The Project Gutenberg EBook of La dernire Aldini, by George Sand

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Title: La dernire Aldini
       Simon

Author: George Sand

Release Date: February 19, 2006 [EBook #17795]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                           GEORGE SAND


                       LA DERNIRE ALDINI

                              SIMON



                               1855



NOTICE

Les romans sont toujours plus ou moins des fantaisies, et il en est
de ces fantaisies de l'imagination comme des nuages qui passent. D'o
viennent les nuages, et o vont-ils?

J'ai rv, en me promenant  travers la fort de Fontainebleau, tte 
tte avec mon fils,  toute autre chose qu' ce livre, que j'crivais le
soir dans une auberge, et que j'oubliais le matin, pour ne m'occuper que
des fleurs et des papillons. Je pourrais raconter toutes nos courses
et tous nos amusements avec exactitude, et il m'est impossible de dire
pourquoi mon esprit s'en allait le soir  Venise. Je pourrais bien
chercher une bonne raison; mais il sera plus sincre d'avouer que je ne
m'en souviens pas: il y a de cela quinze ou seize ans.

  GEORGE SAND.
  Nohant, 23 aot 1853.



ALLA SIGNORA
CARLOTTA MARLIANI,
CONSULESSA DI SPAGNA.

Les mariniers de l'Adriatique ne mettent point en mer une barque neuve
sans la dcorer de l'image de la Madone. Que votre nom, crit sur cette
page, soit,  ma belle et bonne amie, comme l'effigie de la cleste
patronne, qui protge un frle esquif livr aux flots capricieux.

GEORGE SAND.




                                  LA
                            DERNIRE ALDINI.




                            PREMIRE PARTIE.


A cette poque-l, le signor Llio n'tait plus dans tout l'clat de sa
jeunesse; soit qu' force de remplir leur office gnreux, ses poumons
eussent pris un dveloppement auquel avaient obi les muscles de la
poitrine, soit le grand soin que les chanteurs apportent  l'hygine
conservatrice de l'harmonieux instrument, son corps, qu'il appelait
joyeusement l'_tui_ de sa voix, avait acquis un assez raisonnable degr
d'embonpoint. Cependant sa jambe avait conserv toute son lgance, et
l'habitude gracieuse de tous ses gestes en faisait encore ce que sous
l'Empire les femmes appelaient un beau cavalier.

Mais si Llio pouvait encore remplir, sur les planches de la Fenice
et de la Scala, l'emploi de _primo uomo_ sans choquer ni le got ni la
vraisemblance; si sa voix tout jours admirable et son grand talent le
maintenaient au premier rang des artistes italiens; si ses abondants
cheveux d'un beau gris de perle, et son grand oeil noir plein de feu,
attiraient encore le regard des femmes, aussi bien dans les salons que
sur la scne, Llio n'en tait pas moins un homme sage, plein de rserve
et de gravit dans l'occasion. Ce qui nous semblait trange, c'est
qu'avec les agrments que le ciel lui avait dpartis, avec les succs
brillants de son honorable carrire, il n'tait point et n'avait jamais
t un homme  bonnes fortunes. Il avait, disait-on, inspir de grandes
passions; mais, soit qu'il ne les eut point partages, soit qu'il en et
enseveli le roman dans l'oubli d'une conscience gnreuse, personne ne
pouvait raconter l'issue dlicate de ces pisodes mystrieux. De fait,
il n'avait compromis aucune femme. Les plus opulentes et les plus
illustres maisons de l'Italie et de l'Allemagne l'accueillaient avec
empressement; nulle part il n'avait port le trouble et le scandale.
Partout il jouissait d'une rputation de bont, de loyaut, de sagesse
irrprochable.

Pour nous artistes, ses amis et ses compagnons, il tait bien aussi le
meilleur et le plus estimable des hommes. Mais cette gaiet sereine,
cette grce bienveillante qu'il portait dans le commerce du monde, ne
nous cachaient pas absolument un fond de mlancolie et l'habitude d'un
chagrin secret. Un soir, aprs souper, comme nous fumions le _serraglio_
sous nos treilles embaumes de Sainte-Marguerite, l'abb Panorio nous
parlait de lui-mme, et nous disait les potiques lans et les combats
hroques de son propre coeur avec une candeur respectable et touchante.
Llio, gagn par cet exemple et partageant notre effusion, press
aussi un peu par les questions de l'abb et les regards de Beppa, nous
confessa enfin que l'art n'tait pas la seule noble passion qu'il et
connue.

_Ed io anch!_ s'cria-t-il avec un soupir; et moi aussi j'ai aim,
j'ai combattu, j'ai triomph!

--Avais-tu donc fait voeu de chastet comme lui? dit Beppa en souriant
et en touchant le bras de l'abb du bout de son ventail noir.

--Je n'ai jamais fait aucun voeu, rpondit Llio; mais j'ai toujours t
imprieusement command par le sentiment naturel de la justice et de la
vrit. Je n'ai jamais compris qu'on pt tre vraiment heureux un seul
jour en risquant toute la destine d'autrui. Je vous raconterai, si vous
le voulez, deux poques de ma vie o l'amour a jou le principal rle,
et vous comprendrez qu'il a pu m'en coter un peu d'tre, je ne dis pas
un hros, mais un homme.

--Voil un dbut bien grave, dit Beppa, et je crains que ton rcit ne
ressemble  une sonate franaise. Il te faut une introduction musicale,
attends! Est-ce l le ton qui te convient? En mme temps, elle tira de
son luth quelques accords solennels, et joua les premires mesures d'un
andante maestoso de Dusseck.

Ce n'est pas cela, reprit Llio en touffant le son des cordes avec
le manche de l'ventail de Beppa. Joue-moi plutt une de ces valses
allemandes, o la Joie et la Douleur, voluptueusement embrasses,
semblent tourner doucement et montrer tour  tour une face ple baigne
de larmes et un front rayonnant couronn de fleurs.

--Fort bien! dit Beppa. Pendant ce temps Cupidon joue de la pochette,
et marque la mesure  faux, ni plus ni moins qu'un matre de ballet; la
Joie, impatiente, frappe du pied pour exciter le fade musicien qui gne
son lan imptueux. La Douleur, extnue de fatigue, tourne ses yeux
humides vers l'impitoyable racleur pour l'engager  ralentir cette
rotation obstine, et l'auditoire, ne sachant s'il doit rire ou pleurer,
prend le parti de s'endormir.

Et Beppa se mit  jouer la ritournelle d'une valse sentimentale,
ralentissant et pressant chaque mesure alternativement, conformant avec
rapidit l'expression de sa charmante figure, tantt smillante de joie,
tantt lugubre de tristesse,  ce mode ironique, et portant dans cette
raillerie musicale toute l'nergie de son patriotisme artistique.

Vous tes une femme borne! lui dit Llio en passant ses ongles sur les
cordes, dont la vibration expira en un cri aigre et dchirant.

--Point-d'orgue germanique! s'cria la belle Vnitienne en clatant de
rire et en lui abandonnant la guitare.

--L'artiste, reprit Llio, a pour patrie le monde entier, la grande
_Bohme_, comme nous disons. _Per Dio!_ faisons la guerre au despotisme
autrichien, mais respectons la valse allemande! la valse de Weber, 
mes amis! la valse de Beethoven et de Schubert! Oh! coutez, coutez
ce pome, ce drame, cette scne de dsespoir, de passion et de joie
dlirante!

En parlant ainsi, l'artiste fit rsonner les cordes de l'instrument, et
se mit  vocaliser, de toute la puissance de sa voix et de son me, le
chant sublime du _Dsir_ de Beethoven; puis, s'interrompant tout  coup
et jetant sur l'herbe l'instrument encore plein de vibration pathtique:

Jamais aucun chant, dit-il, n'a remu mon me comme celui-l. Il
faut bien l'avouer, notre musique italienne ne parle qu'aux sens ou 
l'imagination exalte; celle-ci parle au coeur et aux sentiments les
plus profonds et les plus exquis. J'ai t comme vous, Beppa. J'ai
rsist  la puissance du gnie germanique; j'ai longtemps bouch les
oreilles de mon corps et celles de mon intelligence  ces mlodies du
Nord, que je ne pouvais ni ne voulais comprendre. Mais les temps sont
venus o l'inspiration divine n'est plus arrte aux frontires des
tats par la couleur des uniformes et la bigarrure des bannires. Il y a
dans l'air je ne sais quels anges ou quels sylphes, messagers invisibles
du progrs, qui nous apportent l'harmonie et la posie de tous les
points de l'horizon. Ne nous enterrons pas sous nos ruines; mais que
notre gnie tende ses ailes et ouvre ses bras pour pouser tous les
gnies contemporains par-dessus les cimes des Alpes.

--coutez, comme il extravague! s'cria Beppa en essuyant son luth dj
couvert de rose; moi qui le prenais pour un homme raisonnable!

--Pour un homme froid et peut-tre goste, n'est-ce pas, Beppa? reprit
l'artiste en se rasseyant d'un air mlancolique. Eh bien! j'ai cru
moi-mme tre cet homme-l; car j'ai fait des actes de raison, et
j'ai sacrifi aux exigences de la socit. Mais quand la musique des
rgiments autrichiens fait retentir, le soir, les chos de nos grandes
places et nos tranquilles eaux des airs de Freyschtz et des fragments
de symphonie de Beethoven, je m'aperois que j'ai des larmes en
abondance, et que mes sacrifices n'ont pas t de peu de valeur. Un sens
nouveau semble se rvler  moi: la mlancolie des regrets, l'habitude
de la tristesse et le besoin de la rverie, ces lments qui n'entrent
gure dans notre organisation mridionale, pntrent dsormais en moi
par tous les pores, et je vois bien clairement que notre musique est
incomplte, et l'art que je sers insuffisant  l'expression de mon me;
voil pourquoi vous me voyez dgot du thtre, blas sur les motions
du triomphe, et peu dsireux de conqurir de nouveaux applaudissements
 l'aide des vieux moyens; c'est que je voudrais m'lancer dans une vie
d'motions nouvelles, et trouver dans le drame lyrique l'expression du
drame de ma propre vie; mais alors je deviendrais peut-tre triste et
vaporeux comme un Hambourgeois, et tu me raillerais cruellement, Beppa!
C'est ce qu'il ne faut pas. O mes bons amis, buvons! et vive la joyeuse
Italie et Venise la belle!

Il porta son verre  ses lvres; mais il le remit sur la table avec
proccupation, sans avoir aval une seule goutte de vin. L'abb lui
rpondit par un soupir, Beppa lui serra la main, et, aprs quelques
instants d'un silence mlancolique, Llio, press de remplir sa
promesse, commena son rcit en ces termes:

Je suis, vous le savez, fils d'un pcheur de Chioggia. Presque tous les
habitants de cette rive ont le thorax bien dvelopp et la voix forte.
Ils l'auraient belle, s'il ne l'enrouaient de bonne heure  lutter sur
leurs barques contre les bruits de la mer et des vents,  boire et 
fumer immodrment pour conjurer le sommeil et la fatigue. C'est une
belle race que nos Chioggiotes. On dit qu'un grand peintre franais
_Leopoldo Roberto_, est maintenant occup  illustrer le type de leur
beaut dans un tableau qu'il ne laisse voir  personne.

Quoique je sois d'une complexion assez robuste, comme vous voyez, mon
pre, en me comparant  mes frres, me jugea si frle et si chtif,
qu'il ne voulut m'enseigner ni  jeter le filet, ni  diriger la
chaloupe et le chasse-mare. Il me montra seulement le maniement de la
rame  deux mains, le _voguer_ de la barquette, et il m'envoya gagner
ma vie  Venise en qualit d'aide-gondolier de place. Ce fut une
grande douleur et une grande humiliation pour moi que d'entrer ainsi
en servage, de quitter la maison paternelle, le rivage de la mer,
l'honorable et prilleuse profession de mes pres. Mais j'avais une
belle voix, je savais bon nombre de fragments de l'Arioste et du Tasse.
Je pouvais faire un agrable gondolier, et gagner, avec le temps et
la patience, cinquante francs par mois au service des amateurs et des
trangers.

Vous ne savez pas, Zorzi, dit Llio en s'interrompant et en se tournant
vers moi, comment se dveloppent chez nous, gens du peuple, le got et
le sentiment de la musique et de la posie. Nous avions alors et nous
avons encore (bien que cet usage menace de se perdre) nos trouvres et
nos bardes, que nous appelons _cupidons_; rapsodes voyageurs, ils
nous apportent des provinces centrales les notions incorrectes de la
langue-mre, altre, je ferais mieux de dire enrichie, de tout le gnie
des dialectes du nord et du midi. Hommes du peuple comme nous, dous
 la fois de mmoire et d'imagination, ils ne se gnent nullement pour
mler leurs improvisations bizarres aux crations des potes. Prenant
et laissant toujours sur leur passage quelque locution nouvelle,
ils embellissent et leur langage et le texte de leurs auteurs
d'une incroyable confusion d'idiomes. On pourrait les appeler les
conservateurs de l'instabilit du langage dans les provinces frontires
et sur tout le littoral. Notre ignorance accepte sans appel les
dcisions de cette acadmie ambulante; et vous avez eu souvent
l'occasion d'admirer tantt l'nergie, tantt le grotesque de l'italien
de nos potes, dans la bouche des chanteurs des lagunes.

C'est le dimanche  midi, sur la place publique de Chioggia, aprs la
grand'messe, ou le soir dans les cabarets de la cte, que ces rapsodes
charment, par leurs rcitatifs entrecoups de chant et de dclamation,
un auditoire nombreux et passionn. Le _cupido_ est ordinairement debout
sur une table et joue de temps en temps une ritournelle ou un finale
de sa faon sur un instrument quelconque, celui-ci sur la cornemuse
calabraise, celui-l sur la vielle bergamasque, d'autres sur le violon,
la flte ou la guitare. Le peuple chioggiote, en apparence flegmatique
et froid, coute d'abord en fumant d'un air impassible et presque
ddaigneux; mais aux grands coups de lance des hros de l'Arioste,  la
mort des paladins, aux aventures des demoiselles dlivres et des gants
pourfendus, l'auditoire s'veille, s'anime, s'crie et se passionne si
bien, que les verres et les pipes volent en clats, les tables et les
siges sont briss, et souvent le cupide, prt  devenir victime de
l'enthousiasme excit par lui, est forc de s'enfuir, tandis que les
dilettanti se rpandent dans la campagne  la poursuite d'un ravisseur
imaginaire, aux cris d'_amazza!_ _amazza!_ tue le monstre! tue le
coquin!  mort le brigand! bravo, Astolphe! courage, bon compagnon!
avance! avance! tue! tue! C'est ainsi que les Chioggiotes, ivres de
fume de tabac, de vin et de posie, remontent sur leurs barques et
dclament aux flots et aux vents les fragments rompus de ces popes
dlirantes.

J'tais le moins bruyant et le plus attentif de ces dilettanti. Comme
j'tais fort assidu aux sances, et que j'en sortais toujours silencieux
et pensif, mes parents en concluaient que j'tais un enfant docile et
born,  la fois dsireux et incapable d'apprendre les _beaux-arts_. On
trouvait ma voix agrable; mais, comme j'avais en moi le sentiment d'une
accentuation plus pure et d'une dclamation moins forcene que celle
des _cupidons_ et de leurs imitateurs, on dcrta que j'tais, comme
chanteur aussi bien que comme barcarole, _bon pour la ville_,
retournant ainsi votre locution franaise  propos de choses de peu de
valeur,--_bon pour la campagne_.

Je vous ai promis le rcit de deux pisodes, et non celui de ma vie;
je ne vous dirai donc pas le dtail de toutes les souffrances par
lesquelles je passai pour arriver, moyennant le rgime du riz  l'eau
et des coups de rame sur les paules,  l'ge de quinze ans et  un
trs-mdiocre talent de gondolier. Le seul plaisir que j'eusse, c'tait
celui d'entendre passer les srnades; et, quand j'avais un instant de
loisir, je m'chappais pour chercher et suivre les musiciens dans tous
les coins de la ville. Ce plaisir tait si vif que, s'il ne m'empchait
point de regretter la maison paternelle, il m'et empch du moins d'y
retourner. Du reste, ma passion pour la musique tait  l'tat de got
sympathique, et non de penchant personnel; car ma voix tait en pleine
mue, et me semblait si dsagrable, lorsque j'en faisais le timide
essai, que je ne concevais pas d'autre avenir que celui de battre l'eau
des lagunes, toute ma vie, au service du premier venu.

Mon matre et moi occupions souvent le _traguetto_, ou station de
gondoles, sur le grand canal, au palais Aldini, vers l'image de _saint
Zandegola_ (contraction patoise du nom de San-Giovanni Decollato). En
attendant la pratique, mon patron dormait, et j'tais charg de guetter
les passants pour leur offrir le service de nos rames. Ces heures,
souvent pnibles dans les jours brlants de l't, taient dlicieuses
pour moi au pied du palais Aldini, grce  une magnifique voix de femme
accompagne par la harpe, dont les sons arrivaient distinctement jusqu'
moi. La fentre par laquelle s'chappaient ces sons divins tait situe
au-dessus de ma tte, et le balcon avanc me servait d'abri contre la
chaleur du jour. Ce petit coin tait mon den, et je n'y repasse jamais
sans que mon coeur tressaille au souvenir de ces modestes dlices de mon
adolescence. Une tendine de soie ombrageait alors le carr de balustrade
de marbre blanc, brunie par les sicles et enlace de liserons et de
plantes paritaires soigneusement cultives par la belle htesse
de cette riche demeure; car elle tait belle; je l'avais entrevue
quelquefois au balcon, et j'avais entendu dire aux autres gondoliers que
c'tait la femme la plus aimable et la plus courtise de Venise. J'tais
assez peu sensible  sa beaut, quoiqu' Venise les gens du peuple aient
des yeux pour les femmes du plus haut rang, et rciproquement,  ce
qu'on assure. Pour moi, j'tais tout oreilles; et, quand je la voyais
paratre, mon coeur battait de joie, parce que sa prsence me donnait
l'espoir de l'entendre bientt chanter.

J'avais entendu dire aussi aux gondoliers du traguet que l'instrument
dont elle s'accompagnait tait une harpe; mais leurs descriptions
taient si confuses qu'il m'tait impossible de me faire une ide nette
de cet instrument. Ses accords me ravissaient, et c'est lui que je
brlais du dsir de voir. Je m'en faisais un portrait fantastique; car
on m'avait dit qu'il tait tout d'or pur, plus grand que moi, et mon
patron Masino en avait vu un qui tait termin par le buste d'une belle
femme qu'on aurait dit prte  s'envoler, car elle avait des ailes. Je
voyais donc la harpe dans mes rves, tantt sous la figure d'une sirne,
et tantt sous celle d'un oiseau; quelquefois je croyais voir passer
une belle barque pavoise, dont les cordages de soie rendaient des sons
harmonieux. Une fois je rvai que je trouvais une harpe au milieu des
roseaux et des algues; mais au moment o j'cartais les herbes humides
pour la saisir, je fus veill en sursaut, et ne pus jamais retrouver le
souvenir distinct de sa forme.

Cette curiosit s'empara si fort de mon jeune cerveau, qu'un jour je
finis par cder  une tentation maintes fois vaincue. Pendant que mon
patron tait au cabaret, je grimpai sur la couverture de ma gondole, et
de l aux barreaux d'une fentre basse; puis enfin je m'accrochai  la
balustrade du balcon, je l'enjambai et je me trouvai sous les rideaux de
la tendine.

Je pus alors contempler l'intrieur d'un magnifique cabinet; mais le
seul objet qui me frappa, ce fut la harpe muette au milieu des autres
meubles qu'elle dominait firement. Le rayon qui pntra dans le
cabinet lorsque j'entr'ouvris le rideau vint frapper sur la dorure de
l'instrument, et fit tinceler le beau cygne sculpt qui le surmontait.
Je restai immobile d'admiration, ne pouvant me lasser d'en examiner les
moindres dtails, la structure lgante, qui me rappelait la proue des
gondoles, les cordes diaphanes qui me semblrent, toutes d'or fil, les
cuivres luisants et la bote de bois satin sur laquelle taient peints
des oiseaux, des fleurs et des papillons richement coloris et d'un
travail exquis.

Cependant, il me restait un doute, au milieu de tant de meubles
superbes, dont la forme et l'usage m'taient peu connus; ne m'tais-je
pas tromp? tait-ce bien la harpe que je contemplais? Je voulus m'en
assurer; je pntrai dans le cabinet, et je posai une main gauche et
tremblante sur les cordes. O ravissement! elles me rpondirent. Saisi
d'un inexprimable vertige, je me mis  faire vibrer au hasard et avec
une sorte de fureur toutes ces voix retentissantes, et je ne crois pas
que l'orchestre le plus savant et le mieux gouvern m'ait jamais fait
depuis autant de plaisir que l'effroyable confusion de sons dont je
remplis l'appartement de la signora Aldini.

Mais ma joie ne fut pas de longue dure. Un valet de chambre qui
rangeait les salles voisines accourut au bruit, et, furieux de voir un
petit rustre en haillons s'introduire ainsi et s'abandonner  l'amour
de l'art avec un si odieux drglement, se mit en devoir de me chasser 
coups de balai. Il ne me convenait gure d'tre congdi de la sorte,
et je me retirai prudemment vers le balcon, afin de m'en aller comme
j'tais venu. Mais avant que j'eusse pu l'enjamber, le valet s'lana
sur moi, et je me vis dans l'alternative d'tre battu ou de faire un
culbute ridicule. Je pris un parti violent, ce fut d'esquiver le choc
en me baissant avec dextrit, et de saisir mon adversaire par les
deux jambes, tandis qu'il donnait brusquement de la poitrine contre
la balustrade. L'enlever ainsi de terre et le lancer dans le canal fut
l'affaire d'un instant. C'est un jeu auquel les enfants s'exercent
entre eux  Chioggia. Mais je n'avais pas eu le temps d'observer que
la fentre tait  vingt pieds de l'eau et que le pauvre diable de
_cameriere_ pouvait ne pas savoir nager.

Heureusement pour lui et pour moi, il revint aussitt sur l'eau et
s'accrocha aux barques du traguet. J'eus un instant de terreur en lui
voyant faire le plongeon; mais, ds que je le vis sauv, je songeai  me
sauver moi-mme: car il rugissait de fureur et allait ameuter contre
moi tous les laquais du palais Aldini. J'enfilai la premire porte qui
s'offrit  moi, et, courant  travers les galeries, j'allais franchir
l'escalier, lorsque j'entendis des voix confuses qui venaient  ma
rencontre. Je remontai prcipitamment et me rfugiai sous les combles du
palais, o je me cachai dans un grenier parmi de vieux tableaux rongs
des vers, et des dbris de meubles.

Je restai l deux jours et deux nuits sans prendre aucun aliment et sans
oser me frayer un passage au milieu de mes ennemis. Il y avait tant de
monde et de mouvement dans cette maison qu'on n'y pouvait faire un pas
sans rencontrer quelqu'un. J'entendais par la lucarne les propos
des valets qui se tenaient dans la galerie de l'tage infrieur.
Ils s'entretenaient de moi presque continuellement, faisaient mille
commentaires sur ma disparition, et se promettaient de m'infliger une
rude correction s'ils russissaient  me rattraper. J'entendais aussi
mon patron sur sa barque s'tonner de mon absence, et se rjouir 
l'ide de mon retour, dans des intentions non moins bienveillantes.
J'tais brave et vigoureux; mais je sentais que je serais accabl par le
nombre. L'ide d'tre battu par mon patron ne m'occupait gure; c'tait
une chance du mtier d'apprenti qui n'entranait aucune honte. Mais
celle d'tre chti par des laquais soulevait en moi une telle horreur,
que je prfrais mourir de faim. Il ne s'en fallut pas de beaucoup
que mon aventure n'et ce dnouement. A quinze ans, on supporte mal la
dite. Une vieille camriste qui vint chercher un pigeon dserteur sous
les combles trouva, au lieu de son fugitif, le pauvre _barcarolino_
vanoui et presque mort au pied d'une vieille toile qui reprsentait
une sainte Ccile. Ce qu'il y eut de plus frappant pour moi dans ma
dtresse, c'est que la sainte avait entre les bras une harpe de forme
antique que j'eus tout le loisir de contempler au milieu des angoisses
de la faim, et dont la vue me devint tellement odieuse, que pendant bien
longtemps, par la suite, je ne pus supporter ni l'aspect ni le son de
cet instrument fatal.

La bonne dugne me secourut et intressa la signora Aldini  mon sort.
Je fus promptement rtabli des suites du jene, et mon perscuteur,
apais par cette expiation, agra l'aveu de ma faute et l'expression
brusque, mais sincre, de mes regrets. Mon pre, en apprenant de mon
patron que j'tais perdu, tait accouru. Il frona le sourcil lorsque
madame Aldini lui manifesta l'intention de me prendre  son service.
C'tait un homme rude, mais fier et indpendant. C'tait bien assez,
selon lui, que je fusse condamn par ma dlicate organisation  vivre 
la ville. J'tais de trop bonne famille pour tre valet, et quoique
les gondoliers eussent de grandes prrogatives dans les maisons
particulires, il y avait une distinction de rang bien marque entre les
gondoliers de la place et les _gondolieri di casa_. Ces derniers taient
mieux vtus, il est vrai, et participaient au bien-tre de la vie
patricienne; mais ils taient rputs laquais, et il n'y avait point
de telle souillure dans ma famille. Nanmoins madame Aldini tait si
gracieuse et si bienveillante, que mon brave homme de pre, tortillant
son bonnet rouge dans ses mains avec embarras, et tirant  chaque
instant, par habitude, sa pipe teinte de sa poche, ne sut que rpondre
 ses douces paroles et  ses gnreuses promesses. Il rsolut de me
laisser libre, comptant bien que je refuserais. Mais moi, quoique je
fusse bien dgot de la harpe, je ne songeais qu' la musique. Je ne
sais quelle puissance magntique la signora Aldini exerait sur
moi; c'tait une vritable passion, mais une passion d'artiste toute
platonique et toute philharmonique. De la petite chambre basse o l'on
m'avait recueilli pour me soigner,--car j'eus, par suite de mon jene,
deux ou trois accs de fivre,--je l'entendais chanter, et cette fois
elle s'accompagnait avec le clavecin, car elle jouait galement bien de
plusieurs instruments. Enivr de ses accents, je ne compris pas mme les
scrupules de mon pre, et j'acceptai sans hsiter la place de gondolier
en second au palais Aldini.

Il tait de bon got  cette poque d'tre _bien mont_ en barcarolles,
c'est--dire que, de mme que la gondole quivaut,  Venise, 
l'_quipage_ dans les autres pays, de mme les gondoliers sont un objet
 la fois de luxe et de ncessit comme les chevaux. Toutes les
gondoles tant  peu prs semblables, d'aprs le dcret somptuaire de
la rpublique, qui les condamna indistinctement  tre tendues de noir,
c'tait seulement par l'habit et par la tournure de leurs rameurs que
les personnes opulentes pouvaient se faire remarquer dans la foule. La
gondole du patricien lgant devait tre conduite,  l'arrire, par
un homme robuste et d'une beaut mle;  l'avant, par un ngrillon
singulirement accoutr, ou par un blondin indigne, sorte de page ou
de jockey vtu avec lgance, et plac l comme un ornement, comme la
_poupe_  la proue des navires.

J'tais donc tout  fait propre  cet honorable emploi. J'tais un
vritable enfant des lagunes, blond, rose, tres-fort, avec des contours
un peu fminins, ayant la tte, les pieds et les mains remarquablement
petits, le buste large et musculeux, le cou et les bras ronds,
nerveux et blancs. Ajoutez  cela une chevelure couleur d'ambre, fine,
abondante, et boucle naturellement; imaginez un charmant costume
demi-Figaro, demi-Chrubin, et le plus souvent les jambes nues, la
culotte de velours bleu de ciel attache par une ceinture de soie
carlate, et la poitrine couverte seulement d'une chemise de batiste
brode plus blanche que la neige; vous aurez une ide du pauvre
histrion en herbe qu'on appelait alors Nello, par contraction de son nom
vritable, Daniele Gemello.

Comme il est de la destine des petits chiens d'tre cajols par les
matres imbciles et battus par les valets jaloux, le sort de mes
pareils tait gnralement un mlange assez honteux de tolrance
illimite de la part des uns, et de haine brutale de la part des autres.
Heureusement pour moi, la Providence me jeta sur un coin bni: Bianca
Aldini tait la bont, l'indulgence, la charit, descendues sur la
terre. Veuve  vingt ans, elle passait sa vie  soulager les pauvres, 
consoler les affligs. L o il y avait une larme  essuyer, un bienfait
 verser, on la voyait bientt accourir dans sa gondole, portant sur
ses genoux sa petite fille ge de quatre ans; miniature charmante, si
frle, si jolie, et toujours si frachement pare, qu'il semblait que
les belles mains de sa mre fussent les seules au monde assez effiles,
assez douces et assez moelleuses pour la toucher sans la froisser ou
sans la briser. Madame Aldini tait toujours vtue elle-mme avec un
got et une recherche que toutes les dames de Venise essayaient en vain
d'galer; immensment riche, elle aimait le luxe, et dpensait la moiti
de son revenu  satisfaire ses gots d'artiste et ses habitudes de
patricienne. L'autre moiti passait en aumnes, en services rendus,
en bienfaits de toute espce. Quoique ce ft un assez beau _denier de
veuve_, comme elle l'appelait, elle s'accusait navement d'tre une me
tide, de ne pas faire ce qu'elle devait; et, concevant de sa charit
plus de repentir que d'orgueil, elle se promettait chaque jour de
_quitter le sicle_ et de s'occuper srieusement de son salut. Vous
voyez, d'aprs ce mlange de faiblesse fminine et de vertu chrtienne,
qu'elle ne se piquait point d'tre une me forte, et que son
intelligence n'tait pas plus claire que ne le comportaient le temps
et le monde o elle vivait. Avec cela, je ne sais s'il a jamais exist
de femme meilleure et plus charmante. Les autres femmes, jalouses de
sa beaut, de son opulence et de sa vertu, s'en vengeaient en assurant
qu'elle tait borne et ignorante. Il y avait de la vrit dans cette
accusation; mais Bianca n'en tait pas moins aimable. Elle avait un
fonds de bon sens qui l'empchait d'tre jamais ridicule, et, quant 
son manque d'instruction, la navet modeste qui en rsultait tait
chez elle une grce de plus. J'ai vu autour d'elle les hommes les plus
clairs et les plus graves ne jamais se lasser de son entretien.

Vivant ainsi  l'glise et au thtre, dans la mansarde du pauvre et
dans les palais, elle portait avec elle en tous lieux la consolation
ou le plaisir, elle imposait  tous la reconnaissance ou la gaiet. Son
humeur tait gale, enjoue, et le caractre de sa beaut suffisait
 rpandre la srnit autour d'elle. Elle tait de moyenne taille,
blanche comme le lait et frache comme une fleur; tout en elle tait
douceur, jeunesse, amnit. De mme que, dans toute sa gracieuse
personne, on et vainement cherch un angle aigu, de mme son caractre
n'offrit jamais la moindre asprit, ni sa bont la moindre lacune. A
la fois active comme le dvouement vanglique et nonchalante comme la
mollesse vnitienne, elle ne passait jamais plus de deux heures dans
la journe au mme endroit; mais dans son palais elle tait toujours
couche sur un sofa, et dehors elle tait toujours tendue dans sa
gondole. Elle se disait faible sur les jambes, et ne montait ou ne
descendait jamais un escalier sans tre soutenue par deux personnes;
dans ses appartements elle tait toujours appuye sur le bras de Salom,
une belle fille juive qui la servait et lui tenait compagnie. On disait
 ce propos que madame Aldini tait boiteuse par suite de la chute d'un
meuble que son mari avait jet sur elle dans un accs de colre, et qui
lui avait fractur la jambe: c'est ce que je n'ai jamais su prcisment,
bien que pendant plus de deux ans elle se soit appuye sur mon bras pour
sortir de son palais et pour y rentrer, tant elle mettait d'art et de
soin  cacher cette infirmit.

Malgr sa bienveillance et sa douceur, Bianca ne manquait ni
de discernement ni de prudence dans le choix des personnes qui
l'entouraient; il est certain que nulle part je n'ai vu autant de braves
gens runis. Si vous me trouvez un peu de bont et assez de fiert
dans l'me, c'est au sjour que j'ai fait dans cette maison qu'il faut
l'attribuer. Il tait impossible de n'y pas contracter l'habitude de
bien penser, de bien dire et de bien faire; les valets taient probes
et laborieux, les amis fidles et dvous... les amants mme... (car il
faut bien l'avouer, il y eut des amants) taient pleins d'honneur et
de loyaut. J'avais l plusieurs patrons; de tous ces pouvoirs, la
_signora_ tait le moins impratif. Au reste, tous taient bons ou
justes. Salom, qui tait le pouvoir excutif de la maison, maintenait
l'ordre avec un peu de svrit; elle ne souriait gure, et le grand arc
de ses sourcils se divisait rarement en deux quarts de cercle au-dessus
de ses longs yeux noirs. Mais elle avait de l'quit, de la patience et
un regard pntrant qui ne mconnaissait jamais la sincrit. Mandola,
premier gondolier, et mon prcepteur immdiat, tait un Hercule lombard,
qu' ses normes favoris noirs et  ses formes athltiques on et pris
pour Polyphme. Ce n'en tait pas moins le paysan le plus doux, le
plus calme et le plus humain qui ait jamais pass de ses montagnes  la
civilisation des grandes cits. Enfin, le comte Lanfranchi, le plus bel
homme de la rpublique, que nous avions l'honneur de promener tous les
soirs en gondole ferme avec madame Aldini, de dix heures  minuit,
tait bien le plus gracieux et le plus affable seigneur que j'aie
rencontr dans ma vie.

Je n'ai jamais connu de feu monseigneur Aldini qu'un grand portrait en
pied qui tait  l'entre de la galerie, dans un cadre superbe un
peu dtach de la muraille, et semblant commander  une longue suite
d'aeux, tous de plus en plus noirs et vnrables, qui s'enfonaient,
par ordre chronologique, dans la profondeur sombre de cette vaste salle.
Torquato Aldini tait habill dans le dernier got du temps, avec
un jabot de dentelle de Flandre et un habit du matin de gros d't
vert-pomme  brandebourgs rose vif; il tait admirablement crp et
poudr. Mais, malgr la galanterie de ce dshabill pastoral, je ne
pouvais le regarder sans baisser les yeux; car il y avait sur sa figure,
d'un jaune brun, dans sa prunelle noire et ardente, dans sa bouche
froide et ddaigneuse, dans son attitude impassible, et jusque dans le
mouvement absolu de sa main longue et maigre, orne de diamants, une
expression de fiert arrogante et de rigueur inflexible que je n'avais
jamais rencontre sous le toit de ce palais. C'tait un beau portrait,
et le portrait d'un beau jeune homme: il tait mort  vingt-cinq ans, 
la suite d'un duel avec un Foscari, qui avait os se dire de meilleure
famille que lui. Il avait laiss une grande rputation de bravoure et
de fermet; mais on disait tout bas qu'il avait rendu sa femme
trs-malheureuse, et les domestiques n'avaient pas l'air de le
regretter. Il leur avait imprim une telle crainte, qu'ils ne passaient
jamais le soir devant cette peinture, saisissante de vrit, sans se
dcouvrir la tte, comme ils eussent fait devant la personne de leur
ancien matre.

Il fallait que la duret de son me et fait beaucoup souffrir la
_signora_ et l'et bien dgote du mariage, car elle ne voulait point
contracter de nouveaux liens, et repoussait les meilleurs partis de la
rpublique. Cependant elle avait besoin d'aimer, car elle souffrait les
assiduits du comte Lanfranchi, et ne semblait lui refuser des douceurs
de l'hymne que le serment indissoluble. Au bout d'un an, le comte,
dsesprant de lui inspirer la confiance ncessaire pour un tel
engagement, et cherchant fortune ailleurs, lui confessa qu'une riche
hritire lui donnait meilleure esprance. La signora lui rendit
aussitt gnreusement sa libert; elle parut triste et malade pendant
plusieurs jours; mais, au bout d'un mois, le prince de Montalegri vint
occuper dans la gondole la place que l'ingrat Lanfranchi avait laisse
vacante, et pendant un an encore, Mandola et moi promenmes sur les
lagunes ce couple bnvole, et en apparence fortun.

J'avais un attachement trs-vif pour la signora. Je ne concevais rien de
plus beau et de meilleur qu'elle sur la terre. Quand elle tournait sur
moi son beau regard presque maternel, quand elle m'adressait en
souriant de douces paroles (les seules qui pussent sortir de ses lvres
charmantes), j'tais si fier et si content que, pour lui faire plaisir,
je me serais jet sous la carne tranchante du _Bucentaure_. Quand elle
me donnait un ordre, j'avais des ailes; quand elle s'appuyait sur
moi, mon coeur palpitait de joie; quand, pour faire remarquer ma belle
chevelure au prince de Montalegri, elle posait doucement sa main de
neige sur ma tte, je devenais rouge d'orgueil. Et pourtant je promenais
sans jalousie le prince  ses cts; je rpondais gaiement  ces
quolibets pleins de bienveillance que les seigneurs de Venise aiment 
changer avec les barcarolles pour prouver en eux l'esprit de repartie;
et, malgr l'excessive libert dont le gondolier provoqu jouit en
pareil cas, jamais je n'avais senti contre le prince le plus lger
mouvement d'aigreur. C'tait un bon jeune homme; je lui savais gr
d'avoir consol la signora de l'abandon de M. Lanfranchi. Je n'avais pas
cette sotte humilit qui s'incline devant les prrogatives du rang. En
fait d'amour, nous ne les connaissons gure dans ce pays, et nous les
connaissions encore moins dans ce temps-l. Il n'y avait pas une telle
diffrence d'ge entre la signora et moi, que je ne pusse tre amoureux
d'elle. Le fait est que je serais embarrass aujourd'hui de donner un
nom  ce que j'prouvais alors. C'tait de l'amour peut-tre, mais de
l'amour pur comme mon ge; et de l'amour tranquille, parce que j'tais
sans ambition et sans cupidit.

Outre ma jeunesse, mon zle et mon caractre facile et enjou, j'avais
plu particulirement  la signora par mon amour pour la musique: elle
prenait plaisir  voir l'motion que j'prouvais au son de sa belle
voix, et chaque fois qu'elle chantait, elle me faisait appeler. Accorte
et familire, elle me faisait entrer jusque dans son cabinet, et
m'autorisait  m'asseoir auprs de Salom. Il semblait qu'elle et
aim  voir cette farouche camriste se dpartir un peu avec moi de
son austrit. Mais Salom m'imposait beaucoup plus que la signora, et
jamais je ne fus tent de m'enhardir auprs d'elle.

Un jour la signora me demanda si j'avais de la voix, je lui rpondis que
j'en avais eu, mais qu'elle s'tait perdue. Elle voulut que j'en fisse
l'essai devant elle. Je m'en dfendis, elle insista, il fallut
cder. J'tais fort troubl, et convaincu qu'il me serait impossible
d'articuler un son; car il y avait bien un an que je ne m'en tais
avis. J'avais alors dix-sept ans. Ma voix tait revenue, je ne m'en
doutais pas. Je mis ma tte dans mes deux mains: je tchai de me
rappeler une strophe de la _Jrusalem_, et le hasard me fit rencontrer
celle qui exprime l'amour d'Olinde pour Sophronie, et qui se termine par
ce vers:

  Brama assai, poco spera, nulla chiede.

Alors, rassemblant mon courage et me mettant  crier de toute ma force
comme si j'eusse t en pleine mer, je fis retentir les lambris tonns
de ce lai plaintif et sonore, sur lequel nous chantons dans les lagunes
les prouesses de Roland et les amours d'Herminie. Je ne me mfiais
pas de l'effet que j'allais produire; comptant sur le filet enrou que
j'avais fait sortir autrefois de ma poitrine, je faillis tomber  la
renverse, lorsque l'instrument que je reclais en moi,  mon insu,
manifesta sa puissance. Les tableaux suspendus  la muraille en
frmirent, la signora sourit, et les cordes de la harpe rpondirent par
une longue vibration au choc de cette voix formidable.

_Santo Dio!_ s'cria Salom en laissant tomber son ouvrage et en se
bouchant les oreilles, le lion de Saint-Marc ne rugirait pas autrement!
La petite Aldini, qui jouait sur le tapis, fut si pouvante, qu'elle se
mit  pleurer et  crier.

Je ne sais ce que fit la signora. Je sais seulement qu'elle, et
l'enfant, et Salom, et la harpe, et le cabinet, tout disparut, et que
je courus  toutes jambes  travers les rues, sans savoir quel dmon me
poussait, jusqu' la _Quinta-Valle_; l, je me jetai dans une barque et
j'arrivai  la grande prairie qu'on nomme aujourd'hui le Champ-de-Mars,
et qui est encore le lieu le plus dsert de la ville. A peine me vis-je
seul et en libert, que je me mis  chanter de toute la force de mes
poumons. O miracle! j'avais plus d'nergie et d'tendue dans la voix
qu'aucun des _cupidi_ que j'avais admirs  Chioggia. Jusque-l j'avais
cru manquer de puissance, et j'en avais trop. Elle me dbordait, elle me
brisait. Je me jetai la figure dans les longues herbes, et, en proie 
un accs de joie dlirante, je fondis en larmes. O les premires larmes
de l'artiste! elles seules peuvent rivaliser de douceur ou d'amertume
avec les premires larmes de l'amant.

Je me remis ensuite  chanter et  rpter cent fois de suite les
strophes parses dont j'avais gard souvenance. A mesure que
je chantais, le rude clat de ma voix s'adoucissait, je sentais
l'instrument devenir  chaque instant plus souple et plus docile. Je ne
ressentais aucune fatigue; plus je m'exerais, plus il me semblait
que ma respiration devenait facile et de longue haleine. Alors, je me
hasardai  essayer les airs d'opra et les romances que j'entendais
chanter depuis deux ans  la signora. Depuis deux ans, j'avais bien
appris et bien travaill sans m'en douter. La mthode tait entre dans
ma tte par routine, par instinct, et le sentiment dans mon me par
intuition, par sympathie. J'ai beaucoup de respect pour l'tude; mais
j'avoue qu'aucun chanteur n'a moins tudi que moi. J'tais dou d'une
facilit et d'une mmoire merveilleuses. Il suffisait que j'eusse
entendu un trait pour le rendre aussitt avec nettet. J'en fis
l'preuve ds ce premier jour, et je parvins  chanter presque d'un
bout  l'autre les morceaux les plus difficiles du rpertoire de madame
Aldini.

La nuit vint m'avertir de mettre un terme  mon enthousiasme. Je
m'aperus alors que j'avais manqu tout le jour  mon service, et je
retournai au palais confus et repentant de ma faute. C'tait la premire
de ce genre que j'eusse commise, et je ne craignais rien tant qu'un
reproche de la signora, quelque doux qu'il dt tre. Elle tait en train
de souper, et je me glissai timidement derrire sa chaise. Je ne la
servais jamais  table; car j'tais rest fier comme un Chioggiote, et
j'avais gard toutes les franchises attaches  mon emploi privilgi.
Mais, voulant rparer mon tort par un acte d'humilit, je pris des
mains de Salom l'assiette de porcelaine de Chine qu'elle allait lui
prsenter, et j'avanai la main avec gaucherie. Madame Aldini feignit
d'abord de ne pas y faire attention, et se laissa servir ainsi pendant
quelques instants; puis, tout d'un coup, rencontrant  la drobe mon
regard piteux, elle partit d'un grand clat de rire en se renversant sur
son fauteuil.

Votre Seigneurie le gte, dit la svre Salom en rprimant une
imperceptible vellit de partager l'enjouement de sa matresse.

--Pourquoi le gronderais-je? repartit la signora. Il s'est fait peur
 lui-mme ce matin, et, pour se punir, il s'est enfui, le pauvret! Je
parie qu'il n'a pas mang de la journe. Allons, va souper, Nellino. Je
te pardonne,  condition que tu ne chanteras plus.

Ce sarcasme bienveillant me sembla trs-amer. C'tait le premier
auquel je fusse sensible; car, malgr tous les lments offerts au
dveloppement de ma vanit, c'tait un sentiment que je ne connaissais
pas encore. Mais l'orgueil venait de s'veiller en moi avec la
puissance, et, en raillant ma voix, on me semblait nier mon me et
attaquer ma vie.

Depuis ce jour, les leons que me donnait  son insu la signora en
s'exerant devant moi me devinrent de plus en plus profitables. Tous les
soirs j'allais m'exercer au Champ-de-Mars aussitt que mon service tait
fini, et j'avais la conscience de mes progrs. Bientt les leons de la
signora ne me suffirent plus. Elle chantait pour son plaisir, portant
 l'tude une nonchalance superbe, et ne cherchant point  se
perfectionner. J'avais un dsir immodr d'aller au thtre; mais,
pendant tout le temps qu'elle y passait, j'tais condamn  garder
la gondole, Mandola jouissant du privilge d'aller au parterre, ou
d'couter dans les corridors. J'obtins enfin de lui, un jour, qu'il
me laisst entrer  sa place pendant un acte d'opra,  la Fenice. On
jouait le _Mariage secret_. Je ne chercherai point  vous rendre ce que
j'prouvai: je faillis devenir fou, et, manquant  la parole que j'avais
donne  mon compagnon, je le laissai se morfondre dans la gondole,
et ne songeai  sortir que quand je vis la salle vide et les lustres
teints.

