rivire, la
distance est au plus d'un degr et demi, -- soit quatre-vingt-cinq
 quatre-vingt-dix milles. La profonde chancrure qui forme le
golfe se termine au nord par le cap Krusenstern, et, depuis ce
cap, la cte court franchement  l'ouest, jusqu'au moment o elle
s'lve au-dessus du soixante-dixime parallle par la pointe
Bathurst.

Jasper Hobson modifia donc la route qu'il avait suivie
jusqu'alors, et il se dirigea dans l'est, de manire  gagner, en
quelques heures, le cours d'eau par la droite ligne.

La rivire fut atteinte, le lendemain, 3 juin, dans l'aprs-midi.
La Coppermine, aux eaux pures et rapides, alors dgage de glaces,
coulait  pleins bords dans une large valle, arrose par un grand
nombre de rios capricieux, mais facilement guables. Le tirage des
traneaux s'opra donc assez rapidement. Pendant que leur attelage
les entranait, Jasper Hobson racontait  sa compagne l'histoire
de ce pays qu'ils traversaient. Une vritable intimit, une
sincre amiti, autorise par leur situation et leur ge, existait
entre le lieutenant Hobson et la voyageuse. Mrs. Paulina Barnett
aimait  s'instruire, et, ayant l'instinct des dcouvertes, elle
aimait  entendre parler des dcouvreurs.

Jasper Hobson, qui connaissait par coeur son Amrique
septentrionale, put compltement satisfaire la curiosit de sa
compagne.

Il y a quatre-vingt-dix ans environ, lui dit-il, tout ce
territoire travers par la rivire Coppermine tait inconnu, et
c'est aux agents de la Compagnie de la baie d'Hudson que l'on doit
sa dcouverte. Seulement, madame, ainsi que cela arrive presque
toujours dans le domaine scientifique, c'est en cherchant une
chose qu'on en dcouvre une autre. Colomb cherchait l'Asie, et il
trouva l'Amrique.

-- Et que cherchaient donc les agents de la Compagnie? demanda
Mrs. Paulina Barnett. tait-ce ce fameux passage du Nord-Ouest?

-- Non, madame, rpondit le jeune lieutenant, non. Il y a un
sicle, la Compagnie n'avait point intrt  ce que l'on employt
cette nouvelle voie de communication, qui et t plus profitable
 ses concurrents qu' elle-mme. On prtend mme qu'en 1741, un
certain Christophe Middleton, charg d'explorer ces parages, fut
publiquement accus d'avoir reu cinq mille livres de la Compagnie
pour dclarer que la communication par mer entre les deux ocans
n'existait pas et ne pouvait exister.

-- Ceci n'est point  la gloire de la clbre Compagnie, rpondit
Mrs. Paulina Barnett.

-- Je ne la dfends pas sur ce point, reprit Jasper Hobson.
J'ajouterai mme que le parlement blma svrement ses
agissements, quand, en 1746, il promit une prime de vingt mille
livres  quiconque dcouvrirait le passage en question. Aussi vit-
on, en cette anne mme, deux intrpides voyageurs, William Moor
et Francis Smith, s'lever jusqu' la baie Repulse, dans l'espoir
de reconnatre la communication tant dsire. Toutefois, ils ne
russirent pas dans leur entreprise, et, aprs une absence qui
dura un an et demi, ils durent revenir en Angleterre.

-- Mais d'autres capitaines, audacieux et convaincus, ne
s'lancrent-ils pas aussitt sur leurs traces? demanda Mrs.
Paulina Barnett.

-- Non, madame, et, pendant trente ans encore, malgr l'importance
de la rcompense promise par le parlement, aucune tentative ne fut
faite pour reprendre l'exploration gographique de cette portion
du continent amricain, ou plutt de l'Amrique anglaise, -- car
c'est le nom qu'il convient de lui conserver. Ce ne fut qu'en 1769
qu'un agent de la Compagnie tenta de reprendre les travaux de Moor
et de Smith.

-- La Compagnie tait donc revenue de ses ides troites et
gostes, monsieur Jasper?

-- Non, madame, pas encore. Samuel Hearne, -- c'est le nom de cet
agent, -- n'avait d'autre mission que de reconnatre la situation
d'une mine de cuivre, que les coureurs indignes avaient signale.
Ce fut le 6 novembre 1769 que cet agent quitta le fort du Prince-
de-Galles, situ sur la rivire Churchill, prs de la cte
occidentale de la baie d'Hudson. Samuel Hearne s'avana hardiment
dans le nord-ouest; mais le froid devint si rigoureux que, ses
vivres puiss, il dut retourner au fort du Prince-de-Galles.
Heureusement, ce n'tait point un homme  se dcourager. Le 23
fvrier de l'anne suivante, il repartit, emmenant quelques
Indiens  sa suite. Les fatigues de ce second voyage furent
extrmes. Le gibier et le poisson, sur lesquels comptait Samuel
Hearne, manqurent souvent. Il lui arriva mme une fois de rester
sept jours sans manger autre chose que des fruits sauvages, des
morceaux de vieux cuir et des os brls. Force fut encore  ce
voyageur intrpide de revenir  la factorerie sans avoir obtenu
aucun rsultat. Mais il ne se rebuta pas. Il partit une troisime
fois, le 7 dcembre 1770, et, aprs dix-neuf mois de luttes, le 13
juillet 1772, il dcouvrit la Coppermine-River, qu'il descendit
jusqu' son embouchure, et l, il prtendit avoir vu la mer libre.
C'tait la premire fois que la cte septentrionale de l'Amrique
tait atteinte.

-- Mais le passage du nord-ouest, c'est--dire cette communication
directe entre l'Atlantique et le Pacifique, n'tait point
dcouvert? demanda Mrs. Paulina Barnett.

-- Non, madame, rpondit le lieutenant, et que de marins
aventureux le cherchrent depuis lors! Phipps en 1773, James Cook
et Clerke de 1776  1779, Kotzebue de 1815  1818, Ross, Parry,
Franklin et tant d'autres se dvourent  cette tche difficile,
mais inutilement, et il faut arriver au dcouvreur de notre temps,
 l'intrpide Mac Clure, pour trouver le seul homme qui ait
rellement pass d'un ocan  l'autre en traversant la mer
polaire.

-- En effet, monsieur Jasper, rpondit Mrs. Paulina Barnett, et
c'est un fait gographique dont, nous autres Anglais, nous devons
tre fiers! Mais, dites-moi, la Compagnie de la baie d'Hudson,
revenue enfin  des ides plus gnreuses, n'a-t-elle donc
encourag aucun autre voyageur depuis Samuel Hearne?

-- Elle l'a fait, madame, et c'est grce  elle que le capitaine
Franklin a pu excuter son voyage de 1819  1822, prcisment
entre la rivire de Hearne et le cap Turnagain. Cette exploration
ne s'opra pas sans fatigues et sans souffrances. Plusieurs fois
la nourriture manqua compltement aux voyageurs. Deux Canadiens,
assassins par leurs camarades, furent dvors... Malgr tant de
tortures, le capitaine Franklin n'en parcourut pas moins un espace
de cinq mille cinq cent cinquante milles sur cette portion,
inconnue jusqu' lui, du littoral du North-Amrique.

-- C'tait un homme d'une rare nergie! ajouta Mrs. Paulina
Barnett, et il l'a bien prouv quand, malgr tout ce qu'il avait
dj souffert, il s'lana de nouveau  la conqute du ple Nord.

-- Oui, rpondit Jasper Hobson, et l'audacieux explorateur a
trouv sur le thtre mme de ses dcouvertes une cruelle mort!
Mais il est bien prouv, maintenant, que tous les compagnons de
Franklin n'ont pas pri avec lui. Beaucoup de ces malheureux
errent certainement encore au milieu de ces solitudes glaces! Ah!
vraiment, je ne puis songer  cet abandon terrible sans un
serrement de coeur! Un jour, madame, ajouta le lieutenant avec une
motion et une assurance singulires, un jour je fouillerai ces
terres inconnues sur lesquelles s'est accomplie la funeste
catastrophe, et...

-- Et ce jour-l, rpondit Mrs. Paulina Barnett en serrant la main
du lieutenant, ce jour-l je serai votre compagne d'exploration.
Oui! cette ide m'est venue plus d'une fois, ainsi qu' vous,
monsieur Jasper, et mon coeur s'meut comme le vtre  la pense
que des compatriotes, des Anglais, attendent peut-tre un
secours...

-- Qui viendra trop tard pour la plupart de ces infortuns,
madame, mais qui viendra pour quelques-uns, soyez-en sre!

-- Dieu vous entende, monsieur Hobson! rpondit Mrs. Paulina
Barnett. J'ajouterai que les agents de la Compagnie, vivant 
proximit du littoral, me semblent mieux placs que tous autres
pour tenter de remplir ce devoir d'humanit.

-- Je partage votre opinion, madame, rpondit le lieutenant, car
ces agents sont, de plus, accoutums aux rigueurs des continents
arctiques. Ils l'ont souvent prouv, d'ailleurs, en mainte
circonstance. Ne sont-ce pas eux qui ont assist le capitaine
Black pendant son voyage de 1834, voyage qui nous a valu la
dcouverte de la Terre du Roi Guillaume, cette terre sur laquelle
s'est prcisment accomplie la catastrophe de Franklin? Est-ce que
ce ne sont pas deux des ntres, les courageux Dease et Simpson,
que le gouverneur de la baie d'Hudson, en 1838, chargea
spcialement d'explorer les rivages de la mer polaire, --
exploration pendant laquelle la terre Victoria fut reconnue pour
la premire fois? Je crois donc que l'avenir rserve  notre
Compagnie la conqute dfinitive du continent arctique. Peu  peu
ses factoreries monteront vers le nord, -- refuge oblig des
animaux  fourrure, -- et, un jour, un fort s'lvera au ple
mme, sur ce point mathmatique o se croisent tous les mridiens
du globe!

Pendant cette conversation et tant d'autres qui lui succdrent,
Jasper Hobson raconta ses propres aventures depuis qu'il tait au
service de la Compagnie, ses luttes avec les concurrents des
agences rivales, ses tentatives d'exploration dans les territoires
inconnus du nord et de l'ouest. De son ct, Mrs. Paulina Barnett
fit le rcit de ses propres prgrinations  travers les contres
intertropicales. Elle dit tout ce qu'elle avait accompli et tout
ce qu'elle comptait accomplir un jour. C'tait entre le lieutenant
et la voyageuse un agrable change de rcits qui charmait les
longues heures du voyage.

Pendant ce temps, les traneaux, enlevs au galop des chiens,
s'avanaient vers le nord. La valle de la Coppermine
s'largissait sensiblement aux approches de la mer Arctique. Les
collines latrales, moins abruptes, s'abaissaient peu  peu.
Certains bouquets d'arbres rsineux rompaient  et l la
monotonie de ces paysages assez tranges. Quelques glaons,
charris par la rivire, rsistaient encore  l'action du soleil,
mais leur nombre diminuait de jour en jour, et un canot, une
chaloupe mme et descendu sans peine le courant de cette rivire,
dont aucun barrage naturel, aucune agrgation de rocs ne gnait le
cours. Le lit de la Coppermine tait profond et large. Ses eaux,
trs limpides, alimentes par la fonte des neiges, coulaient assez
vivement, sans jamais former de tumultueux rapides. Son cours,
d'abord trs sinueux dans sa partie haute, tendait peu  peu  se
rectifier et  se dessiner en droite ligne sur une tendue de
plusieurs milles. Quant aux rives, alors larges et plates, faites
d'un sable fin et dur, tapisses en certains endroits d'une petite
herbe sche et courte, elles se prtaient au glissage des
traneaux et au dveloppement de la longue suite des attelages.
Pas de ctes, et, par consquent, un tirage facile sur ce terrain
nivel.

Le dtachement s'avanait donc avec une grande rapidit. On allait
nuit et jour, -- si toutefois cette expression peut s'appliquer 
une contre au-dessus de laquelle le soleil, traant un cercle
presque horizontal, disparaissait  peine. La nuit vraie ne durait
pas deux heures sous cette latitude, et l'aube,  cette poque de
l'anne, succdait presque immdiatement au crpuscule. Le temps
tait beau d'ailleurs, le ciel assez pur, quoique un peu embrum 
l'horizon, et le dtachement accomplissait son voyage dans des
conditions excellentes.

Pendant deux jours, on continua de ctoyer sans difficult le
cours de la Coppermine. Les environs de la rivire taient peu
frquents par les animaux  fourrure, mais les oiseaux y
abondaient. On aurait pu les compter par milliers. Cette absence
presque complte de martres, de castors, d'hermines, de renards et
autres, ne laissait pas de proccuper le lieutenant. Il se
demandait si ces territoires n'avaient pas t abandonns comme
ceux du sud par la population, trop vivement pourchasse, des
carnassiers et des rongeurs. Cela tait probable, car on
rencontrait frquemment des restes de campement, des feux teints
qui attestaient le passage plus ou moins rcent de chasseurs
indignes ou autres. Jasper Hobson voyait bien qu'il devrait
reporter son exploration plus au nord, et qu'une partie seulement
de son voyage serait faite, lorsqu'il aurait atteint l'embouchure
de la Coppermine. Il avait donc hte de toucher du pied ce point
du littoral entrevu par Samuel Hearne, et il pressait de tout son
pouvoir la marche du dtachement.

D'ailleurs, chacun partageait l'impatience de Jasper Hobson.
Chacun se pressait rsolument, afin d'atteindre dans le plus bref
dlai les rivages de la mer Arctique. Une indfinissable
attraction poussait en avant ces hardis pionniers. Le prestige de
l'inconnu miroitait  leurs yeux. Peut-tre les vritables
fatigues commenceraient-elles sur cette cte tant dsire?
N'importe. Tous, ils avaient hte de les affronter, de marcher
directement  leur but. Ce voyage qu'ils faisaient alors, ce
n'tait qu'un passage  travers un pays qui ne pouvait directement
les intresser, mais aux rivages de la mer Arctique commencerait
la recherche vritable. Et chacun aurait dj voulu se trouver sur
ces parages, que coupait,  quelques centaines de milles 
l'ouest, le soixante-dixime parallle.

Enfin, le 5 juin, quatre jours aprs avoir quitt le Fort-
Confidence, le lieutenant Jasper Hobson vit la Coppermine
s'largir considrablement. La cte occidentale se dveloppait
suivant une ligne lgrement courbe et courait presque directement
vers le nord. Dans l'est, au contraire, elle s'arrondissait
jusqu'aux extrmes limites de l'horizon.

Jasper Hobson s'arrta aussitt, et, de la main, il montra  ses
compagnons la mer sans limites.




XI.

En suivant la cte.


Le large estuaire que le dtachement venait d'atteindre, aprs six
semaines de voyage, formait une chancrure trapzodale, nettement
dcoupe dans le continent amricain.  l'angle ouest s'ouvrait
l'embouchure de la Coppermine.  l'angle est, au contraire, se
creusait un boyau profondment allong, qui a reu le nom d'Entre
de Bathurst. De ce ct, le rivage, capricieusement festonn,
creus de criques et d'anses, hriss de caps aigus et de
promontoires abrupts, allait se perdre dans ce confus
enchevtrement de dtroits, de pertuis, de passes, qui donne aux
cartes des continents polaires un si bizarre aspect. De l'autre
ct, sur la gauche de l'estuaire,  partir de l'embouchure mme
de la Coppermine, la cte remontait au nord et se terminait par le
cap Kruzenstern.

Cet estuaire portait le nom de Golfe-du-Couronnement, et ses eaux
taient semes d'les, lets, lots, qui constituaient l'Archipel
du Duc-d'York.

Aprs avoir confr avec le sergent Long, Jasper Hobson rsolut
d'accorder, en cet endroit, un jour de repos  ses compagnons.

L'exploration proprement dite, qui devait permettre au lieutenant
de reconnatre le lieu propice  l'tablissement d'une factorerie,
allait vritablement commencer. La Compagnie avait recommand 
son agent de se maintenir autant que possible au-dessus du
soixante-dixime parallle, et sur les bords de la mer Glaciale.
Or, pour remplir son mandat, le lieutenant ne pouvait chercher que
dans l'ouest un point qui ft aussi lev en latitude et qui
appartnt au continent amricain. Vers l'est, en effet, toutes ces
terres si divises font plutt partie des territoires arctiques,
sauf peut-tre la terre de Boothia, franchement coupe par ce
soixante-dixime parallle, mais dont la conformation gographique
est encore trs indcise.

Longitude et latitude prises, Jasper Hobson, aprs avoir relev sa
position sur la carte, vit qu'il se trouvait encore  plus de cent
milles au-dessous du soixante-dixime degr. Mais au-del du cap
Kruzenstern, la cte, courant vers le nord-est, dpassait par un
angle brusque le soixante-dixime parallle,  peu prs sur le
cent trentime mridien, et prcisment  la hauteur de ce cap
Bathurst, indiqu comme lieu de rendez-vous par le capitaine
Craventy. C'tait donc ce point qu'il fallait atteindre, et c'est
l que le nouveau fort s'lverait, si l'endroit offrait les
ressources ncessaires  une factorerie.

L, sergent Long, dit le lieutenant en montrant au sous-officier
la carte des contres polaires, l nous serons dans les conditions
qui nous sont imposes par la Compagnie. En cet endroit, la mer,
libre une grande partie de l'anne, permettra aux navires du
dtroit de Behring d'arriver jusqu'au fort, de le ravitailler et
d'en exporter les produits.

-- Sans compter, ajouta le sergent Long, que, puisqu'ils se seront
tablis au-del du soixante-dixime parallle, nos gens auront
droit  une double paye!

-- Cela va sans dire, rpondit le lieutenant, et je crois qu'ils
l'accepteront sans murmurer.

-- Eh bien, mon lieutenant, il ne nous reste plus qu' partir pour
le cap Bathurst, dit simplement le sergent. Mais, un jour de
repos ayant t accord, le dpart n'eut lieu que le lendemain, 6
juin.

Cette seconde partie du voyage devait tre et fut effectivement
toute diffrente de la premire. Les dispositions qui rglaient
jusqu'ici la marche des traneaux n'avaient pas t maintenues.
Chaque attelage allait  sa guise. On marchait  petites journes,
on s'arrtait  tous les angles de la cte, et le plus souvent on
cheminait  pied. Une seule recommandation avait t faite  ses
compagnons par le lieutenant Hobson, -- la recommandation de ne
pas s'carter  plus de trois milles du littoral et de rallier le
dtachement deux fois par jour,  midi et le soir. La nuit venue,
on campait. Le temps,  cette poque, tait constamment beau, et
la temprature assez leve, puisqu'elle se maintenait en moyenne
 cinquante-neuf degrs Fahrenheit au-dessus de zro (15 centigr.
au-dessus de zro). Deux ou trois fois, de rapides temptes de
neige se dclarrent, mais elles ne durrent pas, et la
temprature n'en fut pas sensiblement modifie.

Toute cette partie de la cte amricaine comprise entre le cap
Kruzenstern et le cap Parry, qui s'tend sur un espace de plus de
deux cent cinquante milles, fut donc examine avec un soin
extrme, du 6 au 26 juin. Si la reconnaissance gographique de
cette rgion ne laissa rien  dsirer, si Jasper Hobson, -- trs
heureusement aid dans cette tche par Thomas Black, -- put mme
rectifier quelques erreurs du lev hydrographique, les territoires
avoisinants furent non moins bien observs  ce point de vue plus
spcial, qui intressait directement la Compagnie de la baie
d'Hudson.

En effet, ces territoires taient-ils giboyeux? Pouvait-on compter
avec certitude sur le gibier comestible non moins que sur le
gibier  fourrure? Les seules ressources du pays permettraient-
elles d'approvisionner une factorerie, au moins pendant la saison
d't? Telle tait la grave question que se posait le lieutenant
Hobson, et qui le proccupait  bon droit. Or, voici ce qu'il
observa.

Le gibier proprement dit, -- celui auquel le caporal Joliffe,
entre autres, accordait une prfrence marque, -- ne foisonnait
pas dans ces parages. Les volatiles, appartenant  la nombreuse
famille des canards, ne manquaient pas, sans doute, mais la tribu
des rongeurs tait insuffisamment reprsente par quelques livres
polaires, qui ne se laissaient que difficilement approcher. Au
contraire, les ours devaient tre assez nombreux sur cette portion
du continent amricain. Sabine et Mac Nap avaient souvent relev
des traces frachement laisses par ces carnassiers. Plusieurs
mme furent aperus et dpists, mais ils se tenaient toujours 
bonne distance. En tout cas, il tait certain que, pendant la
saison rigoureuse, ces animaux affams, venant de plus hautes
latitudes, devaient frquenter assidment les rivages de la mer
Glaciale.

Or, disait le caporal Joliffe, que cette question des
approvisionnements proccupait sans cesse, quand l'ours est dans
le garde-manger, c'est un genre de venaison qui n'est point 
ddaigner, tant s'en faut. Mais, quand il n'y est pas encore,
c'est un gibier fort problmatique, trs sujet  caution, et qui,
en tout cas, ne demande qu' vous faire subir,  vous chasseurs,
le sort que vous lui rservez!

On ne saurait parler plus sagement. Les ours ne pouvaient offrir
une rserve assure  l'office des forts. Trs heureusement, ce
territoire tait visit par des bandes nombreuses d'animaux plus
utiles que les ours, excellents  manger, et dont les Esquimaux et
les Indiens font, dans certaines tribus, leur principale
nourriture. Ce sont les rennes, et le caporal Joliffe constata
avec une vidente satisfaction que ces ruminants abondaient sur
cette partie du littoral. Et en effet, la nature avait tout fait
pour les y attirer, en prodiguant sur le sol cette espce de
lichen dont le renne se montre extrmement friand, qu'il sait
adroitement dterrer sous la neige, et qui constitue son unique
alimentation pendant l'hiver.

Jasper Hobson fut non moins satisfait que le caporal en relevant,
sur maint endroit, les empreintes laisses par ces ruminants,
empreintes aisment reconnaissables, parce que le sabot des
rennes, au lieu de correspondre  sa face interne par une surface
plane, y correspond par une surface convexe, -- disposition
analogue  celle du pied du chameau. On vit mme des troupeaux
assez considrables de ces animaux qui, errant  l'tat sauvage
dans certaines parties de l'Amrique, se runissent souvent 
plusieurs milliers de ttes. Vivants, ils se laissent aisment
domestiquer et rendent alors de grands services aux factoreries,
soit en fournissant un lait excellent et plus substantiel que
celui de la vache, soit en servant  tirer les traneaux. Morts,
ils ne sont pas moins utiles, car leur peau, trs paisse, est
propre  faire des vtements; leurs poils donnent un fil
excellent; leur chair est savoureuse, et il n'existe pas un animal
plus prcieux sous ces latitudes. La prsence des rennes, tant
dment constate, devait donc encourager Jasper Hobson dans ses
projets d'tablissement sur un point de ce territoire.

Il eut galement lieu d'tre satisfait  propos des animaux 
fourrure. Sur les petits cours d'eau s'levaient de nombreuses
huttes de castors et de rats musqus. Les blaireaux, les lynx, les
hermines, les wolvrnes, les martres, les visons, frquentaient
ces parages, que l'absence des chasseurs avait laisss jusqu'alors
si tranquilles. La prsence de l'homme en ces lieux ne s'tait
encore dcele par aucune trace, et les animaux savaient y trouver
un refuge assur. On remarqua galement des empreintes de ces
magnifiques renards bleus et argents, espce qui tend  se
rarfier de plus en plus, et dont la peau vaut pour ainsi dire son
poids d'or. Sabine et Mac Nap eurent, pendant cette exploration,
mainte occasion de tirer une tte de prix. Mais, trs sagement, le
lieutenant avait interdit toute chasse de ce genre. Il ne voulait
pas effrayer ces animaux avant la saison venue, c'est--dire avant
ces mois d'hiver pendant lesquels leur pelage, mieux fourni, est
beaucoup plus beau. D'ailleurs, il tait inutile de surcharger les
traneaux, Sabine et Mac Nap comprirent ces bonnes raisons, mais
la main ne leur en dmangeait pas moins, quand ils tenaient au
bout de leur fusil une martre zibeline ou quelque renard prcieux.
Toutefois, les ordres de Jasper Hobson taient formels, et le
lieutenant ne permettait pas qu'on les transgresst.

Les coups de feu des chasseurs, pendant cette seconde priode du
voyage, n'eurent donc pour objectif que quelques ours polaires,
qui se montrrent parfois sur les ailes du dtachement. Mais ces
carnassiers, n'tant point pousss par la faim, dtalaient
promptement, et leur prsence n'amena aucun engagement srieux.
Cependant, si les quadrupdes de ce territoire n'eurent point 
souffrir de l'arrive du dtachement, il n'en fut pas de mme de
la race volatile, qui paya pour tout le rgne animal. On tua des
aigles  tte blanche, normes oiseaux au cri strident, des
faucons-pcheurs, ordinairement nichs dans les troncs d'arbres
morts, et qui, pendant l't, remontent jusqu'aux latitudes
arctiques; puis, des oies de neige, d'une blancheur admirable, des
bernaches sauvages, le meilleur chantillon de la tribu des
ansrines au point de vue comestible, des canards  tte rouge et
 poitrine noire, des corneilles cendres, sortes de geais
moqueurs d'une laideur peu commune, des eiders, des macreuses et
bien d'autres de cette gent aile qui assourdissait de ses cris
les chos des falaises arctiques. C'est par millions que vivent
ces oiseaux en ces hauts parages, et leur nombre est vritablement
au-dessus de toute apprciation sur le littoral de la mer
Glaciale.

On comprend que les chasseurs, auxquels la chasse des quadrupdes
tait svrement interdite, se rabattirent avec passion sur ce
monde des volatiles. Plusieurs centaines de ces oiseaux,
appartenant principalement aux espces comestibles, furent tues
pendant ces quinze premiers jours, et ajoutrent  l'ordinaire de
corn-beef et de biscuit un surcrot qui fut trs apprci.

Ainsi donc, les animaux ne manquaient point  ce territoire. La
Compagnie pourrait facilement remplir ses magasins, et le
personnel du fort ne laisserait pas vides ses offices. Mais ces
deux conditions ne suffisaient pas pour assurer l'avenir de la
factorerie. On ne pouvait s'tablir dans un pays si haut en
latitude, s'il ne fournissait pas, et abondamment, le combustible
ncessaire pour combattre la rigueur des hivers arctiques.

Trs heureusement, le littoral tait bois. Les collines, qui
s'tageaient en arrire de la cte, se montraient couronnes
d'arbres verts, parmi lesquels le pin dominait. C'taient
d'importantes agglomrations de ces essences rsineuses,
auxquelles on pouvait donner, en certains endroits, le nom de
forts. Quelquefois aussi, par groupes isols, Jasper Hobson
remarqua des saules, des peupliers, des bouleaux-nains et de
nombreux buissons d'arbousiers.  cette poque de la saison
chaude, tous ces arbres taient verdoyants, et ils tonnaient un
peu le regard, habitu aux profils pres et nus des paysages
polaires. Le sol, au pied des collines, se tapissait d'une herbe
courte, que les rennes paissaient avec avidit, et qui devait les
nourrir pendant l'hiver. On le voit, le lieutenant ne pouvait que
se fliciter d'avoir cherch dans le nord-ouest du continent
amricain le nouveau thtre d'une exploitation.

Il a t dit galement que si les animaux ne manquaient pas  ce
territoire, en revanche, les hommes semblaient y faire absolument
dfaut. On ne voyait ni Esquimaux, dont les tribus courent plus
volontiers les districts rapprochs de la baie d'Hudson, ni
Indiens, qui ne s'aventurent pas habituellement aussi loin au-del
du Cercle polaire. Et en effet,  cette distance, les chasseurs
peuvent tre pris par des mauvais temps continus, par une reprise
subite de l'hiver, et tre alors coups de toute communication. On
le pense bien, le lieutenant Hobson ne songea point  se plaindre
de l'absence de ses semblables. Il n'aurait pu trouver que des
rivaux en eux. C'tait un pays inoccup qu'il cherchait, un dsert
auquel les animaux  fourrure devaient avoir intrt  demander
asile, et,  ce sujet, Jasper Hobson tenait les propos les plus
senss  Mrs. Paulina Barnett, qui s'intressait vivement au
succs de l'entreprise. La voyageuse n'oubliait pas qu'elle tait
l'hte de la Compagnie de la baie d'Hudson, et elle faisait tout
naturellement des voeux pour la russite des projets du
lieutenant.

Que l'on juge donc du dsappointement de Jasper Hobson, quand,
dans la matine du 20 juin, il se trouva en face d'un campement
qui venait d'tre plus ou moins rcemment abandonn.

C'tait au fond d'une petite baie troite, qui porte le nom de
baie Darnley, et dont le cap Parry forme la pointe la plus avance
dans l'ouest. On voyait en cet endroit, au bas d'une petite
colline, des piquets qui avaient servi  tracer une sorte de
circonvallation, et des cendres refroidies entasses sur
l'emplacement de foyers teints.

Tout le dtachement s'tait runi auprs de ce campement. Chacun
comprenait que cette dcouverte devait singulirement dplaire au
lieutenant Hobson.

Voil une fcheuse circonstance, dit-il en effet, et certes,
j'aurais mieux aim rencontrer sur mon chemin une famille d'ours
polaires!

-- Mais les gens, quels qu'ils soient, qui ont camp en cet
endroit, rpondit Mrs. Paulina Barnett, sont dj loin sans doute,
et il est probable qu'ils ont dj regagn plus au sud leurs
territoires habituels de chasse.

-- Cela dpend, madame, rpondit le lieutenant. Si ceux dont nous
voyons ici les traces sont des Esquimaux, ils auront plutt
continu leur route vers le nord. Si, au contraire, ce sont des
Indiens, ils sont peut-tre en train d'explorer ce nouveau
district de chasse, comme nous le faisons nous-mmes, et, je le
rpte, c'est pour nous une circonstance vritablement fcheuse.

-- Mais, demanda Mrs. Paulina Barnett, peut-on reconnatre 
quelle race ces voyageurs appartiennent? Ne peut-on savoir si ce
sont des Esquimaux ou des Indiens du sud? Il me semble que des
tribus si diffrentes de moeurs et d'origine ne doivent pas camper
de la mme manire.

Mrs. Paulina Barnett avait raison, et il tait possible que cette
importante question ft rsolue aprs une plus complte inspection
du campement.

Jasper Hobson et quelques-uns de ses compagnons se livrrent donc
 cet examen, et recherchrent minutieusement quelque trace,
quelque objet oubli, quelque empreinte mme, qui pt les mettre
sur la voie. Mais ni le sol ni ces cendres refroidies n'avaient
gard aucun indice suffisant. Quelques ossements d'animaux,
abandonns  et l, ne disaient rien non plus. Le lieutenant,
fort dpit, allait donc abandonner cet inutile examen, quand il
s'entendit appeler par Mrs. Joliffe, qui s'tait loigne d'une
centaine de pas sur la gauche.

Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le sergent, le caporal,
quelques autres, se dirigrent aussitt vers la jeune Canadienne,
qui restait immobile, considrant le sol avec attention.

Lorsqu'ils furent arrivs prs d'elle:

Vous cherchiez des traces? dit Mrs. Joliffe au lieutenant Hobson.
Eh bien, en voil!

Et Mrs. Joliffe montrait d'assez nombreuses empreintes de pas,
trs nettement conserves sur un sol glaiseux.

Ceci pouvait tre un indice caractristique, car le pied de
l'Indien et le pied de l'Esquimau, aussi bien que leur chaussure,
diffrent compltement.

Mais, avant toutes choses, Jasper Hobson fut frapp de la
singulire disposition de ces empreintes. Elles provenaient bien
de la pression d'un pied humain, et mme d'un pied chauss, mais,
circonstance bizarre, elles semblaient n'avoir t faites qu'avec
la plante de ce pied. La marque du talon leur manquait. En outre,
ces empreintes taient singulirement multiplies, rapproches,
croises, quoiqu'elles fussent, cependant, contenues dans un
cercle trs restreint.

Jasper Hobson fit observer cette singularit  ses compagnons.

Ce ne sont pas l les pas d'une personne qui marche, dit-il.

-- Ni d'une personne qui saute, puisque le talon manque, ajouta
Mrs. Paulina Barnett.

-- Non, rpondit Mrs. Joliffe, ce sont les pas d'une personne qui
danse!

Mrs. Joliffe avait certainement raison.  bien examiner ces
empreintes, il n'tait pas douteux qu'elles n'eussent t faites
par le pied d'un homme qui s'tait livr  quelque exercice
chorgraphique, -- non point une danse lourde, compasse,
crasante, mais plutt une danse lgre, aimable, gaie. Cette
observation tait indiscutable. Mais quel pouvait tre l'individu
assez joyeux de caractre pour avoir t pris de cette ide ou de
ce besoin de danser aussi allgrement sur cette limite du
continent amricain,  quelques degrs au-dessus du cercle
polaire?

Ce n'est certainement point un Esquimau, dit le lieutenant.

-- Ni un Indien! s'cria le caporal Joliffe.

-- Non! c'est un Franais! dit tranquillement le sergent Long.

Et, de l'avis de tous, il n'y avait qu'un Franais qui et t
capable de danser en un tel point du globe!




XII.

Le soleil de minuit.


Cette affirmation du sergent Long n'tait-elle pas peut-tre un
peu hasarde? On avait dans, c'tait un fait vident, mais,
quelle que soit sa lgret, pouvait-on en conclure que seul, un
Franais avait pu excuter cette danse?

Cependant, le lieutenant Jasper Hobson partagea l'opinion de son
sergent, -- opinion que personne, d'ailleurs, ne trouva trop
affirmative. Et tous tinrent pour certain qu'une troupe de
voyageurs, dans laquelle on comptait au moins un compatriote de
Vestris, avait sjourn rcemment en cet endroit.

On le comprend, cette dcouverte ne satisfit pas le lieutenant.
Jasper Hobson dut craindre d'avoir t devanc par des concurrents
sur les territoires du nord-ouest de l'Amrique anglaise, et, si
secret que la Compagnie et tenu son projet, il avait t sans
doute divulgu dans les centres commerciaux du Canada ou des tats
de l'Union.

Lors donc qu'il reprit sa marche un instant interrompue, le
lieutenant parut singulirement soucieux; mais,  ce point de son
voyage, il ne pouvait songer  revenir sur ses pas.

Aprs cet incident, Mrs. Paulina Barnett fut naturellement amene
 lui faire cette question:

Mais, monsieur Jasper, on rencontre donc encore des Franais sur
les territoires du continent arctique?

-- Oui, madame, rpondit Jasper Hobson, ou sinon des Franais, du
moins, ce qui est  peu prs la mme chose, des Canadiens, qui
descendent des anciens matres du Canada, au temps o le Canada
appartenait  la France, -- et,  vrai dire, ces gens-l sont nos
plus redoutables rivaux.

-- Je croyais, cependant, reprit la voyageuse, que, depuis qu'elle
avait absorb l'ancienne Compagnie du nord-ouest, la Compagnie de
la baie d'Hudson se trouvait sans concurrents sur le continent
amricain.

-- Madame, rpondit Jasper Hobson, s'il n'existe plus
d'association importante qui se livre maintenant au trafic des
pelleteries en dehors de la ntre, il se trouve encore des
associations particulires parfaitement indpendantes. En gnral,
ce sont des socits amricaines, qui ont conserv  leur service
des agents ou des descendants d'agents franais.

-- Ces agents taient donc tenus en haute estime? demanda Mrs.
Paulina Barnett.

-- Certainement, madame, et  bon droit. Pendant les quatre-vingt-
quatorze ans que dura la suprmatie de la France au Canada, ces
agents franais se montrrent constamment suprieurs aux ntres.
Il faut savoir rendre justice, mme  ses rivaux.

-- Surtout  ses rivaux! ajouta Mrs. Paulina Barnett.

-- Oui... surtout...  cette poque, les chasseurs franais,
quittant Montral, leur principal tablissement, s'avanaient dans
le nord plus hardiment que tous autres. Ils vivaient pendant des
annes au milieu des tribus indiennes. Ils s'y mariaient
quelquefois. On les nommait coureurs des bois ou voyageurs
canadiens, et ils se traitaient entre eux de cousins et de
frres. C'taient des hommes audacieux, habiles, trs experts dans
la navigation fluviale, trs braves, trs insouciants, se pliant 
tout avec cette souplesse particulire  leur race, trs loyaux,
trs gais et toujours prts, en n'importe quelle circonstance, 
chanter comme  danser!

-- Et vous supposez que cette troupe de voyageurs, dont nous
venons de reconnatre les traces, ne s'est avance si loin que
dans le but de chasser les animaux  fourrure?

-- Aucune autre hypothse ne peut tre admise, madame, rpondit le
lieutenant Hobson, et, certainement, ces gens-l sont en qute de
nouveaux territoires de chasse. Mais puisqu'il n'y a aucun moyen
de les arrter, tchons d'atteindre au plus tt notre but, et nous
lutterons courageusement contre toute concurrence!

Le lieutenant Hobson avait pris son parti d'une concurrence
probable,  laquelle, d'ailleurs, il ne pouvait s'opposer, et il
pressa la marche de son dtachement afin de s'lever plus
promptement au-dessus du soixante-dixime parallle. Peut-tre, --
il l'esprait du moins, -- ses rivaux ne le suivraient-ils pas
jusque-l.

Pendant les jours suivants, la petite troupe redescendit d'une
vingtaine de milles vers le sud, afin de contourner plus aisment
la baie Franklin. Le pays conservait toujours son aspect
verdoyant. Les quadrupdes et les oiseaux, dj observs, le
frquentaient en grand nombre, et il tait probable que toute
l'extrmit nord-ouest du continent amricain tait ainsi peuple.

La mer qui baignait ce littoral s'tendait alors sans limites
devant le regard. Les cartes les plus rcentes ne portaient,
d'ailleurs, aucune terre au nord du littoral amricain. C'tait
l'espace libre, et la banquise seule avait pu empcher les
navigateurs du dtroit de Behring de s'lever jusqu'au ple.

Le 4 juillet, le dtachement avait tourn une autre baie trs
profondment chancre, la baie Whasburn, et il atteignit la
pointe extrme d'un lac peu connu jusqu'alors, qui ne couvrait
qu'une petite surface du territoire, --  peine deux milles
carrs. Ce n'tait vritablement qu'un lagon d'eau douce, un vaste
tang, et non point un lac.

Les traneaux cheminaient paisiblement et facilement. L'aspect du
pays tait tentant pour le fondateur d'une factorerie nouvelle, et
il tait probable qu'un fort, tabli  l'extrmit du cap
Bathurst, ayant derrire lui ce lagon, devant lui le grand chemin
du dtroit de Behring, c'est--dire la mer libre alors, libre
toujours pendant les quatre ou cinq mois de la saison chaude, se
trouverait ainsi dans une situation trs favorable pour son
exportation et son ravitaillement.

Le lendemain, 5 juillet, vers trois heures aprs midi, le
dtachement s'arrtait enfin  l'extrmit du cap Bathurst.
Restait  relever la position exacte de ce cap, que les cartes
plaaient au-dessus du soixante-dixime parallle. Mais on ne
pouvait se fier au lev hydrographique de ces ctes, qui n'avait
encore pu tre fait avec une prcision suffisante. En attendant,
Jasper Hobson rsolut de s'arrter en cet endroit.

Qui nous empche de nous fixer dfinitivement ici? demanda le
caporal Joliffe. Vous conviendrez, mon lieutenant, que l'endroit
est sduisant.

-- Il vous sduira sans doute bien davantage, rpondit le
lieutenant Hobson, si vous y touchez une double paye, mon digne
caporal.

-- Cela n'est pas douteux, rpondit le caporal Joliffe, et il faut
se conformer aux instructions de la Compagnie.

-- Patientez donc jusqu' demain, ajouta Jasper Hobson, et si,
comme je le suppose, ce cap Bathurst est rellement situ au-del
du soixante-dixime degr de latitude septentrionale, nous y
planterons notre tente.

L'emplacement tait favorable, en effet, pour y fonder une
factorerie. Les rivages du lagon, bords de collines boises,
pouvaient fournir abondamment les pins, les bouleaux et autres
essences ncessaires  la construction, puis au chauffage du
nouveau fort. Le lieutenant, s'tant avanc avec quelques-uns de
ses compagnons jusqu' l'extrmit mme du cap, fit l'observation
que, dans l'ouest, la cte se courbait suivant un arc trs
allong. Des falaises assez leves fermaient l'horizon  quelques
milles au-del. Quant aux eaux du lagon, on reconnut qu'elles
taient douces et non saumtres comme on et pu le penser, 
raison du voisinage de la mer. Mais, en tout cas, l'eau douce
n'et pas manqu  la colonie, mme au cas o ces eaux eussent t
impotables, car une petite rivire, alors limpide et frache,
coulait vers l'Ocan glacial et s'y jetait par une troite
embouchure,  quelques centaines de pas dans le sud-est du cap
Bathurst. Cette embouchure, protge non par des roches, mais par
un amoncellement assez singulier de terre et de sable, formait un
port naturel, dans lequel deux ou trois navires eussent t
parfaitement couverts contre les vents du large. Cette disposition
pouvait tre avantageusement utilise pour le mouillage des
btiments qui viendraient, dans la suite, du dtroit de Behring.
Jasper Hobson, par galanterie pour la voyageuse, donna  ce petit
cours d'eau le nom de Paulinariver, et au petit port le nom de
Port-Barnett, ce dont la voyageuse se montra enchante.

En construisant le fort un peu en arrire de la pointe forme par
le cap Bathurst, la maison principale aussi bien que les magasins
devaient tre abrits absolument des vents les plus froids.
L'lvation mme du cap contribuerait  les dfendre contre ces
violents chasse-neige, qui, en quelques heures, peuvent ensevelir
des habitations entires sous leurs paisses avalanches. L'espace
compris entre le pied du promontoire et le rivage du lagon tait
assez vaste pour recevoir les constructions ncessites par
l'exploitation d'une factorerie. On pouvait mme l'entourer d'une
enceinte palissade, qui s'appuierait aux premires rampes de la
falaise, et couronner le cap lui-mme d'une redoute fortifie, --
travaux purement dfensifs, mais utiles au cas o des concurrents
songeraient  s'tablir sur ce territoire. Aussi, Jasper Hobson,
sans songer  les excuter encore, observa-t-il avec satisfaction
que la situation tait facile  dfendre.

Le temps tait alors trs beau et la chaleur assez forte. Aucun
nuage, ni  l'horizon, ni au znith. Seulement, ce ciel limpide
des pays temprs et des pays chauds, il ne fallait pas le
chercher sous ces hautes latitudes. Pendant l't, une lgre
brume restait presque incessamment suspendue dans l'atmosphre;
mais,  la saison d'hiver, quand les montagnes de glace
s'immobilisaient, lorsque le rauque vent du nord battait de plein
fouet les falaises, quand une nuit de quatre mois s'tendait sur
ces continents, que devait tre ce cap Bathurst? Pas un seul des
compagnons de Jasper Hobson n'y songeait alors, car le temps tait
superbe, le paysage verdoyant, la temprature chaude, la mer
tincelante.

Un campement provisoire, dont les traneaux fournirent tout le
matriel, avait t dispos pour la nuit, sur les bords mmes du
lagon. Jusqu'au soir, Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant, Thomas
Black lui-mme et le sergent Long parcoururent le pays environnant
afin d'en reconnatre les ressources. Ce territoire convenait sous
tous les rapports. Jasper Hobson avait hte d'tre au lendemain,
afin d'en relever la situation exacte, et de savoir s'il se
trouvait dans les conditions recommandes par la Compagnie.

Eh bien, lieutenant, lui dit l'astronome, quand ils eurent achev
leur exploration, voil une contre vritablement charmante, et je
n'aurais jamais cru qu'un tel pays pt se trouver au-del du
Cercle polaire.

-- Eh! monsieur Black, c'est ici que se voient les plus beaux pays
du monde! rpondit Jasper Hobson, et je suis impatient de
dterminer la latitude et la longitude de celui-ci.

-- La latitude surtout! reprit l'astronome, qui ne pensait jamais
qu' sa future clipse, et je crois que vos braves compagnons ne
sont pas moins impatients que vous, monsieur Hobson. Double paye,
si vous vous fixez au-del du soixante-dixime parallle!

-- Mais vous-mme, monsieur Black, demanda Mrs. Paulina Barnett,
n'avez-vous pas un intrt, -- un intrt purement scientifique, -
-  dpasser ce parallle?

-- Sans doute, madame, sans doute, j'ai intrt  le dpasser,
mais pas trop cependant, rpondit l'astronome. Suivant nos calculs
qui sont d'une exactitude absolue, l'clipse de soleil, que je
suis charg d'observer, ne sera totale que pour un observateur
plac un peu au-del du soixante-dixime degr. Je suis donc aussi
impatient que notre lieutenant de relever la position du cap
Bathurst!

-- Mais j'y pense, monsieur Black, dit la voyageuse, cette clipse
de soleil, ce n'est que le 18 juillet qu'elle doit se produire, si
je ne me trompe?

-- Oui, madame, le 18 juillet 1860.

-- Et nous ne sommes encore qu'au 5 juillet 1859! Le phnomne
n'aura donc lieu que dans un an!

-- J'en conviens, madame, rpondit l'astronome. Mais si je n'tait
parti que l'anne prochaine, convenez que j'aurais couru le risque
d'arriver trop tard!

-- En effet, monsieur Black, rpliqua Jasper Hobson, et vous avez
bien fait de partir un an d'avance. De cette faon, vous tes
certain de ne point manquer votre clipse. Car, je vous l'avoue,
notre voyage du Fort-Reliance au cap Bathurst s'est accompli dans
des conditions trs favorables et trs exceptionnelles. Nous
n'avons prouv que peu de fatigues, et consquemment, peu de
retards.  vous dire vrai, je ne comptais pas avoir atteint cette
partie du littoral avant la mi-aot, et si l'clipse avait d se
produire le 18 juillet 1859, c'est--dire cette anne, vous auriez
fort bien pu la manquer. Et d'ailleurs, nous ne savons mme pas
encore si nous sommes au-dessus du soixante-dixime parallle.

-- Aussi, mon cher lieutenant, rpondit Thomas Black, je ne
regrette point le voyage que j'ai fait en votre compagnie, et
j'attendrai patiemment mon clipse jusqu' l'anne prochaine. La
blonde Phoeb est une assez grande dame, j'imagine, pour qu'on lui
fasse l'honneur de l'attendre!

Le lendemain, 6 juillet, peu de temps avant midi, Jasper Hobson et
Thomas Black avaient pris leurs dispositions pour obtenir un
relvement rigoureusement exact du cap Bathurst, c'est--dire sa
position en longitude et en latitude. Ce jour-l, le soleil
brillait avec une nettet suffisante pour qu'il ft possible d'en
relever rigoureusement les contours. De plus,  cette poque de
l'anne, il avait acquis son maximum de hauteur au-dessus de
l'horizon, et, par consquent, sa culmination, lors de son passage
au mridien, devait rendre plus facile le travail des deux
observateurs.

Dj, la veille, et dans la matine, en prenant diffrentes
hauteurs, et au moyen d'un calcul d'angles horaires, le lieutenant
et l'astronome avaient obtenu avec une extrme prcision la
longitude du lieu. Mais son lvation en latitude tait la
circonstance qui proccupait surtout Jasper Hobson. Peu importait,
en effet, le mridien du cap Bathurst, si le cap Bathurst se
trouvait situ au-del du soixante-dixime parallle.

Midi approchait. Tous les hommes composant le dtachement
entouraient les observateurs qui s'taient munis de leurs
sextants. Ces braves gens attendaient le rsultat de l'observation
avec une impatience qui se comprendra facilement. En effet, il
s'agissait pour eux de savoir s'ils taient arrivs au but de leur
voyage, ou s'ils devaient continuer  chercher sur un autre point
du littoral un territoire plac dans les conditions voulues par la
Compagnie.

Or, cette dernire alternative n'aurait probablement amen aucun
rsultat satisfaisant. En effet, -- d'aprs les cartes, fort
imparfaites, il est vrai, de cette portion du rivage amricain, --
la cte,  partir du cap Bathurst, s'inflchissant vers l'ouest,
redescendait au-dessous du soixante-dixime parallle, et ne le
dpassait de nouveau que dans cette Amrique russe sur laquelle
des Anglais n'avaient encore aucun droit  s'tablir. Ce n'tait
pas sans raison que Jasper Hobson, aprs avoir consciencieusement
tudi la cartographie de ces terres borales, s'tait dirig vers
le cap Bathurst. Ce cap, en effet, s'lance comme une pointe au-
dessus du soixante-dixime parallle, et, entre les cent et cent-
cinquantime mridiens, nul autre promontoire, appartenant au
continent proprement dit, c'est--dire  l'Amrique anglaise, ne
se projette au-del de ce cercle. Restait donc  dterminer si
rellement le cap Bathurst occupait la position que lui
assignaient les cartes les plus modernes.

Telle tait, en somme, l'importante question que les observations
prcises de Thomas Black et de Jasper Hobson allaient rsoudre.

Le soleil s'approchait, en ce moment, du point culminant de sa
course. Les deux observateurs braqurent alors la lunette de leur
sextant sur l'astre qui montait encore. Au moyen des miroirs
inclins, disposs sur l'instrument, le soleil devait tre, en
apparence, ramen  l'horizon mme, et le moment o il semblerait
le toucher par le bord infrieur de son disque, serait prcisment
celui auquel il occuperait le plus haut point de l'arc diurne, et,
par consquent, le moment exact o il passerait au mridien,
c'est--dire le midi du lieu.

Tous regardaient et gardaient un profond silence.

Midi! s'cria bientt Jasper Hobson.

-- Midi! rpondit au mme instant Thomas Black. Les lunettes
furent immdiatement abaisses. Le lieutenant et l'astronome
lurent sur les limbes gradus la valeur des angles qu'ils venaient
d'obtenir, et se mirent immdiatement  chiffrer leurs
observations.

Quelques minutes aprs, le lieutenant Hobson se levait, et,
s'adressant  ses compagnons:

Mes amis, leur dit-il,  partir de ce jour, 6 juillet, la
Compagnie de la baie d'Hudson, s'engageant par ma parole, lve au
double la solde qui vous est attribue!

-- Hurrah! hurrah! hurrah pour la Compagnie! s'crirent d'une
commune voix les dignes compagnons du lieutenant Hobson.

En effet, le cap Bathurst et le territoire y confinant se
trouvaient indubitablement situs au-dessus du soixante-dixime
parallle.

Voici d'ailleurs,  une seconde prs, ces coordonnes, qui
devaient avoir plus tard une importance si grande dans l'avenir du
nouveau fort:

Longitude: 127 36' 12''  l'ouest du mridien de Greenwich.

Latitude: 70 44' 37'' septentrionale.

Et ce soir mme, ces hardis pionniers, camps, en ce moment, si
loin du monde habit,  plus de huit cents milles du Fort-
Reliance, virent l'astre radieux raser les bords de l'horizon
occidental, sans mme y chancrer son disque flamboyant.

Le soleil de minuit brillait pour la premire fois  leurs yeux.




XIII.

Le Fort-Esprance.


L'emplacement du fort tait irrvocablement arrt. Aucun autre
endroit ne pouvait tre plus favorable que ce terrain,
naturellement plat, situ au revers du cap Bathurst, sur la rive
orientale du lagon. Jasper Hobson rsolut donc de commencer
immdiatement la construction de la maison principale. En
attendant, chacun dut s'organiser un peu  sa guise, et les
traneaux furent utiliss d'une manire ingnieuse pour former le
campement provisoire.

D'ailleurs, grce  l'habilet de ses hommes, le lieutenant
comptait qu'en un mois, au plus, la maison principale serait
construite. Elle devait tre assez vaste pour contenir
provisoirement les dix-neuf personnes qui composaient le
dtachement. Plus tard, avant l'arrive des grands froids, si le
temps ne manquait pas, on lverait les communs destins aux
soldats, et les magasins dans lesquels les fourrures et les
pelleteries devaient tre dposes. Mais Jasper Hobson ne
supposait pas que ces travaux pussent tre achevs avant la fin du
mois de septembre. Or, aprs septembre, les nuits dj longues, le
mauvais temps, la saison d'hiver, les premires geles,
suspendraient forcment toute besogne.

Des dix soldats qui avaient t choisis par le capitaine Craventy,
deux taient plus spcialement chasseurs, Sabine et Marbre. Les
huit autres maniaient la hache avec autant d'adresse que le
mousquet. Ils taient, comme des marins, propres  tout, sachant
tout faire. Mais en ce moment, ils devaient tre utiliss plutt
comme ouvriers que comme soldats, puisqu'il s'agissait de
l'rection d'un fort qu'aucun ennemi encore ne songeait 
attaquer. Petersen, Belcher, Ra, Garry, Pond, Hope, Kellet,
formaient un groupe de charpentiers habiles et zls, que Mac Nap,
un cossais de Stirling, fort capable dans la construction des
maisons et mme des navires, s'entendait  commander. Les outils
ne manquaient pas, haches, besaigus, gones, herminettes,
rabots, scies  bras, masses, marteaux, ciseaux, etc. L'un de ces
hommes, Ra, plus spcialement forgeron, pouvait mme fabriquer,
au moyen d'une petite forge portative, toutes les chevilles,
tenons, boulons, clous, vis et crous ncessaires au charpentage.
On ne comptait aucun maon parmi ces ouvriers, et de fait, il n'en
tait pas besoin, puisque toutes ces maisons des factoreries du
nord sont construites en bois. Trs heureusement, les arbres ne
manquent pas aux environs du cap Bathurst, mais par une
singularit que Jasper Hobson avait dj remarque, pas un rocher,
pas une pierre ne se rencontrait sur ce territoire, pas mme un
caillou, pas mme un galet. De la terre, du sable, rien de plus.
Le rivage tait sem d'une innombrable quantit de coquilles
bivalves, brises par le ressac, et de plantes marines ou de
zoophytes, consistant principalement en oursins et en astries.
Mais, ainsi que le lieutenant le fit observer  Mrs. Paulina
Barnett, il n'existait pas, aux environs du cap, une seule pierre,
un seul morceau de silex, un seul dbris de granit. Le cap n'tait
form lui-mme que par l'amoncellement de terres meubles, dont
quelques vgtaux reliaient  peine les molcules.

Ce jour-l, dans l'aprs-midi, Jasper Hobson et matre Mac Nap, le
charpentier, allrent choisir l'emplacement que la maison
principale devait occuper sur le plateau qui s'tendait au pied du
cap Bathurst. De l, le regard pouvait embrasser le lagon et le
territoire situ dans l'ouest jusqu' une distance de dix  douze
milles. Sur la droite, mais  quatre milles au moins, s'tageaient
des falaises assez leves, que l'loignement noyait en partie
dans la brume. Sur la gauche, au contraire, d'immenses plaines, de
vastes steppes, que, pendant l'hiver, rien ne devait distinguer
des surfaces glaces du lagon et de l'Ocan.

Cette place ayant t choisie, Jasper Hobson et matre Mac Nap
tracrent au cordeau le primtre de la maison. Ce trac formait
un rectangle qui mesurait soixante pieds sur son grand ct, et
trente sur son petit. La faade de la maison devait donc se
dvelopper sur une longueur de soixante pieds, et tre perce de
quatre ouvertures: une porte et trois fentres du ct du
promontoire, sur la partie qui servirait de cour intrieure, et
quatre fentres du ct du lagon. La porte, au lieu de s'ouvrir au
milieu de la faade postrieure, fut reporte sur l'angle gauche
de manire  rendre la maison plus habitable. En effet, cette
disposition ne permettait pas  la temprature extrieure de
pntrer aussi facilement jusqu'aux dernires chambres, relgues
 l'autre extrmit de l'habitation.

Un premier compartiment formant antichambre et soigneusement
dfendu contre les rafales par une double porte; -- un second
compartiment servant uniquement aux travaux de la cuisine, afin
que la cuisson n'introduist aucun principe d'humidit dans les
pices plus spcialement habites; -- un troisime compartiment,
vaste salle dans laquelle les repas devaient chaque jour se
prendre en commun; -- un quatrime compartiment, divis en
plusieurs cabines, comme le carr d'un navire: tel fut le plan,
trs simple, arrt entre le lieutenant et son matre charpentier.

Les soldats devaient provisoirement occuper la grande salle, au
fond de laquelle serait tabli une sorte de lit de camp. Le
lieutenant, Mrs. Paulina Barnett, Thomas Black, Madge, Mrs.
Joliffe, Mrs. Mac Nap et Mrs. Ra devaient se loger dans les
cabines du quatrime compartiment. Pour employer une expression
assez juste, on serait un peu les uns sur les autres, mais cet
tat de choses ne devait pas durer, et, ds que le logement des
soldats serait construit, la maison principale serait uniquement
rserve au chef de l'expdition,  son sergent,  Mrs. Paulina
Barnett, que sa fidle Madge ne quitterait pas, et  l'astronome
Thomas Black. Peut-tre alors pourrait-on diviser le quatrime
compartiment en trois chambres seulement, et dtruire les cabines
provisoires, car il est une rgle que les hiverneurs ne doivent
point oublier: faire la guerre aux coins! En effet, les coins,
les angles, sont autant de rceptacles  glaces; les cloisons
empchent la ventilation de s'oprer convenablement, et
l'humidit, bientt transforme en neige, rend les chambres
inhabitables, malsaines, et provoque les maladies les plus graves
chez ceux qui les occupent. Aussi certains navigateurs, lorsqu'il
se prparent  hiverner au milieu des glaces, disposent-ils 
l'intrieur de leur navire une salle unique, que tout l'quipage,
officiers et matelots, habite en commun. Mais Jasper Hobson ne
pouvait agir ainsi, pour diverses raisons qu'il est ais de
comprendre.

On le voit, par cette description anticipe d'une demeure qui
n'existait pas encore, la principale habitation du fort ne se
composait que d'un rez-de-chausse, au-dessus duquel devait
s'lever un vaste toit, dont les pentes trs raides devaient
faciliter l'coulement des eaux. Quand aux neiges, elles sauraient
bien s'y fixer, et, une fois tasses, elles avaient le double
avantage de clore hermtiquement l'habitation et d'y conserver la
temprature intrieure  un degr constant. La neige, en effet,
est de sa nature trs mauvaise conductrice de la chaleur; elle ne
permet pas  celle-ci d'entrer, il est vrai, mais, ce qui est
beaucoup plus important pendant les hivers arctiques, elle
l'empche de sortir.

Au-dessus du toit, le charpentier devait dresser deux chemines,
l'une correspondant  la cuisine, l'autre au pole de la grande
salle, qui devait chauffer en mme temps les cabines du quatrime
compartiment. De cet ensemble il ne rsulterait certainement pas
une oeuvre architecturale, mais l'habitation serait dans les
meilleures conditions possibles d'habitabilit. Que pouvait-on
demander de plus? D'ailleurs, sous ce sombre crpuscule, au milieu
des rafales de neige,  demi enfouie sous les glaces, blanche de
la base au sommet, avec ses lignes emptes, ses fumes gristres
tordues par le vent, cette maison d'hiverneurs prsenterait encore
un aspect trange, sombre, lamentable, qu'un artiste ne saurait
oublier.

Le plan de la nouvelle maison tait conu. Restait  l'excuter.
Ce fut l'affaire de matre Mac Nap et de ses hommes. Pendant que
les charpentiers travailleraient, les chasseurs de la troupe,
chargs du ravitaillement, ne demeureraient pas oisifs. La besogne
ne manquerait  personne.

Matre Mac Nap alla d'abord choisir les arbres ncessaires  sa
construction. Il trouva sur les collines un grand nombre de ces
pins qui ressemblent beaucoup au pin cossais. Ces arbres taient
de moyenne taille, et trs convenables pour la maison qu'il
s'agissait d'difier. Dans ces demeures grossires, en effet,
murailles, planchers, plafonds, murs de refend, cloisons,
chevrons, fatage, arbaltriers, bardeaux, tout est planches,
poutres et poutrelles.

On le comprend, ce genre de construction ne demande qu'une main-
d'oeuvre trs lmentaire, et Mac Nap put procder sommairement, -
- ce qui ne devait nuire en rien  la solidit de l'habitation.

Matre Mac Nap choisit des arbres bien droits, qui furent coups 
un pied au-dessus du sol. Ces pins, branchs au nombre d'une
centaine, ni corcs ni quarris, formrent autant de poutrelles
longues de vingt pieds. La hache et la besaigu ne les entamrent
qu' leurs extrmits pour y entailler les tenons et les
mortaises, qui devaient les fixer les unes aux autres. Cette
opration ne demanda que quelques jours pour tre acheve, et
bientt tous ces bois, trans par des chiens, furent transports
au plateau que devait occuper la maison principale.

Pralablement, ce plateau avait t soigneusement nivel. Le sol,
ml de terre et de sable fin, fut battu et tass  grands coups
de pilon. Les herbes courtes et les maigres arbrisseaux qui le
tapissaient avaient t brls sur place, et les cendres rsultant
de l'incinration formrent  la surface une couche paisse,
absolument impermable  toute humidit. Mac Nap obtint ainsi un
emplacement net et sec, sur lequel il put tablir avec scurit
ses premiers entrecroisements.

Ce premier travail termin,  chaque angle de la maison et 
l'aplomb des murs de refend, se dressrent verticalement les
matresses poutres, qui devaient soutenir la carcasse de la
maison. Elles furent enfonces de quelques pieds dans le sol,
aprs que leur bout eut t durci au feu. Ces poutres, un peu
vides sur leurs faces latrales, reurent les poutrelles
transversales de la muraille proprement dite, entre lesquelles la
baie des portes et fentres avait t pralablement mnage. 
leur partie suprieure, ces poutres furent runies par des longis
qui, tant bien encastrs dans les mortaises, consolidrent ainsi
l'ensemble de la construction. Ces longis figuraient
l'entablement des deux faades, et ce fut  leur extrmit que
reposrent les hautes fermes du toit, dont l'extrmit infrieure
surplombait la muraille, comme la toiture d'un chalet. Sur le
carr de l'entablement s'allongrent les poutrelles du plafond, et
sur la couche de cendres, celles du plancher.

Il va sans dire que ces poutrelles, celles des murailles
extrieures comme celles des murs de refend, ne furent que
juxtaposes.  de certains endroits, et pour en assurer la
jonction, le forgeron Ra les avait taraudes et lies par de
longues chevilles de fer, forces  grands coups de masse. Mais la
juxtaposition ne pouvait tre parfaite, et les interstices durent
tre hermtiquement bouchs. Mac Nap employa avec succs le
calfatage, qui rend le bord des navires si impntrable  l'eau
et qu'un simple bouffetage ne tiendrait pas tanches. Pour ce
calfatage, on employa, en guise d'toupe, une certaine mousse
sche, dont tout le revers oriental du cap Bathurst tait
abondamment tapiss. Cette mousse fut engage dans les interstices
au moyen de fers  calfat battus  coups de maillet, et, dans
chaque rainure, le matre charpentier fit tendre  chaud
plusieurs couches de goudron que les pins fournirent  profusion.
Les murailles et les planchers, ainsi construits, prsentaient une
impermabilit parfaite, et leur paisseur tait une garantie
contre les rafales et les froids de l'hiver.

La porte et les fentres, perces dans les deux faades, furent
grossirement, mais solidement tablies. Les fentres,  petits
vitraux, n'eurent d'autres vitres que cette substance corne,
jauntre,  peine diaphane, que fournit la colle de poisson
sche, mais il fallait s'en contenter. D'ailleurs, pendant la
belle saison, on devait tenir ces fentres constamment ouvertes,
afin d'arer la maison. Pendant la mauvaise saison, comme on
n'avait aucune lumire  attendre de ce ciel obscurci par la nuit
arctique, les fentres devaient tre, au contraire, toujours et
hermtiquement fermes par d'pais volets  grosses ferrures,
capables de rsister  tous les efforts de la tourmente.

 l'intrieur de la maison, les amnagements furent assez
rapidement excuts. Une double porte, installe en arrire de la
premire dans le compartiment qui formait antichambre, permettait
aux entrants comme aux sortants de passer par une temprature
moyenne entre la temprature intrieure et la temprature
extrieure. De cette faon, le vent, tout charg de froidures
aigus et d'humidits glaciales, ne pouvait plus arriver
directement jusqu'aux chambres. D'ailleurs, les pompes  air qui
avaient t apportes du Fort-Reliance furent installes ainsi que
leur rservoir, de manire  pouvoir modifier dans une juste
proportion l'atmosphre de l'habitation, pour le cas o des froids
trop vifs eussent empch d'ouvrir portes et fentres. L'une de
ces pompes devait rejeter l'air du dedans, lorsqu'il serait trop
charg d'lments dltres, et l'autre devait amener sans
inconvnient l'air pur du dehors dans le rservoir d'o on le
distribuerait suivant le besoin. Le lieutenant Hobson donna tous
ses soins  cette installation, qui, le cas chant, devait rendre
de grands services.

Le principal ustensile de la cuisine fut un vaste fourneau de
fonte, qui avait t apport, par pices, du Fort-Reliance. Le
forgeron Ra n'eut que la peine de le remonter, ce qui ne fut ni
long ni difficile. Mais les tuyaux destins  la conduite de la
fume, celui de la cuisine comme celui du pole de la grande
salle, exigrent plus de temps et d'ingniosit. On ne pouvait se
servir de tuyaux de tle, qui n'eussent pas rsist longtemps aux
coups de vent d'quinoxe, et il fallait de toute ncessit
employer des matriaux plus rsistants. Aprs plusieurs essais qui
ne russirent pas, Jasper Hobson se dcida  utiliser une autre
matire que le bois. S'il avait eu de la pierre  sa disposition,
la difficult et t rapidement vaincue. Mais, on l'a dit, par
une tranget assez inexplicable, les pierres manquaient
absolument aux environs du cap Bathurst.

En revanche, on l'a dit aussi, les coquillages s'accumulaient par
millions sur le sable des grves.

Eh bien, dit le lieutenant Hobson  matre Mac Nap, nous ferons
nos tuyaux de chemine en coquillages!

-- En coquillages! s'cria le charpentier.

-- Oui, Mac Nap, rpondit Jasper Hobson, mais en coquillages
crass, brls, rduits en chaux. Avec cette chaux, nous
fabriquerons des espces de plaquettes, et nous les disposerons
comme des briques ordinaires.

-- Va pour les coquillages! rpondit le charpentier.

L'ide du lieutenant Hobson tait bonne, et elle fut mise aussitt
en pratique. Le rivage tait recouvert d'une innombrable quantit
de ces coquilles calcaires qui forment l'tage infrieur des
terrains tertiaires. Le charpentier Mac Nap en fit ramasser
plusieurs tonnes, et une sorte de four fut construit afin de
dcomposer par la cuisson le carbonate qui entre dans la
composition de ces coquilles. On obtint ainsi une chaux propre aux
travaux de maonnerie.

Cette opration dura une douzaine d'heures. Dire que Jasper Hobson
et Mac Nap produisirent par ces procds lmentaires une belle
chaux grasse, pure de toute matire trangre, se dlitant bien au
contact de l'eau, foisonnant comme les produits de bonne qualit,
et pouvant former une pte liante avec un excs de liquide, ce
serait peut-tre exagrer. Mais telle tait cette chaux,
lorsqu'elle fut rduite en briquettes, qu'elle put tre
convenablement utilise pour la construction des chemines de la
maison. En quelques jours, deux tuyaux coniques s'levaient au-
dessus du fatage, et leur paisseur en garantissait la solidit
contre les coups de vent.

Mrs. Paulina Barnett flicita le lieutenant et le charpentier Mac
Nap d'avoir men  bien et en peu de temps cet ouvrage difficile.

Pourvu que vos chemines ne fument pas! ajouta-t-elle en riant.

-- Elles fumeront, madame, rpondit philosophiquement Jasper
Hobson, elles fumeront, gardez-vous d'en douter. Toutes les
chemines fument!

Le grand ouvrage fut compltement termin dans l'espace d'un mois.
Le 6 aot, l'inauguration de la maison devait tre faite. Mais,
pendant que matre Mac Nap et ses hommes travaillaient sans
relche, le sergent Long, le caporal Joliffe, -- tandis que Mrs.
Joliffe organisait le service culinaire, -- puis les deux
chasseurs Marbre et Sabine, dirigs par Jasper Hobson, avaient
battu les alentours du cap Bathurst. Ils avaient,  leur grande
satisfaction, reconnu que les animaux de poil et de plume y
abondaient. Les chasses n'taient pas encore organises, et les
chasseurs cherchaient plutt  explorer le pays. Cependant ils
parvinrent  s'emparer de quelques couples de rennes vivants, que
l'on rsolut de domestiquer. Ces animaux devaient fournir des
petits et du lait. Aussi se hta-t-on de les parquer dans une
enceinte palissade, qui fut tablie  une cinquantaine de pas de
l'habitation. La femme du forgeron Ra, qui tait une Indienne,
s'entendait  ce service, et elle fut spcialement charge du soin
de ces animaux.

Quant  Mrs. Paulina Barnett, seconde par Madge, elle voulut
s'occuper d'organisation intrieure, et l'on ne devait pas tarder
 sentir l'influence de cette femme intelligente et bonne dans une
multitude de dtails dont Jasper Hobson et ses compagnons ne se
seraient probablement jamais proccups.

Aprs avoir explor le territoire sur un rayon de plusieurs
milles, le lieutenant reconnut qu'il formait une vaste presqu'le,
d'une superficie de cent cinquante milles carrs environ. Un
isthme, large de quatre milles au plus, la rattachait au continent
amricain, et s'tendait depuis le fond de la baie Whasburn, 
l'est, jusqu' une chancrure correspondante de la cte oppose.
La dlimitation de cette presqu'le,  laquelle le lieutenant
donna le nom de presqu'le Victoria, tait trs nettement accuse.

Jasper Hobson voulut savoir ensuite quelles ressources offraient
le lagon et la mer. Il eut lieu d'tre satisfait. Les eaux du
lagon, trs peu profondes d'ailleurs, mais fort poissonneuses,
promettaient une abondante rserve de truites, de brochets et
autres poissons d'eau douce, dont on devait tenir compte. La
petite rivire donnait asile  des saumons qui en remontaient
aisment le cours, et  des familles frtillantes de blanches et
d'perlans. La mer, sur ce littoral, semblait moins richement
peuple que le lagon. Mais, de temps en temps, on voyait passer au
large d'normes souffleurs, des baleines, des cachalots, qui
fuyaient sans doute le harpon des pcheurs de Behring, et il
n'tait pas impossible qu'un de ces gros mammifres vnt s'chouer
sur la cte. C'tait  peu prs le seul moyen que les colons du
cap Bathurst eussent de s'en emparer. Quant  la partie du rivage
situe dans l'ouest, elle tait frquente, en ce moment, par de
nombreuses familles de phoques; mais Jasper Hobson recommanda 
ses compagnons de ne point donner inutilement la chasse  ces
animaux. On verrait plus tard s'il ne conviendrait pas d'en tirer
parti.

Ce fut le 6 aot que les colons du cap Bathurst prirent possession
de leur nouvelle demeure. Auparavant, et aprs discussion
publique, ils lui donnrent un nom de bon augure, qui runit
l'unanimit des voix.

Cette habitation, ou plutt ce fort, -- alors le poste le plus
avanc de la Compagnie sur le littoral amricain, -- fut nomm
Fort-Esprance.

Et s'il ne figure pas actuellement sur les cartes les plus
rcentes des rgions arctiques, c'est qu'un sort terrible
l'attendait dans un avenir trs rapproch, au dtriment de la
cartographie moderne.




XIV.

Quelques excursions.


L'amnagement de la nouvelle demeure s'opra rapidement. Le lit de
camp, tabli dans la grande salle, n'attendit bientt plus que des
dormeurs. Le charpentier Mac Nap avait fabriqu une vaste table, 
gros pieds, lourde et massive, que le poids des mets, si
considrable qu'il ft, ne ferait jamais gmir. Autour de cette
table taient disposs des bancs non moins solides, mais fixes et
par consquent peu propres  justifier ce qualificatif de
meubles qui n'appartient qu'aux objets mobiles. Enfin quelques
siges volants et deux vastes armoires compltaient le matriel de
cette pice.

La chambre du fond tait prte aussi. Des cloisons paisses la
divisaient en six cabines, dont deux seulement taient claires
par les dernires fentres ouvertes sur les faades antrieure et
postrieure. Le mobilier de chaque cabine se composait uniquement
d'un lit et d'une table. Mrs. Paulina Barnett et Madge occupaient
ensemble celle qui prenait directement vue sur le lac. Jasper
Hobson avait offert  Thomas Black l'autre cabine claire sur la
faade de la cour, et l'astronome en avait immdiatement pris
possession. Quant  lui, en attendant que ses hommes fussent logs
dans des btiments nouveaux, il se contenta d'une sorte de cellule
 demi sombre, attenant  la salle  manger, et qui s'clairait
tant bien que mal au moyen d'un oeil-de-boeuf perc dans le mur de
refend. Mrs. Joliffe, Mrs. Mac Nap et Mrs. Ra occupaient avec
leurs maris les autres cabines. C'taient trois bons mnages,
forts unis, qu'il et t cruel de sparer. D'ailleurs, la petite
colonie ne devait pas tarder  compter un nouveau membre, et
matre Mac Nap, -- un certain jour, -- n'avait pas hsit 
demander  Mrs Paulina Barnett si elle voudrait lui faire
l'honneur d'tre marraine vers la fin de la prsente anne. Ce que
Mrs. Paulina Barnett accepta avec grande satisfaction.

On avait entirement dcharg les traneaux et transport la
literie dans les diffrentes chambres. Dans le grenier, auquel on
arrivait par une chelle place au fond du couloir d'entre, on
relgua les ustensiles, les provisions, les munitions, dont on ne
devait pas faire un usage immdiat. Les vtements d'hiver, bottes
ou casaques, fourrures et pelleteries, y trouvrent place dans de
vastes armoires,  l'abri de l'humidit.

Ces premiers travaux termins, le lieutenant s'occupa du chauffage
futur de la maison. Il fit faire, sur les collines boises, une
provision considrable de combustible, sachant bien que, par
certaines semaines de l'hiver, il serait impossible de s'aventurer
au dehors. Il songea mme  utiliser la prsence des phoques sur
le littoral, de manire  se procurer une abondante rserve
d'huile, -- le froid polaire devant tre combattu par les plus
nergiques moyens. D'aprs son ordre et sous sa direction, on
tablit dans la maison des condensateurs destins  recueillir
l'humidit interne, appareils qu'il serait facile de dbarrasser
de la glace dont ils se rempliraient pendant l'hiver.

Cette question du chauffage, trs grave assurment, proccupait
beaucoup le lieutenant Hobson.

Madame, disait-il quelquefois  la voyageuse, je suis un enfant
des rgions arctiques, j'ai quelque exprience de ces choses, et
j'ai surtout lu et relu bien des rcits d'hivernage. On ne saurait
prendre trop de prcautions quand il s'agit de passer la saison du
froid dans ces contres. Il faut tout prvoir, car un oubli, un
seul, peut amener d'irrparables catastrophes pendant les
hivernages.

-- Je vous crois, monsieur Hobson, rpondait Mrs. Paulina Barnett,
et je vois bien que le froid aura en vous un terrible adversaire.
Mais la question d'alimentation ne vous parat-elle pas aussi
importante?

-- Tout autant, madame, et je compte bien vivre sur le pays pour
conomiser nos rserves. Aussi, dans quelques jours, ds que nous
serons  peu prs installs, nous organiserons des chasses de
ravitaillement. Quant  la question des animaux  fourrure, nous
verrons  la rsoudre plus tard et  remplir les magasins de la
Compagnie. D'ailleurs, ce n'est pas le moment de chasser la
martre, l'hermine, le renard et autres animaux  fourrure. Ils
n'ont pas encore le pelage d'hiver, et les peaux perdraient vingt-
cinq pour cent de leur valeur, si on les emmagasinait en ce
moment. Non. Bornons-nous d'abord  approvisionner l'office du
Fort-Esprance. Les rennes, les lans, les wapitis, si quelques-
uns se sont avancs jusqu' ces parages, doivent seuls attirer nos
chasseurs. En effet, vingt personnes  nourrir et une soixantaine
de chiens, cela vaut la peine que l'on s'en proccupe!

On voit que le lieutenant tait un homme d'ordre. Il voulait agir
avec mthode, et, si ses compagnons le secondaient, il ne doutait
pas de mener  bonne fin sa difficile entreprise.

Le temps,  cette poque de l'anne, tait presque invariablement
beau. La priode des neiges ne devait pas commencer avant cinq
semaines. Lorsque la maison principale eut t acheve, Jasper
Hobson fit donc continuer les travaux de charpentage, en
construisant un vaste chenil destin  abriter les attelages de
chiens. Cette dog-house fut btie au pied mme du promontoire,
et s'appuya sur le talus mme,  une quarantaine de pas sur le
flanc droit de la maison. Les futurs communs, appropris pour le
logement des hommes, devaient faire face au chenil, sur la gauche,
tandis que les magasins et la poudrire occuperaient la partie
antrieure de l'enceinte.

Cette enceinte, par une prudence peut-tre exagre, Jasper Hobson
rsolut de l'tablir avant l'hiver. Une bonne palissade,
solidement plante, faite de poutres pointues, devait garantir la
factorerie non seulement de l'attaque des gros animaux, mais aussi
contre l'agression des hommes, au cas o quelque parti ennemi,
Indiens ou autres, se prsenterait. Le lieutenant n'avait point
oubli ces traces, qu'une troupe quelconque avait laisses sur le
littoral,  moins de deux cents milles du Fort-Esprance. Il
connaissait les procds violents de ces chasseurs nomades, et il
pensait que mieux valait, en tout cas, se mettre  l'abri d'un
coup de main. La ligne de circonvallation fut donc trace de
manire  entourer la factorerie, et aux deux angles antrieurs
qui couvraient le ct du lagon, matre Mac Nap se chargea de
construire deux petites poivrires en bois, trs convenables pour
abriter des hommes de garde.

Avec un peu de diligence, -- et ces braves ouvriers travaillaient
sans relche, -- il tait possible d'achever ces nouvelles
constructions avant l'hiver.

Pendant ce temps, Jasper Hobson organisa diverses chasses. Il
remit  quelques jours l'expdition qu'il mditait contre les
phoques du littoral, et il s'occupa plus spcialement des
ruminants dont la chair, sche et conserve, devait assurer
l'alimentation du fort pendant la mauvaise saison.

Donc,  partir du 8 aot, Sabine et Marbre, quelquefois seuls,
quelquefois suivis du lieutenant et du sergent Long qui s'y
entendaient, battirent chaque jour le pays dans un rayon de
plusieurs milles. Souvent aussi, l'infatigable Mrs. Paulina
Barnett les accompagnait, ayant  la main un fusil qu'elle maniait
adroitement, et elle ne restait pas en arrire de ses compagnons
de chasse.

Pendant tout ce mois d'aot, ces expditions furent trs
fructueuses, et le grenier aux provisions se remplit  vue d'oeil.
Il faut dire que Marbre et Sabine n'ignoraient aucune des ruses
qu'il convient d'employer sur ces territoires, particulirement
avec les rennes, dont la dfiance est extrme. Aussi quelle
patience ils mettaient  prendre le vent pour chapper au subtil
odorat de ces animaux! Parfois, ils les attiraient en agitant au-
dessus des buissons de bouleaux nains quelque magnifique
andouiller, trophe des chasses prcdentes, et ces rennes, -- ou
plutt ces caribous, pour leur restituer leur nom indien, --
tromps par l'apparence, s'approchaient  porte des chasseurs,
qui ne les manquaient point. Souvent aussi, un oiseau dlateur,
bien connu de Sabine et de Marbre, un petit hibou de jour, gros
comme un pigeon, trahissait la retraite des caribous. Il appelait
les chasseurs en poussant comme un cri aigu d'enfant, et
justifiait ainsi le nom de moniteur qui lui a t donn par les
Indiens. Une cinquantaine de ruminants furent abattus. Leur chair,
dcoupe en longues lanires, forma un approvisionnement
considrable, et leurs peaux, une fois tannes, devaient servir 
la confection des chaussures.

Les caribous ne contriburent pas seuls  accrotre la rserve
alimentaire. Les livres polaires, qui s'taient prodigieusement
multiplis sur ce territoire, y concoururent pour une part
notable. Ils se montraient moins fuyards que leurs congnres
d'Europe, et se laissaient tuer assez stupidement. C'taient de
grands rongeurs  longues oreilles, aux yeux bruns, avec une
fourrure blanche comme un duvet de cygne, et qui pesaient de dix 
quinze livres. Les chasseurs abattirent un grand nombre de ces
animaux, dont la chair est vritablement succulente. C'est par
centaines qu'on les prpara en les fumant, sans compter ceux qui,
sous la main habile de Mrs. Joliffe, se transformrent en pts
fort allchants.

Mais, tandis que les ressources de l'avenir s'amassaient ainsi,
l'alimentation quotidienne n'tait point nglige. Beaucoup de ces
livres polaires servirent au repas du jour, et les chasseurs
comme les travailleurs de matre Mac Nap n'taient pas gens 
ddaigner un morceau de venaison frache et savoureuse. Dans le
laboratoire de Mrs. Joliffe, ces rongeurs subissaient les
combinaisons culinaires les plus varies, et l'adroite petite
femme se surpassait, au grand enchantement du caporal, qui qutait
incessamment pour elle des loges qu'on ne lui marchandait pas,
d'ailleurs.

Quelques oiseaux aquatiques varirent aussi fort agrablement le
menu quotidien. Sans parler des canards qui foisonnaient sur les
rives du lagon, il convient de citer certains oiseaux qui
s'abattaient par bandes nombreuses dans les endroits o poussaient
quelques maigres saules. C'taient des volatiles appartenant 
l'espce des perdrix, et auxquels les dnominations zoologiques ne
manquent pas. Aussi, lorsque Mrs. Paulina Barnett demanda pour la
premire fois  Sabine quel tait le nom de ces oiseaux:

Madame, lui rpondit le chasseur, les Indiens les appellent des
ttras de saules, mais pour nous autres, chasseurs europens, ce
sont de vritables coqs de bruyre.

En vrit, on et dit des perdrix blanches, avec de grandes plumes
mouchetes de noir  l'extrmit de la queue. C'tait un gibier
excellent, qui n'exigeait qu'une cuisson rapide devant un feu
clair et ptillant.

 ces diverses sortes de venaison, les eaux du lac et de la petite
rivire ajoutaient encore leur contingent. Personne ne s'entendait
mieux  pcher que le calme et paisible sergent Long. Soit qu'il
laisst le poisson mordre  son hameon amorc, soit qu'il cinglt
les eaux avec sa ligne arme d'hameons vides, personne ne pouvait
rivaliser avec lui d'habilet et de patience, -- si ce n'tait la
fidle Madge, la compagne de Mrs. Paulina Barnett. Pendant des
heures entires, ces deux disciples du clbre Isaac Walton[3]
restaient assis l'un prs de l'autre, la ligne  la main, guettant
leur proie, ne prononant pas une parole; mais, grce  eux, la
mare ne manqua jamais, et le lagon ou la rivire leur livraient
journellement de magnifiques chantillons de la famille des
salmones.

Pendant ces excursions qui se poursuivirent presque
quotidiennement jusqu' la fin du mois d'aot, les chasseurs
eurent souvent affaire  des animaux fort dangereux. Jasper Hobson
constata, non sans une certaine apprhension, que les ours taient
nombreux sur cette partie du territoire. Il tait rare, en effet,
qu'un jour se passt sans qu'un couple de ces formidables
carnassiers ne ft signal. Bien des coups de fusil furent
adresss  ces terribles visiteurs. Tantt, c'tait une bande de
ces ours bruns qui sont fort communs sur toute la rgion de la
Terre-Maudite, tantt, une de ces familles d'ours polaires d'une
taille gigantesque, que les premiers froids amneraient sans doute
en plus grand nombre aux environs du cap Bathurst. Et, en effet,
dans les rcits d'hivernage, on peut observer que les explorateurs
ou les baleiniers sont plusieurs fois par jour exposs  la
rencontre de ces carnassiers.

Marbre et Sabine aperurent aussi,  plusieurs reprises, des
bandes de loups qui,  l'approche des chasseurs, dtalaient comme
une vague mouvante. On les entendait aboyer, surtout quand ils
taient lancs sur les talons d'un renne ou d'un wapiti. C'taient
de grands loups gris, hauts de trois pieds,  longue queue, dont
la fourrure devait blanchir aux approches de l'hiver. Ce
territoire, trs peupl, leur offrait une nourriture facile, et
ils y abondaient. Il n'tait pas rare de rencontrer, en de
certains endroits boiss, des trous  plusieurs entres, dans
lesquels ces animaux se terraient  la faon des renards.  cette
poque, bien repus, ils fuyaient les chasseurs du plus loin qu'ils
les apercevaient, avec cette couardise qui distingue leur race.
Mais, aux heures de la faim, ces animaux pouvaient devenir
terribles par leur nombre, et, puisque leurs terriers taient l,
c'est qu'ils ne quittaient point la contre, mme pendant la
saison d'hiver.

Un jour, les chasseurs rapportrent au Fort-Esprance un animal
assez hideux que n'avaient encore vu ni Mrs. Paulina Barnett, ni
l'astronome Thomas Black. Cet animal tait un plantigrade qui
ressemblait assez au glouton d'Amrique, un affreux carnassier,
ramass de torse, court de jambes, arm de griffes recourbes et
de mchoires formidables, les yeux durs et froces, la croupe
souple comme celle de tous les flins.

Quelle est cette horrible bte? demanda Mrs. Paulina Barnett.

-- Madame, rpondit Sabine, qui tait toujours un peu dogmatique
dans ses rponses, un cossais vous dirait que c'est un
quickhatch, un Indien, que c'est un okelcoo-haw-gew, un
Canadien, que c'est un carcajou...

-- Et pour vous autres? demanda Mrs. Paulina Barnett, c'est...?

-- C'est un wolverne, madame, rpondit Sabine, videmment
enchant de la tournure qu'il avait donne  sa rponse.

En effet, wolverne tait la vritable dnomination zoologique de
ce singulier quadrupde, redoutable rdeur nocturne, qui gte dans
les trous d'arbres ou les rochers creux, grand destructeur de
castors, de rats musqus et autres rongeurs, ennemi dclar du
renard et du loup auxquels il ne craint pas de disputer leur
proie, animal trs rus, trs fort de muscles, trs fin d'odorat,
qui se rencontre jusque sous les latitudes les plus leves, et,
dont la fourrure,  poils courts, presque noire pendant l'hiver,
figure pour un chiffre assez important dans les exportations de la
Compagnie.

Pendant ces excursions, la flore du pays avait t observe avec
autant d'attention que la faune. Mais les vgtaux taient
ncessairement moins varis que les animaux, n'ayant point comme
ceux-ci la facult d'aller chercher, pendant la mauvaise saison,
des climats plus doux. C'taient le pin et le sapin qui se
multipliaient le plus abondamment sur les collines qui formaient
la lisire orientale du lagon. Jasper Hobson remarqua aussi
quelques tacamahacs, sortes de peupliers-baumiers, d'une grande
hauteur, dont les feuilles, jaunes quand elles poussent, prennent
dans l'arrire-saison une teinte verdoyante. Mais ces arbres
taient rares, ainsi que quelques mlzes assez tiques, que les
obliques rayons du soleil ne parvenaient pas  vivifier. Certains
sapins noirs russissaient mieux, surtout dans les gorges abrites
contre les vents du nord. La prsence de cet arbre fut accueillie
avec satisfaction, car on fabrique avec ses bourgeons une bire
estime, connue dans le North-Amrique sous le nom de bire de
sapin. On fit une bonne rcolte de ces bourgeons, qui fut
transporte dans le cellier du Fort-Esprance.

Les autres vgtaux consistaient en bouleaux nains, arbrisseaux
hauts de deux pieds, qui sont particuliers aux climats trs
froids, et en bouquets de cdres, qui fournissent un bois
excellent pour le chauffage.

