The Project Gutenberg EBook of Au large de l'cueil, by Hector Bernier

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Title: Au large de l'cueil

Author: Hector Bernier

Release Date: February 18, 2006 [EBook #17791]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                                 AUX
              DFENSEURS DE LA LANGUE FRANAISE AU CANADA
                   A L'OCCASION DU CONGRS DE 1912.
                             HUMBLEMENT,
                              L'AUTEUR.


                            HECTOR BERNIER

                              AU LARGE
                             DE L'CUEIL

                            ROMAN CANADIEN


                               QUBEC
                    Imprimerie du "L'vnement".
                                1912





I


Le _Laurentic_, paquebot d'allure altire, remontait gracieusement le
Saint-Laurent. Il creusait, dans le calme de l'eau, une entaille qui
s'ouvrait de toute la largeur de son flanc. L'cume ruisselait et une
vague norme, courant sur la surface trouble dans un lourd sommeil,
allait porter aux deux rives la plainte du fleuve bless. La cloche du
quart sonne allgrement l'heure de midi: une escouade nouvelle de marins
accourt  la manoeuvre. Le soleil de juillet alanguit les passagers; les
uns, accouds au rebord, les autres, paresseux dans les chaises longues,
subissent l'enchantement du paysage canadien. L'le d'Orlans tale 
leurs regards la merveille de ses feuillages et de ses grves. Le phare
de Saint-Jean de l'Ile dresse une silhouette blanche sur un quai ancien,
et on admire les rables, la coquetterie des maisons groupes autour
de l'humble glise. Le clocher de Saint-Michel, lanc, flamboyant,
paraissait rpandre des flots de lumire sur le plus charmant des
villages, et, un peu plus loin, sur la hauteur, la flche de Notre-Dame
de Lourdes pointait vers le ciel. On apercevait,  l'arrire, la forme
bleue, lgrement indcise de la Grosse-Ile et celle de l'Ile aux Grues,
les rochers menaants des Ilets de Bellechasse, la presqu'le lgante
de Saint-Valier, la demeure solitaire tapie dans un nid de verdure
de l'Ile Madame. Le transatlantique se hte vers Qubec; les rivages,
toujours plus prs l'un de l'autre, semblent se diriger vers un
rendez-vous. Au loin, quelques voiles attendent la brise. Le pilote
songe, avec une trange volupt, que la machine frmissante est docile
 ses ordres. On dirait que le quartier-matre, dont les yeux refltent
l'infini des mers, poursuit un rve.

Seuls tmoins du mystre que laissait entrevoir le visage hl de
l'homme  la roue, deux passagers s'arrtrent, un moment, mus,
silencieux, fascins. Ce colosse revivait-il ses naufrages d'autrefois?
Son imagination le transportait peut-tre aux terres lointaines.
La vision du village natal lui souriait-elle  travers l'espace? Se
souvenait-il de la dernire caresse de son enfant ou de la dernire
treinte de sa femme? tait-ce un de ces potes au coeur simple dont la
magie de l'heure ensorcellait l'me?

--Les traits de ce matelot sont tonnants, n'est-ce pas, Mademoiselle?
dit Jules Hbert  celle qui l'accompagnait. Ce serait un passionnant
modle pour un sculpteur...

--En effet, nous avons la mme impression... Il y a, dans son attitude,
quelque chose de fier, d'un peu douloureux qui m'intrigue... Vous aviez
raison, c'est un sujet digne de Rodin.

--Les sourcils trop fournis, les paules trop massives, les mains trop
rudes s'effacent: il pense, il sent, cela rayonne, c'est de la Beaut...

--Toujours de la Beaut... reprit-elle. Depuis le matin, c'est une
ivresse de beaut. Ce voyage du Saint-Laurent m'enthousiasme. Vous
redoutiez de m'avoir trop fait esprer, vous ne m'aviez pas assez
promis. Votre fleuve canadien est un noble et grand seigneur et je
l'aime...

Et, de nouveau repris par la griserie de la nature, ils se promenrent.
Bien souvent, depuis une semaine, ils avaient ainsi ml la cadence de
leurs pas. Ignorant tout l'un de l'autre, la veille, Jules Hbert et
Marguerite Delorme avaient t runis par cette intimit spciale,
rapide, impulsive du bord. On dirait que l'Ocan grandit les sympathies
et les rpulsions qui naissent du choc fortuit des tres humains. Ils
s'taient raconts l'un  l'autre, et dj, savaient presque tout de
leur pass, de leur jeunesse, de leur mentalit, de leurs voyages, de
leurs esprances. Elle avait, grav  jamais dans sa mmoire, le rayon
de joie intense qu'avait lanc l'oeil du jeune homme, lorsque les feux
de Belle-Isle eurent soudain perc la nuit. Elle l'entendait encore
murmurer avec passion: Que je suis heureux de te sentir, l, prs de
moi, mon Canada bien-aim. Je vais donc te revoir, te contempler, te
servir encore. Bientt, nous vivrons ensemble: ma poitrine aspire
dj le souffle qui vient de ton golfe... Je vous demande pardon,
Mademoiselle, je me suis oubli. J'prouve une exaltation plus forte
que ma volont. Tout l'amour de mon pays me gonfle le coeur: c'est la
premire fois que j'y reviens de si loin. J'ai vcu, l-bas, dea heures
profondes o le meilleur de moi-mme a vibr, o j'ai connu la plnitude
de l'existence. J'ai gliss sur l'onde immortelle, le soir,  travers
Venise endormie; j'ai vu, des hauteurs du Pincio, le couchant inonder
Rome de ferie et de splendeur, et, du sommet du Vsuve, la baie de
Naples et la campagne italienne drouler leur posie empoignante, et
j'ai vu, de la Tour Eiffel, le Paris gigantesque de mes rves, et,  la
Comdie-Franaise, o l'on jouait "Oedipe-Roi", la rsurrection de la
Grce antique. Mais tout cela ne fut pas le sanglot qui m'a pris  la
gorge il y a un instant. Il a fallu que je parle  la terre de mes aeux
comme un fils  sa mre qu'il retrouve. Elle est peut-tre moins belle,
moins divine que celles que j'ai parcourues, mais quelque chose en moi
le nie, parce que je lui appartiens. Ce cri presque dlirant l'avait
rendue certaine qu'il ne lui mentait pas, que son patriotisme n'tait
pas de la parade. A plusieurs reprises, il l'avait initie tour 
tour, avec presque la mme chaleur, presque la mme puissance,  l'me
canadienne-franaise, hroque, sculaire, ardente, inassimilable, et
 l'me canadienne, vivante, mais qui ttonnait, se cherchait elle-mme
et, dans le conflit des races et le tourbillon des joutes politiques,
faisait la conqute d'elle-mme. Et suspendue aux tirades enflammes
du jeune homme, Marguerite Delorme avait compris le drame mouvant du
peuple qui se prparait. Elle avait conscience que nul autre mieux que
Jules Hbert, parce que nul autre ne pouvait tre plus sincre, plus
loquent, et pu voquer ce grand problme national. Elle admirait,
en lui, le jugement lumineux, la saine intelligence, la culture large,
l'ambition pure, l'enthousiasme viril, l'accent nergique, le visage
fort, la stature vigoureuse. Dans son cerveau, elle ne dcouvrait rien
d'avili, de maladif, de morbide; dans sa parole et son geste, elle
pressentait un matre. Il lui avait dessin les lignes pathtiques de
l'histoire du Canada, chant la posie du Saint-Laurent. Il prenait, peu
 peu, sur elle un ascendant qu'elle subissait, une autorit dont elle
ignorait le chemin au fond de son tre.

Jules Hbert ne posait pas, avec la jeune fille: il tait lui,
inconscient de l'influence que son magntisme produisait sur elle.
Aussi, fut-il tonn de la faon mue dont elle venait de lui dire sa
tendresse pour le fleuve qu'il adorait. Boulevers au point de ne pas
trouver  rpondre, il garda le silence, pendant que sa compagne suivait
en elle le prolongement des paroles qu'elle avait prononces. Puis, il
eut un remords de ne pas lui avoir cri sa reconnaissance.

--Mademoiselle, fit-il subitement, d'une voix grave, je ne suis qu'un
ingrat...

--Je ne vous comprends pas...

--C'est que je ne puis m'y tromper... Vous avez donn un peu de votre
me au Saint-Laurent...

--Beaucoup de mon me, je vous l'assure...

==Alors le patriote aurait d vous en remercier sur-le-champ, vous
promettre de ne jamais oublier l'amie charmante que sa patrie vient de
conqurir...

--Flicitez-en votre patrie, Monsieur, fit-elle, un peu moqueuse.

--Vous avez tort de railler, lui reprocha-t-il. Ma patrie n'aura jamais
assez d'amis sincres... Vous le savez, l'admiration trangre stimule
un peuple en voie de se former... Un bon mot de vous, l-bas, peut finir
par produire des miracles...

--J'inventerai des occasions de le dire, ce bon mot...

--Merci,  l'avance, pour chacune d'elles... reprit-il. Mais
permettez-moi de badiner  mon tour. Aimer, c'est possder, parat-il:
s'il contient tous les flots du Saint-Laurent, votre coeur est
immense...

--On n'a jamais le coeur assez grand pour l'emplir de belles choses...
Le mien est un crin o dj sont runis les joyaux les plus prcieux,
et plus il en reoit, plus il en veut avoir... Au gr de la rverie qui
me le fait ouvrir, j'y trouve les lacs de Cme et de Lugano, la Grotte
d'Azur, l'Abbaye de Fiesole, la baie de Nice, la cte d'meraude, les
tangs de Hampton Court, et tant d'antres... Je ne les changerais pas
pour toute la fortune du tyran de l'huile... Jusqu'ici, je les y avais
placs de moi-mme, sans le secours d'un artiste qui m'en expliqut
la beaut... Je viens d'y joindre un diamant de la plus belle eau, le
fleuve canadien. Vous m'en avez enseign la grandeur: je remercie le
hasard d'avoir mis sur ma route un tel professeur...

--Et moi, la Providence, une telle lve, murmura-t-il.

A ce mot de Providence dont s'tait servi tout naturellement le jeune
homme, une gne glissa entre eux. Plusieurs fois, le cours de leurs
causeries avait fait planer autour d'eux l'ombre de la Divinit, et
alors, quelque chose de froid, un moment, glaait l'attraction que l'un
sur l'autre ils exeraient. Marguerite Delorme, fille d'un pre jacobin
et d'une mre esclave de son poux, avait eu l'esprit faonn
par l'cole sans Dieu. Tandis qu'ensemence par de vrais parents
Canadiens-Franais, ptrie dfinitivement par les prtres du Sminaire
de Qubec, l'me du jeune homme tait profondment chrtienne. Au
premier choc, ils s'en taient fait l'aveu loyal. S'entretenaient-ils
d'art, de littrature, d'histoire, de morale, toujours revenait, tt ou
tard, l'antagonisme entre le Hasard et la Providence, la laque et
la confessionnelle, les Loges et Borne, Renan et le Christ. La
libre-penseuse et le croyant ne pouvaient s'y habituer, et quelques
secondes leur taient ncessaires pour franchir le mur qui les avait
brusquement spars.

Jules Hbert, le premier, triompha du malaise et voulut le dissiper.

--Je ne doute pas, Mademoiselle Delorme, que vous ayez rserv, dans
votre crin, une place au joyau le plus riche..., dit-il.

--A l'amour? C'est bien l votre pense, n'estce pas? lui rpondit-elle,
encore triste. Oui, Monsieur, il y en a une qui attend, qui est mme
un peu lasse d'attendre... L'Amour me semble un capricieux personnage,
aussi avare de ses dons que prodigue de ses mensonges... Mon rve de
seize an?, fait de soleil et de printemps, commence  languir. Il y a
moins de sve dans les branches, quelques feuilles tombent. Htez-vous,
Messire Amour, avant que l'arbre meure...

--Un jour, il vous rencontrera au bord d'une source, il se penchera sur
elle, remplira le creux de sa main, et plus vous boirez, plus vous aurez
soif... Mais est-il vrai que le papillon rose ne vous effleura jamais de
son vol?...

--J'ai cru parfois entendre ses ailes tout prs de mon front... Je le
lui offrais pour qu'il s'y pose, et je n'entendais dj plus rien...

--Je n'ai pas mme connu ce sentimentalisme vague dont vous parlez si
bien..., reprit-il. Le papillon rose n'gara jamais ses ailes entre
les quatre murs du vieux collge o je fus pensionnaire, et l't, je
courais les bois du Saguenay, les lacs des Laurentides, les champs de la
ferme patriarcale, ou je louvoyais dans l'Anse de Kamouraska. La grande
nature tait mon amoureuse... L'Universit vint, et mes jeunes amies de
Qubec respectrent la srnit de mon coeur...

Il s'attendrit, lorsque je songe qu'une jolie Qubecquoise est ne pour
moi...

--Peut-tre, en votre absence, a-t-elle achev de grandir pour vous...,
fit-elle, songeuse.

--Oh! je la reconnatrai entre toutes, et ce sera alors l'idylle sans
fin... C'est bien le moment d'y songer, d'ailleurs... Voyez-vous, a et
l, sur la berge, les chaloupes fines. Elles attendent la mare. Quand
elle les aura rejointes, ce soir, les amoureux s'y embarqueront avec
leurs belles. Les rames feront leur besogne sans bruit. Le grand silence
sera plein de choses qu'on murmure. Tout--coup, une fuse de rires
joyeux clatera dans l'espace, une chanson canadienne montera vers les
toiles...

--Quel est donc ce village o sjourne le bonheur?... demanda
Marguerite. Je suis jalouse des femmes qui l'habitent...

--Saint-Laurent de l'Ile, une villgiature canadienne-franaise... Les
villas s'chelonnent entre deux lignes d'rables... Les fleurs viennent
bien dans les jardina... Avant longtemps, les voitures conduiront les
heureux sur la colline que vous apercevez plus loin... Les enfante
iront cueillir les cerises sauvages... Dans quelques heures, le quai se
couvrira de robes claires et d'ombrelles lgres, un vapeur de Qubec
accostera, rendra les maris  leurs pouses, les frres  leurs soeurs,
les garons  leurs jeunes filles... A table, l'apptit sera ferme... On
causera, sous les arbres, jusqu' la nuit...

--Que c'est joli, aussi, la rive oppose!... Est-ce un autre sjour de
vacances?...

--Non, Mademoiselle, il n'y a l que les fermes de Beaumont...
Autrefois, c'tait la fort... La hache du colon l'a terrasse... Le sol
tait bon: voil pourquoi, depuis longtemps, chaque anne, une pareille
moisson mrit au soleil...

--J'prouve une sympathie curieuse pour ces colons dont vous m'avez dj
vant l'hrosme...

--Permettez-moi de vous raconter un incident que me rappelle l'endroit
o nous sommes, dit-il. J'avais quinze ans et j'tais venu voir un ami
 Saint-Laurent... Un matin que le vent, assez fort, soufflait du bas de
la rivire, nous sortmes de la petite baie qui est l... Une bourrasque
violente et lche coucha la voile, et la chaloupe tourna...

--J'ai failli ne jamais vous connatre! s'cria-t-elle, devenue trs
ple.

Cette motion spontane, vraie, inattendue troubla profondment le jeune
homme. Une tristesse, inconnue jusqu'alors, lui tomba dans le coeur...
Il lui fallait dire quelque chose. Expliquer comment ils s'taient
sauvs lui parut ridicule. Il comprit qu'il ne devait pas rvler  sa
compagne le bouleversement qui le tenait. Il ralisa, confusment, dans
une de ces secondes o le pass nous accourt  une allure vertigineuse,
quelle place elle avait prise en lui, quel souvenir la Parisienne
laisserait derrire elle. Tant de choses lui faisaient oublier qu'elle
tait Voltairienne: l'imprvu de son esprit, la richesse de son
intelligence, l'honntet de son me, la grce de ses mouvements, la
lumire de son sourire, le raffinement de son langage, la sympathie
toujours sur le qui-vive, l'intrt passionn qu'elle avait eu tout de
suite pour la race canadienne-franaise. Elle avait ces grands yeux qui
veulent tout comprendre... Et quand elle les dirigeait vers lui, avides
de ses paroles, il sentait que celles-ci devenaient plus chaudes, plus
vibrantes, souvent plus douces... Une chevelure sombre couronnait ai
tte... Et quand la brise du large affolait les mches brunes, il se
croyait meilleur... Un jour que l'on frissonnait et que des couvertures
de laine l'enveloppaient presque toute, il et voulu garder le froid
loin d'elle... il ne pouvait sparer son visage d'un portrait de jeune
fille par Greuze qui l'avait touch, alors qu'il tait plus jeune:
c'tait la mme suavit du regard, la mme finesse des dtails, la
mme ardeur voile sous le repos des traits... Et quand elle tait
silencieuse, il revoyait l'image de Greuze dans sa chambre... Le
paquebot, insouciant, avait dvor l'tendue... Jules eut la sensation
que cela ne recommencerait plus jamais...

--Ainsi, Mademoiselle, vous n'en voulez pas au chef de service qui nous
a donn,  table, les siges voisins..., lui dit-il, avec douceur.

--Non, Monsieur, la destine fait bien les choses, videmment...

--Le voyage est fini, bien fini... Avant longtemps, nous serons en face
de Qubec...

--Le navire file  grande vitesse, ajouta-t-elle. Saint-Laurent fuit 
l'arrire... C'est gal, il se dpche trop...

--Je vous remercie d'avoir t aussi bonne pendant la traverse...

--Je le fus malgr moi...

--Cela ne s'oublie pas, je le devine, reprit-il. Je ne me comprends pas:
mon pre m'attend au port, et je serai bientt dans les bras de ma mre
et de ma soeur...

--Oh! qu'elle doit tre gentille, votre soeur!...

--Avez-vous un frre? demanda-t-il, un peu taquin.

--Non, hlas!

--C'est dommage, il serait dlicieux... Eh bien, oui! ma joie de les
revoir est vive, et cependant, j'ai comme un regret qui m'attache  ce
vaisseau...

--Allons! pourquoi ne pas jouir des derniers moments sans tristesse?
g'cria-t-elle. Mes parents sjourneront quelques semaines  Qubec...
Nous nous reverrons, je l'espre, et prolongerons ensemble le charme de
la traverse... Cela vous va-t-il?

--Comment vous refuser?... Tout de mme, cela achve...

--Tout achve, murmura-t-elle. Tenez! nous ne pensons qu' nous! Allons
rejoindre mes parents sur le pont infrieur!

Rien, dans le visage plutt mlancolique de Gilbert Delorme, ne
trahissait le rvolutionnaire extrme. Le masque du penseur dissimulait
la violence de l'athe. Grand, la taille droite, la dmarche alerte,
le teint lgrement basan, l'oeil franc, la barbe aristocratique,
il n'tait pas un type banal. Il collaborait  la feuille la plus
audacieuse du socialisme parisien, avait eu largement sa part des
honneurs maonniques, frayait dans les hautes sphres jacobines,
traitait d'gal  gal avec Ferdinand Buisson, l'ennemi de
l'enseignement libre, et Gustave Herv, l'anti-patriote. C'est en face
de ce qu'il appelait la superstition maudite que la fureur lui montait
au cerveau, que l'insulte lui jaillissait des lvres. C'tait le
sectaire gentilhomme dont les belles manires couvrent la haine
irrductible, impitoyable.

Acharn dans la guerre  Dieu, il entourait sa femme d'une tendresse
infinie. Frle crature de volont molle, elle avait t absorbe
tout entire par la personnalit ferme de son mari. Et s'il l'aimait
tellement, c'est qu'elle ne pensait, ne sentait et n'agissait que par
lui. Elle s'habillait merveilleusement, avait le got inn de ce qu'il
fallait  sa beaut mignonne, et tous admiraient cette poupe vivante.

Gilbert Delorme tait sensible  la posie des paysages. Les rives du
Saint-Laurent l'avaient ravi, et sa femme l'avait cout, subjugue
 son tour. A ce moment, les migrants, parqus sur l'entrepont,
retenaient leur attention.

--Je me demande ce que ces gens pensent de leur nouvelle patrie, disait
Gilbert  sa compagne.

--Crois-tu que cela leur importe?... Ils me font l'effet d'tre assez
abrutis, lui rpondit-elle, attendant ce qu'il en penserait.

--Parions que, vous aussi, mes chers parents, vous n'tes pas descendus,
que vous vous tes nourris de soleil et de verdure, interrompit
Marguerite qui, les sparant, s'accrochait  leurs bras.

Le pre eut, pour elle, un regard d'adoration. Il avait un culte pour
cette enfant de vingt ans. Elle tait, dans son existence, l'incarnation
de ce que pouvait crer la morale laque, la preuve que la religion
n'tait pas ncessaire  l'closion de la vertu. Elle tait son argument
suprme contre ses adversaires. Il l'avait faonne  l'image de son
idal, et l'empreinte resterait toujours. Sans doute, elle tait lui,
mais sans la haine.

--En effet, Monsieur, dit Gilbert, accueillant le jeune Canadien, de
fleuve n'est pas un magicien ordinaire, il permet aux gens de vivre sans
manger... Vous arrivez bien! Madame Delorme aimerait  savoir l'accueil
que les migrants font  leur nouvelle patrie...

--Dans les yeux tristes des uns, Madame, ce doit, tre la vision de leur
patrie qui demeure... Les autres entrevoient le Canada dans un mirage
d'or... Il y a des familles entires, regardez celle-ci... des Slaves
peut-tre... N'est-ce pas un groupe touchant? Ils viennent  la
conqute du pain... De ses petites mains, le bb salue la rive... Ils
s'attacheront au sol qui leur donnera le bonheur...

--Oh! l'apprivoisement de certaines races est douteux, dit Gilbert.

--Nous ne dsesprons pas..., reprit Jules. L'me canadienne grandit...
Elle les pntrera de sa force... Elle se rsume en un mot: l'amour du
pays dans l'autonomie des races...

Slaves au foyer, ils seront Canadiens dans la vie nationale...

--Ne croyez-vous pas que cela soit, irralisable? Il faut que le plus
tort absorbe le plus faible, c'est l'histoire, rpondit Gilbert.

--Cela ne sera pas, si les chefs de partis ont le coeur assez haut pour
trangler les rancunes de races et respecter les liberts de chacune
dans la contribution de chacune  l'essor de la patrie commune...

--Mais ces chefs?... interrompit le Franais.

--Ils paraissent avoir t victimes, jusqu'ici, de la violence des
passions, de l'incertitude de l'idal... Aujourd'hui, un mouvement sourd
se fait dans les profondeurs de la vie canadienne... La pousse en est
venue jusqu' eux... Ils verront bientt clair dans l'action une qu'ils
auront  poursuivre...

--Cela est intressant, j'aurai dsormais l'oeil sur l'volution de
votre pays, conclut Gilbert, un peu sceptique.

--Et il est ravissant, votre pays, Monsieur Hbert! s'cria Madame
Delorme: j'adore, surtout, un arbre superbe que vous devez connatre;
Cette le en foisonne; en voici, l.

Et, du geste, elle indiquait, dans le bois du Bout de l'Ile, une touffe
d'rables. Prs du rivage, les embarcations lgres se miraient dans
l'eau plus sombre. La jeune fille associait l'endroit  certains
paysages enchanteurs du lac Majeur. A gauche, la pointe gracieuse de
Saint-Joseph de Lvis masquait encore la ville. Un silence presque
gnral se fit soudain parmi les passagers: ils attendaient, avec une
motion mystrieuse, la rvlation de Qubec.

--C'est l'rable, Madame, avait, rpondu le jeune homme. Il est
l'orgueil de nos forts... La feuille d'rable est sacre, chez nous...
L'automne, elle se pare de mille couleurs avant, de mourir... La neige
la recouvre, mais elle est toujours vivante dans nos coeurs...

--Maple leaf for ever, disent vos frres les Anglais, remarqua la jeune
fille.

--Oui, Mademoiselle, le Canada toujours!...

--Le Canada n'aura donc jamais le sort de ce navire qui gt en deux
tronons?... Savez-vous comment il est l? demanda Marguerite.

--C'est le squelette du "Bavarian", un grand paquebot de la Compagnie
Allan... Cela remonte  quelques annes... Vous vous souvenez des Ilets
de Bellechasse... Vu peu au-del, alors que la neige tombait, un rocher
sournois l'agrafa et l'ventra... La blessure tait mortelle... Il est
l pour l'anatomie!...

Lui coupant la parole, une acclamation gigantesque clata. Les coiffures
saluaient avec frnsie. Qubec venait d'apparatre, et un fluide
lectrique avait empoign millionnaires et pauvres diables. Jules
Hbert, devint pale: une vague d'ivresse lui inonda le cerveau. Ses
compagnons restaient saisis. Ce fut plus puissant que lui, il leur
communiqua la vision qui le fascinait:

--Permettez-moi de vous prsenter la ville o je suis n, leur dit-il
d'un accent, qui les prit tout de suite. Elle est construite sur un roc
immortel... Il y avait bien longtemps, disent les savants, que le fleuve
coulait  ses pieds, que le vent modulait sa chanson volage dans les
arbres dont il tait couronn... Parfois, le Sauvage y venait allumer
son feu du soir, croiser les pieux de sa hutte, danser la ronde
primitive... Un jour, trois petits navires  voiles entrrent dans
la rivire que vous apercevez l... Jacques Cartier, l'envoy de la
civilisation, et Donnacona, le dlgu de la fort, se transmirent le
message des deux mondes... Champlain vint et fit sortir du roc solitaire
la ville que, depuis des sicles, celui-ci attendait... Ds lors, l'me
de Qubec a vcu... Elle flotte autour de nous... Elle est faite de la
hardiesse des mles navigateurs, de la vaillance des premiers colons...
Vieille de trois cents ans, elle est riche de deuils et de gloires...
Elle garde les couleurs que portaient les beaux rgiments de France...
Elle trane l'odeur de la poudre qui faisait tonner les canons de
Frontenac... Elle se souvient de l'aptre Laval et du gnie de Talon...
Elle sourit au front ple de Wolfe et vibre au coeur indomptable de
Montcalm... Elle respire encore le sang de Montgomery... Elle
acclame l'embrassement de deux races autrefois ennemies... Aux grands
anniversaires, au gr de la brise, elle chante ou repose dans les plis
du tricolore et du drapeau britannique... Elle est sacre au foyer o
j'ai appris  l'aimer ternellement!...

Il avait parl sobrement, sans gestes, mais la flamme du regard et la
gravit de la voix trahissaient l'intensit du sentiment. Une conviction
aussi profonde branla, dompta Gilbert, l'antipatriote. Sa femme
trouvait,  ce langage, quelque chose d'un peu vague dont son ignorance
de l'histoire de Qubec tait la cause. Marguerite plus habitue 
l'enthousiasme du Canadien, fut moins surprise, mais, les yeux rivs
sur le visage concentr du jeune homme, elle sentait pntrer en elle la
chaleur de cette me ardente.

Jules Hbert se grisait de cette minute parfaite. Il reprenait
possession des choses familires, du dcor de sa jeunesse. Avec une joie
d'enfant, il fit dfiler, en une revue triomphale, les falaises grises
de Lvis, le flot mouvant des Chutes Montmorency, les clochers gothiques
de Beauport, les coteaux verdoyants de Charlesbourg, le profil solennel
de l'Universit Laval, la ligne svre des Remparts, la silhouette
arienne de Champlain, la flche austre de la Cathdrale Anglicane,
l'orgueil crasant du Chteau-Frontenac, l'attitude fire de la
Citadelle, la demeure o bientt pour lui s'ouvriraient les bras de sa
mre et de Jeanne, la soeur adore. Le bonheur de savoir les siens
tout prs s'empara de lui, lui fit presqu'oublier ses compagnons de la
traverse. La jeune Franaise eut l'intuition qu'il lui chappait, qu'il
tait loin d'elle. Il lui avait dit que la religion et son patriotisme
taient indissolubles en lui. La fille de l'athe fut crase par la
force de tout ce qui ressaisissait Jules, vit se creuser l'abme qui
le sparait d'elle. Et c'est avec une angoisse obscure qu'elle posa son
joli pied sur la terre canadienne.




II


Augustin Hebert tait un type superbe de Canadien-Franais. On le
remarquait toujours dans la foule qu'il dominait des six pieds de sa
taille. Il marchait d'une grande allure militaire. Les cheveux noirs
sems de fils gris encadraient de noblesse un visage nergique, un peu
hautain dans sa pleur. Son regard ne mentait jamais, allait droit 
l'adversaire. Le dessin des lvres, sous la moustache brune, tait ferme
et prcis. Il fallait l'entendre, de sa belle voix de clairon sonnant
la charge, voquer les souvenirs piques de l'histoire de sa race.
Il avait, en effet, le culte d'un pass tragique. Il ne pouvait le
rappeler, sans qn'il se transfigurt, et le sang qui lui brlait, alors
les veines tait, celui de l'immortel Hbert, le premier colon qui ait
cru au sol canadien. Il eut, fallu rouler sur son beau corps d'athlte
avant de lui arracher un seul des ouvrages canadiens qui formaient
sa collection sainte. Le spectacle tait bien touchant de ce colosse
maniant, avec des prcautions infinies, les manuscrits fragiles et les
relisant dans le sanctuaire o nul ne les avait jamais profans.

C'est l que l'industriel patriote, au milieu des chers livres, avait
connu la vraie douceur de vivre; l qu'aux retours du Premier de l'An,
Jules courbait son front grave et que Jeanne inclinait ses boucles
blondes sous le bndiction pieuse et traditionnelle du pre; l que
celui-ci avait infus  son fils l'amour des choses canadiennes; l que,
dans le demi-jour de la lampe ancienne, sa femme venait lui sourire et
que, dans ses bras de gant, sa fille venait nicher sa tte menue; l
que Jules, au jour de son dpart, avait regard longuement les deux
femmes en pleurs sur sa poitrine afin d'en rester dignes; l qu'avant de
laisser, pour se rendre  la tche quotidienne, la maison qu'il
habitait rue des Remparts, Augustin ne manquait jamais de contempler le
Saint-Laurent. Il avait vu tous les caprices de la lumire sur le fleuve
et ne se lassait pas de les revoir. Il connaissait la succession des
feux de l'aurore sur l'onde au repos, la magie rose du couchant sur le
flot du soir, les eaux cuivres  la veille des orages, mlancoliques
sous la brume, ivres de soleil le midi, lourdes sous les nuages de
plomb, les vagues mchantes allant, aux jours de temptes, se briser sur
la grve o devaient revenir parfois les hros de Montmorency. Ses yeux
parcouraient la ligne harmonieuse des Laurentides et, franchissant
le Mont Saint-Anne, rejoignaient la croupe altire du Cap Tourmente,
descendaient vers la cte pittoresque de Beaupr, traversaient  la
ravissante le d'Orlans pour aller cueillir, enfin, sur la colline de
Saint-Joseph de Lvis, la vision du village riant qui la domine.

Ce tableau grandiose, dont Madame Hbert faisait ses dlices
habituelles, ne l'enlevait pas  la fascination que le Bout de l'Ile
paraissait avoir pour elle, cet aprs-midi l. Immobile  la fentre, on
l'et crue ptrifie, sans le rayonnement du regard fixe. Le "Laurentic"
allait poindre.

La mre attendait son fils. Enfin, il revenait, vivant, plus beau,
sans doute. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait entendu la voix
caressante, treint la forme chrie. Que n'avait-elle des ailes pour
aller jusqu' lui!

La clart du jour la nimbait d'une aurole. Elle tait belle de cette
beaut sereine qui donne  certaines femmes un charme d'exception. La
blancheur de lys de sa chevelure rendait saisissants l'clat du teint,
le model classique des traits. Il manait de sa personne tant de bont
qu'elle devait n'avoir jamais fait souffrir. Assez grande, elle portait
noblement la tte  la faon d'autrefois. Les professionnels de la
sduction n'avaient jamais essay leurs manoeuvres louches autour
d'elle: ils devinaient qu'elle les aurait clous sur place.

--Ce paquebot retarde... Il me vole des minutes..., dit-elle,
impatiente,  la jeune fille qu'aurait pu loger, trois fois au moins, le
fauteuil o elle s'tait blottie.

--Mais! chre mre, il est encore en temps... Le cadran ne marque pas
une heure...Vous vous faites trop de mal...

--On dirait que tu es un peu indiffrente au retour de ton frre... fit
la mre, avec un peu d'amertume.

--Oh! ma mre! que vous me faites de la peine! s'cria Jeanne qui,
d'un bond, fut prs d'elle. Si Jules n'tait jamais revenu, j'en serais
morte... S'il avait diffr son retour, si ce vaisseau ne nous le
redonnait pas, je crois que je deviendrais folle... Dans ce fauteuil,
je l'tranglais dj de mes bras... Ce n'est pas toi, si bonne, qui
parlais!...

--Tu as raison, ma chrie, ce n'tait pas moi... Mes nerfs seuls ont
parl... Mon coeur ne le voulait pas... Mon coeur te demande pardon.
Tu sais bien que je t'adore, que, sans toi, je n'aurais pas support
l'absence... Allons, c'est fini, ta peine...

Et, de sa main parfaite, la mre essuyait les larmes sur les joues roses
de Jeanne. Oh! qu'elle tait jolie, la soeur de Jules! C'tait le
soleil autour d'elle... Le ciel le plus morose se dridait, quand elle
souriait. Au coin des lvres si fines, deux fossettes adorables,  la
moindre joie se creusaient et charmaient. Puis, les ailes frmissantes
du nez mignon vous attiraient, les yeux ptillants de franchise pure
blouissaient, les cheveux d'or vous donnaient l'envie folle de les
lui ravir. A peine plus haute que les fes de la lgende, elle faisait
songer aux frles princesses des contes. On pensait, d'abord, que le
bonheur sans ombres l'avait choisie pour nid, mais elle avait une me de
sensitive et des pleurs pour le moindre chagrin. Les oiseaux prisonniers
dans les cages, les insectes qui venaient de mourir sous le talon des
passants, le pauvre aveugle debout tout le jour  la Porte Saint-Jean,
bien des choses lui mettaient le coeur en deuil. La griserie d'tre
joyeuse la reprenait vite, et l'enfant de dix-huit ans continuait sa
mission de lumire  rpandre.

Bien des fois, le sourire de Jeanne avait endormi les ennuis du pre,
dispers les tristesses de la mre et repos le cerveau las de Jules.
Elle avait, pour le grand frre, une admiration presque religieuse, une
tendresse presqu'idoltre. Quand il partit pour le long voyage, elle
pleura tout le jour et toute la nuit. Elle fut moins rieuse qu'
l'ordinaire, cette anne-l. Ce n'est que depuis une semaine que
le lutin de jadis tait vraiment revenu  la vie. Sa peine de
tout--l'heure avait bientt fondu sous les caresses de la mre.

--J'ai eu tort, petite mre, dit-elle, badine. J'aurais d te
comprendre... Je ne suis qu'une enfant, vois-tu... Il ne faut pas que
Jules me trouve les yeux rouges... Ai-je embelli, au moins?...

--La vilaine coquette!...

--Est-ce un crime de l'tre pour un tel frre?

Je ne serai jamais assez belle pour lui... J'aurais tant voulu grandir
un peu pour lui!... Je suis encore la toute petite fille... son petit
Jean...

--Je t'envie, moi, dit la mre. Tu n'as presque pas besoin de te pencher
pour appuyer ton oreille sur les battements de son coeur... Si tu tais
plus grande, il t'aimerait moins peut-tre!...

--Oh oui! quand mon oreille coute son coeur il me dit, souvent qu'il
battra toujours pour moi!...

--Jules! cria soudain Madame Hbert avec un sanglot de bonheur dans la
voix.

--Jules! rpta Jeanne de toute son me.

Le paquebot venait de surgir. Il avanait dans toute sa grce et
sa majest. Souvent dj, il avait lanc le dfi orgueilleux de sa
puissance  l'Ocan: il tait vainqueur, une fois encore. Le cri
passionn des deux femmes avait veill bien des souvenirs qui
sommeillaient dans la bibliothque o elles attendaient le retour du
voyageur. Les choses se rappelaient celui qu'elles n'avaient pas revu
depuis longtemps. Les livres tressaillirent d'aise, les tapis se firent
plus discrets, les fauteuils plus moelleux, les tapisseries plus gaies,
les tentures plus accueillantes. Les potiches  fleurs ordonnrent aux
oeillets d'exhaler leurs plus doux parfums; la vieille horloge songea 
prcipiter les minutes; la lampe ancienne promit d'tre exquise le
soir. Les yeux de Lafontaine et Cartier brillrent dans leurs orbites de
pltre. Philo, un grand Terreneuve, daigna faire luire, dans son regard
de philosophe, une motion assez vive.

Depuis un quart-d'heure, le "Laurentic" tait immobile au long quai de
pierre. Le sang frappait avec violence aux tempes de Jeanne et de sa
mre, silencieuses. D'un instant  l'autre, Jules et son pre seraient
l. Soudain, elles furent debout. Elles crurent que leur coeur allait
clater.

Une voiture s'arrtait. Trop mues, elles ne bougrent pas. La
sonnerie lectrique vibra dans tout leur tre. Des pas se htrent dans
l'escalier tournant. Et Jules tint longuement sur la sienne les deux
poitrines haletantes.

--Mon Jules! divaguait presque la mre. On dirait que tu as grandi!...
Que je suis heureuse!... Es-tu fatigu?... Dis que tu es content de nous
revenir!...

--Oh! ma mre! que c'est bon, te regarder, te parler! Comment ai-je pu
rester si longtemps loin de ton visage, loin de ta voix, loin de ton
amour, loin de vous tous?

Pendant tout ce temps, Jeanne dvorait de ses prunelles encore
humides le frre que la magie des pays lointains aurolait. La force
intellectuelle manait de la tte mince que couronnaient de longs
cheveux bruns. Il avait presque la taille du pre, il en avait les yeux
noirs, mais plus doux, plus souvent remplis d'clairs. La moustache trs
sobre donnait du relief aux lvres nerveuses. La pratique des sports lui
valait la souplesse du corps bien charpent. Son front, un peu troit,
s'imposait par le rayonnement de la pense toujours  la besogne: une
nergie presque tyrannique animait le visage plutt intressant que
rgulier. Le voyage avait mri ces traits virils. Jeanne, en prsence de
ce qu'elle croyait un autre Jules, n'intervenait pas dans les effusions
de la mre et de son fila.

--Tu es bien sage, mon petit Jean! lui dt son frre qui s'en tonna.
Que tu es jolie!... Tu as bien fait de ne pas grandir!... Ce ne serait
plus toi, si tu tais plus grande!...

--Tu dis a, mais je ne sais pas si tu le penses encore, reprit
Jeanne, presque timide. Il y a quelque chose qui t'enveloppe, et cela
m'effarouche... Je trouve cela trange de te dire "toi"... Il me semble
que tu n'es plus le mme... Je dois te paratre bien simple, bien
ordinaire... Tu as vu de si belles choses!...

--Mais! tu n'as pas ta pareille, petite soeur!...

--Bien vrai, toujours!...

--Plus que jamais! lui dit-il.

--Tu ne le croiras peut-tre pas? reprit-elle, dj rassure. Eh bien!
trs-souvent, tu m'aurais surprise  jongler, si tu avais pu me voir
 travers l'espace... C'tait comme si la joie et t morte eu moi,
 certains jours... Je riais pour ton pre, pour ta mre... Je sentais
qu'ils avaient besoin de ma gat... Je faisais mon devoir, mais quelque
chose au fond de moi saignait. J'ai couvert de baisers l'image que
j'ai de toi dans ma chambre: elle en aurait reu bien davantage, si je
n'avais eu peur de l'effacer!...

--Chre petite soeur, si la chose est possible, je t'aimerai deux fois
pour ta souffrance!... Et tu ne me l'crivais pas!... Je n'oublierai
jamais combien ton me fut gnreuse!... Je te demande pardon d'un
caprice qui te fut si cruel...

--Je ne regrette pas ma peine, si elle me vaut deux fois ton amour!...

--Tu es toujours la mme petite fe gentille!... Bien souvent, Jeanne,
j'aurais voulu t'avoir prs de moi: il est, l-bas, tant de choses qui
auraient fait briller dans tes yeux la flamme que j'y adore!...

--Dis que tu me les raconteras, et nous aurons l'illusion de les voir
ensemble!... Quel beau voyage nous allons faire!... Je te promets que
mes yeux flamberont!... fit-elle, coquette.

--Combien de fois nous avons trembl pour toi! dit Madame Hbert,
qui n'avait pas importun ses deux enfants dans la reprise de leur
tendresse. Dans ce gouffre de Paris, nous voyions, sans cesse, des
apaches  tes talons... Lorsque tu te rendis  Naples, le couteau des
bandits nous donna le cauchemar... Lorsque tu vins  Londres, nous
nous figurions qu'on t'assommait sur le White Chapel Road... Tu es si
imprudent avec ta faon de n'avoir peur de rien!...

--Je n'allai pas me jeter dans leurs bras! dit-il. Il y avait beaucoup
plus intressant qu'eux, je vous l'assure...

--Nous voulons savoir ce qu'il y avait de si intressant, interrompit
Augustin, qui venait les rejoindre et parut, aux deux femmes, rajeuni de
plusieurs annes.

--Et mes lettres, mon pre?...

--Tu peux t'en glorifier! reprocha gentiment la mre. Il me fallait les
relire plusieurs fois pour avoir l'illusion d'une longue lettre!...

--Et tes cartes postales, o il n'y avait gure que ta signature, tu
peux en tre galement fier! railla Jeanne.

--Il y avait, tout de mme, place pour les mille baisers que je leur
connais, mon petit Jean!...

--Coquin, va!...

--Et tes aventures? Nous n'en saurons jamais rien, si vous vous
querellez ternellement! dit le pre. Allons! fais-nous le rcit
allchant de tes idylles d'amour sur les lacs divins de la Suisse...
Entr'ouvre,  nos yeux pouvants, les prcipices bants o ton regard
plongeait du haut des cimes alpestres... voque les foules grouillantes
qui se jouaient de ta chtive personne comme le vent de la paille...
Parle-nous des muses o les heures filaient comme des rves, des
thtres o les virtuoses de la rampe branlrent tout ce que tu avais
d'me et de nerfs!...

--Je le voudrais bien, mon pre, mais, en ce moment, tout mon voyage se
rsume en un seul bonheur, celui de vous revoir tous. La vision des
mois que je viens de vivre est confuse, et je ne vois plus que vos chers
visages, je n'entends plus que la musique de vos voix, je ne sens
plus que le renoment d'amiti avec les choses bnies du foyer... Les
souvenirs de cet appartement me reviennent avec tout leur charme... Il
n'y a rien de chang dans le sanctuaire de vos livres canadiens,
mon pre... Ils y sont bien tous, vos amis relis, vos manuscrits
fidles!... Je sens que tout m'accueille ici...

--Tu as raison, mon fils, ils sont tous heureux de ton retour! fit
Augustin, que l'allusion dlicate de Jules avait mu. Il nous arriva
souvent,  mes chers livres et  moi, d'interrompre nos entretiens, pour
ne plus songer qu' toi!...

--Cela ne m'tonne pas, mon cher pre, ils gardent, en leurs feuillets,
une si bonne partie de vous-mme!... A dire vrai, l'impression la plus
vive que je rapporte est bien celle qui m'assaillit, lorsque je me
trouvai soudain en face de Belle-Isle, vers dix heures, le soir. La
lumire du phare venait de nous atteindre. Un frisson me saisit, me
parcourut tout entier. J'oubliai la jeune Franaise avec qui je causais.
Je ne pus retenir la dclaration d'amour  mon pays... Puis, je me
rappelai qu'elle tait l, que je devais lui sembler fou... Je m'excusai
de mon enthousiasme... Elle ne l'avait, pas trouv ridicule: elle tait
si intelligente, si sympathique au Canada, si ouverte  tout ce que je
lui disais de notre histoire, de nos luttes, de nos esprances!...

--Qui tait cette Franaise? interrogea le pre, un peu dfiant.

--La fille de deux Parisiens! rpondit Jules que cette question, toute
naturelle qu'elle ft, mit sur une dfensive dont il ne s'expliqua
pas, tout d'abord, la spontanit. Le sort m'avait plac prs d'eux,
 table... Compagnons de la traverse, ils me la rendirent, fort
agrable...

--Ton langage me prouve que vous tes devenus assez intimes, reprit
Augustin. Pourvu qu'ils ne fassent pas partie de la bande horrible!...
Les derniers journaux annoncent que le gouvernement sectaire se prpare
 expulser les Soeurs de Saint-Vincent de Paul... Les lches!... Les
brutes!... Il ne leur reste donc pas d'entrailles!... Que leur marotte
de l'enseignement libre les pousse  disperser les Congrgations
enseignantes, cela se comprend, mais qu'ils arrachent aux malades et aux
pauvres ces hrones de douceur et de charit, cela me dpasse!... Ce
ne sont plus des patriotes qui gouvernent, c'est la haine... C'est le
rgime des bourreaux despotes!... Oh! ce n'est pas un doute sur toi que
j'exprime. Je m'indigne, parce que j'en prouve le besoin... Les
sachant de concert avec ces gredins, tu n'aurais pas fraternis avec
ces Franais... Je te connais trop bien, tu es trop mon fils, trop
Canadien-Franais, pour avoir lev au rang d'amie, ne ft-ce qu'un
jour, la fille de l'un de ces gens-l!... Avec eux, on est courtois,
mais on ne va pas plus loin!...

