The Project Gutenberg EBook of La philosophie sociale dans le theatre
d'Ibsen, by Ossip-Lourie

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Title: La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen

Author: Ossip-Lourie

Release Date: February 7, 2006 [EBook #17709]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA PHILOSOPHIE SOCIALE

DANS

LE THTRE D'IBSEN

PAR

OSSIP-LOURI


Laurat de l'Institut.

Docteur de la Facult des Lettres de l'Universit de Paris,
Membre de la Socit de Philosophie de l'Universit de Saint-Ptersbourg.


                                      _Se possder pour se donner._


PARIS


1900


       *       *       *       *       *


A M. EMILE ZOLA

TRS HONOR MATRE,

Vous avez le premier introduit en France le thtre d'Henrik Ibsen.
Ce n'est pas la seule raison pour laquelle j'inscris votre nom sur la
premire page de mon travail. Il y a deux ans, j'ai eu l'honneur d'tre
charg par un groupe d'crivains trangers de vous transmettre
l'expression de leur profonde admiration pour l'oeuvre de justice et
d'quit dont vous veniez de jeter les premiers jalons. Par votre
campagne, terrible et sublime, vous avez prouv que la conception
gnrale des drames d'Ibsen n'est point une chimre: La solution du
problme social de l'humanit s'obtient par le rveil de la conscience
et de la volont individuelles.

Veuillez me conserver, je vous prie, Matre, votre bienveillance.

                              OSSIP-LOURI.



       *       *       *       *       *



INTRODUCTION


I

Ce n'est pas le thtre d'Henrik Ibsen que je me propose d'tudier dans
ce volume; mon but, c'est de dgager la philosophie sociale qu'il
renferme.

Les pices d'Ibsen sont moins des productions dramatiques que des essais
philosophiques touchant les questions vitales de l'humanit. L'action y
joue une importance secondaire, les incidents sont forcs, inattendus,
brusques; l'intrt principal rside dans le conflit des ides. L'auteur
ne se soucie gure de l'appareil thtral, il ne prend mme pas la peine
de dessiner nettement les positions rciproques de ses hros. Le
spectateur n'assiste pas aux vnements, aux actions des personnages en
scne, mais leurs rflexions, leurs penses, leurs aspirations sont
toujours prsentes et vivantes. Leurs caractres, leurs passions ne se
traduisent pas par des gestes, par des attitudes, par des mouvements,
mais se rvlent par une analyse psycho-philosophique.

Le thtre d'Ibsen est une succession de prceptes o la psychologie de
l'individu comme celle de la socit fait disparatre le droulement
progressif de l'action. L'auteur analyse minutieusement les mouvements
d'me, les crises de conscience, de passion, de pense; il tudie les
rvolutions morales individuelles, l'antagonisme entre l'individu et la
socit, les mensonges et les prjugs sociaux. Le thtre d'Ibsen est,
avant tout, un thtre d'ides.

M. Max Nordau, tout en constatant qu'Ibsen a cr quelques figures
d'une vrit et d'une richesse telles qu'on n'en trouve pas chez un
second pote depuis Shakespeare[1], prtend que le dramaturge norvgien
est incapable d'laborer une seule ide nette, de comprendre un seul
des mots d'ordre qu'il pique  et l dans ses pices, de tirer des
prmisses les consquences justes[2].

Certes, les sots seuls admirent tout dans un crivain estim[3], mais
le savant auteur de la _Psychologie du gnie et du talent_[4] force un
peu trop sa plume satirique en affirmant qu' Ibsen ne comprend pas un
seul des mots d'ordre qu'il pique  et l dans ses pices. On peut
considrer certaines de ses pices comme absolument trangres  l'art
dramatique; dire qu'elles manquent d'ides, c'est ne pas vouloir les
comprendre. Il se peut que l'ide de telle ou telle pice soit un peu
embrume, mais il faut considrer le thtre d'Ibsen en bloc. Alors
nous avons devant les yeux un imposant monument de la pense
moderne.[5]

Ibsen ne s'impose pas tout de suite. Lorsqu'on voit ou qu'on lit pour la
premire fois une de ses pices, l'impression est puissante, mais
confuse; elle veille dans le spectateur ou le lecteur des motions
fortes, mais indcises; ce n'est qu'aprs une longue analyse qu'on en
dtermine l'ide. Quelles que puissent tre les erreurs qu'on trouve
dans son oeuvre, comme dans celles de tant d'autres crivains,
l'impression gnrale est grande et profonde, l'motion qui en jaillit
n'est pas affective mais crbrale; une atmosphre frache de pense
enveloppe ses personnages; ils forment tout un organisme social, toute
une philosophie. Ce n'est pas de la spculation abstraite, ce n'est pas
de la philosophie construite, c'est de la philosophie _vcue_. Les hros
d'Ibsen ne jettent pas  profusion les sophismes comme un ciment dans
l'intervalle des vrits, par lesquels on difie les grands systmes de
philosophie qui ne tiennent que par le mortier de la sophistique;[6]
mais si l'esprit de systme leur fait dfaut et aussi l'art des
ordonnances symtriques, ce ne sont point certes des ides, des penses
qui leur manquent. Et les systmes de philosophie sont des penses
vivantes[7] affirme l'un des plus nobles penseurs modernes.

Nous sommes loin des temps o la philosophie tait le domaine d'une
poigne de privilgis. Aujourd'hui nous admettons qu'il n'y a point de
castes dans l'intelligence humaine. Il n'y a point des hommes qui sont
le vulgaire, d'autres hommes qui sont les philosophes. Tout homme porte
en lui-mme le vulgaire et le philosophe.[8]

La philosophie n'est pas le fruit d'un syllogisme. Il ne faut faire
dpendre la philosophie d'aucun systme, d'aucune mthode.

Mon dessein, dit Descartes, n'est pas d'enseigner la mthode que chacun
doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir
en quelle sorte j'ai tch de conduire la mienne.[9]

La philosophie n'existe et ne se dveloppe que dans l'esprit de l'homme.
Les ides les plus profondes, les investigations les plus senses
resteraient lettre morte sans la vivification que leur communique
l'esprit du penseur. C'est lui seul qui cre la valeur des ides
philosophiques. La philosophie n'est que la manifestation de l'esprit
indpendant, aspirant  se faire--par la critique gnrale--une
conception personnelle de l'Univers.

Ibsen nous montre, dans son thtre, quelle est sa contemplation du
Monde, comment il envisage les hommes et les choses, quel est
l'enseignement qu'il tire de la vie, car c'est la vie seule qui
l'intresse; ce qui le proccupe, c'est l'ternelle contradiction de la
vie, c'est la lutte entre l'idal et le rel.

Quel est le pch qui mrite l'indulgence? Quelle est la faute qu'on
peut doucement effacer? Jusqu' quel point la responsabilit, cette
charge qui pse sur la race entire, obre-t-elle le lot d'un de ses
rejetons? Quelle dposition, quel tmoignage admettre quand tout le
monde est au banc des intresss? Sombre et troublant mystre, qui
pourra jamais t'claircir! Toutes les mes devraient trembler et gmir,
et il n'en est pas une entre mille qui se doute de la dette accumule,
de l'engagement crasant n de ce seul petit mot: la Vie.[10]



II

Le thtre est un art qui se propose de peindre la vie humaine.

Ibsen ne se borne pas  peindre la vie et les hommes, il est aussi un
remueur d'ides.

Dans une lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser, il s'exprime
ainsi: Je vous prie de vous rappeler que les Penses jetes par moi sur
le papier ne proviennent ni en forme ni en contenu de moi-mme, mais de
mes personnages dramatiques qui les prononcent.[11]

Mais Ibsen a beau dire: J'ai essay de dpeindre hommes et femmes; ce
sont eux qui parlent et non pas moi, son me et sa pense sont toujours
prsentes dans son thtre. Aucun auteur ne peut faire disparatre sa
personnalit de son oeuvre.

Je ne connais pas d'crivain moderne qui ait pu ou su se cacher dans
son oeuvre; Flaubert qui poussait presque jusqu' la manie le souci de
rserver sa personnalit, y est tout entier.... Dans les oeuvres, en
apparence impersonnelles, on peut dcouvrir les raisons intimes des
prfrences de l'auteur, les motifs pour lesquels entre les mots du
discours, il choisit ceux-ci plutt que ceux-l.[12]

Certes, Ibsen est avant tout artiste, pote, mais le pote est un monde
enferm dans un homme.[13] Le monde dont le pote nous prsente les
types, se condense en se rflchissant dans sa pense; il emprunte la
marque particulire de son _moi_ et sa physionomie en devient plus
saillante. L'artiste, pur artiste, le pote, exclusivement pote, ne se
rendant aucun compte de lui-mme  lui-mme, incapable d'analyser le
monde qu'il peint, ses penses, ses ides, est un tre chimrique....
Il y a longtemps qu'on ne croit plus  ce La Fontaine dont on disait
autrefois qu'il produisait des fables comme les pommiers produisent des
pommes, c'est--dire sans effort et par le seul penchant de la nature.
_Le Lac_ immortel de Lamartine n'est point sorti du cerveau du pote
comme Vnus de l'cume des mers.

L'inspiration ne dispense pas les potes les plus nafs d'un travail de
la pense. Platon qui dit: Quand le pote est assis sur le trpied de
la muse, il n'est plus matre de lui-mme, Platon ajoute: Lorsque le
pote chante, les grces et les Muses lui rvlent souvent la
Vrit.[14] Grces ou Muses, conscience intrieure ou analyse de
l'esprit, le fait est que l'artiste, le pote sait et comprend ce qu'il
fait; la vrit se rvle  lui.

Le pote qui chante la grandeur de l'Univers possde sa manire de le
comprendre; l'homme qui dpeint les crises de la conscience humaine, en
possde certainement une; celui qui nous prsente le caractre de deux
individus peut ne pas nous dire o vont ses sympathies; il lui est
impossible de ne pas le faire voir.

Ibsen a beau dire: Ai-je russi  faire une bonne pice et des
personnages vivants? Voil la grande question,[15] son me et sa
pense, je le rpte, sont prsentes dans son oeuvre, et son esprit
aussi.

Ibsen ne fait que philosopher. Il serait peut-tre embarrass de dire si
la philosophie a pour objet la dcouverte de l'existence absolue, d'o
les sciences doivent tre dduites  leur tour;[16] ou si son objet est
la systmatisation et la coordination des sciences.[17] Il n'est pas
philosophe de profession; son gnie n'a pas de systme. Le gnie, au
sens le plus tendu du mot, c'est la fcondit de l'esprit, c'est la
puissance d'organiser des ides, des images ou des signes,
_spontanment_, sans employer les procds lents de la pense
rflchie, les dmarches successives du raisonnement discursif.[18]
Mais une philosophie ne se compose pas simplement de faits, d'images,
d'ides et d'observations, il faut  ces faits,  ces ides, une
liaison, il faut que l'esprit en saisisse les connexions et les
rapports, d'o se dduit la vrit philosophique, l'unit scientifique.
C'est prcisment cette liaison que je m'impose de dterminer dans le
thtre d'Ibsen.

Comme l'a si bien dit M. Emile Boutroux[19],  propos de mon ouvrage _La
Philosophie de Tolsto,_ je cherche moins les doctrines mthodiquement
dduites par les philosophes de profession que les penses nes en
quelque sorte spontanment dans les mes d'lite au contact de la vie et
des ralits; je vise moins  expliquer le dtail des doctrines qu' en
dcouvrir l'unit et  en marquer l'esprit.

Le but de cet ouvrage est d'tablir une harmonie dans les ides que le
pote norvgien met dans ses drames, de les dvelopper, de leur donner
une forme synthtique. Ai-je russi? Feci quod potui. La conscience de
l'crivain doit tre tranquille ds qu'il a prsent comme certain ce
qui est certain, comme probable ce qui est probable, comme possible ce
qui est possible.[20]

Avant de passer aux hros d'Ibsen, jetons un regard sur sa propre vie:
l'homme nous fera mieux comprendre le penseur.


NOTES:

[1] _Dgnrescence_, t. II, p. 176. Traduction franaise. Paris, F.
Alcan.

[2] _Ibid_. p. 291.

[3] Voltaire. _Candide_, p. 100.

[4] Voir notre analyse de cet ouvrage, _Revue philosophique,_ fvrier
1898.

[5] Auguste Ehrhard. _Henrik Ibsen et le thtre contemporain,_ p. 2.

[6] Anatole France. _L'Abb Grme Coignard_, p. 12.

[7] Emile Boutroux. _Etudes d'histoire de la philosophie_, p. 9. Paris,
F. Alcan.

[8] J. Jaurs. _De la ralit du monde sensible_, p. 2. Paris, F. Alcan.

[9] Oeuvres de Descartes. _Discours de la mthode_, dition de Victor
Cousin, p. 124.

[10] Ibsen. _Brand_.

[11] Kun beder jeg Demerindre, at de i mine Skuespil fremkastede Tanker
hidrrer fra mine dramatiske Personer, der dtaler dem, og ikke i Form
eller Indhold ligefrem fra mig..... Lettre date de Christiania, 19
fvrier 1899.

[12] Edouard Rod. _Nouvelles tudes sur le XIXe sicle_, p. 145 et 146.

[13] Victor Hugo, _La Lgende des sicles_, XLVII.

[14] Platon. _Lois_, liv. III et IV.

[15] M. Prozor. Prface  la trad. fr. du _Petit Eyolf_, p. xxv.

[16] Hegel.

[17] Auguste Comte.

[18] G. Sailles. _Le Gnie dans l'art_, p. 2.

[19] Sance de l'Acadmie des sciences morales et politiques, 23 juillet
1899. _Travaux de l'Acadmie_, novembre 1899, p. 486 et suiv.

[20] Renan. _L'Antchrist_, prface, p. vii.


       *       *       *       *       *


LA VIE D'HENRIK IBSEN

     La philosophie n'est pas une
     science comme une autre; il y reste
     toujours un lment personnel qu'on
     ne saurait ngliger. Toute philosophie
     porte le nom d'un homme.

     CHALLEMEL-LACOUR,
     _Philosophie individualiste_, p. ii.


CHAPITRE PREMIER


     L'enfance d'Ibsen. La pharmacie de Grimstad. La rvolution
     hongroise. Christiania. L'cole de Helmberg. La premire pice
     d'Ibsen, _Catilina_. Ibsen, rdacteur d'_Andrimmer_. Ses premires
     posies. Ibsen, metteur en scne du thtre de Bergen (1851-1857)
     et directeur du thtre de Christiania (1857-1862). Son mariage.
     _La comdie de l'Amour_. Le subside, le _Digter gage_, du Storthing
     norvgien. La guerre entre le Danemark et la Prusse. L'exil.
     1828-1864.


I

Henrik Ibsen naquit, le 20 mars 1828[1]  Skien, province de Tlemarken
o son bisaeul, d'origine danoise, tait venu s'tablir en 1726.

Patrie de Lammers, clbre orateur protestant dont les prdications
enflammes crrent un grand mouvement religieux en Norvge, Skien est
considr comme le foyer du pitisme luthrien.

Le pre du dramaturge, commerant ais, avait un caractre expansif; sa
mre tait austre, d'humeur silencieuse, taciturne. La famille
jouissait d'une considration particulire dans cette petite ville de
province. Notre maison, crit Ibsen, tait situe prs de l'glise,
remarquable par sa haute tour,  droite se trouvait une potence; 
gauche, l'htel de ville, la prison avec un asile d'alins et deux
coles. Partout des maisons, aucune verdure, aucun horizon libre. Mais
dans l'air, un bruit sourd et formidable mugissait sans cesse; il
ressemblait tantt  des gmissements, tantt  de lugubres
lamentations: c'tait le murmure des cascades et le chant plaintif des
scieries qui se trouvaient en dehors de la ville. Quand plus tard je
lisais des histoires sur la guillotine, je pensais toujours  ces
scieries.

L'glise tait le plus joli btiment de la ville. Ce qui proccupait
surtout mon imagination, c'tait la lucarne, au bas du clocher; elle
avait pour moi un sens mystrieux; la premire impression consciente
qu'elle produisit sur moi ne s'efface pas de ma mmoire. Je me rappelle,
un jour, ma bonne me conduisit  l'glise et me tenant entre ses mains
me mit dans la lucarne. Ce fut pour moi un blouissement trange....
J'ai vu les passants, j'ai vu notre maison et les stores de nos
fentres; j'ai aperu aussi manire.... Tout  coup un tumulte ... on me
fait des signes de l-bas.... Lorsque je suis descendu, j'ai appris que
ma mre m'apercevant dans la lucarne se mit  crier et tomba sans
connaissance. Ds qu'elle me revit, elle commena  pleurer, 
m'embrasser. Quand plus tard, dans ma jeunesse, je traversais la place,
je levais toujours mon regard vers cette lucarne et il me semblait
qu'un lien mystrieux existait entre elle et moi.

En 1836,--le jeune Henrik avait huit ans--ses parents furent ruins par
une catastrophe commerciale. Cette ruine changea compltement la
situation de la famille Ibsen; elle quitta Skien, une misrable
habitation succda  la riche demeure. La transformation produisit une
impression profonde sur le futur dramaturge; il s'enfonait en lui-mme,
vitait la socit, recherchait la solitude. Tandis que ses frres
cadets jouaient dans la cour, Ibsen, lui, s'enfermait dans un petit
cabinet noir prs de la cuisine et y passait seul des heures et des
jours. Il nous paraissait peu aimable, crit la soeur d'Ibsen, et nous
faisions tout notre possible pour l'empcher de s'isoler de nous. Nous
aurions dsir qu'il jout avec nous. Nous frappions  la porte de son
cabinet noir; lorsque nos gamineries lui faisaient perdre patience,
Henrik ouvrait subitement sa porte et se mettait  nous poursuivre, mais
pas bien fort, car il tait de constitution faible. Et immdiatement
aprs, il s'enfermait de nouveau dans sa solitude.

Isol, il lisait beaucoup de vieux livres de marine, que possdait son
pre, il aimait aussi  faire des tours de passe-passe,  peindre ou 
dcouper avec du papier des figures, des groupes, etc.

En 1842, la famille d'Ibsen revint  Skien et l'auteur des _Revenants_
entra dans une cole dirige par des thologiens. Il se passionnait
surtout beaucoup pour l'histoire et la thologie. Il se sparait
rarement de la Bible. Un jour, raconte un de ses anciens camarades,
Ibsen ayant  prparer un devoir; y rendit compte d'un songe qu'il
avait fait: J'tais avec des amis; nous venions de traverser des
montagnes et trs fatigus nous nous tions couchs, comme jadis Jacob,
sur des pierres. Mes compagnons s'endormirent, moi je ne pouvais fermer
l'oeil. Mais la fatigue prenant enfin le dessus, je me suis endormi et
j'ai fait un rve; un ange me disait:

--Lve-toi et suis-moi!

--O veux-tu me conduire  travers ces tnbres? lui dis-je.

--Marchons, rpondit-il, je dois te montrer le spectacle de la vie
humaine, telle qu'elle est, dans toute sa ralit.

Plein d'pouvant, je le suivis, et il me conduisit longtemps par des
marches gigantesques.... Tout  coup j'ai vu une grande ville morte
pleine de traces de ruine et de pourriture, c'tait tout un monde de
cadavres, les restes de la grandeur fane, de la puissance fltrie....
Et une lumire ple, comme celle des glises, clairait cette ville
morte.... Et mon me se remplit de terreur.... Et l'ange me dit tout
bas: Ici, vois-tu, tout est vanit!

Et j'ai entendu un bruit--bruit d'un orage,--puis des soupirs, des
milliers de voix humaines, puis un rugissement de tempte, rugissement
formidable, et les morts et les cadavres s'agitrent, et leurs bras se
tendirent vers moi.... Et je me suis rveill tout couvert de sueur.

Orphelin  seize ans, Henrik Ibsen fut oblig pour gagner sa vie de
quitter l'cole et d'accepter une place d'lve-commis dans une
pharmacie  Grimstad, petite ville de 800 habitants, sur les bords du
Skager-Rack qui fait communiquer la mer du Nord avec le Cattgat.

Tout en prparant des pilules et des sirops, il s'abandonnait  la
versification.

Le frmissement lectrique qui parcourait alors l'Europe entire et la
remuait jusque dans ses fondements, branla aussi la Scandinavie.
Jusqu' cette poque la Norvge se trouvait sous l'influence du
Danemark, mais ds 1847 le mouvement nationaliste y devint grand; on
commena  purifier le dialecte norvgien, qui fut adopt par les
crivains, on ne donna dans les thtres que des pices nationales et ce
mouvement eut sa rpercussion jusqu' la pharmacie de Grimstad, o le
jeune pote discutait si la Rvolution Franaise deviendrait la
Rvolution Universelle.

Lorsque, en 1848, la nation hongroise, sortant de la torpeur dans
laquelle l'Autriche l'avait plonge, entama l'oeuvre de la renaissance,
lorsque aprs trois sicles de luttes contre les usurpations inhumaines,
luttes douloureuses et sanglantes, la Hongrie se rvolta; lorsque le
pote de son indpendance, Petoefi, s'cria: Debout, peuple hongrois!
une voix isole et faible mais enflamme lui rpondit des bords du
Skager-Rack, celle d'Ibsen, qui, dans un long pome, surexcita les
hongrois  l'action,  la lutte pour la Libert.



II

La boutique de Grimstad devient trop troite pour le crateur de
_Brand_, il ne veut, pas rester pharmacien, son me aspire vers d'autres
rives....

En 1850, il entre  l'Universit de Christiania. En compagnie de
Bjornstjerne-Bjornson, Jonas Lie, Vinje,--tous devenus plus tard
clbres--il suivit, pendant cinq mois le cours de Helmberg. Dans sa
posie _le vieux Helmberg_ Bjornstjerne-Bjornson parle aussi de son
camarade d'cole: Ple, sec et excit, Ibsen est assis cachant sa
figure dans sa longue barbe noire.

Les tudes n'allaient pas trop bien. (Ce n'est que plus tard qu'Ibsen
reut, _honoris causa_, le titre de docteur en philosophie, dont
l'auteur de l'_Ennemi du peuple_ est trs fier). L'tude ne suffit pas
pour dvelopper les germes du talent original, c'est la vie entire
qu'il faut, une vie de combats, de souffrances et d'preuves.

Ibsen lisait Shakespeare, Schiller, Goethe, mais le livre qui eut 
cette poque une grande influence sur lui fut _Catilina_ de Salluste. La
figure de Catilina se grava dans son esprit, veilla en lui une profonde
sympathie pour les rvolts. Il fit une pice portant ce nom et le 26
septembre 1850 il la vit reprsente sur la scne. La critique fut
svre. Et pourtant un loge bien pes et sincre est souvent plus utile
 une nature dlicate que la plus juste des critiques.

En 1851 Ibsen, Bjornstjerne-Bjornson et Vinje entreprirent, avec un
programme trs libral, la publication d'une revue hebdomadaire:
_Andrimmer_ qui disparut au bout de neuf mois. C'est dans cette revue
que furent publies les premires posies d'Henrik Ibsen, une pope:
_Helge Hundingsbane_ et une pice satirique _Norma_.

     Je me rappelle si nettement, comme si cela venait de s'accomplir,
     Le soir o je vis dans la feuille mes premiers vers imprims,
     Assis dans ma tannire, lanant des spirales de fume,
     Je rvais, je songeais, joyeux dans mon bonheur.[2]

La mme anne le jeune dramaturge fut nomm rgisseur gnral du thtre
de Bergen qui venait d'tre fond par Ole Bull, clbre violoniste
norvgien. Il occupa cette place jusqu'en 1857 et devint alors directeur
du thtre de Christiania qui fit faillite en 1862. C'est Bjornson qui
le remplaa  Bergen.

Egalement en 1857, Ibsen pousa Susanne Daae Thoresen, fille du pasteur
de Bergen et de madame Magdalena Thoresen, femme de lettres, d'origine
danoise, dont les ouvrages sont trs connus en Scandinavie, notamment
_Studenten_ (Etudiants) et un grand drame _Kristtoffer Valkendorff_.

Ce fut un mariage d'inclination. L'auteur de la _Comdie de l'Amour_
aima comme on aime quand on n'aime qu'une seule fois, et d'un sentiment
dont n'est capable qu'une grande me.

Madame Henrik Ibsen est une femme suprieure. Elle prend  l'oeuvre de
son mari un trs grand intrt et elle y est pour beaucoup. C'est elle
qui inspire la cration de ces femmes fortes et indpendantes qui
peuplent les pices d'Ibsen. Elle est la premire personne  laquelle
son mari communique ses penses et lit ses drames. Elle aime  les
discuter. Le grand dramaturge a compris combien il gagne  laisser la
parole libre  sa compagne et il lui en sait gr. Dans son volume de
posies, _Digte,_ on trouve des vers que ses intimes savent tre ddis
 sa femme: Elle est la vestale qui entretient dans mon me le feu
sacr jamais teint. Et c'est parce qu'elle ne veut point tre remercie
que je lui ddie ces vers, et je lui dis: Merci.

On prouve un grand plaisir  entendre madame Ibsen parler de l'oeuvre
de son mari. Avec sa forte intelligence, sa comprhension parfaite, sa
sympathie fervente et enthousiaste, elle en est le juge et le
commentateur le plus clairvoyant.

Elle n'est pas jolie, mais ses grands yeux noirs rayonnent de bont et
sa voix de contralto est douce et caressante. On raconte qu'Henrik Ibsen
dit jadis de sa fiance: Elle n'est pas jolie, mais intelligente et
gaie.

Madame Ibsen tait dans sa jeunesse une trs intrpide touriste. Elle
est d'une modestie fire et indpendante. Elle se soustrait avec
beaucoup de discrtion aux triomphes de son mari et le laisse seul
cueillir ses lauriers.

Leur unique fils, M. Sigurd Ibsen, a pass la plus grande partie de sa
vie  l'tranger auprs de ses parents. Il y a  peine trois ans il a
t question de crer pour lui  l'Universit de Christiania une chaire
de sociologie, mais le conseil de l'Universit dclina ce projet ce qui
causa au vieux pote beaucoup de chagrin. M. Sigurd Ibsen a pous la
fille ane de Bjornson. Cette union de leurs enfants a rapproch un
peu, aprs une longue sparation, les deux grands crivains norvgiens.
Mais la forte amiti qui les liait, il y a vingt-cinq ans, est brise;
il n'y a plus un seul point important sur lequel ils sentent et pensent
de mme. Leurs ides sont compltement opposes non seulement sur la
politique mais aussi sur certaines questions scientifiques.

Comme madame Tolsto, c'est madame Ibsen qui s'occupe du ct matriel
des oeuvres de son mari. Les philosophes font souvent abstraction, non
pas seulement d'intrts immdiats, mais de tout intrt rel; au lieu
que les femmes, toujours places au point de vue pratique, deviennent
trs rarement des rveurs spculatifs et n'oublient gure qu'il s'agit
d'tres rels, de leur bonheur ou de leurs souffrances.[3]



III

Christiania,  l'poque o Ibsen prit la direction du thtre, tait une
petite ville avec toutes ses mesquineries.

Christiania, le plus assommant et mesquin de tout ce qui est assommant
et mesquin; Christiania, la cit sans style, un trou de petite ville
sans l'intimit d'une petite ville, une capitale sans la vie d'une
grande ville. Partout, un prosasme sans esprance: rien que la banalit
la plus use et la plus pnible.[4]

Le conflit entre les partis et les classes diffrentes de la socit y
est encore aujourd'hui trs aigu.

Nous sommes dans un pays o chacun a son titre, o l'on ne s'adresse 
personne sans lui dire Monsieur le professeur, Monsieur le docteur,
Monsieur le ngociant_.[5]

En aucun lieu du monde on n'est envelopp autant qu'ici de la froide
austrit luthrienne. Il y a en Norvge, dit Bjornson[6], plus de
Thorbjoern[7] que de Arne[8].

Les allures libres d'Ibsen, son caractre toujours en rvolte lui
valurent beaucoup d'ennemis. Sa pice _la Comdie de l'Amour_[9] qui fut
reprsente en 1863 fit un tapage considrable. N'tant pourtant qu'un
reflet exact des hypocrisies et des mensonges conventionnels de la
socit, elle fut trouve rvoltante.

Les mdiocres natures prouvent toujours un sentiment de dfiance et
d'effroi  ct des natures puissantes et originales, qu'elles sentent
bien devoir un jour leur chapper.[10]

Quand, suivant l'exemple de Bjornson et de Jonas Lie, Ibsen, dont la
situation matrielle tait toujours prcaire, demanda  la Chambre
norvgienne, le _Storthing_, le Subside, le _Digter gage_, que celle-ci
alloue aux crivains de promesse, l'un des membres de la commission du
_Digter gage_, professeur  l'Universit de Christiana, rpondit que ce
n'tait pas le subside que mritait l'auteur de la _Comdie de l'Amour_,
mais une bastonnade.

Ce n'est que l'anne suivante, avant de s'exiler, qu'Ibsen obtint de la
Dite norvgienne le _Digter gage_.

En 1864, lorsque clata la guerre entre le Danemark et la Prusse, Ibsen
adressa un appel chaleureux  ses compatriotes, leur demandant d'aller
au secours d'un peuple-frre, mais la Sude et la Norvge refusrent de
venir en aide au plus faible, elles le laissrent dmembrer par le plus
fort.

Ce refus rvolta le coeur gnreux du pote, il quitta son pays natal,
il alla  Rome demander au soleil d'Italie un peu de rpit pour son me
rebelle....


NOTES:

[1] La mme anne que Tolsto.

[2]

Jeg mindes saa grant, som on idag det var hoendt
Den kveld jeg saa i bladet mit frste digt p prent.
Der sad jeg p min hybel og med dampende drag
Jeg rgte og jeg drmte i saligt selvbe hag.
                      (Henrik Ibsen, _Digte_,4.)

[3] J.-S. Mill. _Lettres indites_, p. 240.

[4] Jonas Lie. _Arne Garborg_, 1893.

[5] Ibsen lui-mme met encore actuellement sur ses cartes de visite:
Dr et on ne l'appelle que _Herr Doctor._

[6] _Synnaeve Solbakken_.

[7] Type de bourgeois rang.

[8] Type de rveur.

[9] _Kjaerlighedens Komedie_.

[10] Renan. _L'Antchrist_, p. 190.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE II

     Ibsen  l'tranger: Italie, Allemagne. L'inauguration du canal de
     Suez. Voyage sur le Nil. L'indiffrence de la Norvge envers son
     grand pote. Les souffrances morales d'Ibsen. 1864-1891.


I

C'est au mois de juin 1864 qu'Henrik Ibsen arriva  Rome. Madame Ibsen
et son fils l'y rejoignirent l'anne suivante. La ville ternelle eut
sur l'exil norvgien une grande influence. Rome charme par l'intrt
qu'elle inspire, en excitant  penser. On jouit  Rome d'une existence 
la fois solitaire et anime qui dveloppe en nous tout ce que le ciel y
a mis.[1]

Les gigantesques dbris d'un monde bris nous font comprendre la vanit
de l'homme et la grandeur de la pense; on se sent en communication avec
l'infini, avec l'humanit entire. Le pote rvolt du nord visita la
vieille rpublique de Florence, ce vritable berceau et foyer de la
Renaissance, pays d'illustres exils, spolis, dcapits, de
Michel-Ange, de Machiavel, de Lonard de Vinci, de Dante, ce pote
souverain, ce roi des chants sublimes, qui, comme un aigle plane sur la
tte des autres potes.[2]

Ibsen vit Arezzo, la patrie de Ptrarque; il admira la belle cathdrale
de Milan, cette montagne de marbre blanc, sculpte, cisele, dcoupe 
jour, d'un symbolisme divin! Il vit Venise, la ville du silence, et la
morne Pise, frappe de la terrible maldiction de Dante:

          Ahi Pisa, vituperio delle genti.[3]

Le lac de Lugano, ce golfe resserr entre deux monts rappelait au pote
Scandinave un de ces fjords allongs dont sont dchiquetes les ctes de
son pays natal. A Gnes, il aimait marcher par la route fleurie de la
_Corniche_, qui, pleine d'orangers en fleurs, de cdrats, de palmiers,
suit le contour de la rive; au-dessous de soi,  des milliers de pieds,
on voit la mer, la mer immense, qui semble une surface bleue immobile,
mais qu'on sent anime et vers laquelle se porte incessamment le regard
comme vers tout ce qui dcle la vie, la vie que l'homme aspire, la vie
ternelle!

C'est l qu'Ibsen comprit que, le monde est, d'un bout  l'autre, une
vision extraordinaire, et qu'il faut tre aveugle pour n'en tre pas
bloui.[4] Mais c'est surtout dans la grandeur triste de Rome qu'il se
retrouvait lui-mme. Rome tablit un accord harmonieux entre la majest
des ruines du pass et celle de l'avenir de l'me humaine. Et, dans le
silence pur de la lumire d'Italie, Ibsen crivit _Brand_[5], en 1866,
aprs plusieurs drames romantiques, alors que les rvoltes grondaient
dans son coeur; puis, en 1867, _Peer Gynt_, qui aspire dj vers des
temps plus doux.

Henrik Ibsen resta en Italie jusqu'en 1868; il en emporta avec lui, pour
toujours, l'amour de la nature et des arts.

De l'Italie, il alla  Munich,  Dresde,  Berlin.



II

Rien de plus intressant que le mouvement intellectuel de ces annes, en
Europe. Des hommes suprieurs parlent, crivent et donnent aux esprits
une impulsion merveilleuse; le champ des ides est profondment remu;
de grandes doctrines se formulent, de graves polmiques se soulvent et
rarement on vit une poque o le mouvement ft plus ardent, plus agit,
plus rempli de promesses et d'esprances.

Les penses d'Ibsen s'largirent de plus en plus et son esprit s'ouvrit
 la contemplation de l'Univers. L'exil est une bonne cole pour les
mes fortes et conscientes, il leur enseigne la valeur morale du
prcepte de Socrate: Connais-toi toi-mme; il leur apprend aussi 
comprendre les autres.

Partout Ibsen demeurait un observateur fidle de la vie et des moeurs,
et partout il vivait solitaire, isol au milieu de ce monde souvent trop
sociable. Son me sensitive de pote lui disait que la posie du silence
est plus morale que levain bruit.