Quant aux vgtaux sauvages, qui poussaient spontanment sur cette
terre avare et pouvaient servir  l'alimentation, ils taient
extrmement rares. Mrs. Joliffe, que la botanique positive
intressait fort, n'avait rencontr que deux plantes dignes de
figurer dans sa cuisine.

L'une, racine bulbeuse, difficile  reconnatre, puisque ses
feuilles tombent prcisment au moment o elle entre dans la
priode de floraison, n'tait autre que le poireau-sauvage. Ce
poireau fournissait une ample rcolte d'oignons, gros comme un
oeuf, qui furent judicieusement employs en guise de lgumes.

L'autre plante, connue dans tout le nord de l'Amrique sous le nom
de th du Labrador, poussait en grande abondance sur les bords
du lagon, entre les bouquets de saules et d'arbousiers, et elle
formait la nourriture favorite des livres polaires. Ce th,
infus dans l'eau bouillante et additionn de quelques gouttes de
brandy ou de gin, composait une excellente boisson, et cette
plante mise en conserve, permit d'conomiser la provision de th
chinois apport du Fort-Reliance.

Mais, pour obvier  la pnurie des vgtaux alimentaires, Jasper
Hobson s'tait muni d'une certaine quantit de graines qu'il
comptait semer, quand le moment en serait venu. C'taient
principalement des graines d'oseille et de cochlearias, dont les
proprits antiscorbutiques sont trs apprcies sous ces
latitudes. On pouvait esprer qu'en choisissant un terrain abrit
contre les brises aigus qui brlent toute vgtation comme une
flamme, ces graines russiraient pour la saison prochaine.

Au surplus, la pharmacie du nouveau fort n'tait pas dpourvue
d'antiscorbutiques. La Compagnie avait fourni quelques caisses de
citrons et de lime-juice, prcieuse substance dont aucune
expdition polaire ne saurait se passer.

Mais il importait d'conomiser cette rserve comme bien d'autres
car une srie de mauvais temps pouvait compromettre les
communications entre le Fort-Esprance et les factoreries du Sud.




XV.

 quinze milles du cap Bathurst.


Les premiers jours de septembre taient arrivs. Dans trois
semaines, mme en admettant les chances les plus favorables, la
mauvaise saison allait ncessairement interrompre les travaux. Il
fallait donc se hter. Trs heureusement, les nouvelles
constructions avaient t rapidement conduites. Matre Mac Nap et
ses hommes faisaient des prodiges d'activit. La dog-house
n'attendit bientt plus qu'un dernier coup de marteau, et la
palissade se dressait presque en entier dj sur le primtre
assign au fort. On s'occupa alors d'tablir la poterne qui devait
donner accs dans la cour intrieure. Cette enceinte, faite de
gros pieux pointus, hauts de quinze pieds, formait une sorte de
demi-lune ou de cavalier sur sa partie antrieure. Mais afin de
complter le systme de fortification, il fallait couronner le
sommet du cap Bathurst qui commandait la position. On le voit, le
lieutenant Jasper Hobson admettait le systme de l'enceinte
continue et des forts dtachs: grand progrs dans l'art des
Vauban et des Cormontaigne. Mais, en attendant le couronnement du
cap, la palissade suffisait  mettre les nouvelles constructions 
l'abri d'un coup de patte, sinon d'un coup de main.

Le 4 septembre, Jasper Hobson dcida que ce jour serait employ 
chasser les amphibies du littoral. Il s'agissait, en effet, de
s'approvisionner  la fois en combustible et en luminaire, avant
que la mauvaise saison ne ft arrive.

Le campement des phoques tait loign d'une quinzaine de milles.
Jasper Hobson proposa  Mrs. Paulina Barnett de suivre
l'expdition. La voyageuse accepta. Non pas que le massacre
projet ft trs attrayant par lui-mme, mais voir le pays,
observer les environs du cap Bathurst, et prcisment cette partie
du littoral que bordaient de hautes falaises, il y avait de quoi
tenter sa curiosit.

Le lieutenant Hobson dsigna pour l'accompagner le sergent Long et
les soldats Petersen, Hope et Kellet.

On partit  huit heures du matin. Deux traneaux, attels chacun
de six chiens, suivaient la petite troupe, afin de rapporter au
fort le corps des amphibies.

Ces traneaux tant vides, le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett et
leurs compagnons y prirent place. Le temps tait beau, mais les
basses brumes de l'horizon tamisaient les rayons du soleil, dont
le disque jauntre,  cette poque de l'anne, disparaissait dj
pendant quelques heures de la nuit.

Cette partie du littoral, dans l'ouest du cap Bathurst, prsentait
une surface absolument plane, qui s'levait  peine de quelques
mtres au-dessus du niveau de l'ocan Polaire. Or cette
disposition du sol attira l'attention du lieutenant Hobson, et
voici pourquoi.

Les mares sont assez fortes dans les mers arctiques, ou, du
moins, elles passent pour telles. Bien des navigateurs qui les ont
observes, Parry, Franklin, les deux Ross, Mac Clure, Mac
Clintock, ont vu la mer,  l'poque des syzygies, monter de vingt
 vingt-cinq pieds au-dessus du niveau moyen. Si cette observation
tait juste, -- et il n'existait aucune raison de mettre en doute
la vracit des observateurs, -- le lieutenant Hobson devait
forcment se demander comment il se faisait que l'Ocan, gonfl
sous l'action de la lune, n'envaht pas ce littoral peu lev au-
dessus du niveau de la mer, puisque aucun obstacle, ni dune, ni
extumescence quelconque du sol, ne s'opposait  la propagation des
eaux; comment il se faisait que ce phnomne des mares
n'entrant pas la submersion complte du territoire jusqu'aux
limites les plus recules de l'horizon, et ne provoqut pas la
confusion des eaux du lac et de l'ocan Glacial? Or il tait
vident que cette submersion ne se produisait pas, et ne s'tait
jamais produite.

Jasper Hobson ne put donc s'empcher de faire cette remarque, ce
qui amena sa compagne  lui rpondre que, sans doute, quoi qu'on
en et dit, les mares taient insensibles dans l'ocan Glacial
arctique.

Mais au contraire, madame, rpondit Jasper Hobson, tous les
rapports des navigateurs s'accordent sur ce point, que le flux et
le reflux sont trs prononcs dans les mers polaires, et il n'est
pas admissible que leur observation soit fausse.

-- Alors, monsieur Hobson, reprit Mrs. Paulina Barnett, veuillez
m'expliquer pourquoi les flots de l'Ocan ne couvrent point ce
pays, qui ne s'lve pas  dix pieds au-dessus du niveau de la
basse mer?

-- Eh, madame! rpondit Jasper Hobson, voil prcisment mon
embarras, je ne sais comment expliquer ce fait. Depuis un mois que
nous sommes sur ce littoral, j'ai constat et  plusieurs reprises
que le niveau de la mer s'levait d'un pied  peine en temps
ordinaire, et j'affirmerais presque que dans quinze jours, au 22
septembre, en plein quinoxe, c'est--dire au moment mme o le
phnomne atteindra son maximum, le dplacement des eaux ne
dpassera pas un pied et demi sur les rivages du cap Bathurst. Du
reste, nous le verrons bien.

-- Mais enfin, l'explication, monsieur Hobson, l'explication de ce
fait, car tout s'explique en ce monde?

-- Eh bien, madame, rpondit le lieutenant, de deux choses l'une:
ou les navigateurs ont mal observ, ce que je ne puis admettre
quand il s'agit de personnages tels que Franklin, Parry, Ross et
autres, -- ou bien, les mares sont nulles spcialement sur ce
point du littoral amricain, et peut-tre pour les mmes raisons
qui les rendent insensibles dans certaines mers resserres, la
Mditerrane entre autres, o le rapprochement des continents
riverains et l'troitesse des pertuis ne donnent pas un accs
suffisant aux eaux de l'Atlantique.

-- Admettons cette dernire hypothse, monsieur Jasper, rpondit
Mrs. Paulina Barnett.

-- Il le faut bien, rpondit le lieutenant en secouant la tte, et
pourtant elle ne me satisfait pas, et je sens l quelque
singularit naturelle dont je ne puis me rendre compte.

 neuf heures, les deux traneaux, aprs avoir suivi un rivage
constamment plat et sablonneux, taient arrivs  la baie
ordinairement frquente par les phoques. On laissa les attelages
en arrire, afin de ne point effrayer ces animaux, qu'il importait
de surprendre sur le rivage.

Combien cette partie du territoire diffrait de celle qui
confinait au cap Bathurst!

Au point o les chasseurs s'taient arrts, le littoral,
capricieusement chancr et rong sur sa lisire, bizarrement
convulsionn sur toute son tendue, trahissait de la faon la plus
vidente une origine plutonienne, bien distincte, en effet, des
formations sdimentaires qui caractrisaient les environs du cap.

Le feu des poques gologiques, et non l'eau, avait videmment
produit ces terrains. La pierre, qui manquait au cap Bathurst, --
particularit, pour le dire en passant, non moins inexplicable que
l'absence de mares, -- reparaissait ici sous forme de blocs
erratiques, de roches profondment encastres dans le sol. De tous
cts, sur un sable noirtre, au milieu de laves vsiculaires,
s'parpillaient des cailloux appartenant  ces silicates alumineux
compris sous le nom collectif de feldspath, et dont la prsence
dmontrait irrfutablement que ce littoral n'tait qu'un terrain
de cristallisation.  sa surface scintillaient d'innombrables
labradorites, galets varis, aux reflets vifs et changeants,
bleus, rouges, verts, puis,  et l, des pierres ponces et des
obsidiennes. En arrire s'tageaient de hautes falaises, qui
s'levaient de deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer.

Jasper Hobson rsolut de gravir ces falaises jusqu' leur sommet,
afin d'examiner toute la partie orientale du pays. Il avait le
temps, car l'heure de la chasse aux phoques n'tait pas encore
venue. On voyait seulement quelques couples de ces amphibies qui
prenaient leurs bats sur le rivage, et il convenait d'attendre
qu'ils se fussent runis en plus grand nombre, afin de les
surprendre pendant leur sieste, ou plutt pendant ce sommeil que
le soleil de midi provoque chez les mammifres marins. Le
lieutenant Hobson reconnut, d'ailleurs, que ces amphibies
n'taient point des phoques proprement dits, ainsi que ses gens le
lui avaient annonc. Ces mammifres appartenaient bien au groupe
des pinnipdes, mais c'taient des chevaux marins et des vaches
marines, qui forment dans la nomenclature zoologique le genre des
morses, et sont reconnaissables  leurs canines suprieures,
longues dfenses diriges de haut en bas.

Les chasseurs, tournant alors la petite baie que semblaient
affectionner ces animaux, et  laquelle ils donnrent le nom de
Baie des Morses, s'levrent sur la falaise du littoral. Petersen,
Hope et Kellet demeurrent sur un petit promontoire, afin de
surveiller les amphibies, tandis que Mrs. Paulina Barnett, Jasper
Hobson et le sergent gagnaient le sommet de la falaise de manire
 dominer de cent cinquante  deux cents pieds le pays
environnant. Ils ne devaient point perdre de vue leurs trois
compagnons, chargs de les prvenir par un signal ds que la
runion des morses serait suffisamment nombreuse.

En un quart d'heure, le lieutenant, sa compagne et le sergent
eurent atteint le plus haut sommet. De ce point ils purent
aisment observer tout le territoire qui se dveloppait sous leurs
yeux.

 leurs pieds s'tendait la mer immense que fermait au nord
l'horizon du ciel. Nulle terre en vue, nulle banquise, nul
iceberg. L'Ocan tait libre de glaces mme au-del des limites du
regard, et, probablement, sous ce parallle, cette portion de la
mer Glaciale restait ainsi navigable jusqu'au dtroit de Behring.
Pendant la saison d't, les navires de la Compagnie pourraient
donc facilement atterrir au cap Bathurst par la voie du nord-
ouest.

En se retournant vers l'ouest, Jasper Hobson dcouvrit une contre
toute nouvelle, et il eut alors l'explication de ces dbris
volcaniques dont le littoral tait vritablement encombr.

 une dizaine de milles s'tageaient des collines ignivomes, 
cne tronqu, qu'on ne pouvait apercevoir du cap Bathurst, parce
qu'elles taient caches par la falaise. Elles se profilaient
assez confusment sur le ciel, comme si une main tremblante en et
trac la ligne terminale. Jasper Hobson, aprs les avoir observes
avec attention, les montra de la main au sergent et  Mrs. Paulina
Barnett, puis, sans rien dire, il porta ses regards vers le ct
oppos.

Dans l'est, c'tait cette longue lisire de rivage, sans une
irrgularit, sans un mouvement de terrain, qui se prolongeait
jusqu'au cap Bathurst. Des observateurs munis d'une bonne
lorgnette auraient pu reconnatre le Fort-Esprance, et mme la
petite fume bleutre qui,  cette heure, devait s'chapper des
fourneaux de Mrs. Joliffe.

En arrire, le territoire offrait deux aspects bien tranchs. Dans
l'est et au sud, une vaste plaine confinait au cap sur une tendue
de plusieurs centaines de milles carrs. Au contraire, en arrire-
plan des falaises, depuis la baie des Morses jusqu'aux montagnes
volcaniques, le pays, effroyablement convulsionn, indiquait
clairement qu'il devait son origine  un soulvement ruptif.

Le lieutenant observait ce contraste si marqu entre ces deux
parties du territoire. Et, il faut l'avouer, cela lui semblait
presque trange.

Pensez-vous, monsieur Hobson, demanda alors le sergent Long, que
ces montagnes qui ferment l'horizon  l'ouest soient des volcans?

-- Sans aucun doute, sergent, rpondit Jasper Hobson. Ce sont
elles qui ont lanc jusqu'ici ces pierres ponces, ces obsidiennes,
ces innombrables labradorites, et nous n'aurions pas trois milles
 faire pour fouler du pied des laves et des cendres.

-- Et croyez-vous, mon lieutenant, que ces volcans soient encore
en activit? demanda le sergent.

--  cela, je ne puis vous rpondre.

-- Cependant nous n'apercevons en ce moment aucune fume  leur
sommet.

-- Ce n'est pas une raison, sergent Long. Est-ce que vous avez
toujours la pipe  la bouche?

-- Non, monsieur Hobson.

-- Eh bien, Long, c'est exactement la mme chose pour les volcans.
Ils ne fument pas toujours.

-- Je vous comprends, monsieur Hobson, rpondit le sergent Long,
mais ce que je comprends moins, en vrit, c'est qu'il existe des
volcans sur les continents polaires.

-- Ils n'y sont pas trs nombreux, dit Mrs. Paulina Barnett.

-- Non, madame, rpondit le lieutenant, mais on en compte,
cependant, un certain nombre:  l'le de Jean-Mayen, aux les
Aloutiennes, dans le Kamtchatka, dans l'Amrique russe, en
Islande; puis dans le sud,  la Terre de Feu, sur les contres
australes. Ces volcans ne sont que les chemines de cette vaste
usine centrale o s'laborent les produits chimiques du globe, et
je pense que le Crateur de toutes choses a perc ces chemines
partout o elles taient ncessaires.

-- Sans doute, monsieur Hobson, rpondit le sergent, mais au ple,
sous ces climats glacs!...

-- Et qu'importe, sergent, qu'importe que ce soit au ple ou 
l'quateur! Je dirai mme plus, les soupiraux doivent tre plus
nombreux aux environs des ples qu'en aucun autre point du globe.

-- Et pourquoi, monsieur Hobson? demanda le sergent, qui
paraissait fort surpris de cette affirmation.

-- Parce que si ces soupapes se sont ouvertes sous la pression des
gaz intrieurs, c'est prcisment aux endroits o la crote
terrestre tait moins paisse. Or, par suite de l'aplatissement de
la terre aux ples, il semble naturel que... -- Mais j'aperois un
signal de Kellet, dit le lieutenant, interrompant son
argumentation. Voulez-vous nous accompagner, madame?

-- Je vous attendrai ici, monsieur Hobson, rpondit la voyageuse.
Ce massacre de morses n'a vraiment rien qui m'attire!

-- C'est entendu, madame, rpondit Jasper Hobson, et si vous
voulez nous rejoindre dans une heure, nous reprendrons ensemble le
chemin du fort.

Mrs. Paulina Barnett resta donc sur le sommet de la falaise,
contemplant le panorama si vari qui se droulait sous ses yeux.

Un quart d'heure aprs, Jasper Hobson et le sergent Long
arrivaient sur le rivage.

Les morses taient alors en grand nombre. On pouvait en compter
une centaine. Quelques-uns rampaient sur le sable au moyen de
leurs pieds courts et palms. Mais, pour la plupart, groups par
famille, ils dormaient. Un ou deux, des plus grands, mles longs
de trois mtres,  pelage peu fourni, de couleur rousstre,
semblaient veiller comme des sentinelles sur le reste du troupeau.

Les chasseurs durent s'avancer avec une extrme prudence, en
profitant de l'abri des rochers et des mouvements de terrain, de
manire  cerner quelques groupes de morses et  leur couper la
retraite vers la mer. Sur terre, en effet, ces animaux sont
lourds, peu mobiles, gauches. Ils ne marchent que par petits
sauts, ou en produisant avec leur chine un certain mouvement de
reptation. Mais dans l'eau, leur vritable lment, ils
redeviennent des poissons agiles, des nageurs redoutables, qui
souvent mettent en pril les chaloupes qui les poursuivent.

Cependant les grands mles se dfiaient. Ils sentaient un danger
prochain. Leur tte se redressait. Leurs yeux se portaient de tous
cts. Mais, avant qu'ils eussent eu le temps de donner le signal
d'alarme, Jasper Hobson et Kellet, s'lanant d'une part, le
sergent, Petersen et Hope se prcipitant de l'autre, frapprent
cinq morses de leurs balles, puis ils les achevrent  coups de
pique, pendant que le reste du troupeau se prcipitait  la mer.

La victoire avait t facile. Les cinq amphibies taient de grande
taille. L'ivoire de leurs dfenses, quoique un peu grenu,
paraissait tre de premire qualit; mais, ce que le lieutenant
Hobson apprciait davantage, leur corps gros et gras promettait de
fournir une huile abondante. On se hta de les placer sur les
traneaux, et les attelages de chiens en eurent leur charge
suffisante.

Il tait une heure alors. En ce moment, Mrs. Paulina Barnett
rejoignit ses compagnons, et tous reprirent, en ctoyant le
littoral, la route du Fort-Esprance.

Il va sans dire que ce retour se fit  pied, puisque les traneaux
taient  pleine charge. Ce n'tait qu'une dizaine de milles 
franchir, mais en ligne droite. Or rien n'est plus long qu'un
chemin qui ne fait pas de coudes, dit le proverbe anglais, et ce
proverbe a raison.

Aussi, pour tromper les ennuis de la route, les chasseurs
causrent-ils de choses et d'autres. Mrs. Paulina Barnett se
mlait frquemment  leur conversation, et s'instruisait ainsi en
profitant des connaissances spciales  ces braves gens. Mais, en
somme, on n'allait pas vite. C'tait un lourd fardeau pour les
attelages que ces masses charnues, et les traneaux glissaient
mal. Sur une couche de neige bien durcie, les chiens auraient
franchi en moins de deux heures la distance qui sparait la baie
des Morses du Fort-Esprance.

Plusieurs fois, le lieutenant Hobson dut faire halte pour donner
quelques instants de repos  ses chiens, qui taient  bout de
forces.

Ce qui amena le sergent Long  dire:

Ces morses, dans notre intrt, auraient bien d tablir plus
prs du fort leur campement habituel.

-- Ils n'y auraient point trouv d'emplacement favorable, rpondit
le lieutenant en secouant la tte.

-- Pourquoi donc, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina Barnett,
assez surprise de cette rponse.

-- Parce que ces amphibies ne frquentent que les rivages  pente
douce, sur lesquels ils peuvent ramper en sortant de la mer.

-- Mais le littoral du cap?...

-- Le littoral du cap, rpondit Jasper Hobson, est accore comme un
mur de courtine. Son rivage ne prsente aucune dclivit. Il
semble qu'il ait t coup  pic. C'est encore l, madame, une
inexplicable singularit de ce territoire, et quand nos pcheurs
voudront pcher sur ses bords, leurs lignes ne devront pas avoir
moins de trois cents brasses de fond! Pourquoi cette disposition?
Je l'ignore, mais je suis port  croire qu'il y a bien des
sicles, une rupture violente, due  quelque action volcanique,
aura spar du littoral une portion du continent, maintenant
engloutie dans la mer Glaciale!




XVI.

Deux coups de feu.


La premire moiti du mois de septembre s'tait coule. Si le
Fort-Esprance et t situ au ple mme, c'est--dire vingt
degrs plus haut en latitude, le 21 du prsent mois, la nuit
polaire l'aurait dj envelopp de tnbres. Mais sur ce soixante-
dixime parallle, le soleil allait se traner circulairement au-
dessus de l'horizon pendant plus d'un mois encore. Dj, pourtant,
la temprature se refroidissait sensiblement. Pendant la nuit, le
thermomtre tombait  trente et un degrs Fahrenheit (1 centigr.
au-dessous de zro). De jeunes glaces se formaient  et l, que
les derniers rayons solaires dissolvaient pendant le jour.
Quelques bourrasques de neige passaient au milieu des rafales de
pluie et du vent. La mauvaise saison tait videmment prochaine.

Mais les habitants de la factorerie pouvaient l'attendre sans
crainte. Les approvisionnements actuellement emmagasins devaient
suffire et au-del. La rserve de venaison sche s'tait accrue.
Une vingtaine d'autres morses avaient t tus. Mac Nap avait eu
le temps de construire une table bien close, destine aux rennes
domestiques, et en arrire de la maison, un vaste hangar qui
renfermait le combustible. L'hiver, c'est--dire la nuit, la
neige, la glace, le froid, pouvait venir. On tait prt  le
recevoir.

Mais aprs avoir pourvu aux besoins futurs des habitants du fort,
Jasper Hobson songea aux intrts de la Compagnie. Le moment
arrivait o les animaux, revtant la fourrure hivernale,
devenaient une proie prcieuse. L'poque tait favorable pour les
abattre  coups de fusil, en attendant que la terre, uniformment
couverte de neige, permt de leur tendre des trappes. Jasper
Hobson organisa donc les chasses. Sous cette haute latitude, on ne
pouvait compter sur le concours des Indiens, qui sont
habituellement les fournisseurs des factoreries, car ces indignes
frquentent des territoires plus mridionaux. Le lieutenant
Hobson, Marbre, Sabine et deux ou trois de leurs compagnons durent
donc chasser pour le compte de la Compagnie, et, on le pense, ils
ne manqurent pas de besogne.

Une tribu de castors avait t signale sur un affluent de la
petite rivire,  six milles environ dans le sud du fort. Ce fut
l que Jasper Hobson dirigea sa premire expdition.

Autrefois le duvet de castor valait jusqu' quatre cents francs le
kilogramme, au temps o la chapellerie l'employait communment;
mais, si l'utilisation de ce duvet a diminu, cependant les peaux,
sur les marchs de fourrures, conservent encore un prix lev dans
une certaine proportion, parce que cette race de rongeurs,
impitoyablement traque, tend  disparatre.

Les chasseurs se rendirent sur la rivire,  l'endroit indiqu.
L, le lieutenant fit admirer  Mrs. Paulina Barnett les
ingnieuses dispositions prises par ces animaux pour amnager
convenablement leur cit sous-marine. Il y avait une centaine de
castors qui occupaient par couple des terriers creuss dans le
voisinage de l'affluent. Mais dj ils avaient commenc la
construction de leur village d'hiver, et ils y travaillaient
assidment.

En travers de ce ruisseau aux eaux rapides et assez profondes pour
ne point geler dans leurs couches infrieures, mme pendant les
hivers les plus rigoureux, les castors avaient construit une
digue, un peu arque en amont; cette digue tait un solide
assemblage de pieux plants verticalement, entrelacs de branches
flexibles et d'arbres branchs, qui s'y appuyaient
transversalement; le tout tait li, maonn, ciment avec de la
terre argileuse, que les pieds du rongeur avaient gche d'abord;
puis, sa queue aidant, -- une queue large et presque ovale,
aplatie horizontalement et recouverte de poils cailleux, -- cette
argile, dispose en pelote, avait uniformment revtu toute la
charpente de la digue.

Cette digue, madame, dit Jasper Hobson, a eu pour but de donner 
la rivire un niveau constant, et elle a permis aux ingnieurs de
la tribu d'tablir en amont ces cabanes de forme ronde dont vous
apercevez le sommet. Ce sont de solides constructions que ces
huttes; leurs parois de bois et d'argile mesurent deux pieds
d'paisseur, et elles n'offrent d'accs  l'intrieur que par une
troite porte situe sous l'eau, ce qui oblige chaque habitant 
plonger, quand il veut sortir de chez lui ou y rentrer, mais ce
qui assure, par l mme, la scurit de la famille. Si vous
dmolissiez une de ces huttes, vous la trouveriez compose de deux
tages: un tage infrieur qui sert de magasin et dans lequel sont
entasses les provisions d'hiver, telles que branches, corces,
racines, et un tage suprieur, que l'eau n'atteint pas, et dans
lequel le propritaire vit avec sa petite maisonne.

-- Mais je n'aperois aucun de ces industrieux animaux, dit Mrs.
Paulina Barnett. Est-ce que la construction du village serait dj
abandonne?

-- Non, madame, reprit le lieutenant Hobson, mais en ce moment les
ouvriers se reposent et dorment, car ces animaux ne travaillent
que la nuit, et c'est dans leurs terriers que nous allons les
surprendre!

Et, en effet, la capture de ces rongeurs ne prsenta aucune
difficult. Une centaine furent saisis dans l'espace d'une heure,
et parmi eux on en comptait quelques-uns d'une grande valeur
commerciale, attendu que leur fourrure tait absolument noire. Les
autres prsentaient un pelage soyeux, long, luisant, mais d'une
nuance rouge mle de marron, et sous ce pelage un duvet fin,
serr et gris d'argent. Les chasseurs revinrent au fort trs
satisfaits du rsultat de leur chasse. Les peaux de castor furent
emmagasines et enregistres sous la dnomination de parchemins
ou de jeunes castors, suivant leur prix.

Pendant tout le mois de septembre, et jusqu' la mi-octobre,  peu
prs, ces expditions se poursuivirent et produisirent des
rsultats favorables.

Des blaireaux furent pris, mais en petite quantit; on les
recherchait pour leur peau, qui sert  la garniture des colliers
de chevaux de trait, et pour leurs poils dont on fait des brosses
et des pinceaux. Ces carnivores, -- ce ne sont vritablement que
de petits ours, -- appartenaient  l'espce des blaireaux-
carcajous qui sont particuliers  l'Amrique du Nord.

D'autres chantillons de la tribu des rongeurs, et presque aussi
industrieux que le castor, comptrent pour un trs haut chiffre
dans les magasins de la factorerie. C'taient des rats musqus,
longs de plus d'un pied, queue dduite, et dont la fourrure est
assez estime. On les prit au terrier, et sans peine, car ils
pullulaient avec cette abondance spciale  leur espce.

Quelques animaux de la famille des flins, les lynx, exigrent
l'emploi des armes  feu. Ces animaux souples, agiles,  pelage
roux clair et tachet de mouchetures noirtres, redoutables mme
aux rennes, ne sont  vrai dire que des loups-cerviers qui se
dfendent bravement. Mais ni Marbre ni Sabine n'en taient  leurs
premiers lynx, et ils turent une soixantaine de ces animaux.

Quelques wolvrnes, assez beaux de fourrure, furent abattus aussi
dans les mmes conditions.

Les hermines se montrrent rarement. Ces animaux, qui font partie
de la tribu des martres, comme les putois, ne portaient pas leur
belle robe d'hiver, qui est entirement blanche, sauf un point
noir au bout de la queue. Leur pelage tait encore roux en dessus,
et d'un gris jauntre en dessous. Jasper Hobson avait donc
recommand  ses compagnons de les pargner momentanment. Il
fallait attendre et les laisser mrir, pour employer
l'expression du chasseur Sabine, c'est--dire blanchir sous la
froidure de l'hiver. Quant aux putois, dont la chasse est fort
dsagrable  cause de l'odeur ftide que ces animaux rpandent et
qui leur a valu le nom qu'ils portent, on en prit un assez grand
nombre, soit en les traquant dans les trous d'arbre qui leur
servent de terriers, soit en les abattant  coups de fusil, quand
ils se glissaient entre les branches.

Les martres proprement dites furent l'objet d'une chasse toute
spciale. On sait combien la peau de ces carnivores est estime,
quoique  un degr infrieur  la zibeline, dont la riche fourrure
est noirtre en hiver; mais cette zibeline ne frquente que les
rgions septentrionales de l'Europe et de l'Asie jusqu'au
Kamtchatka, et ce sont les Sibriens qui lui font la chasse la
plus active. Nanmoins, sur le littoral amricain de la mer
arctique se rencontraient d'autres martres, dont les peaux ont
encore une trs grande valeur, telles que le wison et le pkan,
autrement dits martres du Canada.

Ces martres et ces visons, pendant le mois de septembre, ne
fournirent  la factorerie qu'un petit nombre de fourrures. Ce
sont des animaux trs vifs, trs agiles, au corps long et souple,
qui leur a valu la dnomination de vermiformes. Et, en effet,
ils peuvent s'allonger comme un ver, et consquemment se faufiler
par les plus troites ouvertures. On comprend donc qu'ils puissent
chapper aisment aux poursuites des chasseurs. Aussi, pendant la
saison d'hiver, les prend-on plus facilement au moyen de trappes.
Marbre et Sabine n'attendaient que le moment favorable de se
transformer en trappeurs, et ils comprenaient bien qu'au retour du
printemps, ni les wisons ni les martres ne manqueraient dans les
magasins de la Compagnie.

Pour achever l'numration des pelleteries dont le Fort-Esprance
s'enrichit pendant ces expditions, il convient de parler des
renards bleus et des renards argents, qui sont considrs sur les
marchs de Russie et d'Angleterre comme les plus prcieux des
animaux  fourrure.

Au-dessus de tous se place le renard bleu, connu zoologiquement
sous le nom d'isatis. Ce joli animal est noir de museau, cendr
ou blond fonc de poil, et nullement bleu, comme on pourrait le
croire; son pelage trs long, trs pais, trs moelleux, est
admirable et possde toutes les qualits qui constituent la beaut
d'une fourrure: douceur, solidit, longueur du poil, paisseur et
couleur. Le renard bleu est incontestablement le roi des animaux 
fourrure. Aussi sa peau vaut-elle six fois le prix de toute autre
peau, et un manteau appartenant  l'empereur de Russie, fait tout
entier avec des peaux du cou de renard bleu, qui sont les plus
belles, fut-il estim,  l'exposition de Londres, en 1851, trois
mille quatre cents livres sterling[4].

Quelques-uns de ces renards avaient paru aux environs du cap
Bathurst, mais les chasseurs n'avaient pu s'en emparer, car ces
carnivores sont russ, agiles, difficiles  prendre, mais on
russit  tuer une douzaine de renards argents dont le pelage,
d'un noir magnifique, est pointill de blanc. Quoique la peau de
ces derniers ne vaille pas celle des renards bleus, c'est encore
une riche dpouille, qui trouve un haut prix sur les marchs de
l'Angleterre et de la Russie.

L'un de ces renards argents tait un animal superbe, dont la
taille surpassait un peu celle du renard commun. Il avait les
oreilles, les paules, la queue d'un noir de fume, mais la fine
extrmit de son appendice caudal et le haut de ses sourcils
taient blancs.

Les circonstances particulires dans lesquelles ce renard fut tu
mritent d'tre rapportes avec dtail, car elles justifirent
certaines apprhensions du lieutenant Hobson, ainsi que certaines
prcautions dfensives qu'il avait cru devoir prendre.

Le 24 septembre, dans la matine, deux traneaux avaient amen
Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant, le sergent Long, Marbre et
Sabine  la baie des Morses. Des traces de renards avaient t
reconnues, la veille, par quelques hommes du dtachement, au
milieu de roches entre lesquelles poussaient de maigres
arbrisseaux, et certains indices indiscutables avaient trahi leur
passage. Les chasseurs, mis en apptit, s'occuprent de retrouver
une piste qui leur promettait une dpouille de haut prix, et, en
effet, les recherches ne furent point vaines. Deux heures aprs
leur arrive, un assez beau renard argent gisait sans vie sur le
sol.

Deux ou trois autres de ces carnivores furent encore entrevus. Les
chasseurs se divisrent alors. Tandis que Marbre et Sabine se
lanaient sur les traces d'un renard, le lieutenant Hobson, Mrs.
Paulina Barnett et le sergent Long essayaient de couper la
retraite  un autre bel animal qui cherchait  se dissimuler
derrire les roches.

Il fallut naturellement ruser avec ce renard, qui, se laissant 
peine voir, n'exposait aucune partie de son corps au choc d'une
balle.

Pendant une demi-heure, cette poursuite continua sans amener de
rsultat. Cependant l'animal tait cern sur trois cts, et la
mer lui fermait le quatrime. Il comprit bientt le dsavantage de
sa situation, et il rsolut d'en sortir par un bond prodigieux,
qui ne laissait d'autre chance au chasseur que de le tirer au vol.

Il s'lana donc, franchissant une roche; mais Jasper Hobson le
guettait, et au moment o l'animal passait comme une ombre, il le
salua d'une balle.

Au mme instant, un autre coup de feu clatait, et le renard,
mortellement frapp, tombait  terre.

Hurrah! hurrah! s'cria Jasper Hobson. Il est  moi!

-- Et  moi! rpondit un tranger, qui posa le pied sur le renard
 l'instant o le lieutenant y portait la main.

Jasper Hobson, stupfait, recula. Il avait cru que la seconde
balle tait partie du fusil du sergent, et il se trouvait en
prsence d'un chasseur inconnu, dont le fusil fumait encore.

Les deux rivaux se regardrent. Mrs. Paulina Barnett et son
compagnon arrivaient alors et taient bientt rejoints par Marbre
et Sabine, tandis qu'une douzaine d'hommes, tournant la falaise,
s'approchaient de l'tranger, qui s'inclina poliment devant la
voyageuse. C'tait un homme de haute taille, offrant le type
parfait de ces voyageurs canadiens dont Jasper Hobson redoutait
si particulirement la concurrence. Ce chasseur portait encore ce
costume traditionnel dont le romancier amricain Washington Irving
a fait exactement la description: couverture dispose en forme de
capote, chemise de coton  raies, larges culottes de drap, gutres
de cuir, mocassins de peau de daim, ceinture de laine bigarre
supportant le couteau, le sac  tabac, la pipe et quelques
ustensiles de campement, en un mot, un habillement moiti
civilis, moiti sauvage. Quatre de ses compagnons taient vtus
comme lui, mais moins lgamment. Les huit autres qui lui
servaient d'escorte taient des Indiens Chippeways.

Jasper Hobson ne s'y mprit point. Il avait devant lui un
Franais, ou tout au moins un descendant des Franais du Canada,
et peut-tre un agent des compagnies amricaines charg de
surveiller l'tablissement de la nouvelle factorerie.

Ce renard m'appartient, monsieur, dit le lieutenant Hobson, aprs
quelques moments de silence, pendant lequel son adversaire et lui
s'taient regards dans le blanc des yeux.

-- Il vous appartient si vous l'avez tu, rpondit l'inconnu en
bon anglais, mais avec un lger accent tranger.

-- Vous vous trompez, monsieur, rpondit assez vivement Jasper
Hobson, cet animal m'appartient, mme au cas o votre balle
l'aurait tu et non la mienne!

Un sourire ddaigneux accueillit cette rponse, grosse de toutes
les prtentions que la Compagnie s'attribuait sur les territoires
de la baie d'Hudson, de l'Atlantique au Pacifique.

Ainsi, monsieur, reprit l'inconnu, en s'appuyant avec grce sur
son fusil, vous regardez la Compagnie de la baie d'Hudson comme
tant matresse absolue de tout ce domaine du nord de l'Amrique?

-- Sans aucun doute, rpondit le lieutenant Hobson, et si vous,
monsieur, comme je le suppose, vous appartenez  une association
amricaine...

--  la Compagnie des pelletiers de Saint-Louis, dit le chasseur
en s'inclinant.

-- Je crois, continua le lieutenant, que vous seriez fort empch
de montrer l'acte qui lui accorde un privilge sur une partie
quelconque de ce territoire.

-- Actes! privilges! fit ddaigneusement le Canadien, ce sont l
des mots de la vieille Europe qui rsonnent mal en Amrique.

-- Aussi n'tes-vous point en Amrique, mais sur le sol mme de
l'Angleterre! rpondit Jasper Hobson avec fiert.

-- Monsieur le lieutenant, rpondit le chasseur en s'animant un
peu, ce n'est point le moment d'engager une discussion  ce sujet.
Nous connaissons quelles sont les prtentions de l'Angleterre en
gnral et de la Compagnie de la baie d'Hudson en particulier au
sujet des territoires de chasses; mais je crois que, tt ou tard,
les vnements modifieront cet tat de choses, et que l'Amrique
sera amricaine depuis le dtroit de Magellan jusqu'au ple Nord.

-- Je ne le crois pas, monsieur, rpondit schement Jasper Hobson.

-- Quoi qu'il en soit, monsieur, reprit le Canadien, je vous
proposerai de laisser de ct la question internationale. Quelles
que soient les prtentions de la Compagnie, il est bien vident
que dans les portions les plus leves du continent, et
principalement sur le littoral, le territoire appartient  qui
l'occupe. Vous avez fond une factorerie au cap Bathurst, eh bien,
nous ne chasserons pas sur vos terres, et, de votre ct, vous
respecterez les ntres, quand les pelletiers de Saint-Louis auront
cr quelque fort, en un autre point, sur les limites
septentrionales de l'Amrique.

Le front du lieutenant se rida. Jasper Hobson savait bien que,
dans un avenir peu loign, la Compagnie de la baie d'Hudson
rencontrerait de redoutables rivaux jusqu'au littoral, que ses
prtentions  possder tous les territoires du North-Amrique ne
seraient pas respectes, et qu'un change de coups de fusil se
ferait entre les concurrents. Mais il comprit aussi, lui, que ce
n'tait point le moment de discuter une question de privilges, et
il vit sans dplaisir que le chasseur, trs poli d'ailleurs,
transportait le dbat sur un autre terrain.

Quant  l'affaire qui nous divise, dit le voyageur canadien, elle
est de mdiocre importance, monsieur, et je pense que nous devons
la trancher en chasseurs. Votre fusil et le mien ont un calibre
diffrent, et nos balles seront aisment reconnaissables. Que ce
renard appartienne donc  celui de nous deux qui l'aura
vritablement tu!

La proposition tait juste. La question de proprit touchant
l'animal abattu pouvait tre ainsi rsolue avec certitude.

Le cadavre du renard fut examin. Il avait reu les deux balles
des deux chasseurs, l'une au flanc, l'autre au coeur. Cette
dernire tait la balle du Canadien.

Cet animal est  vous, monsieur, dit Jasper Hobson, dissimulant
mal son dpit de voir cette magnifique dpouille passer  des
mains trangres.

Le voyageur prit le renard, et, au moment o l'on pouvait croire
qu'il allait le charger sur son paule et l'emporter, s'avanant
vers Mrs. Paulina Barnett:

Les dames aiment les belles fourrures, lui dit-il. Peut-tre, si
elles savaient au prix de quelles fatigues et souvent de quels
dangers on les obtient, peut-tre en seraient-elles moins
friandes. Mais enfin elles les aiment. Permettez-moi donc, madame,
de vous offrir celle-ci en souvenir de notre rencontre.

Mrs. Paulina Barnett hsitait  accepter, mais le chasseur
canadien avait offert cette magnifique fourrure avec tant de grce
et de si bon coeur, qu'un refus et t blessant pour lui.

La voyageuse accepta et remercia l'tranger.

Aussitt celui-ci s'inclina devant Mrs. Paulina Barnett; puis il
salua les Anglais, et, ses compagnons le suivant, il disparut
bientt entre les roches du littoral.

Le lieutenant et les siens reprirent la route du Fort-Esprance.
Mais Jasper Hobson s'en alla tout pensif. La situation du nouvel
tablissement fond par ses soins tait maintenant connue d'une
compagnie rivale, et cette rencontre du voyageur canadien lui
laissait entrevoir de grosses difficults pour l'avenir.




XVII.

L'approche de l'hiver.


On tait au 21 septembre. Le soleil passait alors dans l'quinoxe
d'automne, c'est--dire que le jour et la nuit avaient une dure
gale pour le monde entier, et qu' partir de ce moment, les nuits
allaient tre plus longues que les jours. Ces retours successifs
de l'ombre et de la lumire avaient t accueillis avec
satisfaction par les habitants du fort. Ils n'en dormaient que
mieux pendant les heures sombres. L'oeil, en effet, se dlasse et
se refait dans les tnbres, surtout lorsque quelques mois d'un
soleil perptuel l'ont obstinment fatigu.

Pendant l'quinoxe, on sait que les mares sont ordinairement trs
fortes, car lorsque le soleil et la lune se trouvent en
conjonction, leur double influence s'ajoute et accrot ainsi
l'intensit du phnomne. C'tait donc le cas d'observer avec soin
la mare qui allait se produire sur le littoral du cap Bathurst.
Jasper Hobson, quelques jours avant, avait tabli des points de
repre, une sorte de margraphe, afin d'valuer exactement le
dplacement vertical des eaux entre la basse et la haute mer. Or,
cette fois encore, il constata, quoi qu'il en et, et malgr tout
ce qu'avaient pu rapporter les observateurs, que l'influence
solaire et lunaire se faisait  peine sentir dans cette portion de
la mer Glaciale. La mare y tait  peu prs nulle, -- ce qui
contredisait les rapports des navigateurs.

Il y a l quelque chose qui n'est pas naturel! se dit le
lieutenant.

Et vritablement, il ne savait que penser; mais d'autres soins le
rclamrent, et il ne chercha pas plus longtemps  s'expliquer
cette particularit.

Le 29 septembre, l'tat de l'atmosphre se modifia sensiblement.
Le thermomtre tomba  quarante et un degrs Fahrenheit (5
centigr. au-dessus de zro). Le ciel tait couvert de brumes qui
ne tardrent pas  se rsoudre en pluie. La mauvaise saison
arrivait.

Mrs. Joliffe, avant que la neige couvrt le sol, s'occupa de ses
semailles. On pouvait esprer que les graines vivaces d'oseille et
de cochlarias, abrites sous les couches neigeuses, rsisteraient
 l'pret du climat et lveraient au printemps. Un terrain de
plusieurs acres, cach derrire la falaise du cap, avait t
prpar d'avance, et il fut ensemenc pendant les derniers jours
de septembre.

Jasper Hobson ne voulut pas attendre l'arrive des grands froids
pour faire revtir  ses compagnons leurs habits d'hiver. Aussi,
tous ne tardrent-ils pas  tre convenablement vtus, portant de
la laine sur tout le corps, des capotes de peau de daim, des
pantalons de cuir de phoque, des bonnets de fourrure et des bottes
impermables. On peut dire que l'on fit galement la toilette des
chambres. Les murs de bois furent tapisss de pelleteries, afin
d'empcher, par certains abaissements de la temprature, les
couches de glace de se former  leur surface. Matre Rae tablit,
vers ce temps-l, les condensateurs destins  recueillir la
vapeur d'eau suspendue dans l'air, et qui durent tre vids deux
fois par semaine. Quant au feu du pole, il fut rgl suivant les
variations de la temprature extrieure, de manire  maintenir le
thermomtre des chambres  cinquante degrs Fahrenheit (10
centigr. au-dessus de zro). D'ailleurs, la maison allait tre
bientt recouverte d'une paisse couche de neige, qui empcherait
toute dperdition de la chaleur interne. Par ces divers moyens, on
esprait combattre victorieusement ces deux redoutables ennemis
des hiverneurs, le froid et l'humidit.

Le 2 octobre, la colonne thermomtrique s'tant encore abaisse,
les premires neiges envahirent tout le territoire du cap
Bathurst. La brise tant molle, ne forma point un de ces
tourbillons si communs dans les rgions polaires, auxquels les
Anglais ont donn le nom de drifts. Un vaste tapis blanc,
uniformment dispos, confondit bientt dans une mme blancheur le
cap, l'enceinte du fort et la longue lisire du littoral. Seules,
les eaux du lac et de la mer, qui n'taient pas encore prises,
contrastrent par leur teinte gristre, terne et sale. Cependant,
 l'horizon du nord, on apercevait les premiers icebergs qui se
profilaient sur le ciel brumeux. Ce n'tait pas encore la
banquise, mais la nature amassait les matriaux que le froid
allait bientt cimenter pour former cette impntrable barrire.

D'ailleurs, la jeune glace ne tarda pas  solidifier les
surfaces liquides de la mer et du lac. Le lagon se prit le
premier. De larges taches d'un blanc gris apparurent  et l,
indice d'une gele prochaine que favorisait le calme de
l'atmosphre. Et en effet, le thermomtre s'tant maintenu pendant
une nuit  quinze degrs Fahrenheit (9 centigr. au-dessous de
zro), le lac prsenta le lendemain une surface unie qui et
satisfait les plus difficiles patineurs de la Serpentine[5]. Puis, 
l'horizon, le ciel revtit une couleur particulire que les
baleiniers dsignent sous le nom de blink, qui tait produite
par la rverbration des champs de glace. La mer gela bientt sur
un espace immense, un vaste icefield se forma peu  peu par
l'agrgation des glaons pars et se souda au littoral. Mais cet
icefield ocanique, ce n'tait plus le miroir uni du lac.
L'agitation des flots avait altr sa puret.  et l ondulaient
de longues pices solidifies, imparfaitement runies par leurs
bords, quelques-unes de ces glaces flottantes connues sous la
dnomination de drift-ices, et, en maint endroit, des
protubrances, des extumescences souvent trs accuses, produites
par la pression, et que les baleiniers appellent des hummocks.

En quelques jours, l'aspect du cap Bathurst et de ses environs fut
entirement chang. Mrs. Paulina Barnett, dans un perptuel
ravissement, assistait  ce spectacle nouveau pour elle. De
quelles souffrances, de quelles fatigues, son me de voyageuse
n'et-elle pas pay la contemplation de telles choses! Rien de
sublime comme cet envahissement de la saison hivernale, de cette
prise de possession des rgions hyperborennes par le froid de
l'hiver! Aucun des points de vue, aucun des sites que Mrs. Paulina
Barnett avait observs jusqu'alors, n'tait reconnaissable. La
contre se mtamorphosait. Un pays nouveau naissait, devant ses
regards, pays empreint d'une tristesse grandiose. Les dtails
disparaissaient, et la neige ne laissait plus au paysage que ses
grandes lignes,  peine estompes dans les brumes. C'tait un
dcor qui succdait  un autre dcor, avec une rapidit ferique.
Plus de mer, l o nagure s'tendait le vaste Ocan. Plus de sol
aux couleurs varies, mais un tapis blouissant. Plus de forts
d'essences diverses, mais un fouillis de silhouettes grimaantes,
poudres par les frimas. Plus de soleil radieux, mais un disque
pli, se tranant  travers le brouillard, traant un arc rtrci
pendant quelques heures  peine. Enfin, plus d'horizon de mer,
nettement profil sur le ciel, mais une interminable chane
d'icebergs, capricieusement brche, formant cette banquise
infranchissable que la nature a dresse entre le ple et ses
audacieux chercheurs.

Que de conversations, que d'observations, les changements de cette
contre arctique provoqurent! Thomas Black fut le seul peut-tre
qui restt insensible aux sublimes beauts de ce spectacle. Mais
que pouvait-on attendre d'un astronome si absorb, et qui
jusqu'ici ne comptait vritablement pas dans le personnel de la
petite colonie? Ce savant exclusif ne vivait que dans la
contemplation des phnomnes clestes, il ne se promenait que sur
les routes azures du firmament, il ne s'lanait d'une toile que
pour aller  une autre! Et prcisment voil que son ciel se
bouchait, que les constellations se drobaient  sa vue, qu'un
voile brumeux, impntrable, s'tendait entre le znith et lui. Il
tait furieux! Mais Jasper Hobson le consola en lui promettant
avant peu de belles nuits froides, trs propices aux observations
astronomiques, des aurores borales, des halos, des paraslnes et
autres phnomnes des contres polaires, dignes de provoquer son
admiration.

Cependant, la temprature tait supportable. Il ne faisait pas de
vent, et c'est le vent surtout qui rend les piqres du froid plus
aigus. On continua donc les chasses pendant quelques jours. De
nouvelles fourrures s'entassrent dans les magasins de la
factorerie, de nouvelles provisions alimentaires remplirent ses
offices. Les perdrix, les ptarmigans, fuyant vers des rgions plus
tempres, passaient en grand nombre, et fournirent une viande
frache et saine. Les livres polaires pullulaient, et dj ils
portaient leur robe hivernale. Une centaine de ces rongeurs, dont
la passe se reconnaissait aisment sur la neige, grossirent
bientt les rserves du fort.

Il y eut aussi de grands vols de cygnes-siffleurs, l'une des
belles espces de l'Amrique du Nord. Les chasseurs en turent
quelques couples. C'taient de magnifiques oiseaux, longs de
quatre  cinq pieds, blancs de plumage, mais cuivrs  la tte et
 la partie suprieure du cou. Ils allaient chercher, sous une
zone plus hospitalire, les plantes aquatiques et les insectes
ncessaires  leur alimentation, volant avec une rapidit extrme,
car l'air et l'eau sont leurs vritables lments. D'autres
cygnes, dits cygnes-trompettes, dont le cri ressemble  un appel
de clairon, furent aperus aussi, migrant par troupes nombreuses.
Ils taient blancs comme les siffleurs, ayant  peu prs leur
taille, mais noirs de pattes et de bec. Ni Marbre, ni Sabine ne
furent assez heureux pour abattre quelques-uns de ces trompettes,
mais ils les salurent d'un au revoir trs significatif. Ces
oiseaux devaient revenir, en effet, avec les premires brises du
printemps, et c'est prcisment  cette poque qu'ils se font
prendre avec le plus de facilit. Leur peau, leur plume, leur
duvet les font particulirement rechercher des chasseurs et des
Indiens, et, en de certaines annes favorables, c'est par dizaines
de mille que les factoreries expdient sur les marchs de l'ancien
continent ces cygnes, qui se vendent une demi-guine la pice.

Pendant ces excursions, qui ne duraient plus que quelques heures
et que le mauvais temps interrompait souvent, des bandes de loups
furent frquemment rencontres. Il n'tait pas ncessaire d'aller
loin, car ces animaux, plus audacieux quand la faim les
aiguillonne, se rapprochaient dj de la factorerie. Ils ont le
nez trs fin, et les manations de la cuisine les attiraient.
Pendant la nuit, on les entendait hurler d'une faon sinistre. Ces
carnassiers, peu dangereux individuellement, pouvaient le devenir
par leur nombre. Aussi, les chasseurs ne s'aventuraient-ils que
bien arms en dehors de l'enceinte du fort.

En outre, les ours se montraient plus agressifs. Pas un jour ne se
passait sans que plusieurs de ces animaux fussent signals. La
nuit venue, ils s'avanaient jusqu'au pied mme de l'enceinte.
Quelques-uns furent blesss  coups de fusil et s'loignrent,
tachant la neige de leur sang. Mais,  la date du 10 octobre,
aucun n'avait encore abandonn sa chaude et prcieuse fourrure aux
mains des chasseurs. Du reste, Jasper Hobson ne permettait point 
ses hommes d'attaquer ces formidables btes. Avec elles, il valait
mieux rester sur la dfensive, et peut-tre le moment approchait-
il o, pousss par la faim, ces carnivores tenteraient quelque
attaque contre le Fort-Esprance. On verrait alors  se dfendre
et  s'approvisionner tout  la fois.

Pendant quelques jours, le temps demeura sec et froid. La neige
prsentait une surface dure, trs favorable  la marche. Aussi
fit-on quelques excursions sur le littoral et au sud du fort. Le
lieutenant Hobson dsirait savoir si, les agents des pelletiers de
Saint-Louis ayant quitt le territoire, on retrouverait aux
environs quelques traces de leur passage, mais les recherches
furent vaines. Il tait supposable que les Amricains avaient d
redescendre vers quelque tablissement plus mridional, afin d'y
passer les mois d'hiver.

Ces quelques beaux jours ne durrent pas, et, pendant la premire
semaine de novembre, le vent ayant saut au sud, bien que la
temprature se ft adoucie, la neige tomba en grande abondance.
Elle couvrit bientt le sol sur une hauteur de plusieurs pieds. Il
fallut chaque jour dblayer les abords de la maison, et mnager
une alle qui conduisait  la poterne,  l'table des rennes et au
chenil. Les excursions devinrent plus rares, et il fallut employer
les raquettes ou chaussures  neige.

En effet, quand la couche neigeuse est durcie par le froid, elle
supporte sans cder le poids d'un homme et laisse au pied un appui
solide. La marche ordinaire n'est donc pas entrave. Mais quand
cette neige est molle, il serait impossible  un marcheur de faire
un pas sans y enfoncer jusqu'au genou. C'est dans ces
circonstances que les Indiens font usage des raquettes.

Le lieutenant Hobson et ses compagnons taient habitus  se
servir de ces snow-shoes, et sur la neige friable ils couraient
avec la rapidit d'un patineur sur la glace. Mrs. Paulina Barnett
s'tait dj accoutume  ce genre de chaussures, et bientt elle
put rivaliser de vitesse avec ses compagnons. De longues
promenades furent faites aussi bien sur le lac glac que sur le
littoral. On put mme s'avancer pendant plusieurs milles  la
surface solide de l'Ocan, car la glace mesurait alors une
paisseur de plusieurs pieds. Mais ce fut une excursion fatigante,
car l'icefield tait raboteux; partout des glaons superposs, des
hummocks qu'il fallait tourner; plus loin, la chane d'icebergs,
ou plutt la banquise prsentant un infranchissable obstacle, car
sa crte s'levait  une hauteur de cinq cents pieds. Ces
icebergs, pittoresquement entasss, taient magnifiques. Ici, on
et dit les ruines blanchies d'une ville, avec ses monuments, ses
colonnes, ses courtines abattues; l, une contre volcanique, au
sol convulsionn, un entassement de glaons formant des chanes de
montagnes avec leur ligne de fate, leurs contreforts, leurs
valles, -- toute une Suisse de glace! Quelques oiseaux
retardataires, des ptrels, des guillemots, des puffins, animaient
encore cette solitude et jetaient des cris perants. De grands
ours blancs apparaissaient entre les hummocks et se confondaient
dans leur blancheur blouissante. En vrit, les impressions, les
motions ne manqurent pas  la voyageuse! Sa fidle Madge, qui
l'accompagnait, les partageait avec elle! Qu'elles taient loin,
toutes deux, des zones tropicales de l'Inde ou de l'Australie!

Plusieurs excursions furent faites sur cet ocan glac, dont
l'paisse crote et support sans s'effondrer des parcs
d'artillerie ou mme des monuments. Mais bientt ces promenades
devinrent si pnibles qu'il fallut absolument les suspendre. En
effet, la temprature s'abaissait sensiblement, et le moindre
travail, le moindre effort produisait chez chaque individu un
essoufflement qui le paralysait. Les yeux taient aussi attaqus
par l'intense blancheur des neiges, et il tait impossible de
supporter longtemps cette vive rverbration, qui provoque de
nombreux cas de ccit chez les Esquimaux. Enfin, par un singulier
phnomne d  la rfraction des rayons lumineux, les distances,
les profondeurs, les paisseurs n'apparaissaient plus telles
qu'elles taient. C'taient cinq ou six pieds  franchir entre
deux glaons, quand l'oeil n'en mesurait qu'un ou deux. De l, par
suite de cette illusion d'optique, des chutes trs nombreuses et
douloureuses fort souvent.

Le 14 octobre, le thermomtre accusa trois degrs Fahrenheit au-
dessous de zro (16 centigr. au-dessous de glace), rude
temprature  supporter, d'autant plus que la bise tait forte.
L'air semblait fait d'aiguilles. Il y avait danger srieux pour
quiconque restait en dehors de la maison, d'tre frost bitten,
c'est--dire gel instantanment, s'il ne parvenait  rtablir la
circulation du sang, dans la partie attaque, au moyen de
frictions de neige. Plusieurs des htes du fort se laissrent
prendre de conglation subite, entre autres Garry, Belcher, Hope;
mais, frictionns  temps, ils chapprent au danger.

Dans ces conditions, on le comprend, tout travail manuel devint
impossible.  cette poque, d'ailleurs, les journes taient
extrmement courtes. Le soleil ne restait au-dessus de l'horizon
que pendant quelques heures. Un long crpuscule lui succdait. Le
vritable hivernage, c'est--dire la squestration, allait
commencer. Dj les derniers oiseaux polaires avaient fui le
littoral assombri. Il ne restait plus que quelques couples de ces
faucons mouchets, auxquels les Indiens donnent prcisment le nom
d' hiverneurs, parce qu'ils s'attardent dans les rgions glaces
jusqu'au commencement de la nuit polaire, et bientt ils allaient
eux-mmes disparatre.

Le lieutenant Hobson hta donc l'achvement des travaux, c'est--
dire des trappes et piges qui devaient tre tendus pour l'hiver
aux environs du cap Bathurst.

Ces trappes consistaient uniquement en lourds madriers, supports
sur un 4 form de trois morceaux de bois, disposs dans un
quilibre instable, et dont le moindre attouchement provoquait la
chute. C'tait, sur une grande chelle, la trappe mme que les
oiseleurs tendent dans les champs. L'extrmit du morceau de bois
horizontal tait amorce au moyen de dbris de venaison, et tout
animal de moyenne taille, renard ou martre, qui y portait la
patte, ne pouvait manquer d'tre cras. Telles sont les trappes
que les fameux chasseurs, dont Cooper a si potiquement racont la
vie aventureuse, tendent pendant l'hiver, et sur un espace qui
comprend souvent plusieurs milles. Une trentaine de ces piges
furent tablis autour du Fort-Esprance, et ils durent tre
visits  des intervalles de temps assez rapprochs.

Ce fut le 12 novembre que la petite colonie s'accrut d'un nouveau
membre. Mrs. Mac Nap accoucha d'un gros garon bien constitu,
dont le matre charpentier se montra extrmement fier. Mrs.
Paulina Barnett fut marraine du bb, qu'on nomma Michel-
Esprance. La crmonie du baptme s'accomplit avec une certaine
solennit, et ce jour-l fut jour de fte  la factorerie, en
l'honneur du petit tre qui venait de natre au-del du soixante-
dixime degr de latitude septentrionale.

Quelques jours aprs, le 20 novembre, le soleil se cachait au-
dessous de l'horizon et ne devait plus reparatre avant deux mois.
La nuit polaire avait commenc!




XVIII.

La nuit polaire.


Cette longue nuit dbuta par une violente tempte. Le froid tait
peut-tre un peu moins vif, mais l'humidit de l'atmosphre fut
extrme. Malgr toutes les prcautions prises, cette humidit
pntrait dans la maison, et, chaque matin, les condensateurs que
l'on vidait renfermaient plusieurs livres de glace.

Au-dehors, les drifts passaient en tourbillonnant comme des
trombes. La neige ne tombait plus verticalement, mais presque
horizontalement. Jasper Hobson dut interdire d'ouvrir la porte,
car il se produisait un tel envahissement, que le couloir et t
combl en un instant. Les hiverneurs n'taient plus que des
prisonniers.

Les volets des fentres avaient t hermtiquement rabattus. Les
lampes taient donc continuellement allumes pendant les heures de
cette longue nuit que l'on ne consacrait pas au sommeil.

Mais si l'obscurit rgnait au-dehors, le bruit de la tempte
avait remplac le majestueux silence des hautes latitudes. Le
vent, qui s'engageait entre la maison et la falaise, n'tait plus
qu'un long mugissement. L'habitation, qu'il prenait d'charpe,
tremblait sur ses pilotis. Sans la solidit de sa construction,
elle n'et certainement pas rsist. Trs heureusement, la neige,
en s'amoncelant autour de ses murs, amortissait le coup des
rafales. Mac Nap ne craignait que pour les chemines, dont le
tuyau extrieur, en chaux briquete, pouvait cder  la pression
du vent. Elles rsistrent cependant, mais on dut frquemment en
dgager l'orifice, obstru par la neige.

Au milieu des sifflements de la tourmente, on entendait parfois
des fracas extraordinaires, dont Mrs. Paulina Barnett ne pouvait
se rendre compte. C'taient des chutes d'icebergs qui se
produisaient au large. Les chos rpercutaient ces bruits,
semblables  des roulements de tonnerre. Des crpitations
incessantes accompagnaient la dislocation de quelques parties de
l'icefield, cras par ces chutes de montagnes. Il fallait avoir
l'me singulirement aguerrie aux violences de ces pres climats
pour ne point prouver une impression sinistre. Le lieutenant
Hobson et ses compagnons y taient faits, Mrs. Paulina Barnett et
Magde s'y habiturent peu  peu. Elles n'taient point,
d'ailleurs, sans avoir prouv, pendant leurs voyages, quelque
attaque de ces vents terribles qui font jusqu' quarante lieues 
l'heure et dplacent des canons de vingt-quatre. Mais ici,  ce
cap Bathurst, le phnomne s'accomplissait avec les circonstances
aggravantes de nuit et de neige. Ce vent, s'il ne dmolissait pas,
il enterrait, il ensevelissait, et il tait probable que douze
heures aprs le dbut de la tempte, la maison, le chenil, le
hangar, l'enceinte, auraient disparu sous une gale paisseur de
neige.

Pendant cet emprisonnement, la vie intrieure s'tait organise.
Tous ces braves gens s'entendaient parfaitement entre eux, et
cette existence commune, dans un si troit espace, n'entrana ni
gne ni rcrimination. N'taient-ils pas, d'ailleurs, accoutums 
vivre dans ces conditions, au Fort-Entreprise comme au Fort-
Reliance? Mrs. Paulina Barnett ne s'tonna donc pas de les trouver
d'aussi facile composition.

Le travail, d'une part, la lecture et les jeux, de l'autre,
occupaient tous les instants. Le travail, c'tait la confection
des vtements, leur raccommodage, l'entretien des armes, la
fabrication des chaussures, la mise  jour du journal quotidien
tenu par le lieutenant Hobson, qui notait les moindres vnements
de l'hivernage, tel que le temps, la temprature, la direction des
vents, l'apparition des mtores si frquents dans les rgions
polaires, etc.; c'tait aussi l'entretien de la maison, le
balayage des chambres, la visite journalire des pelleteries
emmagasines, que l'humidit aurait pu altrer; c'tait encore la
surveillance des feux et du tirage des poles, et cette chasse
incessante faite aux molcules humides qui se glissaient dans les
coins. Chacun avait sa part dans ces travaux, suivant les
prescriptions d'un rglement affich dans la grande salle. Sans
tre occups outre mesure, les htes du fort n'taient jamais sans
rien faire. Pendant ce temps, Thomas Black vissait et dvissait
ses instruments, revoyait ses calculs astronomiques; presque
toujours enferm dans sa cabine, il maugrait contre la tempte
qui lui dfendait toute observation nocturne. Quant aux trois
femmes maries, Mrs. Mac Nap s'occupait de son bb, qui venait 
merveille, tandis que Mrs. Joliffe, aide de Mrs. Rae et talonne
par le tatillon de caporal, prsidait aux oprations culinaires.

Les distractions se prenaient en commun,  certaines heures, et le
dimanche pendant toute la journe. C'tait, avant tout, la
lecture. La Bible et quelques livres de voyage composaient
uniquement la bibliothque du fort, mais ce menu suffisait  ces
braves gens. Le plus ordinairement, Mrs. Paulina Barnett faisait
la lecture, et ses auditeurs prouvaient vritablement un grand
plaisir  l'entendre. Les histoires bibliques comme les rcits de
voyage prenaient un charme tout particulier, lorsque sa voix
pntrante, convaincue, lisait quelque chapitre des livres saints.
Les imaginaires personnages, les hros lgendaires s'animaient et
vivaient alors d'une vie surprenante. Aussi tait-ce un
contentement gnral, lorsque l'aimable femme prenait son livre 
l'heure accoutume. Elle tait, d'ailleurs, l'me de ce petit
monde, s'instruisant et instruisant les autres, donnant un avis et
demandant un conseil, prte partout et toujours  rendre service.
Elle runissait en elle toutes les grces d'une femme, toutes ses
bonts jointes  l'nergie morale d'un homme: double qualit,
double valeur aux yeux de ces rudes soldats qui en raffolaient et
eussent donn leur vie pour elle. Il faut dire que Mrs. Paulina
Barnett partageait l'existence commune, qu'elle ne se confinait
point dans sa cabine, qu'elle travaillait au milieu de ses
compagnons d'hivernage, et qu'enfin, par ses interrogations, par
ses demandes, elle provoquait chacun  se mler  la conversation.
Rien ne chmait donc au Fort-Esprance, ni les mains, ni les
langues. On travaillait, on causait, et, il faut ajouter, on se
portait bien. De l une bonne humeur qui entretenait la bonne
sant et triomphait des ennuis de cette longue squestration.

Cependant, la tempte ne diminuait pas. Depuis trois jours, les
hiverneurs taient confins dans la maison, et le chasse-neige se
dchanait toujours avec la mme intensit. Jasper Hobson
s'impatientait. Il devenait urgent de renouveler l'atmosphre
intrieure, trop charge d'acide carbonique, et dj les lampes
plissaient dans ce milieu malsain. On voulut alors mettre en jeu
les pompes  air; mais les tuyaux taient naturellement engorgs
de glace, et elles ne fonctionnrent pas, n'tant destines  agir
que dans le cas o la maison n'et pas t ensevelie sous de
telles masses de neige. Il fallut donc aviser. Le lieutenant prit
conseil du sergent Long, et il fut dcid, le 23 novembre, qu'une
des fentres perce sur la faade antrieure,  l'extrmit du
couloir, serait ouverte, le vent donnant avec moins de violence de
ce ct.

Ce ne fut point une petite affaire. Les battants furent facilement
rabattus  l'intrieur, mais le volet, press par les blocs
durcis, rsista  tous les efforts. On fut oblig de le dmonter
de ses gonds. Puis, la couche de neige fut attaque  coups de pic
et de pelle. Elle mesurait au moins dix pieds d'paisseur. Il
fallut donc creuser une sorte de tranche qui donna bientt accs
 l'air extrieur.

Jasper Hobson, le sergent, quelques soldats, Mrs. Paulina Barnett
elle-mme s'aventurrent aussitt  travers cette tranche, non
sans peine, car le vent s'y engouffrait avec une fougue
extraordinaire.

Quel aspect que celui du cap Bathurst et de la plaine
environnante! Il tait alors midi, et c'est  peine si quelques
lueurs crpusculaires nuanaient l'horizon du sud. Le froid
n'tait pas aussi vif qu'on l'et pu croire, et le thermomtre
n'indiqua que quinze degrs Fahrenheit au-dessous de zro (9
centigr. au-dessous de glace). Mais le chasse-neige se dchanait
toujours avec une incomparable violence, et le lieutenant, ses
compagnons, la voyageuse auraient t immanquablement renverss,
si la couche neigeuse, dans laquelle ils taient entrs jusqu'
mi-corps, ne les et maintenus contre la pousse du vent. Ils ne
pouvaient parler, ils ne pouvaient regarder sous l'averse de
flocons qui les aveuglait. En moins d'une demi-heure, ils eussent
t enliss. Tout tait blanc autour d'eux, l'enceinte tait
comble, le toit de la maison et ses murs se confondaient dans un
gal enfouissement, et sans deux tourbillons de fume bleutre qui
se tordaient dans l'air, un tranger n'aurait pu souponner en cet
endroit l'existence d'une maison habite.

Dans ces conditions, la promenade fut trs courte. Mais la
voyageuse avait jet un coup d'oeil rapide sur cette scne
dsole. Elle avait entrevu cet horizon polaire, battu par les
neiges, et la sublime horreur de cette tempte arctique. Elle
rentra donc, emportant avec elle un imprissable souvenir.

L'air de la maison avait t renouvel en quelques instants et les
mauvaises vapeurs se dissiprent sous l'action d'un courant
atmosphrique pur et revivifiant. Le lieutenant et ses compagnons
se htrent  leur tour d'y chercher un refuge. La fentre fut
referme, mais, chaque jour on eut soin d'en dblayer l'ouverture,
dans l'intrt mme de la ventilation.

La semaine entire s'coula ainsi. Trs heureusement, les rennes
et les chiens avaient une nourriture abondante, et il ne fut pas
ncessaire de les visiter. Pendant huit jours, les hiverneurs se
virent ainsi squestrs. C'tait long pour des hommes habitus au
grand air, des soldats, des chasseurs. Aussi avouera-t-on que peu
 peu la lecture y perdit quelque charme, et que le
cribbage[6] finit par sembler monotone. On se couchait avec
l'espoir d'entendre, au rveil, les derniers mugissements de la
rafale, mais en vain. La neige s'amoncelait toujours sur les
vitres de la fentre, le vent tourbillonnait, les icebergs se
fracassaient avec un roulement de tonnerre, la fume se rabattait
dans les chambres, provoquant des toux incessantes, et non
seulement la tempte ne finissait pas, mais elle ne paraissait pas
devoir finir.

Enfin, le 28 novembre, le baromtre anrode, plac dans la grande
salle, annona une modification prochaine dans l'tat
atmosphrique. Il remonta d'une manire sensible. En mme temps,
le thermomtre, plac extrieurement, tombait presque subitement 
moins de quatre degrs au-dessous de zro (20 centigr. au-dessous
de glace). C'taient l des symptmes auxquels on ne pouvait se
tromper. Et, en effet, le 29 novembre, les habitants du Fort-
Esprance purent reconnatre au calme du dehors que la tempte
avait cess.

Chacun alors de sortir au plus vite. L'emprisonnement avait assez
dur. La porte n'tait pas praticable, on dut passer par la
fentre et la dblayer des derniers amas de neige. Mais, cette
fois, il ne s'agissait plus de percer une couche molle. Le froid
intense avait solidifi toute la masse, et il fallut l'attaquer 
coups de pic.

Ce fut l'ouvrage d'une demi-heure, et bientt tous les hiverneurs,
 l'exception de Mrs. Mac Nap, qui ne se levait pas encore,
arpentaient la cour intrieure.

Le froid tait extrmement vif, mais le vent tant entirement
tomb, il fut supportable. Cependant, au sortir d'une chaude
demeure, chacun dut prendre quelques prcautions pour affronter
une diffrence de temprature de cinquante quatre degrs environ
(30 centigr.).

Il tait huit heures du matin. Des constellations d'une admirable
puret resplendissaient depuis le znith, o brillait la polaire,
jusqu'aux dernires limites de l'horizon. L'oeil et cru les
compter par millions, bien que le nombre des toiles visibles 
l'oeil nu ne dpasse pas cinq mille sur toute la sphre cleste.
Thomas Black s'chappait en interjections admiratives. Il
applaudissait ce firmament tout constell, que pas une vapeur, pas
une brume ne voilait. Jamais plus beau ciel ne s'tait offert aux
regards d'un astronome!

Pendant que Thomas Black s'extasiait, indiffrent aux choses de la
terre, ses compagnons se portaient jusqu' la limite de l'enceinte
fortifie. La couche de neige avait la duret du roc, mais elle
tait fort glissante, et il y eut quelques chutes sans
consquences.

Il va sans dire que la cour tait entirement comble. Le toit
seul de la maison excdait la masse blanche qui prsentait une
horizontalit parfaite, car le vent avait promen son rude niveau
 sa surface. De la palissade, il ne restait que le sommet des
pieux, et dans cet tat, elle n'eut pas arrt le moins souple des
rongeurs! Mais qu'y faire? On en pouvait songer  dblayer dix
pieds de neige durcie sur un si large espace. Tout au plus
essaierait-on de dgager la partie antrieure de l'enceinte, de
manire  former un foss dont la contrescarpe protgerait encore
la palissade. Mais l'hiver ne faisait que commencer, et on devait
craindre qu'une nouvelle tempte ne comblt ce foss en quelques
heures.

Pendant que le lieutenant examinait les ouvrages qui ne pouvaient
plus dfendre la maison principale, tant qu'un rayon de soleil
n'aurait pas fondu cette crote neigeuse, Mrs. Joliffe s'cria:

Et nos chiens! et nos rennes!

Et, en effet, il fallait se proccuper de l'tat de ces animaux.
La dog-house et l'table, moins leves que la maison, devaient
tre entirement ensevelies, et il tait possible que l'air y et
manqu. On se prcipita donc, qui vers le chenil, qui vers
l'table des rennes, mais toute crainte fut immdiatement
dissipe. La muraille de glace qui reliait l'angle nord de la
maison  la falaise avait protg en partie les deux
constructions, autour desquelles la hauteur de la couche de neige
ne dpassait pas quatre pieds. Les jours mnags dans les parois
n'taient donc point obstrus. On trouva les animaux en bonne
sant, et la porte ayant t ouverte, les chiens s'chapprent en
jetant de longs aboiements de satisfaction.

Cependant, le froid commenait  piquer vivement, et aprs une
promenade d'une heure, chacun songea au pole bienfaisant qui
ronflait dans la grande salle. Il n'y avait rien  faire au-dehors
en ce moment. Les trappes, enfouies sous dix pieds de neige, ne
pouvaient tre visites. On rentra donc. La fentre fut ferme, et
chacun prit sa place  table, car l'heure du dner tait arrive.

On pense bien que, dans la conversation, il fut question de ce
froid subit, qui avait si rapidement solidifi l'paisse couche
des neiges. C'tait une circonstance regrettable, qui
compromettait, jusqu' un certain point, la scurit du fort.

Mais, monsieur Hobson, demanda Mrs. Paulina Barnett, ne pouvons-
nous compter sur quelques jours de dgel qui rduiront en eau
toute cette glace?

-- Non, madame, rpondit le lieutenant, un dgel  cette poque de
l'anne n'est pas probable. Je crois plutt que l'intensit du
froid s'accrotra encore, et il est fcheux que nous n'ayons pu
enlever cette neige, quand elle tait molle.

-- Quoi! vous pensez que la temprature subira un abaissement plus
considrable?

-- Sans aucun doute, madame. Quatre degrs au-dessous de zro[7]
(20 centigr. au-dessous de glace), qu'est-ce cela pour une
latitude aussi leve?

-- Mais que serait-ce donc si nous tions au ple? demanda Mrs.
Paulina Barnett.

-- Le ple, madame, n'est pas, trs probablement, le point le plus
froid du globe, puisque la plupart des navigateurs s'accordent
pour y placer la mer libre. Il semble mme que, par suite de
certaines dispositions gographiques et hydrographiques, l'endroit
o la moyenne de la temprature est la plus basse est situ sur le
quatre-vingt-quinzime mridien et par soixante-dix-huit degrs de
latitude, c'est--dire sur les ctes de la Gorgie septentrionale.
L, cette moyenne serait seulement de deux degrs au-dessous de
zro (19 centigr. au-dessous de glace) pour l'anne entire.
Aussi ce point est-il connu sous le nom de ple du froid.

-- Mais, monsieur Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett, nous
sommes  plus de huit degrs en latitude de ce point redoutable.

-- Aussi, rpondit Jasper Hobson, je compte bien que nous ne
serons pas prouvs au cap Bathurst comme nous le serions dans la
Gorgie septentrionale. Mais si je vous parle du ple du froid,
c'est pour vous dire qu'il ne faut point le confondre avec le ple
proprement dit, quand il s'agit de l'abaissement de la
temprature. Remarquons, d'ailleurs, que de grands froids ont t
prouvs sur d'autres points du globe. Seulement, ils ne duraient
pas.

-- Et en quels points, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina
Barnett. Je vous assure qu'en ce moment cette question du froid
m'intresse particulirement.

-- Autant qu'il m'en souvient, rpondit le lieutenant Hobson, les
voyageurs arctiques ont constat qu' l'le Melville, la
temprature s'tait abaisse jusqu' soixante et un degrs au-
dessous de zro, et jusqu' soixante-cinq degrs au port Flix.

-- Cette le Melville et ce port Flix ne sont-ils pas plus levs
en latitude que le cap Bathurst?

-- Sans doute, madame, mais dans une certaine limite, la latitude
ne prouve rien. Il suffit du concours de diverses circonstances
atmosphriques pour amener des froids considrables. Et si j'ai
bonne mmoire, en 1845... Sergent Long,  cette poque, n'tiez-
vous pas au Fort-Reliance?

-- Oui, mon lieutenant, rpondit le sergent Long.

-- Eh bien, cette anne-l, est-ce qu'en janvier nous n'avons pas
constat un froid extraordinaire?

-- En effet, rpondit le sergent, et je me rappelle fort bien que
le thermomtre marqua soixante-dix degrs au-dessous de zro (50
7 centigr. au-dessous de zro).

-- Quoi! s'cria Mrs. Paulina Barnett, soixante-dix degrs, au
Fort-Reliance, sur le grand lac de l'Esclave?

-- Oui, madame, rpondit le lieutenant, et par soixante-cinq
degrs de latitude seulement, un parallle qui n'est que celui de
Christiania ou de Saint-Ptersbourg!

-- Alors, monsieur Hobson, il faut s'attendre  tout!

-- Oui,  tout, en vrit, quand on hiverne dans les contres
arctiques!

Pendant les journes du 29 et du 30 novembre, l'intensit du froid
ne diminua pas, et il fallut chauffer les poles  grand feu, car
l'humidit se ft certainement change en glace dans tous les
coins de la maison. Mais le combustible tait abondant et on ne
l'pargna pas. La moyenne de cinquante-deux degrs (10 centigr.
au-dessus de zro) fut maintenue au-dedans en dpit des menaces du
dehors.

Malgr l'abaissement de la temprature, Thomas Black, tent par ce
ciel si pur, voulut faire des observations d'toiles. Il esprait
ddoubler quelques-uns de ces astres magnifiques qui rayonnaient
au znith. Mais il dut renoncer  toute observation. Ses
instruments lui brlaient les mains. Brler est le seul mot qui
puisse rendre l'impression produite par un corps mtallique soumis
 un tel froid. Physiquement, d'ailleurs, le phnomne est
identique. Que la chaleur soit violemment introduite dans la chair
par un corps brlant, ou qu'elle en soit violemment retire par un
corps glac, l'impression est la mme. Et le digne savant
l'prouva si bien, que la peau de ses doigts resta colle  sa
lunette. Aussi suspendit-il ses observations.

Mais le ciel le ddommagea en lui donnant, vers cette poque, le
spectacle indescriptible de ses plus beaux mtores: un paraslne
d'abord, une aurore borale ensuite.

Le paraslne ou halo-lunaire formait sur le ciel un cercle blanc,
bord d'une teinte rouge ple autour de la lune. Cet exergue
lumineux, d  la rfraction des rayons lunaires  travers les
petits cristaux prismatiques de glace, qui flottaient dans
l'atmosphre, prsentait un diamtre de quarante-cinq degrs
environ. L'astre des nuits brillait du plus vif clat au centre de
cette couronne, semblable  ces bandes laiteuses et diaphanes des
arcs-en-ciel lunaires.

Quinze heures aprs, une magnifique aurore borale, dcrivant un
arc de plus de cent degrs gographiques, se dploya au-dessus de
l'horizon du nord. Le sommet de l'arc se trouvait plac
sensiblement dans le mridien magntique, et, par une bizarrerie
quelquefois observe, le mtore tait par de toutes les couleurs
du prisme, entre lesquelles le rouge s'accusait plus nettement. En
de certains endroits du ciel, les constellations semblaient tre
noyes dans le sang. De cette agglomration brumeuse dispose 
l'horizon et qui formait le noyau du mtore, s'irradiaient des
effluves ardentes, dont quelques-unes dpassaient le znith et
faisaient plir la lumire de la lune submerge dans ces ondes
lectriques. Ces rayons tremblotaient comme si quelque courant
d'air et agit leurs molcules. Aucune description ne saurait
rendre la sublime magnificence de cette gloire, qui rayonnait
dans toute sa splendeur au ple boral du monde. Puis, aprs une
demi-heure d'un incomparable clat, sans qu'il se ft resserr ni
concentr, sans un amoindrissement mme partiel de sa lumire, le
splendide mtore s'teignit soudain, comme si quelque invisible
main et subitement tari les sources lectriques qui le
vivifiaient.

Il n'tait que temps pour Thomas Black. Cinq minutes encore, et
l'astronome et t gel sur place!




XIX.

Une visite de voisinage.


Le 2 dcembre, l'intensit du froid avait diminu. Ces phnomnes
de paraslnes taient un symptme auquel un mtorologiste
n'aurait pu se mprendre. Ils constataient la prsence d'une
certaine quantit de vapeur d'eau dans l'atmosphre, et, en effet,
le baromtre baissa lgrement, en mme temps que la colonne
thermomtrique se relevait  quinze degrs au dessus de zro (- 90
centigr.).

Bien que ce froid et encore paru rigoureux en toute rgion de la
zone tempre, des hiverneurs de profession le supportaient
aisment. D'ailleurs, l'atmosphre tait calme. Le lieutenant
Hobson, ayant observ que les couches suprieures de neige glace
s'taient ramollies, ordonna de dblayer les abords extrieurs de
l'enceinte. Mac Nap et ses hommes entreprirent cette besogne avec
courage, et en quelques jours elle fut mene  bonne fin. En mme
temps, on mit  dcouvert les trappes enfouies, et elles furent
tendues de nouveau. De nombreuses empreintes prouvaient que le
gibier  fourrure se massait aux environs du cap, et, la terre lui
refusant toute nourriture, il devait aisment se laisser prendre 
l'amorce des piges.

D'aprs les conseils du chasseur Marbre, on construisit aussi un
traquenard  rennes, suivant la mthode des Esquimaux. C'tait une
fosse large en tous sens d'une dizaine de pieds et creuse d'une
douzaine. Une planche formant bascule, et pouvant se relever par
son propre poids, la recouvrait de manire  la dissimuler
entirement. L'animal, attir par les herbes et branches dposes
 l'extrmit de la planche, tait invitablement prcipit dans
la fosse, dont il ne pouvait plus sortir. On comprend que, par ce
systme de bascule, le traquenard se retendait automatiquement, et
qu'un renne pris, d'autres pouvaient s'y prendre  leur tour.
Marbre n'prouva d'autre difficult, en tablissant son
traquenard, qu' percer un sol trs dur; mais il fut assez surpris
-- et Jasper Hobson ne le fut pas moins -- quand la pioche, aprs
avoir travers quatre  cinq pieds de terre et de sable, rencontra
en dessous une couche de neige, dure comme du roc, et qui
paraissait tre trs paisse.

Il faut, dit le lieutenant Hobson, aprs avoir observ cette
disposition gologique, il faut que cette partie du littoral ait
t soumise, il y a bien des annes,  un froid excessif et
pendant un laps de temps trs long; puis, les sables, la terre,
auront peu  peu recouvert la masse glace, vraisemblablement
tendue sur un lit de granit.

-- En effet, mon lieutenant, rpondit le chasseur, mais cela ne
rendra pas notre traquenard plus mauvais. Au contraire mme, les
rennes, une fois emprisonns, trouveront une paroi glissante sur
laquelle ils n'auront aucune prise."

Marbre avait raison, et l'vnement justifia ses prvisions. Le 5
dcembre, Sabine et lui tant alls visiter la fosse, entendirent
de sourds grondements qui s'en chappaient. Ils s'arrtrent.

Ce n'est point le bramement du renne, dit Marbre, et je nommerais
bien la bte qui s'est fait prendre  notre traquenard!

-- Un ours? rpondit Sabine.

-- Oui, fit Marbre, dont les yeux brillrent de satisfaction.

-- Eh bien, rpliqua Sabine, nous ne perdrons pas au change. Le
beefsteak d'ours vaut le beefsteak de renne, et on a la fourrure
en plus. Allons!

Les deux chasseurs taient arms. Ils coulrent une balle dans
leur fusil dj charg  plomb, et s'avancrent vers le
traquenard. La bascule s'tait remise en place, mais l'amorce
avait disparu, ayant t probablement entrane au fond de la
fosse. Marbre et Sabine, arrivs prs de l'ouverture, regardrent
jusqu'au fond du trou. Les grognements redoublrent. C'taient, en
effet, ceux d'un ours. Dans un coin de la fosse tait blottie une
masse gigantesque, un vritable paquet de fourrure blanche, 
peine visible dans l'ombre, au milieu de laquelle brillaient deux
yeux tincelants. Les parois de la fosse taient profondment
laboures  coups de griffes, et certainement, si les murs eussent
t faits de terre, l'ours aurait pu se frayer un chemin au-
dehors. Mais sur cette glace glissante, ses pattes n'avaient pas
eu prise, et si sa prison s'tait largie sous ses coups, du moins
n'avait-il pu la quitter.

Dans ces conditions, la capture de l'animal n'offrait aucune
difficult. Deux balles, ajustes avec prcision vers le fond de
la fosse, eurent raison du vigoureux animal, et le plus gros de la
besogne fut de l'en tirer. Les deux chasseurs revinrent au Fort-
Esprance pour y chercher du renfort. Une dizaine de leurs
compagnons, munis de cordes, les suivirent jusqu'au traquenard, et
ce ne fut pas sans peine que la bte fut extraite de la fosse.
C'tait un gigantesque animal, haut de six pieds, pesant au moins
six cents livres, et dont la vigueur devait tre prodigieuse. Il
appartenait au sous-genre des ours blancs par son crne aplati,
son corps allong, ses ongles courts et peu recourbs, son museau
fin et son pelage entirement blanc. Quant aux parties comestibles
de l'individu, elles furent soigneusement rapportes  Mrs.
Joliffe, et figurrent avantageusement comme plat de rsistance au
dner du jour.

Dans la semaine qui suivit, les trappes fonctionnrent assez
heureusement. On prit une vingtaine de martres, alors dans toute
la beaut de leur vtement d'hiver, mais seulement deux ou trois
renards. Ces sagaces animaux devinaient le pige qui leur tait
tendu, et le plus souvent, creusant le sol prs de la trappe, ils
parvenaient  s'emparer de l'appt et  se dbarrasser ensuite de
la trappe rabattue sur eux. Rsultat qui mettait Sabine hors de
lui, le chasseur dclarant un tel subterfuge indigne d'un renard
honnte.

Vers le 10 dcembre, le vent ayant pass dans le sud-ouest, la
neige se reprit  tomber, mais non par flocons pais. C'tait une
neige fine, en somme peu abondante, mais elle se glaait aussitt,
car un froid vif se faisait sentir, et comme la brise tait forte,
on le supportait difficilement. Il fallut donc se caserner de
nouveau et reprendre les travaux de l'intrieur. Par prcaution,
Jasper Hobson distribua  tout son monde des pastilles de chaux et
du jus de citron, l'emploi de ces antiscorbutiques tant rclam
par la persistance de ce froid humide. Du reste, aucun symptme de
scorbut ne s'tait encore manifest parmi les habitants du Fort-
Esprance. Grce aux prcautions hyginiques prises, la sant
gnrale n'avait point t altre.

La nuit polaire tait profonde alors. Le solstice d'hiver
approchait, poque  laquelle l'astre du jour se trouve  son
maximum d'abaissement au-dessous de l'horizon pour l'hmisphre
boral. Au crpuscule de minuit, le bord mridional des longues
plaines blanches se teintait  peine de nuances moins sombres. Une
relle impression de tristesse se dgageait de ce territoire
polaire, que les tnbres enveloppaient de toutes parts.

Quelques jours se passrent dans la maison commune. Jasper Hobson
tait plus rassur contre l'attaque des btes fauves, depuis que
les abords de l'enceinte avaient t dblays, -- fort
heureusement, car on entendait de sinistres grognements sur la
nature desquels on ne pouvait se mprendre. Quant  la visite de
chasseurs indiens ou canadiens, elle n'tait pas  craindre 
cette poque.