Augustin Hbert avait la colre prompte, la rancune tenace. Les
francs-maons de la France, qu'il appelait les assassins de l'Eglise,
lui avaient toujours inspir l'horreur la plus profonde. A chaque nouvel
assaut contre l'difice catholique, il sentait la fureur lui bouillonner
dans les artres, et sa phrase, alors, se prcipitait, mordante et
sans merci. Jules avait hrit du mme emportement contre eux. Il avait
l'habitude d'activer le feu qui enflammait les lvres de son pre.

La charge violente qui lui martelait les oreilles n'tait que semblable
 celles dont sa mmoire gardait l'empreinte. Et cependant, les paroles
qui lui taient habituelles ne lui venaient pas.

Quelque chose le dominait, refoulait l'indignation coutumire. Il voulut
ragir, faire aux siens l'aveu qu'il avait t coupable d'une trahison,
que, connaissant l'athisme militant du pre, il tait devenu l'ami de
la fille, l'ami de toute une semaine. Jeanne seule avait aperu la honte
qui envahissait le front de Jules, le trouble qui lui travaillait les
traits. Il comprenait qu'il devait aux tres chers la franchise absolue,
que tromper la confiance touchante de son pre tait indigne. Mais
le visage de Marguerite se prcisait dans son imagination, imprieux,
saisissant, irrsistible. S'il dclarait tout, il savait qu'Augustin
Hbert lui pardonnerait son imprudence, mais qu'il lui dfendrait de
retourner  cette fille de sectaire. Il sentit qu'il les voulait, ces
quelques jours d'elle qu'il lui avait promis, ces quelques accents que
sa voix harmonieuse aurait encore pour lui, ces quelques divins regards
qu'elle attacherait sur lui. En serait-il plus criminel pour quelques
sourires d'elle encore? Bien qu'il la crt lche, une pense l'accapara,
le matrisa. Il tairait ce qu'il connaissait. Il ne mentirait pas, mais
dtournerait le coup. Il dirait tout, quand Marguerite ne serait plus
l.

Et rpondant avec le calme que faisait descendre en lui la force du
souvenir magntique, il entrana, par une manoeuvre habile, son pre
loin du lger soupon que celui-ci regrettait dj d'avoir laiss
entrevoir.

--Dans mes conversations avec Monsieur et Madame Delorme, fit-il, il
ne fut jamais question de cela, mon pre... Mes causeries avec la
jeune fille s'alimentrent des menus incidents du bord, du rcit de
nos voyages, et surtout, de son vif intrt pour les destines de notre
race... Oh oui, elle comprenait que nous tions diffrents d'eux. C'est
en France que je l'ai pleinement ralis moi-mme; nous ne sommes plus
Franais!...

--Que veux-tu dire? interrompit le pre qui se prenait au pige qu'on
lui tendait. Il y a des Franais de nom, qui sont la honte de leur
pays, mais il y a, Dieu merci, la majorit d'eux, chrtienne, fidle aux
anctres, gardienne des traditions, semblable  nous... Nous avons, avec
elle, la mme essence, la mme langue, le mme gnie latin, les mmes
classiques, les mmes caractres ethniques, les mmes souvenirs d'antan,
la mme mentalit...

--Je suis fier d'avoir tout cela dans les veines, mon pre, mais il y
a quelque chose, dans notre mentalit, qui fait que nous ne sommes plus
eux et qu'ils ne sont plus nous!... Le plus semblable  nous, le plus
fraternel n'est pas nous!... Il y a, entre eux et nous, une diffrence
tranche, vitale... Elle est ne, cette diffrence, le jour o les
assigs de 1759, se lassant d'attendre la voile du salut, remirent 
leurs vieux fusils et  leurs bataillons dcims le sort de leur libert
qu'ils n'avaient plus qu' dfendre seuls. Cela est dans notre sang, ce
n'est pas dans le leur... Elle a grandi, le jour o un roi sans coeur
et, une marquise sans me signrent, avec un sourire, le trait qui nous
lchait... Cela n'est pas dans leur sang, c'est dans le ntre... Elle a
grandi encore, le jour o tant de Franais, plutt que d'avoir  lutter
pour leurs droits, dsertrent le sol canadien... Gela est dans notre
sang, ce n'est pas dans le leur... Elle s'est affermie par l'effort
qu'il fallut pour accepter noblement la conqute... Cela n'est pas dans
leur sang, c'est dans le ntre... Elle s'est fortifie, alors que nos
aeux, n'ayant pour arme que la libert britannique, sauvrent nos
traditions... Cela est dans notre sang, ce n'est pas dans le leur...
Elle clate, cette diffrence, dans l'orgueil avec lequel nous opposons
les beauts de notre pays  celles du leur, quand nous rpondons par les
Laurentides aux Cvennes, par les Montagnes Rocheuses aux Alpes, par le
Saint-Laurent  toutes leurs rivires ensemble, par les Grands lacs aux
tangs de Versailles, par nos forts  leurs parcs, par les plaines de
l'Ouest  celles de la Normandie, par les ctes de la Colombie Anglaise
 celles de la Bretagne, par la Baie des Chaleurs  la Cte d'Azur, par
la Beauce  la Provence... Cet orgueil n'est pas dans leur sang, il est
dans le ntre... Nous sommes des Franais, mais autonomes, avec une me
spciale, se greffant sans doute sur l'me franaise, mais diffrente
d'elle par tout ce qui fait notre essence propre, par des traditions
ntres, des combats ntres, des victoires ntres, des esprances ntres,
par l'ardent amour du Canada et de la libert britannique!...

--Elle te tient donc encore, ta chimre de l'me canadienne! reprit le
pre. Plus j'y songe, moins je la trouve possible... Les Anglais nous
mprisent, tu le sais bien, nous traitent en race infrieure, ne voient
en nous que les fils des vaincus... Souviens-toi de ces Anglaises
qui nous appellent, dans leur suprme ddain, la race des "porteurs
d'eau"!...

C'est un outrage qui se retourne contre elles, mon pre... Elles ont
raison: nous sommes les descendants des "porteurs d'eau", de ceux qui
eurent  "porter" les sanglots de la dfaite, les descendants dea femmes
qui "portrent" les pleurs qu'elles rpandirent sur la tombe des fils
et des poux dvors par les Plaines d'Abraham!... C'est notre droit de
relever l'insulte... Oui, nous sommes des "porteurs d'eau", mais nous
n'avons pas  rougir... C'est parce qu'ils avaient du coeur que nos
aeux furent humilis de la conqute, qu'elles avaient des entrailles
que les femmes gmirent sur la mort des hros... Tous les Anglais de
coeur, et, ils le sont presque tous, le savent, bien!... A la place
des ntres, auraient-ils, auraient-elles fait autrement? Seraient-ils,
seraient-elles: Autre chose qu'une race de "porteurs d'eau"?...

--Les Anglais ont du coeur, mon fils, et j'en suis convaincu... Mais
il est un problme que je ne puis rsoudre... Ils apprennent ntre
histoire... La lgitimit de notre cause devrait nous gagner leurs sens
de la justice, la vaillance des ntres mouvoir leur respect du courage
malheureux... Eh bien! non, je te le rpte, ils nous ddaignent,
parfois mme ils nous hassent... Ils admirent les Japonais, alors
qu'ils nous refusent Carillon et Montmorency!... Je sais qu'il
s'agit, pour eux, de dfaites!... Cela n'est pas une raison: est-il un
Canadien-Franais qui nie sa gloire au grand Wolfe?...

--Ils l'apprennent, notre histoire... reprit Jules. Mais vous savez ce
que c'est, au collge, apprendre l'histoire... C'est la corve des
dates  retenir, le poids des faits  traner dans le cerveau!...
Ils n'essayent pas de s'assimiler l'me canadienne-franaise, ne
pntrent-pas l'essence relle de nos revendications... N'en est-il
pas de mme de nous, mon pre? Nous apprenons l'histoire, nous nous
indignons contre eux... C'est notre devoir, oublier serait lche... Mais
nous n'allons pas au-del, nous ne fouillons pas assez les causes du
ressentiment contre nous... Autrefois, l'assimilation du conquis par le
vainqueur tait fatale, la logique des choses... La rsistance du vaincu
fut, pour eux, quelque chose d'anormal, d'offensif, de menaant, leur
inspira des dfiances presque ncessaires... Entre nous, les rancunes
s'amoncelrent... Oui, autrefois, le vainqueur absorbait le vaincu,
ou c'tait la haine ternelle!... Mais alors, la libert britannique
n'existait pas, ou, du moins, n'avait pas sa puissance d'aujourd'hui...
Grce  elle, il n'y avait pas d'absorption, ce ne sera pas non plus la
haine ternelle, mais l'amour dans la libert!...

--L'amour entre les deux races est une utopie, mon fils... Les Anglais
croient qu'ils sont tout, que nous ne sommes rien... Et nous, nous
voulons tre quelque chose, bien que demeurant nous-mmes... Ils le
tolrent, mais ils ne l'admettront jamais... Aussi longtemps que nous
serons nous-mmes, ton me canadienne n'est qu'un rve... Rappelle-toi
ces assassins de la gloire dont le ciseau impie profana le nom de Lvis
sur le Monument des Braves!... Il nous faut monter la garde auprs de
nos hros: sinon, une main sacrilge les outrage!...

--Un fanatique outragea Lvis, mon pre, un seul que la colre rendit
fou... Te ne crois pas qu'il y ait eu deux Anglais capables de faire
cela!... Vous n'tes pas juste!... Un seul fit cela, les autres n'y
ont pas applaudi... Ils sont magnanimes, ils comprennent la grandeur...
C'est sacr, les hros! Ils lie peuvent nous enlever les ntres!...
Qu'ils se figurent ce que leur enlever les leurs serait pour eux!...
L'amour de notre langue s'identifie avec l'amour des mres qui nous
l'apprennent! Ils ne peuvent nous faire un crime de l'aimer, pas plus
qu'ils ne peuvent, nous eu faire un d'aimer nos mres!... Qu'ils songent
 la rvolte de tout leur tre, si on tentait, de leur arracher le doux
parler de leurs mres!... La libert britannique leur ordonne de respect
de nos droits! N'est-ce pas leur orgueil, la merveilleuse libert
anglaise?... Nous naissons et grandissons dans la foi catholique: elle
est celle de nos pionniers, de nos missionnaires, de nos martyrs, de
nos anctres, de nos clochers! Ils ne peuvent y toucher, elle est
insparable de notre race!...

Qu'ils s'imaginent la faon dont ils accueilleraient l'attaque aux
croyances de leur berceau!... Nous aimons le Canada: les souffrances et
les joies de vivre y attachrent nos aeux, les ntres nous le rendent
plus cher, le rendront plus cher  nos fils! Ils ne peuvent nous refuser
une part dans l'avenir canadien!... ils l'aiment eux aussi, la terre
divine de Cartier! Elle est  eux, nous ne leur en voulons pas, mais
qu'ils nous laissent, avec eux, la faire grande!... Non, mon pre, l'me
canadienne n'est pas un rve, c'est la ralit prochaine... Ce n'est pas
notre ambition patriotique, nos droits, notre langue, notre religion que
les Anglais abhorrent, c'est le dfi qu'ils croient trouver dans chacune
de nos revendications... Ils se trompent, il n'y a de dfi que dans la
mesure o ils le prennent ainsi!... Il n'y a pas de dfi, quand nous
rclamons!... Cela parat, ainsi, parce qu'on se mfie de nous... Le
jour arrive o ils comprendront que notre attitude ferme n'est pas une
bravade, o, perdant de vue l'offense qu'ils y voient toujours et qui
n'y est pas, ils se mettront  notre place et raliseront, que, dans la
situation qui nous est faite, ils dfendraient aussi jalousement leurs
droits que nous dfendons les ntres, si ce jour-l, mon pre, l'me
canadienne prendra son essor triomphal... A l'heure actuelle, ell frmit
dans notre vie nationale, elle s'pure, encore incertaine, emprisonne
dans la gangue de rancunes et des mfiances... Mais la libert
britannique est l qui travaille: elle a fait de grandes choses, elle
fera celle-l, dgagera de ses langes l'me canadienne... Sous son
gide, les deux races vont se respecter, s'aimer, autonomes, entire,
fraternelles, par-del les passions, les haines, les jalousies, les
mauvais souvenirs... Ou l'enseignera dans les foyers, dans les coles,
on l'crira dans les lois!... Ce sera l'amour du pays dans l'autonomie
des races, chacune d'elles tant fire de la libert morale, du gnie,
du dveloppement de l'autre dans la contribution de chacune  la
prosprit,  l'immortalit de la patrie canadienne!

Jamais, dans leurs discussions amicales d'auparavant, Jules et Augustin
n'avaient eu une vigueur telle, une telle clart. Les deux femmes, bien
que souvent, tmoins de la marge d'opinion entre le pre et le fils,
se sentirent en prsence de convictions mries, plus ardentes, plus
enracine. Un intrt palpitant les avaient suspendues  leurs lvres.
Si le pre et cru le rve de Jules ralisable, il se serait ralli
 l'me canadienne, mais le pass faisait de lui un sceptique
incorrigible. Toutefois, l'loquence, l'nergie de pense, dont son fils
venait de lui donner la preuve entranante, l'enorgueillissaient, le
rendait sympathique  ce qu'il appelait une chimre de jeunesse. Il s
rappela les lections fdrales prochaines.

--Mon fils, dit-il je comprends que le dbat est clos pour l'instant...
Mes doutes restent... Mais j'admire la noblesse de ton ambition, je lui
offre mme l'occasion de se donner cours... Les lections pour Ottawa
auront lieu le premier Septembre... Les lecteurs du comt de Salaberry
me demandent... Vas-y, toi!...

--Oh! mon pre! quelle joie! s'cria Jules, dont le visage s'illumima.
C'est donc vrai!... Mais je ne suis qu'un goste!... J'oublie
les services que vous rendriez  notre race!... Non, la chose vous
appartient, mon pre!...

--Voil ta chance d'aller prcher ta croisade pour l'alli
canadienne!... Essaye, mon fils: qui sait l'avenir?...

--C'est bien l vous, votre bont, votre coeur!... Vous ne croyez pas
 mon rve, mais vous m'aimez plus que vous-mme!... Je sais que vous
refuser vous ferait de la peine!... Eh bien, j'irai!... Je serai le
candidat de l'me canadienne!... Ils comprendront!... Que je auis
heureux!...

--Vive Jules Hbert! Vive l'me canadienne! cria Jeanne, folle
d'enthousiasme.

--Vive la Canadienne! cria Jules, en l'embrassant.

Et ce fut, dans la maison ancienne des Remparts, le bonheur d'tre
ensemble et de s'aimer jusqu'au soir............
                                 _____

Le soir, dans la chapelle du Sminaire que les verrires opaques de
bonne heure assombrissent, deux mes offrent l'encens de leurs prires.
La poudre rose du couchant se brise sur les vitraux en couleurs, et la
lumire se retire des arcades profondes et de la nef recueillie. Dans la
niche du grand autel blanc, le mystre d'amour de la Sainte-Famille se
voile de gris. Il faut deviner la forme mouvante du Christ que retient
la Croix debout sur le tabernacle de marbre. Les tableaux gants,
l-haut, ne sont plus que des taches d'ombre. Les aptres, dont le buste
mdite, s'enveloppent des premires tnbres. L'atmosphre est imprgne
de mille choses saintes: le parfum des retraites, la voix des prtres,
les chants sacrs, les invocations des philosophes et des petits
coliers, les accents de l'orgue, les appels du Sanctus reviennent dans
le silence. Dans le choeur o la nuit commence  descendre, la bougie
tremblante rappelle au frre et  la soeur l'ternelle Lumire.

--Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir conserv les miens! disait l'me
forte de Jules.. Entourez-les de votre paix souveraine!... Donnez-moi
le courage de ceux vous aiment!... Je vous confie le rve patriotique
auquel je consacre l'intelligence et la volont que je vous dois!...
Si vous le croyez juste, faites-le triompher!... Puis, s'attendrissant
soudain, il ajouta: Soyez clment  Marguerite, cette amie d'un jour,
quand vous l'appellerez  votre ternit!...

--Que vous tes bon de m'avoir redonn mon frre! murmurait l'me timide
de Jeanne. Ne me le reprenez jamais!... Bnissez-le dans son ambition
gnreuse!... cartez de sa route les dfaillances et les lchets!...
Protgez-le contre cette fille de France!...

Et ils sortirent de la chapelle o Jules avait voulu faire la prire
du retour. Le soleil tombant versait la pourpre  flots dans l'espace.
L'Htel-de-Ville prenait des airs de manoir enchant. Muets d'extase,
Jules et Jeanne passrent devant la Basilique dont un rose de Bengale
enflammait le frontispice. Des brasiers rouges flambaient dans les
vitrines de la rue Buade. Une ivresse mystrieuse treignait au coeur
les passants transfigurs. Bientt, Monseigneur de Laval,  leurs yeux
blouis, parut revivre dans son manteau de bronze et, de son visage en
feu, lancer un dfi suprme  l'impit.

Ils allrent, tous deux, sur un banc du Jardin Montmorency, se griser de
la fin du jour.

--Que c'est beau! s'cria Jeanne.

--L'incendie dvore les montagnes! dit Jules.

--Le fleuve charrie du sang!

--Lvis est en flammes!

--L'Ile d'Orlans brle!

--Ton coeur saigne sur ta robe de mousseline! dit Jules.

--Et le tien sur ta chemise blanche! lui rpondit-elle.

--C'est l'apothose du Chteau-Frontenac!

--Ou celle de l'Universit Laval!

--Les bateaux-passeurs crachent de la fume rose!

--Regarde les feux de joie sur la cte de Beaupr!

--C'est pour te fter, Jules!

--Tout cela, Jeanne, ne vaut pas le carmin de tes lvres!

--Ou de celles de la Parisienne! railla la jeune fille, qui s'en
repentit aussitt: Jules, d'une voix anxieuse, lui demandait avec une
interrogation de tout son tre:

--Que veux-tu dire, petite soeur?...

--Oh! presque rien!

--Femme, va! mais rponds-moi donc! la supplia-t-il. Tu ne m'chapperas
pas!... Je la veux, l'explication que je demande... Je te connais si
bien... Dans ta voix moqueuse, il y avait un soupon, je ne sais quelle
inquitude, quelle angoisse mme... Parle vite, mon petit Jean!...

--Puisque tu le prends au srieux, ce n'est plus rien, c'est quelque
chose, beaucoup mme, fit-elle, inquite.

--Pourquoi ces dtours?... Tu as dout de moi, je le sens!... C'est mal,
petite soeur! interrompit Jules, nerveux.

--Tu le vois, il vaut mieux que je me taise!...

--J'exige!... Ne pas savoir me serait plus pnible encore!...

--Eh bien, oui! j'ai dout de toi, mon frre, je doute encore... Je
t'en demande pardon presqu' genoux... Je ne voulais pas te dire... Une
plaisanterie lgre m'a trahie... Et maintenant, je tremble de parler...
Promets-moi de ne pas m'en vouloir, si je me suis trompe!... C'est
parce que je t'aime que je doute et que j'ai peur!...

--Tu sais bien qu'il est impossible de t'en vouloir!...

--Cet aprs-midi, alors que pre s'indignait contre les perscuteurs
des petites Soeurs de Saint-Vincent de Paul, je t'ai vu rougir... C'est
comme si tu avais eu honte de toi-mme!...

J'esprais ta rponse... Mais tu l'esquivas!... Alors j'ai pens que tes
compagnons de voyage taient de la bande horrible que flagellait
pre, et que, le sachant, tu voulais tout de mme revoir la jeune
Franaise!... Me pardonnes-tu le soupon que j'ai encore?... Il ne
t'arrivait jamais de fuir la vrit!...

--Tu as compris cela, toi?... Seule, la petite fille aux boucles blondes
a devin la lutte pouvantable qui ravageait l'me du grand frre...
Je le redis tout de mme, c'est mal de ne pas avoir confiance en moi,
Jeanne!... J'aurais d tout avouer, mais je ne fus pas lche de ne pas
l'avoir fait... Vois-tu, petite soeur, je le lui ai promis; il ne serait
pas chevaleresque de lui manquer de parole... Cela m'a tortur de fuir
la vrit, comme tu dis, mais je ne pouvais pas ne pas la revoir!

--J'avais bien raison d'avoir peur: tu l'aimes!...

--Tu es folle! s'cria Jules, qui tait sincre. Tu penses que je
l'aime?... Elle n'est pas de celles qu'on aime: elle est trop svre,
trop lointaine!... Je l'estime, je l'admire: elle a un grand coeur
d'amie qu'on vnre... C'est tout, ma soeur!...

--Prends garde, mon frre: si l'amour t'empoigne, tu n'es pas de ceux
qu'il pargne!...

--Tu parles du grand amour!... Qu'en sais-tu, mon petit Jean?...

--J'en sais que je mourrais, si tu m'tais arrach, dit-elle, avec
passion; j'en sais que ma tendresse n'est rien auprs du grand amour qui
terrasse!... Les femmes savent cela de bonne heure!...

--Alors, tu me juges frapp mortellement, rpondit-il, vivement mu
par le cri d'affection de Jeanne. La force des choses qui me dfendent
d'aimer la fille d'un athe ne te rassure donc pas!...

--L'amour dfie les autres forces... Mais tu es fort, tu es un homme!...
Relve le dfi: lutte contre elle, et triomphe!... Mais prends garde!...

--Prendre garde? Ai-je besoin d'y songer? Ne suis-je pas arm contre un
tel amour? La solidit de ma foi est une muraille entre elle et moi!
La loyaut que je dois aux miens est un viatique assur contre la
fille d'un sectaire! Ma carrire patriotique ouvre un gouffre entre
l'incroyante et le Canadien-Franais! Elle sera l'amie d'un jour,
l'adversaire qu'on ne peut har! Mais elle ne me fera pas chanceler! Nul
sourire de femme ne me fera faiblir, si ma patrie le condamne!...

--Prends garde!... Il y a des vaillants qui ont molli devant la
femme!...

--Mais je vous aime trop, vous tous, pour qu'il faille prendre garde!...
Allons retrouver nos parents et leur tendresse!... Les feux de joie
se sont teints sur la cte de Beaupr!... La nuit envahit les
montagnes!... Je veux revoir ma chambrette o les souvenirs me
cuirasseront contre cet amour! Viens, petite soeur!...
                                 _____

Le matin mme, lorsqu'elles les a mises dans la chambre de Jules, la
mre a demand aux roaea de rester belles, jusqu'au retour de son fils.
Fidles  leur promesse, elles tardent  se faner dans le dlicieux
vase de Svres. Voici que le jeune homme entre, et leur me parfume
l'accueille. Elle est au nombre des tres chers, elle fait partie de sa
substance intime, la chambrette rose, au plafond couleur d'ivoire,
o tout lui parle de sa jeunesse de travail, de rveries et
d'enthousiasmes. Son voyage devient quelque chose d'irrel, de
fantastique. Il coute le langage aim des choses familires. Il est l
toujours, le bon lit o tant de fois la lumire l'veilla par un rayon
de soleil ou la tristesse d'un nuage gris. Il court aux livres prfrs
qui, sur la table de chne antique, attendent le frlement pieux de ses
doigts. C'est ici qu'il a pris les rsolutions fortes de l'avenir, qu'il
a mri son voeu de lui-mme,  l'me canadienne. Encore sous l'influence
des mles paroles par lesquelles il vient d'apaiser les terreurs de
Jeanne, il se sent inbranlable, matre de sa pense, de son nergie
combative. Soudain, un coup lui frappe dans le coeur. Ses yeux se fixent
perdument sur le portrait de la jeune fille de Greuze. Elle lui sourit
dans l'humble cadre. Est-ce l'amour, cet appel de tout son tre vers la
douce image, ces battements dans la poitrine, cette contemplation longue
de chaque trait, chaque dtail, chaque ligne du fin visage? Ce n'est
plus le rve sentimental de l'adolescent, la Princesse Lointaine du
pote, le mirage d'idal. C'est Marguerite et le charme de ses grands
yeux pleins de caresses, et le dessin pur de ses lvres, et la noblesse
de son front mditatif, et les lueurs fauves de la chevelure brune. Il
revit la semaine inoubliable avec elle. Est-ce l'amour, ce besoin aigu
de la revoir, de l'entendre, d'tre longtemps prs d'elle? Son regard
enfivr, voulant s'arracher au portrait qui l'enivre, est saisi par le
Crucifix blanc sur la muraille. Le Christ saignant le dgrise, le ramne
 l'inspiration virile. Rien ne lui fera trahir le Christ de sa race
et des siens. Il se rappelle que le Christ plane dans l'histoire
canadienne, et que c'est par Lui, le Dieu sacrifi  la Fraternit
fconde, que le Canada vaincra la haine. Gilbert Delorme est un briseur
de crucifix, un disciple du Renan infme qui se moqua des pines et des
clous de la Croix. Jules reverra son adorable fille, l'image de Greuze
vivante, mais il jure d'immoler son coeur au Christ,  sa race,  la
patrie canadienne, si ce grand besoin d'elle est l'amour...




III


Il est,  Qubec, une chose vieille dont la mort approche. C'est le
ddain qui la tue lentement. Elle est jolie, pourtant, la calche gaie,
d'o l'on domine la rue. Ses couleurs vives flambent au soleil d't.
Elle a des caresses de mouvement pour les trangers qui lui sont dj
moins fidles. Si on veillait les chos qu'elle garde, on entendrait
les belles choses qu'on dit sur le Qubec sculaire, les mots d'amour
que les couples, venus de loin, se glissent  l'oreille du cocher sourd.
Hlas! ses compatriotes ingrats se moquent d'elle, et voil pourquoi
elle agonise, elle finira par en mourir.

Une calche roule sur le pav dur qui vibre. Elle entre sous la Porte
Saint-Louis, et la vote en pierre tonne. Une note grave rsonne: on
dirait que les rgiments de jadis, allant  la bataille, y laissrent le
claquement du sabot des chevaux, le bruit de la marche des fantassins,
et que c'est encore l. La Grande-Alle s'ouvre, large et baignant
dans la chaleur de l'aprs-midi morne, aux yeux de Marguerite et Jules,
bercs par la voiture. La double range d'arbres s'allonge au loin:
un frisson agite mollement les feuilles assoupies. Le cheval oblique
 droite: il renifle maintenant la poussire brlante de l'alle
transversale. Dans les carrs verts, les balles du tennis affolent les
robes blanches. Le jardinier, courb sur les plate-bandes, assouvit la
soif des fleurs. Le Parlement est lourd de sommeil. Les deux jeunes gens
abandonnent le cocher  la somnolence qui le gagne. Ils gravissent dj
la pente rapide qui conduit  la porte d'honneur. Il fait bon entendre
le murmure des gerbes d'eau frache gouttant leurs perles dans la
fontaine ronde.

--Que c'est beau, votre Qubec! s'crie Marguerite. Je comprends que
vous en soyez fou!...

--Je le trouve plus beau que jamais, Mademoiselle, fit-il, un peu
songeur.

--Hier soir, au Chteau Frontenac, assise  la fentre de ma chambre
qui regardait le Saint-Laurent rouge de flammes, j'ai reu le coup de
foudre... Dcidment, je suis amoureuse!...

--Selon votre idal de l'amour libre, je suppose, dit Jules, avec
un sourire. Quand il vous plaira de rompre vos amours, vous vous
quitterez...

--Vous raillez si bien que je vous le pardonne!... Mais il arrive
qu'on s'aime, aprs s'tre laisss... Ds maintenant, je sais que je
n'oublierai pas la vieille cit canadienne!... Elle m'enchante... D'ici,
le spectacle est admirable!... La Porte Saint-Louis me fait songer 
l'entre orgueilleuse de quelque forteresse invisible... Le contraste
est joli des remparts lourds et des robes lgres volant sur les carrs
du tennis... Au-dessus de la muraille, les toits aux mille formes
bizarres se chauffent au soleil... Les clochers dans l'azur
impressionnent...

--Vous n'avez donc pas l'horreur des clochers? la remercie-t-il du
regard et de la voix.

--Ils m'ont toujours mue, rpond-elle, doucement. Parfois, la musique
des cloches me donne envie de pleurer... Les clochers me font monter
au ciel... En les regardant, je rve  ce que peut tre la douceur de
croire...

--Vous avez un visage qui prierait bien, pourtant, lui dit-il, d'un
accent qui la remue.

--Il ne prie jamais, mon visage, mais il a piti!... Je dsire que les
clochers restent debout!.. Ils parlent d'idal... Quelque chose rayonne
autour d'eux: ce doit tre l'amour de ceux qui croient et qui les
aiment!...

--Pour nous, c'est la prsence universelle du Dieu que nous adorons qui
les entoure... Je respecte votre incroyance, Mademoiselle... Mais je
suis heureux que vous rprouviez ceux qui font taire les cloches et
crouler les clochers!...

--Vous allez trop loin... Il est vrai que mon pre dteste les
clochers... Le son des cloches l'exaspre... Cela me peine de le voir
aussi impitoyable!... Je n'ose lui faire le reproche de mon coeur...
Il ne comprendrait pas!... Songez donc, il m'adore, et ma piti
l'affligerait tant!... Et d'ailleurs, je j'admire!... Il est sincre:
il est, si vous me permettez l'expression, un missionnaire de
la libre-pense!... Il veut abattre vos clochers, tout comme vos
missionnaires mettaient les idoles en pices!... Tout simplement, je
voudrais plus d'amour dans son grand zle!...

--Me ferez-vous un crime d'tre franc? dit Jules, avec tristesse. Soyez
certaine que je ne voulais pas vous offenser... Je crois avoir saisi la
porte de vos paroles... Vous demandez qu'on touffe la superstition,
mais qu'on en conserve la posie, les reliques d'art, qu'on l'trangle
avec un mouchoir brod qui fera son oeuvre sans hte et sans douleur...
La diffrence, entre votre pre et vous, n'est que dans les formes: il
veut craser, la femme en vous veut engourdir par un sourire...
Mais tous deux, vous souhaitez; de toute votre me l'avnement de la
Libre-pense, Reine de l'Univers!... Je vous prviens que, chez nous,
dans le Canada chrtien, la foi est tenace; elle est solide comme le
vieux roc de Qubec: quelques parcelles en tombent, mais la masse en est
l pour bien des sicles encore... Je m'tonne que Monsieur Delorme
vous laisse en compagnie d'un Canadien-Franais, de l'un de ces enfants
terribles de la superstition, ajouta-t-il, avec un peu de malice.

--Mon pre est sr de ma foi en la matire intelligente, ternelle,
murmura-t-elle, avec orgueil. Il m'a nourri l'esprit de ses doctrines
d'humanitaire... Il me sait invulnrable!... C'est mme sa fiert de me
croire un autre lui-mme!...

--Ainsi, s'cria Jules, avec la colre polie dn gentilhomme, je suis
l'adversaire qu'on brave impunment, contre lequel on est tout-puissant!
...Pour lui, vous tes le dfi qu'on me lance et que je ne puis
relever!... Cela ne vaut vraiment pas la peine qu'on s'inquite!...

--Et quand cela serait, Monsieur Hbert, lui dit-elle, avec l'motion la
plus vive, ne suffit-il pas que je ne songe pas  cela, moi?... Pourquoi
ne pas oublier ce qui spare pour vivre ensemble ce qui runit? Tant de
choses font de l'amiti entre nous!... Ne serait-ce que mon admiration
sincre pour le Qubec de votre berceau?... Tenez, je les connais
dj tous, le Cap Tourmente, plissant dans la bue lointaine, le dme
superbe du mont Sainte-Anne, les clochers frres de Beauport, la grande
chancrure o gronde la Chute Montmorency, la pointe enchanteresse du
Bout-de-l'Ile... Voyez, il n'y a pas de nuage dans l'espace: laissons
fondre celui qu'il y a entre nous... Suivons, un moment, la course
blanche des voiles qui glissent au loin sur le fleuve...

--J'ai eu tort de vous souponner, je le regrette infiniment, dit-il,
gris par les paroles de sa compagne. N'est-ce pas divin, en effet? Je
me crois transport aux lacs d'Italie!... Ne sont-elles pas charmantes,
nos montagnes aux lignes douces, aux contours gracieux, aux fires
envoles dans le ciel?... Regardez les jeux de lumire sur les villages
de la cte, le bleu des sommets, le vert sombre des arbres que l'glise
de Beauport drobe au soleil qui tombe... Ne logent-ils pas dans un pays
sublime, les foyers de la vie canadienne-franaise?...

--C'est contre l'closion de cette vie, pourtant, qu'est dirige la
flche de bronze du Jeune Indien, rpondit-elle, songeuse, indiquant
le groupe allgorique devant la porte d'honneur. Elle fut impuissante
contre la civilisation plus forte.

--Oui, la fort a recul devant les affams du sol... Un peuple l'a
remplace... Voyez, l-haut, dans les niches de la faade, les gants
de notre histoire... Frontenac l'intrpide: c'est la Nouvelle-France
hroque d'autrefois!... Lvis le dsespr: c'est la Nouvelle-France
agonisante en beaut!... Salaberry le victorieux: c'est la loyaut
canadienne-franaise!...

Elgin le Pre de la libert britannique au Canada: c'est la naissance
de l'me canadienne!... Entendez-vous, au-dessus de Wolfe et Montcalm,
voisins de gloire, claquer le drapeau anglais dans la brise qui s'lve.
C'est le triomphe de l'me canadienne qui s'annonce!...

--Je n'oublierai jamais la vision que j'emporte d'ici! murmura la
Franaise, que le feu du jeune homme enthousiasmait.
                                 _____

La calche roule sur le pav dur qui vibre. La Grande-Alle file sous
les pattes nerveuses de la bte vaillante. Les feuilles, veilles du
repos, fredonnent au gr des petites rafales. Les demeures des riches,
o tour  tour la joie et le sanglot passrent, dploient leur
munificence. Il y a un coeur gnreux, peut-tre, sons les haillons en
poussire du balayeur puis de fatigue. Les tourelles du "Mange"
dressent leur pointe comme en ont les casques militaires. Les mamelons
des Cove Fields sont gonfls de verdure. C'est la vie, frmissante,
intense, qui palpite dans les fleurs humant l'air aux balcons, dans la
chanson des rables, dans les rideaux qui battent, dans les coiffures
ariennes des bonnes. Les Saintes prient devant l'Hostie perptuelle des
Franciscaines. Une clameur a retenti, se prolonge: on applaudit dans
l'arne des sports voisine, les champions modernes comme on acclamait
les chevaliers des tournois anciens. Les orphelins de Sainte-Brigitte
font entendre le concert de leur allgresse d'enfants. C'est la vie
ardente, universelle en Jules et Marguerite. La beaut du jour prcipite
le rapprochement de leurs tres. Il changent du bout des lvres, des
mots indiffrents, presque banals, mais leurs voix ont des rsonnances
aux douceurs nouvelles, des profondeurs inconnues se creusent dans les
regards qu'ils se donnent, des silences entre eux s'imposent qu'ils
tardent volontiers  rompre. Ils oublient, elle, qu'il est l'esclave de
croyances que rien ne peut draciner, lui, qu'elle est la fille d'un
perscuteur de l'Hostie des Franciscaines, pour laisser l'heure
distiller en leurs mes la magie de chaque minute enivrante.

Le cocher, se souvenant de l'ordre, fait tourner  gauche. Et, la
colonne de Wolfe dcoupe sa ligne modeste sur un grand nuage blanc qui
monte dans l'azur. Les souvenirs tragiques accourent de tous les coins
des Plaines d'Abraham.

--C'est donc ici la grande plaine! murmure la jeune fille  voix basse.

--Oui, Mademoiselle, c'est le Waterloo de la Nouvelle-France! rpond
Jules, avec recueillement.

--On s'est battu jusque l-bas? interroge Marguerite, et sa main dsigne
le petit bois d'o les Anglais vinrent.

--Oui, partout, le sol a bu le sang des braves... Il est presque
sacrilge de fouler cette herbe aux pieds... Elle pousse en terre
sacre!...

--Cet difice lugubre est une caserne, je suppose?...

--C'est la Prison... Esprait-on que l'me des vaillants, porte sur
la brise jusque dans les cellules, allait rgnrer les criminels? Je
l'ignore... Toujours est-il que le crime dort sur le champ d'honneur...

--Ces arbres, tout prs de nous, sont jeunes: ils n'taient pas l,
quand la chose terrible eut lieu, remarque-t-elle.

--Ils n'y sont gure que depuis trois ans... C'est le Parc des Batailles
qui grandit!... N'est-ce pas un nom qui sonne? En le prononant, il nous
vient une vision de gloire et d'exploits...

C'tait bien tard!... L mme, les cirques grotesques ont longtemps pris
leurs bats... A l'endroit mme o Wolfe et les siens virent se lever
l'aube sur le Qubec de leur ardente convoitise, des cuyres sans
honneur se fardaient... L mme o vibrrent dans la mle les
commandements suprmes, le fouet des dompteurs d'nes claquait... L
mme o les balles couchrent les vaillants des Boyal Guards et du
Roussillon, les bouffons hideux tombaient sous la gifle bte... Jusqu'
l'endroit mme o Wolfe attendit la mort qui lui venait par la blessure
dfinitive, arrivaient les trpignements des danseuses grossires... Et
la foule, qui oublie toujours, quand on l'amuse, ne se souvenait plus...
Il tait temps!... Plaines d'Abraham! ce n'tait pas assez pour le
peuple ingrat! ...Parc des Batailles! cela vous empoigne, voque malgr
soi, et il faudra bien se rappeler Wolfe et Montcalm expirant leurs
lvres colles au drapeau, Lvis donnant la preuve que les ntres ne
furent pas des lches, mais qu'ils surent se relever pour faire un grand
geste immortel avant de cder la place!...

--Vous avez raison, ce fut une profanation! dit la jeune fille, de
plus en plus sduite par le patriotisme chaud du Canadien. Je comprends
l'ide fconde... Il y aura des fleurs sur les tombes... Les amoureux
cueilleront la pense d'amour que laissrent ici les hros dans leur
dernier souffle... Dans le feuillage, ce sera la complainte des morts ou
l'hymne  lu gloire!...

--Une Canadienne ne dirait pas mieux! s'cria Jules, que la pense
dlicate de la Franaise avait impressionn.

--Il suffit de vous entendre pour qu'on le soit, par la sympathie, du
moins... Mon pre lui-mme, bien qu'antipatriote avanc, fut bloui par
votre enthousiasme d'hier... Il m'a avou que vous l'aviez mu... C'est
un succs, je vous l'assure...

--Plus que celui d'hier encore, c'est l'endroit pour moi de ne pas
accepter les opinions de votre pre... Il n'est pas un vrai Canadien
qui, aprs un plerinage aux Plaines d'Abraham, puisse devenir un
antipatriote!...

--Je suis convaincu que vous ne le serez jamais! fit-elle, gentiment.

--Et moi, je suis certain que vous ne l'tes pas!...

--Je suis Franaise! dit-elle, avec orgueil. Mon pre est Franais, mais
autrement: il croit que c'est l'tre davantage que de travailler  la
patrie sans frontires!... L'illusion est gnreuse, mais l'humanit
n'est pas prte  cela!...

--Voici la Libre-Pense qui revient! reprend Jules. Selon vous,
elle fera des hommes, tous bons, des frres esclaves de la flicit
commune... Alors mme qu'elle deviendrait reine de tous les royaumes,
elle ne pourrait arracher des coeurs les diffrences du sol!... En
voulez-vous une preuve, de la puissance des attaches natales?... Cette
fume, l, qui noircit le ciel, nous arrive d'une fabrique: sur
la grande plaine, on prpare les fusils avec lesquels Anglais et
Canadiens-Franais, dsormais frres d'armes, dfendront le Canada, s'il
le faut, contre l'univers!...

--Contre la France mme? demande Marguerite.

--Vous m'avez compris! dit-il.

--Vous ne l'aimez donc plus? interrompit-elle, avec effroi.

--Pardon, nous l'aimerons toujours, elle est un harmonieux souvenir
coulant  jamais dans nos veines!... Mais plus qu'elle encore,
nous aimons la patrie canadienne!... Vous veniez de nous lcher,
volontairement ou non!... Montcalm et Wolfe, dans la mort, se donnrent
l'accolade de la gloire... La fraternit des deux races est ne
d'elle!... Aprs des combats ncessaires, nous sommes libres!... Et
maintenant, nous appartenons au Canada!... Chez vous, nous ne sommes
plus chez nous, nous voulons revenir... C'est le chez nous dont je vous
parle que nous dfendrions contre la France!...

--Il y a, entre nous, les "arpents de neige" de Voltaire et de la
Pompadour! ajoute la jeune fille, pensive.

--Au collge, quand nous l'apprenons, nous nous sentons Canadiens!...
Les deux races vont aimer d'un mme amour les "arpents de neige"
qu'elles ont rougis de leur sang... Vous parliez d'athisme
universel!... A l'heure mme o le triomphe vous paratra certain,
rappelez-vous que Wolfe et Montcalm ont pri avant de mourir, et que le
Canada chrtien s'en souvient encore!...

--Toujours la prire entre nous! dit-elle, avec tristesse.

--Je vous demande pardon, je ne voulais pas tre cruel, murmure-t-il...
                                 _____

La calche roule sur l'avenue des rables. Les branches lourdes plient
et se tordent sous le vent plus fort. Les oiseaux, affols d'air et de
lumire, joignent leur note en un choeur tincelant. Sur une pelouse
soigne, des bambins se poursuivent avec des clats de rire. Enfouies
mollement dans les bergres d'osier, les femmes offrent leur joli visage
 la brise. Elle leur apporte l'arme des foins coups dans les prairies
de Sainte-Foye. Le cocher revient  la ralit des choses, et ses yeux
verts ptillent sous les sourcils en broussailles. La tristesse est
encore au coeur de Jules et de son amie. Ils savent, ds lors, que plus
i'abme entre eux s'largit, plus la peine qu'ils en ont les grise
et les attache l'un  l'autre. Par une ouverture bante,  gauche de
l'avenue, le soleil dcoche, un rayonnement qui les aveugle. D'un geste
rapide, ils protgent leurs yeux, et leurs regards se rencontrent, se
gardent, se dprennent  regret pour demeurer aux profondeurs atteintes.
Apercevant, sur un balcon o le lierre grimpe aux colonnes minces,
deux enfants dont l'amour prcoce unit les lvres, ils n'osent railler
l'innocente idylle.

La Croix de Notre-Dame-du-Chemin brille. Le cocher docile dirige la
voiture dans la ruelle qui mne au bord de la falaise. Les grands
bouleaux frissonnent. Devant l'humble monastre des Franciscains, les
peupliers lombards lvent des bras agits. Une scne grandiose blouit
la jeune fille.

--Encore des clochers! s'crie-t-elle, aprs un silence. Parlez-moi de
vos clochers!... Il ne faut pas m'en vouloir, si j'ai eu de la peine...
Soyez sr qu'ils m'intressent... On ne m'a jamais pari d'eux comme
cela, auparavant... J'admire la chaleur de votre foi... Parlez-moi
d'elle!... Elle m'apparat dans une aurole ignore... Vous vous
excusiez de votre enthousiasme... Eh bien! je le veux, moi, il est
quelque chose de neuf, de sain, de fort!... Je veux apprendre le nom de
vos clochers canadiens!... Quel est celui-l?

--La flche aigu de Saint-Jean-Baptiste! rpond le jeune homme, tonn.

--Et celui-ci?...

--Le clocher normand de Saint-Sauveur! Oh, si vous saviez quelle
vaillante masse populaire s'entasse en cette glise! A certains jours,
des milliers d'ouvriers. L'me ardente sous la blouse noble, entonnent
le cantique de leurs milliers de poitrines frmissantes, font mugir
la sourde rumeur de leur prire colossale  l'Hostie baignant dans les
lumires. Si vous les voyiez, si vous les entendiez, vous seriez touche
jusqu'aux larmes!...

--Je veux les voir, les entendre! dit-elle, vibrante.

--A gauche,  droite, depuis la falaise jusqu' la rivire
Saint-Charles, les toits par centaines abritent le foyer des
travailleurs. Pendant que les panaches noirs s'lvent des chemines
longues, que les mains durcissent, que les chairs fondent et que
les visages plissent au son des machines qui ronflent, les femmes
surveillent le bouillon du soir... Entendez-vous monter jusqu' nous la
vague des hrosmes et des sublimes dvoments?...

--J'entends aussi les soupirs las de la petite ouvrire qui, dans
l'usine ftide, besogne tout le jour et dont le front se fane trop vite,
alors que les jouisseurs exhibent au grand air leur peau d'inutiles!
s'crie la Franaise.

--La gait du jouisseur n'a jamais le son clair et joyeux du rire de
l'ouvrire, quand elle sort de l'usine: le travail lui met du soleil au
coeur!...

--J'aime le peuple... Il est bon, il est terrible, il est puissant!...

--Il gonfle comme la mare montante, interrompt le jeune homme... Voyez,
sur l'autre rive, le bourg compact, de Limoilou... C'est le peuple qui
dborde... Il va inonder les prs verts de Charlesbourg, escalader
les collines de Lorette... Depuis la falaise,  nos pieds, jusqu' la
montagne, ce sera le peuple grouillant, norme, effrayant, sublime!...