Et son oeuvre augmente toujours.... En 1869, il crit l'_Union des
jeunes_. La mme anne Charles XV le nomme dlgu  l'inauguration du
canal de Suez.

Aprs les ftes de Port-Sad, il fit un voyage de six semaines sur le
Nil et retourna  l'tranger,  Munich. Car la Norvge lui resta froide.
La masse, la foule, la mdiocrit, ne comprend pas les isols, les
lus.[6]

Et pourtant l'influence d'Ibsen grandit dj.[7] Certains hommes ignors
de la foule exercent en ralit dans la vie une plus grande influence
que ceux dont la popularit est la plus bruyante. Mais la vaine attente
de l'approbation de ses compatriotes aigrit son me; dans sa fire
misre il reconnaissait vivement l'injustice commise envers lui par les
norvgiens. Rien n'est plus amer que d'tre incompris! dit
Jean-Gabriel Borckman, l'un des personnages de sa pice du mme nom.

Le pote cependant ne laisse pas libre cours  sa plainte. Les succs
faciles des mdiocres le font sourire. Lent, mais tenace, il crit livre
sur livre. Les hommes vraiment progressifs s'avancent sans fracas, mais
avec de la suite et de la continuit. A celle marque se reconnat le
gnie qui, lorsqu'il le veut, plie  son obissance les obstacles mmes
qui semblent devoir l'entraver. La vocation, dit Brand[8], est un
torrent qu'on ne peut refouler, ni barrer, ni contredire. Il s'ouvrira
toujours un passage vers l'Ocan.

Les foudres du clerg et de la cour n'empchaient gure Descartes de
chercher sa _Mthode_. La petite Hollande tait fire de lui offrir
l'hospitalit.

Les esprits suprieurs suivent les traces glorieuses de leurs
devanciers, ils savent que les matres les plus illustres de la Pense
ont souvent connu et la tristesse de l'exil et la raillerie des mchants
et mme les horreurs de la faim.... Leur me s'imprgne d'une tristesse
amre, mais elle demeure douce et grande, toujours et quand mme. La
souffrance vivante vaut mieux que le repos sans vie. Un sourire
d'incrdulit ddaigneuse est leur seule rponse  toutes les
petitesses,  toutes les flatteries.

L'homme de gnie ose seul contempler sans plir le visage trange des
sicles, dfier le temps, raidir contre le flot intarissable de l'oubli
une poitrine libre, et attester devant le jugement des tnbres, debout
sur d'innombrables cercueils, la noblesse relle de l'humanit.[9]

Le gnie ne ttonne pas, mais embrassant tout d'un coup d'oeil, il va
droit au but, qu'il poursuit avec fermet, et se rit des sarcasmes de la
foule qui ne comprend rien  ses oeuvres.

Ibsen erra d'une ville  l'autre, toujours plein d'amertume contre ses
compatriotes et plein de tendresse pour son pays. Jamais on ne sent
mieux combien une chose nous est chre que lorsqu'on se trouve loin
d'elle. On songe plus au sol natal quand on ne voit pas son vague
horizon; on songe  ses bls mouvants,  ses vertes prairies ou  ses
montagnes neigeuses, et plus encore  ses tristesses et  ses douleurs,
car on participe mieux  ses souffrances qu' ses joies; on a toujours
les mmes regrets et pas toujours les mmes esprances.

Pour bien comprendre et pour bien aimer son pays, il faut souvent en
franchir la frontire. Enivr de tristesse et tourment de doute, on
passe, morne et silencieux. On cherche l'oubli sous le ruissellement
intense du soleil tranger; souvent, assoiff de tendresse, de justice,
d'idal, on oublie la haine et, dans le frisson d'un soir de printemps
ou dans les rayons ples de l'aurore, on rve aux cieux lointains.

Pendant son exil volontaire de vingt-cinq ans, Ibsen ne cessa de
demeurer un spectateur attentif de la vie norvgienne. Sa langue resta
trs pure; on peut en dire ce que Georges Brands[10] dit de celle de
son compatriote Jacobsen: nul avant lui, n'a su peindre ainsi avec des
mots. Ngliger le style, ce n'est pas aimer assez les ides qu'on veut
faire adopter aux autres,[11] et c'est l le plus grand dsir d'Ibsen.
Mme dans ses posies, qui sont trs admires en Scandinavie, une pense
profonde est mle  un lyrisme sensitif. Loin de la foule, loin des
masses, il cultive sa pense, il cisle son style. S'il veut faire
adopter ses ides aux autres, il garde religieusement son _moi_.
Il est une chose qu'on ne peut sacrifier: c'est son _moi_, son tre
intrieur.[12] La popularit, il la ddaigne. La popularit! que de
gens s'imaginent qu'elle est le couronnement de la gloire! Ils oublient
que la foule ne suit et n'acclame que ceux qui caressent ses passions,
ses colres, ses erreurs! Les hommes forts ne cherchent ni popularit ni
gloire, ils ne cherchent  rivaliser ni avec les uns ni avec les autres.
Ils se crent  eux-mmes un vaste domaine o ils se trouvent  la fois
le premier venu et le roi. Ils dcouvrent et rvlent tout un monde de
beauts inconnues et varies  l'infini dans la pense, dans le
sentiment, dans l'image, dans le contraste des ombres et de la lumire.

Le bruit de la foule m'pouvante, dit Ibsen, je veux prserver mes
vtements de la boue des rues; c'est en habits de fte que je veux
attendre l'aurore de l'avenir.[13]

Et cette aurore est dj arrive, car tout cde  la continuit d'un
sentiment nergique. Chaque rve finit par trouver sa forme; il y a des
ondes pour toutes les soifs, de l'amour pour tous les coeurs.[14] Le
souffle gnreux de l'humanit pensante finit toujours par dissiper les
noirs nuages; les esprits libres finissent toujours par reconnatre leur
erreur.

L'homme, dit Pascal, n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature,
mais c'est un roseau pensant. Le solitaire de Port-Royal aurait pu
ajouter _et rayonnant,_ car un homme qui pense a ceci de singulier qu'il
_rayonne_. Son clatant relief le fait sortir de l'ombre et le fait
distinguer non seulement de la foule, mais des autres princes de la
pense dont les noms deviennent des symboles.


NOTES:

[1] Madame de Stal.

[2] Poeta sovrano, Di quel signor dell'altissimo canto, Che sovra gli
altri, com' aquila, vola.


[3] Pise, opprobre des nations.

[4] E. Renan. _Dialogues philosophiques_, p. 109.

[5] Dans les vieux carnets du cercle scandinave,  Rome, on peut lire la
vive polmique qui exista un certain temps entre Ibsen et Bjornson
relativement aux questions d'art. On dcouvre dans ces carnets un dtail
trs curieux. L'criture d'Ibsen qui fut jusqu'en 1866 d'une forme assez
courante est devenue  partir de cette poque trs caractristique et
trs personnelle.

[6] Ibsen. _John-Gabriel Borckman_.

[7] M. A. Antoine, directeur du _Thtre libre_ a, le premier, en
France, jou _Ibsen_; et cela,  l'instigation de M. Emile Zola qui lui
signala les _Revenants_. Surviennent ensuite les reprsentations du
thtre de l'_Oeuvre_(Lugn-Po) et les traductions de MM. de Prozor, de
Colleville et de Zepelin, Trigaut-Geneste, Bertrand et de Nevers, de
Casanove, Chenevire et Johansen, traductions que nous avons consultes
pour cet ouvrage (voir _Bibliographie_, p. 175).

[8] Pice d'Ibsen.

[9] Camille Mauclair. Confrence faite au thtre de l'Oeuvre, le 3
avril 1894.

[10] _Det modern Gjennembruds maend_. Copenhague, 1891.

[11] P.-J. Brenger. _Correspondance_, t. II, p. 334.

[12] _Brand_.

[13] Posies.

[14] Flaubert. _Correspondance_, t. III, p. 73.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE III

     Le retour d'Ibsen en Norvge.--Son jubil.--Sa vie actuelle.
     1891-1900.


I

En 1891, Ibsen retourna en Norvge et son retour fut pour lui un
triomphe. Il fut heureux de revoir le paysage baign de cette
incomparable lumire du Nord, tout  la fois si virginale et si ardente,
et les chanes de collines intrieures,  peine leves de quelques
centaines de mtres, et cependant couronnes par la neige, comme si
elles atteignaient l'altitude des sommets de la Suisse; il fut heureux
de revoir le magnifique panorama sur le fjord de Christiania, parsem
d'les boises, gay par le mouvement continuel de vaisseaux qui vont
se perdre au loin, derrire de grandes montagnes toutes bleues.

Le voil revenu de l'exil, le vieux pote! Il touche du pied le sol
sacr du pays aim; et l'esprance emplit son me. Moment dlicieux!

     S'il est des jours amers, il en est de si doux![15]

Tous les soucis, tous les chagrins, dont s'enfle si souvent notre
coeur, tout s'oublie; on sourit  tous ... et l'on reste _soi-mme_.

Place au soleil, place partout  qui veut tre vraiment soi-mme![1]

Au mois de mars 1898, la Scandinavie entire fta la soixante-dixime
anne d'Henrik Ibsen[2]. Le monde officiel, les penseurs, les hommes de
lettres, la foule, tous s'entendirent dans le mme sentiment mu. Et le
hros de la fte,--connaissant les doux plaisirs de la Pense, qui,
loin de se borner au moment, promettent des jouissances
continuelles,[3] demeurait silencieux parmi ces acclamations
d'enthousiasme. Les blessures de jadis lui taient trop chres pour
qu'il les oublit; il y a des blessures qui compensent toutes les
amertumes.

Grand-croix de Saint-Olaf, il songea au cabinet noir de son enfance, 
l'glise de sa petite ville natale, aux dures poques de la vie o ses
pices voqurent des colres et des indignations; et les hommages
presque religieux d'aujourd'hui de ses concitoyens amenrent sur sa
bouche un sourire amer. Je n'ai point d'illusion sur les hommes,
pensait-il, et, pour ne les point har, je les mprise.[4]

Les hommes qui ont abrit leur libert dans le monde intrieur[5],
doivent aussi vivre dans le monde extrieur, se montrer, se laisser
voir; la naissance, la rsidence, l'ducation, la patrie, le hasard,
l'indiscrtion du prochain, les rattachent par mille liens aux autres
hommes; on suppose chez eux une foule d'opinions, tout simplement parce
qu'elles sont les opinions rgnantes; toute mine qui n'est pas une
ngation passe pour un assentiment; tout geste qui ne dtruit pas est
interprt comme une approbation. Ils savent, ces solitaires, ces
affranchis de l'esprit, que toujours sur quelque point ils paraissent
autre chose que ce qu'ils sont; tandis qu'ils ne veulent rien autre
chose que vrit et franchise, ils sont environns d'un rseau de
malentendus, et, leur intense dsir de sincrit ne peut empcher que
sur toute leur activit il ne se pose comme un brouillard d'opinions
fausses, de compromis, de demi-concessions, de silences complaisants,
d'interprtations errones. Et un nuage de mlancolie s'amasse sur leur
front, car cette ncessit de paratre, de telles natures la hassent
plus que la mort.



II

Ibsen s'est tabli  Christiania o il vit toujours
taciturne, isol. Il regarde, il observe, et comme
Michel-Ange qu'il aime tant, il apprend toujours.[6]
Le vrai sage, le sage du Stocisme n'a ni amis, ni
famille, ni patrie; il se met sans trop de peine en
dehors de l'humanit. C'est une sorte de cruaut
hroque envers soi-mme et envers les autres.
Certes, on peut tre indpendant sans devenir sauvage,
et l'on peut diminuer le nombre de ses liens
pour rendre d'autant plus solides et plus troits
ceux qu'on choisit et qu'on garde[7]. La solitude est
une force dont il ne faut pas abuser. L'auteur de
_Peer Gynt_ est taciturne, mais il n'est point sauvage.
Il demeure toujours isol de la foule, mais pas de
sa famille. Pre et poux, il prouve que l'unit
sociale n'est pas l'Individu, mais la Famille.

Le penseur norvgien vit trs modestement; il
aime beaucoup la peinture; sa salle  manger et son
salon sont orns de plusieurs toiles de grande valeur
artistique. Il lit fort peu, il n'y a point de livres dans
son cabinet de travail.

Lorsqu'on le voit une fois,  Karl-Johansgade ou
se rendant au Grand-Htel lire les journaux,--on
ne l'oublie plus. D'une taille petite, trapu, avec un
beau visage encadr par d'pais cheveux blancs, des
favoris et un collier de barbe, il a le menton et
les lvres rass. Ses yeux ronds, cachs derrire
d'paisses bsicles, s'enfoncent dans ses sourcils
normes. L'ensemble est expressif, puissant et fin;
on y voit se rflter les deux ides-forces de sa vie
et de son oeuvre: la _Volont_ et le _Moi intrieur_
envelopps d'un calme doux et serein. Et l'on comprend
les paroles que le pote a mises dans la
bouche de Maximos[8]: Victoire et lumire sur celui
qui veut! et l'on comprend comment ce coeur pur,
brlant d'amour pour le genre humain, pour la
libert et la justice, a pu crer la figure terrible et
sublime de Brand dont la devise est: Tout ou rien!
Quand tu donnerais tout, dit-il,  la rserve de ta
vie, sache que tu n'aurais rien donn.

Ses oeuvres attaquent et ruinent les lois morales
et l'ordre social. Elles sont l'objet des critiques les
plus vives et les plus passionnes, et Ibsen continue
sa vie tranquille, dans sa retraite familiale; il
ferme les yeux et les oreilles aux spectacles et aux
bruits du monde extrieur.

Telle est l'ternelle loi des contrastes.

Horace, qui chantait le vin, ne buvait que de
l'eau. picure, qui professait le culte des plaisirs,
vivait en ascte.


NOTES:

[15] Andr Chnier. _Jeune captive_.

[1] _Brand_.

[2] Voici le programme des ftes qui commencrent  Christiania pour
finir  Copenhague: le 20 mars, reprsentation de gala; le 21, banquet
o assistrent tous les ministres et grands dignitaires; le 22, fte
populaire, et, au thtre royal de Copenhague, une reprsentation de
gala en prsence d'Ibsen; le 24, banquet officiel, etc.

[3] Socrate. _Mmoires_, liv. I, ch. vi.

[4] Anatole France. _L'abb Coignard_.

[5] Nietzsche. _Oeuvres_, I, 404 et suiv. _Fragments_ choisis par
Lichtenberger, p. 17 (Paris, P. Alcan).

[6] Michel-Ange  quatre-vingts ans est rencontr un jour par un de ses
amis qui lui demande o il va; il lui rpond ces paroles admirables dans
la bouche d'un tel matre; Je vais apprendre. Lui, qui aurait tant pu
apprendre aux autres, il allait en effet tudier l'anatomie chez un
mdecin clbre.

[7] Barthlmy Saint-Hilaire. _Morale d'Aristote_, t. I. Prface, p.
ccxliii.

[8] _L'Empereur et Galilen_.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE IV

IBSEN, HOMME ET PENSEUR


Comme homme, Ibsen est bien le fils de la Norvge. Le peuple norvgien,
trs peu expansif, offre moins de prise  l'observation qu'un autre. On
lui donne des dfauts et des qualits qu'il n'a pas; souvent ceux qu'on
lui attribue sont l'exact contraire de ceux qu'il a rellement. La
Norvge est le pays des contrastes. Son caractre unique, spcial, est
de grouper  quelques toises de distance, les phnomnes les moins
habitus  se trouver ensemble. On y voit le sapin des cimes se marier
au noyer ami des plaines, les blocs du glacier et le gazon de la prairie
changer,  quelques pas du fjord, un baiser fraternel.

La lutte constante avec la nature a amen le norvgien  s'identifier
avec elle,  se plier  ses exigences. La pauvret du sol lui a impos
le got des ralits, et la majest des rochers, la fracheur
frmissante du fjord, le soleil de minuit  demi voil par de lgers
flocons errants dans le ciel, lui ont appris la douceur du rve....

Le paysan enseigne  ses enfants  se rendre utiles de trs bonne heure.
L'exemple des parents et les dures ncessits de l'existence rurale les
rendent appliqus et graves; les enfants sont srieux. Les hommes
paraissent lourds, mais c'est une lourdeur apparente qui vient plutt de
la rflexion. Aucun aubergiste ne se prsente, en Norvge, souriant au
voyageur. Le Norvgien est poli, sans servilit; dans toutes les
circonstances de la vie, il sait garder sa dignit. Si l'horizon
physique lui est ternellement ferm, si les blocs de granit, qui de
toutes parts enserrent le regard des Norvgiens, psent sur leur vie,
leur horizon intellectuel est large et leur me morale est rarement
prisonnire,--je parle de ceux qui se sont dbarrasss des hypocrisies
conventionnelles de la socit: Brand, Rosmer, Dr Stockmann,
Nora, Hlne Alving, Held Wengel et beaucoup d'autres.[1]

Mais les meilleurs d'entre eux gardent encore des superstitions
extrieures. Ils croient sincrement que si l'on peut apercevoir neuf
toiles, neuf jours de suite, on est sr de voir exauc le voeu qu'on a
form en les comptant.[2]

Les Norvgiens sont trs confiants entre eux[3] et vis--vis de
l'tranger, mais c'est une confiance digne; le Norvgien n'ouvre jamais
entirement son me. C'est par l qu'on peut expliquer le thtre  demi
voil d'Ibsen.

Mais avant d'tre norvgien, Ibsen reste _lui-mme._ Les grands hommes
ont toujours t _quelqu'un_ dans toute la force du terme; ils sont
_eux-mmes_ et plus vivants que personne; ils tirent plus des
profondeurs de leur me que de tout ce qui les entoure; ils savent non
pas se subordonner aux choses extrieures, mais les subjuguer par leur
pense, par leur volont; ils dominent leur temps, ils s'imposent  la
postrit, par la ralit nergique, par la puissance et la souverainet
de leur tre individuel; d'autant plus utiles  connatre que leur
exemple nous apprend  devenir virils,  penser,  agir,  nous
affranchir de cette imitation servile de tous par chacun, qui est le
beau idal des tres les plus vulgaires.

Comme pote et penseur, Henrik Ibsen n'appartient  aucune nation, 
aucune institution,  aucun parti[4]. Son thtre ne vise pas
uniquement les moeurs de son pays, il vise toujours plus haut; ce n'est
pas l'me norvgienne, c'est l'me humaine qu'il dissque.

Il y a des hommes qui n'appartiennent pas seulement  la contre dans
laquelle ils sont ns,  la nation dont ils font partie, mais au trsor
commun de l'humanit. Ces esprits d'lite ne sont pas seulement la
gloire de la France, de la Russie, de l'Allemagne ou de la Norvge, mais
du genre humain tout entier. Certes, ils apportent le cachet de leur
patrie, chacun reprsente avec ampleur ce qu'a de caractristique sa
nationalit, souvent mme ils deviennent comme un trait d'union entre
leurs concitoyens et le reste du monde, ils servent de lien entre le
peuple au milieu duquel ils sont ns et tout ce qu'il y a d'esprits
cultivs dans l'univers, mais ils portent, ayant tout, en eux, le germe
du _Grand Tout_ de la Terre qu'on nomme Humanit. Elargissant le domaine
du Beau et du Bien, reculant les limites de la Science et de l'Art,
ouvrant  la mditation de nouveaux problmes et  l'admiration des
horizons nouveaux, ces esprits crateurs, qui font l'histoire
universelle, prouvent que la Pense humaine n'a point de frontires,
qu'elle est infinie....

Nous allons maintenant dterminer la philosophie du thtre d'Henrik
Ibsen que nous diviserons en deux parties: partie ngative: _La socit
actuelle_; partie positive: _La socit nouvelle_.


NOTES:

[1] Personnages des pices d'Ibsen.

[2] Superstition norvgienne.

[3] A Christiana les tramways n'ont pas de conducteurs; le voyageur met
lui-mme 10 re, prix uniforme du parcours, dans une bote en verre,
tablie derrire le cocher.

[4] Georges Brands.



       *       *       *       *       *



PARTIE NEGATIVE

LA SOCIT ACTUELLE


       *       *       *       *       *


CHAPITRE PREMIER

LE CLERG


I

Ibsen, dans son thtre, fait le procs de la socit actuelle,
il s'attaque  son organisation,  ses prjugs, il dmasque les
conventions hypocrites de la morale sociale; il dissque les grandes
fictions, grandioses en apparence, que les hommes considrent comme leur
sauvegarde,--religion, autorit, mariage, famille. Tous les lments,
toutes les classes y ont leurs reprsentants; nous y rencontrons nos
contemporains aux moeurs de philistins; les traits principaux de leurs
caractres nous dvoilent les mobiles de leur activit et les bases de
leur vie: la lchet et le mensonge.

Le clerg occupe une place trs large dans cette hirarchie sociale.
Nous sommes dans un pays de protestantisme[1], mais les personnages
d'Ibsen nous montrent que tous les prtres se valent: Chenilles ou
papillons, c'est toujours la mme bte.[2]

L'Eglise est partout conservatrice, elle s'obstine partout  placer son
idal en arrire; cet idal repose sur le dogme de l'infaillibilit,
c'est--dire de l'immobilit; elle est essentiellement rtrograde. Le
clricalisme est partout une plaie dans laquelle il faut porter le fer
rouge. Si le catholique fait un bambin du Hros Rdempteur, les
protestants en font un vieillard impotent tout prs de tomber en
enfance. Si de tout le domaine de saint Pierre, ce qui reste au Pape,
c'est une double clef, les protestants n'enferment-ils pas, dans
l'enceinte d'une glise, le royaume de Dieu, qui va du ple au ple?
Ils sparent la vie de la foi et de la doctrine. Aucun d'eux ne songe 
tre. Leurs efforts, leurs ides ne tendent pas  vivre d'une vie pleine
et entire. Pour trbucher comme ils font, ils ont besoin d'un Dieu qui
les regarde entre ses doigts.[3]

Si la morale protestante est suprieure  celle des jsuites qui
enseigne, entre autres que quand celui qui nous dcrie devant des gens
d'honneur continue, aprs l'avoir averti de cesser, il nous est permis
de le tuer, non pas vritablement en public, de peur de scandale, mais
en cachette, _sed clam_[4], les pasteurs protestants ne considrent
point la tolrance et l'humilit comme des fleurs rares, aux parfums
subtils et pntrants.

Si la divergence des prceptes moraux des Eglises prouve qu'aucune ne
possde les vritables, la concordance de leurs bases et de leurs moyens
d'action prouve galement qu'elles cherchent moins  rpandre la justice
qu' gagner le pouvoir sur les mes de la foule. La religion n'est plus
qu'un prtexte, le but  atteindre, c'est la force sociale. Prends la
lanterne de Diogne, Basile,--dit Jullien, l'un des personnages de
l'_Empereur et Galilen_[5],--claire cette nuit tnbreuse....
O est le christianisme?

Le christianisme primitif, proclamant  la fois l'unit de Dieu et
la fraternit humaine a fini par changer ses bases premires, il a
abandonn les petits et les humbles pour se mettre, au nom de Jsus
le Pauvre, au service des riches; c'est lui qui a tabli deux morales,
celle du seigneur et celle de l'esclave, qui a divis les hommes en
matres et parias. Il s'est loign des ides d'galit et de justice,
il s'est avili devant le capital, il est arriv  ce degr de
dconsidration et de dgradation o nous le voyons de nos jours. Le
christianisme est l'auteur de tous les crimes qui ont dsol l'humanit
depuis dix-neuf sicles. La religion a de tout temps compris une morale
religieuse, consistant dans l'excution des ordres de la divinit,
seulement ces ordres n'taient pas guids par la rgle du bien, mais par
le caprice ou l'intrt de celle-ci, ce qui fait natre des conflits
graves et frquents entre la morale psychologique et la morale
sociologique, autrement dit le droit. Celle-ci pour rester extrieure et
ne pas devenir inquisitoriale doit parfois se contenter de l'apparence
et arrive ainsi  des dcisions qui blessent profondment l'quit.[6]

Il suffit de jeter un coup d'oeil sur ce qui se passe autour de nous
pour reconnatre que l'Eglise, que toutes les Eglises sont des foyers
d'exploitation et d'horreur. Partout les Eglises possdent de vastes
domaines et d'immenses revenus, partout leurs privilges les rattachent
 l'organisation politique. Elles sacrifient, pour de l'argent, tout
ce que la religion a de plus grand  des pratiques plus paennes que
chrtiennes. Les crmonies religieuses sont des actes de ferie, o les
dcors sont emprunts  toutes les choses du luxe moderne. Les mariages
et les enterrements religieux sont des scnes de l'opra-bouffe avec
la diffrence que les prix sont plus levs qu'au spectacle, car les
bndictions et les maldictions de l'Eglise sont toujours payes. Au
nom du ciel, l'Eglise dtruit tout ce qu'il y a d'humain sur la terre;
au nom de l'immortalit de l'me et de la vie future, elle enlve 
l'homme le bonheur de la vie prsente. C'est l'Eglise qui a appris aux
hommes que tout peut s'acheter, morale, conscience, mme les places dans
un monde meilleur.

Que venez-vous faire  l'glise? s'crie Brand[7] Le dcor, le dcor
seul vous attire, le chant de l'orgue, le sondes cloches, l'envie de
vous tremper dans la flamme d'une loquence de haut parage, dont les
accents s'enflent ou baissent, qui dborde, tonne ou fouette selon
toutes les rgles de l'art.

Toutes les religions, avec leurs dieux, leurs demi-dieux et leurs
prophtes, leurs messies et leurs saints, ont t cres par la
fantaisie crdule des hommes non encore arrivs au plein dveloppement
et  la pleine possession de leurs facults intellectuelles. Le ciel
religieux n'est autre chose qu'un mirage, o l'homme, exalt par
l'ignorance et la foi, retrouve sa propre image, mais agrandie et
renverse, c'est--dire divinise. L'histoire des religions, celle de
la naissance, de la grandeur et de la dcadence des dieux qui se sont
succd dans la croyance humaine, n'est rien que le dveloppement de
l'intelligence et de la conscience collective des hommes. A mesure que,
dans leur marche historiquement progressive, ils dcouvraient, soit en
eux-mmes, soit dans la nature extrieure, une force, une qualit, ou
mme un grand dfaut quelconques, ils les attribuaient  leurs dieux,
aprs les avoir exagrs, largis outre mesure, comme le font
ordinairement les enfants, par un acte de leur fantaisie religieuse.
Grce  cette pieuse gnrosit des hommes croyants et crdules, le
ciel s'est enrichi des dpouilles de la terre, et, par une consquence
ncessaire, plus le ciel devenait riche et plus l'humanit, plus la
terre, devenait misrable.

Une fois la divinit installe, elle fut naturellement proclame la
cause, la raison, l'arbitre et la dispensatrice absolue de toutes
choses; le monde ne fut plus rien, elle fut tout, et l'homme, son vrai
crateur, aprs l'avoir tire du nant  son insu, s'agenouilla devant
elle, l'adora et se proclama sa crature et son esclave.

Dieu tant tout, le monde rel et l'homme ne sont rien. Dieu tant la
vrit, la justice, le bien, le beau, la puissance et la vie, l'homme
est le mensonge, l'iniquit, le mal, la laideur, l'impuissance et la
mort. Dieu tant le matre, l'homme est l'esclave. Incapable de trouver
par lui-mme la justice, la vrit, il ne peut y arriver qu'au moyen
d'une rvlation divine. Mais qui dit rvlation dit rvlateurs,
messies, prophtes, prtres et lgislateurs, inspirs par Dieu mme; et
ceux-l, une fois reconnus comme les reprsentants de la divinit sur la
terre, comme les saints instituteurs de l'humanit, lus par Dieu mme
pour la diriger dans la voie du salut, exercent ncessairement un
pouvoir absolu. Tous les hommes leur doivent une obissance passive et
illimite, car, contre la raison divine, dit Bakounine[8], il n'y a
point de raison humaine, et contre la justice de Dieu, il n'y a point
de justice terrestre qui tienne. Esclaves de Dieu, les hommes doivent
l'tre aussi de l'Eglise, c'est--dire de ses reprsentants qui, pour
atteindre leur but, ne ngligent aucun moyen. Serviteurs de Dieu, ils
deviennent aussi ceux des puissants de la terre. Le pasteur Manders[9]
trouve qu'on doit se rapporter dans la vie au jugement, aux opinions
autorises des autres. C'est un fait et cela est bien. Que deviendrait
la socit s'il en tait autrement!

--Et qu'entendez-vous par les opinions des autres? demande-t-on au
pasteur Manders.

--J'entends, rpond celui-ci, les gens qui occupent une position assez
indpendante et assez influente pour qu'on ne puisse pas facilement
ngliger leur manire de voir. Pour le pasteur Manders l'opinion
publique est tout: Nous ne devons pas, dit-il, nous livrer aux mauvais
jugements et nous n'avons nullement le droit de scandaliser l'opinion.

Le prtre est l'ennemi de toute socit qui dsire le progrs et la
libert. Il touffe la morale naturelle pour assurer la domination de sa
caste. Il ne vit que par l'ignorance des masses, crase la raison sous
la passivit de l'obissance fataliste.

     Nos prtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense; Notre
     crdulit fait toute leur science.[10]

Le pasteur Manders trouve qu'il faut, dans la vie, compter sur une
heureuse toile, sur la protection spciale d'en haut. Il s'agit, par
exemple, d'assurer contre l'incendie, un asile. Le pasteur Manders s'y
refuse. On serait tout dispos  croire que nous n'avons pas confiance
dans les dcrets de la Providence, dit-il. Et lorsque cette protection
manque, lorsque l'asile est dtruit par le feu, le pasteur Manders
dclare que c'est la la main de Dieu pour punir les incrdules.[11]

L'ide de Dieu implique l'abdication de la raison et de la justice
humaines; elle est la ngation la plus dcisive de la libert de l'homme
et aboutit ncessairement  l'esclavage, tant en thorie qu'en pratique.

Le pasteur Manders reproche  Mme Alving d'avoir t domine
toute sa vie par une invincible confiance en elle-mme, de n'avoir
jamais tendu qu' l'affranchissement de tout joug et de toute loi,
de n'avoir jamais voulu supporter une chane quelle qu'elle ft. La
rvolte?--Jamais! Notre devoir consiste  supporter en toute humilit
la croix que la volont d'en Haut trouve bon de nous imposer. Le
bonheur?--Nous n'y avons pas droit. Chercher le bonheur dans cette vie,
c'est l le vritable esprit de rbellion.[12]

La lumire? S'clairer dans les limites du possible?--Point. La lumire,
la morale, l'honneur sont le monopole de la religion. Elle seule
commande  la terre, au nom du ciel. Dans _Rosmersholm_ le recteur Kroll
cherche  dmontrer que les dvots seuls peuvent avoir des principes
moraux.

ROSMER.--Ainsi tu ne crois pas que des libres-penseurs puissent avoir
des sentiments honntes?

LE RECTEUR.--Non, la religion est le seul fondement solide de la
moralit.

C'est grce probablement  cette moralit que l'ternit des peines est
considre comme un dogme fondamental de la religion chrtienne qui n'a
pas t rpudi par le protestantisme. Cette solution donne  cette
religion un aspect de svrit qui apparat plus grand encore quand on
songe que l'enfer est encouru pour de simples infractions  la morale
rituelle.

Pour eux-mmes, ces prtres sont moins svres; eux-mmes, ils font tout
le contraire de ce qu'ils prchent; eux-mmes, ils ne sont point
esclaves prosterns d'aucun symbole, d'aucune morale, car si leur foi
est prospre, leur bonne foi est absente.

Le vicaire Rorlund[13] prche une austrit implacable et fait la cour 
la jeune Dina; mais quand on est, par vocation, un des soutiens moraux
de la socit, dit-il, on ne peut tre trop circonspect.

La Bible, l'Evangile d'o ils prtendent tirer leur enseignement, ils
les interprtent  leur manire. Voici comment le pasteur Straamand
explique  un un jeune sminariste le _Ne construis pas sur le sable_ de
l'Evangile. Cela veut dire, d'aprs lui, que sans rmunration on ne
peut prcher ni en Amrique, ni en Europe, ni en Asie, nulle part
enfin.[14]

La religion n'est plus pour eux un apostolat, mais un mtier, un
gagne-pain, un commerce. Ce ne sont pas les problmes de religion ou de
morale, mais les luttes politiques qui les intressent; politiciens,
industriels, confrenciers, ils traitent dans les glises et dans les
temples des sujets d'actualit et des questions  la mode.

Par le mot _charit_ ils trompent et exploitent le peuple qu'ils
devraient clairer et soutenir. Il n'y a pas de mot qu'on trane dans
la boue comme le mot _charit_. Avec une ruse diabolique on en fait un
voile pour masquer le mensonge.[15]

Dieu n'a pas besoin du mensonge, mais le mensonge a souvent besoin de
Dieu, et il n'est jamais si puissant ni si pervers que lorsqu'il
s'impose en son nom![16]



II

Par ses superbes conqutes la science a dvoil les sacrifices, les
prires, les puissances occultes, les mystres par lesquels les Eglises
exploitaient les hommes. Lasse d'tre trompe sans cesse, la pauvre
humanit commence  ouvrir les yeux et  se rendre compte des crimes des
Eglises dont elle tait victime. L'homme, clair par la lumire des
sciences, s'aperoit que les erreurs des Eglises taient voulues,
conscientes, engendres parles mensonges des uns, par les intrts
lucratifs des autres. L'homme, aigri par les injustices, qui souffre
d'ingalit sociale; les mes tourmentes qui cherchent  apaiser,  la
source qu'on appelle divine, leur soif de justice, d'idal, d'infini,
trouvent la dsillusion auprs des reprsentants de ce Dieu invisible au
nom duquel ils commettent tant d'horreur.