Cependant, un incident se produisit, ce qu'on pourrait appeler un
pisode dans ce long hivernage, et qui prouvait que, mme au coeur
de l'hiver, ces solitudes n'taient pas entirement dpeuples.
Des tres humains parcouraient encore ce littoral, chassant les
morses et campant sous la neige. Ils appartenaient  la race des
mangeurs de poissons crus[8], qui sont rpandus sur le continent du
North-Amrique, depuis la mer de Baffin jusqu'au dtroit de
Behring, et dont le lac de l'Esclave semble former la limite
mridionale.

Un matin du 14 dcembre, ou plutt  neuf heures avant midi, le
sergent Long, revenant d'une excursion sur le littoral, termina
son rapport au lieutenant, en disant que si ses yeux ne l'avaient
point tromp, une tribu de nomades devait tre campe  quatre
milles du fort, prs d'un petit cap qui se projetait en cet
endroit.

Quels sont ces nomades? demanda Jasper Hobson.

-- Ce sont des hommes ou des morses, rpondit le sergent Long. Pas
de milieu!

On aurait bien tonn le brave sergent en lui apprenant que
certains naturalistes ont prcisment admis ce milieu que lui,
Long, ne reconnaissait pas. Et, en effet, quelques savants ont
plus ou moins plaisamment regard les Esquimaux comme une espce
intermdiaire entre l'homme et le veau-marin.

Aussitt le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Madge et
quelques autres, d'aller constater la prsence de ces visiteurs.
Bien vtus, se tenant en garde contre les geles subites, arms de
fusils et de haches, chausss de bottes fourres auxquelles la
neige glace prtait un point d'appui solide, ils sortirent par la
poterne et suivirent le littoral, dont les glaons encombraient la
lisire.

La lune, dans son dernier quartier, jetait de vagues lueurs sur
l'icefield,  travers les brumes du ciel. Aprs une marche d'une
heure, le lieutenant dut croire que son sergent s'tait tromp, ou
tout au moins qu'il n'avait vu que des morses, lesquels avaient
sans doute regagn leur lment par ces trous qu'ils tiennent
constamment praticables au milieu des champs de glace.

Mais le sergent Long, montrant un tourbillon gristre qui sortait
d'une extumescence conique, leve  quelques centaines de pas sur
l'icefield, se contenta de rpondre tranquillement:

Voil donc une fume de morses!

En ce moment, des tres vivants sortirent de la hutte, se tranant
sur la neige. C'taient des Esquimaux, mais s'ils taient hommes
ou femmes, c'est ce qu'un indigne seul et pu dire, tant leur
accoutrement permettait de les confondre.

En vrit, et sans approuver en quoi que ce soit l'opinion des
naturalistes cite plus haut, on et dit des phoques, de
vritables amphibies, velus, poilus. Ils taient au nombre de six,
quatre grands et deux petits, larges d'paules pour leur taille
mdiocre, le nez pat, les yeux abrits sous d'normes paupires,
la bouche grande, la lvre paisse, les cheveux noirs, longs,
rudes, la face dpourvue de barbe. Pour vtements, une tunique
ronde en peaux de morse, un capuchon, des bottes, des mitaines de
mme nature. Ces tres,  demi sauvages, s'taient approchs des
Europens et les regardaient en silence.

Personne ne sait l'esquimau? demanda Jasper Hobson  ses
compagnons.

Personne ne connaissait cet idiome; mais aussitt, une voix se fit
entendre, qui souhaitait la bienvenue en anglais:

Welcome! welcome!

C'tait un Esquimau, ou plutt, comme on ne tarda pas 
l'apprendre, une Esquimaude, qui, s'avanant vers Mrs. Paulina
Barnett, lui fit un salut de la main.

La voyageuse, surprise, rpondit par quelques mots que l'indigne
parut comprendre facilement, et une invitation fut faite  la
famille de suivre les Europens jusqu'au fort. Les Esquimaux
semblrent se consulter du regard, puis, aprs quelques instants
d'hsitation, ils accompagnrent le lieutenant Hobson, marchant en
groupe serr.

Arrive  l'enceinte, la femme indigne, voyant cette maison dont
elle ne souponnait pas l'existence, s'cria:

House! house! snow-house?

Elle demandait si c'tait une maison de neige, et pouvait le
croire, car l'habitation se perdait alors dans toute cette masse
blanche qui couvrait le sol. On lui fit comprendre qu'il
s'agissait d'une maison de bois. L'Esquimaude dit alors quelques
mots  ses compagnons, qui firent un signe approbatif. Tous
passrent alors par la poterne, et, un instant aprs, ils taient
introduits dans la salle principale.

L, leurs capuchons furent retirs, et l'on put reconnatre les
sexes. Il y avait deux hommes de quarante  cinquante ans, au
teint jaune-rougetre, aux dents aigus, aux pommettes saillantes,
ce qui leur donnait une vague ressemblance avec des carnivores;
deux femmes encore jeunes, dont les cheveux natts taient orns
de dents et de griffes d'ours polaires; enfin, deux enfants de
cinq  six ans, pauvres petits tres  mine veille, qui
regardaient en ouvrant de grands yeux.

On doit supposer que des Esquimaux ont toujours faim, dit Jasper
Hobson. Je pense donc qu'un morceau de venaison ne dplaira pas 
nos htes.

Sur l'ordre du lieutenant Hobson, le caporal Joliffe apporta
quelques morceaux de renne, sur lesquels ces pauvres gens se
jetrent avec une sorte d'avidit bestiale. Seule, la jeune
Esquimaude qui s'tait exprime en anglais montra une certaine
rserve, regardant, sans les quitter des yeux, Mrs. Paulina
Barnett et les autres femmes de la factorerie. Puis, apercevant le
petit enfant que Mrs. Mac Nap tenait sur ses bras, elle se leva,
courut  lui et, lui parlant d'une voix douce, se mit  le
caresser le plus gentiment du monde.

Cette jeune indigne semblait tre, sinon suprieure, du moins
plus civilise que ses compagnons, et cela parut surtout quand,
ayant t prise d'un lger accs de toux, elle mit sa main devant
sa bouche, d'aprs les rgles les plus lmentaires de la
civilit.

Ce dtail n'chappa  personne. Mrs. Paulina Barnett, causant avec
l'Esquimaude et employant les mots anglais les plus usits, apprit
en quelques phrases que cette jeune indigne avait servi pendant
un an chez le gouverneur danois d'Uppernawik, dont la femme tait
Anglaise. Puis elle avait quitt le Gronland pour suivre sa
famille sur les territoires de chasse. Les deux hommes taient ses
deux frres; l'autre femme, marie  l'un d'eux et mre des deux
enfants, tait sa belle-soeur. Ils revenaient tous de l'le
Melbourne, situe, dans l'est, sur le littoral de l'Amrique
anglaise, regagnant  l'ouest la pointe Barrow, l'un des caps de
la Gorgie occidentale de l'Amrique russe, o vivait leur tribu,
et c'tait un sujet d'tonnement pour eux de trouver une
factorerie installe au cap Bathurst. Les deux Esquimaux
secourent mme la tte en voyant cet tablissement.
Dsapprouvaient-ils la construction d'un fort sur ce point du
littoral? Trouvaient-ils l'endroit mal choisi? Malgr toute sa
patience, le lieutenant Hobson ne parvint point  les faire
s'expliquer  ce sujet, ou du moins il ne comprit pas leurs
rponses.

Quant  la jeune Esquimaude, elle se nommait Kalumah, et elle
parut prendre en grande amiti Mrs. Paulina Barnett. Cependant la
pauvre crature, toute sociable qu'elle tait, ne regrettait point
la position qu'elle avait autrefois chez le gouverneur
d'Uppernawik, et elle se montrait trs attache  sa famille.

Aprs s'tre restaurs, aprs avoir partag une demi-pinte de
brandevin dont les petits eurent leur part, les Esquimaux prirent
cong de leurs htes, mais, avant de partir, la jeune indigne
invita la voyageuse  visiter leur hutte de neige. Mrs. Paulina
Barnett promit de s'y rendre le lendemain, si le temps le
permettait.

Le lendemain, en effet, accompagne de Madge, du lieutenant Hobson
et de quelques soldats arms -- non contre ces pauvres gens, mais
pour le cas o les ours eussent rd sur le littoral --, Mrs.
Paulina Barnett se transporta au cap Esquimau, nom qui fut donn 
la pointe prs de laquelle se dressait le campement indigne.

Kalumah accourut au-devant de son amie de la veille et lui montra
la hutte d'un air satisfait. C'tait un gros cne de neige, perc
d'une troite ouverture  son sommet qui donnait issue  la fume
d'un foyer intrieur, et dans lequel ces Esquimaux avaient creus
leur demeure passagre. Ces snow-houses, qu'ils tablissent avec
une extrme rapidit, se nomment igloo dans la langue du pays.
Elles sont merveilleusement appropries au climat, et leurs
habitants y supportent, mme sans feu et sans trop souffrir, des
froids de quarante degrs au-dessous de zro. Pendant l't, les
Esquimaux campent sous des tentes de peaux de renne et de phoque,
qui portent le nom de tupic.

Pntrer dans cette hutte n'tait point une opration facile. Elle
n'avait qu'une entre au ras du sol, et il fallait se glisser par
une sorte de couloir long de trois  quatre pieds, car les parois
de neige mesuraient au moins cette paisseur. Mais une voyageuse
de profession, une laurate de la Socit royale, ne pouvait
hsiter, et Mrs. Paulina Barnett n'hsita pas. Suivie de Madge,
elle s'enfourna bravement dans l'troit boyau  la suite de la
jeune indigne. Quant au lieutenant Hobson et  ses hommes, ils se
dispensrent de cette visite.

Et Mrs. Paulina Barnett comprit bientt que le plus difficile
n'tait pas de pntrer dans cette hutte de neige, mais d'y
rester. L'atmosphre, chauffe par un foyer sur lequel brlaient
des os de morses, infecte par l'huile ftide d'une lampe,
imprgne des manations de vtements gras et de la chair
d'amphibie qui forme la nourriture principale des Esquimaux, cette
atmosphre tait coeurante. Madge ne put y tenir et sortit
presque aussitt. Mrs. Paulina Barnett montra un courage surhumain
pour ne point chagriner la jeune indigne et prolongea sa visite
pendant cinq grandes minutes, -- cinq sicles! Les deux enfants et
leur mre taient l. Quant aux deux hommes, la chasse aux morses
les avait entrans  quatre ou cinq milles de leur campement.

Mrs. Paulina Barnett, une fois sortie de la hutte, aspira avec
ivresse l'air froid du dehors, qui ramena les couleurs sur sa
figure un peu plie.

Eh bien, madame? lui demanda le lieutenant, que dites-vous des
maisons esquimaudes?

-- L'aration y laisse  dsirer! rpondit simplement Mrs.
Paulina Barnett.

Pendant huit jours, cette intressante famille indigne demeura
campe en cet endroit. Sur vingt-quatre heures, les deux Esquimaux
en passaient douze  la chasse aux morses. Ils allaient, avec une
patience que les huttiers pourront seuls comprendre, guetter les
amphibies sur le bord de ces trous par lesquels ils venaient
respirer  la surface de l'icefield. Le morse apparaissait-il, une
corde  noeud coulant lui tait jete autour des pectorales, et,
non sans peine, les deux indignes le hissaient sur-le-champ et le
tuaient  coups de hache. Vritablement, c'tait plutt une pche
qu'une chasse. Puis le grand rgal consistait  boire le sang
chaud des amphibies dont les Esquimaux s'enivrent avec volupt.

Chaque jour, Kalumah, malgr la basse temprature, se rendait au
Fort-Esprance. Elle prenait un extrme plaisir  parcourir les
diffrentes chambres de la maison, regardant coudre, suivant tous
les dtails des manipulations culinaires de Mrs. Joliffe. Elle
demandait le nom anglais de chaque chose et causait pendant des
heures entires avec Mrs. Paulina Barnett, si le mot causer peut
s'employer quand il s'agit d'un change de mots longtemps cherchs
de part et d'autre. Quand la voyageuse faisait la lecture  haute
voix, Kalumah l'coutait avec une extrme attention, bien qu'elle
ne la comprt certainement point.

Kalumah chantait aussi, d'une voix assez douce, des chansons d'un
rythme singulier, chansons froides, glaciales, mlancoliques et
d'une coupe trange. Mrs. Paulina Barnett eut la patience de
traduire une de ces sagas gronlandaises, curieux chantillon de
la posie hyperborenne, auquel un air triste, entrecoup de
pauses, procdant par intervalles bizarres, prtait une
indfinissable couleur. Voici, d'ailleurs, un spcimen de cette
posie, copi sur l'album mme de la voyageuse.

Chanson gronlandaise.

Le ciel est noir,
Et le soleil se trane
 peine!
De dsespoir
Ma pauvre me incertaine
Est pleine!
La blonde enfant se rit de mes tendres chansons,
Et sur son coeur l'hiver promne ses glaons!

Ange rv,
Ton amour qui fait vivre
M'enivre,
Et j'ai brav
Pour te voir, pour te suivre
Le givre!
Hlas! sous mes baisers et leur douce chaleur,
Je n'ai pu dissiper les neiges de ton coeur!

Ah! que demain
 ton me convienne
La mienne,
Et que ma main
Amoureusement tienne
La tienne!
Le soleil brillera l-haut dans notre ciel,
Et de ton coeur l'amour forcera le dgel!

Le 20 dcembre, la famille d'Esquimauux vint au Fort-Esprance
prendre cong de ses habitants. Kalumah s'tait attache  la
voyageuse, qui l'et volontiers conserve prs d'elle; mais la
jeune indigne ne voulait pas abandonner les siens. D'ailleurs,
elle promit de revenir pendant l't prochain au Fort-Esprance.

Ses adieux furent touchants. Elle remit  Mrs. Paulina Barnett une
petite bague de cuivre, et reut en change un collier de jais
dont elle se para aussitt. Jasper Hobson ne laissa point partir
ces pauvres gens sans une bonne provision de vivres qui fut
charge sur leur traneau, et, aprs quelques paroles de
reconnaissance prononces par Kalumah, l'intressante famille, se
dirigeant vers l'ouest, disparut au milieu des paisses brumes du
littoral.




XX.

O le mercure gle.


Le temps sec et le calme de l'atmosphre favorisrent encore les
chasseurs pendant quelques jours. Toutefois, ils ne s'loignaient
pas du fort. L'abondance du gibier leur permettait, d'ailleurs,
d'oprer dans un rayon restreint. Le lieutenant Hobson ne pouvait
donc que se fliciter d'avoir fond son tablissement sur ce point
du continent. Les trappes prirent un grand nombre d'animaux 
fourrures de toutes sortes. Sabine et Marbre turent une certaine
quantit de livres polaires. Une vingtaine de loups affams
furent abattus  coups de fusil. Ces carnassiers se montraient
fort agressifs, et, runis par bandes autour du fort, ils
remplissaient l'air de leurs rauques aboiements. Du ct de
l'icefield, entre les hummocks, passaient frquemment de grands
ours, dont l'approche tait surveille avec le plus grand soin.

Le 25 dcembre, il fallut de nouveau abandonner tout projet
d'excursion. Le vent sauta au nord et le froid reprit avec une
extrme vivacit. On ne pouvait rester en plein air sans risquer
d'tre instantanment frost bitten. Le thermomtre Fahrenheit
descendit  dix-huit degrs au-dessous de zro (28 centigr. au-
dessous de glace). La brise sifflait comme une vole de mitraille.
Avant de s'emprisonner, Jasper Hobson eut soin de fournir aux
animaux une nourriture assez abondante pour les substanter
pendant quelques semaines.

Le 25 dcembre tait ce jour de Nol, cette fte du foyer
domestique si chre aux Anglais. Elle fut clbre avec un zle
tout religieux. Les hiverneurs remercirent la Providence de les
avoir protgs jusqu'alors; puis les travailleurs, ayant chm
pendant ce jour sacr du Christmas, se retrouvrent tous runis
devant un splendide festin, dans lequel figurait deux gigantesques
puddings.

Le soir, un punch flamba sur la grande table, au milieu des
verres. Les lampes furent teintes, et la salle, illumine par la
flamme livide du brandevin, prit un aspect fantastique. Toutes ces
bonnes figures de soldats s'animrent,  ses reflets tremblotants,
d'une animation que l'absorption du brlant liquide allait encore
accrotre.

Puis la flamme se modra, elle s'parpilla autour du gteau
national en petites langues bleutres et s'vanouit.

Phnomne inattendu! Bien que les lampes n'eussent pas encore t
rallumes, cependant la salle ne redevint pas obscure. Une vive
lumire y pntrait par sa fentre, lumire rougetre que l'clat
des lampes avait empch de voir jusqu'alors.

Tous les convives se levrent extrmement surpris et
s'interrogrent du regard.

Un incendie! s'crirent quelques-uns.

Mais, --  moins que la maison n'et elle-mme brl, -- aucun
incendie ne pouvait clater dans le voisinage du cap Bathurst!

Le lieutenant se prcipita vers la fentre, et il reconnut
aussitt la cause de cette rverbration. C'tait une ruption
volcanique.

En effet, par-del les falaises de l'ouest, au-del de la baie des
Morses, l'horizon tait en feu. On ne pouvait apercevoir le sommet
des collines ignivomes, situes  trente milles du cap Bathurst,
mais la gerbe de flammes, s'panouissant  une prodigieuse
hauteur, couvrait tout le territoire de ses fauves reflets.

C'est encore plus beau qu'une aurore borale! s'cria Mrs.
Paulina Barnett.

Thomas Black protesta contre cette affirmation. Un phnomne
terrestre plus beau qu'un mtore! Mais au lieu de discuter cette
thse, malgr le froid intense, malgr la bise aigu, chacun
quitta la salle et alla contempler l'admirable spectacle de cette
gerbe tincelante qui se dveloppait sur le fond noir du ciel.

Si Jasper Hobson, ses compagnes, ses compagnons n'avaient eu les
oreilles et la bouche emmaillotes dans d'paisses fourrures, ils
auraient pu entendre les bruits sourds de l'ruption, qui se
propageaient  travers l'atmosphre, ils auraient pu se
communiquer les impressions que ce sublime spectacle faisait
natre en eux. Mais, ainsi encapuchonns, il ne leur tait permis
ni de parler, ni d'entendre. Ils durent se contenter de voir. Mais
quelle scne imposante pour leurs yeux! quel souvenir pour leur
esprit! Entre l'obscurit profonde du firmament et la blancheur de
l'immense tapis de neige, l'panouissement des flammes volcaniques
produisait des effets de lumire qu'aucune plume, qu'aucun pinceau
ne saurait rendre! L'intense rverbration s'tendait jusqu'au-
del du znith, teignant graduellement toutes les toiles. Le sol
blanc revtait des teintes d'or. Les hummocks de l'icefield, et,
en arrire-plan, les normes icebergs rflchissaient les lueurs
diverses comme autant de miroirs ardents. Ces faisceaux lumineux
venaient se briser ou se rfracter  tous ces angles, et les
plans, diversement inclins, les renvoyaient avec un clat plus
vif et une teinte nouvelle. Choc de rayons vritablement magique!
On et dit l'immense dcor de glaces d'une ferie, dress tout
exprs pour cette fte de la lumire!

Mais le froid excessif obligea bientt les spectateurs  rentrer
dans leur chaude habitation, et plus d'un nez faillit payer cher
ce plaisir que les yeux venaient de prendre  son dtriment par
une pareille temprature!

Pendant les jours qui suivirent, l'intensit du froid redoubla. On
put croire que le thermomtre  mercure ne suffirait pas  en
marquer les degrs[9], et qu'il faudrait employer un thermomtre 
alcool. En effet, dans la nuit du 28 au 29 dcembre, la colonne
s'abaissa  trente-deux degrs au-dessous de zro (37 centigr.
au-dessous de glace).

Les poles furent bourrs de combustible, mais la temprature
intrieure ne put tre maintenue au-dessus de vingt degrs (7
centigr. au-dessous de zro). On souffrait du froid jusque dans
les chambres, et, sur un rayon de dix pieds autour du pole, la
chaleur s'annihilait compltement. Aussi, la meilleure place
appartenait-elle au petit enfant, dont le berceau tait berc par
ceux qui s'approchaient tour  tour du foyer. Dfense absolue fut
faite d'ouvrir porte ou fentre, car la vapeur, concentre dans
les salles, se ft immdiatement change en neige. Dj dans le
couloir la respiration des hommes produisait un phnomne
identique. On entendait de toutes parts des dtonations sches,
qui surprirent les personnes inaccoutumes aux phnomnes de ces
climats. C'taient les troncs d'arbres, formant les parois de la
maison, qui craquaient sous l'action du froid. La provision de
liqueurs, brandevin et gin, dpose dans le grenier, dut tre
descendue dans la salle commune, car tout l'esprit se concentrait
au fond des bouteilles sous la forme d'un noyau. La bire,
fabrique avec les bourgeons de sapins, faisait, en gelant,
clater les barils. Tous les corps solides, comme ptrifis,
rsistaient  la pntration de la chaleur. Le bois brlait
difficilement, et Jasper Hobson dut sacrifier une certaine
quantit d'huile de morse pour en activer la combustion. Trs
heureusement, les chemines tiraient bien et empchaient toute
manation dsagrable  l'intrieur. Mais extrieurement, le Fort-
Esprance devait se trahir au loin par l'odeur cre et ftide de
ses fumes et mritait d'tre rang parmi les tablissements
insalubres.

Un symptme  remarquer, c'tait l'extrme soif dont chacun tait
dvor par ce froid intense. Or, pour se rafrachir, il fallait
constamment dgeler les liquides auprs du feu, car, sous la forme
de glace, ils eussent t impropres  dsaltrer. Un autre
symptme contre lequel le lieutenant Hobson engageait ses
compagnons  ragir, c'tait une somnolence opinitre, que
quelques-uns ne parvenaient pas  vaincre. Mrs. Paulina Barnett,
toujours vaillante, par ses conseils, sa conversation, son va-et-
vient, ragissait  la fois pour son propre compte et encourageait
tout son monde. Souvent elle lisait quelque livre de voyage ou
chantait quelque vieux refrain d'Angleterre, et tous le rptaient
en choeur avec elle. Ces chants rveillaient, bon gr mal gr, les
endormis, qui bientt faisaient chorus  leur tour. Les longues
journes s'coulaient ainsi dans une squestration complte, et
Jasper Hobson, consultant  travers les vitres le thermomtre
plac extrieurement, constatait que le froid s'accroissait sans
cesse. Le 31 dcembre, le mercure tait entirement gel dans la
cuvette de l'instrument. Il y avait donc plus de quarante-quatre
au-dessous de glace. (42 centigr. au-dessous de zro).

Le lendemain, 1er janvier 1860, le lieutenant Jasper Hobson
prsenta ses compliments de nouvelle anne  Mrs. Paulina Barnett,
et la flicita du courage et de la bonne humeur avec lesquels elle
supportait les misres de l'hivernage. Mmes compliments 
l'adresse de l'astronome, qui, lui, ne voyait qu'une chose dans ce
changement du millsime de 1859 pour celui de 1860, c'est qu'il
entrait dans l'anne de sa fameuse clipse solaire! Des souhaits
furent changs entre tous les membres de cette petite colonie, si
unis entre eux, et dont la sant, grce au Ciel, continuait d'tre
excellente. Si quelques symptmes de scorbut s'taient montrs,
ils avaient promptement cd  l'emploi opportun du lime-juice et
des pastilles de chaux.

Mais il ne fallait pas se rjouir trop vite! La mauvaise saison
devait durer trois mois encore. Sans doute, le soleil ne tarderait
pas  reparatre au-dessus de l'horizon, mais rien ne prouvait que
le froid et atteint son maximum d'intensit, et, gnralement,
sous toutes les zones borales, c'est dans le mois de fvrier que
s'observent les plus extrmes abaissements de temprature. En tout
cas, la rigueur de l'atmosphre ne diminua pas pendant les
premiers jours de l'anne nouvelle, et, le 5 janvier, le
thermomtre  alcool, plac  l'extrieur de la fentre du
couloir, accusa soixante-six degrs au-dessous de zro (52
centigr. au-dessous de glace). Encore quelques degrs, et les
minima de temprature relevs au Fort-Reliance, en 1835, seraient
atteints et peut-tre dpasss!

Cette persistance d'un froid aussi violent inquitait de plus en
plus Jasper Hobson. Il craignait que les animaux  fourrures ne
fussent obligs de chercher au sud un climat moins rigoureux, ce
qui et contrari ses projets de chasse au printemps nouveau. En
outre, il entendait,  travers les couches souterraines, certains
roulements sourds qui se rattachaient videmment  l'ruption
volcanique. L'horizon occidental tait toujours embras des feux
de la terre, et certainement un formidable travail plutonien
s'accomplissait dans les entrailles du globe. Ce voisinage d'un
volcan en activit ne pouvait-il tre dangereux pour la nouvelle
factorerie? C'est  quoi songeait le lieutenant Hobson, quand il
surprenait quelques-uns de ces grondements intrieurs. Mais ces
apprhensions, trs vagues d'ailleurs, il les garda pour lui.

Comme on le pense bien, par un tel froid, personne ne songeait 
quitter la maison. Les chiens et les rennes taient abondamment
pourvus, et ces animaux, habitus d'ailleurs  de longs jenes
pendant la saison d'hiver, ne rclamaient point les services de
leurs matres. Il n'existait donc aucun motif pour s'exposer aux
rigueurs de l'atmosphre. C'tait assez dj de subir au-dedans
une temprature que la combustion du bois et de l'huile parvenait
 peine  rendre supportable. Malgr toutes les prcautions
prises, l'humidit se glissait dans les salles inares, et
dposait sur les poutres de brillantes couches de glace qui
s'paississaient chaque jour. Les condensateurs taient engorgs,
et mme l'un d'eux clata sous la pression de l'eau solidifie.

Dans ces conditions, le lieutenant Hobson ne songeait point 
mnager le combustible. Il le prodiguait mme, afin de relever
cette temprature, qui, ds que les feux du pole et du fourneau
baissaient tant soit peu, tombait quelquefois  quinze degrs
Fahrenheit (9 centigr.). Aussi des hommes de quart, se relayant
d'heure en heure, avaient-ils ordre de surveiller et d'entretenir
les feux.

Le bois nous manquera bientt, dit un jour le sergent Long au
lieutenant.

-- Nous manquer! s'cria Jasper Hobson.

-- Je veux dire, reprit le sergent, que l'approvisionnement de la
maison s'puise et qu'il faudra, avant peu, nous ravitailler au
hangar. Or, je le sais par exprience, s'exposer  l'air avec un
froid pareil, c'est risquer sa vie.

-- Oui! rpondit le lieutenant, c'est une faute que nous avons
commise, d'avoir construit un bcher non contigu  la maison et
sans communication directe avec elle. Je m'en aperois un peu
tard. J'aurais d ne pas oublier que nous allions hiverner au-del
du soixante-dixime parallle! Mais enfin, ce qui est fait est
fait.

-- Dites-moi, Long, quelle quantit de bois reste-t-il dans la
maison?

-- De quoi alimenter le pole et le fourneau pendant deux ou trois
jours au plus, rpondit le sergent.

-- Esprons que d'ici l, reprit Jasper Hobson, la rigueur de la
temprature aura quelque peu diminu et qu'on pourra sans danger
traverser la cour du fort.

-- J'en doute, mon lieutenant, rpliqua le sergent Long en
secouant la tte. L'atmosphre est pure, les toiles sont
brillantes, le vent se maintient au nord, et je ne serais pas
tonn que ce froid durt quinze jours encore, jusqu' la lune
nouvelle.

-- Eh bien, mon brave Long, reprit le lieutenant Hobson, nous ne
nous laisserons certainement pas mourir de froid, et le jour o il
faudra s'exposer...

-- On s'exposera, mon lieutenant, rpondit le sergent Long.
Jasper Hobson serra la main du sergent, dont le dvouement lui
tait bien connu.

On pourrait croire que Jasper Hobson et le sergent Long
exagraient, quand ils regardaient comme pouvant causer la mort la
subite impression d'un tel froid sur l'organisme. Mais, habitus
aux violences des climats polaires, ils avaient pour eux une
longue exprience. Ils avaient vu, dans des circonstances
identiques, des hommes robustes tomber vanouis sur la glace, ds
qu'ils s'exposaient au-dehors. La respiration leur manquait, et on
les relevait asphyxis. Ces faits, si incroyables qu'ils
paraissent, se sont reproduits maintes fois pendant certains
hivernages. Lors de leur voyage sur les rives de la baie d'Hudson,
en 1746, William Moor et Smith ont cit plusieurs accidents de ce
genre, et ils ont perdu quelques-uns de leurs compagnons,
foudroys par le froid. Il est incontestable que c'est s'exposer 
une mort subite que d'affronter une temprature dont la colonne
mercurielle ne peut mme plus mesurer l'intensit!

Telle tait la situation assez inquitante des habitants du Fort-
Esprance, quand un incident vint encore l'aggraver.




XXI.

Les grands ours polaires.


La seule des quatre fentres qui permt de voir la cour du fort
tait celle qui s'ouvrait au fond du couloir d'entre, dont les
volets extrieurs n'avaient pas t rabattus. Mais pour que le
regard pt traverser les vitres, alors doubles d'une paisse
couche de glace, il fallait pralablement les laver  l'eau
bouillante. Ce travail, d'aprs les ordres du lieutenant, se
faisait plusieurs fois par jour, et, en mme temps que les
environs du cap Bathurst, on observait soigneusement l'tat du
ciel et le thermomtre  alcool plac extrieurement.

Or, le 6 janvier, vers onze heures du matin, le soldat Kellett,
charg de l'observation, appela soudain le sergent et lui montra
certaines masses qui se mouvaient confusment dans l'ombre.

Le sergent Long, s'tant approch de la fentre, dit simplement:

Ce sont des ours!

En effet, une demi-douzaine de ces animaux taient parvenus 
franchir l'enceinte palissade, et, attirs par les manations de
la fume, ils s'avanaient vers la maison.

Jasper Hobson, ds qu'il fut averti de la prsence de ces
redoutables carnassiers, donna l'ordre de barricader  l'intrieur
la fentre du couloir. C'tait la seule issue qui ft praticable,
et, cette ouverture une fois bouche, il semblait impossible que
les ours parvinssent  pntrer dans la maison. La fentre fut
donc close au moyen de fortes barres que le charpentier Mac Nap
assujettit solidement, aprs avoir mnag, toutefois, une troite
ouverture, qui permettait d'observer au-dehors les manoeuvres de
ces incommodes visiteurs.

Et maintenant, dit le matre charpentier, ces messieurs
n'entreront pas sans notre permission. Nous avons donc tout le
temps de tenir un conseil de guerre.

-- Eh bien, monsieur Hobson, dit Mrs. Paulina Barnett, rien n'aura
manqu  notre hivernage! Aprs le froid, les ours.

-- Non pas aprs, rpondit le lieutenant Hobson, mais, ce qui
est plus grave, pendant le froid, et un froid qui nous empche
de nous hasarder au-dehors! Je ne sais donc pas comment nous
pourrons nous dbarrasser de ces malfaisantes btes.

-- Mais elles perdront patience, je suppose, rpondit la
voyageuse, et elles s'en iront comme elles sont venues!

Jasper Hobson secoua la tte, en homme peu convaincu.

Vous ne connaissez pas ces animaux, madame, rpondit-il. Ce
rigoureux hiver les a affams, et ils ne quitteront point la
place,  moins qu'on ne les y force!

-- tes-vous donc inquiet, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina
Barnett.

-- Oui et non, rpondit le lieutenant. Ces ours, je sais bien
qu'ils n'entreront pas dans la maison; mais nous, je ne sais pas
comment nous en sortirons, si cela devient ncessaire!

Cette rponse faite, Jasper Hobson retourna prs de la fentre.
Pendant ce temps, Mrs. Paulina Barnett, Madge et les autres
femmes, runies autour du sergent, coutaient ce brave soldat, qui
traitait cette question des ours en homme d'exprience. Maintes
fois, le sergent Long avait eu affaire  ces carnassiers, dont la
rencontre est frquente, mme sur les territoires du sud, mais
c'tait dans des conditions o l'on pouvait les attaquer avec
succs. Ici, les assigs taient bloqus, et le froid les
empchait de tenter aucune sortie.

Pendant toute la journe, on surveilla attentivement les alles et
venues des ours. De temps en temps, l'un de ces animaux venait
poser sa grosse tte prs de la vitre, et on entendait un sourd
grognement de colre. Le lieutenant Hobson et le sergent Long
tinrent conseil, et ils dcidrent que si les ours n'abandonnaient
pas la place, on pratiquerait quelques meurtrires dans les murs
de la maison, afin de les chasser  coups de fusil. Mais il fut
dcid aussi qu'on attendrait un jour ou deux avant d'employer ce
moyen d'attaque, car Jasper Hobson ne se souciait pas d'tablir
une communication quelconque entre la temprature extrieure et la
temprature intrieure de la chambre, si basse dj. L'huile de
morse, que l'on introduisait dans les poles, tait solidifie en
glaons tellement durs, qu'il fallait briser ces glaons  coups
de hache.

La journe s'acheva sans autre incident. Les ours allaient,
venaient, faisant le tour de la maison, mais ne tentant aucune
attaque directe. Les soldats veillrent toute la nuit, et, vers
quatre heures du matin, on put croire que les assaillants avaient
quitt la cour. En tout cas, ils ne se montraient plus.

Mais vers sept heures, Marbre tant mont dans le grenier, afin
d'en rapporter quelques provisions, redescendit aussitt, disant
que les ours marchaient sur le toit de la maison.

Jasper Hobson, le sergent, Mac Nap, deux ou trois autres de leurs
compagnons saisissant des armes, s'lancrent sur l'chelle du
couloir qui communiquait avec le grenier au moyen d'une trappe.
Dans ce grenier, l'intensit du froid tait telle, qu'aprs
quelques minutes, le lieutenant Hobson et ses compagnons ne
pouvaient mme plus tenir  la main le canon de leurs fusils.
L'air humide, rejet par leur respiration, retombait en neige
autour d'eux.

Marbre ne s'tait point tromp. Les ours occupaient le toit de la
maison. On les entendait courir et grogner. Parfois leurs ongles,
traversant la couche de glace, s'incrustaient dans les lattes de
la toiture, et on pouvait craindre qu'ils fussent assez vigoureux
pour les arracher.

Le lieutenant et ses hommes, bientt gagns par l'tourdissement
que provoquait ce froid insoutenable, redescendirent. Jasper
Hobson fit connatre la situation.

Les ours, dit-il, sont en ce moment sur le toit. C'est une
circonstance fcheuse. Cependant, nous n'avons rien encore 
redouter pour nous-mmes, car ces animaux ne pourront pntrer
dans les chambres. Mais il est  craindre qu'ils ne forcent
l'entre du grenier et ne dvorent les fourrures qui y sont
dposes. Or, ces fourrures appartiennent  la Compagnie, et notre
devoir est de les conserver intactes. Je vous demande donc, mes
amis, de m'aider  les mettre en lieu sr.

Aussitt, tous les compagnons du lieutenant s'chelonnrent dans
la salle, dans la cuisine, dans le couloir, sur l'chelle. Deux ou
trois, se relayant -- car ils n'auraient pu faire un travail
soutenu --, affrontrent la temprature du grenier, et, en une
heure, les pelleteries taient emmagasines dans la grande salle.

Pendant cette opration, les ours continuaient leurs manoeuvres et
cherchaient  soulever les chevrons de la toiture. En quelques
points, on pouvait voir les lattes flchir sous leur poids. Matre
Mac Nap ne laissait pas d'tre inquiet. En construisant ce toit,
il n'avait pu prvoir une telle surcharge, et il craignait qu'il
ne vnt  cder.

Cette journe se passa, cependant, sans que les assaillants
eussent fait irruption dans le grenier. Mais un ennemi non moins
redoutable s'introduisait peu  peu dans les chambres! Le feu
baissait dans les poles. La rserve de combustible tait presque
puise. Avant douze heures, le dernier morceau de bois serait
dvor, le pole teint.

Ce serait la mort, la mort par le froid, la plus terrible de
toutes les morts. Dj ces pauvres gens, serrs les uns contre les
autres, entourant ce pole qui se refroidissait, sentaient leur
propre chaleur les abandonner aussi. Mais ils ne se plaignaient
pas. Les femmes elles-mmes supportaient hroquement ces
tortures. Mrs. Mac Nap pressait convulsivement son petit enfant
sur sa poitrine glace. Quelques-uns des soldats dormaient ou
plutt languissaient dans une sombre torpeur, qui ne pouvait tre
du sommeil.

 trois heures du matin, Jasper Hobson consulta le thermomtre 
mercure suspendu intrieurement au mur de la grande salle,  moins
de dix pieds du pole.

Il marquait quatre degrs Fahrenheit au-dessous de zro (20
centigr. au-dessous de glace)!

Le lieutenant passa sa main sur son front, il regarda ses
compagnons, qui formaient un groupe compact et silencieux, et il
demeura pendant quelques instants immobile. La vapeur  demi
condense de sa respiration l'entourait d'un nuage blanchtre.

En ce moment, une main se posa sur son paule. Il tressaillit et
se retourna. Mrs. Paulina Barnett tait devant lui.

Il faut faire quelque chose, lieutenant Hobson, lui dit
l'nergique femme, nous ne pouvons mourir ainsi sans nous
dfendre!

-- Oui, rpondit le lieutenant, sentant se rveiller en lui
l'nergie morale, il faut faire quelque chose!

Le lieutenant appela le sergent Long, Mac Nap et Rae le forgeron,
c'est--dire les hommes les plus courageux de sa troupe.
Accompagns de Mrs. Paulina Barnett, ils se rendirent prs de la
fentre, et l, par la vitre qu'ils lavrent  l'eau bouillante,
ils consultrent le thermomtre extrieur.

Soixante-douze degrs! (40 centigr. au-dessous de zro), s'cria
Jasper Hobson. Mes amis, nous n'avons plus que deux partis 
prendre: ou risquer notre vie pour renouveler la provision de
combustible, ou brler peu  peu les bancs, les lits, les
cloisons, tout ce qui, dans cette maison, peut alimenter nos
poles! Mais c'est un expdient suprme, car le froid peut durer,
et rien ne fait prsager un changement de temps.

-- Risquons-nous! rpondit le sergent Long. Ce fut aussi
l'opinion de ses deux camarades. Aucune autre parole ne fut
prononce, et chacun se mit en mesure d'agir.

Voici ce qui fut convenu, et quelles prcautions on dut prendre
pour sauvegarder, autant que possible, la vie de ceux qui allaient
se dvouer au salut commun.

Le hangar, dans lequel le bois tait renferm, s'levait 
cinquante pas environ sur la gauche et en arrire de la maison
principale. On dcida que l'un des hommes essayerait, en courant,
de gagner ce hangar. Il devait emporter une longue corde roule
autour de lui et en traner une autre, dont l'extrmit resterait
entre les mains de ses compagnons. Une fois arriv dans le hangar,
il jetterait sur un des traneaux remiss en cet endroit une
charge de combustible; puis, fixant l'une des cordes  l'avant du
traneau, ce qui permettrait de le haler jusqu' la maison,
attachant l'autre  l'arrire, ce qui permettrait de le ramener au
hangar, il tablirait ainsi un va-et-vient entre le hangar et la
maison, ce qui permettrait de renouveler sans trop de danger la
provision de bois. Une secousse, imprime  l'une ou l'autre
corde, indiquerait que le traneau tait, ou charg dans le
hangar, ou dcharg dans la maison.

Ce plan tait sagement imagin, mais deux circonstances pouvaient
le faire chouer: d'une part, il tait possible que la porte du
hangar, obstrue par la glace, ft trs difficile  ouvrir; de
l'autre, on pouvait craindre que les ours, abandonnant la toiture,
ne vinssent s'interposer entre la maison et le magasin. C'taient
deux chances  courir.

Le sergent Long, Mac Nap et Rae offrirent tous les trois de se
risquer. Mais le sergent fit observer que ses deux camarades
taient maris, et il insista pour accomplir personnellement cette
tche. Quant au lieutenant, qui voulait tenter l'aventure:

Monsieur Jasper, lui dit Mrs. Paulina Barnett, vous tes notre
chef, vous tes utile  tous, et vous n'avez pas le droit de vous
exposer. Laissez faire le sergent Long.

Jasper Hobson comprit les devoirs que lui imposait sa situation,
et, tant appel  dcider entre ses trois compagnons, il se
pronona pour le sergent. Mrs. Paulina Barnett serra la main du
brave Long.

Les autres habitants du fort, endormis ou assoupis, ignoraient la
tentative qui allait tre faite.

Deux longues cordes furent prpares. L'une, le sergent l'enroula
autour de son corps, par-dessus de chaudes fourrures dont il se
revtit, et dont il avait pour une valeur de plus de mille livres
sterling sur le dos. L'autre, il l'attacha  sa ceinture, 
laquelle il suspendit un briquet et un revolver charg. Puis, au
moment de partir, il avala un demi-verre de brandevin, -- ce qu'il
appelait boire un bon coup de combustible.

Jasper Hobson, Long, Rae et Mac Nap sortirent alors de la salle
commune. Ils passrent dans la cuisine, dont le fourneau venait de
s'teindre, et ils arrivrent dans le couloir. De l, Rae montant
jusqu' la trappe du grenier, et l'entr'ouvrant, s'assura que les
ours occupaient toujours le toit de la maison. C'tait donc le
moment d'agir.

La premire porte du couloir fut ouverte. Jasper Hobson et ses
compagnons, malgr leurs paisses fourrures, se sentirent gels
jusqu' la moelle des os. La seconde porte, qui donnait
directement sur la cour, s'ouvrit alors devant eux. Ils reculrent
un instant, suffoqus. Instantanment, la vapeur humide, tenue en
suspension dans le couloir, se condensa, et une neige fine en
couvrit les murs et le plancher.

Le temps, au-dehors, tait extraordinairement sec. Les toiles
resplendissaient avec un clat extraordinaire. Le sergent Long,
sans tarder un instant, s'lana au milieu de l'obscurit,
entranant dans sa course l'extrmit de la corde dont ses
compagnons conservaient l'autre bout. La porte extrieure fut
alors repousse contre le chambranle, et Jasper Hobson, Mac Nap et
Rae rentrrent dans le couloir, dont ils fermrent hermtiquement
la seconde porte. Puis ils attendirent. Si Long n'tait pas revenu
aprs quelques minutes, on devait supposer que son entreprise
avait russi, et qu'install dans le hangar, il formait le premier
train de bois. Mais dix minutes au plus devaient suffire  cette
opration, si toutefois la porte du magasin n'avait pas rsist.
Pendant ce temps, Rae surveillait le grenier et les ours. Par
cette nuit noire, on pouvait esprer que le rapide passage du
sergent leur et chapp.

Dix minutes aprs le dpart du sergent, Jasper Hobson, Mac Nap et
Rae rentrrent dans l'troit espace compris entre les deux portes
du couloir, et l ils attendirent que le signal de haler le
traneau leur ft fait.

Cinq minutes s'coulrent. La corde dont ils tenaient le bout ne
remua pas. Que l'on juge de leur anxit! Le sergent tait parti
depuis un quart d'heure, laps de temps plus que suffisant pour le
chargement du traneau, et aucun avertissement n'tait donn.

Jasper Hobson attendit quelques instants encore; puis, raidissant
l'extrmit de la corde, il fit signe  ses compagnons de haler
avec lui. Si le train de bois n'tait pas prt, le sergent saurait
bien arrter le halage.

La corde fut tire vigoureusement. Un objet lourd vint en glissant
peu  peu sur le sol. En quelques instants, cet objet arriva  la
porte extrieure...

C'tait le corps du sergent, attach par la ceinture. L'infortun
Long n'avait pas mme pu atteindre le hangar. Il tait tomb en
route, foudroy par le froid. Son corps, expos pendant prs de
vingt minutes  cette temprature, ne devait plus tre qu'un
cadavre.

Mac Nap et Rae, poussant un cri de dsespoir, transportrent le
corps dans le couloir; mais, au moment o le lieutenant voulut
refermer la porte extrieure, il sentit qu'elle tait violemment
repousse. En mme temps, un horrible grognement se fit entendre.

 moi! s'cria Jasper Hobson.

Mac Nap et Ra allaient se prcipiter  son secours. Une autre
personne les prcda. Ce fut Mrs. Paulina Barnett, qui vint
joindre ses efforts  ceux du lieutenant pour refermer la porte.
Mais la monstrueuse bte, s'y appuyant de tout le poids de son
corps la repoussait peu  peu et allait forcer l'entre du
couloir...

Mrs. Paulina Barnett, saisissant alors un des pistolets passs 
la ceinture de Jasper Hobson, attendit avec sang-froid l'instant
o la tte de l'ours s'introduisait entre le chambranle et la
porte, et elle le dchargea dans la gueule ouverte de l'animal.

L'ours tomba en arrire, frapp  mort sans doute, et la porte,
referme, put tre barricade solidement.

Aussitt, le corps du sergent fut apport dans la grande salle et
tendu prs du pole. Mais les derniers charbons s'teignaient
alors! Comment le ranimer, ce malheureux?

Comment rappeler en lui cette vie dont tout symptme semblait
disparu?

J'irai, moi! j'irai! s'cria le forgeron Rae, j'irai chercher ce
bois, ou...

-- Oui, Rae! dit une voix prs de lui, et nous irons ensemble!.
C'tait sa courageuse femme qui parlait ainsi.

Non, mes amis, non! s'cria Jasper Hobson. Vous n'chapperiez ni
au froid ni aux ours. Brlons tout ce qui peut tre brl ici, et
ensuite, que Dieu nous sauve!

Et alors, tous ces malheureux,  demi gels, se relevrent, la
hache  la main, comme des fous. Les bancs, les tables, les
cloisons, tout fut dmoli, bris, rduit en morceaux, et le pole
de la grande salle, le fourneau de la cuisine ronflrent bientt
sous une flamme ardente, que quelques gouttes d'huile de morse
activaient encore.

La temprature intrieure remonta d'une douzaine de degrs. Les
soins les plus empresss furent prodigus au sergent. On le frotta
de brandevin chaud, et peu  peu la circulation du sang se
rtablit en lui. Les taches blanchtres, dont certaines parties de
son corps taient couvertes, commencrent  disparatre. Mais
l'infortun avait cruellement souffert, et plusieurs heures
s'coulrent avant qu'il pt articuler une parole. On le coucha
dans un lit brlant, et Mrs. Paulina Barnett et Madge le
veillrent jusqu'au lendemain.

Cependant Jasper Hobson, Mac Nap et Rae cherchaient un moyen de
sauver la situation, si effroyablement compromise. Il tait
vident que, dans deux jours au plus, ce nouveau combustible,
emprunt  la maison mme, manquerait aussi. Que deviendrait alors
tout ce monde, si ce froid extrme persvrait? La lune tait
nouvelle depuis quarante-huit heures, et sa rapparition n'avait
provoqu aucun changement de temps. Le vent du nord couvrait le
pays de son souffle glac. Le baromtre restait au beau sec, et,
de ce sol qui ne formait plus qu'un immense icefield, aucune
vapeur ne se dgageait. On pouvait donc craindre que le froid ne
ft pas prs de cesser! Mais alors, quel parti prendre? Devait-on
renouveler la tentative de retourner au bcher, tentative que
l'veil donn aux ours rendait plus prilleuse encore? tait-il
possible de combattre ces animaux en plein air? Non. C'et t un
acte de folie, qui aurait eu pour consquence la perte de tous.

Toutefois, la temprature des chambres tait redevenue plus
supportable. Ce matin-l, Mrs. Joliffe servit un djeuner compos
de viandes chaudes et de th. Les grogs brlants ne furent pas
pargns, et le brave sergent Long put en prendre sa part. Ce feu
bienfaisant des poles, qui relevait la temprature, ranimait en
mme temps le moral de ces pauvres gens. Ils n'attendaient plus
que les ordres de Jasper Hobson pour attaquer les ours. Mais le
lieutenant, ne trouvant pas la partie gale, ne voulut pas risquer
son monde. La journe semblait donc devoir s'couler sans
incident, quand, vers trois heures aprs midi, un grand bruit se
fit entendre dans les combles de la maison.

Les voil! s'crirent deux ou trois soldats, s'armant  la hte
de haches et de pistolets.

Il tait vident que les ours, aprs avoir arrach un des chevrons
de la toiture, avaient forc l'entre du grenier.

Que personne ne quitte sa place! dit le lieutenant d'une voix
calme. -- Rae, la trappe!

Le forgeron s'lana vers le couloir, gravit l'chelle et
assujettit la trappe solidement.

On entendait un bruit pouvantable au-dessus du plafond, qui
semblait flchir sous le poids des ours. C'taient des
grognements, des coups de pattes, des coups de griffes
formidables!

Cette invasion changeait-elle la situation? Le mal tait-il
aggrav ou non? Jasper Hobson et quelques-uns de ses compagnons se
consultrent  ce sujet. La plupart pensaient que leur situation
s'tait amliore. Si les ours se trouvaient tous runis dans ce
grenier -- ce qui paraissait probable --, peut-tre tait-il
possible de les attaquer dans cet troit espace, sans avoir 
craindre que le froid n'asphyxit les combattants ou ne leur
arracht les armes de la main. Certes, une attaque corps  corps
avec ces carnassiers tait extrmement prilleuse; mais enfin, il
n'y avait plus impossibilit physique  la tenter.

Restait donc  dcider si l'on irait ou non combattre les
assaillants dans le poste qu'ils occupaient, opration difficile
et d'autant plus dangereuse, que, par l'troite trappe, les
soldats ne pouvaient pntrer qu'un  un dans le grenier.

On comprend donc que Jasper Hobson hsitt  commencer l'attaque.
Toute rflexion faite, et de l'avis du sergent et autres dont la
bravoure tait indiscutable, il rsolut d'attendre. Peut-tre un
incident se produirait-il qui accrotrait les chances? Il tait
presque impossible que les ours pussent dplacer les poutres du
plafond, bien autrement solides que les chevrons de la toiture.
Donc, impossibilit pour eux de descendre dans les chambres du
rez-de-chausse.

On attendit. La journe s'acheva. Pendant la nuit, personne ne put
dormir, tant ces enrags firent de tapage!

Le lendemain, vers neuf heures, un nouvel incident vint compliquer
la situation et obliger le lieutenant Hobson  agir.

On sait que les tuyaux des chemines du pole et du fourneau de la
cuisine traversaient le grenier dans toute sa hauteur. Ces tuyaux,
construits en briques de chaux et imparfaitement ciments,
pouvaient difficilement rsister  une pression latrale. Or, il
arriva que les ours, soit en s'attaquant directement  cette
maonnerie, soit en s'y appuyant pour profiter de la chaleur des
foyers, la dmolirent peu  peu. On entendit des morceaux de
briques tomber  l'intrieur, et bientt les poles et le fourneau
ne tirrent plus.

C'tait un irrparable malheur, qui, certainement, et dsespr
des gens moins nergiques. Il se compliqua encore. En effet, en
mme temps que les feux baissaient, une fume noire, cre,
nausabonde, produit de la combustion du bois et de l'huile, se
rpandit dans toute la maison. Les tuyaux taient crevs au-
dessous du plafond. En quelques minutes, cette fume fut si
paisse, que la lumire des lampes disparut. Jasper Hobson se
trouvait donc dans la ncessit de quitter la maison sous peine
d'tre asphyxi dans cette atmosphre irrespirable! Et quitter la
maison, c'tait prir de froid.

Quelques cris de femmes se firent entendre.

Mes amis, s'cria le lieutenant, en s'emparant d'une hache, aux
ours! aux ours!

C'tait le seul parti  prendre! Il fallait exterminer ces
redoutables animaux. Tous, sans exception, se prcipitrent vers
le couloir; ils s'lancrent sur l'chelle, Jasper Hobson en tte.
La trappe fut souleve. Des coups de feu clatrent au milieu des
noirs tourbillons de fume. Il y eut des cris mls  des
hurlements, du sang rpandu. On se battait au milieu de la plus
profonde obscurit...

Mais, en ce moment, quelques grondements terribles se firent
entendre. De violentes secousses agitrent le sol. La maison
s'inclina comme si elle et t arrache de ses pilotis. Les
poutres des murs se disjoignirent, et, par ces ouvertures, Jasper
Hobson et ses compagnons stupfaits purent voir les ours,
pouvants comme eux, s'enfuir en hurlant au milieu des tnbres!




XXII.

Pendant cinq mois.


Un violent tremblement de terre venait d'branler cette portion du
continent amricain. De telles secousses devaient certainement
tre frquentes dans ce sol volcanique! La connexit qui existe
entre ce phnomne et les phnomnes ruptifs tait une fois de
plus dmontre.

Jasper Hobson comprit ce qui s'tait pass. Il attendit avec une
inquitude poignante. Une fracture du sol pouvait engloutir ses
compagnons et lui. Mais une seule secousse se produisit, qui fut
plutt un contrecoup qu'un coup direct. Elle fit incliner la
maison du ct du lac et en disjoignit les parois. Puis, le sol
reprit sa stabilit et son immobilit.

Il fallait songer au plus press. La maison, quoique djete,
tait encore habitable. On boucha rapidement les ouvertures
produites par la disjonction des poutres. Les tuyaux des chemines
furent aussitt rpars tant bien que mal.

Les blessures que quelques-uns des soldats avaient reues pendant
leur lutte avec les ours taient heureusement lgres et
n'exigrent qu'un simple pansement.

Ces pauvres gens passrent, dans ces conditions, deux jours
pnibles, brlant le bois des lits, la planche des cloisons.
Pendant ce laps de temps, Mac Nap et ses hommes firent
intrieurement les rparations les plus urgentes. Les pilotis,
solidement encastrs dans le sol, n'avaient point cd, et
l'ensemble tenait bon. Mais il tait vident que le tremblement de
terre avait provoqu une dnivellation trange de la surface du
littoral, et que des changements s'taient produits sur cette
portion de ce territoire. Jasper Hobson avait hte de connatre
ces rsultats, qui, jusqu' un certain point, pouvaient
compromettre la scurit de la factorerie. Mais l'impitoyable
froid dfendait  quiconque de se hasarder au-dehors.

Cependant, certains symptmes furent remarqus, qui indiquaient un
changement de temps assez prochain.  travers la vitre, on pouvait
observer une diminution d'clat des constellations. Le 11 janvier,
le baromtre baissa de quelques lignes. Des vapeurs se formaient
dans l'air, et leur condensation devait relever la temprature.

En effet, le 12 janvier, le vent sauta au sud-ouest, accompagn
d'une neige intermittente. Le thermomtre extrieur remonta
presque subitement  quinze degrs au-dessus de zro (9 centigr.
au-dessous de glace). Pour ces hiverneurs, si cruellement
prouvs, c'tait une temprature de printemps.

Ce jour-l,  onze heures du matin, tout le monde fut dehors. On
et dit une bande de captifs rendus inopinment  la libert. Mais
dfense absolue fut faite de quitter l'enceinte du fort, dans la
crainte des mauvaises rencontres.

 cette poque de l'anne, le soleil n'avait pas encore reparu,
mais il s'approchait assez de l'horizon pour donner un long
crpuscule. Les objets se montraient distinctement dans un rayon
de deux milles. Le premier regard de Jasper Hobson fut donc pour
ce territoire que le tremblement de terre avait sans doute
modifi.

En effet, divers changements s'taient produits. Le promontoire
qui terminait le cap Bathurst tait en partie dcouronn, et de
larges morceaux de la falaise avaient t prcipits du ct du
rivage. Il semblait aussi que toute la masse du cap s'tait
incline vers le lac, dplaant ainsi le plateau sur lequel
reposait l'habitation. D'une faon gnrale, tout le sol s'tait
abaiss vers l'ouest et relev vers l'est. Ce dnivellement devait
entraner cette consquence grave, que les eaux du lac et de la
Paulina-river, ds que le dgel les aurait rendues libres, se
dplaceraient horizontalement suivant le nouveau plan, et il tait
probable qu'une portion du territoire de l'ouest serait inonde.
Le ruisseau sans doute se creuserait un autre lit, ce qui
compromettrait le port naturel form  son embouchure. Les
collines de la rive orientale semblaient s'tre considrablement
abaisses. Mais quant aux falaises de l'ouest, on ne pouvait en
juger, vu leur loignement. En somme, l'importante modification
provoque par le tremblement de terre consistait en ceci: c'est
que, sur un espace de quatre  cinq milles au moins,
l'horizontalit du sol tait dtruite, et que sa pente s'accusait
en descendant de l'est  l'ouest.

Eh bien, monsieur Hobson, dit en riant la voyageuse, vous aviez
eu l'amabilit de donner mes noms au port et  la rivire, et
voil qu'il n'y a plus ni Paulina-river, ni port Barnett! Il faut
avouer que je n'ai pas de chance.

-- En effet, madame, rpondit le lieutenant, mais si la rivire
est partie, le lac est rest, lui, et, si vous le permettez, nous
l'appellerons dsormais le lac Barnett. J'aime  croire qu'il vous
sera fidle!

Mr. et Mrs. Joliffe, aussitt sortis de la maison, s'taient
rendus, l'un au chenil, l'autre  l'table des rennes. Les chiens
n'avaient point trop souffert de leur longue squestration, et ils
s'lancrent en gambadant dans la cour intrieure. Un renne tait
mort depuis peu de jours. Quant aux autres, quoique un peu
amaigris, ils semblaient tre dans un bon tat de conservation.

Eh bien, madame, dit le lieutenant  Mrs. Paulina Barnett, qui
accompagnait Jasper Hobson, nous voil tirs d'affaire, et mieux
que nous ne pouvions l'esprer!

-- Je n'ai jamais dsespr, monsieur Hobson, rpondit la
voyageuse. Des hommes tels que vos compagnons et vous ne se
laisseraient pas vaincre par les misres d'un hivernage!

-- Madame, depuis que je vis dans les contres polaires, reprit le
lieutenant Hobson, je n'ai jamais prouv un pareil froid, et pour
tout dire, s'il et persvr quelques jours encore, je crois que
nous tions vritablement perdus.

-- Alors ce tremblement de terre est venu  propos pour chasser
ces maudits ours, dit la voyageuse, et peut-tre a-t-il contribu
 modifier cette excessive temprature?

-- Cela est possible, madame, trs possible en vrit, rpondit le
lieutenant. Tous ces phnomnes naturels se tiennent et
s'influencent l'un l'autre. Mais, je vous l'avoue, la composition
volcanique de ce sol m'inquite. Je regrette, pour notre
tablissement, le voisinage de ce volcan en activit. Si ses laves
ne peuvent l'atteindre, il provoque du moins des secousses qui le
compromettent! Voyez  quoi ressemble maintenant notre maison!

-- Vous la ferez rparer, monsieur Hobson, ds que la belle saison
sera venue, rpondit Mrs. Paulina Barnett, et vous profiterez de
l'exprience pour l'tayer plus solidement.

-- Sans doute, madame, mais telle qu'elle est  prsent et pendant
quelques mois encore, je crains qu'elle ne vous paraisse plus
assez confortable!

--  moi, monsieur Hobson, rpondit en riant Mrs. Paulina Barnett,
 moi, une voyageuse! Je me figurerai que j'habite la cabine d'un
btiment qui donne la bande, et, du moment que votre maison ne
tangue ni ne roule, je n'ai rien  craindre du mal de mer!

-- Bien, madame, bien, rpondit Jasper Hobson, je n'en suis plus 
apprcier votre caractre! Il est connu de tous! Par votre nergie
morale, par votre humeur charmante, vous avez contribu  nous
soutenir pendant ces dures preuves, mes compagnons et moi, et je
vous en remercie en leur nom et au mien!

-- Je vous assure, monsieur Hobson, que vous exagrez...

-- Non, non, et ce que je vous dis l, tous sont prts  vous le
redire... Mais permettez-moi de vous faire une question. Vous
savez qu'au mois de juin prochain, le capitaine Craventy doit nous
expdier un convoi de ravitaillement, qui,  son retour, emportera
nos provisions de fourrures au Fort-Reliance. Il est probable que
notre ami Thomas Black, aprs avoir observ son clipse,
retournera en juillet avec ce dtachement. Me permettez-vous de
vous demander, madame, si votre intention est de l'accompagner?

-- Est-ce que vous me renvoyez, monsieur Hobson? demanda en
souriant la voyageuse.

-- Oh! madame!...

-- Eh bien, mon lieutenant, rpondit Mrs. Paulina Barnett en
tendant la main  Jasper Hobson, je vous demanderai la permission
de passer encore un hiver au Fort-Esprance. L'anne prochaine, il
est probable que quelque navire de la Compagnie viendra mouiller
au cap Bathurst, et j'en profiterai, car je ne serai pas fche,
aprs tre venue par la voie de terre, de m'en aller par le
dtroit de Behring.

Le lieutenant fut enchant de cette dtermination de sa compagne.
Il l'avait juge et apprcie. Une grande sympathie l'unissait 
cette vaillante femme, qui le tenait, elle, pour un homme bon et
brave. Vritablement, l'un et l'autre n'eussent pas vu venir sans
regrets l'heure de la sparation. Qui sait, d'ailleurs, si le Ciel
ne leur rservait pas encore de terribles preuves, pendant
lesquelles leur double influence devrait s'unir pour le salut
commun?

Le 20 janvier, le soleil reparut pour la premire fois et termina
la nuit polaire. Il ne demeura que quelques instants au-dessus de
l'horizon, et fut salu par les joyeux hurrahs des hiverneurs. 
compter de cette date, la dure du jour alla toujours croissant.

Pendant le mois de fvrier et jusqu'au 15 mars, il y eut encore
des successions trs brusques de beau et de mauvais temps. Les
beaux temps furent trs froids; les mauvais, trs neigeux. Pendant
ceux-l, le froid empchait les chasseurs de sortir, et pendant
ceux-ci, c'taient les temptes de neige qui les obligeaient 
rester  la maison. Il n'y eut donc que par les temps moyens que
certains travaux purent tre excuts au-dehors, mais aucune
longue excursion ne fut tente. D'ailleurs,  quoi bon s'loigner
du fort, puisque les trappes fonctionnaient avec succs. Pendant
cette fin d'hiver, des martres, des renards, des hermines, des
wolvrnes et autres prcieux animaux se firent prendre en grand
nombre, et les trappeurs ne chmrent pas, tout en restant aux
environs du cap Bathurst. Une seule excursion, faite en mars  la
baie des Morses, fit reconnatre que le tremblement de terre avait
beaucoup modifi la forme des falaises qui s'taient
singulirement abaisses. Au-del, les montagnes ignivomes,
couronnes d'une lgre vapeur, semblaient momentanment apaises.

Vers le 20 mars, les chasseurs signalrent les premiers cygnes,
qui migraient des territoires mridionaux et s'envolaient vers le
nord en poussant d'aigres sifflements. Quelques bruants de neige
et des faucons hiverneurs firent aussi leur apparition. Mais une
immense couche blanche couvrait encore le sol, et le soleil ne
pouvait fondre la surface solide de la mer et du lac.

La dbcle n'arriva que dans les premiers jours d'avril. La
rupture des glaces s'oprait avec un fracas extraordinaire,
comparable parfois  des dcharges d'artillerie. De brusques
changements, se produisirent dans la banquise. Plus d'un iceberg,
ruin par les chocs, rong  sa base, culbuta avec un bruit
terrible par suite du dplacement de son centre de gravit. De l
des boulements qui activaient le bris de l'icefield.

 cette poque, la moyenne de la temprature tait de trente-deux
degrs au-dessus de zro (0 centigr.). Aussi les premires glaces
du rivage ne tardrent pas  se dissoudre, et la banquise,
entrane par les courants polaires, recula peu  peu dans les
brumes de l'horizon. Au 15 avril, la mer tait libre, et
certainement un navire venu de l'ocan Pacifique, par le dtroit
de Behring, aprs avoir long la cte amricaine, aurait pu
atterrir au cap Bathurst.

En mme temps que l'ocan Arctique, le lac Barnett se dlivra de
sa cuirasse glace,  la grande satisfaction des milliers de
canards et autres volatiles aquatiques, qui pullulaient sur ses
bords. Mais, ainsi que l'avait prvu le lieutenant Hobson, le
primtre du lac avait t modifi par la nouvelle pente du sol.
La portion du rivage qui s'tendait devant l'enceinte du fort, et
que bornaient  l'est les collines boises, s'largit
considrablement. Jasper Hobson estima  cent cinquante pas le
recul des eaux du lac sur sa rive orientale.  l'oppos, ces eaux
durent se dplacer d'autant vers l'ouest, et inonder le pays, si
quelque barrire naturelle ne les contenait pas.

En somme, il tait fort heureux que la dnivellation du sol se ft
faite de l'est  l'ouest, car si elle se ft produite en sens
contraire, la factorerie et t invitablement submerge.

Quant  la petite rivire, elle se tarit aussitt que le dgel eut
rtabli son courant. On peut dire que ses eaux remontrent vers
leur source, la pente s'tant tablie en cet endroit du nord au
sud.

Voil, dit Jasper Hobson au sergent, une rivire  rayer de la
carte des continents polaires! Si nous n'avions eu que ce ruisseau
pour nous fournir d'eau potable, nous aurions t fort
embarrasss! Trs heureusement, il nous reste le lac Barnett, et
j'aime  penser que nos buveurs ne l'puiseront pas.

-- En effet, rpondit le sergent Long, le lac... Mais ses eaux
sont-elles restes douces?

Jasper Hobson regarda fixement son sergent, et ses sourcils se
contractrent. Cette ide ne lui tait pas encore venue, qu'une
fracture du sol avait pu tablir une communication entre la mer et
le lagon! Malheur irrparable, qui et forcment entran la ruine
et l'abandon de la nouvelle factorerie.

Le lieutenant et le sergent Long coururent en toute hte vers le
lac!... Les eaux taient douces!

Dans les premiers jours de mai, le sol, nettoy de neige en de
certains endroits, commena  reverdir sous l'influence des rayons
solaires. Quelques mousses, quelques gramines montrrent
timidement leurs petites pointes hors de terre. Les graines
d'oseille et de chochlarias semes par Mrs. Joliffe levrent
aussi. La couche de neige les avait protges contre ce rude
hiver. Mais il fallut les dfendre du bec des oiseaux et de la
dent des rongeurs. Cette importante besogne fut dvolue au digne
caporal, qui s'en acquitta avec la conscience et le srieux d'un
mannequin accroch dans un potager!

Les longs jours taient revenus. Les chasses furent reprises.

Le lieutenant Hobson voulait complter l'approvisionnement de
fourrures dont les agents du Fort-Reliance devaient prendre
livraison dans quelques semaines. Marbre, Sabine et autres
chasseurs se mirent en campagne. Leurs excursions ne furent ni
longues ni fatigantes. Jamais ils ne s'cartrent de plus de deux
milles du cap Bathurst. Jamais ils n'avaient rencontr de
territoire aussi giboyeux. Ils en taient  la fois trs surpris
et trs satisfaits. Les martres, les rennes, les livres, les
caribous, les renards, les hermines venaient au-devant des coups
de fusil.

Une seule observation  faire, au grand regret des hiverneurs qui
leur tenaient rancune, c'est qu'on ne voyait plus d'ours, pas mme
leurs traces. On et dit qu'en fuyant, les assaillants avaient
entran tous leurs congnres avec eux. Peut-tre ce tremblement
de terre avait-il plus particulirement effray ces animaux, dont
l'organisation est trs fine, et mme trs nerveuse, si,
toutefois, ce qualificatif peut s'appliquer  un simple
quadrupde!

Le mois de mai fut assez pluvieux. La neige et la pluie
alternaient. La moyenne de la temprature ne donna que quarante et
un degrs au-dessus de zro (5 centigr. au-dessus de glace). Les
brouillards furent frquents, et tellement pais parfois, qu'il
et t imprudent de s'carter du fort. Petersen et Kellet, gars
pendant quarante-huit heures, causrent les plus vives inquitudes
 leurs compagnons. Une erreur de direction, qu'ils ne pouvaient
rectifier, les avait entrans dans le sud, quand ils se croyaient
aux environs de la baie des Morses. Ils ne revinrent donc
qu'extnus et  demi morts de faim.

Juin arriva, et avec lui le beau temps et parfois une chaleur
vritable. Les hiverneurs avaient quitt leurs vtements d'hiver.
On travaillait activement  rparer la maison, qu'il s'agissait de
reprendre en sous-oeuvre. En mme temps, Jasper Hobson faisait
construire un vaste magasin  l'angle sud de la cour. Le
territoire se montrait assez giboyeux pour justifier l'opportunit
de cette construction. L'approvisionnement de fourrures tait
considrable, et il devenait ncessaire d'tablir un local
spcialement destin  l'emmagasinage des pelleteries.

Cependant, Jasper Hobson attendait de jour en jour le dtachement
que devait lui envoyer le capitaine Craventy. Bien des objets
manquaient encore  la nouvelle factorerie. Les munitions taient
 renouveler. Si ce dtachement avait quitt le Fort-Reliance ds
les premiers jours de mai, il devait atteindre vers la mi-juin le
cap Bathurst. On se souvient que c'tait le point de ralliement
convenu entre le capitaine et son lieutenant. Or, comme Jasper
Hobson avait prcisment tabli le nouveau fort au cap mme, les
agents envoys  sa rencontre ne pouvaient manquer de l'y trouver.

Donc,  partir du 15 juin, le lieutenant fit surveiller les
environs du cap. Le pavillon britannique avait t arbor au
sommet de la falaise et devait s'apercevoir de loin. Il tait
prsumable, d'ailleurs, que le convoi de ravitaillement suivrait 
peu prs l'itinraire du lieutenant, et longerait le littoral
depuis le golfe du Couronnement jusqu'au cap Bathurst. C'tait la
voie la plus sre, sinon la plus courte,  une poque de l'anne
o la mer, libre de glaces, dlimitait nettement le rivage et
permettait d'en suivre le contour.

Cependant, le mois de juin s'acheva sans que le convoi et apparu.
Jasper Hobson ressentit quelques inquitudes, surtout quand les
brouillards vinrent envelopper de nouveau le territoire. Il
craignait pour les agents aventurs sur ce dsert, et auxquels ces
brumes persistantes pouvaient opposer de srieux obstacles.

Jasper Hobson s'entretint souvent avec Mrs. Paulina Barnett, le
sergent, Mac Nap, Rae, de cet tat de choses. L'astronome Thomas
Black ne cachait point ses apprhensions, car, l'clipse une fois
observe, il comptait bien s'en retourner avec le dtachement. Or,
si le dtachement ne venait pas, il se voyait rserv  un second
hivernage, perspective qui lui souriait peu. Ce brave savant, sa
tche accomplie, ne demandait qu' s'en aller. Il faisait donc
part de ses craintes au lieutenant Hobson, qui ne savait, en
vrit, que lui rpondre.

Au 4 juillet, rien encore. Quelques hommes, envoys en
reconnaissance  trois milles sur la cte, dans le sud-est,
n'avaient dcouvert aucune trace.

Il fallut admettre alors, ou que les agents du Fort-Reliance
n'taient point partis, ou qu'ils s'taient gars en route.
Malheureusement, cette dernire hypothse devenait la plus
probable. Jasper Hobson connaissait le capitaine Craventy, et il
ne mettait point en doute que le convoi n'et quitt le Fort-
Reliance  l'poque convenue.

On conoit donc combien ses inquitudes devinrent vives! La belle
saison s'coulait. Encore deux mois, et l'hiver arctique, c'est--
dire les pres brises, les tourbillons de neige, les nuits
longues, s'abattrait sur cette portion du continent.

Le lieutenant Hobson n'tait point homme  rester dans une telle
incertitude! Il fallait prendre un parti, et voici celui auquel il
s'arrta aprs avoir consult ses compagnons. Il va sans dire que
l'astronome l'appuyait de toutes ses forces.

On tait au 5 juillet. Dans quatorze jours -- le 18 juillet --,
l'clipse solaire devait se produire. Ds le lendemain, Thomas
Black pouvait quitter le Fort-Esprance. Il fut donc dcid que
si, d'ici l, les agents attendus n'taient point arrivs, un
convoi, compos de quelques hommes et de quatre ou cinq traneaux,
quitterait la factorerie pour se rendre au lac de l'Esclave. Ce
convoi emporterait une partie des fourrures les plus prcieuses,
et, en six semaines au plus, c'est--dire vers la fin du mois
d'aot, pendant que la saison le permettait encore, il pouvait
atteindre le Fort-Reliance.

Ce point dcid, Thomas Black redevint l'homme absorb qu'il
tait, n'attendant plus que le moment o la lune, exactement
interpose entre l'astre radieux et lui, clipserait totalement
le disque du soleil!




XXIII.

L'clipse du 18 juillet 1860.


Cependant les brumes ne se dissipaient pas. Le soleil
n'apparaissait qu' travers un opaque rideau de vapeurs, ce qui ne
laissait pas de tourmenter l'astronome au sujet de son clipse.
Souvent mme, le brouillard tait si intense, que, de la cour du
fort, on ne pouvait pas apercevoir le sommet du cap.

Le lieutenant Hobson se sentait de plus en plus inquiet. Il ne
doutait pas que le convoi envoy du Fort-Reliance ne se ft gar
dans ce dsert. Et puis, de vagues apprhensions, de tristes
pressentiments agitaient son esprit. Cet homme nergique
n'envisageait pas l'avenir sans une certaine anxit. Pourquoi? Il
n'aurait pu le dire. Tout, cependant, semblait lui russir. Malgr
les rigueurs de l'hivernage, sa petite colonie jouissait d'une
sant excellente. Aucun dsaccord n'existait entre ses compagnons,
et ces braves gens s'acquittaient de leur tche avec zle. Le
territoire tait giboyeux. La rcolte de fourrures avait t
belle, et la Compagnie ne pouvait qu'tre enchante des rsultats
obtenus par son agent. En admettant mme que le Fort-Esprance ne
ft pas ravitaill, le pays offrait assez de ressources pour que
l'on pt envisager sans trop de crainte la perspective d'un second
hivernage. Pourquoi donc la confiance manquait-elle au lieutenant
Hobson?

Plus d'une fois, Mrs. Paulina Barnett et lui s'entretinrent  ce
sujet. La voyageuse cherchait  le rassurer en faisant valoir les
raisons dduites ci-dessus. Ce jour-l, se promenant avec lui sur
le rivage, elle plaida avec plus d'insistance la cause du cap
Bathurst et de la factorerie, fonde au prix de tant de peines.

Oui, madame, oui, vous avez raison, rpondit Jasper Hobson, mais
on ne commande pas  ses pressentiments! Je ne suis pourtant point
un visionnaire. Vingt fois, dans ma vie de soldat, je me suis
trouv dans des circonstances critiques, sans m'en tre mu un
instant. Eh bien, pour la premire fois, l'avenir m'inquite! Si
j'avais en face de moi un danger certain, je ne le craindrais pas.
Mais un danger vague, indtermin, que je ne fais que
pressentir!...

-- Mais quel danger? demanda Mrs. Paulina Barnett, et que
redoutez-vous, les hommes, les animaux ou les lments?

-- Les animaux? en aucune faon, rpondit le lieutenant. C'est 
eux de redouter les chasseurs du cap Bathurst. Les hommes? Non.
Ces territoires ne sont gure frquents que par les Esquimaux, et
les Indiens s'y aventurent rarement...

-- Et je vous ferai observer, monsieur Hobson, ajouta Mrs. Paulina
Barnett, que ces Canadiens, dont vous pouviez jusqu' un certain
point craindre la visite pendant la belle saison, ne sont mme pas
venus...

-- Et je le regrette, madame!

-- Quoi! vous regrettez ces concurrents dont les dispositions
envers la Compagnie sont videmment hostiles?

-- Madame, rpondit le lieutenant, je les regrette, et je ne les
regrette pas!... Cela est assez difficile  expliquer! Remarquez
que le convoi du Fort-Reliance devait arriver et qu'il n'est point
arriv. Il en est de mme des agents des Pelletiers de Saint-
Louis, qui pouvaient venir et qui ne sont point venus. Aucun
Esquimau, mme, n'a visit cette partie du littoral pendant cet
t...

-- Et votre conclusion, monsieur Hobson...? demanda Mrs. Paulina
Barnett.

-- C'est qu'on ne vient peut-tre pas au cap Bathurst et au Fort-
Esprance aussi facilement qu'on le voudrait, madame!

La voyageuse regarda le lieutenant Hobson, dont le front tait
videmment soucieux, et qui, avec un accent singulier, avait
soulign le mot facilement!

Lieutenant Hobson, lui dit-elle, puisque vous ne craignez rien,
ni de la part des animaux, ni de la part des hommes, je dois
croire que ce sont les lments...

-- Madame, rpondit Jasper Hobson, je ne sais si j'ai l'esprit
frapp, si mes pressentiments m'aveuglent, mais il me semble que
ce pays est trange. Si je l'avais mieux connu, je crois que je ne
m'y serais pas fix. Je vous ai dj fait observer certaines
particularits qui m'ont sembl inexplicables, telles que le
manque absolu de pierres sur tout le territoire, et la coupure si
nette du littoral! La formation primitive de ce bout de continent
ne me parait pas claire! Je sais bien que le voisinage d'un volcan
peut produire certains phnomnes... Vous rappelez-vous ce que je
vous ai dit au sujet des mares.

-- Parfaitement, monsieur Hobson.

-- L o la mer, d'aprs les observations faites par les
explorateurs sur ces parages, devrait monter de quinze ou vingt
pieds, elle ne s'lve que d'un pied  peine!

-- Sans doute, rpondit Mrs. Paulina Barnett, mais vous avez
expliqu cet effet par la configuration bizarre des terres, le
resserrement des dtroits...

-- J'ai tent d'expliquer, et voil tout! rpondit le lieutenant
Hobson, mais avant-hier, j'ai observ un phnomne encore plus
invraisemblable, phnomne que je ne vous expliquerai pas, et je
doute que de plus savants parvinssent  le faire.

Mrs. Paulina Barnett regarda Jasper Hobson. Que s'est-il donc
pass? lui demanda-t-elle.

-- Avant-hier, madame, c'tait jour de pleine lune, et la mare,
d'aprs l'annuaire, devait tre trs forte! Eh bien, la mer ne
s'est pas mme leve d'un pied comme autrefois! Elle ne s'est pas
leve du tout!

-- Vous avez pu vous tromper! fit observer Mrs. Paulina Barnett au
lieutenant.

-- Je ne me suis pas tromp. J'ai observ moi-mme. Avant-hier, 4
juillet, la mare a t nulle, absolument nulle sur le littoral du
cap Bathurst!

-- Et vous en concluez, monsieur Hobson?... demanda Mrs. Paulina
Barnett.

-- J'en conclus, madame, rpondit le lieutenant, ou que les lois
de la nature sont changes, ou... que ce pays est dans une
situation particulire... Ou plutt, je ne conclus pas... je
n'explique pas... je ne comprends pas... et... je suis inquiet!

Mrs. Paulina Barnett ne pressa pas davantage le lieutenant Hobson.
videmment, cette absence totale de mare tait inexplicable,
extra-naturelle, comme le serait l'absence du soleil au mridien 
l'heure de midi.  moins que le tremblement de terre n'et
tellement modifi la conformation du littoral et des terres
arctiques... Mais cette hypothse ne pouvait satisfaire un srieux
observateur des phnomnes terrestres.

Quant  penser que le lieutenant se ft tromp dans son
observation, ce n'tait pas admissible, et ce jour-l mme -- 6
juillet -- Mrs. Paulina Barnett et lui constatrent, au moyen de
repres marqus sur le littoral, que la mare, qui, il y a un an,
se dplaait au moins d'un pied en hauteur, tait maintenant
nulle, tout  fait nulle!

Le secret sur cette observation fut gard. Le lieutenant Hobson ne
voulait pas, et avec raison, jeter une inquitude quelconque dans
l'esprit de ses compagnons. Mais souvent ils pouvaient le voir,
seul, silencieux, immobile, au sommet du cap, observer la mer
libre alors, qui se dveloppait sous ses regards.

Pendant ce mois de juillet, la chasse des animaux  fourrures dut
tre suspendue. Les martres, les renards et autres avaient dj
perdu leur poil d'hiver. On se borna donc  la poursuite du gibier
comestible, des caribous, des livres polaires et autres, qui, par
un caprice au moins bizarre -- Mrs. Paulina Barnett le remarqua
elle-mme --, pullulaient littralement aux environs du cap
Bathurst, bien que les coups de fusil eussent d peu  peu les en
loigner.

Au 15 juillet, la situation n'avait pas chang. Aucune nouvelle du
Fort-Reliance. Le convoi attendu ne paraissait pas. Jasper Hobson
rsolut de mettre son projet  excution et d'aller au capitaine
Craventy, puisque le capitaine ne venait pas  lui.

Naturellement, le chef de ce petit dtachement ne pouvait tre que
le sergent Long. Le sergent aurait dsir ne pas se sparer du
lieutenant. Il s'agissait, en effet, d'une absence assez
prolonge, car on ne pouvait revenir au Fort-Esprance avant l't
prochain, et le sergent serait forc de passer la mauvaise saison
au Fort-Reliance. C'tait donc une absence de huit mois au moins.
Mac Nap ou Rae aurait certainement pu remplacer le sergent Long,
mais ces deux braves soldats taient maris. D'ailleurs, Mac Nap,
matre charpentier, et Rae, forgeron, taient ncessaires  la
factorerie, qui ne pouvait se passer de leurs services.

Telles furent les raisons que fit valoir le lieutenant Hobson et
auxquelles le sergent se rendit militairement. Quant aux quatre
soldats qui devaient l'accompagner, ce furent Belcher, Pond,
Petersen et Kellet, qui se dclarrent prts  partir.

Quatre traneaux et leur attelage de chiens furent disposs pour
ce voyage. Ils devaient porter des vivres et des fourrures, que
l'on choisit parmi les plus prcieuses, renards, hermines,
martres, cygnes, lynx, rats musqus, wolvrnes. Quant au dpart,
il fut fix au 19 juillet matin, le lendemain mme de l'clipse.
Il va sans dire que Thomas Black accompagnerait le sergent Long,
et qu'un des traneaux servirait au transport de ses instruments
et de sa personne.

Il faut avouer que ce digne savant fut bien malheureux pendant les
jours qui prcdrent le phnomne si impatiemment attendu par
lui. Les intermittences du beau temps et du mauvais temps, la
frquence des brumes, l'atmosphre, tantt charge de pluie,
tantt humide de brouillards, le vent inconstant, ne se fixant 
aucun point de l'horizon, l'inquitaient  bon droit. Il ne
mangeait pas, il ne dormait pas, il ne vivait plus. Si, pendant
les quelques minutes que durerait l'clipse, le ciel tait couvert
de vapeurs, si l'astre des nuits et l'astre du jour se drobaient
derrire un voile opaque, si lui, Thomas Black, envoy dans ce
but, ne pouvait observer ni la couronne lumineuse, ni les
protubrances rougetres, quel dsappointement! Tant de fatigues
inutilement supportes, tant de dangers courus en pure perte!

Venir si loin pour voir la lune! s'exclamait-il d'un ton
piteusement comique, et ne point la voir!

Non! il ne pouvait se faire  cette ide! Ds que l'obscurit
arrivait, le digne savant montait au sommet du cap et il regardait
le ciel. Il n'avait mme pas la consolation de pouvoir contempler
la blonde Phoeb en ce moment! La lune allait tre nouvelle dans
trois jours; elle accompagnait, par consquent, le soleil dans sa
rvolution autour du globe, et disparaissait dans son irradiation!

Thomas Black panchait souvent ses peines dans le coeur de Mrs.
Paulina Barnett. La compatissante femme ne pouvait s'empcher de
le plaindre, et, un jour, elle le rassura de son mieux, lui
assurant que le baromtre avait une certaine tendance  remonter,
lui rptant que l'on tait alors dans la belle saison!

La belle saison! s'cria Thomas Black, haussant les paules. Est-
ce qu'il y a une belle saison dans un pareil pays!

-- Mais enfin, monsieur Black, rpondit Mrs. Paulina Barnett, en
admettant que, par malchance, cette clipse vous chappe, il s'en
produira d'autres, je suppose! Celle du 18 juillet n'est sans
doute pas la dernire du sicle!

-- Non, madame, rpondit l'astronome, non. Aprs celle-ci, nous
aurons encore cinq clipses totales de soleil jusqu'en 1900: une
premire, le 31 dcembre 1861, qui sera totale pour l'ocan
Atlantique, la Mditerrane et le dsert de Sahara; une seconde,
le 22 dcembre 1870, totale pour les Acores, l'Espagne
mridionale, l'Algrie, la Sicile et la Turquie; une troisime, le
19 aot 1887, totale pour le nord-est de l'Allemagne, la Russie
mridionale et l'Asie centrale; une quatrime, le 9 aot 1896,
visible pour le Gronland, la Laponie et la Sibrie, et enfin, en
1900, le 28 mai, une cinquime qui sera totale pour les tats-
Unis, l'Espagne, l'Algrie et l'gypte.

-- Eh bien, monsieur Black, reprit Mrs. Paulina Barnett, si vous
manquez l'clipse du 18 juillet 1860, vous vous consolerez avec
celle du 31 dcembre 1861! Qu'est-ce que dix-sept mois!

-- Pour me consoler, madame, rpondit gravement l'astronome, ce ne
serait pas dix-sept mois, mais vingt-six ans que j'aurais 
attendre!

-- Et pourquoi?

-- C'est que, de toutes ces clipses, une seule, celle du 9 aot
1896, sera totale pour les lieux situs en haute latitude, tels
que Laponie, Sibrie ou Gronland!

-- Mais quel intrt avez-vous  faire une observation sous un
parallle aussi lev? demanda Mrs. Paulina Barnett.

-- Quel intrt, madame! s'cria Thomas Black, mais un intrt
scientifique de la plus haute importance. Rarement les clipses
ont t observes dans les rgions rapproches du ple, o le
soleil, peu lev au-dessus de l'horizon, prsente, en apparence,
un disque considrable. Il en est de mme pour la lune, qui vient
l'occulter, et il est possible que, dans ces conditions, l'tude
de la couronne lumineuse et des protubrances puisse tre plus
complte! Voil pourquoi, madame, je suis venu oprer au-dessus du
soixante-dixime parallle! Or, ces conditions ne se reproduiront
qu'en 1896! M'assurez-vous que je vivrai jusque-l?

 cette argumentation, il n'y avait rien  rpondre. Thomas Black
continua donc d'tre fort malheureux, car l'inconstance du temps
menaait de lui jouer un mauvais tour.

Le 16 juillet, il fit trs beau. Mais le lendemain, par contre,
temps couvert, brumes paisses. C'tait  se dsesprer. Thomas
Black fut rellement malade ce jour-l. L'tat fivreux dans
lequel il vivait depuis quelque temps menaait de dgnrer en
maladie vritable. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson
essayaient vainement de le calmer. Quant au sergent Long et aux
autres, ils ne comprenaient point qu'on se rendt si malheureux
par amour de la lune!

Le lendemain, 18 juillet, c'tait enfin le grand jour. L'clipse
totale devait durer, d'aprs les calculs des phmrides, quatre
minutes trente-sept secondes, c'est--dire de onze heures
quarante-trois minutes et quinze secondes  onze heures quarante-
sept minutes et cinquante-sept secondes du matin.

Qu'est-ce que je demande? s'criait lamentablement l'astronome en
s'arrachant les cheveux, je demande uniquement qu'un coin du ciel,
rien qu'un petit coin, celui dans lequel s'oprera l'occultation,
soit pur de tout nuage, et pendant combien de temps? pendant
quatre minutes seulement! Et puis aprs, qu'il neige, qu'il tonne,
que les lments se dchanent, je m'en moque comme un colimaon
d'un chronomtre!

Thomas Black avait quelques raisons de dsesprer tout  fait. Il
semblait probable que l'opration manquerait. Au lever du jour,
l'horizon tait couvert de brumes. De gros nuages s'levaient du
sud, prcisment sur cette partie du ciel o l'clipse devait se
produire. Mais, sans doute, le dieu des astronomes eut piti du
pauvre Black, car, vers huit heures, une brise assez vive
s'tablit dans le nord et nettoya tout le firmament!

Ah! quel cri de reconnaissance, quelles exclamations de gratitude
s'levrent de la poitrine du digne savant! Le ciel tait pur, le
soleil resplendissait, en attendant que la lune, encore perdue
dans son irradiation, l'teignt peu  peu!