Alors je sentis le besoin imprieux, irrsistible, d'aller au thtre
tous les soirs. Je n'osais point demander la permission  madame Aldini:
je craignais qu'elle ne vint encore  railler ma passion infortune
(comme elle l'appelait) pour la musique. Cependant, il fallait mourir ou
aller  la Fenice. J'eus la coupable pense de quitter le service de la
signora et de gagner ma vie en qualit de _facchino_  la journe, afin
d'avoir le temps et le moyen d'aller le soir au thtre. Je calculai
qu'avec les petites conomies que j'avais faites au palais Aldini, et
en rduisant mon vtement et ma nourriture au plus strict ncessaire,
je pourrais satisfaire ma passion. Je pensai aussi  entrer au thtre
comme machiniste, comparse ou allumeur; l'emploi le plus abject m'et
sembl doux, pourvu que je pusse entendre de la musique tous les jours.
Enfin, je pris le parti d'ouvrir mon coeur au bienveillant Montalegri.
On lui avait racont mon aventure musicale. Il commena par rire; puis,
comme j'insistais courageusement, il exigea pour condition que je lui
fisse entendre ma voix. J'hsitai beaucoup: j'avais peur qu'il ne me
dsesprt par ses railleries, et quoique je n'eusse pour l'avenir aucun
dessein formul avec moi-mme, je sentais que m'enlever l'espoir de
savoir chanter un jour, c'tait m'arracher la vie. Je me rsignai
pourtant: je chantai d'une voix tremblante le fragment d'un des airs que
j'avais entendus une seule fois au thtre. Mon motion gagna le
prince; je vis dans ses yeux qu'il prenait plaisir  m'entendre: je pris
courage, je chantai mieux. Il leva les mains deux ou trois fois pour
m'applaudir, puis il s'arrta de peur de m'interrompre; je chantai
alors tout  fait bien, et quand j'eus finis, le prince, qui tait un
vritable dilettante, faillit m'embrasser et me donna les plus grands
loges. Il me remmena chez la signora et prsenta ma ptition, qui fut
ratifie sur-le-champ. Mais on voulut aussi me faire chanter, et jamais
je ne voulus y consentir. La fiert de ma rsistance tonna madame
Aldini sans l'irriter. Elle pensait la vaincre plus tard; mais elle n'en
vint pas  bout aisment. Plus je suivais le thtre, plus je faisais
d'exercices et de progrs, plus aussi je sentais tout ce qui me manquait
encore, et plus je craignais de me faire entendre et juger avant d'tre
sr de moi-mme. Enfin, un soir, au Lido, comme il faisait un clair de
lune superbe, et que la promenade de la signora m'avait fait manquer
et le thtre et mon heure d'tude solitaire, je fus pris du besoin
de chanter, et je cdai  l'inspiration. La signora et son amant
m'coutrent en silence; et quand j'eus fini, ils ne m'adressrent pas
un mot d'approbation ni de blme. Mandola fut le seul qui, sensible  la
musique comme un vrai Lombard, s'cria  plusieurs reprises, en coutant
mon jeune tnore: _Corpo del diavolo! che buon basso!_

Je fus un peu piqu de l'indiffrence ou de l'inattention de ma
patronne. J'avais la conscience d'avoir assez bien chant pour mriter
un encouragement de sa bouche. Je ne comprenais pas non plus la froideur
du prince d'aprs les loges qu'il m'avait donns deux mois auparavant.
Plus tard je sus que ma matresse avait t merveille de mes
dispositions et de mes moyens, mais qu'elle avait rsolu, pour me punir
de m'tre tant fait prier, de paratre insensible  mon premier essai.

Je compris la leon, et, quelques jours aprs, ayant t somm par elle
de chanter durant sa promenade, je m'en acquittai de bonne grce. Elle
tait seule, tendue sur les coussins de la gondole, et paraissait
livre  une mlancolie qui ne lui tait pas habituelle. Elle ne
m'adressa pas la parole durant toute la promenade; mais en rentrant,
lorsque je lui offris mon bras pour remonter le perron du palais, elle
me dit ce peu de mots, qui me laissa une motion singulire: Nello, tu
m'as fait beaucoup de bien. Je te remercie.

Les jours suivants, je lui offris moi-mme de chanter. Elle parut
accepter avec reconnaissance. La chaleur tait accablante et les
thtres dserts; la signera se disait malade; mais ce qui me frappa le
plus, c'est que le prince, ordinairement si assidu  l'accompagner, ne
venait plus avec elle qu'un soir sur deux, sur trois et mme sur quatre.
Je pensai que lui aussi commenait  tre infidle, et je m'en affligeai
pour ma pauvre matresse. Je ne concevais pas son obstination 
repousser le mariage; il ne me paraissait pas juste que Montalegri,
si doux et si bon en apparence, ft victime des torts de feu Torquato
Aldini. D'un autre ct, je ne concevais pas davantage qu'une femme si
aimable et si belle n'et pour amants que de lches spculateurs plus
avides de sa fortune qu'attachs  sa personne, et dgots de l'une
aussitt qu'ils dsespraient d'obtenir l'autre.

Ces ides m'occuprent tellement pendant quelques jours, que, malgr
mon respect pour ma matresse, je ne pus m'empcher de faire part de mes
commentaires  Mandola. Dtrompe-toi, me rpondit-il; cette fois, c'est
le contraire de ce qui s'est pass avec Lanfranchi. C'est la signora qui
se dgote du prince et qui trouve chaque soir un nouveau prtexte pour
l'empcher de la suivre. Quelle en est la raison? Cela est impossible
 deviner, puisque nous qui la voyons, nous savons qu'elle est seule et
qu'elle n'a aucun rendez-vous. Peut-tre qu'elle tourne tout  fait  la
dvotion et qu'elle veut se dtacher du monde.

Le soir mme, j'essayai de chanter  la signora un cantique de la
Vierge; mais elle m'interrompit brusquement en me disant qu'elle n'avait
pas envie de dormir, et me demanda les amours d'Armide et de Renaud. Il
s'est tromp, dit Mandola, qui ne manquait pas de finesse, en feignant
de m'excuser. Je changeai de mode, et je fus cout avec attention.

Je remarquai bientt qu' force de chanter en plein air au balancement
de la gondole, je me fatiguais beaucoup et que ma voix tait en
souffrance. Je consultai un professeur de musique qui venait au palais
pour apprendre les lments  la petite Alezia Aldini, alors ge de six
ans. Il me rpondit que, si je continuais  chanter dehors, je perdrais
ma voix avant la fin de l'anne. Cette menace m'effraya tellement, que
je rsolus de ne plus chanter ainsi. Mais le lendemain la signora
me demanda la barcarole nationale de la _Biondina_, d'un air si
mlancolique, avec un regard si doux et un visage si ple, que je n'eus
pas le courage de lui refuser le seul plaisir qu'elle part capable de
goter depuis quelque temps.

Il tait vident qu'elle maigrissait et qu'elle perdait de sa fracheur;
elle loignait de plus en plus le prince. Elle passait sa vie en
gondole, et mme elle ngligeait un peu les pauvres. Elle semblait
succomber  un accablement dont nous cherchions vainement la cause.

Pendant une semaine, elle parut chercher  se distraire. Elle s'entoura
de monde, et le soir elle se fit suivre par plusieurs gondoles o se
placrent ses amis et des musiciens qui lui donnrent la srnade. Une
fois elle me pria de chanter. Je dclinai ma comptence en prsence de
musiciens de profession et de nombreux dilettanti. Elle insista d'abord
avec douceur, et puis avec un peu de dpit; je continuai de m'en
dfendre, et enfin elle m'ordonna d'un ton absolu de lui obir. C'tait
la premire fois de sa vie qu'elle s'emportait. Au lieu de comprendre
que c'tait la maladie qui changeait ainsi son caractre, et de
faire acte de complaisance, je m'abandonnai  un mouvement d'orgueil
invincible, et lui dclarai que je n'tais pas son esclave, que je
m'tais engag  conduire sa gondole et non  divertir ses convives; et,
en un mot, que j'avais failli perdre ma voix pour la distraire, et que,
puisqu'elle me rcompensait si mal de mon dvouement, je ne chanterais
plus ni pour elle ni pour personne. Elle ne rpondit rien; les amis qui
l'accompagnaient, tonns de mon audace, gardaient le silence. Au bout
de quelques instants, Salom fit un cri et saisit le petite Alezia,
qui, endormie dans les bras de sa mre, avait failli tomber  l'eau.
La signora tait vanouie depuis quelques minutes, et personne ne s'en
tait aperu.

J'abandonnai la rame; je parlai au hasard; je m'approchai de la signora;
j'tais si troubl, que j'eusse fait quelque folie si la prudente Salom
ne m'et renvoy imprieusement  mon poste. La signora revint  elle,
on reprit  la hte la route du palais. Mais la socit tait surprise
et consterne, la musique allait tout de travers; et, quant  moi,
j'tais si dsol et si effray, que mes mains tremblantes ne pouvaient
plus soutenir la rame. J'avais perdu la tte, j'accrochais toutes les
gondoles. Mandola me maudissait; mais, sourd  ses avertissements, je me
retournais  chaque instant pour regarder madame Aldini, dont le front
ple, clair par la lune, semblait porter l'empreinte de la mort.

Elle passa une mauvaise nuit; le lendemain elle eut la fivre et garda
le lit. Salom refusa de me laisser entrer. Je me glissai malgr elle
dans la chambre  coucher, et je me jetai  genoux devant la signora, en
fondant en larmes. Elle me tendit sa main, que je couvris de baisers, et
me dit que j'avais eu raison de lui rsister. C'est moi, ajouta-t-elle
avec une bont anglique, qui suis exigeante, fantasque et impitoyable
depuis quelque temps. Il faut me le pardonner, Nello; je suis malade,
et je sens que je ne peux plus gouverner mon humeur comme  l'ordinaire.
J'oublie que vous n'tes pas destin  rester gondolier, et qu'un
brillant avenir vous est rserv. Pardonnez-moi cela encore; mon amiti
pour vous est si grande, que j'ai eu le dsir goste de vous garder
prs de moi, et d'enfouir votre talent dans cette condition basse et
obscure qui vous crase. Vous avez dfendu votre indpendance et
votre dignit, vous avez bien fait. Dsormais vous serez libre, vous
apprendrez la musique; je n'pargnerai rien pour que votre voix se
conserve et pour que votre talent se dveloppe; vous ne me rendrez plus
d'autres services que ceux qui vous seront dicts par l'affection et la
reconnaissance.

Je lui jurai que je la servirais toute ma vie, que j'aimerais
mieux mourir que de la quitter; et, en vrit, j'avais pour elle un
attachement si lgitime et si profond, que je ne pensais pas faire un
serment tmraire.

Elle fut mieux portante les jours suivants, et me fora de prendre mes
premires leons de chant. Elle y assista et sembla y apporter le plus
vif intrt. Dans l'intervalle, elle me faisait tudier et rpter les
principes, dont jusque-l je n'avais pas eu la moindre ide, bien que je
m'y fusse conform par instinct en m'abandonnant  mon chant naturel.

Mes progrs furent rapides; je cessai tout service pnible. La signora
prtendit que le double mouvement des rames la fatiguait, et afin que
Mandola ne se plaignt pas d'tre seul charg de tout le travail, son
salaire fut doubl. Quant  moi, j'tais toujours sur la gondole, mais
assis  la proue, et occup seulement  chercher dans les yeux de ma
patronne ce qu'il fallait faire pour lui tre agrable. Ses beaux yeux
taient bien tristes, bien voils. Sa sant s'amliorait par instants,
et puis s'altrait de nouveau. C'tait l mon unique chagrin; mais il
tait profond.

Elle perdait de plus en plus ses forces, et l'aide de nos bras ne lui
suffisait plus pour monter les escaliers. Mandola tait charg de
la porter comme un enfant, comme je portais la petite Alezia. Cette
fillette devenait chaque jour plus belle; mais le genre de sa beaut et
son caractre en faisaient bien l'antipode de sa mre. Autant celle-ci
tait blanche et blonde, autant Alezia tait brune. Ses cheveux
tombaient dj en deux fortes tresses d'bne jusqu' ses genoux;
ses petits bras ronds et velouts ressortaient comme ceux d'une jeune
Mauresque sur ses vtements de soie, toujours blancs comme la neige;
car elle tait voue  la Vierge. Quant  son humeur, elle tait trange
pour son ge. Je n'ai jamais vu d'enfant plus grave, plus mfiant,
plus silencieux. Il semblait qu'elle et hrit de l'humeur altire du
seigneur Torquato. Jamais elle ne se familiarisait avec personne; jamais
elle ne tutoyait aucun de nous. Une caresse de Salom lui semblait une
offense, et c'est tout au plus si,  force de la porter, de la servir et
de l'aduler, j'obtenais une fois par semaine qu'elle me laisst baiser
le bout de ses petits doigts roses, qu'elle soignait dj comme et fait
une femme bien coquette. Elle tait trs-froide avec sa mre, et passait
des heures entires assise auprs d'elle dans la gondole, les yeux
attachs sur les flots, muette, insensible  tout en apparence, et
rveuse comme une statue. Mais si la signora lui adressait la plus
lgre rprimande, ou se mettait au lit avec un redoublement de fivre,
la petite entrait dans des accs de dsespoir qui faisaient craindre
pour sa vie ou pour sa raison.

Un jour, elle s'vanouit dans mes bras, parce que Mandola, qui portait
sa mre, glissa sur une des marches du perron et tomba avec elle. La
signora se blessa lgrement, et depuis cet instant ne voulut plus se
fier  l'adresse du bon hercule lombard. Elle me demanda si j'aurais la
force de remplir cet office. J'tais alors dans toute ma vigueur, et
je lui rpondis que je porterais bien quatre femmes comme elle et huit
enfants comme le sien. Ds lors je la portai toujours; car, jusqu'
l'poque o je la quittai, ses forces ne revinrent pas.

Bientt arriva le moment o la signora me sembla moins lgre et
l'escalier plus difficile  monter. Ce n'tait pas elle qui augmentait
le volume, c'tait moi qui perdais mes forces au moment de l'entourer de
mes bras. Je n'y comprenais rien d'abord, et puis ensuite je m'en fis
de grands reproches; mais mon motion tait insurmontable. Cette taille
souple et voluptueuse qui s'abandonnait  moi, cette tte charmante qui
se penchait vers mon visage, ce bras d'albtre qui entourait mon cou
nu et brlant, cette chevelure embaume qui se mlait  la mienne, c'en
tait trop pour un garon de dix-sept ans. Il tait impossible qu'elle
ne sentt pas les battements prcipits de mon coeur, et qu'elle ne
vt pas dans mes yeux le trouble qu'elle jetait dans mes sens. Je te
fatigue, me disait-elle quelquefois d'un air mourant. Je ne pouvais
pas rpondre  cette languissante ironie; ma tte s'garait, et j'tais
forc de m'enfuir aussitt que je l'avais dpose sur son fauteuil. Un
jour, Salom ne se trouva pas, comme de coutume, dans le cabinet pour
la recevoir. J'eus quelque peine  arranger les coussins pour l'asseoir
commodment. Mes bras s'enlaaient autour d'elle; je me trouvai  ses
pieds, et ma tte mourante se pencha sur ses genoux. Ses doigts taient
passs dans mes cheveux. Un frmissement subit de cette main me rvla
ce que j'ignorais encore. Je n'tais pas le seul mu, je n'tais pas
le seul prt  succomber. Il n'y avait plus entre nous ni serviteur, ni
patronne, ni barcarolle, ni signora; il y avait un jeune homme et une
jeune femme amoureux l'un de l'autre. Un clair traversa mon me et
jaillit de mes yeux. Elle me repoussa vivement, et s'cria d'une voix
touffe: _Va-t'en!_ J'obis, mais en triomphateur. Ce n'tait plus le
valet qui recevait un ordre: c'tait l'amant qui faisait un sacrifice.

Un dsir aveugle s'empara ds lors de tout mon tre. Je ne fis aucune
rflexion; je ne sentis ni crainte, ni scrupule, ni doute; je n'avais
qu'une ide fixe, c'tait de me trouver seul avec Bianca. Mais cela
tait plus difficile que sa position indpendante ne devait le faire
prsumer. Il semblait que Salom devint le pril et se ft impos la
tche d'en prserver sa matresse. Elle ne la quittait jamais, si ce
n'est le soir, lorsque la petite Alezia voulait se coucher  l'heure o
sa mre allait  la promenade. Alors Mandola tait l'invitable tmoin
qui nous suivait sur les lagunes. Je voyais bien, aux regards et 
l'inquitude de la signora, qu'elle ne pouvait s'empcher de dsirer
un tte--tte avec moi; mais elle tait trop faible de caractre, soit
pour le provoquer, soit pour l'viter. Je ne manquais pas de hardiesse
et de rsolution; mais pour rien au monde je n'eusse voulu la
compromettre, et d'ailleurs, tant que je n'tais pas vainqueur dans
cette situation dlicate, mon rle pouvait tre souverainement ridicule
et mme mprisable aux yeux des autres serviteurs de la signora.

Heureusement, le candide Mandola, qui n'tait pas dpourvu de
pntration, avait pour moi une amiti qui ne s'est jamais dmentie.
Je ne serais pas tonn, quoiqu'il ne m'ait jamais donn le droit de
l'affirmer, que, sous cette rude corce, l'amour n'et fait quelquefois
tressaillir un coeur tendre lorsqu'il portait la signora dans ses bras.
C'tait d'ailleurs une grande imprudence  une jeune femme de livrer,
comme elle l'avait fait, le secret et presque le spectacle de ses
amours  deux hommes de notre ge, et il tait bien impossible que
nous fussions tmoins, depuis deux ans, du bonheur d'autrui, sans avoir
conu, l'un et l'autre, quelque tentation importune. Quoi qu'il en soit,
j'ai peine  croire que Mandola et devin si bien ce qui se passait en
moi, si quelque chose d'analogue ne se ft pass en lui-mme. Un soir
qu'il me voyait absorb, assis  la proue de la gondole et la tte
cache dans les deux mains, en attendant que la signora nous fit
avertir, il me dit seulement ces mots: _Nello! Nello!!!_ mais d'un
ton qui me sembla renfermer tant de sens, que je levai la tte et le
regardai avec une sorte d'pouvante, comme si mon sort et t dans ses
mains.--Il touffa une sorte de soupir en ajoutant le dicton populaire:
_Sara quel che sara!_

Que veux-tu dire? m'criai-je en me levant et en lui saisissant le
bras.--Nello! Nello!... rpta-t-il en secouant la tte. On vint
m'avertir en ce moment de monter pour transporter la signora dans la
gondole; mais le regard expressif de Mandola me suivit sur le perron et
me jeta dans une motion singulire.

Ce jour mme, Mandola demanda  madame Aldini la permission de
s'absenter pendant une semaine pour aller voir son pre malade. Bianca
parut effraye et surprise de cette demande; mais elle l'accorda
aussitt, en ajoutant: Mais qui donc conduira ma gondole?--Nello,
rpondit Mandola en me regardant avec attention.--Mais il ne sait
pas _voguer_[1] seul, reprit la signora... Allons, rentrez-moi, nous
chercherons demain un remplaant provisoire. Va voir ton pre, et
soigne-le bien; je prierai pour lui.

[Note 1: Ramer, _rogar_.]

Le lendemain, la signora me fit appeler et me demanda si je m'tais
enquis d'un barcarolle. Je ne rpondis que par un sourire audacieux. La
signora devint ple, et me dit d'une voix tremblante: Vous y songerez
demain, je ne sortirai pas aujourd'hui.

Je compris ma faute; mais la signora avait montr plus de peur que de
colre, et mon espoir accrut mon insolence. Vers le soir, je vins
lui demander s'il fallait faire avancer la gondole au perron. Elle me
rpondit d'un ton froid: Je vous ai dit ce matin que je ne sortirai
pas. Je ne perdis pas courage. Le temps a chang, signora, repris-je;
le vent souffle de sirocco. Il fait beau pour vous, ce soir. Elle
tourna vers moi un regard accablant, en disant: Je ne t'ai pas demand
le temps qu'il fait. Depuis quand me donnes-tu des conseils? La lutte
tait engage, je ne reculai point. Depuis que vous semblez vouloir
vous laisser mourir, rpondis-je avec vhmence. Elle parut cder  une
force magntique; car elle pencha sa tte languissamment sur sa main, et
me dit d'une voix teinte de faire avancer la gondole.

Je l'y transportai. Salom voulut la suivre. Je pris sur moi de lui dire
d'un ton absolu que sa matresse lui commandait de rester prs de la
signora Alezia. Je vis la signora rougir et plir, tandis que je prenais
la rame et que je repoussais avec empressement le perron de marbre qui
bientt sembla fuir derrire nous.

Quand je me vis seulement  quelques brasses de distance du palais,
il me sembla que je venais de conqurir le monde et que, les importuns
carts, ma victoire tait assure. Je ramai _con furore_ jusqu'au
milieu des lagunes sans me dtourner, sans dire un seul mot, sans
reprendre haleine. J'avais bien plutt l'air d'un amant qui enlve sa
matresse que d'un gondolier qui conduit sa patronne. Quand nous fmes
sans tmoins, je jetai ma rame, et laissai la barque s'en aller  la
drive; mais, l, tout mon courage m'abandonna; il me fut impossible de
parler  la signora, je n'osai mme pas la regarder. Elle ne me donna
aucun encouragement, et je la ramenai au palais, assez mortifi d'avoir
repris le mtier de barcarolle sans avoir obtenu la rcompense que
j'esprais.

Salom me montra de l'humeur et m'humilia plusieurs fois, en m'accusant
d'avoir l'air brusque et proccup. Je ne pouvais dire une parole 
la signora sans que la camriste me reprit, prtendant que je ne
m'exprimais pas d'une manire respectueuse. La signora, qui prenait
toujours ma dfense, ne parut pas seulement s'apercevoir, ce soir-l,
des mortifications qu'on me faisait prouver. J'tais outr. Pour la
premire fois, je rougissais srieusement de ma position, et j'eusse
song  en sortir si l'invincible aimant du dsir ne m'et retenu en
servage.

Pendant plusieurs jours je souffris beaucoup. La signora me laissait
impitoyablement extnuer mes forces  la faire courir sur l'eau, en
plein midi, par un temps d'automne sec et brlant, en prsence de toute
la ville, qui m'avait vu longtemps assis dans sa gondole,  ses pieds,
presque  ses cts, et qui me voyait maintenant, couvert de sueur,
retourner de la sublime profession de barde au dur mtier de rameur.
Mon amour se changea en colre. J'eus deux ou trois fois la tentation
coupable de lui manquer de respect en public; et puis j'eus honte de
moi-mme, et je retombai dans l'accablement.

Un matin, il lui prit fantaisie d'aborder au Lido. La rive tait
dserte, le sable tincelait au soleil; ma tte tait en feu, la sueur
ruisselait sur ma poitrine. Au moment o je me baissais pour soulever
madame Aldini, elle passa sur mon front humide son mouchoir de soie et
me regarda avec une sorte de compassion tendre.

Poveretto! me dit-elle, tu n'es pas fait pour le mtier auquel je te
condamne!

--Pour vous j'irais  l'_arsenal_[2], rpondis-je avec feu.

[Note 2: Aux galres.]

--Et tu sacrifierais, reprit-elle, ta belle voix, et le grand talent que
tu peux acqurir, et la noble profession d'artiste  laquelle tu peux
arriver?

--Tout! lui rpondis-je en pliant les deux genoux devant elle.

--Tu mens! reprit la signora d'un air triste. Retourne  ta place,
ajouta-t-elle en me montrant la proue. Je veux me reposer un peu ici.

Je retournai  la proue, mais je laissai ouverte la porte du _camerino_.
Je la voyais ple et blonde, tendue sur les coussins noirs, enveloppe
dans sa noire mantille, enfonce et comme cache dans le velours noir de
cet habitacle mystrieux, qui semble fait pour les plaisirs furtifs
et les volupts dfendues. Elle ressemblait  un beau cygne qui, pour
viter le chasseur, s'enfonce sous une sombre grotte. Je sentis ma
raison m'abandonner; je me glissai sur mes genoux jusqu'auprs d'elle.
Lui donner un baiser et mourir ensuite pour expier ma faute, c'tait
toute ma pense. Elle avait les yeux ferms, elle faisait semblant de
sommeiller; mais elle sentait le feu de mon haleine. Alors elle m'appela
 voix haute comme si elle m'et cru bien loin d'elle, et feignit
de s'veiller lentement, pour me donner le temps de m'loigner. Elle
m'ordonna de lui aller chercher  la _bottega du Lido_ une eau de
citron, et referma les yeux. Je mis un pied sur la rive, et ce fut tout.
Je rentrai dans la gondole; je restai debout  la regarder. Elle rouvrit
les yeux, et son regard semblait m'attirer par mille chanes de fer et
de diamant. Je fis un pas vers elle, elle referma les yeux de nouveau;
j'en fis un second, elle les rouvrit encore, et affecta un air de
surprise ddaigneuse. Je retournai vers la rive, et je revins encore
dans la gondole. Ce jeu cruel dura plusieurs minutes. Elle m'attirait et
me repoussait, comme l'pervier joue avec le passereau bless  mort. La
colre s'empara de moi; je poussai avec violence la porte du _camerino_,
dont la glace vola en clats. Elle jeta un cri auquel je ne daignai pas
faire attention, et je m'lanai sur la rive en chantant d'une voix de
tonnerre, que je croyais foltre et dgage:

  La Biondina in gondoleta
  L'altra sera mi o mena;
  Dal piazer la povareta
  La x'a in boto adormenta.
  Ela dormiva su sto bracio
  Me intanto ia svegliava;
  E la barca che ninava
  La tornava a adormenzar.

Je m'assis sur une des tombes hbraques du Lido, j'y restai longtemps,
je me fis attendre  dessein. Et puis tout  coup, pensant qu'elle
souffrait peut-tre de la soif, et pntr de remords, je courus
chercher le rafrachissement qu'elle m'avait demand et le lui
portai avec sollicitude. Nanmoins, j'esprais qu'elle me ferait une
rprimande; j'aurais voulu tre chass, car ma condition n'tait plus
supportable. Elle me reut sans colre, et, me remerciant mme avec
douceur, elle prit le verre que je lui prsentais. Je vis alors que sa
main tait ensanglante, les clats de la glace l'avaient blesse; je
ne pus retenir mes larmes. Je vis que les siennes coulaient aussi; mais
elle ne m'adressa pas la parole, et je n'osai pas rompre ce silence
plein de tendres reproches et de timides ardeurs.

Je pris la rsolution d'touffer cet amour insens et de m'loigner
de Venise. J'essayais de me persuader que la signora ne l'avait jamais
partag, et que je m'tais flatt d'un espoir insolent; mais  chaque
instant son regard, le son de sa voix, l'expression de son geste, sa
tristesse mme, qui semblait augmenter et diminuer avec la mienne, tout
me ramenait  une confiance dlirante et  des rves dangereux.

Le destin semblait travailler  nous ter le peu de forces qui nous
restait. Mandola ne revenait pas. J'tais un trs-mdiocre rameur,
malgr mon zle et mon nergie; je connaissais mal les lagunes, je les
avais toujours parcourues avec tant de proccupation! Un soir j'garai
la gondole dans les paludes qui s'tendent entre le canal Saint-George
et celui des Marane. La mare montante immergeait encore ces vastes
bancs d'algues et de sables; mais le flot commena  se retirer avant
que j'eusse pu regagner les eaux courantes: j'apercevais dj la pointe
des plantes marines qu'une douce brise balanait au milieu de l'cume.
Je fis force de rames, mais en vain. Le reflux mit  sec une plaine
immense, et la barque vint chouer doucement sur un lit de verdure et de
coquillages. La nuit s'tendait sur le ciel et sur les eaux; les oiseaux
de mer s'abattaient par milliers autour de nous en remplissant l'air
de leurs cris plaintifs. J'appelai longtemps, ma voix se perdit dans
l'espace; aucune barque de pcheur ne se trouvait amarre autour de la
palude, aucune embarcation ne s'approchait de nos rives. Il fallait
se rsigner  attendre du secours du hasard ou de la mare montante
du lendemain. Cette dernire alternative m'inquitait beaucoup; je
craignais pour ma matresse la fracheur de la nuit, et surtout les
vapeurs malsaines que les paludes exhalent au lever du jour; j'essayai
en vain de tirer la gondole vers une flaque d'eau. Outre que cela n'et
servi qu' nous faire gagner quelques pas, il et fallu plus de
six personnes pour soulever la barque engrave. Alors je rsolus de
traverser le marcage en m'enfonant dans la vase, de gagner les eaux
courantes et de les franchir  la nage, pour aller chercher du secours.
C'tait une entreprise insense: car je ne connaissais pas la palude, et
l o les pcheurs se dirigent habilement pour recueillir des _fruits
de mer_, je me serais perdu dans les fondrires et dans les sables
mouvants, au bout de quelques pas. Quand la signora vit que je rsistais
 sa dfense et que j'allais m'aventurer, elle se leva avec vivacit, et
trouvant la force de se tenir debout un instant, elle m'entoura de ses
bras, et retomba en m'attirant presque sur son coeur. Alors j'oubliai
tout ce qui m'inquitait, et je m'criai avec ivresse: Oui! oui!
restons ici, n'en sortons jamais; mourons-y de bonheur et d'amour, et
que l'Adriatique ne s'veille pas demain pour nous en tirer!

Dans le premier moment de trouble, elle faillit s'abandonner  mes
transports; mais retrouvant bientt la force dont elle s'tait arme:
Eh bien! oui, me dit-elle, en me donnant un baiser sur le front; eh
bien! oui, je t'aime, et il y a dj bien longtemps. C'est parce que je
t'aimais que j'ai refus d'pouser Lanfranchi, ne pouvant me rsoudre 
mettre un obstacle ternel entre toi et moi. C'est parce que je t'aimais
que j'ai souffert l'amour de Montalegri, craignant de succomber  ma
passion pour toi et voulant la combattre; c'est parce que je t'aime
que je l'ai loign, ne pouvant plus supporter cet amour que je ne
partageais pas: c'est parce que je t'aime que je ne veux pas encore
m'abandonner  ce que j'prouve aujourd'hui; car je veux te donner des
preuves d'amour vritable, et je dois  ta fiert, longtemps humilie,
un autre ddommagement que de vaines caresses, un autre titre que celui
d'amant.

Je ne compris rien  ce langage. Quel autre titre que celui d'amant
aurais-je pu dsirer, quel autre bonheur que celui de possder une telle
matresse? J'avais eu de sots instants d'orgueil et d'emportement, mais
c'est qu'alors j'tais malheureux, c'est que je croyais n'tre pas aim.
Pourvu que je le sois, m'criai-je, pourvu que vous me le disiez comme
 prsent dans le mystre de la nuit, et que chaque soir  l'cart,
loin des curieux et des envieux, vous me donniez un baiser comme tout 
l'heure, pourvu que vous soyez  moi en secret, dans le sein de Dieu,
ne serai-je pas plus fier et plus heureux que le doge de Venise! Que
me faut-il de plus que de vivre prs de vous et de savoir que vous
m'appartenez! Ah! que tout le monde l'ignore; je n'ai pas besoin de
faire des jaloux pour tre glorieux, et ce n'est pas l'opinion des
autres qui fera l'orgueil et la joie de mon me.

--Et pourtant, rpondit Bianca, tu seras humili d'tre mon serviteur,
dsormais?--Moi! m'criai-je, je l'tais ce matin; demain j'en serai
fier.--Quoi! dit-elle, tu ne me mpriserais pas si, m'tant abandonne
 ton amour, je te laissais dans l'abjection?--Il ne peut pas y avoir
d'abjection  servir qui nous aime, lui rpondis-je. Si vous tiez ma
femme, croyez-vous que je vous laisserais porter par un autre que moi?
Pourrais-je tre occup d'autre chose que de vous soigner et de vous
distraire? Salom n'est pas humilie de vous servir, et pourtant vous ne
l'aimez pas autant que moi, n'est-ce pas, signora mia?

--O mon noble enfant! s'cria Bianca en pressant ma tte sur son sein
avec transport,  me pure et dsintresse! Qu'on vienne donc dire
maintenant qu'il n'y a de grands coeurs que ceux qui naissent dans les
palais! Qu'on vienne donc nier la candeur et la saintet de ces natures
plbiennes, ranges si bas par nos odieux prjugs et notre ddain
stupide! O toi, le seul homme qui m'ait aime pour moi-mme, le seul
qui n'ait aspir ni  mon rang, ni  ma fortune, eh bien! c'est toi qui
partageras l'un et l'autre, c'est toi qui me feras oublier les malheurs
de mon premier hymen, et qui remplaceras par ton nom rustique le nom
odieux d'Aldini que je porte avec regret! C'est toi qui commanderas 
mes vassaux, et qui seras le seigneur de mes terres en mme temps que le
matre de ma vie. Nello, veux-tu m'pouser?

Si la terre se ft entr'ouverte sous mes pieds, ou si la vote des cieux
se ft croule sur ma tte, je n'aurais pas prouv une commotion de
surprise plus violente que celle qui me rendit muet devant une telle
demande. Quand je fus un peu remis de ma stupfaction, je ne sais ce que
je rpondis, ma tte se troublait, et il m'tait impossible d'avoir une
ide juste. Tout ce que put faire mon bon sens naturel fut de repousser
des honneurs trop lourds pour mon ge et pour mon inexprience. Bianca
insista. coute, me dit-elle, je ne suis point heureuse. Mon enjouement
couvre depuis longtemps des peines profondes, et maintenant tu me vois
malade et ne pouvant plus dissimuler mon ennui. Ma position dans le
monde est fausse et amre; celle que je me suis faite vis--vis de
moi-mme est pire encore, et Dieu est mcontent de moi. Tu sais que je
ne suis point de famille patricienne. Torquato Aldini m'pousa pour les
grands biens que mon pre avait amasss dans le commerce. Ce seigneur
altier ne vit jamais en moi que l'instrument de sa fortune, il ne
daigna jamais me traiter comme son gale; quelques-uns de ses parents
l'encourageaient dans cette ridicule et cruelle attitude de matre et de
seigneur qu'il avait prise avec moi ds le premier jour; les autres
le blmaient hautement de s'tre msalli pour payer ses dettes, et le
traitaient froidement depuis son mariage. Aprs sa mort, tous refusrent
de me voir, et je me trouvai sans famille; car en entrant dans celle
d'un noble, je m'tais alin l'estime et l'affection de la mienne
propre. J'avais pous Torquato par amour, et ceux de mes parents qui ne
me regardaient pas comme insense, me croyaient imbue d'une sotte vanit
et d'une basse ambition. Voil pourquoi, malgr ma fortune, ma jeunesse
et un caractre serviable et inoffensif, tu vois que mes salons sont 
peu prs dserts et ma socit fort restreinte. J'ai quelques excellents
amis, et leur compagnie suffit  mon coeur. Mais je ne connais point
l'enivrement du monde, et il ne m'a pas assez bien traite pour que je
lui fasse le sacrifice de mon bonheur. En t'pousant, je sais que je
vais attirer sur moi, non plus seulement son indiffrence, mais une
maldiction irrvocable. Ne t'en effraie pas, tu vois que c'est de ma
part un mince sacrifice.

--Mais pourquoi m'pouser? repris-je. Pourquoi braver inutilement cette
maldiction, puisque je n'ai pas besoin de votre fortune pour tre
heureux, puisque vous n'avez pas besoin d'un engagement solennel de ma
part pour tre bien sre que je vous aimerai toujours?

--Que tu sois mon mari ou mon amant, repartit Bianca, le monde ne
le saura pas moins, et je n'en serai pas moins maudite et mprise.
Puisqu'il faut que d'une manire ou de l'autre ton amour me spare
entirement du monde, je veux du moins me rconcilier avec Dieu, et
trouver dans cet amour sanctifi par l'glise la force de mpriser le
monde  mon tour. Depuis longtemps, je vis mal, je pche sans profit
pour mon bonheur, j'expose mon salut ternel sans trouver la joie de
mon me. Maintenant je l'ai trouve, et je veux la goter pure et sans
nuage; je veux dormir sans remords sur le sein d'un homme que j'aime; je
veux pouvoir dire au monde: C'est toi qui perds et corromps les coeurs.
L'amour de Nello m'a sauve et purifie, et j'ai un refuge contre toi;
c'est Dieu qui m'a permis d'aimer Nello, et qui dsormais me commande de
l'aimer jusqu' la mort.

Bianca me parla longtemps encore de la sorte. Il y avait de la
faiblesse, de l'enfantillage et de la bont dans ces nafs calculs de
sa fiert, de son amour et de sa dvotion. Je n'tais pas moi-mme un
esprit fort. Il n'y avait pas longtemps que je ne m'agenouillais plus
soir et matin, dans la chaloupe paternelle, devant l'image de saint
Antoine peinte sur la voile, et quoique les belles dames de Venise
me donnassent bien des distractions dans la basilique, je ne manquais
jamais la messe, et j'avais encore au cou le scapulaire que ma mre y
avait cousu en me donnant sa bndiction le jour o je quittai Chioggia.
Je me laissai donc vaincre et persuader par madame Aldini; et, sans
rsister ni m'engager davantage, je passai la nuit  ses pieds, soumis
comme un enfant  ses scrupules religieux, enivr du seul bonheur de
baiser ses mains et de respirer le parfum de son ventail. Ce fut une
belle nuit, les toiles tincelantes tremblotaient dans les petites
mares d'eau que la mer avait oublies sur la palude, la brise murmurait
dans les varecs verdoyants. De temps en temps nous apercevions au loin
le fanal d'une gondole glissant sur les flots, et nous ne songions plus
 l'appeler  notre aide. La voix de l'Adriatique brisant de l'autre
ct du Lido nous arrivait monotone et majestueuse. Nous nous livrions
 mille rves enchanteurs, nous formions mille projets dlicieusement
purils. La lune se coucha lentement et s'ensevelit dans les flots
assombris de l'horizon, comme une chaste vierge dans un linceul.
Nous tions chastes comme elle, et elle sembla nous jeter un regard
protecteur avant de se plonger dans les eaux.

Mais bientt le froid se fit sentir, et une nappe de brume blanche
s'tendit sur le marais. Je fermai le _camerino_, j'enveloppai Bianca
dans ma cape rouge. Je m'assis tout prs d'elle, je l'entourai de mes
bras pour la prserver, je rchauffai ses mains et ses bras de mon
haleine. Un calme dlicieux semblait tre descendu dans son coeur depuis
qu'elle m'avait presque arrach la promesse de l'pouser. Elle pencha
doucement sa tte sur mon paule. La nuit tait avance; depuis plus de
six heures nous exhalions en discours tendres et passionns l'ardeur
de nos mes. Une douce fatigue s'empara aussi de moi, et nous nous
endormmes dans les bras l'un de l'autre, aussi purs que l'aube qui
commenait  blanchir l'horizon. Ce fut notre nuit de noces, notre seule
nuit d'amour, nuit virginale qui ne revint jamais, et dont le souvenir
ne fut jamais souill.

Des voix rudes m'veillrent; je courus  l'avant de la gondole, je vis
plusieurs hommes qui venaient  nous. A l'heure du dpart pour la pche,
l'embarcation choue avait t signale par une famille de mariniers
qui m'aida  la pousser jusqu'au canal des Marane, d'o je la ramenai
rapidement au palais.

Que j'tais heureux en posant le pied sur la premire marche! Je ne
songeais pas plus au palais qu' la fortune de Bianca; c'tait elle que
je portais dans mes bras, qui, dsormais, tait mon bien, ma vie, ma
matresse dans le sens noble et adorable du mot! Mais l finit ma joie.
Salom parut au seuil de cette maison consterne, o personne n'avait
dormi depuis la veille. Salom tait ple, on voyait qu'elle avait
pleur; c'tait peut-tre la seule fois de sa vie. Elle ne se permit pas
d'interroger sa matresse: peut-tre avait-elle dj lu sur mon front
la raison qui m'avait fait trouver cette nuit si courte. Elle avait t
bien longue pour tous les autres habitants du palais. Tous croyaient
qu'un accident funeste tait arriv  leur chre patronne. Plusieurs
avaient err toute la nuit pour nous chercher; d'autres l'avaient passe
en prires,  brler de petites bougies devant l'image de la Vierge.
Quand l'inquitude fut apaise et la curiosit satisfaite, je remarquai
que les ides prenaient un autre cours et les physionomies une autre
expression. On examinait la mienne, et les femmes surtout, avec une
avidit blessante. Quant au regard de Salom, il tait si accablant que
je ne pouvais le supporter. Mandola arriva de la campagne au milieu de
cette confusion. Il comprit en un instant de quoi il s'agissait; et,
se penchant vers mon oreille, il me supplia d'avoir de la prudence;
je feignis de ne pas savoir ce qu'il voulait dire; je m'efforai de
supporter ingnument toutes les investigations des autres. Mais, au
bout de quelques instants, je ne pus rsister  mon inquitude, je
m'introduisis dans l'appartement de Bianca.

Je la trouvai baigne de larmes auprs du lit de sa fille. L'enfant
avait t veille au milieu de la nuit par le bruit des alles et
venues des domestiques inquiets. Elle avait cout leurs commentaires
sur l'absence prolonge de la signora, et, s'imaginant que sa mre tait
noye, elle tait tombe en convulsion. Elle tait  peine calme en cet
instant, et Bianca s'accusait des souffrances de sa fille, comme si elle
en et t la cause volontaire. O ma Bianca, lui dis-je, consolez-vous,
rjouissez-vous au contraire de ce que votre enfant et tous les tres
qui vous entourent vous aiment avec tant de passion. Eh bien! je
veux vous aimer encore plus, afin que vous soyez la plus heureuse des
femmes.--Ne dis pas que les autres m'aiment, rpondit la signora avec
un peu d'amertume. Il semble qu'ils me fassent tout bas un crime de cet
amour qu'ils ont dj devin. Leurs regards m'offensent, leurs discours
me blessent, et je crains qu'ils n'aient laiss chapper devant ma fille
quelque parole imprudente. Salom est franchement impertinente avec
moi ce matin. Il est temps que je ferme la bouche  ces indiscrets
commentaires. Tu le vois, Nello, on me fait un crime de t'aimer, et on
m'approuvait presque d'aimer le cupide Lanfranchi. Toutes ces mes sont
basses ou folles. Il faut que, ds aujourd'hui, je leur dclare que ce
n'est point avec mon amant, mais avec mon mari que j'ai pass la nuit.
C'est le seul moyen qu'ils te respectent et qu'ils ne me trahissent
pas. Je la dtournai d'agir aussi vite; je lui reprsentai qu'elle s'en
repentirait peut-tre, qu'elle n'avait pas assez rflchi, que moi-mme
j'avais besoin de bien songer  ses offres, et que, dans tout ceci, elle
n'avait pas assez pes les suites de sa dtermination en ce qui pourrait
un jour concerner sa fille. J'obtins d'elle qu'elle prendrait patience
et qu'elle se gouvernerait prudemment.

Il m'tait impossible de porter un jugement clair sur ma situation.
Elle tait enivrante, et j'tais un enfant. Nanmoins une sorte de
rpugnance instinctive m'avertissait de me mfier des sductions de
l'amour et de la fortune. J'tais agit, soucieux, partag entre le
dsir et la terreur. Dans le sort brillant qui m'tait offert, je ne
voyais qu'une seule chose, la possession de la femme aime. Toutes les
richesses qui l'environnaient n'taient pas mme des accessoires 
mon bonheur, c'taient des conditions pnibles  accepter pour mon
insouciance. J'tais comme les gens qui n'ont jamais souffert et qui ne
conoivent d'tat meilleur ni pire que celui o ils ont vcu. J'tais
libre et heureux dans le palais Aldini. Choy de tous, autoris 
satisfaire toutes mes fantaisies, je n'avais aucune responsabilit,
aucune fatigue de corps ni d'esprit. Chanter, dormir et me promener,
c'tait  peu prs l toute ma vie, et vous savez, vous autres Vnitiens
qui m'entendez, s'il en est une plus douce et mieux faite pour notre
paresse et notre lgret. Je me reprsentais le rle d'poux et de
matre comme quelque chose d'analogue  la surveillance exerce par
Salom sur les dtails de l'intrieur, et ce rle tait loin de flatter
mon ambition. Ce palais, dont j'avais la jouissance, tait ma proprit
dans le sens le plus agrable, celui de jouir de tout sans m'y occuper
de rien. Que ma matresse y et ajout les volupts de son amour, et
j'eusse t le roi d'Italie.

Ce qui m'attristait aussi, c'tait l'air sombre de Salom et l'attitude
embarrasse, mystrieuse et dfiante de tous les autres serviteurs.
Ils taient nombreux, et c'taient tous d'honntes gens, qui jusque-l
m'avaient trait comme l'enfant de la maison. Dans ce blme silencieux
que je sentais peser sur moi, il y avait un avertissement que je ne
pouvais pas, que je ne voulais pas mpriser; car, s'il partait un peu
du sentiment naturel de la jalousie, il tait dict encore plus par
l'intrt affectueux qu'inspirait la signora.

Que n'eusse-je pas donn en ces instants d'angoisses pour avoir un
bon conseil! Mais je ne savais  qui m'adresser, et j'tais le seul
dpositaire des intentions secrtes de ma matresse. Elle passa la
journe dans son lit avec sa fille, et le lendemain elle me fit venir
pour me rpter encore tout ce qu'elle m'avait dit dans la palude. Tout
le temps qu'elle me parla, il me sembla qu'elle avait raison, et
qu'elle rpondait victorieusement  tous mes scrupules; mais quand je me
retrouvai seul, je retombai dans le malaise et dans l'irrsolution.

Je montai dans la galerie et je me jetai sur une chaise. Mes yeux
distraits se promenaient sur cette longue file d'aeux dont les
portraits formaient le seul hritage que Torquato Aldini et pu lguer
 sa fille. Leurs figures enfumes, leurs barbes tailles en carr,
en pointe, en losange, leurs robes de velours noir et leurs manteaux
doubls d'hermine, leur donnaient un aspect imposant et sombre. Presque
tous avaient t snateurs, procurateurs ou conseillers; il y avait une
foule d'oncles inquisiteurs; les moindres taient abbs canoniques ou
_capitani grandi_.--Au bout de la galerie, on voyait le ferral de la
dernire galre quipe contre les Turcs par Tibrio Aldini, grand-pre
de Torquato, alors que les puissants seigneurs de la rpublique
allaient  la guerre  leurs frais et mettaient leur gloire  servir
volontairement la patrie de leurs biens et de leur personne. C'tait une
haute lanterne de cristal monte en cuivre dor, surmonte et soutenue
par des enroulements de mtal d'un got bizarre et des ornements
surchargs qui terminaient en pointe la proue du navire. Au-dessous de
chaque portrait on voyait de longs bas-reliefs de chne, retraant
les glorieux faits et gestes de ces illustres personnages. Je me mis
 penser que si nous avions la guerre, et que si l'occasion m'tait
offerte de combattre pour mon pays, j'aurais bien autant de patriotisme
et de courage que tous ces nobles aristocrates. Il ne me paraissait ni
si trange ni si mritoire de faire de grandes choses quand on avait la
richesse et la puissance, et je me dis que le mtier de grand seigneur
ne devait pas tre bien difficile.--Mais  l'poque o je me trouvais,
nous n'avions plus, nous ne devions plus et nous ne pouvions plus avoir
de guerre. La rpublique n'tait plus qu'un vain mot, sa force n'tait
qu'une ombre, et ses patriciens nervs n'avaient de grandeur que celle
de leur nom. Il tait d'autant plus difficile de s'lever jusqu' eux
dans leur opinion qu'il tait plus ais de les surpasser en ralit.
Entrer en lutte avec leurs prjugs et leurs ddains, c'tait donc
une tche indigne d'un homme, et les plbiens avaient bien raison
de mpriser ceux d'entre eux qui croyaient s'lever en recherchant la
socit et en copiant les ridicules des nobles.

Ces rflexions me vinrent d'abord confusment, puis elles se firent
jour, et je m'aperus que je pensais, comme je m'tais aperu un beau
matin que je pouvais chanter. Je commenai  me rendre compte de la
rpugnance que j'prouvais  sortir de ma condition pour me donner
en spectacle  la socit comme un vaniteux et un ambitieux, et je me
promis d'ensevelir dans le mystre mes amours avec Bianca.