On abattra les haies pour faire des rues grises, reprend la jeune fille.
Il y aura des cours maussades l o les agneaux broutaient l'herbe...
Les arbres tomberont sous la hache de l'entrepreneur brutal... Il n'y
aura plus de fermes isoles dans la verdure... La clameur dn trafic fera
taire le gazouillis des ruisseaux... Ce sera l'immolation de la campagne
si douce  voir...

--Vous avez raison, mais il faut que le peuple passe et que son flot
gagne le large, que le Canada grandisse et, qu'il tende ses ailes afin
de planer d'un vol plus haut dans l'histoire! s'crie Jules, s'animant
de plus en plus. Je ne sais quelle passion cet endroit m'inspire...
J'entrevois l'me canadienne  travers une vision nouvelle: elle est
extraordinaire, grandiose, mouvante... Elle a la profondeur et la
largeur du Saint-Laurent, la hauteur des Rocheuses, la puissance de
Niagara et de Montmorency, l'harmonie des forts paisses, le souffle
des plaines de l'Ouest, la clart de la Baie des Chaleurs, le gnie de
deux races gniales, la posie des Laurentides et l'immortalit de la
Croix de ce monastre!...

Et la jeune fille qui l'coute est dsormais certaine que ce Canadien
lui est infiniment cher.
                                 _____

La calche roule sur le pav dur qui vibre. A la Porte Saint-Jean, o
la foule est dense, un fluide irrsistible de joie remplit l'atmosphre.
Tous ont secou la torpeur du jour. On dirait que toutes les femmes sont
belles dans les corsages clairs et sous les chapeaux fragiles. Jeunes
gens et jeunes filles changent des oeillades chaudes. Un mendiant tire
un air boiteux d'un violon lamentable. Deux charroyeurs se dcochent des
traits populaires. Jules et Marguerite, lectriss par la vie exubrante
de la rue, s'abandonnent  la dtente de leurs mes. Ils s'amusent comme
des enfants, se fusillent de bons mots. Le cocher, devenu loquace, est
en verve, et quand la circulation lui donne un instant de loisir, il
jette  ses htes les gerbes de son esprit pittoresque. A l'encoignure
du Palais, c'est la cohue fivreuse, la bousculade tourdissante.
Les petits ngociants de journaux hurlent des noms connus. Le cocher
foudroie un chauffeur trop press de son loquence brve. Un policier
grave attend le moment d'agir. La rue de la Fabrique est en liesse,
l'Htel de Ville est radieux, la Basilique rajeunit dans le soleil qui
baisse. Le vieux Sminaire parle d'immortalit. Monseigneur de Laval est
gigantesque. Le Chien d'Or ronge. Le Chteau Frontenac a grand air et
noble stature. Les gouttelettes ruissellent dans le bassin du petit
parc o les flneurs  l'ombre font de la paresse exquise. La Cathdrale
Anglicane rappelle au Palais que la justice divine et celle des hommes
doivent se voisiner sans cesse. Marguerite adore Qubec. On renvoie le
cocher, dont les yeux verts sont moins heureux du pourboire que d'avoir
bloui.

--Oh! le beau chevalier! dit la jeune fille, en s'adressant  Champlain,
toujours prt  s'envoler de son pidestal.

--Il tait un jour un grand seigneur qui venait de Saintonge...,
commence  raconter Jules.

--Et qui venait de souche antique, ajoute Marguerite, en souriant. Hier
soir, il planait dans l'incendie rose... Son manteau se soulevait comme
une aile... Il tait merveilleux... Il ressuscitait dans ses atours de
gentilhomme d'pe... Je l'ai regard longtemps... J'aurais voulu qu'il
me parle, qu'il me dise des choses extraordinaires...

--Il vous aurait parl du berceau de la Nouvelle-France, des temptes et
des misres qu'il fallut pour qu'elle ait pu vivre, dit Jules.

--Pourquoi ne pas avoir tourn son front gnial vers la France qu'il
aimait tant? demande-t-elle.

--Je regrette de le redire, c'est parce que la France abandonna la ville
o il est mort...

--Il ne faut pas lui en garder rancune, si cette ingratitude vous a
donn les combats et les victoires de la libert!

--Oui, depuis le troisime centenaire de 1908, Champlain se dcouvre
devant l'me canadienne qui l'acclame...

--J'aime la grce de son geste, reprend-elle. On devine qu'il le fit 
la cour de France.

--Dans sa chevelure, les vents de l'Atlantique rugissent encore!...

--Sa botte puissante s'empare du rocher de Qubec!...

--Il tient dans sa main la charte royale!...

--La trompette claironne ses prouesses dans l'ge futur!...

--L'histoire enregistre les paroles par lesquelles il remit  Dieu les
destines de la colonie si frle encore, dit-il, songeur.

--Il est fier, il est patant, s'crie-t-elle. En le regardant, je me
sens moins petite et meilleure... Eh bien, oui, je l'aime! Si j'avais
t jeune fille au temps de Richelieu, j'en aurais t folle!...

--Et moi, je l'idoltre!... Songez qu'il fut le compagnon de souffrances
de mon anctre, le premier colon canadien... A travers le sang de mes
aeux, je cause avec lui de la Nouvelle-France au nid...

--Vraiment? fit-elle, surprise. Je ne m'tonne plus que vous soyez
si amoureux de votre pays... C'est un amour dont la fidlit est
sculaire...
                                 _____

La Terrasse Dufferin, promenade immense, est idale. Elle arrache  ceux
qui ont une me un cri de ravissement. Elle domine un site aux beauts
infinies. On se demande quel branlement des couches terrestres a creus
le lit o le Saint-Laurent se droule en splendeur, quelle raction
gologique a taill les falaises, durci les rocs, enfl les montagnes,
aiguis les rcifs et soulev l'Ile d'Orlans. On s'imagine ce que dut
tre la nature sauvage avant l'invasion des foyers durables. On pense au
gnie de celui que l'endroit fascina au point qu'il en fit l'artre des
premiers hrosmes. On sonde les chos pour qu'ils disent tout ce qu'ils
savent d'un pass de lgendes et d'imposants souvenirs. On revient au
vaste paysage pour en laisser pntrer la grandeur en nous, pour tre
entran, par del les horizons franchis malgr nous,  suivre la
course du fleuve ouvrant ses bras pour recevoir l'Atlantique, la ligne
effleurant la cime des bois jusqu'au lointain Nord, le prolongement des
provinces soeurs jusqu'au Pacifique, la grande route des valles et des
collines allant  la terre qui n'est plus canadienne.

C'est un peu de tout cela que se nuancent la causerie et l'impression de
Marguerite et Jules, appuys au rebord de la Terrasse. Un nuage
cuivre gravit lentement l'azur au-dessus du Mont Sainte-Anne et du Cap
Tourmente, et les sommets, les pentes, les villages ternissent dans
l'ombre qu'il trane. Plus il avance, plus il crase de sa lourdeur. Une
teinte d'orage envahit le fleuve entre Sainte-Famille-de-l'Ile et les
grves de Beaupr. Le vent s'affaisse, et les voiles pendent comme
des ailes casses. Un silence dans l'air fait peser sur les coeurs
une sensation vaguement angoissante. Et le soleil, dont les rayons
s'panchent  torrents sur le Bout-de-l'Ile et Lvis, ne fait pas
oublier le nuage qui vient. La nature prpare une de ses colres et
l'homme est dompt.

Et cependant, la puissance de l'homme clate de toutes parts: dans la
masse de la Basse-Ville, o les ruches de labeur foisonnent, o les
millions grouillent, o tant de cerveaux fermentent et se bandent chaque
jour, o les entrepts regorgent, o les mts sont lgion dans le port;
dans les faubourgs de Lvis, o les foyers continuent l'histoire d'un
peuple, o les clochers perptuent l'oeuvre du Christ; dans le collge
de Notre-Dame, on l'on faonne les couches suprieures de la socit
prochaine, o l'on outille les jeunes de science, d'honneur et de foi;
dans l'Hospice de la Dlivrance, o la piti est organise comme
la discipline d'un rgiment; dans le paquebot qui s'en va, dont le
capitaine ne songe mme pas aux fureurs probables de l'Ocan; dans le
sifflement d'une locomotive qui s'est raille de la distance et dans
la fume des bateaux-passeurs qui bravent le courant impulsif; dans
la Citadelle, o le canon menace, les murailles dfient, l'tendard
britannique rgne; dans le Chteau Frontenac, o les subalternes 
la douzaine travaillent, sous un chef tout-puissant,  multiplier les
jouissances du dollar tyrannique. Et pourtant, l'homme se sent cras
par le nuage qui s'avance.

Marguerite et Jules, qui prennent place  l'une des tables vertes du
caf, subissent le malaise de l'atmosphre. Leur conversation est moins
souple. On abandonne les siges autour d'eux. L-bas, sur les bancs
espacs devant le grillage de la balustrade, on ferme les ombrelles
aux couleurs tendres ou aveuglantes. Les hommes du service, en petits
groupes, s'inquitent et craignent l'effet de l'orage moins loin sur
le gain du soir. On apporte la vaisselle fine et le th bienfaisant:
Marguerite verse la liqueur brune o passent des reflets d'ambre et
d'or.

--Les rayons reculent devant l'ombre, dit le jeune homme. Avant
longtemps, la tourmente fondra sur nous...

--Je me sens comme oppresse... A la veille des orages, il doit y avoir
du poison dans l'air...

--C'est plutt la terreur que nous inspire la venue des forces brutales
de la nature! rpond Jules.

--Ce couple, auprs de nous, ne parat gure s'en soucier, dit la jeune
fille,  demi-voix.

--Quelle sduisante coquette! reprend son ami, sur le mme ton. Elle
minaude pour ce garon dont elle se moque, assurment... Savez-vous 
quoi me fait songer le coeur des coquettes?... L'amour qu'elles
donnent fond comme le petit bloc de sucre que je laisse tomber dans ce
breuvage... Leur coeur est un liquide bouillant qui dvore autant de
pains de sucre qu'elles ont d'aventures...

--Vous voulez dire qu'elles ne savent pas aimer, dit-elle, aprs avoir
ri de cette boutade. Il est banal de le dire; leur amour, c'est d'tre
aimes... Leur tactique est la plus simple au monde... Dans la phalange
de ceux qui les adorent, elles cherchent  chacun d'eux celui dont
celui-l prend le plus ombrage, et quand elles l'ont trouv, le lui
jettent sans cesse  la figure...

La vanit de l'homme est pique... Elles les tiennent par elle, ne
vous en dplaise... Et leur esprit s'amuse, pendant que leur coeur est
vide...

--Elle doit tre passionnante, la chasse au gibier mle, remarque-fc-il,
un peu ironique.

--Pardon, elle est dangereuse... Une femme parpille son me, et quand
le bonheur se prsente, elle essaye en vain de rassembler les miettes
envoles... Pour toujours, elle a banni la joie parfaite...

--Il ne faut pas mietter son coeur, c'est l votre pense?...

--Du moins, mon pre m'a enseign un autre idal! s'crie la jeune
fille. Et la femme en moi le veut de toute son ardeur!...

--Celui de l'amour libre...

--Vous l'avez eu horreur, n'est-ce pas?...

--Je le regrette pour vous, tout simplement, rpond Jules, en la
regardant avec tristesse.

--Pourquoi vous alarmer ainsi?...

--Si je vous ai bien comprise, vous dsirez la flicit complte... Vous
avez rv, Mademoiselle: on se repent souvent d'avoir rv, d'avoir eu
de grands espoirs...

--Eh bien, non, je ne serai pas due!... Je ne le veux pas, moi!...
J'ai, dans le plus intime de mon tre, la soif du bonheur!... Il
viendra, il faut qu'il vienne, je sais, je suis certaine qu'il viendra,
je vis pour qu'il vienne!...

--Je vous le souhaite avec toute la sincrit de mon me! reprend son
ami. Et bien que vous ne croyiez pas  la prire, je prierai pour qu'il
vienne... Mais j'ai peur... L'amour libre, c'est l'instinct... Si votre
instinct s'gare, si vous placez mal votre rve, le coeur vous saignera
toute la vie...

--Vous vous inquitez inutilement, dit-elle. Quand je confierai  un
homme le plus profond de moi-mme, les plus douces de mes esprances,
les plus dlicates de mes penses, les plus nobles de mes aspirations,
le meilleur de ma sensibilit, je saurai  qui va ce don total de
moi-mme...

--Et si vous vous trompiez? Si vous vous donniez  un lche qui blessera
tous les raffinements de votre nature d'lite, fltrira la fleur au
parfum pur?... L'amour libre vous ordonnera de tenter ailleurs la
conqute de votre bel espoir, et, d'amertume en amertume, vous
tomberez sur le chemin rude un jour, lasse de meurtrissures et d'idoles
brises...

--Vous avez une fausse conception de l'amour libre... Je l'entends
autrement, Monsieur Hbert... Mon rve est haut... Si je me trompe, je
serai fidle  l'ingrat... Je n'aurai qu' marcher dans l'existence avec
du plomb dans l'aile!...

--Et alors, interrompit Jules, malheureuse dans celui-ci, vous n'aurez
mme pas la consolation d'esprer l'autre monde avec sa promesse de
rtribution souveraine...

--J'aurai, du moins, celle de me sacrifier au triomphe de l'humanit
affranchie, qui sera bonne un jour, o i n'y aura plus de lches ni
d'gostes o tous auront la joie parfaite dans le vritable, le saint
amour libre!...

Il y a presque de la violence dans la faon dont elle profre ces
paroles. Quelque chose d'obscur en elle entame sa foi en leur vrit:
elle prouve le besoin de la raffermir, de la retrouver toute entire.
Une influence, ignore jusqu'alors, lui fouille des recoins ignors dans
la conscience. Alors qu'elle ne s'en est pas rendu compte, l'ambiance
religieuse, dans laquelle elle s'est mue depuis quelques heures, l'a
imprgne peu  peu, s'est loge imprieusement dans son esprit. La
personnalit vigoureuse et inflexible du Canadien agit sur elle. Elle
s'tonne d'tre moins tranquille dans la paix de son incroyance. Le
nuage, de plus eu plus noir, qui a chass le soleil et verse dans l'air
son ombre pesante, avive son inquitude secrte. Les roulements du
tonnerre s'acclrent, et les rafales de l'ouragan qui s'apprte
emportent au loin les chiffons affols et tordus. Un clair pouvantable
dchire la masse noire, et la jeune fille est moins effraye de sa
menace que de la Prsence nouvelle qu'elle croit sentir en elle-mme et
dans la puissance des choses...




IV


Presque seuls au bout de la jete de Sainte-Anne-de-Beaupr, deux jeunes
filles et un jeune homme attendent un bateau lourd de plerins. Les
cloches de la Basilique clatent dans le matin lumineux. Ils coutent,
avec un ravissement profond, le son large, enlevant, aux harmonies sans
nombre. Il va rpandre la joie saine dans les foyers des alentours,
animer les chos de la montagne, veiller le chasseur dans les camps
de bois rond. Il vibre de mille accords mouvants: l'allgresse des
naissances, la cantate des amours bnis, l'accueil enthousiaste des
plerinages, l'hymne dlirant des miracles se mlent en une clameur
immense qui fait palpiter l'espace, lectrise les tres et rejoint les
cantiques enflamms sur le fleuve.

--C'est  rendre folle, ce chant, cette lumire et ces cloches! dit
Jeanne Hbert  ses compagnons.

--Tout cela m'empoigne, ajoute Marguerite

Delorme, et je voudrais unir ma voix  cette mlodie entranante!...

--J'prouve la mme sensation, reprend la jeune Qubcoise. Cela me
torture de rester l, sans pouvoir crier mon transport au ciel!...

--C'est une de ces heures, remarque Jules Hbert, o l'on voudrait
faire grand, exceller en quelque chose, s'envoler trs-haut, loin de
l'insignifiance banale et des mdiocrits laides!... Pour un moment, on
a l'illusion d'tre un hros ou d'avoir du gnie!...

--C'est comme si le meilleur de nous-mmes jaillissait  la surface
de nos tres et plongeait dans le nant tout ce qu'il y a, chez nous,
d'infrieur et de mprisable! dit la Franaise.

--Je sens que j'aime infiniment tout ce que j'aime! s'crie Jeanne,
ardente.

--Et moi, je sais que je vous aimerai toujours, ajoute Marguerite, avec
un lan de tout son coeur.

Elles ne se sont encore vues que fort peu souvent. Mais, ds le choc de
leur premier regard, elles ont senti leurs mes accourir l'une 
l'autre et se prendre. C'est qu'elles se compltent l'une et l'autre, la
Franaise un peu grave, un peu hautaine, aux allures de grande noblesse
et la petite Canadienne exubrante, dont le rire a la fracheur des
sources et gazouille. Jeanne Hbert ne s'tait jamais imagine qu'une
Voltairienne pouvait tre aussi douce et bonne, et Marguerite Delorme,
au contact de cette enfant blonde aux yeux ptillants de clarts
limpides, avait t conquise, attire par cette me aux sensibilits
fines, aux ivresses pures. Avant mme de se parler, elles avaient devin
ce qu'il leur fallait se dire, et leur amiti s'tait noue, magique,
instantane, charmante.

La tendresse dont elles se prodiguaient le tmoignage exquis, faisait
les dlices de Jules Hbert, et celui-ci n'intervenait que le moins
possible dans leurs causeries pittoresques et dans l'change de leur
affection de jeunes filles. Il avait tout le loisir de savourer la
prsence de Marguerite, d'tre bloui par la merveille de cet esprit
raffin, de contempler la frmissante image de Greuze, de se laisser
bercer par la voix paisible aux sonorits riches. Et plus elle aimait la
soeur, plus elle entrait dans l'me vive du frre.

--Je me demande ce qui me vaut cette admiration, avait aussitt rpondu
Jeanne, tonne par l'explosion de tendresse de son amie. Je n'ai rien
fait pour vous plaire... Oh! j'y suis!... Ce doit tre la mme chose...
Vous m'avez plu, sans que j'aie eu le temps d'y songer... Je vous ni
admire, malgr moi, comme si la chose eut t ncessaire!...

--C'est bien cela... On vous aime tout de suite... En vous voyant,
j'ai compris que vous aviez une me dlicieuse, que vous ignoriez le
mensonge, que vous ne pensiez qu' semer du bonheur autour de vous, que
vous tiez un ange de dlicatesse...

--Mon frre me disait que vous n'avez jamais cru aux anges, dit la soeur
de Jules, devenue trs rouge, en badinant.

--C'est le premier qui apparut sur ma route. Il faut me pardonner de ne
pas y avoir cru auparavant, reprend l'autre, gentiment. D'ailleurs, ne
nous dirions-nous pas transports dans le Paradis terrestre?... La scne
est vraiment merveilleuse...

Et la Parisienne donne un long regard circulaire au paysage. Au-dessus
de la colline o sjournent des maisons coquettes et des pommiers
torses, la crte du Mont Sainte-Anne blottit dans la distance. Tout
prs, le Cap Tourmente allonge une forme de castor accroupi. Le Petit
Cap, dans la plaine de Saint-Joachim, porte une couronne de sapins
verts. La Grosse-Ile et l'Ile Patience baignent dans le fleuve dont la
couleur autour d'elles hsite entre l'meraude et l'azur. La rive
Sud lve  l'horizon sa masse aux teintes indcises. L'Ile d'Orlans
captive: la falaise, o dgringolent des saules pars et des cerisiers
sauvages, descend droit  la grve que la mare dlaisse, et, sur la
hauteur, les prs verdoyants et les moissons dores font cortge aux
fermes radieuses et aux curies vastes. Les clochers de Sainte-Famille
et de Saint-Pierre apportent leur note discrte au concert de la
Basilique et des plerins. Des petits nuages lgers dploient leur
dentelle en plein firmament. Qubec tincelle au loin dans une orgie
de soleil, et les rochers de la cte, mis  nu par le flot qui baisse,
arrondissent leurs croupes grises dans l'onde calme. Parfois, le vent
fait courir,  la surface, un frisson rapide. Un grand oiseau de mer, au
vol imposant, dcrit des courbes savantes. Le vapeur approche toujours:
le battement des roues domine le chant des fidles. Les bestioles
fragiles, dont le gte est quelque part dans les profondeurs du quai,
s'enfuient, effrayes par la rumeur grandissante. Un marin, immobile sur
le pont d'une golette vieillotte, regarde venir le bateau sans motion
visible sur son visage cribl de rides.

--Je veux savoir d'o ils viennent! s'cria Jeanne.

--Mais tu le sais bien, petite soeur! rpond Jules, que le spectacle
impressionne. Regarde les habits noirs des hommes et les coiffures
campagnardes des femmes! C'est "l'habitant" Canadien-Franais qui vient
implorer la grande sainte!... Peu importe d'o il vienne, de Lotbinire
ou de l'Islet, des campagnes anciennes on des colonies nouvelles... Il a
le teint fan: souvent, la terre l'a marqu d'une empreinte morne... Il
a les mains balafres, les ongles crass... Son paule s'est tordue...
C'est que, toute la semaine, il est l'esclave de la tche dure et,
noble du sol... Mais, le dimanche, il se transforme, il se couvre
d'une chemise fleurant la lavande et d'une serge pimpante, attelle sa
meilleure bte  sa plus belle voiture, court entendre pieusement la
messe o il retrempe son courage et nourrit son me d'idal... L'pouse
est lourde, assez souvent... Elle ignore les cosmtiques, les bains
scientifiques et la dernire trouvaille des modes... Avant l'ge, elle
courbe... Sa beaut des premiers jours s'envole aux heures du labeur...
C'est que, toute la semaine, elle se gerce les mains, se brise les
reins, cuisine au pole rouge ou se plie jusqu'aux sillons... Mais le
dimanche, elle rajeunit, tire de l'humble tiroir une robe longtemps
neuve, agrafe un chapeau joli, puisqu'il n'est pas celui de tous les
jours, et retrouve, aux pieds de l'autel, la force du devoir et la
jeunesse du coeur... Les enfants feront connue eux, s'ils en sont
dignes... C'est la campagne canadienne-franaise qui dfile... Elle a
l'corce un peu rude, le langage un peu sans faons, mais voyez les yeux
francs, les torses bombs, les paules fermes, les gara solides,
les filles puissantes... Eh bien, j'en suis fier, et je l'admire...
Laissons-nous traner par le peuple fort!...

Et les deux jeunes filles et le jeune homme se laissent rouler par
la vague des plerins. Le quai frmit sous les pas qui se htent. Les
cloches de la Basilique acclament avec frnsie les paysans dont le
coeur se gonfle et le tympan bourdonne. Le cantique  Sainte-Anne rugit
de mille poitrines. A travers la pousse des coudes et la houle des
ttes, les trois amis aperoivent, en un relief saisissant, le parapluie
surann d'un vieillard encore souple, les lunettes fumes d'une vieille
qu'on bouscule, la grimace rose d'un bb qui hurle sa frayeur dans les
bras de sa mre, la voiture o tressaute le profil mlancolique d'une
infirme enfant, la bannire o la Vierge d'or trne dans l'azur, le
chapelet dmesur que laisse pendre  terre un mendiant vtu de loques
rapices, la haute silhouette du cur dont les cheveux blancs flottent
comme un tendard  l'avant-garde.

Jules et Marguerite entendent vibrer, au fond d'eux-mmes, la confidence
que deux amoureux, leur marchant sur les talons, se murmurent au milieu
du tumulte, et l'motion qu'ils en prouvent est violente, trange et
troublante.

--T'en souviens-tu, au plerinage de l'an dernier, a commenait entre
nous, disait l'inconnu.

--Nous n'osions pas encore nous le dire rpondait l'inconnue.

--J'ai pri la bonne Sainte-Anne pour que tu m'aimes, reprit, l'autre.

--Et moi, je la priais pour que tu continues  m'aimer.

--Tu le savais donc, ma Pierrette?...

--C'tait si facile  voir, mon Jean!

--Dis donc, nous allons offrir nos fianailles  la Sainte, reprit Jean,
aprs un silence.

--Oui, elles les bnira! dit Pierrette.

--Quand les choses iront mal, nous reviendrons la voir...

--Et nous serons toujours heureux...

Jules et Marguerite jalousent la tendresse des jeunes campagnards. Ils
songent combien doit tre suave  l'me cet amour simple, ingnu, sans
complications, sans analyse, sans obstacle, sans partage, ternel.
Il fait revenir les heures o ils ont rv pareille douceur, pareille
extase. Ils sentent la faim d'amour creuser leurs coeurs et le besoin
de l'assouvir n'a jamais t aussi intense en eux. Ils savent que leurs
regards s'appellent, mais quelque chose retient leurs visages loin l'un
de l'autre. Marguerite commence  pntrer tout ce qu'il y a de sve
religieuse dbordante en l'me canadienne-franaise. Elle sent la foi
de ces paysans l'imprgner de son effluve. Et celle-ci la paralyse, lui
dfend de retourner  l'ivresse qu'elle a dj souvent puise dans les
yeux du Canadien-Franais. Pendant qu'elle souffre ainsi, Jules, en face
de ses compatriotes en prires, a honte de cder  la dfaillance de
son tre. Et voil pourquoi ils gardent un silence poignant, alors
que Jeanne pleure sur la petite infirme prisonnire dans la voiture
cahotante.

La vague des plerins, dferlant, toujours, approche du sanctuaire et se
prcipite. La fanfare des cloches devient tourdissante. Les saules
de la grve et les ormes, dans le verger des Pres, balancent dans
la brise. L-haut, la statue de la Sainte, adorant Jsus tout jeune,
aveugle d'clairs. Dans le jardin tout prs de la faade, les fleurs
sont ivres de rayons, les peupliers lombards secouent leurs feuilles
frles et les grappes de cormiers rouges dansent avec rythme. Et, du
centre, la grande figure blanche de Sainte-Anne accueille les rangs qui
se pressent pour s'engouffrer dans la passe troite de la barrire. Le
sable menu crpite sous les centaines de pas qui le fouillent. Dj,
la porte d'honneur encadre les cheveux blancs du cur qui sont comme
l'cume  la cime du flot bigarr qui les suit.

--Pourquoi pleurez-vous? demande soudain Marguerite, apercevant les
larmes sur les joues roses de Jeanne.

--Regardez l'infirme captive dans la petite voiture roulante...
N'est-elle pas douloureuse  voir, sa cage de souffrances?...

--Je l'ai vue tout--l'heure, et cela m'a navre, rpond l'autre, avec
attendrissement.

--Nous allons vous accompagner  l'htel, dit Jules, qui n'a pas entendu
leur colloque de piti.

--Pardon, Monsieur Hbert, suivons la foule, je veux voir la campagne
canadienne-franaise  genoux devant son Dieu! dit-elle, vivement.

Et la Franaise, qui regarde Jules, est bouleverse par la faon dont
les yeux de son ami lui parlent de reconnaissance...

La nef et les bas-cts regorgent. Deux plerinages ont ajout leurs
phalanges aux mille plerins dont la vague a roul les deux jeunes
filles et le jeune homme jusqu'au sein de la Basilique. Ils sont tous
des paysans. Depuis la grande porte bante jusqu' la Sainte Table o
l'on a sculpt l'Agneau Pascal et la vigne divine, et jusque dans les
encoignures et l'entre des chapelles latrales, agenouills dans les
bancs  la file brune et dans les alles sur les laques dures o leurs
os font mal, ils ont entass leurs rangs pais. La gravit religieuse
plane au-dessus des chevelures peignes, au hasard, des crnes
dpouills, du bonnet noir ail des vieilles, des chapeaux maladroits,
des chignons primitifs et des vtements sans art. Mais, sous les habits
sans finesse et les chines sans grce, l'me humaine intense palpite.
Elle idalise la masse touffue des humbles prosterns. Elle brille dans
les yeux agrandis que le Crucifix du Tabernacle attire ou que la Statue
de la Gurisseuse canadienne garde rivs sur elle. Une aurole de
flches d'or s'chappe de la tte qu'un diadme royal hausse de rubis et
de rayons. Une mansutude infinie coule du regard dont elle contemple
le Jsus dans ses bras d'aeule. Le marbre vein de son manteau antique
s'anime dans la lueur des cierges que la foi des campagnards allume. Un
faisceau de bquilles, autour d'elle, immortalise des douleurs qu'elle
a vaincues et des larmes qu'elle a taries. Sur la poitrine, on a figur,
dans un bloc norme, le coeur dont Sainte-Anne de Beaupr rpand le
fcond amour sur le Canada catholique. C'est que celui-ci est toujours
fidle aux aptres vivant dans le Carrare immacul de la chaire. Un
Rdemptoriste, dont la voix tonnait dans les votes profondes, a parl
du Christ par lequel ils devinrent universels et dont la messe vingt
fois sculaire prpare son mystre au grand autel. Les chasubles de
pourpre et les surplis de neige voluent selon la volont des rites. Les
volutes floconnent de l'encensoir que l'officiant manie en cadence, et
on dirait que les anges,  genoux sur le baldaquin lev qui s'efface,
battent de l'aile sur un nuage radieux. En effet, le choeur est un
blouissement de feux lectriques: ils courent au-dessus des stalles
mordores, jaillissent tout autour de l'autel o les ornements sacrs
ont des clairs de perles et les cheveux du cur la blancheur des lys
au soleil. Les paysans ignorent que la ferie des lumires et le
ronflements de l'orgue ne sont qu'une mme substance  des degrs
vibratoires divers. Il leur suffit de la sensation confuse que les unes
versent la clart dans leurs cerveaux simples et que l'autre empoigne
leurs coeurs d'allgresse. L'me des tuyaux sonores gronde, longe
la corniche cisele de choses fines, frappe aux profondeurs ples de
l'abside, revient par les murs dans la nef qu'elle inonde et va mourir
quelque part dans les couloirs des chapelles. Une voix de stentor
entonne un verset d'amour, et les invocations se taisant sur les lvres
qui les gesticulent. Elle est large et foudroyante, arrache du silence
les chos les plus lointains de la Basilique. Elle branle tout sur sa
route, et les plerins sentent qu'elle ramasse leurs fervents appels et
leurs hommages pour les offrir tous  l'Eternel en une supplication une
et toute-puissante. Elle cesse, et de nouveau la prire bruit de toutes
parts, glisse dans les cannelures des colonnes altires, effleure
l'entablement aux riches dcoupures et, pour s'lever jusqu' l'au-del,
perce la vote o l'azur est sem d'toiles d'or et de trfles
sanglants.

Marguerite, debout prs de Jules Hbert qui la domine, est fascine par
la campagne canadienne-franaise en prires. La fille de Gilbert l'athe
ne trouve en son esprit sceptique aucun sarcasme, aucune boutade. Elle
n'a que du respect devant la superstition maudite. Cette foi paysanne
est, si vraie, si ardente et si vaste qu'elle en est saisie au vif.
Les gerbes de feu, les chants passionns de l-haut, la Statue des
merveilles les accents pathtiques du prdicateur et l'harmonie prenante
de l'orgue ont veill comme une rumeur qu'elle coute au fond le plus
intime d'elle-mme. Kt souvent, elle se laisse attendrir par
Jeanne courbe sur les laques sombres. Les boucles blondes reposent
nonchalamment sur le tissu mauve du corsage. Et du profil mince et rose,
il rayonne une transfiguration touchante.

--Que pensez-vous de la campagne canadienne-franaise  genoux devant
son Dieu? demande Jules  la Parisienne, de faon  ne pas troubler la
pit voisine.

--Elle est, belle, et je retrouve,  la contempler, la douce impression
que les choses de votre paya m'ont inspire ds le premier jour,
dit-elle. Le sentiment est trange: il est fait de charme et de
vnration...

--Je vous remercie de ne pas railler la foi de mes compatriotes,
murmure-t-il, reconnaissant.

--Depuis que je vous ai rencontr, je ne raille plus vos croyances... Le
mpris ne m'est plus possible...

--Et moi, je n'ai plus de haine contre nos perscuteurs! rpond le jeune
homme, avec une motion profonde.

--Vous les hassiez donc? interrompit Marguerite, avec horreur.

--Oui, Mademoiselle, avant de vous avoir vue, dit-il, avec toute la
mesure que lui commande le lieu saint.

--J'aurais d le savoir!... Mon pre n'a jamais assez de fureur contre
les catholiques!...

--Si votre pre tait avec nous, il outragerait la campagne
canadienne-franaise et la Patronne qu'elle implore, il insulterait
Beaupr!... Beaupr! vous ne pouvez vous figurer la trane magntique
de ce nom  travers le Canada catholique! On accourt  Beaupr de toutes
parts, de Notre-Dame-des-Laurentides et de Montral, du Tmiscamingue et
du Saguenay, des ranchs de l'Ouest et des rives de l'Acadie, du Labrador
et des vallons de la Colombie-Anglaise... L'Amrique entire l'aime et
vient  lui... Il n'est pas un foyer paysan canadien-franais dont le
feu, chantant dans l'tre un soir, n'a pas entendu le rcit mouvant de
quelque miracle et vu luire, dans les yeux qu'il embrasait, le mirage
lointain de Beaupr!... Il n'est pas un, vrai Canadien-Franais dont
l'me,  ce nom seul, ne s'largisse en une pense d'amour!... Combien
de fois les foules, comme celles d'aujourd'hui, ont li leurs prires
 la Sainte en une gerbe immense! Songez  tous les dsespoirs qu'elle
adoucit, aux souffrances qu'elle apaise, aux suicides qu'elle carte,
aux hrosmes qu'elle fait jaillir!... Et votre pre, devant cette foule
 genoux, dirait que c'est la tourbe des crtins ignares et vils!...

--Et vous disiez que vous n'aviez plus de haine! reproche la fille de
Gilbert.

--Et je le rpte... Mon indignation n'avait pas d'amertume, elle est
triste au-del de ce que je peux dire...

--Rappelez-vous que mon pre ne sait pas qu'il outrage, reprend la jeune
fille,  qui le chagrin de son ami fait prouver le besoin d'une excuse.
Il ne peut outrager les prires et la Sainte auxquelles il n'a jamais
cru!...

--Et vous aussi, vous ne croyez pas  la foule qui prie, vous niez
Sainte-Anne de Beaupr! dit-il, avec beaucoup de tristesse.

--Autant que vous l'affirmez! rpond-elle. Il ne faut pas m'en faire un
crime... Tout me dfend d'y croire...

--Ainsi, dans votre sentiment de tout--l'heure, il y avait plus de
piti que d'admiration!...

--Pardon, je sens que j'aime la campagne canadienne-franaise! dit-elle.

--Tout en niant le Dieu qu'elle adore!... Il n'y a donc rien, dans les
sources de votre me, qui vous parle de Lui!...

--Rien, Monsieur Hbert!...

--Et que pensez-vous du Christ dont les plaies saignent sur le Crucifix
de l'autel?

--Il me rappelle tout ce que m'en a dit Renan!

--Et des paroles enflammes du prdicateur?

--Elles me font songer  tout ce que Voltaire m'a enseign des
prtres!...

--Et de l'amour des chants sacrs?...

--Ils exaltent la puissance de la matire qui les apporte  mon
coeur!...

--Et de la messe qu'on murmure?

--Elle voque  mon souvenir les temples de jadis et la superstition
grecque!...

--Et des miracles sans nombre?... A droite,  gauche, ils ont amoncel
leurs preuves...

Voyez le fouillis des bquilles innombrables!... Chacune d'elles
reprsente un sanglot humain qui fut sch!... Voyez, sur la muraille,
les dpouilles de la souffrance mise en droute: les violons ternes des
aveugles redisent les yeux que la Sainte ouvrit, les fusils rouills
parlent des blessures qu'elle a cicatrises, les bandages lugubres
ternisent les plaies qu'elle a domptes!... La vision de tout le
bonheur que rappellent ces dfroques du malheur, vous laisse-t-elle
insensible  l'au-del?...

--Tout eela me dit que l'auto-suggestion est une force admirable, dont
l'inconnu m'pouvante et m'attire...

--Oh! que le gouffre entre nous est large et profond, Mademoiselle!
ajoute le jeune homme, cras par l'incrdulit paisible de la
Voltairienne. Il ne vous reste donc aucune trace de la foi de vos
anctres!...

--Il n'en restait plus dans les veines de mon pre!...

Alors mme qu'elle a t si nette et presque brutale en ses rponses
brves, Marguerite n'a pas eu le calme et l'assurance intimes de ses
paroles. Une angoisse indicible la mord au coeur, et des pulsations
rapides violentent ses artres. Ds l'heure o son intelligence a pris
contact  la croyance virile et saine de Jules Hbert, la jeune fille
a senti poindre en elle un doute de son incroyance. Ce ne fut qu'un
malaise,  l'origine, et quelque chose d'un peu vague; mais l'atmosphre
de religion chaude au sein duquel elle a respir le souffle de la foi
canadienne-franaise, l'a pntre peu  peu de son ardeur, et la paix
de sa conscience a sombr devant les assauts multiples. Elle sait bien
que, des deux antagonismes en prsence, un seul a faibli, et que
ce n'est pas celui de Jules Hbert. Ce jour-ci, plus que tout autre
antrieur, avive la crise de son me. Devant le surnaturel que tout dans
la Basilique lui impose, elle a voulu attribuer  l'extase potique le
silence grave que fait descendre en elle ce tableau de grandeur
humaine, dresser contre lui toutes les rsistances de la libre-pense
victorieuse. Mais la mme sensation pnible revient toujours  la
rescousse, attaque des rgions encore inexplores de son tre. Est-ce,
comme l'a dit le Canadien, la voix des aeux qui crurent, cette rumeur
aux profondeurs secrtes d'elle-mme? L'au-del qu'il lui avait toujours
suffi d'une raillerie pour dtourner comme un rve puril, apparat avec
des probabilits nouvelles. Elle essaye d'arracher l'obsession gnante,
mais elle est impuissante  la terrasser. Tout--coup, elle tressaillit.
L'appel aigu du Sanctus lui entre comme une lame dans la chair. Elle
voit les chasubles de pourpre et les surplis de neige un instant se
mouvoir, puis s'arrter. L'orgue commence une mlodie sourde. Une
attente mystrieuse est dans l'air. A la hauteur du coeur de Marguerite,
la tte brune de Jules est en prires. Les boucles blondes ont boug sur
le corsage mauve, et le profil mince et rose incline plus bas. Va-t-elle
insulter la foi paysanne et celle des Hbert? Une impulsion gnreuse
l'entrane, et elle s'agenouille auprs de Jeanne. Les cheveux blancs
du cur flchissent, la clochette rend un son grle et, pendant que les
mille ttes des campagnards se courbent comme les bls de leurs prairies
sous le vent d'Ouest, la jeune fille n'ignore plus que le doute est dans
son me pour toujours.
                                 _____

Une sourde angoisse les serre  la gorge, enveloppe leur me d'ils ne
savent quelle terreur indicible. Ils sont presque ptrifis, tous trois,
Jeanne, Marguerite et Jules, devant la Chute Montmorency gante, et
leurs mains convulsives se cramponnent au garde-fou qui les spare de
l'abme. La clameur des eaux, s'crasant dans le vide et rugissant sur
les rocs, fait trembler la gorge de la montagne, et, la vaste plainte
aux gmissements sans nombre pouvante. L'cume,  gros bouillons
immaculs, se prcipite sur les rochers qu'elle gruge, galope sur
les croupes arrondies, se tord dans les sillons creux, se dchire
aux pointes aigus, s'effondre en une vague colossale dans le gouffre
hurlant sous terre. Elle asperge la falaise de gouttelettes infimes,
et celles-ci, tout prs d'atteindre la pierre taillade que leurs
devancires  travers les sicles ont noircie, portent, un moment la
livre de l'arc-en-ciel. Quelques herbes malingres achvent de mourir
sur les flancs de la faille qui ne peut plus les nourrir. Un boulis
dvalant vers la rivire, un peu plus loin, fait songer aux secousses
formidables d'antan. A n'en pas douter, c'est un des repaires o la
nature donne libre cours  sa rage froce. D'abord vaincu, l'homme dont
le regard qui s'lve aperoit l-haut la nonchalance des arbres et
le calme de l'azur, a dj moins peur du tapage infernal et du torrent
monstre.

--Tout--l'heure,  Sainte-Anne-de-Beaupr, c'tait l'homme et la
puissance des foules qui grondent; nous avons, maintenant, la nature;
et la grandeur crasante des forces qu'elle dchane et qui mugissent,
disait la Franaise, au cours de leur entretien mu.

--Plus que jamais, vous croyez  l'me des choses,  Dieu-matire...
Vous prenez votre revanche, dit Jules, finement.

--Et ma vengeance est terrible... Vous avez mal choisi le temps de vous
avouer vaincu...

--Vous triomphez trop vite, Mademoiselle, ajouta-t-il, prolongeant leur
plaisanterie lgre. Peut-tre mon Dieu est-il pour quelque chose dans
toute cette grandeur!...

--Oui, Dieu a cr les torrents qui pouvantent l'homme, et leur
puissance n'est rien devant la sienne qui a l'ternit pour abme,
interrompit Jeanne, comme se parlant  elle-mme, et dont la voix fait
moins impression sur Marguerite que le vacarme effroyable au milieu
duquel elle a vibr, tremblante et convaincue. La Parisienne secoue
en vain la sensation tyrannique de la Prsence trange qui n'est plus
nouvelle, envahit son me et se prcise, surhumaine, toujours moins
nbuleuse, plus relle. C'est l, bien au fond d'elle-mme, et c'est
indracinable.

--C'est une tombe magnifique pour le dsespoir, fait remarquer Jules,
aprs un long silence entre eux tous. On ne peut rver plus beau
suicide!...

--Qui saura combien de gens, las de souffrir, voulurent un moment rouler
sur la vague qui leur promettait l'oubli? ajoute Marguerite. Les fleurs,
l-haut, les empchrent de mourir...

--D'autres, sans doute, lectriss par la clameur grandiose, caressrent
ici de grandes esprances, mrirent de grands desseins, conurent de
grands hrosmes, dit Jules.

--Et moi, je songe aux amoureux qui se serrent tout prs l'un de
l'autre, pour ne pas laisser crouler leur bonheur avec les eaux qui
tombent, murmure Jeanne.

--C'est, en effet, le jour des petites ouvrires et de leurs tendres
amis, reprend son frre. Ils viennent ici, le dimanche, faire une
provision de bon air pour toute la semaine accablante  l'usine...

--Au fait, vous apercevez l, tout prs du fleuve, une fabrique immense,
dit Jeanne. Bien souvent, les travailleuses regardent furtivement
la Chute qu'elles aiment, et cela tanche leurs fronts que la sueur
inonde...

--Plus loin, dans les prairies de l'Ile, ajoute Jules, les moissonneurs,
assomms de rayons brlants, regardent au loin le flot gant, et cela
les repose et les rafrachit...

--Cela nous bat, gens d'Europe, interrompit soudain Gilbert, dont la
voix inattendue les fait tressaillir tous. Vraiment, nous n'avons rien
de semblable!...

--Je vous en fais mes compliments, Monsieur le Canadien, ajoute Madame
Delorme, dont le costume et la coiffure en font une apparition de grce
voltigeante. Les Chutes du Rhin ne valent pas les vtres, n'est-ce pas,
Gilbert?...

--Puisque vous avez la gentillesse d'admirer les beauts de mon pays,
Monsieur et Madame Delorme, voulez-vous joindre Jeanne, ma soeur, aux
compliments que vous m'en faites? dit Jules.

--C'est donc l la soeur dont nous avons appris de si jolies choses, dit
Madame Delorme, gentiment.

--Je suis heureux de saluer en vous la Canadienne et son charme, fit
Gilbert, galamment.

--C'est un gros honneur que vous me faites, Monsieur Delorme, et je
crains que mes paules soient trop faibles pour un tel fardeau, rpondit
la petite Qubcoise, et la conversation se noue, aimable et facile.

Marguerite prouve,  revoir brusquement son pre, une joie suprme.
Tout l'amour qu'elle a pour Gilbert inonde son me et dtruit, pour le
moment, les influences mystrieuses dont elle commenait  redouter la
hantise en elle-mme. Elle pousse un long soupir de dlivrance, comme si
le poids qui lui alourdissait la conscience, tait enlev pour toujours.
N'est-ce pas avoir t infidle,  ce pre que d'avoir laiss, le doute
s'infiltrer en elle? Oh non, elle ne le trahira pas. Elle est son idole,
sa plus grande flicit, sa raison meilleure de vivre. Elle se rappelle
toute la sollicitude et la tendresse avec lesquelles il lui droula sa
religion de libre-penseur enthousiaste. A la voir s'agenouiller devant
le Dieu qu'il traque ainsi qu'on chasse la vermine, il en aurait
une peine qui lui empoisonnerait le coeur. Et plus les souvenirs
l'enflamment, plus elle contemple le visage pale et frmissant du pre
ador, plus elle est ressaisie par la foi aux enseignements dont il l'a
passionnment nourrie, sature. Elle incarne son rve de la jeune fille
nature, aussi pure que les vierges de la superstition, mais libre, sans
qu'elle s'avilisse aux pratiques humiliante. A Sainte-Anne-de-Beaupr,
tout--l'heure, ce fut une crise de sentimentalisme aigu, l'intelligence
est demeure intacte. Cela est pass, ne reviendra plus, grce au
pre dont la prsence rchauffe et fortifie sa croyance en l'volution
fconde, ternelle. D'ailleurs, est-il endroit plus irrsistible pour
difier la Matire? Ce torrent exalte les forces de la nature, et c'est
leur apothose. L'homme n'est qu'une force, avec un pouvoir sublime
qu'il appelle son intelligence, mais toutes les puissances prennent
leur source dans la Matire sans commencement ni fin. Dans les eaux qui
s'croulent et leurs gmissements sans nombre, elle ne voit plus que
le symbole du gouffre infranchissable entre l'me de Jules Hbert et la
sienne...