Dix mille poissons partags au nom d'une idole ne sauveraient pas une
seule me en dtresse<.[17]

C'est au nom de ce Dieu, qu'on ne vient jamais en aide  un peuple frre
dont la libert et mme la vie sont menaces. C'est au nom de ce Dieu
que l'on s'arme  outrance pour dtruire les peuples amis de la paix.
C'est au nom de ce Dieu que l'on dchane des haines populaires contre
ceux qui ne professent pas certaines ides religieuses. C'est au nom de
ce Dieu qu'on laisse mourir de faim et de froid des milliers d'tres
humains tandis que les glises et les temples restent vides et que leurs
coffres-forts regorgent d'or!

Les plus crdules commencent  comprendre que ce Dieu agonise et que ses
reprsentants sont les plus terribles exploiteurs des mes simples. O
donc est-il le Dieu infini, universel, vers lequel aspire l'humanit
souffrante?

Hritiers de toutes les haines et de toutes les erreurs, les prtres
montent avec une incroyable audace  l'assaut de la socit moderne,
mais c'est en vain qu'ils cherchent partout dans le socialisme, dit
chrtien, un _modus vivendi_ pour reprendre leur omnipotence au sein des
masses. Leurs hypocrisies sont dj trop connues. Toutes les religions
sont cruelles, toutes sont fondes sur le sang; car toutes reposent
principalement sur l'ide du sacrifice, c'est--dire sur l'immolation
perptuelle de l'humanit  l'insatiable vengeance de la divinit. Dans
ce sanglant mystre, l'homme est toujours la victime, et le prtre,
homme aussi, mais homme privilgi, est le divin bourreau. Cela nous
explique pourquoi les prtres de toutes les religions, les meilleurs,
les plus humains, les plus doux, ont presque toujours quelque chose de
cruel.[18]

Le clerg du thtre d'Ibsen a le visage dur, un vent de scheresse
passe sur lui.... Pour avoir la foi, il faut avoir une me[19], et ces
marchands de grces divines n'en ont point. Leur _credo_, c'est le
mensonge....


NOTES:

[1] La Norvge est divise en 6 vchs, 83 doyenns, 441 paroisses et
900 pastorats. L'glise luthrienne est seule religion d'tat, et son
clerg a en mains l'tat-civil, sauf dans la capitale. L'acte de baptme
est considr comme acte de naissance. Le seul mariage lgal, c'est le
mariage religieux. L'enseignement primaire se trouve sous la direction
du clerg. Il y a en Norvge 7,000 coles primaires, fost-skol og
omgangs-skol (Christiana possde 16 coles avec 23,000 lves). Le
conseil scolaire est compos de quatre membres lus par l'assemble
paroissiale et le pasteur est de droit prsident; c'est aussi lui qui
est charg des inspections. Cinq heures par semaine sont consacres 
l'enseignement religieux. Les chtiments corporels existent encore
(Prescription de 1889, 65).

[2] Renan. _Dialogues philosophiques_, p. 294.

[3] Ibsen. _Brand_.

[4] Pascal. _Treizime Provinciale_.

[5] Ibsen. _Keiser og Galilaeer_.

[6] R. de La Grasserie. _De la psychologie des religions,_ p. 16 (Paris,
F. Alcan).

[7] Ibsen. _Brand_.

[8] _L'glise et l'Etat_.

[9] Ibsen. _Gjengangere_ (Revenants).

[10] Voltaire. _Oedipe_ (Jocaste).

[11] _Les Revenants_.

[12] Ibsen. _Revenants_.

[13] Ibsen. _Samfundets Sttter_ (Les Soutiens de la socit).

[14] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_ (La Comdie de l'amour).

[15] Ibsen. _Brand_.

[16] Hyacinthe-Loyson. _Ni Clricaux ni Athes_, p. 26.

[17] Ibsen. _Brand_.

[18] Bakounine. _L'Eglise et l'Etat_, p. 22.

[19] Ibsen. _Brand_.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE II

LES POLITICIENS ET LES CAPITALISTES


Le _Credo_ politique et social se faonne et se modle sur le Credo
religieux,--toujours hypocrite, jamais sincre. Que se cache-t-il sous
les apparences brillantes et fardes dont la socit se montre si fire?
La pourriture et le nant. Toute moralit lui manque. Elle n'est rien
qu'un spulcre blanchi.[1]

Jamais la socit n'a atteint un tel degr de dcomposition sociale; un
ramollissement effroyable se produit dans les moeurs; on ne pense qu'
satisfaire ses passions brutales, ses gots, ses caprices. La fortune
est aux plus audacieux; les honneurs, la gloire, aux plus habiles.
Possder, jouir, dominer, voil les vertus d'aujourd'hui.

     Les vertus les plus sublimes
     Ne sont que des vices dors.[2]

Il y a quelque chose de si faux, de si vide, de si plat et de si mesquin
dans la manire de voir de notre race! dit Brand. Qui donc, mme  son
lit de mort, consentirait  faire une offrande en secret? Demande au
hros de cacher son nom et de se contenter de la victoire! Pose la mme
condition  un roi,  un empereur, et tu verras s'il accomplira quelque
chose. Demande au pote d'ouvrir en secret la cage  ses beaux oiseaux
chanteurs sans qu'on sache qu'ils lui doivent leur essor et l'clat de
leur plumage! Non, l'abngation ne fleurit nulle part ni dans les hautes
futaies ni dans les buissons. Le monde est domin par des ides
d'esclave. Jusque sur les bords de l'abme il s'attache avec une pre
fureur  la poussire de la vie; lorsqu'elle cde et s'effrite, on voit
encore les hommes s'accrocher aux brins d'herbe, enfoncer leurs ongles
dans la boue.

L'difice social est construit sur une base oppressive qui paralyse tous
les efforts libres. Toute tendance mancipatrice effraye les soutiens
de la socit; ils ont peur de la lumire.

STOCKMANN.--N'est-ce pas le devoir d'un citoyen de mettre le public au
courant des ides nouvelles?

LE PRFET.--Le public n'a pas du tout besoin de nouvelles ides. Il vaut
mieux pour lui se contenter des bonnes vieilles ides qu'il connat
dj.[3]

Et lorsqu'un homme fait retentir une voix libre dans ces tnbres, on le
dclare ennemi de la socit.

STOCKMANN.--C'est moi qui veux le vrai bien de la ville. Je veux
dvoiler les fautes qui tt ou tard apparatront au grand jour. Oh! on
va bien voir que j'aime ma ville natale.

LE PRFET.--Tu l'aimes! Toi, qui par une aveugle bravade veut supprimer
la principale source de richesse de la ville!

STOCKMANN.--Cette source est empoisonne! Nous vivons ici dans les
immondices et la putrfaction! c'est grce  un odieux mensonge que
notre jeune socit suce, pour se nourrir, la richesse des autres.

LE PRFET.--Illusion! Imagination! Pour ne pas dire plus encore! L'homme
qui lance des insinuations aussi offensantes contre sa ville natale est
un _ennemi de la socit_.[4]

Ibsen dmasque ceux qui se chargent de maintenir ce qu'il est convenu
d'appeler l'ordre social, ceux qui prchent la plus rare des
_vertus_,--la morale sociale. L'homme de sens est pour eux celui qui
agit dans leur sens. Quand le dfaut d'un autre leur est profitable, ils
voudraient l'riger en _vertu_.

Dans _John-Gabriel Borckman_, le dramaturge norvgien nous montre
comment une conscience peut tre obscurcie par le dsir trop intense
d'atteindre le pouvoir, comment un homme saisi par la passion du pouvoir
et de l'argent qui le donne, arrive  sacrifier son honneur, ses plus
intimes tendresses,  perdre la piti pour ceux qui l'entourent et pour
lui-mme. Pour conserver sa fortune et son pouvoir, l'un des hros de la
pice dont l'honorabilit parat  l'abri de tout soupon, a eu recours
au vol, il laisse peser l'accusation de son crime sur son ami intime.

Tous les soutiens de la socit qu'Ibsen nous prsente ont chacun au
moins un point noir qu'il leur faut dissimuler. Ils accumulent les
richesses par tous les moyens, au dtriment des autres, et ils veulent
faire croire que la fortune leur a donn une nature suprieure et le
droit de diriger  leur gr le troupeau humain, qu'ils considrent comme
une classe infrieure  eux. Ils s'rigent en classe dirigeante, ils
prtendent maintenir sous leur tutelle la masse des travailleurs qui les
nourrit par ses travaux pnibles et incessants. Ils gnralisent des
ides, ils composent des phrases, des formules, et ils les lancent dans
la foule, comme un dogme religieux ou politique. Les phrases gnrales
sont devenues une monnaie courante. L'aphorisme de Guizot: Parler,
c'est gouverner est devenu la loi conductrice des hommes politiques
dont le consul Bernick[5] est le type autoris.

Notre industrieuse petite ville, dit-il, s'inspire, Dieu merci, d'ides
saines et morales, que nous avons tous contribu  faire germer, et que
nous continuerons  dvelopper de notre mieux, chacun dans notre sphre.
Vous, monsieur le Vicaire, appliquez votre bienfaisante activit 
l'cole et  la famille. Nous autres, les hommes du travail pratique,
nous servirons la socit en y rpandant le bien-tre; et nos femmes et
nos filles continueront comme par le pass leurs oeuvres de
bienfaisance.

Bernick est l'homme le plus riche et le plus influent de la ville, tout
le monde s'incline devant lui, sa maison passe pour une maison modle,
sa vie pour une vie modle, mais cette bonne rputation, ce bonheur,
reposent sur un terrain fangeux, sur des mensonges. Sa fortune, il l'a
vole et a fait croire que c'est un autre, un associ, qui se l'est
approprie; il a aim aussi, dans sa jeunesse, une femme qu'il abandonna
pour en pouser une autre plus riche. Pendant toute sa vie il n'a eu que
deux cultes, celui de l'hypocrisie et celui du mensonge, pas d'autre.
Lui, l'homme le plus considr de la ville, le plus heureux, le plus
riche, le plus puissant et le plus honor, il a laiss accabler un
innocent sous le poids de sa propre faute, et lorsque quinze ans plus
tard l'innocent, revenu d'Amrique o il avait t oblig de se
rfugier, demande que Bernick dise  tous la vrit, celui-ci s'crie:
A l'heure mme o j'ai le plus besoin de toute ma considration! c'est
impossible!

Et tout le monde lui accorde cette considration, car on ne mesure point
la valeur d'un homme politique  la puissance de ses ides, ni  ses
moyens pour les faire aboutir, mais  son loquence vide, pleine de
lieux communs et de formules sans fond. Ou se laisse entraner et
blouir par des discours ronflants, des dclamations pompeuses et un
verbiage sonore, mais dpourvu d'ides et de sentiments.

On ne vit que sur des mots, des mots, toujours des mots! On demande 
Monsen[6] s'il renoncerait  s'occuper de ses intrts privs si les
lecteurs portaient leur choix sur lui. Mes intrts privs en
souffriraient srement; mais, si l'on croit que le bien public l'exige,
je mettrai de ct toute considration personnelle,--et il s'empare de
la fortune d'un autre et disparat.

Les politiciens d'Ibsen prchent le respect de l'ordre, mais qu'est
donc leur ordre, sinon la scurit des spculateurs ne tremblant pas
pour leurs biens mal acquis!

Quand on se mle  la vie publique, dit Bratsberg[7], on se trouve
quelquefois forc  des compromis et on ne peut pas conserver aussi bien
son indpendance de caractre et de conduite.

Et ces gens sont les matres de la socit!

Lorsque, il y a dix-neuf sicles, en prsence d'une foule o il y avait
certainement des pauvres et des ouvriers, Jsus de Nazareth dclara
qu'il tait plus ais de faire passer un chameau par le trou d'une
aiguille que de voir un riche entrer dans le royaume des cieux, les
riches qui entendirent cette parole durent trouver qu'elle ne servirait
gure  apaiser les haines sociales. Et puisque le royaume des cieux
leur est refus, ils dcidrent de conqurir celui de la Terre. Ils
tchent d'imposer leurs principes aux autres. Et on les suit. En les
voyant bien poss dans le monde et entours de considration, bon nombre
de natures faibles viennent  eux, fires d'tre admises en si bonne
compagnie. Celles qui rsistent le payent cher.

Kropp, chef d'usine du consul Bernick, fait avertir Aune, contrematre
dans cette usine, de cesser les confrences qu'il fait chaque samedi aux
ouvriers.

AUNE.--Comment! je croyais qu'il m'tait permis de consacrer mon temps
libre  tre utile  la socit.

KROPP.--Le consul dit que c'est ainsi qu'on la dsorganise.

AUNE.--Ma socit n'est pas celle du consul.

KROPP.--Avant toutes choses vous avez  remplir votre devoir envers la
socit du consul Bernick,car c'est lui qui vous fait vivre.[8]

Telle est leur justice. _Fiat justitia, percat mundus!_ Et l'on parle de
libert!

Libert, galit, fraternit n'ont plus le mme sens qu'au temps de la
guillotine. Et les politiciens ne veulent pas le comprendre, et je les
hais. Ils ne dsirent que des rvolutions politiques, extrieures, et ce
qu'il faut; c'est la rvolte de l'esprit humain.[9]

Hlas! tout le monde ne peut pas se rvolter. L'intolrable situation,
que le consul Bernick cre  son ouvrier Aune, le prouve. Je ne puis ne
pas citer ici le court dialogue qui prsente si magistralement tout un
drame social.

L'action sociale est faite de drames, comme la pense est faite de
phrases. Un drame est une phrase qui a pour mots des actes humains.[10]

Le consul Bernick, sans vouloir augmenter le nombre de ses ouvriers,
exige d'Aune que le bateau d'Etat, _l'Indian-Girl_, qu'on rpare dans
ses usines, soit prt en quelques jours  prendre la mer:

AUNE.--Mais c'est impossible. A fond de cale, le bateau est tout pourri,
monsieur le Consul.

BERNICK.--Il me le faut, autrement, je vous congdie.

AUNE.--Me congdier? moi dont le pre et le grand-pre ont travaill
toute leur vie sur ce chantier! Avez-vous bien rflchi, monsieur le
Consul,  ce que vous feriez en renvoyant ainsi un vieil ouvrier?
Croyez-vous que tout finisse pour lui avec un changement de matre? Je
voudrais que vous en vissiez un que l'on vient de chasser, rentrer, le
soir, dans sa maison, et poser ses outils derrire la porte.... C'est 
moi que les miens jetteront la pierre au lieu de vous la jeter. Ils ne
me feront pas de reproches, ils n'en auront pas le courage; mais de
temps en temps, je sentirai qu'ils me regardent d'un air interrogateur
et qu'ils se disent: En somme, il doit bien l'avoir mrit.

BERNICK.--C'est ainsi que va le monde. Il faut que le navire soit prt;
je ne veux pas que la presse m'attaque; je veux qu'elle me soit
favorable et me soutienne pendant que j'labore une grande affaire.

AUNE.--Un pauvre ouvrier peut avoir aussi des intrts  sauvegarder ...
des intrts de famille.... Ainsi on travaillera ... et _l'Indian Girl_
pourra prendre la mer aprs-demain.... Mais je ne rponds de rien....

Et le navire prend la mer, et, mal rpar, il coule, et il y a des
victimes.... Le consul Bernick en tait averti  temps.... Mais que lui
importe? Il a sa bonne presse....

Le foss qui spare les hommes et les classes devient comme une immense
tranche o vont se prcipiter, pousss par l'intrt, par le besoin,
par la haine, tous les membres de notre socit malade. Jamais la
question sociale n'a t plus aigu; dans un sicle o s'entassent
richesses sur richesses, o se refltent lumire sur lumire, les
hommes, souvent les meilleurs, meurent de faim, les parents tuent leurs
enfants pour ne pas les entendre crier: du pain! Et on appelle cela:
_civilisation_! Honte et horreur!

L'exploitation du travail par le capital est la rgle de notre corps
social, elle amne le pauprisme, cette tache hideuse, cette lpre de
l'humanit, cette mauvaise conseillre de l'homme.

Le travail est une loi crite  la premire page de l'histoire de
l'univers, mais personne ne doit chapper  cette loi. Le travail
naturel est un tat de flicit; il procure  celui qui s'y livre
une jouissance intime, exquise. Il y a en celui qui travaille un
accroissement de vie saine et forte, dont le sentiment lui est
dlicieux. Mais le travail forc, excessif, est une souffrance. Le
travail est la loi inviolable sous le niveau de laquelle tous doivent
plier; il doit rgner du haut en bas de la socit. Mais est-il juste
que les uns travaillent  l'excs et que les autres mnent une vie
oiseuse? Est-il juste que la richesse fainante profite des produits
du travail de ceux qui peinent dmesurment? La capital est le lot du
petit nombre, et c'est la foule qui travaille, c'est la foule qui est
exploite. Les grosses fortunes s'accroissent et la misre se
gnralise. L'argent devient le matre, il donne ou refuse du travail,
c'est--dire du pain,  l'ouvrier qui est  sa merci. Celui-ci travaille
sans relche, sans repos, n'ayant jamais de loisir, tant que sa poitrine
a un souffle, tant que ses bras lui obissent, tant qu'on lui donne du
travail. Et lorsqu'on le lui refuse, il se retrouve sur le pav de la
rue, sans abri, sans argent; il ne peut attendre de personne ni appui ni
secours; plus malheureux qu'un cheval hors de service qu'on abat par
charit, il est condamn  voir sa femme, ses enfants, lentement, mourir
de faim. N'est-ce pas l le vrai esclavage? L'esclavage n'est pas venu,
comme on se plat  le croire, de la guerre; il a t l'aliment et mme
la cause des guerres. L'esclavage vient du capital ou accumulation des
revenus, car, tant qu'il n'y eut pas excdent de revenus ou lorsque
l'excdent tait trop faible, l'esclavage ne pouvait s'tablir. Mais au
fur et  mesure du dveloppement du capital marchait  sa suite cette
institution nfaste qui permettait  certains hommes de s'approprier le
travail de leurs semblables en leur donnant en change un minimum de
subsistance ou, comme aujourd'hui, un minimum de salaire. C'est une
violation et une atteinte injustifiable  la dignit humaine. Cet ordre
de choses permet aux puissants du jour d'accaparer une plus large part
de la fortune commune, il cre le despotisme, il augmente le nombre des
proltaires, et l'antagonisme des classes en est le fruit invitable.
Le jour o les hommes ont le droit d'acheter les services d'autrui,
l'esprit de solidarit va en s'affaiblissant et toutes les tendances se
portent vers la possession des richesses.

Plus les jouissances des uns deviennent bruyantes, plus les souffrances
des autres apparaissent humiliantes. Le capital est fils du travail; la
proprit est fille du capital, disent les riches. Mais si la proprit
est fille du travail, pourquoi les vrais travailleurs n'arrivent-ils
jamais  la proprit, mme par un travail opinitre, pnible, qui trop
souvent les tue? Pourquoi les proltaires, les dclasss se
recrutent-ils gnralement parmi ceux qui travaillent et non pas parmi
les riches, les oisifs? Demandez  ces travailleurs qui consument leur
vie dans une misre permanente, si leur travail leur vaut jamais des
droits  la proprit? Ceux qui ne meurent pas avant l'ge achvent leur
misrable existence dans un tat pouvantable. Ce n'est pas dans leurs
rangs que se forment des propritaires contents et satisfaits.

Et l'exploitation capitaliste tue non seulement les mineurs, les
salaris, les ouvriers de fabriques et d'usines, mais aussi les ouvriers
de la pense, travailleurs intellectuels, vivant au jour le jour, sans
pouvoir penser au lendemain,  la maladie, au chmage. Ils travaillent
tant qu'ils portent en eux une tincelle de vie; cette tincelle
teinte, ils tombent, puiss, casss. Et les autres, les riches, les
oisifs, les paresseux, les vrais parasites, leur crient: Dclasss!

Pour que les grands jouissent et prosprent, disent-ils, il faut que
les petits souffrent et vgtent. Le faut-il? Malheureux, ils ne voient
donc pas que les _petits_ bougent? Leur rveil sera affreux, car l'homme
le plus terrible est celui qui a faim. Ne voient-ils donc pas se former
cette force nouvelle, d'une puissance crasante, _la grve_, qui se
dveloppe avec une rapidit inoue? Elle devient de plus en plus
redoutable, elle s'approche et, comme la foudre, elle clatera le jour
o on l'attendra le moins.

D'un cot, les riches et leurs clients s'efforcent de reprsenter
l'organisation actuelle du travail et la rpartition des biens comme un
rsultat du libre jeu des lois naturelles, ferment les yeux sur la
misre o croupissent des millions de leurs semblables, dclarent
invitables les maux qu'il leur est impossible de nier, couvrent d'un
badigeon rose les fissures de la muraille, trouvent tout excellent, tout
dlicieux, dans un monde o rien ne leur manque, et pour le reste se
reposent sur la fusillade et sur le canon. D'un autre ct, la classe
ouvrire, sans proprit, dpendant pour son existence immdiate du
travail qu'il plat  d'autres de lui accorder en s'en appropriant le
bnfice, est loin d'admirer cet ordre de choses. Ne le jugeant pas
immuable, elle ne veut plus s'en contenter et s'organise  peu prs dans
tous les pays pour le transformer par les voies rvolutionnaires ou par
des crimes.[11]

Car l'ouvrier Aune a commis un crime, mais  qui la faute? Il est las
du travail dprimant auquel le condamne sa misre. La douleur morale et
physique, si patiente qu'elle soit, a des limites. La misre est un
guide terrible; elle mine la raison, la pense humaine, elle engendre
la haine, elle est tnbres et chaos. C'est la misre qui conduit les
classes pauvres  ces effrayantes dgradations humaines et sociales.
La souffrance devient convulsion et la compression se transforme en
explosion; l'obissance passive devient rvolte, et lorsque l'effort du
labeur est rsolu par l'effort de la colre, de l'exaspration, alors,
c'est horrible, ces hommes doux, qui sont las de souffrir, deviennent
des monstres....

Encore une fois,  qui la faute? N'est-ce pas  ceux qui tablissent
deux lois, deux morales, les unes pour eux, les autres pour le peuple!
Et on appelle cela: Fraternit! Combien Blanqui[12] a-t-il raison de
dire que la fraternit n'est que l'impossibilit de tuer son frre.

La fraternit, aujourd'hui! une hypocrisie, un pige, un poignard! La
fraternit de Can!--L'inquisition disait: mon frre!  sa victime sur
le chevalet. Ce mot: _la fraternit_ sera bientt un sarcasme comme
cette autre parole: pour l'amour de Dieu! devise de charit divine,
devenue l'ironie suprme de l'gosme et de l'insensibilit. Faible,
l'homme se laisse rduire  un minimum en raison mme de sa faiblesse.
Fort, il empite et dvore dans la mesure de sa force. Il ne s'arrte
qu'aux barrires infranchissables. _Homo homini lupus_.

Aucun homme de sens ne peut soutenir qu'il soit juste qu'une faible
minorit jouisse de tous les avantages de la vie, sans les avoir gagns
par son travail ou mrits d'une faon quelconque, tandis que l'immense
majorit vient au monde condamne  une vie de labeur incessant, pour
trouver  grand'peine une substance prcaire.[13]

Qui donc ne se sent pas pris d'une immense piti pour ces dshrits de
la vie, pour ces pauvres gens qui peinent et qui souffrent, qui n'ont
pas ici-bas leur part de soleil et de bonheur? ... Oui, l'ouvrier Aune
a commis un crime, mais n'est-ce pas le crime du consul Bernick qui l'a
engendr? Les crimes des hommes qui se disent suprieurs poussent  la
dgradation ces tres, affaiblis par le travail exagr, par la misre,
aptes  subir si profondment l'influence extrieure.

Les riches et les forts n'ont mme pas besoin d'entourer leurs vices et
leurs crimes d'ombre et de mystre, ils peuvent les pratiquer au grand
jour; pour les dfendre, ils ont tout  leur disposition: l'argent, la
force publique, la presse.


NOTES:

[1] Ibsen. _Samfundets Sttter_ (Les Soutiens de la socit).

[2] Lamartine. _Harmonies_.

[3] Ibsen. _En Folkefiende_ (Un Ennemi du peuple).

[4] _Un Ennemi du peuple_.

[5] Ibsen. _Samfundets Sttter_ (Soutiens de la Socit).

[6] Ibsen. _De unges forbund_ (Union des jeunes).

[7] Ibsen. _De unges forbund_ (Union des jeunes).

[8] Ibsen. _Soutiens de la Socit_.

[9] Lettre d'Ibsen  Brands. G. Brands. _Moderne Geister,_ p. 431.

[10] G. Tarde. _Les Transformations du pouvoir_, p. 10. Paris, F. Alcan.

[11] Charles Secrtan. _Etudes sociales_, p. 5.

[12] _Critique sociale_, t. II, p. 96.

[13] Stuart Mill. _La Rvolution de 1848_, p. 90-91.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE III

LA PRESSE


La presse est le reprsentant attitr des soutiens de la socit.
C'est par sa voix qu'ils rpandent leurs mensonges. Le journal joue
aujourd'hui le rle le plus important qu'il soit possible d'imaginer,
son influence est immense, il dirige en matre incontest les destines
des peuples. Ibsen nous montre en quelles mains nfastes se trouve,
gnralement, cette force puissante. Je rdige mon journal, dit
Aslaksen dans l'_Union des jeunes_[1], d'aprs le principe suivant:
c'est le grand public qui fait vivre les journaux, mais le grand public
est le mauvais public, il lui faut donc un mauvais journal. Tous les
numros de ma feuille sont conus dans cet esprit. D'ailleurs, mon
journal est ma seule source dvie.

Le _Phare_[2] est l'organe du parti radical. Son rdacteur en chef,
Pierre Mortensgaard, est trs content de l'volution du pasteur Rosmer,
il est convaincu que cette nouvelle recrue est d'une grande importance
pour son parti, mais il dclare  Rosmer que s'il veut servir la cause
librale, il lui faut garder le silence sur son apostasie, car des
libres-penseurs, le parti en compte suffisamment, ce qui lui manque, ce
sont des hommes respectables, anims de sentiments chrtiens.

Autrefois les crivains, les savants passaient une partie de leur vie 
tudier les moeurs d'une poque avant d'en crire l'histoire;
aujourd'hui, les _reporters,_ souvent d'intelligence borne, parlent sur
tous les sujets sans en connatre un mot. Ils dbitent des contes
risibles, des scandales navrants, des histoires mensongres. Ce sont eux
qui crivent l'histoire contemporaine  laquelle ils donnent la couleur
de leur journal, d'o la vrit est bannie: leur seul but est de dbiter
leur marchandise. La presse est devenue une institution industrielle.
Le reporter est l'me du journal, la source la plus fconde de sa
prosprit matrielle. Le public ajoute moins d'importance aux articles
de fond qu'aux nouvelles diverses. Les journaux qui font fortune sont
ceux qui arrivent  avoir la primeur des attentats et des scandales.
Ils ne cherchent que la glorification du vice sous toutes ses formes,
les plus triviales comme les plus raffines. Quelle triste cole
d'inconscience, de lgret, de servilisme! A quel dplorable spectacle
la presse nous fait assister! L'injure n'a plus de bornes, toutes les
bassesses sont dchanes, tout est atteint: talent, honneur, probit,
vertu. Souvent cela va jusqu'au crime. L'absurdit de ses polmiques
n'est gale qu' la valeur morale de ses louanges pompeuses. Oeuvre de
dsagrgation et de haine, elle cre un courant de lchet et de
bassesse, de dlation, de calomnie et de honte. Les reporters ont
remplac l'tincelle divine des sentiments gnreux par la bouffonnerie
et le grotesque.

Le scepticisme des temps prsents est le fruit de ces feuilles qui sont
un poison moral pour les masses. Les oeuvres srieuses n'ont pas le
temps de mrir. Chacun mange son bl en herbe et vit pour le moment. On
ne cherche ni la justice ni la vrit, mais le mot drle; et une
boutade, dite spirituelle, fait accepter les ides les plus absurdes,
les plus rvoltantes.

Petra Stockmann[3] refuse de traduire pour le _Journal du peuple_ une
nouvelle anglaise parce que c'est une histoire tendant  prouver qu'il
y a une providence surnaturelle qui protge tous les gens soi-disant
bons et qui  la fin leur donne toujours raison, tandis que les gens
soi-disant mauvais reoivent leur chtiment.

LE RDACTEUR HOVSTAD.--Mais c'est trs gentil. C'est justement ce que le
public demande.

PETRA.--Et c'est cela que vous voulez offrir  votre public? Vous savez
bien que les choses ne se passent pas ainsi dans la vie relle.

HOVSTAD.--Vous avez parfaitement raison, seulement un rdacteur ne peut
pas toujours agir comme il veut. On est souvent forc de s'incliner
devant l'opinion du public dans les questions de peu d'importance. La
politique est au fond la cause principale de la vie, du moins pour un
journal; et, pour gagner le public aux ides politiques, il ne faut pas
l'effrayer. Quand les lecteurs trouvent une histoire morale dans le
rez-de-chausse du journal; ils sont plus disposs  avaler et 
digrer ce que nous publions au-dessus; ils se rassurent.

Le journal s'est acquis, sur les esprits les plus clairs comme sur les
couches profondes une puissance sans pareille. Les rclames hontes,
dissimules sous forme d'articles sont rdiges dans le but de tromper
le public et causent la ruine des honntes travailleurs qui amassent
pniblement un petit pcule.

Le peuple qui n'a ni les loisirs ni les moyens d'analyser sa volont,
ses dsirs, ses ides, de les mettre librement, puise ses jugements
dans le journal. C'est lui qui plie et faonne  son gr l'opinion
publique, c'est lui qui la remue ou l'endort.[4] Le journal est, pour
les esprits simples, un oracle infaillible, ils croient ce qu'il
propage, ils rptent ses raisonnements. On est trop press pour penser
soi-mme, on accepte et on fait siennes les apprciations les plus
errones, les opinions toutes faites sans examen ni analyse. On ne se
demande pas si les jugements qu'on adopte ont t inspirs par la vrit
ou le mensonge, par l'quit ou la passion.

Et dire que la presse pourrait tre pour la socit la source de toutes
les vertus! La presse est ce qu'il y a de meilleur au monde lorsqu'elle
vibre  l'unisson des grandes et nobles motions, lorsqu'elle rend
lucides les problmes importants et combat les abus, lorsqu'elle sert la
vrit et la justice. Malheureusement elle est mise souvent au service
des ambitions personnelles les moins avouables et des cupidits les plus
affreuses. Chaque jour, le poison est rpandu par torrents, tandis que
le remde se distribue goutte  goutte. Ah! certes, ce n'est pas la
presse qu'il faut accuser, mais ses reprsentants, les hommes, les
individus, les soutiens de la socit qui la dirigent, les
Aslaksen[5], les Hovstad[6], les Mortensgaard[7].

Pierre Mortensgaard, dit le prcepteur Brendel, est matre de l'avenir.
Pierre Mortensgaard a en lui le don de la toute-puissance. Il peut faire
tout ce qu'il veut ... car il ne fait jamais plus qu'il peut. Pierre
Mortensgaard est capable de vivre sans idal. Et cela, c'est prcisment
le grand secret de la conduite et de la victoire. C'est le rsum de
toute la sagesse du monde.

Le journal pourrait tre le gardien le plus sr du progrs,
l'avant-garde de la justice, marchant  la conqute de la lumire,
c'est lui qui pourrait arracher la foule aux suggestions funestes, lui
dvoilant les desseins pervers de ses vrais ennemis, c'est lui qui
pourrait l'affranchir du joug moral et matriel qui pse sur sa tte
depuis des sicles. Quelle noble mission pour celui qui se l'impose! il
est beau le rle que peut jouer chez un peuple libre, une institution
comme la presse, mais il faut que le peuple, que ceux qui dirigent la
presse aient une conception juste de la libert; hlas, ne comprennent
pas toujours la libert ceux qui la possdent!

Faut-il restreindre la libert de la presse? Jamais! C'est un grand
pch que de tuer une pense libre.[8] La libert peut dgnrer et
devenir licence, mais la libert n'est pas et ne sera jamais la licence.
D'ailleurs, on ne supprime pas le mal par le mal. Personne ne peut ni
donner ni restreindre la libert. Quand la presse deviendra digne de la
libert, elle la prendra elle-mme, si elle ne l'a pas; en tous cas,
elle saura en user. Aucune atteinte juridique  la presse ne peut tre
tolre. Dans un tat social vraiment assis, l'action de la presse est
trs utile comme contrle; sans la presse, des abus extrmement graves
sont invitables. C'est aux classes honntes  dcourager par leur
mpris, la presse scandaleuse.[9] La parole et la pense doivent tre
libres. L'homme ne serait pas l'homme, s'il ne parlait librement.
Arrter l'essor de la pense, c'est rabaisser la dignit humaine.
Ce qu'il y a de mieux en nous, c'est la pense.[10]

La libert de la presse est sacre, il faut qu'elle puisse toujours se
produire librement, c'est l'un des biens de la civilisation, mais si

     Penser librement est beau
     Penser juste est encore plus beau.[11]

Et c'est par la justice qu'on acquiert souvent la libert, car elle ne
s'octroie pas, il faut la conqurir. La libert de parler et
d'crire,--lorsqu'on ne la comprend pas, c'est--dire lorsqu'on ne la
porte pas dans son me,--ne sert aux moralement faibles qu'a manifester
leur jalousie pour les moralement suprieurs, en dversant sur eux leur
malfaisante raillerie sinon leurs mensonges diffamatoires.

Le jour o l'on comprendra que l'invective ne remplace jamais la libre
discussion, que les impuissants seuls substituent l'injure  la raison,
que l'on combat mieux ses adversaires par des arguments solides que par
des insultes, qu'on flagelle mieux les hypocrites avec la vrit, la
justice, qu'avec la violence, la calomnie; le jour o l'on comprendra
que la libert de tout homme s'arrte l o elle viole la libert
d'autrui, la presse, comme toutes les autres institutions, deviendra
libre, et sa langue barbare et indcente sera purife. La corruption du
langage amne la corruption des ides; elle fausse l'esprit qui devient
incapable de distinguer la vrit de l'erreur. Le coupable n'est pas le
lecteur, mais l'crivain qui manque  la premire condition de son
apostolat.

En attendant cet ge d'or, n'oublions point que la libert de propager
l'erreur et le mal par la parole et la presse a pour correctif naturel
la libert de propager par les mmes moyens la vrit et le bien.[12]
Que les honntes gens en usent.