En proie  ces rflexions, je me promenais le long de la galerie, et je
regardais avec fiert cette orgueilleuse ligne  laquelle un enfant du
peuple, un barcarolle de Chioggia, ddaignait de succder. Je me sentais
joyeux; je songeais  mon vieux pre, et, au souvenir de la maison
paternelle, longtemps oublie et nglige, mes yeux s'humectaient
de larmes. Je me trouvai au bout de la galerie, face  face avec le
portrait de messer Torquato, et, pour la premire fois, je le toisai
hardiment de la tte aux pieds. C'tait bien la noblesse titulaire
incarne. Son regard semblait repousser comme la pointe d'une pe, et
sa main avait l'air de ne s'tre jamais ouverte que pour commander 
des infrieurs. Je pris plaisir  le braver. Eh bien! lui disais-je en
moi-mme, tu aurais eu beau faire, je n'aurais jamais t ton valet. Ton
air superbe ne m'et pas intimid, et je t'aurais regard en face comme
je regarde cette toile. Tu n'aurais jamais eu de prise sur moi, parce
que mon coeur est plus fier que le tien ne le fut jamais, parce que je
ddaigne cet or devant lequel tu t'es inclin, parce que je suis plus
grand que toi aux yeux de la femme que tu as possde. Malgr tout
l'orgueil de ton sang, tu as courb le genou devant elle pour obtenir
ses richesses; et, quand tu as t riche par elle, tu l'as brise et
humilie. C'est la conduite d'un lche, et la mienne est celle d'un
vritable noble, car je ne veux de toutes les richesses de Bianca que
son coeur, dont tu n'tais pas digne. Et moi, je refuse ce que tu as
implor, afin de possder ce qui est au-dessus de toutes choses  mes
yeux, l'estime de Bianca. Et je l'aurai, car elle comprendra combien
mon me est au-dessus de celle d'un patricien endett. Je n'ai pas de
patrimoine  racheter, moi! Il n'y a pas d'hypothques sur la chaloupe
de mon pre; et les habits que je porte sont  moi, parce que je les ai
gagns par mon travail. Eh bien! c'est moi qui serai le bienfaiteur, et
non pas l'oblig, parce que je rendrai le bonheur et la vie  ce coeur
bris par toi, parce que je saurai me faire bnir et honorer, moi
valet et amant, tandis que tu as t maudit et mpris, toi poux et
seigneur.

Un lger bruit me fit tourner la tte. Je vis derrire moi la petite
Alezia, qui traversait la galerie en tranant une poupe plus grande
qu'elle. J'aimais cet enfant, malgr son caractre altier,  cause de
l'amour qu'elle avait pour sa mre. Je voulus l'embrasser; mais, comme
si elle et senti dans l'atmosphre la rprobation qui, dans cette
maison, pesait sur moi depuis deux jours, elle recula d'un air
courrouc, et, s'enfuyant comme si elle et eu quelque chose  craindre
de moi, elle se pressa contre le portrait de son pre. Je fus tonn en
cet instant de la ressemblance que sa jolie petite tte brune avait dj
avec la figure hautaine de Torquato, et je m'arrtai pour l'examiner
avec un sentiment de tristesse profonde. Elle aussi semblait m'examiner
attentivement. Tout d'un coup elle rompit le silence pour me dire d'un
ton aigre et avec une expression d'indignation au-dessus de son ge:
Pourquoi donc avez-vous vol la bague de mon papa?

En mme temps elle allongeait son petit doigt vers moi pour dsigner une
belle bague en diamants monte  l'ancienne mode, que sa mre m'avait
donne quelques jours auparavant, et que j'avais eu l'enfantillage
d'accepter; puis, se retournant et se dressant sur la pointe des pieds,
elle posa le bout de son doigt sur celui du portrait qui tait orn de
la mme bague exactement rendue, et je m'aperus que l'imprudente Bianca
avait fait prsent  son gondolier d'un des plus prcieux joyaux de
famille de son poux.

Le rouge me monta au visage, et je reus de cet enfant la leon qui
devait le plus me dgoter des richesses mal acquises. Je souris, et
lui remettant la bague: C'est votre maman qui l'a laisse tomber de son
doigt, lui dis-je, et je l'ai trouve tout  l'heure dans la gondole.

--Je vais la lui porter, dit la petite fille en l'arrachant plutt
qu'elle ne l'accepta de ma main. Elle sortit en courant, abandonnant
sa poupe par terre. Je ramassai ce jouet, afin de m'assurer d'un petit
fait que j'avais souvent observ dj. Alezia s'amusait  percer
toutes ses poupes,  l'endroit du coeur, avec de longues pingles, et
quelquefois elle restait des heures entires absorbe dans le plaisir
muet et profond de ce jeu trange.

Le soir, Mandola vint me trouver dans ma chambre. Il avait l'air gauche
et embarrass. Il avait beaucoup  me dire, mais il ne trouvait pas un
mot. Sa figure tait si bizarre que je partis d'un clat de rire. Vous
avez tort, Nello, me dit-il d'un air pein; je suis votre ami; vous avez
tort! Il voulait se retirer, je courus aprs lui, j'essayai de le faire
s'expliquer; ce fut impossible. Je voyais bien qu'il avait le coeur
plein de sages rflexions et de bons conseils; mais l'expression lui
manquait, et toutes ses phrases avortes se terminaient, dans son
patois ml de toutes les langues, par cette sentence: _E molto delica,
delicatissimo_.

Enfin, je russis  comprendre que le bruit s'tait rpandu, dans
la maison, de mon prochain mariage avec la signora. Quelques mots
d'impatience qu'on lui avait entendu dire  Salom avaient suffi pour
faire natre cette opinion. La signora avait dit textuellement en
parlant de moi: Le temps n'est pas loin o vous le servirez, au lieu
de lui commander. Je niai obstinment l'application de ces paroles,
et prtendis que je n'y comprenais rien du tout. C'est bien, me dit
Mandola; c'est ainsi que tu dois rpondre, mme  moi qui suis ton ami.
Mais j'ai des yeux, je ne te fais pas de questions; je ne t'en ai jamais
fait, Nello; seulement je viens t'avertir qu'il faut de la prudence. Les
Aldini ne cherchent qu'un prtexte pour ter  la signora la tutle de
la signora Alezia, et la signora mourra de chagrin si on lui enlve sa
fille.

--Que dis-tu? m'criai-je; quoi! on lui enlverait sa fille  cause de
moi!

--S'il tait question de mariage, certainement, reprit l'honnte
barcarolle; _autrement_... comme ce sont des choses qu'on ne peut jamais
prouver...--Surtout quand elles n'existent pas, repris-je vivement.--Tu
parles comme il faut, rpondit Mandola; continue  te tenir sur tes
gardes; ne te confie  personne, pas mme  moi, et si tu as un peu
d'influence sur la signora, engage-la  se bien cacher, surtout de
Salom. Salom ne la trahira jamais; mais elle a la voix trop forte, et,
quand elle querelle la signora, toute la maison entend ce qu'elles se
disent. Si quelqu'un des amis de la signora venait  se douter de ce
qui se passe, tout irait mal; car les amis, ce n'est pas comme les
domestiques: cela ne sait pas garder un secret, et pourtant on se fie 
eux plus qu' nous!

Les conseils du candide Mandola n'taient point  ddaigner, d'autant
plus qu'ils s'accordaient parfaitement avec mon instinct. Nous
conduismes, le lendemain soir, la signora sur le canal de la Zueca, et
Mandola, comprenant que j'avais  lui parler, s'endormit complaisamment
sur la poupe. J'teignis le fanal, je me glissai dans l'habitacle, et
je causai longtemps avec Bianca. Elle s'tonna de mes refus, et me dit
encore tout ce qu'elle crut propre  les vaincre. Je lui parlai avec
fermet, je lui dis que jamais je ne laisserais dire de moi que j'avais
aim une femme pour ses richesses, que je tenais autant au bon renom
de ma famille qu'aucun patricien de Venise, que mes parents ne me
pardonneraient jamais si je donnais un pareil scandale, et que je
ne voulais pas plus me brouiller avec mon honnte homme de pre, que
brouiller la signora avec sa fille; car Alezia tait ce qu'elle devait
prfrer et ce qu'elle prfrait sans doute  tout au monde. Ce dernier
argument eut plus de puissance que tous les autres. Elle fondit
en larmes, et m'exprima son admiration et sa reconnaissance avec
l'enthousiasme de la passion.

A partir de ce jour, tout rentra dans le repos au palais Aldini. Ce
petit monde subalterne avait eu sa crise rvolutionnaire. Il eut son
pacificateur, et je m'amusai en secret de mon rle de grand citoyen
avec un hrosme enfantin. Mandola qui commenait  devenir lettr,
me regardait avec tonnement m'occuper des plus rudes travaux, et,
me parlant tout bas d'un air paternel, m'appelait  la drobe son
_Cincinnato_ et son _Pompilio_.

J'avais pris en effet avec moi-mme, et je tins courageusement la
rsolution de ne plus recevoir le moindre bienfait de la femme dont je
voulais tre l'amant. Puisque le seul moyen de la possder en secret,
c'tait de rester dans sa maison sur le pied de valet, il me semblait
que je pouvais rtablir l'galit entre elle et moi en proportionnant
mes services  mon salaire. Jusque-l, ce salaire avait t considrable
et non proportionn  mon travail, qui, pendant quelque temps mme,
avait t tout  fait nul. Je rsolus de rparer le temps perdu; je me
mis  tout ranger,  tout nettoyer,  faire les commissions,  porter
mme l'eau et le bois,  vernir et  brosser la gondole, en un mot 
faire la besogne de dix personnes, et je la fis gaiement, en fredonnant
mes plus beaux airs d'opra et mes plus belles strophes piques. Ce qui
m'amusa le plus, ce fut de prendre soin des tableaux de famille et de
secouer la poussire qui obscurcissait, chaque matin, le majestueux
regard de Torquato. Quand j'avais fini sa toilette, je lui tais
respectueusement mon bonnet en lui adressant ironiquement quelque
parodie de mes vers hroques.

Les proltaires vnitiens, et les gondoliers particulirement, ont,
vous le savez, le got des joyaux. Ils dpensent une bonne partie de ce
qu'ils gagnent en bagues antiques, en cames de chemises, en pingles de
cravate, en chanes  breloques, etc. Je m'tais laiss donner beaucoup
de ces hochets. Je les reportai tous  madame Aldini, et ne voulus mme
plus porter de boucles d'argent  mes souliers. Mais mon sacrifice
le plus mritoire fut de renoncer  la musique. Je considrai que mon
travail, quelque laborieux qu'il ft, ne pouvait compenser les dpenses
que mon assiduit au thtre et les leons du professeur de chant
occasionnaient  la signora. Je me dclarai enrhum  perptuit, et, au
lieu d'aller  la Fenice avec elle, je me mis  lire dans les vestibules
du thtre. Je comprenais aussi que j'tais ignorant, et, bien que ma
matresse ne le ft gure moins, je voulais tendre un peu mes ides
et ne pas la faire rougir de mes bvues. J'tudiai la langue-mre avec
ardeur, et je m'attachai  ne plus estropier misrablement les vers,
comme tous les barcarolles ont coutume de le faire. Quelque chose aussi
me disait, au fond du coeur, que cette tude me serait utile par la
suite, et que ce que je perdais en progrs, sous le rapport du chant, je
le regagnais de l'autre en rformant mon accent et ma prononciation.

Quelques jours de cette louable conduite suffirent  me rendre le calme.
Jamais je n'avais t plus fort, plus gai, et, au dire de Salom, plus
beau qu'avec mes habits propres et modestes, mon air doux et mes mains
brunies par le hle. Tout le monde m'avait rendu la confiance, l'estime
et les mille petits soins dont je jouissais auparavant. La belle Alezia,
qui avait une grande dfrence pour le jugement de sa gouvernante juive,
me laissait mme baiser le bout de ses tresses noires, ornes de noeuds
carlates et de perles fines.

Une seule personne restait triste et tourmente, c'tait la signora; sa
sant loin de revenir, empirait de jour en jour. A chaque instant, je
surprenais ses beaux yeux bleus pleins de larmes, attachs sur moi avec
un air de tendresse et de douleur inexprimable. Elle ne pouvait pas
s'habituer  me voir travailler ainsi. J'aurais t son fils qu'elle
ne se serait pas afflige davantage de me voir porter des fardeaux et
recevoir la pluie. Sa sollicitude m'impatientait mme un peu, et les
efforts qu'elle faisait pour la renfermer la lui rendaient plus pnible
encore. Il s'tait opr en elle je ne sais quelle rvolution imprvue.
Cet amour qui avait fait jusque-l, comme elle me le disait elle-mme,
son tourment et sa joie, semblait ne plus faire dsormais que sa
consternation et sa honte. Elle n'vitait plus, comme autrefois, les
occasions d'tre seule avec moi; au contraire, elle les faisait natre;
mais ds que je me mettais  ses genoux, elle clatait en sanglots et
changeait en scnes d'attendrissement les heures promises  la volupt.
Je m'efforais en vain de comprendre ce qui se passait en elle. Elle se
faisait arracher des rponses vagues, toujours bonnes et tendres, mais
draisonnables, et qui me jetaient dans mille perplexits. Je ne savais
comment m'y prendre pour consoler et fortifier cette me abattue.
J'tais dvor de dsirs, et il me semblait qu'une heure d'effusion et
d'enthousiasme rciproque et t plus loquente que toutes ces paroles
et toutes ces larmes; mais je ressentais pour elle trop de respect et
trop de dvouement pour ne pas lui faire le sacrifice de mes transports.
Je sentais qu'il m'et t facile de surprendre les sens de cette
femme faible de corps et d'esprit; mais je craignais trop les pleurs du
lendemain, et je ne voulais devoir mon bonheur qu' sa confiance et
 son amour. Ce jour ne vint pas, et je dois dire,  la honte de la
faiblesse fminine, que mes voeux eussent t combls si j'avais eu
moins de dlicatesse et de dsintressement. J'avais espr que Bianca
m'encouragerait; je vis bientt qu'elle me craignait au contraire, et
qu' mon approche elle frmissait comme si je lui eusse apport le
crime et les remords. Je ne russissais  la rassurer que pour la
voir s'affliger davantage, et accuser la destine comme s'il n'et pas
dpendu de sa volont d'en tirer un meilleur parti. Puis, une secrte
honte brisait cette me timore. La dvotion s'emparait d'elle de plus
en plus; son confesseur la gouvernait et l'pouvantait. Il lui dfendait
d'avoir des amants, et elle qui avait su rsister au confesseur, quand
il s'tait agi de M. Lanfranchi et de M. Montalegri, ne trouvait pas
pour moi le mme courage. Peu  peu je parvins  lui arracher l'aveu de
toutes ses souffrances et de tous ses combats. Elle avait rvl  son
directeur tous les dtails de notre amour, et il lui avait fait un crime
norme de cette affection basse et criminelle. Il lui avait interdit de
penser au mariage avec moi, encore plus peut-tre que de s'abandonner
 la passion; et il l'avait tellement effraye en la menaant de la
repousser du sein de l'Eglise, que son esprit doux et craintif, partag
entre le dsir de me rendre heureux et la peur de se damner, tait en
proie  une vritable agonie.

Madame Aldini avait eu jusque-l une dvotion si facile, si tolrante,
si vritablement italienne, que je ne fus pas peu surpris de la voir
tourner au srieux prcisment au milieu d'une de ces crises de la
passion qui semblent le plus exclure de pareilles recrudescences. Je fis
de grands efforts sur ma pauvre tte inexprimente pour comprendre ce
phnomne, et j'en vins  bout. Bianca m'aimait peut-tre plus qu'elle
n'avait aim le comte et le prince; mais elle n'avait pas l'me assez
forte ni l'esprit assez clair pour s'lever au-dessus de l'opinion.
Elle se plaignait de la morgue des autres; mais elle donnait  cette
morgue une valeur relle par la peur qu'elle en avait. En un mot, elle
tait soumise plus que personne au prjug qu'un instant elle avait
voulu braver. Elle avait espr trouver, dans l'appui de l'Eglise, par
le sacrement et un redoublement de ferveur catholique, la force qu'elle
ne trouvait pas en elle-mme, et dont pourtant elle n'avait pas eu
besoin avec ses prcdents amants, parce qu'ils taient patriciens et
que le monde tait pour eux. Mais maintenant l'Eglise la menaait, le
monde allait la maudire; combattre  la fois et le monde et l'Eglise
tait une tche au-dessus de son nergie.

Et puis encore, peut-tre son amour avait-il diminu au moment o j'en
tais devenu digne; peut-tre, au lieu d'apprcier la grandeur d'me qui
m'avait fait redescendre volontairement du salon  l'office, elle avait
cru voir, dans cette conduite courageuse, le manque d'lvation et le
got inn de la servitude. Elle croyait aussi que les menaces et les
sarcasmes de ses autres valets m'avaient intimid. Elle s'tonnait de ne
me point trouver ambitieux, et cette absence d'ambition lui semblait la
marque d'un esprit inerte ou craintif. Elle ne m'avoua point toutes ces
choses; mais, ds que je fus sur la voie, je les devinai. Je n'en eus
point de dpit. Comment pouvait-elle comprendre mon noble orgueil et ma
chatouilleuse probit, elle qui avait accept et partag l'amour d'un
Aldini et d'un Lanfranchi?

Sans doute elle ne me trouvait plus beau depuis que je ne voulais plus
porter ni dentelles ni rubans. Mes mains, endurcies  son service,
ne lui semblaient plus dignes de serrer la sienne. Elle m'avait aim
barcarolle, dans l'ide et dans l'espoir de faire de moi un agrable
sigisbe; mais, du moment que je voulais rtablir entre elle et moi
l'change impartial des services, toutes ses illusions s'vanouissaient,
et elle ne voyait plus en moi que le Chioggiote grossier, espce de
boeuf stupide et laborieux.

A mesure que ma raison s'claira de ces dcouvertes, l'orage de mes
sens s'apaisa. Si j'avais eu affaire  une grande me, ou seulement 
un caractre nergique, c'et t  mes yeux une tche glorieuse que
d'effacer les tristes souvenirs laisss dans ce coeur douloureux par mes
prdcesseurs. Mais succder  de tels hommes pour n'tre pas compris,
pour tre sans doute un jour dlaiss et oubli de mme, c'tait un
bonheur que je ne pouvais plus acheter au prix d'une grande dpense de
passion et de volont. La signora Aldini tait une bonne et belle femme;
mais ne pouvais-je pas trouver dans une chaumire de Chioggia la beaut
et la bont runies sans faire couler de larmes, sans causer de remords,
et surtout sans laisser de honte?

Mon parti fut bientt pris. Je rsolus non-seulement de quitter la
signora, mais le mtier de valet. Tant que j'avais t amoureux de
sa harpe et de sa personne, je n'avais pas eu le loisir de faire des
rflexions srieuses sur ma condition. Mais, du moment o je renonais
 d'imprudentes esprances, je voyais combien il est difficile de
conserver sa dignit sauve sous la protection des grands, et je me
rappelais les salutaires reprsentations que mon pre m'avait faites
autrefois et que j'avais mal coutes.

Lorsque je lui fis pressentir mon dessein, quoiqu'elle le combattt je
vis qu'elle recevait un grand allgement; le bonheur pouvait revenir
habiter cette me tendre et bienfaisante. La douce frivolit, qui
faisait le fond de son caractre, reparatrait  la surface avec le
premier amant qui saurait mettre de son ct le confesseur, les valets
et le monde. Une grande passion l'et brise; une suite d'affections
faciles et une multitude de petits dvouements devaient la faire vivre
dans son lment naturel.

Je la forai de convenir de tout ce que j'avais devin. Elle ne s'tait
jamais beaucoup tudie elle-mme, et pratiquait une grande sincrit.
Si l'hrosme n'tait pas en elle, du moins la prtention  l'hrosme,
et l'exigence altire qui en est la suite, n'y taient pas non plus.
Elle approuva ma rsolution, mais en pleurant et en s'effrayant des
regrets que j'allais lui laisser; car elle m'aimait encore, je n'en
doute pas, de toute la puissance de son tre.

Elle voulait s'inquiter et s'occuper de ce que je deviendrais. Je ne
le lui permis pas. La manire haute et brusque dont je l'interrompis
lorsqu'elle parla d'offres de services lui ferma la bouche une fois pour
toutes  cet gard. Je ne voulus mme pas emporter les habits qu'elle
m'avait fait faire. J'allai acheter, la veille de mon dpart, un costume
complet de marinier chioggiote, tout neuf, mais des plus grossiers, et
je reparus ainsi devant elle pour la dernire fois.

Elle m'avait pri de venir  minuit, afin qu'elle pt me faire ses
adieux sans tmoins. Je lui sus gr de la tendresse familire avec
laquelle elle m'embrassa. Il n'y avait peut-tre pas, dans tout Venise,
une seconde femme du monde assez sincre et assez sympathique pour
vouloir renouveler cette assurance de son amour  un homme vtu comme je
l'tais. Des larmes coulrent de ses yeux lorsqu'elle passa ses petites
mains blanches sur la rude toffe de ma cape bge double d'carlate;
puis elle sourit, et, relevant le capuchon sur ma tte, elle me regarda
avec amour, et s'cria qu'elle ne m'avait jamais vu si beau, et qu'elle
avait eu bien tort de me faire habiller autrement. L'effusion et la
sincrit des remerciements que je lui adressai, les serments que je lui
fis de lui tre dvou jusqu' la mort et de ne jamais songer  elle
que pour la bnir et la recommander  Dieu, la touchrent beaucoup. Elle
n'tait pas habitue  tre quitte ainsi.

Tu as l'me plus chevaleresque, me dit-elle, qu'aucun de ceux qui
portent le titre de chevalier.

Puis elle fut prise d'un accs d'enthousiasme: l'indpendance de mon
caractre, l'insouciance avec laquelle j'allais braver la vie la
plus dure au sortir du luxe et de la mollesse, le respect que j'avais
conserv pour elle lorsqu'il m'tait si facile d'abuser de sa faiblesse
pour moi; tout, disait-elle, m'levait au-dessus des autres hommes. Elle
se jeta dans mes bras, presque  mes pieds, et me supplia encore de ne
point partir et de l'pouser.

Cet lan tait sincre, et, s'il ne fit point varier ma rsolution, il
rendit du moins la signora si belle et si attrayante pendant quelques
instants, que je faillis manquer  mon hrosme et me ddommager, dans
cette dernire nuit, de tous les sacrifices faits  mon repos. Mais
j'eus la force de rsister et de sortir chaste d'un amour qui s'tait
cependant allum par le dsir des sens. Je partis baign de ses pleurs
et n'emportant, pour tout trsor et pour tout trophe, qu'une boucle de
ses beaux cheveux blonds. En me retirant, je m'approchai du lit de la
petite Alezia, et j'entr'ouvris doucement les rideaux pour la regarder
une dernire fois. Elle s'veilla aussitt et ne me reconnut pas
d'abord; car elle eut peur, mais  sa manire, sans crier, et en
appelant sa mre d'une voix qu'elle s'efforait de rendre ferme.
Signorina, lui dis-je, je suis l'_Orco_[3], et je viens vous demander
pourquoi vous percez le coeur de vos poupes avec des pingles.

[Note 3: Le diable rouge ou le follet des lagunes.]

Elle se leva sur son sant, et, me regardant d'un air malicieux, elle me
rpondit: C'est pour voir si elles ont le sang bleu.

Vous savez que _sangue blu_, dans le langage populaire de Venise, est le
synonyme de noble.

Mais elles n'ont pas de sang, repris-je, elles ne sont pas nobles!

--Elles sont plus nobles que toi, rpondit-elle, elles n'ont pas de sang
noir.

Vous savez encore que le noir est la couleur des _nicoloti_,
c'est--dire de la confrrie des bateliers.

Mia signora, dis-je tout bas  madame Aldini en refermant le rideau de
l'enfant, vous avez bien fait de ne pas rpandre de l'encre sur votre
cusson d'azur. Voil une petite patricienne qui ne vous l'et jamais
pardonn.

--Et c'est moi, rpondit-elle tristement, dont le coeur est perc, non
pas d'une pingle, mais de mille pes!

Quand je fus dans la rue, je m'arrtai pour regarder l'angle du palais
que la lune dcoupait depuis le comble jusque dans les profondeurs
fantastiques du grand canal. Une barque vint  passer, et, en agitant
l'eau, coupa et brisa le reflet de cette grande ligne pure. Il me sembla
que je venais de faire un beau rve et que je m'veillais dans les
tnbres. Je me mis  courir de toutes mes forces sans regarder
derrire moi, et ne m'arrtai qu'au pont della Paglia, l o les
barques chioggiotes attendent les passagers, tandis que les mariniers,
envelopps hiver comme t dans leurs capes, dorment tendus sur les
parapets et mme en travers des degrs sous les pieds des passants. Je
demandai si quelqu'un de mes compatriotes voulait me conduire chez mon
pre. C'est toi, _parent_? s'crirent-ils avec surprise. Ce mot de
_parent_, que les Vnitiens ont donn ironiquement aux Chioggiotes, et
que ceux-ci ont eu le bon sens d'accepter[4], fut si doux  mon oreille,
que j'embrassai le premier qui me l'adressa. On me promit un dpart dans
une heure, et on m'adressa quelques questions dont on n'couta pas
la rponse. Le Chioggiote ne connat gure l'usage des lits; mais en
revanche il dort la nuit en marchant, en parlant, en ramant mme. On
m'offrit de faire un somme sur le lit commun, c'est--dire sur les
dalles du quai. Je m'tendis par terre, la tte appuye sur un de ces
bons compagnons, tandis qu'un autre se servait de moi pour oreiller, et
ainsi  la ronde. Je dormis comme aux meilleurs jours de mon enfance,
et je rvai que ma pauvre mre (qui tait morte depuis un an)
m'apparaissait au seuil de ma chaumire et me flicitait de mon retour.
Je m'veillai aux cris de _Chiosa! Chiosa_[5]! mille fois rpts, dont
nos mariniers font retentir les votes du palais ducal et des prisons
pour appeler les passagers. Il me semblait que c'tait un cri de
triomphe comme l'_Italiam! Italiam!_ des Troyens dans l'nide. Je me
jetai gaiement dans une barque, et, pensant  la nuit qu'avait d passer
Bianca, je me reprochai un peu mon bon sommeil. Mais je me rconciliai
avec moi-mme par la pense de n'avoir pas empoisonn le repos de son
lendemain.

[Note 4: La presqu'le de Chioggia fut originairement peuple de
cinq ou six familles qui ne se sont jamais allies qu'entre elles.]

[Note 5: Chioggia! Chioggia!]

On tait en plein hiver, les nuits taient longues; nous arrivmes 
Chioggia une heure avant le jour. Je courus  ma cabane. Mon pre tait
dj en mer: le plus jeune de mes frres gardait seul la maison. Il lui
fallut bien du temps pour s'veiller et me reconnatre. On voyait qu'il
tait habitu  dormir au bruit de la mer et des orages; car je faillis
briser la porte pour me faire entendre. Enfin, il me sauta au cou, passa
sa cape, et me conduisit dans une barque  une demi-lieue en mer,
 l'endroit o tait ancre celle de mon pre. Le brave homme, en
attendant l'heure favorable pour tendre ses filets, dormait l, suivant
la coutume des vieux pcheurs, tendu sur le dos, le corps et le visage
abrits d'une couverture de crin, au claquement d'une bise aigu. Les
flots moutonnaient autour de lui et le couvraient d'cume; aucun bruit
humain ne se faisait entendre dans les vastes solitudes de l'Adriatique.
J'cartai doucement la couverture pour le regarder. Il tait l'image de
la force dans son repos. Sa barbe grise, aussi mle que les algues  la
monte des flots, son sayon couleur de vase et son bonnet de laine d'un
vert limoneux lui donnaient l'aspect d'un vieux Triton endormi dans sa
conque. Il ne montra pas plus de surprise en s'veillant que s'il m'et
attendu. Oh! oh! dit-il, je rvais de cette pauvre femme, et elle me
disait: Lve-toi, vieux, voil notre fils Daniel qui revient.




                           DEUXIME PARTIE.


Il ne s'agit pas, mes amis, continua le bon Llio, de vous raconter
toutes les vicissitudes par lesquelles je passai des grves de Chioggia
aux planches des premiers thtres de l'Italie, et du mtier de pcheur
 l'emploi de _primo tenore_; ce fut l'ouvrage de quelques annes, et
ma rputation grandit rapidement ds que le premier pas fut fait dans
la carrire. Si jusque-l les circonstances furent souvent rebelles,
mon facile caractre sut en tirer le meilleur parti possible, et je puis
dire que mes grands succs et mes beaux jours ne furent pas pays trop
cher.

Dix ans aprs mon dpart de Venise, j'tais  Naples, et je jouais
Romo sur le thtre de Saint-Charles. Le roi Murat et son brillant
tat-major, et toutes les beauts vaniteuses ou vnales de l'Italie,
taient l. Je ne me piquais pas d'tre un patriote bien clair; mais
je ne partageais pas l'engouement de cette poque pour la domination
trangre. Je ne me retournais pas vers un pass plus avilissant
encore; je me nourrissais de ces premiers lments du carbonarisme, qui
fermentaient ds lors, sans forme et sans nom, de la Prusse  la Sicile.

Mon hrosme tait naf et brlant, comme le sont les religions  leur
aurore. Je portais dans tout ce que je faisais, et principalement
dans l'exercice de mon art, le sentiment de fiert railleuse et
d'indpendance dmocratique dont je m'inspirais chaque jour dans les
clubs et dans les pamphlets clandestins. Les _Amis de la vrit_, les
_Amis de la lumire_, les _Amis de la libert_, telles taient les
dnominations sous lesquelles se groupaient les sympathies librales;
et jusque dans les rangs de l'arme franaise, aux cts mme des
chefs conqurants, nous avions des affilis, enfants de votre grande
rvolution, qui, dans le secret de leur me, se promettaient de laver la
tache du 18 brumaire.

J'aimais ce rle de Romo, parce que j'y pouvais exprimer des sentiments
de lutte guerrire et de haine chevaleresque. Lorsque mon auditoire, 
demi franais, battait des mains  mes lans dramatiques, je me
sentais veng de notre abaissement national; car c'tait  leur propre
maldiction, au souhait et  la menace de leur propre mort que ces
vainqueurs applaudissaient  leur insu.

Un soir, au milieu d'un de mes plus beaux moments et lorsque la salle
semblait prte  crouler sous des explosions d'enthousiasme, mes regards
rencontrrent, dans une loge d'avant-scne tout  fait appuye sur le
thtre, une figure impassible dont l'aspect me glaa subitement. Vous
ne savez pas, vous autres, quelles mystrieuses influences gouvernent
l'inspiration du comdien, comme l'expression de certains visages le
proccupe et stimule ou enchane son audace. Quant  moi du moins, je
ne sais pas me dfendre d'une immdiate sympathie avec mon public, soit
pour m'exalter si je le trouve rcalcitrant et le dominer par la colre,
soit pour me fondre avec lui dans un contact lectrique et retremper ma
sensibilit  l'effusion de la sienne. Mais certains regards, certaines
paroles dites prs de moi  la drobe m'ont quelquefois troubl
intrieurement au point qu'il m'a fallu tout l'effort de ma volont pour
en combattre l'effet.

La figure qui me frappait en cet instant tait d'une beaut vraiment
idale; c'tait incontestablement la plus belle femme qu'il y et dans
toute la salle de San-Carlo. Cependant toute la salle rugissait et
trpignait d'admiration, et elle seule, la reine de cette soire,
semblait m'tudier froidement et apercevoir en moi des dfauts
inapprciables  l'oeil vulgaire. C'tait la muse du thtre, c'tait la
svre Melpomne en personne, avec son ovale rgulier, son noir sourcil,
son large front, ses cheveux d'bne, son grand oeil brillant d'un
sombre clat sous un vaste orbite, et sa lvre froide, dont le sourire
n'adoucit jamais l'arc inflexible; tout cela cependant avec une
admirable fleur de jeunesse et des formes riches de sant, de souplesse
et d'lgance.

Quelle est donc cette belle fille brune  l'oeil si froid? demandai-je
dans l'entr'acte au comte Nasi, qui m'avait pris en grande amiti, et
venait tous les soirs sur le thtre pour causer avec moi.

--C'est la fille ou la nice de la princesse Grimani, me rpondit-il. Je
ne la connais pas; car elle sort de je ne sais quel couvent, et sa mre
ou sa tante est elle-mme trangre  nos contres. Tout ce que je puis
vous dire, c'est que le prince Grimani l'aime comme sa fille, qu'il la
dotera bien, et que c'est un des plus beaux partis de l'Italie; ce qui
n'empche pas que je ne me mettrai pas sur les rangs.

--Et pourquoi?

--Parce qu'on la dit insolente et vaine, infatue de sa naissance, et
d'un caractre altier. J'aime si peu les femmes de cette trempe, que je
ne veux seulement pas regarder celle-l lorsque je la rencontre. On dit
qu'elle sera la reine des bals de l'hiver prochain, et que sa beaut est
merveilleuse. Je n'en sais rien, je n'en veux rien savoir. Je ne puis
souffrir non plus le Grimani: c'est un vrai hidalgo de comdie; et, s'il
n'avait pas une belle fortune, et une jeune femme qu'on dit aimable, je
ne sais qui pourrait se rsoudre  l'ennui de sa conversation ou  la
raideur glaciale de son hospitalit.

Pendant l'acte suivant, je regardai de temps en temps la loge
d'avant-scne. Je n'tais plus proccup de l'ide que j'avais l des
juges malveillants, puisque ces Grimani avaient l'habitude d'un maintien
superbe mme avec les gens qu'ils estimaient tre de leur classe. Je
regardai la jeune fille avec l'impartialit d'un sculpteur ou d'un
peintre: elle me parut encore plus belle qu'au premier aspect. Le vieux
Grimani, qui tait avec elle sur le devant de la loge, avait une
assez belle tte austre et froide. Ce couple guind me parut changer
quelques monosyllabes d'heure en heure, et  la fin de l'opra il se
leva lentement et sortit sans attendre le ballet.

Le lendemain je retrouvai le vieillard et la jeune fille  la mme place
et dans la mme attitude flegmatique; je ne les vis pas s'mouvoir
une seule fois, et le prince Grimani dormit dlicieusement pendant les
derniers actes. La jeune personne me parut au contraire donner toute son
attention au spectacle. Ses grands yeux taient attachs sur moi comme
ceux d'un spectre, et ce regard fixe, scrutateur et profond finit par
m'tre si gnant, que je l'vitai avec soin. Mais, comme si un mauvais
sort et t jet sur moi, plus j'essayais d'en dtourner mes yeux, plus
ils s'obstinaient  rencontrer ceux de la magicienne. Il y eut dans ce
mystrieux magntisme quelque chose de si trangement puissant, que j'en
ressentis une terreur purile et que je craignis de ne pouvoir achever
la pice. Jamais je n'avais prouv rien de semblable. Il y avait des
instants o je m'imaginais reconnatre cette figure de marbre, et je
me sentais prt  lui adresser amicalement la parole. D'autres fois je
croyais voir en elle mon ennemi, mon mauvais gnie, et j'tais tent de
lui jeter de violents reproches.

La _seconda donna_ vint ajouter  ce malaise vraiment maladif en me
disant tout bas: Llio, prends garde  toi, tu vas attraper la fivre.
Il y a l une femme qui te donnera la _jettatura_[6].

[Note 6: Le regard du mauvais oeil. C'est une superstition rpandue
dans toute l'Italie. A Naples, on porte des talismans en corail pour
s'en prserver.]

J'avais cru fermement  la _jettatura_ pendant la plus longue moiti
de ma vie. Je n'y croyais plus; mais l'amour du merveilleux, qu'on ne
dloge pas aisment d'une tte italienne et surtout de celle d'un
enfant du peuple, m'avait jet dans les rveries les plus exagres du
magntisme animal. C'tait l'poque o ces belles fantaisies taient
en pleine floraison par le monde; Hoffmann crivait ses Contes
fantastiques, et le magntisme tait le pivot mystrieux sur lequel
tournaient toutes les esprances de l'illuminisme. Soit que cette
faiblesse se ft empare de moi au point de me gouverner, soit qu'elle
me surprt dans un moment o j'tais dispos  la maladie, je me sentis
saisi de frissons, et je faillis m'vanouir en rentrant en scne. Ce
misrable accablement fit enfin place  la colre, et dans un moment
o je m'approchais de l'avant-scne avec la Checchina (cette _seconda
donna_ qui m'avait signal le mauvais oeil), je lui dis, en lui
dsignant ma belle ennemie et de manire  n'tre pas entendu par le
public, ces mots parodis d'une de nos plus belles tragdies:

  Bella e stupida.

L'clat de la colre monta au front de la signora. Elle fit un mouvement
pour rveiller le prince Grimani, qui dormait de toute son me; puis
elle s'arrta tout d'un coup, comme si elle et chang d'avis, et
resta les yeux toujours attachs sur moi, mais avec une expression de
vengeance et de menace qui semblait dire: _Tu t'en repentiras_.

Le comte Nasi s'approcha de moi comme je quittais le thtre aprs
la reprsentation: Llio, me dit-il, vous tes amoureux de la
Grimani.--Suis-je donc ensorcel, m'criai-je, et d'o vient que je ne
puis me dbarrasser de cette apparition?--Et tu ne t'en dbarrasseras
pas de longtemps, pauvret, me dit la Checchina d'un air demi-naf,
demi-moqueur: cette Grimani, c'est le diable. Attends, ajouta-t-elle en
me prenant le bras, je me connais en fivre, et je gagerais... _Corpo
della Madona!_ s'cria-t-elle en plissant, tu as une fivre terrible,
mon pauvre Llio!

--On a toujours la fivre quand on joue et quand on chante de manire 
la donner aux autres, dit le comte; venez souper avec moi, Llio.

Je refusai cette offre; j'tais malade en effet. Dans la nuit, j'eus une
fivre violente, et le lendemain je ne pus me lever. La Checchina vint
s'installer  mon chevet, et ne me quitta pas tout le temps que je fus
malade.

La Checchina tait une fille de vingt ans, grande, forte, et d'une
beaut un peu virile, quoique blanche et blonde. Elle tait ma soeur et
ma _parente_, c'est--dire qu'elle tait de Chioggia comme moi. Comme
moi, fille d'un pcheur, elle avait longtemps employ sa force 
battre,  coups de rames, les flots de l'Adriatique. Un amour sauvage
de l'indpendance lui fit chercher dans la beaut de sa voix le moyen
de s'assurer une profession libre et une vie nomade. Elle avait fui la
maison paternelle et s'tait mise  courir le monde  pied, chantant sur
les places publiques. Le hasard me l'avait fait rencontrer  Milan, dans
un htel garni o elle chantait devant la table d'hte. A son accent je
l'avais reconnue pour une Chioggiote; je l'avais interroge; je m'tais
rappel l'avoir vue enfant; mais je m'tais bien gard de me faire
connatre d'elle pour un _parent_, et surtout pour ce Daniele Gemello
qui avait quitt le pays un peu brusquement,  la suite d'un duel
malheureux. Ce duel avait cot la vie  un pauvre diable et le repos de
bien des nuits  son meurtrier.

Permettez-moi de glisser rapidement sur ce fait, et de ne pas voquer
un souvenir amer durant notre placide veille. Il me suffira de dire 
Zorzi que le duel  coups de couteau tait encore en pleine vigueur 
Chioggia dans ma jeunesse, et que toute la population servait de tmoin.
On se battait en plein jour, sur la place publique, et on vengeait une
injure par l'preuve des armes, comme aux temps de la chevalerie. Le
triste succs des miennes m'exila du pays; car le podestat n'tait pas
tolrant  cet gard, et les lois poursuivaient avec svrit les restes
de ces vieilles coutumes froces. Ceci vous expliquera pourquoi j'avais
toujours cach l'histoire de mes premires annes, et pourquoi je
courais le monde sous le nom de Llio, faisant passer en secret de
l'argent  ma famille, lui crivant avec prcaution, et ne lui rvlant
mme pas quels taient mes moyens d'existence, de crainte qu'en
correspondant avec moi, elle ne s'attirt trop ouvertement l'inimiti
des familles chioggiotes que la mort de mon agresseur avait plus ou
moins irrites.

Mais comme un reste d'accent vnitien trahissait mon origine, je me
donnais pour natif de Palestrina, et la Checchina avait pris l'habitude
de m'appeler tour  tour son _pays_, son _cousin_ et son _compre_.

Grce  mes soins et  ma protection, la Checchina acquit rapidement un
assez beau talent, et,  l'poque de ma vie dont je vous fais le rcit,
elle venait d'tre engage honorablement dans la troupe de San-Carlo.

C'tait une trange et excellente crature que cette Checchina: elle
avait singulirement gagn depuis le moment o je l'avais ramasse pour
ainsi dire sur le pav; mais il lui restait et il lui reste encore une
certaine rusticit qu'elle ne perd pas toujours  point sur la scne, et
qui fait d'elle la premire actrice du monde dans les rles de Zerlina.
Ds lors elle avait corrig beaucoup de l'ampleur de ses gestes et de la
brusquerie de son intonation; mais elle en conservait encore assez pour
tre bien prs du comique dans le pathtique. Cependant, comme elle
avait de l'intelligence et de l'me, elle s'levait  une hauteur
relative, dont le public ne pouvait pas lui savoir tout le gr qu'elle
mritait. Les avis taient partags sur son compte, et un abb disait
qu'elle frisait le sublime et le bouffon de si prs qu'entre les deux il
ne lui restait plus assez de place pour ses grands bras.

Par malheur, la Checchina avait un travers dont ne sont pas exempts, du
reste, les plus grands artistes. Elle ne se plaisait qu'aux rles qui
lui taient dfavorables, et, mprisant ceux o elle pouvait dployer sa
verve, sa franchise et son allgresse ptulante, elle voulait absolument
produire de grands effets dans la tragdie. En vritable villageoise,
elle tait enivre de la richesse du costume, et s'imaginait rellement
tre reine quand elle portait le diadme et le manteau. Sa grande taille
bien dcouple, son allure dgage et quasi martiale, faisaient d'elle
une magnifique statue lorsqu'elle tait immobile. Mais  chaque instant
le geste exagr trahissait la jeune barcarolle, et quand je voulais
l'avertir en scne de se modrer, je lui disais tout bas: _Per Dio, non
vogar! non siamo qui sull' Adriatico._

Si la Checchina a t ma matresse, c'est ce qu'il vous importe peu de
savoir, je prsume; je puis affirmer seulement qu'elle ne l'tait
point  l'poque dont je vous entretiens, et que je ne devais ses
soins affectueux qu' la bont de son coeur et  la fidlit de sa
reconnaissance. Elle a toujours t pour moi une amie et une soeur
dvoue, et s'exposa hardiment mainte fois  rompre avec ses amants les
plus brillants, plutt que de m'abandonner ou de me ngliger quand ma
sant ou mes intrts rclamaient son zle ou son concours.

Elle s'installa donc au pied de mon lit, et ne me quitta pas qu'elle
ne m'et guri. Son assiduit auprs de moi contrariait bien un peu le
comte Nasi, qui pourtant tait mon ami sincre, et se fiait  ma parole,
mais qui m'avouait  moi-mme ce qu'il appelait sa misrable faiblesse.
Lorsque j'exhortais la Checchina  mnager les susceptibilits
involontaires de cet excellent jeune homme: Laisse donc, me
disait-elle, ne vois-tu pas qu'il faut l'habituer  respecter mon
indpendance? Crois-tu que, quand je serai sa femme, je consentirai
 abandonner mes amis du thtre et  m'occuper de ce que les gens du
monde penseront de moi? N'en crois rien, Llio; je veux rester libre
et n'obir jamais qu' la voix de mon coeur. Elle se persuadait assez
gratuitement que le comte tait bien dtermin  l'pouser; et,  cet
gard, elle avait,  un merveilleux degr, le don de se faire illusion
sur la force des passions qu'elle inspirait: rien ne pouvait se comparer
 sa confiance en face d'une promesse, si ce n'est sa philosophie
insouciante et son dtachement hroque en face d'une dception.

Je souffris beaucoup: ma maladie faillit mme prendre un caractre
grave. Les mdecins me trouvaient dans une disposition hypertrophique
trs-prononce, et les vives douleurs que je ressentais au coeur,
l'affluence du sang vers cet organe, ncessitrent de nombreuses
saignes. Le reste de cette saison fut donc perdu pour moi, et, ds que
je fus convalescent, j'allai prendre du repos et respirer un air doux
au pied des Apennins, vers Cafaggiolo, dans une belle villa que le
comte possdait  quelques lieues de Florence. Il me promit de venir
m'y rejoindre avec la Checchina, aussitt que les reprsentations pour
lesquelles elle tait engage lui permettraient de quitter Naples.

Quelques jours de cette charmante solitude me remirent assez bien pour
qu'il me ft permis d'essayer, tantt  cheval et tantt  pied,
d'assez longues promenades  travers les gorges troites et les ravines
pittoresques qui forment comme un premier degr aux masses imposantes de
l'Apennin. Dans mes rveries j'appelais cette rgion le _proscenium_
de la grande montagne, et j'aimais  y chercher quelque amphithtre
de collines ou quelque terrasse naturelle bien dispose pour m'y livrer
tout seul et loin des regards  des lans de dclamation lyrique,
auxquels rpondaient les sonores chos ou le bruit mystrieux des eaux
murmurantes fuyant sous les rochers.

Un jour je me trouvai, sans m'en apercevoir, vers la route de Florence.
Elle traversait, comme un ruban clatant de blancheur, des plaines
verdoyantes doucement ondules et semes de beaux jardins, de parcs
touffus et d'lgantes villas. En cherchant  m'orienter, je m'arrtai
 la porte d'une de ces belles habitations. Cette porte se trouvait
ouverte et laissait voir une alle de vieux arbres entrelacs
mystrieusement. Sous cette vote sombre et voluptueuse se promenait 
pas lents une femme d'une taille lance et d'une dmarche si noble que
je m'arrtai pour la contempler et la suivre des yeux le plus longtemps
possible. Comme elle s'loignait sans paratre dispose  se retourner,
il me prit une irrsistible fantaisie de voir ses traits, et j'y
succombai sans trop me soucier de faire une inconvenance et de m'attirer
une mortification. Que sait-on, me disais-je, on trouve parfois dans
notre doux pays des femmes si indulgentes! Et puis je me disais que ma
figure tait trop connue pour qu'il me ft possible d'tre jamais pris
pour un voleur. Enfin, je comptais sur cette curiosit qu'on prouve
gnralement  voir de prs les manires et les traits d'un artiste un
peu renomm.

Je m'aventurai donc dans l'alle couverte, et, marchant  grands pas,
j'allais atteindre la promeneuse lorsque je vis venir  sa rencontre
un jeune homme mis  la dernire mode et d'une jolie figure fade, qui
m'aperut avant que j'eusse le temps de m'enfoncer sous le taillis.
J'tais  trois pas du noble couple. Le jeune homme s'arrta devant la
dame, lui offrit son bras, et lui dit en me regardant d'un air aussi
surpris que possible pour un homme parfaitement cravat:

Ma chre cousine, quel est donc cet homme qui vous suit?

La dame se retourna, et,  sa vue, j'prouvai une motion assez vive
pour rveiller un instant mon mal. Mon coeur eut un tressaillement
nerveux trs-aigu en reconnaissant la jeune personne qui me regardait si
trangement de sa loge d'avant-scne, lors de l'invasion de ma maladie
 Naples. Sa figure se colora lgrement, puis plit un peu. Mais aucun
geste, aucune exclamation ne trahit son tonnement ou son indignation.
Elle me toisa de la tte aux pieds avec un calme ddaigneux, et rpondit
avec une assurance inconcevable:

Je ne le connais pas.