V


C'est la grande Terrasse, un soir d'aot. Le Chteau-Frontenac tincelle
 chacune de ses fentres, et l'on voit se profiler, en quelques-unes
d'elles, la silhouette silencieuse de femmes qui paraissent enveloppes
d'une aurole. Au caf, prs des verdures tendres, et sous un plafond
verni que la lumire paillette de reflets un peu sombres, la foule des
jouisseurs cause, dguste ou flne autour des tables mignonnes: le th
fume dans les bols minces et la glace fond dans les liqueurs fines. Les
habits noirs taills des hommes du service attendent qu'on les appelle
ou s'empressent. Les frles abats-jour des bougies rpandent une
sensation vague de bien-tre, et  regarder leurs feux roses pars, on a
je ne sais quelle illusion, de bonheur. On a vid les crins: les perles
ouvrent leurs yeux vifs dans la soie lgre et dans les chevelures
nouvelles. Des bouquets parfument les corsages, et les galants portent,
 leur boutonnire, une fleur dont le sourire se mle  celui de leur
visage en gat. Il semble que tous oublient l'angoisse de vivre et,
le chagrin du jour: on se laisse engourdir par le sortilge de l'heure
capiteuse, ensoleiller par les clats de rire voisins, griser par la
jouissance facile et vide et, par la chanson de l'or, blouir par la
beaut jaillissant des toilettes radieuses, bercer par l'air alangui de
l'orchestre invisible, soulever par le flot du peuple droulant au loin
sa masse en cadence.

La promenade est dbordante. Les courants de ceux qui s'loignent et de
ceux qui reviennent se frayent un passage en des remous de chapeaux et
de ttes. On a quitt les demeures o il a fait lourd jusqu'aprs la
chute du soleil, et l'espoir de la brise a rassembl les milliers de
poitrines qui dfilent. Le bruit de la populace en marche voque tour 
tour le roulement lointain de la foudre et, le mugissement des rapides
encore dans la distance. Une seconde, on se reprsente avec effroi
quelle hcatombe cela serait, si la Terrasse n'en pouvant plus,
dversait la vague humaine dans la falaise profonde. Mais la joie de
tous rassure: on s'amuse  la revue cinmatographique des tres
en liesse. Enfin dlivres du comptoir monotone ou de la fabrique
malodorante, les ouvrires ont arbor leurs nippes fraches: leurs
narines gonfles aspirent avec frnsie l'air du soir, pendant que leurs
pieds inlassables vont et viennent, que leurs yeux luisent comme des
escarboucles et que leurs lvres allument les fuses de leur esprit
gouailleur. Souvent, leur amoureux les escorte, et c'est alors la gamme
intime des mots suaves, des oeillades en tapinois, des silences bavards,
des frlements imperceptibles dont tout l'tre a conscience. Quand
ils ne sont pas accoupls, jeunes gens et jeunes filles, de noblesse
bourgeoise ou populaire, se font la chasse  l'amour. Il faut voir les
minauderies  l'afft, les regards tendus comme des piges, les flches
qu'on se darde et les blessures qu'on change  la surface du coeur.
C'est le tournoi de la jeunesse o les beaux garons comptent les
sourires qu'ils vainquent et les jolies filles, les chevaliers qu'elles
terrassent! Oh, qu'elle est passionnante, ce soir-l, la foule paisse,
bruyante et pittoresque dont la houle fait trembler la vaste promenade!
C'est la ferie presqu'affolante des minois tincelants, des frimousses
piquantes et des laideurs irrparables, des Canadiennes-Franaises
vives  foison, des Irlandaises savoureuses et des Anglaises aux traits
classiques, des allures gracieuses et des chines pesantes, des fleurs
infinies sur les chapeaux  grande envergure et des tulles qui flottent,
des profils uss par l'ge et des quelques visages graves noys dans
l'insouciance et la joie des alentours, des fronts intelligente et
des bouches stupides, des Amricaines talant leur faste au milieu des
humbles parures, des gamins que rien ne lasse et n'arrte, des tissus
clairs et des tons mal assortis, des bourgeois simples et des commis
merveilleusement pars, des mains difformes et des doigts effils, des
grisettes souriant  travers les cosmtiques et des quelques anciens
mnages dont la tendresse n'a pas vieilli, des pieds normes et des
talons menus, des colosses dans les airs et des nains sous terre, des
bougies roses au caf regorgeant de jouisseurs, des feux lectriques
dont la trane rouge, verte et blanche ondule au-dessus de la longue
balustrade.

Adosss mollement  l'un des bancs que les veinards monopolisent, Jules
et Marguerite, oubliant la foule dont la rumeur leur semble vague et
fuir au loin, laissent pntrer en eux la paix du Saint-Laurent calme.
On dirait qu'il songe.

Et l'onde muette, jusqu' l'le d'Orlans rveuse, baigne dans les
rayons que la lune panche des hauteurs de l'azur. C'est comme si
la trace lumineuse, allant d'une rive  l'autre, coulait son fluide
argent sur la surface immobile. Il y a quelque chose d'un peu
mystrieux dans les bateaux-passeurs dont la course  la drive est
silencieuse. La clart du ciel envahit les faubourgs de Lvis: les
clochers pensifs coupent l'horizon serti d'toiles, les maisons se
recueillent, le collge mdite, l'Hospice de la Dlivrance et le
monastre du Prcieux-Sang reposent. L'amoncellement des choses de
l'Intercolonial est un peu morne sous la falaise un peu triste. Aux
pieds du roc lgendaire, la Basse-Ville est presque lthargique;
un galop de cheval rsonne parfois dans la rue Champlain dserte et
quelques ombres un instant glissent pour disparatre aux encoignures.
Les deux jeunes amis causent de la nature assoupie: elle infiltre en
leurs mes ils ne savent quelle ivresse sentimentale.

--Ne croirait-on pas que les traversiers se joignent au repos du soir?
demande la Franaise.

--Ils ne font qu'effleurer l'onde, rpond Jules.

--Le grand silence me parle de la Nouvelle-France qui me revient
toujours  la mmoire... Je vois Cartier remontant le fleuve, alors
que la lune pareille inondait, l'espace et la nature sauvage... Quelle
impression divine a d le ravir!...

--Je ne sais pas si Cartier eut l'aubaine d'un tel spectacle, dit le
jeune homme. Je devine, du moins, que Champlain contempla souvent,
le fleuve qu'il aima jusqu'au dernier jour... Vous me pardonnerez une
vision un peu fantaisiste... Il me semble que, si les eaux passent,
l'me du Saint-Laurent demeure... A de telles heures, il se peut qu'elle
rve et, se souvienne... Elle se souvient des hros qui la connurent
et vogurent en prononant, son nom, des boulets qui la dchirrent, du
sang qui a rougi le flot d'alors... Ou bien, elle coute la clameur des
villes soeurs grandissant  travers les sicles... Il se peut qu'elle
se rappelle Wolfe et la nuit fatale o ses vaisseaux se rendirent, 
l'appel de Verger le tratre... Ou bien, elle mdite sur l'avenir de
Qubec et le voit, se dployer en splendeur...

--Vous devenez matrialiste! plaisante Marguerite.

--Dans la mesure o je prte  la matire la sensibilit de mes nerfs et
la flamme de mon imagination! lui rpond-il.

--Je ne discuterai pas... Ne serait-il pas criminel de nous quereller,
ce soir, Monsieur Hbert?... Comme vous le disiez en face de
Saint-Laurent-de-l'Ile,  bord du paquebot, cela achve.

--C'est vrai, dit-il, morose. Je l'oubliais!...

--C'est rsolu, nous partons demain pour le Saguenay... Notre visite
 Qubec achve donc. Au retour de ce voyage, nous y passerons deux ou
trois jours au plus... D'ici, nous irons visiter Montral et parcourir
l'Ouest Canadien!...

--J'attendais que vous partiez, reprend-il, avec douceur. Les lections
pour Ottawa se tiendront le Premier Septembre... Demain, je rejoindrai
mon pre... Il a dj commenc la campagne lectorale dans un de nos
comts ruraux... Nous nous battrons ensemble!...

--Je parie qu'il sera lu, fit-elle, gentille et croyant deviner. Vous
tes loquent, cela doit venir de lui... Vous pourfendrez l'adversaire:
il sera cras... Voue alliez m'interrompre et dire non: je sais, moi,
que vous serez superbe et qu'on ne pourra vous rsister!...

--Je prends note de vos paroles, afin d'en tre le moins indigne
possible... Mais c'est dans la mienne, et non dans l'lection de mon
pre, que nous allons unir nos fers pour triompher..

--Vous ne m'aviez pas dit cela? lui reproche-t-elle.

--Nous avions tant de choses  nous dire! rpond-il, en souriant.

--C'est vrai, il nous reste mme beaucoup de choses  nous dire, ajoute
Marguerite, avec un accent qui le bouleverse. Il y en a trop peut-tre,
il y en a que nous ne pourrons pas nous dire.

--Que nous ne pourrons jamais nous dire, alors, murmure-t-il.

-Et la mme motion surabondante treint leurs coeurs...

--Vous allez me penser un peu curieuse, dit-elle, pour dissiper le
malaise entre eux. Comment est-ce vous, et non votre pre, qu'on a
demand?...

--On lui offrit la candidature... Il me la cde...

--Il est gnreux, votre pre!... Que j'aurais aim le connatre!... Je
me le figure noble et grand...

--Hlas! vous auriez t ennemis, rpond Jules, que le conflit perptuel
entre la jeune fille et lui dprime. Il est de la vieille cole
canadienne-franaise... Il est catholique jusque dans la moelle... Vous
n'auriez pas trouv grce  ses yeux: il aurait eu peur... A coup sr,
il m'aurait interdit la fille d'un athe!...

--Ainsi, il ignore tout, interrompit Marguerite, vivement mue. Pour
moi, vous avez tromp celui que vous adorez tant!... Pour moi, vous
avez fait ce qui vous a paru mesquin, lche peut-tre... Une pense me
trouble, j'hsite  parler... Mais il le faut, cela m'entrane... Pour
moi, vous avez tout cach peut-tre  votre mre?...

--Oui, Mademoiselle, avoue-t-il, honteux.

--Et, Jeanne fut votre complice?...

--Jeanne vous aime...

--Mais elle sait que mon pre est Gilbert Delorme, un sectaire, un
perscuteur de son Christ! Votre mre, elle aussi, aurait compris que je
n'ai pas de haine, moi, que j'aime le Canada-Franais, que je respecte
sa foi, qu'elle a creus dans mon me une empreinte saisissante!...
Il me semble que, pour tout cela, elle aurait excus mes origines
rvolutionnaires... N'aurait-il pas mieux valu que nous nous soyons
connues?...

--Vous oubliez qu'elle n'aurait pas t complice, elle... Jeanne le fut:
elle m'idoltre, elle connaissait mon caractre qui ne bronche pas... Je
lui ai promis d'tre fidle  mon pre... Elle ne doutait pas que je
ne le fusse... Voil pourquoi elle ne m'a pas trahi... Maintenant, elle
vous aime, elle ne parlera jamais... Ma mre aurait parl... C'tait
son devoir: pouse canadienne-franaise  la faon traditionnelle, elle
n'aurait pas t complice, mme pour le fils, contre le pre...

--Pour moi, tout, cela!...

--Mais je dsirais tant vous revoir, dit-il avec passion. Je l'avoue,
j'ai cru dchoir... Je n'ai ralis ma dfaillance que le jour o je
me suis replong dans l'atmosphre familial... J'aurais d fuir les
causeries intimes avec vous, ds la minute o j'appris que votre pre
tait l'adversaire impitoyable de mes croyances... L'aurais-je pu,
d'ailleurs?... Je ne songeai mme pas  fuir... Vous tes devenue si
rapidement, si naturellement mon amie... Je parlai de vous, c'tait
fatal, et mon pre eut un soupon... Alors seulement, je compris... Mon
pre eut des paroles que je crus justes contre les amis du vtre
qu'il esprait ne pas tre un des leurs, et cependant, je le trompai,
j'loignai la question brlante... Sa confiance en moi est si profonde
qu'il ne m'en a plus reparl...

--Si vous lui aviez tout dit, je ne vous aurais jamais revu, n'est-ce
pas? demande-t-elle, devenue trs pale.

--Je le savais... Il fallait me dcider tout de suite... Vous aviez t
si bonne pour moi, je ne pus me rsoudre au sacrifice qu'il exigerait.
Vous paraissez m'en vouloir de cette trahison?...

--Vous vous trompez, les femmes ont beaucoup de peine  condamner les
faiblesses que les hommes accomplissent pour elles! dit la jeune fille,
avec un regard de tendresse.

--Vous ne faites que redire ce que j'ai pens souvent moi-mme... Ce
fut une faiblesse... Pardonnez-moi d'tre brutal: je me sentais fort, je
savais que les craintes de mon pre seraient vaines, que vous ne pouviez
branler la moindre parcelle de ma foi!... Chacune des heures o vous
ftes de la traverse le souvenir le plus doux de mon voyage, me revint
en une vision magique.

J'eus la certitude que cela ne recommencerait plus jamais... Je ne
voulus pas vous perdre, avant d'avoir cueilli le plus possible de votre
charme et de votre me exquise...

--Oh! le vilain flatteur! je vous dois une petite malice...

--Je ne comprends pas, fit-il, tonn.

--Eh bien, oui, nous sommes quittes! J'tais le dfi que vous lanait
mon pre  la face... Vous vous tes cru un dfi que vous pouviez me
lancer impunment!... Ne vous dfendez pas, je vous comprends, et je
vous pardonne... Demain, vous allez vous battre, dites-vous... Vous
serez lu, vous deviendrez le personnage qu'on adule, ce hros moderne
qu'est le favori du peuple... Les jolies Qubcoise ne le seront
plus que pour vous, papillonneront autour de Jules Hbert devenu la
personnalit du jour... A moi de vous braver, maintenant! Je vous dfie
bien de songer longtemps  la Parisienne  qui tant de beaux sourires
feront mordre la poussire... Je serai le pass d'un jour qu'on daigne
se rappeler, quand, parfois la pense est, lasse de tout le reste...

--Votre badinage est plus cruel que je ne saurais vous le dire, reproche
le Canadien. Mais vous n'tes pas sincre, quand vous raillez de la
sorte. Vous ne pouvez pas l'tre!... Quelque chose doit vous rendre
certaine que je ne vous ai pas menti, que, ds le premier jour, vous
m'avez inspir la sympathie la plus vive, que malgr moi je vous ai
pardonn la libre-pense que je rprouve chez tous les autres, qu'une
fantaisie passagre ne m'aurait pas fait reculer devant la franchise que
rclamait mon pre... Vous parliez d'oubli: vous tea trop femme pour ne
pas savoir que je ne suis pas de ceux qui oublient des heures sacres...
Je ne vous accuse pas d'avoir une nature superficielle... Mais ce sera
malgr vous; les voyages, en peuplant la mmoire d'impressions toujours
nouvelles, attnuent, les souvenirs... Peut-tre est-ce la Parisienne
qui ne se souviendra pas longtemps du Canadien, qui n'aura t qu'un
incident agrable au cours de prgrinations sans nombre...

--Et voil cette logique dont les hommes ont le monopole jaloux... S'il
fallait vous prendre au mot, je ne serais qu'une superficielle et
une tourdie, ne vous en dplaise... Mais vous m'avez dj loue du
contraire, et vous aviez raison, Monsieur Hbert... Le Canada-Franais,
dont vous m'avez si puissamment rvl la lgende et le drame, la
grandeur et la posie, ne s'effacera jamais de mon esprit qu'il a
charm... Je lui ai donn, toute  lui seul, une place bien chaude en
mon coeur... Et quand souvent les choses merveilleuses de Qubec me
souriront dans la distance, me permettez-vous de ne les revoir qu'
travers le visage nergique et fort de Jules Hbert, mon professeur
d'histoire canadienne, mon guide patriote et charmant, l'hritier des
traditions qu'apporta l'aeul Hbert, le premier colon canadien?...

--Souvent et longtemps? demande-t-il, profondment mu.

--Souvent et toujours... Du meilleur de moi-mme, je vous promets
d'avoir toujours l'oeil aux aguets sur les destines de votre race et
l'volution de l'me canadienne... Je ne pourrai en suivre les phases,
sans les identifier avec le fils vaillant de l'une et le champion de
l'autre... C'est bien pour l'me canadienne que vous partez en guerre,
n'est-ce pas, mon beau chevalier?

--Vous devinez tout, belle princesse, reprend-il, en souriant. Je
serai le candidat de l'me canadienne... Pour elle, en champ clos,
je croiserai mon pe... Du meilleur de moi-mme aussi, je vous
suis reconnaissant de la grande amiti dont vous m'assurez la longue
existence... Elle sera un trsor dans ma vie d'homme, une des forces
magntiques avec lesquelles je vaincrai la dpression mauvaise...
Pendant la lutte prochaine, j'voquerai souvent votre image: je sens
qu'elle me dictera des choses magnifiques et qu'elle est dj la
victoire!...

--Oh! que je vous la souhaite, cette victoire! Elle sera l'aube d'une
carrire blouissante et fconde... Vous vous distinguerez plus tard,
les journaux apporteront jusqu' moi l'cho de votre loquence et le
magntisme de vos oeuvres... Alors, je serai bien orgueilleuse de vous
avoir connu!...

--Votre espoir exagre, mais si jamais votre prdiction se ralise  un
degr plus modeste, si du moins je deviens quelqu'un, soyez assure que
le jour o ma voix sera entendue, je me rappellerai l'entretien de ce
soir et l'enthousiasme nouveau qu'il a cr dans mon me...

--Tout simplement celui de ce soir? demande-t-elle, finement.

--Vous tes mchante... Vous savez bien que je revivrai souvent les
bonnes semaines qui achvent... Je serai heureux, si je suis digne de
votre souvenir...

--Une telle admiration me touche infiniment... Je n'ai pas d'expressions
pour vous en remercier... Mais il ne faut pas me faire la part trop
large... Vous oubliez qu'une autre vous attend, qu'elle sera toujours
prs de vous pour accrocher vos lauriers  la muraille, que je dois
fatalement n'tre que l'amie dont l'affection lointaine ne saurait
galer la tendresse de l'pouse perdument chrie... C'est de celle-ci
que, par l'action courageuse et le rve sain, vous allez vous rendre
digne!... C'est  elle que vous prodiguerez l'hommage de votre puissance
et de votre gloire!...

--Oh oui, j'ai souvent rv  celle qui viendrait... J'ai toujours
respect ce rve... La seule manire d'en avoir le culte, c'est de
respecter toutes les femmes... Ceux qui ne le connurent pas, disent
que c'est la folie sentimentale... Sans doute, on est fou d'esprer
l'irrel, mais, dites-le-moi, est-ce impossible de trouver un coeur dont
le vtre est rempli comme un vase qui dborde?...

--Attendez, Monsieur Hbert... J'adore votre formule: un jour, il vous
rencontrera au bord d'une source, il se penchera sur elle, remplira
le creux de sa main, et plus vous boirez, plus vous aurez soif... Vous
trouverez la source, et vous mritez d'y boire...

--Oh! regardez la gentille petite barque! a'crie-t-il. Peut-tre ceux
qu'elle dirige boivent-ils  la source d'amour...

La chaloupe effile coule sur l'onde blanche et rveuse. Elle se laisse
aller au caprice de la mare, pendant que lea rames sommeillent. Une
silhouette d'homme, au centre, et celle d'une femme,  l'arrire,
semblent goter l'heure divine en silence. Est-ce des poux qui vivent
sur le fleuve la douceur d'tre ensemble? Est-ce des amoureux dont
les regards ne se lassent pas de retrouver au fond d'eux-mmes le
recueillement de la nature? La barque file toujours de sa course
gale et douce, effleure la trane lumineuse o elle fait songer aux
vaisseaux des contes merveilleux, glisse de nouveau sur la surface aux
reflets d'argent. Marguerite et Jules ne se parlent plus, se demandent
o elle va dans sa promenade insouciante et lgre. Un dsir aigu de
s'embarquer sur elle et de la suivre toujours inonde leurs coeurs.

--C'est l'amour qui passe, murmure la jeune fille, aprs le long
silence.

--Oui, c'est une heure d'amour... Tout, ce soir, parle d'amour...

--Vous voulez dire que les tres et les choses changent des propos
d'amour!...

--Les clochers redisent le grand amour du Christ!...

--Les foyers, sur les collines, rayonnent de tendresse!...

--Le collge s'aurole du beau dvouement des prtres!...

--Les Soeurs, dans l'Hospice, rpandent la charit sublime autour
d'elles!...

--Les bateaux-passeurs caressent l'onde!...

--La petite barque file toujours!...

Les chants d'actions de grces flottent encore autour de la flche de
Notre-Dame-des-Victoires!...

--La rumeur de la foule dit qu'il fait bon vivre et sentir l'air du soir
dans la poitrine!...

--La fanfare Royale joue le grand air de Saint-Saens: "Mon coeur s'ouvre
 ta voix"!...

--Et le peuple, eu rangs cords, se presse autour de la chanson
d'amour!...

--Les gamins, sur la pelouse, s'amusent comme des fous, s'tourdissent
de libert!...

--L'amour de leur pays jusqu' la mort frmit dans la colonne
fraternelle  Wolfe et Montcalm!...

--Regardez aller ces deux enfants du peuple... Ils ont lu, dans leurs
yeux, l'ivresse au fond de leurs tres!...

--Et ce vieux couple... Ils se ressemblent,  force de s'tre aims!...

--L-haut, la sentinelle, incarne l'amour du drapeau!...

--La barque file toujours et s'loigne, dit la jeune fille, revenant au
Saint-Laurent calme.

--Ta main me grise d'amour! songe le Canadien.

Elle est si prs de son coeur. Elle pend avec grce. Il a fallu des
gnrations pour la rendre aussi belle, aussi parfaite. Il devine
l'ossature fine sous le model pur. La paume a des courbes charmantes.
Les phalangettes minuscules doivent effeuiller les roses  ravir. Elle
n'a appris que les besognes dlicates, effleur les pages des livres,
crit des choses merveilleuses, guid les pinceaux fragiles, esquiss
d'harmonieux gestes, anim les claviers subtils, excut des caresses
nobles. Elle est,  elle seule, presque toute la femme exquise. Et
pendant que Jules Hbert la contemple et sent le besoin fou de poser le
baiser de son me sur la main qui pend tout prs de son coeur, la jeune
fille suit la course de l'amour sur l'onde rveuse.

--La barque s'loigne toujours... O va-t-elle? demande soudain
Marguerite.

--Elle vogue vers le bonheur sans fin, murmure-t-il.

--Voici qu'elle tourne! s'crie-t-elle, avec un regret de tout son tre.

--Les rames s'agitent... Elle remonte... C'est dj fini, leur joie
souveraine de tout--l'heure... C'est bien l notre bonheur humain: un
moment, l'extase nous berce au fil du courant, puis il nous faut ramer
douloureusement contre elle...

--Il y a de la joie, mme  souffrir...

--Et la joie surhumaine qu'on espre toujours, qui donc nous en
rassasiera, Mademoiselle?... Je vous plains de ne pas mme souponner la
vie par del les plantes et les toiles... Oh! que je vous souhaite le
grand amour dont la rose vous rafrachira les tempes jusqu' la fin de
vos jours!...

--Dieu, s'il existe, devrait me conduire  la source...

--Vous blasphmez, sans qu'un pli de votre visage tressaille!...

--Pardon, je ne blasphme pas Celui qui, pour moi n'est rien... Je vous
fais de la peine, je le sens... Mais il faut que je me dfende... Et
c'est vrai, ce que je vous dis... Vous le savez bien que je ne veux pas
vous faire de la peine!...

--Oui, c'est vrai, trop vrai... Vous me forcez  l'admettre: j'avais
toujours cru qu'il ne pouvait y avoir d'athes sincres... Mais, logique
avec vous-mme, vous devriez me ddaigner, avoir pour un crtin des
rpugnances ncessaires!...

--Sans Dieu, vous ne seriez plus le Canadien-Franais que vous tes!...
Et c'est le Canadien-Franais que j'admire, patriote enflamm, noblement
sincre, firement chrtien!... Que voulez-vous, c'est notre logique, 
nous, les femmes...

--Vous me pardonnez la superstition comme je vous pardonnai
l'athisme...

--Voulez-vous dire que, si je n'tais pas libre-penseuse, je ne serais
pas votre amie?...

--Vous avez plus de logique que vous ne le prtendez... Pour moi ou
contre moi, vous deviez l'tre: peut-on ne pas vous admirer?... Il n'y
a pas de plus grands amis que ceux qui le sont malgr tout, dont la
souffrance  lutter l'un contre l'autre n'a pu ravir les mes l'une 
l'autre...

--Vous avez donc souffert de nos antagonismes profonds?...

--A la veille de votre dpart, Mademoiselle, j'en souffre plus que
jamais...

--Je sais, moi, que j'en ai souffert plus que vous encore... C'est moi
qui ai cd constamment, qui ai sans cesse mis bas les armes, inclin
la tte sous l'inflexibilit de votre foi... Rien de vous-mme n'a lch
prise, tandis que, par vous, j'ai connu les affres du doute...

--Est-ce bien vrai? s'crie Jules, qu'une esprance affole. Vous
avez t branle, vous n'tes plus aussi certaine, vous commencez
 entrevoir qu'il peut y avoir autre chose que la matire Unique,
souverainement intelligente, ternellement cratrice... Dieu vous a
agit la conscience!... Quel bonheur!...

--gosme des hommes! Vous oubliez mon supplice et mes angoisses!...
Vous mritez la dception qui vous arrive... Il est des croyants que le
doute blesse  l'me un jour et que, le lendemain, leur foi ressaisit
avec une emprise plus tyrannique, plus indracinable que jamais. Un
instant, la mienne a subi le choc de la foi canadienne-franaise, mais
elle n'a oscill qu'un peu, l'quilibre est stable  jamais!...

--Vous ne l'oublierez jamais, ce doute, quoi que vous fassiez... Dieu ne
se penche pas en vain sur un coeur pour l'attendrir... Dites, au moins,
que vous serez neutre entre votre pre et Lui...

--Impossible, je crois aux doctrines de mon pre!...

--Alors, vous vous battrez pour elles et pour lui...

--Autant que le peut la fille d'un pre!...

--Et si votre pre dclare la guerre au Canada-Franais?

--Il le fera, il le faut... Luttez, Monsieur Hbert!...

--Vous n'avez pas rpondu, Mademoiselle... Vous aimez le
Canada-Franais, dites-vous... Voulez-vous qu'il prisse en perdant sa
foi? Aiderez-vous votre pre  l'craser?...

--Non, Monsieur, aussi longtemps que je vivrai, dit-elle, confuse.

--Aurez-vous le secret espoir que l'athisme ici triomphe?

--Je veux que Jules Hbert demeure Canadien-Franais! cria-t-elle, avec
passion.

--Merci, Mademoiselle...

L'aveu d'amour frmit au bord de leurs coeurs gonfls. Ils n'en peuvent
plus de lutte et de ruse contre eux-mmes. Leurs mes sont tendues, sur
le point de se rompre. L'image de Greuze rve si prs du jeune homme,
qu'il y pourrait poser ses lvres. Il voque la promesse qu'il a faite
au Christ de sa race et des siens,  Jeanne prophtique. Toutes
les forces qu'il appelle au secours se rangent en bataille dans son
imagination au dsarroi, mais la vague d'amour avance au fond de
lui-mme, menace de tout renverser devant elle.

Une dtonation formidable crve dans l'air. Le canon de la Citadelle
annonce  la foule qu'il est neuf heures et demie. Jules se souvient. Il
est sauv.

--Mademoiselle, dit-il, je regrette de vous laisser... Il faut que je
parte ce soir...

--Puisqu'il le faut, je vous suis, murmure-t-elle, avec un tel chagrin
qu'ils en demeurent silencieux, tout le long de leur marche  travers la
foule moins touffue. Rassasis d'air et de bruit, beaucoup de promeneurs
ont abandonn la Terrasse, et les rangs s'miettent. Il y a moins de
jouisseurs autour des bougies roses. Jules escorte la Parisienne jusqu'
la porte latrale; du Chteau-Frontenac.

--Au revoir, Monsieur le dput, dit Marguerite, gentille.

--Au revoir, princesse, rpond-il, avec un regard profond.

--A bientt, beau chevalier, reprit-elle, en le regardant longuement, et
Jules, pendant quelques secondes, a le coeur plein d'elle comme un vase
qui dborde...

Et pendant, qu'elle gravit l'escalier de pierre, il reste l,
frmissant, effar, esprant que les yeux merveilleux auront encore une
caresse  le rendre fou. Il lui semble qu'elle emporte avec elle quelque
chose de substantiel et de ncessaire en lui. Une seconde, il a le
vertige, il veut se prcipiter vers elle, avouer le dsespoir qu'il
prouve  la voir s'loigner de lui pour deux longues semaines, murmurer
longtemps le bonheur dont elle gonfle son me, quand elle est l. Mais
la robe de mousseline sans tache a dj disparu. Un vide intolrable
descend au fond de son tre le plus vital. Il dfaillit sous une
douleur qui l'treint au vif, mais plus la chose saigne, plus il se sent
infiniment bon, capable d'il ne sait quel dvouement surhumain. Il en
a la certitude crasante, il aime cette femme au point qu'il a peur de
lui-mme, que son patriotisme relche un moment sa poigne sur l'nergie
virile. Il lve au ciel un regard d'me aux abois. Alors, ses yeux sont
hypnotiss par la statue de Champlain transfigur. Qu'il est dominateur
et fort, le chevalier de Saintonge, dans son allure de conqurant
triomphal, aurol de lune et de solitude! Il est bien seul au milieu
de cette foule qui repasse indiffrente  sa gloire,  sa grande ombre
inspiratrice. Sur son pidestal d'immortalit, il est vocateur
de souffrances et de renoncements. Il parle  Jules, qui l'coute
pieusement, de temptes impuissantes, de froids bravs, d'ennemis
fuyards, de sacrifices amoncels, de l'aeul Hbert. Et le jeune homme
sent les ambitions gnreuses remonter en lui comme une mare calmante.
Il a honte d'avoir succomb  un dsir de lche. Il jure d'tre fidle
au Canada-Franais pour lequel Champlain, dfiant les orages et les
sicles, montera dsormais la garde.




VI


L'arme cre du tabac national imprgne tout l'air de la salle
rectangulaire et basse. C'est ici le comit-chef de Jules Hbert, le
candidat Patriote. Les volutes ples que lea fumeurs exhalent des pipes
noires ou "cernes", tournoient vers le plafond de bois nu sur lequel
s'alignent des poutres lourdes, et la brise timide entame  peine le
nuage de fume toujours plus dense et violent  la gorge. Douze  quinze
lecteurs, en trois groupes tourdissants, flnent sur les madriers
bruts dont on a fait des siges, en les appuyant sur de vieilles
chaises, tout le long de la muraille dont on n'a pas encore peint
l'pinette brunie. Des noeuds enflent dans le plancher rude et s'y
tordent. Au fond de la chemine de briques ternies par les feux d'hiver,
une bche d'rable est reste depuis le printemps dernier. Prs d'elle,
un tisonnier chme. pars sur la cloison rustique, des clous rouills
attendent les portraits de famille ou les cadres pieux qu'on a dlogs
pendant la tourmente lectorale. On n'y a laiss que la Croix des
sobres, et les bras d'bne s'estompent dans la fume bleue du tabac
canadien.

Immobile  la table de sapin verni sur laquelle on a parpill les
listes fatidiques, Jules Hbert a les yeux rivs sur l'criture gothique
d'une lettre. Il leur parat si absorb dans sa rverie, que les
lecteurs, dont les regards ne se lassent pas d'aller A lui, n'osent le
tirer de son silence devant le petit papier mystrieux. Elles devinent,
ces mes frustes, qu'il faut laisser le jeune homme seul, mais leurs
voix malgr eux s'enthousiasment dj de la victoire prochaine. Il
vibre, ce groupe de campagnards en verve. Une joie commune lectrise
la maigreur terreuse de l'un, le sourire narquois de l'autre, les joues
couperoses de celui-ci, le visage grill d'une "jeunesse", la _couette_
solitaire foltrant, sur le crne poli du voisin, la crinire touffue
de celui-l; un mme amour bat dans les artres sous les dos plis, les
mains cribles de gerures, les muscles d'acier, les vtements marqus
de l'empreinte dea sillons. Les gouailleries et les boutades se croisent
en une fusillade intarissable.

--Va-t-il en prendre, une culbute, leur candidat!...

--Va-t-il en recevoir une racle, l'autre aussi!...

--Avec cela qu'on se moque bien de leur gouvernement,  tous les
deux!...

--On sait ce que c'est, leur gouvernement!... Il promet, ce n'est pas
vrai, la plupart du temps! Si on a besoin de quelque chose, c'est son
devoir de nous le donner!... Pourquoi s'aplatir devant lui?

--Ils ont eu beau se trmousser, ils vont faire "le saut"!

--tait-ce drle, le jour de la nomination, de les voir se dmener
contre notre candidat!...

--Ils disaient qu'il n'avait pas de politique!...

--Il va leur montrer, ce soir, s'il n'a pas de politique! Il va leur
montrer ce que c'est que le peuple!... Ils nous prennent pour des
nigauds! Nous comprenons le bon sens, nous autres!... Et le programme de
notre candidat, il a bien du bon sens, pas vrai, Jacques?

--Bien sr, notre race doit se mettre  l'abri... Les Anglais se mfient
de nous... Il faut leur montrer que nous ne leur en voulons pas, que
nous sommes prts  tre des frres avec eux, pour faire un grand
pays!...

A cet instant, un gars solide hors d'haleine fait irruption dans la
salle, et les conversations tombent. C'est le chef de cabale. Le jour du
poll, il est le roi de cans. Son visage commande, sa lvre se plisse
en une moue imprieuse, et le candidat lui-mme doit courber la tte et
recevoir tous ses conseils avec une bonhomie dfrente. Celui-ci est un
colosse  la peau tanne,  l'encolure massive, aux muscles terrifiants.
Dans une bagarre, il rgne. Aujourd'hui, c'est le personnage
indiscutable: il secoue les tides, chauffe les enthousiastes, nargue
les adversaires, donne le coup de grce aux chancelants. C'est un roi,
et tous les amis de la cause le traitent ainsi, ont devant lui des
attitudes et des allures de vassaux craintifs et presque rampants.

--Monsieur Hbert, dit-il,  Jules, qui l'coute volontiers. Tous nos
amis ont vot!... Il n'y a que le bonhomme Jeannot qui ne veut pas
bouger!... Il dit que vous serez lu "haut la main", que cela ne vaut
pas la peine de se dranger!...

L'indignation clate de toutes parts...

--Le vieux lche!...

--Qu'est-ce qu'il lui faut, donc?...

--C'est toujours comme cela!...

--Il faut toujours des prires!...

--On n'a pas besoin de lui!...

--Qu'il reste!...

--Le savez-vous, si on n'a pas besoin de lui! dit le chef de cabale,
autoritaire. Je prtends qu'il doit voter, moi!...

--Allons, mes amis, il ne faut pas tre violents contre le pre Jeannot,
dit Jules. Vous savez qu'il est franc dans le collier!... Son ge le
rend un peu paresseux, voil tout... Vous avez raison, Robert, il vaut
mieux qu'il vote... Allez lui dire, de ma part, que la victoire me fera
moins plaisir sans son vote!...

Le chef de la cabale s'enfuit  tire d'aile, et la fusillade entre
les chauds partisans recommence. Jules Hbert s'est replong dans sa
mditation. Il pressent le triomphe: il devrait n'entendre que les
battements d'ailes de la victoire autour de son front. Mais l'criture
gothique de la lettre mignonne fascine presque toute sa pense tendue.
Le matin mme, il a reu le message touchant de Marguerite Delorme,
et le cri passionn de la jeune fille a retenti au plus profond de
lui-mme. Non pas qu'elle ait avou le bouleversement de son me ou
l'angoisse de l'absence. Mais Jules, au dfil des lignes vibrantes, a
l'intuition qu'elle souffre au-del de ce qu'elle dclare, au-del de ce
qu'elle peut dire. Un passage lui revient sans cesse au cerveau cuisant
de fivre: "Le Saguenay m'enchante, a-t-elle crit, mais, sans vous, ce
n'est plus le Canada pour moi!" Dans cette plainte discrte o filtre un
sanglot, il comprend la dtresse de la jeune fille. Et il en est triste
d'un poids qui lui crase le coeur. Il envie la gat tapageuse des
campagnards. Quelque chose pleure en lui-mme. Son secret l'touffe,
il sent qu'il a besoin d'air au fond de son me, il voudrait crier 
quelqu'un la douleur pntrante. Il ne peut crire  Jeanne, dont la
prdiction de grand amour se ralise. Un clair subit dchire le nuage
de plomb; il songe au vieux cur de la paroisse, depuis si longtemps
l'ami des bons et des mauvais jours de la famille Hbert. Il est dj
plus lger, moins souffrant, il est entran, il se lve. Les paysans,
que le mutisme a frapps, le dvorent de leurs prunelles soumises,
attendent un ordre, un mot d'Evangile.

--Mes amis, leur dit-il, il faut que je m'absente un peu... Vous
n'ignorez pas que l'abb Lavoie fut toujours l'ami de ma famille... Il
faut que j'aille le voir!... Je vous demande pardon, j'aurais aim
 vivre au milieu de vous toutes les minutes qui nous sparent du
triomphe... Je reviendrai!... A bientt!...

--Vive Hbert! Vive le Patriote! crient les campagnards, dont les yeux
chargs d'orgueil et d'amour le reconduisent.
                                 _____

Le coup de trois heures sonne allgre et sans hte au cadran de
l'horloge antique. Il semble que les fureurs de vivre et les violences
de l'homme ne pntrrent jamais dans la bibliothque du vieux
presbytre. La paix la plus dlicieuse et la plus intime se diffuse
dans l'atmosphre, circule autour des livres dont les cases mordores
fourmillent, glisse le long des tapisseries vert mousse, enveloppe
les scnes agrestes qu'une frange d'or encadre au mur, niche dans les
profondeurs molles des fauteuils de chne, plane au-dessus du tapis
vert olive, flotte autour des menus objets dissmins sur la table aux
veinures luisantes, le coupe-papier d'ambre, l'encrier d'argent que
domine un aigle, la brochure ouverte et dlaisse, la Madone minuscule
et suave. D'o vient-elle ainsi, la paix des choses? Prend-elle sa
source dans le coeur du prtre dont la main repose sur le bras sculpt
du plus grand des fauteuils sombres? Plus on regarde le vieillard, plus
on pense qu'elle mane de lui. Elle semble couler  flots du visage
classiquement fier et beau. Tout ce qu'il y a de plus noble et de
meilleur en l'homme illumine les traits forts. La bouche frissonne d'une
bont sans limites. Des lueurs d'me pure souvent passent dans les
yeux de velours noir o les visions de l'au-del ont sem une douceur
infinie. Une abondante moisson pousse au front que des clairs  tout
moment sillonnent d'intelligence, et les tiges en ont blanchi au labeur
sublime et aux amours sans tache. La courbe du nez seule trahit les
colres qu'un sang trop vif allume parfois dans les veines, et ce visage
alors doit se transfigurer d'une flamme terrible. Mais il est impossible
d'en douter, la source, o les choses s'abreuvent de paix surabondante,
est le coeur du vieillard pensif.

Les mains croises sur sa poitrine encore puissante, il a l'air
d'abandonner son me  des choses exquises. La physionomie grave
s'idalise de bonheur. C'est que son imagination ressuscite quelques-uns
des souvenirs les plus charmants de sa vie. Quand il lui arrive ainsi
de repasser les heures savoureuses que lui a values l'amiti toujours
accroissante de la famille Hbert, il a comme une sensation d'avoir t
aim, de l'tre encore, de l'tre  jamais. Augustin Hbert, presque
chaque t, s'loigne de la chaleur torride et vient, dans la ferme
patriarcale, aspirer la brise nourricire des champs. A dix minutes du
presbytre, ombrage d'ormes et de frnes, orgueilleuse du verger vaste
o les plates-bandes embaument de fleurs et les pommiers grouillent de
fruits plus mrs chaque jour, elle entasse des pierres ingales sous des
pignons anciens. Ils devaient fatalement se rencontrer sur la route un
jour, le cur du village et le seigneur du manoir, et ds lors l'abb
Lavoie prit place au coeur de tous. Le Canadien-Franais, profondment
catholique, admira le prtre simple et grandiose, et son pouse, qui
ne s'y trompait gure en noblesse, avait compris la dlicatesse extrme
dont les chocs de la misre humaine affinaient cette nature d'aptre
sentimental. Il avait caress les boucles blondes et soyeuses de Jeanne
gamine: elle en tait folle. Il connaissait la conscience de Jules
jusqu'en ses replis les plus discrets: le jeune homme devait bien des
choses au vieillard qui lui avait distill la sve de l'Evangile 
travers sa tendresse et son sourire.

Voici que l'abb se rappelle prcisment qu'on va bientt, retirer des
urnes le sort de celui qu'il nomme son fils. Toute la semaine, il a pri
pour le triomphe de Jules. Le matin mme, sa prire fut beaucoup plus
longue qu' l'ordinaire. Soudain ses yeux s'immobilisent d'une fixit
trange: il vient d'apercevoir, dans le rve patriotique du jeune homme,
un horizon plus large, une force d'action nouvelle, et la servante, dont
la silhouette grle a pntr sans bruit jusqu' la porte aux moulures
blanches comme l'ivoire, est bahie de stupeur.

--Qu'y a-t-il, Marie? demande-t-il, remarquant enfin sa prsence.

--Il y a, Monsieur le cur, que Monsieur Jules est au village.

--Vraiment? dit-il, avec-un cri de joie. Que j'ai hte de le voir!...

--Pauvre Monsieur Jules! gmit-elle.

--Parle! Qu'y a-t-il? s'inquite l'abb.

--Figurez-vous que j'ai rencontr, tout--l'heure, le bossu du troisime
rang... C'est un malheur, pour sur!... Monsieur Jules va tre battu!...

--Tu radotes!... Je te l'ai souvent dit de faire une bonne attise des
superstitions que tu charries dans ton tablier!...

--Pourtant..., commence  raconter la vieille fille.

Interrompant le rcit, une vibration longue secoue le timbre de la porte
centrale...

--C'est lui! s'crie l'abb.

--Je cours ouvrir! dit la servante, presque folle.

Et le bon cur, que la joie transporte, se lve de toute sa grande
taille pour accueillir le fils de son me..

--Je pensais  toi, mon fils, lui dit-il, lorsqu'il centre.

--J'aurais voulu venir auparavant... Quelque chose m'a empch...

--Je ne te fais pas de reproches... Tu sais bien que je n'eus jamais de
reproches  te faire...

--Et mes fredaines, alors que j'tais enfant, les oubliez-vous?...

--Un enfant qui ne fait pas de fredaines n'est pas adorable!... Et je
t'ai ador, mon fils: je te faisais de gros yeux, mais je voulais que tu
recommences pour te les faire encore!...

--Oh! le temps bni d'alors! dit Jules, avec un regret profond.

--Tu m'tonnes!... Sans doute,  certains moments, nous voudrions
revenir au pass dont le mirage nous attendrit... Mais il est des heures
o l'avenir seul nous possde, et voici l'heure, pour toi, de ne songer
qu'au lendemain souriant de promesses!... Dans quelques minutes,
on t'acclamera, ta carrire dploie ses possibilits devant toi, la
griserie de la victoire devrait te faire perdre un peu la tte... C'est
la fatigue qui te rend morose, n'est-ce pas? Elle se lit sur ton visage
ple et dans tes yeux tristes...

--La bataille a t rude, Monsieur le Cur, mais il ne s'agit pas
d'elle...

--Marie aurait-elle eu raison? Serait-ce un malheur? interrompt l'abb,
qu'une vague inquitude pouvante.

--Je ne puis dire encore si c'est un malheur...

--Il faut que la chose soit grave pour qu'elle t'crase, toi, si fort,
si nergique, si indomptable!... Tu m'inquites: est-ce des tiens qu'il
s'agit?...


--Non, mon pre...

--De toi, alors, c'est de la logique brutale!...

--Je suis venu pour vous mettre  nu l'angoisse de mon me... Je souffre
comme il est trop douloureux de souffrir...

--Pauvre enfant! s'crie le prtre,  qui l'accent du jeune homme met
presque des larmes dans la voix. Mais parle donc, ne me fais pas languir
ainsi, parle que je te soulage, que je te gurisse!... Tu es venu  moi,
c'est que tu m'as pens bon  quelque chose dans ta peine... Tu le sens
bien, je veux t'apaiser, te gurir!...