Passons  la famille.


NOTES:

[1] Ibsen. _De unges forbund_.

[2] Ibsen. _Rosmersholm_.

[3] Ibsen. _En folkefiende_ (Un ennemi du peuple).

[4] Les journaux sont trs rpandus en Norvge. Tout paysan reoit un
journal.

[5] _Union des jeunes_.

[6] _Ennemi du peuple_.

[7] _Rosmersholm_.

[8] Ibsen. _Kongsemmerne_(Les Prtendants  la couronne).

[9] Renan. _La rforme intellectuelle et morale_, p. 91.

[10] Ibsen. _Le petit Eyolf_, Allmers.

[11] Inscription place au fronton de l'Universit d'Upsal.

[12] Le Play. _Rforme sociale_.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE IV

LA FAMILLE


La famille a la plus grande part dans la corruption et dans la
dgradation de la socit actuelle. Le vritable mal est l, il faut
avoir le courage de se l'avouer. Dans la _Comdie de l'amour_, dans le
_Canard sauvage_, dans les _Revenants_, dans la _Maison de poupe_,
Ibsen nous le dit avec une force et une franchise stociennes. Votre
mariage, crie Falk,[1] mais c'est l'accord de deux positions
convenables, ce n'est point de l'amour! L'amour qui seul devrait former
les unions, en est banni; c'est le code qui y prside. Le notaire rdige
le contrat o chacun stipule ses intrts, o le mari discute le chiffre
de la dot, o la femme fait ses calculs, o l'on cherche  se tromper
mutuellement. L'amour a cess d'tre une passion, c'est une science
catalogue, une profession, avec ses corporations, son drapeau; les
fiancs et les poux en forment les cadres et les remplissent avec une
cohsion semblable  celle des plantes de la mer.[2] L'amour n'est plus
un sentiment divin, c'est un vice. D'aprs les rgles de la
civilisation moderne, ce n'est pas la femme que l'homme pouse, c'est sa
dot, son bien, sa fortune. Les mariages, pour la plupart, ne sont qu'un
march immoral o deux jeunes gens se vendent  prix d'or.

Le mariage[3] doit constituer une union que deux tres n'accomplissent
que par amour rciproque et pour atteindre leurs fins naturelles. Mais
ce motif n'existe  proprement parler que trs rarement de nos jours. Au
contraire, le mariage est considr par la plupart des femmes comme une
sorte de refuge dans lequel elles doivent entrer  tout prix, tandis que
l'homme, de son ct, en pse et en calcule minutieusement les avantages
matriels. Et la brutale ralit apporte mme dans les mariages o les
motifs gostes et vils n'ont eu aucune action, tant de troubles et
d'lments de dsorganisation que ceux-ci ne comblent que rarement les
esprances que les poux caressaient dans leur jeune enthousiasme et
dans tout le feu de leur premier amour.

Or, le mariage actuel n'est qu'une forme lgale de la prostitution qui
amne la diminution graduelle de la fcondit et l'accroissement de la
dpopulation.

La cause de l'affaiblissement de la natalit est connue: la volont de
l'homme la dtermine. Nous ne sommes pas assez riches pour nous donner
ce luxe-l. Les enfants sont une charge qui diminue les jouissances
gostes des parents. Les riches ne veulent pas laisser trop de
copartageants de leur fortune; les moins riches craignent de succomber
sous le poids d'une famille nombreuse. Seules, les familles misrables
ont beaucoup d'enfants. Plus la richesse et l'aisance s'accroissent,
plus le nombre des enfants diminue. Les pauvres sont moins
abstentionnistes que les riches parce qu'ils n'ont pas le soin de
l'hritage  laisser en partage, et parce que les classes travailleuses
tant plus dpourvues de plaisir que la classe, dite suprieure, se
laissent aller au besoin gnsique. D'ailleurs, les unions se font plus
librement parmi les ouvriers.

L'union libre, la socit dirigeante la repousse et la fltrit.

Le pasteur Manders[4] appelle foyer, le foyer domestique o un homme vit
avec sa femme et ses enfants.

OSWALD, peintre.--Oui, ou avec ses enfants et la mre de ses enfants.

LE PASTEUR.--? Mais ... misricorde!

OSWALD.--Quoi?

LE PASTEUR.--Vivre avec ... la mre de ses enfants?

OSWALD.--Oui ... prfreriez-vous qu'on la repousst?

LE PASTEUR.--Mais comment se peut-il qu'un homme ou une jeune femme qui
ont ... ne ft-ce qu'un peu d'ducation, s'accommodent d'une existence
de ce genre, aux yeux de _tout le monde_?

OSWALD.--Eh! que voulez-vous qu'ils fassent? Une jeune fille pauvre....
Il faut beaucoup d'argent pour se marier. Que voulez-vous qu'ils
fassent?

LE PASTEUR.--Ce que je veux qu'ils fassent? Je vais vous dire, moi, ce
qu'il faut qu'ils fassent. Ils doivent vivre loin l'un de l'autre!

OSWALD.--Ce discours ne vous servirait pas  grand'chose auprs de nous
autres, jeunes hommes, passionns, amoureux.

LE PASTEUR.--Et les autorits qui tolrent de telles choses, qui les
laissent s'accomplir en plein jour! Et cette immoralit s'tale
effrontment, elle acquiert, pour ainsi dire, droit de cit!...

Les pasteurs Manders exaltent la famille. Elle est la base de l'tat,
disent-ils. Est-ce que la famille n'est pas la base de la socit? Un
agrable chez soi, des amis fidles, un petit cercle bien choisi, dans
lequel nul lment discordant ne vient apporter le trouble?[5]

Oui, la famille est un des lments les plus puissants de la socit,
mais si la famille antique prsentait vraiment une unit sociale, la
famille d'aujourd'hui en est moins qu'un reflet faible et ple: elle
n'est plus qu'un centre de corruption.

Le vieux ftard Werl[6], aprs avoir constitu sa richesse sur les
ruines d'Ekdal, aprs une vie de dbauche, cause de la mort de sa femme,
a l'ide de rgulariser sa fausse position et de se remarier avec
Mme Sverby, femme digne de lui sous tous les rapports. Pour
viter les mauvaises langues et les mchants propos, il fait appel 
son fils Grgoire qui vit, solitaire, dans les usines.

GRGOIRE.--Ah! c'est comme cela! Madame Sverby tant en jeu, on avait
besoin d'un joli tableau de famille dans la maison, quelques scnes
attendrissantes entre le pre et le fils. La vie de famille!

Quand l'avons-nous mene ici? Jamais, aussi loin que vont mes souvenirs.
Mais aujourd'hui il en faut un peu, cela aurait si bonne faon, si l'on
pouvait dire qu'entran par la pit filiale, le fils est rentr  la
maison pour assister aux noces de son vieux pre! Que resterait-il de
tous ces bruits qui reprsentent la pauvre dfunte succombant aux
chagrins et aux souffrances? Pas un cho, le fils les aurait fait
vanouir.

WERL.--Grgoire!... Ah! je le vois bien: il n'est personne au monde que
tu respectes moins que moi.

GRGOIRE.--Je t'ai vu de trop prs.

WERL.--Tu m'as vu par les yeux de ta mre.

GRGOIRE.--Cette nature confiante tait prise dans un filet de
perfidies, habitant sous le mme toit ... que d'autres femmes ... ses
servantes ... sans se douter que son foyer reposait sur un mensonge! Ton
existence m'apparat, quand je la regarde, comme un champ de carnage
jonch de cadavres....

Dans le mme drame Hialmar interroge sa femme sur son pass. Elle finit
par reconnatre sa liaison avec Werl, dvoile  son mari par Grgoire.

HIALMAR.--Comment as-tu pu me cacher une pareille chose?

GINA.--Oui, a n'est pas bien  moi; j'aurais d te l'avouer depuis
longtemps.

HIALMAR.--Tu aurais d me le dire tout de suite. Au moins j'aurais su
qui tu tais.

GINA.--M'aurais-tu pouse tout de mme, dis?

HIALMAR.--Comment peux-tu le supposer?

GINA.--Voil pourquoi je n'ai rien os dire. Je ne pouvais pourtant pas
faire mon propre malheur!

Telles sont les bases de la famille actuelle: mensonge et corruption;
instrument de profit comme pour Gina,[7] pour Stensgard[8] ou instrument
de plaisir goste comme pour Helmer[9].

L'homme et la femme souffrent de cet tat de choses, mais la femme en
souffre davantage. L'homme, dit Bebel[10], de qui provient le plus
souvent le scandale dans le mariage, sait, grce  sa situation
prpondrante, se ddommager ailleurs.

La femme ne peut que bien rarement prendre aussi les chemins de
traverse, d'abord parce que s'y lancer est plus dangereux pour elle, en
sa qualit de partie prenante, et ensuite parce que chaque pas fait en
dehors du mariage lui est compt comme un crime que ni l'homme ni la
socit ne pardonnent. La femme est oblige de considrer le mariage
comme un asile, car en dehors du mariage la socit lui fait une
situation qui n'a rien d'enviable.

L'intrt matriel enchane l'un  l'autre des tres humains. L'une des
parties devient l'esclave de l'autre et est contrainte, par devoir
conjugal, de se soumettre  ses caresses les plus intimes, qu'elle a
peut-tre plus en horreur que ses injures et ses mauvais traitements.
Un pareil mariage n'est-il pas pire que la prostitution? La prostitue
est encore jusqu' un certain point libre de se soustraire  son honteux
mtier, elle a le droit de se refuser  vendre ses caresses  un homme
qui, pour une raison ou pour une autre, ne lui plat pas. Mais une
femme vendue par le mariage est tenue de subir les caresses de son
mari, quand bien mme elle a cent raisons de le har et de le mpriser.

Considrer la femme comme leur gale rpugne aux prjugs des hommes.
La femme, pour eux, doit tre soumise, obissante, confine exclusivement
dans son mnage; elle doit comprimer ses penses, ses aspirations
personnelles, dt-elle prir intellectuellement de cette situation
opprime. Que de souffrances morales, que de pleurs, de nuits sans
sommeil, brisant pour toujours l'organisme de ces pauvres tres,
anantissant leurs esprances!

Mme Alving[11] est l'une de ces admirables et malheureuses
figures. Elle a reu dans sa jeunesse quelques renseignements o il ne
s'agissait que de devoirs et d'obligations. Pendant vingt ans elle a
vcu l-dessus, souffrant silencieusement auprs de son mari malade et
dbauch. Une seule fois seulement, lasse de vivre auprs d'un fou
qu'elle n'aimait pas, elle se prcipite chez le jeune pasteur qu'elle
aime et dont elle se sent aime. Me voici, prends-moi! Femme, rpond
le faux disciple de Jsus, retournez chez celui qui est votre poux
devant la loi!

L'lan qui l'a pousse vers le bonheur et la libert a t vite rfrn;
elle est redevenue la femme austre pour qui la vie est une valle de
larmes et qui ne peut rpandre autour d'elle la lumire et la gat
d'une me heureuse. Durant vingt ans cette femme admirable eut le
courage de cacher  tous les misres de sa vie domestique. J'ai
support bien des choses dans cette maison, avoue-t-elle plus tard. Pour
retenir mon mari les soirs et les nuits j'ai d me faire le camarade de
ses orgies secrtes. J'ai d m'attabler avec lui en tte--tte,
trinquer et boire avec lui, couter ses insanits, j'ai d lutter corps
 corps avec lui pour le mettre au lit. J'avais mon fils, c'est pour lui
que je souffrais tout. Mais lorsque j'ai reu le dernier outrage, quand
j'ai vu dans les bras de mon mari ma propre bonne ... alors.... Alors,
elle se rvolte, elle veut apprendre  son fils la vraie vie....
Nora[12], rvolte galement par le mensonge de sa vie conjugale,
abandonne tout  fait et la maison et ses enfants....

Et c'est cette famille qui est appele  former la jeune gnration!

La famille doit tre un arbre puissant dont les racines plongent  une
grande profondeur dans le sol, tandis que les cimes montent haut vers le
ciel et que les branches protectrices couvrent un large espace. Or, elle
est rduite  l'tat d'un maigre arbuste sans racines, dont le pauvre
feuillage est impuissant  donner un abri.[13]

Les rejetons vigoureux et multiplis ne sortent que d'une famille forte.
Ceux qui ont t levs d'une manire absurde ne peuvent pas lever les
autres d'une manire sense. Une multitude d'aveugles ne donnera jamais
un voyant, une runion de malades ne fera jamais un homme bien portant.

Quand on songe  la jeune gnration qui s'lve au sein de ce milieu
corrompu et dsquilibr, une douleur, une pouvante, vous treint
l'me....


NOTES:

[1] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_(Comdie de l'amour).

[2] _Ibid._

[3] Bebel. _La femme_, p. 68.

[4] Ibsen. _Gjengangere_ (Revenants).

[5] Ibsen. _Samfundets sttter_ (Soutiens de la socit).

[6] Ibsen. _Vildanden_(Canard sauvage).

[7] _Canard sauvage_.

[8] _Union des jeunes_.

[9] _Maison de Poupe._

[10] _La Femme_.

[11] _Revenants_.

[12] Ibsen. _Et Dukkehejem_(Maison de poupe).

[13] M. Gurin. _Evolution sociale_, p. 323.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE V

LA JEUNE GNRATION


La dcadence, la dsorganisation de la famille porte vite
ses fruits et la jeune gnration trouve le moyen de surpasser ses
crateurs et ses matres.

L'ducation qu'on lui donne a pour but de fortifier en elle les vues,
les aspirations, les ides des a soutiens de la socit, et, par l,
de perptuer les mensonges conventionnels. Au foyer domestique ou 
l'cole, la mthode est toujours la mme. On fait autant de mensonges
 l'cole qu' la maison; partout on ne fait que mentir aux enfants.[1]

Sachant que l'enfant n'est pas sensible aux calculs d'intrt et de
parti, que la puret de sa jeune me ne lui permet pas encore de se
mfier des matres trop complaisants, ces derniers se pressent de
remplir son cerveau, sa mmoire de fausses notions et d'ides absurdes.

Transmettre aux enfants leurs maladies physiques et morales ne suffit
pas aux parents, ils leur enseignent, ds leur enfance, que le Dieu
invisible a tout prvu ici-bas,--la ncessit de la proprit et de
la misre, du luxe et de la faim, de l'oisivet des uns et du travail
dmesur des autres. On leur enseigne que tout dans la socit est
parfait et qu'ils n'ont qu' continuer l'oeuvre de leurs anctres. On
dtruit en eux tout: la promptitude et la franchise de l'esprit, la
puissance de la volont individuelle, l'intelligence et la conscience
virginales.

L'ducation a pour but de tuer dans l'enfant tout germe d'initiative
personnelle: on ne lui apprend ni  penser, ni  vouloir, ni  vivre par
lui-mme. On travaille sur l'enfant, sur l'lve, comme sur une chose,
ou comme sur un animal dont on veut dompter les nergies. Et cet tat de
chose n'est pas particulier  tel ou tel pays, il est gnral, il est
universel.

Demandez  cent jeunes franais, sortant du collge,  quelles
carrires ils se destinent; les trois quarts vous rpondront qu'ils sont
candidats aux fonctions du gouvernement. La plupart ont pour ambition
d'entrer dans l'arme, la magistrature, les ministres,
l'administration, les finances, les consulats, les ponts et chausses,
les mines, les tabacs, les eaux et forts, l'universit, les
bibliothques et archives, etc., etc. Les professions indpendantes ne
se recrutent, en gnral, que parmi les jeunes gens qui n'ont pas russi
 entrer dans une de ces carrires.[2]

Ds l'enfance on a tu dans l'homme toute initiative, toute volont,
tout respect pour sa personnalit, pour son individualit. Les moeurs
n'ont gure permis jusqu' maintenant qu'on respectt l'individualit
de l'enfant comme celle d'un gal futur, et peut-tre d'un suprieur en
dveloppement intellectuel et moral. Rares sont les parents qui voient
dans leur fils un tre dont les ides et la volont sont destines 
grandir d'une manire originale, et rare l'instituteur qui ne cherche 
dicter aux lves ses opinions, sa morale particulire, et n'essaie de
faciliter sa besogne en imposant l'obissance.[3]

Et lorsque plus tard la vie leur dvoile la vraie lumire, leurs mes
sont dj trop imprgnes d'impressions, d'ides fausses. Ce ne sont pas
des hommes, ce sont des machines faites pour tre diriges par un
mcanisme extrieur et artificiel. Il faut tre fort, il faut porter en
soi des germes d'une individualit puissante, pour pouvoir se
dbarrasser de toutes les erreurs, de tous les mensonges, de toutes les
souillures morales qu'on a si soigneusement entretenus en nous pendant
nos jeunes annes. La majorit constitue cette lgion de dgnrs dont
Ibsen nous prsente quelques types caractristiques.

Le Dr Raak dans la _Maison de poupe_, Ulrik Brendel dans
_Rosmersholm_, Laevborg dans _Hedda Gabler,_ Oswald dans les
_Revenants_, la bohmienne Gerd dans _Brand_, tous ces tres
ne se dominent gure, maladies hrditaires, folie, ivresse, il y a quelque
chose qui les obsde, des souvenirs qui les hantent, des _revenants_
dont ils ne peuvent pas se dfaire. Nous sommes tous des revenants. Ce
n'est pas seulement le sang de nos pre et mre qui coule en nous, c'est
encore une espce d'ide dtruite, une sorte de croyance morte, et tout
ce qui en rsulte. Cela ne vit pas, mais ce n'en est pas moins l, au
fond de nous-mmes et jamais nous ne parvenons  nous en dlivrer. Et
puis, tous, tant que nous sommes, nous avons une si misrable peur de la
lumire![4]

Je vous connais  fond, dit Brand, mes lches, esprits inertes! Il
vous manque ce battement d'ailes de la volont, ce frmissement anxieux
qui lve les cantiques jusqu'au ciel. L'esprit morne, le pas tranant,
ils s'avancent lourds et fatigus. A leur air sombre, on dirait qu'ils
sentent un fouet derrire eux. Leurs fronts portent le voile du vice.
Leurs regards plongent dans les tnbres. C'est l'image du pch, ce
n'est plus l'image de Dieu. Qui donc leur criera: Je sens courir dans
mes veines le fleuve brillant de la jeunesse. Vigoureux rejeton, je suis
n de l'amour de deux tres beaux, jeunes, ardents, tandis que toi,
fragile crature sans nergie, sans vie, tu es n de l'union morne et
glace de deux tres lis par un contrat qui ne peut exciter en eux la
flamme des sens![5]

Ils sont tous malades, physiquement et moralement. Mon pine dorsale,
la pauvre innocente, se plaint le docteur Raak[6], doit souffrir  cause
de la joyeuse vie qu'a mene mon pre quand il tait lieutenant.

Oswald[7], peintre, n'a jamais men une vie orageuse sous aucun rapport
et pourtant il se sent bris d'esprit, il ne peut plus travailler, il
est comme un mort-vivant. Il a de trs violentes douleurs  la tte,
spcialement  l'occiput, comme s'il avait le crne dans un cercle de
fer, de la nuque au sommet. Toute sa force est paralyse, il ne peut pas
se concentrer et arriver  des images fixes. Sa maladie s'explique: son
pre fut alcoolique tout en tant chambellan.

Tous ces tres sont las, fatigus de vivre,  peine entrs dans la vie.
Leur moral est gal  leur physique. Les dsirs, sentiments, passions,
qui donnent au caractre son ton fondamental, ont leurs racines dans
l'organisme, sont prdtermins par lui.[8] Quel abaissement des
caractres et de la volont!

Jamais le sens moral n'eut une voix moins puissante, jamais la
conscience ne parla moins dans le monde. La soif des jouissances
matrielles parat avoir touff tout sentiment suprieur. La loi du
plaisir exclusif engendre fatalement tous les gosmes et tarit dans
leur source tous les sentiments levs de l'me. La dgnrescence des
moeurs ne consiste pas seulement dans l'accomplissement des actes
immoraux, elle existe aussi dans la _pense_ corrompue, dans
l'imagination malade. On ne croit qu' la force brutale,  l'argent, aux
impulsions extrieures; on ne croit plus  la conscience,  la volont,
 l'amiti.

Borckman[9] regrette amrement de s'tre confi  un ami qui l'a trahi.
Cette trahison le fait maudire L'amiti: Savoir tromper, c'est en cela
que consiste l'amiti, dit-il.[10]

Et comment en serait-il autrement? _Hoc sentio, nisi in bonis amicitiam
esse non posse_. L'amiti relle ne peut exister que dans le bien. Et le
bien leur est tranger! Les larges horizons se rtrcissent, on ne sait
plus aimer, on ne connat mme plus les haines vigoureuses, le
_caractre_ s'efface, le _caractre_ disparat. Un caractre bien fade
est celui de n'en avoir aucun.[11] On n'a plus le respect de soi-mme,
il n'y a pas de sentiments gnreux, ni dvouement, ni dsintressement.

Cabotins, arrivistes, ils sont envieux, fats, vaniteux, sans principes,
sans bases. L'un de ces jeunes, l'avocat Stensgard[12], est le type
admirable de l'arriviste moderne. Il fonde l'_Union des jeunes_ pour
combattre le vieux parti politique et particulirement le vieux
chambellan, mais il suffit d'une simple invitation  dner de la part de
celui-ci pour qu'il oublie tous ses discours enflamms, toutes ses
promesses, mme son dsir d'pouser Mlle Monsen, car il
s'aperoit que la fille du chambellan mme est beaucoup plus riche et
que c'est un parti plus avantageux.

Et lorsqu'il apprend qu'elle est ruine et que Mlle Monsen ne
veut plus de lui, il se dcide  pouser--galement trop tard--une
riche aubergiste,  laquelle, tant trs prvoyant, il faisait aussi une
cour assidue.

On fonde des Unions, des Cercles, des Ecoles, des Ligues, pour mieux
masquer, dans l'anonymat, le vide de ceux qui s'y rfugient. Que de
nullits peuvent abriter des noms pompeux comme _Union des jeunes_!
Toute leur morale, c'est celle du succs. _Honesta quaedam scelera
successus facit_.[13]

Et ds qu'un esprit indpendant s'loigne de ces _Unions_ pour ne suivre
qu'un chemin droit et librement choisi, les mdisances, les calomnies,
les perfidies, les hostilits basses, les intrigues le poursuivent de
toutes parts.

Seuls, les forts continuent le combat, n'coutent que la voix de leur
conscience, sans se laisser dcourager, et ne prtent qu'un sourire de
piti aux parasites, qui en mdisent. Les autres, les faibles, perdent
leur foi en eux-mmes et tombent empoisonns.

La vritable valeur morale n'a besoin ni d'insignes, ni d'coles, ni de
ligues pour se rvler, elle se trahit, mme quand on la cache, comme la
misre morale se trahit mme quand on la dissimule. Pratiques jusqu'
l'excs, les jeunes d'aujourd'hui ne font que prostituer chaque jour
les forces de leurs penses et de leurs affections. Le champ de leurs
exploits est la vie dite mondaine dont la haute science consiste pour
eux dans l'art de laisser deviner avec lgance les mrites qu'ils n'ont
pas. Et ils plaisent....

On plat souvent plus par ses dfauts que par ses qualits. Toute leur
phrasologie, tous leurs beaux discours ne servent qu' eux-mmes, 
leur carrire. Ce qu'ils cherchent, c'est  jeter de la poudre aux yeux,
c'est  faire quelque chose. Peu importe ce qu'on fait--jouer aux
courses ou fonder des _Unions_--l'essentiel est de faire. Du haut en
bas, si l'on nous prend tous en bloc, on peut nous appeler une race de
faiseurs, dit le matre d'cole dans _Brand_.

La seule, la vraie Union de tous ces tres atteints d'anmie morale, le
seul point sur lequel ils sont tous d'accord, c'est _l'argent_, cause de
lchets, de suicides, de la dmoralisation, de toutes les horreurs.
L'argent est un matre abominable, il ne doit tre que le
serviteur.[14]

Ce matre abominable rgne aujourd'hui en toute libert, et sa
domination est un des caractres saillants de notre socit. Le nom de
ce mtal a pris dans la vie sociale une signification qui fait de lui le
matre de la vie. L'argent a supprim le travail individuel, il
pervertit celui dont le coeur tait pur, le rend goste, incapable de
nobles lans d'mes, il divise la famille, il pousse le jeune homme 
pouser non pas celle qu'il aime mais celle qui est riche, il pousse la
mre  sacrifier le bonheur de sa fille en la donnant au plus riche
pouseur. Aucune branche de la socit n'chappe  l'adoration
universelle de la Bte d'Or: Jeunes maris dont les rves d'amour sont
des rves dors et qui avouent sans vergogne qu'ils aiment non pas telle
ou telle personne, mais telle ou telle dot, comme si la famille n'avait
d'autre but que d'unir et de procrer des sacs d'cus; poux, dont la
crainte de diminuer leur bien-tre arrte les lans de la passion;
financiers qui, froidement, par leurs coups de bourse, prennent
l'pargne de pauvres gens, les condamnent  la misre, prparent leurs
suicides, mais dont on exalte le bon coeur parce qu'ils donnent quelques
francs dans une souscription publique, bourgeois qui vivent chichement,
se refusant tout plaisir, afin d'entasser quelques pices d'or de plus;
rentiers dont l'existence se passe  toucher les intrts,  les mettre
de ct,  en toucher de nouveaux,  supputer les chances de hausse ou
de baisse et dont la pense rabougrie ne s'lve pas au-dessus de cet
troit horizon; crivains qui, sous couleur d'art, dbitent des romans
pornographiques, afin de raliser de plus gros bnfices; magistrats
condamnant sans piti de pauvres malheureux qui ont tondu un pr de la
largeur de leur langue, mais pleins d'indulgence pour les agioteurs
ayant drob des millions et dont l'appui leur parat promettre des
jours fortuns; politiciens dont l'hostilit se laisse attendrir 
propos, quand il s'agit de questions dans lesquelles se trouvent
intresses de puissantes socits financires; catholiques,
protestants, juifs, tous, se roulant aux pieds du Veau d'or, attendent
de lui un sourire.[15] Il faut leur crier leurs vrits en face,  tous
ces inutiles,  l'intelligence vide, au coeur sec, infatus d'eux-mmes,
orgueilleux sans grandeur, gostes sans esprit, tranant  la remorque
de leurs passions une existence factice et dprimante, sans but, sans
volont, sans idal, sans foi!

Le luxe immdiat est le souverain bien, l'argent est la seule idole de
ces humains dits civiliss. Les parlements, les chancelleries, les
rdactions, sont des succursales de la Bourse. L'argent mne la
religion, l'argent mne la politique, l'argent mne la presse, l'argent
mne la famille, l'argent mne tout et tous. Toute leur volont tant
dirige vers l'argent, il ne leur en reste rien pour la vie. Ils n'ont
mme pas la volont d'tre heureux. tres incomplets, ils n'ont que le
dsir, sans avoir la pense; ils imaginent, mais ils ne savent point
vouloir.[16]

Dans _la Comdie de l'amour_, le pote Falk et Svanhild se dclarent
leur amour.

FALK.--Dans ma barque naviguant vers l'avenir, il y a place pour deux.
Si vous avez du courage, marchons cte  cte dans le combat. Cte 
cte nous marcherons et notre existence sera un long cantique
d'adoration et d'actions de grce.

SVANHILD.--La lutte est facile quand on est deux  combattre et que l'un
des combattants est un homme vaillant.

FALK.--Et que l'autre est une femme gnreuse; il est impossible que
deux tres semblables succombent.

SVANHILD.--Prends-moi donc tout entire. Les fleurs s'panouissent, mon
printemps est venu. Et maintenant, luttons contre la misre et la
douleur!

Croyez-vous que Falk et Svanhild tenteront le bonheur? Point. Un
ngociant leur fait comprendre que si

     L'honneur sans argent n'est qu'une maladie.[17]

l'amour sans cus est une folie. L'amour disparat, la position demeure.
Et les jeunes gens se sparent. Svanhild pouse le riche ngociant qui
lui a dcouvert le sens de la vie; quant  Falk, il se met, je crois, 
tudier la thologie. Ils prennent pour prtexte de leur sparation le
dsir de rester en plein rve et de ne pas voir _sombrer_ sous les coups
de la ralit les splendeurs de leur songe, mais le fait est qu'ils
brisent leur bonheur, ils le brisent eux-mmes de leurs propres mains.
Et la cause? Leur volont est abolie. Ils n'ont pas de volont d'agir,
de tenter le bonheur.

Gina, la femme de Hialmar, est l'ancienne matresse de Werl, riche
industrie[18]. Hialmar, confiant, ignore qu'il y a de la boue 
l'origine de son mariage, et que son foyer repose sur un mensonge. Le
fils de Werl, Grgoire, ancien ami de Hialmar, atteint d'une maladie
qu'un des personnages de la pice dsigne sous le nom de fivre de
justice aigu, se dcide  apprendre au mari le pass de sa femme.
Hialmar, connaissant la faute de Gina, pourra la lui pardonner; il n'y
aura plus de mensonge entre eux, ils seront parfaitement heureux, et
leur bonheur, fond sur la vrit, sera solide autant qu'ineffable.

Aprs l'explication entre les poux, Grgoire entre, leur tendant les
mains:

GRGOIRE.--Eh bien, mes chers amis, est-ce fait?

HIALMAR.--C'est fait. J'ai vcu l'heure la plus amre de ma vie,

GRGOIRE.--Mais aussi la plus pure, n'est-ce pas?

HIALMAR.--Enfin, pour le moment c'est fini.

GINA.--Que Dieu vous pardonne, monsieur Werl!

GRGOIRE (avec un profond tonnement).--Je n'y comprends rien.

HIALMAR.--Qu'est-ce que tu ne comprends pas?

GRGOIRE.--Cette grande liquidation qui devait servir de point de dpart
 une existence nouvelle,  une vie,  une communaut base sur la
vrit dlivre de tout mensonge?

HIALMAR.--Je sais, je sais trs bien.

GRGOIRE.--J'tais si intimement persuad qu' mon entre je serais
frapp par une lumire de transfiguration illuminant l'poux et
l'pouse. Et voici que devant moi tout est morne, sombre, triste.

Ils n'ont mme pas le courage de leur rnovation! La moindre lutte
morale brise ces malades. L'tat physique de l'individu doit tre en
rapport avec ce qu'il aura  supporter, sans cela une motion contraire
serait un obstacle fatal.[19] Tout leur tapage tourdissant n'est fait
que pour cacher la faiblesse de leurs convictions, de leur foi. Le
doute et le trouble sont dans toutes les mes; la dfiance est dans tous
les esprits.[20] Le doute pntre partout, il porte le dcouragement;
jusqu'au fond de l'tre, l o se puisent les grands lans, l o
l'homme entend la voix mystrieuse et puissante qui le sollicite  tre
lui-mme. Il vaut mieux que l'me humaine se berce de rves; chimriques
en s'avanant toujours que de vgter dans l'inaction et le doute. Si le
doute amne les mes fortes vers la lumire, il anantit compltement
les faibles, les dgnrs, les infirmes moraux, les dforms par la
socit. La folie du doute perptuel n'est que l'exagration de cette
perplexit continuelle qui amne les hommes  ne plus oser rien faire,
rien dsirer, rien vouloir, rien tenter. Pascal a dit quelque part que
le dessein de Dieu sur nous est plus de perfectionner la volont que
l'esprit. Vrit, hlas, trop oublie de nos jours. Les meilleurs
esprits n'osent pas seulement agir, ils n'osent rien affirmer, rien
nier, rien vouloir avec nergie.

Le doute porte sur tout. Mme ceux qui aspirent vers quelque chose de
suprieur, vers la libert, vers la lumire qui pensent et croient ne
veulent pas s'en rendre compte, ne veulent pas s'y arrter.[21] Dans un
moment de crise, ils crient comme Oswald[22]: Le soleil!... Le
soleil!... et ils ne font rien pour dissiper les tnbres o ils
vgtent!

Vous voulez bien croire un peu, mais sans y regarder de trop prs, et
faire peser tout le fardeau sur celui qui, vous a-t-on dit, s'est charg
de l'expiation. Puisqu'il s'est laiss couronner d'pines pour vous, il
ne vous reste plus qu' danser. Mais il s'agit de savoir o cette danse
vous mne.[23] Ce ne sont pas eux qui rgnreront l'humanit. Les
dgnrs ne changent pas l'histoire; ils la subissent.[24] L'avenir
n'est pas  eux. L'avenir est  ceux qui sont dsabuss.


NOTES:

[1] Ibsen. _Un ennemi du peuple_.

[2] Edmond Demolins. _A quoi tient la supriorit des Anglo-Saxons_, p.
3.

[3] Elise Reclus. _L'Idal de la jeunesse_, p. 8.

[4] Ibsen. _Gjengangere_ (Les Revenants), Madame Alving.

[5] Shakspeare. _Roi Lear_, paroles que le fils naturel adresse au fils
lgitime.

[6] _Et Dukkehjem_ (Maison de poupe).

[7] Ibsen. _Gjengangere_ (Revenants).

[8] Th. Ribot. _Maladies de la personnalit_, p. 39 (Paris, F. Alcan).

[9] Ibsen. _John-Gabriel Borckman_.

[10] Dans l'adversit de nos meilleurs amis, dit La Rochefoucauld
(_Maximes_, 241), nous trouvons toujours quelque chose qui ne dplat
pas, mais il ne va pas jusqu' dire que l'amiti, c'est savoir
tromper.

[11] La Bruyre. _Les caractres_, dition Garnier frres, p. 131.

[12] Ibsen. _De Unges forbund_ (L'union des jeunes).

[13] Senque. _Phdre_.

[14] Charles de Rible. _La Famille et la Socit en France, avant la
Rvolution_, t. I, p. 80.

[15] Urbain Gurin. _L'Evolution sociale_, p. 193.

[16] Elise Reclus. _Evolution et Rvolution_, p. 6.

[17] Boileau.

[18] Ibsen. _Canard sauvage_.

[19] Bain. _Emotions et volont_, p. 17.

[20] Ibsen. _Samfundets sttter_ (Soutiens de la socit).

[21] Ibsen. _Gjengangere_ (Les Revenants).