Cette singulire assertion piqua ma curiosit. Il me sembla voir
dans cette jeune fille un orgueil si bizarre et une dissimulation si
consomme, que je me sentis entran tout d'un coup  risquer quelque
folle aventure. Nous autres bohmiens, nous ne nous laissons pas
beaucoup imposer par les usages du monde et par les lois de la
convenance; nous n'avons pas grand'peur d'tre repousss de ces thtres
particuliers o le monde  son tour pose devant nous, et o nous sentons
si bien la supriorit de l'artiste; car l, personne ne sait nous
rendre les vives motions que nous savons donner. Les salons nous
ennuient et nous glacent, en retour de la chaleur et de la vie que nous
y portons. J'abordai donc firement mes nobles htes, fort peu soucieux
de la manire dont ils m'accueilleraient, et rsolu  m'introduire dans
la maison sous le premier prtexte venu.

Je saluai gravement, et me donnai pour un accordeur d'instruments
qu'on avait envoy chercher  Florence d'une maison de campagne dont
j'affectai d'estropier le nom.

Ce n'est point ici. Vous pouvez vous en aller, me rpondit schement
la signora. Mais, en vritable fianc, le cousin vint  mon aide.

Chre cousine, dit-il, votre piano est tout  fait discord; si monsieur
avait le temps d'y passer une heure, nous pourrions faire de la musique
ce soir. Je vous en prie! Est-ce que vous n'y consentirez pas?

La jeune Grimani eut un mchant sourire sur les lvres en rpondant:
C'est comme il vous plaira, mon cousin.

Veut-elle se divertir de moi ou de lui? pensai-je. Peut-tre de tous les
deux. Je m'inclinai lgrement en signe d'assentiment. Alors le cousin,
avec une politesse nonchalante, me montra une porte de glace au bout de
l'avenue, qui, s'abaissant en berceau, cachait la faade de la villa.

Voyez, Monsieur, me dit-il, au fond du grand salon de compagnie, vous
trouverez un salon d'tude. Le fort-piano est l. J'aurai l'honneur
de vous revoir quand vous aurez fini. Et, s'adressant  sa cousine:
Voulez-vous, lui dit-il, que nous allions jusqu' la pice d'eau?

Je la vis encore sourire imperceptiblement, mais avec une joie
concentre de la mortification que j'prouvais, tandis qu'elle me
laissait aller d'un ct et continuait sa promenade en sens oppos,
appuye sur son gracieux et honorable cousin.

Ce n'est pas une chose bien difficile que d'accorder _ peu prs_ un
piano, et, quoique je ne l'eusse jamais essay, je m'en tirai assez
bien; seulement j'y mis beaucoup plus de temps qu'il n'en et fallu 
une main exprimente, et je voyais avec un peu d'impatience le soleil
s'abaisser vers la cime des arbres; car je n'avais d'autre prtexte,
pour revoir ma singulire hrone, que de lui faire essayer le piano
lorsqu'il serait d'accord. Je me htais donc assez maladroitement,
lorsqu'au milieu du monotone carillon dont je m'tourdissais, je levai
la tte et vis la signora devant moi,  demi tourne vers la chemine,
mais m'observant dans la glace avec une malicieuse attention. Rencontrer
son oblique regard et l'viter fut l'affaire d'une seconde. Je continuai
ma besogne avec le plus grand sang-froid, rsolu  mon tour d'observer
l'ennemi et de le voir venir.

La Grimani (je continuai  lui donner ce nom en moi-mme, ne lui en
connaissant pas d'autres) feignit d'arranger avec beaucoup de soin des
fleurs dans les vases de la chemine; puis elle drangea un fauteuil, le
remit  la place d'o elle venait de l'ter, laissa tomber son ventail,
le ramassa avec un grand frlement de robe, ouvrit une fentre qu'elle
referma aussitt, et, voyant que j'tais dcid  ne m'apercevoir de
rien, elle prit le parti de laisser tomber un tabouret sur le bout de
son joli petit pied et de faire une exclamation douloureuse. Je fus
assez sot pour laisser brusquement tomber la clef  marteau sur les
cordes mtalliques, qui exhalrent un gmissement lamentable. La
signora frissonna, haussa les paules, et, reprenant tout d'un coup son
sang-froid, comme si nous eussions jou une scne de parodie, elle me
regarda fixement en disant: _Cosa, signore?_

--J'ai cru que Votre Seigneurie me parlait, rpondis-je avec la mme
tranquillit, et je me remis  l'ouvrage. Elle resta debout au milieu de
la chambre, comme ptrifie d'tonnement devant tant d'audace, ou comme
frappe d'une incertitude subite sur mon identit avec le personnage
qu'elle avait cru reconnatre. Enfin, elle s'impatienta et me demanda
presque grossirement si j'avais bientt fini.

Oh! mon Dieu, non! signora, lui rpondis-je, car voici une corde
casse. En mme temps, je tournai brusquement la clef sur la cheville
que je serrais, et je fis sauter la corde. Il me semble, reprit-elle,
que ce piano vous donne beaucoup de peine.--Beaucoup, repris-je, toutes
les cordes cassent. Et j'en fis sauter une seconde. C'est comme un
fait exprs, s'cria-t-elle.--Oui, en vrit, repris-je encore, c'est un
fait exprs. Le cousin entra dans cet instant, et, pour le saluer, je
fis sauter une troisime corde. C'tait une des dernires basses; elle
fit une dtonation pouvantable. Le cousin, qui ne s'y attendait point,
fit un pas en arrire, et la signora partit d'un clat de rire. Ce rire
me parut trange. Il n'allait ni  sa figure, ni  son maintien; il
avait quelque chose d'pre et de saccad, qui dconcerta le cousin, si
bien que j'en eus presque piti. Je crains bien, dit la signora
lorsque la fin de cette crise nerveuse lui permit de parler, que nous
ne puissions pas faire de musique ce soir. Ce pauvre vieux _cembalo_ est
ensorcel, toutes les cordes cassent. C'est un fait surnaturel, je vous
assure, Hector; il suffit de les regarder pour qu'elles se tordent et se
brisent avec un bruit affreux. Puis elle recommena  rire aux clats
sans que sa figure en ret le moindre enjouement. Le cousin se mit 
rire par obissance, et fut tout  coup interrompu par ces mots de la
signora: Mon Dieu! mon cousin, ne riez donc pas; vous n'en avez pas la
moindre envie.

Le cousin me parut trs-habitu  tre raill et tourment. Mais il fut
bless sans doute que la chose se passt devant moi; car il dit d'un ton
fch: Et pourquoi donc, cousine, n'aurais-je pas envie de rire aussi
bien que vous?--Parce que je vous dis que cela n'est pas, rpondit la
signora. Mais, dites-moi donc, Hector, ajouta-t-elle sans se soucier
de la bizarrerie de la transition, avez-vous t  San-Carlo cette
anne?--Non, ma cousine.--En ce cas, vous n'avez pas entendu le fameux
Llio?

Elle pronona ces derniers mots avec emphase; mais elle n'eut pas
l'impudence de me regarder tout de suite aprs, et j'eus le temps de
rprimer le tressaillement que me causa ce coup de pierre au beau milieu
du visage.

Je ne l'ai ni entendu, ni vu, dit le naf cousin, mais j'en ai beaucoup
ou parler. C'est un grand artiste,  ce qu'on assure.

--Trs-grand, repartit la Grimani, plus grand que vous de toute la tte.
Tenez! il est de la taille de monsieur... Le connaissez-vous, Monsieur?
ajouta-t-elle en se tournant vers moi.--Je le connais beaucoup, signora,
rpondis-je d'un ton acerbe; c'est un trs-beau garon, un trs-grand
comdien, un admirable chanteur, un causeur trs-spirituel, un
aventurier hardi et factieux, et de plus intrpide duelliste, ce qui ne
gte rien.

La signora regarda son cousin, et me regarda ensuite d'un air insouciant
comme pour me dire: Peu m'importe. Puis elle clata de nouveau d'un
rire inextinguible, qui n'avait rien de naturel et qui ne se communiqua
ni au cousin ni  moi. Je me remis  poursuivre la dominante sur le
clavier, et le signor Ettore pitina avec impatience, et fit crier
ses bottes neuves sur le parquet, comme un homme fort mcontent de la
conversation qui s'tablissait si cavalirement entre un ouvrier de mon
espce et sa noble fiance.

Ah ! mon cousin, n'allez pas croire ce que monsieur vous dit de
Llio, reprit brusquement la signora en interrompant son rire convulsif.
Quant  la grande beaut du personnage, je n'y saurais contredire:
car je ne l'ai pas regard; et d'ailleurs, sous le fard, sous les faux
cheveux et les fausses moustaches, un acteur peut toujours sembler jeune
et beau. Mais quant  tre un admirable chanteur et un bon comdien, je
le nie. Il chante faux d'abord, et ensuite il joue dtestablement. Sa
dclamation est emphatique, son geste vulgaire, l'expression de ses
traits guinde. Quand il pleure, il grimace; quand il menace, il
hurle; quand il est majestueux, il est ennuyeux; et, dans ses meilleurs
moments, c'est--dire lorsqu'il se tient coi et ne dit mot, on peut lui
appliquer le refrain de la chanson:

  Brutto  quanto stupido.

Je suis fche de n'tre pas de l'avis de monsieur; mais je suis de
l'avis du public, moi! Ce n'est pas ma faute si Llio n'a pas eu le
moindre succs  San-Carlo, et je ne vous conseille pas, mon cousin, de
faire le voyage de Naples pour le voir.

Ayant reu cette cinglante leon, je faillis un instant perdre la tte
et chercher querelle au cousin pour punir la signora; mais le
digne garon ne m'en laissa pas le temps. Voil bien les femmes!
s'cria-t-il, et surtout voil bien vos inconcevables caprices, ma
cousine! Il n'y a pas plus de trois jours, vous me disiez que Llio
tait le plus bel acteur et le plus inimitable chanteur de toute
l'Italie. Sans doute, vous me direz demain le contraire de ce que vous
dites aujourd'hui, sauf  revenir aprs-demain...--Demain et aprs, et
tous les jours de ma vie, cher cousin, interrompit prcipitamment la
signora, je dirai que vous tes un fou et Llio un sot.--Brava, signora,
reprit le cousin  demi-voix en lui offrant son bras pour sortir
du salon; on est un fou quand on vous aime et un sot quand on vous
dplat.--Avant que Vos Seigneuries se retirent, dis-je alors sans
trahir la moindre motion, je leur ferai observer que ce piano est en
trop mauvais tat pour que je puisse le rparer entirement aujourd'hui.
Je suis forc de me retirer; mais, si Vos Seigneuries le dsirent, je
reviendrai demain.--Certainement, Monsieur, rpondit le cousin avec
une courtoisie protectrice et se retournant  demi vers moi; vous nous
obligerez si vous revenez demain. La Grimani, l'arrtant d'un geste
brusque et vigoureux, le fora de se retourner tout  fait, resta
immobile appuye sur son bras, et me toisant d'un air de dfi: Monsieur
reviendra demain? dit-elle en me voyant fermer le piano et prendre mon
chapeau.--Je n'y manquerai certainement pas, rpondis-je en la saluant
jusqu' terre. Elle continua  tenir son cousin immobile  l'entre de
la salle, jusqu' ce que, forc de passer devant eux pour me retirer,
je les saluai de nouveau en regardant cette fois ma Bradamante avec une
assurance digne de la lutte qui s'engageait. Une tincelle de courage
jaillit de son regard. J'y lus clairement que mon audace ne lui
dplaisait pas, et que la lice ne me serait pas ferme.

Aussi je fus  mon poste le lendemain avant midi, et je trouvai
l'hrone au sien, assise au piano et frappant les touches muettes ou
grinantes avec une impassibilit admirable, comme si elle et voulu
me prouver par cette diabolique symphonie la haine et le mpris qu'elle
avait pour la musique.

J'entrai avec calme et la saluai avec autant de respectueuse
indiffrence que si j'eusse t en effet l'accordeur de piano. Je posai
trivialement mon chapeau sur une chaise, j'tai pniblement mes gants,
imitant la gaucherie d'un homme qui n'est pas habitu  en porter. Je
tirai de ma poche une bote de sapin remplie de bobines de laiton, et je
commenai  en drouler la longueur d'une corde, le tout avec gravit et
simplicit. La signora allait toujours battant d'une manire impitoyable
le malheureux piano, qui ne rendait plus que des sons  faire fuir les
barbares les plus endurcis. Je vis alors qu'elle se divertissait  le
fausser et  le briser de plus en plus, afin de me donner de la
besogne, et je trouvai dans cette espiglerie plus de coquetterie que
de mchancet; car elle paraissait assez dispose  me tenir compagnie.
Alors je lui dis du plus grand srieux: Votre Seigneurie trouve-t-elle
que le piano commence  tre d'accord?--J'en trouve l'harmonie
satisfaisante, rpondit-elle en se pinant la lvre pour ne pas rire,
et les sons qu'il rend sont extrmement agrables.--C'est un bel
instrument, repris-je.--Et en trs-bon tat, ajouta-t-elle.--Votre
Seigneurie a un trs-beau talent sur le piano.--Comme vous voyez.--Voil
une valse charmante et trs-bien excute.--N'est-ce pas? comment ne
jouerait-on pas bien sur un instrument aussi bien accord? Vous aimez
la musique, Monsieur?--Peu, signora; mais celle que vous faites me va 
l'me.--En ce cas, je vais continuer. Et elle corcha avec un sourire
froce un des airs de _bravura_ qu'elle m'avait entendu chanter avec le
plus de succs au thtre.

Monsieur votre cousin se porte bien? lui dis-je, lorsqu'elle eut
fini.--Il est  la chasse.--Votre Seigneurie aime le gibier?--Je
l'aime dmesurment. Et vous, Monsieur?--Je l'aime sincrement
et profondment.--Lequel aimez-vous mieux, du gibier ou de la
musique?--J'aime la musique  table; mais dans ce moment-ci j'aimerais
mieux du gibier.

Elle se leva et sonna. A l'instant mme un laquais parut comme s'il
et t une pice de mcanique obissant au ressort de la sonnette.
Apportez ici le pt de gibier que j'ai vu ce matin dans l'office,
dit la signora, et deux minutes aprs le domestique reparut avec un pt
colossal, qu' un signe de sa matresse il posa majestueusement sur
le piano. Un grand plateau, couvert de vaisselle et de tout l'attirail
ncessaire  la rfection des tres civiliss, vint se placer comme par
enchantement  l'autre bout de l'instrument, et la signora, d'une main
forte et lgre, brisa le rempart de crote apptissante et fit une
large brche  la forteresse.

Voil une conqute  laquelle nos seigneurs les Franais n'auront
point de part, dit-elle en s'emparant d'une perdrix qu'elle mit sur une
assiette du Japon, et qu'elle alla dvorer  l'autre bout de la chambre,
accroupie sur un coussin de velours  glands d'or.

Je la regardais avec tonnement, ne sachant pas trop si elle tait folle
ou si elle voulait me mystifier. Vous ne mangez pas? me dit-elle sans
se dranger.--Votre Seigneurie ne me l'a pas command, rpondis-je.--Oh!
ne vous gnez pas, dit-elle en continuant  manger  belles dents.

Ce pt avait une si bonne mine et un si bon fumet, que j'coutai les
conseils philosophiques de la raison positive. J'attirai une autre
perdrix dans une autre assiette du Japon, que je posai sur le clavier du
piano et que je me mis  dvorer de mon ct avec autant de zle que la
signora.

Si ce chteau n'est pas celui de la Belle au bois dormant, pensai-je, et
que cette maligne fe n'en soit pas le seul tre anim, il est vident
que nous allons voir arriver un oncle, un pre, ou une tante, ou une
gouvernante, ou quelque chose qui soit cens, aux yeux des bonnes gens,
servir de chaperon  cette tte indompte. En cas d'une apparition de ce
genre, je voudrais bien savoir jusqu' quel point cette bizarre manire
de djeuner sur un piano en tte--tte avec la demoiselle de la maison
sera trouve sante. Peu m'importe, aprs tout; il faut bien voir o me
mneront ces extravagances, et, s'il y a l-dessous une haine de femme,
j'aurai mon tour, duss-je l'attendre dix ans!

En mme temps je regardais par-dessus le pupitre du piano ma belle
htesse, qui mangeait d'une manire surnaturelle, et qui ne semblait
nullement possde de cette sotte manie qu'ont les demoiselles de
ne manger qu'en secret, et de pincer les lvres  table d'un air
sentimental, comme si elles taient d'une nature suprieure  la ntre.
Lord Byron n'avait pas encore mis  la mode le manque d'apptit chez le
beau sexe. De sorte que ma fantasque signora s'en donnait  coeur joie,
et qu'au bout de peu d'instants elle revint auprs de moi, pour tirer du
pt brch un filet de livre et une aile de faisan. Elle me regarda
sans rire, et me dit d'un ton sentencieux: Ce vent d'est donne
faim.--Il me parat que Votre Seigneurie est doue d'un bon estomac, lui
dis-je.--Si on n'avait pas un bon estomac  quinze ans, rpondit-elle,
il faudrait y renoncer.--Quinze ans! m'criai-je en la regardant avec
attention et en laissant tomber ma fourchette.--Quinze ans et deux mois,
rpondit-elle en retournant  son coussin avec son assiette de nouveau
remplie; ma mre n'en a pas encore trente-deux, et elle s'est remarie
l'an dernier. N'est-ce pas singulier, dites-moi, une mre qui se marie
avant sa fille? Il est vrai que si ma petite mre chrie et voulu
attendre mon mariage, elle et attendu longtemps. Qui donc voudrait
pouser une personne, belle,  la vrit, mais _stupide_ au del de tout
ce qu'on peut imaginer?

Il y avait tant de gaiet et de bonhomie dans l'air srieux dont elle
me plaisantait; c'tait un si joli _loustig_ que cette grande fille
aux yeux noirs et aux longues boucles de cheveux tombant sur un cou
d'albtre; elle tait assise sur son coussin avec une navet si
gracieuse et en mme temps si chaste, que toute ma dfiance et tous mes
mauvais desseins m'abandonnrent. J'avais rsolu de vider le flacon
de vin afin d'endormir tout scrupule. Je repoussai le flacon, et,
abandonnant mon assiette, appuyant mon coude sur le piano, je me mis 
la considrer de nouveau et sous un nouvel aspect. Ce chiffre de quinze
ans avait boulevers toutes mes ides. J'ai toujours attach beaucoup
d'importance, quand j'ai voulu juger une personne, et surtout une
personne du sexe fminin,  m'enqurir de son ge de la manire la plus
authentique possible. L'habilet crot si rapidement chez le sexe que
six mois de plus ou de moins font souvent que la candeur est fourberie
ou la fourberie candeur. Jusque-l je m'tais imagin que la Grimani
avait au moins vingt ans; car elle tait si grande, si forte, si
brune, et douce dans son regard, dans son maintien, dans ses moindres
mouvements, d'une telle assurance, que tout le monde faisait le mme
anachronisme que moi  son premier abord. Mais, en la regardant mieux,
je reconnus mon erreur. Ses paules taient larges et puissantes; mais
sa poitrine n'tait pas encore dveloppe. S'il y avait de la femme dans
toute son attitude, il y avait certains airs et certaines expressions de
visage qui rvlaient l'enfant. Ne ft-ce que ce robuste apptit,
cette absence totale de coquetterie, et l'inconvenance audacieuse du
tte--tte qu'elle s'tait rserv avec moi, il devint manifeste  mes
yeux que je n'avais point affaire, comme je l'avais cru d'abord,  une
femme orgueilleuse et ruse, mais  une pensionnaire espigle, et je
repoussai avec horreur la pense d'abuser de son imprudence.

Je restais plong dans cet examen, oubliant de rpondre  la provocation
significative que je venais de recevoir. Elle me regarda fixement, et
cette fois je ne songeai pas  viter son regard, mais  l'analyser.
Elle avait les plus beaux yeux du monde,  fleur de tte, et
trs-ouverts; leur direction tait toujours nette, brusque et saisissant
d'emble l'objet de l'attention. Ce regard, trs-rare chez une femme,
tait absolu et non effront. C'tait la rvlation et l'action d'une
me courageuse, fire et franche. Il interrogeait toutes choses avec
autorit, et semblait dire: Ne me cachez rien; car, moi, je n'ai rien 
cacher  personne.

Lorsqu'elle vit que je bravais son attention, elle fut alarme, mais non
intimide; et, se levant tout d'un coup, elle provoqua l'explication que
je voulais lui demander. Signor Llio, me dit-elle, si vous avez fini
de djeuner, vous allez me dire ce que vous tes venu faire ici.

--Je vais vous obir, signora, rpondis-je en allant ramasser son
assiette et son verre qu'elle avait poss sur le parquet, et en les
reportant sur le piano; seulement, je prie Votre Seigneurie de me dire
si l'accordeur de piano doit, pour vous rpondre, s'asseoir devant le
clavier, ou si le comdien Llio doit se tenir debout, le chapeau  la
main, et prt  se retirer, aprs avoir eu l'honneur de vous parler.

--Monsieur Llio voudra bien s'asseoir sur ce fauteuil, dit-elle en me
dsignant un sige plac  droite de la chemine, et moi sur celui-ci,
ajouta-t-elle en s'asseyant du ct gauche, en face de moi,  dix pieds
environ de distance.

--Signora, lui dis-je en m'asseyant, il faut, pour vous obir, que je
reprenne les choses d'un peu haut. Il y a environ deux mois, je
jouais _Romo et Juliette_  San-Carlo. Il y avait dans une loge
d'avant-scne...

--Je puis aider votre mmoire, reprit la Grimani. Il y avait dans une
loge d'avant-scne,  droite du thtre, une jeune personne qui vous
parut belle; mais, en la regardant de plus prs, vous trouvtes que son
visage tait si dpourvu d'expression, que vous vntes  vous crier...
en parlant  une de ces dames du thtre, et assez haut pour que la
jeune personne l'entendt...

--Au nom du ciel! signora, interrompis-je, ne rptez pas les paroles
chappes  mon dlire, et sachez que je suis sujet  des irritations
nerveuses qui me rendent presque fou. Dans cette disposition, tout me
porte ombrage, tout me fait souffrir...

--Je ne vous demande pas pourquoi il vous plut de dire votre avis d'une
faon si nette sur le compte de la demoiselle de l'avant-scne; je vous
prie seulement de me raconter le reste de l'histoire.

--Je suis oblig, pour tre vridique et consquent, d'insister sur le
prologue. En proie  un premier accs de fivre, dbut d'une maladie
grave dont je suis  peine rtabli, je m'imaginai lire un profond
ddain et une froide ironie sur le visage incomparablement beau de la
demoiselle de l'avant-scne. J'en fus impatient, puis troubl, puis
boulevers, au point que je perdis la tte, et que je me laissai aller
 un mouvement brutal pour faire cesser le charme funeste qui enchanait
toutes mes facults, et me paralysait au moment le plus nergique et le
plus important de mon rle. Il faut que Votre Seigneurie me pardonne une
folie; je crois au magntisme, surtout les jours o je suis malade et o
mon cerveau est faible comme mes jambes. Je m'imaginai que la demoiselle
de l'avant-scne avait sur moi une influence pernicieuse; et, durant la
cruelle maladie qui s'empara de moi le lendemain de ma faute, je vous
avouerai qu'elle m'apparut souvent dans mon dlire; mais toujours
altire, toujours menaante, et me promettant que je paierais cher le
blasphme qui m'tait chapp. Telle est, signora, la premire partie de
mon histoire.

Je prparais mon bouclier pour recevoir une borde d'pigrammes,
en manire de commentaires, sur ce rcit bizarre et, quoique vrai,
trs-invraisemblable, il faut l'avouer. Mais la jeune Grimani, me
regardant avec une douceur que je ne souponnais pas pouvoir s'allier
avec le caractre de sa beaut, me dit, en se penchant un peu sur le
bras de son fauteuil: En effet, seigneur Llio, votre visage atteste
de vives souffrances; et, s'il faut tout vous avouer, lorsque je vous ai
reconnu hier, je me suis dit que je vous avais bien mal regard sur
la scne; car vous me paraissiez alors plus jeune de dix ans; et
aujourd'hui je ne vous trouve pas plus g que vous ne m'aviez sembl au
thtre; seulement je vous trouve l'air malade, et je suis bien afflige
d'avoir t un sujet d'irritation pour vous...

Je rapprochai involontairement mon fauteuil; mais aussitt mon
interlocutrice reprit son ton railleur et fantasque.

Passons  la seconde partie de votre histoire, monsieur Llio, me
dit-elle en jouant de l'ventail, et veuillez m'apprendre comment, au
lieu de la fuir, vous tes venu jusqu'ici relancer cette personne dont
la vue vous est si odieuse et si funeste.

--C'est ici que l'auteur s'embarrasse, rpondis-je en reculant
mon fauteuil, qui roulait trs-aisment au moindre mouvement de la
conversation. Dirai-je que le hasard seul m'a conduit ici? Si je le
dis, Votre Seigneurie le croira-t-elle; et si je dis que ce n'est pas le
hasard, Votre Seigneurie le souffrira-t-elle?

--Il m'importe assez peu, dit-elle, que ce soit le hasard ou
l'attraction magntique, comme vous le diriez peut-tre, qui vous amne
dans ce pays; je dsire seulement savoir quel est le hasard qui vous a
fait devenir accordeur de pianos.

--Le hasard de l'inspiration, signora; le premier prtexte m'tait bon
pour m'introduire ici.

--Mais pourquoi vous introduire ici?

--Je rpondrai sincrement si Votre Seigneurie daigne me dire auparavant
quel est le hasard qui l'a dtermine  m'y laisser pntrer, bien
qu'elle m'et reconnu au premier coup d'oeil.

--Le hasard de la fantaisie, seigneur Llio. Je m'ennuyais en
tte--tte avec mon cousin, ou avec une vieille tante dvote que
je connais  peine; et, tandis que l'un est  la chasse et l'autre 
l'glise, j'ai pens que je pourrais gayer par une folie la maussade
solitude o on me laisse languir.

Mon fauteuil se rapprocha de lui-mme, et j'hsitai  prendre la main
de la signora. Elle me paraissait effronte en cet instant. Il y a des
jeunes filles qui naissent femmes, et qui sont corrompues avant d'avoir
perdu leur innocence. Celle-ci est bien un enfant, pensais-je, mais un
enfant ennuy de l'tre, et je serais un grand sot de ne pas rpondre
 des agaceries faites avec tant de sang-froid et de hardiesse. Ma
foi, tant pis pour le cousin! Pourquoi aime-t-il la chasse plus que sa
cousine?...

Mais la signora ne fit aucune attention  l'agitation qui s'emparait de
moi, et elle ajouta: Maintenant la farce est joue; nous avons mang
le gibier de mon cousin, et j'ai parl avec un acteur. Voil ma tante et
mon prtendu mystifis. La semaine dernire, mon cousin tait furieux,
parce que, selon lui, je faisais votre loge avec trop d'enthousiasme.
Maintenant, quand il me parlera de vous, et quand ma tante dira que les
acteurs sont tous excommunis en France, je baisserai les yeux d'un air
modeste et bat, et je rirai en moi-mme de penser que je connais
le seigneur Llio, et que j'ai djeun avec lui, ici mme, sans que
personne s'en doute. Mais maintenant il vous reste, monsieur Llio, 
me dire pourquoi vous avez voulu vous introduire ici  l'aide d'un faux
rle?

--Pardon, signora... vous avez dit un mot qui me frappe beaucoup... Vous
avez fait la semaine dernire mon loge avec _enthousiasme_?

--Oh! c'tait uniquement pour faire enrager mon cousin. Je ne suis point
enthousiaste de ma nature.

Lorsqu'elle me raillait, je reprenais got  l'aventure et j'tais prt
 m'enhardir. Puisque vous tes si sincre envers moi, rpondis-je, je
ne le serai pas moins envers Votre Seigneurie. Je me suis introduit ici
avec l'intention de rparer mon crime et de demander humblement pardon 
la beaut divine que j'ai blasphme.

En mme temps je me laissai glisser de mon fauteuil, et je me trouvai
aux genoux de la Grimani, bien prs de m'emparer de ses belles mains.
Elle ne parut pas s'en mouvoir beaucoup; seulement je vis que, pour
dissimuler un peu d'embarras, elle feignait d'examiner les mandarins
chinois dont les robes d'or et de pourpre chatoyaient sur son ventail.
Oh! mon Dieu! Monsieur, me dit-elle sans me regarder, vous tes bien
bon de croire que vous ayez  me demander pardon. D'abord, si j'ai l'air
stupide, vous n'tes pas du tout coupable de vous en tre aperu; en
second lieu, si je ne l'ai pas, il m'est absolument indiffrent que vous
vous le persuadiez.

--Je jure par tous les dieux, et par Apollon en particulier, que je n'ai
parl ainsi que par colre, par folie, par un autre sentiment peut-tre,
qui alors ne faisait que de natre et troublait dj mon esprit. Je
voyais que vous me trouviez dtestable, et que vous n'aviez pour moi
aucune indulgence; pouvais-je me rsigner tranquillement  perdre le
seul suffrage qu'il m'et t doux et glorieux de conqurir? Enfin,
signora, je suis ici, j'ai dcouvert votre demeure, et, sachant  peine
votre nom, je vous ai cherche, poursuivie, atteinte, malgr la distance
et les obstacles; me voici  vos pieds. Pensez-vous que j'aurais
surmont de telles difficults si je n'avais t tourment de remords,
non  cause de vous qui ddaignez avec raison l'effet de vos charmes sur
un pauvre histrion comme moi, mais  cause de Dieu, dont j'ai outrag et
dont j'ai mconnu la plus belle oeuvre?

Je me hasardai en parlant ainsi  prendre une de ses mains; mais elle
se leva brusquement, en disant: Levez-vous, Monsieur, levez-vous; voici
mon cousin qui revient de la chasse.

En effet,  peine avais-je eu le temps de courir au piano et de
l'ouvrir, que le signor Ettore Grimani, en costume de chasse et le fusil
 la main, entra et vint dposer aux pieds de sa cousine son carnier
plein de gibier.

Oh! ne vous approchez pas tant de moi, lui dit la signora, vous tes
horriblement crott, et toutes ces btes ensanglantes me dgotent.
Ah! Hector, je vous en prie, allez-vous-en, et emmenez tous ces grands
vilains chiens qui sentent la vase et qui salissent le parquet.

Force fut au cousin de se contenter de cet lan de reconnaissance et
d'aller se parfumer  loisir dans sa chambre. Mais  peine tait-il
sorti de l'appartement qu'une sorte de dugne entra, et annona  la
signora que sa tante venait de rentrer et la priait de se rendre auprs
d'elle.

J'y vais, rpondit la Grimani; et vous, Monsieur, dit-elle en se
retournant vers moi, puisque cette touche est recasse, veuillez
l'emporter et la recoller solidement. Il faudra la rapporter demain et
achever de replacer les cordes qui manquent. N'est-ce pas, Monsieur, on
peut compter sur votre parole? Vous serez exact?

--Oui, signora, vous pouvez y compter, rpondis-je, et je me retirai,
emportant la touche d'ivoire qui n'tait pas casse.

Je fus exact au rendez-vous. Mais ne pensez point, mes chers amis, que
je fusse amoureux de cette petite personne; c'est tout au plus si elle
me plaisait. Elle tait extrmement belle; mais je voyais sa beaut
par les yeux du corps, je ne la sentais pas par ceux de l'me; si, par
instants, je me prenais  aimer cette ptulance enfantine, bientt aprs
je retombais dans mes doutes et me disais qu'elle pouvait bien m'avoir
menti, elle qui mentait  son cousin et  sa gouvernante avec tant
d'aplomb; qu'elle avait peut-tre bien une vingtaine d'annes, comme
je l'avais cru d'abord, et que peut-tre aussi elle avait fait dj
plusieurs escapades pour lesquelles on l'avait squestre dans ce triste
chteau, sans autre socit que celle d'une vieille dvote destine  la
gourmander, et d'un excellent cousin prdestin  endosser innocemment
ses erreurs passes, prsentes et futures.

Je la trouvai au salon avec ce cher cousin et trois ou quatre grands
chiens de chasse, qui faillirent me dvorer. La signora, minemment
capricieuse, faisait ce jour-l  ces nobles animaux un accueil tout
diffrent de la veille, et quoiqu'ils ne fussent gure moins crotts et
moins insupportables, elle les laissait complaisamment s'tendre tour 
tour ou ple-mle sur un vaste sofa en velours rouge  crpines d'or.
De temps en temps elle s'asseyait au milieu de cette meute pour caresser
les uns, pour taquiner amicalement les autres.

Il me sembla bientt que ce retour d'amiti vers les chiens tait une
coquetterie tendre envers son cousin, car le blond signor Ettore en
paraissait trs-flatt, et je ne sais lequel il aimait le mieux, de sa
cousine ou de ses chiens.

Elle tait d'une vivacit tourdissante, et son humeur me semblait
monte  un tel diapason, elle m'envoyait dans la glace des oeillades
si acres, que j'aspirais  voir le cousin s'loigner. Il s'loigna
en effet bientt. La signora lui donna une commission. Il se fit un peu
prier, puis il obit  un regard imprieux,  un: _Vous ne voulez pas
y aller?_ profr d'un ton qu'il paraissait tout  fait incapable de
braver.

A peine fut-il sorti, qu'abandonnant la tablature, je me levai en
cherchant dans les yeux de la signora si je devais m'approcher d'elle,
ou attendre qu'elle s'approcht de moi. Elle aussi tait debout et
semblait vouloir deviner dans mon regard ce  quoi j'allais me dcider.
Mais elle m'encourageait si peu, et ses lvres semblaient entr'ouvertes
pour me donner une telle leon (si je venais par malheur  manquer
d'esprit dans cette prilleuse rencontre), que je me sentis un peu
troubl intrieurement. Je ne sais comment cet change de regards  la
fois provocateurs et mfiants, ce bouillonnement de tout notre tre
qui nous retenait l'un et l'autre dans l'immobilit, cette alternative
d'audace et de crainte qui me paralysait au moment peut-tre dcisif de
mon aventure, tout jusqu' la robe de velours noir de la Grimani, et
le brillant soleil qui, pntrant en rayons d'or  travers les sombres
rideaux de soie de l'appartement, venait s'teindre  nos pieds dans
un clair-obscur fantastique, l'heure, l'atmosphre brlante, et le
battement comprim de mon coeur; tout me rappela vivement une scne de
ma jeunesse assez analogue: la signora Bianca Aldini, dans l'ombre de sa
gondole, enchanant d'un regard magntique un de mes pieds pos sur la
barque et l'autre sur le rivage du Lido. Je ressentais le mme trouble,
la mme agitation intrieure, le mme dsir, prts  faire place  la
mme colre. Serait-ce donc, pensai-je, que je dsirai autrefois la
Bianca par amour-propre, ou que je dsire aujourd'hui la Grimani par
amour?

Il n'y avait pas moyen de m'lancer, en chantant d'un air dgag, dans
la campagne, comme jadis j'avais bondi sur la grve du Lido, pour me
venger d'une innocente coquetterie. Je n'avais pas d'autre parti 
prendre que de me rasseoir, et je n'avais d'autre vengeance  exercer
que de recommencer sur le piano la quinte majeure: _A-mi-la-E-si-mi_.

Il faut convenir que cette faon d'exhaler mon dpit ne pouvait pas tre
bien triomphante. Un imperceptible sourire voltigea au coin de la lvre
de la signora, lorsque je pliai les genoux pour me rasseoir, et il me
sembla lire ces mots charmants crits sur sa physionomie: Llio, vous
tes un enfant. Mais, lorsque je me relevai brusquement, prt  faire
rouler le piano au fond de la chambre pour voler  ses pieds, je lus
clairement dans sa noire prunelle ces mots terribles: Monsieur, vous
tes un fou.

La signora Aldini, pensai-je, avait vingt-deux ans, j'en avais quinze
ou seize, et j'en ai plus de vingt-deux. Que j'aie t domin par la
Bianca, c'est tout simple; mais que je sois jou par celle-ci, ce n'est
pas dans l'ordre. Donc, il faut du sang-froid. Je me rassis avec calme,
en disant:

Pardon, signora, si je regarde l'heure  la pendule, je ne puis rester
longtemps, et ce piano me parat en assez bon tat pour que je retourne
 mes affaires.

--En bon tat! rpondit-elle avec un mouvement d'humeur bien marqu.
Vous l'avez mis en si bon tat que je crains de n'en jouer de ma vie.
Mais j'en suis bien fche; vous avez entrepris de l'accorder: il faut,
seigneur Llio, que vous en veniez  votre honneur.

--Signora, repris-je, je ne tiens pas plus  accorder ce piano que vous
ne tenez  en jouer. Si j'ai obi  votre commandement en revenant ici,
c'est afin de ne pas vous compromettre en cessant brusquement cette
feinte. Mais Votre Seigneurie doit comprendre que la plaisanterie ne
peut pas durer ternellement; que le troisime jour cela commence 
n'tre plus divertissant pour elle, et que le quatrime cela serait un
peu dangereux pour moi-mme. Je ne suis ni assez riche ni assez illustre
pour avoir du temps  perdre. Votre Seigneurie voudra bien permettre
que je me retire dans quelques minutes, et que ce soir un vritable
accordeur vienne achever ma besogne, en allguant que son confrre est
malade et l'a envoy  sa place. Je puis, sans livrer notre petit secret
et sans me faire connatre, trouver un remplaant qui me saura gr d'une
bonne pratique de plus.

La signora ne rpondit pas un mot; mais elle devint ple comme la mort,
et de nouveau je me sentis vaincu. Le cousin rentra. Je ne pus rprimer
un mouvement d'impatience. La signora s'en aperut, et de nouveau elle
triompha; et de nouveau, voyant bien que je ne voulais pas m'en aller,
elle se fit un jeu de mes secrtes agitations.

Elle redevint vermeille et smillante. Elle fit  son cousin mille
agaceries qui tenaient un milieu si juste entre la tendresse et
l'ironie, que ni lui ni moi ne smes bientt  quoi nous en tenir. Puis
tout d'un coup, lui tournant le dos et s'approchant de moi, elle me
pria,  voix basse et d'un air mystrieux, de tenir le piano  un
quart de ton au-dessous du diapason, parce qu'elle avait une voix de
contralto. Qui voulait-elle mystifier du cousin ou de moi, en me disant
ce grand secret d'un air si important? Je faillis aller donner une
poigne de main  Hector, tant notre figure me parut galement sotte et
notre position ridicule. Mais je vis que le bon jeune homme y attachait
plus d'importance que moi, et il me regarda de travers d'un air si
sournois et si profond, que j'eus de la peine  m'empcher de rire. Je
rpondis tout bas  la Grimani et d'un air encore plus confidentiel:
Signora, j'ai prvenu vos dsirs, et le piano est juste au ton de
l'orchestre de San-Carlo, qu'on baissa la saison dernire  cause de mon
rhume.

La signora prit alors le bras de son cousin d'un air thtral, et
l'emmena dans le jardin avec prcipitation. Comme ils restrent  se
promener devant la faade, et que je voyais leurs ombres passer et
repasser sur le rideau, je me mis derrire ce rideau, et j'coutai leur
conversation.

C'est prcisment ce que je voulais vous dire, cher cousin, disait la
signora. Cet homme a une figure bizarre, effrayante; il ne se doute
pas de ce que c'est qu'un piano, et jamais il ne viendra  bout de
l'accorder. Vous verrez! C'est un chevalier d'industrie, n'en doutez
pas. Ayons toujours l'oeil sur lui, et tenez votre montre dans votre
main quand il passera prs de vous. Je vous jure que, pendant que je
me penchais, sans me douter de rien, vers le piano, pour lui dire de le
baisser, il a avanc la main pour me voler ma chane d'or.

--Eh! vous raillez, ma cousine! Il est impossible qu'un filou ait tant
d'audace. Ce n'est pas du tout l ce que je veux vous dire, et vous
feignez de ne pas me comprendre.

--Je feins, Hector? Vous m'accusez de feindre? Moi, feindre! En vrit,
dites-moi si vous valez la peine que je me donnerais pour inventer un
mensonge?

--Cette duret est fort inutile, ma cousine. Il parat que je vaux du
moins la peine que vous cherchiez l'occasion de m'adresser des paroles
mortifiantes.

--Mais, pour Dieu, de quoi parlez-vous, mon cousin? Et pourquoi
dites-vous que cet homme...

--Je dis que cet homme n'est point un accordeur de pianos, qu'il
n'accorde pas votre piano, qu'il n'a jamais accord aucun piano. Je
dis qu'il ne vous quitte pas de l'oeil, qu'il pie tous vos mouvements,
qu'il aspire toutes vos paroles. Je dis que c'est un homme qui vous aura
vue quelque part,  Naples ou  Florence, au thtre ou  la promenade,
et qui est tomb amoureux de vous.

--Et qui s'est introduit ici _sous un dguisement_, pour me voir et pour
me sduire peut-tre, l'infme, le sclrat! En prononant ces paroles
d'un ton emphatique, la signora se renversa sur un banc en riant aux
clats. Comme je vis le cousin s'approcher de la porte du salon d'un
air presque furieux, je retournai  mon poste, et, m'armant du marteau
d'accordage, je rsolus de l'en assommer s'il essayait de m'outrager;
car j'avais dj pressenti l'homme qui s'arrange de manire  ne pas
se battre, et qui appelle ses valets quand on le brave  porte de
l'antichambre. Il tombera raide mort avant de tirer le cordon de cette
sonnette, pensai-je en serrant le marteau dans ma main et en jetant un
rapide regard autour de moi. Mais mon aventure ne garda pas longtemps
cette tournure dramatique.

Je revis la signora au bras de son cousin, se promenant sur la terrasse,
et de temps en temps s'arrtant devant la porte de glaces entr'ouverte,
pour me regarder, elle, d'un air railleur, lui, d'un air embarrass. Je
ne savais plus ce qui se passait entre eux, et la colre me montait de
plus en plus  la gorge.

Une jolie soubrette se trouva tout d'un coup en tiers sur la terrasse.
La signora lui parlait d'un ton anim, tantt riant, tantt prenant un
air absolu. La soubrette semblait hsiter; le cousin semblait supplier
sa cousine de ne pas faire d'extravagance. Enfin la soubrette vint  moi
d'un air confus, et me dit en rougissant jusqu' la racine des cheveux:
Monsieur, la signora m'ordonne de vous dire, en propres termes, que
vous tes un insolent, et que vous feriez bien mieux d'accorder le piano
que de la regarder comme vous faites. Pardon, Monsieur... Je crois bien
que c'est une plaisanterie.--Et je le prends ainsi, rpondis-je; mais
rpondez  la Signora que je lui prsente mon profond respect, et que
je la prie de ne pas me croire assez insolent pour la regarder. Je n'y
pensais pas le moins du monde; et, s'il faut vous dire la vrit, 
vous, ma belle enfant, c'est vous que je voyais au milieu de la prairie,
et qui m'occupiez tellement que je ne songeais plus  continuer ma
besogne.

--Moi! Monsieur, dit la soubrette en rougissant encore plus et en
inclinant sa jolie tte sur son sein avec embarras. Comment pouvais-je
occuper monsieur?

--Parce que vous tes plus jolie cent fois que votre matresse, lui
dis-je en passant un bras autour d'elle et en lui donnant un baiser
avant qu'elle et le temps de se douter de ma fantaisie.

C'tait une belle villageoise, une soeur de lait de la signora. Elle
tait brune aussi, grande et svelte, mais timide dans sa dmarche, et
aussi nave, aussi douce dans son maintien que sa jeune matresse tait
rsolue et ruse. Elle tomba dans un tel trouble en se voyant ainsi
embrasse par surprise devant la signora, qui s'tait approche jusqu'au
seuil du salon, entranant son imbcile cousin, qu'elle s'enfuit en
cachant son visage dans son tablier bleu brod d'argent. La signora, qui
ne s'attendait pas davantage  me voir prendre si philosophiquement
ses impertinences, recula d'un pas, et le cousin, qui n'avait rien vu,
rpta plusieurs fois de suite: Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce que
c'est? La pauvre fillette continua de fuir sans vouloir rpondre, et la
signora clata d'un rire forc dont je feignis de ne pas m'apercevoir.

Au bout de peu d'instants, je la vis reparatre seule. Elle avait une
expression de visage qui voulait tre svre, et qui tait mue et
trouble. Il est heureux pour vous et pour moi, Monsieur, dit-elle
d'une voix un peu altre, que mon cousin soit crdule et simple; car
sachez qu'il est jaloux et querelleur.

--En vrit, Mademoiselle? rpondis-je gravement.

--Ne raillez pas, Monsieur, reprit-elle avec dpit. On peut tre ais 
tromper quand on aime; mais on est brave quand on s'appelle Grimani.

--Je n'en doute point, Mademoiselle, rpondis-je sur le mme ton.

--Je vous prie donc, Monsieur, reprit-elle encore avec une vhmence
involontaire, de ne plus vous montrer ici; car toutes ces plaisanteries
pourraient mal finir.

--C'est comme il vous plaira, Mademoiselle, rpondis-je toujours
imperturbable.

--Il me parat cependant, Monsieur, qu'elles vous divertissent beaucoup;
car vous ne paraissez pas dispos  les terminer.

--Si je m'en amuse, signora, c'est par obissance, comme on s'amuse en
Italie sous le rgne du grand Napolon. Je voulais me retirer il y a une
heure, et c'est vous qui n'avez pas voulu.

--Je ne l'ai pas voulu? Osez-vous dire que je ne l'ai pas voulu?

--Je voulais dire, signora, que vous n'y avez pas song; car j'attendais
que vous me donnassiez un prtexte pour me retirer d'une manire tant
soit peu vraisemblable au beau milieu de ma besogne, et il m'tait
impossible, quant  moi, de l'imaginer. Cela serait si peu naturel dans
l'tat o est le piano, et j'ai une si ferme volont de ne rien faire
qui puisse vous compromettre, que je reviendrai demain...

--Vous ne le ferez pas...

--J'en demande bien pardon  Votre Seigneurie, je reviendrai.

--Et pourquoi donc, Monsieur? Et de quel droit?

--Je reviendrai pour satisfaire la curiosit du seigneur Hector, qui est
fort intrigu de savoir qui je suis, et j'y reviendrai du droit que vous
m'avez donn de faire face  l'homme avec qui vous avez voulu rire de
moi.

--Est-ce une menace, seigneur Llio? dit-elle en cachant sa frayeur sous
le manteau de son orgueil.

--Non, signora. Un homme qui ne veut pas reculer devant un autre homme
n'est pas un homme qui menace.

--Mais mon cousin ne vous a rien dit, Monsieur; c'est contre son gr que
je vous ai fait ces plaisanteries.

--Mais il est jaloux et querelleur... De plus, il est brave. Moi, je ne
suis pas jaloux, signora, je n'en ai ni le droit ni la fantaisie. Mais
je suis querelleur aussi, et peut-tre que, moi aussi, bien que je ne
m'appelle pas Grimani, je suis brave; qu'en savez-vous?

--Oh! je n'en doute pas, Llio! s'cria-t-elle avec un accent qui
me fit frmir de la tte aux pieds, tant il tait diffrent de ce que
j'entendais depuis trois jours.

Je la regardai avec surprise; elle baissa les yeux d'un air  la fois
modeste et fier. Je fus dsarm encore une fois. Signora, repris-je, je
ferai ce que vous voudrez, rien que ce que vous voudrez, comme vous le
voudrez.