--Tout--l'heure, je souffrais tant!... Je pensai  vous, je souffris
dj moins... Et maintenant, je souffre beaucoup moins... Il faut que je
vous parle... Je ne sais comment vous le dire, mon pre, la chose est si
trange... Je veux perdument la crier  quelqu'un, mais j'ai comme un
besoin de la garder au fond de moi-mme, comme une honte d'en parler
tout haut... Il n'y a que vous seul  qui je pourrais la dvoiler, j'en
suis sr...

--Eh quoi! tu ne l'avouerais mme pas  ton pre? dit le cur, surpris.

--A lui moins qu' tout autre...

--A ta mre?...

--Peut tre,  ce degr de ma souffrance...

--Mais tu ne peux avoir commis une lchet!... Tu en es incapable: tu me
le dirait on me le prouverait que je n'y croirais pas!...

--Oh oui! vous mritez que je vous parle!... Il s'agit... Je ne devinais
pas que cela fut si pnible  dire, il s'agit d'une femme...

--J'aurais d m'en douter, pourtant... Mais tu ne me parlas jamais des
femmes!... Ma sottise n'en fut que plus grande: moins un homme en parle
dans sa jeunesse, plus il en est boulevers plus tard... Et c'est l ton
chagrin, mon fils, et c'est tout?... Tu aimes une femme, et ton amour
a tellement de force qu'il te brise!... C'est l'orgueil qui te fait
souffrir, ton indpendance aux abois crie vengeance, tu ne veux pas
admettre les chanes autour de ton poignet libre hier!... Avoue que tu
es vaincu, mon fils, et le bonheur t'inondera: cette faiblesse qui te
fait rougir deviendra une puissance qui soulve les montagnes!...

--Je voudrais qu'il n'y et que de l'orgueil  dompter... Votre
confiance en moi vous inspire une psychologie trop subtile... Non, mon
pre, ce n'est pas cela, vous ne sauriez vous l'imaginer: c'est l'aveu
d'une dfaillance que je dois vous faire, et je n'en ralise toute la
bassesse et l'normit qu'au moment de vous le dire... Vous allez me
condamner, vous ne pouvez pas ne pas me condamner... C'est la premire
fois que vos yeux si bons flamberont de colre contre moi... J'esprais
ne jamais mriter cela, j'en ai un chagrin inexprimable: mais il me faut
votre courroux contre cette femme, il faut qu'on me dise que je suis un
lche, parce que, seul avec mon coeur, je l'aime quand mme!...

--Si j'en croyais ton langage, un amour coupable aurait pouss des
racines dans ton coeur! Je le rpte, je ne puis me rsoudre  cela, je
me rvolte!... Rappelle-toi, mon fils, les jours dj loin qui furent
ceux d'hier, il semble... Quand, les mains pleines des cerises que tu
venais de cueillir au verger du presbytre, tu dvorais le pulpe gras
de tes petites dents blanches, je t'enseignai qu'il ne faut pas voler le
fruit dfendu!... Quand nous allions par la campagne joyeuse et que les
papillons de neige esquivaient ton dsir, tu me promis d'tre pur!...
Quand le vent, faisait danser tes mches brunes et gonfler ta poitrine
affame d'air, je te disais que la force est une amie pour les triomphes
de la bont!... Tu n'as pas oubli cela, tu ne peux avoir commis une
vilenie, donn ton me  une crature indigne!...

--Oh! que je vous remercie de croire en moi! s'crie Jules trs-mu.
Oui, mon amour est noble, il me grandit, me surhumanise, pour ainsi
dire... Quand je me laisse attendrir par le visage bni, je me sens
profondment bon, la paix la plus douce endort mon tre, je voudrais
faire pour cette femme quelque chose d'hroque et de gigantesque...
Elle est merveilleuse, mon pre: si vous la voyiez, si vous l'entendiez,
vous sauriez pourquoi je l'adore!... Vous souvenez-vous de l'image de
Greuze au mur de ma chambre? Elle lui ressemble ligne pour ligne, et
c'est la mme grce enchanteresse... Elle a des yeux pleins d'extase,
une imagination exquise, une voix qui chante, une me tisse de tous les
charmes et de toutes les noblesses... Mon rve de jeunesse prend vie
en elle, et c'est, l'idal espr que j'aime dans son profil pur, alors
qu'elle est silencieuse... Vous avez raison, je n'ai pas  rougir de mon
vieux professeur d'honneur et de beaut, quand je pense  elle...

--Alors, pourquoi m'avoir alarm de la sorte? Dis, mon fils, il ne
s'agit que d'un obstacle entre vous, il ne peut tre srieux... L'amour
se moque des empchements futiles!... Sans pines, l'amour n'a pas de
roses!...

--Hlas! je n'en suis que plus coupable d'avoir aim, lorsque l'obstacle
se dressait devant moi, m'interdisant l'amour! Un gouffre isole nos
coeurs, et c'est pour la vie...

--Que veux-tu dire? Je ne comprends pas!... Les parents de la jeune
fille auraient-ils des rpugnances?... Qui ne serait fier d'unir sa
fille  la noble ligne des Hbert?...

--Pas cela...

--Est-elle du peuple?... Ton pre a l'me trop belle pour mpriser la
fille d'un ouvrier, si tu l'as juge digne de toi!...

--Je le sais...

--Son pre a-t-il des tares qui souillent?...

--Vous ne pouvez pas le deviner, c'est pour cela que je suis un lche,
mon pre...

--Mais dis-le moi donc, mon enfant, tu ne vois pas que je souffre!...

--C'est la fille d'un athe, murmure le jeune homme, en courbant la tte
sous l'orage qui viendrait.

Pendant quelques minutes, le silence est affreux pour Jules Hbert. Le
prtre le regarde avec une commisration tendre.

--Comment as-tu pu faire cela? demande enfin le cur, d'une voix
concentre par l'motion qu'il prouve.

--Je ne puis vous le dire, balbutie, le jeune homme, tremblant, mais si
heureux d'avoir parl.

--Tu ne le savais donc pas?...

--Oui, mon pre, ds l'une des premires entrevues...

--O l'as-tu connue?...

--Au retour,  bord du paquebot...

--Comment te l'a-t-elle dit?

--Elle m'a dit qu'elle ne croyait pas au Dieu dont j'adorais la
puissance devant l'Ocan vaste...

--Que lui as-tu dit, alors?...

--J'ai eu piti d'elle...

--Et tu n'as rien dit!...

--Rien, je fus lche...

--T'a-t-elle dit ce qu'tait son pre?...

--Gilbert Delorme, un socialiste effrn...

--Un sectaire! un de nos pires ennemis! et, tu n'as pas eu le courage
de la fuir, dit-il, avec une douceur o tout son grand coeur d'aptre
vibre.

--Eh quoi! vous n'avez pas horreur de moi, vous n'avez pas de colre,
pas mme de reproches?...

--Tu ne songeas mme pas  la fuir, comment veux-tu que j'aie des
paroles vengeresses? Au moment mme o elle te disait qu'elle tait
une jeune fille sans Dieu, tu ne l'as pas condamne! Dj, elle t'avait
pris... Je serais un misrable de te faire de la peine, parce que je
comprends... Un regard est souvent, tout, dans les choses de l'amour...
Ds le premier regard, vos mes se connurent, et s'aimrent... Tu
l'aimais depuis longtemps, cette femme, depuis le jour o tu suspendis
 la muraille de ta chambre une image "dlicieuse": et tu l'aimais dj,
quand elle versait le calme dans ton cerveau fatigu... Cette Franaise,
en une minute, a emport malgr vous deux tout ce que tu avais amass
de force d'amour... Est-elle criminelle d'tre le fruit d'un amour sans
Dieu?... Nul, autour de son berceau n'a fait couler peu  peu la prire
dans la substance vive de son me... Le gnie des blasphmateurs a ptri
le cerveau mallable... Elle est bonne, puisque tu l'aimes... J'ignore
le dessein de la Providence qui l'a pargne, qui lui a fait bouleverser
ton tre... Mais si tu l'as aime, il fallait que vous vous aimiez, et
tu ne fus pas lche...

--Que vous me faites du bien, mon pre! Oh oui, vous tes un gurisseur
merveilleux, je respire, je vis!... J'avais beau me fltrir, quelque
chose en moi ne voulait, pas que je sois vil... Maintenant, je suis fier
de l'aimer, je puis dire au ciel que je l'aime!...

--Prends garde, tu n'es pas lche de l'aimer, tu le serais de ne pas
immoler ton amour!... Tu vois l'cueil, navigue au large!... Il faut que
tu sois un homme, un vaillant, un Canadien Franais, quoi!... Si tu te
laisses mordre au sang par l'amour sans espoir, cela pourrait devenir
horrible... Il ne faut pas que la gangrne du dsespoir te gruge l'me
et que tes nerfs sombrent... Tu entends, mon fila, ta race et ton
pays ont besoin de ton paule qui ne doit pas casser!... Ton coeur
va connatre les affres du martyre, mais tu es l'homme pour en sortir
tremp comme du fer!... Tu aimeras ta race et ton pays de tout l'amour
que tu auras trangl aux profondeurs de ton tre!...

--Que vous tes beau, quand vous parlez ainsi: En vous regardant, je me
sens plus inbranlable... Non pas que j'aie faibli: pas un instant, je
n'eus la pense molle de sacrifier ma patrie et ma race au bonheur
de l'individu chtif que je suis... Mais c'est bon, quand on souffre,
d'avoir quelqu'un dont les larmes comprennent les vtres, et quand on
a besoin d'tre invincible, d'entendre des mots dont la flamme vous
soulve au-dessus de votre misre!... En vous coutant, je sais que je
serai fort, que rien ne me brisera!...

--En t'coutant, je sais que tu seras fort, que rien ne te brisera!...
Je ne veux pas t'enorgueillir, mais nous avons besoin de ton
enthousiasme et de ta foi!... Le Canada, s'il veut devenir quelqu'un
dans l'histoire, ne peut se passer de religion!... Sans elle, tu
le sais, les foyers s'effondrent, les familles croulent, les races
deviennent veules, les femmes n'ont plus l'hrosme de l'enfantement,
c'est la dbcle des jouissances... Il faut, au Canada, le respect de
l'amour, les foyers saints, la natalit vigoureuse, l'entassement des
moralits fcondes!... L'athisme infailliblement mnerait au Canada
sans amour, sans familles, sans enfants, sans moeurs, au Canada des
jouisseurs, des mollesses et des prostitues!... Il faut opposer 
l'athisme destructeur des peuples forts une cuirasse impermable!...
L'me canadienne sera le bouclier de bronze inflexible!... Elle sera
faite d'amour, amour des races fraternelles, amour de la libert, amour
du sol, tous prenant leur source en l'amour de Dieu!... Tout autant que
nous, les Canadiens-Franais, les Anglais aiment le mme Dieu... Va,
mon fils, prcher la croisade patriotique de Dieu contre l'invasion des
sectaires malsains... On t'appellera le thoricien, le colporteur
de songea creux... Mais va ta route, insensible aux sarcasmes et
 l'insulte... C'est avec des thories qu'on rvolutionne et qu'on
rforme... Une thorie mit le paganisme en droute... Une thorie
dchana les croisades... Une thorie mit la France en sang... Une
thorie donna la libert britannique au monde... C'est avec une thorie
qu'on chassera Dieu, petit  petit, du Canada, si les querelles nous
empchent de veiller... C'est avec une thorie qu'on fera mordre la
poussire  l'athisme, s'il essaye de s'infiltrer dans les artres
de la nation canadienne... Va, mon fils, prcher la thorie de l'me
canadienne!... Les choses mme qui la retardent serviront  la rendre
ncessaire, invitable!... Ce que nous appelons le fanatisme des
Orangistes et ce qu'ils appellent le fanatisme des Papistes est, en
somme, un mme amour des croyances du berceau, et nous retrouvons,  la
base d'elles, un mme Dieu que nous adorons du mme amour!... Tu leur
diras cela, tu leur diras qu'il faut oublier la haine pour ne songer
qu' l'amour, afin de former la sainte Ligue contre l'athisme qui,
moralement et physiquement, affaiblirait les races au moment mme o
elles ont besoin de force et de morale pour commencer la carrire d'un
peuple immortel!... Prche, le gnie pratique anglais fera le reste...

Va, mon fils, n'aie peur de personne et de rien, fais aimer ta race par
ta noblesse et ton courage, sois vainqueur  force d'loquence et de
clart!

--Vos paroles font circuler dans mes veines je ne sais quel dlire
ardent!... Je suis trop faible pour la mission dont vous m'alourdissez
les paules, mais je mettrai tant, de constance et d'amour  semer la
graine, que d'autres plus puissants que Jules Hbert, arroseront, le sol
et la rendront fconde!...

--Avant tout, mon fils, il va te falloir lutter contre cette femme,
contre le souvenir amollissant...

--Pauvre Marguerite! murmure le jeune homme, avec un abattement
douloureux.

--C'est vrai, j'oubliais qu'elle t'aime aussi...

--Et qu'elle va souffrir... Ce n'est pas de la fatuit cela... Du moins,
j'aurai l'action pour m'tourdir... Mais elle?... Peut-tre les voyages
apaiseront-ils sa douleur... Ah! pourquoi se rencontrer pour se broyer
l'me?...

--Parce que l'preuve durcit... Ton nergie sera plus riche, aura plus
de poigne!...

--Je verrai mon pre tout--l'heure, je puis tout lui avouer
maintenant... Oh! que cela me fera du bien!...

--Je te le dfends! s'crie l'abb Lavoie, effray. Je t'ai excus,
moi... Coudoyer la misre humaine apprend bien des choses, largit la
vision de la piti, multiplie le pardon... Ton pre ne comprendrait pas
cet amour... Il ne connut, jamais autre chose que le principe rigide...
Implacable, il te condamnerait d'avoir une douceur o tout son grand
coeur d'aptre aime la fille d'un sectaire, il en aurait tant de
peine... Ah non, prends bien garde, il ne faut pas qu'il sache, il te
maudirait peut-tre!...

--Pour lui, je serais un lche...

--Oui, mon fils...

--Pauvre pre!... Je comprends... La vie est bien trange, parfois...

A ce moment, le timbre de la porte est agit de coups secs dont les
harmoniques tranchants se rpercutent dans l'me du jeune homme et celle
de l'abb. Celui-ci va ouvrir: Augustin Hbert courbe sa longue taille
pour franchir le seuil du presbytre.

--C'est, ton pre, Jules! s'crie l'abb.

--On m'a dit, qu'il tait ici, dit Augustin. Viens, mon fils, que je
t'crase les mains dans les miennes!... Un moment encore, on viendra
t'annoncer la victoire!... J'arrive des paroisses du haut... Ta majorit
sera grasse!... Que je suis fier de toi, mon fils!...

Les mains vigoureuses du fils et du pre s'treignent, les yeux
d'Augustin scintillent d'orgueil, ceux de Jules sont brlants de
reconnaissance, le cur songe avec terreur  l'abme qui sparerait les
deux hommes, si l'un des deux savait.

--Que je vous remercie, mon pre! Si je suis vainqueur, c'est  vous que
je le dois!... On a moins vot pour le fils que pour le pre... On vous
adore partout...

--Ton me canadienne avait de l'amorce... Je la redoutais un peu... Mais
on a compris que tu tais sincre, qu'elle pouvait faire du bien  notre
race... A force de l'entendre, je me suis un peu rconcili avec ta
chimre... Je vous demande pardon, Monsieur le Cur, me voici nerveux,
affol, presqu'un tourdi, je ne pense qu' la joie du triomphe... Vos
prires, que vous m'aviez promises, ont eu leur magntisme...

--Mes prires...

--Une clameur grandissante paralyse la protestation du beau vieillard.
Jules et son pre coutent avec un saisissement de tout leur tre. Ils
ne distinguent pas encore les cris dont le tumulte vibre, mais la brise
leur apporte une vague d'enthousiasme. Un instant, le doute les empoigne
au vif d'eux-mmes, et Jules a peur. Le bruit s'approche, on va bientt
savoir quelle est la vocifration monstrueuse.

--J'ai compris, on t'acclame, Jules, dit l'abb, que l'allgresse
ramne aux dlires de vingt ans. Augustin Hbert est remu jusqu'en ses
entrailles profondes. Jules, une seconde, prouve au cerveau comme une
sensation de folie.

--Vive Hbert! Vive le Patriote! hurlent des centaines de poitrines
glapissantes. D'abord masqus du presbytre, un ple-mle d'hommes et
d'enfants dbouchent de la rue principale. Des mains battent l'air, des
chapeaux volent au ciel, des gamins se bousculent  l'avant-garde,
des chiens jappent aux nues, et de la masse grouillante que le chef de
cabale domine, un refrain, qui ne se calme que pour renatre avec
une passion plus aigu, rugit dans l'espace: "Vive Hbert! Vive le
Patriote!"

Jules Hbert, haletant, se grise de l'acclamation exalte. Une onde
intense d'orgueil reflue de son coeur au cerveau. Ce n'est pas de lui
qu'il est fier, mais du peuple qui est digne de l'me canadienne. Dans
son imagination vertigineuse, l'enthousiasme de cette foule retentit
d'un prolongement vaste. Il dborde les alentours frmissants, branle
des espaces infinis, vibre jusqu'aux plus lointains chos de la patrie.
C'est avec un sanglot dans la poitrine qu'il remercie ces campagnards
d'avoir applaudi son rve de fraternit canadienne....




VII


--Philo, tu es bien heureux, toi, murmure Jules Hbert, en caressant
le pelage fauve du grand terreneuve, dont les prunelles dardent sur le
jeune homme un contentement profond. Tu ne connais pas la douleur qui
brise... Tu coules une vie sereine et sans angoisse... Tes yeux luisent
d'une paix inaltrable... Donne-m'en un peu, veux-tu... Ne va pas
au-del de ton bonheur, n'essaye pas de savoir la peine de ton matre:
elle t'affligerait sans doute, et, vois-tu, il vaut mieux ne pas savoir
comme il souffre...

La prdiction de l'abb Lavoie se ralise brutalement. A la veille de
perdre l'amie qu'il adore, le jeune homme a le coeur  la torture.
Hier mme, il a revu Marguerite,  son retour du Saguenay. Dans leur
entretien vibrant, passionn, ils ont entrevu combien l'absence avait
aiguis leur peine, quelles douces rveries avaient hant leur pense
ravie, quelle extase ils avaient, au fond d'eux-mmes,  se revoir,  se
regarder longuement. Demain, ce sera la sparation dcisive. Ils iront
contempler le Saint-Laurent de la cime du Cap Tourmente, ils s'y feront
l'adieu sans retour. Parfois, le jeune Canadien se rvolte au souvenir
qu'elle lui chappe  jamais, s'insurge contre la destine qu'il accuse,
demande au ciel pourquoi il a fait les mes qui s'attirent et les abmes
qui les sparent. Mais la rbellion n'est, que passagre, et l'assaut
des nerfs aigris succombe toujours  la volont solide comme une
forteresse imprenable. Jules entend vibrer, dans son cerveau brlant,
les paroles inspires du beau vieillard qui lui parlait, de race et de
patrie. Il ne songe pas une seconde  les sacrifier l'une et l'autre 
la dfaillance divine que la Parisienne verse dans son coeur. Il prfre
l'atrocit qu'il endure au bonheur des lches. Mais quelque chose
dchire et fait mal au plus intime de son tre sensible, et il est
dsesprment seul, infiniment triste.

Par les deux ouvertures o les rideaux en point d'Angleterre
frissonnent, la fracheur du fleuve entre sur l'aile de la brise
discrte. Les cloches du dimanche carillonnent aux alentours et, dans la
distance, mais leurs harmoniques se joignent en une fanfare assourdie.
Philo cligne de l'oeil et roupille, tendu languissamment aux pieds
de son matre. Aucun bruit n'arrive de la maison ancienne jusqu'au
sanctuaire des livres canadiens. On dirait que les choses comprennent le
chagrin de celui qu'elles aiment. Les livres s'entourent de gravit, la
lampe antique est un peu morose, la vieille horloge est mlancolique.
Sur les pidestaux d'ocre brune, Lafontaine et Cartier se nimbent de
mystre. C'est la conspiration du silence autour du jeune homme seul et
triste.

Il n'a pas entendu venir la femme dont le regard inquiet, s'attache
avec amour sur le profil rveur et la silhouette affaisse. La mre a
eu l'intuition qu'une chose terrible se passe derrire le visage qu'elle
connat si bien. Tout d'abord, elle en a t immobile de stupeur. Le
fils ne l'entend pas venir tout prs du fauteuil massif. Il tressaillit,
quand elle pose une main tremblante sur son front que la fivre consume.

--Ton front brle... Es-tu malade, mon fils?

--Mais non, chre mre, je me sens trs-bien...

--Tu as trembl... C'est comme si j'avais interrompu quelque songerie
trs-captivante...

--Vous vous imaginez cela... Je flne, tout simplement... Tout est calme
ici, la brise est douce, je me laisse engourdir par la paresse la plus
dlicieuse...

--Es-tu dj blas de ta victoire?...

--Il ne faut pas que j'y songe trop, mre... A mon ge, la tte n'est
pas encore bien stable, et elle me tournerait, si j'coutais Messire
Orgueil avec trop de complaisance...

--Tn vois bien que je me suis aperue que tu me caches quelque chose,
l, derrire ce front d'opinitre... Allons! tu as de la peine, et qui,
mieux que ta mre, accueillera ta confidence avec amour?...

--Je n'ai pas de confidence  vous faire, dit-il, avec douceur. Je
rvais  des choses quelconques,  rien, si vous le prfrez...

--J'ai lu l'angoisse sur ton visage... Tu ne peux me fuir, Jules, tu
souffres, mon enfant... Mon coeur de mre en a la certitude... Tu te
dfendrais avec moins de mollesse que je n'en douterais pas davantage...
Allons! dis-le moi vite, avant que ton pre et Jeanne ne soient revenus
de la messe... Tu as de la peine, n'est-ce pas?...

--Ce n'est pas de la peine, je vous l'assure...

--Qu'est-ce donc alors?...

--Si peu de chose, mre...

--Tu ne m'a pas encore regard bien droit devant toi, selon ta charmante
habitude... Pourquoi as-tu peur de me regarder? Ouvre tes yeux bien
francs dans les miens, et je croirai que ce n'est rien, ta songerie
profonde....

--Les voici, mes yeux...

--Oh! mon fils, tu me caches quelque chose, et c'est grave, douloureux
mme... Je t'interrogeais avec la secrte esprance d'avoir mal vu, mal
pens... Mon pressentiment n'a pas err, tu souffres cruellement... Il
faut que tu parles, vois-tu, je souffre dj plus que toi!...

--Eh bien, oui, je souffre atrocement! s'cria Jules, n'en pouvant, plus
de mensonges.

--Pauvre enfant!... Mais c'est d'hier, d'aujourd'hui, n'est-ce pas? Tu
me l'aurais dit!... Il n'y eut jamais de mystre entre nous...

--Depuis si longtemps, mre, depuis quinze jours...

--Depuis deux semaines, et je ne le sais pas encore! lui
reproche-t-elle, tonne.

--Je devais ne pas vous le dire...

--Je m'en veux de hi pense horrible qui m'a travers l'esprit!... Il ne
peut s'agir de honte!

--Il s'agit de mon coeur, avoue Jules, confus.

--Tu aimes! s'crie la mre. Cela devait venir et cela devait
t'assommer, te prendre tout entier... Comment pouvais-je le prvoir?
C'est la premire fois que tu me parles de cette femme...

--Je vous le redis, je devais ne pas vous en parler...

--J'oubliais... Mais pourquoi?... Est-ce un crime de l'aimer?...

--A quoi vous servirait-il de la connatre?... Elle partira bientt, je
ne la reverrai plus jamais...

--Avec quelle tristesse il a dit, cela!... Pauvre enfant, va!... Mais je
comprends, ajoute la mre, dont une lueur soudaine claire la mmoire.
C'est la Franaise du paquebot!.. J'y ai song quelquefois, elle
m'intriguait un peu, je voulais te demander ce qu'elle tait devenue...
Tu ne m'en parlais pas, je pensai qu'elle avait bientt quitt la ville
et que tu ne l'avais pas revue...

--Je la revis tous les jours...

--Et alors, interrompit la mre, dont les yeux s'agrandissaient
d'tonnement, tu nous as tromps tous ici!... Tu disais que tu renouais
les amitis anciennes, alors que cette femme s'emparait de ton me...
Elle s'en va, tu n'oses lui faire l'aveu suprme, et la sparation
te fait mal... Je ne t'en veux pus, tu n'es pas le premier fils 
qui l'amour enseigne le premier mensonge  sa mre... Pourquoi ne pas
m'avoir parl d'elle?... Je l'aurais aime, moi aussi... Tiens, je sens
que je l'aime... Raconte-moi tout, je t'apprendrai ce qu'il faut lui
dire... Je ne veux pas qu'elle laisse dans ton coeur la souffrance
atroce dont la plainte m'a perce comme une lame aigu...

--Vous me pardonnez de ne pas avoir eu confiance en vous... Si vous
saviez tout, votre pardon serait moins facile peut-tre... Je voudrais
bien qu'il n'y et que cela, je saurais bien ce qu'il faut lui dire, il
me semble que cela dborderait, comme un torrent. J'ai tant de peine
 refouler les mots d'amour qui me viennent, quand elle est prs de
moi!...

--Quelque chose t'arrte alors... Il y a un obstacle entre vous... Tu as
peur de la nostalgie qui la rongerait? Elle aime tellement la France
qu'elle ne pourrait vivre en Canada? La fleur de Paris mourrait en serre
canadienne?... Apprhendes-tu les carts de temprament? Cela se
nivelle, quand on aime... Elle ne peut tre la fille d'un athe!
Rappelle-toi la vhmence de ton pre contre les sectaires, le jour du
retour... Tu l'aurais avou, tu n'aurais pas refus la franchise  celui
qui te la demandait d'une manire si dlicate!...

--Eh bien, vous aviez trop de confiance en moi, vous tous, j'aime la
fille d'un athe, j'adore une femme sans Dieu...

--Ah! mon fils, qu'as-tu fait? s'crie la mre, avec un cri d'effroi.

--Vous me jugez bien misrable, n'est-ce pas? J'aurais d tout vous
dire, ma conscience depuis lors m'en a souvent fait le reproche amer,
mais il faut avoir piti... Vous tes femme, vous savez comment cela
vient, l'amour... C'tait le soir, au premier dner que nous prmes 
bord... J'avais devanc,  table, ceux que la destine m'avait choisis
comme voisins du passage... Voici qu'une robe de soie murmure tout prs
de moi... Je regardai la femme assise  ma gauche, et je ne sais quelle
motion violente me gonfla le coeur Devant moi, adorablement souriante,
j'avais l'image de Greuze...

--Je comprends tout, interrompit, Madame Hbert, dont un sourire
illumina le beau visage. Ton idal prenait vie, tu aimas en elle ton
grand espoir de jeunesse... Tout de suite, elle devint reine de ton
me...

--Oh! que vous dites bien cela, mre!...

--A table, il faut causer malgr soi... Vous ftes ravis, l'un
de l'autre, d'tre Franais... Bientt, la chose devint grisante,
irrmdiable, enchanteresse... Tu chancelas, tu perdis l'quilibre, tu
ne vis plus rien... Elle te prit si bien que, la minute o tu n'ignoras
plus qu'elle niait ton Dieu, cela te parut presque naturel de lui
pardonner la chose... Elle te ligota si bien que tu n'as plus boug...
Les battements de ton coeur furent les courroies dont elle se servit...
Oui, mon fils, tu es devenu prisonnier, sans le savoir... Le jour o
tu sentis les fers au poignet, il tait trop tard, tu tais enferm 
double tour, et la muraille de la prison tait si paisse que tu n'as
pas entendu la voix de ton pre qui venait au secours et qui t'aurait
dlivr peut-tre...

--Je lui avais promis de la revoir... Il me l'aurait interdite, je le
savais bien... Pauvre pre, je l'ai trahi, et, quelques instants plus
tard, il me cdait les honneurs qu'on venait de lui offrir... Alors,
je sentis l'treinte du remords, je faillis lui crier ma honte... Mais
l'amour est une chose qui rend lche...

--Non, mon fils, tu te frappes avec trop de rigueur... L'amour est venu
sans t'avertir, comme un voleur... Il a trouv ton coeur grand ouvert,
il s'y est creus un nid large et profond... Le jour o tu l'as senti 
la besogne en toi-mme, tu t'es battu contre lui, j'en suis certaine,
tu l'as somm de ne pas aller plus loin, et ce fut l ta noblesse...
L'amour qui n'avance pas recule, tu le sais... Mais avant de cder
la place, il se venge, il te mord, il te pitine, il te laboure... Ne
l'oublie pas, tu es vainqueur, et c'est l ta beaut!... Ce fut une
faiblesse d'carter le soupon de ton pre, mais, sans elle, ce n'aurait
pas t l'amour, et tu aurais vaincu sans gloire...

--L'indulgence des mres a toujours le mot qui sauve... Si j'ai trahi
mon pre, c'est qu'un sentiment plus fort que ma volont d'alors me
tyrannisait... Maintenant, elle est inattaquable, elle dfie l'amour,
elle en est matresse, elle lui a mis le talon sur la gorge!... C'est
affreux, tout de mme, ils ne mentirent donc pas, ceux qui me disaient,
qne l'amour sans esprance dchire et torture!... Oh! qu'ils sont
heureux, ceux qui, ne l'ayant jamais connu, raillent ternellement
l'amour!...

--Courage, mon fils, ne sommes-nous pas l?... Nous te gurirons  force
de tendresse... Fidle  ta race,  ses traditions, c'est  nous que
tu l'es. En nous aimant davantage encore, tu oublieras la chose
douloureuse... Je te promets d'tre meilleure que je ne le fus jamais,
je te comblerai d'amour, je m'ingnierai  faire l'amertume plus douce,
 rpandre le calme en ton me,  te donner l'illusion du bonheur... Tu
guriras, mon fils, elle deviendra le souvenir tendre et lointain, la
blessure que le temps cicatrise en l'entourant d'une aurole...

--Vous ne songez pas  l'action qui vous accapare, vous tourdit, vous
endort!... Je travaillerai sans relche, je donnerai au labeur tout ce
que j'ai de force morale et physique, je tuerai le chagrin dans mon tre
 force d'enthousiasme et de vie intense!... L'abb Lavoie me le disait:
ta race et ta patrie ont besoin de ton courage... L'individu le plus
intime, s'il donne le meilleur de son sang, accomplit parfois de belles
choses!... Il ne faut pas que je sois un inutile, un mou, un dormeur, un
assomm!... Je lutterai, je souffrirai, je tomberai, s'il le faut, pour
l'me canadienne!... Ainsi, je vivrai, je vaincrai cette femme, je me
souviendrai toujours d'elle, mais debout, sans courber, sans crouler!...
Ce n'est pas de l'orgueil, c'est le besoin de vivre!... Je dois racheter
la faiblesse dont je me suis rendu coupable  l'gard de mon pre...
Vous m'entendez bien, mre, il ne faut pas qu'il sache, il me maudirait
peut-tre... Un pre ne comprend pas toujours ce qu'une mre pardonne...

Des pas sourds gravissent l'escalier tournant. Ils font natre et
grandir un silence pouvantable entre la mre et le fils, dont les
poitrines haltent et les yeux sont effars. Le pressentiment d'une
chose effroyable les envahit, les matrise, les fait plir. Philo
s'loigne, vaguement inquiet. La vieille horloge martle des secondes
terribles.

Jeanne et son pre entrent. Il semble qu'ils sont trangers l'un 
l'antre. Jules et sa mre n'ont pas eu le temps de mater leur angoisse.
Augustin Hbert est sombre connue un nuage de tempte, le pli des
mauvais jours menace entre les sourcils froncs, les veux replis sur
eux-mmes se dtournent, les lvres s'crasent l'une sur l'autre. Jeanne
 qui son pre n'a pas rpondu, quand elle a essay de lui parler tout
le long du chemin, depuis l'glise  la maison ancienne, est frmissante
de peur. Soudain, le regard d'Augustin foudroie Jules trenblant qui
devine.

--Je te dfends de revoir cette Franaise, dit-il, avec une colre
comprime jusqu' l'extrme.

Les deux femmes, ptrifies, glaces d'effroi, s'enlacent pour avoir le
courage d'entendre. Jules va combattre.

--Mais pourquoi, balbutie le jeune homme, un peu machinalement, qui se
prpare  la lutte.

--Tu oses me demander pourquoi, s'crie Augustin, presque violent.

--Mais, mon pre...

--Hier encore, tu as pass toute la soire avec la jeune fille, sur la
Terrasse... Vous vous tes promens, puis, vous tes alls au caf...
Nie-le, maintenant!...

--C'est vrai, mon pre...

--Tu as accompagn souvent ces gens-l, mais plus souvent la jeune fille
encore... Nie-le, si tu peux!...

--C'est vrai, mon pre, dit Jules, soumis, trs ferme cependant.

--Le docteur L... m'a dit que ces gens-l, pendant toutes les semaines
qu'ils vcurent  Qubec, n'allrent pas  la messe une seule fois!
Est-ce vrai?...

--Je crois que c'est vrai...

--Tu le savais donc!... Pourquoi ne vont-ila pas  la messe?...

--Parce qu'ils n'y croient pas...

--Ils sont donc athes!...

--Oui, mon pre...

--Le savais-tu, qu'ils taient des misrables?...

--Oui...

--Le savais-tu, le jour de ton retour, alors que je te l'ai demand?

--Oui...

--Le savais-tu, quand tu devins leur ami de tous les jours  bord du
navire?...

--Oui...

--Le savais-tu, quand tu fis leur connaissance?...

--Non, mon pre...

--Quand l'as-tu appris?...

--Au troisime entretien que j'eus avec la jeune fille...

--Et tu n'as pas eu horreur d'elle, tu n'as pas fui ces misrables?...

--Hlas, non, mon pre...

--Te proposais-tu de les revoir?...

--Oui...

--Eh bien, tu ne les reverras pas, je te l'ordonne!... Tu les as
trop vus, c'est dj trop de honte!... Tu savais bien que les potins
circulent  tire-d'aile ici... Tout Qubec sait qui ils sont, tout
Qubec en parle... On te pense amoureux de la jeune fille... Tu t'es
compromis, tu t'es avili, tu m'as dshonor!...

--Le reproche est bien cruel, mon pre...

--Mais pourquoi as-tu fait cela?... Ds qu'elle a blasphm le Dieu qui
est le tien, qui est le ntre et celui de ta race, comment n'as-tu pas
rougi de rester prs d'elle? A la frquenter, tu aurais d la
har!... Mais non, au lieu de lui faire une bonne leon de foi
canadienne-franaise, tu lui pardonnes, tu l'excuses, tu en fais ton
amie, tu t'affiches au milieu de tout Qubec, tu laisses croire  tous
que tu l'aimes!...

--Si vous vouliez m'couter quelques instant, vous seriez moins svre
peut-tre...

--Que peux-tu dire?... Je te dfie d'avoir une excuse!... Tu as
fraternis avec les ennemis de notre foi!... Comment as-tu dgnr 
ce point?... Vos ides librales d'aujourd'hui vous affaiblissent, vous
prparent aux lchets!... Le Canadien-Franais, au fond de toi-mme,
ne s'est donc pas rvolt contre un pareil voisinage?... Tout ce que tu
adores, ils l'excrent; tout ce que tu veux dfendre, ils travaillent
 le mettre en pices!... Ils viennent, au Canada, se moquer de nous,
railler notre ignorantisme et nous outrager dans ce que nous avons
de plus sacr!... Ils nous vilipendent, et toi, par je ne sais quelle
mollesse, tu les admires, tu rampes devant eux, tu t'abaisses  leur
plaire et  leur sourire!...

--Mon pre! supplia Jules.

--Et pourtant, je croyais t'avoir faonn un autre moi-mme, t'avoir
inculqu ma haine des perscuteurs du Christ!... Ils sont horribles,
impitoyables, rpugnants, je les abhorre, je ne les abhorrai jamais
autant qu'en ce jour o ils m'enfoncent dans le coeur la dchance de
mon fils!... Ds la minute o tu pus comprendre, je t'enseignai les
leons magntiques de notre histoire!... Ils rougissent de toi, tous
ceux dont le premier je t'appris les noms et l'pope, Champlain, nos
missionnaires, nos hros, Dollard, Bougainville, Iberville, Hlne
de Verchres et tous ceux qui s'immortalisrent pour la race et la
Croix!... J'esprais t'avoir ptri l'me de la molle de nos braves,
t'avoir forg une cuirasse ternelle!... Je me suis tromp, elle a pli
d'une faon lamentable!... Et pourtant, le seul nom d'athe me remplit
de colre!... Quand il m'arrive d'en coudoyer un sur ma route, je
m'efforce d'tre poli, de ne pas lui jeter  la face ma rpugnance et
mon ddain!... Ce sont, tous des poseurs, de vils orgueilleux, des gens
qui touffent leur conscience et qui ont peur d'avouer tout haut le Dieu
qu'ils sentent palpiter dans leur me!... Le jour o la mort les menace
de sa griffe, ils changent de sourire, et c'est,  leur tour d'tre
crtins, de ramper devant l'au-del!... Ce sont des hypocrites et des
poltrons!... Ce que je dis l, tu le disais autrefois de ton indignation
jeune et fougueuse... En t'entendant, je me retrouvais tout entier,
c'tait l'cho de ma passion vengeresse, tu tais mon fils, tu tais
Canadien-Franais, corps, me et sang comme moi, je t'aimais perdument,
comme on ne doit pas aimer un fils peut-tre!...

--Je suis encore tout cela, votre fils entier, je vous le jure...

--Tu ne l'es plus, te dis-je!.. Il y avait de la pte molle en toi, de
l'toffe  compromis, de la tendance aux complaisances criminelles!...
Songe donc, tu es devenu l'ami de sectaires maudits!... Et j'ai un
pressentiment qu'ils sont de l'cole la plus noire, de celle qui
nous pourchasse, fait la guerre  nos autels et veut chasser Dieu des
entrailles de l'humanit!... Comment oses-tu me regarder comme cela,
de tes yeux qui ne cdent pas?... Dfends-toi, maintenant... Depuis que
j'ai su la chose vilaine, je me suis creus le cerveau toute la nuit,
j'ai cherch comment tu serais moins coupable, et rien ne te justifie
d'avoir fraternis avec ces misrables, tu n'as pas respect la foi
qu'ils tranent, dans la fange, tu m'as reni, tu as reni ta mre et ta
soeur, tu as lch ta race, tu nous as lchs tous!... Dfends-toi, si
tu le peux, je t'en dfie!

--Vous parliez d'un poignard qu'on vous plonge dans le sein, mon pre...
Vous me demandiez pourquoi Je gardais les yeux fixes: je sentais vos
paroles me pntrer dans la chair comme des balles... Je n'ai qu'une
excuse  donner... J'ai peur de vous, j'ai peur qu'elle ne suffise pas,
qu'aprs l'avoir entendue, vous me pensiez lche et criminel encore...
Et cependant ma faute ne fut pas volontaire, je puis le crier, cela,
je l'afffirme, je l'ai commise malgr moi, fatalement, musel, aveugle,
inconscient de la honte!...

--Tu plaides fatalit, est-ce bien l ton excuse? Elle serait pitoyable,
interrompit le pre, dont l'accent calme du jeune homme exasprait les
nerfs. L on tu fus le plus coupable, ce fut de mentir le jour o tu
nous revins!... Je me repentis d'avoir eu ce doute, je craignais de
t'avoir insult, je n'osai mme pas te rappeler que tu ne m'avais pas
rpondu!... Tu m'as jou avec ton me canadienne, tu m'as trahi, tu as
vers des larmes fausses!... Comprends-tu quelle douleur c'est pour moi
de songer qu'aprs une telle faiblesse, tu n'as pas eu le courage de
l'avouer: tu as eu l'audace d'en prolonger, au lieu mme de ton berceau,
le cours et l'humiliation!... Ose dire que ce n'est pas vrai, que tu ne
mrites pas le langage dont je te soufflte!...

--Je n'ai pas rpondu, mon pre, je n'ai donc pas menti... Certes, je
vous ai cach la vrit, je devais le faire... Ce fut une puissance,
en moi que je ne pus vaincre... Ne m'interrompez pas, votre indignation
serait cruelle encore, vous m'avez assez broy le coeur dj!... Je
le rpte, j'ai peur de vous... Allez-vous me pardonner, quand je vous
aurai tout dit? Oh oui, vous tes bon, vous ne m'accablerez plus de vos
reproches qui me fouettent au sang comme des lanires de plomb!... J'ai,
dans les veines, la chaleur ardente que vous m'avez transmise, vous
l'avez embrase de votre enthousiasme pour tout ce qui est pur et beau,
je l'ai surchauffe par une jeunesse que je consacrai toute aux fivres
nobles et au rve sain, j'ai amoncel l'idal en mon me. Un jour, une
vision incarna toute la somme de puret, de noblesse, d'idal et de
beaut que j'avais accumule dans mes rves... En une minute, cela se
devine, cela vous perce le coeur!...

Marguerite, ds la premire seconde, attendrit le meilleur et le plus
profond de moi-mme. Je l'aimai tout de suite, sans le savoir, avec
l'inexprience de l'amour, entirement, d'un culte souverain, d'une
passion merveilleuse... Et lorsque, de sa voix si douce, elle m'avoua
son panthisme abominable, la souffrance que j'en eus me fit avoir piti
d'elle, et j'oubliai qu'elle blasphmait Dieu pour l'adorer dans la
crature si belle dont il illuminait un instant ma route. Prs d'elle,
je n'eus pas honte, je me sentais fier et capable de tous les hrosmes,
infiniment heureux... Je ne vous rpondis pas, c'est vrai, mon pre,
je ne pouvais pas vous rpondre... Vous m'auriez dfendu de voir
Marguerite, et elle m'tait dj chre au point que tout mon tre
voulait ne pas la perdre encore...

--Tu l'aimes! c'est donc l ta seule raison de m'avoir humili, de
m'avoir trahi, d'avoir lch les tiens!... Selon toi, l'amour est
immacul, d'o il vienne et quoi qu'il fasse! Il a parl, je dois me
taire!... A quel degr de mollesse en es-tu rendu? Est-ce qu'on aime
la fille d'un athe? N'est-elle pas insparable de son paganisme, et
puisqu'elle narguait ton Dieu, ne devais-tu pas la har, ne voir en elle
que l'ennemie qu'on maudit?... Tu l'as aime! Tu lui as donn le plus
pur de ton enthousiasme et le meilleur de tes rves! Tn as, pour cette
femme le sentiment sacr que j'eus pour ta mre!... Eh bien, je ne
pouvais jamais m'imaginer ta bassesse aussi grande!... Ne sens-tu pas
qu'ils rougissent de toi, Lafontaine et Cartier, dont je t'enseignai
la mle histoire ici mme? Ne sens-tu pas qu'ils te renient, les livres
canadiens dont je te fis boire amoureusement la sve patriotique?...
Et maintenant que mon indignation s'puise, je ne ressens plus que la
honte, et tu ne sauras jamais combien tu me fais mal, combien cet amour
coupable terrasse et vieillit ton pre!...

--Pauvre pre!... Mais c'est pour viter cette colre et cette peine que
je ne parlai pas, le jour o je revins... Alors seulement, j'entrevis la
profondeur de mon amour... Et si vous saviez combien je l'aimais dj,
vous comprendriez que j'aie pu faiblir... Hlas! nous sommes devenus
des ennemis, nous nous battons, nous nous dchirons, le sang coule
des blessures que nous nous donnons au coeur!... Pourquoi seriez-vous
impitoyable? L'abb Lavoie m'a pardonn, lui...

--Tu mens! s'crie le pre, furieux.

--Oh! quelle atroce parole, mon pre, c'est votre tour  m'enfoncer un
poignard!...

--Depuis que tu m'as cach ta honte, puis-je croire en toi? L'abb
Lavoie ne peut t'avoir pardonn, lui moins que tout autre!... Il
aime trop bien son Christ pour avoir sanctionn ton amour d'une fille
Renan!... L'aptre a d bondir sous l'outrage au Dieu qui a toute
son me et toute sa vie!... Tu ne lui as dit qu'une parcelle de la
vrit!...

--Il faut que vous me croyiez, mon pre, que vous regrettiez cette
parole qui me torture, et la voix du jeune homme a une telle nergie que
le pre en est profondment remu. Je ne vous garde pas rancune de me
flageller du nom de menteur, vous vous croyez le justicier de la race et
de la foi... Mais entendez-moi bien, et il vous le dira lui-mme, j'ai
fait  l'abb, le jour du poll, en un moment de souffrance aigu, la
narration que vous entendtes... Je me prparais  sa colre, et voici
ce qu'il me dit: "Tu ne fus pas lche de l'aimer, tu le serais de ne pas
immoler ton amour!"...

--Comment n'es-tu pas lche d'aimer une femme que tu dois arracher de
ton me, parce qu'elle est l'ennemie de ton Dieu? interrompit Augustin,
qui ne pouvait plus douter de la franchise de son fils.