[22] _Ibid._

[23] Ibsen. _Brand_.

[24] Kropotkine. _L'Anarchie, sa philosophie, son idal_, p. 25.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE VI

GERMES TRANSITIFS


Si l'anthropologie moderne a prouv la transmission des vices et des
maladies par les parents  leurs enfants, la psychologie n'a pas moins
dmontr que parmi la mdiocrit des tres apparaissent quelques
individus mieux dous qui, aprs avoir travers une priode d'volution
et de crise, triomphent, deviennent des types plus parfaits et
obtiennent de nouvelles victoires et de nouveaux progrs. L'humanit,
en se dbattant dans une lutte sculaire pour amliorer ses institutions
sociales, atteint involontairement  quelque chose de bien diffrent et
de bien plus grand: sa propre rforme, l'ennoblissement de son caractre
moral, le couronnement de l'volution biologique grce  la cration
d'un type plus lev et plus pur.[1]

Ces tres souffrent dans la socit actuelle, leurs droits sont
mconnus. Ces mes touffent sous le poids des prjugs et des
mensonges, elles ne peuvent aisment s'enlever et prendre leur vol;
elles n'ont ni libert, ni indpendance pour assurer leur existence,
elles doivent s'incliner sous la volont des seigneurs de la finance,
de la politique, de la pense. Le manque d'oxygne affaiblit la
conscience, et l'oxygne manque presque absolument dans notre socit,
puisque toute la majorit compacte est assez dnue de sens moral pour
ne pas vouloir comprendre que l'on n'difie rien sur une fondrire de
mensonge et de fourberie.[2]

On touffe ici, dit Brand; un air de spulcre s'lve de cet troit
vallon. En vain on y dploierait un drapeau, aucun souffle frais et
libre ne le ferait flotter. Tout ce qu'il y a de bon au fond des hommes
sera touff si on laisse subsister cet tat de choses. Mais cela ne
doit pas durer! Oh! quel bonheur ce serait, quel bonheur de pouvoir
apporter un peu de lumire dans cet abme de tnbres et de mchancet.

Si j'avais le pouvoir, se lamente Rosmer[3], de leur faire avouer leurs
torts, de rveiller la honte et le repentir dans leurs coeurs, de les
amener  se rapprocher de leurs semblables avec confiance, avec amour!
Il me semble qu'on pourrait y arriver. Que la vie deviendrait belle
alors! Plus de combats haineux, rien que des luttes d'mulation, tous
les regards fixs sur un mme but, toutes les volonts, tous les esprits
tendant sans cesse plus loin, toujours plus haut, chacun suivant le
chemin qui convient  son individualit. Du bonheur pour tous, cr par
tous.

La corruption des moeurs, la dgradation actuelle de la socit n'est
que le signe d'une ncessit absolue de sa transformation morale. De
tous cts s'lve une plainte immense qui monte confuse. Au sein de
l'ivresse gnrale, du bien-tre, de jouissances innombrables; au sein
de cet nervement, de ce mal qui ronge, on entend le bruit du rveil,
le murmure des volonts et des esprances.

Des ides nouvelles germent partout, elles cherchent  se faire jour,
 trouver une application dans la vie, mais elles se heurtent
continuellement  la force d'inertie de ceux qui ont intrt  maintenir
le rgime actuel, elles touffent dans l'atmosphre suffocante des
anciens prjugs et des traditions. Les ides reues sur la constitution
des tats, sur les lois de l'quilibre social, sur les relations
politiques et conomiques des citoyens entre eux, ne tiennent plus
devant la critique svre qui les sape chaque jour,  chaque occasion,
dans le salon comme au cabaret, dans les ouvrages du philosophe comme
dans la conversation quotidienne.

Les institutions politiques, conomiques et sociales tombent en ruines;
elles gnent, elles empchent le dveloppement des germes qui se
produisent dans leurs murs lzards et naissent autour d'elles. Un
besoin de vie nouvelle se fait sentir. Le code de moralit tablie,
celui qui gouverne la plupart des hommes dans leur vie quotidienne,
ne parat plus suffisant. On s'aperoit que telle chose, considre
auparavant comme quitable n'est qu'une criante injustice; la moralit
d'hier est reconnue aujourd'hui comme tant d'une immoralit rvoltante.
Le conflit entre les ides nouvelles et les vieilles traditions clate
dans toutes les classes, de la socit, dans tous les milieux, jusque
dans le sein de la famille.[4]

Et c'est le rveil. On a beau vouloir arrter le courant: on n'a pas la
force de le dtourner. Le courant suit son chemin, marche 
l'accomplissement de sa mission, dissipant l'atmosphre touffante qui
l'environne. Il faut changer cette atmosphre spulcrale. Il faut qu'un
beau soleil entre ici.

Que venez-vous faire dans notre socit? demande Rorlund  Lona, qui
revient d'Amrique.

--Lui donner de l'air, monsieur le pasteur![5] lui rpond celle-ci. Mais
lorsqu'un difice est rest trop longtemps ferm, on a de la peine 
l'arer, les fentres ne s'ouvrent pas facilement, souvent mme on est
oblig de les briser....

--Que voulez-vous difier?

--difier? Il s'agit d'abord de dmolir.[6]

Et cela n'a aucune importance, dit Stockmann[7], qu'une socit
mensongre soit dmolie! Il faut l'anantir, il faut faire disparatre,
comme des animaux nuisibles, tous ceux qui vivent dans le mensonge.
J'aime tant ma ville natale, ajoute-t-il, que je prfrerais la ruiner
que de la voir prosprer sur un mensonge.

Mais on ne dtruit que ce qu'on remplace. Si les vieux mots sont uss,
il ne faut pas les enlever de la langue avant d'en avoir cr
d'autres.[8]

Dans les pages qui vont suivre nous chercherons les mots que les
personnages d'Ibsen substituent  ceux qu'ils veulent enlever de la
langue actuelle; nous chercherons  dterminer les bases sur lesquelles
ils comptent difier la Socit nouvelle. Car toute phase sociale est
pousse par une phase future qui se prpare  la remplacer. C'est la loi
de l'volution universelle de tous les phnomnes: physiques, moraux et
sociaux. La socit actuelle doit cder sa place  une socit nouvelle,
sinon la loi d'volution se trouverait suspendue, hypothse
anti-scientifique. Si l'volution condamne toute transformation
arbitraire, elle condamne aussi toute immobilit, toute inertie; loin
d'exclure la possibilit des rformes pacifiques, elle ne veut pas
laisser l'humanit s'endormir, elle l'engage  l'activit consciente,
 la marche vers une re nouvelle.

--Ils ont eu leur aurore,--dit Brand au seuil de l'glise nouvelle qu'il
a fait construire,--pourquoi ne verraient-ils pas leur dclin? L'ordre
universel veut de la place pour les formes  natre.... Ce qui ne prit
pas, c'est l'esprit incr, c'est l'me, dissoute dans l'closion
printanire du monde, l'me qui, d'audace et de foi virile, a construit
une arche allant de la matire  la source de l'tre. Cette me est
maintenant partage en petites portions qui se dbitent en dtail.

De cette mutilation, de ces tronons d'me, de ces membres dtachs,
pars, il faut qu'_un tout_ surgisse.... Hommes, vous tes au croisement
des chemins! Avec votre volont entire, vous devez vouloir le nouveau,
l'anantissement de toutes les constructions pourries, pour que le grand
sanctuaire ait la place qui lui revient....


NOTES:

[1] A. Loria. _Problmes sociaux contemporains_, p. 174.

[2] Ibsen. _En Folkefiende_ (Un Ennemi du peuple).

[3] Ibsen. _Rosmersholm_.

[4] Pierre Kropotkine. _Paroles d'un rvolt_, p. 275.

[5] Ibsen. _Samfundets sttter_ (Soutiens de la socit).

[6] _Le unges forbund_ (L'Union des jeunes).

[7] _ Un Ennemi du peuple_.

[8] _Brand_ (Eynor).


       *       *       *       *       *


PARTIE POSITIVE

LA SOCIT NOUVELLE


       *       *       *       *       *


CHAPITRE PREMIER

LA RGNRATION INDIVIDUELLE ET SOCIALE EST POSSIBLE

L'AMOUR EN EST LA PREMIRE BASE


Qui n'a pas t renvers une fois dans sa vie! Il faut se relever et ne
faire semblant de rien. Seuls le prsent d'un homme et son avenir
peuvent racheter son pass.

Borckman[1], qui dit ces paroles, semble indiquer par l que la
rnovation est possible, qu'il n'est jamais tard de renatre, mais que
seuls le prsent et l'avenir sont capables de racheter le pass. Des
hommes forts et intelligents peuvent toujours ragir et se refuser 
tre plus longtemps serfs du mensonge. Mais non seulement l'homme est
perfectible, la socit l'est aussi. Si quelque esclave de ce monde
fait une brche au grand capital humain, un autre, par son travail, peut
toujours rparer le dommage.[2] Un individu, comme une nation, peut se
tromper, s'garer, mais aussi le reconnatre, se repentir et rparer le
mal.

Ibsen ne se contente pas de faire exprimer  ses hros l'ide de la
possibilit de la rgnration morale de l'individu et de la socit, il
leur fait indiquer la base mme de cette rnovation: l'Amour.

Notre coeur est ce jeune univers cr pour recevoir l'esprit divin.
C'est l qu'il faut tuer le vautour de la convoitise. C'est l que le
nouvel Adam doit natre.[3]

C'est grce  l'Amour de Lona que Bernick[4] se repent, avoue  tous ses
torts et commence une vie nouvelle. Mais c'est surtout _Peer Gynt_ qui
nous offre la dmonstration clatante que l'Amour est le premier jalon
de tout relvement moral.

Peer Gynt, aprs avoir gch sa vie dans bien des aventures, revient,
tte blanche, dans son pays natal o, dans sa jeunesse, il fut aim par
une jeune fille, Solveig. Il prouve des remords d'avoir toujours fui la
voie droite, la vie srieuse. La nuit vient; il court dans la fort o
il connut, dans son enfance, des heures dlicieuses, et il lui semble
entendre autour de lui des voix s'lever: des bobines de fil qui roulent
 ses pieds murmurent: Nous sommes des questions que tu devais
rsoudre; le vent gmit: Nous sommes des chants que tu devais
chanter; et des gouttes de rose tombent des branches en soupirant:
Nous sommes des larmes que tu n'as pas rpandues; et des brins de
paille lui disent: Nous sommes les oeuvres que tu devais accomplir,
nous sommes les forces que tu n'as pas voulu aimer.

Peer Gynt veut se persuader qu'en gchant sa vie, il est rest
_lui-mme_, qu'il a vcu suivant son _moi,_ mais le vide qui se fait
autour de lui, lui prouve qu'il n'a t qu'un goste. Peer Gynt est
seul. Sa conscience se rveille. Terre splendide, prie-t-il, ne
t'offense pas parce que j'ai foul ton herbe inutilement! Soleil
magnifique, tu as vers tes rayons sur une hutte inhabite--le
propritaire n'tait jamais chez lui.... Oh! je veux monter jusqu'au
plus haut sommet, je veux voir encore une fois le soleil se lever, je
veux contempler la terre promise....

Il arrive devant la maison de Solveig au moment o celle-ci, vieillie,
sort de la hutte, un bton et un livre de cantiques  la main.

PEER GYNT.--Un pcheur est devant toi. A toi de le juger.

SOLVEIG.--C'est lui. Lou soit Dieu!

PEER GYNT.--Accuse-moi, dis combien j'ai pch envers toi!

SOLVEIG.--Tu n'as commis aucun pch!

PEER GYNT.--Dis-moi mon crime.

SOLVEIG.--Tu as fait de ma vie un pome. Bnie soit notre rencontre! Le
vrai Peer Gynt qui avait au front un sceau le marquant pour une haute
destine, a vcu dans ma conscience, dans mon espoir, dans mon amour!

Une clart illumine la figure de Peer Gynt. Il pose sa tte sur les
genoux de Solveig qui chante: Dors, mon ami, je te bercerai, je te
veillerai ... dors et rve! Solveig chante et le soleil se lve....

Faire un homme heureux, c'est mriter de l'tre, dit Jean-Jacques[5].
Dans _Peer Gynt_, Ibsen prouve que l'homme, apte  faire jaillir de son
coeur dans celui d'un autre tre humain les rayons ardents de l'amour,
est capable de se relever moralement. L'amour, c'est le soleil qui
vivifie; il ennoblit, il rgnre. L'amour possde une force surhumaine
qui lve au-dessus de la fange de la vie quotidienne, et le fait
briller de toute sa magnificence aux yeux de tous.[6]

C'est la richesse du coeur qui seule donne du prix aux richesses de
toutes nos facults; mme la science n'est vivante et complte que par
l'amour. Les hommes ne font rien avec une ide, quand un sentiment ne
s'y joint pas. On regrette moins d'avoir eu du coeur que de l'esprit.

L'amour fconde, agrandit et lve toutes les facults intellectuelles
et morales. Par lui le sentiment proprement dit, qui n'est d'abord que
le produit d'une sensation, devient affectif, manifeste des prfrences,
veille l'activit et agit ainsi sur la volont avec une puissance de
plus en plus grande. Que de crimes seraient vits si nous tions
entours de plus de sympathie, si la solidarit tait plus chaude et
plus rconfortante! C'est ce manque de fraternit et d'amour qui rend la
lutte pour la vie si terrible et si acharne. Sans amour tout changement
du rgime actuel ne sera qu'une substitution d'une classe  une autre,
un changement de noms pour les maux qui demeurent.

Le mal de l'humanit ne vient pas de la nature, il vient, il grandit
parce que les hommes ne savent plus aimer. Aucun mcanisme ne donnera 
l'humanit le bonheur, si elle ne veut pas comprendre qu'il y a ici-bas
un moyen capable d'adoucir toutes les misres et toutes les souffrances,
et c'est l'Amour. L'tre humain  l'instant o bat son coeur, se
transfigure et s'illumine comme une aurore.

Seul l'amour tablit une harmonie entre les individus. Cette harmonie
peut tre aperue par l'intelligence, mais elle n'est sentie et ralise
que par le coeur. L'amour est l'intelligence descendue dans les fonds
mmes de l'me. L'intelligence qui n'arrive point  l'amour,  la
volont, manque de puissance pour le dveloppement de la vrit, elle
n'en atteint point la vaste et sublime profondeur. La science, les lois,
les institutions les plus sages, sont une lettre morte que l'amour seul
peut transformer en parole vivante. C'est que l'intelligence n'est que
le reflet du foyer d'amour, et  mesure que le foyer est plus actif, la
lumire est plus vive. Des plus intimes profondeurs de l'amour jaillit
la lumire de l'intelligence. Le gnie, l'hrosme, la morale, sont dus
 l'amour, c'est par amour qu'il peut tre compris, c'est par amour
qu'il peut tre rgnr, car l'amour seul cre l'amour.


NOTES:

[1] _John-Gabriel Borckman_.

[2] Ibsen. _Brand_.

[3] Ibsen. _Brand_.

[4] Ibsen. _Samfundets Sttter_ (Soutiens de la socit).

[5] J.-.J. Rousseau. _Correspondance_. Lettre  Hume, t. IV, p. 597.
Paris, MDCCCLII.

[6] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_ (La Comdie de l'amour).


       *       *       *       *       *


CHAPITRE II

LA VERITE ET LA LUMIERE


Un homme est condamn dans son oeuvre, s'il fait les choses  demi et
ne songe qu'aux apparences, s'il ne traduit pas ses ides par des actes
et non seulement par des paroles ou des sentiments.[1]

Cela veut dire: parler est bien, agir est mieux. Une socit ne se btit
pas avec des mots, des sentiments ou des ides, elle ne se compose pas
d'abstractions, mais d'hommes en chair et en os, qui, mme pour aimer,
se posent toujours la question de Faust: Par o commencer?

Par o doit-il commencer, l'individu qui dsire s'affranchir des
servitudes sociales et devenir un tre libre et conscient? Par briser
la chane des moeurs et des coutumes, rpond Falk dans la _Comdie de
l'Amour_. Plus de mensonges, plus d'hypocrisies, plus de conventions
fausses. C'est la philosophie du _Canard Sauvage_. Les critiques qui
prtendent qu'Ibsen a voulu dire dans cette pice: N'enlevez pas le
mensonge au vulgaire, vous lui enlveriez le bonheur en mme temps,
n'ont pas saisi l'esprit de l'oeuvre du penseur norvgien. L'ide
fondamentale du _Canard Sauvage_ est celle-ci: Il vaut mieux dtruire
le bonheur que de le laisser subsister sur un mensonge.

L'esprit puissant de l'auteur de _Brand_ a parfaitement compris quel
rle considrable, prpondrant et nfaste, les prjugs et les
mensonges jouent dans la socit actuelle. Son thtre est un cri de
rvolte contre cet tat de choses. Malgr les progrs de la
civilisation, malgr la diffusion de plus en plus grande des lumires
scientifiques, le prjug et le mensonge rgnent encore en matres dans
la socit. Ils s'exercent de tous cts. Il y a des prjugs de
religions, des prjugs de nations, de classes, de conditions sociales.
Il suffit qu'un de nos semblables appartienne  telle classe,  telle
famille,  telle corporation, pour qu'on lui attribue d'avance tel
dfaut, tel travers.

Et ce qu'il y a de plus dplorable dans ces erreurs de jugement, c'est
que nul ne peut s'en dclarer absolument exempt.

Le mensonge suppose un dsordre dans la vie. Si l'on tait ce qu'on
devrait tre, on n'prouverait nullement le besoin de dissimuler ce
qu'on est. Ah! les prjugs et les mensonges! ce sont eux qui causent
tous les malheurs de ce monde!

On peut tromper non seulement les autres, mais soi-mme, et non pas par
erreur, mais volontairement. Il faut distinguer le mensonge de l'erreur.
L'erreur est inconsciente, tandis que le mensonge sait ce qu'il fait
quand il abuse les autres. On peut nuire  la vrit sans mentir,
lorsqu'on ignore l'inexactitude qu'on commet; on peut dire une chose
vraie en mentant, lorsque, la croyant fausse, on cherche  garer le
prochain par caprice ou dans un but goste.[2] L'intention positive de
tromper est le trait caractristique du mensonge. Mentir, c'est abuser
les hommes le sachant et le voulant, qu'on le fasse en actes ou en
paroles, par le silence ou par d'insidieux discours.

C'est une chimre de croire que l'esprit aille de lui-mme au vrai.
L'erreur lui est aussi naturelle que la vrit; il n'est pas bon en
sortant des mains de la nature. S'il est fait pour la vrit, il ne
l'atteint qu'en la cherchant pniblement; elle est une rcompense plutt
qu'un privilge. Il ne peut, s'il pense, viter l'erreur, et les
exigences de la vie, son propre intrt, les lois mmes de la morale,
exigent qu'il agisse et qu'il pense.

Pourtant, il faut se garder de tomber dans un autre excs; le pessimisme
n'est pas plus vrai que l'optimisme, mme dans la thorie de la
connaissance. _L'erreur peut tre corrige, si elle ne peut tre
vite_.[3]

Le mensonge, lui, peut tre vit.

Les hommes, dit Tolsto[4], qui ignorent la vrit et qui font le mal,
provoquent chez les autres la piti pour leurs victimes et le dgot
pour eux, ils ne font du mal qu' ceux qu'ils attaquent; mais les hommes
qui connaissent la vrit et qui font le mal sous le masque de
l'hypocrisie, le font  eux-mmes et  leurs victimes, et encore  des
milliers d'autres hommes, tents par le mensonge qui cache le mal.

Nulle socit ne peut vivre sainement en se nourrissant de
mensonge.[5]

La fin de l'homme est d'tre sincre.[6]

Il faut donc chercher la vrit.

Croire en la Vrit, c'est avoir la foi qui nous permet d'ordonner
toutes choses par rapport  elle. Aimer la Vrit, c'est s'y soumettre
dans ce qu'elle a d'absolu et d'irrsistible, la rechercher toujours
dans l'ordre changeant des circonstances et n'agir jamais que
conformment  elle. Si l'amour de la vrit est par lui-mme
l'expression la plus pure de notre foi, nous devons irrvocablement
condamner le mensonge et tout ce qui s'y rapporte. La vrit dans la
connaissance des lois morales a dj supprim l'iniquit de l'esclavage,
les tortures judiciaires, les perscutions barbares; esprons qu'elle
largira toujours ses limites. Toutes les erreurs, tous les symboles qui
ont t l'objet du culte des hommes n'ont produit quelque bien que par
suite de la parcelle de vrit qu'ils renfermaient. Il faut poursuivre
la vrit partout et toujours.

Dans les _Soutiens de la Socit_, Dina, voulant aller en Amrique,
demande  Johann qui en revient, si les gens de l-bas sont moraux.

JOHANN.--Moraux?

DINA.--C'est--dire s'ils sont aussi convenables, aussi honntes qu'ici.

JOHANN.--Dans tous les cas, ils ne sont pas aussi mauvais qu'on le
pense. N'ayez aucune crainte  ce sujet.

DINA.--Vous ne comprenez pas. Au contraire, je voudrais qu'ils ne
fussent pas si nobles et si vertueux.

JOHANN.--Et comment les voudriez-vous?

DINA.--Je voudrais qu'ils fussent ... nature. Nature, franchise, vrit
en tout. Vgter dans cette vie pour les bienfaits illusoires de la vie
future?--C'est un mensonge qui en engendre bien d'autres.

A force de s'inquiter de l'avenir on oublie le prsent. Le pass ne
nous doit point embarrasser, puisque nous n'avons qu' avoir regret de
nos fautes; mais l'avenir nous doit encore moins toucher, puisqu'il
n'est point du tout  notre gard, et que nous n'y arriverons peut-tre
jamais. Le prsent est le seul temps qui est vritablement  nous, et
dont nous devons user selon Dieu. C'est l o nos penses doivent tre
principalement comptes. Cependant le monde est si inquiet qu'on ne
pense jamais  la vie prsente et  l'instant o l'on vit, mais  celui
o l'on vivra. De sorte qu'on est toujours en tat de vivre  l'avenir,
et jamais de vivre maintenant. Notre-Seigneur n'a pas voulu que notre
prvoyance s'tendt plus loin que le jour o nous sommes. Ce sont les
bornes qu'il faut garder et pour notre salut et pour notre repos.[7]

Le _mot futur_, dit Falk[8], assombrit pour nous le jour lumineux:
Notre _prochain_ amour! Notre _future_ femme, notre _seconde_ vie! La
proccupation de cette ide fait un mendiant de l'homme le plus
fortun. Aussi loin que vous regardez devant vous, ce mot enlaidit
votre existence en dtruisant la joie du moment. Vous ne sauriez vous
arrter un instant tranquillement en votre bonheur sans vous embarquer
vers d'autres rives, et ce rivage atteint, vous reposez-vous un instant?
Non, il faut vous hter de fuir, et toujours ainsi jusqu' la mort.

Et cela vient du mensonge que nous nous forgeons de notre existence,
voulant nous persuader que cette vie n'est rien et que la vie future, la
vie d'outre-tombe est tout. La souffrance ne nous atteint point, car
rien ne nous touche en ce monde, sinon le dsir d'en sortir.[9]
L'homme, disent ces prcheurs, doit tre tout entier dans l'attente des
biens futurs; il ne doit considrer la vie prsente que comme un rapide
voyage dont la seule importance est de prparer notre ternel avenir.
Or, il n'y a qu'une seule vie: celle que nous vivons. Le bonheur que
nous comprenons, nous ne le trouvons qu'ici-bas.[10] Il faut chercher
la vie, pour la faire passer avant toute chose.[11]

Il faut vivre, car quand l'esprit commence  peine  s'veiller, les
forces physiques commencent dj  dcliner. Cette heure est  toi, tout
le reste est folie!

Il n'y a rien de mystique dans la vie. La vie est une force de vrit et
de lumire.

Dans les _Revenants_, Mme Alving discute avec son fils le
sentiment filial:

Mme ALVING.--Un enfant ne doit-il pas de l'amour  son pre,
malgr tout?

OSWALD.--Quand ce pre n'a aucun titre  sa reconnaissance? Quand
l'enfant ne l'a jamais connu? Et toi, si claire sur tout autre point,
tu croirais vraiment  ce vieux prjug?

Mme ALVING.--Il n'y aurait donc l rien qu'un prjug?

OSWALD.--Oui, tu peux en convenir, mre. C'est une de ces ides
courantes que le monde admet sans contrle. C'est un mensonge.

Et Mme Alving, ne poursuivant que la vrit, finit par tre
d'accord avec son fils.

L'enfant ne doit pas plus tre  la discrtion de l'autorit familiale
que l'homme  la discrtion de l'autorit gouvernementale. Il faut 
l'enfant, comme au chne, pour crotre et devenir homme dans son
individualit forte, l'espace et la libert.

Dans la _Maison de Poupe_, Nora apprend que la socit a le droit
romain, le droit international, le droit administratif, le droit
policier, et que seul le Droit humain lui manque; elle, qui considrait
la justice comme un sentiment qui fait partie intgrante de notre me,
elle apprend que la justice n'est qu'une fiction, une loi cre par la
socit pour garantir ses mensonges et que c'est la loi qui cre souvent
le dlit,--et elle dclare nettement que ce sont de bien mauvaises
lois.

NORA.--J'apprends que les lois ne sont pas ce que je croyais; mais que
ces lois soient justes, c'est ce qui ne peut m'entrer dans la tte.

HELMER.--Tu parles en enfant: tu ne comprends rien  la socit dont tu
fais partie.

NORA.--Non, je n'y comprends rien. Mais je veux y arriver et m'assurer
qui des deux a raison, de la socit ou de moi.

Et Nora quitte le foyer domestique, elle ne veut plus accepter aucune
ide toute faite sans l'avoir examine, elle s'en va chercher la vrit,
la lumire.

Lorsque le docteur Stockmann[12] est dclar ennemi de la socit pour
lui avoir voulu du bien, il ne se rend pas aux mensonges du milieu qui
l'environne, mais, fort dans la vrit, il le quitte, il l'abandonne, il
s'isole, il reste seul. Partout o il y a lutte entre les soutiens de
la socit et les indpendants, Ibsen prend toujours parti pour ces
derniers. Aptre du moi individuel, il semble nous dire: Pour changer
la socit, il faut commencer par l'individu.

L'individu qui dsire reconqurir la totalit de sa personnalit
originale, doit se soustraire plus ou moins compltement  l'influence
gnrale, s'isoler du groupe social, redevenir lui-mme, abandonner
toutes les conventions mensongres, rechercher la vrit et la lumire,
reconqurir sa puissance, sa force individuelle, qu'il mettra plus tard
au service de la socit.

Nora et Stockmann peuvent devenir les membres les plus clairs et les
plus dvous de la socit. Les affections sociales ne se dveloppent
en nous qu'avec nos lumires.[13]

C'est surtout dans _Brand_ que s'exprime la puissance morale de
l'individu.


NOTES:

[1] Ibsen. _Brand_.

[2] J. Bovon. _Morale chrtienne_, t, II, p. 9.

[3] Brochard. _De l'Erreur_, p. 280. Paris, F. Alcan.

[4] Voir notre ouvrage: _Penses de Tolsto_, p. 143.

[5] Ibsen. _En Folkefiende_ (Un Ennemi du peuple).

[6] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_ (La Comdie de l'amour).

[7] Pascal. _Lettre  Mademoiselle de Roanney_. Voir M. de Lescure.
_Discours sur les passions de l'amour de Pascal_, p. 47.

[8] Ibsen. _Kjaerlighedens Komedie_(Comdie de l'amour).

[9] Tertullien. _Apol_., p. 41.

[10] Ibsen. _Lille Eyolf_ (Le petit Eyolf).

[11] Ibsen. _Quand nous nous rveillerons d'entre les morts._ (Naar vi
Dde Vaagner).

[12] Ibsen. _En Folkefiende_ (Un ennemi du peuple).

[13] J.-J. Rousseau. _Oeuvres compltes_, t. III, p. 505.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE III

L'EFFORT INDIVIDUEL
LA VOLONT, L'ACTION, LA LIBERT, LA JUSTICE


I

Brand[1], c'est la conception, vivante que la question sociale est avant
tout une question de force, de volont, d'nergie, de lumire et de
morale individuelles.

On n'a le droit d'accuser qui que ce soit qu'aprs s'tre jug soi-mme,
de dresser le bilan de la socit qu'aprs avoir dress celui de sa
propre vie. Brand, aprs avoir fait son examen de conscience, rejette
les mensonges dans lesquels il a t lev, il devient _lui-mme_ et
n'coutant que la voix imprative de sa conscience, il se met 
rgnrer les mes des autres.

Il n'accepte aucun compromis. Il refuse les derniers sacrements  sa
mre, qui a toujours servi deux matres: Dieu et Mammon. Il sacrifie son
enfant unique  qui il faudrait le soleil du midi. Il perd sa mre, il
perd son enfant, sa femme, et il poursuit toujours sa tche de
rformateur; il fait construire une _Eglise nouvelle_, mais le jour de
son inauguration il dcouvre qu'il va remplacer l'ancien mensonge par
un mensonge nouveau ... il jette  la mer les clefs de l'glise, il
entrane le peuple dans les montagnes, vers la Nature....

On pourrait peut-tre reprocher  Brand de refouler en lui les attaches
les plus chres, si nous ne savions que certains hommes ont le droit,
non pas officiellement, mais par eux-mmes, d'autoriser leur conscience
 franchir certains obstacles, dans le cas seulement o l'exige la
ralisation de leur ide. Tous ceux qui s'lvent tant soit peu
au-dessus du niveau commun, qui sont capables de dire quelque chose de
nouveau, doivent, en vertu de leur nature propre, tre ncessairement
des criminels,--plus ou moins, bien entendu. Autrement il leur serait
difficile de sortir de l'ornire; quant  y rester, ils ne peuvent
certainement pas y consentir et leur devoir mme le leur dfend.[2]

Accabl par la responsabilit de la mission qu'il a jur d'accomplir,
Brand ne voit qu'une chose: le but sacr auquel il doit aboutir. Le but
lui fait oublier sa propre douleur, car celui qui dit: On ne possde
ternellement que ce qu'on a perdu[3] souffre cruellement. Et cette
souffrance est d'autant plus grande que Brand jouit d'une vaste
intelligence par laquelle il embrasse les dangers du champ de bataille
o il veut combattre. La douleur est une fonction intellectuelle,
d'autant plus parfaite que l'intelligence est plus dveloppe.[4]

Ibsen qui connat la grandeur de la souffrance humaine, fait dire 
Rbecca[5] que la douleur n'endurcit pas, mais ennoblit le caractre.

ROSMER.--C'est la joie qui ennoblit l'esprit.

RBECCA.--Et la douleur aussi, ne crois-tu pas? La grande douleur?

ROSMER.--Oui, quand on peut la traverser, la surmonter, la vaincre.

C'est dans la douleur morale que les mes fortes puisent leur
consolation, leurs forces, leurs vertus. La grandeur et la beaut des
mes sont gradues sur la douleur. Ceux qui ont sur le front la flamme
du gnie ont connu le baiser divin de la douleur. A mesure qu'on descend
l'chelle de la vie, le rire inconscient augmente;  mesure qu'on monte,
on voit rgner la beaut grave de la douleur. Elle embellit l'image de
l'homme, elle grandit son coeur, elle lve sa pense.

Ceux qui ne savent que se plaindre et gmir ne connaissent point la
souffrance; la vraie douleur est discrte, c'est dans le silence qu'elle
s'panouit, c'est dans la solitude qu'elle se transforme en Force. Celui
qui porte en lui une capacit infinie de souffrir, ne connat jamais le
dsespoir; c'est la pntrante lumire de la douleur qui lui claire le
chemin de la vie. La douleur n'est pas une humiliation; comme l'amour,
elle est le tressaillement des mes fortes, des esprits intelligents. Si
l'amour ne va jamais sans douleur, la douleur engendre toujours l'amour.
L'amour et la douleur enseignent la bont, la tendresse, la grce; si
l'amour purifie, la douleur morale rend l'homme meilleur. De mme
qu'une oreille musicale est ncessaire pour partager le plaisir que
procure la musique, de mme la sympathie pour la douleur d'autrui ne
peut natre que chez celui qui a prouv la douleur.[6]

Les mes fortes et viriles portent en elles un trsor inpuisable
d'amour et de douleur. L'amour et la douleur ont illumin l'me de
Brand. Brand souffre, mais il cache ses douleurs, il ne cherche pas de
consolation. Il est doux, par moments, d'tre consol par une me
tendre, mais personne n'aime  consoler. Pour consoler, il faut avoir
beaucoup de coeur. Ne cherchons point de consolation, ne nous
appesantissons jamais sur nos propres tristesses: la douleur discrte
prpare aux nobles causes, elle sacre ceux qui savent souffrir
silencieusement.

Ni les imbcillits rieuses, ni les fltrissures, ne font courber le
front des Brand. On devient peut-tre un peu dur, mais les Brand ne sont
pas des hommes aimables. Etre aimable est facile  ceux qui se plient
volontiers, par nonchalance ou par calcul goste, aux travers, aux
erreurs, aux mensonges du monde. Ce qui importe, avant d'tre aimable,
c'est d'tre vrai, d'tre juste, soi-mme, c'est d'avoir du caractre.

Brand est rude et souvent dur: il comprend que celui qui donne beaucoup,
a aussi le droit de demander autant. Brand sacrifie son bonheur et sa
vie, et il peut dire: Qui ne sacrifie pas tout, jette son offrande  la
mer. Une loi suprieure de justice, inscrite au fond du coeur de
l'homme, lui fait sentir que lorsque le sacrifice est exigible d'un
ct, il doit en tre de mme du ct oppos. Brand nous prouve que
c'est dans la volont du sacrifice conscient que gt la force qui
ressuscite. Brand demande _Tout ou Rien_. Si tu donnais tout en
rservant ta vie, sache que tu n'aurais rien donn. Et il ajoute
amrement: La vie! la vie! quel prix ce bon peuple y attache. Il n'y a
pas d'infirme qui ne tienne  l'existence comme si le salut du monde et
des mes reposait sur ses chtives paules!