Elle hsita un instant. Vous ne pouvez pas revenir comme accordeur de
pianos, dit-elle, vous me compromettriez; car mon cousin va certainement
dire  ma tante qu'il vous souponne d'tre un chercheur d'aventures
galantes; et, si ma tante le sait, elle le dira  ma mre. Or, monsieur
Llio, sachez que je ne me soucie que d'une personne au monde, c'est de
ma mre; que je ne crains qu'une chose au monde, c'est le dplaisir
de ma mre. Elle m'a pourtant bien mal leve, vous le voyez; elle m'a
horriblement gte... mais elle est si bonne, si douce, si tendre, si
triste... Elle m'aime tant... si vous saviez!... Une grosse larme roula
sur la noire paupire de la signora; elle essaya quelques instants de la
retenir, mais elle vint tomber sur sa main. mu, pntr et terrass
par le terrible dieu avec lequel on ne joue pas en vain, je portai mes
lvres sur cette belle main, et je dvorai cette belle larme, poison
subtil qui mit le feu dans mon sein. J'entendis revenir le cousin, et,
me levant prcipitamment: Adieu, signora, lui dis-je, je vous obirai
aveuglment, je le jure sur mon honneur: si monsieur votre cousin
m'offense, je me laisserai insulter; je serai lche plutt que de vous
faire verser une seconde larme... Et, la saluant jusqu' terre, je me
retirai. Le cousin ne me parut pas aussi belliqueux qu'elle me l'avait
dpeint; car il me salua le premier, lorsque je passai devant lui. Je me
retirai lentement, pntr de tristesse; car j'aimais, et je devais ne
pas revenir. En devenant sincre, mon amour devenait gnreux.

Je me retournai plusieurs fois pour voir la robe de velours de la
signora; mais elle avait disparu. Au moment o je franchissais la grille
du parc, je l'aperus dans une petite alle qui longeait la muraille
intrieurement. Elle avait couru pour se trouver l en mme temps que
moi, et elle s'efforait de prendre une dmarche lente et rveuse pour
me faire croire que le hasard amenait cette rencontre; mais elle tait
tout essouffle, et ses beaux bandeaux de cheveux noirs s'taient
drangs le long des branches qu'elle avait rapidement cartes pour
venir  travers le taillis. Je voulus m'approcher d'elle, elle me fit un
signe comme pour m'indiquer qu'on la suivait. J'essayai de franchir
la grille; je ne pouvais pas m'y dcider. Elle me fit alors un signe
d'adieu accompagn d'un regard et d'un sourire ineffables. En cet
instant elle fut belle comme je ne l'avais point encore vue. Je mis une
main sur mon coeur, l'autre sur mon front, et je m'enfuis, heureux et
amoureux dj comme un fou. Les branches avaient frmi  quelques pas
derrire la signora; mais, l comme ailleurs, le cousin n'arrivait pas 
temps: j'avais disparu.

Je trouvai chez moi une lettre de la Checchina. Je me suis mise en
route pour aller te rejoindre, me disait-elle, et me reposer sous
les doux ombrages de Cafaggiolo des fatigues du thtre. J'ai vers 
San-Giovani; j'en suis quitte pour quelques contusions; mais ma voiture
est brise. Les maladroits ouvriers de ce village me demandent trois
jours pour la rparer. Prends ta calche, et viens me chercher, si tu
ne veux que je prisse d'ennui dans cette auberge de muletiers, etc. Je
partis une heure aprs, et, au point du jour, j'arrivai  San-Giovani.
Comment se fait-il que tu sois seule? lui dis-je en essayant de
me dbarrasser de ses grands bras et de ses fraternelles accolades,
insupportables pour moi depuis ma maladie,  cause des parfums dont elle
faisait un usage immodr, soit qu'elle crt ainsi imiter les grandes
dames, soit qu'elle aimt de passion tout ce qui flatte les sens. Je me
suis brouille avec Nasi, me dit-elle; je l'ai plant l, et je ne veux
plus entendre parler de lui!--Ce n'est pas trs-srieux, repris-je,
puisque pour le fuir tu vas t'installer chez lui.--C'est trs-srieux,
au contraire; car je lui ai dfendu de me suivre.--Et c'est pour lui en
ter les moyens, apparemment, que tu prends sa voiture pour te sauver,
et que tu la brises en chemin?--C'est sa faute; il fallait bien presser
les postillons; pourquoi a-t-il la mauvaise habitude de courir aprs
moi? J'aurais voulu me tuer en versant, et qu'il arrivt pour me voir
expirer, et pour apprendre ce que c'est que de contrarier une femme
comme moi.--C'est--dire une folle. Mais tu n'auras pas le plaisir de
mourir pour te venger, puisque d'une part tu ne t'es pas fait de mal, et
que de l'autre il n'a pas couru aprs toi.--Oh! il aura pass ici cette
nuit sans se douter que j'y suis, et tu l'auras crois en venant. Nous
allons le trouver  Cafaggiolo.--Il est assez insens pour cela.--Si
j'en tais sre, je voudrais rester ici huit jours cache, afin de
l'inquiter, et de lui faire croire que je suis partie pour la France,
comme je l'en ai menac.--A ton plaisir, ma belle; je te salue et te
laisse ma voiture. Quant  moi, j'ai peu de got pour ce pays et
pour cette auberge.--Si tu n'tais pas un sot, tu me vengerais,
Llio!--Merci! je ne suis pas offens; tu ne l'es pas davantage,
peut-tre?--Oh! je le suis mortellement, Llio!--Il aura refus de te
donner pour vingt-cinq mille francs de gants blancs, et il aura voulu
te donner cinquante mille francs de diamants; quelque chose comme cela,
sans doute?--Non, non, Llio, il a voulu se marier!--Pourvu que ce ne
soit pas avec toi, c'est une envie trs-pardonnable.--Et ce qu'il y a
de plus affreux, c'est qu'il s'tait imagin de me faire consentir 
son mariage, et conserver mes bonnes grces. Aprs une pareille insulte,
crois-tu qu'il a eu l'audace de m'offrir un million,  condition que je
le laisserais se marier, et que je lui resterais fidle!--Un million!
diable! voil bien le quarantime million que je te vois refuser, ma
pauvre Checchina. Il y aurait de quoi entretenir une famille royale avec
les millions que tu as mpriss!--Tu plaisantes toujours, Llio. Un jour
viendra o tu verras que, si j'avais voulu j'aurais pu tre reine tout
comme une autre. Les soeurs de Napolon sont-elles donc plus belles que
moi? Ont-elles plus de talent, plus d'esprit, plus d'nergie! Ah! que
je m'entendrais bien  tenir un royaume!--A peu prs comme  tenir des
livres en partie double dans un comptoir de commerce. Allons! tu as mis
ta robe de chambre  l'envers, et tu essuies les pleurs de tes beaux
yeux avec un de tes bas de soie. Fais trve pour quelques instants  ces
rves d'ambition, habille-toi, et partons.

Tout en regagnant la villa de Cafaggiolo et en laissant ma compagne
de voyage donner un libre cours  ses dclamations hroques,  ses
divagations et  ses hbleries, j'arrivai, non sans peine,  savoir
que le bon Nasi avait t fascin dans un bal par une belle personne et
l'avait demande en mariage; qu'il tait venu signifier sa rsolution 
Checchina; que celle-ci ayant pris le parti de s'vanouir et d'avoir
des convulsions, il avait t tellement pouvant par la violence de son
dsespoir, qu'il l'avait supplie d'accepter un terme moyen et de rester
sa matresse malgr le mariage. Alors la Checchina, le voyant faiblir,
avait orgueilleusement refus de partager le coeur et la bourse de son
amant. Elle avait demand des chevaux de poste et sign ou feint de
signer un engagement avec l'Opra de Paris. Le dbonnaire Nasi n'avait
pu supporter l'ide de perdre une femme qu'il n'tait pas sr de ne plus
adorer pour une femme que peut-tre il n'adorait pas encore. Il avait
demand pardon  la cantatrice; il avait retir sa demande et cess
ses dmarches de mariage auprs de l'illustre beaut dont la Checchina
ignorait le nom. Checchina s'tait laiss attendrir; mais elle avait
appris indirectement, le lendemain de ce grand sacrifice, que Nasi
n'avait pas eu un grand mrite  le faire, puisqu'il venait entre la
scne de fureur et la scne de raccommodement, d'tre dbout de sa
demande de mariage et ddaign pour un heureux rival. La Checchina,
outre, tait partie, laissant au comte une lettre foudroyante dans
laquelle elle lui dclarait qu'elle ne le reverrait jamais; et, prenant
la route de France, car tout chemin mne  Paris aussi bien qu' Rome,
elle courait attendre  Cafaggiolo que son amant la poursuivt et vnt
mettre son corps en travers du chemin pour l'empcher de pousser plus
avant une vengeance dont elle commenait  s'ennuyer un peu.

Tout cela n'tait pas dans le cerveau de la Checchina  l'tat de calcul
troit et d'intrigue cupide. Elle aimait l'opulence, il est vrai, et ne
pouvait s'en passer; mais elle avait tant de foi en sa destine et tant
d'audace dans le caractre, qu'elle risquait  chaque instant la fortune
du jour pour celle du lendemain. Elle passait le Rubicon tous les
matins, certaine de trouver sur l'autre rive un empire plus florissant
que celui qu'elle abandonnait. Il n'y avait donc dans ces fminines
roueries rien de vil parce qu'il n'y avait rien de craintif. Elle ne
jouait pas la douleur; elle ne faisait ni fausses promesses ni feintes
prires. Elle avait dans ses moments de contrarit de trs-vritables
attaques de nerfs. Pourquoi ses amants taient-ils assez crdules pour
prendre l'imptuosit de sa colre pour l'effet d'une douleur profonde
combattue par l'orgueil? N'est-ce pas notre faute  tous quand nous
sommes dupes de notre propre vanit?

D'ailleurs, quand mme, pour conserver son empire, la Checchina aurait
un peu jou la tragdie dans son boudoir, elle avait son excuse dans la
grande sincrit de sa conduite. Je n'ai jamais rencontr de femme plus
franche, plus fidle aux amants qui lui taient fidles, plus tmraire
dans ses aveux lorsqu'elle tait venge, plus incapable de ressaisir sa
domination au prix d'un mensonge. Il est vrai qu'elle n'aimait pas
assez pour cela, et que nul homme ne lui semblait valoir la peine de se
contraindre et de s'humilier  ses propres yeux par une dissimulation
prolonge. J'ai souvent pens que nous tions bien fous, nous autres,
d'exiger tant de franchise quand nous apprcions si peu le mrite de la
fidlit. J'ai souvent prouv par moi-mme qu'il faut plus de passion
pour soutenir un mensonge qu'il ne faut de courage pour dire la vrit.
Il est si facile d'tre sincre avec ce qu'on n'aime pas! il est si
agrable de l'tre avec ce qu'on n'aime plus!

Cette simple rflexion vous expliquera pourquoi il me fut impossible
d'aimer longtemps la Checchina, et comment il me fut impossible aussi de
ne pas l'estimer toujours, en dpit de ses frasques insolentes et de son
ambition dmesure. Je compris vite que c'tait une dtestable amante et
une excellente amie, et puis, il y avait une sorte de posie dans cette
nergie d'aventurire, dans ce dtachement des richesses, inspir par
l'amour mme des richesses; dans cette fatuit inconcevable, couronne
toujours d'un succs plus inconcevable encore. Elle se comparait sans
cesse aux soeurs de Napolon pour se prfrer  elles, et  Napolon
pour s'galer  lui. Cela tait plaisant et pas trop ridicule. Dans
sa sphre, elle avait autant d'audace et de bonheur que le grand
conqurant. Elle n'eut jamais pour amants que des hommes jeunes, riches,
beaux, et honntes; et je ne crois pas qu'un seul se soit jamais plaint
d'elle aprs l'avoir quitte ou perdue; car au fond elle tait grande et
noble. Elle savait toujours racheter mille purilits et mille malices
par un acte dcisif de force et de bont. Enfin, pour tout dire, elle
tait brave au moral et au physique, et les gens de ce temprament
valent toujours quelque chose, o qu'ils soient et quoi qu'ils fassent.

Ma pauvre enfant, lui disais-je chemin faisant, tu vas tre bien
attrape si Nasi te prend au mot et te laisse partir pour la France.--Il
n'y a pas de danger, disait-elle en souriant, oubliant qu'elle venait
de me dire que pour rien au monde elle ne se laisserait flchir par ses
soumissions.--Mais enfin, supposons que cela arrive, que feras-tu? Tu
n'as rien au monde, et tu n'as pas coutume de garder les dons des amants
que tu quittes. C'est pour cela que je t'estime un peu, malgr tous tes
crimes. Voyons, dis-moi, que vas-tu devenir?--J'aurai du chagrin, me
rpondit-elle; oui, vraiment, Llio, j'aurai des regrets; car Nasi est
un digne homme, un excellent coeur. Je parie que je pleurerai pendant...
je ne sais pas combien de temps! Mais enfin on a une destine ou on n'en
a pas. Si Dieu veut que j'aille en France, c'est apparemment parce que
je n'ai plus rien d'heureux  rencontrer en Italie. Si je me spare de
ce bon et tendre amant, c'est sans doute que l-bas un homme plus dvou
et plus courageux m'attend pour m'pouser, et pour prouver au monde que
l'amour est au-dessus de tous les prjugs. N'en doute pas, Llio, je
serai princesse, reine peut-tre. Une vieille sorcire de Malamocco me
l'a prdit dans mon horoscope, lorsque je n'avais que quatre ans, et
je l'ai toujours cru; preuve que cela doit tre!--Preuve concluante,
repris-je, argument sans rplique! Reine de Barataria, je te salue!

--Qu'est-ce que c'est que la Barataria? Est-ce que c'est le nouvel opra
de Cimarosa?

--Non, c'est le nom de l'toile qui prside  ta destine.

Nous arrivmes  Cafaggiolo, et n'y trouvmes point Nasi. Ton toile
plit, la fortune t'abandonne, dis-je  la Chioggiote. Elle se mordit
les lvres et reprit aussitt avec un sourire: Avant le lever du
soleil, il y a toujours des brouillards sur les lagunes. Dans tous les
cas, il faut prendre des forces, afin d'tre prpar aux coups de la
destine. En parlant ainsi, elle se mit  table, avala presque une
daube truffe; aprs quoi elle dormit douze heures sans dsemparer,
passa trois heures  sa toilette, et ptilla d'esprit et d'absurdit
jusqu'au soir. Nasi n'arriva point.

Pour moi, au milieu de la gaiet et de l'animation que cette bonne fille
avait apporte dans ma solitude, j'tais proccup du souvenir de mon
aventure  la villa Grimani, et tourment du dsir de revoir ma belle
patricienne. Mais quel moyen? Je me creusais vainement l'esprit pour en
trouver un qui ne la compromt pas. En la quittant, je m'tais jur de
ne faire aucune imprudence. En repassant dans ma mmoire le souvenir de
ces derniers instants o elle m'avait sembl si nave et si touchante,
je sentais que je ne pouvais plus agir lgrement envers elle sans
perdre ma propre estime. Je n'osais pas prendre des informations sur
son entourage, encore moins sur son intrieur; je n'avais voulu voir
personne dans les environs, et maintenant j'en tais presque fch; car
j'eusse pu apprendre par hasard ce que je n'osais demander directement.
Le domestique qui me servait tait un Napolitain arriv avec moi et
comme moi pour la premire fois dans le pays. Le jardinier tait idiot
et sourd. Une vieille femme de charge, qui tenait la maison depuis
l'enfance de Nasi, et pu m'instruire peut-tre; mais je n'osais
l'interroger, elle tait curieuse et bavarde. Elle s'inquitait beaucoup
de savoir o j'allais, et, pendant les trois jours que je ne lui avais
pas rapport de gibier, ni rendu compte de mes promenades, elle tait
si intrigue, que je tremblais qu'elle ne vint  dcouvrir mon roman.
Un nom seul et pu la mettre sur la voie. Je me gardai donc bien de le
prononcer. Je ne voulais pas aller  Florence, j'y tais trop connu; je
m'y serais  peine montr, que j'eusse t inond de visites. Or, dans
la disposition maladive et misanthropique qui m'avait fait chercher la
retraite de Cafaggiolo, j'avais cach mon nom et mon tat tant aux gens
des environs qu'aux serviteurs de la maison mme. Je devais garder plus
que jamais mon incognito; car je prsumais que le comte allait arriver,
et que ses vellits de mariage pourraient bien lui faire dsirer
d'ensevelir dans le mystre la prsence de la Checchina dans sa maison.

Deux jours s'coulrent ainsi sans que Nasi revnt, lui qui et pu
m'clairer, et sans que j'osasse faire un pas dehors. La Checchina fut
prise de vives douleurs et d'un gros rhume par suite des msaventures de
son voyage. Peut-tre, ne sachant quelle figure faire vis--vis de moi,
ne voulant pas avoir l'air d'attendre son infidle aprs avoir jur
qu'elle ne l'attendrait pas, n'tait-elle pas fche d'avoir un prtexte
pour rester  Cafaggiolo.

Un matin, ne pouvant y tenir, car cette signorina de quinze ans me
trottait par la tte avec ses petites mains blanches et ses grands yeux
noirs, je pris mon carnier, j'appelai mon chien, et je partis pour la
chasse, n'oubliant que mon fusil. Je rdai vainement autour de la villa
Grimani; je n'aperus pas un tre vivant, je n'entendis pas un bruit
humain. Toutes les grilles du parc taient fermes, et je remarquai que
dans la grande alle, d'o l'on apercevait le bas de la faade, on
avait abattu de gros arbres, dont le branchage touffu interceptait
compltement la vue. tait-ce  dessein qu'on avait dress ces
barricades? tait-ce une vengeance du cousin? tait-ce une prcaution
de la tante? tait-ce une malice de mon hrone elle-mme? Si je le
croyais! me disais-je. Mais je ne le croyais pas. J'aimais bien mieux
supposer qu'elle gmissait de mon absence et de sa captivit, et je
faisais pour sa dlivrance mille projets plus ridicules les uns que les
autres.

En rentrant  Cafaggiolo, je trouvai dans la chambre de la Checchina une
belle villageoise que je reconnus aussitt pour la soeur de lait de
la Grimani. Voil, me dit la Checchina, qui l'avait fait asseoir sans
faon sur le pied de son lit, une belle enfant qui ne veut parler qu'
toi, Llio. Je l'ai prise sous ma protection, parce que la vieille
Cattina voulait la renvoyer insolemment. Moi, j'ai bien vu  son petit
air modeste que c'est une honnte fille, et je ne lui ai pas fait de
questions indiscrtes. N'est-ce pas, ma pauvre brunette? Allons, ne
soyez pas honteuse, et passez dans le salon avec M. Llio. Je ne suis
pas curieuse, allez; j'ai autre chose  faire que de tourmenter mes
amis.

--Venez, ma chre enfant, dis-je  la soubrette, et ne craignez rien;
vous n'avez affaire ici qu' d'honntes gens.

La pauvre fille restait debout, perdue, et triste  faire piti. Bien
qu'elle et eu le courage de cacher jusque-l le motif de sa visite,
elle tirait de sa poche et montrait  demi, dans son trouble, un billet
qu'elle y renfonait de nouveau, partage entre le soin de son honneur
et celui de l'honneur de sa matresse. Oh! mon Dieu! dit-elle enfin
d'une voix tremblante, si madame allait croire que je viens ici dans de
mauvaises intentions!...--Moi, je ne crois rien du tout, ma pauvrette,
s'cria la bonne Checchina en ouvrant un livre et en lisant au travers
d'un lorgnon, bien qu'elle et une vue excellente, car elle croyait
qu'il tait de bon air d'avoir les yeux faibles.--C'est que madame
a l'air si bon, et m'a reue avec tant de confiance, reprit la jeune
fille.--Votre air inspire cette confiance  tout le monde, repartit la
cantatrice, et si je suis bonne avec vous, c'est que vous le mritez.
Allez, allez, je ne suis pas indiscrte, contez vos affaires  M. Llio,
cela ne me fchera pas le moins du monde. Allons, Llio, emmne-la donc!
Pauvre petite! elle se croit perdue. Va, mon enfant, les comdiens sont
d'aussi braves gens que les autres, sois-en sre.

La jeune fille fit une profonde rvrence et me suivit dans le salon.
Son coeur battait  briser le lacet de son corsage de velours vert,
et ses joues taient carlates comme sa jupe. Elle se hta de tirer la
lettre de sa poche, et, en me la remettant, elle recula de trois pas,
tant elle craignait que je ne fusse aussi insolent avec elle que la
premire fois. Je la rassurai par le calme de mon maintien, et lui
demandai si elle avait quelque chose de plus  me dire. Il faut que
j'attende la rponse, me dit-elle d'un air d'angoisse.--Eh bien,
lui dis-je, allez l'attendre dans l'appartement de madame. Et je la
reconduisis auprs de la Checchina. Cette brave fille, lui dis-je,
veut entrer au service d'une dame de Florence que je connais
particulirement, et elle vient me demander une lettre de
recommandation. Pendant que je vais l'crire, voulez-vous permettre
qu'elle reste prs de vous?--Oui, oui, certes! dit la Checchina en lui
faisant signe de s'asseoir, et en lui souriant d'un air de protection
amicale. Cette douceur et cette simplicit de manires envers les gens
de son ancienne condition taient au nombre des belles qualits de la
Chioggiote. En mme temps qu'elle minaudait les allures de la grande
dame, elle conservait la bont brusque et nave de la batelire. Ses
manires, souvent ridicules, taient toujours bienveillantes; et, si
elle aimait  trner dans un lit de satin garni de dentelles devant
cette pauvre villageoise, elle n'en avait pas moins dans le coeur et sur
les lvres de tendres encouragements pour son humilit.

La lettre de la signora tait conue en ces termes:

Trois jours sans revenir! Ou vous n'avez gure d'esprit, ou vous n'avez
gure d'envie de me revoir. Est-ce donc  moi de trouver le moyen de
continuer nos amicales relations? Si vous ne l'avez pas cherch,
vous tes un sot; si vous ne l'avez pas trouv, vous tes ce que vous
m'accusez d'tre. La preuve que je ne suis _ne superba, ne stupida_,
c'est que je vous donne un rendez-vous. Demain matin dimanche, je serai
 la messe de huit heures  Florence,  _Santa-Maria del Sasso_. Ma
tante est malade; Lila, ma soeur de lait, doit seule m'accompagner.
Si le domestique et le cocher vous remarquent ou vous interrogent,
donnez-leur de l'argent, ce sont des coquins. Adieu,  demain.

Rpondre, promettre, jurer, remercier, et remettre  la belle Lila le
plus ampoul des billets d'amour, ce fut l'affaire de peu d'instants.
Mais quand je voulus glisser une pice d'or dans la main de la
messagre, j'en fus empch par un regard plein de tristesse et de
dignit. Elle avait cd par dvouement  la fantaisie de sa matresse;
mais il tait vident que sa conscience lui reprochait cet acte de
faiblesse, et que lui en offrir le paiement, c'et t la chtier et
l'humilier cruellement. Je me reprochais beaucoup en cet instant
le baiser que j'avais os lui drober pour railler sa matresse, et
j'essayai de rparer ma faute en la reconduisant jusqu'au bout du jardin
avec autant de respect et de courtoisie que j'en eusse tmoign  une
grande dame.

Je fus trs-agit tout le reste du jour. La Checchina s'aperut de ma
proccupation. Voyons, Llio, me dit-elle  la fin du souper que nous
prenions tte  tte sur une jolie petite terrasse ombrage de pampres
et de jasmins; je vois que tu es tourment: pourquoi ne m'ouvres-tu
pas ton coeur? Ai-je jamais trahi un secret? Ne suis-je pas digne de
ta confiance? Ai-je mrit qu'elle me ft retire?--Non, ma bonne
Checchina, lui rpondis-je, je rends justice  la discrtion (et il est
certain que la Checchina et gard, comme Porcia, les confidences de
Brutus); mais, ajoutai-je, si tous mes secrets t'appartiennent, il en
est d'autres...--Je sais ce que tu vas me dire, dit-elle avec vivacit.
Il en est d'autres qui ne sont pas  toi seul et dont tu n'as pas le
droit de disposer; mais si, malgr toi, je les devine, dois-tu pousser
le scrupule jusqu' nier inutilement ce que je sais aussi bien que toi?
Allons, ami, j'ai fort bien compris la visite de cette belle fille; j'ai
vu sa main dans sa poche, et, avant qu'elle m'et dit bonjour, je savais
qu'elle apportait une lettre. A l'air timide et chagrin de cette pauvre
Iris (la Checchina aimait beaucoup les comparaisons mythologiques depuis
qu'elle pelait l'_Aminta di Tasso_ et l'_Adone del Guarini_), j'ai bien
compris qu'il y avait l une vritable histoire de roman, une grande
dame craignant le monde ou une petite fille risquant son tablissement
futur avec quelque honnte bourgeois. Ce qu'il y a de certain, c'est que
tu as fait une de ces conqutes dont vous autres hommes tes si
fiers, parce qu'elles passent pour difficiles et demandent beaucoup de
cachotteries. Tu vois que j'ai devin? Je rpondis par un sourire.
Je ne t'en demande pas davantage, reprit-elle; je sais que tu ne
dois trahir ni le nom, ni la demeure, ni la condition de la personne;
d'ailleurs, cela ne m'intresse pas. Mais je puis te demander si tu es
enchant ou dsespr, et tu dois me dire si je puis te servir  quelque
chose.

--Si j'ai besoin de toi, je te le dirai, rpondis-je; et, quant  te
faire savoir si je suis enchant ou dsespr, je puis t'assurer que je
ne suis encore ni l'un ni l'autre.

--Eh bien! eh bien! prends garde  l'un comme  l'autre; car, dans les
deux cas, il n'y aurait pas lieu  de si grandes motions.

--Et qu'en sais-tu?

--Mon cher Llio, reprit-elle d'un ton sentencieux, supposons que tu
sois enchant. Qu'est-ce qu'une femme facile de plus ou de moins dans la
vie d'un homme de thtre: le thtre, o les femmes sont si belles,
si tincelantes d'esprit? Vas-tu donc t'enivrer d'une bonne fortune du
grand monde? Vanit! vanit! Les femmes du monde sont aussi infrieures
 nous sous tous les rapports que la vanit est infrieure  la gloire.

--Voil qui est modeste, je t'en flicite, rpondis-je; mais ne
pourrait-on pas retourner l'aphorisme, et dire que c'est la vanit,
et non l'amour, qui attire les hommes du monde aux pieds des femmes de
thtre?

--Oh! quelle diffrence! s'cria la Checchina. Une belle et grande
actrice est un tre privilgi de la nature et relev par le prestige de
l'art; livre aux regards des hommes dans tout l'clat de sa beaut,
de son talent et de sa clbrit, n'est-il pas naturel qu'elle excite
l'admiration et qu'elle allume les dsirs? Pourquoi donc, vous autres,
qui subjuguez la plupart d'entre nous avant les grands seigneurs; vous,
qui nous pousez quand nous avons l'humeur sdentaire, et qui prlevez
vos droits sur nous quand nous avons l'me ardente; vous qui laissez
jouer  d'autres le rle d'amants magnifiques, et qui toujours
tes l'amant prfr, ou tout au moins l'ami du coeur; pourquoi
tourneriez-vous vos penses vers ces patriciennes qui vous sourient du
bout des lvres, et vous applaudissent du bout des doigts? Ah! Llio!
Llio! je crains qu'ici ton bon sens ne soit fourvoy dans quelque sotte
aventure. A ta place, plutt que d'tre flatt des oeillades de quelque
marquise sur le retour, je ferais attention  une belle choriste,  la
Torquata ou  la Gargani, par exemple... Eh oui! eh oui! s'cria-t-elle
en s'animant  mesure que je souriais; ces filles-l sont plus hardies
en apparence, et je soutiens qu'elles sont moins corrompues en ralit
que tes Cidalises de salon. Tu ne serais pas forc de jouer auprs
d'elles une longue comdie de sentiment, ou de livrer une misrable
guerre de bel esprit... Mais voil comme vous tes! L'cusson d'un
carrosse, la livre d'un laquais, c'en est assez pour embellir  vos
yeux le premier laideron titr qui laisse tomber sur vous un regard de
protection...

--Ma chre amie, repris-je, tout cela est fort sens; mais il ne manque
 ton raisonnement que d'tre appuy sur un fait vrai. Pour mon honneur,
tu aurais bien pu, je pense, supposer que la laideur et la vieillesse
ne sont pas de rigueur chez une patricienne prise d'un artiste. Il s'en
est trouv de jeunes et belles qui ont eu des yeux, et puisque tu me
forces  te dire des choses ridicules dans un langage ridicule, pour te
fermer la bouche, apprends que l'objet de _ma flamme_ a quinze ans, et
qu'elle est belle comme la _desse Cypris_, dont tu apprends par coeur
les prouesses en bouts rims.

--Llio! s'cria la Checchina en clatant de rire, tu es le fat le plus
insupportable que j'aie jamais rencontr.

--Si je suis fat, belle princesse, m'criai-je, il y a un peu de votre
faute,  ce qu'on prtend.

--Eh bien! dit-elle, si tu ne mens pas, si ta matresse est digne par
sa beaut des folies que tu vas faire pour elle, prends bien garde  une
chose, c'est qu'avant huit jours tu seras dsespr.

--Mais qu'avez-vous donc aujourd'hui, signora Checchina, pour me dire
des choses si dsobligeantes?

--Llio, ne rions plus, dit-elle en posant sa main sur la mienne
avec amiti. Je te connais mieux que tu ne te connais toi-mme. Tu es
srieusement amoureux, et tu vas souffrir...

--Allons! allons, Checca, sur tes vieux jours tu te retireras 
Malamocco, et tu y diras la bonne ou la mauvaise aventure aux bateliers
des lagunes; en attendant, laisse-moi, belle sorcire, affronter la
mienne sans lches pressentiments.

--Non! non! Je ne me tairai pas que je n'aie tir ton horoscope. S'il
s'agissait d'une femme faite pour toi, je ne voudrais pas t'inquiter;
mais une noble, une femme du monde, marquise ou bourgeoise, il
m'importe, je leur en veux! Quand je vois cet imbcile de Nasi me
ngliger pour une crature qui ne me va pas, je parie, au genou, je me
dis que tous les hommes sont vains et sots. Ainsi, je te prdis que tu
ne seras point aim, parce qu'une femme du monde ne peut pas aimer
un comdien; et, si par hasard tu es aim, tu n'en seras que plus
misrable; car tu seras humili.

--Humili! Checchina, qu'est-ce que vous dites donc l?

--A quoi connat-on l'amour, Llio? au plaisir qu'on donne ou  celui
qu'on prouve?...

--Pardieu!  l'un et  l'autre! O veux-tu en venir?

--N'en est-il pas du dvouement comme du plaisir? Ne faut-il pas qu'il
soit rciproque?

--Sans doute; aprs?

--Quel dvouement espres-tu rencontrer chez ta matresse? quelques
nuits de plaisir? Tu sembles embarrass de rpondre.

--Je le suis, en effet; je t'ai dit qu'elle a quinze ans, et je suis un
honnte homme.

--Espres-tu l'pouser?

--pouser, moi! une fille riche et de grande maison! Dieu m'en prserve!
Ah ! tu crois donc que je suis dvor comme toi de la matrimoniomanie?

--Mais je suppose, moi, que tu aies envie de l'pouser; tu crois qu'elle
y consentira? tu en es sr?

--Mais je te rpte que pour rien au monde je ne veux pouser personne.

--Si c'est parce que tu serais mal venu  en avoir la prtention, ton
rle est triste, mon bon Llio!

--_Corpo di Bacco!_ tu m'ennuies, Checchina!

--C'est bien mon intention, cher ami de mon me. Or donc, tu ne songes
point  pouser, parce que ce serait une impertinente fantaisie de ta
part, et que tu es un homme d'esprit. Tu ne songes point  sduire,
parce que ce serait un crime, et que tu es un homme de coeur. Dis-moi,
est-ce que ce sera bien amusant, ton roman?

--Mais, crature paisse et positive que tu es, tu n'entends rien au
sentiment. Si je veux faire une pastorale, qui m'en empchera?

--Une pastorale, c'est joli en musique. En amour, ce doit tre bien
fade.

--Mais ce n'est ni criminel ni humiliant.

--Et pourquoi es-tu si agit? Pourquoi es-tu triste, Llio?

--Tu rves, Checchina; je suis tranquille et joyeux comme de coutume.
Laissons toutes ces paroles; je ne te recommande pas le silence sur
le peu que je t'ai dit, j'ai confiance en toi. Pour te rassurer sur ma
situation d'esprit, sache seulement une chose: je suis plus fier de
ma profession de comdien que jamais gentilhomme ne le fut de son
marquisat. Il n'est au pouvoir de personne de m'en faire rougir. Je
ne serai jamais assez fat, quoi que tu en dises, pour dsirer des
dvouements extraordinaires, et si un peu d'amour rchauffe mon coeur en
cet instant, la joie modeste d'en inspirer un peu me suffit. Je ne nie
pas les nombreuses supriorits des femmes de thtre sur les femmes
du monde. Il y a plus de beaut, de grce, d'esprit et de feu dans les
coulisses que partout ailleurs, je le sais. Il n'y a pas plus de pudeur,
de dsintressement, de chastet et de fidlit chez les grandes dames
que partout ailleurs, je le sais encore. Mais la jeunesse et la beaut
sont partout des idoles qui nous font plier le genou; et quant au
prjug, c'est dj beaucoup pour une femme leve sous des lois
tyranniques d'avoir en secret un pauvre regard et un pauvre battement
de coeur pour un homme que ses prjugs mme lui dfendent de considrer
comme un tre de son espce. Ce pauvre regard, ce pauvre _palpito_, ce
serait bien peu pour le vaste dsir d'une grande passion; mais je te
l'ai dit, cousine, je n'en suis pas l.

--Et qui te dit que tu n'y viendras pas?

--Alors il sera temps de me prcher.

--Il sera trop tard, tu souffriras!

--Ah! Cassandra, laisse-moi vivre!

Le lendemain,  sept heures du matin, j'errais lentement dans l'ombre
des piliers de Santa-Maria. Ce rendez-vous tait bien la plus grande
imprudence que pt commettre ma jeune signora; car ma figure tait aussi
connue de la plupart des habitants de Florence que la grande route aux
pieds de leurs chevaux. Je pris donc les plus minutieuses prcautions
pour entrer dans la ville  la lueur incertaine de l'aube, et je me
tins cach sous les chapelles, la figure plonge dans mon manteau, me
glissant en silence et n'veillant point, par le moindre frlement, les
fidles en prires parmi lesquels je cherchais  dcouvrir la dame de
mes penses. Je n'attendis pas longtemps: la belle Lila m'apparut au
dtour d'un pilier; elle me montra du regard un confessionnal vide dont
la niche mystrieuse pouvait abriter deux personnes. Il y avait, dans le
beau regard prompt et intelligent de cette jeune fille, quelque chose de
triste qui m'alla au coeur; je m'agenouillai dans le confessionnal,
et, peu d'instants aprs, une ombre noire se glissa prs de moi et vint
s'agenouiller  mes cts. Lila se courba sur une chaise entre nous et
les regards du public, qui, heureusement, tait absorb en cet instant
par le commencement de la messe, et se prosternait bruyamment au son de
la clochette de l'_introt_.

La signora tait enveloppe d'un grand voile noir, et ses mains le
retinrent crois sur son visage pendant quelques instants. Elle ne me
parlait point, elle courbait sa belle tte, comme si elle ft venue
 l'glise pour prier; mais, malgr tous ses efforts pour me paratre
calme, je vis que son sein tait oppress, et qu'au milieu de son audace
elle tait frappe d'pouvante. Je n'osais la rassurer par des paroles
tendres; car je la savais prompte  la repartie ironique, et je ne
prvoyais pas quel ton elle prendrait avec moi en cette circonstance
dlicate. Je comprenais seulement que plus elle s'exposait avec moi,
plus je devais me montrer respectueux et soumis. Avec un caractre comme
le sien, l'impudence et t promptement repousse par le mpris. Enfin,
je vis qu'il fallait le premier rompre le silence, et je la remerciai
assez gauchement de la faveur de cette entrevue. Ma timidit sembla lui
rendre le courage. Elle souleva doucement le coin de son voile, appuya
son bras avec plus d'aisance sur le bois du confessionnal, et me dit
d'un ton demi-railleur, demi-attendri:

De quoi me remerciez-vous, s'il vous plat?

--D'avoir compt sur ma soumission, Madame, rpondis-je; de n'avoir pas
dout de l'empressement avec lequel je viendrais recevoir vos ordres.

--Ainsi, reprit-elle en raillant tout  fait, votre prsence ici est un
acte de pure soumission?

--Je n'oserais pas me permettre de rien penser sur ma situation
prsente, sinon que je suis votre esclave, et qu'ayant une volont
souveraine  me manifester, vous m'avez command de venir m'agenouiller
ici.

--Vous tes un homme parfaitement lev, rpondit-elle en dpliant
lentement son ventail devant son visage et en remontant sa mitaine
noire sur son bras arrondi, avec autant d'aisance que si elle et parl
 son cousin.

Elle continua sur ce ton, et, en trs-peu d'instants, je fus obsd
et presque attrist de son babil fantastique et mutin. A quoi bon, me
disais-je, tant d'audace pour si peu d'amour! Un rendez-vous dans une
glise,  la vue de toute une population, le danger d'tre dcouverte,
maudite et renie de sa famille et de toute sa caste, le tout pour
changer avec moi des quolibets, comme elle ferait avec une de ses amies
en grande loge au thtre! Se plat-elle donc aux aventures pour le seul
amour du pril? Si elle s'expose ainsi sans m'aimer, que fera-t-elle
pour l'homme qu'elle aimera? Et puis combien de fois dj et pour qui
ne s'est-elle pas expose de la sorte? Si elle ne l'a pas fait encore,
c'est le temps et l'occasion qui lui ont manqu. Elle est si jeune!
Mais quelle norme srie d'aventures galantes ne recle pas cet avenir
dangereux, et combien d'hommes en abuseront, et combien de souillures
terniront cette fleur charmante avide de s'panouir au vent des
passions!

Elle s'aperut de ma proccupation, et me dit d'un ton brusque:

Vous avez l'air de vous ennuyer?

J'allais rpondre, lorsqu'un petit bruit nous fit tourner la tte par un
mouvement spontan. Derrire nous s'ouvrit la coulisse de bois qui ferme
la lucarne grille par laquelle le prtre reoit les confessions, et une
tte jaune et ride, au regard pntrant et svre, nous apparut comme
un mauvais rve. Je me dtournai prcipitamment avant que ce tiers
malencontreux et le temps d'examiner mes traits. Mais je n'osai
m'loigner, de peur d'attirer l'attention des personnes environnantes.
J'entendis donc ces paroles adresses  l'oreille de ma complice:

Signora, la personne qui est auprs de vous n'est point venue dans la
maison du Seigneur pour entendre les saints offices. J'ai vu dans toute
son attitude et dans les distractions qu'elle vous donne que l'glise
est profane par un entretien illicite. Ordonnez  cette personne de se
retirer, ou je me verrai forc d'avertir madame votre tante du peu
de ferveur que vous portez  l'audition de la sainte messe, et de la
complaisance avec laquelle vous ouvrez l'oreille aux fades propos des
jeunes gens qui se glissent prs de vous.

La lucarne se referma aussitt, et nous demeurmes quelques instants
immobiles, craignant de nous trahir par un mouvement. Alors Lila,
s'approchant tout prs de nous, dit  voix basse  sa matresse:

Mon Dieu, retirons-nous, signora! M. l'abb Cignola, qui rdait dans
l'glise depuis un quart d'heure, vient d'entrer dans le confessionnal
et d'en ressortir presque aussitt aprs vous avoir regarde sans doute
par la lucarne. Je crains bien qu'il ne vous ait reconnue, ou qu'il
n'ait entendu ce que vous disiez.

--Je le crois bien; car il m'a parl, rpondit la signora, dont le noir
sourcil s'tait fronc durant le discours de l'abb avec une expression
de bravade. Mais peu m'importe.

--Je dois me retirer, signora, dis-je en me levant; en restant une
minute de plus, j'achverais de vous perdre. Puisque vous connaissez ma
demeure, vous me ferez savoir vos volonts...

--Restez, me dit-elle en me retenant avec force. Si vous vous loignez,
je perds le seul moyen de me disculper. N'aie pas peur, Lila. Ne dis
pas un mot, je te le dfends. Mon cousin, dit-elle en levant un peu la
voix, donnez-moi le bras et allons-nous-en.

--Y songez-vous, signora? Tout Florence me connat. Jamais vous ne
pourrez me faire passer pour votre cousin.

--Mais tout Florence ne me connat pas, rpondit-elle en passant son
bras sous le mien et en me forant  marcher avec elle. D'ailleurs,
je suis _hermtiquement_ voile, et vous n'avez qu' enfoncer votre
chapeau. Allons! ayez donc mal aux dents! Mettez votre mouchoir sur
votre visage. H vite! voici des gens qui me connaissent et qui me
regardent. Ayez de l'assurance et doublez le pas.

En parlant ainsi, et en marchant avec vivacit, elle gagna la porte
de l'glise, appuye sur mon bras. J'allais prendre cong d'elle et
m'enfoncer dans la foule qui s'coulait avec nous, car la messe venait
de finir, lorsque l'abb Cignola nous apparut de nouveau, debout sur le
portique et feignant de s'entretenir avec un des bedeaux. Son oblique
regard nous suivait attentivement. N'est-ce pas, Hector, dit la
signora en passant prs de lui et en penchant sa tte entre le visage de
l'abb et le mien. Lila tremblait de tous ses membres; la signora aussi;
mais son motion redoublait son courage. Une voiture aux armoiries et
 la livre des Grimani s'avanait  grand bruit, et le peuple, qui a
toujours coutume de regarder avidement l'talage du luxe, se pressait
sous les roues et sous les pieds des chevaux. D'ailleurs, l'quipage
de la vieille Grimani en particulier attirait toujours une nue de
mendiants; car la pieuse dame avait coutume de rpandre des aumnes sur
son passage. Un grand laquais fut forc de les repousser pour ouvrir
la portire, et j'avanais toujours, conduisant la signora, et toujours
suivi du regard inquisitorial de l'abb Cignola. Montez avec moi, me
dit la signora d'un ton absolu et avec un serrement de main nergique en
s'lanant sur le marchepied. J'hsitais; il me semblait que ce dernier
coup d'audace allait consommer sa perte. Montez donc, me dit-elle
avec une sorte de fureur; et ds que je fus assis prs d'elle, elle
leva elle-mme la glace, donnant  peine  Lila le temps de s'asseoir
vis--vis de nous, et au domestique celui de fermer la portire. Et
dj nous roulions avec la rapidit de l'clair  travers les rues de
Florence.

N'aie pas peur, ma bonne Lila, dit la signora en passant un de ses
bras au cou de sa soeur de lait, et en lui donnant un gros baiser sur
la joue; tout cela s'arrangera. L'abb Cignola n'a pas encore vu mon
cousin, et il est impossible qu'il ait assez bien vu le seigneur Llio
aujourd'hui pour s'apercevoir plus tard de la supercherie.

--Oh! signora, l'abb Cignola est un homme qu'on ne trompe pas.

--Eh! que m'importe ton abb Cignola? Je te dis que je fais croire  ma
tante tout ce que je veux.

--Et le seigneur Hector dira bien qu'il ne vous a pas accompagne  la
messe, dis-je  mon tour.

--Oh! pour celui-l, je vous rponds qu'il dira tout ce que je voudrai;
au besoin, je lui persuaderai  lui-mme qu'il tait  la messe tandis
qu'il se figurait tre  la chasse.

--Mais les domestiques, signora? Le valet de pied a regard M. Llio
avec un air singulier, et tout d'un coup il a recul de surprise, comme
s'il et reconnu l'accordeur de pianos.

--Eh bien! tu leur diras que j'ai rencontr cet _homme-l_ dans
l'glise, et que je lui ai dit bonjour; qu'il m'a dit avoir une course
 faire dans nos environs, et que, comme je suis trs-bonne, j'ai voulu
lui pargner la peine d'y aller  pied. Nous allons le dposer devant
la premire maison de campagne que nous trouverons sur la route. Et
tu ajouteras que je suis bien tourdie, que ma tante a bien sujet de
gronder; mais que je suis une excellente personne, quoique un peu folle,
et que c'est bien affligeant de me voir toujours rprimande. Comme ils
m'aiment et que je leur ferai  chacun un petit cadeau, ils ne diront
rien du tout. En voil bien assez; n'avez-vous pas autre chose  me dire
tous deux que des condolances sur un fait accompli? Seigneur Llio,
comment trouvez-vous cette triste ville de Florence? Tous ces vieux
palais noirs ferrs jusqu'aux dents n'ont-ils pas l'air de prisons?

J'essayai de soutenir la conversation d'un air dgag; mais je n'tais
rien moins que content. Je ne me sentais aucun got pour des aventures
o tout le risque tait pour la femme et tout le tort de mon ct. Il me
semblait que j'tais lestement trait, puisqu'on s'exposait pour moi 
des dangers et  des malheurs qu'on ne me permettait pas de combattre ou
de conjurer.

Je retombai malgr moi dans un silence pnible. La signora, ayant
fait de vains efforts pour le vaincre, se tut aussi. La figure de Lila
restait consterne. Nous tions sortis de la ville; deux fois je fis
remarquer que le lieu me semblait favorable pour arrter le cocher et
me dposer sur la route. Deux fois la signora s'y opposa d'un ton
imprieux, disant que c'tait trop prs de la ville, et qu'on courait
encore risque de rencontrer quelque figure de connaissance.

Depuis un quart d'heure nous ne disions plus un mot; cette situation
devenait horriblement dsagrable. J'tais mcontent de la signora, qui
m'avait engag sans mon consentement dans une aventure o je ne pouvais
marcher  ma guise. J'tais encore plus mcontent de moi-mme pour
m'tre laiss entraner  des enfantillages dont toute la honte devait
retomber sur moi; car, aux yeux des hommes les moins scrupuleux,
corrompre ou compromettre une fille de quinze ans doit toujours tre
considr comme une lche et mauvaise action. J'allais dcidment
arrter le cocher pour descendre, lorsqu'en me retournant vers mes
compagnes de voyage je vis le visage de la signora inond de larmes
silencieuses. Je fis une exclamation de surprise, et, par un mouvement
irrsistible, je pris sa main; mais elle me la retira brusquement, et,
se jetant au cou de Lila qui pleurait aussi, elle cacha, en sanglotant,
sa tte dans le sein de sa fidle soubrette.

Au nom du ciel! qu'avez-vous  pleurer d'une manire si dchirante, ma
chre signora? m'criai-je en me laissant glisser presque  ses genoux.
Si vous ne voulez pas me voir partir dsespr, dites-moi si cette
malheureuse aventure est la cause de vos larmes, et si je puis dtourner
de vous les malheurs que vous redoutez.

Elle releva sa tte penche sur l'paule de Lila, et me regardant avec
une sorte d'indignation:

Vous me croyez donc bien lche! me dit-elle.