Aussitt les instruments de Thomas Black furent ports et
installs au sommet du promontoire. Puis l'astronome les braqua
sur l'horizon mridional, et il attendit. Il avait retrouv toute
sa patience accoutume, tout le sang-froid ncessaire  son
observation. Que pouvait-il craindre, maintenant? Rien, si ce
n'est que le ciel ne lui tombt sur la tte!  neuf heures, il n'y
avait plus un nuage, pas une vapeur, ni  l'horizon, ni au znith!
Jamais observation astronomique ne s'tait prsente dans des
conditions plus favorables!

Jasper Hobson et tous ses compagnons, Mrs. Paulina Barnett et
toutes ses compagnes avaient voulu assister  l'opration. La
colonie entire se trouvait runie sur le cap Bathurst et
entourait l'astronome. Le soleil montait peu  peu, en dcrivant
un arc trs allong au-dessus de l'immense plaine qui s'tendait
vers le sud. Personne ne parlait. On attendait avec une sorte
d'anxit solennelle.

Vers neuf heures et demie, l'occultation commena. Le disque de la
lune mordit sur le disque du soleil. Mais le premier ne devait
couvrir compltement le second qu'entre onze heures quarante-trois
minutes quinze secondes et onze heures quarante-sept minutes
cinquante-sept secondes. C'tait le temps assign par les
phmrides  l'clipse totale, et personne n'ignore qu'aucune
erreur ne peut entacher ces calculs, tablis, vrifis, contrls
par les savants de tous les observatoires du monde.

Thomas Black avait apport dans son bagage d'astronome une
certaine quantit de verres noircis; il les distribua  ses
compagnons, et chacun put suivre les progrs du phnomne sans se
brler les yeux.

Le disque brun de la lune s'avanait peu  peu. Dj les objets
terrestres prenaient une teinte particulire de jaune orang.
L'atmosphre, au znith, avait chang de couleur.  dix heures un
quart, la moiti du disque solaire tait obscurcie. Quelques
chiens, errant en libert, allaient et venaient, montrant une
certaine inquitude et aboyant parfois d'une faon lamentable. Les
canards, immobiles sur les bords du lac, jetaient leur cri du soir
et cherchaient une place favorable pour dormir. Les mres
appelaient leurs petits, qui se rfugiaient sous leurs ailes. Pour
tous ces animaux, la nuit allait venir, et c'tait l'heure du
sommeil.

 onze heures, les deux tiers du soleil taient couverts. Les
objets avaient pris une teinte de rouge vineux. Une demi-obscurit
rgnait alors, et elle devait tre  peu prs complte pendant les
quatre minutes que durerait l'occultation totale.

Mais dj quelques plantes, Mercure, Vnus, apparaissaient, ainsi
que certaines constellations, la Chvre,   et   du Taureau, et
  d'Orion. Les tnbres s'accroissaient de minute en minute.

Thomas Black, l'oeil  l'oculaire de sa lunette, immobile,
silencieux, suivait les progrs du phnomne.  onze heures
quarante-trois, les deux disques devaient tre exactement placs
l'un devant l'autre.

Onze heures quarante-trois, dit Jasper Hobson, qui consultait
attentivement l'aiguille  secondes de son chronomtre.

Thomas Black, pench sur l'instrument, ne remuait pas. Une demi-
minute s'coula...

Thomas Black se releva, l'oeil dmesurment ouvert. Puis il se
replaa devant l'oculaire pendant une demi-minute encore, et se
relevant une seconde fois:

Mais elle s'en va! elle s'en va! S'cria-t-il d'une voix
trangle. La lune, la lune fuit! elle disparat!

En effet, le disque lunaire glissait sur celui du soleil sans
l'avoir masqu tout entier! Les deux tiers seulement de l'orbe
solaire avaient t recouverts!

Thomas Black tait retomb, stupfait! Les quatre minutes taient
passes. La lumire se refaisait peu  peu. La couronne lumineuse
ne s'tait pas produite!

Mais qu'y a-t-il? demanda Jasper Hobson.

-- Il y a! s'cria l'astronome, il y a que l'clipse n'a pas t
complte, qu'elle n'a pas t totale pour cet endroit du globe!
Vous m'entendez! pas to-ta-le!!

-- Alors, vos phmrides sont fausses!

-- Fausses! allons donc! Dites cela  d'autres, monsieur le
lieutenant!

-- Mais alors... s'cria Jasper Hobson, dont la physionomie se
modifia subitement.

-- Alors, rpondit Thomas Black, nous ne sommes pas sous le
soixante-dixime parallle!

-- Par exemple! s'cria Mrs. Paulina Barnett.

-- Nous le saurons bien! dit l'astronome, dont les yeux
respiraient  la fois la colre et le dsappointement. Dans
quelques minutes, le soleil va passer au mridien... Mon sextant,
vite! vite!

Un des soldats courut  la maison et en rapporta l'instrument
demand.

Thomas Black visa l'astre du jour, le laissa passer au mridien,
puis abaissant son sextant, et chiffrant rapidement quelques
calculs sur son carnet:

Comment tait situ le cap Bathurst, demanda-t-il, quand, il y a
un an,  notre arrive, nous l'avons relev en latitude?

-- Il tait par soixante-dix degrs quarante-quatre minutes et
trente-sept secondes! rpondit le lieutenant Hobson.

-- Eh bien, monsieur, il est maintenant par soixante-treize degrs
sept minutes et vingt secondes! Vous voyez bien que nous ne sommes
pas sous le soixante-dixime parallle!...

-- Ou plutt que nous n'y sommes plus! murmura Jasper Hobson. Une
rvlation soudaine s'tait faite dans son esprit! Tous les
phnomnes, inexpliqus jusqu'ici, s'expliquaient alors!...

Le territoire du cap Bathurst, depuis l'arrive du lieutenant
Hobson, avait driv de trois degrs dans le nord!




DEUXIME PARTIE




I.

Un fort flottant.


Le Fort-Esprance, fond par le lieutenant Jasper Hobson sur les
limites de la mer polaire, avait driv! Le courageux agent de la
Compagnie mritait-il un reproche quelconque? Non. Tout autre y
et t tromp comme lui. Aucune prvision humaine ne pouvait le
mettre en garde contre une telle ventualit. Il avait cru btir
sur le roc et n'avait pas mme bti sur le sable! Cette portion de
territoire, formant la presqu'le Victoria, que les cartes les
plus exactes de l'Amrique anglaise rattachaient au continent
amricain, s'en tait brusquement spare. Cette presqu'le
n'tait, par le fait, qu'un immense glaon d'une superficie de
cent cinquante milles carrs, dont les alluvions successives
avaient fait en apparence un terrain solide, auquel ne manquaient
ni la vgtation, ni l'humus. Lie au littoral depuis des milliers
de sicles, sans doute le tremblement de terre du 8 janvier avait
rompu ses liens, et la presqu'le s'tait faite le, mais le
errante et vagabonde que, depuis trois mois, les courants
entranaient sur l'ocan Arctique!

Oui! ce n'tait qu'un glaon qui emportait ainsi le Fort-Esprance
et ses habitants! Jasper Hobson avait immdiatement compris qu'on
ne pouvait expliquer autrement ce dplacement de la latitude
observe. L'isthme, c'est--dire la langue de terre qui runissait
la presqu'le Victoria au continent, s'tait videmment bris sous
l'effort d'une convulsion souterraine, provoque par l'ruption
volcanique, quelques mois auparavant. Tant que dura l'hiver
boral, tant que la mer demeura solidifie sous le froid intense,
cette rupture n'amena aucun changement dans la position
gographique de la presqu'le. Mais, la dbcle venue, quand les
glaons se fondirent sous les rayons solaires, lorsque la
banquise, repousse au large, eut recul derrire les limites de
l'horizon, quand la mer fut libre enfin, ce territoire, reposant
sur sa base glace, s'en alla en drive avec ses bois, ses
falaises, son promontoire, son lagon intrieur, son littoral, sous
l'influence de quelque courant inconnu. Depuis plusieurs mois, il
tait ainsi entran, sans que les hiverneurs, qui, pendant leurs
chasses, ne s'taient point loigns du Fort-EspranceFort-
Esprance, eussent pu s'en apercevoir. Aucun point de repre, des
brumes paisses arrtant le regard  quelques milles, une
immobilit apparente du sol, rien ne pouvait indiquer ni au
lieutenant Hobson, ni  ses compagnons, que de continentaux ils
fussent devenus insulaires. Il tait mme remarquable que
l'orientation de la presqu'le n'et pas chang, malgr son
dplacement, ce qui tenait sans doute  son tendue et  la
direction rectiligne du courant qu'elle suivait. En effet, si les
points cardinaux se fussent modifis par rapport au cap Bathurst,
si l'le et tourn sur elle-mme, si le soleil et la lune se
fussent levs ou couchs sur un horizon nouveau, Jasper Hobson,
Thomas Black, Mrs. Paulina Barnett ou tout autre eussent compris
ce qui s'tait pass. Mais, par une raison quelconque, le
dplacement s'tait accompli jusqu'alors suivant un des parallles
du globe, et, quoiqu'il ft rapide, on ne le sentait pas.

Jasper Hobson, bien qu'il ne doutt pas du courage, du sang-froid,
de l'nergie morale de ses compagnons, ne voulut cependant pas
leur faire connatre la vrit. Il serait toujours temps de leur
exposer la nouvelle situation qui leur tait faite, quand on
l'aurait tudie avec soin. Trs heureusement, ces braves gens,
soldats ou ouvriers, s'entendaient peu aux observations
astronomiques, ni aux questions de longitude ou de latitude, et du
changement accompli depuis quelques mois dans les coordonnes de
la presqu'le, ils ne pouvaient tirer les consquences qui
proccupaient si justement Jasper Hobson.

Le lieutenant, rsolu  se taire tant qu'il le pourrait et 
cacher une situation  laquelle il n'y avait prsentement aucun
remde, rappela toute son nergie. Par un suprme effort de
volont, qui n'chappa point  Mrs. Paulina Barnett, il redevint
matre de lui-mme, et il s'employa  consoler de son mieux
l'infortun Thomas Black, qui, lui, se lamentait et s'arrachait
les cheveux.

Car l'astronome ne se doutait en aucune faon du phnomne dont il
tait victime. N'ayant pas, comme le lieutenant, observ les
trangets de ce territoire, il ne pouvait rien comprendre, rien
imaginer en dehors de ce fait si malencontreux,  savoir: que, ce
jour-l,  l'heure indique, la lune n'avait point occult
entirement le soleil. Mais que devait-il naturellement penser?
Que,  la honte des observatoires, les phmrides taient
fausses, et que cette clipse tant dsire, son clipse  lui,
Thomas Black, qu'il tait venu chercher si loin et au prix de tant
de fatigues, n'avait jamais d tre totale pour cette zone du
sphrode terrestre, comprise sur le soixante-dixime parallle!
Non! jamais il n'et admis cela! Jamais! Aussi son dsappointement
tait-il grand, et il devait l'tre. Mais Thomas Black allait
bientt apprendre la vrit.

Cependant, Jasper Hobson, laissant croire  ses compagnons que
l'incident de l'clipse manque ne pouvait intresser que
l'astronome et ne les concernait en rien, les avait engags 
reprendre leurs travaux, ce qu'ils allaient faire. Mais, au moment
o ils se prparaient  quitter le sommet du cap Bathurst, afin de
rentrer dans la factorerie, le caporal Joliffe, s'arrtant
soudain:

Mon lieutenant, dit-il en s'approchant, la main au bonnet,
pourrais-je vous faire une simple question?

-- Sans doute, caporal, rpondit Jasper Hobson, qui ne savait trop
o son subordonn voulait en venir. Voyons, parlez!

Mais le caporal ne parlait pas. Il hsitait. Sa petite femme le
poussa du coude.

Eh bien, mon lieutenant, reprit le caporal, c'est  propos de ce
soixante-dixime degr de latitude. Si j'ai bien compris, nous ne
sommes pas o vous croyiez tre...

Le lieutenant frona le sourcil. En effet, rpondit-il
vasivement... nous nous tions tromps dans nos calculs... notre
premire observation a t fausse. Mais pourquoi... en quoi cela
peut-il vous proccuper?

-- C'est  cause de la paie, mon lieutenant, rpondit le caporal,
qui prit un air trs malin. Vous savez bien, la double paie
promise par la Compagnie...

Jasper Hobson respira. En effet, ses hommes, on s'en souvient,
avaient droit  une solde plus leve, s'ils parvenaient 
s'tablir sur le soixante-dixime parallle ou au-dessus. Le
caporal Joliffe, toujours intress, n'avait vu en tout cela
qu'une question d'argent, et il pouvait craindre que la prime ne
ft point encore acquise.

Rassurez-vous, caporal, rpondit Jasper Hobson en souriant, et
rassurez aussi vos braves camarades. Notre erreur, qui est
vraiment inexplicable, ne vous portera heureusement aucun
prjudice. Nous ne sommes pas au-dessous, mais au-dessus du
soixante-dixime parallle, et, par consquent, vous serez pays
double.

-- Merci, mon lieutenant, dit le caporal, dont le visage rayonna,
merci. Ce n'est pas que l'on tienne  l'argent, mais c'est ce
maudit argent qui vous tient.

Sur cette rflexion, le caporal Joliffe et ses compagnons se
retirrent sans souponner en aucune faon la terrible et trange
modification qui s'tait accomplie dans la nature et la situation
de ce territoire.

Le sergent Long se disposait aussi  redescendre vers la
factorerie, quand Jasper Hobson, l'arrtant, lui dit:

Restez, sergent Long.

Le sous-officier fit demi-tour sur ses talons et attendit que le
lieutenant lui adresst la parole.

Les seules personnes qui occupaient alors le sommet du promontoire
taient Mrs. Paulina Barnett, Madge, Thomas Black, le lieutenant
et le sergent.

Depuis l'incident de l'clipse, la voyageuse n'avait pas prononc
une parole. Elle interrogeait du regard Jasper Hobson, qui
semblait l'viter. Le visage de la courageuse femme montrait plus
de surprise que d'inquitude. Avait-elle compris?
L'claircissement s'tait-il brusquement fait  ses yeux comme aux
yeux du lieutenant Hobson? Connaissait-elle la situation, et son
esprit pratique en avait-il dduit les consquences? Quoi qu'il en
ft, elle se taisait et demeurait appuye sur Madge, dont le bras
entourait sa taille.

Quant  l'astronome, il allait et venait. Il ne pouvait tenir en
place. Ses cheveux taient hrisss. Il gesticulait. Il frappait
dans ses mains et les laissait retomber. Des interjections de
dsespoir s'chappaient de ses lvres. Il montrait le poing au
soleil! Il le regardait en face, au risque de se brler les yeux!

Enfin, aprs quelques minutes, son agitation intrieure se calma.
Il sentit qu'il pourrait parler, et, les bras croiss, l'oeil
enflamm, la face colre, le front menaant, il vint se planter
carrment devant le lieutenant Hobson.

 nous deux! s'cria-t-il,  nous deux, monsieur l'agent de la
Compagnie de la baie d'Hudson!

Cette appellation, ce ton, cette pose ressemblaient singulirement
 une provocation. Jasper Hobson ne voulut point s'y arrter, et
il se contenta de regarder le pauvre homme, dont il comprenait
bien le dsappointement immense.

Monsieur Hobson, dit Thomas Black avec l'accent d'une irritation
mal contenue, m'apprendrez-vous ce que cela signifie, s'il vous
plat? Est-ce une mystification provenant de votre fait? Dans ce
cas, monsieur, elle frapperait plus haut que moi, entendez-vous,
et vous pourriez avoir  vous en repentir!

-- Que voulez-vous dire, monsieur Black? demanda tranquillement
Jasper Hobson.

-- Je veux dire, monsieur, reprit l'astronome, que vous vous tiez
engag  conduire votre dtachement sur la limite du soixante-
dixime degr de latitude...

-- Ou au-del, rpondit Jasper Hobson.

-- Au-del, monsieur, s'cria Thomas Black. Eh! qu'avais-je 
faire au-del? Pour observer cette clipse totale de soleil, je ne
devais pas m'carter de la ligne d'ombre circulaire que
dlimitait, en cette partie de l'Amrique anglaise, le soixante-
dixime parallle, et nous voil  trois degrs au-dessus!

-- Eh bien, monsieur Black, rpondit Jasper Hobson du ton le plus
tranquille, nous nous sommes tromps, voil tout.

-- Voil tout! s'cria l'astronome, que le calme du lieutenant
exasprait.

-- Je vous ferai d'ailleurs observer, reprit Jasper Hobson, que si
je me suis tromp, vous avez partag mon erreur, vous, monsieur
Black, car,  notre arrive au cap Bathurst, c'est ensemble, vous
avec vos instruments, moi avec les miens, que nous avons relev sa
situation en latitude. Vous ne pouvez donc me rendre responsable
d'une erreur d'observation que vous avez commise pour votre part!

 cette rponse, Thomas Black fut aplati, et, malgr sa profonde
irritation, ne sut que rpliquer. Pas d'excuse admissible! S'il y
avait eu faute, il tait coupable, lui aussi. Et, dans l'Europe
savante,  l'observatoire de Greenwich, que penserait-on d'un
astronome assez maladroit pour se tromper dans une observation de
latitude? Un Thomas Black commettre une erreur de trois degrs en
prenant la hauteur du soleil, et en quelles circonstances? Quand
la dtermination exacte d'un parallle devait le mettre  mme
d'observer une clipse totale, dans des conditions qui ne devaient
plus se reproduire avant longtemps! Thomas Black tait un savant
dshonor!

Mais comment, s'cria-t-il en s'arrachant encore une fois les
cheveux, comment ai-je pu me tromper ainsi? Mais je ne sais donc
plus manier un sextant! Je ne sais donc plus calculer un angle! Je
suis donc aveugle! S'il en est ainsi, je n'ai plus qu' me
prcipiter du haut de ce promontoire, la tte la premire!...

-- Monsieur Black, dit alors Jasper Hobson d'une voix grave, ne
vous accusez pas, vous n'avez commis aucune erreur d'observation,
vous n'avez aucun reproche  vous faire!

-- Alors, vous seul...

-- Je ne suis pas plus coupable que vous, monsieur Black. Veuillez
m'couter, je vous en prie, vous aussi, madame, ajouta-t-il en se
retournant vers Mrs. Paulina Barnett; vous aussi, Madge, vous
aussi, sergent Long. Je ne vous demande qu'une chose, le secret le
plus absolu sur ce que je vais vous apprendre. Il est inutile
d'effrayer, de dsesprer peut-tre nos compagnons d'hivernage.

Mrs. Paulina Barnett, sa compagne, le sergent, Thomas Black,
s'taient rapprochs du lieutenant. Ils ne rpondirent pas, mais
il y eut comme un consentement tacite  garder le secret sur la
rvlation qui allait leur tre faite.

Mes amis, dit Jasper Hobson, quand, il y a un an, arrivs en ce
point de l'Amrique anglaise, nous avons relev la position du cap
Bathurst, ce cap se trouvait situ exactement sur le soixante-
dixime parallle, et si maintenant il se trouve au-del du
soixante-douzime degr de latitude, c'est--dire  trois degrs
plus au nord, c'est qu'il a driv.

-- Driv! s'cria Thomas Black.  d'autres, monsieur! Depuis
quand un cap drive-t-il?

-- Cela est pourtant ainsi, monsieur Black; rpondit gravement le
lieutenant Hobson. Toute cette presqu'le Victoria n'est plus
qu'une le de glace. Le tremblement de terre l'a dtache du
littoral amricain, et maintenant un des grands courants arctiques
l'entrane!...

-- O? demanda le sergent Long.

-- O il plaira  Dieu! rpondit Jasper Hobson. Les compagnons du
lieutenant demeurrent silencieux. Leurs regards se portrent
involontairement vers le sud, au-del des vastes plaines, du ct
de l'isthme rompu, mais de la place qu'ils occupaient, sauf vers
le nord, ils ne pouvaient apercevoir l'horizon de mer qui
maintenant les entourait de toutes parts. Si le cap Bathurst et
mesur quelques centaines de pieds de plus au-dessus du niveau de
l'Ocan, le primtre de leur domaine serait nettement apparu 
leurs yeux, et ils auraient vu qu'il s'tait chang en le.

Une vive motion leur serra le coeur,  la vue du Fort-Esprance
et de ses habitants, entrans au large de toute terre, et devenus
avec lui le jouet des vents et des flots.

Ainsi, monsieur Hobson, dit alors Mrs. Paulina Barnett, ainsi
s'expliquent toutes les singularits inexplicables que vous aviez
observes sur ce territoire?

-- Oui, madame, rpondit le lieutenant, tout s'explique. Cette
presqu'le Victoria, le maintenant, que nous croyions, que nous
devions croire inbranlablement fixe sur sa base, n'tait qu'un
vaste glaon, soud depuis des sicles au continent amricain. Peu
 peu, le vent y a jet la terre, le sable, et sem ces germes qui
ont produit les bois et les mousses. Les nuages lui ont vers
l'eau douce du lagon et de la petite rivire. La vgtation l'a
transforme! Mais sous ce lac, sous cette terre, sous ce sable,
sous nos pieds enfin, il existe un sol de glace qui flotte sur la
mer, en raison de sa lgret spcifique. Oui! c'est un glaon qui
nous porte et qui nous emporte, et voil pourquoi, depuis que nous
l'habitons, nous n'avons trouv ni un caillou, ni une pierre  sa
surface! Voil pourquoi ses rivages taient coups  pic,
pourquoi, lorsque nous avons creus le pige  rennes, la glace
est apparue  dix pieds au-dessous du sol, pourquoi, enfin, la
mare tait insensible sur ce littoral, puisque le flux et le
reflux soulevaient et abaissaient toute la presqu'le avec eux!

-- Tout s'explique, en effet, monsieur Hobson, rpondit Mrs.
Paulina Barnett, et vos pressentiments ne vous ont pas tromp. Je
vous demanderai, cependant,  propos de ces mares, pourquoi,
nulles maintenant, elles taient encore lgrement sensibles 
notre arrive au cap Bathurst?

-- Prcisment, madame, rpondit le lieutenant Hobson, parce que,
 notre arrive, la presqu'le tenait encore par son isthme
flexible au continent amricain. Elle opposait ainsi une certaine
rsistance au flux, et, sur son littoral du nord, la surface des
eaux se dplaait de deux pieds environ, au lieu des vingt pieds
qu'elle aurait d marquer au-dessus de l'tiage. Aussi, du moment
que la rupture a t produite par le tremblement de terre, du
moment que la presqu'le, libre tout entire, a pu monter et
descendre avec le flot et le jusant, la mare est devenue
absolument nulle, et c'est ce que nous avons constat ensemble, il
y a quelques jours, au moment de la nouvelle lune!

Thomas Black, malgr son dsespoir bien naturel, avait cout avec
un extrme intrt les explications de Jasper Hobson. Les
consquences mises par le lieutenant durent lui paratre
absolument justes; mais, furieux qu'un pareil phnomne, si rare,
si inattendu, si absurde, -- ainsi disait-il, --se ft
prcisment produit pour lui faire manquer l'observation de son
clipse, il ne dit pas un mot, et demeura sombre et, pour ainsi
dire, tout honteux.

Pauvre monsieur Black! dit alors Mrs. Paulina Barnett, il faut
convenir que jamais astronome, depuis que le monde existe, ne
s'est vu expos  pareille msaventure!

-- En tout cas, madame, rpondit Jasper Hobson, il n'y a
aucunement de notre faute! On ne pourra rien reprocher, ni  vous,
ni  moi. La nature a tout fait, et elle est la seule coupable! Le
tremblement de terre a bris le lien qui rattachait la presqu'le
au continent, et nous sommes bien rellement emports sur une le
flottante. Et cela explique encore pourquoi les animaux 
fourrures et autres, emprisonns comme nous sur ce territoire,
sont si nombreux aux environs du fort!

-- Et pourquoi, dit Madge, nous n'avons pas eu, depuis la belle
saison, la visite de ces concurrents dont vous redoutiez la
prsence, monsieur Hobson!

-- Et pourquoi, ajouta le sergent, le dtachement envoy par le
capitaine Craventy n'a pu arriver jusqu'au cap Bathurst!

-- Et pourquoi, enfin, dit Mrs. Paulina Barnett, en regardant le
lieutenant, je dois renoncer  tout espoir, pour cette anne du
moins, de retourner en Europe!

La voyageuse avait fait cette dernire rflexion d'un ton qui
prouvait qu'elle se rsignait  son sort beaucoup plus
philosophiquement qu'on ne l'aurait suppos. Elle semblait avoir
pris soudain son parti de cette trange situation, qui lui
rservait, sans doute, une srie d'observations intressantes.
D'ailleurs, quand elle se ft dsespre, quand tous ses
compagnons se seraient plaints, quand ils auraient rcrimin,
pouvaient-ils empcher ce qui tait? pouvaient-ils enrayer la
course de l'le errante? pouvaient-ils, par une manoeuvre
quelconque, la rattacher  un continent? Non. Dieu seul disposait
de l'avenir du Fort-Esprance. Il fallait donc se soumettre  sa
volont.




II.

O l'on est.


La situation nouvelle, imprvue, cre aux agents de la Compagnie,
voulait tre tudie avec le plus grand soin, et c'est ce que
Jasper Hobson avait hte de faire, la carte sous les yeux. Mais il
fallait ncessairement attendre au lendemain, afin de relever la
position en longitude de l'le Victoria -- c'est le nom qui lui
fut conserv --, comme elle venait de l'tre en latitude. Pour
faire ce calcul, il tait ncessaire de prendre deux hauteurs du
soleil, avant et aprs midi, et de mesurer deux angles horaires.

 deux heures du soir, le lieutenant Hobson et Thomas Black
relevrent au sextant l'lvation du soleil au-dessus de
l'horizon. Le lendemain, ils comptaient, vers dix heures du matin,
recommencer la mme opration, afin de dduire des deux hauteurs
la longitude du point alors occup par l'le sur l'Ocan polaire.

Mais ils ne redescendirent pas immdiatement au fort, et la
conversation continua assez longtemps entre Jasper Hobson,
l'astronome, le sergent, Mrs. Paulina Barnett et Madge. Cette
dernire ne songeait gure  elle, tant toute rsigne aux
volonts de la Providence. Quant  sa matresse, sa fille
Paulina, elle ne pouvait la regarder sans motion, songeant aux
preuves et peut-tre aux catastrophes que l'avenir lui rservait.
Madge tait prte  donner sa vie pour Paulina, mais ce sacrifice
sauverait-il celle qu'elle aimait plus que tout au monde? En tout
cas, elle le savait, Mrs. Paulina Barnett n'tait pas femme  se
laisser abattre. Cette me vaillante envisageait dj l'avenir
sans terreur, et, il faut le dire, elle n'aurait encore eu aucune
raison de dsesprer.

En effet, il n'y avait pas pril imminent pour les habitants du
Fort-Esprance, et mme tout portait  croire qu'une catastrophe
suprme serait conjure. C'est ce que Jasper Hobson expliqua
clairement  ses compagnons.

Deux dangers menaaient l'le flottante, au large du continent
amricain, deux seulement:

Ou elle serait entrane par les courants de la mer libre jusqu'
ces hautes latitudes polaires, d'o l'on ne revient pas.

Ou les courants l'emporteraient au sud, peut-tre  travers le
dtroit de Behring, et jusque dans l'ocan Pacifique.

Dans le premier cas, les hiverneurs, pris par les glaces, barrs
par l'infranchissable banquise, n'ayant plus aucune communication
possible avec leurs semblables, priraient de froid ou de faim
dans les solitudes hyperborennes.

Dans le second cas, l'le Victoria, repousse par les courants
jusque dans les eaux plus chaudes du Pacifique, fondrait peu  peu
par sa base et s'abmerait sous les pieds de ses habitants.

Dans cette double hypothse, c'tait la perte invitable du
lieutenant Jasper Hobson, de tous ses compagnons et de la
factorerie leve au prix de tant de fatigues.

Mais ces deux cas se prsenteraient-ils l'un ou l'autre? Non. Ce
n'tait pas probable.

En effet, la saison d't tait fort avance. Avant trois mois, la
mer serait solidifie sous les premiers froids du ple. Le champ
de glace s'tablirait sur toute la mer, et, au moyen des
traneaux, on pourrait gagner la terre la plus rapproche, soit
l'Amrique russe, si l'le s'tait maintenue dans l'est, soit la
cte d'Asie, si, au contraire, elle avait t repousse dans
l'ouest.

Car, ajoutait Jasper Hobson, nous ne sommes aucunement matres de
notre le flottante. N'ayant point de voile  hisser comme sur un
navire, nous ne pouvons lui imprimer une direction. O elle nous
mnera, nous irons.

L'argumentation du lieutenant Hobson, trs claire, trs nette, fut
admise sans contestation. Il tait certain que les grands froids
de l'hiver souderaient au vaste icefield l'le Victoria, et il
tait prsumable mme qu'elle ne driverait ni trop au nord ni
trop au sud. Or, quelques cents milles  franchir sur les champs
de glace n'taient pas pour embarrasser ces hommes courageux et
rsolus, habitus aux climats polaires et aux longues excursions
des contres arctiques. Ce serait, il est vrai, abandonner ce
Fort-Esprance, objet de tous leurs soins, ce serait perdre le
bnfice de tant de travaux mens  bonne fin, mais qu'y faire? La
factorerie, tablie sur ce sol mouvant, ne devait plus rendre
aucun service  la Compagnie de la baie d'Hudson. D'ailleurs, un
jour ou l'autre, tt ou tard, un effondrement de l'le
l'entranerait au fond de l'Ocan. Il fallait donc l'abandonner,
ds que les circonstances le permettraient.

La seule chance dfavorable -- et le lieutenant insista
particulirement sur ce point --, c'tait que pendant huit  neuf
semaines encore, avant la solidification de la mer Arctique, l'le
Victoria ft entrane trop au nord ou trop au sud. Et l'on voit,
en effet, dans les rcits des hiverneurs, des exemples de drives
qui se sont accomplies sur un trs long espace et sans qu'on ait
pu les enrayer.

Tout dpendait donc des courants inconnus qui s'tablissaient 
l'ouvert du dtroit de Behring, et il importait de relever avec
soin leur direction sur la carte de l'ocan Arctique. Jasper
Hobson possdait une de ces cartes, et il pria Mrs. Paulina
Barnett, Madge, l'astronome et le sergent de le suivre dans sa
chambre; mais avant de quitter le sommet du cap Bathurst, il leur
recommanda encore une fois le secret le plus absolu sur la
situation actuelle.

La situation n'est pas dsespre, tant s'en faut, ajouta-t-il,
et, par consquent, je trouve inutile de jeter le trouble dans
l'esprit de nos compagnons, qui ne feraient peut-tre pas comme
nous la part des bonnes et des mauvaises chances.

-- Cependant, fit observer Mrs. Paulina Barnett, ne serait-il pas
prudent de construire ds maintenant une embarcation assez grande
pour nous contenir tous, et qui pt tenir la mer pendant une
traverse de quelques centaines de milles?

-- Cela sera prudent, en effet, rpondit le lieutenant Hobson, et
nous le ferons. J'imaginerai quelque prtexte pour commencer ce
travail sans retard, et je donnerai des ordres en consquence au
matre charpentier pour qu'il procde  la construction d'une
embarcation solide. Mais, pour moi, ce mode de rapatriement ne
devra tre qu'un pis aller. L'important, c'est d'viter de se
trouver sur l'le au moment de la dislocation des glaces, et nous
devrons tout faire pour gagner  pied le continent, ds que
l'Ocan aura t solidifi par l'hiver.

C'tait, en effet, la meilleure faon de procder. Il fallait au
moins trois mois pour qu'une embarcation de trente  trente-cinq
tonneaux ft construite, et,  ce moment, on ne pourrait s'en
servir, puisque la mer ne serait plus libre. Mais si alors le
lieutenant pouvait rapatrier la petite colonie en la guidant 
travers le champ de glace jusqu'au continent, ce serait un heureux
dnouement de la situation, car embarquer tout son monde 
l'poque de la dbcle serait un expdient fort prilleux. C'tait
donc avec raison que Jasper Hobson regardait ce bateau projet
comme un pis aller, et son opinion fut partage de tous.

Le secret fut de nouveau promis au lieutenant Hobson, qui tait le
meilleur juge de la question; et quelques minutes plus tard, aprs
avoir quitt le cap Bathurst, les deux femmes et les trois hommes
s'attablaient dans la grande salle du Fort-Esprance, salle alors
inoccupe, car chacun vaquait aux travaux du dehors.

Une excellente carte des courants atmosphriques et ocaniques fut
apporte par le lieutenant, et l'on procda  un examen minutieux
de cette portion de la mer Glaciale qui s'tend depuis le cap
Bathurst jusqu'au dtroit de Behring.

Deux courants principaux divisent ces parages dangereux compris
entre le Cercle polaire et cette zone peu connue, appele passage
du nord-ouest, depuis l'audacieuse dcouverte de Mac Clure, -- du
moins les observations hydrographiques n'en dsignent pas
d'autres.

L'un porte le nom de courant du Kamtchatka. Aprs avoir pris
naissance au large de la presqu'le de ce nom, il suit la cte
asiatique et traverse le dtroit de Behring en touchant le cap
Oriental, pointe avance du pays des Tchouktchis. Sa direction
gnrale du sud au nord s'inflchit brusquement  six cents milles
environ au-del du dtroit, et il se dveloppe franchement vers
l'est,  peu prs suivant le parallle du passage de Mac Clure,
qu'il tend sans doute  rendre praticable pendant les quelques
mois de la saison chaude.

L'autre courant, nomm courant de Behring, se dirige en sens
contraire. Aprs avoir prolong la cte amricaine de l'est 
l'ouest et  cent milles au plus du littoral, il va, pour ainsi
dire, heurter le courant du Kamtchatka,  l'ouvert du dtroit,
puis, descendant au sud et se rapprochant des rivages de
l'Amrique russe, il finit par se briser  travers la mer de
Behring sur cette espce de digue circulaire des les
Aloutiennes.

Cette carte donnait fort exactement le rsum des observations
nautiques les plus rcentes. On pouvait donc s'y fier.

Jasper Hobson l'examina attentivement avant de se prononcer. Puis,
aprs avoir pass la main sur son front, comme s'il et voulu
chasser quelque fcheux pressentiment:

Il faut esprer, mes amis, dit-il, que la fatalit ne nous
entranera pas jusqu' ces lointains parages. Notre le errante
courrait le risque de n'en plus jamais sortir.

-- Et pourquoi, monsieur Hobson? demanda vivement Mrs. Paulina
Barnett.

-- Pourquoi, madame? rpondit le lieutenant. Regardez bien cette
portion de l'ocan Arctique, et vous allez facilement le
comprendre. Deux courants, dangereux pour nous, y coulent en sens
inverse. Au point o ils se rencontrent, l'le serait forcment
immobilise, et  une grande distance de toute terre. En ce point
prcis, elle hivernerait pendant la mauvaise saison, et quand la
dbcle des glaces se produirait, ou elle suivrait le courant du
Kamtchatka jusqu'au milieu des contres perdues du nord-ouest, ou
elle subirait l'influence du courant de Behring et irait s'abmer
dans les profondeurs du Pacifique.

-- Cela n'arrivera pas, monsieur le lieutenant, dit Madge avec
l'accent d'une foi sincre, Dieu ne le permettra pas.

-- Mais, reprit Mrs. Paulina Barnett, je ne puis imaginer sur
quelle partie de la mer polaire nous flottons en ce moment, car je
ne vois au large du cap Bathurst que ce dangereux courant du
Kamtchatka qui porte directement vers le nord-ouest. N'est-il pas
 craindre qu'il ne nous ait saisis dans son cours, et que nous ne
fassions route vers les terres de la Gorgie septentrionale?

-- Je ne le pense pas, rpondit Jasper Hobson, aprs un moment de
rflexion.

-- Pourquoi n'en serait-il pas ainsi?

-- Parce que ce courant est rapide, madame, et que depuis trois
mois, si nous l'avions suivi, nous aurions quelque cte en vue, --
ce qui n'est pas.

-- O supposez-vous que nous nous trouvions alors? demanda la
voyageuse.

-- Mais sans doute, rpondit Jasper Hobson, entre ce courant du
Kamtchatka et le littoral, probablement dans une sorte de vaste
remous qui doit exister sur la cte.

-- Cela ne peut tre, monsieur Hobson, rpondit vivement Mrs.
Paulina Barnett.

-- Cela ne peut tre? rpta le lieutenant. Et pour quelle raison,
madame?

-- Parce que l'le Victoria, prise dans un remous, et, par
consquent, sans direction fixe, et certainement obi  un
mouvement de rotation quelconque. Or, puisque son orientation n'a
pas chang depuis trois mois, c'est que cela n'est pas.

-- Vous avez raison, madame, rpondit Jasper Hobson. Vous
comprenez parfaitement ces choses et je n'ai rien  rpondre 
votre observation, --  moins toutefois qu'il n'existe quelque
courant inconnu qui ne soit point encore port sur cette carte.
Vraiment, cette incertitude est affreuse. Je voudrais tre 
demain pour tre dfinitivement fix sur la situation de l'le.

-- Demain arrivera, rpondit Madge.

Il n'y avait donc plus qu' attendre. On se spara. Chacun reprit
ses occupations habituelles. Le sergent Long prvint ses
compagnons que le dpart pour le Fort-Reliance, fix au lendemain,
n'aurait pas lieu. Il leur donna pour raison que, toute rflexion
faite, la saison tait trop avance pour permettre d'atteindre la
factorerie avant les grands froids, que l'astronome se dcidait 
subir un nouvel hivernage, afin de complter ses observations
mtorologiques, que le ravitaillement du Fort-Esprance n'tait
pas indispensable, etc., -- toutes choses dont ces braves gens se
proccupaient peu.

Une recommandation spciale fut faite aux chasseurs par le
lieutenant Hobson, la recommandation d'pargner dsormais les
animaux  fourrures, dont il n'avait que faire, mais de se
rabattre sur le gibier comestible, afin de renouveler les rserves
de la factorerie. Il leur dfendit aussi de s'loigner du fort de
plus de deux milles, ne voulant pas que Marbre, Sabine ou autres
chasseurs se trouvassent inopinment en face d'un horizon de mer,
l o se dveloppait, il y a quelques mois, l'isthme qui
runissait la presqu'le Victoria au continent amricain. Cette
disparition de l'troite langue de terre et, en effet, dvoil la
situation.

Cette journe parut interminable au lieutenant Hobson. Il retourna
plusieurs fois au sommet du cap Bathurst, seul ou accompagn de
Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse, me vigoureusement trempe, ne
s'effrayait aucunement. L'avenir ne lui paraissait pas redoutable.
Elle plaisanta mme en disant  Jasper Hobson que cette le
errante, qui les portait alors, tait peut-tre le vrai vhicule
pour aller au ple Nord! Avec un courant favorable, pourquoi
n'atteindrait-on pas cet inaccessible point du globe?

Le lieutenant Hobson hochait la tte en coutant sa compagne
dvelopper cette thorie, mais ses yeux ne quittaient point
l'horizon et cherchaient si quelque terre, connue ou inconnue,
n'apparatrait pas au loin. Mais le ciel et l'eau se confondaient
insparablement sur une ligne circulaire dont rien ne troublait la
nettet, -- ce qui confirmait Jasper Hobson dans cette pense que
l'le Victoria drivait plutt vers l'ouest qu'en toute autre
direction.

Monsieur Hobson, lui demanda Mrs. Paulina Barnett, est-ce que
vous n'avez pas l'intention de faire le tour de notre le, et cela
le plus tt possible?

-- Si vraiment, madame, rpondit le lieutenant Hobson. Ds que
j'aurai relev sa situation, je compte en reconnatre la forme et
l'tendue. C'est une mesure indispensable pour apprcier dans
l'avenir les modifications qui se produiraient. Mais il y a toute
apparence qu'elle s'est rompue  l'isthme mme, et que, par
consquent, la presqu'le tout entire s'est transforme en le
par cette rupture.

-- Singulire destine que la ntre, monsieur Hobson! reprit Mrs.
Paulina Barnett. D'autres reviennent de leurs voyages, aprs avoir
ajout quelques nouvelles terres au contingent gographique! Nous,
au contraire, nous l'aurons amoindri, en rayant de la carte cette
prtendue presqu'le Victoria!

Le lendemain, 18 juillet,  dix heures du matin, par un ciel pur,
Jasper Hobson prit une bonne hauteur du soleil. Puis, chiffrant ce
rsultat et celui de l'observation de la veille, il dtermina
mathmatiquement la longitude du lieu.

Pendant l'opration, l'astronome n'avait pas mme paru. Il boudait
dans sa chambre, -- comme un grand enfant qu'il tait, d'ailleurs,
en dehors de la vie scientifique.

L'le se trouvait alors par 15737' de longitude,  l'ouest du
mridien de Greenwich.

La latitude obtenue la veille, au midi qui suivit l'clipse,
tait, on le sait, de 737'20".

Le point fut report sur la carte, en prsence de Mrs. Paulina
Barnett et du sergent Long.

Il y eut l un moment d'extrme anxit, et voici quel fut le
rsultat du pointage.

En ce moment, l'le errante se trouvait reporte dans l'ouest,
ainsi que l'avait prvu le lieutenant Hobson, mais un courant non
marqu sur la carte, un courant inconnu des hydrographes de ces
ctes, l'entranait videmment vers le dtroit de Behring. Tous
les dangers pressentis par Jasper Hobson taient donc  craindre,
si, avant l'hiver, l'le Victoria n'tait pas ramene au littoral.

Mais  quelle distance exacte sommes-nous du continent amricain?
demanda la voyageuse. Voil, pour l'instant, quelle est la
question intressante.

Jasper Hobson prit son compas et mesura avec soin la plus troite
portion de mer, laisse sur la carte entre le littoral et le
soixante treizime parallle.

Nous sommes actuellement  plus de deux cent cinquante milles de
cette extrmit nord de l'Amrique russe, forme par la pointe
Barrow, rpondit-il.

-- Il faudrait savoir alors de combien de milles l'le a driv
depuis la position occupe autrefois par le cap Bathurst? demanda
le sergent Long.

-- De sept cents milles au moins, rpondit Jasper Hobson, aprs
avoir  nouveau consult la carte.

-- Et  quelle poque,  peu prs, peut-on admettre que la drive
ait commenc?

-- Sans doute vers la fin d'avril, rpondit le lieutenant Hobson.
 cette poque, en effet, l'icefield s'est dsagrg, et les
glaons que le soleil ne fondait pas ont t entrans vers le
nord. On peut donc admettre que l'le Victoria, sollicite par ce
courant parallle au littoral, drive vers l'ouest depuis trois
mois environ, ce qui donnerait une moyenne de neuf  dix milles
par jour.

-- Mais n'est-ce point une vitesse considrable? demanda Mrs.
Paulina Barnett.

-- Considrable en effet, rpondit Jasper Hobson, et vous jugez
jusqu'o nous pouvons tre entrans pendant les deux mois d't
qui laisseront libre encore cette portion de l'ocan Arctique!

Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long demeurrent
silencieux pendant quelques instants. Leurs yeux ne quittaient pas
la carte de ces rgions polaires qui se dfendent si obstinment
contre les investigations de l'homme, et vers lesquelles ils se
sentaient irrsistiblement emports!

Ainsi, dans cette situation, nous n'avons rien  faire, rien 
tenter? demanda la voyageuse.

-- Rien, madame, rpondit le lieutenant Hobson, rien. Il faut
attendre, il faut appeler de tous nos voeux cet hiver arctique, si
gnralement, si justement redout des navigateurs, et qui seul
peut nous sauver. L'hiver, c'est la glace, madame, et la glace,
c'est notre ancre de salut, notre ancre de misricorde, la seule
qui puisse arrter la marche de l'le errante.




III.

Le tour de l'le.


 compter de ce jour, il fut dcid que le point serait fait,
ainsi que cela se pratique  bord d'un navire, toutes les fois que
l'tat de l'atmosphre rendrait cette opration possible. Cette
le Victoria, n'tait-ce pas, dsormais, un vaisseau dsempar,
errant  l'aventure, sans voiles, sans gouvernail?

Le lendemain, aprs le relvement, Jasper Hobson constata que
l'le, sans avoir chang sa direction en latitude, s'tait encore
porte de quelques milles plus  l'ouest. Ordre fut donn au
charpentier Mac Nap de procder  la construction d'une vaste
embarcation. Jasper Hobson donna pour prtexte qu'il voulait,
l't prochain, oprer une reconnaissance du littoral jusqu'
l'Amrique russe. Le charpentier, sans en demander davantage,
s'occupa donc de choisir ses bois, et il prit pour chantier la
grve situe au pied du cap Bathurst, de manire  pouvoir lancer
facilement son bateau  la mer.

Ce jour-l mme, le lieutenant Hobson aurait voulu mettre 
excution ce projet qu'il avait form de reconnatre ce territoire
sur lequel ses compagnons et lui taient emprisonns maintenant.
Des changements considrables pouvaient se produire dans la
configuration de cette le de glace, expose  l'influence de la
temprature variable des eaux, et il importait d'en dterminer la
forme actuelle, sa superficie, et mme son paisseur en de
certains endroits. La ligne de rupture, trs vraisemblablement
l'isthme, devait tre examine avec soin, et, sur cette cassure
neuve encore, peut-tre distinguerait-on ces couches stratifies
de glace et de terre qui constituaient le sol de l'le.

Mais, ce jour-l, l'atmosphre s'embruma subitement, et une forte
bourrasque, accompagne de brumailles, se dclara dans l'aprs-
dner. Bientt le ciel se chargea et la pluie tomba  torrents.
Une grosse grle crpita sur le toit de la maison, et mme
quelques coups d'un tonnerre loign se firent entendre, --
phnomne qui a t rarement observ sous des latitudes aussi
hautes.

Le lieutenant Hobson dut retarder son voyage, et attendre que le
trouble des lments se ft apais. Mais pendant les journes des
20, 21 et 22 juillet, l'tat du ciel ne se modifia pas. La tempte
fut violente, le ciel se chargea, et les lames battirent le
littoral avec un fracas assourdissant. Des avalanches liquides
heurtaient le cap Bathurst, et si violemment que l'on pouvait
craindre pour sa solidit, dsormais fort problmatique, puisqu'il
ne se composait que d'une agrgation de terre et de sable sans
base assure. Ils taient  plaindre, les navires exposs en mer 
ce terrible coup de vent! Mais l'le errante ne ressentait rien de
ces agitations des eaux, et son norme masse la rendait
indiffrente aux colres de l'Ocan.

Pendant la nuit du 22 au 23 juillet, la tempte s'apaisa
subitement. Une forte brise, venant du nord-est, chassa les
dernires brumes accumules sur l'horizon. Le baromtre avait
remont de quelques lignes, et les conditions atmosphriques
parurent favorables au lieutenant Hobson pour entreprendre son
voyage.

Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long devaient l'accompagner
dans cette reconnaissance. Il s'agissait d'une absence d'un  deux
jours, qui ne pouvait tonner les habitants de la factorerie, et
on se munit en consquence d'une certaine quantit de viande
sche, de biscuit et de quelques flacons de brandevin, qui ne
chargerait pas trop le havresac des explorateurs. Les jours
taient trs longs alors, et le soleil n'abandonnait l'horizon que
pendant quelques heures.

Aucune rencontre d'animal dangereux n'tait probablement 
craindre. Les ours, guids par leur instinct, semblaient avoir
abandonn l'le Victoria, alors qu'elle tait encore presqu'le.
Cependant, par prcaution, Jasper Hobson, le sergent et Mrs.
Paulina Barnett elle-mme s'armrent de fusils. En outre, le
lieutenant et le sous-officier portaient la hachette et le couteau
 neige, qui n'abandonnent jamais un voyageur des rgions
polaires.

Pendant l'absence du lieutenant Hobson et du sergent Long, le
commandement du fort revenait hirarchiquement au caporal Joliffe,
c'est--dire  sa petite femme, et Jasper Hobson savait bien qu'il
pouvait se fier  celle-ci. Quant  Thomas Black, on ne pouvait
plus compter sur lui, pas mme pour se joindre aux explorateurs.
Toutefois, l'astronome promit de surveiller avec soin les parages
du nord, pendant l'absence du lieutenant, et de noter les
changements qui pourraient se produire, soit en mer, soit dans
l'orientation de l'le.

Mrs. Paulina Barnett avait bien essay de raisonner le pauvre
savant, mais il ne voulut entendre  rien. Il se considrait, non
sans raison, comme un mystifi de la nature, et il ne pardonnerait
jamais  la nature une pareille mystification.

Aprs quelques bonnes poignes de main changes en guise d'adieu,
Mrs. Paulina Barnett et ses deux compagnons quittrent la maison
du fort, franchirent la poterne, et se dirigeant vers l'ouest, ils
suivirent la courbe allonge forme par le littoral depuis le cap
Bathurst jusqu'au cap Esquimau.

Il tait huit heures du matin. Les obliques rayons du soleil
animaient la cte, en la piquant de lueurs fauves. Les dernires
houles de la mer tombaient peu  peu. Les oiseaux, disperss par
la tempte, ptarmigans, guillemots, puffins, ptrels, taient
revenus par milliers. Des bandes de canards se htaient de
regagner les bords du lac Barnett, courant sans le savoir au-
devant du pot-au-feu de Mrs. Joliffe. Quelques livres polaires,
des martres, des rats musqus, des hermines, se levaient devant
les voyageurs, et s'enfuyaient, mais sans trop de hte. Les
animaux se sentaient videmment ports  rechercher la socit de
l'homme, par le pressentiment d'un danger commun.

Ils savent bien que la mer les entoure, dit Jasper Hobson, et
qu'ils ne peuvent plus quitter cette le!

-- Ces rongeurs, livres ou autres, demanda Mrs. Paulina Barnett,
n'ont-ils pas l'habitude, avant l'hiver, d'aller chercher au sud
des climats plus doux?

-- Oui, madame, rpondit Jasper Hobson; mais, cette fois,  moins
qu'ils ne puissent s'enfuir  travers les champs de glace, ils
devront rester emprisonns comme nous, et il est  craindre que,
pendant l'hiver, la plupart ne meurent de froid ou de faim.

-- J'aime  croire, dit le sergent Long, que ces btes-l nous
rendront le service de nous alimenter, et il est fort heureux pour
la colonie qu'elles n'aient point eu l'instinct de s'enfuir avant
la rupture de l'isthme.

-- Mais les oiseaux nous abandonneront sans doute? demanda Mrs.
Paulina Barnett.

-- Oui, madame, rpondit Jasper Hobson. Tous ces chantillons de
l'espce volatile fuiront avec les premiers froids. Ils peuvent
traverser, eux, de larges espaces sans se fatiguer, et, plus
heureux que nous, ils sauront bien regagner la terre ferme.

-- Eh bien, pourquoi ne nous serviraient-ils pas de messagers?
rpondit la voyageuse.

-- C'est une ide, madame, et une excellente ide, dit le
lieutenant Hobson. Rien ne nous empchera de prendre quelques
centaines de ces oiseaux et de leur attacher au cou un papier sur
lequel sera mentionn le secret de notre situation. Dj John
Ross, en 1848, essaya, par un moyen analogue, de faire connatre
la prsence de ses navires, _l'Entreprise_ et l'_Investigator_,
dans les mers polaires, aux survivants de l'expdition Franklin.
Il prit dans des piges quelques centaines de renards blancs, il
leur riva au cou un collier de cuivre sur lequel taient graves
les mentions ncessaires, puis il les lcha en toutes directions.

-- Peut-tre quelques-uns de ces messagers sont-ils tombs entre
les mains des naufrags? dit Mrs. Paulina Barnett.

-- Peut-tre, rpondit Jasper Hobson. En tout cas, je me rappelle
qu'un de ces renards, vieux dj, fut pris par le capitaine
Hatteras pendant son voyage de dcouverte, et ce renard portait
encore au cou un collier  demi us et perdu au milieu de sa
blanche fourrure. Quant  nous, ce que nous ne pouvons faire avec
des quadrupdes, nous le ferons avec des oiseaux!

Tout en causant ainsi, en formant des projets pour l'avenir, les
deux explorateurs et leur compagne suivaient le littoral de l'le.
Ils n'y remarqurent aucun changement. C'taient toujours ces
mmes rivages, trs accores, recouverts de terre et de sable, mais
ces rivages ne prsentaient aucune cassure nouvelle qui pt faire
supposer que le primtre de l'le se ft rcemment modifi.
Toutefois, il tait  craindre que l'norme glaon, en traversant
des courants plus chauds, ne s'ust par sa base et ne diminut
d'paisseur, hypothse qui inquitait trs justement Jasper
Hobson.

 onze heures du matin, les explorateurs avaient franchi les huit
milles qui sparaient le cap Bathurst du cap Esquimau. Ils
retrouvrent sur ce point les traces du campement qu'avait occup
la famille de Kalumah. Des maisons de neige, il ne restait
naturellement plus rien; mais les cendres refroidies et les
ossements de phoques attestaient encore le passage des Esquimaux.

Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le sergent Long firent
halte en cet endroit, leur intention tant de passer les courtes
heures de nuit  la baie des Morses, qu'ils comptaient atteindre
quelques heures plus tard. Ils djeunrent, assis sur une lgre
extumescence du sol, recouverte d'une herbe maigre et rare. Devant
leurs yeux se dveloppait un bel horizon de mer, trac avec une
grande nettet. Ni une voile, ni un iceberg n'animait cet immense
dsert d'eau.

Est-ce que vous seriez trs surpris, monsieur Hobson, demanda
Mrs. Paulina Barnett, si quelque btiment se montrait  nos yeux
en ce moment?

-- Trs surpris, non, madame, rpondit le lieutenant Hobson, mais
je le serais agrablement, je l'avoue. Pendant la belle saison, il
n'est pas rare que les baleiniers de Behring s'avancent jusqu'
cette latitude, surtout depuis que l'ocan Arctique est devenu le
vivier des cachalots et des baleines. Mais nous sommes au 23
juillet, et l't est dj bien avanc. Toute la flottille de
pche se trouve, sans doute, en ce moment dans le golfe Kotzebue,
 l'entre du dtroit. Les baleiniers dfient, et avec raison, des
surprises de la mer Arctique. Ils redoutent les glaces et ont
souci de ne point se laisser enfermer par elles. Or, prcisment,
ces icebergs, ces icestreams, cette banquise qu'ils craignent
tant, ces glaces enfin, ce sont elles que nous appelons de tous
nos voeux!

-- Elles viendront, mon lieutenant, rpondit le sergent Long,
ayons patience, et avant deux mois les lames du large ne battront
plus le cap Esquimau.

-- Le cap Esquimau! dit en souriant Mrs. Paulina Barnett, mais ce
nom, cette dnomination, ainsi que toutes celles que nous avons
donnes aux anses et aux pointes de la presqu'le, sont peut-tre
un peu bien aventurs! Nous avons dj perdu le port Barnett, la
Paulina-river, qui sait si le cap Esquimau et la baie des Morses
ne disparatront pas  leur tour?

-- Ils disparatront aussi, madame, rpondit Jasper Hobson, et,
aprs eux, l'le Victoria tout entire, puisque rien ne la
rattache plus au continent et qu'elle est fatalement condamne 
prir! Ce rsultat est invitable, et nous nous serons inutilement
mis en frais de nomenclature gographique! Mais, en tout cas, nos
dnominations n'avaient point encore t adoptes par la Socit
royale, et l'honorable Roderick Murchison[10] n'aura aucun nom 
effacer de ses cartes.

-- Si, un seul! dit le sergent.

-- Lequel? demanda Jasper Hobson.

-- Le cap Bathurst, rpondit le sergent.

-- En effet, vous avez raison, le cap Bathurst est maintenant 
rayer de la cartographie polaire!

Deux heures de repos avaient suffi aux explorateurs.  une heure
aprs midi, ils se disposrent  continuer leur voyage.

Au moment de partir, Jasper Hobson, du haut du cap Esquimau, porta
un dernier regard sur la mer environnante. Puis, n'ayant rien vu
qui pt solliciter son attention, il redescendit et rejoignit Mrs.
Paulina Barnett, qui l'attendait prs du sergent.

Madame, lui demanda-t-il, vous n'avez point oubli la famille
d'indignes que nous rencontrmes ici mme, quelque temps avant la
fin de l'hiver?

-- Non, monsieur Hobson, rpondit la voyageuse, et j'ai conserv
de cette bonne petite Kalumah un excellent souvenir. Elle a mme
promis de venir nous revoir au Fort-Esprance, promesse qu'il lui
sera maintenant impossible de remplir. Mais  quel propos me
faites-vous cette question?

-- Parce que je me rappelle un fait, madame, un fait auquel je
n'ai pas attach assez d'importance alors, et qui me revient
maintenant  l'esprit.

-- Et lequel?

-- Vous souvenez-vous de cette sorte d'tonnement inquiet que ces
Esquimaux manifestrent en voyant que nous avions fond une
factorerie au pied du cap Bathurst?

-- Parfaitement, monsieur Hobson.

-- Vous rappelez-vous aussi que j'ai insist  cet gard pour
comprendre, pour deviner la pense de ces indignes, mais que je
n'ai pu y parvenir?

-- En effet.

-- Eh bien, maintenant, dit le lieutenant Hobson, je m'explique
leurs hochements de tte. Ces Esquimaux, par tradition, par
exprience, enfin par une raison quelconque, connaissaient la
nature et l'origine de la presqu'le Victoria. Ils savaient que
nous n'avions pas bti sur un terrain solide. Mais, sans doute,
les choses tant ainsi depuis des sicles, ils n'ont pas cru le
danger imminent, et c'est pourquoi ils ne se sont pas expliqus
d'une faon plus catgorique.

-- Cela doit tre, monsieur Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett,
mais trs certainement Kalumah ignorait ce que souponnaient ses
compagnons, car, si elle l'avait su, la pauvre enfant n'aurait pas
hsit  nous l'apprendre.

Sur ce point, le lieutenant Hobson partagea l'opinion de Mrs.
Paulina Barnett.

Il faut avouer que c'est une bien grande fatalit, dit alors le
sergent, que nous soyons venus nous installer sur cette
presqu'le, prcisment  l'poque o elle allait se dtacher du
continent pour courir les mers! Car enfin, mon lieutenant, il y
avait longtemps, bien longtemps que les choses taient en cet
tat! Des sicles peut-tre!

-- Vous pouvez dire des milliers et des milliers d'annes, sergent
Long, rpondit Jasper Hobson. Songez donc que la terre vgtale
que nous foulons en ce moment a t apporte par les vents
parcelle par parcelle, que ce sable a vol jusqu'ici grain 
grain! Pensez au temps qu'il a fallu  ces semences de sapins, de
bouleaux, d'arbousiers pour se multiplier, pour devenir des
arbrisseaux et des arbres! Peut-tre ce glaon qui nous porte
tait-il form et soud au continent avant mme l'apparition de
l'homme sur la terre!

-- Eh bien, s'cria le sergent Long, il aurait bien d attendre
encore quelques sicles avant de s'en aller  la drive, ce glaon
capricieux! Cela nous et pargn bien des inquitudes et, peut-
tre, bien des dangers!

Cette trs juste rflexion du sergent Long termina la
conversation, et on se remit en route.

Depuis le cap Esquimau jusqu' la baie des Morses, la cte courait
 peu prs nord et sud, suivant la projection du cent vingt-
septime mridien. En arrire, on apercevait,  une distance de
quatre  cinq milles, l'extrmit pointue du lagon, qui
rverbrait les rayons du soleil, et un peu au-del, les dernires
rampes boises dont la verdure encadrait ses eaux. Quelques
aigles-siffleurs passaient dans l'air avec de grands battements
d'aile. De nombreux animaux  fourrures, des martres, des visons,
des hermines, tapis derrire quelques excroissances sablonneuses
ou cachs entre les maigres buissons d'arbousiers et de saules,
regardaient les voyageurs. Ils semblaient comprendre qu'ils
n'avaient aucun coup de fusil  redouter. Jasper Hobson entrevit
aussi quelques castors, errant  l'aventure et fort dsorients,
sans doute, depuis la disparition de la petite rivire. Sans
huttes pour s'abriter, sans cours d'eau pour y construire leur
village, ils taient destins  prir par le froid, ds que les
grandes geles se feraient sentir. Le sergent Long reconnut
galement une bande de loups qui couraient  travers la plaine.

On pouvait donc croire que tous les animaux de la mnagerie
polaire taient emprisonns sur l'le flottante, et que les
carnassiers, lorsque l'hiver les aurait affams -- puisqu'il leur
tait interdit d'aller chercher leur nourriture sous un climat
plus doux --, deviendraient videmment redoutables pour les htes
du Fort-Esprance.

Seuls -- et il ne fallait pas s'en plaindre --, les ours blancs
semblaient manquer  la faune de l'le. Toutefois, le sergent crut
apercevoir confusment,  travers un bouquet de bouleaux, une
masse blanche, norme, qui se mouvait lentement; mais, aprs un
examen plus rigoureux, il fut port  croire qu'il s'tait tromp.

Cette partie du littoral, qui confinait  la baie des Morses,
tait gnralement peu leve au-dessus du niveau de la mer.
Quelques portions mme affleuraient la nappe liquide, et les
dernires ondulations des lames couraient en cumant  leur
surface, comme si elles se fussent dveloppes sur une grve. Il
tait  craindre qu'en cette partie de l'le, le sol ne se ft
abaiss depuis quelque temps seulement, mais les points de
contrle manquaient et ne permettaient pas de reconnatre cette
modification et d'en dterminer l'importance. Jasper Hobson
regretta de n'avoir pas, avant son dpart, tabli des repres aux
environs du cap Bathurst, qui lui eussent permis de noter les
divers abaissements et affaissements du littoral. Il se promit de
prendre cette prcaution  son retour.

Cette exploration, on le comprend, ne permettait, ni au
lieutenant, ni au sergent, ni  la voyageuse, de marcher
rapidement. Souvent on s'arrtait, on examinait le sol, on
recherchait si quelque fracture ne menaait pas de se produire sur
le rivage, et parfois les explorateurs durent se porter jusqu' un
demi-mille  l'intrieur de l'le. En de certains points, le
sergent prit la prcaution de planter des branches de saule ou de
bouleau, qui devaient servir de jalons pour l'avenir, surtout en
ces portions plus profondment affouilles, et dont la solidit
semblait problmatique. Il serait, ds lors, ais de reconnatre
les changements qui pourraient se produire.

Cependant on avanait, et, vers trois heures aprs midi, la baie
des Morses ne se trouvait plus qu' trois milles dans le sud.
Jasper Hobson put dj faire observer  Mrs. Paulina Barnett la
modification apporte par la rupture de l'isthme, modification
trs importante, en effet.

Autrefois, l'horizon, dans le sud-ouest, tait barr par une trs
longue ligne de ctes, lgrement arrondie, formant le littoral de
la vaste baie Liverpool. Maintenant, c'tait une ligne d'eau qui
fermait cet horizon. Le continent avait disparu. L'le Victoria se
terminait l par un angle brusque,  l'endroit mme o la fracture
avait d se faire. On sentait que, cet angle tourn, l'immense mer
apparatrait aux regards, baignant la partie mridionale de l'le
sur toute cette ligne, solide autrefois, qui s'tendait de la baie
des Morses  la baie Washburn.

Mrs. Paulina Barnett ne considra pas ce nouvel aspect sans une
certaine motion. Elle s'attendait  cela, et pourtant son coeur
battit fort. Elle cherchait des yeux ce continent qui manquait 
l'horizon, ce continent qui maintenant restait  plus de deux
cents milles en arrire, et elle sentit bien qu'elle ne foulait
plus du pied la terre amricaine. Pour tous ceux qui ont l'me
sensible, il est inutile d'insister sur ce point, et on doit dire
que Jasper Hobson et le sergent lui-mme partagrent l'motion de
leur compagne.

Tous pressrent le pas, afin d'atteindre l'angle brusque qui
fermait encore le sud. Le sol remontait un peu sur cette portion
de littoral. La couche de terre et de sable tait plus paisse, ce
qui s'expliquait par la proximit de cette partie du vrai
continent qui autrefois jouxtait l'le et ne faisait qu'un mme
territoire avec elle. L'paisseur de la crote glace et de la
couche de terre  cette jonction, probablement accrue  chaque
sicle, dmontrait pourquoi l'isthme avait d rsister, tant qu'un
phnomne gologique n'en avait pas provoqu la rupture. Le
tremblement de terre du 8 janvier n'avait agit que le continent
amricain, mais la secousse avait suffi  casser la presqu'le,
livre dsormais  tous les caprices de l'Ocan.

Enfin,  quatre heures, l'angle fut atteint. La baie des Morses,
forme par une chancrure de la terre ferme, n'existait plus. Elle
tait reste attache au continent.

Par ma foi, madame, dit gravement le sergent Long  la voyageuse,
il est heureux pour vous que nous ne lui ayons pas donn le nom de
baie Paulina Barnett!

-- En effet, rpondit Mrs. Paulina Barnett, et je commence 
croire que je suis une triste marraine en nomenclature
gographique!




IV.

Un campement de nuit.


Ainsi, Jasper Hobson ne s'tait pas tromp sur la question du
point de rupture. C'tait l'isthme qui avait cd aux secousses du
tremblement de terre. Aucune trace du continent amricain, plus de
falaises, plus de volcans dans l'ouest de l'le. La mer partout.

L'angle, form au sud-ouest de l'le par le dtachement du glaon,
dessinait maintenant un cap assez aigu qui, rong par les eaux
plus chaudes, expos  tous les chocs, ne pouvait videmment
chapper  une destruction prochaine.

Les explorateurs reprirent donc leur marche, en prolongeant la
ligne rompue qui, presque droite, courait  peu prs ouest et est.
La cassure tait nette, comme si elle et t produite par un
instrument tranchant. On pouvait, en de certains endroits,
observer la disposition du sol. Cette berge, mi-partie glace, mi-
partie terre et sable, mergeait d'une dizaine de pieds. Elle
tait absolument accore, sans talus, et quelques portions,
quelques tranches plus fraches, attestaient des boulements
rcents. Le sergent Long signala mme deux ou trois petits glaons
dtachs de la rive, qui achevaient de se dissoudre au large. On
sentait que, dans ses mouvements de ressac, l'eau plus chaude
rongeait plus facilement cette lisire nouvelle, que le temps
n'avait pas encore revtu, comme le reste du littoral, d'une sorte
de mortier de neige et de sable. Aussi, cet tat de choses tait-
il rien moins que rassurant.

Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant Hobson et le sergent Long,
avant de prendre du repos, voulurent achever l'examen de cette
arte mridionale de l'le. Le soleil, suivant un arc trs
allong, ne devait pas se coucher avant onze heures du soir, et
par consquent, le jour ne manquait pas. Le disque brillant se
tranait avec lenteur sur l'horizon de l'ouest, et ses obliques
rayons projetaient dmesurment devant leurs pas les ombres des
explorateurs.  de certains instants, la conversation de ceux-ci
s'animait, puis, pendant de longs intervalles, ils restaient
silencieux, interrogeant la mer, songeant  l'avenir.

L'intention de Jasper Hobson tait de camper, pendant la nuit, 
la baie Washburn. Rendu  ce point, il aurait fait environ dix-
huit milles, c'est--dire, si ses hypothses taient justes, la
moiti de son voyage circulaire. Puis, aprs quelques heures de
repos, quand sa compagne serait remise de ses fatigues, il
comptait reprendre, par le rivage occidental, la route du Fort-
Esprance.

Aucun incident ne marqua cette exploration du nouveau littoral,
compris entre la baie des Morses et la baie Washburn.  sept
heures du soir, Jasper Hobson tait arriv au lieu de campement
dont il avait fait choix. De ce ct, mme modification. De la
baie Washburn, il ne restait plus que la courbe allonge, forme
par la cte de l'le, et qui, autrefois, la dlimitait au nord.
Elle s'tendait sans altration jusqu' ce cap qu'on avait nomm
cap Michel, et sur une longueur de sept milles. Cette portion de
l'le ne semblait avoir souffert aucunement de la rupture de
l'isthme. Les taillis de pins et de bouleaux, qui se massaient un
peu en arrire, taient feuillus et verdoyants  cette poque de
l'anne. On voyait encore une assez grande quantit d'animaux 
fourrures bondir  travers la plaine.

Mrs. Paulina Barnett et ses deux compagnons de route s'arrtrent
en cet endroit. Si leurs regards taient borns au nord, du moins,
dans le sud, pouvaient-ils embrasser une moiti de l'horizon. Le
soleil traait un arc tellement ouvert que ses rayons, arrts par
le relief du sol plus accus vers l'ouest, n'arrivaient plus
jusqu'aux rivages de la baie Washburn. Mais ce n'tait pas encore
la nuit, pas mme le crpuscule, puisque l'astre radieux n'avait
pas disparu.

Mon lieutenant, dit alors le sergent Long du ton le plus srieux
du monde, si, par miracle, une cloche venait  sonner en ce
moment, que croyez-vous qu'elle sonnerait?

-- L'heure du souper, sergent, rpondit Jasper Hobson. Je pense,
madame, que vous tes de mon avis?

-- Entirement, rpondit la voyageuse, et puisque nous n'avons
qu' nous asseoir pour tre attabls, asseyons-nous. Voici un
tapis de mousse -- un peu us, il faut bien le dire --, mais que
la Providence semble avoir tendu pour nous.

Le sac aux provisions fut ouvert. De la viande sche, un pt de
livres, tir de l'officine de Mrs. Joliffe, quelque peu de
biscuit, formrent le menu du souper.

Ce repas termin un quart d'heure aprs, Jasper Hobson retourna
vers l'angle sud-est de l'le, pendant que Mrs. Paulina Barnett
demeurait assise au pied d'un maigre sapin  demi branch, et que
le sergent Long prparait le campement pour la nuit.

Le lieutenant Hobson voulait examiner la structure du glaon qui
formait l'le, et reconnatre, s'il tait possible, son mode de
fondation. Une petite berge, produite par un boulement, lui
permit de descendre jusqu'au niveau de la mer, et, de l, il put
observer la muraille accore qui formait le littoral.

En cet endroit, le sol s'levait de trois pieds  peine au-dessus
de l'eau. Il se composait,  sa partie suprieure, d'une assez
mince couche de terre et de sable, mlange d'une poussire de
coquillages. Sa partie infrieure consistait en une glace
compacte, trs dure et comme mtallise, qui supportait ainsi
l'humus de l'le.

Cette couche de glace ne dpassait que d'un pied seulement le
niveau de la mer. On voyait nettement, sur cette coupure
nouvellement faite, les stratifications qui divisaient
uniformment l'icefield. Ces nappes horizontales semblaient
indiquer que les geles successives qui les avaient faites
s'taient produites dans des eaux relativement tranquilles.

On sait que la conglation s'opre par la partie suprieure des
liquides; puis, si le froid persvre, l'paisseur de la carapace
solide s'accrot en allant de haut en bas. Du moins, il en est
ainsi pour les eaux tranquilles. Au contraire, pour les eaux
courantes, on a reconnu qu'il se formait des glaces de fond,
lesquelles montaient ensuite  la surface.

Mais, pour ce glaon, base de l'le Victoria, il n'tait pas
douteux que, sur le rivage du continent amricain, il ne se ft
constitu en eaux calmes. Sa conglation s'tait videmment faite
par sa partie suprieure, et, en bonne logique, on devait
ncessairement admettre que le dgel s'oprerait par sa surface
infrieure. Le glaon diminuerait d'paisseur, quand il serait
dissous par des eaux plus chaudes, et alors le niveau gnral de
l'le s'abaisserait d'autant par rapport  la surface de la mer.

C'tait l le grand danger.

Jasper Hobson, on vient de le dire, avait observ que la couche
solidifie de l'le, le glaon proprement dit, ne s'levait que
d'un pied environ au-dessus du niveau de la mer. Or, on sait que
tout au plus les quatre cinquimes d'une glace flottante sont
immergs. Un icefield, un iceberg, pour un pied qu'ils ont au-
dessus de l'eau, en ont quatre au-dessous. Cependant, il faut dire
que, suivant leur mode de formation ou leur origine, la densit,
ou, si l'on veut, le poids spcifique des glaces flottantes est
variable. Celles qui proviennent de l'eau de mer, poreuses,
opaques, teintes de bleu ou de vert, suivant les rayons lumineux
qui les traversent, sont plus lgres que les glaces formes d'eau
douce. Leur surface saillante s'lve donc un peu plus au-dessus
du niveau ocanique. Or, il tait certain que la base de l'le
Victoria tait un glaon d'eau de mer. Donc, tout considr,
Jasper Hobson fut amen  conclure, en tenant compte du poids de
la couche minrale et vgtale qui recouvrait le glaon, que son
paisseur au-dessous du niveau de la mer devait tre de quatre 
cinq pieds environ. Quant aux divers reliefs de l'le, aux
minences, aux extumescences du sol, ils n'affectaient videmment
que sa surface terreuse et sableuse, et on devait admettre que,
d'une faon gnrale, l'le errante n'tait pas immerge de plus
de cinq pieds.

Cette observation rendit Jasper Hobson fort soucieux. Cinq pieds
seulement! Mais, sans compter les causes de dissolution auxquelles
cet icefield pouvait tre soumis, le moindre choc n'amnerait-il
pas une rupture  sa surface? Une violente agitation des eaux,
provoque par une tempte, par un coup de vent, ne pouvait-elle
entraner la dislocation du champ de glaces, sa rupture en glaons
et bientt sa dcomposition complte? Ah! l'hiver, le froid, la
colonne mercurielle gele dans sa cuvette de verre, voil ce que
le lieutenant Hobson appelait de tous ses voeux! Seul, le terrible
froid des contres polaires, le froid d'un hiver arctique,
pourrait consolider, paissir la base de l'le, en mme temps
qu'il tablirait une voie de communication entre elle et le
continent.

Le lieutenant Hobson revint au lieu de halte. Le sergent Long
s'occupait d'organiser la couche, car il n'avait pas l'intention
de passer la nuit  la belle toile, ce  quoi la voyageuse se ft
pourtant rsigne. Il fit connatre  Jasper Hobson son intention
de creuser dans le sol une maison de glace, assez large pour
contenir trois personnes, sorte de snow-house, qui les
prserverait fort bien du froid de la nuit.

Dans le pays des Esquimaux, dit-il, rien de plus sage que de se
conduire en Esquimau.

Jasper Hobson approuva, mais il recommanda  son sergent de ne pas
trop profondment fouiller dans le sol de glace, qui ne devait pas
mesurer plus de cinq pieds d'paisseur.

Le sergent Long se mit  la besogne. Sa hachette et son couteau 
neige aidant, il eut bientt dblay la terre et creus une sorte
de couloir en pente douce qui aboutissait directement  la
carapace glace. Puis il s'attaqua  cette masse friable, que le
sable et la terre recouvraient depuis de longs sicles.

Il ne fallait pas plus d'une heure pour creuser cette retraite
souterraine, ou plutt ce terrier  parois de glace, trs propre 
conserver la chaleur, et, par consquent, d'une habitabilit
suffisante pour quelques heures de nuit.

Tandis que le sergent Long travaillait comme un termite, le
lieutenant Hobson, ayant rejoint sa compagne, lui communiquait le
rsultat de ses observations sur la constitution physique de l'le
Victoria. Il ne lui cacha pas les craintes srieuses que cet
examen laissait dans son esprit. Le peu d'paisseur du glaon,
suivant lui, devait provoquer avant peu des failles  sa surface,
puis des ruptures impossibles  prvoir, et par consquent
impossibles  empcher. L'le errante pouvait,  chaque instant,
ou s'immerger peu  peu par changement de pesanteur spcifique, ou
se diviser en lots plus ou moins nombreux dont la dure serait
ncessairement phmre. Sa conclusion fut, qu'autant que
possible, les htes du Fort-Esprance ne devaient pas s'loigner
de la factorerie et rester runis sur le mme point afin de
partager ensemble les mmes chances.

Jasper Hobson en tait l de sa conversation, quand des cris se
firent entendre.

Mrs. Paulina Barnett et lui se levrent aussitt. Ils regardrent
autour d'eux, vers le taillis, sur la plaine, en mer.

Personne.

Cependant, les cris redoublaient.

Le sergent! le sergent! dit Jasper Hobson.

Et, suivi de Mrs. Paulina Barnett, il se prcipita vers le
campement.

 peine fut-il arriv  l'ouverture bante de la maison de neige,
qu'il aperut le sergent Long, cramponn des deux mains  son
couteau qu'il avait enfonc dans la paroi de glace, et appelant,
d'ailleurs, d'une voix forte, mais avec le plus grand sang-froid.

On ne voyait plus que la tte et les bras du sergent. Pendant
qu'il creusait, le sol glac avait soudain manqu sous lui, et il
avait t plong dans l'eau jusqu' la ceinture.

Jasper Hobson se contenta de dire: Tenez bon! Et, se couchant
sur l'entaille, il arriva au bord du trou.

Puis il tendit la main au sergent qui, sr de ce point d'appui,
parvint  sortir de l'excavation. Mon Dieu, sergent Long! s'cria
Mrs. Paulina Barnett, que vous est-il donc arriv?

-- Il m'est arriv, madame, rpondit Long, en se secouant comme un
barbet mouill, que ce sol de glace a cd sous moi et que j'ai
pris un bain forc.

-- Mais, demanda Jasper Hobson, vous n'avez donc pas tenu compte
de ma recommandation de ne pas creuser trop profondment au-
dessous de la couche de terre?

-- Faites excuse, mon lieutenant. Vous pouvez voir que c'est 
peine si j'ai entam de quinze pouces le sol de glace. Seulement,
il faut croire qu'il existait en dessous une boursouflure, qu'il y
avait l comme une sorte de caverne. La glace ne reposait pas sur
l'eau, et je suis pass comme au travers d'un plafond qui se fend.
Si je n'avais pu m'accrocher  mon couteau, je m'en allais tout
btement sous l'le, et c'et t fcheux, n'est-il pas vrai,
madame?

-- Trs fcheux, brave sergent! rpondit la voyageuse, en tendant
la main au digne homme.

L'explication donne par le sergent Long tait exacte. En cet
endroit, par une raison quelconque, sans doute par suite d'un
emmagasinage d'air, la glace avait form vote au-dessus de l'eau,
et, par consquent, sa paroi peu paisse, amincie encore par le
couteau  neige, n'avait pas tard  se rompre sous le poids du
sergent.

Cette disposition qui, sans doute, se reproduisait en mainte
partie du champ de glace, n'tait point rassurante. O serait-on
jamais certain de poser le pied sur un terrain solide? Le sol ne
pouvait-il  chaque pas cder  la pression? Et quand on songeait
que sous cette mince couche de terre et de glace se creusaient les
gouffres de l'Ocan, quel coeur ne se serait pas serr, si
nergique qu'il ft!

Cependant le sergent Long, se proccupant peu du bain qu'il venait
de prendre, voulait reprendre en un autre endroit son travail de
mineur. Mais, cette fois, Mrs. Paulina Barnett n'y voulut pas
consentir. Une nuit  passer en plein air ne l'embarrassait pas.
L'abri du taillis voisin lui suffirait aussi bien qu' ses
compagnons, et elle s'opposa absolument  ce que le sergent Long
recomment son opration. Celui-ci dut se rsigner et obir.

Le campement fut donc report  une centaine de pieds en arrire
du littoral, sur une petite extumescence o poussaient quelques
bouquets isols de pins et de bouleaux, dont l'agglomration ne
mritait certainement pas la qualification de taillis. Un feu
ptillant de branches mortes fut allum vers dix heures du soir,
au moment o le soleil rasait les bords de cet horizon au-dessous
duquel il n'allait disparatre que pendant quelques heures.

Le sergent Long eut l une belle occasion de scher ses jambes, et
il ne la manqua pas. Jasper Hobson et lui causrent jusqu'au
moment o le crpuscule remplaa la lumire du jour. Mrs. Paulina
Barnett prenait de temps en temps part  la conversation et
cherchait  distraire le lieutenant de ses ides un peu sombres.
Cette belle nuit, trs toile au znith, comme toutes les nuits
polaires, tait propice d'ailleurs  un apaisement de l'esprit. Le
vent murmurait  travers les sapins. La mer semblait dormir sur le
littoral. Une houle trs allonge gonflait  peine sa surface et
venait expirer sans bruit  la lisire de l'le. Pas un cri
d'oiseau dans l'air, pas un vagissement sur la plaine. Quelques
crpitements des souches de sapins s'panouissant en flammes
rsineuses, puis,  de certains intervalles, le murmure des voix
qui s'envolaient dans l'espace, troublaient seuls, en le faisant
paratre sublime, ce silence de la nuit.

Qui pourrait croire, dit Mrs. Paulina Barnett, que nous sommes
ainsi emports  la surface de l'Ocan! En vrit, monsieur
Hobson, il me faut un certain effort pour me rendre  l'vidence,
car cette mer nous parat absolument immobile, et, cependant, elle
nous entrane avec une irrsistible puissance!

-- Oui, madame, rpondit Jasper Hobson, et j'avouerai que si le
plancher de notre vhicule tait solide, si la carne ne devait
pas tt ou tard manquer au btiment, si sa coque ne devait pas
s'entrouvrir un jour ou l'autre, et enfin si je savais o il me
mne, j'aurais quelque plaisir  flotter ainsi sur cet Ocan.

-- En effet, monsieur Hobson, reprit la voyageuse, est-il un mode
de locomotion plus agrable que le ntre? Nous ne nous sentons pas
aller. Notre le a prcisment la mme vitesse que celle du
courant qui l'emporte. N'est-ce pas le mme phnomne que celui
qui accompagne un ballon dans l'air? Puis, quel charme ce serait
de voyager ainsi avec sa maison, son jardin, son parc, son pays
lui-mme! Une le errante, mais j'entends une vritable le, avec
une base solide, insubmersible, ce serait vritablement le plus
confortable et le plus merveilleux vhicule que l'on pt imaginer.
On a fait des jardins suspendus, dit-on? Pourquoi, un jour, ne
ferait-on pas des parcs flottants qui nous transporteraient  tous
les points du monde? Leur grandeur les rendrait absolument
insensibles  la houle. Ils n'auraient rien  craindre des
temptes. Peut-tre mme, par les vents favorables, pourrait-on
les diriger avec de grandes voiles tendues  la brise? Et puis,
quels miracles de vgtation surprendraient les regards des
passagers, quand des zones tempres ils seraient passs sous les
zones tropicales! J'imagine mme qu'avec d'habiles pilotes, bien
instruits des courants, on saurait se maintenir sous des latitudes
choisies et jouir  son gr d'un printemps ternel!

Jasper Hobson ne pouvait que sourire aux rveries de
l'enthousiaste Paulina Barnett. L'audacieuse femme se laissait
entraner avec tant de grce, elle ressemblait si bien  cette le
Victoria qui marchait sans aucunement trahir sa marche! Certes,
tant donne la situation, on pouvait ne pas se plaindre de cette
trange faon de courir les mers, mais  la condition, toutefois,
que l'le ne menat point  chaque instant de fondre et de
s'effondrer dans l'abme.

La nuit se passa. On dormit quelques heures. Au rveil, on
djeuna, et chacun trouva le djeuner excellent. Des broussailles
bien flambantes ranimrent les jambes des dormeurs, un peu
engourdis par le froid de la nuit.

 six heures du matin, Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le
sergent Long se remettaient en route.

La cte, depuis le cap Michel jusqu' l'ancien port Barnett, se
dirigeait presque en droite ligne du sud au nord, sur une longueur
de onze milles environ. Elle n'offrait aucune particularit et ne
semblait pas avoir souffert depuis la rupture de l'isthme. C'tait
une lisire gnralement basse, peu ondule. Le sergent Long, sur
l'ordre du lieutenant, plaa quelques repres en arrire du
littoral, qui permettraient plus tard d'en reconnatre les
modifications.

Le lieutenant Hobson dsirait, et pour cause, rallier le Fort-
Esprance le soir mme. De son ct, Mrs. Paulina Barnett avait
hte de revoir ses compagnons, ses amis, et, dans les conditions
o ils se trouvaient, il ne fallait pas prolonger l'absence du
chef de la factorerie.

On marcha donc vite, en coupant par une ligne oblique, et,  midi,
on tournait le petit promontoire qui dfendait autrefois le port
Barnett contre les vents de l'est.

De ce point au Fort-Esprance il ne fallait plus compter qu'une
huitaine de milles. Avant quatre heures du soir, ces huit milles
taient franchis, et le retour des explorateurs tait salu par
les hurrahs du caporal Joliffe.




V.

Du 25 juillet au 20 aot.


Le premier soin de Jasper Hobson, en rentrant au fort, fut
d'interroger Thomas Black sur l'tat de la petite colonie. Aucun
changement n'avait eu lieu depuis vingt-quatre heures. Mais l'le,
ainsi que le dmontra une observation subsquente, s'tait
abaisse d'un degr en latitude, c'est--dire qu'elle avait driv
vers le sud, tout en gagnant dans l'ouest. Elle se trouvait alors
 la hauteur du cap des Glaces, petite pointe de la Gorgie
occidentale, et  deux cents milles de la cte amricaine. La
vitesse du courant, en ces parages, semblait tre un peu moins
forte que dans la partie orientale de la mer Arctique, mais l'le
se dplaait toujours, et, au grand ennui de Jasper Hobson, elle
gagnait du ct du dtroit de Behring. On n'tait encore qu'au 24
juillet, et il suffisait d'un courant un peu rapide pour
l'entraner, en moins d'un mois,  travers le dtroit et jusque
dans les flots chauffs du Pacifique, o elle fondrait comme un
morceau de sucre dans un verre d'eau.

Mrs. Paulina Barnett fit connatre  Madge le rsultat de son
exploration autour de l'le; elle lui indiqua la disposition des
couches stratifies sur la partie rompue de l'isthme, l'paisseur
de l'icefield value  cinq pieds au-dessous du niveau de la mer,
l'incident du sergent Long et son bain involontaire, enfin toutes
ces raisons qui pouvaient amener  chaque instant la rupture ou
l'affaissement du glaon.

Cependant, l'ide d'une scurit complte rgnait dans la
factorerie. Jamais la pense ne ft venue  ces braves gens que le
Fort-Esprance flottait sur un abme, et que la vie de ses
habitants tait  chaque minute en danger. Ils taient tous bien
portants. Le temps tait beau, le climat sain et vivifiant. Hommes
et femmes rivalisaient de bonne humeur et de belle sant. Le bb
Michel venait  ravir; il commenait  faire de petits pas dans
l'enceinte du fort, et le caporal Joliffe, qui en raffolait,
voulait dj lui apprendre le maniement du mousqueton et les
premiers principes de l'cole du soldat. Ah! si Mrs. Joliffe lui
et donn un pareil fils, quel guerrier il en et fait! Mais
l'intressante famille Joliffe ne prosprait pas, et le ciel,
jusqu'alors du moins, lui refusait une bndiction qu'elle
implorait chaque jour.

Quant aux soldats, ils ne manquaient pas de besogne. Mac Nap, le
charpentier, et ses ouvriers, Petersen, Belcher, Garry, Pond,
Hope, travaillaient avec ardeur  la construction du bateau,
opration longue et difficile, qui devait durer plusieurs mois.
Mais, comme cette embarcation ne pourrait tre utilise qu' l't
prochain, aprs la dbcle des glaces, on ne ngligea pas pour
elle les travaux plus spcialement relatifs  la factorerie.
Jasper Hobson laissait faire, comme si la dure du fort et t
assure pour un temps illimit. Il persistait  tenir ses hommes
dans l'ignorance de leur situation. Plusieurs fois, cette question
assez grave avait t traite par ce qu'on pourrait appeler
l'tat-major du Fort-Esprance. Mrs. Paulina Barnett et Madge ne
partageaient pas absolument les ides du lieutenant  ce sujet. Il
leur semblait que leurs compagnons, nergiques et rsolus,
n'taient pas gens  dsesprer, et qu'en tout cas, le coup serait
certainement plus rude, lorsque les dangers de la situation se
seraient tellement accrus qu'on ne pourrait plus les leur cacher.
Mais, malgr la valeur de cet argument, Jasper Hobson ne se rendit
pas, et on doit dire que, sur cette question, il fut soutenu par
le sergent Long. Peut-tre, aprs tout, avaient-ils raison tous
deux, ayant pour eux l'exprience des choses et des hommes.