--Oui, Augustin, il ne fut pas lche, il ne fut pas coupable, intervint
la mre, dont le visage tait ple comme celui d'une agonisante. Il faut
que tu comprennes... Ton patriotisme rigide va trop loin, tu as puni
cet enfant d'une faon qu'il n'oubliera jamais, que tu regretteras plus
tard... Ta conception de l'honneur t'gare: calme ta souffrance et ta
fureur un moment... Rappelle-toi ce que c'est, l'amour... Tu n'eus qu',
m'aimer rien ne sparait nos deux mes avides, il nous parut naturel,
ds la premire heure, de nous aimer toujours... Je fais appel  ton
amour: n'est-ce pas une chose toute-puissante? Figure-toi qu'un gouffre
nous et empchs d'aller l'un  l'autre, n'aurais-tu pas souffert de me
perdre? J'ose esprer que tu ne m'aimas pas uniquement pour la prire...
A Marguerite, il ne manque pas autre chose que la prire... Il l'aime,
comme tu m's aime, pour les mmes raisons ternelles, pour le mme
bonheur dans tout son tre... Tout-a-l'heure, si tu avais pu voir son
martyre, entendre sa confidence mouvante, tu en aurais eu les larmes
aux yeux, tu n'aurais pas eu des paroles aussi violentes, aussi
meurtrires... Songe donc, il l'adore sans espoir... Ds la minute o
lui vint la rvlation de cet amour, il s'est battu comme un lion contre
lui, comme ton fils, comme un Hbert, il a vaincu!... Ton fils est
digne de toi: il prfre  l'amour qu'il tue l'honneur que tu lui as
enseign!... Rappelle-toi notre tendresse, et tu sauras quel tourment
est le sien, ce qu'il lui faut de grandeur et de courage pour laisser
partir  jamais la femme qu'il aime!...

--Toi aussi, ma femme, tu es contre moi, tu l'absous, dit Augustin, plus
calme. Et c'est au nom des Hbert que tu implores la piti!... Ne t'en
dplaise, les Hbert n'ont jamais fraternis, que je sache, avec les
ennemis du Christ!... Jules est le premier qui dchoit!... Avant d'avoir
aim cette fille, il tait de ma race, il n'en est plus!... L'abb
Lavoie n'est pas un Hbert, lui!... Jules a failli, te dis-je, il n'est
pas digne du nom que nous lui avons donn!... Ton amour t'aveugle, tu
pardonnes avec le coeur mou des mres!... Tous les Hbert, depuis le
premier anctre canadien, le condamnent, le fltrissent, par ma noix
charge de toute leur fureur, l'accusent d'avoir souill leur blason!...

--Eh bien, mon pre, c'est trop! proteste vivement le jeune homme. Je
refuse l'excommunication de ma race!... Non, je n'ai pas dgnr, je me
sens digne du nom que je porte!... J'aime la fille d'un athe, soit,
je n'ai pas pu faire autrement!... Il m'a suffi de la voir: suis-je
criminel de l'avoir vue?... Comme vous le disait ma mre, je n'ai pas
cd, j'ai runi contre cet cet amour, toutes les forces capables
de l'extirper de moi-mme, j'ai fait le serment de vaincre et j'ai
vaincu!... Je l'ai revue, fort bien, mais je n'ai jamais oubli, prs
d'elle, qu'elle ne serait jamais  moi!... Dieu, comme j'ai souffert,
comme je souffre encore!... Oh! si vous saviez ce que j'ai l, ce que
c'est le dracinement de l'amour en soi-mme!... Je n'espre plus
votre pardon, vos yeux ne bronchent pas!... Qu'importe? Un jour, vous
admettrez, vous pardonnerez!... Si je n'avais pas mon rve d'action
patriotique, en face de moi, qui magntise et promet des sensations
grisantes et viriles, je ne sais  quel dsespoir je m'abandonnerais;
Dieu merci, dans quelques jours,  Ottawa, j'exalterai l'me canadienne,
je mettrai dans mes accents toute la passion que je rfrne, que
j'gorge, et il faudra bien qu'on m'coute Vous serez fier de moi, mon
pre, j'accomplirai de la grande besogne, je me rhabiliterai  vos
yeux, les anctres seront orgueilleux de moi, m'applaudiront par votre
voix grondant de tous leurs enthousiasme!...

--Comment veux-tu que je te pardonne, mon fils? rpondit Augustin,
implacable, que la chaleur et la vhmence du jeune homme avaient
toutefois boulevers. Tu parles bien, tu es superbe, et si l'loquence
tait une excuse, il me faudrait oublier!... Mais, sous ton langage
de flammes, je sens que tu l'ames  la folie, que tu veux la revoir
encore!... N'est-il pas vrai que tu veux la revoir?...

--Oui, mon pre, il faut que je la revoie... Demain, ce sera fini...
Elle s'en ira sans retour... Ne soyez pas inexorable, laissez-moi tenir
ma promesse et lui faire l'adieu pour la vie... Ayez piti d'elle qui
n'espre pas le rendez-vous du ciel!...

--Mais tu ne comprends donc pas ce que c'est pour moi, le spectacle du
mon fils implorant grce pour la fille d'un sectaire!... Quel est cet
amour qui te fait te traner  ses pieds?...

--Aie piti, Augustin, je t'en supplie, sanglote la mre. Je te le
rpte, tu regretteras cela plus tard...

--Ayez piti, mon pre, balbutie Jeanne, dont les joues roses ne le
sont presque plus. Ils s'aimrent un jour, et c'est dj fini, leur joie
profonde... cela briserait leurs mes de ne s'tre pas revus... Elle
n'est pas coupable de ne pas avoir connu Dieu... Comment est-ce elle,
et non moi, dont le berceau ne fut pas entour du ciel? On ne peut
s'empcher d'aimer Jules, est-il tonnant qu'elle l'ait aim?... Cela
fait moins de peine de s'tre laisss, quand l'adieu s'change dans un
regard suprme... Ayez piti d'elle que la destine brise, permettez-lui
d'emporter un souvenir plus doux...

--Toi aussi, ma Jeanne, dit le pre, courbant ses paules sous
l'amertume. Eh bien, je resterai seul avec mon chagrin.. Va la voir, ta
Franaise de malheur, puisque je suis seul  la har...Mais Je ne
cde pas. Je n'accepte pas cet amour!... Il n'y a pas d'amour coupable
ncessaire, quand on s'appelle un Hbert!... On n'aime pas, sans y
mettre sa volont molle, une fille impie... Son visage, ft-il
une apparition de grce, n'a jamais pri!... Ses yeux, fussent-ils
merveilleusement beaux, ne pntrrent jamais dans le ciel!... Sa
bouche, et-elle un dessin irrsistible, avait blasphm ton Dieu!... Tu
devais prendre tous ses charmes en horreur!... Vous pensez tous contre
moi, quelque chose d'inflexible m'assure que j'ai raison, et il me
faudra bien des heures et bien des jours avant de penser comme vous
tous, avant de pardonner.




VIII


Au moment mme o Jules Hbert a le coeur  la torture dans le
sanctuaire des livres canadiens de son pre, Marguerite Delorme,
immobile et pensive  l'une des fentres du Chteau-Frontenac, admire
longuement le paysage dont elle veut garder le souvenir ternel. A
la veille de s'en loigner pour toujours, elle imprgne sa mmoire de
chaque dtail pittoresque, et le Saint-Laurent, dsormais, fera partie
de la substance vive de son me. C'est une des journes paradisiaques du
septembre qubcois, o le soleil a des caresses de lumire plus
douce et l'air des parfums plus subtils. On dirait que la nature, aux
approches de l'automne maussade et frileux, se grise de chaleur afin
d'oublier la bise qui bientt, la rendra frissonneuse. Le fleuve dploie
sa nappe limpide, aux miroirs d'meraude et de bleu turquoise, le
feuillage du Bout-de-l'Ile est alangui, la falaise grise de Lvis
s'claire d'un sourire, les Laurentides chelonnent leurs croupes
gracieuses dans la clart bleue, les villages, au loin, s'aurolent de
rayons tendres. Une allgresse vive miroite sur le visage des quelques
promeneurs sur la Terrasse lumineuse. Champlain s'anime dans le bronze,
et c'est peut-tre la fanfare des cloches innombrables qui fait passer
des souffles de vie dans sa chevelure.

Marguerite adore le son des cloches canadiennes. Elles lui arrivent de
partout, ce matin-l. Une plainte mlancolique vient  elle de la
cte de Beaupr lointaine, une rumeur plus joyeuse accourt de
Saint-Picrre-de-l'lle et de Sainte-Ptronille, une harmonie enthousiaste
s'lve des clochers fraternels de Beauport et des glises de Lvis, le
carillon de Saint-Romuald murmure dans la distance, et les clochers
de Qubec unissent leurs voix prochaines en une salve clatante.
Elles sont, les cloches vivantes, l'emblme triomphal d'un pays de foi
profonde. La jeune fille sait pourquoi le paysage magique et la mlodie
grandiose rpandent l'extase au fond de son tre. Elle ne peut les
sparer, l'une et l'autre, du jeune Canadien qui lui chanta l'une et
lui dvoila le mystre de l'autre. C'est beaucoup moins le grand fleuve
qu'elle regarde et les clochers des villages canadiens qu'elle entend,
laisse pntrer en elle et pleure d'abandonner, que le jeune homme
nergique et fort qu'elle y retrouve et qu'elle aime. Elle n'en doute
plus, la source d'amour a jailli sur sa route. Et plus elle y a bu,
plus elle eut soif. Hlas! elle est presque tarie dj. Demain, elle
s'abreuvera de la dernire goutte. Et tous ignoreront le chagrin
poignant, nul jamais ne saura la tendresse o le meilleur d'elle-mme
s'est donn, ne se reprendra jamais. Elle a conscience qu'un tel amour
ne disparat jamais de l'me et que Jules Hbert trnera dans son rve
toujours. Mais la souffrance qu'elle prouve est trangement douce, et
voil pourquoi elle coute, avec une motion ravie, la fanfare des sons
innombrables.

En les entendant, Gilbert Delorme, assis auprs d'une table fragile, 
quelques pas de la jeune fille, fit courir vertigineusement sa plume sur
les feuillets blancs qu'il couvre d'une criture nerveuse et mesquine.
Les cloches ne l'ont jamais nerv comme en ce jour, elles inspirent,
 sa haine des invectives pleines de flamme. La pleur de ses traits
rayonne d'une passion farouche, des clairs traversent les yeux noirs et
tendus, un rictus amer contorsionne la bouche entr'ouverte. A coup
sr, il est la proie d'un sentiment qui l'enfivre et le transporte. Un
instant, la plume fbrile cesse d'aller et venir: il coute, la fureur
dans les veines, le bruit immense des cloches. Puis, sa pense de
nouveau se hte sur les feuillets immaculs.

--"Jamais comme en cette minute, crit-il  Paul Favart, un de ses
compagnons d'armes dans la guerre  Dieu, je n'ai senti la rage
devant la superstition que nous voulons draciner de ce monde. Ce
Canada-Franais fourmille de crtins endurcis. Oh! comme il faudra de
persvrance et de besogne pour dloger ici le surnaturel qui est
comme la molle vitale de cette race! Mais nous y parviendrons, nous
infiltrerons petit  petit l'humanitarisme vainqueur! Tiens, j'ai les
oreilles casses par le son des cloches maudites qui m'arrive de toutes
parte, et je voudrais rduire en poussire tous ces clochers dont Qubec
foisonne!"...

Et, longtemps encore, les feuilleta blancs se noircissent de haine.
Gilbert Delorme, enfin, s'arrte, les sueurs perlant du front livide.
Son enfant chrie est toujours l, immobile  la fentre. Oh! comme il
en est orgueilleux, de cette femme intelligente, idale, qu'il a cre!
Sonnez, cloches maudites, pense-t-il, avec une joie dlirante, vous ne
faites pas mieux, vous ne ferez jamais une crature comme celle-l!

Un dsir incontrlable de lui redire sa fiert dirige le pre vers sa
fille. Elle est si intense, la rverie visage mince et parfait, qu'il en
est frapp.

--Quelle songerie, ma fille!... Si j'ignorais que tu n'as aucune raison
de l'tre, je te croirais triste mme...

--On est triste, parfois, sans trop savoir ce qui pleure en nous...

--C'est la souffrance des potes, cela, railla-t-il. Les larmes qu'on
verse alors ont une saveur infinie... C'est la douleur imaginaire, qui
n'en est que plus douce, parce que nous la crons en nous-mmes... Ce
n'est qu'une forme de l'gosme; deviendrais-tu goste, mon enfant? La
chose est, trs-vilaine...

--La posie m'a toujours ensoleille de joie, mon pre, dit la jeune
fille, qui se demanda si, dans son amour, elle n'avait pas song qu'
elle mme. Je ne suis pas une goste, alors...

--La joie intense confine aux larmes ce n'est qu'une manire de dire ce
que tu sais, n'est-ce pas?...

--Si vous le voulez absolument, il faut bien que je sois goste, badina
Marguerite.

--Tu railles, mon enfant, et bien que je n'y connaisse gure aux
mystres des femmes, j'ai l'intuition que tu n'as pas envie d'tre
joyeuse, que tu prfres tre seule...

--Mais non, je suis trs heureuse de vous avoir auprs de moi, de
regarder vos bons yeux tendres!...

--Dans les tiens, quoi que tu dises, je souponne une vague tristesse...

--C'est toujours aprs-demain que nous partons, c'est irrvocable,
n'est-ce pas? interrompit vivement la jeune fille, pour esquiver
l'interrogatoire troublant.

--Mais oui, n'en as-tu pas assez, de cette ville?... Elle est trs
belle, fort intressante, j'en conviens, mais le Canada nous rserve
beaucoup d'autres surprises tout aussi agrables, je t'assure... Est-ce
le dpart qui te bouleverse?...

--Sans me dsesprer, il me chagrine, mon pre...

--Eh quoi! tu m'tonnes l, vraiment, je ne comprends pas. On
s'attendrit sur un endroit qu'on laisse avant d'en avoir puis tout
le charme!... N'as-tu pas eu tout le loisir d'admirer Qubec?... Un
cicrone captivant ne t'a rien cach de la ville pittoresque, au cours
des longues semaines qu'il a eu la dlicatesse de nous consacrer... Il
est fort bien, ce jeune homme, et c'est dommage qu'il prie!...

--Allons, mon pre, n'est-ce pas admirable, le tableau qui se droule
d'ici? s'empressa-t-elle de dire, effraye de la fivre dont son visage
brlait. Plus je le contemple, plus je l'aime!...

--Je te le redis, les paysages qu'on abandonne, en les aimant encore,
laissent dans Pme un meilleur souvenir... A vivre plus longtemps 
Qubec, tu en deviendras lasse... Courons vers les sensations nouvelles!
Montral est superbe, m'a-t-on dit, la sorcellerie des plaines de
l'Ouest nous attend!... Il ne faut pas avoir de la peine, tu es trop
sentimentale, Marguerite...

--C'est la premire fois que je regrette autant d'abandonner une terre
trangre, ne put s'empcher de murmurer la Franaise.

--Combien de fois nous quittmes des lieux qui me parurent plus
merveilleux que celui-l, et tu n'eus jamais un chagrin pareil!...
Aujourd'hui, tu es mlancolique  l'extrme, il faut chasser
l'impression pnible, ne pas donner prise  la songerie maladive...
On glisse vers elle sans trop le savoir!... Oh! je devine, ces
cloches t'affligrent sans doute!... Je l'crivais  Favart, elles ne
m'agacrent jamais autant que tout--l'heure... Elles ont enfin calm
leurs transports!... Dis, c'est leur tapage qui t'a rendu triste...
Elles nous narguaient, chantaient victoire!... Ah! si je pouvais les
touffer!...

--Pourquoi tant de haine, mon pre? reproche-t-elle.

--Que veux-tu dire?...

--Oui, notre religion, c'est l'amour, et vous n'avez jamais piti des
catholiques, de leurs clochers...

--Quel trange langage! interrompit brusquement Gilbert. Je ne
l'entendis jamais sortir de tes lvres, auparavant!... Ainsi, tu aimes
les clochers, ton me sensible est touche par leurs appels, mais c'est
notre ruine qu'ils annoncent  grande vole, c'est nous qu'ils bravent
dans leur insolence, et tout--l'heure, on aurait dit, vraiment, qu'ils
se donnaient le mot pour me lancer leurs sarcasmes  la figure!... Je
connais les motions potiques, moi-mme... Eh bien, ces cloches, je les
hais, je les mprise, je donnerais mon sang pour les voir toutes joncher
le sol, en morceaux, vaincues, muettes  jamais!... Je la condamne, ma
fille, ta posie qui s'attendrit jusque-l!...

--Pourquoi ne pas les aimer comme reliques d'art?... N'est-il pas
inspirant de voir les clochers escalader l'azur ou rester debout quand
la tempte gronde autour d'eux?... Ils me parlent de choses douces,
ils devraient vous mouvoir comme symbole de l'me humaine qui s'lve,
aspire vers l'idal et dfie les ouragans de l'existence!...

--Mais tu sais bien qu'ils sont l'emblme de la foi excrable de ces
gens-l!... Aussi longtemps qu'ils seront debout, fiers, arrogants,
despotiques, on les aimera!... En avoir piti, c'est reculer
indfiniment le rgne bni de la Libre-Pense!... Non, il faut leur
trancher la tte, les craser sous nos talons frntiques!... Ta
tendresse pour eux m'agace normment, j'avoue ne pas te comprendre...
On cultive le clricalisme en serre chaude ici, mais il ne peut t'avoir
entame!...

--Je suis tout aussi anti-clricale que vous, mon pre, mais autrement,
voil tout.

--Comment peux-tu l'tre autrement que moi qui t'ai faite  ma
ressemblance?...

--Je rve plus de tolrance dans la guerre  ces gens-l, comme vous les
appelez... Ils sont sincres, croyez-m'en... Dans leur sincrit, il y
a de la grandeur... Vous les ddaignez, je crois qu'ils valent mieux que
cela, qu'ils mritent notre amour mme... Vous les traitez d'ignorants:
il est des choses qu'ils n'ignorent pas, cependant, l'honneur, le
devoir, la noblesse, les vertus sublimes... Quand vous vous battez
contre eux, vous ne songez qu' leur Dieu que vous hassez... Vous avez
la conviction que leur Dieu n'est pas, c'est donc eux-mmes que vous
hassez!... Est-ce prcher l'amour que d'tre impitoyable et d'outrager
sans cesse?...

--Ces ides sont nouvelles, inoues, je crois rver  les entendre
jaillir de ton cerveau, une influence a opr sur toi de vrais
sortilges!... Ignores-tu que tu les excuses, que tu les dfends
mme, que tu leur permets de vivre?... C'est le laisser-aller que tu
exaltes!... Mais laissons-les faire, et le crtinisme encrotera
la pense humaine  jamais!... Non, ma fille, il faut traquer la
superstition lgendaire, ne pas lui faire quartier, l'assommer!... La
foi de ces Canadiens-Franais t'en impose, un moment... Cela passera, ne
peut durer, c'est la femme en toi qui pleure sur l'ennemi bless qu'on
apporte dans sa maison!... Au fait, tu ne m'as pas encore dit pourquoi
tu es si triste, ce ne peut tre pour cela, assurment...

--C'est pour cela, mon pre, je souffre, parce que les hommes ont  se
har!...

--C'est vraiment curieux, fit-il, songeur. On ne pousse pas la
sensibilit  un tel point!... Il ne s'agit que d'une ide: on ne verse
pas de larmes sur une ide, et c'est comme s'il y avait eu des pleurs
dans ta voix... Il y a autre chose que tu me dissimules... J'essaye de
comprendre... Oh! si c'tait cela!... Quelle pense affreuse!... Mais
c'est impossible!... Tu n'aurais pas fait cela!...

--Quoi, mon pre! s'crie la jeune fille, inquite.

--Eh oui, ta peine... J'ai pens, un instant, que... Mais non, je ne le
dirai pas, ce serait dj t'insulter, bien que je n'y aie pas cru...
Ce serait violer la confiance que j'eus toujours en toi, introduire un
mauvais souvenir entre nous qui ne connmes jamais cela!... Dcidment,
non!...

--Je veux savoir, mon pre, dit Marguerite, impulsive et cdant au
besoin qu'on a toujours de fuir le mystre avec les tres chers.

--Il vaut mieux que je me taise!...

--Un soupon plane entre nous, je ne puis endurer cela!... Je prfre
savoir!...

--Puisque cela t'intrigue, il faut bien le dire. Mais souviens-toi
que je n'en crois rien... Je le dis, pour ne pas te dplaire, tout
simplement... Ce Canadien-Franais, eh bien, il est charmant, cause fort
joliment, possde une intelligence assez vigoureuse, assez brillante
mme, une rudition des choses de son pays vraiment captivante...
Depuis que vous vous tes rencontrs, vous avez eu presque des relations
d'amoureux... Si je ne t'avais pas connue la femme inflexible que je
t'ai faonne, je n'aurais jamais permis une pareille intimit!... Mais
je ne pouvais m'y opposer sans douter de toi, et je t'aurais outrage,
n'est-ce pas?... Tu es un autre moi-mme, tu as la ferveur de mes ides,
tu peux braver toute la squelle des crtins ensemble, au besoin mme
tu leur donnerais une verte leon de grande et saine philosophie!... A
certains moments, quand une inquitude passagre me traversait l'esprit,
je songeais avec orgueil que ce brasier de superstition ardente que
tu effleurais, ne pouvait te causer la moindre brlure!... Non, Jules
Hbert n'a pas eu l'audace de t'endoctriner!... Ce n'est pas la sienne,
l'influence dont j'ai pari tout--l'heure!...

--Il est trop dlicat, mon cher pre, il n'y a pas mme song, vous
pouvez en tre sr... C'est moi qui lui ai demand de me parler de sa
foi!... J'tais certaine de moi-mme!...

--Et il t'en a parl! avec son feu, son enthousiasme de fanatique
enrag, n'est-ce pas?... Quelle imprudence, ma fille!... Il y a mis
toute sa conviction diabolique, je suppose, il a fait de l'talage, a
dclam des tirades pieuses!... Dans tout cela, il y a je ne sais quel
magntisme, et il faut tre sur ses gardes!... Au moins, tu lui as
rpondu, tu l'as joliment musel, tu l'as fait rougir de son ignorance
et de sa lchet devant leur Dieu fantasmagorique!... Oh oui, tu as fait
cela, tu as veng ton pre dfi, tu lui as fait rengainer sa chimre
de l'au-del!... C'tait, ton devoir, et tu n'y as pas failli, j'en suis
certain!...

--Il ne m'imposait pas sa foi, pouvais-je lui imposer la mienne?
D'ailleurs, tout ce que je pouvais lui en dire, il le connaissait
dj!...

--Comment! il aurait l'esprit assez large pour concevoir la Libre-Pense
mancipatrice, et il est, encore esclave des antiquailles du
christianisme!... Oh non, je ne crois pas cela!... C'est mal d'avoir
courb la tte, Marguerite, et tu as faibli!... Tu eus, pour lui, la
piti que les clochers t'inspirent... Tu es trop gnreuse, dcidment:
trop de bont mne  la tideur et  la mollesse!... Vraiment, je te
croyais plus forte que cela, tu me dsappointes... Ce Canadien-Franais
se vantera dsormais qu'il eut facilement raison de la fille de Gilbert
Delorme!... Peut-tre n'ignore-f-il pas qui je suis, et il n'en sera que
plus fat!... Tu les connais, pourtant, ces catholiques arrogants,
leur morgue n'a pas de bornes, et ds qu'ils ont sur nous le moindre
avantage, ils le proclament  tous les vents du ciel!... Il nous
comprend, dis-tu: c'est, de l'hypocrisie, te dis-je... S'il nous
comprenait, il serait avec nous!...

--Vous me reprochez d'tre gnreuse, comment pouvais-je ne pas l'tre
avec lui? Il est si bon, ni magnanime lui-mme!... Il n'a pas de haine
contre nous, mon pre...

--Impossible! il est un catholique enracin, il doit nous har...

--Il nous mprisait avant de nous avoir rencontrs... Il croyait que
nous tions tous des poseurs  l'indiffrence, que nous n'tions pas
sincres... Depuis qu'il est convaincu, par nous, qu'il y a des allies
francs, il nous aime, tout en nous combattant!...

--Alors, c'est depuis qu'il t'a vue, qu'il nous aime, rpondit Gilbert,
que son soupon de tout--l'heure reprenait.

--Il n'a plus de rancune contre nous, mon pre c'est tout ce que j'ai
dit, balbutie Marguerite, pouvante par le ton svre de Gilbert, et
craignant d'avoir laiss poindre son secret par mgarde.

--Et si c'tait moins les sectaires et tes parents qu'il aime que toi,
ma fille?...

--Il ne m'a rien dit de tel, rpondit la jeune fille, trahissait une
pleur intense.

--Une femme devine toujours, quand il y a de l'amour autour d'elle!...
Et maintenant, je veux rponse nette et libre!... Ce Canadien-Franais
t'aime-t-il?...

--Je ne saurais dire, murmure-t-elle.

--Tu doutes!... C'est un aveu, cela... Tu sais, tu as la certitude qu'il
t'aime!... Il te l'a dit peut-tre?...

--Oh! mon pre; ce n'est pas vous, cela, vou me tendez un pige, je
viens de vous dclarer que je n'en sais rien...

--Je te demande pardon, ma fille, je ne voulais pas ceci... Mais,
vois-tu,  la seule pense qu'il peut t'aimer, je me rvolte!... il ne
peut avoir eu cette audace!... Il est ton ami, c'est trs-bien, mais pas
autre chose!... Et pourtant si c'tait vrai!... Je me suis conduit comme
un cervel: laisse-t-on des jeunes gens se voir autant que je vous le
permis?... Ce serait un rude hypocrite, alors, il nous aurait dpists
par ses faux airs de cicrone dsintress!... Mais oui, je commence 
le dtester,  lire sur son visage du mensonge et de la fourberie... Il
ne te l'a pas dit qu'il t'aime, mais s'il te l'a fait voir, c'est dj
trop de sans-gne, trop d'insulte!... J'en ai le pressentiment horrible,
il t'aime, et tu le sais!... Dis-moi qu'il t'aime, tu ne m'as jamais
menti, petite fille...

--Je suppose qu'il m'aime... Y a-t-il de la honte  se sentir aime par
un jeune homme chevaleresque et noble?... Quelque chose me dit qu'il a
pour moi la tendresse la plus loyale et la plus flatteuse, et que
jamais homme aura pour moi le respect religieux dont il m'entoure... Sa
dlicatesse est impeccable, il ne m'a fait aucun reproche de mes ides
paennes, il ne me parla de sa foi que le jour o je l'en priai... Il y
mit une rserve admirable, dont vous l'auriez lou vous-mme... Ah! si
vous saviez comme il est fort et superbe, intelligent et sympathique,
vous ne lui feriez pas un crime de m'avoir aime!... La passion vous
suggre un langage indigne de votre bon coeur!... S'il m'aime, j'en suis
fire, et son amour me charme et m'enrichit!...

--Ainsi, tu sens papillonner autour de toi le dsir intense d'un
catholique maudit, s'crie Gilbert, avec une rage contenue. Plus la
chose s'envenime, plus tu persvres  me la cacher... Je pense que
tu l'acceptes simplement comme tant d'autres amis qui, au cours de nos
voyages, furent tes compagnons d'un jour, et tu te plais  conqurir son
me!... Quand la prudence la plus lmentaire te conseille d'carter mon
soupon aux aguets, tu le dfends malgr toi, tu en fais une idole, tu
as pour lui des paroles chaudes, passionnes, qui me condamnent, qui me
bravent!...

--Je n'ai pas voulu vous braver, mon pre, proteste Marguerite, qui a
peur et devine  quelle conclusion son pre se prcipite.

--Ce n'en est que pire alors, tu le fais dans une inconscience qui
illumine tout!... Je sais d'o elles viennent, tes ides nouvelles et
d'o il vient, ton sentimentalisme outr!... Je sais d'o elle t'est
venue, l'affection pour les clochers!... Je n'ignore plus ce qui
fermente derrire ton front rveur et je connais la source o s'abreuve
ton chagrin!... Ce n'est pas Qubec et son paysage que tu pleures de
laisser  jamais, c'est Jules Hbert que tu aimes!... N'essaye pas de
le nier, cela est crit sur ton visage pourpre et dans tes yeux qui sont
injects de honte!...

--Je n'essayais pas de nier, je voulais vous empcher d'tre
impitoyable... Si c'est aimer, que d'admirer ce Canadien au-del de
ce que j'en peux dire, je l'aime... Si c'est, aimer, que de lui tre
profondment reconnaissante de la gentillesse et de la bont qu'il eut
pour moi, je l'adore... Si c'est de l'amour, cette joie indicible de le
voir et de lui parler, je l'aime perdument... Si c'est de l'amour,
la peine que je sens l, indracinable, touffante, je l'aime
dsesprment... Je ne puis vous en dire qu'une chose, mon pre, si
c'est l'amour, tout cela, c'est la premire fois que j'aime!...

--Et tu es orgueilleuse de cet amour?... C'est mme l'orgueil de cet
amour qui l'a trahi! Tu ne t'es pas aperu que ton secret dbordait!...

--Vous avez attaqu Jules... En dpit de moi-mme, je l'ai dfendu... Je
lui devais cela, je le devais  mon coeur, au pur souvenir que j'aurai
toujours de lui!... Vous m'avez enseign la loyaut: malgr moi, je fus
loyale  celui que je crois digne de mon amour!...

--Alors, entre les deux, ce n'est pas moi que tu prfres!... Il a le
meilleur de toi-mme!...

Pour lui, tu m'accuses, tu te bats contre moi, tu me blesse au coeur!...

--Oh! mon pre, prenez garde, l'indignation va vous faire porter des
coups dont la blessure ne gurira jamais!... Pourquoi cette fureur
que je sens approcher? Vous savez bien que je vous adore, et plus que
jamais, le jour o c'est l'amour de vous qui m'empche de voler  la
tendresse de Jules Hbert!... Il faut que je vous aime bien, que vous
ayez une emprise bien forte sur mon me, pour que je m'en aille ainsi
pour toujours, brisant mon rve et fuyant la joie ineffable de cet
amour!...

--Mais je rve, ce n'est pas vrai, tout ce que tu me dis l, s'crie
Gilbert, qui se cramponne  un suprme espoir. Tu ne l'aimes pas, c'est
faux, c'est impossible!... Tu es ma vie, mon oeuvre, je t'ai ptrie  la
ressemblance de mon idal, je t'ai distill goutte  goutte la haine
de leur Dieu fantoche, et quand je t'entendais railler la superstition
avilissante, je croyais que ma colre contre elle tait plus pure
et meilleure!... J'esprais pour toi un fils de la libre-pense, un
champion de nos doctrines, quelqu'un digne de la jeune fille idale que
j'avais cre... A vous deux, vous auriez fait de la jolie besogne,
et ma vieillesse en aurait t rajeunie sans cesse... Un catholique va
enchaner ton rve dsormais? Ah non, je me rvolte  croire cela!... Tu
as peur que je t'crase de ma colre?... Mais non, petite fille, je ne
songe plus  chtier!... C'est faux, tu ne l'aimes pas, te dis-je!...
C'est une admiration  fleur de coeur pour un joli garon!... Dis-moi,
tu ne lui as pas donn ton me de jeune fille!... Je comprends qu'il
t'aime, lui!... Je lui en voudrai ternellement d'avoir os t'aimer!...
Je sens que je l'ai en horreur, maintenant, que je l'excre!... N'est-ce
pas que c'est faux, que tu as, maintenant, la rpugnance d'un tel
amoureux, que tu exagres l'impression qu'il t'a faite?... Demain, tu
l'oublieras!... N'est-ce pas que tu commences  rougir de cet amour?

--Je n'ai pas, le droit de renier mon coeur!... Je sens, mon pre, que
je n'oublierai jamais cet homme!...

--Ah! malheureuse! je t'implore, je me trane presqu' genoux pour te
supplier d'immoler cet amour, et tu n'hsites pas  briser mon espoir,
 faire crouler l'idole que tu es dans mon me de pre et que je
voulais sauver!... Tu l'aimes! et tellement, que tu n'en as pas mme la
honte!... Le lche! l'hypocrite! le menteur! l'impudent! il s'est gliss
entre nous comme une vipre, et ses odes brlantes de patriote faisaient
oublier la sournoiserie du larron d'amour!... Il t'a ensorcele, t'a
presque gagne!... Ne dis rien, tu n'as rien  dire!... Il s'en est bien
peu fallu qu'il ne te convertisse!... Marguerite Delorme, ma fille, une
convertie, une catholique,  genoux, quelle humiliation!... Il tait
presque trop tard, tu glissais sur la pente visqueuse!... Ta posie
des clochers, le plaidoyer vibrant pour la foi de ces gens-l, c'est
l'oeuvre du germe empoisonn, leur Dieu s'insinuait dans tes veines par
l'amour!... Encore une semaine, et tu me reniais!... Inutile de parler,
tu n'as rien  dire!... Quand on les dfend, on est bien prs de les
suivre!... Et tu m'as soigneusement drob sa machination d'enfer, tu
t'es cach avec lui, vous vous tes moqus de moi tous les deux, tu
es sa complice dans le soufflet dont il me cingle au visage!... Il t'a
enseign l'hypocrisie, la dissimulation, la rvolte!... Oh! que je le
hais, ce Canadien-Franais fourbe qui t'a change, t'a prise  moi, t'a
presque fait engloutir par le gouffre hideux de son christianisme!...

--Vous l'outragez, mon pre, et chacune de vos invectives me fait
saigner le coeur autant que si vous me les adressiez!... Comprenez-vous,
il m'est infiniment cher, et l'outrager, c'est m'outrager moi-mme!...
Vous n'tes pas coupable de flageller, vous ne pouvez faire
autrement!... Mais c'est  vous que je le dois, si je l'aime!...

--C'est, moi qui t'ai enseign que les catholiques mritaient l'amour
de ma fille! s'cria-t-il, d'une voix tranchante et, railleuse. C'est
vraiment, trop fort!... Tu badines, et ce n'est pas le temps des
mauvaises plaisanteries!... Tu te moques de moi que tu vnrais plus que
tout au monde... Comme il t'a change, mon enfant!...

--Non, mon pre, j'ai pour vous le mme amour et la mme vnration!...
Si vous pouviez lire dans mon coeur tout ce que je vous y sacrifie, vous
ne douteriez plus que je vous adore plus que jamais!... Oui, il s'est
empar de mon me de jeune fille, mais c'est autant votre faute et la
mienne que la sienne, s'il en est matre aujourd'hui!... Vous m'avez
prch...

--Prch? interrompit-il, furieux. Tu vois bien que leur langage te
gagnait, que la gangrne s'tait mise dans ton cerveau!...

--coutez-moi, cher pre, votre esprit droit va se soumettre!...
Vous m'avez enseign l'amour libre, la loi de l'instinct, du choix
volontaire... Je vous sais un gr infini d'avoir fait jaillir les bons
instincts dans mon me de femme et d'en avoir mond les mauvais...
Je me suis construit un palais de rves, et j'ai attendu qu'on vienne
l'habiter... Plus j'ai espr, plus le besoin d'amour est devenu
tyrannique en moi... J'ai connu Jules Hbert, et, ds nos premiers
regards, tout ce qu'il y avait en moi d'instinct vibrant et suprieur
accourut vers ce jeune homme nergique et fier... Je l'aimai de par
l'amour libre, qui va toujours o le poussent les instincts dominateurs,
sublimes ou laids!... Vous exigez que j'aie honte de cet amour: il me
faudrait rougir de vous, mon pre, qui m'avez inculqu la noblesse et
l'idal, il me faudrait renier votre amour libre!...

--Quand devins-tu certaine qu'il croyait? demanda Gilbert,
singulirement adouci par le plaidoyer sans rplique de son enfant.

--Aprs avoir commenc  l'aimer.

--Quand l'as-tu appris?...

--Le lendemain du jour o nous quittmes Liverpool... Nous tions
ravis devant l'infini bleu du ciel et, de la mer... "Dieu nous est plus
tangible devant cet horizon sans bornes", dit-il soudain.. "Vous croyez
donc?" fis-je, tonne... "Vous ne croyez donc pas, vous. Mademoiselle?"
rpondit-il, avec tristesse. "Non, Monsieur", dis-je, et nos regards se
pardonnrent...

--Et tu n'prouvas pas une rpugnance de tout ton tre?...

--Nous nous aimions dj, mon pre, je le sais maintenant. Je ne le
trouvai pas odieux, pas plus qu'il ne me jugea mprisable... Nous ne
songions qu'au bonheur de nous tre vus, qu' celui de nous voir le plus
possible toujours...

--Que je le hais, ce Canadien!... Cet aprs-midi, au plus tt, dans une
heure, si la chose est possible, nous partons!... Tu m'entends bien, je
ne veux plus que tu le revoies, il ne te reverra plus!...

--Ce n'est pas vrai, vous n'y songez paa srieusement, mon pre,
s'cria Marguerite, affole, dont les yeux se dilatrent d'horreur et
d'angoisse.

--Il ne te reverra pas, te dis-je!... Il t'a dj fait assez de mal!...
Il m'a fait trop de mal!...

--Vous ne ferez pas cela!... Je vous tale mon coeur  nu, n'y
voyez-vous pas le dsespoir que vos paroles y rpandent? Il faut que je
le revoie!

--De ce pas, je vais prendre les informations ncessaires, et nous
partons cet aprs-midi, je te le rpte!...

--Pas cela, oui, pas cela! je vous en conjure, au nom de votre amour!

Et, de sa poitrine qu'il treint, un sanglot morne qui clate,
dchirant, navrant. Gilbert, qui aime cette enfant plus que lui-mme,
souffre d'une torture cuisante.

--Ne pleure pas, petite fille, murmure-t-il, avec tendresse, c'est, pour
ton bonheur que je suis cruel... A ne pas le revoir, tu l'oublieras plus
vite... Si vous vous faites l'adieu pnible, tu en auras le coeur plus
douloureux, moins facile  gurir... Ne pleure pas, mon enfant... Viens
avec moi, nous n'en parlerons plus jamais, et quand je t'aurai reprise 
lui, je te pardonnerai tout, nous vivrons heureux toujours, comme avant
lui...

--Je ne puis vous promettre de l'oublier, mon pre, je ne suis pas de
celles qui, l'ayant jur, trahissent le serment du souvenir!... Demain,
je devais lui jurer de ne jamais l'oublier... Il m'a dit que, des
hauteurs du Cap Tourmente, on a le tableau le plus merveilleux... Nous
irons l, nous changerons l'adieu de nos mes... Ma peine sera plus
douce, et ce sera plus facile, tous les deux, pre, d'tre heureux comme
toujours avant lui...

--Quel est donc cet art infernal avec lequel il a riv ton me  lui?...
J'essaye de ne pas le har, et c'est plus fort que moi, je l'abomine!...
Non, dcidment, il ne te reverra pas! Je vais annoncer le dpart  ta
mre!...

De nouveau, Marguerite est secoue par des sanglots violents, Gilbert,
dfaillant sous la plainte douloureuse, ferme son coeur pour qu'elle n'y
pntre pas.

--Enfin, me voil prte, s'cria Madame Delorme qui faisait tout-a-coup
irruption dans le petit salon. Apercevant, les traits dcomposs de
Gilbert et la forme prostre de Marguerite en pleurs, elle courut  la
jeune fille.

--Mais qu'as-tu donc, mon enfant? demanda-t-elle, bouleverse. Que
s'est-il pass, Gilbert? Il y a quelque chose de grave pour un tel
chagrin!... Elle n'a pas pleur, depuis le jour que tu te rappelles,
Gilbert... Dis, qu'y a-t-il?...

A ces mots de son pouse, les yeux de Gilbert deviennent hagards. Ivre
de haine, il a oubli la chose pouvantable  laquelle il songe bien
souvent, presque tous les jours, si cruel en fut le drame. Un souvenir
de nuits perdues au chevet de Marguerite jeune, sme l'effroi dans son
me, et il est l, immobile, pantelant. Elle se tordait, la petite fille
mourante, sous les griffes d'une mningite atroce  la base du cerveau.
En une seconde, il revit les insomnies d'apprhension folle. Il avait
cru mourir d'angoisse. La maladie ragissant sur les yeux, avait,
diminu l'acuit visuelle, au point qu'on avait, prdit la ccit
absolue. Le mdecin, qui avait terrass la mningite brutale, avait dit
que la vision, quoique sauve, serait toujours  la merci d'une fatigue
intellectuelle intense ou d'un chagrin vif et prolong. Il ne fallait
pas que Marguerite se livre  un effort crbral aigu: ses yeux
s'affaiblissaient alors, avaient besoin de calme afin de regagner leur
nergie visuelle. Oh! la vigilance jalouse avec laquelle Gilbert avait
cart de son enfant les tudes trop ardues! Et, depuis les jours
pathtiques, elle n'avait jamais pleur.

--Oui, Genevive, tu as raison, c'est la premire fois, depuis lors,
qu'elle pleure, finit-il par dire  sa femme anxieuse, assomm, dompt.

--Que s'est-il pass, Gilbert? lui demande encore celle-ci.

--Elle aime ce Canadien-Franais!...

--Jules Hbert!...

--Oui!... Je voulais la lui arracher, partir tout de suite, avant qu'il
ne l'ait revue... C'est pour cela qu'elle pleure... Marguerite, il faut
cesser tes larmes, supplie-t-il, elles sont dangereuses!... Le mdecin
t'a dfendu les larmes pour la vie!!!

--Je t'en conjure, ma fille, obis  ton pre...

--Je lui obirai demain, j'en suis incapable aujourd'hui, sanglota la
jeune fille.

--Dis, tu es encore ma vritable enfant, implore Gilbert, tu crois en
mes doctrines!...

--Vous le savez bien, mon pre...

--Tu ne faibliras pas, demain? Tu me reviendras?...


--C'est mal d'avoir dout de moi, mon pre...

--Je t'en demande pardon, je me suis fourvoy... Tu iras lui dire adieu,
puisque c'est le seul moyeu de tarir le chagrin qui me met le coeur 
sang...

--Oh! merci, mon pre, et pardon de vous faire de la peine...




IX


--Courage, Marguerite, disait Jeanne  la Parisienne un peu hors
d'haleine, quelques minutes encore, et nous arriverons... L-haut, vous
serez largement rcompense de votre fatigue!...

--Vous sentez-vous bien lasse? s'inquite Jules, avec douceur.

--Vous tes si gentils, tous les deux, que je ne sens gure ma fatigue,
rpond Marguerite, avec un sourire triste.

--La fort est moins dense, la vgtation se clairsme, ajoute le jeune
homme. Il en est des plantes comme des hommes: il y en a moins qui
vivent dans les hautes sphres!...

En effet, depuis quelque temps dj, ils ont quitt la petite oseille
carlate et faraude, les convolvolus amoureux, les avoines folles et
pimpantes, les mourons toils, les cotonniers pourpres, les sureaux
de neige, les silnes ivres et lourds, les moutardes aveuglantes. Ils
aperoivent encore, ici et l, des fougres au dessin frle et aux
tiges menues. Tout-a-l'heure, ils taient accueillis par les htres
efflanqus, les bouleaux minces et les rables un peu mlancoliques dans
leur feuillage qui sent venir plus tt que les autres, l'automne et la
mort. Il n'y gure maintenant, que la grande taille des pinettes et les
bras ouverts des sapins qui les saluent au passage. A tout moment, ils
entendaient gazouiller les sources dans les verdures attendries: plus
ils gravissaient la montagne, plus elles sont devenues rares, et il
leur semble qu'il ne doit plus y en avoir. La monte se prolonge,
accidente, pnible, un peu nervante. Les racines qui s'enlacent au ras
du sentier, accrochent les pieds qu'elles taquinent. Il faut se heurter
aux roches anguleuses, sentir la pointe des cailloux effils dchirer
les toiles d'araigne dont la trame colle au visage, franchir un
arbre dont l'orage de l'anne dernire a jonch la route. Parfois, ils
s'arrtent: un parfum de mille armes apaise leur sang qui bat  grands
coups martels. Le vol sous bois d'un geai d'azur, tout prs d'eux, leur
donne des ailes, et ils reprennent le chemin tortueux, l'oeil bloui par
les "quatre-temps" vermillons qui jalonnent le sol tout le long de la
lisire.

Soudain, l'ascension est facile et repose. La pente a cess d'tre
escarpe, il n'y a plus de racines sournoises ni de pierres hostiles.
Les trois amis foulent, avec ils ne savent quelle volupt, le tapis
moelleux des aiguillettes brunes ou dores que les conifres ont semes
dans la fort profonde. Marguerite pressent qu'ils arrivent, et sa
lassitude l'abandonne.

--Bientt, la grande Croix se dressera devant nous, s'crie Jeanne, avec
une joie dont ptille son visage plus rose qu' l'ordinaire. Ce sera
presque la fin... N'tes-vous pas heureuse, Marguerite, que ce soit la
fin?...

--Oui, je grille du dsir de voir le spectacle dont vous m'avez promis
la splendeur, dit-elle, s'efforant de sourire, parce qu'elle pense A
l'autre fin, celle de son amour.

--J'espre qu'on ne vous a pas trop promis, murmure Jeanne, qui
comprend...

--Il vaut mieux ne pas trop promettre, si on veut, pargner la dception
amre, ajoute Jules, dont le silence, tout le long de la monte, a suivi
distraitement le colloque assez vif des jeunes filles.

--Vous vous y connaissez tellement bien en beaux paysages, que je ne
crains rien, dit la Franaise, regrettant d'avoir laiss deviner son
trouble.