Lorsqu'on demande  Brand: Combien durera la lutte?--il rpond: Elle
durera jusqu' votre dernier jour, jusqu'au sacrifice suprme, jusqu'
ce que vous soyez libres de compromis, matres de votre volont entire,
et que vous n'hsitiez plus lchement devant cet ordre: _tout ou rien_!
Quelles seront vos pertes? tous vos dsirs, toutes les rserves que vous
apportez au serment solennel; toutes les chanes polies, dores, qui
vous font esclaves de la terre, tous les somnifres qui vous endorment!
Ce que vous rapportera la victoire? Une volont pure, une foi leve une
me entire et cet esprit de sacrifice qui donne tout avec joie, jusqu'
la vie, enfin une couronne d'pines sur chaque front: le voil votre
gain.

Si Brand indique le chemin du sacrifice, c'est qu'il l'a pris le
premier. Il y a longtemps qu'on nous parle du bon chemin, qu'on nous
l'indique du doigt; plus d'un nous l'a montr, mais tu es le premier qui
l'aies pris toi-mme,[7] lui dit un homme du peuple.

Si Brand demande _tout_, c'est qu'il a assez de force et de volont pour
_tout_ donner


II

Brand est l'incarnation de la force et de la volont. Brand appartient 
cette catgorie d'lus qui ont reu la grce, la facult, le pouvoir,
de _souhaiter_ une chose, de _la dsirer_, de _la vouloir_, avec tant
d'pret, si impitoyablement, qu' la fin, ils l'obtiennent[8] ou ils
succombent.

Ce n'est pas en rveillant de brillantes qualits qu'on gurira des mes
estropies, _c'est de volont qu'il s'agit_. C'est la volont qui rend
libre..., ou qui tue. Elle est toujours la mme, chez le petit comme
chez le grand, toujours entire au milieu de l'parpillement de toutes
choses!

Venez  moi, dit Brand, hommes, qui vous tranez lourdement dans cette
vie. Ame contre me, dans une communion intime, nous allons tenter
l'oeuvre de purification, abattre l'indcision, imposer silence au
mensonge et rveiller enfin le jeune lion de la volont!

Il ne s'agit pas de gmir et de pleurer platoniquement sur la triste
condition de la nature humaine, sur les misres du monde, il faut agir.
L o se trouve l'action, se trouve la force.[9]

L'activit maladroite produit toujours plus de rsultats que la mollesse
prudente. Si l'oisivet peut tuer  la longue une volont saine,
l'action peut sauver une volont malade. _Homines sunt voluntates_, a
dit saint Augustin. La volont c'est l'homme mme.

Au milieu de ce tourbillon d'images, de dsirs, de passions qui s'agite
en nous, nous dmlons clairement une force irrductible, capable de
rgler tout ce mouvement: la volont. Je veux, je ne veux pas, ces
mots gouvernent notre intelligence, notre sensibilit, notre esprit,
tout notre tre. Il ne suffit plus de dire avec Descartes: _Cogito, ergo
sum_; il faut dire: J'agis, donc je vis. Je ne suis _moi_ qu'autant que
j'agis. Pour qu'une me d'homme ait de la dignit, de la beaut morale,
il faut que la volont y rgne en souveraine. La volont, qui est la
facult essentiellement active de l'homme, concentre la puissance de
toutes les autres facults en vue de l'action qui est la manifestation
suprme de la vie humaine. La destine de l'homme, qui est le total de
ses actes, est d'autant plus leve, d'autant plus noble, d'autant plus
utile, qu'elle se compose d'actes plus conformes au vrai, au bien, au
juste, au beau, c'est--dire de manifestations plus pures de l'emploi de
la volont. La volont, c'est la _pense voulue_.La pense _voulue_, la
pense rflchie, la vritable pense humaine en un mot, ne saurait
exister sans que se produise une de ces _volitions_ toujours
_intentionnelles_ qu'on nomme ides-motrices[10]. Vivre, c'est vouloir;
vivre, c'est agir; mais agir rellement, c'est agir avec conscience,
avec la dcision de dominer ses propres actes, de leur imposer une
unit, de leur imprimer la forme de l'idal que l'on porte en soi. La
conscience, c'est l'me dans la plnitude de ses facults et de ses
forces. La volont est le principe de notre activit consciente, c'est
elle qui donne le rayonnement et la valeur  notre vie. Sans volont, il
n'y a pas de caractre et sans caractre, il n'y a pas d'homme.

Voici ce qui est crit en caractres de feu par une main ternelle, dit
Brand: Sois ferme jusqu' la fin, on ne marchande pas la couronne de
vie. Pour te purifier, ce n'est pas assez des sueurs de l'angoisse, il
faut encore le feu du martyre; si tu ne _peux_ pas, tu seras certes
pardonn; mais si tu ne _veux_ pas, jamais!

Dlivrer la volont ou succomber! crie-t-il de toutes les fibres de
son me. L'homme capable de pousser ce cri sublime, dira et fera ce
qu'il a  dire et  faire, malgr tous les obstacles, toutes les
montagnes. Rduites par la montagne, les paroles rsonnent longtemps
quand on parle  voix forte et pleine.[11]

Quand donc l'humanit gurie des mensonges s'lvera-t-elle jusqu' la
volont consciente! Brand nous fait voir que la volont consciente
engendre la libert et la justice. Au-dessus de la volont, dit-il,
rgne un Dieu de libert et de justice.

Ce n'est pas ici le lieu de discuter la question: l'homme est-il libre?
La question du libre arbitre est du domaine de la mtaphysique et
insoluble.[12] Libres ou non, nous tendons  la libert, 
l'indpendance absolue dont nous avons l'ide.[13]

La libert n'est pas une facult que nous apportons en venant au monde
et que nous ne courons pas risque de perdre: nous ne la possdons que si
nous nous la donnons  nous-mmes. Nous ne naissons pas libres, mais
capables de devenir libres et soumis  l'obligation de le devenir. C'est
l le privilge de l'homme et sa dignit propre, qu'il ne reoit pas de
la Nature un caractre tout fait et une destine immuable: il est
lui-mme l'artisan de sa grandeur.[14]

Brand nous montre que la volont fait natre la libert qui engendre la
justice. Accourez, natures fraches et jeunes; qu'un souffle de justice
balaye la poussire qui vous couvre dans cette sombre impasse! Car la
libert sans la justice est une chimre. La justice n'est pas une
convention humaine. Quelle que soit sa nature, elle est ternelle et
immuable.[15] Ceux qui disent: La justice n'est pas de ce monde
mentent. La justice n'est pas un attribut divin inaccessible  l'homme;
la justice est le droit de l'individu et de l'humanit.

La vrit et la justice ne sont pas des hasards; elles sont au fond
mme des mes humaines; elles en sont la loi idale; et ce n'est point
par leurs manifestations mutiles et dbiles qu'il faut juger de leur
force, mais par la promesse d'avenir qu'elles portent en elles, par la
secrte vertu qui, tt ou tard, ici ou l, doit aboutira de belles
rvlations.[16] Nous prfrons tous la justice  l'injustice. Ce qu'il
nous manque, c'est le courage d'tre juste. La justice suprme, la
justice sincre, la justice se jugeant elle-mme et jugeant selon ses
propres maximes, nous ne la trouverons nulle part, si nous ne parvenons
pas  la faire natre, crotre et fleurir en nous-mmes. C'est en
nous-mmes, dans les profondeurs de notre me, de notre conscience, que
nous devons puiser l'amour, la volont, la libert, la justice.


III

Brand est le type de l'homme fort, conscient, il a du courage, de la
force, de l'audace, il aime le combat: la lutte a peur des courageux.
La lumire plane sur les champions .[17] On puise du courage  les
suivre. Ah! certes, Brand n'arrive pas  raliser ses rves, il ne
parvient pas  construire sa Nouvelle Eglise, il est lapid par la foule
qui demande des jouissances immdiates.

--Quelle sera notre rcompense? gronde-t-elle. La puret de la
volont! La puret de la conscience! rpond l'aptre.

Mais la populace prfre ses misres. Brand est frapp, il expire pour
avoir voulu aimer l'Idal. Et qu'importe! Il est doux d'tre le martyr
d'une grande ide.[18]

Brand n'est qu'un symbole, un rayon qui nous claire le chemin  suivre.
Comme _Solness le Constructeur_, Brand est un homme de gnie qui rve ;
trop haut, tombe du haut de son rve et en meurt.[19] Qu'importe!
Qu'importe! D'autres viendront, continueront et achveront peut tre
l'oeuvre commence. Toute ide porte son fruit tt ou tard. Lorsque
Danton, prs de s'incliner sous le couperet, dit  son bourreau: Tu
montreras ma tte au peuple: elle en vaut la peine, ce ne fut pas la
vanit qui lui arracha ses terribles paroles. Le grand tribun de la
libert sentit au moment suprme que rien ne vivifie les ides comme les
supplices des martyrs.

Si Brand, par sa vie, nous apprend  vivre,  vouloir, il nous enseigne,
par sa mort,  savoir mourir. Oui, il y a toujours quelque lchet  se
laisser vaincre, lorsqu'on peut tre victorieux. Mais Brand a lutt.
L'homme fort ne se laisse jamais abattre. Le danger ne l'arrte point,
quand sa conscience l'appelle  l'affronter, il ne cde qu' la
ncessit  laquelle il serait inutile de faire rsistance; les
difficults l'animent, loin de le rebuter; il ne craint ni ne recherche
la mort; toujours prt  la recevoir, il se contente de l'attendre de
pied ferme. Nous devons oser galement vivre et mourir, tenir ferme
contre les calamits de la vie, voir la mort sans faiblesse, lorsqu'on
ne peut l'viter, et nous y exposer sans crainte toutes les fois que le
devoir vritable nous y appelle.

Les dernires paroles de Brand sont: Chaque race envoie un de ses fils
 la mort pour expier les crimes de tous. Ce ne sont pas l les paroles
d'un goste! Lorsque Brand meurt, une voix s'lve et murmure: Dieu
est charit.

Charit ici ne dsigne point le mensonge par lequel les Soutiens de la
Socit actuelle nourrissent les misrables en leur jetant parfois des
os desschs de leurs somptueux festins. La _Charit_ ici veut dire
_Amour_. Dieu, c'est l'Amour.

Quand la Sorbonne condamna la traduction de l'_Axiochus_ de Platon et
que le Parlement condamna le traducteur, Etienne Dolet,  tre brl
dans un lieu commode et convenable, celui-ci, vou au bourreau pour
athisme rpondit par un chant d'immortalit:

     Si au besoin le monde m'abandonne....
     Dois-je en mon coeur pour cela mener deuil?
     Non, pour certain, mais au ciel lever oeil
     Sans autre gard....[20]

Ces cantiques sont plus utiles  la foule ingrate que tous les
blasphmes,-- la foule qui tue ceux qui lui veulent du bien. Aristote
et Snque sont condamns, comme impies,  la mort; le grand et vertueux
Socrate est condamn  mort en prchant l'unit de Dieu, afin d'teindre
les haines religieuses entre nations; Christophe Colomb, aprs avoir
dcouvert l'Amrique, est jet dans les fers; Spinoza est fltri par la
synagogue.... Les sicles passent et l'on s'agenouille devant ces
surhumains considrs par leurs contemporains comme fous et criminels!
Il y a des poques o savoir tre fou, c'est faire acte de sagesse! Ce
sont ces fous, ces martyrs qui tirent l'humanit de ses impasses, qui
affirment, quand elle ne sait comment sortir du doute.[21]

C'est la flamme pique de ces grands enthousiasmes, c'est le soc de fer
de ces mles volonts qui font l'histoire, qui jettent  l'univers de
nouveaux principes, qui construisent des Eglises nouvelles.

Des millions s'occupent  perptuer l'espce; c'est par quelques-uns
seulement que se propage l'humanit.[22]

On ne fera jamais rien avec la foule. L'esclavage des sicles l'a trop
avilie. La foule dsire la rcompense avant la peine, elle veut des
miracles mme mensongers. L'ide, la conviction dsintresse, le
courage qui ne veut d'autre rcompense que celle du devoir accompli, le
sacrifice qui ne cherche d'autre satisfaction qu'en lui-mme, toutes ces
chimres lumineuses dpassent trop le niveau ordinaire de la vie pour ne
pas prter  des soupons malins,--et l'on accuse ceux qui ne cherchent
que la vrit et la justice, et on les condamne en les dclarant ennemis
de la socit.

Aimons la foule, aimons le peuple, mais ne le lui disons jamais! surtout
ne cherchons pas  lui plaire. Si nous voulons tt ou tard lui faire
comprendre et adopter nos ides, ne cherchons pas  avoir l'air
d'accepter les siennes. Montrons-nous tels que nous sommes,
dvoilons-lui la vrit, la vrit entire, la vrit toute nue,
ft-elle dure. Ce n'est pas eu flattant la foule, en lui rptant
qu'elle a toujours raison que nous la rveillerons. Si la foule voulait
avoir raison, elle serait dj libre  l'heure actuelle! Non, la foule
n'a pas toujours raison.

La majorit n'a jamais raison, dit Stockmann[23], jamais! C'est un de
ces mensonges sociaux contre lesquels un homme libre de ses actes et de
ses penses doit se rvolter. Qui forme la majorit des habitants d'un
pays? Est-ce les gens intelligents ou les imbciles? Je suppose que nous
serons d'accord qu'il y a des imbciles partout, sur toute la terre, et
qu'ils forment une majorit horriblement crasante. La majorit a la
force, malheureusement, mais elle n'a pas la raison. L'ennemi le plus
dangereux de la vrit et de l'affranchissement intellectuel, c'est la
majorit compacte.... Les vrits de la majorit, les vrits de la
foule, de la masse sont celles qui sont en passe de devenir des
mensonges.... Bjornson dit que la majorit a toujours raison, et c'est
ce qu'un politique pratique doit dire. Moi, au contraire, je suis oblig
de dire: La minorit a toujours raison. Je parle de cette minorit de
gens qui marchent  l'avant-garde vers un but que la majorit n'est pas
encore en tat d'atteindre.[24]

_L'ide des minorits_, dfendue par les hros d'Ibsen, renferme une
pense de justice et d'quit bien oppose  la primaut de la force. Si
mme les minorits n'arrivent pas  raliser leurs ides, elles sont
utiles: elles ne laissent pas les majorits s'endormir; elles sont un
contrle ncessaire, elles sont un guide, toujours utile, jamais
nuisible.

Toute vrit nouvelle, dit Tolsto, qui change les moeurs et qui fait
marcher l'humanit en avant n'est accepte tout d'abord que par un petit
nombre d'hommes qui ont parfaitement conscience de celte vrit. Les
autres, qui ont accept par confiance la vrit prcdente, celle sur
laquelle est bas le rgime existant, s'opposent toujours  l'extension
de la nouvelle. Mais plus il y a d'hommes qui se pntrent de toute
vrit nouvelle, plus cette vrit est assimilable, plus elle provoque
de confiance chez les hommes d'une culture infrieure. Ainsi le
mouvement s'acclre, s'largit comme celui d'une boule de neige,
jusqu'au moment o toute la masse passe d'un coup du ct de la vrit
nouvelle et tablit un nouveau rgime.[25]

Si Ibsen donne toujours raison  la minorit, il ne dit nulle part qu'il
faut ddaigner la majorit. Les millions d'tres humains qui composent
une grande nation se rduisent pour elle-mme et pour les autres 
quelques milliers d'hommes qui sont sa conscience claire, qui rsument
son activit sociale sous toutes ses faces: politique, industrie,
commerce, culture intellectuelle. Pourtant ce sont ces millions d'tres
ignors,  existence borne et locale, vivant et mourant sans bruit, qui
font tout le reste: sans eux, rien n'est.[26]

Oui, sans la majorit rien n'est, Ibsen nous fait seulement voir que
c'est l'individu, la minorit qui a toujours raison. Stockmann, Brand,
Solness, nous rptent maintes fois: Tout tre est une force, il faut
que cette force s'exprime. Chacun est le gardien naturel de sa propre
sant, physique, mentale et spirituelle; les intrts de l'homme
n'autorisent la soumission de la spontanit individuelle  un contrle
extrieur qu'au sujet de ces actions d'un chacun qui touchent les
intrts d'autrui.[27]

Respecter la libert d'autrui n'est possible qu' l'homme libre, et pour
devenir libre, dit Brand, l'homme n'a  compter que sur lui-mme. Il ne
doit pas tre esclave de la majorit, il ne doit tre esclave de
personne. Faut-il, demande Elise Reclus, que nous, les ennemis du
christianisme, nous rappelions  toute une socit qui se prtend
chrtienne ces mots d'un homme dont elle a fait un Dieu: Ne dites 
personne: Matre,matre! Que chacun reste le matre de soi-mme. Ne
vous tournez point vers les chaires officielles, ni vers de bruyantes
tribunes, dans la vaine attente d'une parole de libert.[28] Prenez la
libert vous-mme, restez toujours vous-mme! Ce que tues, sois-le
pleinement, pas  demi.... Place au soleil, place partout  qui veut
tre vraiment soi-mme![29] Que l'homme dans un lan de fiert et
d'nergie devienne son propre Matre, que la Conscience devienne son
dieu, la Justice son prtre, l'Humanit son autel!


NOTES:

[1] Ibsen. _Brand_.

[2] Dostoevsky. _Le crime et le chtiment_. Paroles de Raskolnikov.

[3] Brand  la mort de son fils.

[4] Ch. Richet. _L'homme et l'intelligence_, p. 22.

[5] _Rosmersholm_.

[6] Spencer. _Justice_, p. 34.

[7] Ibsen. _Brand_.

[8] Ibsen. _Bygmester Solnaes_ (Solness le constructeur).

[9] A. Fouille. _Libert et dterminisme_, p. 98. Paris, F. Alcan.

[10] Sergnyeff. _Physiologie de la veille et du sommeil_ t. II, p. 720.

[11] _Brand_.

[12] Th. Ribot. _Maladies de la volont_, introduction. Paris, F. Alcan.

[13] A. Fouille. _Libert et dterminisme_, p. 12.

[14] Joyau. _Essai sur la libert morale_, introduction, p. ix.

[15] Jules Simon. _La femme au_ XXe _sicle_, p. 6.

[16] Jean Jaurs. _La ralit du monde sensible_, p. 324.

[17] Ibsen. _Empereur et Galilen_.

[18] Ibsen. _Comdie de l'amour_.

[19] C. Mauclair. Confrence sur _Solness le constructeur,_ faite au
thtre de l'Oeuvre, le 2 avril 1894.

[20] Cantique d'Etienne Dolet, 1546.

[21] E. Renan. _Histoire d'Isral_, t. IV, p. 332.

[22] Schiller.

[23] Ibsen. _Un ennemi du peuple_.

[24] Ibsen. _Lettre prive date de_ 1882.

[25] Voir notre ouvrage, _Penses de Tolsto_, p. 145.

[26] Th. Ribot. _Maladies de la personnalit_, p. 22. Paris, F. Alcan.

[27] Stuart-Mill. _La libert_, p. 125, 129, trad. fran.

[28] Elise Reclus. Prface au livre de Pierre Kropotkine. _Paroles d'un
rvolt_, p. x.

[29] _Brand_.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE IV

CE N'EST PAS L'INDIVIDU, MAIS LA FAMILLE QUI CONSTITUE L'UNIT SOCIALE


On a souvent dpeint Ibsen comme n'ayant  coeur que les intrts de
l'individu et considrant ce dernier comme l'unit sociale. M. A.
Leroy-Beaulieu dans un discours prononc  l'Htel des Socits Savantes
le 24 janvier 1896 s'cria en s'adressant  son auditoire: N'coutez
pas les faux prophtes qui osent diviniser l'individu, et ne vous
laissez point sduire par l'loquence des grands prtres, franais ou
exotiques, de l'individualisme. Ne prenez pas pour modles les hros ou
les hrones du Scandinave Ibsen dans leur rvolte contre la loi morale
et contre la loi sociale.... Ils s'attaquent aux groupements les plus
anciens, les plus lgitimes et je dirai les plus sacrs de l'humanit,
et ici je n'entends pas seulement la religion, mais la famille.... Nous
pensons que l'unit sociale, la molcule sociale, ce n'est pas
l'individu, c'est la famille.[1]

Ibsen n'a jamais soutenu le contraire. S'il dfend partout la personne
humaine contre les mensonges de la socit, s'il dfend la libre
activit et l'nergie individuelles, il ne dit nulle part dans son
oeuvre qu'il faut sacrifier la socit  l'individu, que l'individu doit
se renfermer  jamais dans l'enceinte de sa personnalit. Il veut
rgnrer l'individu pour reconstituer une socit compose d'individus
sains. Son idal est plutt social qu'individuel. Un nouvel difice
appelle une me rgnre, un esprit purifi.[2]

L'individu et la socit ne doivent pas tre opposs l'un  l'autre.

Le droit individuel ne doit jamais tre en antagonisme avec le droit
social. Si la socit ne peut pas exister sans l'individu, l'individu,
lui, est directement intress  la conservation de la socit.
L'individu est la ralit concrte de l'humanit, la socit en est la
forme naturelle et ncessaire. Donc, ce qu'il faut chercher, c'est la
fin suprieure, dans la poursuite de laquelle l'individu et la socit,
en mme temps que chacun d'eux dveloppera ses vertus propres, se
sentiront de plus en plus solidaires.[3]

Qu'est-ce que la socit, sinon la collection des individus? Si le tout
est dfectueux, c'est que les parties sont gtes; si la socit est
mauvaise, c'est que l'individu est vici. Si le mal est dans la socit,
c'est qu'il a t, tout d'abord, dans l'individu. Ce n'est donc pas la
socit qu'il faut dtruire, c'est l'individu qu'il faut rformer.

On a peine  croire que l'ide de l'indpendance et de la
responsabilit morales individuelles soit le fruit de longs sicles de
dveloppement moral. La tribu ou la famille est l'unit thique des
temps primitifs; puis, vient l'tat, plus tard c'est la caste et enfin,
c'est l'individu. Le progrs moral, c'est la dcouverte progressive de
l'individu. La vraie nature de l'individu rpond  la vraie nature de la
socit, c'est la dcouverte de la premire qui amne celle de la
seconde.[4]

Etre riches en bonnes penses, en bons sentiments et en bonnes oeuvres
portant pleinement notre empreinte,  nous, ne nous empche point d'en
faire profiter la socit. Si Ibsen glorifie la puissance du _moi_
individuel, c'est pour le mettre au service de la socit. Pour lui ce
n'est pas la socit qui transformera l'individu, c'est l'individu qui
transformera la socit.

L'individu doit se relever lui-mme, il doit fonder une famille saine
qui servira de base  la socit nouvelle. S'il rclame la libert
individuelle, la libert entire, absolue, de faire tout ce qui est dans
la nature de l'tre humain, c'est pour que ce dernier l'emploie  la
rgnration de la socit. L'individu, c'est le germe fcond, le rayon
vivifiant, le rgnrateur qui amnera la purification de la vie
sociale, la vraie libert, la vraie justice, la vraie solidarit
humaine.

Pour Ibsen, la vritable unit sociale n'est pas l'individu, mais la
famille. Il n'y a pas cte si rude qu'on ne puisse la gravir  deux,
dit Brand. Prs de toi, avoue-t-il  Agns, je n'ai jamais senti mon
courage faiblir. J'avais accept ma vocation comme un martyre. Mais,
depuis ce temps, quelle transformation! Comme j'ai t heureux dans mes
efforts! Avec toi, l'amour est entr dans mon me comme un doux rayon de
printemps. Ah! l'on dirait que toute la somme de tendresse amasse dans
mon coeur s'est faite aurole pour ceindre mon front et le tien,  ma
chre pouse! L'esprit de douceur qui m'a pntr, cet arc cleste, est
ton oeuvre. Pour qu'une me embrasse tous les tres, il faut d'abord
qu'elle en chrisse un seul.

Dans _Le Petit Eyolf_, l'ingnieur Borgheim qui a des flaells 
traverser, d'incroyables difficults  vaincre, qui trouve le monde beau
et le mtier de _frayeur des chemins_, admirable, Borgheim ne veut pas
rester seul, il demande  Asta de l'aider, de partager ses joies.

ASTA.--Vous avez un grand travail devant vous, une nouvelle voie 
frayer.

BORGHEIM.--Mais je n'ai personne pour m'aider. Personne avec qui
partager mes joies. Ah! c'est l le plus dur.

ASTA.--N'est-ce pas plutt d'tre seul  supporter les peines et les
fatigues?

BORGHEIM.--Ces choses-l, on en vient  bout sans aide.

ASTA.--Mais la joie selon vous ... demande  tre partage?

BORGHEIM.--Oui. O serait sans cela le bonheur.

ASTA.--Vous avez peut-tre raison.

BORGHEIM.--On peut rester quelque temps avec sa joie dans son coeur....
Mais cela ne suffit pas  la longue.... Non, non, on ne peut tre
joyeux qu' deux.

Et Asta va accompagner Borgheim pour _frayer les chemins_.

Mme le docteur Stockmann[5] celui qui prononce cette phrase terrible:
L'homme le plus puissant, c'est celui qui est le plus seul, _le
docteur Stockmann reste avec sa famille_. Il dit  ses enfants: Je veux
vous lever moi-mme, je veux faire de vous des hommes libres et
nobles.

C'est avec le concours moral d'Agns que Brand se met  construire sa
_Nouvelle Eglise_; c'est pour Hild que Solness le Constructeur btit sa
tour gigantesque; l'ingnieur Borgheim fonde une famille avant de partir
_frayer les chemins_; le docteur Stockmann se consacre  sa famille et 
l'ducation de ses enfants. Qui donc peut dire que l'Unit sociale pour
Ibsen n'est pas la famille, mais l'individu? Ibsen est d'accord avec
Auguste Comte: Ce n'est pas l'individu, c'est la famille qui constitue
la molcule sociale.

Si l'on trouve de l'gosme dans les hros d'Ibsen, c'est chez les
soutiens de la Socit actuelle et non pas chez les champions de la
Socit nouvelle. Ce n'est pas pour eux-mmes que ceux-ci deviennent
eux-mmes, qu'ils s'lvent jusqu' leur _moi moral_. Il y a dans la
nature humaine deux grands courants qui se rapportent  deux points de
vue distincts: gosme et altruisme. Le soin de la conservation
individuelle., cet argument suprme de la vie matrielle, cre
l'gosme. Mais l'homme ne peut pas vivre seul, sous peine de
disparatre tout entier de la surface du globe. Les intrts de
l'individu se heurtent  ceux de ses semblables. L'union des sexes est
le premier pas vers l'altruisme. Aussitt que l'homme et la femme
s'unissent pour fonder une famille, c'est--dire pour constituer le
premier terme de toute socit, la morale altruiste nat avec ce
commencement d'tat social.

Comme Tolsto[6], Ibsen ne proteste point contre l'institution mme de
la famille, mais contre ses conditions actuelles. La famille a conserv
 travers les ges, et malgr ses transformations successives, le
stigmate de son origine. Elle est reste au patriarchat ce que le
gouvernement reprsentatif est  l'autorit absolue. La famille est un
petit tat, o l'homme est souverain, la femme et les enfants sujets, o
l'intrt matriel est en hostilit avec la conscience. Elle est la
profanation de tous les sentiments vrais, de toutes les pures et suaves
aspirations de l'amour.

Ibsen veut la famille forte, base sur l'galit des sexes. A l'homme
libre, il faut une femme libre.


NOTES:

[1] A. Leroy-Beaulieu. _L'individualisme et le socialisme_, p. 7 et
suiv. Edition du Comit de dfense et de progrs social. Brochure n 11.

[2] Ibsen. _Brand_.

[3] Emile Boutroux. _Morale sociale_. Prface, p. viii. Paris, F. Alcan.

[4] James Seth. _A Study of ethical principles_, p. 323.

[5] _Un ennemi du peuple_.

[6] Voir notre ouvrage: _La Philosophie de Tolsto_, p. 149-153 (Paris,
F. Alcan).


       *       *       *       *       *


CHAPITRE V

L'EMANCIPATION DE LA FEMME.--LE MARIAGE LIBRE.--LA SOCIT NOUVELLE.


I

Il y a un peu plus d'un quart de sicle que John Stuart-Mill posa le
problme de l'mancipation de la femme.[1] Depuis ce moment les ides du
penseur anglais se sont fray un passage dans tous les pays.

Dfenseur de l'tre humain, Ibsen ne pouvait pas ne pas songer a
l'amlioration de la condition de la femme qui est non seulement esclave
de la socit, mais aussi du mari ou du pre. Il ne pouvait pas ne pas
voir que le monde traite l'homme et la femme avec la plus monstrueuse
ingalit, que dans toutes les conditions de la vie la femme est
infriorise, et dans le mariage mme asservie. Son bon sens, son grand
coeur de pote lui disait que celle qui porte la moiti du fardeau de la
vie doit aussi participer  la moiti des droits qu'elle donne. Et,
comme beaucoup d'autres esprits suprieurs, Ibsen a consacr la
puissance de sa plume  la dfense de la femme.

Car la division en deux de l'unit humaine n'est pas rationnelle. Cette
division blesse la nature, offense la raison et la morale. La question
fminine agite et rvolutionne actuellement le monde moderne. Les
philistins des deux sexes qui n'osent pas s'arracher au cercle troit
des prjugs, appellent ce mouvement la folie du sicle. Ils sont de
l'espce des chouettes qui se trouvent partout ou rgne la nuit et qui
poussent des cris d'effroi quand un rayon de lumire tombe dans leur
commode obscurit.[2] Ils voquent la prtendue ingalit des sexes,
mais ils oublient que l'galit n'implique pas l'ide de ressemblance,
elle n'exige pas mme extrieur, mme force, elle comprend la justice
_immanente_ pour tous les tres, faibles ou forts; elle met en prsence
des tres humains qui se respectent les uns les autres.

La grandeur des individus vient non de leurs muscles, mais de leur
intellectualit et de leur morale. La condition diffrente des sexes est
la suite d'une volution fausse. L'homme a usurp graduellement la
responsabilit pour la pense et l'action de la femme, la femme lui a
cd graduellement sa libert de corps et d'me.

La femme moderne a dj prouv qu'elle possde les mmes capacits
intellectuelles que l'homme et qu'il n'y a pas de branche d'activit
humaine o elle ne puisse remplacer et souvent mme dpasser l'homme.
L'histoire et nos relations particulires fourmillent d'exemples sur la
valeur intellectuelle et morale d'un trs grand nombre de femmes,
valeur qui sera encore mieux dveloppe quand nous jouirons d'un tout
autre mode d'ducation qu'aujourd'hui. L'opinion gnrale accorde aux
femmes une conscience ordinairement plus scrupuleuse que celle des
hommes; or, qu'est-ce que la conscience si ce n'est pas la soumission
des passions  la raison?[3]

L'me fminine possde plus souvent que celle de l'homme les nobles
vertus de gnrosit et de bont, car le rle du fminisme est tout de
pacification: la femme se jette dans la mle sociale pour en attnuer
le choc, adoucir la douleur des vaincus et grandir le coeur des
vainqueurs.

Il ne s'agit pas de la protection  accorder aux femmes, mais de leurs
droits  la libert. La protection et la libert sont deux termes qui
s'excluent. Vouloir tablir une supriorit ou une infriorit de sexes,
c'est fausser les plateaux de la balance, en violenter l'quilibre,
c'est forfaire  la nature. La sujtion de la femme est un legs de la
sauvagerie primitive et aussi longtemps que l'galit des sexes ne sera
pas complte, le rgne de la raison humaine sera une fiction.

Que celui qui veut l'homme libre rclame l'affranchissement de la femme.
Il faut lever les femmes jusqu' nous, leur donner autant de droits
qu' nous; ni esclaves, ni courtisanes, il faut en faire des compagnes
libres, capables de travailler avec nous  la transformation de la
socit. Travailler  l'mancipation de la femme, c'est amliorer le
bien-tre gnral. Il faut que l'homme et la femme unissent leurs
intelligences comme ils unissent leurs coeurs. L'homme et la femme, dit
Kant, ne constituent l'tre humain entier et complet que runis; un sexe
complte l'autre. La famille doit tre compose de deux tres qui
respectent la dignit individuelle rciproque. Fille, pouse ou libre,
il n'y a pas de diffrence au point de vue du droit et de la morale
entre l'homme et la femme. Libres tous deux, nul n'est le matre.[4]
C'est l'homme libre de toute tyrannie sociale; c'est la femme affranchie
de tout joug, gale  l'homme en droits et en devoirs, ayant reu la
mme ducation que lui, indpendants tous les deux et sans prjugs, qui
formeront la famille nouvelle.


II

Comme Platon, Ibsen reprsente les deux sexes, deux parties d'un mme
tout, spares jadis par quelque douloureux dchirement et aspirant 
reconstituer leur primitive unit.

De quelles femmes admirables a-t-il peupl son thtre! On prtend que
ce sont des fictions, des rves, que dans la vie ces femmes sont des
phnomnes.

BORCKMAN.--Ah! ces femmes! Elles nous gtent et nous dforment
l'existence! Elles brisent nos destines, elles nous drobent la
victoire.

FOLDAL.--Pas toutes, Jean Gabriel!

BORCKMAN.--Vraiment! En connais-tu une seule qui vaille quelque chose?

FOLDAL.--Hlas! non! Le peu que j'en connais n'est pas  citer.

BORCKMAN.--Eh bien! qu'importe qu'il y en ait d'autres si on ne les
connat pas!

FOLDAL.--Si, Jean Gabriel! cela importe quand mme. Il est si bon, il
est si doux de penser que l-bas, au loin, tout autour de nous ... la
vraie femme existe quoi qu'il en soit.

BORCKMAN.--Ah! laisse-moi donc tranquille avec ces potiques
sornettes![5]

Fictions? rves? Peut-tre. Mais nous n'avons pas  nous plaindre: nous
avons lev la femme d'aprs notre image. Fiction ou ralit, les femmes
d'Ibsen sont des tres suprieurs. Et l'homme est ainsi fait qu'il aime
prendre souvent ses dsirs pour des ralits, il est port  vouloir ce
qu'il ne possde pas.