--Je ne crois rien, rpondis-je, rien que ce que vous me direz. Mais
vous vous dtournez de moi et vous pleurez; comment puis-je savoir ce
qui se passe dans votre me? Ah! si je vous ai offense ou si je vous
ai dplu, si je suis la cause involontaire de votre chagrin, comment
pourrais-je jamais me le pardonner?

--Ah! vous croyez que j'ai peur? rpta-t-elle avec une sorte d'amertume
tendre. Vous me voyez pleurer, et vous dites: C'est une petite fille qui
craint d'tre gronde!

Elle se mit  pleurer  chaudes larmes en cachant son visage dans son
mouchoir. Je m'efforais de la consoler, je la suppliais de me rpondre,
de me regarder, de s'expliquer; et, dans cet instant de trouble et
d'attendrissement, je fus entran par un mouvement si paternel et si
amical, que le hasard amena sur mes lvres, au milieu des doux noms que
je lui donnais, le nom d'un enfant qui m'avait t bien cher. Ce
nom, j'avais gard depuis longues annes l'habitude de le donner
involontairement  tous les beaux enfants que j'avais occasion de
caresser. Ma chre signorina, lui dis-je, ma bonne Alezia... Je
m'arrtai, craignant de l'avoir offense en lui donnant par mgarde un
nom qui n'tait pas le sien. Mais elle n'en parut pas offense; elle
me regarda avec un peu de surprise et me laissa prendre sa main que je
couvris de baisers.

Cependant la voiture avanait rapide comme le vent, et avant que j'eusse
pu obtenir l'explication que je demandais ardemment, Lila nous avertit
qu'elle apercevait la villa Grimani, et qu'il fallait absolument nous
sparer.

Eh quoi! vais-je vous quitter ainsi? m'criai-je, et combien de temps
vais-je me consumer dans cette affreuse inquitude?

--Eh bien! me dit-elle, venez ce soir dans le parc, le mur n'est pas
bien haut. Je serai dans la petite alle qui longe le mur, auprs
d'une statue que vous trouverez aisment en partant de la grille et en
marchant toujours  droite. A une heure de la nuit!

Je baisai de nouveau les mains de la signora.

--Oh! signora, signora! dit Lila d'un ton de reproche doux et triste.

--Lila, ne me contrarie pas, dit la signora avec vhmence; tu sais ce
que je t'ai dit ce matin.

Lila parut consterne.

Qu'a donc dit la signora? demandai-je  la jeune fille.

--Elle veut se tuer, rpondit Lila en sanglotant.

--Vous tuer, signora! m'criai-je. Vous si belle, si gaie, si heureuse,
si aime!

--Si aime, Llio! rpondit-elle d'un air dsespr, et de qui donc
suis-je aime? de ma pauvre mre seulement et de cette bonne Lila.

--Et du pauvre artiste qui n'ose pas vous le dire, repris-je, et qui
pourtant donnerait sa vie pour vous faire aimer la vtre.

--Vous mentez! dit-elle avec force; vous ne m'aimez pas!

Je saisis convulsivement son bras et je la regardai stupfait. En ce
moment la voiture s'arrta brusquement. Lila venait de tirer le cordon.
Je m'lanai  terre, et j'essayai, en saluant, de reprendre l'humble
attitude de l'accordeur de pianos. Mais ces deux jeunes filles, qui
avaient les yeux rouges, n'chapprent point  l'oeil clairvoyant du
valet de pied. Il me regarda avec une attention trs-grande, et, quand
la voiture s'loigna, il se retourna plusieurs fois pour me suivre des
yeux. Je crus bien me rappeler confusment ses traits; mais je n'avais
pas os le regarder en face, et je ne pensais gure  chercher o
j'avais rencontr cette grosse face ple et barbue.

--Llio, Llio! me dit la Checchina en soupant, vous tes bien joyeux
aujourd'hui. Prenez garde de pleurer demain, mon enfant.

A minuit, j'avais escalad le mur du parc; mais  peine avais-je
fait quelques pas dans l'alle qu'une main saisit mon manteau. A tout
vnement, je m'tais muni de ce que dans mon village nous appelions
un petit couteau de nuit; j'allais en faire briller la lame, lorsque je
reconnus la belle Lila.

Un mot bien vite, seigneur Llio, me dit-elle  voix basse; ne dites
pas que vous tes mari.

--Qu'est-ce  dire, mon aimable enfant? Je ne le suis pas.

--Cela ne me regarde pas, reprit Lila; mais, je vous en supplie, ne
parlez pas de cette dame qui demeure avec vous.

--Tu es donc dans mes intrts, ma bonne Lila?

--Oh! non, Monsieur, certainement, non! Je fais tout ce que je peux pour
empcher la signora de commettre toutes ces imprudences. Mais elle ne
m'coute pas, et si je lui disais ce qui peut et ce qui doit l'loigner
pour toujours de vous... je ne sais ce qui en arriverait!

--Que veux-tu dire? Explique-toi.

--Hlas! vous avez vu aujourd'hui combien elle est exalte. C'est un
caractre si singulier! Quand on la chagrine, elle est capable de tout.
Il y a un mois, lorsqu'on l'a spare de sa mre pour l'enfermer ici,
elle parlait de prendre du poison. Chaque fois que sa tante, qui est
bien grondeuse,  la vrit, l'impatiente, elle a des attaques de nerfs
qui tournent presque  la folie; et hier soir, comme je me hasardai 
lui dire que peut-tre vous aimiez quelqu'un, elle s'est lance vers
la fentre de sa chambre, en criant comme une folle: Ah! si je le
croyais!... Je me suis jete sur elle, je l'ai dlace, j'ai ferm ses
fentres, je ne l'ai pas quitte de la nuit, et toute la nuit elle a
pleur, ou bien elle s'endormait pour se rveiller en sursaut et courait
dans la chambre comme une insense. Ah! monsieur Llio, elle me donne
bien du chagrin: je l'aime tant! car, malgr ses emportements et ses
bizarreries, elle est si bonne, si aimante, si gnreuse! Ne l'exasprez
pas, je vous en supplie; vous tes un honnte homme, j'en suis sre,
je le sais; et puis  Naples tout le monde le disait, et la signora
coutait avec passion toutes les bonnes actions qu'on raconte de vous.
Vous ne la tromperez donc pas, et puisque vous aimez cette belle dame
que j'ai vue chez vous...

--Et qui te prouve que je l'aime, Lila? C'est ma soeur.

--Oh! monsieur Llio, vous me trompez! car j'ai demand  cette dame si
vous tiez son frre, et elle m'a dit que non. Vous penserez que cela
ne me regarde pas, et que je suis bien curieuse. Non, je ne suis pas
curieuse, seigneur Llio; mais je vous conjure d'avoir de l'amiti pour
ma pauvre matresse, de l'amiti comme un frre en a pour sa soeur,
comme un pre pour sa fille. Songez donc! c'est un enfant qui sort du
couvent et qui n'a pas l'ide du mal qu'on peut dire d'elle. Elle dit
qu'elle s'en moque; mais je sais bien, moi, comment elle prend les
choses quand elles arrivent. Parlez-lui bien doucement, faites-lui
comprendre que vous ne pouvez la voir en cachette; mais promettez-lui
d'aller la voir chez sa mre quand nous retournerons  Naples; car
sa mre est si bonne, et elle aime tant sa fille, que, pour lui faire
plaisir, je suis sre qu'elle vous inviterait  venir chez elle.
Peut-tre qu'ainsi la folie de mademoiselle s'apaisera peu  peu. Avec
des amusements, des distractions, on lui fait souvent changer d'ide.
Je lui ai parl du beau chat angora que j'ai vu dans votre salon et qui
vous caressait pendant que vous lisiez sa lettre, si bien que vous lui
avez donn un grand coup de pied pour le renvoyer. Ma matresse n'aime
pas du tout les chiens; mais, en revanche, elle a l'amour des chats. Il
lui a pris une si grande envie d'avoir le vtre, que vous devriez lui en
faire cadeau; je suis sre que cela l'occuperait et l'gaierait pendant
quelques jours.

--S'il ne faut que mon chat, rpondis-je, pour consoler ta matresse de
mon absence, le mal n'est pas bien grand, et le remde est facile. Sois
bien sre, Lila, que je me conduirai avec ta matresse comme un pre
et un ami. Aie confiance en moi; mais laisse-moi la rejoindre, car elle
m'attend peut-tre.

--Oh! monsieur Llio, encore un mot. Si vous voulez que mademoiselle
vous coute, n'allez pas lui dire que les gens du peuple valent les gens
de qualit. Elle est entiche de sa noblesse... Que cela ne vous donne
pas mauvaise opinion d'elle, c'est une maladie de famille; ils sont
tous comme cela dans la maison Grimani. Mais cela n'empche pas ma jeune
matresse d'tre bonne et charitable. C'est seulement une ide qu'elle a
dans la tte, et qui la fait entrer dans de grandes colres quand on
la contrarie. Figurez-vous qu'elle a dj refus je ne sais combien
de beaux jeunes gens bien riches, parce qu'elle dit qu'ils ne sont pas
assez bien ns pour elle. Enfin, monsieur Llio, dites d'abord comme
elle  tout propos, et bientt vous lui persuaderez tout ce que vous
voudrez. Ah! si vous pouviez la dcider  pouser un jeune comte qui l'a
demande en mariage dernirement!...

--Le comte Hector, son cousin?

--Oh! non! celui-l est un sot, et il ennuie tout le monde; jusqu' ses
chiens qui billent ds qu'ils l'aperoivent.

Tout en coutant le babil de Lila, que mes manires paternelles avaient
compltement mise  l'aise, je l'entranais vers le lieu du rendez-vous.
Ce n'est pas que je ne l'coutasse avec beaucoup d'intrt; tous ces
dtails, purils en apparence, taient fort importants  mes yeux; car
ils me conduisaient par induction  la connaissance de l'nigmatique
personnage  qui j'avais affaire. Il faut avouer aussi qu'ils
refroidissaient beaucoup mon ardeur, et que je commenais  trouver bien
ridicule d'tre le hros d'une passion en concurrence avec le premier
jouet venu, avec mon chat Soliman, et qui sait? peut-tre avec le cousin
Hector lui-mme au premier jour. Les conseils de Lila taient donc
prcisment ceux que je me donnais  moi-mme et que j'avais le plus
envie de suivre.

Nous trouvmes la signora assise au pied de la colonne et toute vtue
de blanc, costume assez peu d'accord avec le mystre d'un rendez-vous
en plein air, mais par cela mme trs-conforme  la logique de son
caractre. En me voyant approcher, elle demeura tellement immobile,
qu'on l'et prise pour une statue place aux pieds de la nymphe de
marbre blanc.

Elle ne rpondit rien  mes premires paroles. Le coude appuy sur son
genou et le menton dans sa main, elle tait si rveuse, si noblement
pose, si belle, drape dans son voile blanc au clair de la lune, que je
l'eusse crue livre  une contemplation sublime, sans l'amour du chat et
celui du blason qui me revenaient en mmoire.

Comme elle me semblait dcide  ne pas faire attention  moi, j'essayai
de prendre une de ses mains; mais elle me la retira avec un ddain
superbe en me disant d'un ton plus majestueux que Louis XIV:

J'ai attendu!

Je ne pus m'empcher de rire en entendant cette citation solennelle;
mais ma gaiet ne fit qu'augmenter son srieux.

A votre aise! me dit-elle. Riez bien: l'heure et le lieu sont
admirablement choisis pour cela!

Elle pronona ces mots avec un dpit amer, et je vis bien qu'elle
tait rellement fche. Alors, redevenant grave tout d'un coup, je lui
demandai pardon de ma faute involontaire, et lui dis que pour rien au
monde je ne voudrais lui causer un instant de chagrin. Elle me regarda
d'un air indcis, comme si elle n'et pas os me croire. Mais je me mis
 lui parler avec une effusion si sincre de mon dvouement et de mon
affection, qu'elle ne tarda pas  se laisser persuader.

Tant mieux! tant mieux! me dit-elle; car, si vous ne m'aimiez pas, vous
seriez bien ingrat, et je serais bien malheureuse.

Et, comme je restais moi-mme tonn de ces paroles:

O Llio! s'cria-t-elle,  Llio! je vous aime depuis le soir o
je vous vis  Naples pour la premire fois, jouant Romo, o je vous
regardais de cet air froid et ddaigneux qui vous pouvantait si fort.
Ah! vous tiez bien loquent dans vos chants et bien passionn ce
soir-l. La lune vous clairait comme  prsent, mais moins belle, et
Juliette tait vtue de blanc, comme moi. Et pourtant vous ne me dites
rien, Llio!

Cette trange fille exerait sur moi une fascination perptuelle qui
m'entranait toujours et partout au gr de sa mobile fantaisie.
Tant qu'elle tait loin de moi, ma pense chappait  son empire, et
j'analysais librement ses actions et ses paroles; mais une fois prs
d'elle, j'arrivais  mon insu  n'avoir bientt plus d'autre volont que
la sienne. Cet lan de tendresse rveilla mon ardeur assoupie. Tous mes
beaux projets de sagesse s'en allrent en fume, et je ne trouvai plus
sur mes lvres que des paroles d'amour. A chaque instant, il est vrai,
je me sentais saisi de remords; mais j'avais beau faire, tous mes
conseils paternels finissaient en paroles amoureuses. Une fatalit
bizarre, ou plutt cette lchet du coeur humain qui vous fait toujours
cder  l'entranement des dlices prsentes, me poussait toujours 
dire le contraire de ce que me dictait ma conscience. Je me donnais 
moi-mme les meilleures raisons du monde pour me prouver que je n'avais
pas tort: c'et t une cruaut inutile de parler  cette enfant
un langage qui et dchir son coeur; il serait toujours temps de
l'clairer sur la vrit, et mille autres choses pareilles. Une
circonstance qui semblait devoir diminuer le pril contribuait encore 
l'augmenter: c'tait la prsence de Lila. Si elle n'et pas t l, mon
honntet naturelle m'et fait veiller sur moi avec d'autant plus de
soin que tout m'et t possible dans un moment d'emportement, et je
n'eusse probablement pas avanc d'un pas de peur d'aller trop loin.
Mais, sr de n'avoir rien  craindre de mes sens, je m'inquitai bien
moins de la libert de mes paroles. Aussi ne fus-je pas longtemps sans
arriver au ton de la passion la plus ardente, quoique la plus pure; et,
pouss par un mouvement irrsistible, je saisis une mche des cheveux
flottants de la jeune fille, et la baisai  deux reprises.

Je sentis alors qu'il tait temps de m'en aller, et je m'loignai
rapidement de la signora en lui disant: A demain.

Pendant toute cette scne, j'avais peu  peu oubli le pass, et je
n'avais pas un seul instant song  l'avenir. La voix de Lila, qui me
reconduisait, me tira de mon extase.

O monsieur Llio! me dit-elle, vous ne m'avez pas tenu parole. Vous
n'avez t ce soir ni le pre ni l'ami de ma matresse.

--C'est vrai, lui rpondis-je assez tristement; c'est vrai, j'ai eu
tort. Mais sois tranquille, mon enfant; demain je rparerai tout.

Le lendemain vint et fut pareil, et l'autre lendemain encore. Seulement
je me sentis chaque jour plus fortement pris; et ce qui n'tait
au premier rendez-vous qu'une vellit d'amour tait dj devenu au
troisime une vritable passion. L'air dsol de Lila me l'et bien fait
voir si je ne m'en fusse moi-mme aperu le premier. Tout le long du
chemin je rvais  l'avenir de cet amour, et je rentrais  la
maison triste et ple. Checca ne fut pas longtemps  voir de quoi il
s'agissait.

Povero, me dit-elle, je t'avais bien dit que tu pleurerais bientt.

Et, comme je levais la tte pour nier: Si tu n'as dj pleur,
ajouta-t-elle, tu vas pleurer; et il y a de quoi. Ta position est triste
et, qui pis est, absurde. Tu aimes une jeune fille que ta fiert
te dfend de chercher  pouser, et que ta dlicatesse t'empche de
sduire. Tu ne veux pas lui demander sa main, d'abord parce que tu sais
qu'en te l'accordant elle te ferait un immense sacrifice et s'exposerait
pour toi  mille souffrances (tu es trop gnreux pour vouloir d'un
bonheur qui coterait si cher), ensuite parce que tu craindrais mme
d'tre refus, et que tu es trop orgueilleux pour t'exposer au ddain.
Tu ne veux pas non plus prendre ce que tu es rsolu  ne pas demander,
et tu aimerais mieux, j'en suis sre, aller te faire moine que d'abuser
de l'ignorance d'une fille qui se confie  toi. Il faut pourtant te
dcider  quelque chose, mon pauvre camarade, si tu ne veux pas que
la fin du monde te trouve soupirant pour les toiles et envoyant des
baisers aux nuages. Que les chiens aboient aprs la lune; nous autres
artistes, nous devons vivre  tout prix et toujours. Prends donc un
parti.

--Tu as raison, lui rpondis-je gravement. Et j'allai me coucher.

La nuit suivante, je retournai au rendez-vous. Je trouvai la signora
exalte et joyeuse, ainsi que la veille; mais je restai quelque temps
sombre et taciturne. Elle me plaisanta d'abord sur ma mine de carbonaro
et me demanda en riant si je songeais  dtrner le pape, ou 
reconstruire l'empire romain. Puis, voyant que je ne rpondais pas, elle
me regarda fixement; et, me prenant la main: Vous tes triste, Llio.
Qu'avez-vous?

Je lui ouvris alors mon coeur, et lui dis que la passion que je
nourrissais pour elle tait un malheur pour moi.

Un malheur! et pourquoi?

--Je vais vous le dire, signora. Vous tes l'hritire d'une noble et
illustre famille. Vous avez t nourrie dans le respect de vos aeux et
dans la pense qu'on ne vaut que par l'anciennet et l'clat de sa race.
Je suis un pauvre diable sans pass, un homme de rien, qui me suis fait
moi-mme le peu que je suis. Pourtant, je crois qu'un homme en vaut un
autre, et ne m'estime l'infrieur de personne. Or, il est vident
que vous ne m'pouseriez pas. Tout vous le dfendrait, vos ides, vos
habitudes, votre position. Vous qui avez refus des patriciens, parce
qu'ils n'taient pas d'assez bonne maison, vous pourriez ou voudriez
moins que toute autre vous abaisser jusqu' un misrable comdien comme
moi. De princesse  histrion il y a loin, signora. Je ne puis donc pas
tre votre mari. Que me reste-t-il? La perspective d'un amour partag,
mais malheureux, s'il n'tait jamais satisfait, ou l'espoir d'tre plus
ou moins longtemps votre amant. Je ne puis accepter ni l'un ni l'autre,
signora. Vivre en face l'un de l'autre, pleins d'une passion toujours
ardente et jamais assouvie, s'aimer avec crainte et rserve, et se
dfier de soi-mme autant que de l'objet aim, c'est se soumettre
volontairement  une souffrance insupportable, parce qu'elle n'a ni
sens, ni espoir, ni but. Quant  vous possder comme amant, quand je le
pourrais, je ne le voudrais pas. Trop d'inquitudes assigeraient mon
bonheur pour qu'il pt tre complet. D'un ct, j'aurais toujours peur
de vous compromettre; je ne dormirais pas avec la crainte de devenir
pour vous la cause d'un grand chagrin ou d'une ruine complte; le jour
je passerais des heures  rechercher tous les accidents qui pourraient
amener votre malheur et par consquent le mien, et la nuit je perdrais
le temps de nos rendez-vous  trembler au bruit d'une feuille emporte
par le vent, ou au cri d'un oiseau de nuit. Que sais-je? tout me serait
un pouvantail. Et pourquoi jeter ainsi ma vie en proie  mille vains
fantmes? pour un amour dont je ne pourrais jamais prvoir la dure, et
qui ne compenserait pas les incertitudes de la journe par la scurit
du lendemain; car tt ou tard, il faut bien le dire, signora, vous vous
marieriez. Et ce serait avec un autre, ce serait avec un homme noble et
riche comme vous. Cela vous coterait, je le sais; je sais que votre
me est gnreuse et sincre; vous prouveriez un vif dsir de me rester
fidle, et votre coeur se rvolterait  la pense de prononcer un
mot qui dt tuer, sinon ma vie, au moins tout mon bonheur. Mais les
continuelles obsessions de votre famille, l'obligation mme de veiller
 votre rputation, tout vous pousserait malgr vous  prendre ce parti.
Vous lutteriez longtemps peut-tre et fortement; mais vous souffririez
d'autant plus. Votre affection pour moi serait toujours douce et tendre,
mais moins expansive: et moi, qui verrais vos chagrins, et qui ne suis
pas homme  accepter de longs et pnibles sacrifices sans les rendre, je
vous forcerais moi-mme, en m'loignant,  ce mariage devenu ncessaire,
aimant mieux vouer ma destine tout entire  la douleur que de changer
la vtre par une lchet. Voil, signora, ce que j'avais  vous dire,
et vous devez comprendre maintenant pourquoi je crains que cet amour ne
soit un malheur pour moi.

Elle m'avait cout dans le calme le plus parfait et le plus grand
silence. Quand j'eus fini de parler, elle ne changea rien  son
attitude. Seulement, comme je l'observais attentivement, je crus
remarquer sur son visage l'expression d'une profonde incertitude. Je
me dis alors que je ne m'tais pas tromp, que cette jeune fille tait
faible et vaine comme toutes les autres; qu'elle avait seulement la
bonne foi de le reconnatre ds qu'on le lui disait, et qu'elle aurait
probablement celle de me l'avouer de mme. Je lui gardai donc mon
estime; mais je sentis mon enthousiasme s'vanouir en un instant. Je
me flicitais de ma clairvoyance et de ma rsolution, quand je vis la
signora se lever brusquement et s'loigner de moi sans rien dire.
Je n'tais pas prpar  ce coup, et je fus saisi d'une surprise
douloureuse.

Quoi! sans un seul mot! m'criai-je. Me quitter, et pour jamais
peut-tre, sans m'adresser une parole de regret ou de consolation!

--Adieu! me dit-elle en se retournant. De regret, je n'en puis avoir; et
de consolation, c'est moi qui en ai besoin. Vous ne m'avez pas comprise;
vous ne m'aimez pas.

--Moi!

--Et qui me comprendra, ajouta-t-elle en s'arrtant, si vous ne me
comprenez pas? Et qui m'aimera, si vous ne m'aimez pas?

Elle secoua tristement la tte, puis croisa les bras sur sa poitrine en
fixant les yeux  terre. Elle tait  la fois si belle et si dsole,
que j'eus une folle envie de me prcipiter  ses pieds, et qu'une
crainte vague de l'irriter m'en empcha au mme instant. Je restai
immobile et silencieux, les regards attachs sur elle, attendant avec
anxit ce qu'elle allait faire ou dire. Au bout de quelques secondes,
elle vint  moi lentement et d'un air recueilli, et, s'appuyant en face
de moi contre le pidestal de la statue, elle me dit:

Ainsi, vous m'avez crue lche et vaniteuse; vous avez cru que je
pourrais donner mon amour  un homme et accepter le sien, sans lui
donner en mme temps toute ma vie. Vous avez pens que je resterais prs
de vous tant que le vent serait propice, et que je m'loignerais ds
qu'il deviendrait contraire. Comment cela se fait-il? Cependant vous
tes ferme et loyal, et vous ne commencez, j'en suis sre, une action
srieuse que quand vous tes rsolu  la continuer jusqu'au bout.
Pourquoi donc ne voulez-vous pas que je puisse faire ce que vous faites,
et n'avez-vous pas de moi la bonne opinion que j'ai de vous? Ou vous
mprisez bien les femmes, ou vous vous tes laiss bien tromper par mon
tourderie. Je suis souvent folle, je le sais; mais c'est peut-tre
un peu la faute de mon ge, et cela ne m'empche pas d'tre ferme
et loyale. Du jour o j'ai senti que je vous aimais, Llio, j'ai
t rsolue  vous pouser. Cela vous tonne. Vous vous rappelez
non-seulement les penses que j'ai d avoir dans ma position, mais
encore mes actions et mes paroles passes. Vous songez  tous ces
patriciens que j'ai refus d'pouser, parce qu'ils n'taient pas assez
nobles. Hlas! mon pauvre ami, je suis esclave de mon public, comme
vous vous plaignez quelquefois de l'tre du vtre, et je suis oblige
de jouer devant lui mon rle jusqu' ce que je trouve l'occasion de
m'chapper de la scne. Mais, sous mon masque, j'ai gard une me libre,
et, depuis que je possde ma raison, je suis rsolue  ne me marier que
selon mon coeur. Cependant, pour loigner tous ces fades et impertinents
patriciens dont vous me parlez, il me fallait un prtexte; j'en cherchai
un dans les prjugs mme qui taient communs  mes prtendants et  ma
famille, et, blessant  la fois l'orgueil des uns et flattant celui des
autres, je me prvalus de l'antiquit de ma race pour refuser la main
d'hommes qui, tout nobles qu'ils taient, ne se trouvaient pas encore,
disais-je, assez nobles pour moi. Je russis de la sorte  carter tous
ces importuns sans mcontenter ma famille; car elle avait beau traiter
mes refus de caprices d'enfant, et faire  ces poursuivants rebuts des
excuses sur l'exagration de mon orgueil, elle n'en tait pas moins,
au fond, enchante de ma fiert. Pendant un certain temps, je gagnai 
cette conduite une plus grande libert. Mais enfin le prince Grimani,
mon beau-pre, me dit qu'il tait temps de prendre un parti, et me
prsenta son neveu, le comte Ettore, comme l'poux qu'il me destinait.
Ce nouveau fianc me dplut comme les autres, plus encore peut-tre; car
l'excs de sa sottise m'amena bientt  le mpriser compltement; ce que
voyant le prince, et pensant que ma mre, qui est excellente et m'aime
de toute son me, pourrait bien m'aider dans ma rsistance contre lui,
il rsolut de m'loigner d'elle, pour me contraindre plus aisment 
l'obissance. Il m'envoya ici vivre en tte--tte avec sa soeur et
son neveu. Il espre que, force de choisir entre l'ennui et mon cousin
Ettore, je finirai par me dcider pour celui-ci; mais il se trompe bien.
Le comte Ettore est, en tout point, indigne de moi, et j'aimerais mieux
mourir que de l'pouser. Je ne le leur avais pas encore dit, parce que
je n'aimais personne, et que, flau pour flau, j'aimais autant celui-l
qu'un autre. Mais maintenant je vous aime, Llio; je dirai  Ettore que
je ne veux pas de lui; nous partirons ensemble, nous irons trouver ma
mre, nous lui dirons que nous nous aimons, et que nous voulons nous
marier; elle nous donnera son consentement, et vous m'pouserez.
Voulez-vous?

Ds ses premires paroles, j'avais cout la signora avec un profond
tonnement, qui ne cessa pas mme lorsqu'elle eut fini. Cette noblesse
de coeur, cette hardiesse de pense, cette force d'esprit, cette audace
virile, mle  tant de sensibilit fminine; tout cela, runi dans une
fille si jeune, leve au milieu de l'aristocratie la plus insolente,
me causa une vive admiration, et je ne sortis de ma surprise que pour
passer  l'enthousiasme. Je fus sur le point de cder  mes transports,
et de me jeter  ses genoux pour lui dire que j'tais heureux et fier
d'tre aim d'une femme comme elle; que je brlais pour elle de la plus
ardente passion, que je serais joyeux de donner ma vie pour elle, et
que j'tais prt  faire tout ce qu'elle voudrait. Mais la rflexion
m'arrta  temps, et je songeai  tous les inconvnients,  tous les
dangers de la dmarche qu'elle voulait tenter. Il tait trs-probable
qu'elle serait refuse et svrement rprimande; et quelle serait
alors sa position, aprs s'tre chappe de chez sa tante, pour faire
publiquement avec moi un voyage de quatre-vingts lieues? Au lieu donc
de m'abandonner aux mouvements tumultueux de mon coeur, je m'efforai
de redevenir calme, et au bout de quelques secondes de silence, je dis
tranquillement  la signora: Mais votre famille?

--Il n'y a au monde qu'une seule personne  qui je reconnaisse des
droits sur moi, et dont je craigne d'encourir la colre, c'est ma
mre; et je vous l'ai dit, ma mre est bonne comme un ange, et m'aime
par-dessus tout. Son coeur consentira.

--O chre enfant! m'criai-je alors en lui prenant les mains, que je
serrai contre ma poitrine; Dieu sait si ce que vous voulez faire n'est
pas le but de tous mes dsirs! C'est contre moi-mme que je lutte quand
je cherche  vous arrter. Chaque objection que je vous fais est un
espoir de bonheur que je m'enlve, et mon coeur souffre cruellement
de tous les doutes de ma raison. Mais c'est de vous, mon cher ange
bien-aim, c'est de votre avenir, de votre rputation, de votre bonheur
qu'il s'agit pour moi avant toute chose. J'aimerais mieux renoncer 
vous que de vous voir souffrir  cause de moi. Ne vous alarmez donc
pas de tous mes scrupules, n'y voyez pas l'indice du calme ou de
l'indiffrence, mais bien la preuve d'une tendresse sans bornes. Vous
me dites que votre mre consentira, parce que vous la savez bonne. Mais
vous tes bien jeune, mon enfant; malgr votre force d'esprit, vous
ne savez pas quelles bizarres alliances se font souvent entre les
sentiments les plus opposs. Je crois tout ce que vous me dites de votre
mre; mais savez-vous si son orgueil ne luttera pas contre son amour
pour vous? Elle croira peut-tre, en empchant votre union avec un
comdien, remplir un devoir sacr.

--Peut-tre, me rpondit-elle, avez-vous raison  moiti. Ce n'est
pas que je craigne l'orgueil de ma mre. Quoiqu'elle ait pous deux
princes, elle est de naissance bourgeoise, et n'a pas assez oubli son
origine pour me faire un crime d'aimer un roturier. Mais l'influence
du prince Grimani, une certaine faiblesse qui la fait cder presque
toujours  l'opinion de ceux qui l'entourent, peut-tre, en mettant les
choses au pis, le besoin de se faire pardonner dans le monde o elle vit
maintenant la mdiocrit de sa naissance, l'empcheraient de consentir
facilement  notre mariage. Il n'y a alors qu'une chose  faire: c'est
de nous marier d'abord, et de le lui dclarer ensuite. Quand notre union
sera consacre par l'glise, ma mre ne pourra pas se tourner contre
moi. Elle souffrira peut-tre un peu, moins de ma dsobissance, dont
sa nouvelle famille la rendra pourtant responsable, que de ce qu'elle
prendra pour un manque de confiance; mais elle s'apaisera bien vite,
soyez-en sr, et, par amour pour moi, vous tendra les bras comme  son
fils.

--Merci de vos offres gnreuses, chre signora; mais j'ai mon honneur 
garder, aussi bien que le plus fier patricien. Si je vous pousais
sans le consentement de vos parents, aprs vous avoir enleve, on ne
manquerait pas de m'accuser des projets les plus bas et les plus lches.
Et votre mre! si, aprs notre mariage, elle vous refusait son pardon,
ce serait sur moi qu'elle ferait tomber toute son indignation.

--Ainsi, pour m'pouser, reprit la signora, vous voudriez avoir au moins
le consentement de ma mre?

--Oui, signora.

--Et si vous tiez sr de l'obtenir, vous n'hsiteriez plus?

--Hlas! pourquoi me tenter? Que puis-je vous rpondre, tant certain du
contraire?

--Alors....

Elle s'arrta tout d'un coup incertaine, et pencha sa tte sur son sein.
Quand elle la releva, elle tait un peu ple, et deux larmes brillaient
dans ses yeux. J'allais lui en demander la cause; mais elle ne m'en
laissa pas le temps.

Lila, dit-elle d'un ton imprieux, loigne-toi.

La suivante obit  regret, et alla se placer assez loin de nous pour ne
pas nous entendre, mais encore assez prs pour nous voir. Sa matresse
attendit qu'elle se ft loigne pour rompre le silence. Alors elle me
prit gravement la main, et commena:

Je vais vous dire une chose que je n'ai jamais dite  personne, et que
je m'tais bien promis de ne jamais dire. Il s'agit de ma mre, objet de
toute ma vnration et de tout mon amour. Jugez de ce qu'il m'en cote
pour rveiller un souvenir qui pourrait, devant d'autres yeux que les
miens, ternir sa puret et sa bonne renomme! Mais je sais que vous tes
bon, et que je puis vous parler comme je parlerais  Dieu, sans craindre
de vous voir supposer le mal.

Elle se tut un instant pour rassembler ses souvenirs, et reprit:

Je me rappelle que dans mon enfance j'tais trs-fire de ma noblesse.
C'taient, je crois, les flatteries obsquieuses des gens de notre
maison qui m'avaient inspir de si bonne heure ce sentiment, et
m'avaient porte  mpriser tout ce qui n'tait pas noble comme moi.
Parmi tous les serviteurs de ma mre, un seul ne ressemblait point aux
autres, et avait su garder dans son humble position toute la dignit qui
sied  un homme. Aussi me paraissait-il insolent, et peu s'en fallait
que je ne le hasse. Toujours est-il que je le craignais, surtout depuis
un jour que je l'avais vu me regarder d'un air trs-srieux pendant
que je piquais au coeur avec une grande pingle noire mes plus belles
poupes.

Une nuit, je fus rveille dans la chambre de ma mre, o mon petit lit
se trouvait plac, par la voix d'un homme. Cette voix parlait  ma mre
avec une gravit presque svre, et celle-ci lui rpondait d'un ton
douloureusement timide et comme suppliant. tonne, je crus d'abord que
c'tait le confesseur de maman; et comme il semblait la gronder, selon
sa coutume, je me mis  couter de toutes mes oreilles, sans faire aucun
bruit ni laisser souponner que je ne dormisse plus. On ne se mfiait
pas de moi. On parlait librement. Mais quel entretien inou! Ma mre
disait: _Si tu m'aimais, tu m'pouserais_, et l'homme refusait de
l'pouser! Puis ma mre pleurait, et l'homme aussi; et j'entendais...
ah! Llio! il faut que j'aie bien de l'estime pour vous, puisque je
vous raconte cela, j'entendais le bruit de leurs baisers. Il me semblait
connatre cette voix d'homme; mais je ne pouvais en croire le tmoignage
de mes oreilles. J'avais bien envie de regarder; mais je n'osais pas
faire un mouvement, parce que je sentais que je faisais une chose
honteuse en coutant; et comme j'avais dj quelques sentiments levs,
je faisais mme des efforts pour ne pas entendre. Mais j'entendais
malgr moi. Enfin, l'homme dit  ma mre: _Adieu, je te quitte pour
toujours, ne me refuse pas une tresse de tes beaux cheveux blonds_. Et
ma mre rpondit: _Coupe-la toi-mme_.

Le soin que ma mre prenait de mes cheveux m'avait habitue 
considrer la chevelure d'une femme comme une chose trs-prcieuse; et
lorsque je l'entendis donner une partie de la sienne, je fus prise d'un
sentiment de jalousie et de chagrin, comme si elle se ft dpouille
d'un bien qu'elle ne devait sacrifier qu' moi. Je me mis  pleurer
silencieusement; mais, entendant qu'on s'approchait de mon lit,
j'essuyai bien vite mes yeux et feignis de dormir. Alors on entr'ouvrit
mes rideaux, et je vis un homme habill de rouge que je ne reconnus pas
d'abord, parce que je ne l'avais pas encore vu sous ce costume: j'eus
peur de lui; mais il me parla, et je le reconnus bien vite; c'tait...
Llio! vous oublierez cette histoire, n'est-ce pas?

--Eh bien! signora?... m'criai-je en serrant convulsivement sa main.

--C'tait Nello, notre gondolier... Eh bien! Llio, qu'avez-vous?
Vous frmissez, votre main tremble... O ciel! vous blmez beaucoup ma
mre!...

--Non, signora, non, rpondis-je d'une voix teinte; je vous coute avec
attention. La scne se passait  Venise?

--Vous l'avais-je dit?

--Je crois que oui; et c'tait au palais Aldini, sans doute?

--Sans doute, puisque je vous dis que c'tait dans la chambre ma mre...
Mais pourquoi cette motion, Llio?

--O mon Dieu!  mon Dieu! vous vous appelez Alezia Aldini?

--Eh bien!  quoi songez-vous? dit-elle avec un peu d'impatience. On
dirait que vous apprenez mon nom pour la premire fois.

--Pardon, signora, votre nom de famille... Je vous avais toujours
entendu appeler Grimani  Naples.

--Par des gens qui nous connaissaient peu, sans doute. Je suis la
dernire des Aldini, une des plus anciennes familles de la rpublique,
orgueilleuse et ruine. Mais ma mre est riche, et le prince Grimani,
qui trouve ma naissance et ma fortune dignes de son neveu, tantt me
traite avec svrit, tantt me cajole pour me dcider  l'pouser. Dans
ses bons jours, il m'appelle sa chre fille; et quand les trangers lui
demandent si je suis sa fille en effet, il rpond, faisant allusion
 son projet favori: Sans doute, puisqu'elle sera comtesse Grimani.
Voil pourquoi  Naples, o j'ai pass un mois, et o l'on ne me connat
gure, et dans ce pays-ci que j'habite depuis six semaines, o je ne
vois ni ne connais personne, on me donne toujours un nom qui n'est pas
le mien...

--Signora! repris-je en faisant effort sur moi-mme pour rompre le
silence pnible o j'tais tomb, daignerez-vous m'expliquer quel
rapport peut avoir cette histoire avec notre amour, et comment,  l'aide
du secret que vous possdez, vous pourriez arracher  votre mre un
consentement qui lui rpugnerait?

--Que dites-vous l, Llio? Me supposez-vous capable d'un si odieux
calcul? Si vous vouliez m'couter, au lieu de passer vos mains sur votre
front d'un air gar... Mon ami, mon cher Llio, quel nouveau chagrin,
quel nouveau scrupule est donc entr dans votre me depuis un instant?

--Chre signora, je vous supplie de continuer.

--Eh bien! sachez que cette aventure n'est jamais sortie de ma mmoire,
qu'elle a caus tous les chagrins et toutes les joies de ma vie. Je
compris que je ne devais jamais interroger ma mre sur ce sujet, ni
en parler  personne. Vous tes le premier, Llio, sans en excepter ma
bonne gouvernante Salom, et ma soeur de lait,  qui je dis tout, qui
ait reu cette confidence. Mon orgueil souffrit de la faute de ma mre,
qui semblait rejaillir sur moi. Cependant je continuai d'adorer ma mre.
Je l'aimai peut-tre d'autant plus que je la sentais plus faible, plus
expose au secret anathme de mes parents du ct paternel. Mais ma
haine pour le peuple s'accrut de toute mon affection pour elle.

Je vcus dans ces sentiments jusqu' l'ge de quatorze ans, et ma
mre ne parut pas s'en occuper. Au fond de l'me, elle souffrait de
mon ddain pour les classes infrieures, et un jour elle se dcida 
m'adresser de timides reproches. Je ne lui rpondis rien, ce qui dut
l'tonner; car j'avais l'habitude de discuter obstinment avec tout le
monde et  propos de tout. Mais je sentais qu'il y avait une
montagne entre ma mre et moi, et que nous ne pouvions raisonner avec
dsintressement de part ni d'autre. Voyant que j'coutais ses reproches
avec une soumission miraculeuse, elle m'attira sur ses genoux, et, me
caressant avec une ineffable tendresse, elle me parla de mon pre dans
les termes les plus convenables; mais elle m'apprit beaucoup de choses
que je ne savais pas. J'avais toujours gard pour ce pre que j'avais
 peine connu une sorte d'enthousiasme assez peu fond. Quand j'appris
qu'il n'avait pous ma pauvre mre que pour sa fortune, et qu'aprs
l'avoir pouse, il l'avait mprise pour son obscure naissance et son
ducation bourgeoise, il se fit en moi une raction, et peu s'en fallut
que je ne le hasse autant que je l'avais chri. Ma mre ajouta bien des
choses qui me parurent trs-tranges et qui me frapprent beaucoup, sur
le malheur de faire un mariage de pure convenance, et je crus comprendre
que dj elle n'tait pas beaucoup plus heureuse avec son nouveau mari
qu'elle ne l'avait t avec celui dont elle me parlait.

Cet entretien me fit une profonde impression, et je commenai 
rflchir sur cette ncessit de faire du mariage une affaire, et sur
l'humiliation d'tre recherche  cause d'un nom ou  cause d'une dot.
Je rsolus de ne pas me marier, et quelque temps aprs, causant
encore avec ma mre, je lui dclarai ma rsolution, pensant qu'elle
l'approuverait. Elle en sourit et me dit que le temps n'tait pas
loign o mon coeur aurait besoin d'une autre affection que la sienne.
Je lui assurai le contraire; mais peu  peu je sentis que j'avais parl
tmrairement: car un insupportable ennui me gagnait  mesure que nous
quittions notre vie douce et retire de Venise, pour les voyages et pour
la socit brillante des autres villes. Puis, comme j'tais trs-grande
et trs-avance pour mon ge,  peine tais-je sortie de l'enfance qu'on
me parlait dj de choix et d'tablissement, et chaque jour j'entendais
discuter les avantages et les inconvnients d'un nouveau parti. Je
ne sentais pas encore l'amour s'veiller en moi; mais je sentais la
rpugnance et l'effroi qu'inspirent aux femmes bien nes les hommes sans
coeur et sans esprit. J'tais difficile. Ayant vcu avec une si bonne
mre, ayant t idoltre par elle, quel homme ne m'et-il pas fallu
rencontrer pour ne pas regretter amrement son joug aimable et sa tendre
protection! Ma fiert, dj si irritable par elle-mme, s'irrita chaque
jour davantage  l'aspect de ces hommes si vains, si nuls et si guinds,
qui osaient prtendre  moi. Je tenais  la naissance, parce que
jusque-l je m'tais imagin que les races illustres taient suprieures
aux autres en courage, en mrite, en politesse, en libralit. Je
n'avais vu la noblesse que du fond de la galerie de portraits du palais
Aldini. L tous mes aeux m'apparaissaient dans leur gloire, ayant tous
leurs grands faits d'armes ou leurs pieuses actions consigns sur des
bas-reliefs de chne. Celui-ci avait rachet trois cents esclaves  des
corsaires barbaresques pour leur donner la vraie religion et la libert;
celui-l avait sacrifi tous ses biens pour le salut de la patrie dans
une guerre; un troisime avait vers pour elle tout son sang au champ
d'honneur. Mon admiration pour eux tait donc lgitime, et je ne sentais
pas leur sang couler moins chaud et moins gnreux dans mes veines. Mais
combien les descendants des autres patriciens me parurent dgnrs!
Ils n'avaient plus de leur race qu'une insupportable insuffisance et des
prtentions rvoltantes. Je me demandais o tait la noblesse; je ne la
trouvais plus que sur les cussons, aux portes des palais. Je rsolus
de me faire religieuse, et je priai ma mre avec tant d'instances de me
laisser entrer au couvent, qu'elle y consentit. Elle versa beaucoup
de larmes en m'y laissant; le prince Grimani donnait les mains  mon
caprice; car depuis qu'il avait dterr, dans je ne sais quel coin de la
Lombardie, une espce de neveu qui pouvait devenir riche  mes dpens et
porter avec clat, grce  ma dot, l'imprissable nom des Grimani, il
ne songeait qu' me rendre obissante, et il se flattait que la dvotion
allait assouplir mon caractre. Quelle ardente pit, quelle soif
du martyre il et fallu avoir pour accepter Hector! On me retira du
couvent, il y a trois mois; le fait est que j'y prissais d'ennui, et
que la discipline inflexible que j'avais  subir tait au-dessus de mes
forces. D'ailleurs, je fus si heureuse de retourner chez ma mre, et
elle de me reprendre! Cependant six semaines de couvent avaient bien
chang mes ides. J'avais compris Jsus, que je n'avais pri jusqu'alors
que du bout des lvres. Dans mes heures de solitude,  l'glise, dans
l'enthousiasme de la prire, j'avais compris que le fils de Marie tait
l'ami des pauvres laborieux, et qu'il avait mpris avec raison les
grandeurs de ce monde. Enfin que vous dirai-je? en mme temps que
j'ouvrais mon coeur  de nouvelles sympathies, ce que dans mon enfance
j'appelais intrieurement la honte de ma mre se prsenta  moi sous
d'autres couleurs, et je n'y pensai plus qu'avec attendrissement. Puis,
que se passait-il en moi? je l'ignore; mais je me disais: Si je venais
 faire comme maman, si je me prenais d'amour pour un homme d'une autre
condition que la mienne, tout le monde me jetterait la pierre, except
elle. Elle me prendrait dans ses bras, et cachant ma rougeur dans son
sein, elle me dirait: Obis  ton coeur, afin d'tre plus heureuse que
je ne l'ai t en brisant le mien. Vous tes mu, Llio! O mon Dieu!
c'est une larme qui vient de tomber sur ma main. Vous tes vaincu, mon
ami! Vous voyez que je ne suis ni folle, ni mchante;  prsent, vous
direz _oui_, et vous viendrez me chercher demain. Jurez-le!

Je voulus parler; mais je ne pus trouver un mot, j'avais le frisson.
Je me sentais dfaillir. Les yeux fixs sur moi, elle attendait avec
anxit ma rponse. Pour moi, j'tais ananti. Aux premires paroles de
ce rcit, j'avais t frapp de son trange ressemblance avec ma propre
histoire, mais quand elle en vint aux circonstances qu'il m'tait
impossible de mconnatre, je restai confondu et bloui, comme si la
foudre et pass devant mes yeux. Mille penses contraires et toutes
sinistres s'emparrent de ma tte. Je vis s'agiter devant moi, pareilles
 des fantmes, les images du crime et du dsespoir. Emu du souvenir de
ce qui avait t, effray de l'ide de ce qui et pu tre, je me voyais
 la fois l'amant de la mre et le mari de la fille. Alezia, cette
enfant que j'avais vue au berceau, tait l, devant moi, me parlant en
mme temps de son amour et de celui de sa mre.

Un monde de souvenirs se droulait devant moi, et la petite Alezia s'y
prsentait comme l'objet d'une tendresse dj craintive et douloureuse.
Je me rappelais son orgueil, sa haine pour moi, et les paroles qu'elle
m'avait dites un jour lorsqu'elle avait vu la bague de son pre  mon
doigt. Qui sait, pensai-je, si ses prjugs sont  jamais abjurs?
Peut-tre que, si en cet instant elle apprenait que je suis Nello, son
ancien valet, elle rougirait de m'aimer.

Signora, lui dis-je, vous aimiez autrefois, dites-vous,  percer le
coeur de vos poupes avec une grande pingle. Pourquoi faisiez-vous
cela?

--Que vous importe, me dit-elle, et pourquoi tes-vous frapp de cette
minutie?

--C'est que mon coeur souffre, et que vos pingles me reviennent
naturellement  la mmoire.

--Je veux bien vous le dire pour vous montrer que ce n'tait pas un
mouvement de frocit, rpondit-elle. J'entendais dire souvent, quand on
parlait d'une lchet: C'est n'avoir pas de sang dans le coeur; et je
prenais comme relle cette expression figure. Ainsi, quand je grondais
mes poupes, je leur disais: Vous tes des lches, et je m'en vais voir
si vous avez du sang dans le coeur.