--Je ne vous ai jamais due, alors, rpond-il.

--Oui, vous ne m'avez jamais trompe, dit-elle, et Jules est confirm
dans l'assurance qu'elle n'a jamais eu d'espoir.

--La Croix! s'crie Jeanne, et elle se met  courir, folle d'allgresse.

Marguerite et Jules restent seuls. Un malaise invincible les paralyse.
Il leur est impossible d'changer les impressions banales qu'ils
cherchent en vain dans leurs mes effrayes l'une de l'autre. Ils
avancent, au milieu des fleurs sauvages, vers la Croix prochaine qui les
fascine. Elle est gante sur un pidestal de rocs antiques, soulev dans
le firmament bleu sa tte dominatrice, et le bois nu de ses larges
bras tendus remplit l'espace de grandeur et de souverainet. En
l'apercevant, la Voltairienne a t secoue d'un frisson puissant tout
le long de son tre, a eu le coeur noy d'une motion surabondante o la
terreur et l'admiration se mlaient trangement. L'esprit disciplin 
bannir le surnaturel a dompt sur-le-champ l'impression magntique.

Refermant leur ligne sur la clairire o les jeunes gens runis causent
du paysage orgueilleux, les sapins austres se drident sous le soleil
palpitant des premiers jours de septembre. C'est un coin de nature
primitive, rude et terrifiante. Les rochers du laurentien le plus pur
tagent leurs plans torturs ou bossus en une colline terne et
bizarre. Par-del la cime fire, on voit le clocher grle de
Notre-Dame-des-Neiges gravir timidement l'azur, et la cloche rouille
parat s'ennuyer d'tre silencieuse. Le lichen, a et l, sur la pierre
millnaire, gonfle sa nappe argente d'un jour. Des framboisiers presque
rachitiques vivotent au milieu des airelles plus vigoureuses. Il est
charmant de se reposer l'oeil sur les "quatre-temps" rouges et les
campanules ouvrant leur me bleue. Un merillon affam qui menaait dans
les airs, s'est dard comme une flche dans les arbres. Les trois amis
reviennent souvent  la Croix dont l'ombre immense crase les alentours
sauvages et plane au-del jusqu'aux horizons que la fort drobe encore.

--Tout--l'heure, nous vous parlions du Petit Cap et de ses coliers
en vacances, dirait Jules. Ils viennent souvent, par groupes en liesse,
rendre visite  la cme et  Notre-Dame-des-Neiges... Alors, la solitude
s'anime de vie jeune et ardente... On cueille les fruits sauvages, les
"bleuets" juteux, les framboises grasses, les "petites poires" qu'on
s'arrache, parce qu'elles sont rares... On va tirer d'une source tapie
dans la mousse, un peu plus loin, l'eau frache qui crve les rocs... On
allume, l-haut, un petit feu qui crpite au sein des pierres dont on
a construit la chemine d'un soir... A table, c'est un engouffrement de
choses qu'on dvore, une escarmouche de bons mots qui ptillent... Quand
la nuit envahit la montagne, ils accourent se percher sur la roche o la
grande Croix s'enfonce, murmurent ensemble une prire aux toiles, puis,
regardent longtemps les feux par myriades qui sont la ferie nocturne
de Qubec dans la distance... Le sommeil est lourd et bon dans les
lits durs qui sont nichs derrire la chapelle... Les plus vaillants
se lvent,  trois heures du matin, pour voir les tnbres se blanchir
d'aurore et l'horizon s'embraser de soleil...

--Qu'ils sont heureux! crie Jeanne, enthousiaste. Ce n'est que la
deuxime fois que je viens, moi, et je n'y verrai pas encore lever le
soleil...

--Et moins heureuse encore, je n'y serai venue qu'une fois, murmure la
Franaise, que la pense du dpart hante. Vous y reviendrez, Jeanne...

--Pourquoi ne pas revenir au Canada, Marguerite? interrompt la petite
Canadienne, avec un lan de toute elle-mme.

--C'est pour toujours que je pars, que je dois partir...

--Je ne veux pas, moi, s'crie Jeanne, impulsive et se rvoltant. Je
veux vous revoir!...

--Venez en France, alors, Jeanne...

--Que j'aimerais  voir la France,  vous y revoir!... Mais qui viendra
avec moi? dit-elle, songeant  l'abme entre Jules et Marguerite qui ne
trouvent pas de rponse.

--Ce n'est pas vrai que vous partez, que je ne vous reverrai plus! redit
Jeanne. Je n'ai pas eu le temps d'apprendre  vous aimer comme vous le
mritez!... Je n'aurai jamais d'amie pareille  vous, restez que je
vous aime davantage!... Si vous saviez comme cela me dsole de vous
perdre!...

--Il vaut mieux que nous nous sparions tous, la Croix l'exige
au-dessus, de nos ttes, rpondit Marguerite, passionne, presque
farouche. Puis, voyant des larmes plein les yeux de Jeanne, elle dit:
"Pardon d'avoir t cruelle, petite amie, vous vous trompiez sur mon
coeur, il n'est pas digne de votre amour... Il faut me pardonner
cette violence, elle ne fut pas mchante, j'ai tant de peine 
vous quitter!... J'ai parfois des cris de rvolte, et je regrette
celui-l!... Tu as oubli, n'est-ce pas, Jeanne? Je t'aime et je ne
t'oublierai jamais!... Il y a des choses brutales; qui sait pourquoi
elles nous font saigner le coeur?"...

--Pour que nous devenions meilleurs, dit Jules, profondment mu.

--Vous avez raison, il est des souffrances qui rendent meilleure...

--Allons voir Notre-Dame-des-Neiges! interrompit brusquement Jules, que
le regard de Marguerite bouleverse jusqu'aux plus sourdes profondeurs de
lui-mme.

Et les jeunes filles le suivent dans le sentier qui serpente  travers
les airelles et les lichens argents. Ils se htent, le coeur gros des
choses pnibles entre eux. Voici dj qu'ils escaladent les rochers
abrupts du sommet, foulent aux pieds les noms qu'on a vulgairement
sculpts dans leur flanc tenace, arrivent auprs du sanctuaire dont
l'humble faade est sortie peu  peu de l'cran massif qui la drobait 
leurs regarda.

--Que c'est merveilleux! s'crie la Franaise, en extase devant le
tableau colossal que l'on aperoit des hauteurs du Cap Tourmente, 
Notre-Dames-des-Neiges.

Elle en est comme navre. Elle en oublie sa douleur. Elle est muette
de contemplation perdue. Jeanne et son frre ont une vive jouissance
d'orgueil  ne pas troubler l'extase de leur amie. A presque deux mille
pieds d'une profondeur bante o le regard plonge comme dans un abme,
le Saint-Laurent largit son onde o le soleil fait plir ici l'azur,
tend l des nacres et des blancheurs qui tincellent. Des rafales
veillent des frissons qui courent en se tordant sur l'eau paisible
qu'ils sillonnent d'ombre. L'Ile d'Orlans s'crase sur le fleuve, et
la verdure des feuillages, l'clat des toits et des prairies s'estompent
dans une bue d'or. L'Ile-aux-Grues, la Grosse-Ile et d'autres que la
lumire nimbe de rayonnements doux, voquent les les des mythes et des
lgendes. Un paquebot, dont la carne semble minuscule, parat immobile
dans sa course libre et sereine. Les ctes de Bellechasse et de
Montmagny dessinent, leurs mandres infinis dans une brume aux pleurs
d'encens qui fume sur les autels. Il jaillit, du tableau colossal,
ue vaste impression de mystre apaisant, de bonheur sublime, de force
ternelle et d'horizons immenses.

--Que je vous remercie de m'avoir conduite en ce lieu superbe! finit par
dire Marguerite, enthousiaste et reconnaissante. J'en associe la noble
et grande beaut aux souvenirs les plus empoignants qui enchantent
ma mmoire... Vous souvenez-vous, Monsieur Hbert, du jour presque
semblable o le "Laurentic", l mme, nous emportait vers Qubec?...

--Si je m'en souviens! rpond-il,  voix basse. Ignorez-vous que je m'en
souviendrai toujours?

--J'ai l'intuition que je me souviendrai toujours du Cap Tourmente,
ajoute la Franaise. Plus que jamais, maintenant, j'adore le
Saint-Laurent... Voici l'heure de lui jurer amour et fidlit...

--Il est un noble et grand seigneur, et je l'aime, disiez-vous...

--Vous n'avez donc rien oubli de tout ce que je vous ai dit?...

--Voulez-vous que je l'oublie?...

--Va-t-il oublier, Jeanne? interrogea-t-elle, finement, pour dtourner
la question embarrassante.

--Il y a un moyen trs-sr de vous en assurer, dit la petite Qubcoise.
Revenez par Qubec, nous aurons la joie de vous revoir, et vous ferez
subir un examen de conscience  Jules...

--Impossible, Jeanne, l'itinraire est irrvocable, dit-elle, redevenue
triste, au souvenir de la terrible joute d'armes avec son pre, la
veille mme.

--Je voulais que vous gardiez un tel souvenir de mon fleuve, reprit le
Canadien. Voil pourquoi je vous ai conduite ici... C'est un des coins
les plus enchanteurs de la patrie canadienne!...

--Il vous donne l'envie folle d'y vivre, rpond Marguerite, bouleverse
par l'allusion d'amour.

--Le souvenir, c'est presque vivre o l'on promne son rve, dit-il.

--Alors, je vivrai souvent au Canada, plus souvent  Qubec, j'en suis
profondment certaine.

--Ce n'est pas tout--fait la cme que nous avons sous les pieds,
interrompit Jeanne,  qui ce prtexte parut en valoir d'autres. On la
gravit, un peu plus loin dans le bois, sur un rocher d'o l'horizon se
droule... Htez-vous de m'y rejoindre, n'est-ce pas?...

-Et Jeanne, en quelques bonds souples qui font songer  des battements
d'ailes, disparat dans la montagne. La Franaise et le Canadien
prolongent le silence plein d'angoisse entre eux.

--Est-ce vrai que vous partez? dit-il, enfin.

--Est-ce vrai que vous restez? murmure-t-elle.

--C'est donc fini, alors, irrmdiablement fini...

--Voulez-vous, nous allons tout recommencer?

--Si nous pouvions, Marguerite...

--Tenez, nous sommes  bord du "Laurentic", devant
Saint-Jean-de-l'Ile... Nous entrevoyons de longues semaines pour nous,
n'est-ce paa charmant?...

--Que sont-elles devenues, les semaines dont la vision'tait si
douce?...

--Elles me prodigurent un bonheur dont je les remercie de toute mon
me, rpond-elle.

--Hlas! on ne ressuscite pas de telles heures qui ne revivront plus
jamais!...

--Non, Jules, elles vivront toujours, aussi longtemps, du moins, que je
vivrai moi-mme!...

--Est-ce un doute que vous avez de moi, Marguerite?...

--Si je doutais de vous, je ne vous dirais pas de pareilles choses!...
Je suis trop orgueilleuse pour mendier un souvenir!...

--Votre confiance ne s'gare pas... Il suffit de vous avoir connue, pour
vous donner largement le meilleur souvenir... Ce n'est pas une aumne
qu'on vous jette, c'est un devoir qu'on vous rend!...

--Oh! que je voudrais vous couter longtemps! L'heure est trop
vertigineuse!... Comment s'y prirent-ils, autrefois, pour arrter le
soleil?...

--Il s'agissait d'une victoire  gagner... Inutile de commander au
soleil, nous ne triompherons pas du destin...

--La Providence est plus forte que nous, Jules...

--Que voulez-vous dire, Marguerite?... Vous ne pouvez railler, vous
m'avez promis de ne jamais insulter la Providence!...

--Et je garde ma promesse!... Je voulais vous tmoigner que je n'en veux
pas  votre Providence qui nous spare...

--La Croix, l-bas, m'ordonne de vous laisser partir...

--Elle m'ordonne de partir... Mon pre sait tout, Jules... Il a voulu
quitter la ville ds hier.

--Que sait-il? balbutie le jeune homme, palpitant d'motion.

--Il s'est aperu que j'avais de la peine, en a exig la cause...
J'avais dfendu les clochers canadiens qu'il maudissait, je l'avais
suppli d'aimer un peu, ses adversaires... Il vous a souponn d'avoir
sem le trouble en mon me, il a eu de telles paroles contre vous,
Jules, que malgr moi je vous ai dfendu!...

--Vous avez fait cela, mon amie! s'crie-t-il, avec un lan de tout
lui-mme.

--Ne vous le devais-je pas?... Vous avez t si loyal, si bon pour
moi!...

--J'ai failli ne pas vous revoir!... Oh! le chagrin de vous perdre sans
l'adieu dont j'avais hier le besoin exasprant!... Que je vous remercie
d'avoir eu piti de moi!...

--Et croyez-vous que je n'eus pas piti de moi-mme?... Quand je l'ai su
implacable, j'ai pleur...

--Vous avez pleur! interrompit, le Canadien, frmissant. Pour moi, vous
avez pleur!... Pour moi, vous souffrez!... Mais c'est affreux, cela!...
Et moi qui vous dsire tant de bonheur!... Je ne puis supporter votre
chagrin, dites-moi qu'il s'agit de votre me sensible que les dparts
bouleversent toujours, quand vous abandonnez les lieux que vous
aimez!... Oui, ce n'est pas pour moi que vous souffrez jusqu'aux
sanglots, je ne mrite pas cela!...

--Plus vous vous en croyez indigne, plus je suis heureuse d'tre
malheureuse!... Il n'y a que les femmes qui sachent bien ce qu'un homme
vaut dans leur me!

--Votre accent me transporte!... Je ne voulais pas vous dire la chose
profonde et sainte au plus intime de moi-mme... Dieu sait combien
souvent j'ai refoul cet aveu que je devais taire.. Je crains qu'il
n'avive l'amertume de nous sparer... Non, je ne parlerai pas, j'en ai
dj trop dit!... Jeanne est bien prs d'ici, nous allons vers elle,
n'est-ce pas?...

--Et si je voulais tout entendre, Jules!... Quoiqu'il arrive, dusse-je
en mourir, je veux que vous parliez, je veux tre certaine!... Le
souvenir sera meilleur...

--Promettex-moi que vous n'aurez jamais de rancune plus tard!... Non, il
vaut mieux que je le garde en moi-mme!...

--Jules! supplia-t-elle.

--Vous l'aurez voulu, Marguerite... Plus je regarde au fond de vos
yeux si doux, plus je sens que vous me ravissez le plus profond de
mon tre... Je n'ai pas gaspill mon rve... Depuis que j'ai entrevu
l'amour, je n'aimai qu'une femme, celle que mon imagination connaissait
mieux chaque jour, en qui souvent, je plaais des espoirs nouveaux,
celle qui ne venait pas, mais qui viendrait... Je lui ai rserv toutes
mes forces de tendresse... Il m'arriva de sentir des lans terribles
vers la passion nant... Ce n'tait pas cela que j'attendais, je
passai au large... Il y eut des jours o mon coeur trop plein voulut
dborder... On ne me donna pas ce qu'on m'avait promis, j'cartai
le mirage... J'avais un talisman contre le mensonge et le dgot, un
portrait de jeune fille par Greuze que je garde suspendu au mur de ma
chambre... Et sans avoir eu la folie d'aimer une image inerte et vaine,
je m'abandonnai souvent  l'illusion que mon idal palpitait dans la
chevelure fauve et le visage ardent... Il rayonnait d'elle tant de
flamme pure, d'me fine et d'espoirs nobles, que j'esprai souvent la
voir quitter le cadre glacial et s'en aller m'attendre sur la route...
Oui, Marguerite, elle vit, l'image de Greuze, et je l'ai rencontre...
Toute mon me l'a reconnue, le jour o, merveilleuse dans un vtement
de lys, elle vint prendre place tout prs de mon coeur... Ds lors, j'ai
vcu autrement, d'une vie plus large, plus complte, o frmissaient des
motions nouvelles... Ce ne fut pas la mme faon de vivre, lorsque je
reposais mes yeux dans le calme des vtres... Qui, j'ai vcu autrement,
d'une vie plus harmonieuse, depuis que j'ai entendu votre voix qui
module et berce... Oh! la nouvelle et grisante faon de vivre, 
recevoir la rvlation de votre me dlicate et charmante!... Votre
image est dans l'essence de ma vie!... Oh! l'ivresse de vivre, depuis
que je vous aime!... Mon coeur ne combat plus, se livre  vos yeux
qui l'appellent... Marguerite, je vous aime, regardez bien au fond
de moi-mme, n'est-il pas vrai que je vous aime religieusement, pour
toujours? Ne sentez-vous pas que la totalit de mes rves est  vous,
que vous ne pourrez, jamais me redonner ce que vous emportez de mon
tre?...

--J'ai le coeur plein  se rompre!... Depuis que je le sais, votre amour
est la vie mme!... Il faut que je refuse, vous n'avez pas le droit de
me faire une telle promesse!... La violence de l'adieu dcuple la force
de notre amour!... Plus tard, vous regretterez d'tre all si loin, vous
saurez que vous ne donniez pas rellement tout ce que vous offrez!...

--Vous ne le voulez donc pas, le rve entier de ma jeunesse? lui
reproche-t-il, amrement. Je vous l'offre pour la vie!... Je n'aimerai
une autre femme que si elle vous ressemble, et ce sera vous toujours que
j'adorerai!...

--Il faut que vous en aimiez une autre!... C'est un devoir de famille
et de race!... Votre peine s'moussera, s'attnuera de mirage et
d'irrel... Alors, une autre cueillera les tendresses de votre me...

--Vous ne m'aimez donc pas!... Ce serait vous oublier, cela!... Si vous
m'aimiez, vous ne me demanderiez pas d'en aimer une qui ne serait pas
une autre vous-mme!...

--Vous le savez bien, que je vous adore, Jules!... Vous avez rv,
disiez-vous... Que sont les rveries d'un homme auprs de celles qui
closent dans le coeur d'une jeune fille?... On dirait que nous ne
sommes nes que pour esprer le bonheur!... Nous devenons femmes en
l'esprant... Celles qui n'esprent plus esprent encore... Celles
qui connurent l'extase un jour, la revivent  jamais!... Je serai de
celles-l, je vous le jure!... Je vous fis la confidence d'un rve
fait de soleil et de printemps... Il commenait  perdre ses feuilles,
lorsque soudain il rencontra la source... Si tant de femmes n'ont que
des amours qui filent  tire-d'aile, c'est qu'elles aiment pour des
motifs qui n'atteignent pas les profondeurs d'elles-mmes!... Vous
m'avez prise toute entire, vous avez rpondu  tout le vibrant appel
de mon tre!... Votre fiert m'ennoblit, votre force me captive, votre
loquence m'exalte, votre bont m'enchane!... Vous tes mon idal en
toute sa plnitude!... Auprs de vous, je me sens infime et grande,
faible et toute-puissante, moindre et suprieure!... On n'aime qu'une
fois de la sorte, et il vaut mieux en souffrir que de ne pas avoir
aim!...

--Est-il bien vrai que tout soit irrmdiablement fini? dit Jules, avec
un cri de rvolte ardente. Je ne veux plus, moi!... J'ai besoin de vous
pour vivre... N'y a-t-il rien pour nous sauver?... Je ne veux pas vous
prcher, mais rappelez-vous ce doute qui branla votre conscience!...
Avez-vous bien entendu la voix de Celui qui vous parlait de Lui?... Vous
L'avez chass: n'en est-il rien demeur?... Descendez bien au fond de
votre me, sondez-en les arcanes les plus sourds!... Le sang de vos
veines, quand il circula dans celles de vos anctres, aima le Christ!...
Je vous en supplie, Marguerite, interrogez bien votre me, peut-tre
allez-vous y entendre les voix qui prirent jadis!...

--Je vous pardonne cet gosme... Ce n'est pas le meilleur de Jules
Hbert qui parle... Ce doute, je lui ai dj prt une oreille trop
complaisante... tais-je bien sincre? tais-je bien loyale  mon pre,
quand je me suis prcipite follement dans l'atmosphre de votre foi
brlante?... Votre Dieu est un habile magntiseur, il aurait pu me
dompter!...

--Les magntiseurs paralysent la volont, Dieu frappe au coeur!...
Loyale  votre pre, vous ne le ftes pas  Lui peut-tre!

--Non, je ne Le connais pas, je ne L'ai pas senti, Celui dont vous me
parlez! s'crie-t-elle, prouvant le doute avec une acuit plus vive et
troublante. La religion de mon pre est l'unique vraie!... Ds que mon
intelligence eut assez d'nergie pour comprendre, il me rvla le grand
mystre de la nature ternellement cratrice!... Il transfusa son me
dans la mienne, et je ne suis qu'une autre lui-mme!... Appelez-moi
sectaire ou fille sans Dieu, je n'y puis rien faire, on m'a faonne
telle!... Peu importe que les aeux prirent, on n'a jamais pri autour
de mon berceau!... On vous a satur de prires ds l'aube de votre
me, y ftes-vous pour quelque chose?... On m'a esquiss Dieu comme un
personnage fabuleux, fantastique, une lubie engendre par la terreur
dans l'ignorance, un mannequin sans vie!... Non, dcidment, je suis
l'enfant de la Matire qui pancha les mondes et fit jaillir d'elle-mme
les cellules vivantes de l'homme!... Pardon de vous faire souffrir, je
souffre encore plus que vous, je vous l'affirme... Allons, c'est fini,
oublions tout cela, revenons  tout--l'heure, o nos mes s'aimrent
sans torture...

--Non, c'est bien fini, Marguerite, nous ne retrouverons jamais
l'ivresse de tout--l'heure... Nous ue l'avons connue que pour mieux
savoir ce que nous perdons... Et pourtant, le vaste silence est si
loquent, de Celui que vous refusez d'entendre!... La puissance du
paysage ne vous soulve-t-elle pas jusqu' Lui?... L'horizon mystrieux
ne vous conduit-il pas jusqu' Lui?... La lumire si douce pandue sur
le fleuve ne vous fait-elle pas pressentir une Bont insondable?...
L'amour dont nos coeurs vont saigner toujours ne vous fait-il pas
esprer l'Amour sans larmes et sans fin?... Quelque chose en vous ne se
rebelle donc pas contre le dchirement, irrvocable, sans la promesse
d'une rendez-vous d'Amour suprme, au-del de ce monde o tant d'mes
qui s'aiment doivent souffrir pour demeurer digues l'une de l'autre?...

--Pourquoi vous insurger? dit-elle, se htant d'luder la question
angoissante. Demain, vous serez accapar par la besogne virile,
enthousiasm par votre beau rve de patriote... L'me canadienne vous
sourit, attend de vous des choses magnifiques!... Le labeur engourdira
votre peine!... En avant, pour la patrie!... Il faut, moi que je
retourne  mon pre... Il a tant de chagrin, depuis qu'il sait mon
amour... Peu s'en est fallu qu'il ne m'accuse de trahison... Il faut que
je lui fasse oublier... Je suis la joie lumineuse de sa vie, la femme en
qui s'incarnent tout son rve de foi humanitaire et tout son orgueil de
libre-penseur!... Si Dieu me prenait  lui, je lui verserais du poison
dans l'me... Oui, je dois aller  lui, je l'entourerai comme toujours
de calme et d'adoration... Il a besoin de ma croyance en lui... Allez
servir la patrie canadienne, j'irai servir mon pre, et nous souffrirons
moins, nous aimant mieux de nous aimer sans espoir.

--Que c'est dur!... Nous aurions t si heureux!...

--Oh! que je vous aime, au moment, mme o je dois vous sacrifier  mon
pre!... Mon amour en est plus grand, plus ternel!... Mais il me semble
que mon coeur va clater!... Voyez-vous il est temps que cela finisse,
je n'en peux plus de lutte, je crains de faiblir, et, je dois tre
vaillante!...

--Pauvre amie! s'crie le jeune homme, avec une tendresse o vibre
le meilleur de lui-mme. Je comprends... Il n'y a plus qu' nous dire
adieu...

--Ce sera notre dernier mot d'amour... Adieu, Jules!...

--Adieu, Marguerite, je vous aime pour la vie et pour l'ternit!...

--Je vous aime pour ma vie et pour votre ternit, Jules,
murmure-t-elle, chancelante, et pendant qu'il accumule toute sa
tendresse dans le baiser qu'il pose sur la main si belle de Marguerite,
le coeur de la jeune fille se brise en un sanglot soudain gonfl de
toutes les larmes qu'elle avait domptes.

--Ne pleurez pas, Marguerite, supplia-t-il, je ne puis vous voir
souffrir davantage, j'en ai le coeur si triste... Vous tiez courageuse,
il y a un instant... Laissez-moi vous regarder, nous oublierons tout
dans un regard si bon qu'il nous gurira!... Je voudrais vous apaiser
par ma tendresse!... Oui, revenons , tout--l'heure, causons de nos
mes sans dsespoir, sans vos larmes qui font mal... Je vous dfends
de pleurer: au nom de notre amour, ayez piti de mon coeur oppress
qu'elles touffent...

--Vous le disiez vous-mme, il est impossible de revenir 
tout--l'heure, dit-elle.

--Ne pleurez pas, Marguerite, implora Jeanne, qu'ils n'avaient pas
entendu revenir et dont ils n'avaient pas entendu les larmes filtrant
sur les joues plissantes. Votre peine me fait trop de mal!...

--Pardon, si je suis lche devant la douleur, si je vous fais du mal 
tous les deux...

--Ah! Marguerite! s'crie Jules, en un cri passionn de rvolte.

--Ah! que nous vous aimons tous les deux! cria Jeanne, ardente.

--Vous m'aimerez toujours, n'est-ce pas? demanda la Voltairienne, et
le regard si long, si douloureux, si navr, dont elle enveloppa Jules
Hbert, lui arracha des sanglots terribles...

Plus tard, ils reprirent le chemin rude qui serpente  travers les
airelles et les lichens argents, ne trouvant rien  se dire, l'me en
dtresse, le coeur tendu de noir...




X


La poitrine haletante, Marguerite Delorme est prisonnire dans une
chaise longue. On a ferm la fentre, on a peur que la bise mauvaise
d'octobre ne soit brutale au corps si faible. Il y a un dsespoir
aigu sous le visage maigre et morne  vous arracher des larmes. Trois
spcialistes de renomme certaine ont prcisment termin l'examen
dcisif et, dlibrent  l'cart. De ses grands yeux qui n'y voient
gure plus, la jeune fille essaye en vain d'pier, sur la physionomie
grave des savants qui s'embrume, la sentence qu'ils prparent. Gilbert
Delorme, courb, vieilli, pitoyable, couve son enfant, d'un regard de
commisration poignante o flambe un clair de haine parfois. Et la
mre, oubliant d'tre frivole, a le coeur lourd comme elle ne l'a jamais
eu.

--Monsieur Delorme, nous voudrions vous parler, dit soudain l'un des
oculistes. Aurez-vous l'obligeance de nous suivre?...

Et, sans attendre qu'il vienne, ils quittent la chambre o la voix
fatidique du mdecin a rpandu quelque chose de lugubre. Gilbert est
transi d'effroi. Une minute sombre passe, avant qu'il ne bouge. Enfin,
comme cras par la menace de ce qu'il apprhende, il sort  pas lents,
moins rapides, lorsqu'il approche du seuil.

Marguerite a beaucoup souffert et beaucoup song depuis un mois. Cette
me de jeune fille prise de noblesse et sature d'idal, tait mre
pour le grand amour dont elle tait digne. Toute elle-mme a vibr,
lorsque, subitement mise en face de Jules Hbert, elle a eu l'intuition
profonde qu'il remuait son coeur de battements inconnus. Tout son tre,
peu  peu, a chancel, puis dfailli sous la rvlation que lui fit
le jeune homme d'une personnalit ardente et gnreuse, magntique et
robuste. Et plus la tendresse grandissante du Canadien a gravit autour
d'elle, plus la Franaise a sombr dans l'amour. Le sentiment, bien
qu'impulsif et fatal,  base d'affinits relles, n'avait rien de
superficiel et d'exalt, mais creusait aux profondeurs les plus vives
d'elle-mme. L'motion chaleureuse avec laquelle Jules, la premire
fois qu'il trahit sa religion, s'leva de l'Ocan vaste  Dieu roi
des espaces, la conquit tout de suite, et elle lui fut presque
reconnaissante de croire avec un tel orgueil, avec une franchise aussi
totale. Cdant  un besoin imprieux de femme qui adore, elle voulut
s'enivrer bel enthousiasme du jeune homme, le pria de lui ouvrir
largement son coeur de chrtien. Le catholicisme vigoureux et
traditionnel du Canada-Franais l'merveilla trangement, au point
qu'elle regretta d'avoir laiss pntrer en elle autant de flamme
religieuse. Elle eut beau faire sentinelle contre elle-mme, nier
l'branlement de ses convictions d'athe, le trouble n'en fouilla que
plus loin les abmes de sa conscience, et il y eut des heures de crise
o elle eut peur de croire. An cours de l'adieu pathtique sur le cap
Tourmente,  l'instant mme o elle a si violemment dfendu l'athisme
de son pre, une voix au fond d'elle-mme dominait, le tumulte de
son me, et plus elle repoussait Dieu, plus Il s'y dressait, vivant,
ncessaire, dbordant, tenace, inluctable.

Alors mme que son doute imposait ce qu'il affirmait si nergiquement,
la jeune fille, mfiante du surnaturel par habitude et par temprament,
identifiait son trouble avec la puissance de l'amour. La sparation,
attnuant les violences du coeur, apaiserait les tourmentes de l'me.
Ce n'est qu'au regard suprme de son ami que Marguerite prouva un
dchirement si vif qu'elle en crut tomber sur place. Elle n'eut que
le temps de se hter vers sa chambre, et l, un spasme, creva au plus
intime d'elle-mme et lui secoua rudement la poitrine. Elle pleura toute
la nuit, le rve qui s'effondrait en elle. Ils essayrent vainement,
le pre et la mre aux abois, d'enrayer ce dlire de sanglots. Cette
insomnie de nerfs douloureux lui mit la tte  feu et  sang, et, le
lendemain, une telle nvralgie martelait son crne qu'il fallut ne pas
laisser Qubec. Il y avait des moments de calmes affreux, suivis de
larmes plaintives ou mouvementes. On lui redit souvent quel pril
menaait les yeux fragiles: le dsespoir du pre et l'angoisse de
la mre se heurtrent sans cesse au chagrin tyrannique, et cela dura
plusieurs jours lamentables.

Un soir o la crise nerveuse paraissait lcher prise, la malade se
plaignit que son regard se voilait de noir. Gilbert fut affol. Il
dchana sa rage contr Jules Hbert le lche. Marguerite, si dprime
qu'un rien l'assommait, ouvrit de grands yeux hagards sur le pre qui
outrageait l'tre qu'elle aimait de tout le martyre endur pour lui. Et
quand il eut fini toute sa colre, une dtente se fit dans l'me de
son enfant qui se tordit longtemps sous des sanglots saccads. Gilbert,
effar, la supplia de refouler ses pleurs, se demanda avec horreur
pourquoi il n'avait pas song  l'pouvantail salutaire du mdecin. "Tu
vas te briser les yeux, mon enfant", redisait-il, mais la volont frle
tait moins puissante que la douleur. Il n'est pas ridicule d'aimer de
la sorte, il suffit d'avoir le coeur altier. Le rire des persifleurs
d'amour sonne mal, il est fl d'gosme ou de lchets. Il est bien
facile de se reprendre, quand on n'a rien donn de soi-mme. Elle avait
donn le meilleur d'elle-mme, voil pourquoi l'agonie de son rve tait
si longue et si atroce.

Gilbert comprit qu'il avait trop retard. Un spcialiste de Qubec
s'empressa. Le verdict fit planer un doute formidable. Les lsions
anciennes de l'oeil s'taient de nouveau ouvertes, l'acuit visuelle
s'coulait par les blessures. Il serait bien difficile de les
cicatriser. Des mdicaments et des bandages furent tents. Ils ne furent
pas efficaces. On fit accourir un praticien largement connu de Montral.
Il fut catgorique, dclara la chose invitable. Dj beaucoup vieilli,
Gilbert, en quelque secondes, courba de plusieurs annes. La mre ne
songea plus  se faire divinement belle. Marguerite ne chercha pas 
savoir, la souffrance au visage de ses parents disait tout. Les deux
confrres rsolurent d'appeler  l'aide un prodigieux oculiste de
New-York. Il venait, prcisment, il y a quelques minutes de scruter les
yeux d'o la lumire s'enfuyait de jour en jour.

--Nous sommes unanimes, dit  Gilbert, qui les rejoignait, l'un des
trois savants, celui de Qubec, plus familier, connaissant mieux le
chagrin du Franais.

--Je devine tout, balbutie le pre.

--Notre confrre de New-York est positif, le cas est incurable...

--Est-ce bien vrai que mon enfant va devenir aveugle? s'crie Gilbert.
J'en avais le pressentiment, la certitude mme, et pourtant, je ne puis
le croire!... Elle avait des yeux ai profonds et si beaux!...

--C'est, au mieux, une question de jours, dit en anglais l'oculiste
amricain. Je le regrette pour vous et pour elle, il n'y a rien 
faire...

--Que dit-il? demanda machinalement le pre.

--Dans quelques jours, demain peut-tre, elle ne verra plus, explique
le mdecin de Qubec. Comme je vous le disais tout d'abord, les lsions
trop envenimes ne peuvent tre cicatrises...

--Je vous en supplie, laissez-moi une esprance quelconque, gmit le
Franais. Il ne faut pas que cela vienne, il y a encore une ressource,
un moyen d'carter la chose horrible!... Nous allons retourner vers
elle, vous trouverex l'opration salutaire!... Oui, venez la sauver!...
Que ne suis-je  Paris!...

--Paria mme serait impuissant, Monsieur Delorme, dit, le praticien de
Montral. On ne fait pas de miracle  Paris...

--Il n'y a donc alors que le miracle, ricana Gilbert, haineux,
mordant. S'il n'y a plus que Dieu pour gurisseur, nous allons attendre
longtemps...

--Qu'en savez-vous, Monsieur Delorme? interrompit le mdecin de Qubec.

--Comment! Vous tes un homme de science et vous croyez encore  cela,
vous?...

--J'ai dj condamn des yeux que Sainte-Anne de Beaupr sauva...

--Et moi aussi, ajoute celui de Montral.

--C'est que la nature a des ressources dont le mystre chappe encore 
votre science, Messieurs!...

--Je regrette que notre science nous ordonne de n'avoir plus d'espoir 
vous donner, se contente de dire le praticien de Qubec.

--Je vous demande pardon d'avoir insult votre foi. Messieurs, la
douleur me fait perdre la tte...

--Permettez-nous de partager votre peine, Monsieur Delorme, conclut le
mdecin de Montral au nom de ses confrres.

--Merci de votre piti, murmure Gilbert aux trois savants qui
s'esquivent...

Longtemps, il est ptrifi par la douleur. Il chancelle  la pense de
transmettre te message horrible  son enfant.
                                 _____

Pendant le colloque prcipit de Gilbert et des oculistes, la jeune
fille traverse une crise atroce. Elle a eu de longues heures, seule 
ses rveries de malade inerte, pour s'angoisser du problme de la vie
humaine. Et, les germes que la foi canadienne-franaise avait inoculs
dans son me y ont gonfl des racines lointaines, magnifi le doute
envahisseur. Il ne pouvait plus s'agir de la passion courbant la volont
sous le joug, puisqu'elle avait fait le sacrifice de toute elle-mme
 l'idal de son pre. Malgr le combat incessant de l'athisme pour
demeurer tyran de son intelligence, malgr la persistance  rayer
le surnaturel de la pense aux prises avec l'obsession divine, elle
s'pouvanta, un jour, du relief dominateur avec lequel Dieu logeait au
plus profond de sa conscience. Avant mme d'avoir subi le choc de Jules
Hbert et de sa mentalit chrtienne, il lui arrivait parfois de se
demander si les gnrations n'taient vraiment que des tapes vers le
bonheur absolu dans la Libre-Pense universelle, triomphe du principe
intelligent et bon palpitant dans la Matire. Ainsi, elle pourrait
ignorer toujours ce bonheur perdument convoit jusqu'au dernier
souffle, et rien n'en serait venu tancher la soif. Depuis qu'elle avait
t broye par ce malheureux amour, maintenant que la lame s'moussait,
tranchait moins dans la chair vive de son coeur, elle prouvait des
aspirations plus brlantes encore vers la grande joie ncessaire que le
plus intime de nous-mme rclame et veut. Ce n'tait plus l'amour
qui travaillait son me, il tait immol. Quelle tait cette attente
d'allgresse hors l'amour? Si c'tait vrai, l'au-del, gouffre
d'extase, apaisement de l'tre, nourriture d'ternel Amour? L'humanit
devenait-elle meilleure sous le sceptre de la Libre-Pense? Parmi
ses fidles, y avait-il moins de haine, moins de vilenie, moins
de traquenards, mois de bestialits, plus d'essor vers les cimes?
L'immolation au bonheur de tous ne serait-elle qu'une supercherie
leurrant un petit nombre, dbord par la masse des brutes et des
gostes?

Tout d'abord violente par l'agonie de son rve, elle s'effraya peu de
la menace de devenir aveugle. Quand on lui ceignit les yeux d'un bandeau
crasant, elle espra qu'elle allait gurir. Mais au cours de ces
tnbres denses, elle couta plus volontiers les murmures divins plus
imprieux dans le silence en elle-mme, et Dieu s'empara plus rapidement
de l'me plus solitaire. Elle devina que le spcialiste de Montral
n'avait pas laiss d'espoir. A la perspective d'tre plonge dans une
sans relche, elle sentit des tenailles refermer leurs griffes sur le
cerveau  la drive et l'treindre. Ce fut, pendant quelques minutes, un
supplice inexprimable. Tout son tre se cabra, en une rvolte rageuse,
contre le martyre qui s'approchait. Quelque chose, du fond d'elle-mme,
cria follement au secours vers un librateur, et la vision de Dieu, plus
prcise que jamais, se dressa tout--coup lumineuse et pacifiante. C'est
ainsi que Marguerite connut la prire. Elle y revint souvent malgr elle
et la trouva douce et rafrachissante. Et bien qu'elle tremble si
fort, craignant le retour de Gilbert, elle entrevoit qu'une esprance
merveilleuse adoucira le dsespoir.

--Sois bien courageuse, mon enfant, murmure soudain la mre que le
silence oppresse.

--Il n'est pas facile d'avoir du courage contre le dsespoir...

--Vous ne pouvez me cacher vos inquitudes... Pre tarde beaucoup 
venir... Je suis juge maintenant, on m'a condamne...

--Non, cee serait trop barbare, s'crie la mre, avec un lan
d'affection dbordante. Si tu deviens aveugle, il n'y a plus de
joie pour nous!... Gilbert apportera des nouvelles calmantes... Une
allgresse trop vive fait sourdre les larmes, il ne faut pas que tu
pleures... Sois raisonnable, l est le salut, je le devine.

--Depuis longtemps, je suis fort sage, ma mre.

--Depuis une semaine, depuis dix jours, mais avant cela, tu nous a
tromps, tu sanglotais  la sourdine, alors que nous te croyions gurie
de cette blessure au coeur... C'est mme le chagrin qui t'a affaiblie de
la sorte.

--Pardonnez-moi tout cela, mre, je ne pouvais faire autrement... Il y
avait, au fond de moi-mme, une source inpuisable de souffrance. Plus
j'ai pleur, plus j'avais le besoin de pleurer toujours...

--C'est plutt nous qui devrions rclamer ton pardon... Nous esprions
sans cesse que ta douleur ne serait qu'une passade, nous aurions d
voler au mdecin plus tt...

--Le mdecin aurait chou... Ils n'ont jamais guri les coeurs qui
saignent d'amour, vous le gavez bien, mre... Il n'y a, pour cela,
d'autre remde que soi-mme...

--Et s'il t'avait menac du malheur que tu redoutes?...

--Je crois que cela eut t la mme chose, vraiment... Il fallait que la
crise, amasse comme un nuage trop lourd dans mon me, crve et fonde...
Enfant nave que j'tais, j'ai cru qu'une larme d'adieu suffirait  la
vengeance de la passion trangle en moi-mme...

--Il n'est donc pas fini, cet amour nfaste?...

--Il ne finira jamais, mre...

--Comment l'aimes-tu encore, aprs tant de mal?...

--Je l'aime davantage, parce que je l'aime plus profondment, plus
saintement... Je penserai  lui, dsormais, sans amertume et sans
violences... Au fait, vous n'avez pas oubli mon message  Jeanne
Hbert, n'est-ce pas? Vous a-t-elle rpondu?...

--Pas encore, mon enfant...

--Oh! Que j'ai hte de la voir!... Il faut qu'elle ne tarde pas. Mre,
je distingue  peine votre charmant visage... Je perds mes yeux  chaque
instant, goutte  goutte... Mon pre ne vient pas encore: c'est bien
cela, demain, je ne vous verrai plus, je ne verrai que des souvenirs...

--Le voici! murmure Genevive, effraye par le visage dcompos de
Gilbert.

--Approchez, mon pre... Vous avez bien tard... Plus vite que cela...
Vous paraissez ne pas vous empresser de me communiquer la sentence...
Parlez sans crainte, je suis prte...

--Pourquoi dsespres-tu ma fille? dit Gilbert, s'efforant de maintenir
sa voix calme et plutt rassurante.

--Cela flotte dans l'air que vous tranez... Il faut bien que je devine,
je distingue si peu votre visage que je n'y puis lire ma condamnation...
Approchez-vous plus prs encore, tout prs de mes yeux, que je puisse
vous voir... C'est le dernier jour, n'est-ce pas?...

--Il est impossible que tu ne puisses pas me voir, je suis tout prs
de loi, je ne puis l'tre davantage, proteste Gilbert, avec presque des
sanglots dans la voix. C'est une ruse pour me forcer  dclarer ce que
tu apprhendes...

--Inutile de feindre, reprend vivement la jeune fille... Si c'tait
le contraire, je n'aurais pas besoin de recourir  la ruse pour le
savoir... Vous m'auriez dj prpare  la nouvelle du salut, vous
m'auriez dj tout dit... Vous vous tes trahi, je suis aveugle!... Mais
dites-le moi donc, afin que je pleure  loisir!...

--Hlas, pauvre enfant! sanglote le pre, treignant la tte brune sur
sa poitrine.

--Courage, ma fille, gmit la mre...

--Aveugle! Je suis aveugle!... Quelle horreur!... Mais je ne veux pas,
je proteste contre le sort!... Malgr tout, j'esprais toujours!...
Ferms  toujours,  la clart,  la vie immense,  la posie des
espaces, aux livres adors, aux chers visages,  la France!... C'est
la nuit, lugubre, paisse, inflexible, jusqu'au dernier souffle de ma
poitrine!... On m'abandonnera seule  mon martyre!... Oh non, c'est
trop cruel!... Je ne veux pas, moi!... Elle est barbare, elle est
monstrueuse, cette Matire!... Non, mon Dieu, si Vous tes, Vous ne
voudrez pas cela!...

--Que dis-tu, Marguerite? interrompt Gilbert, atterr.

--Ce n'est pas moi qui ai dit cela, rpondit-elle, se rappelant que son
pre doit ne jamais le savoir, le dsespoir m'a entrane, mon me a
voulu se cramponner  je ne sais quelle illusion de salut!... J'ai cri
vers un tre quelconque, vers celui qui me dlivrera... Le nom de Dieu
m'est venu malgr moi, comme tout autre aurait pu venir!... Sauvez-moi,
quelqu'un, Lui ou un autre, vous ou un mdecin, Jules Hbert ou son
Christ, venez  mon secours, quelqu'un!... Les hommes n'ont donc rien
trouv pour gurir le dsespoir!...

--Dis, mon enfant, tu ne crois pas  Lui? implore Gilbert.

--Le sais-je, moi?... Donnez-moi, je vous en conjure, une esprance
de vous revoir tous, un jour, tous ceux que j'aime!... Qu avez-vous 
m'offrir, s'il faut endurer le supplice des yeux vides jusqu' la fin
des jours?... Non, c'est trop douloureux, ce que je sens l!... On doit
prouver cela, quand on nous entre un poignard dans la chair, quand la
soif nous trangle, quand l'agonie nous empoigne au cerveau!... Il faut
qu'on dchire ces ombres, l, qui envahissent, qui tuent!...

--Mais que pourrait-il t'offrir, Lui?...

--Sa Lumire, la vision ternelle, le regard plongeant dans les abmes
de l'infini...

--Ah! ce Jules Hbert que j'abhorre, ce canadien-franais abject! Voil
donc ce qu'il t'a enseign, le misrable hypocrite, il t'a fait le
catchisme, inocul le virus de la superstition!... Connue lui, comme
les siens, tu as la bouche pleine de Dieu, d'ternit, de Lumire des
choses... Mais c'est lui, ce lche, qui t'a valu la souffrance et t'a
bris les yeux en te broyant le coeur!... Tu ne le hais donc pas?...
Faut-il qu'il joigne la honte  tous les maux dont il a jonch ton
me?... Quel est cet art diabolique avec lequel il t'a ligote de
chanes?... Il enveloppe ton existence d'un deuil effroyable, et tu
l'aimes toujours!... Une semaine encore, et tu abjurais la Libre-Pense,
tu m'apostasiais... Je l'excre, je le maudis!... S'il tait devant moi,
je me jetterais sur lui, j'en ferais de la charpie!...