L'homme qui ne rencontre pas une femme qui le comprend prit sans avoir
rien fait. Celui qui a le bonheur, comme Brand, de trouver sur son
chemin une Agns, peut firement aller btir des Eglises nouvelles. La
merveilleuse figure d'Agns![6] Pour suivre Brand elle quitte tout.
Salue ma mre et mes soeurs, dit-elle. Je leur crirai si je trouve des
paroles  leur dire. Je ne quitterai plus celui qui est mon frre et mon
ami. C'est en vain que Brand lui dit qu'elle prenne garde  ce qu'elle
fait: Dsormais touffe entre deux flaells, sous un humble toit, au
pied d'une montagne qui me fermera le jour, ma vie s'coulera comme un
triste soir d'octobre.

AGNS.--Je n'ai plus peur des tnbres. A travers les nuages, je vois
une toile qui brille.

BRAND.--Sache que mes exigences sont dures, je demande tout ou rien. Une
dfaillance et tu aurais jet ta vie  la mer. Pas de concession 
attendre dans les instants difficiles, pas d'indulgence pour le mal! Et
si la vie ne suffisait pas, il faudrait librement accepter la mort.

AGNS.--Derrire la nuit, derrire la mort, l-bas je vois l'aube!

Et lorsque trois ans plus tard il lui dit: Agns, cet air est pre et
froid. Il chasse les roses de tes joues. Il glace ton me dlicate.
C'est une triste maison que la ntre. Avalanches et temptes svissent
autour de nous. Je t'ai prvenu que le chemin tait rude. Agns lui
rpond souriant: Tu m'as trompe. Il ne l'est pas.

Et elle est morte, en esprant, en attendant l'aurore, riche de coeur,
ferme de volont jusqu' l'heure suprme, reconnaissante pour tout ce
que la vie avait donn, pour tout ce qu'elle avait t: c'est ainsi
qu'elle descendit au tombeau.

Dans Mme Elvsted[7], dans Rita[8] et dans Irne[9], Ibsen
nous montre le type des femmes qui exercent une influence intellectuelle
sur l'esprit de l'homme. L'esprit droit et le coeur bon sont comme la
sant et le bonheur: celui qui les possde le plus est celui qui s'en
doute le moins. Mme Elvsted n'a pas la moindre ide que c'est
elle qui a inspir  Loevborg, les _Puissances civilisatrices de
l'Avenir_. Dans le _Petit Eyolf_, Allmers travaille  un gros livre: _De
la responsabilit humaine_; mais il commence  douter de lui-mme, de sa
vocation, et l'ide toujours imprieuse de grands devoirs  accomplir le
pousse  chercher un nouveau but de la vie; il croit le trouver dans
l'amour de son enfant Eyolf, petit infirme que son livre lui faisait
ngliger. Et lorsque l'enfant se noie, cet homme plein de force trouve
la vie, l'existence, le destin, vides de sens, il aspire vers la
solitude des montagnes et des grands plateaux, il veut goter la douceur
et la paix que donne la sensation de la mort, et c'est sa femme, Rita,
qui par la force de sa passion, indique  Allmers son vrai devoir:
soulager la misre de l'humanit souffrante. Elle lui fait comprendre
qu'occup de son travail: _De la responsabilit humaine_, il a oubli sa
vraie responsabilit envers les pauvres gens d'en bas. Dans _Quand
nous nous rveillerons d'entre les morts_, c'est Irne qui fait crer au
sculpteur Rubeck son chef-d'oeuvre _Le Jour de la Rsurrection_. Irne a
abandonn tout pour Rubeck, famille, foyer, pour le suivre et lui servir
de modle. Elle lui a donn son me jeune et vivante, et reste avec un
grand vide, car si le sculpteur tait _tout_ pour Irne, celle-ci
n'tait, suivant l'expression de Rubeck, qu'un pisode bni dans sa
vie d'artiste. De ses mains lgres et insouciantes il a pris un corps
palpitant de jeunesse et de vie et l'a dpouill de son me afin de s'en
mieux servir pour crer une oeuvre d'art. Il s'aperoit trop tard
qu'elle tait pour lui non seulement un modle, mais la source mme de
son talent. Il a tenu le bonheur entre ses mains et l'a laiss chapper,
considrant, d'aprs la raillerie d'Irne, l'oeuvre d'abord ... l'tre
vivant ensuite. L'homme ne croit qu'en soi; la femme en celui qu'elle
aime. La femme suprieure est capable d'inspirer  l'homme aim les
ides les plus grandes et les plus nobles. Elles sont admirables, ces
femmes fortes, ces femmes vaillantes qui luttent  ct de l'homme pour
ramener l'humanit vers les hauteurs de l'intellectualit et de la
raison. Elles rpandent autour d'elles cette lumire douce qui claire
sans blouir, qui ouvre des horizons nouveaux, qui veille la pense, la
volont, l'action, la vie.


III

Ibsen a soin de nous faire comprendre que dans l'oeuvre de son
affranchissement la femme doit avant tout compter sur elle-mme, car
l'homme est encore ennemi de la femme libre; il ne voit pas, le
malheureux, l'avantage qu'il tirera lui-mme de la libert morale de la
femme. L'ide que la femme ne doit compter que sur ses propres forces
est exprime dans _La Dame  la Mer_[10]. Une jeune fille porte en elle
un rve d'amour. Elle fait un mariage de raison, mais elle garde
toujours le dsir du bonheur. Toutes les contraintes ne sauront
qu'exasprer ce dsir. Tous les remdes ne l'aideront qu' se perdre.
Mais si elle regarde en face le danger, si elle porte en elle assez de
volont, elle peut tre sauve, elle peut devenir libre.

Nora[11] le prouve d'une manire clatante. Nora est considre par son
mari comme une charmante petite poupe, mais cette poupe est une femme,
elle porte en elle le vrai sens moral qui est au-dessus de la morale
conventionnelle et hypocrite du milieu qui l'entoure. Nora aime son mari
et pour le sauver quand il tombe malade, elle emprunte furtivement une
certaine somme d'argent et emmne son mari dans le Midi. Mais Nora,
ignorant les lois juridiques qui sont toujours en contradiction avec les
lois humaines, pour son emprunt ne s'est pas conforme  toutes les
prescriptions du Code. Le mari l'apprend. Il l'accable d'injures, de
maldictions, et c'est l'homme qui prtendait l'aimer! Lui, qui devrait
tressaillir d'admiration et d'orgueil pour l'acte de Nora, preuve
palpitante de son amour, il n'prouve mme aucune piti pour la pauvre
ignorante des lois de la socit, anantie qu'elle est par la rvlation
subite de la misre morale de l'homme! C'est entendu, la petite Nora a
trs mal agi, c'est une coupable, et encore, peut-tre simplement une
tourdie, un tre faible, mais  qui la faute? N'avait-elle pas t
leve et traite comme une poupe? Quel est le tribunal qui
n'accorderait pas  Nora un peu d'indulgence?

Lorsque le mari apprend que son honneur n'est plus menac, il
pardonne  sa femme. Mais la conscience de Nora s'est veille, elle
commence  voir clair en elle-mme, elle considre dj autrement les
hommes et les choses. Elle dclare  son mari qu'elle va le quitter.

HELMER.--C'est rvoltant. Ainsi tu trahiras les devoirs les plus sacrs?

NORA.--Que considres-tu comme mes devoirs les plus sacrs?

HELMER.--Ai-je besoin de te le dire? Ne sont-ce pas tes devoirs envers
ton mari et tes enfants?

NORA.--J'en ai d'autres tout aussi sacrs.

HELMER.--Tu n'en as pas. Quels seraient ces devoirs?

NORA.--Mes devoirs envers moi-mme.

HELMER.--Avant tout, tu es pouse et mre.

NORA.--Je ne crois plus  cela. Je crois qu'avant tout je suis un tre
humain au mme titre que toi ... ou au moins que je dois essayer de le
devenir.

Nora est le personnage d'Ibsen qui est le plus accabl par les gens
honntes. Quitter le mari et les enfants! D'abord n'oublions pas que
Nora n'est qu'une ide, un Symbole rvolutionnaire. Dans la vie comme
dans le thtre les actes rvolutionnaires sont parfois ncessaires. Si
Ibsen n'avait pas suggr  Nora d'abandonner son foyer domestique, on
n'aurait peut-tre pas fait grande attention  cette petite poupe qui
pense et qui sent. C'est cet acte de rvolte qui attire nos regards et
nous oblige  mditer un peu sur l'tat d'me de Nora.

N'a-t-elle pas raison, cette fire rvolte, de dire qu'elle ne se sent
plus capable d'lever ses enfants, elle qui apprend qu'elle ne sait rien
elle-mme? La famille ne pourra tre vraiment digne que lorsque la
femme aura acquis l'galit et l'indpendance morales indispensables
pour remplir sa mission d'pouse et de mre. Reprendre la vie conjugale?
Mais qu'y a-t-il de plus immoral et de dangereux comme l'union force 
perptuit entre gens qui se mprisent, se hassent ou simplement ne se
comprennent pas?

Si Nora avait t leve comme Rbecca West[12], elle n'aurait pas
pous Helmer, ce banquier sans coeur. Rbecca West est une volont
pre, une imagination libre, un esprit indpendant et mancip. Aprs
avoir arrach Rosmer aux hypocrisies de la socit, elle prfre se
jeter avec lui dans un torrent que de vivre dans le mensonge.

Hedda Gabler est aussi une figure originale, belle et forte. Elle se
reproche, comme une lchet, d'avoir pous Tesman, honnte imbcile et
spcialiste froid, et non pas Loevborg, esprit libre, auteur d'un bel
ouvrage de philosophie. Quand Hedda apprend que Loevborg s'est donn la
mort, elle s'crie: C'est une dlivrance de savoir qu'il y a tout de
mme quelque chose d'indpendant et de courageux en ce monde, quelque
chose qu'illumine un rayon de beaut absolue.... Loevborg a eu le
courage d'arranger sa vie  son ide. Et voici maintenant qu'il a fait
quelque chose de grand o il y a un reflet de beaut. Il a eu la force
et la volont de quitter si tt le banquet de la vie. Mais quand on lui
dit que Loevborg s'est tu chez une danseuse et que son coup de pistolet
a t dirig non pas dans la poitrine, mais dans le bas ventre, Hedda
Gabler s'crie: Ah! le ridicule et la bassesse atteignent comme une
maldiction tout le monde. Elle se tire un coup de pistolet  la tempe.
Pour elle, c'est un rayon de force, de volont, de beaut.

Rbecca West et Hedda Gabler prfrent mourir que de traner une
existence vide de grandeur.[13]



IV

C'est le mariage actuel qui est la cause des souffrances de
Mme Alving, de la rvolte de Nora, du suicide de Rbecca West
et d'Hedda Gabier.

Le mariage qui cre la famille est une chose sainte, c'est un
sanctuaire, o l'homme et la femme, constituant un tre complet,
adoucissent les misres morales et physiques de chacun, apaisent les
amertumes, calment les souffrances, purifient les aspirations; c'est une
source d'actions gnreuses et altruistes. Ibsen ne conteste point le
mariage, mais la manire dont il se forme. Les relations conjugales sont
pour lui une question de confiance, d'intimit et d'amour, et il
n'appartient pas  la socit de s'y immiscer. <c Peu importe l'opinion
des autres quand nous sommes srs nous-mmes de n'avoir rien  nous
reprocher![14]

Les lois, dites humaines, n'ont rien  voir dans les unions des sexes.
Elles ne peuvent ni les purer ni les ennoblir. Ce n'est pas la loi qui
cre la morale, c'est la morale qui cre la loi. Le mariage doit tre
au-dessus de toutes les conventions humaines, la loi ne fait que violer
la libert des sentiments. Le contrat de mariage est un acte de dfiance
rciproque.

Le bonheur a-t-il donc besoin de s'appuyer sur un serment pour ne pas
se briser?[15]

Elevons-nous au-dessus d'une loi qui n'est pas l'oeuvre de la nature
mais toute conventionnelle.[16]

Le mariage doit toujours tre l'union librement contracte de deux
esprits et de deux coeurs; une telle union ne saurait se former qu'entre
deux tres dont l'ducation morale et intellectuelle est acheve, qui
ont chacun pleine conscience et possession d'eux-mmes et qui ont pu
s'tudier mutuellement.

L'union libre de deux coeurs, qui peut se rompre et qui subsiste
cependant des annes, est le tmoignage le plus probant d'un vritable
amour.[17]

Ce mot, le mot des dieux et des hommes: Je t'aime! n'a besoin d'aucune
autorisation pour tre dit.

Le mariage d'aujourd'hui est la cause de la dbauche de l'homme. On unit
la puret avec l'impuret. Est-ce juste, est-ce sain, est-ce humain?

     Le coeur de l'homme vierge est un vase profond:
     Lorsque la premire eau qu'on y verse est impure,
     La mer y passerait sans laver la souillure,
     Car l'abme est immense et la tache est au fond.[18]

La libert d'amour et de mariage amnera la fin de ces monstruosits.
Lorsque la femme sera aussi libre que l'homme, lgalement et moralement,
la dbauche de la moiti du genre humain disparatra, car l'homme et la
femme pourront librement s'unir d'une manire permanente. Il faut
proclamer rsolument et hautement le grand principe de l'galit absolue
de l'homme et de la femme devant la morale. Il faut que la loi, que la
morale soit une, et que ce qui est permis  l'homme le soit galement 
la femme. _La libert d'amour_ fait tressaillir les soutiens de la
socit actuelle, ils y voient des dbauches extravagantes. Rien de
plus faux. C'est la libert d'amour qui tablira l'quilibre passionnel.
Quand nous avons prononc le mot d'_ union libre,_ on a protest.
Scientifiquement pourtant, et en allant aux extrmes tant dans le groupe
familial animal, qu'humain, les socits polygames sont plus nombreuses
que les socits monogames. Loin de nous l'ide de propager la
polygamie; _l'union libre n'est pas de la polygamie_. Le rsultat de ces
modifications serait la disparition de la prostitution.[19]

Le mariage libre, c'est--dire le mariage librement contract, n'amne
pas l'amour dsordonn; au contraire, il chasse l'hypocrisie. Deux tres
humains se donnant l'un  l'autre librement n'ont pas d'intrt  mentir
et  tromper, ils peuvent se garder l'un  l'autre une fidlit
intgrale. Nous entendons par fidlit intgrale, absolue, l'union de
deux personnes qui s'aiment toujours et toujours jusqu' leurs derniers
moments, et le survivant conservant mme sa fidlit par del la tombe,
fidlit non seulement au physique mais aussi au moral. C'est l le vrai
mariage qu'on ne saurait assez prconiser, et comme il ne devrait jamais
y en avoir d'autres, tout autre est plus ou moins impur! Une promesse
volontaire est un lien bien plus fort qu'un acte de notaire.[20] Dans
une union forme librement entre deux tres conscients, sans la
contrainte d'aucune influence trangre, la jalousie est impossible et
l'adultre une tratrise odieuse. La jalousie est un tat goste, qu'on
trouve plus souvent chez l'homme que chez la femme. Cela vient que
l'homme considre la femme comme une _proprit_ et qu'il aime tout
rapporter  lui-mme.

Le vritable amour, libre, volontaire et conscient, n'admet pas de
jalousie, car il rapporte tout  l'objet aim, se rjouit de tout ce qui
lui est favorable, s'afflige de tout ce qui lui est contraire, et est
toujours prt  se sacrifier  lui. L'amour vritable ignore la
jalousie. Hlas! combien y a-t-il d'tres qui comprennent la puissance
divine de l'amour? Combien y a-t-il d'hommes qui se servent du
magntisme puissant d'un coeur passionn pour lever et agrandir l'me
de celles qu'ils aiment? combien y a-t-il de femmes qui se servent de la
sublimit que porte leur regard pour ennoblir l'homme qui s'agenouille
devant elles en son coeur?



V

Quand les hommes comprendront la puissance divine de l'amour, la vraie
famille, la Famille Nouvelle sera constitue. Dans les phases
primitives, pendant lesquelles la monogamie permanente se dveloppait,
l'union de par la loi, c'est--dire originairement l'acte d'achat, tait
cense la partie essentielle du mariage, et l'union de par l'affection
tait ngligeable.

A prsent, l'union de par la loi est cense la plus importante et
l'union par l'affection la moins importante. Un temps viendra o l'union
par affection sera cense la plus importante et l'union de par la loi la
moins importante, ce qui vouera  la rprobation les unions conjugales
o l'union par affection sera dissoute.[21]

La femme, dans la socit nouvelle, jouira d'une indpendance complte;
elle ne sera plus soumise mme  un semblant de domination ou
d'exploitation; elle sera place vis--vis de l'homme sur un pied de
libert et d'galit absolues. Son ducation sera la mme que celle de
l'homme, sauf dans les cas o la diffrence des sexes rendra invitable
une exception  cette rgle et exigera une mthode particulire de
dveloppement; elle pourra, dans des conditions d'existence vraiment
conformes  la nature, dvelopper toutes ses formes et toutes ses
aptitudes physiques, intellectuelles et morales; elle sera libre de
choisir, pour exercer son activit, le terrain qui plaira le plus  ses
voeux,  ses inclinations,  ses dispositions. Place dans les mmes
conditions que l'homme, elle sera aussi active que lui. Elle jouira de
mme que l'homme d'une entire libert dans le choix de son amour.[22]
Elle aspirera au mariage, se laissera rechercher et conclura son, union
sans avoir  considrer autre chose que son inclination. L'intelligence,
l'ducation, l'indpendance rendront le choix plus facile et le
dirigeront.

Je ne puis ne pas reproduire ici cette page de Stuart Mill, page de
vrit et de sagesse:

Que serait le mariage de deux personnes instruites, ayant les mmes
opinions, les mmes vises, gales par la meilleure espce d'galit,
celle que donne la ressemblance des facults et des aptitudes, ingales
seulement par le degr de dveloppement de ces facults; l'une
l'emportant par celle-ci, l'autre par celle-l; qui pourraient savourer
la volupt de lever l'une vers l'autre des yeux pleins d'admiration et
goter tour  tour le plaisir de se guider et de se suivre dans la voie
du perfectionnement? Je n'essaierai pas d'en faire le tableau. Les
esprits capables de se le reprsenter n'ont pas besoin de mes couleurs,
et les autres n'y verraient que le rve d'un enthousiaste. Mais je
soutiens avec la conviction la plus profonde que l, et l seulement est
l'idal du mariage, et que toutes les opinions, toutes les coutumes,
toutes les institutions, qui en entretiennent un autre, ou tournent les
ides et les aspirations qui s'y rattachent, dans une autre direction,
quel que soit le prtexte dont elles se colorent, sont des restes de la
barbarie originelle. La rgnration morale de l'humanit ne commencera
rellement que le jour o la relation sociale la plus fondamentale sera
mise sous la rgle de l'galit, et lorsque les membres de l'humanit
apprendront  prendre pour objet de leurs plus vives sympathies un gal
en droit et en lumires.

C'est l'homme et la femme libres qui fonderont la Famille Nouvelle;
c'est la Famille Nouvelle base sur l'galit et l'amour qui tablira la
Socit Nouvelle. Il ne faut pas se borner  l'amour troit de la
patrie, il faut tre attach  l'humanit tout entire dans laquelle
nous sommes tous compris. On croit que, ds qu'on a servi son pays, on a
fait un acte mritoire, comme si la justice absolue en elle-mme devait
se plier  nos exigences de clocher plus ou moins tendu: la justice est
en son essence universelle et inaltrable.

L'Eglise n'a ni limites ni enceinte. Son plancher est la terre
verdoyante, les bruyres, les pins, le fjord et la mer.[23]

La famille nouvelle rendra la socit cosmopolite et internationale
parce que la solidarit humaine n'a pas de frontires et, ce qui
s'appelle justice dans le nord ne peut pas se nommer infamie dans le
midi; les frontires sont un obstacle  la marche des ides, au
dveloppement des sentiments humanitaires. Elle dtruira la guerre et
anantira la production des canons, elle supprimera le pauprisme, honte
de l'humanit civilise, elle fera disparatre les parasites, ceux qui
vivent du travail d'autrui, elle dcrtera l'inviolabilit de la vie
humaine et abolira la peine de mort. Le coupable est souvent un malade
qu'il faut gurir, un malheureux qu'il faut moraliser, instruire ou
consoler. La peine de mort est un acte immoral prjudiciable  la
socit; il faut le rappeler sans cesse  la conscience publique. Le
bien ne rsulte pas de la rptition du mal. La peine de mort est un
meurtre, un meurtre absolu, c'est--dire la ngation souveraine des
rapports moraux entre les hommes.[24] La peine de mort est non
seulement contraire aux principes de la morale, elle est aussi la
ngation mme du droit humain.

C'est la Famille Nouvelle qui tablira l'quilibre social, elle
rveillera les peuples, elle leur fera comprendre leur force, leur
mission.

ROSMER.--Je veux faire comprendre au peuple sa vraie mission.

KROLL.--Quelle mission?

ROSMER.--Celle d'ennoblir tous les hommes.

KROLL.--Tous!

ROSMER.--Du moins, un aussi grand nombre que possible.

KROLL.--Par quels moyens?

ROSMER.--En affranchissant les esprits et en purifiant les volonts.

KROLL.--Tu veux les affranchir? Tu veux les purifier?

ROSMER.--Non, je veux seulement les rveiller. C'est  eux d'agir
ensuite.

KROLL.--Et tu les crois en tat de le faire?

ROSMER.--Oui.

KROLL.--Par leur propre force?

ROSMER.--Oui, par leur propre force. Il n'en existe pas d'autre; je veux
faire appel  tous, tcher d'unir les hommes en aussi grand nombre que
possible. Je veux vivre et employer toutes les forces de mon tre  ce
but unique: l'avnement de la vraie souverainet populaire.[25]

Et c'est par amour qu'on rveillera les peuples! Car le sens moral du
genre humain, c'est l'amour. Une seule larme de tendresse au bord de la
paupire mi-close suffit pour purifier le coeur d'un homme. L'amour,
c'est non point l'union des sexes, mais l'union des mes; toute autre
ide de l'amour en fausse la nature, l'affaiblit, la dprave.

L'me humaine individuelle est complte par elle-mme et n'a nul besoin
d'un complment extrieur pour constituer sa personnalit. Mais  cause
mme de sa grandeur, elle est appele  rayonner dans toutes les
directions de la vie,  s'universaliser au moyen de l'amour. C'est par
amour que tout tre humain est appel  conserver et  purer, 
multiplier et  rpandre les trsors de grce et de tendresse dposs
par la nature au coeur de chacun et destins  atteindre de nouveaux
dveloppements. L'esprit de famille est la force cratrice de
l'affection pure qui, tablie entre les tres de sexe diffrent, s'tend
 tous les tres humains.

C'est la toute-puissance de l'amour de la famille, me ternelle de
l'univers, qui conduit  l'amour de l'humanit.


NOTES:

[1] Le 20 mai 1867, J.-S. Mill demanda, en plein Parlement, la
substitution du mot _personne_ au mot _homme_.

[2] Bebel. _La femme dans le pass, le prsent, l'avenir._ Prface.

[3] J.-S. Mill. _Lettres indites_, p. 266.

[4] La loi norvgienne du 29 juin 1888 sur le rgime des biens entre
poux, est un remaniement complet et hardi de l'ancienne lgislation
matrimoniale, c'est une vritable rvolution dans la condition gnrale
de la femme marie. Le principe de cette loi est la libert des
conventions matrimoniales, il donne  la femme marie la mme capacit
qu' la femme non marie. La femme a le droit juridique, mme lorsqu'il
y a communaut, de disposer exclusivement de ce qu'elle gagne. Ses biens
sont soustraits  l'extinction des dettes contractes par le mari, sans
son consentement. Cette innovation a introduit un peu plus de justice
dans la communaut, qui, bien entendu, reste la mme dans sa composition
et continue  comprendre les profits du mari comme ceux de la femme.

[5] Ibsen. _John-Gabriel Borckman_.

[6] Ibsen. _Brand_.

[7] _Hedda Gabler_.

[8] _Le petit Eyolf_.

[9] _Quand nous nous rveillerons d'entre les morts_.

[10] Ibsen.

[11] Ibsen, _Maison de poupe_.

[12] Ibsen. _Rosmersholm_.

[13] On reproche  Ibsen d'abuser, dans ses pices, des suicides. Dans
le thtre, le suicide est un moyen banal pour se dbarrasser des
personnages qui gnent. Mais il faut remarquer que le nombre des
suicides est fort lev en Scandinavie. Le Danemark prsente le chiffre
de 264 suicides, la Norvge de 74,5 et la Sude de 84, par million
(Emile Durkheim, _le Suicide_). Aprs la premire d'Hedda Gabler 
Christiania, une jeune fiance de dix-huit printemps se donna la mort
pour mourir en beaut. Les Scandinaves aiment  citer les vers de
Shelley:

                               The good die first
     and those whose hearts are dry as summer dust,
     Burn to the socket!

Les bons meurent les premiers et ceux dont le coeur est sec comme la
poussire d't se consument jusqu'au bout _(Alastor ou le gnie de la
solitude_).

Les anciens Scandinaves avaient horreur de la mort naturelle, la mort
sur la paille, _Stvaadaed_, suivant l'nergique expression de leur
langue. D'aprs leur dogme religieux, nul n'tait admis dans le
Valhalla, s'il n'tait mort de mort violente. Ceux qui n'avaient pu
succomber glorieusement sur le champ de bataille se tuaient ou se
faisaient tuer. Un genre de mort qu'ils choisissaient volontiers,
c'tait la pendaison, Hadding se pend en prsence du peuple assemble.
Sign se pend avec les jeunes vierges, ses compagnes, pour suivre
Hagbart, son fianc, dans la tombe. D'autres se prcipitaient du haut
d'un rocher. On montre encore aujourd'hui, en Sude, quelques-uns de ces
rochers que d'antiques suicides ont rendus clbres. Certains hros,
surtout ceux qui s'taient illustrs dans les expditions maritimes,
comme Sigurd King, par exemple, montaient sur leur vaisseau aprs y
avoir mis le feu et le lanaient  pleines voiles  travers les flots.
Le culte des morts et les soins donns aux tombes sont trs touchants en
Norvge: lors des enterrements tout le voisinage se runit dans la
maison mortuaire pour chanter des cantiques et accompagner le corps au
champ de repos.

[14] Ibsen. _Rosmersholm_: Rbecca West.

[15] Ibsen. _Comdie de l'amour_: Svanhild.

[16] Ibsen. _La Comdie de l'amour_.

[17] _Ibid_.

[18] Alfred de Musset.

[19] Diamandy. _Dpopulation et repeuplement_. Bulletin de la Socit
d'Anthropologie. Sance du 4 juin 1891.

[20] Ibsen. _La Dame de la mer_, Ellida.

[21] Herbert Spencer. _Sociologie_, t. II, p. 410, trad. franaise.
Paris, F. Alcan.

[22] Bebel. Ouvrage cit.

[23] Brand.

[24] V. Soloviov. _Pravo i nravstvennoste_, p. 83. St-Ptersbourg, 1897.

[25] Ibsen, _Rosmersholm_.


       *       *       *       *       *


CONCLUSION


I

Les ides d'Ibsen sont-elles originales, sont-elles bien  lui? En
France, on veut voir les origines et les racines de son thtre dans le
romantisme franais. M. Jules Lematre revendique nettement pour George
Sand la paternit des ides du pote norvgien. D'ailleurs, le trs
subtil auteur des _Contemporains,_ avec une franchise que l'on
souhaiterait souvent voir applique aux autres domaines, avoue qu'il
critique et compare les auteurs d'aprs des lectures forcment un peu
lointaines et sur les images simplifies qui, d'elles-mmes,  la suite
de ces lectures, se sont dposes en lui.[1]

M. G. Larroumet ne nie pas l'influence du romantisme franais sur
l'auteur de _Brand_, mais plus bienveillant pour lui que M. Jules
Lematre, il constate que le caractre de l'homme, l'tat intellectuel
et moral de son pays, la marche de la littrature europenne semblent
avoir contribu  cette oeuvre dans des proportions  peu prs
gales.[2]

Or, pour avoir le coeur net, M. Georges Brands demanda  Ibsen s'il
avait subi l'influence de George Sand: Je dclare sur mon honneur et
ma conscience, rpondit celui-ci, que jamais de ma vie, ni dans ma
jeunesse, ni plus tard, je n'ai lu un seul livre de George Sand. J'ai
commenc une fois la lecture de _Consuelo_ en traduction[3], mais l'ai
mis tout de suite de ct, parce que ce roman me parut le produit d'un
dilettantisme philosophique. Il est possible qu'en cela je me sois
tromp, mais je n'en avais lu que quelques pages.[4]

Cela ne diminue point l'influence de l'auteur d'_Indiana_ sur les
crivains europens. Elle fut immense. A certaine poque on disait: le
sicle de George Sand comme on disait: le sicle de Byron ou de Hugo.
Henri Heine trouve que les crits de Sand incendirent le inonde
entier, illuminant bien des prisons, o ne pntrait nulle consolation;
mais, en mme temps, leurs feux pernicieux dvorrent les temples
paisibles de l'innocence.[5]

Le biographe russe de George Sand, Mme Tsebrikov, prtend que
toute la gnration russe des annes 1830-1840 a grandi sous l'influence
de Sand.[6]

George Sand, crivit en 1876 Dostoevsky[7], est l'un des esprits qui
prvoient un meilleur avenir pour l'humanit. J'eus pour elle une grande
admiration dans ma jeunesse, ses romans me servaient d'cole
dmocratique. Son influence sur mon dveloppement intellectuel fut
norme.

M. Emile Faguet[8], pour trancher le grave problme de l'influence de
Sand sur Ibsen, remarque avec beaucoup de justesse que si le pote
Scandinave n'a pas lu l'auteur de _Llia_, cela ne prouve pas qu'il n'en
ait pas connu l'esprit. Il est certain qu'on peut connatre, subir et
rpter les ides de penseurs dont on ignore les oeuvres. C'est une des
manifestations de la loi gnrale des choses que M. Tarde appelle
_Rptition universelle_.[9] La science de la vie se compose de la
rptition incessante des mmes cellules, se groupant sous diverses
apparences et se reproduisant  l'infini, depuis le jour o la vie est
apparue dans le monde. Cette rptition se ralise dans tous les ordres
de faits. Dans le monde purement physique, ce sont les vibrations
lumineuses, calorifiques, etc., qui se rptent. Dans le monde
organique, il y a la rptition hrditaire et dans le monde social, la
rptition imitative. Les lois de cette _Rptition universelle_ que
Tarde applique surtout aux phnomnes sociaux peuvent absolument tre
appliques au monde des ides. Tout se rpte dans la vie, dans le
domaine des abstractions comme dans le domaine des ralits, dans le
monde des faits comme dans celui des penses. Cependant, pour adapter
une ide, la rpter et la faire sienne, il faut en avoir dj port en
soi les germes. La matire capable de dvelopper ces germes est puise
gnralement  la source la plus proche. Or, le penseur danois Soren
Kjerkegaard[10] offrait  Ibsen une source d'ides qui rpondait 
merveille  son propre temprament,  ses tendances,  ses aspirations.
Si Ibsen a subi l'influence de quelqu'un, c'est  coup sr celle de
Kjerkegaard.

Le monde nouveau dcouvert par Kjerkegaard tait une ide: l'individu.
Ce fut le diamant prcieux qu'il offrit  son temps. En une poque o
rgnait la doctrine du juste milieu, c'tait grand et noble de lancer le
mot l'individu et de vouloir convaincre le monde que la race dgnre
pouvait, grce  l'individu, redevenir une humanit sincre.[11]

Cette thorie est la base mme de l'oeuvre d'Ibsen. Mais s'il a pris
chez Kjerkegaard le principe de ses drames, il ne l'a pas rpt
servilement, il l'a largi, l'a dvelopp, l'a vivifi, lui a communiqu
la forte originalit de son esprit, la vivacit de son imagination
potique et la profondeur de son _moi_.

Il n'arrive rien de nouveau dans le monde et pourtant rien ne s'y
rpte, car notre vision change et modifie le sens de nos actes. Un mme
acte se transfigure quand notre oeil rgnr s'ouvre  une vision
nouvelle.[12] Nous ignorons les origines de l'univers, nous ne pouvons
jamais savoir au juste  quel champ d'ides nous avons glan,  qui
attribuer la paternit de telle ou de telle pense, ni qui de qui subit
l'influence. Qui jamais nous dirait sur quel point du globe la pense
s'est montre pour la premire fois et  quelle distance de nous dans
la suite des sicles! La pense, c'est l'me humaine  travers la
sublime grandeur de la nature et des ges.

Il est aussi impossible de rechercher les influences sous lesquelles
Ibsen a conu son thtre, s'il drive de George Sand ou de Kjerkegaard,
qu'il serait tmraire de dterminer l'cole  laquelle il appartient.
A force de classer les crivains, les penseurs, les artistes, les hommes
politiques, par groupes, coles, partis, chapelles, on oublie souvent
d'tudier leurs ides, leurs oeuvres. Qu'importe aux ouvriers, aux
misrables qui meurent de faim, que les ministres soient pris dans le
centre ou dans l'extrme-gauche, si leur condition reste la mme? Que
nous importe  quelles coles appartenaient les Platon, les Spinoza, les
Michel-Ange, si l'influence de leurs oeuvres est immense? Qu'est-ce que
des coles en comparaison des peuples! Elles ne comptent pas, pour ainsi
dire, dans l'histoire de l'humanit, et c'est une dlicate affaire
d'rudition que de constater leurs noms et les phases de leur existence.
Une doctrine philosophique n'a de valeur relle que pour celui qui se
l'est faite, et pour ceux qui veulent bien la lui emprunter. Ils sont
toujours en une minorit imperceptible, parce que la gloire de la
philosophie est ailleurs que dans la multitude de ses adhrents.[13]
Il est tout  fait impossible de classer Ibsen au point de vue de ses
ides. L'homme trange qui exerce une influence puissante sur la pense
moderne et sur la vie morale de l'Europe entire, n'appartient  aucune
cole; comme Brand, il est _lui-mme_. La philosophie de son thtre
est bien sienne. D'aprs Snque, philosopher, c'est apprendre 
mourir.[14] Pour Ibsen, philosopher, c'est apprendre  vivre. Vie, rve,
ralit, dsir, vision, amour, joie, souffrance, tous les ressorts de
l'me humaine sont synthtiss chez lui en: Volont, Idal, Bonheur.