Aussi les travaux d'appropriation et de dfense du fort furent-ils
continus. L'enceinte palissade, renforce de nouveaux pieux et
surleve en maint endroit, forma une circonvallation trs
srieusement dfensive, Matre Mac Nap excuta mme un des projets
qui lui tenaient le plus au coeur, et que son chef approuva. Aux
angles qui formaient saillant sur le lac, il leva deux petites
poivrires aigus qui compltaient l'oeuvre, et le caporal Joliffe
soupirait aprs le moment o il irait y relever les sentinelles.
Cela donnait  l'ensemble des constructions un aspect militaire
qui le rjouissait.

La palissade entirement acheve, Mac Nap, se rappelant les
rigueurs du dernier hiver, construisit un nouveau hangar  bois
sur le flanc mme de la maison principale,  droite, de telle
sorte qu'on pouvait communiquer avec ce hangar bien clos, par une
porte intrieure, sans tre oblig de s'aventurer au-dehors. De
cette faon, le combustible serait toujours sous la main des
consommateurs. Sur le flanc gauche, le charpentier btit, en
retour, une vaste salle destine au logement des soldats, de faon
 dbarrasser du lit de camp la salle commune. Cette salle fut
uniquement consacre, dsormais, aux repas, aux jeux, au travail.
Le nouveau logement, depuis lors, servit exclusivement
d'habitation aux trois mnages qui furent tablis dans des
chambres particulires, et aux autres soldats de la colonie. Un
magasin spcial, destin aux fourrures, fut galement lev en
arrire de la maison, prs de la poudrire, ce qui laissa libre
tout le grenier, dont les chevrons et les fermes furent assujettis
au moyen de crampons de fer, de manire  dfier toute agression.

Mac Nap avait aussi l'intention de construire une petite chapelle
en bois. Cet difice tait compris dans les plans primitifs de
Jasper Hobson et devait complter l'ensemble de la factorerie.
Mais son rection fut remise  la prochaine saison d't.

Avec quel soin, quel zle, quelle activit le lieutenant Hobson
aurait autrefois suivi tous ces dtails de son tablissement! S'il
et bti sur un terrain solide, avec quel plaisir il aurait vu ces
maisons, ces hangars, ces magasins, s'lever autour de lui! Et ce
projet, dsormais inutile, qu'il avait form de couronner le cap
Bathurst par un ouvrage qui et assur la scurit du Fort-
Esprance! Le Fort-Esprance! Ce nom, maintenant, lui serrait le
coeur! Le cap Bathurst avait pour jamais quitt le continent
amricain, et le Fort-Esprance se ft plus justement appel le
Fort Sans-Espoir!

Ces divers travaux occuprent la saison tout entire, et les bras
ne chmrent pas. La construction du bateau marchait
rgulirement. D'aprs les plans de Mac Nap, il devait jauger une
trentaine de tonneaux, et cette capacit serait suffisante pour
qu'il pt, dans la belle saison, transporter une vingtaine de
passagers pendant quelques centaines de milles. Le charpentier
avait heureusement trouv quelques bois courbes qui lui avaient
permis d'tablir les premiers couples de l'embarcation, et bientt
l'trave et l'tambot, fixs  la quille, se dressrent sur le
chantier dispos au pied du cap Bathurst.

Tandis que les charpentiers maniaient la hache, la scie,
l'herminette, les chasseurs faisaient la chasse au gibier
domestique, rennes et livres polaires, qui abondaient aux
environs de la factorerie. Le lieutenant avait, d'ailleurs,
enjoint  Sabine et  Marbre de ne point s'loigner, leur donnant
pour raison que tant que l'tablissement ne serait pas achev, il
ne voulait pas laisser aux alentours des traces qui pussent
attirer quelque parti ennemi. La vrit est que Jasper Hobson ne
voulait pas laisser souponner les changements survenus  la
presqu'le.

Il arriva mme un jour que Marbre, ayant demand si le moment
n'tait pas venu d'aller  la baie des Morses et de recommencer la
chasse aux amphibies, dont la graisse fournissait un excellent
combustible, Jasper Hobson rpondit vivement:

Non, c'est inutile, Marbre!

Le lieutenant Hobson savait bien que la baie des Morses tait
reste  plus de deux cents milles dans le sud et que les
amphibies ne frquentaient plus les rivages de l'le!

Il ne faudrait pas croire, on le rpte, que Jasper Hobson
considrt la situation comme dsespre. Loin de l, et plus
d'une fois il s'en tait franchement expliqu, soit avec Mrs.
Paulina Barnett, soit avec le sergent Long. Il affirmait, de la
faon la plus catgorique, que l'le rsisterait jusqu'au moment
o les froids de l'hiver viendraient  la fois paissir sa couche
de glace et l'arrter dans sa marche.

En effet, aprs son voyage d'exploration, Jasper Hobson avait
exactement relev le primtre de son nouveau domaine. L'le
mesurait plus de quarante milles de tour[11], ce qui lui attribuait
une superficie de cent quarante milles carrs au moins. Pour
donner un terme de comparaison, l'le Victoria tait un peu plus
grande encore que l'le Sainte Hlne. Son primtre galait  peu
prs celui de Paris,  la ligne des fortifications. Au cas mme o
elle se ft divise en fragments, les fragments pouvaient encore
conserver une grande tendue qui les aurait rendus habitables
pendant quelque temps.

 Mrs. Paulina Barnett, qui s'tonnait qu'un champ de glace et
une telle superficie, le lieutenant Hobson rpondait par les
observations mmes des navigateurs arctiques. Il n'tait pas rare
que Parry, Penny, Franklin, dans les traverses des mers polaires,
eussent rencontr des icefields, longs de cent milles et larges de
cinquante. Le capitaine Kellet abandonna mme son navire sur un
champ de glace qui ne mesurait pas moins de trois cents milles
carrs. Qu'tait, en comparaison, l'le Victoria?

Cependant, sa grandeur devait tre suffisante pour qu'elle
rsistt jusqu'aux froids de l'hiver, avant que les courants d'eau
plus chaude eussent dissous sa base. Jasper Hobson ne faisait
aucun doute  cet gard, et, il faut le dire, il n'tait dsespr
que de voir tant de peines inutiles, tant d'efforts perdus, tant
de plans dtruits, et son rve, si prt  se raliser, tout  vau-
l'eau. On conoit qu'il ne pt prendre aucun intrt aux travaux
actuels. Il laissait faire, voil tout!

Mrs. Paulina Barnett, elle, faisait, suivant l'expression usite,
contre fortune bon coeur. Elle encourageait le travail de ses
compagnes et y participait mme, comme si l'avenir lui et
appartenu. Ainsi, voyant avec quel intrt Mrs. Joliffe s'occupait
de ses semailles, elle l'aidait journellement par ses conseils.
L'oseille et les chochlarias avaient fourni une belle rcolte, et
cela grce au caporal, qui, avec le srieux et la tnacit d'un
mannequin, dfendait les terrains ensemencs contre des milliers
d'oiseaux de toutes sortes.

La domestication des rennes avait parfaitement russi. Plusieurs
femelles avaient mis bas, et le petit Michel fut mme en partie
nourri avec du lait de renne. Le total du troupeau s'levait alors
 une trentaine de ttes. On menait patre ces animaux sur les
parties gazonneuses du cap Bathurst, et on faisait provision de
l'herbe courte et sche, qui tapissait les talus, pour les besoins
de l'hiver. Ces rennes, dj trs familiariss avec les gens du
fort, trs faciles d'ailleurs  domestiquer, ne s'loignaient pas
de l'enceinte, et quelques-uns avaient t employs au tirage des
traneaux pour le transport du bois.

En outre, un certain nombre de leurs congnres, qui erraient aux
alentours de la factorerie, se laissrent prendre au traquenard
creus  mi-chemin du fort et du port Barnett. On se rappelle que,
l'anne prcdente, ce traquenard avait servi  la capture d'un
ours gigantesque. Pendant cette saison, ce furent des rennes qui
tombrent frquemment dans ce pige. La chair de ceux-ci fut
sale, sche et conserve pour l'alimentation future. On prit au
moins une vingtaine de ces ruminants, que l'hiver devait bientt
ramener vers des rgions moins leves en latitude.

Mais, un jour, par suite de la conformation du sol, le traquenard
fut mis hors d'usage, et, le 5 aot, le chasseur Marbre, revenant
de le visiter, aborda Jasper Hobson, en lui disant d'un ton assez
singulier:

Je reviens de faire ma visite quotidienne au traquenard, mon
lieutenant.

-- Eh bien, Marbre, rpondit Jasper Hobson, j'espre que vous
aurez t aussi heureux aujourd'hui qu'hier, et qu'un couple de
rennes aura donn dans votre pige?

-- Non, mon lieutenant... non... rpondit Marbre avec un certain
embarras.

-- Quoi! votre traquenard n'a pas fourni son contingent habituel?

-- Non, et si quelque bte tait tombe dans notre fosse, elle s'y
serait certainement noye.

-- Noye! s'cria le lieutenant, en regardant le chasseur d'un
oeil inquiet.

-- Oui, mon lieutenant, rpondit Marbre, qui observait
attentivement son chef, la fosse est remplie d'eau.

-- Bon, rpondit Jasper Hobson, du ton d'un homme qui n'attachait
aucune importance  ce fait, vous savez que cette fosse tait en
partie creuse dans la glace. Les parois auront fondu aux rayons
du soleil, et alors...

-- Je vous demande pardon de vous interrompre, mon lieutenant,
rpondit Marbre, mais cette eau ne peut aucunement provenir de la
fusion de la glace.

-- Pourquoi, Marbre?

-- Parce que, si la glace l'avait produite, cette eau serait
douce, comme vous me l'avez expliqu dans le temps, et qu'au
contraire, l'eau qui remplit notre fosse est sale!

Si matre de lui qu'il ft, Jasper Hobson plit lgrement et ne
rpondit rien.

D'ailleurs, ajouta le chasseur, j'ai voulu sonder la fosse pour
reconnatre la hauteur de l'eau, et,  ma grande surprise, je vous
l'avoue, je n'ai point trouv de fond.

-- Eh bien, Marbre, que voulez-vous? rpondit vivement Jasper
Hobson, il n'y a pas l de quoi s'tonner. Quelque fracture du sol
aura tabli une communication entre le traquenard et la mer! Cela
arrive quelquefois... mme dans les terrains les plus solides!
Ainsi, ne vous inquitez pas, mon brave chasseur. Renoncez, pour
le moment,  employer le traquenard, et contentez-vous de tendre
des trappes aux environs du fort.

Marbre porta la main  son front, en guise de salut, et, tournant
sur ses talons, il quitta le lieutenant, non sans avoir jet sur
son chef un singulier regard.

Jasper Hobson demeura pensif pendant quelques instants. C'tait
une grave nouvelle que venait de lui apprendre le chasseur Marbre.
Il tait vident que le fond de la fosse, successivement aminci
par les eaux plus chaudes, avait crev, et que la surface de la
mer formait maintenant le fond du traquenard.

Jasper Hobson alla trouver le sergent Long et lui fit connatre
cet incident. Tous deux, sans tre aperus de leurs compagnons, se
rendirent sur le rivage, au pied du cap Bathurst,  cet endroit du
littoral o ils avaient tabli des marques et des repres.

Ils les consultrent. Depuis leur dernire observation, le niveau
de l'le flottante s'tait abaiss de six pouces!

Nous nous enfonons peu  peu! murmura le sergent Long. Le champ
de glace s'use par-dessous!

-- Oh! l'hiver! l'hiver! s'cria Jasper Hobson, en frappant du
pied ce sol maudit. Mais aucun symptme n'annonait encore
l'approche de la saison froide. Le thermomtre se maintenait, en
moyenne,  cinquante-neuf degrs Fahrenheit (15 centigr. au-
dessus de zro), et pendant les quelques heures que durait la
nuit, la colonne mercurielle s'abaissait  peine de trois  quatre
degrs.

Les prparatifs du prochain hivernage furent continus avec
beaucoup de zle. On ne manquait de rien, et vritablement, bien
que le Fort-Esprance n'et pas t ravitaill par le dtachement
du capitaine Craventy, on pouvait attendre en toute scurit les
longues heures de la nuit arctique. Seules, les munitions durent
tre mnages. Quant aux spiritueux, dont on faisait d'ailleurs
une consommation peu importante, et au biscuit, qui ne pouvait
tre remplac, il en restait encore une rserve assez
considrable. Mais la venaison frache et la viande conserve se
renouvelaient sans cesse, et cette alimentation, abondante et
saine,  laquelle se joignaient quelques plantes antiscorbutiques,
maintenait en excellente sant tous les membres de la petite
colonie.

D'importantes coupes de bois furent faites dans la futaie qui
bordait la cte orientale du lac Barnett. Nombre de bouleaux, de
pins et de sapins tombrent sous la hache de Mac Nap, et ce furent
les rennes domestiques qui charrirent tout ce combustible au
magasin. Le charpentier n'pargnait pas la petite fort, tout en
amnageant convenablement ses abatis. Il devait penser,
d'ailleurs, que le bois ne manquerait pas sur cette le, qu'il
regardait encore comme une presqu'le. En effet, toute la portion
du territoire avoisinant le cap Michel tait riche en essences
diverses.

Aussi, matre Mac Nap s'extasiait-il souvent et flicitait-il son
lieutenant d'avoir dcouvert ce territoire bni du ciel, sur
lequel le nouvel tablissement ne pouvait que prosprer. Du bois,
du gibier, des animaux  fourrures qui s'empilaient d'eux-mmes
dans les magasins de la Compagnie! Un lagon pour pcher, et dont
les produits variaient agrablement l'ordinaire! De l'herbe pour
les animaux, et une double paie pour les gens, et certainement
ajout le caporal Joliffe! N'tait-il pas, ce cap Bathurst, un
bout de terre privilgie, dont on ne trouverait pas l'quivalent
sur tout le domaine du continent arctique? Ah! certes, le
lieutenant Hobson avait eu la main heureuse, et il fallait en
remercier la Providence, car ce territoire devait tre unique au
monde!

Unique au monde! Honnte Mac Nap! Il ne savait pas si bien dire,
ni quelles angoisses il veillait dans le coeur de son lieutenant,
quand il parlait ainsi!

On pense bien que, dans la petite colonie, la confection des
vtements d'hiver ne fut pas nglige. Mrs. Paulina Barnett et
Madge, Mrs. Ra et Mac Nap, et Mrs. Joliffe, quand ses fourneaux
lui laissaient quelque rpit, travaillaient assidment. La
voyageuse savait qu'il faudrait avant peu quitter le fort, et, en
prvision d'un long trajet sur les glaces, quand, en plein hiver,
il s'agirait de regagner le continent amricain, elle voulait que
chacun ft solidement et chaudement vtu. Ce serait un terrible
froid  affronter pendant la longue nuit polaire, et  braver
durant bien des jours, si l'le Victoria ne s'immobilisait qu'
une grande distance du littoral! Pour franchir ainsi des centaines
de milles, dans ces conditions, il ne fallait ngliger ni le
vtement, ni la chaussure. Aussi, Mrs. Paulina Barnett et Madge
donnrent-elles tous leurs soins aux confections. Comme on le
pense bien, les fourrures, qu'il serait vraisemblablement
impossible de sauver, furent employes sous toutes les formes. On
les ajustait en double, de manire que le vtement prsentt le
poil  l'intrieur comme  l'extrieur. Et il tait certain que,
le moment venu, ces dignes femmes de soldats et les soldats eux-
mmes, aussi bien que leurs officiers, seraient vtus de
pelleteries du plus haut prix, que leur eussent envies les plus
riches ladies ou les plus opulentes princesses russes. Sans doute,
Mrs. Ra, Mrs. Mac Nap et Mrs. Joliffe s'tonnrent un peu de
l'emploi qui tait fait des richesses de la Compagnie. Mais
l'ordre du lieutenant Hobson tait formel. D'ailleurs, les
martres, les visons, les rats musqus, les castors, les renards
mme pullulaient sur le territoire, et les fourrures ainsi
dpenses seraient remplaces facilement, quand on le voudrait,
avec quelques coups de fusil ou de trappe. Au surplus, lorsque
Mrs. Mac Nap vit le dlicieux vtement d'hermine que Madge avait
confectionn pour son bb, vraiment elle ne trouva plus la chose
extraordinaire!

Ainsi s'coulrent les journes jusque dans la moiti du mois
d'aot. Le temps avait toujours t beau, le ciel quelquefois
brumeux, mais le soleil avait vite fait de boire ces brumes.

Chaque jour, le lieutenant Jasper Hobson faisait le point, en
ayant soin toutefois de s'loigner du fort, afin de ne point
veiller les soupons de ses compagnons par ces observations
quotidiennes. Il visitait aussi les diverses parties de l'le, et,
fort heureusement, il n'y remarqua aucune modification importante.

Au 16 aot, l'le Victoria se trouvait, en longitude, par 16727',
et, en latitude, par 7049'. Elle s'tait donc un peu reporte au
sud depuis quelque temps, mais sans, pour cela, s'tre rapproche
de la cte, qui, se recourbant, dans cette direction lui restait
encore  plus de deux cents milles dans le sud-est.

Quant au chemin parcouru par l'le depuis la rupture de l'isthme
ou plutt depuis la dernire dbcle des glaces, on pouvait
l'estimer dj  onze ou douze cents milles vers l'ouest.

Mais qu'tait-ce que ce parcours compar  l'tendue de la mer
immense? N'avait-on pas vu dj des btiments driver, sous
l'action des courants, pendant des milliers de milles, tels que le
navire anglais _Resolute_, le brick amricain _Advance_, et enfin
le _Fox_, qui, sur un espace de plusieurs degrs, furent emports
avec leurs champs de glace, jusqu'au moment o l'hiver les arrta
dans leur marche!




VI.

Dix jours de tempte.


Pendant les quatre jours du 17 au 20 aot, le temps fut
constamment beau, et la temprature assez leve. Les brumes de
l'horizon ne se changrent point en nuages. Il tait rare mme que
l'atmosphre se maintnt dans un tel tat de puret sous une zone
si leve en latitude. On le conoit, ces conditions climatriques
ne pouvaient satisfaire le lieutenant Hobson.

Mais, le 21 aot, le baromtre annona un changement prochain dans
l'tat atmosphrique. La colonne de mercure baissa subitement de
quelques millimes. Cependant, elle remonta le lendemain, puis
redescendit, et ce fut le 23 seulement que son abaissement se fit
d'une manire continue.

Le 24 aot, en effet, les vapeurs, accumules peu  peu au lieu de
se dissiper, s'levrent dans l'atmosphre. Le soleil, au moment
de sa culmination, fut entirement voil, et le lieutenant Hobson
ne put faire son point. Le lendemain, le vent s'tablit au nord-
ouest, il souffla en grande brise, et, pendant certaines
accalmies, la pluie tomba avec abondance. Cependant, la
temprature ne se modifia pas d'une faon trs sensible, et le
thermomtre se tint  cinquante-quatre degrs Fahrenheit (12
centigr. au-dessus de zro).

Trs heureusement,  cette poque, les travaux projets taient
excuts, et Mac Nap venait d'achever la carcasse de
l'embarcation, qui tait borde et membre. On pouvait mme, sans
inconvnient, suspendre la chasse aux animaux comestibles, les
rserves tant suffisantes. D'ailleurs, le temps devint bientt si
mauvais, le vent si violent, la pluie si pntrante, les
brouillards si intenses, que l'on dut renoncer  quitter
l'enceinte du fort.

Que pensez-vous de ce changement de temps, monsieur Hobson?
demanda Mrs. Paulina Barnett, dans la matine du 27 aot, en
voyant la fureur de la tourmente s'accrotre d'heure en heure. Ne
peut-il nous tre favorable?

-- Je ne saurais l'affirmer, madame, rpondit le lieutenant
Hobson, mais je vous ferai observer que tout vaut mieux pour nous
que ce temps magnifique, pendant lequel le soleil chauffe
continuellement les eaux de la mer. En outre, je vois que le vent
s'est fix au nord-ouest, et comme il est trs violent, notre le,
par sa masse mme, ne peut chapper  son influence. Je ne serais
donc pas tonn qu'elle se rapprocht du continent amricain.

-- Malheureusement, dit le sergent Long, nous ne pourrons pas
relever chaque jour notre situation. Au milieu de cette atmosphre
embrume, il n'y a plus ni soleil, ni lune, ni toiles! Allez donc
prendre hauteur dans ces conditions!

-- Bon, sergent Long, rpondit Mrs. Paulina Barnett, si la terre
nous apparat, nous saurons bien la reconnatre, je vous le
garantis. Quelle qu'elle soit, d'ailleurs, elle sera bien venue.
Remarquez que ce sera ncessairement une portion quelconque de
l'Amrique russe et probablement la Gorgie occidentale.

-- Cela est prsumable, en effet, ajouta Jasper Hobson, car,
malheureusement pour nous, il n'y a, dans toute cette portion de
la mer Arctique, ni un lot, ni une le, ni mme une roche 
laquelle nous puissions nous raccrocher!

-- Eh! dit Mrs. Paulina Barnett, pourquoi notre vhicule ne nous
transporterait-il pas tout droit  la cte d'Asie? Ne peut-il,
sous l'influence des courants, passer  l'ouvert du dtroit de
Behring et aller se souder au pays des Tchouktchis?

-- Non, madame, non, rpondit le lieutenant Hobson, notre glaon
rencontrerait bientt le courant du Kamtchatka et il serait
rapidement report dans le nord-est, ce qui serait fort
regrettable. Non. Il est plus probable que, sous la pousse du
vent de nord-ouest, nous nous rapprocherons des rivages de
l'Amrique russe!

-- Il faudra veiller, monsieur Hobson, dit la voyageuse, et autant
que possible reconnatre notre direction.

-- Nous veillerons, madame, rpondit Jasper Hobson, bien que ces
paisses brumes limitent singulirement nos regards. Au surplus,
si nous sommes jets  la cte, le choc sera violent et nous le
ressentirons ncessairement. Esprons qu' ce moment l'le ne se
brisera pas en morceaux! C'est l un danger! Mais enfin, s'il se
produit, nous aviserons. Jusque-l, rien  faire.

Il va sans dire que cette conversation ne se tenait pas dans la
salle commune, o la plupart des soldats et les femmes taient
installs pendant les heures de travail. Mrs. Paulina Barnett
causait de ces choses dans sa propre chambre, dont la fentre
s'ouvrait sur la partie antrieure de l'enceinte. C'est  peine si
l'insuffisante lumire du jour pntrait  travers les opaques
vitres. On entendait, au-dehors, la bourrasque passer comme une
avalanche. Heureusement, le cap Bathurst dfendait la maison
contre les rafales du nord-est. Cependant, le sable et la terre,
enlevs au sommet du promontoire, tombaient sur la toiture et y
crpitaient comme grle. Mac Nap fut de nouveau fort inquiet pour
ses chemines et principalement pour celle de la cuisine, qui
devait fonctionner toujours. Aux mugissements du vent se mlait le
bruit terrible que faisait la mer dmonte, en se brisant sur le
littoral. La tempte tournait  l'ouragan.

Malgr les violences de la rafale, Jasper Hobson, dans la journe
du 28 aot, voulut absolument monter au cap Bathurst, afin
d'observer, en mme temps que l'horizon, l'tat de la mer et du
ciel. Il s'enveloppa donc de manire  ne donner dans ses
vtements aucune prise  l'air violemment chass, puis il
s'aventura au-dehors.

Le lieutenant Hobson arriva sans grande peine, aprs avoir
travers la cour intrieure, au pied du cap. Le sable et la terre
l'aveuglaient, mais du moins, abrit par l'paisse falaise, il
n'eut pas  lutter directement contre le vent.

Le plus difficile, pour Jasper Hobson, fut alors de s'lever sur
les flancs du massif, qui taient taills presque  pic de ce
ct. Il y parvint, cependant, en s'accrochant aux touffes
d'herbes, et il arriva ainsi au sommet du cap. En cet endroit, la
force de l'ouragan tait telle, qu'il n'aurait pu se tenir ni
debout, ni assis. Il dut donc s'tendre sur le ventre, au revers
mme du talus, et se cramponner aux arbrisseaux, ne laissant ainsi
que la partie suprieure de sa tte expose aux rafales.

Jasper Hobson regarda  travers les embruns qui passaient au-
dessus de lui comme des nappes liquides. L'aspect de l'Ocan et du
ciel tait vraiment terrible. Tous deux se confondaient dans les
brumailles  un demi-mille du cap. Au-dessus de sa tte, Jasper
Hobson voyait des nuages bas et chevels courir avec une
effrayante vitesse, tandis que de longues bandes de vapeurs
s'immobilisaient vers le znith. Par instants, il se faisait un
grand calme dans l'air, et l'on n'entendait plus que les bruits
dchirants du ressac et le choc des lames courrouces. Puis, la
tempte atmosphrique reprenait avec une fureur sans gale, et le
lieutenant Hobson sentait le promontoire trembler sur sa base. En
de certains moments, la pluie tait si violemment injecte, que
ses raies, presque horizontales, formaient autant de milliers de
jets d'eau que le vent cinglait comme une mitraille.

C'tait bien l un ouragan, dont la source tait place dans la
plus mauvaise partie du ciel. Ce vent de nord-est pouvait durer
longtemps et longtemps bouleverser l'atmosphre. Mais Jasper
Hobson ne s'en plaignait pas. Lui qui, en toute autre
circonstance, et dplor les dsastreux effets d'une telle
tempte, l'applaudissait alors! Si l'le rsistait -- et on
pouvait l'esprer --, elle serait invitablement rejete dans le
sud-ouest sous la pousse de ce vent suprieur aux courants de la
mer, et l, dans le sud-ouest, tait le continent, l le salut!
Oui, pour lui, pour ses compagnons, pour tous, il fallait que la
tempte durt jusqu'au moment o elle les aurait jets  la cte,
quelle qu'elle ft. Ce qui et t la perte d'un navire tait le
salut de l'le errante.

Pendant un quart d'heure, Jasper Hobson demeura ainsi courb sous
le fouet de l'ouragan, tremp par les douches d'eau de mer et
d'eau de pluie, se cramponnant au sol avec l'nergie d'un homme
qui se noie, cherchant  surprendre enfin les chances que pouvait
lui donner cette tempte. Puis il redescendit, se laissa glisser
sur les flancs du cap, traversa la cour au milieu des tourbillons
de sable et rentra dans la maison.

Le premier soin de Jasper Hobson fut d'annoncer  ses compagnons
que l'ouragan ne semblait pas avoir encore atteint son maximum
d'intensit et qu'on devait s'attendre  ce qu'il se prolonget
pendant plusieurs jours. Mais le lieutenant annona cela d'un ton
singulier, comme s'il et apport quelque bonne nouvelle, et les
habitants de la factorerie ne purent s'empcher de le regarder
avec un certain sentiment de surprise. Leur chef avait vraiment
l'air de faire bon accueil  cette lutte des lments.

Pendant la journe du 30, Jasper Hobson, bravant encore une fois
les rafales, retourna, sinon au sommet du cap Bathurst, du moins 
la lisire du littoral. L, sur ce rivage accore,  la limite des
longues lames qui le frappaient de biais, il aperut quelques
longues herbes inconnues  la flore de l'le.

Ces herbes taient encore fraches! C'taient de longs filaments
de varechs qui, on n'en pouvait douter, avaient t rcemment
arrachs au continent amricain! Ce continent n'tait donc plus
loign! Le vent de nord-est avait donc repouss l'le en dehors
du courant qui l'emportait jusqu'alors! Ah! Christophe Colomb ne
se sentit pas plus de joie au coeur, quand il rencontra ces herbes
errantes qui lui annonaient la proximit de la terre!

Jasper Hobson revint au fort. Il fit part de sa dcouverte  Mrs.
Paulina Barnett et au sergent Long. En ce moment, il eut presque
envie de tout avouer  ses compagnons, tant il se croyait assur
de leur salut. Mais un dernier pressentiment le retint. Il se tut.

Cependant, durant ces interminables journes de squestration, les
habitants du fort ne demeuraient point inactifs. Ils occupaient
leur temps aux travaux de l'intrieur. Quelquefois aussi, ils
pratiquaient des rigoles dans la cour afin de faire couler les
eaux qui s'amassaient entre la maison et les magasins. Mac Nap, un
clou d'une main, un marteau de l'autre, avait toujours quelque
rajustement  oprer dans un coin quelconque. On travaillait ainsi
pendant toute la journe, sans trop se proccuper des violences de
la tempte. Mais, la nuit venue, il semblait que la violence de
l'ouragan redoublt. Il tait impossible de dormir. Les rafales
s'abattaient sur la maison comme autant de coups de massue. Il
s'tablissait parfois une sorte de remous entre le promontoire et
le fort. C'tait comme une trombe, une tornade partielle qui
enlaait la maison. Les ais craquaient alors, les poutres
menaaient de se disjoindre, et l'on pouvait craindre que toute la
construction ne s'en allt par morceaux. De l, pour le
charpentier, des transes continuelles, et pour ses hommes
l'obligation de demeurer constamment sur le qui-vive. Quant 
Jasper Hobson, ce n'tait pas la solidit de la maison qui le
proccupait, mais bien celle de ce sol sur lequel il l'avait
btie. La tempte devenait dcidment si violente, la mer se
faisait si monstrueuse, qu'on pouvait justement redouter une
dislocation de l'icefield. Il semblait impossible que l'norme
glaon, diminu sur son paisseur, rong  sa base, soumis aux
incessantes dnivellations de l'Ocan, pt rsister longtemps.
Sans doute les habitants qu'il portait ne ressentaient pas les
agitations de la houle, tant sa masse tait considrable, mais il
ne les en subissait pas moins. La question se rduisait donc 
ceci: l'le durerait-elle jusqu'au moment o elle serait jete 
la cte? Ne se mettrait-elle pas en pices avant d'avoir heurt la
terre ferme?

Quant  avoir rsist jusqu'alors, cela n'tait pas douteux. Et
c'est ce que Jasper Hobson expliqua catgoriquement  Mrs. Paulina
Barnett. En effet, si la dislocation se ft dj produite, si
l'icefield et t divis en glaons plus petits, si l'le se ft
rompue en lots nombreux, les habitants du Fort-Esprance s'en
seraient aussitt aperus, car celui des morceaux de l'le qui les
et encore ports ne serait pas rest indiffrent  l'tat de la
mer; il aurait subi l'action de la houle; des mouvements de
tangage et de roulis l'auraient secou avec ceux qui flottaient 
sa surface, comme des passagers  bord d'un navire battu par la
mer. Or, cela n'tait pas. Dans ses observations quotidiennes, le
lieutenant Hobson n'avait jamais surpris ni un mouvement, ni mme
un tremblement, un frmissement quelconque de l'le, qui
paraissait aussi ferme, aussi immobile que si son isthme l'et
encore rattache au continent amricain.

Mais la rupture qui n'tait pas arrive pouvait videmment se
produire d'un instant  l'autre.

Une extrme proccupation de Jasper Hobson, c'tait de savoir si
l'le Victoria, rejete hors du courant et pousse par le vent du
nord-est, s'tait rapproche de la cte, et, en effet, tout espoir
tait dans cette chance. Mais, on le conoit, sans soleil, sans
lune, sans toiles, les instruments devenaient inutiles, et la
position actuelle de l'le ne pouvait tre releve. Si donc on
s'approchait de la terre, on ne le saurait que lorsque la terre
serait en vue, et encore le lieutenant Hobson n'en aurait-il
connaissance en temps utile --  moins de ressentir un choc -- que
s'il se transportait sur la portion sud de ce dangereux
territoire. En effet, l'orientation de l'le Victoria n'avait pas
chang d'une faon apprciable. Le cap Bathurst pointait encore
vers le nord, comme au temps o il formait une pointe avance de
la terre amricaine. Il tait donc vident que l'le, si elle
accostait, atterrirait par sa partie mridionale, comprise entre
le cap Michel et l'angle qui s'appuyait autrefois  la baie des
Morses. En un mot, c'est par l'ancien isthme que la jonction
s'oprerait. Il devenait donc essentiel et opportun de reconnatre
ce qui se passait de ce ct.

Le lieutenant Hobson rsolut donc de se rendre au cap Michel,
quelque effroyable que ft la tempte. Mais il rsolut aussi
d'entreprendre cette reconnaissance en cachant  ses compagnons le
vritable motif de son exploration. Seul, le sergent Long devait
l'accompagner, pendant que l'ouragan faisait rage.

Ce jour-l, 31 aot, vers les quatre heures du soir, afin d'tre
prt  toute ventualit, Jasper Hobson fit demander le sergent,
qui vint le trouver dans sa chambre.

Sergent Long, lui dit-il, il est ncessaire que nous soyons fixs
sans retard sur la position de l'le Victoria, ou, tout au moins,
que nous sachions si ce coup de vent, comme je l'espre, l'a
rapproche du continent amricain.

-- Cela me parat ncessaire en effet, rpondit le sergent, et le
plus tt sera le mieux.

-- De l, reprit Jasper Hobson, obligation pour nous d'aller dans
le sud de l'le.

-- Je suis prt, mon lieutenant.

-- Je sais, sergent Long, que vous tes toujours prt  remplir un
devoir. Mais vous n'irez pas seul. Il est bon que nous soyons
deux, pour le cas o, quelque terre tant en vue, il serait urgent
de prvenir nos compagnons. Et puis il faut que je voie moi-
mme... Nous irons ensemble.

-- Quand vous le voudrez, mon lieutenant, et  l'instant mme si
vous le jugez convenable.

-- Nous partirons ce soir,  neuf heures, lorsque tous nos hommes
seront endormis...

-- En effet, la plupart voudraient nous accompagner, rpondit le
sergent Long, et il ne faut pas qu'ils sachent quel motif nous
entrane loin de la factorerie.

-- Non, il ne faut pas qu'ils le sachent, rpondit Jasper Hobson,
et jusqu'au bout, si je le puis, je leur pargnerai les
inquitudes de cette terrible situation.

-- Cela est convenu, mon lieutenant.

-- Vous aurez un briquet, de l'amadou, afin que nous puissions
faire un signal, si cela est ncessaire, dans le cas, par exemple,
o une terre se montrerait dans le sud.

-- Oui.

-- Notre exploration sera rude, sergent.

-- Elle sera rude, en effet, mais n'importe.  propos, mon
lieutenant, et notre voyageuse?

-- Je compte ne pas la prvenir, rpondit Jasper Hobson, car elle
voudrait nous accompagner.

-- Et cela est impossible! dit le sergent. Une femme ne pourrait
lutter contre cette rafale! Voyez combien la tempte redouble en
ce moment!

En effet, la maison tremblait alors sous l'ouragan  faire
craindre qu'elle ne ft arrache de ses pilotis. Non! dit Jasper
Hobson, cette vaillante femme ne peut pas, ne doit pas nous
accompagner. Mais, toute rflexion faite, mieux vaut la prvenir
de notre projet. Il faut qu'elle soit instruite, afin que si
quelque malheur nous arrivait en route...

-- Oui, mon lieutenant, oui! rpondit le sergent Long. Il ne faut
rien lui cacher, -- et au cas o nous ne reviendrions pas...

-- Ainsi,  neuf heures, sergent.

--  neuf heures!

Le sergent Long, aprs avoir salu militairement, se retira.

Quelques instants plus tard, Jasper Hobson, s'entretenant avec
Mrs. Paulina Barnett, lui faisait connatre son projet
d'exploration. Comme il s'y attendait, la courageuse femme insista
pour l'accompagner, voulant braver avec lui la fureur de la
tempte. Le lieutenant ne chercha point  l'en dissuader en lui
parlant des dangers d'une expdition entreprise dans des
conditions semblables, mais il se contenta de dire qu'en son
absence, la prsence de Mrs. Paulina Barnett tait indispensable
au fort, et qu'il dpendait d'elle, en restant, de lui laisser
quelque tranquillit d'esprit. Si un malheur arrivait, il serait
au moins assur que sa vaillante compagne tait l pour le
remplacer auprs de ses compagnons.

Mrs. Paulina Barnett comprit et n'insista plus. Toutefois, elle
supplia Jasper Hobson de ne pas s'aventurer au-del de toute
raison, lui rappelant qu'il tait le chef de la factorerie, que sa
vie ne lui appartenait pas, qu'elle tait ncessaire au salut de
tous. Le lieutenant promit d'tre aussi prudent que la situation
le comportait, mais il fallait que cette observation de la portion
mridionale de l'le ft faite sans retard, et il la ferait. Le
lendemain, Mrs. Paulina Barnett se bornerait  dire  ses
compagnons que le lieutenant et le sergent taient partis dans
l'intention d'oprer une dernire reconnaissance avant l'arrive
de l'hiver.




VII.

Un feu et un cri.


Le lieutenant et le sergent Long passrent la soire dans la
grande salle du Fort-Esprance jusqu' l'heure du coucher. Tous
taient rassembls dans cette salle,  l'exception de l'astronome,
qui restait, pour ainsi dire, continuellement et hermtiquement
calfeutr dans sa cabine. Les hommes s'occupaient diversement, les
uns nettoyant leurs armes, les autres rparant ou afftant leurs
outils. Mrs. Mac Nap, Ra et Joliffe travaillaient  l'aiguille
avec la bonne Madge, pendant que Mrs. Paulina Barnett faisait la
lecture  haute voix. Cette lecture tait frquemment interrompue,
non seulement par le choc de la rafale, qui frappait comme un
blier les murailles de la maison, mais aussi par les cris du
bb. Le caporal Joliffe, charg de l'amuser, avait fort  faire.
Ses genoux, changs en chevaux fougueux, n'y pouvaient suffire et
taient dj fourbus. Il fallut que le caporal se dcidt 
dposer son infatigable cavalier sur la grande table, et, l,
l'enfant se roula  sa guise jusqu'au moment o le sommeil vint
calmer son agitation.

 huit heures, suivant la coutume, la prire fut dite en commun,
les lampes furent teintes, et bientt chacun eut regagn sa
couche habituelle. Ds que tous furent endormis, le lieutenant
Hobson et le sergent Long traversrent sans bruit la grande salle
dserte, et gagnrent le couloir. L, ils trouvrent Mrs. Paulina
Barnett, qui voulait leur serrer une dernire fois la main.

 demain, dit-elle au lieutenant.

--  demain, madame, rpondit Jasper Hobson... oui...  demain...
sans faute...

-- Mais si vous tardez?...

-- Il faudra nous attendre patiemment, rpondit le lieutenant, car
aprs avoir examin l'horizon du sud par cette nuit noire, au
milieu de laquelle un feu pourrait apparatre -- dans le cas par
exemple o nous nous serions approchs des ctes de la Nouvelle-
Gorgie --, j'ai ensuite intrt  reconnatre notre position
pendant le jour. Peut-tre cette exploration durera-t-elle vingt-
quatre heures. Mais si nous pouvons arriver au cap Michel avant
minuit, nous serons de retour au fort demain soir. Ainsi,
patientez, madame, et croyez que nous ne nous exposerons pas sans
raison.

-- Mais, demanda la voyageuse, si vous n'tes pas revenus demain,
aprs-demain, dans deux jours?...

-- C'est que nous ne devrons plus revenir! rpondit simplement
Jasper Hobson.

La porte s'ouvrit alors. Mrs. Paulina Barnett la referma sur le
lieutenant Hobson et son compagnon. Puis, inquite, pensive, elle
regagna sa chambre, o l'attendait Madge.

Jasper Hobson et le sergent Long traversrent la cour intrieure,
au milieu d'un tourbillon qui faillit les renverser, mais ils se
soutinrent l'un l'autre, et, appuys sur leurs btons ferrs, ils
franchirent la poterne et s'avancrent entre les collines et la
rive orientale du lagon.

Une vague lueur crpusculaire tait rpandue sur le territoire. La
lune, nouvelle depuis la veille, ne devait pas paratre au-dessus
de l'horizon, et laissait  la nuit toute sa sombre horreur, mais
l'obscurit n'allait durer que quelques heures au plus. En ce
moment mme, on y voyait encore suffisamment  se conduire.

Quel vent et quelle pluie! Le lieutenant Hobson et son compagnon
taient chausss de bottes impermables et couverts de capotes
cires, bien serres  la taille, dont le capuchon leur
enveloppait entirement la tte. Ainsi protgs, ils marchrent
rapidement, car le vent, les prenant de dos, les poussa avec une
extrme violence, et, par certains redoublements de la rafale, on
peut dire qu'ils allaient plus vite qu'ils ne le voulaient. Quant
 se parler, ils n'essayrent mme pas, car, assourdis par les
fracas de la tempte, poumons par l'ouragan, ils n'auraient pu
s'entendre.

L'intention de Jasper Hobson n'tait point de suivre le littoral,
dont les irrgularits eussent inutilement allong sa route, tout
en l'exposant aux coups directs de l'ouragan, qu'aucun obstacle,
par consquent, n'arrtait  la limite de la mer. Il comptait,
autant que possible, couper en ligne droite depuis le cap Bathurst
jusqu'au cap Michel, et il s'tait, dans cette prvision, muni
d'une boussole de poche qui lui permettrait de relever sa
direction. De cette faon, il n'aurait pas plus de dix  onze
milles  franchir pour atteindre son but, et il pensait arriver au
terme de son voyage  peu prs  l'heure o le crpuscule
s'effacerait pour deux heures  peine, et laisserait  la nuit
toute son obscurit.

Jasper Hobson et son sergent, courbs sous l'effort du vent, le
dos arrondi, la tte dans les paules, s'arc-boutant sur leurs
btons, avanaient donc assez rapidement. Tant qu'ils prolongrent
la rive est du lac, ils ne reurent point la rafale de plein fouet
et n'eurent pas trop  souffrir. Les collines et les arbres dont
elles taient couronnes les garantissaient en partie. Le vent
sifflait avec une violence sans gale  travers cette ramure, au
risque de draciner ou de briser quelque tronc mal assur, mais il
se cassait en passant. La pluie mme n'arrivait que divise en
une impalpable poussire. Aussi, pendant l'espace de quatre milles
environ, les deux explorateurs furent-ils moins rudement prouvs
qu'ils ne le craignaient.

Arrivs  l'extrmit mridionale de la futaie, l o venait
mourir la base des collines, l o le sol plat, sans une
intumescence quelconque, sans un rideau d'arbres, tait balay par
le vent de la mer, ils s'arrtrent un instant. Ils avaient encore
six milles  franchir avant d'atteindre le cap Michel.

Cela va tre un peu dur! cria le lieutenant Hobson  l'oreille du
sergent Long.

-- Oui, rpondit le sergent, le vent et la pluie vont nous cingler
de concert.

-- Je crains mme que, de temps en temps, il ne s'y joigne un peu
de grle! ajouta Jasper Hobson.

-- Ce sera toujours moins meurtrier que de la mitraille! rpliqua
philosophiquement le sergent Long. Or, mon lieutenant, a vous est
arriv,  vous comme  moi, de passer  travers la mitraille.
Passons donc, et en avant!

-- En avant, mon brave soldat! Il tait dix heures alors. Les
dernires lueurs crpusculaires commenaient  s'vanouir; elles
s'effaaient comme si elles eussent t noyes dans la brume ou
teintes par le vent et la pluie. Cependant, une certaine lumire,
trs diffuse, se sentait encore. Le lieutenant battit le briquet,
consulta sa boussole, en promenant un morceau d'amadou  sa
surface, puis, hermtiquement serr dans sa capote, son capuchon
ne laissant passage qu' ses rayons visuels, il s'lana, suivi du
sergent, sur cet espace, largement dcouvert, qu'aucun obstacle ne
protgeait plus.

Au premier moment, tous deux furent violemment jets  terre,
mais, se relevant aussitt, se cramponnant l'un  l'autre, et
courbs comme de vieux bonshommes, ils prirent un pas acclr,
moiti trot, moiti amble.

Cette tempte tait magnifique dans son horreur! De grands
lambeaux de brumes tout dloquets, de vritables haillons tissus
d'air et d'eau, balayaient le sol. Le sable et la terre volaient
comme une mitraille, et au sel qui s'attachait  leurs lvres, le
lieutenant Hobson et son compagnon reconnurent que l'eau de la
mer, distante de deux  trois milles au moins, arrivait jusqu'
eux en nappes pulvrises.

Pendant de certaines accalmies, bien courtes et rares, ils
s'arrtaient et respiraient. Le lieutenant vrifiait alors la
direction du mieux qu'il pouvait en estimant la route parcourue,
et ils reprenaient leur route.

Mais la tempte s'accroissait encore avec la nuit. Ces deux
lments, l'air et l'eau, semblaient tre absolument confondus.
Ils formaient dans les basses rgions du ciel une de ces
redoutables trombes qui renversent les difices, dracinent les
forts, et que les btiments, pour s'en dfendre, attaquent 
coups de canon. On et pu croire, en effet, que l'Ocan, arrach
de son lit, allait passer tout entier par-dessus l'le errante.

Vraiment, Jasper Hobson se demandait avec raison comment
l'icefield, qui la supportait, soumis  un tel cataclysme, pouvait
rsister, comment il ne s'tait pas dj fractur en cent endroits
sous l'action de la houle! Cette houle devait tre formidable, et
le lieutenant l'entendait rugir au loin. En ce moment, le sergent
Long, qui le prcdait de quelques pas, s'arrta soudain; puis,
revenant au lieutenant et lui faisant entendre quelques paroles
entrecoupes:

Pas par l! dit-il.

-- Pourquoi?

-- La mer!...

-- Comment! la mer! Nous ne sommes pourtant pas arrivs au rivage
du sud-ouest?

-- Voyez, mon lieutenant.

En effet, une large tendue d'eau apparaissait dans l'ombre, et
des lames se brisaient avec violence aux pieds du lieutenant.

Jasper Hobson battit une seconde fois le briquet, et, au moyen
d'un nouveau morceau d'amadou allum, il consulta attentivement
l'aiguille de sa boussole.

Non, dit-il, la mer est plus  gauche. Nous n'avons pas encore
pass la grande futaie qui nous spare du cap Michel.

-- Mais alors, c'est...

-- C'est une fracture de l'le, rpondit Jasper Hobson, qui, ainsi
que son compagnon, avait d se coucher sur le sol pour rsister 
la bourrasque. Ou bien une norme portion de l'le, dtache, est
partie en drive, ou ce n'est qu'une simple entaille que nous
pourrons tourner. En route.

Jasper Hobson et le sergent Long se relevrent et s'enfoncrent
sur leur droite,  l'intrieur de l'le, en suivant la lisire
liquide qui cumait  leurs pieds. Ils allrent ainsi pendant dix
minutes environ, craignant, non sans raison, d'tre coups de
toute communication avec la partie mridionale de l'le. Puis, le
bruit du ressac, qui s'ajoutait aux autres bruits de la tempte,
s'arrta.

Ce n'est qu'une entaille, dit le lieutenant Hobson  l'oreille du
sergent. Tournons!

Et ils reprirent leur premire direction vers le sud. Mais alors
ces hommes courageux s'exposaient  un danger terrible, et ils le
savaient bien tous deux, sans s'tre communiqu leur pense. En
effet, cette partie de l'le Victoria, sur laquelle ils
s'aventuraient en ce moment, dj disloque sur un long espace,
pouvait s'en sparer d'un instant  l'autre. Si l'entaille se
creusait plus avant sous la dent du ressac, elle les et
immanquablement entrans  la drive! Mais ils n'hsitrent pas,
et ils s'lancrent dans l'ombre, sans mme se demander si le
chemin ne leur manquerait pas au retour!

Que de penses inquitantes assigeaient alors le lieutenant
Hobson! Pouvait-il esprer dsormais que l'le rsistt jusqu'
l'hiver? N'tait-ce pas l le commencement de l'invitable
rupture? Si le vent ne la jetait pas  la cte, n'tait-elle pas
condamne  prir avant peu,  s'effondrer,  se dissoudre? Quelle
effroyable perspective, et quelle chance restait-il aux infortuns
habitants de cet icefield?

Cependant, battus, briss par les coups de la rafale, ces deux
hommes nergiques, que soutenait le sentiment d'un devoir 
accomplir, allaient toujours. Ils arrivrent ainsi  la lisire de
cette vaste futaie, qui confinait au cap Michel. Il s'agissait
alors de la traverser, afin d'atteindre au plus tt le littoral.
Jasper Hobson et le sergent Long s'engagrent donc sous la futaie,
au milieu de la plus profonde obscurit, au milieu de ce tonnerre
que le vent faisait  travers les sapins et les bouleaux. Tout
craquait autour d'eux. Les branches brises les fouettaient au
passage.  chaque instant, ils couraient le risque d'tre crass
par la chute d'un arbre, ou ils se heurtaient  des souches
rompues qu'ils ne pouvaient apercevoir dans l'ombre. Mais alors,
ils n'allaient plus au hasard, et les mugissements de la mer
guidaient leurs pas  travers le taillis. Ils entendaient ces
normes retombes des lames qui dferlaient avec un pouvantable
bruit, et mme, plus d'une fois, ils sentirent le sol, videmment
aminci, trembler  leur choc. Enfin, se tenant par la main pour ne
point s'garer, se soutenant, se relevant quand l'un d'eux buttait
contre quelque obstacle, ils arrivrent  la lisire oppose de la
futaie.

Mais l, un tourbillon les arracha l'un  l'autre. Ils furent
violemment spars, et, chacun de son ct, jets  terre.

Sergent! sergent! o tes-vous? cria Jasper Hobson de toute la
force de ses poumons.

-- Prsent, mon lieutenant! hurla le sergent Long.

Puis, rampant tous deux sur le sol, ils essayrent de se
rejoindre. Mais il semblait qu'une main puissante les clout sur
place. Enfin, aprs des efforts inous, ils parvinrent  se
rapprocher, et, pour prvenir toute sparation ultrieure, ils se
lirent l'un l'autre par la ceinture; puis ils ramprent sur le
sable, de manire  gagner une lgre intumescence que dominait un
maigre bouquet de sapins. Ils y arrivrent enfin, et l, un peu
abrits, ils creusrent un trou dans lequel ils se blottirent,
extnus, rompus, briss!

Il tait onze heures et demie du soir.

Jasper Hobson et son compagnon demeurrent ainsi pendant plusieurs
minutes sans prononcer une parole. Les yeux  demi clos, ils ne
pouvaient plus remuer, et une sorte de torpeur, d'irrsistible
somnolence, les envahissait, pendant que la bourrasque secouait
au-dessus d'eux les sapins qui craquaient comme les os d'un
squelette. Toutefois, ils rsistrent au sommeil, et quelques
gorges de brandevin, puises  la gourde du sergent, les
ranimrent  propos.

Pourvu que ces arbres tiennent, dit le lieutenant Hobson.

-- Et pourvu que notre trou ne s'en aille pas avec eux! ajouta le
sergent en s'arc-boutant dans ce sable mobile.

-- Enfin, puisque nous voil ici, dit Jasper Hobson,  quelques
pas seulement du cap Michel, puisque nous sommes venus pour
regarder, regardons! Voyez-vous, sergent Long, j'ai comme un
pressentiment que nous ne sommes pas loin de la terre ferme, mais
enfin ce n'est qu'un pressentiment!

Dans la position qu'ils occupaient, les regards du lieutenant et
de son compagnon auraient embrass les deux tiers de l'horizon du
sud, si cet horizon et t visible. Mais, en ce moment,
l'obscurit tait absolue, et,  moins qu'un feu n'appart, ils se
voyaient obligs d'attendre le jour pour avoir connaissance d'une
cte, dans le cas o l'ouragan les aurait suffisamment rejets
dans le sud.

Or -- le lieutenant l'avait dit  Mrs. Paulina Barnett --, les
pcheries ne sont pas rares sur cette partie de l'Amrique
septentrionale qui s'appelle la Nouvelle-Gorgie. Cette cte
compte aussi de nombreux tablissements, dans lesquels les
indignes recueillent des dents de mammouths, car ces parages
reclent en grand nombre des squelettes de ces grands
antdiluviens, rduits  l'tat fossile.  quelques degrs plus
bas, s'lve New-Arkhangel, centre de l'administration qui s'tend
sur tout l'archipel des les Aloutiennes, et chef-lieu de
l'Amrique russe. Mais les chasseurs frquentent plus assidment
les rivages de la mer polaire, depuis surtout que la Compagnie de
la baie d'Hudson a pris  bail les territoires de chasse que la
Russie exploitait autrefois. Jasper Hobson, sans connatre ce
pays, connaissait les habitudes des agents qui le visitaient 
cette poque de l'anne, et il tait fond  croire qu'il y
rencontrerait des compatriotes, des collgues mme, ou,  leur
dfaut, quelque parti de ces Indiens nomades qui courent le
littoral.

Mais Jasper Hobson avait-il raison d'esprer que l'le Victoria
et t repousse vers la cte?

Oui, cent fois oui! rpta-t-il au sergent. Voil sept jours que
ce vent du nord-est souffle en ouragan. Je sais bien que l'le,
trs plate, lui donne peu de prise, mais, cependant, ses collines,
ses futaies, tendues et l comme des voiles, doivent cder quelque
peu  l'action du vent. En outre, la mer qui nous porte subit
aussi cette influence, et il est bien certain que les grandes
lames courent vers la cte. Il me parat donc impossible que nous
ne soyons pas sortis du courant qui nous entranait dans l'ouest,
impossible que nous n'ayons pas t rejets au sud. Nous n'tions,
 notre dernier relvement, qu' deux cents milles de la terre,
et, depuis sept jours...

-- Tous vos raisonnements sont justes, mon lieutenant, rpondit le
sergent Long. D'ailleurs, si nous avons l'aide du vent, nous avons
aussi l'aide de Dieu, qui ne voudra pas que tant d'infortuns
prissent, et c'est en lui que je mets tout mon espoir!

Jasper Hobson et le sergent parlaient ainsi en phrases coupes par
les bruits de la tempte. Leurs regards cherchaient  percer cette
ombre paisse, que des lambeaux d'un brouillard chevels par
l'ouragan rendaient encore plus opaque. Mais pas un point lumineux
n'tincelait dans cette obscurit.

Vers une heure et demie du matin, l'ouragan prouva une accalmie
de quelques minutes. Seule, la mer, effroyablement dmonte,
n'avait pu modrer ses mugissements. Les lames dferlaient les
unes sur les autres avec une violence extrme.

Tout d'un coup, Jasper Hobson, saisissant le bras de son
compagnon, s'cria:

Sergent, entendez-vous?...

-- Quoi?

-- Le bruit de la mer.

-- Oui, mon lieutenant, rpondit le sergent Long, en prtant plus
attentivement l'oreille, et, depuis quelques instants, il me
semble que ce fracas des vagues...

-- N'est plus le mme... n'est-ce pas, sergent... coutez...
coutez... c'est comme le bruit d'un ressac... on dirait que les
lames se brisent sur des roches!...

Jasper Hobson et le sergent Long coutrent avec une extrme
attention. Ce n'tait videmment plus ce bruit monotone et sourd
des vagues qui s'entrechoquent au large, mais ce roulement
retentissant des nappes liquides lances contre un corps dur et
que rpercute l'cho des roches. Or, il ne se trouvait pas un seul
rocher sur le littoral de l'le, qui n'offrait qu'une lisire peu
sonore, faite de terre et de sable.

Jasper Hobson et son compagnon ne s'taient-ils point tromps? Le
sergent essaya de se lever afin de mieux entendre, mais il fut
aussitt renvers par la bourrasque, qui venait de reprendre avec
une nouvelle violence. L'accalmie avait cess, et les sifflements
de la rafale teignaient alors les mugissements de la mer, et avec
eux cette sonorit particulire qui avait frapp l'oreille du
lieutenant.

Que l'on juge de l'anxit des deux observateurs. Ils s'taient
blottis de nouveau dans leur trou, se demandant s'il ne leur
faudrait pas, par prudence, quitter cet abri, car ils sentaient le
sable s'bouler sous eux et le bouquet de sapins craquer jusque
dans ses racines. Mais ils ne cessaient de regarder vers le sud.
Toute leur vie se concentrait alors dans leur regard, et leurs
yeux fouillaient incessamment cette ombre paisse, que les
premires lueurs de l'aube ne tarderaient pas  dissiper.

Soudain, un peu avant deux heures et demie du matin, le sergent
Long s'cria:

J'ai vu!

-- Quoi?

-- Un feu!

-- Un feu?

-- Oui!... l... dans cette direction!

Et du doigt le sergent indiquait le sud-ouest. S'tait-il tromp?
Non, car Jasper Hobson, regardant aussi, surprit une lueur
indcise dans la direction indique. Oui! s'cria-t-il, oui!
sergent! un feu! la terre est l!

--  moins que ce feu ne soit un feu de navire! rpondit le
sergent Long.

-- Un navire  la mer par un pareil temps! s'cria Jasper Hobson,
c'est impossible! Non! non! la terre est l, vous dis-je, 
quelques milles de nous!

-- Eh bien, faisons un signal!

-- Oui, sergent, rpondons  ce feu du continent par un feu de
notre le!

Ni le lieutenant Hobson ni le sergent n'avaient de torche qu'ils
pussent enflammer. Mais au-dessus d'eux se dressaient ces sapins
rsineux que l'ouragan tordait.

Votre briquet, sergent, dit Jasper Hobson. Le sergent Long
battit son briquet et enflamma l'amadou; puis, rampant sur le
sable, il s'leva jusqu'au pied du bouquet d'arbres. Le lieutenant
le rejoignit. Le bois mort ne manquait pas. Ils l'entassrent  la
racine mme des pins, ils l'allumrent, et, le vent aidant, la
flamme se communiqua au bouquet tout entier.

Ah! s'cria Jasper Hobson, puisque nous avons vu, on doit nous
voir aussi!

Les sapins brlaient avec un clat livide et projetaient une
flamme fuligineuse, comme et fait une norme torche. La rsine
crpitait dans ces vieux troncs, qui furent rapidement consums.
Bientt les derniers ptillements se firent entendre et tout
s'teignit.

Jasper Hobson et le sergent Long regardaient si quelque nouveau
feu rpondrait au leur...

Mais rien. Pendant dix minutes environ, ils observrent, esprant
retrouver ce point lumineux qui avait brill un instant, et ils
dsespraient de revoir un signal quelconque, -- quand, soudain,
un cri se fit entendre, un cri distinct, un appel dsespr qui
venait de la mer!

Jasper Hobson et le sergent Long, dans une effroyable anxit, se
laissrent glisser jusqu'au rivage...

Le cri ne se renouvela plus.

Cependant, depuis quelques minutes, l'aube se faisait peu  peu.
Il semblait mme que la violence de la tempte diminut avec la
rapparition du soleil. Bientt la clart fut assez forte pour
permettre au regard de parcourir l'horizon...

Il n'y avait pas une terre en vue, et le ciel et la mer se
confondaient toujours sur une mme ligne d'horizon!




VIII.

Une excursion de Mrs. Paulina Barnett.


Pendant toute la matine, Jasper Hobson et le sergent Long
errrent sur cette partie du littoral. Le temps s'tait
considrablement modifi. La pluie avait presque entirement
cess, mais le vent, avec une brusquerie extraordinaire, venait de
sauter au sud-est, sans que sa violence et diminu. Circonstance
extrmement fcheuse. Ce fut un surcrot d'inquitude pour le
lieutenant Hobson, qui dut renoncer, ds lors,  tout espoir
d'atteindre la terre ferme.

En effet, ce coup de vent de sud-est ne pouvait plus qu'loigner
l'le errante du continent amricain, et la rejeter dans les
courants si dangereux qui portaient au nord de l'ocan Arctique.

Mais pouvait-on affirmer que l'le se ft jamais rapproche de la
cte pendant cette nuit terrible? N'tait-ce qu'un pressentiment
du lieutenant Hobson, et qui ne s'tait pas ralis? L'atmosphre
tait assez nette alors, la porte du regard pouvait s'tendre sur
un rayon de plusieurs milles, et, cependant, il n'y avait pas mme
l'apparence d'une terre. Ne devait-on pas en revenir  l'hypothse
du sergent, et supposer qu'un btiment avait pass la nuit en vue
de l'le, qu'un feu de bord avait apparu un instant, qu'un cri
avait t jet par quelque marin en dtresse? Et ce btiment, ne
devait-il pas avoir sombr dans la tourmente?

En tout cas, quelle que ft la cause, on ne voyait pas une pave
en mer, pas un dbris sur le rivage. L'Ocan, contrari maintenant
par ce vent de terre, se soulevait en lames normes auxquelles un
navire et difficilement rsist!

Eh bien, mon lieutenant, dit le sergent Long, il faut bien en
prendre son parti!

-- Il le faut, sergent, rpondit Jasper Hobson, en passant la main
sur son front, il faut rester sur notre le, il faut attendre
l'hiver! Lui seul peut nous sauver!

Il tait midi alors. Jasper Hobson, voulant arriver avant le soir
au Fort-Esprance, reprit aussitt le chemin du cap Bathurst. Son
compagnon et lui furent encore aids au retour par le vent qui les
prenait encore de dos. Ils taient trs inquiets, et se
demandaient, non sans raison, si l'le n'avait pas achev de se
sparer en deux parties pendant cette lutte des lments.
L'entaille observe la veille ne s'tait-elle pas prolonge sur
toute sa largeur? N'taient-ils pas maintenant spars de leurs
amis? Tout cela, ils pouvaient le craindre.

Ils arrivrent bientt  la futaie, qu'ils avaient traverse la
veille. Des arbres, en grand nombre, gisaient sur le sol, les uns
briss par le tronc, les autres dracins, arrachs de cette terre
vgtale dont la mince couche ne leur donnait pas un point d'appui
suffisant. Les feuilles envoles ne laissaient plus apercevoir que
de grimaantes silhouettes, qui cliquetaient bruyamment au vent du
sud-est.

Deux milles aprs avoir dpass ce taillis dvast, le lieutenant
Hobson et le sergent Long arrivrent au bord de l'entaille dont
ils n'avaient pu reconnatre les dimensions dans l'obscurit. Ils
l'examinrent avec soin. C'tait une fracture large de cinquante
pieds environ, coupant le littoral  mi-chemin  peu prs du cap
Michel et de l'ancien port Barnett, et formant une sorte
d'estuaire qui s'tendait  plus d'un mille et demi dans
l'intrieur. Qu'une nouvelle tempte provoqut l'agitation de la
mer, et l'entaille s'ouvrirait de plus en plus.

Le lieutenant Hobson, s'tant rapproch du littoral, vit, en ce
moment, un norme glaon qui se dtachait de l'le et s'en allait
 la drive.

Oui! murmura le sergent Long, c'est l le danger!

Tous deux revinrent alors d'un pas rapide dans l'ouest, afin de
tourner l'norme entaille, et,  partir de ce point, ils se
dirigrent directement vers le Fort-Esprance.

Ils n'observrent aucun autre changement sur leur route.  quatre
heures, ils franchissaient la poterne de l'enceinte et trouvaient
tous leurs compagnons vaquant  leurs occupations habituelles.

Jasper Hobson dit  ses hommes qu'il avait voulu une dernire
fois, avant l'hiver, chercher quelque trace du convoi promis par
la capitaine Craventy, mais que ses recherches avaient t vaines.

Allons, mon lieutenant, dit Marbre, je crois qu'il faut renoncer
dfinitivement, pour cette anne du moins,  voir nos camarades du
Fort-Reliance?

-- Je le crois aussi, Marbre, rpondit simplement Jasper Hobson,
et il rentra dans la salle commune.

Mrs. Paulina Barnett et Madge furent mises au courant des deux
faits qui avaient marqu l'exploration du lieutenant: l'apparition
du feu, l'audition du cri. Jasper Hobson affirma que ni son
sergent ni lui n'avaient pu tre le jouet d'une illusion. Le feu
avait t rellement vu, le cri rellement entendu. Puis, aprs
mres rflexions, tous furent d'accord sur ce point: qu'un navire
en dtresse avait pass pendant la nuit en vue de l'le, mais que
l'le ne s'tait point approche du continent amricain.

Cependant, avec le vent du sud-est, le ciel se nettoyait
rapidement et l'atmosphre se dgageait des vapeurs qui
l'obscurcissaient. Jasper Hobson put esprer, non sans raison, que
le lendemain il serait  mme de faire son point.

En effet, la nuit fut plus froide, et une neige fine tomba, qui
couvrit tout le territoire de l'le. Le matin, en se levant,
Jasper Hobson put saluer ce premier symptme de l'hiver.

On tait au 2 septembre. Le ciel se dgagea peu  peu des vapeurs
qui l'embrumaient. Le soleil parut. Le lieutenant l'attendait. 
midi, il fit une bonne observation de latitude, et, vers deux
heures, un calcul d'angle horaire qui lui donna sa longitude.

Le rsultat de ses observations fut:

Latitude: 70 57';
Longitude: 170 30'.

Ainsi donc, malgr la violence de l'ouragan, l'le errante s'tait
 peu prs maintenue sur le mme parallle. Seulement, le courant
l'avait encore reporte dans l'ouest. En ce moment, elle se
trouvait par le travers du dtroit de Behring, mais  quatre cents
milles, au moins, dans le nord du cap Oriental et du cap du
Prince-de-Galles, qui marquent la partie la plus resserre du
dtroit.

Cette nouvelle situation tait plus grave. L'le se rapprochait
chaque jour de ce dangereux courant du Kamtchatka qui, s'il la
saisissait dans ses eaux rapides, pouvait l'entraner loin vers le
nord. videmment, avant peu, son destin serait dcid: ou elle
s'immobiliserait entre les deux courants contraires, en attendant
que la mer se solidifit autour d'elle, ou elle irait se perdre
dans les solitudes des rgions hyperborennes!

Jasper Hobson, trs pniblement affect, mais voulant cacher ses
inquitudes, rentra seul dans sa chambre et ne parut plus de la
journe. Ses cartes sous les yeux, il employa tout ce qu'il
possdait d'invention, d'ingniosit pratique,  imaginer quelque
solution.

La temprature, pendant cette journe, s'abaissa de quelques
degrs encore, et les brumes qui s'taient leves le soir, au-
dessus de l'horizon du sud-est, retombrent en neige pendant la
nuit suivante. Le lendemain, la couche blanche s'tendait sur une
hauteur de deux pouces. L'hiver approchait enfin.

Ce jour-l, 3 septembre, Mrs. Paulina Barnett rsolut de visiter
sur une distance de quelques milles cette portion du littoral qui
s'tendait entre le cap Bathurst et le cap Esquimau. Elle voulait
reconnatre les changements que la tempte avait pu produire
pendant les jours prcdents. Trs certainement, si elle et
propos au lieutenant Hobson de l'accompagner dans cette
exploration, celui-ci l'et fait sans hsiter. Mais ne voulant pas
l'arracher  ses proccupations, elle se dcida  partir sans lui,
en emmenant Madge avec elle. Il n'y avait, d'ailleurs, aucun
danger  craindre. Les seuls animaux rellement redoutables, les
ours, semblaient avoir tous abandonn l'le  l'poque du
tremblement de terre. Deux femmes pouvaient donc, sans imprudence,
se hasarder aux environs du cap pour une excursion qui ne devait
durer que quelques heures.

Madge accepta sans faire aucune rflexion la proposition de Mrs.
Paulina Barnett, et toutes deux, sans avoir prvenu personne, ds
huit heures du matin, armes du simple couteau  neige, la gourde
et le bissac au ct, elles se dirigrent vers l'ouest, aprs
avoir descendu les rampes du cap Bathurst.

Dj le soleil se tranait languissamment au-dessus de l'horizon,
car il ne s'levait dans sa culmination que de quelques degrs 
peine. Mais ses obliques rayons taient clairs, pntrants, et ils
fondaient encore la lgre couche de neige en de certains endroits
directement exposs  leur action dissolvante.

Des oiseaux nombreux, ptarmigans, guillemots, puffins, des oies
sauvages, des canards de toutes espces, voletaient par bandes et
animaient le littoral. L'air tait rempli du cri de ces volatiles,
qui couraient incessamment du lagon  la mer, suivant que les eaux
douces ou les eaux sales les attiraient.

Mrs. Paulina Barnett put observer alors combien les animaux 
fourrures, martres, hermines, rats musqus, renards, taient
nombreux aux environs du Fort-Esprance. La factorerie et pu sans
peine remplir ses magasins. Mais  quoi bon, maintenant! Ces
animaux inoffensifs, comprenant qu'on ne les chasserait pas,
allaient, venaient sans crainte jusqu'au pied mme de la palissade
et se familiarisaient de plus en plus. Sans doute, leur instinct
leur avait appris qu'ils taient prisonniers dans cette le,
prisonniers comme ses habitants, et un sort commun les
rapprochait. Mais chose assez singulire et que Mrs. Paulina
Barnett avait parfaitement remarque, c'est que Marbre et Sabine,
ces deux enrags chasseurs, obissaient sans aucune contrainte aux
ordres du lieutenant qui leur avait prescrit d'pargner absolument
les animaux  fourrures, et ils ne semblaient pas prouver le
moindre dsir de saluer d'un coup de fusil ce prcieux gibier.
Renards et autres n'avaient pas encore, il est vrai, leur robe
hivernale, ce qui en diminuait notablement la valeur, mais ce
motif ne suffisait pas  expliquer l'extraordinaire indiffrence
des deux chasseurs  leur endroit.

Cependant, tout en marchant d'un bon pas, Mrs. Paulina Barnett et
Madge, causant de leur trange situation, observaient
attentivement la lisire de sable qui formait le rivage. Les
dgts que la mer y avait causs rcemment taient trs visibles.
Des boulis nouvellement faits laissaient voir  et l des
cassures neuves, parfaitement reconnaissables. La grve, ronge en
certaines places, s'tait mme abaisse dans une inquitante
proportion, et, maintenant, les longues lames s'tendaient l o
le rivage accore leur opposait autrefois une insurmontable
barrire. Il tait vident que quelques portions de l'le
s'taient enfonces et ne faisaient plus qu'affleurer le niveau
moyen de l'Ocan.

Ma bonne Madge, dit Mrs. Paulina Barnett, en montrant  sa
compagne de vastes tendues du sol sur lesquelles les vagues
couraient en dferlant, notre situation a empir pendant cette
funeste tempte! Il est certain que le niveau gnral de l'le
s'abaisse peu  peu! Notre salut n'est plus, dsormais, qu'une
question de temps! L'hiver arrivera-t-il assez vite? Tout est l!

-- L'hiver arrivera, ma fille, rpondit Madge avec son
inbranlable confiance. Voici dj deux nuits que la neige tombe.
Le froid commence  se faire l-haut, dans le ciel, et j'imagine
volontiers que c'est Dieu qui nous l'envoie.

-- Tu as raison, Madge, reprit la voyageuse, il faut avoir
confiance. Nous autres femmes, qui ne cherchons pas la raison
physique des choses, nous devons ne pas dsesprer l o des
hommes instruits dsespreraient peut-tre. C'est une grce
d'tat. Malheureusement, notre lieutenant ne peut raisonner comme
nous. Il sait le pourquoi des faits, il rflchit, il calcule, il
mesure le temps qui nous reste, et je le vois bien prs de perdre
tout espoir!

-- C'est pourtant un homme nergique, un coeur courageux, rpondit
Madge.

-- Oui, ajouta Mrs. Paulina Barnett, et il nous sauvera, si notre
salut est encore dans la main de l'homme!

 neuf heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge avaient franchi une
distance de quatre milles. Plusieurs fois, il leur fallut
abandonner la ligne du rivage et remonter  l'intrieur de l'le,
afin de tourner des portions basses du sol dj envahies par les
lames. En de certains endroits, les dernires traces de la mer,
taient portes  une distance d'un demi-mille, et, l,
l'paisseur de l'icefield devait tre singulirement rduite. Il
tait donc  craindre qu'il ne cdt sur plusieurs points, et que,
par suite de cette fracture, il ne formt des anses ou des baies
nouvelles sur le littoral.

 mesure qu'elle s'loignait du Fort-Esprance, Mrs. Paulina
Barnett remarqua que le nombre des animaux  fourrures diminuait
singulirement. Ces pauvres btes se sentaient videmment plus
rassures par la prsence de l'homme, dont jusqu'ici elles
redoutaient l'approche, et elles se massaient plus volontiers aux
environs de la factorerie. Quant aux fauves que leur instinct
n'avait point entrans en temps utile hors de cette le
dangereuse, ils devaient tre rares. Cependant, Mrs. Paulina
Barnett et Madge aperurent quelques loups errant au loin dans la
plaine, sauvages carnassiers que le danger commun ne semblait pas
avoir encore apprivoiss. Ces loups, d'ailleurs, ne s'approchrent
pas et disparurent bientt derrire les collines mridionales du
lagon.

Que deviendront, demanda Madge, ces animaux emprisonns comme
nous dans l'le, et que feront-ils, lorsque toute nourriture leur
manquera et que l'hiver les aura affams?

-- Affams! ma bonne Madge, rpondit Mrs. Paulina Barnett. Va,
crois-moi, nous n'avons rien  craindre d'eux! La nourriture ne
leur fera pas dfaut, et toutes ces martres, ces hermines, ces
livres polaires que nous respectons, seront pour eux une proie
assure. Nous n'avons donc point  redouter leurs agressions! Non!
Le danger n'est pas l! Il est dans ce sol fragile qui
s'effondrera, qui peut s'effondrer  tout instant sous nos pieds.
Tiens, Madge, vois comme en cet endroit la mer s'avance 
l'intrieur de l'le! Elle couvre dj toute une partie de cette
plaine, que ses eaux, relativement chaudes encore, rongeront  la
fois et en dessus et en dessous! Avant peu, si le froid ne
l'arrte, cette mer aura rejoint le lagon, et nous perdrons notre
lac, aprs avoir perdu notre port et notre rivire!

-- Mais si cela arrivait, dit Madge, ce serait vritablement un
irrparable malheur!

-- Et pourquoi cela, Madge? demanda Mrs. Paulina Barnett, en
regardant sa compagne.

-- Mais parce que nous serions absolument privs d'eau douce!
rpondit Madge.

-- Oh! l'eau douce ne nous manquera pas, ma bonne Madge! La pluie,
la neige, la glace, les icebergs de l'Ocan, le sol mme de l'le
qui nous emporte, tout cela, c'est de l'eau douce! Non! je te le
rpte! non! Le danger n'est pas l!

Vers dix heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge se trouvaient  la
hauteur du cap Esquimau, mais  deux milles au moins  l'intrieur
de l'le, car il avait t impossible de suivre le littoral,
profondment rong par la mer. Les deux femmes, un peu fatigues
d'une promenade allonge par tant de dtours, rsolurent de se
reposer pendant quelques instants avant de reprendre la route du
Fort-Esprance. En cet endroit s'levait un petit taillis de
bouleaux et d'arbousiers qui couronnait une colline peu leve. Un
monticule, garni d'une mousse jauntre, et que son exposition
directe aux rayons du soleil avait dgag de neige, leur offrait
un endroit propice pour une halte.

Mrs. Paulina Barnett et Madge s'assirent l'une  ct de l'autre,
au pied d'un bouquet d'arbres, le bissac fut ouvert, et elles
partagrent en soeurs leur frugal repas. Une demi-heure plus tard,
Mrs. Paulina Barnett, avant de reprendre vers l'est le chemin de
la factorerie, proposa  sa compagne de remonter jusqu'au littoral
afin de reconnatre l'tat actuel du cap Esquimau. Elle dsirait
savoir si cette pointe avance avait rsist ou non aux assauts de
la tempte. Madge se dclara prte  accompagner sa fille partout
o il lui plairait d'aller, lui rappelant toutefois qu'une
distance de huit  neuf milles les sparait alors du cap Bathurst,
et qu'il ne fallait pas inquiter le lieutenant Hobson par une
trop longue absence.

Cependant, Mrs. Paulina Barnett, mue par quelque pressentiment
sans doute, persista dans son ide, et elle fit bien, comme on le
verra par la suite. Ce dtour, au surplus, ne devait gure
accrotre que d'une demi-heure la dure totale de l'exploration.

Mrs. Paulina Barnett et Madge se levrent donc et se dirigrent
vers le cap Esquimau.

Mais les deux femmes n'avaient pas fait un quart de mille, que la
voyageuse, s'arrtant soudain, montrait  Madge des traces
rgulires, trs nettement imprimes sur la neige. Or, ces
empreintes avaient t faites rcemment et ne dataient pas de plus
de neuf  dix heures, sans quoi la dernire tombe de neige qui
s'tait opre dans la nuit les et videmment recouvertes.

Quel est l'animal qui a pass l? demanda Madge.

-- Ce n'est point un animal, rpondit Mrs. Paulina Barnett en se
baissant afin de mieux observer les empreintes. Un animal
quelconque, marchant sur ses quatre pattes, laisse des traces
diffrentes de celles-ci. Vois, Madge, ces empreintes sont
identiques, et il est ais de voir qu'elles ont t faites par un
pied humain!

-- Mais qui pourrait tre venu ici? rpondit Madge. Pas un soldat,
pas une femme n'a quitt le fort, et puisque nous sommes dans une
le... Tu dois te tromper, ma fille. Au surplus, suivons ces
traces et voyons o elles nous conduiront.

Mrs. Paulina Barnett et Madge reprirent leur marche, observant
attentivement les empreintes. Cinquante pas plus loin, elles
s'arrtrent encore.

Tiens... vois, Madge, dit la voyageuse, en retenant sa compagne,
et dis si je me suis trompe!

Auprs des traces de pas et sur un endroit o la neige avait t
assez rcemment foule par un corps pesant, on voyait trs
visiblement l'empreinte d'une main.

Une main de femme ou d'enfant! s'cria Madge.

-- Oui! rpondit Mrs. Paulina Barnett, un enfant ou une femme,
puis, souffrant,  bout de force, est tomb... Puis, ce pauvre
tre s'est relev, a repris sa marche... Vois! les traces
continuent... plus loin il y a encore eu des chutes!...

-- Mais qui? qui? demanda Madge.

-- Que sais-je? rpondit Mrs. Paulina Barnett. Peut-tre quelque
infortun emprisonn comme nous depuis trois ou quatre mois sur
cette le? Peut-tre aussi quelque naufrag jet sur le rivage
pendant cette tempte... Rappelle-toi ce feu, ce cri, dont nous
ont parl le sergent Long et le lieutenant Hobson!... Viens,
viens. Madge, nous avons peut-tre quelque malheureux 
sauver!...

Et Mrs. Paulina Barnett, entranant sa compagne, suivit en courant
cette voie douloureuse imprime sur la neige, et sur laquelle elle
trouva bientt quelques gouttes de sang.

Quelque malheureux  sauver! avait dit la compatissante et
courageuse femme! Avait-elle donc oubli que sur cette le,  demi
ronge par les eaux, destine  s'abmer tt ou tard dans l'Ocan,
il n'y avait de salut ni pour autrui, ni pour elle?

Les empreintes laisses sur le sol se dirigeaient vers le cap
Esquimau. Mrs. Paulina Barnett et Madge les suivaient
attentivement mais bientt les taches de sang se multiplirent et
les traces de pas disparurent. Il n'y avait plus qu'un sentier
irrgulier trac sur la neige.  partir de ce point, le malheureux
tre n'avait plus eu la force de se porter. Il s'tait avanc en
rampant, se tranant, se poussant des mains et des jambes. Des
morceaux de vtements dchirs se voyaient  et l. C'taient des
fragments de peau de phoque et de fourrure.

Allons! allons! rptait Paulina Barnett, dont le coeur battait
 se rompre.

Madge la suivait. Le cap Esquimau n'tait plus qu' cinq cents
pas. On le voyait qui se dessinait un peu au-dessus de la mer sur
le fond du ciel. Il tait dsert.

videmment, les traces suivies par les deux femmes se dirigeaient
droit sur le cap. Mrs. Paulina Barnett et Madge, toujours courant,
les remontrent jusqu'au bout. Rien encore, rien. Mais ces
empreintes, au pied mme du cap,  la base du monticule qui le
formait, tournaient sur la droite et traaient un sentier vers la
mer.

Mrs. Paulina Barnett s'lana vers la droite, mais au moment o
elle dbouchait sur le rivage, Madge, qui la suivait et portait un
regard inquiet autour d'elle, la retint de la main.

Arrte! lui dit-elle.

-- Non, Madge, non! s'cria Mrs. Paulina Barnett, qu'une sorte
d'instinct entranait malgr elle.

-- Arrte, ma fille, et regarde! rpondit Madge, en retenant plus
nergiquement sa compagne.

 cinquante pas du cap Esquimau, sur la lisire mme du rivage,
une masse blanche, norme, s'agitait en poussant des grognements
formidables.

C'tait un ours polaire, d'une taille gigantesque. Les deux
femmes, immobiles, le considrrent avec effroi. Le gigantesque
animal tournait autour d'une sorte de paquet de fourrure tendu
sur la neige; puis il le souleva, il le laissa retomber, il le
flaira. On et pris ce paquet pour le corps inanim d'un morse.

Mrs. Paulina Barnett et Madge ne savaient que penser, ne savaient
si elles devaient marcher en avant, quand, dans un mouvement
imprim  ce corps, une espce de capuchon se rabattit de sa tte,
et de longs cheveux bruns se droulrent.

Une femme! s'cria Mrs. Paulina Barnett, qui voulut s'lancer
vers cette infortune, voulant  tout prix reconnatre si elle
tait vivante ou morte!

-- Arrte! dit encore Madge, en la retenant. Arrte! Il ne lui
fera pas de mal!

L'ours, en effet, regardait attentivement ce corps, se contentant
de le retourner, et ne songeant aucunement  le dchirer de ses
formidables griffes. Puis il s'en loignait et s'en rapprochait de
nouveau. Il paraissait hsiter sur ce qu'il devait faire. Il
n'avait point aperu les deux femmes qui l'observaient avec une
anxit terrible!

Soudain, un craquement se produisit. Le sol prouva comme une
sorte de tremblement. On et pu croire que le cap Esquimau
s'abmait tout entier dans la mer.

C'tait un norme morceau de l'le, qui se dtachait du rivage, un
vaste glaon dont le centre de gravit s'tait dplac par un
changement de pesanteur spcifique, et qui s'en allait  la
drive, entranant l'ours et le corps de la femme!

Mrs. Paulina Barnett jeta un cri et voulut s'lancer vers ce
glaon, avant qu'il n'et t entran au large.

Arrte, arrte encore, ma fille! rpta froidement Madge, qui la
serrait d'une main convulsive.

Au bruit produit par la rupture du glaon, l'ours avait recul
soudain; poussant alors un grognement formidable, il abandonna le
corps et se prcipita vers le ct du rivage dont il tait dj
spar par une quarantaine de pieds; comme une bte effare, il
fit en courant le tour de l'lot, laboura le sol de ses griffes,
fit voler autour de lui la neige et le sable, et revint prs du
corps inanim.

Puis,  l'extrme stupfaction des deux femmes, l'animal,
saisissant ce corps par ses vtements, le souleva de sa gueule,
gagna le bord du glaon qui faisait face au rivage de l'le, et se
prcipita  la mer.

En quelques brasses, l'ours, robuste nageur comme le sont tous ses
congnres des rgions arctiques, eut atteint le rivage de l'le.
Un vigoureux effort lui permit de prendre pied sur le sol, et, l,
il dposa le corps qu'il avait emport.

En ce moment, Mrs. Paulina Barnett ne put se contenir, et sans
songer au danger de se trouver face  face avec le redoutable
carnassier, elle chappa  la main de Madge et s'lana vers le
rivage.

L'ours, la voyant, se redressa sur ses pattes de derrire et vint
droit  elle. Toutefois,  dix pas, il s'arrta, il secoua son
norme tte; puis, comme s'il et perdu sa frocit naturelle sous
l'influence de cette terreur qui semblait avoir mtamorphos toute
la faune de l'le, il se retourna, poussa un grognement sourd, et
s'en alla tranquillement vers l'intrieur, sans mme regarder
derrire lui.

Mrs. Paulina Barnett avait aussitt couru vers ce corps tendu sur
la neige.

Un cri s'chappa de sa poitrine.

Madge! Madge! s'cria-t-elle.

Madge s'approcha et considra ce corps inanim.

C'tait le corps de la jeune Esquimaude Kalumah!




IX.

Aventures de Kalumah.


Kalumah sur l'le flottante  deux cents milles du continent
amricain! C'tait  peine croyable!

Mais avant tout, l'infortune respirait-elle encore? Pourrait-on
la rappeler  la vie? Mrs. Paulina Barnett avait dfait les
vtements de la jeune Esquimaude, dont le corps ne lui parut pas
entirement refroidi. Elle lui couta le coeur. Le coeur battait
faiblement, mais il battait. Le sang perdu par la pauvre fille ne
provenait que d'une blessure faite  sa main, mais peu grave.
Madge comprima cette blessure avec son mouchoir, et arrta ainsi
l'hmorragie.

En mme temps, Mrs. Paulina Barnett, agenouille prs de Kalumah,
et l'appuyant sur elle, avait relev la tte de la jeune indigne,
et,  travers ses lvres desserres, elle parvint  introduire
quelques gouttes de brandevin; puis elle lui baigna le front et
les tempes avec un peu d'eau froide.

Quelques minutes s'coulrent. Ni Mrs. Paulina Barnett, ni Madge
n'osaient prononcer une parole. Elles attendaient toutes deux dans
une anxit extrme, car le peu de vie qui restait  l'Esquimaude
pouvait  chaque instant s'vanouir!

Mais un lger soupir s'chappa de la poitrine de Kalumah. Ses
mains s'agitrent faiblement, et avant mme que ses yeux se
fussent ouverts et qu'elle et pu reconnatre celle qui lui
donnait ses soins, elle murmura ces mots:

Madame Paulina! Madame Paulina!

La voyageuse demeura stupfaite,  entendre son nom ainsi prononc
dans ces circonstances. Kalumah tait-elle donc venue
volontairement sur l'le errante, et savait-elle qu'elle y
rencontrerait l'Europenne dont elle n'avait point oubli les
bonts? Mais comment aurait-elle pu le savoir, et comment,  cette
distance de toute terre, avait-elle pu atteindre l'le Victoria?
Comment enfin aurait-elle devin que ce glaon emportait loin du
continent Mrs. Paulina Barnett et tous ses compagnons du Fort-
Esprance? C'taient l des choses vritablement inexplicables.

Elle vit! elle vivra! dit Madge, qui, sous sa main, sentait la
chaleur et le mouvement revenir  ce pauvre corps meurtri.

-- La malheureuse enfant! murmurait Mrs. Paulina Barnett, le coeur
mu, et mon nom, mon nom! au moment de mourir, elle l'avait encore
sur ses lvres!

Mais alors les yeux de Kalumah s'entr'ouvrirent. Son regard,
encore effar, vague, indcis, apparut entre ses paupires.
Soudain, il s'anima, car il s'tait repos sur la voyageuse. Un
instant, rien qu'un instant, Kalumah avait vu Mrs. Paulina
Barnett, mais cet instant avait suffi. La jeune Indigne avait
reconnu sa bonne dame, dont le nom s'chappa encore une fois de
ses lvres, tandis que sa main, qui s'tait peu  peu souleve,
retombait dans la main de Mrs. Paulina Barnett!

Les soins des deux femmes ne tardrent pas  ranimer entirement
la jeune Esquimaude, dont l'extrme puisement provenait non
seulement de la fatigue, mais aussi de la faim. Ainsi que Mrs.
Paulina Barnett l'allait apprendre, Kalumah n'avait rien mang
depuis quarante-huit heures. Quelques morceaux de venaison froide
et un peu de brandevin lui rendirent ses forces, et, une heure
aprs, Kalumah se sentait capable de prendre avec ses deux amies
le chemin du fort.

Mais, pendant cette heure, assise sur le sable entre Madge et Mrs.
Paulina Barnett, Kalumah avait pu leur prodiguer ses remerciements
et les tmoignages de son affection. Puis elle avait racont son
histoire. Non! la jeune Esquimaude n'avait point oubli les
Europens du Fort-Esprance, et l'image de Mrs. Paulina Barnett
tait toujours reste prsente  son souvenir. Non! ce n'tait
point le hasard, ainsi qu'on va le voir, qui l'avait jete  demi
morte sur le rivage de l'le Victoria!