--Vous mprisez bien les lches, n'est-ce pas, signora? lui dis-je, me
demandant quelle opinion elle aurait un jour de moi si je cdais en cet
instant  sa passion romanesque. Je retombai dans une pnible rverie.

Qu'avez-vous donc? me dit Alezia.

Sa voix me rappela  moi. Je la regardai avec des yeux humides. Elle
pleurait aussi, mais  cause de mon hsitation. Je le compris tout
d'abord; et lui serrant paternellement les mains:

O mon enfant! lui dis-je, ne m'accusez pas! Ne doutez pas de mon pauvre
coeur. Je souffre tant, si vous saviez!

Et je m'loignai  grands pas, comme si en m'loignant d'elle j'eusse
pu fuir mon malheur. Rentr chez moi, je devins plus calme. Je repassai
dans ma tte toute cette bizarre suite d'vnements; je m'en expliquai
 moi-mme tous les dtails, et fis disparatre ainsi  mes propres
yeux l'espce de mystre qui m'avait d'abord glac d'une terreur
superstitieuse. Tout cela tait trange, mais naturel, jusqu' ce nom
de baptme, ce nom d'Alezia que j'avais toujours voulu savoir et que je
n'avais jamais os demander.

Je ne sais si un autre  ma place aurait pu conserver de l'amour pour
la jeune Aldini. A la rigueur, je l'aurais pu sans crime; car vous vous
rappelez que j'tais rest l'amant chaste et soumis de sa mre. Mais
ma conscience se soulevait  la pense de cet inceste intellectuel.
J'aimais la Grimani avec son prnom inconnu, je l'aimais de tout mon
coeur et de tous mes sens; mais Alezia, mais la signorina Aldini, la
fille de Bianca, en vrit, je ne l'aimais pas ainsi, car il me semblait
que j'tais son pre. Le souvenir des grces et des qualits charmantes
de Bianca tait rest frais et pur dans ma vie, il m'avait suivi partout
comme une providence. Il m'avait rendu bon envers les femmes et vaillant
envers moi-mme. Si j'avais rencontr depuis beaucoup de beauts
gostes et fausses, du moins cette certitude m'tait reste qu'il
en existe de gnreuses et de naves. Bianca ne m'avait fait aucun
sacrifice, parce que je ne l'avais pas voulu; mais si j'eusse accept
son abngation, si j'eusse cd  son entranement, elle m'et tout
immol, amis, famille, fortune, honneur, religion, et peut-tre mme
sa fille! Quelle dette sacre n'avais-je pas contracte envers elle!
tais-je pleinement acquitt par mes refus, par mon dpart? Non; car
elle tait femme, c'est--dire faible, asservie, en butte  des arrts
implacables et aux insultes plus amres encore de l'ironie. Elle et
affront tout cela, elle si craintive, si douce, si enfant  mille
gards. Elle et fait une chose sublime; et moi, en acceptant, j'eusse
fait une lchet. Je n'avais donc accompli qu'un devoir envers moi-mme,
et elle s'tait expose pour moi au martyre. Pauvre Bianca, mon premier,
mon seul amour peut-tre! comme elle tait reste belle dans mon
souvenir! Mon Dieu, me disais-je, pourquoi ai-je peur qu'elle
soit vieillie et fltrie? Ne dois-je pas tre indiffrent  cela?
L'aimerais-je encore? non, sans doute; mais, laide ou belle, pourrais-je
aujourd'hui la revoir sans danger? Et  cette pense mon coeur battit
si fort que je compris combien il m'tait impossible d'tre l'poux ou
l'amant de sa fille.

Et puis, me prvaloir du pass (ne ft-ce que par une muette adhsion
aux volonts d'Alezia) pour obtenir la fille de Bianca, c'et t une
action dshonorante. Faible comme je connaissais Bianca, je savais
qu'elle se croirait engage  nous donner son consentement; mais je
savais aussi que son vieux mari, sa famille et son confesseur surtout
l'accableraient de chagrin. Elle avait pu se remarier et faire un second
mariage de convenance. Elle tait donc au fond femme du monde, esclave
des prjugs, et son amour pour moi n'tait qu'un sublime pisode, dont
le souvenir peut-tre faisait sa honte et son dsespoir, tandis qu'il
faisait ma gloire et ma joie. Non, pauvre Bianca! pensais-je, non, je
ne suis pas quitte envers toi. Tu as bien assez souffert, assez trembl
peut-tre,  l'ide qu'un valet colportait de maison en maison le secret
de ta faiblesse. Il est temps que tu dormes en paix, que tu ne rougisses
plus des seuls jours heureux de ta jeunesse, et qu'apprenant l'ternel
silence, l'ternel dvouement, l'ternel amour de Nello, tu puisses te
dire, pauvre femme, qu'au milieu de ta vie enchane ou due tu as une
fois connu l'amour et que tu l'as inspir.

Je marchais avec agitation dans ma chambre; le jour commenait 
poindre. C'est, dans la vie des hommes qui dorment peu, une heure
dcisive qui met fin aux incertitudes nourries dans les tnbres, et qui
change les projets en rsolutions. J'eus un lan de joie enthousiaste et
de lgitime orgueil en songeant que Llio le comdien n'tait pas
tomb au-dessous de Nello le gondolier. Quelquefois, dans mes ides de
dmocratie romanesque, je m'tais pris  rougir d'avoir abandonn le
toit de joncs marins o j'aurais pu perptuer une race forte, laborieuse
et frugale; je m'tais fait un crime d'avoir ddaign l'humble
profession de mes pres pour rechercher les amres jouissances du luxe,
la vaine fume de la gloire, les faux biens et les purils travaux de
l'art. Mais en accomplissant, sous les oripeaux de l'histrion, les mmes
actes de dsintressement et de fiert que j'avais accomplis sous
la bure du batelier, j'ennoblissais deux fois ma vie, et deux fois
j'levais mon me au-dessus de toutes les fausses grandeurs sociales. Ma
conscience, ma dignit, me semblaient tre la conscience et la dignit
du peuple: en m'avilissant, j'eusse avili le peuple. Carbonari!
carbonari! m'criai-je, je serai digne d'tre l'un de vous. Le culte de
la dlivrance est une foi nouvelle; le libralisme est une religion
qui doit ennoblir ses adeptes, et faire, comme autrefois le jeune
christianisme, de l'esclave un homme libre, de l'homme libre un saint ou
un martyr.

J'crivis la lettre suivante  la princesse Grimani:

MADAME,

Un grand danger a menac la signorina; pourquoi vous, tendre et
courageuse mre, avez-vous consenti  l'loigner de vous? N'est-elle pas
dans l'ge o tout peut dcider de la vie d'une femme, un instant, un
regard, un soupir? N'est-ce pas maintenant que vous devez veiller sur
elle  toute heure, la nuit comme le jour, pier ses moindres soucis,
compter les battements de son coeur? Vous, Madame, qui tes si douce
et pleine de condescendance pour les petites choses, mais qui, pour les
grandes, savez trouver dans le foyer de votre coeur tant d'nergie et
de rsolution, voici le moment o vous devez montrer le courage de la
lionne qui ne se laisse point arracher ses petits. Venez, Madame,
venez; reprenez votre fille, et qu'elle ne vous quitte plus. Pourquoi la
laissez-vous dans des mains trangres, livre  une direction malhabile
qui l'irrite et la pousserait  de grands carts, si elle n'tait votre
fille, si le germe de vertu et de dignit dpos par vous dans son sein
pouvait devenir le jouet du premier vent qui passe! Ouvrez les yeux;
voyez que l'on contrarie les inclinations de votre enfant dans des
choses lgitimes et sacres, et qu'ainsi l'on s'expose  la voir
rsister aux sages conseils et se faire une habitude d'indpendance que
l'on ne pourra plus vaincre. Ne souffrez pas qu'on lui impose un mari
qu'elle dteste, et craignez que cette aversion ne la porte  faire un
choix prcipit, plus funeste encore. Assurez sa libert. Qu'elle ne
soit enchane que par la sollicitude de votre amour clair, de crainte
que, se mfiant de votre nergie protectrice, elle ne cherche dans sa
fantaisie un dangereux appui. Au nom du ciel, venez!

Et si vous voulez savoir, Madame, de quel droit je vous adresse cet
appel, apprenez que j'ai vu votre fille sans savoir son nom, que j'ai
failli devenir amoureux d'elle; que je l'ai suivie, observe, cherche,
et qu'elle n'tait pas si bien garde que je n'eusse pu lui parler et
employer (en vain sans doute) tous les artifices par lesquels on sduit
une femme ordinaire. Grce au ciel! votre fille n'a pas mme t expose
 mes tmraires prtentions. J'ai appris  temps qu'elle avait pour
mre la personne que je vnre et que je respecte le plus au monde, et
ds cet instant les abords de sa demeure sont devenus sacrs pour
moi. Si je ne m'loigne pas  l'instant mme, c'est afin d'tre prt
 rpondre  vos plus svres interrogatoires, si, vous mfiant de
mon honneur, vous m'ordonnez de paratre devant vous et de vous rendre
compte de ma conduite.

Agrez, Madame, les humbles respects de votre esclave dvou,

NELLO.


Je cachetai cette lettre, songeant au moyen de la faire parvenir  son
adresse avec le plus de clrit possible, sans qu'elle tombt en
des mains trangres. Je n'osais la porter moi-mme, dans la crainte
qu'Alezia irrite ne ft quelque acte de folie ou de dsespoir en
apprenant mon dpart. D'ailleurs il tait bien vrai que je voulais
pouvoir m'ouvrir compltement  sa mre au moment o elle recevrait
ma confidence tout entire; car je prvoyais bien qu'Alezia ne lui
cacherait aucun dtail de ce petit roman, dont je n'avais pas le droit
de me faire l'historien exact sans son ordre. Je craignais d'ailleurs
que l'nergie de cette jeune fille effrayant la faiblesse de sa mre du
tableau de sa passion, celle-ci ne vnt  lui donner un consentement que
je ne voulais pas ratifier. L'une et l'autre avaient besoin du secours
de ma volont calme et inbranlable, et c'tait peut-tre lorsqu'elles
seraient en prsence l'une de l'autre que j'aurais besoin d'une force
qui manquerait  toutes deux.

J'en tais l lorsqu'on frappa  ma porte, et un homme s'approcha dans
une attitude respectueuse. Comme il avait eu soin d'ter sa livre, je
ne le reconnus pas d'abord pour le domestique qui m'avait tant regard
le jour de l'aventure de l'glise; mais comme nous avions maintenant le
loisir de nous examiner l'un l'autre, nous jetmes spontanment un cri
de surprise.

C'est bien vous! me dit-il; je ne me trompais pas, vous tes bien
Nello?

--Mandola, mon vieil ami! m'criai-je, et je lui ouvris mes deux bras.
Il hsita un instant, puis il s'y jeta avec effusion en pleurant de
joie.

Je vous avais bien reconnu; mais j'ai voulu m'en assurer, et, au
premier moment dont je puis disposer, me voil. Comment se fait-il qu'on
vous appelle dans ce pays le seigneur Llio,  moins que vous ne soyez
ce chanteur fameux dont on parlait tant  Naples, et que je n'ai jamais
t voir? car, voyez-vous, je m'endors toujours au thtre, et, quant 
la musique, je n'ai jamais pu y rien comprendre... Aussi la signora ne
me force jamais de monter  sa loge avant la fin du spectacle.

--La signora! oh! parle-moi de la signora, mon vieux camarade.

--Moi, je parlais de la signora Alezia; car, pour la signora Bianca,
elle ne va plus au thtre. Elle a pris un confesseur pimontais, et
elle est dans la plus haute dvotion depuis son second mariage. Pauvre
bonne signora! je crains bien que ce mari-l ne la ddommage pas de
l'autre. Ah! Nello, Nello, pourquoi n'as-tu pas...?

--Tais-toi, Mandola; pas un mot l-dessus. Il est des souvenirs qui ne
doivent pas plus revenir sur nos lvres que les morts ne doivent revenir
 la vie. Dis-moi seulement o est ta matresse en ce moment, et le
moyen de lui faire parvenir une lettre en secret et sur-le-champ.

--Est-ce que c'est quelque chose d'important pour vous?

--C'est quelque chose de plus important pour elle.

--En ce cas, donnez-la-moi; je prends la poste  franc trier, et
je vais la lui remettre  Bologne, o elle est maintenant. Ne le
saviez-vous pas?

--Nullement. Oh! tant mieux! Tu peux tre auprs d'elle ce soir?

--Oui, par Bacchus! Pauvre matresse, qu'elle sera tonne de recevoir
de vos nouvelles! car, vois-tu, Nello, voyez-vous, signor...

--Appelle-moi Nello quand nous sommes seuls, et Llio devant le monde,
tant que l'affaire de Chioggia ne sera pas assoupie tout  fait.

--Oh! je sais. Pauvre Massatone! Mais cela commence  s'arranger.

--Que me disais-tu de la signora Bianca? C'est l ce qui m'importe.

--Je disais qu'elle deviendra bien rouge et bien ple quand je lui
remettrai une lettre en lui disant tout bas: C'est de Nello! Madame
sait bien, Nello! celui qui chantait si bien... Alors elle me dira
d'un ton srieux, car elle n'est plus gaie comme autrefois, la pauvre
signora: C'est bien, Mandola, allez-vous-en  l'office. Et puis elle
me rappellera pour me dire d'un ton doux, car elle est toujours bonne:
Mon pauvre Mandola, vous devez tre bien fatigu?... Salom, donnez-lui
du meilleur vin!

--Et Salom! m'criai-je; est-elle marie aussi?

--Oh! celle-l ne se mariera jamais. C'est toujours la mme fille, pas
plus vieille, pas plus jeune; ne souriant jamais, ne versant jamais une
larme, adorant toujours madame, et lui rsistant toujours; chrissant
mademoiselle, et la grondant sans cesse; bonne au fond, mais point
aimable... La signora Alezia vous a-t-elle reconnu?

--Nullement.

--Je le crois; j'ai eu bien de la peine moi-mme  vous reconnatre. On
change tant! Vous tiez si petit, si fluet!

--Mais pas trop, ce me semble?

--Et moi, continua Mandola avec une tristesse comique, j'tais si leste,
si dgag, si alerte, si joyeux! Ah! comme on vieillit!

Je me pris  rire en voyant combien l'on s'abuse sur les grces de
sa jeunesse quand on avance en ge. Mandola tait  peu prs le mme
Hercule lombard que j'avais connu; il marchait toujours de ct comme
une barque qui louvoie, et l'habitude de ramer en quilibre  la poupe
de la gondole lui avait fait contracter celle de ne jamais se tenir
sur ses deux jambes  la fois. On et dit qu'il se mfiait toujours de
l'aplomb du sol, et qu'il attendait le flot pour varier son attitude.
J'eus bien de la peine  abrger notre entretien; il y prenait grand
plaisir, et moi j'prouvais un bonheur douloureux  entendre parler
de cet intrieur de famille o mon me s'tait ouverte  la posie, 
l'art,  l'amour et  l'honneur. Je ne pouvais me dfendre d'une secrte
joie pleine d'attendrissement et de reconnaissance en entendant le brave
Lombard me raconter les longs regrets de Bianca aprs mon dpart, sa
sant longtemps altre, ses larmes caches, sa langueur, son dgot de
la vie. Puis elle s'tait ranime. Un nouvel amour avait effleur son
coeur. Un homme fort sduisant, mais assez mal fam, espce d'aventurier
de haut lieu, l'avait recherche en mariage; elle avait failli croire en
lui. Eclaire  temps, elle avait frmi des dangers auxquels l'isolement
exposait son repos et sa dignit; elle avait frmi surtout pour sa
fille, et s'tait rejete dans la dvotion.

Mais son mariage avec le prince Grimani? dis-je  Mandola.

--Oh! c'est l'ouvrage du confesseur, rpondit-il.

--Allons, il y a une fatalit, et l'on n'y chappe pas. Pars, Mandola;
voici de l'argent, voici la lettre. Ne perds pas un instant, et ne
retourne pas  la villa Grimani sans m'avoir parl; car j'ai des
recommandations importantes  te faire. Il partit.

Je me jetai sur mon lit, et je commenais  m'endormir lorsque
j'entendis les pas rapides d'un cheval dans l'alle du jardin sur
laquelle donnait ma fentre. Je me demandai si ce n'tait pas Mandola
qui revenait, ayant oubli une partie de ses instructions. Je vainquis
donc la fatigue, et me mis  la croise. Mais, au lieu de Mandola, je
vis une femme en amazone et la tte couverte d'une paisse mantille de
crpe noir qui tombait sur ses paules et voilait toute sa taille aussi
bien que son visage. Elle montait un superbe cheval tout fumant de
sueur; et, sautant  terre avant que son domestique et trouv le
temps de lui donner la main, elle parla  voix trs-basse  la vieille
Cattina, que la curiosit bien plus que le zle avait fait accourir  sa
rencontre. Je frissonnai en songeant qui ce pouvait, qui ce devait tre;
et, maudissant l'imprudence de cette dmarche, je me rhabillai  la
hte. Quand je fus prt, Cattina ne venant point m'avertir, je m'lanai
prcipitamment dans l'escalier, craignant que la tmraire visiteuse
ne restt sous le pristyle expose  quelque regard indiscret. Mais
je rencontrai sur les dernires marches Cattina, qui retournait  son
travail aprs avoir introduit l'inconnue dans la maison.

O est cette dame? lui demandai-je vivement.

--Cette dame! rpondit la vieille, quelle dame, mon _bni_ seigneur
Llio?

--Quelle ruse veux-tu essayer l, vieille folle? N'ai-je pas vu entrer
une dame en noir, et n'a-t-elle pas demand  me parler?

--Non, sur la foi du baptme, monsieur Llio. Cette dame a demand la
signora Checchina, et sans vous nommer. Elle m'a mis ce demi-sequin dans
la main pour m'engager  cacher sa prsence _aux autres habitants de la
maison_. C'est ainsi qu'elle a dit.

--Est-ce que tu l'as vue, Cattina, cette dame?

--J'ai vu sa robe et son voile, et une grande mche de cheveux noirs qui
s'tait dtache, et qui tombait sur une petite main superbe.... et deux
grands yeux qui brillaient sous la dentelle comme deux lampes derrire
un rideau.

--Et o l'as-tu fait entrer?

--Dans le petit salon de la signora Checchina, pendant que la signora
s'habille pour la recevoir.

--C'est bien, Cattina; sois discrte, puisqu'on te l'a command.

Je restai incertain si c'tait Alezia qui venait se confier  la
Checchina. Je devais l'empcher sur-le-champ, et  tout prix, de rester
dans cette maison, o chaque instant pouvait contribuer  la perte de
sa rputation; mais si ce n'tait point elle, de quel droit irais-je
interroger une personne qui sans doute avait quelque grave intrt  se
cacher de la sorte? De ma fentre je n'avais pu juger la taille de cette
femme voile qui tout  coup s'tait trouve place de manire  ce
que je ne visse que le sommet de sa tte. J'avais examin le domestique
pendant qu'il emmenait les chevaux  l'cart dans un massif d'arbres
que sa matresse lui avait dsign d'un geste. Je n'avais jamais vu ce
visage; mais ce n'tait pas une raison pour qu'il n'appartnt pas  la
maison Grimani, dont, certes, je n'avais pas vu tous les serviteurs. Je
rpugnais  l'interroger et  tenter de le corrompre. Je rsolus d'aller
trouver la Checchina; je savais le temps qu'il lui fallait pour faire la
plus simple toilette; elle ne devait pas encore tre en prsence de la
visiteuse, et je pouvais entrer dans sa chambre sans traverser le salon
d'attente. Je connaissais le mystrieux passage par lequel l'appartement
de Nasi communiquait avec celui de ses matresses, cette villa de
Cafaggiolo tant une vritable _petite maison_ dans le got franais du
XVIIIe sicle.

Je trouvai en effet la Checchina  demi vtue, se frottant les yeux et
s'apprtant avec une nonchalance seigneuriale  cette matinale audience.

Qu'est-ce  dire? s'cria-t-elle en me voyant entrer par son alcve.

--Vite, un mot, Checchina, lui dis-je  l'oreille. Renvoie ta femme de
chambre.

--Dpche-toi, me dit-elle quand nous fmes seuls, car il y a l
quelqu'un qui m'attend.

--Je le sais, et c'est de cela que je viens te parler. Connais-tu cette
femme qui te demande un entretien?

--Qu'en sais-je? elle n'a pas voulu dire son nom  ma femme de chambre,
et l-dessus je lui ai fait rpondre que je ne recevais pas, surtout 
sept heures du matin, les personnes que je ne connais point; mais elle
ne s'est pas rebute, et elle a suppli Trsa avec tant d'instance (il
est mme probable qu'elle lui a donn de l'argent pour la mettre dans
ses intrts), que celle-ci est venue me tourmenter, et j'ai cd, mais
non sans un grand dplaisir de sortir si tt du lit, car j'ai lu les
amours d'Anglique et de Mdor fort avant dans la nuit.

--Ecoute, Checchina, je crois que cette femme est... celle que tu sais.

--Oh! crois-tu? En ce cas, va la trouver; je comprends pourquoi elle me
fait demander, et pourquoi tu entres par le passage secret. Allons, je
serai discrte, et charme surtout de me rendormir tandis que tu seras
le plus heureux des hommes.

--Non, ma bonne Francesca, tu te trompes. Si je m'tais mnag un
rendez-vous sous tes auspices, sois sre que je t'en aurais demand la
permission. D'ailleurs je n'en suis pas  ce point, et mon roman touche
 sa fin, qui est la plus froide et la plus morale de toutes les fins.
Mais cette jeune personne se perd si tu ne viens pas  son secours.
N'accueille aucun des projets romanesques qu'elle vient sans doute te
confier; fais-la partir sur-le-champ, qu'elle retourne chez ses parents
 l'instant mme. Si par hasard elle demande  me parler en ta prsence,
dis-lui que je suis absent et que je ne rentrerai pas de la journe.

--Quoi! Llio! tu n'es pas plus passionn que cela, et on fait pour toi
des extravagances! Peste! Voyez ce que c'est que d'tre fat, on russit
toujours! Mais si tu te trompais, _cugino_; si par hasard cette belle
aventurire, au lieu d'tre ta Dulcine, tait une de ces pauvres filles
dont tout pays fourmille, qui veulent entrer au thtre pour fuir des
parents cruels? Ecoute, j'ai une inspiration. Entrons ensemble dans le
petit salon; en faisant avancer le paravent devant la porte, au moment
o nous entrerons tu peux te glisser en mme temps que moi dans la
chambre, te tenir cach, tout entendre et tout voir. Si cette femme est
ta matresse, il est important que tu saches bien et vite ce dont il
s'agit: car ce qu'elle me dira, je te le rpterais mot  mot, il sera
donc plus tt fait de l'entendre.

J'hsitais, et pourtant j'avais bien envie de suivre ce mauvais conseil.

Mais si c'est une autre femme, objectai-je, si elle a un secret  te
confier?

--Avons-nous des secrets l'un pour l'autre? dit Checchina, et as-tu
moins d'estime que moi pour toi-mme? Allons, pas de sot scrupule,
viens.

Elle appela Trsa, lui dit deux mots  l'oreille, et quand le paravent
fut arrang, elle la renvoya et m'entrana avec elle dans le salon. Je
ne fus pas cach deux minutes sans trouver au paravent protecteur une
brisure par laquelle je pouvais voir la dame mystrieuse. Elle n'avait
pas encore relev son voile; mais dj je reconnaissais la taille
lgante et les belles mains d'Alezia Aldini.

La pauvre enfant tremblait de tous ses membres; je la plaignais et la
blmais, car le boudoir o nous nous trouvions n'tait pas dcor dans
un got trs-chaste, et les bronzes antiques, les statuettes de marbre
qui l'ornaient, quoique d'un choix exquis sous le rapport de l'art,
n'taient rien moins que faits pour attirer les regards d'une jeune
fille ou d'une femme timide. Et en pensant que c'tait Alezia Aldini
qui avait os pntrer dans ce temple paen, j'tais malgr moi, par un
reste d'amour peut-tre, plus bless que reconnaissant de sa dmarche.

La Checchina, tout en se htant, n'avait pourtant pas nglig le soin
si cher aux femmes d'blouir par l'clat de la toilette les personnes
de leur sexe. Elle avait jet sur ses paules une robe de chambre de
cachemire des Indes, objet d'un grand luxe  cette poque; elle avait
roul ses cheveux dnous sous un rseau du bandelettes d'or et de
pourpre; car l'antique tait alors  la mode; et sur ses jambes nues,
qui taient fortes et belles comme celles d'une statue de Diane, elle
avait gliss une sorte de brodequin de peau de tigre, qui dissimulait
ingnieusement la vulgaire ncessit des pantoufles. Elle avait charg
ses doigts de diamants et de cames, et tenait son ventail tincelant
comme un sceptre de thtre, tandis que l'inconnue, pour se donner une
contenance, tourmentait gauchement le sien, qui tait simplement de
satin noir. Celle-ci tait visiblement consterne de la beaut de
Checca, beaut un peu virile, mais incontestable. Avec sa robe turque,
sa chaussure mde et sa coiffure grecque, elle devait assez ressembler
 ces femmes de satrapes qui se couvraient sans discernement des riches
dpouilles des nations trangres.

Elle salua son htesse d'un air de protection un peu impertinent; puis,
s'tendant avec nonchalance sur une ottomane, elle prit l'attitude la
plus grecque qu'elle put imaginer. Tout cet talage fit son effet: la
jeune fille resta interdite et n'osa rompre le silence.

Eh bien! Madame ou Mademoiselle, dit la Checca en dpliant lentement
son ventail, car j'ignore absolument  qui j'ai le plaisir de parler...
je suis  vos ordres.

Alors l'inconnue, d'une voix claire et un peu pre, avec un accent
anglais trs-prononc, rpondit en ces termes:

Pardonnez-moi, Madame, d'tre venue vous dranger si matin, et recevez
mes remerciements pour la bont que vous avez de m'accueillir. Je me
nomme _Barbara Tempest_, et suis fille d'un lord tabli depuis peu 
Florence. Mes parents me font apprendre la musique, et j'ai dj quoique
talent; mais j'avais une trs-excellente institutrice qui est partie
pour Milan, et mes parents veulent me donner pour matre de chant cet
insipide Tosani, qui me dgotera  jamais de l'art avec sa vieille
mthode et ses cadences ridicules. J'ai ou dire que le signor Llio
(que j'ai entendu chanter plusieurs fois  Naples) allait venir dans ce
pays, et qu'il avait lou pour la saison cette maison, dont je connais
le propritaire. J'ai un dsir irrsistible de recevoir des leons de ce
chanteur clbre, et j'en ai fait la demande  mes parents, qui me l'ont
accorde; mais ils en ont parl  plusieurs personnes, et il leur a
t dit que le signor Llio tait d'un caractre trs-fier et un peu
bizarre, qu'en outre il tait affili  ce qu'on appelle, je crois, la
charbonnerie, c'est--dire qu'il a fait serment d'exterminer tous les
riches et tous les nobles, et qu'en attendant il les dteste. Il
ne laisse chapper, a-t-on dit  mon pre, aucune occasion de leur
tmoigner son aversion, et, quand par hasard il consent  leur rendre
quelque service,  chanter dans leurs soires ou  donner des leons
dans leurs familles, c'est aprs s'tre fait prier dans les termes les
plus humbles. Si on lui prouve, par des instances trs-grandes, combien
on estime son talent et sa personne, il cde et redevient fort aimable;
mais si on le traite comme un artiste ordinaire, il refuse schement
et n'pargne pas les moqueries. Voil, Madame, ce qu'on a dit  mes
parents, et voil ce qu'ils redoutent; car ils tirent un peu vanit de
leur nom et de leur position dans le monde. Quant  moi, je n'ai aucun
prjug, et j'ai une admiration si vive pour le talent, que rien ne me
coterait pour obtenir de M. Llio la faveur d'tre son lve.

Je me suis dit bien souvent que si j'tais  mme de lui parler,
certainement il ferait droit  ma requte. Mais, outre que je n'aurai
peut-tre pas l'occasion de le rencontrer, il ne serait pas convenable
qu'une jeune personne s'adresst ainsi  un jeune homme. Je pensais 
cela prcisment ce matin en me promenant  cheval. Vous savez, Madame,
que dans mon pays les demoiselles sortent seules, et vont  la promenade
accompagnes de leur domestique. Je sors donc de grand matin afin
d'viter la chaleur du jour, qui nous parat bien terrible  nous autres
gens du Nord. Comme je passais devant cette jolie maison, j'ai demand
 un paysan  qui elle appartenait. Quand j'ai su qu'elle tait  M.
le comte Nasi, qui est l'ami de ma famille, sachant prcisment qu'il
l'avait loue  M. Llio, j'ai demand si ce dernier tait arriv. Pas
encore, m'a-t-on rpondu; mais sa femme est venue d'avance pour prparer
son tablissement de campagne; c'est une dame trs-belle et trs-bonne.
Alors, Madame, il m'est venu en tte l'ide d'entrer chez vous et de
vous intresser  mon dsir, afin que vous m'accordiez votre protection
toute-puissante auprs de votre mari, et qu'il veuille bien accder 
la demande de mes parents, lorsqu'ils la lui adresseront. Puis-je vous
demander aussi, Madame, de vouloir bien garder mon petit secret, et
de prier M. Llio de le garder galement? car ma famille me blmerait
beaucoup de cette dmarche, qui n'a pourtant rien que de trs-innocent
comme vous le voyez.

Elle avait dbit ce discours avec une volubilit si britannique; en
saccadant ses mots, en tranant sur les syllabes brves et en tranglant
les longues, elle faisait de si plaisants anglicismes, que je ne songeai
plus  voir Alezia dans cette jeune lady,  la fois prude et tmraire.
La Checchina, de son ct, ne songea plus qu' se divertir de son
tranget. Moi, qui n'tais gure en train de prendre plaisir  ce
jeu, je me serais volontiers retir; mais le moindre bruit et trahi ma
prsence et jet l'pouvante dans le coeur ingnu de miss Barbara.

En vrit, miss, rpondit la Checchina en cachant une forte envie
de rire derrire un flacon d'essence de rose, votre demande est fort
embarrassante, et je ne sais comment y rpondre. Je vous avouerai que je
n'ai pas sur M. Llio l'empire que vous voulez bien m'attribuer...

--Ne seriez-vous pas sa femme? dit la jeune Anglaise avec candeur.

--Oh! miss, s'cria la Checchina en prenant un air de prude du plus
mauvais ton, une jeune personne avoir de telles ides! Fi donc! Est-ce
qu'en Angleterre l'usage permet aux demoiselles de faire de pareilles
suppositions?

La pauvre Barbara fut tout  fait trouble.

Je ne sais pas si ma question tait offensante, dit-elle d'un ton
mu mais plein de rsolution; il est certain que ce n'tait pas mon
intention. Vous pourriez n'tre pas la femme de M. Llio et vivre avec
lui sans crime. Vous pourriez tre sa soeur... Voil tout ce que j'ai
voulu dire, Madame.

--Et ne pourrais-je pas aussi bien, dit Checca, n'tre ni sa femme, ni
sa soeur, ni sa matresse, mais demeurer ici chez moi? Ne puis-je pas
aussi bien tre la comtesse Nasi?

--Oh! Madame, rpliqua ingnument Barbara, je sais bien que M. Nasi
n'est pas mari.

--Il peut l'tre en secret, miss.

--Ce serait donc bien rcemment; car il m'a demande en mariage il n'y a
pas plus de quinze jours.

--Ah! c'est vous, Mademoiselle? s'cria la Checchina avec un geste
tragique qui fit tomber son ventail. Il y eut un moment de silence.
Puis la jeune miss, voulant absolument le rompre, sembla faire un grand
effort sur elle-mme, quitta sa chaise et ramassa l'ventail de la prima
donna. Elle le lui prsenta avec une grce charmante, et lui dit d'un
ton caressant, que rendait plus naf encore son accent tranger:

Vous aurez la bont, n'est-ce pas, Madame, de parler de moi  monsieur
votre frre?

--Vous voulez dire mon mari? rpondit Checchina en recevant son
ventail d'un air moqueur et en toisant la jeune Anglaise avec une
curiosit malveillante. L'Anglaise retomba sur sa chaise comme si elle
et t frappe  mort; et la Checchina, qui dtestait les femmes du
monde et prenait une joie froce  les craser quand elle se trouvait
en rivalit avec elles, ajouta en se pavanant d'un air distrait dans la
glace place au-dessus de l'ottomane:

coutez, chre miss Barbara. Je vous veux du bien; car vous me
paraissez charmante. Mais il faut que vous me disiez toute la vrit: je
crains que ce ne soit pas l'amour de l'art qui vous amne ici, mais
bien une sorte d'inclination pour Llio. Il a inspir sans le vouloir
beaucoup de passions romanesques dans sa vie, et je connais plus de dix
pensionnaires qui en sont folles.

--Rassurez-vous, Madame, rpondit l'Anglaise avec un accent italien qui
me fit tressaillir, je ne saurais avoir la moindre inclination pour un
homme mari; et quand je suis entre dans cette maison, je savais que
vous tiez la femme de M. Llio.

La Checchina fut un peu dconcerte du ton ferme et ddaigneux de
cette rponse; mais, rsolue de la pousser  bout et redoublant
d'impertinence, elle se remit bientt et lui dit avec un sourire tudi:

Chre Barbara, vous me rassurez, et je vous crois l'me trop noble pour
vouloir m'enlever le coeur de Llio; mais je ne puis vous cacher que
j'ai une misrable faiblesse. Je suis d'une jalousie effrne, tout me
porte ombrage. Vous tes peut-tre plus belle que moi, et je le crains
si j'en juge par le joli pied que j'aperois et par les grands yeux que
je devine. Vous serez indiffrente pour Llio, puisqu'il m'appartient;
vous tes fire et gnreuse, mais Llio peut devenir amoureux de vous:
vous ne seriez pas la premire qui lui aurait tourn la tte. C'est un
volage; il s'enflamme pour toutes les belles femmes qu'il rencontre.
Chre signora Barbara, ayez donc la complaisance de relever votre voile,
afin que je voie ce que j'ai  craindre, et, pour parler  la franaise,
si je puis exposer Llio au feu de vos batteries.

L'Anglaise fit un geste de dgot, puis sembla hsiter; et, se levant
enfin de toute sa hauteur, elle rpondit en commenant  dtacher son
voile:

Regardez-moi, Madame, et rappelez-vous bien mes traits, afin d'en faire
la description au seigneur Llio; et, si en vous coutant il parat
mu, gardez-vous de l'envoyer vers moi; car, s'il venait  vous
tre infidle, je dclare que ce serait un malheur pour lui et qu'il
n'obtiendrait que mon mpris.

En parlant ainsi, elle avait dcouvert sa figure. Elle me tournait le
dos, et j'essayais vainement de surprendre ses traits dans la glace.
Mais avais-je besoin du tmoignage de mes yeux, et celui de mes oreilles
ne suffisait-il pas? Elle avait oubli tout  fait son accent anglais
et parlait le plus pur italien avec cette voix sonore et vibrante qui
m'avait si souvent mu jusqu'au fond de l'me.

Pardon, miss, dit la Checchina sans se dconcerter, vous tes si belle,
que toutes mes craintes se rveillent. Je ne puis croire que Llio ne
vous ait pas dj vue et qu'il ne soit pas d'accord avec vous pour me
tromper.

--S'il vous demande mon nom, dit Alezia en arrachant avec violence une
des grandes pingles d'acier bruni qui retenaient sur sa tte le pli
de son voile, remettez-lui ceci de ma part, et dites-lui que mon blason
porte une pingle avec cette devise: Au coeur qui n'a pas de sang!

En ce moment, ne pouvant rester sous le coup d'un tel mpris, je sortis
brusquement de ma cachette et m'lanai vers Alezia avec assurance.
Non, signora, lui dis-je, ne croyez pas aux plaisanteries de mon amie
Francesca. Tout ceci est une comdie qu'il lui a plu de jouer, vous
prenant pour ce que vous vouliez paratre et ne sachant pas l'importance
de ses mensonges; c'est une comdie que j'ai laiss jouer, vous
reconnaissant  peine, tant vous avez imit avec talent l'accent et les
manires d'une Anglaise.

Alezia ne parut ni surprise ni mue de mon apparition. Elle avait le
calme et la dignit que les femmes _de condition_ possdent entre toutes
les autres lorsqu'elles sont dans leur droit. A voir son impassibilit,
claire peu  peu d'un charmant sourire d'ironie, on et pu croire que
son me n'avait jamais connu la passion, et qu'elle tait incapable de
la connatre.

Vous trouvez que j'ai bien jou mon rle, Monsieur? rpliqua-t-elle;
cela vous prouve que j'avais peut-tre quelque disposition pour cette
profession que vous ennoblissez par vos talents et vos vertus. Je vous
remercie profondment de m'avoir mnag l'occasion de vous donner la
comdie, et je rends grces  madame, qui a bien voulu me donner la
rplique. Mais je suis dj dgote de cet art sublime. Il faut y
porter une exprience qui me coterait trop  acqurir et une force
d'esprit dont vous seul au monde tes capable.

--Non, signora; vous tes dans l'erreur, repris-je avec fermet. Je n'ai
point l'exprience du mal, et je n'ai de force que pour repousser des
soupons dshonorants. Je ne suis ni l'poux ni l'amant de Francesca.
Elle est mon amie, ma soeur d'adoption, la confidente discrte et
dvoue de tous mes sentiments; et pourtant elle ignore qui vous tes,
bien qu'elle vous soit aussi dvoue qu' moi-mme.

--Je dclare, signora, dit Francesca en s'asseyant d'une manire plus
convenable, que je comprends fort peu ce qui se passe ici, et comment
Llio vous a laiss concevoir de pareils soupons, lorsqu'il lui tait
si facile de les dtruire. Ce qu'il vous dit en ce moment est la vrit,
et vous n'imaginez pas, j'espre, que je voulusse me prter  vous
tromper, si j'tais autre chose pour lui qu'une amie bien calme et bien
dsintresse.

Alezia commena  trembler de tous ses membres, comme saisie de fivre;
et elle se rassit ple et recueillie. Elle doutait encore.

Tu as t mchante, ma cousine, dis-je tout bas  la Checchina. Tu
as pris plaisir  faire souffrir un coeur pur pour venger ton sot
amour-propre. Ne devrais-tu pas remercier ta rivale, puisqu'elle a
refus Nasi?

La bonne Checca s'approcha d'elle, lui prit les mains familirement et
s'accroupit sur un coussin  ses pieds. Mon bel ange, lui dit-elle, ne
doutez pas de nous; vous ne connaissez pas la douce et honnte libert
des bohmiens. Dans votre monde on nous calomnie et on nous fait un
crime de nos meilleures actions. Puisque vous avez permis  Llio de
vous aimer, c'est que vous ne partagez pas ces prventions injustes.
Croyez donc bien que,  moins d'tre la plus vile des cratures, je ne
puis m'entendre avec Llio pour vous tromper. Je comprends  peine quel
plaisir ou quel profit j'en pourrais tirer. Ainsi calmez-vous, ma jolie
signora. Pardonnez-moi de vous avoir arrach votre secret par mes folles
plaisanteries. Vous devez avouer que, si la signora marchesina se ft
joue des comdiens, ce n'et pas t dans l'ordre. Mais, au reste, tout
ceci est fort heureux, et vous avez eu l une ide bonne et courageuse.
Vous auriez conserv des soupons et souffert longtemps, tandis que vous
voil rassure, n'est-il pas vrai, _marchesina mia_? Et vous croyez bien
que j'ai un trop grand coeur pour vous trahir en aucune faon? Allons,
mon cher ange, il faut retourner auprs de vos parents, et Llio ira
vous voir aussitt que vous le voudrez. Soyez tranquille, je vous
l'enverrai, moi, et j'empcherai bien qu'il ne vous donne d'autres
sujets de chagrin. Ah! _poverina_, les hommes sont au monde pour dsoler
les femmes, et le meilleur d'entre eux ne vaut pas la dernire
d'entre nous. Vous tes une pauvre enfant qui ne connat pas encore la
souffrance. Cela ne viendra que trop tt si vous livrez votre pauvre
coeur au tourment d'amour, _om_!

Francesca ajouta bien d'autres choses toutes pleines de bont et de
sens. En mme temps qu'Alezia tait un peu blesse de cette familiarit
nave, elle tait touche de tant de bienveillance et vaincue par tant
de franchise. Elle ne rpondait pas encore aux caresses de Checca; mais
de grosses larmes coulaient lentement sur ses joues livides. Enfin son
coeur se brisa, et elle se jeta en sanglotant sur le sein de sa nouvelle
amie.

O Llio! me dit-elle, me pardonnerez-vous l'outrage d'un pareil
soupon? N'accusez que l'tat maladif o je suis, depuis quelques jours,
de corps et d'esprit. C'est Lila qui, croyant me gurir et voulant
m'empcher de faire ce qu'elle appelle un coup de tte, m'a confi cette
nuit que vous viviez ici avec une trs-belle personne qui n'tait pas
votre soeur, ainsi qu'elle l'avait cru d'abord, mais votre femme ou
votre matresse. Vous pensez bien que je n'ai pas pu fermer l'oeil;
j'ai roul dans ma tte les projets les plus tragiques et les plus
extravagants. Enfin, je me suis arrte  l'ide que Lila avait pu se
tromper, et j'ai voulu savoir la vrit par moi-mme. Au point du jour,
tandis que, vaincue par la fatigue, cette pauvre fille dormait dans ma
chambre sur le tapis, je suis sortie sur la pointe du pied; j'ai appel
le plus soumis et le plus stupide des domestiques de ma tante, je lui
ai fait seller le cheval de mon cousin Hector, qui est trs-fougueux, et
qui a failli dix fois me renverser. Mais que m'importait la vie? Je
me disais: Hlas! n'est pas tu qui veut! et j'ai pris la route de
Cafaggiolo, sans savoir ce que j'allais y faire. Chemin faisant, j'ai
trouv le conte que je me suis permis de faire  madame. Oh! qu'elle me
le pardonne! Je voulais savoir si elle vous aimait, Llio; si elle tait
aime de vous, si elle avait des droits sur vous, si vous me trompiez.
Pardonnez-moi tous deux; vous tes si bons! vous me pardonnerez, et vous
m'aimerez aussi, n'est-ce pas, Madame?

--Chre madonetta! je t'aime dj de toute mon me, rpondit la
Checchina en lui passant ses grands bras nus autour du cou et en
l'embrassant  l'touffer.

Je dsirais terminer cette scne et renvoyer Alezia chez sa tante. Je
la suppliai de ne pas s'exposer davantage, et je me levai pour faire
avancer son cheval; mais elle me retint en me disant avec force: A
quoi songez-vous, Llio? Renvoyez chevaux et domestique chez ma tante;
demandez la poste, et partons sur-le-champ. Votre amie sera assez bonne
pour nous accompagner. Nous irons trouver ma mre, et je me jetterai 
ses pieds en lui disant: Je suis compromise, je suis perdue aux yeux du
monde; je me suis enfuie de chez ma tante en plein jour, avec clat. Il
est trop tard pour rparer le tort que je me suis fait volontairement,
et dlibrment. J'aime Llio, et il m'aime; je lui ai donn ma vie. Il
ne me reste sur la terre que lui et vous. Voulez-vous me maudire?

Cette rsolution me jetait dans une affreuse perplexit. Je la combattis
en vain. Alezia s'irrita de mes scrupules, m'accusa de ne pas l'aimer,
et invoqua le jugement de Francesca. Celle-ci voulait monter en voiture
avec Alezia, et la conduire  sa mre sans moi. Moi, je voulais dcider
la signora  retourner chez sa tante,  crire de l  sa mre, et 
attendre sa rponse pour prendre un parti. Je m'engageais  ne plus
avoir aucun scrupule de conscience, si la mre consentait; mais je ne
voulais pas compromettre la fille: c'tait une action odieuse que je
suppliais Alezia de m'pargner. Elle me rpondait que, si elle crivait,
sa mre montrerait sa lettre au prince Grimani, et que celui-ci la
ferait enfermer dans un couvent.

Au milieu de ce dbat, Lila, que Cattina s'efforait en vain d'arrter
dans l'escalier, se prcipita imptueusement au milieu de nous, rouge,
essouffle, prs de s'vanouir. Quelques instants se passrent avant
qu'elle put parler. Enfin elle nous dit, en mots entrecoups, qu'elle
avait devanc  la course le seigneur Hector Grimani, dont le cheval
tait heureusement boiteux, et ne pouvait passer par les prairies
fermes de haies vives; mais qu'il tait derrire elle, qu'il s'tait
inform tout le long du chemin de la route qu'Alezia avait suivie, et
qu'il allait arriver dans un instant. Toute la maison Grimani savait,
grce  lui, la fuite de la signora. En vain la tante avait voulu
faire des recherches avec prudence et imposer silence aux dclamations
extravagantes d'Hector. Il faisait si grand bruit, que tout le pays
serait inform dans la journe de sa position ridicule et de la dmarche
hasarde de la signora, si elle n'y mettait ordre elle-mme en allant 
sa rencontre, en lui fermant la bouche, et en retournant avec lui 
la villa Grimani. Je fus de l'avis de Lila. Alezia pliait son cousin
 toutes ses volonts. Rien n'tait encore dsespr, si elle voulait
sauter sur son cheval et retourner chez sa tante; elle pouvait prendre
un autre chemin que celui par lequel venait Hector, tandis qu'on
enverrait au-devant de lui des gens pour le dpister et l'empcher
d'arriver jusqu' Cafaggiolo. Tout fut inutile. Alezia resta
inbranlable. Qu'il vienne, disait-elle, laissez-le entrer dans
la maison, et nous le jetterons par la fentre s'il ose pntrer
jusqu'ici. La Checchina riait comme une folle de cette ide, et, sur la
description railleuse qu'Alezia faisait de son cousin, elle promettait,
 elle seule, d'en dbarrasser la compagnie. Toutes ces bravades et
cette gaiet insense, dans un moment dcisif, me causaient un chagrin
extrme.

Tout  coup une chaise de poste parut au bout de la longue avenue de
figuiers qui conduisait de la grande route  la villa Nasi. C'est Nasi!
s'cria Checchina.--Si c'tait Bianca! pensai-je.--Oh! s'cria Lila,
voici madame votre tante elle-mme qui vient vous chercher.

--Je rsisterai  ma tante aussi bien qu' mon cousin, rpondit Alezia;
car ils agissent indignement  mon gard. Ils veulent publier ma honte,
m'abreuver de chagrins et d'humiliations, afin de me subjuguer. Llio,
cachez-moi, ou protgez-moi.--Ne craignez rien, lui dis-je; si c'est
ainsi qu'on veut agir envers vous, nul n'entrera ici. Je vais recevoir
madame votre tante au seuil de la maison, et puisqu'il est trop tard
pour vous en faire sortir, je jure que personne n'y pntrera.

Je descendis prcipitamment; je trouvai Cattina qui coutait aux portes.
Je la menaai de la tuer si elle disait un mot; puis, songeant qu'aucune
crainte n'tait assez forte pour l'empcher de cder au pouvoir de
l'argent, je me ravisai, et, retournant sur mes pas, je la pris par le
bras, la poussai dans une sorte d'office qui n'avait qu'une lucarne o
elle ne pouvait atteindre; je fermai la porte sur elle  double tour
malgr sa colre, je mis la clef dans ma poche, et je courus au-devant
de la chaise de poste.