--Je vous supplie, de ne pas frapper Jules Hbert, c'est moi-mme que
vous brisez... Je vous en conjure, mon pre, calmez votre fureur...
Peut-tre est-ce le dernier jour o je pourrai vous entrevoir...
Laissez-moi deviner, sur vos traita, toute leur douceur pour que j'en
garde l'empreinte au fond de mon tre... Je veux sentir, dans vos yeux,
tout votre amour pour moi... Approchez-vous aussi, mre, que je vous
sache tout prs de mon coeur... Oh, comme cela, je distingue un peu, si
peu vos deux visages bons et tendres, le souvenir me donne le reste...
Maintenant, je les possde  jamais... loignez-vous, l'effort puise
l'nergie de mes yeux, il faut que j'en conserve, si je veux que la
lumire leur parvienne encore demain...

--Oh! mon enfant, cela me navre et me transperce le coeur! s'crie
Gilbert, cras de peine.

--C'est trop de malheur! sanglote Genevive.

--Ne pleurez pas, chers parents... Vous serez auprs de moi
quelquefois... Cela me suffira pour vivre... Avec de la tendresse
autour de soi, on n'est pas incapable de vivre... Il n'y a que les mes
tout--fait seules qui aient besoin de mourir... Je vous promets d'tre
vaillante, de ne pas me plaindre... Mais oui, ce sera encore du bonheur,
vous aimer comme j'en aurai le loisir... Ah! que je vous aimerai!...
Vous serez ma vie toute entire, je ne me lasserai pas de vivre pour
vous...

--Oh! que tu es gnreuse, ma fille!... Tu n'as pas une parole de haine
contre cet infme!... Je ne lui pardonnerai jamais, moi, je le sens!...
Ne me le demande pas, je suis incapable de te le promettre... Ne te
chagrine pas, je ne te parlerai plus jamais de lui, ma rancune sera
discrte... Je t'aimerai comme jamais pre n'aima... Ce n'est rien,
l'amour dont je te comblai, si je le compare  celui que je te
rserve...

--Et moi, je serai meilleure pour toi, je serai vraiment ta mre, ajoute
Genevive, qu'un remords vague hantait.

--Vous ftes bonne sans cesse, mre chrie... J'ai cru que vous vous
accusiez dans l'accent de vos paroles... Vous aviez tort de vous faire
des blmes... Nous allons partir bientt, n'est-ce pas, mon pre?...

--Ah! pourquoi y sommes-nous venus, dans ce Canada funeste?...

--Encore des violences, mon pre!...

--Pardon, Marguerite...

--Je vous comprends... C'est moi qui devrais implorer votre clmence...
J'ai fait crouler votre idal... Vous n'aurez pas de petit-fils pour
continuer votre belle mission... La Matire, que vous adorez, n'est
vraiment pas gnreuse  votre gard, on dirait mme qu'elle se venge...
Si je fus coupable, elle m'a rudement chtie, elle a bien choisi sa
torture...

--Ne parie pas ainsi, ma fille... Il y a du fiel dans tes paroles! Les
lois de la Matire sont immuables... Alors que jeune, tu fus terrasse
par une maladie...

--Qui venait d'Elle, se hta d'interrompre la jeune fille.

--Eh bien?...

--Pourquoi m'avait-Elle frappe?...

--Tu avais t imprudente, je suppose, rpondit Gilbert interloqu, de
nouveau souponneux.

--Pourquoi l'a-t-Elle permis?...

--Tu accuses, tu doutes, mon enfant... Ah! Ce Jules Hbert!...

A ce moment, Jeanne Hbert, introduite jusqu' la chambre o le pre
et la fille se blessent au coeur, a l'intuition d'une chose affreuse
et court, d'un lan impulsif, vers son amie affaisse dans la chaise
longue.

--Qu'y a-t-il, Marguerite? s'crie-t-elle, frmissante, le coeur battant
vertigineusement.

--Ah! c'est vous, Jeanne! Que je suis heureuse!...

--Vous ici, Mademoiselle Hbert! s'tonne Gilbert, les sourcils pleins
de menaces, mais Jeanne ne pense gure  s'inquiter.

--Htez-vous de tout me dire, implorait-elle, j'prouve une inquitude
indicible... Est-ce un malheur?...

--Viens! dit Genevive  son mari, il faut que ces enfants demeurent
seules, et le pre obit avec un geste de colre sourde.

--Je vous remercie d'tre venue si promptement, avait rpondu Marguerite
pendant qu'ils s'loignaient. Voyez-vous, il fallait ne pas tarder... Je
dsirais tant vous revoir avant la fin!...

--Non, vous ne mourrez pas, Marguerite, c'est trop douloureux!... On
vous a trompe, je n'en crois rien!... Je vais vous sauver, moi!...

--Votre coeur est impuissant, petite amie... Il ne s'agit pas de mourir,
il s'agit de pire encore peut-tre... C'est bien l vos boucles blondes,
Jeanne, elles sont noires, tout votre joli visage est presque noir... Au
moins, je l'entrevois un peu encore... Il fallait venir vite, demain, je
n'aurais probablement rien vu de ma petite amie qubcoise...

--Vous allez tre aveugle, Marguerite!... Ah! que je souffre pour
vous!... Mais c'est inhumain, c'est monstrueux, il faut vous sauver de
ce tourment!... Il y a des mdecins,  Montral, ici,  New-York, il
faut qu'ils accourent, qu'ils fassent un prodige, qu'ils aient du gnie.

--Ils sont tous venus, Jeanne...

--Et ils tos ont promis le salut, n'est-ce pas? Ils vous ont permis
d'esprer, vos yeux vont ressusciter  la lumire,  la joie!...

--C'est fini, je suis condamne, irrvocablement, jusqu'au dernier
battement de mon coeur!...

--C'est bien vrai, alors, dit Jeanne, les larmes se prcipitant de ses
prunelles qui s'largissaient de piti. Vos yeux que j'aimais tant,
auxquels j'ai rv souvent depuis qu'ils nous avait quitts, Jules et
moi, vont se couvrir de nuit profonde!... Mais non, c'est horrible,
c'est dchirant, je ne veux pas que cela soit vrai!... Dites, ils ne
se voilent pas, vos beaux yeux, Marguerite! On se trompe, elle ne se
cachera pas, votre belle me!...

--Mon me a bien chang, mon amie...

--Elle n'a pas cess d'tre bonne et gnreuse, cela, je le jure...

--Parlez-moi de votre frre, balbutie Marguerite, et son coeur mu
teinte ses joues de flamme rose.

--Il vous pleure... Oh! s'il savait! Il deviendrait fou de chagrin!...

--Je vous remercie de ne lui en avoir rien dit...

--Pourquoi exigez-vous qu'il ne vous revoie pas?...

--Il faut qu'il ne vienne pas, il faut que je parte, comme cela; je ne
supporterais pas un autre adieu, je le sens!...

--Que s'est-il donc pass?...

--Ds l'adieu consomm, j'ai eu beaucoup de chagrin, une crise
d'affolement douloureux... Ma tte fut si dchire par le mal que nous
dmes rester  Qubec... J'ai trop pleur, Jeanne, voil tout ce qui eut
lieu...

--Ah! si Jules n'tait pas  Ottawa, j'irais...

--Je vous le dfendrais! interrompit la Franaise, vivement. Il vaut
mieux qu'il ne me voie pas, l'amour est si bizarre, il ne m'aimerait que
beaucoup moins peut-tre...

--Est-ce que je vous aime moins? lui reprocha Jeanne.

--Les hommes, ce n'est pas la mme chose... Je vous disais que j'ai
pleur... Une maladie, alors que j'tais bien jeune, avait bless mes
yeux... Les cicatrices n'taient pas solides... Trop de sanglots les
ont ouvertes... Les mdecins, il n'y a pas une heure, les ont dclares
invincibles...

--Oh! que vous avez d souffrir, quand on vous l'a dit!...

--Le dlire fut effroyable... J'ai presqu'implor la mort, j'ai eu des
cris de bte sauvage, ils m'ont perce jusqu'au plus intime de la chair,
ils sont l pour toujours... Cela ne pouvait pas durer: le dsespoir,
quand il ne tue pas, se tue lui-mme... N'en parlons plus, Jeanne, c'est
la dernire fois que nous nous voyons, ou plutt, que vous me voyez...
Mon pre souffrirait de votre prsence ici... Causons des jours heureux,
voulez-vous? Que devient-il?...

--Il y a quelques jours, il demandait au ciel de vous rendre heureuse...
La session est commence  Ottawa...

--Il a parl! s'crie Marguerite, avec un lan d'enthousiasme.

--Oui, il a parl de son me canadienne, reprit Jeanne, impuissante 
ne pas tre orgueilleuse. Il a fait une sensation!... Les journaux
ont signal son loquence et l'envergure de son idal!... Comme il le
disait, il a sem la graine!...

--Elle poussera!... Oh! comme je l'adorais, son enthousiasme de
patriote!... C'tait le troisime jour que j'avais le bonheur d'tre
avec lui... Il me parla longuement de l'me canadienne-franaise, et je
l'aimai tout de suite, parce qu'elle tait la sienne. Puis, s'animant
davantage, il me rvla l'me canadienne, m'en droula les plis beaux et
larges!... Et je le contemplais, si beau, si gnreux, si vibrant!... On
peut me crever les yeux, on ne m'empchera pas de toujours le revoir, si
loquent, si fier et de l'aimer toujours!...

--Marguerite, je ne le crois pas encore!... Dites, on vous gurira!...
C'est monstrueux, si vous saviez tout ce que j'endure pour vous!...
Je voudrais vous dlivrer de ces tnbres, il faut qu'on dompte la
nature!... Ah! si vous croyiez!...

--Quoi, Jeanne? interrompit brusquement la fille de Gilbert.

--Oui, si vous tiez avec nous, Dieu vous redonnerait vos yeux!...
Sainte-Anne de Beaupr vous sauverait!...

--tes-vous bien certaine? balbutie Marguerite.

--Tellement certaine qu'elle devra vous gurir!... Je veux qu'elle
agisse! Je vais tant la prier, il faudra qu'elle m'coute! Mais oui,
je m'tonne de ne pas y avoir song plus tt... Demain, je cours au
sanctuaire de Beaupr, je prie jusqu' la rsurrection de vos yeux!...

--Je ne crois pas, Jeanne... Le ciel ne peut avoir piti de moi... Merci
de votre grand coeur, cela me touche infiniment...

--Ah! si vous croyiez, cela serait tt fait, je vous l'assure, dit la
petite Qubcoise, ardente, si imptueuse qu'elle vainquit les derniers
scrupules de la Voltairienne.

--Eh bien, Jeanne, dit-elle, comme pouvante de l'aveu qu'elle faisait,
je devais ne pas vous le dire, le garder pour moi seule  jamais...
Savez-vous ce qui m'a soulage, rendue moins douloureuse, presque
rsigne au supplice d'tre aveugle?... La certitude qu'un jour la
soif intense de ravissement dont mon tre brle encore, sera largement
assouvie!... Oui, mon amie, j'ai la conviction forte et sereine que, par
del ma torture, il y aura des joies ineffables!...

--Vous croyez! s'crie la petite Qubcoise. Ce n'est pas autre chose,
croire!... C'est l'au-del que vous pressentez au meilleur de votre
conscience, vous avez la foi, vous tes sauve, demain nous irons 
Sainte-Anne de Beaupr!... Quelle joie!...

--Si j'avais votre foi, j'irais... La mienne est si nuageuse et si
rudimentaire... Ce n'est peut-tre que de la posie, du sentimentalisme,
le besoin de remplacer les horizons perdus par des rves d'infini!...
D'ailleurs, il faut que mon pre ignore, il en serait si malheureux!...

--Dieu le prendra comme Il vous a prise!... Croyez-vous  Lui?...

--Attendez un peu, Jeanne... Peut-tre est-ce Lui, cela... Mais oui,
plus j'y songe, plus ce doit tre Lui, plus je Le sens en moi!... Il
rpand, dans mon me, le repos et l'Amour...

--C'est Lui, je Le reconnais!...

--Il y a quelques semaines, Il est venu... Misrable! je L'ai chasse...
Il est revenu, toujours plus pressant, plus doux, plus magnifique... Il
poussait dans mon me, je voulais l'en draciner... Oh! qu'il est bon!
Il ne s'est pas offens!... Il m'est rest fidle, m'a inonde chaque
jour davantage, plus grand, plus ncessaire... Et maintenant que je
Le vois au fond de moi-mme, Lumire et Joie, Esprance et Bont, je
L'aime, je L'adore, je me soumets, parce que je ne puis plus faire
autrement... C'est fini, la lutte en moi contre Vous, mon Dieu, je crois
en Vous, je vous remercie de la souffrance qui m'a valu votre Amour...

--Oh! la belle prire!... Dieu ne rsiste jamais  de tels accents!...
Vous prierez comme cela devant la Sainte, et Dieu vous gurira,
Marguerite!...

--Je commence  vous croire, Jeanne... Je suis plus lgre et je ne
sais quelle ivresse m'envahit toute entire, serait-ce la sensation de
l'Infini?... C'est vrai, Jeanne, ce que vous disiez. Il va me gurir,
j'en suis certaine, je le sens, je l'exige. Il ne m'en veut pas de Lui
commander ainsi!...

--Je Lui en veux, moi! s'crie Gilbert, froidement, avec une rage
condense. Les deux jeunes filles, stupfies, attendent qu'elle clate.

Il n'a pu rsister  l'lan de sa mfiance. Il a souponn Jules Hbert
d'il ne sait quelle machination fourbe. Ds qu'il et abandonn la
chambre, docile malgr lui  l'appel de Genevive, il a eu peur.
Incapable de mater son inquitude, il est revenu, presqu'aussitt, la
dmarche assourdie, se drobant, sournois, presque rampant, la haine
 l'afft. Il sait tout, ou plutt, il ne croit pas  ce qu'il entend,
identifie cette explosion de foi au dlire des nerfs  la drive.

--Oui, je Lui en veux, mon enfant... Bien qu'il ne soit qu'un mythe et
de la fume, j'ai toujours ha ce Dieu!... Depuis que je t'ai entendue
L'implorer de la sorte, je ne sais plus ce que j'prouve pour Lui: c'est
quelque chose de plus fort, que la haine, comme un besoin de me venger
de Lui!... Il n'existe pas, et je voudrais L'avoir sous mes talons!...

Jeanne, effarouche, transie, regarde avec terreur le sectaire dont la
fureur se dchane.

--Il ne vous poursuivrait pas comme cela, s'il n'existait pas, murmure
doucement Marguerite. Il n'est pas naturel de vouloir trangler un
mythe, craser de la fume... Plus vous le niez, plus Il existe en
vous... Que je suis heureuse de ne jamais L'avoir ha!... Ne soyez pas
violent, mon pre, n'ayez pas de chagrin, vous L'aimerez bientt!...

--Jamais, te dis-je!... Ainsi, tu crois  Lui? Il t'a ensorcele?

--N'allez pas plus loin, mon pre, je vous en supplie, au nom de ce
qu'il y eut de plus tendre et de plus doux entre nous!... J'ai cru, 
votre accent, que vous alliez me maudire!... Il ne faut pas faire cela,
je n'y pourrais survivre... Pardonnez-moi, je devine toute la peine dont
je vous accable, il faut me comprendre, absoudre!... Que n'ai-je le mot
qui persuade! Que ne puis-je vous taler le mystre de ce qui change
mon me!... Est-ce ma faute, si je ne puis vous expliquer comment Il m'a
prise et comment je L'aime?... J'essaye de ne pas croire  Lui, c'est
impossible, Il est l, je L'entends, je veux Le garder!...

--Je rve, c'est un cauchemar!... Tu me disais qu'on n'a pas cherch 
t'vangliser, tu ne m'as pas menti!... Il aurait suffi de te causer un
peu de cette foi nave, pour qu'elle te corrompe l'intelligence?... Ne
prolonge pas mon angoisse, dis-moi que je rve, que tu rves, que c'est
la fivre dans tes cellules nerveuses, rien de plus, rien de honteux,
mon enfant!... Tu es encore mon disciple, mes ides, n'est-ce pas,
Marguerite?...

--J'avais rsolu de vous le dissimuler toujours, mon pre!... Dieu ne
m'en aurait pas voulu, il s'agissait de ne pas vous faire de la peine,
 vous si bon!... Vous tes venu de vous-mme au chagrin, vous avez
surpris mon secret!

--Non, tu ne rves pas, tu es sereine, ta voix ne bronche pas, tu es une
convertie!... Ah! malheureuse!... Ou plutt non, ce n'est pas toi
qu'il faut maudire!... La premire fois que j'ai tois ce Jules Hbert,
j'aurais d flairer sa lchet!... Il s'est insinu tortueusement dans
ton me, t'a sournoisement infus la superstition dont la molle de
sa race est ptrie, s'est servi du patriotisme et de l'amour pour
t'apprivoiser  son an-del chimrique et dgradant!... C'est un voleur
d'me, un ravisseur d'idal, il m'a vol mon enfant! Le misrable!
l'hypocrite! je le hais, je le maudis!...

--Jules n'est ni un lche ni un hypocrite! s'crie Jeanne, dont le sang,
fouett au vif comme par des lanires, se rebelle.

--Il m'a ravi la joie par excellence de ma vie, rtorque Gilbert,  qui
le visage menu de Jeanne, si vibrant, si fier, si beau dans sa faiblesse
en courroux, en impose. Il est le meurtrier de mon bonheur, dites qu'il
n'est pas un misrable!...

--Je le redis, mon frre n'est pas un lche!... Il n'a pas essay,
de faire le catchisme  Marguerite, cela, je l'affirme, il est
trop gnreux pour cela!... Il a respect son incroyance, j'en suis
certaine!... Dignes l'un de l'autre, furent-ils criminels de s'aimer?...
Mon frre agir en fourbe, en larron, en serpent? C'est faux, vous le
dis-je!...

--N'est-ce pas lui qui lui insuffla le poison du ciel?...

--Et d'abord, ce n'est pas un poison, Monsieur Delorme, s'crie Jeanne,
violente, puisque Dieu est la source de la vie mme!... Qui vous assure
que c'est nous qui sommes dans l'erreur? Si le coeur vous en dit de
mourir comme le vulgaire animal que le talon crase, libre  vous, mais
n'aurions-nous pas raison d'aspirer vers une survie qui apaisera notre
faim de joie sans bornes?... O est la honte  nous courber sous
le mystre? Il est des interrogations, dans l'tre de Marguerite,
auxquelles vos doctrines n'ont jamais rpondu, ne rpondront jamais,
je les en dfie!... Jules a parl de sa foi sans arrire-pense, sans
hypocrisie, je le rpte!... Quand le dsespoir s'est dchan dans
l'me de Marguerite, elle a eu le dsir d'une esprance par-del les
annes de martyre qui entassaient leur horreur devant elle!... Vous
n'aviez rien  lui donner, vous le savez bien, Dieu lui promit l'extase
du ciel!... Ce fut la prire, cela!... Et maintenant, je vous en
supplie, oubliez votre haine, donnez-moi votre enfant demain, plus tard,
ds qu'elle en sera capable, et je vous promets de vous redonner ses
beaux grands yeux! J'en suis certaine, Dieu la sauvera, Sainte-Anne de
Beaupr la gurira!...

--Oui, tu as raison, Jeanne, je crois en tes paroles, dit soudain
Marguerite, que le plaidoyer mouvant de la petite Qubcoise avait
enflamme. Pardon, mon pre, c'est irrsistible... Je suis toute
imprgne d'une Prsence tonnante et radieuse!... Une puissance me
possde, et j'en suis ravie au-del de tout, ce que je peux dire!...
C'est comme si les flots d'un Amour immense venaient chanter dans mon
me comme sur un rivage!... Et je ne sais quel transport m'enchante!...
J'ai besoin de prier, de prier longtemps!... Oui, je n'ignore plus ce
qu'il faut Lui dire, je sens qu'il va m'couter, je suis certaine de
Lui!... Oh oui, vous allez me gurir mon Dieu, je le devine, je le
sais!...

Au cours de ces ardentes paroles, une claircie magique s'ouvre dans
l'me enfivre de Gilbert Delorme. La rage, en lui, s'parpille. Il
peroit, dans la flamme dont l'imagination de son enfant brle, une
possibilit extraordinaire et prodigieuse. Croyant aux ressources
illimites de la nature, il se rappelle que la science en ignore
presque tout, que l'auto-suggestion en est un des pouvoirs admirables
et fconds. Mais oui, pourquoi pas? La volont, surchauffe jusqu'au
paroxysme, ne pourrait-elle pas triompher du mal? Pourquoi ne pas
exploiter ce dlire d'enthousiasme? Il tait impossible qu'elle crt
vraiment  Dieu, la crise d'affolement avait sem le dsordre en son
me, voil tout. Ds que l'exaltation des nerfs aurait amen le prodige
espr d'eux, il serait facile de reprendre  Dieu celle qui ne croyait
 Lui que par dsespoir, mais qui n'y croirait plus, lorsque le calme
aurait pacifi le cerveau...




XI


Le convoi lectrique roule  grande allure gale et ronflante vers
Sainte-Anne-de-Beaupr. Jeanne et Marguerite, pelotonnes l'une contre
l'autre, osent  peine se balbutier quelques mots rares et timides.
Gilbert, assis en face d'elles, impassible et taciturne, glace
l'atmosphre. Les yeux de la malade que la dernire nuit sans sommeil a
remplis de tnbres plus opaques, ne peuvent plus qu'entrevoir la forme
rigide et muette, ils ne discernent pas les traits figs du pre. Sans
qu'il parle, elle a la sensation qu'il rumine quelque chose d'hostile
et que la fureur s'amasse en son me comme la vapeur en vase clos. Elle
sait bien que plus il songe  la dmarche qu'il a permise, hypnotis
par le fluide surhumain qui lectrisait son langage d'hier, plus il
a maintenant l'horreur d'avoir cd. Elle devine qu'il prpare un
antagonisme  chaque instant plus maussade et plus fort, mais elle va
lutter contre l'assaut de haine, et Dieu ne pourra plus douter d'elle.
Une exaltation mystique irradie son imagination. C'est comme si une
me nouvelle filtrait dans la sienne. Et l'athisme cras dans ses
dernires tranches, fuit le champ de bataille. Marguerite est ardemment
certaine que Dieu,  travers le sourire de la grande sainte, arrachera
de ses yeux la nuit pesante et leur versera l'aurore et le soleil. Son
pre, illumin, adorera le Christ de Jules Hbert, et l'me de la jeune
fille se dilate en une vision de bonheur.

--Nous arrivons, Marguerite, murmure Jeanne,  voix si basse que son
amie l'entend  peine.

--Je ne comprends pas ce qui bout en moi, rpond celle-ci, je trouve
que nous n'allons pas assez vite encore, je suis trs impatiente de
m'agenouiller aux pieds de la grande Sainte...

--Nous nous agenouillerons ensemble, tout prs l'une de l'autre,
ajoute la petite Qubcoise, fortement mue. Il faudra bien qu'elle
s'attendrisse...

--Est-il ncessaire de prier comme vous pour tre entendue? demande la
Franaise. C'est que, si neuve  Dieu, je ne puis galer votre ferveur
et votre amour... Je serai bien maladroite, sans doute...

--Vous prierez de toute votre me, cela suffira, je vous l'assure.

--Qu'est-ce donc, prier de toute son me?...

--Offrir  Dieu tout ce que nous sommes de bon et tout ce que nous
pouvons tre de meilleur...

--Pourquoi ne l'a-t-Il pas encore gurie, votre Dieu, Mademoiselle
Jeanne? interrompit Gilbert, sarcastique.

-Si vous L'aimiez un peu, ce serait plus sr, balbutie-t-elle
faiblement.

La gne est plus lourde entre eux tous, maintenant... Le convoi
lectrique roule  grande allure gale et ronflante vers Sainte-Anne de
Beaupr...
                                 _____

Une immense draperie de nuages moroses appesantit l'espace. Il mane,
de la nature grincheuse et des horizons presque funbres, ce malaise des
pres jours d'automne. Captive au sommet du frontispice de la Basilique,
entre les deux clochers gris, la Sainte grelotte en sa froide parure
de bronze. Et l'Enfant Jsus, prs d'Elle qui le rchauffe d'amour,
a pourtant les mains glaces. Les arbres sur la colline, transis,
mlancoliques, pleurent l'agonie de leurs feuilles. Les teintes
mordores et cuivres, dont les rables a et l nuancent les coteaux de
l'Ile d'Orlans, s'embrument de tristesse. Le flot sombre et langoureux
du Saint-Laurent brille de miroitements blafards. Les maisons des
alentours se recroquevillent dans leurs murs frileux et leurs toits,
renfrogns. La grande Sculpture blanche, au milieu des alles inertes et
des parterres dsols, fait songer aux neiges prochaines.

Le sectaire et les deux plerines, d'eux-mmes, sous une impulsion que
seul explique le magntisme des tres, s'arrtent au moment de franchir
le seuil de l'glise. Gilbert hsite encore, Marguerite a peur, Jeanne
frissonne.

--Est-ce vrai que tu es bien rsolue  prier, ma fille? dit Gilbert
enfin, d'une voix trangement contracte.

--Mais oui, mon pre, rpond-elle, angoisse, redoutant ce qui
s'apprte.

--Rien en toi ne proteste contre une pareille dgradation?...

--Pourquoi ce retour de colre?... Ce n'est plus le moment de
m'interdire le lieu saint... Vous pourriez tout compromettre, ma foi est
si fragile encore...

--Ta foi?... Te voil, donc asservie, enchane  ce Dieu
Polichinelle?...

--Ah! Mon pre! Je vous dfends de L'outrager!...

--Tu me dfends! s'crie-t-il, violent.

--Ne m'en voulez pas, il faut, que je vous parle de la sorte, vous
n'avez pas le droit de Le traiter ainsi devant moi, je sens profondment
que vous n'avez pas ce droit!...

--C'est bien Lui, cela!... Il besogne bien, Il t'a dj prise  moi, Il
a dj fait de toi une rvolte!... Je dois Lui cder la place, Il est
ton seigneur et despote, je n'ai plus de fille!...

--Vous vous trompez, mon pre!... Grce  Lui, je serai plus longtemps
votre fille, je le serai ternellement!...

--Non, dcidment, tu ne feras pas cela, mon enfant, c'est trop
d'humiliation! Je l'avais pourtant prvu, hier, avant de faiblir... Je
ne sais quelle aberration m'a paralys la volont!... Si j'en croyais
tes paroles, tu Lui appartiendrais!... Ah non! Je ne veux pas, tu es mon
enfant, mon oeuvre, mon cerveau, ma vie, Il ne peut t'enlever  moi de
la sorte!... Je ne veux pas que tu L'aimes, tu m'entends, Il est faux,
Il est un leurre, un fantme!... Une dernire fois, pense  tout ce
que je t'en ai dit, n'est-ce pas que tu ne crois pas  Lui, que tu
n'entreras pas ici me dshonorer, m'apostasier devant les prtres et
les idoles de la superstition?... Allons-nous-en, viens, Marguerite, ce
n'est pas ta place ici, mon coeur est le vrai, le Sien n'est qu'un vieux
conte d'amour!...

--Je crois au vieux conte d'amour et  son Chevalier, murmure la
jeune fille, que des sanglots empchent de lutter davantage contre le
fanatisme de Gilbert.

Alors, l'me de celui-ci est agite par l'un de ces remous aux lois
inexplicables dans les sources vives de notre tre. Sa rage croule. Il
essaye de rejoindre en lui-mme l'indignation qu'il se doit. Elle a
fui, lui chappe irrmdiablement. Il n'a plus qu'une piti vaste,
surabondante pour son enfant dont il avive le martyre. Il ne doute pas
que l'auto-suggestion sera strile, elle aurait dj fait le prodige
qu'il tait folie d'avoir espr d'elle. Il si conscience que Marguerite
est maintenant sous le frule de la Croix. Comment se fait-il qu'il
n'prouve plus de haine et pardonne? Il ne comprend que vaguement
pourquoi sa colre fond en lui-mme: d'ailleurs que lui importe de le
savoir, pourvu qu'elle cesse enfin de pleurer si violemment? Il en a le
besoin profond, il faut que ces larmes ne lui fassent plus tant de mal
au plus poignant de ses entrailles.

--Va, mon enfant, murmure-t-il, avec douceur.

--Oh! mon pre! que vous tes bon! Vous me sauvez! s'crie Marguerite,
qui embrasse longuement son pre au front si lourd.

Ds que les deux jeunes filles eurent franchi le seuil, Gilbert Delorme,
prouvant au coeur un serrement qui l'touffait, pensa qu'il allait
mourir. Ce fut, tout simplement, un spasme de douleur qui, dbordant de
sa poitrine surcharge, jaillit en pleurs mouvants......

Bien peu de lumire se faufile  travers les vitraux peints qui la
rejettent. Il y a comme un crpuscule vague dans les bas-cts austres
et sous la vote o les toiles d'or s'estompent.

Dans la nef elle-mme, au-dessus des laques lugubres et des bancs
solitaires, autour des colonnes  demi fantastiques, la clart du jour
s'assombrit de tnbres flottantes. C'est presque la nuit dans les
profondeurs des chapelles latrales. Au grand autel de marbre sans
tache, un prtre droule en harmonie les gestes sacrs de la messe,
et les anges, pieusement adorateurs sur le baldaquin o ils planent,
unissent leurs prires  la sienne. Tout le sanctuaire frmit d'une
suavit mystrieuse et d'un calme treignant l'me.

Aux pieds de la Thaumaturge canadienne, Marguerite et Jeanne, prostres,
ferventes, inlassables, murmurent une supplique longue et passionne.
Toute leur me vibre et se tend vers le ciel. Les yeux de la petite
Qubcoise, dards sur le visage ineffablement doux et bon de la sainte,
luisent d'un appel ardent. Ceux de la Parisienne, plus impuissants de
seconde en seconde, ont toujours plus de peine  distinguer la forme
obscure de la Statue qui s'loigne. L'enthousiasme de Marguerite
s'active sans cesse et l'imprgne de chaleur sainte et d'espoir. Elle
voit les dernires lueurs s'esquiver de son regard agonisant, et sa foi
en la cure surnaturelle, au lieu de s'effondrer, dcuple et s'embrase
toujours. Des accents pathtiques et des cris d'adoration surgissent des
sources les plus mystrieuses d'elle-mme.

--Grande Sainte, il faut me sauver, implore-t-elle, en ce moment.
Je suis venue  vous de tout l'lan de mon tre... Je crois en votre
sourire, je ne le vois plus, mais je me souviens de lui, quand, pour
la premire fois, il y a si peu de jours, il me semble, je fus si
trangement ravie par sa douceur... Je ne l'ai pas oubli, il est fait
de tendresse et de paix indicible, il palpite en moi, je sens qu'il
n'est pas menteur, qu'il rayonne du Dieu qu'il possde  jamais... Je
vous demande pardon, mon Dieu, de vous avoir banni si souvent de mon
coeur, vous savez pourquoi je fus ingrate: on m'avait donn tant d'armes
contre Vous, il a bien fallu que je me batte, que je Vous repousse...
Oh! comme je regrette de ne pas Vous avoir connu plus tt!... Maintenant
rien en moi ne Vous outrage, toute mon me Vous accueille et Vous garde,
et je Vous aime de tout l'amour que j'aurais eu pour Vous, si Vous
m'aviez t enseign ds le premier jour.

Ces tnbres m'crasent, m'pouvantent, me plongent, dans un vide
affolant!... Brisez-les, dracinez-les, mon Dieu, rendez-moi votre
soleil!... Grande Sainte, souriez-Lui, pour qu'il m'entende!...

Escort par le jeune acolyte, le prtre dlaisse le grand autel de
marbre. Ils ont dj disparu. Il n'y a plus, dans le sanctuaire, que le
vaste silence divin autour des jeunes filles en prires. Soudain
Jeanne regarde Marguerite avec une commisration de toute sa nature de
sensitive extrme.

--Courage, mon amie, lui dit-elle, nous n'avons pas encore assez pri...

--J'ai plus d'esprance que jamais, lui rpond l'autre, avec une
conviction de toute elle-mme.

--Il faut lui faire violence... Il ne faut pas trop se fier au sourire
tout plein de largesses, elle veut, que l'on soit bien sr d'elle, ne
cde que si on espre alors qu'il faudrait ne plus avoir esprance...

--Je ne croyais pas qu'il ft si facile de prier, Jeanne... Il est vrai
que ma prire est malhabile et peu loquente... Mais je vous obis,
j'abandonne toute mon me  Dieu...

--Elle est si belle, votre me, que Dieu est fort heureux de l'avoir
conquise... Voyez-vous encore, Marguerite?...

--Si peu, vous n'tes qu'un monceau de noire la Sainte n'est qu'une
silhouette noire bien noire...

--Courage, nous allons prier encore, aussi longtemps que vos yeux
n'auront pas la clart des miens!...

--Que vous tes bonne et que je vous aime Jeanne!... Que peut-on dire
d'irrsistible au ciel, mon amie?...

--Lui avez-vous command, bien ferme, bien nettement?...

--J'ai peur d'tre audacieuse...

--Je vous ordonne de ne pas craindre... La meilleure faon de plaire 
Dieu, c'est de vouloir qu'il nous aime!...

--Je sens, l, tout plein mon coeur et ma vie, qu'il m'aime!...

--C'est bien entendu, n'est-ce paa?... Nous voulons, nous exigeons qu'il
agisse, que la Sainte et Lui fassent leur grande besogne du ciel!...

Pendant que les deux amies, prosternes, suppliantes, leurs genoux
casss par les laques dures, attendent la rponse du ciel, Gilbert
s'approche des formes affaisses. Il n'en pouvait plus du martyre de
l'attente. Elles ne l'ont pas entendu s'arrter prs de leurs robes
gisant dans la poussire. Tout--coup, un cri tranche dans l'air,
si aigu, si douloureux, si lamentable, que Jeanne et le pre en sont
dchirs jusqu'au plus intime d'eux-mmes. Les chos de la Basilique
gmissent au loin, et c'est comme si le silence tait plein de sanglots.
Marguerite, cessant totalement de voir, a t plonge dans une nuit
insondable, aux tenailles atroces. Un dsespoir invincible l'a inonde
toute entire, a fait jaillir du fond de son tre la plainte sauvage.
D'un geste convulsif, elle frotte ses yeux morts, essaye de les
faire vivre encore  ces vestiges de lumire qui leur parvenaient
tout--l'heure. Ce ne sont pas des larmes qui se prcipitent, mais des
hoquets farouches dont la gorge rle et la poitrine se fend. Jeanne,
l'me au supplice, attend que le dlire s'apaise.

--Marguerite, il ne faut pas dsesprer, rien n'est perdu,
murmure-t-elle enfin.

--Si vous saviez comme c'est affreux!... Cela m'touffe, j'ai voulu
mourir...

--Pauvre amie!... Que cela me fait de la peine!...

--Oh! quel tourment!... Mon Dieu, vous ne permettrez pas cela!... Grande
Sainte, votre sourire m'a promis!...

--Un peu de courage, mon amie, c'est l'preuve dcisive, elle est le
salut!...

--Viens-t'en, ma fille, dit soudain Gilbert, et sa voix grave les secoue
d'un frisson brutal.

--Vous ici, mon pre! ne put retenir sa fille. Etes-vous venu prier?

--La folie religieuse l'gare! Je suis venu te chercher... Je te le
redis, viens, mon enfant...

--Laissez-moi prier encore, gmit-elle. Tout n'est pas perdu, n'est-ce
pas, Jeanne?...

--Nous allons vaincre, je le sais, je le jure, affirme la petite
Qubcoise, d'un accent tel que Gilbert en est un peu abasourdi.

--Je parle sans haine, Mademoiselle, votre Dieu n'est qu'un nuage qui se
dissout devant la raison... Depuis une heure,  genoux devant une
ombre, vous appelez dans le vide... Est-ce tonnant qu'on ddaigne votre
appel?... Viens, ma fille...

--Grce, Monsieur Delorme, implora Jeanne apprhendant l'influence du
pre.

--Votre Dieu a-t-il eu piti, Lui? rpondit-il avec une amertume
discrte.

--Ne raillez pas, je vous en supplie, ajoute la Canadienne.

--Je n'ai pas raill, Mademoiselle, j'ai constat, simplement... Tu me
suis, n'est-ce pas, Marguerite?...

--Il faut que je reste encore, mon pre...

--Ah! Si tu comprenais ma torture  voir mon enfant courbe jusqu'
terre, se tranant les genoux devant une idole, tu viendrais... Tout
cela est vain, tu le sais, pourtant... Rappelle-toi ce que tu en disais,
il y a si peu longtemps encore... Je ne me comprends plus, je devrais
t'amener de force ou mettre leur Sainte en pices... Tu as tant souffert
que je n'ai plus le courage de ma fureur, je redoute que, par moi, tu
souffres davantage... Mon coeur est  bout de ta souffrance... Viens,
nous essayerons d'tre heureux, j'oublierai tout... Au nom de tous les
souvenirs entre nous, ne me suivras-tu pas, mon enfant?...

--Je vous suivrai, ds que mes yeux pourront le faire, dit-elle,
humblement.

--Tu ne sens donc pas l'humiliation de t'avilir ainsi devant le
surnaturel?...

--Non, mon pre, cela me grandit!...

--Hlas! Tu crois  Lui, irrvocablement!... Comme Il est habile et
ensorcelle bien!...

--Je crois  Lui, mon pre!...

--Ah! Quelle horreur!... Et je n'ai pas a force de maudire!...

--Cela vaut mieux ainsi, mon pre, je n'aurais pas le courage de vous
entendre... Pardon de vous faire souffrir, il faut savoir comment...

--Inutile, interrompit Gilbert, je ne comprendrai pas!... Dis, au moins,
que si tes yeux demeurent clos, tu me reviendras, tu L'abandonneras,
Lui!...

--Marguerite! supplie Jeanne.

--C'est impossible, mon pre, on ne se dbarrasse pas de Lui, je le
sens, quand Il a log dans notre me...

--Insens que je fus!... C'est bien, continue  prier, puisque tu
L'aimes, conclut Gilbert, dmoralis.

--Oh! merci du meilleur de moi-mme!...

La ferveur des jeunes filles recommence, plus brlante et plus
imptueuse. Immobile comme les fires colonnes, Gilbert, un pli
sarcastique au front, la lvre mordante, le coeur ulcr, regarde les
deux profils dresss passionnment vers Dieu. L'invocation de Marguerite
est dramatique et dsespre. Elle appelle  l'aide tous les siens dont
les mes, dans le lointain des gnrations, connurent le charme de la
prire et vivent  jamais l'extase du ciel. Des gurisons par myriades
s'panchrent du coeur de la grande Sainte: pourquoi serait-Elle
insensible au martyre qui l'empoigne et la rend folle?

--Est-ce ma faute, disait-elle, si je fus ignorante de Vous, mon
Dieu?... Je suis ne loin de Vous, si loin qu'on n'y parlait de Vous que
pour Vous nier, comme une des vieilles fables de jadis... J'ai grandi,
on m'a si bien loigne de Vous toujours, qu'il tait toujours moins
possible de vous apercevoir... Il fallait que Vous veniez  moi qui ne
pouvais aller  Vous: depuis que Vous tes venu, ne Vous ai-je pas aim
totalement, de mon me absolue, comme Vous le dsirez?... Dlivrez-moi
de ce cachot horrible, c'est le moyen de conqurir mon pre!... Il ne
vous connat pas, ne lui en voulez paa d'tre amer!... Comme le dit
Jeanne, votre amie si douce, il faut que cela vienne, que vous soyez
pitoyable!... Grande Sainte, je vous en conjure, faites rayonner un
dernier sourire au Dieu qu'il attendrira sur ma misre!...

Une dtente de tous les nerfs endoloris se rsout en larmes qui filtrent
des yeux morts, trangement apaisantes et suaves. Une vague de bont
surhumaine gonfle son tre d'une ivresse inconnue. La certitude qu'elle
avait de gurir, cesse d'tre exaspre, devient calme et sereine. Elle
attend, sans crainte, sans dsespoir, la rsurrection de ses yeux. La
flicit profonde l'envahit toujours davantage. Tout--coup, son me
s'largit, s'illumine, se magnifie, s'envole tout d'un essor vers des
cimes radieuses d'o elle plonge dans un gouffre immense de batitude.
Les prunelles, dilates soudain, bantes et limpides, s'emparent
triomphalement de la lueur d'or que le soleil vient de lancer dans le
Choeur de la Basilique...........
                                 _____

Le convoi lectrique roule  grande allure gale et ronflante vers
Qubec. Isols des rares voyageurs, le sectaire et les deux plerines
sont taciturnes. Marguerite se repat du tableau que ses yeux avides ne
se lassent pas de voir courir. Elle contemple, avec une volupt infinie,
l'blouissement du soleil dans le gonflement des labours, l'allgresse
des fermes, le sourire des prs, les ors et les rubis des rables.
Gilbert, que la joie d'abord a transport, devient plus songeur de
minute en minute, et le poids de sa tristesse est lourd sur l'me des
jeunes filles.

--Que je suis heureuse! dit Marguerite, aprs l'avoir dit tant de fois.
Pourquoi tes-vous moins joyeux, mon pre?...

--Crois-tu encore  Lui? rpond-il, si triste, qu'elle en est violemment
mue.

--Mais, vous n'y croyez donc pas, vous, mon pre!...

--Je crois qu'il m'a vol mon enfant, c'est tout ce que je crois de
Lui...

--Et moi gui esprais que ce miracle vous conduirait  Lui?...

--Miracle! ne put s'empcher de ricaner Gilbert. Te voil bien fagote 
la superstition!... Les miracles! c'est avec ces mensonges qu'elle vous
attache et vous asservit!... Non, ma fille ce ne fut pas un miracle, te
dis-je, tu t'es suggestionn la gurison, elle t'est venue de
toi-mme, des forces de la nature agissant par ta volont furieuse
et dchane!... Un mystre ignor de la science, fort bien, mais un
miracle, c'est trop de navet, vraiment!...

--Combien nous serons loigns l'un de l'autre, dsormais!...

--Oui, il va falloir nous quitter bientt, murmure-t-il, en courbant
sous la douleur.

--Cela, non, proteste Marguerite, vhmente et le coeur oppress. Je
vais vous suivre, jusqu' ce que vous m'ayez pardonn, jusqu'au jour o
vous serez avec nous!...

--Impossible d'y songer, mon enfant, reprit-il, toujours sur le mme
ton de lassitude calme et souffrante. Je ne suis pas de ceux qu'on
vanglise, la cuirasse est impntrable!...

--Je vous suivrai tout de mme, je ne veux pas que vous ayez de la
peine, mon pre!... Je ne veux pas abandonner ma mre!...

--Il vaut mieux que tu ne viennes pas, te dis-je, reprend-il, avec une
douceur inexprimable. Alors mme que tu me suivrais, ce ne serait plus
toi, je t'ai perdue... Tu tais mon oeuvre, elle est dtruite... Tu
tais ma vie, elle est brise... Prs de moi, tu me rappellerais sans
cesse mon rve en miettes... loin de toi, je souffrirai moins, je me
souviendrai mieux des annes de bonheur o je retrouvais mon cerveau
dans le tien... Il n'est plus  moi, ton cerveau, Dieu me l'a ravi...
Reste ici: Jules Hbert, ton vanglisateur, adoucira l'amertume des
adieux ncessaires...

--La seule perspective de vous dire adieu me fait tant de peine!... Non,
dcidment, je vous suivrai!...

--Tu resteras, ma fille! Il faut que tu ne viennes pas, j'ai besoin que
tu restes!... Si tu tais auprs de moi, croyant, priant, je ne pourrais
plus faire la guerre  Dieu!... C'est mon devoir de me battre jusqu'au
dernier jour pour la libre-Pense, ma religion!... Il y aura une
diffrence avec autrefois, je frapperai dsormais sans haine...

--Oh! mon pre! cela me rendra si malheureuse!...

--Cela passera, mon enfant, tu seras heureuse avec ton ami... N'est-ce
pas qu'elle sera heureuse avec le frre que vous dfendiez si bien,
Jeanne?...

--Nous serions tous bien plus heureux encore, si vous l'tiez avec nous,
rpondit la soeur de Jules, dont le coeur faisait mal.

--Oh! mon pre! ce sera trop de chagrin! Vous resterez avec nous tous!
pleura Marguerite.

--Il faudra que je m'en aille! dit-il, rsolu inflexible. Je reviendrai
parfois, ma fille, et prs de vous tous, je retremperai mon courage de
frapper Dieu sans haine...

--Mon pre! protesta encore sa fille, dont les larmes coulaient,
abondantes.

--Ne pleure pas, mon enfant, tes yeux seront encore malades, et, tu ne
pourras pas te suggrer la cure divine une seconde fois, peut-tre...

--Je vous pardonne votre sarcasme, mon pre, dit Marguerite. Je sens que
vous vous trompez, que j'ai des yeux capables de vous pleurer toujours,
parce qu'ils verront ternellement!


                                   FIN









End of the Project Gutenberg EBook of Au large de l'cueil, by Hector Bernier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU LARGE DE L'CUEIL ***

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