En peu de mots, voici ce que Kalumah apprit  Mrs. Paulina
Barnett.

On se souvient de la promesse qu'avait faite la jeune Esquimaude,
 sa premire visite, de retourner l'anne suivante, pendant la
belle saison, vers ses amis du Fort-Esprance. La longue nuit
polaire se passa, et, le mois de mai venu, Kalumah se mit en
devoir d'accomplir sa promesse. Elle quitta donc les
tablissements de la Nouvelle-Georgie, dans lesquels elle avait
hivern, et, en compagnie d'un de ses beaux-frres, elle se
dirigea vers la presqu'le Victoria.

Six semaines plus tard, vers la mi-juin, elle arrivait sur les
territoires de la Nouvelle-Bretagne, qui avoisinaient le cap
Bathurst. Elle reconnut parfaitement les montagnes volcaniques
dont les hauteurs couvraient la baie Liverpool, et, vingt milles
plus loin, elle arriva  cette baie des Morses dans laquelle elle
et les siens avaient si souvent fait la chasse aux amphibies.

Mais, au-del de cette baie, au nord, rien! La cte, par une ligne
droite, se rabaissait vers le sud-est. Plus de cap Esquimau, plus
de cap Bathurst!

Kalumah comprit ce qui s'tait pass! Ou tout ce territoire,
devenu depuis l'le Victoria, s'tait abm dans les flots, ou il
s'en allait errant par les mers!

Kalumah pleura en ne retrouvant plus ceux qu'elle venait chercher
si loin.

Mais l'Esquimau, son beau-frre, n'avait point paru autrement
surpris de cette catastrophe. Une sorte de lgende, une tradition
rpandue parmi les tribus nomades de l'Amrique septentrionale,
disait que ce territoire du cap Bathurst s'tait rattach au
continent depuis des milliers de sicles, mais qu'il n'en faisait
pas partie, et qu'un jour il s'en dtacherait par un effort de la
nature. De l cette surprise que les Esquimaux avaient manifeste
en voyant la factorerie fonde par le lieutenant Hobson au pied
mme du cap Bathurst. Mais, avec cette dplorable rserve
particulire  leur race, peut-tre aussi pousss par ce sentiment
qu'prouve tout indigne pour l'tranger qui fait prise de
possession en son pays, les Esquimaux ne dirent rien au lieutenant
Hobson, dont l'tablissement tait alors achev. Kalumah ignorait
cette tradition, qui, d'ailleurs, ne reposant sur aucun document
srieux, n'tait sans doute qu'une de ces nombreuses lgendes de
la cosmogonie hyperborenne, et c'est pourquoi les htes du Fort-
Esprance ne furent pas prvenus du danger qu'ils couraient 
s'tablir sur ce territoire.

Et certainement, Jasper Hobson, averti par les Esquimaux et
suspectant dj ce sol, qui prsentait des particularits si
tranges, aurait cherch plus loin un terrain nouveau --
inbranlable, cette fois --, pour y jeter les fondements de sa
factorerie.

Lorsque Kalumah eut constat la disparition de ce territoire du
cap Bathurst, elle continua son exploration jusqu'au-del de la
baie Washburn, mais sans rencontrer aucune trace de ceux qu'elle
cherchait, et alors, dsespre, elle n'eut plus qu' revenir dans
l'ouest aux pcheries de l'Amrique russe.

Son beau-frre et elle quittrent donc la baie des Morses dans les
derniers jours du mois de juin. Ils reprirent la route du
littoral, et,  la fin de juillet, aprs cet inutile voyage, ils
retrouvaient les tablissements de la Nouvelle-Georgie.

Kalumah n'esprait plus jamais revoir ni Mrs. Paulina Barnett, ni
ses compagnons du Fort-Esprance. Elle les croyait engloutis dans
les abmes de la mer Arctique.

 ce point de son rcit, la jeune Esquimaude tourna ses yeux
humides vers Mrs. Paulina Barnett et lui serra plus
affectueusement la main. Puis, murmurant une prire, elle remercia
Dieu de l'avoir sauve par la main mme de son amie!

Kalumah, revenue  sa demeure, au milieu de sa famille, avait
repris son existence accoutume. Elle travaillait avec les siens 
la pcherie du cap des Glaces, qui est situe  peu prs sur le
soixante-dixime parallle,  plus de six cents milles du cap
Bathurst.

Pendant toute la premire partie du mois d'aot, aucun incident ne
se produisit. Vers la fin du mois se dclara cette violente
tempte dont s'inquita si vivement Jasper Hobson, et qui, parat-
il, tendit ses ravages sur toute la mer polaire et mme jusqu'au-
del du dtroit de Behring. Au cap des Glaces, elle fut effroyable
aussi et se dchana avec la mme violence que sur l'le Victoria.
 cette poque, l'le errante ne se trouvait pas  plus de deux
cents milles de la cte, ainsi que l'avait dtermin par ses
relvements le lieutenant Jasper Hobson.

En coutant parler Kalumah, Mrs. Paulina Barnett, fort au courant
de la situation, on le sait, faisait rapidement dans son esprit
des rapprochements qui allaient enfin lui donner la clef de ces
singuliers vnements et surtout lui expliquer l'arrive dans
l'le de la jeune indigne.

Pendant ces premiers jours de la tempte, les Esquimaux du cap des
Glaces furent confins dans leurs huttes. Ils ne pouvaient sortir
et encore moins pcher. Cependant, dans la nuit du 31 aot au 1er
septembre, mue par une sorte de pressentiment, Kalumah voulut
s'aventurer sur le rivage. Elle alla ainsi, bravant le vent et la
pluie qui faisaient rage autour d'elle, observant d'un oeil
inquiet la mer irrite qui se levait dans l'ombre comme une chane
de montagnes.

Soudain, quelque temps aprs minuit, il lui sembla voir une masse
norme qui drivait sous la pousse de l'ouragan et paralllement
 la cte. Ses yeux, dous d'une extrme puissance de vision,
comme tous ceux de ces indignes nomades, habitus aux tnbres
des longues nuits de l'hiver arctique, ne pouvaient la tromper.
Une chose norme passait  deux milles du littoral, et cette chose
ne pouvait tre ni un ctac, ni un navire, ni mme un iceberg 
cette poque de l'anne.

D'ailleurs, Kalumah ne raisonna mme pas. Il se fit dans son
esprit comme une rvlation. Devant son cerveau surexcit apparut
l'image de ses amis. Elle les revit tous, Mrs. Paulina Barnett,
Madge, le lieutenant Hobson, le bb qu'elle avait tant couvert de
ses caresses au Fort-Esprance! Oui! c'taient eux qui passaient,
emports dans la tempte sur ce glaon flottant!

Kalumah n'eut pas un instant de doute, pas un moment d'hsitation.
Elle se dit qu'il fallait apprendre  ces naufrags, qui ne s'en
doutaient peut-tre pas, que la terre tait proche. Elle courut 
sa hutte, elle prit une de ces torches faites d'toupe et de
rsine dont les Esquimaux se servent pour leurs pches de nuit,
elle l'enflamma et vint l'agiter sur le rivage au sommet du cap
des Glaces.

C'tait le feu que Jasper Hobson et le sergent Long, blottis alors
au cap Michel, avaient aperu au milieu des sombres brumes,
pendant la nuit du 31 aot.

Quelle fut la joie, l'motion de la jeune Esquimaude, quand elle
vit un signal rpondre au sien, lorsqu'elle aperut ce bouquet de
sapins, enflamm par le lieutenant Hobson, qui jeta ses fauves
lueurs jusqu'au littoral amricain, dont il ne se savait pas si
prs!

Mais tout s'teignit bientt. L'accalmie dura  peine quelques
minutes, et l'effroyable bourrasque, sautant au sud-est, reprit
avec une nouvelle violence.

Kalumah comprit que sa proie -- c'est ainsi qu'elle l'appelait -
-, que sa proie allait lui chapper, que l'le n'atterrirait pas!
Elle la voyait, cette le, elle la sentait s'loigner dans la nuit
et reprendre le chemin de la haute mer.

Ce fut un moment terrible pour la jeune indigne. Elle se dit
qu'il fallait que ses amis fussent,  tout prix, prvenus de leur
situation, que, pour eux, il serait peut-tre encore temps d'agir,
que chaque heure perdue les loignait de ce continent...

Elle n'hsita pas. Son kayak tait l, cette frle embarcation sur
laquelle elle avait plus d'une fois brav les temptes de la mer
Arctique. Elle poussa son kayak  la mer, laa autour de sa
ceinture la veste de peau de phoque qui s'y rattachait, et, la
pagaie  la main, elle s'aventura dans les tnbres.

 ce moment de son rcit, Mrs. Paulina Barnett pressa
affectueusement sur son coeur la jeune Kalumah, la courageuse
enfant, et Madge pleura en l'coutant.

Kalumah, lance sur ces flots irrits, se trouva alors plutt
aide que contrarie par la saute du vent qui portait au large.
Elle se dirigea vers la masse qu'elle apercevait encore
confusment dans l'ombre. Les lames couvraient en grand son kayak,
mais elles ne pouvaient rien contre l'insubmersible embarcation,
qui flottait comme une paille  la crte des lames. Plusieurs fois
elle chavira, mais un coup de pagaie la retourna toujours.

Enfin, aprs une heure d'efforts, Kalumah distingua plus
distinctement l'le errante. Elle ne doutait plus d'arriver  son
but, car elle en tait  moins d'un quart de mille!

C'est alors qu'elle jeta dans la nuit ce cri que Jasper Hobson et
le sergent Long entendirent tous deux!

Mais alors, Kalumah se sentit, malgr elle, emporte dans l'ouest
par un irrsistible courant, auquel elle offrait plus de prise que
l'le Victoria! En vain voulut-elle lutter avec sa pagaie! Sa
lgre embarcation filait comme une flche. Elle poussa de
nouveaux cris qui ne furent point entendus, car elle tait dj
loin, et quand l'aube vint jeter quelque clart dans l'espace, les
terres de la Nouvelle-Georgie qu'elle avait quittes et celles de
l'le errante qu'elle poursuivait, ne formaient plus que deux
masses confuses  l'horizon.

Dsespra-t-elle alors, la jeune indigne? Non. Revenir au
continent amricain tait dsormais impossible. Elle avait vent
debout, un vent terrible, ce mme vent qui, repoussant l'le,
allait en trente-six heures la reporter de deux cents milles au
large, aid d'ailleurs par le courant du littoral.

Kalumah n'avait qu'une ressource: gagner l'le en se maintenant
dans le mme courant qu'elle et dans ces mmes eaux qui
l'entranaient irrsistiblement!

Mais, hlas! les forces trahirent le courage de la pauvre enfant!
La faim la tortura bientt. L'puisement, la fatigue rendirent sa
pagaie inerte entre ses mains.

Pendant plusieurs heures, elle lutta, et il lui sembla qu'elle se
rapprochait de l'le, d'o l'on ne pouvait l'apercevoir, car elle
n'tait qu'un point sur cette immense mer. Elle lutta, mme
lorsque ses bras rompus, ses mains ensanglantes lui refusrent
tout service! Elle lutta jusqu'au bout et perdit enfin
connaissance, tandis que son frle kayak, abandonn, devenait le
jouet du vent et des flots!

Que se passa-t-il alors? Elle ne put le dire, ayant perdu
connaissance. Combien de temps erra-t-elle ainsi,  l'aventure,
comme une pave? Elle ne le savait, et ne revint au sentiment que
lorsque son kayak, brusquement choqu, s'ouvrit sous elle.

Kalumah fut plonge dans l'eau froide dont la fracheur la ranima,
et quelques instants plus tard, une lame la jetait mourante sur
une grve de sable.

Cela s'tait fait dans la nuit prcdente,  peu prs au moment o
l'aube apparaissait, c'est--dire de deux  trois heures du matin.

Depuis le moment o Kalumah s'tait prcipite dans son
embarcation jusqu'au moment o cette embarcation fut submerge, il
s'tait donc coul plus de soixante-dix heures!

Cependant, la jeune indigne, sauve des flots, ne savait sur
quelle cte l'ouragan l'avait porte. L'avait-il ramene au
continent? L'avait-il dirige, au contraire, sur cette le qu'elle
poursuivait avec tant d'audace? Elle l'esprait! Oui! elle
l'esprait! D'ailleurs, le vent et le courant avaient d
l'entraner au large et non la repousser  la cte!

Cette pense la ranima. Elle se releva et, toute brise, se mit 
suivre le rivage.

Sans s'en douter, la jeune indigne avait t providentiellement
jete sur cette portion de l'le Victoria qui formait autrefois
l'angle suprieur de la baie des Morses. Mais, dans ces
conditions, elle ne pouvait reconnatre ce littoral, corrod par
les eaux, aprs les changements qui s'y taient produits depuis la
rupture de l'isthme.

Kalumah marcha, puis, n'en pouvant plus, s'arrta, et reprit avec
un nouveau courage. La route s'allongeait devant ses pas.  chaque
mille, il lui fallait tourner les parties du rivage dj envahies
par la mer. C'est ainsi que, se tranant, tombant, se relevant,
elle arriva non loin du petit taillis qui, le matin mme, avait
servi de lieu de halte  Mrs. Paulina Barnett et  Madge. On sait
que les deux femmes, se dirigeant vers le cap Esquimau, avaient
rencontr non loin de ce taillis la trace de ses pas empreints sur
la neige. Puis,  quelque distance, la pauvre Kalumah tait tombe
une dernire fois!

 partir de ce point, puise par la fatigue et la faim, elle ne
s'avana plus qu'en rampant.

Mais un immense espoir tait entr dans le coeur de la jeune
indigne.  quelques pas du littoral, elle avait enfin reconnu ce
cap Esquimau au pied duquel avaient camp les siens et elle
l'anne prcdente. Elle savait qu'elle n'tait plus qu' huit
milles de la factorerie, qu'il ne lui faudrait plus que suivre ce
chemin qu'elle avait si souvent parcouru, quand elle allait
visiter ses amis du Fort-Esprance.

Oui! cette pense la soutint. Mais, enfin, arrive au rivage,
n'ayant plus aucune force, elle tomba sur la neige et perdit une
dernire fois connaissance. Sans Mrs. Paulina Barnett, elle
mourrait l!

Mais, dit-elle, ma bonne dame, je savais bien que vous viendriez
 mon secours et que mon Dieu me sauverait par vos mains!

On sait le reste! On sait quel providentiel instinct entrana ce
jour mme Mrs. Paulina Barnett et Madge  explorer cette partie du
littoral, et quel dernier instinct les porta  visiter le cap
Esquimau, aprs leur halte au taillis et avant leur retour  la
factorerie. On sait aussi -- ce que Mrs. Paulina Barnett apprit 
la jeune indigne -- comment eut lieu cette rupture du glaon et
ce que fit l'ours en cette circonstance.

Et mme, Mrs. Paulina Barnett ajouta en souriant:

Ce n'est pas moi qui t'ai sauve, mon enfant, c'est cet honnte
animal! Sans lui, tu tais perdue, et si jamais il revient vers
nous, on le respectera comme ton sauveur!

Pendant ce rcit, Kalumah, bien restaure et bien caresse, avait
repris ses forces. Mrs. Paulina Barnett lui proposa de retourner
au fort immdiatement, afin de ne pas prolonger son absence. La
jeune Esquimaude se leva aussitt, prte  partir.

Mrs. Paulina Barnett avait en effet hte d'informer Jasper Hobson
des incidents de cette matine, et de lui apprendre ce qui s'tait
pass pendant la nuit de la tempte, lorsque l'le errante s'tait
rapproche du littoral amricain.

Mais avant tout, la voyageuse recommanda  Kalumah de garder un
secret absolu sur ces vnements, aussi bien que sur la situation
de l'le. Elle serait cense tre venue tout naturellement par le
littoral, afin d'accomplir la promesse qu'elle avait faite de
visiter ses amis pendant la belle saison. Son arrive mme serait
de nature  confirmer les habitants de la factorerie dans la
pense qu'aucun changement ne s'tait produit au territoire du cap
Bathurst, pour le cas o quelques-uns auraient eu des soupons 
cet gard.

Il tait trois heures environ, quand Mrs. Paulina Barnett, la
jeune indigne appuye  son bras, et la fidle Madge reprirent la
route de l'est, et, avant cinq heures du soir, toutes trois
arrivaient  la poterne du Fort-Esprance.




X.

Le courant du Kamtchatka.


On peut facilement imaginer l'accueil qui fut fait  la jeune
Kalumah par les habitants du fort. Pour eux, c'tait comme si le
lien rompu avec le reste du monde se renouait. Mrs. Mac Nap, Mrs.
Ra et Mrs. Joliffe lui prodigurent leurs caresses. Kalumah,
ayant tout d'abord aperu le petit enfant, courut  lui et le
couvrit de ses baisers.

La jeune Esquimaude fut vraiment touche des hospitalires faons
de ses amis d'Europe. Ce fut  qui lui ferait fte. On fut
enchant de savoir qu'elle passerait tout l'hiver  la factorerie,
car l'anne, trop avance dj, ne lui permettait pas de retourner
aux tablissements de la Nouvelle-Georgie.

Mais si les habitants du Fort-Esprance se montrrent trs
agrablement surpris par l'arrive de la jeune indigne, que dut
penser Jasper Hobson, quand il vit apparatre Kalumah au bras de
Mrs. Paulina Barnett? Il ne put en croire ses yeux. Une pense
subite, qui ne dura que le temps d'un clair, traversa son esprit,
-- la pense que l'le Victoria, sans qu'on s'en ft aperu, et en
dpit des relvements quotidiens, avait atterri sur un point du
continent.

Mrs. Paulina Barnett lut dans les yeux du lieutenant Hobson cette
invraisemblable hypothse, et elle secoua ngativement la tte.

Jasper Hobson comprit que la situation n'avait aucunement chang,
et il attendit que Mrs. Paulina Barnett lui donnt l'explication
de la prsence de Kalumah.

Quelques instants plus tard, Jasper Hobson et la voyageuse se
promenaient au pied du cap Bathurst, et le lieutenant coutait
avidement le rcit des aventures de Kalumah.

Ainsi donc, toutes les suppositions de Jasper Hobson s'taient
ralises! Pendant la tempte, cet ouragan, qui chassait du nord-
est, avait rejet l'le errante hors du courant! Dans cette
horrible nuit du 30 au 31 aot, l'icefield s'tait rapproch 
moins d'un mille du continent amricain! Ce n'tait point le feu
d'un navire, ce n'tait point le cri d'un naufrag qui frapprent
 la fois les yeux et les oreilles de Jasper Hobson! La terre
tait l, tout prs, et, si le vent et souffl une heure de plus
dans cette direction, l'le Victoria et heurt le littoral de
l'Amrique russe!

Et,  ce moment, une saute de vent, fatale, funeste, avait
repouss l'le au large de la cte! L'irrsistible courant l'avait
reprise dans ses eaux, et, depuis lors, avec une vitesse excessive
que rien ne pouvait enrayer, pousse par ces violentes brises du
sud-est, elle avait driv jusqu' ce point dangereux, situ entre
deux attractions contraires, qui toutes deux pouvaient amener sa
perte et celle des infortuns qu'elle entranait avec elle!

Pour la centime fois, le lieutenant et Mrs. Paulina Barnett
s'entretinrent de ces choses. Puis, Jasper Hobson demanda si des
modifications importantes du territoire s'taient produites entre
le cap Bathurst et la baie des Morses.

Mrs. Paulina Barnett rpondit qu'en certaines parties le niveau du
littoral semblait s'tre abaiss et que les lames couraient l o
nagure le sol tait au-dessus de leur atteinte. Elle raconta
aussi l'incident du cap Esquimau, et fit connatre la rupture
importante qui s'tait produite en cette portion du rivage.

Rien n'tait moins rassurant. Il tait vident que l'icefield,
base de l'le, se dissolvait peu  peu, que les eaux relativement
plus chaudes en rongeaient la surface infrieure. Ce qui s'tait
pass au cap Esquimau pouvait  chaque instant se produire au cap
Bathurst. Les maisons de la factorerie pouvaient  chaque heure de
la nuit ou du jour s'engouffrer dans un abme, et le seul remde 
cette situation, c'tait l'hiver, cet hiver avec toutes ses
rigueurs, cet hiver qui tardait tant  venir!

Le lendemain, 4 septembre, une observation faite par le lieutenant
Hobson dmontra que la position de l'le Victoria ne s'tait pas
sensiblement modifie depuis la veille. Elle demeurait immobile
entre les deux courants contraires, et, en somme, c'tait
maintenant la circonstance la plus heureuse qui pt se prsenter.

Que le froid nous saisisse ainsi, que la banquise nous arrte,
dit Jasper Hobson, que la mer se solidifie autour de nous, et je
regarderai notre salut comme assur! Nous ne sommes pas  deux
cents milles de la cte en ce moment, et, en s'aventurant sur les
icefields durcis, il sera possible d'atteindre soit l'Amrique
russe, soit les rivages de l'Asie. Mais l'hiver, l'hiver  tout
prix et en toute hte!

Cependant, et d'aprs les ordres du lieutenant, les derniers
prparatifs de l'hivernage s'achevaient. On s'occupait de pourvoir
 la nourriture des animaux domestiques pour tout le temps que
durerait la longue nuit polaire. Les chiens taient en bonne sant
et s'engraissaient  ne rien faire, mais on ne pouvait trop en
prendre soin, car les pauvres btes auraient terriblement 
travailler, lorsqu'on abandonnerait le Fort-Esprance pour gagner
le continent  travers le champ de glace. Il importait donc de les
maintenir dans un parfait tat de vigueur. Aussi la viande
saignante, et principalement la chair de ces rennes qui se
laissaient tuer aux environs de la factorerie, ne leur fut-elle
point mnage.

Quant aux rennes domestiques, ils prospraient. Leur table tait
convenablement installe, et une rcolte considrable de mousses
avait t emmnage  leur intention dans les magasins du fort.
Les femelles fournissaient un lait abondant  Mrs. Joliffe, qui
l'employait journellement dans ses prparations culinaires.

Le caporal et sa petite femme avaient aussi refait leurs
semailles, qui avaient si bien russi pendant la saison chaude. Le
terrain avait t prpar avant les neiges pour les plants
d'oseille, de cochlarias et du th du Labrador. Ces prcieux
antiscorbutiques ne devaient pas manquer  la colonie.

Quant au bois, il remplissait les hangars jusqu'au fatage.
L'hiver rude et glacial pouvait maintenant venir et la colonne de
mercure geler dans la cuvette du thermomtre, sans qu'on ft
rduit, comme  l'poque des derniers grands froids,  brler le
mobilier de la maison. Le charpentier Mac Nap et ses hommes
avaient pris leurs mesures en consquence, et les dbris provenant
du bateau en construction fournirent mme un notable surcrot de
combustible.

Vers cette poque, on prit dj quelques animaux qui avaient
revtu leur fourrure hivernale, des martres, des visons, des
renards bleus, des hermines. Marbre et Sabine avaient obtenu du
lieutenant l'autorisation d'tablir quelques trappes aux abords de
l'enceinte. Jasper Hobson n'avait pas cru devoir leur refuser
cette permission, dans la crainte d'exciter la dfiance de ses
hommes, car il n'avait aucun prtexte srieux  faire valoir pour
arrter l'approvisionnement des pelleteries. Il savait pourtant
bien que c'tait une besogne inutile, et que cette destruction
d'animaux prcieux et inoffensifs ne profiterait  personne.
Toutefois, la chair de ces rongeurs fut employe  nourrir les
chiens et on conomisa ainsi une grande quantit de viande de
rennes.

Tout se prparait donc pour l'hivernage, comme si le Fort-
Esprance et t tabli sur un terrain solide, et les soldats
travaillaient avec un zle qu'ils n'auraient pas eu, s'ils avaient
t mis dans le secret de la situation.

Pendant les jours suivants, les observations, faites avec le plus
grand soin, n'indiqurent aucun changement apprciable dans la
position de l'le Victoria. Jasper Hobson, la voyant ainsi
immobile, se reprenait  esprer. Si les symptmes de l'hiver ne
s'taient encore pas montrs dans la nature inorganique, si la
temprature se maintenait toujours  quarante-neuf degrs
Fahrenheit, en moyenne (9 centigr. au-dessus de zro), on avait
signal quelques cygnes qui, s'enfuyant vers le sud, allaient
chercher des climats plus doux. D'autres oiseaux, grands
volateurs, que les longues traverses au-dessus des mers
n'effrayaient pas, abandonnaient peu  peu les rivages de l'le.
Ils savaient bien que le continent amricain ou le continent
asiatique, avec leur temprature moins pre, leurs territoires
plus hospitaliers, leurs ressources de toutes sortes, n'taient
pas loin, et que leurs ailes taient assez puissantes pour les y
porter. Plusieurs de ces oiseaux furent pris, et, suivant le
conseil de Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant leur attacha au cou
un billet en toile gomme, sur lequel taient inscrits la position
de l'le errante et les noms de ses habitants. Puis on les laissa
prendre leur vol, et ce ne fut pas sans envie qu'on les vit se
diriger vers le sud.

Il va sans dire que cette opration se fit en secret et n'eut
d'autres tmoins que Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, Jasper
Hobson et le sergent Long.

Quant aux quadrupdes emprisonns dans l'le, ils ne pouvaient
plus aller chercher dans les rgions mridionales leurs retraites
accoutumes de l'hiver. Dj,  cette poque de l'anne, aprs que
les premiers jours de septembre s'taient couls, les rennes, les
livres polaires, les loups eux-mmes, auraient d abandonner les
environs du cap Bathurst, et se rfugier du ct du lac du Grand-
Ours ou du lac de l'Esclave, bien au-dessous du Cercle polaire.
Mais cette fois, la mer leur opposait une infranchissable
barrire, et ils devaient attendre qu'elle se ft solidifie par
le froid, afin d'aller retrouver des rgions plus habitables. Sans
doute, ces animaux, pousss par leur instinct, avaient essay de
reprendre les routes du sud, mais, arrts au littoral de l'le,
ils taient, par instinct aussi, revenus aux approches du Fort-
Esprance, prs de ces hommes, prisonniers comme eux, prs de ces
chasseurs, leurs plus redoutables ennemis d'autrefois.

Le 5, le 6, le 7, le 8 et le 9 septembre, aprs observation, on ne
constata aucune modification dans la position de l'le Victoria.
Ce vaste remous, situ entre les deux courants, dont elle n'avait
point abandonn les eaux, la tenait stationnaire. Encore quinze
jours, trois semaines au plus de ce _statu quo_, et le lieutenant
Hobson pourrait se croire sauv.

Mais la mauvaise chance ne s'tait pas encore lasse, et bien
d'autres preuves surhumaines, on peut le dire, attendaient encore
les habitants du Fort-Esprance!

En effet, le 10 septembre, le point constata un dplacement de
l'le Victoria. Ce dplacement, peu rapide jusqu'alors, s'oprait
dans le sens du nord.

Jasper Hobson fut atterr! L'le tait dfinitivement prise par le
courant du Kamtchatka! Elle drivait du ct de ces parages
inconnus o se forment les banquises! Elle s'en allait vers ces
solitudes de la mer polaire, interdites aux investigations de
l'homme, vers les rgions dont on ne revient pas!

Le lieutenant Hobson ne cacha point ce nouveau danger  ceux qui
taient dans le secret de la situation. Mrs. Paulina Barnett,
Madge, Kalumah, aussi bien que le sergent Long, reurent ce
nouveau coup avec rsignation.

Peut-tre, dit la voyageuse, l'le s'arrtera-t-elle encore!
Peut-tre son mouvement sera-t-il lent! Esprons toujours... et
attendons! L'hiver n'est pas loin, et, d'ailleurs, nous allons au-
devant de lui. En tout cas, que la volont de Dieu s'accomplisse!

-- Mes amis, demanda le lieutenant Hobson, pensez-vous que je
doive prvenir nos compagnons? Vous voyez dans quelle situation
nous sommes, et ce qui peut nous arriver! N'est-ce pas assumer une
responsabilit trop grande que de leur cacher les prils dont ils
sont menacs?

-- J'attendrais encore, rpondit sans hsiter Mrs. Paulina
Barnett. Tant que nous n'avons pas puis toutes les chances, il
ne faut pas livrer nos compagnons au dsespoir.

-- C'est aussi mon avis, ajouta simplement le sergent Long.

Jasper Hobson pensait ainsi, et il fut heureux de voir son opinion
confirme dans ce sens.

Le 11 et le 12 septembre, le dplacement vers le nord fut encore
plus accus. L'le Victoria drivait avec une vitesse de douze 
treize milles par jour. C'tait donc de douze  treize milles
qu'elle s'loignait de toute terre, en s'levant dans le nord,
c'est--dire en suivant la courbure trs sensiblement accuse du
courant du Kamtchatka sur cette haute latitude. Elle n'allait donc
pas tarder  dpasser ce soixante-dixime parallle qui traversait
autrefois la pointe extrme du cap Bathurst, et au-del duquel
aucune terre, continentale ou autre, ne se prolongeait dans cette
portion des contres arctiques.

Jasper Hobson, chaque jour, reportait le point sur sa carte, et il
pouvait voir vers quels abmes infinis courait l'le errante. La
seule chance, la moins mauvaise, c'tait qu'on allait au-devant de
l'hiver, ainsi que l'avait dit Mrs. Paulina Barnett.  driver
ainsi vers le nord, on rencontrerait plus vite, avec le froid, les
eaux glaces qui devaient peu  peu accrotre et consolider
l'icefield. Mais si alors les habitants du Fort-Esprance
pouvaient esprer de ne plus s'engloutir en mer, quel chemin
interminable, impraticable peut-tre, ils auraient  faire pour
revenir de ces profondeurs hyperborennes? Ah! si l'embarcation,
tout imparfaite qu'elle tait, et t prte, le lieutenant Hobson
n'et pas hsit  s'y embarquer avec tout le personnel de la
colonie; mais, malgr toute la diligence du charpentier, elle
n'tait point acheve et ne pouvait l'tre avant longtemps, car
Mac Nap tait forc d'apporter tous ses soins  la construction de
ce bateau auquel devait tre confie la vie de vingt personnes, et
cela dans des mers trs dangereuses.

Au 16 septembre, l'le Victoria se trouvait de soixante-quinze 
quatre-vingts milles au nord, depuis le point o elle s'tait
immobilise pendant quelques jours entre les deux courants du
Kamtchatka et de la mer de Behring. Mais alors des symptmes plus
frquents de l'approche de l'hiver se produisirent. La neige tomba
souvent, et parfois en flocons presss. La colonne mercurielle
s'abaissa peu  peu. La moyenne de la temprature, pendant le
jour, tait encore de quarante-quatre degrs Fahrenheit (6  7
centigr. au-dessus de zro), mais pendant la nuit elle tombait 
trente-deux degrs (zro du thermomtre centigrade). Le soleil
traait une courbe excessivement allonge au-dessus de l'horizon.
 midi, il ne s'levait plus que de quelques degrs, et il
disparaissait dj pendant onze heures sur vingt-quatre.

Enfin, dans la nuit du 16 au 17 septembre, les premiers indices de
glace apparurent sur la mer. C'taient de petits cristaux isols,
semblables  une sorte de neige, qui faisaient tache  la surface
de l'eau limpide. On pouvait remarquer, suivant une observation
dj reproduite par le clbre navigateur Scoresby, que cette
neige avait pour effet immdiat de calmer la houle, ainsi que fait
l'huile que les marins filent pour apaiser momentanment les
agitations de la mer. Ces petits glaons avaient une tendance  se
souder, et ils l'eussent fait certainement en eau calme; mais les
ondulations des lames les brisaient et les sparaient ds qu'ils
formaient une surface un peu considrable.

Jasper Hobson observa avec une extrme attention la premire
apparition de ces jeunes glaces. Il savait que vingt-quatre heures
suffisaient pour que la crote glace, accrue par sa partie
infrieure, atteignt une paisseur de deux  trois pouces,
paisseur qui suffisait dj  supporter le poids d'un homme. Il
comptait donc que l'le Victoria serait avant peu arrte dans son
mouvement vers le nord.

Mais jusqu'alors, le jour dfaisait le travail de la nuit, et si
la course de l'le tait ralentie pendant les tnbres par
quelques pices plus rsistantes qui lui faisaient obstacle,
pendant le jour, ces glaces, fondues ou brises, n'enrayaient plus
sa marche, qu'un courant, remarquablement fort, rendait trs
rapide.

Aussi le dplacement vers les rgions septentrionales
s'accroissait-il sans que l'on pt rien faire pour l'arrter.

Au 21 septembre, au moment de l'quinoxe, le jour fut prcisment
gal  la nuit, et,  partir de cet instant, les heures de nuit
s'accrurent successivement aux dpens des heures du jour. L'hiver
arrivait visiblement, mais il n'tait ni prompt, ni rigoureux. 
cette date, l'le Victoria avait dj dpass de prs d'un degr
le soixante-dixime parallle, et, pour la premire fois, elle
prouva un mouvement de rotation sur elle-mme que Jasper Hobson
valua environ  un quart de circonfrence.

On conoit alors quels furent les soucis du lieutenant Hobson.
Cette situation, qu'il avait essay de cacher jusqu'alors, la
nature menaait d'en dvoiler le secret, mme aux moins
clairvoyants. En effet, par suite de ce mouvement de rotation, les
points cardinaux de l'le taient changs. Le cap Bathurst ne
pointait plus vers le nord, mais vers l'est. Le soleil, la lune,
les toiles, ne se levaient plus et ne se couchaient plus sur
l'horizon habituel, et il tait impossible que des gens
observateurs, tels que Mac Nap, Ra, Marbre et d'autres, ne
remarquassent pas ce changement qui leur et tout appris.

Mais,  la grande satisfaction de Jasper Hobson, ces braves
soldats ne parurent s'apercevoir de rien. Le dplacement, par
rapport aux points cardinaux, n'avait pas t considrable, et
l'atmosphre, trs souvent embrume, ne permettait pas de relever
exactement le lever et le coucher des astres.

Mais ce mouvement de rotation parut concider avec un mouvement de
translation plus rapide encore. Depuis ce jour, l'le Victoria
driva avec une vitesse de prs d'un mille  l'heure. Elle
remontait toujours vers les latitudes leves, s'loignant de
toute terre. Jasper Hobson ne se laissait pas aller au dsespoir,
car il n'tait pas dans son caractre de dsesprer, mais il se
sentait perdu, et il demandait l'hiver, c'est--dire le froid 
tout prix.

Cependant, la temprature s'abaissa encore. Une neige abondante
tomba pendant les journes des 23 et 24 septembre, et, s'ajoutant
 la surface des glaons que le froid cimentait dj, elle accrut
leur paisseur. L'immense plaine de glace se formait peu  peu.
L'le, en marchant, la brisait bien encore, mais sa rsistance
augmentait d'heure en heure. La mer se prenait tout autour et
jusqu'au-del des limites du regard.

Enfin, l'observation du 27 septembre prouva que l'le Victoria,
emprisonne dans un immense icefield, tait immobile depuis la
veille! Immobile par 17722' de longitude et 7757' de latitude, -
-  plus de six cents milles de tout continent!




XI.

Une communication de Jasper Hobson.


Telle tait la situation. L'le avait jet l'ancre, suivant
l'expression du sergent Long, elle s'tait arrte, elle tait
stationnaire, comme au temps o l'isthme la rattachait encore au
continent amricain. Mais six cents milles la sparaient alors des
terres habites, et ces six cents milles, il faudrait les franchir
avec les traneaux, en suivant la surface solidifie de la mer, au
milieu des montagnes de glace que le froid allait accumuler, et
cela pendant les plus rudes mois de l'hiver arctique.

C'tait une terrible entreprise, et, cependant, il n'y avait pas 
hsiter. Cet hiver que le lieutenant Hobson avait appel de tous
ses voeux, il arrivait enfin, il avait enray la funeste marche de
l'le vers le nord, il allait jeter un pont de six cents milles
entre elles et les continents voisins! Il fallait donc profiter de
ces nouvelles chances et rapatrier toute cette colonie perdue dans
les rgions hyperborennes.

En effet -- ainsi que le lieutenant Hobson l'expliqua  ses amis -
-, on ne pouvait attendre que le printemps prochain et amen la
dbcle des glaces, c'est--dire s'abandonner encore une fois aux
caprices des courants de la mer de Behring. Il s'agissait donc
uniquement d'attendre que la mer ft suffisamment prise, c'est--
dire pendant un laps de temps qu'on pouvait valuer  trois ou
quatre semaines. D'ici l, le lieutenant Hobson comptait oprer
des reconnaissances frquentes sur l'icefield qui enserrait l'le,
afin de dterminer son tat de solidification, les facilits qu'il
offrirait au glissage des traneaux, et la meilleure route qu'il
prsenterait, soit vers les rivages asiatiques, soit vers le
continent amricain.

Il va sans dire, ajouta Jasper Hobson, qui s'entretenait alors de
ces choses avec Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long, il va
sans dire que les terres de la Nouvelle-Georgie, et non les ctes
d'Asie, auront toutes nos prfrences, et qu' chances gales,
c'est vers l'Amrique russe que nous dirigerons nos pas.

-- Kalumah nous sera trs utile alors, rpondit Mrs. Paulina
Barnett, car, en sa qualit d'indigne, elle connat parfaitement
ces territoires de la Nouvelle-Georgie.

-- Trs utile, en effet, dit le lieutenant Hobson, et son arrive
jusqu' nous a vritablement t providentielle. Grce  elle, il
nous sera ais d'atteindre les tablissements du Fort-Michel dans
le golfe de Norton, soit mme, beaucoup plus au sud, la ville de
New-Arkhangel, o nous achverons de passer l'hiver.

-- Pauvre Fort-Esprance! dit Mrs. Paulina Barnett. Construit au
prix de tant de fatigues, et si heureusement cr par vous,
monsieur Jasper! Cela me brisera le coeur de l'abandonner sur
cette le, au milieu de ces champs de glace, de le laisser peut-
tre au-del de l'infranchissable banquise! Oui! quand nous
partirons, mon coeur saignera, en lui donnant le dernier adieu!

-- Je n'en souffrirai pas moins que vous, madame, rpondit le
lieutenant Hobson, et peut-tre plus encore! C'tait l'oeuvre la
plus importante de ma vie! J'avais mis toute mon intelligence,
toute mon nergie  tablir ce Fort-Esprance, si malheureusement
nomm, et je ne me consolerai jamais d'avoir t forc de
l'abandonner! Puis, que dira la Compagnie, qui m'avait confi
cette tche, et dont je ne suis que l'humble agent, aprs tout!

-- Elle dira, monsieur Jasper, s'cria Mrs. Paulina Barnett avec
une gnreuse animation, elle dira que vous avez fait votre
devoir, que vous ne pouvez pas tre responsable des caprices de la
nature, plus puissante partout et toujours que la main et l'esprit
de l'homme! Elle comprendra que vous ne pouviez prvoir ce qui est
arriv, car cela tait en dehors des prvisions humaines! Elle
saura enfin que, grce  votre prudence et  votre nergie morale,
elle n'aura pas  regretter la perte d'un seul des compagnons
qu'elle vous avait confis.

-- Merci, madame, rpondit le lieutenant en serrant la main de
Mrs. Paulina Barnett, je vous remercie de ces paroles que vous
inspire votre coeur, mais je connais un peu les hommes, et,
croyez-moi, mieux vaut russir qu'chouer. Enfin,  la grce du
Ciel!

Le sergent Long, voulant couper court aux ides tristes de son
lieutenant, ramena la conversation sur les circonstances
prsentes; il parla des prparatifs  commencer pour un prochain
dpart, et enfin il lui demanda s'il comptait enfin apprendre 
ses compagnons la situation relle de l'le Victoria.

Attendons encore, rpondit Jasper Hobson, nous avons par notre
silence pargn jusqu'ici bien des inquitudes  ces pauvres gens,
attendons que le jour de notre dpart soit dfinitivement fix, et
nous leur ferons connatre alors la vrit tout entire!

Ce point arrt, les travaux habituels de la factorerie
continurent pendant les semaines suivantes.

Quelle tait, il y a un an, la situation des habitants alors
heureux et contents, du Fort-Esprance?

Il y a un an, les premiers symptmes de la saison froide
apparaissaient tels qu'ils taient alors. Les jeunes glaces se
formaient peu  peu sur le littoral. Le lagon, dont les eaux
taient plus tranquilles que celles de la mer, se prenaient
d'abord. La temprature se tenait pendant le jour  un ou deux
degrs au-dessus de la glace fondante et s'abaissait de trois ou
quatre degrs au-dessous pendant la nuit. Jasper Hobson commenait
 faire revtir  ses hommes les habits d'hiver, les fourrures,
les vtements de laine. On installait les condenseurs 
l'intrieur de la maison. On nettoyait le rservoir  air et les
pompes d'aration. On tendait des trappes autour de l'enceinte
palissade, aux environs du cap Bathurst, et Sabine et Marbre
s'applaudissaient de leurs succs de chasseurs. Enfin, on
terminait les derniers travaux d'appropriation de la maison
principale.

Cette anne, ces braves gens procdrent de la mme faon. Bien
que, par le fait, le Fort-Esprance ft en latitude environ de
deux degrs plus haut qu'au commencement du dernier hiver, cette
diffrence ne devait pas amener une modification sensible dans
l'tat moyen de la temprature. En effet, entre le soixante-
dixime et le soixante-douzime parallle, l'cart n'est pas assez
considrable pour que la moyenne thermomtrique en soit
srieusement influence. On et plutt constat que le froid tait
maintenant moins rigoureux qu'il ne l'avait t au commencement du
dernier hivernage. Mais trs probablement, il semblait plus
supportable, parce que les hiverneurs se sentaient dj faits  ce
rude climat.

Il faut remarquer, cependant, que la mauvaise saison ne s'annona
pas avec sa rigueur accoutume. Le temps tait humide, et
l'atmosphre se chargeait journellement de vapeurs qui se
rsolvaient tantt en pluie, tantt en neige. Il ne faisait
certainement pas assez froid, au gr du lieutenant Hobson.

Quant  la mer, elle se prenait autour de l'le, mais non d'une
manire rgulire et continue. De larges taches noirtres,
dissmines  la surface du nouvel icefield, indiquaient que les
glaons taient encore mal ciments entre eux. On entendait
presque incessamment des fracas retentissants, dus  la rupture du
banc, qui se composait d'un nombre infini de morceaux
insuffisamment souds, dont la pluie dissolvait les artes
suprieures. On ne sentait pas cette norme pression qui se
produit d'ordinaire, quand les glaces naissent rapidement sous un
froid vif et s'accumulent les unes sur les autres. Les icebergs,
les hummocks mme, taient rares, et la banquise ne se levait pas
encore  l'horizon.

Voil une saison, rptait souvent le sergent Long, qui n'et
point dplu aux chercheurs du passage du nord-ouest ou aux
dcouvreurs du ple Nord, mais elle est singulirement dfavorable
 nos projets et nuisible  notre rapatriement!

Ce fut ainsi pendant tout le mois d'octobre, et Jasper Hobson
constata que la moyenne de la temprature ne dpassa gure trente-
deux degrs Fahrenheit (zro du thermomtre centigrade). Or, on
sait qu'il faut sept  huit degrs au-dessous de glace d'un froid
qui persiste pendant plusieurs jours, pour que la mer se
solidifie.

D'ailleurs, une circonstance, qui n'chappa pas plus  Mrs.
Paulina Barnett qu'au lieutenant Hobson, prouvait bien que
l'icefield n'tait en aucune faon praticable.

Les animaux emprisonns dans l'le, animaux  fourrures, rennes,
loups, etc., se seraient videmment enfuis vers de plus basses
latitudes, si la fuite et t possible, c'est--dire si la mer
solidifie leur et offert un passage assur. Or, ils abondaient
toujours autour de la factorerie, et recherchaient de plus en plus
le voisinage de l'homme. Les loups eux-mmes venaient jusqu'
porte de fusil de l'enceinte dvorer les martres ou les livres
polaires qui formaient leur unique nourriture. Les rennes affams,
n'ayant plus ni mousses ni herbe  brouter, rdaient, par bande,
aux environs du cap Bathurst. Un ours -- celui sans doute envers
lequel Mrs. Paulina Barnett et Kalumah avaient contract une dette
de reconnaissance -- passait frquemment entre les arbres de la
futaie, sur les bords du lagon. Or, si ces divers animaux taient
l, et principalement les ruminants, auxquels il faut une
nourriture exclusivement vgtale, s'ils taient encore sur l'le
Victoria pendant ce mois d'octobre, c'est qu'ils n'avaient pu,
c'est qu'ils ne pouvaient fuir.

On a dit que la moyenne de la temprature se maintenait au degr
de la glace fondante. Or, quand Jasper Hobson consulta son
journal, il vit que l'hiver prcdent, dans ce mme mois
d'octobre, le thermomtre marquait dj vingt degrs Fahrenheit
au-dessous de zro (10 centigr. au-dessous de glace). Quelle
diffrence, et combien la temprature se distribue capricieusement
dans ces rgions polaires!

Les hiverneurs ne souffraient donc aucunement du froid, et ils ne
furent point obligs de se confiner dans leur maison. Cependant,
l'humidit tait grande, car des pluies, mles de neige,
tombaient frquemment, et le baromtre, par son abaissement,
indiquait que l'atmosphre tait sature de vapeurs.

Pendant ce mois d'octobre, Jasper Hobson et le sergent Long
entreprirent plusieurs excursions afin de reconnatre l'tat de
l'icefield au large de l'le. Un jour, ils allrent au cap Michel,
un autre  l'angle de l'ancienne baie des Morses, dsireux de
savoir si le passage tait praticable, soit pour le continent
amricain, soit pour le continent asiatique, et si le dpart
pouvait tre arrt.

Or, la surface du champ de glace tait couverte de flaques d'eau,
et, en de certains endroits, crible de crevasses qui eussent
immanquablement arrt la marche des traneaux. Il ne semblait
mme pas qu'un voyageur pt se hasarder  pied dans ce dsert,
presque aussi liquide que solide. Ce qui prouvait bien qu'un froid
insuffisant et mal rgl, une temprature intermittente, avaient
produit cette solidification incomplte, c'tait la multitude de
pointes, de cristaux, de prismes, de polydres de toutes sortes
qui hrissaient la surface de l'icefield, comme une concrtion de
stalactites. Il ressemblait plutt  un glacier qu' un champ, ce
qui et rendu la marche excessivement pnible, au cas o elle
aurait t praticable.

Le lieutenant Hobson et le sergent Long, s'aventurant sur
l'icefield, firent ainsi un mille ou deux dans la direction du
sud, mais au prix de peines infinies et en y employant un temps
considrable. Ils reconnurent donc qu'il fallait encore attendre,
et ils revinrent trs dsappoints au Fort-Esprance.

Les premiers jours de novembre arrivrent. La temprature
s'abaissa un peu, mais de quelques degrs seulement. Ce n'tait
pas suffisant. De grands brouillards humides enveloppaient l'le
Victoria. Il fallait pendant toute la journe tenir les lampes
allumes dans les salles. Or, cette dpense de luminaire aurait d
tre prcisment trs modre. En effet, la provision d'huile
tait fort restreinte, car la factorerie n'avait point t
ravitaille par le convoi du capitaine Craventy, et, d'autre part,
la chasse aux morses tait devenue impossible, puisque ces
amphibies ne frquentaient plus l'le errante. Si donc l'hivernage
se prolongeait dans ces conditions, les hiverneurs en seraient
bientt rduits  employer la graisse des animaux, ou mme la
rsine des sapins, afin de se procurer un peu de lumire. Dj, 
cette poque, les jours taient excessivement courts, et le
soleil, qui ne prsentait plus au regard qu'un disque ple, sans
chaleur et sans clat, ne se promenait que pendant quelques heures
au-dessus de l'horizon. Oui! c'tait bien l'hiver, avec ses
brumes, ses pluies, ses neiges, l'hiver, -- moins le froid!

Le 11 novembre, ce fut fte au Fort-Esprance, et ce qui le
prouva, c'est que Mrs. Joliffe servit quelques extra au dner de
midi. En effet, c'tait l'anniversaire de la naissance du petit
Michel Mac Nap. L'enfant avait juste un an, ce jour l. Il tait
bien portant et charmant avec ses cheveux blonds boucls et ses
yeux bleus. Il ressemblait  son pre, le matre charpentier,
ressemblance dont le brave homme se montrait extrmement fier. On
pesa solennellement le bb au dessert. Il fallait le voir
s'agiter dans la balance, et quels petits cris il poussa! Il
pesait, ma foi, trente-quatre livres! Quel succs, et quels
hurrahs accueillirent ce poids superbe, et quels compliments on
adressa  l'excellente Mrs. Mac Nap, comme nourrice et comme mre!
On ne sait pas trop pourquoi le caporal Joliffe prit pour lui-mme
une forte part de ces congratulations! Comme pre nourricier, sans
doute, ou comme bonne du bb! Le digne caporal avait tant port,
dorlot, berc l'enfant, qu'il se croyait pour quelque chose dans
sa pesanteur spcifique!

Le lendemain, 12 novembre, le soleil ne parut pas au-dessus de
l'horizon. La longue nuit polaire commenait, et commenait neuf
jours plus tt que l'hiver prcdent sur le continent amricain,
ce qui tenait  la diffrence des latitudes entre ce continent et
l'le Victoria.

Cependant, cette disparition du soleil n'amena aucun changement
dans l'tat de l'atmosphre. La temprature resta ce qu'elle avait
t jusqu'alors, capricieuse, indcise. Le thermomtre baissait un
jour, remontait l'autre. La pluie et la neige alternaient. Le vent
tait mou et ne se fixait  aucun point de l'horizon, passant
quelquefois dans la mme journe par tous les rhumbs du compas.
L'humidit constante de ce climat tait  redouter et pouvait
dterminer des affections scorbutiques parmi les hiverneurs. Trs
heureusement, si, par le dfaut du ravitaillement convenu, le jus
de citron, le lime-juice et les pastilles de chaux commenaient
 manquer, du moins les rcoltes d'oseille et de cochlaria
avaient t abondantes, et, suivant les recommandations du
lieutenant Hobson, on en faisait un quotidien usage.

Cependant, il fallait tout tenter pour quitter le Fort-Esprance.
Dans les conditions o l'on se trouvait, trois mois suffiraient 
peine, peut-tre, pour atteindre le continent le plus proche. Or,
on ne pouvait exposer l'expdition, une fois aventure sur le
champ de glace,  tre prise par la dbcle avant d'avoir gagn la
terre ferme. Il tait donc ncessaire de partir ds la fin de
novembre, -- si l'on devait partir.

Or, sur la question de dpart, il n'y avait pas de doute. Mais si,
par un hiver rigoureux, qui aurait bien ciment toutes les parties
de l'icefield, le voyage et t dj difficile, avec cette saison
indcise, il devenait chose grave.

Le 13 novembre, Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett et le sergent
Long se runirent pour fixer le jour du dpart. L'opinion du
sergent tait qu'il fallait quitter l'le au plus tt.

Car, disait-il, nous devons compter avec tous les retards
possibles pendant une traverse de six cents milles. Or, il faut
qu'avant le mois de mars, nous ayons mis le pied sur le continent,
ou nous risquerons, la dbcle s'oprant, de nous retrouver dans
une situation plus mauvaise encore que sur notre le.

-- Mais, rpondit Mrs. Paulina Barnett, la mer est-elle assez
uniformment prise pour nous livrer passage?

-- Oui, rpliqua le sergent Long, et chaque jour la glace tend 
s'paissir. De plus, le baromtre remonte peu  peu. C'est un
indice d'abaissement dans la temprature. Or, d'ici le moment o
nos prparatifs seront achevs -- et il faut bien une semaine, je
pense, -- j'espre que le temps se sera mis dcidment au froid.

-- N'importe! dit le lieutenant Hobson, l'hiver s'annonce mal, et,
vritablement, tout se met contre nous! On a vu quelquefois
d'tranges saisons dans ces mers, et des baleiniers ont pu
naviguer l o, mme pendant l't, ils n'eussent pas trouv, en
d'autres annes, un pouce d'eau sous leur quille. Quoi qu'il en
soit, je conviens qu'il n'y a pas un jour  perdre. Je regrette
seulement que la temprature habituelle  ces cimats ne nous soit
pas venue en aide.

-- Elle viendra, dit Mrs. Paulina Barnett. En tout cas, il faut
tre prt  profiter des circonstances.  quelle poque extrme
penseriez-vous fixer le dpart, monsieur Jasper?

--  la fin de novembre, comme terme le plus recul, rpondit le
lieutenant Hobson, mais si, dans huit jours, vers le 20 de ce
mois, nos prparatifs taient achevs et que le passage ft
praticable, je regarderais cette circonstance comme trs heureuse,
et nous partirions.

-- Bien, dit le sergent Long. Nous devons donc nous prparer sans
perdre un instant.

-- Alors, monsieur Jasper, demanda Mrs. Paulina Barnett, vous
allez faire connatre  nos compagnons la situation dans laquelle
ils se trouvent?

-- Oui, madame. Le moment de parler est venu, puisque c'est le
moment d'agir.

-- Et quand comptez-vous leur apprendre ce qu'ils ignorent?

--  l'instant. -- Sergent Long, ajouta Jasper Hobson, en se
tournant vers le sous-officier, qui prit aussitt une attitude
militaire, faites rassembler tous vos hommes dans la grande salle
pour recevoir une communication.

Le sergent Long tourna automatiquement sur ses talons et sortit
d'un pas mthodique, aprs avoir port la main  son chapeau.

Pendant quelques minutes, Mrs. Paulina Barnett et le lieutenant
Hobson restrent seuls, sans prononcer une parole.

Le sergent rentra bientt, et prvint Jasper Hobson que ses ordres
taient excuts.

Aussitt, Jasper Hobson et la voyageuse entrrent dans la grande
salle. Tous les habitants de la factorerie, hommes et femmes, s'y
trouvaient rassembls, vaguement clairs par la lumire des
lampes.

Jasper Hobson s'avana au milieu de ses compagnons, et l, d'un
ton grave:

Mes amis, dit-il, jusqu'ici j'avais cru devoir, pour vous
pargner des inquitudes inutiles, vous cacher la situation dans
laquelle se trouve notre tablissement du Fort-Esprance... Un
tremblement de terre nous a spars du continent... Ce cap
Bathurst a t dtach de la cte amricaine... Notre presqu'le
n'est plus qu'une le de glace, une le errante...

En ce moment, Marbre s'avana vers Jasper Hobson, et d'une voix
assure:

Nous le savions, mon lieutenant! dit-il.




XII.

Une chance  tenter.


Ils le savaient, ces braves gens! Et pour ne point ajouter aux
peines de leur chef, ils avaient feint de ne rien savoir, et ils
s'taient adonns avec la mme ardeur aux travaux de l'hivernage!

Des larmes d'attendrissement vinrent aux yeux de Jasper Hobson. Il
ne chercha point  cacher son motion, il prit la main que lui
tendait le chasseur Marbre et la serra sympathiquement.

Oui, ces honntes soldats, ils savaient tout, car Marbre avait
tout devin et depuis longtemps! Ce pige  rennes rempli d'eau
sale, ce dtachement attendu du Fort-Reliance et qui n'avait pas
paru, les observations de latitude et de longitude faites chaque
jour et qui eussent t inutiles en terre ferme, et les
prcautions que le lieutenant Hobson prenait pour n'tre point vu
en faisant son point, ces animaux qui n'avaient pas fui avant
l'hiver, enfin le changement d'orientation survenu pendant les
derniers jours, dont ils s'taient trs bien aperus, tous ces
indices runis avaient fait comprendre la situation aux habitants
du Fort-Esprance. Seule, l'arrive de Kalumah leur avait sembl
inexplicable, et ils avaient d supposer -- ce qui tait vrai,
d'ailleurs -- que les hasards de la tempte avaient jet la jeune
Esquimaude sur le rivage de l'le.

Marbre, dans l'esprit duquel la rvlation de ces choses s'tait
accomplie tout d'abord, avait fait part de ses ides au
charpentier Mac Nap et au forgeron Ra. Tous trois envisagrent
froidement la situation et furent d'accord sur ce point qu'ils
devaient prvenir non seulement leurs camarades, mais aussi leurs
femmes. Puis tous s'taient engags  paratre ne rien savoir vis-
-vis de leur chef et  lui obir aveuglment comme par le pass.

Vous tes de braves gens, mes amis, dit alors Mrs. Paulina
Barnett, que cette dlicatesse mut profondment, quand le
chasseur Marbre eut donn ses explications, vous tes d'honntes
et courageux soldats!

-- Et notre lieutenant, rpondit Mac Nap, peut compter sur nous.
Il a fait son devoir, nous ferons le ntre.

-- Oui, mes chers compagnons, dit Jasper Hobson, le ciel ne nous
abandonnera pas, et nous l'aiderons  nous sauver!

Puis Jasper Hobson raconta tout ce qui s'tait pass depuis cette
poque o le tremblement de terre avait rompu l'isthme et fait une
le des territoires continentaux du cap Bathurst. Il dit comment,
sur la mer dgage de glaces, au milieu du printemps, la nouvelle
le avait t entrane par un courant inconnu  plus de deux
cents milles de la cte; comment l'ouragan l'avait ramene en vue
de terre, puis loigne de nouveau dans la nuit du 31 aot;
comment enfin la courageuse Kalumah avait risqu sa vie pour venir
au secours de ses amis d'Europe. Puis il fit connatre les
changements survenus  l'le, qui se dissolvait peu  peu dans les
eaux plus chaudes, et la crainte qu'on avait prouve, soit d'tre
entrans jusque dans le Pacifique, soit d'tre pris par le
courant du Kamtchatka. Enfin, il apprit  ses compagnons que l'le
errante s'tait dfinitivement immobilise  la date du 27
septembre dernier.

Enfin, la carte des mers arctiques ayant t apporte, Jasper
Hobson montra la position mme que l'le occupait  plus de six
cents milles de toute terre.

Il termina en disant que la situation tait extrmement
dangereuse, que l'le serait ncessairement broye, quand
s'oprerait la dbcle et qu'avant de recourir  l'embarcation,
qui ne pourrait tre utilise que dans le prochain t, il fallait
profiter de l'hiver pour rallier le continent amricain, en se
dirigeant  travers le champ de glace.

Nous aurons six cents milles  faire, par le froid et dans la
nuit. Ce sera dur, mes amis, mais vous comprenez comme moi qu'il
n'y a pas  reculer.

-- Quand vous donnerez le signal du dpart, mon lieutenant,
rpondit Mac Nap, nous vous suivrons!

Tout tant ainsi convenu,  dater de ce jour, les prparatifs de
la prilleuse expdition furent mens rapidement. Les hommes
avaient bravement pris leur parti d'avoir six cents milles  faire
dans ces conditions. Le sergent Long dirigeait les travaux, tandis
que Jasper Hobson, les deux chasseurs et Mrs. Paulina Barnett
allaient frquemment reconnatre l'tat de l'icefield. Kalumah les
accompagnait le plus souvent, et ses avis, bass sur l'exprience,
pouvaient tre fort utiles au lieutenant. Le dpart, sauf
empchement, ayant t fix au 20 novembre, il n'y avait pas un
instant  perdre.

Ainsi que l'avait prvu Jasper Hobson, le vent tant remont, la
temprature s'abaissa un peu, et la colonne de mercure marqua
vingt-quatre degrs Fahrenheit (4, 44 centigr. au-dessous de
zro). La neige remplaait la pluie des jours prcdents et se
durcissait sur le sol. Quelques jours de ce froid, et le glissage
des traneaux deviendrait possible. L'entaille, creuse en avant
du cap Michel, tait en partie comble par la glace et par la
neige, mais il ne fallait pas oublier que ses eaux plus calmes
avaient d se prendre plus vite. Ce qui le prouvait bien, c'est
que les eaux de la mer ne prsentaient pas un tat aussi
satisfaisant.

En effet, le vent soufflait presque incessamment et avec une
certaine violence. La houle s'opposait  la formation rgulire de
la glace et la cimentation ne se faisait pas suffisamment. De
larges flaques d'eau sparaient les glaons en maint endroit, et
il tait impossible de tenter un passage  travers l'icefield.

Le temps se met dcidment au froid, dit un jour Mrs. Paulina
Barnett au lieutenant Hobson -- c'tait le 15 novembre, pendant
une reconnaissance qui avait t pousse jusqu'au sud de l'le --;
la temprature s'abaisse d'une manire sensible, et ces espaces
liquides ne tarderont pas  se prendre.

-- Je le crois comme vous, madame, rpondit Jasper Hobson, mais,
malheureusement, la manire dont la conglation se fait est peu
favorable  nos projets. Les glaons sont de petite dimension,
leurs bords forment autant de bourrelets qui hrissent toute la
surface, et sur cet icefield raboteux, nos traneaux, s'ils
peuvent glisser, ne glisseront qu'avec la plus extrme difficult.

-- Mais, reprit la voyageuse, si je ne me trompe, il ne faudrait
que quelques jours ou mme quelques heures d'une neige paisse
pour niveler toute cette surface!

-- Sans doute, madame, rpondit le lieutenant, mais si la neige
tombe, c'est que la temprature aura remont, et si elle remonte,
le champ de glace se disloquera encore. C'est l un dilemme dont
les deux consquences sont contre nous!

-- Voyons, monsieur Jasper, dit Mrs. Paulina Barnett, il faut
avouer que ce serait singulirement jouer de malheur, si nous
subissions, dans l'endroit o nous sommes, en plein Ocan polaire,
un hiver tempr au lieu d'un hiver arctique.

-- Cela s'est vu, madame, cela s'est vu. Je vous rappellerai,
d'ailleurs, combien la saison froide que nous avons passe sur le
continent amricain a t rude. Or, on l'a souvent observ, il est
rare que deux hivers, identiques en rigueur et en dure, succdent
l'un  l'autre, et les baleiniers des mers borales le savent
bien. Certainement, madame, ce serait jouer de malheur. Un hiver
froid, quand nous nous serions si bien contents d'un hiver
modr, et un hiver modr quand il nous faudrait un hiver froid!
Il faut avouer que nous n'avons pas t heureux jusqu'ici! Et
quand je songe que c'est une distance de six cents milles qu'il
faudra franchir avec des femmes, un enfant!...

Et Jasper Hobson, tendant la main vers le sud, montrait l'espace
infini qui s'tendait devant ses yeux, vaste plaine blanche,
capricieusement dcoupe comme une guipure. Triste aspect que
celui de cette mer, imparfaitement solidifie, dont la surface
craquait avec un sinistre bruit! Une lune trouble,  demi noye
dans la brume humide, s'levant  peine de quelques degrs au-
dessus du sombre horizon, jetait une lueur blafarde sur tout cet
ensemble. La demi-obscurit, aide par certains phnomnes de
rfraction, doublait la grandeur des objets. Quelques icebergs de
mdiocre altitude prenaient des dimensions colossales, et
affectaient parfois des formes de monstres apocalyptiques. Des
oiseaux passaient  grand bruit d'ailes, et le moindre d'entre
eux, par suite de cette illusion d'optique, paraissait plus grand
qu'un condor ou un gypate. En de certaines directions, au milieu
des montagnes de glace, semblaient s'ouvrir d'immenses tunnels
noirs, dans lesquels l'homme le plus audacieux et hsit 
s'engouffrer. Puis des mouvements subits se produisaient, grce
aux culbutes des icebergs, rongs  leur base, qui cherchaient un
nouvel quilibre, et d'clatants fracas retentissaient que
rpercutait l'cho sonore. La scne changeait ainsi  vue comme le
dcor d'une ferie! Avec quel sentiment d'effroi devaient
considrer ces terribles phnomnes de malheureux hiverneurs qui
allaient s'aventurer  travers ce champ de glace!

Malgr son courage, malgr son nergie morale, la voyageuse se
sentait pntre d'involontaires terreurs. Son me se glaait
comme son corps. Elle tait tente de fermer ses yeux et ses
oreilles pour ne pas voir, pour ne pas entendre. Lorsque la lune
venait  se voiler un instant sous une brume plus paisse, le
sinistre aspect de ce paysage polaire s'accentuait encore, et Mrs.
Paulina Barnett se figurait alors la caravane d'hommes et de
femmes, cheminant  travers ces solitudes, au milieu des
bourrasques, des neiges, sous les avalanches, dans la profonde
obscurit d'une nuit arctique!

Cependant, Mrs. Paulina Barnett se forait  regarder. Elle
voulait habituer ses yeux  ces aspects, endurcir son me contre
la terreur. Elle regardait donc, et tout d'un coup un cri
s'chappa de sa poitrine, sa main serra la main du lieutenant
Hobson, et elle lui montra du doigt un objet norme, aux formes
indcises, qui se mouvait dans la pnombre,  cent pas d'eux 
peine.

C'tait un monstre d'une blancheur clatante, d'une taille
gigantesque, dont la hauteur dpassait cinquante pieds. Il allait
lentement sur les glaons pars, sautant de l'un  l'autre par des
bonds formidables, agitant ses pattes dmesures qui eussent pu
embrasser dix gros chnes  la fois. Il semblait vouloir chercher,
lui aussi, un passage praticable  travers l'icefield et fuir
cette le funeste. On voyait les glaons s'enfoncer sous son
poids, et il ne parvenait  reprendre son quilibre qu'aprs des
mouvements dsordonns.

Le monstre s'avana ainsi pendant un quart de mille sur le champ
de glace. Puis, sans doute, ne trouvant aucun passage, il revint
sur ses pas, se dirigea vers cette partie du littoral que le
lieutenant Hobson et Mrs. Paulina Barnett occupaient.

En ce moment, Jasper Hobson saisit le fusil qu'il portait en
bandoulire et se tint prt  tirer.

Mais aussitt, aprs avoir couch en joue l'animal, il laissa
retomber son arme, et  mi-voix:

Un ours, madame, dit-il, ce n'est qu'un ours dont les dimensions
ont t dmesurment grandies par la rfraction!

C'tait un ours polaire, en effet, et Mrs. Paulina Barnett
reconnut aussitt l'illusion d'optique dont elle venait d'tre le
jouet. Elle respira longuement. Puis une ide lui vint:

C'est mon ours! s'cria-t-elle, un ours de Terre-Neuve pour le
dvouement! Et trs probablement le seul qui reste dans l'le! --
Mais que fait-il l?

-- Il essaie de s'chapper, madame, rpondit le lieutenant Hobson,
en secouant la tte. Il essaie de fuir cette le maudite! Et il ne
le peut pas encore, et il nous montre que le chemin, ferm pour
lui, l'est aussi pour nous!

Jasper Hobson ne se trompait pas. La bte prisonnire avait tent
de quitter l'le pour atteindre quelque point du continent, et,
n'ayant pu russir, elle regagnait le littoral. L'ours, remuant sa
tte et grognant sourdement, passa  vingt pas  peine du
lieutenant et de sa compagne. Ou il ne les vit pas, ou il ddaigna
de les voir, car il continua sa marche d'un pas pesant, se dirigea
vers le cap Michel, et disparut bientt derrire un monticule.

Ce jour-l, le lieutenant Hobson et Mrs. Paulina Barnett revinrent
tristement et silencieusement au fort.

Cependant, comme si la traverse des champs de glace et t
praticable, les prparatifs du dpart se continuaient activement 
la factorerie. Il ne fallait rien ngliger pour la scurit de
l'expdition, il fallait tout prvoir, et compter non seulement
avec les difficults et les fatigues, mais aussi avec les caprices
de cette nature polaire, qui se dfend si nergiquement contre les
investigations humaines.

Les attelages de chiens avaient t l'objet de soins particuliers.
On les laissa courir aux environs du fort, afin que l'exercice
refit leurs forces un peu engourdies par un long repos. En somme,
ces animaux se trouvaient tous dans un tat satisfaisant et
pouvaient, si on ne les surmenait pas, fournir une longue marche.

Les traneaux furent inspects avec soin. La surface raboteuse de
l'icefield devait ncessairement les exposer  de violents chocs.
Aussi durent-ils tre renforcs dans leurs parties principales,
leur chssis infrieur, leurs semelles recourbes  l'avant, etc.
Cet ouvrage revenait de droit au charpentier Mac Nap et  ses
hommes, qui rendirent ces vhicules aussi solides que possible.

On construisit en plus deux traneaux-chariots, de grandes
dimensions, destins, l'un au transport des provisions, l'autre au
transport des pelleteries. Ces travaux devaient tre trans par
les rennes domestiques, et ils furent parfaitement appropris 
cet usage. Les pelleteries, c'tait, on en conviendra, un bagage
de luxe dont il n'tait peut-tre pas prudent de s'embarrasser.
Mais Jasper Hobson voulait, autant que possible, sauvegarder les
intrts de la Compagnie de la baie d'Hudson, bien dcid,
d'ailleurs,  abandonner ces fourrures en route, si elles
compromettaient ou gnaient la marche de la caravane. On ne
risquait rien, d'ailleurs, puisque ces prcieuses fourrures, si on
les laissait dans les magasins de la factorerie, seraient
invitablement perdues.

Quant aux provisions, c'tait autre chose. Les vivres devaient
tre abondants et facilement transportables. On ne pouvait en
aucune faon compter sur les produits de la chasse. Le gibier
comestible, ds que le passage serait praticable, prendrait les
devants et aurait bientt ralli les rgions du sud. Donc, viandes
conserves, corn-beef, pts de livres, poissons secs, biscuits,
dont l'approvisionnement tait malheureusement fort rduit, etc.,
ample rserve d'oseille et de chochlarias, brandevin, esprit-de-
vin pour la confection des boissons chaudes, etc., furent dposs
dans un chariot spcial. Jasper Hobson aurait bien voulu emporter
du combustible, car, pendant six cents milles, il ne trouverait ni
un arbre, ni un arbuste, ni une mousse, et on ne pouvait compter
ni sur les paves, ni sur les bois charris par la mer. Mais une
telle surcharge ne pouvait tre admise, et il fallut y renoncer.
Trs heureusement, les vtements chauds ne devaient pas manquer;
ils seraient nombreux, confortables, et, au besoin, on puiserait
au chariot des fourrures.

Quant  Thomas Black, qui depuis sa msaventure s'tait absolument
retir du monde, fuyant ses compagnons, se confinant dans sa
chambre, ne prenant jamais part aux conseils du lieutenant, du
sergent et de la voyageuse, il reparut enfin ds que le jour du
dpart fut dfinitivement fix. Mais alors il s'occupa uniquement
du traneau qui devait transporter sa personne, ses instruments et
ses registres. Toujours muet, on ne pouvait lui arracher une
parole. Il avait tout oubli, mme qu'il ft un savant, et, depuis
qu'il avait t du dans l'observation de son clipse, depuis
que la solution des protubrances lunaires lui avait chapp, il
n'avait plus apport aucune attention  l'examen des phnomnes
particuliers aux hautes latitudes, tels qu'aurores borales,
halos, paraslnes, etc.

Enfin, pendant les derniers jours, chacun avait fait une telle
diligence et travaill avec tant de zle, que, dans la matine du
18 novembre, on et t prt  partir.

Malheureusement, le champ n'tait pas encore praticable. Si la
temprature s'tait un peu abaisse, le froid n'avait pas t
assez vif pour solidifier uniformment la surface de la mer. La
neige, trs fine d'ailleurs, ne tombait pas d'une manire gale et
continue. Jasper Hobson, Marbre et Sabine avaient chaque jour
parcouru le littoral de l'le depuis le cap Michel jusqu' l'angle
de l'ancienne baie des Morses. Ils s'taient mme aventurs sur
l'icefield dans un rayon d'un mille et demi  peu prs, et ils
avaient bien t forcs de reconnatre que des crevasses, des
entailles, des fissures le flaient de toutes parts. Non seulement
des traneaux, mais des pitons eux-mmes, libres de leurs
mouvements, n'auraient pu s'y hasarder. Les fatigues du lieutenant
Hobson et de ses deux hommes pendant ces courtes expditions
avaient t extrmes, et plus d'une fois ils crurent que, sur ce
chemin changeant et au milieu des glaons mobiles encore, ils ne
pourraient regagner l'le Victoria.

Il semblait vraiment que la nature s'acharnt contre ces
infortuns hiverneurs. Pendant les journes du 18 et du 19
novembre, le thermomtre remonta, tandis que le baromtre baissait
de son ct. Cette modification dans l'tat atmosphrique devait
amener un rsultat funeste. En mme temps que le froid diminuait,
le ciel s'emplissait de vapeurs. Avec trente-quatre degrs
Fahrenheit (1, 11 centigr. au-dessus de zro), ce fut de la
pluie, non de la neige, qui tomba en grande abondance. Ces
averses, relativement chaudes, fondaient la couche blanche en
maint endroit. On se figure l'effet de ces eaux du ciel sur
l'icefield qu'elles achevaient de dsagrger. On aurait vraiment
pu croire  une dbcle prochaine. Il y avait sur les glaons des
traces de dissolution comme au moment du dgel. Le lieutenant
Hobson qui, malgr cet horrible temps, alla tous les jours au sud
de l'le, revint, un jour, dsespr.

Le 20, une nouvelle tempte,  peu prs semblable par son extrme
violence  celle qui avait assailli l'le un mois auparavant, se
dchana sur ces funestes parages de la mer polaire. Les
hiverneurs durent renoncer  mettre le pied au-dehors, et pendant
cinq jours, ils furent confins dans le Fort-Esprance.




XIII.

 travers le champ de glace.


Enfin, le 22 novembre, le temps commena  se remettre un peu. En
quelques heures, la tempte s'tait subitement calme. Le vent
venait de sauter dans le nord, et le thermomtre baissa de
plusieurs degrs. Quelques oiseaux de long vol disparurent. Peut-
tre pouvait-on enfin esprer que la temprature allait
franchement devenir ce qu'elle devait tre,  cette poque de
l'anne, sous une aussi haute latitude. Les hiverneurs en taient
 regretter vraiment que le froid ne ft pas ce qu'il avait t
pendant la dernire saison hivernale, quand la colonne de mercure
tomba  soixante-douze degrs Fahrenheit au-dessous de zro (55
au-dessous de la glace).

Jasper Hobson rsolut de ne pas tarder plus longtemps  abandonner
l'le Victoria, et, dans la matine du 22, toute la petite colonie
fut prte  quitter le Fort-Esprance et l'le, maintenant
confondue avec tout l'icefield, cimente  lui, et par cela mme
rattache par un champ de six cents milles au continent amricain.

 onze heures et demie du matin, au milieu d'une atmosphre
gristre, mais tranquille, qu'une magnifique aurore borale
illuminait de l'horizon au znith, le lieutenant Hobson donna le
signal du dpart. Les chiens taient attels aux traneaux. Trois
couples de rennes domestiques avaient t attachs aux traneaux-
chariots, et l'on partit silencieusement dans la direction du cap
Michel, -- point o l'le proprement dite devrait tre quitte
pour l'icefield.

La caravane suivit d'abord la lisire de la colline boise, 
l'est du lac Barnett; mais au moment d'en dpasser la pointe,
chacun se retourna pour apercevoir une dernire fois ce cap
Bathurst que l'on abandonnait sans retour. Sous la clart de
l'aurore borale se dessinaient quelques artes engonces de
neige, et deux ou trois lignes blanches qui dlimitaient
l'enceinte de la factorerie. Un emptement blanchtre dominant 
et l l'ensemble, une fume qui s'chappait encore, dernire
haleine d'un feu prt  s'teindre pour jamais, tel tait le Fort-
Esprance, tel tait cet tablissement qui avait cot tant de
travaux, tant de peines, maintenant inutiles!

Adieu! adieu, notre pauvre maison polaire! dit Mrs. Paulina
Barnett, en agitant une dernire fois sa main.

Et tous, avec ce suprme souvenir, reprirent tristement et
silencieusement la route du retour.

 une heure, le dtachement tait arriv au cap Michel, aprs
avoir tourn l'entaille que le froid insuffisant de l'hiver
n'avait pu refermer. Jusqu'alors, les difficults du voyage
n'avaient pas t grandes, car le sol de l'le Victoria prsentait
une surface relativement unie. Mais il en serait tout autrement
sur le champ de glace. En effet, l'icefield, soumis  la pression
norme des banquises du nord, s'tait sans doute hriss
d'icebergs, d'hummocks, de montagnes glaces, entre lesquelles il
faudrait, et au prix des plus grands efforts, des plus extrmes
fatigues, chercher incessamment des passes praticables.

Vers le soir de cette journe, on s'tait avanc de quelques
milles sur le champ de glace. Il fallut organiser la couche. 
cet effet, on procda suivant la manire des Esquimaux et des
Indiens du nord de l'Amrique, en creusant des snow-houses dans
les blocs de glace. Les couteaux  neige fonctionnrent utilement
et habilement, et  huit heures, aprs un souper compos de
viandes sches, tout le personnel de la factorerie s'tait gliss
dans ces trous, qui sont plus chauds qu'on ne serait tent de le
croire.

Mais avant de s'endormir, Mrs. Paulina Barnett avait demand au
lieutenant s'il pouvait estimer la route parcourue depuis le Fort-
Esprance jusqu' ce campement.

Je pense que nous n'avons pas fait plus de dix milles, rpondit
Jasper Hobson.

-- Dix sur six cents! rpondit la voyageuse! Mais  ce compte,
nous mettrons trois mois  franchir la distance qui nous spare du
continent amricain!

-- Trois mois et peut-tre davantage, madame rpondit Jasper
Hobson, mais nous ne pouvons aller plus vite. Nous ne voyageons
plus en ce moment, comme nous le faisions, l'an dernier, sur ces
plaines glaces qui sparaient le Fort-Reliance du cap Bathurst,
mais bien sur un icefield, dform, cras par la pression, et qui
ne peut nous offrir aucune route facile! Je m'attends  rencontrer
de grandes difficults, pendant cette tentative. Puissions-nous
les surmonter! En tout cas, l'important n'est pas d'arriver vite,
mais d'arriver en bonne sant, et je m'estimerai heureux si pas un
de mes compagnons ne manque  l'appel quand nous rentrerons au
Fort-Reliance. Fasse le Ciel que, dans trois mois, nous ayons pu
atterrir sur un point quelconque de la cte amricaine, madame, et
nous n'aurons que des actions de grces  lui rendre!

La nuit se passa sans accident, mais Jasper Hobson, pendant sa
longue insomnie, avait cru surprendre dans ce sol sur lequel il
avait organis son campement quelques frmissements de mauvais
augure, qui indiquaient un manque de cohsion dans toutes les
parties de l'icefield. Il lui parut vident que l'immense champ de
glace n'tait pas ciment dans toutes ses portions, d'o cette
consquence que d'normes entailles devaient le couper en maint
endroit, et c'tait l une circonstance extrmement fcheuse,
puisque cet tat de choses rendait incertaine toute communication
avec la terre ferme. D'ailleurs, avant son dpart, le lieutenant
Hobson avait fort bien observ que ni les animaux  fourrures, ni
les carnassiers de l'le Victoria n'avaient abandonn les environs
de la factorerie, et si ces animaux n'avaient pas t chercher
pour l'hiver de moins rudes climats dans les rgions mridionales,
c'est qu'ils eussent rencontr sur leur route certains obstacles
dont leur instinct leur indiquait l'existence. Jasper Hobson, en
faisant cette tentative de rapatrier la petite colonie, en se
lanant  travers le champ de glace, avait agi sagement. C'tait
une tentative  essayer, avant la future dbcle, quitte 
chouer, quitte  revenir sur ses pas, et, en abandonnant le fort,
Jasper Hobson n'avait fait que son devoir.

Le lendemain, 23 novembre, le dtachement ne put pas mme
s'avancer de dix milles dans l'est, car les difficults de la
route devinrent extrmes. L'icefield tait horriblement
convulsionn, et l'on pouvait mme observer, d'aprs certaines
strates trs reconnaissables, que plusieurs bancs de glace
s'taient superposs, pousss sans doute par l'irrsistible
banquise dans ce vaste entonnoir de la mer Arctique. De l des
collisions de glaons, des entassements d'icebergs, quelque chose
comme une jonche de montagnes qu'une main impuissante aurait
laiss choir sur cet espace, et qui s'y seraient parpilles en
tombant.

Il tait vident qu'une caravane, compose de traneaux et
d'attelages, ne pouvait passer par-dessus ces blocs, et non moins
vident qu'elle ne pouvait se frayer un chemin  la hache ou au
couteau  neige  travers cet encombrement. Quelques-uns de ces
icebergs affectaient les formes les plus diverses, et leur
entassement figurait celui d'une ville qui se serait croule tout
entire. Bon nombre mesuraient une altitude de trois ou quatre
cents pieds au-dessus du niveau de l'icefield, et  leur sommet
s'tageaient d'normes masses mal quilibres, qui n'attendaient
qu'une secousse, un choc, rien qu'une vibration de l'air pour se
prcipiter en avalanches.

Aussi, en tournant ces montagnes de glace, fallait-il prendre les
plus grandes prcautions. Ordre avait t donn, dans ces passes
dangereuses, de ne point lever la voix, de ne point exciter les
attelages par les claquements du fouet. Ces soins n'taient point
exagrs; la moindre imprudence aurait pu entraner de graves
catastrophes.

Mais,  tourner ces obstacles,  rechercher les passages
praticables, on perdait un temps infini, on s'puisait en fatigues
et en efforts, on n'avanait gure dans la direction voulue, on
faisait en dtours dix milles pour n'en gagner qu'un vers l'est.
Toutefois, le sol ferme ne manquait pas encore sous les pieds.

Mais le 24, ce furent d'autres obstacles, que Jasper Hobson dut
justement craindre de ne pouvoir surmonter.

En effet, aprs avoir franchi une premire banquise, qui se
dressait  une vingtaine de milles de l'le Victoria, le
dtachement se trouva sur un champ de glace beaucoup moins
accident, et dont les diverses pices n'avaient point t
soumises  une forte pression. Il tait vident que, par suite de
la direction des courants, l'effort de la banquise ne se portait
pas de ce ct de l'icefield. Mais aussi, Jasper Hobson et ses
compagnons ne tardrent-ils pas  se trouver coups par de larges
et profondes crevasses qui n'taient pas encore geles. La
temprature tait relativement chaude, et le thermomtre
n'indiquait pas en moyenne plus de trente-quatre degrs Fahrenheit
(1, 11 centigr. au-dessus de zro). Or, l'eau sale, moins facile
 la conglation que l'eau douce, ne se solidifie qu' quelques
degrs au-dessous de glace, et consquemment la mer ne pouvait
tre prise. Toutes les portions durcies qui formaient la banquise
et l'icefield taient venues de latitudes plus hautes, et, en mme
temps, elles s'entretenaient par elles-mmes, et se nourrissaient
pour ainsi dire de leur propre froid; mais cet espace mridional
de la mer Arctique n'tait pas uniformment gel, et, de plus, il
tombait une pluie chaude qui apportait avec elle de nouveaux
lments de dissolution.

Ce jour-l, le dtachement fut absolument arrt devant une
crevasse, pleine d'une eau tumultueuse, seme de petites glaces, -
- crevasse qui ne mesurait pas plus de cent pieds de largeur, mais
dont la longueur devait avoir plusieurs milles.

Pendant deux heures, on longea le bord occidental de cette
entaille avec l'esprance d'en atteindre l'extrmit de manire 
reprendre la direction vers l'est, mais ce fut en vain: il fallut
s'arrter. On fit donc halte et on organisa le campement.

Jasper Hobson, suivi du sergent Long, se porta en avant pendant un
quart de mille, observant l'interminable crevasse, et maudissant
la douceur de cet hiver qui lui faisait tant de mal.

Il faut passer pourtant, dit le sergent Long, car nous ne pouvons
demeurer en cet endroit.

-- Oui, il faut passer, rpondit le lieutenant Hobson, et nous
passerons, soit que nous remontions au nord, soit que nous
descendions au sud, puisque nous finirons videmment par tourner
cette entaille. Mais aprs celle-ci, d'autres se prsenteront
qu'il faudra tourner encore, et ce sera toujours ainsi, pendant
des centaines de milles peut-tre, tant que durera cette indcise
et dplorable temprature!

-- Eh bien, mon lieutenant, c'est ce qu'il faut reconnatre avant
de continuer notre voyage, dit le sergent.

-- Oui, il le faut, sergent Long, rpondit rsolument Jasper
Hobson, ou nous risquerions, aprs avoir fait cinq ou six cents
milles en dtours et en crochets, de n'avoir mme pas franchi la
moiti de la distance qui nous spare de la cte amricaine. Oui!
il faut, avant d'aller plus loin, reconnatre la surface de
l'icefield, et c'est ce que je vais faire!

Puis, sans ajouter une parole, Jasper Hobson se dshabilla, se
jeta dans cette eau  demi glace, et, vigoureux nageur, en
quelques brasses il eut atteint l'autre bord de l'entaille, puis
il disparut dans l'ombre au milieu des icebergs.

Quelques heures plus tard, Jasper Hobson, puis, rentrait au
campement, o le sergent l'avait prcd. Il prit le sergent 
part et lui fit connatre, ainsi qu' Mrs. Paulina Barnett, que le
champ de glace tait impraticable.

Peut-tre, leur dit-il, un homme seul,  pied, sans traneau,
sans bagage, parviendrait-il  passer ainsi, une caravane ne le
peut pas! Les crevasses se multiplient dans l'est, et vraiment un
bateau nous serait plus utile qu'un traneau pour rallier le
continent amricain!

-- Eh bien, rpondit le sergent Long, si un homme seul peut tenter
ce passage, l'un de nous ne doit-il pas essayer de le faire et
d'aller chercher des secours?

-- J'ai eu la pense de partir..., rpondit Jasper Hobson.

-- Vous, monsieur Jasper?

-- Vous, mon lieutenant? Ces deux rponses, faites simultanment
 la proposition de Jasper Hobson, prouvrent combien elle tait
inattendue et semblait inopportune! Lui, le chef de l'expdition,
partir! Abandonner ceux qui lui taient confis, bien que ce ft
pour affronter les plus grands prils, et dans leur intrt! Non!
ce n'tait pas possible. Aussi Jasper Hobson n'insista pas.

Oui, mes amis, dit-il alors, je vous comprends, je ne vous
abandonnerai pas. Mais il est inutile aussi que l'un de vous
veuille tenter ce passage! En vrit, il ne russirait pas, il
tomberait en route, il prirait, et plus tard, quand se
dissoudrait le champ de glace, son corps n'aurait pas d'autre
tombeau que le gouffre qui s'ouvre sous nos pieds! D'ailleurs, que
ferait-il en admettant qu'il pt atteindre New-Arkhangel? Comment
viendrait-il  notre secours? Frterait-il un navire pour nous
chercher? Soit! Mais ce navire ne pourrait passer qu'aprs la
dbcle des glaces! Or, aprs la dbcle, qui peut savoir o aura
t entrane l'le Victoria, soit dans la mer polaire, soit dans
la mer de Behring!

-- Oui! vous avez raison, mon lieutenant, rpondit le sergent
Long. Restons tous ensemble, et si c'est sur un navire que nous
devons nous sauver, eh bien! l'embarcation de Mac Nap est encore
l, au cap Bathurst, et, du moins, nous n'aurons pas 
l'attendre!

Mrs. Paulina Barnett avait cout sans prononcer une parole. Elle
comprenait bien, elle aussi, que, puisque l'icefield n'offrait pas
de passage praticable, il ne fallait plus compter que sur le
bateau du charpentier et attendre courageusement la dbcle.

Et alors, monsieur Jasper, dit-elle, votre parti?...

-- Est de retourner  l'le Victoria.

-- Revenons donc, et que le Ciel nous protge! Tout le personnel
de la colonie fut runi alors, et la proposition de revenir en
arrire lui fut faite.

La premire impression produite par la communication du lieutenant
Hobson fut mauvaise. Ces pauvres gens comptaient tant sur ce
rapatriement immdiat  travers l'icefield, que leur
dsappointement fut presque du dsespoir. Mais ils ragirent
promptement et se dclarrent prts  obir.