Mais de toutes nos apprhensions, la plus embarrassante se ralisa. Nasi
sortit de la voiture et se jeta  mon cou. Comment l'empcher d'entrer
chez lui, comment lui cacher ce qui se passait? Il tait facile de
l'empcher de violer l'incognito d'Alezia, en lui disant qu'une femme
tait venue pour moi dans sa maison, et que je le priais de ne point
chercher  la voir. Mais la journe ne se passerait pas sans que la
fuite d'Alezia et le dsordre de la maison Grimani vinssent  ses
oreilles. Une semaine suffirait pour l'apprendre  toute la contre.
Je ne savais vraiment que faire. Nasi, ne comprenant rien  mon air
troubl, commenait  s'inquiter et  craindre que la Checchina
n'et fait, par colre ou dsespoir, quelque coup de tte. Il montait
l'escalier avec prcipitation; dj il tenait le bouton de la porte de
l'appartement de Checca, lorsque je l'arrtai par le bras en lui disant
d'un air trs-srieux que je le priais de ne pas entrer.

Qu'est-ce  dire, Llio? me dit-il d'une voix tremblante et en
plissant; Francesca est ici et ne vient point  ma rencontre; vous
me recevez d'un air glac, et vous voulez m'empcher d'entrer chez ma
matresse? C'est pourtant vous qui m'avez crit de revenir prs d'elle,
et vous sembliez vouloir nous rconcilier; que se passe-t-il donc entre
vous?

J'allais rpondre, lorsque la porte s'ouvrit, et Alezia parut, couverte
de son voile. En voyant Nasi, elle tressaillit et s'arrta.

Je comprends maintenant, je comprends, dit Nasi en souriant;
mille pardons, mon cher Llio! dis-moi dans quelle pice je dois me
retirer.--Ici, Monsieur! dit Alezia d'une voix ferme en lui prenant le
bras et en l'entranant dans le boudoir d'o elle venait de sortir et o
se trouvaient toujours Francesca et Lila. Je la suivis. Checchina, en
voyant paratre le comte, prit son air le plus farouche, prcisment
celui qu'elle avait dans le rle d'Arsace, lorsqu'elle faisait la partie
de soprano dans la _Smiramis_ de Bianchi. Lila se mit devant la porte
pour empcher de nouvelles visites, et Alezia, cartant son voile, dit
au comte stupfait:

Monsieur le comte, vous m'avez demande en mariage, il y a quinze
jours. Le peu de temps pendant lequel j'ai eu le plaisir de vous voir
 Naples a suffi pour me donner de vous une plus haute ide que de
tous mes autres prtendants. Ma mre m'a crit pour me conjurer, pour
m'ordonner presque d'agrer vos recherches. Le prince Grimani ajoutait
en post-scriptum que, si dfinitivement j'avais de l'loignement pour
mon cousin Hector, il me permettait de revenir auprs de ma mre, 
condition que je vous accepterais sur-le-champ pour mari. D'aprs ma
rponse on devait ou venir me chercher pour me conduire  Venise et vous
y donner rendez-vous, ou me laisser indfiniment chez ma tante avec mon
cousin. Eh bien! malgr l'aversion que mon cousin m'inspire, malgr
les tracasseries dont ma tante m'abreuve, malgr l'ardent dsir que
j'prouve de revoir ma bonne mre et ma chre Venise; enfin, malgr la
grande estime que j'ai pour vous, monsieur le comte, j'ai refus. Vous
avez d croire que j'accordais la prfrence  mon cousin... Tenez!
dit-elle en s'interrompant et en portant avec calme ses regards vers la
croise, le voil qui entre  cheval jusque dans votre jardin. Arrtez!
monsieur Llio, ajouta-t-elle en me saisissant le bras, comme je
m'lanais pour sortir; vous m'accorderez bien qu'en cet instant il n'y
a ici d'autre volont  couter que la mienne. Placez-vous avec Lila
devant cette porte jusqu' ce que j'aie fini de parler.

Je drangeai Lila, et je tins la porte  sa place. Alezia continua:

J'ai refus, monsieur le comte, parce que je ne pouvais loyalement
accepter vos honorables propositions. J'ai rpondu  l'aimable lettre
que vous aviez jointe  celle de ma mre.

--Oui, signora, dit le comte, vous m'avez rpondu avec une bont dont
j'ai t fort touch, mais avec une franchise qui ne me laissait aucun
espoir; et si je reviens dans le pays que vous habitez, ce n'est point
avec l'intention de vous importuner de nouveau, mais avec celle d'tre
votre serviteur soumis et votre ami dvou, si vous daignez jamais faire
appel  mes respectueux sentiments.

--Je le sais, et je compte sur vous, rpondit Alezia en lui tendant sa
main d'un air noblement affectueux. Le moment est venu, plus vite que
vous ne l'auriez imagin, de mettre ces gnreux sentiments  l'preuve.
Si j'ai refus votre main, c'est que j'aime Llio; si je suis ici, c'est
que je suis rsolue  n'pouser jamais que lui.

Le comte fut si boulevers de cette confidence, qu'il resta quelques
instants sans pouvoir rpondre. A Dieu ne plaise que je blasphme
l'amiti du brave Nasi; mais, en ce moment, je vis bien que chez les
nobles il n'est pas d'amiti personnelle, de dvouement ni d'estime qui
puissent extirper entirement les prjugs. J'avais les yeux attachs
sur lui avec une grande attention, je lus clairement sur son visage
cette pense: J'ai pu, moi comte Nasi, aimer et demander en mariage une
femme qui est amoureuse d'un comdien et qui veut l'pouser!

Mais ce fut l'affaire d'un instant. Le bon Nasi reprit sur-le-champ ses
manires chevaleresques. Quoi que vous ayez rsolu, signora, dit-il,
quoi que vous ayez  m'ordonner en vertu de vos rsolutions, je suis
prt.

--Eh bien! monsieur le comte, reprit Alezia, je suis chez vous, et
voici mon cousin qui vient, sinon me rclamer, du moins constater ici ma
prsence. Froiss par mes refus, il ne manquera pas de me dcrier, parce
qu'il est sans esprit, sans coeur et sans ducation. Ma tante feindra
de blmer l'emportement de son fils, et racontera ce qu'il lui plaira
d'appeler ma honte  toutes les dvotes de sa connaissance qui le
rediront  toute l'Italie. Je ne veux point, par de vaines prcautions,
ni par de lches dngations, essayer d'arrter le scandale. J'ai appel
l'orage sur ma tte, qu'il clate  la face du monde! Je n'en souffrirai
pas si, comme je l'espre, le coeur de ma mre me reste, et si, avec un
poux content de mes sacrifices, je trouve encore un ami assez courageux
pour avouer hautement la protection fraternelle qu'il m'accorde. A
ce titre, voulez-vous empcher qu'il n'y ait des explications
inconvenantes, _impossibles_ entre Llio et mon cousin? Voulez-vous
aller recevoir Hector, et lui dclarer de ma part que je ne sortirai de
cette maison que pour aller trouver ma mre, et appuye sur votre bras?

Le comte regarda Alezia d'un air srieux et triste, qui semblait dire:
Vous tes la seule ici qui compreniez  quel point mon rle, dans le
monde, va paratre trange, coupable et ridicule, mit gracieusement un
genou en terre, et baisa la main d'Alezia qu'il tenait toujours dans la
sienne, en lui disant: Madame, je suis votre chevalier  la vie et  la
mort. Puis il vint  moi et m'embrassa cordialement sans me rien dire.
Il oublia de parler  la Checchina, qui du reste, appuye sur le rebord
de la fentre, les bras croiss sur sa poitrine, contemplait cette scne
avec une attention philosophique.

Nasi se prparait  sortir. Moi, je ne pouvais souffrir l'ide qu'il
allait s'tablir,  ses risques et prils, le champion de la femme que
j'tais cens compromettre. Je voulais du moins le suivre et prendre sur
moi la moiti de la responsabilit. Il me donna, pour m'en empcher,
des raisons excellentes tires du code du grand monde. Je n'y comprenais
rien, et me sentais domin en cet instant par la colre que me causaient
l'insolence d'Hector et ses indignes intentions. Alezia essaya de me
calmer en me disant: Vous n'avez encore de droits que ceux qu'il me
plaira de vous accorder. J'obtins du moins d'accompagner Nasi, et de
faire acte de prsence devant Hector Grimani,  la condition de ne pas
dire un mot sans la permission de Nasi.

Nous trouvmes le cousin qui descendait de cheval, tout haletant et
couvert de sueur. Il donna un grand coup de fouet, en jurant d'une
manire ignoble, au pauvre animal, parce que, s'tant dferr et bless
en chemin, il n'tait pas venu assez vite au gr de son impatience. Il
me sembla voir dans ce dbut et dans toute la contenance d'Hector
qu'il ne savait comment se tirer de la position o il s'tait jet 
l'tourdie. Il fallait se montrer hroque  force d'amour et de folle
jalousie, ou absurde  force de lche insolence. Ce qui mettait le
comble  son embarras, c'est qu'il avait recrut en chemin deux
jeunes gens de ses amis qui se rendaient  la chasse et avaient voulu
l'accompagner dans son expdition, moins sans doute pour l'assister que
pour se divertir  ses dpens.

Nous nous avanmes jusqu' lui sans le saluer, et Nasi le regarda de
prs au milieu du visage, d'un air glac, sans lui dire un mot. Il
parut ne pas me voir ou ne pas me reconnatre. Ah! c'est vous, Nasi?
s'cria-t-il incertain s'il le saluerait ou s'il lui tendrait la main;
car il voyait bien que Nasi n'tait pas dispos  lui rendre aucune
espce de rvrence.

--Vous n'avez pas sujet de vous tonner, je pense, de me trouver chez
moi, rpondit Nasi.

--Pardonnez-moi, pardonnez-moi, reprit Hector en feignant d'tre
accroch par son peron  un magnifique rosier qui se trouvait l, et
qu'il crasait de tout son poids. Je ne m'attendais pas du tout  vous
retrouver ici; je vous croyais  Naples.

--Que vous l'ayez cru ou non, peu importe. Vous voici, et me voici. De
quoi s'agit-il?

--Pardieu, mon cher, il s'agit de m'aider  retrouver ma cousine Alezia
Aldini, qui se permet de courir seule  cheval sans la permission de ma
mre, et qui, m'a-t-on dit, est par ici.

--Qu'entendez-vous par ce mot: _par ici_? Si vous pensez que la personne
dont vous parlez soit dans les environs, suivez la rue, cherchez.

--Mais que diable, mon cher, elle est ici! dit Hector forc par le ton
de Nasi et par la prsence de ses tmoins de se prononcer un peu plus
nettement. Elle est dans votre maison ou dans votre jardin; car l'on l'a
vue entrer dans votre avenue, et, sang de Dieu! voil son cheval l-bas!
c'est--dire mon cheval; car il lui a plu de le prendre pour courir les
champs, et de me laisser sa haquene. Et il essayait par un gros rire
forc d'gayer un entretien que Nasi ne semblait pas dispos  traiter
si gaiement.

Monsieur, rpondit-il, je n'ai pas l'honneur de vous connatre assez
pour que vous m'appeliez _mon cher_; je vous prie donc de me traiter
comme je vous traite. Ensuite, je vous ferai observer que ma maison
n'est point une auberge, ni mon jardin une promenade publique, pour que
les passants se permettent de l'explorer.

--Ma foi, Monsieur, si vous n'tes pas content, dit Hector, j'en suis
fch. Je croyais vous connatre assez pour me permettre d'entrer
chez vous, et je ne savais pas que votre maison de campagne ft un
chteau-fort.

--Telle qu'elle est, monsieur, palais, ou chaumire, j'en suis le
matre, et je vous prie de vous tenir pour averti que personne n'y entre
sans ma permission.

--Par Bacchus! monsieur le comte, vous avez bien peur que je vous
demande la permission d'entrer chez vous; car vous me la refusez
d'avance avec une aigreur qui me donne beaucoup  penser. Si, comme je
le crois, Alezia Aldini est dans cette maison, je commence  esprer
pour elle qu'elle y est venue pour vous; donnez-m'en l'assurance, et je
me retire satisfait.

--Je ne reconnais  personne, Monsieur, rpondit Nasi, le droit de
m'adresser aucune espce de questions; et  vous, moins qu' tout autre,
celui de m'interroger sur le compte d'une femme que votre conduite
outrage en cet instant.

--Eh! mordieu, je suis son cousin! Elle est confie  ma mre; que
voulez-vous que ma mre rponde  mon oncle, le prince Grimani,
lorsqu'il lui demandera sa belle-fille? Et comment voulez-vous que ma
mre, qui est ge et infirme, coure aprs une jeune cervele qui monte
 cheval comme un dragon?

--Je suis certain, Monsieur, dit Nasi, que madame votre mre ne vous a
pas charg de chercher sa nice d'une manire aussi bruyante, et de la
demander  tout venant d'une manire aussi dplace; car, dans ce cas,
sa sollicitude serait un outrage plus qu'une protection, et mettre
l'objet d'une telle protection  l'abri de votre zle serait un devoir
pour moi.

--Allons, dit Hector, je vois que vous ne voulez pas nous rendre notre
fugitive. Vous tes un chevalier des anciens temps, monsieur le
comte! Souvenez-vous que dsormais ma mre est dcharge de toute
responsabilit envers la mre de mademoiselle Aldini. Vous arrangerez
cette affaire dsagrable comme vous l'entendrez pour votre propre
compte. Quant  moi, je m'en lave les mains, j'ai fait ce que je devais
et ce que je pouvais. Je vous prierai seulement de dire  Alezia Aldini
qu'elle est bien libre d'pouser qui bon lui semblera, et que pour ma
part je n'y mettrai pas d'obstacle. Je vous cde mes droits, mon cher
comte; puissiez-vous n'avoir jamais  chercher votre femme dans la
maison d'autrui, car vous voyez par mon exemple combien on y fait sotte
figure.

--Beaucoup de gens pensent, monsieur le comte, rpondit Nasi, qu'il y
a toujours moyen d'ennoblir la position la plus fcheuse et de faire
respecter la plus ridicule. Il n'y a de sottes figures que l o il y a
de sottes dmarches.

A cette rponse svre, un murmure significatif des deux amis fit sentir
 Hector qu'il ne pouvait plus reculer.

Monsieur le comte, dit-il  Nasi, vous parlez de sottes dmarches.
Qu'appelez-vous sottes dmarches, je vous prie?

--Vous donnerez  mes paroles l'explication que vous voudrez, Monsieur.

--Vous m'insultez, Monsieur!

--C'est vous qui en tes juge, monsieur. Pour moi, cela ne me regarde
pas.

--Vous me rendrez raison, je prsume?

--Fort bien, Monsieur.

--Votre heure?

--Celle que vous voudrez.

--Demain matin  huit heures, dans la pairie de Maso, si vous le voulez
bien, Monsieur. Mes tmoins seront ces messieurs.

--Trs-bien, Monsieur; mon ami que voici sera le mien.

Hector me regarda avec un sourire de ddain, et, emmenant  l'cart Nasi
avec ses deux compagnons, il lui dit:

Ah , mon cher comte, permettez-moi de vous dire que c'est pousser
la plaisanterie trop loin. Maintenant qu'il s'agit de se battre, il
faudrait, ce me semble, un peu de srieux. Mes tmoins sont gens de
qualit: monsieur est le marquis de Mazzorbo, et voici monsieur de
Monteverbasco. Je ne pense pas que vous puissiez leur associer comme
tmoin ce monsieur  qui j'ai fait donner vingt francs l'autre jour pour
avoir accord un piano chez ma mre. Vraiment, je n'y conois rien.
Hier on dcouvre que ce monsieur a une intrigue avec ma cousine, et
aujourd'hui vous nous dites que c'est votre ami intime. Veuillez nous
dire au moins son nom.

--Vous vous trompez positivement, monsieur le comte. Ce _monsieur_,
comme vous dites, n'accorde point de pianos, et n'a jamais mis le pied
chez votre cousine. C'est le signor Llio, l'un de nos plus grands
artistes, et l'un des hommes les plus braves et les plus loyaux que je
connaisse.

J'avais entendu confusment le commencement de cette conversation, et,
voyant qu'il s'agissait de moi, je m'tais rapproch assez rapidement.
Quand j'entendis le comte Hector parler tout haut d'une _intrigue_ 
propos d'Alezia, la mauvaise humeur o m'avait mis ce combat engag sans
moi se changea en colre, et je rsolus de faire payer  quelqu'un de
nos adversaires la fausset de ma position. Je ne pouvais m'en prendre
au comte Hector, dj provoqu par Nasi; ce fut sur M. de Monteverbasco
que tomba l'orage. Le digne gentilltre, en apprenant mon nom, s'tait
content de dire d'un air tonn:

Tiens!

Je m'approchai de lui, et le regardant en face d'un air menaant:

Que voulez-vous dire, Monsieur?

--Moi, Monsieur, je n'ai rien dit.

--Pardonnez-moi, Monsieur, vous avez dit: _C'est encore pire_.

--Non, Monsieur, je ne l'ai pas dit.

--Si, Monsieur, vous l'avez dit.

--Si vous y tenez absolument, Monsieur, mettons que je l'ai dit.

--Ah! vous en convenez enfin. Eh bien! Monsieur, si vous ne me trouvez
pas bon pour tmoin, je saurai bien vous forcer  me trouver bon pour
adversaire.

--Est-ce une provocation, Monsieur?

--Monsieur, ce sera tout ce qu'il vous plaira. Mais je vous avertis que
votre nom ne me revient pas, et que votre figure me dplat.

--C'est bien, monsieur; nous prendrons donc, si cela vous convient, le
rendez-vous de ces messieurs.

--Parfaitement. Messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer.

Aprs quoi nous rentrmes, Nasi et moi, dans la maison, non sans avoir
recommand le silence aux domestiques.

La conduite d'Hector Grimani en cette occurrence me fit connatre un
type d'homme du monde que je n'avais pas encore observ. Si j'avais
song  porter un jugement sur Hector, les premires fois que je l'avais
vu  la villa Grimani, alors qu'il se renfermait dans sa cravate et dans
sa nullit pour paratre supportable  sa cousine, j'aurais prononc que
c'tait un homme faible, inoffensif, froid et bon. Cet homme si
grle pouvait-il nourrir un sentiment d'hostilit? Ces manires
si mthodiquement lgantes pouvaient-elles cacher un instinct de
domination brutale et de lche ressentiment? Je ne l'aurais point cru;
je ne ne m'attendais pas  le voir demander raison  Nasi de sa dure
rception; car je le croyais plus poli et moins brave, et je fus tonn
qu'ayant t assez sot pour s'attirer de telles leons, il ft assez
rsolu pour s'en venger. Le fait est qu'Hector n'tait pas un de ces
hommes sans consquence qui ne font jamais ni mal ni bien. Il tait
maussade, prsomptueux; mais, sentant malgr lui sa mdiocrit
intellectuelle, il se laissait toujours dominer dans les discussions;
puis, bientt pouss par la haine et la vengeance, il demandait  se
battre. Il se battait souvent et toujours mal  propos, de sorte que sa
bravoure tardive et entte lui faisait plus de tort que de bien.

Avant de laisser Nasi retourner auprs d'Alezia, je le pris  l'cart
et lui dis que tout ce qui venait de se passer tait arriv bien malgr
moi, que mon intention n'avait jamais t de sduire, d'enlever, ni
d'pouser mademoiselle Aldini, et que ma ferme rsolution tait de
m'loigner d'elle sur-le-champ et pour toujours,  moins que je ne fusse
forc par l'honneur  l'pouser en rparation du tort qu'elle venait de
se faire  cause de moi. Je voulais que Nasi en ft juge. Mais avant de
vous raconter toute cette histoire, lui dis-je, il faut songer au plus
press, et nous arranger de manire  compromettre le moins possible
notre jeune htesse. Je dois vous confier un fait qu'elle ignore, c'est
que sa mre sera ici demain soir. Je vais tablir un homme de planton
au prochain relais, afin qu'au lieu d'aller chercher sa fille  la villa
Grimani, elle vienne ici directement la prendre. Ds que j'aurai
remis la signora Alezia entre les mains de sa mre, j'espre que tout
s'arrangera; mais, jusque-l, quelle explication vais-je lui donner de
l'extrme rserve dans laquelle je veux me renfermer envers elle?

--Le mieux, dit Nasi, serait de la dcider  sortir d'ici, et 
retourner chez sa tante, ou du moins  se retirer dans un couvent
pendant vingt-quatre heures. Je vais essayer de lui faire comprendre que
sa position ici n'est pas tenable.

Il alla trouver Alezia. Mais toutes ses bonnes raisons furent inutiles.
Checca, fidle  ses habitudes de jactance, avait dit  Alezia qu'elle
tait la matresse de Nasi, que le comte s'tait dtach d'elle aprs
une querelle, et qu'alors il avait pu demander Alezia en mariage; mais
que, guri par son refus, et ramen par un invincible amour aux pieds
de sa matresse, il tait prt  l'pouser. Alezia se croyait donc
trs-convenablement chez Nasi, elle tait charme de le voir prendre,
comme elle, le parti de se livrer au penchant de son coeur et de rompre
avec l'opinion. Elle se promettait de trouver dans ce couple heureux une
socit pour toute sa vie et une amiti  toute preuve. En quittant
la maison de Nasi, elle craignait mes scrupules, et les efforts de sa
famille pour la rconcilier avec le monde. Elle voulait donc obstinment
se perdre, et elle finit par dclarer  Nasi qu'elle ne sortirait de
chez lui que contrainte par la force.

En ce cas, signora, lui dit le comte, vous me permettrez d'agir de
mon ct comme l'honneur me l'ordonne. Je suis votre frre, vous l'avez
voulu. J'ai accept ce rle avec reconnaissance et soumission, et
j'ai dj fait acte de protection fraternelle en loignant de vous les
insolentes rclamations du comte Hector. Je continuerai d'agir d'aprs
les conseils de mon respect et de mon dvouement; mais si les droits
d'un frre ne s'tendent pas jusqu' commander  sa soeur, du moins
ils l'autorisent  carter d'elle tout ce qui pourrait nuire  sa
rputation. Vous permettrez donc que j'empche Llio de rentrer dans
cette maison tant que votre mre n'y sera pas, et je viens de lui
envoyer un exprs, afin que demain soir vous puissiez l'embrasser.

--Demain soir? s'cria Alezia, c'est trop tt. Non, je ne le veux pas.
Quelque bonheur que j'aie  revoir ma mre bien-aime, je veux avoir le
temps d'tre compromise aux yeux du monde, et perdue sans retour pour
lui. Je veux partir avec Llio, et courir au-devant de ma mre. Quand
on saura que j'ai voyag avec Llio, personne ne m'excusera, personne ne
pourra me pardonner, except ma mre.

--Llio n'obira pas  votre volont, ma chre soeur, rpondit Nasi; il
n'obira qu' la mienne; car son me n'est que dlicatesse et loyaut,
et il m'a pris pour arbitre suprme.

--Eh bien! dit Alezia en riant, allez lui ordonner de ma part de venir
ici.

--Je vais le trouver, rpondit Nasi; car je vois que vous n'tes
dispose  couter aucune parole sage. Et je vais avec lui faire
prparer deux chambres pour lui et pour moi dans l'auberge du village
que vous voyez d'ici au bout de l'avenue. Si vous tiez encore expose
 quelque offense de la part de M. Hector Grimani, vous n'auriez qu'
faire signe de votre fentre et  faire sonner la cloche du jardin, nous
serions sous les armes  l'instant mme. Mais soyez tranquille, il ne
reviendra pas. Vous allez donc vous emparer de l'appartement de Llio,
qui est plus convenable pour vous que celui-ci. Votre femme de chambre
restera ici pour vous servir et pour m'apporter vos ordres, s'il vous
plat de m'en donner.

Nasi tant venu me rejoindre et m'ayant rapport cet entretien, je lui
ouvris mon coeur et lui confiai  peu prs tout ce que j'prouvais,
sans toutefois lui parler de Bianca. Je lui expliquai comment je m'tais
tourdiment engag dans une aventure dont l'hrone m'avait d'abord
sembl coquette jusqu' l'effronterie, et comment, en dcouvrant de jour
en jour la puret de son me et l'lvation de son caractre, je m'tais
trouv amen malgr moi  jouer le rle d'un homme prt  tout accepter
et  tout entreprendre. Vous n'aimez donc pas la signora Aldini? dit
le comte avec un tonnement o je crus voir percer un peu de mpris pour
moi. Je n'en fus pas bless; car je savais ne pas mriter ce mpris, et
il me rendit son estime quand il sut quelles luttes j'avais soutenues
pour rester vertueux, quoique dvor d'amour et de dsirs. Mais quand
il fallut expliquer au comte comment il se faisait que je fusse si
positivement dcid  ne pas pouser Alezia, quelque indulgence qu'elle
trouvt dans le coeur de sa mre, je fus embarrass. Je lui fis alors
une question: je lui demandai si Alezia serait tellement compromise par
l'action qu'elle venait de faire, qu'il ft de mon devoir de l'pouser
pour rhabiliter son honneur. Le comte sourit, et, me prenant la main
avec affection: Mon bon Llio, me dit-il, vous ne savez pas encore 
quel point le monde o Alezia est ne renferme de sottise, et combien sa
svrit cache de corruption. Sachez, afin d'en rire et de mpriser de
semblables ides autant que je les mprise, sachez qu'Alezia sduite par
vous dans la maison de sa tante, aprs avoir t votre matresse pendant
un an, pourvu que la chose se ft passe sans bruit et sans scandale,
pourrait encore faire ce qu'on appelle un bon mariage, et qu'aucune
grande maison ne lui serait ferme. Elle entendrait chuchoter autour
d'elle, et quelques femmes austres dfendraient  leurs filles,
nouvellement maries, de se lier avec elle; mais elle n'en serait que
plus  la mode et entoure de plus d'hommages par les hommes. Mais si
vous pousiez Alezia, ft-il prouv qu'elle est reste pure comme un
ange jusqu'au jour de son mariage, on ne lui pardonnerait jamais d'tre
la femme d'un comdien. Vous tes un de ces hommes sur lesquels aucune
calomnie n'a de prise. Beaucoup de gens senss penseraient peut-tre
qu'Alezia a fait un noble choix et une bonne action en vous pousant;
bien peu l'oseraient dire tout haut, et je suppose qu'elle devnt veuve,
les portes fermes sur elle ne se rouvriraient jamais; car elle ne
trouverait jamais un homme du monde qui voult l'pouser aprs vous; sa
famille la considrerait comme morte, et il ne serait mme plus permis
 sa mre de prononcer son nom. Voil le sort qui attend Alezia si vous
l'pousez. Rflchissez, et si vous n'tes pas sr de l'aimer toujours,
craignez un mariage malheureux; car il ne vous sera plus possible de la
rendre  sa famille et  ses amis quand elle aura port votre nom. Si,
au contraire, vous vous sentez la force de l'aimer toujours, pousez-la;
car son dvouement pour vous est sublime, et nul homme au monde n'en est
plus digne que vous.

Je restai rveur, et le comte craignit de m'avoir bless par sa
franchise, malgr les rflexions obligeantes par lesquelles il avait
essay d'en adoucir l'amertume. Je le rassurai.

Ce n'est point  cela que je songe, lui dis-je; je songe  la signora
Bianca, je veux dire  la princesse Grimani, et aux chagrins dont sa vie
serait abreuve si j'pousais sa fille.

--Ils seraient grands en effet, rpliqua le comte; et si vous
connaissiez cette aimable et charmante femme, vous y regarderiez  deux
fois avant de l'exposer  la colre de ces insolents et implacables
Grimani.

--Je ne l'y exposerai point, rpondis-je avec force et comme me parlant
 moi-mme.

--Cette rsolution ne part peut-tre point d'un coeur fortement pris,
dit le comte; mais, ce qui vaut mieux, elle part d'un coeur gnreux et
noble. Quoi que vous fassiez, je reste votre ami, et je soutiens votre
dtermination envers et contre tous.

Je l'embrassai, et nous passmes le reste de la journe en tte--tte,
 l'auberge voisine. Il me fit raconter encore toute mon aventure; et
l'intrt avec lequel il m'interrogeait sur les plus petits dtails,
l'air d'anxit secrte dont il coutait le rcit des circonstances
prilleuses o ma vertu s'tait trouve  l'preuve, me firent bien voir
que ce noble coeur tait fortement pris d'Alezia Aldini. En mme temps
qu'il souffrait d'entendre ces rcits, il tait vident pour moi que
chaque preuve de courage et de dvouement que m'avait donne Alezia
enflammait son enthousiasme, et malgr lui ranimait son amour. A chaque
instant, il m'interrompait pour me dire: C'est beau, cela, Llio! c'est
beau! c'est grand! A votre place je n'aurais pas tant de courage! Je
ferais mille folies pour cette femme. Cependant, quand je lui donnais
mes raisons (et je les lui donnais toutes, sans toutefois lui parler de
l'amour que j'avais eu autrefois pour Bianca), il approuvait ma sagesse
et ma fermet; et lorsque malgr moi je redevenais triste, il me disait:
Courage! allons, courage! Encore dix-huit ou vingt heures, et Alezia
sera sauve. Je crois que nous traiterons demain les Grimani de manire
 leur ter l'envie d'bruiter l'affaire. La princesse emmnera sa
fille, et un jour Alezia vous bnira d'avoir t plus sage qu'elle;
car l'amour ne vit qu'un jour, et les prjugs ont des racines
indestructibles.

Nous passmes quelques heures de la nuit  mettre ordre  nos affaires;
 tout vnement, Nasi lgua sa villa  la Checchina. La conduite
de cette bonne fille envers Alezia avait rempli d'estime et de
reconnaissance l'me gnreuse du comte.

Quand nous emes fini, nous prmes quelques heures de sommeil, et, au
point du jour, je m'veillai. Quelqu'un entrait dans ma chambre: c'tait
Checca.

Tu te trompes, lui dis-je; la chambre de Nasi est ici proche.

--Ce n'est pas lui, mais toi que je cherche, dit-elle. coute: il ne
faut pas que tu pouses cette marchesina.

--Pourquoi, ma chre Francesca?

--Je vais te le dire: les obstacles et les dangers exaltent son amour
pour toi; mais elle n'est ni si forte d'esprit ni si libre de prjugs
qu'elle le prtend. Elle est bonne, aimable, charmante; crois-moi, je
l'aime de tout mon coeur; mais elle m'a dit sans s'en apercevoir, en
causant avec moi, plus de cent choses qui me prouvent qu'elle croit
faire pour toi un sacrifice immense, et qu'elle le regrettera un jour si
tu n'en sens pas le prix aussi bien qu'elle. Et, dis-moi, pouvons-nous
apprcier ces sacrifices, nous autres qui sommes pleins de justes
prventions contre le monde, et qui le mprisons autant qu'il nous
mprise? Non, non; un jour viendrait, Llio, je te le prdis, o, mme
sans regretter le monde, elle t'accuserait d'ingratitude au premier
grief qu'elle aurait contre toi, et c'est un triste rle pour un homme
que d'tre l'oblig insolvable de sa femme.

En trois mots je fis savoir  la Checca quelles taient mes intentions 
l'gard d'Alezia. Quand elle vit que j'abondais dans son sens: Mon bon
Llio, dit-elle, il m'est venu une ide. Il n'est pas question ici
de penser  soi seul, ou du moins il faut penser  soi noblement, et
assurer l'orgueil de la conscience pour l'avenir. Nasi aime Alezia. Elle
n'a point t ta matresse; il peut l'pouser: il faut qu'il l'pouse.
Je ne savais trop si Checca, mue par un sentiment d'inquitude jalouse,
ne me parlait pas ainsi pour me faire parler  mon tour; mais elle
ajouta, sans me donner le temps de rpondre:

Sois sr de ce que je te dis, Llio; Nasi est fou d'elle. Il est triste
 mourir. Il la regarde avec des yeux qui semblent dire _Que ne suis-je
Llio!_ et, quand il me tmoigne de l'affection, je vois bien que c'est
par reconnaissance de ce que je fais pour elle.

--En vrit, le crois-tu, ma bonne Checca? lui dis-je, frapp de
sa pntration et du grand sens qu'elle dployait dans les grandes
occasions, elle si absurde dans les petites.

--Je te dis que j'en suis sre. Il faut donc qu'ils se marient.
Laissons-les ensemble. Partons sur-le-champ.

--Partons la nuit prochaine, je le veux bien, rpondis-je; jusque-l
c'est impossible. Je t'en dirai la raison dans quelques heures. Retourne
auprs d'Alezia avant qu'elle s'veille.

--Oh! elle ne dort pas, rpondit Checca; elle n'a fait que se promener
en long et en large toute la nuit avec agitation. Sa soubrette Lila, qui
a voulu coucher dans sa chambre, cause avec elle de temps en temps, et
l'irrite beaucoup par ses remontrances; car elle n'approuve pas l'amour
de sa matresse pour toi, je t'en avertis. Mais, quand elle se met 
soupirer et  dire: _Povera signora Bianca! povera principessa madre!_
la belle Alezia fond en larmes et se jette sur son lit en sanglotant.
Alors la soubrette la supplie de ne pas faire mourir sa mre de chagrin.
J'entends tout cela de ma chambre. Adieu, j'y retourne. Si tu es bien
dcid  repousser ce mariage, songe  mon projet, et prpare-toi 
servir l'amour de notre pauvre comte.

A huit heures du matin, nous nous rendmes sur le terrain. Le comte
Hector tirait l'pe comme Saint-Georges; et bien lui prenait de s'tre
beaucoup exerc  ce dtestable argument, car c'tait le seul qu'il et
 son service. Nasi fut bless peu gravement; par bonheur, Hector se
conduisit assez bien; sans faire d'excuses pour sa conduite  l'gard
de Nasi, il convint qu'il avait mal parl de sa cousine dans un premier
mouvement de colre, et il pria Nasi de lui en demander pardon de sa
part. Il termina en demandant  ses deux amis leur parole d'honneur de
garder le secret sur toute cette aventure, et ils la donnrent. Comme
nous tions tmoins l'un de l'autre, Nasi ne voulut point quitter le
terrain avant que je me fusse battu. Son domestique pansa sa blessure
sur le lieu mme, et le combat commena entre M. de Monteverbasco et
moi. Je le blessai assez grivement, mais non  mort, et, son mdecin
l'ayant transport dans sa voiture, nous rentrmes, Nasi et moi,  la
villa. Comme il ne voulait point faire savoir  l'auberge qu'il
tait bless, il se fit transporter dans le kiosque de son jardin. La
Checchina, prvenue en secret de ce qui venait de se passer, vint nous
joindre, et l'entoura des soins que son tat rclamait. Quand il fut de
force  se montrer, il pria la Checchina de dire  Alezia qu'il avait
fait une chute de cheval, et il se prsenta pour lui souhaiter le
bonjour. Mais la vieille Cattina, qu'on avait dlivre, et qui, malgr
la leon, ne pouvait s'empcher de s'enqurir de tout, afin de le redire
 tous, savait dj que nous nous tions battus, et dj elle avait t
le dire  Alezia, qui courut se jeter dans les bras du comte ds qu'il
entra au salon. Quand elle l'eut remerci avec effusion, elle lui
demanda o j'tais. Ce fut en vain que le comte rpondit que j'tais
aux arrts par son ordre dans le kiosque: elle s'obstina  croire que
j'tais dangereusement bless, et qu'on voulait le lui cacher. Elle
menaait de descendre au jardin pour s'en assurer par elle-mme. Le
comte tenait beaucoup  ce qu'elle ne fit pas d'imprudence devant les
domestiques. Il aima mieux venir me chercher et m'amener devant elle.
Alors Alezia, sans s'inquiter de la prsence de Nasi et de Checchina,
me fit de grands reproches sur ce qu'elle appelait mes scrupules
exagrs. Vous ne m'aimez gure, me disait-elle, puisque, quand je veux
absolument me compromettre pour vous, vous ne voulez pas m'aider. Elle
me dit les choses les plus folles et les plus tendres, sans manquer 
l'instinct d'exquise pudeur que possdent les jeunes filles quand elles
ont de l'esprit. Checchina, qui coutait ce dialogue au point de vue de
l'art, tait merveille, comme elle me dit par la suite, _della parte
della marchesina_. Quant  Nasi, je rencontrai dix fois son regard
mlancolique attach sur Alezia et sur moi avec une motion indicible.

Alezia devenait embarrassante par sa vhmence. Elle me trouvait froid,
contraint; elle prtendait que mon regard manquait de joie, c'est--dire
de franchise. Elle s'alarmait de mes dispositions, elle s'indignait
de mon peu de courage. Elle avait la fivre, elle tait belle comme la
sibylle du Dominiquin. J'tais fort malheureux en cet instant, car
mon amour se rveillait, et je sentais tout le prix du sacrifice qu'il
fallait faire.

Une voiture entra dans le jardin, et nous ne l'entendmes pas, tant
l'entretien tait anim. Tout  coup la porte s'ouvrit, et la princesse
Grimani parut.

Alezia poussa un cri perant et s'lana dans les bras de sa mre, qui
la tint longtemps embrasse sans dire une seule parole; puis elle tomba
suffoque sur une chaise. Sa fille et Lila,  ses pieds, la couvraient
de caresses. Je ne sais ce que lui dit Nasi, je ne sais ce qu'elle lui
rpondit en lui serrant les mains. J'tais clou  ma place; je revoyais
Bianca aprs dix ans d'absence. Combien elle tait change! mais qu'elle
me paraissait touchante, malgr la perte de sa beaut premire! Que ses
grands yeux bleus, enfoncs dans leurs orbites creuss par les larmes,
me parurent plus tendres encore et plus doux que je ne me les rappelais.
Combien sa pleur m'mut, et comme sa taille, amincie et un peu brise,
me parut mieux convenir  cette me aimante et fatigue! Elle ne me
reconnaissait pas; et, lorsque Nasi me nomma, elle parut surprise; car
ce nom de Llio ne lui apprenait rien. Enfin je me dcidai  lui parler;
mais  peine eut-elle entendu le premier mot, que, me reconnaissant au
son de ma voix, elle se leva et me tendit les bras en s'criant:

O mon cher Nello!

--Nello! s'cria Alezia en se relevant avec prcipitation; Nello le
gondolier?

--Ne le savais-tu pas, lui dit sa mre, et ne le reconnais-tu qu'en cet
instant?

--Ah! je comprends, dit Alezia d'une voix touffe, je comprends
pourquoi il ne peut pas m'aimer? Et elle tomba vanouie de toute sa
hauteur sur le parquet.

Je passai le reste du jour dans le salon avec Nasi et Checca. Alezia
tait au lit, en proie  des attaques de nerfs et  un violent dlire.
Sa mre tait enferme seule avec elle. Nous soupmes fort tristement
tous les trois. Enfin, vers dix heures, Bianca vint nous dire que sa
fille tait calme et que bientt elle reviendrait causer avec moi. Vers
minuit elle revint, et nous passmes deux heures ensemble, tandis
que Nasi et Checchina taient alls tenir compagnie  Alezia, qui se
trouvait beaucoup mieux et avait demand  les voir. Bianca fut bonne
comme un ange avec moi. En toute autre circonstance, peut-tre son titre
de princesse et sa nouvelle position l'eussent gne; mais la tendresse
maternelle touffait en elle tout autre sentiment. Elle ne songeait qu'
me tmoigner sa reconnaissance: elle l'exprima dans les termes les plus
flatteurs et de la manire la plus affectueuse. Elle ne sembla pas un
seul instant avoir conu l'ide que je pusse hsiter  lui rendre sa
fille et  repousser la pense de l'pouser. Je lui en sus gr. Ce fut
la seule manire dont elle m'exprima que le pass tait vivant dans sa
mmoire. J'eus la dlicatesse de n'y faire aucune allusion; cependant
j'eusse t heureux qu'elle ne craignt pas de m'en parler avec abandon:
c'et t une marque d'estime plus grande que toutes les autres.

Sans doute Alezia lui avait tout racont; sans doute elle lui avait fait
une confession gnrale de toutes les penses de sa vie, depuis la nuit
o elle avait surpris ses amours avec le gondolier jusqu' celle o elle
avait confi ce secret au comdien Llio. Sans doute les souffrances
mutuelles d'un tel panchement avaient t purifies par le feu de
l'amour maternel et filial. Bianca me dit que sa fille tait calme,
rsigne, qu'elle dsirait me voir _un jour_ et me tmoigner son amiti
inaltrable, sa haute estime, sa vive reconnaissance... En un mot, le
sacrifice tait consomm.

Je ne quittai pas la princesse sans lui tmoigner le dsir que j'avais
de voir un jour Alezia agrer l'amour de Nasi, et je l'engageai 
cultiver les dispositions de ce brave et excellent jeune homme.

Je retournai  mon auberge  quatre heures du matin. J'y trouvai Nasi,
qui, selon mes instructions, avait tout fait prparer pour mon dpart.
Lorsqu'il me vit arriver avec Francesca, il crut qu'elle venait
me reconduire et me dire adieu. Quelle fut sa surprise lorsqu'elle
l'embrassa en lui disant d'un ton vraiment imprial:

Nasi, soyez libre! faites-vous aimer d'Alezia; je vous rends vos
promesses et vous conserve mon amiti.

--Llio, s'cria-t-il, m'enlevez-vous donc aussi celle-l?

--Croyez-vous  mon honneur? lui dis-je. Ne vous en ai-je pas donn
assez de preuves depuis hier? Et doutez-vous de la grandeur d'me de
Francesca?

Il se jeta dans nos bras en pleurant. Nous montmes en voiture au
lever du soleil. Au moment o nous passmes devant la villa Nasi, une
persienne s'ouvrit avec prcaution, et une femme se pencha pour nous
voir. Elle avait une main sur son coeur, l'autre tendue vers moi en
signe d'adieu, et elle levait les yeux au ciel en signe de remerciement:
c'tait Bianca.

Trois mois aprs, Checca et moi nous arrivmes  Venise par une belle
soire d'automne. Nous avions un engagement  la Fenice, et nous allmes
nous loger sur le grand canal, dans le meilleur htel de la ville. Nous
passmes les premires heures de notre arrive  dballer nos malles
et  mettre en ordre toute notre garde-robe de thtre. Nous ne dnmes
qu'ensuite. Il tait dj assez tard. Au dessert on m'apporta plusieurs
paquets de lettres, parmi lesquels un seul fixa mon attention. Aprs
l'avoir parcouru, j'allai ouvrir la fentre du balcon, j'y fis monter
avec moi Checca, et lui dis de regarder vis--vis. Parmi les nombreux
palais qui projetaient leurs ombres sur les eaux du canal, il y en avait
un, plac en face mme de notre appartement, qui se distinguait par sa
grandeur et son antiquit. Il venait d'tre magnifiquement restaur.
Tout avait un air de fte. A travers les fentres on apercevait,  la
lueur de mille bougies, de riches bouquets de fleurs et de somptueux
rideaux, et l'on entendait les sons harmonieux d'un puissant orchestre.
Des gondoles illumines, glissant silencieusement sur le grand canal,
venaient dposer  la porte du palais des femmes pares de fleurs ou de
pierreries tincelantes avec leurs cavaliers en habit de crmonie.

Sais-tu, dis-je  Checca, quel est ce palais qui est devant nous et
pourquoi se donne cette fte?

--Non, et je ne m'en inquite gure.

--C'est le palais Aldini, o l'on clbre le mariage d'Alezia Aldini
avec le comte Nasi.

--Bah! me dit-elle avec un air demi-tonn, demi-indiffrent.

Je lui montrai le paquet que j'avais reu. Il tait de Nasi. Il
contenait deux lettres de faire part, deux autres lettres autographes,
l'une de Nasi pour elle, l'autre d'Alezia pour moi, charmantes toutes
deux.

Tu vois, repris-je lorsque Checca eut fini de lire, que nous n'avons
pas  nous plaindre de leurs procds. Ce paquet nous a cherchs 
Florence et  Milan, et s'il ne nous est parvenu qu'ici, c'est la faute
de nos voyages. Ces lettres sont, du reste, aussi bienveillantes et
aussi agrables que possible. On reconnat aisment qu'elles ont t
crites par de nobles coeurs. Tout grands seigneurs qu'ils sont, ils
ne craignent pas de nous parler, l'un de son amiti, l'autre de sa
reconnaissance.

--Oui, mais en attendant ils ne nous invitent pas  leurs noces.

--D'abord, ils ne nous savent pas ici; et puis ensuite, ma pauvre soeur,
les nobles et les riches n'invitent les chanteurs  leurs runions que
pour les faire chanter; et ceux qui ne veulent pas chanter pour amuser
les amphitryons, on ne les invite pas du tout. C'est l la justice du
monde; et, tout bons et tout raisonnables que sont nos deux jeunes amis,
vivant dans ce monde, ils sont obligs de se soumettre  ses lois.

--Ma foi! tant pis pour eux, mon brave Llio! Qu'ils s'arrangent. Ils
nous laissent nous amuser sans eux; laissons-les s'ennuyer sans nous.
Narguons l'orgueil des grands, rions de leurs sottises, dpensons
gaiement la richesse quand nous l'avons, recevons sans souci la pauvret
si elle vient; sauvons avant tout notre libert, jouissons de la vie
quand mme, et vive la Bohme!

L finit le rcit de Llio. Quand il eut cess de parler, nous gardmes
un silence mlancolique. Notre ami paraissait plus triste encore que
tous les autres. Tout  coup il releva sa tte, qu'il avait appuye sur
sa main, et nous dit:

Le dernier soir dont je vous parle, il y avait beaucoup de Franais
invits  la fte; et comme ils taient alors trs-engous de la musique
allemande, ils avaient fait jouer pendant toute la nuit les valses de
Weber et de Beethoven. C'est pour cela que ces valses me sont si chres;
elles me rappellent une poque de ma vie que je regretterai toujours
malgr les souffrances dont elle fut remplie. Il faut avouer, mes amis,
que le destin s'est montr cruel envers moi, en me faisant trouver deux
amours si ardents, si sincres, si dvous, sans me permettre de jouir
d'aucun. Hlas! mon temps est fini maintenant, et je ne retrouverai
plus de ces nobles passions dont il faut avoir puis au moins une pour
pouvoir dire qu'on a connu la vie.

--Ne te plains pas, lui rpondit Beppa, qu'avait rveille le chagrin
de son camarade; tu as derrire toi une vie irrprochable, autour de
toi une belle gloire et de bonnes amitis, dans l'avenir et toujours
l'indpendance; et je te dis que, quand tu voudras, l'amour ne te fera
pas dfaut. Remplis donc encore une fois ton verre de ce vin gnreux,
trinque joyeusement avec nous, et fais-nous rpter en choeur le refrain
sacr.

Llio hsita un instant, remplit son verre, fit un profond soupir; puis
un clair de jeunesse et de gaiet jaillissant de ses beaux yeux noirs,
humides de larmes, il chanta d'une voix tonnante,  laquelle nous
rpondmes en coeur: Vive la Bohme!


FIN DE LA DERNIRE ALDINI.








End of the Project Gutenberg EBook of La dernire Aldini, by George Sand

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page at http://pglaf.org

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