Qu'est-ce que le bonheur? Bien des gens ne savent pas distinguer le
plaisir du bonheur; le plaisir n'est pas un lment essentiel du
bonheur. Le bonheur, dit Rosmer[15], c'est la puret de conscience, ce
sentiment qui donne  la vie un charme inexprimable, le plus calme, le
plus joyeux de tous.

Conscience! conscience! instinct divin, immortelle et cleste voix,
guide assur d'un tre ignorant et born, mais intelligent et libre;
juge infaillible du bien et du mal, qui rend l'homme semblable  Dieu!
C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralit de ses
actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'lve au-dessus des
btes, que le triste privilge de m'garer d'erreurs en erreurs  l'aide
d'un entendement sans rgle et d'une raison sans principe.[16]

Le bonheur vrai et durable est un tat permanent de l'me, rsultant
d'une conscience pure, dpendant en grande partie de la volont et plus
indpendant des circonstances que ne le croit le vulgaire. Le bonheur
existe; comme la pense, il n'a pas besoin de palais: l'me humaine lui
suffit. L'homme le plus heureux est celui qui ne se rend pas compte de
son bonheur.



II

Si savantes et si profondes que puissent tre les spculations morales,
elles ne sont vraiment dignes de ce nom que si elles aboutissent  des
conclusions trs simples, propres  tre offertes  toutes les
intelligences et  toutes les volonts.[17]

_Se possder pour se donner_, telle est la formule simple qui ressort de
l'oeuvre d'Ibsen. L'homme le plus pauvre est celui qui ne se possde
pas. Se possder pour se donner, telle est la loi morale et sociale de
l'activit humaine. Ce n'est pas l le principe de l'individualisme. Il
serait donc faux de dire qu'Ibsen est individualiste. Le mot
individualisme ne peut tre appliqu  sa faon de comprendre la vie,
les hommes et les choses. Seul le mot allemand Selbstbewusstsein
l'exprime peut-tre assez exactement. Ibsen ne dfend pas
l'individualisme, mais l'individualit; ce sont l deux termes presque
opposs l'un  l'autre. L'individualisme rapporte tout  soi;
l'individualit consiste seulement  vouloir tre soi afin d'tre
quelque chose,  raliser, sous une forme individuelle et par l mme
avec plus d'nergie, les caractres gnraux de l'humanit. tre
individuel, c'est tre _soi-mme_, c'est tre propritaire de ses
opinions, de ses sentiments, de tout son tre, au lieu d'en tre
simplement locataire.

D'aprs Ibsen, pour affronter l'orage dont le grondement se rapproche
d'heure en heure, pour rsoudre plusieurs de ces innombrables questions
qui se posent toujours plus imprieusement  l'homme qui veut le bien de
tous, autant que son bien propre, il est de plus en plus vident qu'il
faut commencer par l'individu; c'est l'individu affranchi, libre, ayant
conscience de sa volont, de ses droits et de ses devoirs, qui
entreprendra une rforme profonde de la socit.

Le pote Scandinave peut dire avec Vinet: C'est dans l'intrt de la
socit que je plaide pour l'individualit. Je veux l'homme complet,
spontan, individuel, pour qu'il se soumette en homme  l'intrt
gnral. Je le veux matre de lui-mme, afin qu'il soit mieux le
serviteur de tous. Je rclame sa libert intrieure au bnfice de la
puissance qui prtend s'imposer  elle. La justice et la raison, lois
universelles, sont les souveraines dont l'individualit doit assurer et
relever le triomphe.[18]

Nous sommes non seulement des exemplaires de l'humanit, d'une nation,
d'une famille, nous sommes, avant tout, _des hommes_; chacun de nous a
son individualit non seulement native, mais voulue, acquise, morale et
intellectuelle. L'homme n'est pas tout entier dans l'individu, il n'est
complet que dans l'individu associ  la grande famille humaine. Mais
l'homme, ayant conscience de lui-mme, s'associe plus consciemment 
l'humanit. Plus notre individualit se prcise, s'accrot, plus elle
profite non seulement  nous, mais  tous. Plus il y a dans une socit
d'hommes libres, instruits et moraux, plus cette socit est libre,
instruite et morale. Une socit, d'o l'individualit est bannie, n'est
pas sociale, n'est pas humaine: elle ignore les principes mmes du
Souverain Bien. Le bien gnral n'est _gnral_ que parce qu'il
embrasse le bien de tous les individus sans exception,--autrement il ne
serait que le bien d'une majorit. Certes, il ne s'ensuit pas que le
bien gnral soit la simple somme arithmtique de tous les intrts
particuliers pris sparment, ni qu'il embrasse la sphre de libert
illimite de chaque individu, ce qui,  son tour, serait une
contradiction, car ces sphres pourraient s'entrenier et le font
effectivement.[19]

Or, en limitant, fidle  son principe, les tendances et intrts
individuels, le bien gnral ne peut supprimer l'homme libre, sujet du
droit souverain, en lui enlevant la possibilit d'agir librement. Par
son ide mme le bien gnral embrasse aussi le bien de l'individu, et
quand il le prive de la libert d'action, ce bien gnral fictif cesse
d'tre un bien pour lui et, descendant du gnral au particulier, il
perd le droit d'entraver la libert personnelle.

La personnalit humaine doit tre sacre. Quiconque, dit Lacordaire,
excepte un seul homme dans la rclamation du droit, quiconque consent 
la servitude d'un seul homme blanc ou noir, ne ft-ce que par un seul
cheveu de sa tte injustement li, celui-l n'est pas un homme sincre
et ne mrite pas de combattre pour la cause sacre du genre humain.

Non moins sacre est la libert de l'individu. Il a le droit de dire:
Je veux m'associer  la socit non parce qu'elle me l'ordonne, mais
parce que ma conscience, ma volont, mon intelligence, ma pense, me le
commandent.

Comme la science, les aspirations humaines n'ont pas de limites; comme
toute dcouverte scientifique en engendre une nouvelle, toute aspiration
humaine satisfaite en appelle une autre; savoir toujours davantage,
pouvoir toujours davantage, c'est l la grandeur de l'homme, c'est l la
source du vrai progrs, c'est l l'idal, et personne n'a le droit de le
limiter. Si la morale prescrit souvent  l'homme de se vaincre, elle ne
lui ordonne jamais de se mutiler. Il faut que l'homme reste lui-mme.
Plus l'individu se perfectionne, plus il est lui-mme, plus troitement
il s'unit  l'humanit. Chacun de nous doit en rflchir en lui-mme les
douleurs, les progrs, les esprances. Au terme, chacun de nous
retrouvera dans sa propre conscience l'histoire entire de l'humanit.
Aussi dans la nature, l'individualit semble tre une forme suprme,
dans l'histoire, une transition et un moyen. Elle est la manire de
passer de l'unit abstraite, inorganique, purement naturelle,  une
unit concrte, organique et libre. L'unit sentie et voulue, l'unit
sociale en un mot, telle est la seule forme de vie qui convienne  la
crature dont l'essence est libert. Obstacle et moyen  la fois, parce
que le mal l'a souille, dans sa signification primitive et pure,
l'individualit est un moyen d'atteindre l'unit libre, l'unit vraie,
l'unit voulue, l'unit morale, l'unit de la communion, et pour tout
dire en un mot: l'amour![20]

Tant que les consciences individuelles ne seront pas prtes  recevoir
la Vrit,  comprendre la Justice, aucun renversement de gouvernement,
aucun changement d'coles, d'ides, ne servira  rien. C'est la
conscience individuelle qu'il faut dlivrer, c'est la conscience
individuelle qu'il faut rendre apte  concevoir l'Ide de la solidarit
humaine.

L'oeuvre d'Ibsen n'est pas anti-sociale. Elle se rsume dans les paroles
de Kant: N'agis que selon la maxime qui puisse devenir rgle
universelle. Agis de sorte que soit en toi, soit chez les autres, tu
traites l'humanit comme but et jamais comme moyen.[21]

Toucher aux mensonges, dmontrer leurs effets dsastreux et en chercher
le remde ne peut pas tre considr comme oeuvre anti-sociale. La lutte
du pauvre contre le riche, du faible contre le fort n'est pas la lutte
du droit individuel contre le droit social, mais la revendication du
droit  l'existence contre l'usurpation de ce droit.

-A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur
de cette oeuvre immense et trange est de la forte race des crivains
rvolutionnaires. Il va droit au but. Il saisit corps  corps la socit
moderne; il arrache  tous quelque chose,  ceux-ci un cri,  ceux-l un
masque; il fouaille le vice, il dissque la passion; il creuse et sonde
l'homme, l'me, le coeur, les entrailles, le cerveau, l'abme que chacun
a en soi....[22]

Et tout cela au nom de la Vrit. Ibsen ne dfend aucun parti. Il sert
les adversaires de l'ordre social actuel autant que ses adhrents. Il ne
cherche pas  faire prvaloir telle ou telle solution, mais  provoquer
loyalement le libre jugement du lecteur. Avec l'admirable honntet de
son esprit et de son art, Ibsen laisse  chacun de nous la libert de
conclure selon la nature de son me et de son intelligence, heureux
seulement s'il fait vivre et travailler l'une et l'autre.[23] Farouche
ou railleur, qu'il fasse saigner le ridicule, qu'il dtruise un
mensonge, qu'il dnonce une injustice, c'est toujours un cri franc et
brave, plein de sentiments altruistes, plein aussi d'esprances de temps
meilleurs.

Car Ibsen n'est pas pessimiste. Ma pense est amre quand elle n'est
pas triste,[24] dit-il, mais cette amertume et cette tristesse sont des
gouttes cristallises dans l'atmosphre de l'exil. Chaque goutte qui
tombe de lui est lourde et forte comme une goutte d'lixir ou de
poison,[25] mais toujours enivrante comme une goutte de parfum. Ibsen
ne laisse jamais le spectateur ou le lecteur sous l'impression d'ides
pessimistes. L'oeuvre du Solitaire Scandinave dit: Il ne faut pas
broyer du noir. Si la vie est mauvaise, il ne dpend que de nous de
l'amliorer, et elle nous en indique les moyens: la Libert, la
Volont.

JULIEN.--Pourquoi ai-je t cr?

LA VOIX.--Pour servir l'esprit.

JULIEN.--Quel est mon rle?

LA VOIX.---Tu dois fonder le rgne universel.

JULIEN.--Et par quel chemin?

LA VOIX.--Par celui de la libert.

JULIEN.--Et par quel pouvoir?

LA VOIX.--Par la volont.[26]

Montrer aux hommes un avenir meilleur, c'est leur inspirer la volont de
le raliser: c'est l la gloire d'Ibsen.



III

La socit actuelle, malgr tous les progrs accomplis, n'est qu'un
chaos o l'harmonie fait dfaut; l'humanit est encore dans les limbes
et  l'tat rudimentaire, dans un tat social incomplet et faux o la
libert et la justice n'existent pas. Des hommes y meurent de faim 
ct des lgances portes  un raffinement de luxe inou, le nombre des
suicides et des victimes sociales, dits criminels, va en augmentant.
Tout le monde sent que cet tat de choses ne peut plus durer longtemps:
un changement devient de plus en plus urgent. Dans son appel loquent
adress  la bourgeoisie, Louis Blanc disait: Une rvolution sociale
doit tre tente. L'ordre social actuel est trop rempli d'iniquits, de
misres et de servitudes pour pouvoir durer longtemps. Il n'est personne
qui n'ait intrt, quelle que soit sa position, son rang, sa fortune, 
l'inauguration d'un nouvel ordre social. Il est possible, il est facile
mme d'tablir cette rvolution pacifiquement.[27]

La vrit, mme dure et pnible, est toujours plus salutaire qu'une
erreur ou un mensonge agrable; jete dans le courant des opinions et
des moeurs, elle est discute, propage, vulgarise, finit  la longue
par pntrer insensiblement les masses. Les vrits grandissent, se
rptent et se compltent chaque jour; on finit par les entendre et les
comprendre. L'appel de Louis Blanc, aprs plus d'un demi-sicle,
commence  rveiller des consciences. Partout, dans tous les pays, dans
toutes les classes, on sent le besoin de renouveler et d'largir les
principes dont on tait depuis trop longtemps prisonnier. La socit
actuelle, existant encore sous le nom de civilisation, s'croule de
toutes parts: un cataclysme social devient invitable. Les plus
rfractaires eux-mmes sont entrans dans le tourbillon que soulve et
agite le problme social. Pour secouer l'indiffrence gnrale, il a
fallu que la perception du pril devint claire et saisissante. Tout le
monde comprend aujourd'hui qu'il ne suffit pas d'ignorer un danger pour
le conjurer et que le meilleur moyen de s'y soustraire est de le
regarder en face et de prendre les mesures que suggre la raison. Une
profonde rvolution se prpare, elle est lente mais irrsistible, elle
ronge les difices dj prts  tomber.

Certes, les individus comme les nations croient toujours vivre  la fin
d'un monde ancien et au commencement d'un monde nouveau.

Le prsent pour chaque homme est une poque de transition. Mais nous
assistons aujourd'hui effectivement  une de ces phases de
transformation si rares dans l'histoire du monde. Il n'a pas t donn
 beaucoup de philosophes, durant le courant des ges, de vivre au
moment prcis o se formait une ide nouvelle et de pouvoir, comme
aujourd'hui, tudier les degrs successifs de sa cristallisation.[28]

Le dnouement du grand drame social qui se joue sous nos yeux est
peut-tre prochain. Les vieilles formes n'existent plus, et le retour
aux Religions du pass est impossible.... Loin,  l'horizon, on voit
dj poindre l'aube d'une Religion Nouvelle: _le Socialisme._ Les petits
et les humbles, les dshrits et les victimes de la socit actuelle,
tous ceux qui peinent et souffrent, tournent leurs regards vers cette
aube lointaine, et ils croient y voir des rayons d'Espoir.... Et l'aube
grandit, et sa lumire augmente....

La religion dfinitive de l'humanit sera la conscience individuelle:
nul besoin de Gouvernement ni d'Etat.[29] Le socialisme n'est qu'une
tape trs avance, nous conduisant vers cet Idal. Son rle n'en est
pas moins trs grand. Il est impossible  l'heure actuelle de ne pas se
rendre compte des proportions immenses de son dveloppement.

Les ides socialistes sont discutes maintenant comme dignes de
considration, non seulement dans les cercles politiques, mais dans tous
les milieux.

Et le socialisme, comme toute Vrit Nouvelle, s'avance encore
lentement: La vrit ne peut faire vite son chemin; ses pas seraient
trop peu srs s'ils taient rapides. Tout est faible  l'origine. Le
nombre des aptres est toujours bien petit, non pas seulement parce que
les aptres sont exposs  tre des martyrs, mais parce que la lumire,
quand elle se lve, n'est jamais aperue que par quelques yeux.[30]

En Allemagne, le parti socialiste comptait, en 1894, 1 600 000 voix; en
1898, il en runit 2 600 000. En France, les socialistes avaient obtenu
en 1889, 91 000 voix; en 1893, ils en ont runi 600 000 et en 1898 prs
de 800 000.

Au moment mme o nous crivons ces lignes une union profonde, franche
et solide succde aux dissentiments qui divisaient divers groupes
socialistes. Cette union rendra le socialisme franais plus fort, plus
puissant. Sans dcider si le socialisme est ou non la solution des
problmes urgents de l'humanit souffrante, il faut tre aveugle pour ne
pas voir que les ides socialistes qui montent, sont des forces
vivantes, appeles  jouer un rle considrable dans la transformation
de la socit qui se prpare.

L'ide sociale pntre partout, elle veille, elle fortifie les
aspirations. Les esprances qu'on fonde sur le socialisme font natre de
grands devoirs pour ceux qui le mnent. L'heure est dcisive. Il faut
qu'ils vitent, ds leur premier pas, toute quivoque. C'est une erreur
que de se dire: il faut aimer ce qu'on a quand on n'a pas ce qu'on aime.
Il faut que les socialistes rejettent la vieille formule qui gouvernait
jusqu' prsent le monde: Ote-toi, que je m'y mette, et que tout dans
leur action soit franc, net et clair. La science de la rpression est au
bout de son rouleau, et ce n'est pas la Force que les socialistes
doivent considrer, comme accoucheuse des socits, mais la
Solidarit. La solidarit n'est possible qu'entre gaux. Ni prjugs, ni
passions, mais la Raison, la Justice et l'Egalit doivent tre les armes
du socialisme. Il ne doit tre ni une formule, ni un parti, mais un
principe. Il ne doit tre ni Allemand, ni Franais, ni Russe, mais
simplement humanitaire. Son rle, c'est d'tablir l'galit sociale de
tous les tres, quelle que soit leur origine, leur race, leur sexe.
Tant que le cosmopolitisme ne sera pas, le rgime socialiste est
impossible  tablir.[31] C'est vers le cosmopolitisme, vers
l'universalisme que le socialisme doit viser. Qu'il se dpouille de son
caractre troit de secte ou de parti, qu'il apparaisse  tous comme le
rveil de l'humanit souffrante.

Si le socialisme est l'oppos de l'individualisme, il ne doit pas
exclure _l'individualit_. Ne rejetons pas de la conception sociale de
la vie humaine l'ide de l'individualit consciente. Si l'objet de la
conscience est l'unit, la socit, l'humanit; l'individualit est la
forme de la conscience, la forme de la volont, la forme de l'homme.

La suppression de la personnalit implique la suppression de la
conscience individuelle, sans laquelle il n'y a point de conscience
nationale, de conscience humaine.

Laissons l'homme voluer indpendamment. La perte de la personnalit est
plus grave que la perte de la vie.

La justice du socialisme doit tre gale pour tous les individus sans
aucune exception, cette justice doit tre idale et suprieure, qui
donnerait  chacun au moins un minimum de bien-tre et de bonheur.
L'humanit ne peut avoir d'autre loi que celle de la Justice. La
justice est le seul critrium vrai dans l'application des choses
humaines. La justice est le ferment du corps social.[32]

Le socialisme, comme l'conomie politique, sans justice, sans morale,
est une chimre. La justice ne doit oublier personne, ni celui qui
peine, ni celui qui pense, ni le mineur enfoui sous le sol qui, priv de
la lumire du jour et des gais sourires du soleil, expose sa vie au feu
du grisou,  l'boulement des rocs; ni le laboureur courb sur son dur
sillon, au front baign de sueurs; ni le proscrit qui ne sait o reposer
sa tte douloureuse. Un peu plus de tendresse aussi pour ceux qui
planent dans les hautes rgions de la science, pour ceux qui cherchent 
rsoudre des problmes divers, qui mditent sur les droits, les devoirs,
le but de notre existence, qui cherchent la ralisation du Beau et du
Vrai. N'puisons jamais leur courage. Eloignons d'eux tout obstacle
capable de ralentir leur libre dveloppement, laissons-les se
recueillir en paix, ne troublons pas leur repos; leurs penses font
natre des tincelles qui illuminent souvent l'humanit entire.

Que les socialistes travaillent, agissent sans trve, qu'ils prparent
les voies de l'Avenir, qu'ils se disent avec Oernulf[33]:

Ne tiens pas de discours inutile, mais que tout ce que tu diras soit
tranchant comme la lame d'une pe; et qu'ils n'oublient jamais les
maximes de Brand: Qui veut vaincre ne doit pas cder. Si tu donnes
tout, except ta vie, sache que tu n'as rien donn.



IV

Pour tre juste, il faut dire que le mot socialisme ne se trouve nulle
part dans l'oeuvre d'Ibsen, mais il en est l'aboulissant logique et
naturel. Ibsen se contente de faire le procs de la socit actuelle, de
nous faire voir que la civilisation n'est pas encore une ralit,
qu'elle n'est qu'une promesse. L'esprit humain n'a pas encore pris
possession de lui-mme, la justice n'est pas encore de ce monde. A
mesure que l'empire de la force brutale diminuera, les ides humaines de
justice et d'quit grandiront, la gnration future en verra peut-tre
l'avnement.

A mesure que se poursuivra notre volution, nous verrons plus
clairement combien nous sommes encore loin de la ralisation de cet
idal d'galit dans les conditions sociales de la lutte. Les
gnrations futures se rappelleront avec surprise, et peut-tre avec un
sourire, notre idal d'un tat de socit: des conditions permettant de
tirer tout le fruit possible de la libre comptition.[34]

Soyons sincres avec nous-mmes et avec les autres, clairons les
hommes, proclamons les droits, rveillons la dignit humaine, cherchons
la Vrit, partout, en tout et toujours, ne craignons pas la lumire,
semons les ides, semons les enthousiasmes. Les ides sont comme des
grains confis  la terre; elles n'attendent que la rose et le rayon du
soleil pour germer.

Il n'y a pas d'abme entre le penser et l'action, du moins pour ceux
qui ne sont pas habitus  la sophistique. La conception est dj un
commencement d'action.[35]

Que d'utopies, depuis que le monde existe, devenues, grce 
l'volution, des ralits!

L'volution s'est faite, la rvolution ne saurait tarder. Le jour
viendra o l'Evolution et la Rvolution, se succdant immdiatement, du
dsir au fait, de l'ide  la ralisation, se confondront en un seul et
mme phnomne. C'est ainsi que fonctionne la vie dans un organisme
sain, celui d'un homme ou celui d'un monde.[36]

L'humanit appelle des hommes vigoureux qui aident l'volution, qui
prparent la rvolution. A l'oeuvre, si nous ne nous sentons pas
dgnrs; unissons-nous, mettons en commun nos ides, nos forces,
combattons pour la vrit, pour le bonheur. L'unisson doit servir les
plus nobles besognes et les devoirs les plus levs.[37]

Travaillons tous au rajeunissement, au grand principe de l'unit
humaine, rveillons les courages, veillons les esprances.

L'esprance est une loi primitive de la raison; la logique l'impose, la
vie l'exige. C'est par elle seule que l'esprit s'achve en faisant du
monde un tout, dont les dsaccords mmes rentrent dans l'universelle
harmonie, c'est par elle seule que tout se tient et se concilie, que
l'me s'apaise  la paix universelle, que tous les lments de l'esprit
et des choses s'unissent pour composer un monument grandiose dont nous
ne contemplons pas la majestueuse ordonnance, nos yeux tant trop
faibles pour pntrer l'infini de l'avenir et embrasser l'immensit d'un
regard, mais dont nous suivons les colonnes qui s'lvent, les arceaux
qui s'inclinent, les lignes qui toutes montent d'un mme lan pour se
rencontrer et s'unir dans des hauteurs ternellement sereines.[38]
Travaillons et esprons que tt ou tard, l'heure sublime parviendra o
selon l'expression d'Isae les fers de lance seront transforms en socs
de charrue, travaillons  l'panouissement suprme de la Vrit, au
rayonnement de la bont parfaite et de l'amour universel. La fin de ce
monde ancien ne doit tre que l'aurore d'un monde rajeuni et le chaos
des ides o se trouve la fin de notre sicle, doit tre le berceau
d'une re nouvelle. Dans ce dsert sans fin, des palmiers courbs par
un vent furieux et jetant de longues ombres noires, je sens des flots
qui se soulvent, je sens une aurore qui nat. Dj s'veillent toutes
les penses, toutes les actions  venir. Il y a des souffles, des
tressaillements. L'heure de la renaissance a sonn. Et j'entends des
murmures: C'est l'heure de natre et de crer![39]

A l'oeuvre!


NOTES:

[1] _Les Contemporains_, 6e srie, p. 228.

[2] G. Larroumet. _Nouvelles ludes de littrature et d'art,_ p. 301.

[3] Ibsen ne lit pas le franais.

[4] Lettre d'Ibsen  G. Brands.

[5] _Lutetia_, p. 298.

[6] Mme Tsebrikov. _Georges Sand. Annales de la Patrie._ St-Ptersbourg,
1877. Voir aussi _Georges Sand_, par Vladimir Karnine. Paris, 1899.

[7] _Correspondance_.

[8] _Journal des Dbats_, 11 janvier et 15 mars 1897.

[9] G. Tarde. _Les lois de l'imitation_.

[10] 1813-1853.

[11] Georges Brands. _Soren Kjerkegaard_.

[12] Ibsen. _John-Gabriel Borckman_.

[13] J. Barthlmy Saint-Hilaire. _Mtaphysique d'Aristote, t. I,
prface, p. clxiii.

[14] _Lettres  Lucile_.

[15] Ibsen. _Rosmersholm_.

[16] J.-J. Rousseau. _Profession de foi du vicaire savoyard_.

[17] Emile Boutroux. _Morale sociale_, prface, p. ix.

[18] _Essais de philosophie morale_, p. 172.

[19] Vladimir Soloviov. _Le Droit et la Morale_ (Pravo i
nravstvennoste), p. 87. St-Ptersbourg.

[20] Ch. Scrtan. _Philosophie de la libert_, II, p. 223-224.

[21] _Metaphysik der Sitten_, p. 52, 66. _Kritik der praktischen
Vernunft_, p. 35 et suiv.

[22] Victor Hugo. _Discours prononc sur la tombe de Balzac,_ le 20
avril 1850.

[23] Comte Prozor. Prface  la trad. franc, de John-Gabriel Borckman.

[24] M. Synnestvedt.

[25] G. Brands. _Det moderne Gjennembrunds maend_.

[26] Ibsen. _Empereur et Galilen_.

[27] _L'organisation du travail_.

[28] Le Bon. _Psychologie du socialisme_, p. 10. Paris, F. Alcan.

[29] L'organisation sans Etat est possible. L'Etat n'a pas toujours
exist, il y a en des socits sans Etat, ce qui n'empchait pas ces
socits d'avoir une organisation. L'organisation de la Grce et de
l'Italie primitives reposait non pas sur l'Etat, mais sur la _gens_. Des
socits sans Etat ont exist jusqu' ces derniers temps parmi les
Indiens de l'Amrique du Nord. Tous les membres de la _gens_ indienne
taient gaux et libres et agissaient fraternellement entre eux (Voir le
livre de Morgan. _Ancient society_.)

[30] J. Barthlmy Saint-Hilaire. _Monde d'Aristote_, t. I, prface, p.
viii.

[31] E. Faguet. _Questions politiques_, p. 173.

[32] Blanqui. _Critique sociale_, t. II, p. 58.

[33] Ibsen. _Guerriers  Helgelland_.

[34] Benjamin Ridot. _L'Evolution sociale_, p. 227.

[35] Guyau. _Morale sans obligation ni sanction_. Paris, F. Alcan.

[36] Elise Reclus. _Evolution et Rvolution_, p. 61.

[37] Ibsen. Discours prononc au Banquet du 23 mars 1898,  Christiana.

[38] G. Sailles. _Du gnie dans l'art_, p. 65. Paris, F. Alcan.

[39] Ibsen. _Brand_, Agns  Brand.


       *       *       *       *       *


BIBLIOGRAPHIE


I

L'OEUVRE D'HENRIK IBSEN


1871.--Posies (_Digte_).

1850.--CATILINA, pice en trois actes.

1856.--LA FTE A SOLHOUG (_Gildet paa Solhaug_), pice en trois actes.

1857.--LA CHATELAINE INGER OESTRAAT _(Fru Inger til Oestraat_), pice en
cinq actes.

1858.--LES GUERRIERS A HELGELAND _(Haermaendene paa Helgeland_), pice
en cinq actes, traduite en franais par M. Trigaut-Geneste, Paris.
Savine, 1893.

1863.--LA COMDIE DE L'AMOUR _(Kjaerlighedens Komedie_), pice en trois
actes, traduite en franais par de Colleville et de Zepelin. Paris,
Savine, 1896.

1864.--LES PRTENDANTS A LA COURONNE (Kongs-emmerne), drame en cinq
actes, traduit en franais par Trigaut-Geneste. Paris, Savine, 1893.

1866.--BRAND (_Brand, Et dramatisk Digt_), pome dramatique en cinq
actes, traduit en franais par M. Prozor. Paris, Savine, 1895.

1867.--PEER GYNT (_Et dramatisk Digt_), pice en cinq actes, traduite en
franais par M. Prozor. Paris, Perrin, 1899.

1869.--L'UNION DES JEUNES (_De unges forbund_), pice en cinq actes,
traduite en franais par MM. Bertrand et de Nevers. Paris, Savine, 1893.

1873.--EMPEREUR ET GALILEN (_Keiser og Galilaeer_), pice en deux
parties, traduite en franais par de Casanove. Paris, Savine, 1895.

1877.--LES SOUTIENS DE LA SOCIT (_Samfundets sttter_), pice en
quatre actes, traduite en franais par MM. Bertrand et de Nevers. Paris,
Savine, 1893.

1880.--LA MAISON DE POUPE (_Et dukkehjem_), drame en trois actes,
traduit en franais par M. Prozor. Paris, Savine, 1892.

1881.--LES REVENANTS (_Gjengangere_), drame en trois actes, traduit en
franais par M. Prozor. Paris, Savine, 1892.

1882.--UN ENNEMI DU PEUPLE (_En folkefiende_), pice en cinq actes,
traduite en franais par MM. Chenevire et Johansen. Paris, Savine,
1892.

1884--LE CANARD SAUVAGE (_Vildanden_), drame en cinq actes, traduit en
franais par M. Prozor, Paris, Savine, 1893.

1886.--ROSMERSHOLM, drame en quatre actes, traduit en franais par M.
Prozor. Paris, Savine, 1893.

1888.--LA DAME DE LA MER (_Fruen fra havet_), pice en cinq actes,
traduite en franais par M.M. Chenevire et Johansen. Paris, Savine,
1892.

1890.--HEDDA GABLER, drame en quatre actes, traduit en franais par M.
Prozor. Paris, Savine, 1892.

1892.--SOLNESS LE CONSTRUCTEUR _(Bygmester Solnaes),_ drame en trois
actes, traduit en franais par M. Prozor. Paris. Savine, 1893.

1894.--LE PETIT EYOLF (_Lille Eyolf_), drame en trois actes, traduit en
franais par M. Prozor. Paris, Perrin, 1893.

1896.--JOHN-GABRIEL BORCKMAN, drame en quatre actes, traduit en franais
par M. Prozor. Paris, Perrin, 1897.

1899.--QUAND NOUS NOUS RVEILLERONS D'ENTRE LES MORTS _(Naar vi Dde
vaagner_), pilogue en trois actes, traduit en franais par M. Prozor.
(_Revue de Paris_, 1er janvier 1900.)



II

TUDES SUR IBSEN


Henrik JAEGER. _Henrik Ibsen_. Copenhague, 1888.
Georg BRANDES. _Moderne Geister_. Francfort-s.-M., 1888.
L. PASSARGE. _Henrik Ibsen_. Leipzig, 1884.
B. SHAW. _Henrik Ibsen and Ibsenianism_. London, 1892.
Auguste EHRHARD. _Henrik Ibsen et le thtre contemporain_. Paris, 1892.
Jules LEMAITRE. _Contemporains_. 6e srie, Paris, 1892.
TISSOT. _Le drame norvgien_. Paris, 1893.
Gustave LARROUMET. _Nouvelles tudes de littrature et d'Art_. Paris, 1894.
Emile FAGUET. _Ibsen (Journal des Dbats)_. 11 janvier et
15 mars 1897.


       *       *       *       *       *


TABLE DES MATIERES


INTRODUCTION.

LA VIE D'HENRIK IBSEN

CHAPITRE I.--L'enfance d'Ibsen.--La pharmacie de Grimstad. La Rvolution
hongroise.--Christiania.--L'cole de Helraberg.--La premire pice
d'Ibsen.--_Catilina_.--Ibsen rdacteur d'_Andrimmer_.--Ses
premires posies.--Ibsen metteur en scne du thtre de Bergen
(1851-1857) et directeur du thtre de Christiania (1857-1862).--Son
mariage..--_La Comdie de l'amour_.--Le subside, le _Digter gage_,
du Storthing norvgien.--La guerre entre le Danemark et la Prusse.
L'Exil, 1828-1864.

CHAPITRE II.--Ibsen  l'tranger: Italie, Allemagne.--L'inauguration du
canal de Suez.--Voyage sur le Nil.--L'indiffrence de la Norvge envers
son grand pote.--Les souffrances morales d'Ibsen. 1864-1891.

CHAPITRE III.--Le retour d'Ibsen en Norvge.--Son jubil. Sa vie actuelle.
1891-1900.

CHAPITRE IV.--Ibsen, homme et penseur.


PARTIE NGATIVE.--LA SOCIT ACTUELLE

CHAPITRE I.--Le clerg

CHAPITRE II.--Les politiciens et les capitalistes

CHAPITRE III.--La presse

CHAPITRE IV.--La famille

CHAPITRE V.--La jeune gnration

CHAPITRE VI.--Germes transitifs


PARTIE POSITIVE.--LA SOCIT NOUVELLE

CHAPITRE I.--La rgnration individuelle et sociale est possible;
l'amour en est la premire base.


CHAPITRE II.--La vrit et la lumire.

CHAPITRE III.--L'effort individuel.--La volont, l'action, la libert,
la justice.

CHAPITRE IV.--Ce n'est pas l'individu, mais la famille, qui constitue
l'unit sociale.

CHAPITRE V.--L'mancipation de la femme.--Le mariage libre.--La socit
nouvelle.

CONCLUSION.

BIBLIOGRAPHIE.


       *       *       *       *       *


AUTRES OUVRAGES DE M. OSSIP-LOURI

Penses de Tolsto, 1 vol. in-12 de la _Bibliothque de
philosophie contemporaine_, Paris, F. Alcan. 1898.

La Philosophie de Tolsto, 1 vol. in-12 de la _Bibliothque
de philosophie contemporaine_, Paris. F. Alcan, 1899.
(Rcompens par l'Acadmie des Sciences morales et
politiques.)

Echos de la vie, Paris.

Ames souffrantes, Paris.

L'ternel Tourment, Paris.

Zvouki Jizni, Saint-Ptersbourg.

Narodnia Tschitalny, Moscou.

Po povodou Kreitzerevo Sonaty, Moscou.

Aandslivet i Frankrige. (_Morgenbladet_,1898.) Christiana.





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d'Ibsen, by Ossip-Lourie

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