Jasper Hobson leur fit alors connatre les rsultats de
l'exploration qu'il venait de faire. Il leur apprit que les
obstacles s'accumulaient dans l'est, qu'il tait matriellement
impossible de passer avec tout le matriel de la caravane,
matriel absolument indispensable, cependant,  un voyage qui
devait durer plusieurs mois.

En ce moment, ajouta-t-il, nous sommes coups de toute
communication avec la cte amricaine, et en continuant  nous
avancer dans l'est, au prix de fatigues excessives, nous courons,
de plus, le risque de ne pouvoir revenir sur nos pas vers l'le,
qui est notre dernier, notre seul refuge. Or, si la dbcle nous
trouvait encore sur ce champ de glace, nous serions perdus. Je ne
vous ai point dissimul la vrit, mes amis, mais je ne l'ai point
aggrave. Je sais que je parle  des gens nergiques qui savent,
eux, que je ne suis point homme  reculer. Je vous rpte donc:
nous sommes devant l'impossible!

Ces soldats avaient une confiance absolue dans leur chef. Ils
connaissaient son courage, son nergie, et quand il disait qu'on
ne pouvait passer, c'est que le passage tait rellement
impraticable.

Le retour au Fort-Esprance fut donc dcid pour le lendemain. Ce
retour se fit dans les plus tristes conditions. Le temps tait
affreux. De grandes rafales couraient  la surface de l'icefield.
La pluie tombait  torrents. Que l'on juge de la difficult de se
diriger au milieu d'une obscurit profonde dans ce labyrinthe
d'icebergs!

Le dtachement n'employa pas moins de quatre jours et quatre nuits
 franchir la distance qui le sparait de l'le. Plusieurs
traneaux et leurs attelages furent engloutis dans les crevasses.
Mais le lieutenant Hobson, grce  sa prudence,  son dvouement,
eut le bonheur de ne pas compter une seule victime parmi ses
compagnons. Mais que de fatigues, que de dangers, et quel avenir
s'offrait  ces infortuns qu'un nouvel hivernage attendait sur
l'le errante!




XIV.

Les mois d'hiver.


Le lieutenant Hobson et ses compagnons ne furent de retour au
Fort-Esprance que le 28, et non sans d'immenses fatigues! Ils
n'avaient plus  compter maintenant que sur l'embarcation, dont on
ne pourrait se servir avant six mois, c'est--dire quand la mer
serait redevenue libre.

L'hivernage commena donc. Les traneaux furent dchargs, les
provisions rentrrent  l'office; les vtements, les armes, les
ustensiles, les fourrures, dans les magasins. Les chiens
rintgrrent leur dog-house, et les rennes domestiques, leur
table.

Thomas Black dut s'occuper aussi de son remmnagement, et avec
quel dsespoir! Le malheureux astronome reporta ses instruments,
ses livres, ses cahiers dans sa chambre, et, plus irrit que
jamais de cette fatalit qui s'acharnait contre lui, il resta,
comme avant, absolument tranger  tout ce qui se passait dans la
factorerie.

Un jour suffit  la rinstallation gnrale, et alors recommena
cette existence des hiverneurs, existence peu accidente et qui
paratrait si effroyablement monotone aux habitants des grandes
villes. Les travaux d'aiguille, le raccommodage des vtements, et
mme l'entretien des fourrures dont une partie du prcieux stock,
peut-tre, pourrait tre sauve, puis, l'observation du temps, la
surveillance du champ de glace, enfin la lecture, telles taient
les occupations et les distractions quotidiennes. Mrs. Paulina
Barnett prsidait  tout, et son influence se faisait sentir en
toutes choses. Si, parfois, un lger dsaccord survenait entre ces
soldats, rendus quelquefois difficiles par les agacements du
prsent et les inquitudes de l'avenir, il se dissipait vite aux
paroles de Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse avait un grand
empire sur ce petit monde et ne l'employa jamais qu'au bien
commun.

Kalumah s'tait de plus en plus attache  elle. Chacun aimait
d'ailleurs la jeune Esquimaude, qui se montrait douce et
serviable. Mrs. Paulina Barnett avait entrepris de faire son
ducation, et elle y russissait, car son lve tait vraiment
intelligente et friande de savoir. Elle la perfectionna dans
l'tude de la langue anglaise, et elle lui apprit  lire et 
crire. D'ailleurs, en ces matires, Kalumah trouvait dix matres
qui se disputaient le plaisir de la former; car, de tous ces
soldats, levs dans les possessions anglaises ou en Angleterre,
il n'en tait pas un qui ne st lire, crire et compter.

La construction du bateau fut activement pousse, et il devait
tre entirement bord et pont avant la fin du mois. Au milieu de
cette obscure atmosphre, Mac Nap et ses hommes travaillaient
assidment  la lueur de rsines enflammes, pendant que les
autres s'occupaient du grement dans les magasins de la
factorerie. La saison, bien qu'elle ft dj fort avance,
demeurait toujours indcise. Le froid, quelquefois trs vif, ne
tenait pas, -- ce qu'il fallait videmment attribuer  la
permanence des vents d'ouest.

Tout le mois de dcembre s'coula dans ces conditions: des pluies
et des neiges intermittentes, une temprature qui varia entre
vingt-six et trente-quatre degrs Fahrenheit (3, 33 centigr. au-
dessous de zro et 1, 11 au-dessus). La dpense du combustible
fut modre, bien qu'il n'y et aucune raison d'conomiser les
rserves qui taient abondantes. Mais malheureusement, il n'en
tait pas ainsi du luminaire. L'huile menaait de manquer, et
Jasper Hobson dut se rsoudre  ne faire allumer la lampe que
pendant quelques heures de la journe. On essaya bien d'employer
la graisse de renne  l'clairage de la maison, mais l'odeur de
cette matire tait insoutenable, et mieux valait encore demeurer
dans l'ombre. Les travaux taient alors suspendus, et les heures,
ainsi passes, semblaient bien longues!

Quelques aurores borales et deux ou trois paraslnes aux poques
de la pleine lune apparurent plusieurs fois au-dessus de
l'horizon. Thomas Black avait l l'occasion d'observer ces
mtores avec un soin minutieux, d'obtenir des calculs prcis sur
leur intensit, leur coloration, leur rapport avec l'tat
lectrique de l'atmosphre, leur influence sur l'aiguille
aimante, etc. Mais l'astronome ne quitta mme pas sa chambre!
C'tait un esprit absolument dvoy.

Le 30 dcembre,  la clart de la lune, on put voir que, dans tout
le nord et l'est de l'le Victoria, une longue ligne circulaire
d'icebergs fermait l'horizon. C'tait la banquise, dont les masses
glaces s'taient leves les unes sur les autres. On pouvait
estimer que sa hauteur tait comprise entre trois cents et quatre
cents pieds. Cette norme barrire cernait dj l'le sur les deux
tiers de sa circonfrence environ, et il tait  craindre qu'elle
ne se prolonget encore.

Le ciel fut trs pur pendant la premire semaine de janvier.
L'anne nouvelle -- 1861 -- avait dbut par un froid assez vif,
et la colonne de mercure s'abaissa jusqu' huit degrs Fahrenheit
(13, 33 centigr. au-dessous de zro). C'tait la plus basse
temprature de ce singulier hiver, observe jusqu'ici. Abaissement
peu considrable, en tout cas, pour une latitude si leve.

Le lieutenant Hobson crut devoir faire encore une fois, au moyen
d'observations stellaires, le relev de l'le en latitude et en
longitude, et il s'assura que l'le n'avait subi aucun
dplacement.

Vers ce temps, quelque conomie qu'on y et apporte, l'huile
allait manquer tout  fait. Or, le soleil ne devait pas reparatre
sous cette latitude avant les premiers jours de fvrier. C'tait
un laps d'un mois encore, et les hiverneurs taient menacs de le
passer dans l'obscurit la plus complte, quand, grce  la jeune
Esquimaude, l'huile ncessaire  l'alimentation des lampes put
tre renouvele.

On tait au 3 janvier. Kalumah tait alle au pied du cap
Bathurst, afin d'observer l'tat des glaces. En cet endroit, ainsi
que sur toute la partie septentrionale de l'le, l'icefield tait
plus compacte. Les glaons dont il se composait, mieux agrgs, ne
laissaient point d'intervalles liquides entre eux. La surface du
champ, bien qu'extrmement raboteuse, tait partout solide. Ce qui
tenait sans doute  ce que l'icefield, pouss au nord par la
banquise, avait t fortement press entre elle et l'le Victoria.

Toutefois, la jeune Esquimaude,  dfaut de crevasses, remarqua
plusieurs trous circulaires, nettement dcoups dans la glace,
dont elle reconnut parfaitement l'usage. C'taient des trous 
phoques, c'est--dire que par ces ouvertures, qu'ils empchaient
de se refermer, ces amphibies, emprisonns sous la crote solide,
venaient respirer  sa surface et chercher sous la neige les
mousses du littoral.

Kalumah savait que les ours, pendant l'hiver, accroupis patiemment
prs de ces trous, guettent le moment o l'amphibie sort de l'eau,
qu'ils le saisissent dans leurs pattes, l'touffent et
l'emportent. Elle savait aussi que les Esquimaux, non moins
patients que les ours, attendent de mme l'apparition de ces
animaux, leur lancent un noeud coulant et s'en emparent sans trop
de peine.

Or, ce que faisaient les ours et les Esquimaux, d'adroits
chasseurs pouvaient bien le faire, et, puisque les trous
existaient, c'est que les phoques s'en servaient. Or, ces phoques,
c'tait l'huile, c'tait la lumire qui manquait alors  la
factorerie.

Kalumah revint aussitt au fort. Elle prvint Jasper Hobson.
Celui-ci manda les chasseurs Marbre et Sabine. La jeune indigne
leur fit connatre le procd employ par les Esquimaux pour
capturer les phoques pendant l'hiver, et elle leur proposa d'en
essayer.

Elle n'avait pas achev de parler que Sabine avait dj prpar
une forte corde munie d'un noeud coulant.

Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, les chasseurs,
Kalumah, deux ou trois autres soldats, se rendirent au cap
Bathurst, et, tandis que les femmes demeuraient sur le rivage, les
hommes s'avancrent en rampant vers les trous dsigns. Chacun
d'eux tait muni d'une corde et se posta prs d'un trou diffrent.

L'attente fut assez longue. Une heure se passa. Rien ne signalait
l'approche des amphibies. Mais enfin, l'un des trous -- celui
qu'observait Marbre -- bouillonna  son orifice. Une tte, arme
de longues dfenses, apparut. C'tait la tte d'un morse. Marbre
lana son noeud coulant avec adresse et serra vivement. Ses
compagnons accoururent  son aide, et, non sans peine, malgr sa
rsistance, le gigantesque amphibie fut extrait de l'lment
liquide et entran sur la glace. L, quelques coups de hache
l'abattirent.

C'tait un succs. Les htes du Fort-Esprance prirent got 
cette pche d'un nouveau genre. D'autres morses furent ainsi
capturs. Ils fournirent une huile abondante -- huile animale, il
est vrai, et non vgtale --, mais elle suffit  l'entretien des
lampes, et la lumire ne fit plus dfaut aux travailleurs et aux
travailleuses de la salle commune.

Cependant, le froid ne s'accentuait pas. La temprature demeurait
supportable. Si les hiverneurs eussent t sur le solide terrain
du continent, ils n'auraient eu qu' se fliciter de passer
l'hiver dans ces conditions. Ils taient, d'ailleurs, abrits par
la haute banquise contre les brises du nord et de l'ouest, et n'en
ressentaient pas l'influence. Le mois de janvier s'avanait, et le
thermomtre ne marquait encore que quelques degrs au-dessous de
glace.

Mais prcisment, la douceur de la temprature avait d avoir et
avait eu pour rsultat de ne point solidifier entirement la mer
autour de l'le Victoria. Il tait mme vident que l'icefield
n'tait pas pris dans toute son tendue, et que des entailles,
plus ou moins importantes, le rendaient impraticable, puisque ni
les ruminants, ni les animaux  fourrure n'avaient abandonn
l'le. Ces quadrupdes s'taient familiariss, apprivoiss  un
point qu'on ne saurait croire, et ils semblaient faire partie de
la mnagerie domestique du fort.

Suivant les prescriptions du lieutenant Hobson, on respectait ces
animaux, qu'il et t absolument inutile de tuer. On n'abattait
les rennes que pour se procurer de la venaison frache et
renouveler l'ordinaire. Mais les hermines, les martres, les lynx,
les rats musqus, les castors, les renards, qui frquentaient sans
crainte les environs du fort, furent laisss tranquilles.
Quelques-uns mme pntraient dans l'enceinte, et on se gardait
bien de les en chasser. Les martres et les renards taient
magnifiques avec leur fourrure d'hiver, et quelques-uns valaient
un haut prix. Ces rongeurs, grce  la douceur de la temprature,
trouvaient aisment une nourriture vgtale sous la neige molle et
peu paisse, et ils ne vivaient point sur les rserves de la
factorerie.

On attendait donc la fin de l'hiver, non sans apprhension, dans
une existence extrmement monotone, que Mrs. Paulina Barnett
cherchait  varier par tous les moyens possibles.

Un seul incident marqua assez tristement ce mois de janvier. Le 7,
l'enfant du charpentier Mac Nap fut pris d'une fivre assez forte.
Des maux de tte trs violents, une soif ardente, des alternatives
de frisson et de chaleur, eurent bientt mis le pauvre petit tre
en un triste tat. Que l'on juge du dsespoir de sa mre, de
matre Mac Nap, de leurs amis! On ne savait que faire, car on
ignorait la nature de la maladie, mais sur le conseil de Madge,
qui ne perdit point la tte et qui s'y connaissait un peu, le mal
fut combattu par des tisanes rafrachissantes et des cataplasmes.
Kalumah se multipliait, et passait les jours et les nuits prs de
l'enfant, sans qu'on pt lui faire prendre un instant de repos.

Mais vers le troisime jour, on n'eut plus de doute sur la nature
de la maladie. Une ruption caractristique couvrit le corps du
bb. C'tait une scarlatine d'espce maligne, qui devait
ncessairement amener une inflammation interne.

Il est rare que des enfants d'un an soient frapps de ce mal
redoutable et avec cette violence, mais enfin cela arrive
quelquefois. La pharmacie du fort tait malheureusement assez
incomplte. Toutefois, Madge, qui avait soign plusieurs cas de
scarlatine, connaissait l'efficacit de la teinture de belladone.
Elle en administra chaque jour une ou deux gouttes au petit
malade, et l'on prit les plus extrmes prcautions pour qu'il ne
subt pas le contact de l'air.

L'enfant avait t transport dans la chambre qu'occupaient son
pre et sa mre. Bientt, l'ruption fut dans toute sa force, et
de petits points rouges se manifestrent sur sa langue, sur ses
lvres, et mme sur le globe de l'oeil. Mais deux jours aprs, les
taches de la peau prirent une teinte violette, puis blanche, et
elles tombrent en squames.

C'est alors qu'il fallut redoubler de prudence et combattre
l'inflammation interne qui dnotait la malignit de la maladie.
Rien ne fut nglig, et l'on peut dire que ce petit tre fut
admirablement soign. Ainsi, vers le 20 janvier, douze jours aprs
l'invasion du mal, on put concevoir le lgitime espoir de le
sauver.

Ce fut une joie dans la factorerie. Ce bb, c'tait l'enfant du
fort, l'enfant de troupe, l'enfant du rgiment! Il tait n sous
ce rude climat, au milieu de ces braves gens. Ils l'avaient nomm
Michel-Esprance, et ils le regardaient, parmi tant d'preuves,
comme un talisman que le ciel ne voudrait pas leur enlever. Quant
 Kalumah, on peut croire qu'elle serait morte de la mort de cet
enfant; mais le petit Michel revint peu  peu  la sant, et il
sembla qu'il ramenait l'espoir avec lui.

On tait arriv ainsi, au milieu de tant d'inquitudes, au 23
janvier. La situation de l'le Victoria ne s'tait modifie en
aucune faon. L'interminable nuit couvrait encore la mer polaire.
Pendant quelques jours, une neige abondante tomba et s'entassa sur
le sol de l'le et sur le champ de glace  une hauteur de deux
pieds.

Le 27, le fort reut une visite assez inattendue. Les soldats
Belcher et Pen, qui veillaient sur le front de l'enceinte,
aperurent, dans la matine, un ours gigantesque qui se dirigeait
tranquillement du ct du fort. Ils rentrrent dans la salle
commune, et signalrent  Mrs. Paulina Barnett la prsence du
redoutable carnassier.

Ce ne peut tre que notre ours! dit Mrs. Paulina Barnett 
Jasper Hobson, et tous les deux, suivis du sergent, de Sabine et
de quelques soldats arms de fusil, ils gagnrent la poterne.

L'ours tait  deux cents pas et marchait tranquillement, sans
hsitation, comme s'il et eu un plan bien arrt.

Je le reconnais, s'cria Mrs. Paulina Barnett. C'est ton ours,
Kalumah, c'est ton sauveur!

-- Oh! ne tuez pas mon ours! s'cria la jeune indigne.

-- On ne le tuera pas, rpondit le lieutenant Hobson. Mes amis, ne
lui faites aucun mal, et il est probable qu'il s'en ira comme il
est venu.

-- Mais s'il veut pntrer dans l'enceinte... dit le sergent Long,
qui croyait peu aux bons sentiments des ours polaires.

-- Laissez-le entrer, sergent, rpondit Mrs. Paulina Barnett. Cet
animal-l a perdu toute frocit. Il est prisonnier comme nous,
et, vous le savez, les prisonniers...

-- Ne se mangent pas entre eux! dit Jasper Hobson, cela est vrai,
madame,  la condition, toutefois, qu'ils soient de la mme
espce. Mais enfin, on pargnera celui-ci,  votre recommandation.
Nous ne nous dfendrons que s'il nous attaque. Cependant, je crois
prudent de rentrer dans la maison. Il ne faut pas donner de
tentations trop fortes  ce carnassier!

Le conseil tait bon. Chacun rentra. On ferma les portes, mais les
contrevents des fentres ne furent point rabattus.

On put donc,  travers les vitres, suivre les manoeuvres du
visiteur. L'ours, arriv  la poterne, qui avait t laisse
ouverte, repoussa doucement la porte, passa sa tte, examina
l'intrieur de la cour, et entra. Arriv au milieu de l'enceinte,
il examina les constructions qui l'entouraient, se dirigea vers
l'table et le chenil, couta un instant les grognements des
chiens qui l'avaient senti, le bramement des rennes qui n'taient
point rassurs, continua son inspection en suivant le primtre de
la palissade, arriva prs de la maison principale, et vint enfin
appuyer sa grosse tte contre une des fentres de la grande salle.

Pour tre franc, tout le monde recula, quelques soldats saisirent
leurs fusils, et Jasper Hobson commena  craindre d'avoir laiss
la plaisanterie aller trop loin.

Mais Kalumah vint placer sa douce figure sur la vitre fragile.
L'ours parut la reconnatre -- ce fut, du moins, l'avis de
l'Esquimaude --, et, satisfait sans doute, aprs avoir pouss un
bon grognement, il se recula, reprit le chemin de la poterne,
puis, ainsi que l'avait dit Jasper Hobson, il s'en alla comme il
tait venu.

Tel fut l'incident dans toute sa simplicit, incident qui ne se
renouvela pas, et les choses reprirent leur cours ordinaire.

Cependant, la gurison du petit enfant marchait bien, et, dans les
derniers jours du mois, il avait dj repris ses bonnes joues et
son regard veill.

Le 3 fvrier, vers midi, une teinte ple nuana pendant une heure
l'horizon du sud. Un disque jauntre se montra un instant. C'tait
l'astre radieux qui reparaissait pour la premire fois, aprs la
longue nuit polaire.




XV.

Une dernire exploration.


 dater de cette poque, le soleil s'leva chaque jour et de plus
en plus au-dessus de l'horizon. Mais si la nuit s'interrompait
pendant quelques heures, le froid s'accrut, ainsi qu'il arrive
frquemment au mois de fvrier, et le thermomtre marqua un degr
Fahrenheit (17 centigr. au-dessous de zro). C'tait la plus
basse temprature qu'il devait indiquer pendant ce singulier
hiver.

 quelle poque se fait la dbcle dans ces mers? demanda un jour
la voyageuse  Jasper Hobson.

-- Dans les annes moyennes, madame, rpondit le lieutenant, la
rupture des glaces ne s'opre pas avant les premiers jours de mai,
mais l'hiver a t si doux que, si de nouveaux froids trs
intenses ne se produisent pas, la dbcle pourrait bien se faire
au commencement d'avril, du moins je le suppose.

-- Ainsi, nous aurions encore deux mois  attendre? demanda Mrs.
Paulina Barnett.

-- Oui, deux mois, madame, rpondit Jasper Hobson, car il sera
prudent de ne pas hasarder trop prmaturment notre embarcation au
milieu des glaces, et je pense que toutes les chances de russite
seront pour nous, surtout si nous pouvons attendre le moment o
l'le sera engage dans la partie la plus resserre du dtroit de
Behring, qui ne mesure pas plus de cent milles de largeur.

-- Que dites-vous l, monsieur Jasper? rpondit Mrs. Paulina
Barnett, assez surprise de la rponse du lieutenant. Oubliez-vous
donc que c'est le courant du Kamtchatka, le courant du nord qui
nous a reports o nous sommes, et qu' l'poque de la dbcle, il
pourrait bien nous reprendre et nous reporter plus loin encore?

-- Je ne le pense pas, madame, rpondit le lieutenant Hobson, et
j'ose mme assurer que cela ne sera pas. La dbcle se fait
toujours du nord au sud, soit que le courant du Kamtchatka se
renverse, soit que les glaces prennent le courant de Behring, soit
enfin pour toute autre raison qui m'chappe. Mais, invariablement,
les icebergs drivent vers le Pacifique, et c'est l qu'ils vont
se dissoudre dans les eaux plus chaudes. Interrogez Kalumah. Elle
connat ces parages, et elle vous dira, comme moi, que la dbcle
des glaces se fait du nord au sud.

Kalumah, interroge, confirma les paroles du lieutenant. Il
paraissait donc probable que l'le, entrane dans les premiers
jours d'avril, serait charrie au sud comme un immense glaon,
c'est--dire dans la partie la plus troite du dtroit de Behring,
frquente, pendant l't, par les pcheurs de New-Arkhangel, les
pilotes et les pratiques de la cte. Mais en tenant compte de tous
les retards possibles et, par consquent, du temps que l'le
mettrait  redescendre vers le sud, on ne pouvait esprer de
prendre pied sur le continent avant le mois de mai. Au surplus,
bien que le froid n'et pas t intense, l'le Victoria s'tait
certainement consolide, en ce sens que l'paisseur de sa base de
glace avait d s'accrotre, et l'on devait compter qu'elle
rsisterait pendant plusieurs mois encore.

Les hiverneurs devaient donc s'armer de patience et attendre,
toujours attendre!

La convalescence du petit enfant se faisait bien. Le 20 fvrier,
il sortit pour la premire fois, aprs quarante jours de maladie.
On entend par l qu'il passa de sa chambre dans la grande salle,
o les caresses ne lui furent pas pargnes. Sa mre, qui avait eu
l'intention de le sevrer  un an, continua de le nourrir, sur le
conseil de Madge, et le lait maternel, ml, quelquefois de lait
de renne, lui rendit promptement ses forces. Il trouva mille
petits jouets que ses amis, les soldats, avaient fabriqus pendant
sa maladie, et l'on s'imagine aisment s'il fut le plus heureux
bb du monde.

La dernire semaine du mois de fvrier fut extrmement pluvieuse
et neigeuse. Il ventait un grand vent de nord-ouest. Pendant
quelques jours mme, la temprature s'abaissa assez pour que la
neige tombt abondamment. Mais la bourrasque n'en fut pas moins
violente. Du ct du cap Bathurst et de la banquise, les bruits de
la tempte taient assourdissants. Les icebergs entrechoqus
s'croulaient avec un bruit comparable aux roulements du tonnerre.
Il se faisait une pression dans les glaces du nord qui
s'accumulaient sur le littoral de l'le. On pouvait craindre que
le cap lui-mme -- qui n'tait aprs tout qu'une sorte d'iceberg,
coiff de terre et de sable --, ne ft jet  bas. Quelques gros
glaons, malgr leur poids, furent chasss jusqu'au pied mme de
l'enceinte palissade. Trs heureusement pour la factorerie, le
cap tint bon et prserva ses btiments d'un crasement complet.

On comprend bien que la position de l'le Victoria,  l'ouvert
d'un dtroit resserr, vers lequel s'accumulaient les glaces,
tait excessivement prilleuse. Elle pouvait tre balaye par une
sorte d'avalanche horizontale, si l'on peut s'exprimer ainsi, tre
crase par les glaons pousss du large, avant mme de s'abmer
dans les flots. C'tait un nouveau danger, ajout  tant d'autres.
Mrs. Paulina Barnett, voyant la force prodigieuse de la pousse du
large, et l'irrsistible violence avec laquelle ces blocs
s'entassaient, comprit bien quel nouveau pril menacerait l'le 
la dbcle prochaine. Elle en parla plusieurs fois au lieutenant
Hobson, et celui-ci secoua la tte en homme qui n'a pas de rponse
 faire.

La bourrasque tomba compltement vers les premiers jours de mars,
et l'on put voir alors combien l'aspect du champ s'tait modifi.
Il semblait, en effet, que, par une sorte de glissement  la
surface de l'icefield, la banquise se ft rapproche de l'le
Victoria. En de certains points, elle n'en tait pas distante de
plus de deux milles, et se comportait comme les glaciers qui se
dplacent, avec cette diffrence qu'elle marchait, tandis que
ceux-ci descendent. Entre la haute barrire et le littoral, le
sol, ou plutt le champ de glace, affreusement convulsionn,
hriss d'hummocks, d'aiguilles rompues, de tronons renverss, de
pyramidions culbuts, houleux comme une mer qui se ft subitement
fige au plus fort d'une tempte, n'tait plus reconnaissable. On
et dit les ruines d'une ville immense, dont pas un monument ne
serait rest debout. Seule, la haute banquise, trangement
profile, dcoupant sur le ciel ses cnes, ses ballons, ses crtes
fantaisistes, ses pics aigus, se tenait solidement, et encadrait
superbement ce fouillis pittoresque.

 cette date, l'embarcation fut entirement termine. Cette
chaloupe tait de forme un peu grossire, comme on devait s'y
attendre, mais elle faisait honneur  Mac Nap, et, avec son avant
en forme de galiote, elle devait mieux rsister au choc des
glaces. On et dit une de ces barques hollandaises qui
s'aventurent dans les mers du Nord. Son grement, qui tait
achev, se composait, comme celui d'un cutter, d'une brigantine et
d'un foc, supports sur un seul mt. Les toiles  tente de la
factorerie avaient t utilises pour la voilure.

Ce bateau pouvait facilement contenir le personnel de l'le
Victoria, et il tait vident que si, comme on pouvait l'esprer,
l'le s'engageait dans le dtroit de Behring, il pourrait aisment
franchir mme la plus grande distance qui pt le sparer alors de
la cte amricaine. Il n'y avait donc plus qu' attendre la
dbcle des glaces.

Le lieutenant Hobson eut alors l'ide d'entreprendre une assez
longue excursion au sud-est, dans le but de reconnatre l'tat de
l'icefield, d'observer s'il prsentait des symptmes de prochaine
dissolution, d'examiner la banquise elle-mme, de voir enfin si,
dans l'tat actuel de la mer, tout passage vers le continent
amricain tait encore obstru. Bien des incidents, bien des
hasards pouvaient se produire avant que la rupture des glaces et
rendu la mer libre, et oprer une reconnaissance du champ de glace
tait un acte de prudence.

L'expdition fut donc rsolue, et le dpart fix au 7 mars. La
petite troupe se composa du lieutenant Hobson, de la voyageuse, de
Kalumah, de Marbre et de Sabine. Il tait convenu que, si la route
tait praticable, on chercherait un passage  travers la banquise,
mais qu'en tout cas, Mrs. Paulina Barnett et ses compagnons ne
prolongeraient pas leur absence au-del de quarante-huit heures.

Les vivres furent donc prpars, et le dtachement, bien arm, 
tout hasard, quitta le Fort-Esprance dans la matine du 7 mars et
se dirigea vers le cap Michel.

Le thermomtre marquait alors trente-deux degrs Fahrenheit (0
centigr.). L'atmosphre tait lgrement brumeuse, mais calme. Le
soleil dcrivait son arc diurne pendant sept ou huit heures dj
au-dessus de l'horizon, et ses rayons obliques projetaient une
clart suffisante sur tout le massif des glaces.

 neuf heures, aprs une courte halte, le lieutenant Hobson et ses
compagnons descendaient le talus du cap Michel et s'avanaient sur
le champ dans la direction du sud-est. De ce ct, la banquise ne
s'levait pas  trois milles du cap.

La marche fut assez lente, on le pense bien.  tout moment, il
fallait tourner, soit une crevasse profonde, soit un
infranchissable hummock. Aucun traneau n'aurait videmment pu
s'aventurer sur cette route raboteuse. Ce n'tait qu'un
amoncellement de blocs de toute taille et de toutes formes, dont
quelques-uns ne se tenaient que par un miracle d'quilibre.
D'autres taient tombs rcemment, ainsi qu'on le voyait  leurs
cassures nettes,  leurs angles affils comme des lames. Mais, au
milieu de ces boulis, pas une trace qui annont le passage d'un
homme ou d'un animal! Nul tre vivant dans ces solitudes, que les
oiseaux avaient eux-mmes abandonnes!

Mrs. Paulina Barnett se demandait, non sans tonnement, comment,
si on tait parti en dcembre, on aurait pu franchir cet icefield
boulevers, mais le lieutenant Hobson lui fit observer qu' cette
poque le champ de glace ne prsentait pas cet aspect. L'norme
pression, provoque par la banquise, ne s'tait pas alors
produite, et on aurait trouv un champ relativement uni. Le seul
obstacle avait donc t dans le dfaut de solidification, et non
ailleurs. Le passage tait impraticable, il est vrai, par suite
des asprits de l'icefield; mais au commencement de l'hiver, ces
asprits n'existaient pas.

Cependant, on s'approchait de la haute barrire. Presque toujours,
Kalumah prcdait la petite troupe. La vive et lgre indigne,
comme un chamois dans les roches alpestres, marchait d'un pied sr
au milieu des glaons. C'tait merveille de la voir courir ainsi,
sans une hsitation, sans une erreur, et suivre, d'instinct pour
ainsi dire, le meilleur passage dans ce labyrinthe d'icebergs.
Elle allait, venait, appelait, et on pouvait la suivre de
confiance.

Vers midi, la vaste base de la banquise tait atteinte, mais on
n'avait pas mis moins de trois heures  faire trois milles.

Quelle imposante masse que cette barrire de glaces, dont certains
sommets s'levaient  plus de quatre cents pieds au-dessus de
l'icefield! Les strates qui la formaient se dessinaient nettement.
Des teintes diverses, des nuances d'une extrme dlicatesse en
coloraient les parois glaces. On la voyait par longues places,
tantt irise, tantt jaspe, et partout nielle d'arabesques ou
piquete de paillettes lumineuses. Aucune falaise, si trangement
dcoupe qu'elle et t, n'aurait pu donner une ide de cette
banquise, opaque en un endroit, diaphane en un autre, et sur
laquelle la lumire et l'ombre produisaient les jeux les plus
tonnants.

Mais il fallait bien se garder de trop approcher ces masses
sourcilleuses, dont la solidit tait fort problmatique. Les
dchirements et les fracas taient frquents  l'intrieur. Il se
faisait l un travail de dsagrgation formidable. Les bulles
d'air, emprisonnes dans la masse, poussaient  sa destruction, et
l'on sentait bien tout ce qu'avait de fragile cet difice lev
par le froid, qui ne survivrait pas  l'hiver arctique, et qui se
rsoudrait en eau sous les rayons du soleil. Il y avait l de quoi
alimenter de vritables rivires!

Le lieutenant Hobson avait d prmunir ses compagnons contre le
danger des avalanches, qui  chaque instant dcouronnaient le
sommet de la banquise. Aussi la petite troupe n'en longeait-elle
la base qu' une certaine distance. Et on eut raison d'agir
prudemment, car, vers deux heures,  l'angle d'une valle que Mrs.
Paulina Barnett et ses compagnons se disposaient  traverser, un
bloc norme, pesant plus de cent tonnes, se dtacha du sommet de
la barrire de glace et tomba sur l'icefield avec un pouvantable
fracas. Le champ creva sous le choc et l'eau fut projete  une
grande hauteur. Fort heureusement, personne ne fut atteint par les
fragments du bloc, qui clata comme une bombe.

Depuis deux heures jusqu' cinq, on suivit une valle troite,
sinueuse, qui s'enfonait dans la banquise. La traversait-elle
dans toute sa largeur? C'est ce que l'on ne pouvait savoir. La
structure intrieure de la haute barrire put tre ainsi examine.
Les blocs qui la composaient taient rangs avec une plus grande
symtrie que sur son revtement extrieur. En plusieurs endroits
apparaissaient des troncs d'arbres, engags dans la masse, arbres
non d'essence polaire, mais d'essence tropicale. Venus videmment
par le courant du Gulf-Stream jusqu'aux rgions arctiques, ils
avaient t repris par les glaces et retourneraient  l'Ocan avec
elles. On vit aussi quelques paves, des restes de carnes et des
membrures de btiments.

Vers cinq heures, l'obscurit, dj assez grande, arrta
l'exploration. On avait fait deux milles environ dans la valle,
trs encombre et peu praticable, mais ses sinuosits empchaient
d'valuer le chemin parcouru en droite ligne.

Jasper Hobson donna alors le signal de halte. En une demi-heure,
Marbre et Sabine, arms de couteaux  neige, eurent creus une
grotte dans le massif. La petite troupe s'y blottit, soupa, et, la
fatigue aidant, s'endormit presque aussitt.

Le lendemain, tout le monde tait sur pied  huit heures, et
Jasper Hobson reprenait le chemin de la valle pendant un mille
encore, afin de reconnatre si elle ne traversait pas la banquise
dans toute sa largeur. D'aprs la situation du soleil, sa
direction, aprs avoir t vers le nord-est, semblait se rabattre
vers le sud-est.

 onze heures, le lieutenant Hobson et ses compagnons dbouchaient
sur le revers oppos de la banquise. Ainsi donc, on n'en pouvait
douter, le passage existait.

Toute cette partie orientale de l'icefield prsentait le mme
aspect que sa portion occidentale. Mme fouillis de glaces, mme
hrissement de blocs. Les icebergs et les hummocks s'tendaient 
perte de vue, spars par quelques parties planes, mais troites,
et coups de nombreuses crevasses dont les bords taient dj en
dcomposition. C'tait aussi la mme solitude, le mme dsert, le
mme abandonnement. Pas un animal, pas un oiseau.

Mrs. Paulina Barnett, monte au sommet d'un hummock, resta pendant
une heure  considrer ce paysage polaire, si triste au regard.
Elle songeait, malgr elle,  ce dpart qui avait t tent cinq
mois auparavant. Elle se reprsentait tout le personnel de la
factorerie, toute cette misrable caravane, perdue dans la nuit,
au milieu de ces solitudes glaces, et cherchant, parmi tant
d'obstacles et tant de prils,  gagner le continent amricain.

Le lieutenant Hobson l'arracha enfin  ses rveries.

Madame, lui dit-il, voil plus de vingt-quatre heures que nous
avons quitt le fort. Nous connaissons maintenant quelle est
l'paisseur de la banquise; et puisque nous avons promis de ne pas
prolonger notre absence au-del de quarante-huit heures, je crois
qu'il est temps de revenir sur nos pas.

Mrs. Paulina Barnett se rendit  cette observation. Le but de
l'exploration avait t atteint. La banquise n'offrait qu'une
paisseur mdiocre, et elle se dissoudrait assez promptement, sans
doute, pour livrer immdiatement passage au bateau de Mac Nap,
aprs la dbcle des glaces. Il ne restait donc plus qu' revenir,
car le temps pouvait changer, et des tourbillons de neige eussent
rendu peu praticable la valle transversale.

On djeuna, et on repartit vers une heure aprs midi.  cinq
heures, on campait comme la veille dans une hutte de glace, la
nuit s'y passait sans accident, et le lendemain, 9 mars, le
lieutenant Hobson donnait  huit heures du matin le signal du
dpart.

Le temps tait beau. Le soleil qui se levait dominait dj la
banquise et lanait quelques rayons  travers la valle. Jasper
Hobson et ses compagnons lui tournaient le dos, puisqu'ils
marchaient vers l'ouest, mais leurs yeux saisissaient l'clat des
rayons rverbrs par les parois de glace, qui s'entrecroisaient
devant eux.

Mrs. Paulina Barnett et Kalumah marchaient un peu en arrire,
causant, observant, et suivant les troits passages indiqus par
Sabine et Marbre. On esprait bien avoir retravers la banquise
pour midi, et franchi les trois milles qui la sparaient de l'le
Victoria avant une ou deux heures. De cette faon, les
excursionnistes seraient de retour au fort avec le coucher du
soleil. Ce seraient quelques heures de retard, mais dont leurs
compagnons n'auraient pas  s'inquiter srieusement.

On comptait sans un incident, que certainement aucune perspicacit
humaine ne pouvait prvoir.

Il tait dix heures environ, quand Marbre et Sabine, qui
marchaient  vingt pas en avant, s'arrtrent. Ils semblaient
discuter. Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett et la jeune indigne
les ayant rejoints, virent que Sabine, tenant sa boussole  la
main, la montrait  son compagnon, qui la considrait d'un air
tonn.

Voil une chose bizarre! s'cria-t-il, en s'adressant  Jasper
Hobson. Me direz-vous, mon lieutenant, de quel ct est situe
notre le par rapport  la banquise? Est-ce  l'est ou  l'ouest?

--  l'ouest, rpondit Jasper Hobson, assez surpris de cette
question, vous le savez bien, Marbre.

-- Je le sais bien!... je le sais bien!... rpondit Marbre, en
hochant la tte. Mais alors, si c'est  l'ouest, nous faisons
fausse route et nous nous loignons de l'le!

-- Comment! nous nous en loignons! dit le lieutenant, trs tonn
du ton affirmatif du chasseur.

-- Sans doute, mon lieutenant, rpondit Marbre, consultez la
boussole, et que je perde mon nom, si elle n'indique pas que nous
marchons vers l'est et non vers l'ouest!

-- Ce n'est pas possible! dit la voyageuse.

-- Regardez, madame, rpondit Sabine. En effet, l'aiguille
aimante marquait le nord dans une direction absolument oppose 
celle que l'on supposait. Jasper Hobson rflchit et ne rpondit
pas.

Il faut que nous nous soyons tromps ce matin en quittant notre
maison de glace, dit Sabine. Nous aurons pris  gauche au lieu de
prendre  droite.

-- Non! s'cria Mrs. Paulina Barnett, ce n'est pas possible! Nous
ne nous sommes pas tromps!

-- Mais... dit Marbre.

-- Mais, rpondit Mrs. Paulina Barnett, voyez le soleil! Est-ce
qu'il ne se lve plus dans l'est,  prsent? Or, comme nous lui
avons toujours tourn le dos depuis ce matin, et que nous le lui
tournons encore, il est manifeste que nous marchons vers l'ouest.
Donc, comme l'le est  l'ouest, nous la retrouverons en
dbouchant de la valle sur la partie occidentale de la banquise.

Marbre, stupfait de cet argument auquel il ne pouvait rpondre,
se croisa les bras.

Soit, dit Sabine, mais alors la boussole et le soleil sont en
contradiction complte?

-- Oui, en ce moment du moins, rpondit Jasper Hobson, et cela ne
tient uniquement qu' ceci: c'est que sous les hautes latitudes
borales, et dans les parages qui avoisinent le ple magntique,
il arrive quelquefois que les boussoles sont affoles, et que
leurs aiguilles donnent des indications absolument fausses.

-- Bon, dit Marbre, il faut donc poursuivre notre route en
continuant de tourner le dos au soleil?

-- Sans aucun doute, rpondit le lieutenant Hobson. Il me semble
qu'entre la boussole et le soleil, il n'y a pas  hsiter. Le
soleil ne se drange pas, lui!

La marche fut reprise, les marcheurs ayant le soleil derrire eux,
et il est certain qu'aux arguments de Jasper Hobson, arguments
tirs de la position de l'astre radieux, il n'y avait rien 
objecter.

La petite troupe s'avana donc dans la valle, mais pendant un
temps plus long qu'elle ne le supposait. Jasper Hobson comptait
avoir travers la banquise avant midi, et il tait plus de deux
heures, quand il se trouva enfin au dbouch de l'troit passage.

Ce retard, assez bizarre, n'avait pas laiss de l'inquiter, mais
que l'on juge de sa stupfaction profonde et de celle de ses
compagnons, quand, en prenant pied sur le champ de glace,  la
base de la banquise, ils n'aperurent plus l'le Victoria qu'ils
auraient d avoir en face d'eux!

Non! l'le, fort reconnaissable de ce ct, grce aux arbres qui
couronnaient le cap Michel, n'tait plus l!  sa place s'tendait
un immense champ de glace, sur lequel les rayons solaires, passant
par-dessus la banquise, s'tendaient  perte de vue!

Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Kalumah, les deux
chasseurs regardaient et se regardaient.

L'le devrait tre l! s'cria Sabine.

-- Et elle n'y est plus! rpondit Marbre. Ah a! mon lieutenant,
qu'est-elle devenue? Mrs. Paulina Barnett, abasourdie, ne savait
que rpondre. Jasper Hobson ne prononait pas une parole.

En ce moment, Kalumah s'approcha du lieutenant Hobson, lui toucha
le bras et dit:

Nous nous sommes gars dans la valle, nous l'avons remonte au
lieu de la descendre, et nous nous retrouvons  l'endroit o nous
tions hier, aprs avoir travers pour la premire fois la
banquise. Venez, venez!

Et machinalement, pour ainsi dire, le lieutenant Hobson, Mrs.
Paulina Barnett, Marbre, Sabine, se fiant  l'instinct de la jeune
indigne, se laissrent emmener, et s'engagrent de nouveau dans
l'troit passage, en revenant sur leurs pas. Et pourtant les
apparences taient contre Kalumah,  consulter la position du
soleil!

Mais Kalumah ne s'tait pas explique, et se contentait de
murmurer en marchant:

Marchons! vite! vite!

Le lieutenant, la voyageuse et leurs compagnons taient donc
extnus et se tranaient  peine, quand, la nuit venue, aprs
trois heures de route, ils se retrouvrent de l'autre ct de la
banquise. L'obscurit les empchait de voir si l'le tait l,
mais ils ne restrent pas longtemps dans l'incertitude.

En effet,  quelques centaines de pas, sur le champ de glace, des
rsines embrases se promenaient en tous sens et des coups de
fusil clataient dans l'air. On appelait.

 cet appel, la petite troupe rpondit, et fut bientt rejointe
par le sergent Long, Thomas Black, que l'inquitude sur le sort de
ses amis avait enfin tir de sa torpeur, et d'autres encore, qui
accoururent au-devant d'eux. Et, en vrit, ces pauvres gens
avaient t bien inquiets, car ils avaient lieu de supposer -- ce
qui tait vrai d'ailleurs, -- que Jasper Hobson et ses compagnons
s'taient gars en voulant regagner l'le.

Et pourquoi devaient-ils penser ainsi, eux qui taient rests au
Fort-Esprance? Pourquoi devaient-ils croire que le lieutenant et
sa petite troupe s'garerait au retour?

C'est que, depuis vingt-quatre heures, l'immense champ de glace et
l'le avec lui s'taient dplacs, et avaient fait un demi-tour
sur eux-mmes. C'est que, par suite de ce dplacement, ce n'tait
plus  l'ouest, mais  l'est de la banquise qu'il fallait
dsormais chercher l'le errante!




XVI.

La dbcle.


Deux heures aprs, tous taient rentrs au Fort-Esprance. Et le
lendemain, 10 mars, le soleil illumina d'abord cette partie du
littoral qui formait autrefois la portion occidentale de l'le. Le
cap Bathurst, au lieu de pointer au nord, pointait au sud. La
jeune Kalumah,  laquelle ce phnomne tait connu, avait eu
raison, et si le soleil ne s'tait pas tromp, la boussole, du
moins, n'avait pas eu tort!

Ainsi donc, l'orientation de l'le Victoria tait encore une fois
change et plus compltement. Depuis le moment o elle s'tait
dtache de la terre amricaine, l'le avait fait un demi-tour sur
elle-mme, et non seulement l'le, mais aussi l'immense icefield
qui l'emprisonnait. Ce dplacement sur son centre prouvait que le
champ de glace ne se reliait plus au continent, qu'il s'tait
dtach du littoral, et, consquemment, que la dbcle ne pouvait
tarder  se produire.

En tout cas, dit le lieutenant Hobson  Mrs. Paulina Barnett, ce
changement de front ne peut que nous tre favorable. Le cap
Bathurst et le Fort-Esprance se sont tourns vers le sud-est,
c'est--dire vers le point qui se rapproche le plus du continent,
et maintenant la banquise, qui n'et laiss qu'un troit et
difficile passage  notre embarcation, ne s'lve plus entre
l'Amrique et nous.

-- Ainsi, tout est pour le mieux? demanda Mrs. Paulina Barnett, en
souriant.

-- Tout est pour le mieux, madame, rpondit Jasper Hobson, qui
avait justement apprci les consquences du changement
d'orientation de l'le Victoria.

Du 10 au 21 mars, aucun incident ne se produisit, mais on pouvait
dj pressentir les approches de la saison nouvelle. La
temprature se maintenait entre quarante-trois et cinquante degrs
Fahrenheit (6 et 10 centigr. au-dessus de zro). Sous
l'influence du dgel, la rupture des glaces tendait  se faire
subitement. De nouvelles crevasses s'ouvraient, et l'eau libre se
projetait  la surface du champ. Suivant l'expression pittoresque
des baleiniers, ces crevasses taient autant de blessures par
lesquelles l'icefield saignait. Le fracas des glaons qui se
brisaient tait comparable alors  des dtonations d'artillerie.
Une pluie assez chaude, qui tomba pendant plusieurs jours, ne
pouvait manquer d'activer la dissolution de la surface solidifie
de la mer.

Les oiseaux qui avaient abandonn l'le errante au commencement de
l'hiver revinrent en grand nombre, ptarmigans, guillemots,
puffins, canards, etc. Marbre et Sabine en turent un certain
nombre, dont quelques-uns portaient encore au cou le billet que le
lieutenant et la voyageuse leur avaient confi quelques mois
auparavant. Des bandes de cygnes blancs reparurent aussi et firent
retentir les airs du son de leur clatante trompette. Quant aux
quadrupdes, rongeurs et carnassiers, ils continuaient de
frquenter, suivant leur habitude, les environs de la factorerie,
comme de vritables animaux domestiques.

Presque chaque jour, toutes les fois que l'tat du ciel le
permettait, le lieutenant Hobson prenait hauteur. Quelquefois
mme, Mrs. Paulina Barnett, devenue fort habile au maniement du
sextant, l'aidait ou le remplaait mme dans ses observations. Il
tait trs important, en effet, de constater les moindres
changements qui se seraient effectus en latitude ou en longitude
dans la position de l'le. La grave question des deux courants
tait toujours pendante, et de savoir si, aprs la dbcle, on
serait emport au sud ou au nord, voil ce qui proccupait par-
dessus tout Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett.

Il faut dire que cette vaillante femme montrait en tout et
toujours une nergie suprieure  son sexe. Ses compagnons la
voyaient chaque jour, bravant les fatigues, le mauvais temps, sous
la pluie, sous la neige, oprant une reconnaissance de quelque
partie de l'le, s'aventurant  travers l'icefield  demi
dcompos; puis,  son retour, rglant la vie intrieure de la
factorerie, prodiguant ses soins et ses conseils, et toujours
activement seconde par sa fidle Madge.

Mrs. Paulina Barnett avait courageusement envisag l'avenir, et
des craintes qui l'assaillaient parfois, de certains
pressentiments que son esprit ne pouvait dissiper, elle ne
laissait jamais rien paratre. C'tait toujours la femme
confiante, encourageante que l'on connat, et personne n'aurait pu
deviner sous son humeur gale les vives proccupations dont elle
ne pouvait tre exempte. Jasper Hobson l'admirait profondment.

Il avait aussi une entire confiance en Kalumah, et il s'en
rapportait souvent  l'instinct naturel de la jeune Esquimaude,
absolument comme un chasseur se fie  l'instinct de son chien.
Kalumah, trs intelligente, d'ailleurs, tait familiarise avec
tous les incidents comme avec tous les phnomnes des rgions
polaires.  bord d'un baleinier, elle et certainement remplac
avec avantage l'icemaster, ce pilote auquel est spcialement
confie la direction du navire au milieu des glaces. Chaque jour,
Kalumah allait reconnatre l'tat de l'icefield, et rien qu'au
bruit des icebergs qui se fracassaient au loin, la jeune indigne
devinait les progrs de la dcomposition. Jamais, aussi, pied plus
sr que le sien ne s'tait aventur sur les glaons. D'instinct,
elle sentait lorsque la glace, pourrie par-dessous, n'offrait
plus qu'un point d'appui trop fragile, et elle cheminait sans une
seule hsitation  travers l'icefield trou de crevasses.

Du 20 au 30 mars, le dgel fit de rapides progrs. Les pluies
furent abondantes et activrent la dissolution des glaces. On
pouvait esprer qu'avant peu l'icefield se diviserait, et peut-
tre quinze jours ne se passeraient-ils pas sans que le lieutenant
Hobson, profitant des eaux libres, pt lancer son navire  travers
les glaces. Ce n'tait point un homme  hsiter, quand il pouvait
redouter, d'ailleurs, que l'le ft entrane au nord, pour peu
que le courant du Kamtchatka l'emportt sur le courant de Behring.

Mais, rptait souvent Kalumah, cela n'est pas  craindre. La
dbcle ne remonte pas, elle descend, et le danger est l!
disait-elle, en montrant le sud, o s'tendait l'immense mer du
Pacifique.

La jeune Esquimaude tait absolument affirmative. Le lieutenant
Hobson connaissait son opinion bien arrte sur ce point, et il se
rassurait, car il ne considrait pas comme un danger que l'le
allt se perdre dans les eaux du Pacifique. En effet, auparavant,
tout le personnel de la factorerie serait embarqu  bord de la
chaloupe, et le trajet serait ncessairement court pour gagner
l'un ou l'autre continent, puisque le dtroit formait un vritable
entonnoir entre le cap Oriental, sur la cte asiatique, et le cap
du Prince-de-Galles, sur la cte amricaine.

On comprend donc avec quelle attention il fallait surveiller les
moindres dplacements de l'le. Le point dut donc tre fait toutes
les fois que le permit l'tat du ciel, et, ds cette poque, le
lieutenant Hobson et ses compagnons prirent toutes les prcautions
en prvision d'un embarquement prochain, et peut-tre prcipit.

Comme on le pense bien, les travaux spciaux  l'exploitation de
la factorerie, c'est--dire les chasses, l'entretien des trappes,
furent abandonns. Les magasins regorgeaient de fourrures, qui
seraient perdues pour la plus grande partie. Les chasseurs et les
trappeurs chmaient donc. Quant au matre charpentier et  ses
hommes, ils avaient achev l'embarcation, et en attendant le
moment de la lancer  l'eau, quand la mer serait libre, ils
s'occuprent de consolider la maison principale du fort, qui,
pendant la dbcle, serait peut-tre expose  subir une pression
considrable des glaons du littoral, si le cap Bathurst ne leur
opposait pas un obstacle suffisant. De forts tanons furent donc
appliqus aux murailles de bois. On disposa  l'intrieur des
chambres des tais placs verticalement, qui multiplirent les
points d'appui aux poutres du plafond. La maison, dont les fermes
furent renforces par des jambettes et des arcs-boutants, put ds
lors supporter des poids considrables, car il tait pour ainsi
dire casemat. Ces divers travaux s'achevrent dans les premiers
jours d'avril, et l'on put constater bientt non seulement leur
utilit, mais aussi leur opportunit.

Cependant, les symptmes de la saison nouvelle s'accusaient
davantage chaque jour. Ce printemps tait singulirement prcoce,
car il succdait  un hiver qui avait t si trangement doux pour
des rgions polaires. Quelques bourgeons apparaissaient aux
arbres. L'corce des bouleaux, des saules, des arbousiers, se
gonflait en maint endroit sous la sve dgele. Les mousses
nuanaient d'un vert ple les talus exposs directement au soleil,
mais elles ne devaient pas fournir une rcolte abondante, car les
rongeurs, accumuls aux environs du fort et friands de nourriture,
leur laissaient  peine le temps de sortir de terre.

Si quelqu'un fut malheureux alors, ce fut sans contredit l'honnte
caporal. L'poux de Mrs. Joliffe tait, on le sait, prpos  la
garde des terrains ensemencs par sa femme. En toute autre
circonstance, il n'aurait eu  dfendre que du bec de ces pillards
ails, guillemots ou puffins, sa moisson d'oseille et de
chochlarias. Un mannequin et suffi  effrayer ces voraces
oiseaux, et  plus forte raison le caporal en personne. Mais,
cette fois, aux oiseaux se joignaient tous les rongeurs et
ruminants de la faune arctique. L'hiver ne les avait point
chasss; l'instinct du danger les retenait aux abords de la
factorerie, et rennes, livres polaires, rats musqus,
musaraignes, martres, etc., bravaient toutes les menaces du
caporal. Le pauvre homme n'y pouvait suffire. Quand il dfendait
un bout de son champ, on dvorait l'autre.

Certes, il et t plus sage de laisser  ces nombreux ennemis une
rcolte qu'on ne pourrait pas utiliser, puisque la factorerie
devait tre abandonne sous peu. C'tait mme le conseil que Mrs.
Paulina Barnett donnait  l'entt caporal, quand celui-ci, vingt
fois par jour, venait la fatiguer de ses condolances; mais le
caporal Joliffe ne voulait absolument rien entendre.

Tant de peine perdue! rptait-il. Quitter un tel tablissement
quand il est en voie de prosprit! Sacrifier ces graines que
madame Joliffe et moi, nous avons semes avec tant de
sollicitude!... Ah! madame! il me prend quelquefois l'envie de
vous laisser partir, vous et tous les autres, et de rester ici
avec mon pouse! Je suis sr que la Compagnie consentirait  nous
abandonner cette le en toute proprit...

 cette rflexion saugrenue, Mrs. Paulina Barnett ne pouvait
s'empcher de rire, et elle renvoyait le caporal  sa petite
femme, qui, elle, avait fait depuis longtemps le sacrifice de son
oseille, de ses chochlarias et autres antiscorbutiques, dsormais
sans emploi.

Il convient d'ajouter ici que la sant des hiverneurs, hommes et
femmes, tait excellente. La maladie, au moins, les avait
pargns. Le bb lui-mme avait parfaitement repris et poussait 
merveille sous les premiers rayons de printemps.

Pendant les journes des 2, 3, 4 et 5 avril, le dgel continua
franchement. La chaleur tait sensible, mais le temps couvert. La
pluie tombait frquemment, et  grosses gouttes. Le vent soufflait
du sud-ouest, tout charg des chaudes molcules du continent. Mais
dans cette atmosphre embrume, il fut impossible de faire une
seule observation. Ni soleil, ni lune, ni toile n'apparurent 
travers ce rideau opaque. Circonstance regrettable, puisqu'il
tait si important d'observer les moindres mouvements de l'le
Victoria.

Ce fut dans la nuit du 7 au 8 avril, que la dbcle commena
vritablement. Au matin, le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina,
Kalumah et le sergent Long, s'tant ports sur le sommet du cap
Bathurst, constatrent une certaine modification de la banquise.
L'norme barrire, partage presque en son milieu, formait alors
deux parties distinctes, et il semblait que la portion suprieure
cherchait  s'lever vers le nord.

tait-ce donc l'influence du courant kamtchatkal qui se faisait
sentir? L'le errante allait-elle prendre la mme direction? On
comprend combien furent vives les craintes du lieutenant et de ses
compagnons. Leur sort pouvait se dcider en quelques heures, car
si la fatalit les entranait au nord pendant quelques centaines
de milles encore, ils auraient grand-peine  regagner le continent
sur une embarcation aussi petite que la leur.

Malheureusement, les hiverneurs n'avaient aucun moyen d'apprcier
la valeur et la nature du dplacement qui se produisait.
Toutefois, on put constater que l'le ne se mouvait pas encore, --
du moins dans le sens de la banquise, puisque le mouvement de
celle-ci tait sensible. Il paraissait donc probable qu'une
portion de l'icefield s'tait spare et remontait au nord, tandis
que celle qui enveloppait l'le demeurait encore immobile.

Du reste, ce dplacement de la haute barrire de glace n'avait
aucunement modifi les opinions de la jeune Esquimaude. Kalumah
soutenait que la dbcle se ferait vers le sud, et que la banquise
elle-mme ne tarderait pas  ressentir l'influence du courant de
Behring. Kalumah, au moyen d'un petit morceau de bois, avait
figur sur le sable la disposition du dtroit, afin de se mieux
faire comprendre, et, aprs en avoir trac la direction, elle
montrait que l'le, en le suivant, se rapprocherait de la cte
amricaine. Aucune objection ne put branler son ide  cet gard,
et, vraiment, on se sentait presque rassur en coutant
l'intelligente indigne s'expliquer d'une manire si affirmative.

Cependant, les journes du 8, du 9 et du 10 avril semblrent
donner tort  Kalumah. La portion septentrionale de la banquise
s'loigna de plus en plus vers le nord. La dbcle s'oprait 
grand bruit et sur une vaste chelle. La dislocation se
manifestait sur tous les points du littoral avec un fracas
assourdissant. Il tait impossible de s'entendre en plein air. Des
dtonations retentissaient incessamment, comparables aux dcharges
continues d'une formidable artillerie.  un demi-mille du rivage,
dans tout le secteur domin par le cap Bathurst, les glaons
commenaient dj  s'lever les uns sur les autres. La banquise
s'tait alors casse en morceaux nombreux, qui faisaient autant de
montagnes et drivaient vers le nord. Du moins, c'tait le
mouvement apparent de ces icebergs. Le lieutenant Hobson, sans le
dire, tait de plus en plus inquiet, et les affirmations de
Kalumah ne parvenaient pas  le rassurer. Il faisait des
objections, auxquelles la jeune Esquimaude rsistait
opinitrement.

Enfin, un jour -- dans la matine du 11 avril --, Jasper Hobson
montra  Kalumah les derniers icebergs qui allaient disparatre
dans le nord, et il la pressa encore une fois d'arguments que les
faits semblaient rendre irrfutables.

Eh bien, non! non! rpondit Kalumah avec une conviction plus
enracine que jamais dans son esprit, non! Ce n'est pas la
banquise qui remonte au nord, c'est notre le qui descend au sud!

Kalumah avait raison peut-tre! Jasper Hobson fut extrmement
frapp de sa rponse si affirmative. Il tait vraiment possible
que le dplacement de la banquise ne ft qu'apparent, et qu'au
contraire, l'le Victoria, entrane par le champ de glace,
drivt vers le dtroit. Mais cette drive, si elle existait, on
ne pouvait la constater, on ne pouvait l'estimer, on ne pouvait la
relever ni en longitude, ni en latitude.

En effet, le temps non seulement demeurait couvert et impropre aux
observations, mais, par malheur, un phnomne, particulier aux
rgions polaires, le rendit encore plus obscur et restreignit
absolument le champ de la vision.

En effet, prcisment au moment de cette dbcle, la temprature
s'tait abaisse de plusieurs degrs. Un brouillard intense
enveloppa bientt tous ces parages de la mer Arctique, mais ce
n'tait point un brouillard ordinaire. Le sol se recouvrit,  sa
surface, d'une crote blanche, trs distincte de la gele, --
celle-ci n'tant qu'une vapeur aqueuse qui se congle aprs sa
prcipitation. Les particules trs dlies qui composaient ce
brouillard s'attachaient aux arbres, aux arbustes, aux murailles
du fort,  tout ce qui faisait saillie, et y formaient bientt une
couche paisse, que hrissaient des fibres prismatiques ou
pyramidales, dont la pointe se dirigeait du ct du vent.

Jasper Hobson reconnut alors ce mtore dont les baleiniers et les
hiverneurs ont souvent not l'apparition, au printemps, dans les
rgions polaires.

Ce n'est point un brouillard, dit-il  ses compagnons, c'est un
frost-rime, une fume-gele, une vapeur dense, qui se maintient
dans un tat complet de conglation.

Mais, brouillard ou fume-gele, l'apparition de ce mtore n'en
tait pas moins regrettable, car il occupait une hauteur de cent
pieds, au moins, au-dessus du niveau de la mer, et telle tait sa
complte opacit que, places  trois pas l'une de l'autre, deux
personnes ne pouvaient s'apercevoir.

Le dsappointement des hiverneurs fut grand. Il semblait que la
nature ne voult leur pargner aucun ennui. C'tait au moment o
se produisait la dbcle, au moment o l'le errante allait
redevenir libre des liens qui l'enchanaient depuis tant de mois,
au moment enfin o ses mouvements devaient tre surveills avec
plus d'attention, que ce brouillard venait empcher toute
observation!

Et ce fut ainsi pendant quatre jours! Le frost-rime ne se
dissipa que le 15 avril. Pendant la matine, une violente brise du
sud le dchira et l'anantit.

Le soleil brillait. Le lieutenant Hobson se jeta sur ses
instruments. Il prit hauteur, et le rsultat de ses calculs pour
les coordonnes actuelles de l'le fut celui-ci:

Latitude: 6957';
Longitude: 17933'.

Kalumah avait eu raison. L'le Victoria, saisie par le courant de
Behring, drivait vers le sud.




XVII.

L'avalanche.


Les hiverneurs se rapprochaient donc enfin des parages plus
frquents de la mer de Behring. Ils n'avaient plus  craindre
d'tre entrans au nord. Il ne s'agissait plus que de surveiller
le dplacement de l'le et d'en estimer la vitesse, qui, en raison
des obstacles, devait tre fort ingale. C'est  quoi s'occupa
trs minutieusement Jasper Hobson, qui prit tour  tour des
hauteurs de soleil et d'toiles. Le lendemain mme, 16 avril,
aprs observation, il calcula que si la vitesse restait uniforme,
l'le Victoria atteindrait vers le commencement de mai le Cercle
polaire, dont quatre degrs au plus la sparaient en latitude.

Il tait supposable qu'alors l'le, engage dans la partie
resserre du dtroit, demeurerait stationnaire jusqu'au moment o
la dbcle lui ferait place.  ce moment, l'embarcation serait
mise  flot, et l'on ferait voile vers le continent amricain.

On le sait, grce aux prcautions prises, tout tait prt pour un
embarquement immdiat.

Les habitants de l'le attendirent donc avec plus de patience et
surtout plus de confiance que jamais. Ils sentaient bien, ces
pauvres gens tant prouvs, qu'ils touchaient au dnouement et
qu'ils passeraient si prs de l'une ou de l'autre cte, que rien
ne pourrait les empcher d'y atterrir en quelques jours.

Cette perspective ranima le coeur et l'esprit des hiverneurs. Ils
retrouvrent cette gaiet naturelle que les dures preuves avaient
chasse depuis longtemps. Les repas redevinrent joyeux, d'autant
plus que les provisions ne manquaient pas, et que le programme
nouveau n'en prescrivait pas l'conomie. Au contraire. Puis,
l'influence du printemps se faisait sentir, et chacun aspirait
avec une vritable ivresse les brises plus tides qu'il apportait.

Pendant les jours suivants, plusieurs excursions furent faites 
l'intrieur de l'le et sur le littoral. Ni les animaux 
fourrures, ni les ruminants, ni les carnassiers ne pouvaient
songer maintenant  l'abandonner, puisque le champ de glace qui
l'emprisonnait, dtach de la cte amricaine -- ce que prouvait
son mouvement de drive --, ne leur et pas permis de mettre pied
sur le continent.

Aucun changement ne s'tait produit sur l'le, ni au cap Esquimau,
ni au cap Michel, ni sur aucune autre partie du littoral. Rien 
l'intrieur, ni dans les bois taillis, ni sur les bords du lagon.
La grande entaille, qui s'tait creuse pendant la tempte aux
environs du cap Michel, s'tait entirement referme pendant
l'hiver, et aucune autre fissure ne se manifestait  la surface du
sol.

Pendant ces excursions, on aperut des bandes de loups qui
parcouraient  grand train les diverses portions de l'le. De
toute la faune, ces farouches carnassiers taient les seuls que le
sentiment d'un danger commun n'et pas familiariss.

On revit plusieurs fois le sauveur de Kalumah. Ce digne ours se
promenait mlancoliquement sur les plaines dsertes, et s'arrtait
quand les explorateurs venaient  passer. Quelquefois mme, il les
suivait jusqu'au fort, sachant bien qu'il n'avait rien  craindre
de ces braves gens qui ne pouvaient lui en vouloir.

Le 20 avril, le lieutenant Hobson constata que l'le errante
n'avait point suspendu son mouvement de drive vers le sud. Ce qui
restait de la banquise, c'est--dire les icebergs de sa partie
sud, la suivaient dans son dplacement, mais les points de repre
manquaient, et on ne pouvait reconnatre ces changements de
position que par les observations astronomiques.

Jasper Hobson fit alors faire plusieurs sondages en quelques
endroits du sol, notamment au pied du cap Bathurst et sur les
rives du lagon. Il voulait connatre quelle tait l'paisseur de
la crote de glace qui supportait la terre vgtale. Il fut
constat que cette paisseur ne s'tait pas accrue pendant
l'hiver, et que le niveau gnral de l'le ne semblait point
s'tre relev au-dessus de la mer. On en conclut donc qu'on ne
saurait trop tt quitter ce sol fragile, qui se dissoudrait
rapidement, ds qu'il serait baign par les eaux plus chaudes du
Pacifique.

Vers cette poque, le 25 avril, l'orientation de l'le fut encore
une fois change. Le mouvement de rotation de tout l'icefield
s'accomplit de l'est  l'ouest sur un quart et demi de
circonfrence. Le cap Bathurst projeta ds lors sa pointe vers le
nord-ouest. Les derniers restes de banquise fermrent alors
l'horizon du nord. Il tait donc bien prouv que le champ de glace
se mouvait librement dans le dtroit et ne confinait encore 
aucune terre.

Le moment fatal approchait. Les observations diurnes ou nocturnes
donnaient avec prcision la situation de l'le et, par consquent,
celle de l'icefield. Au 30 avril, tout l'ensemble drivait par le
travers de la baie Kotzebue, large chancrure triangulaire qui
mord profondment la cte amricaine. Dans sa partie mridionale
s'allongeait le cap du Prince-de-Galles, qui arrterait peut-tre
l'le errante, pour peu qu'elle ne tnt pas exactement le milieu
de l'troite passe.

Le temps tait assez beau alors, et, frquemment, la colonne de
mercure accusait cinquante degrs Fahrenheit (10 centigr. au-
dessus de zro). Les hiverneurs avaient quitt depuis quelques
semaines leurs vtements d'hiver. Ils taient toujours prts 
partir. L'astronome Thomas Black avait dj transport dans la
chaloupe, qui reposait sur le chantier, son bagage de savant, ses
instruments, ses livres. Une certaine quantit de provisions tait
galement embarque, ainsi que quelques-unes des plus prcieuses
fourrures.

Le 2 mai, d'une observation trs minutieuse, il rsulta que l'le
Victoria avait une tendance  se porter vers l'est, et,
consquemment,  rechercher le continent amricain. C'tait l une
circonstance heureuse, car le courant du Kamtchatka, on le sait,
longe le littoral asiatique, et on ne pouvait, par consquent,
plus craindre d'tre repris par lui. Les chances se dclaraient
donc enfin pour les hiverneurs!

Je crois que nous avons fatigu le sort contraire, madame, dit
alors le sergent Long  Mrs. Paulina Barnett. Nous touchons au
terme de nos malheurs, et j'estime que nous n'avons plus rien 
redouter.

-- En effet, rpondit Mrs. Paulina Barnett, je le crois comme
vous, sergent Long, et il est sans doute heureux que nous ayons d
renoncer, il y a quelques mois,  ce voyage  travers le champ de
glace. La Providence nous protgeait en rendant l'icefield
impraticable pour nous.

Mrs. Paulina Barnett avait raison, sans doute, de parler ainsi. En
effet, que de dangers, que d'obstacles sems sur cette route
pendant l'hiver, que de fatigues au milieu d'une longue nuit
arctique, et  cinq cents milles de la cte!

Le 5 mai, Jasper Hobson annona  ses compagnons que l'le
Victoria venait de franchir le Cercle polaire. Elle rentrait enfin
dans cette zone du sphrode terrestre que le soleil n'abandonne
jamais, mme pendant sa plus grande dclinaison australe. Il
sembla  tous ces braves gens qu'ils revenaient dans le monde
habit.

On but quelques bons coups ce jour-l, et on arrosa le Cercle
polaire comme on et fait de l'quateur,  bord d'un btiment
coupant la ligne pour la premire fois.

Dsormais, il n'y avait plus qu' attendre le moment o les
glaces, disloques et  demi fondues, pourraient livrer passage 
l'embarcation qui emporterait toute la colonie avec elle!

Pendant la journe du 7 mai, l'le prouva encore un changement
d'orientation d'un quart de circonfrence. Le cap Bathurst
pointait maintenant au nord, ayant au-dessus de lui les masses qui
taient restes debout de l'ancienne banquise. Il avait donc  peu
prs repris l'orientation que lui assignaient les cartes
gographiques,  l'poque o il tait fix au continent amricain.
L'le avait fait un tour complet sur elle-mme, et le soleil
levant avait successivement salu tous les points de son littoral.

L'observation du 8 mai fit aussi connatre que l'le, immobilise,
tenait  peu prs le milieu de la passe,  moins de quarante
milles du cap du Prince-de-Galles. Ainsi donc, la terre tait l,
 une distance relativement courte, et le salut de tous dut
paratre assur.

Le soir, on fit un bon souper dans la grande salle. Des toasts
furent ports  Mrs. Paulina Barnett et au lieutenant Hobson.

Cette nuit mme, le lieutenant rsolut d'aller observer les
changements qui avaient pu se produire au sud dans le champ de
glace, qui prsenterait peut-tre quelque ouverture praticable.

Mrs. Paulina Barnett voulait accompagner Jasper Hobson pendant
cette exploration, mais celui-ci obtint qu'elle prendrait quelque
repos, et il n'emmena avec lui que le sergent Long. Mrs. Paulina
Barnett se rendit aux instances du lieutenant, et elle rentra dans
la maison principale avec Madge et Kalumah. De leur ct, les
soldats et les femmes avaient regagn leurs couchettes accoutumes
dans l'annexe qui leur tait rserve.

La nuit tait belle. En l'absence de la lune, les constellations
brillaient d'un clat magnifique. Une sorte de lumire extrmement
diffuse, rverbre par l'icefield, clairait lgrement
l'atmosphre et prolongeait la porte du regard. Le lieutenant
Hobson et le sergent Long, quittant le fort  neuf heures, se
dirigrent vers la portion du littoral comprise entre le port
Barnett et le cap Michel.

Les deux explorateurs suivirent le rivage sur un espace de deux 
trois milles. Mais quel aspect prsentait toujours le champ de
glace! Quel bouleversement! quel chaos! Qu'on se figure une
immense concrtion de cristaux capricieux, une mer subitement
solidifie au moment o elle est dmonte par l'ouragan. De plus,
les glaces ne laissaient encore aucune passe libre entre elles, et
une embarcation n'et pu s'y aventurer.

Jasper Hobson et le sergent Long, causant et observant,
demeurrent sur le littoral jusqu' minuit. Voyant que toutes
choses demeuraient dans l'tat, ils rsolurent alors de retourner
au Fort-Esprance, afin de prendre, eux aussi, quelques heures de
repos.

Tous deux avaient fait une centaine de pas et se trouvaient dj
sur l'ancien lit dessch de la Paulina-river, quand un bruit
inattendu les arrta. C'tait comme un grondement lointain qui se
serait produit dans la partie septentrionale du champ de glace.
L'intensit de ce bruit s'accrut rapidement, et mme il prit
bientt des proportions formidables. Quelque phnomne puissant
s'accomplissait videmment dans ces parages, et, particularit peu
rassurante, le lieutenant Hobson crut sentir le sol de l'le
trembler sous ses pieds.

Ce bruit-l vient du ct de la banquise! dit le sergent Long.
Que se passe-t-il?...

Jasper Hobson ne rpondit pas, et, inquiet au plus haut point, il
entrana son compagnon vers le littoral.

Au fort! Au fort! s'cria le lieutenant Hobson. Peut-tre une
dislocation des glaces se sera-t-elle produite, et pourrons-nous
lancer notre embarcation  la mer!

Et tous deux coururent  perte d'haleine par le plus court et dans
la direction du Fort-Esprance.

Mille penses assigeaient leur esprit. Quel nouveau phnomne
produisait ce bruit inattendu? Les habitants endormis du fort
avaient-ils connaissance de cet incident? Oui, sans doute, car les
dtonations, dont l'intensit redoublait d'instant en instant,
eussent suffi, suivant la vulgaire expression,  rveiller un
mort!

En vingt minutes, Jasper Hobson et le sergent Long eurent franchi
les deux milles qui les sparaient du Fort-Esprance. Mais, avant
mme d'tre arrivs  l'enceinte palissade, ils avaient aperu
leurs compagnons, hommes, femmes, qui fuyaient en dsordre,
pouvants, poussant des cris de dsespoir.

Le charpentier Mac Nap vint au lieutenant, tenant son petit enfant
dans ses bras.

Voyez! monsieur Hobson, dit-il en entranant le lieutenant vers
un monticule qui s'levait  quelques pas en arrire de
l'enceinte.

Jasper Hobson regarda.

Les derniers restes de la banquise, qui, avant son dpart, se
trouvaient encore  deux milles au large, s'taient prcipits sur
le littoral. Le cap Bathurst n'existait plus, et sa masse de terre
et de sable, balaye par les icebergs, recouvrait l'enceinte du
fort. La maison principale et les btiments y attenant au nord
avaient disparu sous l'norme avalanche. Au milieu d'un bruit
pouvantable, on voyait des glaons monter les uns sur les autres
et retomber en crasant tout sur leur passage. C'tait comme un
assaut de blocs de glace qui marchait sur l'le.

Quant au bateau construit au pied du cap, il tait ananti... La
dernire ressource des infortuns hiverneurs avait disparu!

En ce moment mme, le btiment qu'occupaient nagure les soldats,
les femmes, et dont tous avaient pu se tirer  temps, s'effondra
sous la chute d'un norme bloc de glace. Ces malheureux jetrent
au ciel un cri de dsespoir.

Et les autres!... nos compagnes!... s'cria le lieutenant avec
l'accent de la plus effroyable pouvante.

-- L! rpondit Mac Nap, en montrant la masse de sable, de terre
et de glaons, sous laquelle avait entirement disparu la maison
principale.

Oui! sous cet entassement tait enfouie Mrs. Paulina Barnett, et,
avec elle, Madge, Kalumah, Thomas Black, que l'avalanche avait
surpris dans leur sommeil!




XVIII.

Tous au travail.


Un cataclysme pouvantable s'tait produit. La banquise s'tait
jete sur l'le errante! Enfonce  une grande profondeur au-
dessous du niveau de la mer,  une profondeur quintuple de la
hauteur dont elle mergeait, elle n'avait pu rsister  l'action
des courants sous-marins. S'ouvrant un chemin  travers les glaces
disjointes, elle s'tait prcipite en grand sur l'le Victoria,
qui, pousse par ce puissant moteur, drivait rapidement vers le
sud.

Au premier moment, avertis par les bruits de l'avalanche qui
crasait le chenil, l'table et la maison principale de la
factorerie, Mac Nap et ses compagnons avaient pu quitter leur
logement menac. Mais dj l'oeuvre de destruction s'tait
accomplie. De ces demeures, il n'y avait plus trace! Et maintenant
l'le entranait ses habitants avec elle vers les abmes de
l'Ocan! Mais peut-tre, sous les dbris de l'avalanche, leur
vaillante compagne, Paulina Barnett, Madge, la jeune Esquimaude,
l'astronome vivaient-ils encore? Il fallait arriver  eux, ne dt-
on plus trouver que leurs cadavres.

Le lieutenant Hobson, d'abord atterr, reprit son sang-froid, et
s'cria:

Aux pioches et aux pics! La maison tait solide! Elle a pu
rsister.  l'ouvrage!

Les outils et les pics ne manquaient pas. Mais, en ce moment, on
ne pouvait s'approcher de l'enceinte. Les glaons y roulaient du
sommet des icebergs dcouronns, dont quelques-uns, parmi les
restes de cette banquise, s'levaient encore  deux cents pieds
au-dessus de l'le Victoria. Que l'on s'imagine ds lors la
puissance d'crasement de ces masses branles qui semblaient
surgir de toute la partie septentrionale de l'horizon. Le
littoral, dans cette portion comprise entre l'ancien cap Bathurst
et le cap Esquimau, tait non seulement domin, mais envahi par
ces montagnes mouvantes. Irrsistiblement pousses, elles
s'avanaient dj d'un quart de mille au-del du rivage.  chaque
instant, un tressaillement du sol et une dtonation clatante
annonaient qu'une de ces masses s'abattait. Consquence
effroyable, on pouvait craindre que l'le ne ft submerge sous un
tel poids. Une dnivellation trs sensible indiquait que toute
cette partie du rivage s'enfonait peu  peu, et dj la mer
s'avanait en longues nappes jusqu'aux approches du lagon.

La situation des hiverneurs tait terrible, et, pendant tout le
reste de la nuit, sans rien pouvoir tenter pour sauver leurs
compagnons, repousss de l'enceinte par les avalanches, incapables
de lutter contre cet envahissement, incapables de le dtourner,
ils durent attendre, en proie au plus sombre dsespoir.

Le jour parut enfin. Quel aspect offraient ces environs du cap
Bathurst! L o s'tendait le regard, l'horizon tait maintenant
ferm par la barrire de glace. Mais l'envahissement semblait tre
arrt, au moins momentanment. Cependant,  et l, quelques
blocs s'croulaient encore du sommet des icebergs mal quilibrs.
Mais leur masse entire, profondment engage sous les eaux, par
sa base, communiquait maintenant  l'le toute la force de drive
qu'elle puisait dans les profondeurs du courant, et l'le s'en
allait au sud, c'est--dire  l'abme, avec une vitesse
considrable.

Ceux qu'elle entranait avec elle ne s'en apercevaient seulement
pas. Ils avaient des victimes  sauver, et, parmi elles, cette
courageuse et bien-aime femme, pour laquelle ils auraient donn
leur vie. C'tait maintenant l'heure d'agir. On pouvait aborder
l'enceinte. Il ne fallait pas perdre un instant. Depuis six heures
dj, les malheureux taient enfouis sous les dbris de
l'avalanche.

On l'a dit, le cap Bathurst n'existait plus. Repouss par un
norme iceberg, il s'tait renvers en grand sur la factorerie,
brisant l'embarcation, couvrant ensuite le chenil et l'table,
qu'il avait crass avec les animaux qu'ils renfermaient. Puis, la
maison principale avait disparu sous la couche de sable et de
terre, que des blocs amasss sur une hauteur de cinquante 
soixante pieds accablaient de leur poids. La cour du fort tait
comble. De la palissade on ne voyait plus un seul poteau. C'tait
sous cette masse de glaons, de terre et de sable, et au prix d'un
travail effrayant, qu'il fallait chercher les victimes.

Avant de se remettre  l'oeuvre, le lieutenant Hobson appela le
matre charpentier.

Mac Nap, lui demanda-t-il, pensez-vous que la maison ait pu
supporter le poids de l'avalanche?

-- Je le crois, mon lieutenant, rpondit Mac Nap, et je serais
presque tent de l'affirmer. Nous avions consolid cette maison,
vous le savez. Son toit tait casemat, et les poutres places
verticalement entre les planchers et les plafonds ont d rsister.
Remarquez aussi que la maison a t d'abord recouverte d'une
couche de sable et de terre, qui a pu amortir le choc des blocs
prcipits du haut de la banquise.

-- Dieu vous donne raison, Mac Nap! rpondit Jasper Hobson, et
qu'il nous pargne une telle douleur!

Puis il fit venir Mrs. Joliffe.

Madame, lui demanda-t-il, est-il rest des vivres dans la maison?

-- Oui, monsieur Jasper, rpondit Mrs. Joliffe, l'office et la
cuisine contenaient encore une certaine quantit de conserves.

-- Et de l'eau?

-- Oui, de l'eau et du brandevin, rpondit Mrs. Joliffe.

-- Bon, fit le lieutenant Hobson, ils ne priront ni par la faim
ni par la soif! Mais l'air ne leur manquera-t-il pas?

 cette question, le matre charpentier ne put rpondre. Si la
maison avait rsist, comme il le croyait, le manque d'air tait
alors le plus grand danger qui menat les quatre victimes. Mais
enfin, ce danger, on pouvait le conjurer en les dlivrant
rapidement, ou, tout au moins, en tablissant aussi vite que
possible une communication entre la maison ensevelie et l'air
extrieur.

Tous, hommes et femmes s'taient mis  la besogne, maniant le pic
et la pioche. Tous s'taient ports sur le massif de sable, de
terre et de glaces, au risque de provoquer de nouveaux
boulements. Mac Nap avait pris la direction des travaux, et il
les dirigea avec mthode.

Il lui parut convenable d'attaquer la masse par son sommet. De l,
on put faire rouler du ct du lagon les blocs entasss. Le pic et
les leviers aidant, on eut facilement raison des glaons de
mdiocre grosseur, mais les normes morceaux durent tre briss 
coups de pioche. Quelques-uns mme, dont la masse tait trs
considrable, furent fondus au moyen d'un feu ardent, aliment 
grand renfort de bois rsineux. Tout tait employ  la fois pour
dtruire ou repousser la masse des glaons dans le plus court laps
de temps.

Mais l'entassement tait norme, et, bien que ces courageux
travailleurs eussent travaill sans relche et qu'ils ne se
fussent reposs que pour prendre quelque nourriture, c'est 
peine, lorsque le soleil disparut au-dessous de l'horizon, si
l'entassement des glaons semblait avoir diminu. Cependant, il
commenait  se niveler  son sommet. On rsolut donc de continuer
ce travail de nivellement pendant toute la nuit; puis, cela fait,
lorsque les boulements ne seraient plus  craindre, le matre
charpentier comptait creuser un puits vertical  travers la masse
compacte, ce qui permettrait d'arriver plus directement et plus
rapidement au but, et de donner accs  l'air extrieur.

Donc, toute la nuit, le lieutenant Hobson et ses compagnons
s'occuprent de ce dblaiement indispensable. Le feu et le fer ne
cessrent d'attaquer et de rduire cette matire incohrente des
glaons. Les hommes maniaient le pic et la pioche. Les femmes
entretenaient les feux. Tous n'avaient qu'une pense: sauver Mrs.
Paulina Barnett, Madge, Kalumah, Thomas Black!

Mais quand le matin reparut, il y avait dj trente heures que ces
infortuns taient ensevelis, au milieu d'un air ncessairement
rarfi sous l'paisse couche.

Le charpentier, aprs les travaux accomplis dans la nuit, songea 
creuser le puits vertical, qui devait aboutir directement au fate
de la maison. Ce puits, suivant son calcul, ne devait pas mesurer
moins de cinquante pieds. Le travail serait facile, sans doute,
dans la glace, c'est--dire pendant une vingtaine de pieds; mais
ensuite les difficults seraient grandes pour creuser la couche de
terre et de sable, ncessairement trs friable, et qu'il serait
ncessaire d'tayer sur une paisseur de trente pieds au moins. De
longues pices de bois furent donc prpares  cet effet, et le
forage du puits commena. Trois hommes seulement y pouvaient
travailler ensemble. Les soldats eurent donc la possibilit de se
relayer souvent, et l'on put esprer que le creusement se ferait
vite.

Comme il arrive en ces terribles circonstances, ces pauvres gens
passaient par toutes les alternatives de l'espoir et du dsespoir.
Lorsque quelque difficult les retardait, lorsque quelque
boulement survenait et dtruisait une partie du travail accompli,
ils sentaient le dcouragement les prendre, et il fallait que la
voix ferme et confiante du matre charpentier les ranimt. Pendant
qu'ils creusaient  tour de rle, les trois femmes, Mrs. Ra,
Joliffe et Mac Nap, groupes au pied d'un monticule, attendaient,
parlant  peine, priant quelquefois. Elles n'avaient d'autre
occupation que de prparer les aliments que leurs compagnons
dvoraient aux instants de repos.

Cependant, le puits se forait sans grandes difficults, mais la
glace tait extrmement dure et le forage ne s'accomplissait pas
trs rapidement.  la fin de cette journe, Mac Nap avait
seulement atteint la couche de terre et de sable, et il ne pouvait
pas esprer qu'elle fut entirement perce avant la fin du jour
suivant.

La nuit vint. Le creusement ne devait pas tre suspendu. Il fut
convenu que l'on travaillerait  la lueur des rsines. On creusa 
la hte une sorte de maison de glace dans un des hummocks du
littoral pour servir d'abri aux femmes et au petit enfant. Le vent
avait pass au sud-ouest, et il tombait une pluie assez froide, 
laquelle se mlaient parfois de grandes rafales. Ni le lieutenant
Hobson, ni ses compagnons ne songrent  suspendre leur travail.

En ce moment commencrent les grandes difficults. En effet, on ne
pouvait forer dans cette matire mouvante. Il devint donc
indispensable d'tablir une sorte de cuvelage en bois afin de
maintenir ces terres meubles  l'intrieur du puits. Puis, avec un
seau suspendu  une corde, les hommes, placs  l'orifice du
puits, enlevaient les terres dgages. Dans ces conditions, on le
comprend, le travail ne pouvait tre rapide. Les boulements
taient toujours  craindre, et il fallait prendre des prcautions
minutieuses, pour que les foreurs ne fussent pas enfouis  leur
tour.

Le plus souvent, le matre charpentier se tenait lui-mme au fond
de l'troit boyau, dirigeant le creusement et sondant frquemment
avec un long pic. Mais il ne sentait aucune rsistance qui prouvt
qu'il et atteint le toit de la maison.

D'ailleurs, le matin venu, dix pieds seulement avaient t creuss
dans la masse de terre et de sable, et il s'en fallait de vingt
pieds encore qu'on ft arriv  la hauteur que le fate occupait
avant l'avalanche, en admettant qu'il n'et pas cd.

Il y avait cinquante-quatre heures que Mrs. Paulina Barnett, les
deux femmes et l'astronome taient ensevelis!

Plusieurs fois, le lieutenant et Mac Nap se demandrent si les
victimes, ne tentaient pas ou n'avaient pas tent de leur ct
d'ouvrir une communication avec l'extrieur. Avec le caractre
intrpide, le sang-froid qu'on lui connaissait, il n'tait pas
douteux que Mrs. Paulina Barnett, si elle avait ses mouvements
libres, n'et essay de se frayer un passage au-dehors. Quelques
outils taient rests dans la maison, et l'un des hommes du
charpentier, Kellet, se rappelait parfaitement avoir laiss sa
pioche dans la cuisine. Les prisonniers n'avaient-ils donc point
bris une des portes, et commenc le percement d'une galerie 
travers la couche de terre? Mais cette galerie, ils ne pouvaient
la mener que dans une direction horizontale, et c'tait un travail
bien autrement long que le forage du puits entrepris par Mac Nap,
car l'amoncellement produit par l'avalanche, qui ne mesurait
qu'une soixantaine de pieds en hauteur, couvrait un espace de plus
de cinq cents pieds de diamtre. Les prisonniers ignoraient
ncessairement cette disposition, et, en admettant qu'ils eussent
russi  creuser leur galerie horizontale, ils n'auraient pu
crever la dernire crote de glace avant huit jours au moins. Et
d'ici l, sinon les vivres, l'air, du moins, leur aurait
absolument manqu.

Cependant, Jasper Hobson surveillait lui-mme toutes les parties
du massif, coutant si quelque bruit ne dclerait pas un travail
souterrain. Mais rien ne se fit entendre.

Les travailleurs avaient repris avec plus d'activit leur rude
besogne avec la venue du jour. La terre et le sable remontaient
incessamment  l'orifice du puits, qui se creusait rgulirement.
Le grossier cuvelage maintenait suffisamment la matire friable.
Quelques boulements se produisirent, cependant, qui furent
rapidement contenus, et, pendant cette journe, on n'eut aucun
nouveau malheur  dplorer. Le soldat Garry fut seulement bless 
la tte par la chute d'un bloc, mais sa blessure n'tait pas
grave, et il ne voulut mme pas abandonner sa besogne.

 quatre heures, le puits avait atteint une profondeur totale de
cinquante pieds, soit vingt pieds creuss dans la glace, et trente
pieds dans la terre et le sable.

C'tait  cette profondeur que Mac Nap avait compt atteindre le
fate de la maison, si le toit avait tenu solidement contre la
pression de l'avalanche.

Il tait en ce moment au fond du puits. Que l'on juge de son
dsappointement, de son dsespoir, quand le pic, profondment
enfonc, ne rencontra aucune rsistance.

Il resta un instant les bras croiss, regardant Sabine, qui se
trouvait avec lui.

Rien? dit le chasseur.

-- Rien, rpondit le charpentier. Rien. Continuons. Le toit aura
flchi sans doute, mais il est impossible que le plancher du
grenier n'ait pas rsist! Avant dix pieds, nous devons rencontrer
ce plancher lui-mme... ou bien...

Mac Nap n'acheva pas sa pense, et, Sabine l'aidant, il reprit son
travail avec l'ardeur d'un dsespr.

 six heures du soir, une nouvelle profondeur de dix  douze pieds
avait t atteinte.

Mac Nap sonda de nouveau. Rien encore. Son pic s'enfonait
toujours dans la terre meuble. Le charpentier, abandonnant un
instant son outil, se prit la tte  deux mains.

Les malheureux! murmura-t-il.

Puis, s'levant sur les trsillons qui maintenaient le cuvelage
de bois, il remonta jusqu' l'orifice du puits.

L, il trouva le lieutenant Hobson et le sergent plus anxieux que
jamais, et, les prenant  l'cart, il leur fit connatre
l'horrible dsappointement qu'il venait d'prouver.

Mais alors, demanda Jasper Hobson, alors la maison a t crase
par l'avalanche, et ces infortuns...

-- Non, rpondit le matre charpentier d'un ton d'inbranlable
conviction. Non! la maison n'a pas t crase! Elle a d
rsister, renforce comme elle l'tait! Non! elle n'a pas t
crase! Ce n'est pas possible!

-- Mais alors qu'est-il arriv, Mac Nap? demanda le lieutenant,
dont les yeux laissaient chapper deux grosses larmes.

-- Ceci, videmment, rpondit le charpentier Mac Nap. La maison a
rsist, elle, mais le sol sur lequel elle reposait a flchi. Elle
s'est enfonce tout d'une pice! Elle a pass au travers de cette
crote de glace qui forme la base de l'le! Elle n'est pas
crase, mais engloutie... Et les malheureuses victimes...

-- Noyes! s'cria le sergent Long.

-- Oui! sergent! noyes avant d'avoir pu faire un mouvement!
noyes comme les passagers d'un navire qui sombre!

Pendant quelques instants, ces trois hommes demeurrent sans
parler. L'hypothse de Mac Nap devait toucher de bien prs  la
ralit. Rien de plus logique que de supposer un flchissement en
cet endroit, et sous une telle pression, du banc de glace qui
formait la base de l'le. La maison, grce aux tais verticaux qui
soutenaient les poutres du plafond en s'appuyant sur celles du
plancher, avait d crever le sol de glace et s'enfoncer dans
l'abme.

Eh bien, Mac Nap, dit le lieutenant Hobson, si nous ne pouvons
les retrouver vivants...

-- Oui, rpondit le matre charpentier, il faut au moins les
retrouver morts!

Cela dit, Mac Nap, sans rien faire connatre  ses compagnons de
cette terrible hypothse, reprit au fond du puits son travail
interrompu. Le lieutenant Hobson y tait descendu avec lui.

Pendant toute la nuit, le forage fut continu, les hommes se
relayant d'heure en heure; mais tout ce temps, pendant que deux
soldats creusaient la terre et le sable, Mac Nap et Jasper Hobson
se tenaient au-dessus d'eux suspendus  un des trsillons.

 trois heures du matin, le pic de Kellet, en s'arrtant
subitement sur un corps dur, rendit un son sec. Le matre
Charpentier le sentit plutt qu'il ne l'entendit.

Nous y sommes, s'tait cri le soldat. Sauvs!

-- Tais-toi, et continue! rpondit le lieutenant Hobson d'une
voix sourde.

Il y avait en ce moment prs de soixante-seize heures que
l'avalanche s'tait abattue sur la maison.

Kellet et son compagnon, le soldat Pond, avaient repris leur
travail. La profondeur du puits devait presque avoir atteint le
niveau de la mer, et, par consquent, Mac Nap ne pouvait conserver
aucun espoir.

En moins de vingt minutes, le corps dur, heurt par le pic, tait
 dcouvert. C'tait un des chevrons du toit. Le charpentier,
s'lanant au fond du puits, saisit une pioche et fit voler les
lattes du fatage. En quelques instants, une large ouverture fut
pratique...

 cette ouverture, apparut une figure  peine reconnaissable dans
l'ombre.

C'tait la figure de Kalumah!

 nous!  nous! murmura faiblement la pauvre Esquimaude.

Jasper Hobson se laissa glisser par l'ouverture. Un froid trs vif
le saisit. L'eau lui montait  la ceinture. Contrairement  ce
qu'on croyait, le toit n'avait point t cras, mais aussi, comme
l'avait suppos Mac Nap, la maison s'tait enfonce  travers le
sol, et l'eau tait l. Mais cette eau ne remplissait pas le
grenier, elle ne s'levait que d'un pied  peine au-dessus du
plancher. Il y avait encore un espoir!...

Le lieutenant, s'avanant dans l'obscurit, rencontra un corps
sans mouvement! Il le trana jusqu' l'ouverture,  travers
laquelle Pond et Kellet le saisirent et l'enlevrent. C'tait
Thomas Black.

Un autre corps fut amen, celui de Madge. Des cordes avaient t
jetes de l'orifice du puits. Thomas Black et Madge, enlevs par
leurs compagnons, reprenaient peu  peu leurs sens  l'air
extrieur.

Restait Mrs. Paulina Barnett  sauver. Jasper Hobson, conduit par
Kalumah, avait d gagner l'extrmit du grenier, et, l, il avait
enfin trouv celle qu'il cherchait, sans mouvement, la tte 
peine hors de l'eau. La voyageuse tait comme morte. Le lieutenant
Hobson la prit dans ses bras, il la porta prs de l'ouverture, et,
peu d'instants aprs, elle et lui, Kalumah et Mac Nap
apparaissaient  l'orifice du puits.

Tous les compagnons de la courageuse femme taient l, ne
prononant pas une parole, dsesprs.

La jeune Esquimaude, si faible elle-mme, s'tait jete sur le
corps de son amie.

Mrs. Paulina Barnett respirait encore, et son coeur battait. L'air
pur, aspir par ses poumons desschs, ramena peu  peu la vie en
elle. Elle ouvrit enfin les yeux.

Un cri de joie s'chappa de toutes les poitrines, un cri de
reconnaissance qui monta vers le ciel, et qui certainement fut
entendu l-haut!

En ce moment, le jour se faisait, le soleil dbordait de l'horizon
et jetait ses premiers rayons dans l'espace.

Mrs. Paulina Barnett, par un suprme effort, se redressa. Du haut
de cette montagne, forme par l'avalanche, et qui dominait toute
l'le, elle regarda. Puis, avec un trange accent:

La mer! la mer! murmura-t-elle.

Et en effet, sur les deux cts de l'horizon,  l'est,  l'ouest,
la mer, dgage de glaces, la mer entourait l'le errante!




XIX.

La mer de Behring.


Ainsi, l'le, pousse par la banquise, avait, sous une vitesse
excessive, recul jusque dans les eaux de la mer de Behring, aprs
avoir pass le dtroit sans se fixer  ses bords! Elle drivait,
presse par cette irrsistible barrire qui prenait sa force dans
les profondeurs du courant sous-marin! La banquise la repoussait
toujours vers ces eaux plus chaudes qui ne pouvaient tarder  se
changer en abme pour elle! Et l'embarcation, crase, tait hors
d'usage!

Lorsque Mrs. Paulina Barnett eut entirement repris l'usage de ses
sens, elle put en quelques mots raconter l'histoire de ces
soixante-quatorze heures passes dans les profondeurs de la maison
engloutie. Thomas Black, Madge, la jeune Esquimaude avaient t
surpris par la brusquerie de l'avalanche. Tous s'taient
prcipits  la porte, aux fentres. Plus d'issue! la couche de
terre ou de sable, qui s'appelait un instant auparavant le cap
Bathurst, recouvrait la maison entire. Presque aussitt, les
prisonniers purent entendre le choc des glaons normes que la
banquise projetait sur la factorerie.

Un quart d'heure ne s'tait pas coul, et dj Mrs. Paulina
Barnett, son compagnon, ses deux compagnes sentaient la maison,
qui rsistait  cette pouvantable pression, s'enfoncer dans le
sol de l'le. La base de glace s'effondrait! L'eau de la mer
apparaissait.

S'emparer de quelques provisions demeures dans l'office, se
rfugier dans le grenier, ce fut l'affaire d'un instant. Cela se
fit par un vague instinct de conservation. Et cependant, ces
infortuns pouvaient-ils garder une lueur d'espoir? En tout cas,
le grenier semblait devoir rsister, et il tait probable que deux
blocs de glace, s'arc-boutant au-dessus du fate, l'avaient sauv
d'un crasement immdiat.

Pendant qu'ils taient emprisonns dans ce grenier, ils
entendaient au-dessus d'eux les normes dbris de l'avalanche qui
tombaient sans cesse. Au-dessous, l'eau montait toujours. crass
ou noys!

Mais par un miracle, on peut le dire, le toit de la maison,
support sur ses solides fermes, rsista, et la maison elle-mme,
aprs s'tre enfonce  une certaine profondeur, s'arrta, mais
alors l'eau dpassait d'un pied le niveau du grenier.

Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, Thomas Black, avaient d se
rfugier jusque dans l'entrecroisement des fermes. C'est l qu'ils
restrent pendant tant d'heures. La dvoue Kalumah s'tait faite
la servante de tous, et portait  travers la nappe d'eau la
nourriture  l'un et  l'autre. Il n'y avait rien  tenter pour le
salut! Le secours ne pouvait venir que du dehors!

Situation pouvantable. La respiration tait douloureuse dans cet
air comprim, qui, bientt dsoxygn et charg d'acide
carbonique, devint  peu prs irrespirable... Quelques heures
encore d'emprisonnement dans cet troit espace, et le lieutenant
Hobson n'et plus trouv que les cadavres des victimes!

En outre, aux tortures physiques s'taient jointes les tortures
morales. Mrs. Paulina Barnett avait  peu prs compris ce qui
s'tait pass. Elle avait devin que la banquise s'tait jete sur
l'le, et aux bouillonnements de l'eau qui grondait sous la
maison, elle sentait bien que l'le drivait irrsistiblement vers
le sud. Et voil pourquoi, ds que ses yeux se rouvrirent, elle
regarda autour d'elle, et pronona ces mots, que la destruction de
la chaloupe rendait si terribles en cette circonstance:

La mer! la mer!

Mais, en ce moment, tous ceux qui l'entouraient ne voulaient voir,
ne voulaient comprendre qu'une chose, c'est qu'ils avaient sauv
celle pour laquelle ils eussent donn leur vie, et, avec elle,
Madge, Thomas Black, Kalumah. Enfin, et jusqu'alors, malgr tant
d'preuves, tant de dangers, pas un de ceux que le lieutenant
Jasper Hobson avait emmens dans cette dsastreuse expdition ne
manquait encore  l'appel.

Mais les circonstances allaient devenir plus graves que jamais et
hter sans nul doute la catastrophe finale dont le dnouement ne
pouvait tre loign.

Le premier soin du lieutenant Hobson, pendant cette journe, fut
de relever la situation de l'le. Il ne fallait plus songer  la
quitter, puisque la chaloupe tait dtruite, et que la mer, libre
enfin, n'offrait pas un point solide autour d'elle. En fait
d'icebergs, il ne restait plus que ce reste de banquise, dont le
sommet venait d'craser le cap Bathurst, nais dont la base,
profondment immerge poussait l'le vers le sud.

En fouillant les ruines de la maison principale, on avait pu
retrouver les instruments et les cartes de l'astronome que Thomas
Black avait tout d'abord emports avec lui, et qui n'avaient point
t briss fort heureusement. Le ciel tait couvert de nuages,
mais le soleil apparaissait parfois, et le lieutenant Hobson put
prendre hauteur en temps utile et avec une approximation
suffisante.

De cette observation, il rsulta que, ce jour mme, 12 mai, 
midi, l'le Victoria occupait en longitude 16812'  l'ouest du
mridien de Greenwich, et en latitude 6327'. Le point, rapport
sur la carte, se trouvait tre par le travers du golfe Norton,
entre la pointe asiatique de Tchaplin et le cap amricain
Stephens, mais  plus de cent milles de l'une et de l'autre cte.

Il faut donc renoncer  atterrir sur le continent? dit alors Mrs.
Paulina Barnett.

-- Oui, madame, rpondit Jasper Hobson, tout espoir est ferm de
ce ct. Le courant nous porte au large avec une extrme vitesse,
et nous ne pouvons compter que sur la rencontre d'un baleinier qui
passerait en vue de l'le.

-- Mais, reprit la voyageuse, si nous ne pouvons atterrir au
continent, pourquoi le courant ne nous porterait-il pas sur une
des les de la mer de Behring?

C'tait encore l un frle espoir, et ces dsesprs s'y
accrochrent, comme l'homme qui se noie  la planche de salut. Les
les ne manquaient pas  ces parages de la mer de Behring, Saint-
Laurent, Saint-Mathieu, Nouniwak, Saint-Paul, Georges, etc.
Prcisment, l'le errante n'tait pas trs loigne de Saint-
Laurent, assez vaste terre entoure d'lots, et, en tout cas, si
on la manquait, il tait permis d'esprer que ce semis des
Aloutiennes qui ferme la mer de Behring au sud, l'arrterait dans
sa marche.

Oui, sans doute! l'le Saint-Laurent pouvait tre un port de salut
pour les hiverneurs. S'ils le manquaient, Saint-Mathieu et tout ce
groupe d'lots dont il forme le centre se trouveraient peut-tre
encore sur leur passage. Mais ces Aloutiennes, dont plus de huit
cents milles les sparaient, il ne fallait pas esprer les
atteindre. Avant, bien avant, l'le Victoria, mine, dissoute par
les eaux chaudes, fondue par ce soleil qui s'avanait dj dans le
signe des Gmeaux, serait abme au fond de la mer!

On devait le supposer. En effet, la distance  laquelle les glaces
se rapprochent de l'quateur est trs variable. Elle est plus
courte dans l'hmisphre austral que dans l'hmisphre boral. On
les a rencontres quelquefois par le travers du cap de Bonne-
Esprance, soit au trente-sixime parallle environ, tandis que
les icebergs qui descendent la mer Arctique n'ont jamais dpass
le quarantime degr de latitude. Mais la limite de fusion des
glaces est videmment lie  l'tat de la temprature, et elle
dpend des conditions climatriques. Par des hivers prolongs, les
glaces persistent sous des parallles relativement bas, et c'est
tout le contraire avec des printemps prcoces.

Or, prcisment, cette prcocit de la saison chaude, en cette
anne 1861, devait promptement amener la dissolution de l'le
Victoria. Dj ces eaux de la mer de Behring taient vertes et non
plus bleues, comme elles le sont aux approches des icebergs,
suivant la remarque du navigateur Hudson. On devait donc,  tout
moment, redouter une catastrophe, maintenant que la chaloupe
n'existait plus.

Jasper Hobson rsolut d'y parer en faisant construire un radeau
assez vaste pour porter toute la petite colonie, et qui pt
naviguer, tant bien que mal, vers le continent. Il fit runir les
bois ncessaires  la construction d'un appareil flottant sur
lequel on pourrait tenir la mer sans crainte de sombrer. Aprs
tout, les chances de rencontre taient possibles  une poque o
les baleiniers remontent vers le nord  la poursuite des baleines.
Mac Nap eut donc mission d'tablir un radeau large et solide, qui
surnagerait au moment o l'le Victoria s'engloutirait dans la
mer.

Mais auparavant, il tait ncessaire de prparer une demeure
quelconque qui pt abriter les malheureux habitants de l'le. Le
plus simple parut tre de dblayer l'ancien logement des soldats,
annexe de la maison principale, dont les murs pourraient encore
servir. Tous se mirent rsolument  l'ouvrage, et en quelques
jours on put se garder contre les intempries d'un climat trs
capricieux, que les rafales et les pluies attristaient
frquemment.

On pratiqua aussi des fouilles dans la maison principale, et on
put extraire des chambres submerges nombre d'objets plus ou moins
utiles, des outils, des armes, de la literie, quelques meubles,
les pompes d'aration, le rservoir  air, etc.

Ds le lendemain de ce jour, le 13 mai, on avait d renoncer 
l'espoir de driver sur l'le Saint-Laurent. Le point de
relvement indiqua que l'le Victoria passait fort  l'est de
cette le; et, en effet, les courants, ne viennent gnralement
point butter contre les obstacles naturels; ils les tournent
plutt, et le lieutenant Hobson comprit bien qu'il fallait
renoncer  l'espoir d'atterrir de cette faon. Seules, les les
Aloutiennes, tendues comme un immense filet semi-circulaire sur
un espace de plusieurs degrs, auraient pu arrter l'le, mais, on
l'a dit, pouvait-on esprer de les atteindre? L'le tait emporte
avec une extrme vitesse, sans doute, mais n'tait-il pas probable
que cette vitesse diminuerait singulirement, lorsque les icebergs
qui la poussaient en avant se dtacheraient par une raison
quelconque, ou se dissoudraient, eux qu'une couche de terre ne
protgeait pas contre l'action des rayons du soleil?

Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le sergent Long et le
matre charpentier causrent souvent de ces choses, et, aprs
mres rflexions, ils furent de cet avis que l'le ne pourrait, en
aucun cas, atteindre le groupe des Aloutiennes, soit que sa
vitesse diminut, soit qu'elle ft rejete hors du courant de
Behring, soit enfin qu'elle fondt sous la double influence
combine des eaux et du soleil.

Le 14 mai, matre Mac Nap et ses hommes s'taient mis  l'ouvrage
et avaient commenc la construction d'un vaste radeau. Il
s'agissait de maintenir cet appareil  un niveau aussi lev que
possible au-dessus des flots, afin de le soustraire au balayage
des lames. C'tait l un gros ouvrage, mais devant lequel le zle
de ces travailleurs ne recula pas. Le forgeron Ra avait
heureusement retrouv, dans un magasin attenant au logement, une
grande quantit de ces chevilles de fer qui avaient t apportes
du Fort-Reliance, et elles servirent  fixer fortement entre elles
les diverses pices qui formaient les btis du radeau.

Quant  l'emplacement sur lequel il fut construit, il importe de
le signaler. Ce fut d'aprs l'ide du lieutenant que Mac Nap prit
les mesures suivantes. Au lieu de disposer les poutres et
poutrelles sur le sol, le charpentier les tablit immdiatement 
la surface du lagon. Les diverses pices, taraudes et mortaises
sur la rive, taient ensuite lances isolment  la surface du
petit lac, et l on les ajustait sans peine. Cette manire
d'oprer prsentait deux avantages: 1 le charpentier pourrait
juger immdiatement du point de flottaison et du degr de
stabilit qu'il convenait de donner  l'appareil; 2 lorsque l'le
Victoria viendrait  se dissoudre, le radeau flotterait dj et ne
serait point soumis aux dnivellements, aux chocs mme que le sol
disloqu pouvait lui imprimer  terre. Ces deux raisons, trs
srieuses, engagrent donc le matre charpentier  procder comme
il est dit.

Pendant ces travaux, Jasper Hobson, tantt seul, tantt accompagn
de Mrs. Paulina Barnett, errait sur le littoral. Il observait
l'tat de la mer et les sinuosits changeantes du rivage que le
flot rongeait peu  peu. Son regard parcourait l'horizon
absolument dsert. Dans le nord, on ne voyait plus aucune montagne
de glace se profiler  l'horizon. En vain cherchait-il comme tous
les naufrags, ce navire qui n'apparat jamais! La solitude de
l'Ocan n'tait trouble que par le passage de quelques
souffleurs, qui frquentaient les eaux vertes o pullulent ces
myriades d'animalcules microscopiques dont ils font leur unique
nourriture. Puis c'taient aussi des bois qui flottaient, des
essences diverses arraches aux pays chauds, et que les grands
courants du globe entranaient jusque dans ces parages.

Un jour, le 16 mai, Mrs. Paulina Barnett et Madge se promenaient
ensemble sur cette partie de l'le comprise entre le cap Bathurst
et l'ancien port. Il faisait un beau temps. La temprature tait
chaude. Depuis bien des jours dj, il n'existait plus trace de
neige  la surface de l'le. Seuls, les glaons que la banquise y
avait entasss dans sa partie septentrionale rappelaient l'aspect
polaire de ces climats. Mais ces glaons se dissolvaient peu 
peu, et de nouvelles cascades s'improvisaient chaque jour au
sommet et sur les flancs des icebergs. Certainement, avant peu, le
soleil aurait fondu ces dernires masses agglomres par le froid.

C'tait un curieux aspect que celui de l'le Victoria! Des yeux
moins attrists l'eussent contempl avec intrt. Le printemps s'y
dclarait avec une force inaccoutume. Sur ce sol, ramen  des
parallles plus doux, la vie vgtale dbordait. Les mousses, les
petites fleurs, les plantations de Mrs. Joliffe se dveloppaient
avec une vritable prodigalit. Toute la puissance vgtative de
cette terre, soustraite aux prets du climat arctique,
s'panchait au-dehors, non seulement par la profusion des plantes
qui s'panouissaient  sa surface, mais aussi par la vivacit de
leurs couleurs. Ce n'taient plus ces nuances ples et noyes
d'eau, mais des tons colors, dignes du soleil qui les clairait
alors. Les diverses essences, arbousiers ou saules, pins ou
bouleaux, se couvraient d'une verdure sombre. Leurs bourgeons
clataient sous la sve chauffe  de certaines heures par une
temprature de soixante-huit degrs Fahrenheit (20 centigr. au-
dessus de zro). La nature arctique se transformait sous un
parallle qui tait dj celui de Christiana ou de Stockholm, en
Europe, c'est--dire celui des plus verdoyants pays des zones
tempres.

Mais Mrs. Paulina Barnett ne voulait pas voir ces avertissements
que lui donnait la nature. Pouvait-elle changer l'tat de son
domaine phmre? Pouvait-elle lier cette le errante  l'corce
solide du globe? Non, et le sentiment d'une suprme catastrophe
tait en elle. Elle en avait l'instinct, comme ces centaines
d'animaux qui pullulaient aux abords de la factorerie. Ces
renards, ces martres, ces hermines, ces lynx, ces castors, ces
rats musqus, ces wisons, ces loups mme que le sentiment d'un
danger prochain, invitable, rendaient moins farouches, toutes ces
btes se rapprochaient de plus en plus de leurs anciens ennemis,
les hommes, comme si les hommes eussent pu les sauver! C'tait
comme une reconnaissance tacite, instinctive, de la supriorit
humaine, et prcisment dans une circonstance o cette supriorit
ne pouvait rien!

Non! Mrs. Paulina Barnett ne voulait pas voir toutes ces choses,
et ses regards ne quittaient plus cette impitoyable mer, immense,
infinie, sans autre horizon que le ciel qui se confondait avec
elle!

Ma pauvre Madge, dit-elle un jour, c'est moi qui t'ai entrane 
cette catastrophe, toi, qui m'as suivie partout, toi, dont le
dvouement et l'amiti mritaient un autre sort! Me pardonnes-tu?

-- Il n'y a qu'une chose au monde que je ne t'aurais pas
pardonne, ma fille, rpondit Madge. C'et t une mort que je
n'eusse pas partage avec toi!

-- Madge! Madge! s'cria la voyageuse, si ma vie pouvait sauver
celle de tous ces infortuns, je la donnerais sans hsiter!

-- Ma fille, rpondit Madge, tu n'as donc plus d'espoir?

-- Non!... murmura Mrs. Paulina Barnett en se cachant dans les
bras de sa compagne.

La femme venait de reparatre un instant dans cette nature virile!
Et qui ne comprendrait un moment de dfaillance en de telles
preuves!

Mrs. Paulina Barnett sanglotait! Son coeur dbordait. Des larmes
s'chappaient de ses yeux.

Madge! Madge! dit la voyageuse en relevant la tte, ne leur dis
pas, au moins, que j'ai pleur!

-- Non, rpondit Madge. D'ailleurs, ils ne me croiraient pas.
C'est un instant de faiblesse! Relve-toi, ma fille, toi, notre
me  tous, ici! Relve-toi et prends courage!

-- Mais tu espres donc encore? s'cria Mrs. Paulina Barnett,
regardant dans les yeux sa fidle compagne.

-- J'espre toujours! rpondit simplement Madge.

Et cependant, aurait-on pu conserver encore une lueur d'esprance,
lorsque, quelques jours aprs, l'le errante, passant au large du
groupe de Saint-Mathieu, n'avait plus une terre o se raccrocher
sur toute cette mer de Behring!




XX.

Au large!


L'le Victoria flottait alors dans la partie la plus vaste de la
mer de Behring,  six cents milles encore des premires
Aloutiennes et  plus de deux cents milles de la cte la plus
rapproche dans l'est. Son dplacement s'oprait toujours avec une
vitesse relativement considrable. Mais, en admettant qu'il ne
subt aucune diminution, trois semaines, au moins, lui seraient
encore ncessaires pour qu'elle atteignt cette barrire
mridionale de la mer de Behring.

Pourrait-elle durer jusque-l, cette le, dont la base
s'amincissait chaque jour sous l'action des eaux dj tides, et
portes  une temprature moyenne de cinquante degrs Fahrenheit
(10 centigr. au-dessus de zro)? Son sol ne pouvait-il  chaque
instant s'entrouvrir?

Le lieutenant Hobson pressait de tout son pouvoir la construction
du radeau, dont le btis infrieur flottait dj sur les eaux du
lagon. Mac Nap voulait donner  cet appareil une trs grande
solidit, afin qu'il pt rsister pendant un long temps, s'il le
fallait, aux secousses de la mer. En effet, il tait  supposer,
s'il ne rencontrait pas quelque baleinier dans les parages de
Behring, qu'il driverait jusqu'aux les Aloutiennes, et un long
espace de mer lui restait  franchir.

Toutefois, l'le Victoria n'avait encore prouv aucun changement
de quelque importance dans sa configuration gnrale. Des
reconnaissances taient journellement faites, mais les
explorateurs ne s'aventuraient plus qu'avec une extrme
circonspection, car,  chaque instant, une fracture du sol, un
morcellement de l'le pouvaient les isoler du centre commun. Ceux
qui partaient ainsi, on pouvait toujours craindre de ne plus les
revoir.

La profonde entaille situe aux approches du cap Michel, que les
froids de l'hiver avaient referme, s'tait peu  peu rouverte.
Elle s'tendait maintenant sur l'espace d'un mille  l'intrieur
jusqu'au lit dessch de la petite rivire. On pouvait craindre
mme qu'elle ne suivt ce lit, qui, dj creus, amincissait
d'autant la crote de glace. Dans ce cas, toute cette portion
comprise entre le cap Michel et le port Barnett, limite  l'ouest
par le lit de la rivire, aurait disparu, -- c'est--dire un
morceau norme, d'une superficie de plusieurs milles carrs. Le
lieutenant Hobson recommanda donc  ses compagnons de ne point s'y
aventurer sans ncessit, car il suffisait d'un fort mouvement de
la mer pour dtacher cette importante partie du territoire de
l'le.

Cependant, on pratiqua des sondages sur plusieurs points, afin de
connatre ceux qui prsentaient le plus de rsistance  la
dissolution par suite de leur paisseur. On reconnut que cette
paisseur tait plus considrable prcisment aux environs du cap
Bathurst, sur l'emplacement de l'ancienne factorerie, non pas
l'paisseur de la couche de terre et de sable -- ce qui n'et
point t une garantie --, mais bien l'paisseur de la crote de
glace. C'tait, en somme, une heureuse circonstance. Ces trous de
sondage furent tenus libres, et chaque jour on put constater ainsi
la diminution que subissait la base de l'le. Cette diminution
tait lente, mais, chaque jour, elle faisait quelques progrs. On
pouvait estimer que l'le ne rsisterait pas trois semaines
encore, en tenant compte de cette circonstance fcheuse, qu'elle
drivait vers des eaux de plus en plus chauffes par les rayons
solaires.

Pendant cette semaine, du 19 au 25 mai, le temps fut fort mauvais.
Une tempte assez violente se dclara. Le ciel s'illumina
d'clairs et les clats de la foudre retentirent. La mer, souleve
par un grand vent du nord-ouest, se dchana en hautes lames qui
fatigurent extrmement l'le. Cette houle lui donna mme quelques
secousses trs inquitantes. Toute la petite colonie demeura sur
le qui-vive, prte  s'embarquer sur le radeau, dont la plate-
forme tait  peu prs acheve. On y transporta mme une certaine
quantit de provisions et d'eau douce, afin de parer  toutes les
ventualits.

Pendant cette tempte, la pluie tomba trs abondamment, pluie
d'orage, dont les tides et larges gouttes pntrrent
profondment le sol et durent attaquer la base de l'le. Ces
infiltrations eurent pour effet de dissoudre la glace infrieure
en de certains endroits et de produire des affouillements
suspects. Sur les pentes de quelques monticules, le sol fut
absolument ravin et la crote blanche mise  nu. On se hta de
combler ces excavations avec de la terre et du sable, afin de
soustraire la base  l'action de la temprature. Sans cette
prcaution, le sol et t bientt trou comme une cumoire.

Cette tempte causa aussi d'irrparables dommages aux collines
boises qui bordaient la lisire occidentale du lagon. Le sable et
la terre furent entrans par ces abondantes pluies, et les
arbres, n'tant plus maintenus par le pied, s'abattirent en grand
nombre. En une nuit, tout l'aspect de cette portion de l'le
comprise entre le lac et l'ancien port Barnett fut chang. C'est 
peine s'il resta quelques groupes de bouleaux, quelques bouquets
de sapins isols qui avaient rsist  la tourmente. Dans ces
faits, il y avait des symptmes de dcomposition qu'on ne pouvait
mconnatre, mais contre lesquels l'intelligence humaine tait
impuissante. Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le
sergent, tous voyaient bien que leur le phmre s'en allait peu
 peu, tous le sentaient, -- sauf peut-tre Thomas Black, sombre,
muet, qui semblait ne plus tre de ce monde.

Pendant la tempte, le 23 mai, le chasseur Sabine, en quittant son
logement, le matin, par une brume assez paisse, faillit se noyer
dans un large trou qui s'tait creus dans la nuit. C'tait sur
l'emplacement occup autrefois par la maison principale de la
factorerie.

Jusqu'alors, cette maison, ensevelie sous la couche de terre et de
sable, et aux trois quarts engloutie, on le sait, paraissait tre
fixe  la crote glace de l'le. Mais, sans doute, les
ondulations de la mer, choquant cette large crevasse  sa partie
infrieure, l'agrandirent, et la maison, charge de ce poids
norme des matires qui formaient autrefois le cap Bathurst
s'abma entirement. Terre et sable se perdirent dans ce trou, au
fond duquel se prcipitrent les eaux clapotantes de la mer.

Les compagnons de Sabine, accourus  ses cris, parvinrent  le
retirer de cette crevasse, pendant qu'il tait encore suspendu 
ses parois glissantes, et il en fut quitte pour un bain trs
inattendu, qui aurait pu trs mal finir.

Plus tard on aperut les poutres et les planches de la maison, qui
avaient gliss sous l'le, flottant au large du rivage, comme les
paves d'un navire naufrag. Ce fut le dernier dgt produit par
la tempte, dgt qui dans une certaine proportion compromettait
encore la solidit de l'le, puisqu'il permettait aux flots de la
ronger  l'intrieur. C'tait comme une sorte de cancer qui devait
la dtruire peu  peu.

Pendant la journe du 25 mai, le vent sauta au nord-est. La rafale
ne fut plus qu'une forte brise, la pluie cessa, et la mer commena
 se calmer. La nuit se passa paisiblement, et au matin, le soleil
ayant reparu, Jasper Hobson put obtenir un bon relvement.

Et, en effet, sa position  midi, ce jour-l, lui fut donne par
la hauteur du soleil:

Latitude: 56, 13';
Longitude: 170, 23'.

La vitesse de l'le tait donc excessive, puisqu'elle avait driv
de prs de huit cents milles depuis le point qu'elle occupait deux
mois auparavant dans le dtroit de Behring, au moment de la
dbcle.

Cette rapidit de dplacement rendit quelque peu d'espoir  Jasper
Hobson.

Mes amis, dit-il  ses compagnons en leur montrant la carte de la
mer de Behring, voyez-vous ces les Aloutiennes? Elles ne sont
pas  deux cents milles de nous, maintenant! En huit jours, peut-
tre, nous pourrions les atteindre!

-- Huit jours! rpondit le sergent Long en secouant la tte. C'est
long, huit jours!

-- J'ajouterai, dit le lieutenant Hobson, que si notre le et
suivi le cent soixante-huitime mridien, elle aurait dj gagn
le parallle de ces les. Mais il est vident qu'elle s'carte
dans le sud-ouest, par une dviation du courant de Behring.

Cette observation tait juste. Le courant tendait  rejeter l'le
Victoria fort au large des terres, et peut-tre mme en dehors des
Aloutiennes, qui ne s'tendent que jusqu'au cent soixante-dixime
mridien.

Mrs. Paulina Barnett considrait la carte en silence! Elle
regardait ce point, fait au crayon, qui indiquait la position
actuelle de l'le. Sur cette carte, tablie  une grande chelle,
ce point paraissait presque imperceptible, tant la mer de Behring
semblait immense. Elle revoyait alors toute sa route retrace
depuis le lieu d'hivernage, cette route que la fatalit ou plutt
l'immutable direction des courants avait dessine  travers tant
d'les, au large de deux continents, sans toucher nulle part, et
devant elle s'ouvrait maintenant l'infini de l'ocan Pacifique!

Elle songeait ainsi, perdue dans une sombre rverie, et n'en
sortit que pour dire:

Mais cette le, ne peut-on donc la diriger? Huit jours, huit
jours encore de cette vitesse, et nous pourrions peut-tre
atteindre la dernire des Aloutiennes!

-- Ces huit jours sont dans la main de Dieu! rpondit le
lieutenant Hobson d'un ton grave. Voudra-t-il nous les donner? Je
vous le dis bien sincrement, madame, le salut ne peut venir que
du Ciel.

-- Je le pense comme vous, monsieur Jasper, reprit Mrs. Paulina
Barnett, mais le Ciel veut que l'on s'aide pour mriter sa
protection. Y a-t-il donc quelque chose  faire,  tenter, quelque
parti  prendre que j'ignore?

Jasper Hobson secoua la tte d'un air de doute. Pour lui, il n'y
avait plus qu'un moyen de salut, le radeau; mais fallait-il s'y
embarquer ds maintenant, y tablir une voilure quelconque au
moyen de draps et de couvertures, et chercher  gagner la cte la
plus prochaine?

Jasper Hobson consulta le sergent, le charpentier Mac Nap, en qui
il avait grande confiance, le forgeron Ra, les chasseurs Sabine
et Marbre. Tous, aprs avoir pes le pour et le contre, furent
d'accord sur ce point qu'il ne fallait abandonner l'le que
lorsqu'on y serait forc. En effet, ce ne pouvait tre qu'une
dernire et suprme ressource, ce radeau, que les lames
balayeraient incessamment, qui n'aurait mme pas la vitesse
imprime  l'le, que les icebergs poussaient vers le sud. Quant
au vent, il soufflait le plus gnralement de la partie est, et il
tendrait plutt  rejeter le radeau au large de toute terre.

Il fallait attendre, attendre encore, puisque l'le drivait
rapidement vers les Aloutiennes. Aux approches de ce groupe, on
verrait ce qu'il conviendrait de faire.

C'tait, en effet, le parti le plus sage, et certainement, dans
huit jours, si sa vitesse ne diminuait pas, ou bien l'le
s'arrterait sur cette frontire mridionale de la mer de Behring,
ou, entrane au sud-ouest sur les eaux du Pacifique, elle serait
irrvocablement perdue.

Mais la fatalit qui avait tant accabl ces hiverneurs et depuis
si longtemps, allait encore les frapper d'un nouveau coup. Cette
vitesse de dplacement sur laquelle ils comptaient devait avant
peu leur faire dfaut.

En effet, pendant la nuit du 26 au 27 mai, l'le Victoria subit un
dernier changement d'orientation, dont les consquences furent
extrmement graves. Elle fit un demi-tour sur elle-mme. Les
icebergs, restes de l'norme banquise qui la bornaient au nord,
furent par ce changement reports au sud.

Au matin, les naufrags, -- ne peut-on leur donner ce nom? --
virent le soleil se lever du ct du cap Esquimau et non plus sur
l'horizon du port Barnett.

Quelles allaient tre les consquences de ce changement
d'orientation? Ces montagnes de glace n'allaient-elles pas se
sparer de l'le?

Chacun avait le pressentiment d'un nouveau malheur, et chacun
comprit ce que voulait dire le soldat Kellet, qui s'cria:

Avant ce soir, nous aurons perdu notre hlice!

Kellet voulait dire par l que les icebergs,  prsent qu'ils
n'taient plus  l'arrire, mais  l'avant de l'le, ne
tarderaient pas  se dtacher. C'taient eux, en effet, qui lui
imprimaient cette excessive vitesse, parce que, pour chaque pied
dont ils s'levaient au-dessus du niveau de la mer, ils en avaient
six ou sept au-dessous. Plus enfoncs que l'le dans le courant
sous-marin, ils taient, par cela mme, plus soumis  leur
influence, et il tait  craindre que ce courant ne les spart de
l'le, puisqu'aucun ciment ne les liait  elle.
Oui, le soldat Kellet avait raison. L'le serait alors comme un
btiment dsempar de sa mture, et dont l'hlice aurait t
brise!

 cette parole de Kellet, personne n'avait rpondu. Mais un quart
d'heure ne s'tait pas coul, que le bruit d'un craquement se
faisait entendre. Le sommet des icebergs s'branlait, leur masse
se dtachait, et tandis que l'le restait en arrire, les
icebergs, irrsistiblement entrans par le courant sous-marin,
drivaient rapidement vers le sud.




XXI.

O l'le se fait lot.


Trois heures plus tard, les derniers morceaux de la banquise
avaient dj disparu au-dessous l'horizon. Cette disparition si
rapide prouvait que, maintenant, l'le demeurait presque
stationnaire. C'est que toute la force du courant rsidait dans
les couches basses, et non  la surface de la mer.

Du reste, le point fut fait  midi, et donna un relvement exact.
Vingt-quatre heures aprs, le nouveau point constatait que l'le
Victoria ne s'tait pas dplace d'un mille!

Restait donc une chance de salut, une seule: c'est qu'un navire,
quelque baleinier, passant en ces parages, recueillt les
naufrags, soit qu'ils fussent encore sur l'le, soit que le
radeau l'et remplace aprs sa dissolution.

L'le se trouvait alors par 5433' de latitude et 17719' de
longitude,  plusieurs centaines de milles de la terre la plus
rapproche, c'est--dire des Aloutiennes.

Le lieutenant Hobson, pendant cette journe, rassembla ses
compagnons et leur demanda une dernire fois ce qu'il convenait de
faire.

Tous furent du mme avis: demeurer encore et toujours sur l'le
tant qu'elle ne s'effondrerait pas, car sa grandeur la rendait
encore insensible  l'tat de la mer; puis, quand elle menacerait
dfinitivement de se dissoudre, embarquer toute la petite colonie
sur le radeau, et attendre!

Attendre!

Le radeau tait alors achev. Mac Nap y avait construit une vaste
cabane, sorte de rouffle, dans lequel tout le personnel du fort
pouvait se mettre  l'abri. Un mt avait t prpar, que l'on
pourrait dresser en cas de besoin, et les voiles qui devaient
servir au bateau taient prtes depuis longtemps. L'appareil tait
solide, et si le vent soufflait du bon ct, si la mer n'tait pas
trop mauvaise, peut-tre cet assemblage de poutres et de planches
sauverait-il la colonie tout entire.

Rien, dit Mrs. Paulina Barnett, rien n'est impossible  celui qui
dispose des vents et des flots!

Jasper Hobson avait fait l'inventaire des vivres. La rserve tait
peu abondante, car les dgts produits par l'avalanche l'avaient
singulirement diminue, mais ruminants et rongeurs ne manquaient
pas, et l'le, toute verdoyante de mousses et d'arbustes, les
nourrissait sans peine. Il parut ncessaire d'augmenter les
provisions de viande conserve, et les chasseurs turent des
rennes et des livres.

En somme, la sant des colons tait bonne. Ils avaient peu
souffert de ce dernier hiver, si modr, et les preuves morales
n'avaient point encore entam leur vigueur physique. Mais, il faut
le dire, ils ne voyaient pas sans une extrme apprhension, sans
de sinistres pressentiments, le moment o ils abandonneraient leur
le Victoria, ou, pour parler plus exactement, le moment o cette
le les abandonnerait eux-mmes. Ils s'effrayaient  la pense de
flotter  la surface de cette immense mer, sur un plancher de bois
qui serait soumis  tous les caprices de la houle. Mme par les
temps moyens, les lames y embarqueraient et rendraient la
situation trs pnible. Qu'on le remarque aussi, ces hommes
n'taient point des marins, des habitus de la mer, qui ne
craignent pas de se fier  quelques planches, c'taient des
soldats, accoutums aux solides territoires de la Compagnie. Leur
le tait fragile, elle ne reposait que sur un mince champ de
glace, mais enfin, sur cette glace, il y avait de la terre, et sur
cette terre une verdoyante vgtation, des arbustes, des arbres;
les animaux l'habitaient avec eux; elle tait absolument
indiffrente  la houle, et on pouvait la croire immobile. Oui!
ils l'aimaient cette le Victoria, sur laquelle ils vivaient
depuis prs de deux ans, cette le qu'ils avaient si souvent
parcourue en toutes ses parties, qu'ils avaient ensemence, et
qui, en somme, avait rsist jusqu'alors  tant de cataclysmes!
Oui! ils ne la quitteraient pas sans regret, et ils ne le feraient
qu'au moment o elle leur manquerait sous les pieds.

Ces dispositions, le lieutenant Hobson les connaissait, et il les
trouvait bien naturelles. Il savait avec quelle rpugnance ses
compagnons s'embarqueraient sur le radeau, mais les vnements
allaient se prcipiter, et sur ces eaux chaudes, l'le ne pouvait
tarder  se dissoudre. En effet, de graves symptmes apparurent,
qu'on ne devait pas ngliger.

Voici ce qu'tait ce radeau. Carr, il mesurait trente pieds sur
chaque face, ce qui lui donnait une superficie de neuf cents pieds
carrs. Sa plate-forme s'levait de deux pieds au-dessus de l'eau,
et ses parois le dfendaient tout autour contre les petites lames,
mais il tait bien vident qu'une houle un peu forte passerait
par-dessus cette insuffisante barrire. Au milieu du radeau, le
matre charpentier avait construit un vritable rouffle, qui
pouvait contenir une vingtaine de personnes. Autour taient
tablis de grands coffres destins aux provisions et des pices 
eau, le tout solidement fix  la plate-forme au moyen de
chevilles de fer. Le mt, haut d'une trentaine de pieds,
s'appuyait au rouffle et tait soutenu par des haubans qui se
rattachaient aux quatre angles de l'appareil. Ce mt devait porter
une voile carre, qui ne pouvait videmment servir que vent
arrire. Toute autre allure tait ncessairement interdite  cet
appareil flottant, auquel une sorte de gouvernail, trs
insuffisant sans doute, avait t adapt.

Tel tait le radeau du matre charpentier, sur lequel devaient se
rfugier vingt personnes, sans compter le petit enfant de Mac Nap.
Il flottait tranquillement sur les eaux du lagon, retenu au rivage
par une forte amarre. Certes, il avait t construit avec plus de
soin que n'en peuvent mettre des naufrags surpris en mer par la
destruction soudaine de leur navire, il tait plus solide et mieux
amnag, mais enfin ce n'tait qu'un radeau.

Le 1er juin, un nouvel incident se produisit. Le soldat Hope tait
all puiser de l'eau au lagon pour les besoins de la cuisine. Mrs.
Joliffe, gotant cette eau, la trouva sale. Elle rappela Hope,
lui disant qu'elle avait demand de l'eau douce, et non de l'eau
de mer.

Hope rpondit qu'il avait puis cette eau au lagon. De l une
sorte de discussion, au milieu de laquelle intervint le
lieutenant. En entendant les affirmations du soldat Hope, il
plit, puis il se dirigea rapidement vers le lagon...

Les eaux en taient absolument sales! Il tait vident que le
fond du lagon s'tait crev, et que la mer y avait fait irruption.

Ce fait aussitt connu, une mme crainte bouleversa les esprits
tout d'abord.

Plus d'eau douce! s'crirent ces pauvres gens.

Et en effet, aprs la rivire Paulina, le lac Barnett venait de
disparatre  son tour!

Mais le lieutenant Hobson se hta de rassurer ses compagnons 
l'endroit de l'eau potable.

Nous ne manquons pas de glace, mes amis, dit-il. Ne craignez
rien. Il suffira de faire fondre quelques morceaux de notre le,
et j'aime  croire que nous ne la boirons pas tout entire,
ajouta-t-il en essayant de sourire.

En effet, l'eau sale, qu'elle se vaporise ou qu'elle se
solidifie, abandonne compltement le sel qu'elle contient en
dissolution. On dterra donc, si on peut employer cette
expression, quelques blocs de glace, et on les fit fondre, non
seulement pour les besoins journaliers, mais aussi pour remplir
les pices  eau disposes sur le radeau.

Cependant, il ne fallait pas ngliger ce nouvel avertissement que
la nature venait de donner. L'le se dissolvait videmment  sa
base, et cet envahissement de la mer par le fond du lagon le
prouvait surabondamment. Le sol pouvait donc  chaque instant
s'effondrer, et Jasper Hobson ne permit plus  ses hommes de
s'loigner, car ils auraient risqus d'tre entrans au large.

Il semblait aussi que les animaux eussent le pressentiment d'un
danger trs prochain. Ils se massaient autour de l'ancienne
factorerie. Depuis la disparition de l'eau douce, on les voyait
venir lcher les blocs de glace retirs du sol. Ils semblaient
inquiets, quelques-uns paraissaient pris de folie, les loups
surtout, qui arrivaient en bandes cheveles, puis disparaissaient
en poussant de rauques aboiements. Les animaux  fourrures
restaient parqus autour du puits circulaire qui remplaait la
maison engloutie. On en comptait plusieurs centaines de
diffrentes espces. L'ours rdait aux environs, aussi inoffensif
aux animaux qu'aux hommes. Il tait videmment trs inquiet, par
instinct, et il et volontiers demand protection contre ce danger
qu'il pressentait et ne pouvait dtourner.

Les oiseaux, trs nombreux jusqu'alors, parurent aussi diminuer
peu  peu. Pendant ces derniers jours, des bandes considrables de
grands volateurs, de ceux auxquels la puissance de leurs ailes
permettent de traverser les larges espaces, les cygnes entre
autres, migrrent vers le sud, l o ils devaient rencontrer les
premires terres des Aloutiennes qui leur offraient un abri sr.
Ce dpart fut observ et remarqu par Mrs. Paulina Barnett, et
Madge, qui erraient,  ce moment, sur le littoral. Elles en
tirrent un fcheux pronostic.

Ces oiseaux trouvent sur l'le une nourriture suffisante, dit
Mrs. Paulina Barnett et cependant ils s'en vont! Ce n'est pas sans
motif, ma pauvre Madge!

-- Oui, rpondit Madge, c'est leur intrt qui les guide. Mais
s'ils nous avertissent, nous devons profiter de l'avertissement.
Je trouve aussi que les autres animaux paraissent tre plus
inquiets que de coutume.

Ce jour-l, Jasper Hobson rsolut de faire transporter sur le
radeau la plus grande partie des vivres et des effets de
campement. Il fut dcid aussi que tout le monde s'y embarquerait.

Mais, prcisment, la mer tait mauvaise, et sur cette petite
Mditerrane, forme maintenant par les eaux mmes de Behring 
l'intrieur du lagon, toutes les agitations de la houle se
reproduisaient et mme avec une grande intensit. Les lames,
enfermes dans cet espace relativement restreint, heurtaient le
rivage encore, et s'y brisaient avec fureur. C'tait comme une
tempte sur ce lac, ou plutt sur cet abme profond comme la mer
environnante. Le radeau tait violemment agit, et de forts
paquets d'eau y embarquaient sans cesse. On fut mme oblig de
suspendre l'embarquement des effets et des vivres.

On comprend bien que, dans cet tat de choses, le lieutenant
Hobson n'insista pas vis--vis de ses compagnons. Autant valait
passer encore une nuit sur l'le. Le lendemain, si la mer se
calmait, on achverait l'embarquement.

La proposition ne fut donc point faite aux soldats et aux femmes
de quitter leur logement et d'abandonner l'le, car c'tait
vritablement l'abandonner que se rfugier sur le radeau.

Du reste, la nuit fut meilleure qu'on ne l'aurait espr. Le vent
vint  se calmer. La mer s'apaisa peu  peu. Ce n'tait qu'un
orage qui avait pass avec cette rapidit spciale aux mtores
lectriques.  huit heures du soir, la houle tait presque
entirement tombe, et les lames ne formaient plus qu'un clapotis
peu sensible  l'intrieur du lagon.

Certainement, l'le ne pouvait chapper  un effondrement
imminent, mais enfin il valait mieux qu'elle se fondit peu  peu,
plutt que d'tre brise par une tempte, et c'est ce qui pouvait
arriver d'un instant  l'autre, quand la mer se soulevait en
montagnes autour d'elle.

 l'orage avait succd une lgre brume qui menaait de
s'paissir dans la nuit. Elle venait du nord, et, par consquent,
suivant la nouvelle orientation, elle couvrait la plus grande
partie de l'le.

Avant de se coucher, Jasper Hobson visita les amarres du radeau
qui taient tournes  de forts troncs de bouleaux. Par surcrot
de prcaution, on leur donna un tour de plus. D'ailleurs, le pis
qui pt arriver, c'tait que le radeau ft emport  la drive sur
le lagon, et le lagon n'tait pas si grand qu'il risqut de s'y
perdre.




XXII.

Les quatre jours qui suivent.


La nuit, c'est  dire une heure  peine de crpuscule et d'aube,
fut calme. Le lieutenant Hobson se leva, et, dcid  ordonner
l'embarquement de la petite colonie pour le jour mme, il se
dirigea vers le lagon.

La brume tait encore paisse; mais au-dessus de ce brouillard, on
sentait dj les rayons du soleil. Le ciel avait t nettoy par
l'orage de la veille, et la journe promettait d'tre chaude.

Lorsque Jasper Hobson arriva sur les bords du lagon, il ne put en
distinguer la surface, qui tait encore cache par de grosses
volutes de brumes.

 ce moment, Mrs. Paulina Barnett, Madge et quelques autres
venaient le rejoindre sur le rivage.

La brume commenait alors  se lever. Elle reculait vers le fond
du lagon et en dcouvrait peu  peu la surface. Cependant, le
radeau n'apparaissait pas encore.

Enfin, un coup de brise enleva tout le brouillard...

Il n'y avait pas de radeau! Il n'y avait plus de lac. C'tait
l'immense mer qui s'tendait devant les regards!

Le lieutenant Hobson ne put retenir un geste de dsespoir, et
quand ses compagnons et lui se retournrent, quand leurs yeux se
portrent  tous les points de l'horizon, un cri leur chappa!...
Leur le n'tait plus qu'un lot!

Pendant la nuit, les six septimes de l'ancien territoire du cap
Bathurst -- uss, rogs par le flot, -- s'taient abms dans la
mer, sans bruit, sans convulsion, et le radeau, trouvant une
issue, avait driv au large. Et ceux qui avaient mis en lui leur
dernire chance ne pouvaient mme plus l'apercevoir sur cet ocan
dsert!

Les malheureux, suspendus sur un abme prt  les engloutir, sans
ressources, sans aucun moyen de salut, furent terrasss par le
dsespoir. De ces soldats, quelques-uns, comme fous, voulurent se
prcipiter  la mer. Mrs. Paulina Barnett se jeta au-devant d'eux.
Ils revinrent. Quelques-uns pleuraient.

On voit maintenant quelle tait la situation des naufrags, et
s'ils pouvaient conserver quelque espoir! Que l'on juge aussi de
la position du lieutenant au milieu de ces infortuns  demi
affols! Vingt et une personnes emportes sur un lot de glace,
qui ne pouvait tarder  s'ouvrir sous leurs pieds! Avec cette
vaste portion de l'le maintenant engloutie, avaient disparu les
collines boises. Donc, plus un arbre. En fait de bois, il ne
restait plus que les quelques planches du logement, absolument
insuffisantes pour la construction d'un nouveau radeau, qui pt
suffire au transport de la colonie. La vie des naufrags tait
donc strictement limite  la dure de l'lot, c'est--dire 
quelques jours au plus, car on tait au mois de juin, et la
temprature moyenne dpassait soixante-huit degrs Fahrenheit (20
centigr. au-dessus de zro).

Pendant cette journe, le lieutenant Hobson crut devoir encore
faire une reconnaissance de l'lot. Peut-tre conviendrait-il de
se rfugier sur un autre point, auquel son paisseur assurerait
une dure plus longue? Mrs. Paulina Barnett et Madge
l'accompagnrent dans cette excursion.

Espres-tu toujours? demanda Mrs. Paulina Barnett  sa fidle
compagne.

-- Toujours! rpondit Madge. Mrs. Paulina Barnett ne rpondit
pas. Jasper Hobson et elle marchaient d'un pas rapide, en suivant
le littoral. Toute la cte avait t respecte depuis le cap
Bathurst jusqu'au cap Esquimau, c'est--dire sur une longueur de
huit milles. C'tait au cap Esquimau que la fracture s'tait
opre, suivant une ligne courbe qui rejoignait la pointe extrme
du lagon, dirige vers l'intrieur de l'le. De cette pointe, le
nouveau littoral se composait du rivage mme du lagon, que
baignaient maintenant les eaux de la mer. Vers la partie
suprieure du lagon, une autre cassure se prolongeait jusqu'au
littoral compris entre le cap Bathurst et l'ancien port Barnett.
L'lot reprsentait donc une bande oblongue, d'une largeur moyenne
d'un mille seulement.

Des cent quarante milles carrs qui formaient autrefois la
superficie totale de l'le, il n'en restait pas vingt!

Le lieutenant Hobson observa avec une extrme attention la
nouvelle conformation de l'lot et reconnut que sa portion la plus
paisse tait encore l'emplacement de l'ancienne factorerie. Il
lui parut donc convenable de ne point abandonner le campement
actuel, et c'tait aussi celui que les animaux, par instinct,
avaient conserv.

Toutefois, on remarqua qu'une notable quantit de ces ruminants et
de ces rongeurs, ainsi que le plus grand nombre des chiens qui
erraient  l'aventure, avaient disparu avec la plus grande partie
de l'le. Mais il en restait encore un certain nombre,
principalement des rongeurs. L'ours, affol, errait sur l'lot et
en faisait incessamment le tour, comme un fauve enferm dans une
cage.

Vers cinq heures du soir, le lieutenant Hobson et ses deux
compagnes taient rentrs au logement. L, hommes et femmes, tous
se trouvrent runis, silencieux, ne voulant plus rien voir, ne
voulant plus rien entendre. Mrs. Joliffe s'occupait de prparer
quelque nourriture. Le chasseur Sabine, moins accabl que ses
compagnons, allait et venait, cherchant  obtenir un peu de
venaison frache. Quant  l'astronome, il s'tait assis  l'cart
et jetait sur la mer un regard vague et presque indiffrent! Il
semblait que rien ne pt l'tonner!

Jasper Hobson apprit  ses compagnons les rsultats de son
excursion. Il leur dit que le campement actuel offrait une
scurit plus grande que tout autre point du littoral, et il
recommanda mme de ne plus s'en loigner, car des traces d'une
prochaine rupture se manifestaient dj,  mi-chemin du campement
et du cap Esquimau. Il tait donc probable que la superficie de
l'lot ne tarderait pas  tre considrablement rduite. Et, rien,
rien  faire!

La journe fut rellement chaude. Les glaons, dterrs pour
fournir l'eau potable, se dissolvaient sans qu'il ft ncessaire
d'employer le feu. Sur les parties accores du rivage, la crote
glace s'en allait en minces filets qui tombaient  la mer. Il
tait visible que, d'une manire gnrale, le niveau moyen de
l'lot s'tait abaiss. Les eaux tides rongeaient incessamment sa
base.

On ne dormit gure au campement pendant la nuit suivante. Qui
aurait pu trouver quelque sommeil en songeant qu' tout instant
l'abme pouvait s'ouvrir, qui, si ce n'est ce petit enfant qui
souriait  sa mre, et que sa mre ne voulait plus abandonner un
instant?

Le lendemain, 4 juin, le soleil reparut au-dessus de l'horizon
dans un ciel sans nuages. Aucun changement ne s'tait produit
pendant la nuit. La conformation de l'lot n'avait point t
altre.

Ce jour-l, un renard bleu, effar, se rfugia dans le logement et
n'en voulut plus sortir. On peut dire que les martres, les
hermines, les livres polaires, les rats musqus, les castors
fourmillaient sur l'emplacement de l'ancienne factorerie. C'tait
comme un troupeau d'animaux domestiques. Les bandes de loups
manquaient seules  la faune polaire. Ces carnassiers, disperss
sur la partie oppose de l'le au moment de la rupture, avaient
t videmment engloutis avec elle. Comme par un pressentiment,
l'ours ne s'loignait plus du cap Bathurst, et les animaux 
fourrures, trop inquiets, ne semblaient mme pas s'apercevoir de
sa prsence. Les naufrags eux-mmes, familiariss avec le
gigantesque animal, le laissaient aller et venir, sans s'en
proccuper. Le danger commun, pressenti de tous, avait mis au mme
niveau les instincts et les intelligences.

Quelques moments avant midi, les naufrags prouvrent une motion
bien vive, qui ne devait aboutir qu' une dception.

Le chasseur Sabine, mont sur le point culminant de l'lot, et qui
observait la mer depuis quelques instants, fit entendre ces cris:

Un navire! un navire!

Tous, comme s'ils eussent t galvaniss, se prcipitrent vers le
chasseur. Le lieutenant Hobson l'interrogeait du regard.

Sabine montra dans l'est une sorte de vapeur blanche qui pointait
 l'horizon. Chacun regarda sans oser prononcer une parole, et
chacun vit ce navire dont la silhouette s'accentuait de plus en
plus.

C'tait bien un btiment, un baleinier sans doute. On ne pouvait
s'y tromper, et, au bout d'une heure, sa carne tait visible.

Malheureusement, ce navire apparaissait dans l'est, c'est--dire 
l'oppos du point o le radeau entran avait d se diriger. Ce
baleinier, le hasard seul l'envoyait dans ces parages, et,
puisqu'il n'avait point communiqu avec le radeau, on ne pouvait
admettre qu'il ft  la recherche des naufrags, ni qu'il
souponnt leur prsence.

Maintenant, ce navire apercevrait-il l'lot, peu lev au-dessus
de la surface de la mer? Sa direction l'en rapprocherait-il?
Distinguerait-il les signaux qui lui seraient faits? En plein
jour, et par ce beau soleil, c'tait peu probable. La nuit, en
brlant les quelques planches du logement, on aurait pu entretenir
un feu visible  une grande distance. Mais le navire n'aurait-il
pas disparu avant l'arrive de la nuit, qui ne devait durer qu'une
heure  peine? En tout cas, des signaux furent faits, des coups de
feu furent tirs.

Cependant, ce navire s'approchait! On reconnaissait en ce btiment
un long trois-mts, videmment un baleinier de New-Arkhangel, qui,
aprs avoir doubl la presqu'le d'Alaska, se dirigeait vers le
dtroit de Behring. Il tait au vent de l'lot, et, tribord amure,
sous ses basses voiles, ses huniers et ses perroquets, il
s'levait vers le nord. Un marin et reconnu  son orientation que
ce navire ne laissait pas porter sur l'lot. Mais peut-tre
l'apercevrait-il?

S'il l'aperoit, murmura le lieutenant Hobson  l'oreille du
sergent Long, s'il l'aperoit, il s'enfuira au contraire!

Jasper Hobson avait raison de parler ainsi. Les navires ne
redoutent rien tant, dans ces parages, que l'approche des icebergs
et des les de glace! Ce sont des cueils errants contre lesquels
ils craignent de se briser, surtout pendant la nuit. Aussi se
htent-ils de changer leur direction, ds qu'ils les aperoivent.
Ce navire n'agirait-il pas ainsi, ds qu'il aurait connaissance de
l'lot? C'tait probable.

Par quelles alternatives d'espoir et de dsespoir les naufrags
passrent, cela ne saurait se peindre. Jusqu' deux heures du
soir, ils purent croire que la Providence prenait enfin piti
d'eux, que le secours leur arrivait, que le salut tait l! Le
navire s'tait toujours approch par une ligne oblique. Il n'tait
pas  six milles de l'lot. On multiplia les signaux, on tira des
coups de fusil, on produisit mme une grosse fume en brlant
quelques planches du logement...

Ce fut en vain. Ou le btiment ne vit rien, ou il se hta de fuir
l'lot ds qu'il l'aperut.

 deux heures et demie, il lofait lgrement et s'loignait dans
le nord-est.

Une heure aprs, il n'apparaissait plus que comme une vapeur
blanche, et bientt il avait entirement disparu.

Un des soldats, Kellet, poussa alors des rires extravagants. Puis
il se roula sur le sol. On dut croire qu'il devenait fou.

Mrs. Paulina Barnett avait regard Madge, bien en face, comme pour
lui demander si elle esprait encore!

Madge avait dtourn la tte!...

Le soir de ce jour nfaste, un craquement se fit entendre. C'tait
toute la plus grande partie de l'lot qui se dtachait et
s'abmait dans la mer. Des cris terribles d'animaux clatrent
dans l'ombre. L'lot tait rduit  cette pointe qui s'tendait
depuis l'emplacement de la maison engloutie jusqu'au cap Bathurst!

Ce n'tait plus qu'un glaon!




XXIII.

Sur un glaon.


Un glaon! Un glaon irrgulier, en forme de triangle, mesurant
cent pieds  sa base, cent cinquante pieds  peine sur son plus
grand ct! Et sur ce glaon, vingt et un tres humains, une
centaine d'animaux  fourrures, quelques chiens, un ours
gigantesque, en ce moment accroupi  la pointe extrme!

Oui! tous les malheureux naufrags taient l! L'abme n'en avait
pas encore pris un seul. La rupture s'tait opre au moment o
ils taient runis dans le logement. Le sort les avait encore
sauvs, voulant sans doute qu'ils prissent tous ensemble!

Mais quelle situation! On ne parlait pas. On ne bougeait pas.
Peut-tre le moindre mouvement, la plus lgre secousse et-elle
suffi  rompre la base de glace!

Aux quelques morceaux de viande sche que distribua Mrs. Joliffe,
personne ne put ou ne voulut toucher.  quoi bon?

La plupart de ces infortuns passrent la nuit en plein air. Ils
aimaient mieux cela: tre engloutis librement, et non dans une
troite cabane de planches!

Le lendemain, 5 juin, un brillant soleil se leva sur ce groupe de
dsesprs. Ils se parlaient  peine. Ils cherchaient  se fuir.
Quelques-uns regardaient d'un oeil troubl l'horizon circulaire,
dont ce misrable glaon formait le centre.

La mer tait absolument dserte. Pas une voile, pas mme une le
de glace, ni un lot. Ce glaon, sans doute, tait le dernier qui
flottt sur la mer de Behring!

La temprature s'levait sans cesse. Le vent ne soufflait plus. Un
calme terrible rgnait dans l'atmosphre. De longues ondulations
soulevaient doucement ce dernier morceau de terre et de glace qui
restait de l'le Victoria. Il montait et descendait sans se
dplacer, comme une pave, et ce n'tait plus qu'une pave, en
effet!

Mais une pave, un reste de carcasse, le tronon d'un mt, une
hune brise, quelques planches, cela rsiste, cela surnage, cela
ne peut fondre! Tandis qu'un glaon, de l'eau solidifie, qu'un
rayon de soleil va dissoudre!...

Ce glaon -- et cela explique qu'il et rsist jusqu'alors --
formait la portion la plus paisse de l'ancienne le. Une calotte
de terre et de verdure le recouvrait, et il tait supposable que
sa crote glace mesurait une paisseur assez grande. Les longs
froids de la mer polaire avaient d le nourrir en glace, quand,
autrefois, et pendant des priodes sculaires, ce cap Bathurst
faisait la pointe la plus avance du continent amricain.

En ce moment, ce glaon s'levait encore en moyenne de cinq  six
pieds au-dessus du niveau de la mer. On pouvait donc admettre que
sa base avait une paisseur  peu prs gale. Si donc, sur ces
eaux tranquilles, il ne courait pas le risque de se briser, du
moins devait-il peu  peu se rduire en eau. On le voyait bien 
ses bords qui s'usaient rapidement sous la langue des longues
lames, et, presque incessamment, quelque morceau de terre, avec sa
verdoyante vgtation, s'croulait dans les flots.

Un croulement de cette nature eut lieu ce jour mme, vers une
heure du soir, dans la partie du sol occupe par le logement, qui
se trouvait tout  fait sur la lisire du glaon. Le logement
tait heureusement vide, mais on ne put sauver que quelques-unes
des planches qui le formaient et deux ou trois poutrelles de
toiture. La plupart des ustensiles et les instruments d'astronomie
furent perdus! Toute la petite colonie dut se rfugier alors sur
la partie la plus leve du sol, ou rien ne la dfendait des
intempries de l'air.

L se trouvaient encore quelques outils, les pompes, et le
rservoir  air que Jasper Hobson utilisa en y recueillant
quelques gallons d'une pluie qui tomba en abondance. Il ne fallait
plus, en effet, emprunter au sol dj si rduit la glace qui
fournissait jusqu'alors l'eau potable. Il n'tait pas une parcelle
de ce glaon qui ne ft  mnager.

Vers quatre heures, le soldat Kellet, celui-l mme qui avait
donn dj quelques signes de folie, vint trouver Mrs. Paulina
Barnett et lui dit d'un ton calme:

Madame, je vais me noyer.

-- Kellet! s'cria la voyageuse.

-- Je vous dis que je vais me noyer, reprit le soldat. J'ai bien
rflchi. Il n'y a pas moyen de s'en tirer. J'aime mieux en finir
volontairement.

-- Kellet, rpondit Mrs. Paulina Barnett, en prenant la main du
soldat, dont le regard tait trangement clair, Kellet, vous ne
ferez pas cela!

-- Si, madame, et comme vous avez toujours t bonne pour nous
autres, je n'ai pas voulu mourir sans vous dire adieu. Adieu,
madame!

Et Kellet se dirigea vers la mer. Mrs. Paulina Barnett,
pouvante, s'attacha  lui. Jasper Hobson et le sergent
accoururent  ses cris. Ils se joignirent  elle pour dtourner
Kellet d'accomplir son dessein. Mais le malheureux, pris par cette
ide fixe, se contentait de secouer ngativement la tte.

Pouvait-on faire entendre raison  cet esprit gar? Non. Et
cependant l'exemple de ce fou se jetant  la mer aurait pu tre
contagieux! Qui sait si quelques-uns des compagnons de Kellet,
dmoraliss au dernier degr, ne l'auraient pas suivi dans le
suicide? Il fallait  tout prix arrter ce malheureux prt  se
tuer.

Kellet, dit alors Mrs. Paulina Barnett, en lui parlant doucement,
souriant presque, vous avez de la bonne et franche amiti pour
moi?

-- Oui, madame, rpondit Kellet avec calme.

-- Eh bien, Kellet, si vous le voulez, nous mourrons ensemble...
mais pas aujourd'hui.

-- Madame!...

-- Non, mon brave Kellet, je ne suis pas prte..., demain
seulement... demain, voulez-vous?...

Le soldat regarda plus fixement que jamais la courageuse femme. Il
sembla hsiter un instant, jeta un regard d'envie froce sur cette
mer tincelante, puis, passant sa main sur ses yeux:

Demain! dit-il. Et ce seul mot prononc, il alla d'un pas
tranquille reprendre sa place parmi ses compagnons.

Pauvre malheureux! murmura Mrs. Paulina Barnett, je lui ai
demand d'attendre  demain, et d'ici l, qui sait si nous ne
serons pas tous engloutis!...

Cependant, Jasper Hoson, qui ne voulait pas dsesprer, se
demandait s'il n'y aurait pas un moyen quelconque d'arrter la
dissolution de l'lot, si on ne pouvait parvenir  le conserver
jusqu'au moment o il serait en vue d'une terre quelconque!

Mrs. Paulina Barnett et Madge ne se quittaient plus d'un seul
instant. Kalumah tait couche comme un chien auprs de sa
matresse et cherchait  la rchauffer. Mrs. Mac Nap, enveloppe
de quelques pelleteries, restes de la riche moisson du Fort-
Esprance, s'tait assoupie, son petit enfant sur son sein.
Les autres naufrags, tendus  et l, ne bougeaient pas plus que
s'ils n'eussent t que des cadavres abandonns sur une pave. Nul
bruit ne troublait ce repos terrible. Seulement, on entendait la
lame qui rongeait peu  peu le glaon, et de petits boulements se
faisaient, dont le bruit sec marquait sa dgradation.

Parfois, le sergent Long se levait. Il regardait autour de lui, il
parcourait la mer du regard; puis, un instant aprs, il reprenait
sa position horizontale.  l'extrmit du glaon, l'ours formait
comme une grosse boule de neige blanche qui ne remuait pas.

Il y eut une heure d'obsurit. Aucun incident ne modifia la
situation! Les basses brumes du matin se nuancrent, vers
l'orient, de teintes un peu fauves. Quelques nuages se fondirent
au znith, et bientt les rayons du soleil glissrent  la surface
des eaux.

Le premier soin du lieutenant fut d'explorer le glaon du regard.
Son primtre s'tait encore rduit, mais, circonstance plus
grave, sa hauteur moyenne au-dessus du niveau de la mer avait
sensiblement diminu. Les ondulations de la mer, si faibles
qu'elles fussent, suffisaient  le couvrir en partie. Seul le
sommet du monticule chappait  leur atteinte.

Le sergent Long avait, de son ct, observ les changements qui
s'taient produits. Les progrs de la dissolution taient si
vidents qu'il ne lui restait plus aucun espoir.

Mrs. Paulina Barnett alla trouver le lieutenant Hobson.

Ce sera pour aujourd'hui? lui demanda-t-elle.

-- Oui, madame, rpondit le lieutenant, et vous tiendrez la
promesse que vous avez faite  Kellet!

-- Monsieur Jasper, dit gravement la voyageuse, avons-nous fait
tout ce que nous devions faire?

-- Oui, madame.

-- Eh bien, que la volont de Dieu s'accomplisse!

Cependant, pendant cette journe, une dernire tentative
dsespre devait tre faite. Une brise assez forte s'tait leve
et venait du large, c'est--dire qu'elle portait vers le sud-est,
prcisment dans cette direction o se trouvaient les terres les
plus rapproches des Aloutiennes.  quelle distance? on ne
pouvait le dire, depuis que, faute d'instruments, la situation du
glaon n'avait pu tre releve. Mais il ne devait pas avoir driv
considrablement,  moins que quelque courant ne l'et saisi, car
il n'offrait aucune prise au vent.

Toutefois, il y avait l un doute. Si, par impossible, ce glaon
et t plus prs de terre que les naufrags ne le supposaient! Si
un courant dont on ne pouvait constater la direction l'avait
rapproch de ces Aloutiennes tant dsires! Le vent portait alors
vers ces les, et il pouvait rapidement dplacer le glaon, si on
lui donnait prise. Le glaon n'et-il plus que quelques heures 
flotter, en quelques heures la terre pouvait apparatre peut-tre,
ou sinon elle, du moins un de ces navires de cabotage ou de pche
qui ne s'lvent jamais au large.

Une ide, d'abord confuse dans l'esprit du lieutenant Hobson, prit
bientt une trange fixit. Pourquoi n'tablirait-on pas une voile
sur ce glaon comme sur un radeau ordinaire? Cela tait possible,
en effet.

Jasper Hobson communiqua son ide au charpentier.

Vous avez raison, rpondit Mac Nap. Toutes voiles dehors.

Ce projet, quelque peu de chances qu'il et de russir, ranima ces
infortuns. Pouvait-il en tre autrement? Ne devaient-ils pas se
raccrocher  tout ce qui ressemblait  un espoir?

Tous se mirent  l'oeuvre, mme Kellet, qui n'avait pas encore
rappel  Mrs. Paulina Barnett sa promesse.

Une poutrelle, formant autrefois le fate du logement des soldats,
fut dresse et fortement enfonce dans la terre et le sable dont
se composait le monticule. Des cordes, disposes comme des haubans
et un tai, l'assujettirent solidement. Une vergue, faite d'une
forte perche, reut en guise de voile les draps et couvertures qui
garnissaient les dernires couchettes, et fut hisse au haut du
mt. La voile, ou plutt cet assemblage de toiles, convenablement
oriente, se gonfla sous une brise maniable, et au sillon qu'il
laissait derrire lui, il fut bientt vident que le glaon se
dplaait plus rapidement dans la direction du sud-est.

C'tait un succs. Une sorte de revivification se fit dans ces
esprits abattus. Ce n'tait plus l'immobilit, c'tait la marche,
et ils s'enivraient de cette vitesse, si mdiocre qu'elle ft. Le
charpentier tait particulirement satisfait de ce rsultat. Tous,
d'ailleurs, comme autant de vigies, fouillaient l'horizon du
regard, et si on leur et dit que la terre ne devait pas
apparatre  leurs yeux, ils n'auraient pas voulu le croire!

Il devait en tre ainsi cependant.

Pendant trois heures, le glaon marcha sur les eaux assez calmes
de la mer. Il ne rsistait point au vent ni  la houle, au
contraire, et les lames le portaient, loin de lui faire obstacle.
Mais l'horizon se traait toujours circulairement, sans qu'aucun
point en altrt la nettet. Ces infortuns espraient toujours.

Vers trois heures aprs midi, le lieutenant Hobson prit le sergent
Long  part et lui dit:

Nous marchons, mais c'est aux dpens de la solidit et de la
dure de notre lot.

-- Que voulez-vous dire, mon lieutenant?

-- Je veux dire que le glaon s'use rapidement au frottement des
eaux accru par sa vitesse, il s'raille, il se casse, et, depuis
que nous avons mis  la voile, il a diminu d'un tiers.

-- Vous tes certain...

-- Absolument certain, Long. Le glaon s'allonge, il s'efflanque.
Voyez, la mer n'est plus  dix pieds du monticule.

Le lieutenant Hobson disait vrai, et avec ce glaon, rapidement
entran, il ne pouvait en tre autrement.

Sergent, demanda alors Jasper Hobson, tes-vous d'avis de
suspendre notre marche?

-- Je pense, rpondit le sergent Long, aprs un instant de
rflexion, je pense que nous devons consulter nos compagnons.
Maintenant, la responsabilit de nos dcisions doit appartenir 
tous.

Le lieutenant fit un signe affirmatif. Tous deux reprirent leur
place sur le monticule, et Jasper Hobson fit connatre la
situation.

Cette vitesse, dit-il, use rapidement le glaon qui nous porte.
Elle htera peut-tre de quelques heures l'invitable catastrophe.
Dcidez, mes amis. Voulez-vous continuer de marcher en avant?

-- En avant!

Ce fut le mot prononc d'une commune voix par tous ces infortuns.

La navigation continua donc, et cette rsolution des naufrags
devait avoir d'incalculables consquences.  six heures du soir,
Madge se leva et, montrant un point dans le sud-est:

Terre! dit-elle.

Tous se levrent, lectriss. Une terre, en effet, se levait dans
le sud-est,  douze milles du glaon.

De la toile! de la toile! s'cria le lieutenant Hobson.

On le comprit. La surface de voilure fut accrue. On installa sur
les haubans des sortes de bonnettes au moyen de vtements, de
fourrures, de tout ce qui pouvait donner prise au vent.

La vitesse fut accrue, d'autant plus que la brise frachissait.
Mais le glaon fondait de toutes parts. On le sentait tressaillir.
Il pouvait s'ouvrir  chaque instant.

On n'y voulait pas songer. L'espoir entranait. Le salut tait l-
bas, sur ce continent. On l'appelait, on lui faisait des signaux!
C'tait un dlire!

 sept heures et demie, le glaon s'tait sensiblement rapproch
de la cte. Mais il fondait  vue d'oeil, il s'enfonait aussi,
l'eau l'ameurait, les lames le balayaient et emportaient peu  peu
les animaux affols de terreur.  chaque instant, on devait
craindre que le glaon ne s'abmt sous les flots. Il fallut
l'allger comme un navire qui coule. Puis on tendit avec soin le
peu de terre et de sable qui restait sur la surface glace, vers
ses bords surtout, de manire  les prserver de l'action directe
des rayons solaires! On y plaa aussi des fourrures, qui, de leur
nature, conduisent mal la chaleur. Enfin, ces hommes nergiques
employrent tous les moyens imaginables pour retarder la
catastrophe suprme. Mais tout cela tait insuffisant. Des
craquements couraient  l'intrieur du glaon, et des fentes se
dessinaient  sa surface. Quelques-uns pagayaient avec des
planches. Mais dj l'eau se faisait jour  travers, et la cte
tait encore  quatre milles au vent!

Allons! un signal, mes amis, s'cria le lieutenant Hobson,
soutenu par une nergie hroque. Peut-tre nous verra-t-on!

De tout ce qui restait d'objets combustibles, deux ou trois
planches, une poutrelle, on fit un bcher et on y mit le feu. Une
grande flamme monta au dessus de la fragile pave!

Mais le glaon fondait de plus en plus, et, en mme temps, il
s'enfonait. Bientt, il n'y eut plus que le monticule de terre
qui merget! L, tous s'taient rfugis, en proie aux angoisses
de l'pouvante, et, avec eux, ceux des animaux, en bien petit
nombre, que la mer n'avait pas encore dvors! L'ours poussait des
rugissements formidables.

L'eau montait toujours. Rien ne prouvait que les naufrags eussent
t aperus. Certainement, un quart d'heure ne se passerait pas
avant qu'ils fussent engloutis...

N'y avait-il donc pas un moyen de prolonger la dure de ce glaon?
Trois heures seulement, trois heures encore, et on atteindrait
peut-tre cette terre qui n'tait pas  trois milles sous le vent!
Mais que faire? que faire?

Ah! s'cria Jasper Hobson, un moyen, un seul pour empcher ce
glaon de se dissoudre. Je donnerais ma vie pour le trouver! Oui!
ma vie!

En ce moment, quelqu'un dit d'une voix brve:

Il y en a un!

C'tait Thomas Black qui parlait! C'tait l'astronome qui, depuis
si longtemps, n'avait plus ouvert la bouche, pour ainsi dire, et
qui ne semblait plus compter comme un vivant parmi tous ces tres
vous  la mort! Et la premire parole qu'il prononait, c'tait
pour dire: Oui, il y a un moyen d'empcher ce glaon de se
dissoudre! Il y a encore un moyen de nous sauver!

Jasper Hobson s'tait prcipit vers Thomas Black. Ses compagnons
et lui interrogeaient l'astronome du regard. Ils croyaient avoir
mal entendu.

Et ce moyen? demanda le lieutenant Hobson.

-- Aux pompes! rpondit seulement Thomas Black.

Thomas Black tait-il fou? Prenait-il le glaon pour un navire qui
sombre avec dix pieds d'eau dans sa cale?

Cependant, il y avait bien l, en effet, les pompes d'aration et
aussi le rservoir  air qui servait alors de charnier pour l'eau
potable! Mais en quoi ces pompes pouvaient-elles tre utiles?
Comment serviraient-elles  durcir les artes de ce glaon qui
fondait de toutes parts?

Il est fou! dit le sergent Long.

-- Aux pompes! rpta l'astronome. Remplissez d'air le rservoir!

-- Faisons ce qu'il dit! s'cria Mrs. Paulina Barnett.

Les pompes furent emmanches au rservoir, dont le couvercle fut
rapidement ferm et boulonn. Les pompes fonctionnrent aussitt,
et l'air fut emmagasin dans le rservoir sous une pression de
plusieurs atmosphres. Puis, Thomas Black prenant un des tuyaux de
cuir souds au rservoir, et qui, une fois le robinet ouvert,
pouvait donner passage  l'air comprim, il le promena sur les
bords du glaon, partout o la chaleur le dissolvait.

Quel effet se produisit,  l'tonnement de tous! Partout o cet
air tait projet par la main de l'astronome, le dgel s'arrtait,
les fentes se raccordaient, la conglation se refaisait!

Hurrah! hurrah! s'crirent tous ces infortuns.

C'tait un travail fatigant que la manoeuvre des pompes, mais les
bras ne manquaient pas! On se relayait. Les artes du glaon se
revivifiaient comme si elles taient soumises  un froid excessif.

Vous nous sauvez, monsieur Black! dit Jasper Hobson.

-- Mais rien de plus naturel! rpondit simplement l'astronome.

Rien n'tait plus naturel, en effet, et voici l'effet physique qui
se produisait en ce moment.

La reconglation du glaon se refaisait pour deux motifs:
d'abordparce que sous la pression de l'air, l'eau, en se
volatilisant  la surface du glaon, produisait un froid
rigoureux; et ensuite parce que cet air comprim empruntait, pour
se dtendre, sa chaleur  la surface dgele. Partout o une
fracture se produisait, le froid, provoqu par la dtente de
l'air, en cimentait les bords, et, grce  ce moyen suprme, le
glaon reprenait peu  peu sa solidit premire.

Et ce fut ainsi pendant plusieurs heures. Les naufrags, remplis
d'un immense espoir, travaillaient avec une ardeur que rien n'et
arrte!

On approchait de terre.

Quand on ne fut plus qu' un quart de mille de la cte, l'ours se
jeta  la nage, et il atteignit bientt le rivage et disparut.

Quelques instants aprs, le glaon s'chouait sur une grve. Les
quelques animaux qui l'occupaient encore prenaient la fuite. Puis
les naufrags dbarquaient, tombaient  genoux et remerciaient le
Ciel de leur miraculeuse dlivrance.




XXIV.

Conclusion.


C'tait  l'extrmit de la mer de Behring, sur la dernire des
Aloutiennes, l'le Blejinic, que tout le personnel du Fort-
Esprance avait pris terre, aprs avoir franchi plus de dix-huit
cents milles depuis la dbcle des glaces! Des pcheurs
aloutiens, accourus  leur secours, les accueillirent
hospitalirement. Bientt mme, le lieutenant Hobson et les siens
furent mis en relation avec les agents anglais du continent, qui
appartenaient  la Compagnie de la baie d'Hudson.

Il est inutile de faire ressortir, aprs ce rcit dtaill, le
courage de tous ces braves gens, bien dignes de leur chef, et
l'nergie qu'ils avaient montre pendant cette longue srie
d'preuves. Le coeur ne leur avait pas manqu, ni  ces hommes ni
 ces femmes, auxquels la vaillante Paulina Barnett avait toujours
donn l'exemple de l'nergie dans la dtresse, et de la
rsignation aux volonts du Ciel. Tous avaient lutt jusqu'au bout
et n'avaient pas permis au dsespoir de les abattre, mme quand
ils virent ce continent, sur lequel ils avaient fond le Fort-
Esprance, se changer en le errante, cette le en lot, cet lot
en glaon, non pas mme enfin, quand ce glaon se fondit sous la
double action des eaux chaudes et des rayons solaires! Si la
tentative de la Compagnie tait  reprendre, si le nouveau fort
avait pri, nul ne pouvait le reprocher  Jasper Hobson ni  ses
compagnons, qui avaient t soumis  des ventualits en dehors
des prvisions humaines. En tout cas, des dix-neuf personnes
confies au lieutenant, pas une ne manquait au retour, et mme la
petite colonie s'tait accrue de deux nouveaux membres, la jeune
Esquimaude Kalumah et l'enfant du charpentier Mac Nap, le filleul
de Mrs. Paulina Barnett.

Six jours aprs le sauvetage, les naufrags arrivaient  New-
Arkhangel, la capitale de l'Amrique russe.

L, tous ces amis, qui avaient t si troitement attachs les uns
aux autres par le danger commun, allaient se sparer pour jamais,
peut-tre! Jasper Hobson et les siens devaient regagner le Fort-
Reliance  travers les territoires de la Compagnie, tandis que
Mrs. Paulina Barnett, Kalumah qui ne voulait plus se sparer
d'elle, Madge et Thomas Black comptaient retourner en Europe par
San Francisco et les tats-Unis. Mais avant de se sparer, le
lieutenant Hobson, devant tous ses compagnons runis, d'une voix
mue, parla en ces termes  la voyageuse:

Madame, soyez bnie pour tout le bien que vous avez fait parmi
nous! Vous avez t notre foi, notre consolation, l'me de notre
petit monde! Je vous en remercie au nom de tous!

Trois hurrahs clatrent en l'honneur de Mrs. Paulina Barnett.
Puis chacun des soldats voulut serrer la main de la vaillante
voyageuse. Chacune des femmes l'embrassa avec effusion.

Quant au lieutenant Hobson, qui avait conu pour Mrs. Paulina
Barnett une affection si sincre, ce fut le coeur bien gros qu'il
lui donna la dernire poigne de main.

Est-ce qu'il est possible que nous ne nous revoyions pas un jour?
dit-il.

-- Non, Jasper Hobson, rpondit la voyageuse, non, ce n'est pas
possible! Et si vous ne venez pas en Europe, c'est moi qui
reviendrai vous retrouver ici... ici ou dans la nouvelle
factorerie que vous fonderez un jour...

En ce moment, Thomas Black, qui, depuis qu'il venait de reprendre
pied sur la terre ferme, avait retrouv la parole, s'avana:

Oui, nous nous reverrons... dans vingt-six ans! dit-il de l'air
le plus convaincu du monde. Mes amis, j'ai manqu l'clipse de
1860, mais je ne manquerai pas celle qui se reproduira dans les
mmes conditions et aux mmes lieux, en 1886. Donc dans vingt-six
ans,  vous chre madame, et  vous, mon brave lieutenant, je
donne de nouveau rendez-vous aux limites de la mer polaire.

FIN


[1] Et, en effet, cette prvision du capitaine Craventy s'est
ralise depuis.
[2] Ce chiffre du thermomtre Fahrenheit correspond au
zro du thermomtre centigrade.
[3] Auteur d'un trait de la pche  la ligne trs estim en
Angleterre.
[4] 85, 000 francs.
[5] Petite rivire de Hyde-Park,  Londres.
[6] Jeu de cartes trs usit en Angleterre.
[7] Il s'agit du zro Fahrenheit.
[8] Traduction exacte du mot  esquimau .
[9]  42 centigr. au-dessous de zro, le mercure gle dans
la cuvette du thermomtre, et on est oblig d'employer des
appareils  alcool pur, qui ne se solidifie que sous un froid
excessif.
[10] Alors prsident de la Socit.
[11] Environ 52 kilomtres ou 13 lieues.






End of the Project Gutenberg EBook of Le pays des fourrures, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DES FOURRURES ***

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